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diff --git a/13892-h/13892-h.htm b/13892-h/13892-h.htm new file mode 100644 index 0000000..8b527b2 --- /dev/null +++ b/13892-h/13892-h.htm @@ -0,0 +1,14786 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=UTF-8"> + <title>La meunier d'Angibault</title> + <meta name="author" content="George Sand"> + +<style type=text/css> + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} +.milieu {text-align: center} + + +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} + + + + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} + + + + +</style> + +</head> +<body> +<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13892 ***</div> + +<h2>George Sand</h2> +<br><br> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/01.png"></p> + +<br><br><br> + + +<h1>LE MEUNIER D'ANGIBAULT</h1> + +<br><br><br> + + +<h3>NOTICE</h3> + + +<p>Ce roman est, comme tant d'autres, le résultat d'une +promenade, d'une rencontre, d'un jour de loisir, d'une +heure de <i>far niente</i>. Tous ceux qui ont écrit, bien ou +mal, des ouvrages d'imagination ou même de science, +savent que la vision des choses intellectuelles part souvent +de celle des choses matérielles. La pomme qui tombe +de l'arbre fait découvrir à Newton une des grandes lois +de l'univers. A plus forte raison le plan d'un roman peut-il +naître de la rencontre d'un fait ou d'un objet quelconque. +Dans les oeuvres du génie scientifique, c'est la +réflexion qui tire du fait même la raison des choses. +Dans les plus humbles fantaisies de l'art, c'est la rêverie +qui habille et complète ce fait isolé. La richesse ou la +pauvreté de l'oeuvre n'y fait rien. Le procédé de l'esprit +est le même pour tous.</p> + +<p>Or, il y a dans notre vallée un joli moulin qu'on appelle +Angibault, dont je ne connais pas le meunier, mais +dont j'ai connu le propriétaire. C'était un vieux monsieur, +qui, depuis sa liaison à Paris avec <i>M. de Robespierre</i> +(il l'appelait toujours ainsi), avait laissé croître autour +de ses écluses tout ce qui avait voulu pousser: l'aune et +la ronce, le chêne et le roseau. La rivière, abandonnée +à son caprice, s'était creusé, dans le sable et dans +l'herbe, un réseau de petits torrents qu'aux jours d'été, +dans les eaux basses, les plantes fontinales couvraient +de leurs touffes vigoureuses. Mais le vieux monsieur est +mort; la cognée a fait sa besogne; il y avait bien des +fagots à tailler, bien des planches à scier dans cette forêt +vierge en miniature. Il y reste encore quelques beaux +arbres, des eaux courantes, un petit bassin assez frais, +et quelques buissons de ces ronces gigantesques qui sont +les lianes de nos climats. Mais ce coin de paradis sauvage +que mes enfants et moi avions découvert en 1844, avec +des cris de surprise et de joie, n'est plus qu'un joli endroit +comme tant d'autres.</p> + +<p>Le château de <i>Blanchemont</i> avec son paysage, sa +garenne et sa ferme, existe tel que je l'ai fidèlement dépeint; +seulement il s'appelle autrement, et les Bricolin +sont des types fictifs. La folle qui joue un rôle dans cette +histoire, m'est apparue ailleurs: c'était aussi une folle +par amour. Elle fit une si pénible impression sur mes +compagnons de voyage et sur moi, que malgré vingt +lieues de pays que nous avions faites pour explorer les +ruines d'une magnifique abbaye de la renaissance, nous +ne pûmes y rester plus d'une heure. Cette malheureuse +avait adopté ce lieu mélancolique pour sa promenade +machinale, constante, éternelle. La fièvre avait brûlé +l'herbe sous ses pieds obstinés, la fièvre du désespoir!</p> + +<p>GEORGE SAND.<br> + +Nohant, 5 septembre 1852.</p> +<br><br><br> + + +<p>A SOLANGE ***.</p> + +<p>Mon enfant, cherchons ensemble.</p> +<br><br><br> + + +<h2>PREMIÈRE JOURNÉE.</h2> +<br><br><br> + + +<h3>I.</h3> + +<h3>INTRODUCTION.</h3> + +<p>Une heure du matin sonnait à Saint-Thomas-d'Aquin, +lorsqu'une forme noire, petite et rapide, se glissa le long +du grand mur ombragé d'un de ces beaux jardins qu'on +trouve encore à Paris sur la rive gauche de la Seine, et +qui ont tant de prix au milieu d'une capitale. La nuit +était chaude et sereine. Les daturas en fleurs exhalaient +de suaves parfums, et se dressaient comme de grands +spectres blancs sous le regard brillant de la pleine lune. +Le style du large perron de l'hôtel de Blanchemont avait +encore un vieux air de splendeur, et le jardin vaste et +bien entretenu rehaussait l'opulence apparente de cette +demeure silencieuse, où pas une lumière ne brillait aux +fenêtres.</p> + +<p>Cette circonstance d'un superbe clair de lune, donnait +bien quelque inquiétude à la jeune femme en deuil qui +se dirigeait, en suivant l'allée la plus sombre, vers une +petite porte située à l'extrémité du mur. Mais elle n'y +allait pas moins avec résolution, car ce n'était pas la première +fois qu'elle risquait sa réputation pour un amour +pur et désormais légitime; elle était veuve depuis un +mois.</p> + +<p>Elle profita du rempart que lui faisait un massif d'acacias +pour arriver sans bruit jusqu'à la petite porte de +dégagement qui donnait sur une rue étroite et peu fréquentée. +Presque au même moment, cette porte s'ouvrit, +et le personnage appelé au rendez-vous entra furtivement +et suivit son amante, sans rien dire, jusqu'à une +petite orangerie où ils s'enfermèrent. Mais, par un sentiment +de pudeur non raisonné, la jeune baronne de +Blanchemont, tirant de sa poche une jolie et menue boîte +de cuir de Russie, fit jaillir une étincelle, alluma une +bougie placée et comme cachée d'avance dans un coin, +et le jeune homme, craintif et respectueux, l'aida naïvement +à éclairer l'intérieur du pavillon. Il était si heureux +de pouvoir la regarder!</p> + +<p>La serre était fermée de larges volets en plein bois. +Un banc de jardin, quelques caisses vides, des instruments +d'horticulture, et la petite bougie qui n'avait même +pas d'autre flambeau qu'un pot à fleurs demi-brisé, tel +était l'ameublement et l'éclairage de ce boudoir abandonné +qui avait servi de retraite voluptueuse à quelque +marquise du temps passé.</p> + +<p>Leur descendante, la blonde Marcelle, était aussi chastement +et aussi simplement mise que doit l'être une veuve +pudique. Ses beaux cheveux dorés tombant sur son fichu +de crêpe noir étaient sa seule parure. La délicatesse de +ses mains d'albâtre et de son pied chaussé de satin, +étaient les seuls indices révélateurs de son existence +aristocratique. On eût pu d'ailleurs la prendre pour la +compagne naturelle de l'homme qui était à genoux auprès +d'elle, pour une grisette de Paris; car il est des grisettes +qui ont au front une dignité de reine et une candeur +de sainte.</p> + +<p>Henri Lémor était d'une figure agréable, plutôt intelligente +et distinguée que belle. Ses cheveux noirs et +abondants assombrissaient sa physionomie déjà brune et +fort pâle. On voyait bien là que c'était un enfant de Paris, +fort par sa volonté, délicat par son organisation. Son +habillement, propre et modeste, n'annonçait que l'humble +médiocrité; sa cravate assez mal nouée révélait une +grande absence de coquetterie ou une habitude de préoccupation; +ses gants bruns suffisaient à prouver que ce +n'était pas là, comme se seraient exprimés les laquais +de l'hôtel de Blanchemont, un homme fait pour être le +mari ou l'amant de madame.</p> + +<p>Ces deux jeunes gens, à peine plus âgés l'un que +l'autre, avaient passé plus d'une fois de doux instants +dans le pavillon pendant les heures mystérieuses de +la nuit; mais, depuis un mois qu'ils ne s'étaient vus, de +grandes anxiétés avaient assombri le roman de leur +amour. Henri Lémor était tremblant et comme consterné. +Marcelle de Blanchemont semblait glacée de crainte. Il +se mit à genoux devant elle comme pour la remercier de +lui avoir accordé un dernier rendez-vous; mais il se releva +bientôt sans lui rien dire, et son attitude était contrainte, +presque froide.</p> + +<p>—Enfin!... lui dit-elle avec effort en lui tendant une +main qu'il porta à ses lèvres par un mouvement presque +convulsif, et sans que sa physionomie s'éclairât du moindre +rayon de joie.</p> + +<p>Il ne m'aime plus, pensa-t-elle en portant ses deux +mains devant ses yeux. Et elle resta muette et glacée +d'effroi.</p> + +<p>—<i>Enfin?</i> répéta Lémor. N'est-ce pas <i>déjà</i> que vous +vouliez dire? J'aurais dû avoir la force d'attendre plus +longtemps; je ne l'ai pas eue, pardonnez-moi.</p> + +<p>—Je ne vous comprends pas! dit la jeune veuve en +laissant retomber ses mains avec accablement.</p> + +<p>Lémor vit ses yeux humides, et se méprit sur la cause +de son émotion.</p> + +<p>—Oh! oui, reprit-il, je suis coupable; je vois à votre +douleur les remords que je vous cause. Ces quatre semaines +m'ont paru si longues, à moi, que je n'ai pas eu +le courage de me dire que c'était trop peu! Aussi, à +peine vous avais-je écrit, ce matin, pour vous demander +la permission de vous voir, que je m'en suis repenti. J'ai +rougi de ma lâcheté, je me suis reproché les scrupules +que je forçais votre conscience à étouffer; et quand j'ai +reçu votre réponse, si sérieuse et si bonne, j'ai compris +que la pitié seule me rappelait auprès de vous.</p> + +<p>—Oh! Henri, que vous me faites de mal en parlant +ainsi! Est-ce un jeu, est-ce un prétexte? Pourquoi avoir +demandé de me voir, si vous me revenez avec si peu de +bonheur et de confiance?</p> + +<p>Le jeune homme tressaillit, et se laissant retomber +aux pieds de sa maîtresse:</p> + +<p>—J'aimerais mieux de la hauteur et des reproches, +dit-il; votre bonté me tue!</p> + +<p>—Henri! Henri! s'écria Marcelle, vous avez donc eu +des torts envers moi? Oh! vous avez l'air d'un criminel! +Vous m'avez oubliée ou méconnue, je le vois bien!</p> + +<p>—Ni l'un, ni l'autre; pour mon malheur éternel, je +vous respecte, je vous adore, je crois en vous comme en +Dieu, je ne puis aimer que vous sur la terre!</p> + +<p>—Eh bien! dit la jeune femme en jetant ses bras autour +de la tête brune du pauvre Henri, ce n'est pas +un si grand malheur que de m'aimer ainsi, puisque je +vous aime de même. Écoutez, Henri, me voilà libre, +je n'ai rien à me reprocher. J'ai si peu souhaité la mort +de mon mari, que jamais je ne m'étais permis de penser +à ce que je ferais de ma liberté si elle venait à +m'être rendue. Vous le savez, nous n'avions jamais parlé +de cela, vous n'ignoriez pas que je vous aimais avec passion, +et pourtant voici la première fois que je vous le dis +aussi hardiment! Mais, mon ami, que vous êtes pâle! +vos mains sont glacées, vous paraissez tant souffrir! Vous +m'effrayez!</p> + +<p>—Non, non, parlez, parlez encore, répondit Lémor +succombant sous le poids des émotions les plus délicieuses +et les plus pénibles en même temps.</p> + +<p>—Eh bien, continua madame de Blanchemont, je ne +peux pas avoir ces scrupules et ces agitations de la conscience +que vous redoutez pour moi. Quand on me rapporta +le corps sanglant de mon mari, tué en duel pour +une autre femme, je fus frappée de consternation et d'épouvante, +j'en conviens; en vous annonçant cette terrible +nouvelle, en vous disant de rester quelque temps éloigné +de moi, je crus accomplir un devoir; oh! si c'est un +crime d'avoir trouvé ce temps bien long, votre obéissance +scrupuleuse m'en a assez punie! Mais depuis un +mois que je vis retirée, occupée seulement d'élever mon +fils et de consoler de mon mieux les parents de M. de +Blanchemont, j'ai bien examiné mon coeur, et je ne le +trouve plus si coupable. Je ne pouvais pas aimer cet +homme qui ne m'a jamais aimée, et tout ce que je pouvais +faire, c'était de respecter son honneur. A présent, +Henri, je ne dois plus à sa mémoire qu'un respect extérieur +pour les convenances. Je vous verrai en secret, rarement, +il le faudra bien!... jusqu'à la fin de mon deuil; +et dans un an, dans deux ans, s'il le faut....</p> + +<p>—Eh bien! Marcelle, dans deux ans?</p> + +<p>—Vous me demandez ce que nous serons l'un pour +l'autre, Henri? Vous ne m'aimez plus, je vous le disais +bien!</p> + +<p>Ce reproche n'émut point Henri. Il le méritait si peu! +Attentif jusqu'à l'anxiété à toutes les paroles de son +amante, il la supplia de continuer:</p> + +<p>—Eh bien! reprit-elle en rougissant avec la pudeur +d'une jeune fille, ne voulez-vous donc pas m'épouser, +Henri?</p> + +<p>Henri laissa tomber sa tête sur les genoux de Marcelle, +et resta quelques instants comme brisé par la joie et la +reconnaissance; mais il se releva brusquement, et ses +traits exprimaient le plus profond désespoir.</p> + +<p>—N'avez-vous donc pas fait du mariage une assez +triste expérience? dit-il avec une sorte de dureté. Vous +voulez encore vous remettre sous le joug?</p> + +<p>—Vous me faites peur, dit madame de Blanchemont +après un moment d'effroi silencieux. Sentez-vous donc +en vous-même des instincts de tyrannie, ou bien est-ce +pour vous que vous craignez le joug de l'éternelle fidélité?</p> + +<p>—Non, non, ce n'est rien de tout cela, répondit Lémor +avec abattement; ce que je redoute, ce à quoi il +m'est impossible de vous soumettre et de me soumettre +moi-même, vous le savez; mais vous ne voulez pas, vous +ne pouvez pas le comprendre. Nous en avons tant parlé +cependant, alors que nous ne pensions pas que de pareilles +discussions dussent un jour nous intéresser personnellement, +et devenir pour moi un arrêt de vie ou de +mort!</p> + +<p>—Est-il possible, Henri, que vous soyez attaché à ce +point à vos utopies? Quoi! l'amour même ne saurait les +vaincre? Ah! que vous aimez peu, vous autres hommes! +ajouta-t-elle avec un profond soupir. Quand ce n'est pas +le vice qui vous dessèche l'âme, c'est la vertu, et de +toutes façons, lâches ou sublimes, vous n'aimez que +vous-mêmes.</p> + +<p>—Écoutez, Marcelle, si je vous avais demandé, il y a +un mois, de manquer à vos principes à vous, si mon +amour avait imploré ce que votre religion et vos croyances +vous eussent fait regarder comme une faute immense, +irréparable....</p> + +<p>—Vous ne me l'avez pas demandé, dit Marcelle en +rougissant.</p> + +<p>—Je vous aimais trop pour vous demander de souffrir +et de pleurer pour moi. Mais si je l'eusse fait, répondez +donc, Marcelle!</p> + +<p>—La question est indiscrète et déplacée, dit-elle en +faisant un effort d'aimable coquetterie, pour éluder la réponse.</p> + +<p>Sa grâce et sa beauté firent frémir Lémor. Il la pressa +contre son coeur avec passion. Mais, s'arrachant aussitôt +à ce moment d'ivresse, il s'éloigna, et reprit, d'une voix +altérée, en marchant avec agitation derrière le banc où +elle était assise:</p> + +<p>—Et si je vous le demandais, à présent, ce sacrifice +que la mort de votre époux rendrait, à coup sûr, moins +terrible... moins effrayant....</p> + +<p>Madame de Blanchemont redevint pâle et sérieuse.</p> + +<p>—Henri, répondit-elle, je serais offensée et blessée +jusqu'au fond du coeur d'une semblable pensée, lorsque +je viens de vous offrir ma main et que vous semblez la +refuser.</p> + +<p>—Je suis bien malheureux de ne pouvoir me faire +comprendre, et d'être pris pour un misérable, quand je +sens en moi l'héroïsme de l'amour!... reprit-il avec +amertume. Le mot vous parait ambitieux et doit vous +faire sourire de pitié. Il est vrai pourtant, et Dieu me +tiendra compte de ma souffrance... elle est atroce, elle +est au-dessus de mon courage, peut-être.</p> + +<p>Et Henri fondit en larmes.</p> + +<p>La douleur de ce jeune homme était si profonde et si +sincère, que madame de Blanchemont en fut effrayée. Il +y avait dans ces larmes brûlantes comme un refus invincible +d'être heureux, comme un adieu éternel à toutes les +illusions de l'amour et de la jeunesse.</p> + +<p>—O mon cher Henri! s'écria Marcelle, quel mal avez-vous +donc résolu de nous faire à tous deux? Pourquoi ce +désespoir, quand vous êtes le maître de ma vie, quand +rien ne nous empêche plus d'être l'un à l'autre devant +Dieu et devant les hommes? Est-ce donc mon fils qui est +un obstacle entre nous? ne vous sentez-vous pas l'âme +assez grande pour répartir sur lui une part de l'affection +que vous avez pour moi! Craignez-vous d'avoir à vous +reprocher un jour le malheur et l'abandon de cet enfant +de mes entrailles!</p> + +<p>—Votre fils! dit Henri en sanglotant, j'aurais une +crainte plus sérieuse que celle de ne l'aimer pas. Je +craindrais de l'aimer trop, et de ne pouvoir me résigner +à voir sa vie s'engager en sens inverse de la mienne dans +le courant du siècle. L'usage et l'opinion me commanderaient +de le laisser au monde, et je voudrais l'en arracher, +dussé-je le rendre malheureux, pauvre et désolé +avec moi.... Non, je ne pourrais le regarder avec assez +d'indifférence et d'égoïsme pour consentir à en faire un +homme semblable à ceux de sa classe; non! non!... +cela, et autre chose, et tout, dans votre position et dans +la mienne, est un obstacle insurmontable. De quelque +côté que j'envisage un tel avenir, je n'y vois que lutte +insensée, malheur pour vous, anathème sur moi!... C'est +impossible, Marcelle, à jamais impossible! je vous aime +trop pour accepter des sacrifices dont vous ne pouvez ni +prévoir les résultats ni mesurer l'étendue. Vous ne me +connaissez pas, je le vois bien. Vous me prenez pour un +rêveur indécis et faible. Je suis un rêveur obstiné et incorrigible. +Vous m'avez peut-être accusé quelquefois +d'affectation; vous avez cru qu'un mot de vous me ramènerait +à ce que vous croyez la raison et la vérité. Oh! +je suis plus malheureux que vous ne pensez, et je vous +aime plus que vous ne pouvez le comprendre maintenant. +Plus tard... oui, plus tard, vous me remercierez +au fond de vos pensées d'avoir su être malheureux tout +seul.</p> + +<p>—Plus tard? et pourquoi? et quand donc? que voulez-vous +dire?</p> + +<p>—Plus tard, vous dis-je, quand vous vous éveillerez +de ce rêve sombre et maudit où je vous ai entraînée, +quand vous retournerez au monde et que vous en partagerez +les enivrements faciles et doux; quand vous ne serez +plus un ange, enfin, et que vous redescendrez sur la +terre.</p> + +<p>—Oui, oui, quand je serai desséchée par l'égoïsme et +corrompue par la flatterie! Voilà ce que vous voulez dire, +voilà ce que vous augurez, de moi! Dans votre orgueil +sauvage, vous ne me croyez pas capable d'embrasser +vos idées et de comprendre votre coeur. Tranchons le +mot, vous ne me trouvez pas digne de vous, Henri!</p> + +<p>—Ce que vous dites est affreux, Madame, et cette +lutte ne peut se supporter plus longtemps. Laissez-moi +fuir, car nous ne pouvons pas nous comprendre maintenant.</p> + +<p>—Vous me quittez ainsi?</p> + +<p>—Non, je ne vous quitte pas; je vais, loin de votre +présence, vous contempler en moi-même et vous adorer +dans le secret de mon coeur. Je vais souffrir éternellement, +mais avec l'espoir que vous m'oublierez, avec le +remords d'avoir désiré et recherché votre affection, avec +la consolation du moins de n'en avoir pas lâchement +abusé.</p> + +<p>Madame de Blanchemont s'était levée pour retenir +Henri. Elle retomba brisée sur son banc.</p> + +<p>—Pourquoi donc avez-vous désiré de me voir? lui demanda-t-elle +d'un ton froid et offensé en le voyant s'éloigner.</p> + +<p>—Oui, oui, dit-il, vous avez raison de me le reprocher. +C'est une dernière lâcheté de ma part; je le sentais, +et je cédais au besoin de vous voir encore une fois.... +J'espérais que je vous retrouverais changée pour moi; +votre silence me l'avait fait croire; j'étais dévoré de +chagrin, et je croyais trouver dans votre froideur la force +de me guérir. Pourquoi suis-je venu? Pourquoi m'aimez-vous? +Ne suis-je pas le plus grossier, le plus ingrat, le +plus sauvage, le plus haïssable des hommes? Mais il vaut +mieux que vous me voyiez ainsi, et que vous sachiez bien +qu'il n'y a rien à regretter en moi.... Cela vaut mieux +ainsi, et j'ai bien fait de venir, n'est-ce pas?</p> + +<p>Henri parlait avec une sorte d'égarement, ses traits +graves et purs étaient bouleversés, sa voix, ordinairement +sympathique et douce avait un timbre mat et dur +qui faisait mal à entendre. Marcelle voyait bien sa souffrance, +mais la sienne propre était si poignante qu'elle ne +pouvait rien faire et rien dire pour leur mutuel soulagement. +Elle restait pâle et muette, les mains crispées +l'une dans l'autre et le corps raide comme une statue. +Au moment de sortir, Henri se retourna, et la voyant +ainsi, il vint tomber à ses pieds qu'il couvrit de larmes +et de baiser.—Adieu, dit-il, la plus belle et la plus pure +de toutes les femmes, la meilleure des amies, la plus +grande des amantes! Puisses-tu trouver un coeur digne +de toi, un homme qui t'aime comme je t'aime, et qui ne +ne t'apporte pas en dot le découragement et l'horreur de +la vie! Puisses-tu être heureuse et bienfaisante sans traverser +les luttes d'une existence comme la mienne! +Enfin, s'il est encore dans le monde où tu vis un reste +de loyauté et de charité humaine, puisses-tu le ranimer +de ton souffle divin, et trouver grâce devant Dieu pour +ta caste et pour ton siècle que tu es digne de racheter à +toi seule!</p> + +<p>Ayant ainsi parlé, Henri se précipita dehors, oubliant +qu'il laissait Marcelle au désespoir. Il semblait poursuivi +par les furies.</p> + +<p>Madame de Blanchemont demeura longtemps comme +pétrifiée. Lorsqu'elle retourna dans son appartement, +elle marcha lentement dans sa chambre jusqu'aux premières +lueurs du matin, sans verser une larme, sans +troubler par un soupir le silence de la nuit.</p> + +<p>Il serait téméraire d'affirmer que cette veuve de vingt-deux +ans, belle, riche et remarquée dans le monde pour +sa grâce, ses talents et son esprit, ne fut pas humiliée et +indignée jusqu'à un certain point de voir refuser sa main +par un homme sans naissance, sans fortune et sans aucune +renommée. La fierté offensée de celle jeune femme +lui tint probablement lieu de courage dans les premiers +moments. Mais bientôt la véritable noblesse de ses sentiments +lui suggéra des réflexions plus sérieuses, et, +pour la première fois, elle plongea un profond regard +dans sa propre vie et dans la vie générale des êtres dont +elle était entourée. Elle se rappela tout ce que Henri lui +avait dit en d'autres temps, alors qu'il ne pouvait être +question entre eux que d'un amour sans espoir. Elle s'étonna +de n'avoir pas assez pris au sérieux ce qu'elle considérait +alors comme des idées romanesques chez ce jeune +homme véritablement austère. Elle commença à le juger +avec le calme qu'une volonté généreuse et forte ramène +au milieu des plus violentes émotions du coeur. A mesure +que les heures de la nuit s'écoulaient et que les horloges +lointaines se les jetaient l'une à l'autre, d'une voix argentine +et claire, dans le silence de la grande ville endormie, +Marcelle arrivait à celle lucidité d'esprit que le +recueillement d'une longue veille apporte à la douleur. +Élevée dans d'autres principes que ceux de Lémor, elle +avait été pourtant prédestinée en quelque sorte à partager +l'amour de ce plébéien, et à s'y réfugier contre +toutes les langueurs et toutes les tristesses de la vie +aristocratique. Elle était de ces âmes tendres et fortes à +la fois, qui ont besoin de se dévouer, et qui ne conçoivent +pas d'autre bonheur que celui qu'elles donnent. +Malheureuse dans son ménage, ennuyée dans le monde, +elle s'était laissée aller avec la confiance romanesque +d'une jeune fille à ce sentiment dont elle s'était bientôt +fait une religion. Sincèrement dévote dans son adolescence, +elle était nécessairement devenue passionnée +pour un amant qui respectait ses scrupules et adorait sa +chasteté. La piété même l'avait poussée à s'exalter dans +cet amour et à vouloir le consacrer par des liens indissolubles +aussitôt qu'elle s'était vue libre. Elle avait songé +avec joie à sacrifier courageusement les intérêts matériels +que prise le monde et les préjugés étroits de la +naissance qui n'avaient jamais trompé son jugement. +Elle croyait faire beaucoup, la pauvre enfant, et c'était +beaucoup en effet; car le monde l'eût blâmée ou raillée. +Elle n'avait pas prévu que ce n'était rien encore, et que +la fierté du plébéien repousserait son sacrifice presque +comme un affront.</p> + +<p>Éclairée tout à coup par l'effroi, la douleur et la résistance +de Lémor, Marcelle repassait dans son esprit consterné +tout ce qu'elle avait entrevu de la crise sociale +où s'agite le siècle. Il n'y a plus rien d'étranger dans les +hautes régions de la pensée aux femmes de notre temps. +Toutes, suivant la portée de leur intelligence, peuvent +désormais, sans affectation et sans ridicule, lire chaque +jour sous toutes les formes, journal ou roman, philosophie, +politique ou poésie, discours officiel ou conversation +intime, dans le grand livre triste, diffus, contradictoire +et cependant profond et significatif de la vie actuelle. +Elle savait donc bien, comme nous tous, que ce présent +engourdi et malade est aux prises avec le passé qui le +retient et l'avenir qui l'appelle. Elle voyait de grands +éclairs se croiser sur sa tête, elle pouvait pressentir une +grande lutte plus ou moins éloignée. Elle n'était pas +d'une nature pusillanime; elle n'avait pas peur et ne +fermait pas les yeux. Les regrets, les plaintes, les terreurs +et les récriminations de ses grands parents l'avaient +tant lassée et tant dégoûtée de la crainte! La jeunesse ne +veut pas maudire le temps de sa floraison, et ses années +charmantes lui sont chères, quelque chargées d'orages +qu'elles soient. La tendre et courageuse Marcelle se disait +que, sous le tonnerre et la grêle, on peut sourire, à +l'abri du premier buisson, avec l'être qu'on aime. Cette +lutte menaçante des intérêts matériels lui paraissait donc +un jeu. Qu'importe d'être ruiné, exilé, emprisonné? se +disait-elle, lorsque la terreur planait autour d'elle sur +les prétendus heureux du siècle. On ne déportera jamais +l'amour; et puis moi, grâce au ciel, j'aime un homme de +rien qui sera épargné.</p> + +<p>Seulement elle n'avait pas encore pensé qu'elle pût être +atteinte jusque dans ses affections, par cette lutte sourde +et mystérieuse qui s'accomplit en dépit de toutes les contraintes +officielles et de tous les découragements apparents. +Cette lutte des sentiments et des idées est dès à +présent profondément engagée, et Marcelle s'y voyait +précipitée tout à coup au milieu de ses illusions comme +au sortir d'un rêve. La guerre intellectuelle et morale +était déclarée entre les diverses classes, imbues de +croyances et de passions contraires, et Marcelle trouvait +une sorte d'ennemi irréconciliable dans l'homme qui l'adorait. +Épouvantée d'abord de cette découverte, elle se +familiarisa peu à peu avec cette idée, qui lui suggérait de +nouveaux desseins plus généreux et plus romanesques encore +que ceux dont elle s'était nourrie depuis un mois, et +au bout de sa longue promenade à travers ses appartements +silencieux et déserts, elle trouva le calme d'une +résolution qu'elle seule peut-être pouvait envisager sans +sourire d'admiration ou de pitié.</p> + +<p>Ceci se passait tout récemment, peut-être l'année +dernière.</p> +<br><br><br> + + +<h3>II.</h3> + +<h3>VOYAGE.</h3> + +<p>Marcelle, ayant épousé son cousin-germain, portait le +nom de Blanchemont, après comme avant son mariage. +La terre et le château de Blanchemont formaient une +partie de son patrimoine. La terre était importante, mais +le château, abandonné depuis plus de cent ans à l'usage +des fermiers, n'était même plus habité par eux, parce +qu'il menaçait ruine et qu'il eût fallu de trop grandes dépenses +pour le réparer. Mademoiselle de Blanchemont, +orpheline de bonne heure, élevée à Paris dans un couvent, +mariée fort jeune, et n'étant pas initiée par son +mari à la gestion de ses affaires, n'avait jamais vu ce domaine +de ses ancêtres. Résolue de quitter Paris et d'aller +chercher à la campagne un genre de vie analogue aux +projets qu'elle venait de former, elle voulut commencer +son pèlerinage par visiter Blanchemont, afin de s'y fixer +plus tard si cette résidence répondait à ses desseins. Elle +n'ignorait pas l'état de délabrement de son castel, et +c'était une raison pour qu'elle jetât de préférence les +yeux sur cette demeure. Les embarras d'affaires que son +mari lui avait laissés, et le désordre où lui-même paraissait +avoir laissé les siennes, lui servirent de prétexte pour +entreprendre un voyage qu'elle annonça devoir être de +quelques semaines seulement, mais auquel, dans sa pensée +secrète, elle n'assignait précisément ni but ni terme, +son but véritable, à elle, étant de quitter Paris et le genre +de vie auquel elle y était astreinte.</p> + +<p>Heureusement pour ses vues, elle n'avait dans sa famille +aucun personnage qui pût s'imposer aisément le devoir +de l'accompagner. Fille unique, elle n'avait pas à se +défendre de la protection d'une soeur ou d'un frère aîné. +Les parents de son mari étaient fort âgés, et, un peu +effrayés des dettes du défunt, qu'une sage administration +pouvait seule liquider, ils furent à la fois étonnés et ravis +de voir une femme de vingt-deux ans, qui jusqu'alors +n'avait montré nulle aptitude et nul goût pour les affaires, +prendre la résolution de gérer les siennes elle-même +et d'aller voir par ses yeux l'état de ses propriétés. Il y +eut pourtant bien quelques objections pour ne pas la +laisser ainsi partir seule avec son enfant. On voulait +qu'elle se fît accompagner par son homme d'affaires. On +craignait que l'enfant ne souffrit d'un voyage entrepris +par un temps très-chaud. Marcelle objecta aux vieux +Blanchemont, ses beau-père et belle-mère, qu'un tête à +tête prolongé avec un vieux homme de loi n'était pas +précisément un adoucissement aux ennuis qu'elle allait +s'imposer; qu'elle trouverait chez les notaires et les +avoués de province des renseignements plus directs et +des conseils mieux appropriés aux localités; enfin, que +ce n'était pas une chose si difficile que de compter avec +des fermiers et de renouveler des baux. Quant à l'enfant, +l'air de Paris le rendait de plus eu plus débile. La +campagne, le mouvement et le soleil ne pouvaient que lui +faire grand bien. Puis, Marcelle, devenue tout à coup +adroite pour triompher des obstacles qu'elle avait prévus +et médités durant sa veillée rapportée au précédent chapitre, +fit valoir les obligations que lui imposait le rôle de +tutrice de son fils. Elle ignorait encore en partie l'état de +la succession de M. de Blanchemont; s'il s'était fait faire +des avances considérables par ses fermiers, s'il n'avait +pas donné de fortes hypothèques sur ses terres, etc. Son +devoir était d'aller vérifier toutes ces choses, et de ne +s'en remettre qu'à elle-même, afin de savoir sur quel +pied elle devait vivre ensuite sans compromettre l'avenir +de son fils. Elle parla si sagement de ces intérêts, +qui, au fond, l'occupaient fort peu, qu'au bout de douze +heures elle avait remporté la victoire et amené toute la +famille à approuver et à louer sa résolution. Son amour +pour Henri était demeuré si secret, qu'aucun soupçon ne +vint troubler la confiance des grands parents.</p> + +<p>Soutenue par une activité inaccoutumée et par un +espoir enthousiaste, Marcelle ne dormit guère mieux +la nuit qui suivit celle de sa dernière entrevue avec +Lémor. Elle fit les rêves les plus étranges, tantôt riants, +tantôt pénibles. Enfin, elle s'éveilla tout à fait avec +l'aube, et, jetant un regard rêveur sur l'intérieur de son +appartement, elle fut frappée pour la première fois du +luxe inutile et dispendieux déployé autour d'elle. Des +tentures de satin, des meubles d'une mollesse et d'une +ampleur extrêmes, mille recherches ruineuses, mille babioles +brillantes, enfin tout l'attirail de dorures, de porcelaines, +de bois sculptés et de fantaisies qui encombrent +aujourd'hui la demeure d'une femme élégante. «Je voudrais +bien savoir, pensa-t-elle, pourquoi nous méprisons +tant les filles entretenues. Elles se font donner ce que +nous pouvons nous donner à nous-mêmes. Elles sacrifient +leur pudeur à la possession de ces choses qui ne +devraient avoir aucun prix aux yeux des femmes sérieuses +et sages, et que nous regardons pourtant comme indispensables. +Elles ont les mêmes goûts que nous, et c'est +pour paraître aussi riches et aussi heureuses que nous +qu'elles s'avilissent. Nous devrions leur donner l'exemple +d'une vie simple et austère avant de les condamner! Et +si l'on voulait bien comparer nos mariages indissolubles +avec leurs unions passagères, verrait-on beaucoup plus +de désintéressement chez les jeunes filles de notre classe? +Ne verrait-on pas chez nous aussi souvent que chez les +prostituées une enfant unie à un vieillard, la beauté profanée +par la laideur du vice, l'esprit soumis à la sottise, +le tout pour l'amour d'une parure de diamants, d'un carrosse +et d'une loge aux Italiens? Pauvres filles! On dit +que vous nous méprisez aussi de votre côté; vous avez +bien raison!»</p> + +<p>Cependant, le jour bleuâtre et pur qui perçait à travers +les rideaux faisait paraître enchanteur le sanctuaire +qu'en d'autres temps madame de Blanchemont s'était plu +à décorer elle-même avec un goût exquis. Elle avait +presque toujours vécu loin de son mari, et cette jolie +chambre si chaste et si fraîche, où Henri lui-même n'avait +jamais osé pénétrer, ne lui rappelait que des souvenirs +mélancoliques et doux. C'était là que, fuyant le monde, +elle avait lu et rêvé au parfum de ces fleurs d'une beauté +sans égale que l'on ne trouve qu'à Paris et qui font aujourd'hui +partie de la vie des femmes aisées. Elle avait +rendu cette retraite poétique autant qu'elle l'avait pu; +elle l'avait ornée et embellie pour elle-même; elle s'y +était attachée comme à un asile mystérieux, où les douleurs +de sa vie et les orages de son âme s'étaient toujours +apaisés dans le recueillement et la prière. Elle y promena +un long regard d'affection, puis elle prononça, en +elle-même, la formule d'un éternel adieu à tous ces muets +témoins de sa vie intime... vie cachée comme celle de la +fleur qui n'aurait pas une tache à montrer au soleil, mais +qui penche sa tête sous la feuillée par amour de l'ombre +et de la fraîcheur.</p> + +<p>—Retraite de mon choix, ornements selon mon goût, +je vous ai aimés, pensa-t-elle; mais je ne puis plus vous +aimer, car vous êtes les compagnons et les consécrateurs +de la richesse et de l'oisiveté. Vous représentez à mes +yeux, désormais, tout ce qui me sépare d'Henri. Je ne +pourrais donc plus vous regarder sans dégoût et sans +amertume. Quittons-nous avant de nous haïr. Sévère +madone, tu cesserais de me protéger; glaces pures et +profondes, vous me feriez détester ma propre image; +beaux vases de fleurs, vous n'auriez plus pour moi ni +grâces ni parfums!</p> + +<p>Puis, avant d'écrire à Henri, comme elle l'avait résolu, +elle alla sur la pointe du pied contempler et bénir le sommeil +de son fils. La vue de ce pâle enfant, dont l'intelligence +précoce s'était développée aux dépens de sa force +physique, lui causa un attendrissement passionné. Elle +lui parla dans son coeur comme s'il eût pu, dans son sommeil, +écouter et comprendre les pensées maternelles.</p> + +<p>—Sois tranquille, lui disait-elle, je ne <i>l'aime</i> pas plus +que toi. N'en sois pas jaloux. S'il n'était pas le meilleur +et le plus digne des hommes, je ne te le donnerais pas +pour père. Va, petit ange, tu es ardemment et fidèlement +aimé. Dors bien, nous ne nous quitterons jamais! +Marcelle, toute baignée de larmes délicieuses, rentra +dans sa chambre et écrivit à Lémor ce peu de lignes:</p> + +<p>«Vous avez raison, et je vous comprends. Je ne suis +pas digne de vous; mais je le deviendrai, car je le veux. +Je vais partir pour un long voyage. Ne vous inquiétez +pas de moi, et aimez-moi encore. Dans un an, à pareil +jour, vous recevrez une lettre de moi. Disposez votre +vie de manière à être libre de venir me trouver en quelque +lieu que je vous appelle. Si vous ne me jugez pas +encore assez convertie, vous me donnerez encore un +an... un an, deux ans, avec l'espérance, c'est presque +le bonheur pour deux êtres qui, depuis si longtemps, +s'aiment sans rien espérer.»</p> + +<p>Elle fit porter ce billet de grand matin. Mais on ne trouva +point M. Lémor. Il était parti la veille au soir, on ne savait +pour quel pays, ni pour combien de temps. Il avait donné +congé de son modeste logement. On assurait pourtant que +la lettre lui parviendrait, parce qu'un de ses amis était +chargé de venir tous les jours retirer sa correspondance +pour la lui faire passer.</p> + +<p>Deux jours après, madame de Blanchemont avec son +fils, une femme de chambre et un domestique, traversait +en poste les déserts de la Sologne.</p> + +<p>Arrivée à quatre-vingts lieues de Paris, la voyageuse +se trouva à peu près au centre de la France et coucha dans +la ville la plus voisine de Blanchemont dans cette direction. +Blanchemont était, encore éloigné de cinq à six lieues, +et, dans le centre de la France, malgré toutes les nouvelles +routes ouvertes à la circulation depuis quelques années, +les campagnes ont encore si peu de communication entre +elles, qu'à une courte distance il est difficile d'obtenir des +habitants un renseignement certain sur l'intérieur des +terres. Tous savent bien le chemin de la ville ou du district +forain où leurs affaires les appellent de temps en +temps. Mais demandez dans un hameau le chemin de la +ferme qui est à une lieue de là, c'est tout au plus si on +pourra vous le dire. Il y a tant de chemins!... et tous se +ressemblent. Réveillés de grand matin pour disposer le +départ de leur maîtresse, les domestiques de madame de +Blanchemont ne purent donc obtenir ni du maître de l'auberge, +ni de ses serviteurs, ni des voyageurs campagnards +qui se trouvaient là encore à moitié endormis, +aucune lumière sur la terre de Blanchemont. Personne +ne savait précisément où elle était située. L'un venait de +Montluçon, l'autre connaissait Château-Meillant; tous +avaient cent fois traversé Ardentes et La Châtre; mais on +ne connaissait de Blanchemont que le nom.</p> + +<p>—C'est une terre qui a du rapport, disait l'un, je connais +le fermier, mais je n'y ai jamais été. C'est très-loin +de chez nous, c'est au moins à quatre grandes lieues.</p> + +<p>—Dame! disait un autre, j'ai vu les boeufs de Blanchemont +à la foire de la Berthenoux, pas plus tard que l'an +dernier, et j'ai parlé à M. Bricolin, le fermier, comme je +vous parle à cette heure. <i>Ah oui! ah oui!</i> je connais +Blanchemont! mais je ne sais pas de quel côté ça se +trouve.</p> + +<p>La servante, comme toutes les servantes d'auberge, +ne savait rien des environs. Comme toutes les servantes +d'auberge, elle était depuis peu de temps dans l'endroit.</p> + +<p>La femme de chambre et le domestique, habitués à +suivre leur maîtresse dans de brillantes résidences connues +à plus de vingt lieues à la ronde, et situées dans des +contrées civilisées, commençaient à se croire au fond du +Sahara. Leurs figures s'allongeaient, et leur amour-propre +souffrait cruellement d'avoir à demander sans succès +le chemin du château qu'ils allaient honorer de leur présence.</p> + +<p>—C'est donc une baraque, une tanière? disait Suzette +d'un air de mépris à Lapierre.</p> + +<p>—C'est le palais des <i>Corybantes</i>, répondait Lapierre, +qui avait chéri dans sa jeunesse un mélodrame à grand +succès intitulé le <i>Château de Corisande</i>, et qui appliquait +ce nom, en l'estropiant, à toutes les ruines qu'il +rencontrait.</p> + +<p>Enfin, le garçon d'écurie fut frappé d'un trait de lumière.</p> + +<p>—J'ai là-haut dans l'abat-foin, dit-il, un homme qui +vous dira ça, car son métier est de courir le pays de jour +et de nuit. C'est le Grand-Louis, autrement dit le grand +farinier.</p> + +<p>—Va pour le grand farinier, dit Lapierre d'un air majestueux, +il paraît que sa chambre à coucher est au bout +de l'échelle?</p> + +<p>Le grand farinier descendit de son grenier en tiraillant +et en faisant craquer ses grands bras et ses grandes jambes. +En voyant cette structure athlétique et cette figure +décidée, Lapierre quitta son ton de grand seigneur facétieux +et l'interrogea avec politesse. Le farinier était, en +effet, des mieux renseignés; mais, aux éclaircissements +qu'il donna, Suzette jugea nécessaire de l'introduire auprès +de madame de Blanchemont, qui prenait son chocolat +dans la salle avec le petit Édouard, et qui, loin de +partager la consternation de ses gens, se réjouissait d'apprendre +d'eux que Blanchemont était un pays perdu et +quasi introuvable.</p> + +<p>L'échantillon du terroir qui se présentait en cet instant +devant Marcelle avait cinq pieds huit pouces de haut, +taille remarquable dans un pays où les hommes sont généralement +plus petits que grands. Il était robuste à proportion, +bien fait, dégagé, et d'une figure remarquable. +Les filles de son endroit l'appelaient le beau farinier, et +cette épithète était aussi bien méritée que l'autre. Quand +il essuyait du revers de sa manche la farine qui couvrait +habituellement ses joues, il découvrait un teint brun et +animé du plus beau ton. Ses traits étaient réguliers, largement +taillés comme ses membres, ses yeux noirs et +bien fendus, ses dents éblouissantes, et ses longs cheveux +châtains ondulés et crépus comme ceux d'un homme +très-fort, encadraient carrément un front large et bien +rempli, qui annonçait plus de finesse et de bon sens que +d'idéal poétique. Il était vêtu d'une blouse gros-bleu et +d'un pantalon de toile grise. Il portait peu de bas, de +gros souliers ferrés, et un lourd bâton de cormier terminé +par un noeud de la branche qui en faisait une espèce de +massue.</p> + +<p>Il entra avec une assurance qu'on eût pu prendre pour +de l'effronterie, si la douceur de ses yeux d'un bleu clair, +et le sourire de sa grande bouche vermeille n'eussent témoigné +que la franchise, la bonté, et une sorte d'insouciance +philosophique, faisaient le fond de son caractère.</p> + +<p>—Salut, Madame, dit-il en soulevant son chapeau de +feutre gris à grands bords, mais sans le détacher précisément +de sa tête; car autant le vieux paysan est obséquieux +et disposé à saluer tout ce qui est mieux habillé +que lui, autant celui qui date d'après la Révolution est +remarquable par l'adhérence de son couvre-chef à sa +chevelure.—On me dit que vous voulez savoir de moi la +route de Blanchemont?</p> + +<p>La voix forte et sonore du grand farinier avait fait tressaillir +Marcelle qui ne l'avait pas vu entrer. Elle se retourna +vivement, un peu surprise d'abord de son aplomb. +Mais tel est le privilège de la beauté, qu'en s'examinant +mutuellement, le jeune meunier et la jeune dame oublièrent +aussitôt cette sorte de méfiance que la différence +des rangs inspire toujours au premier abord. Seulement +Marcelle, le voyant disposé à la familiarité, crut devoir +lui rappeler, par une grande politesse, les égards dus à +son sexe...</p> + +<p>—Je vous remercie beaucoup de votre obligeance, lui +dit-elle en le saluant, et je vous prie, Monsieur, de vouloir +bien me dire s'il y a un chemin praticable pour les +voitures d'ici à la ferme de Blanchemont.</p> + +<p>Le grand farinier, sans y être invité, avait déjà pris une +chaise pour s'asseoir; mais en s'entendant appeler <i>monsieur</i>, +il comprit avec la rare perspicacité dont il était +doué qu'il avait affaire à une personne bienveillante et +respectable par elle-même. Il ôta tout doucement son chapeau +sans se déconcerter, et appuyant ses mains sur le +dossier de la chaise, comme pour se donner une contenance:</p> + +<p>—Il y a un chemin vicinal, pas très-doux, dit-il, mais +où l'on ne verse pas quand on y prend garde; le tout +c'est de le suivre et de n'en pas prendre un autre. J'expliquerai +cela à votre postillon. Mais le plus sûr serait de +prendre ici une patache, car les dernières pluies d'orage +ont endommagé plus que de raison la Vallée-Noire, et je +ne dis pas que les petites roues de votre voiture puissent +sortir des ornières. Ça se pourrait, mais je n'en réponds +pas.</p> + +<p>—Je vois que vos ornières ne plaisantent pas, et qu'il +sera prudent de suivre votre conseil. Vous êtes sûr qu'avec +une patache je ne verserai pas?</p> + +<p>—Oh! n'ayez pas peur, Madame.</p> + +<p>—Je n'ai pas peur pour moi, mais pour ce petit enfant. +Voilà ce qui me rend prudente.</p> + +<p>—Le fait est que ce serait dommage d'écraser ce petit-là, +dit le grand farinier en s'approchant du jeune Édouard +d'un air de bienveillance sincère. Comme c'est mignon et +gentil, ce petit homme!</p> + +<p>—C'est bien délicat, n'est-ce pas? lui dit Marcelle en +souriant.</p> + +<p>—Ah dame! ça n'est pas fort, mais c'est joli comme +une fille. Vous allez donc venir dans le pays de chez nous, +Monsieur?</p> + +<p>—Tiens, ce grand-là! s'écria Édouard en s'accrochant +au farinier qui s'était penché vers lui. Fais-moi donc +toucher le plafond!</p> + +<p>Le meunier prit l'enfant et, l'élevant au-dessus de sa +tête, le promena le long des corniches enfumées de la salle.</p> + +<p>—Prenez garde! dit madame de Blanchemont, un peu +effrayée de l'aisance avec laquelle l'hercule rustique maniait +son enfant.</p> + +<p>—Oh! soyez tranquille, répondit le Grand-Louis; j'aimerais +mieux casser tous les <i>alochons</i> de mon moulin, +qu'un doigt à ce <i>monsieur</i>.</p> + +<p>Ce mot d'<i>alochon</i> réjouit fort l'enfant, qui le répéta en +riant et sans le comprendre.</p> + +<p>—Vous ne connaissez pas ça? dit le meunier; ce sont +les petites ailes, les morceaux de bois qui sont à cheval +sur la roue et que l'eau pousse pour la faire tourner. Je +vous montrerai ça si vous passez jamais par chez nous.</p> + +<p>—Oui, oui, <i>alochon</i>! dit l'enfant en riant aux éclats +et en se renversant dans les bras du meunier.</p> + +<p>—Est-il moqueur, ce petit coquin-là? dit le Grand-Louis +on le replaçant sur sa chaise. Allons, Madame, je +m'en vas à mes affaires. Est-ce tout ce qu'il y a pour votre +service?</p> + +<p>—Oui, mon ami, répondit Marcelle, à qui la bienveillance +faisait oublier sa réserve.</p> + +<p>—Oh! je ne demande pas mieux que d'être votre +ami! répondit gaillardement le meunier avec un regard +qui exprimait assez que, de la part d'une personne +moins jeune et moins belle, celle familiarité n'eût pas été +de son goût.</p> + +<p>—C'est bon, pensa Marcelle en rougissant et en souriant; +je me tiendrai pour avertie.</p> + +<p>Et elle ajouta:</p> + +<p>—Adieu, Monsieur, et au revoir sans doute, car vous +êtes habitant de Blanchemont?</p> + +<p>—Proche voisin. Je suis le meunier d'Angibault, à une +lieue de votre château, car m'est avis que vous êtes la +dame de Blanchemont?</p> + +<p>Marcelle avait défendu à ses gens de trahir son incognito. +Elle désirait passer inaperçue dans le pays; +mais elle vit bien, aux manières du farinier, que sa qualité +de propriétaire ne faisait pas tant de sensation qu'elle +l'avait craint. Un propriétaire qui ne réside pas dans ses +terres est un étranger dont on ne s'occupe point. Le fermier +qui le représente et auquel on a constamment affaire +est un bien autre personnage.</p> + +<p>Malgré le projet qu'elle avait fait de partir de bonne +heure et d'arriver à Blanchemont avant la chaleur de +midi, Marcelle fut forcée de passer la plus grande partie +de la journée dans cette auberge.</p> + +<p>Toutes les pataches de la ville étaient en campagne à +cause d'une grande foire aux environs, et il fallut attendre +le retour de la première venue. Ce ne fut que vers +trois heures de l'après-midi que Suzette vint, d'un ton +lamentable, apprendre à sa maîtresse qu'une espèce de +panier d'osier, horrible et honteux, était le seul véhicule +qui fût encore à sa disposition.</p> + +<p>Au grand étonnement de sa merveilleuse soubrette, +madame de Blanchemont n'hésita pas à s'en accommoder. +Elle prit quelques paquets de première nécessité, +remit les clefs de sa calèche et de ses malles à l'aubergiste, +et partit dans la patache classique, ce respectable +témoignage de la simplicité de nos pères, qui devient +chaque jour plus rare, même dans les chemins de la +Vallée-Noire. Celle que Marcelle eut la mauvaise chance +de rencontrer était de la plus pure fabrication indigène, +et un antiquaire l'eût contemplée avec respect. Elle était +longue et basse comme un cercueil; aucune espèce de +ressort ne gênait ses allures; les roues, aussi hautes que +la capote, pouvaient braver ces fossés bourbeux qui sillonnent +nos routes de traverse et que le meunier avait +bien voulu qualifier d'ornières, sans doute par amour-propre +national; enfin, la capote elle-même n'était qu'un +tissu d'osier confortablement enduit, à l'intérieur, de +bourre et de terre gâchée dont chaque cahot un peu accentué +détachait des fragments sur la tête des voyageurs. +Un petit cheval entier, maigre et ardent, traînait assez +lestement ce carrosse champêtre, et le <i>patachon</i>, c'est-à-dire +le conducteur, assis de côté sur le brancard, les +jambes pendantes, vu que nos pères trouvaient plus commode +d'approcher une chaise pour monter en voiture +que de s'embarrasser les jambes dans un marchepied, +était le moins étouffé et le moins compromis de la caravane. +Il existe peut-être encore dans notre pays deux ou +trois pataches de ce genre chez de vieux campagnards +riches qui n'ont pas voulu déroger à leurs habitudes, et +qui soutiennent que les voitures suspendues donnent des +<i>mâsés</i><a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>, c'est-à-dire des engourdissements dans les mollets.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> <i>Mâsé</i>, fourmi, en berrichon.</blockquote> + +<p>Cependant le voyage fut à peu près supportable tant +qu'on put suivre la grande route. Le <i>patachon</i> était un +gars de quinze ans, roux, camard, effronté, ne doutant +de rien, ne se gênant point pour exciter son cheval par +tous les jurements de son riche dictionnaire, sans respect +pour la présence des dames, et se plaisant à épuiser l'ardeur +du courageux poney qui n'avait de sa vie goûté à +l'avoine, et que la vue des prés verdoyants suffisait à mettre +en belle humeur. Mais quand ce dernier se fut enfoncé +dans une lande aride, il commença à baisser la tête +d'un air plus mécontent que rebuté, et à tirer son fardeau +avec une sorte de rage, sans avoir égard aux inégalités du +chemin, qui imprimaient à la voiture un mouvement de +roulis tout à fait cruel.</p> +<br><br><br> + + +<h3>III.</h3> + +<h3>LE MENDIANT.</h3> + +<p>Ce fut bien pis lorsqu'on sortit des sables pour descendre +dans les terres grasses et fortes de la Vallée-Noire. +Aux lisières de ce plateau stérile, madame de Blanchemont +avait admiré l'immense et admirable paysage qui +se déroulait sous ses pieds pour se relever jusqu'aux cieux +en plusieurs zones d'horizons boisés d'un violet pâle, +coupé de bandes d'or par les rayons du couchant. Il n'est +guère de plus beaux sites en France. La végétation, vue +en détail, n'y est pourtant pas d'une grande vigueur. +Aucun grand fleuve ne sillonne ces campagnes où le soleil +ne se mire dans aucun toit d'ardoise. Point de montagnes +pittoresques, rien de frappant, rien d'extraordinaire +dans cette nature paisible; mais un développement +grandiose de terres cultivées, un morcellement infini de +champs, de prairies, de taillis et de larges chemins communaux +offrant la variété des formes et des nuances, +dans une harmonie générale de verdure sombre tirant +sur le bleu; un pêle-mêle de clôtures plantureuses, de +chaumines cachées sous les vergers, de rideaux de peupliers, +de pacages touffus dans les profondeurs; des +champs plus pâles et des haies plus claires sur les plateaux +faisant ressortir les masses voisines; enfin, un accord +et un ensemble remarquables sur une étendue de +cinquante lieues carrées, que du haut des chaumières de +Labreuil ou de Corlay on embrasse d'un seul regard.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/02.png"></p> + + +<p>Mais notre voyageuse eut bientôt perdu de vue ce magnifique +panorama. Une fois engagée dans les versants +de la Vallée-Noire, on change de spectacle. Descendant +et gravissant tour à tour des chemins encaissés de buissons +élevés, on ne côtoie point de précipices, mais ces +chemins sont des précipices eux-mêmes. Le soleil, en +s'abaissant derrière les arbres, leur donne une physionomie +particulière étrangement gracieuse et sauvage. Ce +sont des fuyants mystérieux sous d'épais ombrages, des +<i>traînes</i> d'un vert d'émeraude qui conduisent à des impasses +ou à des mares stagnantes, des tournants rapides +qu'on ne peut plus remonter quand on les a descendus +en voiture, enfin, un enchantement continuel pour l'imagination, +avec des dangers très-réels cour ceux qui vont, +à l'aventure, essayer, autrement qu'à pied, et tout au +plus à cheval, ces détours séduisants, capricieux et perfides.</p> + +<p>Tant que le soleil fut sur l'horizon, l'automédon aux +crins roux se tira assez bien d'affaire. Il suivit le chemin +le plus battu, et par conséquent le plus rude, mais aussi +le plus sûr. Il traversa deux ou trois ruisseaux en s'attachant +aux traces de roues de charrettes empreintes sur +les rives. Mais quand le soleil fut couché, la nuit se fit +vite dans ces chemins creux, et le dernier paysan auquel +on s'adressa répondit d'un air d'insouciance:</p> + +<p>—Marchez! marchez! vous n'avez plus qu'une petite +lieue, et le chemin est toujours bon.</p> + +<p>Or, c'était le sixième paysan qui, depuis environ deux +heures, annonçait qu'on n'avait plus qu'une petite lieue +à faire, et ce chemin, toujours si bon, était tel que le +cheval était exténué, et les voyageurs au bout de leur +patience. Marcelle elle-même commençait à craindre de +verser; car si le patachon et son bidet choisissaient en +plein jour leur passage avec beaucoup d'adresse, il était +impossible, qu'en pleine nuit, ils pussent éviter ces fausses +voies que la coupure inégale des terrains rend aussi dangereuses +que pittoresques, et qui, en s'interrompant tout +à coup, vous exposent à un saut de dix ou douze pieds à +pic. Le gamin n'avait jamais pénétré aussi avant dans la +Vallée-Noire; il s'impatientait, jurait comme un possédé +chaque fois qu'il était forcé de retourner sur ses pas pour +reprendre la voie; il se plaignait de la soif, de la faim, +se lamentait sur la fatigue de son cheval, tout en le rouant +de coups, et se donnait des airs de citadin pour vouer à +tous les diables ce pays sauvage et ses stupides habitants.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/03.png"></p> + +<p>Plus d'une fois, voyant le chemin rapide, mais sec, +Marcelle et ses gens avaient mis pied à terre; mais on ne +pouvait marcher cinq minutes sans arriver à un de ces fonds +où le chemin se resserre et se trouve entièrement occupé +par une source à fleur de terre, sans écoulement, et formant +une mare liquide impossible à franchir à pied pour une +femme délicate. La Parisienne Suzette aimait mieux +verser, disait-elle, que de laisser sa chaussure dans ces +bourbiers, et Lapierre, qui avait passé sa vie en escarpins +sur des parquets bien luisants, était tellement gauche et +démoralisé, que madame de Blanchemont n'osait plus lui +laisser porter son fils.</p> + +<p>Le réponse ordinaire dû paysan, quand on lui demande +n'importe quel chemin, c'est de vous dire: <i>Marchez +tout droit, toujours tout droit.</i> C'est tout simplement +une facétie, une espèce de calembour qui signifie qu'on +doit marcher sur ses jambes, car il n'y a pas un seul chemin +tout droit dans la Vallée-Noire. Les nombreux ravins +de l'Indre, de la Vauvre, de la Couarde<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>, du Gourdon et +de cent autres moindres ruisseaux qui changent de nom +dans leur cours, et qui n'ont jamais été avilis sous le joug +d'aucun pont ni chaussée, vous forcent à mille détours +pour chercher un endroit guéable, de sorte que vous êtes +souvent obligé de tourner le dos au lieu vers lequel vous +vous dirigez.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> La <i>Couarde</i> est ainsi nommée, parce que son cours est partout +caché sous les buissons, où elle semble avoir peur d'être découverte. +C'est un ruisseau noir, étroit et profond, qui coule en silence, et qui est, +disent les paysans, plus traître qu'il n'est gros. La <i>Tarde</i> est une autre +rivière molle et paresseuse qui arrose aussi de délicieuses prairies.</blockquote> + +<p>Arrivés à un carrefour surmonté d'une croix, endroit +sinistre que l'imagination des paysans peuple toujours de +démons, de sorciers et d'animaux fantastiques, nos voyageurs +embarrassés s'adressèrent à un mendiant qui, assis +sur la <i>pierre des morts</i><a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>, leur criait d'une voix monotone: +«Ames charitables, ayez pitié d'un pauvre malheureux!»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> C'est une pierre creuse; où chaque enterrement qui passe dépose et +laisse au pied de la croix une petite croix de bois grossièrement taillée.</blockquote> + +<p>La grande taille voûtée de cet homme très-vieux, mais +encore robuste, et armé d'un bâton énorme, avait un +aspect peu rassurant, dans le cas d'une attaque seul à +seul. On ne distinguait pas bien ses traits sévères, mais +il y avait, dans l'inflexion de sa voix rauque, quelque +chose de plus impérieux que suppliant. Son attitude triste +et ses haillons immondes contrastaient avec l'intention +évidemment facétieuse qui lui faisait porter un vieux bouquet +et un ruban fané à son chapeau.</p> + +<p>—Mon ami, lui dit Marcelle en lui donnant une pièce +d'argent, indiquez-nous le chemin de Blanchemont, si +vous le connaissez.</p> + +<p>Au lieu de lui répondre, le mendiant continua gravement +à prononcer à haute voix un <i>Ave Maria</i> en latin, +qu'il avait entamé à son intention.</p> + +<p>—Répondez donc, lui dit Lapierre, vous marmotterez +vos patenôtres après.</p> + +<p>Le mendiant tourna la tête vers le laquais d'un air de +mépris, et continua son oraison.</p> + +<p>—Ne parlez pas à cet homme-là, dit le patachon, c'est +un vieux gueux qui bat la campagne et qui ne sait jamais +où il va; on le rencontre partout, et nulle part on ne le +trouve dans son bon sens.</p> + +<p>—Le chemin de Blanchemont? dit enfin le mendiant +lorsqu'il eut achevé sa prière; vous n'y êtes pas, mes enfants; +il faut retourner et prendre le premier qui descend +à droite.</p> + +<p>—En êtes-vous sûr? dit Marcelle.</p> + +<p>—J'y ai passé plus de six cents fois. Si vous ne me +croyez pas, faites comme vous voudrez; ça m'est égal, +à moi.</p> + +<p>—Il paraît sûr de son fait, dit Marcelle à son conducteur. +Écoutons-le; quel intérêt aurait-il à nous tromper?</p> + +<p>—Bah! le plaisir de mal faire, répondit le patachon +soucieux. Je me méfie de cet homme-là.</p> + +<p>Marcelle insista pour suivre l'avis du mendiant, et bientôt +la patache s'enfonça dans une traîne étroite, tortueuse +et singulièrement rapide.</p> + +<p>—Je dis, moi, reprit en jurant le patachon, dont le +cheval trébuchait à chaque pas, que ce vieux sournois +nous égare.</p> + +<p>—Avancez, dit Marcelle, puisqu'il n'y a pas moyen +de reculer.</p> + +<p>Plus on avançait, plus le chemin devenait quasi impossible; +mais il était trop étroit pour retourner la voiture: +deux haies splendides la serraient de près. Après avoir +fait, des miracles de force et de dévouement, le petit cheval +arriva au bas, sous un massif de vieux chênes qui +paraissait être la lisière d'un bois. Le chemin s'élargit +tout à coup, et l'on se vit en face d'une grande flaque +d'eau dormante qui ne ressemblait guère au gué d'une +rivière. Le patachon s'y engagea pourtant; mais, au beau +milieu, il enfonça tellement qu'il voulut tirer de côté; ce +fut le dernier exploit de son maigre Bucéphale. La patache +pencha jusqu'au moyeu, et l'animal s'abattit en +brisant ses traits. Il fallut le dételer. Lapierre se mit dans +l'eau jusqu'aux genoux, en gémissant comme un homme +à l'agonie; et, quand il eut aidé le patachon à se tirer +d'affaire, tous leur efforts furent vains (ils n'étaient forts +ni un ni l'autre) pour relever la voiture. Alors le patachon +sauta lestement sur sa bête, et pestant contre le +sorcier de mendiant, jurant par tous les diables de l'enfer +il partit au grand trot, promettant d'aller chercher +du secours, mais d'un ton qui faisait présager qu'il se reprocherait +fort peu de laisser ses voyageurs dans le bourbier +jusqu'au jour.</p> + +<p>La patache n'avait pas été culbutée. Nonchalamment +penchée dans le marécage, elle était encore fort habitable, +et Marcelle s'arrangea sur la banquette du fond +avec son fils étendu sur elle pour le faire dormir plus +commodément, car il y avait longtemps qu'Édouard demandait +son souper et son lit, et quelques friandises, +mises en réserve dans la poche de Suzette, ayant apaisé +sa faim, il ne se fit pas prier pour commencer son somme. +Madame de Blanchemont jugeant que le petit conducteur +ne se presserait pas de revenir, dans le cas où il trouverait +un bon gîte, engagea Lapierre à aller voir aux environs +s'il ne découvrirait pas quelqu'une de ces chaumières +si bien tapies sous la feuillée, si bien fermées et silencieuses +après le coucher du soleil, qu'il faut les toucher +pour les voir, et les prendre d'assaut pour y trouver +l'hospitalité à cette heure indue. Le vieux Lapierre n'avait +qu'un souci: c'était de trouver du feu pour se sécher +les pieds, et se garantir d'un rhumatisme. Il ne se fit +donc pas prier pour sortir du marais, après s'être toutefois +assuré que la patache, appuyée sur le tronc renversé +d'un vieux saule, ne risquait pas d'enfoncer davantage.</p> + +<p>La plus désolée était Suzette qui avait grand'peur des +voleurs, des loups et des serpents, trois fléaux inconnus +dans la Vallée-Noire, mais qui ne sauraient sortir de l'esprit +d'une femme de chambre en voyage. Cependant le +sang-froid enjoué de sa maîtresse l'empêcha de se livrer +tout haut à ses terreurs, et, s'étant <i>calée</i> de son mieux +sur la banquette de devant, elle prit le parti de pleurer +en silence.</p> + +<p>—Eh bien! qu'avez-vous donc, Suzette? lui dit Marcelle +lorsqu'elle s'en aperçut.</p> + +<p>—Hélas! Madame, répondit-elle en sanglotant, n'entendez-vous +pas chanter les grenouilles? Elles vont venir +sur nous et remplir la voiture...</p> + +<p>—Et nous dévorer, sans doute? reprit madame de +Blanchemont en éclatant de rire.</p> + +<p>En effet, les vertes habitantes du marécage, un instant +troublées par la chute du cheval et les clameurs du phaéton, +avaient repris leur psalmodie monotone. On entendait +aussi aboyer et hurler les chiens, mais si loin, qu'il +n'y avait guère lieu de compter sur une prompte assistance. +La lune ne se levait pas encore, mais les étoiles +brillaient dans l'eau stagnante du marécage qui avait repris +sa limpidité. Une brise tiède soufflait dans les grands +roseaux qui s'élevaient en touffes épaisses sur la rive.</p> + +<p>—Allons, Suzette, dit Marcelle qui se livrait déjà à +une rêverie poétique, on n'est pas si mal que je l'aurais +cru dans un bourbier, et si vous le voulez bien, vous y +dormirez comme dans votre lit.</p> + +<p>—Il faut que Madame ait perdu l'esprit, pensa Suzette, +pour se trouver bien dans une pareille situation.</p> + +<p>O ciel! Madame! s'écria-t-elle après un moment de +silence, il me semble que j'entends hurler un loup! Est-ce +que nous ne sommes pas au milieu d'une forêt?</p> + +<p>—La forêt n'est, je crois, qu'une saulée, répondit +Marcelle, et, quant au loup qui hurle, c'est un homme +qui chante. S'il se dirigeait de notre côté, il pourrait nous +aider à gagner la terre ferme.</p> + +<p>—Et si c'était un voleur?</p> + +<p>—En ce cas, c'est un voleur bienveillant qui chante +pour nous avertir de prendre garde à nous. Écoutez, +Suzette, sans plaisanterie, il vient par ici, la voix se +rapproche.</p> + +<p>En effet, une voix pleine, et d'une mâle harmonie, +quoique rude et sans art, planait sur les champs silencieux, +accompagnée comme en mesure par le pas lent et +régulier d'un cheval; mais cette voix était encore éloignée +et rien n'assurait que le chanteur marchât dans la +direction du marécage, qui pouvait bien n'être qu'une impasse. +Quand la chanson fut finie, soit que le cheval marchât +sur l'herbe, soit que le villageois se fut détourné, on +n'entendit plus rien.</p> + +<p>En ce moment, Suzette, rendue à ses terreurs, vit une +ombre silencieuse qui se glissait le long du marécage, et +qui, reflétée dans l'eau, paraissait gigantesque. Elle laissa +échapper un cri, et l'ombre, s'enfonçant dans le bourbier, +vint droit vers la patache, quoique avec lenteur et +précaution.</p> + +<p>—N'ayez pas peur, Suzette, dit madame de Blanchemont +qui, en ce moment, n'était pas très-rassurée elle-même; +c'est notre vieux mendiant de tout à l'heure; il +nous indiquera peut-être une maison d'où l'on pourra +venir nous porter du secours.</p> + +<p>—Mon ami, dit-elle avec beaucoup de présence d'esprit, +mon domestique, <i>qui est là</i>, va aller auprès de vous +pour que vous lui montriez le chemin d'une habitation +quelconque.</p> + +<p>—Ton domestique, ma petite? répondit familièrement +le mendiant, il n'est pas là; il est déjà loin... Et d'ailleurs, +il est si vieux, si bête, si faible, qu'il ne te servirait +de rien ici.</p> + +<p>Pour le coup, Marcelle eut peur.</p> +<br><br><br> + + +<h3>IV.</h3> + +<h3>LE MARÉCAGE.</h3> + +<p>Cette réponse ressemblait à la bravade farouche d'un +homme qui a de mauvaises intentions. Marcelle saisit +Édouard dans ses bras, résolue à le défendre au prix de +sa vie, s'il le fallait: et elle allait sauter dans l'eau du +côté opposé à celui par lequel s'approchait le mendiant, +lorsque la chanson rustique qui s'était fait déjà entendre +reprit un second couplet, et cette fois à une distance très-rapprochée.</p> + +<p>Le mendiant s'arrêta.</p> + +<p>—Nous sommes perdues, murmura Suzette, voilà le +reste de la bande qui arrive.</p> + +<p>—Nous sommes sauvées, au contraire, lui répondit +Marcelle, c'est la voix d'un brave paysan.</p> + +<p>En effet, cette voix était pleine de sécurité, et ce chant +calme et pur annonçait la paix d'une bonne conscience. +Le pas du cheval se rapprochait aussi. Évidemment le villageois +descendait le chemin qui conduisait au marécage.</p> + +<p>Le mendiant recula jusqu'au bord et resta immobile, +paraissant montrer plus de prudence que de frayeur.</p> + +<p>Marcelle se pencha alors en dehors de la patache pour +appeler le passant; mais il chantait trop fort pour l'entendre, +et si son cheval, effrayé à l'aspect de la masse noire +que la patache présentait devant lui, ne se fût arrêté en +soufflant avec force, le maître eut passé à côté sans y +faire attention.</p> + +<p>—Que diable est-ce là? cria enfin une voix de stentor +qui n'exprimait aucune crainte, et que madame de Blanchemont +reconnut aussitôt pour celle du grand farinier. +Holà hé! les amis! votre carrosse ne roule guère. Êtes +vous tous morts là dedans, que vous ne dites rien?</p> + +<p>Quand Suzette eut reconnu le meunier, dont la belle +prestance l'avait déjà frappée agréablement le matin, +malgré son peu de toilette, elle redevint fort gracieuse. +Elle exposa le cas piteux où sa maîtresse et elle se trouvaient +réduites, et le Grand-Louis, après avoir ri sans +façon de leur mésaventure, assura que rien n'était plus +facile que de les délivrer. Il alla d'abord se débarrasser +d'un gros sac de blé qu'il portait sur son cheval, en travers +devant lui, et apercevant le mendiant, qui ne paraissait +pas songer à se cacher:</p> + +<p>—Tiens, vous êtes donc là, père Cadoche? lui dit-il +d'un ton bienveillant. Rangez-vous que je jette mon sac!</p> + +<p>—J'étais là pour essayer d'aider à ces pauvres enfants! +répondit le mendiant; mais il y a tant d'eau, que +je n'ai pas pu avancer.</p> + +<p>—Restez tranquille, mon vieux, et ne vous mouillez +pas inutilement. À votre âge, c'est dangereux. Je tirerai +bien ces femmes de là sans vous. Et il revint chercher +madame de Blanchemont, en s'enfonçant dans la vase +jusqu'au poitrail de sa bête: «Allons, Madame, dit-il +gaiement, avancez un peu sur le brancard, et asseyez +vous derrière moi; il n'y a rien de plus facile. Vous ne +vous mouillerez pas seulement le bout des pieds, car vous +n'avez pas les jambes si longues que votre serviteur. +Faut-il que votre patachon soit bête pour vous avoir fourrées +là dedans, quand, à deux pas sur la gauche, il n'y +a pas six pouces de fange!»</p> + +<p>—Je suis désolée de vous faire prendre un si vilain +bain de jambes, dit Marcelle, mais mon enfant...</p> + +<p>—Ah! le petit monsieur? C'est, juste! lui d'abord. +Passez-le-moi... c'est cela... le voilà devant moi. Soyez +tranquille, la selle ne le blessera pas, mon cheval n'en +use guère, ni moi non plus. Allons, asseyez-vous derrière +moi, ma petite dame, et n'ayez pas peur. La Sophie a les +reins forts et les jambes sûres.</p> + +<p>Le meunier déposa doucement la mère et l'enfant sur +le gazon.</p> + +<p>—Et moi, criait Suzette, allez-vous me laisser là +dedans?</p> + +<p>—Non pas, Mademoiselle, dit le Grand-Louis en retournant +la chercher. Donnez-moi aussi vos paquets, nous +sortirons tout, soyez tranquille.</p> + +<p>—A présent, dit-il, quand il eut effectué le débarquement +complet, ce patachon de malheur viendra chercher +sa carcasse de voiture quand il voudra. Je n'ai ni traits +ni cordes pour y atteler Sophie; mais je vas vous conduire +où vous voudrez, mes petites dames.</p> + +<p>—Sommes-nous bien loin de Blanchemont? demanda +Marcelle.</p> + +<p>—Diable, oui! votre patachon a pris un drôle de chemin +pour vous y conduire! Il y a d'ici deux lieues de +pays, et quand nous y arriverons tout le monde sera couché; +ce ne sera pas chose aisée que de nous faire ouvrir. +Mais si vous voulez, nous ne sommes qu'à une petite +lieue de mon moulin d'Angibault; ça n'est pas riche, +mais c'est propre, et ma mère est une bonne femme qui +ne fera pas la grimace pour se relever, pour mettre des +draps blancs dans les lits, et pour tordre le cou à deux +poulets. Ça vous va-t-il? sans façon, allons, Mesdames! +à la guerre comme à la guerre, au moulin comme au +moulin. Demain matin on aura ramassé et décrotté la +patache, qui ne s'enrhumera pas pour passer la nuit au +frais, et on vous conduira à Blanchemont à l'heure que +vous voudrez.</p> + +<p>Il y avait de la cordialité et même une sorte de délicatesse +dans la brusque invitation du meunier. Marcelle, +gagnée par son bon coeur et par la mention qu'il avait +faite de sa mère, accepta avec reconnaissance.</p> + +<p>—C'est bien, vous me faites plaisir, dit le farinier; je +ne vous connais pas, vous êtes peut-être la dame de Blanchemont, +mais ça m'est égal; quand vous seriez le diable +(et on dit que le diable se fait beau et joli quand il veut), +je serais content de vous empêcher de passer une mauvaise +nuit. Ah ça! je ne peux pas laisser mon sac de blé; +je vas le charger sur Sophie, le petit s'asseoira dessus, +la maman derrière; ça ne vous gênera pas, au contraire, +ça vous servira à vous appuyer. La demoiselle viendra à +pied avec moi, en causant avec le père Cadoche, qui n'est +pas très-bien mis, mais qui a beaucoup d'esprit. Mais où +a-t-il passé, ce vieux lézard? dit-il en cherchant des yeux +le mendiant qui avait disparu. Holà hé! père Cadoche! +Venez-vous coucher à la maison?... Il ne répond pas; +allons, ce n'est pas son idée pour ce soir. Marchons, +Mesdames.</p> + +<p>—Cet homme nous a beaucoup effrayées, dit Marcelle. +Vous le connaissez donc?</p> + +<p>—Depuis que je suis au monde. Ce n'est pas un méchant +homme, et vous avez eu tort de le craindre.</p> + +<p>—Il me semble pourtant qu'il nous a fait des menaces, +et sa manière de tutoyer m'a paru peu amicale.</p> + +<p>—Il vous a tutoyées? Vieux farceur! Il n'est pas honteux, +celui-là! Mais c'est sa manière d'être; n'y faites +pas attention. C'est un homme sans malice, un original! +c'est le père Cadoche enfin, l'<i>oncle à tout le monde</i>, +comme on l'appelle, et qui promet sa succession à tous +les passants, quoiqu'il soit aussi gueux que son bâton.</p> + +<p>Marcelle chemina fort commodément sur la robuste et +pacifique Sophie. Le petit Édouard, qu'elle tenait bien +serré devant elle, «goûtait fort cette façon d'aller,» +comme dit le bon La Fontaine. Il talonnait de ses deux petits +pieds l'encolure de la bête, qui ne le sentait pas et +n'en allait pas plus vite. Elle marchait comme un vrai +cheval de meunier, sans avoir besoin d'être guidée, connaissant +son chemin par coeur, et se dirigeant dans l'obscurité, +à travers l'eau et les pierres, sans jamais se +tromper ni faire un faux pas. A la requête de Marcelle, +qui craignait, pour son vieux serviteur, une nuit passée +à la belle étoile, le meunier fit retentir sa voix tonnante +à plusieurs reprises, et Lapierre, qui s'était égaré dans +un taillis voisin, et tournait, depuis une demi-heure, dans +l'espace d'un arpent, vint bientôt rejoindre la petite caravane.</p> + +<p>Au bout d'une heure de marche le bruit d'une écluse +se fit entendre, et les premières blancheurs de la lune +éclairèrent le toit couvert de pampre du moulin, et les +bords argentés de la rivière, jonchés de menthe et de +saponaire.</p> + +<p>Marcelle sauta légèrement sur ce tapis parfumé, après +avoir remis dans les bras du meunier l'enfant, qui, tout +joyeux et tout fier de son voyage équestre, lui jeta ses +petits bras autour du cou, en lui disant:</p> + +<p>—Bonjour, <i>alochon</i>.</p> + +<p>Ainsi que le Grand-Louis l'avait annoncé, sa vieille +mère se releva sans humeur, et avec l'aide d'une petite +servante de quatorze à quinze ans, les lits furent bientôt +prêts. Madame de Blanchemont avait plus besoin de repos +que de souper: elle empêcha la vieille meunière de +lui servir autre chose qu'une tasse de lait, et, brisée de +fatigue, elle s'endormit avec son enfant attaché à son +flanc maternel, dans un lit de plume, appelé <i>couette</i>, +d'une hauteur démesurée et d'un moelleux recherché. Ces +lits, dont tout le défaut est d'être trop chauds et trop +doux, composent, avec une paillasse rebondie, tout le +coucher des habitants aisés ou misérables d'un pays où +les oies abondent, et où les hivers sont très-froids.</p> + +<p>Fatigué d'un long voyage de quatre-vingts lieues fait +très rapidement, et surtout de la course en patache qui +en avait été pour ainsi dire le bouquet, la belle Parisienne +eût volontiers dormi la grasse matinée; mais à peine +l'aube eut-elle paru, que le chant des coqs, le <i>tic-tac</i> du +moulin, la grosse voix du meunier et tous les bruits du +travail rustique la forcèrent de renoncer à un plus long +repos. D'ailleurs, Edouard qui n'était pas fatigué le moins +du monde et que l'air de la campagne stimulait déjà, +commençait à gambader sur son lit. Malgré tout le tapage +du dehors, Suzette, couchée dans la même chambre, dormait +si profondément, que Marcelle se fit conscience de +la réveiller. Commençant donc le genre de vie nouveau +qu'elle avait résolu d'embrasser, elle se leva et s'habilla +sans l'aide de sa femme de chambre, fit elle-même avec +un plaisir extrême la toilette de son fils, et sortit pour +aller souhaiter le bonjour à ses hôtes. Elle ne trouva que +le garçon de moulin et la petite servante, qui lui dirent +que le maître et la maîtresse venaient d'aller au bout du +pré pour s'occuper du déjeuner. Curieuse de savoir en +quoi consistaient ces préparatifs, Marcelle franchit le +pont rustique qui servait en même temps de pelle au réservoir +du moulin, et laissant sur sa droite une belle +plantation de jeunes peupliers, elle traversa la prairie en +longeant le cours de la rivière, ou plutôt du ruisseau, +qui, toujours plein jusqu'aux bords et rasant l'herbe +fleurie, n'a guère en cet endroit plus de dix pieds de +large. Ce mince cours d'eau est pourtant d'une grande +force, et aux abords du moulin il forme un bassin assez +considérable, immobile, profond et uni comme une glace, +où se reflètent les vieux saules et les toits moussus de +l'habitation. Marcelle contempla ce site paisible et charmant, +qui parlait à son coeur sans qu'elle sût pourquoi. +Elle en avait vu de plus beaux; mais il est des lieux qui +nous disposent à je ne sais quel attendrissement invincible, +et où il semble que la destinée nous attire pour +nous y faire accepter des joies, des tristesses ou des +devoirs.</p> +<br><br><br> + + +<h3>V.</h3> + +<h3>LE MOULIN.</h3> + +<p>Quand Marcelle pénétra dans les vastes bosquets où +elle comptait trouver ses hôtes, elle crut entrer dans une +forêt vierge. C'était une suite de terrains minés et bouleversés +par les eaux, couverts de la plus épaisse végétation. +On voyait que la petite rivière faisait là de grands +ravages à la saison des pluies. Des aunes, des hêtres et +des trembles magnifiques à demi renversés, et laissant à +découvert leurs énormes racines sur le sable humide, +semblables à des serpents et à des hydres entrelacés, se +penchaient les uns sur les autres dans un orgueilleux désordre. +La rivière, divisée en nombreux filets, découpait, +suivant son caprice, plusieurs enceintes de verdure, où, +sur un gazon couvert de rosée, s'entre-croisaient des festons +de ronces vigoureuses, et cent variétés d'herbes sauvages +hautes comme des buissons et abandonnées à la +grâce incomparable de leur libre croissance. Jamais jardin +anglais ne pourrait imiter ce luxe de la nature, ces +masses si heureusement groupées, ces bassins nombreux +que la rivière s'est creusés elle-même dans le sable et dans +les fleurs, ces berceaux qui se rejoignent sur les courants, +ces accidents heureux du terrain, ces digues rompues, +ces pieux épars que la mousse dévore et qui semblent +avoir été jetés là pour compléter la beauté du décor. Marcelle +resta plongée dans une sorte de ravissement, et, +sans le petit Edouard qui courait comme un faon échappé, +avide d'imprimer le premier la trace de ses pieds mignons +sur les sables fraîchement déposés au rivage, elle se fût +oubliée longtemps. Mais la crainte de le voir tomber dans +l'eau réveilla sa sollicitude; et, s'attachant à ses pas, courant +après lui, et s'enfonçant de plus en plus dans ce désert +enchanté, elle croyait faire un de ces rêves où la nature +nous apparaît si complète dans sa beauté, qu'on +peut dire avoir vu parfois, en songe, le paradis terrestre.</p> + +<p>Enfin le meunier et sa mère se montrèrent sur l'autre +rive; l'un jetant l'épervier et pêchant des truites, l'autre +trayant sa vache.</p> + +<p>—Ah! ah! ma petite dame, déjà levée! dit le farinier. +Vous voyez, nous nous occupons de vous. Voilà la vieille +mère qui se tourmente de n'avoir rien de bon à vous servir; +mais moi je dis que vous vous contenterez de notre +bon coeur. Nous ne sommes ni cuisiniers ni aubergistes, +mais quand on a bon appétit d'un côté et bonne volonté +de l'autre...</p> + +<p>—Vous me traitez cent fois trop bien, mes braves +gens, répondit Marcelle en se hasardant sur la planche +qui servait de pont, avec Edouard dans ses bras, pour +aller les rejoindre; jamais je n'ai passé une si bonne nuit, +jamais je n'ai vu une aussi belle matinée que chez vous. +Les belles truites que vous prenez là, monsieur le meunier! +Et vous, la mère, le beau lait blanc et crémeux! +Vous me gâtez, et je ne sais comment vous remercier.</p> + +<p>—Nous sommes assez remerciés si vous êtes contente, +dit la vieille en souriant. Nous ne voyons jamais du si +beau monde que vous, et nous ne connaissons pas beaucoup +les compliments; mais nous voyons bien que vous +êtes une personne honnête et sans exigence. Allons, venez +à la maison, la galette sera bientôt cuite, et le <i>petit</i> doit +aimer les fraises. Nous avons un bout de jardin où il s'amusera +à les cueillir lui-même.</p> + +<p>—Vous êtes si bons, et votre pays est si beau, que je +voudrais passer ma vie ici, dit Marcelle avec abandon.</p> + +<p>—Vrai? dit le meunier en souriant avec bonhomie; +eh! si le coeur vous en dit... Vous voyez bien, mère, que +notre pays n'est pas si laid que vous croyez. Quand je +vous dis, moi, qu'une personne riche pourrait s'y trouver +bien!</p> + +<p>—Oui! dit la meunière, à condition d'y bâtir un château, +et encore ce serait un château bien mal placé.</p> + +<p>—Est-il possible que vous vous déplaisiez ici? reprit +Marcelle étonnée.</p> + +<p>—Oh! moi, je ne m'y déplais pas, répondit la vieille. +J'y ai passé ma vie et j'y mourrai, s'il plaît à Dieu. J'ai +eu le temps de m'y habituer, depuis soixante et quinze +ans que j'y règne; et, d'ailleurs, on est bien forcé de se +contenter du pays qu'on a. Mais vous, Madame, s'il vous +fallait passer l'hiver ici, vous ne diriez pas que le pays +est beau. Quand les grandes eaux couvrent tous nos prés, +et que nous ne pouvons plus même sortir dans notre cour, +non, non, ça n'est pas joli!</p> + +<p>—Bah! bah! les femmes s'effraient toujours, dit le +Grand-Louis. Vous savez bien que les eaux n'emporteront +pas la maison, et que le moulin est bien garanti. Et +puis quand le mauvais temps vient, il faut bien le prendre +comme il est. Tout l'hiver, vous demandez l'été, mère, et +tant que dure l'été, vous ne songez qu'à vous inquiéter +de l'hiver qui viendra. Moi, je vous dis qu'on pourrait +vivre ici heureux et sans souci.</p> + +<p>—Et pourquoi donc ne fais-tu pas comme tu dis? reprit +la mère. Es-tu sans souci, toi? Te trouves-tu heureux +d'être meunier et d'avoir ta maison dans l'eau si +souvent? Ah! si je répétais tout ce que tu dis quelquefois +sur le malheur de ne pas être bien logé, et de ne pouvoir +pas faire fortune!</p> + +<p>—C'est très-inutile de répéter toutes les bêtises que +je dis quelquefois, mère, vous pouvez bien vous en épargner +la peine. En parlant ainsi d'un ton de reproche, le +grand meunier regardait sa mère avec une douceur affectueuse et +presque suppliante. Leur entretien ne paraissait +pas aussi banal à madame de Blanchemont qu'il peut +jusqu'ici le paraître au lecteur. Dans la situation de son +esprit, elle désirait savoir comment cette vie rustique, la +moins dure encore pour les gens pauvres, était sentie et +appréciée par ceux-là même qui étaient forcés de la +mener. Elle ne venait pas l'examiner et l'essayer avec +des idées trop romanesques. Henri, en doutant de son +aptitude à l'embrasser, lui en avait bien fait sentir les +privations et les souffrances réelles. Mais elle pensait que +ces souffrances n'étaient pas au-dessus de son courage, +et ce qui l'intéressait dans l'opinion de ses hôtes du +moulin, c'était le degré de philosophie ou d'insensibilité +dont les avait pourvus la nature, comparé avec celui que +le sentiment poétique et l'amour, sentiment plus religieux +et plus puissant encore, pouvaient lui donner à elle même. +Elle laissa donc paraître un peu de curiosité dès +que le Grand-Louis se fut éloigné pour porter ses truites, +comme il disait, dans la poêle à frire.</p> + +<p>—Ainsi, dit-elle à la vieille meunière, vous ne vous +trouvez pas heureuse, et votre fils lui-même, malgré son +air de gaieté, se tourmente quelquefois?</p> + +<p>—Eh! Madame, quant à moi, répondit la bonne +femme, je me trouverais assez riche et assez contente de +mon sort si je voyais mon fils heureux. Défunt mon pauvre +homme était à son aise; son commerce allait bien; mais +il est mort avant d'avoir pu élever sa famille, et il m'a +fallu mener à bien et établir de mon mieux tous mes enfants. +A présent la part de chacun n'est pas grosse; le +moulin est resté à mon Louis, qu'on appelle le Grand-Louis, +comme on appelait son père le Grand-Jean, et +comme on m'appelle la Grand'Marie. Car, Dieu aidant, +on pousse assez bien dans notre famille, et tous mes enfants +étaient de belle taille. Mais c'est là le plus clair de +notre bien; le reste est si peu de chose, qu'il n'y a pas +de quoi se faire de fausses espérances.</p> + +<p>—Mais enfin, pourquoi voudriez-vous être plus riches? +Souffrez-vous de la pauvreté? Il me semble que vous +êtes bien logés, que votre pain est beau, votre santé excellente.</p> + +<p>—Oui, oui, grâce au bon Dieu, nous avons le nécessaire, +et bien des gens qui valent peut-être mieux que +nous, n'ont pas tout ce qu'il leur faudrait; mais voyez-vous, +Madame, on est heureux ou malheureux, suivant +les idées qu'on se fait...</p> + +<p>—Vous touchez la vraie question, dit Marcelle, qui +remarquait dans la physionomie et dans le langage de la +meunière de la finesse naïve et un sens juste. Puisque +vous appréciez si bien les choses, d'où vient donc que +vous vous plaignez?</p> + +<p>—Ce n'est pas moi qui me plains, c'est mon Grand-Louis! +ou, pour mieux parler, c'est moi qui me plains +parce que je le vois mécontent, et c'est lui qui ne se +plaint pas parce qu'il a du courage et craint de me faire +de la peine. Mais quand il en a trop lui-même, ça lui +échappe, le pauvre enfant! Il ne dit qu'un mot, mais ça +me fend le coeur. Il dit comme ça: «<i>Jamais, jamais</i>, +ma mère!» et ce mot veut dire qu'il n'espère plus rien. +Mais ensuite, comme il est naturellement porté à la gaieté +(comme défunt son pauvre cher père), il a l'air de se +faire une raison, et il me dit toutes sortes de contes, soit +qu'il veuille me consoler, soit qu'il s'imagine que ce qu'il +s'est mis dans la tête finira par arriver.</p> + +<p>—Mais qu'a-t-il dans la tête? c'est donc de l'ambition?</p> + +<p>—Oh! oui, c'est une grande ambition, c'est une vraie +folie! ce n'est pourtant pas l'amour de l'argent, car il +n'est pas avare, tant s'en faut! Dans son partage de famille, +il a cédé à ses frères et soeurs tout ce qu'ils ont +voulu, et quand il a gagné quelque peu, il est prêt à le +donner au premier qui a besoin de lui. Ce n'est pas la +vanité non plus, car il porte toujours ses habits de paysan, +quoiqu'il ait reçu de l'éducation et qu'il ait le moyen d'aller +aussi bien vêtu qu'un bourgeois. Enfin, ça n'est ni la +mauvaise conduite, ni le goût de la dépense, car il se +contente de tout et ne va jamais courir où il n'a pas +affaire.</p> + +<p>—Eh bien, qu'est-ce donc? dit Marcelle, dont la douce +figure et le ton cordial attiraient insensiblement la confiance +de la vieille femme.</p> + +<p>—Eh! qu'est-ce que vous voulez que ce soit, si ce +n'est pas l'amour? dit la meunière avec un sourire mystérieux +et ce je ne sais quoi de fin et de délicat qui, sur +le chapitre du sentiment, établit en un clin d'oeil l'abandon +et l'intérêt entre les femmes, malgré les différences d'âge +et de rang.</p> + +<p>—Vous avez raison, dit Marcelle en se rapprochant +de la Grand'Marie, c'est l'amour qui est le grand trouble-fête +de la jeunesse! Et cette femme qu'il aime, elle est +donc plus riche que lui?</p> + +<p>—Oh! ce n'est pas une femme! mon pauvre Louis a +trop d'honneur pour en conter a une femme mariée! C'est +une fille, une jeune fille, une jolie fille, ma foi, et une +bonne fille, il faut en convenir. Mais elle est riche, riche, +et nous avons beau y penser, jamais ses parents ne voudront +la donner à un meunier.</p> + +<p>Marcelle, frappée du rapport qui existait entre le roman +du meunier et celui de sa propre vie, éprouva une curiosité +mêlée d'émotion.</p> + +<p>—Si elle aime votre fils, dit-elle, cette belle et bonne +fille, elle finira par l'épouser.</p> + +<p>—C'est ce que je me dis quelquefois; car elle l'aime, +cela j'en suis sûre, Madame, quoique mon Grand-Louis +ne le soit pas. C'est une fille sage, et qui n'irait pas dire +à un homme qu'elle veut l'épouser malgré la volonté de +ses parents. Et puis, elle est bien un peu rieuse, un peu +coquette; c'est de son âge, cela n'a que dix-huit ans! Son +petit air malin désespère mon pauvre garçon; aussi, pour +le consoler, quand je vois qu'il ne mange pas et qu'il fait +sa grosse voix avec la Sophie (notre jument, <i>en parlant +par respect</i>), je ne peux pas m'empêcher de lui dire ce +que j'en pense. Et il me croit un peu, car il voit bien +que j'en sais plus long que lui sur le coeur des femmes. +Moi, je vois bien que la belle rougit quand elle le rencontre, +et qu'elle le cherche des yeux quand elle vient se +promener par ici; mais j'ai tort de dire cela à ce garçon, +car je l'entretiens dans sa folie, et je ferais mieux de lui +dire qu'il n'y faut pas songer.</p> + +<p>—Pourquoi? dit Marcelle; l'amour rend tout possible. +Soyez sûre, ma bonne mère, qu'une femme qui aime est +plus forte que tous les obstacles.</p> + +<p>—Oui, je pensais cela étant jeune. Je me disais que +l'amour d'une femme est comme la rivière, qui casse tout +quand elle veut passer, et qui se moque des barrages et +des empellements. J'étais plus riche que mon pauvre +Grand-Jean, moi, et pourtant je l'ai épousé. Mais il n'y +avait pas la même différence qu'entre nous maintenant +et mademoiselle...</p> + +<p>Ici, le petit Edouard interrompit la meunière en disant +à sa mère:</p> + +<p>—Tiens! Henri est donc ici?</p> +<br><br><br> + + +<h3>VI.</h3> + +<h3>UN NOM SUR UN ARBRE.</h3> + +<p>Madame de Blanchemont tressaillit et faillit laisser +échapper un cri du fond de son coeur, en cherchant des +yeux ce qui avait pu motiver l'exclamation de l'enfant.</p> + +<p>En suivant la direction des regards et des gestes +d'Edouard, Marcelle remarqua un nom creusé au canif sur +l'écorce d'un arbre. L'enfant commençait à savoir lire, surtout +certains mots qui lui étaient familiers, certains noms +qu'on lui avait peut-être fait épeler de préférence. Il avait +parfaitement reconnu celui d'Henri inscrit sur le tronc +lisse d'un peuplier blanc, et il s'imaginait que son ami +venait de le tracer. Entraînée par l'imagination de son +fils, Marcelle se persuada avec lui, pendant quelques instants, +qu'elle allait voir Henri Lémor sortir des bosquets +d'aunes et de trembles. Mais il ne lui fallut pas beaucoup +réfléchir pour sourire tristement de sa facilité à se +faire illusion. Cependant, comme on ne renonce pas volontiers +à une espérance, si folle qu'elle soit, elle ne put +se défendre de demander à la meunière quelle personne +de sa famille ou de son entourage portait le nom d'Henri.</p> + +<p>—Aucune que je sache, répondit la mère Marie. Je ne +connais point cela. Il y a bien au bourg de Nohant une +famille Henri, mais ce sont des gens comme moi, qui ne +savent écrire ni sur le papier ni sur les arbres... A moins +que le fils qui revient de l'armée... mais bon! il y a plus +de deux ans qu'il n'est venu par ici.</p> + +<p>—Vous ne savez donc pas qui peut avoir écrit ce +nom?</p> + +<p>—Je ne savais pas seulement qu'il y eût là quelque +chose d'écrit. Je n'y ai jamais fait attention. Et quand +je l'aurais vu, je ne sais pas lire. J'avais pourtant le +moyen d'être bien éduquée, mais dans mon temps ce +n'était guère la mode. On faisait une croix sur les actes +en guise de signature, et c'était aussi bon devant la loi.</p> + +<p>Le meunier était revenu avertir que le déjeuner était +prêt. En voyant l'attention de Marcelle fixée sur ce nom, +lui qui savait très-bien lire et écrire, mais qui n'avait +rien remarqué jusqu'alors, il chercha à expliquer le fait.</p> + +<p>—Je ne vois que l'homme de l'autre jour qui ait pu +s'amuser à cela, dit-il, car il ne vient guère de gens de +la ville par ici.</p> + +<p>—Et qu'est-ce que c'est que l'homme de l'autre jour? +demanda Marcelle en s'efforçant de prendre un air d'indifférence.</p> + +<p>—C'était un monsieur qui ne nous a pas dit son nom, +répondit la vieille. Nous ne savons pas grand'chose, et +pourtant nous savons que la curiosité est malhonnête. +Louis est comme moi là-dessus, et, au contraire des gens +de notre pays qui interrogent à tort et à travers tous les +étrangers qu'ils rencontrent, nous ne désirons jamais savoir +que ce qu'on désire que nous sachions. Ce monsieur là +avait l'air de vouloir garder son nom et ses intentions +pour lui seul.</p> + +<p>—Et cependant il faisait beaucoup de questions, ce +garçon-là, observa le Grand-Louis, et nous aurions été +en droit de lui en faire à notre tour. Je ne sais pas pourquoi +je n'ai pas osé. Il n'avait pourtant pas la mine bien +méchante, et je ne suis pas très honteux de mon naturel; +mais il avait un air tout drôle et qui me faisait de +la peine.</p> + +<p>—Quel air avait-il donc? demanda Marcelle, dont +la curiosité et l'intérêt s'éveillaient à chaque mot du +meunier.</p> + +<p>—Je ne saurais vous dire, répondit celui-ci; je n'y +faisais pas grande attention pendant qu'il était là, et +quand il a été parti, je me suis mis à y penser. Vous souvenez-vous, +ma mère?</p> + +<p>—Oui, tu me disais: «Tenez, mère, en voilà un qui +est comme moi, il n'a pas tout ce qu'il désire.»</p> + +<p>—Bah! bah! je ne disais pas cela, reprit le Grand-Louis, +qui craignait que sa mère ne laissât échapper son +secret, et ne se doutait pas qu'il fût déjà révélé. Je +disais simplement: Voilà un particulier qui n'a pas l'air +bien content d'être au monde.</p> + +<p>—Il était donc fort triste? dit Marcelle émue.</p> + +<p>—Il avait l'air de penser beaucoup. Il est resté au +moins trois heures tout seul, assis par terre, là où vous +êtes maintenant, et il regardait couler la rivière, comme +s'il eût voulu compter toutes les gouttes d'eau. J'ai cru +qu'il était malade, et j'ai été, par deux fois, lui offrir +d'entrer à la maison pour se rafraîchir. Quand j'approchais +de lui, il sautait comme un homme qu'on réveille, +et il prenait un air fâché. Puis, tout de suite, il avait un +visage très-doux et très-bon, et il me remerciait. Il a fini +par accepter un morceau de pain et un verrre d'eau, pas +davantage.</p> + +<p>—C'est Henri! s'écria le petit Edouard qui, pendu à +la robe de sa mère, écoutait avec attention. Tu sais bien, +maman, qu'Henri ne boit jamais de vin.</p> + +<p>Madame de Blanchemont rougit, pâlit, rougit encore, +et d'une voix qu'elle s'efforçait en vain d'assurer, elle +demanda ce que cet étranger était venu faire dans le +pays.</p> + +<p>—Je n'en sais rien, répondit le farinier qui, fixant +son regard pénétrant sur le beau visage ému de la jeune +dame, se dit en lui-même:</p> + +<p>—En voilà encore une qui a, comme moi, son idée +dans la tête!</p> + +<p>Et, voulant satisfaire autant que possible la curiosité de +Marcelle sur l'étranger, et la sienne propre sur les sentiments +de son hôtesse, il entra complaisamment dans tous +les détails qu'elle attendait avec anxiété.</p> + +<p>L'étranger était arrivé à pied, il y avait environ quinze +jours. Il avait erré deux jours dans la Vallée-Noire, et on +ne l'avait plus revu. On ne savait pas où il avait passé la +nuit; le meunier présumait que c'était à la belle étoile. +Il ne paraissait pas très nanti d'argent. Il avait pourtant +offert de payer son maigre repas au moulin; mais sur le +refus du meunier, il avait remercié avec la simplicité d'un +homme qui ne rougit pas d'accepter l'hospitalité d'un +homme de même condition que lui. Il était vêtu comme +un ouvrier propre ou comme un bourgeois de campagne, +avec une blouse et un chapeau de paille. Il avait un bien +petit havre-sac sur le dos, et, de temps en temps, il le +mettait sur ses genoux, en tirait du papier et avait l'air +d'écrire comme s'il eût pris des notes. Il avait été à Blanchemont, +à ce qu'il disait, mais personne ne l'y avait vu. +Cependant, il parlait de la ferme et du vieux château +comme un homme qui a tout examiné. En mangeant son +pain et buvant son eau, il avait fait beaucoup de questions +au meunier sur l'étendue des terres, sur leur rapport, +sur les hypothèques dont elles étaient grevées, sur +la réputation et le caractère du fermier, sur les dépenses +de feu M. de Blanchemont, sur ses autres terres, etc.; +enfin, on avait fini par le prendre, au moulin, pour un +homme d'affaires envoyé par quelque acheteur, pour avoir +des informations et reconnaître la qualité du terrain.</p> + +<p>—Car il paraît que la terre de Blanchemont va être +mise en vente, si elle ne l'est pas déjà, ajouta le meunier, +qui n'était pas tout à fait aussi dégagé de la fièvre +de curiosité particulière aux paysans de l'endroit, que le +prétendait sa mère.</p> + +<p>Marcelle, qu'une bien autre sollicitude agitait, entendit +à peine la réflexion qui terminait ce récit.</p> + +<p>—Quel âge pouvait avoir cet étranger? Demanda-t-elle.</p> + +<p>—Si sa figure ne ment pas, dit la meunière, il peut +avoir l'âge de Louis, de vingt-quatre à vingt-cinq ans +environ.</p> + +<p>—Et... comment est-il de figure? Est-il brun, de +moyenne taille?</p> + +<p>—Il n'est pas grand et il n'est pas blond, dit le meunier. +Il n'a pas une vilaine figure, mais il est pâle comme +un homme qui ne jouit pas d'une grosse santé.</p> + +<p>—Ce pourrait être Henri, pensa Marcelle, bien que ce +portrait un peu rudement esquissé, ne répondit pas +assez à l'idéal qu'elle portait dans son coeur.</p> + +<p>—C'est un homme qui ne sera peut-être pas très <i>coulant</i> +en affaires, reprit le Grand-Louis: car pour +obliger M. Bricolin, le fermier de Blanchemont, qui veut +se porter acquéreur, et pour dégoûter un peu celui-là, je +m'amusait à déprécier la propriété; mais ce garçon ne se +laissait pas endormir. La terre vaut ceci et cela, disait-il, +et il comptait le revenu, les charges, les frais sur le bout +de ses doigts, comme un quelqu'un qui s'y connaît, et +qui n'a pas besoin de longues paroles, le verre en main, +à la mode du pays, pour voir le fort et le faible d'une +affaire.</p> + +<p>—Allons, je suis folle, pensa madame de Blanchemont; +cet étranger est le premier venu, quelque régisseur +chargé de placer des fonds dans le pays, et son air +triste, sa rêverie au bord de l'eau, c'est tout simplement +le résultat de la chaleur et de la fatigue. Quant à ce nom +d'Henri, c'est un hasard qu'il le porte, si tant est que ce +soit lui qui l'ait écrit là. Jamais Henri ne s'est occupé +d'affaires; jamais il n'a su la valeur d'aucune propriété, +la source et le cours d'aucune richesse de ce monde. Non, +non, ce n'est pas lui. D'ailleurs, n'était-il pas à Paris, il +y a quinze jours? Il y en a trois que je l'ai vu, et il ne +m'a pas dit qu'il se fût absenté récemment. Que serait-il +venu faire dans la Vallée-Noire? Savait-il seulement que +la terre de Blanchemont, dont je ne me souviens pas de +lui avoir jamais parlé, fût située dans cette province?</p> + +<p>Ayant détaché, non sans quelque effort, ses regards de +l'inscription mystérieuse qui avait tant fait travailler sa +pensée, elle suivit ses hôtes à la maison, et trouva un +excellent déjeuner servi sur une table massive recouverte +d'une nappe bien blanche. La fromentée (le mets +favori du pays), pâte compacte de blé crevé dans l'eau et +habillé dans le lait, le gâteau de poires à la crème poivrée, +les truites de la Vauvre, les poulets maigres et +tendres, mis tout palpitants sur le gril, la salade à l'huile +de noix bouillante, le fromage de chèvre et les fruits un +peu verts; tout cela parut exquis au petit Edouard. On +avait mis le couvert des deux domestiques et des deux +hôtes à la même table que madame de Blanchemont, et +la meunière s'étonnait beaucoup du refus de Lapierre et +de Suzette, de s'asseoir à côté de leur maîtresse. Mais +Marcelle exigea qu'ils se conformassent à l'usage de la +campagne, e elle commença gaiement cette vie d'égalité +dont l'idée lui souriait.</p> + +<p>Les manières du meunier, étaient brusques, ouvertes, +et jamais grossières. Celles de sa mère étaient un peu +plus obséquieuses, et, malgré les remontrances de +Grand-Louis, à qui le bon sens tenait lieu de savoir vivre, +elle persécutait bien un peu ses convives pour les forcer +à manger plus que leur appétit ne le comportait; mais il +y avait tant de sincérité dans son empressement, que +Marcelle ne songea point à la trouver importune. Cette +vieille avait du coeur et de l'intelligence, et son fils tenait +d'elle à tous égards. Il avait de plus qu'elle un bon fonds +d'éducation élémentaire. Il avait suivi l'école primaire; +il savait lire et comprendre beaucoup plus de choses +qu'il n'était pressé de le faire voir. En causant avec lui, +Marcelle trouva plus d'idées justes, de notions saines et +de goût naturel, qu'elle n'en eût attendu la veille de la +part du grand farinier à sa rencontre dans l'auberge. +Tout cela avait d'autant plus de prix que, loin d'en faire +montre et d'en tirer vanité, il affectait des manières de +paysan plus rudes que celles dont il n'ignorait pas l'usage. +On eût dit qu'il craignait par-dessus tout de passer +pour un bel esprit de village, et qu'il avait un profond +mépris pour ceux qui renient leur bonne race et leur +honnête condition, en prenant des airs ridicules. Il parlait +avec assez de pureté, à l'ordinaire, sans toutefois dédaigner +les locutions naïves et pittoresques du terroir. +Quand il s'oubliait, c'est alors qu'il parlait tout à fait bien +et qu'on ne sentait plus du tout le meunier. Mais bientôt, +comme s'il eût été honteux de s'écarter de sa sphère, il +revenait à ses plaisanteries sans fiel et à sa familiarité +sans insolence.</p> + +<p>Cependant Marcelle fut un peu embarrassée, lorsque +le patachon étant revenu se mettre à sa disposition vers +sept heures du matin, elle voulut, tout en prenant congé +de ses hôtes, payer la dépense qu'elle avait faite chez +eux. Ils refusèrent à rien recevoir.</p> + +<p>—Non, ma chère dame, non, lui dit le meunier sans +emphase, mais d'un ton ferme; nous ne sommes pas aubergistes. +Nous pourrions l'être, ce ne serait pas au-dessous +de nous. Mais, enfin, nous ne le sommes pas, et +nous ne prendrons rien.</p> + +<p>—Comment! dit Marcelle, je vous aurai causé tout ce +dérangement et toute cette dépense sans que vous me +permettiez de vous indemniser? car je sais que votre +mère m'a donné sa chambre, qu'elle a pris votre lit et +que vous avez couché dans le foin de votre grenier. Vous +vous êtes dérangé de vos occupations ce matin pour pêcher. +Votre mère a chauffé le four, elle a prise de la peine, +et nous avons fait une certaine consommation chez vous.</p> + +<p>—Oh! ma mère a très bien dormi et moi encore +mieux, répondit le Grand-Louis. Les truites de la Vauvre +ne me coûtent rien, c'est aujourd'hui dimanche, et ces +jours-là je pêche toute la matinée. Pour un peu de lait, +de pain et de farine qui ont servi à votre déjeuner, avec +quelque mauvaise volaille, nous ne serons pas ruinés. +Ainsi, le service n'est pas grand, et vous pouvez l'accepter +de nous sans regret. Nous ne vous le reprocherons +pas, d'autant plus que nous ne vous reverrons peut-être +jamais.</p> + +<p>—J'espère que si, répondit Marcelle, car je compte +rester quelques jours au moins à Blanchemont; je veux +revenir remercier votre mère et vous d'une hospitalité si +cordiale et que je suis pourtant un peu honteuse d'accepter +ainsi.</p> + +<p>—Et pourquoi avoir honte de recevoir un petit service +des honnêtes gens? Quand on est content de leur +bon coeur, on est quitte envers eux. Je sais bien que +dans les grandes villes tout se paie, jusqu'à un verre +d'eau. C'est une vilaine coutume, et dans nos campagnes, +on serait bien malheureux si on ne s'obligeait +pas les uns les autres. Allons, allons, n'en parlons +plus.</p> + +<p>—Mais vous ne voulez donc pas que je revienne vous +demander à déjeuner? vous me forcez à m'abstenir de ce +plaisir ou à devenir indiscrète.</p> + +<p>—Cela c'est autre chose. Nous n'avons fait que notre +devoir, en vous donnant comme vous dites l'hospitalité; +car enfin nous sommes élevés à regarder cela comme un +devoir; et, bien que la bonne coutume s'en aille un peu, +bien qu'aujourd'hui les pauvres gens, sans demander +qu'on leur paie ces petits services, acceptent presque +tout ce qu'on leur donne en partant, nous ne sommes +pas d'avis, ma mère et moi, de changer les vieux usages +quand ils sont bons. S'il y avait eu aux environs une auberge +passable, je vous y aurais conduite hier soir, pensant +que vous y seriez mieux que chez nous, et voyant +bien que vous aviez le moyen de payer votre gîte. Mais il +n'y en a point, ni bonne, ni mauvaise, et, à moins d'être +un homme sans coeur, je ne pouvais pas vous laisser passer +la nuit dehors. Croyez-vous que je vous aurais invitée +à venir chez nous, si j'avais eu l'intention de vous faire +payer? Non, puisque, comme je vous le dis, je ne suis +pas aubergiste. Voyez, nous n'avons ni houx, ni genêt +à notre porte.</p> + +<p>—J'aurais dû remarquer cela en entrant, dit Marcelle, +et mettre plus de discrétion dans ma conduite ici. +Mais que répondez-vous à ma question? Vous ne voulez +donc pas que je revienne?</p> + +<p>—Cela c'est autre chose. Je vous invite à revenir tant +que vous voudrez. Vous trouvez l'endroit joli, votre petit +aime nos galettes. Ça m'encourage à vous dire que toutes +les fois que vous reviendrez, vous nous ferez plaisir.</p> + +<p>—Et vous me forcerez comme aujourd'hui à accepter +tout <i>gratis</i>?</p> + +<p>—Puisque je vous y invite? Je me suis donc mal expliqué?</p> + +<p>—Et vous ne voyez pas que, selon moi, ce serait abuser +de votre bon coeur?</p> + +<p>—Non, je ne vois pas cela. Quand on est invité, on +use de son droit en acceptant.</p> + +<p>—Allons, dit madame de Blanchemont, vous avez la +vraie politesse, je le comprends, et dans notre monde on +ne l'a pas. Vous m'enseignez que la discrétion, celle +qualité si vantée et malheureusement si nécessaire parmi +nous, est devenue telle depuis que la bienveillance s'est +changée en compliments, et depuis que le savoir-vivre +n'est plus l'expression de la sincère obligeance.</p> + +<p>—Vous parlez bien, dit le meunier dont la figure s'éclaira +d'un rayon de vive intelligence, et je suis bien aise +d'avoir eu l'occasion de vous obliger, foi d'homme!</p> + +<p>—En ce cas, vous me permettrez de vous recevoir à +mon tour quand vous viendrez à Blanchemont?</p> + +<p>—Ah! cela, pardon! mais je n'irai pas chez vous. +J'irai chez vos fermiers, comme j'y vas souvent, porter +du blé; et je vous saluerai avec plaisir, voilà tout.</p> + +<p>—Ah! ah! monsieur Louis, vous ne voulez pas déjeuner +chez moi?</p> + +<p>—Oui et non. Je mange souvent chez vos fermiers; +mais si vous êtes là, ça sera changé. Vous êtes une dame +noble, suffit.</p> + +<p>—Expliquez-vous, je ne comprends pas.</p> + +<p>—Voyons, est-ce que vous n'avez pas conservé les +usages des anciens seigneurs? N'enverriez-vous pas votre +meunier manger à la cuisine avec vos valets, et sans +vous bien sur? Moi, ça ne me fâcherait pas de manger +avec eux, puisque je l'ai bien fait aujourd'hui chez moi; +mais ça me paraîtrait drôle de vous avoir fait asseoir chez +moi, et de ne pouvoir pas m'asseoir chez vous, au coin +du feu, et votre chaise a côté de la mienne. Voilà, je +suis un peu fier. Je ne vous blâmerais pas, chacun suit +ses idées et ses usages; c'est pourquoi je n'ai pas besoin +d'aller me soumettre à ceux des autres quand je n'y suis +pas forcé.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/04.png"></p> + + +<p>Marcelle fut très frappée du bons sens et de la sincère +hardiesse du meunier. Elle sentit qu'il lui donnait une +excellente leçon, et elle se réjouit d'avoir adopté des +projets qui lui permettaient de la recevoir sans rougir.</p> + +<p>—Monsieur Louis, lui dit-elle, vous vous trompez sur +mon compte. Ce n'est pas ma faute, si j'appartiens à la +noblesse; mais il se trouve que par bonheur ou par hasard, +je ne veux plus me conformer à ses usages. Si vous +venez chez moi, je n'oublierai pas que vous m'avez reçue +comme votre égale, que vous m'avez servie comme votre +prochain, et, pour vous prouver que je ne suis pas ingrate, +je mettrai, s'il le faut, votre couvert et celui de +votre mère moi-même à ma table, comme vous avez mis +le mien à la vôtre.</p> + +<p>—Vrai, vous feriez cela? dit le meunier en regardant +Marcelle avec un mélange de surprise, de doute respectueux +et de sympathie familière. En ce cas, j'irai.....ou +plutôt non, je n'irai pas; car je vois bien que vous +êtes une honnête personne.</p> + +<p>—Je ne comprends pas non plus à quel propos cette +réflexion.</p> + +<p>—Ah! dame! si vous ne comprenez pas... je suis un +peu en peine de m'expliquer mieux.</p> + +<p>—Allons, Louis, je crois que tu es fou, dit la vieille +Marie qui tricotait d'un air grave en écoutant toute cette +conversation. Je ne sais pas où tu prends tout ce que +tu dis à notre dame. Excusez, Madame, ce garçon est +un sans-souci qui a toujours dit à tout le monde, petits +et grands, tout ce qui lui passait par la tête. Il ne faut +pas que cela vous fâche. Au fond, il a bon coeur, croyez-moi, +et je vois bien à sa mine qu'il se jetterait dans le +feu pour vous à cette heure.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/05.png"></p> + + + +<p>—Dans le feu, pas sûr, dit le meunier en riant; mais +dans l'eau, c'est mon élément. Vous voyez bien, mère, +que madame est une femme d'esprit, et qu'on peut lui +dire tout ce qu'on pense. Je le dis bien à M. Bricolin, +son fermier, qui est certainement plus à craindre qu'elle, +ici!</p> + +<p>—Dites donc, maître Louis, parlez! je suis très-disposée +à m'instruire. Pourquoi, parce que je suis une +honnête personne, ne viendriez-vous pas chez moi?</p> + +<p>—Parce que nous aurions tort de nous familiariser +avec vous, et que vous auriez tort de nous traiter en +égaux. Ça vous attirerait, des désagréments. Vos pareils +vous blâmeraient; ils diraient que vous oubliez votre +rang, et je sais que cela passe pour très-mal à leurs +yeux. Et puis, la bonté que vous auriez avec nous, il +faudrait donc l'avoir avec tous les autres, ou cela ferait +des jaloux et nous attirerait des ennemis. Il faut que chacun +suive sa route. On dit que le monde est grandement +changé depuis cinquante ans; moi je dis qu'il n'y a rien +de changé que nos idées à nous autres. Nous ne voulons +plus nous soumettre, et ma mère que voilà, et que j'aime +pourtant bien, la brave femme, voit autrement que moi +sur bien des choses. Mais les idées dès riches et des nobles +sont ce qu'elles ont toujours été. Si vous ne les avez +pas, ces idées-là, si vous ne méprisez pas un peu les +pauvres gens, si vous leur faites autant d'honneur qu'à +vos pareils, ce sera peut-être tant pis pour vous. J'ai vu +souvent votre mari, défunt M. de Blanchemont, que quelques-uns +appelaient encore le seigneur de Blanchemont. +Il venait tous les ans au pays et restait deux ou trois +jours. Il nous tutoyait. Si c'avait été par amitié, passe; +mais c'était par mépris; il fallait lui parler debout et +toujours chapeau bas. Moi, cela ne m'allait guère. Un +jour, il me rencontra dans le chemin et me commanda +de tenir son cheval. Je fis la sourde oreille, il m'appela +butor, je le regardai de travers; s'il n'avait pas été si +faible, si mince, je lui aurais dit deux mots. Mais c'aurait +été lâche de ma part, et je passai mon chemin en chantant. +Si cet-homme-là était vivant et qu'il vous entendît +me parler comme vous faites, il ne pourrait pas être content. +Tenez! rien qu'à la figure de vos domestiques, j'ai +bien vu aujourd'hui qu'ils vous trouvaient trop sans +façon avec nous autres et même avec eux. Allons, Madame, +c'est à vous de revenir vous promener au moulin, +et à nous qui vous aimons, de ne pas aller nous attabler +au château.</p> + +<p>Pour le mot que vous venez de dire, je vous pardonne +tout le reste, et je me promets de vous convaincre, +dit Marcelle en lui tendant la main avec une expression +de visage dont la noble chasteté commandait le respect, +en même temps que ses manières entraînaient l'affection. +Le meunier rougit en recevant cette main délicate dans +sa main énorme, et, pour la première fois, il devint +timide devant Marcelle, comme un enfant audacieux et +bon dont l'orgueil est tout à coup vaincu par l'émotion.</p> + +<p>—Je vas monter sur Sophie, et vous servir de guide +jusqu'à Blanchemont, dit-il après un instant de silence +embarrassé; ce patachon de malheur vous égarerait encore, +quoiqu'il n y ait pas loin.</p> + +<p>—Eh bien! j'accepte, dit Marcelle; direz-vous encore +que je suis fière?</p> + +<p>—Je dirai, je dirai, s'écria le Grand-Louis en sortant +avec précipitation, que si toutes les femmes riches étaient +comme vous....</p> + +<p>On n'entendit pas la fin de sa phrase, et sa mère se +chargea de la terminer.</p> + +<p>—Il pense, dit-elle, que si la fille qu'il aime était aussi +peu fière que vous, il n'aurait pas tant de tourment.</p> + +<p>—Et ne pourrais-je pas lui être utile? dit Marcelle en +songeant avec plaisir qu'elle était riche et saintement +prodigue.</p> + +<p>—Peut-être qu'en disant du bien de lui devant la demoiselle, +car vous la connaîtrez bien vite.... Mais bah! +elle est trop riche!</p> + +<p>—Nous reparlerons de cela, dit Marcelle en voyant +rentrer ses domestiques qui venaient chercher ses paquets. +Je reviendrai tout exprès, bientôt, demain, peut-être.</p> + +<p>Le patachon roux et rageur avait passé la nuit sous +un arbre, n'ayant pu découvrir, à travers l'obscurité, +une maison dans la Vallée-Noire. A la pointe du jour, il +avait aperçu le moulin, et il y avait été hébergé et restauré +lui et son cheval. Dans sa mauvaise humeur, il +était fort disposé à répondre avec insolence aux reproches +qu'il s'attendait à recevoir. Mais, d'une part, Marcelle +ne lui en fît aucun, et de l'autre, le farinier l'accabla de +tant de moqueries, qu'il ne put avoir le dernier avec lui, +et remonta tout penaud sur son brancard. Le petit +Edouard supplia sa mère de le laisser aller à cheval devant +le meunier qui le prit dans ses bras avec amour, en +disant tout bas à la vieille Marie:</p> + +<p>—Si nous en avions un comme ça pour nous réjouir +à la maison? hein, mère? Mais ça ne sera jamais!</p> + +<p>Et la mère comprit qu'il ne voulait se marier qu'avec +celle à laquelle il ne pouvait raisonnablement prétendre.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VII.</h3> + +<h3>BLANCHEMONT.</h3> + +<p>Marcelle ayant embrassé la meunière et largement récompensé +en cachette les serviteurs du moulin, remonta +gaiement dans l'infernale patache. Son premier essai +d'égalité avait épanoui son âme, et la suite du roman +qu'elle voulait réaliser se présentait à ses yeux sous les +plus poétiques couleurs. Mais le seul aspect de Blanchemont +rembrunit singulièrement ses pensées, et son coeur +se serra dès qu'elle eut franchi la porte de son domaine.</p> + +<p>En remontant le cours de la Vauvre, et après avoir +gravi un mamelon assez raide, on se trouve sur le <i>tré</i> ou +<i>terrier</i>, c'est-à-dire le tertre de Blanchemont. C'est une +belle pelouse ombragée de vieux arbres, et dominant un +site charmant, non pas des plus étendus de la Vallée-Noire, +mais frais, mélancolique et d'un aspect assez sauvage, +à cause de la rareté des habitations dont on aperçoit +à peine les toits de chaume ou de tuile brune au +milieu des arbres.</p> + +<p>Une pauvre église et les maisonnettes du hameau entourent +ce tertre incliné vers la rivière, qui fait en cet +endroit de gracieux détours. De là un large chemin raboteux +conduit au château situé un peu en arrière au-dessous +du tertre, au milieu des champs de blé. On +rentre en plaine, on perd de vue les beaux horizons bleus +du Berri et de la Marche. Il faut monter aux seconds +étages du château pour les retrouver.</p> + +<p>Ce château n'a jamais été d'une grande défense: les +murs n'ont pas plus de cinq à six pieds d'épaisseur en +bas, les tours élancées sont encorbellées. Il date de la fin +des guerres de la féodalité. Cependant la petitesse des +portes, la rareté des fenêtres, et les nombreux débris de +murailles et de tourelles qui lui servaient d'enceinte, signalent +un temps de méfiance où l'on se mettait encore +à l'abri d'un coup de main. C'est un caste! assez élégant, +un carré long renfermant à tous les étages une seule +grande pièce, avec quatre tours contenant de plus petites +chambres aux angles, et une autre tour sur la face de +derrière servant de cage à l'unique escalier. La chapelle +est isolée par la destruction des anciens communs; les +fossés sont comblés en partie, les tourelles d'enceinte sont +tronquées à la moitié, et l'étang qui baignait jadis le château +du côté du nord est devenu une jolie prairie oblongue, +avec une petite source au milieu.</p> + +<p>Mais l'aspect encore pittoresque du vieux château ne +frappa d'abord que secondairement l'attention de l'héritière +de Blanchemont. Le meunier, en l'aidant à descendre +de voiture, la dirigeait vers ce qu'il appelait le château +neuf et les vastes dépendances de la ferme, situées au +pied du manoir antique et bordant une très-grande cour +fermée d'un côté par un mur crénelé, de l'autre par une +haie et un fossé plein d'eau bourbeuse. Rien de plus +triste et de plus déplaisant que cette demeure des riches +fermiers. Le château neuf n'est qu'une grande maison de +paysan, bâtie, il y a peut-être cinquante ans, avec les +débris des fortifications. Cependant les murs solides, fraîchement +recrépis, et la toiture en tuiles neuves d'un +rouge criard, annonçaient de récentes réparations. Ce rajeunissement +extérieur jurait avec la vétusté des autres +bâtiments d'exploitation et la malpropreté insigne de la +cour. Ces bâtiments sombres, et offrant des traces d'ancienne +architecture, mais solides et bien entretenus, formaient +un développement de granges et d'étables d'un +seul tenant qui faisait l'orgueil des fermiers et l'admiration +de tous les agriculteurs du pays. Mais cette enceinte, +si utile à l'industrie agricole, et si commode pour l'emménagement +du bétail et de la récolte, enfermait les regards +et la pensée dans un espace triste, prosaïque et +d'une saleté repoussante. D'énormes monceaux de fumier +enfoncés dans leurs fosses carrées en pierres de taille, et +s'élevant encore à dix ou douze pieds de hauteur, laissaient +échapper des ruisseaux immondes qu'on faisait +écouler à dessein en toute liberté vers les terrains inférieurs +pour réchauffer les légumes du potager. Ces provisions +d'engrais, richesse favorite du cultivateur, charment +sa vue et font glorieusement palpiter son coeur +satisfait, lorsqu'un confrère vient les contempler avec +l'admiration de l'envie. Dans les petites exploitations rustiques, +ces détails n'offensent pourtant ni les yeux ni +l'esprit de l'artiste. Leur désordre, l'encombrement des +instruments aratoires, la verdure qui vient tout encadrer, +les cachent ou les relèvent; mais sur une grande échelle +et sur un terrain vaste, rien de plus déplaisant que cet +horizon d'immondices. Des nuées de dindons, d'oies et +de canards se chargent d'empêcher qu'on puisse mettre +le pied avec sécurité sur un endroit épargné par l'écoulement +des <i>fumerioux</i> (les tas de fumier). Le terrain, +inégal et pelé, est traversé par une voie pavée, qui en +cet instant, n'était pas plus praticable que le reste. Les +débris de la vieille toiture du château neuf étant restés +épars sur le sol, on marchait littéralement sur un champ +de tuiles brisées. Il y avait pourtant près de six mois que +le travail des couvreurs était terminé; mais ces réparations +étaient à la charge du propriétaire, tandis que le +soin d'enlever le déchet et de nettoyer la cour regardait +le fermier. Il se promettait donc de le faire quand les occupations +de l'été auraient cessé et que ses serviteurs +pourraient s'en charger. D'une part, il y avait le motif +d'économiser quelques journées d'ouvrier; de l'autre, +cette profonde apathie du Berrichon, qui laisse toujours +quelque chose d'inachevé, comme si, après un effort l'activité +épuisée demandait un repos indispensable et les +délices de la négligence avant la fin de la tâche.</p> + +<p>Marcelle compara cette grossière et repoussante opulence +agricole, au poétique bien-être du meunier; et elle +lui aurait adressé quelque réflexion à cet égard, si, au +milieu des cris de détresse des dindons effarouchés et +pourtant immobiles de terreur, du sifflement des oies +mères de famille, et des aboiements de quatre ou cinq +chiens maigres au poil jaune, elle eût pu placer une parole. +Comme c'était le dimanche, les boeufs étaient à +l'étable et les laboureurs sur le pas de la porte, dans +leurs habits de fête, c'est-à-dire en gros drap bleu de +Prusse, de la tête aux pieds. Ils regardèrent entrer la +patache avec beaucoup d'étonnement, mais aucun ne se +dérangea pour la recevoir et pour avertir le fermier de +l'arrivée d'une visite. Il fallut que Grand-Louis servît +d'introducteur à madame de Blanchemont; il n'y fit pas +beaucoup de façons et entra sans frapper, en disant:</p> + +<p>—Madame Bricolin, venez donc! voilà madame de +Blanchemont qui vient vous voir.</p> + +<p>Cette nouvelle imprévue causa un si vif saisissement +aux trois dames Bricolin qui venaient de rentrer de la +messe, et qui étaient en train de manger debout une légère +collation, qu'elles restèrent stupéfaites, se regardant +comme pour se demander ce qu'il fallait dire et faire en +pareille circonstance; et elles n'avaient pas encore bougé +de leur place lorsque Marcelle entra. Le groupe qui se +présenta à ses regards était composé de trois générations. +La mère Bricolin, qui ne savait ni lire ni écrire, et qui +était vêtue en paysanne; madame Bricolin, épouse du +fermier, un peu plus élégante que sa belle-mère, ayant à +peu près la tenue d'une gouvernante de curé: celle-là +savait signer son nom lisiblement, et trouver les heures +du lever du soleil et les phases de la lune dans l'almanach +de Liège; enfin, mademoiselle Rose Bricolin, belle +et fraîche en effet comme une rose du mois de mai, qui +savait très-bien lire des romans, écrire la dépense de la +maison et danser la contredanse. Elle était coiffée en +cheveux, et portait une jolie robe de mousseline couleur +de rose, qui dessinait à merveille une taille charmante, +un peu trop modelée par l'exagération du corsage et des +manches collantes, à la mode du moment. Cette ravissante +figure, dont l'expression était fine et naïve à la fois, +effaça chez Marcelle le fâcheux effet de la mine aigre et +dure de sa mère. La grand'mère, hâlée et ridée comme +une campagnarde éprouvée, avait une physionomie ouverte +et hardie. Ces trois femmes restaient la bouche +béante; la mère Bricolin se demandant de bonne foi si +cette belle jeune dame était la même qu'elle avait vue +venir quelquefois au château trente ans auparavant, +c'est-à-dire la mère de Marcelle, qu'elle savait pourtant +bien être morte depuis longtemps: madame Bricolin, la +fermière, s'apercevant qu'elle avait remis trop vite, en +rentrant de la messe, un tablier de cuisine sur sa robe +de mérinos marron; et mademoiselle Rose pensant rapidement +qu'elle était irréprochablement vêtue et chaussée, +et qu'elle pouvait, grâce au dimanche, être surprise +par une élégante Parisienne, sans avoir à rougir de quelque +occupation domestique trop vulgaire.</p> + +<p>Madame de Blanchemont avait toujours été, aux yeux +de là famille Bricolin, un être problématique qui existait +peut-être, qu'on n'avait jamais vu et qu'on ne verrait +certainement jamais. On avait connu monsieur son mari, +qu'un n'aimait point parce qu'il était hautain, qu'on +n'estimait pas parce qu'il était dépensier, et qu'on ne +craignait guère parce qu'il avait toujours besoin d'argent +et qu'il s'en faisait avancer à tout prix. Depuis sa mort, +on pensait n'avoir jamais à traiter qu'avec des hommes +d'affaires, vu que le défunt avait dit maintes fois, en produisant +la complaisante signature de sa femme: Madame +de Blanchemont est un enfant qui ne s'occupera +jamais de tout cela, et qui s'inquiète fort peu d'où lui +vient l'argent, pourvu que je lui en apporte. Bien entendu +que le mari avait coutume de mettre sur le compte +les goûts dispendieux de sa femme les prodigalités qu'il +faisait à ses maîtresses. On ne soupçonnait donc nullement +le caractère véritable de la jeune veuve, et madame +Bricolin crut faire un rêve en la voyant tomber en personne +au beau milieu de la ferme de Blanchemont. +Devait-elle s'en réjouir ou s'en affliger? Cette apparition +bizarre était-elle d'un bon ou d'un mauvais augure pour +la prospérité des Bricolin? Venait-on réclamer ou demander?</p> + +<p>Tandis que, livrée à ces soudaines perplexités, la fermière +examinait Marcelle à peu près comme une chèvre +qui se met sur la défensive à la vue d'un chien étranger +au troupeau, Rose Bricolin, subitement gagnée par l'air +affable et la mise simple de l'étrangère, avait eu le courage +de faire deux pas vers elle. La grand'mère fut la +moins embarrassée des trois. Le premier moment de surprise +dissipé, et sa tête affaiblie ayant fait un effort pour +comprendre à qui elle avait affaire, elle s'approcha de +Marcelle avec une brusque franchise, et lui fit accueil à +peu près dans les mêmes termes, quoique avec moins +de distinction et de grâce que la meunière d'Angibault. +Les deux autres, un peu rassurées par l'air doux et +bienveillant avec lequel Marcelle leur demanda l'hospitalité +pour deux ou trois jours, ayant, disait-elle, à s'entretenir +de ses affaires avec M. Bricolin, s'empressèrent +bientôt de lui offrir à déjeuner.</p> + +<p>Le refus de Marcelle fut motivé sur l'excellent repas +qu'elle avait pris une heure auparavant au moulin d'Angibault, +et c'est alors seulement que les regards des trois +dames Bricolin se portèrent sur le Grand-Louis qui se +tenait près de la porte, causant farine avec la servante +comme pour avoir prétexte à rester un peu. Ces trois regards +furent très différents. Celui de la grand'mère fut +amical, celui de sa belle-fille plein de dédain, celui de +Rose incertain et indéfinissable comme s'il eût été mêlé +de l'un et de l'autre sentiment intérieur.</p> + +<p>—Comment s'écria madame Bricolin d'un ton dolent +et railleur, lorsque Marcelle eut raconté en peu de mots +ses aventures de la nuit, vous avez été forcée de coucher +dans ce moulin? Et nous ne le savions pas! Eh! pourquoi +cet imbécile de meunier ne vous a-t-il pas amenée +ici tout de suite? Ah! mon Dieu! quelle mauvaise nuit +vous avez dû passer, Madame!</p> + +<p>—Excellente, au contraire, j'ai été traitée comme +une reine, et j'ai mille obligations à M. Louis et à sa +mère.</p> + +<p>—Mais ça ne m'étonne pas, dit la mère Bricolin; la +Grand'Marie est une si brave femme, et elle tient sa +maison si proprement! C'est mon amie de jeunesse, à +moi; nous avons gardé les moutons ensemble, sauf votre +respect; nous étions deux jolies filles dans ce temps-là, +à ce qu'on disait, quoiqu'il n'y paraisse plus, n'est-ce +pas, Madame? Nous n'en savions pas plus long l'une que +l'autre: filer, tricoter, faire les fromages, et voilà tout. +Nous nous sommes mariées bien différemment; elle a +pris plus pauvre qu'elle, et moi j'ai épousé plus riche +que moi. C'est l'amour qui a fait ces deux mariages-là! +ça se voyait dans notre temps; à présent on ne se marie +que par intérêt, et les écus comptent plus que les sentiments. +Ce n'en est pas mieux, n'est-ce pas, madame de +Blanchemont?</p> + +<p>—Je suis tout à fait de votre avis, dit Marcelle.</p> + +<p>—Eh! mon Dieu! ma mère, quels contes faites-vous +là à Madame? reprit aigrement madame Bricolin. Croyez-vous +que vous l'amusez avec vos vieilles histoires? Eh! +meunier, ajouta-t-elle d'un ton impératif, allez donc voir +si M. Bricolin est dans la garenne ou à son champ d'avoine +derrière la maison. Vous lui direz de venir saluer +madame.</p> + +<p>—M. Bricolin, répondit le meunier avec un regard +clair et un air de bravade enjouée, n'est ni à son champ +d'avoine, ni à la garenne; je l'ai aperçu en passant qui +buvait chopine et pinte avec M. le curé au presbytère.</p> + +<p>—Ah! oui! dit la mère Bricolin, il doit être au <i>précipitère</i>. +M. le curé a grand soif et grand faim après la +grand'messe, et il aime qu'on lui tienne compagnie. Dismoi, +Louis, mon enfant, veux-tu aller le chercher, toi +qui es si complaisant?</p> + +<p>—J'y vas tout de suite, dit le meunier qui n'avait pas +bougé à l'injonction de la fermière.</p> + +<p>Et il sortit en courant.</p> + +<p>Si vous le trouvez complaisant, celui-là, grommela +madame Bricolin en regardant sa belle-mère avec humeur, +vous n'êtes pas difficile.</p> + +<p>—Oh! maman, il ne faut pas dire cela, dit d'une voix +douce la belle Rose Bricolin. Grand-Louis a bien bon +coeur.</p> + +<p>—Et qu'est-ce que vous voulez en faire de son bon +coeur? riposta la Bricolin avec une irritation croissante. +Qu'est-ce que vous avez donc pour lui toutes les deux, +depuis quelque temps?</p> + +<p>—Mais, maman, c'est toi qui es injuste avec lui depuis +quelque temps, répondit Rosé, qui ne paraissait pas craindre +beaucoup sa mère, habituée qu'elle était à la protection +de son aïeule. Tu le rudoies toujours, et pourtant tu +sais que papa l'estime beaucoup.</p> + +<p>—Toi, tu ferais mieux, dit la fermière, d'aller, au lieu +de raisonner, préparer ta chambre, qui est la mieux arrangée +de la maison, pour madame, qui aura peut-être +envie de se reposer avant l'heure du dîner. Madame nous +excusera si elle n'est pas très-bien logée ici. Ce n'est que +l'année dernière que défunt M. de Blanchemont a consenti +à faire arranger un peu le château neuf, qui était quasi +aussi délabré que l'ancien, et c'est alors seulement que +nous avons pu commencer à nous meubler un peu convenablement +au renouvellement de notre bail. Rien n'est +terminé, les papiers ne sont pas encore collés dans toutes +les chambres, et nous attendons des commodes et des +lits qui ne sont pas encore arrivés de Bourges. Nous en +avons aussi qui ne sont pas encore déballés. Nous sommes +vraiment sens dessus dessous depuis que les ouvriers ont +tout bouleversé ici.</p> + +<p>Les embarras domestiques que madame Bricolin signalait +ainsi par un discours de rigueur, étaient absolument +motivés comme ceux que Marcelle avait pu remarquer à +l'extérieur de la maison. L'économie, jointe à l'apathie, +faisait traîner les dépenses en longueur, et reculait indéfiniment +le moment de jouir du luxe qu'on voulait, qu'on +pouvait, et qu'on n'osait encore se permettre. La pièce +triste et enfumée où l'on avait été surpris par la châtelaine +était la plus laide et la plus malpropre du château neuf. +C'était a la fois une cuisine, une salle à manger et un +parloir. Les poules y avaient accès, à cause de la porte +au rez-de-chaussée constamment ouverte, le soin de les +chasser étant une des occupations incessantes de la fermière, +comme si l'état de colère et les actes de rigueur +perpétuelle où l'entretenaient les récidives de la volaille +eussent été nécessaires à son besoin d'agir et de châtier. +C'est là qu'on recevait les paysans avec lesquels on avait +des relations de tous les instants; et, comme leurs pieds +crottés et le sans-gêne de leurs habitudes eussent inévitablement +gâté les parquets et les meubles, on n'y faisait +usage que de grossières chaises de paille et de bancs de +bois posés sur les dalles nues et inutilement balayées +dix fois par jour. Les mouches, qui y tenaient cour +plénière, et le feu qui brûlait à toute heure et en toute +saison dans la vaste cheminée ornée de crémaillères +de toutes dimensions, rendaient cette pièce fort désagréable +en été. Et pourtant c'est là que se tenait continuellement +la famille, et lorsqu'on fit passer Marcelle dans +la pièce voisine, il lui fut aisé de voir que cette espèce de +salon était encore vierge, quoiqu'il fût arrangé depuis un +an. Il était décoré avec le luxe grossier des chambres +d'auberge. Le parquet tout neuf n'avait pas encore reçu +l'encaustique et le cirage. Les rideaux d'indienne voyante +étaient suspendus par leurs ornements de cuivre estampés +d'un goût détestable. La garniture de la cheminée +répondait à l'éclat et à la laideur de ces ornements prétendus +renaissance. Un guéridon fort riche, sur lequel +on devait un jour prendre le café, avait tous ses bronzes +dorés encore enveloppés de papier et de ficelle. Le meuble +était couvert de housses à carreaux rouges et blancs, sous +lesquelles le damas de laine était destiné à s'user sans +voir le jour; et, comme on ne connaît point encore dans +ces fermes la distinction du salon avec la chambre à coucher, +deux lits d'acajou, non encore garnis de rideaux, +étaient disposés en long, les pieds en avant vers la fenêtre, +à droite et à gauche de la porte d'entrée. On se +disait à l'oreille dans la famille que ce serait la chambre +de noces de Rose.</p> + +<p>Marcelle trouva cette maison si déplaisante, qu'elle résolut +de n'y pas demeurer. Elle déclara qu'elle ne voulait +pas causer le moindre dérangement à ses hôtes, et qu'elle +chercherait dans le hameau quelque maison de paysan +où elle pût prendre gite, à moins qu'il n'y eût dans le +vieux château quelque chambre habitable. Cette dernière +idée parut causer quelque souci à madame Bricolin, et +elle n'épargna rien pour en détourner son hôtesse.</p> + +<p>—Il est bien vrai, dit-elle, qu'il y a toujours au vieux +château ce qu'on appelle la chambre du maître. Lorsque +M. le baron, votre défunt mari, nous faisait l'honneur de +passer par ici, comme il nous écrivait toujours d'avance +pour nous prévenir de son arrivée, nous avions soin de +tout nettoyer, afin qu'il ne s'y trouvât pas trop mal. Mais +ce malheureux château est si triste, si délabré...! Les rats +et les oiseaux de nuit font là dedans un vacarme si épouvantable, +et, d'ailleurs, les toitures sont en si mauvais +état, et les murs si branlants, qu'il n'y a vraiment pas de +sûreté à y dormir. Je ne conçois pas le goût que M. le +baron avait pour cette chambre. Il n'en voulait pas accepter +chez nous, et on aurait dit qu'il se serait cru dégradé +s'il eût passé une nuit ici ailleurs que sous le toit de son +vieux château.</p> + +<p>—J'irai voir cette chambre, dit Marcelle, et pour peu +qu'on y puisse dormir à couvert, c'est tout ce qu'il me +faut. En attendant, je vous supplie de ne rien déranger +chez vous. Je ne veux en aucune façon vous être à charge.</p> + +<p>Rose exprima le désir qu'elle aurait au contraire à céder +son appartement à madame de Blanchemont, dans des +termes si aimables et avec une physionomie si prévenante, +que Marcelle lui prit doucement la main pour la +remercier, mais sans changer de résolution. L'aspect du +château neuf, joint à une répugnance instinctive pour +madame Bricolin, lui firent refuser obstinément l'hospitalité +qu'elle avait fini par accepter de grand coeur au +moulin.</p> + +<p>Elle se débattait encore contre les cérémonieuses importunités +de la fermière, lorsque M. Bricolin arriva.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VIII.</h3> + +<h3>LE PAYSAN PARVENU.</h3> + +<p>M. Bricolin était un homme de cinquante ans, robuste +et d'une figure régulière. Mais l'embonpoint avait envahi +ses membres ramassés, ainsi qu'il arrive à tous les campagnards +à leur aise, qui, passant leurs journées au grand +air, à cheval la plupart du temps, et menant une vie active +mais non pénible, ont juste assez de fatigue pour +entretenir l'exubérance de leur santé et la complaisance +de leur appétit. Grâce à ce stimulant d'un air vif et d'un +exercice continuel, ces hommes supportent quelque temps +sans malaise des excès de table journaliers, et, quoique +dans leurs occupations champêtres ils soient vêtus d'une +manière peu différente des paysans, il est impossible de +les confondre avec eux, même au premier coup d'oeil. +Tandis que le paysan est toujours maigre, bien proportionné +et d'un teint basané qui a sa beauté, le bourgeois +de campagne est toujours, dès l'âge de quarante ans, +affligé d'un gros ventre, d'une démarche pesante et d'un +coloris vineux qui vulgarisent et enlaidissent les plus +belles organisations.</p> + +<p>Parmi ceux qui ont fait leur fortune eux-mêmes et qui +ont commencé leur vie par la sobriété forcée du paysan, +on ne trouverait guère d'exception à cet épaississement +de la forme et à cette altération de la peau. Car c'est une +observation proverbiale que lorsque le paysan commence +à se nourrir de viande et à boire du vin à discrétion, il +devient incapable de travailler, et que le retour à ses +premières habitudes lui serait infailliblement et promptement +mortel. On peut donc dire que l'argent passe dans +leur sang, qu'ils s'y attachent de corps et d'âme, et que +la vie ou la raison doit fatalement succomber chez eux à +la perte de leur fortune. Toute idée de dévouement à l'humanité, +toute notion religieuse, sont presque incompatibles +avec cette transformation que le bien-être opère +dans leur être physique et moral. Il serait fort inutile de +s'indigner contre eux. Ils ne peuvent pas être autrement. +Ils s'engraissent pour arriver à l'apoplexie ou à l'imbécillité. +Leurs facultés pour l'acquisition et la conservation +de la richesse, très-développées d'abord, s'éteignent vers +le milieu de leur carrière, et, après avoir fait fortune avec +une rapidité et une habileté remarquables, ils tombent de +bonne heure dans l'apathie, le désordre et l'incapacité. +Aucune idée sociale, aucun sentiment de progrès ne les +soutient. La digestion devient l'affaire de leur vie, et leur +richesse si vigoureusement acquise est, avant qu'ils l'aient +consolidée, engagée dans mille embarras et compromise +par mille maladresses... sans parler de la vanité qui les +précipite dans des spéculations au-dessus de leur crédit; +si bien que tous ces riches sont presque toujours ruinés +au moment où ils font le plus d'envieux.</p> + +<p>M. Bricolin n'en était pas encore là. Il était à cet âge +où l'activité et la volonté dans toute leur force, peuvent +encore lutter contre la double ivresse de l'orgueil et de +l'intempérance. Mais il suffisait de voir ses yeux un peu +bridés, son vaste abdomen, son nez luisant, et le tremblement +nerveux que l'habitude du coup du matin (c'est-à-dire +les deux bouteilles de vin blanc à jeun en guise de +café), donnait à sa main robuste, pour présager l'époque +prochaine où cet homme si dispos, si matinal, si prévoyant +et si impitoyable en affaires, perdrait la santé, la +mémoire, le jugement et jusqu'à la dureté de son âme, +pour devenir un ivrogne épuisé, un bavard très-lourd, et +un maître facile à tromper.</p> + +<p>Sa figure avait été belle, quoique dépourvue absolument +de distinction. Ses traits courts et fortement accentués +annonçaient une énergie et une âpreté peu communes. +Il avait l'oeil vif, noir et dur, la bouche sensuelle, +le front étroit et bas, les cheveux crépus, la parole brève +et rapide. Il n'y avait point de fausseté dans son regard, +ni d'hypocrisie dans ses manières. Ce n'était point un +homme fourbe, et le grand respect qu'il avait pour le tien +et le mien, aux termes de la société actuelle, le rendait +incapable de friponnerie. D'ailleurs, le cynisme de sa cupidité +l'empêchait de farder ses intentions, et quand il +avait dit à son semblable: «Mon intérêt est contraire au +tien,» il pensait lui avoir démontré qu'il agissait en vertu +du droit le plus sacré, et qu'il avait fait acte de haute +loyauté en le lui annonçant.</p> + +<p><i>Demi-bourgeois, demi-manant,</i> il portait le dimanche +un costume mixte entre le paysan el le <i>monsieur</i>. Son +chapeau avait la forme plus basse que celui des uns, et +les bords moins larges que celui des autres. Il avait une +blouse grise à ceinture et à plis fixés sur sa taille courte, +qui lui donnait l'aspect d'une barrique cerclée. Ses guêtres +exhalaient une odeur d'étable indélébile, et sa cravate de +soie noire était d'un luisant graisseux. Ce personnage, +court et brusque, fit une impression désagréable sur +Marcelle, et sa conversation prolixe, roulant toujours sur +l'argent, lui fut encore moins sympathique que les prévenances +désobligeantes de sa moitié.</p> + +<p>Voici quel fut à peu près le résumé du bavardage de deux +heures qu'elle eut à subir de la part de maître Bricolin. +La propriété de Blanchemont était chargée d'hypothèques +pour un grand tiers de sa valeur. Feu M. le baron avait +en outre demandé des avances considérables sur les fermages, +et avec des intérêts énormes que M. Bricolin +<i>avait été forcé d'exiger</i>, vu la difficulté de se procurer +de l'argent et le taux usuraire établi dans le pays. Madame +de Blanchemont devait se soumettre à des conditions +encore plus dures, si elle voulait continuer le système +auquel son mari avait été autorisé par elle; ou bien, +avant de demander les revenus, elle devait payer l'arriéré, +capital et intérêts, et intérêt des intérêts, somme +qui s'élevait à plus de cent mille francs. Quant aux autres +créanciers, ils voulaient rentrer dans leurs fonds entièrement, +ou garder leur créance entière à titre de placement. +Il fallait donc vendre la terre ou trouver promptement +des capitaux; en un mot, la terre valait huit cent +mille francs, elle était grevée de quatre cent mille francs +de dettes, sans compter celle envers M. Bricolin. Il restait +trois cent mille francs, unique fortune désormais de madame +de Blanchemont, indépendante de celle que son +mari avait ou n'avait pas laissée à son fils et dont elle ne +connaissait pas encore la situation.</p> + +<p>Marcelle était loin de s'attendre à de si grands désastres, +elle n'en avait pas prévu la moitié. Les créanciers +n'avaient pas encore réclamé, et, bien nantis de leurs +titres, ils attendaient, M. Bricolin tout le premier, que la +veuve s'informât de sa position pour lui demander le paiement +intégral ou la continuation du revenu que l'emprunt +leur assurait. Lorsqu'elle demanda à Bricolin pourquoi, +depuis un mois qu'elle était veuve, il ne lui avait pas fait +connaître l'état de ses affaires, il lui répondit avec une +brutale franchise qu'il n'avait pas de raison pour se presser, +que sa créance était bonne, et que chaque jour d'indifférence +de la part du propriétaire était un jour de profit +pour le fermier, pendant lequel il cumulait les intérêts +de son argent sans rien aventurer. Ce raisonnement péremptoire +éclaira promptement Marcelle sur le genre de +moralité de M. Bricolin.</p> + +<p>—C'est juste, lui répondit-elle en souriant avec une +ironie que le fermier ne daigna pas comprendre. Je vois +que c'est ma faute si chaque jour que je laisse écouler +dévore plus que le revenu auquel je croyais pouvoir prétendre. +Mais, dans l'intérêt de mon fils, je dois mettre un +terme à cette espèce de débâcle, et j'attends de vous, +monsieur Bricolin, un bon conseil à cet égard.</p> + +<p>M. Bricolin, très surpris du calme avec lequel la dame +de Blanchemont venait d'apprendre qu'elle était à peu près +ruinée, et encore plus de la confiance avec laquelle elle +le consultait, la regarda entre les deux yeux. Il vit dans +sa physionomie une sorte de défi malicieux porté par la +plus parfaite candeur à sa cupidité.</p> + +<p>—Je vois bien, dit-il, que vous voulez me tenter, mais +je ne veux pas m'exposer à des reproches de la part de +votre famille. Cela fait tort à un homme d'être accusé de +complaisance intéressée à des prêts usuraires. Il faut, +madame de Blanchemont, que je vous parle sérieusement; +mais ici les murs sont trop minces, et ce que j'ai +à vous dire n'a pas besoin d'être ébruité. Si vous voulez +faire semblant de venir avec moi examiner le vieux château, +je vous dirai, 1° ce que je vous conseillerais de faire +si j'étais votre parent; 2° ce que, étant votre créancier, +je désire que vous fassiez; vous verrez s'il y a un troisième +avis à examiner. Je ne le pense pas.</p> + +<p>Si le vieux château n'eût pas été entouré d'orties, de +mares stagnantes et fétides, et de mille décombres mutilés +qui n'avaient plus aucune autre physionomie que celle +d'un désordre barbare, c'eût été un débris du passé assez +pittoresque. Il y avait un reste de fossé avec de grands +roseaux, de superbes lierres sur toute une face du bâtiment, +et un éboulement où des cerisiers sauvages avaient +acquis un développement magnifique. Ce côté ne manquait +pas de poésie. M. Bricolin montra à Marcelle la +chambre que son mari avait coutume d'habiter en passant. +Il y avait un reste d'ameublement du temps de +Louis XVI, très-malpropre et très-fané. Cependant cette +pièce était habitable, et madame de Blanchemont résolut +d'y passer la nuit.</p> + +<p>—Cela contrariera un peu ma femme, qui tenait à honneur +de vous recevoir dans ses meubles, dit M. Bricolin; +mais je ne connais rien de plus mal à propos que de tourmenter +les personnes. Si le vieux château vous plaît, il +ne faut pas disputer des goûts, comme on dit, et j y ferai +transporter vos effets. On mettra un lit de sangle dans ce +cabinet pour votre <i>fille de chambre</i>. En attendant, je +vais vous parler sérieusement de vos affaires, madame +de Blanchemont: c'est le plus pressé.</p> + +<p>Et, tirant un fauteuil, Bricolin s'y installa et commença +ainsi:</p> + +<p>—D'abord, permettez-moi de vous demander si vous +avez par devers vous une autre fortune que la terre de +Blanchemont? je ne crois pas, si je suis bien informé.</p> + +<p>—Je n'ai à moi rien autre chose, répondit Marcelle +avec tranquillité.</p> + +<p>—Et pensez-vous que votre fils ait à hériter d'une +grosse fortune du chef de son père?</p> + +<p>—Je n'en sais rien. Si les propriétés de M. de Blanchemont +sont aussi grevées que la mienne....</p> + +<p>—Ah! vous n'en savez rien? Vous ne vous occupez +donc pas de vos affaires? c'est drôle! Mais tous les nobles +sont comme cela. Moi, je suis obligé de connaître votre +position. C'est mon métier et mon intérêt. Or donc, voyant +que feu M. le baron allait grand train, et ne prévoyant +pas qu'il mourrait si jeune, j'ai dû m'assurer des brèches +qu'il pouvait avoir faites à sa fortune, afin d'être en garde +contre des emprunts qui auraient pu excéder un jour la +valeur des terres d'ici, et me laisser sans garantie. J'ai +donc fait courir et fureter les gens du métier, et je sais, +à un sou près, ce qui reste, <i>au jour d'aujourd'hui</i>, à +votre petit bonhomme.</p> + +<p>—Faites-moi donc le plaisir de me l'apprendre, monsieur +Bricolin.</p> + +<p>—C'est facile, et vous pourrez le vérifier. Si je me +trompe de dix mille francs, c'est tout le bout du monde. +Votre mari avait environ un million de fortune, il reste +cela au soleil, sauf qu'il y a neuf cent quatre-vingt ou +quatre-vingt-dix mille francs de dettes à payer.</p> + +<p>—Ainsi, mon fils n'a plus rien? dit Marcelle troublée +de cette révélation nouvelle.</p> + +<p>—Comme vous dites. Avec ce que vous avez il aura +encore trois cent mille francs un jour. C'est encore joli si +vous voulez rassembler et liquider cela. En terres, ça représente +six ou sept mille livres de rente. Si vous voulez +le manger, c'est encore plus joli.</p> + +<p>—Je n'ai pas l'intention de détruire l'unique avenir de +mon fils. Mon devoir est de me dégager autant que possible +des embarras où je me trouve.</p> + +<p>—En ce cas, écoutez: Vos terres et les siennes rapportent +deux pour cent. Vous payez les intérêts de vos +dettes quinze et vingt pour cent; avec les intérêts cumulés, +vous arriverez promptement à augmenter sans fin le +capital de la dette. Comment allez-vous faire?</p> + +<p>—Il faut vendre, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Comme vous voudrez. Je crois que c'est dans votre +intérêt bien entendu, à moins que, pourtant, comme vous +avez pour longtemps la jouissance du bien de votre fils, +vous ne préfériez profiter du désordre, et faire votre part.</p> + +<p>—Non, monsieur Bricolin, telle n'est pas mon intention.</p> + +<p>—Mais vous pourriez encore tirer de l'argent de cette +fortune-là, et comme le petit a encore des grands parents +dont il héritera, il pourrait n'être pas banqueroutier à +l'époque de sa majorité.</p> + +<p>—C'est très-bien raisonné, dit froidement Marcelle; +mais je veux agir tout autrement. Je veux tout vendre afin +que les dettes de la succession n'excèdent pas le capital; +et quant à ma fortune, je veux la liquider, afin d'avoir le +moyen d'élever convenablement mon fils.</p> + +<p>—En ce cas, vous voulez vendre Blanchemont?</p> + +<p>—Oui, monsieur Bricolin, tout de suite.</p> + +<p>—Tout de suite? Oh! je le crois bien; quand on est +dans votre position, et qu'on veut en sortir franchement, +il n'y a pas un jour à perdre, puisque chaque jour fait +un trou à la bourse. Mais croyez-vous que ce soit bien +facile de vendre une terre de cette importance tout de +suite, soit en bloc, soit en détail? Autant vaudrait dire +que du jour au lendemain on va vous bâtir un château +comme celui-ci, assez solide pour durer cinq ou six cents +ans. Sachez donc <i>qu'au jour d'aujourd'hui</i> on ne remue +de fonds que dans l'industrie, les chemins de fer et autres +grosses affaires où il y a cent pour cent à perdre ou +à gagner. Quant aux propriétés territoriales, c'est le diable +à déloger. Dans notre pays, tout le monde voudrait +vendre, et personne ne veut acheter, tant on est las d'enterrer +dans les sillons de gros capitaux pour un mince +revenu. La terre est bonne pour quiconque y réside, en +vit et y fait des économies; c'est la vie des campagnards +comme moi. Mais pour vous autres gens des villes, c'est +un revenu misérable. Ainsi donc, un bien de cinquante, +cent mille francs au plus, trouvera parmi mes pareils des +acquéreurs empressés. Un bien de huit cent mille francs +dépasse généralement nos moyens, et il vous faudra +chercher, dans l'étude de votre notaire à Paris un capitaliste +qui ne sache que faire de ses fonds. Pensez-vous +qu'il y en ait beaucoup <i>au jour d'aujourd'hui</i>? Quand +on peut jouer à la bourse, à la roulette, aux <i>z'houliêres</i>, +aux chemins de fer, aux places et à mille autres gros +jeux? Il vous faudra donc rencontrer quelque vieux noble +peureux qui aime mieux placer son argent à deux pour +cent, dans la crainte d'une révolution, que de se lancer +dans les belles spéculations qui tentent tout le monde +<i>au jour d'aujourd'hui</i>. Encore faudrait-il qu'il y eût +une belle maison d'habitation où un vieux rentier pût +venir finir ses jours. Mais vous voyez votre château? je +n'en voudrais pas pour les matériaux. La peine de le jeter +par terre ne vaudrait pas ce qu'on en retirerait de charpente +pourrie et de moellons fendus. Ainsi donc, vous +pouvez bien, en faisant afficher votre terre, la vendre en +bloc un de ces matins; mais vous pouvez bien aussi attendre +dix ans; car votre notaire aura beau dire et imprimer +sur ses pancartes, comme c'est l'usage, qu'elle rapporte +trois et trois et demi; on verra mon bail, et on saura +que, les impôts défalqués, elle n'en rapporte pas deux.</p> + +<p>—Voire bail a peut-être été conclu en raison des +avances que vous aviez faites à M. de Blanchemont? dit +Marcelle en souriant.</p> + +<p>—Comme de juste! répondit Bricolin avec aplomb, et +mon bail est de vingt ans; il y en a un d'écoulé, reste +dix-neuf. Vous le savez bien, vous l'avez signé. Après +cela, vous ne l'avez peut-être pas lu... Dame! c'est votre +faute.</p> + +<p>—Aussi, je ne m'en prends à personne. Donc, je ne +puis pas vendre en bloc, mais en détail?</p> + +<p>—En détail, vous vendrez bien, vous vendrez cher, +mais on ne vous paiera pas.</p> + +<p>—Pourquoi cela?</p> + +<p>—Parce que vous serez forcée de vendre à beaucoup +de gens dont la plupart ne seront pas solvables, à des +paysans qui, les meilleurs, s'acquitteront sou par sou à +la longue, et, les plus gueux, qui se laisseront tenter par +l'amour de posséder un peu de terre, comme ils font tous +<i>au jour d'aujourd'hui</i>, et qu'il vous faudra exproprier +au bout de dix ans, sans avoir touché de revenu. Cela +vous ennuiera de les tourmenter?</p> + +<p>—Et je ne m'y résoudrai jamais. Ainsi, monsieur Bricolin, +selon vous, je ne puis ni vendre ni conserver?</p> + +<p>—Si vous voulez être raisonnable, ne pas vendre cher +et palper du comptant, vous pouvez vendre à quelqu'un +que je connais.</p> + +<p>—A qui donc?</p> + +<p>—A moi.</p> + +<p>—A vous, monsieur Bricolin?</p> + +<p>—A moi, Nicolas-Étienne Bricolin.</p> + +<p>—En effet, dit Marcelle, qui se rappela en cet instant +quelques paroles échappées au meunier d'Angibault; j'ai +entendu parler de cela. Et quelles sont vos propositions?</p> + +<p>—Je m'arrange avec vos créanciers hypothécaires, je +démembre la terre, je vends à ceux-ci, j'achète à ceux-là, +je garde ce qui est à ma convenance et je vous paie +le reste.</p> + +<p>—Et les créanciers, vous les payez comptant aussi? +Vous êtes énormément riche, monsieur Bricolin?</p> + +<p>—Non, je les fais attendre, et, d'une manière ou de +l'autre, je vous en débarrasse.</p> + +<p>—Je croyais qu'ils voulaient tous être remboursés immédiatement; +vous me l'aviez dit?</p> + +<p>—Ils seraient exigeants avec vous; ils me feront crédit, +à moi.</p> + +<p>—C'est juste. Je passe pour insolvable peut-être?</p> + +<p>—Possible! <i>au jour d'aujourd'hui</i>, on est très-méfiant. +Voyons, madame de Blanchemont! vous me devez +cent mille francs, je vous en donne deux cent cinquante +mille, et nous sommes quittes.</p> + +<p>—C'est-à-dire que vous voulez payer deux cent cinquante +mille francs ce qui en vaut trois cent mille?</p> + +<p>—C'est un petit <i>boni</i> qu'il est juste que vous m'accordiez; +je paie comptant. Vous direz que c'est mon +avantage de ne pas servir d'intérêts ayant l'argent. C'est +votre avantage aussi de palper votre fortune, dont vous +n'aurez plus ni sou ni maille si vous tardez.</p> + +<p>—Ainsi, vous voulez profiter des embarras de ma position +pour réduire d'un sixième le peu qui me reste?</p> + +<p>—C'est mon droit, et tout autre que moi exigerait +davantage. Soyez sûre que je prends vos intérêts autant +que possible. Allons, mon premier mot sera le dernier. +Vous y penserez.</p> + +<p>—Oui, monsieur Bricolin, il me semble qu'il faut y +penser.</p> + +<p>—Diable! je le crois bien! Il faut d'abord vous assurer +que je ne vous trompe pas, et que je ne me trompe pas +moi-même sur votre situation et sur la valeur de vos +biens. Vous voilà ici; vous vous renseignerez, vous verrez +tout par vous-même, vous pourrez même aller visiter +les terres de votre mari du côté du Blanc, et quand vous +serez au courant, dans un mois environ, vous me direz +votre réponse. Seulement, vous pouvez bien résumer mes +offres en établissant ainsi votre calcul sur une base dont +je ne crains pas la vérification: vous pouvez, 1° vendre +ce qui vous reste de net le double de ce que je vous en +offre, mais vous n'en toucherez pas la moitié, ou bien +vous attendrez dix ans, durant lesquels vous aurez à servir +tant d'intérêts qu'il ne vous restera rien; 2° vous pouvez +me vendre à un sixième de perte et toucher, d'ici à +trois mois, deux cent cinquante mille francs en bon or +ou en bon argent, ou en jolis billets de banque, à votre +choix. Allons, j'ai dit! maintenant revenez à la maison +dans une petite heure, vous dînerez avec nous. Il faudra +faire chez nous comme chez vous, entendez-vous, madame +la baronne? Nous sommes en affaires, et si vous ne me +demandez pas d'autre <i>pot de vin</i>, ce ne sera pas grand'-chose.</p> + +<p>La position où Marcelle se trouvait désormais vis-à-vis +des Bricolin lui ôtait tout scrupule, et nécessitait d'ailleurs +l'acceptation de cette offre. Elle promit donc d'en +profiter; mais elle demanda, en attendant l'heure du repas, +à rester au vieux château pour écrire une lettre, et +M. Bricolin la quitta pour lui envoyer ses domestiques et +ses paquets.</p> +<br><br><br> + + +<h3>IX.</h3> + +<h3>UN AMI IMPROVISÉ.</h3> + +<p>Pendant quelques instants qu'elle demeura seule, Marcelle +fit rapidement beaucoup de réflexions, et bientôt +elle sentit que l'amour lui donnait une énergie dont elle +n'eût pas été capable peut-être sans cette toute-puissante +inspiration. Au premier aspect, elle avait été un peu +effrayée de ce triste manoir, l'unique demeure qui lui +restât en propre. Mais en apprenant que cette ruine +même n'allait bientôt plus lui appartenir, elle se prit à +sourire en la regardant avec une curiosité complètement +désintéressée. L'écusson seigneurial de sa famille était +encore intact au manteau des vastes cheminées.</p> + +<p>—Ainsi, se dit-elle, tout va être rompu entre moi et +le passé. Richesse et noblesse s'éteignent de compagnie, +<i>au jour d'aujourd'hui</i>, comme dit ce Bricolin. O mon +Dieu! que vous êtes bon d'avoir fait l'amour de tous les +temps et immortel comme vous-même!</p> + +<p>Suzette entra, apportant le nécessaire de voyage que sa +maîtresse avait demandé pour écrire. Mais, en l'ouvrant, +Marcelle jeta par hasard les yeux sur sa soubrette, et lui +trouva une si étrange expression en contemplant les murailles +nues du vieux castel, qu'elle ne put s'empêcher +de rire. La figure de Suzette se rembrunit davantage, et +sa voix prit un diapason de révolte bien marqué.—Ainsi, +dit-elle, Madame est résolue à coucher ici?</p> + +<p>—Vous le voyez bien, répondit Marcelle, et vous +avez là un cabinet pour vous, avec une vue magnifique +et beaucoup d'air.</p> + +<p>—Je suis fort obligée à madame, mais madame peut +être assurée que je n'y coucherai pas. J'y ai peur en plein +jour; que serait-ce la nuit? on dit qu'il y revient, et je +n'ai pas de peine à le croire.</p> + +<p>—Vous êtes folle, Suzette. Je vous défendrai contre +les revenants.</p> + +<p>—Madame aura la bonté de faire coucher ici quelque +servante de la ferme, car j'aimerais mieux m'en aller tout +de suite à pied de cet affreux pays....</p> + +<p>—Vous le prenez tragiquement, Suzette. Je ne veux +vous contraindre en rien, vous coucherez où vous voudrez; +cependant je vous ferai observer que si vous preniez +l'habitude de me refuser vos services, je me verrais +dans la nécessité de me séparer de vous.</p> + +<p>—Si Madame compte rester longtemps dans ce pays-ci, +et habiter cette masure....</p> + +<p>—Je suis forcée d'y rester un mois, et peut-être davantage; +qu'en voulez-vous conclure?</p> + +<p>—Que je demanderai à madame de vouloir bien me +renvoyer a Paris ou dans quelque autre terre de madame, +car je fais serment que je mourrais ici au bout de +trois jours.</p> + +<p>—Ma chère Suzette, répondit Marcelle avec beaucoup +de douceur, je n'ai plus d'autre terre, et je ne retournerai +probablement jamais demeurer à Paris. Je n'ai plus +de fortune, mon enfant, et il est probable que je ne +pourrai vous garder longtemps à mon service. Puisque +ce séjour vous est odieux, il est inutile que je vous l'impose +durant quelques jours. Je vais vous payer vos gages +et votre voyage. La patache qui nous a amenées n'est +pas repartie. Je vous donnerai de bonnes recommandations, +et mes parents vous aideront à vous placer.</p> + +<p>—Mais comment madame veut-elle que je m'en aille +comme cela toute seule? Vraiment, c'était bien la peine +de m'amener si loin dans un pays perdu!</p> + +<p>—J'ignorais que j'étais ruinée, et je viens de l'apprendre +à l'instant même, répondit Marcelle avec calme; +ne me faites donc pas de reproches, c'est involontairement +que je vous ai causé cette contrariété. D'ailleurs, +vous ne partirez pas seule; Lapierre retournera à Paris +avec vous.</p> + +<p>—Madame renvoie aussi Lapierre? reprit Suzette +consternée.</p> + +<p>—Je ne renvoie pas Lapierre. Je le rends à ma belle-mère, +qui me l'avait donné, et qui reprendra avec plaisir +ce vieux et bon serviteur. Allez dîner, Suzette, et préparez-vous +à partir.</p> + +<p>Confondue du sang-froid et de la tranquille douceur de +sa maîtresse, Suzette fondit en larmes, et, par un retour +d'affection, peut-être irréfléchi, elle la supplia de lui pardonner +et de la garder auprès d'elle.</p> + +<p>—Non, ma chère fille, répondit Marcelle, vos gages +sont désormais au-dessus de ma position. Je vous regrette +malgré vos travers, et peut-être me regretterez-vous +aussi malgré mes défauts. Mais c'est un sacrifice inévitable, +et le moment où nous sommes n'est pas celui de +la faiblesse.</p> + +<p>—Et que va devenir madame? sans fortune, sans domestiques, +et avec un petit enfant sur les bras, dans un +pareil désert! Ce pauvre petit Edouard!</p> + +<p>—Ne vous affligez pas, Suzette; vous vous placerez +certainement chez quelqu'un de ma connaissance. Nous +nous reverrons. Vous reverrez Edouard. Ne pleurez pas +devant lui, je vous en supplie!</p> + +<p>Suzette sortit; mais Marcelle n'avait pas encore mis sa +plume dans l'encre pour écrire, que le grand farinier +parut devant elle, portant Edouard sur un bras, et un sac +de nuit sur l'autre.</p> + +<p>—Ah! lui dit Marcelle en recevant l'enfant qu'il déposa +sur ses genoux, vous êtes donc toujours occupé à +m'obliger, monsieur Louis? Je suis bien aise que vous ne +soyez pas encore parti. Je ne vous avais presque pas +remercié, et j'aurais eu du regret de ne pas vous dire +adieu.</p> + +<p>—Non, je ne suis pas encore parti, dit le meunier, +et à dire vrai, je ne suis pas très-pressé de m'en aller. +Mais tenez, Madame, si ça vous est égal, vous ne m'appellerez +plus <i>monsieur</i>. Je ne suis pas un monsieur, et +de votre part ça me contrarie à présent, cette cérémonie! +vous m'appellerez Louis tout court, ou Grand-Louis, +comme tout le monde.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/06.png"></p> + +<p>—Mais je vous ferai observer que cela sera très contraire +à l'égalité, et que d'après vos réflexions de ce +matin...</p> + +<p>—Ce matin j'étais une bête, un cheval, et un cheval de +moulin qui pis est. J'avais des préventions... à cause de +la noblesse et de votre mari... que sais-je? Si vous m'aviez +appelé Louis, je crois que je vous aurais appelée... +Comment vous appelez-vous?</p> + +<p>—-Marcelle.</p> + +<p>—J'aime assez ce nom-là, madame Marcelle! Eh bien! +je vous appellerai comme cela: ça ne me rappellera plus +monsieur le baron.</p> + +<p>—Mais si je ne vous appelle plus monsieur, vous +m'appellerez donc Marcelle tout court? dit madame de +Blanchemont en riant..</p> + +<p>—Non, non, vous êtes une femme... et une femme +comme il y en a peu, le diable m'emporte!... Tenez, je +ne m'en cache pas, je vous porte dans mon coeur, surtout +depuis un moment.</p> + +<p>—Pourquoi depuis un moment, Grand-Louis? dit Marcelle +qui commençait à écrire et qui n'écoutait plus le +meunier qu'à demi.</p> + +<p>—C'est que pendant que vous causiez avec votre fille +de chambre, tout à l'heure, j'étais là dans l'escalier avec +votre coquin d'enfant qui me faisait mille niches pour +m'empêcher d'avancer, et, malgré moi, j'ai entendu tout +ce que vous disiez. Je vous en demande pardon.</p> + +<p>—Il n'y a pas de mal à cela, dit Marcelle; ma position +n'est pas un secret, puisque je la faisais connaître à +Suzette, et, d'ailleurs, je suis certaine qu'un secret serait +bien placé entre vos mains.</p> + +<p>—Un secret de vous serait placé dans mon coeur, reprit +le meunier attendri. Ah çà! vous ne saviez donc pas, +avant de venir ici, que vous étiez ruinée?</p> + +<p>—Non, je ne le savais pas. C'est M. Bricolin qui vient +de me rapprendre. Je m'attendais à des pertes réparables, +voila tout.</p> + +<p>—Et vous n'en avez pas plus de chagrin que cela?</p> + +<p>Marcelle, qui écrivait, ne songea pas à répondre mais +au bout d'un instant, elle leva les yeux sur le Grand-Louis, +et le vit debout devant elle, les bras croisés et la +contemplant avec une sorte d'enthousiasme naïf et d'étonnement +Profond.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/07.png"></p> + +<p>—C'est donc bien surprenant, lui dit-elle, de voir une +personne qui perd sa fortune sans perdre l'esprit. D'ailleurs, +ne me reste-il pas de quoi vivre?</p> + +<p>—Ce qui vous reste, je le sais à peu près. Je connais +vos affaires peut-être mieux que vous; car le père Bricolin, +quand il a bu un coup, aime à causer, et il m'a +assez cassé la tête de tout cela, alors que ça ne m'intéressait +guère. Mais c'est égal, voyez-vous; une personne +qui voit sans sourciller un million d'un côté et un demi-million +de l'autre, s'en aller de devant elle... crac! en un +clin d'oeil... je n'ai jamais vu cela, et je ne le comprends +pas encore!</p> + +<p>—Vous comprendriez encore moins si je vous disais +que, quant à ce qui me concerne, cela me fait un plaisir +extrême.</p> + +<p>—Ah! mais par rapport à votre fils! dit le meunier en +baissant la voix pour que l'enfant qui jouait dans la pièce +voisine n'entendît pas ses paroles.</p> + +<p>—Au premier moment j'ai été un peu effrayée, répondit +Marcelle, et puis, je me suis bientôt consolée. Il y +a longtemps que je me dis que c'est un malheur que de +naître riche, et d'être destiné à l'oisiveté, à la haine +des pauvres, à l'égoïsme et à l'impunité que donne la +richesse. J'ai regretté bien souvent de n'être pas fille et +mère d'ouvrier. A présent, Louis, je serai du peuple, et +les hommes comme vous ne se méfieront plus de moi.</p> + +<p>—Vous ne serez pas du peuple, dit le meunier; il vous +reste encore une fortune qu'un homme du peuple regarderait +comme immense, quoique ce ne soit pas grand'chose +pour vous. D'ailleurs ce petit enfant a des parents +riches qui ne le laisseront pas élever comme un pauvre. +Tout cela, madame Marcelle, c'est donc des romans que +vous vous faites; mais où diable avez-vous donc pris ces +idées-là? Il faut que vous soyez une sainte, le diable +n`enlève! Ça me fait un singulier effet de vous entendre +dire des choses pareilles, quand toutes les autres personnes +riches ne songent qu'à le devenir davantage. Vous +êtes la première de votre espèce que je vois. Est-ce qu'il +y a à Paris d'autres riches et d'autres nobles qui pensent +comme vous?</p> + +<p>—-Il n'y en a guère, je dois en convenir. Mais ne m'en +faites pas tant de mérite, Grand-Louis. Un jour viendra +où je pourrai peut-être vous faire comprendre pourquoi +je suis ainsi.</p> + +<p>—Faites excuse, mais je m'en doute.</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Si fait, et la preuve, c'est que je ne peux pas vous +le dire. Ce sont des affaires délicates, et vous me diriez +que je suis trop osé de vous questionner là-dessus. Si +vous saviez pourtant, comme sur ce chapitre-là, je suis +penaud et capable de comprendre les peines des autres! +Je vous dirai mes soucis, moi! Oui, le tonnerre m'écrase! +je vous les dirai. Il n'y aura que vous et ma mère qui +saurez cela. Vous me direz quelques bonnes paroles qui +me remettront peut-être l'esprit.</p> + +<p>—Et si je vous disais, à mon tour, que je m'en +doute?</p> + +<p>—Vous devez vous en douter! preuve qu'il y a de l'amour +et de l'argent mêlés dans toutes ces affaires-là.</p> + +<p>—Je veux que vous me fassiez vos confidences, Grand-Louis; +mais voici le vieux Lapierre qui monte. Nous nous +reverrons bientôt, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Il le faut, dit le meunier en baissant la voix, car +j'ai sur vos affaires avec le Bricolin bien des choses à +vous demander. J'ai peur que ce gaillard-là ne vous mène +un peu trop durement, et qui sait! tout paysan que je +suis, je pourrais peut-être vous rendre service. Voulez-vous +me traiter en ami?</p> + +<p>—Certainement.</p> + +<p>—Et vous ne ferez rien sans m'avertir?</p> + +<p>—Je vous le promets, ami. Voici Lapierre.</p> + +<p>—Faut-il que je m'en aille?</p> + +<p>—Allez ici à côté, avec Edouard. J'aurai peut-être besoin +de vous consulter, si vous avez le temps d'attendre +quelques minutes de plus.</p> + +<p>—C'est dimanche... D'ailleurs, ça serait tout autre +jour...!</p> +<br><br><br> + + +<h3>X.</h3> + +<h3>CORRESPONDANCE.</h3> + +<p>Lapierre entra. Suzette lui avait déjà tout dit. Il était pâle +et tremblant. Vieux et incapable d'un service pénible, il +n'était pour Marcelle qu'un porte-respect en voyage. Mais, +sans le lui avoir jamais exprimé, il lui était sincèrement +attaché, et, malgré l'aversion qu'il éprouvait déjà, aussi +bien que Suzette, pour la Vallée-Noire et le vieux château, +il refusa de quitter sa maîtresse et déclara qu'il la servirait +pour aussi peu de gages qu'elle jugerait à propos de +lui en donner.</p> + +<p>Marcelle, touchée de son noble dévouement, lui serra +affectueusement les mains, et vainquit sa résistance en +lui démontrant qu'il lui serait plus utile en retournant à +Paris qu'en restant à Blanchemont. Elle voulait se défaire +de son riche mobilier, et Lapierre était très-capable de +présider à cette vente, d'en recueillir le prix et de le consacrer +au paiement des petites dettes courantes que madame +de Blanchemont avait pu laisser à Paris. Probe et +entendu, Lapierre fut flatté de jouer le rôle d'une espèce +d'homme d'affaires, d'un homme de confiance, à coup +sûr, et de rendre service à celle dont il se séparait à regret. +Les arrangements de départ furent donc faits. Ici, +Marcelle, qui pensait à tous les détails de sa position +avec un sang-froid remarquable, rappela le Grand-Louis +et lui demanda s'il pensait qu'on put vendre dans le pays +la calèche qu'elle avait laissée à ***.</p> + +<p>—Ainsi vous brûlez vos vaisseaux? répondit le meunier. +Tant mieux pour nous! Vous resterez peut-être ici, +et je ne demande qu'à vous y garder. Je vais souvent à *** +pour des affaires que j'y ai, et pour voir une de mes soeurs +qui y est établie. Je sais à peu près tout ce qui se passe +dans ce pays-là, et je vois bien d'ailleurs que tous nos +bourgeois, depuis quelques années, ont la rage des belles +voitures et de toutes les choses de luxe. J'en sais un qui +veut en faire venir une de Paris; la vôtre est toute rendue, +ça lui épargnera la dépense du transport, et dans +notre pays, tout en faisant de grosses folies, on regarde +encore aux petites économies. Elle m'a paru belle et +bonne, cette voiture. Combien cela vaut-il, une affaire +comme ça?</p> + +<p>—Deux mille francs.</p> + +<p>—Voulez-vous que j'aille avec M. Lapierre jusqu'à ***? +Je le mettrai en rapport avec les acheteurs, et il touchera +l'argent, car chez nous on ne paie comptant qu'aux étrangers.</p> + +<p>—Si ce n'était pas abuser de votre temps et de votre +obligeance, vous feriez seul cette affaire.</p> + +<p>—J'irai avec plaisir; mais ne parlez pas de cela à +M. Bricolin, il serait capable de vouloir l'acheter, lui, la +calèche!</p> + +<p>—Eh bien! pourquoi non?</p> + +<p>—Ah bon! il ne manquerait plus que ça pour faire +tourner la tête à... aux personnes de sa famille! D'ailleurs, +le Bricolin trouverait moyen de vous la payer moitié +de ce qu'elle vaut. Je vous dis que je m'en charge.</p> + +<p>—En ce cas, vous me rapporterez l'argent, s'il est +possible? car je croyais avoir à en toucher ici, au lieu +qu'il me faudra sans doute en restituer.</p> + +<p>—Eh bien, nous partirons ce soir; à cause du dimanche, +ça ne me dérangera pas; et si je ne reviens pas +demain soir ou après-demain matin avec deux mille francs, +prenez-moi pour un vantard.</p> + +<p>—Que vous êtes bon, vous! dit Marcelle en songeant +à la rapacité de son riche fermier.</p> + +<p>—Il faudra que je vous rapporte aussi vos malles, que +vous avez laissées là-bas? dit le Grand-Louis.</p> + +<p>—Si vous voulez bien louer une charrette et me les +faire envoyer...</p> + +<p>—Non pas! à quoi bon louer un homme et un cheval? +Je mettrai Sophie au tombereau, et je parie que mademoiselle +Suzette aimera mieux voyager en plein air sur +une boite de paille, avec un bon conducteur comme moi, +qu'avec cet enragé patachon dans son panier à salade. +Ah ça! tout n'est pas dit. Il vous faut une servante, celles +de M. Bricolin ont trop d'occupation pour amuser votre +coquin d'enfant du matin au soir. Ah! si j'avais le temps, +moi! nous ferions une belle vie ensemble, avec ça que +j'adore les enfants et que celui-là a plus d'esprit que moi! +je vas vous prêter la petite Fanchon, la servante à ma +mère. Nous nous en passerons bien pendant quelque +temps. C'est une petite fille qui aura soin du petit comme +de la prunelle de ses yeux, et qui fera tout ce que vous +lui commanderez. Elle n'a qu'un défaut, c'est de dire trois +fois <i>plaît-il?</i> à chaque parole qu'on lui adresse Mais que +voulez-vous, elle s'imagine que c'est une politesse, et +qu'on la gronderait si elle ne faisait pas semblant d'ètre +sourde.</p> + +<p>—Vous êtes ma Providence, dit Marcelle, et j'admire +que, dans une situation qui devait me susciter mille embarras, +il se trouve sur mon chemin un coeur excellent +qui vienne à mon secours.</p> + +<p>—Bah! bah! ce sont de petits services d'amitié, que +vous me rendrez d'une autre façon. Vous m'avez déjà +grandement servi, sans vous en douter, depuis que vous +êtes ici!</p> + +<p>—Et comment cela?...</p> + +<p>—Ah! dame! nous causerons de cela plus tard, dit le +meunier d'un air mystérieux, et avec un sourire où le +sérieux de sa passion faisait un étrange contraste avec +l'enjouement de son caractère.</p> + +<p>Le départ du meunier et des domestiques ayant été +résolu d'un commun accord pour le soir même, <i>à la +fraîche</i>, comme disait Grand-Louis, Marcelle, n'ayant +plus que quelques instants pour écrire avant le dîner de +la ferme, traça rapidement les deux billets suivants:</p> + +<p>PREMIER BILLET.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Marcelle, baronne de Blanchemont, à la comtesse</p> +<p>de Blanchemont, sa belle-mère.</p> + </div> </div> + + +<p>«Chère maman,</p> + +<p>«Je m'adresse à vous comme à la plus courageuse des +femmes et à la meilleure tête de la famille, pour vous +annoncer et vous charger d'annoncer au respectable comte +et à nos autres chers parents, une nouvelle qui vous affectera, +j'en suis sûre, plus que moi. Vous m'avez souvent +fait part de vos appréhensions, et nous avons trop causé +du sujet qui m'occupe en ce moment pour que vous ne +m'entendiez pas à demi-mot. <i>Il n'y a plus rien</i> (mais +rien) <i>de la fortune d'Édouard</i>. De la mienne, il reste +deux cent cinquante mille ou trois cent mille francs. Je +ne connais encore ma situation que par un homme qui +serait intéressé à exagérer le désastre, si la chose était +possible, mais qui a trop de bon sens pour tenter de me +tromper, puisque demain, après-demain, je puis m'instruire +par moi-même. Je vous renvoie le bon Lapierre, +et n'ai pas besoin de vous engager à le reprendre chez +vous. Vous me l'aviez donné pour qu'il mît un peu d'ordre +et d'économie dans les dépenses de la maison. Il a fait +son possible; mais qu'était-ce que ces épargnes domestiques, +lorsqu'au dehors la prodigalité était sans contrôle +et sans limites? De petites raisons qu'il vous expliquera +lui-même me forcent à brusquer son départ; voilà pourquoi +je vous écris en courant, et sans entrer dans des +détails que je ne possède pas moi-même, et qui viendront +plus tard. Je tiens à ce que Lapierre vous voie seule et +vous remette ceci, afin que vous ayez quelques heures ou +quelques jours au besoin pour préparer le comte à cette +révélation. Vous l'adoucirez en lui disant mille fois tout +ce que vous savez de moi, combien je suis indifférente aux +jouissances de la richesse, et combien je suis incapable +de maudire qui que ce soit et quoi que ce soit dans le +passé. Comment ne pardonnerais-je pas à celui qui a eu +le malheur de ne pas vivre assez pour tout réparer! Chère +maman, que sa mémoire reçoive de votre coeur et du mien +une entière et facile absolution!</p> + +<p>«Maintenant, deux mots sur Édouard et sur moi, qui +ne faisons qu'un dans cette épreuve de la destinée. Il me +restera, je l'espère, de quoi pourvoir à tous ses besoins et à +son éducation. Il n'est pas d'âge à s'affliger de pertes qu'il +ignore et qu'il sera bon de lui laisser ignorer autant que +possible lorsqu'il sera capable de les comprendre. N'est-il +pas heureux pour lui que ce changement dans sa situation +s'opère avant qu'il ait pu se faire un besoin de vivre dans +l'opulence? Si c'est un malheur d'être réduit au nécessaire +(ce n'en est pas un à mes yeux), il ne le sentira pas, +et, habitué désormais à vivre modestement, il se croira +assez riche. Puisqu'il était destiné à tomber dans une +condition médiocre, c'est donc un bienfait de la Providence +de l'y avoir fait descendre dans un âge où la leçon, +loin d'être amère, ne peut que lui être utile. Vous me +direz que d'autres héritages lui sont réservés. Je suis +étrangère à cet avenir, et ne veux, en aucune façon, en +profiter d'avance. Je refuserais presque comme un affront +les sacrifices que sa famille voudrait s'imposer pour me +procurer ce qu'on appelle un genre de vie honorable. +Dans l'appréhension de ce que je viens d'apprendre, j'avais +déjà fait mon plan de conduite. Je viens de m'y conformer, +et rien au monde ne m'en fera départir. Je suis +résolue à m'établir en province, au fond d'une campagne, +où j'habituerai les premières années de mon fils à une +vie laborieuse et simple, et où il n'aura pas le spectacle +et le contact de la richesse d'autrui pour détruire le bon +effet de mes exemples et de mes leçons. Je ne perds pas +l'espérance d'aller vous le présenter quelquefois, et vous +verrez avec plaisir un enfant robuste et enjoué, au lieu +de cette frêle et rêveuse créature pour l'existence de laquelle +nous n'avions cessé de trembler. Je sais les droits +que vous avez sur lui et le respect que je dois à vos volontés +et à vos conseils; mais j'espère que vous ne blâmerez +pas mon projet, et que vous me laisserez gouverner +cette enfance durant laquelle les soins assidus d'une +mère et les salutaires influences de la campagne seront +plus utiles que les leçons superficielles d'un professeur +grassement payé, des exercices de manège et des promenades +en voiture au bois de Boulogne. Quant à moi, ne +vous inquiétez nullement; je n'ai aucun regret à ma vie +nonchalante et à mon entourage d'oisiveté. J'aime la campagne +de passion, et j'occuperai les longues heures que +le monde ne me volera plus à m'instruire pour instruire +mon fils. Vous avez eu jusqu'ici quelque confiance en moi, +voici le moment d'en avoir une entière. J'ose y compter, +sachant que vous n'avez qu'à interroger votre âme énergique +et votre coeur profondément maternel pour comprendre +mes desseins et mes résolutions.</p> + +<p>«Tout cela rencontrera bien quelque opposition dans +les idées de la famille; mais quand vous aurez prononcé +que j'ai raison, tous seront de votre avis. Je remets donc +notre présent et notre avenir entre vos mains, et je suis +avec dévouement, tendresse et respect, à vous pour la +vie.</p> + +<p>Marcelle.»</p> + +<p>Suivait un post-scriptum relatif à Suzette, et la demande +d'envoyer l'homme d affaires de la famille au Blanc, afin +qu'il pût constater la ruine de cette fortune territoriale et +s'occuper activement de la liquidation. Quant à ses affaires +personnelles, Marcelle voulait et pouvait les liquider +elle-même avec l'aide des hommes compétents de la +localité.</p> + +<p>La seconde lettre était adressée à Henri Lémor:</p> + +<p>«Henri, quel bonheur! quelle joie! je suis ruinée. Vous +ne me reprocherez plus ma richesse, vous ne haïrez plus +mes chaînes dorées. Je redeviens une femme que vous +pouvez aimer sans remords, et qui n'a plus de sacrifices +à s'imposer pour vous. Mon fils n'a plus de riche héritage +à recueillir, du moins immédiatement. J'ai le droit désormais +de l'élever comme vous l'entendez, d'en faire un +homme, de vous confier son éducation, de vous livrer son +âme tout entière. Je ne veux pas vous tromper, nous aurons +peut-être une petite lutte à soutenir contre la famille +de son père, dont l'aveugle tendresse et l'orgueil aristocratique +voudront le rendre au monde en l'enrichissant +malgré moi. Mais nous triompherons avec de la douceur, +un peu d'adresse et beaucoup de fermeté. Je me tiendrai +assez loin de leur influence pour la paralyser, et nous entourerons +d'un doux mystère le développement de cette +jeune âme. Ce sera l'enfance de Jupiter au fond des grottes +sacrées. Et quand il sortira de cette divine retraite pour +essayer sa puissance, quand la richesse viendra le tenter, +nous lui aurons fait une âme forte contre les séductions +du monde et la corruption de l'or. Henri, je me berce des +plus douces espérances, ne venez pas les détruire avec +des doutes cruels et des scrupules que j'appellerais alors +pusillanimes. Vous me devez votre appui et votre protection, +maintenant que je vais m'isoler d'une famille pleine +de sollicitude et de bonté, mais que je quitte et vais combattre +par la seule raison qu'elle ne partage pas vos principes. +Ce que je vous ai écrit, il y a deux jours, en quittant +Paris, est donc pleinement et facilement confirmé +par ce billet. Je ne vous appelle pas auprès de moi maintenant, +je ne le dois pas, et la prudence, d'ailleurs, exige +que je reste assez longtemps sans vous voir, pour qu'on +n'attribue pas à mes sentiments pour vous l'exil que je +m'impose. Je ne vous dis pas le lieu que j'aurai choisi +pour ma retraite, je l'ignore. Mais dans un an, Henri, +cher Henri, à partir du 15 août, vous viendrez me rejoindre +où je serai fixée alors et où je vous appellerai. Jusque +là, si vous ne partagez pas ma confiance en moi-même, +j'aime mieux que vous ne m'écriviez pas.... Mais aurai-je +la force de vivre un an sans rien savoir de vous! Non, ni +vous non plus! Écrivez donc deux mots, seulement pour +dire: <i>J'existe et j'aime!</i> Et vous adresserez pour moi +à mon fidèle vieux Lapierre à l'hôtel de Blanchemont. +Adieu, Henri. Oh! si vous pouviez lire dans mon coeur +et voir que je vaux mieux que vous ne pensez!—Édouard +se porte bien, il ne vous oublie pas. Lui seul désormais +me parlera de vous.</p> + +<p>M. B.»</p> + +<p>Ayant cacheté ces deux lettres, Marcelle qui n'avait +plus d'autre vanité au monde que la beauté angélique de +son fils, rafraîchit un peu la toilette d'Édouard, et traversa +la cour de la ferme. On l'attendait pour dîner, et, +pour lui faire honneur, on avait mis le couvert dans le +salon, vu qu'on n'avait pas d'autre salle à manger que la +cuisine, où l'on ne craignait pas de salir les meubles, et +où madame Bricolin se trouvait beaucoup plus à portée +des mets qu'elle confectionnait elle-même avec l'aide de +sa belle-mère et de sa servante; Marcelle s'aperçut bientôt +de celle dérogation aux habitudes de la famille. Madame +Bricolin, dont l'empressement était instinctivement +empreint de la mauvaise humeur qui constitue la +seule mauvaise éducation en ce genre, eut soin de l'en +instruire en lui demandant à tout propos pardon de ce +que le service se faisait si mal et déroutait complètement +ses servantes. Marcelle demanda et exigea dès lors qu'on +reprit le lendemain les habitudes de la maison, assurant +avec un sourire enjoué, qu'elle irait dîner au moulin +d'Angibault, si on la traitait avec cérémonie.</p> + +<p>—Et à propos de moulin, dit madame Bricolin après +quelques phrases de politesse mal tournées, il faut que +je fasse une scène à M. Bricolin.—Ah! le voilà justement! +Dis donc, monsieur Bricolin, est-ce que tu as perdu +l'esprit, d'inviter ce meunier à dîner avec nous, un jour +où madame la baronne nous fait l'honneur d'accepter +notre repas?</p> + +<p>—Ah! diable! je n'y avais pas songé, répondit naïvement +le fermier, ou plutôt... je pensais, quand j'ai invité +Grand-Louis, que madame ne nous ferait pas cet honneur-là. +M. le baron refusait toujours, tu sais bien... on +le servait dans sa chambre, ce qui n'était guère commode, +par parenthèse.... Enfin, Thibaude, si ça déplaît +à madame de manger avec ce garçon-là, tu le lui diras, +toi qui n'as pas la langue dans ta poche; moi, je ne m'en +charge pas: j'ai fait la bêtise, ça me coûte de la réparer.</p> + +<p>—Et ça me regarde comme de coutume! dit l'aigre +madame Bricolin, qui, étant l'aînée des filles Thibault, +conservait son nom de famille féminisé, suivant l'ancien +usage du pays. Allons, je vais renvoyer ton beau Louis à +sa farine.</p> + +<p>—Ce serait me faire beaucoup de peine, et je crois +que je m'en irais moi-même, dit madame de Blanchemont +d'un ton ferme et même un peu sec, qui imposa à la +fermière; j'ai déjeuné ce malin avec ce garçon, chez lui, +et je l'ai trouvé si obligeant, si poli et si aimable, que +ce serait un vrai chagrin pour moi de dîner sans lui ce +soir.</p> + +<p>—Vraiment? dit la belle Rose, qui avait écouté Marcelle +avec beaucoup d'attention et dont les yeux animés +exprimaient une surprise mêlée de plaisir; mais elle les +baissa et devint toute rouge en rencontrant le regard +scrutateur el menaçant de sa mère.</p> + +<p>—Il en sera comme madame voudra, dit madame Bricolin; +et elle ajouta tout bas on s'adressant à sa servante +qui avait le privilège de ses observations confidentielles +quand elle était en colère:</p> + +<p>—Ce que c'est que d'être un bel homme!</p> + +<p>La Chounette (diminutif de Fanchon) sourit d'un air +malicieux qui la rendit plus laide que de coutume. Elle +trouvait le meunier un fort bel homme, en effet, et lui en +voulait de ce qu'il ne lui faisait pas la cour.</p> + +<p>—Allons! dit M. Bricolin, le meunier dînera donc +avec nous. Madame a raison de ne pas être fière. C'est +le moyen de trouver toujours de la bonne volonté chez +les autres. Rose, va donc appeler lo Grand-Louis qui est +par là dans la cour. Dis-lui que la soupe est sur la table. +Ça m'aurait coûté de faire un affront à ce garçon. Savez-vous, +madame la baronne, que j'ai raison de tenir à ce +meunier-là? C'est le seul qui ne retienne pas double mesure +et qui ne change pas le grain. Oui, c'est le seul du +pays, le diable me confonde! Ils sont tous plus voleurs +les uns que les autres. D'ailleurs, le proverbe du pays +le dit; «Tout meunier, tout voleur.» Je les ai tous essayés, +et je n'ai encore trouvé que celui-là qui ne fit pas +de mauvais comptes et de vilains mélanges. Outre qu'il +a toute sorte d'attentions pour nous. Il ne moudrait jamais +mon froment à la meule qui vient de broyer de l'orge +et du seigle. Il sait que cela gâte la farine el lui ôte sa +blancheur. Il met de l'amour-propre à me contenter, +parce qu'il sait que je tiens à avoir du beau pain sur ma +table. C'est ma seule fantaisie, à moi! Je suis humilié +quand quelqu'un, venant chez moi, ne me dit pas: Ah! +le beau pain! Il n'y a que vous, maître Bricolin, pour +faire du pareil blé!—Tout blé d'Espagne, mon cher, on +s'en flatte!</p> + +<p>—Il est certain qu'il est magnifique, votre pain! dit +Marcelle, pour faire valoir le meunier autant que pour +satisfaire la vanité de M. Bricolin.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! que de soucis pour un oeil de plus +ou de moins dans le pain, et pour un boisseau de plus +ou de moins par semaine! dit madame Bricolin. Quand +nous avons des meuniers beaucoup plus près, et un moulin +au bas du terrier, avoir affaire à un homme qui demeure +à une lieue d'ici!</p> + +<p>—Qu'est-ce que ça te fait? dit M. Bricolin, puisqu'il +vient chercher les sacs et qu'il les rapporte sans prendre +un grain de blé de plus que la mouture<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>? D'ailleurs, il +a un beau et bon moulin, deux grandes roues neuves, un +fameux réservoir, et l'eau ne manque jamais chez lui. +C'est agréable de ne jamais attendre.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a> Ou ne paie jamais les meuniers dans la Vallée-Noire: ils prélèvent +leur part de grain avec plus ou moins de fidélité sur la mouture, et ils +sont généralement plus honnêtes que ne le prétend M. Bricolin. Quand +ils ont beaucoup de pratiques, ils retirent de cette industrie beaucoup +plus que leur consommation, et peuvent se livrer à un petit commerce de +grains.</blockquote> + +<p>—Et puis, comme il vient de loin, dit la fermière, +vous vous croyez toujours obligé de l'inviter à dîner ou +à goûter; voila une économie!</p> + +<p>Le meunier en arrivant mit fin à celle discussion conjugale. +M. Bricolin se contentait, quand sa femme le +grondait, de hausser un peu les épaules, et de parler un +peu plus vite que de coutume. Il lui pardonnait son humeur +acariâtre, parce que l'activité el la parcimonie de sa +ménagère lui étaient fort utiles.</p> + +<p>—Allons, donc, Rose, s'écria madame Bricolin à sa +fille, qui rentrait avec le Grand-Louis, nous t'attendons +pour nous mettre à table. Tu aurais bien pu faire avertir +le meunier par la Chounette, au lieu d'y courir toi-même.</p> + +<p>—Mon père me l'avait commandé, dit Rose.</p> + +<p>—Et vous n'y seriez pas venue sans cela, j'en suis +bien sûr, dit le meunier tout bas à lu jeune fille.</p> + +<p>—C'est pour me remercier d'être grondée à cause de +vous que vous me dites cela? répondit Rose sur le même +ton.</p> + +<p>Marcelle n'entendit pas ce qu'ils se disaient, mais ces +paroles furtives échangées entre eux, la rougeur de Rose, +et l'émotion du Grand-Louis la confirmèrent dans les +soupçons que lui avait déjà fait concevoir l'aversion de +madame Bricolin pour le pauvre farinier: la belle Rose +était l'objet dos pensées du meunier d'Angibault.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XI.</h3> + +<h3>LE DÎNER A LA FERME.</h3> + +<p>Désireuse de servir les intérêts de coeur de son nouvel +ami, et n'y voyant pas de danger pour mademoiselle Bricolin, +puisque son père et sa grand'mère paraissaient favoriser +le Grand-Louis, madame de Blanchemont affecta +de lui parler beaucoup durant le repas, et d'amener la +conversation sur les sujets où véritablement son instruction +et son intelligence le rendaient très-supérieur à toute +la famille Bricolin, peut-être à la charmante Rose elle-même. +En agriculture, considérée comme science naturelle +plus que comme expérimentation commerciale, en +politique, considérée comme recherche du bonheur et de +la justice humaine; en religion et en morale, le Grand-Louis +avait des notions élémentaires, mais justes, élevées, +marquées au coin du bon sens, de la perspicacité et de +la noblesse de l'âme, qui n'avaient jamais été mises en +lumière à la ferme. Les Bricolin n'y avaient jamais que +des sujets de conversation grossièrement vulgaires, et +tout l'esprit qu'on y dépensait était tourné en propos dénigrants +et peu charitables contre le prochain. Grand-Louis, +n'aimant ni les lieux communs ni les méchancetés, +y parlait peu et n'avait jamais fait remarquer sa +capacité. M. Bricolin avait décrété qu'il était fort sot +comme tous les beaux hommes, et Rose, qui l'avait toujours +trouvé amoureux craintif ou mécontent, c'est-à-dire +taquin ou timide, ne pouvait l'excuser de son manque +d'esprit qu'en vantant son excellent coeur. On fut donc +étonné d'abord de voir madame de Blanchemont causer +avec lui avec une sorte de préférence, et quand elle l'eut +amené à oublier le trouble que lui causait la présence de +Rose et le mauvais vouloir de sa mère, on fut bien plus +étonné encore de l'entendre si bien parler. Cinq ou six +fois M. Bricolin, qui, ne se doutant nullement de son +amour pour sa fille, l'écoutait avec bienveillance, fut +émerveillé, et s'écria en frappant sur la table:</p> + +<p>—Tu sais donc cela, toi? Où diable as-tu pêché tout +cela?</p> + +<p>—Bah! dans la rivière! répondait Grand-Louis avec +gaieté.</p> + +<p>Madame Bricolin tomba peu à peu dans un silence sombre +en voyant le succès de son ennemi; elle formait la +résolution d'avertir le soir même M. Bricolin de la découverte +qu'elle avait faite ou cru faire des sentiments de ce +paysan pour <i>sa demoiselle</i>.</p> + +<p>Quant à la vieille mère Bricolin, elle ne comprenait +rien du tout à la conversation; mais elle trouvait que le +meunier parlait comme un livre, parce qu'il assemblait +plusieurs phrases de suite, sans hésiter et sans se reprendre. +Rose n'avait pas l'air d'écouter, mais elle ne +perdait rien; et involontairement ses yeux s'arrêtaient +sur le Grand-Louis. Il y avait là un cinquième Bricolin auquel +Marcelle fit peu d'attention. C'était le vieux père +Bricolin, vêtu en paysan comme sa femme, mangeant +bien, ne disant mot, et n'ayant pas l'air d'en penser davantage. +Il était presque sourd, presque aveugle, et +paraissait complètement idiot. Sa vieille moitié l'avait +amené à table en le conduisant comme un enfant. Elle +s'occupait beaucoup de lui, remplissait son assiette et son +verre, lui ôtait la mie de son pain, parce que, n'ayant +plus de dents, ses gencives, durcies et insensibles, ne +pouvaient broyer que les croûtes les plus dures, et ne lui +adressait pas une parole, comme si c'eût été peine perdue. +Lorsqu'il s'assit, elle lui fit entendre cependant qu'il +fallait ôter son chapeau à cause de madame de Blanchemont. +Il obéit, mais ne parut pas comprendre pourquoi, +et il le remit aussitôt, liberté que, d'après l'usage du +pays, M. Bricolin, son fils, se permit également. Le meunier, +qui n'y avait pas dérogé le matin au moulin, fourra +cependant son bonnet dans sa poche sans qu'on s'en +aperçût, partagé entre un nouvel instinct de déférence +que Marcelle lui inspirait pour les femmes, et la crainte +de paraître jouer au freluquet pour la première fois de +sa vie.</p> + +<p>Cependant, tout en admirant ce qu'il appelait le beau +<i>bagout</i> du grand farinier, M. Bricolin se trouva bientôt +d'un autre avis que lui sur toutes choses. En agriculture, +il prétendait qu'il n'y avait rien de neuf à tenter, que les +savants n'avaient jamais rien découvert, qu'en voulant +innover on se ruinait toujours; que, depuis que le <i>monde +est monde jusqu'au jour d'aujourd'hui</i>, on avait toujours +fait de même, et qu'on ne ferait jamais mieux.</p> + +<p>—Bon! dit le meunier. Et les premiers qui ont fait ce +que nous faisons aujourd'hui, ceux qui ont attelé des +boeufs pour ouvrir la terre et pour ensemencer, ils ont +fait du neuf cependant, et on aurait pu les en empêcher +en se persuadant qu'une terre qu'on n'avait jamais cultivée +ne deviendrait jamais fertile? C'est comme en politique; +dites donc, monsieur Bricolin, s'il y a cent ans, on +vous avait dit que vous ne paieriez plus ni dîmes ni redevances; +que les couvents seraient détruits...</p> + +<p>—Bah! bah! je ne l'aurais peut-être pas cru, c'est +vrai; mais c'est arrivé parce que ça devait arriver. Tout +est pour le mieux <i>au jour d'aujourd'hui</i>; tout le monde +est libre de faire fortune, et on n'inventera jamais mieux +que ça.</p> + +<p>—Et les pauvres, les paresseux, les faibles, les <i>bêtes</i>, +qu'est-ce que vous en faites?</p> + +<p>—Je n'en fais rien, puisqu'ils ne sont bons à rien. +Tant pis pour eux!</p> + +<p>—Et si vous en étiez, monsieur Bricolin, ce qu'à Dieu +ne plaise! (vous en êtes bien loin) diriez-vous: «Tant +pis pour moi?» Non, non, vous n'avez pas dit ce que +vous pensiez, en répondant tant pis pour eux! vous avez +trop de coeur et de religion pour ça.</p> + +<p>—De la religion, moi? Je m'en moque, de la religion, +et toi aussi. Je vois bien que ça essaie de revenir, mais +je ne m'en inquiète guère. Notre curé est un bon vivant, +et je ne le contrarie pas. Si c'était un cagot, je l'enverrais +joliment promener. Qu'est-ce qui croit à toutes ces +bêtises-là <i>au jour d'aujourd'hui</i>?</p> + +<p>—Et votre femme, et votre mère, et votre fille, disent-elles +que ce sont des bêtises?</p> + +<p>—Oh! ça leur plaît, ça les amuse. Les femmes ont +besoin de ça à ce qu'il paraît.</p> + +<p>—Et nous autres paysans, nous sommes comme les +femmes, nous avons besoin de religion.</p> + +<p>—Eh bien! vous en avez une sous la main; allez à la +messe, je ne vous en empêche pas, pourvu que vous ne +me forciez pas d'y aller.</p> + +<p>—Cela peut arriver cependant, si la religion que nous +avons redevient fanatique et persécutante comme elle l'a +été si fort et si souvent.</p> + +<p>—Elle ne vaut donc rien? laissez-la tomber. Je m'en +passe bien, moi?</p> + +<p>—Mais puisqu'il nous en faut une absolument, à +nous autres, c'est donc une autre qu'il faudrait avoir?</p> + +<p>—Une autre! une autre! diable! comme tu y vas! +Fais-en donc une, toi!</p> + +<p>J'en voudrais avoir une qui empêchât les hommes de +se haïr, de se craindre et de se nuire.</p> + +<p>—Ça serait neuf, en effet! J'en voudrais bien une +comme ça qui empêcherait mes métayers de me voler +mon blé la nuit, et mes journaliers de mettre trois heures +par jour à manger leur soupe.</p> + +<p>—Cela serait, si vous aviez une religion qui vous +commandât de les rendre aussi heureux que vous-même.</p> + +<p>—Grand-Louis, vous avez la vraie religion dans le +coeur, dit Marcelle.</p> + +<p>—C'est vrai, cela! dit Rose avec effusion.</p> + +<p>M. Bricolin n'osa répliquer. Il tenait beaucoup à gagner +la confiance de madame de Blanchemont et à ne +pas lui donner mauvaise opinion de lui. Grand-Louis, +qui vit le mouvement de Rose, regarda Marcelle avec +un oeil plein de feu qui semblait lui dire: Je vous remercie.</p> + +<p>Le soleil baissait, et le dîner, qui avait été copieux, +touchait à sa fin. M. Bricolin, qui s'appesantissait sur sa +chaise, grâce à une large réfection et à des rasades +abondantes, eût voulu se livrer à son plaisir favori qui +était de prendre du café arrosé d'eau-de-vie et entremêlé +de liqueurs, pendant deux ou trois heures de la soirée. +Mais le Grand-Louis, sur lequel il avait compté pour lui +tenir tête, quitta la table et alla se préparer au départ. +Madame de Blanchemont alla recevoir les adieux de ses +domestiques et régler leurs comptes. Elle leur remit sa +lettre pour sa belle-mère, et prenant le meunier à l'écart, +elle lui confia celle qui était adressée à Henri, en +le priant de la mettre lui-même à la poste.</p> + +<p>—Soyez tranquille, dit-il, comprenant qu'il y avait là +un peu de mystère; cela ne sortira de ma main que pour +tomber dans la boîte, sans que personne y ait jeté les +yeux, pas même vos domestiques, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Merci, mon brave Louis.</p> + +<p>—Merci! vous me dites merci, quand c'est moi qui +devrais vous dire cela à deux genoux. Allons, vous ne +savez pas ce que je vous dois! Je vas passer par chez +nous, et dans deux heures la petite Fanchon sera auprès +de vous. Elle est plus propre et plus douce que la grosse +Chounette d'ici.</p> + +<p>Quand Louis et Lapierre furent partis, Marcelle eut +un instant de détresse morale en se trouvant seule à la +merci de la famille Bricolin. Elle se sentit fort attristée, +et prenant Edouard par la main, elle s'éloigna et gagna +un petit bois qu'elle voyait de l'autre côté de la prairie.</p> + +<p>Il faisait encore grand jour, et le soleil, en s'abaissant +derrière le vieux château, projetait au loin l'ombre gigantesque +de ses hautes tours. Mais elle n'alla pas loin +sans être rejointe par Rose, qui se sentait une grande +attraction pour elle, et dont l'aimable figure était le seul +objet agréable qui pût frapper ses regards en cet instant.</p> + +<p>—Je veux vous faire les honneurs de la garenne, dit +la jeune fille; c'est mon endroit favori, et vous l'aimerez, +j'en suis sûre.</p> + +<p>—Quel qu'il soit, votre compagnie me le fera trouver +agréable, répondit Marcelle en passant familièrement son +bras sous celui de Rose.</p> + +<p>L'ancien parc seigneurial de Blanchemont, abattu à +l'époque de la révolution, était clos désormais par un +fossé profond, rempli d'eau courante, et par de grandes +haies vives, où Rose laissa un bout de garniture de sa +robe de mousseline, avec la précipitation et l'insouciance +d'une fille dont le trousseau est au grand complet. Les +anciennes souches des vieux chênes s'étaient couvertes +de rejets, et la garenne n'était plus qu'un épais taillis +sur lequel dominaient quelques <i>sujets</i> épargnés par la +cognée, semblables à de respectables ancêtres étendant +leurs bras noueux et robustes sur une nombreuse et +fraîche postérité. De jolis sentiers montaient et descendaient +par des gradins naturels établis sur le roc, et serpentaient +sous un ombrage épais quoique peu élevé. Ce +bois était mystérieux. On y pouvait errer librement, appuyée +au bras d'un amant. Marcelle chassa cette pensée +qui faisait battre son coeur, et tomba dans la rêverie en +écoutant le chant des rossignols, des linottes et des merles +qui peuplaient le bocage désert et tranquille.</p> + +<p>La seule avenue que le taillis n'eût pas envahie était +située à la lisière extrême du bois, et servait de chemin +d'exploitation. Marcelle en approchait avec Rose, et son +enfant courait en avant. Tout d'un coup il s'arrêta et +revint lentement sur ses pas, indécis, sérieux et pâle.</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il y a? lui demanda sa mère, habituée +à deviner toutes ses impressions, en voyant qu'il était +combattu entre la crainte et la curiosité.</p> + +<p>—Il y a une vilaine femme là-bas, répondit Édouard.</p> + +<p>—On peut être vilain et bon, répondit Marcelle. Lapierre +est bien bon et il n'est pas beau.</p> + +<p>—Oh! Lapierre n'est pas laid! dit Édouard, qui, +comme tous les enfants, admirait les objets de son affection.</p> + +<p>—Donne-moi la main, reprit Marcelle, et allons voir +cette vilaine femme.</p> + +<p>—Non, non, n'y allez pas, c'est inutile, dit Rose d'un +air triste et embarrassé, sans pourtant manifester aucune +crainte. Je ne pensais pas qu'<i>elle</i> était là.</p> + +<p>—Je veux habituer Édouard à vaincre la peur, lui répondit +Marcelle à demi-voix.</p> + +<p>Et Rose n'osant la retenir, elle doubla le pas. Mais +lorsqu'elle fut au milieu de l'avenue, elle s'arrêta, frappée +d'une sorte de terreur à l'aspect de l'être bizarre qui +venait lentement à sa rencontre.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XII.</h3> + +<h3>LES CHÂTEAUX EN ESPAGNE.</h3> + +<p>Sous le majestueux berceau que formaient les grands +chênes le long de l'avenue, et que le soleil sur son déclin +coupait de fortes ombres et de brillants reflets, marchait +à pas comptés une femme ou plutôt un être sans nom qui +paraissait plongé dans une méditation farouche. C'était +une de ces figures égarées et abruties par le malheur, +qui n'ont pas plus d'âge que de sexe. Cependant, ses +traits réguliers avaient eu une certaine noblesse qui n'était +pas complètement effacée, malgré les affreux ravages +du chagrin et de la maladie, et ses longs cheveux noirs +en désordre s'échappant de dessous son bonnet blanc +surmonté d'un chapeau d'homme d'un tissu de paille +brisé et déchiré eu mille endroits, donnaient quelque +chose de sinistre à la physionomie étroite et basanée +qu'ils ombrageaient en grande partie. On ne voyait, de +cette face jaune comme du safran et dévastée par la +fièvre, que deux grands yeux noirs d'une fixité effrayante, +dont on rencontrait rarement le regard préoccupé, +un nez très-droit et d'une forme assez belle quoique +très-prononcée, et une bouche livide à demi entr'ouverte. +Son habillement, d'une malpropreté repoussante, appartenait +à la classe bourgeoise; une mauvaise robe d'étoffe +jaune dessinait un corps informe où les épaules hautes et +constamment voûtées avaient acquis en largeur un développement +disproportionné avec le reste du corps qui +semblait étrique, et sur lequel flottait la robe détachée et +traînante d'un côté. Ses jambes maigres et noires étaient +nues, et des savates immondes défendaient mal ses +pieds contre les cailloux et les épines auxquels du reste +ils semblaient insensibles. Elle marchait gravement, la +la tête penchée en avant, le regard attaché sur la terre +et les mains occupées à rouler et à presser un mouchoir +taché de sang.</p> + +<p>Elle venait droit sur madame de Blanchemont, qui, +dissimulant son effroi pour ne pas le communiquer à +Édouard, attendait avec angoisse qu'elle prît à gauche ou +à droite, pour passer auprès d'elle. Mais le spectre, car +cette créature ressemblait à une apparition sinistre, marchait +toujours, sans paraître prendre garde à personne, +et sa physionomie, qui n'exprimait pas l'idiotisme, mais +un désespoir sombre passé à l'état de contemplation abstraite, +ne semblait recevoir aucune impression des objets +extérieurs. Cependant, lorsqu'elle arriva jusqu'à +l'ombre que Marcelle projetait à ses pieds, elle s'arrêta +comme si elle eût rencontré un obstacle infranchissable, +et tourna brusquement le dos pour reprendre sa marche +incessante et monotone.</p> + +<p>—C'est, la pauvre <i>Bricoline</i>, dit Rose sans baisser la +voix, quoiqu'elle fût à portée d'être entendue. C'est ma +soeur aînée, qui est <i>dérangée</i> (c'est-à-dire folle, en termes +du pays). Elle n'a que trente ans, quoiqu'elle ait l'air +d'une vieille femme, et il y en a douze qu'elle ne nous a +pas dit un mot, ni paru entendre notre voix. Nous ne +savons pas si elle est sourde. Elle n'est pas muette, car +lorsqu'elle se croit seule, elle parle quelquefois, mais cela +n'a aucun sens. Elle veut toujours être seule, et elle n'est +pas méchante quand on ne la contrarie pas. N'en ayez +pas peur; si vous avez l'air de ne pas la voir, elle ne vous +regardera seulement pas. Il n'y a que quand nous voulons +la <i>rapproprier</i> un peu, qu'elle se met en colère et +se débat en criant comme si nous lui faisions du mal.</p> + +<p>—Maman, dit Edouard qui essayait de cacher son +épouvante, ramène-moi à la maison, j'ai faim.</p> + +<p>—Comment aurais-tu faim? Tu sors de table, dit +Marcelle qui n'avait pas plus envie que son fils de contempler +plus longtemps ce triste spectacle. Tu te trompes +assurément; viens dans une autre allée: peut-être qu'il +fait encore trop de soleil dans celle-ci, et que la chaleur +te fatigue.</p> + +<p>—Oui, oui, rentrons dans le taillis, dit Rose; ceci +n'est pas gai à voir. Il n'y a pas de risque qu'elle nous +suive, et d'ailleurs, quand elle est dans une allée, elle ne +la quitte pas souvent; vous pouvez voir que dans celle-ci, +l'herbe est brûlée au milieu, tant elle y a passé et repassé, +toujours au même endroit. Pauvre soeur, quel +dommage! elle était si belle et si bonne! Je me souviens +du temps où elle me portait dans ses bras et s'occupait de +moi comme vous vous occupez de ce bel enfant-là. Mais +depuis son malheur elle ne me connaît plus et ne se souvient +pas seulement que j'existe.</p> + +<p>—Ah! ma chère mademoiselle Rose, quel affreux malheur +en effet! Et quelle en est la cause? Est-ce un chagrin +ou une maladie? Le sait-on?</p> + +<p>—Hélas! oui, on le sait bien. Mais on n'en parle pas.</p> + +<p>—Je vous demande pardon si l'intérêt que je vous +porte m'a entraînée à vous faire une question indiscrète.</p> + +<p>—Oh! pour vous, Madame, c'est bien différent. Il me +semble que vous êtes si bonne qu'on n'est jamais humilié +devant vous. Je vous dirai donc, entre nous, que ma +pauvre soeur est devenue folle par suite d'<i>une amour +contrariée</i>. Elle aimait un jeune homme très-bien et très-honnête, +mais qui n'avait rien, et nos parents n'ont pas +voulu consentir au mariage. Le jeune homme s'est engagé +et a été se faire tuer à Alger. La pauvre Bricoline, qui +avait toujours été triste et silencieuse depuis son départ, +et à qui on supposait seulement de l'humeur et un chagrin +qui passerait avec le temps, apprit sa mort d'une +manière un peu trop cruelle. Ma mère, croyant qu'en +perdant toute espérance elle en prendrait enfin son parti, +lui jeta cette mauvaise nouvelle à la tête, avec des termes +assez durs et dans un moment où une émotion pareille +pouvait être mortelle. Ma soeur ne parut pas entendre et +ne répondit rien. On était en train de souper, je m'en +souviens comme d'hier, quoique je fusse bien jeune. Elle +laissa tomber sa fourchette et regarda ma mère pendant +plus d'un quart d'heure sans dire un mot, sans baisser +les yeux, et d'un air si singulier que ma mère eut peur +et s'écria: Ne dirait-on pas qu'elle veut me dévorer?—Vous +en ferez tant, dit ma grand'mère, qui est une +femme excellente et qui aurait voulu marier Bricoline +avec son amoureux, vous lui donnerez tant de soucis que +vous la rendrez folle.</p> + +<p>Ma grand'mère n'avait que trop bien jugé. Ma soeur +était folle, et depuis ce jour-là, elle n'a plus jamais mangé +avec nous. Elle ne touche à rien de ce qu'on lui présente, +et elle vit toujours seule, nous fuyant tous, et se nourrissant +de vieux restes qu'elle va ramasser elle-même +dans le fond du bahut quand il n'y a personne dans la +cuisine. Quelquefois elle se jette sur une volaille, la tue, +la déchire avec ses doigts et la dévore toute sanglante. +C'est ce qu'elle vient de faire, j'en suis sûre, car elle a du +sang aux mains et sur son mouchoir. D'autres fois elle +arrache, des légumes dans le jardin et les mange crus. +Enfin elle vit comme une sauvage, et fait peur à tout le +monde. Voilà les suites d'<i>une amour contrariée</i>, et mes +pauvres parents ne sont que trop punis d'avoir mal jugé +le coeur de leur fille. Cependant ils ne parlent jamais de +ce qu'ils feraient pour elle si c'était à recommencer.</p> + +<p>Marcelle crut que Rosé faisait allusion à elle-même, et, +désirant savoir à quel point elle partageait l'amour du +Grand-Louis, elle encouragea sa confiance par un ton de +douceur affectueuse. Elles étaient arrivées a la lisière de +la garenne opposée à celle où se promenait la folle. Marcelle +se sentait plus à l'aise, et le petit Edouard avait oublié +déjà sa frayeur. Il avait repris sa course folâtre à +portée de l'oeil de sa mère.</p> + +<p>—Votre mère me paraît un peu rigide, en effet, dit +madame de Blanchemont à sa compagne; mais M. Bricolin +a l'air d'avoir pour vous plus d'indulgence.</p> + +<p>—Papa fait, moins de bruit que maman, dit Rosé en +secouant la tète. Il est plus gai, plus caressant; il fait +plus de cadeaux, il a plus d'attentions aimables, et enfin +il aime bien ses enfants, c'est un bon père!... Mais, sous +le rapport de la fortune et de ce qu'il appelle la convenance, +sa volonté est peut-être plus inébranlable encore +que celle de ma mère. Je lui ai entendu dire cent fois +qu'il valait mieux être mort que misérable et qu'il me +tuerait plutôt que de consentir....</p> + +<p>—A vous marier à votre gré? dit Marcelle voyant +que Rose ne trouvait pas d'expressions pour rendre sa +pensée.</p> + +<p>—Oh! il ne dit pas comme cela, reprit Rosé d'un air +un peu prude. Je n'ai jamais pensé au mariage, et je ne +sais pas encore si mon gré ne serait pas le sien. Mais +enfin, il a beaucoup d'ambition pour moi, et se tourmente +déjà de la crainte de ne pas trouver un gendre +digne de lui. Ce qui fait que je ne serai pas mariée de si +tôt, et j'en suis bien aise, car je ne désire pas quitter ma +famille, malgré les petites contrariétés que j'y éprouve de +la part de maman.</p> + +<p>Marcelle crut voir chez Rose un peu de dissimulation, +et, ne voulant pas brusquer sa confiance, elle fit l'observation +que Rose avait sans doute beaucoup d'ambition +pour elle-même.</p> + +<p>—Oh! pas du tout! répondit Rose avec abandon. Je +me trouve beaucoup plus riche que je n'ai besoin et souci +de l'être. Mon père a beau dire que nous sommes cinq +enfants (car j'ai deux soeurs et un frère établis), et que, +par conséquent la part de chacun ne sera déjà pas ai +grosse, cela m'est bieu égal. J'ai des goûts simples, et +d'ailleurs je vois bien, par ce qui se passe chez nous, +que plus on est riche, plus on est pauvre.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Chez nous autres cultivateurs, du moins, c'est la +vérité. Vous, les nobles, vous vous faites en général honneur +de votre fortune; on vous accuse même chez nous +de la prodiguer, et, en voyant la ruine de tant d'anciennes +familles, on se dit qu'on sera plus sage, et on +vise avec soin, comment dirai-je?... avec passion, à établir +sa race dans la richesse. On voudrait toujours doubler +et tripler ce qu'on possède; voilà du moins ce que +mon père, ma mère, mes soeurs et leurs maris, mes tantes +et mes cousines, m'ont répété sur tous les tons depuis +que j'existe. Aussi, pour ne pas s'arrêter dans le travail +de s'enrichir, on s'impose toutes sortes de privations. On +fait de la dépense devant les autres de temps en temps, +et puis, dans le secret du ménage, on tondrait, comme +on dit, sur un oeuf. On craint de gâter ses meubles, ses +robes, et de trop donner à ses aises. Du moins, c'est le +système de ma mère, et c'est un peu dur d'épargner +toute sa vie et de s'interdire toute jouissance quand on +est à même de se les donner. Et quand il faut économiser +sur le bien-être, le salaire et l'appétit des autres, quand +il faut être dur aux gens qui travaillent pour nous, cela +devient tout à fait triste. Quant à moi, si j'étais maîtresse +de me gouverner comme je l'entends, je voudrais ne rien +refuser aux autres ni à moi-même. Je mangerais mon revenu, +et peut-être que le fonds ne s'en porterait pas plus +mal. Car enfin on m'aimerait, on travaillerait pour moi +avec zèle et avec fidélité. N'est-ce pas ce que Grand-Louis +disait à dîner? Il avait raison.</p> + +<p>—Ma chère Rose, il avait raison en théorie.</p> + +<p>—En théorie?</p> + +<p>—C'est-à-dire en appliquant ses idées généreuses à +une société qui n'existe pas encore, mais qui existera un +jour, certainement. Quant à la pratique actuelle, c'est-à-dire +quant à ce qui peut se réaliser aujourd'hui, vous +vous feriez illusion, si vous pensiez qu'il suffirait à quelques-uns +d'être bons, au milieu de tous les autres qui ne +le sont pas, pour être compris, aimés et récompensés dès +cette vie.</p> + +<p>—Ce que vous dites là m'étonne. Je croyais que vous +penseriez comme moi. Vous croyez donc qu'on a raison +d'écraser ceux qui travaillent à notre profit?</p> + +<p>—Je ne pense pas comme vous, Rose, et pourtant je +suis bien loin de penser comme vous le supposez. Je voudrais +qu'on ne fit travailler personne pour soi, mais qu'en +travaillant chacun pour tous, on travaillât pour Dieu et +pour soi-même par contre-coup.</p> + +<p>—Et comment cela pourrait-il se faire?</p> + +<p>—Ce serait trop long à vous expliquer, mon enfant, +et je craindrais de le faire mal. En attendant que l'avenir +que je conçois se réalise, je regarde comme un très-grand +malheur d'être riche, et, pour ma part, je suis +fort soulagée de ne l'être plus.</p> + +<p>—C'est singulier, dit Rose; celui qui est riche peut cependant +faire du bien à ceux qui ne le sont pas, et c'est +là le plus grand bonheur!</p> + +<p>—Une seule personne bien intentionnée peut faire si +peu de bien, même en donnant tout ce qu'elle possède, +et alors elle est si tôt réduite à l'impuissance!</p> + +<p>—Mais si chacun faisait de même?</p> + +<p>—Oui, si chacun! Voilà ce qu'il faudrait; mais il est +impossible maintenant d'amener tous les riches à un pareil +sacrifice. Vous-même, Rose, vous ne seriez pas disposée +à le faire entièrement. Vous voudriez bien, avec +votre revenu, soulager le plus de souffrances possible, +c'est-à-dire sauver quelques familles de la misère; mais +ce serait toujours à la condition de conserver votre fonds, +et moi qui vous prêche, je m'attache aux derniers débris +de ma fortune pour sauver ce qu'on appelle l'<i>honneur</i> +de mon fils en lui conservant de quoi faire face aux dettes +de son père, sans tomber lui-même dans un dénuement +absolu, d'où résulterait le manque d'éducation, un travail +excessif, et probablement la mort d'un être délicat +issu d'une race d'oisifs, héritier d'une organisation chétive, +et, sous ce rapport, très-inférieure à celle du +paysan. Vous voyez donc qu'avec nos bonnes intentions, +nous autres qui ne savons pas comment la société pourrait +apporter remède à de telles alternatives, nous ne +pouvons rien, sinon préférer pour nous-mêmes la médiocrité +à la richesse et le travail à l'oisiveté. C'est un pas +vers la vertu, mais quel pauvre mérite nous avons là, et +combien peu il apporte remède aux misères sans nombre +qui frappent nos yeux et consistent notre coeur!</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/08.png"></p> + +<p>—Mais le remède? dit Rose stupéfaite. Il n'y a donc +pas de remède? Il faudrait qu'un roi trouvât cela dans sa +tête, puisqu'un roi peut tout.</p> + +<p>—Un roi ne peut rien, ou presque rien, répondit Marcelle +en souriant de la naïveté de Rose. Il faudrait qu'un +peuple trouvât cela dans son coeur.</p> + +<p>—Tout cela me fait l'effet d'un rêve, dit la bonne Rose. +C'est la première fois que j'entends parler de ces choses-là. +Je pense bien quelquefois toute seule, mais chez nous +personne ne dit que le monde ne va pas bien. On dit +qu'il faut s'occuper de soi, parce que notre bonheur est +la seule chose dont les autres ne s'occuperont pas, et que +tout le monde est le grand ennemi de chacun; cela fait +peur, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Et il y a là une étrange contradiction. Le monde va +bien mal puisqu'il n'est rempli que d'êtres qui se détestent +et se craignent entre eux!</p> + +<p>—Mais votre idée pour sortir de la? car enfin on +ne s'aperçoit pas du mal sans avoir l'idée du mieux?</p> + +<p>—On peut avoir cette idée claire quand tout le monde +l'a conçue avec vous et vous aide à la produire. Mais +quand on est quelques-uns seulement contre tous, qui +vous raillent d'y songer et qui vous font un crime d'en +parler, on n'a qu'une vue trouble et incertaine. C'est ce +qui arrive, je ne dis pas aux plus grands esprits de ce +temps-ci, je n'en sais rien, je ne suis qu'une femme +ignorante, mais aux coeurs les mieux intentionnés, et +voilà où nous en sommes aujourd'hui.</p> + +<p>—Oui, <i>au jour d'aujourd'hui!</i> comme dit mon +papa, dit Rose en souriant. Puis elle ajouta d'un air +triste: Que ferai-je donc moi? que ferai-je pour être +bonne, étant riche?</p> + +<p>—Vous conserverez dans votre coeur, comme un trésor, +ma chère Rose, la douleur de voir souffrir, l'amour +du prochain que l'Évangile vous enseigne, et le désir ardent +de vous sacrifier au salut d'autrui, le jour où ce sacrifice +individuel deviendrait utile à tous.</p> + +<p>—Ce jour-là viendra donc?</p> + +<p>—N'en doutez pas.</p> + +<p>—Vous en êtes sûre?</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/09.png"></p> + +<p>—Comme de la justice et de la bonté de Dieu.</p> + +<p>—C'est vrai, au fait Dieu ne peut pas laisser durer le +mal éternellement. C'est égal, madame la baronne; vous +m'avez rempli le cerveau d'éblouissements, et j'en ai mal +à la tête: mais il me semble pourtant que je comprends +maintenant pourquoi vous perdez si tranquillement votre +fortune, et je me figure par instants, que, moi-même, je +deviendrais <i>médiocre</i> avec plaisir.</p> + +<p>—Et s'il fallait devenir pauvre, souffrir, travailler?</p> + +<p>—Dame! si cela ne servait à rien, ce serait affreux.</p> + +<p>—Et si l'on commençait à voir pourtant que cela sert à +quelque chose? S'il fallait passer par une crise de grande +détresse, par une sorte de martyre, pour arriver à sauver +l'humanité?</p> + +<p>—Eh bien! dit Rose, qui regardait Marcelle avec étonnement, +on le supporterait avec patience.</p> + +<p>—On s'y jetterait avec enthousiasme, s'écria Marcelle +avec un accent et un regard qui firent tressaillir +Rose, et qui l'entraînèrent comme un choc électrique, +quoiqu'à sa très-grande surprise.</p> + +<p>Edouard commençait à ralentir ses jeux, et la lune +montait à l'horizon. Marcelle jugea qu'il était temps de +mener coucher l'enfant, et Rose la suivit en silence, encore +tout étourdie de la conversation qu'elles venaient +d'avoir ensemble; mais, retombant dans la réalité de sa +vie en approchant de la ferme et en écoutant au loin +la voix retentissante de sa mère, elle se dit en regardant +marcher la jeune dame devant elle:</p> + +<p>—Est-ce qu'elle ne serait pas <i>dérangée</i> aussi?</p> +<br><br><br> + + +<h3>XIII.</h3> + +<h3>ROSE.</h3> + +<p>Malgré cette appréhension, Rose sentait un attrait invincible +pour Marcelle. Elle l'aida à coucher son fils, l'entoura +de mille prévenances charmantes, et, en la quittant, +elle prit sa main pour la baiser. Marcelle, qui l'aimait +déjà comme un enfant bien doué de la nature, l'en +empêcha en l'embrassant sur les deux joues. Rose, encouragée +et ravie, hésitait à partir.</p> + +<p>—Je voudrais vous demander une chose, lui dit-elle +enfin. Est-ce que le Grand-Louis a vraiment assez d'esprit +pour vous comprendre?</p> + +<p>—Certainement, Rose! Mais qu'est-ce que cela vous +fait? répondit Marcelle avec un peu de malice.</p> + +<p>—C'est que cela m'a paru bien singulier, de voir aujourd'hui +que, de nous tous, c'était notre meunier qui +avait le plus d'idées. Il n'a pourtant pas reçu une bien +belle instruction, ce pauvre Louis!</p> + +<p>—Mais il a tant de coeur et d'intelligence! dit Marcelle.</p> + +<p>—Oh! du coeur, oui. Je le connais beaucoup, moi, ce +garçon-là. J'ai été élevée avec lui. C'est sa soeur aînée +qui m'a nourrie et j'ai passé mes premières années au +moulin d'Angibault... Est-ce qu'il ne vous l'a pas dit?</p> + +<p>—Il ne m'a pas parlé de vous, mais j'ai cru voir qu'il +vous était fort dévoué.</p> + +<p>—Il a toujours été très-bon pour moi, dit Rose en +rougissant. La preuve qu'il est excellent, c'est qu'il a toujours +aimé les enfants. Il n'avait que sept ou huit ans +quand j'étais en nourrice chez sa soeur, et ma grand'mère +dit qu'il me soignait et m'amusait comme s'il eût +été d'âge à être mon père. Il paraît aussi que j'avais pris +tant d'amitié pour lui que je ne voulais pas le quitter, et +que ma mère, qui ne le haïssait pas dans ce temps-là +comme aujourd'hui, le fit venir à la maison quand je fus +sevrée, pour me tenir compagnie. Il y resta deux ou trois +ans, au lieu de deux ou trois mois dont on était convenu +d'abord. Il était si actif et si serviable, qu'on le trouvait +fort utile chez nous. Sa mère avait alors des embarras, et +ma grand'mère, qui est son amie, trouvait fort bien qu'on +la débarrassât d'un de ses enfants. Je me rappelle donc +bien le temps où Louis, ma pauvre soeur et moi étions +toujours à courir et à jouer ensemble, dans le pré, dans +la garenne, dans les greniers du château. Mais quand il +fut en âge d'être utile à sa mère en travaillant à la farine, +elle le rappela au moulin. Nous eûmes tant de regret de +nous séparer, et je m'ennuyais tellement sans lui, sa +mère et sa soeur (ma nourrice) m'étaient si attachées, +qu'on me conduisait à Angibault tous les samedis soir +pour me ramener ici tous les lundis matin. Cela dura +jusqu'à l'âge où on me mit en pension à la ville, et quand +j'en sortis, il n'était plus question de camaraderie entre +un garçon comme le meunier et une jeune fille qu'on +traitait de demoiselle. Cependant nous nous sommes toujours +vus souvent, surtout depuis que mon père, malgré +la distance, l'a pris pour son meunier et qu'il vient ici +trois ou quatre fois par semaine. De mon côté, j'ai toujours +eu un grand plaisir à revoir Angibault et la meunière, +qui est si bonne et que j'aime tant!... Eh bien, +Madame, concevez-vous que, depuis quelque temps, ma +mère s'avise de trouver cela mauvais et qu'elle m'empêche +d'aller m'y promener? Elle a pris le pauvre Grand-Louis +en horreur, elle fait son possible pour le mortifier, +et elle m'a défendu de danser avec lui dans les <i>assemblées</i>, +sous prétexte qu'il est trop au-dessous de moi. +Cependant, nous autres demoiselles de campagne, comme +on nous appelle, nous dansons toujours avec les paysans +qui nous invitent; et d'ailleurs on ne peut pas dire que +le meunier d'Angibault soit un paysan. Il a pour une +vingtaine de mille francs de bien et il a été mieux élevé +que bien d'autres. A vous dire le vrai, mon cousin Honoré +Bricolin n'écrit pas l'orthographe aussi bien que lui, +quoiqu'on ait dépensé plus d'argent pour l'instruire, et +je ne vois pas pourquoi on veut que je sois si fière de ma +famille.</p> + +<p>—Je n'y comprends rien non plus, dit Marcelle, qui +voyait bien qu'un peu de finesse était nécessaire avec mademoiselle +Rose, et qu'elle ne se confesserait pas avec +l'ardente expansion du Grand-Louis. Est-ce que vous ne +voyez rien dans les manières du bon meunier qui ait pu +motiver le mécontentement de votre mère?</p> + +<p>—Oh! rien du tout. Il est cent fois plus honnête et +plus convenable que tous nos bourgeois de campagne, qui +s'enivrent presque tous et sont parfois très-grossiers. +Jamais il n'a dit à mes oreilles un mot qui m'ait portée à +baisser les yeux.</p> + +<p>—Mais votre mère ne se serait-elle pas forgé la singulière +idée qu'il peut être amoureux de vous?</p> + +<p>Rosé se troubla, hésita, et finit par avouer que sa mère +pouvait bien s'être persuadé cela.</p> + +<p>—Et si votre mère avait deviné juste, n'aurait-elle pas +raison de vous mettre en garde contre lui?</p> + +<p>—Mais, c'est selon! Si cela était et s'il m'en parlait!... +Mais il ne m'a jamais dit un mot qui ne fût de pure +amitié.</p> + +<p>—Et s'il était très-épris de vous sans jamais oser vous +le dire?</p> + +<p>—Alors, où serait le mal? dit Rosé avec un peu de coquetterie.</p> + +<p>—Vous seriez très-coupable d'entretenir sa passion +sans vouloir l'encourager sérieusement, répondit Marcelle +d'un ton assez sévère. Ce serait vous faire un jeu de la +souffrance d'un ami, et ce n'est pas dans votre famille, +Rose, qu'on doit traiter légèrement les <i>amours contrariées</i>!</p> + +<p>—Oh! dit Rose d'un air mutin, les hommes ne deviennent +pas fous pour ces choses-là! Cependant, ajoutat-elle +naïvement et en penchant la tète, il faut avouer +qu'il est quelquefois bien triste, ce pauvre Louis, et qu'il +parle comme un homme qui est au désespoir... sans que +je puisse deviner pourquoi! Cela me fait beaucoup de +peine.</p> + +<p>—Pas assez pourtant pour que vous daigniez le comprendre?</p> + +<p>—Mais quand il m'aimerait, que pourrais-je faire pour +le consoler?</p> + +<p>—Sans doute. Il faudrait l'aimer ou l'éviter.</p> + +<p>—Je ne peux ni l'un ni l'autre. L'aimer, c'est quasi +impossible, et l'éviter, j'ai trop d'amitié pour lui pour me +résoudre à lui faire cette peine-là. Si vous saviez quels +yeux il fait quand j'ai l'air de ne pas prendre garde à lui! +Il en devient tout pâle, et cela me fait mal.</p> + +<p>—Pourquoi dites-vous donc qu'il vous serait impossible +de l'aimer?</p> + +<p>—Dame! peut-on aimer quelqu'un qu'on ne peut pas +épouser?</p> + +<p>—Mais on peut toujours épouser quelqu'un qu'on +aime.</p> + +<p>—Oh! pas toujours! Voyez ma pauvre soeur! Son +exemple me fait trop de peur pour que je veuille risquer +de le suivre.</p> + +<p>—Vous ne risquez rien, ma chère Rose, dit Marcelle +avec un peu d'amertume; quand on dispose de son amour +et de sa volonté avec tant d'aisance, on n'aime pas, et on +ne court aucun danger.</p> + +<p>—Ne dites pas cela, répondit Rose avec vivacité. Je +suis aussi capable qu'une autre d'aimer et de risquer +d'être malheureuse. Mais me conseillerez-vous d'avoir ce +courage-là?</p> + +<p>—Dieu m'en préserve! Je voudrais vous aider seulement +à constater l'état de votre coeur, afin que vous ne +fassiez pas le malheur de Louis par votre imprudence.</p> + +<p>—Ce pauvre Grand-Louis!... Mais voyons, Madame, +que puis-je donc faire? Je suppose que mon père, après +bien des colères et des menaces, consente à me donner à +lui; que ma mère, effrayée de l'exemple de ma soeur, +aime mieux sacrifier ses répugnances que de me voir tomber +malade, tout cela n'est guère probable.... Mais enfin, +pour en arriver là, voyez donc que de disputes, que de +scènes, que d'embarras!</p> + +<p>—Vous avez peur, vous n'aimez pas, vous dis-je; vous +pouvez avoir raison, c'est pourquoi il faut éloigner le +Grand-Louis.</p> + +<p>Ce conseil, sur lequel Marcelle revenait toujours, ne +paraissait nullement du goût de Rose. L'amour du meunier +flattait extrêmement son amour-propre, surtout depuis +que madame de Blanchemont l'avait tant relevé à +ses yeux, et peut-être aussi, à cause de la rareté du +fait. Les paysans sont peu susceptibles de passion, et +dans le monde bourgeois où Rose vivait, la passion devenait +de plus en plus inouïe et inconnue, au milieu des +préoccupations de l'intérêt. Rosé avait lu quelques romans; +elle était fière d'inspirer un amour disproportionné, +impossible, et dont, un jour ou l'autre, tout le +pays parlerait peut-être avec étonnement. Enfin, le Grand-Louis +était la coqueluche de toutes les paysannes, et il +n'y avait pas assez de distance entre leur race et la bourgeoisie +de fraîche date des Bricolin, pour qu'il n'y eût pas +quelque enivrement à l'emporter sur les plus belles filles +de l'endroit.</p> + +<p>—Ne croyez pas que je sois lâche, dit Rose après un +instant de réflexion. Je sais fort bien répondre à maman +quand elle accuse injustement ce pauvre garçon, et si, une +fois, je m'étais mis en tête quelque chose, aidée de vous +qui avez tant d'esprit, et que mon père désire tant se +rendre favorable dans ce moment-ci... je pourrais bien +triompher de tout. D'abord je vous déclare que je ne perdrais +pas la tête, comme ma pauvre soeur! Je suis obstinée +et on m'a toujours trop gâtée pour ne pas me craindre un +peu. Mais je vais vous dire ce qui me coûterait le plus.</p> + +<p>—Voyons, Rose, j'écoute.</p> + +<p>—Que penserait-on de moi dans le pays, si je faisais +ces esclandres-là dans ma famille? Toutes mes amies, jalouses +peut-être de l'amour que j'inspirerais, et qu'elles +ne trouveront jamais dans leurs mariages d'argent, me +jetteraient la pierre. Tous mes cousins et prétendants, +furieux de la préférence donnée à un paysan sur eux, +qui se croient d'un si grand prix, toutes les mères de famille, +effrayées de l'exemple que je donnerais à leurs +filles, enfin les paysans eux-mêmes, jaloux de voir un +d'entre eux faire ce qu'ils appellent un gros mariage, me +poursuivraient de leur blâme et de leurs moqueries. +«Voilà une folle, dirait l'un; c'est dans le sang, et bientôt +elle mangera de la viande crue comme sa soeur. Voilà +une sotte, dirait l'autre, qui prend un paysan, pouvant +épouser un homme de sa sorte! Voilà une méchante +fille, dirait tout le monde, qui fait de la peine à des parents +qui ne lui ont pourtant jamais rien refusé. Oh! l'effrontée, +la dévergondée, qui fait tout ce scandale pour un +manant parce qu'il a cinq pieds huit pouces! Pourquoi +pas pour son valet de charrue? pourquoi pas pour l'oncle +Cadoche, qui va mendiant de porte en porte?» Enfin, +cela ne finirait pas, et je crois que ce n'est pas joli pour +une jeune fille de s'exposer à tout cela pour l'amour d'un +homme.</p> + +<p>—Ma chère Rose, dit Marcelle, vos dernières objections +ne me paraissent pas si sérieuses que les premières, +et pourtant je vois que vous auriez beaucoup plus de répugnance +à braver l'opinion publique que la résistance +de vos parents. Il faudra que nous examinions mûrement +ensemble, le pour et le contre, et comme vous m'avez raconté +votre histoire, je vous dois la mienne. Je veux vous +la raconter, bien que ce soit un secret, tout le secret de +ma vie mais il est si pur qu'une demoiselle peut l'entendre. +Dans quelque temps, ce n'en sera plus un pour +personne, et, en attendant, je suis certaine que vous le +garderez fidèlement.</p> + +<p>—Oh! Madame, s'écria Rose en se jetant au cou de +Marcelle, que vous êtes bonne! on ne m'a jamais dit de +secrets, et j'ai toujours eu envie d'en savoir un afin de le +bien garder. Jugez si le vôtre me sera sacré! Il m'instruira +de bien des choses que j'ignore; car il me semble +qu'il doit y avoir une morale en amour comme en toutes +choses, et personne ne m'en a jamais voulu parler, sous +prétexte qu'il n'y a pas ou qu'il ne doit pas y avoir d'amour. +Il me semble pourtant bien... mais parlez, parlez, +ma chère madame Marcelle! Je me figure qu'en ayant +votre confiance, je vais avoir votre amitié.</p> + +<p>—Pourquoi non, si je puis espérer d'être payée de +retour? dit Marcelle en lui rendant ses caresses.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu! dit Rose dont les yeux se remplirent +de larmes; ne le voyez-vous pas que je vous aime? +que dès la première vue mon coeur a été vers vous, et +qu'il est à vous tout entier, depuis seulement un jour que +je vous connais? Comment cela se fait-il? je n'en sais +rien. Mais je n'ai jamais vu personne qui me plût autant +que vous. Je n'en ai vu que dans les livres, et vous me +faites l'effet d'être, à vous seule, toutes les belles héroïnes +des romans que j'ai lus.</p> + +<p>—Et puis, ma chère enfant, votre noble coeur a besoin +d'aimer! Je tâcherai de n'être pas indigne de l'occasion +qui me favorise.</p> + +<p>La petite Fanchon était déjà installée dans le cabinet +voisin, et déjà elle ronflait de façon à couvrir la voix des +chouettes et des engoulevents qui commençaient à s'agiter +dans les combles des vieilles tours. Marcelle s'assit +auprès de la fenêtre ouverte, d'où l'on voyait briller les +étoiles sereines dans un ciel magnifiquement pur, et prenant +la main de Rose, dans les siennes, elle parla ainsi +qu'il suit:</p> +<br><br><br> + + +<h3>XIV.</h3> + +<h3>MARCELLE.</h3> + +<p>«Mon histoire, chère Rose, ressemble, en effet, à un +roman; mais c'est un roman si simple et si peu nouveau +qu'il ressemble à tous les romans du monde. Le voici en +aussi peu de mots que possible.</p> + +<p>«Mon fils, à l'âge de deux ans, était d'une santé si +mauvaise, que je désespérais de le sauver. Mes inquiétudes, +ma tristesse, les soins continuels dont je ne voulais +me remettre à personne, me fournirent une occasion toute +naturelle de me retirer du monde, où je n'avais fait qu'une +courte apparition, et pour lequel je n'avais aucun goût. +Les médecins me conseillèrent de faire vivre mon enfant +à la campagne. Mon mari avait une belle terre à vingt +lieues de celle-ci, comme vous savez; mais la vie bruyante +et licencieuse qu'il y menait avec ses amis, ses chevaux, +ses chiens et ses maîtresses, ne m'engageait pas à m'y +retirer, même aux époques où il vivait à Paris. Le désordre +de cette maison, l'insolence des valets dont on souffrait le +pillage, ne pouvant leur payer régulièrement leur salaire, +un entourage de voisins de mauvais ton, me furent si +bien dépeints par mon vieux Lapierre, qui y avait passé +quelque temps, que je renonçai à y tenter un établissement. +M. de Blanchemont, ne se souciant pas que je vinsse +vivre ici, à portée de connaître ses dérèglements, me fit +croire que ce lieu-ci était affreux, que le vieux château +était inhabitable, et, sous ce dernier rapport, il ne faisait +qu'exagérer un peu, vous en conviendrez. Il parla de +m'acheter une maison de campagne aux environs de +Paris; mais où eût-il pris de l'argent pour cette acquisition, +lorsqu'à mon insu il était déjà à peu près ruiné?</p> + +<p>«Voyant que ses promesses n'aboutissaient à rien et +que mon fils dépérissait, je me hâtai de louer à Montmorency +(un village près de Paris dans une situation admirable, +au voisinage des bois et des collines les plus +sainement exposés), une moitié de maison, la première +que je pus trouver, la seule dans, ce moment-là. Ces habitations +sont fort recherchées par les gens de Paris qui +s'y établissent, même des personnes riches, plus que modestement, +pour quelque temps de la belle saison. Mes +parents et mes amis vinrent m'y voir assez souvent d'abord, +puis de moins en moins, comme il arrive toujours +quand la personne qu'on visite aime sa retraite et n'y +attire, ni par le luxe, ni par la coquetterie. Vers la fin de +la première saison, il se passait souvent quinze jours sans +que je visse venir personne de Paris. Je ne m'étais liée +avec aucune des notabilités de l'endroit. Edouard se portait +mieux, j'étais calme et satisfaite; je lisais beaucoup, +je me promenais dans les bois, seule avec lui, une paysanne +pour conduire son âne, un livre, et un gros chien, +gardien très-jaloux de nos personnes. Cette vie me plaisait +extrêmement. M. de Blanchemont était enchanté de +n'avoir pas à s'occuper de moi. Il ne venait jamais me +voir. Il envoyait de temps en temps un domestique pour +savoir des nouvelles de son fils et s'enquérir de mes besoins +d'argent qui étaient fort modestes, heureusement pour +moi: il n'eût pu les satisfaire.</p> + +<p>—Voyez! s'écria Rose, il nous disait ici que c'était +pour vous qu'il mangeait ses revenus et les vôtres; qu'il +vous fallait des chevaux, des voitures, tandis que vous +alliez peut-être à pied dans les bois pour économiser le +loyer d'un âne!</p> + +<p>Vous l'avez deviné, chère Rose. Lorsque je demandais +quelque argent à mon mari, il me faisait de si longues +et de si étranges histoires sur la pénurie de ses fermiers, +sur la gelée de l'hiver, sur la grêle de l'été, qui les avait +ruinés, que, pour ne plus entendre tous ces détails, et, +la plupart du temps, dupe de sa généreuse commisération +pour vous, je l'approuvais et m'abstenais de réclamer la +jouissance de mes revenus.</p> + +<p>«La vieille maison que j'habitais était propre, mais +presque pauvre, et je n'y attirais l'attention de personne. +Elle se composait de deux étages. J'occupais le premier. +Au rez-de-chaussée habitaient deux jeunes gens, dont +l'un était malade. Un petit jardin très-ombragé et entouré +de grands murs, où Edouard jouait sous mes yeux avec +sa bonne, lorsque j'étais assise à ma fenêtre, était commun +aux deux locataires, M. Henri Lémor et moi.</p> + +<p>Henri avait vingt-deux ans. Son frère n'en avait que +quinze. Le pauvre enfant était phtisique, et son aîné le +soignait avec une sollicitude admirable. Ils étaient orphelins. +Henri était une véritable mère pour le pauvre agonisant. +Il ne le quittait pas d'une heure, il lui faisait la +lecture, le promenait en le soutenant dans ses bras, le +couchait et le rhabillait comme un enfant, et, comme ce +malheureux Ernest ne dormait presque plus, Henri, pâle, +exténué, creusé par les veilles, semblait presque aussi +malade que lui.</p> + +<p>«Une vieille femme excellente, propriétaire de notre +maison et occupant une partie du rez-de-chaussée, montrait +beaucoup d'obligeance et de dévouement à ces malheureux +jeunes gens; mais elle ne pouvait suffire à tout, +je dus m'empresser de la seconder. Je le fis avec zèle et +sans m'épargner, comme vous l'eussiez fait à ma place, +Rose; et même dans les derniers jours de l'existence +d'Ernest, je ne quittai guère son chevet. Il me témoignait +une affection et une reconnaissance bien touchantes. Ne +connaissant pas et ne sentant plus la gravité de son mal, +il mourut sans s'en apercevoir, et presque en parlant. Il +venait de me dire que je l'avais guéri, lorsque sa respiration +s'arrêta et que sa main se glaça dans les miennes.</p> + +<p>La douleur d'Henri fut profonde, il en tomba malade, +et, à son tour, il fallut le soigner et le veiller. La vieille +propriétaire, madame Joly, était au bout de ses forces. +Edouard heureusement était bien portant, et je pouvais +partager mes soins entre lui et Henri. Le devoir d'assister +et de consoler ce pauvre Henri retomba sur moi seule, +et à la fin de l'automne, j'eus la joie de l'avoir rendu à +la vie.</p> + +<p>«Vous concevez bien, Rosé, qu'une amitié profonde, +inaltérable, s'était cimentée entre nous deux au milieu +de toutes ces douleurs et de tous ces dangers. Quand +l'hiver et l'insistance de mes parents me forcèrent de retourner +à Paris, nous nous étions fait une si douce habitude +de lire, de causer, et de nous promener ensemble dans +le petit jardin, que notre séparation fut un véritable déchirement +de coeur. Nous n'osâmes pourtant nous promettre +de nous retrouver à Montmorency l'année suivante. +Nous étions encore timides l'un avec l'autre, et nous aurions +tremblé de donner le nom d'amour à cette affection.</p> + +<p>«Henri n'avait guère songé à s'enquérir de ma condition, +ni moi de la sienne. Nous faisions à peu près la +même dépense dans la maison. Il m'avait demandé la +permission de me voir à Paris; mais quand je lui donnai +mon adresse chez ma belle-mère, à l'hôtel de Blanchemont, +il parut surpris et effrayé. Quand je quittai Montmorency +dans le carrosse armorié que mes parents avaient +envoyé pour me prendre, il eut l'air consterné, et quand +il sut que j'étais riche (je croyais l'être et je passais pour +telle), il se regarda comme à jamais séparé de moi. +L'hiver se passa sans que je le revisse, sans que j'entendisse +parler de lui.</p> + +<p>«Lémor était pourtant lui-même réellement plus riche +que moi à cette époque. Son père, mort une année auparavant, +était un homme du peuple, un ouvrier qu'un +petit commerce et beaucoup d'habileté avaient mis fort à +l'aise. Les enfants de cet homme avaient reçu une très-bonne +éducation, et la mort d'Ernest laissait à Henri un +revenu de huit ou dix mille francs. Mais les idées de +lucre, l'indélicatesse, l'effroyable dureté et l'égoïsme profond +de ce père commerçant avaient révolté de bonne +heure l'âme enthousiaste et généreuse d'Henri. Dans l'hiver +qui suivit la mort d'Ernest, il se hâta de céder, +presque pour rien, son fonds de commerce à un homme +que Lémor le père avait ruiné par les manoeuvres les +plus rapaces et les plus déloyales d'une impitoyable concurrence. +Henri distribua à tous les ouvriers que son +père avait longtemps pressurés le produit de cette vente, +et, se dérobant, avec une sorte d'aversion, à leur reconnaissance +(car il m'a dit souvent que ces hommes malheureux +avaient été corrompus et avilis eux-mêmes par +l'exemple et les procédés de leur maître), il changea de +quartier et se mit en apprentissage pour devenir ouvrier +lui-même. L'année précédente, et avant que la maladie +de son frère le forçât d'habiter la campagne, il avait déjà +commencé à étudier la mécanique.</p> + +<p>«J'appris tous ces détails par la vieille femme de Montmorency, +à qui j'allai faire une ou deux visites à la fin de +l'hiver, autant, je l'avoue, pour savoir des nouvelles +d'Henri que pour lui témoigner l'amitié dont elle était +digne à tous égards. Cette femme avait de la vénération +pour Lémor. Elle avait soigné le pauvre Ernest comme +son propre fils; elle ne parlait d'Henri que les mains +jointes et les yeux pleins de larmes. Quand je lui demandai +pourquoi il ne venait pas me voir, elle me répondit +que ma richesse et ma position dans le monde ne pouvaient +permettre que des rapports naturels s'établissent +entre une personne comme moi et un homme qui s'était +jeté volontairement dans la pauvreté. C'est à cette occasion +qu'elle me raconta tout ce qu'elle savait de lui et tout +ce que je viens de vous rapporter.</p> + +<p>«Vous devez comprendre, chère Rose, combien je fus +frappée de la conduite de ce jeune homme, qui s'était +montré à moi si simple, si modeste et si parfaitement +ignorant de sa grandeur morale. Je ne pus penser à autre +chose; dans le monde, comme dans ma chambre solitaire, +au théâtre comme à l'église, son souvenir et son +image étaient toujours dans mon coeur et dans ma pensée. +Je le comparais à tous les hommes que je voyais, et +alors il me paraissait si grand!</p> + +<p>«Dès la fin de mars je retournai à Montmorency, n'espérant +point y retrouver mon intéressant voisin. J'eus un +instant de véritable douleur, lorsque, descendant au jardin +avec une parente qui m'avait accompagnée pour m'aider +malgré moi à me réinstaller à la campagne, j'appris +que le rez-de-chaussée était loué à une vieille dame. +Mais ma compagne ayant fait quelques pas loin de moi, +la bonne madame Joly me dit à l'oreille qu'elle avait fait +ce petit mensonge parce que ma parente lui paraissait +curieuse et babillarde, mais que Lémor était là, et qu'il +se tenait caché pour ne me voir que lorsque je serais +seule.</p> + +<p>«Je pensai m'évanouir de joie, et je supportai l'obligeance +et les attentions de ma pauvre cousine avec une +patience dont je faillis mourir. Enfin elle partit, et je revis +Lémor, non pas seulement ce jour-là, mais tous les jours +et presque à toutes les heures de la journée, depuis la fin +de l'hiver jusqu'à l'extrême fin de l'automne suivant. Les +visites, toujours rares et assez courtes que l'on me rendait, +mes courses indispensables à Paris, nous volèrent +tout au plus, en rassemblant toutes les heures, deux semaines +de notre délicieuse intimité.</p> + +<p>«Je vous laisse à penser si cette vie fut heureuse et +si l'amour s'empara en maître absolu de notre amitié. +Mais ce dernier sentiment fut aussi chaste sous les yeux +de Dieu et de mon fils que l'avait été une amitié formée +au lit de mort du frère d'Henri. On en jasa pourtant peut-être +un peu chez les indigènes de Montmorency; mais la +bonne réputation de notre hôtesse, sa discrétion sur nos +sentiments qu'elle devinait bien, son ardeur à défendre +notre conduite, la vie cachée que nous menions, et le +soin que nous eûmes de ne jamais nous montrer ensemble +hors de la maison; enfin, l'absence de tout scandale, empêchèrent +la malveillance de s'en mêler: aucun propos +ne parvint jamais aux oreilles de mon mari ni d'aucun de +mes parents.</p> + +<p>«Jamais amours ne furent plus religieusement sentis +et plus salutaires pour les deux âmes qu'elles remplirent. +Les idées d'Henri, fort singulières aux yeux du monde, +mais les seules vraies, les seules chrétiennes aux miens, +transportèrent mon esprit dans une nouvelle sphère. Je +connus l'enthousiasme de la foi et de la vertu en même +temps que celui de l'affection. Ces deux sentiments se +liaient dans mon coeur et ne pouvaient plus se passer l'un +de l'autre. Henri adorait mon fils, mon fils que son père +oubliait, délaissait et connaissait à peine! Aussi Édouard +avait pour Lémor la tendresse, la confiance et le respect +que son père eût dû lui inspirer.</p> + +<p>«L'hiver nous arracha encore à notre paradis terrestre, +mais cette fois il ne nous sépara point. Lémor vint me +voir en secret de temps en temps, et nous nous écrivions +presque tous les jours. Il avait une clef du jardin de l'hôtel, +et quand nous ne pouvions nous y rencontrer la nuit, une +fente dans le piédestal d'une vieille statue recevait notre +correspondance.</p> + +<p>C'est tout récemment, vous le savez, que M. de Blanchemont +a perdu la vie d'une manière tragique et inattendue, +dans un duel à mort avec un de ses amis, pour +une folle maîtresse qui l'avait trahi. Un mois après, j'ai +vu Henri, et c'est de ce moment que datent mes chagrins. +Je croyais si naturel de m'engager à lui pour la vie! Je +voulais le revoir un instant et fixer avec lui l'époque où +les devoirs de ma position me permettraient de lui donner +ma main et ma personne comme il avait mon coeur et mon +esprit. Mais le croiriez-vous, Rose? son premier mouvement +a été un refus plein d'effroi et de désespoir. La +crainte d'être riche, oui, l'horreur de la richesse, l'ont +emporté sur l'amour, et il s'est comme enfui de moi avec +épouvante!</p> + +<p>«J'ai été offensée, consternée, je n'ai pas su le convaincre, +je n'ai pas voulu le retenir. Et puis, j'ai réfléchi, +j'ai trouvé qu'il avait raison, qu'il était conséquent avec +lui-même, fidèle à ses principes. Je l'en ai estimé, je l'en +ai aimé davantage, et j'ai résolu d'arranger ma vie de +manière à ne plus le blesser, de quitter le monde entièrement, +de venir me cacher bien loin de Paris au fond +d'une campagne, afin de rompre toutes mes relations avec +les puissants et les riches que Lémor considère comme +des ennemis tantôt féroces, tantôt involontaires et aveugles +de l'humanité.</p> + +<p>«Mais à ce projet, qui n'était que secondaire dans ma +pensée, j'en associais un autre qui coupait le mal dans sa +racine et détruisait à jamais tous les scrupules de mon +amant, de mon époux futur. Je voulais imiter son exemple, +et dissiper ma fortune personnelle en l'appliquant à +ce qu'au couvent nous appelions les bonnes oeuvres, à ce +que Lémor appelle l'oeuvre de rémunération, à ce qui est +juste envers les hommes et agréable à Dieu dans toutes +les religions et dans tous les temps. J'étais libre de faire +ce sacrifice sans nuire à ce que les riches auraient appelé +le bonheur futur de mon fils, puisque je le croyais +encore destiné à un héritage considérable; et, d'ailleurs, +dans mes idées à moi, en m'abstenant de jouir de ses revenus +durant les longues années de sa minorité, en accumulant +et en plaçant les rentes, j'aurais travaillé aussi à +son bonheur. C'est-à-dire que l'élevant dans des habitudes +de sobriété et de simplicité, et lui communiquant +l'enthousiasme de ma charité, je l'aurais mis à même un +jour de consacrer à ces mêmes bonnes oeuvres une fortune +considérable, augmentée par mon économie et par +le devoir que je m'imposais de n'en jouir en aucune façon +pour mon propre compte, malgré les droits que la loi me +donnait à cet égard. Il me semblait que cette âme si naïve +et si tendre de mon enfant répondrait à mon enthousiasme, +et que j'entasserais ces richesses terrestres pour +son salut futur. Riez-en un peu, si vous voulez, chère +Rose; mais il me semble encore que je réussirai, dans +des conditions plus restreintes, à faire envisager les choses +à mon Edouard sous ce point de vue. Il n'a plus à +hériter de son père, et ce qui me reste lui sera désormais +consacré dans le même but. Je ne me crois plus le droit +de me dépouiller de ce peu d'aisance qui nous est laissée +à tous d'eux. Je me figure que rien ne m'appartient plus +en propre, puisque mon fils n'a plus rien de certain à +attendre que de moi. Cette pauvreté, dont j'aurais pu faire +voeu pour moi seule, c'est un baptême nouveau que Dieu +ne me permet peut-être pas d'imposer à mon enfant avant +qu'il soit en âge de l'accepter ou de le rejeter librement. +pouvons-nous, étant nés dans le siècle, et ayant donné la +vie à des êtres destinés aux jouissances et au pouvoir dans +la société, les priver violemment et sans les consulter, +de ce que la société considère comme de si grands avantages +et des droits si sacrés? Dans ce <i>sauve qui peut</i> général +où la corruption de l'argent a lancé tous les humains, +si je venais à mourir en laissant mon fils dans la misère +avant le temps nécessaire pour lui enseigner l'amour du +travail, à quels vices, à quelle abjection ne risquerais-je +pas d'abandonner ses bons mais faibles instincts? On +parle d'une religion de fraternité et de communauté, où +tous les hommes seraient heureux en s'aimant, et deviendraient +riches en se dépouillant. On dit que c'est un problème +que les plus grands saints du christianisme comme +les plus grands sages de l'antiquité ont été sur le point +de résoudre. On dit encore que cette religion est prête à +descendre dans le coeur des hommes, quoique tout semble, +dans la réalité, conspirer contre elle; parce que du choc +immense, épouvantable, de tous les intérêts égoïstes, +doivent naître la nécessité de tout changer, la lassitude +du mal, le besoin du vrai et l'amour du bien. Tout cela, +je le crois fermement, Rose. Mais, comme je vous le disais +tout à l'heure, j'ignore quels jours Dieu a fixés pour +l'accomplissement de ses desseins. Je ne comprends rien +à la politique, je n'y vois pas d'assez vives lueurs de mon +idéal; et, réfugiée dans l'arche comme l'oiseau durant le +déluge, j'attends, je prie, je souffre et j'espère, sans m'occuper +des railleries que le monde prodigue à ceux qui ne +veulent pas approuver ses injustices, et se réjouir des +malheurs de leur temps.</p> + +<p>«Mais dans cette ignorance du lendemain, dans cette +tempête déchaînée de toutes les forces humaines les unes +contre les autres, il faut bien que je serre mon fils dans +mes bras, et que je l'aide à surmonter le flot qui nous +porte peut-être aux rives d'un monde meilleur dès ici-bas. +Hélas! chère Rose, dans un temps où l'argent est +tout, tout se vend et s'achète. L'art, la science, toutes les +lumières, et par conséquent toutes les vertus, la religion +elle-même, sont interdites à celui qui ne peut payer l'avantage +de boire à ces sources divines. De même qu'on paie +les sacrements à l'église, il faut, à prix d'argent, acquérir +le droit d'être homme, de savoir lire, d'apprendre à +penser, à connaître le bien du mal. Le pauvre est condamné, +à moins d'être doué d'un génie exceptionnel, à +végéter, privé de sagesse et d'instruction. Et le mendiant, +le pauvre enfant qui apprend pour tout métier l'art de +tendre la main et d'élever une voix plaintive, dans quelles +obscures et fausses notions est forcée de se débattre son +intelligence infirme et impuissante! Il y a quelque chose +d'affreux à penser que la superstition est la seule religion +accessible au paysan, que tout son culte se réduit à des +pratiques qu'il ne comprend pas, dont il ne saura jamais +ni le sens ni l'origine, et que Dieu n'est pour lui qu'une +idole favorable aux moissons et aux troupeaux de celui +qui lui vote un cierge ou une image. En venant ce matin +ici, j'ai rencontré une procession arrêtée autour d'une +fontaine pour conjurer la sécheresse. J'ai demandé pourquoi +on priait là plutôt qu'ailleurs. Une femme m'a répondu, +en me montrant une petite statue de plâtre cachée +dans une niche et ornée de guirlandes comme les dieux +du paganisme<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>, «c'est que cette <i>bonne dame</i> est la +meilleure de toutes pour la pluie.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a> Les Pères de l'Église primitive condamnaient amèrement cet usage +païen d'orner les statues des dieux. Minutius Félix s'en explique clairement +et admirablement. L'Église du moyen âge a rétabli les pratiques de +l'idolâtrie, et l'Église d'aujourd'hui continue cette spéculation lucrative.</blockquote> + +<p>«Si mon fils est indigent, il faudra donc qu'il soit idolâtre, +au rebours des premiers chrétiens qui embrassaient +la vraie religion avec la sainte pauvreté? Je sais bien que +le pauvre a le droit de me demander: Pourquoi ton fils +plutôt que le mien connaîtrait-il Dieu et la vérité? Hélas! +je n'ai rien à lui répondre, sinon que je ne puis sauver +son fils qu'en sacrifiant le mien. Et quelle réponse inhumaine +pour lui! Oh! les temps de naufrage sont affreux! +Chacun court à ce qui lui est le plus cher et abandonne +les autres. Mais encore une fois, Rose, que pouvons-nous +donc, nous autres pauvres femmes, qui ne savons que +pleurer sur tout cela?</p> + +<p>«Ainsi, les devoirs que nous impose la famille sont +en contradiction avec ceux que nous impose l'humanité. +Mais nous pouvons encore quelque chose pour la famille, +tandis que pour l'humanité, à moins d'être très-riches, +nous ne pouvons rien encore. Car dans ce temps-ci, où +les grandes fortunes dévorent les petites si rapidement, +la médiocrité, c'est la gêne et l'impuissance.</p> + +<p>«Voilà pourquoi, continua Marcelle en essuyant une +larme, je vais être forcée de modifier les beaux rêves que +j'avais faits en quittant Paris il y a deux jours. Mais je +veux faire encore de mon mieux, Rose, pour ne pas m'entourer +de petites jouissances inutiles aux dépens des +autres. Je veux me réduire au nécessaire, acheter une +maison de paysan, vivre aussi sobrement qu'il me sera +possible sans altérer ma santé (puisque je dois ma vie à +Edouard), mettre de l'ordre dans ce petit capital pour le lui +donner un jour, après lui en avoir indiqué l'usage que Dieu +nous aura révélé utile et pieux dans ce temps-là; et, en +attendant, consacrer la moindre partie possible de mon +humble revenu à mes besoins et à la bonne éducation de +mon fils, afin d'avoir toujours de quoi assister les pauvres +qui viendront frapper à ma porte. C'est là, je crois, tout +ce que je peux faire, s'il ne se forme pas bientôt une association +vraiment sainte, une sorte d'église nouvelle, où +quelques croyants inspirés appelleront à eux leurs frères +pour les faire vivre en commun sous les lois d'une religion +et d'une morale qui répondent aux nobles besoins +de l'âme et aux lois de la véritable égalité. Ne me demandez +pas quelles seraient précisément ces lois. Je n'ai pas +mission de les formuler, puisque Dieu ne m'a pas donné +le génie de les découvrir, toute mon intelligence se borne +à pouvoir les comprendre quand elles seront révélées, et +mes bons instincts me forcent à rejeter les systèmes qui +se posent aujourd'hui un peu trop fièrement sous des +noms divers. Je n'en vois encore aucun où la liberté morale +se trouve respectée, où l'athéisme et l'ambition de +dominer ne se montrent par quelque endroit. Vous avez +entendu parler peut-être des saint-simoniens et des fouriéristes. +Ce sont là des systèmes encore sans religion et +sans amour, des philosophies avortées, à peine ébauchées, +où l'esprit du mal semble se cacher sous les dehors de la +philanthropie. Je ne les juge pas absolument, mais j'en +suis repoussée comme par le pressentiment d'un nouveau +piège tendu à la simplicité des hommes.</p> + +<p>«Mais il se fait tard, ma bonne Rose, et vos beaux +yeux qui brillent encore luttent pourtant contre la fatigue +de m'écouter. Je n'ai rien à conclure pour vous de tout +ceci; sinon que nous sommes toutes les deux aimées par +des hommes pauvres, et que l'une de nous aspire à s'affranchir +de l'alliance des riches, tandis que l'autre hésite +et s'effraie de leur opinion.</p> + +<p>—Ah! Madame, dit Rose, qui avait écouté Marcelle +avec une religieuse attention, que vous êtes grande et +bonne! comme vous savez aimer, et comme je comprends +bien maintenant pourquoi je vous aime! Il me semble +que votre histoire et l'explication de votre conduite m'ont +fait grossir la tête de moitié! Quelle triste et mesquine +vie nous menons, au prix de celle que vous rêvez! Mon +Dieu, mon Dieu! je crois que je mourrai le jour où vous +partirez d'ici!</p> + +<p>—Sans vous, chère Rose, je serais fort pressée, je vous +le confesse, d'aller bâtir ma chaumière auprès de celle +de plus pauvres gens; mais vous me ferez aimer votre +ferme, et même ce vieux château.... Ah! j'entends votre +mère qui vous appelle. Embrassez-moi encore et pardonnez-moi +de vous avoir dit quelques paroles dures. Je me +les reproche en voyant combien vous êtes sensible et +affectueuse.»</p> + +<p>Rose embrassa la jeune baronne avec effusion, et la +quitta. Cédant à une habitude d'enfant mutin, elle se +donna le petit plaisir de laisser crier sa mère tout en se +rendant avec lenteur à son appel. Puis elle se le reprocha +et se mit à courir; mais elle ne put se résoudre à lui parler +avant d'être tout à fait auprès d'elle: cette voix glapissante +lui faisait l'effet d'un ton faux après la douce +harmonie des paroles de Marcelle.</p> + +<p>Encore fatiguée de son voyage, madame de Blanchemont +se glissa dans le lit où reposait son enfant, et, tirant +ses rideaux de toile d'orange à grands ramages, elle commençait +à s'endormir sans songer aux revenants indispensables +du vieux château, lorsqu'un bruit incompréhensible +la força de prêter l'oreille et de se relever un peu +émue.</p> +<br><br><br> + + + +<h2>DEUXIÈME JOURNÉE</h2> +<br><br><br> + + +<h3>XV.</h3> + +<h3>LA RENCONTRE.</h3> + +<p>Le bruit qui troublait le sommeil de notre héroïne était +celui d'un corps quelconque passant et repassant à l'extérieur +sur la porte de sa chambre avec une obstination et +une maladresse singulières. Ce toucher était trop sec et +trop inintelligent pour être celui d'une main humaine +cherchant à trouver la serrure dans l'obscurité, et pourtant +comme le bruit ne ressemblait pas à celui qu'eût pu +faire un rat, Marcelle ne put s'arrêter à aucune autre hypothèse. +Elle pensa que quelqu'un de la ferme couchait +dans le vieux château, peut-être un serviteur ivre qui se +trompait d'étage, et cherchait son gîte à tâtons. Se rappelant +alors qu'elle n'avait pas ôté la clef de sa chambre, +elle se leva afin de réparer cet oubli, aussitôt que la personne +se serait éloignée. Mais le bruit continuait, et Marcelle +n'osait entr'ouvrir la porte pour effectuer son dessein, +dans la crainte, en se montrant, d'être insultée par +quelque lourdaud. Cette petite anxiété commençait à devenir +fort désagréable, lorsque la main incertaine s'impatienta, +et gratta la porte, de telle façon que Marcelle +crut reconnaître les griffes d'un chat, et, souriant de son +émotion, elle se décida à ouvrir pour accueillir ou chasser +cet habitué de son appartement. Mais à peine eut-elle +entr'ouvert, avec un reste de précaution, que la porte +fut repoussée sur elle avec violence, et que la folle s'offrit +à ses regards sur le seuil de sa chambre.</p> + +<p>Cette visite parut à Marcelle la plus déplaisante des +suppositions qu'elle aurait pu faire, et elle hésita si elle +ne repousserait pas par la force ce personnage inquiétant, +malgré ce qu'on lui avait dit de la tranquillité habituelle +de sa démence. Mais le dégoût que lui inspirait l'état de +malpropreté de cette malheureuse, et encore plus un +sentiment de compassion, l'empêchèrent de s'arrêter à +cette idée. La folle ne paraissait pas s'apercevoir de sa +présence, et il était probable que, dans son goût pour la +solitude, elle se retirerait aussitôt que Marcelle se ferait +remarquer. Madame de Blanchemont jugea donc à propos +d'attendre, et d'observer quelle serait la fantaisie de sa +fâcheuse hôtesse, et reculant, elle alla s'asseoir sur le +bord de son lit, dont elle ferma les rideaux derrière elle, +afin qu'Edouard, s'il venait à s'éveiller, ne vit pas la +<i>vilaine femme</i> dont il avait eu peur dans la garenne.</p> + +<p>La Bricoline (nous avons déjà dit que chez nous toutes +les aînées de familles de paysans et de bourgeois de +campagne portaient le nom héréditaire féminisé en +guise de prénom) traversa la chambre avec une certaine +précipitation, et s'approcha de la fenêtre qu'elle +ouvrit après beaucoup d'efforts inutiles, la faiblesse de +ses mains étiques, et la longueur de ses ongles qu'elle ne +voulait jamais laisser couper, la rendant fort maladroite. +Quand elle y fut parvenue, elle se pencha dehors, et, +d'une voix étouffée à dessein, elle appela <i>Paul</i>. C'était +sans doute le nom de son amant, qu'elle attendait toujours, +et à la mort duquel elle ne pouvait se résoudre à +croire.</p> + +<p>Ce lamentable appel n'ayant éveillé aucun écho dans le +silence de la nuit, elle s'assit sur le banc de pierre qui, +dans toutes les antiques constructions de ce genre, occupe +l'embrasure profonde de la fenêtre, et resta muette, +roulant toujours son mouchoir ensanglanté, et paraissant +se résigner à l'attente. Au bout de dix minutes environ, +elle se releva, et appela encore, toujours à voix basse, +comme si elle eût cru son amant caché dans les broussailles +du fossé, et comme si elle eût craint d'éveiller +l'attention des gens de la ferme.</p> + +<p>Pendant plus d'une heure l'infortunée continua ainsi, +tantôt nommant Paul et tantôt l'attendant avec une +patience et une résignation extraordinaires. La lune +éclairait en plein son visage décharné et son corps difforme. +Peut-être y avait-il pour elle une sorte de bonheur +dans cette vaine espérance. Peut-être se faisait-elle +illusion au point de rêver toute éveillée qu'il était là, +qu'elle l'écoutait et lui répondait. Et puis, quand le rêve +s'effaçait, elle le ramenait en appelant de nouveau son +mort bien aimé.</p> + +<p>Marcelle la contemplait avec un profond déchirement +de coeur; elle eût voulu surprendre tous les secrets de +sa folie, dans l'espérance de trouver quelque moyen d'adoucir +une telle souffrance; mais les fous de cette nature +ne s'expliquent pas et il est impossible de deviner s'ils +sont absorbés par une pensée qui les ronge sans relâche, +ou si l'action de la pensée est suspendue en eux par intervalles.</p> + +<p>Lorsque la misérable fille quitta enfin la fenêtre, elle +se mit à marcher dans la chambre avec la même lenteur +et la même gravité qui avaient frappé Marcelle dans l'allée +de la Garenne. Elle ne paraissait plus songer à son +amant, et sa physionomie, fortement contractée, ressemblait +à celle d'un vieux alchimiste perdu dans la recherche +de l'absolu. Cette promenade régulière dura encore +assez longtemps pour fatiguer extrêmement madame de +Blanchemont, qui n'osait ni se coucher ni quitter son fils +pour aller éveiller la petite Fanchon. Enfin, la folle prit +son parti, et montant un étage, elle alla à une autre fenêtre +recommencer à appeler Paul par intervalles et à +l'attendre en se promenant.</p> + +<p>Marcelle songea alors qu'elle devait aller avertir les +Bricolin. Sans doute ils ignoraient que leur fille s'était +échappée de la maison et qu'elle courait peut-être le +danger de se suicider ou de se laisser tomber involontairement +par une fenêtre. Mais la petite Fanchon, qu'elle +éveilla, non sans peine, afin qu'elle se tînt auprès du lit +d'Edouard pendant qu'elle irait elle-même au château +neuf, la détourna de ce projet.</p> + +<p>—Eh! non, Madame, lui dit-elle; les Bricolin ne se +dérangeront pas pour cela. Ils sont habitués à voir courir +cette pauvre demoiselle la nuit comme le jour. Elle ne +fait pas de mal, et il y a longtemps qu'elle a oublié de <i>se +périr</i>. On dit qu'elle ne dort jamais. Il n'est pas étonnant +que, par les temps de lune, elle soit plus éveillée encore. +Fermez bien votre porte, pour qu'elle ne vienne plus +vous ennuyer. Vous avez bien fait de ne lui rien dire; ça +aurait pu la choquer et la rendre méchante. Elle va faire +son train là-haut jusqu'au jour, comme les <i>caboches</i> (les +chouettes); mais puisque vous savez ce que c'est, à présent, +ça ne vous empêchera pas de dormir.</p> + +<p>La petite Fanchon en parlait à son aise, elle qui, grâce +à ses quinze ans et à son tempérament paisible, eût +dormi au bruit du canon, pourvu qu'elle eût su ce que +c'était. Marcelle eut un peu de peine à suivre son exemple, +mais enfin la fatigue l'emporta, et elle s'endormit au +pas régulier et continuel de la folle, qu'elle entendait au-dessus +de sa chambre ébranler les solives tremblantes +du vieux château.</p> + +<p>Le lendemain, Rose apprit avec regret, mais sans surprise, +l'incident de la nuit.</p> + +<p>—-Eh! mon Dieu! dit-elle, nous l'avions pourtant bien +enfermée, sachant qu'elle a l'habitude d'errer de tous +côtés, et dans le vieux château de préférence pendant la +lune. (C'est pour cela que ma mère ne se souciait pas de +vous y loger.) Mais elle aura encore trouvé moyen d'ouvrir +sa fenêtre et de s'en aller par là. Elle n'est ni forte +ni adroite de ses mains, mais elle a tant de patience! +Elle n'a qu'une idée, elle ne s'en repose jamais. M. le +baron, qui n'avait pas le coeur aussi humain que vous, +et qui riait des choses les moins risibles, prétendait +qu'elle cherchait... attendez si je me souviendrai de son +mot!... la quadrature... Oui, c'est cela, la quadrature du +cercle; et quand il la voyait passer: «Eh bien! nous +disait-il, votre philosophe n'a pas encore résolu son problème?»</p> + +<p>—Je ne me sens pas d'humeur à plaisanter sur un +sujet qui navre le coeur, répondit Marcelle, et j'ai fait des +rêves lugubres cette nuit. Tenez, Rose, nous voilà bonnes +amies, nous le deviendrons j'espère de plus en plus, et +puisque vous m'avez offert votre chambre, je l'accepte, à +condition que vous ne la quitterez pas, et que nous la +partagerons. Un canapé pour Edouard, un lit de sangle +pour moi, il n'en faut pas davantage.</p> + +<p>—Oh! vous me comblez de joie, s'écria Rose, en +lui sautant au cou. Cela ne me causera aucun dérangement. +Il y a deux lits dans toutes nos chambres, c'est +l'habitude de la campagne où l'on est toujours prêt à recevoir +quelque amie ou quelque parente, et je vais être +si heureuse de causer avec vous tous les soirs!...</p> + +<p>L'amitié des deux jeunes femmes fit en effet beaucoup +de progrès dans cette journée. Marcelle y mettait d'autant +plus d'abandon que c'était la seule douceur qu'elle +pût se promettre chez les Bricolin. Le fermier la promena +dans une partie de ses dépendances, lui parlant toujours +d'argent et d'arrangements. Il dissimulait son désir d'acheter, +mais c'était en vain, et Marcelle qui, pour en +finir plus vite avec des préoccupations si antipathiques à +son esprit, était, prête à lui faire une partie des sacrifices +qu'il exigeait, aussitôt qu'elle se serait assurée de l'exactitude +de ses calculs, usa pourtant d'un peu d'adresse +avec lui pour le tenir dans l'inquiétude. Rose lui avait +fait entendre qu'elle pouvait avoir, dans cette circonstance, +beaucoup d'influence sur sa destinée, et d'ailleurs, +Grand-Louis lui avait fait promettre de ne rien +décider sans le consulter. Madame de Blanchemont se +sentait une pleine confiance dans cet ami improvisé, et +elle résolut d'attendre son retour pour faire choix d'un +conseil compétent. Il connaissait tout le monde, et il +avait trop de jugement pour ne pas la mettre en bonnes +mains.</p> + +<p>Nous avons laissé le brave meunier partant pour la +ville de ***, avec Lapierre, Suzette, et le patachon. Ils y +arrivèrent à dix heures du soir, et, le lendemain, dès la +pointe du jour, Grand-Louis ayant embarqué les deux +domestiques dans la diligence de Paris, se rendit chez le +bourgeois auquel il avait intention de faire acheter la calèche. +Mais en passant devant la poste aux lettres, il +se dirigea vers l'entrée du bureau pour remettre au +buraliste en personne celle que Marcelle l'avait chargé +d'affranchir. La première figure qui frappa ses regards +fut celle du jeune inconnu qui était venu, quinze jours +auparavant, errer dans la Vallée-Noire, visiter Blanchemont, +et que le hasard avait amené au moulin d'Angibault. +Ce jeune homme ne fit aucune attention à lui: +debout à l'entrée du bureau, il lisait avidement et d'un +air fort ému, une lettre qu'il était venu recevoir. Grand-Louis +tenant dans ses mains celle de madame de Blanchemont, +et se rappelant que le nom d'<i>Henri</i>, gravé sur +un arbre au bord de la Vauvre, avait beaucoup préoccupé +cette jeune dame, jeta un regard furtif sur l'adresse +de la lettre que lisait le jeune homme et qui se trouvait +naturellement à la portée de sa vue, l'inconnu tenant ce +papier devant lui de manière à en bien cacher le contenu +et à en montrer parfaitement l'extérieur. En un clin +d'oeil rapide et d'une curiosité bienveillante, le meunier +vit le nom de M. Henri Lémor tracé de la même main +que l'adresse de la lettre dont il était porteur; aucun +doute, ces deux lettres étaient de Marcelle, et l'inconnu +était... le meunier n'y mit pas de façons dans sa pensée, +l'amant de la belle veuve.</p> + +<p>Grand-Louis ne se trompait pas: le premier billet que +Marcelle avait écrit de Paris, et qu'un ami de Lémor, +chargé de ce soin, lui avait fait tenir poste restante à ***, +venait d'arriver en cet instant aux mains du jeune +homme, et il était loin de s'attendre au bonheur d'en recevoir +immédiatement un second, lorsque Grand-Louis +passa facétieusement ce trésor entre ses yeux et celui +qu'il était en train de relire pour la troisième fois.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/10.png"></p> + +<p>Henri tressaillit, et se jetant avec impétuosité sur cette +lettre, il allait s'en emparer, lorsque le meunier lui dit, +en la lui retirant:—Non! non! pas si vite, mon garçon! +Le buraliste nous voit peut-être du coin de l'oeil, et je +n'ai pas envie qu'il me fasse payer l'amende, qui n'est +pas mince. Nous allons, causer un peu plus loin, car je +ne pense pas que vous ayez la patience d'attendre que +cette jolie lettre revienne de Paris, où on l'enverrait certainement, +malgré vos réclamations et votre passe-port, +puisqu'elle n'est pas adressée ici poste restante. Suivez-moi +au bout de la promenade.</p> + +<p>Lémor le suivit, mais un scrupule était déjà venu alarmer +le meunier. Attendez, dit-il, quand ils eurent gagné +un endroit convenablement isolé, vous êtes bien l'individu +dont le nom est sur cette lettre?</p> + +<p>—Vous n'en doutez pas, sans doute, et vous me connaissez +apparemment, puisque vous me l'avez présentée?</p> + +<p>—C'est égal, vous avez bien un passe-port?</p> + +<p>—Certainement, puisque je viens de le produire à la +poste pour retirer ma correspondance.</p> + +<p>—C'est encore égal; dussiez-vous me prendre pour +un gendarme déguisé, voyons-le, dit le meunier en lui +donnant la lettre. Donnant, donnant.</p> + +<p>—Vous êtes fort méfiant, dit Lémor en se hâtant de +lui donner ses papiers.</p> + +<p>—Un petit moment encore, reprit le prudent meunier. +Je veux pouvoir faire serment, si les gens de la +poste m'ont vu vous donner cette lettre, que je vous l'ai +remise décachetée! Et il brisa le cachet très-lestement, +mais sans se permettre d'ouvrir la lettre qu'il remit à +Henri tout en prenant son passe-port.</p> + +<p>Tandis que le jeune homme lisait avidement, le meunier, +qui n'était pas fâché de satisfaire sa curiosité, prenait +connaissance des titres et qualités de son inconnu.</p> + +<p>Henri Lémor, âgé de vingt-quatre ans, natif de Paris, +profession d'ouvrier mécanicien, se rendant à Toulouse, +Montpellier, Nîmes, Avignon et peut-être Toulon et +Alger, pour y chercher de l'emploi et y exercer son industrie.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/11.png"></p> + +<p>—Diable! se disait le meunier, ouvrier mécanicien! +aimé d'une baronne! cherchant de l'ouvrage et pouvant +peut-être épouser une femme qui a encore trois +cent mille francs! Ce n'est donc que chez nous qu'on +préfère l'argent à l'amour, et que les femmes sont si +fières! Il n'y a pas tant de distance entre la petite-fille +du père Bricolin le laboureur et le petit-fils de mon +grand-père le meunier, qu'entre cette baronne et ce pauvre +diable! Ah! mademoiselle Rose! je voudrais bien +que madame Marcelle vous apprit le secret d'aimer! +Puis, faisant lui-même le signalement du jeune homme +sans regarder celui du passe-port, Grand-Louis se disait +en examinant Henri absorbé dans sa lecture: Taille médiocre, +visage pâle... assez joli, si l'on veut, mais cette +barbe noire, c'est vilain. Tous ces ouvriers de Paris ont +l'air de porter toute leur force au menton. Et le meunier +comparait avec une secrète complaisance ses membres +athlétiques à l'organisation plus délicate de Lémor. Il me +semble, se disait-il, que s'il ne faut pas être plus remarquable +que ça pour tourner la tête a une femme d'esprit... et +à une belle dame... mademoiselle Rose pourrait +bien s'apercevoir que son très-humble serviteur n'est pas +plus mal tourné qu'un autre. Après cela, ces Parisiens, +ça vous a une certaine grâce, une tournure, des yeux +noirs, je ne sais quoi qui nous fait paraître patauds à +cote d'eux. Et puis, sans doute que celui-là a plus d'esprit +qu'il n'est gros. S'il pouvait m'en donner un peu, et +m'enseigner, lui aussi, son secret pour être aimé!</p> +<br><br><br> + + +<h3>XVI.</h3> + +<h3>DIPLOMATIE.</h3> + +<p>Au beau milieu de ses réflexions, maître Louis s'aperçut +que le jeune homme, dans ses préoccupations beaucoup +plus vives, s'éloignait sans songer à lui.</p> + +<p>—Holà! mon camarade! lui dit Grand-Louis en courant +après lui; vous voulez donc me laisser votre passeport?</p> + +<p>—Ah! mon cher ami, je vous oubliais, et je vous en +demande pardon! répondit Lémor. Vous m'avez rendu le +service de me remettre cette lettre, et je vous dois mille +remerciements.... Mais je vous reconnais à présent. Je +vous ai déjà vu, il n'y a pas longtemps. C'est à votre +moulin que j'ai reçu l'hospitalité... Un endroit superbe... +et une si bonne mère! Vous êtes un homme heureux! +vous! car vous êtes franc et serviable aussi, cela se +voit!</p> + +<p>—Oui! une belle hospitalité! dit le meunier; parlons +en! Après cela, c'est votre faute si vous n'avez voulu +accepter que du pain et de l'eau.... Ça m'avait donné un +peu mauvaise opinion de vous, avec ça que vous avez une +barbe de capucin! Cependant, vous n'avez pas plus que +moi la mine d'un jésuite, et si ma figure vous revient, la +vôtre me revient aussi.... Quant à être un homme heureux... +je vous conseille de porter envie aux autres, et +surtout à moi! C'est donc pour vous moquer.</p> + +<p>—Je ne sais pas ce que vous voulez dire. Avez-vous +éprouvé quelque malheur depuis que je ne vous ai vu?</p> + +<p>—Bah! il y a longtemps que je porte un malheur qui +finira Dieu sait comment! Mais je n'ai pas plus envie +d'en parler que vous de m'écouter, car vous avez aussi, +je le vois bien, beaucoup de tic-tac dans la cervelle. Ah +ça! est-ce que vous n'allez pas me donner un mot de réponse +pour la personne qui vous a écrit? quand ce ne +serait que pour attester que j'ai bien fait ma commission?</p> + +<p>—Vous connaissez donc cette personne? dit Lémor +tout tremblant.</p> + +<p>—Tiens! vous n'aviez pas encore pensé à me le demander. +Où sont donc vos esprits?</p> + +<p>L'air de bienveillance un peu goguenarde du Grand-Louis +commençait, à inquiéter Lémor. Il craignait de +compromettre Marcelle, et cependant la physionomie de +ce paysan n'était pas faite pour inspirer la méfiance. +Mais Henri crut devoir affecter une sorte d'indifférence.</p> + +<p>—Je ne connais pas beaucoup moi-même, dit-il, la +dame qui m'a fait l'honneur de m'écrire. Comme le hasard +m'avait conduit dernièrement dans le pays où elle +possède des biens, elle a pensé que je pourrais lui donner +quelques renseignements....</p> + +<p>—A d'autres, interrompit le meunier, elle ne sait pas +du tout que vous y êtes venu, encore moins pourquoi +vous l'avez fait, et voilà ce que je vous prie de me dire, +si vous ne voulez pas que je le devine.</p> + +<p>—C'est à quoi je répondrai un autre jour, dit Lémor +avec un peu d'impatience et de fierté ironique. Vous êtes +curieux, l'ami, et je ne sais pourquoi vous voulez voir +du mystère dans ma conduite.</p> + +<p>—Il y en a, l'ami! Je vous dis qu'il y en a, puisque +vous ne <i>lui</i> avez pas fait savoir que vous étiez venu dans +la Vallée-Noire!</p> + +<p>La persistance du meunier devenait de plus en plus +embarrassante, et Henri, craignant de tomber dans quelque +piège ou de commettre quelque imprudence, songea +à se délivrer de ses investigations bizarres.</p> + +<p>—Je ne sais ni de qui, ni de quoi vous voulez me parler, +répondit-il en haussant les épaules. Je vous renouvelle +mes remerciements, et je vous salue. Si la lettre +que vous m'avez remise exige une réponse ou un reçu, +je l'enverrai par la poste. Je pars dans une heure pour +Toulouse, et n'ai pas le loisir de m'arrêter plus longtemps +avec vous.</p> + +<p>—Ah! vous parlez pour Toulouse, dit le meunier en +doublant le pas pour le suivre. J'aurais cru que vous alliez +venir avec moi à Blanchemont.</p> + +<p>—Pourquoi à Blanchemont?</p> + +<p>—Parce que si vous avez à donner des conseils à la +dame de Blanchemont sur ses affaires, comme vous le +prétendez, il serait plus obligeant d'aller vous expliquer +avec elle que d'écrire deux mots à la hâte. C'est une +personne qui vaut bien la peine qu'on se dérange de +quelques lieues pour lui rendre service, et moi, qui ne +suis qu'un meunier, j'irais au bout du monde s'il le +fallait.</p> + +<p>Lémor, informé, presque malgré lui, du lieu que Marcelle +avait choisi momentanément pour sa retraite, +ne put se décider à se séparer brusquement d'un +homme qui la connaissait et qui semblait si disposé à lui +parler d'elle. L'espèce de proposition et de conseil qu'on +lui adressait d'aller à Blanchemont faisait passer des +éblouissements dans cette jeune tête volontairement +stoïque, mais profondément bouleversée par la passion. +Agité de désirs et de résolutions contradictoires, il laissait +paraître sur son visage toutes les perplexités qu'il +croyait renfermer dans son âme, et le pénétrant meunier +ne s'y trompait pas.—Si je croyais, dit enfin Lémor, +que des explications verbales fussent nécessaires... mais +en vérité, je ne le pense pas... <i>cette dame</i> ne m'indique +rien de semblable....</p> + +<p>—Oui, dit le meunier d'un ton railleur; cette dame +vous croyait à Paris, et on ne fait pas venir un homme +de si loin pour quelques paroles. Mais peut-être que si +elle vous avait su si près, elle m'aurait commandé de +vous ramener avec moi.</p> + +<p>—Non, monsieur le meunier, vous vous trompez, dit +Henri, effrayé de la pénétration du Grand-Louis. Les +questions qu'on me fait l'honneur de m'adresser n'ont +pas assez d'importance pour cela. Décidément, j'y répondrai +par écrit.</p> + +<p>Et en s'arrêtant à ce dernier parti, Henri sentait son +coeur se briser. Car, malgré sa soumission aux ordres de +Marcelle, l'idée de la revoir encore une fois avant de s'en +éloigner pour une année entière, avait fait bouillonner +tout son sang énergique. Mais ce maudit meunier, avec +ses commentaires, pouvait, soit par malice, soit par légèreté, +rendre sa démarche compromettante pour la +jeune veuve, et Lémor devait s'en abstenir.</p> + +<p>—Vous ferez ce qui vous plaît, dit le Grand-Louis, un +peu piqué de sa réserve, mais comme elle me fera sans +doute quelques questions sur votre compte, je serai forcé +de lui dire que l'idée de venir la voir ne vous a pas souri +du tout.</p> + +<p>—Ce qui lui fera assurément beaucoup de peine? répondit +Lémor avec un éclat de rire un peu forcé.</p> + +<p>—Oui, oui! jouez au plus fin avec moi, mon camarade! +reprit le meunier. Mais vous ne riez pas de bon +coeur.</p> + +<p>—Monsieur le meunier, répliqua Lémor perdant patience, +vos insinuations, autant que je puis les comprendre, +commencent à être assez déplacées. Je ne sais pas +si vous êtes aussi dévoué à la personne en question que +vous le prétendez; mais il ne me semble pas que vous +en parliez avec autant de respect que moi, qui la connais +à peine.</p> + +<p>—Vous vous fâchez? A la bonne heure, c'est plus +franc, et cela me taquine moins que vos moqueries. +Maintenant, je sais à quoi m'en tenir sur votre compte.</p> + +<p>—C'en est trop, dit Lémor irrité, et cela ressemble à +une provocation personnelle. J'ignore quelles folles idées +vous voulez m'attribuer, mais je vous déclare que ce jeu +me fatigue et que je ne souffrirai pas plus longtemps vos +impertinences.</p> + +<p>—Vous fâchez-vous tout de bon? dit le Grand-Louis +d'un ton calme. Je suis bon pour vous répondre. Je suis +beaucoup plus fort que vous; mais sans doute vous êtes +compagnon de quelque Devoir, et vous connaissez, la +canne. Et d'ailleurs, vous autres Parisiens, on dit que +vous savez tous jouer du bâton comme des professeurs. +Nous autres, nous ne connaissons pas la théorie, nous +n'avons que la pratique. Vous êtes plus adroit, que moi, +probablement; moi, je cognerai un peu plus dur que +vous, ça égalisera la partie. Allons derrière le vieux rempart +si vous voulez, ou bien au café du père Robichon. Il +y a une petite cour où l'on peut s'expliquer sans témoins, +car il n'y a pas de danger qu'il appelle la garde, +il sait trop bien vivre pour cela.</p> + +<p>—Allons, se dit Lémor, j'ai voulu être ouvrier, et les +lois de l'honneur sont aussi rigides au bâton qu'à l'épée. +Je ne connais pas l'art féroce de tuer mon semblable +avec une arme plus qu'avec une autre. Mais si cet Hercule +gaulois veut se donner le plaisir de m'assommer, je +ne l'éviterai pas en lui parlant raison. Ce sera, d'ailleurs, +la seule manière de me débarrasser de ses questions, et +je ne vois pas pourquoi je serais plus patient qu'un gentilhomme.</p> + +<p>Le généreux et pacifique meunier n'avait aucune envie +de chercher querelle à Henri comme celui-ci le supposait, +faute de comprendre l'intérêt qu'il portait réellement +à madame de Blanchemont et à lui, par conséquent; +mais ce dernier sentiment était mêlé d'une méfiance dont +le Grand-Louis eût voulu se guérir l'esprit par une sincère +explication. N'ayant pas réussi, à son tour il se +croyait provoqué, et en prenant le chemin du café Robichon, +chacun des deux adversaires se persuadait qu'il +était forcé de répondre à la fantaisie belliqueuse de +l'autre.</p> + +<p>Six heures sonnaient à l'horloge d'une église voisine, +lorsqu'ils arrivèrent au café Robichon. C'était une maisonnette +décorée de ce titre fastueux qu'on voit maintenant +jusque sur les plus humbles cabarets des provinces +les plus arriérées. <i>«Café de la Renaissance.»</i> On y entrait +par une étroite allée plantée de jeunes acacias et +de dahlias superbes. La petite cour aux explications était +adossée au mur de l'église gothique, revêtu en cet endroit +de lierre et de roses grimpantes. Des berceaux de +chèvrefeuille et de clématite interceptaient le regard des +voisins et parfumaient l'air matinal. Cette cachette fleurie, +déserte encore et proprement sablée, semblait destinée +à des rendez-vous d'amour beaucoup plus qu'à des +scènes tragiques.</p> + +<p>En y introduisant Lémor, le Grand-Louis ferma la +porte derrière lui, puis s'asseyant à une petite table de +bois peinte en vert:</p> + +<p>—Ah ça! dit-il, sommes-nous venus ici pour nous +allonger des coups ou pour prendre le café ensemble?</p> + +<p>—C'est comme il vous plaira, répondit Lémor. Je me +battrai avec vous si vous voulez; mais je ne prendrai pas +de café.</p> + +<p>—Vous êtes trop fier pour ça! c'est tout simple! dit +le Grand-Louis en haussant les épaules. Quand on reçoit +des lettres d'une baronne!</p> + +<p>—Vous recommencez donc? Allons, laissez-moi m'en +aller, ou battons-nous tout de suite.</p> + +<p>—Je ne peux pas me battre avec vous, dit le meunier. +Vous n'avez qu'à me regarder, je crois, pour voir que je +ne suis pas un capon, et cependant je refuse la partie +que vous m'avez proposée. Madame de Blanchemont ne +me le pardonnerait jamais, et cela perdrait toutes mes +affaires.</p> + +<p>—Qu'à cela ne tienne! si vous pensez que madame +de Blanchemont vous blâme d'être querelleur, vous +n'êtes pas forcé de lui dire que vous m'avez cherché +noise.</p> + +<p>—Ah! c'est donc moi qui vous ai cherché noise à +présent? qu'est-ce qui a parlé le premier de se battre?</p> + +<p>—Il me semble que vous êtes le seul qui en ayez +parlé, mais peu importe. J'accepte la proposition.</p> + +<p>—Mais qu'est-ce qui a insulté l'autre? Je ne vous ai +rien dit que d'honnête, et vous m'avez traité d'impertinent.</p> + +<p>—Votre manière d'interpréter mes paroles et mes +pensées était incivile. Je vous ai signifié de me laisser en +paix.</p> + +<p>—Oui, c'est ça, vous m'avez ordonné de me taire! Et +si je ne veux pas, moi, voyons?</p> + +<p>—Je vous tournerai le dos, et si vous le trouvez mauvais, +nous nous battrons.</p> + +<p>—Ce garçon-là est entêté comme tous les diables! +s'écria le Grand-Louis en frappant de son large poing +sur la petite table qui se fendit par la moitié. Tenez, +monsieur le Parisien! vous voyez bien comme j'ai la +main lourde! Votre fierté me donnerait envie de savoir si +votre tête est aussi dure que cette planche de chêne; car +il n'y a rien de plus insolent au monde que de dire à un +homme: «Je ne veux pas vous écouter». Et pourtant je +ne dois pas, je ne peux faire tomber un cheveu de cette +tête de fer. Écoutez, il faut en finir. Je vous veux pourtant +du bien, j'en veux surtout à une personne pour qui +je me ferais casser bras et jambes, et qui a, j'en suis +sûr, la fantaisie de s'intéresser à vous. Il faut s'expliquer; +je ne vous ferai plus de questions, puisque c'est peine +perdue, mais je vous dirai tout ce que j'ai sur le coeur +pour ou contre vous, et quand j'aurai dit, si cela ne vous +convient pas, nous nous battrons; et si ce dont je vous +soupçonne est vrai, je n'aurai aucun regret de vous casser +la mâchoire. Allons, il faut bien s'entendre avant de se +mesurer, et savoir pourquoi on le fait. Nous allons prendre +le café, car je suis à jeun depuis hier et mon estomac +crie misère. Si vous êtes trop grand seigneur pour +me laisser payer l'écot, convenons que le moins étrillé +des deux s'en chargera après l'affaire.</p> + +<p>—Soit, dit Henri, qui, se regardant comme en état +d'hostilité avec le meunier, ne craignait plus de s'oublier +avec lui par bienveillance.</p> + +<p>Le père Robichon apporta le café lui-même, en faisant +toutes sortes d'amitiés au Grand-Louis. «C'est donc un +de tes amis? lui dit-il en regardant Lémor avec la curiosité +des industriels peu affairés des petites villes. Je ne +le connais pas, mais c'est égal; ce doit être quelque +chose de bon, puisque tu me l'amènes. Voyez-vous, mon +garçon, ajouta-t-il en s'adressant à Lémor, vous avez fait +là, en arrivant dans notre pays, une bonne connaissance. +Vous ne pouviez pas mieux tomber. Le Grand-Louis est +estimé d'un chacun et de tout le monde. Pour moi, je +l'aime comme mon fils. Oh! c'est qu'il est sage, honnête et +doux... doux comme un agneau, malgré qu'il soit le plus +<i>fort homme</i> du pays; mais je peux bien dire que jamais, +au grand jamais, il n'a fait de scandale nulle part, qu'il +ne donnerait pas une chiquenaude à un enfant, et que +je ne l'ai jamais entendu élever la voix dans ma maison. +Dieu sait pourtant qu'il y rencontre bien des gens querelleurs, +mais il met la paix partout.</p> + +<p>Cet éloge si singulièrement placé dans un moment où +le Grand-Louis amenait un étranger au café Robichon +pour vider une querelle avec lui, fit sourire les deux +jeunes gens.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XVII.</h3> + +<h3>LE GUÉ DE LA VAUVRE.</h3> + +<p>Cependant le panégyrique paraissait si sincère, que +Lémor, déjà disposé précédemment à une grande sympathie +pour le meunier, réfléchit à la singularité de sa conduite +en cette circonstance, et commença à se dire que cet +homme devait avoir de puissants motifs pour l'interroger. +Ils prirent le café ensemble avec beaucoup de politesse +mutuelle, et quand le père Robichon les eut débarrassés +de sa présence, le meunier commença ainsi:</p> + +<p>—<i>Monsieur</i> (il faut bien que je vous appelle comme +ça, puisque je ne sais pas si nous sommes amis ou ennemis), +vous saurez d'abord que je suis amoureux, ne vous +en déplaise, d'une fille trop riche pour moi, et qui ne +m'aime que juste ce qu'il faut pour ne pas me détester. +Ainsi je peux parler d'elle sans la compromettre; et d'ailleurs +vous ne la connaissez pas. Je n'aime pourtant pas à +parler de mes amours, c'est ennuyeux pour les autres, +surtout quand ils ont été piqués de la même mouche, et +qu'ils sont, comme on l'est en général dans cette maladie-là, +égoïstes en diable, et soucieux d'eux-mêmes, du +prochain, point. Cependant, comme en travaillant tout +seul à remuer une montagne, on n'avance à rien, m'est +avis que si on s'entr'aidait un peu par l'amitié, on ferait +au moins quelque chose. Voila pourquoi j'aurais voulu +votre confiance comme j'ai celle de la dame que vous savez +bien, et pourquoi je vous donne la mienne sans trop savoir +si elle sera bien placée.</p> + +<p>«Donc, j'aime une fille qui aura en dot trente mille francs +de plus que moi, et, par le temps qui court, c'est comme +si je voulais épouser l'impératrice de la Chine. Je me +soucie de ses trente mille francs comme d'un fétu; même +je peux dire que je voudrais les envoyer au fin fond de la +mer, puisque c'est là ce qui nous sépare. Mais jamais les +empêchements n'ont fait entendre raison à l'amour, et j'ai +beau être gueux, je suis amoureux; je n'ai que cela en +tête, et si la dame que vous savez bien ne vient pas à mon +secours comme elle me l'a fait espérer... je suis un homme +perdu... je suis capable!... je ne sais pas de quoi je suis +capable!</p> + +<p>Et en disant cela, la figure ordinairement enjouée du +meunier, s'altéra si profondément, que Lémor fut frappé +de la force et de la sincérité de sa passion.</p> + +<p>—Eh bien, lui dit-il avec cordialité, puisque vous avez +la protection d'une dame si bonne et si éclairée... on la dit +telle du moins!...</p> + +<p>—Je ne sais pas ce <i>qu'on dit</i> d'elle, répondit Grand-Louis, +impatienté de la réserve obstinée du jeune homme; +je sais ce que j'en pense, moi, et je vous dis que cette +femme-là est un ange du ciel. Tant pis pour vous si vous +ne le savez pas.</p> + +<p>—En ce cas, dit Lémor, qui se sentait vaincu intérieurement +par cet hommage si sincère rendu à Marcelle, +où voulez-vous en venir, mon cher monsieur Grand-Louis?</p> + +<p>—Je veux vous dire que, voyant cette femme si bonne, +si respectable, et d'un coeur si pur, disposée en ma faveur, +et en train déjà de me donner de l'espérance lorsque +je croyais tout perdu, je me suis attaché à elle tout +d'un coup, et pour toujours. L'amitié m'est venue, comme +on dit dans les romans que l'amour vient, en un clin +d'oeil; et maintenant, je voudrais rendre, d'avance, à +cette femme tout le bien qu'elle a l'intention de me faire. +Je voudrais qu'elle fût heureuse comme elle le mérite, +heureuse dans ses affections, puisqu'elle n'estime que +cela au monde et méprise la fortune, heureuse de l'amour +d'un homme qui l'aimât pour elle-même et ne s'occupât +pas de supputer ce qui lui reste d'une richesse +qu'elle perd si joyeusement, ne songeant, lui, qu'à s'informer +de ce qu'elle possède ou ne possède pas... afin de +savoir s'il doit la rejoindre ou s'en aller bien loin d'elle... +l'oublier sans doute, et essayer si sa jolie figure fera +quelque autre conquête plus lucrative... car enfin...</p> + +<p>Lémor interrompit le meunier.</p> + +<p>—Quelle raison avez vous donc, dit-il en pâlissant, de +craindre que cette dame respectable ait si mal placé ses +affections? Quel est le lâche à qui vous supposez de si +honteux calculs dans l'âme?</p> + +<p>—Je n'en sais rien, dit le meunier qui observait attentivement +le trouble d'Henri, ne sachant encore s'il devait +l'attribuer à l'indignation d'une bonne conscience ou +à la honte de se voir deviné. Tout ce que je sais, c'est +qu'il est venu à mon moulin, il y a quinze jours environ, +un jeune homme dont la mine et les manières semblaient +fort honnêtes, mais qui paraissait avoir du souci, et puis +qui, tout à coup, s'est mis à parler d'argent, à faire des +questions, à prendre des notes, enfin à établir par francs +et centimes sur un bout de papier, qu'il restait encore +à la dame de Blanchemont un assez joli débris de sa +fortune.</p> + +<p>—En vérité, vous pensez que ce garçon-là était prêt à +déclarer son amour au cas seulement où le mariage lui +paraîtrait avantageux? Alors, c'était un misérable; mais +pour l'avoir si bien deviné, il faut être soi-même...</p> + +<p>—Achevez, Parisien! ne vous gênez pas, dit le mennier +dont les yeux brillèrent comme l'éclair; puisque +nous sommes ici pour nous expliquer!</p> + +<p>—Je dis, reprit Lémor non moins irrité, que pour interpréter +ainsi ta conduite d'un homme qu'on ne connaît +pas et dont on ne sait rien, il faut être soi-même fort +amoureux de la dot de sa belle.</p> + +<p>Les yeux du meunier s'éteignirent et un nuage passa +sur son front.</p> + +<p>—Oh! dit-il d'une voix triste, je sais bien qu'on peut +dire cela, et je parie que bien des gens le diraient si je +parvenais à me faire aimer! Mais son père n'a qu'à la +déshériter, ce qui arriverait certainement si elle m'aimait, +et alors on verra si je fais sur mes doigts le compte de +ce qu'elle aura perdu!</p> + +<p>—Meunier! dit Lémor d'un ton brusque et franc, je +ne vous accuse pas, moi. Je ne veux pas vous soupçonner. +Mais comment se fait-il qu'avec une âme honnête, +vous n'ayez pas supposé ce qui était le plus vraisemblable +et le plus digne de vous?</p> + +<p>—Ce qui pourrait expliquer les sentiments du jeune +homme, ce serait sa conduite ultérieure. S'il courait avec +transport vers sa chère dame!... je ne dis pas, mais s'il +s'en va au diable, c'est différent!</p> + +<p>—Il faudrait supposer, répondit Lémor, qu'il regarde +son amour comme insensé, et qu'il ne veut pas s'exposer +à un refus.</p> + +<p>—Ah! je vous y prends! s'écria le meunier; voilà les +mensonges qui recommencent! Je sais pertinemment, +moi, que la dame est enchantée d'avoir perdu sa fortune, +qu'elle a même pris courageusement son parti de la ruine +totale de son fils, et tout cela parce qu'elle aime quelqu'un +qu'on lui aurait peut-être fait un crime d'épouser, sans +toutes ces catastrophes-là.</p> + +<p>—Son fils est ruiné? dit Henri en tressaillant; totalement +ruiné? Est-ce possible! En êtes-vous certain?</p> + +<p>—Très-certain, mon garçon! répondit le meunier d'un +air narquois. La tutrice, qui aurait pu, pendant une +longue minorité, partager avec un amant ou un mari les +intérêts d'un gros capital, n'aura maintenant plus que +des dettes à payer, si bien que son intention, elle me le +disait hier soir, est de faire apprendre à son enfant quelque +métier pour vivre.</p> + +<p>Henri s'était levé. Il se promenait avec agitation dans +la petite cour, et l'expression de sa figure était indéfinissable. +Grand-Louis, qui ne le perdait pas de vue, se demanda +s'il était au comble du bonheur ou du désappointement. +Voyons, se dit-il, est-ce un homme comme <i>elle</i> +et comme moi, haïssant l'argent qui contrarie les amours, +ou bien un intrigant qui s'est fait aimer d'elle à l'aide de +je ne sais quel sortilège, et dont l'ambition vise plus haut +que la jouissance du petit revenu qui lui reste?</p> + +<p>Ayant rêvé quelques instants, Grand-Louis qui tenait +à honneur de donner une grande joie à Marcelle, ou de +la débarrasser d'un perfide en le démasquant, s'avisa +d'un stratagème.</p> + +<p>—Allons, mon garçon, dit-il en adoucissant sa voix, +vous êtes contrarié! il n'y a pas de mal à cela. Tout lo +monde n'est pas romanesque, et si vous avez pensé au +solide, c'est que vous êtes fait comme tous les gens de ce +temps-ci. Vous voyez donc que je ne vous ai pas rendu +un si mauvais service, en me querellant avec vous; je +vous ai appris que le douaire était à la sécheresse. Sans +doute vous comptiez sur les bénéfices de la tutelle du +jeune héritier, car vous saviez bien que les fameux trois +cent mille francs étaient une dernière, une pure illusion +de la veuve?...</p> + +<p>—Comment dites-vous? s'écria Lémor en suspendant +sa marche agitée. Cette dernière ressource lui est enlevée?</p> + +<p>—Sans doute; ne faites donc pas semblant de l'ignorer; +vous avez trop bien été aux renseignements pour ne +pas savoir que la dette envers le fermier Bricolin est quadruple +de ce qu'on la supposait, et que la dame de Blanchemont +va être obligée de postuler pour un bureau de +poste ou de tabac, si elle veut avoir de quoi envoyer son +fils à l'école.</p> + +<p>—Est-il possible? répéta Lémor, stupéfait et comme +étourdi de cette nouvelle. Une révolution si prompte dans +sa destinée! Un coup du ciel!</p> + +<p>—Oui, un coup de foudre! dit le meunier avec un rire +amer.</p> + +<p>—Eh! dites-moi, n'en est-elle pas affectée du tout?</p> + +<p>—Oh! du tout. <i>Tant s'en faut qu'on contraire</i> elle +se figure que vous ne l'en aimerez que mieux. Mais vous? +Pas si bête, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Mon cher ami, répondit Lémor sans écouter les paroles +du Grand-Louis, que m'avez-vous dit là? Et moi qui +voulais me battre avec vous! Vous me rendez un grand +service! lorsque j'allais... Vous êtes pour moi l'envoyé de +la Providence.</p> + +<p>Grand-Louis, attribuant cette effusion à la satisfaction +qu'éprouvait Lémor d'être averti à temps de la ruine de +ses cupides espérances; détourna la tête avec dégoût, +et resta quelques instants absorbé par une profonde +tristesse.</p> + +<p>—Voir une femme si confiante et si désintéressée, se +disait-il, abusée par un freluquet pareil! Il faut qu'elle ait +aussi peu de raison qu'il a peu de coeur. J'aurais dû penser +qu'en effet elle était fort imprudente, puisque dans un seul +jour, où je l'ai vue pour la première fois de ma vie, elle +m'a laissé découvrir tous ses secrets. Elle est capable de +livrer son bon coeur au premier venu. Oh! il faudra que +je la gronde, que je l'avertisse, que je la mette en garde +contre elle-même en toutes choses! et, pour commencer, +il faut que je la délivre de ce drôle-là. On peut déchirer +un peu l'oreille de ce faquin, on peut faire à son joli museau +une égratignure qui l'empêche de se montrer de si +tôt devant les belles...—Holà! monsieur le Parisien, +dit-il sans se retourner et en tâchant de rendre sa voix +calme et claire, vous m'avez entendu, et à présent vous +savez le cas que je fais de vous. Je sais ce que je voulais +savoir vous n'êtes qu'une canaille. Voilà mon opinion, et +je vais vous la prouver tout de suite, si vous voulez bien +le permettre.</p> + +<p>En parlant ainsi, le meunier avait, avec assez de +flegme, retroussé ses manches, ne voulant faire usage que +de ses poings; il se leva et se retourna, surpris de la lenteur +de son antagoniste à lui répondre. Mais à sa grande +surprise, il se trouva seul dans la cour. Il parcourut +l'allée aux dahlias, explora tous les coins du café Robichon, +arpenta toutes les rues voisines; Lémor avait disparu. +Personne ne l'avait vu sortir. Grand-Louis, indigné +et presque furieux, le chercha vainement dans toute la +ville.</p> + +<p>Après une heure d'inutiles perquisitions, le meunier +essoufflé, commença à se lasser et à se décourager.</p> + +<p>—C'est égal, se dit-il en s'asseyant sur une borne, il +ne partira pas une diligence ni une patache de la ville aujourd'hui, +dont je n'aille compter et regarder les voyageurs +sous le nez! Ce monsieur ne s'en ira pas sans que...mais +bah! je suis fou! Ne voyage-t-il pas à pied, et un +homme qui tient à ne pas payer une dette d'honneur ne +prend-il pas <i>le pays par pointe</i> sans tambour ni trompette?... Et +puis, ajouta-t-il en se calmant peu à peu, ma +chère madame Marcelle me saurait sans doute bien mauvais +gré de rosser son galant. On ne se défait pas comme +cela d'une si forte <i>attache</i>, et la pauvre femme ne voudra +peut-être pas me croire quand je lui dirai que son Parisien +est un vrai <i>Marchais</i><a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>. Comment vais-je m'y prendre +pour la désabuser? C'est mon devoir, et pourtant quand +je songe à la peine que je vais lui faire...Chère dame +du bon Dieu! Est-il possible qu'on se trompe à ce +Point!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a> Les habitants de la Marche sont, à tort ou à raison, en si mauvaise +odeur chez leurs voisins du Berri, que <i>Marchois</i> y est synonyme d'aigrefin.</blockquote> + +<p>En devisant ainsi avec lui-même, le meunier se rappela +qu'il avait une calèche à vendre, et alla trouver un +ex-fermier enrichi, qui, après avoir bien examiné et +marchandé longtemps, se décida par la crainte que +M. Bricolin ne vint à s'emparer de cet objet de luxe et +de ce bon marché. Achetez! monsieur Ravalard, disait +Grand-Louis avec l'admirable patience dont sont doués +les Berrichons, lorsque, comprenant bien qu'on est décidé +à s'accommoder de leur denrée, ils se prêtent par +politesse à feindre d'être dupes de la prétendue incertitude +du chaland. Je vous l'ai dit deux cents fois déjà, et je +vas vous le répéter tant que vous voudrez. C'est du beau +et du bon, du fin et du solide. Ça sort des premiers fabricants +de Paris, c'est <i>rendu-conduit</i> gratis. Vous me +connaissez trop pour croire que je m'en mêlerais s'il y +avait une attrape là-dessous. De plus, je ne vous demande +pas ma commission, qu'il vous faudrait pourtant +bien payer à un autre. Voyez! c'est tout profit.</p> + +<p>Les irrésolutions de l'acheteur durèrent jusqu'au soir. +Le déboursement des écus lui déchirait l'âme. Quand +Grand-Louis vit le soleil baisser,—Allons, dit-il, je ne +veux pas coucher ici, moi, je m'en vais. Je vois bien que +vous ne voulez pas de cette jolie brouette si reluisante et +si bon marché. J'y vas atteler Sophie, et je m'en retournerai +à Blanchemont fier comme Artaban. Ça sera la première +fois de ma vie que je roulerai carrosse; ça m'amusera, +et ça m'amusera encore plus de voir le père et la +mère Bricolin se <i>carrer</i> là-dedans pour aller le dimanche +à La Châtre! M'est avis pourtant que vous et votre dame, +vous y auriez fait meilleure figure.</p> + +<p>Enfin, la nuit approchant, M. Ravalard compta l'argent +et lit remiser la belle voiture sous son hangar. Grand-Louis +chargea les effets de madame de Blanchemont sur +sa charrette, mit les deux mille francs dans une ceinture +de cuir et partit au grand trot de Sophie, assis sur une +malle et chantant à tue-tête, en dépit des cahots et du +vacarme de ses grandes roues sur le pavé.</p> + +<p>Il marchait vite, ne courant pas le risque de se tromper +de voie comme le patachon, et il avait dépassé le joli hameau +de Mers que la lune n'était pas encore levée. La vapeur +fraîche qui, dans la Vallée-Noire, même durant les +chaudes nuits d'été, nage sur de nombreux ruisseaux encaissés, +coupait de nappes blanches qu'on aurait prises +pour des lacs, la vaste étendue sombre qui se déployait +au loin. Déjà les cris des moissonneurs et les chants des +bergères avaient cessé. Des vers luisants semés de distance +en distance dans les buissons qui bordent le chemin +furent bientôt les seules rencontres que put faire le +meunier.</p> + +<p>Cependant comme il traversait une de ces landes marécageuses +que forment les méandres des rivières dans ce +pays d'ailleurs si fertile et si méticuleusement cultivé, il +lui sembla voir une forme vague qui courait dans les +joncs devant lui, et qui s'arrêta au bord du gué de la +Vauvre comme pour l'attendre.</p> + +<p>Grand-Louis était peu sujet au mal de la peur. Cependant +comme il avait, ce soir-là, à défendre une petite fortune +dont il était plus jaloux que si elle lui eût appartenu, +il se hâta de rejoindre sa charrette dont il s'était un peu +écarté, ayant fait un bout de chemin à pied, autant pour +se désengourdir que pour soulager sa fidèle Sophie. La +ceinture de cuir qui le gênait avait été déposée par lui +dans un sac de blé. Quand il fut remonté sur son char, +qu'il appelait facétieusement dans le style du pays, son +équipage suspendu en <i>cuir de brouette</i>, c'est-à-dire en +bois pur et simple, il s'assura sur ses jambes, s'arma de +son fouet dont la lourde poignée faisait une arme à deux +fins; et, debout, comme un soldat à son poste, il marcha +droit sur le voyageur de nuit, en chantant gaiement un +couplet de vieux opéra-comique que Rose lui avait appris +dans son enfance.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Notre meunier chargé d'argent</p> +<p> Revenait au village.</p> +<p>Quand tout à coup v'la qu'il entend</p> +<p> Un grand bruit dans l'feuillage.</p> +<p>Notre meunier est homm' de coeur,</p> +<p>On dit pourtant qu'il eut grand peur...</p> +<p>Or, écoutez mes chers amis,</p> +<p> Si vous voulez m'en croire,</p> +<p>N'allez pas, n'allez pas dans la <i>Vallée-Noire</i>.</p> + </div> </div> + +<p>Je crois que la chanson dit: <i>dans la Forêt-Noire</i>; +mais Grand-Louis, qui se moquait de la césure comme +des voleurs et des revenants, s'amusait à adapter les paroles +à sa situation; et ce couplet naïf, jadis fort en +vogue, mais qui no se chantait plus guère qu'au moulin +d'Angibault, charmait souvent les ennuis de ses courses +solitaires.</p> + +<p>Lorsqu'il fut près de l'homme qui l'attendait de pied +ferme, il jugea que le poste était assez bien choisi pour +une attaque. Le gué était, sinon profond, du moins encombré +de grosses pierres qui forçaient les chevaux d'y +marcher avec précaution, et de plus, pour descendre +dans l'eau, il fallait s'occuper de soutenir la bride, le +<i>raidillon</i> étant assez rapide pour exposer l'animal à +s'abattre.</p> + +<p>—Nous verrons bien, se disait Grand-Louis avec beaucoup +de prudence et de calme.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XVIII.</h3> + +<h3>HENRI.</h3> + +<p>Le voyageur s'avança en effet à la tête du cheval, et +déjà Grand-Louis qui, pendant sa chanson, avait dextrement +attaché une balle de plomb, percée à cet effet, à la +mèche de son fouet, levait le bras pour lui faire lâcher +prise, lorsqu'une voix connue lui dit amicalement:</p> + +<p>—Maître Louis, permettez-moi de monter sur votre +voiture pour passer l'eau.</p> + +<p>—Oui-da, cher Parisien! répondit le meunier: enchanté +de vous rencontrer. Je vous ai assez cherché ce +ce matin! Montez, montez, j'ai deux mots à vous dire.</p> + +<p>—Et moi, j'ai plus de deux mots à vous demander, répliqua +Henri Lémor en sautant dans la charrette et en +s'asseyant sur la malle à côté de lui, avec la confiance +d'un nomme qui ne s'attend à rien de fâcheux.</p> + +<p>—Voilà un gaillard bien osé, se dit le meunier qui, +dans le premier retour de sa rancune, avait peine à se +contenir jusqu'à l'autre rive. Savez-vous, mon camarade, +dit-il en lui mettant sa lourde main sur l'épaule, que je +ne sais ce qui me retient de faire demi-tour à droite +et d'aller vous faire faire un plongeon au-dessous de +l'écluse?</p> + +<p>—L'idée est plaisante, répondit tranquillement Lémor, +et réalisable jusqu'à un certain point. Je crois pourtant, +mon cher ami, que je me défendrais fort bien, car, pour +la première fois depuis longtemps, je tiens ce soir à ma +vie, avec acharnement.</p> + +<p>—Minute! dit le meunier en s'arrêtant sur le sable +après avoir traversé le ruisseau. Nous voici plus à l'aise +pour causer. D'abord et avant tout, faites-moi l'amitié, +mon cher monsieur, de me dire où vous allez.</p> + +<p>—Je n'en sais trop rien, dit Lémor en riant. Je crois +que je vais au hasard devant moi. Ne fait-il pas beau pour +se promener?</p> + +<p>—Pas si beau que vous croyez, mon maître, et vous +pourriez vous en retourner par un mauvais temps, si tel +était mon bon plaisir. Vous avez voulu venir sur ma charrette; +c'est mon fort détaché, à moi, et on n'en descend +pas toujours comme on y monte.</p> + +<p>—Trêve de bons mots, Grand-Louis, répondit Lémor, +et fouettez votre cheval. Je ne puis rire, je suis trop +ému...</p> + +<p>—Vous avez peur, enfin, convenez-en.</p> + +<p>—Oui, j'ai <i>grand'peur</i> comme le meunier de votre +chanson, et vous le comprendrez quand je vous aurai +parlé...si je puis parler...je n'ai guère ma tête à moi.</p> + +<p>—Enfin, où allez-vous? dit le meunier qui commençait +à craindre d'avoir mal jugé Lémor, et qui, reprenant +sa raison un peu ébranlée par la colère, se demandait +si un coupable viendrait ainsi se remettre entre ses +mains.</p> + +<p>—Où allez vous vous-même? dit Lémor. À Angibault? +bien près de Blanchemont!... et moi, je vais de ce côté-là, +sans savoir si j'oserai aller jusque-là. Mais vous avez +entendu parler de l'aimant qui attire le fer.</p> + +<p>—Je ne sais pas si vous êtes de fer, reprit le meunier, +mais je sais qu'il y a aussi pour moi une fameuse pierre +d'aimant de ce côté-là. Allons, mon garçon, vous voudriez +donc...</p> + +<p>—Je ne veux rien, je n'ose rien vouloir! et cependant +elle est ruinée, tout à fait ruinée! Pourquoi m'en +irais-je?</p> + +<p>—Pourquoi vouliez-vous donc aller si loin, en Afrique, +au diable?</p> + +<p>—Je la croyais encore riche; trois cent mille francs, je +vous l'ai dit, comparativement à ma position, c'était l'opulence.</p> + +<p>—Mais puisqu'elle vous aimait malgré cela?</p> + +<p>—Et moi, vous jugez que j'aurais dû accepter l'argent +avec l'amour? Car je ne puis plus feindre avec vous, ami. +Je vois qu'on vous a confié des choses que je ne vous aurais +pas avouées, eussions-nous dû en venir aux coups. +Mais j'ai réfléchi, après vous avoir quitté un peu brusquement, +sans trop savoir ce que je faisais, et me sentant +le coeur si gros de joie que je n'aurais pu me taire...Oui, +j'ai réfléchi à tout ce que vous m'avez dit, j'ai vu que +vous saviez tout et que j'étais insensé de craindre l'indiscrétion +d'un ami si dévoué à...</p> + +<p>—Marcelle! dit le meunier, un peu vain de pouvoir +prononcer familièrement ce nom <i>chrétien</i>, comme il le +définissait dans sa pensée, par opposition au nom nobiliaire +de la dame de Blanchemont.</p> + +<p>Ce nom fit tressaillir Lémor. C'était la première fois +qu'il résonnait à ses oreilles. N'ayant jamais eu de relations +avec l'entourage de madame de Blanchemont, et +n'ayant jamais confié le secret de ses amours à personne, +il ne connaissait pas dans la bouche d'autrui le son de ce +nom chéri, qu'il avait lu au bas de maint billet avec tant +de vénération, et que lui seul avait osé prononcer dans +des moments de désespoir ou d'ivresse. Il saisit le bras +du meunier, partagé entre le désir de le lui faire répéter +et la crainte de le profaner en le livrant aux échos de la +solitude.</p> + +<p>—Eh bien! dit Grand-Louis, touché de son émotion, +vous avez enfin reconnu que vous ne deviez pas, que vous +ne pouviez pas vous méfier de moi? Mais moi, voulez-vous +que je vous dise la vérité? Je me méfie encore un +peu de vous. C'est malgré moi, mais cela me poursuit, +cela me quitte et me reprend. Voyons, où avez-vous +donc passé la journée? Je vous ai cru caché dans une cave.</p> + +<p>—Je l'aurais fait, je pense, s'il s'en était trouvé une à +ma portée, dit Lémor en souriant, tant j'avais besoin de +cacher mon trouble et mon enivrement. Savez-vous, ami, +que je m'en allais en Afrique avec l'intention de ne jamais +revoir...celle que vous venez de nommer. Oui, malgré +le billet que vous m'avez remis, qui me commandait de +revenir dans un an, je sentais que ma conscience m'ordonnait +un affreux sacrifice. Et encore aujourd'hui j'ai en +bien de l'effroi et de l'incertitude! car si je n'ai plus à +lutter contre la honte, moi, prolétaire, d'épouser une +femme riche, il reste encore l'inimitié de races, la lutte +du plébéien contre les patriciens, qui vont persécuter +cette noble femme à cause d'un choix réputé indigne. +Mais il y aurait peut-être de la lâcheté à éviter cette crise. +Ce n'est pas sa faute, à elle, si elle est du sang des oppresseurs, +et d'ailleurs, la puissance des nobles a passé +dans d'autres mains. Leurs idées n'ont plus de force, et +peut-être que...celle qui daigne me préférer...ne sera +pas universellement blâmée. Cependant, c'est affreux, +n'est-ce pas, d'entraîner la femme qu'on aime dans un +combat contre sa famille, et d'attirer sur elle le blâme de +tous ceux parmi lesquels elle a toujours vécu! Par quelles +autres affections remplacerai-je autour d'elle ces affections +secondaires, il est vrai, mais nombreuses, agréables, +et qu'un généreux coeur ne peut pas rompre sans regret? +Car je suis isolé sur la terre, moi, le pauvre l'est toujours, +et le peuple ne comprend pas encore comment il +devrait accueillir ceux qui viennent à lui de si loin, et à +travers tant d'obstacles. Hélas! j'ai passé une partie du +jour sous un buisson, je ne sais où, dans un lieu retiré +où j'avais été au hasard, et ce n'est qu'après plusieurs +heures d'angoisses et de méditation laborieuse que je me +suis résolu à vous chercher pour vous demander de me +procurer une heure d'entretien avec elle...Je vous ai +cherché en vain, peut-être de votre côté aussi me cherchiez-vous, +car c'est vous qui m'avez mis en tête cette +idée brûlante d'aller à Blanchemont. Mais je crois que +vous êtes imprudent et moi insensé, car <i>elle</i> m'a défendu +de savoir même où elle s'est retirée, et elle a fixé, pour +les convenances de son deuil, le délai d'un an.</p> + +<p>—Tant que cela? dit Grand-Louis un peu effrayé de +l'idée ingénieuse qu'il avait cru avoir, le matin, on provoquant, +chez l'amant de Marcelle, la tentation de venir +la voir. Ces histoires de convenances dont vous me parlez +là sont-elles si sérieuses dans vos idées, et faut-il, qu'après +la mort d'un méchant mari, un an s'écoule, ni plus ni +moins, sans qu'une honnête femme voie le visage d'un +honnête homme qui songe à l'épouser? C'est donc l'usage +à Paris?</p> + +<p>—Pas plus à Paris qu'ailleurs. Le sentiment religieux +qu'on porte au mystère de la mort est sans doute partout +l'arbitre intime du plus ou du moins de temps qu'on accorde +au souvenir des funérailles.</p> + +<p>—Je sais que c'est un bon sentiment qui a établi la +coutume de porter le deuil sur ses habits, dans ses paroles, +dans toute sa conduite; mais cela n'a-t-il pas l'inconvénient +de dégénérer en hypocrisie, quand le défunt +est vraiment peu regrettable, et que l'amour parle honnêtement +en faveur d'un autre? Résulte-t-il de l'état de +décence où doit vivre une veuve que son prétendant soit +forcé de s'expatrier, ou bien de ne jamais passer devant +sa porte, et de ne pas la regarder du coin de l'oeil quand +elle a l'air de n'y pas faire attention?</p> + +<p>—Vous ne connaissez pas, mon brave, la méchanceté +de ceux qui s'intitulent <i>gens du monde</i>, singulière dénomination, +n'est-ce pas? et juste pourtant à leurs yeux, +puisque le peuple ne compte pas, puisqu'ils s'arrogent +l'empire du monde, puisqu'ils l'ont toujours eu, et qu'ils +l'ont encore pour un certain temps!</p> + +<p>—Je n'ai pas de peine à croire, s'écria le meunier, +qu'ils sont plus méchants que nous!... Et pourtant, +ajouta-t-il tristement, nous ne sommes pas aussi bons que +nous devrions l'être! Nous aussi, nous sommes souvent +bavards, moqueurs, et portés à condamner le faible. Oui, +vous avez raison, nous devons prendre garde de faire mal +parler de cette chère dame. Il lui faudra du temps pour +se faire connaître, chérir et respecter comme elle le mérite; +il ne faudrait qu'un jour pour qu'on l'accusât de se +gouverner follement. Mon avis est donc que vous n'alliez +pus vous montrer à Blanchemont.</p> + +<p>—Vous êtes un homme de bon conseil, Grand-Louis, +et j'étais sur que vous ne me laisseriez pas faire une mauvaise +chose. J'aurai le courage d'écouter les avis de votre +raison, comme j'ai eu la folie de m'enflammer au premier +mouvement de votre bienveillance. Je vais causer avec +vous jusqu'à ce que vous soyez arrivé auprès de votre +moulin, et alors je m'en retournerai à*** pour partir demain +et continuer mon voyage.</p> + +<p>—Allons! allons! vous allez d'une extrémité à l'autre, +dit le meunier qui, tout en causant avec Lémor, faisait +toujours cheminer au pas la patiente Sophie. Angibault +est à une lieue de Blanchemont, et vous pouvez bien y passer +la nuit sans compromettre personne. Il ne s'y trouve +pas d'autre femme ce soir que ma vieille mère, et ça ne +fera pas jaser. Vous avez fait, de *** jusqu'ici, une jolie +promenade, et je n'aurais ni coeur ni âme si je ne vous +forçais d'accepter une petite <i>couchée</i> avec un souper <i>frugal</i>, +comme dit M. le curé, qui ne les aime guère de cette +façon-là. D'ailleurs, ne faut-il pas que vous écriviez? Vous +trouverez chez nous tout ce qu'il faut pour cela... peut-être +pas de joli papier à lettres, par exemple! Je suis +l'adjoint de ma commune, et je ne fais pas mes actes sur +du vélin; mais quand même vous coucheriez votre prose +amoureuse sur du papier marqué au timbre de la mairie, +ça n'empêchera pas qu'on la lise, et plutôt deux fois +qu'une. Venez, vous dis-je, je vois déjà la fumée de mon +souper qui monte dans les arbres, nous allons trotter un +peu, car je parie que ma vieille mère a faim et qu'elle +ne veut pas manger sans moi. Je lui ai promis de revenir +de bonne heure.</p> + +<p>Henri mourait d'envie d'accepter l'offre du bon meunier. +Il se fit un peu prier pour la ferme; les amants sont +dissimulés comme les enfants. Il avait renoncé pourtant +à la folie d'aller à Blanchemont, mais il était poussé dans +cette direction comme par un charme magique, et chaque +pas de <i>Sophie</i>, qui le rapprochait de ce foyer d'attraction, +remuait son coeur, naguère brisé par une lutte au-dessus +de ses forces.</p> + +<p>Lémor céda pourtant, bénissant dans son coeur l'insistance +hospitalière du meunier.</p> + +<p>—Mère! dit celui-ci à la Grand-Marie en sautant à +bas de sa charrette, vous ai-je manqué de parole? Si l'horloge +du bon Dieu n'est pas dérangée, les étoiles de la croix +marquent, dix heures sur le chemin de Saint-Jacques.<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a> La croix est la constellation du cygne, et le chemin +de Saint-Jacques la voie Lactée.</blockquote> + +<p>—Il n'est guère plus, dit la bonne femme; c'est seulement +une heure plus tard que tu ne t'étais annoncé. +Mais je ne te gronde pas; je vois que tu as fait les commissions +de notre chère dame. Est-ce que tu comptes +aller porter tout cela à Blanchemont ce soir?</p> + +<p>—Ma foi non! il est trop tard. Madame Marcelle m'a +dit qu'un jour de plus ou de moins lui importait peu. Et +d'ailleurs, peut-on entrer au château neuf après dix heures? +N'ont-ils pas fait réparer le mur crénelé de la cour +et mettre des barres de fer à la grand'porte? Ils sont capables +de faire faire un pont-levis sur leur fossé sans eau. +Le diable me confonde! M. Bricolin se croit déjà seigneur +de Blanchemont, et il aura bientôt des armes sur sa cheminée. +Il se fera appeler de Bricolin... Mais dites donc, +mère, je vous amène de la compagnie. Reconnaissez-vous +ce garçon-là?</p> + +<p>—Eh! c'est le monsieur du mois dernier! dit la Grand'-Marie; +celui que nous prenions pour un homme d'affaires +de la dame de Blanchemont? Mais il parait qu'elle ne le +connaît pas.</p> + +<p>—Non, non, elle ne le connaît pas du tout, dit Grand-Louis, +et il n'est pas homme d'affaires; c'est un employé +au cadastre pour la nouvelle répartition de l'impôt. Allons, +géomètre, asseyez-vous et mangez chaud.</p> + +<p>—Dites donc, Monsieur, fit la meunière quand le premier +service, c'est-à-dire la soupe aux raves fut dépêchée, +est-ce vous qui avez écrit votre nom sur un de nos arbres +au bord de la rivière?</p> + +<p>—C'est moi, dit Henri. Je vous en demande pardon; +peut-être cette sotte fantaisie d'écolier a-t-elle fait mourir +ce jeune saule?</p> + +<p>—Sauf votre respect, c'est un peuplier blanc, dit le +meunier. Vous êtes bien un vrai Parisien, et sans doute +vous ne connaissez pas le chanvre d'avec la pomme de +terre. Mais n'importe. Nos arbres se moquent de vos coups +le canif, et ma mère vous demande cela pour causer.</p> + +<p>—Oh! je ne vous ferais pas de reproche pour un petit +arbre. Nous en avons de reste ici, dit la meunière; mais +c'est que notre jeune dame s'est tant tourmentée pour +savoir qui avait pu mettre ce nom-là! Et son petit qui l'a +lu tout seul! oui, Monsieur, un enfant de quatre ans, qui +voit ce que je n'ai jamais pu voir dans des lettres!</p> + +<p>—Elle est donc venue ici? dit étourdiment Lémor, qui +n'avait pas bien sa raison dans ce moment.</p> + +<p>—Qu'est-ce que ça vous fait, puisque vous ne la connaissez +pas? répondit Grand-Louis en lui donnant un +grand coup de genou pour l'engager à feindre, surtout +devant son garçon de moulin.</p> + +<p>Lémor le remercia du regard, bien que son avertissement +eût été un peu rude, et, craignant de divaguer, il +ne desserra plus les dents que pour manger.</p> + +<p>Lorsque l'on se fut séparé pour la <i>nuitée</i>, comme disait +la meunière, Lémor qui devait partager la petite +chambre du meunier au rez-de-chaussée, tout en face de +la porte du moulin, pria Grand-Louis de ne pas s'enfermer +encore et de le laisser promener un quart d'heure au +bord de la Vauvre.</p> + +<p>—Pardieu, je vas vous y conduire, dit Grand-Louis +que le roman de son nouvel ami intéressait beaucoup par +la ressemblance qu'il avait avec le sien propre. Je sais +où vous allez rêvasser, et je ne sais pas si pressé de dormir +que je ne puisse faire un tour avec vous au clair de +la lune: car la voici qui se lève et qui va se mirer dans +l'eau. Venez voir, mon Parisien, comme elle est blanche +et fière dans le bassin de la Vauvre, et vous me direz si +c'est à Paris que vous avez une aussi belle lune et une +aussi belle rivière! Tenez! ajouta-t-il lorsqu'ils furent au +pied de l'arbre, voilà où <i>elle</i> était appuyée en lisant votre +nom; elle était comme cela contre la barrière, et elle +regardait avec des yeux.... que je ne peux pas faire, +quand je passerais deux heures à ouvrir les miens. Ah +ça, vous saviez donc qu'elle viendrait ici, que vous lui +aviez laissé là votre signature?</p> + +<p>—Ce qu'il y a de plus étrange, c'est que je l'ignorais, +et que le hasard seul... un caprice d'enfant, m'a suggéré +de marquer ainsi mon passage dans ce bel endroit ou je ne +croyais pas devoir jamais revenir. J'avais ouï dire à Paris +qu'<i>elle</i> était ruinée. Je l'espérais! j'étais venu savoir à +quoi m'en tenir, et quand j'ai appris qu'elle était encore +trop riche pour moi, je n'ai plus songé qu'à lui dire adieu.</p> + +<p>—Voyez! il y a un Dieu pour les amants; car sans +cela vous n'y sériez, pas revenu, en effet. C'est cela, c'est +l'air de madame Marcelle en m'interrogeant sur le jeune +voyageur qui avait écrit ce nom, qui m'a fait deviner tout +d'un coup qu'elle aimait et que son amant s'appelait Henri. +C'est ce qui m'a éclairci l'esprit pour deviner le reste, car +on ne m'a rien dit, j'ai tout deviné; il faut bien que je +m'en accuse et que je m'en vante.</p> + +<p>—Quoi! on ne vous avait rien confié, et moi j'ai tout +avoué? La volonté de Dieu soit faite! Je reconnais sa +main dans tout cela, et je ne me défends plus de la confiance +absolue que vous m'inspirez.</p> + +<p>—Je voudrais pouvoir vous en dire autant, répondit +Grand-Louis en lui prenant la main, car le diable me +broie si je ne vous aime pas! Et pourtant il y a quoique +chose qui me chiffonne toujours.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/12.png"></p> + +<p>—Comment pouvez-vous me soupçonner encore quand +je reviens dans votre Vallée-Noire, seulement pour respirer +l'air qu'elle a respiré, lorsque je sais enfin qu'elle +est pauvre?</p> + +<p>—Mais ne pourriez-vous pas avoir été courir chez les +avoués et les notaires pendant que je vous cherchais ce +matin par la ville? Et si vous aviez appris qu'elle est encore +assez riche?</p> + +<p>—Que dites-vous, serait-il vrai? s'écria Lémor avec un +accent douloureux. Ne jouez pas ainsi avec moi, ami! +vous m'accusez de choses si ridicules, que je ne pense +pas même à m'en justifier. Mais il y en a une que je veux +vous dire en deux mots. Si madame de Blanchemont est +encore riche, voulût-elle agréer l'amour d'un prolétaire +comme moi, il faut que je la quitté pour toujours! Oh! +si cela est, s'il faut que je l'apprenne... pas encore, au +nom du ciel? Laissez-moi rêver le bonheur jusqu'à demain, +jusqu'à ce que je quitte ce pays pour un an ou pour +jamais!</p> + +<p>—Alors vous êtes un peu fou, l'ami, s'écria le meunier. +Et même vous me paraissez si exagéré dans ce moment-ci, +que je crains que ce ne soit une affectation pour +me tromper.</p> + +<p>—Vous n'êtes donc pas comme moi, vous! vous ne +haïssez donc pas la richesse?</p> + +<p>—Non, par Dieu! je ne la hais ni ne l'aime pour elle-même, +mais bien à cause du mal ou du bien qu'elle peut +me faire. Par exemple, je déteste les écus du père Bricolin, +parce qu'ils m'empêchent d'épouser sa fille.... Ah! +diable! je lâche des noms que j'aurais aussi bien fait de +vous laisser ignorer.... Mais je sais vos affaires, après +tout, et vous pouvez bien savoir les miennes.... Je dis donc, +que je déteste ces écus-là; mais j'aimerais beaucoup +trente ou quarante mille francs qui me tomberaient du +ciel et qui me permettraient de prétendre à Rose.</p> + +<p>—Je ne pense pas comme vous. Si je possédais un +million, je ne voudrais pas le garder.</p> + +<p>—Vous le jetteriez dans la rivière plutôt que de vous +faire un titre pour rétablir l'égalité entre elle et vous? +Vous êtes encore un drôle de corps.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/13.png"></p> + +<p>—Je crois que je le distribuerais aux pauvres, comme +les communistes chrétiens des premiers temps, afin de +m'en débarrasser, quoique je sache fort bien que je ne ferais +pas là une bonne oeuvre véritable; car en abandonnant +leurs biens, ces premiers disciples de l'égalité fondaient +une société. Ils apportaient aux malheureux une législation +qui était en même temps une religion. Cet argent était le +pain de l'âme en même temps que celui du corps. Ce +partage était une doctrine et faisait des adeptes. Aujourd'hui, +il n'y a rien de semblable. On a l'idée d'une communauté +sainte et providentielle, on n'en sait pas encore +les lois. On ne peut pas recommencer le petit monde des +premiers chrétiens, on sent qu'il faudrait la doctrine; on +ne l'a pas, et d'ailleurs, les hommes ne sont pas disposés +à la recevoir. L'argent qu'on distribuerait à une poignée +de misérables n'enfanterait chez eux que l'égoïsme et la +paresse, si on ne cherchait à leur faire comprendre les +devoirs de l'association. Et, d'une part, je vous le répète, +ami, il n'y a pas encore assez de lumières dans l'initiation, +de l'autre, il n'y a pas encore assez de confiance, de +sympathie et d'élan chez les initiés. Voilà pourquoi lorsque +Marcelle....(et moi aussi j'ose la nommer puisque +vous avez nomme <i>Rose</i>) m'a proposé de faire comme les +apôtres et de donner aux pauvres ces richesses qui me +faisaient horreur, j'ai reculé devant un sacrifice que je +ne me sens pas la science et le génie de faire fructifier +réellement entre ses mains pour le progrès de l'humanité. +Pour posséder la richesse et la rendre utile comme +je l'entends, il faut être plus qu'un homme de coeur, il +faut être un homme de génie. Je ne le suis pas, et, en +songeant aux vices profonds, à l'épouvantable égoïsme +qu'impose la fortune à ceux qui la possèdent, je me sens +pénétré d'effroi. Je remercie Dieu de m'avoir rendu pauvre, +moi aussi, qui ai failli hériter de beaucoup d'argent, +et je fais le serment de ne jamais posséder que le salaire +de ma semaine!</p> + +<p>—Ainsi, vous remerciez Dieu de vous avoir rendu sage +par un pur effet de sa bonté, et vous profitez du hasard +qui vous a préservé du mal? C'est de la vertu très-facile, +et je n'en suis pas si émerveillé que vous croyez. Je comprends +maintenant pourquoi madame Marcelle était si +contente hier d'être ruinée. Vous lui avez mis en tête +toutes ces belles choses-là! C'est joli, mais ça ne signifie +rien. Qu'est-ce que c'est que des gens qui disent: Si j'étais +riche, je serais méchant, et je suis enchanté de ne +l'être pas? C'est l'histoire de ma grand'mère qui disait: +Je n'aime pas l'anguille, et j'en suis bien contente, parce +que si je l'aimais, j'en mangerais. Voyons, pourquoi ne +seriez-vous pas riche et généreux? Eh, quand vous ne +pourriez pas faire d'autre bien que de donner du pain à +ceux qui en manquent autour de vous, ce serait déjà quelque +chose, et la richesse serait mieux placée dans vos +mains que dans celles des avares.... Oh! je sais bien votre +affaire! J'ai compris; je ne suis pas si bête que vous +croyez, et j'ai lu de temps en temps des journaux et des +brochures qui m'ont appris un peu ce qui se passe hors +de nos campagnes, où il est vrai de dire qu'il ne se passe +rien de nouveau. Je vois que vous êtes un faiseur de nouveaux +systèmes, un économiste, un savant!</p> + +<p>—Non. C'est peut-être un malheur; mais je connais +la science des chiffres moins que toute autre, et je ne +comprends rien à l'économie politique telle qu'on l'entend +aujourd'hui. C'est un cercle vicieux où je ne conçois pas +qu'on s'amuse à tourner.</p> + +<p>—Vous n'avez pas étudié une science sans laquelle +vous ne pouvez rien essayer de neuf? En ce cas, vous +êtes un paresseux.</p> + +<p>—Non, mais un rêveur.</p> + +<p>—J'entends, vous êtes ce qu'on appelle un poëte.</p> + +<p>—Je n'ai jamais fait de vers, et maintenant je suis un +ouvrier. Ne me prenez pas tant au sérieux. Je suis un +enfant, et un enfant amoureux. Tout mon mérite, c'est +d'avoir su apprendre un métier, et je vais l'exercer.</p> + +<p>—C'est bien! gagnez votre vie comme je fais, moi, et +ne vous tourmentez plus de la manière dont va le monde, +puisque vous n'y pouvez rien.</p> + +<p>—Quel raisonnement, ami! Vous verriez une barque +chavirer sur cette rivière, et il y aurait là une famille à +laquelle, vous, attaché à cet arbre, je suppose, vous ne +pourriez porter secours, et vous la verriez périr avec indifférence?</p> + +<p>—Non, Monsieur, je casserais l'arbre, fût-il dix fois +plus gros. J'aurais si bonne volonté que Dieu ferait ce +petit miracle pour moi.</p> + +<p>—-Et pourtant la famille humaine périt, s'écria Lémor +douloureusement, et Dieu ne fait plus de miracles!</p> + +<p>—Je le crois bien! personne ne croit plus en lui. Mais +moi, j'y crois, et je vous déclare, puisque nous en sommes +à ne nous rien cacher, que, dans le fond de ma pensée, +je n'ai jamais désespéré d'épouser Rose Bricolin. Amener +son père à accepter un gendre pauvre, c'est pourtant un +miracle plus conséquent que de casser avec mes bras, +sans cognée, le gros arbre que vous voyez là. Eh bien, +ce miracle se fera, je ne sais comment: j'aurai cinquante +mille francs. Je les trouverai dans la terre en +plantant mes choux, ou dans la rivière en jetant mes +filets; ou bien il me viendra une idée... n'importe sur +quoi. Je découvrirai quelque chose, puisqu'il suffit, dit-on, +d'une idée pour remuer le monde.</p> + +<p>—Vous découvrirez le moyen d'appliquer l'égalité à +une société qui n'existe que par l'inégalité, n'est-ce pas? +dit Henri avec un triste sourire.</p> + +<p>—Pourquoi pas, Monsieur? répondit le meunier avec +une vivacité enjouée. Quand j'aurai fait fortune, comme +je ne veux pas être avare et méchant, et, comme je suis +bien sûr, moi, de ne jamais le devenir, pas plus que ma +grand'mère n'est venue à bout d'aimer l'anguille qu'elle +ne pouvait pas souffrir, alors il faudra que je devienne +tout à coup plus savant que vous, et que je trouve dans +ma cervelle ce que vous n'avez pas trouvé dans vos livres, +à savoir le secret de faire de la justice avec ma puissance +et des heureux avec ma richesse. Ça vous étonne? Et +pourtant, mon Parisien, je vous déclare que j'en sais bien +moins que vous sur l'économie politique, et je n'y entends +ni <i>a</i> ni <i>b</i>. Mais qu'est-ce que cela fait, puisque j'ai la +volonté et la croyance? Lisez l'Évangile, Monsieur. M'est +avis que vous, qui en parlez si bien, vous avez un peu +oublié que les premiers apôtres étaient des gens de rien, +ne sachant rien comme moi. Le bon Dieu souffla sur eux, +et ils en surent plus long que tous les maîtres d'école et +tous les curés de leur temps.</p> + +<p>—O peuple! tu prophétises! s'écria Lémor en serrant +le meunier contre son coeur. C'est pour toi, en effet, que +Dieu fera des miracles, c'est sur toi que soufflera l'Esprit +Saint! Tu ne connais pas le découragement, toi; tu ne +doutes de rien. Tu sens que le coeur est plus puissant que +la science, tu sens ta force, ton amour, et tu comptes sur +l'inspiration! Et voilà pourquoi j'ai brûlé mes livres, voilà +pourquoi j'ai voulu retourner au peuple, d'où mes parents +m'avaient fait sortir. Voilà pourquoi je vais chercher, +parmi les pauvres et les simples de coeur, la foi et le +zèle que j'ai perdus en grandissant parmi les riches!</p> + +<p>—J'entends! dit le meunier; vous êtes un malade qui +cherche la santé.</p> + +<p>—Ah! je la trouverais si je vivais près de vous.</p> + +<p>—Je vous la donnerais de bon coeur si vous me promettiez +de ne pas me donner votre maladie. Et pour commencer, +parlez-moi donc raisonnablement; dites-moi que, +quelle que soit la position de madame Marcelle, vous +l'épouserez si elle y consent.</p> + +<p>—Vous réveillez mon angoisse. Vous m'avez dit qu'elle +n'avait plus rien; puis vous avez semblé vous raviser et +me faire entendre qu'elle était encore riche.</p> + +<p>—Allons, sachez la vérité, c'était une épreuve. Les +trois cent mille francs subsistent encore, et le père Bricolin +aura beau faire, je la conseillerai si bien qu'elle les +conservera. Avec trois cent mille francs, mon camarade, +vous pourrez faire du bien, j'espère, puisque avec cinquante +mille que je n'ai pas, moi, je prétends sauver le +monde!</p> + +<p>—J'admire et j'envie votre gaieté, dit Lémor accablé; +mais vous m'avez remis la mort dans l'âme. J'adore cette +femme, cet ange, et je ne peux pas être l'époux d'une +femme riche! Le monde a sur l'honneur des préjugés que +j'ai subis malgré moi, et que je ne saurais secouer. Je ne +pourrais pas regarder comme mienne cette fortune qu'elle +doit et qu'elle veut sans doute conserver à son fils. Je ne +pourrais donc songer à me rendre utile, par ma richesse, +sans manquer à ce qu'on regarde comme la probité. Et +puis j'aurais certains scrupules de condamner à l'indigence +une femme pour laquelle je sens une tendresse infinie, +et un enfant dont je respecte l'indépendance future. +Je souffrirais de leurs privations, je frémirais à toute +heure de les voir succomber à une vie trop rude. Hélas! +cet enfant, cette femme n'appartiennent pas à la même +race que nous, Grand-Louis. Ce sont les maîtres détrônés +de la terre qui demanderaient à leurs anciens esclaves +les soins et les recherches auxquels ils sont habitués. +Nous les verrions languir et dépérir sous notre chaume. +Leurs mains trop faibles seraient brisées par le travail, +et notre amour ne les soutiendrait peut-être pas jusqu'au +bout de cette lutte qui nous brise déjà nous-mêmes....</p> + +<p>—Voilà encore votre maladie qui vous reprend et la +foi qui vous abandonne, dit le Grand-Louis en l'interrompant. +Vous ne croyez même plus à l'amour; vous ne +voyez pas qu'<i>elle</i> supporterait tout pour vous, et qu'elle +se trouverait heureuse comme cela? Vous n'êtes pas digne +d'être si grandement aimé, vrai!</p> + +<p>—Ah! mon ami, qu'elle devienne pauvre, tout à fait +pauvre, sans que j'aie à me reprocher d'y avoir contribué, +et vous verrez si je manque de courage pour la +soutenir!</p> + +<p>—Eh bien! vous travaillerez pour gagner un peu d'argent, +comme nous travaillons tous? Pourquoi mépriser +tant l'argent qu'elle a, et qui est tout gagné?</p> + +<p>—Il n'a pas été gagné par le travail du pauvre; c'est +de l'argent volé.</p> + +<p>—Comment ça?</p> + +<p>—C'est l'héritage des rapines féodales de ses pères. +C'est le sang et la sueur du peuple qui ont cimenté leurs +châteaux et engraissé leurs terres.</p> + +<p>—C'est vrai cela! mais l'argent ne conserve pas cette +espèce de rouille. Il a le don de s'épurer ou de se salir, +suivant la main qui le touche.</p> + +<p>—Non! dit Lémor avec feu. Il y a de l'argent souillé +et qui souille la main qui le reçoit!</p> + +<p>—C'est une métaphore! dit tranquillement le meunier. +C'est toujours l'argent du pauvre, puisqu'il lui a été +extorqué par le pillage, la violence et la tyrannie. Faudra-t-il +que le pauvre s'abstienne de le reprendre, parce +que la main des brigands l'a longtemps manié! Allons! +nous coucher, mon cher, vous déraisonnez; vous n'irez +pas à Blanchemont. Moins que jamais j'en suis d'avis, +puisque vous n'avez que des sottises à dire à ma chère +dame; mais, par la cordieu! vous ne me quitterez pas que +vous n'ayez renoncé à vos... attendez que je trouve le +mot... à vos utopies! Est-ce cela?</p> + +<p>—Peut-être! dit Lémor tout pensif, et entraîné par son +amour à subir l'ascendant de son nouvel ami.</p> +<br><br><br> + + + +<h2>TROISIÈME JOURNÉE.</h2> +<br><br><br> + + +<h3>XIX.</h3> + +<h3>PORTRAIT.</h3> + +<p>Nous ne savons pas s'il est bien conforme aux règles +de l'art de décrire minutieusement les traits et le costume +des gens qu'on met en scène dans un roman. Peut-être +les conteurs de notre temps (et nous tous les premiers) +ont-ils un peu abusé de la mode des portraits dans +leurs narrations. Cependant, c'est un vieil usage, et tout +en espérant que les maîtres futurs, condamnant nos minuties, +esquisseront leurs figures en traits plus larges et +plus nets, nous ne nous sentons pas la main assez ferme +pour ne pas suivre la route battue, et nous allons réparer +l'oubli où nous sommes tombé jusqu'ici, en omettant le +portrait d'une de nos héroïnes.</p> + +<p>Ne semble-t-il pas, en effet, que quelque chose de capital +manque à l'intérêt d'une histoire d'amour, tant véridique +soit-elle, lorsqu'on ignore si le personnage féminin +est doué d'une beauté plus ou moins remarquable? Il ne +suffit même pas qu'on nous dise: <i>elle est belle</i>; si ses +aventures ou l'excentricité de sa situation nous ont tant +soit peu frappés, nous voulons savoir si elle est blonde ou +brune, grande ou petite, rêveuse ou animée, élégante ou +simple dans ses ajustements; si on nous dit qu'elle passe +dans la rue, nous courons aux fenêtres pour la voir, et, +selon l'impression que sa physionomie produit en nous, +nous sommes disposés à l'aimer ou à l'absoudre d'avoir +attiré sur elle l'attention publique.</p> + +<p>Tel était sans doute l'avis de Rose Bricolin; car le lendemain +de la première nuit où elle avait partagé sa chambre +avec madame de Blanchemont, couchée encore languissamment +sur son oreiller, tandis que la jeune veuve, +plus active et plus matinale, achevait déjà sa toilette, +Rose l'examinait attentivement, se demandant si cette +beauté parisienne éclipserait la sienne à la fête du village, +qui devait avoir lieu le jour suivant.</p> + +<p>Marcelle de Blanchemont était plus petite de taille +qu'elle ne le paraissait, grâce à l'élégance de ses proportions +et à la distinction de toutes ses attitudes. Elle était +très-franchement blonde, mais non d'un blond fade, ni +même d'un blond cendré, couleur trop vantée et qui éteint +presque toujours la physionomie, parce qu'elle est souvent +l'indice d'une organisation sans puissance. Elle était d'un +blond vif, chaud et doré, et ses cheveux étaient une des +plus grandes beautés de sa personne. Dans son enfance +elle avait eu un éclat extraordinaire, et au couvent on +l'appelait le chérubin; à dix-huit ans elle n'était plus +qu'une fort agréable personne, mais à vingt-deux, elle +était telle qu'elle avait inspiré plus d'une passion sans +s'en apercevoir. Cependant ses traits n'étaient pas d'une +grande perfection, et sa fraîcheur était souvent fatiguée +par une animation un peu fébrile. On voyait autour de +ses yeux d'un bleu éclatant des teintes sombres qui annonçaient +le travail d'une âme ardente, et que l'observateur +inintelligent eût pu attribuer aux agitations d'une +nature voluptueuse; mais il était impossible d'être chaste +soi-même sans comprendre que cette femme vivait par le +coeur plus que par l'esprit, et par l'esprit plus que par le +sens. Son teint variable, son regard droit et franc, un +léger duvet blond aux coins de sa lèvre, étaient chez elle +les indices certains d'une volonté énergique, d'un caractère +dévoué, désintéressé, courageux. Elle plaisait au +premier coup d'oeil sans éblouir, elle éblouissait ensuite +de plus en plus sans cesser de plaire, et tel qui ne l'avait +pas crue jolie au premier abord, n'en pouvait bientôt +détacher ses yeux ni sa pensée.</p> + +<p>La seconde transformation qui s'était opérée en elle +était l'ouvrage de l'amour. Laborieuse et enjouée au couvent, +elle n'avait jamais été rêveuse ni mélancolique avant +de rencontrer Lémor; et même depuis qu'elle l'aimait, +elle était restée active et décidée jusque dans les plus +petites choses. Mais une affection profonde, en dirigeant +vers un but unique toutes les forces de sa volonté, avait +accentué ses traits et donné un charme étrange et mystérieux +à toutes ses manières. Personne ne savait qu'elle +aimait; tout le monde sentait qu'elle était capable d'aimer +passionnément, et tous les hommes qui s'étaient approchés +d'elle avaient désiré de lui inspirer de l'amour ou de +l'amitié. A cause de ce puissant attrait, il y avait eu un +moment dans le monde où les femmes, jalouses d'elle, +mais ne pouvant attaquer ses moeurs, l'avaient accusée +de coquetterie. Jamais reproche ne fut moins mérité. +Marcelle n'avait pas de temps à perdre au puéril et impudique +amusement d'inspirer des désirs. Elle ne pensait +pas même qu'elle pût en inspirer, et, en s'éloignant brusquement +du monde, elle n'avait pas à se faire le reproche +d'y avoir marqué volontairement son passage.</p> + +<p>Rose Bricolin, incontestablement plus belle, mais moins +mystérieuse à suivre et à deviner dans ses émotions enfantines, +avait entendu parler de la jeune baronne de +Blanchemont comme d'une beauté des salons de Paris, +et elle ne comprenait pas bien comment, avec une mise +si simple et des manières si naturelles, cette blonde fatiguée +pouvait s'être fait une telle réputation. Rose ne +savait pas que, dans les sociétés très civilisées, et par +conséquent très-blasées, l'animation intérieure répand un +prestige sur l'extérieur de la femme, qui efface toujours +la majesté classique de la froide beauté. Cependant Rose +sentait qu'elle aimait déjà Marcelle à la folie; elle ne se rendait +pas encore bien compte de l'attraction exercée par son +regard ferme et vif, par le son affectueux de sa voix, par +son sourire fin et bienveillant, par les allures décidées et +généreuses de tout son être. Elle n'est pourtant pas si +belle que je croyais! pensait-elle; d'où vient donc que je +voudrais lui ressembler? Rose se surprit, en effet, occupée +à attacher ses cheveux comme elle, et à imiter involontairement +sa démarche, sa manière brusque et gracieuse +de tourner la tête, et jusqu'aux inflexions de sa +voix. Elle y réussit assez bien pour perdre en peu de +jours un reste de gaucherie rustique qui avait pourtant +son charme; mais il est vrai de dire que cette vivacité fut +plus d'inspiration que d'emprunt, et qu'elle sut bientôt se +l'approprier assez pour rehausser beaucoup en elle les +dons de la nature. Rose n'était pas non plus dépourvue +de courage et de franchise; Marcelle était plutôt destinée +à développer son naturel étouffé par les circonstances +extérieures qu'à lui en suggérer un factice et de pure imitation.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XX.</h3> + +<h3>L'AMOUR ET L'ARGENT.</h3> + +<p>Tout en allant et venant par la chambre, Marcelle entendit +une voix étrange qui partait de la pièce voisine et +qui était à la fois forte comme celle d'un boeuf et enrouée +comme celle d'une vieille femme. Cette voix, qui semblait +ne sortir qu'avec effort d'une poitrine caverneuse et +ne pouvoir ni s'exhaler ni se contenir, répéta à plusieurs +reprises:</p> + +<p>—Puisqu'ils m'ont tout pris!... tout pris, jusqu'à mes +vêtements!</p> + +<p>Et une voix plus ferme, que l'on reconnaissait pour +celle de la grand'mère Bricolin, répondait:</p> + +<p>—Taisez-vous donc, <i>notre maître</i>!<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup> 8</sup></a> je ne vous parle +pas de ça.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a> Dans nos campagnes, les femmes âgées suivent encore l'ancienne +coutume de dire eu parlant de leur mari, <i>notre maître</i>. Celles de notre +génération disent <i>notre homme</i>.</blockquote> + +<p>Voyant l'étonnement de sa compagne, Rose se chargea +de lui expliquer ce dialogue.—Il y a toujours eu du malheur +dans notre maison, lui dit-elle, et même avant ma +naissance et celle de ma pauvre soeur, le mauvais sort +était dans la famille. Vous avez bien vu mon grand-papa, +qui parait si vieux, si vieux? C'est lui que vous venez +d'entendre. Il ne parle pas souvent; mais comme il est +sourd, il crie si haut que toute la maison en résonne. Il +répète presque toujours à peu près la même chose: <i>Ils +m'ont tout pris, tout pillé, tout volé.</i> Il ne sort guère +de là, et si ma grand'mère, qui a beaucoup d'empire sur +lui, ne l'avait pas fait taire, il vous l'aurait dit hier à vous-même +en guise de bonjour.</p> + +<p>—Et qu'est-ce que cela signifie? demanda Marcelle.</p> + +<p>—Est-ce que vous n'avez pas entendu parler de cette +histoire-là? dit Rose. Elle a fait pourtant assez de bruit; +mais il est vrai que vous n'êtes jamais venue dans ce pays, +et que vous ne vous êtes jamais occupée de ce qui avait +pu s'y passer. Je parie que vous ne savez pas que, depuis +plus de cinquante ans, les Bricolin sont fermiers des +Blanchemont?</p> + +<p>—Je savais cela, et même je sais que votre grand-père, +avant de venir se fixer ici, a tenu à ferme une terre +considérable du côté du Blanc, appartenant à mon grand-père.</p> + +<p>—Eh bien, en ce cas, vous avez entendu parler de +l'histoire des chauffeurs?</p> + +<p>—Oui, mais c'est du plus loin que je me souvienne, +car c'était déjà une vieille histoire quand je n'étais encore +qu'un enfant.</p> + +<p>—Cela s'est passé, il y a plus de quarante ans, autant +que je puis savoir moi-même, car on ne parle pas volontiers +de cela chez nous. Cela fait trop de mal et trop +de peur. Monsieur votre grand-père avait, à l'époque +des assignats, confié à mon grand-papa Bricolin une +somme de cinquante mille francs en or, en le priant de +la cacher dans quelque vieille muraille du château, pendant +qu'il se tiendrait caché lui-même à Paris, où il réussit +à n'être pas dénoncé. Vous connaissez cela mieux que +moi. Voilà donc que mon grand-papa avait cet or-là caché +avec le sien dans ce vieux château de Beaufort, dont il +était fermier, et qui est à plus de vingt lieues d'ici. Je n'y +ai jamais été. Votre grand-père ne se pressant pas de lui +redemander son dépôt, il eut le malheur, en voulant lui +faire écrire une lettre à cet effet, de mettre un scélérat +d'avoué dans sa confidence. La nuit suivante les chauffeurs +vinrent et soumirent mon pauvre grand-père à +mille tortures jusqu'à ce qu'il eût dit où était caché l'argent. +Ils emportèrent tout, le sien et le vôtre, et jusqu'au +linge de la maison et aux bijoux de noces de ma grand'mère. +Mon père, qui était un enfant, avait été garrotté et +jeté sur un lit. Il vit tout et faillit en mourir de peur. Ma +grand'mère était enfermée dans la cave. Les garçons de +ferme furent battus et attachés aussi. On leur tenait des +pistolets sur la gorge pour les empêcher de crier. Enfin, +quand les brigands eurent fait main-basse sur tout ce qu'ils +purent enlever, ils se retirèrent sans grand mystère et demeurèrent +impunis, on n'a jamais su pourquoi. Et de +cette affaire-là, mon pauvre grand-papa qui était jeune +est devenu vieux tout à coup. Il n'a jamais pu retrouver +sa tête, ses idées se sont affaiblies; il a perdu la mémoire +de presque tout, excepté de cette abominable aventure, +et il ne peut guère ouvrir la bouche sans y faire allusion. +Le tremblement que vous lui voyez, il l'a toujours +eu depuis cette nuit-là, et ses jambes qui ont été desséchées +par le feu, sont restées si minces et si faibles qu'il +n'a jamais pu travailler depuis. Votre grand-père qui +était un digne seigneur, à ce qu'on dit, ne lui a jamais +réclamé son argent, et même il a abandonné à ma grand'mère, +qui était devenue tout à coup l'homme de la famille; +par sa bonne tête et son courage, tous les fermages échus +depuis cinq ans, et qu'il ne s'était pas fait payer. Cela a +nos affaires, et quand mon père a été en âge de +prendre la ferme de Blanchemont il avait déjà un certain +crédit. Voilà notre histoire; jointe à celle de ma pauvre +soeur, vous voyez qu'elle n'est pas très-gaie.</p> + +<p>Ce récit fit beaucoup d'impression sur Marcelle, et l'intérieur +des Bricolin lui parut encore plus sinistre que la +veille. Au milieu de leur prospérité, ces gens-là semblaient +voués à quelque chose de sombre et de tragique. +Entre la folle et l'idiot, madame de Blanchemont se sentit +saisie d'une terreur instinctive et d'une tristesse profonde. +Elle s'étonna que l'insouciante et luxuriante beauté +de Rose eût pu se développer dans cette atmosphère de +catastrophes et de luttes violentes, où l'argent avait joué +un rôle si fatal.</p> + +<p>Sept heures sonnaient au coucou que la mère Bricolin +conservait avec amour dans sa chambre, encombrée de +tous les vieux meubles rustiques mis à la réforme dans +le château neuf, et contiguë à celle qu'occupaient Rose et +Marcelle, lorsque la petite Fanchon vint toute joyeuse +annoncer que <i>son maître</i> venait d'arriver.</p> + +<p>—Elle parle du Grand-Louis, dit Rose. Qu'a-t-elle +donc à nous proclamer cela comme une grande nouvelle?</p> + +<p>Et, malgré son petit ton dédaigneux, Rose devint vermeille +comme la mieux épanouie des fleurs dont elle portait +fièrement le nom.</p> + +<p>—Mais c'est qu'il apporte tout plein d'affaires et qu'il +demande à vous parler, dit Fanchon un peu déconcertée.</p> + +<p>—A moi? dit Rose, rougissant de plus en plus, tout +en haussant les épaules.</p> + +<p>—Non, à madame Marcelle, dit la petite.</p> + +<p>Marcelle se dirigeait vers la porte que la petite Fanchon +tenait toute grande ouverte, lorsqu'elle fut forcée +de reculer pour laisser entrer un garçon de la ferme +chargé d'une malle, puis le Grand-Louis qui en portait +lui-même une encore plus lourde et qui la déposa sur le +plancher avec beaucoup d'aisance.</p> + +<p>—Et toutes vos commissions sont faites! dit-il en posant +aussi un sac d'écus sur la commode.</p> + +<p>Puis, sans attendre les remerciements de Marcelle, +il jeta les yeux sur le lit qu'elle venait de quitter, et où +dormait Édouard, beau comme un ange. Entraîné par +son amour pour les enfants, et surtout pour celui-là, qui +avait des grâces irrésistibles, Grand-Louis s'approcha du +lit pour le regarder de plus près, et Édouard, en ouvrant +les yeux, lui tendit les bras, en lui donnant le nom +d'<i>Alochon</i>, dont il l'avait obstinément gratifié.</p> + +<p>—Voyez comme il a déjà bonne mine depuis qu'il est +dans notre pays! dit le meunier en prenant une du ses +petites mains pour la baiser.... Mais il se fit un brusque +mouvement de rideaux derrière lui, et en se retournant, +Grand-Louis vit le joli bras de Rose qui, toute honteuse +et toute irritée de cette invasion de son appartement, +s'enfermait à grand bruit dans ses courtines brodées. +Grand-Louis, qui ne savait pas que Rose eût partagé sa +chambre avec Marcelle, et qui ne s'attendait pas à l'y +trouver, resta stupéfait, repentant, honteux, et ne +pouvant cependant détacher ses yeux de cette main +blanche qui tenait assez maladroitement les franges du +rideau.</p> + +<p>Marcelle s'aperçut alors de l'inconvenance qu'elle +avait laissée commettre, et se reprocha ses habitudes +aristocratiques qui l'avaient dominée à son insu en cet +instant. Accoutumée à ne pas traiter à tous égards un +porte-faix comme un homme, elle n'avait pas songé à défendre +l'appartement de Rose contre le valet de ferme et +le meunier qui apportaient ses effets. Honteuse et repentante +à son tour, elle allait avertir Grand-Louis qui semblait +pétrifié à sa place, de se retirer au plus vite, lorsque +madame Bricolin parut tout hérissée au seuil de la +chambre et resta muette d'horreur en voyant le meunier, +son mortel ennemi, debout et troublé entre les deux lits +jumeaux des jeunes dames.</p> + +<p>Elle ne dit pas un mot et sortit brusquement, comme +une personne qui trouve un voleur dans sa maison et qui +court chercher la garde. Elle courut en effet chercher +M. Bricolin qui prenait son <i>coup du matin</i> pour la troisième +fois, c'est-à-dire son troisième pot de vin blanc, +dans la cuisine.</p> + +<p>—Monsieur Bricolin! fit-elle d'une voix étouffée; viens +vite, vite! m'entends-tu?</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il y a? dit le fermier, qui n'aimait pas +à être dérangé dans ce qu'il appelait son <i>rafraîchissement</i>. +Est-ce que le feu est à la maison?</p> + +<p>—Viens, te dis-je, viens voir ce qui se passe chez +toi! répondit la fermière à qui la colère ôtait presque la +parole.</p> + +<p>—Ah! ma foi! s'il y a à se fâcher pour quelque chose, +dit Bricolin, habitué aux bourrasques de sa moitié, tu +t'en chargeras bien sans moi. Je suis tranquille là-dessus.</p> + +<p>Voyant qu'il ne se dérangeait pas, madame Bricolin +s'approcha, et, faisant avec effort le mouvement d'avaler +car elle éprouvait une véritable strangulation de +fureur:</p> + +<p>—Te dérangeras-tu? dit-elle enfin, en s'observant +assez pourtant pour n'être pas entendue des valets qui +allaient et venaient; je te dis que ton manant de meunier +est dans la chambre de Rose, pendant que Rose est +encore au lit.</p> + +<p>—Ah! cela, c'est <i>inconvenable</i>, très-<i>inconvenable</i>, +dit M. Bricolin en se levant, et je m'en vas lui dire deux +mots.... Mais, pas de bruit, ma femme, entends-tu? à +cause de la petite!</p> + +<p>—Va donc, et ne fais pas de bruit toi-même! Ah! +j'espère que tu me croiras, maintenant, et que tu vas le +traiter comme un malappris et un impudent qu'il est!</p> + +<p>Au moment où M. Bricolin allait sortir de la cuisine, il +se trouva face à face, avec le Grand-Louis.</p> + +<p>—Ma foi, monsieur Bricolin, dit celui-ci avec un air +de candeur irrésistible, vous voyez quelqu'un de bien +étonné de la sottise qu'il vient de faire.</p> + +<p>Et il raconta le fait naïvement.</p> + +<p>—Tu vois bien qu'il ne l'a pas fait exprès? dit Bricolin +en se tournant vers sa femme.</p> + +<p>—Et c'est comme cela que tu prends la chose? s'écria +la fermière donnant un libre cours à sa fureur. Puis elle +courut pousser les deux portes, et revenant se placer +entre le meunier et M. Bricolin, qui déjà offrait au coupable +de se <i>rafraîchir</i> avec lui:—Non, monsieur Bricolin, +s'écria-t-elle, je ne comprends pas ton imbécillité! Tu +ne vois pas que ce vaurien-là a avec notre fille des manières +qui ne conviennent qu'à des gens de son espèce, +et que nous ne pouvons pas supporter plus longtemps? Il +faut donc que je me charge de le lui dire, moi, et de lui +signifier....</p> + +<p>—Ne signifie rien encore, madame Bricolin, dit le fermier +en élevant la voix à son tour, et laisse-moi un peu +faire mon métier de père de famille. Ah! si l'on t'en +croyait, je sais bien qu'on attacherait son haut de chausses +avec des épingles, et que tu mettrais une paire de +bretelles à ton cotillon? Voyons, ne me casse pas la tête +dès le matin. Je sais ce que j'ai à dire à ce garçon-là, et +je ne veux pas qu'un autre s'en charge. Allons, ma +femme, dis à la Chounette de nous monter un pichet de +vin frais, et va-t'en voir tes poules.</p> + +<p>Madame Bricolin voulut répliquer. Son époux prit un +gros bâton de houx qui était toujours appuyé contre sa +chaise pendant qu'il buvait, et se mit à en frapper la +table en cadence à tour de bras. Ce bruit retentissant +couvrit si bien la voix de madame Bricolin qu'elle fut +forcée de sortir en jetant les portes avec fracas derrière +elle.</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il y a pour votre service, notre maître? +dit la Chounette accourant au bruit.</p> + +<p>M. Bricolin prit majestueusement le pichet vide et le +lui tendit en roulant les yeux d'une façon terrible. La +grosse Chounette devint plus légère qu'un oiseau pour +exécuter les ordres du potentat de Blanchemont.</p> + +<p>—Mon pauvre Grand-Louis, dit le gros homme lorsqu'ils +furent seuls, avec un pot de vin entre leurs verres, +il faut que tu saches que ma femme est enragée contre +toi; elle t'en veut à <i>mort</i>, et, sans moi, elle t'aurait mis +à la porte. Mais nous sommes de vieux amis, nous avons +besoin l'un de l'autre, et nous ne nous brouillerons pas +comme ça. Tu vas me dire la vérité; je suis sûr que ma +femme se trompe. Toutes les femmes sont sottes ou folles, +que veux-tu? Voyons, peux-tu me répondre la main sur +ta conscience?</p> + +<p>—Parlez! parlez! dit Grand-Louis d'un ton qui semblait +promettre sans examen, et en faisant un grand effort +pour donner à sa figure un air d'insouciance et de tranquillité, +sentiments bien contraires à ce qu'il éprouvait en +cet instant.</p> + +<p>—Eh bien donc! je n'y vas pas par quatre chemins, +moi! dit le fermier. Es-tu ou n'es-tu pas amoureux de +ma fille?</p> + +<p>—Voilà une drôle de question! répondit le meunier, +payant d'audace. Que voulez-vous qu'on y réponde? Si +on dit oui, on a l'air de vous braver; si on dit non, on a +l'air de faire injure à mademoiselle Rose; car enfin elle +mérite qu'on en soit amoureux, comme vous méritez +qu'on vous porte respect.</p> + +<p>—Tu plaisantes! c'est bon signe; je vois bien que tu +n'es pas amoureux.</p> + +<p>—Attendez, attendez! reprit Grand-Louis, je n'ai pas +dit cela. Je dis au contraire, que tout le monde est forcé +d'en être amoureux, parce qu'elle est belle comme le +jour, parce qu'elle est tout votre portrait, parce qu'enfin +tous ceux qui la regardent, vieux ou jeunes, riches ou +pauvres, sentent quelque chose pour elle, sans trop savoir +si c'est le plaisir de l'aimer ou le chagrin de ne pas +pouvoir se le permettre.</p> + +<p>—Il a de l'esprit comme trente mille hommes! dit le +fermier en se renversant sur sa chaise avec un rire qui +faisait bondir son gilet proéminent. Le tonnerre m'écrase +si je ne voudrais pas que tu fusses riche de cent mille +écus! Je te donnerais ma fille de préférence à tout autre!</p> + +<p>—Je le crois bien! mais comme je ne les ai pas, vous +ne me la donnerez guère, n'est-il pas vrai?</p> + +<p>—Non, le tonnerre de Dieu m'aplatisse! mais enfin, +j'en ai du regret, et ça te prouve mon amitié.</p> + +<p>—Grand merci, vous êtes trop bon!</p> + +<p>—Ah! c'est que, vois-tu, ma carogne de femme s'est +mis dans la tête que tu en contais à Rose!</p> + +<p>—Moi? dit le meunier, parlant cette fois avec l'accent +de la vérité, jamais je ne lui ai dit un mot que vous n'auriez +pas pu entendre.</p> + +<p>—J'en suis bien sûr. Tu as trop de raison pour ne pas +voir que tu ne peux pas penser à ma fille, et que je ne +peux pas la donner à un homme comme toi. Ce n'est pas +que je te méprise, da! Je ne suis pas fier, et je sais que +tous les hommes sont égaux devant la loi. Je n'ai pas +oublié que je sors d'une famille de paysans, et que +quand mon père a commencé sa fortune, qu'il a si malheureusement +perdue comme tu sais, il n'était pas plus +gros monsieur que toi, puisqu'il était meunier aussi! +mais <i>au jour d'aujourd'hui</i>, mon vieux, monnaie fait +tout, comme dit l'autre, et puisque j'en ai, et que tu n'en +as pas, nous ne pouvons pas faire affaire ensemble.</p> + +<p>—C'est concluant et péremptoire, dit le meunier avec +une amère gaieté. C'est juste, raisonnable, véritable, équitable +et salutaire, comme dit la préface à M. le curé.</p> + +<p>—Dame! écoute donc, Grand-Louis, chacun agit de +même. Tu n'épouserais pas, toi qui es riche pour un +paysan, la petite Fanchon, la servante, si elle se prenait +d'amour pour toi?</p> + +<p>—Non; mais si je me prenais d'amour pour elle, ce +serait différent.</p> + +<p>—Veux-tu dire par là, grand farceur, que ma fille en +pourrait bien tenir pour toi?</p> + +<p>—Moi, j'ai dit cela? quand donc?</p> + +<p>—Je ne t'accuse pas de l'avoir dit, quoique ma femme +soutienne que tu es capable de parler légèrement si on te +laisse prendre tant de familiarité chez nous.</p> + +<p>—Ah ça! monsieur Bricolin, dit le Grand-Louis, qui +commençait à perdre patience et qui trouvait la formule +de son arrêt assez brutale sans qu'on y joignît l'insulte, +est-ce pour <i>rire ou pour plaisanter</i>, comme dit l'autre, +que depuis cinq minutes vous me dites toutes ces choses-là? +Parlez-vous sérieusement? Je ne vous ai pas demandé +votre fille, je ne vois donc pas pourquoi vous vous donnez +la peine de me la refuser. Je ne suis pas homme à parler +d'elle sans respect; je ne vois donc pas non plus pourquoi +vous me rapportez les mauvais propos de madame +Bricolin sur mon compte. Si c'est pour me dire de m'en +aller, me voilà tout prêt. Si c'est pour me retirer votre +pratique, je ne m'y oppose pas; j'en ai d'autres. Mais +parlez franchement et quittons-nous en honnêtes gens, +car je vous avoue que tout ceci me fait l'effet d'une mauvaise +querelle qu'on veut me chercher, comme si quelqu'un +ici voulait me mettre dans mon tort pour cacher le +sien.</p> + +<p>En parlant ainsi, le Grand-Louis s'était levé et faisait +mine de vouloir sortir. Se brouiller avec lui n'était ni du +goût ni de l'intérêt de M. Bricolin.</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu dis-la, grand benêt? lui répondit-il +d'un ton amical, en le forçant à se rasseoir. Es-tu fou? +quelle mouche te pique? Est-ce que je t'ai parlé sérieusement? +Est-ce que je fais attention aux sottises de ma +femme? Règle générale, une guêpe qui vous bourdonne à +l'oreille, une femme qui vous taquine et vous contredit, +c'est à peu près la même chanson. Achevons notre +pichet, et restons amis, crois-moi, Grand-Louis. Ma pratique +est bonne, et j'ai à me louer de te l'avoir donnée. +Nous pouvons nous rendre mutuellement bien des petits +services, ce serait donc fort niais de nous quereller pour +rien. Je sais que tu es un garçon d'esprit et de bon sens, +et que tu ne peux pas en conter à ma fille. D'ailleurs +j'ai trop bonne opinion d'elle pour ne pas penser qu'elle +saurait bien te rembarrer si tu t'écartais du respect... +ainsi...</p> + +<p>—Ainsi, ainsi!... dit Grand-Louis en frappant avec +son verre sur la table dans un mouvement de colère bien +marquée, toutes ces raisons-là sont inutiles et finissent +par m'ennuyer, monsieur Bricolin! Au diable votre pratique, +vos petits services, et mes intérêts, s'il faut que +j'entende seulement supposer que je suis capable de +manquer de respect à votre fille, et qu'elle aura un jour +ou l'autre à me remettre à ma place. Je ne suis qu'un +paysan, mais je suis aussi fier que vous, monsieur Bricolin, +ne vous en déplaise; et si vous ne trouvez pas pour +moi des façons plus délicates de vous exprimer, laissez-moi +vous souhaiter le bonjour et m'en aller à mes +affaires.</p> + +<p>M. Bricolin eut beaucoup de peine à calmer le Grand-Louis +qui se sentait fort irrité, non des soupçons de la +fermière qu'il savait bien mériter dans un certain sens, ni +du style grossier de Bricolin, auquel il était fort habitué, +mais de la cruauté avec laquelle ce dernier faisait, sans le +savoir, saigner la plaie vive de son coeur. Enfin, il s'apaisa +après s'être fait faire amende honorable par le fermier, +qui avait ses raisons pour se montrer fort pacifique +et pour ne pas écouter les craintes de sa femme, du moins +pour le moment.</p> + +<p>—Ah ça! lui dit celui-ci, en l'invitant à entamer, +après le fromage, un nouveau pichet de son <i>vin gris</i>; tu +es donc en grande amitié avec notre jeune dame?</p> + +<p>—En grande amitié! répondit le meunier avec un reste +d'humeur, et s'abstenant de boire, malgré l'insistance de +son hôte: c'est une parole aussi raisonnable que l'amour +dont vous me défendez de parler à votre fille!</p> + +<p>—Ma foi! si le mot est <i>inconvenable</i>, ce n'est pas +moi qui l'ai inventé; c'est elle-même qui nous a dit plusieurs +fois hier (ce qui faisait bien enrager la Thibaude!) +qu'elle avait beaucoup d'amitié pour toi. Dame! tu es un +beau garçon, Grand-Louis, c'est connu, et on dit que les +grandes dames.... Allons! vas-tu encore te fâcher?</p> + +<p>—M'est avis que vous avez un pichet de trop dans la +tête ce matin, monsieur Bricolin! dit le meunier pâle +d'indignation.</p> + +<p>Jamais le cynisme de Bricolin, dont il avait pris son +parti jusqu'alors, ne lui avait inspiré autant de dégoût.</p> + +<p>—Et toi, tu as, je crois, ce matin, répondit le fermier, +vidé la pelle de ton moulin dans ton estomac, car +tu es triste et quinteux comme un buveur d'eau. On ne +peut donc plus rire avec toi à présent? Voilà du nouveau! +Eh bien, parlons donc sérieusement puisque tu le veux. +Il est certain que d'une manière ou de l'autre, tu as conquis +l'estime et la confiance de la jeune dame, et qu'elle +te charge de ses commissions sans en rien dire à personne.</p> + +<p>—Je ne sais pas ce que vous voulez dire.</p> + +<p>—Tiens! tu vas à *** pour elle, tu lui rapportes ses +effets, son argent!... car la Chounette t'a vu lui remettre +un gros sac d'écus! Tu fais ses affaires enfin.</p> + +<p>—Comme vous voudrez; je sais que je fais les miennes, +et que, par la même occasion, je lui rapporte sa bourse +et ses malles de l'auberge où elle les avait laissées en dépôt; +si c'est là faire ses affaires, à la bonne heure, je le +veux bien.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est donc que ce sac? Est-ce de l'or +ou de l'argent?</p> + +<p>—Est-ce que je le sais, moi? Je n'y ai pas regardé.</p> + +<p>—Ça ne t'aurait rien coûté, et ça ne lui aurait pas fait +de tort.</p> + +<p>—Il fallait me dire que ça vous intéressait. Je ne l'ai +pas deviné!</p> + +<p>—Écoute, Grand-Louis, mon garçon, sois franc! cette +dame a causé avec toi de ses affaires?</p> + +<p>—Où prenez-vous ça?</p> + +<p>—Je le prends là! dit le fermier en portant l'index à +son front étroit et basané. Je sens dans l'air une odeur +de confidences et de cachotteries. La dame a l'air de se +méfier de moi et de te consulter!</p> + +<p>—Quand cela serait! répondit Grand-Louis en regardant +fixement Bricolin avec quelque intention de le +braver.</p> + +<p>—Si cela était, Grand-Louis, je ne pense pas que tu +voudrais m'être défavorable?</p> + +<p>—Comment l'entendez-vous?</p> + +<p>—Comme tu l'entends bien toi-même. J'ai toujours eu +confiance en toi, et tu ne voudrais pas en abuser. Tu sais +bien que j'ai envie de la terre, et que je ne voudrais pas +la payer trop cher?</p> + +<p>—Je sais bien que vous ne voudriez pas la payer son +prix.</p> + +<p>—Son prix! son prix! ça dépend de la position des +personnes. Ce qui serait mal vendu pour une autre, sera +heureusement vendu pour <i>elle</i>, qui a grand besoin de +sortir du pétrin où son mari l'a laissée!</p> + +<p>—Je sais cela, monsieur Bricolin, je sais vos idées là-dessus, +et vos ambitions sur le bout de mon doigt. Vous +voulez enfoncer de cinquante mille francs la dame venderesse, +comme disent les gens de loi.</p> + +<p>—Non! pas enfoncer du tout! J'ai joué cartes sur +table avec elle. Je lui ai dit ce que valait son bien. Seulement +je lui ai dit que je ne le paierais pas toute sa valeur, +et dix mille millions de tonnerres m'écrasent si je +veux et si je peux monter d'un liard.</p> + +<p>—Vous m'avez parlé autrement, il n'y a pas encore +si longtemps! vous m'avez dit que vous pouviez le payer +son prix, et que s'il fallait absolument en passer par là....</p> + +<p>—Tu radotes! je n'ai jamais dit ça!</p> + +<p>—Pardon, excuse! rappelez-vous donc! c'était à la +foire de Cluis, à preuve que M. Grouard, le maire, était là.</p> + +<p>—Il n'en pourrait pas témoigner, il est mort!</p> + +<p>—Mais moi, j'en pourrais lever la main!</p> + +<p>—Tu ne le feras pas!</p> + +<p>—Ça dépend.</p> + +<p>—Ça dépend de quoi?</p> + +<p>—Ça dépend de vous.</p> + +<p>—Comment ça?</p> + +<p>—La conduite qu'on aura avec moi dans votre maison +réglera la mienne, monsieur Bricolin. Je suis las des +malhonnêtetés de votre dame et des affronts qu'elle me +fait; je sais qu'on m'en tient d'autres en réserve, qu'il est +défendu à votre fille de me parler, de danser avec moi, +de venir voir sa nourrice à mon moulin, et toutes sortes +de vexations dont je ne me plaindrais pas si je les avais +méritées, mais que je trouve insultantes, ne les méritant +pas.</p> + +<p>—Comment, c'est là tout, Grand-Louis? et un joli cadeau, +un billet de cinq cents francs, par exemple, ne te +ferait pas plus de plaisir?</p> + +<p>—Non, Monsieur! dit sèchement le meunier.</p> + +<p>—Tu es un niais, mon garçon. Cinq cents francs dans +la poche d'un honnête homme valent mieux qu'une +bourrée dans la poussière. Tu tiens donc bien à danser +avec ma fille?</p> + +<p>—J'y tiens pour mon honneur, monsieur Bricolin. J'ai +toujours dansé la bourrée avec elle devant tout le monde. +Personne ne l'a trouvé mauvais, et si je recevais d'elle +maintenant l'affront d'un refus, on croirait aisément ce +que trompette déjà votre femme, à savoir que je suis un +malhonnête et un malappris. Je ne veux pas être traité +comme ça. C'est à vous de savoir si vous voulez me fâcher, +oui ou non.</p> + +<p>—Danse avec Rose, mon garçon, danse! s'écria le +fermier avec une joie mêlée de malice profonde, danse +tant que tu voudras! s'il ne faut que cela pour te contenter!...</p> + +<p>—Eh bien, nous verrons! pensa le meunier, satisfait +de sa vengeance. Voilà la dame de Blanchemont qui vient +par ici, dit-il. Votre femme, avec son esclandre, ne m'a +pas donné le temps de lui rendre compte de ses commissions. +Si elle me parle de ses affaires, je vous dirai ses intentions.</p> + +<p>—Je te laisse avec elle, dit M. Bricolin en se levant. +N'oublie pas que tu peux les influencer, ses intentions! +Les affaires l'ennuient, elle a hâte d'en finir. Fais-lui bien +comprendre que je serai inébranlable.... Moi, je vas +trouver la Thibaude pour lui faire la leçon en ce qui te +concerne.</p> + +<p>—Double coquin! se dit le Grand-Louis, en voyant +s'enfuir lourdement le fermier; compte sur moi pour te +servir de compère! Oui-da! pour m'en avoir cru seulement +capable, je veux qu'il t'en coûte cinquante mille +francs, et vingt mille en plus.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXI.</h3> + +<h3>LE GARÇON DE MOULIN.</h3> + +<p>—Ma chère dame dit en toute hâte le meunier qui entendait +Rose venir derrière Marcelle, j'ai deux cents +choses à vous dire, mais je ne peux pas débiter tout cela +en deux minutes! Ici d'ailleurs (je ne parle pas de mademoiselle +Rose), les murs ont des oreilles très-longues, et +si je vas me promener seul avec vous, ça donnera des +soupçons sur certaines affaires.... Enfin, il faut que je +vous parle, comment ferons-nous?</p> + +<p>—Il y a un moyen bien simple, répondit madame de +Blanchemont. J'irai me promener aujourd'hui, et je trouverai +bien le chemin d'Angibault.</p> + +<p>—-D'ailleurs, si mademoiselle Rose voulait vous le +montrer... dit Grand-Louis au moment où Rose entrait, +et entendait les dernières paroles de Marcelle.... Si tant +est, ajouta-t-il, qu'elle ne soit pas trop en colère contre +moi....</p> + +<p>—Ah! grand étourdi! vous allez me faire gronder par +ma mère d'une belle façon! répondit Rose. Elle ne m'a +encore rien dit, mais avec elle ce qui est différé n'est pas +perdu.</p> + +<p>—Non, mademoiselle Rose, non, ne craignez rien. +Votre maman, cette fois, ne dira mot, Dieu merci! Je +me suis justifié, votre papa m'a pardonné, il s'est chargé +d'apaiser madame Bricolin, et pourvu que vous ne me +gardiez pas rancune de ma sottise....</p> + +<p>—Ne parlons plus de cela, dit Rose en rougissant. Je +ne vous en veux pas, Grand-Louis. Seulement vous auriez +pu me crier votre justification un peu moins haut en +sortant; vous m'avez <i>réveillée en peur</i>.</p> + +<p>—Vous dormiez donc? Je ne croyais pas.</p> + +<p>—Allons, vous ne dormiez pas, petite rusée, dit Marcelle, +puisque vous avez fermé vos rideaux avec fureur.</p> + +<p>—Je dormais à moitié, dit Rose en tâchant de cacher +son embarras sous un air de dépit.</p> + +<p>—Ce qu'il y a de plus clair là dedans, dit le meunier +avec une douleur ingénue, c'est qu'elle m'en veut!</p> + +<p>—Non, Louis, je te pardonne, puisque tu ne me savais +pas là, dit Rose, qui avait eu trop longtemps l'habitude +de tutoyer le Grand-Louis, son ami d'enfance, pour +ne pas y retomber soit par distraction, soit à dessein. +Elle savait bien qu'un seul mot de sa bouche accompagné +de ce délicieux tu changeait en joie expansive toutes les +tristesses de son amoureux.</p> + +<p>—Et pourtant, dit le meunier, dont les yeux brillèrent +de plaisir, vous ne voulez pas venir vous promener au +moulin aujourd'hui avec madame Marcelle?</p> + +<p>—Comment donc faire, Grand-Louis, puisque maman +me l'a défendu, je ne sais pas pourquoi?</p> + +<p>—Votre papa vous le permettra. Je me suis plaint à +lui des duretés de madame Bricolin; il les désapprouve et +m'a promis d'ôter à <i>sa dame</i> les préventions qu'elle a +contre moi... je ne sais pas pourquoi non plus.</p> + +<p>—Ah! tant mieux! s'il en est ainsi, s'écria Rose avec +abandon. Nous irons à cheval, n'est-ce pas, madame Marcelle? +vous monterez ma petite jument, et moi, je prendrai +le bidet à papa; il est très-doux et va très-vite aussi.</p> + +<p>—Et moi, dit Édouard, je veux monter à cheval +aussi.</p> + +<p>—Cela est plus difficile, répondit Marcelle. Je n'oserai +pas te prendre en croupe, mon ami.</p> + +<p>—Ni moi non plus, dit Rose, nos chevaux sont un peu +trop vifs.</p> + +<p>—Oh! je veux aller à Angibault, moi! s'écria l'enfant. +Maman, emmène-moi au moulin!</p> + +<p>—C'est trop loin pour vos petites jambes, dit le meunier; +mais moi je me charge de vous, si votre maman y +consent. Nous partirons les premiers dans ma charrette, +et nous irons voir traire les vaches pour que ces dames +trouvent de la crème en arrivant.</p> + +<p>—Vous pouvez bien le lui confier, dit Rose à Marcelle. +Il est si bon pour les enfants! j'en sais quelque chose, +moi!</p> + +<p>—Oh! vous, vous étiez si gentille! dit le meunier tout +attendri, vous auriez dû rester toujours comme cela!</p> + +<p>—Merci du compliment, Grand-Louis!</p> + +<p>—Je ne veux pas dire que vous ne soyez plus gentille, +mais que vous auriez dû rester petite. Vous m'aimiez tant +dans ce temps-là! vous ne pouviez pas me quitter; toujours +pendue à mon cou!</p> + +<p>—Il serait plaisant, dit Rose moitié troublée, moitié +railleuse, que j'eusse conservé cette habitude!</p> + +<p>—Allons, reprit le meunier s'adressant à Marcelle, +j'emmène le petit, c'est convenu?</p> + +<p>—Je vous le confie en toute sécurité, dit madame de +Blanchemont en lui mettant son fils dans les bras.</p> + +<p>—Ah! quel bonheur! s'écria l'enfant. <i>Alochon</i>, tu +me mettras encore au bout de tes bras pour me faire +attraper des prunes noires aux arbres tout le long du +chemin!</p> + +<p>—Oui, Monseigneur, dit le meunier en riant; à condition +que vous ne m'en ferez plus tomber sur le nez.</p> + +<p>Grand-Louis cheminant et jouant sur sa charrette avec +le bel Édouard qui faisait battre son coeur en lui rappelant +les grâces, les caresses et les malices de Rose enfant, +approchait de son moulin, lorsqu'il aperçut dans la +prairie Henri Lémor qui venait à sa rencontre, mais qui +retourna aussitôt sur ses pas et rentra précipitamment +dans la maison pour se cacher, en reconnaissant Édouard +à côté du meunier.</p> + +<p>—Mène Sophie au pré, dit Grand-Louis à son garçon +de moulin en s'arrêtant à quelque distance de la porte. +Et vous, ma mère, amusez-moi cet enfant-là. Ayez-en +soin comme de la prunelle de vos yeux; moi, j'ai un mot +à dire au moulin.</p> + +<p>Il courut alors retrouver Lémor, qui s'était enfermé +dans sa chambre, et qui lui dit, en ouvrant avec précaution:</p> + +<p>—Cet enfant me connaît; j'ai dû éviter ses regards.</p> + +<p>—Et qui diable pouvait se douter que vous seriez encore +là! dit le meunier qui avait peine à revenir de sa +surprise. Moi qui vous avais fait mes adieux ce matin et +qui vous croyais déjà mettant à la voile pour l'Afrique! +Quel chevalier errant, ou quelle âme en peine êtes-vous +donc?</p> + +<p>—Je suis une âme en peine, en effet, mon ami. Ayez +compassion de moi. J'ai fait une lieue; je me suis assis +au bord d'une fontaine, j'ai rêvé, j'ai pleuré, et je suis +revenu: je ne peux pas m'en aller!</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/14.png"></p> + + +<p>—Eh bien, c'est comme cela que je vous aime, s'écria +le meunier en lui secouant la main avec force. Voilà +comme j'ai été plus de cent fois! Oui, plus de cent fois, +j'ai quitté Blanchemont en jurant de n'y jamais remettre +les pieds, et il y avait toujours au bord du chemin quelque +fontaine où je m'asseyais pour pleurer, et qui avait +la vertu de me faire retourner d'où je venais. Mais écoutez, +mon garçon, il faut être sur vos gardes: je veux bien +que vous restiez chez nous tant que vous ne pourrez pas +vous décider à vous en aller. Ce sera long, je le prévois. +Tant mieux, je vous aime; je voulais vous retenir ce +matin, vous revenez, j'en suis heureux, et je vous en remercie. +Mais pour quelques heures il faut vous éloigner. +<i>Elles</i> vont venir ici.</p> + +<p>—Toutes les deux! s'écria Lémor, qui comprenait +Grand-Louis à demi-mot.</p> + +<p>—Oui, toutes les deux. Je n'ai pas pu dire un mot de +vous à madame de Blanchemont. Elle vient pour que je +lui parle de ses affaires d'argent, sans savoir que j'ai à +lui parler de ses affaires de coeur. Je ne veux pas qu'elle +vous sache ici avant d'être bien sûr qu'elle ne me grondera +pas de vous y avoir amené.... D'ailleurs, je ne veux +pas la surprendre, surtout devant Rose, qui ne sait sans +doute rien de tout cela. Cachez-vous donc. Elles ont demandé +leurs chevaux comme je partais. Elles auront déjeuné +comme déjeunent les belles dames, c'est-à-dire +comme des fauvettes; leurs montures n'ont pas les épaules +froides, elles peuvent être ici d'un moment à l'autre.</p> + +<p>—Je pars... je m'enfuis! dit Lémor tout pâle et tout +tremblant: ah! mon ami, elle va venir ici!</p> + +<p>—J'entends bien! ça vous saigne le coeur de ne pas la +voir! oui, c'est dur, j'en conviens!... Si on pouvait +compter sur vous... si vous pouviez jurer de ne pas vous +montrer, de ne bouger ni pied ni patte tout le temps +qu'elles seront par ici... je vous fourrerais bien dans un +endroit d'où vous la verriez sans être aperçu.</p> + +<p>—Oh! mon cher Grand-Louis, mon excellent ami, je +promets, je jure! cachez-moi, fût-ce sous la meule de +votre moulin....</p> + +<p>—Diable! il n'y ferait pas bon, la <i>Grand-Louise</i> a +les os plus durs que vous. Je vas vous serrer plus mollement. +Vous monterez dans mon grenier à foin, et par le +trou de la lucarne vous pourrez voir passer et repasser +ces dames. Je ne serai pas fâché que vous voyiez Rose +Bricolin; vous me direz si vous avez connu à Paris beaucoup +de duchesses plus jolies que ça. Mais attendez que +j'aille voir ce qui se passe!</p> + + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/15.png"></p> + +<p>Et le Grand-Louis gravit un peu la côte de Condé d'où +l'on découvrait les tours de Blanchemont et à peu près +tout le chemin qui y mène. Quand il se fut assuré que +les deux amazones ne paraissaient pas encore, il retourna +auprès de son prisonnier.</p> + +<p>—Ça, mon camarade, lui dit-il, voilà un miroir de +deux sous et un vrai rasoir de meunier, vous allez me +jeter bas cette barbe de bouc. C'est déplacé dans un +moulin. C'est un nid à farine. Et puis, si par malheur on +apercevait le bout de votre museau, ce changement vous +rendrait moins facile à reconnaître.</p> + +<p>—Vous avez raison, dit Lémor, et je vous obéis bien +vite.</p> + +<p>—Savez-vous, reprit le meunier, que j'ai mon idée en +vous faisant mettre bas cette toison noire?</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—Je viens d'y penser, et j'ai arrêté ce qui suit: vous +allez rester chez moi jusqu'à ce que vous vous soyez décidé +à ne plus faire de peine à ma chère dame, et à +changer vos folles idées sur la fortune. Quand même +vous n'y resteriez que peu de jours, il ne faut pas qu'on +sache qui vous êtes, et votre barbe vous donne un air +citadin qui attire les yeux. J'ai dit en l'air, hier soir, à +ma bonne femme de mère, que vous étiez un arpenteur. +C'est le premier mensonge qui m'est venu, et il est absurde. +J'aurais mieux fait de dire tout de suite votre état. +Au reste, ma mère, qui ne s'étonne de rien, trouvera +tout simple que du cadastre vous ayez passé dans la mécanique. +Vous allez donc être meunier, mon cher, ça +vous va mieux. Vous vous occuperez, ou vous aurez l'air +de vous occuper au moulin; vous avez certainement des +connaissances dans la partie, et vous serez censé me conseiller +pour l'établissement d'une nouvelle meule. Vous +serez une rencontre utile que j'aurai faite à la ville. +Comme cela, votre présence chez moi n'étonnera personne. +Je suis adjoint, je réponds de vous, personne ne +demandera à voir votre passe-port. Le garde champêtre +est un peu curieux et bavard. Mais avec une ou deux +pintes de vin on endort sa langue. Voilà mon plan. Il faut +vous y conformer ou je vous abandonne.</p> + +<p>—Je me soumets, je serai votre garçon de moulin, je +me cacherai, pourvu que je ne parte pas sans revoir, ne +fût-ce que d'ici et pour un instant....</p> + +<p>—Chut! j'entends des fers sur les cailloux... <i>tric +tric</i>... c'est la jument noire à mademoiselle Rose; <i>trac +trac</i>... c'est le bidet gris à M. Bricolin. Vous voilà assez +rasé, assez lavé, et je vous assure que vous êtes cent fois +mieux comme ça. Courez au foin et poussez sur vous le +volet de la lucarne. Vous regarderez par la fente. Si mon +garçon y monte, faites semblant de dormir. Une sieste +dans le foin est une douceur que les gens du pays se +donnent souvent, et une occupation qui leur paraît plus +chrétienne que celle de réfléchir tout seul les bras croisés +et les yeux ouverts.... Adieu! voilà mademoiselle +Rose. Tenez, la première en avant! voyez comme ça +trottine légèrement et d'un air décidé!</p> + +<p>—Belle comme un ange! dit Lémor qui n'avait regardé +que Marcelle.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXII.</h3> + +<h3>AU BORD DE L'EAU.</h3> + +<p>Grand-Louis, qui avait toutes les délicatesses d'un coeur +candidement épris, avait donné, en passant, des ordres +pour que le lait et les fruits de la collation fussent servis +sous une treille qui ornait le devant de sa porte, juste +en face et à très-peu de distance du moulin, d'où Lémor, +blotti dans son grenier, pouvait voir et même entendre +Marcelle.</p> + +<p>La collation rustique fut fort enjouée, grâce à l'espiègle +intimité d'Edouard avec le meunier et aux charmantes +coquetteries de Rose envers celui-ci.</p> + +<p>—Prenez garde, Rose! dit madame de Blanchemont +à l'oreille de la jeune fille, vous vous faites adorable aujourd'hui, +et vous voyez bien que vous lui tournez la +tête. Il me semble que vous vous moquez beaucoup de +mes sermons, ou que vous vous engagez trop.</p> + +<p>Rose se troubla, resta un moment rêveuse, et recommença +bientôt ses vives agaceries, comme si elle eût pris +intérieurement son parti d'accepter l'amour qu'elle provoquait. +Il y avait toujours eu au fond de son coeur une +vive amitié pour le Grand-Louis; il n'était donc guère +probable qu'elle se fit un jeu de le railler, si elle n'eût +senti la possibilité de faire faire, en elle-même, un grand +progrès à cette amitié fraternelle. Le meunier, sans vouloir +se flatter, éprouvait cependant une confiance instinctive, +et son âme loyale lui disait que Rose était trop bonne +et trop pure pour le torturer froidement.</p> + +<p>Il se trouvait donc heureux de la voir si enjouée et si +animée près de lui, et il eut grand'peine à la laisser avec +sa mère la dernière à table. Mais il avait vu Marcelle +s'éloigner un peu et lui faire signe à la dérobée qu'il eût +à la suivre de l'autre côté de la rivière.</p> + +<p>—Eh bien! mon cher Grand-Louis, lui dit madame +de Blanchemont, il me semble que vous n'êtes plus si +triste que l'autre jour, et que j'en ai deviné la cause!</p> + +<p>—Ah! madame Marcelle, vous savez tout, je le vois +bien, et je n'ai rien à vous apprendre. C'est vous qui +pourriez m'en dire plus long que je n'en sais; car il me +semble qu'on doit avoir et qu'on a grande confiance en +vous.</p> + +<p>—Je ne veux pas compromettre Rose, dit Marcelle en +souriant. Les femmes ne doivent pas se trahir entre elles. +Cependant je crois pouvoir espérer avec vous qu'il ne +vous sera pas impossible de vous faire aimer.</p> + +<p>—Ah! si on m'aimait!... je serais content, et je crois +que je n'en demanderais pas davantage; car le jour où +elle me le dirait, je serais capable d'en mourir de joie.</p> + +<p>—Mon ami, vous aimez sincèrement et noblement, et +c'est pour cela qu'il ne faudrait pas trop désirer d'être +payé de retour avant de songer à détruire les obstacles +qui viennent de la famille. Je présume que c'est là ce dont +vous avez à m'entretenir, et c'est pourquoi je me suis +rendue avec empressement à votre invitation. Voyons, le +temps est précieux, car on va sans doute venir nous rejoindre.... +En quoi puis-je influencer les idées du père, +ainsi que Rose me la fait entendre?</p> + +<p>—Rose vous a fait entendre cela! s'écria le meunier +transporté. Elle y songe donc? Elle m'aime donc? Ah! +madame Marcelle! et vous ne me disiez pas cela tout de +suite!... Eh! que m'importe le reste si elle m'aime, si +elle désire m'épouser?...</p> + +<p>—Doucement, mon ami. Rose ne s'est pas engagée si +avant. Elle a pour vous l'affection d'une soeur, elle désirait +voir révoquer la sentence qui lui interdisait de vous +parler, de venir chez vous, de vous traiter enfin en ami, +comme elle l'avait fait jusqu'à ce jour. Voilà pourquoi +elle m'a priée de vous protéger auprès de ses parents et +de prendre votre parti, tout en montrant quelque fermeté +dans mes affaires avec eux. Et voici ce que j'ai compris, +en outre, Grand-Louis: M. Bricolin veut ma terre à bon +marché, et peut-être que si Rose vous aimait, je pourrais +assurer son bonheur et le vôtre en imposant votre +mariage comme une condition de mon consentement. Si +vous le croyez, ne doutez pas que je sois très-heureuse de +faire ce léger sacrifice.</p> + +<p>—Ce léger sacrifice! vous n'y songez pas, madame +Marcelle! vous vous croyez encore riche; vous parlez de +cinquante mille francs comme d'un rien. Vous oubliez +que c'est désormais une bonne part de votre existence. +Et vous croyez que j'accepterais ce sacrifice-là? Oh! j'aimerais +mieux renoncer à Rose tout de suite.</p> + +<p>—C'est que vous ne comprenez pas la véritable valeur +de l'argent, mon ami; ce n'est qu'un moyen de bonheur, +et le bonheur qu'on peut procurer aux autres est le plus +certain et le plus pur qu'on puisse se procurer à soi-même.</p> + +<p>—Vous êtes bonne comme Dieu, pauvre dame! mais +il y a là un bonheur plus certain et plus pur encore pour +vous-même. C'est celui que vous devez ménager à votre +fils. Et que diriez-vous un jour, grand Dieu! si, faute des +cinquante mille francs que vous auriez sacrifiés pour vos +amis, votre cher Édouard était forcé, à son tour, de renoncer +à une femme qu'il aimerait, et que vous ne pourriez +plus lui faire obtenir?</p> + +<p>—Mon coeur est pénétré de votre bon raisonnement; +mais en fait d'intérêts matériels, il n'y a point, pour l'avenir, +de calculs absolus. Ma position n'est pas rigidement +dessinée comme vous la faites; en m'abstenant de +vendre cher je perdrai du temps, et, vous le savez, chaque +jour d'hésitation m'entraîne à ma ruine. En terminant +vite, je me libère des dettes qui me rongent, et, certes, +il peut y avoir un jour tout profit pour moi à avoir su +prendre mon parti sans regret puéril et sans parcimonie +déplacée. Vous voyez donc que je ne suis pas si généreuse, +et que j'agis dans mes intérêts en servant ceux de +votre amour.</p> + +<p>—En voilà une pauvre tête en affaires! s'écria le +meunier avec un sourire triste et tendre. Une sainte du +paradis ne dirait pas mieux. Mais ça n'a pas le sens commun, +permettez-moi de vous le dire, ma chère dame. +Vous trouverez, d'ici à quinze jours, des acquéreurs pour +votre terre, et qui seront bien contents de ne la payer +que son prix.</p> + +<p>—Mais qui ne seront pas solvables comme M. Bricolin?</p> + +<p>—Ah! oui, voilà son orgueil! c'est d'être solvable. +<i>Solvable!</i> le grand mot! Il croit être le seul au monde +qui puisse dire: Je suis <i>solvable</i>, moi! C'est-à-dire, il +sait bien qu'il y en a d'autres, mais il vous éblouit avec +cela. Ne l'écoutez pas. C'est un fin matois. Faites seulement +mine de conclure avec un autre, fallût-il faire des +démarches et des contrats simulés. Je ne me gênerais +pas à votre place. A la guerre comme à la guerre, avec +les juifs comme avec les juifs! Voulez-vous me laisser +agir? Dans quinze jours, je vous jure, comme voilà de +l'eau, que M. Bricolin vous donnera vos trois cent mille +francs bien comptés et un beau pot-de-vin par-dessus le +marché.</p> + +<p>—Je n'aurais jamais l'habileté de suivre vos conseils, +et je trouve beaucoup plus vite fait de rendre chacun de +nous heureux à sa manière, vous, Rose, moi, M. Bricolin, +et mon fils qui me dira un jour que j'ai bien fait.</p> + +<p>—Romans! romans! dit le meunier. Vous ne savez +pas ce que pensera votre fils dans quinze ans d'ici sur +l'argent et sur l'amour. N'allez pas faire cette folie; je +ne m'y prêterais pas, madame Marcelle... non, non, n'y +comptez pas, je suis aussi fier que qui que ce soit, et têtu +comme un mouton... du Berri qui plus est! D'ailleurs, +écoutez, ce serait en pure perte. M. Bricolin promettrait +tout et ne tiendrait rien. Il faut, vu votre position, que +votre contrat de vente soit signé avant la fin du mois, et +certes ce n'est pas d'ici à un mois que je pourrais espérer +d'épouser Rose. Il faudrait pour cela qu'elle fût folle de +moi, et cela n'est pas. Il faudrait l'exposer à un bruit, à +des scandales! Je ne m'y résoudrais jamais. Quelle rage +aurait sa mère! quels étonnements et quels dénigrements +de la part de ses voisins et de ses connaissances! Et que +ne dirait-on pas? Qui est-ce qui comprendrait que vous +avez imposé cela à M. Bricolin par pure grandeur d'âme +et par sainte amitié pour nous! Vous ne connaissez pas +la malice des hommes; et celle des femmes, si vous saviez +ce que c'est! votre bonté pour moi... non, vous ne +pouvez pas vous imaginer, et je n'oserais jamais vous +dire comment M. Bricolin tout le premier serait capable +de l'interpréter.... Ou bien encore on dirait que Rose, +pauvre sainte fille! a fait un faux pas, qu'elle vous l'a +confié, et que vous vous êtes dévouée, pour sauver son +honneur, à doter le coupable.... Enfin, cela ne se peut +pas, et voilà plus de raisons qu'il n'en faut, j'espère, pour +vous en convaincre. Oh! ce n'est pas comme cela que je +veux obtenir Rose! Il faut, que cela arrive naturellement, +et sans faire crier personne contre elle. Je sais bien qu'il +faut un miracle pour que je devienne riche, ou un malheur +pour qu'elle devienne pauvre. Dieu me viendra en +aide si elle m'aime... et elle m'aimera peut-être, n'est-ce +pas?</p> + +<p>—Mais, mon ami, je ne puis travailler à enflammer +son coeur pour vous si vous m'ôtez les moyens de dominer +la cupidité de son père. Je ne l'aurais pas entrepris +si je n'avais eu cette pensée; car précipiter cette jeune et +charmante fille dans une passion malheureuse serait un +crime de ma part.</p> + +<p>—Ah! c'est la vérité! dit le Grand-Louis soudainement +accablé, et je vois bien que je suis un fou.... Aussi +n'était-ce ni de moi, ni de Rose que je voulais vous parler +en vous priant de venir ici, madame Marcelle; vous +vous êtes trompée là-dessus dans votre excellente bonté. +Je voulais vous parler de vous seule, quand vous m'avez +prévenu en me parlant de moi-même. Je me suis laissé +aller comme un grand enfant à vous écouter, et puis force +m'a été de vous répondre; mais je reviens à mon but, +qui est de vous forcer à vous occuper de vos affaires. Je +sais celles de M. Bricolin; je sais ses intentions et son +ardeur d'acheter vos terres, il n'en démordra pas, et pour +en avoir trois cent mille francs, il faut lui en demander +trois cent cinquante mille. Vous les auriez si vous vous +obstiniez; mais, de toutes façons, il ne faut pas qu'il paie +le bien au-dessous de sa valeur. Il en a trop d'envie, ne +craignez rien.</p> + +<p>—Je vous répète, mon ami, que je ne saurai pas soutenir +cette lutte, et que, depuis deux jours qu'elle dure, +elle est déjà au-dessus de mes forces.</p> + +<p>—Aussi, ne faut-il pas vous en mêler. Vous allez remettre +vos affaires à un notaire honnête et habile. J'en +connais un; j'irai lui parler ce soir, et vous le verrez +demain, sans vous déranger. C'est demain la fête patronale +de Blanchemont. Il y a grande assemblée sur le terrier +devant l'église. Le notaire viendra s'y promener et +causer, suivant l'habitude, avec ses clients de la campagne; +vous entrerez comme par hasard dans une maison +où il vous attendra. Vous signerez une procuration, +vous lui direz deux mots, je lui en dirai quatre, et vous +n'aurez plus qu'à renvoyer M. Bricolin batailler avec lui. +S'il ne se rend pas, pendant ce temps-là votre notaire +vous aura trouvé un autre acquéreur. Il n'y aura qu'un +peu de prudence à garder pour que le Bricolin ne se +doute pas que je vous ai indiqué cet homme d'affaires au +lieu du sien, qu'il vous a sans doute proposé, et que +vous avez peut-être fait la folie d'accepter!</p> + +<p>—Non! je vous avais promis de ne rien faire sans vos +conseils.</p> + +<p>—C'est bien heureux! Allez donc demain, à deux +heures sonnant, vous promener au bord de La Vauvre, +comme pour voir du bas du terrier le joli coup d'oeil de +la fête. Je serai là et je vous ferai entrer chez une personne +sûre et discrète.</p> + +<p>—Mais, mon ami, si M. Bricolin découvre que vous +me dirigez dans cette affaire contre ses intérêts, il vous +chassera de sa maison, et vous ne pourrez jamais revoir +Rose.</p> + +<p>—Il sera bien fin s'il le découvre! Mais si ce malheur +arrivait... je vous l'ai dit, madame Marcelle, Dieu me +viendrait en aide par un miracle, d'autant plus que j'aurais +fait mon devoir.</p> + +<p>—Ami loyal et courageux, je ne puis me résoudre à +vous exposer ainsi.</p> + +<p>—Et je ne vous dois pas cela quand vous vouliez vous +ruiner pour moi? Allons, pas d'enfantillage, ma chère +dame, nous sommes quittes....</p> + +<p>—Voici Rose qui vient vers nous, dit Marcelle. Il me +reste à peine le temps de vous remercier....</p> + +<p>—Non! mademoiselle Rose tourne du côté de l'avenue +avec ma mère, qui a le mot pour la retenir un peu, car +je n'ai pas fini, madame Marcelle, j'ai bien autre chose +à vous dire! Mais vous devez être lasse de marcher si +longtemps. Puisque la cour est libre et le moulin silencieux, +venez vous asseoir sur ce banc auprès de la porte. +Mademoiselle Rose nous croit de l'autre côté et ne reviendra +par ici qu'après avoir fait le tour du pré. Ce que +j'ai à vous dire est un peu plus intéressant pour vous que +vos affaires, et demande plus de secret encore.</p> + +<p>Marcelle, étonnée de ce préambule, suivit le meunier +et s'assit avec lui sur le banc, juste au-dessous de la lucarne +du grenier à foin, d'où Lémor pouvait la voir et +l'entendre.</p> + +<p>—Dites donc, madame Marcelle, balbutia le meunier +un peu embarrassé pour entrer en matière, vous savez +bien cette lettre que vous m'aviez confiée?</p> + +<p>—Eh bien, mon cher Grand-Louis! répondit madame +de Blanchemont, dont le visage calme et un peu éteint +s'enflamma tout à coup, ne m'avez-vous pas dit ce matin +que vous l'aviez fait partir?</p> + +<p>—Pardon, excuse... c'est que je ne l'ai pas mise à la +poste.</p> + +<p>—Vous l'avez oubliée?</p> + +<p>—Oh! non, certes!</p> + +<p>—Perdue peut-être?</p> + +<p>—Encore moins. J'ai fait mieux que de la jeter dans +la boîte, je l'ai remise à son adresse.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire? Elle était adressée à Paris!</p> + +<p>—Oui, mais la personne à qui elle était destinée s'étant +trouvée sur mon chemin, j'ai cru mieux faire de la +lui remettre.</p> + +<p>—Mon Dieu! vous me faites trembler, Louis! dit Marcelle +redevenue pâle. Vous aurez fait quelque méprise.</p> + +<p>—Pas si sot! Je connais bien M. Henri Lémor, peut-être!...</p> + +<p>—Vous le connaissez! et il est dans ce pays-ci? dit +Marcelle avec une émotion qu'elle ne cherchait pas à +dissimuler.</p> + +<p>En quatre mots Grand-Louis expliqua la manière dont +il avait reconnu Lémor pour le voyageur qui était déjà +venu à son moulin, et pour le destinataire de la lettre à +lui confiée.</p> + +<p>—Et où donc allait-il? et que fait-il à ***? demanda +Marcelle oppressée.</p> + +<p>—Il allait en Afrique. Il passait! répondit le meunier +qui voulait voir venir. C'est bien le chemin par Toulouse. +Il avait pris l'heure du déjeuner de la diligence pour aller +à la poste.</p> + +<p>—Et où est-il maintenant?</p> + +<p>—Je ne vous dirai pas bien où il peut être; mais il +n'est plus à ***.</p> + +<p>—Il va en Afrique, dites-vous? Et pourquoi si loin?</p> + +<p>—Pour aller bien loin précisément. Voilà ce qu'il a +répondu à ma question.</p> + +<p>—La réponse est plus claire que vous ne pensez! dit +Marcelle, dont l'agitation augmentait, et qui ne songeait +pas même à la rendre moins évidente. Mon ami, vous +n'êtes pas si malheureux que vous croyez! Il est des +coeurs plus brisés que le vôtre.</p> + +<p>—Le vôtre, par exemple, ma pauvre chère dame?</p> + +<p>—Oui, mon ami, le mien.</p> + +<p>—Mais n'est-ce pas un peu de votre faute? Pourquoi +ordonniez-vous à ce pauvre jeune homme de rester un +an sans entendre parler de vous?</p> + +<p>—Comment! il vous a donc fait lire ma lettre?</p> + +<p>—Oh! non! il est assez méfiant et cachottier, allez! +Mais je l'ai tant questionné, tant obsédé, tant deviné, +qu'il a été forcé de m'avouer que je ne me trompais +guère. Ah dame! voyez-vous, madame Marcelle, je suis +très-curieux des secrets de ceux que j'aime, moi, parce +que, tant qu'on ne sait pas ce qu'ils pensent, on ne sait +pas comment les servir. Ai-je tort?</p> + +<p>—Non, ami, je suis bien aise que vous ayez mes secrets +comme j'ai les vôtres. Mais, hélas! quelle que soit +ici votre bonne volonté et votre bon coeur, vous ne pouvez +rien pour moi. Répondez-moi, pourtant. Ce jeune homme +ne vous a-t-il transmis aucune réponse ni par écrit, ni +verbalement?</p> + +<p>—Il vous a écrit ce matin un tas de billevesées dont je +n'ai pas voulu me charger.</p> + +<p>—Vous m'avez rendu un mauvais service! Ainsi, je +ne puis savoir ses intentions?</p> + +<p>—Il n'a su me dire que ceci: «Je l'aime, <i>mais</i> j'ai +du courage!»</p> + +<p>—Il a dit: <i>Mais?</i></p> + +<p>—Il a peut-être dit: <i>Et!</i></p> + +<p>—Ce serait si différent! Rappelez-vous, Grand-Louis!</p> + +<p>—Il a dit tantôt l'un, tantôt l'autre, car il l'a répété +souvent.</p> + +<p>—Ce matin, dites-vous? Vous n'avez donc quitté la +ville que ce matin?</p> + +<p>—J'ai voulu dire hier soir. Il était tard, et nous prenons, +nous autres, le matin dès minuit.</p> + +<p>—Mon Dieu! qu'est-ce à dire? Pourquoi pas de lettre? +Vous avez donc vu celle qu'il m'écrivait?</p> + +<p>—Un peu! il en a déchiré quatre.</p> + +<p>—Mais que disaient ces lettres? Il était donc bien +irrésolu?</p> + +<p>—Tantôt il vous disait qu'il ne pouvait jamais vous +revoir, tantôt qu'il allait venir vous voir tout de suite.</p> + +<p>—Et il a résisté à cette dernière tentation? Il a bien +du courage, en effet!</p> + +<p>—Ah! écoutez donc! il a été tenté plus que saint +Antoine; mais, d'une part, je l'en détournais; de l'autre, +il craignait de vous désobéir?</p> + +<p>—Et que pensez-vous d'un amant qui ne sait pas désobéir?</p> + +<p>—Je pense qu'il aime trop, et qu'on ne lui en saura +aucun gré.</p> + +<p>—Je suis injuste, n'est-ce pas, mon cher Grand-Louis? +je suis trop émue, je ne sais ce que je dis. Mais +pourquoi, vous, ami, l'avez-vous détourné de vous suivre? +Car il en a eu la pensée?</p> + +<p>—Oh! je crois bien! Il a même fait un bout de chemin +sur ma charrette. Mais moi, excusez! j'avais trop +peur de vous mécontenter.</p> + +<p>—Vous aimez, et vous croyez les autres si sévères?</p> + +<p>—Dame! qu'auriez-vous dit si je l'avais amené dans +la Vallée-Noire? Par exemple, dans ce moment-ci... si je +vous disais que je l'ai engagé à se cacher dans mon moulin! +Ah! pour le coup, vous me traiteriez comme je le +mériterais!</p> + +<p>—Louis! dit Marcelle en se levant d'un air de résolution +exaltée, il est ici. Vous en convenez!</p> + +<p>—Non pas, Madame; c'est vous qui me faites dire +cela.</p> + +<p>—Mon ami, reprit-elle en lui prenant la main avec +effusion, dites-moi où il est, et je vous pardonne.</p> + +<p>—Et si cela était, dit le meunier un peu effrayé de la +spontanéité de Marcelle, mais enthousiasmé de sa franchise, +vous ne craindriez donc pas de faire jaser sur votre +compte?</p> + +<p>—Quand il me quittait volontairement et que j'avais +l'esprit abattu, je pouvais songer au monde, prévoir des +dangers, me créer des devoirs rigides, exagérés peut-être; +mais quand il revient vers moi, quand il est si près +d'ici, à quoi voulez-vous que je songe, et que voulez-vous +que je craigne?</p> + +<p>—Il faut pourtant craindre que quelque imprudence +ne rende vos projets plus malaisés à exécuter, dit Grand-Louis +en faisant un geste pour indiquer à Marcelle la +fenêtre au-dessus de sa tête.</p> + +<p>Marcelle leva les yeux et rencontra ceux de Lémor, +qui, palpitant et penché vers elle, était prêt à sauter du +haut du toit pour abréger la distance.</p> + +<p>Mais le meunier toussa de toute sa force, et d'un autre +geste, indiquant aux deux amants Rose qui s'approchait +avec la meunière et le petit Édouard:</p> + +<p>—Oui, Madame, dit-il en élevant la voix, un moulin +comme ça rapporte peu; mais si je pouvais tant seulement +y établir une grande meule que j'ai dans la tête, il +me rapporterait bien... huit cents bons francs par an!...</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXIII.</h3> + +<h3>CADOCHE.</h3> + +<p>Le regard des deux amants avait été brûlant et rapide. +Un calme souverain succéda à cette commotion. Ils s'aimaient, +ils étaient sûrs l'un de l'autre. Ils s'étaient tout +dit, tout expliqué, tout persuadé mutuellement dans le +choc électrique de ce regard. Lémor se jeta au fond du +grenier, et Marcelle, maîtresse d'elle-même parce qu'elle +se sentait heureuse, accueillit Rose sans trouble et sans +regret. Elle se laissa emmener dans le délicieux taillis +voisin, et après une heure de promenade elle remonta à +cheval avec sa compagne, et reprit le chemin de Blanchemont, +après avoir dit tout bas au meunier:</p> + +<p>—Cachez-le bien, je reviendrai.</p> + +<p>—Non, non, pas trop tôt, avait répondu Grand-Louis. +J'arrangerai une entrevue sans dangers; mais laissez-moi +prendre mes mesures. Je vous reconduirai votre fils ce +soir, et je vous parlerai encore si je peux.</p> + +<p>Quand Marcelle fut partie, Lémor sortit de sa cachette, +où la joie et l'émotion, plus que l'odeur enivrante du foin, +commençaient à lui donner des vertiges.</p> + +<p>—Ami, dit-il gaiement au meunier, je suis votre garçon +de moulin, et je ne prétends pas être à votre charge +sans travailler pour vous. Donnez-moi de l'ouvrage, et +vous verrez que le Parisien a d'assez bons bras, malgré +son peu d'apparence.</p> + +<p>—Oui, répondit Grand-Louis, quand le coeur est content, +les bras sont assez souples. Vos affaires vont mieux +que les miennes, mon garçon, et quand nous causerons +ce soir, ce sera à votre tour de me donner du courage. +Mais, à cette heure, vous l'avez dit, il faut s'occuper. Je +ne puis pas passer mon temps à parler d'amour, et vous +pourriez devenir fou de contentement si vous restiez oisif. +Le travail est salutaire à tous, il entretient la joie et distrait +de la peine; ce qui veut peut-être dire qu'il est fait +pour tous dans les idées du bon Dieu. Allons, vous allez +m'aider à lever ma pelle et à mettre la <i>Grand' Louise</i> +en danse. Sa chanson a la vertu de me remettre l'esprit +quand je me détraque.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! cet enfant va me reconnaître! dit +Lémor en apercevant Édouard qui s'était échappé des +bras de la meunière, et qui montait avec les pieds et les +mains l'escalier rapide du moulin.</p> + +<p>—Il vous a déjà vu, répondit le meunier; ne vous cachez +pas et ne faites semblant de rien. Il n'est pas sûr +qu'il vous reconnaisse, affublé comme vous voilà.</p> + +<p>En effet, Édouard s'arrêta incertain et interdit. Depuis +un mois que Marcelle avait brusquement quitté Montmorency +pour se rendre auprès de son mari expirant, son +fils n'avait pas revu Lémor, et un mois est un siècle dans +la mémoire d'un si jeune enfant. Celui-là était pourtant +exceptionnel par le développement précoce de ses facultés; +mais Lémor sans barbe, le visage barbouillé de farine, +et affublé d'une blouse de paysan, était assez peu +reconnaissable. Édouard resta comme pétrifié devant lui +pendant une minute; mais ayant rencontré le regard sévère +et indifférent de l'ami qui d'ordinaire courait à lui +les bras ouverts, il baissa les yeux avec une sorte d'embarras +et même de peur, sentiment qui, chez les enfants, +est presque toujours mêlé à l'étonnement; puis il s'approcha +du meunier et lui dit de l'air sérieux et méditatif +qu'il avait souvent:</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est donc que cet homme-là?</p> + +<p>—Ça? c'est mon garçon de moulin, c'est Antoine.</p> + +<p>—Tu en as donc deux?</p> + +<p>—Bon! j'en ai par douzaines, des garçons! Celui-là, +c'est <i>Alochon</i> n° 2.</p> + +<p>—Et Jeannie est Alochon 3?</p> + +<p>—Comme vous dites, mon général!</p> + +<p>—Est-il méchant, ton Antoine?</p> + +<p>—Non, non! Mais il est un peu bête, un peu sourd, +et ne joue pas avec les enfants.</p> + +<p>—En ce cas, je m'en vais jouer avec Jeannie, dit +Édouard en s'éloignant avec insouciance. A quatre ans, +on ne sait ce que c'est que d'être trompé, et la parole de +ceux qu'on aime est plus puissante sur l'esprit que le +témoignage des sens.</p> + +<p>On apporta à la meule le blé que le meunier devait +rendre le soir même en farine. C'était celui de M. Bricolin, +contenu dans deux sacs marqués chacun de deux +énormes initiales.</p> + +<p>—Voyez, dit le Grand-Louis en riant cette fois avec +un peu d'amertume, Bricolin de Blanchemont, comme +qui dirait Bricolin, demeurant à Blanchemont. Mais quand +il aura acheté la terre il faudra qu'il mette un autre petit +<i>b</i> entre les deux grands. Ça voudra dire: Bricolin, baron +de Blanchemont.</p> + +<p>—Comment, dit Lémor occupé d'une autre pensée, +c'est là le blé de Blanchemont?</p> + +<p>—Oui, répondit le meunier qui le devinait avant qu'il +eût parlé, c'est le blé qui fera la farine... dont on fera le +pain... que mangeront madame Marcelle et mademoiselle +Rose. On dit que Rose est trop riche pour épouser un +homme comme moi: c'est pourtant moi qui lui fournis +le pain qu'elle mange!</p> + +<p>—Ainsi, nous travaillons pour <i>elles!</i> reprit Lémor.</p> + +<p>—Oui, oui, garçon. Attention au commandement! Il +ne s'agit pas de mal fonctionner. Diable! je travaillerais +pour le roi que je n'y mettrais pas tant de coeur.</p> + +<p>Cette circonstance toute vulgaire dans les habitudes du +moulin prit une couleur romanesque et quasi poétique +dans le cerveau du jeune Parisien, et il se mit à aider le +meunier avec tant de zèle et d'attention, qu'au bout de +deux heures il était parfaitement au courant du métier. +Il ne lui fut pas difficile de s'habituer au mécanisme élémentaire +et presque barbare de l'établissement. Il comprenait +les améliorations qu'avec un peu d'argent comptant +(le fruit défendu au paysan) on eût pu apporter à +la machine rustique. Il eut bientôt appris en patois les +noms techniques de chaque pièce et de chaque fonction. +Jeannie le voyant si actif et si bien traité par son maître, +eut un peu d'inquiétude et de jalousie. Mais quand Grand-Louis +eut pris soin de lui expliquer que le Parisien n'était +la qu'en passant, et que sa place à lui, Jeannie, ne menaçait +pas d'être envahie, il se rassura et se décida même, +en bon Berrichon qu'il était, à céder une partie de son +travail pendant quelques jours à un compagnon officieux. +Il en profita pour reporter à Blanchemont Édouard qui +commençait à s'ennuyer et à s'effrayer d'être si longtemps +séparé de sa mère. La meunière ne réussissait plus +à l'amuser, et la petite Fanchon étant venue le retrouver, +Jeannie ne fut pas fâché d'accompagner sa jeune camarade +jusqu'au château.</p> + +<p>La tâche terminée, Lémor, le front baigné de sueur et +le visage animé, se sentit plus souple de corps et plus +fort de volonté qu'il ne l'avait été depuis longtemps. Les +longues rêveries qui dévoraient sa jeunesse firent place +à cette sorte de bien-être physique et moral que la Providence +a attaché à l'accomplissement du travail de +l'homme quand le but en est bien senti et la fatigue mesurée +à ses forces. Ami, s'écria-t-il, le travail est beau et +saint par lui-même; vous aviez raison de le dire en commençant! +Dieu l'impose et le bénit. Il m'a semblé doux +de travailler pour nourrir ma maîtresse; oh! qu'il serait +plus doux encore de travailler en même temps pour alimenter +la vie d'une famille d'égaux et de frères! Quand +chacun travaillera pour tous et tous pour chacun, que la +fatigue sera légère, que la vie sera belle!</p> + +<p>—Oui, ma profession serait, dans ce cas-là, une des +plus gentilles! dit le meunier avec un sourire de vive +intelligence. Le blé est la plus noble des plantes, le pain +le plus pur des aliments. Mes fonctions mériteraient bien +quelque estime, et, les jours de fête, ou pourrait mettre +une couronne d'épis et des bleuets à la pauvre <i>Grand'Louise</i>, +à laquelle personne ne fait attention maintenant; +mais que voulez-vous? <i>au jour d'aujourd'hui</i>, +comme dit M. Bricolin, je ne suis qu'un mercenaire employé +par lui, et il se dit en pensant à moi: «Un homme +<i>comme ça</i> songerait à ma fille! Un malheureux qui broie +le grain, quand c'est moi qui sème le blé et possède la +terre!» Voyez pourtant la belle différence! Mes mains +sont plus propres que les siennes qui remuent le fumier; +voilà tout. Ah ça! mon garçon, l'ouvrage est fait; dépêchons +la soupe. Je parie que vous la trouverez meilleure +que ce matin, quand même elle serait dix fois plus salée, +et puis je m'en irai à Blanchemont porter ces deux sacs?</p> + +<p>—Sans moi?</p> + +<p>—Tiens! sans doute. Vous avez donc envie de vous +faire voir à la ferme?</p> + +<p>—Personne ne m'y connaît.</p> + +<p>—C'est vrai. Mais qu'y ferez-vous?</p> + +<p>—Rien; je vous aiderai à décharger les sacs.</p> + +<p>—Et à quoi ça vous avancera-t-il?</p> + +<p>—A voir peut-être passer <i>quelqu'un</i> dans la cour.</p> + +<p>—Et si <i>quelqu'un</i> n'y passe pas?</p> + +<p>—Je verrai la maison qu'elle habite. J'entendrai peut-être +prononcer son nom.</p> + +<p>—M'est avis que c'est un plaisir que nous nous donnons +bien sans aller si loin.</p> + +<p>—C'est à deux pas d'ici!</p> + +<p>—Vous avez réponse à tout. Vous ne ferez pas d'imprudence?</p> + +<p>—Vous croyez donc que je ne l'aime pas? Est-ce que +vous en feriez à ma place, vous?</p> + +<p>—Peut-être! si l'on m'aimait! Voyons! vous ne la regarderez +pas comme vous faisiez du haut de la lucarne? +Savez-vous que j'ai cru que vous mettriez le feu à mon +foin avec vos yeux enflammés?</p> + +<p>—Je ne la regarderai pas du tout.</p> + +<p>—Et vous ne lui parlerez mie?</p> + +<p>—Quel prétexte aurais-je pour lui parler?</p> + +<p>—Vous n'en chercherez pas?</p> + +<p>—Je n'entrerai pas même dans la cour si vous me le +défendez. Je regarderai les murailles de loin.</p> + +<p>—Ce serait le plus sage. Je vous permets de flairer, +de la porte, le vent qui passe sur le château; voilà tout.</p> + +<p>Les deux amis se mirent en route à la tombée du jour; +Sophie, chargée des deux sacs, marchait magistralement +devant eux. Grand-Louis, qui avait le coeur triste, parlait +peu et n'exprimait ses idées noires que par de grands +coups de fouet allongés à droite et à gauche sur les buissons +chargés de mûres sauvages et de pâles chèvrefeuilles +plus parfumés que ceux qu'on cultive dans nos jardins.</p> + +<p>Ils avaient dépassé un groupe de chaumières qu'on +appelle le <i>Cortioux</i>, lorsque Lémor, qui côtoyait le fossé +du chemin, s'arrêta, surpris de voir un homme étendu +tout de son long sous la haie, la tête appuyée sur une +besace très-rebondie.</p> + +<p>—Oh! oh! dit le meunier sans s'étonner, vous avez +failli marcher sur <i>mon oncle</i>!</p> + +<p>La voix sonore de Grand-Louis réveilla en sursaut le +dormeur. Il se souleva brusquement, saisit à deux mains +son grand bâton étendu à son flanc, et articula un jurement +énergique.</p> + +<p>—Ne vous fâchez pas, mon oncle! dit le meunier en +riant. Ce sont des amis qui passent, avec votre permission; +car quoique les chemins soient à vous, comme vous +le dites, vous ne défendez à personne de s'en servir, +n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui-da! répondit, en se levant tout à fait, cet homme +d'une taille gigantesque et d'un aspect repoussant; je +suis le meilleur des propriétaires, tu le sais, <i>mon petit</i>? +Mais c'est abuser un peu de ma bonté que de me marcher +sur la figure. Quel est-il donc ce mauvais chrétien, +qui ne voit pas un honnête homme étendu sur son lit? +Je ne le connais pas, moi qui connais tout le monde ici, +et ailleurs!</p> + +<p>Et en parlant ainsi, le mendiant toisait d'un air dédaigneux +Lémor, qui le considérait de son côté avec répugnance. +C'était un vieillard osseux, couvert de haillons +immondes, et dont la barbe dure, mêlée de noir et de +blanc, ressemblait à l'armure d'un hérisson. Son chapeau, +à forme haute, tombant en lambeaux, était surmonté, +comme d'un trophée dérisoire, d'un noeud de +rubans blancs et d'un bouquet de fleurs artificielles hideusement +fané.</p> + +<p>—Rassurez-vous, mon oncle, dit le meunier, celui-là +est un bon chrétien, allez!</p> + +<p>—Et à quoi le reconnaît-on? reprit l'oncle Cadoche +en ôtant son chapeau qu'il tendit à Henri.</p> + +<p>—Allons, dit le meunier à Lémor, vous ne comprenez +pas? mon oncle vous demande un sou.</p> + +<p>Lémor jeta son obole dans le chapeau de l'oncle, qui +la prit aussitôt et la tourna dans ses longs doigts avec +une sorte de volupté.</p> + +<p>—C'est un gros sou! dit-il avec un ignoble sourire. +Dix décimes révolutionnaires peut-être! Non! Dieu soit +béni! c'est un Louis XV, c'est mon roi! un roi dont j'ai +vu le règne! ça me portera bonheur, et à toi aussi, mon +neveu, ajouta-t-il en appuyant sa grande main crochue +sur l'épaule de Lémor. Tu peux dire à présent que tu es +de ma famille, et que je te reconnaîtrai quand même tu +serais déguisé des pieds à la tête.</p> + +<p>—Allons, allons, bonsoir, mon oncle, dit Grand-Louis +en joignant son aumône à celle de Lémor. Sommes-nous +amis?</p> + +<p>—Toujours! répondit le mendiant d'une voix solennelle. +Toi, tu as toujours été un bon parent, le meilleur de +toute ma famille. Aussi, c'est à toi, Grand-Louis, que je +veux laisser tout mon bien. Il y a longtemps que je te l'ai +dit, et lu verras si je tiens parole!</p> + +<p>—Tiens! parbleu, j'y compte bien! reprit le meunier +avec gaieté. Le bouquet en sera-t-il aussi?</p> + +<p>—Le chapeau, oui! Mais le bouquet et le ruban seront +pour ma dernière maîtresse.</p> + +<p>—Diable! je tenais pourtant au bouquet!</p> + +<p>—Je le crois bien! dit le mendiant qui s'était mis à +marcher derrière les deux jeunes gens et qui les suivait +d'un pas assez alerte encore malgré son grand âge. Le +bouquet est ce qu'il y a de plus précieux dans la succession. +C'est béni, vois-tu! c'est de la chapelle de Sainte-Solange.</p> + +<p>—Comment un homme aussi dévot que vous vous en +donnez l'air peut-il parler de ses maîtresses? dit Henri, +à qui ce personnage ridicule n'inspirait qu'un profond +dégoût.</p> + +<p>—Tais-toi, mon neveu, répondit l'oncle Cadoche en +le regardant de travers; tu parles comme un sot.</p> + +<p>—Excusez-le, c'est un enfant, dit le meunier qui s'amusait +du <i>grand oncle</i> par habitude. Ça n'a pas encore +de barbe au menton et ça se mêle de raisonner! Mais où +donc où allez-vous si tard, mon oncle? Comptez-vous +coucher chez vous cette nuit? C'est bien loin d'ici!</p> + +<p>—Oh non! je m'en vas de ce pas à Blanchemont pour +la fête de demain.</p> + +<p>—Ah! c'est vrai, c'est un bon jour pour vous! Vous +<i>y cueillez</i> au moins quarante gros sous.</p> + +<p>—Non; mais toujours de quoi faire dire une messe au +bon saint de la paroisse.</p> + +<p>—Vous les aimez donc toujours, les messes?</p> + +<p>—La messe et l'eau-de-vie, mon neveu, et un peu de +tabac avec, c'est le salut de l'âme et du corps.</p> + +<p>—Je ne dis pas non, mais l'eau-de-vie ne réchauffe +pas assez pour qu'on dorme comme cela dans les fossés à +votre âge, mon oncle.</p> + +<p>—On dort où l'on se trouve, mon neveu. On est fatigué, +on s'arrête; on fait un somme sur une pierre ou sur +sa besace, quand elle n'est pas trop plate.</p> + +<p>—M'est avis que la vôtre est assez ronde, ce soir.</p> + +<p>—Oui; tu devrais, mon neveu, me la laisser mettre +sur ton cheval, elle me fatigue un peu.</p> + +<p>—Non! Sophie est assez chargée. Mais donnez-la-moi, +je vous la porterai jusqu'à Blanchemont!</p> + +<p>—C'est juste! Tu es jeune, tu dois servir ton oncle. +Tiens, la voilà. Ta blouse est-elle propre? ajouta-t-il +d'un air dégoûté.</p> + +<p>—Oh! c'est de la farine! dit le meunier en prenant +le sac du mendiant; ça ne fait pas la guerre au pain. +Mille tonnerres! il y en a là dedans, des vieilles croûtes!</p> + +<p>—Des croûtes? je n'en reçois pas. Je voudrais bien que +quelqu'un s'avisât de m'en offrir, je saurais bien les lui +jeter au nez, comme j'ai fait une fois à la Bricolin.</p> + +<p>—C'est donc depuis ce jour-là qu'elle a peur de vous?</p> + +<p>—Oui! elle dit que je pourrais bien mettre le feu à +ses granges, dit le mendiant d'un air sinistre. Puis il +ajouta d'un ton patelin: Pauvre chère femme du bon +Dieu! comme si j'étais méchant! A qui ai-je fait du mal, +moi?</p> + +<p>—A personne, que je sache, répondit le meunier. Si +vous en aviez fait, vous ne seriez pas où vous êtes.</p> + +<p>—Jamais, jamais, je n'ai fait tort à personne, reprit +l'oncle Cadoche, en élevant la main vers le ciel, puisque +jamais je n'ai été repris de justice pour quoi que ce soit. +Ai-je fait un seul jour de prison dans ma vie? J'ai toujours +servi le bon Dieu, et le bon Dieu m'a toujours protégé +depuis quarante ans que je cherche ma pauvre vie.</p> + +<p>—Quel âge avez-vous donc au juste, mon oncle?</p> + +<p>—Je ne sais pas, mon enfant, car mon acte de baptême +a été égaré dans les temps comme tant d'autres, +mais je dois avoir quatre-vingts ans passés. J'ai environ +dix ans de plus que le père Bricolin, qui parait cependant +plus vieux que moi.</p> + +<p>—C'est la vérité, vous êtes joliment conservé, et lui...mais +il est vrai qu'il a eu des accidents qui n'arrivent +pas à tout le monde.</p> + +<p>—Oui, dit le mendiant avec un profond soupir de +componction. Il a eu du malheur!...</p> + +<p>—C'est une histoire de votre temps, cela? N'êtes-vous +pas de ce pays-là?</p> + +<p>—Oui, je suis né natif de Ruffec, près Beaufort, où +l'accident est arrivé.</p> + +<p>—Et vous étiez dans le pays alors?</p> + +<p>—Oh! je le crois bien, bonne sainte Vierge! Je n'y +peux pas penser sans trembler! Avait-on peur dans ce +temps-là!</p> + +<p>—Est-ce que vous avez peur de quelque chose, vous, +qui êtes toujours tout seul à toute heure par les chemins?</p> + +<p>—Oh! à présent, mon bon fils, que veux-tu que +craigne un pauvre homme comme moi qui ne possède +que les trois guenilles qui le couvrent? Mais dans ce +temps-là j'avais un peu de bien, et les brigands me l'ont +fait perdre.</p> + +<p>—Comment! est-ce que les chauffeurs ont été chez +vous aussi?</p> + +<p>—Oh! nenni! je n'avais pas assez pour les tenter; +mais j'avais une petite maison que je louais à des journaliers. +Quand la peur des brigands s'est répandue dans +le pays, personne n'a plus voulu l'habiter. Je n'ai pas pu +la vendre; je n'avais plus de quoi la faire réparer. Elle +me tombait en ruines sur le corps. Il a fallu faire des +dettes que je n'ai pu payer. Alors, mon champ, la maison, +et une jolie chenevière que j'avais, ont été vendus par +expropriation forcée. J'ai donc été forcé de prendre la +besace; j'ai quitté le pays, et depuis ce temps-là je +voyage toujours comme les enfants du bon Dieu.</p> + +<p>—Mais vous ne quittez guère le département?</p> + +<p>—Sans doute, j'y suis connu; j'y ai ma clientèle et +toute ma famille.</p> + +<p>—Je vous croyais tout seul?</p> + +<p>—Et tous mes neveux, donc!</p> + +<p>—C'est vrai, j'oubliais; moi, par exemple, mon camarade +que voilà, et tous ceux qui ne vous refusent jamais +votre sou pour acheter du tabac. Mais, dites donc, mon +oncle, ces chauffeurs dont nous parlions, quels gens +étaient-ils?</p> + +<p>—Demande-le au bon Dieu, mon pauvre enfant, lui +seul peut le savoir.</p> + +<p>—On dit qu'il y avait là dedans des gens riches et +qui passaient pour huppés?</p> + +<p>—On dit qu'il y en a qui vivent encore, qui sont gros +et gras, qui ont de bonnes terres, de bonnes maisons, qui +font figure dans le pays et qui ne donneraient pas seulement +deux liards à un pauvre. Ah! si c'étaient des gens +comme moi en les aurait tous pendus!</p> + +<p>—C'est vrai, ça, père Cadoche!</p> + +<p>—J'ai encore eu du bonheur de n'être pas accusé; car +on soupçonnait tout le monde dans ce temps-là, et la justice +ne courait sus qu'aux pauvres. On en a mis en prison +qui étaient blancs comme neige, et quand on a eu la +main sur les vrais coupables, il est venu des ordres d'en +haut pour les relâcher.</p> + +<p>—Et pourquoi ça?</p> + +<p>—Parce qu'ils étaient riches, sans doute. Quand donc +as-tu vu, mon neveu, qu'on ne faisait pas grâce aux +riches?</p> + +<p>—C'est encore la vérité. Allons, mon oncle, nous voilà +tout à l'heure à Blanchemont. Où voulez-vous que je porte +votre sac à pain?</p> + +<p>—Rends-le-moi, mon neveu. Je vais aller coucher dans +l'étable à M. le curé: c'est un saint homme qui ne me +renvoie jamais. C'est comme toi, Grand-Louis, tu ne m'as +jamais fait mauvaise mine. Aussi, tu en seras récompensé; +tu seras mon héritier, je te l'ai toujours promis. Excepté +le bouquet que je veux donner à la petite Borgnotte, tu +auras tout, ma maison, mes habits, ma besace et mon +cochon.</p> + +<p>—C'est bon, c'est bon, dit le meunier; je vois bien que +je serai trop riche à la fin, et que toutes les filles voudront +m'épouser.</p> + +<p>—J'admire votre coeur, Grand-Louis, dit Lémor lorsque +le mendiant eut disparu derrière les haies des enclos, +qu'il coupait en droite ligne sans s'inquiéter des clôtures +et sans chercher les sentiers. Vous traitez ce mendiant +comme s'il était véritablement votre oncle.</p> + +<p>—Pourquoi pas, puisque c'est son plaisir de faire le +grand parent et de promettre son héritage à tout le monde! +Bel héritage, ma foi! Sa hutte de terre où il couche avec +son cochon, ni plus ni moins que saint Antoine, et sa défroque +qui fait mal au coeur! Si je n'ai que cela pour être +agréé de M. Bricolin, mes affaires sont en bon train!</p> + +<p>—Malgré le dégoût que sa personne inspire, vous avez +pourtant pris sa besace sur vos épaules pour le soulager. +Louis, vous avez l'âme vraiment évangélique.</p> + +<p>—Belle merveille! Faut-il refuser un si petit service +à un pauvre diable qui mendie encore son pain à quatre-vingts +ans? C'est un brave homme, après tout. Tout le +monde s'intéresse à lui parce qu'il est honnête, quoique +un peu trop cagot et libertin.</p> + +<p>—C'est ce qu'il me semble.</p> + +<p>—Bah! quelles vertus voulez-vous que ces gens-là +puissent avoir? C'est beaucoup quand ils n'ont que des +vices et qu'ils ne commettent pas de crimes. Est-ce qu'il +ne raisonne pas avec bon sens, malgré tout?</p> + +<p>—A la fin, j'en ai été frappé. Mais pourquoi se croit-il +l'oncle de tout le monde? Est-ce un grain de folie?</p> + +<p>—Oh! non, c'est un genre qu'il se donne. Beaucoup +de gens de son métier affectent quelque manie pour se +rendre plaisants, attirer l'attention et amuser les gens +qui ne feraient l'aumône ni par charité ni par prudence. +C'est malheureusement l'usage chez nous que les pauvres +fassent l'office de bouffons aux portes des riches...Mais +nous voici à la ferme de Blanchemont, mon camarade. +Tenez, n'entrez pas, croyez-moi. Vous pouvez être maître +de vous, je n'en doute pas. Mais <i>elle</i>, qui n'est pas prévenue, +pourrait faire un cri, dire un mot...Laissez-moi +au moins la prévenir.</p> + +<p>—Mais tout le monde est encore debout dans le hameau; +la présence d'un inconnu ne sera-t-elle pas remarquée +si je reste ici à vous attendre?</p> + +<p>—Aussi, vous allez me faire l'amitié d'entrer dans la +garenne; à cette heure ci, personne ne s'y promène. +Asseyez-vous bien raisonnablement dans un coin. En repassant, +je sifflerai comme si j'appelais un chien, sauf +votre respect, et vous viendrez me rejoindre.</p> + +<p>Lémor se résigna, espérant que l'ingénieux meunier +trouverait un moyen d'amener Marcelle de ce côté. Il +suivit donc lentement le sentier couvert qui traversait la +garenne, s'arrêtant à chaque instant pour prêter l'oreille, +retenant sa respiration et revenant sur ses pas, pour être +plus à portée d'une bienheureuse rencontre.</p> + +<p>Il ne fut pas longtemps sans entendre des pas légers +qui semblaient effleurer le gazon, et un frôlement dans le +feuillage le convainquit qu'une personne approchait. Il +entra dans le fourré pour s'assurer qu'il ne se trompait +pas, et vit venir vers lui une forme vague qui était celle +d'une femme assez petite. On croit aisément à ce qu'on +désire, et Henri, ne doutant pas que ce ne fût Marcelle, +envoyée par le meunier, se montra et marcha à la rencontre +du fantôme. Mais il s'arrêta en entendant une +voix inconnue qui appelait avec précaution: <i>Paul! +Paul! Es-tu là, Paul</i>?</p> + +<p>Henri voyant qu'il s'était mépris et pensant qu'il tombait +dans un rendez-vous destiné à un autre, voulut +s'éloigner. Mais il fit du bruit en marchant sur des branches +sèches, et la folle qui l'aperçut, au milieu de son +rêve d'amour, s'élança sur ses traces avec la rapidité +d'une flèche, en criant d'une voix lamentable: Paul! +Paul! me voilà! Paul! c'est moi!... ne t'en va pas! Paul! +Paul! tu t'en vas toujours!</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXIV.</h3> + +<h3>LA FOLLE.</h3> + +<p>Lémor ne s'inquiéta pas d'abord beaucoup de l'aventure. +Il pensait qu'à la faveur de la nuit il lui serait facile +d'éviter cette femme qu'il n'avait pas distinguée assez +pour soupçonner son état de démence. Il se flattait naturellement +de courir beaucoup mieux qu'elle. Mais il vit +bientôt qu'il se trompait, et que ce n'était pas trop de +toute l'agilité dont il était capable pour se maintenir à +quelque distance. Forcé de traverser toute la garenne, +il se trouva bientôt dans l'avenue du fond, que la Bricoline +avait l'habitude de parcourir pendant des heures entières, +et dont l'herbe avait été rasée par ses pieds en certains +endroits. Le fugitif, que les racines à fleur de terre +et les aspérités du sentier avaient un peu gêné jusque-là, +déploya toutes ses forces dans l'avenue pour gagner du +terrain. Mais la folle, lorsqu'elle était sous l'influence +d'une pensée ardente, devenait légère comme une feuille +sèche emportée par l'orage. Elle le suivit donc si rapidement +que Lémor, confondu de surprise, et tenant beaucoup +à n'être pas vu d'assez près pour être reconnu plus +tard, s'enfonça de nouveau dans le taillis et s'efforça de +se perdre dans l'ombre. Mais la folle connaissait tous les +arbres, tous les buissons, et, pour ainsi dire, toutes les +branches de la garenne. Depuis douze ans qu'elle y passait +sa vie, il n'était pas un recoin où son corps n'eût +pris machinalement l'habitude de pénétrer, bien que +l'état de son esprit l'empêchât de se livrer à aucune observation +raisonnée. En outre, l'exaltation de son délire +la rendait complètement insensible à la douleur physique. +Elle eût laissé aux ronces du taillis les lambeaux +de sa chair sans s'en apercevoir, et cette disposition, +pour ainsi dire cataleptique, lui donnait un avantage non +équivoque sur celui qu'elle voulait atteindre. Elle était +d'ailleurs si menue, son corps atténué occupait si peu de +volume, qu'elle se glissait comme un lézard entre des +tiges serrées, où Lémor était obligé de se frayer un passage +avec effort, et que plus souvent encore il lui fallait +tourner.</p> + +<p>Se voyant plus embarrassé qu'auparavant, il regagna +l'avenue, toujours serré de près, et se décida à franchir +le fossé sans en apprécier la largeur, à cause des buissons +touffus qui le couvraient. Il prit son élan et alla +tomber sur ses genoux dans les épines. Mais il avait à +peine eu le temps de se relever, que le fantôme, traversant +cet obstacle sans sauter par-dessus, et sans s'occuper +des pierres ni des orties, se trouva à ses côtés cramponné +à ses vêtements. En se voyant saisi par cet être +vraiment effroyable, Lémor, dont l'imagination était vive +comme celle d'un artiste et d'un poète, se crut sous la +puissance d'un rêve, et, se débattant comme s'il eût été +aux prises avec le cauchemar, il parvint à se dégager de +la folle qui poussait des cris inarticulés, et à reprendre +sa course à travers champs.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/16.png"></p> + +<p>Mais elle s'élança sur ses traces, aussi agile dans les +sillons hérissés d'une paille fraîchement moissonnée, +raide et blessante, qu'elle l'avait été dans le fourré du +parc. Au bout du champ, Lémor franchit une nouvelle +clôture et se trouva dans un chemin couvert qui descendait +rapidement. Il n'y avait pas fait dix pas qu'il entendit +derrière lui le spectre criant toujours d'une voix +étouffée: <i>Paul! Paul! pourquoi t'en vas-tu</i>?</p> + +<p>Cette course avait quelque chose de fantastique qui +s'emparait de plus en plus de l'imagination de Lémor. Il +avait pu, en se dégageant de l'étreinte de la folle, distinguer +vaguement par la nuit claire et constellée, cette +apparition bizarre, cette face cadavéreuse, ces bras étiques +couverts de blessures, ces longs cheveux noirs flottants +sur des haillons ensanglantés. Il ne lui était pas +venu à l'esprit que cette malheureuse créature fût aliénée. +Il se croyait poursuivi par une amante jalouse, folle +pour le moment puisqu'elle s'obstinait à le prendre pour +un autre. Il hésita s'il ne s'arrêterait pas pour lui parler +et la détromper; mais comment alors expliquer sa présence +dans la garenne? Lui, inconnu, et se glissant dans +l'ombre comme un voleur, n'éveillerait-il pas, dès le début, +d'étranges soupçons à la ferme, et ne devait-il pas +éviter, par-dessus tout, de marquer son apparition dans +le pays par une aventure scandaleuse ou ridicule?</p> + +<p>Il se décida donc à courir encore, et cet exercice +étrange dura près d'une demi-heure sans interruption. +Le cerveau de Lémor s'échauffait malgré lui, et, par +instants, il se sentait devenir fou lui-même, en +voyant l'obstination inconcevable et la rapidité surnaturelle +du fantôme acharné à sa poursuite. Cela pouvait se +comparer à ce qu'on raconte des willies et des fées malfaisantes +de la nuit.</p> + +<p>Enfin Lémor trouva la Vauvre au fond du vallon, et, +quoique baigné de sueur, il allait s'y jeter à la nage, +comptant que cet obstacle mis entre lui et le spectre le +délivrerait enfin, lorsqu'il entendit derrière lui un cri +horrible, déchirant, et qui fit passer un froid subit dans +tout son être. Il se retourna et ne vit plus rien. La folle +avait disparu.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/17.png"></p> + +<p>La premier mouvement de Henri fut de profiter de ce +qui pouvait n'être qu'un moment de répit pour s'éloigner +davantage et faire perdre entièrement ses traces. Mais ce +cri affreux lui laissait une impression trop pénible. Était-ce +bien cette femme qui l'avait fait entendre? Le son n'avait +presque rien d'humain, et cependant quelle douleur, +quel désespoir atroce il semblait exprimer! Se serait-elle +grièvement blessée en tombant? pensa Lémor; +ou bien, en me perdant de vue derrière ces saules, a-t-elle +cru que je m'étais noyé? Est-ce un cri d'agonie ou +de terreur? Ou bien est-ce la rage de n'avoir pu me suivre +jusque dans l'eau, où elle peut présumer que je me +suis jeté?</p> + +<p>Mais si elle-même était tombée dans quelque fossé, +dans un précipice que je n'aurai pas vu en courant? Si +cette malencontreuse rencontre coûtait la vie à une infortunée? +Non, quoi qu'il puisse en résulter, il est impossible +que je l'abandonne aux horreurs de l'agonie.</p> + +<p>Lémor retourna sur ses pas et chercha l'inconnue +sans la trouver. Le chemin rapide qu'il avait parcouru +côtoyait l'extrémité de la garenne; il y avait là de hauts +buissons de clôture et point de fossé; aucune mare, aucun +puisard où elle eut pu se noyer. Le chemin sablonneux +ne portait point, autant que Lémor put le distinguer, +les traces de la chute d'un corps. Il cherchait +toujours, se perdant en conjectures, lorsqu'il entendit +siffler à plusieurs reprises, comme pour appeler un +chien. D'abord il y fit peu d'attention, tant il était ému et +préoccupé de son aventure. Mais, enfin il se souvint que +c'était le signal convenu avec le meunier, et, désespérant +de retrouver sa <i>poursuiveuse</i>, il répondit par un +autre sifflement à l'appel du Grand-Louis.</p> + +<p>—Vous avez le diable au corps, lui dit ce dernier à +voix basse quand ils se furent rejoints dans la garenne, +d'aller vous promener si loin, quand je vous avais recommandé +de ne pas bouger! Voilà un quart d'heure que +je vous cherche dans ce bois, n'osant vous appeler trop +fort et perdant patience.... Mais comme vous voilà fait! +tout haletant et tout déchiré! Le diable m'emporte, ma +blouse a passé un mauvais quart d'heure sur vos épaules, +à ce que je vois. Mais parlez donc, vous avez l'air d'un +lapin <i>battu de l'oiseau</i>, ou plutôt d'un homme poursuivi +par le follet.</p> + +<p>—Vous l'avez dit, mon ami. Ou ce que Jeannie raconte +des lutins nocturnes de la Vallée-Noire a un fond +de réalité inexplicable, ou j'ai eu une hallucination. +Mais il y a une heure, je crois (peut-être un siècle, je +n'en sais rien!), que je me débats contre le diable.</p> + +<p>—Si vous ne buviez pas obstinément de l'eau claire +à tous vos repas, répondit le meunier, je penserais que +vous vous êtes mis justement dans la disposition où il +faut être pour rencontrer la <i>Grand'Bête, la levrette +blanche</i>, ou <i>Georgeon, le meneur des loups</i>. Mais vous +êtes un homme trop savant et trop raisonnable pour +croire à ces histoires-là. Il faut donc qu'il vous soit arrivé +quelque chose. Un chien enragé, peut-être?</p> + +<p>—Pire que cela, dit Lémor en reprenant ses esprits +peu à peu; une femme enragée, mon ami! une sorcière +qui courait plus vite que moi et qui a disparu, je ne sais +comment, au moment où j'allais me jeter à l'eau pour +m'en débarrasser.</p> + +<p>—Une femme? oh! oh! et que disait-elle?</p> + +<p>—Elle me prenait pour un certain Paul qui lui tient +fort au coeur, à ce qu'il paraît.</p> + +<p>—Je m'en doutais, c'est cela! c'est la folle du château. +Faut-il que je sois étourdi de ne pas avoir prévu +que vous pouviez la rencontrer ici? Vrai, cela m'était +sorti de la tête! Nous sommes si accoutumés à la voir +trotter le soir comme une vieille belette, que nous n'y +faisons plus d'attention. Et pourtant, c'est un malheur à +fendre le coeur quand on y songe! Mais comment diable +s'est-elle mise après vous? Elle a coutume de s'enfuir +quand elle voit venir de son côté. Il faut que son mal ait +empiré depuis peu; la dose était, pourtant assez bonne +comme cela, pauvre fille!</p> + +<p>—Quelle est donc cette infortunée créature?</p> + +<p>—On vous contera cela plus tard. Doublons le pas, s'il +vous plaît! vous avez l'air <i>vanné</i> de fatigue.</p> + +<p>—Je crois que je me suis brisé les genoux en tombant.</p> + +<p>—Pourtant, il y a là au bout du sentier <i>quelqu'un</i> +qui s'impatiente à vous attendre, dit le meunier en baissant +la voix encore plus.</p> + +<p>—Oh! s'écria Lémor, je me sens plus léger que le +vent de la nuit!</p> + +<p>Et il se mit à courir.</p> + +<p>—Doucement! dit le meunier en le retenant. Ne courez +que sur l'herbe. Pas de bruit! Elle est là sous ce +grand arbre. Ne quittez pas l'endroit. Je vas faire la +ronde tout autour en cas de surprise.</p> + +<p>—Y a-t-il donc quelque danger pour elle à venir ici? +dit Lémor effrayé.</p> + +<p>—Si je le pensais, je l'aurais bien empêchée d'y venir! +Ils sont tous occupés, au château neuf de la fête de +demain. Mais quand je ne servirais qu'à écarter la folle, +s'il lui prend fantaisie de revenir vous tourmenter!</p> + +<p>Henri, tout à son bonheur, oublia tout le reste, et alla +se précipiter aux pieds de Marcelle, qui l'attendait sous +un massif de chênes, dans l'endroit le moins fréquenté +du bois.</p> + +<p>Aucune explication ne trouva place dans leur première +expansion. Chastes et retenus, comme ils l'avaient toujours +été, ils éprouvaient pourtant une ivresse qu'aucune +parole humaine n'eût pu exprimer à leur gré. Ils étaient +comme stupéfaits de se revoir si tôt, après avoir cru +presque à une éternelle séparation, et cependant ils ne +cherchaient pas à se faire comprendre l'un à l'autre tout +ce qui s'était passé en eux pour les amener à rétracter si +vite tous leurs projets de courage et de sacrifice. Ils devinaient +bien mutuellement quelles souffrances inacceptables +et quel entraînement irrésistible les avaient forcés +à courir l'un vers l'autre, au moment où ils venaient de +jurer de se fuir.</p> + +<p>—Insensé! qui voulais me quitter pour toujours! +disait Marcelle en abandonnant sa belle main à Lémor.</p> + +<p>—Cruelle! qui voulais me bannir pour un an! répondit +Henri en couvrant cette main de ses lèvres embrasées.</p> + +<p>Et Marcelle comprenait bien que sa résolution d'un +an de courage avait été plus sincère à ses propres yeux +que l'exil éternel auquel Lémor avait essayé de se condamner.</p> + +<p>—Aussi quand ils purent se parler, effort dont ils ne +furent capables qu'après s'être longtemps regardés dans +le silence du ravissement, Marcelle revint-elle la première +à ce dessein vraiment louable.</p> + +<p>Lémor, dit-elle, ceci n'est qu'un rayon de soleil entre +deux nuages. Il faut obéir à la loi du devoir. Quand +même nous ne rencontrerions ici aucun obstacle à la +sécurité de nos relations, il y aurait quelque chose de +profondément irréligieux à nous réunir si vite, et nous +devons nous revoir à cette heure pour la dernière fois +jusqu'à l'expiration de mon deuil. Dites-moi que vous +m'aimez et que je serai votre femme, et j'aurai toute la +force nécessaire pour vous attendre.</p> + +<p>—Ne me parlez pas de séparation maintenant! dit +Lémor avec impétuosité. Oh! laissez-moi savourer cet +instant qui est le plus beau de ma vie. Laissez-moi oublier +ce qui était hier, et ce qui sera demain. Voyez +comme cette nuit est douce, comme ce ciel est beau! +Comme ce lieu-ci est tranquille et embaumé! Vous êtes +là! c'est bien vous, Marcelle, ce n'est pas votre ombre! +Nous sommes là tous les deux! Nous nous sommes retrouvés +par hasard et involontairement! Dieu l'a voulu +et nous avons été si heureux d'obéir, <i>tous les deux</i>! +vous aussi, Marcelle! autant que moi? Est-ce possible! +non, je ne rêve pas, car vous êtes ici, près de moi! avec +moi! seuls! heureux! nous nous aimons tant! nous n'avons +pas pu nous quitter, nous ne le pouvons pas, nous +ne le pourrons jamais!</p> + +<p>—Et pourtant, ami....</p> + +<p>—Je sais! je sais ce que vous voulez dire. Demain, +un autre jour, vous m'écrirez, vous me ferez dire votre +volonté. J'obéirai, vous le savez bien! Pourquoi m'en +parlez-vous ce soir? pourquoi gâter ce moment qui n'a +pas eu son pareil dans toute ma vie? Laissez-moi me +persuader qu'il ne finira jamais. Marcelle, je vous vois! +Oh! que je vous vois bien, malgré la nuit! que vous êtes +embellie depuis trois jours... depuis ce matin, où vous +étiez déjà si belle! Oh! dites-moi que votre main ne sortira +plus jamais de la mienne! je la tiens si bien!</p> + +<p>—Ah! vous avez raison, Lémor! Soyons heureux de +nous retrouver, et ne pensons pas maintenant qu'il faudra +se quitter... demain... un autre jour.</p> + +<p>—Oui, un autre jour, un autre jour! s'écria Henri.</p> + +<p>—Faites-moi donc le plaisir du parler plus bas, dit le +meunier en se rapprochant. J'entends malgré moi tout +ce que vous dites, monsieur Henri!</p> + +<p>Les deux amants restèrent pendant près d'une heure +plongés dans une pure extase, faisant les plus doux rêves +d'avenir et parlant de leur bonheur, comme s'il devait, +non pas s'interrompre, mais commencer le lendemain. +La brise secouait sur eux les parfums de la nuit, +et les étoiles sereines passaient sur leurs têtes sans qu'ils +voulussent s'apercevoir de la marche inévitable du +temps, qui ne s'arrête que dans le coeur des amants heureux.</p> + +<p>Mais le meunier, après avoir donné de loin plus d'un +signe d'impatience, vint les interrompre lorsque l'inclinaison +des étoiles polaires lui indiqua dix heures au cadran +céleste.</p> + +<p>—Mes amis, dit-il, impossible à moi de vous laisser +là, et impossible aussi de vous attendre un instant de +plus. Je n'entends plus chanter les bouviers dans la +cour de la ferme, et les lumières s'éteignent aux fenêtres +du château neuf. Il n'y a plus que celle de mademoiselle +Rose qui brille; elle attend madame Marcelle pour se +coucher. M. Bricolin va venir faire sa ronde ici avec ses +chiens, comme il fait toujours la veille des jours de fête. +Partons vite.</p> + +<p>Lémor se récria: il ne faisait, disait-il, que d'arriver.</p> + +<p>—C'est possible, dit le meunier; mais moi, savez-vous +qu'il faut que j'aille à la Châtre ce soir?</p> + +<p>—Comment! pour mes affaires? dit Marcelle.</p> + +<p>—S'il vous plaît! Je veux voir votre notaire avant +qu'il se couche, et je ne me soucie pas d'aller lui parler +demain au jour pour que M. Bricolin ait avis que je +conspire contre lui.</p> + +<p>—Mais, Grand-Louis, dit Marcelle, je ne veux pas +que, pour moi, vous risquiez...</p> + +<p>—Assez, assez causé, répondit le meunier. Je veux +faire ce qui me plaît, moi.... Et tenez! j'entends aboyer +les chiens jaunes! Rentrez dans le pré, madame Marcelle, +et nous, mon Parisien, prenons par le chemin +d'en haut, s'il vous plaît. Détalons!</p> + +<p>Les amants se séparèrent sans se rien dire: ils craignaient +trop de se rappeler qu'ils devaient regarder cette +entrevue comme la dernière. Marcelle n'avait pas la +force de fixer un jour pour le départ de Henri, et celui-ci, +craignant qu'elle ne le fixât, se hâta de s'éloigner +après avoir dix fois baisé sa main en silence.</p> + +<p>—Eh bien! qu'avez-vous décidé? lui demanda le meunier, +lorsqu'ils eurent gagné la lisière du parc.</p> + +<p>—Rien, mon ami, dit Lémor. Nous n'avons parlé que +de notre bonheur....</p> + +<p>—Futur; mais le présent?</p> + +<p>—Il n'y a pas de présent, pas d'avenir. Tout cela, +c'est la même chose quand on s'aime.</p> + +<p>—Voilà que vous battez la campagne. J'espère pourtant +que vous allez vous tenir tranquille et ne pas trop +me faire <i>trimer</i> la nuit dans les bois avec des transes +mortelles. Allons, mon garçon, vous voilà dans votre +chemin. Vous saurez bien retourner tout seul à Angibault?</p> + +<p>—Parfaitement. Mais ne voulez-vous pas que je vous +accompagne à la ville où vous allez?</p> + +<p>—Non, c'est trop loin. L'un de nous deux serait à +pied et retarderait l'autre, à moins de faire à la mode du +pays et de monter tous deux sur Sophie; mais la pauvre +bête a <i>trop d'âge</i>, et, d'ailleurs, elle n'a pas encore +soupé. Je m'en vas la chercher à un arbre où je l'ai attachée +là-bas après avoir fait mine de reprendre le chemin +du moulin. Savez-vous que ça m'a donné du souci, de +laisser comme ça cette pauvre Sophie à la garde de +Dieu? Je l'ai bien cachée dans les branches; mais si +quelque vagabond, comme il en vient de toutes sortes +pour l'Assemblée, s'était avisé de me la dénicher! Pendant +que vous roucouliez là-bas, Sophie me trottait dans +la tête!...</p> + +<p>—Allons ensemble la chercher!</p> + +<p>—Non pas, non pas! vous êtes toujours prêt à retourner +du côté du château, vous! je le vois bien! Allez-vous-en +dire à ma mère de se coucher sans inquiétude; +je rentrerai peut-être un peu tard. M. Tailland, le notaire, +voudra me garder à souper. C'est un bon vivant, +un fin gourmand et un aimable homme. J'aurai comme +ça le temps de lui parler des affaires de Blanchemont, +et Sophie mangera son picotin chez lui sans demander +de consultation.</p> + +<p>Lémor n'insista pas pour accompagner son ami. +Quelque affection et quelque reconnaissance que le bon +meunier lui inspirât, il préférait être seul, après les +émotions de la soirée. Il avait besoin de penser à Marcelle +sans préoccupation, et de recommencer, en se le +retraçant, le doux songe qu'il venait de faire à ses +pieds. Il reprit donc le chemin d'Angibault à peu près +comme un somnambule retrouve celui de son lit. J'ignore +s'il suivit bien la route, s'il traversa la rivière sur le +pont, s'il ne fit pas le double de son étape, s'il ne s'oublia +pas maintes fois au bord des fontaines. La nuit était +pleine de volupté, et, depuis le coq qui jetait sa fanfare +aux échos des chaumières jusqu'au grillon qui chuchotait +mystérieusement dans les herbes, tout lui semblait +répéter, en triomphe comme en secret, le nom chéri de +Marcelle.</p> + +<p>Mais en arrivant au moulin, il se sentit tellement brisé +de fatigue, qu'aussitôt après avoir averti la bonne meunière +de ne pas attendre son fils, il alla se jeter sur le +petit lit que Louis lui avait fait dresser dans sa propre +chambre. La Grand'Marie ayant bien recommandé a +Jeannie de ne pas trop faire attendre son maître pour +se réveiller, quand il faudrait mettre Sophie à l'étable, +alla reposer aussi. Mais la tendresse maternelle +ne dort que d'un oeil, et l'orage s'étant élevé, la bonne +femme s'éveilla en sursaut à tous les roulements de tonnerre +qui passaient sur la vallée, croyant entendre son +fils frapper à la porte de Jeannie, qui couchait dans le +moulin. Quand le jour parut, elle se leva avec précaution +et alla lui recommander de ne pas faire trop de +bruit, parce que Grand-Louis, étant sans doute rentré +tard, devait avoir besoin de dormir un peu plus que de +coutume. Elle fut donc fort surprise et presque effrayée +lorsque Jeannie lui répondit que son maître n'était pas +encore rentré.</p> + +<p>—Pas possible! dit-elle. Il ne découche jamais quand +il ne va qu'à Blanchemont.</p> + +<p>—Ah! bah! notre maîtresse, c'est la veille de la fête. +Personne ne dort là-bas. Les cabarets sont ouverts toute +la nuit. Les <i>cornemuseux</i> arrivent en jouant leurs +plus belles marches. Ça met le coeur en danse. On voudrait +déjà être au lendemain; on ne songe pas à se coucher, +on a peur de se réveiller trop tard et de perdre un +<i>tant si peu de la divertissance</i>. Notre maître se sera +amusé, il aura fait nuit blanche.</p> + +<p>—Le maître ne passe pas ses nuits au cabaret, répondit +la meunière en secouant la tète, après avoir ouvert la +porte de l'écurie pour bien voir si Sophie n'était pas au +râtelier. Je croyais, ajouta-t-elle, qu'il serait rentré sans +vouloir te réveiller, Jeannie. Ça lui coûte; il aime mieux +se servir lui-même que de déranger un enfant comme toi +qui dors <i>à pleins yeux</i>. Mais lui n'a pas dormi! Il a bien +fatigué aussi avant-hier, il a été loin. Il s'est couché tard +l'autre nuit, et celle-ci, pas du tout!...</p> + +<p>La meunière alla faire sa toilette du dimanche avec +un profond soupir. <i>Scélérate</i> d'amour! pensait-elle, +c'est là ce qui le tourmente et le tient sur pied le jour et +la nuit. Comment tout ça finira-t-il pour lui?</p> +<br><br><br> + + + +<h2>QUATRIÈME JOURNÉE.</h2> +<br><br><br> + + +<h3>XXV.</h3> + +<h3>SOPHIE.</h3> + +<p>La bonne meunière était plongée dans de tristes pensées, +et, suivant l'habitude de quelques vieillards, elle +les exprimait tout haut, en allant de son armoire à son +dressoir, occupée machinalement de préparer son corsage +antique à longues basques et le tablier d'indienne +à carreaux qu'elle gardait précieusement depuis sa jeunesse, +l'estimant beaucoup parce qu'il avait coûté dans +ce temps-là quatre fois plus qu'une étoffe plus belle ne +coûte aujourd'hui.</p> + +<p>—Ne vous faites pas de chagrin, ma mère, dit le +Grand-Louis qui l'écoutait du seuil de la porte où il venait +d'arriver sans qu'elle l'aperçût; tout cela finira +comme ça pourra; mais votre fils tâchera toujours de +vous rendre heureuse.</p> + +<p>—Eh! mon pauvre enfant, je ne te voyais pas! dit la +meunière un peu honteuse encore à son âge d'être surprise +par son fils avec ses longs cheveux gris déroulés +sur ses épaules; car les paysannes de la Vallée-Noire +mettaient, de son temps, une extrême pudeur à ne jamais +montrer leur chevelure. Mais la Grand'Marie oublia +bientôt ce mouvement de pruderie surannée en +voyant le désordre et la pâleur du meunier.</p> + +<p>—Jésus, mon Dieu! dit-elle en joignant les mains, +comme le voilà fatigué! On dirait que tu as reçu toute la +pluie de cette nuit! Eh! vraiment! tu es encore tout humide. +Va donc vite te changer. Comment donc n'as-tu +pas trouvé une maison pour te mettre à l'abri? Et quelle +mauvaise mine tu as ce matin! Ah! mon pauvre enfant, +on dirait que tu veux te rendre malade!</p> + +<p>—Eh non! mère, ne vous tourmentez donc pas comme +ça! dit le meunier en s'efforçant de prendre son air de +gaieté habituelle. J'ai passé la nuit à l'abri chez des +amis... des gens à qui j'avais affaire et qui m'ont fait +bien souper. Je ne me suis mouillé qu'un peu tantôt, +parce que je suis revenu à pied.</p> + +<p>—A pied! et qu'as-tu donc fait de Sophie?</p> + +<p>—Je l'ai prêtée à,... <i>chose</i>... de <i>là-bas</i>....</p> + +<p>—Qui donc, chose de là-bas?...</p> + +<p>—Vous savez bien? Bah! Je vous dirai ça plus tard. +Si vous voulez aller à l'Assemblée, je prendrai la petite +noire, et je vous mènerai en croupe.</p> + +<p>—Tu as tort de prêter Sophie, mon enfant. C'est une +bête qui n'a pas sa pareille et qui mériterait d'être +épargnée. J'aimerais mieux te voir prêter les deux +autres.</p> + +<p>—Et moi aussi. Mais que voulez-vous? ça s'est trouvé +comme ça. Allons, mère, je vais m'habiller, et quand +vous voudrez partir, vous m'appellerez.</p> + +<p>—Non, non, je vois bien que tu n'as pas <i>goûté de +dormir</i> cette nuit, et je veux que tu ailles faire un +somme. Nous avons encore du temps de reste jusqu'à +l'heure de la messe. Ah! Grand-Louis, quelle mine, +quelle mine! ça ne vaut rien de courir comme ça!</p> + +<p>—Soyez tranquille, mère, je ne me sens pas malade, +et ça ne recommencera pas souvent. Il faut bien s'étourdir +un peu quelquefois.</p> + +<p>Et le meunier, encore plus triste d'affliger sa mère +dont l'inquiétude et le mécontentement ne s'exprimaient +jamais qu'avec une extrême douceur et une sage retenue, +alla se jeter sur son lit avec un certain mouvement +de colère qui réveilla Lémor.</p> + +<p>—Vous vous levez déjà? lui dit ce dernier en se frottant +les yeux.</p> + +<p>—Non pas, je me couche avec votre agrément, répondit +le meunier qui remuait son lit à coups de poing.</p> + +<p>—Ami! vous avez du chagrin, reprit Lémor, réveillé +tout à fait par les signes non équivoques de la rage intérieure +du Grand-Louis.</p> + +<p>—Du chagrin? oui, Monsieur, j'en conviens, peut-être +plus que ne vaut la chose; mais enfin, ça me fait +plus de peine que je ne voudrais, je ne peux pas m'en +empêcher.</p> + +<p>Et de grosses larmes roulaient dans les yeux fatigués +du meunier.</p> + +<p>—Mon ami! s'écria Lémor en sautant à bas de son +lit et en s'habillant à la hâte, il vous est arrivé un malheur +cette nuit, je le vois bien! Et moi je dormais là +tranquillement! Mon Dieu, que puis-je faire? où dois-je +courir?</p> + +<p>—Ah! ne courez pas, c'est inutile, dit Grand-Louis +en haussant les épaules, comme s'il eût rougi de sa +faiblesse, j'ai assez couru cette nuit pour rien, et me +voilà sur les dents... pour une bêtise, après tout! mais +que voulez-vous, on s'attache aux animaux comme aux +gens, et on regrette un vieux cheval comme un vieux +ami. Vous ne comprendriez pas ça, vous autres gens de +la ville; mais nous, bonnes gens de paysans, nous vivons +avec les bêtes, dont nous ne différons guère!</p> + +<p>—Et vous avez perdu Sophie, je comprends.</p> + +<p>—Perdu, oui; c'est-à-dire qu'on me l'a volée.</p> + +<p>—Peut-être hier dans la garenne?</p> + +<p>—Précisément. Vous souvenez-vous que j'en avais +comme un mauvais présage dans la tête! Quand vous +m'avez eu quitté, je suis retourné dans un endroit où je +l'avais bien cachée, et d'où la pauvre bête, patiente +comme un mouton, ne se serait certainement pas détachée.... +De sa vie elle n'a cassé bride ni licou. Eh bien! +Monsieur, cheval et bride, tout avait disparu. J'ai cherché, +j'ai couru, rien! Avec ça que je n'osais pas trop la +demander, surtout à la ferme; ça aurait donné à penser! +On m'aurait demandé à moi-même comment, étant +parti monté sur ma bête, je l'avais perdue en route. On +aurait cru que j'étais ivre, et madame Bricolin n'aurait +pas manqué de rapporter devant mademoiselle Rose que +j'avais eu quelque vilaine aventure indigne d'un homme +qui ne pense qu'à elle au monde. J'ai cru d'abord que +quelqu'un avait voulu me faire niche. Je suis entré dans +toutes les maisons. Tout le bourg quasiment était encore +sur pied. J'ai flâné chez l'un, chez l'autre, sans faire +semblant de rien. Je suis entré dans toutes les écuries, +et même dans celle du château sans qu'on m'ait aperçu: +point de Sophie! Blanchemont est, à cette heure, rempli +de gens de toute farine, et il se sera certainement trouvé +dans le nombre quelque rusé coquin qui étant venu à +pied, s'en est retourné à cheval en se disant que la fête +a été assez bonne pour lui avant de commencer, sans +qu'il soit besoin d'en voir davantage. Allons, il n'y faut +plus penser. Heureusement qu'au milieu de tout cela, je +n'ai pas trop perdu la tête. J'ai été de mon pied léger à +la Châtre. J ai vu mon notaire; il était un peu tard, il +avait fini de souper, et la digestion le rendait un peu +lourd; mais il sera tantôt à la fête, il me l'a promis. En +le quittant, j'ai encore fureté partout et battu les buissons +comme un chasseur de nuit. J'ai trotté par la pluie +et le tonnerre jusqu'au jour, espérant toujours que je découvrirais +mon larron caché quelque part. Inutile! Je ne +veux pas faire <i>tambouriner</i> mon accident, ça ferait du +scandale, et si l'on en venait à une enquête, nous serions +propres, avec cette histoire de cheval caché dans +la garenne et abandonné là pendant une heure sans que +je puisse expliquer pourquoi et comment. Je l'avais mis +bien loin de votre rendez-vous, afin que s'il venait à remuer +un peu, le bruit n'attirât pas l'attention de votre +côté. Pauvre Sophie! J'aurais dû me fier à son bon sens. +Elle n'aurait pas bougé!</p> + +<p>—Ainsi, c'est moi qui suis la cause de celle mésaventure! +Grand-Louis, j'en ai plus de chagrin que vous, et +vous me permettrez certainement de vous indemniser +autant qu'il me sera possible.</p> + +<p>—Taisez-vous, Monsieur; je me moque bien du peu +d'argent que la vieille bête pouvait valoir en foire! +Croyez-vous que pour une centaine de francs j'aurais +tant de souci? Oh! non pas: ce que je regrette, c'est +elle, et non pas son prix, elle n'en avait pas pour moi. +Elle était si courageuse, si intelligente, elle me connaissait +si bien! Je suis sûr qu'à l'heure qu'il est elle pense +à moi, et regarde de travers celui qui la soigne. Pourvu +au moins qu'il la soigne bien! Si j'en étais sûr, j'en serais +quasi consolé. Mais il la pansera à coups de manche +de fouet, et il la nourrira avec des cosses de châtaignes! +Car ça doit être quelque filou marchois qui l'emmènera +dans sa montagne pâturer dans un champ de pierres, au +lieu de son joli petit pré au bord de l'eau, où elle vivait +si bien et où elle faisait encore la folle avec les jeunes +pouliches, tant elle s'y sentait de bonne humeur à la vue +de la verdure. Et ma mère! c'est elle qui en aura du regret! +avec cela que je ne pourrai jamais lui expliquer +comment ce malheur-là m'est arrivé. Je n'ai pas encore +eu le courage de le lui dire. N'en parlez donc pas jusqu'à +ce que j'aie trouvé dans ma cervelle quelque histoire +pour lui rendre la nouvelle moins amère.</p> + +<p>Il y avait dans les regrets naïfs du meunier quelque +chose de comique et de touchant à la fois, et Lémor, +désolé d'être la cause de son chagrin, s'en affecta tellement +lui-même que le bon Louis s'efforça de l'en consoler.</p> + +<p>—Allons, allons, dit-il, c'est assez de niaiseries +comme cela pour une créature à quatre pieds. Je sais +bien que ce n'est pas votre faute, et je n'ai pas eu un +instant la pensée de vous le reprocher. Que ça ne gâte +pas le souvenir de votre bonheur, l'ami! c'est bien peu +de chose au prix d'une si belle soirée que vous passiez +pendant ce temps-là! Et si j'avais jamais un rendez-vous +avec Rose, moi, je me soucierais bien d'aller toute +ma vie à cheval sur un manche à balai! N'allez pas parler +de cela à madame Marcelle; elle serait capable de me +donner un cheval de mille francs, et vrai, cela me ferait +de la peine. Je ne veux plus m'attacher aux bêtes. Il y +a bien assez de souci comme ça dans la vie avec les +gens! vous, dis-je; pensez à vos amours et faites-vous +beau, mais toujours paysan, pour aller à la fête, car il +faut bien que l'on s'habitue un peu à votre figure dans +le pays. Ça vaudra mieux que de vous cacher, ce qui +donnerait des soupçons tout de suite. Vous verrez madame +Marcelle; vous ne lui parlerez pas, par exemple! +D'ailleurs, vous n'aurez pas l'occasion, elle ne dansera +pas: elle est en grand deuil!... mais Rose n'y est pas, +jarnigué! et je compte bien danser avec elle jusqu'à la +nuit, à présent que le papa mignon y consent. Ça me +fait penser qu'il faut que je dorme une couple d'heures +pour n'avoir pas l'air d'un déterré. Ne vous chagrinez +plus, dans cinq minutes vous allez m'entendre ronfler.</p> + +<p>Le meunier tint parole et quand, vers dix heures, on +lui amena sa jument noire, beaucoup plus belle, mais +moins aimée que Sophie, quand revêtu de sa veste de +drap fin des dimanches, le menton bien rasé, le teint +clair et l'oeil brillant, il serra sa monture robuste dans ses +grandes jambes, la meunière en s'asseyant derrière lui à +l'aide d'une chaise et du bras de Lémor, ressentit un +mouvement d'orgueil d'être la mère du beau farinier.</p> + +<p>On n'avait guère mieux dormi à la ferme qu'au moulin, +et nous sommes forcés de revenir un peu sur nos pas +pour mettre le lecteur au courant des événements qui s'y +passèrent la nuit qui précéda la fête.</p> + +<p>Lémor, partagé entre l'agitation pénible que lui avait +causé son étrange rencontre avec la folle, et la joie enivrante +de revoir Marcelle, n'avait pas remarqué, dans la +garenne, que le meunier n'était pas beaucoup plus calme +que lui. Grand-Louis avait trouvé la cour de la ferme remplie +de mouvement et de tumulte. Deux pataches et trois +cabriolets, qui avaient apporté dans leurs flancs solides +toute la parenté des Bricolin, reposaient inclinés sur leurs +bras fatigués le long des étables et des fumiers. Toutes +les pauvres voisines, avides de gagner un mince salaire, +avaient été mises en réquisition pour aider à préparer +le souper de ces hôtes plus nombreux et plus affamés +qu'on ne s'y attendait au château neuf. M. Bricolin, plus +vain de montrer son opulence que contrarié des frais +qu'elle allait entraîner, était de la meilleure humeur. +Ses filles, ses fils, ses cousines, ses neveux et ses gendres, +venaient, chacun à son tour, lui demander à l'oreille +quel jour on pendrait la crémaillère au vieux +château restauré et rebadigeonné, avec le chiffre des +Bricolin en guise d'écusson sur la porte.—Car enfin tu +vas être seigneur et maître de Blanchemont, lui disait-on +pour refrain banal, et tu administreras un peu mieux +la fortune que tous ces comtes et barons auxquels tu vas +succéder, à la plus grande gloire de l'aristocratie nouvelle, +de la noblesse des bons écus. Bricolin était donc +ivre d'orgueil, et, tout en répondant avec un sourire malicieux +à ses chers parents: «Pas encore, pas encore! +Peut-être jamais!» il prenait avec délices toute l'importance +d'un seigneur châtelain. Il ne regardait plus à la +dépense, il donnait des ordres à ses valets, à sa mère, à +sa fille et à sa femme d'une voix tonnante et en gonflant +son gros ventre jusqu'au menton. Toute la maison était +bouleversée, la mère Bricolin plumait des poulets, à peine +morts, par douzaine, et madame Bricolin, qui avait été d'abord +d'une humeur massacrante en gouvernant le tumulte +de la cuisine, commençait à s'égayer aussi à sa manière, +en voyant le repas copieux, les chambres préparées et +ses hôtes ravis d'admiration. Ce fut à la faveur de tout ce +désordre que le meunier put facilement parler à Marcelle, +et qu'elle-même, s'excusant par une migraine, +avait pu se soustraire au souper et aller rejoindre, pendant +ce festin, Lémor au fond de la garenne.</p> + +<p>Rose, elle-même, tandis qu'on mettait le couvert, avait +trouvé plus d'un excellent prétexte pour errer dans la +cour et pour dire en passant quelques paroles amicales au +Grand-Louis, suivant sa coutume. Mais sa mère, qui ne la +perdait guère de vue, avait trouvé de son côté un moyen +d'éloigner promptement le meunier. Forcée de se soumettre +aux ordres de son mari, qui lui avait impérativement +enjoint de ne pas faire mauvaise mine à ce dernier, +elle avait imaginé, pour assouvir sa haine et pour +faire honte à Rose de son amitié pour lui, de le ridiculiser +auprès de ses autres filles et de ses autres parentes, +toutes assez malicieuses et insolentes, les jeunes comme +les vieilles. Elle leur avait rapidement confié, à chacune +en particulier, que ce bel esprit de village se flattait de +plaire à sa fille, que Rose n'en savait rien et n'y faisait +nulle attention; que M. Bricolin, n'y voulant pas croire, +le traitait avec beaucoup trop de bonté; mais qu'elle +possédait de bonne source un fait curieux: à savoir, que +<i>le beau farinier</i>, la coqueluche de toutes les filles de +mauvaise vie de la campagne, s'était maintes fois vanté +de plaire à la plus riche bourgeoise qu'il lui conviendrait +de courtiser, à celle-ci tout aussi bien qu'à celle-là.... Et +là-dessus, madame Bricolin nommait les personnes présentes, +et riait d'une manière acre et méprisante en retroussant +son tablier et mettant le poing sur sa hanche.</p> + +<p>De la partie féminine de la famille, la confidence avait +promptement passé, de bouche en bouche et d'oreille en +oreille, à tous les Bricolin de l'autre sexe, si bien que +Grand-Louis, qui ne songeait qu'à s'en aller rejoindre +Lémor, se vit bientôt assailli d'épigrammes si plates +qu'elles étaient incompréhensibles, et accompagné, dans +sa retraite, de rires mal étouffés et de chuchotements +de la dernière impertinence. Ne concevant rien à la +gaieté qu'il excitait, il était sorti de la ferme inquiet, +soucieux, et plein de mépris pour le gros sel de messieurs +les bourgeois de campagne rassemblés à Blanchemont +ce soir-là.</p> + +<p>D'après la recommandation de madame Bricolin, on +eut soin que M. Bricolin ne s'aperçût pas de la conspiration, +et on se donna parole pour persécuter le meunier +le lendemain en présence de Rose. C'était, disait sa +mère, une nécessité d'humilier ce manant sous ses yeux, +afin qu'elle apprit à ne pas trop écouter son bon coeur, +et à tenir les paysans à distance.</p> + +<p>Après le souper, on fit venir les ménétriers et on +dansa dans la cour par anticipation du lendemain. C'était +dans un intervalle de repos que le meunier, inquiet +et pressé de se rendre à la Châtre, avait assuré que la +soirée de plaisir était close au château neuf, et qu'il +avait forcé les deux amants à se séparer beaucoup plus +tôt qu'ils ne l'eussent souhaité.</p> + +<p>Lorsque Marcelle revint à la ferme, on avait recommencé +à se divertir, et, se sentant le même besoin de +solitude et de rêverie qui avait emporté Lémor dans les +traînes de la Vallée-Noire, elle retourna dans la garenne +et s'y promena lentement jusqu'à minuit. Le son de la +cornemuse, uni à celui de la vielle, écorche un peu les +oreilles de près; mais, de loin, cette voix rustique qui +chante parfois de si gracieux motifs rendus plus originaux +par une harmonie barbare, a un charme qui pénètre +les âmes simples et qui fait battre le coeur de +quiconque en a été bercé dans les beaux jours de son +enfance. Cette forte vibration de la musette, quoique +rauque et nasillarde, ce grincement aigu et ce <i>staccato</i> +nerveux de la vielle sont faits l'un pour l'autre et se corrigent +mutuellement. Marcelle les écouta longtemps avec +plaisir, et, remarquant que l'éloignement leur donnait +de plus en plus de charme, elle se trouva à l'extrémité +de la garenne, perdue dans le rêve d'une vie pastorale! +dont on pense bien que son amour faisait tous les frais.</p> + +<p>Mais elle s'arrêta tout à coup en rencontrant presque +sous ses pieds la folle étendue par terre, sans mouvement +et comme morte. Malgré le dégoût que lui inspirait +la malpropreté inouïe de ce malheureux être, elle se décida, +après avoir vainement essayé de l'éveiller, à la +soulever dans ses bras et à la traîner à quelque distance. +Elle l'appuya contre un arbre, et ne se sentant pas la +force de la porter plus loin, elle se disposait à aller lui +chercher du secours à la ferme, lorsque la Bricoline +commença à sortir de sa torpeur et à soulever, avec sa +main décharnée, ses longs cheveux hérissés d'herbes et +de gravier qui lui pesaient sur le visage. Marcelle l'aida +à écarter ce voile épais qui gênait sa respiration, et, +pour la première fois, osant lui adresser la parole, elle +lui demanda si elle souffrait.</p> + +<p>—Certainement, je souffre! répondit la folle avec une +indifférence effrayante, et du ton dont elle aurait dit: +j'existe encore; puis elle ajouta d'une voix brève et impérieuse: +L'as-tu vu? Il est revenu. Il ne veut pas me +parler. T'a-t-il dit pourquoi?</p> + +<p>—Il m'a dit qu'il reviendrait, répondit Marcelle essayant +de flatter sa manie.</p> + +<p>—Oh! il ne reviendra pas, s'écria la folle en se levant +avec impétuosité; il ne reviendra plus! Il a peur de moi. +Tout le monde a peur de moi, parce que je suis très riche, +très riche, si riche que l'on m'a défendu de vivre. +Mais je ne veux plus être riche; demain je serai pauvre. +Il est temps que cela finisse. Demain tout le monde sera +pauvre. Tu seras pauvre aussi, Rose, et tu ne feras plus +peur. Je punirai les méchants qui veulent me tuer, m'enfermer, +m'empoisonner....</p> + +<p>—Mais il y a des personnes qui vous plaignent et ne +vous veulent que du bien, dit Marcelle.</p> + +<p>—Non, il n'y en a pas, répondit la folle avec colère +et en s'agitant d'une manière effrayante. Ils sont tous +mes ennemis. Ils m'ont torturée, ils m'ont enfoncé un fer +rouge dans la tète. Ils m'ont attachée aux arbres avec +des clous, ils m'ont jetée plus de deux mille fois du haut +des tours sur le pavé. Ils m'ont traversé le coeur avec +de grandes aiguilles d'acier. Ils m'ont écorchée vive; +c'est pour cela que je ne peux plus m'habiller sans souffrir +des douleurs atroces. Ils voudraient m'arracher les +cheveux, parce que cela me défend un peu de leurs +coups.... Mais je me vengerai! J'ai rédigé une plainte! +j'ai mis cinquante-quatre ans à l'écrire dans toutes les +langues pour la faire parvenir à tous les souverains de +l'univers. Je veux qu'on me rende Paul qu'ils ont caché +dans leur cave et qu'ils font souffrir comme moi. Je +l'entends crier toutes les nuits quand on le torture.... Je +connais sa voix.... Tenez, tenez, l'entendez-vous? ajouta-t-elle +d'un ton lugubre en prêtant l'oreille aux sons enjoués +de la cornemuse. Vous voyez bien qu'on lui fait +souffrir mille morts! Ils veulent le dévorer, mais ils seront +punis, punis! Demain je les ferai souffrir aussi, +moi! Ils souffriront tant que j'en aurai pitié moi-même....</p> + +<p>En parlant ainsi avec une volubilité délirante, l'infortunée +s'élança à travers les buissons et se dirigea +vers la ferme, sans qu'il fût possible à Marcelle de suivre +sa course rapide et ses bonds impétueux.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXVI.</h3> + +<h3>LA VEILLÉE.</h3> + +<p>La danse était plus obstinée que jamais à la ferme. +Les domestiques s'étaient mis de la partie, et une poussière +épaisse s'élevait sous leurs pieds, circonstance qui +n'a jamais empêché le paysan berrichon de danser avec +ivresse, non plus que les pierres, le soleil, la pluie ou la +fatigue des moissons et des fauchailles. Aucun peuple ne +danse avec plus de gravité et de passion en même temps. +A les voir avancer et reculer à la bourrée, si mollement +et si régulièrement que leurs quadrilles serrées ressemblent +au balancier d'une horloge, on ne devinerait guère +le plaisir que leur procure cet exercice monotone, et on +soupçonnerait encore moins la difficulté de saisir ce +rhythme élémentaire que chaque pas et chaque attitude +du corps doivent marquer avec une précision rigoureuse, +tandis qu'une grande sobriété de mouvements et une +langueur apparente doivent, pour atteindre à la perfection, +en dissimuler entièrement le travail. Mais quand +on a passé quelque temps à les examiner, on s'étonne de +leur infatigable ténacité, on apprécie l'espèce de grâce +molle et naïve qui les préserve de la lassitude, et, pour +peu qu'on observe les mêmes personnages dansant dix +ou douze heures de suite sans courbature, on peut croire +qu'ils ont été piqués de la tarentule, ou constater qu'ils +aiment la danse avec fureur. De temps en temps la joie +intérieure des jeunes gens se trahit par un cri particulier +qu'ils exhalent sans que leur physionomie perde +son imperturbable sérieux, et, par moments, en frappant +du pied avec force, ils bondissent comme des taureaux +pour retomber avec une souplesse nonchalante +et reprendre leur balancement flegmatique. Le caractère +berrichon est tout entier dans cette danse. Quant aux +femmes, elles doivent invariablement glisser terre à +terre en rasant le sol, ce qui exige plus de légèreté +qu'on ne pense, et leurs grâces sont d'une chasteté +rigide.</p> + +<p>Rose dansait la bourrée aussi bien qu'une paysanne, +ce qui n'est pas peu dire, et son père était orgueilleux +en la regardant. La gaieté s'était communiquée à tout le +monde; les musiciens, largement abreuvés, n'épargnaient +ni leurs bras ni leurs poumons. La demi-obscurité +d'une belle nuit faisait paraître les danseuses plus +légères, et surtout Rose, cette fille charmante qui semblait +glisser comme une mouette blanche sur des eaux +tranquilles, et se laisser porter par la brise du soir. La +mélancolie, répandue ce soir-là dans tous ses mouvements, +la rendait plus belle que de coutume.</p> + +<p>Cependant Rose, qui était, au fond du coeur, une vraie +paysanne de la Vallée-Noire, dans toute sa simplicité +native, trouvait du plaisir à danser, ne fût-ce que pour +s'exercer à répondre le lendemain aux nombreuses invitations +que le Grand-Louis ne manquerait pas de lui +faire. Mais tout à coup le <i>cornemuseux</i> trébucha sur le +tonneau qui lui servait de piédestal, et l'air contenu +dans son instrument s'échappa dans un ton bizarre et +plaintif qui força tous les danseurs stupéfaits à s'arrêter +et à se tourner vers lui. Au même moment, la vielle, +brusquement arrachée des mains de l'autre ménétrier, +alla rouler sous les pieds de Rose, et la folle sautant de +l'orchestre champêtre où elle s'était élancée d'un bond +semblable à celui d'un chat sauvage, se jeta au milieu +de la bourrée en criant:—«Malheur, malheur aux assassins! +malheur aux bourreaux!»—Puis elle se précipita +sur sa mère qui s'était avancée pour la retenir, lui +appliqua ses griffes sur le cou, et l'eût infailliblement +étranglée si la vieille mère Bricolin ne l'en eût empêchée +en la prenant à bras le corps. La folle ne s'était +jamais portée à aucun acte de violence envers sa grand'mère, +soit qu'elle eût conservé pour elle, sans la reconnaître +une sorte d'amour instinctif, soit qu'elle la reconnût +seule parmi tous les autres et qu'elle eût gardé le +souvenir des efforts que la bonne femme avait faits pour +favoriser son amour. Elle ne fit aucune résistance et se +laissa emmener par elle dans la maison, en poussant des +cris déchirants qui jetèrent la consternation et l'épouvante +dans tous les esprits.</p> + +<p>Lorsque Marcelle, qui avait suivi mademoiselle Bricolin +l'aînée, d'aussi près que possible, arriva dans la +cour, elle trouva la fête interrompue, tout le monde effrayé, +et Rose presque évanouie. Madame Bricolin souffrait +sans doute au fond de l'âme, ne fût-ce que de voir +cette plaie de son intérieur exposée ainsi à tous les +yeux; mais, dans son activité à réprimer la fureur de +l'aliénée et à étouffer le bruit de ses cris, il y avait quelque +chose de violent et d'énergique qui ressemblait à la +fermeté d'un gendarme incarcérant un perturbateur, +plus qu'à la sollicitude d'une mère au désespoir. La mère +Bricolin y mettait autant de zèle et plus de sensibilité. +C'était un spectacle douloureux que de voir cette pauvre +vieille avec sa voix rude et ses manières viriles caresser +la folle et lui parler comme à un petit, enfant qu'on gourmande +et qu'on flatte tour à tour: «Allons, ma mignonne, +lui disait-elle, toi qui es si raisonnable ordinairement, +tu ne voudrais pas faire de chagrin à ta grand'mère? Il +faut te mettre au lit tranquillement, ou bien je me fâcherai +et ne t'aimerai plus.» La folle ne comprenait rien à +ces discours et ne les entendait même pas. Cramponnée +au pied de son lit, elle poussait des hurlements épouvantables, +et son imagination malade lui persuadait qu'elle +subissait en cet instant les châtiments et les tortures dont +elle avait fait le tableau fantastique à Marcelle.</p> + +<p>Cette dernière, s'étant assurée avant tout que son enfant +dormait tranquillement sous les yeux de Fanchon, +eut à s'occuper de Rose, qui était égarée par la peur et +le chagrin. C'était la première fois que la Bricoline exhalait +la haine amassée depuis douze ans dans son âme +brisée. Une fois tout au plus par semaine elle criait et +pleurait quand sa grand'mère la décidait à changer de +vêtements. Mais c'étaient alors les cris d'un enfant, et +maintenant c'étaient ceux d'une furie. Elle n'avait jamais +adressé la parole à personne, et elle venait, pour la première +fois, depuis douze ans, de proférer des menaces. +Elle n'avait jamais frappé personne, et elle venait de +chercher à tuer sa mère. Enfin, depuis douze ans, cette +victime muette de la cupidité de ses parents avait promené +à l'écart son inexprimable souffrance, et presque +tout le monde s'était habitué à ce spectacle déplorable +avec une sorte d'indifférence brutale. On n'en avait plus +peur, on était las de la plaindre, on subissait sa présence +comme un mal inévitable, et si l'on avait des remords, +on ne se les avouait peut-être pas à soi-même. Mais cet +épouvantable mal qui la dévorait devait avoir ses phases +de recrudescence, et on arrivait à celle où son martyre +devenait dangereux pour les autres. Il fallait bien enfin +s'en occuper. M. Bricolin, assis dehors devant la porte, +écoutait d'un air hébété les condoléances grossières de +sa famille.</p> + +<p>—C'est un grand malheur pour vous, lui disait-on, et +vous l'avez supporté trop longtemps sous vos yeux. C'est +une patience au-dessus des forces humaines, et il faudrait +bien vous décider enfin à mettre cette malheureuse +dans une maison de fous.</p> + +<p>—On ne la guérira pas! répondit-il en secouant la +tête. J'ai essayé de tout. C'est impossible; son mal est +trop grand, il faudra qu'elle en meure!</p> + +<p>—C'est ce qui pourrait arriver de plus heureux pour +elle. Vous voyez bien qu'elle est trop à plaindre sur la +terre. Mais enfin si on ne la guérit pas, on vous soulagera +de la peine de la soigner et de la voir. On l'empêchera de +vous faire du mal. Si vous n'y faites pas attention, elle +finira par tuer quelqu'un ou se tuer elle-même devant +vous. Ce sera affreux.</p> + +<p>—Mais que voulez-vous? je l'ai dit cent fois à sa +mère, et sa mère ne veut pas s'en séparer. Au fond, elle +l'aime encore, croyez-moi, et ça se conçoit. Les mères +sentent toujours quelque chose pour leurs enfants, à ce +qu'il paraît.</p> + +<p>—Mais elle sera mieux qu'ici, soyez-en sûr. On les +soigne très-bien maintenant. Il y a de beaux établissements +où ils ne manquent de rien. On les tient propres, +on les fait travailler, on les occupe, on dit même qu'on +les amuse, qu'on les mène à la messe et qu'on leur fait +entendre de la musique.</p> + +<p>—En ce cas ils sont plus heureux que chez eux, dit +M. Bricolin. Il ajouta après avoir rêvé un instant: Et tout +cela, ça coûte-t-il bien cher?</p> + +<p>Rose était profondément affectée. Elle était la seule, +avec sa grand'mère, qui ne fût pas devenue insensible à +la douleur de la pauvre Bricoline. Si elle évitait d'en +parler, c'est parce qu'elle ne pouvait le faire sans accuser +ses parents de ce parricide moral commis par eux; mais +vingt fois le jour elle se surprenait à frissonner d'indignation +en entendant dans la bouche de sa mère les +maximes d'égoïsme et d'avarice auxquelles on avait immolé +sa soeur sous ses yeux. Aussitôt que sa défaillance +fut dissipée, elle voulut aider sa grand'mère à calmer la +folle; mais madame Bricolin, qui craignait que ce spectacle +ne lui fit trop d'impression, et qui avait un vague +instinct que l'excessive douleur peut devenir contagieuse, +même dans ses résultats physiques, la renvoya +avec la dureté qu'elle portait jusque dans sa sollicitude +la mieux fondée. Rose fut outrée de ce refus, et revint +dans sa chambre, où elle se promena une partie de la +nuit, en proie à une vive exaltation, mais n'en voulant +point parler, de crainte de s'exprimer avec trop de +force devant Marcelle, sur le compte de ses parents.</p> + +<p>Cette nuit qui avait commencé par une douce joie, fut +donc extrêmement pénible pour madame de Blanchemont. +Les cris de la folle cessaient par intervalles, et +reprenaient ensuite plus terribles, plus effrayants. Lorsqu'ils +s'arrêtaient, ce n'était pas par degrés et en s'affaiblissant +peu à peu, c'était au contraire brusquement, au +milieu de leur plus grande intensité, et comme si une +mort violente les eût soudainement interrompus.</p> + +<p>—Ne dirait-on pas qu'on la tue? s'écriait alors Rose, +pâle et pouvant à peine se soutenir en marchant dans +sa chambre. Oui, cela ressemble à un supplice!</p> + +<p>Marcelle ne voulut pas lui dire quels atroces supplices +en effet la folle croyait subir et subissait par la pensée +dans ces moments-là. Elle lui cacha l'entretien qu'elle +avait eu avec elle dans le parc. De temps en temps elle +allait voir la malade; elle la trouvait alors étendue sur +le carreau, les bras étroitement enlacés autour du pied +de son lit, et comme suffoquée par la fatigue de crier; +mais les yeux ouverts, fixes, et l'esprit évidemment toujours +en travail. La grand'mère, agenouillée auprès +d'elle, essayait en vain de glisser un oreiller sous sa tête, +ou d'introduire, dans sa bouche contractée une cuillerée +de potion calmante. Madame Bricolin, assise vis-à-vis +sur un fauteuil, pâle et immobile, portait, dans ses traits +énergiques fortement creusés, la trace d'une douleur +profonde qui ne voulait pas se confesser à Dieu même de +son crime. La grosse Chounette, debout dans un coin, +sanglotait machinalement sans offrir ses services et sans +qu'on songeât à les réclamer. Il y avait un profond découragement +sur ces trois figures. La folle seule, lorsqu'elle +ne hurlait pas, paraissait rouler de sombres pensées +de haine dans son cerveau. On entendait ronfler +dans la chambre voisine; mais ce lourd sommeil de +M. Bricolin n'était pas sans agitation. De temps à autre +il paraissait interrompu par de mauvais rêves. Plus loin +encore, le long de la cloison opposée, on entendait +tousser et geindre le père Bricolin; étranger aux souffrances +des autres, il n'avait pas trop du peu de forces +qui lui restaient pour supporter les siennes propres.</p> + +<p>Enfin, vers trois heures du matin, la pesanteur de +l'orage parut accabler les organes excédés de la folle. +Elle s'endormit par terre, et on parvint à la mettre au +lit sans qu'elle s'en aperçût. Il y avait sans doute bien +longtemps qu'elle n'avait goûté un instant de sommeil, +car elle s'y ensevelit profondément, et tout le monde put +se reposer, même Rose à qui madame de Blanchemont +s'empressa de porter cette meilleure nouvelle.</p> + +<p>Si Marcelle n'eût trouvé là l'occasion de se dévouer à +la pauvre Rose, elle eût maudit la malheureuse inspiration +qui l'avait poussée dans cette maison habitée par +l'avarice et le malheur. Elle se fût hâtée de chercher un +autre gîte que celui-là, si antipathique à la poésie, si déplaisant +dans la prospérité, si lugubre dans la disgrâce. +Mais quelque nouvelle contrariété qu'elle pût être exposée +à y subir encore, elle résolut d'y rester tant qu'elle +pourrait être secourable à sa jeune compagne. Heureusement +la matinée fut calme. Tout le monde s'éveilla fort +tard, et Rose dormait encore lorsque madame de Blanchemont, +à peine éveillée elle-même, reçut de Paris, +grâce à la rapidité des communications actuelles, la réponse +suivante à la lettre que trois jours auparavant elle +avait écrite à sa belle-mère.</p> + +<p><i>Lettre de la comtesse de Blanchemont à sa belle-fille, +Marcelle, baronne de Blanchemont.</i></p> + +<p>«Ma fille,</p> + +<p>«Que la Providence qui vous envoie tout ce courage +daigne vous le conserver! Il ne m'étonne pas de votre +part, quoiqu'il soit grand. Ne louez pas le mien. A mon +âge on n'a pas longtemps à souffrir! Au vôtre... heureusement, +on ne se fait pas une idée nette de la longueur +et de la difficulté de l'existence. Ma fille, vos projets sont +louables, excellents, et d'autant plus sages qu'ils sont +nécessaires; encore plus nécessaires que vous ne pensez. +Nous aussi, ma chère Marcelle, nous sommes ruinés! et +nous ne pourrons peut-être rien laisser en héritage à +notre petit-fils bien-aimé. Les dettes de mon malheureux +fils surpassent tout ce que vous en connaissez, tout ce +qu'on pouvait prévoir. Nous temporiserons avec les +créanciers; mais nous acceptons la responsabilité, et +c'est en privant l'avenir d'Édouard de l'honorable fortune +à laquelle il devait aspirer après notre décès. Élevez-le +donc avec simplicité. Apprenez-lui à se créer lui-même +des ressources par ses talents et à maintenir son +indépendance par la dignité avec laquelle il saura supporter +le malheur. Quand il sera en âge d'homme nous +ne serons plus du monde. Qu'il respecte la mémoire de +vieux parents qui ont préféré l'honneur d'un gentilhomme +à ses plaisirs, et qui ne lui auront laissé en héritage qu'un +nom pur et sans reproche. Le fils d'un banqueroutier +n'aurait eu dans la vie que des jouissances condamnables; +le fils d'un père coupable aura, du moins, quelque +obligation à ceux qui auront su mettre sa vie à l'abri du +blâme public.</p> + +<p>«Demain je vous écrirai des détails, aujourd'hui je +suis sous le coup de la découverte d'un nouvel abîme. Je +vous l'annonce en peu de mots. Je sais que vous pouvez +tout comprendre et tout supporter. Adieu, ma fille, je +vous admire et je vous aime.»</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/18.png"></p> + +<p>—Édouard! dit Marcelle en couvrant de baisers son +fils endormi, il était donc écrit au ciel que tu aurais la +gloire et peut-être le bonheur de ne pas succéder à la +richesse et au rang de tes pères! Ainsi périssent les +grandes fortunes, ouvrage des siècles, en un seul jour! +Ainsi les anciens maîtres du monde, entraînés par la fatalité, +plus encore que par leurs passions, se chargent +d'accomplir eux-mêmes les décrets de la sagesse divine, +qui travaille insensiblement à niveler les forces de tous +les hommes! Puisses-tu comprendre un jour, ô mon enfant! +que cette loi providentielle t'est favorable, puisqu'elle +te jette dans le troupeau de brebis qui est à la +droite du Christ, et te sépare des boucs qui sont à sa +gauche. Mon Dieu, donnez-moi la force et la sagesse nécessaires +pour faire de cet enfant un homme! Pour en +faire un patricien, je n'avais qu'à me croiser les bras et +laisser agir la richesse. A présent j'ai besoin de lumières +et d'inspirations; mon Dieu, mon Dieu! vous m'avez +donné cette tâche à remplir, vous ne m'abandonnerez +pas!</p> + +<p>«Lémor! écrivait-elle un instant après, mon fils est +ruiné, ses parents sont ruinés. Mon fils est pauvre. Il eût +été peut-être un riche indigne et méprisable. Il s'agit +d'en faire un pauvre courageux et noble. Cette mission +vous était réservée par la Providence. A présent, parlerez-vous +jamais de m'abandonner? Cet enfant, qui était +un obstacle entre nous, n'est-il pas un lien cher et sacré? +A moins que vous ne m'aimiez plus dans un an, Henri, +qui peut s'opposer maintenant à notre bonheur? Ayez +du courage, ami, partez. Dans un an, vous me retrouverez +dans quelque chaumière de la Vallée-Noire, non +loin du moulin d'Angibault.»</p> + +<p>Marcelle écrivit ce peu de lignes avec exaltation. Seulement, +lorsque sa plume traça cette phrase: «<i>A moins +que vous ne m'aimiez plus dans un an</i>,» un imperceptible +sourire donna à ses traits une expression ineffable. +Elle joignit à ce billet celui de sa belle-mère pour explication, +et, cachetant le tout, elle le mit dans sa poche, +pensant bien qu'elle ne tarderait pas à revoir le meunier +et peut-être Lémor lui-même sous cet habit de paysan +qui lui allait si bien.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/19.png"></p> + +<p>La folle dormit toute la journée. Elle avait la fièvre; +mais depuis douze ans elle ne l'avait point quittée un seul +jour, et cet anéantissement, où on ne l'avait jamais vue, +faisait croire à une crise favorable. Le médecin qu'on +avait appelé de la ville et qui était habitué à la voir, ne +la trouva pas malade relativement à son état ordinaire. +Rose, bien rassurée, et rendue aux doux instincts de la +jeunesse, s'habilla lentement avec beaucoup de coquetterie. +Elle voulait être simple pour ne pas effaroucher son +ami, en faisant devant lui l'étalage de sa richesse; elle +voulait être jolie pour lui plaire. Elle chercha donc les +plus ingénieuses combinaisons, et réussit à être modeste +comme une fille des champs et belle comme un ange du +paradis. Sans vouloir s'en rendre compte, au milieu de +toutes ses douleurs, elle avait un peu tremblé à l'idée de +perdre cette riante journée. A dix-huit ans, on ne renonce +pas sans regret à enivrer tout un jour l'homme +dont on est aimée, et cette crainte était venue, à l'insu +d'elle-même, se mêler à la sincère et profonde douleur +que sa soeur lui avait fait éprouver. Lorsqu'elle parut à la +grand'messe, il y avait longtemps que Louis guettait son +entrée. Il s'était placé de manière à ne pas la perdre de +vue un instant. Elle se trouva comme par hasard auprès +de la Grand'Marie, et il la vit avec attendrissement mettre +son joli châle sous les genoux de la meunière, en dépit +du refus de la bonne femme.</p> + +<p>Après l'office, Rose prit adroitement le bras de sa +grand'mère, qui avait coutume de ne pas quitter la meunière, +son ancienne amie, quand elle avait le plaisir de +la rencontrer. Ce plaisir devenait chaque année plus rare +à mesure que l'âge rendait aux deux matrones la distance +de Blanchemont à Angibault plus difficile à franchir. La +mère Bricolin aimait à causer. Continuellement <i>rembarrée</i>, +comme elle disait, par sa belle-fille, elle avait un +flux de paroles rentrées à verser dans le sein de la meunière, +qui, moins expansive, mais sincèrement attachée +à sa compagne de jeunesse, l'écoutait avec patience et lui +répondait avec discernement.</p> + +<p>De cette façon, Rose espérait échapper toute la journée +à la surveillance de madame Bricolin et même à la société +de ses autres parents, la grand'mère aimant beaucoup +mieux l'entretien des paysans ses pareils que celui +des parvenus de sa famille.</p> + +<p>Sous les vieux arbres du terrier, en vue d'un site +charmant, la foule des jolies filles se pressait autour des +ménétriers placés deux à deux sur leurs tréteaux à peu +de distance les uns des autres, faisant assaut de bras et +de poumons, se livrant à la concurrence la plus jalouse, +jouant chacun dans son ton et selon son prix, sans aucun +souci de l'épouvantable cacophonie produite par cette +réunion d'instruments braillards qui s'évertuaient tous à +la fois à qui contrarierait l'air et la mesure de son voisin. +Au milieu de ce chaos musical, chaque quadrille restait +inflexible à son poste, ne confondant jamais la musique +qu'il avait payée avec celle qui hurlait à deux pas de +lui, et ne frappant jamais du pied à faux pour marquer +le rhythme, tour de force de l'oreille et de l'habitude. Les +ramées retentissaient de bruits non moins hétérogènes, +ceux-ci chantant à pleine voix, ceux-là parlant de leurs +affaires avec passion; les uns trinquant de bonne amitié, +les autres menaçant de se jeter les pots à la tête, le tout +rehaussé de deux gendarmes indigènes circulant d'un +air paterne au milieu de cette cohue, et suffisant, par +leur présence, à contenir cette population paisible qui, +des paroles, en vient rarement aux coups.</p> + +<p>Le cercle compacte qui se formait autour des premières +bourrées s'épaissit encore lorsque la charmante Rose ouvrit +la danse avec le grand farinier. C'était le plus beau +couple de la fête et celui dont le pas ferme et léger électrisait +tous les autres. La meunière ne put s'empêcher +de le faire remarquer à la mère Bricolin, et même elle +ajouta que c'était un malheur que deux jeunes gens si +bons et si beaux ne fussent pas destinés l'un à l'autre.</p> + +<p>—<i>Fié pour moi</i> (c'est-à-dire, quant à moi), répondit +sans hésiter la vieille fermière, je n'en ferais ni une ni +deux, si j'étais la maîtresse; car je suis sûre que ton +garçon rendrait ma petite-fille plus heureuse qu'elle ne +le sera jamais avec un autre. Je sais bien que Grand-Louis +l'aime; ça se voit de reste, quoiqu'il ait l'esprit de +n'en rien dire. Mais que veux-tu, ma pauvre Marie? on +ne pense qu'à l'argent, chez nous. J'ai fait la bêtise +d'abandonner tout mon bien à mon fils, et depuis ce +temps-là, on ne m'écoute pas plus que si j'étais morte. +Si j'avais agi autrement, j'aurais aujourd'hui le droit de +marier Rose à mon gré en la dotant. Mais il ne me reste +que les sentiments, et c'est une monnaie qui ne se rend +pas chez nous en bons procédés.</p> + +<p>Malgré l'adresse que Rose sut mettre à passer d'un +groupe à l'autre pour éviter sa mère et se retrouver toujours, +soit à côté, soit vis-à-vis de son ami, madame +Bricolin et sa société réussirent à la rejoindre et à se +fixer autour d'elle. Ses cousins la firent danser jusqu'à la +fatiguer, et Grand-Louis s'éloigna prudemment, sentant +qu'à la moindre querelle sa tête s'échaufferait plus que +de raison. On avait bien essayé de l'<i>entreprendre</i> par +des plaisanteries blessantes; mais le regard clair et hardi +de ses grands yeux bleus, son calme dédaigneux et sa +haute stature avaient contenu aisément la bravoure des +Bricolin. Quand il se fut retiré, on s'en donna à coeur joie, +et Rose fut fort surprise d'entendre ses soeurs, ses belles-soeurs +et ses nombreuses cousines décréter, autour d'elle, +que ce grand garçon avait l'air d'un sot, qu'il dansait +ridiculement, qu'il paraissait bouffi de prétentions, et +qu'aucune d'elles ne voudrait danser avec lui pour <i>tout +un monde</i>. Rose avait de l'amour-propre. On avait trop +obstinément travaillé à développer ce défaut en elle pour +qu'elle ne fût pas sujette à y tomber quelquefois. On avait +tout fait pour corrompre et rabaisser cette bonne et +franche nature, et si l'on n'y avait guère réussi, c'est +qu'il est des âmes incorruptibles sur lesquelles l'esprit +du mal a peu de prise. Cependant elle souffrit d'entendre +dénigrer si obstinément et si amèrement son amoureux. +Elle en prit de l'humeur, n'osa plus se promettre de +danser encore avec lui, et, déclarant qu'elle avait mal +à la tête, elle rentra à la ferme, après avoir vainement +cherché Marcelle, dont l'influence lui eût rendu, elle le +sentait bien, le courage et le calme.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXVII.</h3> + +<h3>LA CHAUMIÈRE.</h3> + +<p>Marcelle avait été attendre le meunier au bas du terrier, +ainsi qu'il le lui avait expressément recommandé. +Au coup de deux heures, elle le vit entrer dans un enclos +très-ombragé et lui faire signe de le suivre. Après avoir +traversé un de ces petits jardins de paysan, si mal tenus, +et par conséquent si jolis, si touffus et si verts, elle entra, +en se glissant sous les haies, dans la cour d'une des plus +pauvres chaumières de la Vallée-Noire. Cette cour était +longue de vingt pieds sur six, fermée d'un côté par la +maisonnette, de l'autre par le jardin, à chaque bout par +des appentis en fagots recouverts de paille, qui servaient +à rentrer quelques poules, deux brebis et une chèvre, +c'est-à-dire toute la richesse de l'homme qui gagne son +pain au jour le jour et qui ne possède rien, pas même la +chétive maison qu'il habite et l'étroit enclos qu'il cultive; +c'est le véritable prolétaire rustique. L'intérieur de la +maison était aussi misérable que l'entrée, et Marcelle fut +touchée de voir par quelle excessive propreté le courage +de la femme luttait là contre l'horreur du dénûment. Le +sol inégal et raboteux n'avait pas un grain de poussière, +les deux ou trois pauvres meubles étaient clairs et brillants +comme s'ils eussent été vernis; la petite vaisselle +de terre, dressée à la muraille et sur des planches, était +lavée et rangée avec soin. Chez la plupart des paysans +de la Vallée-Noire, la misère la plus réelle, la plus complète, +se dissimule discrètement et noblement sous ces +habitudes consciencieuses d'ordre et de propreté. La pauvreté +rustique y est attendrissante et affectueuse. On +vivrait de bon coeur avec ces indigents. Ils n'inspirent +pas le dégoût, mais l'intérêt et une sorte de respect. Il +faudrait si peu du superflu du riche pour faire cesser l'amertume +de leur vie, cachée sous ces apparences de +calme poétique!</p> + +<p>Cette réflexion frappa Marcelle au coeur lorsque la +<i>Piaulette</i> vint à sa rencontre, avec un enfant dans ses +bras et trois autres pendus à son tablier; tout cela, en +habits du dimanche, était frais et propre. Cette Piaulette +(ou Pauline), était jeune encore, et belle, quoique fanée +par les fatigues de la maternité et l'abstinence des choses +les plus nécessaires à la vie. Jamais de viande, jamais de +vin, pas même de légumes pour une femme qui travaille +et allaite! Cependant les enfants auraient revendu de la +santé à celui de Marcelle, et la mère avait le sourire +de la bonté et de la confiance sur ses lèvres pâles et +flétries.</p> + +<p>—Entrez chez nous et asseyez-vous, Madame, dit-elle +en lui offrant une chaise de paille couverte d'une serviette +de grosse toile de chanvre bien lessivée. Le monsieur que +vous attendez est déjà venu, et, ne vous trouvant pas, il +a été faire un tour à l'assemblée, mais il reviendra tout +à l'heure. Si je pouvais vous offrir quelque chose en +attendant!... Voilà des prunes toutes fraîchement cueillies +et des noisettes. Allons, Grand-Louis, prends donc +un fruit de mon jardin, toi aussi?... Je voudrais tant +pouvoir t'offrir un verre de vin, mais nous n'en cueillons +pas, tu le sais bien, et si ce n'était de toi, nous n'aurions +pas toujours du pain.</p> + +<p>—Vous êtes très-pauvre? dit Marcelle, en glissant une +pièce d'or dans la poche de la petite fille qui louchait +avec étonnement sa robe de soie noire; et Grand-Louis, +qui n'est pas bien riche lui-même, vient à votre secours?</p> + +<p>—Lui? répondit la Piaulette, c'est le meilleur coeur +d'homme que le bon Dieu ait fait! Sans lui nous serions +morts de faim et de froid depuis trois hivers; mais il +nous donne du blé, du bois, il nous prête ses chevaux +pour aller en pèlerinage quand nous avons des malades, +il....</p> + +<p>—En voilà bien assez, Piaulette, pour me faire passer +pour un saint, dit le meunier en l'interrompant. Vraiment, +c'est bien beau de ma part de ne pas avoir abandonné +un bon ouvrier comme ton mari!</p> + +<p>—Un bon ouvrier! dit la Piaulette en secouant la tête. +Pauvre cher homme! M. Bricolin dit partout que c'est un +lâche parce qu'il n'est pas fort.</p> + +<p>—Mais il fait ce qu'il peut. Moi j'aime les gens de +bonne volonté; aussi je l'emploie toujours.</p> + +<p>—C'est ce qui fait dire à M. Bricolin que tu ne seras +jamais riche et que tu n'as pas de bon sens d'employer +des gens de petite santé.</p> + +<p>—Eh bien, si personne ne les emploie, il faudra donc +qu'ils meurent de faim? Beau raisonnement!</p> + +<p>—Mais vous savez, dit tristement Marcelle, la moralité +que tire de là M. Bricolin: <i>tant pis pour eux!</i></p> + +<p>—Mam'selle Rose est bien bonne, reprit la Piaulette. +Si elle pouvait, elle secourrait les malheureux; mais elle +ne peut rien, la pauvre demoiselle, que d'apporter en +cachette un peu de pain blanc pour faire la soupe à mon +petit. Et c'est bien malgré moi; car si sa mère la voyait! +oh! la rude femme! Mais le monde est comme ça. Il y a +des méchants et des bons. Ah! voilà M. Tailland qui +vient. Vous n'attendrez pas longtemps.</p> + +<p>—Piaulette, tu sais ce que je t'ai recommandé, dit le +meunier en posant le doigt sur ses lèvres.</p> + +<p>—Oh! répondit-elle, j'aimerais mieux me faire couper +la langue que de dire un mot.</p> + +<p>—C'est que, vois-tu....</p> + +<p>—Tu n'as pas besoin de m'expliquer le pourquoi et +le comment, Grand-Louis; il suffit que tu me commandes +de me taire. Allons, enfants, dit-elle à ses trois marmots +qui jouaient sur la porte; allons-nous-en voir un peu l'assemblée.</p> + +<p>—Cette dame a mis un louis d'or dans la poche de ta +petite, lui dit tout bas le Grand-Louis. Ce n'est pas pour +payer ta discrétion; elle sait bien que tu ne la vends pas. +Mais c'est qu'elle a vu que tu étais dans le besoin. Serre-le, +l'enfant le perdrait, et ne remercie pas; la dame +n'aime pas les compliments, puisqu'elle s'est cachée en +te faisant, cette charité.</p> + +<p>M. Tailland était un honnête homme, très-actif pour +un Berrichon, assez capable en affaires, mais seulement +un peu trop ami de ses aises. Il aimait les bons fauteuils, +les jolies petites collations, les longs repas, le café bien +chaud et les chemins sans cahots pour son cabriolet. Il +ne trouvait rien de tout cela à la fête de Blanchemont. +Et cependant, tout en pestant un peu contre les plaisirs +de la campagne, il y restait volontiers tout le jour pour +rendre service aux uns et pour faire ses affaires avec les +autres. En un quart d'heure de conversation, il eut +bientôt démontré à Marcelle la possibilité, la probabilité +même de vendre cher. Mais quant à vendre vite et à +être payée comptant, il n'était pas de l'avis du meunier. +Rien ne se fait vite dans notre pays, dit-il. Cependant ce +serait une folie de ne pas essayer de gagner cinquante +mille francs sur le prix offert par Bricolin. Je vais y +mettre tous mes soins. Si, dans un mois, je n'ai pas +réussi, je vous conseillerai peut-être, vu votre position +particulière, de céder. Mais il y a cent à parier contre +un que d'ici là Bricolin, qui grille d'être seigneur de +Blanchemont, aura composé avec vous, si vous savez +feindre une grande âpreté, qualité sauvage, mais nécessaire, +dont je vois bien, Madame, que vous n'êtes pas +trop pourvue. Maintenant, signez la procuration que je +vous apporte, et je me sauve, parce que je ne veux pas +avoir l'air d'avoir fait concurrence, par mes menées, à +mon collègue M. Varin, que votre fermier aurait bien +voulu vous faire choisir.</p> + +<p>Grand-Louis reconduisit le notaire jusqu'à la sortie de +l'enclos, et chacun disparut de son côté. Il avait été convenu +que Marcelle sortirait seule, la dernière, quelques +instants plus tard, et qu'elle tiendrait les <i>huisseries</i> de +la maison fermées, afin que si quelque curieux observait +leurs mouvements, on crût la maison déserte.</p> + +<p>Ces <i>huis</i> de la chaumière se composaient d'une seule +porte coupée en deux transversalement, la partie supérieure +servant de fenêtre pour donner de l'air et du jour. +Dans les anciennes constructions de nos paysans, les +croisées indépendantes de la porte et garnies de vitres +étaient inconnues. Celle de la Piaulette avait été bâtie il +y a cinquante ans, pour des gens aisés, tandis qu'aujourd'hui +les plus pauvres, pour peu qu'ils habitent une +maison neuve, ont des croisées à espagnolettes et des +portes à serrure. Chez la Piaulette, la porte à deux fins +fermait en dedans et en dehors à l'aide d'un <i>coret</i>, c'est-à-dire +d'une cheville en bois que l'on plante dans un trou +le la muraille, d'où vient le vieux mot <i>coriller</i> et <i>décoriller</i>, +pour dire fermer et ouvrir.</p> + +<p>Lorsque Marcelle se fut renfermée ainsi, elle se trouva +dans une obscurité profonde, et alors elle se demanda +quelle pouvait être l'existence intellectuelle de gens qui, +trop pauvres pour avoir de la chandelle, étaient obligés, +dès que la nuit venait, de se coucher en hiver, ou de se +tenir le jour dans les ténèbres pour se préserver du froid. +Je me disais, je me croyais ruinée, pensa-t-elle, parce +que j'étais forcée de quitter mon appartement doré, +ouaté et tendu de soie; mais que de degrés encore à parcourir +dans l'échelle des existences sociales avant d'en +venir à cette vie du pauvre qui diffère si peu de celle +des animaux! Pas de milieu entre supporter à toute +heure les intempéries du climat, ou s'ensevelir dans le +néant de l'oisiveté comme le mouton dans la bergerie! A +quoi s'occupe cette triste famille dans les longues soirées +de l'hiver? A parler? Et de quoi parler si ce n'est de ses +maux! Ah! Lémor a raison, je suis trop riche encore +pour oser dire à Dieu que je n'ai rien à me reprocher.</p> + +<p>Cependant les yeux de Marcelle s'habituaient à l'obscurité. +La porte, mal jointe, laissait pénétrer une lueur +vague qui devenait plus claire à chaque instant. Tout à +coup Marcelle tressaillit en voyant qu'elle n'était pas +seule dans la chaumière, mais son second frisson ne fut +pas causé par la peur: Lémor était à ses côtés. Il s'était +caché, à l'insu de tous, derrière le lit en forme de corbillard, +garni de rideaux de serge. Il s'était enhardi jusqu'à +rechercher un tête-à-tête avec Marcelle, se disant +que c'était le dernier, et qu'il faudrait partir après.</p> + +<p>—<i>Puisque vous voilà</i>, lui dit-elle, dissimulant, avec +une tendre coquetterie, la joie et l'émotion de sa surprise, +je veux vous dire tout haut ce que je pensais. Si nous +étions réduits à habiter cette chaumière, votre amour +résisterait-il à la souffrance du jour et à l'inaction du +soir? Pourriez-vous vivre privé de livres, ou ne pouvant +vous en servir faute d'une goutte d'huile dans la lampe, +et de temps aux heures où le travail occuperait vos bras? +Après quelques années d'ennuis et de privations de tous +genres, trouveriez-vous cette demeure pittoresque dans +son délabrement et la vie du pauvre poétique dans sa +simplicité?</p> + +<p>—J'avais les mêmes pensées précisément, Marcelle, +et je songeais à vous demander la même chose. M'aimeriez-vous +si je vous entretenais, par mes utopies, dans +une pareille misère?</p> + +<p>—Il me semble que oui, Lémor.</p> + +<p>—Et pourquoi doutez-vous de moi? Ah! vous n'êtes +pas sincère en me répondant oui!</p> + +<p>—Je ne suis pas sincère? dit Marcelle en mettant ses +deux mains dans celles de Lémor. Mon ami, je veux être +digne de vous, c'est pourquoi je me préserve de l'exaltation +romanesque qui peut pousser, même une femme +du monde, à tout affirmer, à tout promettre, sauf à ne +rien tenir, et à se dire le lendemain: «J'ai composé +hier un joli roman.» Moi, je ne passe pas un jour sans +adresser à ma conscience les plus sévères interrogations, +et je crois être sincère en vous répondant que je ne puis +me représenter une situation, fût-ce l'horreur d'un cachot, +où je cesserais de vous aimer à force de souffrir!</p> + +<p>—O Marcelle! chère et grande Marcelle! Mais pourquoi +donc doutez-vous de moi?</p> + +<p>—Parce que l'esprit de l'homme diffère du nôtre. Il +est habitué à d'autres aliments que la tendresse et la solitude. +Il lui faut de l'activité, du travail, l'espoir d'être +utile, non-seulement à sa famille, mais à l'humanité.</p> + +<p>—Aussi, n'est-ce pas un devoir de se précipiter volontairement +dans cette impuissance de la misère!</p> + +<p>—Nous vivons donc dans un temps où les devoirs se +contredisent? car on n'a la puissance de l'esprit qu'avec +les lumières de l'instruction, et l'instruction qu'avec la +puissance de l'argent: et pourtant, tout ce dont on jouit, +tout ce qu'on acquiert, tout ce qu'on possède, est au détriment +de celui qui ne peut rien acquérir, rien posséder +des biens célestes et matériels.</p> + +<p>—Vous me prenez par mes propres utopies, Marcelle. +Hélas! que vous répondrai-je, sinon que nous vivons, en +effet, dans un temps d'énorme et inévitable inconséquence, +où les bons coeurs veulent le bien et sont forcés +d'accepter le mal? On ne manque pas de raisons pour +se prouver à soi-même, comme font tous les heureux du +siècle, qu'on doit soigner, édifier et poétiser sa propre +existence pour faire de soi un instrument actif et puissant +au service de ses semblables; que se sacrifier, s'abaisser +et s'annihiler comme les premiers chrétiens du +désert, c'est neutraliser une force, c'est étouffer une lumière +que Dieu avait envoyée aux hommes pour les instruire +et les sauver. Mais que d'orgueil dans ce raisonnement, +tout juste qu'il semble dans la bouche de +certains hommes éclairés et sincères! C'est le raisonnement +de l'aristocratie. Conservons nos richesses pour +faire l'aumône, disent aussi les dévots de votre caste. +C'est nous, disent les princes de l'Église, que Dieu a +institués pour éclairer les hommes. C'est nous, disent les +démocrates de la bourgeoisie, nous seuls, qui devons initier +le peuple à la liberté! Voyez pourtant quelles aumônes, +quelle éducation et quelle liberté ces puissants +ont données aux misérables! Non! la charité particulière +ne peut rien, l'Eglise ne veut rien, le libéralisme moderne +ne sait rien. Je sens mon esprit défaillir et mon coeur s'éteindre +dans ma poitrine quand je songe à l'issue de ce +labyrinthe où nous voilà engagés, nous autres qui cherchons +la vérité et à qui la société répond par des mensonges +ou des menaces. Marcelle, Marcelle, aimons-nous, +pour que l'esprit de Dieu ne nous abandonne pas!</p> + +<p>—Aimons-nous, s'écria Marcelle en se jetant dans les +bras de son amant; et ne me quitte pas, ne m'abandonne +pas à mon ignorance, Lémor, car tu m'as fait sortir de +l'étroit horizon catholique où je faisais tranquillement +mon salut, mettant la décision de mon confesseur au-dessus +de celle du Christ, et me consolant de ne pouvoir +être chrétienne à la lettre, lorsqu'un prêtre m'avait dit: +<i>Il est avec le ciel des accommodements</i>. Tu m'as fait +entrevoir une sphère plus vaste, et aujourd'hui je n'aurais +plus un instant de repos si tu m'abandonnais sans +guide dans ce pâle crépuscule de la vérité.</p> + +<p>—Mais moi, je ne sais rien, répondit Lémor avec +douleur. Je suis l'enfant de mon siècle. Je ne possède pas +la science de l'avenir, je ne sais que comprendre et commenter +le passé. Des torrents de lumière ont passé devant +moi, et comme tout ce qui est jeune et pur aujourd'hui, +j'ai couru vers ces grands éclairs qui nous détrompent +de l'erreur sans nous donner la vérité. Je hais +le mal, j'ignore le bien. Je souffre, oh! je souffre, Marcelle, +et je ne trouve qu'en toi le beau idéal que je voudrais +voir régner sur la terre. Oh! je t'aime de tout l'amour +que les hommes repoussent du milieu d'eux, de +tout le dévouement que la société paralyse et refuse d'éclairer, +de toute la tendresse que je ne puis communiquer +aux autres, de toute la charité que Dieu m'avait +donnée pour toi et pour eux, mais que toi seule comprends +et ressens comme moi-même lorsque tous sont insensibles +ou dédaigneux. Aimons-nous donc sans nous +corrompre en nous mêlant à ceux qui triomphent, et +sans nous abaisser avec ceux qui se soumettent. Aimons-nous +comme deux passagers qui traversent les mers pour +conquérir un nouveau monde, mais qui ne savent pas +s'ils l'atteindront jamais. Aimons-nous, non pour être +heureux dans l'<i>égoïsme à deux</i>, comme on appelle l'amour, +mais pour souffrir ensemble, pour prier ensemble, +pour chercher ensemble ce qu'à nous deux, pauvres oiseaux +égarés dans l'orage, nous pouvons faire, jour par +jour, pour conjurer ce fléau qui disperse notre race, et +pour rassembler sous notre aile quelques fugitifs brisés +comme nous d'épouvante et de tristesse!</p> + +<p>Lémor pleurait comme un enfant en pressant Marcelle +contre son coeur. Marcelle, entraînée par une sympathie +brûlante et un respect enthousiaste, tomba à genoux devant +lui comme une fille devant son père, en lui disant:</p> + +<p>—Sauve-moi, ne me laisse pas périr! Tu étais là, tout +à l'heure, tu m'as entendue consulter un homme d'argent +sur des affaires d'argent. Je me laisse persuader de lutter +contre la pauvreté pour sauver mon fils de l'ignorance et +de l'impuissance morale; si tu me condamnes, si tu me +prouves que mon fils sera meilleur et plus grand en subissant +la pauvreté, j'aurai peut-être l'effroyable courage +de faire souffrir son corps pour fortifier son âme!</p> + +<p>—O Marcelle! dit Lémor en la forçant à se rasseoir et +en se mettant à son tour à genoux devant elle, tu as la +force et la résolution des grandes saintes et des fières +martyres du temps passé. Mais où sont les eaux du baptême, +pour que nous y portions ton enfant? l'église des +pauvres n'est pas édifiée, ils vivent dispersés dans l'absence +de toute doctrine, suivant des inspirations diverses; +ceux-ci résignés par habitude, ceux-là idolâtres par stupidité, +d'autres féroces par vengeance, d'autres encore +avilis par tous les vices de l'abandon et de l'abrutissement. +Nous ne pouvons pas demander au premier mendiant +qui passe d'imposer les mains à ton fils et de le +bénir. Ce mendiant a trop souffert pour aimer, c'est peut-être +un bandit! Gardons ton fils à l'abri du mal autant +que possible, enseignons-lui l'amour du bien et le besoin +de la lumière. Cette génération la trouvera peut-être. Ce +sera peut-être à elle de nous instruire un jour. Garde ta +richesse, comment pourrais-je te la reprocher, quand je +vois que ton coeur en est entièrement détaché et que tu +la regardes comme un dépôt dont le ciel le demandera +compte? Garde ce peu d'or qui te reste. Le bon meunier +le disait l'autre jour: Il est des mains qui purifient +comme il en est qui souillent et corrompent. Aimons-nous, +aimons-nous, et comptons que Dieu nous éclairera +quand son jour sera venu. Et maintenant, adieu Marcelle, +je vois que tu désires que ce courage vienne de +moi. Je l'aurai. Demain j'aurai quitté cette douce et belle +vallée où j'ai vécu deux jours si heureux malgré tout! +Dans un an j'y reviendrai: que tu sois dans un palais ou +dans une chaumière, je vois bien qu'il faut que je me +prosterne à ta porte et que j'y suspende mon bâton de pèlerin +pour ne jamais le reprendre.</p> + +<p>Lémor s'éloigna, et, quelques moments après, Marcelle +quitta la chaumière à son tour. Mais quelque précaution +qu'elle mît à dissimuler sa retraite, elle se trouva +face à face au bord de l'enclos avec un enfant de mauvaise +mine, qui, tapi derrière le buisson, semblait l'attendre +au passage. Il la regarda fixement d'un air +effronté, puis, comme enchanté de l'avoir surprise et reconnue, +il se mit à courir dans la direction d un moulin +qui est situé sur la Vauvre de l'autre côté du chemin. +Marcelle, à qui cette laide figure ne parut pas inconnue, +se rappela, après quelque effort, que c'était là le <i>Patachon</i> +qui l'avait tout récemment égarée dans la Vallée-Noire +et abandonnée dans un marécage. Cette tête +rousse et cet oeil vert de mauvais augure lui causèrent +quelques inquiétudes, bien qu'elle ne pût concevoir +quel intérêt cet enfant pouvait avoir à surveiller ses démarches.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXVIII.</h3> + +<h3>LA FÊTE.</h3> + +<p>Le meunier était retourné à la danse, espérant y retrouver +Rose débarrassée de ce qu'il appelait dédaigneusement +sa <i>cousinaille</i>. Mais Rose boudait contre ses parents, +contre la danse et un peu aussi contre elle-même. +Elle avait des remords de ne pas se sentir le courage +d'affronter les brocards de sa famille.</p> + +<p>Son père l'avait prise à l'écart le matin.</p> + +<p>—Rose, lui avait-il dit, ta mère t'a défendu de danser +avec le Grand-Louis d'Angibault, moi je te défends de +lui faire cet affront. C'est un honnête homme, incapable +de te compromettre; et d'ailleurs, qui pourrait s'aviser +de faire un rapprochement entre toi et lui? Ce serait trop +<i>inconvenable</i>, et <i>au jour d'aujourd'hui</i>, on ne peut +pas supposer qu'un paysan oserait en conter à une fille +de ton rang. Danse donc avec lui; il ne faut pas humilier +ses inférieurs; on a toujours besoin d'eux un jour ou +l'autre, et on doit se les attacher quand ça ne coûte +rien.</p> + +<p>—Mais si maman me gronde? avait dit Rose, à la fois +heureuse de cette autorisation, et blessée du motif qui +la dictait.</p> + +<p>—Ta mère ne dira rien. Je lui ai fait la morale, avait +répondu M. Bricolin; et en effet, madame Bricolin n'avait +rien dit. Elle n'eût osé désobéir à son seigneur et +maître, qui lui permettait d'être méchante avec les +autres, à la seule condition qu'elle fléchirait devant lui. +Mais comme il n'avait pas jugé à propos de l'instruire de +ses vues, comme elle ignorait l'importance qu'il attachait +à se conserver l'alliance du meunier dans l'affaire diplomatique +de l'acquisition du domaine de Blanchemont, +elle avait su éluder ses ordres, et sa condescendance ironique +était plus lâcheuse pour le Grand-Louis qu'une +guerre ouverte.</p> + +<p>Ennuyé de ne pas voir Rose, et comptant sur la protection +de son père, qu'il avait vu rentrer à la ferme, +Grand-Louis s'y rendit, cherchant quelque prétexte pour +causer avec lui et apercevoir l'objet de ses pensées. +Mais il fut assez surpris de trouver dans la cour M. Bricolin +en grande conférence avec le meunier de Blanchemont, +celui dont le moulin était situé au bas du terrier, +juste en face de la maison de la Piaulette. Or, M. Bricolin +était, peu de jours auparavant, irrévocablement brouillé +avec ce meunier, qui avait eu quelque temps sa pratique, et +qui, selon lui, l'avait abominablement volé sur son grain. +Ledit meunier, innocent ou coupable, regrettant fort la +pratique de la ferme, avait juré haine et vengeance à +Grand-Louis. Il ne cherchait qu'une occasion de lui +nuire, et il venait de la trouver. Le propriétaire de son +moulin était précisément M. Ravalard, à qui le meunier +d'Angibault avait vendu la calèche de Marcelle. Heureux +et fier d'essayer et de montrer son carrosse à ses vassaux, +M. Ravalard, tout en venant donner le coup d'oeil +du maître aux propriétés qu'il avait à Blanchemont, +mais n'ayant pas de domestique qui sût conduire deux +chevaux a la fois, avait requis les talents du patachon +roux qui faisait le métier de conducteur du louage, et qui +se vantait de connaître parfaitement les chemins de la +Vallée Noire. M. Ravalard était arrivé, non sans peine, +mais du moins sans accident, le matin de ce jour de +fête. Il avait mis ses chevaux à son moulin et n'avait pas +fait remiser <i>sa carrosse</i>, afin que, du haut du terrier, +tout le monde pût la contempler et savoir à qui elle appartenait.</p> + +<p>La vue de cette brillante calèche avait déjà fort indisposé +M. Bricolin, qui détestait M. Ravalard, son rival en +richesse territoriale dans la commune. Il était descendu +au chemin qui longe la Vauvre pour l'examiner et la critiquer. +Le meunier Grauchon, rival de Grand-Louis, +était venu lier conversation avec M. Bricolin, sans avoir +l'air de se rappeler leur inimitié, et il n'avait pas manqué +de le narguer adroitement en lui faisant comprendre que +son maître était mieux en position que lui de rouler carrosse. +Là-dessus, M. Bricolin de dénigrer le carrosse, de +dire que c'était une vieille voiture du préfet mise à la réforme, +une brouette sans solidité, et qui ne sortirait peut-être +pas de la Vallée Noire aussi pimpante qu'elle y était +entrée. Grauchon de défendre le discernement de son +bourgeois et la qualité de la marchandise; puis de dire +que cela <i>sortait de chez</i> madame de Blanchemont et que +le Grand-Louis avait été le commissionnaire de cette acquisition. +M. Bricolin, surpris et choqué, écouta les détails +de l'affaire, et sut que le meunier d'Angibault avait +décidé M. Ravalard à s'emparer de cet objet de luxe en +lui disant que cela ferait enrager M. Bricolin. Le fait +n'était malheureusement que trop vrai. M. Ravalard +avait fait conversation tout le long de son chemin avec +le patachon. Celui-ci, habile à se ménager un bon <i>pourboire</i>, +et voyant le bourgeois enivré de sa nouvelle voiture, +ne lui avait pas parlé d'autre chose. Il n'y avait +rien de plus beau, de plus léger, de plus <i>aimable à conduire</i> +que cette voiture-là. Ça devait avoir coûté au +moins quatre mille francs, et ça en valait le double dans +le pays. M. Ravalard, doucement flatté de cette naïve +admiration, avait confié à son guide tous les détails de +l'affaire, et ce dernier, en déjeunant au moulin de Blanchemont, +en avait bavardé avec le meunier Grauchon. +Voyant là que Grand-Louis excitait la haine et l'envie, il +avait envenimé les choses autant pour le plaisir de jaser +et de se faire écouter, que par suite de la rancune qu'il +gardait au Grand-Louis pour l'avoir raillé cruellement le +jour de l'aventure du bourbier.</p> + +<p>Peu d'instants après que M. Bricolin eut quitté Grauchon, +le front plissé et l'air rogue, ledit Grauchon vit entrer +Grand-Louis et Marcelle chez la Piaulette. Ce rendez-vous, +qui sentait le mystère, le frappa, et il se creusa +la cervelle pour trouver là une nouvelle occasion de +nuire à son ennemi. Il mit le patachon en embuscade, +et, au bout d'une heure, il sut que le Grand-Louis, un +inconnu qui avait l'air d'être un nouveau garçon de moulin +engagé à son service, la jeune dame de Blanchemont +et M. Tailland, le notaire, avaient été enfermés en grande +conférence chez la Piaulette; qu'ils en étaient tous sortis +séparément et en prenant d'inutiles précautions pour +n'être pas remarqués; enfin, qu'il se tramait là quelque +complot, une affaire d'argent, à coup sûr, puisque le notaire +s'en était mêlé. Grauchon n'ignorait pas que cet +honnête notaire était la bête noire et la terreur de Bricolin. +Devinant à moitié la vérité, il se hâta d'aller informer +complaisamment Bricolin de tous ces détails, et de lui +faire compliment de la manière dont son favori le meunier +d'Angibault servait ses intérêts. C'est cette délation +que Grand-Louis surprit en entrant dans la cour de la +ferme.</p> + +<p>En toute autre circonstance, notre honnête meunier +eût été droit à son accusateur et l'eût forcé à s'expliquer +devant lui. Mais voyant Bricolin lui tourner le dos brusquement, +et Grauchon le regarder en dessous d'un air +sournois et railleur, il se demanda avec inquiétude +quelle grave question pouvait s'agiter ainsi entre deux +hommes qui, la veille, ne <i>se seraient pas donné un +coup de bonnet derrière l'église</i>, c'est-à-dire qui ne se +seraient pas salués en se rencontrant nez à nez dans le +chemin le plus étroit du bourg. Grand-Louis ne savait +pas de quoi il s'agissait, ni même s'il était l'objet de cet +<i>à parte</i> affecté; mais sa conscience lui reprochait quelque +chose. Il avait voulu jouer au plus fin avec M. Bricolin. +Au lieu de le repousser avec mépris lorsque celui-ci +lui avait offert de l'argent pour servir ses intérêts au +détriment de ceux de Marcelle, il avait feint de transiger +avec lui pour une ou deux bourrées avec Rose; il lui +avait laissé l'espérance, et, pour se venger de l'outrage +de ses offres, il l'avait trompé.</p> + +<p>«Je mériterais bien, pensa-t-il, que ma belle mine fût +éventée. Voilà ce que c'est que de <i>finasser</i>! Ma mère +m'a toujours dit que c'était une habitude du pays qui +portait malheur, et moi, je n'ai pas su m'en préserver. +Si je m'étais montré honnête homme à ce maudit fermier, +comme je le suis au fond du coeur, il m'aurait haï, mais +respecté et peut-être craint davantage qu'il ne va le faire +à présent, s'il découvre que je lui ai dit des paroles de +Marchois! Grand-Louis, mon ami, tu as fait une sottise. +Toutes les mauvaises actions sont bêtes; puisses-tu ne +pas boire la tienne!»</p> + +<p>Tourmenté, intimidé et mécontent de lui-même, il +alla rejoindre sa mère sur le terrier pour lui proposer de +la reconduire à Angibault. Les vêpres étaient finies, et la +meunière était déjà partie avec quelques voisines, recommandant +à Jeannie de dire à son maître de s'amuser +encore un peu, mais de ne pas rentrer trop tard.</p> + +<p>Grand-Louis ne sut pas profiter de la permission. +Livré à mille anxiétés, il erra jusqu'au coucher du soleil +sans prendre goût a rien, attendant ou que Rose reparût, +ou que son père vint lui faire connaître ses intentions.</p> + +<p>C'est à l'entrée de la nuit que les habitants du hameau +s'amusent le mieux un jour de fête. Les gendarmes, fatigués +de n'avoir rien à faire, commencent à reprendre +leurs chevaux; les gens de la ville et des environs grimpent +dans leurs carrioles de toute espèce, et s'en vont, +pour éviter les mauvais chemins, de nuit. Les petits +marchands plient bagage, et le curé va souper gaiement +avec quelque confrère venu pour regarder danser, tout en +soupirant peut-être de ne pouvoir prendre part à ce coupable +plaisir. Les indigènes restent donc seuls en possession +du terrain avec celui des ménétriers qui n'a pas fait +une bonne journée, et qui s'en dédommage en la prolongeant. +Là, tous se connaissent, et, une fois en train, +se dédommagent d'avoir été dispersés, observés et peut-être +raillés par les étrangers; car on appelle étrangers, +dans la Vallée-Noire, tout ce qui sort du rayon d'une +lieue. Alors, toute la petite population de la localité se +met en danse, même les vieilles parentes et amies qu'on +n'eût pas osé produire au grand jour, même la grosse +servante du cabaret, qui s'est évertuée depuis le matin à +servir ses pratiques, et qui retrousse son tablier enfumé +pour se trémousser avec des grâces surannées; même le +petit tailleur bossu, qui eût fait rougir les jeunes filles en +les embrassant à la <i>belle heure</i>, et qui dit, en fendant +sa bouche jusqu'aux oreilles, <i>qu'à la nuit tous les chats +sont gris</i>.</p> + +<p>Rose, ennuyée de bouder, retrouva l'envie de se divertir +lorsque tous ses parents furent partis. Avant de +retourner à la fête, elle voulut voir la folle, qui avait +dormi tout le jour sous la garde de la grosse Chounette. +Elle entra doucement dans sa chambre, et la trouva +éveillée, assise sur son lit, l'air pensif et presque calme. +Pour la première fois, depuis bien longtemps, Rose osa +lui toucher la main et lui demander de ses nouvelles, et, +pour la première fois depuis douze ans, la folle ne retira +pas sa main et ne se retourna pas du côté de la ruelle +avec humeur.</p> + +<p>—Ma chère soeur, ma bonne Bricoline, répéta Rose +enhardie et joyeuse, te sens-tu mieux?</p> + +<p>—Je me sens bien, répondit la folle d'une voix brève. +J'ai trouvé en m'éveillant ce que je cherchais <i>depuis +cinquante-quatre ans</i>.</p> + +<p>—Et que cherchais-tu, ma chérie?</p> + +<p>—<i>Je cherchais la tendresse!</i> répondit la Bricoline +d'un ton étrange et en posant un doigt sur ses lèvres +d'un air mystérieux. Je l'ai cherchée partout: dans le +vieux château, dans le jardin, au bord du la source, dans +le chemin creux, dans la garenne surtout! Mais elle n'est +pas là, Rose, et tu la cherches en vain, toi-même. Ils l'ont +cachée dans un grand souterrain qui est sous cette maison, +et c'est sous des ruines qu'on pourra la trouver. +Cela m'est venu en dormant, car en dormant je pense et +je cherche toujours. Sois tranquille, Rose, et laisse-moi +seule! Cette nuit, pas plus tard que cette nuit, je trouverai +la tendresse et je l'en ferai part. C'est alors que +nous serons riches! <i>Au jour d'aujourd'hui</i>, comme dit +ce gendarme qu'on a mis ici pour nous garder, nous +sommes si pauvres que personne ne veut de nous. Mais +demain, Rose, pas plus tard que demain, nous serons +mariées toutes les deux, moi avec Paul, qui est devenu +roi d'Alger; et toi avec cet homme qui porte des sacs de +blé et qui te regarde toujours. J'en ferai mon premier +ministre, et son emploi sera de faire brûler à petit feu +ce gendarme qui dit toujours la même chose et qui nous +a fait tant souffrir. Mais tais-toi, ne parle de cela à personne. +C'est un grand secret, et le sort de la guerre d'Afrique +en dépend.</p> + +<p>Ce discours bizarre effraya beaucoup Rose, et elle +n'osa parler davantage à sa soeur, dans la crainte de +l'exalter de plus en plus. Elle ne voulut pas la quitter +que le médecin, qu'on attendait à cette heure-là, ne fut +venu, et même elle oublia son envie de danser et resta +pensive auprès du lit de la folle, la tête penchée, les deux +mains croisées sur son genou et le coeur rempli d'une +tristesse profonde. C'était un contraste frappant que ces +deux soeurs, l'une si horriblement dévastée par la souffrance, +si repoussante dans son abandon d'elle-même, +l'autre si bien parée, brillante de fraîcheur et de beauté; +et cependant, il y avait de la ressemblance dans leurs +traits; toutes deux aussi couvaient, à des degrés différents, +dans leur sein, <i>une amour contrariée</i>, comme +on dit dans le pays; toutes deux étaient tristes et graves. +La moins abattue des deux était la folle, qui roulait +dans son esprit égaré des espérances et des projets fantastiques.</p> + +<p>Le médecin arriva très-exactement. Il examina la folle +avec l'espèce d'apathie d'un homme qui n'a rien à espérer, +rien à tenter dans un cas depuis longtemps désespéré.</p> + +<p>—Le pouls est le même, dit-il. Il n'y a pas de changement.</p> + +<p>—Pardonnez-moi, docteur, lui dit Rose en l'attirant +à part. Il y a du changement depuis hier soir. Elle crie, +elle dort, elle parle autrement que de coutume. Je vous +assure qu'il se fait en elle une révolution. Ce soir, elle +cherche à rassembler ses idées et à les exprimer, quoique +ce soient les idées du délire; est-ce, pire, est-ce +mieux que son abattement ordinaire? Qu'en pensez-vous?</p> + +<p>—Je ne pense rien, répondit le médecin. On peut +s'attendre à tout dans ces sortes de maladies, et on ne +peut rien prévoir. Votre famille a eu tort de ne pas faire +les sacrifices nécessaires pour l'envoyer dans un de ces +établissements où des gens de l'art s'occupent spécialement +des cas exceptionnels. Moi, je ne me suis jamais +vanté de la guérir, et je pense que, même les plus habiles, +ne pourraient en répondre aujourd'hui. Il est trop +tard. Tout ce que je désire, c'est que sa manie de silence +et de solitude ne dégénère pas en fureur. Évitez de la +contrarier et ne la faites pas parler, afin que sa pensée +ne se fixe pas sur un même objet.</p> + +<p>—Hélas! dit Rose, je n'ose vous contredire, et pourtant +c'est si affreux de vivre toujours seule, en horreur +à tout le monde! Lorsqu'elle semble enfin chercher quelque +sympathie, quelque pitié, faudra-t-il opposer à ce +besoin d'affection un silence glacé? Savez-vous ce qu'elle +me disait tout à l'heure? Elle disait que depuis qu'elle +est folle (elle prétend qu'il y a cinquante-quatre ans), +elle était occupée à chercher la tendresse. Pauvre fille, +il est certain qu'elle ne l'a guère trouvée!</p> + +<p>—Et disait-elle cela en termes raisonnables?</p> + +<p>—Hélas, non! elle y mêlait des idées effrayantes et +des menaces épouvantables.</p> + +<p>—Vous voyez bien que ces épanchements du délire +sont plus dangereux que salutaires. Laissez-la seule, +croyez-moi, et, si elle veut sortir, empêchez qu'on ne +gène en rien ses habitudes. C'est la seule manière d'éviter +que la crise d'hier soir ne revienne.</p> + +<p>Rose obéit à regret; mais Marcelle, qui désirait se retirer +dans sa chambre pour écrire et qui voyait sa compagne +triste et préoccupée, la conjura d'aller se distraire, +et lui promit qu'au premier cri, au premier symptôme +d'agitation de sa soeur, elle l'enverrait avertir par la petite +Fanchon. D'ailleurs, madame Bricolin était occupée +aussi à la maison, et la grand'mère pressait Rose de +venir encore danser une bourrée sous ses yeux avant la +clôture de l'assemblée.</p> + +<p>—Songe, lui dit-elle, que je compte maintenant les +jours de fête, en me disant chaque année que je ne verrai +peut-être pas la suivante. Il faut que je te voie encore +danser et t'amuser aujourd'hui, autrement il m'en roterait +une idée triste, et je me figurerais que ça doit me +porter malheur.</p> + +<p>Rose ne fit point trois pas sur le terrier sans voir +Grand-Louis à ses côtés.</p> + +<p>—Mademoiselle Rose, lui dit-il, votre papa ne vous +a-t-il rien dit contre moi?</p> + +<p>—Non. Il m'a, au contraire, presque commandé ce +matin de danser avec toi.</p> + +<p>—Mais... depuis ce matin?</p> + +<p>—Je l'ai à peine vu; il ne m'a pas parlé. Il paraît +très-occupé de ses affaires.</p> + +<p>—Allons, Louis, dit la grand'mère, tu ne fais donc +pas danser Rose? tu ne vois donc pas qu'elle en a envie?</p> + +<p>—Est-ce vrai, mam'selle Rose? dit le meunier en prônant +la main de la jeune fille; auriez-vous fantaisie de +danser encore ce soir avec moi?</p> + +<p>—Je veux bien danser, répondit-elle avec une nonchalance +assez piquante.</p> + +<p>—Si c'est avec quelque autre que moi, dit Grand-Louis +en pressant le bras de Rose sur son coeur agité, +dites, j'irai le chercher!</p> + +<p>—Cela veut peut-être dire que vous souhaiteriez que +ce ne fût pas vous? répondit la malicieuse fille en s'arrêtant.</p> + +<p>—Vous pensez ça? s'écria le meunier transporté +d'amour. Eh bien, vous allez voir si j'ai les jambes engourdies!</p> + +<p>Et il l'entraîna, il l'emporta presque au milieu de la +danse, où, au bout d'un instant, oublieux l'un et l'autre +de leurs inquiétudes et de leurs chagrins, ils rasèrent +légèrement le gazon, en se tenant la main un peu plus +serrée que la bourrée ne l'exigeait absolument.</p> + +<p>Mais cette enivrante bourrée n'était pas finie, que +M. Bricolin, qui avait attendu ce moment pour rendre +l'affront plus sanglant à la face de tout le village, s'élança +au beau milieu des danseurs, et, d'un geste interrompant +la cornemuse, qui eût couvert sa voix:</p> + +<p>—Ma fille! s'écria-t-il en prenant le bras de Rose, vous +êtes une honnête et respectable fille; ne dansez donc plus +jamais avec des gens que vous ne connaissez pas!</p> + +<p>—Mademoiselle Rose danse avec moi, monsieur Bricolin! +répondit Grand-Louis fort animé.</p> + +<p>—C'est à cause de ça que je le lui défends, comme je +vous défends, à vous, de vous permettre de l'inviter, ni +de lui adresser la parole, ni de jamais passer ma porte, +ni...</p> + +<p>La voix tonnante du fermier fut étouffée par cet excès +d'éloquence, et, la colère le faisant bégayer, Grand-Louis +l'arrêta.</p> + +<p>—Monsieur Bricolin, lui dit-il, vous êtes le maître de +commander en père à votre fille, vous êtes le maître de +me défendre votre maison, mais vous n'êtes pas le maître +de m'offenser en public avant de m'avoir donné une +explication en particulier.</p> + +<p>—Je suis le maître de faire tout ce que je veux, reprit +Bricolin exaspéré, et de dire à un mauvais sujet tout ce +que je pense de lui!</p> + +<p>—A qui dites-vous ça, monsieur Bricolin? demanda +Grand-Louis, dont les yeux se remplirent d'éclairs; car +bien qu'il se fût dit, dès le début de cette scène: «Nous +y voila! j'ai ce que je mérite jusqu'à un certain point,» +il lui était impossible de supporter patiemment un outrage.</p> + +<p>—Je dis cela à qui bon me semble! répondit Bricolin +d'un air majestueux, mais, au fond, intimidé subitement.</p> + +<p>—Si vous parlez à votre bonnet, peu m'importe! reprit +Grand-Louis, essayant de se modérer.</p> + +<p>—Voyez un peu cet enragé! répliqua M. Bricolin en +se renfonçant dans le groupe de curieux qui se pressait +autour de lui; ne dirait-on pas qu'il veut m'insulter +parce que je lui défends de parler à ma fille? N'en ai-je +pas le droit?</p> + +<p>—Oui, oui! vous en avez parfaitement le droit, reprit +le meunier en s'efforçant de s'éloigner; mais non pas +sans m'en dire la raison, et j'irai vous la demander +quand vous serez de sang-froid et moi aussi.</p> + +<p>—Tu me fais des menaces, malheureux? s'écria Bricolin +alarmé; et, prenant l'assemblée à témoin: «Il me +fait des menaces!» ajouta-t-il d'un ton emphatique, et +comme pour invoquer l'assistance de ses clients et de ses +serviteurs contre un homme dangereux.</p> + +<p>—Dieu m'en garde! monsieur Bricolin, dit Grand-Louis +en haussant les épaules; vous ne m'entendez +pas...</p> + +<p>—Et je ne veux pas t'entendre. Je n'ai rien à écouter +d'un ingrat et d'un faux ami. Oui, ajouta-t-il, voyant que +ce reproche causait plus de chagrin que de colère au +meunier, je te dis que tu es un faux ami, un Judas!</p> + +<p>—Un Judas? non, car je ne suis pas un juif, monsieur +Bricolin.</p> + +<p>—Je n'en sais rien! reprit le fermier, qui s'enhardissait +lorsque son adversaire semblait faiblir.</p> + +<p>—Ah! doucement, s'il vous plaît, répliqua Grand-Louis +d'un ton qui lui ferma la bouche. Pas de gros +mots; je respecte votre âge, je respecte votre mère, et +votre fille aussi, plus que vous-même peut-être; mais je +ne réponds pas de moi si vous vous emportez trop en paroles. +Je pourrais répondre et faire voir que si j'ai un +petit tort, vous en avez un grand. Taisons-nous, croyez-moi, +monsieur Bricolin, ça pourrait nous mener plus +loin que nous ne voulons. J'irai vous parler, et vous m'entendrez.</p> + +<p>—Tu n'y viendras pas! Si tu y viens, je te mettrai +dehors honteusement, s'écria M. Bricolin lorsqu'il vit le +meunier, qui s'éloignait à grands pas, hors de portée de +l'entendre. Tu n'es qu'un malheureux, un trompeur, un +intrigant!</p> + +<p>Rose qui, pâle et glacée de terreur, était restée jusque-là +immobile au bras de son père, fut prise d'un mouvement +d'énergie dont elle-même ne se serait pas crue +capable un instant auparavant.</p> + +<p>—Mon papa, dit-elle en le tirant avec force de la foule, +vous êtes en colère, et vous dites ce que vous ne pensez +pas. C'est en famille qu'il faut s'expliquer, et non pas +devant tout le monde. Ce que vous faites là est très-désobligeant +pour moi, et vous n'êtes guère soigneux de me +faire respecter.</p> + +<p>—Toi, toi? dit le fermier étonné et comme vaincu par +le courage de sa fille. Il n'y a rien contre toi dans tout +cela, rien qui doive faire parler sur ton compte. Je t'avais +permis de danser avec ce malheureux, je trouvais cela +honnête et naturel, comme tout le monde doit le trouver. +Je ne savais pas que cet homme-là était un scélérat, un +traître, un...</p> + +<p>—Tout ce que vous voudrez, mon père, mais en voilà +bien assez, dit Rose en lui secouant le bras avec la force +d'un enfant mutiné. Et elle réussit à l'entraîner vers la +ferme.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXIX.</h3> + +<h3>LES DEUX SOEURS.</h3> + +<p>Madame Bricolin ne s'attendait pas à voir revenir si +tôt son monde. Son époux l'avait consignée à la maison +sans lui dire l'esclandre qu'il méditait; il ne voulait pas +qu'elle vînt nuire par des criailleries à la majesté de son +rôle en public. Lors donc qu'elle le vit rentrer, cramoisi +de colère, essoufflé, grondant sourdement, et traînant à +son bras Rose très-animée, très-oppressée aussi et les +yeux gros de larmes qu'elle ne pouvait retenir, tandis +que la grand'mère les suivait en trottinant et en joignant +les mains d'un air consterné, elle recula de surprise: +puis, élevant sa chandelle à la hauteur de leur visage:</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il y a donc? dit-elle; qu'est-ce qui vient +de se passer?</p> + +<p>—Il y a que mon fils a grandement tort, et qu'il parle +sans raison, répondit la mère Bricolin en se laissant tomber +sur une chaise.</p> + +<p>—Oui, oui, c'est le refrain de la vieille, dit le fermier, +à qui la vue de sa moitié rendit une partie de sa colère. +Assez causé! Le souper est-il prêt? Allons, Rose, as-tu +faim?</p> + +<p>—Non, mon père, dit Rose assez sèchement.</p> + +<p>—C'est donc moi qui t'ai coupé l'appétit?</p> + +<p>—Oui, mon père.</p> + +<p>—C'est un reproche, ça?</p> + +<p>—Oui, mon père, j'en conviens.</p> + +<p>—Ah ça! dis donc, Rose, reprit le fermier, qui avait +pour sa fille autant de condescendance que possible, +mais qui, pour la première fois, la voyait un peu révoltée +contre lui: tu le prends sur un ton qui ne me va guère. +Sais-tu que ta mauvaise humeur me donnerait à penser? +tu ne le voudrais pas, j'espère?</p> + +<p>—Parlez, parlez, mon père. Dites ce que vous pensez; +si vous vous trompez, mon devoir est de me justifier.</p> + +<p>—Je dis, ma fille, que tu aurais mauvaise grâce de +prendre le parti d'un manant de meunier, à qui je romprai +mon rotin sur le dos un de ces quatre matins s'il +rôde autour de ma maison.</p> + +<p>—Mon père, répondit Rose avec feu, j'oserai vous +dire, moi, dussiez-vous me rompre votre bâton sur le +dos à moi-même, que tout cela est cruel et injuste; que +je suis humiliée de servir à votre vengeance en public, +comme si j'étais responsable des torts qu'on a ou qu'on +n'a pas envers vous, qu'enfin tout cela me fait de la peine +et blesse ma grand'mère, vous le voyez bien.</p> + + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/20.png"></p> + +<p>—Oui, oui, ça m'afflige et ça me fâche, dit la mère +Bricolin avec son ton franc et bref, qui cachait cependant +une grande douceur et une grande bonté (et c'est +en cela que Rose lui ressemblait, ayant le parler vif et +l'âme tendre). Ça me <i>saigne l'âme</i>, continua la vieille, +de voir maltraiter en paroles un honnête garçon que +j'aime quasiment comme un de mes enfants, d'autant +plus que je suis amie depuis plus de soixante ans avec +sa mère et avec toute sa famille... Une famille de braves +gens, oui! et à qui Grand-Louis n'est pas fait pour porter +déshonneur!</p> + +<p>—Ah! c'est donc à propos de ce joli monsieur-là que +votre mère grogne, dit madame Bricolin à son mari, et +que votre fille pleure? Regardez-la, la voilà toute larmoyante! +Oui-da! vous nous avez embarqués dans de +jolies affaires, monsieur Bricolin, avec votre amitié pour +ce grand âne! Vous en voilà récompensé! Voyez si ce +n'est pas une honte de voir votre mère et votre fille prendre +son parti contre vous, et en verser des larmes comme +si... comme si... Vrai Dieu! je ne veux pas en dire plus +long, j'en rougirais!</p> + +<p>—Dites tout, ma mère, dites, s'écria Rose tout à fait +irritée. Puisqu'on est si bien en train de m'humilier aujourd'hui, +qu'on ne se refuse donc rien! Je suis toute +prête à répondre si l'on m'interroge sérieusement et sincèrement +sur mes sentiments pour Grand-Louis.</p> + +<p>—Et quels sont vos sentiments, Mademoiselle? dit le +fermier courroucé, en prenant sa plus grosse voix: dites-nous +ça bien vite, s'il vous plaît, puisque la langue vous +démange.</p> + +<p>—Mes sentiments sont ceux d'une soeur et d'une amie, +répliqua Rose, et personne ne m'en fera changer.</p> + +<p>—Une soeur! la soeur d'un meunier! dit M. Bricolin +en ricanant et en contrefaisant la voix de Rose; une +amie! l'amie d'un paysan! Voilà un beau langage et fort +convenable pour une fille comme vous! Le tonnerre +m'écrase si, au <i>jour d'aujourd'hui</i>, les jeunes filles ne +sont pas toutes folles. Rose, vous parlez comme on parlerait +aux Petites-Maisons!</p> + +<p>En ce moment, des cris perçants retentirent dans la +chambre de la folle; madame Bricolin tressaillit, et Rose +devint pâle comme la mort.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/21.png"></p> + +<p>—Écoutez! mon père, dit-elle en saisissant avec force +le bras de M. Bricolin; écoutez bien, et osez donc rire +encore de la folie des jeunes filles! Plaisantez sur les +maisons des fous, vous qui semblez oublier qu'une fille +de <i>notre rang</i> peut aimer un homme sans fortune, jusqu'à +tomber dans un état pire que la mort!</p> + +<p>—Ainsi, elle l'avoue, elle le proclame! s'écria madame +Bricolin, partagée entre la rage et le désespoir; elle +aime ce manant, et elle nous menace de <i>tourner</i> comme +sa soeur!</p> + +<p>—Rose! Rose! dit M. Bricolin épouvanté, taisez-vous! +et vous, Thibaude, allez-vous-en voir la Bricoline, +ajouta-t-il d'un ton impérieux.</p> + +<p>Madame Bricolin sortit. Rose restait debout, la figure +bouleversée, effrayée de ce qu'elle venait de dire à son +père.</p> + +<p>—Ma fille, tu es malade, dit M. Bricolin tout ému. Il +faut reprendre tes sens.</p> + +<p>—Oui, vous avez raison, mon père, je suis malade, +dit Rose fondant en larmes et en se jetant dans les bras +de son père.</p> + +<p>M. Bricolin avait été effrayé, mais il lui était impossible +de s'attendrir. Il embrassa Rose comme un enfant +qu'on apaise, mais non comme une fille qu'on adore. +Il était vain de sa beauté, de son esprit, et plus encore +de la richesse qu'il voulait placer sur sa tête. Il eût +mieux aimé l'avoir mise au monde laide et sotte, mais +inspirant l'envie par son argent, que parfaite et pauvre, +et inspirant la pitié.</p> + +<p>—Petite, lui dit-il, tu n'as pas le sens commun, ce +soir. Va te coucher, et que ce meunier et vos belles amitiés +te sortent de la cervelle. Sa soeur t'a nourrie, c'est +vrai; mais elle a été, parbleu! bien payée. Ce garçon a +été ton camarade d'enfance, c'est encore vrai; mais il +était notre domestique, et il ne faisait que son devoir en +t'amusant. Il me plaît de le chasser au <i>jour d'aujourd'hui</i>, +parce qu'il m'a joué un vilain tour: c'est ton devoir +de trouver que j'ai raison.</p> + +<p>—Oh! mon père, dit Rose en pleurant toujours dans +les bras du fermier, vous révoquerez cet ordre-là. Vous +lui permettrez de se justifier, car il n'est pas coupable, +c'est impossible, et vous ne me forcerez pas à humilier +mon ami d'enfance, le fils de la bonne meunière qui +m'aime tant!</p> + +<p>—Rose, tout ça commence à m'ennuyer particulièrement, +répondit Bricolin en se débarrassant des caresses +de sa fille. C'est trop bête qu'il faille faire une affaire de +famille de l'expulsion d'un pareil <i>va-nu-pieds</i>. Allons, +flanque-moi la paix, je te prie. Écoute comme ta pauvre +soeur <i>braille</i>, et ne t'occupe pas tant d'un étranger quand +le malheur est dans notre maison.</p> + +<p>—Oh! si vous croyez que je n'entends pas la voix de +ma soeur, dit Rose avec une expression effrayante, si +vous croyez que ses cris ne disent rien à mon âme, vous +vous trompez, mon père! je les entends bien, et je n'y +pense que trop!</p> + +<p>Rose sortit en chancelant, mais comme elle se dirigeait +vers la chambre de sa soeur, on l'entendit rouler +sur le plancher du corridor. Les deux dames Bricolin +accoururent effrayées. Rose était évanouie et comme +morte.</p> + +<p>On s'empressa de porter Rose dans la chambre où +Marcelle écrivait en l'attendant, sans se douter de l'orage +où s'agitait sa pauvre amie. Elle l'entoura des plus +tendres soins et eut seule la présence d'esprit d'envoyer +voir dans le bourg si le médecin n'était pas reparti. Il +vint, et trouva la jeune fille dans une violente contraction +nerveuse. Elle avait les membres raidis, les dents serrées, +les lèvres bleuâtres. La connaissance lui revint +quand on eut exécuté quelques prescriptions; mais son +pouls passa d'une atonie effrayante à une ardente énergie. +La fièvre brillait dans ses grands yeux noirs, et elle +parlait avec agitation, sans trop savoir à qui. Frappée +de lui entendre prononcer plusieurs fois de suite le nom +de Grand-Louis, Marcelle réussit à éloigner ses parents +alarmés et à rester seule avec elle, tandis que le médecin +se rendait auprès de mademoiselle Bricolin l'aînée, qui +commençait à présenter des symptômes de fureur comme +la veille.</p> + +<p>—Ma chère Rose, dit Marcelle en pressant sa compagne +dans ses bras, vous avez du chagrin, c'est la cause +de votre mal. Apaisez-vous; demain vous me conterez +tout cela, et je ferai tout au monde pour voir cesser vos +peines. Qui sait si je ne trouverai pas quelque moyen?</p> + +<p>—Ah! vous êtes un ange, vous, répondit Rose en se +jetant à son cou. Mais vous ne pouvez rien pour moi. +Tout est perdu, tout est rompu, Louis est chassé de la +maison; mon père, qui le protégeait ce matin, le hait et +le maudit ce soir. Je suis trop malheureuse, en vérité!</p> + +<p>—Vous l'aimez donc bien? dit Marcelle étonnée.</p> + +<p>—Si je l'aime! s'écria Rose; puis-je ne pas l'aimer! +Et quand donc en avez-vous douté?</p> + +<p>—Hier encore, Rose, vous n'en conveniez pas.</p> + +<p>—C'est possible, je n'en serais peut-être jamais convenue +si on ne l'eût pas persécuté, si on ne m'eût pas +poussée à bout comme on l'a fait aujourd'hui. Imaginez-vous, +dit-elle en parlant d'une manière précipitée, et en +tenant à deux mains son front brûlant, qu'ils ont cherché +à l'humilier devant moi, à l'avilir à mes yeux, parce +qu'il est pauvre et qu'il ose m'aimer! Ce matin, quand +on l'accablait de railleries, j'étais lâche; j'étais en colère, +et je n'osais pas le faire paraître. Je l'ai laissé vilipender +sans songer à le défendre, je rougissais presque +de lui. Et puis je suis rentrée, prise tout à coup d'un +grand mal de tête, et me demandant si j'aurais jamais +la force de braver pour lui tant d'insultes. Je me suis +figuré que je ne voulais plus l'aimer, et alors il m'a semblé +que j'allais mourir, que cette maison, qui m'a toujours +semblé belle, parce que j'y ai été élevée et que je +m'y trouvais heureuse, devenait noire, malpropre, triste +et laide comme elle vous le paraît sans doute à vous-même. +Je me suis crue dans une prison, et ce soir, quand +ma pauvre soeur me disait dans sa folie que notre père +était un gendarme qui nous gardait à vue pour nous faire +souffrir, il y a eu instant où j'étais comme folle aussi, et +où je me figurais voir tout ce que voyait ma soeur. Oh! +que cela m'a fait de mal! Et quand j'ai repris ma raison, +j'ai bien senti que sans mon pauvre Louis il n'y avait +pour moi rien d'agréable, rien de supportable dans ma +vie. C'est parce que je l'aime que j'ai accepté gaiement +jusqu'à ce jour toutes mes peines, l'humeur terrible de +ma mère, l'insensibilité de mon père, le fardeau de notre +richesse, qui ne fait que des malheureux et des jaloux +autour de nous, et le spectacle des maladies affreuses qui +frappent depuis si longtemps sous mes yeux ma soeur et +mon grand-père. Tout cela m'a paru hideux quand je me +suis vue seule, n'osant plus aimer, et forcée de subir tout +cela sans la consolation d'être chérie par un être beau, +noble, excellent, dont l'attachement me dédommageait de +tout. Oh! c'est impossible! je l'aime, je ne veux plus essayer +de m'en guérir. Mais j'en mourrai, voyez-vous, madame +Marcelle; car ils l'ont chassé, et, j'aurai beau souffrir, +ils seront impitoyables. Je ne pourrai plus le voir; si je +lui parle en secret, ils me gronderont et me persifleront +jusqu'à ce que j'aie perdu la tête... Ma pauvre tête, que +je croyais si saine, si forte, et qui me fait tant de mal +qu'il me semble qu'elle se brise... Oh! je ne me laisserai +pas devenir comme ma soeur, n'ayez pas peur de moi, +ma chère madame Marcelle! Je me tuerai plutôt si je +sens que son mal me gagne. Mais cela ne se gagne pas, +n'est-il pas vrai?... Pourtant, quand je l'entends crier, +cela me déchire le coeur, cela fait passer du feu et de la +glace dans mon sang. Une soeur, une pauvre soeur! c'est +le même sang que nous, et son mal se ressent dans notre +corps comme dans notre âme! Oh ciel! Madame, oh! +mon Dieu, l'entendez-vous? Tenez! ils ont beau fermer +les portes, je l'entends encore, je l'entends toujours!... +Comme elle souffre, comme elle aime, comme elle appelle! +ma soeur, ô ma pauvre amie, que j'ai vue si belle, +si sage, si douce, si gaie, et qui rugit à présent comme +une louve!...</p> + +<p>La pauvre Rose éclata en sanglots, et peu à peu ses +larmes, longtemps étouffées par un violent effort de sa +volonté, devenaient des cris inarticulés, puis des cris +perçants. Sa figure s'altérait, ses yeux égarés semblaient +rentrer et s'éteindre, ses mains crispées pressaient les +bras de Marcelle jusqu'à les meurtrir, et elle finit par cacher +sa figure dans son oreiller en criant d'une manière +déchirante, imitant par un instinct fatal et irrésistible les +cris effroyables de sa malheureuse soeur.</p> + +<p>La famille, frappée de cet écho sinistre, quitta l'aînée +pour la cadette. Le médecin accourut, et, sachant ce qui +s'était passé, n'attribua pas seulement cette violente +attaque de nerfs à l'impression produite sur l'imagination +de Rose par la démence de sa soeur aînée. Il réussit +à la calmer; mais lorsqu'il se retrouva seul avec les Bricolin, +il leur parla assez sévèrement:—Vous avez commis +une longue imprudence, leur dit-il, d'élever cette +jeune fille en présence d'un aussi triste spectacle. Il serait +opportun de l'y soustraire, d'envoyer l'aînée dans +un établissement d'aliénés, et de marier la cadette pour +dissiper la mélancolie qui pourrait bien s'emparer d'elle.</p> + +<p>—Comment, monsieur Lavergne! mais certainement! +dit madame Bricolin, nous ne demandons qu'à la marier. +Elle en a trouvé dix fois l'occasion, et, aujourd'hui +encore, nous avions là son cousin Honoré, qui est un +très-bon parti; il aura bien un jour cent mille écus. +Si elle le voulait, il ne demanderait pas mieux et nous +aussi, mais elle ne veut pas en entendre parler; elle refuse +tous ceux que nous lui présentons!</p> + +<p>—C'est peut-être que vous ne lui présentez pas celui +qui lui plairait, répondit le docteur. Je n'en sais rien, et +je ne me mêle pas de vos affaires; mais vous savez bien +la cause du malheur de l'autre, et je vous conseille fort +de vous conduire autrement avec celle-ci.</p> + +<p>—Oh! celle-ci, dit M. Bricolin, ce serait trop grand +dommage, une si belle fille, hein, monsieur le docteur?</p> + +<p>—L'autre aussi était une belle fille; vous ne vous en +souvenez pas!</p> + +<p>—Mais enfin, Monsieur, dit madame Bricolin plus +irritée que pénétrée de la franchise du docteur, est-ce +que vous croiriez que ma fille n'aurait pas la tête saine? +Le malheur de l'autre est un accident, un chagrin qu'elle +a eu de la mort de son amant...</p> + +<p>—Que vous ne lui aviez pas permis d'épouser!</p> + +<p>—Monsieur, vous n'en savez rien; nous le lui aurions +peut-être permis, si nous avions su que ça devait tourner +si mal. Mais Rose, Monsieur, c'est une fille bien organisée, +bien raisonnable, et, Dieu merci, ce n'est pas un +mal héréditaire chez nous. Il n'y a jamais eu de fous, +que je sache, dans la famille des Bricolin ni dans celle +des Thibaut! Moi, j'ai toujours eu la tête froide et forte; +j'ai d'autres filles qui sont comme moi: je ne conçois +pas pourquoi Rosé ne l'aurait pas aussi bonne que les +autres.</p> + +<p>—Vous en penserez ce que vous voudrez, reprit le +médecin; mais je vous déclare que vous jouez gros jeu si +vous contrariez jamais les inclinations de votre fille cadette. +C'est un tempérament nerveux des mieux conditionnés, +et assez semblable à celui de l'ainée. De plus, +la folie, si elle n'est pas héréditaire, est contagieuse....</p> + +<p>—Oh! nous enverrons l'autre dans une maison de +santé; nous nous déciderons à cela quoi qu'il en puisse +coûter, dit madame Bricolin.</p> + +<p>—Et il ne faut pas contrarier Rose, entends-tu, ma +femme? dit le fermier en se versant du vin à pleins verres +pour s'étourdir sur ses chagrins domestiques. Il y a +des acteurs à la Châtre, il faudra la mener voir la comédie. +Nous lui achèterons une robe neuve, deux s'il +faut. Nous avons, sapredié, bien le moyen de ne lui rien +refuser!...</p> + +<p>M. Bricolin fut interrompu par madame de Blanchemont, +qui lui demandait un entretien particulier.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXX.</h3> + +<h3>LE CONTRAT</h3> + +<p>—Monsieur Bricolin, dit Marcelle en suivant le fermier +dans une espèce de cabinet sombre et mal rangé où il +entassait ses papiers pèle-mêle avec divers instruments +aratoires et ses échantillons de semence, êtes-vous disposé +à m'écouter avec calme et douceur?</p> + +<p>Le fermier avait beaucoup bu pour se donner de l'aplomb +avant d'aller insulter Grand-Louis sur le terrier. +En revenant, il avait encore bu pour se calmer et se rafraîchir. +En troisième lieu, il avait bu pour conjurer la +tristesse répandue autour de lui et chasser les idées noires +qui le gagnaient. Son pichet de faïence à fleurs +bleues, en permanence sur la table de la cuisine, lui +servait ordinairement de contenance ou de stimulant +contre la première pesanteur de l'ivresse. Quand il se vit +seul avec la dame de Blanchemont et privé du secours +de son vin blanc, il se sentit mal à l'aise, fit machinalement +le mouvement de chercher sur sa table à écrire un +verre qui ne s'y trouvait point, et, en voulant offrir une +chaise, il en fit tomber deux. Marcelle s'aperçut alors +que ses jambes, sa face rouge, sa langue et son cerveau +étaient passablement avinés, et, malgré le dégoût que +lui inspirait ce redoublement d'attrait du personnage, +elle résolut d'affronter une franche explication avec lui, +se rappelant le proverbe <i>in vino veritas</i>.</p> + +<p>Voyant qu'il avait à peine entendu ses premières paroles, +elle revint à l'assaut.—Monsieur Bricolin, lui dit-elle, +j'ai eu le, plaisir de vous demander si vous étiez disposé +à écouter avec bienveillance et tranquillité une +demande assez délicate que j'ai à vous faire.</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il y a, Madame? répondit le fermier +d'un ton peu gracieux, mais sans énergie. Il en voulait +beaucoup à Marcelle, mais il était trop appesanti pour +le lui témoigner.</p> + +<p>—Il y a, monsieur Bricolin, reprit-elle, que vous avez +chassé de votre maison le meunier d'Angibault, et que +je désirerais savoir la cause de votre mécontentement +contre lui.</p> + +<p>Bricolin fut étourdi de cette franche manière d'aborder +la question. Il y avait dans l'extérieur de Marcelle +une sincérité hardie qui le gênait toujours, et surtout +dans un moment où il n'avait pas le libre exercice de ses +facultés. Dominé comme par une volonté supérieure à la +sienne, il fit le contraire de ce qu'il eût fait à jeun, il dit +la vérité.</p> + +<p>—Vous la savez, Madame, répondit-il, la cause de +mon mécontentement! je n'ai pas besoin de vous la +dire.</p> + +<p>—C'est donc moi? dit madame de Blanchemont.</p> + +<p>—Vous? non. Je ne vous accuse pas. Vous songez à +vos propres intérêts, c'est tout simple, comme je songe +aux miens... mais je trouve que c'est le fait d'une canaille +de faire semblant d'être mon ami, et d'aller, pendant +ce temps-là, vous donner des conseils contre moi. +Écoutez-les, profitez-en, payez-les bien, vous n'en manquerez +pas. Mais moi, je mets à la porte l'ennemi qui me +nuit auprès de vous. Voilà!... Tant pis pour ceux qui le +trouvent mauvais... Je suis le maître chez moi; car enfin, +voyez-vous, madame de Blanchemont, je vous le dis, +chacun pour soi!... Vos intérêts sont vos intérêts à vous, +mes intérêts sont mes intérêts à moi. La canaille est de +la canaille... Au <i>jour d'aujourd'hui</i>, chacun songe à +soi. Je suis le maître dans ma maison et dans ma famille, +vous avez vos intérêts comme j'ai les miens; pour des +conseils contre moi, vous n'en manquerez guère, je vous +le dis....</p> + +<p>Et M. Bricolin continua ainsi pendant dix minutes à +se répéter fastidieusement sans s'en apercevoir, perdant +à chaque parole le souvenir d'avoir dit déjà cent fois la +même chose.</p> + +<p>Marcelle, qui avait vu rarement de près des gens ivres, +et qui n'avait jamais causé avec aucun, l'écoutait avec +étonnement, se demandant s'il était devenu tout à coup +idiot, et songeant avec effroi que le sort de Rose et de +son amant dépendait d'un homme dur et opiniâtre à +jeun, stupide et sourd quand le vin avait apaisé sa rudesse. +Elle le laissa ressasser pendant quelque temps les +mêmes lieux communs ignobles, puis, voyant que cela +pouvait durer jusqu'à ce que le sommeil le prît sur sa +chaise, elle essaya de le dégriser en touchant brusquement +la corde la plus sensible.</p> + +<p>—Voyons, monsieur Bricolin, dit-elle en l'interrompant, +vous voulez absolument acheter Blanchemont? Et +si j'acceptais le prix que vous m'en offrez, seriez-vous +encore fâché?</p> + +<p>Bricolin fit un effort pour relever ses paupières dilatées, +et pour regarder fixement Marcelle qui, de son +côté, le regardait avec, attention et assurance. Peu à peu +l'oeil du fermier s'éclaircit, sa face lourde et gonflée parut +se raffermir, et on eût dit qu'un voile tombait de dessus +ses traits. Il se leva et fit deux ou trois tours dans la +chambre, comme pour essayer ses jambes et rassembler +ses idées. Il craignait de rêver. Quand il revint s'asseoir +vis-à-vis de Marcelle, son attitude était solide et son teint +presque pâle.</p> + +<p>—Pardon, madame la baronne, lui dit-il, qu'est-ce +que vous m'avez fait l'honneur de me dire?</p> + +<p>—Je dis, reprit Marcelle, que je suis capable de vous +laisser ma terre pour deux cent cinquante mille francs, +si....</p> + +<p>—Si quoi? demanda Bricolin d'un ton bref et avec un +regard de lynx.</p> + +<p>—Si vous voulez me promettre de ne pas faire le +malheur de votre fille.</p> + +<p>—Ma fille! Qu'est-ce que ma fille a à faire dans tout +cela?</p> + +<p>—Votre fille aime le meunier d'Angibault; elle est fort +malade, elle peut en perdre la raison comme sa soeur. +Entendez-vous, comprenez-vous, monsieur Bricolin?</p> + +<p>—J'entends, et ne comprends guère. Je vois bien que +ma fille a une espèce d'amourette dans la tête. Ça peut +passer d'un jour à l'autre, comme ça est venu. Mais quel +si grand intérêt portez-vous à ma fille?</p> + +<p>—Que vous importe? Puisque vous ne comprenez pas +qu'on puisse avoir de l'amitié et de la compassion pour +une fille charmante qui souffre, vous comprenez du moins +l'avantage d'être propriétaire de Blanchemont?</p> + +<p>—C'est un jeu, madame la baronne. Vous vous moquez +de moi. Vous avez parlé aujourd'hui à mon plus +grand ennemi, à Tailland le notaire, qui vous aura certainement +conseillé de me tenir la dragée haute!</p> + +<p>—Sans aucune animosité contre vous, il m'a donné +les renseignements nécessaires sur ma position. Or, je +sais que je pourrais trouver un acquéreur très-prochainement, +et vous tenir, comme vous dites, la dragée +très-haute.</p> + +<p>—Et c'est le meunier d'Angibault qui vous a procuré +ce bon conseiller-là en cachette de moi?</p> + +<p>—Qu'en savez-vous? Vous pourriez vous tromper. +D'ailleurs, toute explication à ce sujet est inutile; si je +me contente de vos offres, que vous importe le reste?</p> + +<p>—Mais le reste... le reste, c'est qu'il faut que ma fille +épouse un meunier!</p> + +<p>—Votre père l'était avant d'entrer comme fermier +chez mes parents.</p> + +<p>—Mais il a ramassé du bien, et, au <i>jour d'aujourd'hui</i>, +je suis en position d'avoir un gendre qui m'aidera +à acheter votre terre.</p> + +<p>—A l'acheter trois cent mille francs, et peut-être +plus?</p> + +<p>—C'est donc une condition <i>sinet quoi nomme</i>? Vous +voulez que ce meunier épouse ma fille? Quel intérêt +avez-vous à cela?</p> + +<p>—Je vous l'ai dit, l'amitié, le plaisir de faire des heureux, +toutes choses qui vous paraissent bizarres; mais +chacun son caractère.</p> + +<p>—Je sais bien que défunt M. le baron votre mari aurait +donné dix mille francs d'un mauvais cheval, quarante +mille francs d'une mauvaise fille, quand ça lui passait +par la tète. Ce sont des fantaisies de noble; mais +enfin ça se conçoit, c'était pour lui, ça lui procurait de +l'agrément: au lieu que faire un sacrifice purement pour +le plaisir des autres, à des gens qui ne vous tiennent en +rien, que vous connaissez à peine....</p> + +<p>—Vous me conseillez donc de ne pas le faire?</p> + +<p>—Je vous conseille, dit vivement Bricolin effrayé de +sa maladresse, de faire ce qui vous plaît! On ne dispute +pas des goûts et des idées; mais enfin!...</p> + +<p>—Mais enfin, vous vous méfiez de moi, cela est clair. +Vous ne me croyez pas sincère dans mes propositions?</p> + +<p>—Dame, Madame! quelle garantie eu aurais-je? C'est +une fantaisie de reine qui peut vous passer d'un moment +à l'autre.</p> + +<p>—C'est pourquoi vous devriez vous hâter de me prendre +au mot.</p> + +<p>«Elle a pardieu raison, se dit M. Bricolin; dans sa +folie, elle a plus de sang-froid que moi.»</p> + +<p>—Voyons, madame la baronne, dit-il, quelle garantie +me donneriez-vous?</p> + +<p>—Un engagement écrit.</p> + +<p>—Signé?</p> + +<p>—A coup sûr.</p> + +<p>—-Et moi, je vous promettrais de donner ma fille en +mariage à votre protégé?</p> + +<p>—Vous m'en donneriez d'abord votre parole d'honneur.</p> + +<p>—D'honneur? et puis après?</p> + +<p>—Et puis tout de suite vous iriez, en présence de votre +mère, de votre femme et de moi, la donner à Rose.</p> + +<p>—Ma parole d'honneur? Rose est donc bien amourachée?</p> + +<p>—Enfin, consentez-vous?</p> + +<p>—S'il ne faut que cela pour lui faire plaisir, à cette +petite!...</p> + +<p>—Il faut plus encore....</p> + +<p>—Quoi donc?</p> + +<p>—Il faut tenir votre parole.</p> + +<p>La figure du fermier s'altéra.</p> + +<p>—Tenir ma parole... tenir ma parole! dit-il; vous en +doutez donc?</p> + +<p>—Pas plus que vous ne doutez de la mienne; mais, +comme vous me demandez un écrit, je vous en demanderais +un aussi.</p> + +<p>—Un écrit comme quoi tourné?</p> + +<p>—Une promesse de mariage que je rédigerais moi-même, +que Rose signerait; et que vous signeriez aussi.</p> + +<p>—Et si Rose allait me demander une dot après tout +cela?</p> + +<p>—Elle y renoncerait par écrit.</p> + +<p>«Ce serait une fameuse économie, pensa le fermier, +Cette diable de dot qu'il aurait fallu fournir d'un jour à +l'autre m'aurait empêché peut-être d'acheter Blanchemont. +Ne pas doter et avoir Blanchemont pour deux cent +cinquante mille francs, c'est cent mille francs de profit. +Allons, il n'y a pas à barguigner. Avec ça que si Rose +devenait folle, il faudrait bien renoncer à trouver un +gendre... et puis payer un médecin à l'année.... Et puis +enfin, c'est trop triste; ça me ferait trop de peine de la +voir devenir laide et malpropre comme sa soeur. Ça serait +une honte pour nous d'avoir deux filles folles. Celle-là +sera drôlement établie, mais la seigneurie de Blanchemont +peut replâtrer bien des choses. On critiquera +d'un côté, on nous jalousera de l'autre. Allons, soyons +bon père. L'affaire n'est pas mauvaise.»</p> + +<p>—Madame la baronne, dit-il, si nous essayions de +voir comment on pourrait tourner cet écrit-là? C'est un +drôle de marché tout de même, et je n'en ai jamais vu +de modèle.</p> + +<p>—Ni moi non plus, répondit madame de Blanchemont, +et je ne sais s'il en existe dans la législation moderne. +Mais, qu'importe? avec du bon sens et de la +loyauté, vous savez qu'on peut rédiger un acte plus solide +que tous ceux des gens du métier.</p> + +<p>—Ça se voit tous les jours. Un testament, par exemple! +le papier timbré même n'y fait rien. Mais j'en ai +ici. J'en ai toujours. On doit toujours avoir de ça sous la +main.</p> + +<p>—Laissez-moi faire un brouillon sur papier libre, +monsieur Bricolin, et faites-en un de votre côté: nous +comparerons, nous discuterons s'il y a lieu, et nous +transcrirons sur papier marqué.</p> + +<p>—Faites, faites, Madame, répondit Bricolin, qui savait +à peine écrire. Vous avez plus d'esprit que moi, +vous tournerez ça mieux que moi, et puis nous verrons.</p> + +<p>Pendant que Marcelle écrivait, M. Bricolin chercha +dans un coin une cruche d'eau, et, sans être aperçu, il +la posa sur une encoignure, s'inclina et en avala une +certaine quantité. «Il s'agit d'avoir sa tête, pensait-il; il +me semble bien que c'est revenu; mais de l'eau froide +dans le sang, c'est très-bon en affaires, ça rend prudent +et méfiant.»</p> + +<p>Marcelle, inspirée par son coeur, et douée d'ailleurs +d'une grande lucidité d'intelligence dans ses généreuses +résolutions, rédigea un écrit qu'un légiste eût pu regarder +comme un chef-d'oeuvre de clarté, quoiqu'il fût écrit +en bon français, qu'il n'y eût pas un mot de l'argot consacré, +et qu'il fût empreint de la plus admirable bonne +foi. Quand Bricolin en eut écouté la lecture, il fut frappé +de la précision de cet acte, qu'il n'eût pas dicté, mais +dont il comprenait fort bien la valeur et les conséquences.</p> + +<p>«Le diable soit des femmes! pensa-t-il. On a bien +raison de dire que, quand par hasard elles s'entendent +aux affaires, elles en remontreraient au plus malin d'entre +nous. Je sais bien que, quand je consulte la mienne, +elle s'aperçoit toujours de ce qui peut laisser une porte +ouverte en ma faveur ou à mon détriment. Je voudrais +qu'elle fût là! Mais elle nous retarderait par ses objections. +Nous verrons bien quand il sera question de signer. +Qu'est-ce qui croirait pourtant que cette jeune +dame-là, qui est une liseuse de romans, une républicaine +et un cerveau brûlé, est capable de faire si sagement +une folie? J'en perdrai la tête d'étonnement. Buvons +encore un verre d'eau. Pouah! que c'est mauvais! +que de bon vin il me faudra boire après le marché pour +me refaire l'estomac!»</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXXI.</h3> + +<h3>ARRIÈRE-PENSÉE.</h3> + +<p>Ça me parait sans objection, dit M. Bricolin quand il +eut écouté attentivement une seconde et une troisième +lecture de l'acte, tout en suivant avec ses yeux, qui +s'agrandissaient et s'éclaircissaient à chaque ligne, le +texte que Marcelle tenait entre eux deux. Il n'y a qu'une +petite chose que je trouve à redire, c'est le prix, madame +Marcelle; vrai, c'est trop cher de vingt mille francs. Je +ne réfléchissais pas d'abord quel tort pouvait me faire le +mariage de ma fille avec ce meunier. On va dire que je +suis ruiné, puisque je l'établis si misérablement. Ça +m'ôtera mon crédit. Et puis, ce garçon n'a pas de quoi +acheter les présents de noce. C'est encore une dépense +de huit ou dix mille francs qui retombera à ma charge. +Rose ne peut pas se passer d un joli trousseau.... Je suis +sûr qu'elle y tient!</p> + +<p>—Je suis sûre, moi, qu'elle n'y tient pas, dit Marcelle. +Écoutez, monsieur Bricolin, elle pleure! l'entendez-vous?</p> + +<p>—Je ne l'entends pas, Madame, je crois que vous vous +trompez.</p> + +<p>—Je ne me trompe pas, dit Marcelle en ouvrant la +porte; elle souffre, elle sanglote, et sa soeur crie! Comment, +vous hésitez, Monsieur? Vous trouvez le moyen de +vous enrichir en lui rendant la santé, la raison, la vie +peut-être, et, dans un moment pareil, vous songez à gagner +encore sur votre marché! Vraiment! ajouta-t-elle +avec indignation, vous n'êtes pas un homme, vous n'avez +pas d'entrailles! Prenez garde que je ne me ravise, et +que je ne vous abandonne aux calamités qui pèsent sur +votre famille comme un châtiment de votre avarice!</p> + +<p>De cette sortie véhémente, le fermier n'entendit clairement +que la menace de rompre le marché.</p> + +<p>—Allons, Madame, passez-moi dix mille francs, dit-il, +et c'est conclu.</p> + +<p>—Adieu! dit Marcelle. Je vais voir Rose; faites vos +réflexions, les miennes sont faites; je ne changerai rien +à mes conditions. J'ai un fils, et je n'oublie pas qu'en +songeant aux autres, je ne dois pas trop le sacrifier.</p> + +<p>—Rasseyez-vous donc, madame Marcelle, et laissons +dormir la pauvre Rose. Elle est si malade!</p> + +<p>—Allez donc la voir vous-même! dit Marcelle avec +feu; vous vous convaincrez qu'elle ne dort pas. Peut-être +que ses souffrances vous feront souvenir que vous êtes +son père.</p> + +<p>—Je m'en souviens, répondit Bricolin effrayé de la +pensée que Marcelle pourrait bien changer d'avis s'il lui +donnait le temps de la réflexion. Allons, Madame, bâclons +cet acte-là, afin de pouvoir en porter la nouvelle à Rose +et la guérir.</p> + +<p>—J'espère, Monsieur, que vous lui donnerez votre +consentement pur et simple, et qu'elle ne saura jamais +que je vous l'ai acheté.</p> + +<p>—Vous ne voulez pas qu'elle sache que c'est une condition +entre nous? Ça m'arrange! Alors, il est inutile +qu'elle signe l'écrit.</p> + +<p>—Pardon, elle le signera sans le bien comprendre. Ce +sera une espèce de dot que j'aurai faite à son fiancé.</p> + +<p>—Ça revient au même. Mais, moi, ça m'est égal; +Rose est assez raisonnable pour comprendre que je ne +pouvais pas la marier si bêtement sans lui en faire retirer +quelque avantage dans l'avenir. Mais le paiement, +madame Marcelle, vous exigez donc qu'il se fasse comptant?</p> + +<p>—Vous m'avez dit que vous étiez en mesure.</p> + +<p>—Sans doute, je le suis! Je viens de vendre une grosse +métairie qui était trop loin de mes yeux, et dont j'ai touché, +il y a huit jours, le paiement intégral; chose qui ne se +fait guère dans notre pays; mais c'est un grand seigneur +qui m'a acheté ça, et ces gens-là ont du comptant à pleins +coffres. C'est un pair de France, c'est monsieur le duc +de ***, qui voulait faire un parc sur mes terres et s'arrondir. +Ça lui convenait, j'ai vendu cher, comme de +juste!</p> + +<p>—N'importe, vous avez les fonds?</p> + +<p>—Je les ai en portefeuille, en beaux billets de banque, +dit Bricolin en baissant la voix. Je vas vous les faire voir +pour que vous n'ayez pas de souci.</p> + +<p>Et après avoir été fermer les portes au verrou, il tira +de sa ceinture un énorme portefeuille de cuir gras et luisant, +où s'amoncelait une quantité de billets sur la banque +de France. Étonné de l'air indifférent avec lequel Marcelle +les comptait:</p> + +<p>—Oh! dit-il, ça fait frémir d'avoir tant d'argent que +ça à la fois! Heureusement qu'il n'y a plus de chauffeurs, +et qu'on peut se risquer à garder ça quelques jours sans +le placer. Je porte ça tout le jour sur moi; la nuit, je le +mets sous mon oreiller, je dors dessus. Il me tarde tant +de m'en débarrasser! Si je n'avais pas fait affaire avec +vous tout de suite, j'aurais acheté un coffre de fer pour +le serrer, en attendant le placement, car de confier ça à +des notaires ou à des banquiers, pas si bête! Aussi, je +voudrais que nous pussions bâcler notre marché ce soir, +afin de n'avoir plus à garder ce trésor.</p> + +<p>—J'espère bien que nous allons terminer de suite, dit +Marcelle.</p> + +<p>—Mais quoi! sans consulter? et ma femme? et mon +notaire?</p> + +<p>—Votre femme est ici; quant à votre notaire, si vous +l'appelez, il faut que j'appelle aussi le mien.</p> + +<p>—Ces diables de notaires gâteront tout, croyez-moi, +Madame! J'en sais aussi long qu'eux, et vous aussi, car +notre acte est bon, et si nous le faisons enregistrer, il +nous en coûtera diablement.</p> + +<p>—Passons-nous donc de cette formalité. Je vous vendrai, +comme on dit, de la main à la main.</p> + +<p>—Un marché si important! ça fait frémir cependant! +Mais ceci n'est qu'une promesse après tout: si nous la +signions?</p> + +<p>—C'est une promesse qui vaut acte. Je suis prête à la +signer. Allez chercher votre femme.</p> + +<p>—«Il le faut bien, se dit Bricolin. Pourvu que ça ne +prenne pas trop de temps et que le vent ne tourne pas +pendant une heure de dispute que la Thibaude va peut-être +me chercher!» Vous allez voir Rose, madame Marcelle? +Ne lui dites rien encore.</p> + +<p>—Je m'en garderai bien! mais vous me permettez +de lui faire entrevoir quelque espérance de votre consentement?</p> + +<p>—Au point où nous en sommes, ça se peut, répondit +Bricolin, s'avisant avec sagacité que la vue de Rose et de +ses larmes était le meilleur moyen d'entretenir Marcelle +dans ses généreuses intentions.</p> + +<p>M. Bricolin trouva sa femme dans des dispositions bien +différentes de celles qu'il prévoyait. Madame Bricolin +était dure, acariâtre; mais, quoique plus avare que son +mari dans les détails de la vie, elle était peut-être moins +cupide quant à l'ensemble; plus amère dans ses paroles, +plus insensible en apparence, elle était plus capable que +lui d'un bon mouvement dans l'occasion. D'ailleurs, elle +était femme, et le sentiment maternel, pour être caché +sous des formes acerbes, n'en était pas moins vivant dans +son sein.</p> + +<p>—Monsieur Bricolin, dit-elle en venant à sa rencontre +et en s'enfermant avec lui dans la cuisine où brûlait tristement +une maigre chandelle, tu me vois dans la peine. +Rose est plus malade que tu ne penses. Elle ne fait que +crier et pleurer comme si elle avait perdu la tête. Elle +aime ce meunier; c'est comme une punition de Dieu pour +nos péchés. Mais le mal est fait, son coeur est pris, et elle +est tout juste comme était sa soeur quand elle commençait +à <i>déménager</i>. D'un autre côté, l'état de l'autre empire +et menace de devenir intolérable. Le médecin, voyant +qu'elle faisait mine de briser les portes, vient d'exiger +qu'on la laissât sortir et <i>vaguer</i> dans la garenne et le +vieux château comme à l'ordinaire. Il dit qu'elle est habituée +à être seule, toujours en mouvement, et que si on +la tient enfermée avec du monde autour d'elle, elle deviendra +furieuse. Mais j'en tremble, si elle allait se tuer! +Elle parait si méchante ce soir! Elle, qui ne parle jamais, +nous a dit toutes les horreurs de la vie. J'ai l'estomac +qui m'en fait mal. C'est abominable de vivre comme ça! +Et quand on pense que c'est <i>une amour contrariée</i> qui +en est la cause! Nous avons pourtant également bien +élevé toutes nos filles! Les autres se sont mariées comme +nous avons voulu, elles nous font honneur; elles sont +riches, et elles ont l'esprit de se trouver heureuses, quoique +leurs maris ne soient pas des jolis coeurs. Mais l'aînée +et la dernière ont des têtes de fer, et puisque nous avons +eu le guignon de ne pas comprendre ce qui pouvait perdre +l'une, nous devons avoir la prudence de ne pas contrarier +l'autre. J'aimerais mieux qu'elle ne fût pas née +que d'épouser ce meunier! Mais elle le veut, et comme +j'aimerais mieux la voir morte que folle, il faut prendre +son parti là-dessus. Je te le dis donc, monsieur Bricolin, +je donne mon consentement, et il faut bien que tu donnes +le tien. Je viens de dire à Rose que si elle voulait absolument +se marier avec cet homme-là, je ne l'en empêcherais +pas. Ça a paru la calmer, quoiqu'elle n'ait pas +eu l'air de me comprendre ou de me croire. Il faut que +tu ailles chez elle et que tu dises de même.</p> + +<p>—Comme ça se trouve! s'écria Bricolin enchanté. +Tiens, femme, lis-moi ce bout d'écrit, et dis-moi s'il n'y +manque rien.</p> + +<p>—Je tombe des nues! dit la fermière après avoir lu +l'écrit. Et après maintes exclamations, elle rassembla +toutes les glaces de sa volonté pour le relire avec toute +l'attention d'un procureur.—Cet écrit-là est bon pour +toi, dit-elle. Ça vaut un jugement. Tu n'as pas besoin de +consulter, monsieur Bricolin; tu n'as qu'à signer. C'est +tout profit, tout bonheur! Ça fait nos affaires et ça contente +Rose. On a raison de dire que quand on a bonne +intention, le bon Dieu vous en récompense. J'étais décidée +à la donner pour rien à son amant, et nous en voilà +bien payés! Signe, signe, mon vieux, et paie. Ça fera +que l'acte aura reçu exécution, et qu'il n'y aura pas à y +revenir.</p> + +<p>—Payer déjà? comme ça tout d'un coup! sur un chiffon +de papier qui n'est pas seulement notarié?</p> + +<p>—Paie! te dis-je, et fais publier les bans demain +matin.</p> + +<p>—Mais si l'on faisait entendre raison à la petite! Peut-être +qu'elle se portera bien demain, et qu'elle consentira +à en épouser un autre si on la raisonne, et si tu sais t'y +prendre avec elle. On pourrait dire alors qu'un acte pareil +de ma part est une folie, une bêtise qui ne peut pas +engager ma fille....</p> + +<p>—Eh bien! alors la vente serait annulée!</p> + +<p>—Savoir! on peut toujours plaider.</p> + +<p>—Tu perdrais!</p> + +<p>—Savoir encore! D'ailleurs, qu'est-ce que ça fait? La +vente serait suspendue. Un procès, on peut faire durer +ça longtemps. Tu sais que madame de Blanchemont ne +peut pas attendre. Ça la forcerait bien à transiger.</p> + +<p>—Bah! avec ces histoires-là on fait mal parler de soi, +monsieur Bricolin. On perd son honneur et son crédit. +Il y a toujours profit à agir rondement.</p> + +<p>—Eh bien, <i>on verra</i>, Thibaude! Va toujours dire à +ta fille que c'est conclu. Peut-être que quand elle ne se +sentira plus contrariée, elle ne se souciera plus tant de +son Grand-Louis; car ça m'a l'air tout bonnement d'une +<i>pique</i> entre elle et moi qui lui monte comme ça la tête. +Dis donc? il n'a pas mal manoeuvré dans tout ça, le meunier! +Il a su trouver le moyen de capter la protection et +l'amitié de cette darne, je ne sais comment.... Le gaillard +n'est pas sot!</p> + +<p>—Je le détesterai toute ma vie! répondit la fermière; +mais c'est égal. Pourvu que Rose ne devienne pas comme +sa soeur, je battrai froid à son mari et je me tairai.</p> + +<p>—Oh! son mari, son mari!... il ne l'est pas encore!</p> + +<p>—Si fait, Bricolin, c'est une affaire finie: va signer.</p> + +<p>—Et toi? il faut bien que tu signes aussi?</p> + +<p>—Je suis prête.</p> + +<p>Madame Bricolin entra délibérément chez sa fille, où +Marcelle l'attendait, et elle signa avec son mari sur un +coin de la commode.</p> + +<p>Quand ce fut fait, Bricolin dit tout bas à sa femme, +avec un regard de triomphe farouche:</p> + +<p>—Thibaude! la vente est bonne et la condition est +nulle! Tu ne savais pas ça, toi qui prétends tout savoir!</p> + +<p>Rose avait toujours la fièvre et des douleurs intolérables +à la tête; mais depuis que la folle était dehors et +qu'on ne l'entendait plus crier, Rose avait les nerfs plus +calmes. Quand Marcelle eut signé et qu'elle présenta la +plume à sa jeune amie, celle-ci eut bien de la peine à +comprendre ce dont il s'agissait; mais quand elle l'eut +compris, elle fondit en larmes et se jeta avec effusion +dans les bras de son père, de sa mère et de son amie, en +disant à l'oreille de celle-ci:</p> + +<p>«Divine Marcelle, c'est un prêt que j'accepte; je serai +assez riche un jour pour m'acquitter envers votre fils.»</p> + +<p>La grand'mère Bricolin fut la seule de la famille qui +comprît la noble conduite de Marcelle. Elle se jeta à ses +genoux et les embrassa sans rien dire.</p> + +<p>—Et maintenant, dit Marcelle tout bas à la vieille, il +n'est pas bien tard, dix heures seulement! Grand-Louis +pourrait bien être encore sur le terrier, et d'ailleurs il n'y +a pas si loin d'ici à Angibault. Si on envoyait quelqu'un +le chercher? Je n'ose le proposer; mais on pourrait le +faire arriver comme par hasard, et une fois ici il faudrait +bien l'instruire de son bonheur.</p> + +<p>—Je m'en charge! s'écria la veille. Quand je devrais +aller moi-même au moulin! Je retrouverais mes jambes +de quinze ans pour ça!</p> + +<p>Elle sortit elle-même en effet dans le village, mais elle +ne trouva pas le meunier. Elle voulut lui dépêcher un +garçon de ferme. Ils étaient tous ivres, endormis dans +leur lit ou au cabaret, incapables de se mouvoir. La petite +Fanchon était trop poltronne pour s'en aller de nuit +par les chemins; d'ailleurs, il n'était pas humain d'exposer +cette jeune enfant, un soir de fête, à rencontrer toutes +sortes de gens. La mère Bricolin allait, cherchant sur le +terrier devenu presque désert, quelqu'un d'assez mûr et +d'assez prudent pour se charger de sa commission, lorsque +l'oncle Cadoche, sortant de dessous le porche de l'église, +où il venait de marmotter une dernière prière, s'offrit à +ses regards.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXXII.</h3> + +<h3>LE PATACHON.</h3> + +<p>—Vous vous promenez bien tard, madame Bricolin? +dit le mendiant à la vieille fermière; vous avez l'air de +chercher quelqu'un? Votre petite-fille est rentrée depuis +longtemps. Son papa l'a joliment contrariée aujourd'hui!...</p> + +<p>—C'est bon, c'est bon, Cadoche, répondit la vieille, je +n'ai pas d'argent sur moi. Mais je crois qu'on t'a donné +aujourd'hui chez nous.</p> + +<p>—Je ne vous demande rien; ma journée est faite; j'ai +bu trois petits verres ce soir, et je n'en vas que plus droit. +Tenez, mère Bricolin, ce n'est pas votre mari, ni même +votre garçon le gros monsieur, qui porteraient la boisson +comme je le fais à mon âge. Je vous souhaite le bonsoir. +Je m'en vas coucher à Angibault.</p> + +<p>—A Angibault? Cadoche, mon vieux, tu vas à Angibault?</p> + +<p>—Ça vous étonne? Ma maison est à deux grandes +lieues d'ici du côté de <i>Jeu-les-Bois</i>. Je n'ai pas besoin de +me fatiguer. Je m'en vas passer la nuit chez mon neveu +le meunier; j'y suis toujours bien reçu, et on ne me met +pas à la paille, comme dans les autres maisons, comme +chez vous, par exemple, qui êtes pourtant assez riches +encore, malgré les chauffeurs! Chez mon neveu, il y a +un lit pour moi dans le moulin, et on n'a pas peur que +j'y mette le feu... comme chez vous où, quand on n'a +pas le feu aux pieds on l'a dans la tête.</p> + +<p>Ces allusions à la catastrophe dont son mari avait été +victime firent passer un frisson dans le vieux sang de la +mère Bricolin; mais elle fit un effort pour ne penser qu'à +sa petite-fille et à des jours meilleurs.</p> + +<p>—C'est donc chez le Grand-Louis que tu vas? dit-elle +au vieillard.</p> + +<p>—Sans doute; chez le meilleur de mes neveux, chez +mon vrai neveu, mon héritier futur!</p> + +<p>—Dis donc, Cadoche, puisque tu es dans ton bon sens +et que tu es si ami du Grand-Louis, tu peux lui rendre +un fameux service. Il y a une affaire qui presse, et il faut +qu'il vienne tout de suite me parler: dis-lui ça, je l'attendrai +à la porte de la grand'cour. Qu'il prenne sa jument, +il ira plus vite.</p> + +<p>—Sa jument? il ne l'a plus; on la lui a volée.</p> + +<p>—C'est égal, qu'il vienne, n'importe comment! l'affaire +l'intéresse beaucoup.</p> + +<p>—Et qu'est-ce que c'est que cette affaire?</p> + +<p>—Ah! bon, il veut qu'on lui explique ça, à présent! +Cadoche, il y aura une pièce neuve de vingt sous pour +toi, que tu pourras venir chercher demain matin.</p> + +<p>—A quelle heure?</p> + +<p>—Quand tu voudras.</p> + +<p>—J'irai à sept heures. Soyez-y, parce que je n'aime +pas à attendre.</p> + +<p>—Va donc!</p> + +<p>—J'y vas. Je n'en ai pas pour trois quarts d'heure. +Ah! c'est que j'ai de meilleures jambes que votre mari, +mère Bricolin, et pourtant j'ai dix ans de plus.</p> + +<p>Le mendiant partit d'un pas assez ferme en effet. Il +approchait d'Angibault, lorsqu'il se trouva dans un chemin +étroit, juste devant la calèche de M. Ravalard, conduite +à grand train par le patachon roux et méchant, qui +dédaigna de lui crier gare! et poussa ses chevaux sur +lui.</p> + +<p>Il est contraire à la dignité du paysan berrichon de se +déranger jamais pour une voiture, quelque avertissement +qu'il reçoive, quelque difficulté qu'il y ait à se déranger +pour lui. L'oncle Cadoche était plus fier que qui que ce +soit dans le pays. Habitué à traiter du haut de sa grandeur, +avec un sérieux comique, tous ceux auxquels il +tendait une main suppliante, il affecta de ralentir son +allure et de garder le milieu du chemin, quoiqu'il sentit +l'haleine ardente des chevaux sur son épaule.—Range-toi +donc, animal! cria enfin le patachon en lui allongeant un +grand coup de fouet autour du visage.</p> + +<p>Le mendiant se retourna, et, saisissant les chevaux à +la bride, il les fit reculer si fort, qu'ils faillirent verser +la voiture dans le fossé. Alors s'engagea entre lui et le +patachon furieux une lutte désespérée; celui-ci frappant +toujours de son fouet et proférant mille imprécations; le +vieux Cadoche se garantissant de ses atteintes en se baissant +sous la tête des chevaux, et les poussant toujours en +leur secouant le mors avec force, tantôt les faisant reculer, +tantôt reculant lui-même devant eux. M. Ravalard +avait pris d'abord des airs de grand seigneur, comme il +convient à un homme qui roule carrosse pour la première +fois de sa vie. Il avait juré lui-même contre l'insolent qui +osait l'arrêter; mais, le bon coeur du Berrichon l'emportant +bientôt sur l'orgueil du parvenu, dès qu'il vit que le +vieillard bravait follement un danger réel:</p> + +<p>—Prenez garde, dit-il au patachon en se penchant +hors de sa calèche; prenez garde de faire du mal à ce +pauvre homme!</p> + +<p>Il était trop tard: les chevaux, exaspérés d'être fouettes +d'un côté et repoussés de l'autre, avaient fait un bond +furieux: ils avaient renversé Cadoche. Grâce à l'admirable +instinct de ces généreux animaux, ils franchirent +son corps sans le toucher, mais les deux roues de la voiture +lui passèrent sur la poitrine.</p> + +<p>Le chemin était sombre et désert. Il faisait trop nuit +pour que M. Ravalard pût distinguer ce porteur de haillons +couleur de terre, étendu derrière sa calèche qui fuyait +rapidement, le patachon lui-même ne pouvant maîtriser +ses chevaux. D'abord le bourgeois éprouva la peur de +verser; quand l'attelage se calma, le mendiant était déjà +bien dépassé.</p> + +<p>—J'espère que vous ne l'avez pas renversé? dit-il à +son cocher, qui tremblait encore de peur et de colère.</p> + +<p>—Non, non, dit le patachon convaincu ou non de ce +qu'il affirmait. Il est tombé de côté. C'est sa faute, vieille +canaille! mais les chevaux n'y ont pas touché, et il n'a +pas eu de mal, car il n'a pas seulement crié. Il en sera +quitte pour la peur, et ça lui servira de leçon.</p> + +<p>—Mais si nous retournions voir? dit M. Ravalard.</p> + +<p>—Oh! non, non, Monsieur; pour une égratignure ces +gens-là vous feraient un procès. Il n'aurait même rien +du tout qu'il ferait semblant d'avoir la tête cassée pour +vous faire donner beaucoup d'argent. J'en ai accroché un +comme ça une fois qui a eu la patience de rester quarante +jours au lit pour se faire indemniser par mon bourgeois +de quarante jours de travail perdu. Et il n'était pas +plus malade que moi.</p> + +<p>—Ces gens-là sont bien fins! dit M. Ravalard. Cependant, +j'aimerais mieux n'avoir jamais de calèche que +d'écraser n'importe qui. Une autre fois, petit, il faudra +s'arrêter court plutôt que de se disputer comme ça; c'est +dangereux.</p> + +<p>Le patachon, qui ne se souciait pas des suites de l'affaire, +fouetta encore ses chevaux pour s'éloigner au plus +vite. Il n'était pas sans terreur et sans remords, et il jura +entre ses dents jusqu'à la fin du voyage.</p> + +<p>Le meunier, Lémor, la Grand'Marie et M. Tailland le +notaire, sortaient en ce moment du moulin. Lémor était +résolu à partir le lendemain; il passait là sa dernière +soirée, peu attentif à ce qui se disait autour de lui, et +contemplant, plongé dans une douce mélancolie, la beauté +du ciel et le miroitement des étoiles dans la rivière. Le +meunier, triste et sombre, s'efforçait de faire politesse au +notaire, qui venait de rédiger un testament à quelques +pas de là, chez un métayer de la Vallée-Noire, et qui, +en repassant devant le moulin, s'y était arrêté pour allumer +son cigare et les lanternes de son cabriolet. La +Grand'Marie était en train de lui expliquer qu'en prenant +une autre direction il éviterait un long trajet pierreux, +et Grand-Louis assurait qu'en passant ce même +chemin au pas ou à pied, en conduisant le cheval par la +bride, il aurait le reste du chemin meilleur. Le notaire, +quand il s'agissait de ses aises, était ce qu'on, appelle +dans le pays extrêmement <i>fafiot</i>, mot intraduisible qui +désigne un homme à la fois musard et minutieux. Il venait +de perdre un quart d'heure qu'il eût pu employer +chez lui à se reposer, à se faire expliquer comme quoi il +pouvait éviter un quart d'heure de fatigue légère.</p> + +<p>Il trouvait que mener à pied son cheval par la bride +était encore plus fatigant que de rester dans sa carriole +en supportant les cahots, mais que des deux le meilleur +ne valait rien et troublait la digestion.</p> + +<p>—Allons, dit le meunier, en qui les tristes pensées +ne pouvaient étouffer l'obligeance et la bonté naturelles, +suivez-moi en vous promenant tout doucement, je vas +vous conduire votre équipage jusque là-haut. Quand +nous aurons dépassé les vignes, vous aurez tout chemin +de sable.</p> + +<p>En remplissant avec bonhomie l'office de groom, +Grand-Louis fut bientôt obligé de ranger le cabriolet +presque dans le fossé pour laisser passer la calèche de +M. Ravalard qui allait grand train. M. Ravalard, préoccupé +de sa rencontre avec le mendiant, ne songea pas à +répondre au bonsoir amical du meunier.</p> + +<p>—C'est donc parce qu'il a voiture qu'il ne me reconnaît +pas? dit celui-ci à Lémor qui l'avait suivi. Argent, +argent! tu fais tourner le monde comme l'eau la roue de +mon moulin. Ce damné patachon brisera tout s'il va de +ce train-là sur nos cailloux; sans doute qu'il a du vin +dans la tête et de l'argent dans le gousset. Je ne sais pas +lequel grise le mieux. Ah! Rosé! Rosé! ils te feront boire le +poison de la vanité, et avant peu, tu m'oublieras peut-être +aussi. Cependant elle paraissait presque m'aimer ce soir; +elle avait les yeux pleins de larmes quand on l'a séparée +de moi. Je ne lui parlerai plus... elle me regrettera peutêtre... +Ah! que je serais heureux si je n'étais pas si malheureux!</p> + +<p>Le meunier fut tiré de ses réflexions par un écart du +cheval qu'il conduisait. Il se pencha en avant et vit quelque +chose de pâle en travers du chemin. Le cheval refusait +obstinément d'avancer, et la traîne ombragée était +si noire en cet endroit que Grand-Louis fut obligé de +mettre pied à terre pour voir s'il avait heurté un tas de +pierres ou un ivrogne.</p> + +<p>—Oh! diable! mon oncle, dit-il en reconnaissant la +grande taille et la besace du mendiant. Hier soir, c'était +au bord du fossé, encore passe, mais aujourd'hui c'est +tout en travers des ornières! Il paraît que vous aimez +cet endroit-là; mais vous y faites mal votre lit. Allons, +réveillez-vous donc, et venez coucher au moulin, vous y +serez un peu mieux que sous les pieds des chevaux.</p> + +<p>—Cet homme est mort! dit Henri en soulevant le +mendiant dans ses bras.</p> + +<p>—Oh! n'ayez pas peur! il a souvent passé par cette +mort là; ça le connaît. Il porte pourtant bien la boisson, +le compère! mais un jour de fête on en prend plus que +de raison, et il n'y a, comme on dit en parlant du vin, si +fidèle ami qui ne vienne à vous trahir. Allons, laissons-le +au pied de cet arbre; nous le reprendrons en passant +pour le conduire à la maison.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/22.png"></p> + +<p>Lémor toucha le bras du mendiant.</p> + +<p>—Si je ne sentais son pouls battre faiblement, dit-il, +je jurerais qu'il est mort. Quoi! ce n'est pas assez de la +misère, de la vieillesse et de l'abandon, sans qu'une +passion honteuse traîne ainsi ce malheureux sous les +pieds des hommes! Et c'est pourtant là un homme +aussi!</p> + +<p>—Bah! vous êtes sévère comme un buveur d'eau, +vous! Qui est-ce qui a dit que le pauvre a besoin de boire +l'oubli de ses maux? J'ai entendu cette parole-là quelque +part; c'est une vérité.</p> + +<p>Au moment où Lémor et le meunier allaient abandonner +provisoirement Cadoche, celui-ci fit entendre un gémissement +profond.</p> + +<p>—Eh bien! mon oncle, dit en souriant le meunier, +ça ne va pas mieux?</p> + +<p>—Je suis mort! répondit faiblement le mendiant. Ayez +pitié de moi! achevez-moi... je souffre trop.</p> + +<p>—Ça se passera, mon oncle. Un peu d'eau et un bon +lit....</p> + +<p>—Ils m'ont écrasé, ils m'ont passé sur le corps! reprit +le mendiant.</p> + +<p>—Mais, ce n'est pas impossible! dit Lémor.</p> + +<p>—Oh! ça se dit toujours comme ça, reprit le meunier +qui avait vu trop souvent les divagations pénibles +de l'ivresse pour s'inquiéter beaucoup. Voyons, père +Cadoche, vous est-il arrivé malheur tout de bon?</p> + +<p>—Oui, la voiture, la voiture... sur l'estomac, sur le +ventre, sur les bras!...</p> + +<p>—Décrochez donc une des lanternes de ce cabriolet, +et apportez-la ici, dit le meunier à Lémor. Ça éclaire un +coin, ça obscurcit l'autre; quand il aura ça sous le nez, +nous verrons bien s'il a <i>du mal ou du vin</i>.</p> + +<p>—Non! pas de vin... pas de vin, murmurait le mendiant, +on m'a assassiné, écrasé comme un pauvre chien; +il faudra que j'en meure. Que le bon Dieu et la sainte +Vierge, et tous les bons chrétiens aient pitié de moi et +vengent ma mort!</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/23.png"></p> + +<p>Lémor approcha la lanterne. La face du mendiant +était livide, ses vêtements étaient trop délabrés pour +qu'une déchirure et une souillure de plus ou de moins +pussent servir d'indice, mais en écartant les haillons qui +lui couvraient la poitrine, on vit sur ses côtes décharnées +des traces d'un rouge ardent; c'étaient les bandes +de fer des roues qui l'avaient sillonné. Cependant le +sang n'avait pas jailli, les côtes ne paraissaient pas brisées, +et la respiration était encore assez libre. Il put +même raconter son accident, et il eut assez de force pour +vomir contre le riche en voiture et le vil mercenaire qui +renchérissait sur l'insolence et la cruauté du maître, +toutes les imprécations et tous les serments de vengeance +que la rage et le désespoir purent lui suggérer.</p> + +<p>—Dieu merci! dit le meunier, vous n'en êtes pas +mort, mon pauvre Cadoche, et il faut espérer que vous +n'en mourrez pas. Tenez, la roue de droite était dans ce +fossé, on en voit la trace; c'est ce qui vous a sauvé: la +voiture, en y penchant, a pesé sur vous aussi peu que +possible. C'est un miracle qu'elle n'ait pas versé sur +l'autre flanc.</p> + +<p>—J'y avais bien fait mon possible! dit le mendiant.</p> + +<p>—Eh bien! votre malice vous a servi, mon oncle. Ils +n'ont pas pu vous écraser, et nous leur revaudrons ça, +non pas à ce pauvre M. Ravalard qui en aura plus de +chagrin que vous, mais à ce damné méchant enfant!</p> + +<p>—Et <i>mes journées</i> que je vais perdre! dit le mendiant +d'un ton dolent.</p> + +<p>—Ah! dame! vous gagniez peut-être plus d'argent à +vous promener que nous autres à travailler. Mais on +vous aidera, père Cadoche; on fera une quête pour vous; +et je vous donnerai, moi, votre pesant de blé; ne vous +chagrinez pas. Quand on a du mal il ne faut pas se laisser +achever par la peur.</p> + +<p>En parlant ainsi le bon meunier, avec l'aide de Lémor, +plaça le mendiant dans le cabriolet, et ils le ramenèrent +au pas, évitant les cailloux avec un soin extrême. +M. Tailland, qui ne gravissait pas vite la colline, de +crainte de s'essouffler, s'étonna de les voir revenir, et, +quand il sut de quoi il était question, il prêta son cabriolet +de bonne grâce, non sans s'inquiéter pourtant un +peu du retard que cet accident lui faisait éprouver et de +la fatigue qu'il aurait à remonter la côte, quand il était +déjà en haut. Il ne la redescendit pas moins, pour voir +s'il pourrait aider ses amis du moulin à secourir le pauvre +Cadoche.</p> + +<p>Quand on déposa le vieillard sur le propre lit du meunier, +il tomba en défaillance. On lui fît respirer du +vinaigre.</p> + +<p>—J'aimerais mieux l'odeur de l'eau-de-vie, dit-il, +quand il commença à revenir, c'est plus sain.</p> + +<p>On lui en apporta.</p> + +<p>—J'aimerais mieux la boire que de la respirer, dit-il, +c'est plus fortifiant.</p> + +<p>Lémor voulut s'y opposer. Après un tel accident, cet +ardent breuvage pouvait et devait provoquer un accès +de fièvre terrible. Le mendiant insista. Le meunier essaya +de l'en détourner; mais le notaire, qui avait trop +étudié sa propre santé pour n'avoir pas quelques préjugés +en médecine, déclara que l'eau, dans un tel moment, +serait mortelle à un nomme qui n'en avait peut-être +pas bu une goutte depuis cinquante ans; que +l'alcool, étant sa boisson ordinaire, ne pouvait lui faire +que du bien, qu'il n'avait pas d'autre mal sérieux que la +peur, et que l'excitation d'un <i>petit-verre</i> lui remettrait +les sens. La meunière et Jeannie, qui, comme tous les +paysans, croyaient aussi à la vertu infaillible du vin et +du <i>brandevin</i> dans tous les cas, affirmèrent, comme le +notaire, qu'il fallait contenter ce pauvre homme. L'avis +de la majorité l'emporta, et pendant qu'on cherchait un +verre, Cadoche, qui se sentait dévoré réellement par la +soif qu'excitent les grandes souffrances, porta précipitamment +la bouteille à ses lèvres et en avala d'un trait +plus de la moitié.</p> + +<p>—C'est trop, c'est trop! dit le meunier en l'arrêtant.</p> + +<p>—Comment, mon neveu! répondit le mendiant avec +la dignité d'un père de famille réclamant l'exercice légitime +de son autorité, tu me mesures ma part chez toi? Tu +<i>chichottes</i> sur les secours que mon état réclame?</p> + +<p>Ce reproche injuste vainquit la prudence du simple et +bon meunier. Il laissa la bouteille à côté du mendiant en +lui disant:</p> + +<p>—Gardez ça pour plus tard, mais à présent, c'est +assez.</p> + +<p>—Tu es un bon parent et un digne neveu! dit Cadoche, +qui parut tout à coup comme ressuscité par l'eau-de-vie; +et si je dois en mourir, je préfère que ce soit +chez toi, parce que tu me feras faire un enterrement +convenable. J'ai toujours aimé ça, un bel enterrement! +Écoute, mon neveu, garçons de moulin, notaire!... je +vous prends tous à témoin, j'ordonne à mon neveu et à +mon héritier, Grand-Louis d'Angibault de me faire porter +en terre ni plus ni moins honorablement qu'on le +fera sans doute bientôt pour le vieux Bricolin de Blanchemont, +qui me survivra de peu, malgré qu'il soit plus +jeune... mais qui s'est laissé brûler les jambes dans le +temps... Ah! ah! dites donc, vous autres, faut-il être bête +pour se laisser <i>rôtir les quilles</i> pour de l'argent qu'on +a en dépôt! Il est vrai qu'il y en avait du sien avec, dans +le pot de fer!...</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il dit donc? dit le notaire qui s'était +assis devant une table et qui n'était pas trop fâché de +voir la meunière préparer du thé pour le malade, comptant +en avaler aussi une tasse bien chaude pour se préserver +des vapeurs du soir au bord de la Vauvre. Qu'est-ce +qu'il nous chante avec ses quilles rôties et son pot +de fer?</p> + +<p>—Je crois qu'il bat la campagne, répondit le meunier. +Au reste, quand il ne serait ni soûl ni malade, il +est assez vieux pour radoter, et les histoires de sa jeunesse +l'occupent plus que celles d'hier. C'est l'habitude +des vieillards. Comment vous sentez-vous, mon oncle?</p> + +<p>—Je me sens bien mieux depuis cette petite goutte, +quoique ton <i>brandevin</i> soit diablement fade! M'aurait-on +fait la niche d'y mettre de l'eau par économie? Écoute, +mon neveu, si tu me refuses quelque chose pendant ma +maladie, je te déshérite!</p> + +<p>—Ah oui, parlons de ça, <i>pour changer</i>! dit le meunier +en haussant les épaules. Vous feriez mieux d'essayer +de dormir, père Cadoche.</p> + +<p>—Dormir, moi? Je n'en ai nulle envie, répondit le +mendiant en se redressant sur son coussin et en promenant +autour de lui des yeux étincelants. Je sens bien +que je suis cuit, mais je ne veux pas mourir sur le flanc +comme un boeuf. Oui-da! je sens quelque chose de bien +lourd dans mon estomac, là, sur le coeur, comme si j'avais +une pierre à la place. Ça me démange... ça me +gêne. Meunière! faites-moi donc des compresses. Personne +ne s'occupe de moi ici, comme si je n'étais pas un +oncle à succession!</p> + +<p>—N'aurait-il pas les côtes enfoncées? dit Lémor. C'est +peut-être là ce qui oppresse le coeur?</p> + +<p>—Je n'y connais goutte, ni personne ici, dit le meunier; +mais on peut bien envoyer chercher le médecin, +qui est sans doute encore à Blanchemont.</p> + +<p>—-Et qui est-ce qui la paiera, la visite du médecin? +dit le mendiant, qui était aussi avare que vaniteux de sa +prétendue richesse.</p> + +<p>—Ce sera moi, répondit Grand-Louis, à moins qu'il +ne veuille agir par humanité. Il ne sera pas dit qu'un +pauvre diable crèvera chez moi faute de tous les secours +qu'on donnerait à un riche. Jeannie, monte sur Sophie, +et va-t'en bien vite chercher M. Lavergne.</p> + +<p>—Monte sur Sophie? dit Cadoche en ricanant. Tu dis +cela par habitude, mon neveu! Tu oublies qu'on t'a volé +Sophie.</p> + +<p>—On a volé Sophie? dit la meunière en se retournant.</p> + +<p>—Il déraisonne, répondit le meunier. Mère, n'y faites +pas attention. Dites donc, père Cadoche, ajouta-t-il en +baissant la voix et en s'adressant au mendiant; vous savez +donc ça? Est-ce que vous pourriez me donner des +nouvelles de ma bête et de mon voleur?</p> + +<p>—Qui peut savoir pareille chose! répliqua Cadoche +d'un air confit. Qui est-ce qui découvre les voleurs? ce +n'est pas les gendarmes, ils sont trop bêtes! Qui est-ce +qui a jamais pu dire quelles gens ont fait brûler les +jambes, et enlevé le pot de fer du père Bricolin?</p> + +<p>—Ah ça! dites donc, mon oncle, reprit le meunier; +vous nous parlez toujours de ces jambes-là; ça vous occupe +donc beaucoup. Depuis quelque temps, toutes les +fois que je vous rencontre vous y revenez! et ce soir il y +a un pot de fer de plus dans votre histoire. Vous ne m'aviez +jamais parlé de ça?</p> + +<p>—Ne le fais donc pas causer! dit la meunière; tu lui +redoubleras sa fièvre.</p> + +<p>Le mendiant avait la fièvre en effet. Toutes les fois +que ses hôtes tournaient la tête, il avalait furtivement +une lampée d'eau-de-vie, et il replaçait adroitement +la bouteille sous son traversin du côté de la ruelle. A +chaque instant, il paraissait plus fort, et c'était merveille +de voir comment ce corps de fer supportait à un âge si +avancé les suites d'un accident qui eût brisé tout autre.</p> + +<p>—Le pot de fer! dit-il en regardant fixement Grand-Louis +avec des yeux étranges qui lui causèrent une sorte +d'effroi inexplicable. Le pot de fer! c'est le plus beau de +l'histoire, et je m'en vais vous le raconter.</p> + +<p>—Racontez, racontez, père Cadoche, ça m'intéresse! +dit le notaire, qui l'examinait avec attention.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXXIII.</h3> + +<h3>LE TESTAMENT.</h3> + +<p>—Il y avait, reprit le mendiant, un pot de fer, un +vieux pot de fer bien laid, qui n'avait l'air de rien du +tout; mais il ne faut pas juger sur la mine.... Dans ce +pot bien scellé, et lourd!... oh! qu'il était lourd!... il y +avait cinquante mille francs appartenant au vieux seigneur +de Blanchemont, dont la petite-fille est maintenant à +la ferme de Bricolin. Et, de plus, le vieux père Bricolin, +qui était un jeune homme dans ce temps-là, il y a de ça +quarante ans... juste! avait fourré dans ce pot cinquante +mille francs à lui, provenant d'une bonne affaire qu'il +avait faite sur les laines. C'était le temps! à cause de la +fourniture des armées. Le dépôt du seigneur et les profits +du fermier, tout ça était en beaux et bons louis d'or de +vingt-quatre francs, à l'effigie du bon roi Louis XVI, de +ceux que nous appelons des <i>yeux de crapaud</i>, à cause de +l'écusson qui est rond. J'ai toujours aimé cette monnaie-là, +moi! On dit que ça perd au change, moi je dis que ça +gagne; vingt-trois francs onze sous valent toujours mieux +qu'un méchant napoléon de vingt francs. Tout ça était +pêle-mêle. Seulement comme le fermier aimait ses louis +pour eux-mêmes (c'est comme ça, enfants, qu'on doit aimer +son argent), il avait marqué tous les siens d'une +croix pour les distinguer de ceux de son seigneur, quand +il faudrait les lui rendre. Il fit cela à l'exemple de son +maître, qui avait marqué les siens d'une simple barre, +pour s'amuser, à ce qu'on dit, et voir si on ne les lui +changerait pas. La marque y était... elle y est encore.... +Il n'en manque pas un; au contraire, il y en a d'autres +avec!...</p> + +<p>—Que diable nous chante-t-il là? dit le meunier en regardant +le notaire.</p> + +<p>—Paix! répondit celui-ci. Laissez-le dire, il me semble +que je commence à comprendre. Si bien que... dit-il +au mendiant....</p> + +<p>—Si bien que, reprit Cadoche, il avait mis le pot de fer +dans un trou de la muraille au château de Beaufort, et +il avait fait maçonner par-dessus. Quand les chauffeurs +se furent mis après lui.... Il ne faut pas croire que ces +gens-là fussent tous de la canaille! Il y avait des pauvres, +mais il y avait aussi des riches; je les connais très-bien, +pardié! Il y en a qui vivent encore et qu'on salue +bien bas. Il y avait parmi nous....</p> + +<p>—Parmi vous? s'écria le meunier.</p> + +<p>—Taisez-vous donc! dit le notaire en lui pressant le +bras avec force.</p> + +<p>—Je veux dire qu'il y avait parmi eux, reprit le mendiant, +un avoué, un maire, un curé, un meunier.... Il y +avait peut-être aussi un notaire.... Eh! eh! monsieur +Tailland, je ne dis pas ça pour vous, vous étiez à peine +de ce monde; ni pour toi, mon neveu, tu aurais été trop +simple pour faire un coup pareil....</p> + +<p>—Enfin, les chauffeurs prirent l'argent? dit le notaire.</p> + +<p>—Ils ne le prirent pas, voilà ce qu'il y a eu de plus +drôle. Ils faisaient griller et rissoler les pattes de ce pauvre +dindon de Bricolin, c'était affreux, c'était superbe à +voir!</p> + +<p>—Mais vous l'avez donc vu? dit le meunier, qui ne +pouvait se contenir.</p> + +<p>—Oh non! reprit Cadoche, je ne l'ai pas vu; mais un +de mes amis, c'est-à-dire un homme qui s'y trouvait m'a +raconté tout ça.</p> + +<p>—A la bonne heure, dit le meunier tranquillisé.</p> + +<p>—Prenez donc votre tasse de thé, père Cadoche, dit +la meunière, et ne bavardez pas tant, ça vous fera du +mal.</p> + +<p>—Allez au diable, meunière, avec votre eau chaude! +répondit le mendiant en repoussant la tasse, j'ai horreur +de ces rinçures-là. Laissez-moi donc raconter mon histoire; +il y a assez longtemps que je l'ai sur le coeur, je +veux la dire une fois tout entière avant de mourir, et on +m'interrompt toujours!</p> + +<p>—C'est vrai, dit le notaire, ce matin vous vouliez la +dire sous la ramée, et tout le monde a tourné le dos en +disant: ah! voilà l'histoire des chauffeurs du père Cadoche +qui commence, allons-nous-en! Mais moi, ça m'amusait +et j'aurais volontiers entendu le reste. Continuez +donc.</p> + +<p>—Figurez-vous, dit Cadoche, que cet homme dont je +vous parle et qui se trouvait là... un peu malgré lui... +c'était un pauvre paysan, on l'avait entraîné; et puis +quand la peur le prit, et qu'il fit mine de reculer, on le +menaça de lui faire sauter la cervelle, s'il ne remontait +sur le cheval qu'on lui avait amené et qui était ferré à +rebours comme ceux des autres, afin qu'en se retirant, +on laissât par terre une trace qui dérouterait les poursuites.... +Et quand mon homme fut là, et qu'il vit qu'il +fallait faire comme les autres, il se mit à fouiller et à +fureter partout pour trouver l'argent. Il aimait mieux ça +que d'aider à faire rôtir ce pauvre Bricolin, car ce n'était +pas un méchant homme que le camarade dont je +vous parle. Vrai! cette besogne-là ne lui plaisait pas et +lui faisait horreur à voir... c'était vilain... ce patient qui +hurlait à déchirer les oreilles, cette femme évanouie, ces +maudites jambes qui se débattaient dans le feu, et que je +crois toujours voir.... Il n'y a pas eu une nuit depuis que +je n'en aie rêvé! Bricolin était dans ce temps-là un homme +très-fort, il se raidissait si bien qu'une barre de fer qui +était au milieu du feu fut tordue par ses pieds.... Ah! je +ne m'en suis pas mêlé, j'en jure devant Dieu!... Quand +ils m'ont forcé à lui tenir une serviette sur la bouche, +la sueur me coulait du front, froide comme du verglas....</p> + +<p>—A vous? dit le meunier stupéfait.</p> + +<p>—A l'homme qui m'a raconté tout ça. Alors notre +homme prit un bon moment pour s'esquiver, et il se mit +à chercher, chercher, du haut en bas dans la maison, à +frapper avec une pioche contre tous les murs pour voir +si ça sonnait le creux, et démolissant à droite et à gauche +comme les autres. Mais ne voilà-t-il pas qu'il se glisse +dans une petite étable à porcs, sauf votre respect... et +qu'il s'y trouve tout seul! C'est depuis ce temps-là que +j'ai toujours aimé les cochons, et que j'en ai élevé un +tous les ans.... Il frappe, il écoute... ça sonne encore le +creux. Il regarde autour de lui. J'étais tout seul! Il travaille +son mur, il fouille, et il trouve... devinez quoi? le +pot de fer!... Nous savions bien que c'était la tirelire au +père Bricolin! Le serrurier qui l'avait scellé avait bavardé +dans les temps: j'eus bien vite reconnu que c'était +là le pot aux roses! Et c'était si lourd! C'est égal mon +homme trouva la force d'un boeuf dans ses bras et dans +son coeur. Il se sauva bel et bien avec son pot de fer et +quitta le pays par pointe sans dire bonsoir aux autres. +On ne l'a jamais revu depuis dans ce pays-là. C'est qu'il +jouait gros jeu, da! les chauffeurs l'auraient assommé +sans façon s'ils l'avaient découvert. Il marcha jour et nuit +sans s'arrêter, sans boire ni manger jusqu'à ce qu'il fût +dans un grand bois où il enterra son pot, et il dormit là +je ne sais combien d'heures. J'étais si fatigué de porter une +pareille charge! Quand la faim me prit, j'étais bien embarrassé. +Je n'avais pas un sou vaillant, et je savais que dans +mes cent mille francs il n'y avait pas un louis qui ne fût +marqué! J'y avais regardé, je n'avais pas pu m'en tenir! je +voyais bien que cette maudite marque ferait reconnaître +l'argent désigné déjà à la police. L'effacer en grattant eût +été pire. Et puis un pauvre diable comme celui dont je +parle, qui aurait été changer un louis d'or pour avoir un +morceau de pain chez un boulanger, ça aurait éveillé les +soupçons. Il n'avait qu'un parti à prendre; il se fit mendiant. +La police ne se faisait pas si bien dans ce temps-là +qu'aujourd'hui, à preuve que sans quitter le pays aucun +chauffeur ne fut puni. Le métier de mendiant est bon +quand on sait le faire.... J'y ai ramassé quelque chose sans +jamais me priver de rien. Mon homme ne fit pas la bêtise +d'appeler un serrurier pour fermer son pot de fer; il l'enterra +tout au beau milieu d'une méchante cabane de +paille et de terre qui lui sert de maison et qu'il s'est bâtie +lui-même au fond des bois. Depuis quarante ans personne +ne l'a tourmenté, parce que son sort n'a fait envie à +personne, et il a eu le plaisir d'être plus riche et plus fier +que tous ceux qui le méprisaient.</p> + +<p>—Et à quoi lui a servi son or? dit Henri.</p> + +<p>—Il le regarde une fois par semaine, quand il retourne +à sa cabane où il serre l'argent qu'il a recueilli de ses +aumônes. Il ne garde sur lui que ce qu'il veut dépenser +en tabac et en brandevin. Il fait dire de temps en temps +une messe pour s'acquitter envers le bon Dieu du service +qu'il en a reçu, et avec beaucoup d'ordre et de sagesse il +se tire d'affaire. Il n'est pas si fou que de sortir une seule +pièce de son trésor. Ça ne donnerait plus de soupçons +maintenant que l'histoire est oubliée et les poursuites +abandonnées, mais ça ferait penser qu'il est riche et on +ne lui ferait plus la charité. Voilà, mes enfants, l'histoire +du pot de fer. Comment la trouvez-vous?</p> + +<p>—Superbe! dit le notaire, et fort bonne à savoir!</p> + +<p>Un profond silence succéda à ce récit. Les assistants se +regardaient, partagés entre la surprise, l'effroi, le mépris +et une sorte d'envie de rire bizarre mêlée à toutes ces +émotions. Cadoche, épuisé par son babil, s'était renversé +sur l'oreiller; sa face pâle prenait des teintes verdâtres, +sa barbe longue, raide, et encore assez noire pour assombrir +son visage terreux, achevait de le rendre effrayant. +Ses yeux creux, qui tout à l'heure lançaient +des flammes pendant que l'ivresse et le délire déliaient +sa langue, semblaient rentrer dans leurs orbites et prendre +l'éclat vitreux de la mort. Sa figure accentuée, son +grand nez mince et aquilin, ses lèvres rentrantes, tous +ses traits, qui avaient pu être agréables dans sa jeunesse, +n'annonçaient pas un naturel féroce, mais un mélange +bizarre d'avarice, de ruse, de méfiance, de sensualité, et +même de bonhomie.</p> + +<p>—Ah ça! dit enfin le meunier, est-ce un rêve qu'il +vient de faire, ou une confession que nous venons d'entendre? +Est-ce le médecin ou le curé qu'il faut appeler?</p> + +<p>—C'est la miséricorde de Dieu! dit Lémor, qui observait +plus attentivement que tous les autres l'altération de +la face du mendiant et la gêne de sa respiration. Ou +je me trompe fort, ou cet homme a peu d'instants à +vivre.</p> + +<p>—J'ai peu d'instants à vivre? dit le mendiant en faisant +un effort pour se relever. Qu'est-ce qui a dit ça? +Est-ce le médecin? Je ne crois pas aux médecins. Qu'ils +aillent tous au diable!</p> + +<p>Il se pencha vers la ruelle, et acheva sa bouteille +d'eau-de-vie: puis se retournant, il fut pris d'une atroce +douleur et laissa échapper un cri.</p> + +<p>—J'ai le coeur enfoncé, dit-il, luttant avec énergie +contre son mal. Il pourrait bien se faire que je n'en revinsse +pas. Et si j'allais ne plus pouvoir retourner à ma +maison? qu'est-ce que tout ça deviendrait? Et mon pauvre +cochon, qu'est-ce qui en prendrait soin? Il est habitué +à se nourrir du pain qu'on me donne et que je lui +porte toutes les semaines. Il y a bien par là une petite +voisine qui le mène aux champs. La coquette! elle me +fait les yeux doux, elle espère hériter de moi. Mais il +n'en sera rien: voilà mon héritier!</p> + +<p>Et Cadoche étendit la main vers Grand-Louis d'un air +solennel.</p> + +<p>—Il a toujours été meilleur pour moi que tous les autres. +C'est le seul qui m'ait traité comme je le mérite; +qui m'ait fait coucher dans un lit, qui m'ait donné du +vin, du tabac, du brandevin et de la viande, au lieu de +leurs croûtons de pain auxquels je n'ai jamais touché! +J'ai toujours pratiqué une vertu, moi: la reconnaissance! +j'ai toujours aimé le Grand-Louis et le bon Dieu, parce +qu'ils m'ont fait du bien. Or donc, je veux faire mon testament +en sa faveur, comme je le lui ai toujours promis. +Meunière, croyez-vous que je sois assez malade pour +qu'il soit temps de tester?</p> + +<p>—Non, non! mon pauvre homme! dit la meunière, +qui, dans sa candeur angélique, avait pris le récit du +mendiant pour une sorte de rêve. Ne testez pas; on dit +que ça porte malheur et que ça fait mourir.</p> + +<p>—Au contraire, dit M. Tailland; ça fait du bien; ça +soulage. Ça ferait revenir un mort.</p> + +<p>—En ce cas, notaire, dit le mendiant, je veux essayer +de ce remède-là. J'aime ce que je possède, et j'ai besoin +de savoir que ça passera en bonnes mains, et non pas +dans celles des petites drôlesses qui me font la cour, et +qui n'auront de moi que le bouquet et le ruban de mon +chapeau pour se faire belles le dimanche. Notaire, prenez +votre plume et griffonnez-moi ça en bons termes et +sans rien omettre.</p> + +<p>«Je donne et lègue à mon ami Grand-Louis d'Angibault, +tout ce que je possède, ma maison située à Jeu-les-Bois, +mon petit carré de pommes de terre, mon cochon, +mon cheval!...</p> + +<p>—Vous avez un cheval? dit le meunier. Depuis quand +donc?</p> + +<p>—Depuis hier soir. C'est un cheval que j'ai trouvé en +me promenant.</p> + +<p>—Ne serait-ce pas le mien, par hasard?</p> + +<p>—Tu l'as dit. C'est la vieille Sophie qui ne vaut pas +les fers qu'elle use.</p> + +<p>—Excusez, mon oncle! dit le meunier moitié content, +moitié fâché. Je tiens à Sophie; elle vaut mieux que... +bien des gens! Diable, vous n'êtes pas gêné de m'avoir +volé Sophie! Et moi qui vous aurais confié la clé de mon +moulin! Voyez-vous ce vieux hypocrite.</p> + +<p>—Taisez-vous, mon neveu, vous parlez sottement, reprit +Cadoche avec gravité: il ferait beau voir qu'un oncle +n'eût pas le droit de se servir de la jument de son neveu! +Ce qui est à vous est à moi, puisque, par mes +intentions et mon testament, ce qui est à moi est à +vous.</p> + +<p>—A la bonne heure! répondit le meunier; <i>léguez-moi</i> +Sophie, léguez, léguez, mon oncle, j'accepte ça. Il est +tout de même heureux que vous n'ayez pas eu le temps +de la vendre.... Vieux coquin, va! murmura-t-il entre +ses dents.</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu dis? répliqua le mendiant.</p> + +<p>—Rien, mon oncle, dit le meunier, qui s'aperçut que +le vieillard avait une sorte de râle convulsif. Je dis que +vous avez bien fait: si c'était votre plaisir de demander +l'aumône à cheval!</p> + +<p>—Avez-vous fini, notaire, reprit Cadoche d'une voix +éteinte. Vous écrivez bien lentement! Je me sens assoupi. +Dépêchez-vous donc, paresseux de tabellion!</p> + +<p>—C'est fait, dit le notaire. Savez-vous signer?</p> + +<p>—Mieux que vous! répondit Cadoche. Mais je n'y +vois pas. Il me faudrait mes lunettes et une prise de +tabac.</p> + +<p>—Voilà, dit la meunière.</p> + +<p>—C'est bien, reprit-il après avoir savouré sa prise de +tabac avec délices. Ça me remet. Allons, je ne suis pas +mort, quoique je souffre comme un possédé.</p> + +<p>Il jeta les yeux sur le testament et dit:—Ah! vous +n'avez pas oublié le pot de fer et <i>son contenu</i>?</p> + +<p>—Non, certes! répondit M. Tailland.</p> + +<p>—Vous avez bien fait, répondit Cadoche d'un air profondément +ironique, quoique tout ce que que je vous ai +dit là-dessus soit un conte pour me moquer de vous!</p> + +<p>—J'en étais bien sur, dit le meunier d'un air joyeux; +si vous aviez eu cet argent-là, vous l'auriez rendu à qui +de droit. Vous avez toujours été un honnête homme, +mon oncle... quoique vous m'ayez volé ma jument; mais +c'était une de vos facéties: vous l'auriez ramenée! Allons, +ne signez pas celle bêtise-là; je n'ai pas besoin de +vos nippes, et ça peut faire plaisir à quelque pauvre: +vous avez peut-être, d'ailleurs, quelque parent à qui je +ne veux pas faire tort de vos derniers sous.</p> + +<p>—Je n'ai pas de parents, je les ai tous enterrés, Dieu +merci! répondit le mendiant; et quant aux pauvres... je +les méprise! Donne-moi la plume, ou je te maudis!...</p> + +<p>—Allons, allons, amusez-vous! dit le meunier en lui +passant la plume.</p> + +<p>Le mendiant signa; puis repoussant le papier de devant +ses yeux avec un mouvement d'horreur:</p> + +<p>—Otez-moi ça, ôtez-moi ça! dit-il, il me semble que +ça me fait mourir!</p> + +<p>—Faut-il le déchirer? dit Grand-Louis tout prêt à le +faire.</p> + +<p>—Non pas, non pas, reprit le mendiant avec un dernier +effort de volonté. Mets ça dans ta poche, mon garçon, +tu n'en seras peut-être pas fâché! Ah ça! où est-il le +médecin? j'ai besoin de lui pour m'achever plus vite, si +je dois souffrir longtemps comme ça!</p> + +<p>—Il va venir, dit la meunière, et M. le curé avec lui; +car je les ai fait demander tous deux.</p> + +<p>—Le curé? dit Cadoche; pour quoi faire?</p> + +<p>—Pour vous dire un mot de consolation, mon vieux. +Vous avez toujours eu de la religion, et votre âme est +aussi précieuse que celle d'un autre. Je suis bien sûre +que M. le curé ne refusera pas de se déranger pour vous +porter les sacrements.</p> + +<p>—J'en suis donc là? reprit le moribond avec un profond +soupir. En ce cas, pas de bêtise! et que le curé aille +à tous les cinq cents diables, quoiqu'il soit un bonhomme +après tout, passablement ivrogne; mais je ne crois pas +aux curés. J'aime le bon Dieu et non le prêtre. Le bon +Dieu m'a donné l'argent, le prêtre me l'aurait fait rendre. +Laissez-moi mourir en paix!... Mon neveu, tu me promets de +faire périr ce patachon de malheur sous le bâton?</p> + +<p>—Non! mais de le bien rosser.</p> + +<p>—Assez causé, dit le mendiant en étendant sa main +livide; j'aurais voulu mourir en causant, mais je ne peux +plus.... Ah! je ne suis pas si malade qu'on croit, je vais +dormir, et peut-être que tu n'hériteras pas de si tôt, mon +neveu!</p> + +<p>Le mendiant se laissa retomber, et, au bout d'un instant, +il se fit dans sa poitrine comme un bouillonnement +sonore. Il redevint rouge, puis blême, gémit pendant +quelques minutes, ouvrit les yeux d'un air effrayé comme +si la mort lui eût apparu sous une forme sensible, et tout +à coup, souriant à demi comme s'il eût repris l'espoir de +vivre, il rendit l'esprit.</p> + +<p>La mort même du pire des hommes a toujours en soi +quelque chose de mystérieux et de solennel qui frappe +de respect et de silence les âmes religieuses. Il y eut un +moment de consternation et même de tristesse au moulin, +lorsque le mendiant Cadoche eut expiré. Malgré ses +vices et ses ridicules, malgré même cette confession +étrange qu'on venait d'entendre et à laquelle le notaire +seul croyait fermement, la meunière et son fils avaient +une sorte d'amitié pour ce vieillard à cause du bien qu'ils +s'étaient habitués à lui faire; car s'il est vrai de dire +qu'on déteste les gens en raison des torts qu'on a eus +envers eux, la maxime inverse doit être acceptée.</p> + +<p>La meunière se mit à genoux auprès du lit et pria. +Lémor et le meunier prièrent aussi dans leur coeur le +dispensateur de toute réparation et de toute miséricorde +de ne pas abandonner l'âme immortelle et divine qui +avait passé sur la terre sous la forme abjecte de ce misérable.</p> + +<p>Le notaire seul retourna tranquillement avaler sa tasse +de thé, après avoir dit avec sang-froid: «<i>Ite, missa +est, Dominus vobiscum.</i>»</p> + +<p>—Grand-Louis, dit-il ensuite en appelant dehors, il +faut t'en aller tout de suite à Jeu-les-Bois avant que la +nouvelle de ce décès y arrive. Quelque gueux de son +espèce pourrait aller bouleverser sa cahute et dénicher +l'oeuf.</p> + +<p>—Quel oeuf? dit le meunier. Son cochon, sa souquenille +de rechange?</p> + +<p>—Non, mais le pot de fer.</p> + +<p>—Rêverie, monsieur Tailland!</p> + +<p>—Va toujours voir. Et d'ailleurs ta jument!</p> + +<p>—Ah! ma vieille servante! j'oubliais, vous avez raison. +Elle vaut bien le voyage à cause de son bon coeur +et de notre ancienne amitié. Nous sommes presque du +même âge, elle et moi. J'y vas; pourvu qu'il ne se soit +pas encore moqué de moi là-dessus! C'était un vieux +railleur!</p> + +<p>—Va toujours, te dis-je; pas de paresse! Je crois à +ce pot de fer; j'y crois <i>dur comme fer</i>! comme on dit +chez nous.</p> + +<p>—Mais dites donc, monsieur Tailland, est-ce que ça +a quelque valeur ce chiffon de papier que vous avez barbouillé +en vous amusant?</p> + +<p>—C'est en bonne forme, je t'en réponds, et cela te +rend peut-être propriétaire de cent mille francs.</p> + +<p>—Moi? Mais vous oubliez que si l'histoire est vraie, +il y en a une moitié à madame de Blanchemont et l'autre +aux Bricolin?</p> + +<p>—C'est une raison de plus pour courir. Tu as accepté +cela dans ton coeur à charge de restitution. Va donc le +chercher. Quand tu auras rendu ce service-là à M. Bricolin, +c'est bien le diable s'il ne te donne pas sa fille.</p> + +<p>—Sa fille! Est-ce que je songe à sa fille? Est-ce que +sa fille peut songer à moi; dit le meunier en rougissant.</p> + +<p>—Bon! bon! la discrétion est une vertu; mais je vous +ai vus danser ensemble tantôt, et je comprends bien pourquoi +le père vous a séparés si brusquement.</p> + +<p>—Monsieur Tailland, ôtez-vous tout cela de l'esprit. +Je pars; s'il y a un <i>magot</i> pour tout de bon, qu'en ferai-je? +Ne faudra-t-il pas quelque déclaration à la justice?</p> + +<p>—A quoi bon? Les formalités de la justice ont été inventées +pour ceux qui n'ont pas de justice dans le coeur. +A quoi servirait de déshonorer la mémoire de ce vieux +drôle qui a réussi pendant quatre-vingts ans à passer +pour un honnête homme? Tu n'as pas besoin non plus +qu'on sache que tu n'es pas un voleur; on le sait de reste. +Tu rendras l'argent, et tout sera dit.</p> + +<p>—Mais si ce vieux a des parents?</p> + +<p>—Il n'en a pas, et quand il en aurait, veux-tu les +faire hériter de ce qui ne leur appartient pas?</p> + +<p>—C'est vrai; je suis tout abruti de ce qui vient de se +passer. Je vas monter à cheval.</p> + +<p>—Ça ne sera pas commode de rapporter ce fameux +pot de fer qui est si lourd, si lourd! Les chemins sont-ils +praticables par là-bas?</p> + +<p>—Certainement. D'ici l'on va à Transault, et puis au +Lys Saint-George, et puis à Jeu. C'est tout chemin vicinal +fraîchement réparé.</p> + +<p>—En ce cas, prends ma voiture, Grand-Louis, et dépêche-toi.</p> + +<p>—Eh bien, et vous?</p> + +<p>—Je coucherai ici en t'attendant.</p> + +<p>—Vous êtes un brave homme, le diable m'emporte! +Et si les lits sont mauvais, vous qui êtes un peu délicat!</p> + +<p>—Tant pis! une nuit est bientôt passée. D'ailleurs, +nous ne pouvons pas laisser ta mère en tête-à-tête avec +ce mort, c'est trop triste; car il faut que tu emmènes +ton garçon de moulin. Quand on a de l'argent à porter, +on n'est pas trop de deux. Tu trouveras des pistolets +chargés dans les poches de mon cabriolet. Je ne voyage +jamais sans ça, moi qui ai souvent des valeurs à transporter. +Allons, en route! Dis à ta mère de me faire encore +du thé. Nous causerons le plus tard possible, car +ce mort m'ennuie.</p> + +<p>Cinq minutes après, Lémor et le meunier étaient, par +une nuit noire, en route pour Jeu-les-Bois. Nous leur +donnerons le temps d'y arriver, et nous reviendrons voir +ce qui se passe à la ferme pendant qu'ils voyagent.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXXIV.</h3> + +<h3>DÉSASTRE.</h3> + +<p>La grand'mère Bricolin s'impatientait fort de ne pas +voir arriver le meunier. Elle était loin de penser que son +émissaire ne devait jamais revenir toucher le salaire +qu'elle lui avait promis, et le lecteur comprendra facilement +qu'au moment d'expirer, le mendiant eut oublié de +transmettre le message dont on l'avait chargé. A la fin, +fatiguée et découragée d'attendre, la mère Bricolin alla +retrouver son vieil époux, après s'être assurée que la +folle errait encore dans la garenne, absorbée comme à +l'ordinaire dans ses méditations et ne faisant plus retentir +d'aucune plainte sinistre les tranquilles échos de la +vallée. Il était environ minuit. Quelques voix mal assurées +détonnaient encore au sortir des cabarets, et les +chiens de la ferme, comme s'ils eussent reconnu des +voix amies, ne daignaient pas aboyer.</p> + +<p>M. Bricolin, poussé par sa femme qui voulait que le +sous-seing privé passé avec Marcelle reçût exécution à +l'instant même, avait, non sans souffrance et sans terreur, +remis à la <i>dame venderesse</i> le portefeuille qui +contenait deux cent cinquante mille francs. Marcelle reçut +avec peu d'émotion ce vénérable portefeuille. Il était +si malpropre qu'elle le prit du bout de ses doigts; lasse +de s'occuper d'une affaire où la cupidité d'autrui l'avait +frappée de dégoût, elle le jeta dans un coin du secrétaire +de Rose. Elle avait accepté ce paiement si prompt par la +même raison qui avait décidé l'acquéreur à le faire, afin +de l'engager et d'assurer le sort de la jeune fille en empêchant +qu'on ne vînt à se rétracter.</p> + +<p>Elle recommanda à Fanchon, à quelque heure que +Grand-Louis se présenterait, de l'introduire dans la cuisine +et de venir l'appeler elle-même. Puis elle se jeta tout +habillée sur son lit pour se reposer sans dormir, car Rose +était toujours très-animée, et ne pouvait se lasser de la +bénir et de lui parler de son bonheur, Cependant, le meunier +n'arrivant pas, et les émotions de la journée ayant +épuisé les forces de tous, vers deux heures du matin +toute la ferme dormait profondément. Il faut pourtant +excepter une personne de la famille, c'était la folle, dont +le cerveau était arrivé à un paroxysme de fièvre intolérable.</p> + +<p>M. et Mme Bricolin avaient longtemps causé dans la +cuisine. Le fermier n'ayant plus rien à craindre, et se +sentant glacé par toute l'eau qu'il avait bue, avait repris +son pichet qu'il remplissait d'heure en heure en inclinant +d'une main mal affermie une énorme cruche placée +à côté, et remplie d'un vin écumeux d'une couleur violâtre. +C'était sa mère-goutte, le plus capiteux de sa récolte, +boisson détestable, mais que le Berrichon préfère +à tous les vins du monde.</p> + +<p>Plusieurs fois sa femme, voyant que la douceur d'être +propriétaire de Blanchemont et les riants projets de son +opulence ne pouvaient plus raviver son oeil éteint ni dégourdir +sa mâchoire, l'avait invité à se mettre au lit. Il +avait toujours répondu: «Tout à l'heure, j'y vas, j'y +suis,» mais sans quitter sa chaise. Enfin, après avoir été +s'assurer que Rose était endormie ainsi que Marcelle, +madame Bricolin n'en pouvant plus, alla se coucher et +s'endormit en appelant vainement son mari, qui n'avait +pas la force de bouger et qui ne l'entendait plus. Complètement +ivre et anéanti comme un homme qui a fait +l'effort de se dégriser soudainement, mais qui s'en est +bien dédommagé après, le fermier, la main sur son pichet +et la tête inclinée sur la table, berçait de ses ronflements +énergiques le sommeil accablé de sa femme, couchée, +la porte ouverte, dans la pièce voisine.</p> + +<p>Une heure s'était à peine écoulée lorsque M. Bricolin +se sentit suffoqué et prêt à tomber en défaillance. Il eut +beaucoup de peine à se lever. Il lui semblait que l'air +manquait à ses poumons, que ses yeux cuisants ne pouvaient +plus rien discerner, et qu'il était frappé d'apoplexie. +La peur de la mort lui rendit la force de se traîner +à tâtons jusqu'à la porte, qui donnait sur la cour; la +chandelle avait fini de se consumer dans son cercle de +fer-blanc.</p> + +<p>Ayant réussi à ouvrir et à descendre sans tomber les +degrés qui formaient une sorte de perron grossier au +château neuf, le fermier promena autour de lui un regard +hébété, sans rien comprendre à ce qu'il voyait. +Une clarté extraordinaire qui remplissait la cour le força +à mettre la main devant son visage; car le passage des +ténèbres à cette lueur ardente lui causait de nouveaux +vertiges. Enfin, l'air dissipant un peu les fumées du vin, +l'espèce d'asphyxie qu'il avait éprouvée fit place à un +frisson convulsif, d'abord machinal et tout physique, +mais bientôt produit par une terreur inexprimable. Deux +grandes gerbes de feu, se faisant jour à travers des +nuages de fumée, sortaient du toit de la grange.</p> + +<p>Bricolin crut faire un mauvais rêve; il se frotta les +yeux, il se secoua tout le corps; toujours ces jets de +flamme montaient vers le ciel et prenaient, avec une +effroyable rapidité, un développement immense. Il voulut +crier <i>Au feu!</i> sa langue était paralysée et son gosier +inerte. Il essaya de retourner vers la maison dont il +s'était éloigné de quelques pas sans savoir où il allait. Il +vit sur sa droite des torrents de flammes sortir des étables, +sur sa gauche une autre gerbe de feu couronner les +tours du vieux château, et devant lui... sa propre maison +illuminée à l'intérieur d'une clarté fantastique, et la +porte qu'il avait laissée ouverte derrière lui vomissant des +tourbillons noirs, comme la bouche d'une forge. Tous les +bâtiments de Blanchemont étaient la proie d'un incendie +magnifiquement disposé. Le feu avait été mis en plus de +douze endroits différents, et ce qu'il y avait de plus sinistre +dans le premier acte de cette scène étrange, c'est +qu'un silence de mort planait sur tout cela. Bricolin, +privé de force et de volonté, contemplait dans une effroyable +solitude un désastre dont personne ne s'apercevait +encore. Tous les habitants du château neuf et de la ferme +avaient passé du sommeil produit par la fatigue ou +l'ivresse à l'asphyxie produite par la fumée. Les craquements +de l'incendie commençaient seuls à se faire entendre +et les tuiles à tomber avec un bruit sec sur le +pavé. Pas un cri, pas une plainte ne répondait à ces avertissements +sinistres. Il semblait que l'incendie n'eût plus +à dévorer que des bâtiments déserts ou des cadavres. +M. Bricolin se tordit les mains, et resta muet et immobile, +comme si, accablé par le cauchemar, il eût fait de +vains efforts intérieurs pour se réveiller.</p> + +<p>Enfin, un cri perçant s'éleva, un seul cri de femme, et +Bricolin, comme délivré du charme qui pesait sur lui, +répondit par un hurlement sauvage à cet appel de la voix +humaine. Marcelle s'était aperçue la première du danger; +elle s'élança dehors, portant son fils dans ses bras. Sans +voir Bricolin ni le reste de l'incendie, elle déposa l'enfant +sur un tas de foin au milieu de la cour, et lui disant +d'une voix forte: «Reste là! n'aie pas peur,» elle rentra +précipitamment dans la maison, malgré la fumée suffocante +qui la remplissait, et courut au lit de Rose qui +était restée comme paralysée, incapable de la suivre.</p> + +<p>Alors, avec la force d'un homme, la petite et svelte +blonde, exaltée par son courage, prit sa jeune amie dans +ses bras, et porta héroïquement auprès de son fils un +corps beaucoup plus lourd et plus grand que le sien +propre.</p> + +<p>A la vue de sa fille, Bricolin, qui n'avait d'abord songé +qu'à sa récolte et à son bétail, et qui avait couru du côté +des granges, se rappela qu'il avait une famille, et, dégrisé +pour la seconde fois, encore plus radicalement que +la première, il vola au secours de sa mère et de sa femme.</p> + +<p>Heureusement le feu n'avait pris partout que par les +combles, et le rez-de-chaussée, habité par les Bricolin, +était encore intact, à l'exception du pavillon de Rose qui, +étant fort bas et au voisinage d'un amas de fagots secs, +brûlait rapidement.</p> + +<p>Madame Bricolin, réveillée en sursaut, retrouva tout à +coup sa force physique et sa présence d'esprit. Aidée de +son mari et de Marcelle, elle transporta dehors le vieux +Bricolin qui, se croyant au milieu des chauffeurs, criait +de toute sa force: «Je n'ai plus rien! ne me tuez pas! ne +me brûlez pas! je vous donnerai tout!»</p> + +<p>La petite Fanchon aidait résolument la mère Bricolin, +qui bientôt put aider aux autres. On réussit à réveiller +les métayers et leurs valets, dont aucun ne périt.... Mais +tout cela prit un temps considérable, et, quand on put +recevoir les secours du village, quand on put organiser +une chaîne, il était trop tard: l'eau semblait ranimer +l'intensité du feu en soulevant et en faisant voler au loin +des masses enflammées. Les énormes amas de céréales +et de fourrages, dont regorgeaient les bâtiments d'exploitation, +flambaient avec la rapidité de la pensée. Les charpentes +centenaires des vieux bâtiments semblaient ne +demander qu'à brûler. Presque tout le gros bétail s'obstina +à ne pas sortir et fut étouffé ou brûlé. On ne préserva +que le corps du château neuf, dont les tuiles s'effondrèrent +et dont la charpente neuve resta découverte, +réduite en charbon, et dressant sa carcasse noire sur les +murailles encore blanches du logis.</p> + +<p>Les pompes arrivèrent, inutile et tardive ressource +dans les campagnes, instruments de secours souvent mal +dirigés, mal organisés, et dont les tuyaux crèvent au premier +effort, faute d'entretien ou de service. Cependant +les pompiers et les habitants du bourg réussirent à faire +la part du feu et à préserver l'habitation et le mobilier +des Bricolin. Mais cette part du feu fut immense, complète. +Tout le pavillon qu'habitaient Rose et Marcelle, +tous les bâtiments d'exploitation, tout le bétail, tout le +mobilier aratoire y passèrent. On ne s'occupa pas du +vieux château, dont la toiture brûla, mais dont les fortes +murailles nues se défendirent d'elles-mêmes. Une seule +des tours, cédant à la chaleur, se lézarda de haut en bas. +Le lierre immense qui embrassait les autres les préserva +d'une dernière ruine.</p> + +<p>Le crépuscule commençait à blanchir lorsque le meunier +et Lémor sortirent de la misérable cabane du mendiant. +Lémor portait dans ses mains le pot de fer et +Grand-Louis traînait par la bride sa chère Sophie, qui +l'avait salué dès son approche d'un hennissement amical.</p> + +<p>—J'ai lu <i>Don Quichotte</i>, disait-il, et je me trouve maintenant +comme Sancho recouvrant son âne. Peu s'en faut +qu'à son exemple je n'embrasse ma vieille Sophie et que +je ne lui tienne de beaux discours.</p> + +<p>—Grand-Louis, dit Lémor, si vous pouvez résister à +cette tentation, n'avez-vous pas celle de regarder si ce +pot de fer contient de l'or ou des cailloux?</p> + +<p>—J'ai soulevé le couvercle, dit le meunier. Ça brille +là dedans; mais je suis fort pressé de déguerpir avant le +jour, avant que les habitants de ce désert, s'il y en a, +observent mes mouvements et me prennent pour un +voleur. Je suis tremblant d'émotion et de plaisir comme +un homme qui mène à bien les affaires d'autrui; mais +j'ai pourtant aussi le sang-froid d'un homme qui n'hérite +pas pour son compte. Filons, filons, monsieur Henri. +Avez-vous remis ma pioche dans la voiture? Attendez +que je donne un dernier coup d'oeil là dedans. Le trou +est bien bouché, il n'y paraît plus, en route! nous nous +reposerons dans quelque taillis si nos bêtes refusent le +service.</p> + +<p>Le cheval du notaire ayant fait trois mortelles lieues +de pays au grand trot et souvent au galop dans les chemins +montueux et pénibles, se trouva en effet tellement +fatigué au retour, que nos voyageurs, arrivés à la hauteur +du Lys-Saint-Georges, se virent obligés de le laisser +souffler. Sophie, qu'ils avaient attachée derrière le cabriolet +et qui n'était pas habituée à marcher si follement, +était couverte de sueur. Le coeur du meunier s'en +émut—Il faut de l'humanité avec les bêtes, dit-il, et puis, +je ne veux pas que pour sa probité et sa sagacité dans +cette affaire, notre bon notaire perde un bon cheval. +Quant à Sophie, il n'y a pas de pot de fer qui tienne; +cette vieille servante ne doit pas faire l'office du pot de +terre. Voilà un joli pacage bien ombragé, où pas une bête +ni un homme ne remuent. Entrons-y. Je suis bien sûr +qu'il y a une sacoche d'avoine dans le coffre du cabriolet; +car M. Tailland pense à tout, et n'est pas homme à s'embarquer +une seule fois sans biscuit. Nous respirerons là +un quart d'heure, et nous serons tous un peu plus frais +pour repartir. Malheureusement, en donnant la clef des +champs au cochon de mon oncle (en héritera qui voudra!) +j'ai oublié de lui voler quelques unes de ses croûtes +de pain, et je me sens l'estomac si creux que je partagerais +volontiers l'avoine de Sophie si je ne craignais de +lui faire tort. Il me semble que je ne commence guère +bien mon rôle d'héritier de l'avare. Je meurs de faim +à côté de mon trésor.</p> + +<p>En babillant ainsi suivant son habitude, le meunier +débrida les chevaux et leur servit le déjeuner, à celui du +notaire dans le sac à l'avoine, à Sophie dans son long +bonnet de coton bleu qu'il lui attacha autour du nez trés-facétieusement.</p> + +<p>—C'est singulier comme je me sens le coeur léger à +présent, dit-il en se tapissant sous les buissons et en découvrant +le pot de fer. Savez-vous, monsieur Lémor, que +mon bonheur est là dedans, si les louis ne sont pas seulement +à la surface, et si le fond n'est pas rempli de gros +sous? J'ai peur; c'est trop lourd pour n'être que de l'or. +Ah ça! aidez-moi à compter tout ça.</p> + +<p>Le compte fut bientôt fait. Les pièces d'or en vieille +monnaie étaient roulées par sommes de mille francs dans +de sales chiffons de papier. En les ouvrant, Lémor et le +meunier virent les marques que le mendiant leur avait +indiquées. La fortune du père Bricolin portait une croix +sur chaque louis, le dépôt du seigneur de Blanchemont +une simple barre. Au fond, il y avait environ trois mille +francs en argent, en pièces de toute espèce, et même une +poignée de gros sous, la dernière qu'eut économisée le +mendiant.</p> + +<p>—Ce restant-là, dit le meunier en le rejetant au fond du +pot de fer, c'est la fortune de mon oncle, c'est l'héritage +de votre serviteur, c'est le denier de la veuve que ce vieux +grimaud ne se faisait pas faute de recueillir, et qui retournera +à la veuve et à l'orphelin, je vous en réponds. +Qui sait si ce n'est pas aussi le produit du vol? A voir +comment mon oncle, que Dieu fasse paix à son âme! +m'avait escamoté Sophie, je n'ai pas trop de confiance +dans la pureté de son legs. Tiens! ça me fera plaisir de +faire l'aumône! moi qui suis si souvent privé de cette +douceur-là! Je vais prendre un plaisir de prince. Savez-vous +qu'avec trois mille francs, dans ce pays-ci, on peut +sauver et assurer l'existence de trois familles?</p> + +<p>—Mais vous ne pensez pas au reste du dépôt, Grand-Louis. +Songez donc qu'avec cette grosse somme, dont +madame de Blanchemont n'a vraiment pas besoin pour +elle-même, vous allez la mettre à même aussi de faire +bien des heureux.</p> + +<p>—Oh! je m'en rapporte à elle pour le faire rouler vite +sur cette table-là! Mais il y a, à côté, quelque chose qui +me flatte! c'est ce petit magot que M. Bricolin va recevoir +de ma main avec tant de plaisir. Ça n'aura pas un +emploi très-chrétien chez lui, mais ça raccommodera +beaucoup mes affaires, qui étaient bien gâtées hier au soir.</p> + +<p>—C'est-à-dire, mon cher Louis, que vous pouvez prétendre +maintenant à la main de Rose.</p> + +<p>—Oh! ne croyez pas cela! si les cinquante mille francs +m'appartenaient, ça pourrait s'arranger à la rigueur. +Mais le Bricolin sait mieux compter que vous! Il dira: +«Voilà cinq mille pistoles qui sont à moi et que Grand-Louis +me rapporte, il ne fait que son devoir. Ce qui est à +moi n'est pas à lui: donc, j'ai cinquante mille francs de +plus dans ma poche, et il reste avec son moulin Gros-Jean +comme devant.</p> + +<p>—Et il ne sera pas émerveillé et touché d'une probité +dont il ne serait sans doute pas capable?</p> + +<p>—Émerveillé, oui; touché, non. Mais il se dira: «Ce +garçon peut m'être utile.» Les honnêtes gens sont très-nécessaires +à ceux qui ne le sont pas, et il me pardonnera +mes péchés; il me rendra sa pratique, à laquelle je +tiens beaucoup, puisqu'elle me met à même de voir Rose +et de lui parler tous les jours. Vous voyez donc que, sans +me faire d'illusions, j'ai sujet d'être content. Hier soir, +quand je dansais avec Rose, quand elle avait l'air de +m'aimer, je me sentais si fier, si heureux! Eh bien, je +retrouve mon bonheur d'hier soir sans m'inquiéter de +mon lendemain. C'est beaucoup; brave oncle Cadoche, +va! tu ne te doutais pas de ce qu'il y avait pour moi de +consolations dans ton pot de fer! Tu croyais me faire +riche, et tu me rends heureux!</p> + +<p>—Mais, mon cher Louis, puisque vous rapportez à +Marcelle une somme égale à celle qu'elle voulait sacrifier +pour vous, vous pouvez bien, à présent, accepter les +concessions qu'elle offrait de faire à M. Bricolin?</p> + +<p>—Moi? Jamais. Ne parlons pas de ça. Ça me blesse. +Je ne serai plus banni de la ferme; c'est tout ce qu'il me +faut. Voyez comme ce trésor est joli! comme il brille! +comme il y aurait là dedans des peines soulagées et des +inquiétudes apaisées! C'est pourtant beau, l'argent, monsieur +Lémor! Convenez-en! là, dans le creux de ma main, +il y a la vie de cinq ou six pauvres enfants!...</p> + +<p>—Ami, je n'y vois que ce qu'il y a en effet: les larmes, +les cris, les tortures du vieux Bricolin, l'avarice du mendiant, +sa vie honteuse et stupide, consumée tout entière +dans la tremblante contemplation de son vol.</p> + +<p>—Hein! vous avez raison, dit le meunier en rejetant +avec effroi la poignée d'or dans le pot de fer. Que de +crimes, de lâchetés, de soucis, de mensonges, de peurs et +de souffrances là dedans! Vous avez raison, c'est vilain, +l'argent! Nous-mêmes qui sommes là à le regarder et à +le compter en cachette, nous voilà comme deux brigands +armés de pistolets, et craignant d'être surpris par d'autres +bandits, ou appréhendés au collet par les gendarmes. +Allons, cache-toi, maudit! s'écria-t-il en replaçant le couvercle, +et nous, partons, ami! Vive la joie, cela n'est pas +à nous!</p> +<br><br><br> + + + +<h2>CINQUIÈME JOURNÉE.</h2> +<br><br><br> + + +<h3>XXXV.</h3> + +<h3>RUPTURE.</h3> + +<p>En approchant du vallon de la Vauvre, nos voyageurs +remarquèrent, du côté de Blanchemont, une nappe immense +de lourde fumée que le soleil levant commençait à +blanchir.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/24.png"></p> + + +<p>—Regardez donc, dit le meunier, comme il y a du +brouillard sur la Vauvre, ce matin, surtout du côté où +nous avons toujours envie de regarder tous les deux! Ça +me gêne, je ne vois pas les toits pointus de mon bon +vieux petit château qui, de tous les côtés, quand je fais +mes courses aux environs, sert de point de mire à mes +pensées!</p> + +<p>Au bout de dix minutes, la fumée, que les vapeurs humides +du matin affaissaient sous leur poids, rampa tout +à fait au bas du vallon, et Grand-Louis, arrêtant brusquement +le cheval du notaire, dit à son compagnon:</p> + +<p>—C'est singulier, monsieur Lémor, je ne sais pas si +j'ai la berlue ce matin, mais j'ai beau regarder, je ne +vois pas le toit rouge du château neuf au bas des tours +du vieux château! Je suis pourtant bien sûr qu'on le voit +d'ici; je m'y suis arrêté plus de cent fois, et je distingue +les arbres qui sont autour. Eh mais! regardez donc! le +vieux château est tout changé! les tourelles me paraissent +aplaties. Où diable est le toit? Le tonnerre m'écrase! il +n'y a plus que les pignons! Attendez, attendez! Qu'est-ce +qu'il y a donc de rouge du côté de la ferme? C'est du +feu! oui, du feu! et toutes ces choses noires?... Monsieur +Lémor, je vous le disais bien, quand nous sommes +arrivés à Jeu-les-Bois, que le ciel était tout rouge, et qu'il +y avait un incendie quelque part. Vous me souteniez que +c'étaient des brûlis de bruyères, je savais bien qu'il n'y +avait pas de brandes de ce côté-là. Regardez donc! je ne +rêve pas! le château, la ferme, tout est brûlé!... Mais +Rose! Et Rose!... Ah! mon Dieu! Et madame Marcelle! +et mon petit Édouard! et la vieille Bricolin! mon Dieu! +mon Dieu!</p> + +<p>Et le meunier, fouettant le cheval avec fureur, prit au +galop la direction de Blanchemont, sans s'inquiéter cette +fois si la vieille Sophie pouvait ou non le suivre.</p> + +<p>A mesure qu'ils approchaient, les indices du sinistre +ne devenaient que trop certains. Bientôt ils l'apprirent de +la bouche des passants, et, bien qu'on leur assurât que +personne n'avait péri, tous deux, pâles et oppressés, +hâtaient la course trop lente, à leur gré, du cheval qui +les emportait.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/25.png"></p> + +<p>Arrivés au bas du terrier, comme ce pauvre animal, +haletant et couvert d'écume, ne pouvait plus gravir le +chemin qu'au pas, ils l'arrêtèrent devant chez la Piaulette, +et sautèrent du cabriolet pour courir plus vite. En +ce moment, Marcelle, sortant de la chaumière, parut à +leurs yeux. Elle était pâle, mais calme, et ses vêtements +ne portaient la trace d'aucune brûlure. Occupée toute la +nuit à soigner les personnes, elle ne s'était pas consacrée +inutilement à vouloir éteindre le feu. En la voyant, Lémor +faillit s'évanouir de joie; il lui prit la main sans pouvoir +lui parler.</p> + +<p>—Mon fils est ici et Rose est chez le curé, dit Marcelle. +Elle n'a éprouvé aucun accident, elle n'est presque +pas malade, elle est heureuse malgré la consternation +de ses parents. Il n'y a dans tout cela que de l'argent +perdu. C'est peu de chose au prix du bonheur qui +l'attend....</p> + +<p>—Quoi donc? dit le meunier, je ne comprends pas.</p> + +<p>—Allez la voir, ami, rien ne s'y oppose, et apprenez +d'elle-même ce que je ne veux pas vous dire la première.</p> + +<p>Grand-Louis stupéfait se mit bientôt à courir. Lémor +entra dans la chaumière avec Marcelle, et tandis que la +Piaulette et son mari s'occupaient des chevaux, il courut +vers le lit où dormait Édouard. Le dernier des Blanchemont +reposait tranquillement sur le grabat du plus pauvre +paysan de ses domaines. Il ne possédait plus même un +gîte, et l'hospitalité de l'indigence était la seule chose +qu'il pût réclamer en cet instant.</p> + +<p>—Il n'a donc pas couru de danger? s'écria Lémor +en baisant ses petites mains, humides d'une douce +chaleur.</p> + +<p>—Ce petit être est d'une bonne trempe, dit Marcelle, +avec un certain orgueil. Il n'a pas été malade, il s'est +éveillé dans une fumée étouffante, et il n'a pas eu peur. +Il a passé la nuit avec moi à préserver et à consoler les +autres, trouvant, malgré sa faiblesse et son ignorance du +malheur, des soins, des caresses, et des paroles naïvement +angéliques pour moi et pour tous ces êtres sans courage +qui tremblaient et criaient autour de nous. Et moi +qui craignais pour sa santé la frayeur et l'émotion! Cette +frêle nature renferme une âme héroïque. Lémor! c'est +un enfant béni, que Dieu avait marqué en naissant pour +en faire un noble pauvre!</p> + +<p>L'enfant s'éveilla aux caresses de Lémor, et, le reconnaissant +cette fois à son affection plus qu'à ses traits:</p> + +<p>—Ah! Henri! lui dit-il, pourquoi donc ne voulais-tu +pas me parler quand tu <i>faisais Antoine?</i></p> + +<p>Marcelle commençait à expliquer avec stoïcisme à son +amant dans quel nouveau désastre cet incendie précipitait +le reste de sa fortune, lorsque M. Bricolin, la figure +bouleversée, les vêtements en lambeaux et les mains +toutes brûlées, entra dans la chaumière.</p> + +<p>Au sortir de sa première terreur, le fermier avait travaillé +avec une énergie et une audace désespérées à vouloir +sauver ses boeufs et ses récoltes. Il avait failli être +cent fois victime de son acharnement; il n'avait renoncé +à de vaines espérances qu'en se voyant au milieu d'un +monceau de cendres. Alors, le découragement, le désespoir +et une sorte de fureur s'étaient emparés de sa +pauvre tête. Il était devenu comme fou, et il accourait +vers Marcelle d'un air égaré, les idées confuses et la parole +embarrassée.</p> + +<p>—Ah! vous voilà enfin, Madame! dit-il d'une voix +entrecoupée, je vous cherche dans tout le village, et je +ne sais ce que vous devenez. Écoutez, écoutez, madame +Marcelle!... Ce que j'ai à vous dire est très-important... +Vous avez beau être tranquille, tout ce malheur-là retombe +sur vous, tout ce dommage-là vous concerne!</p> + +<p>—Je le sais, monsieur Bricolin! répondit Marcelle +avec un peu d'impatience. La vue de cet homme cupide +n'était pas consolante pour elle en cet instant.</p> + +<p>—Vous le savez? reprit Bricolin avec une sorte de +colère, et moi aussi, je le sais! C'est à vous de rebâtir le +domaine et de recomposer le cheptel de Blanchemont.</p> + +<p>—Et avec quoi, s'il vous plaît, monsieur Bricolin?</p> + +<p>—Avec votre argent! N'avez-vous pas de l'argent? +Ne vous en ai-je pas donné assez?</p> + +<p>—Je ne l'ai plus, monsieur Bricolin! le portefeuille a +brûlé.</p> + +<p>—Vous avez laissé brûler <i>mon</i> portefeuille? le portefeuille +que je vous avais <i>confié</i>? s'écria Bricolin exaspéré +et en se frappant le front avec ses poings. Comment +avez-vous été assez folle, <i>assez bête</i>, pour ne pas sauver +le portefeuille, puisque vous avez bien eu le temps de +sauver votre fils?</p> + +<p>—J'ai sauvé Rose aussi, monsieur Bricolin. C'est moi +qui l'ai portée dans mes bras hors de la maison. Pendant +ce temps, le portefeuille a brûlé; je ne le regrette pas.</p> + +<p>—Ce n'est pas vrai, vous l'avez!</p> + +<p>—Je vous jure devant Dieu que non. Le meuble où il +était, tous les meubles de cette chambre ont brûlé pendant +qu'on sauvait les personnes. Vous le savez bien, je +vous l'ai dit, car vous m'avez interrogée là-dessus; mais +vous ne m'avez pas entendue, ou vous ne vous souvenez +pas.</p> + +<p>—Ah! si, je m'en souviens, dit le fermier consterné, +mais j'ai cru que vous me trompiez.</p> + +<p>—Et pourquoi vous tromperais-je? Cet argent n'était-il +pas à moi?</p> + +<p>—A vous? Vous ne niez donc pas que je vous ai acheté +hier soir votre terre, que je vous l'ai payée et qu'elle +m'appartient?</p> + +<p>—Comment la pensée vous vient-elle que je sois capable +de le nier?</p> + +<p>—Ah! pardon, pardon, Madame! je n'ai pas ma tête! +dit le fermier abattu et calmé.</p> + +<p>—Je le vois bien, dit Marcelle d'un ton de mépris +auquel il ne prit pas sarde.</p> + +<p>—C'est égal, la réparation des bâtiments et le cheptel +sont à votre charge, reprit-il après un silence pendant lequel +ses idées se confondirent de nouveau.</p> + +<p>—De deux choses l'une, monsieur Bricolin, dit Marcelle +en levant les épaules: ou vous n'avez pas acheté le +domaine, et il m'appartient de réparer le mal, ou je +vous l'ai vendu et je n'ai pas à m'en occuper; choisissez!</p> + +<p>—C'est vrai! dit encore Bricolin tombant dans une +nouvelle stupeur. Puis il reprit bien vite: Oh! je vous +l'ai bel et bien acheté, payé, vous ne pouvez pas nier ça! +J'ai votre acte qui porte quittance, je ne l'ai pas laissé +brûler, moi! Ma femme l'a dans sa poche.</p> + +<p>—En ce cas, vous êtes tranquille, et moi aussi, car +j'ai aussi le double de notre acte dans ma poche.</p> + +<p>—Mais vous devez supporter le dommage! s'écria +Bricolin avec une sombre fureur. Je ne vous ai pas acheté +une terre sans bâtiment et sans cheptel. Il y a là une +perte de cinquante mille francs, au moins!</p> + +<p>—Je n'en sais rien, mais le désastre a eu lieu après +la vente.</p> + +<p>—C'est vous qui avez mis le feu!</p> + +<p>—C'est très-probable! dit Marcelle avec un froid mépris, +et j'y ai jeté le prix de ma terre pour m'amuser!</p> + +<p>—Pardon, pardon, je suis malade! dit le fermier; +perdre tant d'argent dans une nuit!... Mais c'est égal, +madame Marcelle, vous me devez une indemnité pour +mon malheur. J'ai toujours eu du malheur avec votre famille. +Mon père, pour un dépôt que lui avait fait votre +grand-père, a été mis à la torture par les chauffeurs, et +a perdu cinquante mille francs qui étaient à lui.</p> + +<p>—Les suites de ce malheur sont irréparables, puisque +votre père y a perdu la santé de l'âme et du corps. Mais +ma famille est fort innocente du crime des brigands; et +quant à la perte de votre argent, elle a été largement +compensée par mon grand-père.</p> + +<p>—C'est vrai, c'était un digne maître! Aussi, vous +devez faire comme lui, vous devez m'indemniser!</p> + +<p>—Vous tenez tant à l'argent, et j'y tiens si peu, monsieur +Bricolin, que je vous satisferais si j'étais en mesure +de le faire. Mais vous oubliez que j'ai tout perdu, jusqu'à +une misérable somme de deux mille francs que +j'avais retirée de la vente de ma voiture, jusqu'à mes vêtements +et à mon linge. Mon fils ne peut pas même dire +qu'il ne possède au monde en ce moment-ci que les +habits qui le couvrent, car je l'ai emporté nu de votre +maison, et si cette femme que voici ne l'avait pris chez +elle avec une sublime charité pour le couvrir des pauvres +habits d'un de ses enfants, je serais forcée de vous demander +l'aumône d'une blouse et d'une paire de sabots +pour lui. Laissez-moi donc tranquille, je vous en supplie, +j'ai la force de supporter mon malheur; mais votre +rapacité m'indigne et me fatigue.</p> + +<p>—C'est assez, Monsieur, dit Lémor, qui ne pouvait +plus se contenir. Sortez, laissez madame en paix.</p> + +<p>Bricolin n'entendit pas cette apostrophe. Il s'était laissé +tomber sur une chaise, sensible au dénûment absolu de +Marcelle, en ce qu'il lui ôtait toute espérance de la rançonner.—Ainsi, +s'écria-t-il avec désespoir, en frappant +des poings sur la table, j'ai cru faire un bon marché +cette nuit, j'ai acheté Blanchemont deux cent cinquante +mille francs, et voilà que ce matin j'ai cinquante mille +francs de perte en bâtiments et en bestiaux! Ça fait, +dit-il en sanglotant, que le domaine me revient à trois +cent mille francs comme vous le vouliez!</p> + +<p>—Il ne me semble pas que ce soit ma faute, ni que +j'en profite, dit froidement Marcelle dont l'indignation +tomba en voyant celle de Lémor, et qui le retenait pour +le forcer à se modérer.</p> + +<p>—C'est donc là tout votre malheur, monsieur Bricolin? +dit naïvement la Piaulette émerveillée de tout ce +qu'elle entendait. Vraiment, je m'en arrangerais bien! +Cette pauvre dame a tout perdu, vous êtes encore riche, +aussi riche qu'hier soir, et vous lui demandez quelque +chose? C'est drôle tout de même! Si Blanchemont ne +vous revient, avec votre malheur, qu'à trois cent mille +francs, c'est encore joliment bon marché. J'en sais bien +qui en auraient donné davantage.</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous dites, vous? répondit Bricolin. +Taisez-vous, vous n'êtes qu'une sotte et une commère.</p> + +<p>—Merci, Monsieur, dit la Piaulette; et, se retournant +avec fierté vers Marcelle: C'est égal, Madame, dit-elle; +puisque vous avez tout perdu, vous pouvez bien +rester chez moi tant que vous voudrez, et partager mon +pain noir. Je ne vous le reprocherai pas et je ne vous +renverrai jamais.</p> + +<p>—Écoutez, Monsieur! dit Lémor, et rougissez!</p> + +<p>—Vous, je ne sais pas qui vous êtes, répondit Bricolin +furieux. Personne ne vous connaît ici; vous avez l'air +d'un meunier comme j'ai l'air d'un évêque. Mais vous +n'irez pas loin, mon garçon! Je vous désignerai aux +gendarmes pour qu'on vous demande vos papiers, et si +vous n'en avez pas, nous verrons! Le feu a été mis chez +moi par malveillance, c'est assez clair, tout le monde l'a +constaté, et le procureur du roi est là qui verbalise. Vous +êtes bien avec un homme qui m'en veut, suffit!</p> + +<p>—Ah! c'en est trop, dit Lémor indigné, vous êtes le +dernier des misérables, et si vous ne sortez d'ici, je saurai +bien vous y forcer.</p> + +<p>—Arrêtez! dit Marcelle en saisissant le bras de Lémor. +Ayez pitié de cet homme, il a perdu la raison! Soyez indulgent +pour le malheur, quelque lâche qu'il se montre; +suivez mon exemple, Lémor; ma patience est à la hauteur +de ma situation.</p> + +<p>Bricolin n'écoutait pas. Il tenait sa tête dans ses +mains et gémissait comme une mère qui a perdu son +enfant.</p> + +<p>—Et moi qui n'ai jamais voulu me faire assurer parce +que c'était trop cher, criait-il d'un ton lamentable; et mes +boeufs, mes pauvres boeufs, qui étaient si beaux et si +gras! Un lot de moutons qui valait deux mille francs et +que je n'ai pas voulu vendre à la foire de Saint-Christophe!</p> + +<p>Marcelle ne put s'empêcher de sourire, et sa haute +raison contint l'indignation de Lémor.</p> + +<p>—C'est égal! dit le fermier en se levant tout à coup, +votre meunier n'aura pas ma fille!</p> + +<p>—En ce cas vous n'aurez pas ma terre, l'acte est clair +et la condition formelle.</p> + +<p>—Nous plaiderons!</p> + +<p>—A la bonne heure.</p> + +<p>—Oh! vous ne pouvez pas plaider, vous! Il faut de +l'argent pour ça, et vous n'en avez pas. Et puis il faudrait +me restituer le paiement, et comment feriez-vous? +D'ailleurs, votre jolie condition est nulle; et, quant au +meunier, je vais commencer par le faire arrêter et conduire +en prison; car c'est lui, j'en suis sûr, qui a mis le +feu chez moi par vengeance de ce que je l'en ai chassé +hier. Tout le village me servira de témoin comme quoi il +m'a fait des menaces... et le monsieur que voilà... +suffit: à moi, à moi, les gendarmes! Et il s'élança dehors +en proie à un véritable délire.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXXVI.</h3> + +<h3>LA CHAPELLE.</h3> + +<p>Inquiète pour le meunier et pour Lémor, que l'aveugle +vengeance de Bricolin pouvait entraîner dans une affaire +sinon grave, du moins désagréable, Marcelle engageait +son amant à se cacher, et la Piaulette sortait déjà pour +avertir Grand-Louis d'en faire autant, lorsque l'on vit +tout le monde, dispersé sur le terrier et occupé à commenter +le désastre, se rassembler et se mettre à courir +vers la ferme.</p> + +<p>—Je suis sûre que c'est déjà fait! s'écria la Piaulette +en pleurant. Ils auront déjà mis la main sur ce pauvre +Grand-Louis!</p> + +<p>Lémor, n'écoutant que son courage et son amitié, sortit +de la chaumière et s'élança vers le terrier. Marcelle, +effrayée, l'y suivit, laissant Edouard à la garde de la fille +aînée de son hôtesse.</p> + +<p>En entrant dans la cour de la ferme, Marcelle et Lémor +virent avec effroi ces masses éparses de noirs décombres, +le sol ruisselant d'une eau qui ressemblait à un lac +d'encre, et la foule des travailleurs épuisés, mouillés, +brûlés, semblables à des spectres, et qui se préparaient +a une nouvelle fatigue. Le feu venait de se rallumer à +une petite chapelle isolée, située entre la ferme et le +vieux château.</p> + +<p>Ce nouvel accident semblait incompréhensible, car +cette construction était restée intacte jusque-là, et si une +flammèche fût tombée dessus pendant l'incendie, le feu +n'eût pas pu couver aussi longtemps dans une provision +de pois secs qui y était renfermée. Le feu partait cependant +de l'intérieur, comme si une main implacable eût +poussé l'audace jusqu'à vouloir, sous les yeux de tous, et +en plein jour, détruire jusqu'au dernier bâtiment du +domaine.</p> + +<p>—Laissez brûler la chapelle, criait M. Bricolin écumant +de rage, courez après l'incendiaire! Il doit être par +là, il ne peut être loin. C'est Grand-Louis, j'en suis certain! +j'ai des preuves! Cherchez dans la garenne! +Cernez la garenne!</p> + +<p>M. Bricolin ignorait que, pendant qu'il signalait ainsi +le meunier à la vindicte publique, celui-ci, oubliant tout +et ne sachant plus rien de ce qui se passait au dehors, +était au presbytère, à genoux auprès du fauteuil où l'on +avait déposé Rosé, et qu'il recevait de sa bouche l'aveu +de son amour et la révélation des engagements pris par +son père. Dans le désordre général, le curé et même sa +servante, s'étant mêlés aux travailleurs officieux, la +grand'mère Bricolin était seule restée auprès de Rose, et +les jeunes amants, plongés dans la plus pure ivresse, ne +se souvenaient plus des événements qui s'agitaient autour +d'eux.</p> + +<p>Un cercle s'était formé autour de la chapelle, et on +dirigeait les pompes, lorsque M. Bricolin, qui s'était +avancé jusqu'à la porte cintrée, recula d'horreur et alla +tomber sur un de ses garçons de ferme, qui le soutint +à grand'peine. Cette chapelle, qui avait été jadis attenante +au vieux château, montrait encore aux yeux des +antiquaires d'assez jolis détails de sculpture gothique. +Mais la vétusté d'une telle construction devait céder +bientôt à l'intensité de la chaleur. La flamme sortait par +les fenêtres, et les rosaces délicates commençaient à se +détacher avec fracas, lorsque la porte à demi ouverte fut +poussée brusquement de l'intérieur. On vit alors sortir la +folle, une petite lanterne dans une main et un brandon +de paille enflammé dans l'autre. Elle se retirait lentement +après avoir mis la dernière main à son oeuvre de destruction; +elle marchait d'un air grave, les yeux fixés à +terre, ne voyant personne, et tout occupée du plaisir +de sa vengeance longtemps méditée et froidement exécutée.</p> + +<p>Un gendarme trop consciencieux marcha droit à elle +et l'arrêta en la prenant par le bras. La folle s'aperçut +alors que la foule l'entourait; elle porta vivement son +brandon enflammé à la figure du gendarme, qui, surpris +de cette défense imprévue, fut forcé de lâcher prise. Alors +la Bricoline, retrouvant son agilité impétueuse, et prenant +une expression de haine et de fureur, s'élança dans +la chapelle, comme pour se cacher, en proférant des imprécations +confuses. On tenta de l'y suivre, personne +n'osa. Elle traversa la flamme avec la prestesse d'une salamandre, +et gravit le petit escalier en spirale qui conduisait +aux combles. Là, elle se montra à une lucarne et +on la vit activer le feu qui montait trop lentement à son +gré, et qui bientôt l'environna de toutes parts. On fit vainement +jouer les pommes pour arroser le toit. Il avait été +récemment réparé et garni en zinc. L'eau coulait dessus +et pénétrait fort peu. Le feu couvait donc à l'intérieur, et +l'infortunée Bricoline, brûlant lentement, devait subir +des tortures atroces. Mais elle ne parut pas les sentir, et +on l'entendit chanter un air de danse qu'elle avait aimé +dans sa jeunesse, qu'elle avait sans doute dansé souvent +avec son amant, et qui lui revint à la mémoire au moment +d'expirer. Elle ne fit pas entendre une seule +plainte; sourde aux cris et aux supplications de sa mère +oui se tordait les bras et qu'on retenait de force pour +l'empêcher de courir auprès d'elle, elle chanta longtemps, +puis elle parut à la fenêtre une dernière fois, et, +reconnaissant son père:</p> + +<p>—Ah! monsieur Bricolin, lui cria-t-elle, c'est un bien +beau jour pour vous que le <i>jour d'aujourd'hui!</i></p> + +<p>Ce fut sa dernière parole. Quand on fut maître de l'incendie, +on retrouva ses os calcinés sur le pavé de la +chapelle.</p> + +<p>Cette affreuse mort acheva d'égarer l'esprit de M. Bricolin +et de briser le courage de sa femme. Ils ne songèrent +plus à arrêter personne, et, pendant toute la +journée, Rose, la mère Bricolin et son vieux mari furent +complètement oubliés d'eux. Enfermés à la cure, M, et +Mme Bricolin ne voulurent voir personne, et n'en sortirent +que lorsqu'ils eurent épuisé ensemble toute, l'amertume +de leur peine.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXXVII.</h3> + +<h3>CONCLUSION.</h3> + +<p>Marcelle avait eu la présence d'esprit de prévoir que +Rose, malade et brisée par tant d'émotions, n'apprendrait +pas sans danger la déplorable fin de sa soeur. Elle +avait suggéré au meunier de la mettre bien vite dans le +cabriolet du notaire et de l'emmener à son moulin avec +la grand'mère et le vieux infirme, dont la bonne femme +ne voulait pas se séparer. Marcelle, appuyée sur le bras +de Lémor qui portait Edouard dans ses bras, les suivit +de près.</p> + +<p>Pendant quelques jours Rose eut tous les soirs d'assez +vifs accès de fièvre. Ses amis ne la quittaient pas d'un +instant, et, après avoir réussi à lui cacher le spectacle +des funérailles du mendiant Cadoche, qui fut porté en +terre avec toutes les cérémonies qu'il avait exigées, ils +lui laissèrent ignorer la mort de la folle jusqu'à ce qu'elle +fût en état de supporter cette nouvelle; mais pendant +bien longtemps encore elle n'en connut pas les affreuses +circonstances.</p> + +<p>Marcelle consulta M. Tailland sur la valeur de l'acte +passé avec Bricolin.</p> + +<p>L'avis du notaire ne fut pas favorable. Le mariage +étant <i>d'ordre public</i>, on n'en pouvait faire une clause +de vente. Dans le cas de clauses illicites, la vente subsiste +et lesdites clauses sont <i>réputées non écrites</i>. Tels sont +les termes de la loi. M. Bricolin les connaissait avant la +signature de l'acte.</p> + +<p>Au bout de trois jours, on vit arriver au moulin le fermier +pâle, abattu, maigri de moitié, ayant perdu jusqu'à +l'envie de boire pour se donner du coeur. Il paraissait +incapable de se mettre en colère; cependant, on ignorait +dans quelles intentions il venait à Angibault, et Marcelle, +qui voyait Rose encore bien faible, tremblait qu'il +ne vînt la réclamer avec des paroles et des manières +outrageantes. Tout le monde était inquiet, et on sortit en +masse au-devant de lui pour l'empêcher d'entrer s'il +n'annonçait pas des intentions pacifiques.</p> + +<p>Il débuta par intimer froidement à la mère Bricolin +l'ordre de lui ramener sa fille au plus vite. Il avait loué +une maison dans le bourg de Blanchemont, et il allait +commencer les travaux de reconstruction.—Mais de ce +que je suis mal logé, dit-il, ce n'est pas une raison pour +que je sois privé de la société de ma fille et pour qu'elle +refuse ses soins à sa mère. Ce serait le fait d'un enfant +dénaturé.</p> + +<p>En parlant ainsi, Bricolin lançait au meunier des regards +farouches. On voyait bien qu'il voulait tirer sa +fille de chez lui, sans esclandre, sauf à exhaler ensuite +sa rancune et à accuser au besoin Grand-Louis de +l'avoir enlevée.</p> + +<p>—C'est juste, c'est juste, dit la mère Bricolin, qui +s'était chargée de répondre. Il y a longtemps que Rose +demande à retourner auprès de son père et de sa mère; +mais comme elle est encore malade, nous l'en avons empêchée. +Je pense qu'aujourd'hui elle sera en état de te +suivre, et je suis prête à l'accompagner avec mon vieux, +si tu as de quoi nous loger. Laisse seulement à madame +Marcelle le temps de préparer la petite au plaisir et à la +secousse de te revoir. Moi, j'ai à te parler en particulier, +Bricolin; viens dans ma chambre.</p> + +<p>La vieille femme le conduisit dans la chambre qu'elle +partageait avec la meunière. Marcelle et Rose avaient été +installées dans celle du meunier. Lémor et Grand-Louis +couchaient au foin avec délices.</p> + +<p>—Bricolin, dit la bonne femme, tu vas faire bien de +la dépense pour ces bâtiments! Où donc prendras-tu +l'argent?</p> + +<p>—Qu'est-ce que ça vous fait, la mère? vous n'en avez +pas à me donner, répondit Bricolin d'un ton brusque. Je +suis à court, il est vrai, dans ce moment; mais j'emprunterai. +Je ne serai pas embarrassé pour trouver du crédit.</p> + +<p>—Oui, mais avec de gros intérêts, comme c'est l'usage, +et puis quand il faut rendre ça, on est déjà lancé dans +de nouvelles dépenses nécessaires, inévitables. Ça gène, +ça encombre, et on ne sait plus comment en sortir.</p> + +<p>—Eh bien! qu'est-ce que vous voulez que j'y fasse? +puis-je serrer, l'année prochaine, mes récoltes dans mon +sabot, et mettre mon bétail à l'abri sous un balai?</p> + +<p>—Qu'est-ce que ça coûtera donc, tout ça?</p> + +<p>—Dieu sait!</p> + +<p>—A peu près?</p> + +<p>—De quarante-cinq à cinquante mille francs, tout au +moins; quinze à dix-huit mille pour les bâtiments, autant +pour le cheptel, et autant que j'ai perdu de ma récolte +et de mes profits de l'année!</p> + +<p>—Oui, ça fait cinquante mille francs environ. C'est +bien mon calcul. Eh bien! dis donc, Bricolin, si je te +donnais ça, que ferais-tu pour moi?</p> + +<p>—Vous? s'écria Bricolin dont les yeux reprirent leur +feu accoutumé; avez-vous donc des économies que vous +m'aviez cachées, ou est-ce que vous radotez?</p> + +<p>—Je ne radote pas. J'ai là cinquante mille francs en +or que je te donnerai, si tu veux me laisser marier Rose +à mon gré.</p> + +<p>—Ah! voilà! toujours le meunier! Toutes les femmes +en sont folles de cet ours-là, même les vieilles de quatre-vingts +ans.</p> + +<p>—C'est bon, c'est bon, plaisante, mais accepte.</p> + +<p>—Et où est-il, cet argent?</p> + +<p>—Je l'ai donné à garder à Grand-Louis, dit la vieille +qui savait son fils capable de le lui arracher, de force, +des mains dans un moment d'ivresse, s'il venait à le +voir.</p> + +<p>—Et pourquoi à Grand-Louis, et non pas à moi ou à +ma femme? Vous voulez donc lui en faire une donation +si je ne fais pas votre volonté?</p> + +<p>—L'argent d'autrui est en sûreté dans ses mains, dit +la vieille, car il a eu celui-là à mon insu, et il me l'a +rapporté quand je le croyais perdu pour toujours. Il est +à mon homme, s'entend; mais puisque vous l'avez fait +interdire, et que nous nous étions, sous l'ancienne loi, +donné notre bien à fonds perdu, au dernier vivant, j'en +dispose!</p> + +<p>—Mais c'est donc un recouvrement? C'est impossible! +vous vous moquez de moi, et je suis bien bon de vous +écouter!</p> + +<p>—Écoute, dit la mère Bricolin, c'est une drôle d'histoire.</p> + +<p>Et elle raconta à son fils toute l'histoire de Cadoche et +de sa succession.</p> + +<p>—Et le meunier t'a rapporté cet argent-là quand il +pouvait n'en rien dire? s'écria le fermier stupéfait. Mais +c'est très-honnête, ça, c'est très-<i>joli</i> de sa part! Il faudra +lui faire un cadeau.</p> + +<p>—Il n'y a qu'un cadeau à lui faire: c'est la main de +Rose, puisqu'elle lui a déjà fait le cadeau de son coeur.</p> + +<p>—Mais je ne donnerai pas de dot! s'écria Bricolin.</p> + +<p>—Ça va sans dire, qui est-ce qui t'en parle?</p> + +<p>—Faites-moi donc voir cet argent-là!</p> + +<p>La mère Bricolin conduisit son fils auprès du meunier, +qui lui montra le pot de fer et <i>son contenu</i>.</p> + +<p>—Et de cette manière-là, dit le fermier ébloui et +comme ressuscité par la vue de tant d'or monnayé, +madame de Blanchemont n'est pas absolument dans la +misère?</p> + +<p>—Grâce à Dieu!</p> + +<p>—Et à toi, Grand-Louis?</p> + +<p>—Grâce à la fantaisie du père Cadoche.</p> + +<p>—Et toi, de quoi hérites-tu?</p> + +<p>—De trois mille francs, dont un tiers est destiné à la +Piaulette et le reste à établir deux autres familles auprès +de moi. Nous travaillerons tous ensemble et nous nous +associerons pour les profits.</p> + +<p>—C'est bête, ça!</p> + +<p>—Non, c'est utile et juste.</p> + +<p>—Mais pourquoi ne pas garder ces mille écus pour +les présents de noces de... de ta femme?</p> + +<p>—Ça sentirait l'argent volé; et quand même ça ne +serait que le produit de l'aumône, vous, qui êtes si fier, +voudriez-vous que Rose eût sur le corps des robes payées +avec tous les gros sous du pays, donnés en charité à un +mendiant?</p> + +<p>—On n'aurait pas été obligé de dire d'où ça provenait!... +Ah ça, à quand la noce, Grand-Louis?</p> + +<p>—Demain, si vous voulez.</p> + +<p>—Publions les bans demain, et remets-moi l'argent +aujourd'hui, j'en ai besoin.</p> + +<p>—Non pas! non pas! s'écria la vieille fermière. Tu +l'auras le jour de la noce. Donnant, donnant, mon garçon!</p> + +<p>La vue de l'or avait ranimé M. Bricolin. Il se mit à +table, trinqua avec le meunier, embrassa sa fille, et remonta +sur son bidet, entre deux vins, pour aller mettre +ses maçons à l'ouvrage.</p> + +<p>—Comme ça, se disait-il en souriant, j'ai toujours +Blanchemont pour deux cent cinquante mille francs, et +même pour deux cent mille francs, puisque je ne dote +pas ma dernière fille!</p> + +<p>—Et nous aussi, Lémor, nous allons faire bâtir, dit +Marcelle à son amant lorsque Bricolin fut parti. Nous +sommes riches; nous avons de quoi élever une jolie maisonnette +rustique, où <i>notre</i> enfant aura une bonne éducation; +car tu seras son précepteur, et le meunier lui +apprendra son état. Pourquoi ne serait-on pas à la fois +un ouvrier laborieux et un homme instruit?</p> + +<p>—Et je compte bien commencer par moi-même, dit +Lémor. Je ne suis qu'un ignorant; je m'instruirai le soir +à la veillée. Je suis garçon de moulin; l'état me plaît et +je le garde pour la journée. Quelle belle santé cette vie +va faire à notre Edouard!</p> + +<p>—Eh bien, madame Marcelle, dit le Grand-Louis, en +prenant la main de Lémor, vous qui me disiez, la première +fois que vous êtes venue ici... ( il y a huit jours, ni +plus ni moins! ) que votre bonheur serait d'avoir une +petite maison bien propre, avec du chaume dessus et des +pampres verts tout autour, dans le genre de la mienne; +une vie simple et pas trop gênée comme la mienne, un +fils occupé et pas trop bête, comme moi... Et tout cela +ici, sur notre rivière de Vauvre qui a l'honneur de vous +plaire, et à côté de nous qui sommes de bons voisins!</p> + +<p>—Et tout cela en commun, dit Marcelle, car je ne +l'entends pas autrement!</p> + +<p>—Oh! c'est impossible! Votre part, quant à présent, +est plus grosse que la mienne.</p> + +<p>—Vous calculez mal, meunier, dit Lémor; le tien et +le mien entre amis sont des énormités comme deux et +deux font cinq.</p> + +<p>—Me voilà donc riche et savant! reprit le meunier, +car j'ai le coeur de Rose et vous allez me parler tous les +jours! Quand je vous le disais, monsieur Lémor, qu'il se +ferait un miracle pour moi et que tout s'arrangerait! Je +ne comptais pourtant pas sur l'oncle Cadoche!</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu as donc à danser comme ça, <i>alochon</i>? +dit Édouard.</p> + +<p>—J'ai, mon enfant, répondit le meunier en l'élevant +dans ses bras, qu'en jetant mes filets, j'ai péché, dans le +plus clair de l'eau, un petit ange qui m'a porté bonheur, +et, dans le plus trouble, un vieux diable d'oncle que je +réussirai peut-être à faire sortir du purgatoire!</p> +<br><br><br> + + +FIN DU MEUNIER D'ANGIBAULT. +<br><br><br> + +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13892 ***</div> +</body> +</html> |
