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+ <title>La meunier d'Angibault</title>
+ <meta name="author" content="George Sand">
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+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13892 ***</div>
+
+<h2>George Sand</h2>
+<br><br>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/01.png"></p>
+
+<br><br><br>
+
+
+<h1>LE MEUNIER D'ANGIBAULT</h1>
+
+<br><br><br>
+
+
+<h3>NOTICE</h3>
+
+
+<p>Ce roman est, comme tant d'autres, le résultat d'une
+promenade, d'une rencontre, d'un jour de loisir, d'une
+heure de <i>far niente</i>. Tous ceux qui ont écrit, bien ou
+mal, des ouvrages d'imagination ou même de science,
+savent que la vision des choses intellectuelles part souvent
+de celle des choses matérielles. La pomme qui tombe
+de l'arbre fait découvrir à Newton une des grandes lois
+de l'univers. A plus forte raison le plan d'un roman peut-il
+naître de la rencontre d'un fait ou d'un objet quelconque.
+Dans les oeuvres du génie scientifique, c'est la
+réflexion qui tire du fait même la raison des choses.
+Dans les plus humbles fantaisies de l'art, c'est la rêverie
+qui habille et complète ce fait isolé. La richesse ou la
+pauvreté de l'oeuvre n'y fait rien. Le procédé de l'esprit
+est le même pour tous.</p>
+
+<p>Or, il y a dans notre vallée un joli moulin qu'on appelle
+Angibault, dont je ne connais pas le meunier, mais
+dont j'ai connu le propriétaire. C'était un vieux monsieur,
+qui, depuis sa liaison à Paris avec <i>M. de Robespierre</i>
+(il l'appelait toujours ainsi), avait laissé croître autour
+de ses écluses tout ce qui avait voulu pousser: l'aune et
+la ronce, le chêne et le roseau. La rivière, abandonnée
+à son caprice, s'était creusé, dans le sable et dans
+l'herbe, un réseau de petits torrents qu'aux jours d'été,
+dans les eaux basses, les plantes fontinales couvraient
+de leurs touffes vigoureuses. Mais le vieux monsieur est
+mort; la cognée a fait sa besogne; il y avait bien des
+fagots à tailler, bien des planches à scier dans cette forêt
+vierge en miniature. Il y reste encore quelques beaux
+arbres, des eaux courantes, un petit bassin assez frais,
+et quelques buissons de ces ronces gigantesques qui sont
+les lianes de nos climats. Mais ce coin de paradis sauvage
+que mes enfants et moi avions découvert en 1844, avec
+des cris de surprise et de joie, n'est plus qu'un joli endroit
+comme tant d'autres.</p>
+
+<p>Le château de <i>Blanchemont</i> avec son paysage, sa
+garenne et sa ferme, existe tel que je l'ai fidèlement dépeint;
+seulement il s'appelle autrement, et les Bricolin
+sont des types fictifs. La folle qui joue un rôle dans cette
+histoire, m'est apparue ailleurs: c'était aussi une folle
+par amour. Elle fit une si pénible impression sur mes
+compagnons de voyage et sur moi, que malgré vingt
+lieues de pays que nous avions faites pour explorer les
+ruines d'une magnifique abbaye de la renaissance, nous
+ne pûmes y rester plus d'une heure. Cette malheureuse
+avait adopté ce lieu mélancolique pour sa promenade
+machinale, constante, éternelle. La fièvre avait brûlé
+l'herbe sous ses pieds obstinés, la fièvre du désespoir!</p>
+
+<p>GEORGE SAND.<br>
+
+Nohant, 5 septembre 1852.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<p>A SOLANGE ***.</p>
+
+<p>Mon enfant, cherchons ensemble.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h2>PREMIÈRE JOURNÉE.</h2>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>I.</h3>
+
+<h3>INTRODUCTION.</h3>
+
+<p>Une heure du matin sonnait à Saint-Thomas-d'Aquin,
+lorsqu'une forme noire, petite et rapide, se glissa le long
+du grand mur ombragé d'un de ces beaux jardins qu'on
+trouve encore à Paris sur la rive gauche de la Seine, et
+qui ont tant de prix au milieu d'une capitale. La nuit
+était chaude et sereine. Les daturas en fleurs exhalaient
+de suaves parfums, et se dressaient comme de grands
+spectres blancs sous le regard brillant de la pleine lune.
+Le style du large perron de l'hôtel de Blanchemont avait
+encore un vieux air de splendeur, et le jardin vaste et
+bien entretenu rehaussait l'opulence apparente de cette
+demeure silencieuse, où pas une lumière ne brillait aux
+fenêtres.</p>
+
+<p>Cette circonstance d'un superbe clair de lune, donnait
+bien quelque inquiétude à la jeune femme en deuil qui
+se dirigeait, en suivant l'allée la plus sombre, vers une
+petite porte située à l'extrémité du mur. Mais elle n'y
+allait pas moins avec résolution, car ce n'était pas la première
+fois qu'elle risquait sa réputation pour un amour
+pur et désormais légitime; elle était veuve depuis un
+mois.</p>
+
+<p>Elle profita du rempart que lui faisait un massif d'acacias
+pour arriver sans bruit jusqu'à la petite porte de
+dégagement qui donnait sur une rue étroite et peu fréquentée.
+Presque au même moment, cette porte s'ouvrit,
+et le personnage appelé au rendez-vous entra furtivement
+et suivit son amante, sans rien dire, jusqu'à une
+petite orangerie où ils s'enfermèrent. Mais, par un sentiment
+de pudeur non raisonné, la jeune baronne de
+Blanchemont, tirant de sa poche une jolie et menue boîte
+de cuir de Russie, fit jaillir une étincelle, alluma une
+bougie placée et comme cachée d'avance dans un coin,
+et le jeune homme, craintif et respectueux, l'aida naïvement
+à éclairer l'intérieur du pavillon. Il était si heureux
+de pouvoir la regarder!</p>
+
+<p>La serre était fermée de larges volets en plein bois.
+Un banc de jardin, quelques caisses vides, des instruments
+d'horticulture, et la petite bougie qui n'avait même
+pas d'autre flambeau qu'un pot à fleurs demi-brisé, tel
+était l'ameublement et l'éclairage de ce boudoir abandonné
+qui avait servi de retraite voluptueuse à quelque
+marquise du temps passé.</p>
+
+<p>Leur descendante, la blonde Marcelle, était aussi chastement
+et aussi simplement mise que doit l'être une veuve
+pudique. Ses beaux cheveux dorés tombant sur son fichu
+de crêpe noir étaient sa seule parure. La délicatesse de
+ses mains d'albâtre et de son pied chaussé de satin,
+étaient les seuls indices révélateurs de son existence
+aristocratique. On eût pu d'ailleurs la prendre pour la
+compagne naturelle de l'homme qui était à genoux auprès
+d'elle, pour une grisette de Paris; car il est des grisettes
+qui ont au front une dignité de reine et une candeur
+de sainte.</p>
+
+<p>Henri Lémor était d'une figure agréable, plutôt intelligente
+et distinguée que belle. Ses cheveux noirs et
+abondants assombrissaient sa physionomie déjà brune et
+fort pâle. On voyait bien là que c'était un enfant de Paris,
+fort par sa volonté, délicat par son organisation. Son
+habillement, propre et modeste, n'annonçait que l'humble
+médiocrité; sa cravate assez mal nouée révélait une
+grande absence de coquetterie ou une habitude de préoccupation;
+ses gants bruns suffisaient à prouver que ce
+n'était pas là, comme se seraient exprimés les laquais
+de l'hôtel de Blanchemont, un homme fait pour être le
+mari ou l'amant de madame.</p>
+
+<p>Ces deux jeunes gens, à peine plus âgés l'un que
+l'autre, avaient passé plus d'une fois de doux instants
+dans le pavillon pendant les heures mystérieuses de
+la nuit; mais, depuis un mois qu'ils ne s'étaient vus, de
+grandes anxiétés avaient assombri le roman de leur
+amour. Henri Lémor était tremblant et comme consterné.
+Marcelle de Blanchemont semblait glacée de crainte. Il
+se mit à genoux devant elle comme pour la remercier de
+lui avoir accordé un dernier rendez-vous; mais il se releva
+bientôt sans lui rien dire, et son attitude était contrainte,
+presque froide.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin!... lui dit-elle avec effort en lui tendant une
+main qu'il porta à ses lèvres par un mouvement presque
+convulsif, et sans que sa physionomie s'éclairât du moindre
+rayon de joie.</p>
+
+<p>Il ne m'aime plus, pensa-t-elle en portant ses deux
+mains devant ses yeux. Et elle resta muette et glacée
+d'effroi.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Enfin?</i> répéta Lémor. N'est-ce pas <i>déjà</i> que vous
+vouliez dire? J'aurais dû avoir la force d'attendre plus
+longtemps; je ne l'ai pas eue, pardonnez-moi.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous comprends pas! dit la jeune veuve en
+laissant retomber ses mains avec accablement.</p>
+
+<p>Lémor vit ses yeux humides, et se méprit sur la cause
+de son émotion.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, reprit-il, je suis coupable; je vois à votre
+douleur les remords que je vous cause. Ces quatre semaines
+m'ont paru si longues, à moi, que je n'ai pas eu
+le courage de me dire que c'était trop peu! Aussi, à
+peine vous avais-je écrit, ce matin, pour vous demander
+la permission de vous voir, que je m'en suis repenti. J'ai
+rougi de ma lâcheté, je me suis reproché les scrupules
+que je forçais votre conscience à étouffer; et quand j'ai
+reçu votre réponse, si sérieuse et si bonne, j'ai compris
+que la pitié seule me rappelait auprès de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Henri, que vous me faites de mal en parlant
+ainsi! Est-ce un jeu, est-ce un prétexte? Pourquoi avoir
+demandé de me voir, si vous me revenez avec si peu de
+bonheur et de confiance?</p>
+
+<p>Le jeune homme tressaillit, et se laissant retomber
+aux pieds de sa maîtresse:</p>
+
+<p>&mdash;J'aimerais mieux de la hauteur et des reproches,
+dit-il; votre bonté me tue!</p>
+
+<p>&mdash;Henri! Henri! s'écria Marcelle, vous avez donc eu
+des torts envers moi? Oh! vous avez l'air d'un criminel!
+Vous m'avez oubliée ou méconnue, je le vois bien!</p>
+
+<p>&mdash;Ni l'un, ni l'autre; pour mon malheur éternel, je
+vous respecte, je vous adore, je crois en vous comme en
+Dieu, je ne puis aimer que vous sur la terre!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit la jeune femme en jetant ses bras autour
+de la tête brune du pauvre Henri, ce n'est pas
+un si grand malheur que de m'aimer ainsi, puisque je
+vous aime de même. Écoutez, Henri, me voilà libre,
+je n'ai rien à me reprocher. J'ai si peu souhaité la mort
+de mon mari, que jamais je ne m'étais permis de penser
+à ce que je ferais de ma liberté si elle venait à
+m'être rendue. Vous le savez, nous n'avions jamais parlé
+de cela, vous n'ignoriez pas que je vous aimais avec passion,
+et pourtant voici la première fois que je vous le dis
+aussi hardiment! Mais, mon ami, que vous êtes pâle!
+vos mains sont glacées, vous paraissez tant souffrir! Vous
+m'effrayez!</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, parlez, parlez encore, répondit Lémor
+succombant sous le poids des émotions les plus délicieuses
+et les plus pénibles en même temps.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, continua madame de Blanchemont, je ne
+peux pas avoir ces scrupules et ces agitations de la conscience
+que vous redoutez pour moi. Quand on me rapporta
+le corps sanglant de mon mari, tué en duel pour
+une autre femme, je fus frappée de consternation et d'épouvante,
+j'en conviens; en vous annonçant cette terrible
+nouvelle, en vous disant de rester quelque temps éloigné
+de moi, je crus accomplir un devoir; oh! si c'est un
+crime d'avoir trouvé ce temps bien long, votre obéissance
+scrupuleuse m'en a assez punie! Mais depuis un
+mois que je vis retirée, occupée seulement d'élever mon
+fils et de consoler de mon mieux les parents de M. de
+Blanchemont, j'ai bien examiné mon coeur, et je ne le
+trouve plus si coupable. Je ne pouvais pas aimer cet
+homme qui ne m'a jamais aimée, et tout ce que je pouvais
+faire, c'était de respecter son honneur. A présent,
+Henri, je ne dois plus à sa mémoire qu'un respect extérieur
+pour les convenances. Je vous verrai en secret, rarement,
+il le faudra bien!... jusqu'à la fin de mon deuil;
+et dans un an, dans deux ans, s'il le faut....</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Marcelle, dans deux ans?</p>
+
+<p>&mdash;Vous me demandez ce que nous serons l'un pour
+l'autre, Henri? Vous ne m'aimez plus, je vous le disais
+bien!</p>
+
+<p>Ce reproche n'émut point Henri. Il le méritait si peu!
+Attentif jusqu'à l'anxiété à toutes les paroles de son
+amante, il la supplia de continuer:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! reprit-elle en rougissant avec la pudeur
+d'une jeune fille, ne voulez-vous donc pas m'épouser,
+Henri?</p>
+
+<p>Henri laissa tomber sa tête sur les genoux de Marcelle,
+et resta quelques instants comme brisé par la joie et la
+reconnaissance; mais il se releva brusquement, et ses
+traits exprimaient le plus profond désespoir.</p>
+
+<p>&mdash;N'avez-vous donc pas fait du mariage une assez
+triste expérience? dit-il avec une sorte de dureté. Vous
+voulez encore vous remettre sous le joug?</p>
+
+<p>&mdash;Vous me faites peur, dit madame de Blanchemont
+après un moment d'effroi silencieux. Sentez-vous donc
+en vous-même des instincts de tyrannie, ou bien est-ce
+pour vous que vous craignez le joug de l'éternelle fidélité?</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, ce n'est rien de tout cela, répondit Lémor
+avec abattement; ce que je redoute, ce à quoi il
+m'est impossible de vous soumettre et de me soumettre
+moi-même, vous le savez; mais vous ne voulez pas, vous
+ne pouvez pas le comprendre. Nous en avons tant parlé
+cependant, alors que nous ne pensions pas que de pareilles
+discussions dussent un jour nous intéresser personnellement,
+et devenir pour moi un arrêt de vie ou de
+mort!</p>
+
+<p>&mdash;Est-il possible, Henri, que vous soyez attaché à ce
+point à vos utopies? Quoi! l'amour même ne saurait les
+vaincre? Ah! que vous aimez peu, vous autres hommes!
+ajouta-t-elle avec un profond soupir. Quand ce n'est pas
+le vice qui vous dessèche l'âme, c'est la vertu, et de
+toutes façons, lâches ou sublimes, vous n'aimez que
+vous-mêmes.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, Marcelle, si je vous avais demandé, il y a
+un mois, de manquer à vos principes à vous, si mon
+amour avait imploré ce que votre religion et vos croyances
+vous eussent fait regarder comme une faute immense,
+irréparable....</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne me l'avez pas demandé, dit Marcelle en
+rougissant.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous aimais trop pour vous demander de souffrir
+et de pleurer pour moi. Mais si je l'eusse fait, répondez
+donc, Marcelle!</p>
+
+<p>&mdash;La question est indiscrète et déplacée, dit-elle en
+faisant un effort d'aimable coquetterie, pour éluder la réponse.</p>
+
+<p>Sa grâce et sa beauté firent frémir Lémor. Il la pressa
+contre son coeur avec passion. Mais, s'arrachant aussitôt
+à ce moment d'ivresse, il s'éloigna, et reprit, d'une voix
+altérée, en marchant avec agitation derrière le banc où
+elle était assise:</p>
+
+<p>&mdash;Et si je vous le demandais, à présent, ce sacrifice
+que la mort de votre époux rendrait, à coup sûr, moins
+terrible... moins effrayant....</p>
+
+<p>Madame de Blanchemont redevint pâle et sérieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Henri, répondit-elle, je serais offensée et blessée
+jusqu'au fond du coeur d'une semblable pensée, lorsque
+je viens de vous offrir ma main et que vous semblez la
+refuser.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis bien malheureux de ne pouvoir me faire
+comprendre, et d'être pris pour un misérable, quand je
+sens en moi l'héroïsme de l'amour!... reprit-il avec
+amertume. Le mot vous parait ambitieux et doit vous
+faire sourire de pitié. Il est vrai pourtant, et Dieu me
+tiendra compte de ma souffrance... elle est atroce, elle
+est au-dessus de mon courage, peut-être.</p>
+
+<p>Et Henri fondit en larmes.</p>
+
+<p>La douleur de ce jeune homme était si profonde et si
+sincère, que madame de Blanchemont en fut effrayée. Il
+y avait dans ces larmes brûlantes comme un refus invincible
+d'être heureux, comme un adieu éternel à toutes les
+illusions de l'amour et de la jeunesse.</p>
+
+<p>&mdash;O mon cher Henri! s'écria Marcelle, quel mal avez-vous
+donc résolu de nous faire à tous deux? Pourquoi ce
+désespoir, quand vous êtes le maître de ma vie, quand
+rien ne nous empêche plus d'être l'un à l'autre devant
+Dieu et devant les hommes? Est-ce donc mon fils qui est
+un obstacle entre nous? ne vous sentez-vous pas l'âme
+assez grande pour répartir sur lui une part de l'affection
+que vous avez pour moi! Craignez-vous d'avoir à vous
+reprocher un jour le malheur et l'abandon de cet enfant
+de mes entrailles!</p>
+
+<p>&mdash;Votre fils! dit Henri en sanglotant, j'aurais une
+crainte plus sérieuse que celle de ne l'aimer pas. Je
+craindrais de l'aimer trop, et de ne pouvoir me résigner
+à voir sa vie s'engager en sens inverse de la mienne dans
+le courant du siècle. L'usage et l'opinion me commanderaient
+de le laisser au monde, et je voudrais l'en arracher,
+dussé-je le rendre malheureux, pauvre et désolé
+avec moi.... Non, je ne pourrais le regarder avec assez
+d'indifférence et d'égoïsme pour consentir à en faire un
+homme semblable à ceux de sa classe; non! non!...
+cela, et autre chose, et tout, dans votre position et dans
+la mienne, est un obstacle insurmontable. De quelque
+côté que j'envisage un tel avenir, je n'y vois que lutte
+insensée, malheur pour vous, anathème sur moi!... C'est
+impossible, Marcelle, à jamais impossible! je vous aime
+trop pour accepter des sacrifices dont vous ne pouvez ni
+prévoir les résultats ni mesurer l'étendue. Vous ne me
+connaissez pas, je le vois bien. Vous me prenez pour un
+rêveur indécis et faible. Je suis un rêveur obstiné et incorrigible.
+Vous m'avez peut-être accusé quelquefois
+d'affectation; vous avez cru qu'un mot de vous me ramènerait
+à ce que vous croyez la raison et la vérité. Oh!
+je suis plus malheureux que vous ne pensez, et je vous
+aime plus que vous ne pouvez le comprendre maintenant.
+Plus tard... oui, plus tard, vous me remercierez
+au fond de vos pensées d'avoir su être malheureux tout
+seul.</p>
+
+<p>&mdash;Plus tard? et pourquoi? et quand donc? que voulez-vous
+dire?</p>
+
+<p>&mdash;Plus tard, vous dis-je, quand vous vous éveillerez
+de ce rêve sombre et maudit où je vous ai entraînée,
+quand vous retournerez au monde et que vous en partagerez
+les enivrements faciles et doux; quand vous ne serez
+plus un ange, enfin, et que vous redescendrez sur la
+terre.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, quand je serai desséchée par l'égoïsme et
+corrompue par la flatterie! Voilà ce que vous voulez dire,
+voilà ce que vous augurez, de moi! Dans votre orgueil
+sauvage, vous ne me croyez pas capable d'embrasser
+vos idées et de comprendre votre coeur. Tranchons le
+mot, vous ne me trouvez pas digne de vous, Henri!</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous dites est affreux, Madame, et cette
+lutte ne peut se supporter plus longtemps. Laissez-moi
+fuir, car nous ne pouvons pas nous comprendre maintenant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me quittez ainsi?</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne vous quitte pas; je vais, loin de votre
+présence, vous contempler en moi-même et vous adorer
+dans le secret de mon coeur. Je vais souffrir éternellement,
+mais avec l'espoir que vous m'oublierez, avec le
+remords d'avoir désiré et recherché votre affection, avec
+la consolation du moins de n'en avoir pas lâchement
+abusé.</p>
+
+<p>Madame de Blanchemont s'était levée pour retenir
+Henri. Elle retomba brisée sur son banc.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc avez-vous désiré de me voir? lui demanda-t-elle
+d'un ton froid et offensé en le voyant s'éloigner.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, dit-il, vous avez raison de me le reprocher.
+C'est une dernière lâcheté de ma part; je le sentais,
+et je cédais au besoin de vous voir encore une fois....
+J'espérais que je vous retrouverais changée pour moi;
+votre silence me l'avait fait croire; j'étais dévoré de
+chagrin, et je croyais trouver dans votre froideur la force
+de me guérir. Pourquoi suis-je venu? Pourquoi m'aimez-vous?
+Ne suis-je pas le plus grossier, le plus ingrat, le
+plus sauvage, le plus haïssable des hommes? Mais il vaut
+mieux que vous me voyiez ainsi, et que vous sachiez bien
+qu'il n'y a rien à regretter en moi.... Cela vaut mieux
+ainsi, et j'ai bien fait de venir, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Henri parlait avec une sorte d'égarement, ses traits
+graves et purs étaient bouleversés, sa voix, ordinairement
+sympathique et douce avait un timbre mat et dur
+qui faisait mal à entendre. Marcelle voyait bien sa souffrance,
+mais la sienne propre était si poignante qu'elle ne
+pouvait rien faire et rien dire pour leur mutuel soulagement.
+Elle restait pâle et muette, les mains crispées
+l'une dans l'autre et le corps raide comme une statue.
+Au moment de sortir, Henri se retourna, et la voyant
+ainsi, il vint tomber à ses pieds qu'il couvrit de larmes
+et de baiser.&mdash;Adieu, dit-il, la plus belle et la plus pure
+de toutes les femmes, la meilleure des amies, la plus
+grande des amantes! Puisses-tu trouver un coeur digne
+de toi, un homme qui t'aime comme je t'aime, et qui ne
+ne t'apporte pas en dot le découragement et l'horreur de
+la vie! Puisses-tu être heureuse et bienfaisante sans traverser
+les luttes d'une existence comme la mienne!
+Enfin, s'il est encore dans le monde où tu vis un reste
+de loyauté et de charité humaine, puisses-tu le ranimer
+de ton souffle divin, et trouver grâce devant Dieu pour
+ta caste et pour ton siècle que tu es digne de racheter à
+toi seule!</p>
+
+<p>Ayant ainsi parlé, Henri se précipita dehors, oubliant
+qu'il laissait Marcelle au désespoir. Il semblait poursuivi
+par les furies.</p>
+
+<p>Madame de Blanchemont demeura longtemps comme
+pétrifiée. Lorsqu'elle retourna dans son appartement,
+elle marcha lentement dans sa chambre jusqu'aux premières
+lueurs du matin, sans verser une larme, sans
+troubler par un soupir le silence de la nuit.</p>
+
+<p>Il serait téméraire d'affirmer que cette veuve de vingt-deux
+ans, belle, riche et remarquée dans le monde pour
+sa grâce, ses talents et son esprit, ne fut pas humiliée et
+indignée jusqu'à un certain point de voir refuser sa main
+par un homme sans naissance, sans fortune et sans aucune
+renommée. La fierté offensée de celle jeune femme
+lui tint probablement lieu de courage dans les premiers
+moments. Mais bientôt la véritable noblesse de ses sentiments
+lui suggéra des réflexions plus sérieuses, et,
+pour la première fois, elle plongea un profond regard
+dans sa propre vie et dans la vie générale des êtres dont
+elle était entourée. Elle se rappela tout ce que Henri lui
+avait dit en d'autres temps, alors qu'il ne pouvait être
+question entre eux que d'un amour sans espoir. Elle s'étonna
+de n'avoir pas assez pris au sérieux ce qu'elle considérait
+alors comme des idées romanesques chez ce jeune
+homme véritablement austère. Elle commença à le juger
+avec le calme qu'une volonté généreuse et forte ramène
+au milieu des plus violentes émotions du coeur. A mesure
+que les heures de la nuit s'écoulaient et que les horloges
+lointaines se les jetaient l'une à l'autre, d'une voix argentine
+et claire, dans le silence de la grande ville endormie,
+Marcelle arrivait à celle lucidité d'esprit que le
+recueillement d'une longue veille apporte à la douleur.
+Élevée dans d'autres principes que ceux de Lémor, elle
+avait été pourtant prédestinée en quelque sorte à partager
+l'amour de ce plébéien, et à s'y réfugier contre
+toutes les langueurs et toutes les tristesses de la vie
+aristocratique. Elle était de ces âmes tendres et fortes à
+la fois, qui ont besoin de se dévouer, et qui ne conçoivent
+pas d'autre bonheur que celui qu'elles donnent.
+Malheureuse dans son ménage, ennuyée dans le monde,
+elle s'était laissée aller avec la confiance romanesque
+d'une jeune fille à ce sentiment dont elle s'était bientôt
+fait une religion. Sincèrement dévote dans son adolescence,
+elle était nécessairement devenue passionnée
+pour un amant qui respectait ses scrupules et adorait sa
+chasteté. La piété même l'avait poussée à s'exalter dans
+cet amour et à vouloir le consacrer par des liens indissolubles
+aussitôt qu'elle s'était vue libre. Elle avait songé
+avec joie à sacrifier courageusement les intérêts matériels
+que prise le monde et les préjugés étroits de la
+naissance qui n'avaient jamais trompé son jugement.
+Elle croyait faire beaucoup, la pauvre enfant, et c'était
+beaucoup en effet; car le monde l'eût blâmée ou raillée.
+Elle n'avait pas prévu que ce n'était rien encore, et que
+la fierté du plébéien repousserait son sacrifice presque
+comme un affront.</p>
+
+<p>Éclairée tout à coup par l'effroi, la douleur et la résistance
+de Lémor, Marcelle repassait dans son esprit consterné
+tout ce qu'elle avait entrevu de la crise sociale
+où s'agite le siècle. Il n'y a plus rien d'étranger dans les
+hautes régions de la pensée aux femmes de notre temps.
+Toutes, suivant la portée de leur intelligence, peuvent
+désormais, sans affectation et sans ridicule, lire chaque
+jour sous toutes les formes, journal ou roman, philosophie,
+politique ou poésie, discours officiel ou conversation
+intime, dans le grand livre triste, diffus, contradictoire
+et cependant profond et significatif de la vie actuelle.
+Elle savait donc bien, comme nous tous, que ce présent
+engourdi et malade est aux prises avec le passé qui le
+retient et l'avenir qui l'appelle. Elle voyait de grands
+éclairs se croiser sur sa tête, elle pouvait pressentir une
+grande lutte plus ou moins éloignée. Elle n'était pas
+d'une nature pusillanime; elle n'avait pas peur et ne
+fermait pas les yeux. Les regrets, les plaintes, les terreurs
+et les récriminations de ses grands parents l'avaient
+tant lassée et tant dégoûtée de la crainte! La jeunesse ne
+veut pas maudire le temps de sa floraison, et ses années
+charmantes lui sont chères, quelque chargées d'orages
+qu'elles soient. La tendre et courageuse Marcelle se disait
+que, sous le tonnerre et la grêle, on peut sourire, à
+l'abri du premier buisson, avec l'être qu'on aime. Cette
+lutte menaçante des intérêts matériels lui paraissait donc
+un jeu. Qu'importe d'être ruiné, exilé, emprisonné? se
+disait-elle, lorsque la terreur planait autour d'elle sur
+les prétendus heureux du siècle. On ne déportera jamais
+l'amour; et puis moi, grâce au ciel, j'aime un homme de
+rien qui sera épargné.</p>
+
+<p>Seulement elle n'avait pas encore pensé qu'elle pût être
+atteinte jusque dans ses affections, par cette lutte sourde
+et mystérieuse qui s'accomplit en dépit de toutes les contraintes
+officielles et de tous les découragements apparents.
+Cette lutte des sentiments et des idées est dès à
+présent profondément engagée, et Marcelle s'y voyait
+précipitée tout à coup au milieu de ses illusions comme
+au sortir d'un rêve. La guerre intellectuelle et morale
+était déclarée entre les diverses classes, imbues de
+croyances et de passions contraires, et Marcelle trouvait
+une sorte d'ennemi irréconciliable dans l'homme qui l'adorait.
+Épouvantée d'abord de cette découverte, elle se
+familiarisa peu à peu avec cette idée, qui lui suggérait de
+nouveaux desseins plus généreux et plus romanesques encore
+que ceux dont elle s'était nourrie depuis un mois, et
+au bout de sa longue promenade à travers ses appartements
+silencieux et déserts, elle trouva le calme d'une
+résolution qu'elle seule peut-être pouvait envisager sans
+sourire d'admiration ou de pitié.</p>
+
+<p>Ceci se passait tout récemment, peut-être l'année
+dernière.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>II.</h3>
+
+<h3>VOYAGE.</h3>
+
+<p>Marcelle, ayant épousé son cousin-germain, portait le
+nom de Blanchemont, après comme avant son mariage.
+La terre et le château de Blanchemont formaient une
+partie de son patrimoine. La terre était importante, mais
+le château, abandonné depuis plus de cent ans à l'usage
+des fermiers, n'était même plus habité par eux, parce
+qu'il menaçait ruine et qu'il eût fallu de trop grandes dépenses
+pour le réparer. Mademoiselle de Blanchemont,
+orpheline de bonne heure, élevée à Paris dans un couvent,
+mariée fort jeune, et n'étant pas initiée par son
+mari à la gestion de ses affaires, n'avait jamais vu ce domaine
+de ses ancêtres. Résolue de quitter Paris et d'aller
+chercher à la campagne un genre de vie analogue aux
+projets qu'elle venait de former, elle voulut commencer
+son pèlerinage par visiter Blanchemont, afin de s'y fixer
+plus tard si cette résidence répondait à ses desseins. Elle
+n'ignorait pas l'état de délabrement de son castel, et
+c'était une raison pour qu'elle jetât de préférence les
+yeux sur cette demeure. Les embarras d'affaires que son
+mari lui avait laissés, et le désordre où lui-même paraissait
+avoir laissé les siennes, lui servirent de prétexte pour
+entreprendre un voyage qu'elle annonça devoir être de
+quelques semaines seulement, mais auquel, dans sa pensée
+secrète, elle n'assignait précisément ni but ni terme,
+son but véritable, à elle, étant de quitter Paris et le genre
+de vie auquel elle y était astreinte.</p>
+
+<p>Heureusement pour ses vues, elle n'avait dans sa famille
+aucun personnage qui pût s'imposer aisément le devoir
+de l'accompagner. Fille unique, elle n'avait pas à se
+défendre de la protection d'une soeur ou d'un frère aîné.
+Les parents de son mari étaient fort âgés, et, un peu
+effrayés des dettes du défunt, qu'une sage administration
+pouvait seule liquider, ils furent à la fois étonnés et ravis
+de voir une femme de vingt-deux ans, qui jusqu'alors
+n'avait montré nulle aptitude et nul goût pour les affaires,
+prendre la résolution de gérer les siennes elle-même
+et d'aller voir par ses yeux l'état de ses propriétés. Il y
+eut pourtant bien quelques objections pour ne pas la
+laisser ainsi partir seule avec son enfant. On voulait
+qu'elle se fît accompagner par son homme d'affaires. On
+craignait que l'enfant ne souffrit d'un voyage entrepris
+par un temps très-chaud. Marcelle objecta aux vieux
+Blanchemont, ses beau-père et belle-mère, qu'un tête à
+tête prolongé avec un vieux homme de loi n'était pas
+précisément un adoucissement aux ennuis qu'elle allait
+s'imposer; qu'elle trouverait chez les notaires et les
+avoués de province des renseignements plus directs et
+des conseils mieux appropriés aux localités; enfin, que
+ce n'était pas une chose si difficile que de compter avec
+des fermiers et de renouveler des baux. Quant à l'enfant,
+l'air de Paris le rendait de plus eu plus débile. La
+campagne, le mouvement et le soleil ne pouvaient que lui
+faire grand bien. Puis, Marcelle, devenue tout à coup
+adroite pour triompher des obstacles qu'elle avait prévus
+et médités durant sa veillée rapportée au précédent chapitre,
+fit valoir les obligations que lui imposait le rôle de
+tutrice de son fils. Elle ignorait encore en partie l'état de
+la succession de M. de Blanchemont; s'il s'était fait faire
+des avances considérables par ses fermiers, s'il n'avait
+pas donné de fortes hypothèques sur ses terres, etc. Son
+devoir était d'aller vérifier toutes ces choses, et de ne
+s'en remettre qu'à elle-même, afin de savoir sur quel
+pied elle devait vivre ensuite sans compromettre l'avenir
+de son fils. Elle parla si sagement de ces intérêts,
+qui, au fond, l'occupaient fort peu, qu'au bout de douze
+heures elle avait remporté la victoire et amené toute la
+famille à approuver et à louer sa résolution. Son amour
+pour Henri était demeuré si secret, qu'aucun soupçon ne
+vint troubler la confiance des grands parents.</p>
+
+<p>Soutenue par une activité inaccoutumée et par un
+espoir enthousiaste, Marcelle ne dormit guère mieux
+la nuit qui suivit celle de sa dernière entrevue avec
+Lémor. Elle fit les rêves les plus étranges, tantôt riants,
+tantôt pénibles. Enfin, elle s'éveilla tout à fait avec
+l'aube, et, jetant un regard rêveur sur l'intérieur de son
+appartement, elle fut frappée pour la première fois du
+luxe inutile et dispendieux déployé autour d'elle. Des
+tentures de satin, des meubles d'une mollesse et d'une
+ampleur extrêmes, mille recherches ruineuses, mille babioles
+brillantes, enfin tout l'attirail de dorures, de porcelaines,
+de bois sculptés et de fantaisies qui encombrent
+aujourd'hui la demeure d'une femme élégante. «Je voudrais
+bien savoir, pensa-t-elle, pourquoi nous méprisons
+tant les filles entretenues. Elles se font donner ce que
+nous pouvons nous donner à nous-mêmes. Elles sacrifient
+leur pudeur à la possession de ces choses qui ne
+devraient avoir aucun prix aux yeux des femmes sérieuses
+et sages, et que nous regardons pourtant comme indispensables.
+Elles ont les mêmes goûts que nous, et c'est
+pour paraître aussi riches et aussi heureuses que nous
+qu'elles s'avilissent. Nous devrions leur donner l'exemple
+d'une vie simple et austère avant de les condamner! Et
+si l'on voulait bien comparer nos mariages indissolubles
+avec leurs unions passagères, verrait-on beaucoup plus
+de désintéressement chez les jeunes filles de notre classe?
+Ne verrait-on pas chez nous aussi souvent que chez les
+prostituées une enfant unie à un vieillard, la beauté profanée
+par la laideur du vice, l'esprit soumis à la sottise,
+le tout pour l'amour d'une parure de diamants, d'un carrosse
+et d'une loge aux Italiens? Pauvres filles! On dit
+que vous nous méprisez aussi de votre côté; vous avez
+bien raison!»</p>
+
+<p>Cependant, le jour bleuâtre et pur qui perçait à travers
+les rideaux faisait paraître enchanteur le sanctuaire
+qu'en d'autres temps madame de Blanchemont s'était plu
+à décorer elle-même avec un goût exquis. Elle avait
+presque toujours vécu loin de son mari, et cette jolie
+chambre si chaste et si fraîche, où Henri lui-même n'avait
+jamais osé pénétrer, ne lui rappelait que des souvenirs
+mélancoliques et doux. C'était là que, fuyant le monde,
+elle avait lu et rêvé au parfum de ces fleurs d'une beauté
+sans égale que l'on ne trouve qu'à Paris et qui font aujourd'hui
+partie de la vie des femmes aisées. Elle avait
+rendu cette retraite poétique autant qu'elle l'avait pu;
+elle l'avait ornée et embellie pour elle-même; elle s'y
+était attachée comme à un asile mystérieux, où les douleurs
+de sa vie et les orages de son âme s'étaient toujours
+apaisés dans le recueillement et la prière. Elle y promena
+un long regard d'affection, puis elle prononça, en
+elle-même, la formule d'un éternel adieu à tous ces muets
+témoins de sa vie intime... vie cachée comme celle de la
+fleur qui n'aurait pas une tache à montrer au soleil, mais
+qui penche sa tête sous la feuillée par amour de l'ombre
+et de la fraîcheur.</p>
+
+<p>&mdash;Retraite de mon choix, ornements selon mon goût,
+je vous ai aimés, pensa-t-elle; mais je ne puis plus vous
+aimer, car vous êtes les compagnons et les consécrateurs
+de la richesse et de l'oisiveté. Vous représentez à mes
+yeux, désormais, tout ce qui me sépare d'Henri. Je ne
+pourrais donc plus vous regarder sans dégoût et sans
+amertume. Quittons-nous avant de nous haïr. Sévère
+madone, tu cesserais de me protéger; glaces pures et
+profondes, vous me feriez détester ma propre image;
+beaux vases de fleurs, vous n'auriez plus pour moi ni
+grâces ni parfums!</p>
+
+<p>Puis, avant d'écrire à Henri, comme elle l'avait résolu,
+elle alla sur la pointe du pied contempler et bénir le sommeil
+de son fils. La vue de ce pâle enfant, dont l'intelligence
+précoce s'était développée aux dépens de sa force
+physique, lui causa un attendrissement passionné. Elle
+lui parla dans son coeur comme s'il eût pu, dans son sommeil,
+écouter et comprendre les pensées maternelles.</p>
+
+<p>&mdash;Sois tranquille, lui disait-elle, je ne <i>l'aime</i> pas plus
+que toi. N'en sois pas jaloux. S'il n'était pas le meilleur
+et le plus digne des hommes, je ne te le donnerais pas
+pour père. Va, petit ange, tu es ardemment et fidèlement
+aimé. Dors bien, nous ne nous quitterons jamais!
+Marcelle, toute baignée de larmes délicieuses, rentra
+dans sa chambre et écrivit à Lémor ce peu de lignes:</p>
+
+<p>«Vous avez raison, et je vous comprends. Je ne suis
+pas digne de vous; mais je le deviendrai, car je le veux.
+Je vais partir pour un long voyage. Ne vous inquiétez
+pas de moi, et aimez-moi encore. Dans un an, à pareil
+jour, vous recevrez une lettre de moi. Disposez votre
+vie de manière à être libre de venir me trouver en quelque
+lieu que je vous appelle. Si vous ne me jugez pas
+encore assez convertie, vous me donnerez encore un
+an... un an, deux ans, avec l'espérance, c'est presque
+le bonheur pour deux êtres qui, depuis si longtemps,
+s'aiment sans rien espérer.»</p>
+
+<p>Elle fit porter ce billet de grand matin. Mais on ne trouva
+point M. Lémor. Il était parti la veille au soir, on ne savait
+pour quel pays, ni pour combien de temps. Il avait donné
+congé de son modeste logement. On assurait pourtant que
+la lettre lui parviendrait, parce qu'un de ses amis était
+chargé de venir tous les jours retirer sa correspondance
+pour la lui faire passer.</p>
+
+<p>Deux jours après, madame de Blanchemont avec son
+fils, une femme de chambre et un domestique, traversait
+en poste les déserts de la Sologne.</p>
+
+<p>Arrivée à quatre-vingts lieues de Paris, la voyageuse
+se trouva à peu près au centre de la France et coucha dans
+la ville la plus voisine de Blanchemont dans cette direction.
+Blanchemont était, encore éloigné de cinq à six lieues,
+et, dans le centre de la France, malgré toutes les nouvelles
+routes ouvertes à la circulation depuis quelques années,
+les campagnes ont encore si peu de communication entre
+elles, qu'à une courte distance il est difficile d'obtenir des
+habitants un renseignement certain sur l'intérieur des
+terres. Tous savent bien le chemin de la ville ou du district
+forain où leurs affaires les appellent de temps en
+temps. Mais demandez dans un hameau le chemin de la
+ferme qui est à une lieue de là, c'est tout au plus si on
+pourra vous le dire. Il y a tant de chemins!... et tous se
+ressemblent. Réveillés de grand matin pour disposer le
+départ de leur maîtresse, les domestiques de madame de
+Blanchemont ne purent donc obtenir ni du maître de l'auberge,
+ni de ses serviteurs, ni des voyageurs campagnards
+qui se trouvaient là encore à moitié endormis,
+aucune lumière sur la terre de Blanchemont. Personne
+ne savait précisément où elle était située. L'un venait de
+Montluçon, l'autre connaissait Château-Meillant; tous
+avaient cent fois traversé Ardentes et La Châtre; mais on
+ne connaissait de Blanchemont que le nom.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une terre qui a du rapport, disait l'un, je connais
+le fermier, mais je n'y ai jamais été. C'est très-loin
+de chez nous, c'est au moins à quatre grandes lieues.</p>
+
+<p>&mdash;Dame! disait un autre, j'ai vu les boeufs de Blanchemont
+à la foire de la Berthenoux, pas plus tard que l'an
+dernier, et j'ai parlé à M. Bricolin, le fermier, comme je
+vous parle à cette heure. <i>Ah oui! ah oui!</i> je connais
+Blanchemont! mais je ne sais pas de quel côté ça se
+trouve.</p>
+
+<p>La servante, comme toutes les servantes d'auberge,
+ne savait rien des environs. Comme toutes les servantes
+d'auberge, elle était depuis peu de temps dans l'endroit.</p>
+
+<p>La femme de chambre et le domestique, habitués à
+suivre leur maîtresse dans de brillantes résidences connues
+à plus de vingt lieues à la ronde, et situées dans des
+contrées civilisées, commençaient à se croire au fond du
+Sahara. Leurs figures s'allongeaient, et leur amour-propre
+souffrait cruellement d'avoir à demander sans succès
+le chemin du château qu'ils allaient honorer de leur présence.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc une baraque, une tanière? disait Suzette
+d'un air de mépris à Lapierre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le palais des <i>Corybantes</i>, répondait Lapierre,
+qui avait chéri dans sa jeunesse un mélodrame à grand
+succès intitulé le <i>Château de Corisande</i>, et qui appliquait
+ce nom, en l'estropiant, à toutes les ruines qu'il
+rencontrait.</p>
+
+<p>Enfin, le garçon d'écurie fut frappé d'un trait de lumière.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai là-haut dans l'abat-foin, dit-il, un homme qui
+vous dira ça, car son métier est de courir le pays de jour
+et de nuit. C'est le Grand-Louis, autrement dit le grand
+farinier.</p>
+
+<p>&mdash;Va pour le grand farinier, dit Lapierre d'un air majestueux,
+il paraît que sa chambre à coucher est au bout
+de l'échelle?</p>
+
+<p>Le grand farinier descendit de son grenier en tiraillant
+et en faisant craquer ses grands bras et ses grandes jambes.
+En voyant cette structure athlétique et cette figure
+décidée, Lapierre quitta son ton de grand seigneur facétieux
+et l'interrogea avec politesse. Le farinier était, en
+effet, des mieux renseignés; mais, aux éclaircissements
+qu'il donna, Suzette jugea nécessaire de l'introduire auprès
+de madame de Blanchemont, qui prenait son chocolat
+dans la salle avec le petit Édouard, et qui, loin de
+partager la consternation de ses gens, se réjouissait d'apprendre
+d'eux que Blanchemont était un pays perdu et
+quasi introuvable.</p>
+
+<p>L'échantillon du terroir qui se présentait en cet instant
+devant Marcelle avait cinq pieds huit pouces de haut,
+taille remarquable dans un pays où les hommes sont généralement
+plus petits que grands. Il était robuste à proportion,
+bien fait, dégagé, et d'une figure remarquable.
+Les filles de son endroit l'appelaient le beau farinier, et
+cette épithète était aussi bien méritée que l'autre. Quand
+il essuyait du revers de sa manche la farine qui couvrait
+habituellement ses joues, il découvrait un teint brun et
+animé du plus beau ton. Ses traits étaient réguliers, largement
+taillés comme ses membres, ses yeux noirs et
+bien fendus, ses dents éblouissantes, et ses longs cheveux
+châtains ondulés et crépus comme ceux d'un homme
+très-fort, encadraient carrément un front large et bien
+rempli, qui annonçait plus de finesse et de bon sens que
+d'idéal poétique. Il était vêtu d'une blouse gros-bleu et
+d'un pantalon de toile grise. Il portait peu de bas, de
+gros souliers ferrés, et un lourd bâton de cormier terminé
+par un noeud de la branche qui en faisait une espèce de
+massue.</p>
+
+<p>Il entra avec une assurance qu'on eût pu prendre pour
+de l'effronterie, si la douceur de ses yeux d'un bleu clair,
+et le sourire de sa grande bouche vermeille n'eussent témoigné
+que la franchise, la bonté, et une sorte d'insouciance
+philosophique, faisaient le fond de son caractère.</p>
+
+<p>&mdash;Salut, Madame, dit-il en soulevant son chapeau de
+feutre gris à grands bords, mais sans le détacher précisément
+de sa tête; car autant le vieux paysan est obséquieux
+et disposé à saluer tout ce qui est mieux habillé
+que lui, autant celui qui date d'après la Révolution est
+remarquable par l'adhérence de son couvre-chef à sa
+chevelure.&mdash;On me dit que vous voulez savoir de moi la
+route de Blanchemont?</p>
+
+<p>La voix forte et sonore du grand farinier avait fait tressaillir
+Marcelle qui ne l'avait pas vu entrer. Elle se retourna
+vivement, un peu surprise d'abord de son aplomb.
+Mais tel est le privilège de la beauté, qu'en s'examinant
+mutuellement, le jeune meunier et la jeune dame oublièrent
+aussitôt cette sorte de méfiance que la différence
+des rangs inspire toujours au premier abord. Seulement
+Marcelle, le voyant disposé à la familiarité, crut devoir
+lui rappeler, par une grande politesse, les égards dus à
+son sexe...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie beaucoup de votre obligeance, lui
+dit-elle en le saluant, et je vous prie, Monsieur, de vouloir
+bien me dire s'il y a un chemin praticable pour les
+voitures d'ici à la ferme de Blanchemont.</p>
+
+<p>Le grand farinier, sans y être invité, avait déjà pris une
+chaise pour s'asseoir; mais en s'entendant appeler <i>monsieur</i>,
+il comprit avec la rare perspicacité dont il était
+doué qu'il avait affaire à une personne bienveillante et
+respectable par elle-même. Il ôta tout doucement son chapeau
+sans se déconcerter, et appuyant ses mains sur le
+dossier de la chaise, comme pour se donner une contenance:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a un chemin vicinal, pas très-doux, dit-il, mais
+où l'on ne verse pas quand on y prend garde; le tout
+c'est de le suivre et de n'en pas prendre un autre. J'expliquerai
+cela à votre postillon. Mais le plus sûr serait de
+prendre ici une patache, car les dernières pluies d'orage
+ont endommagé plus que de raison la Vallée-Noire, et je
+ne dis pas que les petites roues de votre voiture puissent
+sortir des ornières. Ça se pourrait, mais je n'en réponds
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Je vois que vos ornières ne plaisantent pas, et qu'il
+sera prudent de suivre votre conseil. Vous êtes sûr qu'avec
+une patache je ne verserai pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! n'ayez pas peur, Madame.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas peur pour moi, mais pour ce petit enfant.
+Voilà ce qui me rend prudente.</p>
+
+<p>&mdash;Le fait est que ce serait dommage d'écraser ce petit-là,
+dit le grand farinier en s'approchant du jeune Édouard
+d'un air de bienveillance sincère. Comme c'est mignon et
+gentil, ce petit homme!</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien délicat, n'est-ce pas? lui dit Marcelle en
+souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Ah dame! ça n'est pas fort, mais c'est joli comme
+une fille. Vous allez donc venir dans le pays de chez nous,
+Monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, ce grand-là! s'écria Édouard en s'accrochant
+au farinier qui s'était penché vers lui. Fais-moi donc
+toucher le plafond!</p>
+
+<p>Le meunier prit l'enfant et, l'élevant au-dessus de sa
+tête, le promena le long des corniches enfumées de la salle.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde! dit madame de Blanchemont, un peu
+effrayée de l'aisance avec laquelle l'hercule rustique maniait
+son enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! soyez tranquille, répondit le Grand-Louis; j'aimerais
+mieux casser tous les <i>alochons</i> de mon moulin,
+qu'un doigt à ce <i>monsieur</i>.</p>
+
+<p>Ce mot d'<i>alochon</i> réjouit fort l'enfant, qui le répéta en
+riant et sans le comprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne connaissez pas ça? dit le meunier; ce sont
+les petites ailes, les morceaux de bois qui sont à cheval
+sur la roue et que l'eau pousse pour la faire tourner. Je
+vous montrerai ça si vous passez jamais par chez nous.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, <i>alochon</i>! dit l'enfant en riant aux éclats
+et en se renversant dans les bras du meunier.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il moqueur, ce petit coquin-là? dit le Grand-Louis
+on le replaçant sur sa chaise. Allons, Madame, je
+m'en vas à mes affaires. Est-ce tout ce qu'il y a pour votre
+service?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon ami, répondit Marcelle, à qui la bienveillance
+faisait oublier sa réserve.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je ne demande pas mieux que d'être votre
+ami! répondit gaillardement le meunier avec un regard
+qui exprimait assez que, de la part d'une personne
+moins jeune et moins belle, celle familiarité n'eût pas été
+de son goût.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, pensa Marcelle en rougissant et en souriant;
+je me tiendrai pour avertie.</p>
+
+<p>Et elle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, Monsieur, et au revoir sans doute, car vous
+êtes habitant de Blanchemont?</p>
+
+<p>&mdash;Proche voisin. Je suis le meunier d'Angibault, à une
+lieue de votre château, car m'est avis que vous êtes la
+dame de Blanchemont?</p>
+
+<p>Marcelle avait défendu à ses gens de trahir son incognito.
+Elle désirait passer inaperçue dans le pays;
+mais elle vit bien, aux manières du farinier, que sa qualité
+de propriétaire ne faisait pas tant de sensation qu'elle
+l'avait craint. Un propriétaire qui ne réside pas dans ses
+terres est un étranger dont on ne s'occupe point. Le fermier
+qui le représente et auquel on a constamment affaire
+est un bien autre personnage.</p>
+
+<p>Malgré le projet qu'elle avait fait de partir de bonne
+heure et d'arriver à Blanchemont avant la chaleur de
+midi, Marcelle fut forcée de passer la plus grande partie
+de la journée dans cette auberge.</p>
+
+<p>Toutes les pataches de la ville étaient en campagne à
+cause d'une grande foire aux environs, et il fallut attendre
+le retour de la première venue. Ce ne fut que vers
+trois heures de l'après-midi que Suzette vint, d'un ton
+lamentable, apprendre à sa maîtresse qu'une espèce de
+panier d'osier, horrible et honteux, était le seul véhicule
+qui fût encore à sa disposition.</p>
+
+<p>Au grand étonnement de sa merveilleuse soubrette,
+madame de Blanchemont n'hésita pas à s'en accommoder.
+Elle prit quelques paquets de première nécessité,
+remit les clefs de sa calèche et de ses malles à l'aubergiste,
+et partit dans la patache classique, ce respectable
+témoignage de la simplicité de nos pères, qui devient
+chaque jour plus rare, même dans les chemins de la
+Vallée-Noire. Celle que Marcelle eut la mauvaise chance
+de rencontrer était de la plus pure fabrication indigène,
+et un antiquaire l'eût contemplée avec respect. Elle était
+longue et basse comme un cercueil; aucune espèce de
+ressort ne gênait ses allures; les roues, aussi hautes que
+la capote, pouvaient braver ces fossés bourbeux qui sillonnent
+nos routes de traverse et que le meunier avait
+bien voulu qualifier d'ornières, sans doute par amour-propre
+national; enfin, la capote elle-même n'était qu'un
+tissu d'osier confortablement enduit, à l'intérieur, de
+bourre et de terre gâchée dont chaque cahot un peu accentué
+détachait des fragments sur la tête des voyageurs.
+Un petit cheval entier, maigre et ardent, traînait assez
+lestement ce carrosse champêtre, et le <i>patachon</i>, c'est-à-dire
+le conducteur, assis de côté sur le brancard, les
+jambes pendantes, vu que nos pères trouvaient plus commode
+d'approcher une chaise pour monter en voiture
+que de s'embarrasser les jambes dans un marchepied,
+était le moins étouffé et le moins compromis de la caravane.
+Il existe peut-être encore dans notre pays deux ou
+trois pataches de ce genre chez de vieux campagnards
+riches qui n'ont pas voulu déroger à leurs habitudes, et
+qui soutiennent que les voitures suspendues donnent des
+<i>mâsés</i><a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>, c'est-à-dire des engourdissements dans les mollets.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> <i>Mâsé</i>, fourmi, en berrichon.</blockquote>
+
+<p>Cependant le voyage fut à peu près supportable tant
+qu'on put suivre la grande route. Le <i>patachon</i> était un
+gars de quinze ans, roux, camard, effronté, ne doutant
+de rien, ne se gênant point pour exciter son cheval par
+tous les jurements de son riche dictionnaire, sans respect
+pour la présence des dames, et se plaisant à épuiser l'ardeur
+du courageux poney qui n'avait de sa vie goûté à
+l'avoine, et que la vue des prés verdoyants suffisait à mettre
+en belle humeur. Mais quand ce dernier se fut enfoncé
+dans une lande aride, il commença à baisser la tête
+d'un air plus mécontent que rebuté, et à tirer son fardeau
+avec une sorte de rage, sans avoir égard aux inégalités du
+chemin, qui imprimaient à la voiture un mouvement de
+roulis tout à fait cruel.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>III.</h3>
+
+<h3>LE MENDIANT.</h3>
+
+<p>Ce fut bien pis lorsqu'on sortit des sables pour descendre
+dans les terres grasses et fortes de la Vallée-Noire.
+Aux lisières de ce plateau stérile, madame de Blanchemont
+avait admiré l'immense et admirable paysage qui
+se déroulait sous ses pieds pour se relever jusqu'aux cieux
+en plusieurs zones d'horizons boisés d'un violet pâle,
+coupé de bandes d'or par les rayons du couchant. Il n'est
+guère de plus beaux sites en France. La végétation, vue
+en détail, n'y est pourtant pas d'une grande vigueur.
+Aucun grand fleuve ne sillonne ces campagnes où le soleil
+ne se mire dans aucun toit d'ardoise. Point de montagnes
+pittoresques, rien de frappant, rien d'extraordinaire
+dans cette nature paisible; mais un développement
+grandiose de terres cultivées, un morcellement infini de
+champs, de prairies, de taillis et de larges chemins communaux
+offrant la variété des formes et des nuances,
+dans une harmonie générale de verdure sombre tirant
+sur le bleu; un pêle-mêle de clôtures plantureuses, de
+chaumines cachées sous les vergers, de rideaux de peupliers,
+de pacages touffus dans les profondeurs; des
+champs plus pâles et des haies plus claires sur les plateaux
+faisant ressortir les masses voisines; enfin, un accord
+et un ensemble remarquables sur une étendue de
+cinquante lieues carrées, que du haut des chaumières de
+Labreuil ou de Corlay on embrasse d'un seul regard.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/02.png"></p>
+
+
+<p>Mais notre voyageuse eut bientôt perdu de vue ce magnifique
+panorama. Une fois engagée dans les versants
+de la Vallée-Noire, on change de spectacle. Descendant
+et gravissant tour à tour des chemins encaissés de buissons
+élevés, on ne côtoie point de précipices, mais ces
+chemins sont des précipices eux-mêmes. Le soleil, en
+s'abaissant derrière les arbres, leur donne une physionomie
+particulière étrangement gracieuse et sauvage. Ce
+sont des fuyants mystérieux sous d'épais ombrages, des
+<i>traînes</i> d'un vert d'émeraude qui conduisent à des impasses
+ou à des mares stagnantes, des tournants rapides
+qu'on ne peut plus remonter quand on les a descendus
+en voiture, enfin, un enchantement continuel pour l'imagination,
+avec des dangers très-réels cour ceux qui vont,
+à l'aventure, essayer, autrement qu'à pied, et tout au
+plus à cheval, ces détours séduisants, capricieux et perfides.</p>
+
+<p>Tant que le soleil fut sur l'horizon, l'automédon aux
+crins roux se tira assez bien d'affaire. Il suivit le chemin
+le plus battu, et par conséquent le plus rude, mais aussi
+le plus sûr. Il traversa deux ou trois ruisseaux en s'attachant
+aux traces de roues de charrettes empreintes sur
+les rives. Mais quand le soleil fut couché, la nuit se fit
+vite dans ces chemins creux, et le dernier paysan auquel
+on s'adressa répondit d'un air d'insouciance:</p>
+
+<p>&mdash;Marchez! marchez! vous n'avez plus qu'une petite
+lieue, et le chemin est toujours bon.</p>
+
+<p>Or, c'était le sixième paysan qui, depuis environ deux
+heures, annonçait qu'on n'avait plus qu'une petite lieue
+à faire, et ce chemin, toujours si bon, était tel que le
+cheval était exténué, et les voyageurs au bout de leur
+patience. Marcelle elle-même commençait à craindre de
+verser; car si le patachon et son bidet choisissaient en
+plein jour leur passage avec beaucoup d'adresse, il était
+impossible, qu'en pleine nuit, ils pussent éviter ces fausses
+voies que la coupure inégale des terrains rend aussi dangereuses
+que pittoresques, et qui, en s'interrompant tout
+à coup, vous exposent à un saut de dix ou douze pieds à
+pic. Le gamin n'avait jamais pénétré aussi avant dans la
+Vallée-Noire; il s'impatientait, jurait comme un possédé
+chaque fois qu'il était forcé de retourner sur ses pas pour
+reprendre la voie; il se plaignait de la soif, de la faim,
+se lamentait sur la fatigue de son cheval, tout en le rouant
+de coups, et se donnait des airs de citadin pour vouer à
+tous les diables ce pays sauvage et ses stupides habitants.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/03.png"></p>
+
+<p>Plus d'une fois, voyant le chemin rapide, mais sec,
+Marcelle et ses gens avaient mis pied à terre; mais on ne
+pouvait marcher cinq minutes sans arriver à un de ces fonds
+où le chemin se resserre et se trouve entièrement occupé
+par une source à fleur de terre, sans écoulement, et formant
+une mare liquide impossible à franchir à pied pour une
+femme délicate. La Parisienne Suzette aimait mieux
+verser, disait-elle, que de laisser sa chaussure dans ces
+bourbiers, et Lapierre, qui avait passé sa vie en escarpins
+sur des parquets bien luisants, était tellement gauche et
+démoralisé, que madame de Blanchemont n'osait plus lui
+laisser porter son fils.</p>
+
+<p>Le réponse ordinaire dû paysan, quand on lui demande
+n'importe quel chemin, c'est de vous dire: <i>Marchez
+tout droit, toujours tout droit.</i> C'est tout simplement
+une facétie, une espèce de calembour qui signifie qu'on
+doit marcher sur ses jambes, car il n'y a pas un seul chemin
+tout droit dans la Vallée-Noire. Les nombreux ravins
+de l'Indre, de la Vauvre, de la Couarde<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>, du Gourdon et
+de cent autres moindres ruisseaux qui changent de nom
+dans leur cours, et qui n'ont jamais été avilis sous le joug
+d'aucun pont ni chaussée, vous forcent à mille détours
+pour chercher un endroit guéable, de sorte que vous êtes
+souvent obligé de tourner le dos au lieu vers lequel vous
+vous dirigez.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> La <i>Couarde</i> est ainsi nommée, parce que son cours est partout
+caché sous les buissons, où elle semble avoir peur d'être découverte.
+C'est un ruisseau noir, étroit et profond, qui coule en silence, et qui est,
+disent les paysans, plus traître qu'il n'est gros. La <i>Tarde</i> est une autre
+rivière molle et paresseuse qui arrose aussi de délicieuses prairies.</blockquote>
+
+<p>Arrivés à un carrefour surmonté d'une croix, endroit
+sinistre que l'imagination des paysans peuple toujours de
+démons, de sorciers et d'animaux fantastiques, nos voyageurs
+embarrassés s'adressèrent à un mendiant qui, assis
+sur la <i>pierre des morts</i><a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>, leur criait d'une voix monotone:
+«Ames charitables, ayez pitié d'un pauvre malheureux!»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> C'est une pierre creuse; où chaque enterrement qui passe dépose et
+laisse au pied de la croix une petite croix de bois grossièrement taillée.</blockquote>
+
+<p>La grande taille voûtée de cet homme très-vieux, mais
+encore robuste, et armé d'un bâton énorme, avait un
+aspect peu rassurant, dans le cas d'une attaque seul à
+seul. On ne distinguait pas bien ses traits sévères, mais
+il y avait, dans l'inflexion de sa voix rauque, quelque
+chose de plus impérieux que suppliant. Son attitude triste
+et ses haillons immondes contrastaient avec l'intention
+évidemment facétieuse qui lui faisait porter un vieux bouquet
+et un ruban fané à son chapeau.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, lui dit Marcelle en lui donnant une pièce
+d'argent, indiquez-nous le chemin de Blanchemont, si
+vous le connaissez.</p>
+
+<p>Au lieu de lui répondre, le mendiant continua gravement
+à prononcer à haute voix un <i>Ave Maria</i> en latin,
+qu'il avait entamé à son intention.</p>
+
+<p>&mdash;Répondez donc, lui dit Lapierre, vous marmotterez
+vos patenôtres après.</p>
+
+<p>Le mendiant tourna la tête vers le laquais d'un air de
+mépris, et continua son oraison.</p>
+
+<p>&mdash;Ne parlez pas à cet homme-là, dit le patachon, c'est
+un vieux gueux qui bat la campagne et qui ne sait jamais
+où il va; on le rencontre partout, et nulle part on ne le
+trouve dans son bon sens.</p>
+
+<p>&mdash;Le chemin de Blanchemont? dit enfin le mendiant
+lorsqu'il eut achevé sa prière; vous n'y êtes pas, mes enfants;
+il faut retourner et prendre le premier qui descend
+à droite.</p>
+
+<p>&mdash;En êtes-vous sûr? dit Marcelle.</p>
+
+<p>&mdash;J'y ai passé plus de six cents fois. Si vous ne me
+croyez pas, faites comme vous voudrez; ça m'est égal,
+à moi.</p>
+
+<p>&mdash;Il paraît sûr de son fait, dit Marcelle à son conducteur.
+Écoutons-le; quel intérêt aurait-il à nous tromper?</p>
+
+<p>&mdash;Bah! le plaisir de mal faire, répondit le patachon
+soucieux. Je me méfie de cet homme-là.</p>
+
+<p>Marcelle insista pour suivre l'avis du mendiant, et bientôt
+la patache s'enfonça dans une traîne étroite, tortueuse
+et singulièrement rapide.</p>
+
+<p>&mdash;Je dis, moi, reprit en jurant le patachon, dont le
+cheval trébuchait à chaque pas, que ce vieux sournois
+nous égare.</p>
+
+<p>&mdash;Avancez, dit Marcelle, puisqu'il n'y a pas moyen
+de reculer.</p>
+
+<p>Plus on avançait, plus le chemin devenait quasi impossible;
+mais il était trop étroit pour retourner la voiture:
+deux haies splendides la serraient de près. Après avoir
+fait, des miracles de force et de dévouement, le petit cheval
+arriva au bas, sous un massif de vieux chênes qui
+paraissait être la lisière d'un bois. Le chemin s'élargit
+tout à coup, et l'on se vit en face d'une grande flaque
+d'eau dormante qui ne ressemblait guère au gué d'une
+rivière. Le patachon s'y engagea pourtant; mais, au beau
+milieu, il enfonça tellement qu'il voulut tirer de côté; ce
+fut le dernier exploit de son maigre Bucéphale. La patache
+pencha jusqu'au moyeu, et l'animal s'abattit en
+brisant ses traits. Il fallut le dételer. Lapierre se mit dans
+l'eau jusqu'aux genoux, en gémissant comme un homme
+à l'agonie; et, quand il eut aidé le patachon à se tirer
+d'affaire, tous leur efforts furent vains (ils n'étaient forts
+ni un ni l'autre) pour relever la voiture. Alors le patachon
+sauta lestement sur sa bête, et pestant contre le
+sorcier de mendiant, jurant par tous les diables de l'enfer
+il partit au grand trot, promettant d'aller chercher
+du secours, mais d'un ton qui faisait présager qu'il se reprocherait
+fort peu de laisser ses voyageurs dans le bourbier
+jusqu'au jour.</p>
+
+<p>La patache n'avait pas été culbutée. Nonchalamment
+penchée dans le marécage, elle était encore fort habitable,
+et Marcelle s'arrangea sur la banquette du fond
+avec son fils étendu sur elle pour le faire dormir plus
+commodément, car il y avait longtemps qu'Édouard demandait
+son souper et son lit, et quelques friandises,
+mises en réserve dans la poche de Suzette, ayant apaisé
+sa faim, il ne se fit pas prier pour commencer son somme.
+Madame de Blanchemont jugeant que le petit conducteur
+ne se presserait pas de revenir, dans le cas où il trouverait
+un bon gîte, engagea Lapierre à aller voir aux environs
+s'il ne découvrirait pas quelqu'une de ces chaumières
+si bien tapies sous la feuillée, si bien fermées et silencieuses
+après le coucher du soleil, qu'il faut les toucher
+pour les voir, et les prendre d'assaut pour y trouver
+l'hospitalité à cette heure indue. Le vieux Lapierre n'avait
+qu'un souci: c'était de trouver du feu pour se sécher
+les pieds, et se garantir d'un rhumatisme. Il ne se fit
+donc pas prier pour sortir du marais, après s'être toutefois
+assuré que la patache, appuyée sur le tronc renversé
+d'un vieux saule, ne risquait pas d'enfoncer davantage.</p>
+
+<p>La plus désolée était Suzette qui avait grand'peur des
+voleurs, des loups et des serpents, trois fléaux inconnus
+dans la Vallée-Noire, mais qui ne sauraient sortir de l'esprit
+d'une femme de chambre en voyage. Cependant le
+sang-froid enjoué de sa maîtresse l'empêcha de se livrer
+tout haut à ses terreurs, et, s'étant <i>calée</i> de son mieux
+sur la banquette de devant, elle prit le parti de pleurer
+en silence.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! qu'avez-vous donc, Suzette? lui dit Marcelle
+lorsqu'elle s'en aperçut.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! Madame, répondit-elle en sanglotant, n'entendez-vous
+pas chanter les grenouilles? Elles vont venir
+sur nous et remplir la voiture...</p>
+
+<p>&mdash;Et nous dévorer, sans doute? reprit madame de
+Blanchemont en éclatant de rire.</p>
+
+<p>En effet, les vertes habitantes du marécage, un instant
+troublées par la chute du cheval et les clameurs du phaéton,
+avaient repris leur psalmodie monotone. On entendait
+aussi aboyer et hurler les chiens, mais si loin, qu'il
+n'y avait guère lieu de compter sur une prompte assistance.
+La lune ne se levait pas encore, mais les étoiles
+brillaient dans l'eau stagnante du marécage qui avait repris
+sa limpidité. Une brise tiède soufflait dans les grands
+roseaux qui s'élevaient en touffes épaisses sur la rive.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, Suzette, dit Marcelle qui se livrait déjà à
+une rêverie poétique, on n'est pas si mal que je l'aurais
+cru dans un bourbier, et si vous le voulez bien, vous y
+dormirez comme dans votre lit.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que Madame ait perdu l'esprit, pensa Suzette,
+pour se trouver bien dans une pareille situation.</p>
+
+<p>O ciel! Madame! s'écria-t-elle après un moment de
+silence, il me semble que j'entends hurler un loup! Est-ce
+que nous ne sommes pas au milieu d'une forêt?</p>
+
+<p>&mdash;La forêt n'est, je crois, qu'une saulée, répondit
+Marcelle, et, quant au loup qui hurle, c'est un homme
+qui chante. S'il se dirigeait de notre côté, il pourrait nous
+aider à gagner la terre ferme.</p>
+
+<p>&mdash;Et si c'était un voleur?</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, c'est un voleur bienveillant qui chante
+pour nous avertir de prendre garde à nous. Écoutez,
+Suzette, sans plaisanterie, il vient par ici, la voix se
+rapproche.</p>
+
+<p>En effet, une voix pleine, et d'une mâle harmonie,
+quoique rude et sans art, planait sur les champs silencieux,
+accompagnée comme en mesure par le pas lent et
+régulier d'un cheval; mais cette voix était encore éloignée
+et rien n'assurait que le chanteur marchât dans la
+direction du marécage, qui pouvait bien n'être qu'une impasse.
+Quand la chanson fut finie, soit que le cheval marchât
+sur l'herbe, soit que le villageois se fut détourné, on
+n'entendit plus rien.</p>
+
+<p>En ce moment, Suzette, rendue à ses terreurs, vit une
+ombre silencieuse qui se glissait le long du marécage, et
+qui, reflétée dans l'eau, paraissait gigantesque. Elle laissa
+échapper un cri, et l'ombre, s'enfonçant dans le bourbier,
+vint droit vers la patache, quoique avec lenteur et
+précaution.</p>
+
+<p>&mdash;N'ayez pas peur, Suzette, dit madame de Blanchemont
+qui, en ce moment, n'était pas très-rassurée elle-même;
+c'est notre vieux mendiant de tout à l'heure; il
+nous indiquera peut-être une maison d'où l'on pourra
+venir nous porter du secours.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, dit-elle avec beaucoup de présence d'esprit,
+mon domestique, <i>qui est là</i>, va aller auprès de vous
+pour que vous lui montriez le chemin d'une habitation
+quelconque.</p>
+
+<p>&mdash;Ton domestique, ma petite? répondit familièrement
+le mendiant, il n'est pas là; il est déjà loin... Et d'ailleurs,
+il est si vieux, si bête, si faible, qu'il ne te servirait
+de rien ici.</p>
+
+<p>Pour le coup, Marcelle eut peur.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>IV.</h3>
+
+<h3>LE MARÉCAGE.</h3>
+
+<p>Cette réponse ressemblait à la bravade farouche d'un
+homme qui a de mauvaises intentions. Marcelle saisit
+Édouard dans ses bras, résolue à le défendre au prix de
+sa vie, s'il le fallait: et elle allait sauter dans l'eau du
+côté opposé à celui par lequel s'approchait le mendiant,
+lorsque la chanson rustique qui s'était fait déjà entendre
+reprit un second couplet, et cette fois à une distance très-rapprochée.</p>
+
+<p>Le mendiant s'arrêta.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes perdues, murmura Suzette, voilà le
+reste de la bande qui arrive.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes sauvées, au contraire, lui répondit
+Marcelle, c'est la voix d'un brave paysan.</p>
+
+<p>En effet, cette voix était pleine de sécurité, et ce chant
+calme et pur annonçait la paix d'une bonne conscience.
+Le pas du cheval se rapprochait aussi. Évidemment le villageois
+descendait le chemin qui conduisait au marécage.</p>
+
+<p>Le mendiant recula jusqu'au bord et resta immobile,
+paraissant montrer plus de prudence que de frayeur.</p>
+
+<p>Marcelle se pencha alors en dehors de la patache pour
+appeler le passant; mais il chantait trop fort pour l'entendre,
+et si son cheval, effrayé à l'aspect de la masse noire
+que la patache présentait devant lui, ne se fût arrêté en
+soufflant avec force, le maître eut passé à côté sans y
+faire attention.</p>
+
+<p>&mdash;Que diable est-ce là? cria enfin une voix de stentor
+qui n'exprimait aucune crainte, et que madame de Blanchemont
+reconnut aussitôt pour celle du grand farinier.
+Holà hé! les amis! votre carrosse ne roule guère. Êtes
+vous tous morts là dedans, que vous ne dites rien?</p>
+
+<p>Quand Suzette eut reconnu le meunier, dont la belle
+prestance l'avait déjà frappée agréablement le matin,
+malgré son peu de toilette, elle redevint fort gracieuse.
+Elle exposa le cas piteux où sa maîtresse et elle se trouvaient
+réduites, et le Grand-Louis, après avoir ri sans
+façon de leur mésaventure, assura que rien n'était plus
+facile que de les délivrer. Il alla d'abord se débarrasser
+d'un gros sac de blé qu'il portait sur son cheval, en travers
+devant lui, et apercevant le mendiant, qui ne paraissait
+pas songer à se cacher:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, vous êtes donc là, père Cadoche? lui dit-il
+d'un ton bienveillant. Rangez-vous que je jette mon sac!</p>
+
+<p>&mdash;J'étais là pour essayer d'aider à ces pauvres enfants!
+répondit le mendiant; mais il y a tant d'eau, que
+je n'ai pas pu avancer.</p>
+
+<p>&mdash;Restez tranquille, mon vieux, et ne vous mouillez
+pas inutilement. À votre âge, c'est dangereux. Je tirerai
+bien ces femmes de là sans vous. Et il revint chercher
+madame de Blanchemont, en s'enfonçant dans la vase
+jusqu'au poitrail de sa bête: «Allons, Madame, dit-il
+gaiement, avancez un peu sur le brancard, et asseyez
+vous derrière moi; il n'y a rien de plus facile. Vous ne
+vous mouillerez pas seulement le bout des pieds, car vous
+n'avez pas les jambes si longues que votre serviteur.
+Faut-il que votre patachon soit bête pour vous avoir fourrées
+là dedans, quand, à deux pas sur la gauche, il n'y
+a pas six pouces de fange!»</p>
+
+<p>&mdash;Je suis désolée de vous faire prendre un si vilain
+bain de jambes, dit Marcelle, mais mon enfant...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! le petit monsieur? C'est, juste! lui d'abord.
+Passez-le-moi... c'est cela... le voilà devant moi. Soyez
+tranquille, la selle ne le blessera pas, mon cheval n'en
+use guère, ni moi non plus. Allons, asseyez-vous derrière
+moi, ma petite dame, et n'ayez pas peur. La Sophie a les
+reins forts et les jambes sûres.</p>
+
+<p>Le meunier déposa doucement la mère et l'enfant sur
+le gazon.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, criait Suzette, allez-vous me laisser là
+dedans?</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, Mademoiselle, dit le Grand-Louis en retournant
+la chercher. Donnez-moi aussi vos paquets, nous
+sortirons tout, soyez tranquille.</p>
+
+<p>&mdash;A présent, dit-il, quand il eut effectué le débarquement
+complet, ce patachon de malheur viendra chercher
+sa carcasse de voiture quand il voudra. Je n'ai ni traits
+ni cordes pour y atteler Sophie; mais je vas vous conduire
+où vous voudrez, mes petites dames.</p>
+
+<p>&mdash;Sommes-nous bien loin de Blanchemont? demanda
+Marcelle.</p>
+
+<p>&mdash;Diable, oui! votre patachon a pris un drôle de chemin
+pour vous y conduire! Il y a d'ici deux lieues de
+pays, et quand nous y arriverons tout le monde sera couché;
+ce ne sera pas chose aisée que de nous faire ouvrir.
+Mais si vous voulez, nous ne sommes qu'à une petite
+lieue de mon moulin d'Angibault; ça n'est pas riche,
+mais c'est propre, et ma mère est une bonne femme qui
+ne fera pas la grimace pour se relever, pour mettre des
+draps blancs dans les lits, et pour tordre le cou à deux
+poulets. Ça vous va-t-il? sans façon, allons, Mesdames!
+à la guerre comme à la guerre, au moulin comme au
+moulin. Demain matin on aura ramassé et décrotté la
+patache, qui ne s'enrhumera pas pour passer la nuit au
+frais, et on vous conduira à Blanchemont à l'heure que
+vous voudrez.</p>
+
+<p>Il y avait de la cordialité et même une sorte de délicatesse
+dans la brusque invitation du meunier. Marcelle,
+gagnée par son bon coeur et par la mention qu'il avait
+faite de sa mère, accepta avec reconnaissance.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, vous me faites plaisir, dit le farinier; je
+ne vous connais pas, vous êtes peut-être la dame de Blanchemont,
+mais ça m'est égal; quand vous seriez le diable
+(et on dit que le diable se fait beau et joli quand il veut),
+je serais content de vous empêcher de passer une mauvaise
+nuit. Ah ça! je ne peux pas laisser mon sac de blé;
+je vas le charger sur Sophie, le petit s'asseoira dessus,
+la maman derrière; ça ne vous gênera pas, au contraire,
+ça vous servira à vous appuyer. La demoiselle viendra à
+pied avec moi, en causant avec le père Cadoche, qui n'est
+pas très-bien mis, mais qui a beaucoup d'esprit. Mais où
+a-t-il passé, ce vieux lézard? dit-il en cherchant des yeux
+le mendiant qui avait disparu. Holà hé! père Cadoche!
+Venez-vous coucher à la maison?... Il ne répond pas;
+allons, ce n'est pas son idée pour ce soir. Marchons,
+Mesdames.</p>
+
+<p>&mdash;Cet homme nous a beaucoup effrayées, dit Marcelle.
+Vous le connaissez donc?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis que je suis au monde. Ce n'est pas un méchant
+homme, et vous avez eu tort de le craindre.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble pourtant qu'il nous a fait des menaces,
+et sa manière de tutoyer m'a paru peu amicale.</p>
+
+<p>&mdash;Il vous a tutoyées? Vieux farceur! Il n'est pas honteux,
+celui-là! Mais c'est sa manière d'être; n'y faites
+pas attention. C'est un homme sans malice, un original!
+c'est le père Cadoche enfin, l'<i>oncle à tout le monde</i>,
+comme on l'appelle, et qui promet sa succession à tous
+les passants, quoiqu'il soit aussi gueux que son bâton.</p>
+
+<p>Marcelle chemina fort commodément sur la robuste et
+pacifique Sophie. Le petit Édouard, qu'elle tenait bien
+serré devant elle, «goûtait fort cette façon d'aller,»
+comme dit le bon La Fontaine. Il talonnait de ses deux petits
+pieds l'encolure de la bête, qui ne le sentait pas et
+n'en allait pas plus vite. Elle marchait comme un vrai
+cheval de meunier, sans avoir besoin d'être guidée, connaissant
+son chemin par coeur, et se dirigeant dans l'obscurité,
+à travers l'eau et les pierres, sans jamais se
+tromper ni faire un faux pas. A la requête de Marcelle,
+qui craignait, pour son vieux serviteur, une nuit passée
+à la belle étoile, le meunier fit retentir sa voix tonnante
+à plusieurs reprises, et Lapierre, qui s'était égaré dans
+un taillis voisin, et tournait, depuis une demi-heure, dans
+l'espace d'un arpent, vint bientôt rejoindre la petite caravane.</p>
+
+<p>Au bout d'une heure de marche le bruit d'une écluse
+se fit entendre, et les premières blancheurs de la lune
+éclairèrent le toit couvert de pampre du moulin, et les
+bords argentés de la rivière, jonchés de menthe et de
+saponaire.</p>
+
+<p>Marcelle sauta légèrement sur ce tapis parfumé, après
+avoir remis dans les bras du meunier l'enfant, qui, tout
+joyeux et tout fier de son voyage équestre, lui jeta ses
+petits bras autour du cou, en lui disant:</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, <i>alochon</i>.</p>
+
+<p>Ainsi que le Grand-Louis l'avait annoncé, sa vieille
+mère se releva sans humeur, et avec l'aide d'une petite
+servante de quatorze à quinze ans, les lits furent bientôt
+prêts. Madame de Blanchemont avait plus besoin de repos
+que de souper: elle empêcha la vieille meunière de
+lui servir autre chose qu'une tasse de lait, et, brisée de
+fatigue, elle s'endormit avec son enfant attaché à son
+flanc maternel, dans un lit de plume, appelé <i>couette</i>,
+d'une hauteur démesurée et d'un moelleux recherché. Ces
+lits, dont tout le défaut est d'être trop chauds et trop
+doux, composent, avec une paillasse rebondie, tout le
+coucher des habitants aisés ou misérables d'un pays où
+les oies abondent, et où les hivers sont très-froids.</p>
+
+<p>Fatigué d'un long voyage de quatre-vingts lieues fait
+très rapidement, et surtout de la course en patache qui
+en avait été pour ainsi dire le bouquet, la belle Parisienne
+eût volontiers dormi la grasse matinée; mais à peine
+l'aube eut-elle paru, que le chant des coqs, le <i>tic-tac</i> du
+moulin, la grosse voix du meunier et tous les bruits du
+travail rustique la forcèrent de renoncer à un plus long
+repos. D'ailleurs, Edouard qui n'était pas fatigué le moins
+du monde et que l'air de la campagne stimulait déjà,
+commençait à gambader sur son lit. Malgré tout le tapage
+du dehors, Suzette, couchée dans la même chambre, dormait
+si profondément, que Marcelle se fit conscience de
+la réveiller. Commençant donc le genre de vie nouveau
+qu'elle avait résolu d'embrasser, elle se leva et s'habilla
+sans l'aide de sa femme de chambre, fit elle-même avec
+un plaisir extrême la toilette de son fils, et sortit pour
+aller souhaiter le bonjour à ses hôtes. Elle ne trouva que
+le garçon de moulin et la petite servante, qui lui dirent
+que le maître et la maîtresse venaient d'aller au bout du
+pré pour s'occuper du déjeuner. Curieuse de savoir en
+quoi consistaient ces préparatifs, Marcelle franchit le
+pont rustique qui servait en même temps de pelle au réservoir
+du moulin, et laissant sur sa droite une belle
+plantation de jeunes peupliers, elle traversa la prairie en
+longeant le cours de la rivière, ou plutôt du ruisseau,
+qui, toujours plein jusqu'aux bords et rasant l'herbe
+fleurie, n'a guère en cet endroit plus de dix pieds de
+large. Ce mince cours d'eau est pourtant d'une grande
+force, et aux abords du moulin il forme un bassin assez
+considérable, immobile, profond et uni comme une glace,
+où se reflètent les vieux saules et les toits moussus de
+l'habitation. Marcelle contempla ce site paisible et charmant,
+qui parlait à son coeur sans qu'elle sût pourquoi.
+Elle en avait vu de plus beaux; mais il est des lieux qui
+nous disposent à je ne sais quel attendrissement invincible,
+et où il semble que la destinée nous attire pour
+nous y faire accepter des joies, des tristesses ou des
+devoirs.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>V.</h3>
+
+<h3>LE MOULIN.</h3>
+
+<p>Quand Marcelle pénétra dans les vastes bosquets où
+elle comptait trouver ses hôtes, elle crut entrer dans une
+forêt vierge. C'était une suite de terrains minés et bouleversés
+par les eaux, couverts de la plus épaisse végétation.
+On voyait que la petite rivière faisait là de grands
+ravages à la saison des pluies. Des aunes, des hêtres et
+des trembles magnifiques à demi renversés, et laissant à
+découvert leurs énormes racines sur le sable humide,
+semblables à des serpents et à des hydres entrelacés, se
+penchaient les uns sur les autres dans un orgueilleux désordre.
+La rivière, divisée en nombreux filets, découpait,
+suivant son caprice, plusieurs enceintes de verdure, où,
+sur un gazon couvert de rosée, s'entre-croisaient des festons
+de ronces vigoureuses, et cent variétés d'herbes sauvages
+hautes comme des buissons et abandonnées à la
+grâce incomparable de leur libre croissance. Jamais jardin
+anglais ne pourrait imiter ce luxe de la nature, ces
+masses si heureusement groupées, ces bassins nombreux
+que la rivière s'est creusés elle-même dans le sable et dans
+les fleurs, ces berceaux qui se rejoignent sur les courants,
+ces accidents heureux du terrain, ces digues rompues,
+ces pieux épars que la mousse dévore et qui semblent
+avoir été jetés là pour compléter la beauté du décor. Marcelle
+resta plongée dans une sorte de ravissement, et,
+sans le petit Edouard qui courait comme un faon échappé,
+avide d'imprimer le premier la trace de ses pieds mignons
+sur les sables fraîchement déposés au rivage, elle se fût
+oubliée longtemps. Mais la crainte de le voir tomber dans
+l'eau réveilla sa sollicitude; et, s'attachant à ses pas, courant
+après lui, et s'enfonçant de plus en plus dans ce désert
+enchanté, elle croyait faire un de ces rêves où la nature
+nous apparaît si complète dans sa beauté, qu'on
+peut dire avoir vu parfois, en songe, le paradis terrestre.</p>
+
+<p>Enfin le meunier et sa mère se montrèrent sur l'autre
+rive; l'un jetant l'épervier et pêchant des truites, l'autre
+trayant sa vache.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! ma petite dame, déjà levée! dit le farinier.
+Vous voyez, nous nous occupons de vous. Voilà la vieille
+mère qui se tourmente de n'avoir rien de bon à vous servir;
+mais moi je dis que vous vous contenterez de notre
+bon coeur. Nous ne sommes ni cuisiniers ni aubergistes,
+mais quand on a bon appétit d'un côté et bonne volonté
+de l'autre...</p>
+
+<p>&mdash;Vous me traitez cent fois trop bien, mes braves
+gens, répondit Marcelle en se hasardant sur la planche
+qui servait de pont, avec Edouard dans ses bras, pour
+aller les rejoindre; jamais je n'ai passé une si bonne nuit,
+jamais je n'ai vu une aussi belle matinée que chez vous.
+Les belles truites que vous prenez là, monsieur le meunier!
+Et vous, la mère, le beau lait blanc et crémeux!
+Vous me gâtez, et je ne sais comment vous remercier.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes assez remerciés si vous êtes contente,
+dit la vieille en souriant. Nous ne voyons jamais du si
+beau monde que vous, et nous ne connaissons pas beaucoup
+les compliments; mais nous voyons bien que vous
+êtes une personne honnête et sans exigence. Allons, venez
+à la maison, la galette sera bientôt cuite, et le <i>petit</i> doit
+aimer les fraises. Nous avons un bout de jardin où il s'amusera
+à les cueillir lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes si bons, et votre pays est si beau, que je
+voudrais passer ma vie ici, dit Marcelle avec abandon.</p>
+
+<p>&mdash;Vrai? dit le meunier en souriant avec bonhomie;
+eh! si le coeur vous en dit... Vous voyez bien, mère, que
+notre pays n'est pas si laid que vous croyez. Quand je
+vous dis, moi, qu'une personne riche pourrait s'y trouver
+bien!</p>
+
+<p>&mdash;Oui! dit la meunière, à condition d'y bâtir un château,
+et encore ce serait un château bien mal placé.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il possible que vous vous déplaisiez ici? reprit
+Marcelle étonnée.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! moi, je ne m'y déplais pas, répondit la vieille.
+J'y ai passé ma vie et j'y mourrai, s'il plaît à Dieu. J'ai
+eu le temps de m'y habituer, depuis soixante et quinze
+ans que j'y règne; et, d'ailleurs, on est bien forcé de se
+contenter du pays qu'on a. Mais vous, Madame, s'il vous
+fallait passer l'hiver ici, vous ne diriez pas que le pays
+est beau. Quand les grandes eaux couvrent tous nos prés,
+et que nous ne pouvons plus même sortir dans notre cour,
+non, non, ça n'est pas joli!</p>
+
+<p>&mdash;Bah! bah! les femmes s'effraient toujours, dit le
+Grand-Louis. Vous savez bien que les eaux n'emporteront
+pas la maison, et que le moulin est bien garanti. Et
+puis quand le mauvais temps vient, il faut bien le prendre
+comme il est. Tout l'hiver, vous demandez l'été, mère, et
+tant que dure l'été, vous ne songez qu'à vous inquiéter
+de l'hiver qui viendra. Moi, je vous dis qu'on pourrait
+vivre ici heureux et sans souci.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi donc ne fais-tu pas comme tu dis? reprit
+la mère. Es-tu sans souci, toi? Te trouves-tu heureux
+d'être meunier et d'avoir ta maison dans l'eau si
+souvent? Ah! si je répétais tout ce que tu dis quelquefois
+sur le malheur de ne pas être bien logé, et de ne pouvoir
+pas faire fortune!</p>
+
+<p>&mdash;C'est très-inutile de répéter toutes les bêtises que
+je dis quelquefois, mère, vous pouvez bien vous en épargner
+la peine. En parlant ainsi d'un ton de reproche, le
+grand meunier regardait sa mère avec une douceur affectueuse et
+presque suppliante. Leur entretien ne paraissait
+pas aussi banal à madame de Blanchemont qu'il peut
+jusqu'ici le paraître au lecteur. Dans la situation de son
+esprit, elle désirait savoir comment cette vie rustique, la
+moins dure encore pour les gens pauvres, était sentie et
+appréciée par ceux-là même qui étaient forcés de la
+mener. Elle ne venait pas l'examiner et l'essayer avec
+des idées trop romanesques. Henri, en doutant de son
+aptitude à l'embrasser, lui en avait bien fait sentir les
+privations et les souffrances réelles. Mais elle pensait que
+ces souffrances n'étaient pas au-dessus de son courage,
+et ce qui l'intéressait dans l'opinion de ses hôtes du
+moulin, c'était le degré de philosophie ou d'insensibilité
+dont les avait pourvus la nature, comparé avec celui que
+le sentiment poétique et l'amour, sentiment plus religieux
+et plus puissant encore, pouvaient lui donner à elle même.
+Elle laissa donc paraître un peu de curiosité dès
+que le Grand-Louis se fut éloigné pour porter ses truites,
+comme il disait, dans la poêle à frire.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, dit-elle à la vieille meunière, vous ne vous
+trouvez pas heureuse, et votre fils lui-même, malgré son
+air de gaieté, se tourmente quelquefois?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! Madame, quant à moi, répondit la bonne
+femme, je me trouverais assez riche et assez contente de
+mon sort si je voyais mon fils heureux. Défunt mon pauvre
+homme était à son aise; son commerce allait bien; mais
+il est mort avant d'avoir pu élever sa famille, et il m'a
+fallu mener à bien et établir de mon mieux tous mes enfants.
+A présent la part de chacun n'est pas grosse; le
+moulin est resté à mon Louis, qu'on appelle le Grand-Louis,
+comme on appelait son père le Grand-Jean, et
+comme on m'appelle la Grand'Marie. Car, Dieu aidant,
+on pousse assez bien dans notre famille, et tous mes enfants
+étaient de belle taille. Mais c'est là le plus clair de
+notre bien; le reste est si peu de chose, qu'il n'y a pas
+de quoi se faire de fausses espérances.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, pourquoi voudriez-vous être plus riches?
+Souffrez-vous de la pauvreté? Il me semble que vous
+êtes bien logés, que votre pain est beau, votre santé excellente.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, grâce au bon Dieu, nous avons le nécessaire,
+et bien des gens qui valent peut-être mieux que
+nous, n'ont pas tout ce qu'il leur faudrait; mais voyez-vous,
+Madame, on est heureux ou malheureux, suivant
+les idées qu'on se fait...</p>
+
+<p>&mdash;Vous touchez la vraie question, dit Marcelle, qui
+remarquait dans la physionomie et dans le langage de la
+meunière de la finesse naïve et un sens juste. Puisque
+vous appréciez si bien les choses, d'où vient donc que
+vous vous plaignez?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas moi qui me plains, c'est mon Grand-Louis!
+ou, pour mieux parler, c'est moi qui me plains
+parce que je le vois mécontent, et c'est lui qui ne se
+plaint pas parce qu'il a du courage et craint de me faire
+de la peine. Mais quand il en a trop lui-même, ça lui
+échappe, le pauvre enfant! Il ne dit qu'un mot, mais ça
+me fend le coeur. Il dit comme ça: «<i>Jamais, jamais</i>,
+ma mère!» et ce mot veut dire qu'il n'espère plus rien.
+Mais ensuite, comme il est naturellement porté à la gaieté
+(comme défunt son pauvre cher père), il a l'air de se
+faire une raison, et il me dit toutes sortes de contes, soit
+qu'il veuille me consoler, soit qu'il s'imagine que ce qu'il
+s'est mis dans la tête finira par arriver.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'a-t-il dans la tête? c'est donc de l'ambition?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, c'est une grande ambition, c'est une vraie
+folie! ce n'est pourtant pas l'amour de l'argent, car il
+n'est pas avare, tant s'en faut! Dans son partage de famille,
+il a cédé à ses frères et soeurs tout ce qu'ils ont
+voulu, et quand il a gagné quelque peu, il est prêt à le
+donner au premier qui a besoin de lui. Ce n'est pas la
+vanité non plus, car il porte toujours ses habits de paysan,
+quoiqu'il ait reçu de l'éducation et qu'il ait le moyen d'aller
+aussi bien vêtu qu'un bourgeois. Enfin, ça n'est ni la
+mauvaise conduite, ni le goût de la dépense, car il se
+contente de tout et ne va jamais courir où il n'a pas
+affaire.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, qu'est-ce donc? dit Marcelle, dont la douce
+figure et le ton cordial attiraient insensiblement la confiance
+de la vieille femme.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! qu'est-ce que vous voulez que ce soit, si ce
+n'est pas l'amour? dit la meunière avec un sourire mystérieux
+et ce je ne sais quoi de fin et de délicat qui, sur
+le chapitre du sentiment, établit en un clin d'oeil l'abandon
+et l'intérêt entre les femmes, malgré les différences d'âge
+et de rang.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, dit Marcelle en se rapprochant
+de la Grand'Marie, c'est l'amour qui est le grand trouble-fête
+de la jeunesse! Et cette femme qu'il aime, elle est
+donc plus riche que lui?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ce n'est pas une femme! mon pauvre Louis a
+trop d'honneur pour en conter a une femme mariée! C'est
+une fille, une jeune fille, une jolie fille, ma foi, et une
+bonne fille, il faut en convenir. Mais elle est riche, riche,
+et nous avons beau y penser, jamais ses parents ne voudront
+la donner à un meunier.</p>
+
+<p>Marcelle, frappée du rapport qui existait entre le roman
+du meunier et celui de sa propre vie, éprouva une curiosité
+mêlée d'émotion.</p>
+
+<p>&mdash;Si elle aime votre fils, dit-elle, cette belle et bonne
+fille, elle finira par l'épouser.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que je me dis quelquefois; car elle l'aime,
+cela j'en suis sûre, Madame, quoique mon Grand-Louis
+ne le soit pas. C'est une fille sage, et qui n'irait pas dire
+à un homme qu'elle veut l'épouser malgré la volonté de
+ses parents. Et puis, elle est bien un peu rieuse, un peu
+coquette; c'est de son âge, cela n'a que dix-huit ans! Son
+petit air malin désespère mon pauvre garçon; aussi, pour
+le consoler, quand je vois qu'il ne mange pas et qu'il fait
+sa grosse voix avec la Sophie (notre jument, <i>en parlant
+par respect</i>), je ne peux pas m'empêcher de lui dire ce
+que j'en pense. Et il me croit un peu, car il voit bien
+que j'en sais plus long que lui sur le coeur des femmes.
+Moi, je vois bien que la belle rougit quand elle le rencontre,
+et qu'elle le cherche des yeux quand elle vient se
+promener par ici; mais j'ai tort de dire cela à ce garçon,
+car je l'entretiens dans sa folie, et je ferais mieux de lui
+dire qu'il n'y faut pas songer.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? dit Marcelle; l'amour rend tout possible.
+Soyez sûre, ma bonne mère, qu'une femme qui aime est
+plus forte que tous les obstacles.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je pensais cela étant jeune. Je me disais que
+l'amour d'une femme est comme la rivière, qui casse tout
+quand elle veut passer, et qui se moque des barrages et
+des empellements. J'étais plus riche que mon pauvre
+Grand-Jean, moi, et pourtant je l'ai épousé. Mais il n'y
+avait pas la même différence qu'entre nous maintenant
+et mademoiselle...</p>
+
+<p>Ici, le petit Edouard interrompit la meunière en disant
+à sa mère:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! Henri est donc ici?</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VI.</h3>
+
+<h3>UN NOM SUR UN ARBRE.</h3>
+
+<p>Madame de Blanchemont tressaillit et faillit laisser
+échapper un cri du fond de son coeur, en cherchant des
+yeux ce qui avait pu motiver l'exclamation de l'enfant.</p>
+
+<p>En suivant la direction des regards et des gestes
+d'Edouard, Marcelle remarqua un nom creusé au canif sur
+l'écorce d'un arbre. L'enfant commençait à savoir lire, surtout
+certains mots qui lui étaient familiers, certains noms
+qu'on lui avait peut-être fait épeler de préférence. Il avait
+parfaitement reconnu celui d'Henri inscrit sur le tronc
+lisse d'un peuplier blanc, et il s'imaginait que son ami
+venait de le tracer. Entraînée par l'imagination de son
+fils, Marcelle se persuada avec lui, pendant quelques instants,
+qu'elle allait voir Henri Lémor sortir des bosquets
+d'aunes et de trembles. Mais il ne lui fallut pas beaucoup
+réfléchir pour sourire tristement de sa facilité à se
+faire illusion. Cependant, comme on ne renonce pas volontiers
+à une espérance, si folle qu'elle soit, elle ne put
+se défendre de demander à la meunière quelle personne
+de sa famille ou de son entourage portait le nom d'Henri.</p>
+
+<p>&mdash;Aucune que je sache, répondit la mère Marie. Je ne
+connais point cela. Il y a bien au bourg de Nohant une
+famille Henri, mais ce sont des gens comme moi, qui ne
+savent écrire ni sur le papier ni sur les arbres... A moins
+que le fils qui revient de l'armée... mais bon! il y a plus
+de deux ans qu'il n'est venu par ici.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne savez donc pas qui peut avoir écrit ce
+nom?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne savais pas seulement qu'il y eût là quelque
+chose d'écrit. Je n'y ai jamais fait attention. Et quand
+je l'aurais vu, je ne sais pas lire. J'avais pourtant le
+moyen d'être bien éduquée, mais dans mon temps ce
+n'était guère la mode. On faisait une croix sur les actes
+en guise de signature, et c'était aussi bon devant la loi.</p>
+
+<p>Le meunier était revenu avertir que le déjeuner était
+prêt. En voyant l'attention de Marcelle fixée sur ce nom,
+lui qui savait très-bien lire et écrire, mais qui n'avait
+rien remarqué jusqu'alors, il chercha à expliquer le fait.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vois que l'homme de l'autre jour qui ait pu
+s'amuser à cela, dit-il, car il ne vient guère de gens de
+la ville par ici.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'est-ce que c'est que l'homme de l'autre jour?
+demanda Marcelle en s'efforçant de prendre un air d'indifférence.</p>
+
+<p>&mdash;C'était un monsieur qui ne nous a pas dit son nom,
+répondit la vieille. Nous ne savons pas grand'chose, et
+pourtant nous savons que la curiosité est malhonnête.
+Louis est comme moi là-dessus, et, au contraire des gens
+de notre pays qui interrogent à tort et à travers tous les
+étrangers qu'ils rencontrent, nous ne désirons jamais savoir
+que ce qu'on désire que nous sachions. Ce monsieur là
+avait l'air de vouloir garder son nom et ses intentions
+pour lui seul.</p>
+
+<p>&mdash;Et cependant il faisait beaucoup de questions, ce
+garçon-là, observa le Grand-Louis, et nous aurions été
+en droit de lui en faire à notre tour. Je ne sais pas pourquoi
+je n'ai pas osé. Il n'avait pourtant pas la mine bien
+méchante, et je ne suis pas très honteux de mon naturel;
+mais il avait un air tout drôle et qui me faisait de
+la peine.</p>
+
+<p>&mdash;Quel air avait-il donc? demanda Marcelle, dont
+la curiosité et l'intérêt s'éveillaient à chaque mot du
+meunier.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne saurais vous dire, répondit celui-ci; je n'y
+faisais pas grande attention pendant qu'il était là, et
+quand il a été parti, je me suis mis à y penser. Vous souvenez-vous,
+ma mère?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tu me disais: «Tenez, mère, en voilà un qui
+est comme moi, il n'a pas tout ce qu'il désire.»</p>
+
+<p>&mdash;Bah! bah! je ne disais pas cela, reprit le Grand-Louis,
+qui craignait que sa mère ne laissât échapper son
+secret, et ne se doutait pas qu'il fût déjà révélé. Je
+disais simplement: Voilà un particulier qui n'a pas l'air
+bien content d'être au monde.</p>
+
+<p>&mdash;Il était donc fort triste? dit Marcelle émue.</p>
+
+<p>&mdash;Il avait l'air de penser beaucoup. Il est resté au
+moins trois heures tout seul, assis par terre, là où vous
+êtes maintenant, et il regardait couler la rivière, comme
+s'il eût voulu compter toutes les gouttes d'eau. J'ai cru
+qu'il était malade, et j'ai été, par deux fois, lui offrir
+d'entrer à la maison pour se rafraîchir. Quand j'approchais
+de lui, il sautait comme un homme qu'on réveille,
+et il prenait un air fâché. Puis, tout de suite, il avait un
+visage très-doux et très-bon, et il me remerciait. Il a fini
+par accepter un morceau de pain et un verrre d'eau, pas
+davantage.</p>
+
+<p>&mdash;C'est Henri! s'écria le petit Edouard qui, pendu à
+la robe de sa mère, écoutait avec attention. Tu sais bien,
+maman, qu'Henri ne boit jamais de vin.</p>
+
+<p>Madame de Blanchemont rougit, pâlit, rougit encore,
+et d'une voix qu'elle s'efforçait en vain d'assurer, elle
+demanda ce que cet étranger était venu faire dans le
+pays.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien, répondit le farinier qui, fixant
+son regard pénétrant sur le beau visage ému de la jeune
+dame, se dit en lui-même:</p>
+
+<p>&mdash;En voilà encore une qui a, comme moi, son idée
+dans la tête!</p>
+
+<p>Et, voulant satisfaire autant que possible la curiosité de
+Marcelle sur l'étranger, et la sienne propre sur les sentiments
+de son hôtesse, il entra complaisamment dans tous
+les détails qu'elle attendait avec anxiété.</p>
+
+<p>L'étranger était arrivé à pied, il y avait environ quinze
+jours. Il avait erré deux jours dans la Vallée-Noire, et on
+ne l'avait plus revu. On ne savait pas où il avait passé la
+nuit; le meunier présumait que c'était à la belle étoile.
+Il ne paraissait pas très nanti d'argent. Il avait pourtant
+offert de payer son maigre repas au moulin; mais sur le
+refus du meunier, il avait remercié avec la simplicité d'un
+homme qui ne rougit pas d'accepter l'hospitalité d'un
+homme de même condition que lui. Il était vêtu comme
+un ouvrier propre ou comme un bourgeois de campagne,
+avec une blouse et un chapeau de paille. Il avait un bien
+petit havre-sac sur le dos, et, de temps en temps, il le
+mettait sur ses genoux, en tirait du papier et avait l'air
+d'écrire comme s'il eût pris des notes. Il avait été à Blanchemont,
+à ce qu'il disait, mais personne ne l'y avait vu.
+Cependant, il parlait de la ferme et du vieux château
+comme un homme qui a tout examiné. En mangeant son
+pain et buvant son eau, il avait fait beaucoup de questions
+au meunier sur l'étendue des terres, sur leur rapport,
+sur les hypothèques dont elles étaient grevées, sur
+la réputation et le caractère du fermier, sur les dépenses
+de feu M. de Blanchemont, sur ses autres terres, etc.;
+enfin, on avait fini par le prendre, au moulin, pour un
+homme d'affaires envoyé par quelque acheteur, pour avoir
+des informations et reconnaître la qualité du terrain.</p>
+
+<p>&mdash;Car il paraît que la terre de Blanchemont va être
+mise en vente, si elle ne l'est pas déjà, ajouta le meunier,
+qui n'était pas tout à fait aussi dégagé de la fièvre
+de curiosité particulière aux paysans de l'endroit, que le
+prétendait sa mère.</p>
+
+<p>Marcelle, qu'une bien autre sollicitude agitait, entendit
+à peine la réflexion qui terminait ce récit.</p>
+
+<p>&mdash;Quel âge pouvait avoir cet étranger? Demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Si sa figure ne ment pas, dit la meunière, il peut
+avoir l'âge de Louis, de vingt-quatre à vingt-cinq ans
+environ.</p>
+
+<p>&mdash;Et... comment est-il de figure? Est-il brun, de
+moyenne taille?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas grand et il n'est pas blond, dit le meunier.
+Il n'a pas une vilaine figure, mais il est pâle comme
+un homme qui ne jouit pas d'une grosse santé.</p>
+
+<p>&mdash;Ce pourrait être Henri, pensa Marcelle, bien que ce
+portrait un peu rudement esquissé, ne répondit pas
+assez à l'idéal qu'elle portait dans son coeur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un homme qui ne sera peut-être pas très <i>coulant</i>
+en affaires, reprit le Grand-Louis: car pour
+obliger M. Bricolin, le fermier de Blanchemont, qui veut
+se porter acquéreur, et pour dégoûter un peu celui-là, je
+m'amusait à déprécier la propriété; mais ce garçon ne se
+laissait pas endormir. La terre vaut ceci et cela, disait-il,
+et il comptait le revenu, les charges, les frais sur le bout
+de ses doigts, comme un quelqu'un qui s'y connaît, et
+qui n'a pas besoin de longues paroles, le verre en main,
+à la mode du pays, pour voir le fort et le faible d'une
+affaire.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, je suis folle, pensa madame de Blanchemont;
+cet étranger est le premier venu, quelque régisseur
+chargé de placer des fonds dans le pays, et son air
+triste, sa rêverie au bord de l'eau, c'est tout simplement
+le résultat de la chaleur et de la fatigue. Quant à ce nom
+d'Henri, c'est un hasard qu'il le porte, si tant est que ce
+soit lui qui l'ait écrit là. Jamais Henri ne s'est occupé
+d'affaires; jamais il n'a su la valeur d'aucune propriété,
+la source et le cours d'aucune richesse de ce monde. Non,
+non, ce n'est pas lui. D'ailleurs, n'était-il pas à Paris, il
+y a quinze jours? Il y en a trois que je l'ai vu, et il ne
+m'a pas dit qu'il se fût absenté récemment. Que serait-il
+venu faire dans la Vallée-Noire? Savait-il seulement que
+la terre de Blanchemont, dont je ne me souviens pas de
+lui avoir jamais parlé, fût située dans cette province?</p>
+
+<p>Ayant détaché, non sans quelque effort, ses regards de
+l'inscription mystérieuse qui avait tant fait travailler sa
+pensée, elle suivit ses hôtes à la maison, et trouva un
+excellent déjeuner servi sur une table massive recouverte
+d'une nappe bien blanche. La fromentée (le mets
+favori du pays), pâte compacte de blé crevé dans l'eau et
+habillé dans le lait, le gâteau de poires à la crème poivrée,
+les truites de la Vauvre, les poulets maigres et
+tendres, mis tout palpitants sur le gril, la salade à l'huile
+de noix bouillante, le fromage de chèvre et les fruits un
+peu verts; tout cela parut exquis au petit Edouard. On
+avait mis le couvert des deux domestiques et des deux
+hôtes à la même table que madame de Blanchemont, et
+la meunière s'étonnait beaucoup du refus de Lapierre et
+de Suzette, de s'asseoir à côté de leur maîtresse. Mais
+Marcelle exigea qu'ils se conformassent à l'usage de la
+campagne, e elle commença gaiement cette vie d'égalité
+dont l'idée lui souriait.</p>
+
+<p>Les manières du meunier, étaient brusques, ouvertes,
+et jamais grossières. Celles de sa mère étaient un peu
+plus obséquieuses, et, malgré les remontrances de
+Grand-Louis, à qui le bon sens tenait lieu de savoir vivre,
+elle persécutait bien un peu ses convives pour les forcer
+à manger plus que leur appétit ne le comportait; mais il
+y avait tant de sincérité dans son empressement, que
+Marcelle ne songea point à la trouver importune. Cette
+vieille avait du coeur et de l'intelligence, et son fils tenait
+d'elle à tous égards. Il avait de plus qu'elle un bon fonds
+d'éducation élémentaire. Il avait suivi l'école primaire;
+il savait lire et comprendre beaucoup plus de choses
+qu'il n'était pressé de le faire voir. En causant avec lui,
+Marcelle trouva plus d'idées justes, de notions saines et
+de goût naturel, qu'elle n'en eût attendu la veille de la
+part du grand farinier à sa rencontre dans l'auberge.
+Tout cela avait d'autant plus de prix que, loin d'en faire
+montre et d'en tirer vanité, il affectait des manières de
+paysan plus rudes que celles dont il n'ignorait pas l'usage.
+On eût dit qu'il craignait par-dessus tout de passer
+pour un bel esprit de village, et qu'il avait un profond
+mépris pour ceux qui renient leur bonne race et leur
+honnête condition, en prenant des airs ridicules. Il parlait
+avec assez de pureté, à l'ordinaire, sans toutefois dédaigner
+les locutions naïves et pittoresques du terroir.
+Quand il s'oubliait, c'est alors qu'il parlait tout à fait bien
+et qu'on ne sentait plus du tout le meunier. Mais bientôt,
+comme s'il eût été honteux de s'écarter de sa sphère, il
+revenait à ses plaisanteries sans fiel et à sa familiarité
+sans insolence.</p>
+
+<p>Cependant Marcelle fut un peu embarrassée, lorsque
+le patachon étant revenu se mettre à sa disposition vers
+sept heures du matin, elle voulut, tout en prenant congé
+de ses hôtes, payer la dépense qu'elle avait faite chez
+eux. Ils refusèrent à rien recevoir.</p>
+
+<p>&mdash;Non, ma chère dame, non, lui dit le meunier sans
+emphase, mais d'un ton ferme; nous ne sommes pas aubergistes.
+Nous pourrions l'être, ce ne serait pas au-dessous
+de nous. Mais, enfin, nous ne le sommes pas, et
+nous ne prendrons rien.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! dit Marcelle, je vous aurai causé tout ce
+dérangement et toute cette dépense sans que vous me
+permettiez de vous indemniser? car je sais que votre
+mère m'a donné sa chambre, qu'elle a pris votre lit et
+que vous avez couché dans le foin de votre grenier. Vous
+vous êtes dérangé de vos occupations ce matin pour pêcher.
+Votre mère a chauffé le four, elle a prise de la peine,
+et nous avons fait une certaine consommation chez vous.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ma mère a très bien dormi et moi encore
+mieux, répondit le Grand-Louis. Les truites de la Vauvre
+ne me coûtent rien, c'est aujourd'hui dimanche, et ces
+jours-là je pêche toute la matinée. Pour un peu de lait,
+de pain et de farine qui ont servi à votre déjeuner, avec
+quelque mauvaise volaille, nous ne serons pas ruinés.
+Ainsi, le service n'est pas grand, et vous pouvez l'accepter
+de nous sans regret. Nous ne vous le reprocherons
+pas, d'autant plus que nous ne vous reverrons peut-être
+jamais.</p>
+
+<p>&mdash;J'espère que si, répondit Marcelle, car je compte
+rester quelques jours au moins à Blanchemont; je veux
+revenir remercier votre mère et vous d'une hospitalité si
+cordiale et que je suis pourtant un peu honteuse d'accepter
+ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi avoir honte de recevoir un petit service
+des honnêtes gens? Quand on est content de leur
+bon coeur, on est quitte envers eux. Je sais bien que
+dans les grandes villes tout se paie, jusqu'à un verre
+d'eau. C'est une vilaine coutume, et dans nos campagnes,
+on serait bien malheureux si on ne s'obligeait
+pas les uns les autres. Allons, allons, n'en parlons
+plus.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous ne voulez donc pas que je revienne vous
+demander à déjeuner? vous me forcez à m'abstenir de ce
+plaisir ou à devenir indiscrète.</p>
+
+<p>&mdash;Cela c'est autre chose. Nous n'avons fait que notre
+devoir, en vous donnant comme vous dites l'hospitalité;
+car enfin nous sommes élevés à regarder cela comme un
+devoir; et, bien que la bonne coutume s'en aille un peu,
+bien qu'aujourd'hui les pauvres gens, sans demander
+qu'on leur paie ces petits services, acceptent presque
+tout ce qu'on leur donne en partant, nous ne sommes
+pas d'avis, ma mère et moi, de changer les vieux usages
+quand ils sont bons. S'il y avait eu aux environs une auberge
+passable, je vous y aurais conduite hier soir, pensant
+que vous y seriez mieux que chez nous, et voyant
+bien que vous aviez le moyen de payer votre gîte. Mais il
+n'y en a point, ni bonne, ni mauvaise, et, à moins d'être
+un homme sans coeur, je ne pouvais pas vous laisser passer
+la nuit dehors. Croyez-vous que je vous aurais invitée
+à venir chez nous, si j'avais eu l'intention de vous faire
+payer? Non, puisque, comme je vous le dis, je ne suis
+pas aubergiste. Voyez, nous n'avons ni houx, ni genêt
+à notre porte.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais dû remarquer cela en entrant, dit Marcelle,
+et mettre plus de discrétion dans ma conduite ici.
+Mais que répondez-vous à ma question? Vous ne voulez
+donc pas que je revienne?</p>
+
+<p>&mdash;Cela c'est autre chose. Je vous invite à revenir tant
+que vous voudrez. Vous trouvez l'endroit joli, votre petit
+aime nos galettes. Ça m'encourage à vous dire que toutes
+les fois que vous reviendrez, vous nous ferez plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous me forcerez comme aujourd'hui à accepter
+tout <i>gratis</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Puisque je vous y invite? Je me suis donc mal expliqué?</p>
+
+<p>&mdash;Et vous ne voyez pas que, selon moi, ce serait abuser
+de votre bon coeur?</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne vois pas cela. Quand on est invité, on
+use de son droit en acceptant.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dit madame de Blanchemont, vous avez la
+vraie politesse, je le comprends, et dans notre monde on
+ne l'a pas. Vous m'enseignez que la discrétion, celle
+qualité si vantée et malheureusement si nécessaire parmi
+nous, est devenue telle depuis que la bienveillance s'est
+changée en compliments, et depuis que le savoir-vivre
+n'est plus l'expression de la sincère obligeance.</p>
+
+<p>&mdash;Vous parlez bien, dit le meunier dont la figure s'éclaira
+d'un rayon de vive intelligence, et je suis bien aise
+d'avoir eu l'occasion de vous obliger, foi d'homme!</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, vous me permettrez de vous recevoir à
+mon tour quand vous viendrez à Blanchemont?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! cela, pardon! mais je n'irai pas chez vous.
+J'irai chez vos fermiers, comme j'y vas souvent, porter
+du blé; et je vous saluerai avec plaisir, voilà tout.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! monsieur Louis, vous ne voulez pas déjeuner
+chez moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui et non. Je mange souvent chez vos fermiers;
+mais si vous êtes là, ça sera changé. Vous êtes une dame
+noble, suffit.</p>
+
+<p>&mdash;Expliquez-vous, je ne comprends pas.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, est-ce que vous n'avez pas conservé les
+usages des anciens seigneurs? N'enverriez-vous pas votre
+meunier manger à la cuisine avec vos valets, et sans
+vous bien sur? Moi, ça ne me fâcherait pas de manger
+avec eux, puisque je l'ai bien fait aujourd'hui chez moi;
+mais ça me paraîtrait drôle de vous avoir fait asseoir chez
+moi, et de ne pouvoir pas m'asseoir chez vous, au coin
+du feu, et votre chaise a côté de la mienne. Voilà, je
+suis un peu fier. Je ne vous blâmerais pas, chacun suit
+ses idées et ses usages; c'est pourquoi je n'ai pas besoin
+d'aller me soumettre à ceux des autres quand je n'y suis
+pas forcé.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/04.png"></p>
+
+
+<p>Marcelle fut très frappée du bons sens et de la sincère
+hardiesse du meunier. Elle sentit qu'il lui donnait une
+excellente leçon, et elle se réjouit d'avoir adopté des
+projets qui lui permettaient de la recevoir sans rougir.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Louis, lui dit-elle, vous vous trompez sur
+mon compte. Ce n'est pas ma faute, si j'appartiens à la
+noblesse; mais il se trouve que par bonheur ou par hasard,
+je ne veux plus me conformer à ses usages. Si vous
+venez chez moi, je n'oublierai pas que vous m'avez reçue
+comme votre égale, que vous m'avez servie comme votre
+prochain, et, pour vous prouver que je ne suis pas ingrate,
+je mettrai, s'il le faut, votre couvert et celui de
+votre mère moi-même à ma table, comme vous avez mis
+le mien à la vôtre.</p>
+
+<p>&mdash;Vrai, vous feriez cela? dit le meunier en regardant
+Marcelle avec un mélange de surprise, de doute respectueux
+et de sympathie familière. En ce cas, j'irai.....ou
+plutôt non, je n'irai pas; car je vois bien que vous
+êtes une honnête personne.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne comprends pas non plus à quel propos cette
+réflexion.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dame! si vous ne comprenez pas... je suis un
+peu en peine de m'expliquer mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, Louis, je crois que tu es fou, dit la vieille
+Marie qui tricotait d'un air grave en écoutant toute cette
+conversation. Je ne sais pas où tu prends tout ce que
+tu dis à notre dame. Excusez, Madame, ce garçon est
+un sans-souci qui a toujours dit à tout le monde, petits
+et grands, tout ce qui lui passait par la tête. Il ne faut
+pas que cela vous fâche. Au fond, il a bon coeur, croyez-moi,
+et je vois bien à sa mine qu'il se jetterait dans le
+feu pour vous à cette heure.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/05.png"></p>
+
+
+
+<p>&mdash;Dans le feu, pas sûr, dit le meunier en riant; mais
+dans l'eau, c'est mon élément. Vous voyez bien, mère,
+que madame est une femme d'esprit, et qu'on peut lui
+dire tout ce qu'on pense. Je le dis bien à M. Bricolin,
+son fermier, qui est certainement plus à craindre qu'elle,
+ici!</p>
+
+<p>&mdash;Dites donc, maître Louis, parlez! je suis très-disposée
+à m'instruire. Pourquoi, parce que je suis une
+honnête personne, ne viendriez-vous pas chez moi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que nous aurions tort de nous familiariser
+avec vous, et que vous auriez tort de nous traiter en
+égaux. Ça vous attirerait, des désagréments. Vos pareils
+vous blâmeraient; ils diraient que vous oubliez votre
+rang, et je sais que cela passe pour très-mal à leurs
+yeux. Et puis, la bonté que vous auriez avec nous, il
+faudrait donc l'avoir avec tous les autres, ou cela ferait
+des jaloux et nous attirerait des ennemis. Il faut que chacun
+suive sa route. On dit que le monde est grandement
+changé depuis cinquante ans; moi je dis qu'il n'y a rien
+de changé que nos idées à nous autres. Nous ne voulons
+plus nous soumettre, et ma mère que voilà, et que j'aime
+pourtant bien, la brave femme, voit autrement que moi
+sur bien des choses. Mais les idées dès riches et des nobles
+sont ce qu'elles ont toujours été. Si vous ne les avez
+pas, ces idées-là, si vous ne méprisez pas un peu les
+pauvres gens, si vous leur faites autant d'honneur qu'à
+vos pareils, ce sera peut-être tant pis pour vous. J'ai vu
+souvent votre mari, défunt M. de Blanchemont, que quelques-uns
+appelaient encore le seigneur de Blanchemont.
+Il venait tous les ans au pays et restait deux ou trois
+jours. Il nous tutoyait. Si c'avait été par amitié, passe;
+mais c'était par mépris; il fallait lui parler debout et
+toujours chapeau bas. Moi, cela ne m'allait guère. Un
+jour, il me rencontra dans le chemin et me commanda
+de tenir son cheval. Je fis la sourde oreille, il m'appela
+butor, je le regardai de travers; s'il n'avait pas été si
+faible, si mince, je lui aurais dit deux mots. Mais c'aurait
+été lâche de ma part, et je passai mon chemin en chantant.
+Si cet-homme-là était vivant et qu'il vous entendît
+me parler comme vous faites, il ne pourrait pas être content.
+Tenez! rien qu'à la figure de vos domestiques, j'ai
+bien vu aujourd'hui qu'ils vous trouvaient trop sans
+façon avec nous autres et même avec eux. Allons, Madame,
+c'est à vous de revenir vous promener au moulin,
+et à nous qui vous aimons, de ne pas aller nous attabler
+au château.</p>
+
+<p>Pour le mot que vous venez de dire, je vous pardonne
+tout le reste, et je me promets de vous convaincre,
+dit Marcelle en lui tendant la main avec une expression
+de visage dont la noble chasteté commandait le respect,
+en même temps que ses manières entraînaient l'affection.
+Le meunier rougit en recevant cette main délicate dans
+sa main énorme, et, pour la première fois, il devint
+timide devant Marcelle, comme un enfant audacieux et
+bon dont l'orgueil est tout à coup vaincu par l'émotion.</p>
+
+<p>&mdash;Je vas monter sur Sophie, et vous servir de guide
+jusqu'à Blanchemont, dit-il après un instant de silence
+embarrassé; ce patachon de malheur vous égarerait encore,
+quoiqu'il n y ait pas loin.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! j'accepte, dit Marcelle; direz-vous encore
+que je suis fière?</p>
+
+<p>&mdash;Je dirai, je dirai, s'écria le Grand-Louis en sortant
+avec précipitation, que si toutes les femmes riches étaient
+comme vous....</p>
+
+<p>On n'entendit pas la fin de sa phrase, et sa mère se
+chargea de la terminer.</p>
+
+<p>&mdash;Il pense, dit-elle, que si la fille qu'il aime était aussi
+peu fière que vous, il n'aurait pas tant de tourment.</p>
+
+<p>&mdash;Et ne pourrais-je pas lui être utile? dit Marcelle en
+songeant avec plaisir qu'elle était riche et saintement
+prodigue.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être qu'en disant du bien de lui devant la demoiselle,
+car vous la connaîtrez bien vite.... Mais bah!
+elle est trop riche!</p>
+
+<p>&mdash;Nous reparlerons de cela, dit Marcelle en voyant
+rentrer ses domestiques qui venaient chercher ses paquets.
+Je reviendrai tout exprès, bientôt, demain, peut-être.</p>
+
+<p>Le patachon roux et rageur avait passé la nuit sous
+un arbre, n'ayant pu découvrir, à travers l'obscurité,
+une maison dans la Vallée-Noire. A la pointe du jour, il
+avait aperçu le moulin, et il y avait été hébergé et restauré
+lui et son cheval. Dans sa mauvaise humeur, il
+était fort disposé à répondre avec insolence aux reproches
+qu'il s'attendait à recevoir. Mais, d'une part, Marcelle
+ne lui en fît aucun, et de l'autre, le farinier l'accabla de
+tant de moqueries, qu'il ne put avoir le dernier avec lui,
+et remonta tout penaud sur son brancard. Le petit
+Edouard supplia sa mère de le laisser aller à cheval devant
+le meunier qui le prit dans ses bras avec amour, en
+disant tout bas à la vieille Marie:</p>
+
+<p>&mdash;Si nous en avions un comme ça pour nous réjouir
+à la maison? hein, mère? Mais ça ne sera jamais!</p>
+
+<p>Et la mère comprit qu'il ne voulait se marier qu'avec
+celle à laquelle il ne pouvait raisonnablement prétendre.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VII.</h3>
+
+<h3>BLANCHEMONT.</h3>
+
+<p>Marcelle ayant embrassé la meunière et largement récompensé
+en cachette les serviteurs du moulin, remonta
+gaiement dans l'infernale patache. Son premier essai
+d'égalité avait épanoui son âme, et la suite du roman
+qu'elle voulait réaliser se présentait à ses yeux sous les
+plus poétiques couleurs. Mais le seul aspect de Blanchemont
+rembrunit singulièrement ses pensées, et son coeur
+se serra dès qu'elle eut franchi la porte de son domaine.</p>
+
+<p>En remontant le cours de la Vauvre, et après avoir
+gravi un mamelon assez raide, on se trouve sur le <i>tré</i> ou
+<i>terrier</i>, c'est-à-dire le tertre de Blanchemont. C'est une
+belle pelouse ombragée de vieux arbres, et dominant un
+site charmant, non pas des plus étendus de la Vallée-Noire,
+mais frais, mélancolique et d'un aspect assez sauvage,
+à cause de la rareté des habitations dont on aperçoit
+à peine les toits de chaume ou de tuile brune au
+milieu des arbres.</p>
+
+<p>Une pauvre église et les maisonnettes du hameau entourent
+ce tertre incliné vers la rivière, qui fait en cet
+endroit de gracieux détours. De là un large chemin raboteux
+conduit au château situé un peu en arrière au-dessous
+du tertre, au milieu des champs de blé. On
+rentre en plaine, on perd de vue les beaux horizons bleus
+du Berri et de la Marche. Il faut monter aux seconds
+étages du château pour les retrouver.</p>
+
+<p>Ce château n'a jamais été d'une grande défense: les
+murs n'ont pas plus de cinq à six pieds d'épaisseur en
+bas, les tours élancées sont encorbellées. Il date de la fin
+des guerres de la féodalité. Cependant la petitesse des
+portes, la rareté des fenêtres, et les nombreux débris de
+murailles et de tourelles qui lui servaient d'enceinte, signalent
+un temps de méfiance où l'on se mettait encore
+à l'abri d'un coup de main. C'est un caste! assez élégant,
+un carré long renfermant à tous les étages une seule
+grande pièce, avec quatre tours contenant de plus petites
+chambres aux angles, et une autre tour sur la face de
+derrière servant de cage à l'unique escalier. La chapelle
+est isolée par la destruction des anciens communs; les
+fossés sont comblés en partie, les tourelles d'enceinte sont
+tronquées à la moitié, et l'étang qui baignait jadis le château
+du côté du nord est devenu une jolie prairie oblongue,
+avec une petite source au milieu.</p>
+
+<p>Mais l'aspect encore pittoresque du vieux château ne
+frappa d'abord que secondairement l'attention de l'héritière
+de Blanchemont. Le meunier, en l'aidant à descendre
+de voiture, la dirigeait vers ce qu'il appelait le château
+neuf et les vastes dépendances de la ferme, situées au
+pied du manoir antique et bordant une très-grande cour
+fermée d'un côté par un mur crénelé, de l'autre par une
+haie et un fossé plein d'eau bourbeuse. Rien de plus
+triste et de plus déplaisant que cette demeure des riches
+fermiers. Le château neuf n'est qu'une grande maison de
+paysan, bâtie, il y a peut-être cinquante ans, avec les
+débris des fortifications. Cependant les murs solides, fraîchement
+recrépis, et la toiture en tuiles neuves d'un
+rouge criard, annonçaient de récentes réparations. Ce rajeunissement
+extérieur jurait avec la vétusté des autres
+bâtiments d'exploitation et la malpropreté insigne de la
+cour. Ces bâtiments sombres, et offrant des traces d'ancienne
+architecture, mais solides et bien entretenus, formaient
+un développement de granges et d'étables d'un
+seul tenant qui faisait l'orgueil des fermiers et l'admiration
+de tous les agriculteurs du pays. Mais cette enceinte,
+si utile à l'industrie agricole, et si commode pour l'emménagement
+du bétail et de la récolte, enfermait les regards
+et la pensée dans un espace triste, prosaïque et
+d'une saleté repoussante. D'énormes monceaux de fumier
+enfoncés dans leurs fosses carrées en pierres de taille, et
+s'élevant encore à dix ou douze pieds de hauteur, laissaient
+échapper des ruisseaux immondes qu'on faisait
+écouler à dessein en toute liberté vers les terrains inférieurs
+pour réchauffer les légumes du potager. Ces provisions
+d'engrais, richesse favorite du cultivateur, charment
+sa vue et font glorieusement palpiter son coeur
+satisfait, lorsqu'un confrère vient les contempler avec
+l'admiration de l'envie. Dans les petites exploitations rustiques,
+ces détails n'offensent pourtant ni les yeux ni
+l'esprit de l'artiste. Leur désordre, l'encombrement des
+instruments aratoires, la verdure qui vient tout encadrer,
+les cachent ou les relèvent; mais sur une grande échelle
+et sur un terrain vaste, rien de plus déplaisant que cet
+horizon d'immondices. Des nuées de dindons, d'oies et
+de canards se chargent d'empêcher qu'on puisse mettre
+le pied avec sécurité sur un endroit épargné par l'écoulement
+des <i>fumerioux</i> (les tas de fumier). Le terrain,
+inégal et pelé, est traversé par une voie pavée, qui en
+cet instant, n'était pas plus praticable que le reste. Les
+débris de la vieille toiture du château neuf étant restés
+épars sur le sol, on marchait littéralement sur un champ
+de tuiles brisées. Il y avait pourtant près de six mois que
+le travail des couvreurs était terminé; mais ces réparations
+étaient à la charge du propriétaire, tandis que le
+soin d'enlever le déchet et de nettoyer la cour regardait
+le fermier. Il se promettait donc de le faire quand les occupations
+de l'été auraient cessé et que ses serviteurs
+pourraient s'en charger. D'une part, il y avait le motif
+d'économiser quelques journées d'ouvrier; de l'autre,
+cette profonde apathie du Berrichon, qui laisse toujours
+quelque chose d'inachevé, comme si, après un effort l'activité
+épuisée demandait un repos indispensable et les
+délices de la négligence avant la fin de la tâche.</p>
+
+<p>Marcelle compara cette grossière et repoussante opulence
+agricole, au poétique bien-être du meunier; et elle
+lui aurait adressé quelque réflexion à cet égard, si, au
+milieu des cris de détresse des dindons effarouchés et
+pourtant immobiles de terreur, du sifflement des oies
+mères de famille, et des aboiements de quatre ou cinq
+chiens maigres au poil jaune, elle eût pu placer une parole.
+Comme c'était le dimanche, les boeufs étaient à
+l'étable et les laboureurs sur le pas de la porte, dans
+leurs habits de fête, c'est-à-dire en gros drap bleu de
+Prusse, de la tête aux pieds. Ils regardèrent entrer la
+patache avec beaucoup d'étonnement, mais aucun ne se
+dérangea pour la recevoir et pour avertir le fermier de
+l'arrivée d'une visite. Il fallut que Grand-Louis servît
+d'introducteur à madame de Blanchemont; il n'y fit pas
+beaucoup de façons et entra sans frapper, en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Madame Bricolin, venez donc! voilà madame de
+Blanchemont qui vient vous voir.</p>
+
+<p>Cette nouvelle imprévue causa un si vif saisissement
+aux trois dames Bricolin qui venaient de rentrer de la
+messe, et qui étaient en train de manger debout une légère
+collation, qu'elles restèrent stupéfaites, se regardant
+comme pour se demander ce qu'il fallait dire et faire en
+pareille circonstance; et elles n'avaient pas encore bougé
+de leur place lorsque Marcelle entra. Le groupe qui se
+présenta à ses regards était composé de trois générations.
+La mère Bricolin, qui ne savait ni lire ni écrire, et qui
+était vêtue en paysanne; madame Bricolin, épouse du
+fermier, un peu plus élégante que sa belle-mère, ayant à
+peu près la tenue d'une gouvernante de curé: celle-là
+savait signer son nom lisiblement, et trouver les heures
+du lever du soleil et les phases de la lune dans l'almanach
+de Liège; enfin, mademoiselle Rose Bricolin, belle
+et fraîche en effet comme une rose du mois de mai, qui
+savait très-bien lire des romans, écrire la dépense de la
+maison et danser la contredanse. Elle était coiffée en
+cheveux, et portait une jolie robe de mousseline couleur
+de rose, qui dessinait à merveille une taille charmante,
+un peu trop modelée par l'exagération du corsage et des
+manches collantes, à la mode du moment. Cette ravissante
+figure, dont l'expression était fine et naïve à la fois,
+effaça chez Marcelle le fâcheux effet de la mine aigre et
+dure de sa mère. La grand'mère, hâlée et ridée comme
+une campagnarde éprouvée, avait une physionomie ouverte
+et hardie. Ces trois femmes restaient la bouche
+béante; la mère Bricolin se demandant de bonne foi si
+cette belle jeune dame était la même qu'elle avait vue
+venir quelquefois au château trente ans auparavant,
+c'est-à-dire la mère de Marcelle, qu'elle savait pourtant
+bien être morte depuis longtemps: madame Bricolin, la
+fermière, s'apercevant qu'elle avait remis trop vite, en
+rentrant de la messe, un tablier de cuisine sur sa robe
+de mérinos marron; et mademoiselle Rose pensant rapidement
+qu'elle était irréprochablement vêtue et chaussée,
+et qu'elle pouvait, grâce au dimanche, être surprise
+par une élégante Parisienne, sans avoir à rougir de quelque
+occupation domestique trop vulgaire.</p>
+
+<p>Madame de Blanchemont avait toujours été, aux yeux
+de là famille Bricolin, un être problématique qui existait
+peut-être, qu'on n'avait jamais vu et qu'on ne verrait
+certainement jamais. On avait connu monsieur son mari,
+qu'un n'aimait point parce qu'il était hautain, qu'on
+n'estimait pas parce qu'il était dépensier, et qu'on ne
+craignait guère parce qu'il avait toujours besoin d'argent
+et qu'il s'en faisait avancer à tout prix. Depuis sa mort,
+on pensait n'avoir jamais à traiter qu'avec des hommes
+d'affaires, vu que le défunt avait dit maintes fois, en produisant
+la complaisante signature de sa femme: Madame
+de Blanchemont est un enfant qui ne s'occupera
+jamais de tout cela, et qui s'inquiète fort peu d'où lui
+vient l'argent, pourvu que je lui en apporte. Bien entendu
+que le mari avait coutume de mettre sur le compte
+les goûts dispendieux de sa femme les prodigalités qu'il
+faisait à ses maîtresses. On ne soupçonnait donc nullement
+le caractère véritable de la jeune veuve, et madame
+Bricolin crut faire un rêve en la voyant tomber en personne
+au beau milieu de la ferme de Blanchemont.
+Devait-elle s'en réjouir ou s'en affliger? Cette apparition
+bizarre était-elle d'un bon ou d'un mauvais augure pour
+la prospérité des Bricolin? Venait-on réclamer ou demander?</p>
+
+<p>Tandis que, livrée à ces soudaines perplexités, la fermière
+examinait Marcelle à peu près comme une chèvre
+qui se met sur la défensive à la vue d'un chien étranger
+au troupeau, Rose Bricolin, subitement gagnée par l'air
+affable et la mise simple de l'étrangère, avait eu le courage
+de faire deux pas vers elle. La grand'mère fut la
+moins embarrassée des trois. Le premier moment de surprise
+dissipé, et sa tête affaiblie ayant fait un effort pour
+comprendre à qui elle avait affaire, elle s'approcha de
+Marcelle avec une brusque franchise, et lui fit accueil à
+peu près dans les mêmes termes, quoique avec moins
+de distinction et de grâce que la meunière d'Angibault.
+Les deux autres, un peu rassurées par l'air doux et
+bienveillant avec lequel Marcelle leur demanda l'hospitalité
+pour deux ou trois jours, ayant, disait-elle, à s'entretenir
+de ses affaires avec M. Bricolin, s'empressèrent
+bientôt de lui offrir à déjeuner.</p>
+
+<p>Le refus de Marcelle fut motivé sur l'excellent repas
+qu'elle avait pris une heure auparavant au moulin d'Angibault,
+et c'est alors seulement que les regards des trois
+dames Bricolin se portèrent sur le Grand-Louis qui se
+tenait près de la porte, causant farine avec la servante
+comme pour avoir prétexte à rester un peu. Ces trois regards
+furent très différents. Celui de la grand'mère fut
+amical, celui de sa belle-fille plein de dédain, celui de
+Rose incertain et indéfinissable comme s'il eût été mêlé
+de l'un et de l'autre sentiment intérieur.</p>
+
+<p>&mdash;Comment s'écria madame Bricolin d'un ton dolent
+et railleur, lorsque Marcelle eut raconté en peu de mots
+ses aventures de la nuit, vous avez été forcée de coucher
+dans ce moulin? Et nous ne le savions pas! Eh! pourquoi
+cet imbécile de meunier ne vous a-t-il pas amenée
+ici tout de suite? Ah! mon Dieu! quelle mauvaise nuit
+vous avez dû passer, Madame!</p>
+
+<p>&mdash;Excellente, au contraire, j'ai été traitée comme
+une reine, et j'ai mille obligations à M. Louis et à sa
+mère.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ça ne m'étonne pas, dit la mère Bricolin; la
+Grand'Marie est une si brave femme, et elle tient sa
+maison si proprement! C'est mon amie de jeunesse, à
+moi; nous avons gardé les moutons ensemble, sauf votre
+respect; nous étions deux jolies filles dans ce temps-là,
+à ce qu'on disait, quoiqu'il n'y paraisse plus, n'est-ce
+pas, Madame? Nous n'en savions pas plus long l'une que
+l'autre: filer, tricoter, faire les fromages, et voilà tout.
+Nous nous sommes mariées bien différemment; elle a
+pris plus pauvre qu'elle, et moi j'ai épousé plus riche
+que moi. C'est l'amour qui a fait ces deux mariages-là!
+ça se voyait dans notre temps; à présent on ne se marie
+que par intérêt, et les écus comptent plus que les sentiments.
+Ce n'en est pas mieux, n'est-ce pas, madame de
+Blanchemont?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis tout à fait de votre avis, dit Marcelle.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon Dieu! ma mère, quels contes faites-vous
+là à Madame? reprit aigrement madame Bricolin. Croyez-vous
+que vous l'amusez avec vos vieilles histoires? Eh!
+meunier, ajouta-t-elle d'un ton impératif, allez donc voir
+si M. Bricolin est dans la garenne ou à son champ d'avoine
+derrière la maison. Vous lui direz de venir saluer
+madame.</p>
+
+<p>&mdash;M. Bricolin, répondit le meunier avec un regard
+clair et un air de bravade enjouée, n'est ni à son champ
+d'avoine, ni à la garenne; je l'ai aperçu en passant qui
+buvait chopine et pinte avec M. le curé au presbytère.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui! dit la mère Bricolin, il doit être au <i>précipitère</i>.
+M. le curé a grand soif et grand faim après la
+grand'messe, et il aime qu'on lui tienne compagnie. Dismoi,
+Louis, mon enfant, veux-tu aller le chercher, toi
+qui es si complaisant?</p>
+
+<p>&mdash;J'y vas tout de suite, dit le meunier qui n'avait pas
+bougé à l'injonction de la fermière.</p>
+
+<p>Et il sortit en courant.</p>
+
+<p>Si vous le trouvez complaisant, celui-là, grommela
+madame Bricolin en regardant sa belle-mère avec humeur,
+vous n'êtes pas difficile.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! maman, il ne faut pas dire cela, dit d'une voix
+douce la belle Rose Bricolin. Grand-Louis a bien bon
+coeur.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'est-ce que vous voulez en faire de son bon
+coeur? riposta la Bricolin avec une irritation croissante.
+Qu'est-ce que vous avez donc pour lui toutes les deux,
+depuis quelque temps?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, maman, c'est toi qui es injuste avec lui depuis
+quelque temps, répondit Rosé, qui ne paraissait pas craindre
+beaucoup sa mère, habituée qu'elle était à la protection
+de son aïeule. Tu le rudoies toujours, et pourtant tu
+sais que papa l'estime beaucoup.</p>
+
+<p>&mdash;Toi, tu ferais mieux, dit la fermière, d'aller, au lieu
+de raisonner, préparer ta chambre, qui est la mieux arrangée
+de la maison, pour madame, qui aura peut-être
+envie de se reposer avant l'heure du dîner. Madame nous
+excusera si elle n'est pas très-bien logée ici. Ce n'est que
+l'année dernière que défunt M. de Blanchemont a consenti
+à faire arranger un peu le château neuf, qui était quasi
+aussi délabré que l'ancien, et c'est alors seulement que
+nous avons pu commencer à nous meubler un peu convenablement
+au renouvellement de notre bail. Rien n'est
+terminé, les papiers ne sont pas encore collés dans toutes
+les chambres, et nous attendons des commodes et des
+lits qui ne sont pas encore arrivés de Bourges. Nous en
+avons aussi qui ne sont pas encore déballés. Nous sommes
+vraiment sens dessus dessous depuis que les ouvriers ont
+tout bouleversé ici.</p>
+
+<p>Les embarras domestiques que madame Bricolin signalait
+ainsi par un discours de rigueur, étaient absolument
+motivés comme ceux que Marcelle avait pu remarquer à
+l'extérieur de la maison. L'économie, jointe à l'apathie,
+faisait traîner les dépenses en longueur, et reculait indéfiniment
+le moment de jouir du luxe qu'on voulait, qu'on
+pouvait, et qu'on n'osait encore se permettre. La pièce
+triste et enfumée où l'on avait été surpris par la châtelaine
+était la plus laide et la plus malpropre du château neuf.
+C'était a la fois une cuisine, une salle à manger et un
+parloir. Les poules y avaient accès, à cause de la porte
+au rez-de-chaussée constamment ouverte, le soin de les
+chasser étant une des occupations incessantes de la fermière,
+comme si l'état de colère et les actes de rigueur
+perpétuelle où l'entretenaient les récidives de la volaille
+eussent été nécessaires à son besoin d'agir et de châtier.
+C'est là qu'on recevait les paysans avec lesquels on avait
+des relations de tous les instants; et, comme leurs pieds
+crottés et le sans-gêne de leurs habitudes eussent inévitablement
+gâté les parquets et les meubles, on n'y faisait
+usage que de grossières chaises de paille et de bancs de
+bois posés sur les dalles nues et inutilement balayées
+dix fois par jour. Les mouches, qui y tenaient cour
+plénière, et le feu qui brûlait à toute heure et en toute
+saison dans la vaste cheminée ornée de crémaillères
+de toutes dimensions, rendaient cette pièce fort désagréable
+en été. Et pourtant c'est là que se tenait continuellement
+la famille, et lorsqu'on fit passer Marcelle dans
+la pièce voisine, il lui fut aisé de voir que cette espèce de
+salon était encore vierge, quoiqu'il fût arrangé depuis un
+an. Il était décoré avec le luxe grossier des chambres
+d'auberge. Le parquet tout neuf n'avait pas encore reçu
+l'encaustique et le cirage. Les rideaux d'indienne voyante
+étaient suspendus par leurs ornements de cuivre estampés
+d'un goût détestable. La garniture de la cheminée
+répondait à l'éclat et à la laideur de ces ornements prétendus
+renaissance. Un guéridon fort riche, sur lequel
+on devait un jour prendre le café, avait tous ses bronzes
+dorés encore enveloppés de papier et de ficelle. Le meuble
+était couvert de housses à carreaux rouges et blancs, sous
+lesquelles le damas de laine était destiné à s'user sans
+voir le jour; et, comme on ne connaît point encore dans
+ces fermes la distinction du salon avec la chambre à coucher,
+deux lits d'acajou, non encore garnis de rideaux,
+étaient disposés en long, les pieds en avant vers la fenêtre,
+à droite et à gauche de la porte d'entrée. On se
+disait à l'oreille dans la famille que ce serait la chambre
+de noces de Rose.</p>
+
+<p>Marcelle trouva cette maison si déplaisante, qu'elle résolut
+de n'y pas demeurer. Elle déclara qu'elle ne voulait
+pas causer le moindre dérangement à ses hôtes, et qu'elle
+chercherait dans le hameau quelque maison de paysan
+où elle pût prendre gite, à moins qu'il n'y eût dans le
+vieux château quelque chambre habitable. Cette dernière
+idée parut causer quelque souci à madame Bricolin, et
+elle n'épargna rien pour en détourner son hôtesse.</p>
+
+<p>&mdash;Il est bien vrai, dit-elle, qu'il y a toujours au vieux
+château ce qu'on appelle la chambre du maître. Lorsque
+M. le baron, votre défunt mari, nous faisait l'honneur de
+passer par ici, comme il nous écrivait toujours d'avance
+pour nous prévenir de son arrivée, nous avions soin de
+tout nettoyer, afin qu'il ne s'y trouvât pas trop mal. Mais
+ce malheureux château est si triste, si délabré...! Les rats
+et les oiseaux de nuit font là dedans un vacarme si épouvantable,
+et, d'ailleurs, les toitures sont en si mauvais
+état, et les murs si branlants, qu'il n'y a vraiment pas de
+sûreté à y dormir. Je ne conçois pas le goût que M. le
+baron avait pour cette chambre. Il n'en voulait pas accepter
+chez nous, et on aurait dit qu'il se serait cru dégradé
+s'il eût passé une nuit ici ailleurs que sous le toit de son
+vieux château.</p>
+
+<p>&mdash;J'irai voir cette chambre, dit Marcelle, et pour peu
+qu'on y puisse dormir à couvert, c'est tout ce qu'il me
+faut. En attendant, je vous supplie de ne rien déranger
+chez vous. Je ne veux en aucune façon vous être à charge.</p>
+
+<p>Rose exprima le désir qu'elle aurait au contraire à céder
+son appartement à madame de Blanchemont, dans des
+termes si aimables et avec une physionomie si prévenante,
+que Marcelle lui prit doucement la main pour la
+remercier, mais sans changer de résolution. L'aspect du
+château neuf, joint à une répugnance instinctive pour
+madame Bricolin, lui firent refuser obstinément l'hospitalité
+qu'elle avait fini par accepter de grand coeur au
+moulin.</p>
+
+<p>Elle se débattait encore contre les cérémonieuses importunités
+de la fermière, lorsque M. Bricolin arriva.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VIII.</h3>
+
+<h3>LE PAYSAN PARVENU.</h3>
+
+<p>M. Bricolin était un homme de cinquante ans, robuste
+et d'une figure régulière. Mais l'embonpoint avait envahi
+ses membres ramassés, ainsi qu'il arrive à tous les campagnards
+à leur aise, qui, passant leurs journées au grand
+air, à cheval la plupart du temps, et menant une vie active
+mais non pénible, ont juste assez de fatigue pour
+entretenir l'exubérance de leur santé et la complaisance
+de leur appétit. Grâce à ce stimulant d'un air vif et d'un
+exercice continuel, ces hommes supportent quelque temps
+sans malaise des excès de table journaliers, et, quoique
+dans leurs occupations champêtres ils soient vêtus d'une
+manière peu différente des paysans, il est impossible de
+les confondre avec eux, même au premier coup d'oeil.
+Tandis que le paysan est toujours maigre, bien proportionné
+et d'un teint basané qui a sa beauté, le bourgeois
+de campagne est toujours, dès l'âge de quarante ans,
+affligé d'un gros ventre, d'une démarche pesante et d'un
+coloris vineux qui vulgarisent et enlaidissent les plus
+belles organisations.</p>
+
+<p>Parmi ceux qui ont fait leur fortune eux-mêmes et qui
+ont commencé leur vie par la sobriété forcée du paysan,
+on ne trouverait guère d'exception à cet épaississement
+de la forme et à cette altération de la peau. Car c'est une
+observation proverbiale que lorsque le paysan commence
+à se nourrir de viande et à boire du vin à discrétion, il
+devient incapable de travailler, et que le retour à ses
+premières habitudes lui serait infailliblement et promptement
+mortel. On peut donc dire que l'argent passe dans
+leur sang, qu'ils s'y attachent de corps et d'âme, et que
+la vie ou la raison doit fatalement succomber chez eux à
+la perte de leur fortune. Toute idée de dévouement à l'humanité,
+toute notion religieuse, sont presque incompatibles
+avec cette transformation que le bien-être opère
+dans leur être physique et moral. Il serait fort inutile de
+s'indigner contre eux. Ils ne peuvent pas être autrement.
+Ils s'engraissent pour arriver à l'apoplexie ou à l'imbécillité.
+Leurs facultés pour l'acquisition et la conservation
+de la richesse, très-développées d'abord, s'éteignent vers
+le milieu de leur carrière, et, après avoir fait fortune avec
+une rapidité et une habileté remarquables, ils tombent de
+bonne heure dans l'apathie, le désordre et l'incapacité.
+Aucune idée sociale, aucun sentiment de progrès ne les
+soutient. La digestion devient l'affaire de leur vie, et leur
+richesse si vigoureusement acquise est, avant qu'ils l'aient
+consolidée, engagée dans mille embarras et compromise
+par mille maladresses... sans parler de la vanité qui les
+précipite dans des spéculations au-dessus de leur crédit;
+si bien que tous ces riches sont presque toujours ruinés
+au moment où ils font le plus d'envieux.</p>
+
+<p>M. Bricolin n'en était pas encore là. Il était à cet âge
+où l'activité et la volonté dans toute leur force, peuvent
+encore lutter contre la double ivresse de l'orgueil et de
+l'intempérance. Mais il suffisait de voir ses yeux un peu
+bridés, son vaste abdomen, son nez luisant, et le tremblement
+nerveux que l'habitude du coup du matin (c'est-à-dire
+les deux bouteilles de vin blanc à jeun en guise de
+café), donnait à sa main robuste, pour présager l'époque
+prochaine où cet homme si dispos, si matinal, si prévoyant
+et si impitoyable en affaires, perdrait la santé, la
+mémoire, le jugement et jusqu'à la dureté de son âme,
+pour devenir un ivrogne épuisé, un bavard très-lourd, et
+un maître facile à tromper.</p>
+
+<p>Sa figure avait été belle, quoique dépourvue absolument
+de distinction. Ses traits courts et fortement accentués
+annonçaient une énergie et une âpreté peu communes.
+Il avait l'oeil vif, noir et dur, la bouche sensuelle,
+le front étroit et bas, les cheveux crépus, la parole brève
+et rapide. Il n'y avait point de fausseté dans son regard,
+ni d'hypocrisie dans ses manières. Ce n'était point un
+homme fourbe, et le grand respect qu'il avait pour le tien
+et le mien, aux termes de la société actuelle, le rendait
+incapable de friponnerie. D'ailleurs, le cynisme de sa cupidité
+l'empêchait de farder ses intentions, et quand il
+avait dit à son semblable: «Mon intérêt est contraire au
+tien,» il pensait lui avoir démontré qu'il agissait en vertu
+du droit le plus sacré, et qu'il avait fait acte de haute
+loyauté en le lui annonçant.</p>
+
+<p><i>Demi-bourgeois, demi-manant,</i> il portait le dimanche
+un costume mixte entre le paysan el le <i>monsieur</i>. Son
+chapeau avait la forme plus basse que celui des uns, et
+les bords moins larges que celui des autres. Il avait une
+blouse grise à ceinture et à plis fixés sur sa taille courte,
+qui lui donnait l'aspect d'une barrique cerclée. Ses guêtres
+exhalaient une odeur d'étable indélébile, et sa cravate de
+soie noire était d'un luisant graisseux. Ce personnage,
+court et brusque, fit une impression désagréable sur
+Marcelle, et sa conversation prolixe, roulant toujours sur
+l'argent, lui fut encore moins sympathique que les prévenances
+désobligeantes de sa moitié.</p>
+
+<p>Voici quel fut à peu près le résumé du bavardage de deux
+heures qu'elle eut à subir de la part de maître Bricolin.
+La propriété de Blanchemont était chargée d'hypothèques
+pour un grand tiers de sa valeur. Feu M. le baron avait
+en outre demandé des avances considérables sur les fermages,
+et avec des intérêts énormes que M. Bricolin
+<i>avait été forcé d'exiger</i>, vu la difficulté de se procurer
+de l'argent et le taux usuraire établi dans le pays. Madame
+de Blanchemont devait se soumettre à des conditions
+encore plus dures, si elle voulait continuer le système
+auquel son mari avait été autorisé par elle; ou bien,
+avant de demander les revenus, elle devait payer l'arriéré,
+capital et intérêts, et intérêt des intérêts, somme
+qui s'élevait à plus de cent mille francs. Quant aux autres
+créanciers, ils voulaient rentrer dans leurs fonds entièrement,
+ou garder leur créance entière à titre de placement.
+Il fallait donc vendre la terre ou trouver promptement
+des capitaux; en un mot, la terre valait huit cent
+mille francs, elle était grevée de quatre cent mille francs
+de dettes, sans compter celle envers M. Bricolin. Il restait
+trois cent mille francs, unique fortune désormais de madame
+de Blanchemont, indépendante de celle que son
+mari avait ou n'avait pas laissée à son fils et dont elle ne
+connaissait pas encore la situation.</p>
+
+<p>Marcelle était loin de s'attendre à de si grands désastres,
+elle n'en avait pas prévu la moitié. Les créanciers
+n'avaient pas encore réclamé, et, bien nantis de leurs
+titres, ils attendaient, M. Bricolin tout le premier, que la
+veuve s'informât de sa position pour lui demander le paiement
+intégral ou la continuation du revenu que l'emprunt
+leur assurait. Lorsqu'elle demanda à Bricolin pourquoi,
+depuis un mois qu'elle était veuve, il ne lui avait pas fait
+connaître l'état de ses affaires, il lui répondit avec une
+brutale franchise qu'il n'avait pas de raison pour se presser,
+que sa créance était bonne, et que chaque jour d'indifférence
+de la part du propriétaire était un jour de profit
+pour le fermier, pendant lequel il cumulait les intérêts
+de son argent sans rien aventurer. Ce raisonnement péremptoire
+éclaira promptement Marcelle sur le genre de
+moralité de M. Bricolin.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste, lui répondit-elle en souriant avec une
+ironie que le fermier ne daigna pas comprendre. Je vois
+que c'est ma faute si chaque jour que je laisse écouler
+dévore plus que le revenu auquel je croyais pouvoir prétendre.
+Mais, dans l'intérêt de mon fils, je dois mettre un
+terme à cette espèce de débâcle, et j'attends de vous,
+monsieur Bricolin, un bon conseil à cet égard.</p>
+
+<p>M. Bricolin, très surpris du calme avec lequel la dame
+de Blanchemont venait d'apprendre qu'elle était à peu près
+ruinée, et encore plus de la confiance avec laquelle elle
+le consultait, la regarda entre les deux yeux. Il vit dans
+sa physionomie une sorte de défi malicieux porté par la
+plus parfaite candeur à sa cupidité.</p>
+
+<p>&mdash;Je vois bien, dit-il, que vous voulez me tenter, mais
+je ne veux pas m'exposer à des reproches de la part de
+votre famille. Cela fait tort à un homme d'être accusé de
+complaisance intéressée à des prêts usuraires. Il faut,
+madame de Blanchemont, que je vous parle sérieusement;
+mais ici les murs sont trop minces, et ce que j'ai
+à vous dire n'a pas besoin d'être ébruité. Si vous voulez
+faire semblant de venir avec moi examiner le vieux château,
+je vous dirai, 1° ce que je vous conseillerais de faire
+si j'étais votre parent; 2° ce que, étant votre créancier,
+je désire que vous fassiez; vous verrez s'il y a un troisième
+avis à examiner. Je ne le pense pas.</p>
+
+<p>Si le vieux château n'eût pas été entouré d'orties, de
+mares stagnantes et fétides, et de mille décombres mutilés
+qui n'avaient plus aucune autre physionomie que celle
+d'un désordre barbare, c'eût été un débris du passé assez
+pittoresque. Il y avait un reste de fossé avec de grands
+roseaux, de superbes lierres sur toute une face du bâtiment,
+et un éboulement où des cerisiers sauvages avaient
+acquis un développement magnifique. Ce côté ne manquait
+pas de poésie. M. Bricolin montra à Marcelle la
+chambre que son mari avait coutume d'habiter en passant.
+Il y avait un reste d'ameublement du temps de
+Louis XVI, très-malpropre et très-fané. Cependant cette
+pièce était habitable, et madame de Blanchemont résolut
+d'y passer la nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Cela contrariera un peu ma femme, qui tenait à honneur
+de vous recevoir dans ses meubles, dit M. Bricolin;
+mais je ne connais rien de plus mal à propos que de tourmenter
+les personnes. Si le vieux château vous plaît, il
+ne faut pas disputer des goûts, comme on dit, et j y ferai
+transporter vos effets. On mettra un lit de sangle dans ce
+cabinet pour votre <i>fille de chambre</i>. En attendant, je
+vais vous parler sérieusement de vos affaires, madame
+de Blanchemont: c'est le plus pressé.</p>
+
+<p>Et, tirant un fauteuil, Bricolin s'y installa et commença
+ainsi:</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, permettez-moi de vous demander si vous
+avez par devers vous une autre fortune que la terre de
+Blanchemont? je ne crois pas, si je suis bien informé.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai à moi rien autre chose, répondit Marcelle
+avec tranquillité.</p>
+
+<p>&mdash;Et pensez-vous que votre fils ait à hériter d'une
+grosse fortune du chef de son père?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien. Si les propriétés de M. de Blanchemont
+sont aussi grevées que la mienne....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous n'en savez rien? Vous ne vous occupez
+donc pas de vos affaires? c'est drôle! Mais tous les nobles
+sont comme cela. Moi, je suis obligé de connaître votre
+position. C'est mon métier et mon intérêt. Or donc, voyant
+que feu M. le baron allait grand train, et ne prévoyant
+pas qu'il mourrait si jeune, j'ai dû m'assurer des brèches
+qu'il pouvait avoir faites à sa fortune, afin d'être en garde
+contre des emprunts qui auraient pu excéder un jour la
+valeur des terres d'ici, et me laisser sans garantie. J'ai
+donc fait courir et fureter les gens du métier, et je sais,
+à un sou près, ce qui reste, <i>au jour d'aujourd'hui</i>, à
+votre petit bonhomme.</p>
+
+<p>&mdash;Faites-moi donc le plaisir de me l'apprendre, monsieur
+Bricolin.</p>
+
+<p>&mdash;C'est facile, et vous pourrez le vérifier. Si je me
+trompe de dix mille francs, c'est tout le bout du monde.
+Votre mari avait environ un million de fortune, il reste
+cela au soleil, sauf qu'il y a neuf cent quatre-vingt ou
+quatre-vingt-dix mille francs de dettes à payer.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, mon fils n'a plus rien? dit Marcelle troublée
+de cette révélation nouvelle.</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous dites. Avec ce que vous avez il aura
+encore trois cent mille francs un jour. C'est encore joli si
+vous voulez rassembler et liquider cela. En terres, ça représente
+six ou sept mille livres de rente. Si vous voulez
+le manger, c'est encore plus joli.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas l'intention de détruire l'unique avenir de
+mon fils. Mon devoir est de me dégager autant que possible
+des embarras où je me trouve.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, écoutez: Vos terres et les siennes rapportent
+deux pour cent. Vous payez les intérêts de vos
+dettes quinze et vingt pour cent; avec les intérêts cumulés,
+vous arriverez promptement à augmenter sans fin le
+capital de la dette. Comment allez-vous faire?</p>
+
+<p>&mdash;Il faut vendre, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous voudrez. Je crois que c'est dans votre
+intérêt bien entendu, à moins que, pourtant, comme vous
+avez pour longtemps la jouissance du bien de votre fils,
+vous ne préfériez profiter du désordre, et faire votre part.</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur Bricolin, telle n'est pas mon intention.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous pourriez encore tirer de l'argent de cette
+fortune-là, et comme le petit a encore des grands parents
+dont il héritera, il pourrait n'être pas banqueroutier à
+l'époque de sa majorité.</p>
+
+<p>&mdash;C'est très-bien raisonné, dit froidement Marcelle;
+mais je veux agir tout autrement. Je veux tout vendre afin
+que les dettes de la succession n'excèdent pas le capital;
+et quant à ma fortune, je veux la liquider, afin d'avoir le
+moyen d'élever convenablement mon fils.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, vous voulez vendre Blanchemont?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur Bricolin, tout de suite.</p>
+
+<p>&mdash;Tout de suite? Oh! je le crois bien; quand on est
+dans votre position, et qu'on veut en sortir franchement,
+il n'y a pas un jour à perdre, puisque chaque jour fait
+un trou à la bourse. Mais croyez-vous que ce soit bien
+facile de vendre une terre de cette importance tout de
+suite, soit en bloc, soit en détail? Autant vaudrait dire
+que du jour au lendemain on va vous bâtir un château
+comme celui-ci, assez solide pour durer cinq ou six cents
+ans. Sachez donc <i>qu'au jour d'aujourd'hui</i> on ne remue
+de fonds que dans l'industrie, les chemins de fer et autres
+grosses affaires où il y a cent pour cent à perdre ou
+à gagner. Quant aux propriétés territoriales, c'est le diable
+à déloger. Dans notre pays, tout le monde voudrait
+vendre, et personne ne veut acheter, tant on est las d'enterrer
+dans les sillons de gros capitaux pour un mince
+revenu. La terre est bonne pour quiconque y réside, en
+vit et y fait des économies; c'est la vie des campagnards
+comme moi. Mais pour vous autres gens des villes, c'est
+un revenu misérable. Ainsi donc, un bien de cinquante,
+cent mille francs au plus, trouvera parmi mes pareils des
+acquéreurs empressés. Un bien de huit cent mille francs
+dépasse généralement nos moyens, et il vous faudra
+chercher, dans l'étude de votre notaire à Paris un capitaliste
+qui ne sache que faire de ses fonds. Pensez-vous
+qu'il y en ait beaucoup <i>au jour d'aujourd'hui</i>? Quand
+on peut jouer à la bourse, à la roulette, aux <i>z'houliêres</i>,
+aux chemins de fer, aux places et à mille autres gros
+jeux? Il vous faudra donc rencontrer quelque vieux noble
+peureux qui aime mieux placer son argent à deux pour
+cent, dans la crainte d'une révolution, que de se lancer
+dans les belles spéculations qui tentent tout le monde
+<i>au jour d'aujourd'hui</i>. Encore faudrait-il qu'il y eût
+une belle maison d'habitation où un vieux rentier pût
+venir finir ses jours. Mais vous voyez votre château? je
+n'en voudrais pas pour les matériaux. La peine de le jeter
+par terre ne vaudrait pas ce qu'on en retirerait de charpente
+pourrie et de moellons fendus. Ainsi donc, vous
+pouvez bien, en faisant afficher votre terre, la vendre en
+bloc un de ces matins; mais vous pouvez bien aussi attendre
+dix ans; car votre notaire aura beau dire et imprimer
+sur ses pancartes, comme c'est l'usage, qu'elle rapporte
+trois et trois et demi; on verra mon bail, et on saura
+que, les impôts défalqués, elle n'en rapporte pas deux.</p>
+
+<p>&mdash;Voire bail a peut-être été conclu en raison des
+avances que vous aviez faites à M. de Blanchemont? dit
+Marcelle en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Comme de juste! répondit Bricolin avec aplomb, et
+mon bail est de vingt ans; il y en a un d'écoulé, reste
+dix-neuf. Vous le savez bien, vous l'avez signé. Après
+cela, vous ne l'avez peut-être pas lu... Dame! c'est votre
+faute.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi, je ne m'en prends à personne. Donc, je ne
+puis pas vendre en bloc, mais en détail?</p>
+
+<p>&mdash;En détail, vous vendrez bien, vous vendrez cher,
+mais on ne vous paiera pas.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que vous serez forcée de vendre à beaucoup
+de gens dont la plupart ne seront pas solvables, à des
+paysans qui, les meilleurs, s'acquitteront sou par sou à
+la longue, et, les plus gueux, qui se laisseront tenter par
+l'amour de posséder un peu de terre, comme ils font tous
+<i>au jour d'aujourd'hui</i>, et qu'il vous faudra exproprier
+au bout de dix ans, sans avoir touché de revenu. Cela
+vous ennuiera de les tourmenter?</p>
+
+<p>&mdash;Et je ne m'y résoudrai jamais. Ainsi, monsieur Bricolin,
+selon vous, je ne puis ni vendre ni conserver?</p>
+
+<p>&mdash;Si vous voulez être raisonnable, ne pas vendre cher
+et palper du comptant, vous pouvez vendre à quelqu'un
+que je connais.</p>
+
+<p>&mdash;A qui donc?</p>
+
+<p>&mdash;A moi.</p>
+
+<p>&mdash;A vous, monsieur Bricolin?</p>
+
+<p>&mdash;A moi, Nicolas-Étienne Bricolin.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, dit Marcelle, qui se rappela en cet instant
+quelques paroles échappées au meunier d'Angibault; j'ai
+entendu parler de cela. Et quelles sont vos propositions?</p>
+
+<p>&mdash;Je m'arrange avec vos créanciers hypothécaires, je
+démembre la terre, je vends à ceux-ci, j'achète à ceux-là,
+je garde ce qui est à ma convenance et je vous paie
+le reste.</p>
+
+<p>&mdash;Et les créanciers, vous les payez comptant aussi?
+Vous êtes énormément riche, monsieur Bricolin?</p>
+
+<p>&mdash;Non, je les fais attendre, et, d'une manière ou de
+l'autre, je vous en débarrasse.</p>
+
+<p>&mdash;Je croyais qu'ils voulaient tous être remboursés immédiatement;
+vous me l'aviez dit?</p>
+
+<p>&mdash;Ils seraient exigeants avec vous; ils me feront crédit,
+à moi.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste. Je passe pour insolvable peut-être?</p>
+
+<p>&mdash;Possible! <i>au jour d'aujourd'hui</i>, on est très-méfiant.
+Voyons, madame de Blanchemont! vous me devez
+cent mille francs, je vous en donne deux cent cinquante
+mille, et nous sommes quittes.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire que vous voulez payer deux cent cinquante
+mille francs ce qui en vaut trois cent mille?</p>
+
+<p>&mdash;C'est un petit <i>boni</i> qu'il est juste que vous m'accordiez;
+je paie comptant. Vous direz que c'est mon
+avantage de ne pas servir d'intérêts ayant l'argent. C'est
+votre avantage aussi de palper votre fortune, dont vous
+n'aurez plus ni sou ni maille si vous tardez.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, vous voulez profiter des embarras de ma position
+pour réduire d'un sixième le peu qui me reste?</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon droit, et tout autre que moi exigerait
+davantage. Soyez sûre que je prends vos intérêts autant
+que possible. Allons, mon premier mot sera le dernier.
+Vous y penserez.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur Bricolin, il me semble qu'il faut y
+penser.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! je le crois bien! Il faut d'abord vous assurer
+que je ne vous trompe pas, et que je ne me trompe pas
+moi-même sur votre situation et sur la valeur de vos
+biens. Vous voilà ici; vous vous renseignerez, vous verrez
+tout par vous-même, vous pourrez même aller visiter
+les terres de votre mari du côté du Blanc, et quand vous
+serez au courant, dans un mois environ, vous me direz
+votre réponse. Seulement, vous pouvez bien résumer mes
+offres en établissant ainsi votre calcul sur une base dont
+je ne crains pas la vérification: vous pouvez, 1° vendre
+ce qui vous reste de net le double de ce que je vous en
+offre, mais vous n'en toucherez pas la moitié, ou bien
+vous attendrez dix ans, durant lesquels vous aurez à servir
+tant d'intérêts qu'il ne vous restera rien; 2° vous pouvez
+me vendre à un sixième de perte et toucher, d'ici à
+trois mois, deux cent cinquante mille francs en bon or
+ou en bon argent, ou en jolis billets de banque, à votre
+choix. Allons, j'ai dit! maintenant revenez à la maison
+dans une petite heure, vous dînerez avec nous. Il faudra
+faire chez nous comme chez vous, entendez-vous, madame
+la baronne? Nous sommes en affaires, et si vous ne me
+demandez pas d'autre <i>pot de vin</i>, ce ne sera pas grand'-chose.</p>
+
+<p>La position où Marcelle se trouvait désormais vis-à-vis
+des Bricolin lui ôtait tout scrupule, et nécessitait d'ailleurs
+l'acceptation de cette offre. Elle promit donc d'en
+profiter; mais elle demanda, en attendant l'heure du repas,
+à rester au vieux château pour écrire une lettre, et
+M. Bricolin la quitta pour lui envoyer ses domestiques et
+ses paquets.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>IX.</h3>
+
+<h3>UN AMI IMPROVISÉ.</h3>
+
+<p>Pendant quelques instants qu'elle demeura seule, Marcelle
+fit rapidement beaucoup de réflexions, et bientôt
+elle sentit que l'amour lui donnait une énergie dont elle
+n'eût pas été capable peut-être sans cette toute-puissante
+inspiration. Au premier aspect, elle avait été un peu
+effrayée de ce triste manoir, l'unique demeure qui lui
+restât en propre. Mais en apprenant que cette ruine
+même n'allait bientôt plus lui appartenir, elle se prit à
+sourire en la regardant avec une curiosité complètement
+désintéressée. L'écusson seigneurial de sa famille était
+encore intact au manteau des vastes cheminées.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, se dit-elle, tout va être rompu entre moi et
+le passé. Richesse et noblesse s'éteignent de compagnie,
+<i>au jour d'aujourd'hui</i>, comme dit ce Bricolin. O mon
+Dieu! que vous êtes bon d'avoir fait l'amour de tous les
+temps et immortel comme vous-même!</p>
+
+<p>Suzette entra, apportant le nécessaire de voyage que sa
+maîtresse avait demandé pour écrire. Mais, en l'ouvrant,
+Marcelle jeta par hasard les yeux sur sa soubrette, et lui
+trouva une si étrange expression en contemplant les murailles
+nues du vieux castel, qu'elle ne put s'empêcher
+de rire. La figure de Suzette se rembrunit davantage, et
+sa voix prit un diapason de révolte bien marqué.&mdash;Ainsi,
+dit-elle, Madame est résolue à coucher ici?</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voyez bien, répondit Marcelle, et vous
+avez là un cabinet pour vous, avec une vue magnifique
+et beaucoup d'air.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis fort obligée à madame, mais madame peut
+être assurée que je n'y coucherai pas. J'y ai peur en plein
+jour; que serait-ce la nuit? on dit qu'il y revient, et je
+n'ai pas de peine à le croire.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes folle, Suzette. Je vous défendrai contre
+les revenants.</p>
+
+<p>&mdash;Madame aura la bonté de faire coucher ici quelque
+servante de la ferme, car j'aimerais mieux m'en aller tout
+de suite à pied de cet affreux pays....</p>
+
+<p>&mdash;Vous le prenez tragiquement, Suzette. Je ne veux
+vous contraindre en rien, vous coucherez où vous voudrez;
+cependant je vous ferai observer que si vous preniez
+l'habitude de me refuser vos services, je me verrais
+dans la nécessité de me séparer de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Si Madame compte rester longtemps dans ce pays-ci,
+et habiter cette masure....</p>
+
+<p>&mdash;Je suis forcée d'y rester un mois, et peut-être davantage;
+qu'en voulez-vous conclure?</p>
+
+<p>&mdash;Que je demanderai à madame de vouloir bien me
+renvoyer a Paris ou dans quelque autre terre de madame,
+car je fais serment que je mourrais ici au bout de
+trois jours.</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère Suzette, répondit Marcelle avec beaucoup
+de douceur, je n'ai plus d'autre terre, et je ne retournerai
+probablement jamais demeurer à Paris. Je n'ai plus
+de fortune, mon enfant, et il est probable que je ne
+pourrai vous garder longtemps à mon service. Puisque
+ce séjour vous est odieux, il est inutile que je vous l'impose
+durant quelques jours. Je vais vous payer vos gages
+et votre voyage. La patache qui nous a amenées n'est
+pas repartie. Je vous donnerai de bonnes recommandations,
+et mes parents vous aideront à vous placer.</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment madame veut-elle que je m'en aille
+comme cela toute seule? Vraiment, c'était bien la peine
+de m'amener si loin dans un pays perdu!</p>
+
+<p>&mdash;J'ignorais que j'étais ruinée, et je viens de l'apprendre
+à l'instant même, répondit Marcelle avec calme;
+ne me faites donc pas de reproches, c'est involontairement
+que je vous ai causé cette contrariété. D'ailleurs,
+vous ne partirez pas seule; Lapierre retournera à Paris
+avec vous.</p>
+
+<p>&mdash;Madame renvoie aussi Lapierre? reprit Suzette
+consternée.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne renvoie pas Lapierre. Je le rends à ma belle-mère,
+qui me l'avait donné, et qui reprendra avec plaisir
+ce vieux et bon serviteur. Allez dîner, Suzette, et préparez-vous
+à partir.</p>
+
+<p>Confondue du sang-froid et de la tranquille douceur de
+sa maîtresse, Suzette fondit en larmes, et, par un retour
+d'affection, peut-être irréfléchi, elle la supplia de lui pardonner
+et de la garder auprès d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Non, ma chère fille, répondit Marcelle, vos gages
+sont désormais au-dessus de ma position. Je vous regrette
+malgré vos travers, et peut-être me regretterez-vous
+aussi malgré mes défauts. Mais c'est un sacrifice inévitable,
+et le moment où nous sommes n'est pas celui de
+la faiblesse.</p>
+
+<p>&mdash;Et que va devenir madame? sans fortune, sans domestiques,
+et avec un petit enfant sur les bras, dans un
+pareil désert! Ce pauvre petit Edouard!</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous affligez pas, Suzette; vous vous placerez
+certainement chez quelqu'un de ma connaissance. Nous
+nous reverrons. Vous reverrez Edouard. Ne pleurez pas
+devant lui, je vous en supplie!</p>
+
+<p>Suzette sortit; mais Marcelle n'avait pas encore mis sa
+plume dans l'encre pour écrire, que le grand farinier
+parut devant elle, portant Edouard sur un bras, et un sac
+de nuit sur l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! lui dit Marcelle en recevant l'enfant qu'il déposa
+sur ses genoux, vous êtes donc toujours occupé à
+m'obliger, monsieur Louis? Je suis bien aise que vous ne
+soyez pas encore parti. Je ne vous avais presque pas
+remercié, et j'aurais eu du regret de ne pas vous dire
+adieu.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne suis pas encore parti, dit le meunier,
+et à dire vrai, je ne suis pas très-pressé de m'en aller.
+Mais tenez, Madame, si ça vous est égal, vous ne m'appellerez
+plus <i>monsieur</i>. Je ne suis pas un monsieur, et
+de votre part ça me contrarie à présent, cette cérémonie!
+vous m'appellerez Louis tout court, ou Grand-Louis,
+comme tout le monde.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/06.png"></p>
+
+<p>&mdash;Mais je vous ferai observer que cela sera très contraire
+à l'égalité, et que d'après vos réflexions de ce
+matin...</p>
+
+<p>&mdash;Ce matin j'étais une bête, un cheval, et un cheval de
+moulin qui pis est. J'avais des préventions... à cause de
+la noblesse et de votre mari... que sais-je? Si vous m'aviez
+appelé Louis, je crois que je vous aurais appelée...
+Comment vous appelez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;-Marcelle.</p>
+
+<p>&mdash;J'aime assez ce nom-là, madame Marcelle! Eh bien!
+je vous appellerai comme cela: ça ne me rappellera plus
+monsieur le baron.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si je ne vous appelle plus monsieur, vous
+m'appellerez donc Marcelle tout court? dit madame de
+Blanchemont en riant..</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, vous êtes une femme... et une femme
+comme il y en a peu, le diable m'emporte!... Tenez, je
+ne m'en cache pas, je vous porte dans mon coeur, surtout
+depuis un moment.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi depuis un moment, Grand-Louis? dit Marcelle
+qui commençait à écrire et qui n'écoutait plus le
+meunier qu'à demi.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que pendant que vous causiez avec votre fille
+de chambre, tout à l'heure, j'étais là dans l'escalier avec
+votre coquin d'enfant qui me faisait mille niches pour
+m'empêcher d'avancer, et, malgré moi, j'ai entendu tout
+ce que vous disiez. Je vous en demande pardon.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de mal à cela, dit Marcelle; ma position
+n'est pas un secret, puisque je la faisais connaître à
+Suzette, et, d'ailleurs, je suis certaine qu'un secret serait
+bien placé entre vos mains.</p>
+
+<p>&mdash;Un secret de vous serait placé dans mon coeur, reprit
+le meunier attendri. Ah çà! vous ne saviez donc pas,
+avant de venir ici, que vous étiez ruinée?</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne le savais pas. C'est M. Bricolin qui vient
+de me rapprendre. Je m'attendais à des pertes réparables,
+voila tout.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous n'en avez pas plus de chagrin que cela?</p>
+
+<p>Marcelle, qui écrivait, ne songea pas à répondre mais
+au bout d'un instant, elle leva les yeux sur le Grand-Louis,
+et le vit debout devant elle, les bras croisés et la
+contemplant avec une sorte d'enthousiasme naïf et d'étonnement
+Profond.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/07.png"></p>
+
+<p>&mdash;C'est donc bien surprenant, lui dit-elle, de voir une
+personne qui perd sa fortune sans perdre l'esprit. D'ailleurs,
+ne me reste-il pas de quoi vivre?</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui vous reste, je le sais à peu près. Je connais
+vos affaires peut-être mieux que vous; car le père Bricolin,
+quand il a bu un coup, aime à causer, et il m'a
+assez cassé la tête de tout cela, alors que ça ne m'intéressait
+guère. Mais c'est égal, voyez-vous; une personne
+qui voit sans sourciller un million d'un côté et un demi-million
+de l'autre, s'en aller de devant elle... crac! en un
+clin d'oeil... je n'ai jamais vu cela, et je ne le comprends
+pas encore!</p>
+
+<p>&mdash;Vous comprendriez encore moins si je vous disais
+que, quant à ce qui me concerne, cela me fait un plaisir
+extrême.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mais par rapport à votre fils! dit le meunier en
+baissant la voix pour que l'enfant qui jouait dans la pièce
+voisine n'entendît pas ses paroles.</p>
+
+<p>&mdash;Au premier moment j'ai été un peu effrayée, répondit
+Marcelle, et puis, je me suis bientôt consolée. Il y
+a longtemps que je me dis que c'est un malheur que de
+naître riche, et d'être destiné à l'oisiveté, à la haine
+des pauvres, à l'égoïsme et à l'impunité que donne la
+richesse. J'ai regretté bien souvent de n'être pas fille et
+mère d'ouvrier. A présent, Louis, je serai du peuple, et
+les hommes comme vous ne se méfieront plus de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne serez pas du peuple, dit le meunier; il vous
+reste encore une fortune qu'un homme du peuple regarderait
+comme immense, quoique ce ne soit pas grand'chose
+pour vous. D'ailleurs ce petit enfant a des parents
+riches qui ne le laisseront pas élever comme un pauvre.
+Tout cela, madame Marcelle, c'est donc des romans que
+vous vous faites; mais où diable avez-vous donc pris ces
+idées-là? Il faut que vous soyez une sainte, le diable
+n`enlève! Ça me fait un singulier effet de vous entendre
+dire des choses pareilles, quand toutes les autres personnes
+riches ne songent qu'à le devenir davantage. Vous
+êtes la première de votre espèce que je vois. Est-ce qu'il
+y a à Paris d'autres riches et d'autres nobles qui pensent
+comme vous?</p>
+
+<p>&mdash;-Il n'y en a guère, je dois en convenir. Mais ne m'en
+faites pas tant de mérite, Grand-Louis. Un jour viendra
+où je pourrai peut-être vous faire comprendre pourquoi
+je suis ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Faites excuse, mais je m'en doute.</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, et la preuve, c'est que je ne peux pas vous
+le dire. Ce sont des affaires délicates, et vous me diriez
+que je suis trop osé de vous questionner là-dessus. Si
+vous saviez pourtant, comme sur ce chapitre-là, je suis
+penaud et capable de comprendre les peines des autres!
+Je vous dirai mes soucis, moi! Oui, le tonnerre m'écrase!
+je vous les dirai. Il n'y aura que vous et ma mère qui
+saurez cela. Vous me direz quelques bonnes paroles qui
+me remettront peut-être l'esprit.</p>
+
+<p>&mdash;Et si je vous disais, à mon tour, que je m'en
+doute?</p>
+
+<p>&mdash;Vous devez vous en douter! preuve qu'il y a de l'amour
+et de l'argent mêlés dans toutes ces affaires-là.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux que vous me fassiez vos confidences, Grand-Louis;
+mais voici le vieux Lapierre qui monte. Nous nous
+reverrons bientôt, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Il le faut, dit le meunier en baissant la voix, car
+j'ai sur vos affaires avec le Bricolin bien des choses à
+vous demander. J'ai peur que ce gaillard-là ne vous mène
+un peu trop durement, et qui sait! tout paysan que je
+suis, je pourrais peut-être vous rendre service. Voulez-vous
+me traiter en ami?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous ne ferez rien sans m'avertir?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le promets, ami. Voici Lapierre.</p>
+
+<p>&mdash;Faut-il que je m'en aille?</p>
+
+<p>&mdash;Allez ici à côté, avec Edouard. J'aurai peut-être besoin
+de vous consulter, si vous avez le temps d'attendre
+quelques minutes de plus.</p>
+
+<p>&mdash;C'est dimanche... D'ailleurs, ça serait tout autre
+jour...!</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>X.</h3>
+
+<h3>CORRESPONDANCE.</h3>
+
+<p>Lapierre entra. Suzette lui avait déjà tout dit. Il était pâle
+et tremblant. Vieux et incapable d'un service pénible, il
+n'était pour Marcelle qu'un porte-respect en voyage. Mais,
+sans le lui avoir jamais exprimé, il lui était sincèrement
+attaché, et, malgré l'aversion qu'il éprouvait déjà, aussi
+bien que Suzette, pour la Vallée-Noire et le vieux château,
+il refusa de quitter sa maîtresse et déclara qu'il la servirait
+pour aussi peu de gages qu'elle jugerait à propos de
+lui en donner.</p>
+
+<p>Marcelle, touchée de son noble dévouement, lui serra
+affectueusement les mains, et vainquit sa résistance en
+lui démontrant qu'il lui serait plus utile en retournant à
+Paris qu'en restant à Blanchemont. Elle voulait se défaire
+de son riche mobilier, et Lapierre était très-capable de
+présider à cette vente, d'en recueillir le prix et de le consacrer
+au paiement des petites dettes courantes que madame
+de Blanchemont avait pu laisser à Paris. Probe et
+entendu, Lapierre fut flatté de jouer le rôle d'une espèce
+d'homme d'affaires, d'un homme de confiance, à coup
+sûr, et de rendre service à celle dont il se séparait à regret.
+Les arrangements de départ furent donc faits. Ici,
+Marcelle, qui pensait à tous les détails de sa position
+avec un sang-froid remarquable, rappela le Grand-Louis
+et lui demanda s'il pensait qu'on put vendre dans le pays
+la calèche qu'elle avait laissée à ***.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi vous brûlez vos vaisseaux? répondit le meunier.
+Tant mieux pour nous! Vous resterez peut-être ici,
+et je ne demande qu'à vous y garder. Je vais souvent à ***
+pour des affaires que j'y ai, et pour voir une de mes soeurs
+qui y est établie. Je sais à peu près tout ce qui se passe
+dans ce pays-là, et je vois bien d'ailleurs que tous nos
+bourgeois, depuis quelques années, ont la rage des belles
+voitures et de toutes les choses de luxe. J'en sais un qui
+veut en faire venir une de Paris; la vôtre est toute rendue,
+ça lui épargnera la dépense du transport, et dans
+notre pays, tout en faisant de grosses folies, on regarde
+encore aux petites économies. Elle m'a paru belle et
+bonne, cette voiture. Combien cela vaut-il, une affaire
+comme ça?</p>
+
+<p>&mdash;Deux mille francs.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous que j'aille avec M. Lapierre jusqu'à ***?
+Je le mettrai en rapport avec les acheteurs, et il touchera
+l'argent, car chez nous on ne paie comptant qu'aux étrangers.</p>
+
+<p>&mdash;Si ce n'était pas abuser de votre temps et de votre
+obligeance, vous feriez seul cette affaire.</p>
+
+<p>&mdash;J'irai avec plaisir; mais ne parlez pas de cela à
+M. Bricolin, il serait capable de vouloir l'acheter, lui, la
+calèche!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! pourquoi non?</p>
+
+<p>&mdash;Ah bon! il ne manquerait plus que ça pour faire
+tourner la tête à... aux personnes de sa famille! D'ailleurs,
+le Bricolin trouverait moyen de vous la payer moitié
+de ce qu'elle vaut. Je vous dis que je m'en charge.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, vous me rapporterez l'argent, s'il est
+possible? car je croyais avoir à en toucher ici, au lieu
+qu'il me faudra sans doute en restituer.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, nous partirons ce soir; à cause du dimanche,
+ça ne me dérangera pas; et si je ne reviens pas
+demain soir ou après-demain matin avec deux mille francs,
+prenez-moi pour un vantard.</p>
+
+<p>&mdash;Que vous êtes bon, vous! dit Marcelle en songeant
+à la rapacité de son riche fermier.</p>
+
+<p>&mdash;Il faudra que je vous rapporte aussi vos malles, que
+vous avez laissées là-bas? dit le Grand-Louis.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous voulez bien louer une charrette et me les
+faire envoyer...</p>
+
+<p>&mdash;Non pas! à quoi bon louer un homme et un cheval?
+Je mettrai Sophie au tombereau, et je parie que mademoiselle
+Suzette aimera mieux voyager en plein air sur
+une boite de paille, avec un bon conducteur comme moi,
+qu'avec cet enragé patachon dans son panier à salade.
+Ah ça! tout n'est pas dit. Il vous faut une servante, celles
+de M. Bricolin ont trop d'occupation pour amuser votre
+coquin d'enfant du matin au soir. Ah! si j'avais le temps,
+moi! nous ferions une belle vie ensemble, avec ça que
+j'adore les enfants et que celui-là a plus d'esprit que moi!
+je vas vous prêter la petite Fanchon, la servante à ma
+mère. Nous nous en passerons bien pendant quelque
+temps. C'est une petite fille qui aura soin du petit comme
+de la prunelle de ses yeux, et qui fera tout ce que vous
+lui commanderez. Elle n'a qu'un défaut, c'est de dire trois
+fois <i>plaît-il?</i> à chaque parole qu'on lui adresse Mais que
+voulez-vous, elle s'imagine que c'est une politesse, et
+qu'on la gronderait si elle ne faisait pas semblant d'ètre
+sourde.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes ma Providence, dit Marcelle, et j'admire
+que, dans une situation qui devait me susciter mille embarras,
+il se trouve sur mon chemin un coeur excellent
+qui vienne à mon secours.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! bah! ce sont de petits services d'amitié, que
+vous me rendrez d'une autre façon. Vous m'avez déjà
+grandement servi, sans vous en douter, depuis que vous
+êtes ici!</p>
+
+<p>&mdash;Et comment cela?...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dame! nous causerons de cela plus tard, dit le
+meunier d'un air mystérieux, et avec un sourire où le
+sérieux de sa passion faisait un étrange contraste avec
+l'enjouement de son caractère.</p>
+
+<p>Le départ du meunier et des domestiques ayant été
+résolu d'un commun accord pour le soir même, <i>à la
+fraîche</i>, comme disait Grand-Louis, Marcelle, n'ayant
+plus que quelques instants pour écrire avant le dîner de
+la ferme, traça rapidement les deux billets suivants:</p>
+
+<p>PREMIER BILLET.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Marcelle, baronne de Blanchemont, à la comtesse</p>
+<p>de Blanchemont, sa belle-mère.</p>
+ </div> </div>
+
+
+<p>«Chère maman,</p>
+
+<p>«Je m'adresse à vous comme à la plus courageuse des
+femmes et à la meilleure tête de la famille, pour vous
+annoncer et vous charger d'annoncer au respectable comte
+et à nos autres chers parents, une nouvelle qui vous affectera,
+j'en suis sûre, plus que moi. Vous m'avez souvent
+fait part de vos appréhensions, et nous avons trop causé
+du sujet qui m'occupe en ce moment pour que vous ne
+m'entendiez pas à demi-mot. <i>Il n'y a plus rien</i> (mais
+rien) <i>de la fortune d'Édouard</i>. De la mienne, il reste
+deux cent cinquante mille ou trois cent mille francs. Je
+ne connais encore ma situation que par un homme qui
+serait intéressé à exagérer le désastre, si la chose était
+possible, mais qui a trop de bon sens pour tenter de me
+tromper, puisque demain, après-demain, je puis m'instruire
+par moi-même. Je vous renvoie le bon Lapierre,
+et n'ai pas besoin de vous engager à le reprendre chez
+vous. Vous me l'aviez donné pour qu'il mît un peu d'ordre
+et d'économie dans les dépenses de la maison. Il a fait
+son possible; mais qu'était-ce que ces épargnes domestiques,
+lorsqu'au dehors la prodigalité était sans contrôle
+et sans limites? De petites raisons qu'il vous expliquera
+lui-même me forcent à brusquer son départ; voilà pourquoi
+je vous écris en courant, et sans entrer dans des
+détails que je ne possède pas moi-même, et qui viendront
+plus tard. Je tiens à ce que Lapierre vous voie seule et
+vous remette ceci, afin que vous ayez quelques heures ou
+quelques jours au besoin pour préparer le comte à cette
+révélation. Vous l'adoucirez en lui disant mille fois tout
+ce que vous savez de moi, combien je suis indifférente aux
+jouissances de la richesse, et combien je suis incapable
+de maudire qui que ce soit et quoi que ce soit dans le
+passé. Comment ne pardonnerais-je pas à celui qui a eu
+le malheur de ne pas vivre assez pour tout réparer! Chère
+maman, que sa mémoire reçoive de votre coeur et du mien
+une entière et facile absolution!</p>
+
+<p>«Maintenant, deux mots sur Édouard et sur moi, qui
+ne faisons qu'un dans cette épreuve de la destinée. Il me
+restera, je l'espère, de quoi pourvoir à tous ses besoins et à
+son éducation. Il n'est pas d'âge à s'affliger de pertes qu'il
+ignore et qu'il sera bon de lui laisser ignorer autant que
+possible lorsqu'il sera capable de les comprendre. N'est-il
+pas heureux pour lui que ce changement dans sa situation
+s'opère avant qu'il ait pu se faire un besoin de vivre dans
+l'opulence? Si c'est un malheur d'être réduit au nécessaire
+(ce n'en est pas un à mes yeux), il ne le sentira pas,
+et, habitué désormais à vivre modestement, il se croira
+assez riche. Puisqu'il était destiné à tomber dans une
+condition médiocre, c'est donc un bienfait de la Providence
+de l'y avoir fait descendre dans un âge où la leçon,
+loin d'être amère, ne peut que lui être utile. Vous me
+direz que d'autres héritages lui sont réservés. Je suis
+étrangère à cet avenir, et ne veux, en aucune façon, en
+profiter d'avance. Je refuserais presque comme un affront
+les sacrifices que sa famille voudrait s'imposer pour me
+procurer ce qu'on appelle un genre de vie honorable.
+Dans l'appréhension de ce que je viens d'apprendre, j'avais
+déjà fait mon plan de conduite. Je viens de m'y conformer,
+et rien au monde ne m'en fera départir. Je suis
+résolue à m'établir en province, au fond d'une campagne,
+où j'habituerai les premières années de mon fils à une
+vie laborieuse et simple, et où il n'aura pas le spectacle
+et le contact de la richesse d'autrui pour détruire le bon
+effet de mes exemples et de mes leçons. Je ne perds pas
+l'espérance d'aller vous le présenter quelquefois, et vous
+verrez avec plaisir un enfant robuste et enjoué, au lieu
+de cette frêle et rêveuse créature pour l'existence de laquelle
+nous n'avions cessé de trembler. Je sais les droits
+que vous avez sur lui et le respect que je dois à vos volontés
+et à vos conseils; mais j'espère que vous ne blâmerez
+pas mon projet, et que vous me laisserez gouverner
+cette enfance durant laquelle les soins assidus d'une
+mère et les salutaires influences de la campagne seront
+plus utiles que les leçons superficielles d'un professeur
+grassement payé, des exercices de manège et des promenades
+en voiture au bois de Boulogne. Quant à moi, ne
+vous inquiétez nullement; je n'ai aucun regret à ma vie
+nonchalante et à mon entourage d'oisiveté. J'aime la campagne
+de passion, et j'occuperai les longues heures que
+le monde ne me volera plus à m'instruire pour instruire
+mon fils. Vous avez eu jusqu'ici quelque confiance en moi,
+voici le moment d'en avoir une entière. J'ose y compter,
+sachant que vous n'avez qu'à interroger votre âme énergique
+et votre coeur profondément maternel pour comprendre
+mes desseins et mes résolutions.</p>
+
+<p>«Tout cela rencontrera bien quelque opposition dans
+les idées de la famille; mais quand vous aurez prononcé
+que j'ai raison, tous seront de votre avis. Je remets donc
+notre présent et notre avenir entre vos mains, et je suis
+avec dévouement, tendresse et respect, à vous pour la
+vie.</p>
+
+<p>Marcelle.»</p>
+
+<p>Suivait un post-scriptum relatif à Suzette, et la demande
+d'envoyer l'homme d affaires de la famille au Blanc, afin
+qu'il pût constater la ruine de cette fortune territoriale et
+s'occuper activement de la liquidation. Quant à ses affaires
+personnelles, Marcelle voulait et pouvait les liquider
+elle-même avec l'aide des hommes compétents de la
+localité.</p>
+
+<p>La seconde lettre était adressée à Henri Lémor:</p>
+
+<p>«Henri, quel bonheur! quelle joie! je suis ruinée. Vous
+ne me reprocherez plus ma richesse, vous ne haïrez plus
+mes chaînes dorées. Je redeviens une femme que vous
+pouvez aimer sans remords, et qui n'a plus de sacrifices
+à s'imposer pour vous. Mon fils n'a plus de riche héritage
+à recueillir, du moins immédiatement. J'ai le droit désormais
+de l'élever comme vous l'entendez, d'en faire un
+homme, de vous confier son éducation, de vous livrer son
+âme tout entière. Je ne veux pas vous tromper, nous aurons
+peut-être une petite lutte à soutenir contre la famille
+de son père, dont l'aveugle tendresse et l'orgueil aristocratique
+voudront le rendre au monde en l'enrichissant
+malgré moi. Mais nous triompherons avec de la douceur,
+un peu d'adresse et beaucoup de fermeté. Je me tiendrai
+assez loin de leur influence pour la paralyser, et nous entourerons
+d'un doux mystère le développement de cette
+jeune âme. Ce sera l'enfance de Jupiter au fond des grottes
+sacrées. Et quand il sortira de cette divine retraite pour
+essayer sa puissance, quand la richesse viendra le tenter,
+nous lui aurons fait une âme forte contre les séductions
+du monde et la corruption de l'or. Henri, je me berce des
+plus douces espérances, ne venez pas les détruire avec
+des doutes cruels et des scrupules que j'appellerais alors
+pusillanimes. Vous me devez votre appui et votre protection,
+maintenant que je vais m'isoler d'une famille pleine
+de sollicitude et de bonté, mais que je quitte et vais combattre
+par la seule raison qu'elle ne partage pas vos principes.
+Ce que je vous ai écrit, il y a deux jours, en quittant
+Paris, est donc pleinement et facilement confirmé
+par ce billet. Je ne vous appelle pas auprès de moi maintenant,
+je ne le dois pas, et la prudence, d'ailleurs, exige
+que je reste assez longtemps sans vous voir, pour qu'on
+n'attribue pas à mes sentiments pour vous l'exil que je
+m'impose. Je ne vous dis pas le lieu que j'aurai choisi
+pour ma retraite, je l'ignore. Mais dans un an, Henri,
+cher Henri, à partir du 15 août, vous viendrez me rejoindre
+où je serai fixée alors et où je vous appellerai. Jusque
+là, si vous ne partagez pas ma confiance en moi-même,
+j'aime mieux que vous ne m'écriviez pas.... Mais aurai-je
+la force de vivre un an sans rien savoir de vous! Non, ni
+vous non plus! Écrivez donc deux mots, seulement pour
+dire: <i>J'existe et j'aime!</i> Et vous adresserez pour moi
+à mon fidèle vieux Lapierre à l'hôtel de Blanchemont.
+Adieu, Henri. Oh! si vous pouviez lire dans mon coeur
+et voir que je vaux mieux que vous ne pensez!&mdash;Édouard
+se porte bien, il ne vous oublie pas. Lui seul désormais
+me parlera de vous.</p>
+
+<p>M. B.»</p>
+
+<p>Ayant cacheté ces deux lettres, Marcelle qui n'avait
+plus d'autre vanité au monde que la beauté angélique de
+son fils, rafraîchit un peu la toilette d'Édouard, et traversa
+la cour de la ferme. On l'attendait pour dîner, et,
+pour lui faire honneur, on avait mis le couvert dans le
+salon, vu qu'on n'avait pas d'autre salle à manger que la
+cuisine, où l'on ne craignait pas de salir les meubles, et
+où madame Bricolin se trouvait beaucoup plus à portée
+des mets qu'elle confectionnait elle-même avec l'aide de
+sa belle-mère et de sa servante; Marcelle s'aperçut bientôt
+de celle dérogation aux habitudes de la famille. Madame
+Bricolin, dont l'empressement était instinctivement
+empreint de la mauvaise humeur qui constitue la
+seule mauvaise éducation en ce genre, eut soin de l'en
+instruire en lui demandant à tout propos pardon de ce
+que le service se faisait si mal et déroutait complètement
+ses servantes. Marcelle demanda et exigea dès lors qu'on
+reprit le lendemain les habitudes de la maison, assurant
+avec un sourire enjoué, qu'elle irait dîner au moulin
+d'Angibault, si on la traitait avec cérémonie.</p>
+
+<p>&mdash;Et à propos de moulin, dit madame Bricolin après
+quelques phrases de politesse mal tournées, il faut que
+je fasse une scène à M. Bricolin.&mdash;Ah! le voilà justement!
+Dis donc, monsieur Bricolin, est-ce que tu as perdu
+l'esprit, d'inviter ce meunier à dîner avec nous, un jour
+où madame la baronne nous fait l'honneur d'accepter
+notre repas?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! diable! je n'y avais pas songé, répondit naïvement
+le fermier, ou plutôt... je pensais, quand j'ai invité
+Grand-Louis, que madame ne nous ferait pas cet honneur-là.
+M. le baron refusait toujours, tu sais bien... on
+le servait dans sa chambre, ce qui n'était guère commode,
+par parenthèse.... Enfin, Thibaude, si ça déplaît
+à madame de manger avec ce garçon-là, tu le lui diras,
+toi qui n'as pas la langue dans ta poche; moi, je ne m'en
+charge pas: j'ai fait la bêtise, ça me coûte de la réparer.</p>
+
+<p>&mdash;Et ça me regarde comme de coutume! dit l'aigre
+madame Bricolin, qui, étant l'aînée des filles Thibault,
+conservait son nom de famille féminisé, suivant l'ancien
+usage du pays. Allons, je vais renvoyer ton beau Louis à
+sa farine.</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait me faire beaucoup de peine, et je crois
+que je m'en irais moi-même, dit madame de Blanchemont
+d'un ton ferme et même un peu sec, qui imposa à la
+fermière; j'ai déjeuné ce malin avec ce garçon, chez lui,
+et je l'ai trouvé si obligeant, si poli et si aimable, que
+ce serait un vrai chagrin pour moi de dîner sans lui ce
+soir.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment? dit la belle Rose, qui avait écouté Marcelle
+avec beaucoup d'attention et dont les yeux animés
+exprimaient une surprise mêlée de plaisir; mais elle les
+baissa et devint toute rouge en rencontrant le regard
+scrutateur el menaçant de sa mère.</p>
+
+<p>&mdash;Il en sera comme madame voudra, dit madame Bricolin;
+et elle ajouta tout bas on s'adressant à sa servante
+qui avait le privilège de ses observations confidentielles
+quand elle était en colère:</p>
+
+<p>&mdash;Ce que c'est que d'être un bel homme!</p>
+
+<p>La Chounette (diminutif de Fanchon) sourit d'un air
+malicieux qui la rendit plus laide que de coutume. Elle
+trouvait le meunier un fort bel homme, en effet, et lui en
+voulait de ce qu'il ne lui faisait pas la cour.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! dit M. Bricolin, le meunier dînera donc
+avec nous. Madame a raison de ne pas être fière. C'est
+le moyen de trouver toujours de la bonne volonté chez
+les autres. Rose, va donc appeler lo Grand-Louis qui est
+par là dans la cour. Dis-lui que la soupe est sur la table.
+Ça m'aurait coûté de faire un affront à ce garçon. Savez-vous,
+madame la baronne, que j'ai raison de tenir à ce
+meunier-là? C'est le seul qui ne retienne pas double mesure
+et qui ne change pas le grain. Oui, c'est le seul du
+pays, le diable me confonde! Ils sont tous plus voleurs
+les uns que les autres. D'ailleurs, le proverbe du pays
+le dit; «Tout meunier, tout voleur.» Je les ai tous essayés,
+et je n'ai encore trouvé que celui-là qui ne fit pas
+de mauvais comptes et de vilains mélanges. Outre qu'il
+a toute sorte d'attentions pour nous. Il ne moudrait jamais
+mon froment à la meule qui vient de broyer de l'orge
+et du seigle. Il sait que cela gâte la farine el lui ôte sa
+blancheur. Il met de l'amour-propre à me contenter,
+parce qu'il sait que je tiens à avoir du beau pain sur ma
+table. C'est ma seule fantaisie, à moi! Je suis humilié
+quand quelqu'un, venant chez moi, ne me dit pas: Ah!
+le beau pain! Il n'y a que vous, maître Bricolin, pour
+faire du pareil blé!&mdash;Tout blé d'Espagne, mon cher, on
+s'en flatte!</p>
+
+<p>&mdash;Il est certain qu'il est magnifique, votre pain! dit
+Marcelle, pour faire valoir le meunier autant que pour
+satisfaire la vanité de M. Bricolin.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! que de soucis pour un oeil de plus
+ou de moins dans le pain, et pour un boisseau de plus
+ou de moins par semaine! dit madame Bricolin. Quand
+nous avons des meuniers beaucoup plus près, et un moulin
+au bas du terrier, avoir affaire à un homme qui demeure
+à une lieue d'ici!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que ça te fait? dit M. Bricolin, puisqu'il
+vient chercher les sacs et qu'il les rapporte sans prendre
+un grain de blé de plus que la mouture<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>? D'ailleurs, il
+a un beau et bon moulin, deux grandes roues neuves, un
+fameux réservoir, et l'eau ne manque jamais chez lui.
+C'est agréable de ne jamais attendre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a> Ou ne paie jamais les meuniers dans la Vallée-Noire: ils prélèvent
+leur part de grain avec plus ou moins de fidélité sur la mouture, et ils
+sont généralement plus honnêtes que ne le prétend M. Bricolin. Quand
+ils ont beaucoup de pratiques, ils retirent de cette industrie beaucoup
+plus que leur consommation, et peuvent se livrer à un petit commerce de
+grains.</blockquote>
+
+<p>&mdash;Et puis, comme il vient de loin, dit la fermière,
+vous vous croyez toujours obligé de l'inviter à dîner ou
+à goûter; voila une économie!</p>
+
+<p>Le meunier en arrivant mit fin à celle discussion conjugale.
+M. Bricolin se contentait, quand sa femme le
+grondait, de hausser un peu les épaules, et de parler un
+peu plus vite que de coutume. Il lui pardonnait son humeur
+acariâtre, parce que l'activité el la parcimonie de sa
+ménagère lui étaient fort utiles.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, donc, Rose, s'écria madame Bricolin à sa
+fille, qui rentrait avec le Grand-Louis, nous t'attendons
+pour nous mettre à table. Tu aurais bien pu faire avertir
+le meunier par la Chounette, au lieu d'y courir toi-même.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père me l'avait commandé, dit Rose.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous n'y seriez pas venue sans cela, j'en suis
+bien sûr, dit le meunier tout bas à lu jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour me remercier d'être grondée à cause de
+vous que vous me dites cela? répondit Rose sur le même
+ton.</p>
+
+<p>Marcelle n'entendit pas ce qu'ils se disaient, mais ces
+paroles furtives échangées entre eux, la rougeur de Rose,
+et l'émotion du Grand-Louis la confirmèrent dans les
+soupçons que lui avait déjà fait concevoir l'aversion de
+madame Bricolin pour le pauvre farinier: la belle Rose
+était l'objet dos pensées du meunier d'Angibault.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XI.</h3>
+
+<h3>LE DÎNER A LA FERME.</h3>
+
+<p>Désireuse de servir les intérêts de coeur de son nouvel
+ami, et n'y voyant pas de danger pour mademoiselle Bricolin,
+puisque son père et sa grand'mère paraissaient favoriser
+le Grand-Louis, madame de Blanchemont affecta
+de lui parler beaucoup durant le repas, et d'amener la
+conversation sur les sujets où véritablement son instruction
+et son intelligence le rendaient très-supérieur à toute
+la famille Bricolin, peut-être à la charmante Rose elle-même.
+En agriculture, considérée comme science naturelle
+plus que comme expérimentation commerciale, en
+politique, considérée comme recherche du bonheur et de
+la justice humaine; en religion et en morale, le Grand-Louis
+avait des notions élémentaires, mais justes, élevées,
+marquées au coin du bon sens, de la perspicacité et de
+la noblesse de l'âme, qui n'avaient jamais été mises en
+lumière à la ferme. Les Bricolin n'y avaient jamais que
+des sujets de conversation grossièrement vulgaires, et
+tout l'esprit qu'on y dépensait était tourné en propos dénigrants
+et peu charitables contre le prochain. Grand-Louis,
+n'aimant ni les lieux communs ni les méchancetés,
+y parlait peu et n'avait jamais fait remarquer sa
+capacité. M. Bricolin avait décrété qu'il était fort sot
+comme tous les beaux hommes, et Rose, qui l'avait toujours
+trouvé amoureux craintif ou mécontent, c'est-à-dire
+taquin ou timide, ne pouvait l'excuser de son manque
+d'esprit qu'en vantant son excellent coeur. On fut donc
+étonné d'abord de voir madame de Blanchemont causer
+avec lui avec une sorte de préférence, et quand elle l'eut
+amené à oublier le trouble que lui causait la présence de
+Rose et le mauvais vouloir de sa mère, on fut bien plus
+étonné encore de l'entendre si bien parler. Cinq ou six
+fois M. Bricolin, qui, ne se doutant nullement de son
+amour pour sa fille, l'écoutait avec bienveillance, fut
+émerveillé, et s'écria en frappant sur la table:</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais donc cela, toi? Où diable as-tu pêché tout
+cela?</p>
+
+<p>&mdash;Bah! dans la rivière! répondait Grand-Louis avec
+gaieté.</p>
+
+<p>Madame Bricolin tomba peu à peu dans un silence sombre
+en voyant le succès de son ennemi; elle formait la
+résolution d'avertir le soir même M. Bricolin de la découverte
+qu'elle avait faite ou cru faire des sentiments de ce
+paysan pour <i>sa demoiselle</i>.</p>
+
+<p>Quant à la vieille mère Bricolin, elle ne comprenait
+rien du tout à la conversation; mais elle trouvait que le
+meunier parlait comme un livre, parce qu'il assemblait
+plusieurs phrases de suite, sans hésiter et sans se reprendre.
+Rose n'avait pas l'air d'écouter, mais elle ne
+perdait rien; et involontairement ses yeux s'arrêtaient
+sur le Grand-Louis. Il y avait là un cinquième Bricolin auquel
+Marcelle fit peu d'attention. C'était le vieux père
+Bricolin, vêtu en paysan comme sa femme, mangeant
+bien, ne disant mot, et n'ayant pas l'air d'en penser davantage.
+Il était presque sourd, presque aveugle, et
+paraissait complètement idiot. Sa vieille moitié l'avait
+amené à table en le conduisant comme un enfant. Elle
+s'occupait beaucoup de lui, remplissait son assiette et son
+verre, lui ôtait la mie de son pain, parce que, n'ayant
+plus de dents, ses gencives, durcies et insensibles, ne
+pouvaient broyer que les croûtes les plus dures, et ne lui
+adressait pas une parole, comme si c'eût été peine perdue.
+Lorsqu'il s'assit, elle lui fit entendre cependant qu'il
+fallait ôter son chapeau à cause de madame de Blanchemont.
+Il obéit, mais ne parut pas comprendre pourquoi,
+et il le remit aussitôt, liberté que, d'après l'usage du
+pays, M. Bricolin, son fils, se permit également. Le meunier,
+qui n'y avait pas dérogé le matin au moulin, fourra
+cependant son bonnet dans sa poche sans qu'on s'en
+aperçût, partagé entre un nouvel instinct de déférence
+que Marcelle lui inspirait pour les femmes, et la crainte
+de paraître jouer au freluquet pour la première fois de
+sa vie.</p>
+
+<p>Cependant, tout en admirant ce qu'il appelait le beau
+<i>bagout</i> du grand farinier, M. Bricolin se trouva bientôt
+d'un autre avis que lui sur toutes choses. En agriculture,
+il prétendait qu'il n'y avait rien de neuf à tenter, que les
+savants n'avaient jamais rien découvert, qu'en voulant
+innover on se ruinait toujours; que, depuis que le <i>monde
+est monde jusqu'au jour d'aujourd'hui</i>, on avait toujours
+fait de même, et qu'on ne ferait jamais mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! dit le meunier. Et les premiers qui ont fait ce
+que nous faisons aujourd'hui, ceux qui ont attelé des
+boeufs pour ouvrir la terre et pour ensemencer, ils ont
+fait du neuf cependant, et on aurait pu les en empêcher
+en se persuadant qu'une terre qu'on n'avait jamais cultivée
+ne deviendrait jamais fertile? C'est comme en politique;
+dites donc, monsieur Bricolin, s'il y a cent ans, on
+vous avait dit que vous ne paieriez plus ni dîmes ni redevances;
+que les couvents seraient détruits...</p>
+
+<p>&mdash;Bah! bah! je ne l'aurais peut-être pas cru, c'est
+vrai; mais c'est arrivé parce que ça devait arriver. Tout
+est pour le mieux <i>au jour d'aujourd'hui</i>; tout le monde
+est libre de faire fortune, et on n'inventera jamais mieux
+que ça.</p>
+
+<p>&mdash;Et les pauvres, les paresseux, les faibles, les <i>bêtes</i>,
+qu'est-ce que vous en faites?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en fais rien, puisqu'ils ne sont bons à rien.
+Tant pis pour eux!</p>
+
+<p>&mdash;Et si vous en étiez, monsieur Bricolin, ce qu'à Dieu
+ne plaise! (vous en êtes bien loin) diriez-vous: «Tant
+pis pour moi?» Non, non, vous n'avez pas dit ce que
+vous pensiez, en répondant tant pis pour eux! vous avez
+trop de coeur et de religion pour ça.</p>
+
+<p>&mdash;De la religion, moi? Je m'en moque, de la religion,
+et toi aussi. Je vois bien que ça essaie de revenir, mais
+je ne m'en inquiète guère. Notre curé est un bon vivant,
+et je ne le contrarie pas. Si c'était un cagot, je l'enverrais
+joliment promener. Qu'est-ce qui croit à toutes ces
+bêtises-là <i>au jour d'aujourd'hui</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Et votre femme, et votre mère, et votre fille, disent-elles
+que ce sont des bêtises?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ça leur plaît, ça les amuse. Les femmes ont
+besoin de ça à ce qu'il paraît.</p>
+
+<p>&mdash;Et nous autres paysans, nous sommes comme les
+femmes, nous avons besoin de religion.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! vous en avez une sous la main; allez à la
+messe, je ne vous en empêche pas, pourvu que vous ne
+me forciez pas d'y aller.</p>
+
+<p>&mdash;Cela peut arriver cependant, si la religion que nous
+avons redevient fanatique et persécutante comme elle l'a
+été si fort et si souvent.</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne vaut donc rien? laissez-la tomber. Je m'en
+passe bien, moi?</p>
+
+<p>&mdash;Mais puisqu'il nous en faut une absolument, à
+nous autres, c'est donc une autre qu'il faudrait avoir?</p>
+
+<p>&mdash;Une autre! une autre! diable! comme tu y vas!
+Fais-en donc une, toi!</p>
+
+<p>J'en voudrais avoir une qui empêchât les hommes de
+se haïr, de se craindre et de se nuire.</p>
+
+<p>&mdash;Ça serait neuf, en effet! J'en voudrais bien une
+comme ça qui empêcherait mes métayers de me voler
+mon blé la nuit, et mes journaliers de mettre trois heures
+par jour à manger leur soupe.</p>
+
+<p>&mdash;Cela serait, si vous aviez une religion qui vous
+commandât de les rendre aussi heureux que vous-même.</p>
+
+<p>&mdash;Grand-Louis, vous avez la vraie religion dans le
+coeur, dit Marcelle.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, cela! dit Rose avec effusion.</p>
+
+<p>M. Bricolin n'osa répliquer. Il tenait beaucoup à gagner
+la confiance de madame de Blanchemont et à ne
+pas lui donner mauvaise opinion de lui. Grand-Louis,
+qui vit le mouvement de Rose, regarda Marcelle avec
+un oeil plein de feu qui semblait lui dire: Je vous remercie.</p>
+
+<p>Le soleil baissait, et le dîner, qui avait été copieux,
+touchait à sa fin. M. Bricolin, qui s'appesantissait sur sa
+chaise, grâce à une large réfection et à des rasades
+abondantes, eût voulu se livrer à son plaisir favori qui
+était de prendre du café arrosé d'eau-de-vie et entremêlé
+de liqueurs, pendant deux ou trois heures de la soirée.
+Mais le Grand-Louis, sur lequel il avait compté pour lui
+tenir tête, quitta la table et alla se préparer au départ.
+Madame de Blanchemont alla recevoir les adieux de ses
+domestiques et régler leurs comptes. Elle leur remit sa
+lettre pour sa belle-mère, et prenant le meunier à l'écart,
+elle lui confia celle qui était adressée à Henri, en
+le priant de la mettre lui-même à la poste.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille, dit-il, comprenant qu'il y avait là
+un peu de mystère; cela ne sortira de ma main que pour
+tomber dans la boîte, sans que personne y ait jeté les
+yeux, pas même vos domestiques, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Merci, mon brave Louis.</p>
+
+<p>&mdash;Merci! vous me dites merci, quand c'est moi qui
+devrais vous dire cela à deux genoux. Allons, vous ne
+savez pas ce que je vous dois! Je vas passer par chez
+nous, et dans deux heures la petite Fanchon sera auprès
+de vous. Elle est plus propre et plus douce que la grosse
+Chounette d'ici.</p>
+
+<p>Quand Louis et Lapierre furent partis, Marcelle eut
+un instant de détresse morale en se trouvant seule à la
+merci de la famille Bricolin. Elle se sentit fort attristée,
+et prenant Edouard par la main, elle s'éloigna et gagna
+un petit bois qu'elle voyait de l'autre côté de la prairie.</p>
+
+<p>Il faisait encore grand jour, et le soleil, en s'abaissant
+derrière le vieux château, projetait au loin l'ombre gigantesque
+de ses hautes tours. Mais elle n'alla pas loin
+sans être rejointe par Rose, qui se sentait une grande
+attraction pour elle, et dont l'aimable figure était le seul
+objet agréable qui pût frapper ses regards en cet instant.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux vous faire les honneurs de la garenne, dit
+la jeune fille; c'est mon endroit favori, et vous l'aimerez,
+j'en suis sûre.</p>
+
+<p>&mdash;Quel qu'il soit, votre compagnie me le fera trouver
+agréable, répondit Marcelle en passant familièrement son
+bras sous celui de Rose.</p>
+
+<p>L'ancien parc seigneurial de Blanchemont, abattu à
+l'époque de la révolution, était clos désormais par un
+fossé profond, rempli d'eau courante, et par de grandes
+haies vives, où Rose laissa un bout de garniture de sa
+robe de mousseline, avec la précipitation et l'insouciance
+d'une fille dont le trousseau est au grand complet. Les
+anciennes souches des vieux chênes s'étaient couvertes
+de rejets, et la garenne n'était plus qu'un épais taillis
+sur lequel dominaient quelques <i>sujets</i> épargnés par la
+cognée, semblables à de respectables ancêtres étendant
+leurs bras noueux et robustes sur une nombreuse et
+fraîche postérité. De jolis sentiers montaient et descendaient
+par des gradins naturels établis sur le roc, et serpentaient
+sous un ombrage épais quoique peu élevé. Ce
+bois était mystérieux. On y pouvait errer librement, appuyée
+au bras d'un amant. Marcelle chassa cette pensée
+qui faisait battre son coeur, et tomba dans la rêverie en
+écoutant le chant des rossignols, des linottes et des merles
+qui peuplaient le bocage désert et tranquille.</p>
+
+<p>La seule avenue que le taillis n'eût pas envahie était
+située à la lisière extrême du bois, et servait de chemin
+d'exploitation. Marcelle en approchait avec Rose, et son
+enfant courait en avant. Tout d'un coup il s'arrêta et
+revint lentement sur ses pas, indécis, sérieux et pâle.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il y a? lui demanda sa mère, habituée
+à deviner toutes ses impressions, en voyant qu'il était
+combattu entre la crainte et la curiosité.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a une vilaine femme là-bas, répondit Édouard.</p>
+
+<p>&mdash;On peut être vilain et bon, répondit Marcelle. Lapierre
+est bien bon et il n'est pas beau.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Lapierre n'est pas laid! dit Édouard, qui,
+comme tous les enfants, admirait les objets de son affection.</p>
+
+<p>&mdash;Donne-moi la main, reprit Marcelle, et allons voir
+cette vilaine femme.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, n'y allez pas, c'est inutile, dit Rose d'un
+air triste et embarrassé, sans pourtant manifester aucune
+crainte. Je ne pensais pas qu'<i>elle</i> était là.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux habituer Édouard à vaincre la peur, lui répondit
+Marcelle à demi-voix.</p>
+
+<p>Et Rose n'osant la retenir, elle doubla le pas. Mais
+lorsqu'elle fut au milieu de l'avenue, elle s'arrêta, frappée
+d'une sorte de terreur à l'aspect de l'être bizarre qui
+venait lentement à sa rencontre.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XII.</h3>
+
+<h3>LES CHÂTEAUX EN ESPAGNE.</h3>
+
+<p>Sous le majestueux berceau que formaient les grands
+chênes le long de l'avenue, et que le soleil sur son déclin
+coupait de fortes ombres et de brillants reflets, marchait
+à pas comptés une femme ou plutôt un être sans nom qui
+paraissait plongé dans une méditation farouche. C'était
+une de ces figures égarées et abruties par le malheur,
+qui n'ont pas plus d'âge que de sexe. Cependant, ses
+traits réguliers avaient eu une certaine noblesse qui n'était
+pas complètement effacée, malgré les affreux ravages
+du chagrin et de la maladie, et ses longs cheveux noirs
+en désordre s'échappant de dessous son bonnet blanc
+surmonté d'un chapeau d'homme d'un tissu de paille
+brisé et déchiré eu mille endroits, donnaient quelque
+chose de sinistre à la physionomie étroite et basanée
+qu'ils ombrageaient en grande partie. On ne voyait, de
+cette face jaune comme du safran et dévastée par la
+fièvre, que deux grands yeux noirs d'une fixité effrayante,
+dont on rencontrait rarement le regard préoccupé,
+un nez très-droit et d'une forme assez belle quoique
+très-prononcée, et une bouche livide à demi entr'ouverte.
+Son habillement, d'une malpropreté repoussante, appartenait
+à la classe bourgeoise; une mauvaise robe d'étoffe
+jaune dessinait un corps informe où les épaules hautes et
+constamment voûtées avaient acquis en largeur un développement
+disproportionné avec le reste du corps qui
+semblait étrique, et sur lequel flottait la robe détachée et
+traînante d'un côté. Ses jambes maigres et noires étaient
+nues, et des savates immondes défendaient mal ses
+pieds contre les cailloux et les épines auxquels du reste
+ils semblaient insensibles. Elle marchait gravement, la
+la tête penchée en avant, le regard attaché sur la terre
+et les mains occupées à rouler et à presser un mouchoir
+taché de sang.</p>
+
+<p>Elle venait droit sur madame de Blanchemont, qui,
+dissimulant son effroi pour ne pas le communiquer à
+Édouard, attendait avec angoisse qu'elle prît à gauche ou
+à droite, pour passer auprès d'elle. Mais le spectre, car
+cette créature ressemblait à une apparition sinistre, marchait
+toujours, sans paraître prendre garde à personne,
+et sa physionomie, qui n'exprimait pas l'idiotisme, mais
+un désespoir sombre passé à l'état de contemplation abstraite,
+ne semblait recevoir aucune impression des objets
+extérieurs. Cependant, lorsqu'elle arriva jusqu'à
+l'ombre que Marcelle projetait à ses pieds, elle s'arrêta
+comme si elle eût rencontré un obstacle infranchissable,
+et tourna brusquement le dos pour reprendre sa marche
+incessante et monotone.</p>
+
+<p>&mdash;C'est, la pauvre <i>Bricoline</i>, dit Rose sans baisser la
+voix, quoiqu'elle fût à portée d'être entendue. C'est ma
+soeur aînée, qui est <i>dérangée</i> (c'est-à-dire folle, en termes
+du pays). Elle n'a que trente ans, quoiqu'elle ait l'air
+d'une vieille femme, et il y en a douze qu'elle ne nous a
+pas dit un mot, ni paru entendre notre voix. Nous ne
+savons pas si elle est sourde. Elle n'est pas muette, car
+lorsqu'elle se croit seule, elle parle quelquefois, mais cela
+n'a aucun sens. Elle veut toujours être seule, et elle n'est
+pas méchante quand on ne la contrarie pas. N'en ayez
+pas peur; si vous avez l'air de ne pas la voir, elle ne vous
+regardera seulement pas. Il n'y a que quand nous voulons
+la <i>rapproprier</i> un peu, qu'elle se met en colère et
+se débat en criant comme si nous lui faisions du mal.</p>
+
+<p>&mdash;Maman, dit Edouard qui essayait de cacher son
+épouvante, ramène-moi à la maison, j'ai faim.</p>
+
+<p>&mdash;Comment aurais-tu faim? Tu sors de table, dit
+Marcelle qui n'avait pas plus envie que son fils de contempler
+plus longtemps ce triste spectacle. Tu te trompes
+assurément; viens dans une autre allée: peut-être qu'il
+fait encore trop de soleil dans celle-ci, et que la chaleur
+te fatigue.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, rentrons dans le taillis, dit Rose; ceci
+n'est pas gai à voir. Il n'y a pas de risque qu'elle nous
+suive, et d'ailleurs, quand elle est dans une allée, elle ne
+la quitte pas souvent; vous pouvez voir que dans celle-ci,
+l'herbe est brûlée au milieu, tant elle y a passé et repassé,
+toujours au même endroit. Pauvre soeur, quel
+dommage! elle était si belle et si bonne! Je me souviens
+du temps où elle me portait dans ses bras et s'occupait de
+moi comme vous vous occupez de ce bel enfant-là. Mais
+depuis son malheur elle ne me connaît plus et ne se souvient
+pas seulement que j'existe.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ma chère mademoiselle Rose, quel affreux malheur
+en effet! Et quelle en est la cause? Est-ce un chagrin
+ou une maladie? Le sait-on?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! oui, on le sait bien. Mais on n'en parle pas.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demande pardon si l'intérêt que je vous
+porte m'a entraînée à vous faire une question indiscrète.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour vous, Madame, c'est bien différent. Il me
+semble que vous êtes si bonne qu'on n'est jamais humilié
+devant vous. Je vous dirai donc, entre nous, que ma
+pauvre soeur est devenue folle par suite d'<i>une amour
+contrariée</i>. Elle aimait un jeune homme très-bien et très-honnête,
+mais qui n'avait rien, et nos parents n'ont pas
+voulu consentir au mariage. Le jeune homme s'est engagé
+et a été se faire tuer à Alger. La pauvre Bricoline, qui
+avait toujours été triste et silencieuse depuis son départ,
+et à qui on supposait seulement de l'humeur et un chagrin
+qui passerait avec le temps, apprit sa mort d'une
+manière un peu trop cruelle. Ma mère, croyant qu'en
+perdant toute espérance elle en prendrait enfin son parti,
+lui jeta cette mauvaise nouvelle à la tête, avec des termes
+assez durs et dans un moment où une émotion pareille
+pouvait être mortelle. Ma soeur ne parut pas entendre et
+ne répondit rien. On était en train de souper, je m'en
+souviens comme d'hier, quoique je fusse bien jeune. Elle
+laissa tomber sa fourchette et regarda ma mère pendant
+plus d'un quart d'heure sans dire un mot, sans baisser
+les yeux, et d'un air si singulier que ma mère eut peur
+et s'écria: Ne dirait-on pas qu'elle veut me dévorer?&mdash;Vous
+en ferez tant, dit ma grand'mère, qui est une
+femme excellente et qui aurait voulu marier Bricoline
+avec son amoureux, vous lui donnerez tant de soucis que
+vous la rendrez folle.</p>
+
+<p>Ma grand'mère n'avait que trop bien jugé. Ma soeur
+était folle, et depuis ce jour-là, elle n'a plus jamais mangé
+avec nous. Elle ne touche à rien de ce qu'on lui présente,
+et elle vit toujours seule, nous fuyant tous, et se nourrissant
+de vieux restes qu'elle va ramasser elle-même
+dans le fond du bahut quand il n'y a personne dans la
+cuisine. Quelquefois elle se jette sur une volaille, la tue,
+la déchire avec ses doigts et la dévore toute sanglante.
+C'est ce qu'elle vient de faire, j'en suis sûre, car elle a du
+sang aux mains et sur son mouchoir. D'autres fois elle
+arrache, des légumes dans le jardin et les mange crus.
+Enfin elle vit comme une sauvage, et fait peur à tout le
+monde. Voilà les suites d'<i>une amour contrariée</i>, et mes
+pauvres parents ne sont que trop punis d'avoir mal jugé
+le coeur de leur fille. Cependant ils ne parlent jamais de
+ce qu'ils feraient pour elle si c'était à recommencer.</p>
+
+<p>Marcelle crut que Rosé faisait allusion à elle-même, et,
+désirant savoir à quel point elle partageait l'amour du
+Grand-Louis, elle encouragea sa confiance par un ton de
+douceur affectueuse. Elles étaient arrivées a la lisière de
+la garenne opposée à celle où se promenait la folle. Marcelle
+se sentait plus à l'aise, et le petit Edouard avait oublié
+déjà sa frayeur. Il avait repris sa course folâtre à
+portée de l'oeil de sa mère.</p>
+
+<p>&mdash;Votre mère me paraît un peu rigide, en effet, dit
+madame de Blanchemont à sa compagne; mais M. Bricolin
+a l'air d'avoir pour vous plus d'indulgence.</p>
+
+<p>&mdash;Papa fait, moins de bruit que maman, dit Rosé en
+secouant la tète. Il est plus gai, plus caressant; il fait
+plus de cadeaux, il a plus d'attentions aimables, et enfin
+il aime bien ses enfants, c'est un bon père!... Mais, sous
+le rapport de la fortune et de ce qu'il appelle la convenance,
+sa volonté est peut-être plus inébranlable encore
+que celle de ma mère. Je lui ai entendu dire cent fois
+qu'il valait mieux être mort que misérable et qu'il me
+tuerait plutôt que de consentir....</p>
+
+<p>&mdash;A vous marier à votre gré? dit Marcelle voyant
+que Rose ne trouvait pas d'expressions pour rendre sa
+pensée.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! il ne dit pas comme cela, reprit Rosé d'un air
+un peu prude. Je n'ai jamais pensé au mariage, et je ne
+sais pas encore si mon gré ne serait pas le sien. Mais
+enfin, il a beaucoup d'ambition pour moi, et se tourmente
+déjà de la crainte de ne pas trouver un gendre
+digne de lui. Ce qui fait que je ne serai pas mariée de si
+tôt, et j'en suis bien aise, car je ne désire pas quitter ma
+famille, malgré les petites contrariétés que j'y éprouve de
+la part de maman.</p>
+
+<p>Marcelle crut voir chez Rose un peu de dissimulation,
+et, ne voulant pas brusquer sa confiance, elle fit l'observation
+que Rose avait sans doute beaucoup d'ambition
+pour elle-même.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pas du tout! répondit Rose avec abandon. Je
+me trouve beaucoup plus riche que je n'ai besoin et souci
+de l'être. Mon père a beau dire que nous sommes cinq
+enfants (car j'ai deux soeurs et un frère établis), et que,
+par conséquent la part de chacun ne sera déjà pas ai
+grosse, cela m'est bieu égal. J'ai des goûts simples, et
+d'ailleurs je vois bien, par ce qui se passe chez nous,
+que plus on est riche, plus on est pauvre.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Chez nous autres cultivateurs, du moins, c'est la
+vérité. Vous, les nobles, vous vous faites en général honneur
+de votre fortune; on vous accuse même chez nous
+de la prodiguer, et, en voyant la ruine de tant d'anciennes
+familles, on se dit qu'on sera plus sage, et on
+vise avec soin, comment dirai-je?... avec passion, à établir
+sa race dans la richesse. On voudrait toujours doubler
+et tripler ce qu'on possède; voilà du moins ce que
+mon père, ma mère, mes soeurs et leurs maris, mes tantes
+et mes cousines, m'ont répété sur tous les tons depuis
+que j'existe. Aussi, pour ne pas s'arrêter dans le travail
+de s'enrichir, on s'impose toutes sortes de privations. On
+fait de la dépense devant les autres de temps en temps,
+et puis, dans le secret du ménage, on tondrait, comme
+on dit, sur un oeuf. On craint de gâter ses meubles, ses
+robes, et de trop donner à ses aises. Du moins, c'est le
+système de ma mère, et c'est un peu dur d'épargner
+toute sa vie et de s'interdire toute jouissance quand on
+est à même de se les donner. Et quand il faut économiser
+sur le bien-être, le salaire et l'appétit des autres, quand
+il faut être dur aux gens qui travaillent pour nous, cela
+devient tout à fait triste. Quant à moi, si j'étais maîtresse
+de me gouverner comme je l'entends, je voudrais ne rien
+refuser aux autres ni à moi-même. Je mangerais mon revenu,
+et peut-être que le fonds ne s'en porterait pas plus
+mal. Car enfin on m'aimerait, on travaillerait pour moi
+avec zèle et avec fidélité. N'est-ce pas ce que Grand-Louis
+disait à dîner? Il avait raison.</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère Rose, il avait raison en théorie.</p>
+
+<p>&mdash;En théorie?</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire en appliquant ses idées généreuses à
+une société qui n'existe pas encore, mais qui existera un
+jour, certainement. Quant à la pratique actuelle, c'est-à-dire
+quant à ce qui peut se réaliser aujourd'hui, vous
+vous feriez illusion, si vous pensiez qu'il suffirait à quelques-uns
+d'être bons, au milieu de tous les autres qui ne
+le sont pas, pour être compris, aimés et récompensés dès
+cette vie.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous dites là m'étonne. Je croyais que vous
+penseriez comme moi. Vous croyez donc qu'on a raison
+d'écraser ceux qui travaillent à notre profit?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne pense pas comme vous, Rose, et pourtant je
+suis bien loin de penser comme vous le supposez. Je voudrais
+qu'on ne fit travailler personne pour soi, mais qu'en
+travaillant chacun pour tous, on travaillât pour Dieu et
+pour soi-même par contre-coup.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment cela pourrait-il se faire?</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait trop long à vous expliquer, mon enfant,
+et je craindrais de le faire mal. En attendant que l'avenir
+que je conçois se réalise, je regarde comme un très-grand
+malheur d'être riche, et, pour ma part, je suis
+fort soulagée de ne l'être plus.</p>
+
+<p>&mdash;C'est singulier, dit Rose; celui qui est riche peut cependant
+faire du bien à ceux qui ne le sont pas, et c'est
+là le plus grand bonheur!</p>
+
+<p>&mdash;Une seule personne bien intentionnée peut faire si
+peu de bien, même en donnant tout ce qu'elle possède,
+et alors elle est si tôt réduite à l'impuissance!</p>
+
+<p>&mdash;Mais si chacun faisait de même?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, si chacun! Voilà ce qu'il faudrait; mais il est
+impossible maintenant d'amener tous les riches à un pareil
+sacrifice. Vous-même, Rose, vous ne seriez pas disposée
+à le faire entièrement. Vous voudriez bien, avec
+votre revenu, soulager le plus de souffrances possible,
+c'est-à-dire sauver quelques familles de la misère; mais
+ce serait toujours à la condition de conserver votre fonds,
+et moi qui vous prêche, je m'attache aux derniers débris
+de ma fortune pour sauver ce qu'on appelle l'<i>honneur</i>
+de mon fils en lui conservant de quoi faire face aux dettes
+de son père, sans tomber lui-même dans un dénuement
+absolu, d'où résulterait le manque d'éducation, un travail
+excessif, et probablement la mort d'un être délicat
+issu d'une race d'oisifs, héritier d'une organisation chétive,
+et, sous ce rapport, très-inférieure à celle du
+paysan. Vous voyez donc qu'avec nos bonnes intentions,
+nous autres qui ne savons pas comment la société pourrait
+apporter remède à de telles alternatives, nous ne
+pouvons rien, sinon préférer pour nous-mêmes la médiocrité
+à la richesse et le travail à l'oisiveté. C'est un pas
+vers la vertu, mais quel pauvre mérite nous avons là, et
+combien peu il apporte remède aux misères sans nombre
+qui frappent nos yeux et consistent notre coeur!</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/08.png"></p>
+
+<p>&mdash;Mais le remède? dit Rose stupéfaite. Il n'y a donc
+pas de remède? Il faudrait qu'un roi trouvât cela dans sa
+tête, puisqu'un roi peut tout.</p>
+
+<p>&mdash;Un roi ne peut rien, ou presque rien, répondit Marcelle
+en souriant de la naïveté de Rose. Il faudrait qu'un
+peuple trouvât cela dans son coeur.</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela me fait l'effet d'un rêve, dit la bonne Rose.
+C'est la première fois que j'entends parler de ces choses-là.
+Je pense bien quelquefois toute seule, mais chez nous
+personne ne dit que le monde ne va pas bien. On dit
+qu'il faut s'occuper de soi, parce que notre bonheur est
+la seule chose dont les autres ne s'occuperont pas, et que
+tout le monde est le grand ennemi de chacun; cela fait
+peur, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Et il y a là une étrange contradiction. Le monde va
+bien mal puisqu'il n'est rempli que d'êtres qui se détestent
+et se craignent entre eux!</p>
+
+<p>&mdash;Mais votre idée pour sortir de la? car enfin on
+ne s'aperçoit pas du mal sans avoir l'idée du mieux?</p>
+
+<p>&mdash;On peut avoir cette idée claire quand tout le monde
+l'a conçue avec vous et vous aide à la produire. Mais
+quand on est quelques-uns seulement contre tous, qui
+vous raillent d'y songer et qui vous font un crime d'en
+parler, on n'a qu'une vue trouble et incertaine. C'est ce
+qui arrive, je ne dis pas aux plus grands esprits de ce
+temps-ci, je n'en sais rien, je ne suis qu'une femme
+ignorante, mais aux coeurs les mieux intentionnés, et
+voilà où nous en sommes aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, <i>au jour d'aujourd'hui!</i> comme dit mon
+papa, dit Rose en souriant. Puis elle ajouta d'un air
+triste: Que ferai-je donc moi? que ferai-je pour être
+bonne, étant riche?</p>
+
+<p>&mdash;Vous conserverez dans votre coeur, comme un trésor,
+ma chère Rose, la douleur de voir souffrir, l'amour
+du prochain que l'Évangile vous enseigne, et le désir ardent
+de vous sacrifier au salut d'autrui, le jour où ce sacrifice
+individuel deviendrait utile à tous.</p>
+
+<p>&mdash;Ce jour-là viendra donc?</p>
+
+<p>&mdash;N'en doutez pas.</p>
+
+<p>&mdash;Vous en êtes sûre?</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/09.png"></p>
+
+<p>&mdash;Comme de la justice et de la bonté de Dieu.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, au fait Dieu ne peut pas laisser durer le
+mal éternellement. C'est égal, madame la baronne; vous
+m'avez rempli le cerveau d'éblouissements, et j'en ai mal
+à la tête: mais il me semble pourtant que je comprends
+maintenant pourquoi vous perdez si tranquillement votre
+fortune, et je me figure par instants, que, moi-même, je
+deviendrais <i>médiocre</i> avec plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;Et s'il fallait devenir pauvre, souffrir, travailler?</p>
+
+<p>&mdash;Dame! si cela ne servait à rien, ce serait affreux.</p>
+
+<p>&mdash;Et si l'on commençait à voir pourtant que cela sert à
+quelque chose? S'il fallait passer par une crise de grande
+détresse, par une sorte de martyre, pour arriver à sauver
+l'humanité?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit Rose, qui regardait Marcelle avec étonnement,
+on le supporterait avec patience.</p>
+
+<p>&mdash;On s'y jetterait avec enthousiasme, s'écria Marcelle
+avec un accent et un regard qui firent tressaillir
+Rose, et qui l'entraînèrent comme un choc électrique,
+quoiqu'à sa très-grande surprise.</p>
+
+<p>Edouard commençait à ralentir ses jeux, et la lune
+montait à l'horizon. Marcelle jugea qu'il était temps de
+mener coucher l'enfant, et Rose la suivit en silence, encore
+tout étourdie de la conversation qu'elles venaient
+d'avoir ensemble; mais, retombant dans la réalité de sa
+vie en approchant de la ferme et en écoutant au loin
+la voix retentissante de sa mère, elle se dit en regardant
+marcher la jeune dame devant elle:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'elle ne serait pas <i>dérangée</i> aussi?</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XIII.</h3>
+
+<h3>ROSE.</h3>
+
+<p>Malgré cette appréhension, Rose sentait un attrait invincible
+pour Marcelle. Elle l'aida à coucher son fils, l'entoura
+de mille prévenances charmantes, et, en la quittant,
+elle prit sa main pour la baiser. Marcelle, qui l'aimait
+déjà comme un enfant bien doué de la nature, l'en
+empêcha en l'embrassant sur les deux joues. Rose, encouragée
+et ravie, hésitait à partir.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais vous demander une chose, lui dit-elle
+enfin. Est-ce que le Grand-Louis a vraiment assez d'esprit
+pour vous comprendre?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, Rose! Mais qu'est-ce que cela vous
+fait? répondit Marcelle avec un peu de malice.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que cela m'a paru bien singulier, de voir aujourd'hui
+que, de nous tous, c'était notre meunier qui
+avait le plus d'idées. Il n'a pourtant pas reçu une bien
+belle instruction, ce pauvre Louis!</p>
+
+<p>&mdash;Mais il a tant de coeur et d'intelligence! dit Marcelle.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! du coeur, oui. Je le connais beaucoup, moi, ce
+garçon-là. J'ai été élevée avec lui. C'est sa soeur aînée
+qui m'a nourrie et j'ai passé mes premières années au
+moulin d'Angibault... Est-ce qu'il ne vous l'a pas dit?</p>
+
+<p>&mdash;Il ne m'a pas parlé de vous, mais j'ai cru voir qu'il
+vous était fort dévoué.</p>
+
+<p>&mdash;Il a toujours été très-bon pour moi, dit Rose en
+rougissant. La preuve qu'il est excellent, c'est qu'il a toujours
+aimé les enfants. Il n'avait que sept ou huit ans
+quand j'étais en nourrice chez sa soeur, et ma grand'mère
+dit qu'il me soignait et m'amusait comme s'il eût
+été d'âge à être mon père. Il paraît aussi que j'avais pris
+tant d'amitié pour lui que je ne voulais pas le quitter, et
+que ma mère, qui ne le haïssait pas dans ce temps-là
+comme aujourd'hui, le fit venir à la maison quand je fus
+sevrée, pour me tenir compagnie. Il y resta deux ou trois
+ans, au lieu de deux ou trois mois dont on était convenu
+d'abord. Il était si actif et si serviable, qu'on le trouvait
+fort utile chez nous. Sa mère avait alors des embarras, et
+ma grand'mère, qui est son amie, trouvait fort bien qu'on
+la débarrassât d'un de ses enfants. Je me rappelle donc
+bien le temps où Louis, ma pauvre soeur et moi étions
+toujours à courir et à jouer ensemble, dans le pré, dans
+la garenne, dans les greniers du château. Mais quand il
+fut en âge d'être utile à sa mère en travaillant à la farine,
+elle le rappela au moulin. Nous eûmes tant de regret de
+nous séparer, et je m'ennuyais tellement sans lui, sa
+mère et sa soeur (ma nourrice) m'étaient si attachées,
+qu'on me conduisait à Angibault tous les samedis soir
+pour me ramener ici tous les lundis matin. Cela dura
+jusqu'à l'âge où on me mit en pension à la ville, et quand
+j'en sortis, il n'était plus question de camaraderie entre
+un garçon comme le meunier et une jeune fille qu'on
+traitait de demoiselle. Cependant nous nous sommes toujours
+vus souvent, surtout depuis que mon père, malgré
+la distance, l'a pris pour son meunier et qu'il vient ici
+trois ou quatre fois par semaine. De mon côté, j'ai toujours
+eu un grand plaisir à revoir Angibault et la meunière,
+qui est si bonne et que j'aime tant!... Eh bien,
+Madame, concevez-vous que, depuis quelque temps, ma
+mère s'avise de trouver cela mauvais et qu'elle m'empêche
+d'aller m'y promener? Elle a pris le pauvre Grand-Louis
+en horreur, elle fait son possible pour le mortifier,
+et elle m'a défendu de danser avec lui dans les <i>assemblées</i>,
+sous prétexte qu'il est trop au-dessous de moi.
+Cependant, nous autres demoiselles de campagne, comme
+on nous appelle, nous dansons toujours avec les paysans
+qui nous invitent; et d'ailleurs on ne peut pas dire que
+le meunier d'Angibault soit un paysan. Il a pour une
+vingtaine de mille francs de bien et il a été mieux élevé
+que bien d'autres. A vous dire le vrai, mon cousin Honoré
+Bricolin n'écrit pas l'orthographe aussi bien que lui,
+quoiqu'on ait dépensé plus d'argent pour l'instruire, et
+je ne vois pas pourquoi on veut que je sois si fière de ma
+famille.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'y comprends rien non plus, dit Marcelle, qui
+voyait bien qu'un peu de finesse était nécessaire avec mademoiselle
+Rose, et qu'elle ne se confesserait pas avec
+l'ardente expansion du Grand-Louis. Est-ce que vous ne
+voyez rien dans les manières du bon meunier qui ait pu
+motiver le mécontentement de votre mère?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! rien du tout. Il est cent fois plus honnête et
+plus convenable que tous nos bourgeois de campagne, qui
+s'enivrent presque tous et sont parfois très-grossiers.
+Jamais il n'a dit à mes oreilles un mot qui m'ait portée à
+baisser les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Mais votre mère ne se serait-elle pas forgé la singulière
+idée qu'il peut être amoureux de vous?</p>
+
+<p>Rosé se troubla, hésita, et finit par avouer que sa mère
+pouvait bien s'être persuadé cela.</p>
+
+<p>&mdash;Et si votre mère avait deviné juste, n'aurait-elle pas
+raison de vous mettre en garde contre lui?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, c'est selon! Si cela était et s'il m'en parlait!...
+Mais il ne m'a jamais dit un mot qui ne fût de pure
+amitié.</p>
+
+<p>&mdash;Et s'il était très-épris de vous sans jamais oser vous
+le dire?</p>
+
+<p>&mdash;Alors, où serait le mal? dit Rosé avec un peu de coquetterie.</p>
+
+<p>&mdash;Vous seriez très-coupable d'entretenir sa passion
+sans vouloir l'encourager sérieusement, répondit Marcelle
+d'un ton assez sévère. Ce serait vous faire un jeu de la
+souffrance d'un ami, et ce n'est pas dans votre famille,
+Rose, qu'on doit traiter légèrement les <i>amours contrariées</i>!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit Rose d'un air mutin, les hommes ne deviennent
+pas fous pour ces choses-là! Cependant, ajoutat-elle
+naïvement et en penchant la tète, il faut avouer
+qu'il est quelquefois bien triste, ce pauvre Louis, et qu'il
+parle comme un homme qui est au désespoir... sans que
+je puisse deviner pourquoi! Cela me fait beaucoup de
+peine.</p>
+
+<p>&mdash;Pas assez pourtant pour que vous daigniez le comprendre?</p>
+
+<p>&mdash;Mais quand il m'aimerait, que pourrais-je faire pour
+le consoler?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute. Il faudrait l'aimer ou l'éviter.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne peux ni l'un ni l'autre. L'aimer, c'est quasi
+impossible, et l'éviter, j'ai trop d'amitié pour lui pour me
+résoudre à lui faire cette peine-là. Si vous saviez quels
+yeux il fait quand j'ai l'air de ne pas prendre garde à lui!
+Il en devient tout pâle, et cela me fait mal.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi dites-vous donc qu'il vous serait impossible
+de l'aimer?</p>
+
+<p>&mdash;Dame! peut-on aimer quelqu'un qu'on ne peut pas
+épouser?</p>
+
+<p>&mdash;Mais on peut toujours épouser quelqu'un qu'on
+aime.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pas toujours! Voyez ma pauvre soeur! Son
+exemple me fait trop de peur pour que je veuille risquer
+de le suivre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne risquez rien, ma chère Rose, dit Marcelle
+avec un peu d'amertume; quand on dispose de son amour
+et de sa volonté avec tant d'aisance, on n'aime pas, et on
+ne court aucun danger.</p>
+
+<p>&mdash;Ne dites pas cela, répondit Rose avec vivacité. Je
+suis aussi capable qu'une autre d'aimer et de risquer
+d'être malheureuse. Mais me conseillerez-vous d'avoir ce
+courage-là?</p>
+
+<p>&mdash;Dieu m'en préserve! Je voudrais vous aider seulement
+à constater l'état de votre coeur, afin que vous ne
+fassiez pas le malheur de Louis par votre imprudence.</p>
+
+<p>&mdash;Ce pauvre Grand-Louis!... Mais voyons, Madame,
+que puis-je donc faire? Je suppose que mon père, après
+bien des colères et des menaces, consente à me donner à
+lui; que ma mère, effrayée de l'exemple de ma soeur,
+aime mieux sacrifier ses répugnances que de me voir tomber
+malade, tout cela n'est guère probable.... Mais enfin,
+pour en arriver là, voyez donc que de disputes, que de
+scènes, que d'embarras!</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez peur, vous n'aimez pas, vous dis-je; vous
+pouvez avoir raison, c'est pourquoi il faut éloigner le
+Grand-Louis.</p>
+
+<p>Ce conseil, sur lequel Marcelle revenait toujours, ne
+paraissait nullement du goût de Rose. L'amour du meunier
+flattait extrêmement son amour-propre, surtout depuis
+que madame de Blanchemont l'avait tant relevé à
+ses yeux, et peut-être aussi, à cause de la rareté du
+fait. Les paysans sont peu susceptibles de passion, et
+dans le monde bourgeois où Rose vivait, la passion devenait
+de plus en plus inouïe et inconnue, au milieu des
+préoccupations de l'intérêt. Rosé avait lu quelques romans;
+elle était fière d'inspirer un amour disproportionné,
+impossible, et dont, un jour ou l'autre, tout le
+pays parlerait peut-être avec étonnement. Enfin, le Grand-Louis
+était la coqueluche de toutes les paysannes, et il
+n'y avait pas assez de distance entre leur race et la bourgeoisie
+de fraîche date des Bricolin, pour qu'il n'y eût pas
+quelque enivrement à l'emporter sur les plus belles filles
+de l'endroit.</p>
+
+<p>&mdash;Ne croyez pas que je sois lâche, dit Rose après un
+instant de réflexion. Je sais fort bien répondre à maman
+quand elle accuse injustement ce pauvre garçon, et si, une
+fois, je m'étais mis en tête quelque chose, aidée de vous
+qui avez tant d'esprit, et que mon père désire tant se
+rendre favorable dans ce moment-ci... je pourrais bien
+triompher de tout. D'abord je vous déclare que je ne perdrais
+pas la tête, comme ma pauvre soeur! Je suis obstinée
+et on m'a toujours trop gâtée pour ne pas me craindre un
+peu. Mais je vais vous dire ce qui me coûterait le plus.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, Rose, j'écoute.</p>
+
+<p>&mdash;Que penserait-on de moi dans le pays, si je faisais
+ces esclandres-là dans ma famille? Toutes mes amies, jalouses
+peut-être de l'amour que j'inspirerais, et qu'elles
+ne trouveront jamais dans leurs mariages d'argent, me
+jetteraient la pierre. Tous mes cousins et prétendants,
+furieux de la préférence donnée à un paysan sur eux,
+qui se croient d'un si grand prix, toutes les mères de famille,
+effrayées de l'exemple que je donnerais à leurs
+filles, enfin les paysans eux-mêmes, jaloux de voir un
+d'entre eux faire ce qu'ils appellent un gros mariage, me
+poursuivraient de leur blâme et de leurs moqueries.
+«Voilà une folle, dirait l'un; c'est dans le sang, et bientôt
+elle mangera de la viande crue comme sa soeur. Voilà
+une sotte, dirait l'autre, qui prend un paysan, pouvant
+épouser un homme de sa sorte! Voilà une méchante
+fille, dirait tout le monde, qui fait de la peine à des parents
+qui ne lui ont pourtant jamais rien refusé. Oh! l'effrontée,
+la dévergondée, qui fait tout ce scandale pour un
+manant parce qu'il a cinq pieds huit pouces! Pourquoi
+pas pour son valet de charrue? pourquoi pas pour l'oncle
+Cadoche, qui va mendiant de porte en porte?» Enfin,
+cela ne finirait pas, et je crois que ce n'est pas joli pour
+une jeune fille de s'exposer à tout cela pour l'amour d'un
+homme.</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère Rose, dit Marcelle, vos dernières objections
+ne me paraissent pas si sérieuses que les premières,
+et pourtant je vois que vous auriez beaucoup plus de répugnance
+à braver l'opinion publique que la résistance
+de vos parents. Il faudra que nous examinions mûrement
+ensemble, le pour et le contre, et comme vous m'avez raconté
+votre histoire, je vous dois la mienne. Je veux vous
+la raconter, bien que ce soit un secret, tout le secret de
+ma vie mais il est si pur qu'une demoiselle peut l'entendre.
+Dans quelque temps, ce n'en sera plus un pour
+personne, et, en attendant, je suis certaine que vous le
+garderez fidèlement.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Madame, s'écria Rose en se jetant au cou de
+Marcelle, que vous êtes bonne! on ne m'a jamais dit de
+secrets, et j'ai toujours eu envie d'en savoir un afin de le
+bien garder. Jugez si le vôtre me sera sacré! Il m'instruira
+de bien des choses que j'ignore; car il me semble
+qu'il doit y avoir une morale en amour comme en toutes
+choses, et personne ne m'en a jamais voulu parler, sous
+prétexte qu'il n'y a pas ou qu'il ne doit pas y avoir d'amour.
+Il me semble pourtant bien... mais parlez, parlez,
+ma chère madame Marcelle! Je me figure qu'en ayant
+votre confiance, je vais avoir votre amitié.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi non, si je puis espérer d'être payée de
+retour? dit Marcelle en lui rendant ses caresses.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu! dit Rose dont les yeux se remplirent
+de larmes; ne le voyez-vous pas que je vous aime?
+que dès la première vue mon coeur a été vers vous, et
+qu'il est à vous tout entier, depuis seulement un jour que
+je vous connais? Comment cela se fait-il? je n'en sais
+rien. Mais je n'ai jamais vu personne qui me plût autant
+que vous. Je n'en ai vu que dans les livres, et vous me
+faites l'effet d'être, à vous seule, toutes les belles héroïnes
+des romans que j'ai lus.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, ma chère enfant, votre noble coeur a besoin
+d'aimer! Je tâcherai de n'être pas indigne de l'occasion
+qui me favorise.</p>
+
+<p>La petite Fanchon était déjà installée dans le cabinet
+voisin, et déjà elle ronflait de façon à couvrir la voix des
+chouettes et des engoulevents qui commençaient à s'agiter
+dans les combles des vieilles tours. Marcelle s'assit
+auprès de la fenêtre ouverte, d'où l'on voyait briller les
+étoiles sereines dans un ciel magnifiquement pur, et prenant
+la main de Rose, dans les siennes, elle parla ainsi
+qu'il suit:</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XIV.</h3>
+
+<h3>MARCELLE.</h3>
+
+<p>«Mon histoire, chère Rose, ressemble, en effet, à un
+roman; mais c'est un roman si simple et si peu nouveau
+qu'il ressemble à tous les romans du monde. Le voici en
+aussi peu de mots que possible.</p>
+
+<p>«Mon fils, à l'âge de deux ans, était d'une santé si
+mauvaise, que je désespérais de le sauver. Mes inquiétudes,
+ma tristesse, les soins continuels dont je ne voulais
+me remettre à personne, me fournirent une occasion toute
+naturelle de me retirer du monde, où je n'avais fait qu'une
+courte apparition, et pour lequel je n'avais aucun goût.
+Les médecins me conseillèrent de faire vivre mon enfant
+à la campagne. Mon mari avait une belle terre à vingt
+lieues de celle-ci, comme vous savez; mais la vie bruyante
+et licencieuse qu'il y menait avec ses amis, ses chevaux,
+ses chiens et ses maîtresses, ne m'engageait pas à m'y
+retirer, même aux époques où il vivait à Paris. Le désordre
+de cette maison, l'insolence des valets dont on souffrait le
+pillage, ne pouvant leur payer régulièrement leur salaire,
+un entourage de voisins de mauvais ton, me furent si
+bien dépeints par mon vieux Lapierre, qui y avait passé
+quelque temps, que je renonçai à y tenter un établissement.
+M. de Blanchemont, ne se souciant pas que je vinsse
+vivre ici, à portée de connaître ses dérèglements, me fit
+croire que ce lieu-ci était affreux, que le vieux château
+était inhabitable, et, sous ce dernier rapport, il ne faisait
+qu'exagérer un peu, vous en conviendrez. Il parla de
+m'acheter une maison de campagne aux environs de
+Paris; mais où eût-il pris de l'argent pour cette acquisition,
+lorsqu'à mon insu il était déjà à peu près ruiné?</p>
+
+<p>«Voyant que ses promesses n'aboutissaient à rien et
+que mon fils dépérissait, je me hâtai de louer à Montmorency
+(un village près de Paris dans une situation admirable,
+au voisinage des bois et des collines les plus
+sainement exposés), une moitié de maison, la première
+que je pus trouver, la seule dans, ce moment-là. Ces habitations
+sont fort recherchées par les gens de Paris qui
+s'y établissent, même des personnes riches, plus que modestement,
+pour quelque temps de la belle saison. Mes
+parents et mes amis vinrent m'y voir assez souvent d'abord,
+puis de moins en moins, comme il arrive toujours
+quand la personne qu'on visite aime sa retraite et n'y
+attire, ni par le luxe, ni par la coquetterie. Vers la fin de
+la première saison, il se passait souvent quinze jours sans
+que je visse venir personne de Paris. Je ne m'étais liée
+avec aucune des notabilités de l'endroit. Edouard se portait
+mieux, j'étais calme et satisfaite; je lisais beaucoup,
+je me promenais dans les bois, seule avec lui, une paysanne
+pour conduire son âne, un livre, et un gros chien,
+gardien très-jaloux de nos personnes. Cette vie me plaisait
+extrêmement. M. de Blanchemont était enchanté de
+n'avoir pas à s'occuper de moi. Il ne venait jamais me
+voir. Il envoyait de temps en temps un domestique pour
+savoir des nouvelles de son fils et s'enquérir de mes besoins
+d'argent qui étaient fort modestes, heureusement pour
+moi: il n'eût pu les satisfaire.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez! s'écria Rose, il nous disait ici que c'était
+pour vous qu'il mangeait ses revenus et les vôtres; qu'il
+vous fallait des chevaux, des voitures, tandis que vous
+alliez peut-être à pied dans les bois pour économiser le
+loyer d'un âne!</p>
+
+<p>Vous l'avez deviné, chère Rose. Lorsque je demandais
+quelque argent à mon mari, il me faisait de si longues
+et de si étranges histoires sur la pénurie de ses fermiers,
+sur la gelée de l'hiver, sur la grêle de l'été, qui les avait
+ruinés, que, pour ne plus entendre tous ces détails, et,
+la plupart du temps, dupe de sa généreuse commisération
+pour vous, je l'approuvais et m'abstenais de réclamer la
+jouissance de mes revenus.</p>
+
+<p>«La vieille maison que j'habitais était propre, mais
+presque pauvre, et je n'y attirais l'attention de personne.
+Elle se composait de deux étages. J'occupais le premier.
+Au rez-de-chaussée habitaient deux jeunes gens, dont
+l'un était malade. Un petit jardin très-ombragé et entouré
+de grands murs, où Edouard jouait sous mes yeux avec
+sa bonne, lorsque j'étais assise à ma fenêtre, était commun
+aux deux locataires, M. Henri Lémor et moi.</p>
+
+<p>Henri avait vingt-deux ans. Son frère n'en avait que
+quinze. Le pauvre enfant était phtisique, et son aîné le
+soignait avec une sollicitude admirable. Ils étaient orphelins.
+Henri était une véritable mère pour le pauvre agonisant.
+Il ne le quittait pas d'une heure, il lui faisait la
+lecture, le promenait en le soutenant dans ses bras, le
+couchait et le rhabillait comme un enfant, et, comme ce
+malheureux Ernest ne dormait presque plus, Henri, pâle,
+exténué, creusé par les veilles, semblait presque aussi
+malade que lui.</p>
+
+<p>«Une vieille femme excellente, propriétaire de notre
+maison et occupant une partie du rez-de-chaussée, montrait
+beaucoup d'obligeance et de dévouement à ces malheureux
+jeunes gens; mais elle ne pouvait suffire à tout,
+je dus m'empresser de la seconder. Je le fis avec zèle et
+sans m'épargner, comme vous l'eussiez fait à ma place,
+Rose; et même dans les derniers jours de l'existence
+d'Ernest, je ne quittai guère son chevet. Il me témoignait
+une affection et une reconnaissance bien touchantes. Ne
+connaissant pas et ne sentant plus la gravité de son mal,
+il mourut sans s'en apercevoir, et presque en parlant. Il
+venait de me dire que je l'avais guéri, lorsque sa respiration
+s'arrêta et que sa main se glaça dans les miennes.</p>
+
+<p>La douleur d'Henri fut profonde, il en tomba malade,
+et, à son tour, il fallut le soigner et le veiller. La vieille
+propriétaire, madame Joly, était au bout de ses forces.
+Edouard heureusement était bien portant, et je pouvais
+partager mes soins entre lui et Henri. Le devoir d'assister
+et de consoler ce pauvre Henri retomba sur moi seule,
+et à la fin de l'automne, j'eus la joie de l'avoir rendu à
+la vie.</p>
+
+<p>«Vous concevez bien, Rosé, qu'une amitié profonde,
+inaltérable, s'était cimentée entre nous deux au milieu
+de toutes ces douleurs et de tous ces dangers. Quand
+l'hiver et l'insistance de mes parents me forcèrent de retourner
+à Paris, nous nous étions fait une si douce habitude
+de lire, de causer, et de nous promener ensemble dans
+le petit jardin, que notre séparation fut un véritable déchirement
+de coeur. Nous n'osâmes pourtant nous promettre
+de nous retrouver à Montmorency l'année suivante.
+Nous étions encore timides l'un avec l'autre, et nous aurions
+tremblé de donner le nom d'amour à cette affection.</p>
+
+<p>«Henri n'avait guère songé à s'enquérir de ma condition,
+ni moi de la sienne. Nous faisions à peu près la
+même dépense dans la maison. Il m'avait demandé la
+permission de me voir à Paris; mais quand je lui donnai
+mon adresse chez ma belle-mère, à l'hôtel de Blanchemont,
+il parut surpris et effrayé. Quand je quittai Montmorency
+dans le carrosse armorié que mes parents avaient
+envoyé pour me prendre, il eut l'air consterné, et quand
+il sut que j'étais riche (je croyais l'être et je passais pour
+telle), il se regarda comme à jamais séparé de moi.
+L'hiver se passa sans que je le revisse, sans que j'entendisse
+parler de lui.</p>
+
+<p>«Lémor était pourtant lui-même réellement plus riche
+que moi à cette époque. Son père, mort une année auparavant,
+était un homme du peuple, un ouvrier qu'un
+petit commerce et beaucoup d'habileté avaient mis fort à
+l'aise. Les enfants de cet homme avaient reçu une très-bonne
+éducation, et la mort d'Ernest laissait à Henri un
+revenu de huit ou dix mille francs. Mais les idées de
+lucre, l'indélicatesse, l'effroyable dureté et l'égoïsme profond
+de ce père commerçant avaient révolté de bonne
+heure l'âme enthousiaste et généreuse d'Henri. Dans l'hiver
+qui suivit la mort d'Ernest, il se hâta de céder,
+presque pour rien, son fonds de commerce à un homme
+que Lémor le père avait ruiné par les manoeuvres les
+plus rapaces et les plus déloyales d'une impitoyable concurrence.
+Henri distribua à tous les ouvriers que son
+père avait longtemps pressurés le produit de cette vente,
+et, se dérobant, avec une sorte d'aversion, à leur reconnaissance
+(car il m'a dit souvent que ces hommes malheureux
+avaient été corrompus et avilis eux-mêmes par
+l'exemple et les procédés de leur maître), il changea de
+quartier et se mit en apprentissage pour devenir ouvrier
+lui-même. L'année précédente, et avant que la maladie
+de son frère le forçât d'habiter la campagne, il avait déjà
+commencé à étudier la mécanique.</p>
+
+<p>«J'appris tous ces détails par la vieille femme de Montmorency,
+à qui j'allai faire une ou deux visites à la fin de
+l'hiver, autant, je l'avoue, pour savoir des nouvelles
+d'Henri que pour lui témoigner l'amitié dont elle était
+digne à tous égards. Cette femme avait de la vénération
+pour Lémor. Elle avait soigné le pauvre Ernest comme
+son propre fils; elle ne parlait d'Henri que les mains
+jointes et les yeux pleins de larmes. Quand je lui demandai
+pourquoi il ne venait pas me voir, elle me répondit
+que ma richesse et ma position dans le monde ne pouvaient
+permettre que des rapports naturels s'établissent
+entre une personne comme moi et un homme qui s'était
+jeté volontairement dans la pauvreté. C'est à cette occasion
+qu'elle me raconta tout ce qu'elle savait de lui et tout
+ce que je viens de vous rapporter.</p>
+
+<p>«Vous devez comprendre, chère Rose, combien je fus
+frappée de la conduite de ce jeune homme, qui s'était
+montré à moi si simple, si modeste et si parfaitement
+ignorant de sa grandeur morale. Je ne pus penser à autre
+chose; dans le monde, comme dans ma chambre solitaire,
+au théâtre comme à l'église, son souvenir et son
+image étaient toujours dans mon coeur et dans ma pensée.
+Je le comparais à tous les hommes que je voyais, et
+alors il me paraissait si grand!</p>
+
+<p>«Dès la fin de mars je retournai à Montmorency, n'espérant
+point y retrouver mon intéressant voisin. J'eus un
+instant de véritable douleur, lorsque, descendant au jardin
+avec une parente qui m'avait accompagnée pour m'aider
+malgré moi à me réinstaller à la campagne, j'appris
+que le rez-de-chaussée était loué à une vieille dame.
+Mais ma compagne ayant fait quelques pas loin de moi,
+la bonne madame Joly me dit à l'oreille qu'elle avait fait
+ce petit mensonge parce que ma parente lui paraissait
+curieuse et babillarde, mais que Lémor était là, et qu'il
+se tenait caché pour ne me voir que lorsque je serais
+seule.</p>
+
+<p>«Je pensai m'évanouir de joie, et je supportai l'obligeance
+et les attentions de ma pauvre cousine avec une
+patience dont je faillis mourir. Enfin elle partit, et je revis
+Lémor, non pas seulement ce jour-là, mais tous les jours
+et presque à toutes les heures de la journée, depuis la fin
+de l'hiver jusqu'à l'extrême fin de l'automne suivant. Les
+visites, toujours rares et assez courtes que l'on me rendait,
+mes courses indispensables à Paris, nous volèrent
+tout au plus, en rassemblant toutes les heures, deux semaines
+de notre délicieuse intimité.</p>
+
+<p>«Je vous laisse à penser si cette vie fut heureuse et
+si l'amour s'empara en maître absolu de notre amitié.
+Mais ce dernier sentiment fut aussi chaste sous les yeux
+de Dieu et de mon fils que l'avait été une amitié formée
+au lit de mort du frère d'Henri. On en jasa pourtant peut-être
+un peu chez les indigènes de Montmorency; mais la
+bonne réputation de notre hôtesse, sa discrétion sur nos
+sentiments qu'elle devinait bien, son ardeur à défendre
+notre conduite, la vie cachée que nous menions, et le
+soin que nous eûmes de ne jamais nous montrer ensemble
+hors de la maison; enfin, l'absence de tout scandale, empêchèrent
+la malveillance de s'en mêler: aucun propos
+ne parvint jamais aux oreilles de mon mari ni d'aucun de
+mes parents.</p>
+
+<p>«Jamais amours ne furent plus religieusement sentis
+et plus salutaires pour les deux âmes qu'elles remplirent.
+Les idées d'Henri, fort singulières aux yeux du monde,
+mais les seules vraies, les seules chrétiennes aux miens,
+transportèrent mon esprit dans une nouvelle sphère. Je
+connus l'enthousiasme de la foi et de la vertu en même
+temps que celui de l'affection. Ces deux sentiments se
+liaient dans mon coeur et ne pouvaient plus se passer l'un
+de l'autre. Henri adorait mon fils, mon fils que son père
+oubliait, délaissait et connaissait à peine! Aussi Édouard
+avait pour Lémor la tendresse, la confiance et le respect
+que son père eût dû lui inspirer.</p>
+
+<p>«L'hiver nous arracha encore à notre paradis terrestre,
+mais cette fois il ne nous sépara point. Lémor vint me
+voir en secret de temps en temps, et nous nous écrivions
+presque tous les jours. Il avait une clef du jardin de l'hôtel,
+et quand nous ne pouvions nous y rencontrer la nuit, une
+fente dans le piédestal d'une vieille statue recevait notre
+correspondance.</p>
+
+<p>C'est tout récemment, vous le savez, que M. de Blanchemont
+a perdu la vie d'une manière tragique et inattendue,
+dans un duel à mort avec un de ses amis, pour
+une folle maîtresse qui l'avait trahi. Un mois après, j'ai
+vu Henri, et c'est de ce moment que datent mes chagrins.
+Je croyais si naturel de m'engager à lui pour la vie! Je
+voulais le revoir un instant et fixer avec lui l'époque où
+les devoirs de ma position me permettraient de lui donner
+ma main et ma personne comme il avait mon coeur et mon
+esprit. Mais le croiriez-vous, Rose? son premier mouvement
+a été un refus plein d'effroi et de désespoir. La
+crainte d'être riche, oui, l'horreur de la richesse, l'ont
+emporté sur l'amour, et il s'est comme enfui de moi avec
+épouvante!</p>
+
+<p>«J'ai été offensée, consternée, je n'ai pas su le convaincre,
+je n'ai pas voulu le retenir. Et puis, j'ai réfléchi,
+j'ai trouvé qu'il avait raison, qu'il était conséquent avec
+lui-même, fidèle à ses principes. Je l'en ai estimé, je l'en
+ai aimé davantage, et j'ai résolu d'arranger ma vie de
+manière à ne plus le blesser, de quitter le monde entièrement,
+de venir me cacher bien loin de Paris au fond
+d'une campagne, afin de rompre toutes mes relations avec
+les puissants et les riches que Lémor considère comme
+des ennemis tantôt féroces, tantôt involontaires et aveugles
+de l'humanité.</p>
+
+<p>«Mais à ce projet, qui n'était que secondaire dans ma
+pensée, j'en associais un autre qui coupait le mal dans sa
+racine et détruisait à jamais tous les scrupules de mon
+amant, de mon époux futur. Je voulais imiter son exemple,
+et dissiper ma fortune personnelle en l'appliquant à
+ce qu'au couvent nous appelions les bonnes oeuvres, à ce
+que Lémor appelle l'oeuvre de rémunération, à ce qui est
+juste envers les hommes et agréable à Dieu dans toutes
+les religions et dans tous les temps. J'étais libre de faire
+ce sacrifice sans nuire à ce que les riches auraient appelé
+le bonheur futur de mon fils, puisque je le croyais
+encore destiné à un héritage considérable; et, d'ailleurs,
+dans mes idées à moi, en m'abstenant de jouir de ses revenus
+durant les longues années de sa minorité, en accumulant
+et en plaçant les rentes, j'aurais travaillé aussi à
+son bonheur. C'est-à-dire que l'élevant dans des habitudes
+de sobriété et de simplicité, et lui communiquant
+l'enthousiasme de ma charité, je l'aurais mis à même un
+jour de consacrer à ces mêmes bonnes oeuvres une fortune
+considérable, augmentée par mon économie et par
+le devoir que je m'imposais de n'en jouir en aucune façon
+pour mon propre compte, malgré les droits que la loi me
+donnait à cet égard. Il me semblait que cette âme si naïve
+et si tendre de mon enfant répondrait à mon enthousiasme,
+et que j'entasserais ces richesses terrestres pour
+son salut futur. Riez-en un peu, si vous voulez, chère
+Rose; mais il me semble encore que je réussirai, dans
+des conditions plus restreintes, à faire envisager les choses
+à mon Edouard sous ce point de vue. Il n'a plus à
+hériter de son père, et ce qui me reste lui sera désormais
+consacré dans le même but. Je ne me crois plus le droit
+de me dépouiller de ce peu d'aisance qui nous est laissée
+à tous d'eux. Je me figure que rien ne m'appartient plus
+en propre, puisque mon fils n'a plus rien de certain à
+attendre que de moi. Cette pauvreté, dont j'aurais pu faire
+voeu pour moi seule, c'est un baptême nouveau que Dieu
+ne me permet peut-être pas d'imposer à mon enfant avant
+qu'il soit en âge de l'accepter ou de le rejeter librement.
+pouvons-nous, étant nés dans le siècle, et ayant donné la
+vie à des êtres destinés aux jouissances et au pouvoir dans
+la société, les priver violemment et sans les consulter,
+de ce que la société considère comme de si grands avantages
+et des droits si sacrés? Dans ce <i>sauve qui peut</i> général
+où la corruption de l'argent a lancé tous les humains,
+si je venais à mourir en laissant mon fils dans la misère
+avant le temps nécessaire pour lui enseigner l'amour du
+travail, à quels vices, à quelle abjection ne risquerais-je
+pas d'abandonner ses bons mais faibles instincts? On
+parle d'une religion de fraternité et de communauté, où
+tous les hommes seraient heureux en s'aimant, et deviendraient
+riches en se dépouillant. On dit que c'est un problème
+que les plus grands saints du christianisme comme
+les plus grands sages de l'antiquité ont été sur le point
+de résoudre. On dit encore que cette religion est prête à
+descendre dans le coeur des hommes, quoique tout semble,
+dans la réalité, conspirer contre elle; parce que du choc
+immense, épouvantable, de tous les intérêts égoïstes,
+doivent naître la nécessité de tout changer, la lassitude
+du mal, le besoin du vrai et l'amour du bien. Tout cela,
+je le crois fermement, Rose. Mais, comme je vous le disais
+tout à l'heure, j'ignore quels jours Dieu a fixés pour
+l'accomplissement de ses desseins. Je ne comprends rien
+à la politique, je n'y vois pas d'assez vives lueurs de mon
+idéal; et, réfugiée dans l'arche comme l'oiseau durant le
+déluge, j'attends, je prie, je souffre et j'espère, sans m'occuper
+des railleries que le monde prodigue à ceux qui ne
+veulent pas approuver ses injustices, et se réjouir des
+malheurs de leur temps.</p>
+
+<p>«Mais dans cette ignorance du lendemain, dans cette
+tempête déchaînée de toutes les forces humaines les unes
+contre les autres, il faut bien que je serre mon fils dans
+mes bras, et que je l'aide à surmonter le flot qui nous
+porte peut-être aux rives d'un monde meilleur dès ici-bas.
+Hélas! chère Rose, dans un temps où l'argent est
+tout, tout se vend et s'achète. L'art, la science, toutes les
+lumières, et par conséquent toutes les vertus, la religion
+elle-même, sont interdites à celui qui ne peut payer l'avantage
+de boire à ces sources divines. De même qu'on paie
+les sacrements à l'église, il faut, à prix d'argent, acquérir
+le droit d'être homme, de savoir lire, d'apprendre à
+penser, à connaître le bien du mal. Le pauvre est condamné,
+à moins d'être doué d'un génie exceptionnel, à
+végéter, privé de sagesse et d'instruction. Et le mendiant,
+le pauvre enfant qui apprend pour tout métier l'art de
+tendre la main et d'élever une voix plaintive, dans quelles
+obscures et fausses notions est forcée de se débattre son
+intelligence infirme et impuissante! Il y a quelque chose
+d'affreux à penser que la superstition est la seule religion
+accessible au paysan, que tout son culte se réduit à des
+pratiques qu'il ne comprend pas, dont il ne saura jamais
+ni le sens ni l'origine, et que Dieu n'est pour lui qu'une
+idole favorable aux moissons et aux troupeaux de celui
+qui lui vote un cierge ou une image. En venant ce matin
+ici, j'ai rencontré une procession arrêtée autour d'une
+fontaine pour conjurer la sécheresse. J'ai demandé pourquoi
+on priait là plutôt qu'ailleurs. Une femme m'a répondu,
+en me montrant une petite statue de plâtre cachée
+dans une niche et ornée de guirlandes comme les dieux
+du paganisme<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>, «c'est que cette <i>bonne dame</i> est la
+meilleure de toutes pour la pluie.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a> Les Pères de l'Église primitive condamnaient amèrement cet usage
+païen d'orner les statues des dieux. Minutius Félix s'en explique clairement
+et admirablement. L'Église du moyen âge a rétabli les pratiques de
+l'idolâtrie, et l'Église d'aujourd'hui continue cette spéculation lucrative.</blockquote>
+
+<p>«Si mon fils est indigent, il faudra donc qu'il soit idolâtre,
+au rebours des premiers chrétiens qui embrassaient
+la vraie religion avec la sainte pauvreté? Je sais bien que
+le pauvre a le droit de me demander: Pourquoi ton fils
+plutôt que le mien connaîtrait-il Dieu et la vérité? Hélas!
+je n'ai rien à lui répondre, sinon que je ne puis sauver
+son fils qu'en sacrifiant le mien. Et quelle réponse inhumaine
+pour lui! Oh! les temps de naufrage sont affreux!
+Chacun court à ce qui lui est le plus cher et abandonne
+les autres. Mais encore une fois, Rose, que pouvons-nous
+donc, nous autres pauvres femmes, qui ne savons que
+pleurer sur tout cela?</p>
+
+<p>«Ainsi, les devoirs que nous impose la famille sont
+en contradiction avec ceux que nous impose l'humanité.
+Mais nous pouvons encore quelque chose pour la famille,
+tandis que pour l'humanité, à moins d'être très-riches,
+nous ne pouvons rien encore. Car dans ce temps-ci, où
+les grandes fortunes dévorent les petites si rapidement,
+la médiocrité, c'est la gêne et l'impuissance.</p>
+
+<p>«Voilà pourquoi, continua Marcelle en essuyant une
+larme, je vais être forcée de modifier les beaux rêves que
+j'avais faits en quittant Paris il y a deux jours. Mais je
+veux faire encore de mon mieux, Rose, pour ne pas m'entourer
+de petites jouissances inutiles aux dépens des
+autres. Je veux me réduire au nécessaire, acheter une
+maison de paysan, vivre aussi sobrement qu'il me sera
+possible sans altérer ma santé (puisque je dois ma vie à
+Edouard), mettre de l'ordre dans ce petit capital pour le lui
+donner un jour, après lui en avoir indiqué l'usage que Dieu
+nous aura révélé utile et pieux dans ce temps-là; et, en
+attendant, consacrer la moindre partie possible de mon
+humble revenu à mes besoins et à la bonne éducation de
+mon fils, afin d'avoir toujours de quoi assister les pauvres
+qui viendront frapper à ma porte. C'est là, je crois, tout
+ce que je peux faire, s'il ne se forme pas bientôt une association
+vraiment sainte, une sorte d'église nouvelle, où
+quelques croyants inspirés appelleront à eux leurs frères
+pour les faire vivre en commun sous les lois d'une religion
+et d'une morale qui répondent aux nobles besoins
+de l'âme et aux lois de la véritable égalité. Ne me demandez
+pas quelles seraient précisément ces lois. Je n'ai pas
+mission de les formuler, puisque Dieu ne m'a pas donné
+le génie de les découvrir, toute mon intelligence se borne
+à pouvoir les comprendre quand elles seront révélées, et
+mes bons instincts me forcent à rejeter les systèmes qui
+se posent aujourd'hui un peu trop fièrement sous des
+noms divers. Je n'en vois encore aucun où la liberté morale
+se trouve respectée, où l'athéisme et l'ambition de
+dominer ne se montrent par quelque endroit. Vous avez
+entendu parler peut-être des saint-simoniens et des fouriéristes.
+Ce sont là des systèmes encore sans religion et
+sans amour, des philosophies avortées, à peine ébauchées,
+où l'esprit du mal semble se cacher sous les dehors de la
+philanthropie. Je ne les juge pas absolument, mais j'en
+suis repoussée comme par le pressentiment d'un nouveau
+piège tendu à la simplicité des hommes.</p>
+
+<p>«Mais il se fait tard, ma bonne Rose, et vos beaux
+yeux qui brillent encore luttent pourtant contre la fatigue
+de m'écouter. Je n'ai rien à conclure pour vous de tout
+ceci; sinon que nous sommes toutes les deux aimées par
+des hommes pauvres, et que l'une de nous aspire à s'affranchir
+de l'alliance des riches, tandis que l'autre hésite
+et s'effraie de leur opinion.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Madame, dit Rose, qui avait écouté Marcelle
+avec une religieuse attention, que vous êtes grande et
+bonne! comme vous savez aimer, et comme je comprends
+bien maintenant pourquoi je vous aime! Il me semble
+que votre histoire et l'explication de votre conduite m'ont
+fait grossir la tête de moitié! Quelle triste et mesquine
+vie nous menons, au prix de celle que vous rêvez! Mon
+Dieu, mon Dieu! je crois que je mourrai le jour où vous
+partirez d'ici!</p>
+
+<p>&mdash;Sans vous, chère Rose, je serais fort pressée, je vous
+le confesse, d'aller bâtir ma chaumière auprès de celle
+de plus pauvres gens; mais vous me ferez aimer votre
+ferme, et même ce vieux château.... Ah! j'entends votre
+mère qui vous appelle. Embrassez-moi encore et pardonnez-moi
+de vous avoir dit quelques paroles dures. Je me
+les reproche en voyant combien vous êtes sensible et
+affectueuse.»</p>
+
+<p>Rose embrassa la jeune baronne avec effusion, et la
+quitta. Cédant à une habitude d'enfant mutin, elle se
+donna le petit plaisir de laisser crier sa mère tout en se
+rendant avec lenteur à son appel. Puis elle se le reprocha
+et se mit à courir; mais elle ne put se résoudre à lui parler
+avant d'être tout à fait auprès d'elle: cette voix glapissante
+lui faisait l'effet d'un ton faux après la douce
+harmonie des paroles de Marcelle.</p>
+
+<p>Encore fatiguée de son voyage, madame de Blanchemont
+se glissa dans le lit où reposait son enfant, et, tirant
+ses rideaux de toile d'orange à grands ramages, elle commençait
+à s'endormir sans songer aux revenants indispensables
+du vieux château, lorsqu'un bruit incompréhensible
+la força de prêter l'oreille et de se relever un peu
+émue.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h2>DEUXIÈME JOURNÉE</h2>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XV.</h3>
+
+<h3>LA RENCONTRE.</h3>
+
+<p>Le bruit qui troublait le sommeil de notre héroïne était
+celui d'un corps quelconque passant et repassant à l'extérieur
+sur la porte de sa chambre avec une obstination et
+une maladresse singulières. Ce toucher était trop sec et
+trop inintelligent pour être celui d'une main humaine
+cherchant à trouver la serrure dans l'obscurité, et pourtant
+comme le bruit ne ressemblait pas à celui qu'eût pu
+faire un rat, Marcelle ne put s'arrêter à aucune autre hypothèse.
+Elle pensa que quelqu'un de la ferme couchait
+dans le vieux château, peut-être un serviteur ivre qui se
+trompait d'étage, et cherchait son gîte à tâtons. Se rappelant
+alors qu'elle n'avait pas ôté la clef de sa chambre,
+elle se leva afin de réparer cet oubli, aussitôt que la personne
+se serait éloignée. Mais le bruit continuait, et Marcelle
+n'osait entr'ouvrir la porte pour effectuer son dessein,
+dans la crainte, en se montrant, d'être insultée par
+quelque lourdaud. Cette petite anxiété commençait à devenir
+fort désagréable, lorsque la main incertaine s'impatienta,
+et gratta la porte, de telle façon que Marcelle
+crut reconnaître les griffes d'un chat, et, souriant de son
+émotion, elle se décida à ouvrir pour accueillir ou chasser
+cet habitué de son appartement. Mais à peine eut-elle
+entr'ouvert, avec un reste de précaution, que la porte
+fut repoussée sur elle avec violence, et que la folle s'offrit
+à ses regards sur le seuil de sa chambre.</p>
+
+<p>Cette visite parut à Marcelle la plus déplaisante des
+suppositions qu'elle aurait pu faire, et elle hésita si elle
+ne repousserait pas par la force ce personnage inquiétant,
+malgré ce qu'on lui avait dit de la tranquillité habituelle
+de sa démence. Mais le dégoût que lui inspirait l'état de
+malpropreté de cette malheureuse, et encore plus un
+sentiment de compassion, l'empêchèrent de s'arrêter à
+cette idée. La folle ne paraissait pas s'apercevoir de sa
+présence, et il était probable que, dans son goût pour la
+solitude, elle se retirerait aussitôt que Marcelle se ferait
+remarquer. Madame de Blanchemont jugea donc à propos
+d'attendre, et d'observer quelle serait la fantaisie de sa
+fâcheuse hôtesse, et reculant, elle alla s'asseoir sur le
+bord de son lit, dont elle ferma les rideaux derrière elle,
+afin qu'Edouard, s'il venait à s'éveiller, ne vit pas la
+<i>vilaine femme</i> dont il avait eu peur dans la garenne.</p>
+
+<p>La Bricoline (nous avons déjà dit que chez nous toutes
+les aînées de familles de paysans et de bourgeois de
+campagne portaient le nom héréditaire féminisé en
+guise de prénom) traversa la chambre avec une certaine
+précipitation, et s'approcha de la fenêtre qu'elle
+ouvrit après beaucoup d'efforts inutiles, la faiblesse de
+ses mains étiques, et la longueur de ses ongles qu'elle ne
+voulait jamais laisser couper, la rendant fort maladroite.
+Quand elle y fut parvenue, elle se pencha dehors, et,
+d'une voix étouffée à dessein, elle appela <i>Paul</i>. C'était
+sans doute le nom de son amant, qu'elle attendait toujours,
+et à la mort duquel elle ne pouvait se résoudre à
+croire.</p>
+
+<p>Ce lamentable appel n'ayant éveillé aucun écho dans le
+silence de la nuit, elle s'assit sur le banc de pierre qui,
+dans toutes les antiques constructions de ce genre, occupe
+l'embrasure profonde de la fenêtre, et resta muette,
+roulant toujours son mouchoir ensanglanté, et paraissant
+se résigner à l'attente. Au bout de dix minutes environ,
+elle se releva, et appela encore, toujours à voix basse,
+comme si elle eût cru son amant caché dans les broussailles
+du fossé, et comme si elle eût craint d'éveiller
+l'attention des gens de la ferme.</p>
+
+<p>Pendant plus d'une heure l'infortunée continua ainsi,
+tantôt nommant Paul et tantôt l'attendant avec une
+patience et une résignation extraordinaires. La lune
+éclairait en plein son visage décharné et son corps difforme.
+Peut-être y avait-il pour elle une sorte de bonheur
+dans cette vaine espérance. Peut-être se faisait-elle
+illusion au point de rêver toute éveillée qu'il était là,
+qu'elle l'écoutait et lui répondait. Et puis, quand le rêve
+s'effaçait, elle le ramenait en appelant de nouveau son
+mort bien aimé.</p>
+
+<p>Marcelle la contemplait avec un profond déchirement
+de coeur; elle eût voulu surprendre tous les secrets de
+sa folie, dans l'espérance de trouver quelque moyen d'adoucir
+une telle souffrance; mais les fous de cette nature
+ne s'expliquent pas et il est impossible de deviner s'ils
+sont absorbés par une pensée qui les ronge sans relâche,
+ou si l'action de la pensée est suspendue en eux par intervalles.</p>
+
+<p>Lorsque la misérable fille quitta enfin la fenêtre, elle
+se mit à marcher dans la chambre avec la même lenteur
+et la même gravité qui avaient frappé Marcelle dans l'allée
+de la Garenne. Elle ne paraissait plus songer à son
+amant, et sa physionomie, fortement contractée, ressemblait
+à celle d'un vieux alchimiste perdu dans la recherche
+de l'absolu. Cette promenade régulière dura encore
+assez longtemps pour fatiguer extrêmement madame de
+Blanchemont, qui n'osait ni se coucher ni quitter son fils
+pour aller éveiller la petite Fanchon. Enfin, la folle prit
+son parti, et montant un étage, elle alla à une autre fenêtre
+recommencer à appeler Paul par intervalles et à
+l'attendre en se promenant.</p>
+
+<p>Marcelle songea alors qu'elle devait aller avertir les
+Bricolin. Sans doute ils ignoraient que leur fille s'était
+échappée de la maison et qu'elle courait peut-être le
+danger de se suicider ou de se laisser tomber involontairement
+par une fenêtre. Mais la petite Fanchon, qu'elle
+éveilla, non sans peine, afin qu'elle se tînt auprès du lit
+d'Edouard pendant qu'elle irait elle-même au château
+neuf, la détourna de ce projet.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! non, Madame, lui dit-elle; les Bricolin ne se
+dérangeront pas pour cela. Ils sont habitués à voir courir
+cette pauvre demoiselle la nuit comme le jour. Elle ne
+fait pas de mal, et il y a longtemps qu'elle a oublié de <i>se
+périr</i>. On dit qu'elle ne dort jamais. Il n'est pas étonnant
+que, par les temps de lune, elle soit plus éveillée encore.
+Fermez bien votre porte, pour qu'elle ne vienne plus
+vous ennuyer. Vous avez bien fait de ne lui rien dire; ça
+aurait pu la choquer et la rendre méchante. Elle va faire
+son train là-haut jusqu'au jour, comme les <i>caboches</i> (les
+chouettes); mais puisque vous savez ce que c'est, à présent,
+ça ne vous empêchera pas de dormir.</p>
+
+<p>La petite Fanchon en parlait à son aise, elle qui, grâce
+à ses quinze ans et à son tempérament paisible, eût
+dormi au bruit du canon, pourvu qu'elle eût su ce que
+c'était. Marcelle eut un peu de peine à suivre son exemple,
+mais enfin la fatigue l'emporta, et elle s'endormit au
+pas régulier et continuel de la folle, qu'elle entendait au-dessus
+de sa chambre ébranler les solives tremblantes
+du vieux château.</p>
+
+<p>Le lendemain, Rose apprit avec regret, mais sans surprise,
+l'incident de la nuit.</p>
+
+<p>&mdash;-Eh! mon Dieu! dit-elle, nous l'avions pourtant bien
+enfermée, sachant qu'elle a l'habitude d'errer de tous
+côtés, et dans le vieux château de préférence pendant la
+lune. (C'est pour cela que ma mère ne se souciait pas de
+vous y loger.) Mais elle aura encore trouvé moyen d'ouvrir
+sa fenêtre et de s'en aller par là. Elle n'est ni forte
+ni adroite de ses mains, mais elle a tant de patience!
+Elle n'a qu'une idée, elle ne s'en repose jamais. M. le
+baron, qui n'avait pas le coeur aussi humain que vous,
+et qui riait des choses les moins risibles, prétendait
+qu'elle cherchait... attendez si je me souviendrai de son
+mot!... la quadrature... Oui, c'est cela, la quadrature du
+cercle; et quand il la voyait passer: «Eh bien! nous
+disait-il, votre philosophe n'a pas encore résolu son problème?»</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me sens pas d'humeur à plaisanter sur un
+sujet qui navre le coeur, répondit Marcelle, et j'ai fait des
+rêves lugubres cette nuit. Tenez, Rose, nous voilà bonnes
+amies, nous le deviendrons j'espère de plus en plus, et
+puisque vous m'avez offert votre chambre, je l'accepte, à
+condition que vous ne la quitterez pas, et que nous la
+partagerons. Un canapé pour Edouard, un lit de sangle
+pour moi, il n'en faut pas davantage.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous me comblez de joie, s'écria Rose, en
+lui sautant au cou. Cela ne me causera aucun dérangement.
+Il y a deux lits dans toutes nos chambres, c'est
+l'habitude de la campagne où l'on est toujours prêt à recevoir
+quelque amie ou quelque parente, et je vais être
+si heureuse de causer avec vous tous les soirs!...</p>
+
+<p>L'amitié des deux jeunes femmes fit en effet beaucoup
+de progrès dans cette journée. Marcelle y mettait d'autant
+plus d'abandon que c'était la seule douceur qu'elle
+pût se promettre chez les Bricolin. Le fermier la promena
+dans une partie de ses dépendances, lui parlant toujours
+d'argent et d'arrangements. Il dissimulait son désir d'acheter,
+mais c'était en vain, et Marcelle qui, pour en
+finir plus vite avec des préoccupations si antipathiques à
+son esprit, était, prête à lui faire une partie des sacrifices
+qu'il exigeait, aussitôt qu'elle se serait assurée de l'exactitude
+de ses calculs, usa pourtant d'un peu d'adresse
+avec lui pour le tenir dans l'inquiétude. Rose lui avait
+fait entendre qu'elle pouvait avoir, dans cette circonstance,
+beaucoup d'influence sur sa destinée, et d'ailleurs,
+Grand-Louis lui avait fait promettre de ne rien
+décider sans le consulter. Madame de Blanchemont se
+sentait une pleine confiance dans cet ami improvisé, et
+elle résolut d'attendre son retour pour faire choix d'un
+conseil compétent. Il connaissait tout le monde, et il
+avait trop de jugement pour ne pas la mettre en bonnes
+mains.</p>
+
+<p>Nous avons laissé le brave meunier partant pour la
+ville de ***, avec Lapierre, Suzette, et le patachon. Ils y
+arrivèrent à dix heures du soir, et, le lendemain, dès la
+pointe du jour, Grand-Louis ayant embarqué les deux
+domestiques dans la diligence de Paris, se rendit chez le
+bourgeois auquel il avait intention de faire acheter la calèche.
+Mais en passant devant la poste aux lettres, il
+se dirigea vers l'entrée du bureau pour remettre au
+buraliste en personne celle que Marcelle l'avait chargé
+d'affranchir. La première figure qui frappa ses regards
+fut celle du jeune inconnu qui était venu, quinze jours
+auparavant, errer dans la Vallée-Noire, visiter Blanchemont,
+et que le hasard avait amené au moulin d'Angibault.
+Ce jeune homme ne fit aucune attention à lui:
+debout à l'entrée du bureau, il lisait avidement et d'un
+air fort ému, une lettre qu'il était venu recevoir. Grand-Louis
+tenant dans ses mains celle de madame de Blanchemont,
+et se rappelant que le nom d'<i>Henri</i>, gravé sur
+un arbre au bord de la Vauvre, avait beaucoup préoccupé
+cette jeune dame, jeta un regard furtif sur l'adresse
+de la lettre que lisait le jeune homme et qui se trouvait
+naturellement à la portée de sa vue, l'inconnu tenant ce
+papier devant lui de manière à en bien cacher le contenu
+et à en montrer parfaitement l'extérieur. En un clin
+d'oeil rapide et d'une curiosité bienveillante, le meunier
+vit le nom de M. Henri Lémor tracé de la même main
+que l'adresse de la lettre dont il était porteur; aucun
+doute, ces deux lettres étaient de Marcelle, et l'inconnu
+était... le meunier n'y mit pas de façons dans sa pensée,
+l'amant de la belle veuve.</p>
+
+<p>Grand-Louis ne se trompait pas: le premier billet que
+Marcelle avait écrit de Paris, et qu'un ami de Lémor,
+chargé de ce soin, lui avait fait tenir poste restante à ***,
+venait d'arriver en cet instant aux mains du jeune
+homme, et il était loin de s'attendre au bonheur d'en recevoir
+immédiatement un second, lorsque Grand-Louis
+passa facétieusement ce trésor entre ses yeux et celui
+qu'il était en train de relire pour la troisième fois.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/10.png"></p>
+
+<p>Henri tressaillit, et se jetant avec impétuosité sur cette
+lettre, il allait s'en emparer, lorsque le meunier lui dit,
+en la lui retirant:&mdash;Non! non! pas si vite, mon garçon!
+Le buraliste nous voit peut-être du coin de l'oeil, et je
+n'ai pas envie qu'il me fasse payer l'amende, qui n'est
+pas mince. Nous allons, causer un peu plus loin, car je
+ne pense pas que vous ayez la patience d'attendre que
+cette jolie lettre revienne de Paris, où on l'enverrait certainement,
+malgré vos réclamations et votre passe-port,
+puisqu'elle n'est pas adressée ici poste restante. Suivez-moi
+au bout de la promenade.</p>
+
+<p>Lémor le suivit, mais un scrupule était déjà venu alarmer
+le meunier. Attendez, dit-il, quand ils eurent gagné
+un endroit convenablement isolé, vous êtes bien l'individu
+dont le nom est sur cette lettre?</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'en doutez pas, sans doute, et vous me connaissez
+apparemment, puisque vous me l'avez présentée?</p>
+
+<p>&mdash;C'est égal, vous avez bien un passe-port?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, puisque je viens de le produire à la
+poste pour retirer ma correspondance.</p>
+
+<p>&mdash;C'est encore égal; dussiez-vous me prendre pour
+un gendarme déguisé, voyons-le, dit le meunier en lui
+donnant la lettre. Donnant, donnant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes fort méfiant, dit Lémor en se hâtant de
+lui donner ses papiers.</p>
+
+<p>&mdash;Un petit moment encore, reprit le prudent meunier.
+Je veux pouvoir faire serment, si les gens de la
+poste m'ont vu vous donner cette lettre, que je vous l'ai
+remise décachetée! Et il brisa le cachet très-lestement,
+mais sans se permettre d'ouvrir la lettre qu'il remit à
+Henri tout en prenant son passe-port.</p>
+
+<p>Tandis que le jeune homme lisait avidement, le meunier,
+qui n'était pas fâché de satisfaire sa curiosité, prenait
+connaissance des titres et qualités de son inconnu.</p>
+
+<p>Henri Lémor, âgé de vingt-quatre ans, natif de Paris,
+profession d'ouvrier mécanicien, se rendant à Toulouse,
+Montpellier, Nîmes, Avignon et peut-être Toulon et
+Alger, pour y chercher de l'emploi et y exercer son industrie.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/11.png"></p>
+
+<p>&mdash;Diable! se disait le meunier, ouvrier mécanicien!
+aimé d'une baronne! cherchant de l'ouvrage et pouvant
+peut-être épouser une femme qui a encore trois
+cent mille francs! Ce n'est donc que chez nous qu'on
+préfère l'argent à l'amour, et que les femmes sont si
+fières! Il n'y a pas tant de distance entre la petite-fille
+du père Bricolin le laboureur et le petit-fils de mon
+grand-père le meunier, qu'entre cette baronne et ce pauvre
+diable! Ah! mademoiselle Rose! je voudrais bien
+que madame Marcelle vous apprit le secret d'aimer!
+Puis, faisant lui-même le signalement du jeune homme
+sans regarder celui du passe-port, Grand-Louis se disait
+en examinant Henri absorbé dans sa lecture: Taille médiocre,
+visage pâle... assez joli, si l'on veut, mais cette
+barbe noire, c'est vilain. Tous ces ouvriers de Paris ont
+l'air de porter toute leur force au menton. Et le meunier
+comparait avec une secrète complaisance ses membres
+athlétiques à l'organisation plus délicate de Lémor. Il me
+semble, se disait-il, que s'il ne faut pas être plus remarquable
+que ça pour tourner la tête a une femme d'esprit... et
+à une belle dame... mademoiselle Rose pourrait
+bien s'apercevoir que son très-humble serviteur n'est pas
+plus mal tourné qu'un autre. Après cela, ces Parisiens,
+ça vous a une certaine grâce, une tournure, des yeux
+noirs, je ne sais quoi qui nous fait paraître patauds à
+cote d'eux. Et puis, sans doute que celui-là a plus d'esprit
+qu'il n'est gros. S'il pouvait m'en donner un peu, et
+m'enseigner, lui aussi, son secret pour être aimé!</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XVI.</h3>
+
+<h3>DIPLOMATIE.</h3>
+
+<p>Au beau milieu de ses réflexions, maître Louis s'aperçut
+que le jeune homme, dans ses préoccupations beaucoup
+plus vives, s'éloignait sans songer à lui.</p>
+
+<p>&mdash;Holà! mon camarade! lui dit Grand-Louis en courant
+après lui; vous voulez donc me laisser votre passeport?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon cher ami, je vous oubliais, et je vous en
+demande pardon! répondit Lémor. Vous m'avez rendu le
+service de me remettre cette lettre, et je vous dois mille
+remerciements.... Mais je vous reconnais à présent. Je
+vous ai déjà vu, il n'y a pas longtemps. C'est à votre
+moulin que j'ai reçu l'hospitalité... Un endroit superbe...
+et une si bonne mère! Vous êtes un homme heureux!
+vous! car vous êtes franc et serviable aussi, cela se
+voit!</p>
+
+<p>&mdash;Oui! une belle hospitalité! dit le meunier; parlons
+en! Après cela, c'est votre faute si vous n'avez voulu
+accepter que du pain et de l'eau.... Ça m'avait donné un
+peu mauvaise opinion de vous, avec ça que vous avez une
+barbe de capucin! Cependant, vous n'avez pas plus que
+moi la mine d'un jésuite, et si ma figure vous revient, la
+vôtre me revient aussi.... Quant à être un homme heureux...
+je vous conseille de porter envie aux autres, et
+surtout à moi! C'est donc pour vous moquer.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas ce que vous voulez dire. Avez-vous
+éprouvé quelque malheur depuis que je ne vous ai vu?</p>
+
+<p>&mdash;Bah! il y a longtemps que je porte un malheur qui
+finira Dieu sait comment! Mais je n'ai pas plus envie
+d'en parler que vous de m'écouter, car vous avez aussi,
+je le vois bien, beaucoup de tic-tac dans la cervelle. Ah
+ça! est-ce que vous n'allez pas me donner un mot de réponse
+pour la personne qui vous a écrit? quand ce ne
+serait que pour attester que j'ai bien fait ma commission?</p>
+
+<p>&mdash;Vous connaissez donc cette personne? dit Lémor
+tout tremblant.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! vous n'aviez pas encore pensé à me le demander.
+Où sont donc vos esprits?</p>
+
+<p>L'air de bienveillance un peu goguenarde du Grand-Louis
+commençait, à inquiéter Lémor. Il craignait de
+compromettre Marcelle, et cependant la physionomie de
+ce paysan n'était pas faite pour inspirer la méfiance.
+Mais Henri crut devoir affecter une sorte d'indifférence.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne connais pas beaucoup moi-même, dit-il, la
+dame qui m'a fait l'honneur de m'écrire. Comme le hasard
+m'avait conduit dernièrement dans le pays où elle
+possède des biens, elle a pensé que je pourrais lui donner
+quelques renseignements....</p>
+
+<p>&mdash;A d'autres, interrompit le meunier, elle ne sait pas
+du tout que vous y êtes venu, encore moins pourquoi
+vous l'avez fait, et voilà ce que je vous prie de me dire,
+si vous ne voulez pas que je le devine.</p>
+
+<p>&mdash;C'est à quoi je répondrai un autre jour, dit Lémor
+avec un peu d'impatience et de fierté ironique. Vous êtes
+curieux, l'ami, et je ne sais pourquoi vous voulez voir
+du mystère dans ma conduite.</p>
+
+<p>&mdash;Il y en a, l'ami! Je vous dis qu'il y en a, puisque
+vous ne <i>lui</i> avez pas fait savoir que vous étiez venu dans
+la Vallée-Noire!</p>
+
+<p>La persistance du meunier devenait de plus en plus
+embarrassante, et Henri, craignant de tomber dans quelque
+piège ou de commettre quelque imprudence, songea
+à se délivrer de ses investigations bizarres.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais ni de qui, ni de quoi vous voulez me parler,
+répondit-il en haussant les épaules. Je vous renouvelle
+mes remerciements, et je vous salue. Si la lettre
+que vous m'avez remise exige une réponse ou un reçu,
+je l'enverrai par la poste. Je pars dans une heure pour
+Toulouse, et n'ai pas le loisir de m'arrêter plus longtemps
+avec vous.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous parlez pour Toulouse, dit le meunier en
+doublant le pas pour le suivre. J'aurais cru que vous alliez
+venir avec moi à Blanchemont.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi à Blanchemont?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que si vous avez à donner des conseils à la
+dame de Blanchemont sur ses affaires, comme vous le
+prétendez, il serait plus obligeant d'aller vous expliquer
+avec elle que d'écrire deux mots à la hâte. C'est une
+personne qui vaut bien la peine qu'on se dérange de
+quelques lieues pour lui rendre service, et moi, qui ne
+suis qu'un meunier, j'irais au bout du monde s'il le
+fallait.</p>
+
+<p>Lémor, informé, presque malgré lui, du lieu que Marcelle
+avait choisi momentanément pour sa retraite,
+ne put se décider à se séparer brusquement d'un
+homme qui la connaissait et qui semblait si disposé à lui
+parler d'elle. L'espèce de proposition et de conseil qu'on
+lui adressait d'aller à Blanchemont faisait passer des
+éblouissements dans cette jeune tête volontairement
+stoïque, mais profondément bouleversée par la passion.
+Agité de désirs et de résolutions contradictoires, il laissait
+paraître sur son visage toutes les perplexités qu'il
+croyait renfermer dans son âme, et le pénétrant meunier
+ne s'y trompait pas.&mdash;Si je croyais, dit enfin Lémor,
+que des explications verbales fussent nécessaires... mais
+en vérité, je ne le pense pas... <i>cette dame</i> ne m'indique
+rien de semblable....</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit le meunier d'un ton railleur; cette dame
+vous croyait à Paris, et on ne fait pas venir un homme
+de si loin pour quelques paroles. Mais peut-être que si
+elle vous avait su si près, elle m'aurait commandé de
+vous ramener avec moi.</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur le meunier, vous vous trompez, dit
+Henri, effrayé de la pénétration du Grand-Louis. Les
+questions qu'on me fait l'honneur de m'adresser n'ont
+pas assez d'importance pour cela. Décidément, j'y répondrai
+par écrit.</p>
+
+<p>Et en s'arrêtant à ce dernier parti, Henri sentait son
+coeur se briser. Car, malgré sa soumission aux ordres de
+Marcelle, l'idée de la revoir encore une fois avant de s'en
+éloigner pour une année entière, avait fait bouillonner
+tout son sang énergique. Mais ce maudit meunier, avec
+ses commentaires, pouvait, soit par malice, soit par légèreté,
+rendre sa démarche compromettante pour la
+jeune veuve, et Lémor devait s'en abstenir.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ferez ce qui vous plaît, dit le Grand-Louis, un
+peu piqué de sa réserve, mais comme elle me fera sans
+doute quelques questions sur votre compte, je serai forcé
+de lui dire que l'idée de venir la voir ne vous a pas souri
+du tout.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui lui fera assurément beaucoup de peine? répondit
+Lémor avec un éclat de rire un peu forcé.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui! jouez au plus fin avec moi, mon camarade!
+reprit le meunier. Mais vous ne riez pas de bon
+coeur.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le meunier, répliqua Lémor perdant patience,
+vos insinuations, autant que je puis les comprendre,
+commencent à être assez déplacées. Je ne sais pas
+si vous êtes aussi dévoué à la personne en question que
+vous le prétendez; mais il ne me semble pas que vous
+en parliez avec autant de respect que moi, qui la connais
+à peine.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous fâchez? A la bonne heure, c'est plus
+franc, et cela me taquine moins que vos moqueries.
+Maintenant, je sais à quoi m'en tenir sur votre compte.</p>
+
+<p>&mdash;C'en est trop, dit Lémor irrité, et cela ressemble à
+une provocation personnelle. J'ignore quelles folles idées
+vous voulez m'attribuer, mais je vous déclare que ce jeu
+me fatigue et que je ne souffrirai pas plus longtemps vos
+impertinences.</p>
+
+<p>&mdash;Vous fâchez-vous tout de bon? dit le Grand-Louis
+d'un ton calme. Je suis bon pour vous répondre. Je suis
+beaucoup plus fort que vous; mais sans doute vous êtes
+compagnon de quelque Devoir, et vous connaissez, la
+canne. Et d'ailleurs, vous autres Parisiens, on dit que
+vous savez tous jouer du bâton comme des professeurs.
+Nous autres, nous ne connaissons pas la théorie, nous
+n'avons que la pratique. Vous êtes plus adroit, que moi,
+probablement; moi, je cognerai un peu plus dur que
+vous, ça égalisera la partie. Allons derrière le vieux rempart
+si vous voulez, ou bien au café du père Robichon. Il
+y a une petite cour où l'on peut s'expliquer sans témoins,
+car il n'y a pas de danger qu'il appelle la garde,
+il sait trop bien vivre pour cela.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, se dit Lémor, j'ai voulu être ouvrier, et les
+lois de l'honneur sont aussi rigides au bâton qu'à l'épée.
+Je ne connais pas l'art féroce de tuer mon semblable
+avec une arme plus qu'avec une autre. Mais si cet Hercule
+gaulois veut se donner le plaisir de m'assommer, je
+ne l'éviterai pas en lui parlant raison. Ce sera, d'ailleurs,
+la seule manière de me débarrasser de ses questions, et
+je ne vois pas pourquoi je serais plus patient qu'un gentilhomme.</p>
+
+<p>Le généreux et pacifique meunier n'avait aucune envie
+de chercher querelle à Henri comme celui-ci le supposait,
+faute de comprendre l'intérêt qu'il portait réellement
+à madame de Blanchemont et à lui, par conséquent;
+mais ce dernier sentiment était mêlé d'une méfiance dont
+le Grand-Louis eût voulu se guérir l'esprit par une sincère
+explication. N'ayant pas réussi, à son tour il se
+croyait provoqué, et en prenant le chemin du café Robichon,
+chacun des deux adversaires se persuadait qu'il
+était forcé de répondre à la fantaisie belliqueuse de
+l'autre.</p>
+
+<p>Six heures sonnaient à l'horloge d'une église voisine,
+lorsqu'ils arrivèrent au café Robichon. C'était une maisonnette
+décorée de ce titre fastueux qu'on voit maintenant
+jusque sur les plus humbles cabarets des provinces
+les plus arriérées. <i>«Café de la Renaissance.»</i> On y entrait
+par une étroite allée plantée de jeunes acacias et
+de dahlias superbes. La petite cour aux explications était
+adossée au mur de l'église gothique, revêtu en cet endroit
+de lierre et de roses grimpantes. Des berceaux de
+chèvrefeuille et de clématite interceptaient le regard des
+voisins et parfumaient l'air matinal. Cette cachette fleurie,
+déserte encore et proprement sablée, semblait destinée
+à des rendez-vous d'amour beaucoup plus qu'à des
+scènes tragiques.</p>
+
+<p>En y introduisant Lémor, le Grand-Louis ferma la
+porte derrière lui, puis s'asseyant à une petite table de
+bois peinte en vert:</p>
+
+<p>&mdash;Ah ça! dit-il, sommes-nous venus ici pour nous
+allonger des coups ou pour prendre le café ensemble?</p>
+
+<p>&mdash;C'est comme il vous plaira, répondit Lémor. Je me
+battrai avec vous si vous voulez; mais je ne prendrai pas
+de café.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes trop fier pour ça! c'est tout simple! dit
+le Grand-Louis en haussant les épaules. Quand on reçoit
+des lettres d'une baronne!</p>
+
+<p>&mdash;Vous recommencez donc? Allons, laissez-moi m'en
+aller, ou battons-nous tout de suite.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne peux pas me battre avec vous, dit le meunier.
+Vous n'avez qu'à me regarder, je crois, pour voir que je
+ne suis pas un capon, et cependant je refuse la partie
+que vous m'avez proposée. Madame de Blanchemont ne
+me le pardonnerait jamais, et cela perdrait toutes mes
+affaires.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'à cela ne tienne! si vous pensez que madame
+de Blanchemont vous blâme d'être querelleur, vous
+n'êtes pas forcé de lui dire que vous m'avez cherché
+noise.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est donc moi qui vous ai cherché noise à
+présent? qu'est-ce qui a parlé le premier de se battre?</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble que vous êtes le seul qui en ayez
+parlé, mais peu importe. J'accepte la proposition.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'est-ce qui a insulté l'autre? Je ne vous ai
+rien dit que d'honnête, et vous m'avez traité d'impertinent.</p>
+
+<p>&mdash;Votre manière d'interpréter mes paroles et mes
+pensées était incivile. Je vous ai signifié de me laisser en
+paix.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est ça, vous m'avez ordonné de me taire! Et
+si je ne veux pas, moi, voyons?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous tournerai le dos, et si vous le trouvez mauvais,
+nous nous battrons.</p>
+
+<p>&mdash;Ce garçon-là est entêté comme tous les diables!
+s'écria le Grand-Louis en frappant de son large poing
+sur la petite table qui se fendit par la moitié. Tenez,
+monsieur le Parisien! vous voyez bien comme j'ai la
+main lourde! Votre fierté me donnerait envie de savoir si
+votre tête est aussi dure que cette planche de chêne; car
+il n'y a rien de plus insolent au monde que de dire à un
+homme: «Je ne veux pas vous écouter». Et pourtant je
+ne dois pas, je ne peux faire tomber un cheveu de cette
+tête de fer. Écoutez, il faut en finir. Je vous veux pourtant
+du bien, j'en veux surtout à une personne pour qui
+je me ferais casser bras et jambes, et qui a, j'en suis
+sûr, la fantaisie de s'intéresser à vous. Il faut s'expliquer;
+je ne vous ferai plus de questions, puisque c'est peine
+perdue, mais je vous dirai tout ce que j'ai sur le coeur
+pour ou contre vous, et quand j'aurai dit, si cela ne vous
+convient pas, nous nous battrons; et si ce dont je vous
+soupçonne est vrai, je n'aurai aucun regret de vous casser
+la mâchoire. Allons, il faut bien s'entendre avant de se
+mesurer, et savoir pourquoi on le fait. Nous allons prendre
+le café, car je suis à jeun depuis hier et mon estomac
+crie misère. Si vous êtes trop grand seigneur pour
+me laisser payer l'écot, convenons que le moins étrillé
+des deux s'en chargera après l'affaire.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, dit Henri, qui, se regardant comme en état
+d'hostilité avec le meunier, ne craignait plus de s'oublier
+avec lui par bienveillance.</p>
+
+<p>Le père Robichon apporta le café lui-même, en faisant
+toutes sortes d'amitiés au Grand-Louis. «C'est donc un
+de tes amis? lui dit-il en regardant Lémor avec la curiosité
+des industriels peu affairés des petites villes. Je ne
+le connais pas, mais c'est égal; ce doit être quelque
+chose de bon, puisque tu me l'amènes. Voyez-vous, mon
+garçon, ajouta-t-il en s'adressant à Lémor, vous avez fait
+là, en arrivant dans notre pays, une bonne connaissance.
+Vous ne pouviez pas mieux tomber. Le Grand-Louis est
+estimé d'un chacun et de tout le monde. Pour moi, je
+l'aime comme mon fils. Oh! c'est qu'il est sage, honnête et
+doux... doux comme un agneau, malgré qu'il soit le plus
+<i>fort homme</i> du pays; mais je peux bien dire que jamais,
+au grand jamais, il n'a fait de scandale nulle part, qu'il
+ne donnerait pas une chiquenaude à un enfant, et que
+je ne l'ai jamais entendu élever la voix dans ma maison.
+Dieu sait pourtant qu'il y rencontre bien des gens querelleurs,
+mais il met la paix partout.</p>
+
+<p>Cet éloge si singulièrement placé dans un moment où
+le Grand-Louis amenait un étranger au café Robichon
+pour vider une querelle avec lui, fit sourire les deux
+jeunes gens.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XVII.</h3>
+
+<h3>LE GUÉ DE LA VAUVRE.</h3>
+
+<p>Cependant le panégyrique paraissait si sincère, que
+Lémor, déjà disposé précédemment à une grande sympathie
+pour le meunier, réfléchit à la singularité de sa conduite
+en cette circonstance, et commença à se dire que cet
+homme devait avoir de puissants motifs pour l'interroger.
+Ils prirent le café ensemble avec beaucoup de politesse
+mutuelle, et quand le père Robichon les eut débarrassés
+de sa présence, le meunier commença ainsi:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Monsieur</i> (il faut bien que je vous appelle comme
+ça, puisque je ne sais pas si nous sommes amis ou ennemis),
+vous saurez d'abord que je suis amoureux, ne vous
+en déplaise, d'une fille trop riche pour moi, et qui ne
+m'aime que juste ce qu'il faut pour ne pas me détester.
+Ainsi je peux parler d'elle sans la compromettre; et d'ailleurs
+vous ne la connaissez pas. Je n'aime pourtant pas à
+parler de mes amours, c'est ennuyeux pour les autres,
+surtout quand ils ont été piqués de la même mouche, et
+qu'ils sont, comme on l'est en général dans cette maladie-là,
+égoïstes en diable, et soucieux d'eux-mêmes, du
+prochain, point. Cependant, comme en travaillant tout
+seul à remuer une montagne, on n'avance à rien, m'est
+avis que si on s'entr'aidait un peu par l'amitié, on ferait
+au moins quelque chose. Voila pourquoi j'aurais voulu
+votre confiance comme j'ai celle de la dame que vous savez
+bien, et pourquoi je vous donne la mienne sans trop savoir
+si elle sera bien placée.</p>
+
+<p>«Donc, j'aime une fille qui aura en dot trente mille francs
+de plus que moi, et, par le temps qui court, c'est comme
+si je voulais épouser l'impératrice de la Chine. Je me
+soucie de ses trente mille francs comme d'un fétu; même
+je peux dire que je voudrais les envoyer au fin fond de la
+mer, puisque c'est là ce qui nous sépare. Mais jamais les
+empêchements n'ont fait entendre raison à l'amour, et j'ai
+beau être gueux, je suis amoureux; je n'ai que cela en
+tête, et si la dame que vous savez bien ne vient pas à mon
+secours comme elle me l'a fait espérer... je suis un homme
+perdu... je suis capable!... je ne sais pas de quoi je suis
+capable!</p>
+
+<p>Et en disant cela, la figure ordinairement enjouée du
+meunier, s'altéra si profondément, que Lémor fut frappé
+de la force et de la sincérité de sa passion.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, lui dit-il avec cordialité, puisque vous avez
+la protection d'une dame si bonne et si éclairée... on la dit
+telle du moins!...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas ce <i>qu'on dit</i> d'elle, répondit Grand-Louis,
+impatienté de la réserve obstinée du jeune homme;
+je sais ce que j'en pense, moi, et je vous dis que cette
+femme-là est un ange du ciel. Tant pis pour vous si vous
+ne le savez pas.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, dit Lémor, qui se sentait vaincu intérieurement
+par cet hommage si sincère rendu à Marcelle,
+où voulez-vous en venir, mon cher monsieur Grand-Louis?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux vous dire que, voyant cette femme si bonne,
+si respectable, et d'un coeur si pur, disposée en ma faveur,
+et en train déjà de me donner de l'espérance lorsque
+je croyais tout perdu, je me suis attaché à elle tout
+d'un coup, et pour toujours. L'amitié m'est venue, comme
+on dit dans les romans que l'amour vient, en un clin
+d'oeil; et maintenant, je voudrais rendre, d'avance, à
+cette femme tout le bien qu'elle a l'intention de me faire.
+Je voudrais qu'elle fût heureuse comme elle le mérite,
+heureuse dans ses affections, puisqu'elle n'estime que
+cela au monde et méprise la fortune, heureuse de l'amour
+d'un homme qui l'aimât pour elle-même et ne s'occupât
+pas de supputer ce qui lui reste d'une richesse
+qu'elle perd si joyeusement, ne songeant, lui, qu'à s'informer
+de ce qu'elle possède ou ne possède pas... afin de
+savoir s'il doit la rejoindre ou s'en aller bien loin d'elle...
+l'oublier sans doute, et essayer si sa jolie figure fera
+quelque autre conquête plus lucrative... car enfin...</p>
+
+<p>Lémor interrompit le meunier.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle raison avez vous donc, dit-il en pâlissant, de
+craindre que cette dame respectable ait si mal placé ses
+affections? Quel est le lâche à qui vous supposez de si
+honteux calculs dans l'âme?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien, dit le meunier qui observait attentivement
+le trouble d'Henri, ne sachant encore s'il devait
+l'attribuer à l'indignation d'une bonne conscience ou
+à la honte de se voir deviné. Tout ce que je sais, c'est
+qu'il est venu à mon moulin, il y a quinze jours environ,
+un jeune homme dont la mine et les manières semblaient
+fort honnêtes, mais qui paraissait avoir du souci, et puis
+qui, tout à coup, s'est mis à parler d'argent, à faire des
+questions, à prendre des notes, enfin à établir par francs
+et centimes sur un bout de papier, qu'il restait encore
+à la dame de Blanchemont un assez joli débris de sa
+fortune.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, vous pensez que ce garçon-là était prêt à
+déclarer son amour au cas seulement où le mariage lui
+paraîtrait avantageux? Alors, c'était un misérable; mais
+pour l'avoir si bien deviné, il faut être soi-même...</p>
+
+<p>&mdash;Achevez, Parisien! ne vous gênez pas, dit le mennier
+dont les yeux brillèrent comme l'éclair; puisque
+nous sommes ici pour nous expliquer!</p>
+
+<p>&mdash;Je dis, reprit Lémor non moins irrité, que pour interpréter
+ainsi ta conduite d'un homme qu'on ne connaît
+pas et dont on ne sait rien, il faut être soi-même fort
+amoureux de la dot de sa belle.</p>
+
+<p>Les yeux du meunier s'éteignirent et un nuage passa
+sur son front.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit-il d'une voix triste, je sais bien qu'on peut
+dire cela, et je parie que bien des gens le diraient si je
+parvenais à me faire aimer! Mais son père n'a qu'à la
+déshériter, ce qui arriverait certainement si elle m'aimait,
+et alors on verra si je fais sur mes doigts le compte de
+ce qu'elle aura perdu!</p>
+
+<p>&mdash;Meunier! dit Lémor d'un ton brusque et franc, je
+ne vous accuse pas, moi. Je ne veux pas vous soupçonner.
+Mais comment se fait-il qu'avec une âme honnête,
+vous n'ayez pas supposé ce qui était le plus vraisemblable
+et le plus digne de vous?</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui pourrait expliquer les sentiments du jeune
+homme, ce serait sa conduite ultérieure. S'il courait avec
+transport vers sa chère dame!... je ne dis pas, mais s'il
+s'en va au diable, c'est différent!</p>
+
+<p>&mdash;Il faudrait supposer, répondit Lémor, qu'il regarde
+son amour comme insensé, et qu'il ne veut pas s'exposer
+à un refus.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je vous y prends! s'écria le meunier; voilà les
+mensonges qui recommencent! Je sais pertinemment,
+moi, que la dame est enchantée d'avoir perdu sa fortune,
+qu'elle a même pris courageusement son parti de la ruine
+totale de son fils, et tout cela parce qu'elle aime quelqu'un
+qu'on lui aurait peut-être fait un crime d'épouser, sans
+toutes ces catastrophes-là.</p>
+
+<p>&mdash;Son fils est ruiné? dit Henri en tressaillant; totalement
+ruiné? Est-ce possible! En êtes-vous certain?</p>
+
+<p>&mdash;Très-certain, mon garçon! répondit le meunier d'un
+air narquois. La tutrice, qui aurait pu, pendant une
+longue minorité, partager avec un amant ou un mari les
+intérêts d'un gros capital, n'aura maintenant plus que
+des dettes à payer, si bien que son intention, elle me le
+disait hier soir, est de faire apprendre à son enfant quelque
+métier pour vivre.</p>
+
+<p>Henri s'était levé. Il se promenait avec agitation dans
+la petite cour, et l'expression de sa figure était indéfinissable.
+Grand-Louis, qui ne le perdait pas de vue, se demanda
+s'il était au comble du bonheur ou du désappointement.
+Voyons, se dit-il, est-ce un homme comme <i>elle</i>
+et comme moi, haïssant l'argent qui contrarie les amours,
+ou bien un intrigant qui s'est fait aimer d'elle à l'aide de
+je ne sais quel sortilège, et dont l'ambition vise plus haut
+que la jouissance du petit revenu qui lui reste?</p>
+
+<p>Ayant rêvé quelques instants, Grand-Louis qui tenait
+à honneur de donner une grande joie à Marcelle, ou de
+la débarrasser d'un perfide en le démasquant, s'avisa
+d'un stratagème.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, mon garçon, dit-il en adoucissant sa voix,
+vous êtes contrarié! il n'y a pas de mal à cela. Tout lo
+monde n'est pas romanesque, et si vous avez pensé au
+solide, c'est que vous êtes fait comme tous les gens de ce
+temps-ci. Vous voyez donc que je ne vous ai pas rendu
+un si mauvais service, en me querellant avec vous; je
+vous ai appris que le douaire était à la sécheresse. Sans
+doute vous comptiez sur les bénéfices de la tutelle du
+jeune héritier, car vous saviez bien que les fameux trois
+cent mille francs étaient une dernière, une pure illusion
+de la veuve?...</p>
+
+<p>&mdash;Comment dites-vous? s'écria Lémor en suspendant
+sa marche agitée. Cette dernière ressource lui est enlevée?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute; ne faites donc pas semblant de l'ignorer;
+vous avez trop bien été aux renseignements pour ne
+pas savoir que la dette envers le fermier Bricolin est quadruple
+de ce qu'on la supposait, et que la dame de Blanchemont
+va être obligée de postuler pour un bureau de
+poste ou de tabac, si elle veut avoir de quoi envoyer son
+fils à l'école.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il possible? répéta Lémor, stupéfait et comme
+étourdi de cette nouvelle. Une révolution si prompte dans
+sa destinée! Un coup du ciel!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, un coup de foudre! dit le meunier avec un rire
+amer.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! dites-moi, n'en est-elle pas affectée du tout?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! du tout. <i>Tant s'en faut qu'on contraire</i> elle
+se figure que vous ne l'en aimerez que mieux. Mais vous?
+Pas si bête, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher ami, répondit Lémor sans écouter les paroles
+du Grand-Louis, que m'avez-vous dit là? Et moi qui
+voulais me battre avec vous! Vous me rendez un grand
+service! lorsque j'allais... Vous êtes pour moi l'envoyé de
+la Providence.</p>
+
+<p>Grand-Louis, attribuant cette effusion à la satisfaction
+qu'éprouvait Lémor d'être averti à temps de la ruine de
+ses cupides espérances; détourna la tête avec dégoût,
+et resta quelques instants absorbé par une profonde
+tristesse.</p>
+
+<p>&mdash;Voir une femme si confiante et si désintéressée, se
+disait-il, abusée par un freluquet pareil! Il faut qu'elle ait
+aussi peu de raison qu'il a peu de coeur. J'aurais dû penser
+qu'en effet elle était fort imprudente, puisque dans un seul
+jour, où je l'ai vue pour la première fois de ma vie, elle
+m'a laissé découvrir tous ses secrets. Elle est capable de
+livrer son bon coeur au premier venu. Oh! il faudra que
+je la gronde, que je l'avertisse, que je la mette en garde
+contre elle-même en toutes choses! et, pour commencer,
+il faut que je la délivre de ce drôle-là. On peut déchirer
+un peu l'oreille de ce faquin, on peut faire à son joli museau
+une égratignure qui l'empêche de se montrer de si
+tôt devant les belles...&mdash;Holà! monsieur le Parisien,
+dit-il sans se retourner et en tâchant de rendre sa voix
+calme et claire, vous m'avez entendu, et à présent vous
+savez le cas que je fais de vous. Je sais ce que je voulais
+savoir vous n'êtes qu'une canaille. Voilà mon opinion, et
+je vais vous la prouver tout de suite, si vous voulez bien
+le permettre.</p>
+
+<p>En parlant ainsi, le meunier avait, avec assez de
+flegme, retroussé ses manches, ne voulant faire usage que
+de ses poings; il se leva et se retourna, surpris de la lenteur
+de son antagoniste à lui répondre. Mais à sa grande
+surprise, il se trouva seul dans la cour. Il parcourut
+l'allée aux dahlias, explora tous les coins du café Robichon,
+arpenta toutes les rues voisines; Lémor avait disparu.
+Personne ne l'avait vu sortir. Grand-Louis, indigné
+et presque furieux, le chercha vainement dans toute la
+ville.</p>
+
+<p>Après une heure d'inutiles perquisitions, le meunier
+essoufflé, commença à se lasser et à se décourager.</p>
+
+<p>&mdash;C'est égal, se dit-il en s'asseyant sur une borne, il
+ne partira pas une diligence ni une patache de la ville aujourd'hui,
+dont je n'aille compter et regarder les voyageurs
+sous le nez! Ce monsieur ne s'en ira pas sans que...mais
+bah! je suis fou! Ne voyage-t-il pas à pied, et un
+homme qui tient à ne pas payer une dette d'honneur ne
+prend-il pas <i>le pays par pointe</i> sans tambour ni trompette?... Et
+puis, ajouta-t-il en se calmant peu à peu, ma
+chère madame Marcelle me saurait sans doute bien mauvais
+gré de rosser son galant. On ne se défait pas comme
+cela d'une si forte <i>attache</i>, et la pauvre femme ne voudra
+peut-être pas me croire quand je lui dirai que son Parisien
+est un vrai <i>Marchais</i><a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>. Comment vais-je m'y prendre
+pour la désabuser? C'est mon devoir, et pourtant quand
+je songe à la peine que je vais lui faire...Chère dame
+du bon Dieu! Est-il possible qu'on se trompe à ce
+Point!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a> Les habitants de la Marche sont, à tort ou à raison, en si mauvaise
+odeur chez leurs voisins du Berri, que <i>Marchois</i> y est synonyme d'aigrefin.</blockquote>
+
+<p>En devisant ainsi avec lui-même, le meunier se rappela
+qu'il avait une calèche à vendre, et alla trouver un
+ex-fermier enrichi, qui, après avoir bien examiné et
+marchandé longtemps, se décida par la crainte que
+M. Bricolin ne vint à s'emparer de cet objet de luxe et
+de ce bon marché. Achetez! monsieur Ravalard, disait
+Grand-Louis avec l'admirable patience dont sont doués
+les Berrichons, lorsque, comprenant bien qu'on est décidé
+à s'accommoder de leur denrée, ils se prêtent par
+politesse à feindre d'être dupes de la prétendue incertitude
+du chaland. Je vous l'ai dit deux cents fois déjà, et je
+vas vous le répéter tant que vous voudrez. C'est du beau
+et du bon, du fin et du solide. Ça sort des premiers fabricants
+de Paris, c'est <i>rendu-conduit</i> gratis. Vous me
+connaissez trop pour croire que je m'en mêlerais s'il y
+avait une attrape là-dessous. De plus, je ne vous demande
+pas ma commission, qu'il vous faudrait pourtant
+bien payer à un autre. Voyez! c'est tout profit.</p>
+
+<p>Les irrésolutions de l'acheteur durèrent jusqu'au soir.
+Le déboursement des écus lui déchirait l'âme. Quand
+Grand-Louis vit le soleil baisser,&mdash;Allons, dit-il, je ne
+veux pas coucher ici, moi, je m'en vais. Je vois bien que
+vous ne voulez pas de cette jolie brouette si reluisante et
+si bon marché. J'y vas atteler Sophie, et je m'en retournerai
+à Blanchemont fier comme Artaban. Ça sera la première
+fois de ma vie que je roulerai carrosse; ça m'amusera,
+et ça m'amusera encore plus de voir le père et la
+mère Bricolin se <i>carrer</i> là-dedans pour aller le dimanche
+à La Châtre! M'est avis pourtant que vous et votre dame,
+vous y auriez fait meilleure figure.</p>
+
+<p>Enfin, la nuit approchant, M. Ravalard compta l'argent
+et lit remiser la belle voiture sous son hangar. Grand-Louis
+chargea les effets de madame de Blanchemont sur
+sa charrette, mit les deux mille francs dans une ceinture
+de cuir et partit au grand trot de Sophie, assis sur une
+malle et chantant à tue-tête, en dépit des cahots et du
+vacarme de ses grandes roues sur le pavé.</p>
+
+<p>Il marchait vite, ne courant pas le risque de se tromper
+de voie comme le patachon, et il avait dépassé le joli hameau
+de Mers que la lune n'était pas encore levée. La vapeur
+fraîche qui, dans la Vallée-Noire, même durant les
+chaudes nuits d'été, nage sur de nombreux ruisseaux encaissés,
+coupait de nappes blanches qu'on aurait prises
+pour des lacs, la vaste étendue sombre qui se déployait
+au loin. Déjà les cris des moissonneurs et les chants des
+bergères avaient cessé. Des vers luisants semés de distance
+en distance dans les buissons qui bordent le chemin
+furent bientôt les seules rencontres que put faire le
+meunier.</p>
+
+<p>Cependant comme il traversait une de ces landes marécageuses
+que forment les méandres des rivières dans ce
+pays d'ailleurs si fertile et si méticuleusement cultivé, il
+lui sembla voir une forme vague qui courait dans les
+joncs devant lui, et qui s'arrêta au bord du gué de la
+Vauvre comme pour l'attendre.</p>
+
+<p>Grand-Louis était peu sujet au mal de la peur. Cependant
+comme il avait, ce soir-là, à défendre une petite fortune
+dont il était plus jaloux que si elle lui eût appartenu,
+il se hâta de rejoindre sa charrette dont il s'était un peu
+écarté, ayant fait un bout de chemin à pied, autant pour
+se désengourdir que pour soulager sa fidèle Sophie. La
+ceinture de cuir qui le gênait avait été déposée par lui
+dans un sac de blé. Quand il fut remonté sur son char,
+qu'il appelait facétieusement dans le style du pays, son
+équipage suspendu en <i>cuir de brouette</i>, c'est-à-dire en
+bois pur et simple, il s'assura sur ses jambes, s'arma de
+son fouet dont la lourde poignée faisait une arme à deux
+fins; et, debout, comme un soldat à son poste, il marcha
+droit sur le voyageur de nuit, en chantant gaiement un
+couplet de vieux opéra-comique que Rose lui avait appris
+dans son enfance.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Notre meunier chargé d'argent</p>
+<p> Revenait au village.</p>
+<p>Quand tout à coup v'la qu'il entend</p>
+<p> Un grand bruit dans l'feuillage.</p>
+<p>Notre meunier est homm' de coeur,</p>
+<p>On dit pourtant qu'il eut grand peur...</p>
+<p>Or, écoutez mes chers amis,</p>
+<p> Si vous voulez m'en croire,</p>
+<p>N'allez pas, n'allez pas dans la <i>Vallée-Noire</i>.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Je crois que la chanson dit: <i>dans la Forêt-Noire</i>;
+mais Grand-Louis, qui se moquait de la césure comme
+des voleurs et des revenants, s'amusait à adapter les paroles
+à sa situation; et ce couplet naïf, jadis fort en
+vogue, mais qui no se chantait plus guère qu'au moulin
+d'Angibault, charmait souvent les ennuis de ses courses
+solitaires.</p>
+
+<p>Lorsqu'il fut près de l'homme qui l'attendait de pied
+ferme, il jugea que le poste était assez bien choisi pour
+une attaque. Le gué était, sinon profond, du moins encombré
+de grosses pierres qui forçaient les chevaux d'y
+marcher avec précaution, et de plus, pour descendre
+dans l'eau, il fallait s'occuper de soutenir la bride, le
+<i>raidillon</i> étant assez rapide pour exposer l'animal à
+s'abattre.</p>
+
+<p>&mdash;Nous verrons bien, se disait Grand-Louis avec beaucoup
+de prudence et de calme.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XVIII.</h3>
+
+<h3>HENRI.</h3>
+
+<p>Le voyageur s'avança en effet à la tête du cheval, et
+déjà Grand-Louis qui, pendant sa chanson, avait dextrement
+attaché une balle de plomb, percée à cet effet, à la
+mèche de son fouet, levait le bras pour lui faire lâcher
+prise, lorsqu'une voix connue lui dit amicalement:</p>
+
+<p>&mdash;Maître Louis, permettez-moi de monter sur votre
+voiture pour passer l'eau.</p>
+
+<p>&mdash;Oui-da, cher Parisien! répondit le meunier: enchanté
+de vous rencontrer. Je vous ai assez cherché ce
+ce matin! Montez, montez, j'ai deux mots à vous dire.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, j'ai plus de deux mots à vous demander, répliqua
+Henri Lémor en sautant dans la charrette et en
+s'asseyant sur la malle à côté de lui, avec la confiance
+d'un nomme qui ne s'attend à rien de fâcheux.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà un gaillard bien osé, se dit le meunier qui,
+dans le premier retour de sa rancune, avait peine à se
+contenir jusqu'à l'autre rive. Savez-vous, mon camarade,
+dit-il en lui mettant sa lourde main sur l'épaule, que je
+ne sais ce qui me retient de faire demi-tour à droite
+et d'aller vous faire faire un plongeon au-dessous de
+l'écluse?</p>
+
+<p>&mdash;L'idée est plaisante, répondit tranquillement Lémor,
+et réalisable jusqu'à un certain point. Je crois pourtant,
+mon cher ami, que je me défendrais fort bien, car, pour
+la première fois depuis longtemps, je tiens ce soir à ma
+vie, avec acharnement.</p>
+
+<p>&mdash;Minute! dit le meunier en s'arrêtant sur le sable
+après avoir traversé le ruisseau. Nous voici plus à l'aise
+pour causer. D'abord et avant tout, faites-moi l'amitié,
+mon cher monsieur, de me dire où vous allez.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais trop rien, dit Lémor en riant. Je crois
+que je vais au hasard devant moi. Ne fait-il pas beau pour
+se promener?</p>
+
+<p>&mdash;Pas si beau que vous croyez, mon maître, et vous
+pourriez vous en retourner par un mauvais temps, si tel
+était mon bon plaisir. Vous avez voulu venir sur ma charrette;
+c'est mon fort détaché, à moi, et on n'en descend
+pas toujours comme on y monte.</p>
+
+<p>&mdash;Trêve de bons mots, Grand-Louis, répondit Lémor,
+et fouettez votre cheval. Je ne puis rire, je suis trop
+ému...</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez peur, enfin, convenez-en.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'ai <i>grand'peur</i> comme le meunier de votre
+chanson, et vous le comprendrez quand je vous aurai
+parlé...si je puis parler...je n'ai guère ma tête à moi.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, où allez-vous? dit le meunier qui commençait
+à craindre d'avoir mal jugé Lémor, et qui, reprenant
+sa raison un peu ébranlée par la colère, se demandait
+si un coupable viendrait ainsi se remettre entre ses
+mains.</p>
+
+<p>&mdash;Où allez vous vous-même? dit Lémor. À Angibault?
+bien près de Blanchemont!... et moi, je vais de ce côté-là,
+sans savoir si j'oserai aller jusque-là. Mais vous avez
+entendu parler de l'aimant qui attire le fer.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas si vous êtes de fer, reprit le meunier,
+mais je sais qu'il y a aussi pour moi une fameuse pierre
+d'aimant de ce côté-là. Allons, mon garçon, vous voudriez
+donc...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux rien, je n'ose rien vouloir! et cependant
+elle est ruinée, tout à fait ruinée! Pourquoi m'en
+irais-je?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi vouliez-vous donc aller si loin, en Afrique,
+au diable?</p>
+
+<p>&mdash;Je la croyais encore riche; trois cent mille francs, je
+vous l'ai dit, comparativement à ma position, c'était l'opulence.</p>
+
+<p>&mdash;Mais puisqu'elle vous aimait malgré cela?</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, vous jugez que j'aurais dû accepter l'argent
+avec l'amour? Car je ne puis plus feindre avec vous, ami.
+Je vois qu'on vous a confié des choses que je ne vous aurais
+pas avouées, eussions-nous dû en venir aux coups.
+Mais j'ai réfléchi, après vous avoir quitté un peu brusquement,
+sans trop savoir ce que je faisais, et me sentant
+le coeur si gros de joie que je n'aurais pu me taire...Oui,
+j'ai réfléchi à tout ce que vous m'avez dit, j'ai vu que
+vous saviez tout et que j'étais insensé de craindre l'indiscrétion
+d'un ami si dévoué à...</p>
+
+<p>&mdash;Marcelle! dit le meunier, un peu vain de pouvoir
+prononcer familièrement ce nom <i>chrétien</i>, comme il le
+définissait dans sa pensée, par opposition au nom nobiliaire
+de la dame de Blanchemont.</p>
+
+<p>Ce nom fit tressaillir Lémor. C'était la première fois
+qu'il résonnait à ses oreilles. N'ayant jamais eu de relations
+avec l'entourage de madame de Blanchemont, et
+n'ayant jamais confié le secret de ses amours à personne,
+il ne connaissait pas dans la bouche d'autrui le son de ce
+nom chéri, qu'il avait lu au bas de maint billet avec tant
+de vénération, et que lui seul avait osé prononcer dans
+des moments de désespoir ou d'ivresse. Il saisit le bras
+du meunier, partagé entre le désir de le lui faire répéter
+et la crainte de le profaner en le livrant aux échos de la
+solitude.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit Grand-Louis, touché de son émotion,
+vous avez enfin reconnu que vous ne deviez pas, que vous
+ne pouviez pas vous méfier de moi? Mais moi, voulez-vous
+que je vous dise la vérité? Je me méfie encore un
+peu de vous. C'est malgré moi, mais cela me poursuit,
+cela me quitte et me reprend. Voyons, où avez-vous
+donc passé la journée? Je vous ai cru caché dans une cave.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'aurais fait, je pense, s'il s'en était trouvé une à
+ma portée, dit Lémor en souriant, tant j'avais besoin de
+cacher mon trouble et mon enivrement. Savez-vous, ami,
+que je m'en allais en Afrique avec l'intention de ne jamais
+revoir...celle que vous venez de nommer. Oui, malgré
+le billet que vous m'avez remis, qui me commandait de
+revenir dans un an, je sentais que ma conscience m'ordonnait
+un affreux sacrifice. Et encore aujourd'hui j'ai en
+bien de l'effroi et de l'incertitude! car si je n'ai plus à
+lutter contre la honte, moi, prolétaire, d'épouser une
+femme riche, il reste encore l'inimitié de races, la lutte
+du plébéien contre les patriciens, qui vont persécuter
+cette noble femme à cause d'un choix réputé indigne.
+Mais il y aurait peut-être de la lâcheté à éviter cette crise.
+Ce n'est pas sa faute, à elle, si elle est du sang des oppresseurs,
+et d'ailleurs, la puissance des nobles a passé
+dans d'autres mains. Leurs idées n'ont plus de force, et
+peut-être que...celle qui daigne me préférer...ne sera
+pas universellement blâmée. Cependant, c'est affreux,
+n'est-ce pas, d'entraîner la femme qu'on aime dans un
+combat contre sa famille, et d'attirer sur elle le blâme de
+tous ceux parmi lesquels elle a toujours vécu! Par quelles
+autres affections remplacerai-je autour d'elle ces affections
+secondaires, il est vrai, mais nombreuses, agréables,
+et qu'un généreux coeur ne peut pas rompre sans regret?
+Car je suis isolé sur la terre, moi, le pauvre l'est toujours,
+et le peuple ne comprend pas encore comment il
+devrait accueillir ceux qui viennent à lui de si loin, et à
+travers tant d'obstacles. Hélas! j'ai passé une partie du
+jour sous un buisson, je ne sais où, dans un lieu retiré
+où j'avais été au hasard, et ce n'est qu'après plusieurs
+heures d'angoisses et de méditation laborieuse que je me
+suis résolu à vous chercher pour vous demander de me
+procurer une heure d'entretien avec elle...Je vous ai
+cherché en vain, peut-être de votre côté aussi me cherchiez-vous,
+car c'est vous qui m'avez mis en tête cette
+idée brûlante d'aller à Blanchemont. Mais je crois que
+vous êtes imprudent et moi insensé, car <i>elle</i> m'a défendu
+de savoir même où elle s'est retirée, et elle a fixé, pour
+les convenances de son deuil, le délai d'un an.</p>
+
+<p>&mdash;Tant que cela? dit Grand-Louis un peu effrayé de
+l'idée ingénieuse qu'il avait cru avoir, le matin, on provoquant,
+chez l'amant de Marcelle, la tentation de venir
+la voir. Ces histoires de convenances dont vous me parlez
+là sont-elles si sérieuses dans vos idées, et faut-il, qu'après
+la mort d'un méchant mari, un an s'écoule, ni plus ni
+moins, sans qu'une honnête femme voie le visage d'un
+honnête homme qui songe à l'épouser? C'est donc l'usage
+à Paris?</p>
+
+<p>&mdash;Pas plus à Paris qu'ailleurs. Le sentiment religieux
+qu'on porte au mystère de la mort est sans doute partout
+l'arbitre intime du plus ou du moins de temps qu'on accorde
+au souvenir des funérailles.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais que c'est un bon sentiment qui a établi la
+coutume de porter le deuil sur ses habits, dans ses paroles,
+dans toute sa conduite; mais cela n'a-t-il pas l'inconvénient
+de dégénérer en hypocrisie, quand le défunt
+est vraiment peu regrettable, et que l'amour parle honnêtement
+en faveur d'un autre? Résulte-t-il de l'état de
+décence où doit vivre une veuve que son prétendant soit
+forcé de s'expatrier, ou bien de ne jamais passer devant
+sa porte, et de ne pas la regarder du coin de l'oeil quand
+elle a l'air de n'y pas faire attention?</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne connaissez pas, mon brave, la méchanceté
+de ceux qui s'intitulent <i>gens du monde</i>, singulière dénomination,
+n'est-ce pas? et juste pourtant à leurs yeux,
+puisque le peuple ne compte pas, puisqu'ils s'arrogent
+l'empire du monde, puisqu'ils l'ont toujours eu, et qu'ils
+l'ont encore pour un certain temps!</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas de peine à croire, s'écria le meunier,
+qu'ils sont plus méchants que nous!... Et pourtant,
+ajouta-t-il tristement, nous ne sommes pas aussi bons que
+nous devrions l'être! Nous aussi, nous sommes souvent
+bavards, moqueurs, et portés à condamner le faible. Oui,
+vous avez raison, nous devons prendre garde de faire mal
+parler de cette chère dame. Il lui faudra du temps pour
+se faire connaître, chérir et respecter comme elle le mérite;
+il ne faudrait qu'un jour pour qu'on l'accusât de se
+gouverner follement. Mon avis est donc que vous n'alliez
+pus vous montrer à Blanchemont.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes un homme de bon conseil, Grand-Louis,
+et j'étais sur que vous ne me laisseriez pas faire une mauvaise
+chose. J'aurai le courage d'écouter les avis de votre
+raison, comme j'ai eu la folie de m'enflammer au premier
+mouvement de votre bienveillance. Je vais causer avec
+vous jusqu'à ce que vous soyez arrivé auprès de votre
+moulin, et alors je m'en retournerai à*** pour partir demain
+et continuer mon voyage.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! allons! vous allez d'une extrémité à l'autre,
+dit le meunier qui, tout en causant avec Lémor, faisait
+toujours cheminer au pas la patiente Sophie. Angibault
+est à une lieue de Blanchemont, et vous pouvez bien y passer
+la nuit sans compromettre personne. Il ne s'y trouve
+pas d'autre femme ce soir que ma vieille mère, et ça ne
+fera pas jaser. Vous avez fait, de *** jusqu'ici, une jolie
+promenade, et je n'aurais ni coeur ni âme si je ne vous
+forçais d'accepter une petite <i>couchée</i> avec un souper <i>frugal</i>,
+comme dit M. le curé, qui ne les aime guère de cette
+façon-là. D'ailleurs, ne faut-il pas que vous écriviez? Vous
+trouverez chez nous tout ce qu'il faut pour cela... peut-être
+pas de joli papier à lettres, par exemple! Je suis
+l'adjoint de ma commune, et je ne fais pas mes actes sur
+du vélin; mais quand même vous coucheriez votre prose
+amoureuse sur du papier marqué au timbre de la mairie,
+ça n'empêchera pas qu'on la lise, et plutôt deux fois
+qu'une. Venez, vous dis-je, je vois déjà la fumée de mon
+souper qui monte dans les arbres, nous allons trotter un
+peu, car je parie que ma vieille mère a faim et qu'elle
+ne veut pas manger sans moi. Je lui ai promis de revenir
+de bonne heure.</p>
+
+<p>Henri mourait d'envie d'accepter l'offre du bon meunier.
+Il se fit un peu prier pour la ferme; les amants sont
+dissimulés comme les enfants. Il avait renoncé pourtant
+à la folie d'aller à Blanchemont, mais il était poussé dans
+cette direction comme par un charme magique, et chaque
+pas de <i>Sophie</i>, qui le rapprochait de ce foyer d'attraction,
+remuait son coeur, naguère brisé par une lutte au-dessus
+de ses forces.</p>
+
+<p>Lémor céda pourtant, bénissant dans son coeur l'insistance
+hospitalière du meunier.</p>
+
+<p>&mdash;Mère! dit celui-ci à la Grand-Marie en sautant à
+bas de sa charrette, vous ai-je manqué de parole? Si l'horloge
+du bon Dieu n'est pas dérangée, les étoiles de la croix
+marquent, dix heures sur le chemin de Saint-Jacques.<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a> La croix est la constellation du cygne, et le chemin
+de Saint-Jacques la voie Lactée.</blockquote>
+
+<p>&mdash;Il n'est guère plus, dit la bonne femme; c'est seulement
+une heure plus tard que tu ne t'étais annoncé.
+Mais je ne te gronde pas; je vois que tu as fait les commissions
+de notre chère dame. Est-ce que tu comptes
+aller porter tout cela à Blanchemont ce soir?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi non! il est trop tard. Madame Marcelle m'a
+dit qu'un jour de plus ou de moins lui importait peu. Et
+d'ailleurs, peut-on entrer au château neuf après dix heures?
+N'ont-ils pas fait réparer le mur crénelé de la cour
+et mettre des barres de fer à la grand'porte? Ils sont capables
+de faire faire un pont-levis sur leur fossé sans eau.
+Le diable me confonde! M. Bricolin se croit déjà seigneur
+de Blanchemont, et il aura bientôt des armes sur sa cheminée.
+Il se fera appeler de Bricolin... Mais dites donc,
+mère, je vous amène de la compagnie. Reconnaissez-vous
+ce garçon-là?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! c'est le monsieur du mois dernier! dit la Grand'-Marie;
+celui que nous prenions pour un homme d'affaires
+de la dame de Blanchemont? Mais il parait qu'elle ne le
+connaît pas.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, elle ne le connaît pas du tout, dit Grand-Louis,
+et il n'est pas homme d'affaires; c'est un employé
+au cadastre pour la nouvelle répartition de l'impôt. Allons,
+géomètre, asseyez-vous et mangez chaud.</p>
+
+<p>&mdash;Dites donc, Monsieur, fit la meunière quand le premier
+service, c'est-à-dire la soupe aux raves fut dépêchée,
+est-ce vous qui avez écrit votre nom sur un de nos arbres
+au bord de la rivière?</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi, dit Henri. Je vous en demande pardon;
+peut-être cette sotte fantaisie d'écolier a-t-elle fait mourir
+ce jeune saule?</p>
+
+<p>&mdash;Sauf votre respect, c'est un peuplier blanc, dit le
+meunier. Vous êtes bien un vrai Parisien, et sans doute
+vous ne connaissez pas le chanvre d'avec la pomme de
+terre. Mais n'importe. Nos arbres se moquent de vos coups
+le canif, et ma mère vous demande cela pour causer.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je ne vous ferais pas de reproche pour un petit
+arbre. Nous en avons de reste ici, dit la meunière; mais
+c'est que notre jeune dame s'est tant tourmentée pour
+savoir qui avait pu mettre ce nom-là! Et son petit qui l'a
+lu tout seul! oui, Monsieur, un enfant de quatre ans, qui
+voit ce que je n'ai jamais pu voir dans des lettres!</p>
+
+<p>&mdash;Elle est donc venue ici? dit étourdiment Lémor, qui
+n'avait pas bien sa raison dans ce moment.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que ça vous fait, puisque vous ne la connaissez
+pas? répondit Grand-Louis en lui donnant un
+grand coup de genou pour l'engager à feindre, surtout
+devant son garçon de moulin.</p>
+
+<p>Lémor le remercia du regard, bien que son avertissement
+eût été un peu rude, et, craignant de divaguer, il
+ne desserra plus les dents que pour manger.</p>
+
+<p>Lorsque l'on se fut séparé pour la <i>nuitée</i>, comme disait
+la meunière, Lémor qui devait partager la petite
+chambre du meunier au rez-de-chaussée, tout en face de
+la porte du moulin, pria Grand-Louis de ne pas s'enfermer
+encore et de le laisser promener un quart d'heure au
+bord de la Vauvre.</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu, je vas vous y conduire, dit Grand-Louis
+que le roman de son nouvel ami intéressait beaucoup par
+la ressemblance qu'il avait avec le sien propre. Je sais
+où vous allez rêvasser, et je ne sais pas si pressé de dormir
+que je ne puisse faire un tour avec vous au clair de
+la lune: car la voici qui se lève et qui va se mirer dans
+l'eau. Venez voir, mon Parisien, comme elle est blanche
+et fière dans le bassin de la Vauvre, et vous me direz si
+c'est à Paris que vous avez une aussi belle lune et une
+aussi belle rivière! Tenez! ajouta-t-il lorsqu'ils furent au
+pied de l'arbre, voilà où <i>elle</i> était appuyée en lisant votre
+nom; elle était comme cela contre la barrière, et elle
+regardait avec des yeux.... que je ne peux pas faire,
+quand je passerais deux heures à ouvrir les miens. Ah
+ça, vous saviez donc qu'elle viendrait ici, que vous lui
+aviez laissé là votre signature?</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'il y a de plus étrange, c'est que je l'ignorais,
+et que le hasard seul... un caprice d'enfant, m'a suggéré
+de marquer ainsi mon passage dans ce bel endroit ou je ne
+croyais pas devoir jamais revenir. J'avais ouï dire à Paris
+qu'<i>elle</i> était ruinée. Je l'espérais! j'étais venu savoir à
+quoi m'en tenir, et quand j'ai appris qu'elle était encore
+trop riche pour moi, je n'ai plus songé qu'à lui dire adieu.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez! il y a un Dieu pour les amants; car sans
+cela vous n'y sériez, pas revenu, en effet. C'est cela, c'est
+l'air de madame Marcelle en m'interrogeant sur le jeune
+voyageur qui avait écrit ce nom, qui m'a fait deviner tout
+d'un coup qu'elle aimait et que son amant s'appelait Henri.
+C'est ce qui m'a éclairci l'esprit pour deviner le reste, car
+on ne m'a rien dit, j'ai tout deviné; il faut bien que je
+m'en accuse et que je m'en vante.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! on ne vous avait rien confié, et moi j'ai tout
+avoué? La volonté de Dieu soit faite! Je reconnais sa
+main dans tout cela, et je ne me défends plus de la confiance
+absolue que vous m'inspirez.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais pouvoir vous en dire autant, répondit
+Grand-Louis en lui prenant la main, car le diable me
+broie si je ne vous aime pas! Et pourtant il y a quoique
+chose qui me chiffonne toujours.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/12.png"></p>
+
+<p>&mdash;Comment pouvez-vous me soupçonner encore quand
+je reviens dans votre Vallée-Noire, seulement pour respirer
+l'air qu'elle a respiré, lorsque je sais enfin qu'elle
+est pauvre?</p>
+
+<p>&mdash;Mais ne pourriez-vous pas avoir été courir chez les
+avoués et les notaires pendant que je vous cherchais ce
+matin par la ville? Et si vous aviez appris qu'elle est encore
+assez riche?</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous, serait-il vrai? s'écria Lémor avec un
+accent douloureux. Ne jouez pas ainsi avec moi, ami!
+vous m'accusez de choses si ridicules, que je ne pense
+pas même à m'en justifier. Mais il y en a une que je veux
+vous dire en deux mots. Si madame de Blanchemont est
+encore riche, voulût-elle agréer l'amour d'un prolétaire
+comme moi, il faut que je la quitté pour toujours! Oh!
+si cela est, s'il faut que je l'apprenne... pas encore, au
+nom du ciel? Laissez-moi rêver le bonheur jusqu'à demain,
+jusqu'à ce que je quitte ce pays pour un an ou pour
+jamais!</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous êtes un peu fou, l'ami, s'écria le meunier.
+Et même vous me paraissez si exagéré dans ce moment-ci,
+que je crains que ce ne soit une affectation pour
+me tromper.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'êtes donc pas comme moi, vous! vous ne
+haïssez donc pas la richesse?</p>
+
+<p>&mdash;Non, par Dieu! je ne la hais ni ne l'aime pour elle-même,
+mais bien à cause du mal ou du bien qu'elle peut
+me faire. Par exemple, je déteste les écus du père Bricolin,
+parce qu'ils m'empêchent d'épouser sa fille.... Ah!
+diable! je lâche des noms que j'aurais aussi bien fait de
+vous laisser ignorer.... Mais je sais vos affaires, après
+tout, et vous pouvez bien savoir les miennes.... Je dis donc,
+que je déteste ces écus-là; mais j'aimerais beaucoup
+trente ou quarante mille francs qui me tomberaient du
+ciel et qui me permettraient de prétendre à Rose.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne pense pas comme vous. Si je possédais un
+million, je ne voudrais pas le garder.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le jetteriez dans la rivière plutôt que de vous
+faire un titre pour rétablir l'égalité entre elle et vous?
+Vous êtes encore un drôle de corps.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/13.png"></p>
+
+<p>&mdash;Je crois que je le distribuerais aux pauvres, comme
+les communistes chrétiens des premiers temps, afin de
+m'en débarrasser, quoique je sache fort bien que je ne ferais
+pas là une bonne oeuvre véritable; car en abandonnant
+leurs biens, ces premiers disciples de l'égalité fondaient
+une société. Ils apportaient aux malheureux une législation
+qui était en même temps une religion. Cet argent était le
+pain de l'âme en même temps que celui du corps. Ce
+partage était une doctrine et faisait des adeptes. Aujourd'hui,
+il n'y a rien de semblable. On a l'idée d'une communauté
+sainte et providentielle, on n'en sait pas encore
+les lois. On ne peut pas recommencer le petit monde des
+premiers chrétiens, on sent qu'il faudrait la doctrine; on
+ne l'a pas, et d'ailleurs, les hommes ne sont pas disposés
+à la recevoir. L'argent qu'on distribuerait à une poignée
+de misérables n'enfanterait chez eux que l'égoïsme et la
+paresse, si on ne cherchait à leur faire comprendre les
+devoirs de l'association. Et, d'une part, je vous le répète,
+ami, il n'y a pas encore assez de lumières dans l'initiation,
+de l'autre, il n'y a pas encore assez de confiance, de
+sympathie et d'élan chez les initiés. Voilà pourquoi lorsque
+Marcelle....(et moi aussi j'ose la nommer puisque
+vous avez nomme <i>Rose</i>) m'a proposé de faire comme les
+apôtres et de donner aux pauvres ces richesses qui me
+faisaient horreur, j'ai reculé devant un sacrifice que je
+ne me sens pas la science et le génie de faire fructifier
+réellement entre ses mains pour le progrès de l'humanité.
+Pour posséder la richesse et la rendre utile comme
+je l'entends, il faut être plus qu'un homme de coeur, il
+faut être un homme de génie. Je ne le suis pas, et, en
+songeant aux vices profonds, à l'épouvantable égoïsme
+qu'impose la fortune à ceux qui la possèdent, je me sens
+pénétré d'effroi. Je remercie Dieu de m'avoir rendu pauvre,
+moi aussi, qui ai failli hériter de beaucoup d'argent,
+et je fais le serment de ne jamais posséder que le salaire
+de ma semaine!</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, vous remerciez Dieu de vous avoir rendu sage
+par un pur effet de sa bonté, et vous profitez du hasard
+qui vous a préservé du mal? C'est de la vertu très-facile,
+et je n'en suis pas si émerveillé que vous croyez. Je comprends
+maintenant pourquoi madame Marcelle était si
+contente hier d'être ruinée. Vous lui avez mis en tête
+toutes ces belles choses-là! C'est joli, mais ça ne signifie
+rien. Qu'est-ce que c'est que des gens qui disent: Si j'étais
+riche, je serais méchant, et je suis enchanté de ne
+l'être pas? C'est l'histoire de ma grand'mère qui disait:
+Je n'aime pas l'anguille, et j'en suis bien contente, parce
+que si je l'aimais, j'en mangerais. Voyons, pourquoi ne
+seriez-vous pas riche et généreux? Eh, quand vous ne
+pourriez pas faire d'autre bien que de donner du pain à
+ceux qui en manquent autour de vous, ce serait déjà quelque
+chose, et la richesse serait mieux placée dans vos
+mains que dans celles des avares.... Oh! je sais bien votre
+affaire! J'ai compris; je ne suis pas si bête que vous
+croyez, et j'ai lu de temps en temps des journaux et des
+brochures qui m'ont appris un peu ce qui se passe hors
+de nos campagnes, où il est vrai de dire qu'il ne se passe
+rien de nouveau. Je vois que vous êtes un faiseur de nouveaux
+systèmes, un économiste, un savant!</p>
+
+<p>&mdash;Non. C'est peut-être un malheur; mais je connais
+la science des chiffres moins que toute autre, et je ne
+comprends rien à l'économie politique telle qu'on l'entend
+aujourd'hui. C'est un cercle vicieux où je ne conçois pas
+qu'on s'amuse à tourner.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez pas étudié une science sans laquelle
+vous ne pouvez rien essayer de neuf? En ce cas, vous
+êtes un paresseux.</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais un rêveur.</p>
+
+<p>&mdash;J'entends, vous êtes ce qu'on appelle un poëte.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai jamais fait de vers, et maintenant je suis un
+ouvrier. Ne me prenez pas tant au sérieux. Je suis un
+enfant, et un enfant amoureux. Tout mon mérite, c'est
+d'avoir su apprendre un métier, et je vais l'exercer.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien! gagnez votre vie comme je fais, moi, et
+ne vous tourmentez plus de la manière dont va le monde,
+puisque vous n'y pouvez rien.</p>
+
+<p>&mdash;Quel raisonnement, ami! Vous verriez une barque
+chavirer sur cette rivière, et il y aurait là une famille à
+laquelle, vous, attaché à cet arbre, je suppose, vous ne
+pourriez porter secours, et vous la verriez périr avec indifférence?</p>
+
+<p>&mdash;Non, Monsieur, je casserais l'arbre, fût-il dix fois
+plus gros. J'aurais si bonne volonté que Dieu ferait ce
+petit miracle pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;-Et pourtant la famille humaine périt, s'écria Lémor
+douloureusement, et Dieu ne fait plus de miracles!</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois bien! personne ne croit plus en lui. Mais
+moi, j'y crois, et je vous déclare, puisque nous en sommes
+à ne nous rien cacher, que, dans le fond de ma pensée,
+je n'ai jamais désespéré d'épouser Rose Bricolin. Amener
+son père à accepter un gendre pauvre, c'est pourtant un
+miracle plus conséquent que de casser avec mes bras,
+sans cognée, le gros arbre que vous voyez là. Eh bien,
+ce miracle se fera, je ne sais comment: j'aurai cinquante
+mille francs. Je les trouverai dans la terre en
+plantant mes choux, ou dans la rivière en jetant mes
+filets; ou bien il me viendra une idée... n'importe sur
+quoi. Je découvrirai quelque chose, puisqu'il suffit, dit-on,
+d'une idée pour remuer le monde.</p>
+
+<p>&mdash;Vous découvrirez le moyen d'appliquer l'égalité à
+une société qui n'existe que par l'inégalité, n'est-ce pas?
+dit Henri avec un triste sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas, Monsieur? répondit le meunier avec
+une vivacité enjouée. Quand j'aurai fait fortune, comme
+je ne veux pas être avare et méchant, et, comme je suis
+bien sûr, moi, de ne jamais le devenir, pas plus que ma
+grand'mère n'est venue à bout d'aimer l'anguille qu'elle
+ne pouvait pas souffrir, alors il faudra que je devienne
+tout à coup plus savant que vous, et que je trouve dans
+ma cervelle ce que vous n'avez pas trouvé dans vos livres,
+à savoir le secret de faire de la justice avec ma puissance
+et des heureux avec ma richesse. Ça vous étonne? Et
+pourtant, mon Parisien, je vous déclare que j'en sais bien
+moins que vous sur l'économie politique, et je n'y entends
+ni <i>a</i> ni <i>b</i>. Mais qu'est-ce que cela fait, puisque j'ai la
+volonté et la croyance? Lisez l'Évangile, Monsieur. M'est
+avis que vous, qui en parlez si bien, vous avez un peu
+oublié que les premiers apôtres étaient des gens de rien,
+ne sachant rien comme moi. Le bon Dieu souffla sur eux,
+et ils en surent plus long que tous les maîtres d'école et
+tous les curés de leur temps.</p>
+
+<p>&mdash;O peuple! tu prophétises! s'écria Lémor en serrant
+le meunier contre son coeur. C'est pour toi, en effet, que
+Dieu fera des miracles, c'est sur toi que soufflera l'Esprit
+Saint! Tu ne connais pas le découragement, toi; tu ne
+doutes de rien. Tu sens que le coeur est plus puissant que
+la science, tu sens ta force, ton amour, et tu comptes sur
+l'inspiration! Et voilà pourquoi j'ai brûlé mes livres, voilà
+pourquoi j'ai voulu retourner au peuple, d'où mes parents
+m'avaient fait sortir. Voilà pourquoi je vais chercher,
+parmi les pauvres et les simples de coeur, la foi et le
+zèle que j'ai perdus en grandissant parmi les riches!</p>
+
+<p>&mdash;J'entends! dit le meunier; vous êtes un malade qui
+cherche la santé.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je la trouverais si je vivais près de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous la donnerais de bon coeur si vous me promettiez
+de ne pas me donner votre maladie. Et pour commencer,
+parlez-moi donc raisonnablement; dites-moi que,
+quelle que soit la position de madame Marcelle, vous
+l'épouserez si elle y consent.</p>
+
+<p>&mdash;Vous réveillez mon angoisse. Vous m'avez dit qu'elle
+n'avait plus rien; puis vous avez semblé vous raviser et
+me faire entendre qu'elle était encore riche.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, sachez la vérité, c'était une épreuve. Les
+trois cent mille francs subsistent encore, et le père Bricolin
+aura beau faire, je la conseillerai si bien qu'elle les
+conservera. Avec trois cent mille francs, mon camarade,
+vous pourrez faire du bien, j'espère, puisque avec cinquante
+mille que je n'ai pas, moi, je prétends sauver le
+monde!</p>
+
+<p>&mdash;J'admire et j'envie votre gaieté, dit Lémor accablé;
+mais vous m'avez remis la mort dans l'âme. J'adore cette
+femme, cet ange, et je ne peux pas être l'époux d'une
+femme riche! Le monde a sur l'honneur des préjugés que
+j'ai subis malgré moi, et que je ne saurais secouer. Je ne
+pourrais pas regarder comme mienne cette fortune qu'elle
+doit et qu'elle veut sans doute conserver à son fils. Je ne
+pourrais donc songer à me rendre utile, par ma richesse,
+sans manquer à ce qu'on regarde comme la probité. Et
+puis j'aurais certains scrupules de condamner à l'indigence
+une femme pour laquelle je sens une tendresse infinie,
+et un enfant dont je respecte l'indépendance future.
+Je souffrirais de leurs privations, je frémirais à toute
+heure de les voir succomber à une vie trop rude. Hélas!
+cet enfant, cette femme n'appartiennent pas à la même
+race que nous, Grand-Louis. Ce sont les maîtres détrônés
+de la terre qui demanderaient à leurs anciens esclaves
+les soins et les recherches auxquels ils sont habitués.
+Nous les verrions languir et dépérir sous notre chaume.
+Leurs mains trop faibles seraient brisées par le travail,
+et notre amour ne les soutiendrait peut-être pas jusqu'au
+bout de cette lutte qui nous brise déjà nous-mêmes....</p>
+
+<p>&mdash;Voilà encore votre maladie qui vous reprend et la
+foi qui vous abandonne, dit le Grand-Louis en l'interrompant.
+Vous ne croyez même plus à l'amour; vous ne
+voyez pas qu'<i>elle</i> supporterait tout pour vous, et qu'elle
+se trouverait heureuse comme cela? Vous n'êtes pas digne
+d'être si grandement aimé, vrai!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon ami, qu'elle devienne pauvre, tout à fait
+pauvre, sans que j'aie à me reprocher d'y avoir contribué,
+et vous verrez si je manque de courage pour la
+soutenir!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! vous travaillerez pour gagner un peu d'argent,
+comme nous travaillons tous? Pourquoi mépriser
+tant l'argent qu'elle a, et qui est tout gagné?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'a pas été gagné par le travail du pauvre; c'est
+de l'argent volé.</p>
+
+<p>&mdash;Comment ça?</p>
+
+<p>&mdash;C'est l'héritage des rapines féodales de ses pères.
+C'est le sang et la sueur du peuple qui ont cimenté leurs
+châteaux et engraissé leurs terres.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai cela! mais l'argent ne conserve pas cette
+espèce de rouille. Il a le don de s'épurer ou de se salir,
+suivant la main qui le touche.</p>
+
+<p>&mdash;Non! dit Lémor avec feu. Il y a de l'argent souillé
+et qui souille la main qui le reçoit!</p>
+
+<p>&mdash;C'est une métaphore! dit tranquillement le meunier.
+C'est toujours l'argent du pauvre, puisqu'il lui a été
+extorqué par le pillage, la violence et la tyrannie. Faudra-t-il
+que le pauvre s'abstienne de le reprendre, parce
+que la main des brigands l'a longtemps manié! Allons!
+nous coucher, mon cher, vous déraisonnez; vous n'irez
+pas à Blanchemont. Moins que jamais j'en suis d'avis,
+puisque vous n'avez que des sottises à dire à ma chère
+dame; mais, par la cordieu! vous ne me quitterez pas que
+vous n'ayez renoncé à vos... attendez que je trouve le
+mot... à vos utopies! Est-ce cela?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être! dit Lémor tout pensif, et entraîné par son
+amour à subir l'ascendant de son nouvel ami.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h2>TROISIÈME JOURNÉE.</h2>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XIX.</h3>
+
+<h3>PORTRAIT.</h3>
+
+<p>Nous ne savons pas s'il est bien conforme aux règles
+de l'art de décrire minutieusement les traits et le costume
+des gens qu'on met en scène dans un roman. Peut-être
+les conteurs de notre temps (et nous tous les premiers)
+ont-ils un peu abusé de la mode des portraits dans
+leurs narrations. Cependant, c'est un vieil usage, et tout
+en espérant que les maîtres futurs, condamnant nos minuties,
+esquisseront leurs figures en traits plus larges et
+plus nets, nous ne nous sentons pas la main assez ferme
+pour ne pas suivre la route battue, et nous allons réparer
+l'oubli où nous sommes tombé jusqu'ici, en omettant le
+portrait d'une de nos héroïnes.</p>
+
+<p>Ne semble-t-il pas, en effet, que quelque chose de capital
+manque à l'intérêt d'une histoire d'amour, tant véridique
+soit-elle, lorsqu'on ignore si le personnage féminin
+est doué d'une beauté plus ou moins remarquable? Il ne
+suffit même pas qu'on nous dise: <i>elle est belle</i>; si ses
+aventures ou l'excentricité de sa situation nous ont tant
+soit peu frappés, nous voulons savoir si elle est blonde ou
+brune, grande ou petite, rêveuse ou animée, élégante ou
+simple dans ses ajustements; si on nous dit qu'elle passe
+dans la rue, nous courons aux fenêtres pour la voir, et,
+selon l'impression que sa physionomie produit en nous,
+nous sommes disposés à l'aimer ou à l'absoudre d'avoir
+attiré sur elle l'attention publique.</p>
+
+<p>Tel était sans doute l'avis de Rose Bricolin; car le lendemain
+de la première nuit où elle avait partagé sa chambre
+avec madame de Blanchemont, couchée encore languissamment
+sur son oreiller, tandis que la jeune veuve,
+plus active et plus matinale, achevait déjà sa toilette,
+Rose l'examinait attentivement, se demandant si cette
+beauté parisienne éclipserait la sienne à la fête du village,
+qui devait avoir lieu le jour suivant.</p>
+
+<p>Marcelle de Blanchemont était plus petite de taille
+qu'elle ne le paraissait, grâce à l'élégance de ses proportions
+et à la distinction de toutes ses attitudes. Elle était
+très-franchement blonde, mais non d'un blond fade, ni
+même d'un blond cendré, couleur trop vantée et qui éteint
+presque toujours la physionomie, parce qu'elle est souvent
+l'indice d'une organisation sans puissance. Elle était d'un
+blond vif, chaud et doré, et ses cheveux étaient une des
+plus grandes beautés de sa personne. Dans son enfance
+elle avait eu un éclat extraordinaire, et au couvent on
+l'appelait le chérubin; à dix-huit ans elle n'était plus
+qu'une fort agréable personne, mais à vingt-deux, elle
+était telle qu'elle avait inspiré plus d'une passion sans
+s'en apercevoir. Cependant ses traits n'étaient pas d'une
+grande perfection, et sa fraîcheur était souvent fatiguée
+par une animation un peu fébrile. On voyait autour de
+ses yeux d'un bleu éclatant des teintes sombres qui annonçaient
+le travail d'une âme ardente, et que l'observateur
+inintelligent eût pu attribuer aux agitations d'une
+nature voluptueuse; mais il était impossible d'être chaste
+soi-même sans comprendre que cette femme vivait par le
+coeur plus que par l'esprit, et par l'esprit plus que par le
+sens. Son teint variable, son regard droit et franc, un
+léger duvet blond aux coins de sa lèvre, étaient chez elle
+les indices certains d'une volonté énergique, d'un caractère
+dévoué, désintéressé, courageux. Elle plaisait au
+premier coup d'oeil sans éblouir, elle éblouissait ensuite
+de plus en plus sans cesser de plaire, et tel qui ne l'avait
+pas crue jolie au premier abord, n'en pouvait bientôt
+détacher ses yeux ni sa pensée.</p>
+
+<p>La seconde transformation qui s'était opérée en elle
+était l'ouvrage de l'amour. Laborieuse et enjouée au couvent,
+elle n'avait jamais été rêveuse ni mélancolique avant
+de rencontrer Lémor; et même depuis qu'elle l'aimait,
+elle était restée active et décidée jusque dans les plus
+petites choses. Mais une affection profonde, en dirigeant
+vers un but unique toutes les forces de sa volonté, avait
+accentué ses traits et donné un charme étrange et mystérieux
+à toutes ses manières. Personne ne savait qu'elle
+aimait; tout le monde sentait qu'elle était capable d'aimer
+passionnément, et tous les hommes qui s'étaient approchés
+d'elle avaient désiré de lui inspirer de l'amour ou de
+l'amitié. A cause de ce puissant attrait, il y avait eu un
+moment dans le monde où les femmes, jalouses d'elle,
+mais ne pouvant attaquer ses moeurs, l'avaient accusée
+de coquetterie. Jamais reproche ne fut moins mérité.
+Marcelle n'avait pas de temps à perdre au puéril et impudique
+amusement d'inspirer des désirs. Elle ne pensait
+pas même qu'elle pût en inspirer, et, en s'éloignant brusquement
+du monde, elle n'avait pas à se faire le reproche
+d'y avoir marqué volontairement son passage.</p>
+
+<p>Rose Bricolin, incontestablement plus belle, mais moins
+mystérieuse à suivre et à deviner dans ses émotions enfantines,
+avait entendu parler de la jeune baronne de
+Blanchemont comme d'une beauté des salons de Paris,
+et elle ne comprenait pas bien comment, avec une mise
+si simple et des manières si naturelles, cette blonde fatiguée
+pouvait s'être fait une telle réputation. Rose ne
+savait pas que, dans les sociétés très civilisées, et par
+conséquent très-blasées, l'animation intérieure répand un
+prestige sur l'extérieur de la femme, qui efface toujours
+la majesté classique de la froide beauté. Cependant Rose
+sentait qu'elle aimait déjà Marcelle à la folie; elle ne se rendait
+pas encore bien compte de l'attraction exercée par son
+regard ferme et vif, par le son affectueux de sa voix, par
+son sourire fin et bienveillant, par les allures décidées et
+généreuses de tout son être. Elle n'est pourtant pas si
+belle que je croyais! pensait-elle; d'où vient donc que je
+voudrais lui ressembler? Rose se surprit, en effet, occupée
+à attacher ses cheveux comme elle, et à imiter involontairement
+sa démarche, sa manière brusque et gracieuse
+de tourner la tête, et jusqu'aux inflexions de sa
+voix. Elle y réussit assez bien pour perdre en peu de
+jours un reste de gaucherie rustique qui avait pourtant
+son charme; mais il est vrai de dire que cette vivacité fut
+plus d'inspiration que d'emprunt, et qu'elle sut bientôt se
+l'approprier assez pour rehausser beaucoup en elle les
+dons de la nature. Rose n'était pas non plus dépourvue
+de courage et de franchise; Marcelle était plutôt destinée
+à développer son naturel étouffé par les circonstances
+extérieures qu'à lui en suggérer un factice et de pure imitation.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XX.</h3>
+
+<h3>L'AMOUR ET L'ARGENT.</h3>
+
+<p>Tout en allant et venant par la chambre, Marcelle entendit
+une voix étrange qui partait de la pièce voisine et
+qui était à la fois forte comme celle d'un boeuf et enrouée
+comme celle d'une vieille femme. Cette voix, qui semblait
+ne sortir qu'avec effort d'une poitrine caverneuse et
+ne pouvoir ni s'exhaler ni se contenir, répéta à plusieurs
+reprises:</p>
+
+<p>&mdash;Puisqu'ils m'ont tout pris!... tout pris, jusqu'à mes
+vêtements!</p>
+
+<p>Et une voix plus ferme, que l'on reconnaissait pour
+celle de la grand'mère Bricolin, répondait:</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous donc, <i>notre maître</i>!<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup> 8</sup></a> je ne vous parle
+pas de ça.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a> Dans nos campagnes, les femmes âgées suivent encore l'ancienne
+coutume de dire eu parlant de leur mari, <i>notre maître</i>. Celles de notre
+génération disent <i>notre homme</i>.</blockquote>
+
+<p>Voyant l'étonnement de sa compagne, Rose se chargea
+de lui expliquer ce dialogue.&mdash;Il y a toujours eu du malheur
+dans notre maison, lui dit-elle, et même avant ma
+naissance et celle de ma pauvre soeur, le mauvais sort
+était dans la famille. Vous avez bien vu mon grand-papa,
+qui parait si vieux, si vieux? C'est lui que vous venez
+d'entendre. Il ne parle pas souvent; mais comme il est
+sourd, il crie si haut que toute la maison en résonne. Il
+répète presque toujours à peu près la même chose: <i>Ils
+m'ont tout pris, tout pillé, tout volé.</i> Il ne sort guère
+de là, et si ma grand'mère, qui a beaucoup d'empire sur
+lui, ne l'avait pas fait taire, il vous l'aurait dit hier à vous-même
+en guise de bonjour.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'est-ce que cela signifie? demanda Marcelle.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous n'avez pas entendu parler de cette
+histoire-là? dit Rose. Elle a fait pourtant assez de bruit;
+mais il est vrai que vous n'êtes jamais venue dans ce pays,
+et que vous ne vous êtes jamais occupée de ce qui avait
+pu s'y passer. Je parie que vous ne savez pas que, depuis
+plus de cinquante ans, les Bricolin sont fermiers des
+Blanchemont?</p>
+
+<p>&mdash;Je savais cela, et même je sais que votre grand-père,
+avant de venir se fixer ici, a tenu à ferme une terre
+considérable du côté du Blanc, appartenant à mon grand-père.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, en ce cas, vous avez entendu parler de
+l'histoire des chauffeurs?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais c'est du plus loin que je me souvienne,
+car c'était déjà une vieille histoire quand je n'étais encore
+qu'un enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Cela s'est passé, il y a plus de quarante ans, autant
+que je puis savoir moi-même, car on ne parle pas volontiers
+de cela chez nous. Cela fait trop de mal et trop
+de peur. Monsieur votre grand-père avait, à l'époque
+des assignats, confié à mon grand-papa Bricolin une
+somme de cinquante mille francs en or, en le priant de
+la cacher dans quelque vieille muraille du château, pendant
+qu'il se tiendrait caché lui-même à Paris, où il réussit
+à n'être pas dénoncé. Vous connaissez cela mieux que
+moi. Voilà donc que mon grand-papa avait cet or-là caché
+avec le sien dans ce vieux château de Beaufort, dont il
+était fermier, et qui est à plus de vingt lieues d'ici. Je n'y
+ai jamais été. Votre grand-père ne se pressant pas de lui
+redemander son dépôt, il eut le malheur, en voulant lui
+faire écrire une lettre à cet effet, de mettre un scélérat
+d'avoué dans sa confidence. La nuit suivante les chauffeurs
+vinrent et soumirent mon pauvre grand-père à
+mille tortures jusqu'à ce qu'il eût dit où était caché l'argent.
+Ils emportèrent tout, le sien et le vôtre, et jusqu'au
+linge de la maison et aux bijoux de noces de ma grand'mère.
+Mon père, qui était un enfant, avait été garrotté et
+jeté sur un lit. Il vit tout et faillit en mourir de peur. Ma
+grand'mère était enfermée dans la cave. Les garçons de
+ferme furent battus et attachés aussi. On leur tenait des
+pistolets sur la gorge pour les empêcher de crier. Enfin,
+quand les brigands eurent fait main-basse sur tout ce qu'ils
+purent enlever, ils se retirèrent sans grand mystère et demeurèrent
+impunis, on n'a jamais su pourquoi. Et de
+cette affaire-là, mon pauvre grand-papa qui était jeune
+est devenu vieux tout à coup. Il n'a jamais pu retrouver
+sa tête, ses idées se sont affaiblies; il a perdu la mémoire
+de presque tout, excepté de cette abominable aventure,
+et il ne peut guère ouvrir la bouche sans y faire allusion.
+Le tremblement que vous lui voyez, il l'a toujours
+eu depuis cette nuit-là, et ses jambes qui ont été desséchées
+par le feu, sont restées si minces et si faibles qu'il
+n'a jamais pu travailler depuis. Votre grand-père qui
+était un digne seigneur, à ce qu'on dit, ne lui a jamais
+réclamé son argent, et même il a abandonné à ma grand'mère,
+qui était devenue tout à coup l'homme de la famille;
+par sa bonne tête et son courage, tous les fermages échus
+depuis cinq ans, et qu'il ne s'était pas fait payer. Cela a
+nos affaires, et quand mon père a été en âge de
+prendre la ferme de Blanchemont il avait déjà un certain
+crédit. Voilà notre histoire; jointe à celle de ma pauvre
+soeur, vous voyez qu'elle n'est pas très-gaie.</p>
+
+<p>Ce récit fit beaucoup d'impression sur Marcelle, et l'intérieur
+des Bricolin lui parut encore plus sinistre que la
+veille. Au milieu de leur prospérité, ces gens-là semblaient
+voués à quelque chose de sombre et de tragique.
+Entre la folle et l'idiot, madame de Blanchemont se sentit
+saisie d'une terreur instinctive et d'une tristesse profonde.
+Elle s'étonna que l'insouciante et luxuriante beauté
+de Rose eût pu se développer dans cette atmosphère de
+catastrophes et de luttes violentes, où l'argent avait joué
+un rôle si fatal.</p>
+
+<p>Sept heures sonnaient au coucou que la mère Bricolin
+conservait avec amour dans sa chambre, encombrée de
+tous les vieux meubles rustiques mis à la réforme dans
+le château neuf, et contiguë à celle qu'occupaient Rose et
+Marcelle, lorsque la petite Fanchon vint toute joyeuse
+annoncer que <i>son maître</i> venait d'arriver.</p>
+
+<p>&mdash;Elle parle du Grand-Louis, dit Rose. Qu'a-t-elle
+donc à nous proclamer cela comme une grande nouvelle?</p>
+
+<p>Et, malgré son petit ton dédaigneux, Rose devint vermeille
+comme la mieux épanouie des fleurs dont elle portait
+fièrement le nom.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est qu'il apporte tout plein d'affaires et qu'il
+demande à vous parler, dit Fanchon un peu déconcertée.</p>
+
+<p>&mdash;A moi? dit Rose, rougissant de plus en plus, tout
+en haussant les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Non, à madame Marcelle, dit la petite.</p>
+
+<p>Marcelle se dirigeait vers la porte que la petite Fanchon
+tenait toute grande ouverte, lorsqu'elle fut forcée
+de reculer pour laisser entrer un garçon de la ferme
+chargé d'une malle, puis le Grand-Louis qui en portait
+lui-même une encore plus lourde et qui la déposa sur le
+plancher avec beaucoup d'aisance.</p>
+
+<p>&mdash;Et toutes vos commissions sont faites! dit-il en posant
+aussi un sac d'écus sur la commode.</p>
+
+<p>Puis, sans attendre les remerciements de Marcelle,
+il jeta les yeux sur le lit qu'elle venait de quitter, et où
+dormait Édouard, beau comme un ange. Entraîné par
+son amour pour les enfants, et surtout pour celui-là, qui
+avait des grâces irrésistibles, Grand-Louis s'approcha du
+lit pour le regarder de plus près, et Édouard, en ouvrant
+les yeux, lui tendit les bras, en lui donnant le nom
+d'<i>Alochon</i>, dont il l'avait obstinément gratifié.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez comme il a déjà bonne mine depuis qu'il est
+dans notre pays! dit le meunier en prenant une du ses
+petites mains pour la baiser.... Mais il se fit un brusque
+mouvement de rideaux derrière lui, et en se retournant,
+Grand-Louis vit le joli bras de Rose qui, toute honteuse
+et toute irritée de cette invasion de son appartement,
+s'enfermait à grand bruit dans ses courtines brodées.
+Grand-Louis, qui ne savait pas que Rose eût partagé sa
+chambre avec Marcelle, et qui ne s'attendait pas à l'y
+trouver, resta stupéfait, repentant, honteux, et ne
+pouvant cependant détacher ses yeux de cette main
+blanche qui tenait assez maladroitement les franges du
+rideau.</p>
+
+<p>Marcelle s'aperçut alors de l'inconvenance qu'elle
+avait laissée commettre, et se reprocha ses habitudes
+aristocratiques qui l'avaient dominée à son insu en cet
+instant. Accoutumée à ne pas traiter à tous égards un
+porte-faix comme un homme, elle n'avait pas songé à défendre
+l'appartement de Rose contre le valet de ferme et
+le meunier qui apportaient ses effets. Honteuse et repentante
+à son tour, elle allait avertir Grand-Louis qui semblait
+pétrifié à sa place, de se retirer au plus vite, lorsque
+madame Bricolin parut tout hérissée au seuil de la
+chambre et resta muette d'horreur en voyant le meunier,
+son mortel ennemi, debout et troublé entre les deux lits
+jumeaux des jeunes dames.</p>
+
+<p>Elle ne dit pas un mot et sortit brusquement, comme
+une personne qui trouve un voleur dans sa maison et qui
+court chercher la garde. Elle courut en effet chercher
+M. Bricolin qui prenait son <i>coup du matin</i> pour la troisième
+fois, c'est-à-dire son troisième pot de vin blanc,
+dans la cuisine.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Bricolin! fit-elle d'une voix étouffée; viens
+vite, vite! m'entends-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il y a? dit le fermier, qui n'aimait pas
+à être dérangé dans ce qu'il appelait son <i>rafraîchissement</i>.
+Est-ce que le feu est à la maison?</p>
+
+<p>&mdash;Viens, te dis-je, viens voir ce qui se passe chez
+toi! répondit la fermière à qui la colère ôtait presque la
+parole.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ma foi! s'il y a à se fâcher pour quelque chose,
+dit Bricolin, habitué aux bourrasques de sa moitié, tu
+t'en chargeras bien sans moi. Je suis tranquille là-dessus.</p>
+
+<p>Voyant qu'il ne se dérangeait pas, madame Bricolin
+s'approcha, et, faisant avec effort le mouvement d'avaler
+car elle éprouvait une véritable strangulation de
+fureur:</p>
+
+<p>&mdash;Te dérangeras-tu? dit-elle enfin, en s'observant
+assez pourtant pour n'être pas entendue des valets qui
+allaient et venaient; je te dis que ton manant de meunier
+est dans la chambre de Rose, pendant que Rose est
+encore au lit.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! cela, c'est <i>inconvenable</i>, très-<i>inconvenable</i>,
+dit M. Bricolin en se levant, et je m'en vas lui dire deux
+mots.... Mais, pas de bruit, ma femme, entends-tu? à
+cause de la petite!</p>
+
+<p>&mdash;Va donc, et ne fais pas de bruit toi-même! Ah!
+j'espère que tu me croiras, maintenant, et que tu vas le
+traiter comme un malappris et un impudent qu'il est!</p>
+
+<p>Au moment où M. Bricolin allait sortir de la cuisine, il
+se trouva face à face, avec le Grand-Louis.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, monsieur Bricolin, dit celui-ci avec un air
+de candeur irrésistible, vous voyez quelqu'un de bien
+étonné de la sottise qu'il vient de faire.</p>
+
+<p>Et il raconta le fait naïvement.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois bien qu'il ne l'a pas fait exprès? dit Bricolin
+en se tournant vers sa femme.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est comme cela que tu prends la chose? s'écria
+la fermière donnant un libre cours à sa fureur. Puis elle
+courut pousser les deux portes, et revenant se placer
+entre le meunier et M. Bricolin, qui déjà offrait au coupable
+de se <i>rafraîchir</i> avec lui:&mdash;Non, monsieur Bricolin,
+s'écria-t-elle, je ne comprends pas ton imbécillité! Tu
+ne vois pas que ce vaurien-là a avec notre fille des manières
+qui ne conviennent qu'à des gens de son espèce,
+et que nous ne pouvons pas supporter plus longtemps? Il
+faut donc que je me charge de le lui dire, moi, et de lui
+signifier....</p>
+
+<p>&mdash;Ne signifie rien encore, madame Bricolin, dit le fermier
+en élevant la voix à son tour, et laisse-moi un peu
+faire mon métier de père de famille. Ah! si l'on t'en
+croyait, je sais bien qu'on attacherait son haut de chausses
+avec des épingles, et que tu mettrais une paire de
+bretelles à ton cotillon? Voyons, ne me casse pas la tête
+dès le matin. Je sais ce que j'ai à dire à ce garçon-là, et
+je ne veux pas qu'un autre s'en charge. Allons, ma
+femme, dis à la Chounette de nous monter un pichet de
+vin frais, et va-t'en voir tes poules.</p>
+
+<p>Madame Bricolin voulut répliquer. Son époux prit un
+gros bâton de houx qui était toujours appuyé contre sa
+chaise pendant qu'il buvait, et se mit à en frapper la
+table en cadence à tour de bras. Ce bruit retentissant
+couvrit si bien la voix de madame Bricolin qu'elle fut
+forcée de sortir en jetant les portes avec fracas derrière
+elle.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il y a pour votre service, notre maître?
+dit la Chounette accourant au bruit.</p>
+
+<p>M. Bricolin prit majestueusement le pichet vide et le
+lui tendit en roulant les yeux d'une façon terrible. La
+grosse Chounette devint plus légère qu'un oiseau pour
+exécuter les ordres du potentat de Blanchemont.</p>
+
+<p>&mdash;Mon pauvre Grand-Louis, dit le gros homme lorsqu'ils
+furent seuls, avec un pot de vin entre leurs verres,
+il faut que tu saches que ma femme est enragée contre
+toi; elle t'en veut à <i>mort</i>, et, sans moi, elle t'aurait mis
+à la porte. Mais nous sommes de vieux amis, nous avons
+besoin l'un de l'autre, et nous ne nous brouillerons pas
+comme ça. Tu vas me dire la vérité; je suis sûr que ma
+femme se trompe. Toutes les femmes sont sottes ou folles,
+que veux-tu? Voyons, peux-tu me répondre la main sur
+ta conscience?</p>
+
+<p>&mdash;Parlez! parlez! dit Grand-Louis d'un ton qui semblait
+promettre sans examen, et en faisant un grand effort
+pour donner à sa figure un air d'insouciance et de tranquillité,
+sentiments bien contraires à ce qu'il éprouvait en
+cet instant.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien donc! je n'y vas pas par quatre chemins,
+moi! dit le fermier. Es-tu ou n'es-tu pas amoureux de
+ma fille?</p>
+
+<p>&mdash;Voilà une drôle de question! répondit le meunier,
+payant d'audace. Que voulez-vous qu'on y réponde? Si
+on dit oui, on a l'air de vous braver; si on dit non, on a
+l'air de faire injure à mademoiselle Rose; car enfin elle
+mérite qu'on en soit amoureux, comme vous méritez
+qu'on vous porte respect.</p>
+
+<p>&mdash;Tu plaisantes! c'est bon signe; je vois bien que tu
+n'es pas amoureux.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez, attendez! reprit Grand-Louis, je n'ai pas
+dit cela. Je dis au contraire, que tout le monde est forcé
+d'en être amoureux, parce qu'elle est belle comme le
+jour, parce qu'elle est tout votre portrait, parce qu'enfin
+tous ceux qui la regardent, vieux ou jeunes, riches ou
+pauvres, sentent quelque chose pour elle, sans trop savoir
+si c'est le plaisir de l'aimer ou le chagrin de ne pas
+pouvoir se le permettre.</p>
+
+<p>&mdash;Il a de l'esprit comme trente mille hommes! dit le
+fermier en se renversant sur sa chaise avec un rire qui
+faisait bondir son gilet proéminent. Le tonnerre m'écrase
+si je ne voudrais pas que tu fusses riche de cent mille
+écus! Je te donnerais ma fille de préférence à tout autre!</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois bien! mais comme je ne les ai pas, vous
+ne me la donnerez guère, n'est-il pas vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Non, le tonnerre de Dieu m'aplatisse! mais enfin,
+j'en ai du regret, et ça te prouve mon amitié.</p>
+
+<p>&mdash;Grand merci, vous êtes trop bon!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est que, vois-tu, ma carogne de femme s'est
+mis dans la tête que tu en contais à Rose!</p>
+
+<p>&mdash;Moi? dit le meunier, parlant cette fois avec l'accent
+de la vérité, jamais je ne lui ai dit un mot que vous n'auriez
+pas pu entendre.</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis bien sûr. Tu as trop de raison pour ne pas
+voir que tu ne peux pas penser à ma fille, et que je ne
+peux pas la donner à un homme comme toi. Ce n'est pas
+que je te méprise, da! Je ne suis pas fier, et je sais que
+tous les hommes sont égaux devant la loi. Je n'ai pas
+oublié que je sors d'une famille de paysans, et que
+quand mon père a commencé sa fortune, qu'il a si malheureusement
+perdue comme tu sais, il n'était pas plus
+gros monsieur que toi, puisqu'il était meunier aussi!
+mais <i>au jour d'aujourd'hui</i>, mon vieux, monnaie fait
+tout, comme dit l'autre, et puisque j'en ai, et que tu n'en
+as pas, nous ne pouvons pas faire affaire ensemble.</p>
+
+<p>&mdash;C'est concluant et péremptoire, dit le meunier avec
+une amère gaieté. C'est juste, raisonnable, véritable, équitable
+et salutaire, comme dit la préface à M. le curé.</p>
+
+<p>&mdash;Dame! écoute donc, Grand-Louis, chacun agit de
+même. Tu n'épouserais pas, toi qui es riche pour un
+paysan, la petite Fanchon, la servante, si elle se prenait
+d'amour pour toi?</p>
+
+<p>&mdash;Non; mais si je me prenais d'amour pour elle, ce
+serait différent.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu dire par là, grand farceur, que ma fille en
+pourrait bien tenir pour toi?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, j'ai dit cela? quand donc?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne t'accuse pas de l'avoir dit, quoique ma femme
+soutienne que tu es capable de parler légèrement si on te
+laisse prendre tant de familiarité chez nous.</p>
+
+<p>&mdash;Ah ça! monsieur Bricolin, dit le Grand-Louis, qui
+commençait à perdre patience et qui trouvait la formule
+de son arrêt assez brutale sans qu'on y joignît l'insulte,
+est-ce pour <i>rire ou pour plaisanter</i>, comme dit l'autre,
+que depuis cinq minutes vous me dites toutes ces choses-là?
+Parlez-vous sérieusement? Je ne vous ai pas demandé
+votre fille, je ne vois donc pas pourquoi vous vous donnez
+la peine de me la refuser. Je ne suis pas homme à parler
+d'elle sans respect; je ne vois donc pas non plus pourquoi
+vous me rapportez les mauvais propos de madame
+Bricolin sur mon compte. Si c'est pour me dire de m'en
+aller, me voilà tout prêt. Si c'est pour me retirer votre
+pratique, je ne m'y oppose pas; j'en ai d'autres. Mais
+parlez franchement et quittons-nous en honnêtes gens,
+car je vous avoue que tout ceci me fait l'effet d'une mauvaise
+querelle qu'on veut me chercher, comme si quelqu'un
+ici voulait me mettre dans mon tort pour cacher le
+sien.</p>
+
+<p>En parlant ainsi, le Grand-Louis s'était levé et faisait
+mine de vouloir sortir. Se brouiller avec lui n'était ni du
+goût ni de l'intérêt de M. Bricolin.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu dis-la, grand benêt? lui répondit-il
+d'un ton amical, en le forçant à se rasseoir. Es-tu fou?
+quelle mouche te pique? Est-ce que je t'ai parlé sérieusement?
+Est-ce que je fais attention aux sottises de ma
+femme? Règle générale, une guêpe qui vous bourdonne à
+l'oreille, une femme qui vous taquine et vous contredit,
+c'est à peu près la même chanson. Achevons notre
+pichet, et restons amis, crois-moi, Grand-Louis. Ma pratique
+est bonne, et j'ai à me louer de te l'avoir donnée.
+Nous pouvons nous rendre mutuellement bien des petits
+services, ce serait donc fort niais de nous quereller pour
+rien. Je sais que tu es un garçon d'esprit et de bon sens,
+et que tu ne peux pas en conter à ma fille. D'ailleurs
+j'ai trop bonne opinion d'elle pour ne pas penser qu'elle
+saurait bien te rembarrer si tu t'écartais du respect...
+ainsi...</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, ainsi!... dit Grand-Louis en frappant avec
+son verre sur la table dans un mouvement de colère bien
+marquée, toutes ces raisons-là sont inutiles et finissent
+par m'ennuyer, monsieur Bricolin! Au diable votre pratique,
+vos petits services, et mes intérêts, s'il faut que
+j'entende seulement supposer que je suis capable de
+manquer de respect à votre fille, et qu'elle aura un jour
+ou l'autre à me remettre à ma place. Je ne suis qu'un
+paysan, mais je suis aussi fier que vous, monsieur Bricolin,
+ne vous en déplaise; et si vous ne trouvez pas pour
+moi des façons plus délicates de vous exprimer, laissez-moi
+vous souhaiter le bonjour et m'en aller à mes
+affaires.</p>
+
+<p>M. Bricolin eut beaucoup de peine à calmer le Grand-Louis
+qui se sentait fort irrité, non des soupçons de la
+fermière qu'il savait bien mériter dans un certain sens, ni
+du style grossier de Bricolin, auquel il était fort habitué,
+mais de la cruauté avec laquelle ce dernier faisait, sans le
+savoir, saigner la plaie vive de son coeur. Enfin, il s'apaisa
+après s'être fait faire amende honorable par le fermier,
+qui avait ses raisons pour se montrer fort pacifique
+et pour ne pas écouter les craintes de sa femme, du moins
+pour le moment.</p>
+
+<p>&mdash;Ah ça! lui dit celui-ci, en l'invitant à entamer,
+après le fromage, un nouveau pichet de son <i>vin gris</i>; tu
+es donc en grande amitié avec notre jeune dame?</p>
+
+<p>&mdash;En grande amitié! répondit le meunier avec un reste
+d'humeur, et s'abstenant de boire, malgré l'insistance de
+son hôte: c'est une parole aussi raisonnable que l'amour
+dont vous me défendez de parler à votre fille!</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! si le mot est <i>inconvenable</i>, ce n'est pas
+moi qui l'ai inventé; c'est elle-même qui nous a dit plusieurs
+fois hier (ce qui faisait bien enrager la Thibaude!)
+qu'elle avait beaucoup d'amitié pour toi. Dame! tu es un
+beau garçon, Grand-Louis, c'est connu, et on dit que les
+grandes dames.... Allons! vas-tu encore te fâcher?</p>
+
+<p>&mdash;M'est avis que vous avez un pichet de trop dans la
+tête ce matin, monsieur Bricolin! dit le meunier pâle
+d'indignation.</p>
+
+<p>Jamais le cynisme de Bricolin, dont il avait pris son
+parti jusqu'alors, ne lui avait inspiré autant de dégoût.</p>
+
+<p>&mdash;Et toi, tu as, je crois, ce matin, répondit le fermier,
+vidé la pelle de ton moulin dans ton estomac, car
+tu es triste et quinteux comme un buveur d'eau. On ne
+peut donc plus rire avec toi à présent? Voilà du nouveau!
+Eh bien, parlons donc sérieusement puisque tu le veux.
+Il est certain que d'une manière ou de l'autre, tu as conquis
+l'estime et la confiance de la jeune dame, et qu'elle
+te charge de ses commissions sans en rien dire à personne.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas ce que vous voulez dire.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! tu vas à *** pour elle, tu lui rapportes ses
+effets, son argent!... car la Chounette t'a vu lui remettre
+un gros sac d'écus! Tu fais ses affaires enfin.</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous voudrez; je sais que je fais les miennes,
+et que, par la même occasion, je lui rapporte sa bourse
+et ses malles de l'auberge où elle les avait laissées en dépôt;
+si c'est là faire ses affaires, à la bonne heure, je le
+veux bien.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est donc que ce sac? Est-ce de l'or
+ou de l'argent?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que je le sais, moi? Je n'y ai pas regardé.</p>
+
+<p>&mdash;Ça ne t'aurait rien coûté, et ça ne lui aurait pas fait
+de tort.</p>
+
+<p>&mdash;Il fallait me dire que ça vous intéressait. Je ne l'ai
+pas deviné!</p>
+
+<p>&mdash;Écoute, Grand-Louis, mon garçon, sois franc! cette
+dame a causé avec toi de ses affaires?</p>
+
+<p>&mdash;Où prenez-vous ça?</p>
+
+<p>&mdash;Je le prends là! dit le fermier en portant l'index à
+son front étroit et basané. Je sens dans l'air une odeur
+de confidences et de cachotteries. La dame a l'air de se
+méfier de moi et de te consulter!</p>
+
+<p>&mdash;Quand cela serait! répondit Grand-Louis en regardant
+fixement Bricolin avec quelque intention de le
+braver.</p>
+
+<p>&mdash;Si cela était, Grand-Louis, je ne pense pas que tu
+voudrais m'être défavorable?</p>
+
+<p>&mdash;Comment l'entendez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Comme tu l'entends bien toi-même. J'ai toujours eu
+confiance en toi, et tu ne voudrais pas en abuser. Tu sais
+bien que j'ai envie de la terre, et que je ne voudrais pas
+la payer trop cher?</p>
+
+<p>&mdash;Je sais bien que vous ne voudriez pas la payer son
+prix.</p>
+
+<p>&mdash;Son prix! son prix! ça dépend de la position des
+personnes. Ce qui serait mal vendu pour une autre, sera
+heureusement vendu pour <i>elle</i>, qui a grand besoin de
+sortir du pétrin où son mari l'a laissée!</p>
+
+<p>&mdash;Je sais cela, monsieur Bricolin, je sais vos idées là-dessus,
+et vos ambitions sur le bout de mon doigt. Vous
+voulez enfoncer de cinquante mille francs la dame venderesse,
+comme disent les gens de loi.</p>
+
+<p>&mdash;Non! pas enfoncer du tout! J'ai joué cartes sur
+table avec elle. Je lui ai dit ce que valait son bien. Seulement
+je lui ai dit que je ne le paierais pas toute sa valeur,
+et dix mille millions de tonnerres m'écrasent si je
+veux et si je peux monter d'un liard.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez parlé autrement, il n'y a pas encore
+si longtemps! vous m'avez dit que vous pouviez le payer
+son prix, et que s'il fallait absolument en passer par là....</p>
+
+<p>&mdash;Tu radotes! je n'ai jamais dit ça!</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, excuse! rappelez-vous donc! c'était à la
+foire de Cluis, à preuve que M. Grouard, le maire, était là.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'en pourrait pas témoigner, il est mort!</p>
+
+<p>&mdash;Mais moi, j'en pourrais lever la main!</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne le feras pas!</p>
+
+<p>&mdash;Ça dépend.</p>
+
+<p>&mdash;Ça dépend de quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Ça dépend de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Comment ça?</p>
+
+<p>&mdash;La conduite qu'on aura avec moi dans votre maison
+réglera la mienne, monsieur Bricolin. Je suis las des
+malhonnêtetés de votre dame et des affronts qu'elle me
+fait; je sais qu'on m'en tient d'autres en réserve, qu'il est
+défendu à votre fille de me parler, de danser avec moi,
+de venir voir sa nourrice à mon moulin, et toutes sortes
+de vexations dont je ne me plaindrais pas si je les avais
+méritées, mais que je trouve insultantes, ne les méritant
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, c'est là tout, Grand-Louis? et un joli cadeau,
+un billet de cinq cents francs, par exemple, ne te
+ferait pas plus de plaisir?</p>
+
+<p>&mdash;Non, Monsieur! dit sèchement le meunier.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es un niais, mon garçon. Cinq cents francs dans
+la poche d'un honnête homme valent mieux qu'une
+bourrée dans la poussière. Tu tiens donc bien à danser
+avec ma fille?</p>
+
+<p>&mdash;J'y tiens pour mon honneur, monsieur Bricolin. J'ai
+toujours dansé la bourrée avec elle devant tout le monde.
+Personne ne l'a trouvé mauvais, et si je recevais d'elle
+maintenant l'affront d'un refus, on croirait aisément ce
+que trompette déjà votre femme, à savoir que je suis un
+malhonnête et un malappris. Je ne veux pas être traité
+comme ça. C'est à vous de savoir si vous voulez me fâcher,
+oui ou non.</p>
+
+<p>&mdash;Danse avec Rose, mon garçon, danse! s'écria le
+fermier avec une joie mêlée de malice profonde, danse
+tant que tu voudras! s'il ne faut que cela pour te contenter!...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, nous verrons! pensa le meunier, satisfait
+de sa vengeance. Voilà la dame de Blanchemont qui vient
+par ici, dit-il. Votre femme, avec son esclandre, ne m'a
+pas donné le temps de lui rendre compte de ses commissions.
+Si elle me parle de ses affaires, je vous dirai ses intentions.</p>
+
+<p>&mdash;Je te laisse avec elle, dit M. Bricolin en se levant.
+N'oublie pas que tu peux les influencer, ses intentions!
+Les affaires l'ennuient, elle a hâte d'en finir. Fais-lui bien
+comprendre que je serai inébranlable.... Moi, je vas
+trouver la Thibaude pour lui faire la leçon en ce qui te
+concerne.</p>
+
+<p>&mdash;Double coquin! se dit le Grand-Louis, en voyant
+s'enfuir lourdement le fermier; compte sur moi pour te
+servir de compère! Oui-da! pour m'en avoir cru seulement
+capable, je veux qu'il t'en coûte cinquante mille
+francs, et vingt mille en plus.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXI.</h3>
+
+<h3>LE GARÇON DE MOULIN.</h3>
+
+<p>&mdash;Ma chère dame dit en toute hâte le meunier qui entendait
+Rose venir derrière Marcelle, j'ai deux cents
+choses à vous dire, mais je ne peux pas débiter tout cela
+en deux minutes! Ici d'ailleurs (je ne parle pas de mademoiselle
+Rose), les murs ont des oreilles très-longues, et
+si je vas me promener seul avec vous, ça donnera des
+soupçons sur certaines affaires.... Enfin, il faut que je
+vous parle, comment ferons-nous?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a un moyen bien simple, répondit madame de
+Blanchemont. J'irai me promener aujourd'hui, et je trouverai
+bien le chemin d'Angibault.</p>
+
+<p>&mdash;-D'ailleurs, si mademoiselle Rose voulait vous le
+montrer... dit Grand-Louis au moment où Rose entrait,
+et entendait les dernières paroles de Marcelle.... Si tant
+est, ajouta-t-il, qu'elle ne soit pas trop en colère contre
+moi....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! grand étourdi! vous allez me faire gronder par
+ma mère d'une belle façon! répondit Rose. Elle ne m'a
+encore rien dit, mais avec elle ce qui est différé n'est pas
+perdu.</p>
+
+<p>&mdash;Non, mademoiselle Rose, non, ne craignez rien.
+Votre maman, cette fois, ne dira mot, Dieu merci! Je
+me suis justifié, votre papa m'a pardonné, il s'est chargé
+d'apaiser madame Bricolin, et pourvu que vous ne me
+gardiez pas rancune de ma sottise....</p>
+
+<p>&mdash;Ne parlons plus de cela, dit Rose en rougissant. Je
+ne vous en veux pas, Grand-Louis. Seulement vous auriez
+pu me crier votre justification un peu moins haut en
+sortant; vous m'avez <i>réveillée en peur</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Vous dormiez donc? Je ne croyais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, vous ne dormiez pas, petite rusée, dit Marcelle,
+puisque vous avez fermé vos rideaux avec fureur.</p>
+
+<p>&mdash;Je dormais à moitié, dit Rose en tâchant de cacher
+son embarras sous un air de dépit.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'il y a de plus clair là dedans, dit le meunier
+avec une douleur ingénue, c'est qu'elle m'en veut!</p>
+
+<p>&mdash;Non, Louis, je te pardonne, puisque tu ne me savais
+pas là, dit Rose, qui avait eu trop longtemps l'habitude
+de tutoyer le Grand-Louis, son ami d'enfance, pour
+ne pas y retomber soit par distraction, soit à dessein.
+Elle savait bien qu'un seul mot de sa bouche accompagné
+de ce délicieux tu changeait en joie expansive toutes les
+tristesses de son amoureux.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourtant, dit le meunier, dont les yeux brillèrent
+de plaisir, vous ne voulez pas venir vous promener au
+moulin aujourd'hui avec madame Marcelle?</p>
+
+<p>&mdash;Comment donc faire, Grand-Louis, puisque maman
+me l'a défendu, je ne sais pas pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Votre papa vous le permettra. Je me suis plaint à
+lui des duretés de madame Bricolin; il les désapprouve et
+m'a promis d'ôter à <i>sa dame</i> les préventions qu'elle a
+contre moi... je ne sais pas pourquoi non plus.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tant mieux! s'il en est ainsi, s'écria Rose avec
+abandon. Nous irons à cheval, n'est-ce pas, madame Marcelle?
+vous monterez ma petite jument, et moi, je prendrai
+le bidet à papa; il est très-doux et va très-vite aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, dit Édouard, je veux monter à cheval
+aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est plus difficile, répondit Marcelle. Je n'oserai
+pas te prendre en croupe, mon ami.</p>
+
+<p>&mdash;Ni moi non plus, dit Rose, nos chevaux sont un peu
+trop vifs.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je veux aller à Angibault, moi! s'écria l'enfant.
+Maman, emmène-moi au moulin!</p>
+
+<p>&mdash;C'est trop loin pour vos petites jambes, dit le meunier;
+mais moi je me charge de vous, si votre maman y
+consent. Nous partirons les premiers dans ma charrette,
+et nous irons voir traire les vaches pour que ces dames
+trouvent de la crème en arrivant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez bien le lui confier, dit Rose à Marcelle.
+Il est si bon pour les enfants! j'en sais quelque chose,
+moi!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous, vous étiez si gentille! dit le meunier tout
+attendri, vous auriez dû rester toujours comme cela!</p>
+
+<p>&mdash;Merci du compliment, Grand-Louis!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas dire que vous ne soyez plus gentille,
+mais que vous auriez dû rester petite. Vous m'aimiez tant
+dans ce temps-là! vous ne pouviez pas me quitter; toujours
+pendue à mon cou!</p>
+
+<p>&mdash;Il serait plaisant, dit Rose moitié troublée, moitié
+railleuse, que j'eusse conservé cette habitude!</p>
+
+<p>&mdash;Allons, reprit le meunier s'adressant à Marcelle,
+j'emmène le petit, c'est convenu?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le confie en toute sécurité, dit madame de
+Blanchemont en lui mettant son fils dans les bras.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! quel bonheur! s'écria l'enfant. <i>Alochon</i>, tu
+me mettras encore au bout de tes bras pour me faire
+attraper des prunes noires aux arbres tout le long du
+chemin!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Monseigneur, dit le meunier en riant; à condition
+que vous ne m'en ferez plus tomber sur le nez.</p>
+
+<p>Grand-Louis cheminant et jouant sur sa charrette avec
+le bel Édouard qui faisait battre son coeur en lui rappelant
+les grâces, les caresses et les malices de Rose enfant,
+approchait de son moulin, lorsqu'il aperçut dans la
+prairie Henri Lémor qui venait à sa rencontre, mais qui
+retourna aussitôt sur ses pas et rentra précipitamment
+dans la maison pour se cacher, en reconnaissant Édouard
+à côté du meunier.</p>
+
+<p>&mdash;Mène Sophie au pré, dit Grand-Louis à son garçon
+de moulin en s'arrêtant à quelque distance de la porte.
+Et vous, ma mère, amusez-moi cet enfant-là. Ayez-en
+soin comme de la prunelle de vos yeux; moi, j'ai un mot
+à dire au moulin.</p>
+
+<p>Il courut alors retrouver Lémor, qui s'était enfermé
+dans sa chambre, et qui lui dit, en ouvrant avec précaution:</p>
+
+<p>&mdash;Cet enfant me connaît; j'ai dû éviter ses regards.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui diable pouvait se douter que vous seriez encore
+là! dit le meunier qui avait peine à revenir de sa
+surprise. Moi qui vous avais fait mes adieux ce matin et
+qui vous croyais déjà mettant à la voile pour l'Afrique!
+Quel chevalier errant, ou quelle âme en peine êtes-vous
+donc?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis une âme en peine, en effet, mon ami. Ayez
+compassion de moi. J'ai fait une lieue; je me suis assis
+au bord d'une fontaine, j'ai rêvé, j'ai pleuré, et je suis
+revenu: je ne peux pas m'en aller!</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/14.png"></p>
+
+
+<p>&mdash;Eh bien, c'est comme cela que je vous aime, s'écria
+le meunier en lui secouant la main avec force. Voilà
+comme j'ai été plus de cent fois! Oui, plus de cent fois,
+j'ai quitté Blanchemont en jurant de n'y jamais remettre
+les pieds, et il y avait toujours au bord du chemin quelque
+fontaine où je m'asseyais pour pleurer, et qui avait
+la vertu de me faire retourner d'où je venais. Mais écoutez,
+mon garçon, il faut être sur vos gardes: je veux bien
+que vous restiez chez nous tant que vous ne pourrez pas
+vous décider à vous en aller. Ce sera long, je le prévois.
+Tant mieux, je vous aime; je voulais vous retenir ce
+matin, vous revenez, j'en suis heureux, et je vous en remercie.
+Mais pour quelques heures il faut vous éloigner.
+<i>Elles</i> vont venir ici.</p>
+
+<p>&mdash;Toutes les deux! s'écria Lémor, qui comprenait
+Grand-Louis à demi-mot.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, toutes les deux. Je n'ai pas pu dire un mot de
+vous à madame de Blanchemont. Elle vient pour que je
+lui parle de ses affaires d'argent, sans savoir que j'ai à
+lui parler de ses affaires de coeur. Je ne veux pas qu'elle
+vous sache ici avant d'être bien sûr qu'elle ne me grondera
+pas de vous y avoir amené.... D'ailleurs, je ne veux
+pas la surprendre, surtout devant Rose, qui ne sait sans
+doute rien de tout cela. Cachez-vous donc. Elles ont demandé
+leurs chevaux comme je partais. Elles auront déjeuné
+comme déjeunent les belles dames, c'est-à-dire
+comme des fauvettes; leurs montures n'ont pas les épaules
+froides, elles peuvent être ici d'un moment à l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Je pars... je m'enfuis! dit Lémor tout pâle et tout
+tremblant: ah! mon ami, elle va venir ici!</p>
+
+<p>&mdash;J'entends bien! ça vous saigne le coeur de ne pas la
+voir! oui, c'est dur, j'en conviens!... Si on pouvait
+compter sur vous... si vous pouviez jurer de ne pas vous
+montrer, de ne bouger ni pied ni patte tout le temps
+qu'elles seront par ici... je vous fourrerais bien dans un
+endroit d'où vous la verriez sans être aperçu.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon cher Grand-Louis, mon excellent ami, je
+promets, je jure! cachez-moi, fût-ce sous la meule de
+votre moulin....</p>
+
+<p>&mdash;Diable! il n'y ferait pas bon, la <i>Grand-Louise</i> a
+les os plus durs que vous. Je vas vous serrer plus mollement.
+Vous monterez dans mon grenier à foin, et par le
+trou de la lucarne vous pourrez voir passer et repasser
+ces dames. Je ne serai pas fâché que vous voyiez Rose
+Bricolin; vous me direz si vous avez connu à Paris beaucoup
+de duchesses plus jolies que ça. Mais attendez que
+j'aille voir ce qui se passe!</p>
+
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/15.png"></p>
+
+<p>Et le Grand-Louis gravit un peu la côte de Condé d'où
+l'on découvrait les tours de Blanchemont et à peu près
+tout le chemin qui y mène. Quand il se fut assuré que
+les deux amazones ne paraissaient pas encore, il retourna
+auprès de son prisonnier.</p>
+
+<p>&mdash;Ça, mon camarade, lui dit-il, voilà un miroir de
+deux sous et un vrai rasoir de meunier, vous allez me
+jeter bas cette barbe de bouc. C'est déplacé dans un
+moulin. C'est un nid à farine. Et puis, si par malheur on
+apercevait le bout de votre museau, ce changement vous
+rendrait moins facile à reconnaître.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, dit Lémor, et je vous obéis bien
+vite.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous, reprit le meunier, que j'ai mon idée en
+vous faisant mettre bas cette toison noire?</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;Je viens d'y penser, et j'ai arrêté ce qui suit: vous
+allez rester chez moi jusqu'à ce que vous vous soyez décidé
+à ne plus faire de peine à ma chère dame, et à
+changer vos folles idées sur la fortune. Quand même
+vous n'y resteriez que peu de jours, il ne faut pas qu'on
+sache qui vous êtes, et votre barbe vous donne un air
+citadin qui attire les yeux. J'ai dit en l'air, hier soir, à
+ma bonne femme de mère, que vous étiez un arpenteur.
+C'est le premier mensonge qui m'est venu, et il est absurde.
+J'aurais mieux fait de dire tout de suite votre état.
+Au reste, ma mère, qui ne s'étonne de rien, trouvera
+tout simple que du cadastre vous ayez passé dans la mécanique.
+Vous allez donc être meunier, mon cher, ça
+vous va mieux. Vous vous occuperez, ou vous aurez l'air
+de vous occuper au moulin; vous avez certainement des
+connaissances dans la partie, et vous serez censé me conseiller
+pour l'établissement d'une nouvelle meule. Vous
+serez une rencontre utile que j'aurai faite à la ville.
+Comme cela, votre présence chez moi n'étonnera personne.
+Je suis adjoint, je réponds de vous, personne ne
+demandera à voir votre passe-port. Le garde champêtre
+est un peu curieux et bavard. Mais avec une ou deux
+pintes de vin on endort sa langue. Voilà mon plan. Il faut
+vous y conformer ou je vous abandonne.</p>
+
+<p>&mdash;Je me soumets, je serai votre garçon de moulin, je
+me cacherai, pourvu que je ne parte pas sans revoir, ne
+fût-ce que d'ici et pour un instant....</p>
+
+<p>&mdash;Chut! j'entends des fers sur les cailloux... <i>tric
+tric</i>... c'est la jument noire à mademoiselle Rose; <i>trac
+trac</i>... c'est le bidet gris à M. Bricolin. Vous voilà assez
+rasé, assez lavé, et je vous assure que vous êtes cent fois
+mieux comme ça. Courez au foin et poussez sur vous le
+volet de la lucarne. Vous regarderez par la fente. Si mon
+garçon y monte, faites semblant de dormir. Une sieste
+dans le foin est une douceur que les gens du pays se
+donnent souvent, et une occupation qui leur paraît plus
+chrétienne que celle de réfléchir tout seul les bras croisés
+et les yeux ouverts.... Adieu! voilà mademoiselle
+Rose. Tenez, la première en avant! voyez comme ça
+trottine légèrement et d'un air décidé!</p>
+
+<p>&mdash;Belle comme un ange! dit Lémor qui n'avait regardé
+que Marcelle.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXII.</h3>
+
+<h3>AU BORD DE L'EAU.</h3>
+
+<p>Grand-Louis, qui avait toutes les délicatesses d'un coeur
+candidement épris, avait donné, en passant, des ordres
+pour que le lait et les fruits de la collation fussent servis
+sous une treille qui ornait le devant de sa porte, juste
+en face et à très-peu de distance du moulin, d'où Lémor,
+blotti dans son grenier, pouvait voir et même entendre
+Marcelle.</p>
+
+<p>La collation rustique fut fort enjouée, grâce à l'espiègle
+intimité d'Edouard avec le meunier et aux charmantes
+coquetteries de Rose envers celui-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde, Rose! dit madame de Blanchemont
+à l'oreille de la jeune fille, vous vous faites adorable aujourd'hui,
+et vous voyez bien que vous lui tournez la
+tête. Il me semble que vous vous moquez beaucoup de
+mes sermons, ou que vous vous engagez trop.</p>
+
+<p>Rose se troubla, resta un moment rêveuse, et recommença
+bientôt ses vives agaceries, comme si elle eût pris
+intérieurement son parti d'accepter l'amour qu'elle provoquait.
+Il y avait toujours eu au fond de son coeur une
+vive amitié pour le Grand-Louis; il n'était donc guère
+probable qu'elle se fit un jeu de le railler, si elle n'eût
+senti la possibilité de faire faire, en elle-même, un grand
+progrès à cette amitié fraternelle. Le meunier, sans vouloir
+se flatter, éprouvait cependant une confiance instinctive,
+et son âme loyale lui disait que Rose était trop bonne
+et trop pure pour le torturer froidement.</p>
+
+<p>Il se trouvait donc heureux de la voir si enjouée et si
+animée près de lui, et il eut grand'peine à la laisser avec
+sa mère la dernière à table. Mais il avait vu Marcelle
+s'éloigner un peu et lui faire signe à la dérobée qu'il eût
+à la suivre de l'autre côté de la rivière.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mon cher Grand-Louis, lui dit madame
+de Blanchemont, il me semble que vous n'êtes plus si
+triste que l'autre jour, et que j'en ai deviné la cause!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame Marcelle, vous savez tout, je le vois
+bien, et je n'ai rien à vous apprendre. C'est vous qui
+pourriez m'en dire plus long que je n'en sais; car il me
+semble qu'on doit avoir et qu'on a grande confiance en
+vous.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas compromettre Rose, dit Marcelle en
+souriant. Les femmes ne doivent pas se trahir entre elles.
+Cependant je crois pouvoir espérer avec vous qu'il ne
+vous sera pas impossible de vous faire aimer.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! si on m'aimait!... je serais content, et je crois
+que je n'en demanderais pas davantage; car le jour où
+elle me le dirait, je serais capable d'en mourir de joie.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, vous aimez sincèrement et noblement, et
+c'est pour cela qu'il ne faudrait pas trop désirer d'être
+payé de retour avant de songer à détruire les obstacles
+qui viennent de la famille. Je présume que c'est là ce dont
+vous avez à m'entretenir, et c'est pourquoi je me suis
+rendue avec empressement à votre invitation. Voyons, le
+temps est précieux, car on va sans doute venir nous rejoindre....
+En quoi puis-je influencer les idées du père,
+ainsi que Rose me la fait entendre?</p>
+
+<p>&mdash;Rose vous a fait entendre cela! s'écria le meunier
+transporté. Elle y songe donc? Elle m'aime donc? Ah!
+madame Marcelle! et vous ne me disiez pas cela tout de
+suite!... Eh! que m'importe le reste si elle m'aime, si
+elle désire m'épouser?...</p>
+
+<p>&mdash;Doucement, mon ami. Rose ne s'est pas engagée si
+avant. Elle a pour vous l'affection d'une soeur, elle désirait
+voir révoquer la sentence qui lui interdisait de vous
+parler, de venir chez vous, de vous traiter enfin en ami,
+comme elle l'avait fait jusqu'à ce jour. Voilà pourquoi
+elle m'a priée de vous protéger auprès de ses parents et
+de prendre votre parti, tout en montrant quelque fermeté
+dans mes affaires avec eux. Et voici ce que j'ai compris,
+en outre, Grand-Louis: M. Bricolin veut ma terre à bon
+marché, et peut-être que si Rose vous aimait, je pourrais
+assurer son bonheur et le vôtre en imposant votre
+mariage comme une condition de mon consentement. Si
+vous le croyez, ne doutez pas que je sois très-heureuse de
+faire ce léger sacrifice.</p>
+
+<p>&mdash;Ce léger sacrifice! vous n'y songez pas, madame
+Marcelle! vous vous croyez encore riche; vous parlez de
+cinquante mille francs comme d'un rien. Vous oubliez
+que c'est désormais une bonne part de votre existence.
+Et vous croyez que j'accepterais ce sacrifice-là? Oh! j'aimerais
+mieux renoncer à Rose tout de suite.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que vous ne comprenez pas la véritable valeur
+de l'argent, mon ami; ce n'est qu'un moyen de bonheur,
+et le bonheur qu'on peut procurer aux autres est le plus
+certain et le plus pur qu'on puisse se procurer à soi-même.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes bonne comme Dieu, pauvre dame! mais
+il y a là un bonheur plus certain et plus pur encore pour
+vous-même. C'est celui que vous devez ménager à votre
+fils. Et que diriez-vous un jour, grand Dieu! si, faute des
+cinquante mille francs que vous auriez sacrifiés pour vos
+amis, votre cher Édouard était forcé, à son tour, de renoncer
+à une femme qu'il aimerait, et que vous ne pourriez
+plus lui faire obtenir?</p>
+
+<p>&mdash;Mon coeur est pénétré de votre bon raisonnement;
+mais en fait d'intérêts matériels, il n'y a point, pour l'avenir,
+de calculs absolus. Ma position n'est pas rigidement
+dessinée comme vous la faites; en m'abstenant de
+vendre cher je perdrai du temps, et, vous le savez, chaque
+jour d'hésitation m'entraîne à ma ruine. En terminant
+vite, je me libère des dettes qui me rongent, et, certes,
+il peut y avoir un jour tout profit pour moi à avoir su
+prendre mon parti sans regret puéril et sans parcimonie
+déplacée. Vous voyez donc que je ne suis pas si généreuse,
+et que j'agis dans mes intérêts en servant ceux de
+votre amour.</p>
+
+<p>&mdash;En voilà une pauvre tête en affaires! s'écria le
+meunier avec un sourire triste et tendre. Une sainte du
+paradis ne dirait pas mieux. Mais ça n'a pas le sens commun,
+permettez-moi de vous le dire, ma chère dame.
+Vous trouverez, d'ici à quinze jours, des acquéreurs pour
+votre terre, et qui seront bien contents de ne la payer
+que son prix.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qui ne seront pas solvables comme M. Bricolin?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, voilà son orgueil! c'est d'être solvable.
+<i>Solvable!</i> le grand mot! Il croit être le seul au monde
+qui puisse dire: Je suis <i>solvable</i>, moi! C'est-à-dire, il
+sait bien qu'il y en a d'autres, mais il vous éblouit avec
+cela. Ne l'écoutez pas. C'est un fin matois. Faites seulement
+mine de conclure avec un autre, fallût-il faire des
+démarches et des contrats simulés. Je ne me gênerais
+pas à votre place. A la guerre comme à la guerre, avec
+les juifs comme avec les juifs! Voulez-vous me laisser
+agir? Dans quinze jours, je vous jure, comme voilà de
+l'eau, que M. Bricolin vous donnera vos trois cent mille
+francs bien comptés et un beau pot-de-vin par-dessus le
+marché.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'aurais jamais l'habileté de suivre vos conseils,
+et je trouve beaucoup plus vite fait de rendre chacun de
+nous heureux à sa manière, vous, Rose, moi, M. Bricolin,
+et mon fils qui me dira un jour que j'ai bien fait.</p>
+
+<p>&mdash;Romans! romans! dit le meunier. Vous ne savez
+pas ce que pensera votre fils dans quinze ans d'ici sur
+l'argent et sur l'amour. N'allez pas faire cette folie; je
+ne m'y prêterais pas, madame Marcelle... non, non, n'y
+comptez pas, je suis aussi fier que qui que ce soit, et têtu
+comme un mouton... du Berri qui plus est! D'ailleurs,
+écoutez, ce serait en pure perte. M. Bricolin promettrait
+tout et ne tiendrait rien. Il faut, vu votre position, que
+votre contrat de vente soit signé avant la fin du mois, et
+certes ce n'est pas d'ici à un mois que je pourrais espérer
+d'épouser Rose. Il faudrait pour cela qu'elle fût folle de
+moi, et cela n'est pas. Il faudrait l'exposer à un bruit, à
+des scandales! Je ne m'y résoudrais jamais. Quelle rage
+aurait sa mère! quels étonnements et quels dénigrements
+de la part de ses voisins et de ses connaissances! Et que
+ne dirait-on pas? Qui est-ce qui comprendrait que vous
+avez imposé cela à M. Bricolin par pure grandeur d'âme
+et par sainte amitié pour nous! Vous ne connaissez pas
+la malice des hommes; et celle des femmes, si vous saviez
+ce que c'est! votre bonté pour moi... non, vous ne
+pouvez pas vous imaginer, et je n'oserais jamais vous
+dire comment M. Bricolin tout le premier serait capable
+de l'interpréter.... Ou bien encore on dirait que Rose,
+pauvre sainte fille! a fait un faux pas, qu'elle vous l'a
+confié, et que vous vous êtes dévouée, pour sauver son
+honneur, à doter le coupable.... Enfin, cela ne se peut
+pas, et voilà plus de raisons qu'il n'en faut, j'espère, pour
+vous en convaincre. Oh! ce n'est pas comme cela que je
+veux obtenir Rose! Il faut, que cela arrive naturellement,
+et sans faire crier personne contre elle. Je sais bien qu'il
+faut un miracle pour que je devienne riche, ou un malheur
+pour qu'elle devienne pauvre. Dieu me viendra en
+aide si elle m'aime... et elle m'aimera peut-être, n'est-ce
+pas?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon ami, je ne puis travailler à enflammer
+son coeur pour vous si vous m'ôtez les moyens de dominer
+la cupidité de son père. Je ne l'aurais pas entrepris
+si je n'avais eu cette pensée; car précipiter cette jeune et
+charmante fille dans une passion malheureuse serait un
+crime de ma part.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est la vérité! dit le Grand-Louis soudainement
+accablé, et je vois bien que je suis un fou.... Aussi
+n'était-ce ni de moi, ni de Rose que je voulais vous parler
+en vous priant de venir ici, madame Marcelle; vous
+vous êtes trompée là-dessus dans votre excellente bonté.
+Je voulais vous parler de vous seule, quand vous m'avez
+prévenu en me parlant de moi-même. Je me suis laissé
+aller comme un grand enfant à vous écouter, et puis force
+m'a été de vous répondre; mais je reviens à mon but,
+qui est de vous forcer à vous occuper de vos affaires. Je
+sais celles de M. Bricolin; je sais ses intentions et son
+ardeur d'acheter vos terres, il n'en démordra pas, et pour
+en avoir trois cent mille francs, il faut lui en demander
+trois cent cinquante mille. Vous les auriez si vous vous
+obstiniez; mais, de toutes façons, il ne faut pas qu'il paie
+le bien au-dessous de sa valeur. Il en a trop d'envie, ne
+craignez rien.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous répète, mon ami, que je ne saurai pas soutenir
+cette lutte, et que, depuis deux jours qu'elle dure,
+elle est déjà au-dessus de mes forces.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi, ne faut-il pas vous en mêler. Vous allez remettre
+vos affaires à un notaire honnête et habile. J'en
+connais un; j'irai lui parler ce soir, et vous le verrez
+demain, sans vous déranger. C'est demain la fête patronale
+de Blanchemont. Il y a grande assemblée sur le terrier
+devant l'église. Le notaire viendra s'y promener et
+causer, suivant l'habitude, avec ses clients de la campagne;
+vous entrerez comme par hasard dans une maison
+où il vous attendra. Vous signerez une procuration,
+vous lui direz deux mots, je lui en dirai quatre, et vous
+n'aurez plus qu'à renvoyer M. Bricolin batailler avec lui.
+S'il ne se rend pas, pendant ce temps-là votre notaire
+vous aura trouvé un autre acquéreur. Il n'y aura qu'un
+peu de prudence à garder pour que le Bricolin ne se
+doute pas que je vous ai indiqué cet homme d'affaires au
+lieu du sien, qu'il vous a sans doute proposé, et que
+vous avez peut-être fait la folie d'accepter!</p>
+
+<p>&mdash;Non! je vous avais promis de ne rien faire sans vos
+conseils.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien heureux! Allez donc demain, à deux
+heures sonnant, vous promener au bord de La Vauvre,
+comme pour voir du bas du terrier le joli coup d'oeil de
+la fête. Je serai là et je vous ferai entrer chez une personne
+sûre et discrète.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon ami, si M. Bricolin découvre que vous
+me dirigez dans cette affaire contre ses intérêts, il vous
+chassera de sa maison, et vous ne pourrez jamais revoir
+Rose.</p>
+
+<p>&mdash;Il sera bien fin s'il le découvre! Mais si ce malheur
+arrivait... je vous l'ai dit, madame Marcelle, Dieu me
+viendrait en aide par un miracle, d'autant plus que j'aurais
+fait mon devoir.</p>
+
+<p>&mdash;Ami loyal et courageux, je ne puis me résoudre à
+vous exposer ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Et je ne vous dois pas cela quand vous vouliez vous
+ruiner pour moi? Allons, pas d'enfantillage, ma chère
+dame, nous sommes quittes....</p>
+
+<p>&mdash;Voici Rose qui vient vers nous, dit Marcelle. Il me
+reste à peine le temps de vous remercier....</p>
+
+<p>&mdash;Non! mademoiselle Rose tourne du côté de l'avenue
+avec ma mère, qui a le mot pour la retenir un peu, car
+je n'ai pas fini, madame Marcelle, j'ai bien autre chose
+à vous dire! Mais vous devez être lasse de marcher si
+longtemps. Puisque la cour est libre et le moulin silencieux,
+venez vous asseoir sur ce banc auprès de la porte.
+Mademoiselle Rose nous croit de l'autre côté et ne reviendra
+par ici qu'après avoir fait le tour du pré. Ce que
+j'ai à vous dire est un peu plus intéressant pour vous que
+vos affaires, et demande plus de secret encore.</p>
+
+<p>Marcelle, étonnée de ce préambule, suivit le meunier
+et s'assit avec lui sur le banc, juste au-dessous de la lucarne
+du grenier à foin, d'où Lémor pouvait la voir et
+l'entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Dites donc, madame Marcelle, balbutia le meunier
+un peu embarrassé pour entrer en matière, vous savez
+bien cette lettre que vous m'aviez confiée?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mon cher Grand-Louis! répondit madame
+de Blanchemont, dont le visage calme et un peu éteint
+s'enflamma tout à coup, ne m'avez-vous pas dit ce matin
+que vous l'aviez fait partir?</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, excuse... c'est que je ne l'ai pas mise à la
+poste.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez oubliée?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, certes!</p>
+
+<p>&mdash;Perdue peut-être?</p>
+
+<p>&mdash;Encore moins. J'ai fait mieux que de la jeter dans
+la boîte, je l'ai remise à son adresse.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire? Elle était adressée à Paris!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais la personne à qui elle était destinée s'étant
+trouvée sur mon chemin, j'ai cru mieux faire de la
+lui remettre.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! vous me faites trembler, Louis! dit Marcelle
+redevenue pâle. Vous aurez fait quelque méprise.</p>
+
+<p>&mdash;Pas si sot! Je connais bien M. Henri Lémor, peut-être!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous le connaissez! et il est dans ce pays-ci? dit
+Marcelle avec une émotion qu'elle ne cherchait pas à
+dissimuler.</p>
+
+<p>En quatre mots Grand-Louis expliqua la manière dont
+il avait reconnu Lémor pour le voyageur qui était déjà
+venu à son moulin, et pour le destinataire de la lettre à
+lui confiée.</p>
+
+<p>&mdash;Et où donc allait-il? et que fait-il à ***? demanda
+Marcelle oppressée.</p>
+
+<p>&mdash;Il allait en Afrique. Il passait! répondit le meunier
+qui voulait voir venir. C'est bien le chemin par Toulouse.
+Il avait pris l'heure du déjeuner de la diligence pour aller
+à la poste.</p>
+
+<p>&mdash;Et où est-il maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous dirai pas bien où il peut être; mais il
+n'est plus à ***.</p>
+
+<p>&mdash;Il va en Afrique, dites-vous? Et pourquoi si loin?</p>
+
+<p>&mdash;Pour aller bien loin précisément. Voilà ce qu'il a
+répondu à ma question.</p>
+
+<p>&mdash;La réponse est plus claire que vous ne pensez! dit
+Marcelle, dont l'agitation augmentait, et qui ne songeait
+pas même à la rendre moins évidente. Mon ami, vous
+n'êtes pas si malheureux que vous croyez! Il est des
+coeurs plus brisés que le vôtre.</p>
+
+<p>&mdash;Le vôtre, par exemple, ma pauvre chère dame?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon ami, le mien.</p>
+
+<p>&mdash;Mais n'est-ce pas un peu de votre faute? Pourquoi
+ordonniez-vous à ce pauvre jeune homme de rester un
+an sans entendre parler de vous?</p>
+
+<p>&mdash;Comment! il vous a donc fait lire ma lettre?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non! il est assez méfiant et cachottier, allez!
+Mais je l'ai tant questionné, tant obsédé, tant deviné,
+qu'il a été forcé de m'avouer que je ne me trompais
+guère. Ah dame! voyez-vous, madame Marcelle, je suis
+très-curieux des secrets de ceux que j'aime, moi, parce
+que, tant qu'on ne sait pas ce qu'ils pensent, on ne sait
+pas comment les servir. Ai-je tort?</p>
+
+<p>&mdash;Non, ami, je suis bien aise que vous ayez mes secrets
+comme j'ai les vôtres. Mais, hélas! quelle que soit
+ici votre bonne volonté et votre bon coeur, vous ne pouvez
+rien pour moi. Répondez-moi, pourtant. Ce jeune homme
+ne vous a-t-il transmis aucune réponse ni par écrit, ni
+verbalement?</p>
+
+<p>&mdash;Il vous a écrit ce matin un tas de billevesées dont je
+n'ai pas voulu me charger.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez rendu un mauvais service! Ainsi, je
+ne puis savoir ses intentions?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'a su me dire que ceci: «Je l'aime, <i>mais</i> j'ai
+du courage!»</p>
+
+<p>&mdash;Il a dit: <i>Mais?</i></p>
+
+<p>&mdash;Il a peut-être dit: <i>Et!</i></p>
+
+<p>&mdash;Ce serait si différent! Rappelez-vous, Grand-Louis!</p>
+
+<p>&mdash;Il a dit tantôt l'un, tantôt l'autre, car il l'a répété
+souvent.</p>
+
+<p>&mdash;Ce matin, dites-vous? Vous n'avez donc quitté la
+ville que ce matin?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai voulu dire hier soir. Il était tard, et nous prenons,
+nous autres, le matin dès minuit.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! qu'est-ce à dire? Pourquoi pas de lettre?
+Vous avez donc vu celle qu'il m'écrivait?</p>
+
+<p>&mdash;Un peu! il en a déchiré quatre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais que disaient ces lettres? Il était donc bien
+irrésolu?</p>
+
+<p>&mdash;Tantôt il vous disait qu'il ne pouvait jamais vous
+revoir, tantôt qu'il allait venir vous voir tout de suite.</p>
+
+<p>&mdash;Et il a résisté à cette dernière tentation? Il a bien
+du courage, en effet!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! écoutez donc! il a été tenté plus que saint
+Antoine; mais, d'une part, je l'en détournais; de l'autre,
+il craignait de vous désobéir?</p>
+
+<p>&mdash;Et que pensez-vous d'un amant qui ne sait pas désobéir?</p>
+
+<p>&mdash;Je pense qu'il aime trop, et qu'on ne lui en saura
+aucun gré.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis injuste, n'est-ce pas, mon cher Grand-Louis?
+je suis trop émue, je ne sais ce que je dis. Mais
+pourquoi, vous, ami, l'avez-vous détourné de vous suivre?
+Car il en a eu la pensée?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je crois bien! Il a même fait un bout de chemin
+sur ma charrette. Mais moi, excusez! j'avais trop
+peur de vous mécontenter.</p>
+
+<p>&mdash;Vous aimez, et vous croyez les autres si sévères?</p>
+
+<p>&mdash;Dame! qu'auriez-vous dit si je l'avais amené dans
+la Vallée-Noire? Par exemple, dans ce moment-ci... si je
+vous disais que je l'ai engagé à se cacher dans mon moulin!
+Ah! pour le coup, vous me traiteriez comme je le
+mériterais!</p>
+
+<p>&mdash;Louis! dit Marcelle en se levant d'un air de résolution
+exaltée, il est ici. Vous en convenez!</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, Madame; c'est vous qui me faites dire
+cela.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, reprit-elle en lui prenant la main avec
+effusion, dites-moi où il est, et je vous pardonne.</p>
+
+<p>&mdash;Et si cela était, dit le meunier un peu effrayé de la
+spontanéité de Marcelle, mais enthousiasmé de sa franchise,
+vous ne craindriez donc pas de faire jaser sur votre
+compte?</p>
+
+<p>&mdash;Quand il me quittait volontairement et que j'avais
+l'esprit abattu, je pouvais songer au monde, prévoir des
+dangers, me créer des devoirs rigides, exagérés peut-être;
+mais quand il revient vers moi, quand il est si près
+d'ici, à quoi voulez-vous que je songe, et que voulez-vous
+que je craigne?</p>
+
+<p>&mdash;Il faut pourtant craindre que quelque imprudence
+ne rende vos projets plus malaisés à exécuter, dit Grand-Louis
+en faisant un geste pour indiquer à Marcelle la
+fenêtre au-dessus de sa tête.</p>
+
+<p>Marcelle leva les yeux et rencontra ceux de Lémor,
+qui, palpitant et penché vers elle, était prêt à sauter du
+haut du toit pour abréger la distance.</p>
+
+<p>Mais le meunier toussa de toute sa force, et d'un autre
+geste, indiquant aux deux amants Rose qui s'approchait
+avec la meunière et le petit Édouard:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Madame, dit-il en élevant la voix, un moulin
+comme ça rapporte peu; mais si je pouvais tant seulement
+y établir une grande meule que j'ai dans la tête, il
+me rapporterait bien... huit cents bons francs par an!...</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXIII.</h3>
+
+<h3>CADOCHE.</h3>
+
+<p>Le regard des deux amants avait été brûlant et rapide.
+Un calme souverain succéda à cette commotion. Ils s'aimaient,
+ils étaient sûrs l'un de l'autre. Ils s'étaient tout
+dit, tout expliqué, tout persuadé mutuellement dans le
+choc électrique de ce regard. Lémor se jeta au fond du
+grenier, et Marcelle, maîtresse d'elle-même parce qu'elle
+se sentait heureuse, accueillit Rose sans trouble et sans
+regret. Elle se laissa emmener dans le délicieux taillis
+voisin, et après une heure de promenade elle remonta à
+cheval avec sa compagne, et reprit le chemin de Blanchemont,
+après avoir dit tout bas au meunier:</p>
+
+<p>&mdash;Cachez-le bien, je reviendrai.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, pas trop tôt, avait répondu Grand-Louis.
+J'arrangerai une entrevue sans dangers; mais laissez-moi
+prendre mes mesures. Je vous reconduirai votre fils ce
+soir, et je vous parlerai encore si je peux.</p>
+
+<p>Quand Marcelle fut partie, Lémor sortit de sa cachette,
+où la joie et l'émotion, plus que l'odeur enivrante du foin,
+commençaient à lui donner des vertiges.</p>
+
+<p>&mdash;Ami, dit-il gaiement au meunier, je suis votre garçon
+de moulin, et je ne prétends pas être à votre charge
+sans travailler pour vous. Donnez-moi de l'ouvrage, et
+vous verrez que le Parisien a d'assez bons bras, malgré
+son peu d'apparence.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit Grand-Louis, quand le coeur est content,
+les bras sont assez souples. Vos affaires vont mieux
+que les miennes, mon garçon, et quand nous causerons
+ce soir, ce sera à votre tour de me donner du courage.
+Mais, à cette heure, vous l'avez dit, il faut s'occuper. Je
+ne puis pas passer mon temps à parler d'amour, et vous
+pourriez devenir fou de contentement si vous restiez oisif.
+Le travail est salutaire à tous, il entretient la joie et distrait
+de la peine; ce qui veut peut-être dire qu'il est fait
+pour tous dans les idées du bon Dieu. Allons, vous allez
+m'aider à lever ma pelle et à mettre la <i>Grand' Louise</i>
+en danse. Sa chanson a la vertu de me remettre l'esprit
+quand je me détraque.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! cet enfant va me reconnaître! dit
+Lémor en apercevant Édouard qui s'était échappé des
+bras de la meunière, et qui montait avec les pieds et les
+mains l'escalier rapide du moulin.</p>
+
+<p>&mdash;Il vous a déjà vu, répondit le meunier; ne vous cachez
+pas et ne faites semblant de rien. Il n'est pas sûr
+qu'il vous reconnaisse, affublé comme vous voilà.</p>
+
+<p>En effet, Édouard s'arrêta incertain et interdit. Depuis
+un mois que Marcelle avait brusquement quitté Montmorency
+pour se rendre auprès de son mari expirant, son
+fils n'avait pas revu Lémor, et un mois est un siècle dans
+la mémoire d'un si jeune enfant. Celui-là était pourtant
+exceptionnel par le développement précoce de ses facultés;
+mais Lémor sans barbe, le visage barbouillé de farine,
+et affublé d'une blouse de paysan, était assez peu
+reconnaissable. Édouard resta comme pétrifié devant lui
+pendant une minute; mais ayant rencontré le regard sévère
+et indifférent de l'ami qui d'ordinaire courait à lui
+les bras ouverts, il baissa les yeux avec une sorte d'embarras
+et même de peur, sentiment qui, chez les enfants,
+est presque toujours mêlé à l'étonnement; puis il s'approcha
+du meunier et lui dit de l'air sérieux et méditatif
+qu'il avait souvent:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est donc que cet homme-là?</p>
+
+<p>&mdash;Ça? c'est mon garçon de moulin, c'est Antoine.</p>
+
+<p>&mdash;Tu en as donc deux?</p>
+
+<p>&mdash;Bon! j'en ai par douzaines, des garçons! Celui-là,
+c'est <i>Alochon</i> n° 2.</p>
+
+<p>&mdash;Et Jeannie est Alochon 3?</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous dites, mon général!</p>
+
+<p>&mdash;Est-il méchant, ton Antoine?</p>
+
+<p>&mdash;Non, non! Mais il est un peu bête, un peu sourd,
+et ne joue pas avec les enfants.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, je m'en vais jouer avec Jeannie, dit
+Édouard en s'éloignant avec insouciance. A quatre ans,
+on ne sait ce que c'est que d'être trompé, et la parole de
+ceux qu'on aime est plus puissante sur l'esprit que le
+témoignage des sens.</p>
+
+<p>On apporta à la meule le blé que le meunier devait
+rendre le soir même en farine. C'était celui de M. Bricolin,
+contenu dans deux sacs marqués chacun de deux
+énormes initiales.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez, dit le Grand-Louis en riant cette fois avec
+un peu d'amertume, Bricolin de Blanchemont, comme
+qui dirait Bricolin, demeurant à Blanchemont. Mais quand
+il aura acheté la terre il faudra qu'il mette un autre petit
+<i>b</i> entre les deux grands. Ça voudra dire: Bricolin, baron
+de Blanchemont.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, dit Lémor occupé d'une autre pensée,
+c'est là le blé de Blanchemont?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit le meunier qui le devinait avant qu'il
+eût parlé, c'est le blé qui fera la farine... dont on fera le
+pain... que mangeront madame Marcelle et mademoiselle
+Rose. On dit que Rose est trop riche pour épouser un
+homme comme moi: c'est pourtant moi qui lui fournis
+le pain qu'elle mange!</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, nous travaillons pour <i>elles!</i> reprit Lémor.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, garçon. Attention au commandement! Il
+ne s'agit pas de mal fonctionner. Diable! je travaillerais
+pour le roi que je n'y mettrais pas tant de coeur.</p>
+
+<p>Cette circonstance toute vulgaire dans les habitudes du
+moulin prit une couleur romanesque et quasi poétique
+dans le cerveau du jeune Parisien, et il se mit à aider le
+meunier avec tant de zèle et d'attention, qu'au bout de
+deux heures il était parfaitement au courant du métier.
+Il ne lui fut pas difficile de s'habituer au mécanisme élémentaire
+et presque barbare de l'établissement. Il comprenait
+les améliorations qu'avec un peu d'argent comptant
+(le fruit défendu au paysan) on eût pu apporter à
+la machine rustique. Il eut bientôt appris en patois les
+noms techniques de chaque pièce et de chaque fonction.
+Jeannie le voyant si actif et si bien traité par son maître,
+eut un peu d'inquiétude et de jalousie. Mais quand Grand-Louis
+eut pris soin de lui expliquer que le Parisien n'était
+la qu'en passant, et que sa place à lui, Jeannie, ne menaçait
+pas d'être envahie, il se rassura et se décida même,
+en bon Berrichon qu'il était, à céder une partie de son
+travail pendant quelques jours à un compagnon officieux.
+Il en profita pour reporter à Blanchemont Édouard qui
+commençait à s'ennuyer et à s'effrayer d'être si longtemps
+séparé de sa mère. La meunière ne réussissait plus
+à l'amuser, et la petite Fanchon étant venue le retrouver,
+Jeannie ne fut pas fâché d'accompagner sa jeune camarade
+jusqu'au château.</p>
+
+<p>La tâche terminée, Lémor, le front baigné de sueur et
+le visage animé, se sentit plus souple de corps et plus
+fort de volonté qu'il ne l'avait été depuis longtemps. Les
+longues rêveries qui dévoraient sa jeunesse firent place
+à cette sorte de bien-être physique et moral que la Providence
+a attaché à l'accomplissement du travail de
+l'homme quand le but en est bien senti et la fatigue mesurée
+à ses forces. Ami, s'écria-t-il, le travail est beau et
+saint par lui-même; vous aviez raison de le dire en commençant!
+Dieu l'impose et le bénit. Il m'a semblé doux
+de travailler pour nourrir ma maîtresse; oh! qu'il serait
+plus doux encore de travailler en même temps pour alimenter
+la vie d'une famille d'égaux et de frères! Quand
+chacun travaillera pour tous et tous pour chacun, que la
+fatigue sera légère, que la vie sera belle!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ma profession serait, dans ce cas-là, une des
+plus gentilles! dit le meunier avec un sourire de vive
+intelligence. Le blé est la plus noble des plantes, le pain
+le plus pur des aliments. Mes fonctions mériteraient bien
+quelque estime, et, les jours de fête, ou pourrait mettre
+une couronne d'épis et des bleuets à la pauvre <i>Grand'Louise</i>,
+à laquelle personne ne fait attention maintenant;
+mais que voulez-vous? <i>au jour d'aujourd'hui</i>,
+comme dit M. Bricolin, je ne suis qu'un mercenaire employé
+par lui, et il se dit en pensant à moi: «Un homme
+<i>comme ça</i> songerait à ma fille! Un malheureux qui broie
+le grain, quand c'est moi qui sème le blé et possède la
+terre!» Voyez pourtant la belle différence! Mes mains
+sont plus propres que les siennes qui remuent le fumier;
+voilà tout. Ah ça! mon garçon, l'ouvrage est fait; dépêchons
+la soupe. Je parie que vous la trouverez meilleure
+que ce matin, quand même elle serait dix fois plus salée,
+et puis je m'en irai à Blanchemont porter ces deux sacs?</p>
+
+<p>&mdash;Sans moi?</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! sans doute. Vous avez donc envie de vous
+faire voir à la ferme?</p>
+
+<p>&mdash;Personne ne m'y connaît.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai. Mais qu'y ferez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Rien; je vous aiderai à décharger les sacs.</p>
+
+<p>&mdash;Et à quoi ça vous avancera-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;A voir peut-être passer <i>quelqu'un</i> dans la cour.</p>
+
+<p>&mdash;Et si <i>quelqu'un</i> n'y passe pas?</p>
+
+<p>&mdash;Je verrai la maison qu'elle habite. J'entendrai peut-être
+prononcer son nom.</p>
+
+<p>&mdash;M'est avis que c'est un plaisir que nous nous donnons
+bien sans aller si loin.</p>
+
+<p>&mdash;C'est à deux pas d'ici!</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez réponse à tout. Vous ne ferez pas d'imprudence?</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez donc que je ne l'aime pas? Est-ce que
+vous en feriez à ma place, vous?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être! si l'on m'aimait! Voyons! vous ne la regarderez
+pas comme vous faisiez du haut de la lucarne?
+Savez-vous que j'ai cru que vous mettriez le feu à mon
+foin avec vos yeux enflammés?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne la regarderai pas du tout.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous ne lui parlerez mie?</p>
+
+<p>&mdash;Quel prétexte aurais-je pour lui parler?</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'en chercherez pas?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'entrerai pas même dans la cour si vous me le
+défendez. Je regarderai les murailles de loin.</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait le plus sage. Je vous permets de flairer,
+de la porte, le vent qui passe sur le château; voilà tout.</p>
+
+<p>Les deux amis se mirent en route à la tombée du jour;
+Sophie, chargée des deux sacs, marchait magistralement
+devant eux. Grand-Louis, qui avait le coeur triste, parlait
+peu et n'exprimait ses idées noires que par de grands
+coups de fouet allongés à droite et à gauche sur les buissons
+chargés de mûres sauvages et de pâles chèvrefeuilles
+plus parfumés que ceux qu'on cultive dans nos jardins.</p>
+
+<p>Ils avaient dépassé un groupe de chaumières qu'on
+appelle le <i>Cortioux</i>, lorsque Lémor, qui côtoyait le fossé
+du chemin, s'arrêta, surpris de voir un homme étendu
+tout de son long sous la haie, la tête appuyée sur une
+besace très-rebondie.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! dit le meunier sans s'étonner, vous avez
+failli marcher sur <i>mon oncle</i>!</p>
+
+<p>La voix sonore de Grand-Louis réveilla en sursaut le
+dormeur. Il se souleva brusquement, saisit à deux mains
+son grand bâton étendu à son flanc, et articula un jurement
+énergique.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous fâchez pas, mon oncle! dit le meunier en
+riant. Ce sont des amis qui passent, avec votre permission;
+car quoique les chemins soient à vous, comme vous
+le dites, vous ne défendez à personne de s'en servir,
+n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui-da! répondit, en se levant tout à fait, cet homme
+d'une taille gigantesque et d'un aspect repoussant; je
+suis le meilleur des propriétaires, tu le sais, <i>mon petit</i>?
+Mais c'est abuser un peu de ma bonté que de me marcher
+sur la figure. Quel est-il donc ce mauvais chrétien,
+qui ne voit pas un honnête homme étendu sur son lit?
+Je ne le connais pas, moi qui connais tout le monde ici,
+et ailleurs!</p>
+
+<p>Et en parlant ainsi, le mendiant toisait d'un air dédaigneux
+Lémor, qui le considérait de son côté avec répugnance.
+C'était un vieillard osseux, couvert de haillons
+immondes, et dont la barbe dure, mêlée de noir et de
+blanc, ressemblait à l'armure d'un hérisson. Son chapeau,
+à forme haute, tombant en lambeaux, était surmonté,
+comme d'un trophée dérisoire, d'un noeud de
+rubans blancs et d'un bouquet de fleurs artificielles hideusement
+fané.</p>
+
+<p>&mdash;Rassurez-vous, mon oncle, dit le meunier, celui-là
+est un bon chrétien, allez!</p>
+
+<p>&mdash;Et à quoi le reconnaît-on? reprit l'oncle Cadoche
+en ôtant son chapeau qu'il tendit à Henri.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dit le meunier à Lémor, vous ne comprenez
+pas? mon oncle vous demande un sou.</p>
+
+<p>Lémor jeta son obole dans le chapeau de l'oncle, qui
+la prit aussitôt et la tourna dans ses longs doigts avec
+une sorte de volupté.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un gros sou! dit-il avec un ignoble sourire.
+Dix décimes révolutionnaires peut-être! Non! Dieu soit
+béni! c'est un Louis XV, c'est mon roi! un roi dont j'ai
+vu le règne! ça me portera bonheur, et à toi aussi, mon
+neveu, ajouta-t-il en appuyant sa grande main crochue
+sur l'épaule de Lémor. Tu peux dire à présent que tu es
+de ma famille, et que je te reconnaîtrai quand même tu
+serais déguisé des pieds à la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, bonsoir, mon oncle, dit Grand-Louis
+en joignant son aumône à celle de Lémor. Sommes-nous
+amis?</p>
+
+<p>&mdash;Toujours! répondit le mendiant d'une voix solennelle.
+Toi, tu as toujours été un bon parent, le meilleur de
+toute ma famille. Aussi, c'est à toi, Grand-Louis, que je
+veux laisser tout mon bien. Il y a longtemps que je te l'ai
+dit, et lu verras si je tiens parole!</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! parbleu, j'y compte bien! reprit le meunier
+avec gaieté. Le bouquet en sera-t-il aussi?</p>
+
+<p>&mdash;Le chapeau, oui! Mais le bouquet et le ruban seront
+pour ma dernière maîtresse.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! je tenais pourtant au bouquet!</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois bien! dit le mendiant qui s'était mis à
+marcher derrière les deux jeunes gens et qui les suivait
+d'un pas assez alerte encore malgré son grand âge. Le
+bouquet est ce qu'il y a de plus précieux dans la succession.
+C'est béni, vois-tu! c'est de la chapelle de Sainte-Solange.</p>
+
+<p>&mdash;Comment un homme aussi dévot que vous vous en
+donnez l'air peut-il parler de ses maîtresses? dit Henri,
+à qui ce personnage ridicule n'inspirait qu'un profond
+dégoût.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, mon neveu, répondit l'oncle Cadoche en
+le regardant de travers; tu parles comme un sot.</p>
+
+<p>&mdash;Excusez-le, c'est un enfant, dit le meunier qui s'amusait
+du <i>grand oncle</i> par habitude. Ça n'a pas encore
+de barbe au menton et ça se mêle de raisonner! Mais où
+donc où allez-vous si tard, mon oncle? Comptez-vous
+coucher chez vous cette nuit? C'est bien loin d'ici!</p>
+
+<p>&mdash;Oh non! je m'en vas de ce pas à Blanchemont pour
+la fête de demain.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vrai, c'est un bon jour pour vous! Vous
+<i>y cueillez</i> au moins quarante gros sous.</p>
+
+<p>&mdash;Non; mais toujours de quoi faire dire une messe au
+bon saint de la paroisse.</p>
+
+<p>&mdash;Vous les aimez donc toujours, les messes?</p>
+
+<p>&mdash;La messe et l'eau-de-vie, mon neveu, et un peu de
+tabac avec, c'est le salut de l'âme et du corps.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dis pas non, mais l'eau-de-vie ne réchauffe
+pas assez pour qu'on dorme comme cela dans les fossés à
+votre âge, mon oncle.</p>
+
+<p>&mdash;On dort où l'on se trouve, mon neveu. On est fatigué,
+on s'arrête; on fait un somme sur une pierre ou sur
+sa besace, quand elle n'est pas trop plate.</p>
+
+<p>&mdash;M'est avis que la vôtre est assez ronde, ce soir.</p>
+
+<p>&mdash;Oui; tu devrais, mon neveu, me la laisser mettre
+sur ton cheval, elle me fatigue un peu.</p>
+
+<p>&mdash;Non! Sophie est assez chargée. Mais donnez-la-moi,
+je vous la porterai jusqu'à Blanchemont!</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste! Tu es jeune, tu dois servir ton oncle.
+Tiens, la voilà. Ta blouse est-elle propre? ajouta-t-il
+d'un air dégoûté.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est de la farine! dit le meunier en prenant
+le sac du mendiant; ça ne fait pas la guerre au pain.
+Mille tonnerres! il y en a là dedans, des vieilles croûtes!</p>
+
+<p>&mdash;Des croûtes? je n'en reçois pas. Je voudrais bien que
+quelqu'un s'avisât de m'en offrir, je saurais bien les lui
+jeter au nez, comme j'ai fait une fois à la Bricolin.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc depuis ce jour-là qu'elle a peur de vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oui! elle dit que je pourrais bien mettre le feu à
+ses granges, dit le mendiant d'un air sinistre. Puis il
+ajouta d'un ton patelin: Pauvre chère femme du bon
+Dieu! comme si j'étais méchant! A qui ai-je fait du mal,
+moi?</p>
+
+<p>&mdash;A personne, que je sache, répondit le meunier. Si
+vous en aviez fait, vous ne seriez pas où vous êtes.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais, jamais, je n'ai fait tort à personne, reprit
+l'oncle Cadoche, en élevant la main vers le ciel, puisque
+jamais je n'ai été repris de justice pour quoi que ce soit.
+Ai-je fait un seul jour de prison dans ma vie? J'ai toujours
+servi le bon Dieu, et le bon Dieu m'a toujours protégé
+depuis quarante ans que je cherche ma pauvre vie.</p>
+
+<p>&mdash;Quel âge avez-vous donc au juste, mon oncle?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas, mon enfant, car mon acte de baptême
+a été égaré dans les temps comme tant d'autres,
+mais je dois avoir quatre-vingts ans passés. J'ai environ
+dix ans de plus que le père Bricolin, qui parait cependant
+plus vieux que moi.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la vérité, vous êtes joliment conservé, et lui...mais
+il est vrai qu'il a eu des accidents qui n'arrivent
+pas à tout le monde.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit le mendiant avec un profond soupir de
+componction. Il a eu du malheur!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est une histoire de votre temps, cela? N'êtes-vous
+pas de ce pays-là?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je suis né natif de Ruffec, près Beaufort, où
+l'accident est arrivé.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous étiez dans le pays alors?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je le crois bien, bonne sainte Vierge! Je n'y
+peux pas penser sans trembler! Avait-on peur dans ce
+temps-là!</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous avez peur de quelque chose, vous,
+qui êtes toujours tout seul à toute heure par les chemins?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! à présent, mon bon fils, que veux-tu que
+craigne un pauvre homme comme moi qui ne possède
+que les trois guenilles qui le couvrent? Mais dans ce
+temps-là j'avais un peu de bien, et les brigands me l'ont
+fait perdre.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! est-ce que les chauffeurs ont été chez
+vous aussi?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! nenni! je n'avais pas assez pour les tenter;
+mais j'avais une petite maison que je louais à des journaliers.
+Quand la peur des brigands s'est répandue dans
+le pays, personne n'a plus voulu l'habiter. Je n'ai pas pu
+la vendre; je n'avais plus de quoi la faire réparer. Elle
+me tombait en ruines sur le corps. Il a fallu faire des
+dettes que je n'ai pu payer. Alors, mon champ, la maison,
+et une jolie chenevière que j'avais, ont été vendus par
+expropriation forcée. J'ai donc été forcé de prendre la
+besace; j'ai quitté le pays, et depuis ce temps-là je
+voyage toujours comme les enfants du bon Dieu.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous ne quittez guère le département?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, j'y suis connu; j'y ai ma clientèle et
+toute ma famille.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous croyais tout seul?</p>
+
+<p>&mdash;Et tous mes neveux, donc!</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, j'oubliais; moi, par exemple, mon camarade
+que voilà, et tous ceux qui ne vous refusent jamais
+votre sou pour acheter du tabac. Mais, dites donc, mon
+oncle, ces chauffeurs dont nous parlions, quels gens
+étaient-ils?</p>
+
+<p>&mdash;Demande-le au bon Dieu, mon pauvre enfant, lui
+seul peut le savoir.</p>
+
+<p>&mdash;On dit qu'il y avait là dedans des gens riches et
+qui passaient pour huppés?</p>
+
+<p>&mdash;On dit qu'il y en a qui vivent encore, qui sont gros
+et gras, qui ont de bonnes terres, de bonnes maisons, qui
+font figure dans le pays et qui ne donneraient pas seulement
+deux liards à un pauvre. Ah! si c'étaient des gens
+comme moi en les aurait tous pendus!</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, ça, père Cadoche!</p>
+
+<p>&mdash;J'ai encore eu du bonheur de n'être pas accusé; car
+on soupçonnait tout le monde dans ce temps-là, et la justice
+ne courait sus qu'aux pauvres. On en a mis en prison
+qui étaient blancs comme neige, et quand on a eu la
+main sur les vrais coupables, il est venu des ordres d'en
+haut pour les relâcher.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi ça?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'ils étaient riches, sans doute. Quand donc
+as-tu vu, mon neveu, qu'on ne faisait pas grâce aux
+riches?</p>
+
+<p>&mdash;C'est encore la vérité. Allons, mon oncle, nous voilà
+tout à l'heure à Blanchemont. Où voulez-vous que je porte
+votre sac à pain?</p>
+
+<p>&mdash;Rends-le-moi, mon neveu. Je vais aller coucher dans
+l'étable à M. le curé: c'est un saint homme qui ne me
+renvoie jamais. C'est comme toi, Grand-Louis, tu ne m'as
+jamais fait mauvaise mine. Aussi, tu en seras récompensé;
+tu seras mon héritier, je te l'ai toujours promis. Excepté
+le bouquet que je veux donner à la petite Borgnotte, tu
+auras tout, ma maison, mes habits, ma besace et mon
+cochon.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, c'est bon, dit le meunier; je vois bien que
+je serai trop riche à la fin, et que toutes les filles voudront
+m'épouser.</p>
+
+<p>&mdash;J'admire votre coeur, Grand-Louis, dit Lémor lorsque
+le mendiant eut disparu derrière les haies des enclos,
+qu'il coupait en droite ligne sans s'inquiéter des clôtures
+et sans chercher les sentiers. Vous traitez ce mendiant
+comme s'il était véritablement votre oncle.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas, puisque c'est son plaisir de faire le
+grand parent et de promettre son héritage à tout le monde!
+Bel héritage, ma foi! Sa hutte de terre où il couche avec
+son cochon, ni plus ni moins que saint Antoine, et sa défroque
+qui fait mal au coeur! Si je n'ai que cela pour être
+agréé de M. Bricolin, mes affaires sont en bon train!</p>
+
+<p>&mdash;Malgré le dégoût que sa personne inspire, vous avez
+pourtant pris sa besace sur vos épaules pour le soulager.
+Louis, vous avez l'âme vraiment évangélique.</p>
+
+<p>&mdash;Belle merveille! Faut-il refuser un si petit service
+à un pauvre diable qui mendie encore son pain à quatre-vingts
+ans? C'est un brave homme, après tout. Tout le
+monde s'intéresse à lui parce qu'il est honnête, quoique
+un peu trop cagot et libertin.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce qu'il me semble.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! quelles vertus voulez-vous que ces gens-là
+puissent avoir? C'est beaucoup quand ils n'ont que des
+vices et qu'ils ne commettent pas de crimes. Est-ce qu'il
+ne raisonne pas avec bon sens, malgré tout?</p>
+
+<p>&mdash;A la fin, j'en ai été frappé. Mais pourquoi se croit-il
+l'oncle de tout le monde? Est-ce un grain de folie?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, c'est un genre qu'il se donne. Beaucoup
+de gens de son métier affectent quelque manie pour se
+rendre plaisants, attirer l'attention et amuser les gens
+qui ne feraient l'aumône ni par charité ni par prudence.
+C'est malheureusement l'usage chez nous que les pauvres
+fassent l'office de bouffons aux portes des riches...Mais
+nous voici à la ferme de Blanchemont, mon camarade.
+Tenez, n'entrez pas, croyez-moi. Vous pouvez être maître
+de vous, je n'en doute pas. Mais <i>elle</i>, qui n'est pas prévenue,
+pourrait faire un cri, dire un mot...Laissez-moi
+au moins la prévenir.</p>
+
+<p>&mdash;Mais tout le monde est encore debout dans le hameau;
+la présence d'un inconnu ne sera-t-elle pas remarquée
+si je reste ici à vous attendre?</p>
+
+<p>&mdash;Aussi, vous allez me faire l'amitié d'entrer dans la
+garenne; à cette heure ci, personne ne s'y promène.
+Asseyez-vous bien raisonnablement dans un coin. En repassant,
+je sifflerai comme si j'appelais un chien, sauf
+votre respect, et vous viendrez me rejoindre.</p>
+
+<p>Lémor se résigna, espérant que l'ingénieux meunier
+trouverait un moyen d'amener Marcelle de ce côté. Il
+suivit donc lentement le sentier couvert qui traversait la
+garenne, s'arrêtant à chaque instant pour prêter l'oreille,
+retenant sa respiration et revenant sur ses pas, pour être
+plus à portée d'une bienheureuse rencontre.</p>
+
+<p>Il ne fut pas longtemps sans entendre des pas légers
+qui semblaient effleurer le gazon, et un frôlement dans le
+feuillage le convainquit qu'une personne approchait. Il
+entra dans le fourré pour s'assurer qu'il ne se trompait
+pas, et vit venir vers lui une forme vague qui était celle
+d'une femme assez petite. On croit aisément à ce qu'on
+désire, et Henri, ne doutant pas que ce ne fût Marcelle,
+envoyée par le meunier, se montra et marcha à la rencontre
+du fantôme. Mais il s'arrêta en entendant une
+voix inconnue qui appelait avec précaution: <i>Paul!
+Paul! Es-tu là, Paul</i>?</p>
+
+<p>Henri voyant qu'il s'était mépris et pensant qu'il tombait
+dans un rendez-vous destiné à un autre, voulut
+s'éloigner. Mais il fit du bruit en marchant sur des branches
+sèches, et la folle qui l'aperçut, au milieu de son
+rêve d'amour, s'élança sur ses traces avec la rapidité
+d'une flèche, en criant d'une voix lamentable: Paul!
+Paul! me voilà! Paul! c'est moi!... ne t'en va pas! Paul!
+Paul! tu t'en vas toujours!</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXIV.</h3>
+
+<h3>LA FOLLE.</h3>
+
+<p>Lémor ne s'inquiéta pas d'abord beaucoup de l'aventure.
+Il pensait qu'à la faveur de la nuit il lui serait facile
+d'éviter cette femme qu'il n'avait pas distinguée assez
+pour soupçonner son état de démence. Il se flattait naturellement
+de courir beaucoup mieux qu'elle. Mais il vit
+bientôt qu'il se trompait, et que ce n'était pas trop de
+toute l'agilité dont il était capable pour se maintenir à
+quelque distance. Forcé de traverser toute la garenne,
+il se trouva bientôt dans l'avenue du fond, que la Bricoline
+avait l'habitude de parcourir pendant des heures entières,
+et dont l'herbe avait été rasée par ses pieds en certains
+endroits. Le fugitif, que les racines à fleur de terre
+et les aspérités du sentier avaient un peu gêné jusque-là,
+déploya toutes ses forces dans l'avenue pour gagner du
+terrain. Mais la folle, lorsqu'elle était sous l'influence
+d'une pensée ardente, devenait légère comme une feuille
+sèche emportée par l'orage. Elle le suivit donc si rapidement
+que Lémor, confondu de surprise, et tenant beaucoup
+à n'être pas vu d'assez près pour être reconnu plus
+tard, s'enfonça de nouveau dans le taillis et s'efforça de
+se perdre dans l'ombre. Mais la folle connaissait tous les
+arbres, tous les buissons, et, pour ainsi dire, toutes les
+branches de la garenne. Depuis douze ans qu'elle y passait
+sa vie, il n'était pas un recoin où son corps n'eût
+pris machinalement l'habitude de pénétrer, bien que
+l'état de son esprit l'empêchât de se livrer à aucune observation
+raisonnée. En outre, l'exaltation de son délire
+la rendait complètement insensible à la douleur physique.
+Elle eût laissé aux ronces du taillis les lambeaux
+de sa chair sans s'en apercevoir, et cette disposition,
+pour ainsi dire cataleptique, lui donnait un avantage non
+équivoque sur celui qu'elle voulait atteindre. Elle était
+d'ailleurs si menue, son corps atténué occupait si peu de
+volume, qu'elle se glissait comme un lézard entre des
+tiges serrées, où Lémor était obligé de se frayer un passage
+avec effort, et que plus souvent encore il lui fallait
+tourner.</p>
+
+<p>Se voyant plus embarrassé qu'auparavant, il regagna
+l'avenue, toujours serré de près, et se décida à franchir
+le fossé sans en apprécier la largeur, à cause des buissons
+touffus qui le couvraient. Il prit son élan et alla
+tomber sur ses genoux dans les épines. Mais il avait à
+peine eu le temps de se relever, que le fantôme, traversant
+cet obstacle sans sauter par-dessus, et sans s'occuper
+des pierres ni des orties, se trouva à ses côtés cramponné
+à ses vêtements. En se voyant saisi par cet être
+vraiment effroyable, Lémor, dont l'imagination était vive
+comme celle d'un artiste et d'un poète, se crut sous la
+puissance d'un rêve, et, se débattant comme s'il eût été
+aux prises avec le cauchemar, il parvint à se dégager de
+la folle qui poussait des cris inarticulés, et à reprendre
+sa course à travers champs.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/16.png"></p>
+
+<p>Mais elle s'élança sur ses traces, aussi agile dans les
+sillons hérissés d'une paille fraîchement moissonnée,
+raide et blessante, qu'elle l'avait été dans le fourré du
+parc. Au bout du champ, Lémor franchit une nouvelle
+clôture et se trouva dans un chemin couvert qui descendait
+rapidement. Il n'y avait pas fait dix pas qu'il entendit
+derrière lui le spectre criant toujours d'une voix
+étouffée: <i>Paul! Paul! pourquoi t'en vas-tu</i>?</p>
+
+<p>Cette course avait quelque chose de fantastique qui
+s'emparait de plus en plus de l'imagination de Lémor. Il
+avait pu, en se dégageant de l'étreinte de la folle, distinguer
+vaguement par la nuit claire et constellée, cette
+apparition bizarre, cette face cadavéreuse, ces bras étiques
+couverts de blessures, ces longs cheveux noirs flottants
+sur des haillons ensanglantés. Il ne lui était pas
+venu à l'esprit que cette malheureuse créature fût aliénée.
+Il se croyait poursuivi par une amante jalouse, folle
+pour le moment puisqu'elle s'obstinait à le prendre pour
+un autre. Il hésita s'il ne s'arrêterait pas pour lui parler
+et la détromper; mais comment alors expliquer sa présence
+dans la garenne? Lui, inconnu, et se glissant dans
+l'ombre comme un voleur, n'éveillerait-il pas, dès le début,
+d'étranges soupçons à la ferme, et ne devait-il pas
+éviter, par-dessus tout, de marquer son apparition dans
+le pays par une aventure scandaleuse ou ridicule?</p>
+
+<p>Il se décida donc à courir encore, et cet exercice
+étrange dura près d'une demi-heure sans interruption.
+Le cerveau de Lémor s'échauffait malgré lui, et, par
+instants, il se sentait devenir fou lui-même, en
+voyant l'obstination inconcevable et la rapidité surnaturelle
+du fantôme acharné à sa poursuite. Cela pouvait se
+comparer à ce qu'on raconte des willies et des fées malfaisantes
+de la nuit.</p>
+
+<p>Enfin Lémor trouva la Vauvre au fond du vallon, et,
+quoique baigné de sueur, il allait s'y jeter à la nage,
+comptant que cet obstacle mis entre lui et le spectre le
+délivrerait enfin, lorsqu'il entendit derrière lui un cri
+horrible, déchirant, et qui fit passer un froid subit dans
+tout son être. Il se retourna et ne vit plus rien. La folle
+avait disparu.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/17.png"></p>
+
+<p>La premier mouvement de Henri fut de profiter de ce
+qui pouvait n'être qu'un moment de répit pour s'éloigner
+davantage et faire perdre entièrement ses traces. Mais ce
+cri affreux lui laissait une impression trop pénible. Était-ce
+bien cette femme qui l'avait fait entendre? Le son n'avait
+presque rien d'humain, et cependant quelle douleur,
+quel désespoir atroce il semblait exprimer! Se serait-elle
+grièvement blessée en tombant? pensa Lémor;
+ou bien, en me perdant de vue derrière ces saules, a-t-elle
+cru que je m'étais noyé? Est-ce un cri d'agonie ou
+de terreur? Ou bien est-ce la rage de n'avoir pu me suivre
+jusque dans l'eau, où elle peut présumer que je me
+suis jeté?</p>
+
+<p>Mais si elle-même était tombée dans quelque fossé,
+dans un précipice que je n'aurai pas vu en courant? Si
+cette malencontreuse rencontre coûtait la vie à une infortunée?
+Non, quoi qu'il puisse en résulter, il est impossible
+que je l'abandonne aux horreurs de l'agonie.</p>
+
+<p>Lémor retourna sur ses pas et chercha l'inconnue
+sans la trouver. Le chemin rapide qu'il avait parcouru
+côtoyait l'extrémité de la garenne; il y avait là de hauts
+buissons de clôture et point de fossé; aucune mare, aucun
+puisard où elle eut pu se noyer. Le chemin sablonneux
+ne portait point, autant que Lémor put le distinguer,
+les traces de la chute d'un corps. Il cherchait
+toujours, se perdant en conjectures, lorsqu'il entendit
+siffler à plusieurs reprises, comme pour appeler un
+chien. D'abord il y fit peu d'attention, tant il était ému et
+préoccupé de son aventure. Mais, enfin il se souvint que
+c'était le signal convenu avec le meunier, et, désespérant
+de retrouver sa <i>poursuiveuse</i>, il répondit par un
+autre sifflement à l'appel du Grand-Louis.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez le diable au corps, lui dit ce dernier à
+voix basse quand ils se furent rejoints dans la garenne,
+d'aller vous promener si loin, quand je vous avais recommandé
+de ne pas bouger! Voilà un quart d'heure que
+je vous cherche dans ce bois, n'osant vous appeler trop
+fort et perdant patience.... Mais comme vous voilà fait!
+tout haletant et tout déchiré! Le diable m'emporte, ma
+blouse a passé un mauvais quart d'heure sur vos épaules,
+à ce que je vois. Mais parlez donc, vous avez l'air d'un
+lapin <i>battu de l'oiseau</i>, ou plutôt d'un homme poursuivi
+par le follet.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez dit, mon ami. Ou ce que Jeannie raconte
+des lutins nocturnes de la Vallée-Noire a un fond
+de réalité inexplicable, ou j'ai eu une hallucination.
+Mais il y a une heure, je crois (peut-être un siècle, je
+n'en sais rien!), que je me débats contre le diable.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous ne buviez pas obstinément de l'eau claire
+à tous vos repas, répondit le meunier, je penserais que
+vous vous êtes mis justement dans la disposition où il
+faut être pour rencontrer la <i>Grand'Bête, la levrette
+blanche</i>, ou <i>Georgeon, le meneur des loups</i>. Mais vous
+êtes un homme trop savant et trop raisonnable pour
+croire à ces histoires-là. Il faut donc qu'il vous soit arrivé
+quelque chose. Un chien enragé, peut-être?</p>
+
+<p>&mdash;Pire que cela, dit Lémor en reprenant ses esprits
+peu à peu; une femme enragée, mon ami! une sorcière
+qui courait plus vite que moi et qui a disparu, je ne sais
+comment, au moment où j'allais me jeter à l'eau pour
+m'en débarrasser.</p>
+
+<p>&mdash;Une femme? oh! oh! et que disait-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Elle me prenait pour un certain Paul qui lui tient
+fort au coeur, à ce qu'il paraît.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en doutais, c'est cela! c'est la folle du château.
+Faut-il que je sois étourdi de ne pas avoir prévu
+que vous pouviez la rencontrer ici? Vrai, cela m'était
+sorti de la tête! Nous sommes si accoutumés à la voir
+trotter le soir comme une vieille belette, que nous n'y
+faisons plus d'attention. Et pourtant, c'est un malheur à
+fendre le coeur quand on y songe! Mais comment diable
+s'est-elle mise après vous? Elle a coutume de s'enfuir
+quand elle voit venir de son côté. Il faut que son mal ait
+empiré depuis peu; la dose était, pourtant assez bonne
+comme cela, pauvre fille!</p>
+
+<p>&mdash;Quelle est donc cette infortunée créature?</p>
+
+<p>&mdash;On vous contera cela plus tard. Doublons le pas, s'il
+vous plaît! vous avez l'air <i>vanné</i> de fatigue.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que je me suis brisé les genoux en tombant.</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant, il y a là au bout du sentier <i>quelqu'un</i>
+qui s'impatiente à vous attendre, dit le meunier en baissant
+la voix encore plus.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! s'écria Lémor, je me sens plus léger que le
+vent de la nuit!</p>
+
+<p>Et il se mit à courir.</p>
+
+<p>&mdash;Doucement! dit le meunier en le retenant. Ne courez
+que sur l'herbe. Pas de bruit! Elle est là sous ce
+grand arbre. Ne quittez pas l'endroit. Je vas faire la
+ronde tout autour en cas de surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Y a-t-il donc quelque danger pour elle à venir ici?
+dit Lémor effrayé.</p>
+
+<p>&mdash;Si je le pensais, je l'aurais bien empêchée d'y venir!
+Ils sont tous occupés, au château neuf de la fête de
+demain. Mais quand je ne servirais qu'à écarter la folle,
+s'il lui prend fantaisie de revenir vous tourmenter!</p>
+
+<p>Henri, tout à son bonheur, oublia tout le reste, et alla
+se précipiter aux pieds de Marcelle, qui l'attendait sous
+un massif de chênes, dans l'endroit le moins fréquenté
+du bois.</p>
+
+<p>Aucune explication ne trouva place dans leur première
+expansion. Chastes et retenus, comme ils l'avaient toujours
+été, ils éprouvaient pourtant une ivresse qu'aucune
+parole humaine n'eût pu exprimer à leur gré. Ils étaient
+comme stupéfaits de se revoir si tôt, après avoir cru
+presque à une éternelle séparation, et cependant ils ne
+cherchaient pas à se faire comprendre l'un à l'autre tout
+ce qui s'était passé en eux pour les amener à rétracter si
+vite tous leurs projets de courage et de sacrifice. Ils devinaient
+bien mutuellement quelles souffrances inacceptables
+et quel entraînement irrésistible les avaient forcés
+à courir l'un vers l'autre, au moment où ils venaient de
+jurer de se fuir.</p>
+
+<p>&mdash;Insensé! qui voulais me quitter pour toujours!
+disait Marcelle en abandonnant sa belle main à Lémor.</p>
+
+<p>&mdash;Cruelle! qui voulais me bannir pour un an! répondit
+Henri en couvrant cette main de ses lèvres embrasées.</p>
+
+<p>Et Marcelle comprenait bien que sa résolution d'un
+an de courage avait été plus sincère à ses propres yeux
+que l'exil éternel auquel Lémor avait essayé de se condamner.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi quand ils purent se parler, effort dont ils ne
+furent capables qu'après s'être longtemps regardés dans
+le silence du ravissement, Marcelle revint-elle la première
+à ce dessein vraiment louable.</p>
+
+<p>Lémor, dit-elle, ceci n'est qu'un rayon de soleil entre
+deux nuages. Il faut obéir à la loi du devoir. Quand
+même nous ne rencontrerions ici aucun obstacle à la
+sécurité de nos relations, il y aurait quelque chose de
+profondément irréligieux à nous réunir si vite, et nous
+devons nous revoir à cette heure pour la dernière fois
+jusqu'à l'expiration de mon deuil. Dites-moi que vous
+m'aimez et que je serai votre femme, et j'aurai toute la
+force nécessaire pour vous attendre.</p>
+
+<p>&mdash;Ne me parlez pas de séparation maintenant! dit
+Lémor avec impétuosité. Oh! laissez-moi savourer cet
+instant qui est le plus beau de ma vie. Laissez-moi oublier
+ce qui était hier, et ce qui sera demain. Voyez
+comme cette nuit est douce, comme ce ciel est beau!
+Comme ce lieu-ci est tranquille et embaumé! Vous êtes
+là! c'est bien vous, Marcelle, ce n'est pas votre ombre!
+Nous sommes là tous les deux! Nous nous sommes retrouvés
+par hasard et involontairement! Dieu l'a voulu
+et nous avons été si heureux d'obéir, <i>tous les deux</i>!
+vous aussi, Marcelle! autant que moi? Est-ce possible!
+non, je ne rêve pas, car vous êtes ici, près de moi! avec
+moi! seuls! heureux! nous nous aimons tant! nous n'avons
+pas pu nous quitter, nous ne le pouvons pas, nous
+ne le pourrons jamais!</p>
+
+<p>&mdash;Et pourtant, ami....</p>
+
+<p>&mdash;Je sais! je sais ce que vous voulez dire. Demain,
+un autre jour, vous m'écrirez, vous me ferez dire votre
+volonté. J'obéirai, vous le savez bien! Pourquoi m'en
+parlez-vous ce soir? pourquoi gâter ce moment qui n'a
+pas eu son pareil dans toute ma vie? Laissez-moi me
+persuader qu'il ne finira jamais. Marcelle, je vous vois!
+Oh! que je vous vois bien, malgré la nuit! que vous êtes
+embellie depuis trois jours... depuis ce matin, où vous
+étiez déjà si belle! Oh! dites-moi que votre main ne sortira
+plus jamais de la mienne! je la tiens si bien!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous avez raison, Lémor! Soyons heureux de
+nous retrouver, et ne pensons pas maintenant qu'il faudra
+se quitter... demain... un autre jour.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, un autre jour, un autre jour! s'écria Henri.</p>
+
+<p>&mdash;Faites-moi donc le plaisir du parler plus bas, dit le
+meunier en se rapprochant. J'entends malgré moi tout
+ce que vous dites, monsieur Henri!</p>
+
+<p>Les deux amants restèrent pendant près d'une heure
+plongés dans une pure extase, faisant les plus doux rêves
+d'avenir et parlant de leur bonheur, comme s'il devait,
+non pas s'interrompre, mais commencer le lendemain.
+La brise secouait sur eux les parfums de la nuit,
+et les étoiles sereines passaient sur leurs têtes sans qu'ils
+voulussent s'apercevoir de la marche inévitable du
+temps, qui ne s'arrête que dans le coeur des amants heureux.</p>
+
+<p>Mais le meunier, après avoir donné de loin plus d'un
+signe d'impatience, vint les interrompre lorsque l'inclinaison
+des étoiles polaires lui indiqua dix heures au cadran
+céleste.</p>
+
+<p>&mdash;Mes amis, dit-il, impossible à moi de vous laisser
+là, et impossible aussi de vous attendre un instant de
+plus. Je n'entends plus chanter les bouviers dans la
+cour de la ferme, et les lumières s'éteignent aux fenêtres
+du château neuf. Il n'y a plus que celle de mademoiselle
+Rose qui brille; elle attend madame Marcelle pour se
+coucher. M. Bricolin va venir faire sa ronde ici avec ses
+chiens, comme il fait toujours la veille des jours de fête.
+Partons vite.</p>
+
+<p>Lémor se récria: il ne faisait, disait-il, que d'arriver.</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible, dit le meunier; mais moi, savez-vous
+qu'il faut que j'aille à la Châtre ce soir?</p>
+
+<p>&mdash;Comment! pour mes affaires? dit Marcelle.</p>
+
+<p>&mdash;S'il vous plaît! Je veux voir votre notaire avant
+qu'il se couche, et je ne me soucie pas d'aller lui parler
+demain au jour pour que M. Bricolin ait avis que je
+conspire contre lui.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, Grand-Louis, dit Marcelle, je ne veux pas
+que, pour moi, vous risquiez...</p>
+
+<p>&mdash;Assez, assez causé, répondit le meunier. Je veux
+faire ce qui me plaît, moi.... Et tenez! j'entends aboyer
+les chiens jaunes! Rentrez dans le pré, madame Marcelle,
+et nous, mon Parisien, prenons par le chemin
+d'en haut, s'il vous plaît. Détalons!</p>
+
+<p>Les amants se séparèrent sans se rien dire: ils craignaient
+trop de se rappeler qu'ils devaient regarder cette
+entrevue comme la dernière. Marcelle n'avait pas la
+force de fixer un jour pour le départ de Henri, et celui-ci,
+craignant qu'elle ne le fixât, se hâta de s'éloigner
+après avoir dix fois baisé sa main en silence.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! qu'avez-vous décidé? lui demanda le meunier,
+lorsqu'ils eurent gagné la lisière du parc.</p>
+
+<p>&mdash;Rien, mon ami, dit Lémor. Nous n'avons parlé que
+de notre bonheur....</p>
+
+<p>&mdash;Futur; mais le présent?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de présent, pas d'avenir. Tout cela,
+c'est la même chose quand on s'aime.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà que vous battez la campagne. J'espère pourtant
+que vous allez vous tenir tranquille et ne pas trop
+me faire <i>trimer</i> la nuit dans les bois avec des transes
+mortelles. Allons, mon garçon, vous voilà dans votre
+chemin. Vous saurez bien retourner tout seul à Angibault?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement. Mais ne voulez-vous pas que je vous
+accompagne à la ville où vous allez?</p>
+
+<p>&mdash;Non, c'est trop loin. L'un de nous deux serait à
+pied et retarderait l'autre, à moins de faire à la mode du
+pays et de monter tous deux sur Sophie; mais la pauvre
+bête a <i>trop d'âge</i>, et, d'ailleurs, elle n'a pas encore
+soupé. Je m'en vas la chercher à un arbre où je l'ai attachée
+là-bas après avoir fait mine de reprendre le chemin
+du moulin. Savez-vous que ça m'a donné du souci, de
+laisser comme ça cette pauvre Sophie à la garde de
+Dieu? Je l'ai bien cachée dans les branches; mais si
+quelque vagabond, comme il en vient de toutes sortes
+pour l'Assemblée, s'était avisé de me la dénicher! Pendant
+que vous roucouliez là-bas, Sophie me trottait dans
+la tête!...</p>
+
+<p>&mdash;Allons ensemble la chercher!</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, non pas! vous êtes toujours prêt à retourner
+du côté du château, vous! je le vois bien! Allez-vous-en
+dire à ma mère de se coucher sans inquiétude;
+je rentrerai peut-être un peu tard. M. Tailland, le notaire,
+voudra me garder à souper. C'est un bon vivant,
+un fin gourmand et un aimable homme. J'aurai comme
+ça le temps de lui parler des affaires de Blanchemont,
+et Sophie mangera son picotin chez lui sans demander
+de consultation.</p>
+
+<p>Lémor n'insista pas pour accompagner son ami.
+Quelque affection et quelque reconnaissance que le bon
+meunier lui inspirât, il préférait être seul, après les
+émotions de la soirée. Il avait besoin de penser à Marcelle
+sans préoccupation, et de recommencer, en se le
+retraçant, le doux songe qu'il venait de faire à ses
+pieds. Il reprit donc le chemin d'Angibault à peu près
+comme un somnambule retrouve celui de son lit. J'ignore
+s'il suivit bien la route, s'il traversa la rivière sur le
+pont, s'il ne fit pas le double de son étape, s'il ne s'oublia
+pas maintes fois au bord des fontaines. La nuit était
+pleine de volupté, et, depuis le coq qui jetait sa fanfare
+aux échos des chaumières jusqu'au grillon qui chuchotait
+mystérieusement dans les herbes, tout lui semblait
+répéter, en triomphe comme en secret, le nom chéri de
+Marcelle.</p>
+
+<p>Mais en arrivant au moulin, il se sentit tellement brisé
+de fatigue, qu'aussitôt après avoir averti la bonne meunière
+de ne pas attendre son fils, il alla se jeter sur le
+petit lit que Louis lui avait fait dresser dans sa propre
+chambre. La Grand'Marie ayant bien recommandé a
+Jeannie de ne pas trop faire attendre son maître pour
+se réveiller, quand il faudrait mettre Sophie à l'étable,
+alla reposer aussi. Mais la tendresse maternelle
+ne dort que d'un oeil, et l'orage s'étant élevé, la bonne
+femme s'éveilla en sursaut à tous les roulements de tonnerre
+qui passaient sur la vallée, croyant entendre son
+fils frapper à la porte de Jeannie, qui couchait dans le
+moulin. Quand le jour parut, elle se leva avec précaution
+et alla lui recommander de ne pas faire trop de
+bruit, parce que Grand-Louis, étant sans doute rentré
+tard, devait avoir besoin de dormir un peu plus que de
+coutume. Elle fut donc fort surprise et presque effrayée
+lorsque Jeannie lui répondit que son maître n'était pas
+encore rentré.</p>
+
+<p>&mdash;Pas possible! dit-elle. Il ne découche jamais quand
+il ne va qu'à Blanchemont.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bah! notre maîtresse, c'est la veille de la fête.
+Personne ne dort là-bas. Les cabarets sont ouverts toute
+la nuit. Les <i>cornemuseux</i> arrivent en jouant leurs
+plus belles marches. Ça met le coeur en danse. On voudrait
+déjà être au lendemain; on ne songe pas à se coucher,
+on a peur de se réveiller trop tard et de perdre un
+<i>tant si peu de la divertissance</i>. Notre maître se sera
+amusé, il aura fait nuit blanche.</p>
+
+<p>&mdash;Le maître ne passe pas ses nuits au cabaret, répondit
+la meunière en secouant la tète, après avoir ouvert la
+porte de l'écurie pour bien voir si Sophie n'était pas au
+râtelier. Je croyais, ajouta-t-elle, qu'il serait rentré sans
+vouloir te réveiller, Jeannie. Ça lui coûte; il aime mieux
+se servir lui-même que de déranger un enfant comme toi
+qui dors <i>à pleins yeux</i>. Mais lui n'a pas dormi! Il a bien
+fatigué aussi avant-hier, il a été loin. Il s'est couché tard
+l'autre nuit, et celle-ci, pas du tout!...</p>
+
+<p>La meunière alla faire sa toilette du dimanche avec
+un profond soupir. <i>Scélérate</i> d'amour! pensait-elle,
+c'est là ce qui le tourmente et le tient sur pied le jour et
+la nuit. Comment tout ça finira-t-il pour lui?</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h2>QUATRIÈME JOURNÉE.</h2>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXV.</h3>
+
+<h3>SOPHIE.</h3>
+
+<p>La bonne meunière était plongée dans de tristes pensées,
+et, suivant l'habitude de quelques vieillards, elle
+les exprimait tout haut, en allant de son armoire à son
+dressoir, occupée machinalement de préparer son corsage
+antique à longues basques et le tablier d'indienne
+à carreaux qu'elle gardait précieusement depuis sa jeunesse,
+l'estimant beaucoup parce qu'il avait coûté dans
+ce temps-là quatre fois plus qu'une étoffe plus belle ne
+coûte aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous faites pas de chagrin, ma mère, dit le
+Grand-Louis qui l'écoutait du seuil de la porte où il venait
+d'arriver sans qu'elle l'aperçût; tout cela finira
+comme ça pourra; mais votre fils tâchera toujours de
+vous rendre heureuse.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon pauvre enfant, je ne te voyais pas! dit la
+meunière un peu honteuse encore à son âge d'être surprise
+par son fils avec ses longs cheveux gris déroulés
+sur ses épaules; car les paysannes de la Vallée-Noire
+mettaient, de son temps, une extrême pudeur à ne jamais
+montrer leur chevelure. Mais la Grand'Marie oublia
+bientôt ce mouvement de pruderie surannée en
+voyant le désordre et la pâleur du meunier.</p>
+
+<p>&mdash;Jésus, mon Dieu! dit-elle en joignant les mains,
+comme le voilà fatigué! On dirait que tu as reçu toute la
+pluie de cette nuit! Eh! vraiment! tu es encore tout humide.
+Va donc vite te changer. Comment donc n'as-tu
+pas trouvé une maison pour te mettre à l'abri? Et quelle
+mauvaise mine tu as ce matin! Ah! mon pauvre enfant,
+on dirait que tu veux te rendre malade!</p>
+
+<p>&mdash;Eh non! mère, ne vous tourmentez donc pas comme
+ça! dit le meunier en s'efforçant de prendre son air de
+gaieté habituelle. J'ai passé la nuit à l'abri chez des
+amis... des gens à qui j'avais affaire et qui m'ont fait
+bien souper. Je ne me suis mouillé qu'un peu tantôt,
+parce que je suis revenu à pied.</p>
+
+<p>&mdash;A pied! et qu'as-tu donc fait de Sophie?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai prêtée à,... <i>chose</i>... de <i>là-bas</i>....</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc, chose de là-bas?...</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez bien? Bah! Je vous dirai ça plus tard.
+Si vous voulez aller à l'Assemblée, je prendrai la petite
+noire, et je vous mènerai en croupe.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as tort de prêter Sophie, mon enfant. C'est une
+bête qui n'a pas sa pareille et qui mériterait d'être
+épargnée. J'aimerais mieux te voir prêter les deux
+autres.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi aussi. Mais que voulez-vous? ça s'est trouvé
+comme ça. Allons, mère, je vais m'habiller, et quand
+vous voudrez partir, vous m'appellerez.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, je vois bien que tu n'as pas <i>goûté de
+dormir</i> cette nuit, et je veux que tu ailles faire un
+somme. Nous avons encore du temps de reste jusqu'à
+l'heure de la messe. Ah! Grand-Louis, quelle mine,
+quelle mine! ça ne vaut rien de courir comme ça!</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille, mère, je ne me sens pas malade,
+et ça ne recommencera pas souvent. Il faut bien s'étourdir
+un peu quelquefois.</p>
+
+<p>Et le meunier, encore plus triste d'affliger sa mère
+dont l'inquiétude et le mécontentement ne s'exprimaient
+jamais qu'avec une extrême douceur et une sage retenue,
+alla se jeter sur son lit avec un certain mouvement
+de colère qui réveilla Lémor.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous levez déjà? lui dit ce dernier en se frottant
+les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, je me couche avec votre agrément, répondit
+le meunier qui remuait son lit à coups de poing.</p>
+
+<p>&mdash;Ami! vous avez du chagrin, reprit Lémor, réveillé
+tout à fait par les signes non équivoques de la rage intérieure
+du Grand-Louis.</p>
+
+<p>&mdash;Du chagrin? oui, Monsieur, j'en conviens, peut-être
+plus que ne vaut la chose; mais enfin, ça me fait
+plus de peine que je ne voudrais, je ne peux pas m'en
+empêcher.</p>
+
+<p>Et de grosses larmes roulaient dans les yeux fatigués
+du meunier.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami! s'écria Lémor en sautant à bas de son
+lit et en s'habillant à la hâte, il vous est arrivé un malheur
+cette nuit, je le vois bien! Et moi je dormais là
+tranquillement! Mon Dieu, que puis-je faire? où dois-je
+courir?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ne courez pas, c'est inutile, dit Grand-Louis
+en haussant les épaules, comme s'il eût rougi de sa
+faiblesse, j'ai assez couru cette nuit pour rien, et me
+voilà sur les dents... pour une bêtise, après tout! mais
+que voulez-vous, on s'attache aux animaux comme aux
+gens, et on regrette un vieux cheval comme un vieux
+ami. Vous ne comprendriez pas ça, vous autres gens de
+la ville; mais nous, bonnes gens de paysans, nous vivons
+avec les bêtes, dont nous ne différons guère!</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez perdu Sophie, je comprends.</p>
+
+<p>&mdash;Perdu, oui; c'est-à-dire qu'on me l'a volée.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être hier dans la garenne?</p>
+
+<p>&mdash;Précisément. Vous souvenez-vous que j'en avais
+comme un mauvais présage dans la tête! Quand vous
+m'avez eu quitté, je suis retourné dans un endroit où je
+l'avais bien cachée, et d'où la pauvre bête, patiente
+comme un mouton, ne se serait certainement pas détachée....
+De sa vie elle n'a cassé bride ni licou. Eh bien!
+Monsieur, cheval et bride, tout avait disparu. J'ai cherché,
+j'ai couru, rien! Avec ça que je n'osais pas trop la
+demander, surtout à la ferme; ça aurait donné à penser!
+On m'aurait demandé à moi-même comment, étant
+parti monté sur ma bête, je l'avais perdue en route. On
+aurait cru que j'étais ivre, et madame Bricolin n'aurait
+pas manqué de rapporter devant mademoiselle Rose que
+j'avais eu quelque vilaine aventure indigne d'un homme
+qui ne pense qu'à elle au monde. J'ai cru d'abord que
+quelqu'un avait voulu me faire niche. Je suis entré dans
+toutes les maisons. Tout le bourg quasiment était encore
+sur pied. J'ai flâné chez l'un, chez l'autre, sans faire
+semblant de rien. Je suis entré dans toutes les écuries,
+et même dans celle du château sans qu'on m'ait aperçu:
+point de Sophie! Blanchemont est, à cette heure, rempli
+de gens de toute farine, et il se sera certainement trouvé
+dans le nombre quelque rusé coquin qui étant venu à
+pied, s'en est retourné à cheval en se disant que la fête
+a été assez bonne pour lui avant de commencer, sans
+qu'il soit besoin d'en voir davantage. Allons, il n'y faut
+plus penser. Heureusement qu'au milieu de tout cela, je
+n'ai pas trop perdu la tête. J'ai été de mon pied léger à
+la Châtre. J ai vu mon notaire; il était un peu tard, il
+avait fini de souper, et la digestion le rendait un peu
+lourd; mais il sera tantôt à la fête, il me l'a promis. En
+le quittant, j'ai encore fureté partout et battu les buissons
+comme un chasseur de nuit. J'ai trotté par la pluie
+et le tonnerre jusqu'au jour, espérant toujours que je découvrirais
+mon larron caché quelque part. Inutile! Je ne
+veux pas faire <i>tambouriner</i> mon accident, ça ferait du
+scandale, et si l'on en venait à une enquête, nous serions
+propres, avec cette histoire de cheval caché dans
+la garenne et abandonné là pendant une heure sans que
+je puisse expliquer pourquoi et comment. Je l'avais mis
+bien loin de votre rendez-vous, afin que s'il venait à remuer
+un peu, le bruit n'attirât pas l'attention de votre
+côté. Pauvre Sophie! J'aurais dû me fier à son bon sens.
+Elle n'aurait pas bougé!</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, c'est moi qui suis la cause de celle mésaventure!
+Grand-Louis, j'en ai plus de chagrin que vous, et
+vous me permettrez certainement de vous indemniser
+autant qu'il me sera possible.</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous, Monsieur; je me moque bien du peu
+d'argent que la vieille bête pouvait valoir en foire!
+Croyez-vous que pour une centaine de francs j'aurais
+tant de souci? Oh! non pas: ce que je regrette, c'est
+elle, et non pas son prix, elle n'en avait pas pour moi.
+Elle était si courageuse, si intelligente, elle me connaissait
+si bien! Je suis sûr qu'à l'heure qu'il est elle pense
+à moi, et regarde de travers celui qui la soigne. Pourvu
+au moins qu'il la soigne bien! Si j'en étais sûr, j'en serais
+quasi consolé. Mais il la pansera à coups de manche
+de fouet, et il la nourrira avec des cosses de châtaignes!
+Car ça doit être quelque filou marchois qui l'emmènera
+dans sa montagne pâturer dans un champ de pierres, au
+lieu de son joli petit pré au bord de l'eau, où elle vivait
+si bien et où elle faisait encore la folle avec les jeunes
+pouliches, tant elle s'y sentait de bonne humeur à la vue
+de la verdure. Et ma mère! c'est elle qui en aura du regret!
+avec cela que je ne pourrai jamais lui expliquer
+comment ce malheur-là m'est arrivé. Je n'ai pas encore
+eu le courage de le lui dire. N'en parlez donc pas jusqu'à
+ce que j'aie trouvé dans ma cervelle quelque histoire
+pour lui rendre la nouvelle moins amère.</p>
+
+<p>Il y avait dans les regrets naïfs du meunier quelque
+chose de comique et de touchant à la fois, et Lémor,
+désolé d'être la cause de son chagrin, s'en affecta tellement
+lui-même que le bon Louis s'efforça de l'en consoler.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, dit-il, c'est assez de niaiseries
+comme cela pour une créature à quatre pieds. Je sais
+bien que ce n'est pas votre faute, et je n'ai pas eu un
+instant la pensée de vous le reprocher. Que ça ne gâte
+pas le souvenir de votre bonheur, l'ami! c'est bien peu
+de chose au prix d'une si belle soirée que vous passiez
+pendant ce temps-là! Et si j'avais jamais un rendez-vous
+avec Rose, moi, je me soucierais bien d'aller toute
+ma vie à cheval sur un manche à balai! N'allez pas parler
+de cela à madame Marcelle; elle serait capable de me
+donner un cheval de mille francs, et vrai, cela me ferait
+de la peine. Je ne veux plus m'attacher aux bêtes. Il y
+a bien assez de souci comme ça dans la vie avec les
+gens! vous, dis-je; pensez à vos amours et faites-vous
+beau, mais toujours paysan, pour aller à la fête, car il
+faut bien que l'on s'habitue un peu à votre figure dans
+le pays. Ça vaudra mieux que de vous cacher, ce qui
+donnerait des soupçons tout de suite. Vous verrez madame
+Marcelle; vous ne lui parlerez pas, par exemple!
+D'ailleurs, vous n'aurez pas l'occasion, elle ne dansera
+pas: elle est en grand deuil!... mais Rose n'y est pas,
+jarnigué! et je compte bien danser avec elle jusqu'à la
+nuit, à présent que le papa mignon y consent. Ça me
+fait penser qu'il faut que je dorme une couple d'heures
+pour n'avoir pas l'air d'un déterré. Ne vous chagrinez
+plus, dans cinq minutes vous allez m'entendre ronfler.</p>
+
+<p>Le meunier tint parole et quand, vers dix heures, on
+lui amena sa jument noire, beaucoup plus belle, mais
+moins aimée que Sophie, quand revêtu de sa veste de
+drap fin des dimanches, le menton bien rasé, le teint
+clair et l'oeil brillant, il serra sa monture robuste dans ses
+grandes jambes, la meunière en s'asseyant derrière lui à
+l'aide d'une chaise et du bras de Lémor, ressentit un
+mouvement d'orgueil d'être la mère du beau farinier.</p>
+
+<p>On n'avait guère mieux dormi à la ferme qu'au moulin,
+et nous sommes forcés de revenir un peu sur nos pas
+pour mettre le lecteur au courant des événements qui s'y
+passèrent la nuit qui précéda la fête.</p>
+
+<p>Lémor, partagé entre l'agitation pénible que lui avait
+causé son étrange rencontre avec la folle, et la joie enivrante
+de revoir Marcelle, n'avait pas remarqué, dans la
+garenne, que le meunier n'était pas beaucoup plus calme
+que lui. Grand-Louis avait trouvé la cour de la ferme remplie
+de mouvement et de tumulte. Deux pataches et trois
+cabriolets, qui avaient apporté dans leurs flancs solides
+toute la parenté des Bricolin, reposaient inclinés sur leurs
+bras fatigués le long des étables et des fumiers. Toutes
+les pauvres voisines, avides de gagner un mince salaire,
+avaient été mises en réquisition pour aider à préparer
+le souper de ces hôtes plus nombreux et plus affamés
+qu'on ne s'y attendait au château neuf. M. Bricolin, plus
+vain de montrer son opulence que contrarié des frais
+qu'elle allait entraîner, était de la meilleure humeur.
+Ses filles, ses fils, ses cousines, ses neveux et ses gendres,
+venaient, chacun à son tour, lui demander à l'oreille
+quel jour on pendrait la crémaillère au vieux
+château restauré et rebadigeonné, avec le chiffre des
+Bricolin en guise d'écusson sur la porte.&mdash;Car enfin tu
+vas être seigneur et maître de Blanchemont, lui disait-on
+pour refrain banal, et tu administreras un peu mieux
+la fortune que tous ces comtes et barons auxquels tu vas
+succéder, à la plus grande gloire de l'aristocratie nouvelle,
+de la noblesse des bons écus. Bricolin était donc
+ivre d'orgueil, et, tout en répondant avec un sourire malicieux
+à ses chers parents: «Pas encore, pas encore!
+Peut-être jamais!» il prenait avec délices toute l'importance
+d'un seigneur châtelain. Il ne regardait plus à la
+dépense, il donnait des ordres à ses valets, à sa mère, à
+sa fille et à sa femme d'une voix tonnante et en gonflant
+son gros ventre jusqu'au menton. Toute la maison était
+bouleversée, la mère Bricolin plumait des poulets, à peine
+morts, par douzaine, et madame Bricolin, qui avait été d'abord
+d'une humeur massacrante en gouvernant le tumulte
+de la cuisine, commençait à s'égayer aussi à sa manière,
+en voyant le repas copieux, les chambres préparées et
+ses hôtes ravis d'admiration. Ce fut à la faveur de tout ce
+désordre que le meunier put facilement parler à Marcelle,
+et qu'elle-même, s'excusant par une migraine,
+avait pu se soustraire au souper et aller rejoindre, pendant
+ce festin, Lémor au fond de la garenne.</p>
+
+<p>Rose, elle-même, tandis qu'on mettait le couvert, avait
+trouvé plus d'un excellent prétexte pour errer dans la
+cour et pour dire en passant quelques paroles amicales au
+Grand-Louis, suivant sa coutume. Mais sa mère, qui ne la
+perdait guère de vue, avait trouvé de son côté un moyen
+d'éloigner promptement le meunier. Forcée de se soumettre
+aux ordres de son mari, qui lui avait impérativement
+enjoint de ne pas faire mauvaise mine à ce dernier,
+elle avait imaginé, pour assouvir sa haine et pour
+faire honte à Rose de son amitié pour lui, de le ridiculiser
+auprès de ses autres filles et de ses autres parentes,
+toutes assez malicieuses et insolentes, les jeunes comme
+les vieilles. Elle leur avait rapidement confié, à chacune
+en particulier, que ce bel esprit de village se flattait de
+plaire à sa fille, que Rose n'en savait rien et n'y faisait
+nulle attention; que M. Bricolin, n'y voulant pas croire,
+le traitait avec beaucoup trop de bonté; mais qu'elle
+possédait de bonne source un fait curieux: à savoir, que
+<i>le beau farinier</i>, la coqueluche de toutes les filles de
+mauvaise vie de la campagne, s'était maintes fois vanté
+de plaire à la plus riche bourgeoise qu'il lui conviendrait
+de courtiser, à celle-ci tout aussi bien qu'à celle-là.... Et
+là-dessus, madame Bricolin nommait les personnes présentes,
+et riait d'une manière acre et méprisante en retroussant
+son tablier et mettant le poing sur sa hanche.</p>
+
+<p>De la partie féminine de la famille, la confidence avait
+promptement passé, de bouche en bouche et d'oreille en
+oreille, à tous les Bricolin de l'autre sexe, si bien que
+Grand-Louis, qui ne songeait qu'à s'en aller rejoindre
+Lémor, se vit bientôt assailli d'épigrammes si plates
+qu'elles étaient incompréhensibles, et accompagné, dans
+sa retraite, de rires mal étouffés et de chuchotements
+de la dernière impertinence. Ne concevant rien à la
+gaieté qu'il excitait, il était sorti de la ferme inquiet,
+soucieux, et plein de mépris pour le gros sel de messieurs
+les bourgeois de campagne rassemblés à Blanchemont
+ce soir-là.</p>
+
+<p>D'après la recommandation de madame Bricolin, on
+eut soin que M. Bricolin ne s'aperçût pas de la conspiration,
+et on se donna parole pour persécuter le meunier
+le lendemain en présence de Rose. C'était, disait sa
+mère, une nécessité d'humilier ce manant sous ses yeux,
+afin qu'elle apprit à ne pas trop écouter son bon coeur,
+et à tenir les paysans à distance.</p>
+
+<p>Après le souper, on fit venir les ménétriers et on
+dansa dans la cour par anticipation du lendemain. C'était
+dans un intervalle de repos que le meunier, inquiet
+et pressé de se rendre à la Châtre, avait assuré que la
+soirée de plaisir était close au château neuf, et qu'il
+avait forcé les deux amants à se séparer beaucoup plus
+tôt qu'ils ne l'eussent souhaité.</p>
+
+<p>Lorsque Marcelle revint à la ferme, on avait recommencé
+à se divertir, et, se sentant le même besoin de
+solitude et de rêverie qui avait emporté Lémor dans les
+traînes de la Vallée-Noire, elle retourna dans la garenne
+et s'y promena lentement jusqu'à minuit. Le son de la
+cornemuse, uni à celui de la vielle, écorche un peu les
+oreilles de près; mais, de loin, cette voix rustique qui
+chante parfois de si gracieux motifs rendus plus originaux
+par une harmonie barbare, a un charme qui pénètre
+les âmes simples et qui fait battre le coeur de
+quiconque en a été bercé dans les beaux jours de son
+enfance. Cette forte vibration de la musette, quoique
+rauque et nasillarde, ce grincement aigu et ce <i>staccato</i>
+nerveux de la vielle sont faits l'un pour l'autre et se corrigent
+mutuellement. Marcelle les écouta longtemps avec
+plaisir, et, remarquant que l'éloignement leur donnait
+de plus en plus de charme, elle se trouva à l'extrémité
+de la garenne, perdue dans le rêve d'une vie pastorale!
+dont on pense bien que son amour faisait tous les frais.</p>
+
+<p>Mais elle s'arrêta tout à coup en rencontrant presque
+sous ses pieds la folle étendue par terre, sans mouvement
+et comme morte. Malgré le dégoût que lui inspirait
+la malpropreté inouïe de ce malheureux être, elle se décida,
+après avoir vainement essayé de l'éveiller, à la
+soulever dans ses bras et à la traîner à quelque distance.
+Elle l'appuya contre un arbre, et ne se sentant pas la
+force de la porter plus loin, elle se disposait à aller lui
+chercher du secours à la ferme, lorsque la Bricoline
+commença à sortir de sa torpeur et à soulever, avec sa
+main décharnée, ses longs cheveux hérissés d'herbes et
+de gravier qui lui pesaient sur le visage. Marcelle l'aida
+à écarter ce voile épais qui gênait sa respiration, et,
+pour la première fois, osant lui adresser la parole, elle
+lui demanda si elle souffrait.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, je souffre! répondit la folle avec une
+indifférence effrayante, et du ton dont elle aurait dit:
+j'existe encore; puis elle ajouta d'une voix brève et impérieuse:
+L'as-tu vu? Il est revenu. Il ne veut pas me
+parler. T'a-t-il dit pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Il m'a dit qu'il reviendrait, répondit Marcelle essayant
+de flatter sa manie.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! il ne reviendra pas, s'écria la folle en se levant
+avec impétuosité; il ne reviendra plus! Il a peur de moi.
+Tout le monde a peur de moi, parce que je suis très riche,
+très riche, si riche que l'on m'a défendu de vivre.
+Mais je ne veux plus être riche; demain je serai pauvre.
+Il est temps que cela finisse. Demain tout le monde sera
+pauvre. Tu seras pauvre aussi, Rose, et tu ne feras plus
+peur. Je punirai les méchants qui veulent me tuer, m'enfermer,
+m'empoisonner....</p>
+
+<p>&mdash;Mais il y a des personnes qui vous plaignent et ne
+vous veulent que du bien, dit Marcelle.</p>
+
+<p>&mdash;Non, il n'y en a pas, répondit la folle avec colère
+et en s'agitant d'une manière effrayante. Ils sont tous
+mes ennemis. Ils m'ont torturée, ils m'ont enfoncé un fer
+rouge dans la tète. Ils m'ont attachée aux arbres avec
+des clous, ils m'ont jetée plus de deux mille fois du haut
+des tours sur le pavé. Ils m'ont traversé le coeur avec
+de grandes aiguilles d'acier. Ils m'ont écorchée vive;
+c'est pour cela que je ne peux plus m'habiller sans souffrir
+des douleurs atroces. Ils voudraient m'arracher les
+cheveux, parce que cela me défend un peu de leurs
+coups.... Mais je me vengerai! J'ai rédigé une plainte!
+j'ai mis cinquante-quatre ans à l'écrire dans toutes les
+langues pour la faire parvenir à tous les souverains de
+l'univers. Je veux qu'on me rende Paul qu'ils ont caché
+dans leur cave et qu'ils font souffrir comme moi. Je
+l'entends crier toutes les nuits quand on le torture.... Je
+connais sa voix.... Tenez, tenez, l'entendez-vous? ajouta-t-elle
+d'un ton lugubre en prêtant l'oreille aux sons enjoués
+de la cornemuse. Vous voyez bien qu'on lui fait
+souffrir mille morts! Ils veulent le dévorer, mais ils seront
+punis, punis! Demain je les ferai souffrir aussi,
+moi! Ils souffriront tant que j'en aurai pitié moi-même....</p>
+
+<p>En parlant ainsi avec une volubilité délirante, l'infortunée
+s'élança à travers les buissons et se dirigea
+vers la ferme, sans qu'il fût possible à Marcelle de suivre
+sa course rapide et ses bonds impétueux.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXVI.</h3>
+
+<h3>LA VEILLÉE.</h3>
+
+<p>La danse était plus obstinée que jamais à la ferme.
+Les domestiques s'étaient mis de la partie, et une poussière
+épaisse s'élevait sous leurs pieds, circonstance qui
+n'a jamais empêché le paysan berrichon de danser avec
+ivresse, non plus que les pierres, le soleil, la pluie ou la
+fatigue des moissons et des fauchailles. Aucun peuple ne
+danse avec plus de gravité et de passion en même temps.
+A les voir avancer et reculer à la bourrée, si mollement
+et si régulièrement que leurs quadrilles serrées ressemblent
+au balancier d'une horloge, on ne devinerait guère
+le plaisir que leur procure cet exercice monotone, et on
+soupçonnerait encore moins la difficulté de saisir ce
+rhythme élémentaire que chaque pas et chaque attitude
+du corps doivent marquer avec une précision rigoureuse,
+tandis qu'une grande sobriété de mouvements et une
+langueur apparente doivent, pour atteindre à la perfection,
+en dissimuler entièrement le travail. Mais quand
+on a passé quelque temps à les examiner, on s'étonne de
+leur infatigable ténacité, on apprécie l'espèce de grâce
+molle et naïve qui les préserve de la lassitude, et, pour
+peu qu'on observe les mêmes personnages dansant dix
+ou douze heures de suite sans courbature, on peut croire
+qu'ils ont été piqués de la tarentule, ou constater qu'ils
+aiment la danse avec fureur. De temps en temps la joie
+intérieure des jeunes gens se trahit par un cri particulier
+qu'ils exhalent sans que leur physionomie perde
+son imperturbable sérieux, et, par moments, en frappant
+du pied avec force, ils bondissent comme des taureaux
+pour retomber avec une souplesse nonchalante
+et reprendre leur balancement flegmatique. Le caractère
+berrichon est tout entier dans cette danse. Quant aux
+femmes, elles doivent invariablement glisser terre à
+terre en rasant le sol, ce qui exige plus de légèreté
+qu'on ne pense, et leurs grâces sont d'une chasteté
+rigide.</p>
+
+<p>Rose dansait la bourrée aussi bien qu'une paysanne,
+ce qui n'est pas peu dire, et son père était orgueilleux
+en la regardant. La gaieté s'était communiquée à tout le
+monde; les musiciens, largement abreuvés, n'épargnaient
+ni leurs bras ni leurs poumons. La demi-obscurité
+d'une belle nuit faisait paraître les danseuses plus
+légères, et surtout Rose, cette fille charmante qui semblait
+glisser comme une mouette blanche sur des eaux
+tranquilles, et se laisser porter par la brise du soir. La
+mélancolie, répandue ce soir-là dans tous ses mouvements,
+la rendait plus belle que de coutume.</p>
+
+<p>Cependant Rose, qui était, au fond du coeur, une vraie
+paysanne de la Vallée-Noire, dans toute sa simplicité
+native, trouvait du plaisir à danser, ne fût-ce que pour
+s'exercer à répondre le lendemain aux nombreuses invitations
+que le Grand-Louis ne manquerait pas de lui
+faire. Mais tout à coup le <i>cornemuseux</i> trébucha sur le
+tonneau qui lui servait de piédestal, et l'air contenu
+dans son instrument s'échappa dans un ton bizarre et
+plaintif qui força tous les danseurs stupéfaits à s'arrêter
+et à se tourner vers lui. Au même moment, la vielle,
+brusquement arrachée des mains de l'autre ménétrier,
+alla rouler sous les pieds de Rose, et la folle sautant de
+l'orchestre champêtre où elle s'était élancée d'un bond
+semblable à celui d'un chat sauvage, se jeta au milieu
+de la bourrée en criant:&mdash;«Malheur, malheur aux assassins!
+malheur aux bourreaux!»&mdash;Puis elle se précipita
+sur sa mère qui s'était avancée pour la retenir, lui
+appliqua ses griffes sur le cou, et l'eût infailliblement
+étranglée si la vieille mère Bricolin ne l'en eût empêchée
+en la prenant à bras le corps. La folle ne s'était
+jamais portée à aucun acte de violence envers sa grand'mère,
+soit qu'elle eût conservé pour elle, sans la reconnaître
+une sorte d'amour instinctif, soit qu'elle la reconnût
+seule parmi tous les autres et qu'elle eût gardé le
+souvenir des efforts que la bonne femme avait faits pour
+favoriser son amour. Elle ne fit aucune résistance et se
+laissa emmener par elle dans la maison, en poussant des
+cris déchirants qui jetèrent la consternation et l'épouvante
+dans tous les esprits.</p>
+
+<p>Lorsque Marcelle, qui avait suivi mademoiselle Bricolin
+l'aînée, d'aussi près que possible, arriva dans la
+cour, elle trouva la fête interrompue, tout le monde effrayé,
+et Rose presque évanouie. Madame Bricolin souffrait
+sans doute au fond de l'âme, ne fût-ce que de voir
+cette plaie de son intérieur exposée ainsi à tous les
+yeux; mais, dans son activité à réprimer la fureur de
+l'aliénée et à étouffer le bruit de ses cris, il y avait quelque
+chose de violent et d'énergique qui ressemblait à la
+fermeté d'un gendarme incarcérant un perturbateur,
+plus qu'à la sollicitude d'une mère au désespoir. La mère
+Bricolin y mettait autant de zèle et plus de sensibilité.
+C'était un spectacle douloureux que de voir cette pauvre
+vieille avec sa voix rude et ses manières viriles caresser
+la folle et lui parler comme à un petit, enfant qu'on gourmande
+et qu'on flatte tour à tour: «Allons, ma mignonne,
+lui disait-elle, toi qui es si raisonnable ordinairement,
+tu ne voudrais pas faire de chagrin à ta grand'mère? Il
+faut te mettre au lit tranquillement, ou bien je me fâcherai
+et ne t'aimerai plus.» La folle ne comprenait rien à
+ces discours et ne les entendait même pas. Cramponnée
+au pied de son lit, elle poussait des hurlements épouvantables,
+et son imagination malade lui persuadait qu'elle
+subissait en cet instant les châtiments et les tortures dont
+elle avait fait le tableau fantastique à Marcelle.</p>
+
+<p>Cette dernière, s'étant assurée avant tout que son enfant
+dormait tranquillement sous les yeux de Fanchon,
+eut à s'occuper de Rose, qui était égarée par la peur et
+le chagrin. C'était la première fois que la Bricoline exhalait
+la haine amassée depuis douze ans dans son âme
+brisée. Une fois tout au plus par semaine elle criait et
+pleurait quand sa grand'mère la décidait à changer de
+vêtements. Mais c'étaient alors les cris d'un enfant, et
+maintenant c'étaient ceux d'une furie. Elle n'avait jamais
+adressé la parole à personne, et elle venait, pour la première
+fois, depuis douze ans, de proférer des menaces.
+Elle n'avait jamais frappé personne, et elle venait de
+chercher à tuer sa mère. Enfin, depuis douze ans, cette
+victime muette de la cupidité de ses parents avait promené
+à l'écart son inexprimable souffrance, et presque
+tout le monde s'était habitué à ce spectacle déplorable
+avec une sorte d'indifférence brutale. On n'en avait plus
+peur, on était las de la plaindre, on subissait sa présence
+comme un mal inévitable, et si l'on avait des remords,
+on ne se les avouait peut-être pas à soi-même. Mais cet
+épouvantable mal qui la dévorait devait avoir ses phases
+de recrudescence, et on arrivait à celle où son martyre
+devenait dangereux pour les autres. Il fallait bien enfin
+s'en occuper. M. Bricolin, assis dehors devant la porte,
+écoutait d'un air hébété les condoléances grossières de
+sa famille.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un grand malheur pour vous, lui disait-on, et
+vous l'avez supporté trop longtemps sous vos yeux. C'est
+une patience au-dessus des forces humaines, et il faudrait
+bien vous décider enfin à mettre cette malheureuse
+dans une maison de fous.</p>
+
+<p>&mdash;On ne la guérira pas! répondit-il en secouant la
+tête. J'ai essayé de tout. C'est impossible; son mal est
+trop grand, il faudra qu'elle en meure!</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce qui pourrait arriver de plus heureux pour
+elle. Vous voyez bien qu'elle est trop à plaindre sur la
+terre. Mais enfin si on ne la guérit pas, on vous soulagera
+de la peine de la soigner et de la voir. On l'empêchera de
+vous faire du mal. Si vous n'y faites pas attention, elle
+finira par tuer quelqu'un ou se tuer elle-même devant
+vous. Ce sera affreux.</p>
+
+<p>&mdash;Mais que voulez-vous? je l'ai dit cent fois à sa
+mère, et sa mère ne veut pas s'en séparer. Au fond, elle
+l'aime encore, croyez-moi, et ça se conçoit. Les mères
+sentent toujours quelque chose pour leurs enfants, à ce
+qu'il paraît.</p>
+
+<p>&mdash;Mais elle sera mieux qu'ici, soyez-en sûr. On les
+soigne très-bien maintenant. Il y a de beaux établissements
+où ils ne manquent de rien. On les tient propres,
+on les fait travailler, on les occupe, on dit même qu'on
+les amuse, qu'on les mène à la messe et qu'on leur fait
+entendre de la musique.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas ils sont plus heureux que chez eux, dit
+M. Bricolin. Il ajouta après avoir rêvé un instant: Et tout
+cela, ça coûte-t-il bien cher?</p>
+
+<p>Rose était profondément affectée. Elle était la seule,
+avec sa grand'mère, qui ne fût pas devenue insensible à
+la douleur de la pauvre Bricoline. Si elle évitait d'en
+parler, c'est parce qu'elle ne pouvait le faire sans accuser
+ses parents de ce parricide moral commis par eux; mais
+vingt fois le jour elle se surprenait à frissonner d'indignation
+en entendant dans la bouche de sa mère les
+maximes d'égoïsme et d'avarice auxquelles on avait immolé
+sa soeur sous ses yeux. Aussitôt que sa défaillance
+fut dissipée, elle voulut aider sa grand'mère à calmer la
+folle; mais madame Bricolin, qui craignait que ce spectacle
+ne lui fit trop d'impression, et qui avait un vague
+instinct que l'excessive douleur peut devenir contagieuse,
+même dans ses résultats physiques, la renvoya
+avec la dureté qu'elle portait jusque dans sa sollicitude
+la mieux fondée. Rose fut outrée de ce refus, et revint
+dans sa chambre, où elle se promena une partie de la
+nuit, en proie à une vive exaltation, mais n'en voulant
+point parler, de crainte de s'exprimer avec trop de
+force devant Marcelle, sur le compte de ses parents.</p>
+
+<p>Cette nuit qui avait commencé par une douce joie, fut
+donc extrêmement pénible pour madame de Blanchemont.
+Les cris de la folle cessaient par intervalles, et
+reprenaient ensuite plus terribles, plus effrayants. Lorsqu'ils
+s'arrêtaient, ce n'était pas par degrés et en s'affaiblissant
+peu à peu, c'était au contraire brusquement, au
+milieu de leur plus grande intensité, et comme si une
+mort violente les eût soudainement interrompus.</p>
+
+<p>&mdash;Ne dirait-on pas qu'on la tue? s'écriait alors Rose,
+pâle et pouvant à peine se soutenir en marchant dans
+sa chambre. Oui, cela ressemble à un supplice!</p>
+
+<p>Marcelle ne voulut pas lui dire quels atroces supplices
+en effet la folle croyait subir et subissait par la pensée
+dans ces moments-là. Elle lui cacha l'entretien qu'elle
+avait eu avec elle dans le parc. De temps en temps elle
+allait voir la malade; elle la trouvait alors étendue sur
+le carreau, les bras étroitement enlacés autour du pied
+de son lit, et comme suffoquée par la fatigue de crier;
+mais les yeux ouverts, fixes, et l'esprit évidemment toujours
+en travail. La grand'mère, agenouillée auprès
+d'elle, essayait en vain de glisser un oreiller sous sa tête,
+ou d'introduire, dans sa bouche contractée une cuillerée
+de potion calmante. Madame Bricolin, assise vis-à-vis
+sur un fauteuil, pâle et immobile, portait, dans ses traits
+énergiques fortement creusés, la trace d'une douleur
+profonde qui ne voulait pas se confesser à Dieu même de
+son crime. La grosse Chounette, debout dans un coin,
+sanglotait machinalement sans offrir ses services et sans
+qu'on songeât à les réclamer. Il y avait un profond découragement
+sur ces trois figures. La folle seule, lorsqu'elle
+ne hurlait pas, paraissait rouler de sombres pensées
+de haine dans son cerveau. On entendait ronfler
+dans la chambre voisine; mais ce lourd sommeil de
+M. Bricolin n'était pas sans agitation. De temps à autre
+il paraissait interrompu par de mauvais rêves. Plus loin
+encore, le long de la cloison opposée, on entendait
+tousser et geindre le père Bricolin; étranger aux souffrances
+des autres, il n'avait pas trop du peu de forces
+qui lui restaient pour supporter les siennes propres.</p>
+
+<p>Enfin, vers trois heures du matin, la pesanteur de
+l'orage parut accabler les organes excédés de la folle.
+Elle s'endormit par terre, et on parvint à la mettre au
+lit sans qu'elle s'en aperçût. Il y avait sans doute bien
+longtemps qu'elle n'avait goûté un instant de sommeil,
+car elle s'y ensevelit profondément, et tout le monde put
+se reposer, même Rose à qui madame de Blanchemont
+s'empressa de porter cette meilleure nouvelle.</p>
+
+<p>Si Marcelle n'eût trouvé là l'occasion de se dévouer à
+la pauvre Rose, elle eût maudit la malheureuse inspiration
+qui l'avait poussée dans cette maison habitée par
+l'avarice et le malheur. Elle se fût hâtée de chercher un
+autre gîte que celui-là, si antipathique à la poésie, si déplaisant
+dans la prospérité, si lugubre dans la disgrâce.
+Mais quelque nouvelle contrariété qu'elle pût être exposée
+à y subir encore, elle résolut d'y rester tant qu'elle
+pourrait être secourable à sa jeune compagne. Heureusement
+la matinée fut calme. Tout le monde s'éveilla fort
+tard, et Rose dormait encore lorsque madame de Blanchemont,
+à peine éveillée elle-même, reçut de Paris,
+grâce à la rapidité des communications actuelles, la réponse
+suivante à la lettre que trois jours auparavant elle
+avait écrite à sa belle-mère.</p>
+
+<p><i>Lettre de la comtesse de Blanchemont à sa belle-fille,
+Marcelle, baronne de Blanchemont.</i></p>
+
+<p>«Ma fille,</p>
+
+<p>«Que la Providence qui vous envoie tout ce courage
+daigne vous le conserver! Il ne m'étonne pas de votre
+part, quoiqu'il soit grand. Ne louez pas le mien. A mon
+âge on n'a pas longtemps à souffrir! Au vôtre... heureusement,
+on ne se fait pas une idée nette de la longueur
+et de la difficulté de l'existence. Ma fille, vos projets sont
+louables, excellents, et d'autant plus sages qu'ils sont
+nécessaires; encore plus nécessaires que vous ne pensez.
+Nous aussi, ma chère Marcelle, nous sommes ruinés! et
+nous ne pourrons peut-être rien laisser en héritage à
+notre petit-fils bien-aimé. Les dettes de mon malheureux
+fils surpassent tout ce que vous en connaissez, tout ce
+qu'on pouvait prévoir. Nous temporiserons avec les
+créanciers; mais nous acceptons la responsabilité, et
+c'est en privant l'avenir d'Édouard de l'honorable fortune
+à laquelle il devait aspirer après notre décès. Élevez-le
+donc avec simplicité. Apprenez-lui à se créer lui-même
+des ressources par ses talents et à maintenir son
+indépendance par la dignité avec laquelle il saura supporter
+le malheur. Quand il sera en âge d'homme nous
+ne serons plus du monde. Qu'il respecte la mémoire de
+vieux parents qui ont préféré l'honneur d'un gentilhomme
+à ses plaisirs, et qui ne lui auront laissé en héritage qu'un
+nom pur et sans reproche. Le fils d'un banqueroutier
+n'aurait eu dans la vie que des jouissances condamnables;
+le fils d'un père coupable aura, du moins, quelque
+obligation à ceux qui auront su mettre sa vie à l'abri du
+blâme public.</p>
+
+<p>«Demain je vous écrirai des détails, aujourd'hui je
+suis sous le coup de la découverte d'un nouvel abîme. Je
+vous l'annonce en peu de mots. Je sais que vous pouvez
+tout comprendre et tout supporter. Adieu, ma fille, je
+vous admire et je vous aime.»</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/18.png"></p>
+
+<p>&mdash;Édouard! dit Marcelle en couvrant de baisers son
+fils endormi, il était donc écrit au ciel que tu aurais la
+gloire et peut-être le bonheur de ne pas succéder à la
+richesse et au rang de tes pères! Ainsi périssent les
+grandes fortunes, ouvrage des siècles, en un seul jour!
+Ainsi les anciens maîtres du monde, entraînés par la fatalité,
+plus encore que par leurs passions, se chargent
+d'accomplir eux-mêmes les décrets de la sagesse divine,
+qui travaille insensiblement à niveler les forces de tous
+les hommes! Puisses-tu comprendre un jour, ô mon enfant!
+que cette loi providentielle t'est favorable, puisqu'elle
+te jette dans le troupeau de brebis qui est à la
+droite du Christ, et te sépare des boucs qui sont à sa
+gauche. Mon Dieu, donnez-moi la force et la sagesse nécessaires
+pour faire de cet enfant un homme! Pour en
+faire un patricien, je n'avais qu'à me croiser les bras et
+laisser agir la richesse. A présent j'ai besoin de lumières
+et d'inspirations; mon Dieu, mon Dieu! vous m'avez
+donné cette tâche à remplir, vous ne m'abandonnerez
+pas!</p>
+
+<p>«Lémor! écrivait-elle un instant après, mon fils est
+ruiné, ses parents sont ruinés. Mon fils est pauvre. Il eût
+été peut-être un riche indigne et méprisable. Il s'agit
+d'en faire un pauvre courageux et noble. Cette mission
+vous était réservée par la Providence. A présent, parlerez-vous
+jamais de m'abandonner? Cet enfant, qui était
+un obstacle entre nous, n'est-il pas un lien cher et sacré?
+A moins que vous ne m'aimiez plus dans un an, Henri,
+qui peut s'opposer maintenant à notre bonheur? Ayez
+du courage, ami, partez. Dans un an, vous me retrouverez
+dans quelque chaumière de la Vallée-Noire, non
+loin du moulin d'Angibault.»</p>
+
+<p>Marcelle écrivit ce peu de lignes avec exaltation. Seulement,
+lorsque sa plume traça cette phrase: «<i>A moins
+que vous ne m'aimiez plus dans un an</i>,» un imperceptible
+sourire donna à ses traits une expression ineffable.
+Elle joignit à ce billet celui de sa belle-mère pour explication,
+et, cachetant le tout, elle le mit dans sa poche,
+pensant bien qu'elle ne tarderait pas à revoir le meunier
+et peut-être Lémor lui-même sous cet habit de paysan
+qui lui allait si bien.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/19.png"></p>
+
+<p>La folle dormit toute la journée. Elle avait la fièvre;
+mais depuis douze ans elle ne l'avait point quittée un seul
+jour, et cet anéantissement, où on ne l'avait jamais vue,
+faisait croire à une crise favorable. Le médecin qu'on
+avait appelé de la ville et qui était habitué à la voir, ne
+la trouva pas malade relativement à son état ordinaire.
+Rose, bien rassurée, et rendue aux doux instincts de la
+jeunesse, s'habilla lentement avec beaucoup de coquetterie.
+Elle voulait être simple pour ne pas effaroucher son
+ami, en faisant devant lui l'étalage de sa richesse; elle
+voulait être jolie pour lui plaire. Elle chercha donc les
+plus ingénieuses combinaisons, et réussit à être modeste
+comme une fille des champs et belle comme un ange du
+paradis. Sans vouloir s'en rendre compte, au milieu de
+toutes ses douleurs, elle avait un peu tremblé à l'idée de
+perdre cette riante journée. A dix-huit ans, on ne renonce
+pas sans regret à enivrer tout un jour l'homme
+dont on est aimée, et cette crainte était venue, à l'insu
+d'elle-même, se mêler à la sincère et profonde douleur
+que sa soeur lui avait fait éprouver. Lorsqu'elle parut à la
+grand'messe, il y avait longtemps que Louis guettait son
+entrée. Il s'était placé de manière à ne pas la perdre de
+vue un instant. Elle se trouva comme par hasard auprès
+de la Grand'Marie, et il la vit avec attendrissement mettre
+son joli châle sous les genoux de la meunière, en dépit
+du refus de la bonne femme.</p>
+
+<p>Après l'office, Rose prit adroitement le bras de sa
+grand'mère, qui avait coutume de ne pas quitter la meunière,
+son ancienne amie, quand elle avait le plaisir de
+la rencontrer. Ce plaisir devenait chaque année plus rare
+à mesure que l'âge rendait aux deux matrones la distance
+de Blanchemont à Angibault plus difficile à franchir. La
+mère Bricolin aimait à causer. Continuellement <i>rembarrée</i>,
+comme elle disait, par sa belle-fille, elle avait un
+flux de paroles rentrées à verser dans le sein de la meunière,
+qui, moins expansive, mais sincèrement attachée
+à sa compagne de jeunesse, l'écoutait avec patience et lui
+répondait avec discernement.</p>
+
+<p>De cette façon, Rose espérait échapper toute la journée
+à la surveillance de madame Bricolin et même à la société
+de ses autres parents, la grand'mère aimant beaucoup
+mieux l'entretien des paysans ses pareils que celui
+des parvenus de sa famille.</p>
+
+<p>Sous les vieux arbres du terrier, en vue d'un site
+charmant, la foule des jolies filles se pressait autour des
+ménétriers placés deux à deux sur leurs tréteaux à peu
+de distance les uns des autres, faisant assaut de bras et
+de poumons, se livrant à la concurrence la plus jalouse,
+jouant chacun dans son ton et selon son prix, sans aucun
+souci de l'épouvantable cacophonie produite par cette
+réunion d'instruments braillards qui s'évertuaient tous à
+la fois à qui contrarierait l'air et la mesure de son voisin.
+Au milieu de ce chaos musical, chaque quadrille restait
+inflexible à son poste, ne confondant jamais la musique
+qu'il avait payée avec celle qui hurlait à deux pas de
+lui, et ne frappant jamais du pied à faux pour marquer
+le rhythme, tour de force de l'oreille et de l'habitude. Les
+ramées retentissaient de bruits non moins hétérogènes,
+ceux-ci chantant à pleine voix, ceux-là parlant de leurs
+affaires avec passion; les uns trinquant de bonne amitié,
+les autres menaçant de se jeter les pots à la tête, le tout
+rehaussé de deux gendarmes indigènes circulant d'un
+air paterne au milieu de cette cohue, et suffisant, par
+leur présence, à contenir cette population paisible qui,
+des paroles, en vient rarement aux coups.</p>
+
+<p>Le cercle compacte qui se formait autour des premières
+bourrées s'épaissit encore lorsque la charmante Rose ouvrit
+la danse avec le grand farinier. C'était le plus beau
+couple de la fête et celui dont le pas ferme et léger électrisait
+tous les autres. La meunière ne put s'empêcher
+de le faire remarquer à la mère Bricolin, et même elle
+ajouta que c'était un malheur que deux jeunes gens si
+bons et si beaux ne fussent pas destinés l'un à l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Fié pour moi</i> (c'est-à-dire, quant à moi), répondit
+sans hésiter la vieille fermière, je n'en ferais ni une ni
+deux, si j'étais la maîtresse; car je suis sûre que ton
+garçon rendrait ma petite-fille plus heureuse qu'elle ne
+le sera jamais avec un autre. Je sais bien que Grand-Louis
+l'aime; ça se voit de reste, quoiqu'il ait l'esprit de
+n'en rien dire. Mais que veux-tu, ma pauvre Marie? on
+ne pense qu'à l'argent, chez nous. J'ai fait la bêtise
+d'abandonner tout mon bien à mon fils, et depuis ce
+temps-là, on ne m'écoute pas plus que si j'étais morte.
+Si j'avais agi autrement, j'aurais aujourd'hui le droit de
+marier Rose à mon gré en la dotant. Mais il ne me reste
+que les sentiments, et c'est une monnaie qui ne se rend
+pas chez nous en bons procédés.</p>
+
+<p>Malgré l'adresse que Rose sut mettre à passer d'un
+groupe à l'autre pour éviter sa mère et se retrouver toujours,
+soit à côté, soit vis-à-vis de son ami, madame
+Bricolin et sa société réussirent à la rejoindre et à se
+fixer autour d'elle. Ses cousins la firent danser jusqu'à la
+fatiguer, et Grand-Louis s'éloigna prudemment, sentant
+qu'à la moindre querelle sa tête s'échaufferait plus que
+de raison. On avait bien essayé de l'<i>entreprendre</i> par
+des plaisanteries blessantes; mais le regard clair et hardi
+de ses grands yeux bleus, son calme dédaigneux et sa
+haute stature avaient contenu aisément la bravoure des
+Bricolin. Quand il se fut retiré, on s'en donna à coeur joie,
+et Rose fut fort surprise d'entendre ses soeurs, ses belles-soeurs
+et ses nombreuses cousines décréter, autour d'elle,
+que ce grand garçon avait l'air d'un sot, qu'il dansait
+ridiculement, qu'il paraissait bouffi de prétentions, et
+qu'aucune d'elles ne voudrait danser avec lui pour <i>tout
+un monde</i>. Rose avait de l'amour-propre. On avait trop
+obstinément travaillé à développer ce défaut en elle pour
+qu'elle ne fût pas sujette à y tomber quelquefois. On avait
+tout fait pour corrompre et rabaisser cette bonne et
+franche nature, et si l'on n'y avait guère réussi, c'est
+qu'il est des âmes incorruptibles sur lesquelles l'esprit
+du mal a peu de prise. Cependant elle souffrit d'entendre
+dénigrer si obstinément et si amèrement son amoureux.
+Elle en prit de l'humeur, n'osa plus se promettre de
+danser encore avec lui, et, déclarant qu'elle avait mal
+à la tête, elle rentra à la ferme, après avoir vainement
+cherché Marcelle, dont l'influence lui eût rendu, elle le
+sentait bien, le courage et le calme.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXVII.</h3>
+
+<h3>LA CHAUMIÈRE.</h3>
+
+<p>Marcelle avait été attendre le meunier au bas du terrier,
+ainsi qu'il le lui avait expressément recommandé.
+Au coup de deux heures, elle le vit entrer dans un enclos
+très-ombragé et lui faire signe de le suivre. Après avoir
+traversé un de ces petits jardins de paysan, si mal tenus,
+et par conséquent si jolis, si touffus et si verts, elle entra,
+en se glissant sous les haies, dans la cour d'une des plus
+pauvres chaumières de la Vallée-Noire. Cette cour était
+longue de vingt pieds sur six, fermée d'un côté par la
+maisonnette, de l'autre par le jardin, à chaque bout par
+des appentis en fagots recouverts de paille, qui servaient
+à rentrer quelques poules, deux brebis et une chèvre,
+c'est-à-dire toute la richesse de l'homme qui gagne son
+pain au jour le jour et qui ne possède rien, pas même la
+chétive maison qu'il habite et l'étroit enclos qu'il cultive;
+c'est le véritable prolétaire rustique. L'intérieur de la
+maison était aussi misérable que l'entrée, et Marcelle fut
+touchée de voir par quelle excessive propreté le courage
+de la femme luttait là contre l'horreur du dénûment. Le
+sol inégal et raboteux n'avait pas un grain de poussière,
+les deux ou trois pauvres meubles étaient clairs et brillants
+comme s'ils eussent été vernis; la petite vaisselle
+de terre, dressée à la muraille et sur des planches, était
+lavée et rangée avec soin. Chez la plupart des paysans
+de la Vallée-Noire, la misère la plus réelle, la plus complète,
+se dissimule discrètement et noblement sous ces
+habitudes consciencieuses d'ordre et de propreté. La pauvreté
+rustique y est attendrissante et affectueuse. On
+vivrait de bon coeur avec ces indigents. Ils n'inspirent
+pas le dégoût, mais l'intérêt et une sorte de respect. Il
+faudrait si peu du superflu du riche pour faire cesser l'amertume
+de leur vie, cachée sous ces apparences de
+calme poétique!</p>
+
+<p>Cette réflexion frappa Marcelle au coeur lorsque la
+<i>Piaulette</i> vint à sa rencontre, avec un enfant dans ses
+bras et trois autres pendus à son tablier; tout cela, en
+habits du dimanche, était frais et propre. Cette Piaulette
+(ou Pauline), était jeune encore, et belle, quoique fanée
+par les fatigues de la maternité et l'abstinence des choses
+les plus nécessaires à la vie. Jamais de viande, jamais de
+vin, pas même de légumes pour une femme qui travaille
+et allaite! Cependant les enfants auraient revendu de la
+santé à celui de Marcelle, et la mère avait le sourire
+de la bonté et de la confiance sur ses lèvres pâles et
+flétries.</p>
+
+<p>&mdash;Entrez chez nous et asseyez-vous, Madame, dit-elle
+en lui offrant une chaise de paille couverte d'une serviette
+de grosse toile de chanvre bien lessivée. Le monsieur que
+vous attendez est déjà venu, et, ne vous trouvant pas, il
+a été faire un tour à l'assemblée, mais il reviendra tout
+à l'heure. Si je pouvais vous offrir quelque chose en
+attendant!... Voilà des prunes toutes fraîchement cueillies
+et des noisettes. Allons, Grand-Louis, prends donc
+un fruit de mon jardin, toi aussi?... Je voudrais tant
+pouvoir t'offrir un verre de vin, mais nous n'en cueillons
+pas, tu le sais bien, et si ce n'était de toi, nous n'aurions
+pas toujours du pain.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes très-pauvre? dit Marcelle, en glissant une
+pièce d'or dans la poche de la petite fille qui louchait
+avec étonnement sa robe de soie noire; et Grand-Louis,
+qui n'est pas bien riche lui-même, vient à votre secours?</p>
+
+<p>&mdash;Lui? répondit la Piaulette, c'est le meilleur coeur
+d'homme que le bon Dieu ait fait! Sans lui nous serions
+morts de faim et de froid depuis trois hivers; mais il
+nous donne du blé, du bois, il nous prête ses chevaux
+pour aller en pèlerinage quand nous avons des malades,
+il....</p>
+
+<p>&mdash;En voilà bien assez, Piaulette, pour me faire passer
+pour un saint, dit le meunier en l'interrompant. Vraiment,
+c'est bien beau de ma part de ne pas avoir abandonné
+un bon ouvrier comme ton mari!</p>
+
+<p>&mdash;Un bon ouvrier! dit la Piaulette en secouant la tête.
+Pauvre cher homme! M. Bricolin dit partout que c'est un
+lâche parce qu'il n'est pas fort.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il fait ce qu'il peut. Moi j'aime les gens de
+bonne volonté; aussi je l'emploie toujours.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce qui fait dire à M. Bricolin que tu ne seras
+jamais riche et que tu n'as pas de bon sens d'employer
+des gens de petite santé.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, si personne ne les emploie, il faudra donc
+qu'ils meurent de faim? Beau raisonnement!</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous savez, dit tristement Marcelle, la moralité
+que tire de là M. Bricolin: <i>tant pis pour eux!</i></p>
+
+<p>&mdash;Mam'selle Rose est bien bonne, reprit la Piaulette.
+Si elle pouvait, elle secourrait les malheureux; mais elle
+ne peut rien, la pauvre demoiselle, que d'apporter en
+cachette un peu de pain blanc pour faire la soupe à mon
+petit. Et c'est bien malgré moi; car si sa mère la voyait!
+oh! la rude femme! Mais le monde est comme ça. Il y a
+des méchants et des bons. Ah! voilà M. Tailland qui
+vient. Vous n'attendrez pas longtemps.</p>
+
+<p>&mdash;Piaulette, tu sais ce que je t'ai recommandé, dit le
+meunier en posant le doigt sur ses lèvres.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! répondit-elle, j'aimerais mieux me faire couper
+la langue que de dire un mot.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que, vois-tu....</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'as pas besoin de m'expliquer le pourquoi et
+le comment, Grand-Louis; il suffit que tu me commandes
+de me taire. Allons, enfants, dit-elle à ses trois marmots
+qui jouaient sur la porte; allons-nous-en voir un peu l'assemblée.</p>
+
+<p>&mdash;Cette dame a mis un louis d'or dans la poche de ta
+petite, lui dit tout bas le Grand-Louis. Ce n'est pas pour
+payer ta discrétion; elle sait bien que tu ne la vends pas.
+Mais c'est qu'elle a vu que tu étais dans le besoin. Serre-le,
+l'enfant le perdrait, et ne remercie pas; la dame
+n'aime pas les compliments, puisqu'elle s'est cachée en
+te faisant, cette charité.</p>
+
+<p>M. Tailland était un honnête homme, très-actif pour
+un Berrichon, assez capable en affaires, mais seulement
+un peu trop ami de ses aises. Il aimait les bons fauteuils,
+les jolies petites collations, les longs repas, le café bien
+chaud et les chemins sans cahots pour son cabriolet. Il
+ne trouvait rien de tout cela à la fête de Blanchemont.
+Et cependant, tout en pestant un peu contre les plaisirs
+de la campagne, il y restait volontiers tout le jour pour
+rendre service aux uns et pour faire ses affaires avec les
+autres. En un quart d'heure de conversation, il eut
+bientôt démontré à Marcelle la possibilité, la probabilité
+même de vendre cher. Mais quant à vendre vite et à
+être payée comptant, il n'était pas de l'avis du meunier.
+Rien ne se fait vite dans notre pays, dit-il. Cependant ce
+serait une folie de ne pas essayer de gagner cinquante
+mille francs sur le prix offert par Bricolin. Je vais y
+mettre tous mes soins. Si, dans un mois, je n'ai pas
+réussi, je vous conseillerai peut-être, vu votre position
+particulière, de céder. Mais il y a cent à parier contre
+un que d'ici là Bricolin, qui grille d'être seigneur de
+Blanchemont, aura composé avec vous, si vous savez
+feindre une grande âpreté, qualité sauvage, mais nécessaire,
+dont je vois bien, Madame, que vous n'êtes pas
+trop pourvue. Maintenant, signez la procuration que je
+vous apporte, et je me sauve, parce que je ne veux pas
+avoir l'air d'avoir fait concurrence, par mes menées, à
+mon collègue M. Varin, que votre fermier aurait bien
+voulu vous faire choisir.</p>
+
+<p>Grand-Louis reconduisit le notaire jusqu'à la sortie de
+l'enclos, et chacun disparut de son côté. Il avait été convenu
+que Marcelle sortirait seule, la dernière, quelques
+instants plus tard, et qu'elle tiendrait les <i>huisseries</i> de
+la maison fermées, afin que si quelque curieux observait
+leurs mouvements, on crût la maison déserte.</p>
+
+<p>Ces <i>huis</i> de la chaumière se composaient d'une seule
+porte coupée en deux transversalement, la partie supérieure
+servant de fenêtre pour donner de l'air et du jour.
+Dans les anciennes constructions de nos paysans, les
+croisées indépendantes de la porte et garnies de vitres
+étaient inconnues. Celle de la Piaulette avait été bâtie il
+y a cinquante ans, pour des gens aisés, tandis qu'aujourd'hui
+les plus pauvres, pour peu qu'ils habitent une
+maison neuve, ont des croisées à espagnolettes et des
+portes à serrure. Chez la Piaulette, la porte à deux fins
+fermait en dedans et en dehors à l'aide d'un <i>coret</i>, c'est-à-dire
+d'une cheville en bois que l'on plante dans un trou
+le la muraille, d'où vient le vieux mot <i>coriller</i> et <i>décoriller</i>,
+pour dire fermer et ouvrir.</p>
+
+<p>Lorsque Marcelle se fut renfermée ainsi, elle se trouva
+dans une obscurité profonde, et alors elle se demanda
+quelle pouvait être l'existence intellectuelle de gens qui,
+trop pauvres pour avoir de la chandelle, étaient obligés,
+dès que la nuit venait, de se coucher en hiver, ou de se
+tenir le jour dans les ténèbres pour se préserver du froid.
+Je me disais, je me croyais ruinée, pensa-t-elle, parce
+que j'étais forcée de quitter mon appartement doré,
+ouaté et tendu de soie; mais que de degrés encore à parcourir
+dans l'échelle des existences sociales avant d'en
+venir à cette vie du pauvre qui diffère si peu de celle
+des animaux! Pas de milieu entre supporter à toute
+heure les intempéries du climat, ou s'ensevelir dans le
+néant de l'oisiveté comme le mouton dans la bergerie! A
+quoi s'occupe cette triste famille dans les longues soirées
+de l'hiver? A parler? Et de quoi parler si ce n'est de ses
+maux! Ah! Lémor a raison, je suis trop riche encore
+pour oser dire à Dieu que je n'ai rien à me reprocher.</p>
+
+<p>Cependant les yeux de Marcelle s'habituaient à l'obscurité.
+La porte, mal jointe, laissait pénétrer une lueur
+vague qui devenait plus claire à chaque instant. Tout à
+coup Marcelle tressaillit en voyant qu'elle n'était pas
+seule dans la chaumière, mais son second frisson ne fut
+pas causé par la peur: Lémor était à ses côtés. Il s'était
+caché, à l'insu de tous, derrière le lit en forme de corbillard,
+garni de rideaux de serge. Il s'était enhardi jusqu'à
+rechercher un tête-à-tête avec Marcelle, se disant
+que c'était le dernier, et qu'il faudrait partir après.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Puisque vous voilà</i>, lui dit-elle, dissimulant, avec
+une tendre coquetterie, la joie et l'émotion de sa surprise,
+je veux vous dire tout haut ce que je pensais. Si nous
+étions réduits à habiter cette chaumière, votre amour
+résisterait-il à la souffrance du jour et à l'inaction du
+soir? Pourriez-vous vivre privé de livres, ou ne pouvant
+vous en servir faute d'une goutte d'huile dans la lampe,
+et de temps aux heures où le travail occuperait vos bras?
+Après quelques années d'ennuis et de privations de tous
+genres, trouveriez-vous cette demeure pittoresque dans
+son délabrement et la vie du pauvre poétique dans sa
+simplicité?</p>
+
+<p>&mdash;J'avais les mêmes pensées précisément, Marcelle,
+et je songeais à vous demander la même chose. M'aimeriez-vous
+si je vous entretenais, par mes utopies, dans
+une pareille misère?</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble que oui, Lémor.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi doutez-vous de moi? Ah! vous n'êtes
+pas sincère en me répondant oui!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas sincère? dit Marcelle en mettant ses
+deux mains dans celles de Lémor. Mon ami, je veux être
+digne de vous, c'est pourquoi je me préserve de l'exaltation
+romanesque qui peut pousser, même une femme
+du monde, à tout affirmer, à tout promettre, sauf à ne
+rien tenir, et à se dire le lendemain: «J'ai composé
+hier un joli roman.» Moi, je ne passe pas un jour sans
+adresser à ma conscience les plus sévères interrogations,
+et je crois être sincère en vous répondant que je ne puis
+me représenter une situation, fût-ce l'horreur d'un cachot,
+où je cesserais de vous aimer à force de souffrir!</p>
+
+<p>&mdash;O Marcelle! chère et grande Marcelle! Mais pourquoi
+donc doutez-vous de moi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que l'esprit de l'homme diffère du nôtre. Il
+est habitué à d'autres aliments que la tendresse et la solitude.
+Il lui faut de l'activité, du travail, l'espoir d'être
+utile, non-seulement à sa famille, mais à l'humanité.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi, n'est-ce pas un devoir de se précipiter volontairement
+dans cette impuissance de la misère!</p>
+
+<p>&mdash;Nous vivons donc dans un temps où les devoirs se
+contredisent? car on n'a la puissance de l'esprit qu'avec
+les lumières de l'instruction, et l'instruction qu'avec la
+puissance de l'argent: et pourtant, tout ce dont on jouit,
+tout ce qu'on acquiert, tout ce qu'on possède, est au détriment
+de celui qui ne peut rien acquérir, rien posséder
+des biens célestes et matériels.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me prenez par mes propres utopies, Marcelle.
+Hélas! que vous répondrai-je, sinon que nous vivons, en
+effet, dans un temps d'énorme et inévitable inconséquence,
+où les bons coeurs veulent le bien et sont forcés
+d'accepter le mal? On ne manque pas de raisons pour
+se prouver à soi-même, comme font tous les heureux du
+siècle, qu'on doit soigner, édifier et poétiser sa propre
+existence pour faire de soi un instrument actif et puissant
+au service de ses semblables; que se sacrifier, s'abaisser
+et s'annihiler comme les premiers chrétiens du
+désert, c'est neutraliser une force, c'est étouffer une lumière
+que Dieu avait envoyée aux hommes pour les instruire
+et les sauver. Mais que d'orgueil dans ce raisonnement,
+tout juste qu'il semble dans la bouche de
+certains hommes éclairés et sincères! C'est le raisonnement
+de l'aristocratie. Conservons nos richesses pour
+faire l'aumône, disent aussi les dévots de votre caste.
+C'est nous, disent les princes de l'Église, que Dieu a
+institués pour éclairer les hommes. C'est nous, disent les
+démocrates de la bourgeoisie, nous seuls, qui devons initier
+le peuple à la liberté! Voyez pourtant quelles aumônes,
+quelle éducation et quelle liberté ces puissants
+ont données aux misérables! Non! la charité particulière
+ne peut rien, l'Eglise ne veut rien, le libéralisme moderne
+ne sait rien. Je sens mon esprit défaillir et mon coeur s'éteindre
+dans ma poitrine quand je songe à l'issue de ce
+labyrinthe où nous voilà engagés, nous autres qui cherchons
+la vérité et à qui la société répond par des mensonges
+ou des menaces. Marcelle, Marcelle, aimons-nous,
+pour que l'esprit de Dieu ne nous abandonne pas!</p>
+
+<p>&mdash;Aimons-nous, s'écria Marcelle en se jetant dans les
+bras de son amant; et ne me quitte pas, ne m'abandonne
+pas à mon ignorance, Lémor, car tu m'as fait sortir de
+l'étroit horizon catholique où je faisais tranquillement
+mon salut, mettant la décision de mon confesseur au-dessus
+de celle du Christ, et me consolant de ne pouvoir
+être chrétienne à la lettre, lorsqu'un prêtre m'avait dit:
+<i>Il est avec le ciel des accommodements</i>. Tu m'as fait
+entrevoir une sphère plus vaste, et aujourd'hui je n'aurais
+plus un instant de repos si tu m'abandonnais sans
+guide dans ce pâle crépuscule de la vérité.</p>
+
+<p>&mdash;Mais moi, je ne sais rien, répondit Lémor avec
+douleur. Je suis l'enfant de mon siècle. Je ne possède pas
+la science de l'avenir, je ne sais que comprendre et commenter
+le passé. Des torrents de lumière ont passé devant
+moi, et comme tout ce qui est jeune et pur aujourd'hui,
+j'ai couru vers ces grands éclairs qui nous détrompent
+de l'erreur sans nous donner la vérité. Je hais
+le mal, j'ignore le bien. Je souffre, oh! je souffre, Marcelle,
+et je ne trouve qu'en toi le beau idéal que je voudrais
+voir régner sur la terre. Oh! je t'aime de tout l'amour
+que les hommes repoussent du milieu d'eux, de
+tout le dévouement que la société paralyse et refuse d'éclairer,
+de toute la tendresse que je ne puis communiquer
+aux autres, de toute la charité que Dieu m'avait
+donnée pour toi et pour eux, mais que toi seule comprends
+et ressens comme moi-même lorsque tous sont insensibles
+ou dédaigneux. Aimons-nous donc sans nous
+corrompre en nous mêlant à ceux qui triomphent, et
+sans nous abaisser avec ceux qui se soumettent. Aimons-nous
+comme deux passagers qui traversent les mers pour
+conquérir un nouveau monde, mais qui ne savent pas
+s'ils l'atteindront jamais. Aimons-nous, non pour être
+heureux dans l'<i>égoïsme à deux</i>, comme on appelle l'amour,
+mais pour souffrir ensemble, pour prier ensemble,
+pour chercher ensemble ce qu'à nous deux, pauvres oiseaux
+égarés dans l'orage, nous pouvons faire, jour par
+jour, pour conjurer ce fléau qui disperse notre race, et
+pour rassembler sous notre aile quelques fugitifs brisés
+comme nous d'épouvante et de tristesse!</p>
+
+<p>Lémor pleurait comme un enfant en pressant Marcelle
+contre son coeur. Marcelle, entraînée par une sympathie
+brûlante et un respect enthousiaste, tomba à genoux devant
+lui comme une fille devant son père, en lui disant:</p>
+
+<p>&mdash;Sauve-moi, ne me laisse pas périr! Tu étais là, tout
+à l'heure, tu m'as entendue consulter un homme d'argent
+sur des affaires d'argent. Je me laisse persuader de lutter
+contre la pauvreté pour sauver mon fils de l'ignorance et
+de l'impuissance morale; si tu me condamnes, si tu me
+prouves que mon fils sera meilleur et plus grand en subissant
+la pauvreté, j'aurai peut-être l'effroyable courage
+de faire souffrir son corps pour fortifier son âme!</p>
+
+<p>&mdash;O Marcelle! dit Lémor en la forçant à se rasseoir et
+en se mettant à son tour à genoux devant elle, tu as la
+force et la résolution des grandes saintes et des fières
+martyres du temps passé. Mais où sont les eaux du baptême,
+pour que nous y portions ton enfant? l'église des
+pauvres n'est pas édifiée, ils vivent dispersés dans l'absence
+de toute doctrine, suivant des inspirations diverses;
+ceux-ci résignés par habitude, ceux-là idolâtres par stupidité,
+d'autres féroces par vengeance, d'autres encore
+avilis par tous les vices de l'abandon et de l'abrutissement.
+Nous ne pouvons pas demander au premier mendiant
+qui passe d'imposer les mains à ton fils et de le
+bénir. Ce mendiant a trop souffert pour aimer, c'est peut-être
+un bandit! Gardons ton fils à l'abri du mal autant
+que possible, enseignons-lui l'amour du bien et le besoin
+de la lumière. Cette génération la trouvera peut-être. Ce
+sera peut-être à elle de nous instruire un jour. Garde ta
+richesse, comment pourrais-je te la reprocher, quand je
+vois que ton coeur en est entièrement détaché et que tu
+la regardes comme un dépôt dont le ciel le demandera
+compte? Garde ce peu d'or qui te reste. Le bon meunier
+le disait l'autre jour: Il est des mains qui purifient
+comme il en est qui souillent et corrompent. Aimons-nous,
+aimons-nous, et comptons que Dieu nous éclairera
+quand son jour sera venu. Et maintenant, adieu Marcelle,
+je vois que tu désires que ce courage vienne de
+moi. Je l'aurai. Demain j'aurai quitté cette douce et belle
+vallée où j'ai vécu deux jours si heureux malgré tout!
+Dans un an j'y reviendrai: que tu sois dans un palais ou
+dans une chaumière, je vois bien qu'il faut que je me
+prosterne à ta porte et que j'y suspende mon bâton de pèlerin
+pour ne jamais le reprendre.</p>
+
+<p>Lémor s'éloigna, et, quelques moments après, Marcelle
+quitta la chaumière à son tour. Mais quelque précaution
+qu'elle mît à dissimuler sa retraite, elle se trouva
+face à face au bord de l'enclos avec un enfant de mauvaise
+mine, qui, tapi derrière le buisson, semblait l'attendre
+au passage. Il la regarda fixement d'un air
+effronté, puis, comme enchanté de l'avoir surprise et reconnue,
+il se mit à courir dans la direction d un moulin
+qui est situé sur la Vauvre de l'autre côté du chemin.
+Marcelle, à qui cette laide figure ne parut pas inconnue,
+se rappela, après quelque effort, que c'était là le <i>Patachon</i>
+qui l'avait tout récemment égarée dans la Vallée-Noire
+et abandonnée dans un marécage. Cette tête
+rousse et cet oeil vert de mauvais augure lui causèrent
+quelques inquiétudes, bien qu'elle ne pût concevoir
+quel intérêt cet enfant pouvait avoir à surveiller ses démarches.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXVIII.</h3>
+
+<h3>LA FÊTE.</h3>
+
+<p>Le meunier était retourné à la danse, espérant y retrouver
+Rose débarrassée de ce qu'il appelait dédaigneusement
+sa <i>cousinaille</i>. Mais Rose boudait contre ses parents,
+contre la danse et un peu aussi contre elle-même.
+Elle avait des remords de ne pas se sentir le courage
+d'affronter les brocards de sa famille.</p>
+
+<p>Son père l'avait prise à l'écart le matin.</p>
+
+<p>&mdash;Rose, lui avait-il dit, ta mère t'a défendu de danser
+avec le Grand-Louis d'Angibault, moi je te défends de
+lui faire cet affront. C'est un honnête homme, incapable
+de te compromettre; et d'ailleurs, qui pourrait s'aviser
+de faire un rapprochement entre toi et lui? Ce serait trop
+<i>inconvenable</i>, et <i>au jour d'aujourd'hui</i>, on ne peut
+pas supposer qu'un paysan oserait en conter à une fille
+de ton rang. Danse donc avec lui; il ne faut pas humilier
+ses inférieurs; on a toujours besoin d'eux un jour ou
+l'autre, et on doit se les attacher quand ça ne coûte
+rien.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si maman me gronde? avait dit Rose, à la fois
+heureuse de cette autorisation, et blessée du motif qui
+la dictait.</p>
+
+<p>&mdash;Ta mère ne dira rien. Je lui ai fait la morale, avait
+répondu M. Bricolin; et en effet, madame Bricolin n'avait
+rien dit. Elle n'eût osé désobéir à son seigneur et
+maître, qui lui permettait d'être méchante avec les
+autres, à la seule condition qu'elle fléchirait devant lui.
+Mais comme il n'avait pas jugé à propos de l'instruire de
+ses vues, comme elle ignorait l'importance qu'il attachait
+à se conserver l'alliance du meunier dans l'affaire diplomatique
+de l'acquisition du domaine de Blanchemont,
+elle avait su éluder ses ordres, et sa condescendance ironique
+était plus lâcheuse pour le Grand-Louis qu'une
+guerre ouverte.</p>
+
+<p>Ennuyé de ne pas voir Rose, et comptant sur la protection
+de son père, qu'il avait vu rentrer à la ferme,
+Grand-Louis s'y rendit, cherchant quelque prétexte pour
+causer avec lui et apercevoir l'objet de ses pensées.
+Mais il fut assez surpris de trouver dans la cour M. Bricolin
+en grande conférence avec le meunier de Blanchemont,
+celui dont le moulin était situé au bas du terrier,
+juste en face de la maison de la Piaulette. Or, M. Bricolin
+était, peu de jours auparavant, irrévocablement brouillé
+avec ce meunier, qui avait eu quelque temps sa pratique, et
+qui, selon lui, l'avait abominablement volé sur son grain.
+Ledit meunier, innocent ou coupable, regrettant fort la
+pratique de la ferme, avait juré haine et vengeance à
+Grand-Louis. Il ne cherchait qu'une occasion de lui
+nuire, et il venait de la trouver. Le propriétaire de son
+moulin était précisément M. Ravalard, à qui le meunier
+d'Angibault avait vendu la calèche de Marcelle. Heureux
+et fier d'essayer et de montrer son carrosse à ses vassaux,
+M. Ravalard, tout en venant donner le coup d'oeil
+du maître aux propriétés qu'il avait à Blanchemont,
+mais n'ayant pas de domestique qui sût conduire deux
+chevaux a la fois, avait requis les talents du patachon
+roux qui faisait le métier de conducteur du louage, et qui
+se vantait de connaître parfaitement les chemins de la
+Vallée Noire. M. Ravalard était arrivé, non sans peine,
+mais du moins sans accident, le matin de ce jour de
+fête. Il avait mis ses chevaux à son moulin et n'avait pas
+fait remiser <i>sa carrosse</i>, afin que, du haut du terrier,
+tout le monde pût la contempler et savoir à qui elle appartenait.</p>
+
+<p>La vue de cette brillante calèche avait déjà fort indisposé
+M. Bricolin, qui détestait M. Ravalard, son rival en
+richesse territoriale dans la commune. Il était descendu
+au chemin qui longe la Vauvre pour l'examiner et la critiquer.
+Le meunier Grauchon, rival de Grand-Louis,
+était venu lier conversation avec M. Bricolin, sans avoir
+l'air de se rappeler leur inimitié, et il n'avait pas manqué
+de le narguer adroitement en lui faisant comprendre que
+son maître était mieux en position que lui de rouler carrosse.
+Là-dessus, M. Bricolin de dénigrer le carrosse, de
+dire que c'était une vieille voiture du préfet mise à la réforme,
+une brouette sans solidité, et qui ne sortirait peut-être
+pas de la Vallée Noire aussi pimpante qu'elle y était
+entrée. Grauchon de défendre le discernement de son
+bourgeois et la qualité de la marchandise; puis de dire
+que cela <i>sortait de chez</i> madame de Blanchemont et que
+le Grand-Louis avait été le commissionnaire de cette acquisition.
+M. Bricolin, surpris et choqué, écouta les détails
+de l'affaire, et sut que le meunier d'Angibault avait
+décidé M. Ravalard à s'emparer de cet objet de luxe en
+lui disant que cela ferait enrager M. Bricolin. Le fait
+n'était malheureusement que trop vrai. M. Ravalard
+avait fait conversation tout le long de son chemin avec
+le patachon. Celui-ci, habile à se ménager un bon <i>pourboire</i>,
+et voyant le bourgeois enivré de sa nouvelle voiture,
+ne lui avait pas parlé d'autre chose. Il n'y avait
+rien de plus beau, de plus léger, de plus <i>aimable à conduire</i>
+que cette voiture-là. Ça devait avoir coûté au
+moins quatre mille francs, et ça en valait le double dans
+le pays. M. Ravalard, doucement flatté de cette naïve
+admiration, avait confié à son guide tous les détails de
+l'affaire, et ce dernier, en déjeunant au moulin de Blanchemont,
+en avait bavardé avec le meunier Grauchon.
+Voyant là que Grand-Louis excitait la haine et l'envie, il
+avait envenimé les choses autant pour le plaisir de jaser
+et de se faire écouter, que par suite de la rancune qu'il
+gardait au Grand-Louis pour l'avoir raillé cruellement le
+jour de l'aventure du bourbier.</p>
+
+<p>Peu d'instants après que M. Bricolin eut quitté Grauchon,
+le front plissé et l'air rogue, ledit Grauchon vit entrer
+Grand-Louis et Marcelle chez la Piaulette. Ce rendez-vous,
+qui sentait le mystère, le frappa, et il se creusa
+la cervelle pour trouver là une nouvelle occasion de
+nuire à son ennemi. Il mit le patachon en embuscade,
+et, au bout d'une heure, il sut que le Grand-Louis, un
+inconnu qui avait l'air d'être un nouveau garçon de moulin
+engagé à son service, la jeune dame de Blanchemont
+et M. Tailland, le notaire, avaient été enfermés en grande
+conférence chez la Piaulette; qu'ils en étaient tous sortis
+séparément et en prenant d'inutiles précautions pour
+n'être pas remarqués; enfin, qu'il se tramait là quelque
+complot, une affaire d'argent, à coup sûr, puisque le notaire
+s'en était mêlé. Grauchon n'ignorait pas que cet
+honnête notaire était la bête noire et la terreur de Bricolin.
+Devinant à moitié la vérité, il se hâta d'aller informer
+complaisamment Bricolin de tous ces détails, et de lui
+faire compliment de la manière dont son favori le meunier
+d'Angibault servait ses intérêts. C'est cette délation
+que Grand-Louis surprit en entrant dans la cour de la
+ferme.</p>
+
+<p>En toute autre circonstance, notre honnête meunier
+eût été droit à son accusateur et l'eût forcé à s'expliquer
+devant lui. Mais voyant Bricolin lui tourner le dos brusquement,
+et Grauchon le regarder en dessous d'un air
+sournois et railleur, il se demanda avec inquiétude
+quelle grave question pouvait s'agiter ainsi entre deux
+hommes qui, la veille, ne <i>se seraient pas donné un
+coup de bonnet derrière l'église</i>, c'est-à-dire qui ne se
+seraient pas salués en se rencontrant nez à nez dans le
+chemin le plus étroit du bourg. Grand-Louis ne savait
+pas de quoi il s'agissait, ni même s'il était l'objet de cet
+<i>à parte</i> affecté; mais sa conscience lui reprochait quelque
+chose. Il avait voulu jouer au plus fin avec M. Bricolin.
+Au lieu de le repousser avec mépris lorsque celui-ci
+lui avait offert de l'argent pour servir ses intérêts au
+détriment de ceux de Marcelle, il avait feint de transiger
+avec lui pour une ou deux bourrées avec Rose; il lui
+avait laissé l'espérance, et, pour se venger de l'outrage
+de ses offres, il l'avait trompé.</p>
+
+<p>«Je mériterais bien, pensa-t-il, que ma belle mine fût
+éventée. Voilà ce que c'est que de <i>finasser</i>! Ma mère
+m'a toujours dit que c'était une habitude du pays qui
+portait malheur, et moi, je n'ai pas su m'en préserver.
+Si je m'étais montré honnête homme à ce maudit fermier,
+comme je le suis au fond du coeur, il m'aurait haï, mais
+respecté et peut-être craint davantage qu'il ne va le faire
+à présent, s'il découvre que je lui ai dit des paroles de
+Marchois! Grand-Louis, mon ami, tu as fait une sottise.
+Toutes les mauvaises actions sont bêtes; puisses-tu ne
+pas boire la tienne!»</p>
+
+<p>Tourmenté, intimidé et mécontent de lui-même, il
+alla rejoindre sa mère sur le terrier pour lui proposer de
+la reconduire à Angibault. Les vêpres étaient finies, et la
+meunière était déjà partie avec quelques voisines, recommandant
+à Jeannie de dire à son maître de s'amuser
+encore un peu, mais de ne pas rentrer trop tard.</p>
+
+<p>Grand-Louis ne sut pas profiter de la permission.
+Livré à mille anxiétés, il erra jusqu'au coucher du soleil
+sans prendre goût a rien, attendant ou que Rose reparût,
+ou que son père vint lui faire connaître ses intentions.</p>
+
+<p>C'est à l'entrée de la nuit que les habitants du hameau
+s'amusent le mieux un jour de fête. Les gendarmes, fatigués
+de n'avoir rien à faire, commencent à reprendre
+leurs chevaux; les gens de la ville et des environs grimpent
+dans leurs carrioles de toute espèce, et s'en vont,
+pour éviter les mauvais chemins, de nuit. Les petits
+marchands plient bagage, et le curé va souper gaiement
+avec quelque confrère venu pour regarder danser, tout en
+soupirant peut-être de ne pouvoir prendre part à ce coupable
+plaisir. Les indigènes restent donc seuls en possession
+du terrain avec celui des ménétriers qui n'a pas fait
+une bonne journée, et qui s'en dédommage en la prolongeant.
+Là, tous se connaissent, et, une fois en train,
+se dédommagent d'avoir été dispersés, observés et peut-être
+raillés par les étrangers; car on appelle étrangers,
+dans la Vallée-Noire, tout ce qui sort du rayon d'une
+lieue. Alors, toute la petite population de la localité se
+met en danse, même les vieilles parentes et amies qu'on
+n'eût pas osé produire au grand jour, même la grosse
+servante du cabaret, qui s'est évertuée depuis le matin à
+servir ses pratiques, et qui retrousse son tablier enfumé
+pour se trémousser avec des grâces surannées; même le
+petit tailleur bossu, qui eût fait rougir les jeunes filles en
+les embrassant à la <i>belle heure</i>, et qui dit, en fendant
+sa bouche jusqu'aux oreilles, <i>qu'à la nuit tous les chats
+sont gris</i>.</p>
+
+<p>Rose, ennuyée de bouder, retrouva l'envie de se divertir
+lorsque tous ses parents furent partis. Avant de
+retourner à la fête, elle voulut voir la folle, qui avait
+dormi tout le jour sous la garde de la grosse Chounette.
+Elle entra doucement dans sa chambre, et la trouva
+éveillée, assise sur son lit, l'air pensif et presque calme.
+Pour la première fois, depuis bien longtemps, Rose osa
+lui toucher la main et lui demander de ses nouvelles, et,
+pour la première fois depuis douze ans, la folle ne retira
+pas sa main et ne se retourna pas du côté de la ruelle
+avec humeur.</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère soeur, ma bonne Bricoline, répéta Rose
+enhardie et joyeuse, te sens-tu mieux?</p>
+
+<p>&mdash;Je me sens bien, répondit la folle d'une voix brève.
+J'ai trouvé en m'éveillant ce que je cherchais <i>depuis
+cinquante-quatre ans</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Et que cherchais-tu, ma chérie?</p>
+
+<p>&mdash;<i>Je cherchais la tendresse!</i> répondit la Bricoline
+d'un ton étrange et en posant un doigt sur ses lèvres
+d'un air mystérieux. Je l'ai cherchée partout: dans le
+vieux château, dans le jardin, au bord du la source, dans
+le chemin creux, dans la garenne surtout! Mais elle n'est
+pas là, Rose, et tu la cherches en vain, toi-même. Ils l'ont
+cachée dans un grand souterrain qui est sous cette maison,
+et c'est sous des ruines qu'on pourra la trouver.
+Cela m'est venu en dormant, car en dormant je pense et
+je cherche toujours. Sois tranquille, Rose, et laisse-moi
+seule! Cette nuit, pas plus tard que cette nuit, je trouverai
+la tendresse et je l'en ferai part. C'est alors que
+nous serons riches! <i>Au jour d'aujourd'hui</i>, comme dit
+ce gendarme qu'on a mis ici pour nous garder, nous
+sommes si pauvres que personne ne veut de nous. Mais
+demain, Rose, pas plus tard que demain, nous serons
+mariées toutes les deux, moi avec Paul, qui est devenu
+roi d'Alger; et toi avec cet homme qui porte des sacs de
+blé et qui te regarde toujours. J'en ferai mon premier
+ministre, et son emploi sera de faire brûler à petit feu
+ce gendarme qui dit toujours la même chose et qui nous
+a fait tant souffrir. Mais tais-toi, ne parle de cela à personne.
+C'est un grand secret, et le sort de la guerre d'Afrique
+en dépend.</p>
+
+<p>Ce discours bizarre effraya beaucoup Rose, et elle
+n'osa parler davantage à sa soeur, dans la crainte de
+l'exalter de plus en plus. Elle ne voulut pas la quitter
+que le médecin, qu'on attendait à cette heure-là, ne fut
+venu, et même elle oublia son envie de danser et resta
+pensive auprès du lit de la folle, la tête penchée, les deux
+mains croisées sur son genou et le coeur rempli d'une
+tristesse profonde. C'était un contraste frappant que ces
+deux soeurs, l'une si horriblement dévastée par la souffrance,
+si repoussante dans son abandon d'elle-même,
+l'autre si bien parée, brillante de fraîcheur et de beauté;
+et cependant, il y avait de la ressemblance dans leurs
+traits; toutes deux aussi couvaient, à des degrés différents,
+dans leur sein, <i>une amour contrariée</i>, comme
+on dit dans le pays; toutes deux étaient tristes et graves.
+La moins abattue des deux était la folle, qui roulait
+dans son esprit égaré des espérances et des projets fantastiques.</p>
+
+<p>Le médecin arriva très-exactement. Il examina la folle
+avec l'espèce d'apathie d'un homme qui n'a rien à espérer,
+rien à tenter dans un cas depuis longtemps désespéré.</p>
+
+<p>&mdash;Le pouls est le même, dit-il. Il n'y a pas de changement.</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi, docteur, lui dit Rose en l'attirant
+à part. Il y a du changement depuis hier soir. Elle crie,
+elle dort, elle parle autrement que de coutume. Je vous
+assure qu'il se fait en elle une révolution. Ce soir, elle
+cherche à rassembler ses idées et à les exprimer, quoique
+ce soient les idées du délire; est-ce, pire, est-ce
+mieux que son abattement ordinaire? Qu'en pensez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne pense rien, répondit le médecin. On peut
+s'attendre à tout dans ces sortes de maladies, et on ne
+peut rien prévoir. Votre famille a eu tort de ne pas faire
+les sacrifices nécessaires pour l'envoyer dans un de ces
+établissements où des gens de l'art s'occupent spécialement
+des cas exceptionnels. Moi, je ne me suis jamais
+vanté de la guérir, et je pense que, même les plus habiles,
+ne pourraient en répondre aujourd'hui. Il est trop
+tard. Tout ce que je désire, c'est que sa manie de silence
+et de solitude ne dégénère pas en fureur. Évitez de la
+contrarier et ne la faites pas parler, afin que sa pensée
+ne se fixe pas sur un même objet.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! dit Rose, je n'ose vous contredire, et pourtant
+c'est si affreux de vivre toujours seule, en horreur
+à tout le monde! Lorsqu'elle semble enfin chercher quelque
+sympathie, quelque pitié, faudra-t-il opposer à ce
+besoin d'affection un silence glacé? Savez-vous ce qu'elle
+me disait tout à l'heure? Elle disait que depuis qu'elle
+est folle (elle prétend qu'il y a cinquante-quatre ans),
+elle était occupée à chercher la tendresse. Pauvre fille,
+il est certain qu'elle ne l'a guère trouvée!</p>
+
+<p>&mdash;Et disait-elle cela en termes raisonnables?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas, non! elle y mêlait des idées effrayantes et
+des menaces épouvantables.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez bien que ces épanchements du délire
+sont plus dangereux que salutaires. Laissez-la seule,
+croyez-moi, et, si elle veut sortir, empêchez qu'on ne
+gène en rien ses habitudes. C'est la seule manière d'éviter
+que la crise d'hier soir ne revienne.</p>
+
+<p>Rose obéit à regret; mais Marcelle, qui désirait se retirer
+dans sa chambre pour écrire et qui voyait sa compagne
+triste et préoccupée, la conjura d'aller se distraire,
+et lui promit qu'au premier cri, au premier symptôme
+d'agitation de sa soeur, elle l'enverrait avertir par la petite
+Fanchon. D'ailleurs, madame Bricolin était occupée
+aussi à la maison, et la grand'mère pressait Rose de
+venir encore danser une bourrée sous ses yeux avant la
+clôture de l'assemblée.</p>
+
+<p>&mdash;Songe, lui dit-elle, que je compte maintenant les
+jours de fête, en me disant chaque année que je ne verrai
+peut-être pas la suivante. Il faut que je te voie encore
+danser et t'amuser aujourd'hui, autrement il m'en roterait
+une idée triste, et je me figurerais que ça doit me
+porter malheur.</p>
+
+<p>Rose ne fit point trois pas sur le terrier sans voir
+Grand-Louis à ses côtés.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle Rose, lui dit-il, votre papa ne vous
+a-t-il rien dit contre moi?</p>
+
+<p>&mdash;Non. Il m'a, au contraire, presque commandé ce
+matin de danser avec toi.</p>
+
+<p>&mdash;Mais... depuis ce matin?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai à peine vu; il ne m'a pas parlé. Il paraît
+très-occupé de ses affaires.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, Louis, dit la grand'mère, tu ne fais donc
+pas danser Rose? tu ne vois donc pas qu'elle en a envie?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce vrai, mam'selle Rose? dit le meunier en prônant
+la main de la jeune fille; auriez-vous fantaisie de
+danser encore ce soir avec moi?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux bien danser, répondit-elle avec une nonchalance
+assez piquante.</p>
+
+<p>&mdash;Si c'est avec quelque autre que moi, dit Grand-Louis
+en pressant le bras de Rose sur son coeur agité,
+dites, j'irai le chercher!</p>
+
+<p>&mdash;Cela veut peut-être dire que vous souhaiteriez que
+ce ne fût pas vous? répondit la malicieuse fille en s'arrêtant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pensez ça? s'écria le meunier transporté
+d'amour. Eh bien, vous allez voir si j'ai les jambes engourdies!</p>
+
+<p>Et il l'entraîna, il l'emporta presque au milieu de la
+danse, où, au bout d'un instant, oublieux l'un et l'autre
+de leurs inquiétudes et de leurs chagrins, ils rasèrent
+légèrement le gazon, en se tenant la main un peu plus
+serrée que la bourrée ne l'exigeait absolument.</p>
+
+<p>Mais cette enivrante bourrée n'était pas finie, que
+M. Bricolin, qui avait attendu ce moment pour rendre
+l'affront plus sanglant à la face de tout le village, s'élança
+au beau milieu des danseurs, et, d'un geste interrompant
+la cornemuse, qui eût couvert sa voix:</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille! s'écria-t-il en prenant le bras de Rose, vous
+êtes une honnête et respectable fille; ne dansez donc plus
+jamais avec des gens que vous ne connaissez pas!</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle Rose danse avec moi, monsieur Bricolin!
+répondit Grand-Louis fort animé.</p>
+
+<p>&mdash;C'est à cause de ça que je le lui défends, comme je
+vous défends, à vous, de vous permettre de l'inviter, ni
+de lui adresser la parole, ni de jamais passer ma porte,
+ni...</p>
+
+<p>La voix tonnante du fermier fut étouffée par cet excès
+d'éloquence, et, la colère le faisant bégayer, Grand-Louis
+l'arrêta.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Bricolin, lui dit-il, vous êtes le maître de
+commander en père à votre fille, vous êtes le maître de
+me défendre votre maison, mais vous n'êtes pas le maître
+de m'offenser en public avant de m'avoir donné une
+explication en particulier.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis le maître de faire tout ce que je veux, reprit
+Bricolin exaspéré, et de dire à un mauvais sujet tout ce
+que je pense de lui!</p>
+
+<p>&mdash;A qui dites-vous ça, monsieur Bricolin? demanda
+Grand-Louis, dont les yeux se remplirent d'éclairs; car
+bien qu'il se fût dit, dès le début de cette scène: «Nous
+y voila! j'ai ce que je mérite jusqu'à un certain point,»
+il lui était impossible de supporter patiemment un outrage.</p>
+
+<p>&mdash;Je dis cela à qui bon me semble! répondit Bricolin
+d'un air majestueux, mais, au fond, intimidé subitement.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous parlez à votre bonnet, peu m'importe! reprit
+Grand-Louis, essayant de se modérer.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez un peu cet enragé! répliqua M. Bricolin en
+se renfonçant dans le groupe de curieux qui se pressait
+autour de lui; ne dirait-on pas qu'il veut m'insulter
+parce que je lui défends de parler à ma fille? N'en ai-je
+pas le droit?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui! vous en avez parfaitement le droit, reprit
+le meunier en s'efforçant de s'éloigner; mais non pas
+sans m'en dire la raison, et j'irai vous la demander
+quand vous serez de sang-froid et moi aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Tu me fais des menaces, malheureux? s'écria Bricolin
+alarmé; et, prenant l'assemblée à témoin: «Il me
+fait des menaces!» ajouta-t-il d'un ton emphatique, et
+comme pour invoquer l'assistance de ses clients et de ses
+serviteurs contre un homme dangereux.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu m'en garde! monsieur Bricolin, dit Grand-Louis
+en haussant les épaules; vous ne m'entendez
+pas...</p>
+
+<p>&mdash;Et je ne veux pas t'entendre. Je n'ai rien à écouter
+d'un ingrat et d'un faux ami. Oui, ajouta-t-il, voyant que
+ce reproche causait plus de chagrin que de colère au
+meunier, je te dis que tu es un faux ami, un Judas!</p>
+
+<p>&mdash;Un Judas? non, car je ne suis pas un juif, monsieur
+Bricolin.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien! reprit le fermier, qui s'enhardissait
+lorsque son adversaire semblait faiblir.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! doucement, s'il vous plaît, répliqua Grand-Louis
+d'un ton qui lui ferma la bouche. Pas de gros
+mots; je respecte votre âge, je respecte votre mère, et
+votre fille aussi, plus que vous-même peut-être; mais je
+ne réponds pas de moi si vous vous emportez trop en paroles.
+Je pourrais répondre et faire voir que si j'ai un
+petit tort, vous en avez un grand. Taisons-nous, croyez-moi,
+monsieur Bricolin, ça pourrait nous mener plus
+loin que nous ne voulons. J'irai vous parler, et vous m'entendrez.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'y viendras pas! Si tu y viens, je te mettrai
+dehors honteusement, s'écria M. Bricolin lorsqu'il vit le
+meunier, qui s'éloignait à grands pas, hors de portée de
+l'entendre. Tu n'es qu'un malheureux, un trompeur, un
+intrigant!</p>
+
+<p>Rose qui, pâle et glacée de terreur, était restée jusque-là
+immobile au bras de son père, fut prise d'un mouvement
+d'énergie dont elle-même ne se serait pas crue
+capable un instant auparavant.</p>
+
+<p>&mdash;Mon papa, dit-elle en le tirant avec force de la foule,
+vous êtes en colère, et vous dites ce que vous ne pensez
+pas. C'est en famille qu'il faut s'expliquer, et non pas
+devant tout le monde. Ce que vous faites là est très-désobligeant
+pour moi, et vous n'êtes guère soigneux de me
+faire respecter.</p>
+
+<p>&mdash;Toi, toi? dit le fermier étonné et comme vaincu par
+le courage de sa fille. Il n'y a rien contre toi dans tout
+cela, rien qui doive faire parler sur ton compte. Je t'avais
+permis de danser avec ce malheureux, je trouvais cela
+honnête et naturel, comme tout le monde doit le trouver.
+Je ne savais pas que cet homme-là était un scélérat, un
+traître, un...</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce que vous voudrez, mon père, mais en voilà
+bien assez, dit Rose en lui secouant le bras avec la force
+d'un enfant mutiné. Et elle réussit à l'entraîner vers la
+ferme.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXIX.</h3>
+
+<h3>LES DEUX SOEURS.</h3>
+
+<p>Madame Bricolin ne s'attendait pas à voir revenir si
+tôt son monde. Son époux l'avait consignée à la maison
+sans lui dire l'esclandre qu'il méditait; il ne voulait pas
+qu'elle vînt nuire par des criailleries à la majesté de son
+rôle en public. Lors donc qu'elle le vit rentrer, cramoisi
+de colère, essoufflé, grondant sourdement, et traînant à
+son bras Rose très-animée, très-oppressée aussi et les
+yeux gros de larmes qu'elle ne pouvait retenir, tandis
+que la grand'mère les suivait en trottinant et en joignant
+les mains d'un air consterné, elle recula de surprise:
+puis, élevant sa chandelle à la hauteur de leur visage:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il y a donc? dit-elle; qu'est-ce qui vient
+de se passer?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a que mon fils a grandement tort, et qu'il parle
+sans raison, répondit la mère Bricolin en se laissant tomber
+sur une chaise.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, c'est le refrain de la vieille, dit le fermier,
+à qui la vue de sa moitié rendit une partie de sa colère.
+Assez causé! Le souper est-il prêt? Allons, Rose, as-tu
+faim?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon père, dit Rose assez sèchement.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc moi qui t'ai coupé l'appétit?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon père.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un reproche, ça?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon père, j'en conviens.</p>
+
+<p>&mdash;Ah ça! dis donc, Rose, reprit le fermier, qui avait
+pour sa fille autant de condescendance que possible,
+mais qui, pour la première fois, la voyait un peu révoltée
+contre lui: tu le prends sur un ton qui ne me va guère.
+Sais-tu que ta mauvaise humeur me donnerait à penser?
+tu ne le voudrais pas, j'espère?</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, parlez, mon père. Dites ce que vous pensez;
+si vous vous trompez, mon devoir est de me justifier.</p>
+
+<p>&mdash;Je dis, ma fille, que tu aurais mauvaise grâce de
+prendre le parti d'un manant de meunier, à qui je romprai
+mon rotin sur le dos un de ces quatre matins s'il
+rôde autour de ma maison.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, répondit Rose avec feu, j'oserai vous
+dire, moi, dussiez-vous me rompre votre bâton sur le
+dos à moi-même, que tout cela est cruel et injuste; que
+je suis humiliée de servir à votre vengeance en public,
+comme si j'étais responsable des torts qu'on a ou qu'on
+n'a pas envers vous, qu'enfin tout cela me fait de la peine
+et blesse ma grand'mère, vous le voyez bien.</p>
+
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/20.png"></p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, ça m'afflige et ça me fâche, dit la mère
+Bricolin avec son ton franc et bref, qui cachait cependant
+une grande douceur et une grande bonté (et c'est
+en cela que Rose lui ressemblait, ayant le parler vif et
+l'âme tendre). Ça me <i>saigne l'âme</i>, continua la vieille,
+de voir maltraiter en paroles un honnête garçon que
+j'aime quasiment comme un de mes enfants, d'autant
+plus que je suis amie depuis plus de soixante ans avec
+sa mère et avec toute sa famille... Une famille de braves
+gens, oui! et à qui Grand-Louis n'est pas fait pour porter
+déshonneur!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est donc à propos de ce joli monsieur-là que
+votre mère grogne, dit madame Bricolin à son mari, et
+que votre fille pleure? Regardez-la, la voilà toute larmoyante!
+Oui-da! vous nous avez embarqués dans de
+jolies affaires, monsieur Bricolin, avec votre amitié pour
+ce grand âne! Vous en voilà récompensé! Voyez si ce
+n'est pas une honte de voir votre mère et votre fille prendre
+son parti contre vous, et en verser des larmes comme
+si... comme si... Vrai Dieu! je ne veux pas en dire plus
+long, j'en rougirais!</p>
+
+<p>&mdash;Dites tout, ma mère, dites, s'écria Rose tout à fait
+irritée. Puisqu'on est si bien en train de m'humilier aujourd'hui,
+qu'on ne se refuse donc rien! Je suis toute
+prête à répondre si l'on m'interroge sérieusement et sincèrement
+sur mes sentiments pour Grand-Louis.</p>
+
+<p>&mdash;Et quels sont vos sentiments, Mademoiselle? dit le
+fermier courroucé, en prenant sa plus grosse voix: dites-nous
+ça bien vite, s'il vous plaît, puisque la langue vous
+démange.</p>
+
+<p>&mdash;Mes sentiments sont ceux d'une soeur et d'une amie,
+répliqua Rose, et personne ne m'en fera changer.</p>
+
+<p>&mdash;Une soeur! la soeur d'un meunier! dit M. Bricolin
+en ricanant et en contrefaisant la voix de Rose; une
+amie! l'amie d'un paysan! Voilà un beau langage et fort
+convenable pour une fille comme vous! Le tonnerre
+m'écrase si, au <i>jour d'aujourd'hui</i>, les jeunes filles ne
+sont pas toutes folles. Rose, vous parlez comme on parlerait
+aux Petites-Maisons!</p>
+
+<p>En ce moment, des cris perçants retentirent dans la
+chambre de la folle; madame Bricolin tressaillit, et Rose
+devint pâle comme la mort.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/21.png"></p>
+
+<p>&mdash;Écoutez! mon père, dit-elle en saisissant avec force
+le bras de M. Bricolin; écoutez bien, et osez donc rire
+encore de la folie des jeunes filles! Plaisantez sur les
+maisons des fous, vous qui semblez oublier qu'une fille
+de <i>notre rang</i> peut aimer un homme sans fortune, jusqu'à
+tomber dans un état pire que la mort!</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, elle l'avoue, elle le proclame! s'écria madame
+Bricolin, partagée entre la rage et le désespoir; elle
+aime ce manant, et elle nous menace de <i>tourner</i> comme
+sa soeur!</p>
+
+<p>&mdash;Rose! Rose! dit M. Bricolin épouvanté, taisez-vous!
+et vous, Thibaude, allez-vous-en voir la Bricoline,
+ajouta-t-il d'un ton impérieux.</p>
+
+<p>Madame Bricolin sortit. Rose restait debout, la figure
+bouleversée, effrayée de ce qu'elle venait de dire à son
+père.</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille, tu es malade, dit M. Bricolin tout ému. Il
+faut reprendre tes sens.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous avez raison, mon père, je suis malade,
+dit Rose fondant en larmes et en se jetant dans les bras
+de son père.</p>
+
+<p>M. Bricolin avait été effrayé, mais il lui était impossible
+de s'attendrir. Il embrassa Rose comme un enfant
+qu'on apaise, mais non comme une fille qu'on adore.
+Il était vain de sa beauté, de son esprit, et plus encore
+de la richesse qu'il voulait placer sur sa tête. Il eût
+mieux aimé l'avoir mise au monde laide et sotte, mais
+inspirant l'envie par son argent, que parfaite et pauvre,
+et inspirant la pitié.</p>
+
+<p>&mdash;Petite, lui dit-il, tu n'as pas le sens commun, ce
+soir. Va te coucher, et que ce meunier et vos belles amitiés
+te sortent de la cervelle. Sa soeur t'a nourrie, c'est
+vrai; mais elle a été, parbleu! bien payée. Ce garçon a
+été ton camarade d'enfance, c'est encore vrai; mais il
+était notre domestique, et il ne faisait que son devoir en
+t'amusant. Il me plaît de le chasser au <i>jour d'aujourd'hui</i>,
+parce qu'il m'a joué un vilain tour: c'est ton devoir
+de trouver que j'ai raison.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon père, dit Rose en pleurant toujours dans
+les bras du fermier, vous révoquerez cet ordre-là. Vous
+lui permettrez de se justifier, car il n'est pas coupable,
+c'est impossible, et vous ne me forcerez pas à humilier
+mon ami d'enfance, le fils de la bonne meunière qui
+m'aime tant!</p>
+
+<p>&mdash;Rose, tout ça commence à m'ennuyer particulièrement,
+répondit Bricolin en se débarrassant des caresses
+de sa fille. C'est trop bête qu'il faille faire une affaire de
+famille de l'expulsion d'un pareil <i>va-nu-pieds</i>. Allons,
+flanque-moi la paix, je te prie. Écoute comme ta pauvre
+soeur <i>braille</i>, et ne t'occupe pas tant d'un étranger quand
+le malheur est dans notre maison.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! si vous croyez que je n'entends pas la voix de
+ma soeur, dit Rose avec une expression effrayante, si
+vous croyez que ses cris ne disent rien à mon âme, vous
+vous trompez, mon père! je les entends bien, et je n'y
+pense que trop!</p>
+
+<p>Rose sortit en chancelant, mais comme elle se dirigeait
+vers la chambre de sa soeur, on l'entendit rouler
+sur le plancher du corridor. Les deux dames Bricolin
+accoururent effrayées. Rose était évanouie et comme
+morte.</p>
+
+<p>On s'empressa de porter Rose dans la chambre où
+Marcelle écrivait en l'attendant, sans se douter de l'orage
+où s'agitait sa pauvre amie. Elle l'entoura des plus
+tendres soins et eut seule la présence d'esprit d'envoyer
+voir dans le bourg si le médecin n'était pas reparti. Il
+vint, et trouva la jeune fille dans une violente contraction
+nerveuse. Elle avait les membres raidis, les dents serrées,
+les lèvres bleuâtres. La connaissance lui revint
+quand on eut exécuté quelques prescriptions; mais son
+pouls passa d'une atonie effrayante à une ardente énergie.
+La fièvre brillait dans ses grands yeux noirs, et elle
+parlait avec agitation, sans trop savoir à qui. Frappée
+de lui entendre prononcer plusieurs fois de suite le nom
+de Grand-Louis, Marcelle réussit à éloigner ses parents
+alarmés et à rester seule avec elle, tandis que le médecin
+se rendait auprès de mademoiselle Bricolin l'aînée, qui
+commençait à présenter des symptômes de fureur comme
+la veille.</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère Rose, dit Marcelle en pressant sa compagne
+dans ses bras, vous avez du chagrin, c'est la cause
+de votre mal. Apaisez-vous; demain vous me conterez
+tout cela, et je ferai tout au monde pour voir cesser vos
+peines. Qui sait si je ne trouverai pas quelque moyen?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous êtes un ange, vous, répondit Rose en se
+jetant à son cou. Mais vous ne pouvez rien pour moi.
+Tout est perdu, tout est rompu, Louis est chassé de la
+maison; mon père, qui le protégeait ce matin, le hait et
+le maudit ce soir. Je suis trop malheureuse, en vérité!</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'aimez donc bien? dit Marcelle étonnée.</p>
+
+<p>&mdash;Si je l'aime! s'écria Rose; puis-je ne pas l'aimer!
+Et quand donc en avez-vous douté?</p>
+
+<p>&mdash;Hier encore, Rose, vous n'en conveniez pas.</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible, je n'en serais peut-être jamais convenue
+si on ne l'eût pas persécuté, si on ne m'eût pas
+poussée à bout comme on l'a fait aujourd'hui. Imaginez-vous,
+dit-elle en parlant d'une manière précipitée, et en
+tenant à deux mains son front brûlant, qu'ils ont cherché
+à l'humilier devant moi, à l'avilir à mes yeux, parce
+qu'il est pauvre et qu'il ose m'aimer! Ce matin, quand
+on l'accablait de railleries, j'étais lâche; j'étais en colère,
+et je n'osais pas le faire paraître. Je l'ai laissé vilipender
+sans songer à le défendre, je rougissais presque
+de lui. Et puis je suis rentrée, prise tout à coup d'un
+grand mal de tête, et me demandant si j'aurais jamais
+la force de braver pour lui tant d'insultes. Je me suis
+figuré que je ne voulais plus l'aimer, et alors il m'a semblé
+que j'allais mourir, que cette maison, qui m'a toujours
+semblé belle, parce que j'y ai été élevée et que je
+m'y trouvais heureuse, devenait noire, malpropre, triste
+et laide comme elle vous le paraît sans doute à vous-même.
+Je me suis crue dans une prison, et ce soir, quand
+ma pauvre soeur me disait dans sa folie que notre père
+était un gendarme qui nous gardait à vue pour nous faire
+souffrir, il y a eu instant où j'étais comme folle aussi, et
+où je me figurais voir tout ce que voyait ma soeur. Oh!
+que cela m'a fait de mal! Et quand j'ai repris ma raison,
+j'ai bien senti que sans mon pauvre Louis il n'y avait
+pour moi rien d'agréable, rien de supportable dans ma
+vie. C'est parce que je l'aime que j'ai accepté gaiement
+jusqu'à ce jour toutes mes peines, l'humeur terrible de
+ma mère, l'insensibilité de mon père, le fardeau de notre
+richesse, qui ne fait que des malheureux et des jaloux
+autour de nous, et le spectacle des maladies affreuses qui
+frappent depuis si longtemps sous mes yeux ma soeur et
+mon grand-père. Tout cela m'a paru hideux quand je me
+suis vue seule, n'osant plus aimer, et forcée de subir tout
+cela sans la consolation d'être chérie par un être beau,
+noble, excellent, dont l'attachement me dédommageait de
+tout. Oh! c'est impossible! je l'aime, je ne veux plus essayer
+de m'en guérir. Mais j'en mourrai, voyez-vous, madame
+Marcelle; car ils l'ont chassé, et, j'aurai beau souffrir,
+ils seront impitoyables. Je ne pourrai plus le voir; si je
+lui parle en secret, ils me gronderont et me persifleront
+jusqu'à ce que j'aie perdu la tête... Ma pauvre tête, que
+je croyais si saine, si forte, et qui me fait tant de mal
+qu'il me semble qu'elle se brise... Oh! je ne me laisserai
+pas devenir comme ma soeur, n'ayez pas peur de moi,
+ma chère madame Marcelle! Je me tuerai plutôt si je
+sens que son mal me gagne. Mais cela ne se gagne pas,
+n'est-il pas vrai?... Pourtant, quand je l'entends crier,
+cela me déchire le coeur, cela fait passer du feu et de la
+glace dans mon sang. Une soeur, une pauvre soeur! c'est
+le même sang que nous, et son mal se ressent dans notre
+corps comme dans notre âme! Oh ciel! Madame, oh!
+mon Dieu, l'entendez-vous? Tenez! ils ont beau fermer
+les portes, je l'entends encore, je l'entends toujours!...
+Comme elle souffre, comme elle aime, comme elle appelle!
+ma soeur, ô ma pauvre amie, que j'ai vue si belle,
+si sage, si douce, si gaie, et qui rugit à présent comme
+une louve!...</p>
+
+<p>La pauvre Rose éclata en sanglots, et peu à peu ses
+larmes, longtemps étouffées par un violent effort de sa
+volonté, devenaient des cris inarticulés, puis des cris
+perçants. Sa figure s'altérait, ses yeux égarés semblaient
+rentrer et s'éteindre, ses mains crispées pressaient les
+bras de Marcelle jusqu'à les meurtrir, et elle finit par cacher
+sa figure dans son oreiller en criant d'une manière
+déchirante, imitant par un instinct fatal et irrésistible les
+cris effroyables de sa malheureuse soeur.</p>
+
+<p>La famille, frappée de cet écho sinistre, quitta l'aînée
+pour la cadette. Le médecin accourut, et, sachant ce qui
+s'était passé, n'attribua pas seulement cette violente
+attaque de nerfs à l'impression produite sur l'imagination
+de Rose par la démence de sa soeur aînée. Il réussit
+à la calmer; mais lorsqu'il se retrouva seul avec les Bricolin,
+il leur parla assez sévèrement:&mdash;Vous avez commis
+une longue imprudence, leur dit-il, d'élever cette
+jeune fille en présence d'un aussi triste spectacle. Il serait
+opportun de l'y soustraire, d'envoyer l'aînée dans
+un établissement d'aliénés, et de marier la cadette pour
+dissiper la mélancolie qui pourrait bien s'emparer d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, monsieur Lavergne! mais certainement!
+dit madame Bricolin, nous ne demandons qu'à la marier.
+Elle en a trouvé dix fois l'occasion, et, aujourd'hui
+encore, nous avions là son cousin Honoré, qui est un
+très-bon parti; il aura bien un jour cent mille écus.
+Si elle le voulait, il ne demanderait pas mieux et nous
+aussi, mais elle ne veut pas en entendre parler; elle refuse
+tous ceux que nous lui présentons!</p>
+
+<p>&mdash;C'est peut-être que vous ne lui présentez pas celui
+qui lui plairait, répondit le docteur. Je n'en sais rien, et
+je ne me mêle pas de vos affaires; mais vous savez bien
+la cause du malheur de l'autre, et je vous conseille fort
+de vous conduire autrement avec celle-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! celle-ci, dit M. Bricolin, ce serait trop grand
+dommage, une si belle fille, hein, monsieur le docteur?</p>
+
+<p>&mdash;L'autre aussi était une belle fille; vous ne vous en
+souvenez pas!</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, Monsieur, dit madame Bricolin plus
+irritée que pénétrée de la franchise du docteur, est-ce
+que vous croiriez que ma fille n'aurait pas la tête saine?
+Le malheur de l'autre est un accident, un chagrin qu'elle
+a eu de la mort de son amant...</p>
+
+<p>&mdash;Que vous ne lui aviez pas permis d'épouser!</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, vous n'en savez rien; nous le lui aurions
+peut-être permis, si nous avions su que ça devait tourner
+si mal. Mais Rose, Monsieur, c'est une fille bien organisée,
+bien raisonnable, et, Dieu merci, ce n'est pas un
+mal héréditaire chez nous. Il n'y a jamais eu de fous,
+que je sache, dans la famille des Bricolin ni dans celle
+des Thibaut! Moi, j'ai toujours eu la tête froide et forte;
+j'ai d'autres filles qui sont comme moi: je ne conçois
+pas pourquoi Rosé ne l'aurait pas aussi bonne que les
+autres.</p>
+
+<p>&mdash;Vous en penserez ce que vous voudrez, reprit le
+médecin; mais je vous déclare que vous jouez gros jeu si
+vous contrariez jamais les inclinations de votre fille cadette.
+C'est un tempérament nerveux des mieux conditionnés,
+et assez semblable à celui de l'ainée. De plus,
+la folie, si elle n'est pas héréditaire, est contagieuse....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! nous enverrons l'autre dans une maison de
+santé; nous nous déciderons à cela quoi qu'il en puisse
+coûter, dit madame Bricolin.</p>
+
+<p>&mdash;Et il ne faut pas contrarier Rose, entends-tu, ma
+femme? dit le fermier en se versant du vin à pleins verres
+pour s'étourdir sur ses chagrins domestiques. Il y a
+des acteurs à la Châtre, il faudra la mener voir la comédie.
+Nous lui achèterons une robe neuve, deux s'il
+faut. Nous avons, sapredié, bien le moyen de ne lui rien
+refuser!...</p>
+
+<p>M. Bricolin fut interrompu par madame de Blanchemont,
+qui lui demandait un entretien particulier.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXX.</h3>
+
+<h3>LE CONTRAT</h3>
+
+<p>&mdash;Monsieur Bricolin, dit Marcelle en suivant le fermier
+dans une espèce de cabinet sombre et mal rangé où il
+entassait ses papiers pèle-mêle avec divers instruments
+aratoires et ses échantillons de semence, êtes-vous disposé
+à m'écouter avec calme et douceur?</p>
+
+<p>Le fermier avait beaucoup bu pour se donner de l'aplomb
+avant d'aller insulter Grand-Louis sur le terrier.
+En revenant, il avait encore bu pour se calmer et se rafraîchir.
+En troisième lieu, il avait bu pour conjurer la
+tristesse répandue autour de lui et chasser les idées noires
+qui le gagnaient. Son pichet de faïence à fleurs
+bleues, en permanence sur la table de la cuisine, lui
+servait ordinairement de contenance ou de stimulant
+contre la première pesanteur de l'ivresse. Quand il se vit
+seul avec la dame de Blanchemont et privé du secours
+de son vin blanc, il se sentit mal à l'aise, fit machinalement
+le mouvement de chercher sur sa table à écrire un
+verre qui ne s'y trouvait point, et, en voulant offrir une
+chaise, il en fit tomber deux. Marcelle s'aperçut alors
+que ses jambes, sa face rouge, sa langue et son cerveau
+étaient passablement avinés, et, malgré le dégoût que
+lui inspirait ce redoublement d'attrait du personnage,
+elle résolut d'affronter une franche explication avec lui,
+se rappelant le proverbe <i>in vino veritas</i>.</p>
+
+<p>Voyant qu'il avait à peine entendu ses premières paroles,
+elle revint à l'assaut.&mdash;Monsieur Bricolin, lui dit-elle,
+j'ai eu le, plaisir de vous demander si vous étiez disposé
+à écouter avec bienveillance et tranquillité une
+demande assez délicate que j'ai à vous faire.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il y a, Madame? répondit le fermier
+d'un ton peu gracieux, mais sans énergie. Il en voulait
+beaucoup à Marcelle, mais il était trop appesanti pour
+le lui témoigner.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a, monsieur Bricolin, reprit-elle, que vous avez
+chassé de votre maison le meunier d'Angibault, et que
+je désirerais savoir la cause de votre mécontentement
+contre lui.</p>
+
+<p>Bricolin fut étourdi de cette franche manière d'aborder
+la question. Il y avait dans l'extérieur de Marcelle
+une sincérité hardie qui le gênait toujours, et surtout
+dans un moment où il n'avait pas le libre exercice de ses
+facultés. Dominé comme par une volonté supérieure à la
+sienne, il fit le contraire de ce qu'il eût fait à jeun, il dit
+la vérité.</p>
+
+<p>&mdash;Vous la savez, Madame, répondit-il, la cause de
+mon mécontentement! je n'ai pas besoin de vous la
+dire.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc moi? dit madame de Blanchemont.</p>
+
+<p>&mdash;Vous? non. Je ne vous accuse pas. Vous songez à
+vos propres intérêts, c'est tout simple, comme je songe
+aux miens... mais je trouve que c'est le fait d'une canaille
+de faire semblant d'être mon ami, et d'aller, pendant
+ce temps-là, vous donner des conseils contre moi.
+Écoutez-les, profitez-en, payez-les bien, vous n'en manquerez
+pas. Mais moi, je mets à la porte l'ennemi qui me
+nuit auprès de vous. Voilà!... Tant pis pour ceux qui le
+trouvent mauvais... Je suis le maître chez moi; car enfin,
+voyez-vous, madame de Blanchemont, je vous le dis,
+chacun pour soi!... Vos intérêts sont vos intérêts à vous,
+mes intérêts sont mes intérêts à moi. La canaille est de
+la canaille... Au <i>jour d'aujourd'hui</i>, chacun songe à
+soi. Je suis le maître dans ma maison et dans ma famille,
+vous avez vos intérêts comme j'ai les miens; pour des
+conseils contre moi, vous n'en manquerez guère, je vous
+le dis....</p>
+
+<p>Et M. Bricolin continua ainsi pendant dix minutes à
+se répéter fastidieusement sans s'en apercevoir, perdant
+à chaque parole le souvenir d'avoir dit déjà cent fois la
+même chose.</p>
+
+<p>Marcelle, qui avait vu rarement de près des gens ivres,
+et qui n'avait jamais causé avec aucun, l'écoutait avec
+étonnement, se demandant s'il était devenu tout à coup
+idiot, et songeant avec effroi que le sort de Rose et de
+son amant dépendait d'un homme dur et opiniâtre à
+jeun, stupide et sourd quand le vin avait apaisé sa rudesse.
+Elle le laissa ressasser pendant quelque temps les
+mêmes lieux communs ignobles, puis, voyant que cela
+pouvait durer jusqu'à ce que le sommeil le prît sur sa
+chaise, elle essaya de le dégriser en touchant brusquement
+la corde la plus sensible.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, monsieur Bricolin, dit-elle en l'interrompant,
+vous voulez absolument acheter Blanchemont? Et
+si j'acceptais le prix que vous m'en offrez, seriez-vous
+encore fâché?</p>
+
+<p>Bricolin fit un effort pour relever ses paupières dilatées,
+et pour regarder fixement Marcelle qui, de son
+côté, le regardait avec, attention et assurance. Peu à peu
+l'oeil du fermier s'éclaircit, sa face lourde et gonflée parut
+se raffermir, et on eût dit qu'un voile tombait de dessus
+ses traits. Il se leva et fit deux ou trois tours dans la
+chambre, comme pour essayer ses jambes et rassembler
+ses idées. Il craignait de rêver. Quand il revint s'asseoir
+vis-à-vis de Marcelle, son attitude était solide et son teint
+presque pâle.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, madame la baronne, lui dit-il, qu'est-ce
+que vous m'avez fait l'honneur de me dire?</p>
+
+<p>&mdash;Je dis, reprit Marcelle, que je suis capable de vous
+laisser ma terre pour deux cent cinquante mille francs,
+si....</p>
+
+<p>&mdash;Si quoi? demanda Bricolin d'un ton bref et avec un
+regard de lynx.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous voulez me promettre de ne pas faire le
+malheur de votre fille.</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille! Qu'est-ce que ma fille a à faire dans tout
+cela?</p>
+
+<p>&mdash;Votre fille aime le meunier d'Angibault; elle est fort
+malade, elle peut en perdre la raison comme sa soeur.
+Entendez-vous, comprenez-vous, monsieur Bricolin?</p>
+
+<p>&mdash;J'entends, et ne comprends guère. Je vois bien que
+ma fille a une espèce d'amourette dans la tête. Ça peut
+passer d'un jour à l'autre, comme ça est venu. Mais quel
+si grand intérêt portez-vous à ma fille?</p>
+
+<p>&mdash;Que vous importe? Puisque vous ne comprenez pas
+qu'on puisse avoir de l'amitié et de la compassion pour
+une fille charmante qui souffre, vous comprenez du moins
+l'avantage d'être propriétaire de Blanchemont?</p>
+
+<p>&mdash;C'est un jeu, madame la baronne. Vous vous moquez
+de moi. Vous avez parlé aujourd'hui à mon plus
+grand ennemi, à Tailland le notaire, qui vous aura certainement
+conseillé de me tenir la dragée haute!</p>
+
+<p>&mdash;Sans aucune animosité contre vous, il m'a donné
+les renseignements nécessaires sur ma position. Or, je
+sais que je pourrais trouver un acquéreur très-prochainement,
+et vous tenir, comme vous dites, la dragée
+très-haute.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est le meunier d'Angibault qui vous a procuré
+ce bon conseiller-là en cachette de moi?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'en savez-vous? Vous pourriez vous tromper.
+D'ailleurs, toute explication à ce sujet est inutile; si je
+me contente de vos offres, que vous importe le reste?</p>
+
+<p>&mdash;Mais le reste... le reste, c'est qu'il faut que ma fille
+épouse un meunier!</p>
+
+<p>&mdash;Votre père l'était avant d'entrer comme fermier
+chez mes parents.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il a ramassé du bien, et, au <i>jour d'aujourd'hui</i>,
+je suis en position d'avoir un gendre qui m'aidera
+à acheter votre terre.</p>
+
+<p>&mdash;A l'acheter trois cent mille francs, et peut-être
+plus?</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc une condition <i>sinet quoi nomme</i>? Vous
+voulez que ce meunier épouse ma fille? Quel intérêt
+avez-vous à cela?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous l'ai dit, l'amitié, le plaisir de faire des heureux,
+toutes choses qui vous paraissent bizarres; mais
+chacun son caractère.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais bien que défunt M. le baron votre mari aurait
+donné dix mille francs d'un mauvais cheval, quarante
+mille francs d'une mauvaise fille, quand ça lui passait
+par la tète. Ce sont des fantaisies de noble; mais
+enfin ça se conçoit, c'était pour lui, ça lui procurait de
+l'agrément: au lieu que faire un sacrifice purement pour
+le plaisir des autres, à des gens qui ne vous tiennent en
+rien, que vous connaissez à peine....</p>
+
+<p>&mdash;Vous me conseillez donc de ne pas le faire?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous conseille, dit vivement Bricolin effrayé de
+sa maladresse, de faire ce qui vous plaît! On ne dispute
+pas des goûts et des idées; mais enfin!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, vous vous méfiez de moi, cela est clair.
+Vous ne me croyez pas sincère dans mes propositions?</p>
+
+<p>&mdash;Dame, Madame! quelle garantie eu aurais-je? C'est
+une fantaisie de reine qui peut vous passer d'un moment
+à l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pourquoi vous devriez vous hâter de me prendre
+au mot.</p>
+
+<p>«Elle a pardieu raison, se dit M. Bricolin; dans sa
+folie, elle a plus de sang-froid que moi.»</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, madame la baronne, dit-il, quelle garantie
+me donneriez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Un engagement écrit.</p>
+
+<p>&mdash;Signé?</p>
+
+<p>&mdash;A coup sûr.</p>
+
+<p>&mdash;-Et moi, je vous promettrais de donner ma fille en
+mariage à votre protégé?</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'en donneriez d'abord votre parole d'honneur.</p>
+
+<p>&mdash;D'honneur? et puis après?</p>
+
+<p>&mdash;Et puis tout de suite vous iriez, en présence de votre
+mère, de votre femme et de moi, la donner à Rose.</p>
+
+<p>&mdash;Ma parole d'honneur? Rose est donc bien amourachée?</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, consentez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;S'il ne faut que cela pour lui faire plaisir, à cette
+petite!...</p>
+
+<p>&mdash;Il faut plus encore....</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc?</p>
+
+<p>&mdash;Il faut tenir votre parole.</p>
+
+<p>La figure du fermier s'altéra.</p>
+
+<p>&mdash;Tenir ma parole... tenir ma parole! dit-il; vous en
+doutez donc?</p>
+
+<p>&mdash;Pas plus que vous ne doutez de la mienne; mais,
+comme vous me demandez un écrit, je vous en demanderais
+un aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Un écrit comme quoi tourné?</p>
+
+<p>&mdash;Une promesse de mariage que je rédigerais moi-même,
+que Rose signerait; et que vous signeriez aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Et si Rose allait me demander une dot après tout
+cela?</p>
+
+<p>&mdash;Elle y renoncerait par écrit.</p>
+
+<p>«Ce serait une fameuse économie, pensa le fermier,
+Cette diable de dot qu'il aurait fallu fournir d'un jour à
+l'autre m'aurait empêché peut-être d'acheter Blanchemont.
+Ne pas doter et avoir Blanchemont pour deux cent
+cinquante mille francs, c'est cent mille francs de profit.
+Allons, il n'y a pas à barguigner. Avec ça que si Rose
+devenait folle, il faudrait bien renoncer à trouver un
+gendre... et puis payer un médecin à l'année.... Et puis
+enfin, c'est trop triste; ça me ferait trop de peine de la
+voir devenir laide et malpropre comme sa soeur. Ça serait
+une honte pour nous d'avoir deux filles folles. Celle-là
+sera drôlement établie, mais la seigneurie de Blanchemont
+peut replâtrer bien des choses. On critiquera
+d'un côté, on nous jalousera de l'autre. Allons, soyons
+bon père. L'affaire n'est pas mauvaise.»</p>
+
+<p>&mdash;Madame la baronne, dit-il, si nous essayions de
+voir comment on pourrait tourner cet écrit-là? C'est un
+drôle de marché tout de même, et je n'en ai jamais vu
+de modèle.</p>
+
+<p>&mdash;Ni moi non plus, répondit madame de Blanchemont,
+et je ne sais s'il en existe dans la législation moderne.
+Mais, qu'importe? avec du bon sens et de la
+loyauté, vous savez qu'on peut rédiger un acte plus solide
+que tous ceux des gens du métier.</p>
+
+<p>&mdash;Ça se voit tous les jours. Un testament, par exemple!
+le papier timbré même n'y fait rien. Mais j'en ai
+ici. J'en ai toujours. On doit toujours avoir de ça sous la
+main.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi faire un brouillon sur papier libre,
+monsieur Bricolin, et faites-en un de votre côté: nous
+comparerons, nous discuterons s'il y a lieu, et nous
+transcrirons sur papier marqué.</p>
+
+<p>&mdash;Faites, faites, Madame, répondit Bricolin, qui savait
+à peine écrire. Vous avez plus d'esprit que moi,
+vous tournerez ça mieux que moi, et puis nous verrons.</p>
+
+<p>Pendant que Marcelle écrivait, M. Bricolin chercha
+dans un coin une cruche d'eau, et, sans être aperçu, il
+la posa sur une encoignure, s'inclina et en avala une
+certaine quantité. «Il s'agit d'avoir sa tête, pensait-il; il
+me semble bien que c'est revenu; mais de l'eau froide
+dans le sang, c'est très-bon en affaires, ça rend prudent
+et méfiant.»</p>
+
+<p>Marcelle, inspirée par son coeur, et douée d'ailleurs
+d'une grande lucidité d'intelligence dans ses généreuses
+résolutions, rédigea un écrit qu'un légiste eût pu regarder
+comme un chef-d'oeuvre de clarté, quoiqu'il fût écrit
+en bon français, qu'il n'y eût pas un mot de l'argot consacré,
+et qu'il fût empreint de la plus admirable bonne
+foi. Quand Bricolin en eut écouté la lecture, il fut frappé
+de la précision de cet acte, qu'il n'eût pas dicté, mais
+dont il comprenait fort bien la valeur et les conséquences.</p>
+
+<p>«Le diable soit des femmes! pensa-t-il. On a bien
+raison de dire que, quand par hasard elles s'entendent
+aux affaires, elles en remontreraient au plus malin d'entre
+nous. Je sais bien que, quand je consulte la mienne,
+elle s'aperçoit toujours de ce qui peut laisser une porte
+ouverte en ma faveur ou à mon détriment. Je voudrais
+qu'elle fût là! Mais elle nous retarderait par ses objections.
+Nous verrons bien quand il sera question de signer.
+Qu'est-ce qui croirait pourtant que cette jeune
+dame-là, qui est une liseuse de romans, une républicaine
+et un cerveau brûlé, est capable de faire si sagement
+une folie? J'en perdrai la tête d'étonnement. Buvons
+encore un verre d'eau. Pouah! que c'est mauvais!
+que de bon vin il me faudra boire après le marché pour
+me refaire l'estomac!»</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXXI.</h3>
+
+<h3>ARRIÈRE-PENSÉE.</h3>
+
+<p>Ça me parait sans objection, dit M. Bricolin quand il
+eut écouté attentivement une seconde et une troisième
+lecture de l'acte, tout en suivant avec ses yeux, qui
+s'agrandissaient et s'éclaircissaient à chaque ligne, le
+texte que Marcelle tenait entre eux deux. Il n'y a qu'une
+petite chose que je trouve à redire, c'est le prix, madame
+Marcelle; vrai, c'est trop cher de vingt mille francs. Je
+ne réfléchissais pas d'abord quel tort pouvait me faire le
+mariage de ma fille avec ce meunier. On va dire que je
+suis ruiné, puisque je l'établis si misérablement. Ça
+m'ôtera mon crédit. Et puis, ce garçon n'a pas de quoi
+acheter les présents de noce. C'est encore une dépense
+de huit ou dix mille francs qui retombera à ma charge.
+Rose ne peut pas se passer d un joli trousseau.... Je suis
+sûr qu'elle y tient!</p>
+
+<p>&mdash;Je suis sûre, moi, qu'elle n'y tient pas, dit Marcelle.
+Écoutez, monsieur Bricolin, elle pleure! l'entendez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'entends pas, Madame, je crois que vous vous
+trompez.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me trompe pas, dit Marcelle en ouvrant la
+porte; elle souffre, elle sanglote, et sa soeur crie! Comment,
+vous hésitez, Monsieur? Vous trouvez le moyen de
+vous enrichir en lui rendant la santé, la raison, la vie
+peut-être, et, dans un moment pareil, vous songez à gagner
+encore sur votre marché! Vraiment! ajouta-t-elle
+avec indignation, vous n'êtes pas un homme, vous n'avez
+pas d'entrailles! Prenez garde que je ne me ravise, et
+que je ne vous abandonne aux calamités qui pèsent sur
+votre famille comme un châtiment de votre avarice!</p>
+
+<p>De cette sortie véhémente, le fermier n'entendit clairement
+que la menace de rompre le marché.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, Madame, passez-moi dix mille francs, dit-il,
+et c'est conclu.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu! dit Marcelle. Je vais voir Rose; faites vos
+réflexions, les miennes sont faites; je ne changerai rien
+à mes conditions. J'ai un fils, et je n'oublie pas qu'en
+songeant aux autres, je ne dois pas trop le sacrifier.</p>
+
+<p>&mdash;Rasseyez-vous donc, madame Marcelle, et laissons
+dormir la pauvre Rose. Elle est si malade!</p>
+
+<p>&mdash;Allez donc la voir vous-même! dit Marcelle avec
+feu; vous vous convaincrez qu'elle ne dort pas. Peut-être
+que ses souffrances vous feront souvenir que vous êtes
+son père.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en souviens, répondit Bricolin effrayé de la
+pensée que Marcelle pourrait bien changer d'avis s'il lui
+donnait le temps de la réflexion. Allons, Madame, bâclons
+cet acte-là, afin de pouvoir en porter la nouvelle à Rose
+et la guérir.</p>
+
+<p>&mdash;J'espère, Monsieur, que vous lui donnerez votre
+consentement pur et simple, et qu'elle ne saura jamais
+que je vous l'ai acheté.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne voulez pas qu'elle sache que c'est une condition
+entre nous? Ça m'arrange! Alors, il est inutile
+qu'elle signe l'écrit.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, elle le signera sans le bien comprendre. Ce
+sera une espèce de dot que j'aurai faite à son fiancé.</p>
+
+<p>&mdash;Ça revient au même. Mais, moi, ça m'est égal;
+Rose est assez raisonnable pour comprendre que je ne
+pouvais pas la marier si bêtement sans lui en faire retirer
+quelque avantage dans l'avenir. Mais le paiement,
+madame Marcelle, vous exigez donc qu'il se fasse comptant?</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez dit que vous étiez en mesure.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, je le suis! Je viens de vendre une grosse
+métairie qui était trop loin de mes yeux, et dont j'ai touché,
+il y a huit jours, le paiement intégral; chose qui ne se
+fait guère dans notre pays; mais c'est un grand seigneur
+qui m'a acheté ça, et ces gens-là ont du comptant à pleins
+coffres. C'est un pair de France, c'est monsieur le duc
+de ***, qui voulait faire un parc sur mes terres et s'arrondir.
+Ça lui convenait, j'ai vendu cher, comme de
+juste!</p>
+
+<p>&mdash;N'importe, vous avez les fonds?</p>
+
+<p>&mdash;Je les ai en portefeuille, en beaux billets de banque,
+dit Bricolin en baissant la voix. Je vas vous les faire voir
+pour que vous n'ayez pas de souci.</p>
+
+<p>Et après avoir été fermer les portes au verrou, il tira
+de sa ceinture un énorme portefeuille de cuir gras et luisant,
+où s'amoncelait une quantité de billets sur la banque
+de France. Étonné de l'air indifférent avec lequel Marcelle
+les comptait:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit-il, ça fait frémir d'avoir tant d'argent que
+ça à la fois! Heureusement qu'il n'y a plus de chauffeurs,
+et qu'on peut se risquer à garder ça quelques jours sans
+le placer. Je porte ça tout le jour sur moi; la nuit, je le
+mets sous mon oreiller, je dors dessus. Il me tarde tant
+de m'en débarrasser! Si je n'avais pas fait affaire avec
+vous tout de suite, j'aurais acheté un coffre de fer pour
+le serrer, en attendant le placement, car de confier ça à
+des notaires ou à des banquiers, pas si bête! Aussi, je
+voudrais que nous pussions bâcler notre marché ce soir,
+afin de n'avoir plus à garder ce trésor.</p>
+
+<p>&mdash;J'espère bien que nous allons terminer de suite, dit
+Marcelle.</p>
+
+<p>&mdash;Mais quoi! sans consulter? et ma femme? et mon
+notaire?</p>
+
+<p>&mdash;Votre femme est ici; quant à votre notaire, si vous
+l'appelez, il faut que j'appelle aussi le mien.</p>
+
+<p>&mdash;Ces diables de notaires gâteront tout, croyez-moi,
+Madame! J'en sais aussi long qu'eux, et vous aussi, car
+notre acte est bon, et si nous le faisons enregistrer, il
+nous en coûtera diablement.</p>
+
+<p>&mdash;Passons-nous donc de cette formalité. Je vous vendrai,
+comme on dit, de la main à la main.</p>
+
+<p>&mdash;Un marché si important! ça fait frémir cependant!
+Mais ceci n'est qu'une promesse après tout: si nous la
+signions?</p>
+
+<p>&mdash;C'est une promesse qui vaut acte. Je suis prête à la
+signer. Allez chercher votre femme.</p>
+
+<p>&mdash;«Il le faut bien, se dit Bricolin. Pourvu que ça ne
+prenne pas trop de temps et que le vent ne tourne pas
+pendant une heure de dispute que la Thibaude va peut-être
+me chercher!» Vous allez voir Rose, madame Marcelle?
+Ne lui dites rien encore.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en garderai bien! mais vous me permettez
+de lui faire entrevoir quelque espérance de votre consentement?</p>
+
+<p>&mdash;Au point où nous en sommes, ça se peut, répondit
+Bricolin, s'avisant avec sagacité que la vue de Rose et de
+ses larmes était le meilleur moyen d'entretenir Marcelle
+dans ses généreuses intentions.</p>
+
+<p>M. Bricolin trouva sa femme dans des dispositions bien
+différentes de celles qu'il prévoyait. Madame Bricolin
+était dure, acariâtre; mais, quoique plus avare que son
+mari dans les détails de la vie, elle était peut-être moins
+cupide quant à l'ensemble; plus amère dans ses paroles,
+plus insensible en apparence, elle était plus capable que
+lui d'un bon mouvement dans l'occasion. D'ailleurs, elle
+était femme, et le sentiment maternel, pour être caché
+sous des formes acerbes, n'en était pas moins vivant dans
+son sein.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Bricolin, dit-elle en venant à sa rencontre
+et en s'enfermant avec lui dans la cuisine où brûlait tristement
+une maigre chandelle, tu me vois dans la peine.
+Rose est plus malade que tu ne penses. Elle ne fait que
+crier et pleurer comme si elle avait perdu la tête. Elle
+aime ce meunier; c'est comme une punition de Dieu pour
+nos péchés. Mais le mal est fait, son coeur est pris, et elle
+est tout juste comme était sa soeur quand elle commençait
+à <i>déménager</i>. D'un autre côté, l'état de l'autre empire
+et menace de devenir intolérable. Le médecin, voyant
+qu'elle faisait mine de briser les portes, vient d'exiger
+qu'on la laissât sortir et <i>vaguer</i> dans la garenne et le
+vieux château comme à l'ordinaire. Il dit qu'elle est habituée
+à être seule, toujours en mouvement, et que si on
+la tient enfermée avec du monde autour d'elle, elle deviendra
+furieuse. Mais j'en tremble, si elle allait se tuer!
+Elle parait si méchante ce soir! Elle, qui ne parle jamais,
+nous a dit toutes les horreurs de la vie. J'ai l'estomac
+qui m'en fait mal. C'est abominable de vivre comme ça!
+Et quand on pense que c'est <i>une amour contrariée</i> qui
+en est la cause! Nous avons pourtant également bien
+élevé toutes nos filles! Les autres se sont mariées comme
+nous avons voulu, elles nous font honneur; elles sont
+riches, et elles ont l'esprit de se trouver heureuses, quoique
+leurs maris ne soient pas des jolis coeurs. Mais l'aînée
+et la dernière ont des têtes de fer, et puisque nous avons
+eu le guignon de ne pas comprendre ce qui pouvait perdre
+l'une, nous devons avoir la prudence de ne pas contrarier
+l'autre. J'aimerais mieux qu'elle ne fût pas née
+que d'épouser ce meunier! Mais elle le veut, et comme
+j'aimerais mieux la voir morte que folle, il faut prendre
+son parti là-dessus. Je te le dis donc, monsieur Bricolin,
+je donne mon consentement, et il faut bien que tu donnes
+le tien. Je viens de dire à Rose que si elle voulait absolument
+se marier avec cet homme-là, je ne l'en empêcherais
+pas. Ça a paru la calmer, quoiqu'elle n'ait pas
+eu l'air de me comprendre ou de me croire. Il faut que
+tu ailles chez elle et que tu dises de même.</p>
+
+<p>&mdash;Comme ça se trouve! s'écria Bricolin enchanté.
+Tiens, femme, lis-moi ce bout d'écrit, et dis-moi s'il n'y
+manque rien.</p>
+
+<p>&mdash;Je tombe des nues! dit la fermière après avoir lu
+l'écrit. Et après maintes exclamations, elle rassembla
+toutes les glaces de sa volonté pour le relire avec toute
+l'attention d'un procureur.&mdash;Cet écrit-là est bon pour
+toi, dit-elle. Ça vaut un jugement. Tu n'as pas besoin de
+consulter, monsieur Bricolin; tu n'as qu'à signer. C'est
+tout profit, tout bonheur! Ça fait nos affaires et ça contente
+Rose. On a raison de dire que quand on a bonne
+intention, le bon Dieu vous en récompense. J'étais décidée
+à la donner pour rien à son amant, et nous en voilà
+bien payés! Signe, signe, mon vieux, et paie. Ça fera
+que l'acte aura reçu exécution, et qu'il n'y aura pas à y
+revenir.</p>
+
+<p>&mdash;Payer déjà? comme ça tout d'un coup! sur un chiffon
+de papier qui n'est pas seulement notarié?</p>
+
+<p>&mdash;Paie! te dis-je, et fais publier les bans demain
+matin.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si l'on faisait entendre raison à la petite! Peut-être
+qu'elle se portera bien demain, et qu'elle consentira
+à en épouser un autre si on la raisonne, et si tu sais t'y
+prendre avec elle. On pourrait dire alors qu'un acte pareil
+de ma part est une folie, une bêtise qui ne peut pas
+engager ma fille....</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! alors la vente serait annulée!</p>
+
+<p>&mdash;Savoir! on peut toujours plaider.</p>
+
+<p>&mdash;Tu perdrais!</p>
+
+<p>&mdash;Savoir encore! D'ailleurs, qu'est-ce que ça fait? La
+vente serait suspendue. Un procès, on peut faire durer
+ça longtemps. Tu sais que madame de Blanchemont ne
+peut pas attendre. Ça la forcerait bien à transiger.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! avec ces histoires-là on fait mal parler de soi,
+monsieur Bricolin. On perd son honneur et son crédit.
+Il y a toujours profit à agir rondement.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, <i>on verra</i>, Thibaude! Va toujours dire à
+ta fille que c'est conclu. Peut-être que quand elle ne se
+sentira plus contrariée, elle ne se souciera plus tant de
+son Grand-Louis; car ça m'a l'air tout bonnement d'une
+<i>pique</i> entre elle et moi qui lui monte comme ça la tête.
+Dis donc? il n'a pas mal manoeuvré dans tout ça, le meunier!
+Il a su trouver le moyen de capter la protection et
+l'amitié de cette darne, je ne sais comment.... Le gaillard
+n'est pas sot!</p>
+
+<p>&mdash;Je le détesterai toute ma vie! répondit la fermière;
+mais c'est égal. Pourvu que Rose ne devienne pas comme
+sa soeur, je battrai froid à son mari et je me tairai.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! son mari, son mari!... il ne l'est pas encore!</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, Bricolin, c'est une affaire finie: va signer.</p>
+
+<p>&mdash;Et toi? il faut bien que tu signes aussi?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis prête.</p>
+
+<p>Madame Bricolin entra délibérément chez sa fille, où
+Marcelle l'attendait, et elle signa avec son mari sur un
+coin de la commode.</p>
+
+<p>Quand ce fut fait, Bricolin dit tout bas à sa femme,
+avec un regard de triomphe farouche:</p>
+
+<p>&mdash;Thibaude! la vente est bonne et la condition est
+nulle! Tu ne savais pas ça, toi qui prétends tout savoir!</p>
+
+<p>Rose avait toujours la fièvre et des douleurs intolérables
+à la tête; mais depuis que la folle était dehors et
+qu'on ne l'entendait plus crier, Rose avait les nerfs plus
+calmes. Quand Marcelle eut signé et qu'elle présenta la
+plume à sa jeune amie, celle-ci eut bien de la peine à
+comprendre ce dont il s'agissait; mais quand elle l'eut
+compris, elle fondit en larmes et se jeta avec effusion
+dans les bras de son père, de sa mère et de son amie, en
+disant à l'oreille de celle-ci:</p>
+
+<p>«Divine Marcelle, c'est un prêt que j'accepte; je serai
+assez riche un jour pour m'acquitter envers votre fils.»</p>
+
+<p>La grand'mère Bricolin fut la seule de la famille qui
+comprît la noble conduite de Marcelle. Elle se jeta à ses
+genoux et les embrassa sans rien dire.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, dit Marcelle tout bas à la vieille, il
+n'est pas bien tard, dix heures seulement! Grand-Louis
+pourrait bien être encore sur le terrier, et d'ailleurs il n'y
+a pas si loin d'ici à Angibault. Si on envoyait quelqu'un
+le chercher? Je n'ose le proposer; mais on pourrait le
+faire arriver comme par hasard, et une fois ici il faudrait
+bien l'instruire de son bonheur.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en charge! s'écria la veille. Quand je devrais
+aller moi-même au moulin! Je retrouverais mes jambes
+de quinze ans pour ça!</p>
+
+<p>Elle sortit elle-même en effet dans le village, mais elle
+ne trouva pas le meunier. Elle voulut lui dépêcher un
+garçon de ferme. Ils étaient tous ivres, endormis dans
+leur lit ou au cabaret, incapables de se mouvoir. La petite
+Fanchon était trop poltronne pour s'en aller de nuit
+par les chemins; d'ailleurs, il n'était pas humain d'exposer
+cette jeune enfant, un soir de fête, à rencontrer toutes
+sortes de gens. La mère Bricolin allait, cherchant sur le
+terrier devenu presque désert, quelqu'un d'assez mûr et
+d'assez prudent pour se charger de sa commission, lorsque
+l'oncle Cadoche, sortant de dessous le porche de l'église,
+où il venait de marmotter une dernière prière, s'offrit à
+ses regards.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXXII.</h3>
+
+<h3>LE PATACHON.</h3>
+
+<p>&mdash;Vous vous promenez bien tard, madame Bricolin?
+dit le mendiant à la vieille fermière; vous avez l'air de
+chercher quelqu'un? Votre petite-fille est rentrée depuis
+longtemps. Son papa l'a joliment contrariée aujourd'hui!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, c'est bon, Cadoche, répondit la vieille, je
+n'ai pas d'argent sur moi. Mais je crois qu'on t'a donné
+aujourd'hui chez nous.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous demande rien; ma journée est faite; j'ai
+bu trois petits verres ce soir, et je n'en vas que plus droit.
+Tenez, mère Bricolin, ce n'est pas votre mari, ni même
+votre garçon le gros monsieur, qui porteraient la boisson
+comme je le fais à mon âge. Je vous souhaite le bonsoir.
+Je m'en vas coucher à Angibault.</p>
+
+<p>&mdash;A Angibault? Cadoche, mon vieux, tu vas à Angibault?</p>
+
+<p>&mdash;Ça vous étonne? Ma maison est à deux grandes
+lieues d'ici du côté de <i>Jeu-les-Bois</i>. Je n'ai pas besoin de
+me fatiguer. Je m'en vas passer la nuit chez mon neveu
+le meunier; j'y suis toujours bien reçu, et on ne me met
+pas à la paille, comme dans les autres maisons, comme
+chez vous, par exemple, qui êtes pourtant assez riches
+encore, malgré les chauffeurs! Chez mon neveu, il y a
+un lit pour moi dans le moulin, et on n'a pas peur que
+j'y mette le feu... comme chez vous où, quand on n'a
+pas le feu aux pieds on l'a dans la tête.</p>
+
+<p>Ces allusions à la catastrophe dont son mari avait été
+victime firent passer un frisson dans le vieux sang de la
+mère Bricolin; mais elle fit un effort pour ne penser qu'à
+sa petite-fille et à des jours meilleurs.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc chez le Grand-Louis que tu vas? dit-elle
+au vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute; chez le meilleur de mes neveux, chez
+mon vrai neveu, mon héritier futur!</p>
+
+<p>&mdash;Dis donc, Cadoche, puisque tu es dans ton bon sens
+et que tu es si ami du Grand-Louis, tu peux lui rendre
+un fameux service. Il y a une affaire qui presse, et il faut
+qu'il vienne tout de suite me parler: dis-lui ça, je l'attendrai
+à la porte de la grand'cour. Qu'il prenne sa jument,
+il ira plus vite.</p>
+
+<p>&mdash;Sa jument? il ne l'a plus; on la lui a volée.</p>
+
+<p>&mdash;C'est égal, qu'il vienne, n'importe comment! l'affaire
+l'intéresse beaucoup.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'est-ce que c'est que cette affaire?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bon, il veut qu'on lui explique ça, à présent!
+Cadoche, il y aura une pièce neuve de vingt sous pour
+toi, que tu pourras venir chercher demain matin.</p>
+
+<p>&mdash;A quelle heure?</p>
+
+<p>&mdash;Quand tu voudras.</p>
+
+<p>&mdash;J'irai à sept heures. Soyez-y, parce que je n'aime
+pas à attendre.</p>
+
+<p>&mdash;Va donc!</p>
+
+<p>&mdash;J'y vas. Je n'en ai pas pour trois quarts d'heure.
+Ah! c'est que j'ai de meilleures jambes que votre mari,
+mère Bricolin, et pourtant j'ai dix ans de plus.</p>
+
+<p>Le mendiant partit d'un pas assez ferme en effet. Il
+approchait d'Angibault, lorsqu'il se trouva dans un chemin
+étroit, juste devant la calèche de M. Ravalard, conduite
+à grand train par le patachon roux et méchant, qui
+dédaigna de lui crier gare! et poussa ses chevaux sur
+lui.</p>
+
+<p>Il est contraire à la dignité du paysan berrichon de se
+déranger jamais pour une voiture, quelque avertissement
+qu'il reçoive, quelque difficulté qu'il y ait à se déranger
+pour lui. L'oncle Cadoche était plus fier que qui que ce
+soit dans le pays. Habitué à traiter du haut de sa grandeur,
+avec un sérieux comique, tous ceux auxquels il
+tendait une main suppliante, il affecta de ralentir son
+allure et de garder le milieu du chemin, quoiqu'il sentit
+l'haleine ardente des chevaux sur son épaule.&mdash;Range-toi
+donc, animal! cria enfin le patachon en lui allongeant un
+grand coup de fouet autour du visage.</p>
+
+<p>Le mendiant se retourna, et, saisissant les chevaux à
+la bride, il les fit reculer si fort, qu'ils faillirent verser
+la voiture dans le fossé. Alors s'engagea entre lui et le
+patachon furieux une lutte désespérée; celui-ci frappant
+toujours de son fouet et proférant mille imprécations; le
+vieux Cadoche se garantissant de ses atteintes en se baissant
+sous la tête des chevaux, et les poussant toujours en
+leur secouant le mors avec force, tantôt les faisant reculer,
+tantôt reculant lui-même devant eux. M. Ravalard
+avait pris d'abord des airs de grand seigneur, comme il
+convient à un homme qui roule carrosse pour la première
+fois de sa vie. Il avait juré lui-même contre l'insolent qui
+osait l'arrêter; mais, le bon coeur du Berrichon l'emportant
+bientôt sur l'orgueil du parvenu, dès qu'il vit que le
+vieillard bravait follement un danger réel:</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde, dit-il au patachon en se penchant
+hors de sa calèche; prenez garde de faire du mal à ce
+pauvre homme!</p>
+
+<p>Il était trop tard: les chevaux, exaspérés d'être fouettes
+d'un côté et repoussés de l'autre, avaient fait un bond
+furieux: ils avaient renversé Cadoche. Grâce à l'admirable
+instinct de ces généreux animaux, ils franchirent
+son corps sans le toucher, mais les deux roues de la voiture
+lui passèrent sur la poitrine.</p>
+
+<p>Le chemin était sombre et désert. Il faisait trop nuit
+pour que M. Ravalard pût distinguer ce porteur de haillons
+couleur de terre, étendu derrière sa calèche qui fuyait
+rapidement, le patachon lui-même ne pouvant maîtriser
+ses chevaux. D'abord le bourgeois éprouva la peur de
+verser; quand l'attelage se calma, le mendiant était déjà
+bien dépassé.</p>
+
+<p>&mdash;J'espère que vous ne l'avez pas renversé? dit-il à
+son cocher, qui tremblait encore de peur et de colère.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, dit le patachon convaincu ou non de ce
+qu'il affirmait. Il est tombé de côté. C'est sa faute, vieille
+canaille! mais les chevaux n'y ont pas touché, et il n'a
+pas eu de mal, car il n'a pas seulement crié. Il en sera
+quitte pour la peur, et ça lui servira de leçon.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si nous retournions voir? dit M. Ravalard.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, non, Monsieur; pour une égratignure ces
+gens-là vous feraient un procès. Il n'aurait même rien
+du tout qu'il ferait semblant d'avoir la tête cassée pour
+vous faire donner beaucoup d'argent. J'en ai accroché un
+comme ça une fois qui a eu la patience de rester quarante
+jours au lit pour se faire indemniser par mon bourgeois
+de quarante jours de travail perdu. Et il n'était pas
+plus malade que moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ces gens-là sont bien fins! dit M. Ravalard. Cependant,
+j'aimerais mieux n'avoir jamais de calèche que
+d'écraser n'importe qui. Une autre fois, petit, il faudra
+s'arrêter court plutôt que de se disputer comme ça; c'est
+dangereux.</p>
+
+<p>Le patachon, qui ne se souciait pas des suites de l'affaire,
+fouetta encore ses chevaux pour s'éloigner au plus
+vite. Il n'était pas sans terreur et sans remords, et il jura
+entre ses dents jusqu'à la fin du voyage.</p>
+
+<p>Le meunier, Lémor, la Grand'Marie et M. Tailland le
+notaire, sortaient en ce moment du moulin. Lémor était
+résolu à partir le lendemain; il passait là sa dernière
+soirée, peu attentif à ce qui se disait autour de lui, et
+contemplant, plongé dans une douce mélancolie, la beauté
+du ciel et le miroitement des étoiles dans la rivière. Le
+meunier, triste et sombre, s'efforçait de faire politesse au
+notaire, qui venait de rédiger un testament à quelques
+pas de là, chez un métayer de la Vallée-Noire, et qui,
+en repassant devant le moulin, s'y était arrêté pour allumer
+son cigare et les lanternes de son cabriolet. La
+Grand'Marie était en train de lui expliquer qu'en prenant
+une autre direction il éviterait un long trajet pierreux,
+et Grand-Louis assurait qu'en passant ce même
+chemin au pas ou à pied, en conduisant le cheval par la
+bride, il aurait le reste du chemin meilleur. Le notaire,
+quand il s'agissait de ses aises, était ce qu'on, appelle
+dans le pays extrêmement <i>fafiot</i>, mot intraduisible qui
+désigne un homme à la fois musard et minutieux. Il venait
+de perdre un quart d'heure qu'il eût pu employer
+chez lui à se reposer, à se faire expliquer comme quoi il
+pouvait éviter un quart d'heure de fatigue légère.</p>
+
+<p>Il trouvait que mener à pied son cheval par la bride
+était encore plus fatigant que de rester dans sa carriole
+en supportant les cahots, mais que des deux le meilleur
+ne valait rien et troublait la digestion.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dit le meunier, en qui les tristes pensées
+ne pouvaient étouffer l'obligeance et la bonté naturelles,
+suivez-moi en vous promenant tout doucement, je vas
+vous conduire votre équipage jusque là-haut. Quand
+nous aurons dépassé les vignes, vous aurez tout chemin
+de sable.</p>
+
+<p>En remplissant avec bonhomie l'office de groom,
+Grand-Louis fut bientôt obligé de ranger le cabriolet
+presque dans le fossé pour laisser passer la calèche de
+M. Ravalard qui allait grand train. M. Ravalard, préoccupé
+de sa rencontre avec le mendiant, ne songea pas à
+répondre au bonsoir amical du meunier.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc parce qu'il a voiture qu'il ne me reconnaît
+pas? dit celui-ci à Lémor qui l'avait suivi. Argent,
+argent! tu fais tourner le monde comme l'eau la roue de
+mon moulin. Ce damné patachon brisera tout s'il va de
+ce train-là sur nos cailloux; sans doute qu'il a du vin
+dans la tête et de l'argent dans le gousset. Je ne sais pas
+lequel grise le mieux. Ah! Rosé! Rosé! ils te feront boire le
+poison de la vanité, et avant peu, tu m'oublieras peut-être
+aussi. Cependant elle paraissait presque m'aimer ce soir;
+elle avait les yeux pleins de larmes quand on l'a séparée
+de moi. Je ne lui parlerai plus... elle me regrettera peutêtre...
+Ah! que je serais heureux si je n'étais pas si malheureux!</p>
+
+<p>Le meunier fut tiré de ses réflexions par un écart du
+cheval qu'il conduisait. Il se pencha en avant et vit quelque
+chose de pâle en travers du chemin. Le cheval refusait
+obstinément d'avancer, et la traîne ombragée était
+si noire en cet endroit que Grand-Louis fut obligé de
+mettre pied à terre pour voir s'il avait heurté un tas de
+pierres ou un ivrogne.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! diable! mon oncle, dit-il en reconnaissant la
+grande taille et la besace du mendiant. Hier soir, c'était
+au bord du fossé, encore passe, mais aujourd'hui c'est
+tout en travers des ornières! Il paraît que vous aimez
+cet endroit-là; mais vous y faites mal votre lit. Allons,
+réveillez-vous donc, et venez coucher au moulin, vous y
+serez un peu mieux que sous les pieds des chevaux.</p>
+
+<p>&mdash;Cet homme est mort! dit Henri en soulevant le
+mendiant dans ses bras.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! n'ayez pas peur! il a souvent passé par cette
+mort là; ça le connaît. Il porte pourtant bien la boisson,
+le compère! mais un jour de fête on en prend plus que
+de raison, et il n'y a, comme on dit en parlant du vin, si
+fidèle ami qui ne vienne à vous trahir. Allons, laissons-le
+au pied de cet arbre; nous le reprendrons en passant
+pour le conduire à la maison.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/22.png"></p>
+
+<p>Lémor toucha le bras du mendiant.</p>
+
+<p>&mdash;Si je ne sentais son pouls battre faiblement, dit-il,
+je jurerais qu'il est mort. Quoi! ce n'est pas assez de la
+misère, de la vieillesse et de l'abandon, sans qu'une
+passion honteuse traîne ainsi ce malheureux sous les
+pieds des hommes! Et c'est pourtant là un homme
+aussi!</p>
+
+<p>&mdash;Bah! vous êtes sévère comme un buveur d'eau,
+vous! Qui est-ce qui a dit que le pauvre a besoin de boire
+l'oubli de ses maux? J'ai entendu cette parole-là quelque
+part; c'est une vérité.</p>
+
+<p>Au moment où Lémor et le meunier allaient abandonner
+provisoirement Cadoche, celui-ci fit entendre un gémissement
+profond.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mon oncle, dit en souriant le meunier,
+ça ne va pas mieux?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis mort! répondit faiblement le mendiant. Ayez
+pitié de moi! achevez-moi... je souffre trop.</p>
+
+<p>&mdash;Ça se passera, mon oncle. Un peu d'eau et un bon
+lit....</p>
+
+<p>&mdash;Ils m'ont écrasé, ils m'ont passé sur le corps! reprit
+le mendiant.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, ce n'est pas impossible! dit Lémor.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ça se dit toujours comme ça, reprit le meunier
+qui avait vu trop souvent les divagations pénibles
+de l'ivresse pour s'inquiéter beaucoup. Voyons, père
+Cadoche, vous est-il arrivé malheur tout de bon?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, la voiture, la voiture... sur l'estomac, sur le
+ventre, sur les bras!...</p>
+
+<p>&mdash;Décrochez donc une des lanternes de ce cabriolet,
+et apportez-la ici, dit le meunier à Lémor. Ça éclaire un
+coin, ça obscurcit l'autre; quand il aura ça sous le nez,
+nous verrons bien s'il a <i>du mal ou du vin</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Non! pas de vin... pas de vin, murmurait le mendiant,
+on m'a assassiné, écrasé comme un pauvre chien;
+il faudra que j'en meure. Que le bon Dieu et la sainte
+Vierge, et tous les bons chrétiens aient pitié de moi et
+vengent ma mort!</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/23.png"></p>
+
+<p>Lémor approcha la lanterne. La face du mendiant
+était livide, ses vêtements étaient trop délabrés pour
+qu'une déchirure et une souillure de plus ou de moins
+pussent servir d'indice, mais en écartant les haillons qui
+lui couvraient la poitrine, on vit sur ses côtes décharnées
+des traces d'un rouge ardent; c'étaient les bandes
+de fer des roues qui l'avaient sillonné. Cependant le
+sang n'avait pas jailli, les côtes ne paraissaient pas brisées,
+et la respiration était encore assez libre. Il put
+même raconter son accident, et il eut assez de force pour
+vomir contre le riche en voiture et le vil mercenaire qui
+renchérissait sur l'insolence et la cruauté du maître,
+toutes les imprécations et tous les serments de vengeance
+que la rage et le désespoir purent lui suggérer.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu merci! dit le meunier, vous n'en êtes pas
+mort, mon pauvre Cadoche, et il faut espérer que vous
+n'en mourrez pas. Tenez, la roue de droite était dans ce
+fossé, on en voit la trace; c'est ce qui vous a sauvé: la
+voiture, en y penchant, a pesé sur vous aussi peu que
+possible. C'est un miracle qu'elle n'ait pas versé sur
+l'autre flanc.</p>
+
+<p>&mdash;J'y avais bien fait mon possible! dit le mendiant.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! votre malice vous a servi, mon oncle. Ils
+n'ont pas pu vous écraser, et nous leur revaudrons ça,
+non pas à ce pauvre M. Ravalard qui en aura plus de
+chagrin que vous, mais à ce damné méchant enfant!</p>
+
+<p>&mdash;Et <i>mes journées</i> que je vais perdre! dit le mendiant
+d'un ton dolent.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dame! vous gagniez peut-être plus d'argent à
+vous promener que nous autres à travailler. Mais on
+vous aidera, père Cadoche; on fera une quête pour vous;
+et je vous donnerai, moi, votre pesant de blé; ne vous
+chagrinez pas. Quand on a du mal il ne faut pas se laisser
+achever par la peur.</p>
+
+<p>En parlant ainsi le bon meunier, avec l'aide de Lémor,
+plaça le mendiant dans le cabriolet, et ils le ramenèrent
+au pas, évitant les cailloux avec un soin extrême.
+M. Tailland, qui ne gravissait pas vite la colline, de
+crainte de s'essouffler, s'étonna de les voir revenir, et,
+quand il sut de quoi il était question, il prêta son cabriolet
+de bonne grâce, non sans s'inquiéter pourtant un
+peu du retard que cet accident lui faisait éprouver et de
+la fatigue qu'il aurait à remonter la côte, quand il était
+déjà en haut. Il ne la redescendit pas moins, pour voir
+s'il pourrait aider ses amis du moulin à secourir le pauvre
+Cadoche.</p>
+
+<p>Quand on déposa le vieillard sur le propre lit du meunier,
+il tomba en défaillance. On lui fît respirer du
+vinaigre.</p>
+
+<p>&mdash;J'aimerais mieux l'odeur de l'eau-de-vie, dit-il,
+quand il commença à revenir, c'est plus sain.</p>
+
+<p>On lui en apporta.</p>
+
+<p>&mdash;J'aimerais mieux la boire que de la respirer, dit-il,
+c'est plus fortifiant.</p>
+
+<p>Lémor voulut s'y opposer. Après un tel accident, cet
+ardent breuvage pouvait et devait provoquer un accès
+de fièvre terrible. Le mendiant insista. Le meunier essaya
+de l'en détourner; mais le notaire, qui avait trop
+étudié sa propre santé pour n'avoir pas quelques préjugés
+en médecine, déclara que l'eau, dans un tel moment,
+serait mortelle à un nomme qui n'en avait peut-être
+pas bu une goutte depuis cinquante ans; que
+l'alcool, étant sa boisson ordinaire, ne pouvait lui faire
+que du bien, qu'il n'avait pas d'autre mal sérieux que la
+peur, et que l'excitation d'un <i>petit-verre</i> lui remettrait
+les sens. La meunière et Jeannie, qui, comme tous les
+paysans, croyaient aussi à la vertu infaillible du vin et
+du <i>brandevin</i> dans tous les cas, affirmèrent, comme le
+notaire, qu'il fallait contenter ce pauvre homme. L'avis
+de la majorité l'emporta, et pendant qu'on cherchait un
+verre, Cadoche, qui se sentait dévoré réellement par la
+soif qu'excitent les grandes souffrances, porta précipitamment
+la bouteille à ses lèvres et en avala d'un trait
+plus de la moitié.</p>
+
+<p>&mdash;C'est trop, c'est trop! dit le meunier en l'arrêtant.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, mon neveu! répondit le mendiant avec
+la dignité d'un père de famille réclamant l'exercice légitime
+de son autorité, tu me mesures ma part chez toi? Tu
+<i>chichottes</i> sur les secours que mon état réclame?</p>
+
+<p>Ce reproche injuste vainquit la prudence du simple et
+bon meunier. Il laissa la bouteille à côté du mendiant en
+lui disant:</p>
+
+<p>&mdash;Gardez ça pour plus tard, mais à présent, c'est
+assez.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es un bon parent et un digne neveu! dit Cadoche,
+qui parut tout à coup comme ressuscité par l'eau-de-vie;
+et si je dois en mourir, je préfère que ce soit
+chez toi, parce que tu me feras faire un enterrement
+convenable. J'ai toujours aimé ça, un bel enterrement!
+Écoute, mon neveu, garçons de moulin, notaire!... je
+vous prends tous à témoin, j'ordonne à mon neveu et à
+mon héritier, Grand-Louis d'Angibault de me faire porter
+en terre ni plus ni moins honorablement qu'on le
+fera sans doute bientôt pour le vieux Bricolin de Blanchemont,
+qui me survivra de peu, malgré qu'il soit plus
+jeune... mais qui s'est laissé brûler les jambes dans le
+temps... Ah! ah! dites donc, vous autres, faut-il être bête
+pour se laisser <i>rôtir les quilles</i> pour de l'argent qu'on
+a en dépôt! Il est vrai qu'il y en avait du sien avec, dans
+le pot de fer!...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il dit donc? dit le notaire qui s'était
+assis devant une table et qui n'était pas trop fâché de
+voir la meunière préparer du thé pour le malade, comptant
+en avaler aussi une tasse bien chaude pour se préserver
+des vapeurs du soir au bord de la Vauvre. Qu'est-ce
+qu'il nous chante avec ses quilles rôties et son pot
+de fer?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois qu'il bat la campagne, répondit le meunier.
+Au reste, quand il ne serait ni soûl ni malade, il
+est assez vieux pour radoter, et les histoires de sa jeunesse
+l'occupent plus que celles d'hier. C'est l'habitude
+des vieillards. Comment vous sentez-vous, mon oncle?</p>
+
+<p>&mdash;Je me sens bien mieux depuis cette petite goutte,
+quoique ton <i>brandevin</i> soit diablement fade! M'aurait-on
+fait la niche d'y mettre de l'eau par économie? Écoute,
+mon neveu, si tu me refuses quelque chose pendant ma
+maladie, je te déshérite!</p>
+
+<p>&mdash;Ah oui, parlons de ça, <i>pour changer</i>! dit le meunier
+en haussant les épaules. Vous feriez mieux d'essayer
+de dormir, père Cadoche.</p>
+
+<p>&mdash;Dormir, moi? Je n'en ai nulle envie, répondit le
+mendiant en se redressant sur son coussin et en promenant
+autour de lui des yeux étincelants. Je sens bien
+que je suis cuit, mais je ne veux pas mourir sur le flanc
+comme un boeuf. Oui-da! je sens quelque chose de bien
+lourd dans mon estomac, là, sur le coeur, comme si j'avais
+une pierre à la place. Ça me démange... ça me
+gêne. Meunière! faites-moi donc des compresses. Personne
+ne s'occupe de moi ici, comme si je n'étais pas un
+oncle à succession!</p>
+
+<p>&mdash;N'aurait-il pas les côtes enfoncées? dit Lémor. C'est
+peut-être là ce qui oppresse le coeur?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'y connais goutte, ni personne ici, dit le meunier;
+mais on peut bien envoyer chercher le médecin,
+qui est sans doute encore à Blanchemont.</p>
+
+<p>&mdash;-Et qui est-ce qui la paiera, la visite du médecin?
+dit le mendiant, qui était aussi avare que vaniteux de sa
+prétendue richesse.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera moi, répondit Grand-Louis, à moins qu'il
+ne veuille agir par humanité. Il ne sera pas dit qu'un
+pauvre diable crèvera chez moi faute de tous les secours
+qu'on donnerait à un riche. Jeannie, monte sur Sophie,
+et va-t'en bien vite chercher M. Lavergne.</p>
+
+<p>&mdash;Monte sur Sophie? dit Cadoche en ricanant. Tu dis
+cela par habitude, mon neveu! Tu oublies qu'on t'a volé
+Sophie.</p>
+
+<p>&mdash;On a volé Sophie? dit la meunière en se retournant.</p>
+
+<p>&mdash;Il déraisonne, répondit le meunier. Mère, n'y faites
+pas attention. Dites donc, père Cadoche, ajouta-t-il en
+baissant la voix et en s'adressant au mendiant; vous savez
+donc ça? Est-ce que vous pourriez me donner des
+nouvelles de ma bête et de mon voleur?</p>
+
+<p>&mdash;Qui peut savoir pareille chose! répliqua Cadoche
+d'un air confit. Qui est-ce qui découvre les voleurs? ce
+n'est pas les gendarmes, ils sont trop bêtes! Qui est-ce
+qui a jamais pu dire quelles gens ont fait brûler les
+jambes, et enlevé le pot de fer du père Bricolin?</p>
+
+<p>&mdash;Ah ça! dites donc, mon oncle, reprit le meunier;
+vous nous parlez toujours de ces jambes-là; ça vous occupe
+donc beaucoup. Depuis quelque temps, toutes les
+fois que je vous rencontre vous y revenez! et ce soir il y
+a un pot de fer de plus dans votre histoire. Vous ne m'aviez
+jamais parlé de ça?</p>
+
+<p>&mdash;Ne le fais donc pas causer! dit la meunière; tu lui
+redoubleras sa fièvre.</p>
+
+<p>Le mendiant avait la fièvre en effet. Toutes les fois
+que ses hôtes tournaient la tête, il avalait furtivement
+une lampée d'eau-de-vie, et il replaçait adroitement
+la bouteille sous son traversin du côté de la ruelle. A
+chaque instant, il paraissait plus fort, et c'était merveille
+de voir comment ce corps de fer supportait à un âge si
+avancé les suites d'un accident qui eût brisé tout autre.</p>
+
+<p>&mdash;Le pot de fer! dit-il en regardant fixement Grand-Louis
+avec des yeux étranges qui lui causèrent une sorte
+d'effroi inexplicable. Le pot de fer! c'est le plus beau de
+l'histoire, et je m'en vais vous le raconter.</p>
+
+<p>&mdash;Racontez, racontez, père Cadoche, ça m'intéresse!
+dit le notaire, qui l'examinait avec attention.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXXIII.</h3>
+
+<h3>LE TESTAMENT.</h3>
+
+<p>&mdash;Il y avait, reprit le mendiant, un pot de fer, un
+vieux pot de fer bien laid, qui n'avait l'air de rien du
+tout; mais il ne faut pas juger sur la mine.... Dans ce
+pot bien scellé, et lourd!... oh! qu'il était lourd!... il y
+avait cinquante mille francs appartenant au vieux seigneur
+de Blanchemont, dont la petite-fille est maintenant à
+la ferme de Bricolin. Et, de plus, le vieux père Bricolin,
+qui était un jeune homme dans ce temps-là, il y a de ça
+quarante ans... juste! avait fourré dans ce pot cinquante
+mille francs à lui, provenant d'une bonne affaire qu'il
+avait faite sur les laines. C'était le temps! à cause de la
+fourniture des armées. Le dépôt du seigneur et les profits
+du fermier, tout ça était en beaux et bons louis d'or de
+vingt-quatre francs, à l'effigie du bon roi Louis XVI, de
+ceux que nous appelons des <i>yeux de crapaud</i>, à cause de
+l'écusson qui est rond. J'ai toujours aimé cette monnaie-là,
+moi! On dit que ça perd au change, moi je dis que ça
+gagne; vingt-trois francs onze sous valent toujours mieux
+qu'un méchant napoléon de vingt francs. Tout ça était
+pêle-mêle. Seulement comme le fermier aimait ses louis
+pour eux-mêmes (c'est comme ça, enfants, qu'on doit aimer
+son argent), il avait marqué tous les siens d'une
+croix pour les distinguer de ceux de son seigneur, quand
+il faudrait les lui rendre. Il fit cela à l'exemple de son
+maître, qui avait marqué les siens d'une simple barre,
+pour s'amuser, à ce qu'on dit, et voir si on ne les lui
+changerait pas. La marque y était... elle y est encore....
+Il n'en manque pas un; au contraire, il y en a d'autres
+avec!...</p>
+
+<p>&mdash;Que diable nous chante-t-il là? dit le meunier en regardant
+le notaire.</p>
+
+<p>&mdash;Paix! répondit celui-ci. Laissez-le dire, il me semble
+que je commence à comprendre. Si bien que... dit-il
+au mendiant....</p>
+
+<p>&mdash;Si bien que, reprit Cadoche, il avait mis le pot de fer
+dans un trou de la muraille au château de Beaufort, et
+il avait fait maçonner par-dessus. Quand les chauffeurs
+se furent mis après lui.... Il ne faut pas croire que ces
+gens-là fussent tous de la canaille! Il y avait des pauvres,
+mais il y avait aussi des riches; je les connais très-bien,
+pardié! Il y en a qui vivent encore et qu'on salue
+bien bas. Il y avait parmi nous....</p>
+
+<p>&mdash;Parmi vous? s'écria le meunier.</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous donc! dit le notaire en lui pressant le
+bras avec force.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux dire qu'il y avait parmi eux, reprit le mendiant,
+un avoué, un maire, un curé, un meunier.... Il y
+avait peut-être aussi un notaire.... Eh! eh! monsieur
+Tailland, je ne dis pas ça pour vous, vous étiez à peine
+de ce monde; ni pour toi, mon neveu, tu aurais été trop
+simple pour faire un coup pareil....</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, les chauffeurs prirent l'argent? dit le notaire.</p>
+
+<p>&mdash;Ils ne le prirent pas, voilà ce qu'il y a eu de plus
+drôle. Ils faisaient griller et rissoler les pattes de ce pauvre
+dindon de Bricolin, c'était affreux, c'était superbe à
+voir!</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous l'avez donc vu? dit le meunier, qui ne
+pouvait se contenir.</p>
+
+<p>&mdash;Oh non! reprit Cadoche, je ne l'ai pas vu; mais un
+de mes amis, c'est-à-dire un homme qui s'y trouvait m'a
+raconté tout ça.</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure, dit le meunier tranquillisé.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez donc votre tasse de thé, père Cadoche, dit
+la meunière, et ne bavardez pas tant, ça vous fera du
+mal.</p>
+
+<p>&mdash;Allez au diable, meunière, avec votre eau chaude!
+répondit le mendiant en repoussant la tasse, j'ai horreur
+de ces rinçures-là. Laissez-moi donc raconter mon histoire;
+il y a assez longtemps que je l'ai sur le coeur, je
+veux la dire une fois tout entière avant de mourir, et on
+m'interrompt toujours!</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, dit le notaire, ce matin vous vouliez la
+dire sous la ramée, et tout le monde a tourné le dos en
+disant: ah! voilà l'histoire des chauffeurs du père Cadoche
+qui commence, allons-nous-en! Mais moi, ça m'amusait
+et j'aurais volontiers entendu le reste. Continuez
+donc.</p>
+
+<p>&mdash;Figurez-vous, dit Cadoche, que cet homme dont je
+vous parle et qui se trouvait là... un peu malgré lui...
+c'était un pauvre paysan, on l'avait entraîné; et puis
+quand la peur le prit, et qu'il fit mine de reculer, on le
+menaça de lui faire sauter la cervelle, s'il ne remontait
+sur le cheval qu'on lui avait amené et qui était ferré à
+rebours comme ceux des autres, afin qu'en se retirant,
+on laissât par terre une trace qui dérouterait les poursuites....
+Et quand mon homme fut là, et qu'il vit qu'il
+fallait faire comme les autres, il se mit à fouiller et à
+fureter partout pour trouver l'argent. Il aimait mieux ça
+que d'aider à faire rôtir ce pauvre Bricolin, car ce n'était
+pas un méchant homme que le camarade dont je
+vous parle. Vrai! cette besogne-là ne lui plaisait pas et
+lui faisait horreur à voir... c'était vilain... ce patient qui
+hurlait à déchirer les oreilles, cette femme évanouie, ces
+maudites jambes qui se débattaient dans le feu, et que je
+crois toujours voir.... Il n'y a pas eu une nuit depuis que
+je n'en aie rêvé! Bricolin était dans ce temps-là un homme
+très-fort, il se raidissait si bien qu'une barre de fer qui
+était au milieu du feu fut tordue par ses pieds.... Ah! je
+ne m'en suis pas mêlé, j'en jure devant Dieu!... Quand
+ils m'ont forcé à lui tenir une serviette sur la bouche,
+la sueur me coulait du front, froide comme du verglas....</p>
+
+<p>&mdash;A vous? dit le meunier stupéfait.</p>
+
+<p>&mdash;A l'homme qui m'a raconté tout ça. Alors notre
+homme prit un bon moment pour s'esquiver, et il se mit
+à chercher, chercher, du haut en bas dans la maison, à
+frapper avec une pioche contre tous les murs pour voir
+si ça sonnait le creux, et démolissant à droite et à gauche
+comme les autres. Mais ne voilà-t-il pas qu'il se glisse
+dans une petite étable à porcs, sauf votre respect... et
+qu'il s'y trouve tout seul! C'est depuis ce temps-là que
+j'ai toujours aimé les cochons, et que j'en ai élevé un
+tous les ans.... Il frappe, il écoute... ça sonne encore le
+creux. Il regarde autour de lui. J'étais tout seul! Il travaille
+son mur, il fouille, et il trouve... devinez quoi? le
+pot de fer!... Nous savions bien que c'était la tirelire au
+père Bricolin! Le serrurier qui l'avait scellé avait bavardé
+dans les temps: j'eus bien vite reconnu que c'était
+là le pot aux roses! Et c'était si lourd! C'est égal mon
+homme trouva la force d'un boeuf dans ses bras et dans
+son coeur. Il se sauva bel et bien avec son pot de fer et
+quitta le pays par pointe sans dire bonsoir aux autres.
+On ne l'a jamais revu depuis dans ce pays-là. C'est qu'il
+jouait gros jeu, da! les chauffeurs l'auraient assommé
+sans façon s'ils l'avaient découvert. Il marcha jour et nuit
+sans s'arrêter, sans boire ni manger jusqu'à ce qu'il fût
+dans un grand bois où il enterra son pot, et il dormit là
+je ne sais combien d'heures. J'étais si fatigué de porter une
+pareille charge! Quand la faim me prit, j'étais bien embarrassé.
+Je n'avais pas un sou vaillant, et je savais que dans
+mes cent mille francs il n'y avait pas un louis qui ne fût
+marqué! J'y avais regardé, je n'avais pas pu m'en tenir! je
+voyais bien que cette maudite marque ferait reconnaître
+l'argent désigné déjà à la police. L'effacer en grattant eût
+été pire. Et puis un pauvre diable comme celui dont je
+parle, qui aurait été changer un louis d'or pour avoir un
+morceau de pain chez un boulanger, ça aurait éveillé les
+soupçons. Il n'avait qu'un parti à prendre; il se fit mendiant.
+La police ne se faisait pas si bien dans ce temps-là
+qu'aujourd'hui, à preuve que sans quitter le pays aucun
+chauffeur ne fut puni. Le métier de mendiant est bon
+quand on sait le faire.... J'y ai ramassé quelque chose sans
+jamais me priver de rien. Mon homme ne fit pas la bêtise
+d'appeler un serrurier pour fermer son pot de fer; il l'enterra
+tout au beau milieu d'une méchante cabane de
+paille et de terre qui lui sert de maison et qu'il s'est bâtie
+lui-même au fond des bois. Depuis quarante ans personne
+ne l'a tourmenté, parce que son sort n'a fait envie à
+personne, et il a eu le plaisir d'être plus riche et plus fier
+que tous ceux qui le méprisaient.</p>
+
+<p>&mdash;Et à quoi lui a servi son or? dit Henri.</p>
+
+<p>&mdash;Il le regarde une fois par semaine, quand il retourne
+à sa cabane où il serre l'argent qu'il a recueilli de ses
+aumônes. Il ne garde sur lui que ce qu'il veut dépenser
+en tabac et en brandevin. Il fait dire de temps en temps
+une messe pour s'acquitter envers le bon Dieu du service
+qu'il en a reçu, et avec beaucoup d'ordre et de sagesse il
+se tire d'affaire. Il n'est pas si fou que de sortir une seule
+pièce de son trésor. Ça ne donnerait plus de soupçons
+maintenant que l'histoire est oubliée et les poursuites
+abandonnées, mais ça ferait penser qu'il est riche et on
+ne lui ferait plus la charité. Voilà, mes enfants, l'histoire
+du pot de fer. Comment la trouvez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Superbe! dit le notaire, et fort bonne à savoir!</p>
+
+<p>Un profond silence succéda à ce récit. Les assistants se
+regardaient, partagés entre la surprise, l'effroi, le mépris
+et une sorte d'envie de rire bizarre mêlée à toutes ces
+émotions. Cadoche, épuisé par son babil, s'était renversé
+sur l'oreiller; sa face pâle prenait des teintes verdâtres,
+sa barbe longue, raide, et encore assez noire pour assombrir
+son visage terreux, achevait de le rendre effrayant.
+Ses yeux creux, qui tout à l'heure lançaient
+des flammes pendant que l'ivresse et le délire déliaient
+sa langue, semblaient rentrer dans leurs orbites et prendre
+l'éclat vitreux de la mort. Sa figure accentuée, son
+grand nez mince et aquilin, ses lèvres rentrantes, tous
+ses traits, qui avaient pu être agréables dans sa jeunesse,
+n'annonçaient pas un naturel féroce, mais un mélange
+bizarre d'avarice, de ruse, de méfiance, de sensualité, et
+même de bonhomie.</p>
+
+<p>&mdash;Ah ça! dit enfin le meunier, est-ce un rêve qu'il
+vient de faire, ou une confession que nous venons d'entendre?
+Est-ce le médecin ou le curé qu'il faut appeler?</p>
+
+<p>&mdash;C'est la miséricorde de Dieu! dit Lémor, qui observait
+plus attentivement que tous les autres l'altération de
+la face du mendiant et la gêne de sa respiration. Ou
+je me trompe fort, ou cet homme a peu d'instants à
+vivre.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai peu d'instants à vivre? dit le mendiant en faisant
+un effort pour se relever. Qu'est-ce qui a dit ça?
+Est-ce le médecin? Je ne crois pas aux médecins. Qu'ils
+aillent tous au diable!</p>
+
+<p>Il se pencha vers la ruelle, et acheva sa bouteille
+d'eau-de-vie: puis se retournant, il fut pris d'une atroce
+douleur et laissa échapper un cri.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai le coeur enfoncé, dit-il, luttant avec énergie
+contre son mal. Il pourrait bien se faire que je n'en revinsse
+pas. Et si j'allais ne plus pouvoir retourner à ma
+maison? qu'est-ce que tout ça deviendrait? Et mon pauvre
+cochon, qu'est-ce qui en prendrait soin? Il est habitué
+à se nourrir du pain qu'on me donne et que je lui
+porte toutes les semaines. Il y a bien par là une petite
+voisine qui le mène aux champs. La coquette! elle me
+fait les yeux doux, elle espère hériter de moi. Mais il
+n'en sera rien: voilà mon héritier!</p>
+
+<p>Et Cadoche étendit la main vers Grand-Louis d'un air
+solennel.</p>
+
+<p>&mdash;Il a toujours été meilleur pour moi que tous les autres.
+C'est le seul qui m'ait traité comme je le mérite;
+qui m'ait fait coucher dans un lit, qui m'ait donné du
+vin, du tabac, du brandevin et de la viande, au lieu de
+leurs croûtons de pain auxquels je n'ai jamais touché!
+J'ai toujours pratiqué une vertu, moi: la reconnaissance!
+j'ai toujours aimé le Grand-Louis et le bon Dieu, parce
+qu'ils m'ont fait du bien. Or donc, je veux faire mon testament
+en sa faveur, comme je le lui ai toujours promis.
+Meunière, croyez-vous que je sois assez malade pour
+qu'il soit temps de tester?</p>
+
+<p>&mdash;Non, non! mon pauvre homme! dit la meunière,
+qui, dans sa candeur angélique, avait pris le récit du
+mendiant pour une sorte de rêve. Ne testez pas; on dit
+que ça porte malheur et que ça fait mourir.</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire, dit M. Tailland; ça fait du bien; ça
+soulage. Ça ferait revenir un mort.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, notaire, dit le mendiant, je veux essayer
+de ce remède-là. J'aime ce que je possède, et j'ai besoin
+de savoir que ça passera en bonnes mains, et non pas
+dans celles des petites drôlesses qui me font la cour, et
+qui n'auront de moi que le bouquet et le ruban de mon
+chapeau pour se faire belles le dimanche. Notaire, prenez
+votre plume et griffonnez-moi ça en bons termes et
+sans rien omettre.</p>
+
+<p>«Je donne et lègue à mon ami Grand-Louis d'Angibault,
+tout ce que je possède, ma maison située à Jeu-les-Bois,
+mon petit carré de pommes de terre, mon cochon,
+mon cheval!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez un cheval? dit le meunier. Depuis quand
+donc?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis hier soir. C'est un cheval que j'ai trouvé en
+me promenant.</p>
+
+<p>&mdash;Ne serait-ce pas le mien, par hasard?</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'as dit. C'est la vieille Sophie qui ne vaut pas
+les fers qu'elle use.</p>
+
+<p>&mdash;Excusez, mon oncle! dit le meunier moitié content,
+moitié fâché. Je tiens à Sophie; elle vaut mieux que...
+bien des gens! Diable, vous n'êtes pas gêné de m'avoir
+volé Sophie! Et moi qui vous aurais confié la clé de mon
+moulin! Voyez-vous ce vieux hypocrite.</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous, mon neveu, vous parlez sottement, reprit
+Cadoche avec gravité: il ferait beau voir qu'un oncle
+n'eût pas le droit de se servir de la jument de son neveu!
+Ce qui est à vous est à moi, puisque, par mes
+intentions et mon testament, ce qui est à moi est à
+vous.</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure! répondit le meunier; <i>léguez-moi</i>
+Sophie, léguez, léguez, mon oncle, j'accepte ça. Il est
+tout de même heureux que vous n'ayez pas eu le temps
+de la vendre.... Vieux coquin, va! murmura-t-il entre
+ses dents.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu dis? répliqua le mendiant.</p>
+
+<p>&mdash;Rien, mon oncle, dit le meunier, qui s'aperçut que
+le vieillard avait une sorte de râle convulsif. Je dis que
+vous avez bien fait: si c'était votre plaisir de demander
+l'aumône à cheval!</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous fini, notaire, reprit Cadoche d'une voix
+éteinte. Vous écrivez bien lentement! Je me sens assoupi.
+Dépêchez-vous donc, paresseux de tabellion!</p>
+
+<p>&mdash;C'est fait, dit le notaire. Savez-vous signer?</p>
+
+<p>&mdash;Mieux que vous! répondit Cadoche. Mais je n'y
+vois pas. Il me faudrait mes lunettes et une prise de
+tabac.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, dit la meunière.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, reprit-il après avoir savouré sa prise de
+tabac avec délices. Ça me remet. Allons, je ne suis pas
+mort, quoique je souffre comme un possédé.</p>
+
+<p>Il jeta les yeux sur le testament et dit:&mdash;Ah! vous
+n'avez pas oublié le pot de fer et <i>son contenu</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Non, certes! répondit M. Tailland.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez bien fait, répondit Cadoche d'un air profondément
+ironique, quoique tout ce que que je vous ai
+dit là-dessus soit un conte pour me moquer de vous!</p>
+
+<p>&mdash;J'en étais bien sur, dit le meunier d'un air joyeux;
+si vous aviez eu cet argent-là, vous l'auriez rendu à qui
+de droit. Vous avez toujours été un honnête homme,
+mon oncle... quoique vous m'ayez volé ma jument; mais
+c'était une de vos facéties: vous l'auriez ramenée! Allons,
+ne signez pas celle bêtise-là; je n'ai pas besoin de
+vos nippes, et ça peut faire plaisir à quelque pauvre:
+vous avez peut-être, d'ailleurs, quelque parent à qui je
+ne veux pas faire tort de vos derniers sous.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas de parents, je les ai tous enterrés, Dieu
+merci! répondit le mendiant; et quant aux pauvres... je
+les méprise! Donne-moi la plume, ou je te maudis!...</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, amusez-vous! dit le meunier en lui
+passant la plume.</p>
+
+<p>Le mendiant signa; puis repoussant le papier de devant
+ses yeux avec un mouvement d'horreur:</p>
+
+<p>&mdash;Otez-moi ça, ôtez-moi ça! dit-il, il me semble que
+ça me fait mourir!</p>
+
+<p>&mdash;Faut-il le déchirer? dit Grand-Louis tout prêt à le
+faire.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, non pas, reprit le mendiant avec un dernier
+effort de volonté. Mets ça dans ta poche, mon garçon,
+tu n'en seras peut-être pas fâché! Ah ça! où est-il le
+médecin? j'ai besoin de lui pour m'achever plus vite, si
+je dois souffrir longtemps comme ça!</p>
+
+<p>&mdash;Il va venir, dit la meunière, et M. le curé avec lui;
+car je les ai fait demander tous deux.</p>
+
+<p>&mdash;Le curé? dit Cadoche; pour quoi faire?</p>
+
+<p>&mdash;Pour vous dire un mot de consolation, mon vieux.
+Vous avez toujours eu de la religion, et votre âme est
+aussi précieuse que celle d'un autre. Je suis bien sûre
+que M. le curé ne refusera pas de se déranger pour vous
+porter les sacrements.</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis donc là? reprit le moribond avec un profond
+soupir. En ce cas, pas de bêtise! et que le curé aille
+à tous les cinq cents diables, quoiqu'il soit un bonhomme
+après tout, passablement ivrogne; mais je ne crois pas
+aux curés. J'aime le bon Dieu et non le prêtre. Le bon
+Dieu m'a donné l'argent, le prêtre me l'aurait fait rendre.
+Laissez-moi mourir en paix!... Mon neveu, tu me promets de
+faire périr ce patachon de malheur sous le bâton?</p>
+
+<p>&mdash;Non! mais de le bien rosser.</p>
+
+<p>&mdash;Assez causé, dit le mendiant en étendant sa main
+livide; j'aurais voulu mourir en causant, mais je ne peux
+plus.... Ah! je ne suis pas si malade qu'on croit, je vais
+dormir, et peut-être que tu n'hériteras pas de si tôt, mon
+neveu!</p>
+
+<p>Le mendiant se laissa retomber, et, au bout d'un instant,
+il se fit dans sa poitrine comme un bouillonnement
+sonore. Il redevint rouge, puis blême, gémit pendant
+quelques minutes, ouvrit les yeux d'un air effrayé comme
+si la mort lui eût apparu sous une forme sensible, et tout
+à coup, souriant à demi comme s'il eût repris l'espoir de
+vivre, il rendit l'esprit.</p>
+
+<p>La mort même du pire des hommes a toujours en soi
+quelque chose de mystérieux et de solennel qui frappe
+de respect et de silence les âmes religieuses. Il y eut un
+moment de consternation et même de tristesse au moulin,
+lorsque le mendiant Cadoche eut expiré. Malgré ses
+vices et ses ridicules, malgré même cette confession
+étrange qu'on venait d'entendre et à laquelle le notaire
+seul croyait fermement, la meunière et son fils avaient
+une sorte d'amitié pour ce vieillard à cause du bien qu'ils
+s'étaient habitués à lui faire; car s'il est vrai de dire
+qu'on déteste les gens en raison des torts qu'on a eus
+envers eux, la maxime inverse doit être acceptée.</p>
+
+<p>La meunière se mit à genoux auprès du lit et pria.
+Lémor et le meunier prièrent aussi dans leur coeur le
+dispensateur de toute réparation et de toute miséricorde
+de ne pas abandonner l'âme immortelle et divine qui
+avait passé sur la terre sous la forme abjecte de ce misérable.</p>
+
+<p>Le notaire seul retourna tranquillement avaler sa tasse
+de thé, après avoir dit avec sang-froid: «<i>Ite, missa
+est, Dominus vobiscum.</i>»</p>
+
+<p>&mdash;Grand-Louis, dit-il ensuite en appelant dehors, il
+faut t'en aller tout de suite à Jeu-les-Bois avant que la
+nouvelle de ce décès y arrive. Quelque gueux de son
+espèce pourrait aller bouleverser sa cahute et dénicher
+l'oeuf.</p>
+
+<p>&mdash;Quel oeuf? dit le meunier. Son cochon, sa souquenille
+de rechange?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais le pot de fer.</p>
+
+<p>&mdash;Rêverie, monsieur Tailland!</p>
+
+<p>&mdash;Va toujours voir. Et d'ailleurs ta jument!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ma vieille servante! j'oubliais, vous avez raison.
+Elle vaut bien le voyage à cause de son bon coeur
+et de notre ancienne amitié. Nous sommes presque du
+même âge, elle et moi. J'y vas; pourvu qu'il ne se soit
+pas encore moqué de moi là-dessus! C'était un vieux
+railleur!</p>
+
+<p>&mdash;Va toujours, te dis-je; pas de paresse! Je crois à
+ce pot de fer; j'y crois <i>dur comme fer</i>! comme on dit
+chez nous.</p>
+
+<p>&mdash;Mais dites donc, monsieur Tailland, est-ce que ça
+a quelque valeur ce chiffon de papier que vous avez barbouillé
+en vous amusant?</p>
+
+<p>&mdash;C'est en bonne forme, je t'en réponds, et cela te
+rend peut-être propriétaire de cent mille francs.</p>
+
+<p>&mdash;Moi? Mais vous oubliez que si l'histoire est vraie,
+il y en a une moitié à madame de Blanchemont et l'autre
+aux Bricolin?</p>
+
+<p>&mdash;C'est une raison de plus pour courir. Tu as accepté
+cela dans ton coeur à charge de restitution. Va donc le
+chercher. Quand tu auras rendu ce service-là à M. Bricolin,
+c'est bien le diable s'il ne te donne pas sa fille.</p>
+
+<p>&mdash;Sa fille! Est-ce que je songe à sa fille? Est-ce que
+sa fille peut songer à moi; dit le meunier en rougissant.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! bon! la discrétion est une vertu; mais je vous
+ai vus danser ensemble tantôt, et je comprends bien pourquoi
+le père vous a séparés si brusquement.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Tailland, ôtez-vous tout cela de l'esprit.
+Je pars; s'il y a un <i>magot</i> pour tout de bon, qu'en ferai-je?
+Ne faudra-t-il pas quelque déclaration à la justice?</p>
+
+<p>&mdash;A quoi bon? Les formalités de la justice ont été inventées
+pour ceux qui n'ont pas de justice dans le coeur.
+A quoi servirait de déshonorer la mémoire de ce vieux
+drôle qui a réussi pendant quatre-vingts ans à passer
+pour un honnête homme? Tu n'as pas besoin non plus
+qu'on sache que tu n'es pas un voleur; on le sait de reste.
+Tu rendras l'argent, et tout sera dit.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si ce vieux a des parents?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'en a pas, et quand il en aurait, veux-tu les
+faire hériter de ce qui ne leur appartient pas?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai; je suis tout abruti de ce qui vient de se
+passer. Je vas monter à cheval.</p>
+
+<p>&mdash;Ça ne sera pas commode de rapporter ce fameux
+pot de fer qui est si lourd, si lourd! Les chemins sont-ils
+praticables par là-bas?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement. D'ici l'on va à Transault, et puis au
+Lys Saint-George, et puis à Jeu. C'est tout chemin vicinal
+fraîchement réparé.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, prends ma voiture, Grand-Louis, et dépêche-toi.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, et vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je coucherai ici en t'attendant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes un brave homme, le diable m'emporte!
+Et si les lits sont mauvais, vous qui êtes un peu délicat!</p>
+
+<p>&mdash;Tant pis! une nuit est bientôt passée. D'ailleurs,
+nous ne pouvons pas laisser ta mère en tête-à-tête avec
+ce mort, c'est trop triste; car il faut que tu emmènes
+ton garçon de moulin. Quand on a de l'argent à porter,
+on n'est pas trop de deux. Tu trouveras des pistolets
+chargés dans les poches de mon cabriolet. Je ne voyage
+jamais sans ça, moi qui ai souvent des valeurs à transporter.
+Allons, en route! Dis à ta mère de me faire encore
+du thé. Nous causerons le plus tard possible, car
+ce mort m'ennuie.</p>
+
+<p>Cinq minutes après, Lémor et le meunier étaient, par
+une nuit noire, en route pour Jeu-les-Bois. Nous leur
+donnerons le temps d'y arriver, et nous reviendrons voir
+ce qui se passe à la ferme pendant qu'ils voyagent.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXXIV.</h3>
+
+<h3>DÉSASTRE.</h3>
+
+<p>La grand'mère Bricolin s'impatientait fort de ne pas
+voir arriver le meunier. Elle était loin de penser que son
+émissaire ne devait jamais revenir toucher le salaire
+qu'elle lui avait promis, et le lecteur comprendra facilement
+qu'au moment d'expirer, le mendiant eut oublié de
+transmettre le message dont on l'avait chargé. A la fin,
+fatiguée et découragée d'attendre, la mère Bricolin alla
+retrouver son vieil époux, après s'être assurée que la
+folle errait encore dans la garenne, absorbée comme à
+l'ordinaire dans ses méditations et ne faisant plus retentir
+d'aucune plainte sinistre les tranquilles échos de la
+vallée. Il était environ minuit. Quelques voix mal assurées
+détonnaient encore au sortir des cabarets, et les
+chiens de la ferme, comme s'ils eussent reconnu des
+voix amies, ne daignaient pas aboyer.</p>
+
+<p>M. Bricolin, poussé par sa femme qui voulait que le
+sous-seing privé passé avec Marcelle reçût exécution à
+l'instant même, avait, non sans souffrance et sans terreur,
+remis à la <i>dame venderesse</i> le portefeuille qui
+contenait deux cent cinquante mille francs. Marcelle reçut
+avec peu d'émotion ce vénérable portefeuille. Il était
+si malpropre qu'elle le prit du bout de ses doigts; lasse
+de s'occuper d'une affaire où la cupidité d'autrui l'avait
+frappée de dégoût, elle le jeta dans un coin du secrétaire
+de Rose. Elle avait accepté ce paiement si prompt par la
+même raison qui avait décidé l'acquéreur à le faire, afin
+de l'engager et d'assurer le sort de la jeune fille en empêchant
+qu'on ne vînt à se rétracter.</p>
+
+<p>Elle recommanda à Fanchon, à quelque heure que
+Grand-Louis se présenterait, de l'introduire dans la cuisine
+et de venir l'appeler elle-même. Puis elle se jeta tout
+habillée sur son lit pour se reposer sans dormir, car Rose
+était toujours très-animée, et ne pouvait se lasser de la
+bénir et de lui parler de son bonheur, Cependant, le meunier
+n'arrivant pas, et les émotions de la journée ayant
+épuisé les forces de tous, vers deux heures du matin
+toute la ferme dormait profondément. Il faut pourtant
+excepter une personne de la famille, c'était la folle, dont
+le cerveau était arrivé à un paroxysme de fièvre intolérable.</p>
+
+<p>M. et Mme Bricolin avaient longtemps causé dans la
+cuisine. Le fermier n'ayant plus rien à craindre, et se
+sentant glacé par toute l'eau qu'il avait bue, avait repris
+son pichet qu'il remplissait d'heure en heure en inclinant
+d'une main mal affermie une énorme cruche placée
+à côté, et remplie d'un vin écumeux d'une couleur violâtre.
+C'était sa mère-goutte, le plus capiteux de sa récolte,
+boisson détestable, mais que le Berrichon préfère
+à tous les vins du monde.</p>
+
+<p>Plusieurs fois sa femme, voyant que la douceur d'être
+propriétaire de Blanchemont et les riants projets de son
+opulence ne pouvaient plus raviver son oeil éteint ni dégourdir
+sa mâchoire, l'avait invité à se mettre au lit. Il
+avait toujours répondu: «Tout à l'heure, j'y vas, j'y
+suis,» mais sans quitter sa chaise. Enfin, après avoir été
+s'assurer que Rose était endormie ainsi que Marcelle,
+madame Bricolin n'en pouvant plus, alla se coucher et
+s'endormit en appelant vainement son mari, qui n'avait
+pas la force de bouger et qui ne l'entendait plus. Complètement
+ivre et anéanti comme un homme qui a fait
+l'effort de se dégriser soudainement, mais qui s'en est
+bien dédommagé après, le fermier, la main sur son pichet
+et la tête inclinée sur la table, berçait de ses ronflements
+énergiques le sommeil accablé de sa femme, couchée,
+la porte ouverte, dans la pièce voisine.</p>
+
+<p>Une heure s'était à peine écoulée lorsque M. Bricolin
+se sentit suffoqué et prêt à tomber en défaillance. Il eut
+beaucoup de peine à se lever. Il lui semblait que l'air
+manquait à ses poumons, que ses yeux cuisants ne pouvaient
+plus rien discerner, et qu'il était frappé d'apoplexie.
+La peur de la mort lui rendit la force de se traîner
+à tâtons jusqu'à la porte, qui donnait sur la cour; la
+chandelle avait fini de se consumer dans son cercle de
+fer-blanc.</p>
+
+<p>Ayant réussi à ouvrir et à descendre sans tomber les
+degrés qui formaient une sorte de perron grossier au
+château neuf, le fermier promena autour de lui un regard
+hébété, sans rien comprendre à ce qu'il voyait.
+Une clarté extraordinaire qui remplissait la cour le força
+à mettre la main devant son visage; car le passage des
+ténèbres à cette lueur ardente lui causait de nouveaux
+vertiges. Enfin, l'air dissipant un peu les fumées du vin,
+l'espèce d'asphyxie qu'il avait éprouvée fit place à un
+frisson convulsif, d'abord machinal et tout physique,
+mais bientôt produit par une terreur inexprimable. Deux
+grandes gerbes de feu, se faisant jour à travers des
+nuages de fumée, sortaient du toit de la grange.</p>
+
+<p>Bricolin crut faire un mauvais rêve; il se frotta les
+yeux, il se secoua tout le corps; toujours ces jets de
+flamme montaient vers le ciel et prenaient, avec une
+effroyable rapidité, un développement immense. Il voulut
+crier <i>Au feu!</i> sa langue était paralysée et son gosier
+inerte. Il essaya de retourner vers la maison dont il
+s'était éloigné de quelques pas sans savoir où il allait. Il
+vit sur sa droite des torrents de flammes sortir des étables,
+sur sa gauche une autre gerbe de feu couronner les
+tours du vieux château, et devant lui... sa propre maison
+illuminée à l'intérieur d'une clarté fantastique, et la
+porte qu'il avait laissée ouverte derrière lui vomissant des
+tourbillons noirs, comme la bouche d'une forge. Tous les
+bâtiments de Blanchemont étaient la proie d'un incendie
+magnifiquement disposé. Le feu avait été mis en plus de
+douze endroits différents, et ce qu'il y avait de plus sinistre
+dans le premier acte de cette scène étrange, c'est
+qu'un silence de mort planait sur tout cela. Bricolin,
+privé de force et de volonté, contemplait dans une effroyable
+solitude un désastre dont personne ne s'apercevait
+encore. Tous les habitants du château neuf et de la ferme
+avaient passé du sommeil produit par la fatigue ou
+l'ivresse à l'asphyxie produite par la fumée. Les craquements
+de l'incendie commençaient seuls à se faire entendre
+et les tuiles à tomber avec un bruit sec sur le
+pavé. Pas un cri, pas une plainte ne répondait à ces avertissements
+sinistres. Il semblait que l'incendie n'eût plus
+à dévorer que des bâtiments déserts ou des cadavres.
+M. Bricolin se tordit les mains, et resta muet et immobile,
+comme si, accablé par le cauchemar, il eût fait de
+vains efforts intérieurs pour se réveiller.</p>
+
+<p>Enfin, un cri perçant s'éleva, un seul cri de femme, et
+Bricolin, comme délivré du charme qui pesait sur lui,
+répondit par un hurlement sauvage à cet appel de la voix
+humaine. Marcelle s'était aperçue la première du danger;
+elle s'élança dehors, portant son fils dans ses bras. Sans
+voir Bricolin ni le reste de l'incendie, elle déposa l'enfant
+sur un tas de foin au milieu de la cour, et lui disant
+d'une voix forte: «Reste là! n'aie pas peur,» elle rentra
+précipitamment dans la maison, malgré la fumée suffocante
+qui la remplissait, et courut au lit de Rose qui
+était restée comme paralysée, incapable de la suivre.</p>
+
+<p>Alors, avec la force d'un homme, la petite et svelte
+blonde, exaltée par son courage, prit sa jeune amie dans
+ses bras, et porta héroïquement auprès de son fils un
+corps beaucoup plus lourd et plus grand que le sien
+propre.</p>
+
+<p>A la vue de sa fille, Bricolin, qui n'avait d'abord songé
+qu'à sa récolte et à son bétail, et qui avait couru du côté
+des granges, se rappela qu'il avait une famille, et, dégrisé
+pour la seconde fois, encore plus radicalement que
+la première, il vola au secours de sa mère et de sa femme.</p>
+
+<p>Heureusement le feu n'avait pris partout que par les
+combles, et le rez-de-chaussée, habité par les Bricolin,
+était encore intact, à l'exception du pavillon de Rose qui,
+étant fort bas et au voisinage d'un amas de fagots secs,
+brûlait rapidement.</p>
+
+<p>Madame Bricolin, réveillée en sursaut, retrouva tout à
+coup sa force physique et sa présence d'esprit. Aidée de
+son mari et de Marcelle, elle transporta dehors le vieux
+Bricolin qui, se croyant au milieu des chauffeurs, criait
+de toute sa force: «Je n'ai plus rien! ne me tuez pas! ne
+me brûlez pas! je vous donnerai tout!»</p>
+
+<p>La petite Fanchon aidait résolument la mère Bricolin,
+qui bientôt put aider aux autres. On réussit à réveiller
+les métayers et leurs valets, dont aucun ne périt.... Mais
+tout cela prit un temps considérable, et, quand on put
+recevoir les secours du village, quand on put organiser
+une chaîne, il était trop tard: l'eau semblait ranimer
+l'intensité du feu en soulevant et en faisant voler au loin
+des masses enflammées. Les énormes amas de céréales
+et de fourrages, dont regorgeaient les bâtiments d'exploitation,
+flambaient avec la rapidité de la pensée. Les charpentes
+centenaires des vieux bâtiments semblaient ne
+demander qu'à brûler. Presque tout le gros bétail s'obstina
+à ne pas sortir et fut étouffé ou brûlé. On ne préserva
+que le corps du château neuf, dont les tuiles s'effondrèrent
+et dont la charpente neuve resta découverte,
+réduite en charbon, et dressant sa carcasse noire sur les
+murailles encore blanches du logis.</p>
+
+<p>Les pompes arrivèrent, inutile et tardive ressource
+dans les campagnes, instruments de secours souvent mal
+dirigés, mal organisés, et dont les tuyaux crèvent au premier
+effort, faute d'entretien ou de service. Cependant
+les pompiers et les habitants du bourg réussirent à faire
+la part du feu et à préserver l'habitation et le mobilier
+des Bricolin. Mais cette part du feu fut immense, complète.
+Tout le pavillon qu'habitaient Rose et Marcelle,
+tous les bâtiments d'exploitation, tout le bétail, tout le
+mobilier aratoire y passèrent. On ne s'occupa pas du
+vieux château, dont la toiture brûla, mais dont les fortes
+murailles nues se défendirent d'elles-mêmes. Une seule
+des tours, cédant à la chaleur, se lézarda de haut en bas.
+Le lierre immense qui embrassait les autres les préserva
+d'une dernière ruine.</p>
+
+<p>Le crépuscule commençait à blanchir lorsque le meunier
+et Lémor sortirent de la misérable cabane du mendiant.
+Lémor portait dans ses mains le pot de fer et
+Grand-Louis traînait par la bride sa chère Sophie, qui
+l'avait salué dès son approche d'un hennissement amical.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai lu <i>Don Quichotte</i>, disait-il, et je me trouve maintenant
+comme Sancho recouvrant son âne. Peu s'en faut
+qu'à son exemple je n'embrasse ma vieille Sophie et que
+je ne lui tienne de beaux discours.</p>
+
+<p>&mdash;Grand-Louis, dit Lémor, si vous pouvez résister à
+cette tentation, n'avez-vous pas celle de regarder si ce
+pot de fer contient de l'or ou des cailloux?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai soulevé le couvercle, dit le meunier. Ça brille
+là dedans; mais je suis fort pressé de déguerpir avant le
+jour, avant que les habitants de ce désert, s'il y en a,
+observent mes mouvements et me prennent pour un
+voleur. Je suis tremblant d'émotion et de plaisir comme
+un homme qui mène à bien les affaires d'autrui; mais
+j'ai pourtant aussi le sang-froid d'un homme qui n'hérite
+pas pour son compte. Filons, filons, monsieur Henri.
+Avez-vous remis ma pioche dans la voiture? Attendez
+que je donne un dernier coup d'oeil là dedans. Le trou
+est bien bouché, il n'y paraît plus, en route! nous nous
+reposerons dans quelque taillis si nos bêtes refusent le
+service.</p>
+
+<p>Le cheval du notaire ayant fait trois mortelles lieues
+de pays au grand trot et souvent au galop dans les chemins
+montueux et pénibles, se trouva en effet tellement
+fatigué au retour, que nos voyageurs, arrivés à la hauteur
+du Lys-Saint-Georges, se virent obligés de le laisser
+souffler. Sophie, qu'ils avaient attachée derrière le cabriolet
+et qui n'était pas habituée à marcher si follement,
+était couverte de sueur. Le coeur du meunier s'en
+émut&mdash;Il faut de l'humanité avec les bêtes, dit-il, et puis,
+je ne veux pas que pour sa probité et sa sagacité dans
+cette affaire, notre bon notaire perde un bon cheval.
+Quant à Sophie, il n'y a pas de pot de fer qui tienne;
+cette vieille servante ne doit pas faire l'office du pot de
+terre. Voilà un joli pacage bien ombragé, où pas une bête
+ni un homme ne remuent. Entrons-y. Je suis bien sûr
+qu'il y a une sacoche d'avoine dans le coffre du cabriolet;
+car M. Tailland pense à tout, et n'est pas homme à s'embarquer
+une seule fois sans biscuit. Nous respirerons là
+un quart d'heure, et nous serons tous un peu plus frais
+pour repartir. Malheureusement, en donnant la clef des
+champs au cochon de mon oncle (en héritera qui voudra!)
+j'ai oublié de lui voler quelques unes de ses croûtes
+de pain, et je me sens l'estomac si creux que je partagerais
+volontiers l'avoine de Sophie si je ne craignais de
+lui faire tort. Il me semble que je ne commence guère
+bien mon rôle d'héritier de l'avare. Je meurs de faim
+à côté de mon trésor.</p>
+
+<p>En babillant ainsi suivant son habitude, le meunier
+débrida les chevaux et leur servit le déjeuner, à celui du
+notaire dans le sac à l'avoine, à Sophie dans son long
+bonnet de coton bleu qu'il lui attacha autour du nez trés-facétieusement.</p>
+
+<p>&mdash;C'est singulier comme je me sens le coeur léger à
+présent, dit-il en se tapissant sous les buissons et en découvrant
+le pot de fer. Savez-vous, monsieur Lémor, que
+mon bonheur est là dedans, si les louis ne sont pas seulement
+à la surface, et si le fond n'est pas rempli de gros
+sous? J'ai peur; c'est trop lourd pour n'être que de l'or.
+Ah ça! aidez-moi à compter tout ça.</p>
+
+<p>Le compte fut bientôt fait. Les pièces d'or en vieille
+monnaie étaient roulées par sommes de mille francs dans
+de sales chiffons de papier. En les ouvrant, Lémor et le
+meunier virent les marques que le mendiant leur avait
+indiquées. La fortune du père Bricolin portait une croix
+sur chaque louis, le dépôt du seigneur de Blanchemont
+une simple barre. Au fond, il y avait environ trois mille
+francs en argent, en pièces de toute espèce, et même une
+poignée de gros sous, la dernière qu'eut économisée le
+mendiant.</p>
+
+<p>&mdash;Ce restant-là, dit le meunier en le rejetant au fond du
+pot de fer, c'est la fortune de mon oncle, c'est l'héritage
+de votre serviteur, c'est le denier de la veuve que ce vieux
+grimaud ne se faisait pas faute de recueillir, et qui retournera
+à la veuve et à l'orphelin, je vous en réponds.
+Qui sait si ce n'est pas aussi le produit du vol? A voir
+comment mon oncle, que Dieu fasse paix à son âme!
+m'avait escamoté Sophie, je n'ai pas trop de confiance
+dans la pureté de son legs. Tiens! ça me fera plaisir de
+faire l'aumône! moi qui suis si souvent privé de cette
+douceur-là! Je vais prendre un plaisir de prince. Savez-vous
+qu'avec trois mille francs, dans ce pays-ci, on peut
+sauver et assurer l'existence de trois familles?</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous ne pensez pas au reste du dépôt, Grand-Louis.
+Songez donc qu'avec cette grosse somme, dont
+madame de Blanchemont n'a vraiment pas besoin pour
+elle-même, vous allez la mettre à même aussi de faire
+bien des heureux.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je m'en rapporte à elle pour le faire rouler vite
+sur cette table-là! Mais il y a, à côté, quelque chose qui
+me flatte! c'est ce petit magot que M. Bricolin va recevoir
+de ma main avec tant de plaisir. Ça n'aura pas un
+emploi très-chrétien chez lui, mais ça raccommodera
+beaucoup mes affaires, qui étaient bien gâtées hier au soir.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire, mon cher Louis, que vous pouvez prétendre
+maintenant à la main de Rose.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne croyez pas cela! si les cinquante mille francs
+m'appartenaient, ça pourrait s'arranger à la rigueur.
+Mais le Bricolin sait mieux compter que vous! Il dira:
+«Voilà cinq mille pistoles qui sont à moi et que Grand-Louis
+me rapporte, il ne fait que son devoir. Ce qui est à
+moi n'est pas à lui: donc, j'ai cinquante mille francs de
+plus dans ma poche, et il reste avec son moulin Gros-Jean
+comme devant.</p>
+
+<p>&mdash;Et il ne sera pas émerveillé et touché d'une probité
+dont il ne serait sans doute pas capable?</p>
+
+<p>&mdash;Émerveillé, oui; touché, non. Mais il se dira: «Ce
+garçon peut m'être utile.» Les honnêtes gens sont très-nécessaires
+à ceux qui ne le sont pas, et il me pardonnera
+mes péchés; il me rendra sa pratique, à laquelle je
+tiens beaucoup, puisqu'elle me met à même de voir Rose
+et de lui parler tous les jours. Vous voyez donc que, sans
+me faire d'illusions, j'ai sujet d'être content. Hier soir,
+quand je dansais avec Rose, quand elle avait l'air de
+m'aimer, je me sentais si fier, si heureux! Eh bien, je
+retrouve mon bonheur d'hier soir sans m'inquiéter de
+mon lendemain. C'est beaucoup; brave oncle Cadoche,
+va! tu ne te doutais pas de ce qu'il y avait pour moi de
+consolations dans ton pot de fer! Tu croyais me faire
+riche, et tu me rends heureux!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon cher Louis, puisque vous rapportez à
+Marcelle une somme égale à celle qu'elle voulait sacrifier
+pour vous, vous pouvez bien, à présent, accepter les
+concessions qu'elle offrait de faire à M. Bricolin?</p>
+
+<p>&mdash;Moi? Jamais. Ne parlons pas de ça. Ça me blesse.
+Je ne serai plus banni de la ferme; c'est tout ce qu'il me
+faut. Voyez comme ce trésor est joli! comme il brille!
+comme il y aurait là dedans des peines soulagées et des
+inquiétudes apaisées! C'est pourtant beau, l'argent, monsieur
+Lémor! Convenez-en! là, dans le creux de ma main,
+il y a la vie de cinq ou six pauvres enfants!...</p>
+
+<p>&mdash;Ami, je n'y vois que ce qu'il y a en effet: les larmes,
+les cris, les tortures du vieux Bricolin, l'avarice du mendiant,
+sa vie honteuse et stupide, consumée tout entière
+dans la tremblante contemplation de son vol.</p>
+
+<p>&mdash;Hein! vous avez raison, dit le meunier en rejetant
+avec effroi la poignée d'or dans le pot de fer. Que de
+crimes, de lâchetés, de soucis, de mensonges, de peurs et
+de souffrances là dedans! Vous avez raison, c'est vilain,
+l'argent! Nous-mêmes qui sommes là à le regarder et à
+le compter en cachette, nous voilà comme deux brigands
+armés de pistolets, et craignant d'être surpris par d'autres
+bandits, ou appréhendés au collet par les gendarmes.
+Allons, cache-toi, maudit! s'écria-t-il en replaçant le couvercle,
+et nous, partons, ami! Vive la joie, cela n'est pas
+à nous!</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h2>CINQUIÈME JOURNÉE.</h2>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXXV.</h3>
+
+<h3>RUPTURE.</h3>
+
+<p>En approchant du vallon de la Vauvre, nos voyageurs
+remarquèrent, du côté de Blanchemont, une nappe immense
+de lourde fumée que le soleil levant commençait à
+blanchir.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/24.png"></p>
+
+
+<p>&mdash;Regardez donc, dit le meunier, comme il y a du
+brouillard sur la Vauvre, ce matin, surtout du côté où
+nous avons toujours envie de regarder tous les deux! Ça
+me gêne, je ne vois pas les toits pointus de mon bon
+vieux petit château qui, de tous les côtés, quand je fais
+mes courses aux environs, sert de point de mire à mes
+pensées!</p>
+
+<p>Au bout de dix minutes, la fumée, que les vapeurs humides
+du matin affaissaient sous leur poids, rampa tout
+à fait au bas du vallon, et Grand-Louis, arrêtant brusquement
+le cheval du notaire, dit à son compagnon:</p>
+
+<p>&mdash;C'est singulier, monsieur Lémor, je ne sais pas si
+j'ai la berlue ce matin, mais j'ai beau regarder, je ne
+vois pas le toit rouge du château neuf au bas des tours
+du vieux château! Je suis pourtant bien sûr qu'on le voit
+d'ici; je m'y suis arrêté plus de cent fois, et je distingue
+les arbres qui sont autour. Eh mais! regardez donc! le
+vieux château est tout changé! les tourelles me paraissent
+aplaties. Où diable est le toit? Le tonnerre m'écrase! il
+n'y a plus que les pignons! Attendez, attendez! Qu'est-ce
+qu'il y a donc de rouge du côté de la ferme? C'est du
+feu! oui, du feu! et toutes ces choses noires?... Monsieur
+Lémor, je vous le disais bien, quand nous sommes
+arrivés à Jeu-les-Bois, que le ciel était tout rouge, et qu'il
+y avait un incendie quelque part. Vous me souteniez que
+c'étaient des brûlis de bruyères, je savais bien qu'il n'y
+avait pas de brandes de ce côté-là. Regardez donc! je ne
+rêve pas! le château, la ferme, tout est brûlé!... Mais
+Rose! Et Rose!... Ah! mon Dieu! Et madame Marcelle!
+et mon petit Édouard! et la vieille Bricolin! mon Dieu!
+mon Dieu!</p>
+
+<p>Et le meunier, fouettant le cheval avec fureur, prit au
+galop la direction de Blanchemont, sans s'inquiéter cette
+fois si la vieille Sophie pouvait ou non le suivre.</p>
+
+<p>A mesure qu'ils approchaient, les indices du sinistre
+ne devenaient que trop certains. Bientôt ils l'apprirent de
+la bouche des passants, et, bien qu'on leur assurât que
+personne n'avait péri, tous deux, pâles et oppressés,
+hâtaient la course trop lente, à leur gré, du cheval qui
+les emportait.</p>
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/25.png"></p>
+
+<p>Arrivés au bas du terrier, comme ce pauvre animal,
+haletant et couvert d'écume, ne pouvait plus gravir le
+chemin qu'au pas, ils l'arrêtèrent devant chez la Piaulette,
+et sautèrent du cabriolet pour courir plus vite. En
+ce moment, Marcelle, sortant de la chaumière, parut à
+leurs yeux. Elle était pâle, mais calme, et ses vêtements
+ne portaient la trace d'aucune brûlure. Occupée toute la
+nuit à soigner les personnes, elle ne s'était pas consacrée
+inutilement à vouloir éteindre le feu. En la voyant, Lémor
+faillit s'évanouir de joie; il lui prit la main sans pouvoir
+lui parler.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils est ici et Rose est chez le curé, dit Marcelle.
+Elle n'a éprouvé aucun accident, elle n'est presque
+pas malade, elle est heureuse malgré la consternation
+de ses parents. Il n'y a dans tout cela que de l'argent
+perdu. C'est peu de chose au prix du bonheur qui
+l'attend....</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc? dit le meunier, je ne comprends pas.</p>
+
+<p>&mdash;Allez la voir, ami, rien ne s'y oppose, et apprenez
+d'elle-même ce que je ne veux pas vous dire la première.</p>
+
+<p>Grand-Louis stupéfait se mit bientôt à courir. Lémor
+entra dans la chaumière avec Marcelle, et tandis que la
+Piaulette et son mari s'occupaient des chevaux, il courut
+vers le lit où dormait Édouard. Le dernier des Blanchemont
+reposait tranquillement sur le grabat du plus pauvre
+paysan de ses domaines. Il ne possédait plus même un
+gîte, et l'hospitalité de l'indigence était la seule chose
+qu'il pût réclamer en cet instant.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'a donc pas couru de danger? s'écria Lémor
+en baisant ses petites mains, humides d'une douce
+chaleur.</p>
+
+<p>&mdash;Ce petit être est d'une bonne trempe, dit Marcelle,
+avec un certain orgueil. Il n'a pas été malade, il s'est
+éveillé dans une fumée étouffante, et il n'a pas eu peur.
+Il a passé la nuit avec moi à préserver et à consoler les
+autres, trouvant, malgré sa faiblesse et son ignorance du
+malheur, des soins, des caresses, et des paroles naïvement
+angéliques pour moi et pour tous ces êtres sans courage
+qui tremblaient et criaient autour de nous. Et moi
+qui craignais pour sa santé la frayeur et l'émotion! Cette
+frêle nature renferme une âme héroïque. Lémor! c'est
+un enfant béni, que Dieu avait marqué en naissant pour
+en faire un noble pauvre!</p>
+
+<p>L'enfant s'éveilla aux caresses de Lémor, et, le reconnaissant
+cette fois à son affection plus qu'à ses traits:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Henri! lui dit-il, pourquoi donc ne voulais-tu
+pas me parler quand tu <i>faisais Antoine?</i></p>
+
+<p>Marcelle commençait à expliquer avec stoïcisme à son
+amant dans quel nouveau désastre cet incendie précipitait
+le reste de sa fortune, lorsque M. Bricolin, la figure
+bouleversée, les vêtements en lambeaux et les mains
+toutes brûlées, entra dans la chaumière.</p>
+
+<p>Au sortir de sa première terreur, le fermier avait travaillé
+avec une énergie et une audace désespérées à vouloir
+sauver ses boeufs et ses récoltes. Il avait failli être
+cent fois victime de son acharnement; il n'avait renoncé
+à de vaines espérances qu'en se voyant au milieu d'un
+monceau de cendres. Alors, le découragement, le désespoir
+et une sorte de fureur s'étaient emparés de sa
+pauvre tête. Il était devenu comme fou, et il accourait
+vers Marcelle d'un air égaré, les idées confuses et la parole
+embarrassée.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous voilà enfin, Madame! dit-il d'une voix
+entrecoupée, je vous cherche dans tout le village, et je
+ne sais ce que vous devenez. Écoutez, écoutez, madame
+Marcelle!... Ce que j'ai à vous dire est très-important...
+Vous avez beau être tranquille, tout ce malheur-là retombe
+sur vous, tout ce dommage-là vous concerne!</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, monsieur Bricolin! répondit Marcelle
+avec un peu d'impatience. La vue de cet homme cupide
+n'était pas consolante pour elle en cet instant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le savez? reprit Bricolin avec une sorte de
+colère, et moi aussi, je le sais! C'est à vous de rebâtir le
+domaine et de recomposer le cheptel de Blanchemont.</p>
+
+<p>&mdash;Et avec quoi, s'il vous plaît, monsieur Bricolin?</p>
+
+<p>&mdash;Avec votre argent! N'avez-vous pas de l'argent?
+Ne vous en ai-je pas donné assez?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'ai plus, monsieur Bricolin! le portefeuille a
+brûlé.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez laissé brûler <i>mon</i> portefeuille? le portefeuille
+que je vous avais <i>confié</i>? s'écria Bricolin exaspéré
+et en se frappant le front avec ses poings. Comment
+avez-vous été assez folle, <i>assez bête</i>, pour ne pas sauver
+le portefeuille, puisque vous avez bien eu le temps de
+sauver votre fils?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai sauvé Rose aussi, monsieur Bricolin. C'est moi
+qui l'ai portée dans mes bras hors de la maison. Pendant
+ce temps, le portefeuille a brûlé; je ne le regrette pas.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas vrai, vous l'avez!</p>
+
+<p>&mdash;Je vous jure devant Dieu que non. Le meuble où il
+était, tous les meubles de cette chambre ont brûlé pendant
+qu'on sauvait les personnes. Vous le savez bien, je
+vous l'ai dit, car vous m'avez interrogée là-dessus; mais
+vous ne m'avez pas entendue, ou vous ne vous souvenez
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! si, je m'en souviens, dit le fermier consterné,
+mais j'ai cru que vous me trompiez.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi vous tromperais-je? Cet argent n'était-il
+pas à moi?</p>
+
+<p>&mdash;A vous? Vous ne niez donc pas que je vous ai acheté
+hier soir votre terre, que je vous l'ai payée et qu'elle
+m'appartient?</p>
+
+<p>&mdash;Comment la pensée vous vient-elle que je sois capable
+de le nier?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pardon, pardon, Madame! je n'ai pas ma tête!
+dit le fermier abattu et calmé.</p>
+
+<p>&mdash;Je le vois bien, dit Marcelle d'un ton de mépris
+auquel il ne prit pas sarde.</p>
+
+<p>&mdash;C'est égal, la réparation des bâtiments et le cheptel
+sont à votre charge, reprit-il après un silence pendant lequel
+ses idées se confondirent de nouveau.</p>
+
+<p>&mdash;De deux choses l'une, monsieur Bricolin, dit Marcelle
+en levant les épaules: ou vous n'avez pas acheté le
+domaine, et il m'appartient de réparer le mal, ou je
+vous l'ai vendu et je n'ai pas à m'en occuper; choisissez!</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai! dit encore Bricolin tombant dans une
+nouvelle stupeur. Puis il reprit bien vite: Oh! je vous
+l'ai bel et bien acheté, payé, vous ne pouvez pas nier ça!
+J'ai votre acte qui porte quittance, je ne l'ai pas laissé
+brûler, moi! Ma femme l'a dans sa poche.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, vous êtes tranquille, et moi aussi, car
+j'ai aussi le double de notre acte dans ma poche.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous devez supporter le dommage! s'écria
+Bricolin avec une sombre fureur. Je ne vous ai pas acheté
+une terre sans bâtiment et sans cheptel. Il y a là une
+perte de cinquante mille francs, au moins!</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien, mais le désastre a eu lieu après
+la vente.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous qui avez mis le feu!</p>
+
+<p>&mdash;C'est très-probable! dit Marcelle avec un froid mépris,
+et j'y ai jeté le prix de ma terre pour m'amuser!</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, pardon, je suis malade! dit le fermier;
+perdre tant d'argent dans une nuit!... Mais c'est égal,
+madame Marcelle, vous me devez une indemnité pour
+mon malheur. J'ai toujours eu du malheur avec votre famille.
+Mon père, pour un dépôt que lui avait fait votre
+grand-père, a été mis à la torture par les chauffeurs, et
+a perdu cinquante mille francs qui étaient à lui.</p>
+
+<p>&mdash;Les suites de ce malheur sont irréparables, puisque
+votre père y a perdu la santé de l'âme et du corps. Mais
+ma famille est fort innocente du crime des brigands; et
+quant à la perte de votre argent, elle a été largement
+compensée par mon grand-père.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, c'était un digne maître! Aussi, vous
+devez faire comme lui, vous devez m'indemniser!</p>
+
+<p>&mdash;Vous tenez tant à l'argent, et j'y tiens si peu, monsieur
+Bricolin, que je vous satisferais si j'étais en mesure
+de le faire. Mais vous oubliez que j'ai tout perdu, jusqu'à
+une misérable somme de deux mille francs que
+j'avais retirée de la vente de ma voiture, jusqu'à mes vêtements
+et à mon linge. Mon fils ne peut pas même dire
+qu'il ne possède au monde en ce moment-ci que les
+habits qui le couvrent, car je l'ai emporté nu de votre
+maison, et si cette femme que voici ne l'avait pris chez
+elle avec une sublime charité pour le couvrir des pauvres
+habits d'un de ses enfants, je serais forcée de vous demander
+l'aumône d'une blouse et d'une paire de sabots
+pour lui. Laissez-moi donc tranquille, je vous en supplie,
+j'ai la force de supporter mon malheur; mais votre
+rapacité m'indigne et me fatigue.</p>
+
+<p>&mdash;C'est assez, Monsieur, dit Lémor, qui ne pouvait
+plus se contenir. Sortez, laissez madame en paix.</p>
+
+<p>Bricolin n'entendit pas cette apostrophe. Il s'était laissé
+tomber sur une chaise, sensible au dénûment absolu de
+Marcelle, en ce qu'il lui ôtait toute espérance de la rançonner.&mdash;Ainsi,
+s'écria-t-il avec désespoir, en frappant
+des poings sur la table, j'ai cru faire un bon marché
+cette nuit, j'ai acheté Blanchemont deux cent cinquante
+mille francs, et voilà que ce matin j'ai cinquante mille
+francs de perte en bâtiments et en bestiaux! Ça fait,
+dit-il en sanglotant, que le domaine me revient à trois
+cent mille francs comme vous le vouliez!</p>
+
+<p>&mdash;Il ne me semble pas que ce soit ma faute, ni que
+j'en profite, dit froidement Marcelle dont l'indignation
+tomba en voyant celle de Lémor, et qui le retenait pour
+le forcer à se modérer.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc là tout votre malheur, monsieur Bricolin?
+dit naïvement la Piaulette émerveillée de tout ce
+qu'elle entendait. Vraiment, je m'en arrangerais bien!
+Cette pauvre dame a tout perdu, vous êtes encore riche,
+aussi riche qu'hier soir, et vous lui demandez quelque
+chose? C'est drôle tout de même! Si Blanchemont ne
+vous revient, avec votre malheur, qu'à trois cent mille
+francs, c'est encore joliment bon marché. J'en sais bien
+qui en auraient donné davantage.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous dites, vous? répondit Bricolin.
+Taisez-vous, vous n'êtes qu'une sotte et une commère.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, Monsieur, dit la Piaulette; et, se retournant
+avec fierté vers Marcelle: C'est égal, Madame, dit-elle;
+puisque vous avez tout perdu, vous pouvez bien
+rester chez moi tant que vous voudrez, et partager mon
+pain noir. Je ne vous le reprocherai pas et je ne vous
+renverrai jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, Monsieur! dit Lémor, et rougissez!</p>
+
+<p>&mdash;Vous, je ne sais pas qui vous êtes, répondit Bricolin
+furieux. Personne ne vous connaît ici; vous avez l'air
+d'un meunier comme j'ai l'air d'un évêque. Mais vous
+n'irez pas loin, mon garçon! Je vous désignerai aux
+gendarmes pour qu'on vous demande vos papiers, et si
+vous n'en avez pas, nous verrons! Le feu a été mis chez
+moi par malveillance, c'est assez clair, tout le monde l'a
+constaté, et le procureur du roi est là qui verbalise. Vous
+êtes bien avec un homme qui m'en veut, suffit!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'en est trop, dit Lémor indigné, vous êtes le
+dernier des misérables, et si vous ne sortez d'ici, je saurai
+bien vous y forcer.</p>
+
+<p>&mdash;Arrêtez! dit Marcelle en saisissant le bras de Lémor.
+Ayez pitié de cet homme, il a perdu la raison! Soyez indulgent
+pour le malheur, quelque lâche qu'il se montre;
+suivez mon exemple, Lémor; ma patience est à la hauteur
+de ma situation.</p>
+
+<p>Bricolin n'écoutait pas. Il tenait sa tête dans ses
+mains et gémissait comme une mère qui a perdu son
+enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi qui n'ai jamais voulu me faire assurer parce
+que c'était trop cher, criait-il d'un ton lamentable; et mes
+boeufs, mes pauvres boeufs, qui étaient si beaux et si
+gras! Un lot de moutons qui valait deux mille francs et
+que je n'ai pas voulu vendre à la foire de Saint-Christophe!</p>
+
+<p>Marcelle ne put s'empêcher de sourire, et sa haute
+raison contint l'indignation de Lémor.</p>
+
+<p>&mdash;C'est égal! dit le fermier en se levant tout à coup,
+votre meunier n'aura pas ma fille!</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas vous n'aurez pas ma terre, l'acte est clair
+et la condition formelle.</p>
+
+<p>&mdash;Nous plaiderons!</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous ne pouvez pas plaider, vous! Il faut de
+l'argent pour ça, et vous n'en avez pas. Et puis il faudrait
+me restituer le paiement, et comment feriez-vous?
+D'ailleurs, votre jolie condition est nulle; et, quant au
+meunier, je vais commencer par le faire arrêter et conduire
+en prison; car c'est lui, j'en suis sûr, qui a mis le
+feu chez moi par vengeance de ce que je l'en ai chassé
+hier. Tout le village me servira de témoin comme quoi il
+m'a fait des menaces... et le monsieur que voilà...
+suffit: à moi, à moi, les gendarmes! Et il s'élança dehors
+en proie à un véritable délire.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXXVI.</h3>
+
+<h3>LA CHAPELLE.</h3>
+
+<p>Inquiète pour le meunier et pour Lémor, que l'aveugle
+vengeance de Bricolin pouvait entraîner dans une affaire
+sinon grave, du moins désagréable, Marcelle engageait
+son amant à se cacher, et la Piaulette sortait déjà pour
+avertir Grand-Louis d'en faire autant, lorsque l'on vit
+tout le monde, dispersé sur le terrier et occupé à commenter
+le désastre, se rassembler et se mettre à courir
+vers la ferme.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis sûre que c'est déjà fait! s'écria la Piaulette
+en pleurant. Ils auront déjà mis la main sur ce pauvre
+Grand-Louis!</p>
+
+<p>Lémor, n'écoutant que son courage et son amitié, sortit
+de la chaumière et s'élança vers le terrier. Marcelle,
+effrayée, l'y suivit, laissant Edouard à la garde de la fille
+aînée de son hôtesse.</p>
+
+<p>En entrant dans la cour de la ferme, Marcelle et Lémor
+virent avec effroi ces masses éparses de noirs décombres,
+le sol ruisselant d'une eau qui ressemblait à un lac
+d'encre, et la foule des travailleurs épuisés, mouillés,
+brûlés, semblables à des spectres, et qui se préparaient
+a une nouvelle fatigue. Le feu venait de se rallumer à
+une petite chapelle isolée, située entre la ferme et le
+vieux château.</p>
+
+<p>Ce nouvel accident semblait incompréhensible, car
+cette construction était restée intacte jusque-là, et si une
+flammèche fût tombée dessus pendant l'incendie, le feu
+n'eût pas pu couver aussi longtemps dans une provision
+de pois secs qui y était renfermée. Le feu partait cependant
+de l'intérieur, comme si une main implacable eût
+poussé l'audace jusqu'à vouloir, sous les yeux de tous, et
+en plein jour, détruire jusqu'au dernier bâtiment du
+domaine.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez brûler la chapelle, criait M. Bricolin écumant
+de rage, courez après l'incendiaire! Il doit être par
+là, il ne peut être loin. C'est Grand-Louis, j'en suis certain!
+j'ai des preuves! Cherchez dans la garenne!
+Cernez la garenne!</p>
+
+<p>M. Bricolin ignorait que, pendant qu'il signalait ainsi
+le meunier à la vindicte publique, celui-ci, oubliant tout
+et ne sachant plus rien de ce qui se passait au dehors,
+était au presbytère, à genoux auprès du fauteuil où l'on
+avait déposé Rosé, et qu'il recevait de sa bouche l'aveu
+de son amour et la révélation des engagements pris par
+son père. Dans le désordre général, le curé et même sa
+servante, s'étant mêlés aux travailleurs officieux, la
+grand'mère Bricolin était seule restée auprès de Rose, et
+les jeunes amants, plongés dans la plus pure ivresse, ne
+se souvenaient plus des événements qui s'agitaient autour
+d'eux.</p>
+
+<p>Un cercle s'était formé autour de la chapelle, et on
+dirigeait les pompes, lorsque M. Bricolin, qui s'était
+avancé jusqu'à la porte cintrée, recula d'horreur et alla
+tomber sur un de ses garçons de ferme, qui le soutint
+à grand'peine. Cette chapelle, qui avait été jadis attenante
+au vieux château, montrait encore aux yeux des
+antiquaires d'assez jolis détails de sculpture gothique.
+Mais la vétusté d'une telle construction devait céder
+bientôt à l'intensité de la chaleur. La flamme sortait par
+les fenêtres, et les rosaces délicates commençaient à se
+détacher avec fracas, lorsque la porte à demi ouverte fut
+poussée brusquement de l'intérieur. On vit alors sortir la
+folle, une petite lanterne dans une main et un brandon
+de paille enflammé dans l'autre. Elle se retirait lentement
+après avoir mis la dernière main à son oeuvre de destruction;
+elle marchait d'un air grave, les yeux fixés à
+terre, ne voyant personne, et tout occupée du plaisir
+de sa vengeance longtemps méditée et froidement exécutée.</p>
+
+<p>Un gendarme trop consciencieux marcha droit à elle
+et l'arrêta en la prenant par le bras. La folle s'aperçut
+alors que la foule l'entourait; elle porta vivement son
+brandon enflammé à la figure du gendarme, qui, surpris
+de cette défense imprévue, fut forcé de lâcher prise. Alors
+la Bricoline, retrouvant son agilité impétueuse, et prenant
+une expression de haine et de fureur, s'élança dans
+la chapelle, comme pour se cacher, en proférant des imprécations
+confuses. On tenta de l'y suivre, personne
+n'osa. Elle traversa la flamme avec la prestesse d'une salamandre,
+et gravit le petit escalier en spirale qui conduisait
+aux combles. Là, elle se montra à une lucarne et
+on la vit activer le feu qui montait trop lentement à son
+gré, et qui bientôt l'environna de toutes parts. On fit vainement
+jouer les pommes pour arroser le toit. Il avait été
+récemment réparé et garni en zinc. L'eau coulait dessus
+et pénétrait fort peu. Le feu couvait donc à l'intérieur, et
+l'infortunée Bricoline, brûlant lentement, devait subir
+des tortures atroces. Mais elle ne parut pas les sentir, et
+on l'entendit chanter un air de danse qu'elle avait aimé
+dans sa jeunesse, qu'elle avait sans doute dansé souvent
+avec son amant, et qui lui revint à la mémoire au moment
+d'expirer. Elle ne fit pas entendre une seule
+plainte; sourde aux cris et aux supplications de sa mère
+oui se tordait les bras et qu'on retenait de force pour
+l'empêcher de courir auprès d'elle, elle chanta longtemps,
+puis elle parut à la fenêtre une dernière fois, et,
+reconnaissant son père:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur Bricolin, lui cria-t-elle, c'est un bien
+beau jour pour vous que le <i>jour d'aujourd'hui!</i></p>
+
+<p>Ce fut sa dernière parole. Quand on fut maître de l'incendie,
+on retrouva ses os calcinés sur le pavé de la
+chapelle.</p>
+
+<p>Cette affreuse mort acheva d'égarer l'esprit de M. Bricolin
+et de briser le courage de sa femme. Ils ne songèrent
+plus à arrêter personne, et, pendant toute la
+journée, Rose, la mère Bricolin et son vieux mari furent
+complètement oubliés d'eux. Enfermés à la cure, M, et
+Mme Bricolin ne voulurent voir personne, et n'en sortirent
+que lorsqu'ils eurent épuisé ensemble toute, l'amertume
+de leur peine.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXXVII.</h3>
+
+<h3>CONCLUSION.</h3>
+
+<p>Marcelle avait eu la présence d'esprit de prévoir que
+Rose, malade et brisée par tant d'émotions, n'apprendrait
+pas sans danger la déplorable fin de sa soeur. Elle
+avait suggéré au meunier de la mettre bien vite dans le
+cabriolet du notaire et de l'emmener à son moulin avec
+la grand'mère et le vieux infirme, dont la bonne femme
+ne voulait pas se séparer. Marcelle, appuyée sur le bras
+de Lémor qui portait Edouard dans ses bras, les suivit
+de près.</p>
+
+<p>Pendant quelques jours Rose eut tous les soirs d'assez
+vifs accès de fièvre. Ses amis ne la quittaient pas d'un
+instant, et, après avoir réussi à lui cacher le spectacle
+des funérailles du mendiant Cadoche, qui fut porté en
+terre avec toutes les cérémonies qu'il avait exigées, ils
+lui laissèrent ignorer la mort de la folle jusqu'à ce qu'elle
+fût en état de supporter cette nouvelle; mais pendant
+bien longtemps encore elle n'en connut pas les affreuses
+circonstances.</p>
+
+<p>Marcelle consulta M. Tailland sur la valeur de l'acte
+passé avec Bricolin.</p>
+
+<p>L'avis du notaire ne fut pas favorable. Le mariage
+étant <i>d'ordre public</i>, on n'en pouvait faire une clause
+de vente. Dans le cas de clauses illicites, la vente subsiste
+et lesdites clauses sont <i>réputées non écrites</i>. Tels sont
+les termes de la loi. M. Bricolin les connaissait avant la
+signature de l'acte.</p>
+
+<p>Au bout de trois jours, on vit arriver au moulin le fermier
+pâle, abattu, maigri de moitié, ayant perdu jusqu'à
+l'envie de boire pour se donner du coeur. Il paraissait
+incapable de se mettre en colère; cependant, on ignorait
+dans quelles intentions il venait à Angibault, et Marcelle,
+qui voyait Rose encore bien faible, tremblait qu'il
+ne vînt la réclamer avec des paroles et des manières
+outrageantes. Tout le monde était inquiet, et on sortit en
+masse au-devant de lui pour l'empêcher d'entrer s'il
+n'annonçait pas des intentions pacifiques.</p>
+
+<p>Il débuta par intimer froidement à la mère Bricolin
+l'ordre de lui ramener sa fille au plus vite. Il avait loué
+une maison dans le bourg de Blanchemont, et il allait
+commencer les travaux de reconstruction.&mdash;Mais de ce
+que je suis mal logé, dit-il, ce n'est pas une raison pour
+que je sois privé de la société de ma fille et pour qu'elle
+refuse ses soins à sa mère. Ce serait le fait d'un enfant
+dénaturé.</p>
+
+<p>En parlant ainsi, Bricolin lançait au meunier des regards
+farouches. On voyait bien qu'il voulait tirer sa
+fille de chez lui, sans esclandre, sauf à exhaler ensuite
+sa rancune et à accuser au besoin Grand-Louis de
+l'avoir enlevée.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste, c'est juste, dit la mère Bricolin, qui
+s'était chargée de répondre. Il y a longtemps que Rose
+demande à retourner auprès de son père et de sa mère;
+mais comme elle est encore malade, nous l'en avons empêchée.
+Je pense qu'aujourd'hui elle sera en état de te
+suivre, et je suis prête à l'accompagner avec mon vieux,
+si tu as de quoi nous loger. Laisse seulement à madame
+Marcelle le temps de préparer la petite au plaisir et à la
+secousse de te revoir. Moi, j'ai à te parler en particulier,
+Bricolin; viens dans ma chambre.</p>
+
+<p>La vieille femme le conduisit dans la chambre qu'elle
+partageait avec la meunière. Marcelle et Rose avaient été
+installées dans celle du meunier. Lémor et Grand-Louis
+couchaient au foin avec délices.</p>
+
+<p>&mdash;Bricolin, dit la bonne femme, tu vas faire bien de
+la dépense pour ces bâtiments! Où donc prendras-tu
+l'argent?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que ça vous fait, la mère? vous n'en avez
+pas à me donner, répondit Bricolin d'un ton brusque. Je
+suis à court, il est vrai, dans ce moment; mais j'emprunterai.
+Je ne serai pas embarrassé pour trouver du crédit.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais avec de gros intérêts, comme c'est l'usage,
+et puis quand il faut rendre ça, on est déjà lancé dans
+de nouvelles dépenses nécessaires, inévitables. Ça gène,
+ça encombre, et on ne sait plus comment en sortir.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! qu'est-ce que vous voulez que j'y fasse?
+puis-je serrer, l'année prochaine, mes récoltes dans mon
+sabot, et mettre mon bétail à l'abri sous un balai?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que ça coûtera donc, tout ça?</p>
+
+<p>&mdash;Dieu sait!</p>
+
+<p>&mdash;A peu près?</p>
+
+<p>&mdash;De quarante-cinq à cinquante mille francs, tout au
+moins; quinze à dix-huit mille pour les bâtiments, autant
+pour le cheptel, et autant que j'ai perdu de ma récolte
+et de mes profits de l'année!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ça fait cinquante mille francs environ. C'est
+bien mon calcul. Eh bien! dis donc, Bricolin, si je te
+donnais ça, que ferais-tu pour moi?</p>
+
+<p>&mdash;Vous? s'écria Bricolin dont les yeux reprirent leur
+feu accoutumé; avez-vous donc des économies que vous
+m'aviez cachées, ou est-ce que vous radotez?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne radote pas. J'ai là cinquante mille francs en
+or que je te donnerai, si tu veux me laisser marier Rose
+à mon gré.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voilà! toujours le meunier! Toutes les femmes
+en sont folles de cet ours-là, même les vieilles de quatre-vingts
+ans.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, c'est bon, plaisante, mais accepte.</p>
+
+<p>&mdash;Et où est-il, cet argent?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai donné à garder à Grand-Louis, dit la vieille
+qui savait son fils capable de le lui arracher, de force,
+des mains dans un moment d'ivresse, s'il venait à le
+voir.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi à Grand-Louis, et non pas à moi ou à
+ma femme? Vous voulez donc lui en faire une donation
+si je ne fais pas votre volonté?</p>
+
+<p>&mdash;L'argent d'autrui est en sûreté dans ses mains, dit
+la vieille, car il a eu celui-là à mon insu, et il me l'a
+rapporté quand je le croyais perdu pour toujours. Il est
+à mon homme, s'entend; mais puisque vous l'avez fait
+interdire, et que nous nous étions, sous l'ancienne loi,
+donné notre bien à fonds perdu, au dernier vivant, j'en
+dispose!</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est donc un recouvrement? C'est impossible!
+vous vous moquez de moi, et je suis bien bon de vous
+écouter!</p>
+
+<p>&mdash;Écoute, dit la mère Bricolin, c'est une drôle d'histoire.</p>
+
+<p>Et elle raconta à son fils toute l'histoire de Cadoche et
+de sa succession.</p>
+
+<p>&mdash;Et le meunier t'a rapporté cet argent-là quand il
+pouvait n'en rien dire? s'écria le fermier stupéfait. Mais
+c'est très-honnête, ça, c'est très-<i>joli</i> de sa part! Il faudra
+lui faire un cadeau.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a qu'un cadeau à lui faire: c'est la main de
+Rose, puisqu'elle lui a déjà fait le cadeau de son coeur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne donnerai pas de dot! s'écria Bricolin.</p>
+
+<p>&mdash;Ça va sans dire, qui est-ce qui t'en parle?</p>
+
+<p>&mdash;Faites-moi donc voir cet argent-là!</p>
+
+<p>La mère Bricolin conduisit son fils auprès du meunier,
+qui lui montra le pot de fer et <i>son contenu</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Et de cette manière-là, dit le fermier ébloui et
+comme ressuscité par la vue de tant d'or monnayé,
+madame de Blanchemont n'est pas absolument dans la
+misère?</p>
+
+<p>&mdash;Grâce à Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Et à toi, Grand-Louis?</p>
+
+<p>&mdash;Grâce à la fantaisie du père Cadoche.</p>
+
+<p>&mdash;Et toi, de quoi hérites-tu?</p>
+
+<p>&mdash;De trois mille francs, dont un tiers est destiné à la
+Piaulette et le reste à établir deux autres familles auprès
+de moi. Nous travaillerons tous ensemble et nous nous
+associerons pour les profits.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bête, ça!</p>
+
+<p>&mdash;Non, c'est utile et juste.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi ne pas garder ces mille écus pour
+les présents de noces de... de ta femme?</p>
+
+<p>&mdash;Ça sentirait l'argent volé; et quand même ça ne
+serait que le produit de l'aumône, vous, qui êtes si fier,
+voudriez-vous que Rose eût sur le corps des robes payées
+avec tous les gros sous du pays, donnés en charité à un
+mendiant?</p>
+
+<p>&mdash;On n'aurait pas été obligé de dire d'où ça provenait!...
+Ah ça, à quand la noce, Grand-Louis?</p>
+
+<p>&mdash;Demain, si vous voulez.</p>
+
+<p>&mdash;Publions les bans demain, et remets-moi l'argent
+aujourd'hui, j'en ai besoin.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas! non pas! s'écria la vieille fermière. Tu
+l'auras le jour de la noce. Donnant, donnant, mon garçon!</p>
+
+<p>La vue de l'or avait ranimé M. Bricolin. Il se mit à
+table, trinqua avec le meunier, embrassa sa fille, et remonta
+sur son bidet, entre deux vins, pour aller mettre
+ses maçons à l'ouvrage.</p>
+
+<p>&mdash;Comme ça, se disait-il en souriant, j'ai toujours
+Blanchemont pour deux cent cinquante mille francs, et
+même pour deux cent mille francs, puisque je ne dote
+pas ma dernière fille!</p>
+
+<p>&mdash;Et nous aussi, Lémor, nous allons faire bâtir, dit
+Marcelle à son amant lorsque Bricolin fut parti. Nous
+sommes riches; nous avons de quoi élever une jolie maisonnette
+rustique, où <i>notre</i> enfant aura une bonne éducation;
+car tu seras son précepteur, et le meunier lui
+apprendra son état. Pourquoi ne serait-on pas à la fois
+un ouvrier laborieux et un homme instruit?</p>
+
+<p>&mdash;Et je compte bien commencer par moi-même, dit
+Lémor. Je ne suis qu'un ignorant; je m'instruirai le soir
+à la veillée. Je suis garçon de moulin; l'état me plaît et
+je le garde pour la journée. Quelle belle santé cette vie
+va faire à notre Edouard!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, madame Marcelle, dit le Grand-Louis, en
+prenant la main de Lémor, vous qui me disiez, la première
+fois que vous êtes venue ici... ( il y a huit jours, ni
+plus ni moins! ) que votre bonheur serait d'avoir une
+petite maison bien propre, avec du chaume dessus et des
+pampres verts tout autour, dans le genre de la mienne;
+une vie simple et pas trop gênée comme la mienne, un
+fils occupé et pas trop bête, comme moi... Et tout cela
+ici, sur notre rivière de Vauvre qui a l'honneur de vous
+plaire, et à côté de nous qui sommes de bons voisins!</p>
+
+<p>&mdash;Et tout cela en commun, dit Marcelle, car je ne
+l'entends pas autrement!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est impossible! Votre part, quant à présent,
+est plus grosse que la mienne.</p>
+
+<p>&mdash;Vous calculez mal, meunier, dit Lémor; le tien et
+le mien entre amis sont des énormités comme deux et
+deux font cinq.</p>
+
+<p>&mdash;Me voilà donc riche et savant! reprit le meunier,
+car j'ai le coeur de Rose et vous allez me parler tous les
+jours! Quand je vous le disais, monsieur Lémor, qu'il se
+ferait un miracle pour moi et que tout s'arrangerait! Je
+ne comptais pourtant pas sur l'oncle Cadoche!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu as donc à danser comme ça, <i>alochon</i>?
+dit Édouard.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai, mon enfant, répondit le meunier en l'élevant
+dans ses bras, qu'en jetant mes filets, j'ai péché, dans le
+plus clair de l'eau, un petit ange qui m'a porté bonheur,
+et, dans le plus trouble, un vieux diable d'oncle que je
+réussirai peut-être à faire sortir du purgatoire!</p>
+<br><br><br>
+
+
+FIN DU MEUNIER D'ANGIBAULT.
+<br><br><br>
+
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13892 ***</div>
+</body>
+</html>