summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/old/13892.txt
diff options
context:
space:
mode:
authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:43:11 -0700
committerRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:43:11 -0700
commit7b21c275126a22a3199fc7f38819b3af6af12cab (patch)
tree7d04350ae2df6b2390ce57e31f2fa0ef09ebc12f /old/13892.txt
initial commit of ebook 13892HEADmain
Diffstat (limited to 'old/13892.txt')
-rw-r--r--old/13892.txt12838
1 files changed, 12838 insertions, 0 deletions
diff --git a/old/13892.txt b/old/13892.txt
new file mode 100644
index 0000000..fc5a4d2
--- /dev/null
+++ b/old/13892.txt
@@ -0,0 +1,12838 @@
+The Project Gutenberg EBook of Le meunier d'Angibault, by George Sand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le meunier d'Angibault
+
+Author: George Sand
+
+Release Date: October 29, 2004 [EBook #13892]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MEUNIER D'ANGIBAULT ***
+
+
+
+
+Produced by Renald Levesque and the PG Online Distributed Proofreading
+Team. This file was produced from images generously made available
+by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at
+
+
+
+
+
+George Sand
+
+[Illustration]
+
+
+LE MEUNIER D'ANGIBAULT
+
+
+
+
+NOTICE
+
+
+Ce roman est, comme tant d'autres, le resultat d'une promenade, d'une
+rencontre, d'un jour de loisir, d'une heure de _far niente_. Tous ceux
+qui ont ecrit, bien ou mal, des ouvrages d'imagination ou meme de
+science, savent que la vision des choses intellectuelles part souvent
+de celle des choses materielles. La pomme qui tombe de l'arbre fait
+decouvrir a Newton une des grandes lois de l'univers. A plus forte
+raison le plan d'un roman peut-il naitre de la rencontre d'un fait ou
+d'un objet quelconque. Dans les oeuvres du genie scientifique, c'est
+la reflexion qui tire du fait meme la raison des choses. Dans les plus
+humbles fantaisies de l'art, c'est la reverie qui habille et complete
+ce fait isole. La richesse ou la pauvrete de l'oeuvre n'y fait rien. Le
+procede de l'esprit est le meme pour tous.
+
+Or, il y a dans notre vallee un joli moulin qu'on appelle Angibault,
+dont je ne connais pas le meunier, mais dont j'ai connu le proprietaire.
+C'etait un vieux monsieur, qui, depuis sa liaison a Paris avec _M. de
+Robespierre_ (il l'appelait toujours ainsi), avait laisse croitre autour
+de ses ecluses tout ce qui avait voulu pousser: l'aune et la ronce,
+le chene et le roseau. La riviere, abandonnee a son caprice, s'etait
+creuse, dans le sable et dans l'herbe, un reseau de petits torrents
+qu'aux jours d'ete, dans les eaux basses, les plantes fontinales
+couvraient de leurs touffes vigoureuses. Mais le vieux monsieur est
+mort; la cognee a fait sa besogne; il y avait bien des fagots a tailler,
+bien des planches a scier dans cette foret vierge en miniature. Il y
+reste encore quelques beaux arbres, des eaux courantes, un petit bassin
+assez frais, et quelques buissons de ces ronces gigantesques qui sont
+les lianes de nos climats. Mais ce coin de paradis sauvage que mes
+enfants et moi avions decouvert en 1844, avec des cris de surprise et de
+joie, n'est plus qu'un joli endroit comme tant d'autres.
+
+Le chateau de _Blanchemont_ avec son paysage, sa garenne et sa ferme,
+existe tel que je l'ai fidelement depeint; seulement il s'appelle
+autrement, et les Bricolin sont des types fictifs. La folle qui joue
+un role dans cette histoire, m'est apparue ailleurs: c'etait aussi une
+folle par amour. Elle fit une si penible impression sur mes compagnons
+de voyage et sur moi, que malgre vingt lieues de pays que nous
+avions faites pour explorer les ruines d'une magnifique abbaye de la
+renaissance, nous ne pumes y rester plus d'une heure. Cette malheureuse
+avait adopte ce lieu melancolique pour sa promenade machinale,
+constante, eternelle. La fievre avait brule l'herbe sous ses pieds
+obstines, la fievre du desespoir!
+
+GEORGE SAND.
+
+Nohant, 5 septembre 1852.
+
+
+
+A SOLANGE ***.
+
+Mon enfant, cherchons ensemble.
+
+
+
+PREMIERE JOURNEE.
+
+
+
+I.
+
+INTRODUCTION.
+
+Une heure du matin sonnait a Saint-Thomas-d'Aquin, lorsqu'une forme
+noire, petite et rapide, se glissa le long du grand mur ombrage d'un de
+ces beaux jardins qu'on trouve encore a Paris sur la rive gauche de la
+Seine, et qui ont tant de prix au milieu d'une capitale. La nuit etait
+chaude et sereine. Les daturas en fleurs exhalaient de suaves parfums,
+et se dressaient comme de grands spectres blancs sous le regard brillant
+de la pleine lune. Le style du large perron de l'hotel de Blanchemont
+avait encore un vieux air de splendeur, et le jardin vaste et bien
+entretenu rehaussait l'opulence apparente de cette demeure silencieuse,
+ou pas une lumiere ne brillait aux fenetres.
+
+Cette circonstance d'un superbe clair de lune, donnait bien quelque
+inquietude a la jeune femme en deuil qui se dirigeait, en suivant
+l'allee la plus sombre, vers une petite porte situee a l'extremite du
+mur. Mais elle n'y allait pas moins avec resolution, car ce n'etait pas
+la premiere fois qu'elle risquait sa reputation pour un amour pur et
+desormais legitime; elle etait veuve depuis un mois.
+
+Elle profita du rempart que lui faisait un massif d'acacias pour arriver
+sans bruit jusqu'a la petite porte de degagement qui donnait sur une rue
+etroite et peu frequentee. Presque au meme moment, cette porte s'ouvrit,
+et le personnage appele au rendez-vous entra furtivement et suivit
+son amante, sans rien dire, jusqu'a une petite orangerie ou ils
+s'enfermerent. Mais, par un sentiment de pudeur non raisonne, la jeune
+baronne de Blanchemont, tirant de sa poche une jolie et menue boite de
+cuir de Russie, fit jaillir une etincelle, alluma une bougie placee
+et comme cachee d'avance dans un coin, et le jeune homme, craintif et
+respectueux, l'aida naivement a eclairer l'interieur du pavillon. Il
+etait si heureux de pouvoir la regarder!
+
+La serre etait fermee de larges volets en plein bois. Un banc de jardin,
+quelques caisses vides, des instruments d'horticulture, et la petite
+bougie qui n'avait meme pas d'autre flambeau qu'un pot a fleurs
+demi-brise, tel etait l'ameublement et l'eclairage de ce boudoir
+abandonne qui avait servi de retraite voluptueuse a quelque marquise du
+temps passe.
+
+Leur descendante, la blonde Marcelle, etait aussi chastement et aussi
+simplement mise que doit l'etre une veuve pudique. Ses beaux cheveux
+dores tombant sur son fichu de crepe noir etaient sa seule parure. La
+delicatesse de ses mains d'albatre et de son pied chausse de satin,
+etaient les seuls indices revelateurs de son existence aristocratique.
+On eut pu d'ailleurs la prendre pour la compagne naturelle de l'homme
+qui etait a genoux aupres d'elle, pour une grisette de Paris; car il est
+des grisettes qui ont au front une dignite de reine et une candeur de
+sainte.
+
+Henri Lemor etait d'une figure agreable, plutot intelligente et
+distinguee que belle. Ses cheveux noirs et abondants assombrissaient sa
+physionomie deja brune et fort pale. On voyait bien la que c'etait un
+enfant de Paris, fort par sa volonte, delicat par son organisation. Son
+habillement, propre et modeste, n'annoncait que l'humble mediocrite; sa
+cravate assez mal nouee revelait une grande absence de coquetterie ou
+une habitude de preoccupation; ses gants bruns suffisaient a prouver que
+ce n'etait pas la, comme se seraient exprimes les laquais de l'hotel de
+Blanchemont, un homme fait pour etre le mari ou l'amant de madame.
+
+Ces deux jeunes gens, a peine plus ages l'un que l'autre, avaient passe
+plus d'une fois de doux instants dans le pavillon pendant les heures
+mysterieuses de la nuit; mais, depuis un mois qu'ils ne s'etaient vus,
+de grandes anxietes avaient assombri le roman de leur amour. Henri Lemor
+etait tremblant et comme consterne. Marcelle de Blanchemont semblait
+glacee de crainte. Il se mit a genoux devant elle comme pour la
+remercier de lui avoir accorde un dernier rendez-vous; mais il se releva
+bientot sans lui rien dire, et son attitude etait contrainte, presque
+froide.
+
+--Enfin!... lui dit-elle avec effort en lui tendant une main qu'il
+porta a ses levres par un mouvement presque convulsif, et sans que sa
+physionomie s'eclairat du moindre rayon de joie.
+
+Il ne m'aime plus, pensa-t-elle en portant ses deux mains devant ses
+yeux. Et elle resta muette et glacee d'effroi.
+
+--_Enfin?_ repeta Lemor. N'est-ce pas _deja_ que vous vouliez dire?
+J'aurais du avoir la force d'attendre plus longtemps; je ne l'ai pas
+eue, pardonnez-moi.
+
+--Je ne vous comprends pas! dit la jeune veuve en laissant retomber ses
+mains avec accablement.
+
+Lemor vit ses yeux humides, et se meprit sur la cause de son emotion.
+
+--Oh! oui, reprit-il, je suis coupable; je vois a votre douleur les
+remords que je vous cause. Ces quatre semaines m'ont paru si longues,
+a moi, que je n'ai pas eu le courage de me dire que c'etait trop peu!
+Aussi, a peine vous avais-je ecrit, ce matin, pour vous demander la
+permission de vous voir, que je m'en suis repenti. J'ai rougi de
+ma lachete, je me suis reproche les scrupules que je forcais votre
+conscience a etouffer; et quand j'ai recu votre reponse, si serieuse et
+si bonne, j'ai compris que la pitie seule me rappelait aupres de vous.
+
+--Oh! Henri, que vous me faites de mal en parlant ainsi! Est-ce un
+jeu, est-ce un pretexte? Pourquoi avoir demande de me voir, si vous me
+revenez avec si peu de bonheur et de confiance?
+
+Le jeune homme tressaillit, et se laissant retomber aux pieds de sa
+maitresse:
+
+--J'aimerais mieux de la hauteur et des reproches, dit-il; votre bonte
+me tue!
+
+--Henri! Henri! s'ecria Marcelle, vous avez donc eu des torts envers
+moi? Oh! vous avez l'air d'un criminel! Vous m'avez oubliee ou meconnue,
+je le vois bien!
+
+--Ni l'un, ni l'autre; pour mon malheur eternel, je vous respecte, je
+vous adore, je crois en vous comme en Dieu, je ne puis aimer que vous
+sur la terre!
+
+--Eh bien! dit la jeune femme en jetant ses bras autour de la tete brune
+du pauvre Henri, ce n'est pas un si grand malheur que de m'aimer ainsi,
+puisque je vous aime de meme. Ecoutez, Henri, me voila libre, je n'ai
+rien a me reprocher. J'ai si peu souhaite la mort de mon mari, que
+jamais je ne m'etais permis de penser a ce que je ferais de ma liberte
+si elle venait a m'etre rendue. Vous le savez, nous n'avions jamais
+parle de cela, vous n'ignoriez pas que je vous aimais avec passion, et
+pourtant voici la premiere fois que je vous le dis aussi hardiment!
+Mais, mon ami, que vous etes pale! vos mains sont glacees, vous
+paraissez tant souffrir! Vous m'effrayez!
+
+--Non, non, parlez, parlez encore, repondit Lemor succombant sous le
+poids des emotions les plus delicieuses et les plus penibles en meme
+temps.
+
+--Eh bien, continua madame de Blanchemont, je ne peux pas avoir ces
+scrupules et ces agitations de la conscience que vous redoutez pour moi.
+Quand on me rapporta le corps sanglant de mon mari, tue en duel pour
+une autre femme, je fus frappee de consternation et d'epouvante, j'en
+conviens; en vous annoncant cette terrible nouvelle, en vous disant de
+rester quelque temps eloigne de moi, je crus accomplir un devoir; oh!
+si c'est un crime d'avoir trouve ce temps bien long, votre obeissance
+scrupuleuse m'en a assez punie! Mais depuis un mois que je vis retiree,
+occupee seulement d'elever mon fils et de consoler de mon mieux les
+parents de M. de Blanchemont, j'ai bien examine mon coeur, et je ne le
+trouve plus si coupable. Je ne pouvais pas aimer cet homme qui ne m'a
+jamais aimee, et tout ce que je pouvais faire, c'etait de respecter son
+honneur. A present, Henri, je ne dois plus a sa memoire qu'un respect
+exterieur pour les convenances. Je vous verrai en secret, rarement, il
+le faudra bien!... jusqu'a la fin de mon deuil; et dans un an, dans deux
+ans, s'il le faut....
+
+--Eh bien! Marcelle, dans deux ans?
+
+--Vous me demandez ce que nous serons l'un pour l'autre, Henri? Vous ne
+m'aimez plus, je vous le disais bien!
+
+Ce reproche n'emut point Henri. Il le meritait si peu! Attentif
+jusqu'a l'anxiete a toutes les paroles de son amante, il la supplia de
+continuer:
+
+--Eh bien! reprit-elle en rougissant avec la pudeur d'une jeune fille,
+ne voulez-vous donc pas m'epouser, Henri?
+
+Henri laissa tomber sa tete sur les genoux de Marcelle, et resta
+quelques instants comme brise par la joie et la reconnaissance; mais
+il se releva brusquement, et ses traits exprimaient le plus profond
+desespoir.
+
+--N'avez-vous donc pas fait du mariage une assez triste experience?
+dit-il avec une sorte de durete. Vous voulez encore vous remettre sous
+le joug?
+
+--Vous me faites peur, dit madame de Blanchemont apres un moment
+d'effroi silencieux. Sentez-vous donc en vous-meme des instincts
+de tyrannie, ou bien est-ce pour vous que vous craignez le joug de
+l'eternelle fidelite?
+
+--Non, non, ce n'est rien de tout cela, repondit Lemor avec abattement;
+ce que je redoute, ce a quoi il m'est impossible de vous soumettre et de
+me soumettre moi-meme, vous le savez; mais vous ne voulez pas, vous ne
+pouvez pas le comprendre. Nous en avons tant parle cependant, alors que
+nous ne pensions pas que de pareilles discussions dussent un jour nous
+interesser personnellement, et devenir pour moi un arret de vie ou de
+mort!
+
+--Est-il possible, Henri, que vous soyez attache a ce point a vos
+utopies? Quoi! l'amour meme ne saurait les vaincre? Ah! que vous aimez
+peu, vous autres hommes! ajouta-t-elle avec un profond soupir. Quand ce
+n'est pas le vice qui vous desseche l'ame, c'est la vertu, et de toutes
+facons, laches ou sublimes, vous n'aimez que vous-memes.
+
+--Ecoutez, Marcelle, si je vous avais demande, il y a un mois, de
+manquer a vos principes a vous, si mon amour avait implore ce que votre
+religion et vos croyances vous eussent fait regarder comme une faute
+immense, irreparable....
+
+--Vous ne me l'avez pas demande, dit Marcelle en rougissant.
+
+--Je vous aimais trop pour vous demander de souffrir et de pleurer pour
+moi. Mais si je l'eusse fait, repondez donc, Marcelle!
+
+--La question est indiscrete et deplacee, dit-elle en faisant un effort
+d'aimable coquetterie, pour eluder la reponse.
+
+Sa grace et sa beaute firent fremir Lemor. Il la pressa contre son coeur
+avec passion. Mais, s'arrachant aussitot a ce moment d'ivresse, il
+s'eloigna, et reprit, d'une voix alteree, en marchant avec agitation
+derriere le banc ou elle etait assise:
+
+--Et si je vous le demandais, a present, ce sacrifice que la mort de
+votre epoux rendrait, a coup sur, moins terrible... moins effrayant....
+
+Madame de Blanchemont redevint pale et serieuse.
+
+--Henri, repondit-elle, je serais offensee et blessee jusqu'au fond du
+coeur d'une semblable pensee, lorsque je viens de vous offrir ma main et
+que vous semblez la refuser.
+
+--Je suis bien malheureux de ne pouvoir me faire comprendre, et d'etre
+pris pour un miserable, quand je sens en moi l'heroisme de l'amour!...
+reprit-il avec amertume. Le mot vous parait ambitieux et doit vous faire
+sourire de pitie. Il est vrai pourtant, et Dieu me tiendra compte de
+ma souffrance... elle est atroce, elle est au-dessus de mon courage,
+peut-etre.
+
+Et Henri fondit en larmes.
+
+La douleur de ce jeune homme etait si profonde et si sincere, que madame
+de Blanchemont en fut effrayee. Il y avait dans ces larmes brulantes
+comme un refus invincible d'etre heureux, comme un adieu eternel a
+toutes les illusions de l'amour et de la jeunesse.
+
+--O mon cher Henri! s'ecria Marcelle, quel mal avez-vous donc resolu de
+nous faire a tous deux? Pourquoi ce desespoir, quand vous etes le maitre
+de ma vie, quand rien ne nous empeche plus d'etre l'un a l'autre devant
+Dieu et devant les hommes? Est-ce donc mon fils qui est un obstacle
+entre nous? ne vous sentez-vous pas l'ame assez grande pour repartir
+sur lui une part de l'affection que vous avez pour moi! Craignez-vous
+d'avoir a vous reprocher un jour le malheur et l'abandon de cet enfant
+de mes entrailles!
+
+--Votre fils! dit Henri en sanglotant, j'aurais une crainte plus
+serieuse que celle de ne l'aimer pas. Je craindrais de l'aimer trop, et
+de ne pouvoir me resigner a voir sa vie s'engager en sens inverse de la
+mienne dans le courant du siecle. L'usage et l'opinion me commanderaient
+de le laisser au monde, et je voudrais l'en arracher, dusse-je le
+rendre malheureux, pauvre et desole avec moi.... Non, je ne pourrais
+le regarder avec assez d'indifference et d'egoisme pour consentir a en
+faire un homme semblable a ceux de sa classe; non! non!... cela, et
+autre chose, et tout, dans votre position et dans la mienne, est un
+obstacle insurmontable. De quelque cote que j'envisage un tel avenir,
+je n'y vois que lutte insensee, malheur pour vous, anatheme sur moi!...
+C'est impossible, Marcelle, a jamais impossible! je vous aime trop pour
+accepter des sacrifices dont vous ne pouvez ni prevoir les resultats ni
+mesurer l'etendue. Vous ne me connaissez pas, je le vois bien. Vous me
+prenez pour un reveur indecis et faible. Je suis un reveur obstine et
+incorrigible. Vous m'avez peut-etre accuse quelquefois d'affectation;
+vous avez cru qu'un mot de vous me ramenerait a ce que vous croyez la
+raison et la verite. Oh! je suis plus malheureux que vous ne pensez,
+et je vous aime plus que vous ne pouvez le comprendre maintenant. Plus
+tard... oui, plus tard, vous me remercierez au fond de vos pensees
+d'avoir su etre malheureux tout seul.
+
+--Plus tard? et pourquoi? et quand donc? que voulez-vous dire?
+
+--Plus tard, vous dis-je, quand vous vous eveillerez de ce reve sombre
+et maudit ou je vous ai entrainee, quand vous retournerez au monde et
+que vous en partagerez les enivrements faciles et doux; quand vous ne
+serez plus un ange, enfin, et que vous redescendrez sur la terre.
+
+--Oui, oui, quand je serai dessechee par l'egoisme et corrompue par la
+flatterie! Voila ce que vous voulez dire, voila ce que vous augurez,
+de moi! Dans votre orgueil sauvage, vous ne me croyez pas capable
+d'embrasser vos idees et de comprendre votre coeur. Tranchons le mot,
+vous ne me trouvez pas digne de vous, Henri!
+
+--Ce que vous dites est affreux, Madame, et cette lutte ne peut se
+supporter plus longtemps. Laissez-moi fuir, car nous ne pouvons pas nous
+comprendre maintenant.
+
+--Vous me quittez ainsi?
+
+--Non, je ne vous quitte pas; je vais, loin de votre presence, vous
+contempler en moi-meme et vous adorer dans le secret de mon coeur. Je
+vais souffrir eternellement, mais avec l'espoir que vous m'oublierez,
+avec le remords d'avoir desire et recherche votre affection, avec la
+consolation du moins de n'en avoir pas lachement abuse.
+
+Madame de Blanchemont s'etait levee pour retenir Henri. Elle retomba
+brisee sur son banc.
+
+--Pourquoi donc avez-vous desire de me voir? lui demanda-t-elle d'un ton
+froid et offense en le voyant s'eloigner.
+
+--Oui, oui, dit-il, vous avez raison de me le reprocher. C'est une
+derniere lachete de ma part; je le sentais, et je cedais au besoin
+de vous voir encore une fois.... J'esperais que je vous retrouverais
+changee pour moi; votre silence me l'avait fait croire; j'etais devore
+de chagrin, et je croyais trouver dans votre froideur la force de me
+guerir. Pourquoi suis-je venu? Pourquoi m'aimez-vous? Ne suis-je pas le
+plus grossier, le plus ingrat, le plus sauvage, le plus haissable des
+hommes? Mais il vaut mieux que vous me voyiez ainsi, et que vous sachiez
+bien qu'il n'y a rien a regretter en moi.... Cela vaut mieux ainsi, et
+j'ai bien fait de venir, n'est-ce pas?
+
+Henri parlait avec une sorte d'egarement, ses traits graves et purs
+etaient bouleverses, sa voix, ordinairement sympathique et douce avait
+un timbre mat et dur qui faisait mal a entendre. Marcelle voyait bien sa
+souffrance, mais la sienne propre etait si poignante qu'elle ne pouvait
+rien faire et rien dire pour leur mutuel soulagement. Elle restait pale
+et muette, les mains crispees l'une dans l'autre et le corps raide comme
+une statue. Au moment de sortir, Henri se retourna, et la voyant ainsi,
+il vint tomber a ses pieds qu'il couvrit de larmes et de baiser.--Adieu,
+dit-il, la plus belle et la plus pure de toutes les femmes, la meilleure
+des amies, la plus grande des amantes! Puisses-tu trouver un coeur digne
+de toi, un homme qui t'aime comme je t'aime, et qui ne ne t'apporte pas
+en dot le decouragement et l'horreur de la vie! Puisses-tu etre heureuse
+et bienfaisante sans traverser les luttes d'une existence comme la
+mienne! Enfin, s'il est encore dans le monde ou tu vis un reste de
+loyaute et de charite humaine, puisses-tu le ranimer de ton souffle
+divin, et trouver grace devant Dieu pour ta caste et pour ton siecle que
+tu es digne de racheter a toi seule!
+
+Ayant ainsi parle, Henri se precipita dehors, oubliant qu'il laissait
+Marcelle au desespoir. Il semblait poursuivi par les furies.
+
+Madame de Blanchemont demeura longtemps comme petrifiee. Lorsqu'elle
+retourna dans son appartement, elle marcha lentement dans sa chambre
+jusqu'aux premieres lueurs du matin, sans verser une larme, sans
+troubler par un soupir le silence de la nuit.
+
+Il serait temeraire d'affirmer que cette veuve de vingt-deux ans, belle,
+riche et remarquee dans le monde pour sa grace, ses talents et son
+esprit, ne fut pas humiliee et indignee jusqu'a un certain point de voir
+refuser sa main par un homme sans naissance, sans fortune et sans aucune
+renommee. La fierte offensee de celle jeune femme lui tint probablement
+lieu de courage dans les premiers moments. Mais bientot la veritable
+noblesse de ses sentiments lui suggera des reflexions plus serieuses,
+et, pour la premiere fois, elle plongea un profond regard dans sa propre
+vie et dans la vie generale des etres dont elle etait entouree. Elle se
+rappela tout ce que Henri lui avait dit en d'autres temps, alors qu'il
+ne pouvait etre question entre eux que d'un amour sans espoir. Elle
+s'etonna de n'avoir pas assez pris au serieux ce qu'elle considerait
+alors comme des idees romanesques chez ce jeune homme veritablement
+austere. Elle commenca a le juger avec le calme qu'une volonte genereuse
+et forte ramene au milieu des plus violentes emotions du coeur. A mesure
+que les heures de la nuit s'ecoulaient et que les horloges lointaines se
+les jetaient l'une a l'autre, d'une voix argentine et claire, dans le
+silence de la grande ville endormie, Marcelle arrivait a celle lucidite
+d'esprit que le recueillement d'une longue veille apporte a la douleur.
+Elevee dans d'autres principes que ceux de Lemor, elle avait ete
+pourtant predestinee en quelque sorte a partager l'amour de ce plebeien,
+et a s'y refugier contre toutes les langueurs et toutes les tristesses
+de la vie aristocratique. Elle etait de ces ames tendres et fortes a la
+fois, qui ont besoin de se devouer, et qui ne concoivent pas d'autre
+bonheur que celui qu'elles donnent. Malheureuse dans son menage, ennuyee
+dans le monde, elle s'etait laissee aller avec la confiance romanesque
+d'une jeune fille a ce sentiment dont elle s'etait bientot fait
+une religion. Sincerement devote dans son adolescence, elle etait
+necessairement devenue passionnee pour un amant qui respectait ses
+scrupules et adorait sa chastete. La piete meme l'avait poussee a
+s'exalter dans cet amour et a vouloir le consacrer par des liens
+indissolubles aussitot qu'elle s'etait vue libre. Elle avait songe avec
+joie a sacrifier courageusement les interets materiels que prise le
+monde et les prejuges etroits de la naissance qui n'avaient jamais
+trompe son jugement. Elle croyait faire beaucoup, la pauvre enfant, et
+c'etait beaucoup en effet; car le monde l'eut blamee ou raillee. Elle
+n'avait pas prevu que ce n'etait rien encore, et que la fierte du
+plebeien repousserait son sacrifice presque comme un affront.
+
+Eclairee tout a coup par l'effroi, la douleur et la resistance de Lemor,
+Marcelle repassait dans son esprit consterne tout ce qu'elle avait
+entrevu de la crise sociale ou s'agite le siecle. Il n'y a plus rien
+d'etranger dans les hautes regions de la pensee aux femmes de notre
+temps. Toutes, suivant la portee de leur intelligence, peuvent
+desormais, sans affectation et sans ridicule, lire chaque jour sous
+toutes les formes, journal ou roman, philosophie, politique ou poesie,
+discours officiel ou conversation intime, dans le grand livre triste,
+diffus, contradictoire et cependant profond et significatif de la
+vie actuelle. Elle savait donc bien, comme nous tous, que ce present
+engourdi et malade est aux prises avec le passe qui le retient et
+l'avenir qui l'appelle. Elle voyait de grands eclairs se croiser sur sa
+tete, elle pouvait pressentir une grande lutte plus ou moins eloignee.
+Elle n'etait pas d'une nature pusillanime; elle n'avait pas peur et ne
+fermait pas les yeux. Les regrets, les plaintes, les terreurs et les
+recriminations de ses grands parents l'avaient tant lassee et tant
+degoutee de la crainte! La jeunesse ne veut pas maudire le temps de sa
+floraison, et ses annees charmantes lui sont cheres, quelque chargees
+d'orages qu'elles soient. La tendre et courageuse Marcelle se disait
+que, sous le tonnerre et la grele, on peut sourire, a l'abri du premier
+buisson, avec l'etre qu'on aime. Cette lutte menacante des interets
+materiels lui paraissait donc un jeu. Qu'importe d'etre ruine, exile,
+emprisonne? se disait-elle, lorsque la terreur planait autour d'elle sur
+les pretendus heureux du siecle. On ne deportera jamais l'amour; et puis
+moi, grace au ciel, j'aime un homme de rien qui sera epargne.
+
+Seulement elle n'avait pas encore pense qu'elle put etre atteinte
+jusque dans ses affections, par cette lutte sourde et mysterieuse qui
+s'accomplit en depit de toutes les contraintes officielles et de tous
+les decouragements apparents. Cette lutte des sentiments et des
+idees est des a present profondement engagee, et Marcelle s'y voyait
+precipitee tout a coup au milieu de ses illusions comme au sortir d'un
+reve. La guerre intellectuelle et morale etait declaree entre les
+diverses classes, imbues de croyances et de passions contraires, et
+Marcelle trouvait une sorte d'ennemi irreconciliable dans l'homme qui
+l'adorait. Epouvantee d'abord de cette decouverte, elle se familiarisa
+peu a peu avec cette idee, qui lui suggerait de nouveaux desseins plus
+genereux et plus romanesques encore que ceux dont elle s'etait nourrie
+depuis un mois, et au bout de sa longue promenade a travers ses
+appartements silencieux et deserts, elle trouva le calme d'une
+resolution qu'elle seule peut-etre pouvait envisager sans sourire
+d'admiration ou de pitie.
+
+Ceci se passait tout recemment, peut-etre l'annee Derniere.
+
+
+
+II.
+
+VOYAGE.
+
+Marcelle, ayant epouse son cousin-germain, portait le nom de
+Blanchemont, apres comme avant son mariage. La terre et le chateau de
+Blanchemont formaient une partie de son patrimoine. La terre etait
+importante, mais le chateau, abandonne depuis plus de cent ans a l'usage
+des fermiers, n'etait meme plus habite par eux, parce qu'il menacait
+ruine et qu'il eut fallu de trop grandes depenses pour le reparer.
+Mademoiselle de Blanchemont, orpheline de bonne heure, elevee a Paris
+dans un couvent, mariee fort jeune, et n'etant pas initiee par son
+mari a la gestion de ses affaires, n'avait jamais vu ce domaine de ses
+ancetres. Resolue de quitter Paris et d'aller chercher a la campagne un
+genre de vie analogue aux projets qu'elle venait de former, elle voulut
+commencer son pelerinage par visiter Blanchemont, afin de s'y fixer plus
+tard si cette residence repondait a ses desseins. Elle n'ignorait pas
+l'etat de delabrement de son castel, et c'etait une raison pour qu'elle
+jetat de preference les yeux sur cette demeure. Les embarras d'affaires
+que son mari lui avait laisses, et le desordre ou lui-meme paraissait
+avoir laisse les siennes, lui servirent de pretexte pour entreprendre un
+voyage qu'elle annonca devoir etre de quelques semaines seulement, mais
+auquel, dans sa pensee secrete, elle n'assignait precisement ni but ni
+terme, son but veritable, a elle, etant de quitter Paris et le genre de
+vie auquel elle y etait astreinte.
+
+Heureusement pour ses vues, elle n'avait dans sa famille aucun
+personnage qui put s'imposer aisement le devoir de l'accompagner. Fille
+unique, elle n'avait pas a se defendre de la protection d'une soeur ou
+d'un frere aine. Les parents de son mari etaient fort ages, et, un peu
+effrayes des dettes du defunt, qu'une sage administration pouvait seule
+liquider, ils furent a la fois etonnes et ravis de voir une femme de
+vingt-deux ans, qui jusqu'alors n'avait montre nulle aptitude et nul
+gout pour les affaires, prendre la resolution de gerer les siennes
+elle-meme et d'aller voir par ses yeux l'etat de ses proprietes. Il
+y eut pourtant bien quelques objections pour ne pas la laisser ainsi
+partir seule avec son enfant. On voulait qu'elle se fit accompagner par
+son homme d'affaires. On craignait que l'enfant ne souffrit d'un
+voyage entrepris par un temps tres-chaud. Marcelle objecta aux vieux
+Blanchemont, ses beau-pere et belle-mere, qu'un tete a tete prolonge
+avec un vieux homme de loi n'etait pas precisement un adoucissement aux
+ennuis qu'elle allait s'imposer; qu'elle trouverait chez les notaires et
+les avoues de province des renseignements plus directs et des conseils
+mieux appropries aux localites; enfin, que ce n'etait pas une chose si
+difficile que de compter avec des fermiers et de renouveler des baux.
+Quant a l'enfant, l'air de Paris le rendait de plus eu plus debile. La
+campagne, le mouvement et le soleil ne pouvaient que lui faire grand
+bien. Puis, Marcelle, devenue tout a coup adroite pour triompher des
+obstacles qu'elle avait prevus et medites durant sa veillee rapportee au
+precedent chapitre, fit valoir les obligations que lui imposait le role
+de tutrice de son fils. Elle ignorait encore en partie l'etat de la
+succession de M. de Blanchemont; s'il s'etait fait faire des avances
+considerables par ses fermiers, s'il n'avait pas donne de fortes
+hypotheques sur ses terres, etc. Son devoir etait d'aller verifier
+toutes ces choses, et de ne s'en remettre qu'a elle-meme, afin de savoir
+sur quel pied elle devait vivre ensuite sans compromettre l'avenir
+de son fils. Elle parla si sagement de ces interets, qui, au fond,
+l'occupaient fort peu, qu'au bout de douze heures elle avait remporte la
+victoire et amene toute la famille a approuver et a louer sa resolution.
+Son amour pour Henri etait demeure si secret, qu'aucun soupcon ne vint
+troubler la confiance des grands parents.
+
+Soutenue par une activite inaccoutumee et par un espoir enthousiaste,
+Marcelle ne dormit guere mieux la nuit qui suivit celle de sa derniere
+entrevue avec Lemor. Elle fit les reves les plus etranges, tantot
+riants, tantot penibles. Enfin, elle s'eveilla tout a fait avec l'aube,
+et, jetant un regard reveur sur l'interieur de son appartement, elle fut
+frappee pour la premiere fois du luxe inutile et dispendieux deploye
+autour d'elle. Des tentures de satin, des meubles d'une mollesse et
+d'une ampleur extremes, mille recherches ruineuses, mille babioles
+brillantes, enfin tout l'attirail de dorures, de porcelaines, de bois
+sculptes et de fantaisies qui encombrent aujourd'hui la demeure d'une
+femme elegante. "Je voudrais bien savoir, pensa-t-elle, pourquoi nous
+meprisons tant les filles entretenues. Elles se font donner ce que nous
+pouvons nous donner a nous-memes. Elles sacrifient leur pudeur a la
+possession de ces choses qui ne devraient avoir aucun prix aux yeux
+des femmes serieuses et sages, et que nous regardons pourtant comme
+indispensables. Elles ont les memes gouts que nous, et c'est pour
+paraitre aussi riches et aussi heureuses que nous qu'elles s'avilissent.
+Nous devrions leur donner l'exemple d'une vie simple et austere avant
+de les condamner! Et si l'on voulait bien comparer nos mariages
+indissolubles avec leurs unions passageres, verrait-on beaucoup plus de
+desinteressement chez les jeunes filles de notre classe? Ne verrait-on
+pas chez nous aussi souvent que chez les prostituees une enfant unie a
+un vieillard, la beaute profanee par la laideur du vice, l'esprit soumis
+a la sottise, le tout pour l'amour d'une parure de diamants, d'un
+carrosse et d'une loge aux Italiens? Pauvres filles! On dit que vous
+nous meprisez aussi de votre cote; vous avez bien raison!"
+
+Cependant, le jour bleuatre et pur qui percait a travers les rideaux
+faisait paraitre enchanteur le sanctuaire qu'en d'autres temps madame de
+Blanchemont s'etait plu a decorer elle-meme avec un gout exquis. Elle
+avait presque toujours vecu loin de son mari, et cette jolie chambre si
+chaste et si fraiche, ou Henri lui-meme n'avait jamais ose penetrer, ne
+lui rappelait que des souvenirs melancoliques et doux. C'etait la que,
+fuyant le monde, elle avait lu et reve au parfum de ces fleurs d'une
+beaute sans egale que l'on ne trouve qu'a Paris et qui font aujourd'hui
+partie de la vie des femmes aisees. Elle avait rendu cette retraite
+poetique autant qu'elle l'avait pu; elle l'avait ornee et embellie pour
+elle-meme; elle s'y etait attachee comme a un asile mysterieux, ou les
+douleurs de sa vie et les orages de son ame s'etaient toujours apaises
+dans le recueillement et la priere. Elle y promena un long regard
+d'affection, puis elle prononca, en elle-meme, la formule d'un eternel
+adieu a tous ces muets temoins de sa vie intime... vie cachee comme
+celle de la fleur qui n'aurait pas une tache a montrer au soleil, mais
+qui penche sa tete sous la feuillee par amour de l'ombre et de la
+fraicheur.
+
+--Retraite de mon choix, ornements selon mon gout, je vous ai aimes,
+pensa-t-elle; mais je ne puis plus vous aimer, car vous etes les
+compagnons et les consecrateurs de la richesse et de l'oisivete. Vous
+representez a mes yeux, desormais, tout ce qui me separe d'Henri. Je
+ne pourrais donc plus vous regarder sans degout et sans amertume.
+Quittons-nous avant de nous hair. Severe madone, tu cesserais de me
+proteger; glaces pures et profondes, vous me feriez detester ma propre
+image; beaux vases de fleurs, vous n'auriez plus pour moi ni graces ni
+parfums!
+
+Puis, avant d'ecrire a Henri, comme elle l'avait resolu, elle alla sur
+la pointe du pied contempler et benir le sommeil de son fils. La vue
+de ce pale enfant, dont l'intelligence precoce s'etait developpee aux
+depens de sa force physique, lui causa un attendrissement passionne.
+Elle lui parla dans son coeur comme s'il eut pu, dans son sommeil,
+ecouter et comprendre les pensees maternelles.
+
+--Sois tranquille, lui disait-elle, je ne _l'aime_ pas plus que toi.
+N'en sois pas jaloux. S'il n'etait pas le meilleur et le plus digne
+des hommes, je ne te le donnerais pas pour pere. Va, petit ange, tu es
+ardemment et fidelement aime. Dors bien, nous ne nous quitterons jamais!
+Marcelle, toute baignee de larmes delicieuses, rentra dans sa chambre et
+ecrivit a Lemor ce peu de lignes:
+
+"Vous avez raison, et je vous comprends. Je ne suis pas digne de vous;
+mais je le deviendrai, car je le veux. Je vais partir pour un long
+voyage. Ne vous inquietez pas de moi, et aimez-moi encore. Dans un an,
+a pareil jour, vous recevrez une lettre de moi. Disposez votre vie de
+maniere a etre libre de venir me trouver en quelque lieu que je vous
+appelle. Si vous ne me jugez pas encore assez convertie, vous me
+donnerez encore un an... un an, deux ans, avec l'esperance, c'est
+presque le bonheur pour deux etres qui, depuis si longtemps, s'aiment
+sans rien esperer."
+
+Elle fit porter ce billet de grand matin. Mais on ne trouva point M.
+Lemor. Il etait parti la veille au soir, on ne savait pour quel pays, ni
+pour combien de temps. Il avait donne conge de son modeste logement. On
+assurait pourtant que la lettre lui parviendrait, parce qu'un de ses
+amis etait charge de venir tous les jours retirer sa correspondance pour
+la lui faire passer.
+
+Deux jours apres, madame de Blanchemont avec son fils, une femme de
+chambre et un domestique, traversait en poste les deserts de la Sologne.
+
+Arrivee a quatre-vingts lieues de Paris, la voyageuse se trouva a peu
+pres au centre de la France et coucha dans la ville la plus voisine de
+Blanchemont dans cette direction. Blanchemont etait, encore eloigne de
+cinq a six lieues, et, dans le centre de la France, malgre toutes les
+nouvelles routes ouvertes a la circulation depuis quelques annees, les
+campagnes ont encore si peu de communication entre elles, qu'a
+une courte distance il est difficile d'obtenir des habitants un
+renseignement certain sur l'interieur des terres. Tous savent bien le
+chemin de la ville ou du district forain ou leurs affaires les appellent
+de temps en temps. Mais demandez dans un hameau le chemin de la ferme
+qui est a une lieue de la, c'est tout au plus si on pourra vous le dire.
+Il y a tant de chemins!... et tous se ressemblent. Reveilles de grand
+matin pour disposer le depart de leur maitresse, les domestiques de
+madame de Blanchemont ne purent donc obtenir ni du maitre de l'auberge,
+ni de ses serviteurs, ni des voyageurs campagnards qui se trouvaient la
+encore a moitie endormis, aucune lumiere sur la terre de Blanchemont.
+Personne ne savait precisement ou elle etait situee. L'un venait de
+Montlucon, l'autre connaissait Chateau-Meillant; tous avaient cent fois
+traverse Ardentes et La Chatre; mais on ne connaissait de Blanchemont
+que le nom.
+
+--C'est une terre qui a du rapport, disait l'un, je connais le fermier,
+mais je n'y ai jamais ete. C'est tres-loin de chez nous, c'est au moins
+a quatre grandes lieues.
+
+--Dame! disait un autre, j'ai vu les boeufs de Blanchemont a la foire
+de la Berthenoux, pas plus tard que l'an dernier, et j'ai parle a M.
+Bricolin, le fermier, comme je vous parle a cette heure. _Ah oui! ah
+oui!_ je connais Blanchemont! mais je ne sais pas de quel cote ca se
+trouve.
+
+La servante, comme toutes les servantes d'auberge, ne savait rien des
+environs. Comme toutes les servantes d'auberge, elle etait depuis peu de
+temps dans l'endroit.
+
+La femme de chambre et le domestique, habitues a suivre leur maitresse
+dans de brillantes residences connues a plus de vingt lieues a la ronde,
+et situees dans des contrees civilisees, commencaient a se croire au
+fond du Sahara. Leurs figures s'allongeaient, et leur amour-propre
+souffrait cruellement d'avoir a demander sans succes le chemin du
+chateau qu'ils allaient honorer de leur presence.
+
+--C'est donc une baraque, une taniere? disait Suzette d'un air de mepris
+a Lapierre.
+
+--C'est le palais des _Corybantes_, repondait Lapierre, qui avait cheri
+dans sa jeunesse un melodrame a grand succes intitule le _Chateau de
+Corisande_, et qui appliquait ce nom, en l'estropiant, a toutes les
+ruines qu'il rencontrait.
+
+Enfin, le garcon d'ecurie fut frappe d'un trait de lumiere.
+
+--J'ai la-haut dans l'abat-foin, dit-il, un homme qui vous dira ca,
+car son metier est de courir le pays de jour et de nuit. C'est le
+Grand-Louis, autrement dit le grand farinier.
+
+--Va pour le grand farinier, dit Lapierre d'un air majestueux, il parait
+que sa chambre a coucher est au bout de l'echelle?
+
+Le grand farinier descendit de son grenier en tiraillant et en faisant
+craquer ses grands bras et ses grandes jambes. En voyant cette structure
+athletique et cette figure decidee, Lapierre quitta son ton de grand
+seigneur facetieux et l'interrogea avec politesse. Le farinier etait,
+en effet, des mieux renseignes; mais, aux eclaircissements qu'il
+donna, Suzette jugea necessaire de l'introduire aupres de madame de
+Blanchemont, qui prenait son chocolat dans la salle avec le petit
+Edouard, et qui, loin de partager la consternation de ses gens, se
+rejouissait d'apprendre d'eux que Blanchemont etait un pays perdu et
+quasi introuvable.
+
+L'echantillon du terroir qui se presentait en cet instant devant
+Marcelle avait cinq pieds huit pouces de haut, taille remarquable dans
+un pays ou les hommes sont generalement plus petits que grands. Il etait
+robuste a proportion, bien fait, degage, et d'une figure remarquable.
+Les filles de son endroit l'appelaient le beau farinier, et cette
+epithete etait aussi bien meritee que l'autre. Quand il essuyait du
+revers de sa manche la farine qui couvrait habituellement ses joues, il
+decouvrait un teint brun et anime du plus beau ton. Ses traits etaient
+reguliers, largement tailles comme ses membres, ses yeux noirs et bien
+fendus, ses dents eblouissantes, et ses longs cheveux chatains ondules
+et crepus comme ceux d'un homme tres-fort, encadraient carrement un
+front large et bien rempli, qui annoncait plus de finesse et de bon
+sens que d'ideal poetique. Il etait vetu d'une blouse gros-bleu et d'un
+pantalon de toile grise. Il portait peu de bas, de gros souliers ferres,
+et un lourd baton de cormier termine par un noeud de la branche qui en
+faisait une espece de massue.
+
+Il entra avec une assurance qu'on eut pu prendre pour de l'effronterie,
+si la douceur de ses yeux d'un bleu clair, et le sourire de sa grande
+bouche vermeille n'eussent temoigne que la franchise, la bonte, et une
+sorte d'insouciance philosophique, faisaient le fond de son caractere.
+
+--Salut, Madame, dit-il en soulevant son chapeau de feutre gris a grands
+bords, mais sans le detacher precisement de sa tete; car autant le vieux
+paysan est obsequieux et dispose a saluer tout ce qui est mieux habille
+que lui, autant celui qui date d'apres la Revolution est remarquable
+par l'adherence de son couvre-chef a sa chevelure.--On me dit que vous
+voulez savoir de moi la route de Blanchemont?
+
+La voix forte et sonore du grand farinier avait fait tressaillir
+Marcelle qui ne l'avait pas vu entrer. Elle se retourna vivement, un peu
+surprise d'abord de son aplomb. Mais tel est le privilege de la beaute,
+qu'en s'examinant mutuellement, le jeune meunier et la jeune dame
+oublierent aussitot cette sorte de mefiance que la difference des rangs
+inspire toujours au premier abord. Seulement Marcelle, le voyant dispose
+a la familiarite, crut devoir lui rappeler, par une grande politesse,
+les egards dus a son sexe...
+
+--Je vous remercie beaucoup de votre obligeance, lui dit-elle en le
+saluant, et je vous prie, Monsieur, de vouloir bien me dire s'il y a un
+chemin praticable pour les voitures d'ici a la ferme de Blanchemont.
+
+Le grand farinier, sans y etre invite, avait deja pris une chaise pour
+s'asseoir; mais en s'entendant appeler _monsieur_, il comprit avec la
+rare perspicacite dont il etait doue qu'il avait affaire a une personne
+bienveillante et respectable par elle-meme. Il ota tout doucement son
+chapeau sans se deconcerter, et appuyant ses mains sur le dossier de la
+chaise, comme pour se donner une contenance:
+
+--Il y a un chemin vicinal, pas tres-doux, dit-il, mais ou l'on ne verse
+pas quand on y prend garde; le tout c'est de le suivre et de n'en pas
+prendre un autre. J'expliquerai cela a votre postillon. Mais le plus sur
+serait de prendre ici une patache, car les dernieres pluies d'orage ont
+endommage plus que de raison la Vallee-Noire, et je ne dis pas que les
+petites roues de votre voiture puissent sortir des ornieres. Ca se
+pourrait, mais je n'en reponds pas.
+
+--Je vois que vos ornieres ne plaisantent pas, et qu'il sera prudent de
+suivre votre conseil. Vous etes sur qu'avec une patache je ne verserai
+pas?
+
+--Oh! n'ayez pas peur, Madame.
+
+--Je n'ai pas peur pour moi, mais pour ce petit enfant. Voila ce qui me
+rend prudente.
+
+--Le fait est que ce serait dommage d'ecraser ce petit-la, dit le grand
+farinier en s'approchant du jeune Edouard d'un air de bienveillance
+sincere. Comme c'est mignon et gentil, ce petit homme!
+
+--C'est bien delicat, n'est-ce pas? lui dit Marcelle en souriant.
+
+--Ah dame! ca n'est pas fort, mais c'est joli comme une fille. Vous
+allez donc venir dans le pays de chez nous, Monsieur?
+
+--Tiens, ce grand-la! s'ecria Edouard en s'accrochant au farinier qui
+s'etait penche vers lui. Fais-moi donc toucher le plafond!
+
+Le meunier prit l'enfant et, l'elevant au-dessus de sa tete, le promena
+le long des corniches enfumees de la salle.
+
+--Prenez garde! dit madame de Blanchemont, un peu effrayee de l'aisance
+avec laquelle l'hercule rustique maniait son enfant.
+
+--Oh! soyez tranquille, repondit le Grand-Louis; j'aimerais mieux casser
+tous les _alochons_ de mon moulin, qu'un doigt a ce _monsieur_.
+
+Ce mot d'_alochon_ rejouit fort l'enfant, qui le repeta en riant et sans
+le comprendre.
+
+--Vous ne connaissez pas ca? dit le meunier; ce sont les petites ailes,
+les morceaux de bois qui sont a cheval sur la roue et que l'eau pousse
+pour la faire tourner. Je vous montrerai ca si vous passez jamais par
+chez nous.
+
+--Oui, oui, _alochon_! dit l'enfant en riant aux eclats et en se
+renversant dans les bras du meunier.
+
+--Est-il moqueur, ce petit coquin-la? dit le Grand-Louis on le replacant
+sur sa chaise. Allons, Madame, je m'en vas a mes affaires. Est-ce tout
+ce qu'il y a pour votre service?
+
+--Oui, mon ami, repondit Marcelle, a qui la bienveillance faisait
+oublier sa reserve.
+
+--Oh! je ne demande pas mieux que d'etre votre ami! repondit
+gaillardement le meunier avec un regard qui exprimait assez que, de la
+part d'une personne moins jeune et moins belle, celle familiarite n'eut
+pas ete de son gout.
+
+--C'est bon, pensa Marcelle en rougissant et en souriant; je me tiendrai
+pour avertie.
+
+Et elle ajouta:
+
+--Adieu, Monsieur, et au revoir sans doute, car vous etes habitant de
+Blanchemont?
+
+--Proche voisin. Je suis le meunier d'Angibault, a une lieue de votre
+chateau, car m'est avis que vous etes la dame de Blanchemont?
+
+Marcelle avait defendu a ses gens de trahir son incognito. Elle desirait
+passer inapercue dans le pays; mais elle vit bien, aux manieres du
+farinier, que sa qualite de proprietaire ne faisait pas tant de
+sensation qu'elle l'avait craint. Un proprietaire qui ne reside pas dans
+ses terres est un etranger dont on ne s'occupe point. Le fermier qui
+le represente et auquel on a constamment affaire est un bien autre
+personnage.
+
+Malgre le projet qu'elle avait fait de partir de bonne heure et
+d'arriver a Blanchemont avant la chaleur de midi, Marcelle fut forcee de
+passer la plus grande partie de la journee dans cette auberge.
+
+Toutes les pataches de la ville etaient en campagne a cause d'une grande
+foire aux environs, et il fallut attendre le retour de la premiere
+venue. Ce ne fut que vers trois heures de l'apres-midi que Suzette vint,
+d'un ton lamentable, apprendre a sa maitresse qu'une espece de panier
+d'osier, horrible et honteux, etait le seul vehicule qui fut encore a sa
+disposition.
+
+Au grand etonnement de sa merveilleuse soubrette, madame de Blanchemont
+n'hesita pas a s'en accommoder. Elle prit quelques paquets de
+premiere necessite, remit les clefs de sa caleche et de ses malles
+a l'aubergiste, et partit dans la patache classique, ce respectable
+temoignage de la simplicite de nos peres, qui devient chaque jour plus
+rare, meme dans les chemins de la Vallee-Noire. Celle que Marcelle eut
+la mauvaise chance de rencontrer etait de la plus pure fabrication
+indigene, et un antiquaire l'eut contemplee avec respect. Elle etait
+longue et basse comme un cercueil; aucune espece de ressort ne genait
+ses allures; les roues, aussi hautes que la capote, pouvaient braver ces
+fosses bourbeux qui sillonnent nos routes de traverse et que le meunier
+avait bien voulu qualifier d'ornieres, sans doute par amour-propre
+national; enfin, la capote elle-meme n'etait qu'un tissu d'osier
+confortablement enduit, a l'interieur, de bourre et de terre gachee dont
+chaque cahot un peu accentue detachait des fragments sur la tete des
+voyageurs. Un petit cheval entier, maigre et ardent, trainait assez
+lestement ce carrosse champetre, et le _patachon_, c'est-a-dire le
+conducteur, assis de cote sur le brancard, les jambes pendantes, vu que
+nos peres trouvaient plus commode d'approcher une chaise pour monter en
+voiture que de s'embarrasser les jambes dans un marchepied, etait le
+moins etouffe et le moins compromis de la caravane. Il existe peut-etre
+encore dans notre pays deux ou trois pataches de ce genre chez de vieux
+campagnards riches qui n'ont pas voulu deroger a leurs habitudes, et
+qui soutiennent que les voitures suspendues donnent des _mases_[1],
+c'est-a-dire des engourdissements dans les mollets.
+
+[Note 1: _Mase_, fourmi, en berrichon.]
+
+Cependant le voyage fut a peu pres supportable tant qu'on put suivre la
+grande route. Le _patachon_ etait un gars de quinze ans, roux, camard,
+effronte, ne doutant de rien, ne se genant point pour exciter son cheval
+par tous les jurements de son riche dictionnaire, sans respect pour la
+presence des dames, et se plaisant a epuiser l'ardeur du courageux
+poney qui n'avait de sa vie goute a l'avoine, et que la vue des pres
+verdoyants suffisait a mettre en belle humeur. Mais quand ce dernier se
+fut enfonce dans une lande aride, il commenca a baisser la tete d'un
+air plus mecontent que rebute, et a tirer son fardeau avec une sorte de
+rage, sans avoir egard aux inegalites du chemin, qui imprimaient a la
+voiture un mouvement de roulis tout a fait cruel.
+
+
+
+III.
+
+LE MENDIANT.
+
+Ce fut bien pis lorsqu'on sortit des sables pour descendre dans les
+terres grasses et fortes de la Vallee-Noire. Aux lisieres de ce plateau
+sterile, madame de Blanchemont avait admire l'immense et admirable
+paysage qui se deroulait sous ses pieds pour se relever jusqu'aux cieux
+en plusieurs zones d'horizons boises d'un violet pale, coupe de bandes
+d'or par les rayons du couchant. Il n'est guere de plus beaux sites en
+France. La vegetation, vue en detail, n'y est pourtant pas d'une grande
+vigueur. Aucun grand fleuve ne sillonne ces campagnes ou le soleil ne se
+mire dans aucun toit d'ardoise. Point de montagnes pittoresques, rien
+de frappant, rien d'extraordinaire dans cette nature paisible; mais un
+developpement grandiose de terres cultivees, un morcellement infini de
+champs, de prairies, de taillis et de larges chemins communaux offrant
+la variete des formes et des nuances, dans une harmonie generale
+de verdure sombre tirant sur le bleu; un pele-mele de clotures
+plantureuses, de chaumines cachees sous les vergers, de rideaux de
+peupliers, de pacages touffus dans les profondeurs; des champs plus
+pales et des haies plus claires sur les plateaux faisant ressortir les
+masses voisines; enfin, un accord et un ensemble remarquables sur une
+etendue de cinquante lieues carrees, que du haut des chaumieres de
+Labreuil ou de Corlay on embrasse d'un seul regard.
+
+[Illustration: L'echantillon du terroir qui se presentait...]
+
+Mais notre voyageuse eut bientot perdu de vue ce magnifique panorama.
+Une fois engagee dans les versants de la Vallee-Noire, on change de
+spectacle. Descendant et gravissant tour a tour des chemins encaisses de
+buissons eleves, on ne cotoie point de precipices, mais ces chemins sont
+des precipices eux-memes. Le soleil, en s'abaissant derriere les arbres,
+leur donne une physionomie particuliere etrangement gracieuse et
+sauvage. Ce sont des fuyants mysterieux sous d'epais ombrages, des
+_traines_ d'un vert d'emeraude qui conduisent a des impasses ou a des
+mares stagnantes, des tournants rapides qu'on ne peut plus remonter
+quand on les a descendus en voiture, enfin, un enchantement continuel
+pour l'imagination, avec des dangers tres-reels cour ceux qui vont, a
+l'aventure, essayer, autrement qu'a pied, et tout au plus a cheval, ces
+detours seduisants, capricieux et perfides.
+
+Tant que le soleil fut sur l'horizon, l'automedon aux crins roux se
+tira assez bien d'affaire. Il suivit le chemin le plus battu, et par
+consequent le plus rude, mais aussi le plus sur. Il traversa deux
+ou trois ruisseaux en s'attachant aux traces de roues de charrettes
+empreintes sur les rives. Mais quand le soleil fut couche, la nuit
+se fit vite dans ces chemins creux, et le dernier paysan auquel on
+s'adressa repondit d'un air d'insouciance:
+
+--Marchez! marchez! vous n'avez plus qu'une petite lieue, et le chemin
+est toujours bon.
+
+Or, c'etait le sixieme paysan qui, depuis environ deux heures, annoncait
+qu'on n'avait plus qu'une petite lieue a faire, et ce chemin, toujours
+si bon, etait tel que le cheval etait extenue, et les voyageurs au bout
+de leur patience. Marcelle elle-meme commencait a craindre de verser;
+car si le patachon et son bidet choisissaient en plein jour leur passage
+avec beaucoup d'adresse, il etait impossible, qu'en pleine nuit, ils
+pussent eviter ces fausses voies que la coupure inegale des terrains
+rend aussi dangereuses que pittoresques, et qui, en s'interrompant tout
+a coup, vous exposent a un saut de dix ou douze pieds a pic. Le
+gamin n'avait jamais penetre aussi avant dans la Vallee-Noire; il
+s'impatientait, jurait comme un possede chaque fois qu'il etait force
+de retourner sur ses pas pour reprendre la voie; il se plaignait de la
+soif, de la faim, se lamentait sur la fatigue de son cheval, tout en le
+rouant de coups, et se donnait des airs de citadin pour vouer a tous les
+diables ce pays sauvage et ses stupides habitants.
+
+[Illustration: Nos voyageurs embarrasses s'adresserent a un mendiant.]
+
+Plus d'une fois, voyant le chemin rapide, mais sec, Marcelle et ses gens
+avaient mis pied a terre; mais on ne pouvait marcher cinq minutes
+sans arriver a un de ces fonds ou le chemin se resserre et se trouve
+entierement occupe par une source a fleur de terre, sans ecoulement, et
+formant une mare liquide impossible a franchir a pied pour une femme
+delicate. La Parisienne Suzette aimait mieux verser, disait-elle, que de
+laisser sa chaussure dans ces bourbiers, et Lapierre, qui avait passe sa
+vie en escarpins sur des parquets bien luisants, etait tellement gauche
+et demoralise, que madame de Blanchemont n'osait plus lui laisser porter
+son fils.
+
+Le reponse ordinaire du paysan, quand on lui demande n'importe quel
+chemin, c'est de vous dire: _Marchez tout droit, toujours tout droit._
+C'est tout simplement une facetie, une espece de calembour qui signifie
+qu'on doit marcher sur ses jambes, car il n'y a pas un seul chemin
+tout droit dans la Vallee-Noire. Les nombreux ravins de l'Indre, de
+la Vauvre, de la Couarde[2], du Gourdon et de cent autres moindres
+ruisseaux qui changent de nom dans leur cours, et qui n'ont jamais ete
+avilis sous le joug d'aucun pont ni chaussee, vous forcent a mille
+detours pour chercher un endroit gueable, de sorte que vous etes souvent
+oblige de tourner le dos au lieu vers lequel vous vous dirigez.
+
+[Note 2: La _Couarde_ est ainsi nommee, parce que son cours est
+partout cache sous les buissons, ou elle semble avoir peur d'etre
+decouverte. C'est un ruisseau noir, etroit et profond, qui coule en
+silence, et qui est, disent les paysans, plus traitre qu'il n'est gros.
+La _Tarde_ est une autre riviere molle et paresseuse qui arrose aussi de
+delicieuses prairies.]
+
+Arrives a un carrefour surmonte d'une croix, endroit sinistre que
+l'imagination des paysans peuple toujours de demons, de sorciers et
+d'animaux fantastiques, nos voyageurs embarrasses s'adresserent a un
+mendiant qui, assis sur la _pierre des morts_[3], leur criait d'une voix
+monotone: "Ames charitables, ayez pitie d'un pauvre malheureux!"
+
+[Note 3: C'est une pierre creuse; ou chaque enterrement qui
+passe depose et laisse au pied de la croix une petite croix de bois
+grossierement taillee.]
+
+La grande taille voutee de cet homme tres-vieux, mais encore robuste, et
+arme d'un baton enorme, avait un aspect peu rassurant, dans le cas d'une
+attaque seul a seul. On ne distinguait pas bien ses traits severes, mais
+il y avait, dans l'inflexion de sa voix rauque, quelque chose de plus
+imperieux que suppliant. Son attitude triste et ses haillons immondes
+contrastaient avec l'intention evidemment facetieuse qui lui faisait
+porter un vieux bouquet et un ruban fane a son chapeau.
+
+--Mon ami, lui dit Marcelle en lui donnant une piece d'argent,
+indiquez-nous le chemin de Blanchemont, si vous le connaissez.
+
+Au lieu de lui repondre, le mendiant continua gravement a prononcer a
+haute voix un _Ave Maria_ en latin, qu'il avait entame a son intention.
+
+--Repondez donc, lui dit Lapierre, vous marmotterez vos patenotres
+apres.
+
+Le mendiant tourna la tete vers le laquais d'un air de mepris, et
+continua son oraison.
+
+--Ne parlez pas a cet homme-la, dit le patachon, c'est un vieux gueux
+qui bat la campagne et qui ne sait jamais ou il va; on le rencontre
+partout, et nulle part on ne le trouve dans son bon sens.
+
+--Le chemin de Blanchemont? dit enfin le mendiant lorsqu'il eut acheve
+sa priere; vous n'y etes pas, mes enfants; il faut retourner et prendre
+le premier qui descend a droite.
+
+--En etes-vous sur? dit Marcelle.
+
+--J'y ai passe plus de six cents fois. Si vous ne me croyez pas, faites
+comme vous voudrez; ca m'est egal, a moi.
+
+--Il parait sur de son fait, dit Marcelle a son conducteur. Ecoutons-le;
+quel interet aurait-il a nous tromper?
+
+--Bah! le plaisir de mal faire, repondit le patachon soucieux. Je me
+mefie de cet homme-la.
+
+Marcelle insista pour suivre l'avis du mendiant, et bientot la patache
+s'enfonca dans une traine etroite, tortueuse et singulierement rapide.
+
+--Je dis, moi, reprit en jurant le patachon, dont le cheval trebuchait a
+chaque pas, que ce vieux sournois nous egare.
+
+--Avancez, dit Marcelle, puisqu'il n'y a pas moyen de reculer.
+
+Plus on avancait, plus le chemin devenait quasi impossible; mais il
+etait trop etroit pour retourner la voiture: deux haies splendides
+la serraient de pres. Apres avoir fait, des miracles de force et de
+devouement, le petit cheval arriva au bas, sous un massif de vieux
+chenes qui paraissait etre la lisiere d'un bois. Le chemin s'elargit
+tout a coup, et l'on se vit en face d'une grande flaque d'eau dormante
+qui ne ressemblait guere au gue d'une riviere. Le patachon s'y engagea
+pourtant; mais, au beau milieu, il enfonca tellement qu'il voulut tirer
+de cote; ce fut le dernier exploit de son maigre Bucephale. La patache
+pencha jusqu'au moyeu, et l'animal s'abattit en brisant ses traits.
+Il fallut le deteler. Lapierre se mit dans l'eau jusqu'aux genoux, en
+gemissant comme un homme a l'agonie; et, quand il eut aide le patachon a
+se tirer d'affaire, tous leur efforts furent vains (ils n'etaient forts
+ni un ni l'autre) pour relever la voiture. Alors le patachon sauta
+lestement sur sa bete, et pestant contre le sorcier de mendiant, jurant
+par tous les diables de l'enfer il partit au grand trot, promettant
+d'aller chercher du secours, mais d'un ton qui faisait presager qu'il se
+reprocherait fort peu de laisser ses voyageurs dans le bourbier jusqu'au
+jour.
+
+La patache n'avait pas ete culbutee. Nonchalamment penchee dans le
+marecage, elle etait encore fort habitable, et Marcelle s'arrangea sur
+la banquette du fond avec son fils etendu sur elle pour le faire dormir
+plus commodement, car il y avait longtemps qu'Edouard demandait son
+souper et son lit, et quelques friandises, mises en reserve dans la
+poche de Suzette, ayant apaise sa faim, il ne se fit pas prier pour
+commencer son somme. Madame de Blanchemont jugeant que le petit
+conducteur ne se presserait pas de revenir, dans le cas ou il trouverait
+un bon gite, engagea Lapierre a aller voir aux environs s'il ne
+decouvrirait pas quelqu'une de ces chaumieres si bien tapies sous la
+feuillee, si bien fermees et silencieuses apres le coucher du soleil,
+qu'il faut les toucher pour les voir, et les prendre d'assaut pour y
+trouver l'hospitalite a cette heure indue. Le vieux Lapierre n'avait
+qu'un souci: c'etait de trouver du feu pour se secher les pieds, et se
+garantir d'un rhumatisme. Il ne se fit donc pas prier pour sortir du
+marais, apres s'etre toutefois assure que la patache, appuyee sur le
+tronc renverse d'un vieux saule, ne risquait pas d'enfoncer davantage.
+
+La plus desolee etait Suzette qui avait grand'peur des voleurs, des
+loups et des serpents, trois fleaux inconnus dans la Vallee-Noire, mais
+qui ne sauraient sortir de l'esprit d'une femme de chambre en voyage.
+Cependant le sang-froid enjoue de sa maitresse l'empecha de se livrer
+tout haut a ses terreurs, et, s'etant _calee_ de son mieux sur la
+banquette de devant, elle prit le parti de pleurer en silence.
+
+--Eh bien! qu'avez-vous donc, Suzette? lui dit Marcelle lorsqu'elle s'en
+apercut.
+
+--Helas! Madame, repondit-elle en sanglotant, n'entendez-vous pas
+chanter les grenouilles? Elles vont venir sur nous et remplir la
+voiture...
+
+--Et nous devorer, sans doute? reprit madame de Blanchemont en eclatant
+de rire.
+
+En effet, les vertes habitantes du marecage, un instant troublees par
+la chute du cheval et les clameurs du phaeton, avaient repris leur
+psalmodie monotone. On entendait aussi aboyer et hurler les chiens,
+mais si loin, qu'il n'y avait guere lieu de compter sur une prompte
+assistance. La lune ne se levait pas encore, mais les etoiles brillaient
+dans l'eau stagnante du marecage qui avait repris sa limpidite. Une
+brise tiede soufflait dans les grands roseaux qui s'elevaient en touffes
+epaisses sur la rive.
+
+--Allons, Suzette, dit Marcelle qui se livrait deja a une reverie
+poetique, on n'est pas si mal que je l'aurais cru dans un bourbier, et
+si vous le voulez bien, vous y dormirez comme dans votre lit.
+
+--Il faut que Madame ait perdu l'esprit, pensa Suzette, pour se trouver
+bien dans une pareille situation.
+
+O ciel! Madame! s'ecria-t-elle apres un moment de silence, il me semble
+que j'entends hurler un loup! Est-ce que nous ne sommes pas au milieu
+d'une foret?
+
+--La foret n'est, je crois, qu'une saulee, repondit Marcelle, et, quant
+au loup qui hurle, c'est un homme qui chante. S'il se dirigeait de notre
+cote, il pourrait nous aider a gagner la terre ferme.
+
+--Et si c'etait un voleur?
+
+--En ce cas, c'est un voleur bienveillant qui chante pour nous avertir
+de prendre garde a nous. Ecoutez, Suzette, sans plaisanterie, il vient
+par ici, la voix se rapproche.
+
+En effet, une voix pleine, et d'une male harmonie, quoique rude et sans
+art, planait sur les champs silencieux, accompagnee comme en mesure
+par le pas lent et regulier d'un cheval; mais cette voix etait encore
+eloignee et rien n'assurait que le chanteur marchat dans la direction du
+marecage, qui pouvait bien n'etre qu'une impasse. Quand la chanson fut
+finie, soit que le cheval marchat sur l'herbe, soit que le villageois se
+fut detourne, on n'entendit plus rien.
+
+En ce moment, Suzette, rendue a ses terreurs, vit une ombre silencieuse
+qui se glissait le long du marecage, et qui, refletee dans l'eau,
+paraissait gigantesque. Elle laissa echapper un cri, et l'ombre,
+s'enfoncant dans le bourbier, vint droit vers la patache, quoique avec
+lenteur et precaution.
+
+--N'ayez pas peur, Suzette, dit madame de Blanchemont qui, en ce moment,
+n'etait pas tres-rassuree elle-meme; c'est notre vieux mendiant de tout
+a l'heure; il nous indiquera peut-etre une maison d'ou l'on pourra venir
+nous porter du secours.
+
+--Mon ami, dit-elle avec beaucoup de presence d'esprit, mon domestique,
+_qui est la_, va aller aupres de vous pour que vous lui montriez le
+chemin d'une habitation quelconque.
+
+--Ton domestique, ma petite? repondit familierement le mendiant, il
+n'est pas la; il est deja loin... Et d'ailleurs, il est si vieux, si
+bete, si faible, qu'il ne te servirait de rien ici.
+
+Pour le coup, Marcelle eut peur.
+
+
+
+IV.
+
+LE MARECAGE.
+
+Cette reponse ressemblait a la bravade farouche d'un homme qui a de
+mauvaises intentions. Marcelle saisit Edouard dans ses bras, resolue a
+le defendre au prix de sa vie, s'il le fallait: et elle allait sauter
+dans l'eau du cote oppose a celui par lequel s'approchait le mendiant,
+lorsque la chanson rustique qui s'etait fait deja entendre reprit un
+second couplet, et cette fois a une distance tres-rapprochee.
+
+Le mendiant s'arreta.
+
+--Nous sommes perdues, murmura Suzette, voila le reste de la bande qui
+arrive.
+
+--Nous sommes sauvees, au contraire, lui repondit Marcelle, c'est la
+voix d'un brave paysan.
+
+En effet, cette voix etait pleine de securite, et ce chant calme et
+pur annoncait la paix d'une bonne conscience. Le pas du cheval se
+rapprochait aussi. Evidemment le villageois descendait le chemin qui
+conduisait au marecage.
+
+Le mendiant recula jusqu'au bord et resta immobile, paraissant montrer
+plus de prudence que de frayeur.
+
+Marcelle se pencha alors en dehors de la patache pour appeler le
+passant; mais il chantait trop fort pour l'entendre, et si son cheval,
+effraye a l'aspect de la masse noire que la patache presentait devant
+lui, ne se fut arrete en soufflant avec force, le maitre eut passe a
+cote sans y faire attention.
+
+--Que diable est-ce la? cria enfin une voix de stentor qui n'exprimait
+aucune crainte, et que madame de Blanchemont reconnut aussitot pour
+celle du grand farinier. Hola he! les amis! votre carrosse ne roule
+guere. Etes vous tous morts la dedans, que vous ne dites rien?
+
+Quand Suzette eut reconnu le meunier, dont la belle prestance l'avait
+deja frappee agreablement le matin, malgre son peu de toilette, elle
+redevint fort gracieuse. Elle exposa le cas piteux ou sa maitresse et
+elle se trouvaient reduites, et le Grand-Louis, apres avoir ri sans
+facon de leur mesaventure, assura que rien n'etait plus facile que de
+les delivrer. Il alla d'abord se debarrasser d'un gros sac de ble
+qu'il portait sur son cheval, en travers devant lui, et apercevant le
+mendiant, qui ne paraissait pas songer a se cacher:
+
+--Tiens, vous etes donc la, pere Cadoche? lui dit-il d'un ton
+bienveillant. Rangez-vous que je jette mon sac!
+
+--J'etais la pour essayer d'aider a ces pauvres enfants! repondit le
+mendiant; mais il y a tant d'eau, que je n'ai pas pu avancer.
+
+--Restez tranquille, mon vieux, et ne vous mouillez pas inutilement. A
+votre age, c'est dangereux. Je tirerai bien ces femmes de la sans vous.
+Et il revint chercher madame de Blanchemont, en s'enfoncant dans la vase
+jusqu'au poitrail de sa bete: "Allons, Madame, dit-il gaiement, avancez
+un peu sur le brancard, et asseyez vous derriere moi; il n'y a rien de
+plus facile. Vous ne vous mouillerez pas seulement le bout des pieds,
+car vous n'avez pas les jambes si longues que votre serviteur. Faut-il
+que votre patachon soit bete pour vous avoir fourrees la dedans, quand,
+a deux pas sur la gauche, il n'y a pas six pouces de fange!"
+
+--Je suis desolee de vous faire prendre un si vilain bain de jambes, dit
+Marcelle, mais mon enfant...
+
+--Ah! le petit monsieur? C'est, juste! lui d'abord. Passez-le-moi...
+c'est cela... le voila devant moi. Soyez tranquille, la selle ne le
+blessera pas, mon cheval n'en use guere, ni moi non plus. Allons,
+asseyez-vous derriere moi, ma petite dame, et n'ayez pas peur. La Sophie
+a les reins forts et les jambes sures.
+
+Le meunier deposa doucement la mere et l'enfant sur le gazon.
+
+--Et moi, criait Suzette, allez-vous me laisser la dedans?
+
+--Non pas, Mademoiselle, dit le Grand-Louis en retournant la chercher.
+Donnez-moi aussi vos paquets, nous sortirons tout, soyez tranquille.
+
+--A present, dit-il, quand il eut effectue le debarquement complet, ce
+patachon de malheur viendra chercher sa carcasse de voiture quand il
+voudra. Je n'ai ni traits ni cordes pour y atteler Sophie; mais je vas
+vous conduire ou vous voudrez, mes petites dames.
+
+--Sommes-nous bien loin de Blanchemont? demanda Marcelle.
+
+--Diable, oui! votre patachon a pris un drole de chemin pour vous y
+conduire! Il y a d'ici deux lieues de pays, et quand nous y arriverons
+tout le monde sera couche; ce ne sera pas chose aisee que de nous faire
+ouvrir. Mais si vous voulez, nous ne sommes qu'a une petite lieue de mon
+moulin d'Angibault; ca n'est pas riche, mais c'est propre, et ma mere
+est une bonne femme qui ne fera pas la grimace pour se relever, pour
+mettre des draps blancs dans les lits, et pour tordre le cou a deux
+poulets. Ca vous va-t-il? sans facon, allons, Mesdames! a la guerre
+comme a la guerre, au moulin comme au moulin. Demain matin on aura
+ramasse et decrotte la patache, qui ne s'enrhumera pas pour passer la
+nuit au frais, et on vous conduira a Blanchemont a l'heure que vous
+voudrez.
+
+Il y avait de la cordialite et meme une sorte de delicatesse dans la
+brusque invitation du meunier. Marcelle, gagnee par son bon coeur et par
+la mention qu'il avait faite de sa mere, accepta avec reconnaissance.
+
+--C'est bien, vous me faites plaisir, dit le farinier; je ne vous
+connais pas, vous etes peut-etre la dame de Blanchemont, mais ca m'est
+egal; quand vous seriez le diable (et on dit que le diable se fait beau
+et joli quand il veut), je serais content de vous empecher de passer une
+mauvaise nuit. Ah ca! je ne peux pas laisser mon sac de ble; je vas le
+charger sur Sophie, le petit s'asseoira dessus, la maman derriere; ca
+ne vous genera pas, au contraire, ca vous servira a vous appuyer. La
+demoiselle viendra a pied avec moi, en causant avec le pere Cadoche, qui
+n'est pas tres-bien mis, mais qui a beaucoup d'esprit. Mais ou a-t-il
+passe, ce vieux lezard? dit-il en cherchant des yeux le mendiant qui
+avait disparu. Hola he! pere Cadoche! Venez-vous coucher a la maison?...
+Il ne repond pas; allons, ce n'est pas son idee pour ce soir. Marchons,
+Mesdames.
+
+--Cet homme nous a beaucoup effrayees, dit Marcelle. Vous le connaissez
+donc?
+
+--Depuis que je suis au monde. Ce n'est pas un mechant homme, et vous
+avez eu tort de le craindre.
+
+--Il me semble pourtant qu'il nous a fait des menaces, et sa maniere de
+tutoyer m'a paru peu amicale.
+
+--Il vous a tutoyees? Vieux farceur! Il n'est pas honteux, celui-la!
+Mais c'est sa maniere d'etre; n'y faites pas attention. C'est un homme
+sans malice, un original! c'est le pere Cadoche enfin, l'_oncle a tout
+le monde_, comme on l'appelle, et qui promet sa succession a tous les
+passants, quoiqu'il soit aussi gueux que son baton.
+
+Marcelle chemina fort commodement sur la robuste et pacifique Sophie.
+Le petit Edouard, qu'elle tenait bien serre devant elle, "goutait fort
+cette facon d'aller," comme dit le bon La Fontaine. Il talonnait de ses
+deux petits pieds l'encolure de la bete, qui ne le sentait pas et n'en
+allait pas plus vite. Elle marchait comme un vrai cheval de meunier,
+sans avoir besoin d'etre guidee, connaissant son chemin par coeur, et se
+dirigeant dans l'obscurite, a travers l'eau et les pierres, sans
+jamais se tromper ni faire un faux pas. A la requete de Marcelle, qui
+craignait, pour son vieux serviteur, une nuit passee a la belle etoile,
+le meunier fit retentir sa voix tonnante a plusieurs reprises, et
+Lapierre, qui s'etait egare dans un taillis voisin, et tournait, depuis
+une demi-heure, dans l'espace d'un arpent, vint bientot rejoindre la
+petite caravane.
+
+Au bout d'une heure de marche le bruit d'une ecluse se fit entendre,
+et les premieres blancheurs de la lune eclairerent le toit couvert de
+pampre du moulin, et les bords argentes de la riviere, jonches de menthe
+et de saponaire.
+
+Marcelle sauta legerement sur ce tapis parfume, apres avoir remis dans
+les bras du meunier l'enfant, qui, tout joyeux et tout fier de son
+voyage equestre, lui jeta ses petits bras autour du cou, en lui disant:
+
+--Bonjour, _alochon_.
+
+Ainsi que le Grand-Louis l'avait annonce, sa vieille mere se releva sans
+humeur, et avec l'aide d'une petite servante de quatorze a quinze ans,
+les lits furent bientot prets. Madame de Blanchemont avait plus besoin
+de repos que de souper: elle empecha la vieille meuniere de lui servir
+autre chose qu'une tasse de lait, et, brisee de fatigue, elle s'endormit
+avec son enfant attache a son flanc maternel, dans un lit de plume,
+appele _couette_, d'une hauteur demesuree et d'un moelleux recherche.
+Ces lits, dont tout le defaut est d'etre trop chauds et trop doux,
+composent, avec une paillasse rebondie, tout le coucher des habitants
+aises ou miserables d'un pays ou les oies abondent, et ou les hivers
+sont tres-froids.
+
+Fatigue d'un long voyage de quatre-vingts lieues fait tres rapidement,
+et surtout de la course en patache qui en avait ete pour ainsi dire le
+bouquet, la belle Parisienne eut volontiers dormi la grasse matinee;
+mais a peine l'aube eut-elle paru, que le chant des coqs, le _tic-tac_
+du moulin, la grosse voix du meunier et tous les bruits du travail
+rustique la forcerent de renoncer a un plus long repos. D'ailleurs,
+Edouard qui n'etait pas fatigue le moins du monde et que l'air de la
+campagne stimulait deja, commencait a gambader sur son lit. Malgre tout
+le tapage du dehors, Suzette, couchee dans la meme chambre, dormait si
+profondement, que Marcelle se fit conscience de la reveiller. Commencant
+donc le genre de vie nouveau qu'elle avait resolu d'embrasser, elle se
+leva et s'habilla sans l'aide de sa femme de chambre, fit elle-meme
+avec un plaisir extreme la toilette de son fils, et sortit pour aller
+souhaiter le bonjour a ses hotes. Elle ne trouva que le garcon de moulin
+et la petite servante, qui lui dirent que le maitre et la maitresse
+venaient d'aller au bout du pre pour s'occuper du dejeuner. Curieuse de
+savoir en quoi consistaient ces preparatifs, Marcelle franchit le pont
+rustique qui servait en meme temps de pelle au reservoir du moulin, et
+laissant sur sa droite une belle plantation de jeunes peupliers, elle
+traversa la prairie en longeant le cours de la riviere, ou plutot du
+ruisseau, qui, toujours plein jusqu'aux bords et rasant l'herbe fleurie,
+n'a guere en cet endroit plus de dix pieds de large. Ce mince cours
+d'eau est pourtant d'une grande force, et aux abords du moulin il forme
+un bassin assez considerable, immobile, profond et uni comme une glace,
+ou se refletent les vieux saules et les toits moussus de l'habitation.
+Marcelle contempla ce site paisible et charmant, qui parlait a son coeur
+sans qu'elle sut pourquoi. Elle en avait vu de plus beaux; mais il
+est des lieux qui nous disposent a je ne sais quel attendrissement
+invincible, et ou il semble que la destinee nous attire pour nous y
+faire accepter des joies, des tristesses ou des devoirs.
+
+
+
+V.
+
+LE MOULIN.
+
+Quand Marcelle penetra dans les vastes bosquets ou elle comptait trouver
+ses hotes, elle crut entrer dans une foret vierge. C'etait une suite de
+terrains mines et bouleverses par les eaux, couverts de la plus epaisse
+vegetation. On voyait que la petite riviere faisait la de grands
+ravages a la saison des pluies. Des aunes, des hetres et des trembles
+magnifiques a demi renverses, et laissant a decouvert leurs enormes
+racines sur le sable humide, semblables a des serpents et a des hydres
+entrelaces, se penchaient les uns sur les autres dans un orgueilleux
+desordre. La riviere, divisee en nombreux filets, decoupait, suivant son
+caprice, plusieurs enceintes de verdure, ou, sur un gazon couvert de
+rosee, s'entre-croisaient des festons de ronces vigoureuses, et cent
+varietes d'herbes sauvages hautes comme des buissons et abandonnees a la
+grace incomparable de leur libre croissance. Jamais jardin anglais
+ne pourrait imiter ce luxe de la nature, ces masses si heureusement
+groupees, ces bassins nombreux que la riviere s'est creuses elle-meme
+dans le sable et dans les fleurs, ces berceaux qui se rejoignent sur
+les courants, ces accidents heureux du terrain, ces digues rompues, ces
+pieux epars que la mousse devore et qui semblent avoir ete jetes la pour
+completer la beaute du decor. Marcelle resta plongee dans une sorte
+de ravissement, et, sans le petit Edouard qui courait comme un faon
+echappe, avide d'imprimer le premier la trace de ses pieds mignons sur
+les sables fraichement deposes au rivage, elle se fut oubliee longtemps.
+Mais la crainte de le voir tomber dans l'eau reveilla sa sollicitude;
+et, s'attachant a ses pas, courant apres lui, et s'enfoncant de plus en
+plus dans ce desert enchante, elle croyait faire un de ces reves ou la
+nature nous apparait si complete dans sa beaute, qu'on peut dire avoir
+vu parfois, en songe, le paradis terrestre.
+
+Enfin le meunier et sa mere se montrerent sur l'autre rive; l'un jetant
+l'epervier et pechant des truites, l'autre trayant sa vache.
+
+--Ah! ah! ma petite dame, deja levee! dit le farinier. Vous voyez, nous
+nous occupons de vous. Voila la vieille mere qui se tourmente de n'avoir
+rien de bon a vous servir; mais moi je dis que vous vous contenterez de
+notre bon coeur. Nous ne sommes ni cuisiniers ni aubergistes, mais quand
+on a bon appetit d'un cote et bonne volonte de l'autre...
+
+--Vous me traitez cent fois trop bien, mes braves gens, repondit
+Marcelle en se hasardant sur la planche qui servait de pont, avec
+Edouard dans ses bras, pour aller les rejoindre; jamais je n'ai passe
+une si bonne nuit, jamais je n'ai vu une aussi belle matinee que chez
+vous. Les belles truites que vous prenez la, monsieur le meunier! Et
+vous, la mere, le beau lait blanc et cremeux! Vous me gatez, et je ne
+sais comment vous remercier.
+
+--Nous sommes assez remercies si vous etes contente, dit la vieille en
+souriant. Nous ne voyons jamais du si beau monde que vous, et nous ne
+connaissons pas beaucoup les compliments; mais nous voyons bien que vous
+etes une personne honnete et sans exigence. Allons, venez a la maison,
+la galette sera bientot cuite, et le _petit_ doit aimer les fraises.
+Nous avons un bout de jardin ou il s'amusera a les cueillir lui-meme.
+
+--Vous etes si bons, et votre pays est si beau, que je voudrais passer
+ma vie ici, dit Marcelle avec abandon.
+
+--Vrai? dit le meunier en souriant avec bonhomie; eh! si le coeur vous
+en dit... Vous voyez bien, mere, que notre pays n'est pas si laid que
+vous croyez. Quand je vous dis, moi, qu'une personne riche pourrait s'y
+trouver bien!
+
+--Oui! dit la meuniere, a condition d'y batir un chateau, et encore ce
+serait un chateau bien mal place.
+
+--Est-il possible que vous vous deplaisiez ici? reprit Marcelle etonnee.
+
+--Oh! moi, je ne m'y deplais pas, repondit la vieille. J'y ai passe ma
+vie et j'y mourrai, s'il plait a Dieu. J'ai eu le temps de m'y habituer,
+depuis soixante et quinze ans que j'y regne; et, d'ailleurs, on est bien
+force de se contenter du pays qu'on a. Mais vous, Madame, s'il vous
+fallait passer l'hiver ici, vous ne diriez pas que le pays est beau.
+Quand les grandes eaux couvrent tous nos pres, et que nous ne pouvons
+plus meme sortir dans notre cour, non, non, ca n'est pas joli!
+
+--Bah! bah! les femmes s'effraient toujours, dit le Grand-Louis. Vous
+savez bien que les eaux n'emporteront pas la maison, et que le moulin
+est bien garanti. Et puis quand le mauvais temps vient, il faut bien le
+prendre comme il est. Tout l'hiver, vous demandez l'ete, mere, et tant
+que dure l'ete, vous ne songez qu'a vous inquieter de l'hiver qui
+viendra. Moi, je vous dis qu'on pourrait vivre ici heureux et sans
+souci.
+
+--Et pourquoi donc ne fais-tu pas comme tu dis? reprit la mere. Es-tu
+sans souci, toi? Te trouves-tu heureux d'etre meunier et d'avoir ta
+maison dans l'eau si souvent? Ah! si je repetais tout ce que tu dis
+quelquefois sur le malheur de ne pas etre bien loge, et de ne pouvoir
+pas faire fortune!
+
+--C'est tres-inutile de repeter toutes les betises que je dis
+quelquefois, mere, vous pouvez bien vous en epargner la peine. En
+parlant ainsi d'un ton de reproche, le grand meunier regardait sa mere
+avec une douceur affectueuse et presque suppliante. Leur entretien ne
+paraissait pas aussi banal a madame de Blanchemont qu'il peut jusqu'ici
+le paraitre au lecteur. Dans la situation de son esprit, elle desirait
+savoir comment cette vie rustique, la moins dure encore pour les gens
+pauvres, etait sentie et appreciee par ceux-la meme qui etaient forces
+de la mener. Elle ne venait pas l'examiner et l'essayer avec des idees
+trop romanesques. Henri, en doutant de son aptitude a l'embrasser, lui
+en avait bien fait sentir les privations et les souffrances reelles.
+Mais elle pensait que ces souffrances n'etaient pas au-dessus de son
+courage, et ce qui l'interessait dans l'opinion de ses hotes du moulin,
+c'etait le degre de philosophie ou d'insensibilite dont les avait
+pourvus la nature, compare avec celui que le sentiment poetique et
+l'amour, sentiment plus religieux et plus puissant encore, pouvaient lui
+donner a elle meme. Elle laissa donc paraitre un peu de curiosite des
+que le Grand-Louis se fut eloigne pour porter ses truites, comme il
+disait, dans la poele a frire.
+
+--Ainsi, dit-elle a la vieille meuniere, vous ne vous trouvez pas
+heureuse, et votre fils lui-meme, malgre son air de gaiete, se tourmente
+quelquefois?
+
+--Eh! Madame, quant a moi, repondit la bonne femme, je me trouverais
+assez riche et assez contente de mon sort si je voyais mon fils heureux.
+Defunt mon pauvre homme etait a son aise; son commerce allait bien; mais
+il est mort avant d'avoir pu elever sa famille, et il m'a fallu mener
+a bien et etablir de mon mieux tous mes enfants. A present la part de
+chacun n'est pas grosse; le moulin est reste a mon Louis, qu'on appelle
+le Grand-Louis, comme on appelait son pere le Grand-Jean, et comme on
+m'appelle la Grand'Marie. Car, Dieu aidant, on pousse assez bien dans
+notre famille, et tous mes enfants etaient de belle taille. Mais c'est
+la le plus clair de notre bien; le reste est si peu de chose, qu'il n'y
+a pas de quoi se faire de fausses esperances.
+
+--Mais enfin, pourquoi voudriez-vous etre plus riches? Souffrez-vous de
+la pauvrete? Il me semble que vous etes bien loges, que votre pain est
+beau, votre sante excellente.
+
+--Oui, oui, grace au bon Dieu, nous avons le necessaire, et bien des
+gens qui valent peut-etre mieux que nous, n'ont pas tout ce qu'il leur
+faudrait; mais voyez-vous, Madame, on est heureux ou malheureux, suivant
+les idees qu'on se fait...
+
+--Vous touchez la vraie question, dit Marcelle, qui remarquait dans la
+physionomie et dans le langage de la meuniere de la finesse naive et un
+sens juste. Puisque vous appreciez si bien les choses, d'ou vient donc
+que vous vous plaignez?
+
+--Ce n'est pas moi qui me plains, c'est mon Grand-Louis! ou, pour mieux
+parler, c'est moi qui me plains parce que je le vois mecontent, et c'est
+lui qui ne se plaint pas parce qu'il a du courage et craint de me faire
+de la peine. Mais quand il en a trop lui-meme, ca lui echappe, le pauvre
+enfant! Il ne dit qu'un mot, mais ca me fend le coeur. Il dit comme ca:
+"_Jamais_, _jamais_, ma mere!" et ce mot veut dire qu'il n'espere plus
+rien. Mais ensuite, comme il est naturellement porte a la gaiete (comme
+defunt son pauvre cher pere), il a l'air de se faire une raison, et il
+me dit toutes sortes de contes, soit qu'il veuille me consoler, soit
+qu'il s'imagine que ce qu'il s'est mis dans la tete finira par arriver.
+
+--Mais qu'a-t-il dans la tete? c'est donc de l'ambition?
+
+--Oh! oui, c'est une grande ambition, c'est une vraie folie! ce n'est
+pourtant pas l'amour de l'argent, car il n'est pas avare, tant s'en
+faut! Dans son partage de famille, il a cede a ses freres et soeurs tout
+ce qu'ils ont voulu, et quand il a gagne quelque peu, il est pret a le
+donner au premier qui a besoin de lui. Ce n'est pas la vanite non plus,
+car il porte toujours ses habits de paysan, quoiqu'il ait recu de
+l'education et qu'il ait le moyen d'aller aussi bien vetu qu'un
+bourgeois. Enfin, ca n'est ni la mauvaise conduite, ni le gout de la
+depense, car il se contente de tout et ne va jamais courir ou il n'a pas
+affaire.
+
+--Eh bien, qu'est-ce donc? dit Marcelle, dont la douce figure et le ton
+cordial attiraient insensiblement la confiance de la vieille femme.
+
+--Eh! qu'est-ce que vous voulez que ce soit, si ce n'est pas l'amour?
+dit la meuniere avec un sourire mysterieux et ce je ne sais quoi de fin
+et de delicat qui, sur le chapitre du sentiment, etablit en un clin
+d'oeil l'abandon et l'interet entre les femmes, malgre les differences
+d'age et de rang.
+
+--Vous avez raison, dit Marcelle en se rapprochant de la Grand'Marie,
+c'est l'amour qui est le grand trouble-fete de la jeunesse! Et cette
+femme qu'il aime, elle est donc plus riche que lui?
+
+--Oh! ce n'est pas une femme! mon pauvre Louis a trop d'honneur pour en
+conter a une femme mariee! C'est une fille, une jeune fille, une jolie
+fille, ma foi, et une bonne fille, il faut en convenir. Mais elle
+est riche, riche, et nous avons beau y penser, jamais ses parents ne
+voudront la donner a un meunier.
+
+Marcelle, frappee du rapport qui existait entre le roman du meunier et
+celui de sa propre vie, eprouva une curiosite melee d'emotion.
+
+--Si elle aime votre fils, dit-elle, cette belle et bonne fille, elle
+finira par l'epouser.
+
+--C'est ce que je me dis quelquefois; car elle l'aime, cela j'en suis
+sure, Madame, quoique mon Grand-Louis ne le soit pas. C'est une fille
+sage, et qui n'irait pas dire a un homme qu'elle veut l'epouser malgre
+la volonte de ses parents. Et puis, elle est bien un peu rieuse, un peu
+coquette; c'est de son age, cela n'a que dix-huit ans! Son petit air
+malin desespere mon pauvre garcon; aussi, pour le consoler, quand je
+vois qu'il ne mange pas et qu'il fait sa grosse voix avec la Sophie
+(notre jument, _en parlant par respect_), je ne peux pas m'empecher de
+lui dire ce que j'en pense. Et il me croit un peu, car il voit bien que
+j'en sais plus long que lui sur le coeur des femmes. Moi, je vois bien
+que la belle rougit quand elle le rencontre, et qu'elle le cherche des
+yeux quand elle vient se promener par ici; mais j'ai tort de dire cela a
+ce garcon, car je l'entretiens dans sa folie, et je ferais mieux de lui
+dire qu'il n'y faut pas songer.
+
+--Pourquoi? dit Marcelle; l'amour rend tout possible. Soyez sure, ma
+bonne mere, qu'une femme qui aime est plus forte que tous les obstacles.
+
+--Oui, je pensais cela etant jeune. Je me disais que l'amour d'une femme
+est comme la riviere, qui casse tout quand elle veut passer, et qui
+se moque des barrages et des empellements. J'etais plus riche que mon
+pauvre Grand-Jean, moi, et pourtant je l'ai epouse. Mais il n'y avait
+pas la meme difference qu'entre nous maintenant et mademoiselle...
+
+Ici, le petit Edouard interrompit la meuniere en disant a sa mere:
+
+--Tiens! Henri est donc ici?
+
+
+
+VI.
+
+UN NOM SUR UN ARBRE.
+
+Madame de Blanchemont tressaillit et faillit laisser echapper un cri
+du fond de son coeur, en cherchant des yeux ce qui avait pu motiver
+l'exclamation de l'enfant.
+
+En suivant la direction des regards et des gestes d'Edouard, Marcelle
+remarqua un nom creuse au canif sur l'ecorce d'un arbre. L'enfant
+commencait a savoir lire, surtout certains mots qui lui etaient
+familiers, certains noms qu'on lui avait peut-etre fait epeler de
+preference. Il avait parfaitement reconnu celui d'Henri inscrit sur le
+tronc lisse d'un peuplier blanc, et il s'imaginait que son ami venait de
+le tracer. Entrainee par l'imagination de son fils, Marcelle se persuada
+avec lui, pendant quelques instants, qu'elle allait voir Henri Lemor
+sortir des bosquets d'aunes et de trembles. Mais il ne lui fallut pas
+beaucoup reflechir pour sourire tristement de sa facilite a se faire
+illusion. Cependant, comme on ne renonce pas volontiers a une esperance,
+si folle qu'elle soit, elle ne put se defendre de demander a la meuniere
+quelle personne de sa famille ou de son entourage portait le nom
+d'Henri.
+
+--Aucune que je sache, repondit la mere Marie. Je ne connais point cela.
+Il y a bien au bourg de Nohant une famille Henri, mais ce sont des gens
+comme moi, qui ne savent ecrire ni sur le papier ni sur les arbres...
+A moins que le fils qui revient de l'armee... mais bon! il y a plus de
+deux ans qu'il n'est venu par ici.
+
+--Vous ne savez donc pas qui peut avoir ecrit ce nom?
+
+--Je ne savais pas seulement qu'il y eut la quelque chose d'ecrit. Je
+n'y ai jamais fait attention. Et quand je l'aurais vu, je ne sais pas
+lire. J'avais pourtant le moyen d'etre bien eduquee, mais dans mon temps
+ce n'etait guere la mode. On faisait une croix sur les actes en guise de
+signature, et c'etait aussi bon devant la loi.
+
+Le meunier etait revenu avertir que le dejeuner etait pret. En voyant
+l'attention de Marcelle fixee sur ce nom, lui qui savait tres-bien lire
+et ecrire, mais qui n'avait rien remarque jusqu'alors, il chercha a
+expliquer le fait.
+
+--Je ne vois que l'homme de l'autre jour qui ait pu s'amuser a cela,
+dit-il, car il ne vient guere de gens de la ville par ici.
+
+--Et qu'est-ce que c'est que l'homme de l'autre jour? demanda Marcelle
+en s'efforcant de prendre un air d'indifference.
+
+--C'etait un monsieur qui ne nous a pas dit son nom, repondit la
+vieille. Nous ne savons pas grand'chose, et pourtant nous savons que
+la curiosite est malhonnete. Louis est comme moi la-dessus, et, au
+contraire des gens de notre pays qui interrogent a tort et a travers
+tous les etrangers qu'ils rencontrent, nous ne desirons jamais savoir
+que ce qu'on desire que nous sachions. Ce monsieur la avait l'air de
+vouloir garder son nom et ses intentions pour lui seul.
+
+--Et cependant il faisait beaucoup de questions, ce garcon-la, observa
+le Grand-Louis, et nous aurions ete en droit de lui en faire a notre
+tour. Je ne sais pas pourquoi je n'ai pas ose. Il n'avait pourtant pas
+la mine bien mechante, et je ne suis pas tres honteux de mon naturel;
+mais il avait un air tout drole et qui me faisait de la peine.
+
+--Quel air avait-il donc? demanda Marcelle, dont la curiosite et
+l'interet s'eveillaient a chaque mot du meunier.
+
+--Je ne saurais vous dire, repondit celui-ci; je n'y faisais pas grande
+attention pendant qu'il etait la, et quand il a ete parti, je me suis
+mis a y penser. Vous souvenez-vous, ma mere?
+
+--Oui, tu me disais: "Tenez, mere, en voila un qui est comme moi, il n'a
+pas tout ce qu'il desire."
+
+--Bah! bah! je ne disais pas cela, reprit le Grand-Louis, qui craignait
+que sa mere ne laissat echapper son secret, et ne se doutait pas qu'il
+fut deja revele. Je disais simplement: Voila un particulier qui n'a pas
+l'air bien content d'etre au monde.
+
+--Il etait donc fort triste? dit Marcelle emue.
+
+--Il avait l'air de penser beaucoup. Il est reste au moins trois heures
+tout seul, assis par terre, la ou vous etes maintenant, et il regardait
+couler la riviere, comme s'il eut voulu compter toutes les gouttes
+d'eau. J'ai cru qu'il etait malade, et j'ai ete, par deux fois, lui
+offrir d'entrer a la maison pour se rafraichir. Quand j'approchais de
+lui, il sautait comme un homme qu'on reveille, et il prenait un air
+fache. Puis, tout de suite, il avait un visage tres-doux et tres-bon, et
+il me remerciait. Il a fini par accepter un morceau de pain et un verrre
+d'eau, pas davantage.
+
+--C'est Henri! s'ecria le petit Edouard qui, pendu a la robe de sa mere,
+ecoutait avec attention. Tu sais bien, maman, qu'Henri ne boit jamais de
+vin.
+
+Madame de Blanchemont rougit, palit, rougit encore, et d'une voix
+qu'elle s'efforcait en vain d'assurer, elle demanda ce que cet etranger
+etait venu faire dans le pays.
+
+--Je n'en sais rien, repondit le farinier qui, fixant son regard
+penetrant sur le beau visage emu de la jeune dame, se dit en lui-meme:
+
+--En voila encore une qui a, comme moi, son idee dans la tete!
+
+Et, voulant satisfaire autant que possible la curiosite de Marcelle sur
+l'etranger, et la sienne propre sur les sentiments de son hotesse,
+il entra complaisamment dans tous les details qu'elle attendait avec
+anxiete.
+
+L'etranger etait arrive a pied, il y avait environ quinze jours. Il
+avait erre deux jours dans la Vallee-Noire, et on ne l'avait plus revu.
+On ne savait pas ou il avait passe la nuit; le meunier presumait que
+c'etait a la belle etoile. Il ne paraissait pas tres nanti d'argent. Il
+avait pourtant offert de payer son maigre repas au moulin; mais sur le
+refus du meunier, il avait remercie avec la simplicite d'un homme qui
+ne rougit pas d'accepter l'hospitalite d'un homme de meme condition que
+lui. Il etait vetu comme un ouvrier propre ou comme un bourgeois de
+campagne, avec une blouse et un chapeau de paille. Il avait un bien
+petit havre-sac sur le dos, et, de temps en temps, il le mettait sur ses
+genoux, en tirait du papier et avait l'air d'ecrire comme s'il eut pris
+des notes. Il avait ete a Blanchemont, a ce qu'il disait, mais personne
+ne l'y avait vu. Cependant, il parlait de la ferme et du vieux chateau
+comme un homme qui a tout examine. En mangeant son pain et buvant son
+eau, il avait fait beaucoup de questions au meunier sur l'etendue
+des terres, sur leur rapport, sur les hypotheques dont elles etaient
+grevees, sur la reputation et le caractere du fermier, sur les depenses
+de feu M. de Blanchemont, sur ses autres terres, etc.; enfin, on avait
+fini par le prendre, au moulin, pour un homme d'affaires envoye par
+quelque acheteur, pour avoir des informations et reconnaitre la qualite
+du terrain.
+
+--Car il parait que la terre de Blanchemont va etre mise en vente, si
+elle ne l'est pas deja, ajouta le meunier, qui n'etait pas tout a fait
+aussi degage de la fievre de curiosite particuliere aux paysans de
+l'endroit, que le pretendait sa mere.
+
+Marcelle, qu'une bien autre sollicitude agitait, entendit a peine la
+reflexion qui terminait ce recit.
+
+--Quel age pouvait avoir cet etranger? Demanda-t-elle.
+
+--Si sa figure ne ment pas, dit la meuniere, il peut avoir l'age de
+Louis, de vingt-quatre a vingt-cinq ans environ.
+
+--Et... comment est-il de figure? Est-il brun, de moyenne taille?
+
+--Il n'est pas grand et il n'est pas blond, dit le meunier. Il n'a pas
+une vilaine figure, mais il est pale comme un homme qui ne jouit pas
+d'une grosse sante.
+
+--Ce pourrait etre Henri, pensa Marcelle, bien que ce portrait un peu
+rudement esquisse, ne repondit pas assez a l'ideal qu'elle portait dans
+son coeur.
+
+--C'est un homme qui ne sera peut-etre pas tres _coulant_ en affaires,
+reprit le Grand-Louis: car pour obliger M. Bricolin, le fermier de
+Blanchemont, qui veut se porter acquereur, et pour degouter un peu
+celui-la, je m'amusait a deprecier la propriete; mais ce garcon ne se
+laissait pas endormir. La terre vaut ceci et cela, disait-il, et il
+comptait le revenu, les charges, les frais sur le bout de ses doigts,
+comme un quelqu'un qui s'y connait, et qui n'a pas besoin de longues
+paroles, le verre en main, a la mode du pays, pour voir le fort et le
+faible d'une affaire.
+
+--Allons, je suis folle, pensa madame de Blanchemont; cet etranger est
+le premier venu, quelque regisseur charge de placer des fonds dans
+le pays, et son air triste, sa reverie au bord de l'eau, c'est tout
+simplement le resultat de la chaleur et de la fatigue. Quant a ce nom
+d'Henri, c'est un hasard qu'il le porte, si tant est que ce soit lui qui
+l'ait ecrit la. Jamais Henri ne s'est occupe d'affaires; jamais il n'a
+su la valeur d'aucune propriete, la source et le cours d'aucune richesse
+de ce monde. Non, non, ce n'est pas lui. D'ailleurs, n'etait-il pas a
+Paris, il y a quinze jours? Il y en a trois que je l'ai vu, et il ne m'a
+pas dit qu'il se fut absente recemment. Que serait-il venu faire dans la
+Vallee-Noire? Savait-il seulement que la terre de Blanchemont, dont je
+ne me souviens pas de lui avoir jamais parle, fut situee dans cette
+province?
+
+Ayant detache, non sans quelque effort, ses regards de l'inscription
+mysterieuse qui avait tant fait travailler sa pensee, elle suivit ses
+hotes a la maison, et trouva un excellent dejeuner servi sur une table
+massive recouverte d'une nappe bien blanche. La fromentee (le mets
+favori du pays), pate compacte de ble creve dans l'eau et habille dans
+le lait, le gateau de poires a la creme poivree, les truites de la
+Vauvre, les poulets maigres et tendres, mis tout palpitants sur le gril,
+la salade a l'huile de noix bouillante, le fromage de chevre et les
+fruits un peu verts; tout cela parut exquis au petit Edouard. On avait
+mis le couvert des deux domestiques et des deux hotes a la meme table
+que madame de Blanchemont, et la meuniere s'etonnait beaucoup du refus
+de Lapierre et de Suzette, de s'asseoir a cote de leur maitresse. Mais
+Marcelle exigea qu'ils se conformassent a l'usage de la campagne, e elle
+commenca gaiement cette vie d'egalite dont l'idee lui souriait.
+
+Les manieres du meunier, etaient brusques, ouvertes, et jamais
+grossieres. Celles de sa mere etaient un peu plus obsequieuses, et,
+malgre les remontrances de Grand-Louis, a qui le bon sens tenait lieu de
+savoir vivre, elle persecutait bien un peu ses convives pour les forcer
+a manger plus que leur appetit ne le comportait; mais il y avait tant
+de sincerite dans son empressement, que Marcelle ne songea point a la
+trouver importune. Cette vieille avait du coeur et de l'intelligence, et
+son fils tenait d'elle a tous egards. Il avait de plus qu'elle un bon
+fonds d'education elementaire. Il avait suivi l'ecole primaire; il
+savait lire et comprendre beaucoup plus de choses qu'il n'etait presse
+de le faire voir. En causant avec lui, Marcelle trouva plus d'idees
+justes, de notions saines et de gout naturel, qu'elle n'en eut attendu
+la veille de la part du grand farinier a sa rencontre dans l'auberge.
+Tout cela avait d'autant plus de prix que, loin d'en faire montre et
+d'en tirer vanite, il affectait des manieres de paysan plus rudes que
+celles dont il n'ignorait pas l'usage. On eut dit qu'il craignait
+par-dessus tout de passer pour un bel esprit de village, et qu'il avait
+un profond mepris pour ceux qui renient leur bonne race et leur honnete
+condition, en prenant des airs ridicules. Il parlait avec assez de
+purete, a l'ordinaire, sans toutefois dedaigner les locutions naives et
+pittoresques du terroir. Quand il s'oubliait, c'est alors qu'il parlait
+tout a fait bien et qu'on ne sentait plus du tout le meunier. Mais
+bientot, comme s'il eut ete honteux de s'ecarter de sa sphere, il
+revenait a ses plaisanteries sans fiel et a sa familiarite sans
+insolence.
+
+Cependant Marcelle fut un peu embarrassee, lorsque le patachon etant
+revenu se mettre a sa disposition vers sept heures du matin, elle
+voulut, tout en prenant conge de ses hotes, payer la depense qu'elle
+avait faite chez eux. Ils refuserent a rien recevoir.
+
+--Non, ma chere dame, non, lui dit le meunier sans emphase, mais d'un
+ton ferme; nous ne sommes pas aubergistes. Nous pourrions l'etre, ce ne
+serait pas au-dessous de nous. Mais, enfin, nous ne le sommes pas, et
+nous ne prendrons rien.
+
+--Comment! dit Marcelle, je vous aurai cause tout ce derangement et
+toute cette depense sans que vous me permettiez de vous indemniser? car
+je sais que votre mere m'a donne sa chambre, qu'elle a pris votre lit
+et que vous avez couche dans le foin de votre grenier. Vous vous etes
+derange de vos occupations ce matin pour pecher. Votre mere a chauffe
+le four, elle a prise de la peine, et nous avons fait une certaine
+consommation chez vous.
+
+--Oh! ma mere a tres bien dormi et moi encore mieux, repondit le
+Grand-Louis. Les truites de la Vauvre ne me coutent rien, c'est
+aujourd'hui dimanche, et ces jours-la je peche toute la matinee. Pour un
+peu de lait, de pain et de farine qui ont servi a votre dejeuner, avec
+quelque mauvaise volaille, nous ne serons pas ruines. Ainsi, le service
+n'est pas grand, et vous pouvez l'accepter de nous sans regret. Nous
+ne vous le reprocherons pas, d'autant plus que nous ne vous reverrons
+peut-etre jamais.
+
+--J'espere que si, repondit Marcelle, car je compte rester quelques
+jours au moins a Blanchemont; je veux revenir remercier votre mere
+et vous d'une hospitalite si cordiale et que je suis pourtant un peu
+honteuse d'accepter ainsi.
+
+--Et pourquoi avoir honte de recevoir un petit service des honnetes
+gens? Quand on est content de leur bon coeur, on est quitte envers eux.
+Je sais bien que dans les grandes villes tout se paie, jusqu'a un verre
+d'eau. C'est une vilaine coutume, et dans nos campagnes, on serait bien
+malheureux si on ne s'obligeait pas les uns les autres. Allons, allons,
+n'en parlons plus.
+
+--Mais vous ne voulez donc pas que je revienne vous demander a dejeuner?
+vous me forcez a m'abstenir de ce plaisir ou a devenir indiscrete.
+
+--Cela c'est autre chose. Nous n'avons fait que notre devoir, en vous
+donnant comme vous dites l'hospitalite; car enfin nous sommes eleves a
+regarder cela comme un devoir; et, bien que la bonne coutume s'en aille
+un peu, bien qu'aujourd'hui les pauvres gens, sans demander qu'on leur
+paie ces petits services, acceptent presque tout ce qu'on leur donne en
+partant, nous ne sommes pas d'avis, ma mere et moi, de changer les vieux
+usages quand ils sont bons. S'il y avait eu aux environs une auberge
+passable, je vous y aurais conduite hier soir, pensant que vous y seriez
+mieux que chez nous, et voyant bien que vous aviez le moyen de payer
+votre gite. Mais il n'y en a point, ni bonne, ni mauvaise, et, a moins
+d'etre un homme sans coeur, je ne pouvais pas vous laisser passer la
+nuit dehors. Croyez-vous que je vous aurais invitee a venir chez nous,
+si j'avais eu l'intention de vous faire payer? Non, puisque, comme je
+vous le dis, je ne suis pas aubergiste. Voyez, nous n'avons ni houx, ni
+genet a notre porte.
+
+--J'aurais du remarquer cela en entrant, dit Marcelle, et mettre plus de
+discretion dans ma conduite ici. Mais que repondez-vous a ma question?
+Vous ne voulez donc pas que je revienne?
+
+--Cela c'est autre chose. Je vous invite a revenir tant que vous
+voudrez. Vous trouvez l'endroit joli, votre petit aime nos galettes. Ca
+m'encourage a vous dire que toutes les fois que vous reviendrez, vous
+nous ferez plaisir.
+
+--Et vous me forcerez comme aujourd'hui a accepter tout _gratis_?
+
+--Puisque je vous y invite? Je me suis donc mal explique?
+
+--Et vous ne voyez pas que, selon moi, ce serait abuser de votre bon
+coeur?
+
+--Non, je ne vois pas cela. Quand on est invite, on use de son droit en
+acceptant.
+
+--Allons, dit madame de Blanchemont, vous avez la vraie politesse, je le
+comprends, et dans notre monde on ne l'a pas. Vous m'enseignez que la
+discretion, celle qualite si vantee et malheureusement si necessaire
+parmi nous, est devenue telle depuis que la bienveillance s'est changee
+en compliments, et depuis que le savoir-vivre n'est plus l'expression de
+la sincere obligeance.
+
+--Vous parlez bien, dit le meunier dont la figure s'eclaira d'un rayon
+de vive intelligence, et je suis bien aise d'avoir eu l'occasion de vous
+obliger, foi d'homme!
+
+--En ce cas, vous me permettrez de vous recevoir a mon tour quand vous
+viendrez a Blanchemont?
+
+--Ah! cela, pardon! mais je n'irai pas chez vous. J'irai chez vos
+fermiers, comme j'y vas souvent, porter du ble; et je vous saluerai avec
+plaisir, voila tout.
+
+--Ah! ah! monsieur Louis, vous ne voulez pas dejeuner chez moi?
+
+--Oui et non. Je mange souvent chez vos fermiers; mais si vous etes la,
+ca sera change. Vous etes une dame noble, suffit.
+
+--Expliquez-vous, je ne comprends pas.
+
+--Voyons, est-ce que vous n'avez pas conserve les usages des anciens
+seigneurs? N'enverriez-vous pas votre meunier manger a la cuisine avec
+vos valets, et sans vous bien sur? Moi, ca ne me facherait pas de manger
+avec eux, puisque je l'ai bien fait aujourd'hui chez moi; mais ca me
+paraitrait drole de vous avoir fait asseoir chez moi, et de ne pouvoir
+pas m'asseoir chez vous, au coin du feu, et votre chaise a cote de la
+mienne. Voila, je suis un peu fier. Je ne vous blamerais pas, chacun
+suit ses idees et ses usages; c'est pourquoi je n'ai pas besoin d'aller
+me soumettre a ceux des autres quand je n'y suis pas force.
+
+[Illustration: Marcelle remarqua un nom creuse au canif sur un arbre.]
+
+Marcelle fut tres frappee du bons sens et de la sincere hardiesse du
+meunier. Elle sentit qu'il lui donnait une excellente lecon, et elle se
+rejouit d'avoir adopte des projets qui lui permettaient de la recevoir
+sans rougir.
+
+--Monsieur Louis, lui dit-elle, vous vous trompez sur mon compte. Ce
+n'est pas ma faute, si j'appartiens a la noblesse; mais il se trouve que
+par bonheur ou par hasard, je ne veux plus me conformer a ses usages.
+Si vous venez chez moi, je n'oublierai pas que vous m'avez recue comme
+votre egale, que vous m'avez servie comme votre prochain, et, pour vous
+prouver que je ne suis pas ingrate, je mettrai, s'il le faut, votre
+couvert et celui de votre mere moi-meme a ma table, comme vous avez mis
+le mien a la votre.
+
+--Vrai, vous feriez cela? dit le meunier en regardant Marcelle avec un
+melange de surprise, de doute respectueux et de sympathie familiere. En
+ce cas, j'irai.....ou plutot non, je n'irai pas; car je vois bien que
+vous etes une honnete personne.
+
+--Je ne comprends pas non plus a quel propos cette reflexion.
+
+--Ah! dame! si vous ne comprenez pas... je suis un peu en peine de
+m'expliquer mieux.
+
+--Allons, Louis, je crois que tu es fou, dit la vieille Marie qui
+tricotait d'un air grave en ecoutant toute cette conversation. Je ne
+sais pas ou tu prends tout ce que tu dis a notre dame. Excusez, Madame,
+ce garcon est un sans-souci qui a toujours dit a tout le monde, petits
+et grands, tout ce qui lui passait par la tete. Il ne faut pas que cela
+vous fache. Au fond, il a bon coeur, croyez-moi, et je vois bien a sa
+mine qu'il se jetterait dans le feu pour vous a cette heure.
+
+[Illustration: Mais le seul aspect de Blanchemont...]
+
+--Dans le feu, pas sur, dit le meunier en riant; mais dans l'eau, c'est
+mon element. Vous voyez bien, mere, que madame est une femme d'esprit,
+et qu'on peut lui dire tout ce qu'on pense. Je le dis bien a M.
+Bricolin, son fermier, qui est certainement plus a craindre qu'elle,
+ici!
+
+--Dites donc, maitre Louis, parlez! je suis tres-disposee a m'instruire.
+Pourquoi, parce que je suis une honnete personne, ne viendriez-vous pas
+chez moi?
+
+--Parce que nous aurions tort de nous familiariser avec vous, et que
+vous auriez tort de nous traiter en egaux. Ca vous attirerait, des
+desagrements. Vos pareils vous blameraient; ils diraient que vous
+oubliez votre rang, et je sais que cela passe pour tres-mal a leurs
+yeux. Et puis, la bonte que vous auriez avec nous, il faudrait donc
+l'avoir avec tous les autres, ou cela ferait des jaloux et nous
+attirerait des ennemis. Il faut que chacun suive sa route. On dit que le
+monde est grandement change depuis cinquante ans; moi je dis qu'il n'y
+a rien de change que nos idees a nous autres. Nous ne voulons plus nous
+soumettre, et ma mere que voila, et que j'aime pourtant bien, la brave
+femme, voit autrement que moi sur bien des choses. Mais les idees des
+riches et des nobles sont ce qu'elles ont toujours ete. Si vous ne les
+avez pas, ces idees-la, si vous ne meprisez pas un peu les pauvres gens,
+si vous leur faites autant d'honneur qu'a vos pareils, ce sera
+peut-etre tant pis pour vous. J'ai vu souvent votre mari, defunt M.
+de Blanchemont, que quelques-uns appelaient encore le seigneur de
+Blanchemont. Il venait tous les ans au pays et restait deux ou trois
+jours. Il nous tutoyait. Si c'avait ete par amitie, passe; mais c'etait
+par mepris; il fallait lui parler debout et toujours chapeau bas. Moi,
+cela ne m'allait guere. Un jour, il me rencontra dans le chemin et me
+commanda de tenir son cheval. Je fis la sourde oreille, il m'appela
+butor, je le regardai de travers; s'il n'avait pas ete si faible, si
+mince, je lui aurais dit deux mots. Mais c'aurait ete lache de ma part,
+et je passai mon chemin en chantant. Si cet-homme-la etait vivant et
+qu'il vous entendit me parler comme vous faites, il ne pourrait pas etre
+content. Tenez! rien qu'a la figure de vos domestiques, j'ai bien vu
+aujourd'hui qu'ils vous trouvaient trop sans facon avec nous autres et
+meme avec eux. Allons, Madame, c'est a vous de revenir vous promener
+au moulin, et a nous qui vous aimons, de ne pas aller nous attabler au
+chateau.
+
+Pour le mot que vous venez de dire, je vous pardonne tout le reste, et
+je me promets de vous convaincre, dit Marcelle en lui tendant la main
+avec une expression de visage dont la noble chastete commandait le
+respect, en meme temps que ses manieres entrainaient l'affection. Le
+meunier rougit en recevant cette main delicate dans sa main enorme, et,
+pour la premiere fois, il devint timide devant Marcelle, comme un enfant
+audacieux et bon dont l'orgueil est tout a coup vaincu par l'emotion.
+
+--Je vas monter sur Sophie, et vous servir de guide jusqu'a Blanchemont,
+dit-il apres un instant de silence embarrasse; ce patachon de malheur
+vous egarerait encore, quoiqu'il n y ait pas loin.
+
+--Eh bien! j'accepte, dit Marcelle; direz-vous encore que je suis fiere?
+
+--Je dirai, je dirai, s'ecria le Grand-Louis en sortant avec
+precipitation, que si toutes les femmes riches etaient comme vous....
+
+On n'entendit pas la fin de sa phrase, et sa mere se chargea de la
+terminer.
+
+--Il pense, dit-elle, que si la fille qu'il aime etait aussi peu fiere
+que vous, il n'aurait pas tant de tourment.
+
+--Et ne pourrais-je pas lui etre utile? dit Marcelle en songeant avec
+plaisir qu'elle etait riche et saintement prodigue.
+
+--Peut-etre qu'en disant du bien de lui devant la demoiselle, car vous
+la connaitrez bien vite.... Mais bah! elle est trop riche!
+
+--Nous reparlerons de cela, dit Marcelle en voyant rentrer ses
+domestiques qui venaient chercher ses paquets. Je reviendrai tout
+expres, bientot, demain, peut-etre.
+
+Le patachon roux et rageur avait passe la nuit sous un arbre, n'ayant pu
+decouvrir, a travers l'obscurite, une maison dans la Vallee-Noire. A la
+pointe du jour, il avait apercu le moulin, et il y avait ete heberge
+et restaure lui et son cheval. Dans sa mauvaise humeur, il etait fort
+dispose a repondre avec insolence aux reproches qu'il s'attendait a
+recevoir. Mais, d'une part, Marcelle ne lui en fit aucun, et de l'autre,
+le farinier l'accabla de tant de moqueries, qu'il ne put avoir le
+dernier avec lui, et remonta tout penaud sur son brancard. Le petit
+Edouard supplia sa mere de le laisser aller a cheval devant le meunier
+qui le prit dans ses bras avec amour, en disant tout bas a la vieille
+Marie:
+
+--Si nous en avions un comme ca pour nous rejouir a la maison? hein,
+mere? Mais ca ne sera jamais!
+
+Et la mere comprit qu'il ne voulait se marier qu'avec celle a laquelle
+il ne pouvait raisonnablement pretendre.
+
+
+
+VII.
+
+BLANCHEMONT.
+
+Marcelle ayant embrasse la meuniere et largement recompense en cachette
+les serviteurs du moulin, remonta gaiement dans l'infernale patache.
+Son premier essai d'egalite avait epanoui son ame, et la suite du
+roman qu'elle voulait realiser se presentait a ses yeux sous les plus
+poetiques couleurs. Mais le seul aspect de Blanchemont rembrunit
+singulierement ses pensees, et son coeur se serra des qu'elle eut
+franchi la porte de son domaine.
+
+En remontant le cours de la Vauvre, et apres avoir gravi un mamelon
+assez raide, on se trouve sur le _tre_ ou _terrier_, c'est-a-dire le
+tertre de Blanchemont. C'est une belle pelouse ombragee de vieux
+arbres, et dominant un site charmant, non pas des plus etendus de la
+Vallee-Noire, mais frais, melancolique et d'un aspect assez sauvage, a
+cause de la rarete des habitations dont on apercoit a peine les toits de
+chaume ou de tuile brune au milieu des arbres.
+
+Une pauvre eglise et les maisonnettes du hameau entourent ce tertre
+incline vers la riviere, qui fait en cet endroit de gracieux detours. De
+la un large chemin raboteux conduit au chateau situe un peu en arriere
+au-dessous du tertre, au milieu des champs de ble. On rentre en plaine,
+on perd de vue les beaux horizons bleus du Berri et de la Marche. Il
+faut monter aux seconds etages du chateau pour les retrouver.
+
+Ce chateau n'a jamais ete d'une grande defense: les murs n'ont pas
+plus de cinq a six pieds d'epaisseur en bas, les tours elancees sont
+encorbellees. Il date de la fin des guerres de la feodalite. Cependant
+la petitesse des portes, la rarete des fenetres, et les nombreux debris
+de murailles et de tourelles qui lui servaient d'enceinte, signalent un
+temps de mefiance ou l'on se mettait encore a l'abri d'un coup de main.
+C'est un caste! assez elegant, un carre long renfermant a tous les
+etages une seule grande piece, avec quatre tours contenant de plus
+petites chambres aux angles, et une autre tour sur la face de derriere
+servant de cage a l'unique escalier. La chapelle est isolee par la
+destruction des anciens communs; les fosses sont combles en partie, les
+tourelles d'enceinte sont tronquees a la moitie, et l'etang qui baignait
+jadis le chateau du cote du nord est devenu une jolie prairie oblongue,
+avec une petite source au milieu.
+
+Mais l'aspect encore pittoresque du vieux chateau ne frappa d'abord que
+secondairement l'attention de l'heritiere de Blanchemont. Le meunier, en
+l'aidant a descendre de voiture, la dirigeait vers ce qu'il appelait le
+chateau neuf et les vastes dependances de la ferme, situees au pied du
+manoir antique et bordant une tres-grande cour fermee d'un cote par un
+mur crenele, de l'autre par une haie et un fosse plein d'eau bourbeuse.
+Rien de plus triste et de plus deplaisant que cette demeure des riches
+fermiers. Le chateau neuf n'est qu'une grande maison de paysan, batie,
+il y a peut-etre cinquante ans, avec les debris des fortifications.
+Cependant les murs solides, fraichement recrepis, et la toiture en
+tuiles neuves d'un rouge criard, annoncaient de recentes reparations.
+Ce rajeunissement exterieur jurait avec la vetuste des autres batiments
+d'exploitation et la malproprete insigne de la cour. Ces batiments
+sombres, et offrant des traces d'ancienne architecture, mais solides et
+bien entretenus, formaient un developpement de granges et d'etables d'un
+seul tenant qui faisait l'orgueil des fermiers et l'admiration de tous
+les agriculteurs du pays. Mais cette enceinte, si utile a l'industrie
+agricole, et si commode pour l'emmenagement du betail et de la recolte,
+enfermait les regards et la pensee dans un espace triste, prosaique et
+d'une salete repoussante. D'enormes monceaux de fumier enfonces dans
+leurs fosses carrees en pierres de taille, et s'elevant encore a dix ou
+douze pieds de hauteur, laissaient echapper des ruisseaux immondes qu'on
+faisait ecouler a dessein en toute liberte vers les terrains inferieurs
+pour rechauffer les legumes du potager. Ces provisions d'engrais,
+richesse favorite du cultivateur, charment sa vue et font glorieusement
+palpiter son coeur satisfait, lorsqu'un confrere vient les contempler
+avec l'admiration de l'envie. Dans les petites exploitations rustiques,
+ces details n'offensent pourtant ni les yeux ni l'esprit de l'artiste.
+Leur desordre, l'encombrement des instruments aratoires, la verdure qui
+vient tout encadrer, les cachent ou les relevent; mais sur une grande
+echelle et sur un terrain vaste, rien de plus deplaisant que cet horizon
+d'immondices. Des nuees de dindons, d'oies et de canards se chargent
+d'empecher qu'on puisse mettre le pied avec securite sur un endroit
+epargne par l'ecoulement des _fumerioux_ (les tas de fumier). Le
+terrain, inegal et pele, est traverse par une voie pavee, qui en cet
+instant, n'etait pas plus praticable que le reste. Les debris de la
+vieille toiture du chateau neuf etant restes epars sur le sol, on
+marchait litteralement sur un champ de tuiles brisees. Il y avait
+pourtant pres de six mois que le travail des couvreurs etait termine;
+mais ces reparations etaient a la charge du proprietaire, tandis que le
+soin d'enlever le dechet et de nettoyer la cour regardait le fermier. Il
+se promettait donc de le faire quand les occupations de l'ete auraient
+cesse et que ses serviteurs pourraient s'en charger. D'une part, il y
+avait le motif d'economiser quelques journees d'ouvrier; de l'autre,
+cette profonde apathie du Berrichon, qui laisse toujours quelque chose
+d'inacheve, comme si, apres un effort l'activite epuisee demandait un
+repos indispensable et les delices de la negligence avant la fin de la
+tache.
+
+Marcelle compara cette grossiere et repoussante opulence agricole,
+au poetique bien-etre du meunier; et elle lui aurait adresse quelque
+reflexion a cet egard, si, au milieu des cris de detresse des dindons
+effarouches et pourtant immobiles de terreur, du sifflement des oies
+meres de famille, et des aboiements de quatre ou cinq chiens maigres au
+poil jaune, elle eut pu placer une parole. Comme c'etait le dimanche,
+les boeufs etaient a l'etable et les laboureurs sur le pas de la porte,
+dans leurs habits de fete, c'est-a-dire en gros drap bleu de Prusse,
+de la tete aux pieds. Ils regarderent entrer la patache avec beaucoup
+d'etonnement, mais aucun ne se derangea pour la recevoir et pour avertir
+le fermier de l'arrivee d'une visite. Il fallut que Grand-Louis servit
+d'introducteur a madame de Blanchemont; il n'y fit pas beaucoup de
+facons et entra sans frapper, en disant:
+
+--Madame Bricolin, venez donc! voila madame de Blanchemont qui vient
+vous voir.
+
+Cette nouvelle imprevue causa un si vif saisissement aux trois dames
+Bricolin qui venaient de rentrer de la messe, et qui etaient en train de
+manger debout une legere collation, qu'elles resterent stupefaites,
+se regardant comme pour se demander ce qu'il fallait dire et faire en
+pareille circonstance; et elles n'avaient pas encore bouge de leur place
+lorsque Marcelle entra. Le groupe qui se presenta a ses regards etait
+compose de trois generations. La mere Bricolin, qui ne savait ni lire
+ni ecrire, et qui etait vetue en paysanne; madame Bricolin, epouse du
+fermier, un peu plus elegante que sa belle-mere, ayant a peu pres
+la tenue d'une gouvernante de cure: celle-la savait signer son nom
+lisiblement, et trouver les heures du lever du soleil et les phases de
+la lune dans l'almanach de Liege; enfin, mademoiselle Rose Bricolin,
+belle et fraiche en effet comme une rose du mois de mai, qui savait
+tres-bien lire des romans, ecrire la depense de la maison et danser la
+contredanse. Elle etait coiffee en cheveux, et portait une jolie robe
+de mousseline couleur de rose, qui dessinait a merveille une taille
+charmante, un peu trop modelee par l'exageration du corsage et des
+manches collantes, a la mode du moment. Cette ravissante figure, dont
+l'expression etait fine et naive a la fois, effaca chez Marcelle le
+facheux effet de la mine aigre et dure de sa mere. La grand'mere, halee
+et ridee comme une campagnarde eprouvee, avait une physionomie ouverte
+et hardie. Ces trois femmes restaient la bouche beante; la mere Bricolin
+se demandant de bonne foi si cette belle jeune dame etait la meme
+qu'elle avait vue venir quelquefois au chateau trente ans auparavant,
+c'est-a-dire la mere de Marcelle, qu'elle savait pourtant bien etre
+morte depuis longtemps: madame Bricolin, la fermiere, s'apercevant
+qu'elle avait remis trop vite, en rentrant de la messe, un tablier de
+cuisine sur sa robe de merinos marron; et mademoiselle Rose pensant
+rapidement qu'elle etait irreprochablement vetue et chaussee, et qu'elle
+pouvait, grace au dimanche, etre surprise par une elegante Parisienne,
+sans avoir a rougir de quelque occupation domestique trop vulgaire.
+
+Madame de Blanchemont avait toujours ete, aux yeux de la famille
+Bricolin, un etre problematique qui existait peut-etre, qu'on n'avait
+jamais vu et qu'on ne verrait certainement jamais. On avait connu
+monsieur son mari, qu'un n'aimait point parce qu'il etait hautain, qu'on
+n'estimait pas parce qu'il etait depensier, et qu'on ne craignait guere
+parce qu'il avait toujours besoin d'argent et qu'il s'en faisait avancer
+a tout prix. Depuis sa mort, on pensait n'avoir jamais a traiter qu'avec
+des hommes d'affaires, vu que le defunt avait dit maintes fois, en
+produisant la complaisante signature de sa femme: Madame de Blanchemont
+est un enfant qui ne s'occupera jamais de tout cela, et qui s'inquiete
+fort peu d'ou lui vient l'argent, pourvu que je lui en apporte. Bien
+entendu que le mari avait coutume de mettre sur le compte les gouts
+dispendieux de sa femme les prodigalites qu'il faisait a ses maitresses.
+On ne soupconnait donc nullement le caractere veritable de la jeune
+veuve, et madame Bricolin crut faire un reve en la voyant tomber en
+personne au beau milieu de la ferme de Blanchemont. Devait-elle s'en
+rejouir ou s'en affliger? Cette apparition bizarre etait-elle d'un
+bon ou d'un mauvais augure pour la prosperite des Bricolin? Venait-on
+reclamer ou demander?
+
+Tandis que, livree a ces soudaines perplexites, la fermiere examinait
+Marcelle a peu pres comme une chevre qui se met sur la defensive a la
+vue d'un chien etranger au troupeau, Rose Bricolin, subitement gagnee
+par l'air affable et la mise simple de l'etrangere, avait eu le courage
+de faire deux pas vers elle. La grand'mere fut la moins embarrassee des
+trois. Le premier moment de surprise dissipe, et sa tete affaiblie ayant
+fait un effort pour comprendre a qui elle avait affaire, elle s'approcha
+de Marcelle avec une brusque franchise, et lui fit accueil a peu pres
+dans les memes termes, quoique avec moins de distinction et de grace que
+la meuniere d'Angibault. Les deux autres, un peu rassurees par l'air
+doux et bienveillant avec lequel Marcelle leur demanda l'hospitalite
+pour deux ou trois jours, ayant, disait-elle, a s'entretenir de ses
+affaires avec M. Bricolin, s'empresserent bientot de lui offrir a
+dejeuner.
+
+Le refus de Marcelle fut motive sur l'excellent repas qu'elle avait pris
+une heure auparavant au moulin d'Angibault, et c'est alors seulement que
+les regards des trois dames Bricolin se porterent sur le Grand-Louis qui
+se tenait pres de la porte, causant farine avec la servante comme
+pour avoir pretexte a rester un peu. Ces trois regards furent tres
+differents. Celui de la grand'mere fut amical, celui de sa belle-fille
+plein de dedain, celui de Rose incertain et indefinissable comme s'il
+eut ete mele de l'un et de l'autre sentiment interieur.
+
+--Comment s'ecria madame Bricolin d'un ton dolent et railleur, lorsque
+Marcelle eut raconte en peu de mots ses aventures de la nuit, vous avez
+ete forcee de coucher dans ce moulin? Et nous ne le savions pas! Eh!
+pourquoi cet imbecile de meunier ne vous a-t-il pas amenee ici tout de
+suite? Ah! mon Dieu! quelle mauvaise nuit vous avez du passer, Madame!
+
+--Excellente, au contraire, j'ai ete traitee comme une reine, et j'ai
+mille obligations a M. Louis et a sa mere.
+
+--Mais ca ne m'etonne pas, dit la mere Bricolin; la Grand'Marie est une
+si brave femme, et elle tient sa maison si proprement! C'est mon amie
+de jeunesse, a moi; nous avons garde les moutons ensemble, sauf votre
+respect; nous etions deux jolies filles dans ce temps-la, a ce qu'on
+disait, quoiqu'il n'y paraisse plus, n'est-ce pas, Madame? Nous n'en
+savions pas plus long l'une que l'autre: filer, tricoter, faire les
+fromages, et voila tout. Nous nous sommes mariees bien differemment;
+elle a pris plus pauvre qu'elle, et moi j'ai epouse plus riche que moi.
+C'est l'amour qui a fait ces deux mariages-la! ca se voyait dans notre
+temps; a present on ne se marie que par interet, et les ecus comptent
+plus que les sentiments. Ce n'en est pas mieux, n'est-ce pas, madame de
+Blanchemont?
+
+--Je suis tout a fait de votre avis, dit Marcelle.
+
+--Eh! mon Dieu! ma mere, quels contes faites-vous la a Madame? reprit
+aigrement madame Bricolin. Croyez-vous que vous l'amusez avec vos
+vieilles histoires? Eh! meunier, ajouta-t-elle d'un ton imperatif, allez
+donc voir si M. Bricolin est dans la garenne ou a son champ d'avoine
+derriere la maison. Vous lui direz de venir saluer madame.
+
+--M. Bricolin, repondit le meunier avec un regard clair et un air de
+bravade enjouee, n'est ni a son champ d'avoine, ni a la garenne; je
+l'ai apercu en passant qui buvait chopine et pinte avec M. le cure au
+presbytere.
+
+--Ah! oui! dit la mere Bricolin, il doit etre au _precipitere_. M. le
+cure a grand soif et grand faim apres la grand'messe, et il aime qu'on
+lui tienne compagnie. Dismoi, Louis, mon enfant, veux-tu aller le
+chercher, toi qui es si complaisant?
+
+--J'y vas tout de suite, dit le meunier qui n'avait pas bouge a
+l'injonction de la fermiere.
+
+Et il sortit en courant.
+
+Si vous le trouvez complaisant, celui-la, grommela madame Bricolin en
+regardant sa belle-mere avec humeur, vous n'etes pas difficile.
+
+--Oh! maman, il ne faut pas dire cela, dit d'une voix douce la belle
+Rose Bricolin. Grand-Louis a bien bon coeur.
+
+--Et qu'est-ce que vous voulez en faire de son bon coeur? riposta la
+Bricolin avec une irritation croissante. Qu'est-ce que vous avez donc
+pour lui toutes les deux, depuis quelque temps?
+
+--Mais, maman, c'est toi qui es injuste avec lui depuis quelque temps,
+repondit Rose, qui ne paraissait pas craindre beaucoup sa mere, habituee
+qu'elle etait a la protection de son aieule. Tu le rudoies toujours, et
+pourtant tu sais que papa l'estime beaucoup.
+
+--Toi, tu ferais mieux, dit la fermiere, d'aller, au lieu de raisonner,
+preparer ta chambre, qui est la mieux arrangee de la maison, pour
+madame, qui aura peut-etre envie de se reposer avant l'heure du diner.
+Madame nous excusera si elle n'est pas tres-bien logee ici. Ce n'est
+que l'annee derniere que defunt M. de Blanchemont a consenti a faire
+arranger un peu le chateau neuf, qui etait quasi aussi delabre que
+l'ancien, et c'est alors seulement que nous avons pu commencer a nous
+meubler un peu convenablement au renouvellement de notre bail. Rien
+n'est termine, les papiers ne sont pas encore colles dans toutes les
+chambres, et nous attendons des commodes et des lits qui ne sont pas
+encore arrives de Bourges. Nous en avons aussi qui ne sont pas encore
+deballes. Nous sommes vraiment sens dessus dessous depuis que les
+ouvriers ont tout bouleverse ici.
+
+Les embarras domestiques que madame Bricolin signalait ainsi par un
+discours de rigueur, etaient absolument motives comme ceux que Marcelle
+avait pu remarquer a l'exterieur de la maison. L'economie, jointe
+a l'apathie, faisait trainer les depenses en longueur, et reculait
+indefiniment le moment de jouir du luxe qu'on voulait, qu'on pouvait, et
+qu'on n'osait encore se permettre. La piece triste et enfumee ou l'on
+avait ete surpris par la chatelaine etait la plus laide et la plus
+malpropre du chateau neuf. C'etait a la fois une cuisine, une salle a
+manger et un parloir. Les poules y avaient acces, a cause de la porte au
+rez-de-chaussee constamment ouverte, le soin de les chasser etant une
+des occupations incessantes de la fermiere, comme si l'etat de colere et
+les actes de rigueur perpetuelle ou l'entretenaient les recidives de
+la volaille eussent ete necessaires a son besoin d'agir et de chatier.
+C'est la qu'on recevait les paysans avec lesquels on avait des relations
+de tous les instants; et, comme leurs pieds crottes et le sans-gene de
+leurs habitudes eussent inevitablement gate les parquets et les meubles,
+on n'y faisait usage que de grossieres chaises de paille et de bancs
+de bois poses sur les dalles nues et inutilement balayees dix fois par
+jour. Les mouches, qui y tenaient cour pleniere, et le feu qui brulait
+a toute heure et en toute saison dans la vaste cheminee ornee de
+cremailleres de toutes dimensions, rendaient cette piece fort
+desagreable en ete. Et pourtant c'est la que se tenait continuellement
+la famille, et lorsqu'on fit passer Marcelle dans la piece voisine, il
+lui fut aise de voir que cette espece de salon etait encore vierge,
+quoiqu'il fut arrange depuis un an. Il etait decore avec le luxe
+grossier des chambres d'auberge. Le parquet tout neuf n'avait pas encore
+recu l'encaustique et le cirage. Les rideaux d'indienne voyante etaient
+suspendus par leurs ornements de cuivre estampes d'un gout detestable.
+La garniture de la cheminee repondait a l'eclat et a la laideur de ces
+ornements pretendus renaissance. Un gueridon fort riche, sur lequel on
+devait un jour prendre le cafe, avait tous ses bronzes dores encore
+enveloppes de papier et de ficelle. Le meuble etait couvert de housses
+a carreaux rouges et blancs, sous lesquelles le damas de laine etait
+destine a s'user sans voir le jour; et, comme on ne connait point encore
+dans ces fermes la distinction du salon avec la chambre a coucher, deux
+lits d'acajou, non encore garnis de rideaux, etaient disposes en long,
+les pieds en avant vers la fenetre, a droite et a gauche de la porte
+d'entree. On se disait a l'oreille dans la famille que ce serait la
+chambre de noces de Rose.
+
+Marcelle trouva cette maison si deplaisante, qu'elle resolut de n'y
+pas demeurer. Elle declara qu'elle ne voulait pas causer le moindre
+derangement a ses hotes, et qu'elle chercherait dans le hameau quelque
+maison de paysan ou elle put prendre gite, a moins qu'il n'y eut dans
+le vieux chateau quelque chambre habitable. Cette derniere idee parut
+causer quelque souci a madame Bricolin, et elle n'epargna rien pour en
+detourner son hotesse.
+
+--Il est bien vrai, dit-elle, qu'il y a toujours au vieux chateau ce
+qu'on appelle la chambre du maitre. Lorsque M. le baron, votre defunt
+mari, nous faisait l'honneur de passer par ici, comme il nous ecrivait
+toujours d'avance pour nous prevenir de son arrivee, nous avions soin
+de tout nettoyer, afin qu'il ne s'y trouvat pas trop mal. Mais ce
+malheureux chateau est si triste, si delabre...! Les rats et les oiseaux
+de nuit font la dedans un vacarme si epouvantable, et, d'ailleurs, les
+toitures sont en si mauvais etat, et les murs si branlants, qu'il n'y a
+vraiment pas de surete a y dormir. Je ne concois pas le gout que M. le
+baron avait pour cette chambre. Il n'en voulait pas accepter chez nous,
+et on aurait dit qu'il se serait cru degrade s'il eut passe une nuit ici
+ailleurs que sous le toit de son vieux chateau.
+
+--J'irai voir cette chambre, dit Marcelle, et pour peu qu'on y puisse
+dormir a couvert, c'est tout ce qu'il me faut. En attendant, je vous
+supplie de ne rien deranger chez vous. Je ne veux en aucune facon vous
+etre a charge.
+
+Rose exprima le desir qu'elle aurait au contraire a ceder son
+appartement a madame de Blanchemont, dans des termes si aimables et avec
+une physionomie si prevenante, que Marcelle lui prit doucement la main
+pour la remercier, mais sans changer de resolution. L'aspect du chateau
+neuf, joint a une repugnance instinctive pour madame Bricolin, lui
+firent refuser obstinement l'hospitalite qu'elle avait fini par accepter
+de grand coeur au moulin.
+
+Elle se debattait encore contre les ceremonieuses importunites de la
+fermiere, lorsque M. Bricolin arriva.
+
+
+
+VIII.
+
+LE PAYSAN PARVENU.
+
+M. Bricolin etait un homme de cinquante ans, robuste et d'une figure
+reguliere. Mais l'embonpoint avait envahi ses membres ramasses, ainsi
+qu'il arrive a tous les campagnards a leur aise, qui, passant leurs
+journees au grand air, a cheval la plupart du temps, et menant une vie
+active mais non penible, ont juste assez de fatigue pour entretenir
+l'exuberance de leur sante et la complaisance de leur appetit. Grace
+a ce stimulant d'un air vif et d'un exercice continuel, ces hommes
+supportent quelque temps sans malaise des exces de table journaliers,
+et, quoique dans leurs occupations champetres ils soient vetus d'une
+maniere peu differente des paysans, il est impossible de les confondre
+avec eux, meme au premier coup d'oeil. Tandis que le paysan est toujours
+maigre, bien proportionne et d'un teint basane qui a sa beaute, le
+bourgeois de campagne est toujours, des l'age de quarante ans, afflige
+d'un gros ventre, d'une demarche pesante et d'un coloris vineux qui
+vulgarisent et enlaidissent les plus belles organisations.
+
+Parmi ceux qui ont fait leur fortune eux-memes et qui ont commence leur
+vie par la sobriete forcee du paysan, on ne trouverait guere d'exception
+a cet epaississement de la forme et a cette alteration de la peau. Car
+c'est une observation proverbiale que lorsque le paysan commence a se
+nourrir de viande et a boire du vin a discretion, il devient incapable
+de travailler, et que le retour a ses premieres habitudes lui serait
+infailliblement et promptement mortel. On peut donc dire que l'argent
+passe dans leur sang, qu'ils s'y attachent de corps et d'ame, et que la
+vie ou la raison doit fatalement succomber chez eux a la perte de leur
+fortune. Toute idee de devouement a l'humanite, toute notion religieuse,
+sont presque incompatibles avec cette transformation que le bien-etre
+opere dans leur etre physique et moral. Il serait fort inutile
+de s'indigner contre eux. Ils ne peuvent pas etre autrement. Ils
+s'engraissent pour arriver a l'apoplexie ou a l'imbecillite. Leurs
+facultes pour l'acquisition et la conservation de la richesse,
+tres-developpees d'abord, s'eteignent vers le milieu de leur carriere,
+et, apres avoir fait fortune avec une rapidite et une habilete
+remarquables, ils tombent de bonne heure dans l'apathie, le desordre et
+l'incapacite. Aucune idee sociale, aucun sentiment de progres ne les
+soutient. La digestion devient l'affaire de leur vie, et leur richesse
+si vigoureusement acquise est, avant qu'ils l'aient consolidee, engagee
+dans mille embarras et compromise par mille maladresses... sans parler
+de la vanite qui les precipite dans des speculations au-dessus de leur
+credit; si bien que tous ces riches sont presque toujours ruines au
+moment ou ils font le plus d'envieux.
+
+M. Bricolin n'en etait pas encore la. Il etait a cet age ou l'activite
+et la volonte dans toute leur force, peuvent encore lutter contre la
+double ivresse de l'orgueil et de l'intemperance. Mais il suffisait de
+voir ses yeux un peu brides, son vaste abdomen, son nez luisant, et le
+tremblement nerveux que l'habitude du coup du matin (c'est-a-dire les
+deux bouteilles de vin blanc a jeun en guise de cafe), donnait a sa main
+robuste, pour presager l'epoque prochaine ou cet homme si dispos, si
+matinal, si prevoyant et si impitoyable en affaires, perdrait la sante,
+la memoire, le jugement et jusqu'a la durete de son ame, pour devenir un
+ivrogne epuise, un bavard tres-lourd, et un maitre facile a tromper.
+
+Sa figure avait ete belle, quoique depourvue absolument de distinction.
+Ses traits courts et fortement accentues annoncaient une energie et
+une aprete peu communes. Il avait l'oeil vif, noir et dur, la bouche
+sensuelle, le front etroit et bas, les cheveux crepus, la parole
+breve et rapide. Il n'y avait point de faussete dans son regard, ni
+d'hypocrisie dans ses manieres. Ce n'etait point un homme fourbe, et
+le grand respect qu'il avait pour le tien et le mien, aux termes de la
+societe actuelle, le rendait incapable de friponnerie. D'ailleurs, le
+cynisme de sa cupidite l'empechait de farder ses intentions, et quand
+il avait dit a son semblable: "Mon interet est contraire au tien," il
+pensait lui avoir demontre qu'il agissait en vertu du droit le plus
+sacre, et qu'il avait fait acte de haute loyaute en le lui annoncant.
+
+_Demi-bourgeois, demi-manant,_ il portait le dimanche un costume mixte
+entre le paysan et le _monsieur_. Son chapeau avait la forme plus basse
+que celui des uns, et les bords moins larges que celui des autres. Il
+avait une blouse grise a ceinture et a plis fixes sur sa taille courte,
+qui lui donnait l'aspect d'une barrique cerclee. Ses guetres exhalaient
+une odeur d'etable indelebile, et sa cravate de soie noire etait d'un
+luisant graisseux. Ce personnage, court et brusque, fit une impression
+desagreable sur Marcelle, et sa conversation prolixe, roulant toujours
+sur l'argent, lui fut encore moins sympathique que les prevenances
+desobligeantes de sa moitie.
+
+Voici quel fut a peu pres le resume du bavardage de deux heures qu'elle
+eut a subir de la part de maitre Bricolin. La propriete de Blanchemont
+etait chargee d'hypotheques pour un grand tiers de sa valeur. Feu M. le
+baron avait en outre demande des avances considerables sur les fermages,
+et avec des interets enormes que M. Bricolin _avait ete force d'exiger_,
+vu la difficulte de se procurer de l'argent et le taux usuraire etabli
+dans le pays. Madame de Blanchemont devait se soumettre a des conditions
+encore plus dures, si elle voulait continuer le systeme auquel son mari
+avait ete autorise par elle; ou bien, avant de demander les revenus,
+elle devait payer l'arriere, capital et interets, et interet des
+interets, somme qui s'elevait a plus de cent mille francs. Quant aux
+autres creanciers, ils voulaient rentrer dans leurs fonds entierement,
+ou garder leur creance entiere a titre de placement. Il fallait donc
+vendre la terre ou trouver promptement des capitaux; en un mot, la terre
+valait huit cent mille francs, elle etait grevee de quatre cent mille
+francs de dettes, sans compter celle envers M. Bricolin. Il restait
+trois cent mille francs, unique fortune desormais de madame de
+Blanchemont, independante de celle que son mari avait ou n'avait pas
+laissee a son fils et dont elle ne connaissait pas encore la situation.
+
+Marcelle etait loin de s'attendre a de si grands desastres, elle n'en
+avait pas prevu la moitie. Les creanciers n'avaient pas encore reclame,
+et, bien nantis de leurs titres, ils attendaient, M. Bricolin tout le
+premier, que la veuve s'informat de sa position pour lui demander le
+paiement integral ou la continuation du revenu que l'emprunt leur
+assurait. Lorsqu'elle demanda a Bricolin pourquoi, depuis un mois
+qu'elle etait veuve, il ne lui avait pas fait connaitre l'etat de ses
+affaires, il lui repondit avec une brutale franchise qu'il n'avait pas
+de raison pour se presser, que sa creance etait bonne, et que chaque
+jour d'indifference de la part du proprietaire etait un jour de profit
+pour le fermier, pendant lequel il cumulait les interets de son argent
+sans rien aventurer. Ce raisonnement peremptoire eclaira promptement
+Marcelle sur le genre de moralite de M. Bricolin.
+
+--C'est juste, lui repondit-elle en souriant avec une ironie que le
+fermier ne daigna pas comprendre. Je vois que c'est ma faute si chaque
+jour que je laisse ecouler devore plus que le revenu auquel je croyais
+pouvoir pretendre. Mais, dans l'interet de mon fils, je dois mettre
+un terme a cette espece de debacle, et j'attends de vous, monsieur
+Bricolin, un bon conseil a cet egard.
+
+M. Bricolin, tres surpris du calme avec lequel la dame de Blanchemont
+venait d'apprendre qu'elle etait a peu pres ruinee, et encore plus de la
+confiance avec laquelle elle le consultait, la regarda entre les deux
+yeux. Il vit dans sa physionomie une sorte de defi malicieux porte par
+la plus parfaite candeur a sa cupidite.
+
+--Je vois bien, dit-il, que vous voulez me tenter, mais je ne veux pas
+m'exposer a des reproches de la part de votre famille. Cela fait tort a
+un homme d'etre accuse de complaisance interessee a des prets usuraires.
+Il faut, madame de Blanchemont, que je vous parle serieusement; mais ici
+les murs sont trop minces, et ce que j'ai a vous dire n'a pas besoin
+d'etre ebruite. Si vous voulez faire semblant de venir avec moi examiner
+le vieux chateau, je vous dirai, 1 deg. ce que je vous conseillerais de
+faire si j'etais votre parent; 2 deg. ce que, etant votre creancier, je
+desire que vous fassiez; vous verrez s'il y a un troisieme avis a
+examiner. Je ne le pense pas.
+
+Si le vieux chateau n'eut pas ete entoure d'orties, de mares stagnantes
+et fetides, et de mille decombres mutiles qui n'avaient plus aucune
+autre physionomie que celle d'un desordre barbare, c'eut ete un debris
+du passe assez pittoresque. Il y avait un reste de fosse avec de grands
+roseaux, de superbes lierres sur toute une face du batiment, et un
+eboulement ou des cerisiers sauvages avaient acquis un developpement
+magnifique. Ce cote ne manquait pas de poesie. M. Bricolin montra a
+Marcelle la chambre que son mari avait coutume d'habiter en passant. Il
+y avait un reste d'ameublement du temps de Louis XVI, tres-malpropre
+et tres-fane. Cependant cette piece etait habitable, et madame de
+Blanchemont resolut d'y passer la nuit.
+
+--Cela contrariera un peu ma femme, qui tenait a honneur de vous
+recevoir dans ses meubles, dit M. Bricolin; mais je ne connais rien de
+plus mal a propos que de tourmenter les personnes. Si le vieux chateau
+vous plait, il ne faut pas disputer des gouts, comme on dit, et j y
+ferai transporter vos effets. On mettra un lit de sangle dans ce cabinet
+pour votre _fille de chambre_. En attendant, je vais vous parler
+serieusement de vos affaires, madame de Blanchemont: c'est le plus
+presse.
+
+Et, tirant un fauteuil, Bricolin s'y installa et commenca ainsi:
+
+--D'abord, permettez-moi de vous demander si vous avez par devers vous
+une autre fortune que la terre de Blanchemont? je ne crois pas, si je
+suis bien informe.
+
+--Je n'ai a moi rien autre chose, repondit Marcelle avec tranquillite.
+
+--Et pensez-vous que votre fils ait a heriter d'une grosse fortune du
+chef de son pere?
+
+--Je n'en sais rien. Si les proprietes de M. de Blanchemont sont aussi
+grevees que la mienne....
+
+--Ah! vous n'en savez rien? Vous ne vous occupez donc pas de vos
+affaires? c'est drole! Mais tous les nobles sont comme cela. Moi,
+je suis oblige de connaitre votre position. C'est mon metier et mon
+interet. Or donc, voyant que feu M. le baron allait grand train, et ne
+prevoyant pas qu'il mourrait si jeune, j'ai du m'assurer des breches
+qu'il pouvait avoir faites a sa fortune, afin d'etre en garde contre des
+emprunts qui auraient pu exceder un jour la valeur des terres d'ici, et
+me laisser sans garantie. J'ai donc fait courir et fureter les gens
+du metier, et je sais, a un sou pres, ce qui reste, _au jour
+d'aujourd'hui_, a votre petit bonhomme.
+
+--Faites-moi donc le plaisir de me l'apprendre, monsieur Bricolin.
+
+--C'est facile, et vous pourrez le verifier. Si je me trompe de dix
+mille francs, c'est tout le bout du monde. Votre mari avait environ un
+million de fortune, il reste cela au soleil, sauf qu'il y a neuf cent
+quatre-vingt ou quatre-vingt-dix mille francs de dettes a payer.
+
+--Ainsi, mon fils n'a plus rien? dit Marcelle troublee de cette
+revelation nouvelle.
+
+--Comme vous dites. Avec ce que vous avez il aura encore trois cent
+mille francs un jour. C'est encore joli si vous voulez rassembler et
+liquider cela. En terres, ca represente six ou sept mille livres de
+rente. Si vous voulez le manger, c'est encore plus joli.
+
+--Je n'ai pas l'intention de detruire l'unique avenir de mon fils. Mon
+devoir est de me degager autant que possible des embarras ou je me
+trouve.
+
+--En ce cas, ecoutez: Vos terres et les siennes rapportent deux pour
+cent. Vous payez les interets de vos dettes quinze et vingt pour cent;
+avec les interets cumules, vous arriverez promptement a augmenter sans
+fin le capital de la dette. Comment allez-vous faire?
+
+--Il faut vendre, n'est-ce pas?
+
+--Comme vous voudrez. Je crois que c'est dans votre interet bien
+entendu, a moins que, pourtant, comme vous avez pour longtemps la
+jouissance du bien de votre fils, vous ne preferiez profiter du
+desordre, et faire votre part.
+
+--Non, monsieur Bricolin, telle n'est pas mon intention.
+
+--Mais vous pourriez encore tirer de l'argent de cette fortune-la, et
+comme le petit a encore des grands parents dont il heritera, il pourrait
+n'etre pas banqueroutier a l'epoque de sa majorite.
+
+--C'est tres-bien raisonne, dit froidement Marcelle; mais je veux agir
+tout autrement. Je veux tout vendre afin que les dettes de la succession
+n'excedent pas le capital; et quant a ma fortune, je veux la liquider,
+afin d'avoir le moyen d'elever convenablement mon fils.
+
+--En ce cas, vous voulez vendre Blanchemont?
+
+--Oui, monsieur Bricolin, tout de suite.
+
+--Tout de suite? Oh! je le crois bien; quand on est dans votre position,
+et qu'on veut en sortir franchement, il n'y a pas un jour a perdre,
+puisque chaque jour fait un trou a la bourse. Mais croyez-vous que ce
+soit bien facile de vendre une terre de cette importance tout de suite,
+soit en bloc, soit en detail? Autant vaudrait dire que du jour au
+lendemain on va vous batir un chateau comme celui-ci, assez solide pour
+durer cinq ou six cents ans. Sachez donc _qu'au jour d'aujourd'hui_ on
+ne remue de fonds que dans l'industrie, les chemins de fer et autres
+grosses affaires ou il y a cent pour cent a perdre ou a gagner. Quant
+aux proprietes territoriales, c'est le diable a deloger. Dans notre
+pays, tout le monde voudrait vendre, et personne ne veut acheter, tant
+on est las d'enterrer dans les sillons de gros capitaux pour un mince
+revenu. La terre est bonne pour quiconque y reside, en vit et y fait des
+economies; c'est la vie des campagnards comme moi. Mais pour vous autres
+gens des villes, c'est un revenu miserable. Ainsi donc, un bien de
+cinquante, cent mille francs au plus, trouvera parmi mes pareils
+des acquereurs empresses. Un bien de huit cent mille francs depasse
+generalement nos moyens, et il vous faudra chercher, dans l'etude de
+votre notaire a Paris un capitaliste qui ne sache que faire de ses
+fonds. Pensez-vous qu'il y en ait beaucoup _au jour d'aujourd'hui_?
+Quand on peut jouer a la bourse, a la roulette, aux _z'houlieres_, aux
+chemins de fer, aux places et a mille autres gros jeux? Il vous faudra
+donc rencontrer quelque vieux noble peureux qui aime mieux placer son
+argent a deux pour cent, dans la crainte d'une revolution, que de se
+lancer dans les belles speculations qui tentent tout le monde _au
+jour d'aujourd'hui_. Encore faudrait-il qu'il y eut une belle maison
+d'habitation ou un vieux rentier put venir finir ses jours. Mais vous
+voyez votre chateau? je n'en voudrais pas pour les materiaux. La
+peine de le jeter par terre ne vaudrait pas ce qu'on en retirerait de
+charpente pourrie et de moellons fendus. Ainsi donc, vous pouvez bien,
+en faisant afficher votre terre, la vendre en bloc un de ces matins;
+mais vous pouvez bien aussi attendre dix ans; car votre notaire aura
+beau dire et imprimer sur ses pancartes, comme c'est l'usage, qu'elle
+rapporte trois et trois et demi; on verra mon bail, et on saura que, les
+impots defalques, elle n'en rapporte pas deux.
+
+--Voire bail a peut-etre ete conclu en raison des avances que vous aviez
+faites a M. de Blanchemont? dit Marcelle en souriant.
+
+--Comme de juste! repondit Bricolin avec aplomb, et mon bail est de
+vingt ans; il y en a un d'ecoule, reste dix-neuf. Vous le savez bien,
+vous l'avez signe. Apres cela, vous ne l'avez peut-etre pas lu... Dame!
+c'est votre faute.
+
+--Aussi, je ne m'en prends a personne. Donc, je ne puis pas vendre en
+bloc, mais en detail?
+
+--En detail, vous vendrez bien, vous vendrez cher, mais on ne vous
+paiera pas.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce que vous serez forcee de vendre a beaucoup de gens dont la
+plupart ne seront pas solvables, a des paysans qui, les meilleurs,
+s'acquitteront sou par sou a la longue, et, les plus gueux, qui se
+laisseront tenter par l'amour de posseder un peu de terre, comme ils
+font tous _au jour d'aujourd'hui_, et qu'il vous faudra exproprier au
+bout de dix ans, sans avoir touche de revenu. Cela vous ennuiera de les
+tourmenter?
+
+--Et je ne m'y resoudrai jamais. Ainsi, monsieur Bricolin, selon vous,
+je ne puis ni vendre ni conserver?
+
+--Si vous voulez etre raisonnable, ne pas vendre cher et palper du
+comptant, vous pouvez vendre a quelqu'un que je connais.
+
+--A qui donc?
+
+--A moi.
+
+--A vous, monsieur Bricolin?
+
+--A moi, Nicolas-Etienne Bricolin.
+
+--En effet, dit Marcelle, qui se rappela en cet instant quelques paroles
+echappees au meunier d'Angibault; j'ai entendu parler de cela. Et
+quelles sont vos propositions?
+
+--Je m'arrange avec vos creanciers hypothecaires, je demembre la terre,
+je vends a ceux-ci, j'achete a ceux-la, je garde ce qui est a ma
+convenance et je vous paie le reste.
+
+--Et les creanciers, vous les payez comptant aussi? Vous etes enormement
+riche, monsieur Bricolin?
+
+--Non, je les fais attendre, et, d'une maniere ou de l'autre, je vous en
+debarrasse.
+
+--Je croyais qu'ils voulaient tous etre rembourses immediatement; vous
+me l'aviez dit?
+
+--Ils seraient exigeants avec vous; ils me feront credit, a moi.
+
+--C'est juste. Je passe pour insolvable peut-etre?
+
+--Possible! _au jour d'aujourd'hui_, on est tres-mefiant. Voyons, madame
+de Blanchemont! vous me devez cent mille francs, je vous en donne deux
+cent cinquante mille, et nous sommes quittes.
+
+--C'est-a-dire que vous voulez payer deux cent cinquante mille francs ce
+qui en vaut trois cent mille?
+
+--C'est un petit _boni_ qu'il est juste que vous m'accordiez; je paie
+comptant. Vous direz que c'est mon avantage de ne pas servir d'interets
+ayant l'argent. C'est votre avantage aussi de palper votre fortune, dont
+vous n'aurez plus ni sou ni maille si vous tardez.
+
+--Ainsi, vous voulez profiter des embarras de ma position pour reduire
+d'un sixieme le peu qui me reste?
+
+--C'est mon droit, et tout autre que moi exigerait davantage. Soyez sure
+que je prends vos interets autant que possible. Allons, mon premier mot
+sera le dernier. Vous y penserez.
+
+--Oui, monsieur Bricolin, il me semble qu'il faut y penser.
+
+--Diable! je le crois bien! Il faut d'abord vous assurer que je ne vous
+trompe pas, et que je ne me trompe pas moi-meme sur votre situation et
+sur la valeur de vos biens. Vous voila ici; vous vous renseignerez, vous
+verrez tout par vous-meme, vous pourrez meme aller visiter les terres
+de votre mari du cote du Blanc, et quand vous serez au courant, dans un
+mois environ, vous me direz votre reponse. Seulement, vous pouvez bien
+resumer mes offres en etablissant ainsi votre calcul sur une base dont
+je ne crains pas la verification: vous pouvez, 1 deg. vendre ce qui vous
+reste de net le double de ce que je vous en offre, mais vous n'en
+toucherez pas la moitie, ou bien vous attendrez dix ans, durant lesquels
+vous aurez a servir tant d'interets qu'il ne vous restera rien; 2 deg. vous
+pouvez me vendre a un sixieme de perte et toucher, d'ici a trois mois,
+deux cent cinquante mille francs en bon or ou en bon argent, ou en jolis
+billets de banque, a votre choix. Allons, j'ai dit! maintenant revenez a
+la maison dans une petite heure, vous dinerez avec nous. Il faudra faire
+chez nous comme chez vous, entendez-vous, madame la baronne? Nous sommes
+en affaires, et si vous ne me demandez pas d'autre _pot de vin_, ce ne
+sera pas grand'-chose.
+
+La position ou Marcelle se trouvait desormais vis-a-vis des Bricolin lui
+otait tout scrupule, et necessitait d'ailleurs l'acceptation de cette
+offre. Elle promit donc d'en profiter; mais elle demanda, en attendant
+l'heure du repas, a rester au vieux chateau pour ecrire une lettre, et
+M. Bricolin la quitta pour lui envoyer ses domestiques et ses paquets.
+
+
+
+IX.
+
+UN AMI IMPROVISE.
+
+Pendant quelques instants qu'elle demeura seule, Marcelle fit rapidement
+beaucoup de reflexions, et bientot elle sentit que l'amour lui donnait
+une energie dont elle n'eut pas ete capable peut-etre sans cette
+toute-puissante inspiration. Au premier aspect, elle avait ete un peu
+effrayee de ce triste manoir, l'unique demeure qui lui restat en propre.
+Mais en apprenant que cette ruine meme n'allait bientot plus lui
+appartenir, elle se prit a sourire en la regardant avec une curiosite
+completement desinteressee. L'ecusson seigneurial de sa famille etait
+encore intact au manteau des vastes cheminees.
+
+--Ainsi, se dit-elle, tout va etre rompu entre moi et le passe. Richesse
+et noblesse s'eteignent de compagnie, _au jour d'aujourd'hui_, comme dit
+ce Bricolin. O mon Dieu! que vous etes bon d'avoir fait l'amour de tous
+les temps et immortel comme vous-meme!
+
+Suzette entra, apportant le necessaire de voyage que sa maitresse avait
+demande pour ecrire. Mais, en l'ouvrant, Marcelle jeta par hasard les
+yeux sur sa soubrette, et lui trouva une si etrange expression en
+contemplant les murailles nues du vieux castel, qu'elle ne put
+s'empecher de rire. La figure de Suzette se rembrunit davantage, et sa
+voix prit un diapason de revolte bien marque.--Ainsi, dit-elle, Madame
+est resolue a coucher ici?
+
+--Vous le voyez bien, repondit Marcelle, et vous avez la un cabinet pour
+vous, avec une vue magnifique et beaucoup d'air.
+
+--Je suis fort obligee a madame, mais madame peut etre assuree que je
+n'y coucherai pas. J'y ai peur en plein jour; que serait-ce la nuit? on
+dit qu'il y revient, et je n'ai pas de peine a le croire.
+
+--Vous etes folle, Suzette. Je vous defendrai contre les revenants.
+
+--Madame aura la bonte de faire coucher ici quelque servante de la
+ferme, car j'aimerais mieux m'en aller tout de suite a pied de cet
+affreux pays....
+
+--Vous le prenez tragiquement, Suzette. Je ne veux vous contraindre en
+rien, vous coucherez ou vous voudrez; cependant je vous ferai observer
+que si vous preniez l'habitude de me refuser vos services, je me verrais
+dans la necessite de me separer de vous.
+
+--Si Madame compte rester longtemps dans ce pays-ci, et habiter cette
+masure....
+
+--Je suis forcee d'y rester un mois, et peut-etre davantage; qu'en
+voulez-vous conclure?
+
+--Que je demanderai a madame de vouloir bien me renvoyer a Paris ou dans
+quelque autre terre de madame, car je fais serment que je mourrais ici
+au bout de trois jours.
+
+--Ma chere Suzette, repondit Marcelle avec beaucoup de douceur, je n'ai
+plus d'autre terre, et je ne retournerai probablement jamais demeurer a
+Paris. Je n'ai plus de fortune, mon enfant, et il est probable que je ne
+pourrai vous garder longtemps a mon service. Puisque ce sejour vous est
+odieux, il est inutile que je vous l'impose durant quelques jours. Je
+vais vous payer vos gages et votre voyage. La patache qui nous a amenees
+n'est pas repartie. Je vous donnerai de bonnes recommandations, et mes
+parents vous aideront a vous placer.
+
+--Mais comment madame veut-elle que je m'en aille comme cela toute
+seule? Vraiment, c'etait bien la peine de m'amener si loin dans un pays
+perdu!
+
+--J'ignorais que j'etais ruinee, et je viens de l'apprendre a l'instant
+meme, repondit Marcelle avec calme; ne me faites donc pas de reproches,
+c'est involontairement que je vous ai cause cette contrariete.
+D'ailleurs, vous ne partirez pas seule; Lapierre retournera a Paris avec
+vous.
+
+--Madame renvoie aussi Lapierre? reprit Suzette consternee.
+
+--Je ne renvoie pas Lapierre. Je le rends a ma belle-mere, qui me
+l'avait donne, et qui reprendra avec plaisir ce vieux et bon serviteur.
+Allez diner, Suzette, et preparez-vous a partir.
+
+Confondue du sang-froid et de la tranquille douceur de sa maitresse,
+Suzette fondit en larmes, et, par un retour d'affection, peut-etre
+irreflechi, elle la supplia de lui pardonner et de la garder aupres
+d'elle.
+
+--Non, ma chere fille, repondit Marcelle, vos gages sont desormais
+au-dessus de ma position. Je vous regrette malgre vos travers, et
+peut-etre me regretterez-vous aussi malgre mes defauts. Mais c'est un
+sacrifice inevitable, et le moment ou nous sommes n'est pas celui de la
+faiblesse.
+
+--Et que va devenir madame? sans fortune, sans domestiques, et avec
+un petit enfant sur les bras, dans un pareil desert! Ce pauvre petit
+Edouard!
+
+--Ne vous affligez pas, Suzette; vous vous placerez certainement chez
+quelqu'un de ma connaissance. Nous nous reverrons. Vous reverrez
+Edouard. Ne pleurez pas devant lui, je vous en supplie!
+
+Suzette sortit; mais Marcelle n'avait pas encore mis sa plume dans
+l'encre pour ecrire, que le grand farinier parut devant elle, portant
+Edouard sur un bras, et un sac de nuit sur l'autre.
+
+--Ah! lui dit Marcelle en recevant l'enfant qu'il deposa sur ses genoux,
+vous etes donc toujours occupe a m'obliger, monsieur Louis? Je suis bien
+aise que vous ne soyez pas encore parti. Je ne vous avais presque pas
+remercie, et j'aurais eu du regret de ne pas vous dire adieu.
+
+--Non, je ne suis pas encore parti, dit le meunier, et a dire vrai, je
+ne suis pas tres-presse de m'en aller. Mais tenez, Madame, si ca vous
+est egal, vous ne m'appellerez plus _monsieur_. Je ne suis pas un
+monsieur, et de votre part ca me contrarie a present, cette ceremonie!
+vous m'appellerez Louis tout court, ou Grand-Louis, comme tout le monde.
+
+[Illustration: Le groupe qui se presentait se composait de trois
+generations.]
+
+--Mais je vous ferai observer que cela sera tres contraire a l'egalite,
+et que d'apres vos reflexions de ce matin...
+
+--Ce matin j'etais une bete, un cheval, et un cheval de moulin qui pis
+est. J'avais des preventions... a cause de la noblesse et de votre
+mari... que sais-je? Si vous m'aviez appele Louis, je crois que je vous
+aurais appelee... Comment vous appelez-vous?
+
+---Marcelle.
+
+--J'aime assez ce nom-la, madame Marcelle! Eh bien! je vous appellerai
+comme cela: ca ne me rappellera plus monsieur le baron.
+
+--Mais si je ne vous appelle plus monsieur, vous m'appellerez donc
+Marcelle tout court? dit madame de Blanchemont en riant..
+
+--Non, non, vous etes une femme... et une femme comme il y en a peu, le
+diable m'emporte!... Tenez, je ne m'en cache pas, je vous porte dans mon
+coeur, surtout depuis un moment.
+
+--Pourquoi depuis un moment, Grand-Louis? dit Marcelle qui commencait a
+ecrire et qui n'ecoutait plus le meunier qu'a demi.
+
+--C'est que pendant que vous causiez avec votre fille de chambre, tout
+a l'heure, j'etais la dans l'escalier avec votre coquin d'enfant qui me
+faisait mille niches pour m'empecher d'avancer, et, malgre moi, j'ai
+entendu tout ce que vous disiez. Je vous en demande pardon.
+
+--Il n'y a pas de mal a cela, dit Marcelle; ma position n'est pas un
+secret, puisque je la faisais connaitre a Suzette, et, d'ailleurs, je
+suis certaine qu'un secret serait bien place entre vos mains.
+
+--Un secret de vous serait place dans mon coeur, reprit le meunier
+attendri. Ah ca! vous ne saviez donc pas, avant de venir ici, que vous
+etiez ruinee?
+
+--Non, je ne le savais pas. C'est M. Bricolin qui vient de me
+rapprendre. Je m'attendais a des pertes reparables, voila tout.
+
+--Et vous n'en avez pas plus de chagrin que cela?
+
+Marcelle, qui ecrivait, ne songea pas a repondre mais au bout d'un
+instant, elle leva les yeux sur le Grand-Louis, et le vit debout devant
+elle, les bras croises et la contemplant avec une sorte d'enthousiasme
+naif et d'etonnement Profond.
+
+[Illustration: M Bricolin etait un homme de cinquante ans.]
+
+--C'est donc bien surprenant, lui dit-elle, de voir une personne qui
+perd sa fortune sans perdre l'esprit. D'ailleurs, ne me reste-il pas de
+quoi vivre?
+
+--Ce qui vous reste, je le sais a peu pres. Je connais vos affaires
+peut-etre mieux que vous; car le pere Bricolin, quand il a bu un coup,
+aime a causer, et il m'a assez casse la tete de tout cela, alors que ca
+ne m'interessait guere. Mais c'est egal, voyez-vous; une personne qui
+voit sans sourciller un million d'un cote et un demi-million de l'autre,
+s'en aller de devant elle... crac! en un clin d'oeil... je n'ai jamais
+vu cela, et je ne le comprends pas encore!
+
+--Vous comprendriez encore moins si je vous disais que, quant a ce qui
+me concerne, cela me fait un plaisir extreme.
+
+--Ah! mais par rapport a votre fils! dit le meunier en baissant la voix
+pour que l'enfant qui jouait dans la piece voisine n'entendit pas ses
+paroles.
+
+--Au premier moment j'ai ete un peu effrayee, repondit Marcelle, et
+puis, je me suis bientot consolee. Il y a longtemps que je me dis que
+c'est un malheur que de naitre riche, et d'etre destine a l'oisivete, a
+la haine des pauvres, a l'egoisme et a l'impunite que donne la richesse.
+J'ai regrette bien souvent de n'etre pas fille et mere d'ouvrier. A
+present, Louis, je serai du peuple, et les hommes comme vous ne se
+mefieront plus de moi.
+
+--Vous ne serez pas du peuple, dit le meunier; il vous reste encore une
+fortune qu'un homme du peuple regarderait comme immense, quoique ce ne
+soit pas grand'chose pour vous. D'ailleurs ce petit enfant a des parents
+riches qui ne le laisseront pas elever comme un pauvre. Tout cela,
+madame Marcelle, c'est donc des romans que vous vous faites; mais ou
+diable avez-vous donc pris ces idees-la? Il faut que vous soyez une
+sainte, le diable n`enleve! Ca me fait un singulier effet de vous
+entendre dire des choses pareilles, quand toutes les autres personnes
+riches ne songent qu'a le devenir davantage. Vous etes la premiere de
+votre espece que je vois. Est-ce qu'il y a a Paris d'autres riches et
+d'autres nobles qui pensent comme vous?
+
+---Il n'y en a guere, je dois en convenir. Mais ne m'en faites pas tant
+de merite, Grand-Louis. Un jour viendra ou je pourrai peut-etre vous
+faire comprendre pourquoi je suis ainsi.
+
+--Faites excuse, mais je m'en doute.
+
+--Non.
+
+--Si fait, et la preuve, c'est que je ne peux pas vous le dire. Ce sont
+des affaires delicates, et vous me diriez que je suis trop ose de
+vous questionner la-dessus. Si vous saviez pourtant, comme sur ce
+chapitre-la, je suis penaud et capable de comprendre les peines des
+autres! Je vous dirai mes soucis, moi! Oui, le tonnerre m'ecrase! je
+vous les dirai. Il n'y aura que vous et ma mere qui saurez cela. Vous me
+direz quelques bonnes paroles qui me remettront peut-etre l'esprit.
+
+--Et si je vous disais, a mon tour, que je m'en doute?
+
+--Vous devez vous en douter! preuve qu'il y a de l'amour et de l'argent
+meles dans toutes ces affaires-la.
+
+--Je veux que vous me fassiez vos confidences, Grand-Louis; mais voici
+le vieux Lapierre qui monte. Nous nous reverrons bientot, n'est-ce pas?
+
+--Il le faut, dit le meunier en baissant la voix, car j'ai sur vos
+affaires avec le Bricolin bien des choses a vous demander. J'ai peur
+que ce gaillard-la ne vous mene un peu trop durement, et qui sait!
+tout paysan que je suis, je pourrais peut-etre vous rendre service.
+Voulez-vous me traiter en ami?
+
+--Certainement.
+
+--Et vous ne ferez rien sans m'avertir?
+
+--Je vous le promets, ami. Voici Lapierre.
+
+--Faut-il que je m'en aille?
+
+--Allez ici a cote, avec Edouard. J'aurai peut-etre besoin de vous
+consulter, si vous avez le temps d'attendre quelques minutes de plus.
+
+--C'est dimanche... D'ailleurs, ca serait tout autre jour...!
+
+
+
+X.
+
+CORRESPONDANCE.
+
+Lapierre entra. Suzette lui avait deja tout dit. Il etait pale et
+tremblant. Vieux et incapable d'un service penible, il n'etait pour
+Marcelle qu'un porte-respect en voyage. Mais, sans le lui avoir jamais
+exprime, il lui etait sincerement attache, et, malgre l'aversion qu'il
+eprouvait deja, aussi bien que Suzette, pour la Vallee-Noire et le vieux
+chateau, il refusa de quitter sa maitresse et declara qu'il la servirait
+pour aussi peu de gages qu'elle jugerait a propos de lui en donner.
+
+Marcelle, touchee de son noble devouement, lui serra affectueusement les
+mains, et vainquit sa resistance en lui demontrant qu'il lui serait plus
+utile en retournant a Paris qu'en restant a Blanchemont. Elle voulait
+se defaire de son riche mobilier, et Lapierre etait tres-capable de
+presider a cette vente, d'en recueillir le prix et de le consacrer au
+paiement des petites dettes courantes que madame de Blanchemont avait pu
+laisser a Paris. Probe et entendu, Lapierre fut flatte de jouer le role
+d'une espece d'homme d'affaires, d'un homme de confiance, a coup sur, et
+de rendre service a celle dont il se separait a regret. Les arrangements
+de depart furent donc faits. Ici, Marcelle, qui pensait a tous les
+details de sa position avec un sang-froid remarquable, rappela le
+Grand-Louis et lui demanda s'il pensait qu'on put vendre dans le pays la
+caleche qu'elle avait laissee a ***.
+
+--Ainsi vous brulez vos vaisseaux? repondit le meunier. Tant mieux pour
+nous! Vous resterez peut-etre ici, et je ne demande qu'a vous y garder.
+Je vais souvent a *** pour des affaires que j'y ai, et pour voir une de
+mes soeurs qui y est etablie. Je sais a peu pres tout ce qui se passe
+dans ce pays-la, et je vois bien d'ailleurs que tous nos bourgeois,
+depuis quelques annees, ont la rage des belles voitures et de toutes les
+choses de luxe. J'en sais un qui veut en faire venir une de Paris; la
+votre est toute rendue, ca lui epargnera la depense du transport, et
+dans notre pays, tout en faisant de grosses folies, on regarde encore
+aux petites economies. Elle m'a paru belle et bonne, cette voiture.
+Combien cela vaut-il, une affaire comme ca?
+
+--Deux mille francs.
+
+--Voulez-vous que j'aille avec M. Lapierre jusqu'a ***? Je le mettrai en
+rapport avec les acheteurs, et il touchera l'argent, car chez nous on ne
+paie comptant qu'aux etrangers.
+
+--Si ce n'etait pas abuser de votre temps et de votre obligeance, vous
+feriez seul cette affaire.
+
+--J'irai avec plaisir; mais ne parlez pas de cela a M. Bricolin, il
+serait capable de vouloir l'acheter, lui, la caleche!
+
+--Eh bien! pourquoi non?
+
+--Ah bon! il ne manquerait plus que ca pour faire tourner la tete a...
+aux personnes de sa famille! D'ailleurs, le Bricolin trouverait moyen de
+vous la payer moitie de ce qu'elle vaut. Je vous dis que je m'en charge.
+
+--En ce cas, vous me rapporterez l'argent, s'il est possible? car je
+croyais avoir a en toucher ici, au lieu qu'il me faudra sans doute en
+restituer.
+
+--Eh bien, nous partirons ce soir; a cause du dimanche, ca ne me
+derangera pas; et si je ne reviens pas demain soir ou apres-demain matin
+avec deux mille francs, prenez-moi pour un vantard.
+
+--Que vous etes bon, vous! dit Marcelle en songeant a la rapacite de son
+riche fermier.
+
+--Il faudra que je vous rapporte aussi vos malles, que vous avez
+laissees la-bas? dit le Grand-Louis.
+
+--Si vous voulez bien louer une charrette et me les faire envoyer...
+
+--Non pas! a quoi bon louer un homme et un cheval? Je mettrai Sophie au
+tombereau, et je parie que mademoiselle Suzette aimera mieux voyager en
+plein air sur une boite de paille, avec un bon conducteur comme moi,
+qu'avec cet enrage patachon dans son panier a salade. Ah ca! tout n'est
+pas dit. Il vous faut une servante, celles de M. Bricolin ont trop
+d'occupation pour amuser votre coquin d'enfant du matin au soir. Ah! si
+j'avais le temps, moi! nous ferions une belle vie ensemble, avec ca que
+j'adore les enfants et que celui-la a plus d'esprit que moi! je vas vous
+preter la petite Fanchon, la servante a ma mere. Nous nous en passerons
+bien pendant quelque temps. C'est une petite fille qui aura soin du
+petit comme de la prunelle de ses yeux, et qui fera tout ce que vous lui
+commanderez. Elle n'a qu'un defaut, c'est de dire trois fois _plait-il?_
+a chaque parole qu'on lui adresse Mais que voulez-vous, elle s'imagine
+que c'est une politesse, et qu'on la gronderait si elle ne faisait pas
+semblant d'etre sourde.
+
+--Vous etes ma Providence, dit Marcelle, et j'admire que, dans une
+situation qui devait me susciter mille embarras, il se trouve sur mon
+chemin un coeur excellent qui vienne a mon secours.
+
+--Bah! bah! ce sont de petits services d'amitie, que vous me rendrez
+d'une autre facon. Vous m'avez deja grandement servi, sans vous en
+douter, depuis que vous etes ici!
+
+--Et comment cela?...
+
+--Ah! dame! nous causerons de cela plus tard, dit le meunier d'un air
+mysterieux, et avec un sourire ou le serieux de sa passion faisait un
+etrange contraste avec l'enjouement de son caractere.
+
+Le depart du meunier et des domestiques ayant ete resolu d'un commun
+accord pour le soir meme, _a la fraiche_, comme disait Grand-Louis,
+Marcelle, n'ayant plus que quelques instants pour ecrire avant le diner
+de la ferme, traca rapidement les deux billets suivants:
+
+PREMIER BILLET.
+
+ _Marcelle, baronne de Blanchemont, a la comtesse
+ de Blanchemont, sa belle-mere._
+
+
+"Chere maman,
+
+"Je m'adresse a vous comme a la plus courageuse des femmes et a la
+meilleure tete de la famille, pour vous annoncer et vous charger
+d'annoncer au respectable comte et a nos autres chers parents, une
+nouvelle qui vous affectera, j'en suis sure, plus que moi. Vous m'avez
+souvent fait part de vos apprehensions, et nous avons trop cause du
+sujet qui m'occupe en ce moment pour que vous ne m'entendiez pas a
+demi-mot. _Il n'y a plus rien_ (mais rien) _de la fortune d'Edouard_.
+De la mienne, il reste deux cent cinquante mille ou trois cent mille
+francs. Je ne connais encore ma situation que par un homme qui serait
+interesse a exagerer le desastre, si la chose etait possible, mais qui
+a trop de bon sens pour tenter de me tromper, puisque demain,
+apres-demain, je puis m'instruire par moi-meme. Je vous renvoie le bon
+Lapierre, et n'ai pas besoin de vous engager a le reprendre chez vous.
+Vous me l'aviez donne pour qu'il mit un peu d'ordre et d'economie dans
+les depenses de la maison. Il a fait son possible; mais qu'etait-ce que
+ces epargnes domestiques, lorsqu'au dehors la prodigalite etait sans
+controle et sans limites? De petites raisons qu'il vous expliquera
+lui-meme me forcent a brusquer son depart; voila pourquoi je vous ecris
+en courant, et sans entrer dans des details que je ne possede pas
+moi-meme, et qui viendront plus tard. Je tiens a ce que Lapierre vous
+voie seule et vous remette ceci, afin que vous ayez quelques heures ou
+quelques jours au besoin pour preparer le comte a cette revelation. Vous
+l'adoucirez en lui disant mille fois tout ce que vous savez de moi,
+combien je suis indifferente aux jouissances de la richesse, et combien
+je suis incapable de maudire qui que ce soit et quoi que ce soit dans le
+passe. Comment ne pardonnerais-je pas a celui qui a eu le malheur de ne
+pas vivre assez pour tout reparer! Chere maman, que sa memoire recoive
+de votre coeur et du mien une entiere et facile absolution!
+
+"Maintenant, deux mots sur Edouard et sur moi, qui ne faisons qu'un
+dans cette epreuve de la destinee. Il me restera, je l'espere, de quoi
+pourvoir a tous ses besoins et a son education. Il n'est pas d'age a
+s'affliger de pertes qu'il ignore et qu'il sera bon de lui laisser
+ignorer autant que possible lorsqu'il sera capable de les comprendre.
+N'est-il pas heureux pour lui que ce changement dans sa situation
+s'opere avant qu'il ait pu se faire un besoin de vivre dans l'opulence?
+Si c'est un malheur d'etre reduit au necessaire (ce n'en est pas un
+a mes yeux), il ne le sentira pas, et, habitue desormais a vivre
+modestement, il se croira assez riche. Puisqu'il etait destine a tomber
+dans une condition mediocre, c'est donc un bienfait de la Providence de
+l'y avoir fait descendre dans un age ou la lecon, loin d'etre amere, ne
+peut que lui etre utile. Vous me direz que d'autres heritages lui sont
+reserves. Je suis etrangere a cet avenir, et ne veux, en aucune facon,
+en profiter d'avance. Je refuserais presque comme un affront les
+sacrifices que sa famille voudrait s'imposer pour me procurer ce qu'on
+appelle un genre de vie honorable. Dans l'apprehension de ce que je
+viens d'apprendre, j'avais deja fait mon plan de conduite. Je viens de
+m'y conformer, et rien au monde ne m'en fera departir. Je suis resolue
+a m'etablir en province, au fond d'une campagne, ou j'habituerai les
+premieres annees de mon fils a une vie laborieuse et simple, et ou il
+n'aura pas le spectacle et le contact de la richesse d'autrui pour
+detruire le bon effet de mes exemples et de mes lecons. Je ne perds pas
+l'esperance d'aller vous le presenter quelquefois, et vous verrez avec
+plaisir un enfant robuste et enjoue, au lieu de cette frele et reveuse
+creature pour l'existence de laquelle nous n'avions cesse de trembler.
+Je sais les droits que vous avez sur lui et le respect que je dois a vos
+volontes et a vos conseils; mais j'espere que vous ne blamerez pas mon
+projet, et que vous me laisserez gouverner cette enfance durant laquelle
+les soins assidus d'une mere et les salutaires influences de la campagne
+seront plus utiles que les lecons superficielles d'un professeur
+grassement paye, des exercices de manege et des promenades en voiture
+au bois de Boulogne. Quant a moi, ne vous inquietez nullement; je n'ai
+aucun regret a ma vie nonchalante et a mon entourage d'oisivete. J'aime
+la campagne de passion, et j'occuperai les longues heures que le monde
+ne me volera plus a m'instruire pour instruire mon fils. Vous avez eu
+jusqu'ici quelque confiance en moi, voici le moment d'en avoir une
+entiere. J'ose y compter, sachant que vous n'avez qu'a interroger votre
+ame energique et votre coeur profondement maternel pour comprendre mes
+desseins et mes resolutions.
+
+"Tout cela rencontrera bien quelque opposition dans les idees de la
+famille; mais quand vous aurez prononce que j'ai raison, tous seront
+de votre avis. Je remets donc notre present et notre avenir entre vos
+mains, et je suis avec devouement, tendresse et respect, a vous pour la
+vie.
+
+Marcelle."
+
+Suivait un post-scriptum relatif a Suzette, et la demande d'envoyer
+l'homme d affaires de la famille au Blanc, afin qu'il put constater
+la ruine de cette fortune territoriale et s'occuper activement de la
+liquidation. Quant a ses affaires personnelles, Marcelle voulait et
+pouvait les liquider elle-meme avec l'aide des hommes competents de la
+localite.
+
+La seconde lettre etait adressee a Henri Lemor:
+
+"Henri, quel bonheur! quelle joie! je suis ruinee. Vous ne me
+reprocherez plus ma richesse, vous ne hairez plus mes chaines dorees. Je
+redeviens une femme que vous pouvez aimer sans remords, et qui n'a plus
+de sacrifices a s'imposer pour vous. Mon fils n'a plus de riche heritage
+a recueillir, du moins immediatement. J'ai le droit desormais de
+l'elever comme vous l'entendez, d'en faire un homme, de vous confier
+son education, de vous livrer son ame tout entiere. Je ne veux pas vous
+tromper, nous aurons peut-etre une petite lutte a soutenir contre
+la famille de son pere, dont l'aveugle tendresse et l'orgueil
+aristocratique voudront le rendre au monde en l'enrichissant malgre moi.
+Mais nous triompherons avec de la douceur, un peu d'adresse et beaucoup
+de fermete. Je me tiendrai assez loin de leur influence pour la
+paralyser, et nous entourerons d'un doux mystere le developpement de
+cette jeune ame. Ce sera l'enfance de Jupiter au fond des grottes
+sacrees. Et quand il sortira de cette divine retraite pour essayer sa
+puissance, quand la richesse viendra le tenter, nous lui aurons fait
+une ame forte contre les seductions du monde et la corruption de l'or.
+Henri, je me berce des plus douces esperances, ne venez pas les detruire
+avec des doutes cruels et des scrupules que j'appellerais alors
+pusillanimes. Vous me devez votre appui et votre protection, maintenant
+que je vais m'isoler d'une famille pleine de sollicitude et de bonte,
+mais que je quitte et vais combattre par la seule raison qu'elle ne
+partage pas vos principes. Ce que je vous ai ecrit, il y a deux jours,
+en quittant Paris, est donc pleinement et facilement confirme par ce
+billet. Je ne vous appelle pas aupres de moi maintenant, je ne le dois
+pas, et la prudence, d'ailleurs, exige que je reste assez longtemps sans
+vous voir, pour qu'on n'attribue pas a mes sentiments pour vous l'exil
+que je m'impose. Je ne vous dis pas le lieu que j'aurai choisi pour ma
+retraite, je l'ignore. Mais dans un an, Henri, cher Henri, a partir du
+15 aout, vous viendrez me rejoindre ou je serai fixee alors et ou je
+vous appellerai. Jusque la, si vous ne partagez pas ma confiance en
+moi-meme, j'aime mieux que vous ne m'ecriviez pas.... Mais aurai-je la
+force de vivre un an sans rien savoir de vous! Non, ni vous non plus!
+Ecrivez donc deux mots, seulement pour dire: _J'existe et j'aime!_
+Et vous adresserez pour moi a mon fidele vieux Lapierre a l'hotel de
+Blanchemont. Adieu, Henri. Oh! si vous pouviez lire dans mon coeur et
+voir que je vaux mieux que vous ne pensez!--Edouard se porte bien, il ne
+vous oublie pas. Lui seul desormais me parlera de vous.
+
+M. B."
+
+Ayant cachete ces deux lettres, Marcelle qui n'avait plus d'autre vanite
+au monde que la beaute angelique de son fils, rafraichit un peu la
+toilette d'Edouard, et traversa la cour de la ferme. On l'attendait
+pour diner, et, pour lui faire honneur, on avait mis le couvert dans le
+salon, vu qu'on n'avait pas d'autre salle a manger que la cuisine, ou
+l'on ne craignait pas de salir les meubles, et ou madame Bricolin
+se trouvait beaucoup plus a portee des mets qu'elle confectionnait
+elle-meme avec l'aide de sa belle-mere et de sa servante; Marcelle
+s'apercut bientot de celle derogation aux habitudes de la famille.
+Madame Bricolin, dont l'empressement etait instinctivement empreint
+de la mauvaise humeur qui constitue la seule mauvaise education en ce
+genre, eut soin de l'en instruire en lui demandant a tout propos pardon
+de ce que le service se faisait si mal et deroutait completement ses
+servantes. Marcelle demanda et exigea des lors qu'on reprit le lendemain
+les habitudes de la maison, assurant avec un sourire enjoue, qu'elle
+irait diner au moulin d'Angibault, si on la traitait avec ceremonie.
+
+--Et a propos de moulin, dit madame Bricolin apres quelques phrases
+de politesse mal tournees, il faut que je fasse une scene a M.
+Bricolin.--Ah! le voila justement! Dis donc, monsieur Bricolin, est-ce
+que tu as perdu l'esprit, d'inviter ce meunier a diner avec nous, un
+jour ou madame la baronne nous fait l'honneur d'accepter notre repas?
+
+--Ah! diable! je n'y avais pas songe, repondit naivement le fermier, ou
+plutot... je pensais, quand j'ai invite Grand-Louis, que madame ne
+nous ferait pas cet honneur-la. M. le baron refusait toujours, tu sais
+bien... on le servait dans sa chambre, ce qui n'etait guere commode, par
+parenthese.... Enfin, Thibaude, si ca deplait a madame de manger avec ce
+garcon-la, tu le lui diras, toi qui n'as pas la langue dans ta poche;
+moi, je ne m'en charge pas: j'ai fait la betise, ca me coute de la
+reparer.
+
+--Et ca me regarde comme de coutume! dit l'aigre madame Bricolin,
+qui, etant l'ainee des filles Thibault, conservait son nom de famille
+feminise, suivant l'ancien usage du pays. Allons, je vais renvoyer ton
+beau Louis a sa farine.
+
+--Ce serait me faire beaucoup de peine, et je crois que je m'en irais
+moi-meme, dit madame de Blanchemont d'un ton ferme et meme un peu sec,
+qui imposa a la fermiere; j'ai dejeune ce malin avec ce garcon, chez
+lui, et je l'ai trouve si obligeant, si poli et si aimable, que ce
+serait un vrai chagrin pour moi de diner sans lui ce soir.
+
+--Vraiment? dit la belle Rose, qui avait ecoute Marcelle avec beaucoup
+d'attention et dont les yeux animes exprimaient une surprise melee de
+plaisir; mais elle les baissa et devint toute rouge en rencontrant le
+regard scrutateur el menacant de sa mere.
+
+--Il en sera comme madame voudra, dit madame Bricolin; et elle ajouta
+tout bas on s'adressant a sa servante qui avait le privilege de ses
+observations confidentielles quand elle etait en colere:
+
+--Ce que c'est que d'etre un bel homme!
+
+La Chounette (diminutif de Fanchon) sourit d'un air malicieux qui la
+rendit plus laide que de coutume. Elle trouvait le meunier un fort bel
+homme, en effet, et lui en voulait de ce qu'il ne lui faisait pas la
+cour.
+
+--Allons! dit M. Bricolin, le meunier dinera donc avec nous. Madame a
+raison de ne pas etre fiere. C'est le moyen de trouver toujours de la
+bonne volonte chez les autres. Rose, va donc appeler lo Grand-Louis
+qui est par la dans la cour. Dis-lui que la soupe est sur la table. Ca
+m'aurait coute de faire un affront a ce garcon. Savez-vous, madame la
+baronne, que j'ai raison de tenir a ce meunier-la? C'est le seul qui ne
+retienne pas double mesure et qui ne change pas le grain. Oui, c'est le
+seul du pays, le diable me confonde! Ils sont tous plus voleurs les uns
+que les autres. D'ailleurs, le proverbe du pays le dit; "Tout meunier,
+tout voleur." Je les ai tous essayes, et je n'ai encore trouve que
+celui-la qui ne fit pas de mauvais comptes et de vilains melanges. Outre
+qu'il a toute sorte d'attentions pour nous. Il ne moudrait jamais mon
+froment a la meule qui vient de broyer de l'orge et du seigle. Il
+sait que cela gate la farine el lui ote sa blancheur. Il met de
+l'amour-propre a me contenter, parce qu'il sait que je tiens a avoir du
+beau pain sur ma table. C'est ma seule fantaisie, a moi! Je suis humilie
+quand quelqu'un, venant chez moi, ne me dit pas: Ah! le beau pain! Il
+n'y a que vous, maitre Bricolin, pour faire du pareil ble!--Tout ble
+d'Espagne, mon cher, on s'en flatte!
+
+--Il est certain qu'il est magnifique, votre pain! dit Marcelle, pour
+faire valoir le meunier autant que pour satisfaire la vanite de M.
+Bricolin.
+
+--Ah! mon Dieu! que de soucis pour un oeil de plus ou de moins dans le
+pain, et pour un boisseau de plus ou de moins par semaine! dit madame
+Bricolin. Quand nous avons des meuniers beaucoup plus pres, et un moulin
+au bas du terrier, avoir affaire a un homme qui demeure a une lieue
+d'ici!
+
+--Qu'est-ce que ca te fait? dit M. Bricolin, puisqu'il vient chercher
+les sacs et qu'il les rapporte sans prendre un grain de ble de plus que
+la mouture[4]? D'ailleurs, il a un beau et bon moulin, deux grandes
+roues neuves, un fameux reservoir, et l'eau ne manque jamais chez lui.
+C'est agreable de ne jamais attendre.
+
+[Note 4: Ou ne paie jamais les meuniers dans la Vallee-Noire: ils
+prelevent leur part de grain avec plus ou moins de fidelite sur la
+mouture, et ils sont generalement plus honnetes que ne le pretend M.
+Bricolin. Quand ils ont beaucoup de pratiques, ils retirent de cette
+industrie beaucoup plus que leur consommation, et peuvent se livrer a un
+petit commerce de grains.]
+
+--Et puis, comme il vient de loin, dit la fermiere, vous vous croyez
+toujours oblige de l'inviter a diner ou a gouter; voila une economie!
+
+Le meunier en arrivant mit fin a celle discussion conjugale. M. Bricolin
+se contentait, quand sa femme le grondait, de hausser un peu les
+epaules, et de parler un peu plus vite que de coutume. Il lui pardonnait
+son humeur acariatre, parce que l'activite el la parcimonie de sa
+menagere lui etaient fort utiles.
+
+--Allons, donc, Rose, s'ecria madame Bricolin a sa fille, qui rentrait
+avec le Grand-Louis, nous t'attendons pour nous mettre a table. Tu
+aurais bien pu faire avertir le meunier par la Chounette, au lieu d'y
+courir toi-meme.
+
+--Mon pere me l'avait commande, dit Rose.
+
+--Et vous n'y seriez pas venue sans cela, j'en suis bien sur, dit le
+meunier tout bas a lu jeune fille.
+
+--C'est pour me remercier d'etre grondee a cause de vous que vous me
+dites cela? repondit Rose sur le meme ton.
+
+Marcelle n'entendit pas ce qu'ils se disaient, mais ces paroles furtives
+echangees entre eux, la rougeur de Rose, et l'emotion du Grand-Louis
+la confirmerent dans les soupcons que lui avait deja fait concevoir
+l'aversion de madame Bricolin pour le pauvre farinier: la belle Rose
+etait l'objet dos pensees du meunier d'Angibault.
+
+
+
+XI.
+
+LE DINER A LA FERME.
+
+Desireuse de servir les interets de coeur de son nouvel ami, et n'y
+voyant pas de danger pour mademoiselle Bricolin, puisque son pere et sa
+grand'mere paraissaient favoriser le Grand-Louis, madame de Blanchemont
+affecta de lui parler beaucoup durant le repas, et d'amener la
+conversation sur les sujets ou veritablement son instruction et son
+intelligence le rendaient tres-superieur a toute la famille Bricolin,
+peut-etre a la charmante Rose elle-meme. En agriculture, consideree
+comme science naturelle plus que comme experimentation commerciale,
+en politique, consideree comme recherche du bonheur et de la justice
+humaine; en religion et en morale, le Grand-Louis avait des notions
+elementaires, mais justes, elevees, marquees au coin du bon sens, de la
+perspicacite et de la noblesse de l'ame, qui n'avaient jamais ete mises
+en lumiere a la ferme. Les Bricolin n'y avaient jamais que des sujets de
+conversation grossierement vulgaires, et tout l'esprit qu'on y depensait
+etait tourne en propos denigrants et peu charitables contre le prochain.
+Grand-Louis, n'aimant ni les lieux communs ni les mechancetes, y parlait
+peu et n'avait jamais fait remarquer sa capacite. M. Bricolin avait
+decrete qu'il etait fort sot comme tous les beaux hommes, et Rose, qui
+l'avait toujours trouve amoureux craintif ou mecontent, c'est-a-dire
+taquin ou timide, ne pouvait l'excuser de son manque d'esprit qu'en
+vantant son excellent coeur. On fut donc etonne d'abord de voir madame
+de Blanchemont causer avec lui avec une sorte de preference, et quand
+elle l'eut amene a oublier le trouble que lui causait la presence de
+Rose et le mauvais vouloir de sa mere, on fut bien plus etonne encore
+de l'entendre si bien parler. Cinq ou six fois M. Bricolin, qui, ne
+se doutant nullement de son amour pour sa fille, l'ecoutait avec
+bienveillance, fut emerveille, et s'ecria en frappant sur la table:
+
+--Tu sais donc cela, toi? Ou diable as-tu peche tout cela?
+
+--Bah! dans la riviere! repondait Grand-Louis avec gaiete.
+
+Madame Bricolin tomba peu a peu dans un silence sombre en voyant le
+succes de son ennemi; elle formait la resolution d'avertir le soir
+meme M. Bricolin de la decouverte qu'elle avait faite ou cru faire des
+sentiments de ce paysan pour _sa demoiselle_.
+
+Quant a la vieille mere Bricolin, elle ne comprenait rien du tout a la
+conversation; mais elle trouvait que le meunier parlait comme un livre,
+parce qu'il assemblait plusieurs phrases de suite, sans hesiter et sans
+se reprendre. Rose n'avait pas l'air d'ecouter, mais elle ne perdait
+rien; et involontairement ses yeux s'arretaient sur le Grand-Louis. Il
+y avait la un cinquieme Bricolin auquel Marcelle fit peu d'attention.
+C'etait le vieux pere Bricolin, vetu en paysan comme sa femme, mangeant
+bien, ne disant mot, et n'ayant pas l'air d'en penser davantage. Il
+etait presque sourd, presque aveugle, et paraissait completement idiot.
+Sa vieille moitie l'avait amene a table en le conduisant comme un
+enfant. Elle s'occupait beaucoup de lui, remplissait son assiette et son
+verre, lui otait la mie de son pain, parce que, n'ayant plus de dents,
+ses gencives, durcies et insensibles, ne pouvaient broyer que les
+croutes les plus dures, et ne lui adressait pas une parole, comme
+si c'eut ete peine perdue. Lorsqu'il s'assit, elle lui fit entendre
+cependant qu'il fallait oter son chapeau a cause de madame de
+Blanchemont. Il obeit, mais ne parut pas comprendre pourquoi, et il le
+remit aussitot, liberte que, d'apres l'usage du pays, M. Bricolin, son
+fils, se permit egalement. Le meunier, qui n'y avait pas deroge le matin
+au moulin, fourra cependant son bonnet dans sa poche sans qu'on s'en
+apercut, partage entre un nouvel instinct de deference que Marcelle lui
+inspirait pour les femmes, et la crainte de paraitre jouer au freluquet
+pour la premiere fois de sa vie.
+
+Cependant, tout en admirant ce qu'il appelait le beau _bagout_ du grand
+farinier, M. Bricolin se trouva bientot d'un autre avis que lui sur
+toutes choses. En agriculture, il pretendait qu'il n'y avait rien de
+neuf a tenter, que les savants n'avaient jamais rien decouvert, qu'en
+voulant innover on se ruinait toujours; que, depuis que le _monde est
+monde jusqu'au jour d'aujourd'hui_, on avait toujours fait de meme, et
+qu'on ne ferait jamais mieux.
+
+--Bon! dit le meunier. Et les premiers qui ont fait ce que nous faisons
+aujourd'hui, ceux qui ont attele des boeufs pour ouvrir la terre et
+pour ensemencer, ils ont fait du neuf cependant, et on aurait pu les en
+empecher en se persuadant qu'une terre qu'on n'avait jamais cultivee
+ne deviendrait jamais fertile? C'est comme en politique; dites donc,
+monsieur Bricolin, s'il y a cent ans, on vous avait dit que vous
+ne paieriez plus ni dimes ni redevances; que les couvents seraient
+detruits...
+
+--Bah! bah! je ne l'aurais peut-etre pas cru, c'est vrai; mais c'est
+arrive parce que ca devait arriver. Tout est pour le mieux _au jour
+d'aujourd'hui_; tout le monde est libre de faire fortune, et on
+n'inventera jamais mieux que ca.
+
+--Et les pauvres, les paresseux, les faibles, les _betes_, qu'est-ce que
+vous en faites?
+
+--Je n'en fais rien, puisqu'ils ne sont bons a rien. Tant pis pour eux!
+
+--Et si vous en etiez, monsieur Bricolin, ce qu'a Dieu ne plaise! (vous
+en etes bien loin) diriez-vous: "Tant pis pour moi?" Non, non, vous
+n'avez pas dit ce que vous pensiez, en repondant tant pis pour eux! vous
+avez trop de coeur et de religion pour ca.
+
+--De la religion, moi? Je m'en moque, de la religion, et toi aussi. Je
+vois bien que ca essaie de revenir, mais je ne m'en inquiete guere.
+Notre cure est un bon vivant, et je ne le contrarie pas. Si c'etait un
+cagot, je l'enverrais joliment promener. Qu'est-ce qui croit a toutes
+ces betises-la _au jour d'aujourd'hui_?
+
+--Et votre femme, et votre mere, et votre fille, disent-elles que ce
+sont des betises?
+
+--Oh! ca leur plait, ca les amuse. Les femmes ont besoin de ca a ce
+qu'il parait.
+
+--Et nous autres paysans, nous sommes comme les femmes, nous avons
+besoin de religion.
+
+--Eh bien! vous en avez une sous la main; allez a la messe, je ne vous
+en empeche pas, pourvu que vous ne me forciez pas d'y aller.
+
+--Cela peut arriver cependant, si la religion que nous avons redevient
+fanatique et persecutante comme elle l'a ete si fort et si souvent.
+
+--Elle ne vaut donc rien? laissez-la tomber. Je m'en passe bien, moi?
+
+--Mais puisqu'il nous en faut une absolument, a nous autres, c'est donc
+une autre qu'il faudrait avoir?
+
+--Une autre! une autre! diable! comme tu y vas! Fais-en donc une, toi!
+
+J'en voudrais avoir une qui empechat les hommes de se hair, de se
+craindre et de se nuire.
+
+--Ca serait neuf, en effet! J'en voudrais bien une comme ca qui
+empecherait mes metayers de me voler mon ble la nuit, et mes journaliers
+de mettre trois heures par jour a manger leur soupe.
+
+--Cela serait, si vous aviez une religion qui vous commandat de les
+rendre aussi heureux que vous-meme.
+
+--Grand-Louis, vous avez la vraie religion dans le coeur, dit Marcelle.
+
+--C'est vrai, cela! dit Rose avec effusion.
+
+M. Bricolin n'osa repliquer. Il tenait beaucoup a gagner la confiance de
+madame de Blanchemont et a ne pas lui donner mauvaise opinion de lui.
+Grand-Louis, qui vit le mouvement de Rose, regarda Marcelle avec un oeil
+plein de feu qui semblait lui dire: Je vous remercie.
+
+Le soleil baissait, et le diner, qui avait ete copieux, touchait a sa
+fin. M. Bricolin, qui s'appesantissait sur sa chaise, grace a une large
+refection et a des rasades abondantes, eut voulu se livrer a son plaisir
+favori qui etait de prendre du cafe arrose d'eau-de-vie et entremele
+de liqueurs, pendant deux ou trois heures de la soiree. Mais le
+Grand-Louis, sur lequel il avait compte pour lui tenir tete, quitta la
+table et alla se preparer au depart. Madame de Blanchemont alla recevoir
+les adieux de ses domestiques et regler leurs comptes. Elle leur remit
+sa lettre pour sa belle-mere, et prenant le meunier a l'ecart, elle
+lui confia celle qui etait adressee a Henri, en le priant de la mettre
+lui-meme a la poste.
+
+--Soyez tranquille, dit-il, comprenant qu'il y avait la un peu de
+mystere; cela ne sortira de ma main que pour tomber dans la boite, sans
+que personne y ait jete les yeux, pas meme vos domestiques, n'est-ce
+pas?
+
+--Merci, mon brave Louis.
+
+--Merci! vous me dites merci, quand c'est moi qui devrais vous dire cela
+a deux genoux. Allons, vous ne savez pas ce que je vous dois! Je vas
+passer par chez nous, et dans deux heures la petite Fanchon sera aupres
+de vous. Elle est plus propre et plus douce que la grosse Chounette
+d'ici.
+
+Quand Louis et Lapierre furent partis, Marcelle eut un instant de
+detresse morale en se trouvant seule a la merci de la famille Bricolin.
+Elle se sentit fort attristee, et prenant Edouard par la main, elle
+s'eloigna et gagna un petit bois qu'elle voyait de l'autre cote de la
+prairie.
+
+Il faisait encore grand jour, et le soleil, en s'abaissant derriere
+le vieux chateau, projetait au loin l'ombre gigantesque de ses hautes
+tours. Mais elle n'alla pas loin sans etre rejointe par Rose, qui se
+sentait une grande attraction pour elle, et dont l'aimable figure etait
+le seul objet agreable qui put frapper ses regards en cet instant.
+
+--Je veux vous faire les honneurs de la garenne, dit la jeune fille;
+c'est mon endroit favori, et vous l'aimerez, j'en suis sure.
+
+--Quel qu'il soit, votre compagnie me le fera trouver agreable, repondit
+Marcelle en passant familierement son bras sous celui de Rose.
+
+L'ancien parc seigneurial de Blanchemont, abattu a l'epoque de la
+revolution, etait clos desormais par un fosse profond, rempli d'eau
+courante, et par de grandes haies vives, ou Rose laissa un bout
+de garniture de sa robe de mousseline, avec la precipitation et
+l'insouciance d'une fille dont le trousseau est au grand complet. Les
+anciennes souches des vieux chenes s'etaient couvertes de rejets, et la
+garenne n'etait plus qu'un epais taillis sur lequel dominaient quelques
+_sujets_ epargnes par la cognee, semblables a de respectables ancetres
+etendant leurs bras noueux et robustes sur une nombreuse et fraiche
+posterite. De jolis sentiers montaient et descendaient par des gradins
+naturels etablis sur le roc, et serpentaient sous un ombrage epais
+quoique peu eleve. Ce bois etait mysterieux. On y pouvait errer
+librement, appuyee au bras d'un amant. Marcelle chassa cette pensee qui
+faisait battre son coeur, et tomba dans la reverie en ecoutant le chant
+des rossignols, des linottes et des merles qui peuplaient le bocage
+desert et tranquille.
+
+La seule avenue que le taillis n'eut pas envahie etait situee a la
+lisiere extreme du bois, et servait de chemin d'exploitation. Marcelle
+en approchait avec Rose, et son enfant courait en avant. Tout d'un coup
+il s'arreta et revint lentement sur ses pas, indecis, serieux et pale.
+
+--Qu'est-ce qu'il y a? lui demanda sa mere, habituee a deviner toutes
+ses impressions, en voyant qu'il etait combattu entre la crainte et la
+curiosite.
+
+--Il y a une vilaine femme la-bas, repondit Edouard.
+
+--On peut etre vilain et bon, repondit Marcelle. Lapierre est bien bon
+et il n'est pas beau.
+
+--Oh! Lapierre n'est pas laid! dit Edouard, qui, comme tous les enfants,
+admirait les objets de son affection.
+
+--Donne-moi la main, reprit Marcelle, et allons voir cette vilaine
+femme.
+
+--Non, non, n'y allez pas, c'est inutile, dit Rose d'un air triste et
+embarrasse, sans pourtant manifester aucune crainte. Je ne pensais pas
+qu'_elle_ etait la.
+
+--Je veux habituer Edouard a vaincre la peur, lui repondit Marcelle a
+demi-voix.
+
+Et Rose n'osant la retenir, elle doubla le pas. Mais lorsqu'elle fut
+au milieu de l'avenue, elle s'arreta, frappee d'une sorte de terreur a
+l'aspect de l'etre bizarre qui venait lentement a sa rencontre.
+
+
+
+XII.
+
+LES CHATEAUX EN ESPAGNE.
+
+Sous le majestueux berceau que formaient les grands chenes le long de
+l'avenue, et que le soleil sur son declin coupait de fortes ombres et de
+brillants reflets, marchait a pas comptes une femme ou plutot un etre
+sans nom qui paraissait plonge dans une meditation farouche. C'etait une
+de ces figures egarees et abruties par le malheur, qui n'ont pas plus
+d'age que de sexe. Cependant, ses traits reguliers avaient eu une
+certaine noblesse qui n'etait pas completement effacee, malgre les
+affreux ravages du chagrin et de la maladie, et ses longs cheveux noirs
+en desordre s'echappant de dessous son bonnet blanc surmonte d'un
+chapeau d'homme d'un tissu de paille brise et dechire eu mille endroits,
+donnaient quelque chose de sinistre a la physionomie etroite et basanee
+qu'ils ombrageaient en grande partie. On ne voyait, de cette face jaune
+comme du safran et devastee par la fievre, que deux grands yeux noirs
+d'une fixite effrayante, dont on rencontrait rarement le regard
+preoccupe, un nez tres-droit et d'une forme assez belle quoique
+tres-prononcee, et une bouche livide a demi entr'ouverte. Son
+habillement, d'une malproprete repoussante, appartenait a la classe
+bourgeoise; une mauvaise robe d'etoffe jaune dessinait un corps informe
+ou les epaules hautes et constamment voutees avaient acquis en largeur
+un developpement disproportionne avec le reste du corps qui semblait
+etrique, et sur lequel flottait la robe detachee et trainante d'un cote.
+Ses jambes maigres et noires etaient nues, et des savates immondes
+defendaient mal ses pieds contre les cailloux et les epines auxquels du
+reste ils semblaient insensibles. Elle marchait gravement, la la tete
+penchee en avant, le regard attache sur la terre et les mains occupees a
+rouler et a presser un mouchoir tache de sang.
+
+Elle venait droit sur madame de Blanchemont, qui, dissimulant son effroi
+pour ne pas le communiquer a Edouard, attendait avec angoisse qu'elle
+prit a gauche ou a droite, pour passer aupres d'elle. Mais le spectre,
+car cette creature ressemblait a une apparition sinistre, marchait
+toujours, sans paraitre prendre garde a personne, et sa physionomie, qui
+n'exprimait pas l'idiotisme, mais un desespoir sombre passe a l'etat
+de contemplation abstraite, ne semblait recevoir aucune impression des
+objets exterieurs. Cependant, lorsqu'elle arriva jusqu'a l'ombre
+que Marcelle projetait a ses pieds, elle s'arreta comme si elle eut
+rencontre un obstacle infranchissable, et tourna brusquement le dos pour
+reprendre sa marche incessante et monotone.
+
+--C'est, la pauvre _Bricoline_, dit Rose sans baisser la voix,
+quoiqu'elle fut a portee d'etre entendue. C'est ma soeur ainee, qui est
+_derangee_ (c'est-a-dire folle, en termes du pays). Elle n'a que trente
+ans, quoiqu'elle ait l'air d'une vieille femme, et il y en a douze
+qu'elle ne nous a pas dit un mot, ni paru entendre notre voix. Nous ne
+savons pas si elle est sourde. Elle n'est pas muette, car lorsqu'elle se
+croit seule, elle parle quelquefois, mais cela n'a aucun sens. Elle veut
+toujours etre seule, et elle n'est pas mechante quand on ne la contrarie
+pas. N'en ayez pas peur; si vous avez l'air de ne pas la voir, elle
+ne vous regardera seulement pas. Il n'y a que quand nous voulons la
+_rapproprier_ un peu, qu'elle se met en colere et se debat en criant
+comme si nous lui faisions du mal.
+
+--Maman, dit Edouard qui essayait de cacher son epouvante, ramene-moi a
+la maison, j'ai faim.
+
+--Comment aurais-tu faim? Tu sors de table, dit Marcelle qui n'avait
+pas plus envie que son fils de contempler plus longtemps ce triste
+spectacle. Tu te trompes assurement; viens dans une autre allee:
+peut-etre qu'il fait encore trop de soleil dans celle-ci, et que la
+chaleur te fatigue.
+
+--Oui, oui, rentrons dans le taillis, dit Rose; ceci n'est pas gai a
+voir. Il n'y a pas de risque qu'elle nous suive, et d'ailleurs, quand
+elle est dans une allee, elle ne la quitte pas souvent; vous pouvez voir
+que dans celle-ci, l'herbe est brulee au milieu, tant elle y a passe
+et repasse, toujours au meme endroit. Pauvre soeur, quel dommage! elle
+etait si belle et si bonne! Je me souviens du temps ou elle me portait
+dans ses bras et s'occupait de moi comme vous vous occupez de ce bel
+enfant-la. Mais depuis son malheur elle ne me connait plus et ne se
+souvient pas seulement que j'existe.
+
+--Ah! ma chere mademoiselle Rose, quel affreux malheur en effet! Et
+quelle en est la cause? Est-ce un chagrin ou une maladie? Le sait-on?
+
+--Helas! oui, on le sait bien. Mais on n'en parle pas.
+
+--Je vous demande pardon si l'interet que je vous porte m'a entrainee a
+vous faire une question indiscrete.
+
+--Oh! pour vous, Madame, c'est bien different. Il me semble que vous
+etes si bonne qu'on n'est jamais humilie devant vous. Je vous dirai
+donc, entre nous, que ma pauvre soeur est devenue folle par suite d'_une
+amour contrariee_. Elle aimait un jeune homme tres-bien et tres-honnete,
+mais qui n'avait rien, et nos parents n'ont pas voulu consentir au
+mariage. Le jeune homme s'est engage et a ete se faire tuer a Alger. La
+pauvre Bricoline, qui avait toujours ete triste et silencieuse depuis
+son depart, et a qui on supposait seulement de l'humeur et un chagrin
+qui passerait avec le temps, apprit sa mort d'une maniere un peu
+trop cruelle. Ma mere, croyant qu'en perdant toute esperance elle en
+prendrait enfin son parti, lui jeta cette mauvaise nouvelle a la tete,
+avec des termes assez durs et dans un moment ou une emotion pareille
+pouvait etre mortelle. Ma soeur ne parut pas entendre et ne repondit
+rien. On etait en train de souper, je m'en souviens comme d'hier,
+quoique je fusse bien jeune. Elle laissa tomber sa fourchette et regarda
+ma mere pendant plus d'un quart d'heure sans dire un mot, sans baisser
+les yeux, et d'un air si singulier que ma mere eut peur et s'ecria:
+Ne dirait-on pas qu'elle veut me devorer?--Vous en ferez tant, dit ma
+grand'mere, qui est une femme excellente et qui aurait voulu marier
+Bricoline avec son amoureux, vous lui donnerez tant de soucis que vous
+la rendrez folle.
+
+Ma grand'mere n'avait que trop bien juge. Ma soeur etait folle, et
+depuis ce jour-la, elle n'a plus jamais mange avec nous. Elle ne touche
+a rien de ce qu'on lui presente, et elle vit toujours seule, nous fuyant
+tous, et se nourrissant de vieux restes qu'elle va ramasser elle-meme
+dans le fond du bahut quand il n'y a personne dans la cuisine.
+Quelquefois elle se jette sur une volaille, la tue, la dechire avec ses
+doigts et la devore toute sanglante. C'est ce qu'elle vient de faire,
+j'en suis sure, car elle a du sang aux mains et sur son mouchoir.
+D'autres fois elle arrache, des legumes dans le jardin et les mange
+crus. Enfin elle vit comme une sauvage, et fait peur a tout le monde.
+Voila les suites d'_une amour contrariee_, et mes pauvres parents ne
+sont que trop punis d'avoir mal juge le coeur de leur fille. Cependant
+ils ne parlent jamais de ce qu'ils feraient pour elle si c'etait a
+recommencer.
+
+Marcelle crut que Rose faisait allusion a elle-meme, et, desirant savoir
+a quel point elle partageait l'amour du Grand-Louis, elle encouragea sa
+confiance par un ton de douceur affectueuse. Elles etaient arrivees a la
+lisiere de la garenne opposee a celle ou se promenait la folle. Marcelle
+se sentait plus a l'aise, et le petit Edouard avait oublie deja sa
+frayeur. Il avait repris sa course folatre a portee de l'oeil de sa
+mere.
+
+--Votre mere me parait un peu rigide, en effet, dit madame de
+Blanchemont a sa compagne; mais M. Bricolin a l'air d'avoir pour vous
+plus d'indulgence.
+
+--Papa fait, moins de bruit que maman, dit Rose en secouant la tete.
+Il est plus gai, plus caressant; il fait plus de cadeaux, il a plus
+d'attentions aimables, et enfin il aime bien ses enfants, c'est un bon
+pere!... Mais, sous le rapport de la fortune et de ce qu'il appelle la
+convenance, sa volonte est peut-etre plus inebranlable encore que celle
+de ma mere. Je lui ai entendu dire cent fois qu'il valait mieux etre
+mort que miserable et qu'il me tuerait plutot que de consentir....
+
+--A vous marier a votre gre? dit Marcelle voyant que Rose ne trouvait
+pas d'expressions pour rendre sa pensee.
+
+--Oh! il ne dit pas comme cela, reprit Rose d'un air un peu prude. Je
+n'ai jamais pense au mariage, et je ne sais pas encore si mon gre ne
+serait pas le sien. Mais enfin, il a beaucoup d'ambition pour moi, et se
+tourmente deja de la crainte de ne pas trouver un gendre digne de lui.
+Ce qui fait que je ne serai pas mariee de si tot, et j'en suis bien
+aise, car je ne desire pas quitter ma famille, malgre les petites
+contrarietes que j'y eprouve de la part de maman.
+
+Marcelle crut voir chez Rose un peu de dissimulation, et, ne voulant pas
+brusquer sa confiance, elle fit l'observation que Rose avait sans doute
+beaucoup d'ambition pour elle-meme.
+
+--Oh! pas du tout! repondit Rose avec abandon. Je me trouve beaucoup
+plus riche que je n'ai besoin et souci de l'etre. Mon pere a beau dire
+que nous sommes cinq enfants (car j'ai deux soeurs et un frere etablis),
+et que, par consequent la part de chacun ne sera deja pas ai grosse,
+cela m'est bieu egal. J'ai des gouts simples, et d'ailleurs je vois
+bien, par ce qui se passe chez nous, que plus on est riche, plus on est
+pauvre.
+
+--Comment cela?
+
+--Chez nous autres cultivateurs, du moins, c'est la verite. Vous, les
+nobles, vous vous faites en general honneur de votre fortune; on vous
+accuse meme chez nous de la prodiguer, et, en voyant la ruine de tant
+d'anciennes familles, on se dit qu'on sera plus sage, et on vise avec
+soin, comment dirai-je?... avec passion, a etablir sa race dans la
+richesse. On voudrait toujours doubler et tripler ce qu'on possede;
+voila du moins ce que mon pere, ma mere, mes soeurs et leurs maris,
+mes tantes et mes cousines, m'ont repete sur tous les tons depuis que
+j'existe. Aussi, pour ne pas s'arreter dans le travail de s'enrichir, on
+s'impose toutes sortes de privations. On fait de la depense devant
+les autres de temps en temps, et puis, dans le secret du menage, on
+tondrait, comme on dit, sur un oeuf. On craint de gater ses meubles, ses
+robes, et de trop donner a ses aises. Du moins, c'est le systeme de ma
+mere, et c'est un peu dur d'epargner toute sa vie et de s'interdire
+toute jouissance quand on est a meme de se les donner. Et quand il faut
+economiser sur le bien-etre, le salaire et l'appetit des autres, quand
+il faut etre dur aux gens qui travaillent pour nous, cela devient tout a
+fait triste. Quant a moi, si j'etais maitresse de me gouverner comme
+je l'entends, je voudrais ne rien refuser aux autres ni a moi-meme. Je
+mangerais mon revenu, et peut-etre que le fonds ne s'en porterait pas
+plus mal. Car enfin on m'aimerait, on travaillerait pour moi avec zele
+et avec fidelite. N'est-ce pas ce que Grand-Louis disait a diner? Il
+avait raison.
+
+--Ma chere Rose, il avait raison en theorie.
+
+--En theorie?
+
+--C'est-a-dire en appliquant ses idees genereuses a une societe qui
+n'existe pas encore, mais qui existera un jour, certainement. Quant a
+la pratique actuelle, c'est-a-dire quant a ce qui peut se realiser
+aujourd'hui, vous vous feriez illusion, si vous pensiez qu'il suffirait
+a quelques-uns d'etre bons, au milieu de tous les autres qui ne le sont
+pas, pour etre compris, aimes et recompenses des cette vie.
+
+--Ce que vous dites la m'etonne. Je croyais que vous penseriez comme
+moi. Vous croyez donc qu'on a raison d'ecraser ceux qui travaillent a
+notre profit?
+
+--Je ne pense pas comme vous, Rose, et pourtant je suis bien loin de
+penser comme vous le supposez. Je voudrais qu'on ne fit travailler
+personne pour soi, mais qu'en travaillant chacun pour tous, on
+travaillat pour Dieu et pour soi-meme par contre-coup.
+
+--Et comment cela pourrait-il se faire?
+
+--Ce serait trop long a vous expliquer, mon enfant, et je craindrais de
+le faire mal. En attendant que l'avenir que je concois se realise, je
+regarde comme un tres-grand malheur d'etre riche, et, pour ma part, je
+suis fort soulagee de ne l'etre plus.
+
+--C'est singulier, dit Rose; celui qui est riche peut cependant faire du
+bien a ceux qui ne le sont pas, et c'est la le plus grand bonheur!
+
+--Une seule personne bien intentionnee peut faire si peu de bien, meme
+en donnant tout ce qu'elle possede, et alors elle est si tot reduite a
+l'impuissance!
+
+--Mais si chacun faisait de meme?
+
+--Oui, si chacun! Voila ce qu'il faudrait; mais il est impossible
+maintenant d'amener tous les riches a un pareil sacrifice. Vous-meme,
+Rose, vous ne seriez pas disposee a le faire entierement. Vous voudriez
+bien, avec votre revenu, soulager le plus de souffrances possible,
+c'est-a-dire sauver quelques familles de la misere; mais ce serait
+toujours a la condition de conserver votre fonds, et moi qui vous
+preche, je m'attache aux derniers debris de ma fortune pour sauver ce
+qu'on appelle l'_honneur_ de mon fils en lui conservant de quoi faire
+face aux dettes de son pere, sans tomber lui-meme dans un denuement
+absolu, d'ou resulterait le manque d'education, un travail excessif,
+et probablement la mort d'un etre delicat issu d'une race d'oisifs,
+heritier d'une organisation chetive, et, sous ce rapport,
+tres-inferieure a celle du paysan. Vous voyez donc qu'avec nos bonnes
+intentions, nous autres qui ne savons pas comment la societe pourrait
+apporter remede a de telles alternatives, nous ne pouvons rien, sinon
+preferer pour nous-memes la mediocrite a la richesse et le travail a
+l'oisivete. C'est un pas vers la vertu, mais quel pauvre merite nous
+avons la, et combien peu il apporte remede aux miseres sans nombre qui
+frappent nos yeux et consistent notre coeur!
+
+[Illustration: C'est la pauvre _Bricoline_, dit Rose.]
+
+--Mais le remede? dit Rose stupefaite. Il n'y a donc pas de remede? Il
+faudrait qu'un roi trouvat cela dans sa tete, puisqu'un roi peut tout.
+
+--Un roi ne peut rien, ou presque rien, repondit Marcelle en souriant
+de la naivete de Rose. Il faudrait qu'un peuple trouvat cela dans son
+coeur.
+
+--Tout cela me fait l'effet d'un reve, dit la bonne Rose. C'est la
+premiere fois que j'entends parler de ces choses-la. Je pense bien
+quelquefois toute seule, mais chez nous personne ne dit que le monde ne
+va pas bien. On dit qu'il faut s'occuper de soi, parce que notre bonheur
+est la seule chose dont les autres ne s'occuperont pas, et que tout le
+monde est le grand ennemi de chacun; cela fait peur, n'est-ce pas?
+
+--Et il y a la une etrange contradiction. Le monde va bien mal puisqu'il
+n'est rempli que d'etres qui se detestent et se craignent entre eux!
+
+--Mais votre idee pour sortir de la? car enfin on ne s'apercoit pas du
+mal sans avoir l'idee du mieux?
+
+--On peut avoir cette idee claire quand tout le monde l'a concue
+avec vous et vous aide a la produire. Mais quand on est quelques-uns
+seulement contre tous, qui vous raillent d'y songer et qui vous font un
+crime d'en parler, on n'a qu'une vue trouble et incertaine. C'est ce qui
+arrive, je ne dis pas aux plus grands esprits de ce temps-ci, je n'en
+sais rien, je ne suis qu'une femme ignorante, mais aux coeurs les mieux
+intentionnes, et voila ou nous en sommes aujourd'hui.
+
+--Oui, _au jour d'aujourd'hui!_ comme dit mon papa, dit Rose en
+souriant. Puis elle ajouta d'un air triste: Que ferai-je donc moi? que
+ferai-je pour etre bonne, etant riche?
+
+--Vous conserverez dans votre coeur, comme un tresor, ma chere Rose,
+la douleur de voir souffrir, l'amour du prochain que l'Evangile vous
+enseigne, et le desir ardent de vous sacrifier au salut d'autrui, le
+jour ou ce sacrifice individuel deviendrait utile a tous.
+
+--Ce jour-la viendra donc?
+
+--N'en doutez pas.
+
+--Vous en etes sure?
+
+[Illustration: Une paysanne pour conduire son ane.]
+
+--Comme de la justice et de la bonte de Dieu.
+
+--C'est vrai, au fait Dieu ne peut pas laisser durer le mal
+eternellement. C'est egal, madame la baronne; vous m'avez rempli le
+cerveau d'eblouissements, et j'en ai mal a la tete: mais il me
+semble pourtant que je comprends maintenant pourquoi vous perdez si
+tranquillement votre fortune, et je me figure par instants, que,
+moi-meme, je deviendrais _mediocre_ avec plaisir.
+
+--Et s'il fallait devenir pauvre, souffrir, travailler?
+
+--Dame! si cela ne servait a rien, ce serait affreux.
+
+--Et si l'on commencait a voir pourtant que cela sert a quelque chose?
+S'il fallait passer par une crise de grande detresse, par une sorte de
+martyre, pour arriver a sauver l'humanite?
+
+--Eh bien! dit Rose, qui regardait Marcelle avec etonnement, on le
+supporterait avec patience.
+
+--On s'y jetterait avec enthousiasme, s'ecria Marcelle avec un accent et
+un regard qui firent tressaillir Rose, et qui l'entrainerent comme un
+choc electrique, quoiqu'a sa tres-grande surprise.
+
+Edouard commencait a ralentir ses jeux, et la lune montait a l'horizon.
+Marcelle jugea qu'il etait temps de mener coucher l'enfant, et Rose la
+suivit en silence, encore tout etourdie de la conversation qu'elles
+venaient d'avoir ensemble; mais, retombant dans la realite de sa vie en
+approchant de la ferme et en ecoutant au loin la voix retentissante de
+sa mere, elle se dit en regardant marcher la jeune dame devant elle:
+
+--Est-ce qu'elle ne serait pas _derangee_ aussi?
+
+
+
+XIII.
+
+ROSE.
+
+Malgre cette apprehension, Rose sentait un attrait invincible pour
+Marcelle. Elle l'aida a coucher son fils, l'entoura de mille prevenances
+charmantes, et, en la quittant, elle prit sa main pour la baiser.
+Marcelle, qui l'aimait deja comme un enfant bien doue de la nature, l'en
+empecha en l'embrassant sur les deux joues. Rose, encouragee et ravie,
+hesitait a partir.
+
+--Je voudrais vous demander une chose, lui dit-elle enfin. Est-ce que le
+Grand-Louis a vraiment assez d'esprit pour vous comprendre?
+
+--Certainement, Rose! Mais qu'est-ce que cela vous fait? repondit
+Marcelle avec un peu de malice.
+
+--C'est que cela m'a paru bien singulier, de voir aujourd'hui que, de
+nous tous, c'etait notre meunier qui avait le plus d'idees. Il n'a
+pourtant pas recu une bien belle instruction, ce pauvre Louis!
+
+--Mais il a tant de coeur et d'intelligence! dit Marcelle.
+
+--Oh! du coeur, oui. Je le connais beaucoup, moi, ce garcon-la. J'ai ete
+elevee avec lui. C'est sa soeur ainee qui m'a nourrie et j'ai passe mes
+premieres annees au moulin d'Angibault... Est-ce qu'il ne vous l'a pas
+dit?
+
+--Il ne m'a pas parle de vous, mais j'ai cru voir qu'il vous etait fort
+devoue.
+
+--Il a toujours ete tres-bon pour moi, dit Rose en rougissant. La preuve
+qu'il est excellent, c'est qu'il a toujours aime les enfants. Il n'avait
+que sept ou huit ans quand j'etais en nourrice chez sa soeur, et ma
+grand'mere dit qu'il me soignait et m'amusait comme s'il eut ete d'age a
+etre mon pere. Il parait aussi que j'avais pris tant d'amitie pour lui
+que je ne voulais pas le quitter, et que ma mere, qui ne le haissait pas
+dans ce temps-la comme aujourd'hui, le fit venir a la maison quand je
+fus sevree, pour me tenir compagnie. Il y resta deux ou trois ans, au
+lieu de deux ou trois mois dont on etait convenu d'abord. Il etait si
+actif et si serviable, qu'on le trouvait fort utile chez nous. Sa mere
+avait alors des embarras, et ma grand'mere, qui est son amie, trouvait
+fort bien qu'on la debarrassat d'un de ses enfants. Je me rappelle donc
+bien le temps ou Louis, ma pauvre soeur et moi etions toujours a courir
+et a jouer ensemble, dans le pre, dans la garenne, dans les greniers du
+chateau. Mais quand il fut en age d'etre utile a sa mere en travaillant
+a la farine, elle le rappela au moulin. Nous eumes tant de regret de
+nous separer, et je m'ennuyais tellement sans lui, sa mere et sa soeur
+(ma nourrice) m'etaient si attachees, qu'on me conduisait a Angibault
+tous les samedis soir pour me ramener ici tous les lundis matin. Cela
+dura jusqu'a l'age ou on me mit en pension a la ville, et quand j'en
+sortis, il n'etait plus question de camaraderie entre un garcon comme le
+meunier et une jeune fille qu'on traitait de demoiselle. Cependant nous
+nous sommes toujours vus souvent, surtout depuis que mon pere, malgre la
+distance, l'a pris pour son meunier et qu'il vient ici trois ou quatre
+fois par semaine. De mon cote, j'ai toujours eu un grand plaisir a
+revoir Angibault et la meuniere, qui est si bonne et que j'aime tant!...
+Eh bien, Madame, concevez-vous que, depuis quelque temps, ma mere
+s'avise de trouver cela mauvais et qu'elle m'empeche d'aller m'y
+promener? Elle a pris le pauvre Grand-Louis en horreur, elle fait son
+possible pour le mortifier, et elle m'a defendu de danser avec lui
+dans les _assemblees_, sous pretexte qu'il est trop au-dessous de moi.
+Cependant, nous autres demoiselles de campagne, comme on nous appelle,
+nous dansons toujours avec les paysans qui nous invitent; et d'ailleurs
+on ne peut pas dire que le meunier d'Angibault soit un paysan. Il a pour
+une vingtaine de mille francs de bien et il a ete mieux eleve que bien
+d'autres. A vous dire le vrai, mon cousin Honore Bricolin n'ecrit pas
+l'orthographe aussi bien que lui, quoiqu'on ait depense plus d'argent
+pour l'instruire, et je ne vois pas pourquoi on veut que je sois si
+fiere de ma famille.
+
+--Je n'y comprends rien non plus, dit Marcelle, qui voyait bien qu'un
+peu de finesse etait necessaire avec mademoiselle Rose, et qu'elle ne
+se confesserait pas avec l'ardente expansion du Grand-Louis. Est-ce que
+vous ne voyez rien dans les manieres du bon meunier qui ait pu motiver
+le mecontentement de votre mere?
+
+--Oh! rien du tout. Il est cent fois plus honnete et plus convenable
+que tous nos bourgeois de campagne, qui s'enivrent presque tous et sont
+parfois tres-grossiers. Jamais il n'a dit a mes oreilles un mot qui
+m'ait portee a baisser les yeux.
+
+--Mais votre mere ne se serait-elle pas forge la singuliere idee qu'il
+peut etre amoureux de vous?
+
+Rose se troubla, hesita, et finit par avouer que sa mere pouvait bien
+s'etre persuade cela.
+
+--Et si votre mere avait devine juste, n'aurait-elle pas raison de vous
+mettre en garde contre lui?
+
+--Mais, c'est selon! Si cela etait et s'il m'en parlait!... Mais il ne
+m'a jamais dit un mot qui ne fut de pure amitie.
+
+--Et s'il etait tres-epris de vous sans jamais oser vous le dire?
+
+--Alors, ou serait le mal? dit Rose avec un peu de coquetterie.
+
+--Vous seriez tres-coupable d'entretenir sa passion sans vouloir
+l'encourager serieusement, repondit Marcelle d'un ton assez severe. Ce
+serait vous faire un jeu de la souffrance d'un ami, et ce n'est pas
+dans votre famille, Rose, qu'on doit traiter legerement les _amours
+contrariees_!
+
+--Oh! dit Rose d'un air mutin, les hommes ne deviennent pas fous pour
+ces choses-la! Cependant, ajoutat-elle naivement et en penchant la tete,
+il faut avouer qu'il est quelquefois bien triste, ce pauvre Louis, et
+qu'il parle comme un homme qui est au desespoir... sans que je puisse
+deviner pourquoi! Cela me fait beaucoup de peine.
+
+--Pas assez pourtant pour que vous daigniez le comprendre?
+
+--Mais quand il m'aimerait, que pourrais-je faire pour le consoler?
+
+--Sans doute. Il faudrait l'aimer ou l'eviter.
+
+--Je ne peux ni l'un ni l'autre. L'aimer, c'est quasi impossible, et
+l'eviter, j'ai trop d'amitie pour lui pour me resoudre a lui faire cette
+peine-la. Si vous saviez quels yeux il fait quand j'ai l'air de ne pas
+prendre garde a lui! Il en devient tout pale, et cela me fait mal.
+
+--Pourquoi dites-vous donc qu'il vous serait impossible de l'aimer?
+
+--Dame! peut-on aimer quelqu'un qu'on ne peut pas epouser?
+
+--Mais on peut toujours epouser quelqu'un qu'on aime.
+
+--Oh! pas toujours! Voyez ma pauvre soeur! Son exemple me fait trop de
+peur pour que je veuille risquer de le suivre.
+
+--Vous ne risquez rien, ma chere Rose, dit Marcelle avec un peu
+d'amertume; quand on dispose de son amour et de sa volonte avec tant
+d'aisance, on n'aime pas, et on ne court aucun danger.
+
+--Ne dites pas cela, repondit Rose avec vivacite. Je suis aussi
+capable qu'une autre d'aimer et de risquer d'etre malheureuse. Mais me
+conseillerez-vous d'avoir ce courage-la?
+
+--Dieu m'en preserve! Je voudrais vous aider seulement a constater
+l'etat de votre coeur, afin que vous ne fassiez pas le malheur de Louis
+par votre imprudence.
+
+--Ce pauvre Grand-Louis!... Mais voyons, Madame, que puis-je donc faire?
+Je suppose que mon pere, apres bien des coleres et des menaces, consente
+a me donner a lui; que ma mere, effrayee de l'exemple de ma soeur, aime
+mieux sacrifier ses repugnances que de me voir tomber malade, tout cela
+n'est guere probable.... Mais enfin, pour en arriver la, voyez donc que
+de disputes, que de scenes, que d'embarras!
+
+--Vous avez peur, vous n'aimez pas, vous dis-je; vous pouvez avoir
+raison, c'est pourquoi il faut eloigner le Grand-Louis.
+
+Ce conseil, sur lequel Marcelle revenait toujours, ne paraissait
+nullement du gout de Rose. L'amour du meunier flattait extremement son
+amour-propre, surtout depuis que madame de Blanchemont l'avait tant
+releve a ses yeux, et peut-etre aussi, a cause de la rarete du fait. Les
+paysans sont peu susceptibles de passion, et dans le monde bourgeois ou
+Rose vivait, la passion devenait de plus en plus inouie et inconnue, au
+milieu des preoccupations de l'interet. Rose avait lu quelques romans;
+elle etait fiere d'inspirer un amour disproportionne, impossible,
+et dont, un jour ou l'autre, tout le pays parlerait peut-etre avec
+etonnement. Enfin, le Grand-Louis etait la coqueluche de toutes les
+paysannes, et il n'y avait pas assez de distance entre leur race et la
+bourgeoisie de fraiche date des Bricolin, pour qu'il n'y eut pas quelque
+enivrement a l'emporter sur les plus belles filles de l'endroit.
+
+--Ne croyez pas que je sois lache, dit Rose apres un instant de
+reflexion. Je sais fort bien repondre a maman quand elle accuse
+injustement ce pauvre garcon, et si, une fois, je m'etais mis en tete
+quelque chose, aidee de vous qui avez tant d'esprit, et que mon pere
+desire tant se rendre favorable dans ce moment-ci... je pourrais bien
+triompher de tout. D'abord je vous declare que je ne perdrais pas la
+tete, comme ma pauvre soeur! Je suis obstinee et on m'a toujours trop
+gatee pour ne pas me craindre un peu. Mais je vais vous dire ce qui me
+couterait le plus.
+
+--Voyons, Rose, j'ecoute.
+
+--Que penserait-on de moi dans le pays, si je faisais ces esclandres-la
+dans ma famille? Toutes mes amies, jalouses peut-etre de l'amour que
+j'inspirerais, et qu'elles ne trouveront jamais dans leurs mariages
+d'argent, me jetteraient la pierre. Tous mes cousins et pretendants,
+furieux de la preference donnee a un paysan sur eux, qui se croient d'un
+si grand prix, toutes les meres de famille, effrayees de l'exemple que
+je donnerais a leurs filles, enfin les paysans eux-memes, jaloux de
+voir un d'entre eux faire ce qu'ils appellent un gros mariage, me
+poursuivraient de leur blame et de leurs moqueries. "Voila une folle,
+dirait l'un; c'est dans le sang, et bientot elle mangera de la viande
+crue comme sa soeur. Voila une sotte, dirait l'autre, qui prend un
+paysan, pouvant epouser un homme de sa sorte! Voila une mechante fille,
+dirait tout le monde, qui fait de la peine a des parents qui ne lui ont
+pourtant jamais rien refuse. Oh! l'effrontee, la devergondee, qui fait
+tout ce scandale pour un manant parce qu'il a cinq pieds huit pouces!
+Pourquoi pas pour son valet de charrue? pourquoi pas pour l'oncle
+Cadoche, qui va mendiant de porte en porte?" Enfin, cela ne finirait
+pas, et je crois que ce n'est pas joli pour une jeune fille de s'exposer
+a tout cela pour l'amour d'un homme.
+
+--Ma chere Rose, dit Marcelle, vos dernieres objections ne me paraissent
+pas si serieuses que les premieres, et pourtant je vois que vous
+auriez beaucoup plus de repugnance a braver l'opinion publique que
+la resistance de vos parents. Il faudra que nous examinions murement
+ensemble, le pour et le contre, et comme vous m'avez raconte votre
+histoire, je vous dois la mienne. Je veux vous la raconter, bien que
+ce soit un secret, tout le secret de ma vie mais il est si pur qu'une
+demoiselle peut l'entendre. Dans quelque temps, ce n'en sera plus un
+pour personne, et, en attendant, je suis certaine que vous le garderez
+fidelement.
+
+--Oh! Madame, s'ecria Rose en se jetant au cou de Marcelle, que vous
+etes bonne! on ne m'a jamais dit de secrets, et j'ai toujours eu envie
+d'en savoir un afin de le bien garder. Jugez si le votre me sera sacre!
+Il m'instruira de bien des choses que j'ignore; car il me semble qu'il
+doit y avoir une morale en amour comme en toutes choses, et personne ne
+m'en a jamais voulu parler, sous pretexte qu'il n'y a pas ou qu'il ne
+doit pas y avoir d'amour. Il me semble pourtant bien... mais parlez,
+parlez, ma chere madame Marcelle! Je me figure qu'en ayant votre
+confiance, je vais avoir votre amitie.
+
+--Pourquoi non, si je puis esperer d'etre payee de retour? dit Marcelle
+en lui rendant ses caresses.
+
+--Oh! mon Dieu! dit Rose dont les yeux se remplirent de larmes; ne le
+voyez-vous pas que je vous aime? que des la premiere vue mon coeur a ete
+vers vous, et qu'il est a vous tout entier, depuis seulement un jour que
+je vous connais? Comment cela se fait-il? je n'en sais rien. Mais je
+n'ai jamais vu personne qui me plut autant que vous. Je n'en ai vu que
+dans les livres, et vous me faites l'effet d'etre, a vous seule, toutes
+les belles heroines des romans que j'ai lus.
+
+--Et puis, ma chere enfant, votre noble coeur a besoin d'aimer! Je
+tacherai de n'etre pas indigne de l'occasion qui me favorise.
+
+La petite Fanchon etait deja installee dans le cabinet voisin, et
+deja elle ronflait de facon a couvrir la voix des chouettes et des
+engoulevents qui commencaient a s'agiter dans les combles des vieilles
+tours. Marcelle s'assit aupres de la fenetre ouverte, d'ou l'on voyait
+briller les etoiles sereines dans un ciel magnifiquement pur, et prenant
+la main de Rose, dans les siennes, elle parla ainsi qu'il suit:
+
+
+
+XIV.
+
+MARCELLE.
+
+"Mon histoire, chere Rose, ressemble, en effet, a un roman; mais c'est
+un roman si simple et si peu nouveau qu'il ressemble a tous les romans
+du monde. Le voici en aussi peu de mots que possible.
+
+"Mon fils, a l'age de deux ans, etait d'une sante si mauvaise, que je
+desesperais de le sauver. Mes inquietudes, ma tristesse, les soins
+continuels dont je ne voulais me remettre a personne, me fournirent une
+occasion toute naturelle de me retirer du monde, ou je n'avais fait
+qu'une courte apparition, et pour lequel je n'avais aucun gout. Les
+medecins me conseillerent de faire vivre mon enfant a la campagne. Mon
+mari avait une belle terre a vingt lieues de celle-ci, comme vous savez;
+mais la vie bruyante et licencieuse qu'il y menait avec ses amis, ses
+chevaux, ses chiens et ses maitresses, ne m'engageait pas a m'y retirer,
+meme aux epoques ou il vivait a Paris. Le desordre de cette maison,
+l'insolence des valets dont on souffrait le pillage, ne pouvant leur
+payer regulierement leur salaire, un entourage de voisins de mauvais
+ton, me furent si bien depeints par mon vieux Lapierre, qui y avait
+passe quelque temps, que je renoncai a y tenter un etablissement. M. de
+Blanchemont, ne se souciant pas que je vinsse vivre ici, a portee de
+connaitre ses dereglements, me fit croire que ce lieu-ci etait affreux,
+que le vieux chateau etait inhabitable, et, sous ce dernier rapport,
+il ne faisait qu'exagerer un peu, vous en conviendrez. Il parla de
+m'acheter une maison de campagne aux environs de Paris; mais ou eut-il
+pris de l'argent pour cette acquisition, lorsqu'a mon insu il etait deja
+a peu pres ruine?
+
+"Voyant que ses promesses n'aboutissaient a rien et que mon fils
+deperissait, je me hatai de louer a Montmorency (un village pres de
+Paris dans une situation admirable, au voisinage des bois et des
+collines les plus sainement exposes), une moitie de maison, la premiere
+que je pus trouver, la seule dans, ce moment-la. Ces habitations sont
+fort recherchees par les gens de Paris qui s'y etablissent, meme des
+personnes riches, plus que modestement, pour quelque temps de la belle
+saison. Mes parents et mes amis vinrent m'y voir assez souvent d'abord,
+puis de moins en moins, comme il arrive toujours quand la personne
+qu'on visite aime sa retraite et n'y attire, ni par le luxe, ni par la
+coquetterie. Vers la fin de la premiere saison, il se passait souvent
+quinze jours sans que je visse venir personne de Paris. Je ne m'etais
+liee avec aucune des notabilites de l'endroit. Edouard se portait mieux,
+j'etais calme et satisfaite; je lisais beaucoup, je me promenais dans
+les bois, seule avec lui, une paysanne pour conduire son ane, un livre,
+et un gros chien, gardien tres-jaloux de nos personnes. Cette vie me
+plaisait extremement. M. de Blanchemont etait enchante de n'avoir pas a
+s'occuper de moi. Il ne venait jamais me voir. Il envoyait de temps en
+temps un domestique pour savoir des nouvelles de son fils et s'enquerir
+de mes besoins d'argent qui etaient fort modestes, heureusement pour
+moi: il n'eut pu les satisfaire.
+
+--Voyez! s'ecria Rose, il nous disait ici que c'etait pour vous qu'il
+mangeait ses revenus et les votres; qu'il vous fallait des chevaux, des
+voitures, tandis que vous alliez peut-etre a pied dans les bois pour
+economiser le loyer d'un ane!
+
+Vous l'avez devine, chere Rose. Lorsque je demandais quelque argent a
+mon mari, il me faisait de si longues et de si etranges histoires sur la
+penurie de ses fermiers, sur la gelee de l'hiver, sur la grele de l'ete,
+qui les avait ruines, que, pour ne plus entendre tous ces details, et,
+la plupart du temps, dupe de sa genereuse commiseration pour vous, je
+l'approuvais et m'abstenais de reclamer la jouissance de mes revenus.
+
+"La vieille maison que j'habitais etait propre, mais presque pauvre,
+et je n'y attirais l'attention de personne. Elle se composait de deux
+etages. J'occupais le premier. Au rez-de-chaussee habitaient deux jeunes
+gens, dont l'un etait malade. Un petit jardin tres-ombrage et entoure
+de grands murs, ou Edouard jouait sous mes yeux avec sa bonne, lorsque
+j'etais assise a ma fenetre, etait commun aux deux locataires, M. Henri
+Lemor et moi.
+
+Henri avait vingt-deux ans. Son frere n'en avait que quinze. Le pauvre
+enfant etait phtisique, et son aine le soignait avec une sollicitude
+admirable. Ils etaient orphelins. Henri etait une veritable mere pour le
+pauvre agonisant. Il ne le quittait pas d'une heure, il lui faisait la
+lecture, le promenait en le soutenant dans ses bras, le couchait et le
+rhabillait comme un enfant, et, comme ce malheureux Ernest ne dormait
+presque plus, Henri, pale, extenue, creuse par les veilles, semblait
+presque aussi malade que lui.
+
+"Une vieille femme excellente, proprietaire de notre maison et occupant
+une partie du rez-de-chaussee, montrait beaucoup d'obligeance et de
+devouement a ces malheureux jeunes gens; mais elle ne pouvait suffire
+a tout, je dus m'empresser de la seconder. Je le fis avec zele et sans
+m'epargner, comme vous l'eussiez fait a ma place, Rose; et meme dans les
+derniers jours de l'existence d'Ernest, je ne quittai guere son chevet.
+Il me temoignait une affection et une reconnaissance bien touchantes. Ne
+connaissant pas et ne sentant plus la gravite de son mal, il mourut sans
+s'en apercevoir, et presque en parlant. Il venait de me dire que je
+l'avais gueri, lorsque sa respiration s'arreta et que sa main se glaca
+dans les miennes.
+
+La douleur d'Henri fut profonde, il en tomba malade, et, a son tour, il
+fallut le soigner et le veiller. La vieille proprietaire, madame Joly,
+etait au bout de ses forces. Edouard heureusement etait bien portant, et
+je pouvais partager mes soins entre lui et Henri. Le devoir d'assister
+et de consoler ce pauvre Henri retomba sur moi seule, et a la fin de
+l'automne, j'eus la joie de l'avoir rendu a la vie.
+
+"Vous concevez bien, Rose, qu'une amitie profonde, inalterable, s'etait
+cimentee entre nous deux au milieu de toutes ces douleurs et de tous ces
+dangers. Quand l'hiver et l'insistance de mes parents me forcerent de
+retourner a Paris, nous nous etions fait une si douce habitude de lire,
+de causer, et de nous promener ensemble dans le petit jardin, que notre
+separation fut un veritable dechirement de coeur. Nous n'osames pourtant
+nous promettre de nous retrouver a Montmorency l'annee suivante. Nous
+etions encore timides l'un avec l'autre, et nous aurions tremble de
+donner le nom d'amour a cette affection.
+
+"Henri n'avait guere songe a s'enquerir de ma condition, ni moi de la
+sienne. Nous faisions a peu pres la meme depense dans la maison. Il
+m'avait demande la permission de me voir a Paris; mais quand je lui
+donnai mon adresse chez ma belle-mere, a l'hotel de Blanchemont, il
+parut surpris et effraye. Quand je quittai Montmorency dans le carrosse
+armorie que mes parents avaient envoye pour me prendre, il eut l'air
+consterne, et quand il sut que j'etais riche (je croyais l'etre et je
+passais pour telle), il se regarda comme a jamais separe de moi. L'hiver
+se passa sans que je le revisse, sans que j'entendisse parler de lui.
+
+"Lemor etait pourtant lui-meme reellement plus riche que moi a cette
+epoque. Son pere, mort une annee auparavant, etait un homme du peuple,
+un ouvrier qu'un petit commerce et beaucoup d'habilete avaient mis
+fort a l'aise. Les enfants de cet homme avaient recu une tres-bonne
+education, et la mort d'Ernest laissait a Henri un revenu de huit ou dix
+mille francs. Mais les idees de lucre, l'indelicatesse, l'effroyable
+durete et l'egoisme profond de ce pere commercant avaient revolte de
+bonne heure l'ame enthousiaste et genereuse d'Henri. Dans l'hiver qui
+suivit la mort d'Ernest, il se hata de ceder, presque pour rien, son
+fonds de commerce a un homme que Lemor le pere avait ruine par les
+manoeuvres les plus rapaces et les plus deloyales d'une impitoyable
+concurrence. Henri distribua a tous les ouvriers que son pere avait
+longtemps pressures le produit de cette vente, et, se derobant, avec une
+sorte d'aversion, a leur reconnaissance (car il m'a dit souvent que
+ces hommes malheureux avaient ete corrompus et avilis eux-memes par
+l'exemple et les procedes de leur maitre), il changea de quartier et se
+mit en apprentissage pour devenir ouvrier lui-meme. L'annee precedente,
+et avant que la maladie de son frere le forcat d'habiter la campagne, il
+avait deja commence a etudier la mecanique.
+
+"J'appris tous ces details par la vieille femme de Montmorency, a qui
+j'allai faire une ou deux visites a la fin de l'hiver, autant, je
+l'avoue, pour savoir des nouvelles d'Henri que pour lui temoigner
+l'amitie dont elle etait digne a tous egards. Cette femme avait de la
+veneration pour Lemor. Elle avait soigne le pauvre Ernest comme son
+propre fils; elle ne parlait d'Henri que les mains jointes et les yeux
+pleins de larmes. Quand je lui demandai pourquoi il ne venait pas me
+voir, elle me repondit que ma richesse et ma position dans le monde ne
+pouvaient permettre que des rapports naturels s'etablissent entre une
+personne comme moi et un homme qui s'etait jete volontairement dans la
+pauvrete. C'est a cette occasion qu'elle me raconta tout ce qu'elle
+savait de lui et tout ce que je viens de vous rapporter.
+
+"Vous devez comprendre, chere Rose, combien je fus frappee de la
+conduite de ce jeune homme, qui s'etait montre a moi si simple, si
+modeste et si parfaitement ignorant de sa grandeur morale. Je ne pus
+penser a autre chose; dans le monde, comme dans ma chambre solitaire,
+au theatre comme a l'eglise, son souvenir et son image etaient toujours
+dans mon coeur et dans ma pensee. Je le comparais a tous les hommes que
+je voyais, et alors il me paraissait si grand!
+
+"Des la fin de mars je retournai a Montmorency, n'esperant point y
+retrouver mon interessant voisin. J'eus un instant de veritable douleur,
+lorsque, descendant au jardin avec une parente qui m'avait accompagnee
+pour m'aider malgre moi a me reinstaller a la campagne, j'appris que le
+rez-de-chaussee etait loue a une vieille dame. Mais ma compagne ayant
+fait quelques pas loin de moi, la bonne madame Joly me dit a l'oreille
+qu'elle avait fait ce petit mensonge parce que ma parente lui paraissait
+curieuse et babillarde, mais que Lemor etait la, et qu'il se tenait
+cache pour ne me voir que lorsque je serais seule.
+
+"Je pensai m'evanouir de joie, et je supportai l'obligeance et les
+attentions de ma pauvre cousine avec une patience dont je faillis
+mourir. Enfin elle partit, et je revis Lemor, non pas seulement ce
+jour-la, mais tous les jours et presque a toutes les heures de la
+journee, depuis la fin de l'hiver jusqu'a l'extreme fin de l'automne
+suivant. Les visites, toujours rares et assez courtes que l'on me
+rendait, mes courses indispensables a Paris, nous volerent tout au plus,
+en rassemblant toutes les heures, deux semaines de notre delicieuse
+intimite.
+
+"Je vous laisse a penser si cette vie fut heureuse et si l'amour
+s'empara en maitre absolu de notre amitie. Mais ce dernier sentiment fut
+aussi chaste sous les yeux de Dieu et de mon fils que l'avait ete une
+amitie formee au lit de mort du frere d'Henri. On en jasa pourtant
+peut-etre un peu chez les indigenes de Montmorency; mais la bonne
+reputation de notre hotesse, sa discretion sur nos sentiments qu'elle
+devinait bien, son ardeur a defendre notre conduite, la vie cachee
+que nous menions, et le soin que nous eumes de ne jamais nous montrer
+ensemble hors de la maison; enfin, l'absence de tout scandale,
+empecherent la malveillance de s'en meler: aucun propos ne parvint
+jamais aux oreilles de mon mari ni d'aucun de mes parents.
+
+"Jamais amours ne furent plus religieusement sentis et plus salutaires
+pour les deux ames qu'elles remplirent. Les idees d'Henri, fort
+singulieres aux yeux du monde, mais les seules vraies, les seules
+chretiennes aux miens, transporterent mon esprit dans une nouvelle
+sphere. Je connus l'enthousiasme de la foi et de la vertu en meme temps
+que celui de l'affection. Ces deux sentiments se liaient dans mon coeur
+et ne pouvaient plus se passer l'un de l'autre. Henri adorait mon fils,
+mon fils que son pere oubliait, delaissait et connaissait a peine! Aussi
+Edouard avait pour Lemor la tendresse, la confiance et le respect que
+son pere eut du lui inspirer.
+
+"L'hiver nous arracha encore a notre paradis terrestre, mais cette fois
+il ne nous separa point. Lemor vint me voir en secret de temps en temps,
+et nous nous ecrivions presque tous les jours. Il avait une clef du
+jardin de l'hotel, et quand nous ne pouvions nous y rencontrer la
+nuit, une fente dans le piedestal d'une vieille statue recevait notre
+correspondance.
+
+C'est tout recemment, vous le savez, que M. de Blanchemont a perdu la
+vie d'une maniere tragique et inattendue, dans un duel a mort avec un
+de ses amis, pour une folle maitresse qui l'avait trahi. Un mois apres,
+j'ai vu Henri, et c'est de ce moment que datent mes chagrins. Je croyais
+si naturel de m'engager a lui pour la vie! Je voulais le revoir un
+instant et fixer avec lui l'epoque ou les devoirs de ma position me
+permettraient de lui donner ma main et ma personne comme il avait mon
+coeur et mon esprit. Mais le croiriez-vous, Rose? son premier mouvement
+a ete un refus plein d'effroi et de desespoir. La crainte d'etre riche,
+oui, l'horreur de la richesse, l'ont emporte sur l'amour, et il s'est
+comme enfui de moi avec epouvante!
+
+"J'ai ete offensee, consternee, je n'ai pas su le convaincre, je n'ai
+pas voulu le retenir. Et puis, j'ai reflechi, j'ai trouve qu'il avait
+raison, qu'il etait consequent avec lui-meme, fidele a ses principes. Je
+l'en ai estime, je l'en ai aime davantage, et j'ai resolu d'arranger ma
+vie de maniere a ne plus le blesser, de quitter le monde entierement,
+de venir me cacher bien loin de Paris au fond d'une campagne, afin de
+rompre toutes mes relations avec les puissants et les riches que Lemor
+considere comme des ennemis tantot feroces, tantot involontaires et
+aveugles de l'humanite.
+
+"Mais a ce projet, qui n'etait que secondaire dans ma pensee, j'en
+associais un autre qui coupait le mal dans sa racine et detruisait a
+jamais tous les scrupules de mon amant, de mon epoux futur. Je voulais
+imiter son exemple, et dissiper ma fortune personnelle en l'appliquant
+a ce qu'au couvent nous appelions les bonnes oeuvres, a ce que Lemor
+appelle l'oeuvre de remuneration, a ce qui est juste envers les hommes
+et agreable a Dieu dans toutes les religions et dans tous les temps.
+J'etais libre de faire ce sacrifice sans nuire a ce que les riches
+auraient appele le bonheur futur de mon fils, puisque je le croyais
+encore destine a un heritage considerable; et, d'ailleurs, dans mes
+idees a moi, en m'abstenant de jouir de ses revenus durant les longues
+annees de sa minorite, en accumulant et en placant les rentes, j'aurais
+travaille aussi a son bonheur. C'est-a-dire que l'elevant dans
+des habitudes de sobriete et de simplicite, et lui communiquant
+l'enthousiasme de ma charite, je l'aurais mis a meme un jour de
+consacrer a ces memes bonnes oeuvres une fortune considerable, augmentee
+par mon economie et par le devoir que je m'imposais de n'en jouir en
+aucune facon pour mon propre compte, malgre les droits que la loi me
+donnait a cet egard. Il me semblait que cette ame si naive et si tendre
+de mon enfant repondrait a mon enthousiasme, et que j'entasserais ces
+richesses terrestres pour son salut futur. Riez-en un peu, si vous
+voulez, chere Rose; mais il me semble encore que je reussirai, dans des
+conditions plus restreintes, a faire envisager les choses a mon Edouard
+sous ce point de vue. Il n'a plus a heriter de son pere, et ce qui me
+reste lui sera desormais consacre dans le meme but. Je ne me crois plus
+le droit de me depouiller de ce peu d'aisance qui nous est laissee
+a tous d'eux. Je me figure que rien ne m'appartient plus en propre,
+puisque mon fils n'a plus rien de certain a attendre que de moi. Cette
+pauvrete, dont j'aurais pu faire voeu pour moi seule, c'est un bapteme
+nouveau que Dieu ne me permet peut-etre pas d'imposer a mon enfant
+avant qu'il soit en age de l'accepter ou de le rejeter librement.
+pouvons-nous, etant nes dans le siecle, et ayant donne la vie a des
+etres destines aux jouissances et au pouvoir dans la societe, les priver
+violemment et sans les consulter, de ce que la societe considere comme
+de si grands avantages et des droits si sacres? Dans ce _sauve qui peut_
+general ou la corruption de l'argent a lance tous les humains, si je
+venais a mourir en laissant mon fils dans la misere avant le temps
+necessaire pour lui enseigner l'amour du travail, a quels vices, a
+quelle abjection ne risquerais-je pas d'abandonner ses bons mais faibles
+instincts? On parle d'une religion de fraternite et de communaute, ou
+tous les hommes seraient heureux en s'aimant, et deviendraient riches en
+se depouillant. On dit que c'est un probleme que les plus grands saints
+du christianisme comme les plus grands sages de l'antiquite ont ete
+sur le point de resoudre. On dit encore que cette religion est prete
+a descendre dans le coeur des hommes, quoique tout semble, dans la
+realite, conspirer contre elle; parce que du choc immense, epouvantable,
+de tous les interets egoistes, doivent naitre la necessite de tout
+changer, la lassitude du mal, le besoin du vrai et l'amour du bien. Tout
+cela, je le crois fermement, Rose. Mais, comme je vous le disais tout a
+l'heure, j'ignore quels jours Dieu a fixes pour l'accomplissement de ses
+desseins. Je ne comprends rien a la politique, je n'y vois pas d'assez
+vives lueurs de mon ideal; et, refugiee dans l'arche comme l'oiseau
+durant le deluge, j'attends, je prie, je souffre et j'espere, sans
+m'occuper des railleries que le monde prodigue a ceux qui ne veulent pas
+approuver ses injustices, et se rejouir des malheurs de leur temps.
+
+"Mais dans cette ignorance du lendemain, dans cette tempete dechainee de
+toutes les forces humaines les unes contre les autres, il faut bien que
+je serre mon fils dans mes bras, et que je l'aide a surmonter le flot
+qui nous porte peut-etre aux rives d'un monde meilleur des ici-bas.
+Helas! chere Rose, dans un temps ou l'argent est tout, tout se vend et
+s'achete. L'art, la science, toutes les lumieres, et par consequent
+toutes les vertus, la religion elle-meme, sont interdites a celui qui ne
+peut payer l'avantage de boire a ces sources divines. De meme qu'on paie
+les sacrements a l'eglise, il faut, a prix d'argent, acquerir le droit
+d'etre homme, de savoir lire, d'apprendre a penser, a connaitre le
+bien du mal. Le pauvre est condamne, a moins d'etre doue d'un genie
+exceptionnel, a vegeter, prive de sagesse et d'instruction. Et le
+mendiant, le pauvre enfant qui apprend pour tout metier l'art de tendre
+la main et d'elever une voix plaintive, dans quelles obscures et
+fausses notions est forcee de se debattre son intelligence infirme et
+impuissante! Il y a quelque chose d'affreux a penser que la superstition
+est la seule religion accessible au paysan, que tout son culte se reduit
+a des pratiques qu'il ne comprend pas, dont il ne saura jamais ni le
+sens ni l'origine, et que Dieu n'est pour lui qu'une idole favorable aux
+moissons et aux troupeaux de celui qui lui vote un cierge ou une image.
+En venant ce matin ici, j'ai rencontre une procession arretee autour
+d'une fontaine pour conjurer la secheresse. J'ai demande pourquoi on
+priait la plutot qu'ailleurs. Une femme m'a repondu, en me montrant une
+petite statue de platre cachee dans une niche et ornee de guirlandes
+comme les dieux du paganisme[5], "c'est que cette _bonne dame_ est la
+meilleure de toutes pour la pluie."
+
+[Note 5: Les Peres de l'Eglise primitive condamnaient amerement cet
+usage paien d'orner les statues des dieux. Minutius Felix s'en explique
+clairement et admirablement. L'Eglise du moyen age a retabli les
+pratiques de l'idolatrie, et l'Eglise d'aujourd'hui continue cette
+speculation lucrative.]
+
+"Si mon fils est indigent, il faudra donc qu'il soit idolatre, au
+rebours des premiers chretiens qui embrassaient la vraie religion
+avec la sainte pauvrete? Je sais bien que le pauvre a le droit de me
+demander: Pourquoi ton fils plutot que le mien connaitrait-il Dieu et la
+verite? Helas! je n'ai rien a lui repondre, sinon que je ne puis sauver
+son fils qu'en sacrifiant le mien. Et quelle reponse inhumaine pour lui!
+Oh! les temps de naufrage sont affreux! Chacun court a ce qui lui est
+le plus cher et abandonne les autres. Mais encore une fois, Rose, que
+pouvons-nous donc, nous autres pauvres femmes, qui ne savons que pleurer
+sur tout cela?
+
+"Ainsi, les devoirs que nous impose la famille sont en contradiction
+avec ceux que nous impose l'humanite. Mais nous pouvons encore quelque
+chose pour la famille, tandis que pour l'humanite, a moins d'etre
+tres-riches, nous ne pouvons rien encore. Car dans ce temps-ci, ou les
+grandes fortunes devorent les petites si rapidement, la mediocrite,
+c'est la gene et l'impuissance.
+
+"Voila pourquoi, continua Marcelle en essuyant une larme, je vais etre
+forcee de modifier les beaux reves que j'avais faits en quittant Paris
+il y a deux jours. Mais je veux faire encore de mon mieux, Rose, pour ne
+pas m'entourer de petites jouissances inutiles aux depens des autres. Je
+veux me reduire au necessaire, acheter une maison de paysan, vivre aussi
+sobrement qu'il me sera possible sans alterer ma sante (puisque je dois
+ma vie a Edouard), mettre de l'ordre dans ce petit capital pour le lui
+donner un jour, apres lui en avoir indique l'usage que Dieu nous aura
+revele utile et pieux dans ce temps-la; et, en attendant, consacrer la
+moindre partie possible de mon humble revenu a mes besoins et a la
+bonne education de mon fils, afin d'avoir toujours de quoi assister les
+pauvres qui viendront frapper a ma porte. C'est la, je crois, tout ce
+que je peux faire, s'il ne se forme pas bientot une association vraiment
+sainte, une sorte d'eglise nouvelle, ou quelques croyants inspires
+appelleront a eux leurs freres pour les faire vivre en commun sous les
+lois d'une religion et d'une morale qui repondent aux nobles besoins de
+l'ame et aux lois de la veritable egalite. Ne me demandez pas quelles
+seraient precisement ces lois. Je n'ai pas mission de les formuler,
+puisque Dieu ne m'a pas donne le genie de les decouvrir, toute mon
+intelligence se borne a pouvoir les comprendre quand elles seront
+revelees, et mes bons instincts me forcent a rejeter les systemes qui se
+posent aujourd'hui un peu trop fierement sous des noms divers. Je
+n'en vois encore aucun ou la liberte morale se trouve respectee, ou
+l'atheisme et l'ambition de dominer ne se montrent par quelque
+endroit. Vous avez entendu parler peut-etre des saint-simoniens et des
+fourieristes. Ce sont la des systemes encore sans religion et sans
+amour, des philosophies avortees, a peine ebauchees, ou l'esprit du mal
+semble se cacher sous les dehors de la philanthropie. Je ne les juge pas
+absolument, mais j'en suis repoussee comme par le pressentiment d'un
+nouveau piege tendu a la simplicite des hommes.
+
+"Mais il se fait tard, ma bonne Rose, et vos beaux yeux qui brillent
+encore luttent pourtant contre la fatigue de m'ecouter. Je n'ai rien a
+conclure pour vous de tout ceci; sinon que nous sommes toutes les
+deux aimees par des hommes pauvres, et que l'une de nous aspire a
+s'affranchir de l'alliance des riches, tandis que l'autre hesite et
+s'effraie de leur opinion.
+
+--Ah! Madame, dit Rose, qui avait ecoute Marcelle avec une religieuse
+attention, que vous etes grande et bonne! comme vous savez aimer, et
+comme je comprends bien maintenant pourquoi je vous aime! Il me semble
+que votre histoire et l'explication de votre conduite m'ont fait grossir
+la tete de moitie! Quelle triste et mesquine vie nous menons, au prix
+de celle que vous revez! Mon Dieu, mon Dieu! je crois que je mourrai le
+jour ou vous partirez d'ici!
+
+--Sans vous, chere Rose, je serais fort pressee, je vous le confesse,
+d'aller batir ma chaumiere aupres de celle de plus pauvres gens; mais
+vous me ferez aimer votre ferme, et meme ce vieux chateau.... Ah!
+j'entends votre mere qui vous appelle. Embrassez-moi encore et
+pardonnez-moi de vous avoir dit quelques paroles dures. Je me les
+reproche en voyant combien vous etes sensible et affectueuse."
+
+Rose embrassa la jeune baronne avec effusion, et la quitta. Cedant a une
+habitude d'enfant mutin, elle se donna le petit plaisir de laisser crier
+sa mere tout en se rendant avec lenteur a son appel. Puis elle se le
+reprocha et se mit a courir; mais elle ne put se resoudre a lui parler
+avant d'etre tout a fait aupres d'elle: cette voix glapissante lui
+faisait l'effet d'un ton faux apres la douce harmonie des paroles de
+Marcelle.
+
+Encore fatiguee de son voyage, madame de Blanchemont se glissa dans le
+lit ou reposait son enfant, et, tirant ses rideaux de toile d'orange a
+grands ramages, elle commencait a s'endormir sans songer aux revenants
+indispensables du vieux chateau, lorsqu'un bruit incomprehensible la
+forca de preter l'oreille et de se relever un peu emue.
+
+
+
+
+DEUXIEME JOURNEE
+
+
+
+XV.
+
+LA RENCONTRE.
+
+Le bruit qui troublait le sommeil de notre heroine etait celui d'un
+corps quelconque passant et repassant a l'exterieur sur la porte de sa
+chambre avec une obstination et une maladresse singulieres. Ce toucher
+etait trop sec et trop inintelligent pour etre celui d'une main humaine
+cherchant a trouver la serrure dans l'obscurite, et pourtant comme le
+bruit ne ressemblait pas a celui qu'eut pu faire un rat, Marcelle ne put
+s'arreter a aucune autre hypothese. Elle pensa que quelqu'un de la ferme
+couchait dans le vieux chateau, peut-etre un serviteur ivre qui se
+trompait d'etage, et cherchait son gite a tatons. Se rappelant alors
+qu'elle n'avait pas ote la clef de sa chambre, elle se leva afin de
+reparer cet oubli, aussitot que la personne se serait eloignee. Mais
+le bruit continuait, et Marcelle n'osait entr'ouvrir la porte pour
+effectuer son dessein, dans la crainte, en se montrant, d'etre insultee
+par quelque lourdaud. Cette petite anxiete commencait a devenir fort
+desagreable, lorsque la main incertaine s'impatienta, et gratta la
+porte, de telle facon que Marcelle crut reconnaitre les griffes d'un
+chat, et, souriant de son emotion, elle se decida a ouvrir pour
+accueillir ou chasser cet habitue de son appartement. Mais a peine
+eut-elle entr'ouvert, avec un reste de precaution, que la porte fut
+repoussee sur elle avec violence, et que la folle s'offrit a ses regards
+sur le seuil de sa chambre.
+
+Cette visite parut a Marcelle la plus deplaisante des suppositions
+qu'elle aurait pu faire, et elle hesita si elle ne repousserait pas par
+la force ce personnage inquietant, malgre ce qu'on lui avait dit de la
+tranquillite habituelle de sa demence. Mais le degout que lui inspirait
+l'etat de malproprete de cette malheureuse, et encore plus un sentiment
+de compassion, l'empecherent de s'arreter a cette idee. La folle ne
+paraissait pas s'apercevoir de sa presence, et il etait probable que,
+dans son gout pour la solitude, elle se retirerait aussitot que
+Marcelle se ferait remarquer. Madame de Blanchemont jugea donc a propos
+d'attendre, et d'observer quelle serait la fantaisie de sa facheuse
+hotesse, et reculant, elle alla s'asseoir sur le bord de son lit, dont
+elle ferma les rideaux derriere elle, afin qu'Edouard, s'il venait a
+s'eveiller, ne vit pas la _vilaine femme_ dont il avait eu peur dans la
+garenne.
+
+La Bricoline (nous avons deja dit que chez nous toutes les ainees
+de familles de paysans et de bourgeois de campagne portaient le nom
+hereditaire feminise en guise de prenom) traversa la chambre avec une
+certaine precipitation, et s'approcha de la fenetre qu'elle ouvrit apres
+beaucoup d'efforts inutiles, la faiblesse de ses mains etiques, et la
+longueur de ses ongles qu'elle ne voulait jamais laisser couper, la
+rendant fort maladroite. Quand elle y fut parvenue, elle se pencha
+dehors, et, d'une voix etouffee a dessein, elle appela _Paul_. C'etait
+sans doute le nom de son amant, qu'elle attendait toujours, et a la mort
+duquel elle ne pouvait se resoudre a croire.
+
+Ce lamentable appel n'ayant eveille aucun echo dans le silence de la
+nuit, elle s'assit sur le banc de pierre qui, dans toutes les antiques
+constructions de ce genre, occupe l'embrasure profonde de la fenetre, et
+resta muette, roulant toujours son mouchoir ensanglante, et paraissant
+se resigner a l'attente. Au bout de dix minutes environ, elle se releva,
+et appela encore, toujours a voix basse, comme si elle eut cru son
+amant cache dans les broussailles du fosse, et comme si elle eut craint
+d'eveiller l'attention des gens de la ferme.
+
+Pendant plus d'une heure l'infortunee continua ainsi, tantot nommant
+Paul et tantot l'attendant avec une patience et une resignation
+extraordinaires. La lune eclairait en plein son visage decharne et son
+corps difforme. Peut-etre y avait-il pour elle une sorte de bonheur dans
+cette vaine esperance. Peut-etre se faisait-elle illusion au point
+de rever toute eveillee qu'il etait la, qu'elle l'ecoutait et lui
+repondait. Et puis, quand le reve s'effacait, elle le ramenait en
+appelant de nouveau son mort bien aime.
+
+Marcelle la contemplait avec un profond dechirement de coeur; elle eut
+voulu surprendre tous les secrets de sa folie, dans l'esperance de
+trouver quelque moyen d'adoucir une telle souffrance; mais les fous de
+cette nature ne s'expliquent pas et il est impossible de deviner s'ils
+sont absorbes par une pensee qui les ronge sans relache, ou si l'action
+de la pensee est suspendue en eux par intervalles.
+
+Lorsque la miserable fille quitta enfin la fenetre, elle se mit a
+marcher dans la chambre avec la meme lenteur et la meme gravite qui
+avaient frappe Marcelle dans l'allee de la Garenne. Elle ne paraissait
+plus songer a son amant, et sa physionomie, fortement contractee,
+ressemblait a celle d'un vieux alchimiste perdu dans la recherche de
+l'absolu. Cette promenade reguliere dura encore assez longtemps pour
+fatiguer extremement madame de Blanchemont, qui n'osait ni se coucher ni
+quitter son fils pour aller eveiller la petite Fanchon. Enfin, la folle
+prit son parti, et montant un etage, elle alla a une autre fenetre
+recommencer a appeler Paul par intervalles et a l'attendre en se
+promenant.
+
+Marcelle songea alors qu'elle devait aller avertir les Bricolin. Sans
+doute ils ignoraient que leur fille s'etait echappee de la maison et
+qu'elle courait peut-etre le danger de se suicider ou de se laisser
+tomber involontairement par une fenetre. Mais la petite Fanchon, qu'elle
+eveilla, non sans peine, afin qu'elle se tint aupres du lit d'Edouard
+pendant qu'elle irait elle-meme au chateau neuf, la detourna de ce
+projet.
+
+--Eh! non, Madame, lui dit-elle; les Bricolin ne se derangeront pas pour
+cela. Ils sont habitues a voir courir cette pauvre demoiselle la nuit
+comme le jour. Elle ne fait pas de mal, et il y a longtemps qu'elle
+a oublie de _se perir_. On dit qu'elle ne dort jamais. Il n'est pas
+etonnant que, par les temps de lune, elle soit plus eveillee encore.
+Fermez bien votre porte, pour qu'elle ne vienne plus vous ennuyer. Vous
+avez bien fait de ne lui rien dire; ca aurait pu la choquer et la rendre
+mechante. Elle va faire son train la-haut jusqu'au jour, comme les
+_caboches_ (les chouettes); mais puisque vous savez ce que c'est, a
+present, ca ne vous empechera pas de dormir.
+
+La petite Fanchon en parlait a son aise, elle qui, grace a ses quinze
+ans et a son temperament paisible, eut dormi au bruit du canon, pourvu
+qu'elle eut su ce que c'etait. Marcelle eut un peu de peine a suivre
+son exemple, mais enfin la fatigue l'emporta, et elle s'endormit au pas
+regulier et continuel de la folle, qu'elle entendait au-dessus de sa
+chambre ebranler les solives tremblantes du vieux chateau.
+
+Le lendemain, Rose apprit avec regret, mais sans surprise, l'incident de
+la nuit.
+
+---Eh! mon Dieu! dit-elle, nous l'avions pourtant bien enfermee, sachant
+qu'elle a l'habitude d'errer de tous cotes, et dans le vieux chateau de
+preference pendant la lune. (C'est pour cela que ma mere ne se souciait
+pas de vous y loger.) Mais elle aura encore trouve moyen d'ouvrir sa
+fenetre et de s'en aller par la. Elle n'est ni forte ni adroite de ses
+mains, mais elle a tant de patience! Elle n'a qu'une idee, elle ne s'en
+repose jamais. M. le baron, qui n'avait pas le coeur aussi humain que
+vous, et qui riait des choses les moins risibles, pretendait qu'elle
+cherchait... attendez si je me souviendrai de son mot!... la
+quadrature... Oui, c'est cela, la quadrature du cercle; et quand il la
+voyait passer: "Eh bien! nous disait-il, votre philosophe n'a pas encore
+resolu son probleme?"
+
+--Je ne me sens pas d'humeur a plaisanter sur un sujet qui navre le
+coeur, repondit Marcelle, et j'ai fait des reves lugubres cette nuit.
+Tenez, Rose, nous voila bonnes amies, nous le deviendrons j'espere de
+plus en plus, et puisque vous m'avez offert votre chambre, je l'accepte,
+a condition que vous ne la quitterez pas, et que nous la partagerons.
+Un canape pour Edouard, un lit de sangle pour moi, il n'en faut pas
+davantage.
+
+--Oh! vous me comblez de joie, s'ecria Rose, en lui sautant au cou.
+Cela ne me causera aucun derangement. Il y a deux lits dans toutes nos
+chambres, c'est l'habitude de la campagne ou l'on est toujours pret a
+recevoir quelque amie ou quelque parente, et je vais etre si heureuse de
+causer avec vous tous les soirs!...
+
+L'amitie des deux jeunes femmes fit en effet beaucoup de progres dans
+cette journee. Marcelle y mettait d'autant plus d'abandon que c'etait la
+seule douceur qu'elle put se promettre chez les Bricolin. Le fermier
+la promena dans une partie de ses dependances, lui parlant toujours
+d'argent et d'arrangements. Il dissimulait son desir d'acheter, mais
+c'etait en vain, et Marcelle qui, pour en finir plus vite avec des
+preoccupations si antipathiques a son esprit, etait, prete a lui faire
+une partie des sacrifices qu'il exigeait, aussitot qu'elle se serait
+assuree de l'exactitude de ses calculs, usa pourtant d'un peu d'adresse
+avec lui pour le tenir dans l'inquietude. Rose lui avait fait entendre
+qu'elle pouvait avoir, dans cette circonstance, beaucoup d'influence sur
+sa destinee, et d'ailleurs, Grand-Louis lui avait fait promettre de ne
+rien decider sans le consulter. Madame de Blanchemont se sentait une
+pleine confiance dans cet ami improvise, et elle resolut d'attendre son
+retour pour faire choix d'un conseil competent. Il connaissait tout le
+monde, et il avait trop de jugement pour ne pas la mettre en bonnes
+mains.
+
+Nous avons laisse le brave meunier partant pour la ville de ***, avec
+Lapierre, Suzette, et le patachon. Ils y arriverent a dix heures du
+soir, et, le lendemain, des la pointe du jour, Grand-Louis ayant
+embarque les deux domestiques dans la diligence de Paris, se rendit chez
+le bourgeois auquel il avait intention de faire acheter la caleche. Mais
+en passant devant la poste aux lettres, il se dirigea vers l'entree du
+bureau pour remettre au buraliste en personne celle que Marcelle l'avait
+charge d'affranchir. La premiere figure qui frappa ses regards fut celle
+du jeune inconnu qui etait venu, quinze jours auparavant, errer dans
+la Vallee-Noire, visiter Blanchemont, et que le hasard avait amene au
+moulin d'Angibault. Ce jeune homme ne fit aucune attention a lui: debout
+a l'entree du bureau, il lisait avidement et d'un air fort emu, une
+lettre qu'il etait venu recevoir. Grand-Louis tenant dans ses mains
+celle de madame de Blanchemont, et se rappelant que le nom d'_Henri_,
+grave sur un arbre au bord de la Vauvre, avait beaucoup preoccupe cette
+jeune dame, jeta un regard furtif sur l'adresse de la lettre que lisait
+le jeune homme et qui se trouvait naturellement a la portee de sa vue,
+l'inconnu tenant ce papier devant lui de maniere a en bien cacher le
+contenu et a en montrer parfaitement l'exterieur. En un clin d'oeil
+rapide et d'une curiosite bienveillante, le meunier vit le nom de M.
+Henri Lemor trace de la meme main que l'adresse de la lettre dont il
+etait porteur; aucun doute, ces deux lettres etaient de Marcelle, et
+l'inconnu etait... le meunier n'y mit pas de facons dans sa pensee,
+l'amant de la belle veuve.
+
+Grand-Louis ne se trompait pas: le premier billet que Marcelle avait
+ecrit de Paris, et qu'un ami de Lemor, charge de ce soin, lui avait fait
+tenir poste restante a ***, venait d'arriver en cet instant aux mains
+du jeune homme, et il etait loin de s'attendre au bonheur d'en recevoir
+immediatement un second, lorsque Grand-Louis passa facetieusement ce
+tresor entre ses yeux et celui qu'il etait en train de relire pour la
+troisieme fois.
+
+[Illustration: Ce garcon-la est entete comme tous les diables.]
+
+Henri tressaillit, et se jetant avec impetuosite sur cette lettre,
+il allait s'en emparer, lorsque le meunier lui dit, en la lui
+retirant:--Non! non! pas si vite, mon garcon! Le buraliste nous voit
+peut-etre du coin de l'oeil, et je n'ai pas envie qu'il me fasse payer
+l'amende, qui n'est pas mince. Nous allons, causer un peu plus loin, car
+je ne pense pas que vous ayez la patience d'attendre que cette jolie
+lettre revienne de Paris, ou on l'enverrait certainement, malgre vos
+reclamations et votre passe-port, puisqu'elle n'est pas adressee ici
+poste restante. Suivez-moi au bout de la promenade.
+
+Lemor le suivit, mais un scrupule etait deja venu alarmer le meunier.
+Attendez, dit-il, quand ils eurent gagne un endroit convenablement
+isole, vous etes bien l'individu dont le nom est sur cette lettre?
+
+--Vous n'en doutez pas, sans doute, et vous me connaissez apparemment,
+puisque vous me l'avez presentee?
+
+--C'est egal, vous avez bien un passe-port?
+
+--Certainement, puisque je viens de le produire a la poste pour retirer
+ma correspondance.
+
+--C'est encore egal; dussiez-vous me prendre pour un gendarme deguise,
+voyons-le, dit le meunier en lui donnant la lettre. Donnant, donnant.
+
+--Vous etes fort mefiant, dit Lemor en se hatant de lui donner ses
+papiers.
+
+--Un petit moment encore, reprit le prudent meunier. Je veux pouvoir
+faire serment, si les gens de la poste m'ont vu vous donner cette
+lettre, que je vous l'ai remise decachetee! Et il brisa le cachet
+tres-lestement, mais sans se permettre d'ouvrir la lettre qu'il remit a
+Henri tout en prenant son passe-port.
+
+Tandis que le jeune homme lisait avidement, le meunier, qui n'etait pas
+fache de satisfaire sa curiosite, prenait connaissance des titres et
+qualites de son inconnu.
+
+Henri Lemor, age de vingt-quatre ans, natif de Paris, profession
+d'ouvrier mecanicien, se rendant a Toulouse, Montpellier, Nimes, Avignon
+et peut-etre Toulon et Alger, pour y chercher de l'emploi et y exercer
+son industrie.
+
+[Illustration: Il lui sembla voir une forme vague.]
+
+--Diable! se disait le meunier, ouvrier mecanicien! aime d'une baronne!
+cherchant de l'ouvrage et pouvant peut-etre epouser une femme qui a
+encore trois cent mille francs! Ce n'est donc que chez nous qu'on
+prefere l'argent a l'amour, et que les femmes sont si fieres! Il n'y a
+pas tant de distance entre la petite-fille du pere Bricolin le laboureur
+et le petit-fils de mon grand-pere le meunier, qu'entre cette baronne
+et ce pauvre diable! Ah! mademoiselle Rose! je voudrais bien que madame
+Marcelle vous apprit le secret d'aimer! Puis, faisant lui-meme
+le signalement du jeune homme sans regarder celui du passe-port,
+Grand-Louis se disait en examinant Henri absorbe dans sa lecture: Taille
+mediocre, visage pale... assez joli, si l'on veut, mais cette barbe
+noire, c'est vilain. Tous ces ouvriers de Paris ont l'air de porter
+toute leur force au menton. Et le meunier comparait avec une secrete
+complaisance ses membres athletiques a l'organisation plus delicate
+de Lemor. Il me semble, se disait-il, que s'il ne faut pas etre plus
+remarquable que ca pour tourner la tete a une femme d'esprit... et a
+une belle dame... mademoiselle Rose pourrait bien s'apercevoir que son
+tres-humble serviteur n'est pas plus mal tourne qu'un autre. Apres cela,
+ces Parisiens, ca vous a une certaine grace, une tournure, des yeux
+noirs, je ne sais quoi qui nous fait paraitre patauds a cote d'eux. Et
+puis, sans doute que celui-la a plus d'esprit qu'il n'est gros. S'il
+pouvait m'en donner un peu, et m'enseigner, lui aussi, son secret pour
+etre aime!
+
+
+
+XVI.
+
+DIPLOMATIE.
+
+Au beau milieu de ses reflexions, maitre Louis s'apercut que le jeune
+homme, dans ses preoccupations beaucoup plus vives, s'eloignait sans
+songer a lui.
+
+--Hola! mon camarade! lui dit Grand-Louis en courant apres lui; vous
+voulez donc me laisser votre passeport?
+
+--Ah! mon cher ami, je vous oubliais, et je vous en demande pardon!
+repondit Lemor. Vous m'avez rendu le service de me remettre cette
+lettre, et je vous dois mille remerciements.... Mais je vous reconnais
+a present. Je vous ai deja vu, il n'y a pas longtemps. C'est a votre
+moulin que j'ai recu l'hospitalite... Un endroit superbe... et une si
+bonne mere! Vous etes un homme heureux! vous! car vous etes franc et
+serviable aussi, cela se voit!
+
+--Oui! une belle hospitalite! dit le meunier; parlons en! Apres cela,
+c'est votre faute si vous n'avez voulu accepter que du pain et de
+l'eau.... Ca m'avait donne un peu mauvaise opinion de vous, avec ca que
+vous avez une barbe de capucin! Cependant, vous n'avez pas plus que moi
+la mine d'un jesuite, et si ma figure vous revient, la votre me revient
+aussi.... Quant a etre un homme heureux... je vous conseille de porter
+envie aux autres, et surtout a moi! C'est donc pour vous moquer.
+
+--Je ne sais pas ce que vous voulez dire. Avez-vous eprouve quelque
+malheur depuis que je ne vous ai vu?
+
+--Bah! il y a longtemps que je porte un malheur qui finira Dieu sait
+comment! Mais je n'ai pas plus envie d'en parler que vous de m'ecouter,
+car vous avez aussi, je le vois bien, beaucoup de tic-tac dans la
+cervelle. Ah ca! est-ce que vous n'allez pas me donner un mot de reponse
+pour la personne qui vous a ecrit? quand ce ne serait que pour attester
+que j'ai bien fait ma commission?
+
+--Vous connaissez donc cette personne? dit Lemor tout tremblant.
+
+--Tiens! vous n'aviez pas encore pense a me le demander. Ou sont donc
+vos esprits?
+
+L'air de bienveillance un peu goguenarde du Grand-Louis commencait, a
+inquieter Lemor. Il craignait de compromettre Marcelle, et cependant la
+physionomie de ce paysan n'etait pas faite pour inspirer la mefiance.
+Mais Henri crut devoir affecter une sorte d'indifference.
+
+--Je ne connais pas beaucoup moi-meme, dit-il, la dame qui m'a fait
+l'honneur de m'ecrire. Comme le hasard m'avait conduit dernierement dans
+le pays ou elle possede des biens, elle a pense que je pourrais lui
+donner quelques renseignements....
+
+--A d'autres, interrompit le meunier, elle ne sait pas du tout que vous
+y etes venu, encore moins pourquoi vous l'avez fait, et voila ce que je
+vous prie de me dire, si vous ne voulez pas que je le devine.
+
+--C'est a quoi je repondrai un autre jour, dit Lemor avec un peu
+d'impatience et de fierte ironique. Vous etes curieux, l'ami, et je ne
+sais pourquoi vous voulez voir du mystere dans ma conduite.
+
+--Il y en a, l'ami! Je vous dis qu'il y en a, puisque vous ne _lui_ avez
+pas fait savoir que vous etiez venu dans la Vallee-Noire!
+
+La persistance du meunier devenait de plus en plus embarrassante, et
+Henri, craignant de tomber dans quelque piege ou de commettre quelque
+imprudence, songea a se delivrer de ses investigations bizarres.
+
+--Je ne sais ni de qui, ni de quoi vous voulez me parler, repondit-il en
+haussant les epaules. Je vous renouvelle mes remerciements, et je vous
+salue. Si la lettre que vous m'avez remise exige une reponse ou un recu,
+je l'enverrai par la poste. Je pars dans une heure pour Toulouse, et
+n'ai pas le loisir de m'arreter plus longtemps avec vous.
+
+--Ah! vous parlez pour Toulouse, dit le meunier en doublant le pas pour
+le suivre. J'aurais cru que vous alliez venir avec moi a Blanchemont.
+
+--Pourquoi a Blanchemont?
+
+--Parce que si vous avez a donner des conseils a la dame de Blanchemont
+sur ses affaires, comme vous le pretendez, il serait plus obligeant
+d'aller vous expliquer avec elle que d'ecrire deux mots a la hate. C'est
+une personne qui vaut bien la peine qu'on se derange de quelques lieues
+pour lui rendre service, et moi, qui ne suis qu'un meunier, j'irais au
+bout du monde s'il le fallait.
+
+Lemor, informe, presque malgre lui, du lieu que Marcelle avait choisi
+momentanement pour sa retraite, ne put se decider a se separer
+brusquement d'un homme qui la connaissait et qui semblait si dispose
+a lui parler d'elle. L'espece de proposition et de conseil qu'on lui
+adressait d'aller a Blanchemont faisait passer des eblouissements dans
+cette jeune tete volontairement stoique, mais profondement bouleversee
+par la passion. Agite de desirs et de resolutions contradictoires, il
+laissait paraitre sur son visage toutes les perplexites qu'il croyait
+renfermer dans son ame, et le penetrant meunier ne s'y trompait pas.--Si
+je croyais, dit enfin Lemor, que des explications verbales fussent
+necessaires... mais en verite, je ne le pense pas... _cette dame_ ne
+m'indique rien de semblable....
+
+--Oui, dit le meunier d'un ton railleur; cette dame vous croyait a
+Paris, et on ne fait pas venir un homme de si loin pour quelques
+paroles. Mais peut-etre que si elle vous avait su si pres, elle m'aurait
+commande de vous ramener avec moi.
+
+--Non, monsieur le meunier, vous vous trompez, dit Henri, effraye de la
+penetration du Grand-Louis. Les questions qu'on me fait l'honneur de
+m'adresser n'ont pas assez d'importance pour cela. Decidement, j'y
+repondrai par ecrit.
+
+Et en s'arretant a ce dernier parti, Henri sentait son coeur se briser.
+Car, malgre sa soumission aux ordres de Marcelle, l'idee de la revoir
+encore une fois avant de s'en eloigner pour une annee entiere, avait
+fait bouillonner tout son sang energique. Mais ce maudit meunier, avec
+ses commentaires, pouvait, soit par malice, soit par legerete, rendre
+sa demarche compromettante pour la jeune veuve, et Lemor devait s'en
+abstenir.
+
+--Vous ferez ce qui vous plait, dit le Grand-Louis, un peu pique de sa
+reserve, mais comme elle me fera sans doute quelques questions sur votre
+compte, je serai force de lui dire que l'idee de venir la voir ne vous a
+pas souri du tout.
+
+--Ce qui lui fera assurement beaucoup de peine? repondit Lemor avec un
+eclat de rire un peu force.
+
+--Oui, oui! jouez au plus fin avec moi, mon camarade! reprit le meunier.
+Mais vous ne riez pas de bon coeur.
+
+--Monsieur le meunier, repliqua Lemor perdant patience, vos
+insinuations, autant que je puis les comprendre, commencent a etre assez
+deplacees. Je ne sais pas si vous etes aussi devoue a la personne en
+question que vous le pretendez; mais il ne me semble pas que vous en
+parliez avec autant de respect que moi, qui la connais a peine.
+
+--Vous vous fachez? A la bonne heure, c'est plus franc, et cela me
+taquine moins que vos moqueries. Maintenant, je sais a quoi m'en tenir
+sur votre compte.
+
+--C'en est trop, dit Lemor irrite, et cela ressemble a une provocation
+personnelle. J'ignore quelles folles idees vous voulez m'attribuer, mais
+je vous declare que ce jeu me fatigue et que je ne souffrirai pas plus
+longtemps vos impertinences.
+
+--Vous fachez-vous tout de bon? dit le Grand-Louis d'un ton calme. Je
+suis bon pour vous repondre. Je suis beaucoup plus fort que vous; mais
+sans doute vous etes compagnon de quelque Devoir, et vous connaissez, la
+canne. Et d'ailleurs, vous autres Parisiens, on dit que vous savez tous
+jouer du baton comme des professeurs. Nous autres, nous ne connaissons
+pas la theorie, nous n'avons que la pratique. Vous etes plus adroit,
+que moi, probablement; moi, je cognerai un peu plus dur que vous, ca
+egalisera la partie. Allons derriere le vieux rempart si vous voulez,
+ou bien au cafe du pere Robichon. Il y a une petite cour ou l'on peut
+s'expliquer sans temoins, car il n'y a pas de danger qu'il appelle la
+garde, il sait trop bien vivre pour cela.
+
+--Allons, se dit Lemor, j'ai voulu etre ouvrier, et les lois de
+l'honneur sont aussi rigides au baton qu'a l'epee. Je ne connais pas
+l'art feroce de tuer mon semblable avec une arme plus qu'avec une autre.
+Mais si cet Hercule gaulois veut se donner le plaisir de m'assommer, je
+ne l'eviterai pas en lui parlant raison. Ce sera, d'ailleurs, la seule
+maniere de me debarrasser de ses questions, et je ne vois pas pourquoi
+je serais plus patient qu'un gentilhomme.
+
+Le genereux et pacifique meunier n'avait aucune envie de chercher
+querelle a Henri comme celui-ci le supposait, faute de comprendre
+l'interet qu'il portait reellement a madame de Blanchemont et a lui, par
+consequent; mais ce dernier sentiment etait mele d'une mefiance dont le
+Grand-Louis eut voulu se guerir l'esprit par une sincere explication.
+N'ayant pas reussi, a son tour il se croyait provoque, et en prenant le
+chemin du cafe Robichon, chacun des deux adversaires se persuadait qu'il
+etait force de repondre a la fantaisie belliqueuse de l'autre.
+
+Six heures sonnaient a l'horloge d'une eglise voisine, lorsqu'ils
+arriverent au cafe Robichon. C'etait une maisonnette decoree de ce titre
+fastueux qu'on voit maintenant jusque sur les plus humbles cabarets des
+provinces les plus arrierees. _"Cafe de la Renaissance."_ On y entrait
+par une etroite allee plantee de jeunes acacias et de dahlias superbes.
+La petite cour aux explications etait adossee au mur de l'eglise
+gothique, revetu en cet endroit de lierre et de roses grimpantes. Des
+berceaux de chevrefeuille et de clematite interceptaient le regard des
+voisins et parfumaient l'air matinal. Cette cachette fleurie, deserte
+encore et proprement sablee, semblait destinee a des rendez-vous d'amour
+beaucoup plus qu'a des scenes tragiques.
+
+En y introduisant Lemor, le Grand-Louis ferma la porte derriere lui,
+puis s'asseyant a une petite table de bois peinte en vert:
+
+--Ah ca! dit-il, sommes-nous venus ici pour nous allonger des coups ou
+pour prendre le cafe ensemble?
+
+--C'est comme il vous plaira, repondit Lemor. Je me battrai avec vous si
+vous voulez; mais je ne prendrai pas de cafe.
+
+--Vous etes trop fier pour ca! c'est tout simple! dit le Grand-Louis en
+haussant les epaules. Quand on recoit des lettres d'une baronne!
+
+--Vous recommencez donc? Allons, laissez-moi m'en aller, ou battons-nous
+tout de suite.
+
+--Je ne peux pas me battre avec vous, dit le meunier. Vous n'avez
+qu'a me regarder, je crois, pour voir que je ne suis pas un capon,
+et cependant je refuse la partie que vous m'avez proposee. Madame de
+Blanchemont ne me le pardonnerait jamais, et cela perdrait toutes mes
+affaires.
+
+--Qu'a cela ne tienne! si vous pensez que madame de Blanchemont vous
+blame d'etre querelleur, vous n'etes pas force de lui dire que vous
+m'avez cherche noise.
+
+--Ah! c'est donc moi qui vous ai cherche noise a present? qu'est-ce qui
+a parle le premier de se battre?
+
+--Il me semble que vous etes le seul qui en ayez parle, mais peu
+importe. J'accepte la proposition.
+
+--Mais qu'est-ce qui a insulte l'autre? Je ne vous ai rien dit que
+d'honnete, et vous m'avez traite d'impertinent.
+
+--Votre maniere d'interpreter mes paroles et mes pensees etait incivile.
+Je vous ai signifie de me laisser en paix.
+
+--Oui, c'est ca, vous m'avez ordonne de me taire! Et si je ne veux pas,
+moi, voyons?
+
+--Je vous tournerai le dos, et si vous le trouvez mauvais, nous nous
+battrons.
+
+--Ce garcon-la est entete comme tous les diables! s'ecria le Grand-Louis
+en frappant de son large poing sur la petite table qui se fendit par la
+moitie. Tenez, monsieur le Parisien! vous voyez bien comme j'ai la main
+lourde! Votre fierte me donnerait envie de savoir si votre tete est
+aussi dure que cette planche de chene; car il n'y a rien de plus
+insolent au monde que de dire a un homme: "Je ne veux pas vous ecouter".
+Et pourtant je ne dois pas, je ne peux faire tomber un cheveu de cette
+tete de fer. Ecoutez, il faut en finir. Je vous veux pourtant du bien,
+j'en veux surtout a une personne pour qui je me ferais casser bras et
+jambes, et qui a, j'en suis sur, la fantaisie de s'interesser a vous.
+Il faut s'expliquer; je ne vous ferai plus de questions, puisque c'est
+peine perdue, mais je vous dirai tout ce que j'ai sur le coeur pour ou
+contre vous, et quand j'aurai dit, si cela ne vous convient pas, nous
+nous battrons; et si ce dont je vous soupconne est vrai, je n'aurai
+aucun regret de vous casser la machoire. Allons, il faut bien s'entendre
+avant de se mesurer, et savoir pourquoi on le fait. Nous allons prendre
+le cafe, car je suis a jeun depuis hier et mon estomac crie misere. Si
+vous etes trop grand seigneur pour me laisser payer l'ecot, convenons
+que le moins etrille des deux s'en chargera apres l'affaire.
+
+--Soit, dit Henri, qui, se regardant comme en etat d'hostilite avec le
+meunier, ne craignait plus de s'oublier avec lui par bienveillance.
+
+Le pere Robichon apporta le cafe lui-meme, en faisant toutes sortes
+d'amities au Grand-Louis. "C'est donc un de tes amis? lui dit-il en
+regardant Lemor avec la curiosite des industriels peu affaires des
+petites villes. Je ne le connais pas, mais c'est egal; ce doit etre
+quelque chose de bon, puisque tu me l'amenes. Voyez-vous, mon garcon,
+ajouta-t-il en s'adressant a Lemor, vous avez fait la, en arrivant dans
+notre pays, une bonne connaissance. Vous ne pouviez pas mieux tomber.
+Le Grand-Louis est estime d'un chacun et de tout le monde. Pour moi, je
+l'aime comme mon fils. Oh! c'est qu'il est sage, honnete et doux... doux
+comme un agneau, malgre qu'il soit le plus _fort homme_ du pays; mais
+je peux bien dire que jamais, au grand jamais, il n'a fait de scandale
+nulle part, qu'il ne donnerait pas une chiquenaude a un enfant, et que
+je ne l'ai jamais entendu elever la voix dans ma maison. Dieu sait
+pourtant qu'il y rencontre bien des gens querelleurs, mais il met la
+paix partout.
+
+Cet eloge si singulierement place dans un moment ou le Grand-Louis
+amenait un etranger au cafe Robichon pour vider une querelle avec lui,
+fit sourire les deux jeunes gens.
+
+
+
+XVII.
+
+LE GUE DE LA VAUVRE.
+
+Cependant le panegyrique paraissait si sincere, que Lemor, deja dispose
+precedemment a une grande sympathie pour le meunier, reflechit a la
+singularite de sa conduite en cette circonstance, et commenca a se dire
+que cet homme devait avoir de puissants motifs pour l'interroger. Ils
+prirent le cafe ensemble avec beaucoup de politesse mutuelle, et quand
+le pere Robichon les eut debarrasses de sa presence, le meunier commenca
+ainsi:
+
+--_Monsieur_ (il faut bien que je vous appelle comme ca, puisque je ne
+sais pas si nous sommes amis ou ennemis), vous saurez d'abord que je
+suis amoureux, ne vous en deplaise, d'une fille trop riche pour moi, et
+qui ne m'aime que juste ce qu'il faut pour ne pas me detester. Ainsi
+je peux parler d'elle sans la compromettre; et d'ailleurs vous ne la
+connaissez pas. Je n'aime pourtant pas a parler de mes amours, c'est
+ennuyeux pour les autres, surtout quand ils ont ete piques de la meme
+mouche, et qu'ils sont, comme on l'est en general dans cette maladie-la,
+egoistes en diable, et soucieux d'eux-memes, du prochain, point.
+Cependant, comme en travaillant tout seul a remuer une montagne, on
+n'avance a rien, m'est avis que si on s'entr'aidait un peu par l'amitie,
+on ferait au moins quelque chose. Voila pourquoi j'aurais voulu votre
+confiance comme j'ai celle de la dame que vous savez bien, et pourquoi
+je vous donne la mienne sans trop savoir si elle sera bien placee.
+
+"Donc, j'aime une fille qui aura en dot trente mille francs de plus
+que moi, et, par le temps qui court, c'est comme si je voulais epouser
+l'imperatrice de la Chine. Je me soucie de ses trente mille francs comme
+d'un fetu; meme je peux dire que je voudrais les envoyer au fin fond
+de la mer, puisque c'est la ce qui nous separe. Mais jamais les
+empechements n'ont fait entendre raison a l'amour, et j'ai beau etre
+gueux, je suis amoureux; je n'ai que cela en tete, et si la dame que
+vous savez bien ne vient pas a mon secours comme elle me l'a fait
+esperer... je suis un homme perdu... je suis capable!... je ne sais pas
+de quoi je suis capable!
+
+Et en disant cela, la figure ordinairement enjouee du meunier, s'altera
+si profondement, que Lemor fut frappe de la force et de la sincerite de
+sa passion.
+
+--Eh bien, lui dit-il avec cordialite, puisque vous avez la protection
+d'une dame si bonne et si eclairee... on la dit telle du moins!...
+
+--Je ne sais pas ce _qu'on dit_ d'elle, repondit Grand-Louis, impatiente
+de la reserve obstinee du jeune homme; je sais ce que j'en pense, moi,
+et je vous dis que cette femme-la est un ange du ciel. Tant pis pour
+vous si vous ne le savez pas.
+
+--En ce cas, dit Lemor, qui se sentait vaincu interieurement par cet
+hommage si sincere rendu a Marcelle, ou voulez-vous en venir, mon cher
+monsieur Grand-Louis?
+
+--Je veux vous dire que, voyant cette femme si bonne, si respectable, et
+d'un coeur si pur, disposee en ma faveur, et en train deja de me donner
+de l'esperance lorsque je croyais tout perdu, je me suis attache a elle
+tout d'un coup, et pour toujours. L'amitie m'est venue, comme on dit
+dans les romans que l'amour vient, en un clin d'oeil; et maintenant,
+je voudrais rendre, d'avance, a cette femme tout le bien qu'elle a
+l'intention de me faire. Je voudrais qu'elle fut heureuse comme elle le
+merite, heureuse dans ses affections, puisqu'elle n'estime que cela au
+monde et meprise la fortune, heureuse de l'amour d'un homme qui l'aimat
+pour elle-meme et ne s'occupat pas de supputer ce qui lui reste d'une
+richesse qu'elle perd si joyeusement, ne songeant, lui, qu'a s'informer
+de ce qu'elle possede ou ne possede pas... afin de savoir s'il doit la
+rejoindre ou s'en aller bien loin d'elle... l'oublier sans doute, et
+essayer si sa jolie figure fera quelque autre conquete plus lucrative...
+car enfin...
+
+Lemor interrompit le meunier.
+
+--Quelle raison avez vous donc, dit-il en palissant, de craindre que
+cette dame respectable ait si mal place ses affections? Quel est le
+lache a qui vous supposez de si honteux calculs dans l'ame?
+
+--Je n'en sais rien, dit le meunier qui observait attentivement
+le trouble d'Henri, ne sachant encore s'il devait l'attribuer a
+l'indignation d'une bonne conscience ou a la honte de se voir devine.
+Tout ce que je sais, c'est qu'il est venu a mon moulin, il y a quinze
+jours environ, un jeune homme dont la mine et les manieres semblaient
+fort honnetes, mais qui paraissait avoir du souci, et puis qui, tout a
+coup, s'est mis a parler d'argent, a faire des questions, a prendre des
+notes, enfin a etablir par francs et centimes sur un bout de papier,
+qu'il restait encore a la dame de Blanchemont un assez joli debris de sa
+fortune.
+
+--En verite, vous pensez que ce garcon-la etait pret a declarer son
+amour au cas seulement ou le mariage lui paraitrait avantageux? Alors,
+c'etait un miserable; mais pour l'avoir si bien devine, il faut etre
+soi-meme...
+
+--Achevez, Parisien! ne vous genez pas, dit le mennier dont les yeux
+brillerent comme l'eclair; puisque nous sommes ici pour nous expliquer!
+
+--Je dis, reprit Lemor non moins irrite, que pour interpreter ainsi ta
+conduite d'un homme qu'on ne connait pas et dont on ne sait rien, il
+faut etre soi-meme fort amoureux de la dot de sa belle.
+
+Les yeux du meunier s'eteignirent et un nuage passa sur son front.
+
+--Oh! dit-il d'une voix triste, je sais bien qu'on peut dire cela, et je
+parie que bien des gens le diraient si je parvenais a me faire aimer!
+Mais son pere n'a qu'a la desheriter, ce qui arriverait certainement si
+elle m'aimait, et alors on verra si je fais sur mes doigts le compte de
+ce qu'elle aura perdu!
+
+--Meunier! dit Lemor d'un ton brusque et franc, je ne vous accuse pas,
+moi. Je ne veux pas vous soupconner. Mais comment se fait-il qu'avec une
+ame honnete, vous n'ayez pas suppose ce qui etait le plus vraisemblable
+et le plus digne de vous?
+
+--Ce qui pourrait expliquer les sentiments du jeune homme, ce serait sa
+conduite ulterieure. S'il courait avec transport vers sa chere dame!...
+je ne dis pas, mais s'il s'en va au diable, c'est different!
+
+--Il faudrait supposer, repondit Lemor, qu'il regarde son amour comme
+insense, et qu'il ne veut pas s'exposer a un refus.
+
+--Ah! je vous y prends! s'ecria le meunier; voila les mensonges qui
+recommencent! Je sais pertinemment, moi, que la dame est enchantee
+d'avoir perdu sa fortune, qu'elle a meme pris courageusement son
+parti de la ruine totale de son fils, et tout cela parce qu'elle aime
+quelqu'un qu'on lui aurait peut-etre fait un crime d'epouser, sans
+toutes ces catastrophes-la.
+
+--Son fils est ruine? dit Henri en tressaillant; totalement ruine?
+Est-ce possible! En etes-vous certain?
+
+--Tres-certain, mon garcon! repondit le meunier d'un air narquois. La
+tutrice, qui aurait pu, pendant une longue minorite, partager avec un
+amant ou un mari les interets d'un gros capital, n'aura maintenant plus
+que des dettes a payer, si bien que son intention, elle me le disait
+hier soir, est de faire apprendre a son enfant quelque metier pour
+vivre.
+
+Henri s'etait leve. Il se promenait avec agitation dans la petite cour,
+et l'expression de sa figure etait indefinissable. Grand-Louis, qui ne
+le perdait pas de vue, se demanda s'il etait au comble du bonheur ou
+du desappointement. Voyons, se dit-il, est-ce un homme comme _elle_
+et comme moi, haissant l'argent qui contrarie les amours, ou bien un
+intrigant qui s'est fait aimer d'elle a l'aide de je ne sais quel
+sortilege, et dont l'ambition vise plus haut que la jouissance du petit
+revenu qui lui reste?
+
+Ayant reve quelques instants, Grand-Louis qui tenait a honneur de donner
+une grande joie a Marcelle, ou de la debarrasser d'un perfide en le
+demasquant, s'avisa d'un stratageme.
+
+--Allons, mon garcon, dit-il en adoucissant sa voix, vous etes
+contrarie! il n'y a pas de mal a cela. Tout lo monde n'est pas
+romanesque, et si vous avez pense au solide, c'est que vous etes fait
+comme tous les gens de ce temps-ci. Vous voyez donc que je ne vous ai
+pas rendu un si mauvais service, en me querellant avec vous; je vous ai
+appris que le douaire etait a la secheresse. Sans doute vous comptiez
+sur les benefices de la tutelle du jeune heritier, car vous saviez bien
+que les fameux trois cent mille francs etaient une derniere, une pure
+illusion de la veuve?...
+
+--Comment dites-vous? s'ecria Lemor en suspendant sa marche agitee.
+Cette derniere ressource lui est enlevee?
+
+--Sans doute; ne faites donc pas semblant de l'ignorer; vous avez trop
+bien ete aux renseignements pour ne pas savoir que la dette envers le
+fermier Bricolin est quadruple de ce qu'on la supposait, et que la dame
+de Blanchemont va etre obligee de postuler pour un bureau de poste ou de
+tabac, si elle veut avoir de quoi envoyer son fils a l'ecole.
+
+--Est-il possible? repeta Lemor, stupefait et comme etourdi de cette
+nouvelle. Une revolution si prompte dans sa destinee! Un coup du ciel!
+
+--Oui, un coup de foudre! dit le meunier avec un rire amer.
+
+--Eh! dites-moi, n'en est-elle pas affectee du tout?
+
+--Oh! du tout. _Tant s'en faut qu'on contraire_ elle se figure que vous
+ne l'en aimerez que mieux. Mais vous? Pas si bete, n'est-ce pas?
+
+--Mon cher ami, repondit Lemor sans ecouter les paroles du Grand-Louis,
+que m'avez-vous dit la? Et moi qui voulais me battre avec vous! Vous me
+rendez un grand service! lorsque j'allais... Vous etes pour moi l'envoye
+de la Providence.
+
+Grand-Louis, attribuant cette effusion a la satisfaction qu'eprouvait
+Lemor d'etre averti a temps de la ruine de ses cupides esperances;
+detourna la tete avec degout, et resta quelques instants absorbe par une
+profonde tristesse.
+
+--Voir une femme si confiante et si desinteressee, se disait-il, abusee
+par un freluquet pareil! Il faut qu'elle ait aussi peu de raison qu'il a
+peu de coeur. J'aurais du penser qu'en effet elle etait fort imprudente,
+puisque dans un seul jour, ou je l'ai vue pour la premiere fois de ma
+vie, elle m'a laisse decouvrir tous ses secrets. Elle est capable de
+livrer son bon coeur au premier venu. Oh! il faudra que je la gronde,
+que je l'avertisse, que je la mette en garde contre elle-meme en toutes
+choses! et, pour commencer, il faut que je la delivre de ce drole-la. On
+peut dechirer un peu l'oreille de ce faquin, on peut faire a son joli
+museau une egratignure qui l'empeche de se montrer de si tot devant les
+belles...--Hola! monsieur le Parisien, dit-il sans se retourner et en
+tachant de rendre sa voix calme et claire, vous m'avez entendu, et a
+present vous savez le cas que je fais de vous. Je sais ce que je voulais
+savoir vous n'etes qu'une canaille. Voila mon opinion, et je vais vous
+la prouver tout de suite, si vous voulez bien le permettre.
+
+En parlant ainsi, le meunier avait, avec assez de flegme, retrousse ses
+manches, ne voulant faire usage que de ses poings; il se leva et se
+retourna, surpris de la lenteur de son antagoniste a lui repondre. Mais
+a sa grande surprise, il se trouva seul dans la cour. Il parcourut
+l'allee aux dahlias, explora tous les coins du cafe Robichon, arpenta
+toutes les rues voisines; Lemor avait disparu. Personne ne l'avait vu
+sortir. Grand-Louis, indigne et presque furieux, le chercha vainement
+dans toute la ville.
+
+Apres une heure d'inutiles perquisitions, le meunier essouffle, commenca
+a se lasser et a se decourager.
+
+--C'est egal, se dit-il en s'asseyant sur une borne, il ne partira pas
+une diligence ni une patache de la ville aujourd'hui, dont je n'aille
+compter et regarder les voyageurs sous le nez! Ce monsieur ne s'en ira
+pas sans que...mais bah! je suis fou! Ne voyage-t-il pas a pied, et un
+homme qui tient a ne pas payer une dette d'honneur ne prend-il pas _le
+pays par pointe_ sans tambour ni trompette?... Et puis, ajouta-t-il en se
+calmant peu a peu, ma chere madame Marcelle me saurait sans doute bien
+mauvais gre de rosser son galant. On ne se defait pas comme cela d'une
+si forte _attache_, et la pauvre femme ne voudra peut-etre pas me croire
+quand je lui dirai que son Parisien est un vrai _Marchais_[6]. Comment
+vais-je m'y prendre pour la desabuser? C'est mon devoir, et pourtant
+quand je songe a la peine que je vais lui faire...Chere dame du bon
+Dieu! Est-il possible qu'on se trompe a ce Point!
+
+[Note 6: Les habitants de la Marche sont, a tort ou a raison, en
+si mauvaise odeur chez leurs voisins du Berri, que _Marchois_ y est
+synonyme d'aigrefin.]
+
+En devisant ainsi avec lui-meme, le meunier se rappela qu'il avait une
+caleche a vendre, et alla trouver un ex-fermier enrichi, qui, apres
+avoir bien examine et marchande longtemps, se decida par la crainte
+que M. Bricolin ne vint a s'emparer de cet objet de luxe et de ce bon
+marche. Achetez! monsieur Ravalard, disait Grand-Louis avec l'admirable
+patience dont sont doues les Berrichons, lorsque, comprenant bien qu'on
+est decide a s'accommoder de leur denree, ils se pretent par politesse
+a feindre d'etre dupes de la pretendue incertitude du chaland. Je vous
+l'ai dit deux cents fois deja, et je vas vous le repeter tant que vous
+voudrez. C'est du beau et du bon, du fin et du solide. Ca sort des
+premiers fabricants de Paris, c'est _rendu-conduit_ gratis. Vous me
+connaissez trop pour croire que je m'en melerais s'il y avait une
+attrape la-dessous. De plus, je ne vous demande pas ma commission, qu'il
+vous faudrait pourtant bien payer a un autre. Voyez! c'est tout profit.
+
+Les irresolutions de l'acheteur durerent jusqu'au soir. Le deboursement
+des ecus lui dechirait l'ame. Quand Grand-Louis vit le soleil
+baisser,--Allons, dit-il, je ne veux pas coucher ici, moi, je m'en
+vais. Je vois bien que vous ne voulez pas de cette jolie brouette
+si reluisante et si bon marche. J'y vas atteler Sophie, et je m'en
+retournerai a Blanchemont fier comme Artaban. Ca sera la premiere fois
+de ma vie que je roulerai carrosse; ca m'amusera, et ca m'amusera encore
+plus de voir le pere et la mere Bricolin se _carrer_ la-dedans pour
+aller le dimanche a La Chatre! M'est avis pourtant que vous et votre
+dame, vous y auriez fait meilleure figure.
+
+Enfin, la nuit approchant, M. Ravalard compta l'argent et lit remiser la
+belle voiture sous son hangar. Grand-Louis chargea les effets de madame
+de Blanchemont sur sa charrette, mit les deux mille francs dans une
+ceinture de cuir et partit au grand trot de Sophie, assis sur une malle
+et chantant a tue-tete, en depit des cahots et du vacarme de ses grandes
+roues sur le pave.
+
+Il marchait vite, ne courant pas le risque de se tromper de voie comme
+le patachon, et il avait depasse le joli hameau de Mers que la lune
+n'etait pas encore levee. La vapeur fraiche qui, dans la Vallee-Noire,
+meme durant les chaudes nuits d'ete, nage sur de nombreux ruisseaux
+encaisses, coupait de nappes blanches qu'on aurait prises pour des lacs,
+la vaste etendue sombre qui se deployait au loin. Deja les cris des
+moissonneurs et les chants des bergeres avaient cesse. Des vers luisants
+semes de distance en distance dans les buissons qui bordent le chemin
+furent bientot les seules rencontres que put faire le meunier.
+
+Cependant comme il traversait une de ces landes marecageuses que forment
+les meandres des rivieres dans ce pays d'ailleurs si fertile et si
+meticuleusement cultive, il lui sembla voir une forme vague qui courait
+dans les joncs devant lui, et qui s'arreta au bord du gue de la Vauvre
+comme pour l'attendre.
+
+Grand-Louis etait peu sujet au mal de la peur. Cependant comme il avait,
+ce soir-la, a defendre une petite fortune dont il etait plus jaloux que
+si elle lui eut appartenu, il se hata de rejoindre sa charrette dont il
+s'etait un peu ecarte, ayant fait un bout de chemin a pied, autant pour
+se desengourdir que pour soulager sa fidele Sophie. La ceinture de cuir
+qui le genait avait ete deposee par lui dans un sac de ble. Quand il fut
+remonte sur son char, qu'il appelait facetieusement dans le style du
+pays, son equipage suspendu en _cuir de brouette_, c'est-a-dire en bois
+pur et simple, il s'assura sur ses jambes, s'arma de son fouet dont la
+lourde poignee faisait une arme a deux fins; et, debout, comme un soldat
+a son poste, il marcha droit sur le voyageur de nuit, en chantant
+gaiement un couplet de vieux opera-comique que Rose lui avait appris
+dans son enfance.
+
+ Notre meunier charge d'argent
+ Revenait au village.
+ Quand tout a coup v'la qu'il entend
+ Un grand bruit dans l'feuillage.
+ Notre meunier est homm' de coeur,
+ On dit pourtant qu'il eut grand peur...
+ Or, ecoutez mes chers amis,
+ Si vous voulez m'en croire,
+ N'allez pas, n'allez pas dans la _Vallee-Noire_.
+
+Je crois que la chanson dit: _dans la Foret-Noire_; mais Grand-Louis,
+qui se moquait de la cesure comme des voleurs et des revenants,
+s'amusait a adapter les paroles a sa situation; et ce couplet naif,
+jadis fort en vogue, mais qui no se chantait plus guere qu'au moulin
+d'Angibault, charmait souvent les ennuis de ses courses solitaires.
+
+Lorsqu'il fut pres de l'homme qui l'attendait de pied ferme, il jugea
+que le poste etait assez bien choisi pour une attaque. Le gue etait,
+sinon profond, du moins encombre de grosses pierres qui forcaient les
+chevaux d'y marcher avec precaution, et de plus, pour descendre dans
+l'eau, il fallait s'occuper de soutenir la bride, le _raidillon_ etant
+assez rapide pour exposer l'animal a s'abattre.
+
+--Nous verrons bien, se disait Grand-Louis avec beaucoup de prudence et
+de calme.
+
+
+
+XVIII.
+
+HENRI.
+
+Le voyageur s'avanca en effet a la tete du cheval, et deja Grand-Louis
+qui, pendant sa chanson, avait dextrement attache une balle de plomb,
+percee a cet effet, a la meche de son fouet, levait le bras pour lui
+faire lacher prise, lorsqu'une voix connue lui dit amicalement:
+
+--Maitre Louis, permettez-moi de monter sur votre voiture pour passer
+l'eau.
+
+--Oui-da, cher Parisien! repondit le meunier: enchante de vous
+rencontrer. Je vous ai assez cherche ce ce matin! Montez, montez, j'ai
+deux mots a vous dire.
+
+--Et moi, j'ai plus de deux mots a vous demander, repliqua Henri Lemor
+en sautant dans la charrette et en s'asseyant sur la malle a cote de
+lui, avec la confiance d'un nomme qui ne s'attend a rien de facheux.
+
+--Voila un gaillard bien ose, se dit le meunier qui, dans le premier
+retour de sa rancune, avait peine a se contenir jusqu'a l'autre rive.
+Savez-vous, mon camarade, dit-il en lui mettant sa lourde main sur
+l'epaule, que je ne sais ce qui me retient de faire demi-tour a droite
+et d'aller vous faire faire un plongeon au-dessous de l'ecluse?
+
+--L'idee est plaisante, repondit tranquillement Lemor, et realisable
+jusqu'a un certain point. Je crois pourtant, mon cher ami, que je me
+defendrais fort bien, car, pour la premiere fois depuis longtemps, je
+tiens ce soir a ma vie, avec acharnement.
+
+--Minute! dit le meunier en s'arretant sur le sable apres avoir traverse
+le ruisseau. Nous voici plus a l'aise pour causer. D'abord et avant
+tout, faites-moi l'amitie, mon cher monsieur, de me dire ou vous allez.
+
+--Je n'en sais trop rien, dit Lemor en riant. Je crois que je vais au
+hasard devant moi. Ne fait-il pas beau pour se promener?
+
+--Pas si beau que vous croyez, mon maitre, et vous pourriez vous en
+retourner par un mauvais temps, si tel etait mon bon plaisir. Vous avez
+voulu venir sur ma charrette; c'est mon fort detache, a moi, et on n'en
+descend pas toujours comme on y monte.
+
+--Treve de bons mots, Grand-Louis, repondit Lemor, et fouettez votre
+cheval. Je ne puis rire, je suis trop emu...
+
+--Vous avez peur, enfin, convenez-en.
+
+--Oui, j'ai _grand'peur_ comme le meunier de votre chanson, et vous le
+comprendrez quand je vous aurai parle...si je puis parler...je n'ai
+guere ma tete a moi.
+
+--Enfin, ou allez-vous? dit le meunier qui commencait a craindre d'avoir
+mal juge Lemor, et qui, reprenant sa raison un peu ebranlee par la
+colere, se demandait si un coupable viendrait ainsi se remettre entre
+ses mains.
+
+--Ou allez vous vous-meme? dit Lemor. A Angibault? bien pres de
+Blanchemont!... et moi, je vais de ce cote-la, sans savoir si j'oserai
+aller jusque-la. Mais vous avez entendu parler de l'aimant qui attire le
+fer.
+
+--Je ne sais pas si vous etes de fer, reprit le meunier, mais je sais
+qu'il y a aussi pour moi une fameuse pierre d'aimant de ce cote-la.
+Allons, mon garcon, vous voudriez donc...
+
+--Je ne veux rien, je n'ose rien vouloir! et cependant elle est ruinee,
+tout a fait ruinee! Pourquoi m'en irais-je?
+
+--Pourquoi vouliez-vous donc aller si loin, en Afrique, au diable?
+
+--Je la croyais encore riche; trois cent mille francs, je vous l'ai dit,
+comparativement a ma position, c'etait l'opulence.
+
+--Mais puisqu'elle vous aimait malgre cela?
+
+--Et moi, vous jugez que j'aurais du accepter l'argent avec l'amour? Car
+je ne puis plus feindre avec vous, ami. Je vois qu'on vous a confie des
+choses que je ne vous aurais pas avouees, eussions-nous du en venir aux
+coups. Mais j'ai reflechi, apres vous avoir quitte un peu brusquement,
+sans trop savoir ce que je faisais, et me sentant le coeur si gros de
+joie que je n'aurais pu me taire...Oui, j'ai reflechi a tout ce que
+vous m'avez dit, j'ai vu que vous saviez tout et que j'etais insense de
+craindre l'indiscretion d'un ami si devoue a...
+
+--Marcelle! dit le meunier, un peu vain de pouvoir prononcer
+familierement ce nom _chretien_, comme il le definissait dans sa pensee,
+par opposition au nom nobiliaire de la dame de Blanchemont.
+
+Ce nom fit tressaillir Lemor. C'etait la premiere fois qu'il resonnait a
+ses oreilles. N'ayant jamais eu de relations avec l'entourage de madame
+de Blanchemont, et n'ayant jamais confie le secret de ses amours a
+personne, il ne connaissait pas dans la bouche d'autrui le son de ce nom
+cheri, qu'il avait lu au bas de maint billet avec tant de veneration,
+et que lui seul avait ose prononcer dans des moments de desespoir ou
+d'ivresse. Il saisit le bras du meunier, partage entre le desir de le
+lui faire repeter et la crainte de le profaner en le livrant aux echos
+de la solitude.
+
+--Eh bien! dit Grand-Louis, touche de son emotion, vous avez enfin
+reconnu que vous ne deviez pas, que vous ne pouviez pas vous mefier
+de moi? Mais moi, voulez-vous que je vous dise la verite? Je me mefie
+encore un peu de vous. C'est malgre moi, mais cela me poursuit, cela me
+quitte et me reprend. Voyons, ou avez-vous donc passe la journee? Je
+vous ai cru cache dans une cave.
+
+--Je l'aurais fait, je pense, s'il s'en etait trouve une a ma portee,
+dit Lemor en souriant, tant j'avais besoin de cacher mon trouble et
+mon enivrement. Savez-vous, ami, que je m'en allais en Afrique avec
+l'intention de ne jamais revoir...celle que vous venez de nommer. Oui,
+malgre le billet que vous m'avez remis, qui me commandait de revenir
+dans un an, je sentais que ma conscience m'ordonnait un affreux
+sacrifice. Et encore aujourd'hui j'ai en bien de l'effroi et de
+l'incertitude! car si je n'ai plus a lutter contre la honte, moi,
+proletaire, d'epouser une femme riche, il reste encore l'inimitie de
+races, la lutte du plebeien contre les patriciens, qui vont persecuter
+cette noble femme a cause d'un choix repute indigne. Mais il y aurait
+peut-etre de la lachete a eviter cette crise. Ce n'est pas sa faute, a
+elle, si elle est du sang des oppresseurs, et d'ailleurs, la puissance
+des nobles a passe dans d'autres mains. Leurs idees n'ont plus de
+force, et peut-etre que...celle qui daigne me preferer...ne sera
+pas universellement blamee. Cependant, c'est affreux, n'est-ce pas,
+d'entrainer la femme qu'on aime dans un combat contre sa famille, et
+d'attirer sur elle le blame de tous ceux parmi lesquels elle a toujours
+vecu! Par quelles autres affections remplacerai-je autour d'elle ces
+affections secondaires, il est vrai, mais nombreuses, agreables, et
+qu'un genereux coeur ne peut pas rompre sans regret? Car je suis isole
+sur la terre, moi, le pauvre l'est toujours, et le peuple ne comprend
+pas encore comment il devrait accueillir ceux qui viennent a lui de si
+loin, et a travers tant d'obstacles. Helas! j'ai passe une partie du
+jour sous un buisson, je ne sais ou, dans un lieu retire ou j'avais
+ete au hasard, et ce n'est qu'apres plusieurs heures d'angoisses et de
+meditation laborieuse que je me suis resolu a vous chercher pour vous
+demander de me procurer une heure d'entretien avec elle...Je vous ai
+cherche en vain, peut-etre de votre cote aussi me cherchiez-vous,
+car c'est vous qui m'avez mis en tete cette idee brulante d'aller a
+Blanchemont. Mais je crois que vous etes imprudent et moi insense, car
+_elle_ m'a defendu de savoir meme ou elle s'est retiree, et elle a fixe,
+pour les convenances de son deuil, le delai d'un an.
+
+--Tant que cela? dit Grand-Louis un peu effraye de l'idee ingenieuse
+qu'il avait cru avoir, le matin, on provoquant, chez l'amant de
+Marcelle, la tentation de venir la voir. Ces histoires de convenances
+dont vous me parlez la sont-elles si serieuses dans vos idees, et
+faut-il, qu'apres la mort d'un mechant mari, un an s'ecoule, ni plus ni
+moins, sans qu'une honnete femme voie le visage d'un honnete homme qui
+songe a l'epouser? C'est donc l'usage a Paris?
+
+--Pas plus a Paris qu'ailleurs. Le sentiment religieux qu'on porte au
+mystere de la mort est sans doute partout l'arbitre intime du plus ou du
+moins de temps qu'on accorde au souvenir des funerailles.
+
+--Je sais que c'est un bon sentiment qui a etabli la coutume de porter
+le deuil sur ses habits, dans ses paroles, dans toute sa conduite; mais
+cela n'a-t-il pas l'inconvenient de degenerer en hypocrisie, quand le
+defunt est vraiment peu regrettable, et que l'amour parle honnetement en
+faveur d'un autre? Resulte-t-il de l'etat de decence ou doit vivre une
+veuve que son pretendant soit force de s'expatrier, ou bien de ne jamais
+passer devant sa porte, et de ne pas la regarder du coin de l'oeil quand
+elle a l'air de n'y pas faire attention?
+
+--Vous ne connaissez pas, mon brave, la mechancete de ceux qui
+s'intitulent _gens du monde_, singuliere denomination, n'est-ce pas? et
+juste pourtant a leurs yeux, puisque le peuple ne compte pas, puisqu'ils
+s'arrogent l'empire du monde, puisqu'ils l'ont toujours eu, et qu'ils
+l'ont encore pour un certain temps!
+
+--Je n'ai pas de peine a croire, s'ecria le meunier, qu'ils sont plus
+mechants que nous!... Et pourtant, ajouta-t-il tristement, nous ne
+sommes pas aussi bons que nous devrions l'etre! Nous aussi, nous sommes
+souvent bavards, moqueurs, et portes a condamner le faible. Oui, vous
+avez raison, nous devons prendre garde de faire mal parler de cette
+chere dame. Il lui faudra du temps pour se faire connaitre, cherir et
+respecter comme elle le merite; il ne faudrait qu'un jour pour qu'on
+l'accusat de se gouverner follement. Mon avis est donc que vous n'alliez
+pus vous montrer a Blanchemont.
+
+--Vous etes un homme de bon conseil, Grand-Louis, et j'etais sur que
+vous ne me laisseriez pas faire une mauvaise chose. J'aurai le
+courage d'ecouter les avis de votre raison, comme j'ai eu la folie de
+m'enflammer au premier mouvement de votre bienveillance. Je vais causer
+avec vous jusqu'a ce que vous soyez arrive aupres de votre moulin, et
+alors je m'en retournerai a*** pour partir demain et continuer mon
+voyage.
+
+--Allons! allons! vous allez d'une extremite a l'autre, dit le meunier
+qui, tout en causant avec Lemor, faisait toujours cheminer au pas la
+patiente Sophie. Angibault est a une lieue de Blanchemont, et vous
+pouvez bien y passer la nuit sans compromettre personne. Il ne s'y
+trouve pas d'autre femme ce soir que ma vieille mere, et ca ne fera pas
+jaser. Vous avez fait, de *** jusqu'ici, une jolie promenade, et je
+n'aurais ni coeur ni ame si je ne vous forcais d'accepter une petite
+_couchee_ avec un souper _frugal_, comme dit M. le cure, qui ne les aime
+guere de cette facon-la. D'ailleurs, ne faut-il pas que vous ecriviez?
+Vous trouverez chez nous tout ce qu'il faut pour cela... peut-etre pas
+de joli papier a lettres, par exemple! Je suis l'adjoint de ma commune,
+et je ne fais pas mes actes sur du velin; mais quand meme vous
+coucheriez votre prose amoureuse sur du papier marque au timbre de la
+mairie, ca n'empechera pas qu'on la lise, et plutot deux fois qu'une.
+Venez, vous dis-je, je vois deja la fumee de mon souper qui monte dans
+les arbres, nous allons trotter un peu, car je parie que ma vieille
+mere a faim et qu'elle ne veut pas manger sans moi. Je lui ai promis de
+revenir de bonne heure.
+
+Henri mourait d'envie d'accepter l'offre du bon meunier. Il se fit un
+peu prier pour la ferme; les amants sont dissimules comme les enfants.
+Il avait renonce pourtant a la folie d'aller a Blanchemont, mais il
+etait pousse dans cette direction comme par un charme magique, et chaque
+pas de _Sophie_, qui le rapprochait de ce foyer d'attraction, remuait
+son coeur, naguere brise par une lutte au-dessus de ses forces.
+
+Lemor ceda pourtant, benissant dans son coeur l'insistance hospitaliere
+du meunier.
+
+--Mere! dit celui-ci a la Grand-Marie en sautant a bas de sa charrette,
+vous ai-je manque de parole? Si l'horloge du bon Dieu n'est pas
+derangee, les etoiles de la croix marquent, dix heures sur le chemin de
+Saint-Jacques.[7]
+
+[Note 7. La croix est la constellation du cygne, et le chemin de
+Saint-Jacques la voie Lactee.]
+
+--Il n'est guere plus, dit la bonne femme; c'est seulement une heure
+plus tard que tu ne t'etais annonce. Mais je ne te gronde pas; je vois
+que tu as fait les commissions de notre chere dame. Est-ce que tu
+comptes aller porter tout cela a Blanchemont ce soir?
+
+--Ma foi non! il est trop tard. Madame Marcelle m'a dit qu'un jour de
+plus ou de moins lui importait peu. Et d'ailleurs, peut-on entrer au
+chateau neuf apres dix heures? N'ont-ils pas fait reparer le mur crenele
+de la cour et mettre des barres de fer a la grand'porte? Ils sont
+capables de faire faire un pont-levis sur leur fosse sans eau. Le diable
+me confonde! M. Bricolin se croit deja seigneur de Blanchemont, et
+il aura bientot des armes sur sa cheminee. Il se fera appeler de
+Bricolin... Mais dites donc, mere, je vous amene de la compagnie.
+Reconnaissez-vous ce garcon-la?
+
+--Eh! c'est le monsieur du mois dernier! dit la Grand'-Marie; celui que
+nous prenions pour un homme d'affaires de la dame de Blanchemont? Mais
+il parait qu'elle ne le connait pas.
+
+--Non, non, elle ne le connait pas du tout, dit Grand-Louis, et il n'est
+pas homme d'affaires; c'est un employe au cadastre pour la nouvelle
+repartition de l'impot. Allons, geometre, asseyez-vous et mangez chaud.
+
+--Dites donc, Monsieur, fit la meuniere quand le premier service,
+c'est-a-dire la soupe aux raves fut depechee, est-ce vous qui avez ecrit
+votre nom sur un de nos arbres au bord de la riviere?
+
+--C'est moi, dit Henri. Je vous en demande pardon; peut-etre cette sotte
+fantaisie d'ecolier a-t-elle fait mourir ce jeune saule?
+
+--Sauf votre respect, c'est un peuplier blanc, dit le meunier. Vous etes
+bien un vrai Parisien, et sans doute vous ne connaissez pas le chanvre
+d'avec la pomme de terre. Mais n'importe. Nos arbres se moquent de vos
+coups le canif, et ma mere vous demande cela pour causer.
+
+--Oh! je ne vous ferais pas de reproche pour un petit arbre. Nous en
+avons de reste ici, dit la meuniere; mais c'est que notre jeune dame
+s'est tant tourmentee pour savoir qui avait pu mettre ce nom-la! Et son
+petit qui l'a lu tout seul! oui, Monsieur, un enfant de quatre ans, qui
+voit ce que je n'ai jamais pu voir dans des lettres!
+
+--Elle est donc venue ici? dit etourdiment Lemor, qui n'avait pas bien
+sa raison dans ce moment.
+
+--Qu'est-ce que ca vous fait, puisque vous ne la connaissez pas?
+repondit Grand-Louis en lui donnant un grand coup de genou pour
+l'engager a feindre, surtout devant son garcon de moulin.
+
+Lemor le remercia du regard, bien que son avertissement eut ete un peu
+rude, et, craignant de divaguer, il ne desserra plus les dents que pour
+manger.
+
+Lorsque l'on se fut separe pour la _nuitee_, comme disait la
+meuniere, Lemor qui devait partager la petite chambre du meunier au
+rez-de-chaussee, tout en face de la porte du moulin, pria Grand-Louis de
+ne pas s'enfermer encore et de le laisser promener un quart d'heure au
+bord de la Vauvre.
+
+--Pardieu, je vas vous y conduire, dit Grand-Louis que le roman de son
+nouvel ami interessait beaucoup par la ressemblance qu'il avait avec le
+sien propre. Je sais ou vous allez revasser, et je ne sais pas si presse
+de dormir que je ne puisse faire un tour avec vous au clair de la lune:
+car la voici qui se leve et qui va se mirer dans l'eau. Venez voir, mon
+Parisien, comme elle est blanche et fiere dans le bassin de la Vauvre,
+et vous me direz si c'est a Paris que vous avez une aussi belle lune et
+une aussi belle riviere! Tenez! ajouta-t-il lorsqu'ils furent au pied de
+l'arbre, voila ou _elle_ etait appuyee en lisant votre nom; elle etait
+comme cela contre la barriere, et elle regardait avec des yeux.... que
+je ne peux pas faire, quand je passerais deux heures a ouvrir les miens.
+Ah ca, vous saviez donc qu'elle viendrait ici, que vous lui aviez laisse
+la votre signature?
+
+--Ce qu'il y a de plus etrange, c'est que je l'ignorais, et que le
+hasard seul... un caprice d'enfant, m'a suggere de marquer ainsi mon
+passage dans ce bel endroit ou je ne croyais pas devoir jamais revenir.
+J'avais oui dire a Paris qu'_elle_ etait ruinee. Je l'esperais! j'etais
+venu savoir a quoi m'en tenir, et quand j'ai appris qu'elle etait encore
+trop riche pour moi, je n'ai plus songe qu'a lui dire adieu.
+
+--Voyez! il y a un Dieu pour les amants; car sans cela vous n'y seriez,
+pas revenu, en effet. C'est cela, c'est l'air de madame Marcelle en
+m'interrogeant sur le jeune voyageur qui avait ecrit ce nom, qui m'a
+fait deviner tout d'un coup qu'elle aimait et que son amant s'appelait
+Henri. C'est ce qui m'a eclairci l'esprit pour deviner le reste, car on
+ne m'a rien dit, j'ai tout devine; il faut bien que je m'en accuse et
+que je m'en vante.
+
+--Quoi! on ne vous avait rien confie, et moi j'ai tout avoue? La volonte
+de Dieu soit faite! Je reconnais sa main dans tout cela, et je ne me
+defends plus de la confiance absolue que vous m'inspirez.
+
+--Je voudrais pouvoir vous en dire autant, repondit Grand-Louis en lui
+prenant la main, car le diable me broie si je ne vous aime pas! Et
+pourtant il y a quoique chose qui me chiffonne toujours.
+
+
+[Illustration: Tenez, ajouta t-il lorsqu'ils furent au pied de l'arbre.]
+
+--Comment pouvez-vous me soupconner encore quand je reviens dans votre
+Vallee-Noire, seulement pour respirer l'air qu'elle a respire, lorsque
+je sais enfin qu'elle est pauvre?
+
+--Mais ne pourriez-vous pas avoir ete courir chez les avoues et les
+notaires pendant que je vous cherchais ce matin par la ville? Et si vous
+aviez appris qu'elle est encore assez riche?
+
+--Que dites-vous, serait-il vrai? s'ecria Lemor avec un accent
+douloureux. Ne jouez pas ainsi avec moi, ami! vous m'accusez de choses
+si ridicules, que je ne pense pas meme a m'en justifier. Mais il y en
+a une que je veux vous dire en deux mots. Si madame de Blanchemont est
+encore riche, voulut-elle agreer l'amour d'un proletaire comme moi, il
+faut que je la quitte pour toujours! Oh! si cela est, s'il faut que je
+l'apprenne... pas encore, au nom du ciel? Laissez-moi rever le bonheur
+jusqu'a demain, jusqu'a ce que je quitte ce pays pour un an ou pour
+jamais!
+
+--Alors vous etes un peu fou, l'ami, s'ecria le meunier. Et meme vous me
+paraissez si exagere dans ce moment-ci, que je crains que ce ne soit une
+affectation pour me tromper.
+
+--Vous n'etes donc pas comme moi, vous! vous ne haissez donc pas la
+richesse?
+
+--Non, par Dieu! je ne la hais ni ne l'aime pour elle-meme, mais bien a
+cause du mal ou du bien qu'elle peut me faire. Par exemple, je deteste
+les ecus du pere Bricolin, parce qu'ils m'empechent d'epouser sa
+fille.... Ah! diable! je lache des noms que j'aurais aussi bien fait de
+vous laisser ignorer.... Mais je sais vos affaires, apres tout, et vous
+pouvez bien savoir les miennes.... Je dis donc, que je deteste ces
+ecus-la; mais j'aimerais beaucoup trente ou quarante mille francs qui me
+tomberaient du ciel et qui me permettraient de pretendre a Rose.
+
+--Je ne pense pas comme vous. Si je possedais un million, je ne voudrais
+pas le garder.
+
+--Vous le jetteriez dans la riviere plutot que de vous faire un titre
+pour retablir l'egalite entre elle et vous? Vous etes encore un drole de
+corps.
+
+[Illustration: Marcelle de Blanchemont etait plus petite de taille.]
+
+--Je crois que je le distribuerais aux pauvres, comme les communistes
+chretiens des premiers temps, afin de m'en debarrasser, quoique je sache
+fort bien que je ne ferais pas la une bonne oeuvre veritable; car en
+abandonnant leurs biens, ces premiers disciples de l'egalite fondaient
+une societe. Ils apportaient aux malheureux une legislation qui etait en
+meme temps une religion. Cet argent etait le pain de l'ame en meme
+temps que celui du corps. Ce partage etait une doctrine et faisait des
+adeptes. Aujourd'hui, il n'y a rien de semblable. On a l'idee d'une
+communaute sainte et providentielle, on n'en sait pas encore les lois.
+On ne peut pas recommencer le petit monde des premiers chretiens, on
+sent qu'il faudrait la doctrine; on ne l'a pas, et d'ailleurs, les
+hommes ne sont pas disposes a la recevoir. L'argent qu'on distribuerait
+a une poignee de miserables n'enfanterait chez eux que l'egoisme et
+la paresse, si on ne cherchait a leur faire comprendre les devoirs de
+l'association. Et, d'une part, je vous le repete, ami, il n'y a pas
+encore assez de lumieres dans l'initiation, de l'autre, il n'y a pas
+encore assez de confiance, de sympathie et d'elan chez les inities.
+Voila pourquoi lorsque Marcelle....(et moi aussi j'ose la nommer puisque
+vous avez nomme _Rose_) m'a propose de faire comme les apotres et de
+donner aux pauvres ces richesses qui me faisaient horreur, j'ai recule
+devant un sacrifice que je ne me sens pas la science et le genie
+de faire fructifier reellement entre ses mains pour le progres de
+l'humanite. Pour posseder la richesse et la rendre utile comme je
+l'entends, il faut etre plus qu'un homme de coeur, il faut etre un homme
+de genie. Je ne le suis pas, et, en songeant aux vices profonds, a
+l'epouvantable egoisme qu'impose la fortune a ceux qui la possedent, je
+me sens penetre d'effroi. Je remercie Dieu de m'avoir rendu pauvre, moi
+aussi, qui ai failli heriter de beaucoup d'argent, et je fais le serment
+de ne jamais posseder que le salaire de ma semaine!
+
+--Ainsi, vous remerciez Dieu de vous avoir rendu sage par un pur effet
+de sa bonte, et vous profitez du hasard qui vous a preserve du mal?
+C'est de la vertu tres-facile, et je n'en suis pas si emerveille que
+vous croyez. Je comprends maintenant pourquoi madame Marcelle etait si
+contente hier d'etre ruinee. Vous lui avez mis en tete toutes ces belles
+choses-la! C'est joli, mais ca ne signifie rien. Qu'est-ce que c'est que
+des gens qui disent: Si j'etais riche, je serais mechant, et je suis
+enchante de ne l'etre pas? C'est l'histoire de ma grand'mere qui disait:
+Je n'aime pas l'anguille, et j'en suis bien contente, parce que si je
+l'aimais, j'en mangerais. Voyons, pourquoi ne seriez-vous pas riche
+et genereux? Eh, quand vous ne pourriez pas faire d'autre bien que de
+donner du pain a ceux qui en manquent autour de vous, ce serait deja
+quelque chose, et la richesse serait mieux placee dans vos mains que
+dans celles des avares.... Oh! je sais bien votre affaire! J'ai compris;
+je ne suis pas si bete que vous croyez, et j'ai lu de temps en temps des
+journaux et des brochures qui m'ont appris un peu ce qui se passe hors
+de nos campagnes, ou il est vrai de dire qu'il ne se passe rien de
+nouveau. Je vois que vous etes un faiseur de nouveaux systemes, un
+economiste, un savant!
+
+--Non. C'est peut-etre un malheur; mais je connais la science des
+chiffres moins que toute autre, et je ne comprends rien a l'economie
+politique telle qu'on l'entend aujourd'hui. C'est un cercle vicieux ou
+je ne concois pas qu'on s'amuse a tourner.
+
+--Vous n'avez pas etudie une science sans laquelle vous ne pouvez rien
+essayer de neuf? En ce cas, vous etes un paresseux.
+
+--Non, mais un reveur.
+
+--J'entends, vous etes ce qu'on appelle un poete.
+
+--Je n'ai jamais fait de vers, et maintenant je suis un ouvrier. Ne me
+prenez pas tant au serieux. Je suis un enfant, et un enfant amoureux.
+Tout mon merite, c'est d'avoir su apprendre un metier, et je vais
+l'exercer.
+
+--C'est bien! gagnez votre vie comme je fais, moi, et ne vous tourmentez
+plus de la maniere dont va le monde, puisque vous n'y pouvez rien.
+
+--Quel raisonnement, ami! Vous verriez une barque chavirer sur cette
+riviere, et il y aurait la une famille a laquelle, vous, attache a cet
+arbre, je suppose, vous ne pourriez porter secours, et vous la verriez
+perir avec indifference?
+
+--Non, Monsieur, je casserais l'arbre, fut-il dix fois plus gros.
+J'aurais si bonne volonte que Dieu ferait ce petit miracle pour moi.
+
+---Et pourtant la famille humaine perit, s'ecria Lemor douloureusement,
+et Dieu ne fait plus de miracles!
+
+--Je le crois bien! personne ne croit plus en lui. Mais moi, j'y crois,
+et je vous declare, puisque nous en sommes a ne nous rien cacher, que,
+dans le fond de ma pensee, je n'ai jamais desespere d'epouser Rose
+Bricolin. Amener son pere a accepter un gendre pauvre, c'est pourtant
+un miracle plus consequent que de casser avec mes bras, sans cognee, le
+gros arbre que vous voyez la. Eh bien, ce miracle se fera, je ne sais
+comment: j'aurai cinquante mille francs. Je les trouverai dans la terre
+en plantant mes choux, ou dans la riviere en jetant mes filets; ou bien
+il me viendra une idee... n'importe sur quoi. Je decouvrirai quelque
+chose, puisqu'il suffit, dit-on, d'une idee pour remuer le monde.
+
+--Vous decouvrirez le moyen d'appliquer l'egalite a une societe qui
+n'existe que par l'inegalite, n'est-ce pas? dit Henri avec un triste
+sourire.
+
+--Pourquoi pas, Monsieur? repondit le meunier avec une vivacite enjouee.
+Quand j'aurai fait fortune, comme je ne veux pas etre avare et mechant,
+et, comme je suis bien sur, moi, de ne jamais le devenir, pas plus que
+ma grand'mere n'est venue a bout d'aimer l'anguille qu'elle ne pouvait
+pas souffrir, alors il faudra que je devienne tout a coup plus savant
+que vous, et que je trouve dans ma cervelle ce que vous n'avez pas
+trouve dans vos livres, a savoir le secret de faire de la justice
+avec ma puissance et des heureux avec ma richesse. Ca vous etonne? Et
+pourtant, mon Parisien, je vous declare que j'en sais bien moins que
+vous sur l'economie politique, et je n'y entends ni _a_ ni _b_. Mais
+qu'est-ce que cela fait, puisque j'ai la volonte et la croyance? Lisez
+l'Evangile, Monsieur. M'est avis que vous, qui en parlez si bien, vous
+avez un peu oublie que les premiers apotres etaient des gens de rien, ne
+sachant rien comme moi. Le bon Dieu souffla sur eux, et ils en surent
+plus long que tous les maitres d'ecole et tous les cures de leur temps.
+
+--O peuple! tu prophetises! s'ecria Lemor en serrant le meunier contre
+son coeur. C'est pour toi, en effet, que Dieu fera des miracles,
+c'est sur toi que soufflera l'Esprit Saint! Tu ne connais pas le
+decouragement, toi; tu ne doutes de rien. Tu sens que le coeur est plus
+puissant que la science, tu sens ta force, ton amour, et tu comptes sur
+l'inspiration! Et voila pourquoi j'ai brule mes livres, voila pourquoi
+j'ai voulu retourner au peuple, d'ou mes parents m'avaient fait sortir.
+Voila pourquoi je vais chercher, parmi les pauvres et les simples de
+coeur, la foi et le zele que j'ai perdus en grandissant parmi les
+riches!
+
+--J'entends! dit le meunier; vous etes un malade qui cherche la sante.
+
+--Ah! je la trouverais si je vivais pres de vous.
+
+--Je vous la donnerais de bon coeur si vous me promettiez de ne pas
+me donner votre maladie. Et pour commencer, parlez-moi donc
+raisonnablement; dites-moi que, quelle que soit la position de madame
+Marcelle, vous l'epouserez si elle y consent.
+
+--Vous reveillez mon angoisse. Vous m'avez dit qu'elle n'avait plus
+rien; puis vous avez semble vous raviser et me faire entendre qu'elle
+etait encore riche.
+
+--Allons, sachez la verite, c'etait une epreuve. Les trois cent mille
+francs subsistent encore, et le pere Bricolin aura beau faire, je la
+conseillerai si bien qu'elle les conservera. Avec trois cent mille
+francs, mon camarade, vous pourrez faire du bien, j'espere, puisque avec
+cinquante mille que je n'ai pas, moi, je pretends sauver le monde!
+
+--J'admire et j'envie votre gaiete, dit Lemor accable; mais vous m'avez
+remis la mort dans l'ame. J'adore cette femme, cet ange, et je ne
+peux pas etre l'epoux d'une femme riche! Le monde a sur l'honneur des
+prejuges que j'ai subis malgre moi, et que je ne saurais secouer. Je ne
+pourrais pas regarder comme mienne cette fortune qu'elle doit et qu'elle
+veut sans doute conserver a son fils. Je ne pourrais donc songer a me
+rendre utile, par ma richesse, sans manquer a ce qu'on regarde comme la
+probite. Et puis j'aurais certains scrupules de condamner a l'indigence
+une femme pour laquelle je sens une tendresse infinie, et un enfant dont
+je respecte l'independance future. Je souffrirais de leurs privations,
+je fremirais a toute heure de les voir succomber a une vie trop rude.
+Helas! cet enfant, cette femme n'appartiennent pas a la meme race
+que nous, Grand-Louis. Ce sont les maitres detrones de la terre qui
+demanderaient a leurs anciens esclaves les soins et les recherches
+auxquels ils sont habitues. Nous les verrions languir et deperir sous
+notre chaume. Leurs mains trop faibles seraient brisees par le travail,
+et notre amour ne les soutiendrait peut-etre pas jusqu'au bout de cette
+lutte qui nous brise deja nous-memes....
+
+--Voila encore votre maladie qui vous reprend et la foi qui vous
+abandonne, dit le Grand-Louis en l'interrompant. Vous ne croyez meme
+plus a l'amour; vous ne voyez pas qu'_elle_ supporterait tout pour vous,
+et qu'elle se trouverait heureuse comme cela? Vous n'etes pas digne
+d'etre si grandement aime, vrai!
+
+--Ah! mon ami, qu'elle devienne pauvre, tout a fait pauvre, sans que
+j'aie a me reprocher d'y avoir contribue, et vous verrez si je manque de
+courage pour la soutenir!
+
+--Eh bien! vous travaillerez pour gagner un peu d'argent, comme nous
+travaillons tous? Pourquoi mepriser tant l'argent qu'elle a, et qui est
+tout gagne?
+
+--Il n'a pas ete gagne par le travail du pauvre; c'est de l'argent vole.
+
+--Comment ca?
+
+--C'est l'heritage des rapines feodales de ses peres. C'est le sang et
+la sueur du peuple qui ont cimente leurs chateaux et engraisse leurs
+terres.
+
+--C'est vrai cela! mais l'argent ne conserve pas cette espece de
+rouille. Il a le don de s'epurer ou de se salir, suivant la main qui le
+touche.
+
+--Non! dit Lemor avec feu. Il y a de l'argent souille et qui souille la
+main qui le recoit!
+
+--C'est une metaphore! dit tranquillement le meunier. C'est toujours
+l'argent du pauvre, puisqu'il lui a ete extorque par le pillage, la
+violence et la tyrannie. Faudra-t-il que le pauvre s'abstienne de le
+reprendre, parce que la main des brigands l'a longtemps manie! Allons!
+nous coucher, mon cher, vous deraisonnez; vous n'irez pas a Blanchemont.
+Moins que jamais j'en suis d'avis, puisque vous n'avez que des sottises
+a dire a ma chere dame; mais, par la cordieu! vous ne me quitterez pas
+que vous n'ayez renonce a vos... attendez que je trouve le mot... a vos
+utopies! Est-ce cela?
+
+--Peut-etre! dit Lemor tout pensif, et entraine par son amour a subir
+l'ascendant de son nouvel ami.
+
+
+
+
+TROISIEME JOURNEE.
+
+
+
+XIX.
+
+PORTRAIT.
+
+Nous ne savons pas s'il est bien conforme aux regles de l'art de decrire
+minutieusement les traits et le costume des gens qu'on met en scene
+dans un roman. Peut-etre les conteurs de notre temps (et nous tous les
+premiers) ont-ils un peu abuse de la mode des portraits dans leurs
+narrations. Cependant, c'est un vieil usage, et tout en esperant que les
+maitres futurs, condamnant nos minuties, esquisseront leurs figures en
+traits plus larges et plus nets, nous ne nous sentons pas la main assez
+ferme pour ne pas suivre la route battue, et nous allons reparer l'oubli
+ou nous sommes tombe jusqu'ici, en omettant le portrait d'une de nos
+heroines.
+
+Ne semble-t-il pas, en effet, que quelque chose de capital manque a
+l'interet d'une histoire d'amour, tant veridique soit-elle, lorsqu'on
+ignore si le personnage feminin est doue d'une beaute plus ou moins
+remarquable? Il ne suffit meme pas qu'on nous dise: _elle est belle_; si
+ses aventures ou l'excentricite de sa situation nous ont tant soit peu
+frappes, nous voulons savoir si elle est blonde ou brune, grande ou
+petite, reveuse ou animee, elegante ou simple dans ses ajustements; si
+on nous dit qu'elle passe dans la rue, nous courons aux fenetres pour la
+voir, et, selon l'impression que sa physionomie produit en nous, nous
+sommes disposes a l'aimer ou a l'absoudre d'avoir attire sur elle
+l'attention publique.
+
+Tel etait sans doute l'avis de Rose Bricolin; car le lendemain de
+la premiere nuit ou elle avait partage sa chambre avec madame de
+Blanchemont, couchee encore languissamment sur son oreiller, tandis que
+la jeune veuve, plus active et plus matinale, achevait deja sa toilette,
+Rose l'examinait attentivement, se demandant si cette beaute parisienne
+eclipserait la sienne a la fete du village, qui devait avoir lieu le
+jour suivant.
+
+Marcelle de Blanchemont etait plus petite de taille qu'elle ne le
+paraissait, grace a l'elegance de ses proportions et a la distinction de
+toutes ses attitudes. Elle etait tres-franchement blonde, mais non d'un
+blond fade, ni meme d'un blond cendre, couleur trop vantee et qui eteint
+presque toujours la physionomie, parce qu'elle est souvent l'indice
+d'une organisation sans puissance. Elle etait d'un blond vif, chaud
+et dore, et ses cheveux etaient une des plus grandes beautes de sa
+personne. Dans son enfance elle avait eu un eclat extraordinaire, et
+au couvent on l'appelait le cherubin; a dix-huit ans elle n'etait plus
+qu'une fort agreable personne, mais a vingt-deux, elle etait telle
+qu'elle avait inspire plus d'une passion sans s'en apercevoir. Cependant
+ses traits n'etaient pas d'une grande perfection, et sa fraicheur etait
+souvent fatiguee par une animation un peu febrile. On voyait autour
+de ses yeux d'un bleu eclatant des teintes sombres qui annoncaient le
+travail d'une ame ardente, et que l'observateur inintelligent eut
+pu attribuer aux agitations d'une nature voluptueuse; mais il etait
+impossible d'etre chaste soi-meme sans comprendre que cette femme vivait
+par le coeur plus que par l'esprit, et par l'esprit plus que par le
+sens. Son teint variable, son regard droit et franc, un leger duvet
+blond aux coins de sa levre, etaient chez elle les indices certains
+d'une volonte energique, d'un caractere devoue, desinteresse, courageux.
+Elle plaisait au premier coup d'oeil sans eblouir, elle eblouissait
+ensuite de plus en plus sans cesser de plaire, et tel qui ne l'avait pas
+crue jolie au premier abord, n'en pouvait bientot detacher ses yeux ni
+sa pensee.
+
+La seconde transformation qui s'etait operee en elle etait l'ouvrage
+de l'amour. Laborieuse et enjouee au couvent, elle n'avait jamais ete
+reveuse ni melancolique avant de rencontrer Lemor; et meme depuis
+qu'elle l'aimait, elle etait restee active et decidee jusque dans les
+plus petites choses. Mais une affection profonde, en dirigeant vers un
+but unique toutes les forces de sa volonte, avait accentue ses traits et
+donne un charme etrange et mysterieux a toutes ses manieres. Personne
+ne savait qu'elle aimait; tout le monde sentait qu'elle etait capable
+d'aimer passionnement, et tous les hommes qui s'etaient approches d'elle
+avaient desire de lui inspirer de l'amour ou de l'amitie. A cause de ce
+puissant attrait, il y avait eu un moment dans le monde ou les femmes,
+jalouses d'elle, mais ne pouvant attaquer ses moeurs, l'avaient accusee
+de coquetterie. Jamais reproche ne fut moins merite. Marcelle n'avait
+pas de temps a perdre au pueril et impudique amusement d'inspirer
+des desirs. Elle ne pensait pas meme qu'elle put en inspirer, et,
+en s'eloignant brusquement du monde, elle n'avait pas a se faire le
+reproche d'y avoir marque volontairement son passage.
+
+Rose Bricolin, incontestablement plus belle, mais moins mysterieuse a
+suivre et a deviner dans ses emotions enfantines, avait entendu parler
+de la jeune baronne de Blanchemont comme d'une beaute des salons de
+Paris, et elle ne comprenait pas bien comment, avec une mise si simple
+et des manieres si naturelles, cette blonde fatiguee pouvait s'etre fait
+une telle reputation. Rose ne savait pas que, dans les societes tres
+civilisees, et par consequent tres-blasees, l'animation interieure
+repand un prestige sur l'exterieur de la femme, qui efface toujours la
+majeste classique de la froide beaute. Cependant Rose sentait qu'elle
+aimait deja Marcelle a la folie; elle ne se rendait pas encore bien
+compte de l'attraction exercee par son regard ferme et vif, par le son
+affectueux de sa voix, par son sourire fin et bienveillant, par les
+allures decidees et genereuses de tout son etre. Elle n'est pourtant pas
+si belle que je croyais! pensait-elle; d'ou vient donc que je voudrais
+lui ressembler? Rose se surprit, en effet, occupee a attacher ses
+cheveux comme elle, et a imiter involontairement sa demarche, sa maniere
+brusque et gracieuse de tourner la tete, et jusqu'aux inflexions de sa
+voix. Elle y reussit assez bien pour perdre en peu de jours un reste de
+gaucherie rustique qui avait pourtant son charme; mais il est vrai de
+dire que cette vivacite fut plus d'inspiration que d'emprunt, et qu'elle
+sut bientot se l'approprier assez pour rehausser beaucoup en elle les
+dons de la nature. Rose n'etait pas non plus depourvue de courage et
+de franchise; Marcelle etait plutot destinee a developper son naturel
+etouffe par les circonstances exterieures qu'a lui en suggerer un
+factice et de pure imitation.
+
+
+
+XX.
+
+L'AMOUR ET L'ARGENT.
+
+Tout en allant et venant par la chambre, Marcelle entendit une voix
+etrange qui partait de la piece voisine et qui etait a la fois forte
+comme celle d'un boeuf et enrouee comme celle d'une vieille femme. Cette
+voix, qui semblait ne sortir qu'avec effort d'une poitrine caverneuse et
+ne pouvoir ni s'exhaler ni se contenir, repeta a plusieurs reprises:
+
+--Puisqu'ils m'ont tout pris!... tout pris, jusqu'a mes vetements!
+
+Et une voix plus ferme, que l'on reconnaissait pour celle de la
+grand'mere Bricolin, repondait:
+
+--Taisez-vous donc, _notre maitre_![8] je ne vous parle pas de ca.
+
+[Note 8: Dans nos campagnes, les femmes agees suivent encore
+l'ancienne coutume de dire eu parlant de leur mari, _notre maitre_.
+Celles de notre generation disent _notre homme_.]
+
+Voyant l'etonnement de sa compagne, Rose se chargea de lui expliquer
+ce dialogue.--Il y a toujours eu du malheur dans notre maison, lui
+dit-elle, et meme avant ma naissance et celle de ma pauvre soeur, le
+mauvais sort etait dans la famille. Vous avez bien vu mon grand-papa,
+qui parait si vieux, si vieux? C'est lui que vous venez d'entendre. Il
+ne parle pas souvent; mais comme il est sourd, il crie si haut que toute
+la maison en resonne. Il repete presque toujours a peu pres la meme
+chose: _Ils m'ont tout pris, tout pille, tout vole._ Il ne sort guere de
+la, et si ma grand'mere, qui a beaucoup d'empire sur lui, ne l'avait pas
+fait taire, il vous l'aurait dit hier a vous-meme en guise de bonjour.
+
+--Et qu'est-ce que cela signifie? demanda Marcelle.
+
+--Est-ce que vous n'avez pas entendu parler de cette histoire-la? dit
+Rose. Elle a fait pourtant assez de bruit; mais il est vrai que vous
+n'etes jamais venue dans ce pays, et que vous ne vous etes jamais
+occupee de ce qui avait pu s'y passer. Je parie que vous ne savez pas
+que, depuis plus de cinquante ans, les Bricolin sont fermiers des
+Blanchemont?
+
+--Je savais cela, et meme je sais que votre grand-pere, avant de venir
+se fixer ici, a tenu a ferme une terre considerable du cote du Blanc,
+appartenant a mon grand-pere.
+
+--Eh bien, en ce cas, vous avez entendu parler de l'histoire des
+chauffeurs?
+
+--Oui, mais c'est du plus loin que je me souvienne, car c'etait deja une
+vieille histoire quand je n'etais encore qu'un enfant.
+
+--Cela s'est passe, il y a plus de quarante ans, autant que je puis
+savoir moi-meme, car on ne parle pas volontiers de cela chez nous. Cela
+fait trop de mal et trop de peur. Monsieur votre grand-pere avait, a
+l'epoque des assignats, confie a mon grand-papa Bricolin une somme de
+cinquante mille francs en or, en le priant de la cacher dans quelque
+vieille muraille du chateau, pendant qu'il se tiendrait cache lui-meme
+a Paris, ou il reussit a n'etre pas denonce. Vous connaissez cela mieux
+que moi. Voila donc que mon grand-papa avait cet or-la cache avec le
+sien dans ce vieux chateau de Beaufort, dont il etait fermier, et qui
+est a plus de vingt lieues d'ici. Je n'y ai jamais ete. Votre grand-pere
+ne se pressant pas de lui redemander son depot, il eut le malheur, en
+voulant lui faire ecrire une lettre a cet effet, de mettre un scelerat
+d'avoue dans sa confidence. La nuit suivante les chauffeurs vinrent et
+soumirent mon pauvre grand-pere a mille tortures jusqu'a ce qu'il eut
+dit ou etait cache l'argent. Ils emporterent tout, le sien et le votre,
+et jusqu'au linge de la maison et aux bijoux de noces de ma grand'mere.
+Mon pere, qui etait un enfant, avait ete garrotte et jete sur un lit. Il
+vit tout et faillit en mourir de peur. Ma grand'mere etait enfermee dans
+la cave. Les garcons de ferme furent battus et attaches aussi. On leur
+tenait des pistolets sur la gorge pour les empecher de crier. Enfin,
+quand les brigands eurent fait main-basse sur tout ce qu'ils purent
+enlever, ils se retirerent sans grand mystere et demeurerent impunis, on
+n'a jamais su pourquoi. Et de cette affaire-la, mon pauvre grand-papa
+qui etait jeune est devenu vieux tout a coup. Il n'a jamais pu retrouver
+sa tete, ses idees se sont affaiblies; il a perdu la memoire de presque
+tout, excepte de cette abominable aventure, et il ne peut guere ouvrir
+la bouche sans y faire allusion. Le tremblement que vous lui voyez,
+il l'a toujours eu depuis cette nuit-la, et ses jambes qui ont ete
+dessechees par le feu, sont restees si minces et si faibles qu'il
+n'a jamais pu travailler depuis. Votre grand-pere qui etait un digne
+seigneur, a ce qu'on dit, ne lui a jamais reclame son argent, et meme il
+a abandonne a ma grand'mere, qui etait devenue tout a coup l'homme de
+la famille; par sa bonne tete et son courage, tous les fermages echus
+depuis cinq ans, et qu'il ne s'etait pas fait payer. Cela a nos
+affaires, et quand mon pere a ete en age de prendre la ferme de
+Blanchemont il avait deja un certain credit. Voila notre histoire;
+jointe a celle de ma pauvre soeur, vous voyez qu'elle n'est pas
+tres-gaie.
+
+Ce recit fit beaucoup d'impression sur Marcelle, et l'interieur des
+Bricolin lui parut encore plus sinistre que la veille. Au milieu de leur
+prosperite, ces gens-la semblaient voues a quelque chose de sombre et
+de tragique. Entre la folle et l'idiot, madame de Blanchemont se sentit
+saisie d'une terreur instinctive et d'une tristesse profonde. Elle
+s'etonna que l'insouciante et luxuriante beaute de Rose eut pu se
+developper dans cette atmosphere de catastrophes et de luttes violentes,
+ou l'argent avait joue un role si fatal.
+
+Sept heures sonnaient au coucou que la mere Bricolin conservait avec
+amour dans sa chambre, encombree de tous les vieux meubles rustiques mis
+a la reforme dans le chateau neuf, et contigue a celle qu'occupaient
+Rose et Marcelle, lorsque la petite Fanchon vint toute joyeuse annoncer
+que _son maitre_ venait d'arriver.
+
+--Elle parle du Grand-Louis, dit Rose. Qu'a-t-elle donc a nous proclamer
+cela comme une grande nouvelle?
+
+Et, malgre son petit ton dedaigneux, Rose devint vermeille comme la
+mieux epanouie des fleurs dont elle portait fierement le nom.
+
+--Mais c'est qu'il apporte tout plein d'affaires et qu'il demande a vous
+parler, dit Fanchon un peu deconcertee.
+
+--A moi? dit Rose, rougissant de plus en plus, tout en haussant les
+epaules.
+
+--Non, a madame Marcelle, dit la petite.
+
+Marcelle se dirigeait vers la porte que la petite Fanchon tenait toute
+grande ouverte, lorsqu'elle fut forcee de reculer pour laisser entrer
+un garcon de la ferme charge d'une malle, puis le Grand-Louis qui en
+portait lui-meme une encore plus lourde et qui la deposa sur le plancher
+avec beaucoup d'aisance.
+
+--Et toutes vos commissions sont faites! dit-il en posant aussi un sac
+d'ecus sur la commode.
+
+Puis, sans attendre les remerciements de Marcelle, il jeta les yeux sur
+le lit qu'elle venait de quitter, et ou dormait Edouard, beau comme un
+ange. Entraine par son amour pour les enfants, et surtout pour celui-la,
+qui avait des graces irresistibles, Grand-Louis s'approcha du lit pour
+le regarder de plus pres, et Edouard, en ouvrant les yeux, lui tendit
+les bras, en lui donnant le nom d'_Alochon_, dont il l'avait obstinement
+gratifie.
+
+--Voyez comme il a deja bonne mine depuis qu'il est dans notre pays! dit
+le meunier en prenant une du ses petites mains pour la baiser....
+Mais il se fit un brusque mouvement de rideaux derriere lui, et en se
+retournant, Grand-Louis vit le joli bras de Rose qui, toute honteuse et
+toute irritee de cette invasion de son appartement, s'enfermait a grand
+bruit dans ses courtines brodees. Grand-Louis, qui ne savait pas que
+Rose eut partage sa chambre avec Marcelle, et qui ne s'attendait pas
+a l'y trouver, resta stupefait, repentant, honteux, et ne pouvant
+cependant detacher ses yeux de cette main blanche qui tenait assez
+maladroitement les franges du rideau.
+
+Marcelle s'apercut alors de l'inconvenance qu'elle avait laissee
+commettre, et se reprocha ses habitudes aristocratiques qui l'avaient
+dominee a son insu en cet instant. Accoutumee a ne pas traiter a tous
+egards un porte-faix comme un homme, elle n'avait pas songe a defendre
+l'appartement de Rose contre le valet de ferme et le meunier qui
+apportaient ses effets. Honteuse et repentante a son tour, elle allait
+avertir Grand-Louis qui semblait petrifie a sa place, de se retirer au
+plus vite, lorsque madame Bricolin parut tout herissee au seuil de la
+chambre et resta muette d'horreur en voyant le meunier, son mortel
+ennemi, debout et trouble entre les deux lits jumeaux des jeunes dames.
+
+Elle ne dit pas un mot et sortit brusquement, comme une personne qui
+trouve un voleur dans sa maison et qui court chercher la garde. Elle
+courut en effet chercher M. Bricolin qui prenait son _coup du matin_
+pour la troisieme fois, c'est-a-dire son troisieme pot de vin blanc,
+dans la cuisine.
+
+--Monsieur Bricolin! fit-elle d'une voix etouffee; viens vite, vite!
+m'entends-tu?
+
+--Qu'est-ce qu'il y a? dit le fermier, qui n'aimait pas a etre derange
+dans ce qu'il appelait son _rafraichissement_. Est-ce que le feu est a
+la maison?
+
+--Viens, te dis-je, viens voir ce qui se passe chez toi! repondit la
+fermiere a qui la colere otait presque la parole.
+
+--Ah! ma foi! s'il y a a se facher pour quelque chose, dit Bricolin,
+habitue aux bourrasques de sa moitie, tu t'en chargeras bien sans moi.
+Je suis tranquille la-dessus.
+
+Voyant qu'il ne se derangeait pas, madame Bricolin s'approcha, et,
+faisant avec effort le mouvement d'avaler car elle eprouvait une
+veritable strangulation de fureur:
+
+--Te derangeras-tu? dit-elle enfin, en s'observant assez pourtant pour
+n'etre pas entendue des valets qui allaient et venaient; je te dis que
+ton manant de meunier est dans la chambre de Rose, pendant que Rose est
+encore au lit.
+
+--Ah! cela, c'est _inconvenable_, tres-_inconvenable_, dit M. Bricolin
+en se levant, et je m'en vas lui dire deux mots.... Mais, pas de bruit,
+ma femme, entends-tu? a cause de la petite!
+
+--Va donc, et ne fais pas de bruit toi-meme! Ah! j'espere que tu me
+croiras, maintenant, et que tu vas le traiter comme un malappris et un
+impudent qu'il est!
+
+Au moment ou M. Bricolin allait sortir de la cuisine, il se trouva face
+a face, avec le Grand-Louis.
+
+--Ma foi, monsieur Bricolin, dit celui-ci avec un air de candeur
+irresistible, vous voyez quelqu'un de bien etonne de la sottise qu'il
+vient de faire.
+
+Et il raconta le fait naivement.
+
+--Tu vois bien qu'il ne l'a pas fait expres? dit Bricolin en se tournant
+vers sa femme.
+
+--Et c'est comme cela que tu prends la chose? s'ecria la fermiere
+donnant un libre cours a sa fureur. Puis elle courut pousser les deux
+portes, et revenant se placer entre le meunier et M. Bricolin, qui
+deja offrait au coupable de se _rafraichir_ avec lui:--Non, monsieur
+Bricolin, s'ecria-t-elle, je ne comprends pas ton imbecillite! Tu ne
+vois pas que ce vaurien-la a avec notre fille des manieres qui ne
+conviennent qu'a des gens de son espece, et que nous ne pouvons pas
+supporter plus longtemps? Il faut donc que je me charge de le lui dire,
+moi, et de lui signifier....
+
+--Ne signifie rien encore, madame Bricolin, dit le fermier en elevant
+la voix a son tour, et laisse-moi un peu faire mon metier de pere de
+famille. Ah! si l'on t'en croyait, je sais bien qu'on attacherait son
+haut de chausses avec des epingles, et que tu mettrais une paire de
+bretelles a ton cotillon? Voyons, ne me casse pas la tete des le matin.
+Je sais ce que j'ai a dire a ce garcon-la, et je ne veux pas qu'un autre
+s'en charge. Allons, ma femme, dis a la Chounette de nous monter un
+pichet de vin frais, et va-t'en voir tes poules.
+
+Madame Bricolin voulut repliquer. Son epoux prit un gros baton de houx
+qui etait toujours appuye contre sa chaise pendant qu'il buvait, et
+se mit a en frapper la table en cadence a tour de bras. Ce bruit
+retentissant couvrit si bien la voix de madame Bricolin qu'elle fut
+forcee de sortir en jetant les portes avec fracas derriere elle.
+
+--Qu'est-ce qu'il y a pour votre service, notre maitre? dit la Chounette
+accourant au bruit.
+
+M. Bricolin prit majestueusement le pichet vide et le lui tendit en
+roulant les yeux d'une facon terrible. La grosse Chounette devint plus
+legere qu'un oiseau pour executer les ordres du potentat de Blanchemont.
+
+--Mon pauvre Grand-Louis, dit le gros homme lorsqu'ils furent seuls,
+avec un pot de vin entre leurs verres, il faut que tu saches que ma
+femme est enragee contre toi; elle t'en veut a _mort_, et, sans moi,
+elle t'aurait mis a la porte. Mais nous sommes de vieux amis, nous avons
+besoin l'un de l'autre, et nous ne nous brouillerons pas comme ca. Tu
+vas me dire la verite; je suis sur que ma femme se trompe. Toutes les
+femmes sont sottes ou folles, que veux-tu? Voyons, peux-tu me repondre
+la main sur ta conscience?
+
+--Parlez! parlez! dit Grand-Louis d'un ton qui semblait promettre sans
+examen, et en faisant un grand effort pour donner a sa figure un air
+d'insouciance et de tranquillite, sentiments bien contraires a ce qu'il
+eprouvait en cet instant.
+
+--Eh bien donc! je n'y vas pas par quatre chemins, moi! dit le fermier.
+Es-tu ou n'es-tu pas amoureux de ma fille?
+
+--Voila une drole de question! repondit le meunier, payant d'audace. Que
+voulez-vous qu'on y reponde? Si on dit oui, on a l'air de vous braver;
+si on dit non, on a l'air de faire injure a mademoiselle Rose; car enfin
+elle merite qu'on en soit amoureux, comme vous meritez qu'on vous porte
+respect.
+
+--Tu plaisantes! c'est bon signe; je vois bien que tu n'es pas amoureux.
+
+--Attendez, attendez! reprit Grand-Louis, je n'ai pas dit cela. Je dis
+au contraire, que tout le monde est force d'en etre amoureux, parce
+qu'elle est belle comme le jour, parce qu'elle est tout votre portrait,
+parce qu'enfin tous ceux qui la regardent, vieux ou jeunes, riches ou
+pauvres, sentent quelque chose pour elle, sans trop savoir si c'est le
+plaisir de l'aimer ou le chagrin de ne pas pouvoir se le permettre.
+
+--Il a de l'esprit comme trente mille hommes! dit le fermier en se
+renversant sur sa chaise avec un rire qui faisait bondir son gilet
+proeminent. Le tonnerre m'ecrase si je ne voudrais pas que tu fusses
+riche de cent mille ecus! Je te donnerais ma fille de preference a tout
+autre!
+
+--Je le crois bien! mais comme je ne les ai pas, vous ne me la donnerez
+guere, n'est-il pas vrai?
+
+--Non, le tonnerre de Dieu m'aplatisse! mais enfin, j'en ai du regret,
+et ca te prouve mon amitie.
+
+--Grand merci, vous etes trop bon!
+
+--Ah! c'est que, vois-tu, ma carogne de femme s'est mis dans la tete que
+tu en contais a Rose!
+
+--Moi? dit le meunier, parlant cette fois avec l'accent de la verite,
+jamais je ne lui ai dit un mot que vous n'auriez pas pu entendre.
+
+--J'en suis bien sur. Tu as trop de raison pour ne pas voir que tu ne
+peux pas penser a ma fille, et que je ne peux pas la donner a un homme
+comme toi. Ce n'est pas que je te meprise, da! Je ne suis pas fier, et
+je sais que tous les hommes sont egaux devant la loi. Je n'ai pas oublie
+que je sors d'une famille de paysans, et que quand mon pere a commence
+sa fortune, qu'il a si malheureusement perdue comme tu sais, il n'etait
+pas plus gros monsieur que toi, puisqu'il etait meunier aussi! mais _au
+jour d'aujourd'hui_, mon vieux, monnaie fait tout, comme dit l'autre,
+et puisque j'en ai, et que tu n'en as pas, nous ne pouvons pas faire
+affaire ensemble.
+
+--C'est concluant et peremptoire, dit le meunier avec une amere gaiete.
+C'est juste, raisonnable, veritable, equitable et salutaire, comme dit
+la preface a M. le cure.
+
+--Dame! ecoute donc, Grand-Louis, chacun agit de meme. Tu n'epouserais
+pas, toi qui es riche pour un paysan, la petite Fanchon, la servante, si
+elle se prenait d'amour pour toi?
+
+--Non; mais si je me prenais d'amour pour elle, ce serait different.
+
+--Veux-tu dire par la, grand farceur, que ma fille en pourrait bien
+tenir pour toi?
+
+--Moi, j'ai dit cela? quand donc?
+
+--Je ne t'accuse pas de l'avoir dit, quoique ma femme soutienne que
+tu es capable de parler legerement si on te laisse prendre tant de
+familiarite chez nous.
+
+--Ah ca! monsieur Bricolin, dit le Grand-Louis, qui commencait a perdre
+patience et qui trouvait la formule de son arret assez brutale sans
+qu'on y joignit l'insulte, est-ce pour _rire ou pour plaisanter_, comme
+dit l'autre, que depuis cinq minutes vous me dites toutes ces choses-la?
+Parlez-vous serieusement? Je ne vous ai pas demande votre fille, je ne
+vois donc pas pourquoi vous vous donnez la peine de me la refuser. Je
+ne suis pas homme a parler d'elle sans respect; je ne vois donc pas non
+plus pourquoi vous me rapportez les mauvais propos de madame Bricolin
+sur mon compte. Si c'est pour me dire de m'en aller, me voila tout pret.
+Si c'est pour me retirer votre pratique, je ne m'y oppose pas; j'en ai
+d'autres. Mais parlez franchement et quittons-nous en honnetes gens,
+car je vous avoue que tout ceci me fait l'effet d'une mauvaise querelle
+qu'on veut me chercher, comme si quelqu'un ici voulait me mettre dans
+mon tort pour cacher le sien.
+
+En parlant ainsi, le Grand-Louis s'etait leve et faisait mine de vouloir
+sortir. Se brouiller avec lui n'etait ni du gout ni de l'interet de M.
+Bricolin.
+
+--Qu'est-ce que tu dis-la, grand benet? lui repondit-il d'un ton amical,
+en le forcant a se rasseoir. Es-tu fou? quelle mouche te pique? Est-ce
+que je t'ai parle serieusement? Est-ce que je fais attention aux
+sottises de ma femme? Regle generale, une guepe qui vous bourdonne a
+l'oreille, une femme qui vous taquine et vous contredit, c'est a peu
+pres la meme chanson. Achevons notre pichet, et restons amis, crois-moi,
+Grand-Louis. Ma pratique est bonne, et j'ai a me louer de te l'avoir
+donnee. Nous pouvons nous rendre mutuellement bien des petits services,
+ce serait donc fort niais de nous quereller pour rien. Je sais que tu es
+un garcon d'esprit et de bon sens, et que tu ne peux pas en conter a
+ma fille. D'ailleurs j'ai trop bonne opinion d'elle pour ne pas penser
+qu'elle saurait bien te rembarrer si tu t'ecartais du respect...
+ainsi...
+
+--Ainsi, ainsi!... dit Grand-Louis en frappant avec son verre sur la
+table dans un mouvement de colere bien marquee, toutes ces raisons-la
+sont inutiles et finissent par m'ennuyer, monsieur Bricolin! Au diable
+votre pratique, vos petits services, et mes interets, s'il faut que
+j'entende seulement supposer que je suis capable de manquer de respect
+a votre fille, et qu'elle aura un jour ou l'autre a me remettre a ma
+place. Je ne suis qu'un paysan, mais je suis aussi fier que vous,
+monsieur Bricolin, ne vous en deplaise; et si vous ne trouvez pas
+pour moi des facons plus delicates de vous exprimer, laissez-moi vous
+souhaiter le bonjour et m'en aller a mes affaires.
+
+M. Bricolin eut beaucoup de peine a calmer le Grand-Louis qui se sentait
+fort irrite, non des soupcons de la fermiere qu'il savait bien meriter
+dans un certain sens, ni du style grossier de Bricolin, auquel il etait
+fort habitue, mais de la cruaute avec laquelle ce dernier faisait, sans
+le savoir, saigner la plaie vive de son coeur. Enfin, il s'apaisa apres
+s'etre fait faire amende honorable par le fermier, qui avait ses raisons
+pour se montrer fort pacifique et pour ne pas ecouter les craintes de sa
+femme, du moins pour le moment.
+
+--Ah ca! lui dit celui-ci, en l'invitant a entamer, apres le fromage, un
+nouveau pichet de son _vin gris_; tu es donc en grande amitie avec notre
+jeune dame?
+
+--En grande amitie! repondit le meunier avec un reste d'humeur, et
+s'abstenant de boire, malgre l'insistance de son hote: c'est une parole
+aussi raisonnable que l'amour dont vous me defendez de parler a votre
+fille!
+
+--Ma foi! si le mot est _inconvenable_, ce n'est pas moi qui l'ai
+invente; c'est elle-meme qui nous a dit plusieurs fois hier (ce qui
+faisait bien enrager la Thibaude!) qu'elle avait beaucoup d'amitie pour
+toi. Dame! tu es un beau garcon, Grand-Louis, c'est connu, et on dit que
+les grandes dames.... Allons! vas-tu encore te facher?
+
+--M'est avis que vous avez un pichet de trop dans la tete ce matin,
+monsieur Bricolin! dit le meunier pale d'indignation.
+
+Jamais le cynisme de Bricolin, dont il avait pris son parti jusqu'alors,
+ne lui avait inspire autant de degout.
+
+--Et toi, tu as, je crois, ce matin, repondit le fermier, vide la pelle
+de ton moulin dans ton estomac, car tu es triste et quinteux comme un
+buveur d'eau. On ne peut donc plus rire avec toi a present? Voila du
+nouveau! Eh bien, parlons donc serieusement puisque tu le veux. Il est
+certain que d'une maniere ou de l'autre, tu as conquis l'estime et la
+confiance de la jeune dame, et qu'elle te charge de ses commissions sans
+en rien dire a personne.
+
+--Je ne sais pas ce que vous voulez dire.
+
+--Tiens! tu vas a *** pour elle, tu lui rapportes ses effets, son
+argent!... car la Chounette t'a vu lui remettre un gros sac d'ecus! Tu
+fais ses affaires enfin.
+
+--Comme vous voudrez; je sais que je fais les miennes, et que, par la
+meme occasion, je lui rapporte sa bourse et ses malles de l'auberge ou
+elle les avait laissees en depot; si c'est la faire ses affaires, a la
+bonne heure, je le veux bien.
+
+--Qu'est-ce que c'est donc que ce sac? Est-ce de l'or ou de l'argent?
+
+--Est-ce que je le sais, moi? Je n'y ai pas regarde.
+
+--Ca ne t'aurait rien coute, et ca ne lui aurait pas fait de tort.
+
+--Il fallait me dire que ca vous interessait. Je ne l'ai pas devine!
+
+--Ecoute, Grand-Louis, mon garcon, sois franc! cette dame a cause avec
+toi de ses affaires?
+
+--Ou prenez-vous ca?
+
+--Je le prends la! dit le fermier en portant l'index a son front
+etroit et basane. Je sens dans l'air une odeur de confidences et de
+cachotteries. La dame a l'air de se mefier de moi et de te consulter!
+
+--Quand cela serait! repondit Grand-Louis en regardant fixement Bricolin
+avec quelque intention de le braver.
+
+--Si cela etait, Grand-Louis, je ne pense pas que tu voudrais m'etre
+defavorable?
+
+--Comment l'entendez-vous?
+
+--Comme tu l'entends bien toi-meme. J'ai toujours eu confiance en toi,
+et tu ne voudrais pas en abuser. Tu sais bien que j'ai envie de la
+terre, et que je ne voudrais pas la payer trop cher?
+
+--Je sais bien que vous ne voudriez pas la payer son prix.
+
+--Son prix! son prix! ca depend de la position des personnes. Ce qui
+serait mal vendu pour une autre, sera heureusement vendu pour _elle_,
+qui a grand besoin de sortir du petrin ou son mari l'a laissee!
+
+--Je sais cela, monsieur Bricolin, je sais vos idees la-dessus, et vos
+ambitions sur le bout de mon doigt. Vous voulez enfoncer de cinquante
+mille francs la dame venderesse, comme disent les gens de loi.
+
+--Non! pas enfoncer du tout! J'ai joue cartes sur table avec elle. Je
+lui ai dit ce que valait son bien. Seulement je lui ai dit que je ne
+le paierais pas toute sa valeur, et dix mille millions de tonnerres
+m'ecrasent si je veux et si je peux monter d'un liard.
+
+--Vous m'avez parle autrement, il n'y a pas encore si longtemps! vous
+m'avez dit que vous pouviez le payer son prix, et que s'il fallait
+absolument en passer par la....
+
+--Tu radotes! je n'ai jamais dit ca!
+
+--Pardon, excuse! rappelez-vous donc! c'etait a la foire de Cluis, a
+preuve que M. Grouard, le maire, etait la.
+
+--Il n'en pourrait pas temoigner, il est mort!
+
+--Mais moi, j'en pourrais lever la main!
+
+--Tu ne le feras pas!
+
+--Ca depend.
+
+--Ca depend de quoi?
+
+--Ca depend de vous.
+
+--Comment ca?
+
+--La conduite qu'on aura avec moi dans votre maison reglera la mienne,
+monsieur Bricolin. Je suis las des malhonnetetes de votre dame et des
+affronts qu'elle me fait; je sais qu'on m'en tient d'autres en reserve,
+qu'il est defendu a votre fille de me parler, de danser avec moi, de
+venir voir sa nourrice a mon moulin, et toutes sortes de vexations dont
+je ne me plaindrais pas si je les avais meritees, mais que je trouve
+insultantes, ne les meritant pas.
+
+--Comment, c'est la tout, Grand-Louis? et un joli cadeau, un billet de
+cinq cents francs, par exemple, ne te ferait pas plus de plaisir?
+
+--Non, Monsieur! dit sechement le meunier.
+
+--Tu es un niais, mon garcon. Cinq cents francs dans la poche d'un
+honnete homme valent mieux qu'une bourree dans la poussiere. Tu tiens
+donc bien a danser avec ma fille?
+
+--J'y tiens pour mon honneur, monsieur Bricolin. J'ai toujours danse la
+bourree avec elle devant tout le monde. Personne ne l'a trouve mauvais,
+et si je recevais d'elle maintenant l'affront d'un refus, on croirait
+aisement ce que trompette deja votre femme, a savoir que je suis un
+malhonnete et un malappris. Je ne veux pas etre traite comme ca. C'est a
+vous de savoir si vous voulez me facher, oui ou non.
+
+--Danse avec Rose, mon garcon, danse! s'ecria le fermier avec une joie
+melee de malice profonde, danse tant que tu voudras! s'il ne faut que
+cela pour te contenter!...
+
+--Eh bien, nous verrons! pensa le meunier, satisfait de sa vengeance.
+Voila la dame de Blanchemont qui vient par ici, dit-il. Votre femme,
+avec son esclandre, ne m'a pas donne le temps de lui rendre compte de
+ses commissions. Si elle me parle de ses affaires, je vous dirai ses
+intentions.
+
+--Je te laisse avec elle, dit M. Bricolin en se levant. N'oublie pas que
+tu peux les influencer, ses intentions! Les affaires l'ennuient, elle a
+hate d'en finir. Fais-lui bien comprendre que je serai inebranlable....
+Moi, je vas trouver la Thibaude pour lui faire la lecon en ce qui te
+concerne.
+
+--Double coquin! se dit le Grand-Louis, en voyant s'enfuir lourdement
+le fermier; compte sur moi pour te servir de compere! Oui-da! pour m'en
+avoir cru seulement capable, je veux qu'il t'en coute cinquante mille
+francs, et vingt mille en plus.
+
+
+
+XXI.
+
+LE GARCON DE MOULIN.
+
+--Ma chere dame dit en toute hate le meunier qui entendait Rose venir
+derriere Marcelle, j'ai deux cents choses a vous dire, mais je ne peux
+pas debiter tout cela en deux minutes! Ici d'ailleurs (je ne parle pas
+de mademoiselle Rose), les murs ont des oreilles tres-longues, et si je
+vas me promener seul avec vous, ca donnera des soupcons sur certaines
+affaires.... Enfin, il faut que je vous parle, comment ferons-nous?
+
+--Il y a un moyen bien simple, repondit madame de Blanchemont. J'irai me
+promener aujourd'hui, et je trouverai bien le chemin d'Angibault.
+
+---D'ailleurs, si mademoiselle Rose voulait vous le montrer... dit
+Grand-Louis au moment ou Rose entrait, et entendait les dernieres
+paroles de Marcelle.... Si tant est, ajouta-t-il, qu'elle ne soit pas
+trop en colere contre moi....
+
+--Ah! grand etourdi! vous allez me faire gronder par ma mere d'une belle
+facon! repondit Rose. Elle ne m'a encore rien dit, mais avec elle ce qui
+est differe n'est pas perdu.
+
+--Non, mademoiselle Rose, non, ne craignez rien. Votre maman, cette
+fois, ne dira mot, Dieu merci! Je me suis justifie, votre papa m'a
+pardonne, il s'est charge d'apaiser madame Bricolin, et pourvu que vous
+ne me gardiez pas rancune de ma sottise....
+
+--Ne parlons plus de cela, dit Rose en rougissant. Je ne vous en veux
+pas, Grand-Louis. Seulement vous auriez pu me crier votre justification
+un peu moins haut en sortant; vous m'avez _reveillee en peur_.
+
+--Vous dormiez donc? Je ne croyais pas.
+
+--Allons, vous ne dormiez pas, petite rusee, dit Marcelle, puisque vous
+avez ferme vos rideaux avec fureur.
+
+--Je dormais a moitie, dit Rose en tachant de cacher son embarras sous
+un air de depit.
+
+--Ce qu'il y a de plus clair la dedans, dit le meunier avec une douleur
+ingenue, c'est qu'elle m'en veut!
+
+--Non, Louis, je te pardonne, puisque tu ne me savais pas la, dit Rose,
+qui avait eu trop longtemps l'habitude de tutoyer le Grand-Louis, son
+ami d'enfance, pour ne pas y retomber soit par distraction, soit a
+dessein. Elle savait bien qu'un seul mot de sa bouche accompagne de ce
+delicieux tu changeait en joie expansive toutes les tristesses de son
+amoureux.
+
+--Et pourtant, dit le meunier, dont les yeux brillerent de plaisir, vous
+ne voulez pas venir vous promener au moulin aujourd'hui avec madame
+Marcelle?
+
+--Comment donc faire, Grand-Louis, puisque maman me l'a defendu, je ne
+sais pas pourquoi?
+
+--Votre papa vous le permettra. Je me suis plaint a lui des duretes de
+madame Bricolin; il les desapprouve et m'a promis d'oter a _sa dame_ les
+preventions qu'elle a contre moi... je ne sais pas pourquoi non plus.
+
+--Ah! tant mieux! s'il en est ainsi, s'ecria Rose avec abandon. Nous
+irons a cheval, n'est-ce pas, madame Marcelle? vous monterez ma petite
+jument, et moi, je prendrai le bidet a papa; il est tres-doux et va
+tres-vite aussi.
+
+--Et moi, dit Edouard, je veux monter a cheval aussi.
+
+--Cela est plus difficile, repondit Marcelle. Je n'oserai pas te prendre
+en croupe, mon ami.
+
+--Ni moi non plus, dit Rose, nos chevaux sont un peu trop vifs.
+
+--Oh! je veux aller a Angibault, moi! s'ecria l'enfant. Maman,
+emmene-moi au moulin!
+
+--C'est trop loin pour vos petites jambes, dit le meunier; mais moi je
+me charge de vous, si votre maman y consent. Nous partirons les premiers
+dans ma charrette, et nous irons voir traire les vaches pour que ces
+dames trouvent de la creme en arrivant.
+
+--Vous pouvez bien le lui confier, dit Rose a Marcelle. Il est si bon
+pour les enfants! j'en sais quelque chose, moi!
+
+--Oh! vous, vous etiez si gentille! dit le meunier tout attendri, vous
+auriez du rester toujours comme cela!
+
+--Merci du compliment, Grand-Louis!
+
+--Je ne veux pas dire que vous ne soyez plus gentille, mais que vous
+auriez du rester petite. Vous m'aimiez tant dans ce temps-la! vous ne
+pouviez pas me quitter; toujours pendue a mon cou!
+
+--Il serait plaisant, dit Rose moitie troublee, moitie railleuse, que
+j'eusse conserve cette habitude!
+
+--Allons, reprit le meunier s'adressant a Marcelle, j'emmene le petit,
+c'est convenu?
+
+--Je vous le confie en toute securite, dit madame de Blanchemont en lui
+mettant son fils dans les bras.
+
+--Ah! quel bonheur! s'ecria l'enfant. _Alochon_, tu me mettras encore
+au bout de tes bras pour me faire attraper des prunes noires aux arbres
+tout le long du chemin!
+
+--Oui, Monseigneur, dit le meunier en riant; a condition que vous ne
+m'en ferez plus tomber sur le nez.
+
+Grand-Louis cheminant et jouant sur sa charrette avec le bel Edouard qui
+faisait battre son coeur en lui rappelant les graces, les caresses et
+les malices de Rose enfant, approchait de son moulin, lorsqu'il apercut
+dans la prairie Henri Lemor qui venait a sa rencontre, mais qui retourna
+aussitot sur ses pas et rentra precipitamment dans la maison pour se
+cacher, en reconnaissant Edouard a cote du meunier.
+
+--Mene Sophie au pre, dit Grand-Louis a son garcon de moulin en
+s'arretant a quelque distance de la porte. Et vous, ma mere, amusez-moi
+cet enfant-la. Ayez-en soin comme de la prunelle de vos yeux; moi, j'ai
+un mot a dire au moulin.
+
+Il courut alors retrouver Lemor, qui s'etait enferme dans sa chambre, et
+qui lui dit, en ouvrant avec precaution:
+
+--Cet enfant me connait; j'ai du eviter ses regards.
+
+--Et qui diable pouvait se douter que vous seriez encore la! dit le
+meunier qui avait peine a revenir de sa surprise. Moi qui vous avais
+fait mes adieux ce matin et qui vous croyais deja mettant a la voile
+pour l'Afrique! Quel chevalier errant, ou quelle ame en peine etes-vous
+donc?
+
+--Je suis une ame en peine, en effet, mon ami. Ayez compassion de moi.
+J'ai fait une lieue; je me suis assis au bord d'une fontaine, j'ai reve,
+j'ai pleure, et je suis revenu: je ne peux pas m'en aller!
+
+[Illustration: Lemor blotti dans son grenier.]
+
+--Eh bien, c'est comme cela que je vous aime, s'ecria le meunier en lui
+secouant la main avec force. Voila comme j'ai ete plus de cent fois!
+Oui, plus de cent fois, j'ai quitte Blanchemont en jurant de n'y jamais
+remettre les pieds, et il y avait toujours au bord du chemin quelque
+fontaine ou je m'asseyais pour pleurer, et qui avait la vertu de me
+faire retourner d'ou je venais. Mais ecoutez, mon garcon, il faut etre
+sur vos gardes: je veux bien que vous restiez chez nous tant que vous ne
+pourrez pas vous decider a vous en aller. Ce sera long, je le prevois.
+Tant mieux, je vous aime; je voulais vous retenir ce matin, vous
+revenez, j'en suis heureux, et je vous en remercie. Mais pour quelques
+heures il faut vous eloigner. _Elles_ vont venir ici.
+
+--Toutes les deux! s'ecria Lemor, qui comprenait Grand-Louis a demi-mot.
+
+--Oui, toutes les deux. Je n'ai pas pu dire un mot de vous a madame de
+Blanchemont. Elle vient pour que je lui parle de ses affaires d'argent,
+sans savoir que j'ai a lui parler de ses affaires de coeur. Je ne veux
+pas qu'elle vous sache ici avant d'etre bien sur qu'elle ne me grondera
+pas de vous y avoir amene.... D'ailleurs, je ne veux pas la surprendre,
+surtout devant Rose, qui ne sait sans doute rien de tout cela.
+Cachez-vous donc. Elles ont demande leurs chevaux comme je partais.
+Elles auront dejeune comme dejeunent les belles dames, c'est-a-dire
+comme des fauvettes; leurs montures n'ont pas les epaules froides, elles
+peuvent etre ici d'un moment a l'autre.
+
+--Je pars... je m'enfuis! dit Lemor tout pale et tout tremblant: ah! mon
+ami, elle va venir ici!
+
+--J'entends bien! ca vous saigne le coeur de ne pas la voir! oui, c'est
+dur, j'en conviens!... Si on pouvait compter sur vous... si vous pouviez
+jurer de ne pas vous montrer, de ne bouger ni pied ni patte tout le
+temps qu'elles seront par ici... je vous fourrerais bien dans un endroit
+d'ou vous la verriez sans etre apercu.
+
+--Oh! mon cher Grand-Louis, mon excellent ami, je promets, je jure!
+cachez-moi, fut-ce sous la meule de votre moulin....
+
+--Diable! il n'y ferait pas bon, la _Grand'Louise_ a les os plus durs
+que vous. Je vas vous serrer plus mollement. Vous monterez dans mon
+grenier a foin, et par le trou de la lucarne vous pourrez voir passer et
+repasser ces dames. Je ne serai pas fache que vous voyiez Rose Bricolin;
+vous me direz si vous avez connu a Paris beaucoup de duchesses plus
+jolies que ca. Mais attendez que j'aille voir ce qui se passe!
+
+[Illustration: Le mendiant toisait d'un air dedaigneux Lemor.]
+
+Et le Grand-Louis gravit un peu la cote de Conde d'ou l'on decouvrait
+les tours de Blanchemont et a peu pres tout le chemin qui y mene. Quand
+il se fut assure que les deux amazones ne paraissaient pas encore, il
+retourna aupres de son prisonnier.
+
+--Ca, mon camarade, lui dit-il, voila un miroir de deux sous et un vrai
+rasoir de meunier, vous allez me jeter bas cette barbe de bouc. C'est
+deplace dans un moulin. C'est un nid a farine. Et puis, si par malheur
+on apercevait le bout de votre museau, ce changement vous rendrait moins
+facile a reconnaitre.
+
+--Vous avez raison, dit Lemor, et je vous obeis bien vite.
+
+--Savez-vous, reprit le meunier, que j'ai mon idee en vous faisant
+mettre bas cette toison noire?
+
+--Laquelle?
+
+--Je viens d'y penser, et j'ai arrete ce qui suit: vous allez rester
+chez moi jusqu'a ce que vous vous soyez decide a ne plus faire de peine
+a ma chere dame, et a changer vos folles idees sur la fortune. Quand
+meme vous n'y resteriez que peu de jours, il ne faut pas qu'on sache qui
+vous etes, et votre barbe vous donne un air citadin qui attire les yeux.
+J'ai dit en l'air, hier soir, a ma bonne femme de mere, que vous etiez
+un arpenteur. C'est le premier mensonge qui m'est venu, et il est
+absurde. J'aurais mieux fait de dire tout de suite votre etat. Au reste,
+ma mere, qui ne s'etonne de rien, trouvera tout simple que du cadastre
+vous ayez passe dans la mecanique. Vous allez donc etre meunier, mon
+cher, ca vous va mieux. Vous vous occuperez, ou vous aurez l'air de vous
+occuper au moulin; vous avez certainement des connaissances dans la
+partie, et vous serez cense me conseiller pour l'etablissement d'une
+nouvelle meule. Vous serez une rencontre utile que j'aurai faite a la
+ville. Comme cela, votre presence chez moi n'etonnera personne. Je
+suis adjoint, je reponds de vous, personne ne demandera a voir votre
+passe-port. Le garde champetre est un peu curieux et bavard. Mais avec
+une ou deux pintes de vin on endort sa langue. Voila mon plan. Il faut
+vous y conformer ou je vous abandonne.
+
+--Je me soumets, je serai votre garcon de moulin, je me cacherai,
+pourvu que je ne parte pas sans revoir, ne fut-ce que d'ici et pour un
+instant....
+
+--Chut! j'entends des fers sur les cailloux... _tric tric_... c'est la
+jument noire a mademoiselle Rose; _trac trac_... c'est le bidet gris a
+M. Bricolin. Vous voila assez rase, assez lave, et je vous assure que
+vous etes cent fois mieux comme ca. Courez au foin et poussez sur vous
+le volet de la lucarne. Vous regarderez par la fente. Si mon garcon
+y monte, faites semblant de dormir. Une sieste dans le foin est une
+douceur que les gens du pays se donnent souvent, et une occupation qui
+leur parait plus chretienne que celle de reflechir tout seul les bras
+croises et les yeux ouverts.... Adieu! voila mademoiselle Rose. Tenez,
+la premiere en avant! voyez comme ca trottine legerement et d'un air
+decide!
+
+--Belle comme un ange! dit Lemor qui n'avait regarde que Marcelle.
+
+
+
+XXII.
+
+AU BORD DE L'EAU.
+
+Grand-Louis, qui avait toutes les delicatesses d'un coeur candidement
+epris, avait donne, en passant, des ordres pour que le lait et les
+fruits de la collation fussent servis sous une treille qui ornait le
+devant de sa porte, juste en face et a tres-peu de distance du moulin,
+d'ou Lemor, blotti dans son grenier, pouvait voir et meme entendre
+Marcelle.
+
+La collation rustique fut fort enjouee, grace a l'espiegle intimite
+d'Edouard avec le meunier et aux charmantes coquetteries de Rose envers
+celui-ci.
+
+--Prenez garde, Rose! dit madame de Blanchemont a l'oreille de la jeune
+fille, vous vous faites adorable aujourd'hui, et vous voyez bien que
+vous lui tournez la tete. Il me semble que vous vous moquez beaucoup de
+mes sermons, ou que vous vous engagez trop.
+
+Rose se troubla, resta un moment reveuse, et recommenca bientot ses
+vives agaceries, comme si elle eut pris interieurement son parti
+d'accepter l'amour qu'elle provoquait. Il y avait toujours eu au fond
+de son coeur une vive amitie pour le Grand-Louis; il n'etait donc guere
+probable qu'elle se fit un jeu de le railler, si elle n'eut senti la
+possibilite de faire faire, en elle-meme, un grand progres a cette
+amitie fraternelle. Le meunier, sans vouloir se flatter, eprouvait
+cependant une confiance instinctive, et son ame loyale lui disait que
+Rose etait trop bonne et trop pure pour le torturer froidement.
+
+Il se trouvait donc heureux de la voir si enjouee et si animee pres
+de lui, et il eut grand'peine a la laisser avec sa mere la derniere a
+table. Mais il avait vu Marcelle s'eloigner un peu et lui faire signe a
+la derobee qu'il eut a la suivre de l'autre cote de la riviere.
+
+--Eh bien! mon cher Grand-Louis, lui dit madame de Blanchemont, il me
+semble que vous n'etes plus si triste que l'autre jour, et que j'en ai
+devine la cause!
+
+--Ah! madame Marcelle, vous savez tout, je le vois bien, et je n'ai rien
+a vous apprendre. C'est vous qui pourriez m'en dire plus long que je
+n'en sais; car il me semble qu'on doit avoir et qu'on a grande confiance
+en vous.
+
+--Je ne veux pas compromettre Rose, dit Marcelle en souriant. Les femmes
+ne doivent pas se trahir entre elles. Cependant je crois pouvoir esperer
+avec vous qu'il ne vous sera pas impossible de vous faire aimer.
+
+--Ah! si on m'aimait!... je serais content, et je crois que je n'en
+demanderais pas davantage; car le jour ou elle me le dirait, je serais
+capable d'en mourir de joie.
+
+--Mon ami, vous aimez sincerement et noblement, et c'est pour cela qu'il
+ne faudrait pas trop desirer d'etre paye de retour avant de songer a
+detruire les obstacles qui viennent de la famille. Je presume que c'est
+la ce dont vous avez a m'entretenir, et c'est pourquoi je me suis rendue
+avec empressement a votre invitation. Voyons, le temps est precieux, car
+on va sans doute venir nous rejoindre.... En quoi puis-je influencer les
+idees du pere, ainsi que Rose me la fait entendre?
+
+--Rose vous a fait entendre cela! s'ecria le meunier transporte. Elle y
+songe donc? Elle m'aime donc? Ah! madame Marcelle! et vous ne me disiez
+pas cela tout de suite!... Eh! que m'importe le reste si elle m'aime, si
+elle desire m'epouser?...
+
+--Doucement, mon ami. Rose ne s'est pas engagee si avant. Elle a pour
+vous l'affection d'une soeur, elle desirait voir revoquer la sentence
+qui lui interdisait de vous parler, de venir chez vous, de vous traiter
+enfin en ami, comme elle l'avait fait jusqu'a ce jour. Voila pourquoi
+elle m'a priee de vous proteger aupres de ses parents et de prendre
+votre parti, tout en montrant quelque fermete dans mes affaires avec
+eux. Et voici ce que j'ai compris, en outre, Grand-Louis: M. Bricolin
+veut ma terre a bon marche, et peut-etre que si Rose vous aimait, je
+pourrais assurer son bonheur et le votre en imposant votre mariage comme
+une condition de mon consentement. Si vous le croyez, ne doutez pas que
+je sois tres-heureuse de faire ce leger sacrifice.
+
+--Ce leger sacrifice! vous n'y songez pas, madame Marcelle! vous vous
+croyez encore riche; vous parlez de cinquante mille francs comme
+d'un rien. Vous oubliez que c'est desormais une bonne part de votre
+existence. Et vous croyez que j'accepterais ce sacrifice-la? Oh!
+j'aimerais mieux renoncer a Rose tout de suite.
+
+--C'est que vous ne comprenez pas la veritable valeur de l'argent, mon
+ami; ce n'est qu'un moyen de bonheur, et le bonheur qu'on peut procurer
+aux autres est le plus certain et le plus pur qu'on puisse se procurer a
+soi-meme.
+
+--Vous etes bonne comme Dieu, pauvre dame! mais il y a la un bonheur
+plus certain et plus pur encore pour vous-meme. C'est celui que vous
+devez menager a votre fils. Et que diriez-vous un jour, grand Dieu! si,
+faute des cinquante mille francs que vous auriez sacrifies pour vos
+amis, votre cher Edouard etait force, a son tour, de renoncer a une
+femme qu'il aimerait, et que vous ne pourriez plus lui faire obtenir?
+
+--Mon coeur est penetre de votre bon raisonnement; mais en fait
+d'interets materiels, il n'y a point, pour l'avenir, de calculs absolus.
+Ma position n'est pas rigidement dessinee comme vous la faites; en
+m'abstenant de vendre cher je perdrai du temps, et, vous le savez,
+chaque jour d'hesitation m'entraine a ma ruine. En terminant vite, je me
+libere des dettes qui me rongent, et, certes, il peut y avoir un jour
+tout profit pour moi a avoir su prendre mon parti sans regret pueril
+et sans parcimonie deplacee. Vous voyez donc que je ne suis pas si
+genereuse, et que j'agis dans mes interets en servant ceux de votre
+amour.
+
+--En voila une pauvre tete en affaires! s'ecria le meunier avec un
+sourire triste et tendre. Une sainte du paradis ne dirait pas mieux.
+Mais ca n'a pas le sens commun, permettez-moi de vous le dire, ma chere
+dame. Vous trouverez, d'ici a quinze jours, des acquereurs pour votre
+terre, et qui seront bien contents de ne la payer que son prix.
+
+--Mais qui ne seront pas solvables comme M. Bricolin?
+
+--Ah! oui, voila son orgueil! c'est d'etre solvable. _Solvable!_ le
+grand mot! Il croit etre le seul au monde qui puisse dire: Je suis
+_solvable_, moi! C'est-a-dire, il sait bien qu'il y en a d'autres, mais
+il vous eblouit avec cela. Ne l'ecoutez pas. C'est un fin matois. Faites
+seulement mine de conclure avec un autre, fallut-il faire des demarches
+et des contrats simules. Je ne me generais pas a votre place. A
+la guerre comme a la guerre, avec les juifs comme avec les juifs!
+Voulez-vous me laisser agir? Dans quinze jours, je vous jure, comme
+voila de l'eau, que M. Bricolin vous donnera vos trois cent mille francs
+bien comptes et un beau pot-de-vin par-dessus le marche.
+
+--Je n'aurais jamais l'habilete de suivre vos conseils, et je trouve
+beaucoup plus vite fait de rendre chacun de nous heureux a sa maniere,
+vous, Rose, moi, M. Bricolin, et mon fils qui me dira un jour que j'ai
+bien fait.
+
+--Romans! romans! dit le meunier. Vous ne savez pas ce que pensera votre
+fils dans quinze ans d'ici sur l'argent et sur l'amour. N'allez pas
+faire cette folie; je ne m'y preterais pas, madame Marcelle... non, non,
+n'y comptez pas, je suis aussi fier que qui que ce soit, et tetu comme
+un mouton... du Berri qui plus est! D'ailleurs, ecoutez, ce serait en
+pure perte. M. Bricolin promettrait tout et ne tiendrait rien. Il faut,
+vu votre position, que votre contrat de vente soit signe avant la fin
+du mois, et certes ce n'est pas d'ici a un mois que je pourrais esperer
+d'epouser Rose. Il faudrait pour cela qu'elle fut folle de moi, et cela
+n'est pas. Il faudrait l'exposer a un bruit, a des scandales! Je ne m'y
+resoudrais jamais. Quelle rage aurait sa mere! quels etonnements et
+quels denigrements de la part de ses voisins et de ses connaissances! Et
+que ne dirait-on pas? Qui est-ce qui comprendrait que vous avez impose
+cela a M. Bricolin par pure grandeur d'ame et par sainte amitie pour
+nous! Vous ne connaissez pas la malice des hommes; et celle des femmes,
+si vous saviez ce que c'est! votre bonte pour moi... non, vous ne pouvez
+pas vous imaginer, et je n'oserais jamais vous dire comment M. Bricolin
+tout le premier serait capable de l'interpreter.... Ou bien encore on
+dirait que Rose, pauvre sainte fille! a fait un faux pas, qu'elle vous
+l'a confie, et que vous vous etes devouee, pour sauver son honneur,
+a doter le coupable.... Enfin, cela ne se peut pas, et voila plus de
+raisons qu'il n'en faut, j'espere, pour vous en convaincre. Oh! ce
+n'est pas comme cela que je veux obtenir Rose! Il faut, que cela arrive
+naturellement, et sans faire crier personne contre elle. Je sais bien
+qu'il faut un miracle pour que je devienne riche, ou un malheur pour
+qu'elle devienne pauvre. Dieu me viendra en aide si elle m'aime... et
+elle m'aimera peut-etre, n'est-ce pas?
+
+--Mais, mon ami, je ne puis travailler a enflammer son coeur pour vous
+si vous m'otez les moyens de dominer la cupidite de son pere. Je ne
+l'aurais pas entrepris si je n'avais eu cette pensee; car precipiter
+cette jeune et charmante fille dans une passion malheureuse serait un
+crime de ma part.
+
+--Ah! c'est la verite! dit le Grand-Louis soudainement accable, et je
+vois bien que je suis un fou.... Aussi n'etait-ce ni de moi, ni de Rose
+que je voulais vous parler en vous priant de venir ici, madame Marcelle;
+vous vous etes trompee la-dessus dans votre excellente bonte. Je voulais
+vous parler de vous seule, quand vous m'avez prevenu en me parlant de
+moi-meme. Je me suis laisse aller comme un grand enfant a vous ecouter,
+et puis force m'a ete de vous repondre; mais je reviens a mon but, qui
+est de vous forcer a vous occuper de vos affaires. Je sais celles de M.
+Bricolin; je sais ses intentions et son ardeur d'acheter vos terres, il
+n'en demordra pas, et pour en avoir trois cent mille francs, il faut lui
+en demander trois cent cinquante mille. Vous les auriez si vous vous
+obstiniez; mais, de toutes facons, il ne faut pas qu'il paie le bien
+au-dessous de sa valeur. Il en a trop d'envie, ne craignez rien.
+
+--Je vous repete, mon ami, que je ne saurai pas soutenir cette lutte,
+et que, depuis deux jours qu'elle dure, elle est deja au-dessus de mes
+forces.
+
+--Aussi, ne faut-il pas vous en meler. Vous allez remettre vos affaires
+a un notaire honnete et habile. J'en connais un; j'irai lui parler ce
+soir, et vous le verrez demain, sans vous deranger. C'est demain la fete
+patronale de Blanchemont. Il y a grande assemblee sur le terrier devant
+l'eglise. Le notaire viendra s'y promener et causer, suivant l'habitude,
+avec ses clients de la campagne; vous entrerez comme par hasard dans
+une maison ou il vous attendra. Vous signerez une procuration, vous
+lui direz deux mots, je lui en dirai quatre, et vous n'aurez plus qu'a
+renvoyer M. Bricolin batailler avec lui. S'il ne se rend pas, pendant ce
+temps-la votre notaire vous aura trouve un autre acquereur. Il n'y aura
+qu'un peu de prudence a garder pour que le Bricolin ne se doute pas que
+je vous ai indique cet homme d'affaires au lieu du sien, qu'il vous a
+sans doute propose, et que vous avez peut-etre fait la folie d'accepter!
+
+--Non! je vous avais promis de ne rien faire sans vos conseils.
+
+--C'est bien heureux! Allez donc demain, a deux heures sonnant, vous
+promener au bord de La Vauvre, comme pour voir du bas du terrier le joli
+coup d'oeil de la fete. Je serai la et je vous ferai entrer chez une
+personne sure et discrete.
+
+--Mais, mon ami, si M. Bricolin decouvre que vous me dirigez dans cette
+affaire contre ses interets, il vous chassera de sa maison, et vous ne
+pourrez jamais revoir Rose.
+
+--Il sera bien fin s'il le decouvre! Mais si ce malheur arrivait...
+je vous l'ai dit, madame Marcelle, Dieu me viendrait en aide par un
+miracle, d'autant plus que j'aurais fait mon devoir.
+
+--Ami loyal et courageux, je ne puis me resoudre a vous exposer ainsi.
+
+--Et je ne vous dois pas cela quand vous vouliez vous ruiner pour moi?
+Allons, pas d'enfantillage, ma chere dame, nous sommes quittes....
+
+--Voici Rose qui vient vers nous, dit Marcelle. Il me reste a peine le
+temps de vous remercier....
+
+--Non! mademoiselle Rose tourne du cote de l'avenue avec ma mere, qui a
+le mot pour la retenir un peu, car je n'ai pas fini, madame Marcelle,
+j'ai bien autre chose a vous dire! Mais vous devez etre lasse de marcher
+si longtemps. Puisque la cour est libre et le moulin silencieux, venez
+vous asseoir sur ce banc aupres de la porte. Mademoiselle Rose nous
+croit de l'autre cote et ne reviendra par ici qu'apres avoir fait le
+tour du pre. Ce que j'ai a vous dire est un peu plus interessant pour
+vous que vos affaires, et demande plus de secret encore.
+
+Marcelle, etonnee de ce preambule, suivit le meunier et s'assit avec
+lui sur le banc, juste au-dessous de la lucarne du grenier a foin, d'ou
+Lemor pouvait la voir et l'entendre.
+
+--Dites donc, madame Marcelle, balbutia le meunier un peu embarrasse
+pour entrer en matiere, vous savez bien cette lettre que vous m'aviez
+confiee?
+
+--Eh bien, mon cher Grand-Louis! repondit madame de Blanchemont, dont le
+visage calme et un peu eteint s'enflamma tout a coup, ne m'avez-vous pas
+dit ce matin que vous l'aviez fait partir?
+
+--Pardon, excuse... c'est que je ne l'ai pas mise a la poste.
+
+--Vous l'avez oubliee?
+
+--Oh! non, certes!
+
+--Perdue peut-etre?
+
+--Encore moins. J'ai fait mieux que de la jeter dans la boite, je l'ai
+remise a son adresse.
+
+--Que voulez-vous dire? Elle etait adressee a Paris!
+
+--Oui, mais la personne a qui elle etait destinee s'etant trouvee sur
+mon chemin, j'ai cru mieux faire de la lui remettre.
+
+--Mon Dieu! vous me faites trembler, Louis! dit Marcelle redevenue pale.
+Vous aurez fait quelque meprise.
+
+--Pas si sot! Je connais bien M. Henri Lemor, peut-etre!...
+
+--Vous le connaissez! et il est dans ce pays-ci? dit Marcelle avec une
+emotion qu'elle ne cherchait pas a dissimuler.
+
+En quatre mots Grand-Louis expliqua la maniere dont il avait reconnu
+Lemor pour le voyageur qui etait deja venu a son moulin, et pour le
+destinataire de la lettre a lui confiee.
+
+--Et ou donc allait-il? et que fait-il a ***? demanda Marcelle
+oppressee.
+
+--Il allait en Afrique. Il passait! repondit le meunier qui voulait
+voir venir. C'est bien le chemin par Toulouse. Il avait pris l'heure du
+dejeuner de la diligence pour aller a la poste.
+
+--Et ou est-il maintenant?
+
+--Je ne vous dirai pas bien ou il peut etre; mais il n'est plus a ***.
+
+--Il va en Afrique, dites-vous? Et pourquoi si loin?
+
+--Pour aller bien loin precisement. Voila ce qu'il a repondu a ma
+question.
+
+--La reponse est plus claire que vous ne pensez! dit Marcelle, dont
+l'agitation augmentait, et qui ne songeait pas meme a la rendre moins
+evidente. Mon ami, vous n'etes pas si malheureux que vous croyez! Il est
+des coeurs plus brises que le votre.
+
+--Le votre, par exemple, ma pauvre chere dame?
+
+--Oui, mon ami, le mien.
+
+--Mais n'est-ce pas un peu de votre faute? Pourquoi ordonniez-vous a ce
+pauvre jeune homme de rester un an sans entendre parler de vous?
+
+--Comment! il vous a donc fait lire ma lettre?
+
+--Oh! non! il est assez mefiant et cachottier, allez! Mais je l'ai tant
+questionne, tant obsede, tant devine, qu'il a ete force de m'avouer que
+je ne me trompais guere. Ah dame! voyez-vous, madame Marcelle, je suis
+tres-curieux des secrets de ceux que j'aime, moi, parce que, tant qu'on
+ne sait pas ce qu'ils pensent, on ne sait pas comment les servir. Ai-je
+tort?
+
+--Non, ami, je suis bien aise que vous ayez mes secrets comme j'ai les
+votres. Mais, helas! quelle que soit ici votre bonne volonte et votre
+bon coeur, vous ne pouvez rien pour moi. Repondez-moi, pourtant. Ce
+jeune homme ne vous a-t-il transmis aucune reponse ni par ecrit, ni
+verbalement?
+
+--Il vous a ecrit ce matin un tas de billevesees dont je n'ai pas voulu
+me charger.
+
+--Vous m'avez rendu un mauvais service! Ainsi, je ne puis savoir ses
+intentions?
+
+--Il n'a su me dire que ceci: "Je l'aime, _mais_ j'ai du courage!"
+
+--Il a dit: _Mais?_
+
+--Il a peut-etre dit: _Et!_
+
+--Ce serait si different! Rappelez-vous, Grand-Louis!
+
+--Il a dit tantot l'un, tantot l'autre, car il l'a repete souvent.
+
+--Ce matin, dites-vous? Vous n'avez donc quitte la ville que ce matin?
+
+--J'ai voulu dire hier soir. Il etait tard, et nous prenons, nous
+autres, le matin des minuit.
+
+--Mon Dieu! qu'est-ce a dire? Pourquoi pas de lettre? Vous avez donc vu
+celle qu'il m'ecrivait?
+
+--Un peu! il en a dechire quatre.
+
+--Mais que disaient ces lettres? Il etait donc bien irresolu?
+
+--Tantot il vous disait qu'il ne pouvait jamais vous revoir, tantot
+qu'il allait venir vous voir tout de suite.
+
+--Et il a resiste a cette derniere tentation? Il a bien du courage, en
+effet!
+
+--Ah! ecoutez donc! il a ete tente plus que saint Antoine; mais, d'une
+part, je l'en detournais; de l'autre, il craignait de vous desobeir?
+
+--Et que pensez-vous d'un amant qui ne sait pas desobeir?
+
+--Je pense qu'il aime trop, et qu'on ne lui en saura aucun gre.
+
+--Je suis injuste, n'est-ce pas, mon cher Grand-Louis? je suis trop
+emue, je ne sais ce que je dis. Mais pourquoi, vous, ami, l'avez-vous
+detourne de vous suivre? Car il en a eu la pensee?
+
+--Oh! je crois bien! Il a meme fait un bout de chemin sur ma charrette.
+Mais moi, excusez! j'avais trop peur de vous mecontenter.
+
+--Vous aimez, et vous croyez les autres si severes?
+
+--Dame! qu'auriez-vous dit si je l'avais amene dans la Vallee-Noire? Par
+exemple, dans ce moment-ci... si je vous disais que je l'ai engage a se
+cacher dans mon moulin! Ah! pour le coup, vous me traiteriez comme je le
+meriterais!
+
+--Louis! dit Marcelle en se levant d'un air de resolution exaltee, il
+est ici. Vous en convenez!
+
+--Non pas, Madame; c'est vous qui me faites dire cela.
+
+--Mon ami, reprit-elle en lui prenant la main avec effusion, dites-moi
+ou il est, et je vous pardonne.
+
+--Et si cela etait, dit le meunier un peu effraye de la spontaneite de
+Marcelle, mais enthousiasme de sa franchise, vous ne craindriez donc pas
+de faire jaser sur votre compte?
+
+--Quand il me quittait volontairement et que j'avais l'esprit abattu,
+je pouvais songer au monde, prevoir des dangers, me creer des devoirs
+rigides, exageres peut-etre; mais quand il revient vers moi, quand il
+est si pres d'ici, a quoi voulez-vous que je songe, et que voulez-vous
+que je craigne?
+
+--Il faut pourtant craindre que quelque imprudence ne rende vos projets
+plus malaises a executer, dit Grand-Louis en faisant un geste pour
+indiquer a Marcelle la fenetre au-dessus de sa tete.
+
+Marcelle leva les yeux et rencontra ceux de Lemor, qui, palpitant et
+penche vers elle, etait pret a sauter du haut du toit pour abreger la
+distance.
+
+Mais le meunier toussa de toute sa force, et d'un autre geste, indiquant
+aux deux amants Rose qui s'approchait avec la meuniere et le petit
+Edouard:
+
+--Oui, Madame, dit-il en elevant la voix, un moulin comme ca rapporte
+peu; mais si je pouvais tant seulement y etablir une grande meule que
+j'ai dans la tete, il me rapporterait bien... huit cents bons francs par
+an!...
+
+
+
+XXIII.
+
+CADOCHE.
+
+Le regard des deux amants avait ete brulant et rapide. Un calme
+souverain succeda a cette commotion. Ils s'aimaient, ils etaient surs
+l'un de l'autre. Ils s'etaient tout dit, tout explique, tout persuade
+mutuellement dans le choc electrique de ce regard. Lemor se jeta au fond
+du grenier, et Marcelle, maitresse d'elle-meme parce qu'elle se sentait
+heureuse, accueillit Rose sans trouble et sans regret. Elle se laissa
+emmener dans le delicieux taillis voisin, et apres une heure de
+promenade elle remonta a cheval avec sa compagne, et reprit le chemin de
+Blanchemont, apres avoir dit tout bas au meunier:
+
+--Cachez-le bien, je reviendrai.
+
+--Non, non, pas trop tot, avait repondu Grand-Louis. J'arrangerai une
+entrevue sans dangers; mais laissez-moi prendre mes mesures. Je vous
+reconduirai votre fils ce soir, et je vous parlerai encore si je peux.
+
+Quand Marcelle fut partie, Lemor sortit de sa cachette, ou la joie et
+l'emotion, plus que l'odeur enivrante du foin, commencaient a lui donner
+des vertiges.
+
+--Ami, dit-il gaiement au meunier, je suis votre garcon de moulin, et
+je ne pretends pas etre a votre charge sans travailler pour vous.
+Donnez-moi de l'ouvrage, et vous verrez que le Parisien a d'assez bons
+bras, malgre son peu d'apparence.
+
+--Oui, repondit Grand-Louis, quand le coeur est content, les bras sont
+assez souples. Vos affaires vont mieux que les miennes, mon garcon,
+et quand nous causerons ce soir, ce sera a votre tour de me donner du
+courage. Mais, a cette heure, vous l'avez dit, il faut s'occuper. Je ne
+puis pas passer mon temps a parler d'amour, et vous pourriez devenir fou
+de contentement si vous restiez oisif. Le travail est salutaire a tous,
+il entretient la joie et distrait de la peine; ce qui veut peut-etre
+dire qu'il est fait pour tous dans les idees du bon Dieu. Allons, vous
+allez m'aider a lever ma pelle et a mettre la _Grand'Louise_ en danse.
+Sa chanson a la vertu de me remettre l'esprit quand je me detraque.
+
+--Ah! mon Dieu! cet enfant va me reconnaitre! dit Lemor en apercevant
+Edouard qui s'etait echappe des bras de la meuniere, et qui montait avec
+les pieds et les mains l'escalier rapide du moulin.
+
+--Il vous a deja vu, repondit le meunier; ne vous cachez pas et ne
+faites semblant de rien. Il n'est pas sur qu'il vous reconnaisse,
+affuble comme vous voila.
+
+En effet, Edouard s'arreta incertain et interdit. Depuis un mois que
+Marcelle avait brusquement quitte Montmorency pour se rendre aupres de
+son mari expirant, son fils n'avait pas revu Lemor, et un mois est un
+siecle dans la memoire d'un si jeune enfant. Celui-la etait pourtant
+exceptionnel par le developpement precoce de ses facultes; mais Lemor
+sans barbe, le visage barbouille de farine, et affuble d'une blouse de
+paysan, etait assez peu reconnaissable. Edouard resta comme petrifie
+devant lui pendant une minute; mais ayant rencontre le regard severe et
+indifferent de l'ami qui d'ordinaire courait a lui les bras ouverts, il
+baissa les yeux avec une sorte d'embarras et meme de peur, sentiment
+qui, chez les enfants, est presque toujours mele a l'etonnement; puis
+il s'approcha du meunier et lui dit de l'air serieux et meditatif qu'il
+avait souvent:
+
+--Qu'est-ce que c'est donc que cet homme-la?
+
+--Ca? c'est mon garcon de moulin, c'est Antoine.
+
+--Tu en as donc deux?
+
+--Bon! j'en ai par douzaines, des garcons! Celui-la, c'est _Alochon_ n deg.
+2.
+
+--Et Jeannie est Alochon 3?
+
+--Comme vous dites, mon general!
+
+--Est-il mechant, ton Antoine?
+
+--Non, non! Mais il est un peu bete, un peu sourd, et ne joue pas avec
+les enfants.
+
+--En ce cas, je m'en vais jouer avec Jeannie, dit Edouard en s'eloignant
+avec insouciance. A quatre ans, on ne sait ce que c'est que d'etre
+trompe, et la parole de ceux qu'on aime est plus puissante sur l'esprit
+que le temoignage des sens.
+
+On apporta a la meule le ble que le meunier devait rendre le soir meme
+en farine. C'etait celui de M. Bricolin, contenu dans deux sacs marques
+chacun de deux enormes initiales.
+
+--Voyez, dit le Grand-Louis en riant cette fois avec un peu d'amertume,
+Bricolin de Blanchemont, comme qui dirait Bricolin, demeurant a
+Blanchemont. Mais quand il aura achete la terre il faudra qu'il mette un
+autre petit _b_ entre les deux grands. Ca voudra dire: Bricolin, baron
+de Blanchemont.
+
+--Comment, dit Lemor occupe d'une autre pensee, c'est la le ble de
+Blanchemont?
+
+--Oui, repondit le meunier qui le devinait avant qu'il eut parle, c'est
+le ble qui fera la farine... dont on fera le pain... que mangeront
+madame Marcelle et mademoiselle Rose. On dit que Rose est trop riche
+pour epouser un homme comme moi: c'est pourtant moi qui lui fournis le
+pain qu'elle mange!
+
+--Ainsi, nous travaillons pour _elles!_ reprit Lemor.
+
+--Oui, oui, garcon. Attention au commandement! Il ne s'agit pas de mal
+fonctionner. Diable! je travaillerais pour le roi que je n'y mettrais
+pas tant de coeur.
+
+Cette circonstance toute vulgaire dans les habitudes du moulin prit une
+couleur romanesque et quasi poetique dans le cerveau du jeune Parisien,
+et il se mit a aider le meunier avec tant de zele et d'attention, qu'au
+bout de deux heures il etait parfaitement au courant du metier. Il ne
+lui fut pas difficile de s'habituer au mecanisme elementaire et presque
+barbare de l'etablissement. Il comprenait les ameliorations qu'avec un
+peu d'argent comptant (le fruit defendu au paysan) on eut pu apporter a
+la machine rustique. Il eut bientot appris en patois les noms techniques
+de chaque piece et de chaque fonction. Jeannie le voyant si actif et si
+bien traite par son maitre, eut un peu d'inquietude et de jalousie. Mais
+quand Grand-Louis eut pris soin de lui expliquer que le Parisien n'etait
+la qu'en passant, et que sa place a lui, Jeannie, ne menacait pas d'etre
+envahie, il se rassura et se decida meme, en bon Berrichon qu'il etait,
+a ceder une partie de son travail pendant quelques jours a un compagnon
+officieux. Il en profita pour reporter a Blanchemont Edouard qui
+commencait a s'ennuyer et a s'effrayer d'etre si longtemps separe de sa
+mere. La meuniere ne reussissait plus a l'amuser, et la petite Fanchon
+etant venue le retrouver, Jeannie ne fut pas fache d'accompagner sa
+jeune camarade jusqu'au chateau.
+
+La tache terminee, Lemor, le front baigne de sueur et le visage anime,
+se sentit plus souple de corps et plus fort de volonte qu'il ne l'avait
+ete depuis longtemps. Les longues reveries qui devoraient sa jeunesse
+firent place a cette sorte de bien-etre physique et moral que la
+Providence a attache a l'accomplissement du travail de l'homme quand
+le but en est bien senti et la fatigue mesuree a ses forces. Ami,
+s'ecria-t-il, le travail est beau et saint par lui-meme; vous aviez
+raison de le dire en commencant! Dieu l'impose et le benit. Il m'a
+semble doux de travailler pour nourrir ma maitresse; oh! qu'il serait
+plus doux encore de travailler en meme temps pour alimenter la vie d'une
+famille d'egaux et de freres! Quand chacun travaillera pour tous et tous
+pour chacun, que la fatigue sera legere, que la vie sera belle!
+
+--Oui, ma profession serait, dans ce cas-la, une des plus gentilles!
+dit le meunier avec un sourire de vive intelligence. Le ble est la plus
+noble des plantes, le pain le plus pur des aliments. Mes fonctions
+meriteraient bien quelque estime, et, les jours de fete, ou pourrait
+mettre une couronne d'epis et des bleuets a la pauvre _Grand'Louise_, a
+laquelle personne ne fait attention maintenant; mais que voulez-vous?
+_au jour d'aujourd'hui_, comme dit M. Bricolin, je ne suis qu'un
+mercenaire employe par lui, et il se dit en pensant a moi: "Un homme
+_comme ca_ songerait a ma fille! Un malheureux qui broie le grain, quand
+c'est moi qui seme le ble et possede la terre!" Voyez pourtant la belle
+difference! Mes mains sont plus propres que les siennes qui remuent le
+fumier; voila tout. Ah ca! mon garcon, l'ouvrage est fait; depechons la
+soupe. Je parie que vous la trouverez meilleure que ce matin, quand meme
+elle serait dix fois plus salee, et puis je m'en irai a Blanchemont
+porter ces deux sacs?
+
+--Sans moi?
+
+--Tiens! sans doute. Vous avez donc envie de vous faire voir a la ferme?
+
+--Personne ne m'y connait.
+
+--C'est vrai. Mais qu'y ferez-vous?
+
+--Rien; je vous aiderai a decharger les sacs.
+
+--Et a quoi ca vous avancera-t-il?
+
+--A voir peut-etre passer _quelqu'un_ dans la cour.
+
+--Et si _quelqu'un_ n'y passe pas?
+
+--Je verrai la maison qu'elle habite. J'entendrai peut-etre prononcer
+son nom.
+
+--M'est avis que c'est un plaisir que nous nous donnons bien sans aller
+si loin.
+
+--C'est a deux pas d'ici!
+
+--Vous avez reponse a tout. Vous ne ferez pas d'imprudence?
+
+--Vous croyez donc que je ne l'aime pas? Est-ce que vous en feriez a ma
+place, vous?
+
+--Peut-etre! si l'on m'aimait! Voyons! vous ne la regarderez pas comme
+vous faisiez du haut de la lucarne? Savez-vous que j'ai cru que vous
+mettriez le feu a mon foin avec vos yeux enflammes?
+
+--Je ne la regarderai pas du tout.
+
+--Et vous ne lui parlerez mie?
+
+--Quel pretexte aurais-je pour lui parler?
+
+--Vous n'en chercherez pas?
+
+--Je n'entrerai pas meme dans la cour si vous me le defendez. Je
+regarderai les murailles de loin.
+
+--Ce serait le plus sage. Je vous permets de flairer, de la porte, le
+vent qui passe sur le chateau; voila tout.
+
+Les deux amis se mirent en route a la tombee du jour; Sophie, chargee
+des deux sacs, marchait magistralement devant eux. Grand-Louis, qui
+avait le coeur triste, parlait peu et n'exprimait ses idees noires que
+par de grands coups de fouet allonges a droite et a gauche sur les
+buissons charges de mures sauvages et de pales chevrefeuilles plus
+parfumes que ceux qu'on cultive dans nos jardins.
+
+Ils avaient depasse un groupe de chaumieres qu'on appelle le _Cortioux_,
+lorsque Lemor, qui cotoyait le fosse du chemin, s'arreta, surpris de
+voir un homme etendu tout de son long sous la haie, la tete appuyee sur
+une besace tres-rebondie.
+
+--Oh! oh! dit le meunier sans s'etonner, vous avez failli marcher sur
+_mon oncle_!
+
+La voix sonore de Grand-Louis reveilla en sursaut le dormeur. Il se
+souleva brusquement, saisit a deux mains son grand baton etendu a son
+flanc, et articula un jurement energique.
+
+--Ne vous fachez pas, mon oncle! dit le meunier en riant. Ce sont des
+amis qui passent, avec votre permission; car quoique les chemins soient
+a vous, comme vous le dites, vous ne defendez a personne de s'en servir,
+n'est-ce pas?
+
+--Oui-da! repondit, en se levant tout a fait, cet homme d'une taille
+gigantesque et d'un aspect repoussant; je suis le meilleur des
+proprietaires, tu le sais, _mon petit_? Mais c'est abuser un peu de
+ma bonte que de me marcher sur la figure. Quel est-il donc ce mauvais
+chretien, qui ne voit pas un honnete homme etendu sur son lit? Je ne le
+connais pas, moi qui connais tout le monde ici, et ailleurs!
+
+Et en parlant ainsi, le mendiant toisait d'un air dedaigneux Lemor, qui
+le considerait de son cote avec repugnance. C'etait un vieillard osseux,
+couvert de haillons immondes, et dont la barbe dure, melee de noir et de
+blanc, ressemblait a l'armure d'un herisson. Son chapeau, a forme haute,
+tombant en lambeaux, etait surmonte, comme d'un trophee derisoire,
+d'un noeud de rubans blancs et d'un bouquet de fleurs artificielles
+hideusement fane.
+
+--Rassurez-vous, mon oncle, dit le meunier, celui-la est un bon
+chretien, allez!
+
+--Et a quoi le reconnait-on? reprit l'oncle Cadoche en otant son chapeau
+qu'il tendit a Henri.
+
+--Allons, dit le meunier a Lemor, vous ne comprenez pas? mon oncle vous
+demande un sou.
+
+Lemor jeta son obole dans le chapeau de l'oncle, qui la prit aussitot et
+la tourna dans ses longs doigts avec une sorte de volupte.
+
+--C'est un gros sou! dit-il avec un ignoble sourire. Dix decimes
+revolutionnaires peut-etre! Non! Dieu soit beni! c'est un Louis XV,
+c'est mon roi! un roi dont j'ai vu le regne! ca me portera bonheur, et a
+toi aussi, mon neveu, ajouta-t-il en appuyant sa grande main crochue sur
+l'epaule de Lemor. Tu peux dire a present que tu es de ma famille, et
+que je te reconnaitrai quand meme tu serais deguise des pieds a la tete.
+
+--Allons, allons, bonsoir, mon oncle, dit Grand-Louis en joignant son
+aumone a celle de Lemor. Sommes-nous amis?
+
+--Toujours! repondit le mendiant d'une voix solennelle. Toi, tu as
+toujours ete un bon parent, le meilleur de toute ma famille. Aussi,
+c'est a toi, Grand-Louis, que je veux laisser tout mon bien. Il y a
+longtemps que je te l'ai dit, et lu verras si je tiens parole!
+
+--Tiens! parbleu, j'y compte bien! reprit le meunier avec gaiete. Le
+bouquet en sera-t-il aussi?
+
+--Le chapeau, oui! Mais le bouquet et le ruban seront pour ma derniere
+maitresse.
+
+--Diable! je tenais pourtant au bouquet!
+
+--Je le crois bien! dit le mendiant qui s'etait mis a marcher derriere
+les deux jeunes gens et qui les suivait d'un pas assez alerte encore
+malgre son grand age. Le bouquet est ce qu'il y a de plus precieux
+dans la succession. C'est beni, vois-tu! c'est de la chapelle de
+Sainte-Solange.
+
+--Comment un homme aussi devot que vous vous en donnez l'air peut-il
+parler de ses maitresses? dit Henri, a qui ce personnage ridicule
+n'inspirait qu'un profond degout.
+
+--Tais-toi, mon neveu, repondit l'oncle Cadoche en le regardant de
+travers; tu parles comme un sot.
+
+--Excusez-le, c'est un enfant, dit le meunier qui s'amusait du _grand
+oncle_ par habitude. Ca n'a pas encore de barbe au menton et ca se
+mele de raisonner! Mais ou donc ou allez-vous si tard, mon oncle?
+Comptez-vous coucher chez vous cette nuit? C'est bien loin d'ici!
+
+--Oh non! je m'en vas de ce pas a Blanchemont pour la fete de demain.
+
+--Ah! c'est vrai, c'est un bon jour pour vous! Vous _y cueillez_ au
+moins quarante gros sous.
+
+--Non; mais toujours de quoi faire dire une messe au bon saint de la
+paroisse.
+
+--Vous les aimez donc toujours, les messes?
+
+--La messe et l'eau-de-vie, mon neveu, et un peu de tabac avec, c'est le
+salut de l'ame et du corps.
+
+--Je ne dis pas non, mais l'eau-de-vie ne rechauffe pas assez pour qu'on
+dorme comme cela dans les fosses a votre age, mon oncle.
+
+--On dort ou l'on se trouve, mon neveu. On est fatigue, on s'arrete; on
+fait un somme sur une pierre ou sur sa besace, quand elle n'est pas trop
+plate.
+
+--M'est avis que la votre est assez ronde, ce soir.
+
+--Oui; tu devrais, mon neveu, me la laisser mettre sur ton cheval, elle
+me fatigue un peu.
+
+--Non! Sophie est assez chargee. Mais donnez-la-moi, je vous la porterai
+jusqu'a Blanchemont!
+
+--C'est juste! Tu es jeune, tu dois servir ton oncle. Tiens, la voila.
+Ta blouse est-elle propre? ajouta-t-il d'un air degoute.
+
+--Oh! c'est de la farine! dit le meunier en prenant le sac du mendiant;
+ca ne fait pas la guerre au pain. Mille tonnerres! il y en a la dedans,
+des vieilles croutes!
+
+--Des croutes? je n'en recois pas. Je voudrais bien que quelqu'un
+s'avisat de m'en offrir, je saurais bien les lui jeter au nez, comme
+j'ai fait une fois a la Bricolin.
+
+--C'est donc depuis ce jour-la qu'elle a peur de vous?
+
+--Oui! elle dit que je pourrais bien mettre le feu a ses granges, dit
+le mendiant d'un air sinistre. Puis il ajouta d'un ton patelin: Pauvre
+chere femme du bon Dieu! comme si j'etais mechant! A qui ai-je fait du
+mal, moi?
+
+--A personne, que je sache, repondit le meunier. Si vous en aviez fait,
+vous ne seriez pas ou vous etes.
+
+--Jamais, jamais, je n'ai fait tort a personne, reprit l'oncle Cadoche,
+en elevant la main vers le ciel, puisque jamais je n'ai ete repris de
+justice pour quoi que ce soit. Ai-je fait un seul jour de prison dans
+ma vie? J'ai toujours servi le bon Dieu, et le bon Dieu m'a toujours
+protege depuis quarante ans que je cherche ma pauvre vie.
+
+--Quel age avez-vous donc au juste, mon oncle?
+
+--Je ne sais pas, mon enfant, car mon acte de bapteme a ete egare dans
+les temps comme tant d'autres, mais je dois avoir quatre-vingts ans
+passes. J'ai environ dix ans de plus que le pere Bricolin, qui parait
+cependant plus vieux que moi.
+
+--C'est la verite, vous etes joliment conserve, et lui...mais il est
+vrai qu'il a eu des accidents qui n'arrivent pas a tout le monde.
+
+--Oui, dit le mendiant avec un profond soupir de componction. Il a eu du
+malheur!...
+
+--C'est une histoire de votre temps, cela? N'etes-vous pas de ce
+pays-la?
+
+--Oui, je suis ne natif de Ruffec, pres Beaufort, ou l'accident est
+arrive.
+
+--Et vous etiez dans le pays alors?
+
+--Oh! je le crois bien, bonne sainte Vierge! Je n'y peux pas penser sans
+trembler! Avait-on peur dans ce temps-la!
+
+--Est-ce que vous avez peur de quelque chose, vous, qui etes toujours
+tout seul a toute heure par les chemins?
+
+--Oh! a present, mon bon fils, que veux-tu que craigne un pauvre homme
+comme moi qui ne possede que les trois guenilles qui le couvrent? Mais
+dans ce temps-la j'avais un peu de bien, et les brigands me l'ont fait
+perdre.
+
+--Comment! est-ce que les chauffeurs ont ete chez vous aussi?
+
+--Oh! nenni! je n'avais pas assez pour les tenter; mais j'avais une
+petite maison que je louais a des journaliers. Quand la peur des
+brigands s'est repandue dans le pays, personne n'a plus voulu l'habiter.
+Je n'ai pas pu la vendre; je n'avais plus de quoi la faire reparer. Elle
+me tombait en ruines sur le corps. Il a fallu faire des dettes que je
+n'ai pu payer. Alors, mon champ, la maison, et une jolie cheneviere que
+j'avais, ont ete vendus par expropriation forcee. J'ai donc ete force de
+prendre la besace; j'ai quitte le pays, et depuis ce temps-la je voyage
+toujours comme les enfants du bon Dieu.
+
+--Mais vous ne quittez guere le departement?
+
+--Sans doute, j'y suis connu; j'y ai ma clientele et toute ma famille.
+
+--Je vous croyais tout seul?
+
+--Et tous mes neveux, donc!
+
+--C'est vrai, j'oubliais; moi, par exemple, mon camarade que voila, et
+tous ceux qui ne vous refusent jamais votre sou pour acheter du tabac.
+Mais, dites donc, mon oncle, ces chauffeurs dont nous parlions, quels
+gens etaient-ils?
+
+--Demande-le au bon Dieu, mon pauvre enfant, lui seul peut le savoir.
+
+--On dit qu'il y avait la dedans des gens riches et qui passaient pour
+huppes?
+
+--On dit qu'il y en a qui vivent encore, qui sont gros et gras, qui ont
+de bonnes terres, de bonnes maisons, qui font figure dans le pays et qui
+ne donneraient pas seulement deux liards a un pauvre. Ah! si c'etaient
+des gens comme moi en les aurait tous pendus!
+
+--C'est vrai, ca, pere Cadoche!
+
+--J'ai encore eu du bonheur de n'etre pas accuse; car on soupconnait
+tout le monde dans ce temps-la, et la justice ne courait sus qu'aux
+pauvres. On en a mis en prison qui etaient blancs comme neige, et quand
+on a eu la main sur les vrais coupables, il est venu des ordres d'en
+haut pour les relacher.
+
+--Et pourquoi ca?
+
+--Parce qu'ils etaient riches, sans doute. Quand donc as-tu vu, mon
+neveu, qu'on ne faisait pas grace aux riches?
+
+--C'est encore la verite. Allons, mon oncle, nous voila tout a l'heure a
+Blanchemont. Ou voulez-vous que je porte votre sac a pain?
+
+--Rends-le-moi, mon neveu. Je vais aller coucher dans l'etable a M. le
+cure: c'est un saint homme qui ne me renvoie jamais. C'est comme toi,
+Grand-Louis, tu ne m'as jamais fait mauvaise mine. Aussi, tu en seras
+recompense; tu seras mon heritier, je te l'ai toujours promis. Excepte
+le bouquet que je veux donner a la petite Borgnotte, tu auras tout, ma
+maison, mes habits, ma besace et mon cochon.
+
+--C'est bon, c'est bon, dit le meunier; je vois bien que je serai trop
+riche a la fin, et que toutes les filles voudront m'epouser.
+
+--J'admire votre coeur, Grand-Louis, dit Lemor lorsque le mendiant eut
+disparu derriere les haies des enclos, qu'il coupait en droite ligne
+sans s'inquieter des clotures et sans chercher les sentiers. Vous
+traitez ce mendiant comme s'il etait veritablement votre oncle.
+
+--Pourquoi pas, puisque c'est son plaisir de faire le grand parent et de
+promettre son heritage a tout le monde! Bel heritage, ma foi! Sa hutte
+de terre ou il couche avec son cochon, ni plus ni moins que saint
+Antoine, et sa defroque qui fait mal au coeur! Si je n'ai que cela pour
+etre agree de M. Bricolin, mes affaires sont en bon train!
+
+--Malgre le degout que sa personne inspire, vous avez pourtant pris sa
+besace sur vos epaules pour le soulager. Louis, vous avez l'ame vraiment
+evangelique.
+
+--Belle merveille! Faut-il refuser un si petit service a un pauvre
+diable qui mendie encore son pain a quatre-vingts ans? C'est un brave
+homme, apres tout. Tout le monde s'interesse a lui parce qu'il est
+honnete, quoique un peu trop cagot et libertin.
+
+--C'est ce qu'il me semble.
+
+--Bah! quelles vertus voulez-vous que ces gens-la puissent avoir? C'est
+beaucoup quand ils n'ont que des vices et qu'ils ne commettent pas de
+crimes. Est-ce qu'il ne raisonne pas avec bon sens, malgre tout?
+
+--A la fin, j'en ai ete frappe. Mais pourquoi se croit-il l'oncle de
+tout le monde? Est-ce un grain de folie?
+
+--Oh! non, c'est un genre qu'il se donne. Beaucoup de gens de son metier
+affectent quelque manie pour se rendre plaisants, attirer l'attention et
+amuser les gens qui ne feraient l'aumone ni par charite ni par prudence.
+C'est malheureusement l'usage chez nous que les pauvres fassent l'office
+de bouffons aux portes des riches...Mais nous voici a la ferme de
+Blanchemont, mon camarade. Tenez, n'entrez pas, croyez-moi. Vous pouvez
+etre maitre de vous, je n'en doute pas. Mais _elle_, qui n'est pas
+prevenue, pourrait faire un cri, dire un mot...Laissez-moi au moins la
+prevenir.
+
+--Mais tout le monde est encore debout dans le hameau; la presence d'un
+inconnu ne sera-t-elle pas remarquee si je reste ici a vous attendre?
+
+--Aussi, vous allez me faire l'amitie d'entrer dans la garenne; a cette
+heure ci, personne ne s'y promene. Asseyez-vous bien raisonnablement
+dans un coin. En repassant, je sifflerai comme si j'appelais un chien,
+sauf votre respect, et vous viendrez me rejoindre.
+
+Lemor se resigna, esperant que l'ingenieux meunier trouverait un moyen
+d'amener Marcelle de ce cote. Il suivit donc lentement le sentier
+couvert qui traversait la garenne, s'arretant a chaque instant pour
+preter l'oreille, retenant sa respiration et revenant sur ses pas, pour
+etre plus a portee d'une bienheureuse rencontre.
+
+Il ne fut pas longtemps sans entendre des pas legers qui semblaient
+effleurer le gazon, et un frolement dans le feuillage le convainquit
+qu'une personne approchait. Il entra dans le fourre pour s'assurer qu'il
+ne se trompait pas, et vit venir vers lui une forme vague qui etait
+celle d'une femme assez petite. On croit aisement a ce qu'on desire, et
+Henri, ne doutant pas que ce ne fut Marcelle, envoyee par le meunier,
+se montra et marcha a la rencontre du fantome. Mais il s'arreta en
+entendant une voix inconnue qui appelait avec precaution: _Paul! Paul!
+Es-tu la, Paul_?
+
+Henri voyant qu'il s'etait mepris et pensant qu'il tombait dans un
+rendez-vous destine a un autre, voulut s'eloigner. Mais il fit du bruit
+en marchant sur des branches seches, et la folle qui l'apercut, au
+milieu de son reve d'amour, s'elanca sur ses traces avec la rapidite
+d'une fleche, en criant d'une voix lamentable: Paul! Paul! me voila!
+Paul! c'est moi!... ne t'en va pas! Paul! Paul! tu t'en vas toujours!
+
+
+XXIV.
+
+LA FOLLE.
+
+Lemor ne s'inquieta pas d'abord beaucoup de l'aventure. Il pensait qu'a
+la faveur de la nuit il lui serait facile d'eviter cette femme qu'il
+n'avait pas distinguee assez pour soupconner son etat de demence. Il se
+flattait naturellement de courir beaucoup mieux qu'elle. Mais il vit
+bientot qu'il se trompait, et que ce n'etait pas trop de toute l'agilite
+dont il etait capable pour se maintenir a quelque distance. Force de
+traverser toute la garenne, il se trouva bientot dans l'avenue du fond,
+que la Bricoline avait l'habitude de parcourir pendant des heures
+entieres, et dont l'herbe avait ete rasee par ses pieds en certains
+endroits. Le fugitif, que les racines a fleur de terre et les asperites
+du sentier avaient un peu gene jusque-la, deploya toutes ses forces dans
+l'avenue pour gagner du terrain. Mais la folle, lorsqu'elle etait sous
+l'influence d'une pensee ardente, devenait legere comme une feuille
+seche emportee par l'orage. Elle le suivit donc si rapidement que Lemor,
+confondu de surprise, et tenant beaucoup a n'etre pas vu d'assez pres
+pour etre reconnu plus tard, s'enfonca de nouveau dans le taillis et
+s'efforca de se perdre dans l'ombre. Mais la folle connaissait tous les
+arbres, tous les buissons, et, pour ainsi dire, toutes les branches de
+la garenne. Depuis douze ans qu'elle y passait sa vie, il n'etait pas
+un recoin ou son corps n'eut pris machinalement l'habitude de penetrer,
+bien que l'etat de son esprit l'empechat de se livrer a aucune
+observation raisonnee. En outre, l'exaltation de son delire la rendait
+completement insensible a la douleur physique. Elle eut laisse aux
+ronces du taillis les lambeaux de sa chair sans s'en apercevoir, et
+cette disposition, pour ainsi dire cataleptique, lui donnait un avantage
+non equivoque sur celui qu'elle voulait atteindre. Elle etait d'ailleurs
+si menue, son corps attenue occupait si peu de volume, qu'elle se
+glissait comme un lezard entre des tiges serrees, ou Lemor etait oblige
+de se frayer un passage avec effort, et que plus souvent encore il lui
+fallait tourner.
+
+Se voyant plus embarrasse qu'auparavant, il regagna l'avenue, toujours
+serre de pres, et se decida a franchir le fosse sans en apprecier la
+largeur, a cause des buissons touffus qui le couvraient. Il prit son
+elan et alla tomber sur ses genoux dans les epines. Mais il avait a
+peine eu le temps de se relever, que le fantome, traversant cet obstacle
+sans sauter par-dessus, et sans s'occuper des pierres ni des orties, se
+trouva a ses cotes cramponne a ses vetements. En se voyant saisi par cet
+etre vraiment effroyable, Lemor, dont l'imagination etait vive comme
+celle d'un artiste et d'un poete, se crut sous la puissance d'un reve,
+et, se debattant comme s'il eut ete aux prises avec le cauchemar, il
+parvint a se degager de la folle qui poussait des cris inarticules, et a
+reprendre sa course a travers champs.
+
+[Illustration 1: En se voyant saisi par cet etre...]
+
+Mais elle s'elanca sur ses traces, aussi agile dans les sillons herisses
+d'une paille fraichement moissonnee, raide et blessante, qu'elle l'avait
+ete dans le fourre du parc. Au bout du champ, Lemor franchit une
+nouvelle cloture et se trouva dans un chemin couvert qui descendait
+rapidement. Il n'y avait pas fait dix pas qu'il entendit derriere lui le
+spectre criant toujours d'une voix etouffee: _Paul! Paul! pourquoi t'en
+vas-tu_?
+
+Cette course avait quelque chose de fantastique qui s'emparait de plus
+en plus de l'imagination de Lemor. Il avait pu, en se degageant de
+l'etreinte de la folle, distinguer vaguement par la nuit claire et
+constellee, cette apparition bizarre, cette face cadavereuse, ces bras
+etiques couverts de blessures, ces longs cheveux noirs flottants sur des
+haillons ensanglantes. Il ne lui etait pas venu a l'esprit que cette
+malheureuse creature fut alienee. Il se croyait poursuivi par une amante
+jalouse, folle pour le moment puisqu'elle s'obstinait a le prendre pour
+un autre. Il hesita s'il ne s'arreterait pas pour lui parler et la
+detromper; mais comment alors expliquer sa presence dans la
+garenne? Lui, inconnu, et se glissant dans l'ombre comme un voleur,
+n'eveillerait-il pas, des le debut, d'etranges soupcons a la ferme, et
+ne devait-il pas eviter, par-dessus tout, de marquer son apparition dans
+le pays par une aventure scandaleuse ou ridicule?
+
+Il se decida donc a courir encore, et cet exercice etrange dura pres
+d'une demi-heure sans interruption. Le cerveau de Lemor s'echauffait
+malgre lui, et, par instants, il se sentait devenir fou lui-meme, en
+voyant l'obstination inconcevable et la rapidite surnaturelle du fantome
+acharne a sa poursuite. Cela pouvait se comparer a ce qu'on raconte des
+willies et des fees malfaisantes de la nuit.
+
+Enfin Lemor trouva la Vauvre au fond du vallon, et, quoique baigne de
+sueur, il allait s'y jeter a la nage, comptant que cet obstacle mis
+entre lui et le spectre le delivrerait enfin, lorsqu'il entendit
+derriere lui un cri horrible, dechirant, et qui fit passer un froid
+subit dans tout son etre. Il se retourna et ne vit plus rien. La folle
+avait disparu.
+
+[Illustration: Les _cornemuseux_ arrivent en jouant.]
+
+La premier mouvement de Henri fut de profiter de ce qui pouvait n'etre
+qu'un moment de repit pour s'eloigner davantage et faire perdre
+entierement ses traces. Mais ce cri affreux lui laissait une impression
+trop penible. Etait-ce bien cette femme qui l'avait fait entendre? Le
+son n'avait presque rien d'humain, et cependant quelle douleur, quel
+desespoir atroce il semblait exprimer! Se serait-elle grievement blessee
+en tombant? pensa Lemor; ou bien, en me perdant de vue derriere ces
+saules, a-t-elle cru que je m'etais noye? Est-ce un cri d'agonie ou de
+terreur? Ou bien est-ce la rage de n'avoir pu me suivre jusque dans
+l'eau, ou elle peut presumer que je me suis jete?
+
+Mais si elle-meme etait tombee dans quelque fosse, dans un precipice que
+je n'aurai pas vu en courant? Si cette malencontreuse rencontre coutait
+la vie a une infortunee? Non, quoi qu'il puisse en resulter, il est
+impossible que je l'abandonne aux horreurs de l'agonie.
+
+Lemor retourna sur ses pas et chercha l'inconnue sans la trouver. Le
+chemin rapide qu'il avait parcouru cotoyait l'extremite de la garenne;
+il y avait la de hauts buissons de cloture et point de fosse; aucune
+mare, aucun puisard ou elle eut pu se noyer. Le chemin sablonneux ne
+portait point, autant que Lemor put le distinguer, les traces de la
+chute d'un corps. Il cherchait toujours, se perdant en conjectures,
+lorsqu'il entendit siffler a plusieurs reprises, comme pour appeler un
+chien. D'abord il y fit peu d'attention, tant il etait emu et preoccupe
+de son aventure. Mais, enfin il se souvint que c'etait le signal convenu
+avec le meunier, et, desesperant de retrouver sa _poursuiveuse_, il
+repondit par un autre sifflement a l'appel du Grand-Louis.
+
+--Vous avez le diable au corps, lui dit ce dernier a voix basse quand
+ils se furent rejoints dans la garenne, d'aller vous promener si loin,
+quand je vous avais recommande de ne pas bouger! Voila un quart d'heure
+que je vous cherche dans ce bois, n'osant vous appeler trop fort et
+perdant patience.... Mais comme vous voila fait! tout haletant et tout
+dechire! Le diable m'emporte, ma blouse a passe un mauvais quart d'heure
+sur vos epaules, a ce que je vois. Mais parlez donc, vous avez l'air
+d'un lapin _battu de l'oiseau_, ou plutot d'un homme poursuivi par le
+follet.
+
+--Vous l'avez dit, mon ami. Ou ce que Jeannie raconte des lutins
+nocturnes de la Vallee-Noire a un fond de realite inexplicable, ou j'ai
+eu une hallucination. Mais il y a une heure, je crois (peut-etre un
+siecle, je n'en sais rien!), que je me debats contre le diable.
+
+--Si vous ne buviez pas obstinement de l'eau claire a tous vos repas,
+repondit le meunier, je penserais que vous vous etes mis justement
+dans la disposition ou il faut etre pour rencontrer la _Grand'Bete, la
+levrette blanche_, ou _Georgeon, le meneur des loups_. Mais vous etes un
+homme trop savant et trop raisonnable pour croire a ces histoires-la.
+Il faut donc qu'il vous soit arrive quelque chose. Un chien enrage,
+peut-etre?
+
+--Pire que cela, dit Lemor en reprenant ses esprits peu a peu; une femme
+enragee, mon ami! une sorciere qui courait plus vite que moi et qui a
+disparu, je ne sais comment, au moment ou j'allais me jeter a l'eau pour
+m'en debarrasser.
+
+--Une femme? oh! oh! et que disait-elle?
+
+--Elle me prenait pour un certain Paul qui lui tient fort au coeur, a ce
+qu'il parait.
+
+--Je m'en doutais, c'est cela! c'est la folle du chateau. Faut-il que je
+sois etourdi de ne pas avoir prevu que vous pouviez la rencontrer ici?
+Vrai, cela m'etait sorti de la tete! Nous sommes si accoutumes a la voir
+trotter le soir comme une vieille belette, que nous n'y faisons plus
+d'attention. Et pourtant, c'est un malheur a fendre le coeur quand on y
+songe! Mais comment diable s'est-elle mise apres vous? Elle a coutume
+de s'enfuir quand elle voit venir de son cote. Il faut que son mal ait
+empire depuis peu; la dose etait, pourtant assez bonne comme cela,
+pauvre fille!
+
+--Quelle est donc cette infortunee creature?
+
+--On vous contera cela plus tard. Doublons le pas, s'il vous plait! vous
+avez l'air _vanne_ de fatigue.
+
+--Je crois que je me suis brise les genoux en tombant.
+
+--Pourtant, il y a la au bout du sentier _quelqu'un_ qui s'impatiente a
+vous attendre, dit le meunier en baissant la voix encore plus.
+
+--Oh! s'ecria Lemor, je me sens plus leger que le vent de la nuit!
+
+Et il se mit a courir.
+
+--Doucement! dit le meunier en le retenant. Ne courez que sur l'herbe.
+Pas de bruit! Elle est la sous ce grand arbre. Ne quittez pas l'endroit.
+Je vas faire la ronde tout autour en cas de surprise.
+
+--Y a-t-il donc quelque danger pour elle a venir ici? dit Lemor effraye.
+
+--Si je le pensais, je l'aurais bien empechee d'y venir! Ils sont
+tous occupes, au chateau neuf de la fete de demain. Mais quand je ne
+servirais qu'a ecarter la folle, s'il lui prend fantaisie de revenir
+vous tourmenter!
+
+Henri, tout a son bonheur, oublia tout le reste, et alla se precipiter
+aux pieds de Marcelle, qui l'attendait sous un massif de chenes, dans
+l'endroit le moins frequente du bois.
+
+Aucune explication ne trouva place dans leur premiere expansion. Chastes
+et retenus, comme ils l'avaient toujours ete, ils eprouvaient pourtant
+une ivresse qu'aucune parole humaine n'eut pu exprimer a leur gre. Ils
+etaient comme stupefaits de se revoir si tot, apres avoir cru presque a
+une eternelle separation, et cependant ils ne cherchaient pas a se faire
+comprendre l'un a l'autre tout ce qui s'etait passe en eux pour
+les amener a retracter si vite tous leurs projets de courage et de
+sacrifice. Ils devinaient bien mutuellement quelles souffrances
+inacceptables et quel entrainement irresistible les avaient forces a
+courir l'un vers l'autre, au moment ou ils venaient de jurer de se fuir.
+
+--Insense! qui voulais me quitter pour toujours! disait Marcelle en
+abandonnant sa belle main a Lemor.
+
+--Cruelle! qui voulais me bannir pour un an! repondit Henri en couvrant
+cette main de ses levres embrasees.
+
+Et Marcelle comprenait bien que sa resolution d'un an de courage avait
+ete plus sincere a ses propres yeux que l'exil eternel auquel Lemor
+avait essaye de se condamner.
+
+--Aussi quand ils purent se parler, effort dont ils ne furent capables
+qu'apres s'etre longtemps regardes dans le silence du ravissement,
+Marcelle revint-elle la premiere a ce dessein vraiment louable.
+
+Lemor, dit-elle, ceci n'est qu'un rayon de soleil entre deux nuages. Il
+faut obeir a la loi du devoir. Quand meme nous ne rencontrerions ici
+aucun obstacle a la securite de nos relations, il y aurait quelque chose
+de profondement irreligieux a nous reunir si vite, et nous devons nous
+revoir a cette heure pour la derniere fois jusqu'a l'expiration de
+mon deuil. Dites-moi que vous m'aimez et que je serai votre femme, et
+j'aurai toute la force necessaire pour vous attendre.
+
+--Ne me parlez pas de separation maintenant! dit Lemor avec impetuosite.
+Oh! laissez-moi savourer cet instant qui est le plus beau de ma vie.
+Laissez-moi oublier ce qui etait hier, et ce qui sera demain. Voyez
+comme cette nuit est douce, comme ce ciel est beau! Comme ce lieu-ci est
+tranquille et embaume! Vous etes la! c'est bien vous, Marcelle, ce
+n'est pas votre ombre! Nous sommes la tous les deux! Nous nous sommes
+retrouves par hasard et involontairement! Dieu l'a voulu et nous avons
+ete si heureux d'obeir, _tous les deux_! vous aussi, Marcelle! autant
+que moi? Est-ce possible! non, je ne reve pas, car vous etes ici, pres
+de moi! avec moi! seuls! heureux! nous nous aimons tant! nous n'avons
+pas pu nous quitter, nous ne le pouvons pas, nous ne le pourrons jamais!
+
+--Et pourtant, ami....
+
+--Je sais! je sais ce que vous voulez dire. Demain, un autre jour, vous
+m'ecrirez, vous me ferez dire votre volonte. J'obeirai, vous le savez
+bien! Pourquoi m'en parlez-vous ce soir? pourquoi gater ce moment qui
+n'a pas eu son pareil dans toute ma vie? Laissez-moi me persuader qu'il
+ne finira jamais. Marcelle, je vous vois! Oh! que je vous vois bien,
+malgre la nuit! que vous etes embellie depuis trois jours... depuis ce
+matin, ou vous etiez deja si belle! Oh! dites-moi que votre main ne
+sortira plus jamais de la mienne! je la tiens si bien!
+
+--Ah! vous avez raison, Lemor! Soyons heureux de nous retrouver, et ne
+pensons pas maintenant qu'il faudra se quitter... demain... un autre
+jour.
+
+--Oui, un autre jour, un autre jour! s'ecria Henri.
+
+--Faites-moi donc le plaisir du parler plus bas, dit le meunier en se
+rapprochant. J'entends malgre moi tout ce que vous dites, monsieur
+Henri!
+
+Les deux amants resterent pendant pres d'une heure plonges dans une pure
+extase, faisant les plus doux reves d'avenir et parlant de leur bonheur,
+comme s'il devait, non pas s'interrompre, mais commencer le lendemain.
+La brise secouait sur eux les parfums de la nuit, et les etoiles
+sereines passaient sur leurs tetes sans qu'ils voulussent s'apercevoir
+de la marche inevitable du temps, qui ne s'arrete que dans le coeur des
+amants heureux.
+
+Mais le meunier, apres avoir donne de loin plus d'un signe d'impatience,
+vint les interrompre lorsque l'inclinaison des etoiles polaires lui
+indiqua dix heures au cadran celeste.
+
+--Mes amis, dit-il, impossible a moi de vous laisser la, et impossible
+aussi de vous attendre un instant de plus. Je n'entends plus chanter
+les bouviers dans la cour de la ferme, et les lumieres s'eteignent aux
+fenetres du chateau neuf. Il n'y a plus que celle de mademoiselle Rose
+qui brille; elle attend madame Marcelle pour se coucher. M. Bricolin
+va venir faire sa ronde ici avec ses chiens, comme il fait toujours la
+veille des jours de fete. Partons vite.
+
+Lemor se recria: il ne faisait, disait-il, que d'arriver.
+
+--C'est possible, dit le meunier; mais moi, savez-vous qu'il faut que
+j'aille a la Chatre ce soir?
+
+--Comment! pour mes affaires? dit Marcelle.
+
+--S'il vous plait! Je veux voir votre notaire avant qu'il se couche,
+et je ne me soucie pas d'aller lui parler demain au jour pour que M.
+Bricolin ait avis que je conspire contre lui.
+
+--Mais, Grand-Louis, dit Marcelle, je ne veux pas que, pour moi, vous
+risquiez...
+
+--Assez, assez cause, repondit le meunier. Je veux faire ce qui me
+plait, moi.... Et tenez! j'entends aboyer les chiens jaunes! Rentrez
+dans le pre, madame Marcelle, et nous, mon Parisien, prenons par le
+chemin d'en haut, s'il vous plait. Detalons!
+
+Les amants se separerent sans se rien dire: ils craignaient trop de se
+rappeler qu'ils devaient regarder cette entrevue comme la derniere.
+Marcelle n'avait pas la force de fixer un jour pour le depart de Henri,
+et celui-ci, craignant qu'elle ne le fixat, se hata de s'eloigner apres
+avoir dix fois baise sa main en silence.
+
+--Eh bien! qu'avez-vous decide? lui demanda le meunier, lorsqu'ils
+eurent gagne la lisiere du parc.
+
+--Rien, mon ami, dit Lemor. Nous n'avons parle que de notre bonheur....
+
+--Futur; mais le present?
+
+--Il n'y a pas de present, pas d'avenir. Tout cela, c'est la meme chose
+quand on s'aime.
+
+--Voila que vous battez la campagne. J'espere pourtant que vous allez
+vous tenir tranquille et ne pas trop me faire _trimer_ la nuit dans les
+bois avec des transes mortelles. Allons, mon garcon, vous voila dans
+votre chemin. Vous saurez bien retourner tout seul a Angibault?
+
+--Parfaitement. Mais ne voulez-vous pas que je vous accompagne a la
+ville ou vous allez?
+
+--Non, c'est trop loin. L'un de nous deux serait a pied et retarderait
+l'autre, a moins de faire a la mode du pays et de monter tous deux sur
+Sophie; mais la pauvre bete a _trop d'age_, et, d'ailleurs, elle n'a pas
+encore soupe. Je m'en vas la chercher a un arbre ou je l'ai attachee
+la-bas apres avoir fait mine de reprendre le chemin du moulin.
+Savez-vous que ca m'a donne du souci, de laisser comme ca cette pauvre
+Sophie a la garde de Dieu? Je l'ai bien cachee dans les branches;
+mais si quelque vagabond, comme il en vient de toutes sortes pour
+l'Assemblee, s'etait avise de me la denicher! Pendant que vous
+roucouliez la-bas, Sophie me trottait dans la tete!...
+
+--Allons ensemble la chercher!
+
+--Non pas, non pas! vous etes toujours pret a retourner du cote du
+chateau, vous! je le vois bien! Allez-vous-en dire a ma mere de se
+coucher sans inquietude; je rentrerai peut-etre un peu tard. M.
+Tailland, le notaire, voudra me garder a souper. C'est un bon vivant,
+un fin gourmand et un aimable homme. J'aurai comme ca le temps de lui
+parler des affaires de Blanchemont, et Sophie mangera son picotin chez
+lui sans demander de consultation.
+
+Lemor n'insista pas pour accompagner son ami. Quelque affection et
+quelque reconnaissance que le bon meunier lui inspirat, il preferait
+etre seul, apres les emotions de la soiree. Il avait besoin de penser a
+Marcelle sans preoccupation, et de recommencer, en se le retracant, le
+doux songe qu'il venait de faire a ses pieds. Il reprit donc le chemin
+d'Angibault a peu pres comme un somnambule retrouve celui de son lit.
+J'ignore s'il suivit bien la route, s'il traversa la riviere sur le
+pont, s'il ne fit pas le double de son etape, s'il ne s'oublia pas
+maintes fois au bord des fontaines. La nuit etait pleine de volupte, et,
+depuis le coq qui jetait sa fanfare aux echos des chaumieres jusqu'au
+grillon qui chuchotait mysterieusement dans les herbes, tout lui
+semblait repeter, en triomphe comme en secret, le nom cheri de Marcelle.
+
+Mais en arrivant au moulin, il se sentit tellement brise de fatigue,
+qu'aussitot apres avoir averti la bonne meuniere de ne pas attendre son
+fils, il alla se jeter sur le petit lit que Louis lui avait fait dresser
+dans sa propre chambre. La Grand'Marie ayant bien recommande a Jeannie
+de ne pas trop faire attendre son maitre pour se reveiller, quand il
+faudrait mettre Sophie a l'etable, alla reposer aussi. Mais la tendresse
+maternelle ne dort que d'un oeil, et l'orage s'etant eleve, la bonne
+femme s'eveilla en sursaut a tous les roulements de tonnerre qui
+passaient sur la vallee, croyant entendre son fils frapper a la porte de
+Jeannie, qui couchait dans le moulin. Quand le jour parut, elle se leva
+avec precaution et alla lui recommander de ne pas faire trop de bruit,
+parce que Grand-Louis, etant sans doute rentre tard, devait avoir besoin
+de dormir un peu plus que de coutume. Elle fut donc fort surprise et
+presque effrayee lorsque Jeannie lui repondit que son maitre n'etait pas
+encore rentre.
+
+--Pas possible! dit-elle. Il ne decouche jamais quand il ne va qu'a
+Blanchemont.
+
+--Ah! bah! notre maitresse, c'est la veille de la fete. Personne ne
+dort la-bas. Les cabarets sont ouverts toute la nuit. Les _cornemuseux_
+arrivent en jouant leurs plus belles marches. Ca met le coeur en danse.
+On voudrait deja etre au lendemain; on ne songe pas a se coucher, on
+a peur de se reveiller trop tard et de perdre un _tant si peu de la
+divertissance_. Notre maitre se sera amuse, il aura fait nuit blanche.
+
+--Le maitre ne passe pas ses nuits au cabaret, repondit la meuniere en
+secouant la tete, apres avoir ouvert la porte de l'ecurie pour bien voir
+si Sophie n'etait pas au ratelier. Je croyais, ajouta-t-elle, qu'il
+serait rentre sans vouloir te reveiller, Jeannie. Ca lui coute; il aime
+mieux se servir lui-meme que de deranger un enfant comme toi qui dors
+_a pleins yeux_. Mais lui n'a pas dormi! Il a bien fatigue aussi
+avant-hier, il a ete loin. Il s'est couche tard l'autre nuit, et
+celle-ci, pas du tout!...
+
+La meuniere alla faire sa toilette du dimanche avec un profond soupir.
+_Scelerate_ d'amour! pensait-elle, c'est la ce qui le tourmente et le
+tient sur pied le jour et la nuit. Comment tout ca finira-t-il pour lui?
+
+
+
+
+QUATRIEME JOURNEE.
+
+
+
+XXV.
+
+SOPHIE.
+
+La bonne meuniere etait plongee dans de tristes pensees, et, suivant
+l'habitude de quelques vieillards, elle les exprimait tout haut, en
+allant de son armoire a son dressoir, occupee machinalement de preparer
+son corsage antique a longues basques et le tablier d'indienne a
+carreaux qu'elle gardait precieusement depuis sa jeunesse, l'estimant
+beaucoup parce qu'il avait coute dans ce temps-la quatre fois plus
+qu'une etoffe plus belle ne coute aujourd'hui.
+
+--Ne vous faites pas de chagrin, ma mere, dit le Grand-Louis qui
+l'ecoutait du seuil de la porte ou il venait d'arriver sans qu'elle
+l'apercut; tout cela finira comme ca pourra; mais votre fils tachera
+toujours de vous rendre heureuse.
+
+--Eh! mon pauvre enfant, je ne te voyais pas! dit la meuniere un peu
+honteuse encore a son age d'etre surprise par son fils avec ses
+longs cheveux gris deroules sur ses epaules; car les paysannes de la
+Vallee-Noire mettaient, de son temps, une extreme pudeur a ne jamais
+montrer leur chevelure. Mais la Grand'Marie oublia bientot ce mouvement
+de pruderie surannee en voyant le desordre et la paleur du meunier.
+
+--Jesus, mon Dieu! dit-elle en joignant les mains, comme le voila
+fatigue! On dirait que tu as recu toute la pluie de cette nuit! Eh!
+vraiment! tu es encore tout humide. Va donc vite te changer. Comment
+donc n'as-tu pas trouve une maison pour te mettre a l'abri? Et quelle
+mauvaise mine tu as ce matin! Ah! mon pauvre enfant, on dirait que tu
+veux te rendre malade!
+
+--Eh non! mere, ne vous tourmentez donc pas comme ca! dit le meunier en
+s'efforcant de prendre son air de gaiete habituelle. J'ai passe la nuit
+a l'abri chez des amis... des gens a qui j'avais affaire et qui m'ont
+fait bien souper. Je ne me suis mouille qu'un peu tantot, parce que je
+suis revenu a pied.
+
+--A pied! et qu'as-tu donc fait de Sophie?
+
+--Je l'ai pretee a,... _chose_... de _la-bas_....
+
+--Qui donc, chose de la-bas?...
+
+--Vous savez bien? Bah! Je vous dirai ca plus tard. Si vous voulez
+aller a l'Assemblee, je prendrai la petite noire, et je vous menerai en
+croupe.
+
+--Tu as tort de preter Sophie, mon enfant. C'est une bete qui n'a pas
+sa pareille et qui meriterait d'etre epargnee. J'aimerais mieux te voir
+preter les deux autres.
+
+--Et moi aussi. Mais que voulez-vous? ca s'est trouve comme ca.
+Allons, mere, je vais m'habiller, et quand vous voudrez partir, vous
+m'appellerez.
+
+--Non, non, je vois bien que tu n'as pas _goute de dormir_ cette nuit,
+et je veux que tu ailles faire un somme. Nous avons encore du temps de
+reste jusqu'a l'heure de la messe. Ah! Grand-Louis, quelle mine, quelle
+mine! ca ne vaut rien de courir comme ca!
+
+--Soyez tranquille, mere, je ne me sens pas malade, et ca ne
+recommencera pas souvent. Il faut bien s'etourdir un peu quelquefois.
+
+Et le meunier, encore plus triste d'affliger sa mere dont l'inquietude
+et le mecontentement ne s'exprimaient jamais qu'avec une extreme douceur
+et une sage retenue, alla se jeter sur son lit avec un certain mouvement
+de colere qui reveilla Lemor.
+
+--Vous vous levez deja? lui dit ce dernier en se frottant les yeux.
+
+--Non pas, je me couche avec votre agrement, repondit le meunier qui
+remuait son lit a coups de poing.
+
+--Ami! vous avez du chagrin, reprit Lemor, reveille tout a fait par les
+signes non equivoques de la rage interieure du Grand-Louis.
+
+--Du chagrin? oui, Monsieur, j'en conviens, peut-etre plus que ne vaut
+la chose; mais enfin, ca me fait plus de peine que je ne voudrais, je ne
+peux pas m'en empecher.
+
+Et de grosses larmes roulaient dans les yeux fatigues du meunier.
+
+--Mon ami! s'ecria Lemor en sautant a bas de son lit et en s'habillant a
+la hate, il vous est arrive un malheur cette nuit, je le vois bien!
+Et moi je dormais la tranquillement! Mon Dieu, que puis-je faire? ou
+dois-je courir?
+
+--Ah! ne courez pas, c'est inutile, dit Grand-Louis en haussant les
+epaules, comme s'il eut rougi de sa faiblesse, j'ai assez couru cette
+nuit pour rien, et me voila sur les dents... pour une betise, apres
+tout! mais que voulez-vous, on s'attache aux animaux comme aux gens, et
+on regrette un vieux cheval comme un vieux ami. Vous ne comprendriez pas
+ca, vous autres gens de la ville; mais nous, bonnes gens de paysans,
+nous vivons avec les betes, dont nous ne differons guere!
+
+--Et vous avez perdu Sophie, je comprends.
+
+--Perdu, oui; c'est-a-dire qu'on me l'a volee.
+
+--Peut-etre hier dans la garenne?
+
+--Precisement. Vous souvenez-vous que j'en avais comme un mauvais
+presage dans la tete! Quand vous m'avez eu quitte, je suis retourne dans
+un endroit ou je l'avais bien cachee, et d'ou la pauvre bete, patiente
+comme un mouton, ne se serait certainement pas detachee.... De sa vie
+elle n'a casse bride ni licou. Eh bien! Monsieur, cheval et bride, tout
+avait disparu. J'ai cherche, j'ai couru, rien! Avec ca que je n'osais
+pas trop la demander, surtout a la ferme; ca aurait donne a penser! On
+m'aurait demande a moi-meme comment, etant parti monte sur ma bete,
+je l'avais perdue en route. On aurait cru que j'etais ivre, et madame
+Bricolin n'aurait pas manque de rapporter devant mademoiselle Rose que
+j'avais eu quelque vilaine aventure indigne d'un homme qui ne pense
+qu'a elle au monde. J'ai cru d'abord que quelqu'un avait voulu me faire
+niche. Je suis entre dans toutes les maisons. Tout le bourg quasiment
+etait encore sur pied. J'ai flane chez l'un, chez l'autre, sans faire
+semblant de rien. Je suis entre dans toutes les ecuries, et meme dans
+celle du chateau sans qu'on m'ait apercu: point de Sophie! Blanchemont
+est, a cette heure, rempli de gens de toute farine, et il se sera
+certainement trouve dans le nombre quelque ruse coquin qui etant venu a
+pied, s'en est retourne a cheval en se disant que la fete a ete assez
+bonne pour lui avant de commencer, sans qu'il soit besoin d'en voir
+davantage. Allons, il n'y faut plus penser. Heureusement qu'au milieu de
+tout cela, je n'ai pas trop perdu la tete. J'ai ete de mon pied leger a
+la Chatre. J ai vu mon notaire; il etait un peu tard, il avait fini de
+souper, et la digestion le rendait un peu lourd; mais il sera tantot a
+la fete, il me l'a promis. En le quittant, j'ai encore furete partout et
+battu les buissons comme un chasseur de nuit. J'ai trotte par la pluie
+et le tonnerre jusqu'au jour, esperant toujours que je decouvrirais mon
+larron cache quelque part. Inutile! Je ne veux pas faire _tambouriner_
+mon accident, ca ferait du scandale, et si l'on en venait a une enquete,
+nous serions propres, avec cette histoire de cheval cache dans la
+garenne et abandonne la pendant une heure sans que je puisse expliquer
+pourquoi et comment. Je l'avais mis bien loin de votre rendez-vous, afin
+que s'il venait a remuer un peu, le bruit n'attirat pas l'attention de
+votre cote. Pauvre Sophie! J'aurais du me fier a son bon sens. Elle
+n'aurait pas bouge!
+
+--Ainsi, c'est moi qui suis la cause de celle mesaventure! Grand-Louis,
+j'en ai plus de chagrin que vous, et vous me permettrez certainement de
+vous indemniser autant qu'il me sera possible.
+
+--Taisez-vous, Monsieur; je me moque bien du peu d'argent que la vieille
+bete pouvait valoir en foire! Croyez-vous que pour une centaine de
+francs j'aurais tant de souci? Oh! non pas: ce que je regrette, c'est
+elle, et non pas son prix, elle n'en avait pas pour moi. Elle etait si
+courageuse, si intelligente, elle me connaissait si bien! Je suis sur
+qu'a l'heure qu'il est elle pense a moi, et regarde de travers celui qui
+la soigne. Pourvu au moins qu'il la soigne bien! Si j'en etais sur, j'en
+serais quasi console. Mais il la pansera a coups de manche de fouet, et
+il la nourrira avec des cosses de chataignes! Car ca doit etre quelque
+filou marchois qui l'emmenera dans sa montagne paturer dans un champ de
+pierres, au lieu de son joli petit pre au bord de l'eau, ou elle vivait
+si bien et ou elle faisait encore la folle avec les jeunes pouliches,
+tant elle s'y sentait de bonne humeur a la vue de la verdure. Et ma
+mere! c'est elle qui en aura du regret! avec cela que je ne pourrai
+jamais lui expliquer comment ce malheur-la m'est arrive. Je n'ai pas
+encore eu le courage de le lui dire. N'en parlez donc pas jusqu'a ce
+que j'aie trouve dans ma cervelle quelque histoire pour lui rendre la
+nouvelle moins amere.
+
+Il y avait dans les regrets naifs du meunier quelque chose de comique et
+de touchant a la fois, et Lemor, desole d'etre la cause de son chagrin,
+s'en affecta tellement lui-meme que le bon Louis s'efforca de l'en
+consoler.
+
+--Allons, allons, dit-il, c'est assez de niaiseries comme cela pour une
+creature a quatre pieds. Je sais bien que ce n'est pas votre faute, et
+je n'ai pas eu un instant la pensee de vous le reprocher. Que ca ne gate
+pas le souvenir de votre bonheur, l'ami! c'est bien peu de chose au
+prix d'une si belle soiree que vous passiez pendant ce temps-la! Et si
+j'avais jamais un rendez-vous avec Rose, moi, je me soucierais bien
+d'aller toute ma vie a cheval sur un manche a balai! N'allez pas parler
+de cela a madame Marcelle; elle serait capable de me donner un cheval
+de mille francs, et vrai, cela me ferait de la peine. Je ne veux plus
+m'attacher aux betes. Il y a bien assez de souci comme ca dans la vie
+avec les gens! vous, dis-je; pensez a vos amours et faites-vous beau,
+mais toujours paysan, pour aller a la fete, car il faut bien que l'on
+s'habitue un peu a votre figure dans le pays. Ca vaudra mieux que de
+vous cacher, ce qui donnerait des soupcons tout de suite. Vous verrez
+madame Marcelle; vous ne lui parlerez pas, par exemple! D'ailleurs, vous
+n'aurez pas l'occasion, elle ne dansera pas: elle est en grand deuil!...
+mais Rose n'y est pas, jarnigue! et je compte bien danser avec elle
+jusqu'a la nuit, a present que le papa mignon y consent. Ca me fait
+penser qu'il faut que je dorme une couple d'heures pour n'avoir pas
+l'air d'un deterre. Ne vous chagrinez plus, dans cinq minutes vous allez
+m'entendre ronfler.
+
+Le meunier tint parole et quand, vers dix heures, on lui amena sa jument
+noire, beaucoup plus belle, mais moins aimee que Sophie, quand revetu de
+sa veste de drap fin des dimanches, le menton bien rase, le teint clair
+et l'oeil brillant, il serra sa monture robuste dans ses grandes jambes,
+la meuniere en s'asseyant derriere lui a l'aide d'une chaise et du
+bras de Lemor, ressentit un mouvement d'orgueil d'etre la mere du beau
+farinier.
+
+On n'avait guere mieux dormi a la ferme qu'au moulin, et nous sommes
+forces de revenir un peu sur nos pas pour mettre le lecteur au courant
+des evenements qui s'y passerent la nuit qui preceda la fete.
+
+Lemor, partage entre l'agitation penible que lui avait cause son etrange
+rencontre avec la folle, et la joie enivrante de revoir Marcelle,
+n'avait pas remarque, dans la garenne, que le meunier n'etait pas
+beaucoup plus calme que lui. Grand-Louis avait trouve la cour de la
+ferme remplie de mouvement et de tumulte. Deux pataches et trois
+cabriolets, qui avaient apporte dans leurs flancs solides toute la
+parente des Bricolin, reposaient inclines sur leurs bras fatigues le
+long des etables et des fumiers. Toutes les pauvres voisines, avides de
+gagner un mince salaire, avaient ete mises en requisition pour aider a
+preparer le souper de ces hotes plus nombreux et plus affames qu'on ne
+s'y attendait au chateau neuf. M. Bricolin, plus vain de montrer son
+opulence que contrarie des frais qu'elle allait entrainer, etait de la
+meilleure humeur. Ses filles, ses fils, ses cousines, ses neveux et ses
+gendres, venaient, chacun a son tour, lui demander a l'oreille quel jour
+on pendrait la cremaillere au vieux chateau restaure et rebadigeonne,
+avec le chiffre des Bricolin en guise d'ecusson sur la porte.--Car
+enfin tu vas etre seigneur et maitre de Blanchemont, lui disait-on pour
+refrain banal, et tu administreras un peu mieux la fortune que tous ces
+comtes et barons auxquels tu vas succeder, a la plus grande gloire de
+l'aristocratie nouvelle, de la noblesse des bons ecus. Bricolin etait
+donc ivre d'orgueil, et, tout en repondant avec un sourire malicieux
+a ses chers parents: "Pas encore, pas encore! Peut-etre jamais!" il
+prenait avec delices toute l'importance d'un seigneur chatelain. Il ne
+regardait plus a la depense, il donnait des ordres a ses valets, a sa
+mere, a sa fille et a sa femme d'une voix tonnante et en gonflant son
+gros ventre jusqu'au menton. Toute la maison etait bouleversee, la mere
+Bricolin plumait des poulets, a peine morts, par douzaine, et madame
+Bricolin, qui avait ete d'abord d'une humeur massacrante en gouvernant
+le tumulte de la cuisine, commencait a s'egayer aussi a sa maniere,
+en voyant le repas copieux, les chambres preparees et ses hotes ravis
+d'admiration. Ce fut a la faveur de tout ce desordre que le meunier
+put facilement parler a Marcelle, et qu'elle-meme, s'excusant par une
+migraine, avait pu se soustraire au souper et aller rejoindre, pendant
+ce festin, Lemor au fond de la garenne.
+
+Rose, elle-meme, tandis qu'on mettait le couvert, avait trouve plus
+d'un excellent pretexte pour errer dans la cour et pour dire en passant
+quelques paroles amicales au Grand-Louis, suivant sa coutume. Mais sa
+mere, qui ne la perdait guere de vue, avait trouve de son cote un moyen
+d'eloigner promptement le meunier. Forcee de se soumettre aux ordres de
+son mari, qui lui avait imperativement enjoint de ne pas faire mauvaise
+mine a ce dernier, elle avait imagine, pour assouvir sa haine et pour
+faire honte a Rose de son amitie pour lui, de le ridiculiser aupres de
+ses autres filles et de ses autres parentes, toutes assez malicieuses et
+insolentes, les jeunes comme les vieilles. Elle leur avait rapidement
+confie, a chacune en particulier, que ce bel esprit de village se
+flattait de plaire a sa fille, que Rose n'en savait rien et n'y faisait
+nulle attention; que M. Bricolin, n'y voulant pas croire, le traitait
+avec beaucoup trop de bonte; mais qu'elle possedait de bonne source un
+fait curieux: a savoir, que _le beau farinier_, la coqueluche de toutes
+les filles de mauvaise vie de la campagne, s'etait maintes fois vante de
+plaire a la plus riche bourgeoise qu'il lui conviendrait de courtiser, a
+celle-ci tout aussi bien qu'a celle-la.... Et la-dessus, madame Bricolin
+nommait les personnes presentes, et riait d'une maniere acre et
+meprisante en retroussant son tablier et mettant le poing sur sa hanche.
+
+De la partie feminine de la famille, la confidence avait promptement
+passe, de bouche en bouche et d'oreille en oreille, a tous les Bricolin
+de l'autre sexe, si bien que Grand-Louis, qui ne songeait qu'a s'en
+aller rejoindre Lemor, se vit bientot assailli d'epigrammes si plates
+qu'elles etaient incomprehensibles, et accompagne, dans sa retraite, de
+rires mal etouffes et de chuchotements de la derniere impertinence. Ne
+concevant rien a la gaiete qu'il excitait, il etait sorti de la ferme
+inquiet, soucieux, et plein de mepris pour le gros sel de messieurs les
+bourgeois de campagne rassembles a Blanchemont ce soir-la.
+
+D'apres la recommandation de madame Bricolin, on eut soin que M.
+Bricolin ne s'apercut pas de la conspiration, et on se donna parole pour
+persecuter le meunier le lendemain en presence de Rose. C'etait, disait
+sa mere, une necessite d'humilier ce manant sous ses yeux, afin qu'elle
+apprit a ne pas trop ecouter son bon coeur, et a tenir les paysans a
+distance.
+
+Apres le souper, on fit venir les menetriers et on dansa dans la cour
+par anticipation du lendemain. C'etait dans un intervalle de repos que
+le meunier, inquiet et presse de se rendre a la Chatre, avait assure que
+la soiree de plaisir etait close au chateau neuf, et qu'il avait force
+les deux amants a se separer beaucoup plus tot qu'ils ne l'eussent
+souhaite.
+
+Lorsque Marcelle revint a la ferme, on avait recommence a se divertir,
+et, se sentant le meme besoin de solitude et de reverie qui avait
+emporte Lemor dans les traines de la Vallee-Noire, elle retourna dans la
+garenne et s'y promena lentement jusqu'a minuit. Le son de la cornemuse,
+uni a celui de la vielle, ecorche un peu les oreilles de pres; mais,
+de loin, cette voix rustique qui chante parfois de si gracieux motifs
+rendus plus originaux par une harmonie barbare, a un charme qui penetre
+les ames simples et qui fait battre le coeur de quiconque en a ete
+berce dans les beaux jours de son enfance. Cette forte vibration de
+la musette, quoique rauque et nasillarde, ce grincement aigu et ce
+_staccato_ nerveux de la vielle sont faits l'un pour l'autre et se
+corrigent mutuellement. Marcelle les ecouta longtemps avec plaisir, et,
+remarquant que l'eloignement leur donnait de plus en plus de charme,
+elle se trouva a l'extremite de la garenne, perdue dans le reve d'une
+vie pastorale! dont on pense bien que son amour faisait tous les frais.
+
+Mais elle s'arreta tout a coup en rencontrant presque sous ses pieds la
+folle etendue par terre, sans mouvement et comme morte. Malgre le degout
+que lui inspirait la malproprete inouie de ce malheureux etre, elle se
+decida, apres avoir vainement essaye de l'eveiller, a la soulever dans
+ses bras et a la trainer a quelque distance. Elle l'appuya contre un
+arbre, et ne se sentant pas la force de la porter plus loin, elle
+se disposait a aller lui chercher du secours a la ferme, lorsque la
+Bricoline commenca a sortir de sa torpeur et a soulever, avec sa main
+decharnee, ses longs cheveux herisses d'herbes et de gravier qui lui
+pesaient sur le visage. Marcelle l'aida a ecarter ce voile epais qui
+genait sa respiration, et, pour la premiere fois, osant lui adresser la
+parole, elle lui demanda si elle souffrait.
+
+--Certainement, je souffre! repondit la folle avec une indifference
+effrayante, et du ton dont elle aurait dit: j'existe encore; puis elle
+ajouta d'une voix breve et imperieuse: L'as-tu vu? Il est revenu. Il ne
+veut pas me parler. T'a-t-il dit pourquoi?
+
+--Il m'a dit qu'il reviendrait, repondit Marcelle essayant de flatter sa
+manie.
+
+--Oh! il ne reviendra pas, s'ecria la folle en se levant avec
+impetuosite; il ne reviendra plus! Il a peur de moi. Tout le monde a
+peur de moi, parce que je suis tres riche, tres riche, si riche que l'on
+m'a defendu de vivre. Mais je ne veux plus etre riche; demain je serai
+pauvre. Il est temps que cela finisse. Demain tout le monde sera pauvre.
+Tu seras pauvre aussi, Rose, et tu ne feras plus peur. Je punirai les
+mechants qui veulent me tuer, m'enfermer, m'empoisonner....
+
+--Mais il y a des personnes qui vous plaignent et ne vous veulent que du
+bien, dit Marcelle.
+
+--Non, il n'y en a pas, repondit la folle avec colere et en s'agitant
+d'une maniere effrayante. Ils sont tous mes ennemis. Ils m'ont torturee,
+ils m'ont enfonce un fer rouge dans la tete. Ils m'ont attachee aux
+arbres avec des clous, ils m'ont jetee plus de deux mille fois du haut
+des tours sur le pave. Ils m'ont traverse le coeur avec de grandes
+aiguilles d'acier. Ils m'ont ecorchee vive; c'est pour cela que je ne
+peux plus m'habiller sans souffrir des douleurs atroces. Ils voudraient
+m'arracher les cheveux, parce que cela me defend un peu de leurs
+coups.... Mais je me vengerai! J'ai redige une plainte! j'ai mis
+cinquante-quatre ans a l'ecrire dans toutes les langues pour la faire
+parvenir a tous les souverains de l'univers. Je veux qu'on me rende Paul
+qu'ils ont cache dans leur cave et qu'ils font souffrir comme moi. Je
+l'entends crier toutes les nuits quand on le torture.... Je connais sa
+voix.... Tenez, tenez, l'entendez-vous? ajouta-t-elle d'un ton lugubre
+en pretant l'oreille aux sons enjoues de la cornemuse. Vous voyez bien
+qu'on lui fait souffrir mille morts! Ils veulent le devorer, mais ils
+seront punis, punis! Demain je les ferai souffrir aussi, moi! Ils
+souffriront tant que j'en aurai pitie moi-meme....
+
+En parlant ainsi avec une volubilite delirante, l'infortunee s'elanca
+a travers les buissons et se dirigea vers la ferme, sans qu'il fut
+possible a Marcelle de suivre sa course rapide et ses bonds impetueux.
+
+
+
+XXVI.
+
+LA VEILLEE.
+
+La danse etait plus obstinee que jamais a la ferme. Les domestiques
+s'etaient mis de la partie, et une poussiere epaisse s'elevait sous
+leurs pieds, circonstance qui n'a jamais empeche le paysan berrichon de
+danser avec ivresse, non plus que les pierres, le soleil, la pluie ou la
+fatigue des moissons et des fauchailles. Aucun peuple ne danse avec plus
+de gravite et de passion en meme temps. A les voir avancer et reculer
+a la bourree, si mollement et si regulierement que leurs quadrilles
+serrees ressemblent au balancier d'une horloge, on ne devinerait guere
+le plaisir que leur procure cet exercice monotone, et on soupconnerait
+encore moins la difficulte de saisir ce rhythme elementaire que chaque
+pas et chaque attitude du corps doivent marquer avec une precision
+rigoureuse, tandis qu'une grande sobriete de mouvements et une langueur
+apparente doivent, pour atteindre a la perfection, en dissimuler
+entierement le travail. Mais quand on a passe quelque temps a les
+examiner, on s'etonne de leur infatigable tenacite, on apprecie l'espece
+de grace molle et naive qui les preserve de la lassitude, et, pour peu
+qu'on observe les memes personnages dansant dix ou douze heures de suite
+sans courbature, on peut croire qu'ils ont ete piques de la tarentule,
+ou constater qu'ils aiment la danse avec fureur. De temps en temps la
+joie interieure des jeunes gens se trahit par un cri particulier qu'ils
+exhalent sans que leur physionomie perde son imperturbable serieux, et,
+par moments, en frappant du pied avec force, ils bondissent comme des
+taureaux pour retomber avec une souplesse nonchalante et reprendre leur
+balancement flegmatique. Le caractere berrichon est tout entier dans
+cette danse. Quant aux femmes, elles doivent invariablement glisser
+terre a terre en rasant le sol, ce qui exige plus de legerete qu'on ne
+pense, et leurs graces sont d'une chastete rigide.
+
+Rose dansait la bourree aussi bien qu'une paysanne, ce qui n'est pas peu
+dire, et son pere etait orgueilleux en la regardant. La gaiete s'etait
+communiquee a tout le monde; les musiciens, largement abreuves,
+n'epargnaient ni leurs bras ni leurs poumons. La demi-obscurite d'une
+belle nuit faisait paraitre les danseuses plus legeres, et surtout Rose,
+cette fille charmante qui semblait glisser comme une mouette blanche
+sur des eaux tranquilles, et se laisser porter par la brise du soir. La
+melancolie, repandue ce soir-la dans tous ses mouvements, la rendait
+plus belle que de coutume.
+
+Cependant Rose, qui etait, au fond du coeur, une vraie paysanne de la
+Vallee-Noire, dans toute sa simplicite native, trouvait du plaisir
+a danser, ne fut-ce que pour s'exercer a repondre le lendemain aux
+nombreuses invitations que le Grand-Louis ne manquerait pas de lui
+faire. Mais tout a coup le _cornemuseux_ trebucha sur le tonneau qui lui
+servait de piedestal, et l'air contenu dans son instrument s'echappa
+dans un ton bizarre et plaintif qui forca tous les danseurs stupefaits
+a s'arreter et a se tourner vers lui. Au meme moment, la vielle,
+brusquement arrachee des mains de l'autre menetrier, alla rouler sous
+les pieds de Rose, et la folle sautant de l'orchestre champetre ou elle
+s'etait elancee d'un bond semblable a celui d'un chat sauvage, se jeta
+au milieu de la bourree en criant:--"Malheur, malheur aux assassins!
+malheur aux bourreaux!"--Puis elle se precipita sur sa mere qui s'etait
+avancee pour la retenir, lui appliqua ses griffes sur le cou, et l'eut
+infailliblement etranglee si la vieille mere Bricolin ne l'en eut
+empechee en la prenant a bras le corps. La folle ne s'etait jamais
+portee a aucun acte de violence envers sa grand'mere, soit qu'elle eut
+conserve pour elle, sans la reconnaitre une sorte d'amour instinctif,
+soit qu'elle la reconnut seule parmi tous les autres et qu'elle eut
+garde le souvenir des efforts que la bonne femme avait faits pour
+favoriser son amour. Elle ne fit aucune resistance et se laissa emmener
+par elle dans la maison, en poussant des cris dechirants qui jeterent la
+consternation et l'epouvante dans tous les esprits.
+
+Lorsque Marcelle, qui avait suivi mademoiselle Bricolin l'ainee, d'aussi
+pres que possible, arriva dans la cour, elle trouva la fete interrompue,
+tout le monde effraye, et Rose presque evanouie. Madame Bricolin
+souffrait sans doute au fond de l'ame, ne fut-ce que de voir cette plaie
+de son interieur exposee ainsi a tous les yeux; mais, dans son activite
+a reprimer la fureur de l'alienee et a etouffer le bruit de ses cris,
+il y avait quelque chose de violent et d'energique qui ressemblait a
+la fermete d'un gendarme incarcerant un perturbateur, plus qu'a la
+sollicitude d'une mere au desespoir. La mere Bricolin y mettait autant
+de zele et plus de sensibilite. C'etait un spectacle douloureux que de
+voir cette pauvre vieille avec sa voix rude et ses manieres viriles
+caresser la folle et lui parler comme a un petit, enfant qu'on gourmande
+et qu'on flatte tour a tour: "Allons, ma mignonne, lui disait-elle, toi
+qui es si raisonnable ordinairement, tu ne voudrais pas faire de chagrin
+a ta grand'mere? Il faut te mettre au lit tranquillement, ou bien je
+me facherai et ne t'aimerai plus." La folle ne comprenait rien a ces
+discours et ne les entendait meme pas. Cramponnee au pied de son lit,
+elle poussait des hurlements epouvantables, et son imagination malade
+lui persuadait qu'elle subissait en cet instant les chatiments et les
+tortures dont elle avait fait le tableau fantastique a Marcelle.
+
+Cette derniere, s'etant assuree avant tout que son enfant dormait
+tranquillement sous les yeux de Fanchon, eut a s'occuper de Rose, qui
+etait egaree par la peur et le chagrin. C'etait la premiere fois que
+la Bricoline exhalait la haine amassee depuis douze ans dans son ame
+brisee. Une fois tout au plus par semaine elle criait et pleurait quand
+sa grand'mere la decidait a changer de vetements. Mais c'etaient alors
+les cris d'un enfant, et maintenant c'etaient ceux d'une furie. Elle
+n'avait jamais adresse la parole a personne, et elle venait, pour la
+premiere fois, depuis douze ans, de proferer des menaces. Elle n'avait
+jamais frappe personne, et elle venait de chercher a tuer sa mere.
+Enfin, depuis douze ans, cette victime muette de la cupidite de ses
+parents avait promene a l'ecart son inexprimable souffrance, et presque
+tout le monde s'etait habitue a ce spectacle deplorable avec une sorte
+d'indifference brutale. On n'en avait plus peur, on etait las de la
+plaindre, on subissait sa presence comme un mal inevitable, et si l'on
+avait des remords, on ne se les avouait peut-etre pas a soi-meme.
+Mais cet epouvantable mal qui la devorait devait avoir ses phases de
+recrudescence, et on arrivait a celle ou son martyre devenait dangereux
+pour les autres. Il fallait bien enfin s'en occuper. M. Bricolin, assis
+dehors devant la porte, ecoutait d'un air hebete les condoleances
+grossieres de sa famille.
+
+--C'est un grand malheur pour vous, lui disait-on, et vous l'avez
+supporte trop longtemps sous vos yeux. C'est une patience au-dessus des
+forces humaines, et il faudrait bien vous decider enfin a mettre cette
+malheureuse dans une maison de fous.
+
+--On ne la guerira pas! repondit-il en secouant la tete. J'ai essaye de
+tout. C'est impossible; son mal est trop grand, il faudra qu'elle en
+meure!
+
+--C'est ce qui pourrait arriver de plus heureux pour elle. Vous voyez
+bien qu'elle est trop a plaindre sur la terre. Mais enfin si on ne la
+guerit pas, on vous soulagera de la peine de la soigner et de la voir.
+On l'empechera de vous faire du mal. Si vous n'y faites pas attention,
+elle finira par tuer quelqu'un ou se tuer elle-meme devant vous. Ce sera
+affreux.
+
+--Mais que voulez-vous? je l'ai dit cent fois a sa mere, et sa mere ne
+veut pas s'en separer. Au fond, elle l'aime encore, croyez-moi, et ca se
+concoit. Les meres sentent toujours quelque chose pour leurs enfants, a
+ce qu'il parait.
+
+--Mais elle sera mieux qu'ici, soyez-en sur. On les soigne tres-bien
+maintenant. Il y a de beaux etablissements ou ils ne manquent de rien.
+On les tient propres, on les fait travailler, on les occupe, on dit meme
+qu'on les amuse, qu'on les mene a la messe et qu'on leur fait entendre
+de la musique.
+
+--En ce cas ils sont plus heureux que chez eux, dit M. Bricolin. Il
+ajouta apres avoir reve un instant: Et tout cela, ca coute-t-il bien
+cher?
+
+Rose etait profondement affectee. Elle etait la seule, avec sa
+grand'mere, qui ne fut pas devenue insensible a la douleur de la pauvre
+Bricoline. Si elle evitait d'en parler, c'est parce qu'elle ne pouvait
+le faire sans accuser ses parents de ce parricide moral commis par eux;
+mais vingt fois le jour elle se surprenait a frissonner d'indignation en
+entendant dans la bouche de sa mere les maximes d'egoisme et d'avarice
+auxquelles on avait immole sa soeur sous ses yeux. Aussitot que sa
+defaillance fut dissipee, elle voulut aider sa grand'mere a calmer la
+folle; mais madame Bricolin, qui craignait que ce spectacle ne lui
+fit trop d'impression, et qui avait un vague instinct que l'excessive
+douleur peut devenir contagieuse, meme dans ses resultats physiques, la
+renvoya avec la durete qu'elle portait jusque dans sa sollicitude la
+mieux fondee. Rose fut outree de ce refus, et revint dans sa chambre, ou
+elle se promena une partie de la nuit, en proie a une vive exaltation,
+mais n'en voulant point parler, de crainte de s'exprimer avec trop de
+force devant Marcelle, sur le compte de ses parents.
+
+Cette nuit qui avait commence par une douce joie, fut donc extremement
+penible pour madame de Blanchemont. Les cris de la folle cessaient par
+intervalles, et reprenaient ensuite plus terribles, plus effrayants.
+Lorsqu'ils s'arretaient, ce n'etait pas par degres et en s'affaiblissant
+peu a peu, c'etait au contraire brusquement, au milieu de leur plus
+grande intensite, et comme si une mort violente les eut soudainement
+interrompus.
+
+--Ne dirait-on pas qu'on la tue? s'ecriait alors Rose, pale et pouvant a
+peine se soutenir en marchant dans sa chambre. Oui, cela ressemble a un
+supplice!
+
+Marcelle ne voulut pas lui dire quels atroces supplices en effet la
+folle croyait subir et subissait par la pensee dans ces moments-la. Elle
+lui cacha l'entretien qu'elle avait eu avec elle dans le parc. De temps
+en temps elle allait voir la malade; elle la trouvait alors etendue sur
+le carreau, les bras etroitement enlaces autour du pied de son lit, et
+comme suffoquee par la fatigue de crier; mais les yeux ouverts, fixes,
+et l'esprit evidemment toujours en travail. La grand'mere, agenouillee
+aupres d'elle, essayait en vain de glisser un oreiller sous sa tete,
+ou d'introduire, dans sa bouche contractee une cuilleree de potion
+calmante. Madame Bricolin, assise vis-a-vis sur un fauteuil, pale et
+immobile, portait, dans ses traits energiques fortement creuses, la
+trace d'une douleur profonde qui ne voulait pas se confesser a Dieu
+meme de son crime. La grosse Chounette, debout dans un coin, sanglotait
+machinalement sans offrir ses services et sans qu'on songeat a les
+reclamer. Il y avait un profond decouragement sur ces trois figures. La
+folle seule, lorsqu'elle ne hurlait pas, paraissait rouler de sombres
+pensees de haine dans son cerveau. On entendait ronfler dans la
+chambre voisine; mais ce lourd sommeil de M. Bricolin n'etait pas sans
+agitation. De temps a autre il paraissait interrompu par de mauvais
+reves. Plus loin encore, le long de la cloison opposee, on entendait
+tousser et geindre le pere Bricolin; etranger aux souffrances des
+autres, il n'avait pas trop du peu de forces qui lui restaient pour
+supporter les siennes propres.
+
+Enfin, vers trois heures du matin, la pesanteur de l'orage parut
+accabler les organes excedes de la folle. Elle s'endormit par terre, et
+on parvint a la mettre au lit sans qu'elle s'en apercut. Il y avait sans
+doute bien longtemps qu'elle n'avait goute un instant de sommeil, car
+elle s'y ensevelit profondement, et tout le monde put se reposer, meme
+Rose a qui madame de Blanchemont s'empressa de porter cette meilleure
+nouvelle.
+
+Si Marcelle n'eut trouve la l'occasion de se devouer a la pauvre Rose,
+elle eut maudit la malheureuse inspiration qui l'avait poussee dans
+cette maison habitee par l'avarice et le malheur. Elle se fut hatee de
+chercher un autre gite que celui-la, si antipathique a la poesie, si
+deplaisant dans la prosperite, si lugubre dans la disgrace. Mais quelque
+nouvelle contrariete qu'elle put etre exposee a y subir encore, elle
+resolut d'y rester tant qu'elle pourrait etre secourable a sa jeune
+compagne. Heureusement la matinee fut calme. Tout le monde s'eveilla
+fort tard, et Rose dormait encore lorsque madame de Blanchemont, a
+peine eveillee elle-meme, recut de Paris, grace a la rapidite des
+communications actuelles, la reponse suivante a la lettre que trois
+jours auparavant elle avait ecrite a sa belle-mere.
+
+_Lettre de la comtesse de Blanchemont a sa belle-fille, Marcelle,
+baronne de Blanchemont._
+
+"Ma fille,
+
+"Que la Providence qui vous envoie tout ce courage daigne vous le
+conserver! Il ne m'etonne pas de votre part, quoiqu'il soit grand.
+Ne louez pas le mien. A mon age on n'a pas longtemps a souffrir! Au
+votre... heureusement, on ne se fait pas une idee nette de la longueur
+et de la difficulte de l'existence. Ma fille, vos projets sont louables,
+excellents, et d'autant plus sages qu'ils sont necessaires; encore plus
+necessaires que vous ne pensez. Nous aussi, ma chere Marcelle, nous
+sommes ruines! et nous ne pourrons peut-etre rien laisser en heritage a
+notre petit-fils bien-aime. Les dettes de mon malheureux fils surpassent
+tout ce que vous en connaissez, tout ce qu'on pouvait prevoir.
+Nous temporiserons avec les creanciers; mais nous acceptons la
+responsabilite, et c'est en privant l'avenir d'Edouard de l'honorable
+fortune a laquelle il devait aspirer apres notre deces. Elevez-le donc
+avec simplicite. Apprenez-lui a se creer lui-meme des ressources par ses
+talents et a maintenir son independance par la dignite avec laquelle il
+saura supporter le malheur. Quand il sera en age d'homme nous ne serons
+plus du monde. Qu'il respecte la memoire de vieux parents qui ont
+prefere l'honneur d'un gentilhomme a ses plaisirs, et qui ne lui
+auront laisse en heritage qu'un nom pur et sans reproche. Le fils d'un
+banqueroutier n'aurait eu dans la vie que des jouissances condamnables;
+le fils d'un pere coupable aura, du moins, quelque obligation a ceux qui
+auront su mettre sa vie a l'abri du blame public.
+
+"Demain je vous ecrirai des details, aujourd'hui je suis sous le coup de
+la decouverte d'un nouvel abime. Je vous l'annonce en peu de mots. Je
+sais que vous pouvez tout comprendre et tout supporter. Adieu, ma fille,
+je vous admire et je vous aime."
+
+[Illustration: Se jeta au milieu de la _bourree_ en criant malheur.]
+
+--Edouard! dit Marcelle en couvrant de baisers son fils endormi, il
+etait donc ecrit au ciel que tu aurais la gloire et peut-etre le
+bonheur de ne pas succeder a la richesse et au rang de tes peres! Ainsi
+perissent les grandes fortunes, ouvrage des siecles, en un seul jour!
+Ainsi les anciens maitres du monde, entraines par la fatalite, plus
+encore que par leurs passions, se chargent d'accomplir eux-memes les
+decrets de la sagesse divine, qui travaille insensiblement a niveler les
+forces de tous les hommes! Puisses-tu comprendre un jour, o mon enfant!
+que cette loi providentielle t'est favorable, puisqu'elle te jette dans
+le troupeau de brebis qui est a la droite du Christ, et te separe des
+boucs qui sont a sa gauche. Mon Dieu, donnez-moi la force et la sagesse
+necessaires pour faire de cet enfant un homme! Pour en faire un
+patricien, je n'avais qu'a me croiser les bras et laisser agir la
+richesse. A present j'ai besoin de lumieres et d'inspirations; mon
+Dieu, mon Dieu! vous m'avez donne cette tache a remplir, vous ne
+m'abandonnerez pas!
+
+"Lemor! ecrivait-elle un instant apres, mon fils est ruine, ses parents
+sont ruines. Mon fils est pauvre. Il eut ete peut-etre un riche indigne
+et meprisable. Il s'agit d'en faire un pauvre courageux et noble. Cette
+mission vous etait reservee par la Providence. A present, parlerez-vous
+jamais de m'abandonner? Cet enfant, qui etait un obstacle entre nous,
+n'est-il pas un lien cher et sacre? A moins que vous ne m'aimiez plus
+dans un an, Henri, qui peut s'opposer maintenant a notre bonheur? Ayez
+du courage, ami, partez. Dans un an, vous me retrouverez dans quelque
+chaumiere de la Vallee-Noire, non loin du moulin d'Angibault."
+
+Marcelle ecrivit ce peu de lignes avec exaltation. Seulement, lorsque sa
+plume traca cette phrase: "_A moins que vous ne m'aimiez plus dans
+un an_," un imperceptible sourire donna a ses traits une expression
+ineffable. Elle joignit a ce billet celui de sa belle-mere pour
+explication, et, cachetant le tout, elle le mit dans sa poche, pensant
+bien qu'elle ne tarderait pas a revoir le meunier et peut-etre Lemor
+lui-meme sous cet habit de paysan qui lui allait si bien.
+
+[Illustration: Aimons-nous, s'ecria Marcelle.]
+
+La folle dormit toute la journee. Elle avait la fievre; mais depuis
+douze ans elle ne l'avait point quittee un seul jour, et cet
+aneantissement, ou on ne l'avait jamais vue, faisait croire a une crise
+favorable. Le medecin qu'on avait appele de la ville et qui etait
+habitue a la voir, ne la trouva pas malade relativement a son etat
+ordinaire. Rose, bien rassuree, et rendue aux doux instincts de la
+jeunesse, s'habilla lentement avec beaucoup de coquetterie. Elle voulait
+etre simple pour ne pas effaroucher son ami, en faisant devant lui
+l'etalage de sa richesse; elle voulait etre jolie pour lui plaire.
+Elle chercha donc les plus ingenieuses combinaisons, et reussit a etre
+modeste comme une fille des champs et belle comme un ange du paradis.
+Sans vouloir s'en rendre compte, au milieu de toutes ses douleurs, elle
+avait un peu tremble a l'idee de perdre cette riante journee. A dix-huit
+ans, on ne renonce pas sans regret a enivrer tout un jour l'homme dont
+on est aimee, et cette crainte etait venue, a l'insu d'elle-meme, se
+meler a la sincere et profonde douleur que sa soeur lui avait fait
+eprouver. Lorsqu'elle parut a la grand'messe, il y avait longtemps que
+Louis guettait son entree. Il s'etait place de maniere a ne pas la
+perdre de vue un instant. Elle se trouva comme par hasard aupres de la
+Grand'Marie, et il la vit avec attendrissement mettre son joli chale
+sous les genoux de la meuniere, en depit du refus de la bonne femme.
+
+Apres l'office, Rose prit adroitement le bras de sa grand'mere, qui
+avait coutume de ne pas quitter la meuniere, son ancienne amie, quand
+elle avait le plaisir de la rencontrer. Ce plaisir devenait chaque annee
+plus rare a mesure que l'age rendait aux deux matrones la distance de
+Blanchemont a Angibault plus difficile a franchir. La mere Bricolin
+aimait a causer. Continuellement _rembarree_, comme elle disait, par sa
+belle-fille, elle avait un flux de paroles rentrees a verser dans le
+sein de la meuniere, qui, moins expansive, mais sincerement attachee a
+sa compagne de jeunesse, l'ecoutait avec patience et lui repondait avec
+discernement.
+
+De cette facon, Rose esperait echapper toute la journee a la
+surveillance de madame Bricolin et meme a la societe de ses autres
+parents, la grand'mere aimant beaucoup mieux l'entretien des paysans ses
+pareils que celui des parvenus de sa famille.
+
+Sous les vieux arbres du terrier, en vue d'un site charmant, la foule
+des jolies filles se pressait autour des menetriers places deux a deux
+sur leurs treteaux a peu de distance les uns des autres, faisant assaut
+de bras et de poumons, se livrant a la concurrence la plus jalouse,
+jouant chacun dans son ton et selon son prix, sans aucun souci de
+l'epouvantable cacophonie produite par cette reunion d'instruments
+braillards qui s'evertuaient tous a la fois a qui contrarierait l'air et
+la mesure de son voisin. Au milieu de ce chaos musical, chaque quadrille
+restait inflexible a son poste, ne confondant jamais la musique qu'il
+avait payee avec celle qui hurlait a deux pas de lui, et ne frappant
+jamais du pied a faux pour marquer le rhythme, tour de force de
+l'oreille et de l'habitude. Les ramees retentissaient de bruits non
+moins heterogenes, ceux-ci chantant a pleine voix, ceux-la parlant de
+leurs affaires avec passion; les uns trinquant de bonne amitie, les
+autres menacant de se jeter les pots a la tete, le tout rehausse de deux
+gendarmes indigenes circulant d'un air paterne au milieu de cette cohue,
+et suffisant, par leur presence, a contenir cette population paisible
+qui, des paroles, en vient rarement aux coups.
+
+Le cercle compacte qui se formait autour des premieres bourrees
+s'epaissit encore lorsque la charmante Rose ouvrit la danse avec le
+grand farinier. C'etait le plus beau couple de la fete et celui dont
+le pas ferme et leger electrisait tous les autres. La meuniere ne put
+s'empecher de le faire remarquer a la mere Bricolin, et meme elle ajouta
+que c'etait un malheur que deux jeunes gens si bons et si beaux ne
+fussent pas destines l'un a l'autre.
+
+--_Fie pour moi_ (c'est-a-dire, quant a moi), repondit sans hesiter
+la vieille fermiere, je n'en ferais ni une ni deux, si j'etais la
+maitresse; car je suis sure que ton garcon rendrait ma petite-fille
+plus heureuse qu'elle ne le sera jamais avec un autre. Je sais bien que
+Grand-Louis l'aime; ca se voit de reste, quoiqu'il ait l'esprit de n'en
+rien dire. Mais que veux-tu, ma pauvre Marie? on ne pense qu'a l'argent,
+chez nous. J'ai fait la betise d'abandonner tout mon bien a mon fils,
+et depuis ce temps-la, on ne m'ecoute pas plus que si j'etais morte. Si
+j'avais agi autrement, j'aurais aujourd'hui le droit de marier Rose a
+mon gre en la dotant. Mais il ne me reste que les sentiments, et c'est
+une monnaie qui ne se rend pas chez nous en bons procedes.
+
+Malgre l'adresse que Rose sut mettre a passer d'un groupe a l'autre pour
+eviter sa mere et se retrouver toujours, soit a cote, soit vis-a-vis de
+son ami, madame Bricolin et sa societe reussirent a la rejoindre et a se
+fixer autour d'elle. Ses cousins la firent danser jusqu'a la fatiguer,
+et Grand-Louis s'eloigna prudemment, sentant qu'a la moindre querelle
+sa tete s'echaufferait plus que de raison. On avait bien essaye de
+l'_entreprendre_ par des plaisanteries blessantes; mais le regard clair
+et hardi de ses grands yeux bleus, son calme dedaigneux et sa haute
+stature avaient contenu aisement la bravoure des Bricolin. Quand il
+se fut retire, on s'en donna a coeur joie, et Rose fut fort surprise
+d'entendre ses soeurs, ses belles-soeurs et ses nombreuses cousines
+decreter, autour d'elle, que ce grand garcon avait l'air d'un sot,
+qu'il dansait ridiculement, qu'il paraissait bouffi de pretentions, et
+qu'aucune d'elles ne voudrait danser avec lui pour _tout un monde_.
+Rose avait de l'amour-propre. On avait trop obstinement travaille a
+developper ce defaut en elle pour qu'elle ne fut pas sujette a y tomber
+quelquefois. On avait tout fait pour corrompre et rabaisser cette bonne
+et franche nature, et si l'on n'y avait guere reussi, c'est qu'il est
+des ames incorruptibles sur lesquelles l'esprit du mal a peu de prise.
+Cependant elle souffrit d'entendre denigrer si obstinement et si
+amerement son amoureux. Elle en prit de l'humeur, n'osa plus se
+promettre de danser encore avec lui, et, declarant qu'elle avait mal a
+la tete, elle rentra a la ferme, apres avoir vainement cherche Marcelle,
+dont l'influence lui eut rendu, elle le sentait bien, le courage et le
+calme.
+
+
+
+XXVII.
+
+LA CHAUMIERE.
+
+Marcelle avait ete attendre le meunier au bas du terrier, ainsi qu'il le
+lui avait expressement recommande. Au coup de deux heures, elle le vit
+entrer dans un enclos tres-ombrage et lui faire signe de le suivre.
+Apres avoir traverse un de ces petits jardins de paysan, si mal tenus,
+et par consequent si jolis, si touffus et si verts, elle entra, en se
+glissant sous les haies, dans la cour d'une des plus pauvres chaumieres
+de la Vallee-Noire. Cette cour etait longue de vingt pieds sur six,
+fermee d'un cote par la maisonnette, de l'autre par le jardin, a chaque
+bout par des appentis en fagots recouverts de paille, qui servaient a
+rentrer quelques poules, deux brebis et une chevre, c'est-a-dire toute
+la richesse de l'homme qui gagne son pain au jour le jour et qui ne
+possede rien, pas meme la chetive maison qu'il habite et l'etroit enclos
+qu'il cultive; c'est le veritable proletaire rustique. L'interieur de la
+maison etait aussi miserable que l'entree, et Marcelle fut touchee de
+voir par quelle excessive proprete le courage de la femme luttait la
+contre l'horreur du denument. Le sol inegal et raboteux n'avait pas un
+grain de poussiere, les deux ou trois pauvres meubles etaient clairs et
+brillants comme s'ils eussent ete vernis; la petite vaisselle de terre,
+dressee a la muraille et sur des planches, etait lavee et rangee avec
+soin. Chez la plupart des paysans de la Vallee-Noire, la misere la plus
+reelle, la plus complete, se dissimule discretement et noblement sous
+ces habitudes consciencieuses d'ordre et de proprete. La pauvrete
+rustique y est attendrissante et affectueuse. On vivrait de bon coeur
+avec ces indigents. Ils n'inspirent pas le degout, mais l'interet et une
+sorte de respect. Il faudrait si peu du superflu du riche pour faire
+cesser l'amertume de leur vie, cachee sous ces apparences de calme
+poetique!
+
+Cette reflexion frappa Marcelle au coeur lorsque la _Piaulette_ vint a
+sa rencontre, avec un enfant dans ses bras et trois autres pendus a son
+tablier; tout cela, en habits du dimanche, etait frais et propre. Cette
+Piaulette (ou Pauline), etait jeune encore, et belle, quoique fanee
+par les fatigues de la maternite et l'abstinence des choses les plus
+necessaires a la vie. Jamais de viande, jamais de vin, pas meme de
+legumes pour une femme qui travaille et allaite! Cependant les enfants
+auraient revendu de la sante a celui de Marcelle, et la mere avait le
+sourire de la bonte et de la confiance sur ses levres pales et fletries.
+
+--Entrez chez nous et asseyez-vous, Madame, dit-elle en lui offrant une
+chaise de paille couverte d'une serviette de grosse toile de chanvre
+bien lessivee. Le monsieur que vous attendez est deja venu, et, ne vous
+trouvant pas, il a ete faire un tour a l'assemblee, mais il reviendra
+tout a l'heure. Si je pouvais vous offrir quelque chose en attendant!...
+Voila des prunes toutes fraichement cueillies et des noisettes. Allons,
+Grand-Louis, prends donc un fruit de mon jardin, toi aussi?... Je
+voudrais tant pouvoir t'offrir un verre de vin, mais nous n'en cueillons
+pas, tu le sais bien, et si ce n'etait de toi, nous n'aurions pas
+toujours du pain.
+
+--Vous etes tres-pauvre? dit Marcelle, en glissant une piece d'or dans
+la poche de la petite fille qui louchait avec etonnement sa robe de soie
+noire; et Grand-Louis, qui n'est pas bien riche lui-meme, vient a votre
+secours?
+
+--Lui? repondit la Piaulette, c'est le meilleur coeur d'homme que le bon
+Dieu ait fait! Sans lui nous serions morts de faim et de froid depuis
+trois hivers; mais il nous donne du ble, du bois, il nous prete ses
+chevaux pour aller en pelerinage quand nous avons des malades, il....
+
+--En voila bien assez, Piaulette, pour me faire passer pour un saint,
+dit le meunier en l'interrompant. Vraiment, c'est bien beau de ma part
+de ne pas avoir abandonne un bon ouvrier comme ton mari!
+
+--Un bon ouvrier! dit la Piaulette en secouant la tete. Pauvre cher
+homme! M. Bricolin dit partout que c'est un lache parce qu'il n'est pas
+fort.
+
+--Mais il fait ce qu'il peut. Moi j'aime les gens de bonne volonte;
+aussi je l'emploie toujours.
+
+--C'est ce qui fait dire a M. Bricolin que tu ne seras jamais riche et
+que tu n'as pas de bon sens d'employer des gens de petite sante.
+
+--Eh bien, si personne ne les emploie, il faudra donc qu'ils meurent de
+faim? Beau raisonnement!
+
+--Mais vous savez, dit tristement Marcelle, la moralite que tire de la
+M. Bricolin: _tant pis pour eux!_
+
+--Mam'selle Rose est bien bonne, reprit la Piaulette. Si elle pouvait,
+elle secourrait les malheureux; mais elle ne peut rien, la pauvre
+demoiselle, que d'apporter en cachette un peu de pain blanc pour faire
+la soupe a mon petit. Et c'est bien malgre moi; car si sa mere la
+voyait! oh! la rude femme! Mais le monde est comme ca. Il y a des
+mechants et des bons. Ah! voila M. Tailland qui vient. Vous n'attendrez
+pas longtemps.
+
+--Piaulette, tu sais ce que je t'ai recommande, dit le meunier en posant
+le doigt sur ses levres.
+
+--Oh! repondit-elle, j'aimerais mieux me faire couper la langue que de
+dire un mot.
+
+--C'est que, vois-tu....
+
+--Tu n'as pas besoin de m'expliquer le pourquoi et le comment,
+Grand-Louis; il suffit que tu me commandes de me taire. Allons, enfants,
+dit-elle a ses trois marmots qui jouaient sur la porte; allons-nous-en
+voir un peu l'assemblee.
+
+--Cette dame a mis un louis d'or dans la poche de ta petite, lui dit
+tout bas le Grand-Louis. Ce n'est pas pour payer ta discretion; elle
+sait bien que tu ne la vends pas. Mais c'est qu'elle a vu que tu etais
+dans le besoin. Serre-le, l'enfant le perdrait, et ne remercie pas; la
+dame n'aime pas les compliments, puisqu'elle s'est cachee en te faisant,
+cette charite.
+
+M. Tailland etait un honnete homme, tres-actif pour un Berrichon, assez
+capable en affaires, mais seulement un peu trop ami de ses aises. Il
+aimait les bons fauteuils, les jolies petites collations, les longs
+repas, le cafe bien chaud et les chemins sans cahots pour son cabriolet.
+Il ne trouvait rien de tout cela a la fete de Blanchemont. Et cependant,
+tout en pestant un peu contre les plaisirs de la campagne, il y restait
+volontiers tout le jour pour rendre service aux uns et pour faire ses
+affaires avec les autres. En un quart d'heure de conversation, il eut
+bientot demontre a Marcelle la possibilite, la probabilite meme de
+vendre cher. Mais quant a vendre vite et a etre payee comptant, il
+n'etait pas de l'avis du meunier. Rien ne se fait vite dans notre pays,
+dit-il. Cependant ce serait une folie de ne pas essayer de gagner
+cinquante mille francs sur le prix offert par Bricolin. Je vais y
+mettre tous mes soins. Si, dans un mois, je n'ai pas reussi, je vous
+conseillerai peut-etre, vu votre position particuliere, de ceder. Mais
+il y a cent a parier contre un que d'ici la Bricolin, qui grille d'etre
+seigneur de Blanchemont, aura compose avec vous, si vous savez feindre
+une grande aprete, qualite sauvage, mais necessaire, dont je vois
+bien, Madame, que vous n'etes pas trop pourvue. Maintenant, signez la
+procuration que je vous apporte, et je me sauve, parce que je ne veux
+pas avoir l'air d'avoir fait concurrence, par mes menees, a mon collegue
+M. Varin, que votre fermier aurait bien voulu vous faire choisir.
+
+Grand-Louis reconduisit le notaire jusqu'a la sortie de l'enclos, et
+chacun disparut de son cote. Il avait ete convenu que Marcelle sortirait
+seule, la derniere, quelques instants plus tard, et qu'elle tiendrait
+les _huisseries_ de la maison fermees, afin que si quelque curieux
+observait leurs mouvements, on crut la maison deserte.
+
+Ces _huis_ de la chaumiere se composaient d'une seule porte coupee en
+deux transversalement, la partie superieure servant de fenetre pour
+donner de l'air et du jour. Dans les anciennes constructions de nos
+paysans, les croisees independantes de la porte et garnies de vitres
+etaient inconnues. Celle de la Piaulette avait ete batie il y a
+cinquante ans, pour des gens aises, tandis qu'aujourd'hui les plus
+pauvres, pour peu qu'ils habitent une maison neuve, ont des croisees a
+espagnolettes et des portes a serrure. Chez la Piaulette, la porte
+a deux fins fermait en dedans et en dehors a l'aide d'un _coret_,
+c'est-a-dire d'une cheville en bois que l'on plante dans un trou le la
+muraille, d'ou vient le vieux mot _coriller_ et _decoriller_, pour dire
+fermer et ouvrir.
+
+Lorsque Marcelle se fut renfermee ainsi, elle se trouva dans une
+obscurite profonde, et alors elle se demanda quelle pouvait etre
+l'existence intellectuelle de gens qui, trop pauvres pour avoir de la
+chandelle, etaient obliges, des que la nuit venait, de se coucher en
+hiver, ou de se tenir le jour dans les tenebres pour se preserver du
+froid. Je me disais, je me croyais ruinee, pensa-t-elle, parce que
+j'etais forcee de quitter mon appartement dore, ouate et tendu de soie;
+mais que de degres encore a parcourir dans l'echelle des existences
+sociales avant d'en venir a cette vie du pauvre qui differe si peu de
+celle des animaux! Pas de milieu entre supporter a toute heure les
+intemperies du climat, ou s'ensevelir dans le neant de l'oisivete comme
+le mouton dans la bergerie! A quoi s'occupe cette triste famille dans
+les longues soirees de l'hiver? A parler? Et de quoi parler si ce n'est
+de ses maux! Ah! Lemor a raison, je suis trop riche encore pour oser
+dire a Dieu que je n'ai rien a me reprocher.
+
+Cependant les yeux de Marcelle s'habituaient a l'obscurite. La porte,
+mal jointe, laissait penetrer une lueur vague qui devenait plus claire
+a chaque instant. Tout a coup Marcelle tressaillit en voyant qu'elle
+n'etait pas seule dans la chaumiere, mais son second frisson ne fut pas
+cause par la peur: Lemor etait a ses cotes. Il s'etait cache, a l'insu
+de tous, derriere le lit en forme de corbillard, garni de rideaux
+de serge. Il s'etait enhardi jusqu'a rechercher un tete-a-tete avec
+Marcelle, se disant que c'etait le dernier, et qu'il faudrait partir
+apres.
+
+--_Puisque vous voila_, lui dit-elle, dissimulant, avec une tendre
+coquetterie, la joie et l'emotion de sa surprise, je veux vous dire
+tout haut ce que je pensais. Si nous etions reduits a habiter cette
+chaumiere, votre amour resisterait-il a la souffrance du jour et a
+l'inaction du soir? Pourriez-vous vivre prive de livres, ou ne pouvant
+vous en servir faute d'une goutte d'huile dans la lampe, et de temps aux
+heures ou le travail occuperait vos bras? Apres quelques annees
+d'ennuis et de privations de tous genres, trouveriez-vous cette demeure
+pittoresque dans son delabrement et la vie du pauvre poetique dans sa
+simplicite?
+
+--J'avais les memes pensees precisement, Marcelle, et je songeais a vous
+demander la meme chose. M'aimeriez-vous si je vous entretenais, par mes
+utopies, dans une pareille misere?
+
+--Il me semble que oui, Lemor.
+
+--Et pourquoi doutez-vous de moi? Ah! vous n'etes pas sincere en me
+repondant oui!
+
+--Je ne suis pas sincere? dit Marcelle en mettant ses deux mains dans
+celles de Lemor. Mon ami, je veux etre digne de vous, c'est pourquoi je
+me preserve de l'exaltation romanesque qui peut pousser, meme une femme
+du monde, a tout affirmer, a tout promettre, sauf a ne rien tenir, et
+a se dire le lendemain: "J'ai compose hier un joli roman." Moi, je
+ne passe pas un jour sans adresser a ma conscience les plus severes
+interrogations, et je crois etre sincere en vous repondant que je ne
+puis me representer une situation, fut-ce l'horreur d'un cachot, ou je
+cesserais de vous aimer a force de souffrir!
+
+--O Marcelle! chere et grande Marcelle! Mais pourquoi donc doutez-vous
+de moi?
+
+--Parce que l'esprit de l'homme differe du notre. Il est habitue a
+d'autres aliments que la tendresse et la solitude. Il lui faut de
+l'activite, du travail, l'espoir d'etre utile, non-seulement a sa
+famille, mais a l'humanite.
+
+--Aussi, n'est-ce pas un devoir de se precipiter volontairement dans
+cette impuissance de la misere!
+
+--Nous vivons donc dans un temps ou les devoirs se contredisent? car on
+n'a la puissance de l'esprit qu'avec les lumieres de l'instruction, et
+l'instruction qu'avec la puissance de l'argent: et pourtant, tout ce
+dont on jouit, tout ce qu'on acquiert, tout ce qu'on possede, est au
+detriment de celui qui ne peut rien acquerir, rien posseder des biens
+celestes et materiels.
+
+--Vous me prenez par mes propres utopies, Marcelle. Helas! que vous
+repondrai-je, sinon que nous vivons, en effet, dans un temps d'enorme
+et inevitable inconsequence, ou les bons coeurs veulent le bien et sont
+forces d'accepter le mal? On ne manque pas de raisons pour se prouver
+a soi-meme, comme font tous les heureux du siecle, qu'on doit soigner,
+edifier et poetiser sa propre existence pour faire de soi un instrument
+actif et puissant au service de ses semblables; que se sacrifier,
+s'abaisser et s'annihiler comme les premiers chretiens du desert, c'est
+neutraliser une force, c'est etouffer une lumiere que Dieu avait envoyee
+aux hommes pour les instruire et les sauver. Mais que d'orgueil dans ce
+raisonnement, tout juste qu'il semble dans la bouche de certains
+hommes eclaires et sinceres! C'est le raisonnement de l'aristocratie.
+Conservons nos richesses pour faire l'aumone, disent aussi les devots
+de votre caste. C'est nous, disent les princes de l'Eglise, que Dieu a
+institues pour eclairer les hommes. C'est nous, disent les democrates de
+la bourgeoisie, nous seuls, qui devons initier le peuple a la liberte!
+Voyez pourtant quelles aumones, quelle education et quelle liberte ces
+puissants ont donnees aux miserables! Non! la charite particuliere ne
+peut rien, l'Eglise ne veut rien, le liberalisme moderne ne sait rien.
+Je sens mon esprit defaillir et mon coeur s'eteindre dans ma poitrine
+quand je songe a l'issue de ce labyrinthe ou nous voila engages, nous
+autres qui cherchons la verite et a qui la societe repond par des
+mensonges ou des menaces. Marcelle, Marcelle, aimons-nous, pour que
+l'esprit de Dieu ne nous abandonne pas!
+
+--Aimons-nous, s'ecria Marcelle en se jetant dans les bras de son amant;
+et ne me quitte pas, ne m'abandonne pas a mon ignorance, Lemor, car
+tu m'as fait sortir de l'etroit horizon catholique ou je faisais
+tranquillement mon salut, mettant la decision de mon confesseur
+au-dessus de celle du Christ, et me consolant de ne pouvoir etre
+chretienne a la lettre, lorsqu'un pretre m'avait dit: _Il est avec le
+ciel des accommodements_. Tu m'as fait entrevoir une sphere plus vaste,
+et aujourd'hui je n'aurais plus un instant de repos si tu m'abandonnais
+sans guide dans ce pale crepuscule de la verite.
+
+--Mais moi, je ne sais rien, repondit Lemor avec douleur. Je suis
+l'enfant de mon siecle. Je ne possede pas la science de l'avenir, je ne
+sais que comprendre et commenter le passe. Des torrents de lumiere ont
+passe devant moi, et comme tout ce qui est jeune et pur aujourd'hui,
+j'ai couru vers ces grands eclairs qui nous detrompent de l'erreur sans
+nous donner la verite. Je hais le mal, j'ignore le bien. Je souffre, oh!
+je souffre, Marcelle, et je ne trouve qu'en toi le beau ideal que je
+voudrais voir regner sur la terre. Oh! je t'aime de tout l'amour que les
+hommes repoussent du milieu d'eux, de tout le devouement que la societe
+paralyse et refuse d'eclairer, de toute la tendresse que je ne puis
+communiquer aux autres, de toute la charite que Dieu m'avait donnee pour
+toi et pour eux, mais que toi seule comprends et ressens comme moi-meme
+lorsque tous sont insensibles ou dedaigneux. Aimons-nous donc sans nous
+corrompre en nous melant a ceux qui triomphent, et sans nous abaisser
+avec ceux qui se soumettent. Aimons-nous comme deux passagers qui
+traversent les mers pour conquerir un nouveau monde, mais qui ne savent
+pas s'ils l'atteindront jamais. Aimons-nous, non pour etre heureux
+dans l'_egoisme a deux_, comme on appelle l'amour, mais pour souffrir
+ensemble, pour prier ensemble, pour chercher ensemble ce qu'a nous deux,
+pauvres oiseaux egares dans l'orage, nous pouvons faire, jour par jour,
+pour conjurer ce fleau qui disperse notre race, et pour rassembler
+sous notre aile quelques fugitifs brises comme nous d'epouvante et de
+tristesse!
+
+Lemor pleurait comme un enfant en pressant Marcelle contre son
+coeur. Marcelle, entrainee par une sympathie brulante et un respect
+enthousiaste, tomba a genoux devant lui comme une fille devant son pere,
+en lui disant:
+
+--Sauve-moi, ne me laisse pas perir! Tu etais la, tout a l'heure, tu
+m'as entendue consulter un homme d'argent sur des affaires d'argent. Je
+me laisse persuader de lutter contre la pauvrete pour sauver mon fils
+de l'ignorance et de l'impuissance morale; si tu me condamnes, si tu
+me prouves que mon fils sera meilleur et plus grand en subissant la
+pauvrete, j'aurai peut-etre l'effroyable courage de faire souffrir son
+corps pour fortifier son ame!
+
+--O Marcelle! dit Lemor en la forcant a se rasseoir et en se mettant
+a son tour a genoux devant elle, tu as la force et la resolution des
+grandes saintes et des fieres martyres du temps passe. Mais ou sont
+les eaux du bapteme, pour que nous y portions ton enfant? l'eglise des
+pauvres n'est pas edifiee, ils vivent disperses dans l'absence de toute
+doctrine, suivant des inspirations diverses; ceux-ci resignes par
+habitude, ceux-la idolatres par stupidite, d'autres feroces par
+vengeance, d'autres encore avilis par tous les vices de l'abandon et de
+l'abrutissement. Nous ne pouvons pas demander au premier mendiant qui
+passe d'imposer les mains a ton fils et de le benir. Ce mendiant a trop
+souffert pour aimer, c'est peut-etre un bandit! Gardons ton fils a
+l'abri du mal autant que possible, enseignons-lui l'amour du bien et le
+besoin de la lumiere. Cette generation la trouvera peut-etre. Ce sera
+peut-etre a elle de nous instruire un jour. Garde ta richesse, comment
+pourrais-je te la reprocher, quand je vois que ton coeur en est
+entierement detache et que tu la regardes comme un depot dont le ciel
+le demandera compte? Garde ce peu d'or qui te reste. Le bon meunier le
+disait l'autre jour: Il est des mains qui purifient comme il en est qui
+souillent et corrompent. Aimons-nous, aimons-nous, et comptons que Dieu
+nous eclairera quand son jour sera venu. Et maintenant, adieu Marcelle,
+je vois que tu desires que ce courage vienne de moi. Je l'aurai. Demain
+j'aurai quitte cette douce et belle vallee ou j'ai vecu deux jours si
+heureux malgre tout! Dans un an j'y reviendrai: que tu sois dans
+un palais ou dans une chaumiere, je vois bien qu'il faut que je me
+prosterne a ta porte et que j'y suspende mon baton de pelerin pour ne
+jamais le reprendre.
+
+Lemor s'eloigna, et, quelques moments apres, Marcelle quitta la
+chaumiere a son tour. Mais quelque precaution qu'elle mit a dissimuler
+sa retraite, elle se trouva face a face au bord de l'enclos avec un
+enfant de mauvaise mine, qui, tapi derriere le buisson, semblait
+l'attendre au passage. Il la regarda fixement d'un air effronte, puis,
+comme enchante de l'avoir surprise et reconnue, il se mit a courir dans
+la direction d un moulin qui est situe sur la Vauvre de l'autre cote du
+chemin. Marcelle, a qui cette laide figure ne parut pas inconnue, se
+rappela, apres quelque effort, que c'etait la le _Patachon_ qui l'avait
+tout recemment egaree dans la Vallee-Noire et abandonnee dans un
+marecage. Cette tete rousse et cet oeil vert de mauvais augure lui
+causerent quelques inquietudes, bien qu'elle ne put concevoir quel
+interet cet enfant pouvait avoir a surveiller ses demarches.
+
+
+
+XXVIII.
+
+LA FETE.
+
+Le meunier etait retourne a la danse, esperant y retrouver Rose
+debarrassee de ce qu'il appelait dedaigneusement sa _cousinaille_. Mais
+Rose boudait contre ses parents, contre la danse et un peu aussi contre
+elle-meme. Elle avait des remords de ne pas se sentir le courage
+d'affronter les brocards de sa famille.
+
+Son pere l'avait prise a l'ecart le matin.
+
+--Rose, lui avait-il dit, ta mere t'a defendu de danser avec le
+Grand-Louis d'Angibault, moi je te defends de lui faire cet affront.
+C'est un honnete homme, incapable de te compromettre; et d'ailleurs, qui
+pourrait s'aviser de faire un rapprochement entre toi et lui? Ce serait
+trop _inconvenable_, et _au jour d'aujourd'hui_, on ne peut pas supposer
+qu'un paysan oserait en conter a une fille de ton rang. Danse donc avec
+lui; il ne faut pas humilier ses inferieurs; on a toujours besoin d'eux
+un jour ou l'autre, et on doit se les attacher quand ca ne coute rien.
+
+--Mais si maman me gronde? avait dit Rose, a la fois heureuse de cette
+autorisation, et blessee du motif qui la dictait.
+
+--Ta mere ne dira rien. Je lui ai fait la morale, avait repondu M.
+Bricolin; et en effet, madame Bricolin n'avait rien dit. Elle n'eut ose
+desobeir a son seigneur et maitre, qui lui permettait d'etre mechante
+avec les autres, a la seule condition qu'elle flechirait devant lui.
+Mais comme il n'avait pas juge a propos de l'instruire de ses vues,
+comme elle ignorait l'importance qu'il attachait a se conserver
+l'alliance du meunier dans l'affaire diplomatique de l'acquisition
+du domaine de Blanchemont, elle avait su eluder ses ordres, et sa
+condescendance ironique etait plus lacheuse pour le Grand-Louis qu'une
+guerre ouverte.
+
+Ennuye de ne pas voir Rose, et comptant sur la protection de son pere,
+qu'il avait vu rentrer a la ferme, Grand-Louis s'y rendit, cherchant
+quelque pretexte pour causer avec lui et apercevoir l'objet de ses
+pensees. Mais il fut assez surpris de trouver dans la cour M. Bricolin
+en grande conference avec le meunier de Blanchemont, celui dont le
+moulin etait situe au bas du terrier, juste en face de la maison de
+la Piaulette. Or, M. Bricolin etait, peu de jours auparavant,
+irrevocablement brouille avec ce meunier, qui avait eu quelque temps sa
+pratique, et qui, selon lui, l'avait abominablement vole sur son grain.
+Ledit meunier, innocent ou coupable, regrettant fort la pratique de la
+ferme, avait jure haine et vengeance a Grand-Louis. Il ne cherchait
+qu'une occasion de lui nuire, et il venait de la trouver. Le
+proprietaire de son moulin etait precisement M. Ravalard, a qui le
+meunier d'Angibault avait vendu la caleche de Marcelle. Heureux et fier
+d'essayer et de montrer son carrosse a ses vassaux, M. Ravalard, tout
+en venant donner le coup d'oeil du maitre aux proprietes qu'il avait
+a Blanchemont, mais n'ayant pas de domestique qui sut conduire deux
+chevaux a la fois, avait requis les talents du patachon roux qui faisait
+le metier de conducteur du louage, et qui se vantait de connaitre
+parfaitement les chemins de la Vallee Noire. M. Ravalard etait arrive,
+non sans peine, mais du moins sans accident, le matin de ce jour de
+fete. Il avait mis ses chevaux a son moulin et n'avait pas fait remiser
+_sa carrosse_, afin que, du haut du terrier, tout le monde put la
+contempler et savoir a qui elle appartenait.
+
+La vue de cette brillante caleche avait deja fort indispose M. Bricolin,
+qui detestait M. Ravalard, son rival en richesse territoriale dans la
+commune. Il etait descendu au chemin qui longe la Vauvre pour l'examiner
+et la critiquer. Le meunier Grauchon, rival de Grand-Louis, etait venu
+lier conversation avec M. Bricolin, sans avoir l'air de se rappeler leur
+inimitie, et il n'avait pas manque de le narguer adroitement en lui
+faisant comprendre que son maitre etait mieux en position que lui de
+rouler carrosse. La-dessus, M. Bricolin de denigrer le carrosse, de
+dire que c'etait une vieille voiture du prefet mise a la reforme, une
+brouette sans solidite, et qui ne sortirait peut-etre pas de la Vallee
+Noire aussi pimpante qu'elle y etait entree. Grauchon de defendre le
+discernement de son bourgeois et la qualite de la marchandise; puis
+de dire que cela _sortait de chez_ madame de Blanchemont et que le
+Grand-Louis avait ete le commissionnaire de cette acquisition. M.
+Bricolin, surpris et choque, ecouta les details de l'affaire, et sut que
+le meunier d'Angibault avait decide M. Ravalard a s'emparer de cet objet
+de luxe en lui disant que cela ferait enrager M. Bricolin. Le fait
+n'etait malheureusement que trop vrai. M. Ravalard avait fait
+conversation tout le long de son chemin avec le patachon. Celui-ci,
+habile a se menager un bon _pourboire_, et voyant le bourgeois enivre de
+sa nouvelle voiture, ne lui avait pas parle d'autre chose. Il n'y avait
+rien de plus beau, de plus leger, de plus _aimable a conduire_ que cette
+voiture-la. Ca devait avoir coute au moins quatre mille francs, et ca en
+valait le double dans le pays. M. Ravalard, doucement flatte de
+cette naive admiration, avait confie a son guide tous les details de
+l'affaire, et ce dernier, en dejeunant au moulin de Blanchemont, en
+avait bavarde avec le meunier Grauchon. Voyant la que Grand-Louis
+excitait la haine et l'envie, il avait envenime les choses autant pour
+le plaisir de jaser et de se faire ecouter, que par suite de la rancune
+qu'il gardait au Grand-Louis pour l'avoir raille cruellement le jour de
+l'aventure du bourbier.
+
+Peu d'instants apres que M. Bricolin eut quitte Grauchon, le front
+plisse et l'air rogue, ledit Grauchon vit entrer Grand-Louis et Marcelle
+chez la Piaulette. Ce rendez-vous, qui sentait le mystere, le frappa, et
+il se creusa la cervelle pour trouver la une nouvelle occasion de nuire
+a son ennemi. Il mit le patachon en embuscade, et, au bout d'une heure,
+il sut que le Grand-Louis, un inconnu qui avait l'air d'etre un nouveau
+garcon de moulin engage a son service, la jeune dame de Blanchemont et
+M. Tailland, le notaire, avaient ete enfermes en grande conference chez
+la Piaulette; qu'ils en etaient tous sortis separement et en prenant
+d'inutiles precautions pour n'etre pas remarques; enfin, qu'il se
+tramait la quelque complot, une affaire d'argent, a coup sur, puisque le
+notaire s'en etait mele. Grauchon n'ignorait pas que cet honnete notaire
+etait la bete noire et la terreur de Bricolin. Devinant a moitie la
+verite, il se hata d'aller informer complaisamment Bricolin de tous ces
+details, et de lui faire compliment de la maniere dont son favori le
+meunier d'Angibault servait ses interets. C'est cette delation que
+Grand-Louis surprit en entrant dans la cour de la ferme.
+
+En toute autre circonstance, notre honnete meunier eut ete droit a son
+accusateur et l'eut force a s'expliquer devant lui. Mais voyant Bricolin
+lui tourner le dos brusquement, et Grauchon le regarder en dessous d'un
+air sournois et railleur, il se demanda avec inquietude quelle grave
+question pouvait s'agiter ainsi entre deux hommes qui, la veille, ne _se
+seraient pas donne un coup de bonnet derriere l'eglise_, c'est-a-dire
+qui ne se seraient pas salues en se rencontrant nez a nez dans le
+chemin le plus etroit du bourg. Grand-Louis ne savait pas de quoi il
+s'agissait, ni meme s'il etait l'objet de cet _a parte_ affecte; mais sa
+conscience lui reprochait quelque chose. Il avait voulu jouer au plus
+fin avec M. Bricolin. Au lieu de le repousser avec mepris lorsque
+celui-ci lui avait offert de l'argent pour servir ses interets au
+detriment de ceux de Marcelle, il avait feint de transiger avec lui pour
+une ou deux bourrees avec Rose; il lui avait laisse l'esperance, et,
+pour se venger de l'outrage de ses offres, il l'avait trompe.
+
+"Je meriterais bien, pensa-t-il, que ma belle mine fut eventee. Voila ce
+que c'est que de _finasser_! Ma mere m'a toujours dit que c'etait une
+habitude du pays qui portait malheur, et moi, je n'ai pas su m'en
+preserver. Si je m'etais montre honnete homme a ce maudit fermier, comme
+je le suis au fond du coeur, il m'aurait hai, mais respecte et peut-etre
+craint davantage qu'il ne va le faire a present, s'il decouvre que je
+lui ai dit des paroles de Marchois! Grand-Louis, mon ami, tu as fait
+une sottise. Toutes les mauvaises actions sont betes; puisses-tu ne pas
+boire la tienne!"
+
+Tourmente, intimide et mecontent de lui-meme, il alla rejoindre sa mere
+sur le terrier pour lui proposer de la reconduire a Angibault. Les
+vepres etaient finies, et la meuniere etait deja partie avec quelques
+voisines, recommandant a Jeannie de dire a son maitre de s'amuser encore
+un peu, mais de ne pas rentrer trop tard.
+
+Grand-Louis ne sut pas profiter de la permission. Livre a mille
+anxietes, il erra jusqu'au coucher du soleil sans prendre gout a rien,
+attendant ou que Rose reparut, ou que son pere vint lui faire connaitre
+ses intentions.
+
+C'est a l'entree de la nuit que les habitants du hameau s'amusent le
+mieux un jour de fete. Les gendarmes, fatigues de n'avoir rien a faire,
+commencent a reprendre leurs chevaux; les gens de la ville et des
+environs grimpent dans leurs carrioles de toute espece, et s'en vont,
+pour eviter les mauvais chemins, de nuit. Les petits marchands plient
+bagage, et le cure va souper gaiement avec quelque confrere venu pour
+regarder danser, tout en soupirant peut-etre de ne pouvoir prendre part
+a ce coupable plaisir. Les indigenes restent donc seuls en possession du
+terrain avec celui des menetriers qui n'a pas fait une bonne journee, et
+qui s'en dedommage en la prolongeant. La, tous se connaissent, et,
+une fois en train, se dedommagent d'avoir ete disperses, observes et
+peut-etre railles par les etrangers; car on appelle etrangers, dans la
+Vallee-Noire, tout ce qui sort du rayon d'une lieue. Alors, toute la
+petite population de la localite se met en danse, meme les vieilles
+parentes et amies qu'on n'eut pas ose produire au grand jour, meme la
+grosse servante du cabaret, qui s'est evertuee depuis le matin a servir
+ses pratiques, et qui retrousse son tablier enfume pour se tremousser
+avec des graces surannees; meme le petit tailleur bossu, qui eut fait
+rougir les jeunes filles en les embrassant a la _belle heure_, et qui
+dit, en fendant sa bouche jusqu'aux oreilles, _qu'a la nuit tous les
+chats sont gris_.
+
+Rose, ennuyee de bouder, retrouva l'envie de se divertir lorsque tous
+ses parents furent partis. Avant de retourner a la fete, elle voulut
+voir la folle, qui avait dormi tout le jour sous la garde de la grosse
+Chounette. Elle entra doucement dans sa chambre, et la trouva eveillee,
+assise sur son lit, l'air pensif et presque calme. Pour la premiere
+fois, depuis bien longtemps, Rose osa lui toucher la main et lui
+demander de ses nouvelles, et, pour la premiere fois depuis douze ans,
+la folle ne retira pas sa main et ne se retourna pas du cote de la
+ruelle avec humeur.
+
+--Ma chere soeur, ma bonne Bricoline, repeta Rose enhardie et joyeuse,
+te sens-tu mieux?
+
+--Je me sens bien, repondit la folle d'une voix breve. J'ai trouve en
+m'eveillant ce que je cherchais _depuis cinquante-quatre ans_.
+
+--Et que cherchais-tu, ma cherie?
+
+--_Je cherchais la tendresse!_ repondit la Bricoline d'un ton etrange et
+en posant un doigt sur ses levres d'un air mysterieux. Je l'ai cherchee
+partout: dans le vieux chateau, dans le jardin, au bord du la source,
+dans le chemin creux, dans la garenne surtout! Mais elle n'est pas la,
+Rose, et tu la cherches en vain, toi-meme. Ils l'ont cachee dans un
+grand souterrain qui est sous cette maison, et c'est sous des ruines
+qu'on pourra la trouver. Cela m'est venu en dormant, car en dormant
+je pense et je cherche toujours. Sois tranquille, Rose, et laisse-moi
+seule! Cette nuit, pas plus tard que cette nuit, je trouverai la
+tendresse et je l'en ferai part. C'est alors que nous serons riches! _Au
+jour d'aujourd'hui_, comme dit ce gendarme qu'on a mis ici pour nous
+garder, nous sommes si pauvres que personne ne veut de nous. Mais
+demain, Rose, pas plus tard que demain, nous serons mariees toutes les
+deux, moi avec Paul, qui est devenu roi d'Alger; et toi avec cet homme
+qui porte des sacs de ble et qui te regarde toujours. J'en ferai mon
+premier ministre, et son emploi sera de faire bruler a petit feu
+ce gendarme qui dit toujours la meme chose et qui nous a fait tant
+souffrir. Mais tais-toi, ne parle de cela a personne. C'est un grand
+secret, et le sort de la guerre d'Afrique en depend.
+
+Ce discours bizarre effraya beaucoup Rose, et elle n'osa parler
+davantage a sa soeur, dans la crainte de l'exalter de plus en plus.
+Elle ne voulut pas la quitter que le medecin, qu'on attendait a cette
+heure-la, ne fut venu, et meme elle oublia son envie de danser et resta
+pensive aupres du lit de la folle, la tete penchee, les deux mains
+croisees sur son genou et le coeur rempli d'une tristesse profonde.
+C'etait un contraste frappant que ces deux soeurs, l'une si horriblement
+devastee par la souffrance, si repoussante dans son abandon d'elle-meme,
+l'autre si bien paree, brillante de fraicheur et de beaute; et
+cependant, il y avait de la ressemblance dans leurs traits; toutes deux
+aussi couvaient, a des degres differents, dans leur sein, _une amour
+contrariee_, comme on dit dans le pays; toutes deux etaient tristes et
+graves. La moins abattue des deux etait la folle, qui roulait dans son
+esprit egare des esperances et des projets fantastiques.
+
+Le medecin arriva tres-exactement. Il examina la folle avec l'espece
+d'apathie d'un homme qui n'a rien a esperer, rien a tenter dans un cas
+depuis longtemps desespere.
+
+--Le pouls est le meme, dit-il. Il n'y a pas de changement.
+
+--Pardonnez-moi, docteur, lui dit Rose en l'attirant a part. Il y a du
+changement depuis hier soir. Elle crie, elle dort, elle parle autrement
+que de coutume. Je vous assure qu'il se fait en elle une revolution. Ce
+soir, elle cherche a rassembler ses idees et a les exprimer, quoique
+ce soient les idees du delire; est-ce, pire, est-ce mieux que son
+abattement ordinaire? Qu'en pensez-vous?
+
+--Je ne pense rien, repondit le medecin. On peut s'attendre a tout dans
+ces sortes de maladies, et on ne peut rien prevoir. Votre famille a eu
+tort de ne pas faire les sacrifices necessaires pour l'envoyer dans un
+de ces etablissements ou des gens de l'art s'occupent specialement des
+cas exceptionnels. Moi, je ne me suis jamais vante de la guerir, et je
+pense que, meme les plus habiles, ne pourraient en repondre aujourd'hui.
+Il est trop tard. Tout ce que je desire, c'est que sa manie de silence
+et de solitude ne degenere pas en fureur. Evitez de la contrarier et
+ne la faites pas parler, afin que sa pensee ne se fixe pas sur un meme
+objet.
+
+--Helas! dit Rose, je n'ose vous contredire, et pourtant c'est si
+affreux de vivre toujours seule, en horreur a tout le monde! Lorsqu'elle
+semble enfin chercher quelque sympathie, quelque pitie, faudra-t-il
+opposer a ce besoin d'affection un silence glace? Savez-vous ce qu'elle
+me disait tout a l'heure? Elle disait que depuis qu'elle est folle (elle
+pretend qu'il y a cinquante-quatre ans), elle etait occupee a chercher
+la tendresse. Pauvre fille, il est certain qu'elle ne l'a guere trouvee!
+
+--Et disait-elle cela en termes raisonnables?
+
+--Helas, non! elle y melait des idees effrayantes et des menaces
+epouvantables.
+
+--Vous voyez bien que ces epanchements du delire sont plus dangereux
+que salutaires. Laissez-la seule, croyez-moi, et, si elle veut sortir,
+empechez qu'on ne gene en rien ses habitudes. C'est la seule maniere
+d'eviter que la crise d'hier soir ne revienne.
+
+Rose obeit a regret; mais Marcelle, qui desirait se retirer dans sa
+chambre pour ecrire et qui voyait sa compagne triste et preoccupee,
+la conjura d'aller se distraire, et lui promit qu'au premier cri, au
+premier symptome d'agitation de sa soeur, elle l'enverrait avertir par
+la petite Fanchon. D'ailleurs, madame Bricolin etait occupee aussi a
+la maison, et la grand'mere pressait Rose de venir encore danser une
+bourree sous ses yeux avant la cloture de l'assemblee.
+
+--Songe, lui dit-elle, que je compte maintenant les jours de fete, en me
+disant chaque annee que je ne verrai peut-etre pas la suivante. Il faut
+que je te voie encore danser et t'amuser aujourd'hui, autrement il m'en
+roterait une idee triste, et je me figurerais que ca doit me porter
+malheur.
+
+Rose ne fit point trois pas sur le terrier sans voir Grand-Louis a ses
+cotes.
+
+--Mademoiselle Rose, lui dit-il, votre papa ne vous a-t-il rien dit
+contre moi?
+
+--Non. Il m'a, au contraire, presque commande ce matin de danser avec
+toi.
+
+--Mais... depuis ce matin?
+
+--Je l'ai a peine vu; il ne m'a pas parle. Il parait tres-occupe de ses
+affaires.
+
+--Allons, Louis, dit la grand'mere, tu ne fais donc pas danser Rose? tu
+ne vois donc pas qu'elle en a envie?
+
+--Est-ce vrai, mam'selle Rose? dit le meunier en pronant la main de la
+jeune fille; auriez-vous fantaisie de danser encore ce soir avec moi?
+
+--Je veux bien danser, repondit-elle avec une nonchalance assez
+piquante.
+
+--Si c'est avec quelque autre que moi, dit Grand-Louis en pressant le
+bras de Rose sur son coeur agite, dites, j'irai le chercher!
+
+--Cela veut peut-etre dire que vous souhaiteriez que ce ne fut pas vous?
+repondit la malicieuse fille en s'arretant.
+
+--Vous pensez ca? s'ecria le meunier transporte d'amour. Eh bien, vous
+allez voir si j'ai les jambes engourdies!
+
+Et il l'entraina, il l'emporta presque au milieu de la danse, ou, au
+bout d'un instant, oublieux l'un et l'autre de leurs inquietudes et de
+leurs chagrins, ils raserent legerement le gazon, en se tenant la main
+un peu plus serree que la bourree ne l'exigeait absolument.
+
+Mais cette enivrante bourree n'etait pas finie, que M. Bricolin, qui
+avait attendu ce moment pour rendre l'affront plus sanglant a la face de
+tout le village, s'elanca au beau milieu des danseurs, et, d'un geste
+interrompant la cornemuse, qui eut couvert sa voix:
+
+--Ma fille! s'ecria-t-il en prenant le bras de Rose, vous etes une
+honnete et respectable fille; ne dansez donc plus jamais avec des gens
+que vous ne connaissez pas!
+
+--Mademoiselle Rose danse avec moi, monsieur Bricolin! repondit
+Grand-Louis fort anime.
+
+--C'est a cause de ca que je le lui defends, comme je vous defends, a
+vous, de vous permettre de l'inviter, ni de lui adresser la parole, ni
+de jamais passer ma porte, ni...
+
+La voix tonnante du fermier fut etouffee par cet exces d'eloquence, et,
+la colere le faisant begayer, Grand-Louis l'arreta.
+
+--Monsieur Bricolin, lui dit-il, vous etes le maitre de commander en
+pere a votre fille, vous etes le maitre de me defendre votre maison,
+mais vous n'etes pas le maitre de m'offenser en public avant de m'avoir
+donne une explication en particulier.
+
+--Je suis le maitre de faire tout ce que je veux, reprit Bricolin
+exaspere, et de dire a un mauvais sujet tout ce que je pense de lui!
+
+--A qui dites-vous ca, monsieur Bricolin? demanda Grand-Louis, dont les
+yeux se remplirent d'eclairs; car bien qu'il se fut dit, des le debut
+de cette scene: "Nous y voila! j'ai ce que je merite jusqu'a un certain
+point," il lui etait impossible de supporter patiemment un outrage.
+
+--Je dis cela a qui bon me semble! repondit Bricolin d'un air
+majestueux, mais, au fond, intimide subitement.
+
+--Si vous parlez a votre bonnet, peu m'importe! reprit Grand-Louis,
+essayant de se moderer.
+
+--Voyez un peu cet enrage! repliqua M. Bricolin en se renfoncant dans le
+groupe de curieux qui se pressait autour de lui; ne dirait-on pas qu'il
+veut m'insulter parce que je lui defends de parler a ma fille? N'en
+ai-je pas le droit?
+
+--Oui, oui! vous en avez parfaitement le droit, reprit le meunier en
+s'efforcant de s'eloigner; mais non pas sans m'en dire la raison, et
+j'irai vous la demander quand vous serez de sang-froid et moi aussi.
+
+--Tu me fais des menaces, malheureux? s'ecria Bricolin alarme; et,
+prenant l'assemblee a temoin: "Il me fait des menaces!" ajouta-t-il d'un
+ton emphatique, et comme pour invoquer l'assistance de ses clients et de
+ses serviteurs contre un homme dangereux.
+
+--Dieu m'en garde! monsieur Bricolin, dit Grand-Louis en haussant les
+epaules; vous ne m'entendez pas...
+
+--Et je ne veux pas t'entendre. Je n'ai rien a ecouter d'un ingrat et
+d'un faux ami. Oui, ajouta-t-il, voyant que ce reproche causait plus de
+chagrin que de colere au meunier, je te dis que tu es un faux ami, un
+Judas!
+
+--Un Judas? non, car je ne suis pas un juif, monsieur Bricolin.
+
+--Je n'en sais rien! reprit le fermier, qui s'enhardissait lorsque son
+adversaire semblait faiblir.
+
+--Ah! doucement, s'il vous plait, repliqua Grand-Louis d'un ton qui lui
+ferma la bouche. Pas de gros mots; je respecte votre age, je respecte
+votre mere, et votre fille aussi, plus que vous-meme peut-etre; mais je
+ne reponds pas de moi si vous vous emportez trop en paroles. Je pourrais
+repondre et faire voir que si j'ai un petit tort, vous en avez un grand.
+Taisons-nous, croyez-moi, monsieur Bricolin, ca pourrait nous mener plus
+loin que nous ne voulons. J'irai vous parler, et vous m'entendrez.
+
+--Tu n'y viendras pas! Si tu y viens, je te mettrai dehors honteusement,
+s'ecria M. Bricolin lorsqu'il vit le meunier, qui s'eloignait a grands
+pas, hors de portee de l'entendre. Tu n'es qu'un malheureux, un
+trompeur, un intrigant!
+
+Rose qui, pale et glacee de terreur, etait restee jusque-la immobile au
+bras de son pere, fut prise d'un mouvement d'energie dont elle-meme ne
+se serait pas crue capable un instant auparavant.
+
+--Mon papa, dit-elle en le tirant avec force de la foule, vous etes en
+colere, et vous dites ce que vous ne pensez pas. C'est en famille qu'il
+faut s'expliquer, et non pas devant tout le monde. Ce que vous faites
+la est tres-desobligeant pour moi, et vous n'etes guere soigneux de me
+faire respecter.
+
+--Toi, toi? dit le fermier etonne et comme vaincu par le courage de sa
+fille. Il n'y a rien contre toi dans tout cela, rien qui doive faire
+parler sur ton compte. Je t'avais permis de danser avec ce malheureux,
+je trouvais cela honnete et naturel, comme tout le monde doit le
+trouver. Je ne savais pas que cet homme-la etait un scelerat, un
+traitre, un...
+
+--Tout ce que vous voudrez, mon pere, mais en voila bien assez, dit
+Rose en lui secouant le bras avec la force d'un enfant mutine. Et elle
+reussit a l'entrainer vers la ferme.
+
+
+
+XXIX.
+
+LES DEUX SOEURS.
+
+Madame Bricolin ne s'attendait pas a voir revenir si tot son monde. Son
+epoux l'avait consignee a la maison sans lui dire l'esclandre qu'il
+meditait; il ne voulait pas qu'elle vint nuire par des criailleries a
+la majeste de son role en public. Lors donc qu'elle le vit rentrer,
+cramoisi de colere, essouffle, grondant sourdement, et trainant a son
+bras Rose tres-animee, tres-oppressee aussi et les yeux gros de larmes
+qu'elle ne pouvait retenir, tandis que la grand'mere les suivait en
+trottinant et en joignant les mains d'un air consterne, elle recula de
+surprise: puis, elevant sa chandelle a la hauteur de leur visage:
+
+--Qu'est-ce qu'il y a donc? dit-elle; qu'est-ce qui vient de se passer?
+
+--Il y a que mon fils a grandement tort, et qu'il parle sans raison,
+repondit la mere Bricolin en se laissant tomber sur une chaise.
+
+--Oui, oui, c'est le refrain de la vieille, dit le fermier, a qui la
+vue de sa moitie rendit une partie de sa colere. Assez cause! Le souper
+est-il pret? Allons, Rose, as-tu faim?
+
+--Non, mon pere, dit Rose assez sechement.
+
+--C'est donc moi qui t'ai coupe l'appetit?
+
+--Oui, mon pere.
+
+--C'est un reproche, ca?
+
+--Oui, mon pere, j'en conviens.
+
+--Ah ca! dis donc, Rose, reprit le fermier, qui avait pour sa fille
+autant de condescendance que possible, mais qui, pour la premiere fois,
+la voyait un peu revoltee contre lui: tu le prends sur un ton qui ne me
+va guere. Sais-tu que ta mauvaise humeur me donnerait a penser? tu ne le
+voudrais pas, j'espere?
+
+--Parlez, parlez, mon pere. Dites ce que vous pensez; si vous vous
+trompez, mon devoir est de me justifier.
+
+--Je dis, ma fille, que tu aurais mauvaise grace de prendre le parti
+d'un manant de meunier, a qui je romprai mon rotin sur le dos un de ces
+quatre matins s'il rode autour de ma maison.
+
+--Mon pere, repondit Rose avec feu, j'oserai vous dire, moi,
+dussiez-vous me rompre votre baton sur le dos a moi-meme, que tout cela
+est cruel et injuste; que je suis humiliee de servir a votre vengeance
+en public, comme si j'etais responsable des torts qu'on a ou qu'on n'a
+pas envers vous, qu'enfin tout cela me fait de la peine et blesse ma
+grand'mere, vous le voyez bien.
+
+[Illustration: La-dessus, M. Bricolin de denigrer le carrosse.]
+
+--Oui, oui, ca m'afflige et ca me fache, dit la mere Bricolin avec son
+ton franc et bref, qui cachait cependant une grande douceur et une
+grande bonte (et c'est en cela que Rose lui ressemblait, ayant le parler
+vif et l'ame tendre). Ca me _saigne l'ame_, continua la vieille, de voir
+maltraiter en paroles un honnete garcon que j'aime quasiment comme un de
+mes enfants, d'autant plus que je suis amie depuis plus de soixante ans
+avec sa mere et avec toute sa famille... Une famille de braves gens,
+oui! et a qui Grand-Louis n'est pas fait pour porter deshonneur!
+
+--Ah! c'est donc a propos de ce joli monsieur-la que votre mere grogne,
+dit madame Bricolin a son mari, et que votre fille pleure? Regardez-la,
+la voila toute larmoyante! Oui-da! vous nous avez embarques dans de
+jolies affaires, monsieur Bricolin, avec votre amitie pour ce grand ane!
+Vous en voila recompense! Voyez si ce n'est pas une honte de voir votre
+mere et votre fille prendre son parti contre vous, et en verser des
+larmes comme si... comme si... Vrai Dieu! je ne veux pas en dire plus
+long, j'en rougirais!
+
+--Dites tout, ma mere, dites, s'ecria Rose tout a fait irritee.
+Puisqu'on est si bien en train de m'humilier aujourd'hui, qu'on ne se
+refuse donc rien! Je suis toute prete a repondre si l'on m'interroge
+serieusement et sincerement sur mes sentiments pour Grand-Louis.
+
+--Et quels sont vos sentiments, Mademoiselle? dit le fermier courrouce,
+en prenant sa plus grosse voix: dites-nous ca bien vite, s'il vous
+plait, puisque la langue vous demange.
+
+--Mes sentiments sont ceux d'une soeur et d'une amie, repliqua Rose, et
+personne ne m'en fera changer.
+
+--Une soeur! la soeur d'un meunier! dit M. Bricolin en ricanant et en
+contrefaisant la voix de Rose; une amie! l'amie d'un paysan! Voila un
+beau langage et fort convenable pour une fille comme vous! Le tonnerre
+m'ecrase si, au _jour d'aujourd'hui_, les jeunes filles ne sont pas
+toutes folles. Rose, vous parlez comme on parlerait aux Petites-Maisons!
+
+En ce moment, des cris percants retentirent dans la chambre de la folle;
+madame Bricolin tressaillit, et Rose devint pale comme la mort.
+
+[Illustration: Le chemin etait sombre et desert.]
+
+--Ecoutez! mon pere, dit-elle en saisissant avec force le bras de M.
+Bricolin; ecoutez bien, et osez donc rire encore de la folie des jeunes
+filles! Plaisantez sur les maisons des fous, vous qui semblez oublier
+qu'une fille de _notre rang_ peut aimer un homme sans fortune, jusqu'a
+tomber dans un etat pire que la mort!
+
+--Ainsi, elle l'avoue, elle le proclame! s'ecria madame Bricolin,
+partagee entre la rage et le desespoir; elle aime ce manant, et elle
+nous menace de _tourner_ comme sa soeur!
+
+--Rose! Rose! dit M. Bricolin epouvante, taisez-vous! et vous, Thibaude,
+allez-vous-en voir la Bricoline, ajouta-t-il d'un ton imperieux.
+
+Madame Bricolin sortit. Rose restait debout, la figure bouleversee,
+effrayee de ce qu'elle venait de dire a son pere.
+
+--Ma fille, tu es malade, dit M. Bricolin tout emu. Il faut reprendre
+tes sens.
+
+--Oui, vous avez raison, mon pere, je suis malade, dit Rose fondant en
+larmes et en se jetant dans les bras de son pere.
+
+M. Bricolin avait ete effraye, mais il lui etait impossible de
+s'attendrir. Il embrassa Rose comme un enfant qu'on apaise, mais non
+comme une fille qu'on adore. Il etait vain de sa beaute, de son esprit,
+et plus encore de la richesse qu'il voulait placer sur sa tete. Il eut
+mieux aime l'avoir mise au monde laide et sotte, mais inspirant l'envie
+par son argent, que parfaite et pauvre, et inspirant la pitie.
+
+--Petite, lui dit-il, tu n'as pas le sens commun, ce soir. Va te
+coucher, et que ce meunier et vos belles amities te sortent de la
+cervelle. Sa soeur t'a nourrie, c'est vrai; mais elle a ete, parbleu!
+bien payee. Ce garcon a ete ton camarade d'enfance, c'est encore vrai;
+mais il etait notre domestique, et il ne faisait que son devoir en
+t'amusant. Il me plait de le chasser au _jour d'aujourd'hui_, parce
+qu'il m'a joue un vilain tour: c'est ton devoir de trouver que j'ai
+raison.
+
+--Oh! mon pere, dit Rose en pleurant toujours dans les bras du fermier,
+vous revoquerez cet ordre-la. Vous lui permettrez de se justifier, car
+il n'est pas coupable, c'est impossible, et vous ne me forcerez pas a
+humilier mon ami d'enfance, le fils de la bonne meuniere qui m'aime
+tant!
+
+--Rose, tout ca commence a m'ennuyer particulierement, repondit Bricolin
+en se debarrassant des caresses de sa fille. C'est trop bete qu'il
+faille faire une affaire de famille de l'expulsion d'un pareil
+_va-nu-pieds_. Allons, flanque-moi la paix, je te prie. Ecoute comme ta
+pauvre soeur _braille_, et ne t'occupe pas tant d'un etranger quand le
+malheur est dans notre maison.
+
+--Oh! si vous croyez que je n'entends pas la voix de ma soeur, dit Rose
+avec une expression effrayante, si vous croyez que ses cris ne disent
+rien a mon ame, vous vous trompez, mon pere! je les entends bien, et je
+n'y pense que trop!
+
+Rose sortit en chancelant, mais comme elle se dirigeait vers la chambre
+de sa soeur, on l'entendit rouler sur le plancher du corridor. Les deux
+dames Bricolin accoururent effrayees. Rose etait evanouie et comme
+morte.
+
+On s'empressa de porter Rose dans la chambre ou Marcelle ecrivait en
+l'attendant, sans se douter de l'orage ou s'agitait sa pauvre amie.
+Elle l'entoura des plus tendres soins et eut seule la presence d'esprit
+d'envoyer voir dans le bourg si le medecin n'etait pas reparti. Il vint,
+et trouva la jeune fille dans une violente contraction nerveuse. Elle
+avait les membres raidis, les dents serrees, les levres bleuatres. La
+connaissance lui revint quand on eut execute quelques prescriptions;
+mais son pouls passa d'une atonie effrayante a une ardente energie.
+La fievre brillait dans ses grands yeux noirs, et elle parlait avec
+agitation, sans trop savoir a qui. Frappee de lui entendre prononcer
+plusieurs fois de suite le nom de Grand-Louis, Marcelle reussit a
+eloigner ses parents alarmes et a rester seule avec elle, tandis que
+le medecin se rendait aupres de mademoiselle Bricolin l'ainee, qui
+commencait a presenter des symptomes de fureur comme la veille.
+
+--Ma chere Rose, dit Marcelle en pressant sa compagne dans ses bras,
+vous avez du chagrin, c'est la cause de votre mal. Apaisez-vous; demain
+vous me conterez tout cela, et je ferai tout au monde pour voir cesser
+vos peines. Qui sait si je ne trouverai pas quelque moyen?
+
+--Ah! vous etes un ange, vous, repondit Rose en se jetant a son cou.
+Mais vous ne pouvez rien pour moi. Tout est perdu, tout est rompu, Louis
+est chasse de la maison; mon pere, qui le protegeait ce matin, le hait
+et le maudit ce soir. Je suis trop malheureuse, en verite!
+
+--Vous l'aimez donc bien? dit Marcelle etonnee.
+
+--Si je l'aime! s'ecria Rose; puis-je ne pas l'aimer! Et quand donc en
+avez-vous doute?
+
+--Hier encore, Rose, vous n'en conveniez pas.
+
+--C'est possible, je n'en serais peut-etre jamais convenue si on ne
+l'eut pas persecute, si on ne m'eut pas poussee a bout comme on l'a
+fait aujourd'hui. Imaginez-vous, dit-elle en parlant d'une maniere
+precipitee, et en tenant a deux mains son front brulant, qu'ils ont
+cherche a l'humilier devant moi, a l'avilir a mes yeux, parce qu'il
+est pauvre et qu'il ose m'aimer! Ce matin, quand on l'accablait de
+railleries, j'etais lache; j'etais en colere, et je n'osais pas le
+faire paraitre. Je l'ai laisse vilipender sans songer a le defendre, je
+rougissais presque de lui. Et puis je suis rentree, prise tout a coup
+d'un grand mal de tete, et me demandant si j'aurais jamais la force de
+braver pour lui tant d'insultes. Je me suis figure que je ne voulais
+plus l'aimer, et alors il m'a semble que j'allais mourir, que cette
+maison, qui m'a toujours semble belle, parce que j'y ai ete elevee et
+que je m'y trouvais heureuse, devenait noire, malpropre, triste et laide
+comme elle vous le parait sans doute a vous-meme. Je me suis crue dans
+une prison, et ce soir, quand ma pauvre soeur me disait dans sa folie
+que notre pere etait un gendarme qui nous gardait a vue pour nous faire
+souffrir, il y a eu instant ou j'etais comme folle aussi, et ou je me
+figurais voir tout ce que voyait ma soeur. Oh! que cela m'a fait de mal!
+Et quand j'ai repris ma raison, j'ai bien senti que sans mon pauvre
+Louis il n'y avait pour moi rien d'agreable, rien de supportable dans ma
+vie. C'est parce que je l'aime que j'ai accepte gaiement jusqu'a ce jour
+toutes mes peines, l'humeur terrible de ma mere, l'insensibilite de mon
+pere, le fardeau de notre richesse, qui ne fait que des malheureux et
+des jaloux autour de nous, et le spectacle des maladies affreuses qui
+frappent depuis si longtemps sous mes yeux ma soeur et mon grand-pere.
+Tout cela m'a paru hideux quand je me suis vue seule, n'osant plus
+aimer, et forcee de subir tout cela sans la consolation d'etre cherie
+par un etre beau, noble, excellent, dont l'attachement me dedommageait
+de tout. Oh! c'est impossible! je l'aime, je ne veux plus essayer de
+m'en guerir. Mais j'en mourrai, voyez-vous, madame Marcelle; car ils
+l'ont chasse, et, j'aurai beau souffrir, ils seront impitoyables. Je ne
+pourrai plus le voir; si je lui parle en secret, ils me gronderont et me
+persifleront jusqu'a ce que j'aie perdu la tete... Ma pauvre tete, que
+je croyais si saine, si forte, et qui me fait tant de mal qu'il me
+semble qu'elle se brise... Oh! je ne me laisserai pas devenir comme ma
+soeur, n'ayez pas peur de moi, ma chere madame Marcelle! Je me tuerai
+plutot si je sens que son mal me gagne. Mais cela ne se gagne pas,
+n'est-il pas vrai?... Pourtant, quand je l'entends crier, cela me
+dechire le coeur, cela fait passer du feu et de la glace dans mon sang.
+Une soeur, une pauvre soeur! c'est le meme sang que nous, et son mal se
+ressent dans notre corps comme dans notre ame! Oh ciel! Madame, oh!
+mon Dieu, l'entendez-vous? Tenez! ils ont beau fermer les portes, je
+l'entends encore, je l'entends toujours!... Comme elle souffre, comme
+elle aime, comme elle appelle! ma soeur, o ma pauvre amie, que j'ai vue
+si belle, si sage, si douce, si gaie, et qui rugit a present comme une
+louve!...
+
+La pauvre Rose eclata en sanglots, et peu a peu ses larmes, longtemps
+etouffees par un violent effort de sa volonte, devenaient des cris
+inarticules, puis des cris percants. Sa figure s'alterait, ses yeux
+egares semblaient rentrer et s'eteindre, ses mains crispees pressaient
+les bras de Marcelle jusqu'a les meurtrir, et elle finit par cacher sa
+figure dans son oreiller en criant d'une maniere dechirante, imitant par
+un instinct fatal et irresistible les cris effroyables de sa malheureuse
+soeur.
+
+La famille, frappee de cet echo sinistre, quitta l'ainee pour la
+cadette. Le medecin accourut, et, sachant ce qui s'etait passe,
+n'attribua pas seulement cette violente attaque de nerfs a l'impression
+produite sur l'imagination de Rose par la demence de sa soeur ainee. Il
+reussit a la calmer; mais lorsqu'il se retrouva seul avec les Bricolin,
+il leur parla assez severement:--Vous avez commis une longue imprudence,
+leur dit-il, d'elever cette jeune fille en presence d'un aussi triste
+spectacle. Il serait opportun de l'y soustraire, d'envoyer l'ainee dans
+un etablissement d'alienes, et de marier la cadette pour dissiper la
+melancolie qui pourrait bien s'emparer d'elle.
+
+--Comment, monsieur Lavergne! mais certainement! dit madame Bricolin,
+nous ne demandons qu'a la marier. Elle en a trouve dix fois l'occasion,
+et, aujourd'hui encore, nous avions la son cousin Honore, qui est
+un tres-bon parti; il aura bien un jour cent mille ecus. Si elle le
+voulait, il ne demanderait pas mieux et nous aussi, mais elle ne veut
+pas en entendre parler; elle refuse tous ceux que nous lui presentons!
+
+--C'est peut-etre que vous ne lui presentez pas celui qui lui plairait,
+repondit le docteur. Je n'en sais rien, et je ne me mele pas de vos
+affaires; mais vous savez bien la cause du malheur de l'autre, et je
+vous conseille fort de vous conduire autrement avec celle-ci.
+
+--Oh! celle-ci, dit M. Bricolin, ce serait trop grand dommage, une si
+belle fille, hein, monsieur le docteur?
+
+--L'autre aussi etait une belle fille; vous ne vous en souvenez pas!
+
+--Mais enfin, Monsieur, dit madame Bricolin plus irritee que penetree de
+la franchise du docteur, est-ce que vous croiriez que ma fille n'aurait
+pas la tete saine? Le malheur de l'autre est un accident, un chagrin
+qu'elle a eu de la mort de son amant...
+
+--Que vous ne lui aviez pas permis d'epouser!
+
+--Monsieur, vous n'en savez rien; nous le lui aurions peut-etre permis,
+si nous avions su que ca devait tourner si mal. Mais Rose, Monsieur,
+c'est une fille bien organisee, bien raisonnable, et, Dieu merci, ce
+n'est pas un mal hereditaire chez nous. Il n'y a jamais eu de fous, que
+je sache, dans la famille des Bricolin ni dans celle des Thibaut! Moi,
+j'ai toujours eu la tete froide et forte; j'ai d'autres filles qui sont
+comme moi: je ne concois pas pourquoi Rose ne l'aurait pas aussi bonne
+que les autres.
+
+--Vous en penserez ce que vous voudrez, reprit le medecin; mais je
+vous declare que vous jouez gros jeu si vous contrariez jamais les
+inclinations de votre fille cadette. C'est un temperament nerveux des
+mieux conditionnes, et assez semblable a celui de l'ainee. De plus, la
+folie, si elle n'est pas hereditaire, est contagieuse....
+
+--Oh! nous enverrons l'autre dans une maison de sante; nous nous
+deciderons a cela quoi qu'il en puisse couter, dit madame Bricolin.
+
+--Et il ne faut pas contrarier Rose, entends-tu, ma femme? dit le
+fermier en se versant du vin a pleins verres pour s'etourdir sur ses
+chagrins domestiques. Il y a des acteurs a la Chatre, il faudra la mener
+voir la comedie. Nous lui acheterons une robe neuve, deux s'il faut.
+Nous avons, sapredie, bien le moyen de ne lui rien refuser!...
+
+M. Bricolin fut interrompu par madame de Blanchemont, qui lui demandait
+un entretien particulier.
+
+
+
+XXX.
+
+LE CONTRAT
+
+--Monsieur Bricolin, dit Marcelle en suivant le fermier dans une espece
+de cabinet sombre et mal range ou il entassait ses papiers pele-mele
+avec divers instruments aratoires et ses echantillons de semence,
+etes-vous dispose a m'ecouter avec calme et douceur?
+
+Le fermier avait beaucoup bu pour se donner de l'aplomb avant d'aller
+insulter Grand-Louis sur le terrier. En revenant, il avait encore bu
+pour se calmer et se rafraichir. En troisieme lieu, il avait bu pour
+conjurer la tristesse repandue autour de lui et chasser les idees noires
+qui le gagnaient. Son pichet de faience a fleurs bleues, en permanence
+sur la table de la cuisine, lui servait ordinairement de contenance ou
+de stimulant contre la premiere pesanteur de l'ivresse. Quand il se vit
+seul avec la dame de Blanchemont et prive du secours de son vin blanc,
+il se sentit mal a l'aise, fit machinalement le mouvement de chercher
+sur sa table a ecrire un verre qui ne s'y trouvait point, et, en voulant
+offrir une chaise, il en fit tomber deux. Marcelle s'apercut alors que
+ses jambes, sa face rouge, sa langue et son cerveau etaient passablement
+avines, et, malgre le degout que lui inspirait ce redoublement d'attrait
+du personnage, elle resolut d'affronter une franche explication avec
+lui, se rappelant le proverbe _in vino veritas_.
+
+Voyant qu'il avait a peine entendu ses premieres paroles, elle revint a
+l'assaut.--Monsieur Bricolin, lui dit-elle, j'ai eu le, plaisir de
+vous demander si vous etiez dispose a ecouter avec bienveillance et
+tranquillite une demande assez delicate que j'ai a vous faire.
+
+--Qu'est-ce qu'il y a, Madame? repondit le fermier d'un ton peu
+gracieux, mais sans energie. Il en voulait beaucoup a Marcelle, mais il
+etait trop appesanti pour le lui temoigner.
+
+--Il y a, monsieur Bricolin, reprit-elle, que vous avez chasse de votre
+maison le meunier d'Angibault, et que je desirerais savoir la cause de
+votre mecontentement contre lui.
+
+Bricolin fut etourdi de cette franche maniere d'aborder la question. Il
+y avait dans l'exterieur de Marcelle une sincerite hardie qui le genait
+toujours, et surtout dans un moment ou il n'avait pas le libre exercice
+de ses facultes. Domine comme par une volonte superieure a la sienne, il
+fit le contraire de ce qu'il eut fait a jeun, il dit la verite.
+
+--Vous la savez, Madame, repondit-il, la cause de mon mecontentement! je
+n'ai pas besoin de vous la dire.
+
+--C'est donc moi? dit madame de Blanchemont.
+
+--Vous? non. Je ne vous accuse pas. Vous songez a vos propres interets,
+c'est tout simple, comme je songe aux miens... mais je trouve que c'est
+le fait d'une canaille de faire semblant d'etre mon ami, et d'aller,
+pendant ce temps-la, vous donner des conseils contre moi. Ecoutez-les,
+profitez-en, payez-les bien, vous n'en manquerez pas. Mais moi, je mets
+a la porte l'ennemi qui me nuit aupres de vous. Voila!... Tant pis pour
+ceux qui le trouvent mauvais... Je suis le maitre chez moi; car enfin,
+voyez-vous, madame de Blanchemont, je vous le dis, chacun pour soi!...
+Vos interets sont vos interets a vous, mes interets sont mes interets a
+moi. La canaille est de la canaille... Au _jour d'aujourd'hui_, chacun
+songe a soi. Je suis le maitre dans ma maison et dans ma famille, vous
+avez vos interets comme j'ai les miens; pour des conseils contre moi,
+vous n'en manquerez guere, je vous le dis....
+
+Et M. Bricolin continua ainsi pendant dix minutes a se repeter
+fastidieusement sans s'en apercevoir, perdant a chaque parole le
+souvenir d'avoir dit deja cent fois la meme chose.
+
+Marcelle, qui avait vu rarement de pres des gens ivres, et qui n'avait
+jamais cause avec aucun, l'ecoutait avec etonnement, se demandant s'il
+etait devenu tout a coup idiot, et songeant avec effroi que le sort
+de Rose et de son amant dependait d'un homme dur et opiniatre a jeun,
+stupide et sourd quand le vin avait apaise sa rudesse. Elle le laissa
+ressasser pendant quelque temps les memes lieux communs ignobles, puis,
+voyant que cela pouvait durer jusqu'a ce que le sommeil le prit sur sa
+chaise, elle essaya de le degriser en touchant brusquement la corde la
+plus sensible.
+
+--Voyons, monsieur Bricolin, dit-elle en l'interrompant, vous voulez
+absolument acheter Blanchemont? Et si j'acceptais le prix que vous m'en
+offrez, seriez-vous encore fache?
+
+Bricolin fit un effort pour relever ses paupieres dilatees, et pour
+regarder fixement Marcelle qui, de son cote, le regardait avec,
+attention et assurance. Peu a peu l'oeil du fermier s'eclaircit, sa face
+lourde et gonflee parut se raffermir, et on eut dit qu'un voile tombait
+de dessus ses traits. Il se leva et fit deux ou trois tours dans la
+chambre, comme pour essayer ses jambes et rassembler ses idees. Il
+craignait de rever. Quand il revint s'asseoir vis-a-vis de Marcelle, son
+attitude etait solide et son teint presque pale.
+
+--Pardon, madame la baronne, lui dit-il, qu'est-ce que vous m'avez fait
+l'honneur de me dire?
+
+--Je dis, reprit Marcelle, que je suis capable de vous laisser ma terre
+pour deux cent cinquante mille francs, si....
+
+--Si quoi? demanda Bricolin d'un ton bref et avec un regard de lynx.
+
+--Si vous voulez me promettre de ne pas faire le malheur de votre fille.
+
+--Ma fille! Qu'est-ce que ma fille a a faire dans tout cela?
+
+--Votre fille aime le meunier d'Angibault; elle est fort malade, elle
+peut en perdre la raison comme sa soeur. Entendez-vous, comprenez-vous,
+monsieur Bricolin?
+
+--J'entends, et ne comprends guere. Je vois bien que ma fille a une
+espece d'amourette dans la tete. Ca peut passer d'un jour a l'autre,
+comme ca est venu. Mais quel si grand interet portez-vous a ma fille?
+
+--Que vous importe? Puisque vous ne comprenez pas qu'on puisse avoir de
+l'amitie et de la compassion pour une fille charmante qui souffre, vous
+comprenez du moins l'avantage d'etre proprietaire de Blanchemont?
+
+--C'est un jeu, madame la baronne. Vous vous moquez de moi. Vous avez
+parle aujourd'hui a mon plus grand ennemi, a Tailland le notaire, qui
+vous aura certainement conseille de me tenir la dragee haute!
+
+--Sans aucune animosite contre vous, il m'a donne les renseignements
+necessaires sur ma position. Or, je sais que je pourrais trouver un
+acquereur tres-prochainement, et vous tenir, comme vous dites, la dragee
+tres-haute.
+
+--Et c'est le meunier d'Angibault qui vous a procure ce bon
+conseiller-la en cachette de moi?
+
+--Qu'en savez-vous? Vous pourriez vous tromper. D'ailleurs, toute
+explication a ce sujet est inutile; si je me contente de vos offres, que
+vous importe le reste?
+
+--Mais le reste... le reste, c'est qu'il faut que ma fille epouse un
+meunier!
+
+--Votre pere l'etait avant d'entrer comme fermier chez mes parents.
+
+--Mais il a ramasse du bien, et, au _jour d'aujourd'hui_, je suis en
+position d'avoir un gendre qui m'aidera a acheter votre terre.
+
+--A l'acheter trois cent mille francs, et peut-etre plus?
+
+--C'est donc une condition _sinet quoi nomme_? Vous voulez que ce
+meunier epouse ma fille? Quel interet avez-vous a cela?
+
+--Je vous l'ai dit, l'amitie, le plaisir de faire des heureux, toutes
+choses qui vous paraissent bizarres; mais chacun son caractere.
+
+--Je sais bien que defunt M. le baron votre mari aurait donne dix mille
+francs d'un mauvais cheval, quarante mille francs d'une mauvaise fille,
+quand ca lui passait par la tete. Ce sont des fantaisies de noble; mais
+enfin ca se concoit, c'etait pour lui, ca lui procurait de l'agrement:
+au lieu que faire un sacrifice purement pour le plaisir des autres, a
+des gens qui ne vous tiennent en rien, que vous connaissez a peine....
+
+--Vous me conseillez donc de ne pas le faire?
+
+--Je vous conseille, dit vivement Bricolin effraye de sa maladresse, de
+faire ce qui vous plait! On ne dispute pas des gouts et des idees; mais
+enfin!...
+
+--Mais enfin, vous vous mefiez de moi, cela est clair. Vous ne me croyez
+pas sincere dans mes propositions?
+
+--Dame, Madame! quelle garantie eu aurais-je? C'est une fantaisie de
+reine qui peut vous passer d'un moment a l'autre.
+
+--C'est pourquoi vous devriez vous hater de me prendre au mot.
+
+"Elle a pardieu raison, se dit M. Bricolin; dans sa folie, elle a plus
+de sang-froid que moi."
+
+--Voyons, madame la baronne, dit-il, quelle garantie me donneriez-vous?
+
+--Un engagement ecrit.
+
+--Signe?
+
+--A coup sur.
+
+---Et moi, je vous promettrais de donner ma fille en mariage a votre
+protege?
+
+--Vous m'en donneriez d'abord votre parole d'honneur.
+
+--D'honneur? et puis apres?
+
+--Et puis tout de suite vous iriez, en presence de votre mere, de votre
+femme et de moi, la donner a Rose.
+
+--Ma parole d'honneur? Rose est donc bien amourachee?
+
+--Enfin, consentez-vous?
+
+--S'il ne faut que cela pour lui faire plaisir, a cette petite!...
+
+--Il faut plus encore....
+
+--Quoi donc?
+
+--Il faut tenir votre parole.
+
+La figure du fermier s'altera.
+
+--Tenir ma parole... tenir ma parole! dit-il; vous en doutez donc?
+
+--Pas plus que vous ne doutez de la mienne; mais, comme vous me demandez
+un ecrit, je vous en demanderais un aussi.
+
+--Un ecrit comme quoi tourne?
+
+--Une promesse de mariage que je redigerais moi-meme, que Rose
+signerait; et que vous signeriez aussi.
+
+--Et si Rose allait me demander une dot apres tout cela?
+
+--Elle y renoncerait par ecrit.
+
+"Ce serait une fameuse economie, pensa le fermier, Cette diable de
+dot qu'il aurait fallu fournir d'un jour a l'autre m'aurait empeche
+peut-etre d'acheter Blanchemont. Ne pas doter et avoir Blanchemont pour
+deux cent cinquante mille francs, c'est cent mille francs de profit.
+Allons, il n'y a pas a barguigner. Avec ca que si Rose devenait folle,
+il faudrait bien renoncer a trouver un gendre... et puis payer un
+medecin a l'annee.... Et puis enfin, c'est trop triste; ca me ferait
+trop de peine de la voir devenir laide et malpropre comme sa soeur. Ca
+serait une honte pour nous d'avoir deux filles folles. Celle-la sera
+drolement etablie, mais la seigneurie de Blanchemont peut replatrer
+bien des choses. On critiquera d'un cote, on nous jalousera de l'autre.
+Allons, soyons bon pere. L'affaire n'est pas mauvaise."
+
+--Madame la baronne, dit-il, si nous essayions de voir comment on
+pourrait tourner cet ecrit-la? C'est un drole de marche tout de meme, et
+je n'en ai jamais vu de modele.
+
+--Ni moi non plus, repondit madame de Blanchemont, et je ne sais s'il en
+existe dans la legislation moderne. Mais, qu'importe? avec du bon sens
+et de la loyaute, vous savez qu'on peut rediger un acte plus solide que
+tous ceux des gens du metier.
+
+--Ca se voit tous les jours. Un testament, par exemple! le papier timbre
+meme n'y fait rien. Mais j'en ai ici. J'en ai toujours. On doit toujours
+avoir de ca sous la main.
+
+--Laissez-moi faire un brouillon sur papier libre, monsieur Bricolin, et
+faites-en un de votre cote: nous comparerons, nous discuterons s'il y a
+lieu, et nous transcrirons sur papier marque.
+
+--Faites, faites, Madame, repondit Bricolin, qui savait a peine ecrire.
+Vous avez plus d'esprit que moi, vous tournerez ca mieux que moi, et
+puis nous verrons.
+
+Pendant que Marcelle ecrivait, M. Bricolin chercha dans un coin une
+cruche d'eau, et, sans etre apercu, il la posa sur une encoignure,
+s'inclina et en avala une certaine quantite. "Il s'agit d'avoir sa tete,
+pensait-il; il me semble bien que c'est revenu; mais de l'eau froide
+dans le sang, c'est tres-bon en affaires, ca rend prudent et mefiant."
+
+Marcelle, inspiree par son coeur, et douee d'ailleurs d'une grande
+lucidite d'intelligence dans ses genereuses resolutions, redigea un
+ecrit qu'un legiste eut pu regarder comme un chef-d'oeuvre de clarte,
+quoiqu'il fut ecrit en bon francais, qu'il n'y eut pas un mot de l'argot
+consacre, et qu'il fut empreint de la plus admirable bonne foi. Quand
+Bricolin en eut ecoute la lecture, il fut frappe de la precision de cet
+acte, qu'il n'eut pas dicte, mais dont il comprenait fort bien la valeur
+et les consequences.
+
+"Le diable soit des femmes! pensa-t-il. On a bien raison de dire que,
+quand par hasard elles s'entendent aux affaires, elles en remontreraient
+au plus malin d'entre nous. Je sais bien que, quand je consulte la
+mienne, elle s'apercoit toujours de ce qui peut laisser une porte
+ouverte en ma faveur ou a mon detriment. Je voudrais qu'elle fut la!
+Mais elle nous retarderait par ses objections. Nous verrons bien quand
+il sera question de signer. Qu'est-ce qui croirait pourtant que cette
+jeune dame-la, qui est une liseuse de romans, une republicaine et un
+cerveau brule, est capable de faire si sagement une folie? J'en perdrai
+la tete d'etonnement. Buvons encore un verre d'eau. Pouah! que c'est
+mauvais! que de bon vin il me faudra boire apres le marche pour me
+refaire l'estomac!"
+
+
+
+XXXI.
+
+ARRIERE-PENSEE.
+
+Ca me parait sans objection, dit M. Bricolin quand il eut ecoute
+attentivement une seconde et une troisieme lecture de l'acte, tout en
+suivant avec ses yeux, qui s'agrandissaient et s'eclaircissaient a
+chaque ligne, le texte que Marcelle tenait entre eux deux. Il n'y a
+qu'une petite chose que je trouve a redire, c'est le prix, madame
+Marcelle; vrai, c'est trop cher de vingt mille francs. Je ne
+reflechissais pas d'abord quel tort pouvait me faire le mariage de
+ma fille avec ce meunier. On va dire que je suis ruine, puisque je
+l'etablis si miserablement. Ca m'otera mon credit. Et puis, ce garcon
+n'a pas de quoi acheter les presents de noce. C'est encore une depense
+de huit ou dix mille francs qui retombera a ma charge. Rose ne peut pas
+se passer d un joli trousseau.... Je suis sur qu'elle y tient!
+
+--Je suis sure, moi, qu'elle n'y tient pas, dit Marcelle. Ecoutez,
+monsieur Bricolin, elle pleure! l'entendez-vous?
+
+--Je ne l'entends pas, Madame, je crois que vous vous trompez.
+
+--Je ne me trompe pas, dit Marcelle en ouvrant la porte; elle souffre,
+elle sanglote, et sa soeur crie! Comment, vous hesitez, Monsieur? Vous
+trouvez le moyen de vous enrichir en lui rendant la sante, la raison, la
+vie peut-etre, et, dans un moment pareil, vous songez a gagner encore
+sur votre marche! Vraiment! ajouta-t-elle avec indignation, vous n'etes
+pas un homme, vous n'avez pas d'entrailles! Prenez garde que je ne me
+ravise, et que je ne vous abandonne aux calamites qui pesent sur votre
+famille comme un chatiment de votre avarice!
+
+De cette sortie vehemente, le fermier n'entendit clairement que la
+menace de rompre le marche.
+
+--Allons, Madame, passez-moi dix mille francs, dit-il, et c'est conclu.
+
+--Adieu! dit Marcelle. Je vais voir Rose; faites vos reflexions, les
+miennes sont faites; je ne changerai rien a mes conditions. J'ai un
+fils, et je n'oublie pas qu'en songeant aux autres, je ne dois pas trop
+le sacrifier.
+
+--Rasseyez-vous donc, madame Marcelle, et laissons dormir la pauvre
+Rose. Elle est si malade!
+
+--Allez donc la voir vous-meme! dit Marcelle avec feu; vous vous
+convaincrez qu'elle ne dort pas. Peut-etre que ses souffrances vous
+feront souvenir que vous etes son pere.
+
+--Je m'en souviens, repondit Bricolin effraye de la pensee que Marcelle
+pourrait bien changer d'avis s'il lui donnait le temps de la reflexion.
+Allons, Madame, baclons cet acte-la, afin de pouvoir en porter la
+nouvelle a Rose et la guerir.
+
+--J'espere, Monsieur, que vous lui donnerez votre consentement pur et
+simple, et qu'elle ne saura jamais que je vous l'ai achete.
+
+--Vous ne voulez pas qu'elle sache que c'est une condition entre nous?
+Ca m'arrange! Alors, il est inutile qu'elle signe l'ecrit.
+
+--Pardon, elle le signera sans le bien comprendre. Ce sera une espece de
+dot que j'aurai faite a son fiance.
+
+--Ca revient au meme. Mais, moi, ca m'est egal; Rose est assez
+raisonnable pour comprendre que je ne pouvais pas la marier si betement
+sans lui en faire retirer quelque avantage dans l'avenir. Mais le
+paiement, madame Marcelle, vous exigez donc qu'il se fasse comptant?
+
+--Vous m'avez dit que vous etiez en mesure.
+
+--Sans doute, je le suis! Je viens de vendre une grosse metairie qui
+etait trop loin de mes yeux, et dont j'ai touche, il y a huit jours,
+le paiement integral; chose qui ne se fait guere dans notre pays;
+mais c'est un grand seigneur qui m'a achete ca, et ces gens-la ont du
+comptant a pleins coffres. C'est un pair de France, c'est monsieur le
+duc de ***, qui voulait faire un parc sur mes terres et s'arrondir. Ca
+lui convenait, j'ai vendu cher, comme de juste!
+
+--N'importe, vous avez les fonds?
+
+--Je les ai en portefeuille, en beaux billets de banque, dit Bricolin en
+baissant la voix. Je vas vous les faire voir pour que vous n'ayez pas de
+souci.
+
+Et apres avoir ete fermer les portes au verrou, il tira de sa ceinture
+un enorme portefeuille de cuir gras et luisant, ou s'amoncelait une
+quantite de billets sur la banque de France. Etonne de l'air indifferent
+avec lequel Marcelle les comptait:
+
+--Oh! dit-il, ca fait fremir d'avoir tant d'argent que ca a la fois!
+Heureusement qu'il n'y a plus de chauffeurs, et qu'on peut se risquer a
+garder ca quelques jours sans le placer. Je porte ca tout le jour sur
+moi; la nuit, je le mets sous mon oreiller, je dors dessus. Il me tarde
+tant de m'en debarrasser! Si je n'avais pas fait affaire avec vous tout
+de suite, j'aurais achete un coffre de fer pour le serrer, en attendant
+le placement, car de confier ca a des notaires ou a des banquiers, pas
+si bete! Aussi, je voudrais que nous pussions bacler notre marche ce
+soir, afin de n'avoir plus a garder ce tresor.
+
+--J'espere bien que nous allons terminer de suite, dit Marcelle.
+
+--Mais quoi! sans consulter? et ma femme? et mon notaire?
+
+--Votre femme est ici; quant a votre notaire, si vous l'appelez, il faut
+que j'appelle aussi le mien.
+
+--Ces diables de notaires gateront tout, croyez-moi, Madame! J'en sais
+aussi long qu'eux, et vous aussi, car notre acte est bon, et si nous le
+faisons enregistrer, il nous en coutera diablement.
+
+--Passons-nous donc de cette formalite. Je vous vendrai, comme on dit,
+de la main a la main.
+
+--Un marche si important! ca fait fremir cependant! Mais ceci n'est
+qu'une promesse apres tout: si nous la signions?
+
+--C'est une promesse qui vaut acte. Je suis prete a la signer. Allez
+chercher votre femme.
+
+--"Il le faut bien, se dit Bricolin. Pourvu que ca ne prenne pas trop de
+temps et que le vent ne tourne pas pendant une heure de dispute que
+la Thibaude va peut-etre me chercher!" Vous allez voir Rose, madame
+Marcelle? Ne lui dites rien encore.
+
+--Je m'en garderai bien! mais vous me permettez de lui faire entrevoir
+quelque esperance de votre consentement?
+
+--Au point ou nous en sommes, ca se peut, repondit Bricolin, s'avisant
+avec sagacite que la vue de Rose et de ses larmes etait le meilleur
+moyen d'entretenir Marcelle dans ses genereuses intentions.
+
+M. Bricolin trouva sa femme dans des dispositions bien differentes de
+celles qu'il prevoyait. Madame Bricolin etait dure, acariatre; mais,
+quoique plus avare que son mari dans les details de la vie, elle etait
+peut-etre moins cupide quant a l'ensemble; plus amere dans ses paroles,
+plus insensible en apparence, elle etait plus capable que lui d'un bon
+mouvement dans l'occasion. D'ailleurs, elle etait femme, et le sentiment
+maternel, pour etre cache sous des formes acerbes, n'en etait pas moins
+vivant dans son sein.
+
+--Monsieur Bricolin, dit-elle en venant a sa rencontre et en s'enfermant
+avec lui dans la cuisine ou brulait tristement une maigre chandelle, tu
+me vois dans la peine. Rose est plus malade que tu ne penses. Elle ne
+fait que crier et pleurer comme si elle avait perdu la tete. Elle aime
+ce meunier; c'est comme une punition de Dieu pour nos peches. Mais le
+mal est fait, son coeur est pris, et elle est tout juste comme etait sa
+soeur quand elle commencait a _demenager_. D'un autre cote, l'etat de
+l'autre empire et menace de devenir intolerable. Le medecin, voyant
+qu'elle faisait mine de briser les portes, vient d'exiger qu'on la
+laissat sortir et _vaguer_ dans la garenne et le vieux chateau comme
+a l'ordinaire. Il dit qu'elle est habituee a etre seule, toujours en
+mouvement, et que si on la tient enfermee avec du monde autour d'elle,
+elle deviendra furieuse. Mais j'en tremble, si elle allait se tuer! Elle
+parait si mechante ce soir! Elle, qui ne parle jamais, nous a dit
+toutes les horreurs de la vie. J'ai l'estomac qui m'en fait mal. C'est
+abominable de vivre comme ca! Et quand on pense que c'est _une amour
+contrariee_ qui en est la cause! Nous avons pourtant egalement bien
+eleve toutes nos filles! Les autres se sont mariees comme nous avons
+voulu, elles nous font honneur; elles sont riches, et elles ont l'esprit
+de se trouver heureuses, quoique leurs maris ne soient pas des jolis
+coeurs. Mais l'ainee et la derniere ont des tetes de fer, et puisque
+nous avons eu le guignon de ne pas comprendre ce qui pouvait perdre
+l'une, nous devons avoir la prudence de ne pas contrarier l'autre.
+J'aimerais mieux qu'elle ne fut pas nee que d'epouser ce meunier! Mais
+elle le veut, et comme j'aimerais mieux la voir morte que folle, il faut
+prendre son parti la-dessus. Je te le dis donc, monsieur Bricolin, je
+donne mon consentement, et il faut bien que tu donnes le tien. Je
+viens de dire a Rose que si elle voulait absolument se marier avec cet
+homme-la, je ne l'en empecherais pas. Ca a paru la calmer, quoiqu'elle
+n'ait pas eu l'air de me comprendre ou de me croire. Il faut que tu
+ailles chez elle et que tu dises de meme.
+
+--Comme ca se trouve! s'ecria Bricolin enchante. Tiens, femme, lis-moi
+ce bout d'ecrit, et dis-moi s'il n'y manque rien.
+
+--Je tombe des nues! dit la fermiere apres avoir lu l'ecrit. Et apres
+maintes exclamations, elle rassembla toutes les glaces de sa volonte
+pour le relire avec toute l'attention d'un procureur.--Cet ecrit-la
+est bon pour toi, dit-elle. Ca vaut un jugement. Tu n'as pas besoin de
+consulter, monsieur Bricolin; tu n'as qu'a signer. C'est tout profit,
+tout bonheur! Ca fait nos affaires et ca contente Rose. On a raison de
+dire que quand on a bonne intention, le bon Dieu vous en recompense.
+J'etais decidee a la donner pour rien a son amant, et nous en voila bien
+payes! Signe, signe, mon vieux, et paie. Ca fera que l'acte aura recu
+execution, et qu'il n'y aura pas a y revenir.
+
+--Payer deja? comme ca tout d'un coup! sur un chiffon de papier qui
+n'est pas seulement notarie?
+
+--Paie! te dis-je, et fais publier les bans demain matin.
+
+--Mais si l'on faisait entendre raison a la petite! Peut-etre qu'elle se
+portera bien demain, et qu'elle consentira a en epouser un autre si on
+la raisonne, et si tu sais t'y prendre avec elle. On pourrait dire alors
+qu'un acte pareil de ma part est une folie, une betise qui ne peut pas
+engager ma fille....
+
+--Eh bien! alors la vente serait annulee!
+
+--Savoir! on peut toujours plaider.
+
+--Tu perdrais!
+
+--Savoir encore! D'ailleurs, qu'est-ce que ca fait? La vente serait
+suspendue. Un proces, on peut faire durer ca longtemps. Tu sais que
+madame de Blanchemont ne peut pas attendre. Ca la forcerait bien a
+transiger.
+
+--Bah! avec ces histoires-la on fait mal parler de soi, monsieur
+Bricolin. On perd son honneur et son credit. Il y a toujours profit a
+agir rondement.
+
+--Eh bien, _on verra_, Thibaude! Va toujours dire a ta fille que c'est
+conclu. Peut-etre que quand elle ne se sentira plus contrariee, elle
+ne se souciera plus tant de son Grand-Louis; car ca m'a l'air tout
+bonnement d'une _pique_ entre elle et moi qui lui monte comme ca la
+tete. Dis donc? il n'a pas mal manoeuvre dans tout ca, le meunier! Il a
+su trouver le moyen de capter la protection et l'amitie de cette darne,
+je ne sais comment.... Le gaillard n'est pas sot!
+
+--Je le detesterai toute ma vie! repondit la fermiere; mais c'est egal.
+Pourvu que Rose ne devienne pas comme sa soeur, je battrai froid a son
+mari et je me tairai.
+
+--Oh! son mari, son mari!... il ne l'est pas encore!
+
+--Si fait, Bricolin, c'est une affaire finie: va signer.
+
+--Et toi? il faut bien que tu signes aussi?
+
+--Je suis prete.
+
+Madame Bricolin entra deliberement chez sa fille, ou Marcelle
+l'attendait, et elle signa avec son mari sur un coin de la commode.
+
+Quand ce fut fait, Bricolin dit tout bas a sa femme, avec un regard de
+triomphe farouche:
+
+--Thibaude! la vente est bonne et la condition est nulle! Tu ne savais
+pas ca, toi qui pretends tout savoir!
+
+Rose avait toujours la fievre et des douleurs intolerables a la tete;
+mais depuis que la folle etait dehors et qu'on ne l'entendait plus
+crier, Rose avait les nerfs plus calmes. Quand Marcelle eut signe et
+qu'elle presenta la plume a sa jeune amie, celle-ci eut bien de la peine
+a comprendre ce dont il s'agissait; mais quand elle l'eut compris, elle
+fondit en larmes et se jeta avec effusion dans les bras de son pere, de
+sa mere et de son amie, en disant a l'oreille de celle-ci:
+
+"Divine Marcelle, c'est un pret que j'accepte; je serai assez riche un
+jour pour m'acquitter envers votre fils."
+
+La grand'mere Bricolin fut la seule de la famille qui comprit la noble
+conduite de Marcelle. Elle se jeta a ses genoux et les embrassa sans
+rien dire.
+
+--Et maintenant, dit Marcelle tout bas a la vieille, il n'est pas bien
+tard, dix heures seulement! Grand-Louis pourrait bien etre encore sur
+le terrier, et d'ailleurs il n'y a pas si loin d'ici a Angibault. Si on
+envoyait quelqu'un le chercher? Je n'ose le proposer; mais on pourrait
+le faire arriver comme par hasard, et une fois ici il faudrait bien
+l'instruire de son bonheur.
+
+--Je m'en charge! s'ecria la veille. Quand je devrais aller moi-meme au
+moulin! Je retrouverais mes jambes de quinze ans pour ca!
+
+Elle sortit elle-meme en effet dans le village, mais elle ne trouva pas
+le meunier. Elle voulut lui depecher un garcon de ferme. Ils etaient
+tous ivres, endormis dans leur lit ou au cabaret, incapables de se
+mouvoir. La petite Fanchon etait trop poltronne pour s'en aller de nuit
+par les chemins; d'ailleurs, il n'etait pas humain d'exposer cette jeune
+enfant, un soir de fete, a rencontrer toutes sortes de gens. La mere
+Bricolin allait, cherchant sur le terrier devenu presque desert,
+quelqu'un d'assez mur et d'assez prudent pour se charger de sa
+commission, lorsque l'oncle Cadoche, sortant de dessous le porche de
+l'eglise, ou il venait de marmotter une derniere priere, s'offrit a ses
+regards.
+
+
+
+XXXII.
+
+LE PATACHON.
+
+--Vous vous promenez bien tard, madame Bricolin? dit le mendiant a
+la vieille fermiere; vous avez l'air de chercher quelqu'un? Votre
+petite-fille est rentree depuis longtemps. Son papa l'a joliment
+contrariee aujourd'hui!...
+
+--C'est bon, c'est bon, Cadoche, repondit la vieille, je n'ai pas
+d'argent sur moi. Mais je crois qu'on t'a donne aujourd'hui chez nous.
+
+--Je ne vous demande rien; ma journee est faite; j'ai bu trois petits
+verres ce soir, et je n'en vas que plus droit. Tenez, mere Bricolin,
+ce n'est pas votre mari, ni meme votre garcon le gros monsieur, qui
+porteraient la boisson comme je le fais a mon age. Je vous souhaite le
+bonsoir. Je m'en vas coucher a Angibault.
+
+--A Angibault? Cadoche, mon vieux, tu vas a Angibault?
+
+--Ca vous etonne? Ma maison est a deux grandes lieues d'ici du cote de
+_Jeu-les-Bois_. Je n'ai pas besoin de me fatiguer. Je m'en vas passer la
+nuit chez mon neveu le meunier; j'y suis toujours bien recu, et on ne me
+met pas a la paille, comme dans les autres maisons, comme chez vous, par
+exemple, qui etes pourtant assez riches encore, malgre les chauffeurs!
+Chez mon neveu, il y a un lit pour moi dans le moulin, et on n'a pas
+peur que j'y mette le feu... comme chez vous ou, quand on n'a pas le feu
+aux pieds on l'a dans la tete.
+
+Ces allusions a la catastrophe dont son mari avait ete victime firent
+passer un frisson dans le vieux sang de la mere Bricolin; mais elle fit
+un effort pour ne penser qu'a sa petite-fille et a des jours meilleurs.
+
+--C'est donc chez le Grand-Louis que tu vas? dit-elle au vieillard.
+
+--Sans doute; chez le meilleur de mes neveux, chez mon vrai neveu, mon
+heritier futur!
+
+--Dis donc, Cadoche, puisque tu es dans ton bon sens et que tu es si ami
+du Grand-Louis, tu peux lui rendre un fameux service. Il y a une affaire
+qui presse, et il faut qu'il vienne tout de suite me parler: dis-lui ca,
+je l'attendrai a la porte de la grand'cour. Qu'il prenne sa jument, il
+ira plus vite.
+
+--Sa jument? il ne l'a plus; on la lui a volee.
+
+--C'est egal, qu'il vienne, n'importe comment! l'affaire l'interesse
+beaucoup.
+
+--Et qu'est-ce que c'est que cette affaire?
+
+--Ah! bon, il veut qu'on lui explique ca, a present! Cadoche, il y aura
+une piece neuve de vingt sous pour toi, que tu pourras venir chercher
+demain matin.
+
+--A quelle heure?
+
+--Quand tu voudras.
+
+--J'irai a sept heures. Soyez-y, parce que je n'aime pas a attendre.
+
+--Va donc!
+
+--J'y vas. Je n'en ai pas pour trois quarts d'heure. Ah! c'est que j'ai
+de meilleures jambes que votre mari, mere Bricolin, et pourtant j'ai dix
+ans de plus.
+
+Le mendiant partit d'un pas assez ferme en effet. Il approchait
+d'Angibault, lorsqu'il se trouva dans un chemin etroit, juste devant la
+caleche de M. Ravalard, conduite a grand train par le patachon roux et
+mechant, qui dedaigna de lui crier gare! et poussa ses chevaux sur lui.
+
+Il est contraire a la dignite du paysan berrichon de se deranger
+jamais pour une voiture, quelque avertissement qu'il recoive, quelque
+difficulte qu'il y ait a se deranger pour lui. L'oncle Cadoche etait
+plus fier que qui que ce soit dans le pays. Habitue a traiter du haut de
+sa grandeur, avec un serieux comique, tous ceux auxquels il tendait
+une main suppliante, il affecta de ralentir son allure et de garder le
+milieu du chemin, quoiqu'il sentit l'haleine ardente des chevaux sur
+son epaule.--Range-toi donc, animal! cria enfin le patachon en lui
+allongeant un grand coup de fouet autour du visage.
+
+Le mendiant se retourna, et, saisissant les chevaux a la bride, il les
+fit reculer si fort, qu'ils faillirent verser la voiture dans le fosse.
+Alors s'engagea entre lui et le patachon furieux une lutte desesperee;
+celui-ci frappant toujours de son fouet et proferant mille imprecations;
+le vieux Cadoche se garantissant de ses atteintes en se baissant sous la
+tete des chevaux, et les poussant toujours en leur secouant le mors avec
+force, tantot les faisant reculer, tantot reculant lui-meme devant eux.
+M. Ravalard avait pris d'abord des airs de grand seigneur, comme il
+convient a un homme qui roule carrosse pour la premiere fois de sa vie.
+Il avait jure lui-meme contre l'insolent qui osait l'arreter; mais, le
+bon coeur du Berrichon l'emportant bientot sur l'orgueil du parvenu, des
+qu'il vit que le vieillard bravait follement un danger reel:
+
+--Prenez garde, dit-il au patachon en se penchant hors de sa caleche;
+prenez garde de faire du mal a ce pauvre homme!
+
+Il etait trop tard: les chevaux, exasperes d'etre fouettes d'un cote et
+repousses de l'autre, avaient fait un bond furieux: ils avaient renverse
+Cadoche. Grace a l'admirable instinct de ces genereux animaux, ils
+franchirent son corps sans le toucher, mais les deux roues de la voiture
+lui passerent sur la poitrine.
+
+Le chemin etait sombre et desert. Il faisait trop nuit pour que M.
+Ravalard put distinguer ce porteur de haillons couleur de terre, etendu
+derriere sa caleche qui fuyait rapidement, le patachon lui-meme ne
+pouvant maitriser ses chevaux. D'abord le bourgeois eprouva la peur de
+verser; quand l'attelage se calma, le mendiant etait deja bien depasse.
+
+--J'espere que vous ne l'avez pas renverse? dit-il a son cocher, qui
+tremblait encore de peur et de colere.
+
+--Non, non, dit le patachon convaincu ou non de ce qu'il affirmait. Il
+est tombe de cote. C'est sa faute, vieille canaille! mais les chevaux
+n'y ont pas touche, et il n'a pas eu de mal, car il n'a pas seulement
+crie. Il en sera quitte pour la peur, et ca lui servira de lecon.
+
+--Mais si nous retournions voir? dit M. Ravalard.
+
+--Oh! non, non, Monsieur; pour une egratignure ces gens-la vous feraient
+un proces. Il n'aurait meme rien du tout qu'il ferait semblant d'avoir
+la tete cassee pour vous faire donner beaucoup d'argent. J'en ai
+accroche un comme ca une fois qui a eu la patience de rester quarante
+jours au lit pour se faire indemniser par mon bourgeois de quarante
+jours de travail perdu. Et il n'etait pas plus malade que moi.
+
+--Ces gens-la sont bien fins! dit M. Ravalard. Cependant, j'aimerais
+mieux n'avoir jamais de caleche que d'ecraser n'importe qui. Une autre
+fois, petit, il faudra s'arreter court plutot que de se disputer comme
+ca; c'est dangereux.
+
+Le patachon, qui ne se souciait pas des suites de l'affaire, fouetta
+encore ses chevaux pour s'eloigner au plus vite. Il n'etait pas sans
+terreur et sans remords, et il jura entre ses dents jusqu'a la fin du
+voyage.
+
+Le meunier, Lemor, la Grand'Marie et M. Tailland le notaire, sortaient
+en ce moment du moulin. Lemor etait resolu a partir le lendemain; il
+passait la sa derniere soiree, peu attentif a ce qui se disait autour de
+lui, et contemplant, plonge dans une douce melancolie, la beaute du ciel
+et le miroitement des etoiles dans la riviere. Le meunier, triste et
+sombre, s'efforcait de faire politesse au notaire, qui venait de rediger
+un testament a quelques pas de la, chez un metayer de la Vallee-Noire,
+et qui, en repassant devant le moulin, s'y etait arrete pour allumer son
+cigare et les lanternes de son cabriolet. La Grand'Marie etait en train
+de lui expliquer qu'en prenant une autre direction il eviterait un long
+trajet pierreux, et Grand-Louis assurait qu'en passant ce meme chemin au
+pas ou a pied, en conduisant le cheval par la bride, il aurait le reste
+du chemin meilleur. Le notaire, quand il s'agissait de ses aises, etait
+ce qu'on, appelle dans le pays extremement _fafiot_, mot intraduisible
+qui designe un homme a la fois musard et minutieux. Il venait de perdre
+un quart d'heure qu'il eut pu employer chez lui a se reposer, a se faire
+expliquer comme quoi il pouvait eviter un quart d'heure de fatigue
+legere.
+
+Il trouvait que mener a pied son cheval par la bride etait encore plus
+fatigant que de rester dans sa carriole en supportant les cahots, mais
+que des deux le meilleur ne valait rien et troublait la digestion.
+
+--Allons, dit le meunier, en qui les tristes pensees ne pouvaient
+etouffer l'obligeance et la bonte naturelles, suivez-moi en vous
+promenant tout doucement, je vas vous conduire votre equipage jusque
+la-haut. Quand nous aurons depasse les vignes, vous aurez tout chemin de
+sable.
+
+En remplissant avec bonhomie l'office de groom, Grand-Louis fut bientot
+oblige de ranger le cabriolet presque dans le fosse pour laisser passer
+la caleche de M. Ravalard qui allait grand train. M. Ravalard, preoccupe
+de sa rencontre avec le mendiant, ne songea pas a repondre au bonsoir
+amical du meunier.
+
+--C'est donc parce qu'il a voiture qu'il ne me reconnait pas? dit
+celui-ci a Lemor qui l'avait suivi. Argent, argent! tu fais tourner le
+monde comme l'eau la roue de mon moulin. Ce damne patachon brisera tout
+s'il va de ce train-la sur nos cailloux; sans doute qu'il a du vin dans
+la tete et de l'argent dans le gousset. Je ne sais pas lequel grise le
+mieux. Ah! Rose! Rose! ils te feront boire le poison de la vanite, et
+avant peu, tu m'oublieras peut-etre aussi. Cependant elle paraissait
+presque m'aimer ce soir; elle avait les yeux pleins de larmes quand
+on l'a separee de moi. Je ne lui parlerai plus... elle me regrettera
+peutetre... Ah! que je serais heureux si je n'etais pas si malheureux!
+
+Le meunier fut tire de ses reflexions par un ecart du cheval qu'il
+conduisait. Il se pencha en avant et vit quelque chose de pale en
+travers du chemin. Le cheval refusait obstinement d'avancer, et la
+traine ombragee etait si noire en cet endroit que Grand-Louis fut oblige
+de mettre pied a terre pour voir s'il avait heurte un tas de pierres ou
+un ivrogne.
+
+--Oh! diable! mon oncle, dit-il en reconnaissant la grande taille et la
+besace du mendiant. Hier soir, c'etait au bord du fosse, encore passe,
+mais aujourd'hui c'est tout en travers des ornieres! Il parait que
+vous aimez cet endroit-la; mais vous y faites mal votre lit. Allons,
+reveillez-vous donc, et venez coucher au moulin, vous y serez un peu
+mieux que sous les pieds des chevaux.
+
+--Cet homme est mort! dit Henri en soulevant le mendiant dans ses bras.
+
+--Oh! n'ayez pas peur! il a souvent passe par cette mort la; ca le
+connait. Il porte pourtant bien la boisson, le compere! mais un jour
+de fete on en prend plus que de raison, et il n'y a, comme on dit en
+parlant du vin, si fidele ami qui ne vienne a vous trahir. Allons,
+laissons-le au pied de cet arbre; nous le reprendrons en passant pour le
+conduire a la maison.
+
+[Illustration: C'etait vilain... ce patient qui hurlait.]
+
+Lemor toucha le bras du mendiant.
+
+--Si je ne sentais son pouls battre faiblement, dit-il, je jurerais
+qu'il est mort. Quoi! ce n'est pas assez de la misere, de la vieillesse
+et de l'abandon, sans qu'une passion honteuse traine ainsi ce malheureux
+sous les pieds des hommes! Et c'est pourtant la un homme aussi!
+
+--Bah! vous etes severe comme un buveur d'eau, vous! Qui est-ce qui a
+dit que le pauvre a besoin de boire l'oubli de ses maux? J'ai entendu
+cette parole-la quelque part; c'est une verite.
+
+Au moment ou Lemor et le meunier allaient abandonner provisoirement
+Cadoche, celui-ci fit entendre un gemissement profond.
+
+--Eh bien! mon oncle, dit en souriant le meunier, ca ne va pas mieux?
+
+--Je suis mort! repondit faiblement le mendiant. Ayez pitie de moi!
+achevez-moi... je souffre trop.
+
+--Ca se passera, mon oncle. Un peu d'eau et un bon lit....
+
+--Ils m'ont ecrase, ils m'ont passe sur le corps! reprit le mendiant.
+
+--Mais, ce n'est pas impossible! dit Lemor.
+
+--Oh! ca se dit toujours comme ca, reprit le meunier qui avait vu trop
+souvent les divagations penibles de l'ivresse pour s'inquieter beaucoup.
+Voyons, pere Cadoche, vous est-il arrive malheur tout de bon?
+
+--Oui, la voiture, la voiture... sur l'estomac, sur le ventre, sur les
+bras!...
+
+--Decrochez donc une des lanternes de ce cabriolet, et apportez-la ici,
+dit le meunier a Lemor. Ca eclaire un coin, ca obscurcit l'autre; quand
+il aura ca sous le nez, nous verrons bien s'il a _du mal ou du vin_.
+
+--Non! pas de vin... pas de vin, murmurait le mendiant, on m'a
+assassine, ecrase comme un pauvre chien; il faudra que j'en meure. Que
+le bon Dieu et la sainte Vierge, et tous les bons chretiens aient pitie
+de moi et vengent ma mort!
+
+[Illustration: Elle s'elanca dehors portant son fils dans ses bras.]
+
+Lemor approcha la lanterne. La face du mendiant etait livide, ses
+vetements etaient trop delabres pour qu'une dechirure et une souillure
+de plus ou de moins pussent servir d'indice, mais en ecartant les
+haillons qui lui couvraient la poitrine, on vit sur ses cotes decharnees
+des traces d'un rouge ardent; c'etaient les bandes de fer des roues qui
+l'avaient sillonne. Cependant le sang n'avait pas jailli, les cotes ne
+paraissaient pas brisees, et la respiration etait encore assez libre.
+Il put meme raconter son accident, et il eut assez de force pour vomir
+contre le riche en voiture et le vil mercenaire qui rencherissait sur
+l'insolence et la cruaute du maitre, toutes les imprecations et tous les
+serments de vengeance que la rage et le desespoir purent lui suggerer.
+
+--Dieu merci! dit le meunier, vous n'en etes pas mort, mon pauvre
+Cadoche, et il faut esperer que vous n'en mourrez pas. Tenez, la roue
+de droite etait dans ce fosse, on en voit la trace; c'est ce qui vous
+a sauve: la voiture, en y penchant, a pese sur vous aussi peu que
+possible. C'est un miracle qu'elle n'ait pas verse sur l'autre flanc.
+
+--J'y avais bien fait mon possible! dit le mendiant.
+
+--Eh bien! votre malice vous a servi, mon oncle. Ils n'ont pas pu vous
+ecraser, et nous leur revaudrons ca, non pas a ce pauvre M. Ravalard qui
+en aura plus de chagrin que vous, mais a ce damne mechant enfant!
+
+--Et _mes journees_ que je vais perdre! dit le mendiant d'un ton dolent.
+
+--Ah! dame! vous gagniez peut-etre plus d'argent a vous promener que
+nous autres a travailler. Mais on vous aidera, pere Cadoche; on fera une
+quete pour vous; et je vous donnerai, moi, votre pesant de ble; ne vous
+chagrinez pas. Quand on a du mal il ne faut pas se laisser achever par
+la peur.
+
+En parlant ainsi le bon meunier, avec l'aide de Lemor, placa le mendiant
+dans le cabriolet, et ils le ramenerent au pas, evitant les cailloux
+avec un soin extreme. M. Tailland, qui ne gravissait pas vite la
+colline, de crainte de s'essouffler, s'etonna de les voir revenir, et,
+quand il sut de quoi il etait question, il preta son cabriolet de bonne
+grace, non sans s'inquieter pourtant un peu du retard que cet accident
+lui faisait eprouver et de la fatigue qu'il aurait a remonter la cote,
+quand il etait deja en haut. Il ne la redescendit pas moins, pour voir
+s'il pourrait aider ses amis du moulin a secourir le pauvre Cadoche.
+
+Quand on deposa le vieillard sur le propre lit du meunier, il tomba en
+defaillance. On lui fit respirer du vinaigre.
+
+--J'aimerais mieux l'odeur de l'eau-de-vie, dit-il, quand il commenca a
+revenir, c'est plus sain.
+
+On lui en apporta.
+
+--J'aimerais mieux la boire que de la respirer, dit-il, c'est plus
+fortifiant.
+
+Lemor voulut s'y opposer. Apres un tel accident, cet ardent breuvage
+pouvait et devait provoquer un acces de fievre terrible. Le mendiant
+insista. Le meunier essaya de l'en detourner; mais le notaire, qui
+avait trop etudie sa propre sante pour n'avoir pas quelques prejuges en
+medecine, declara que l'eau, dans un tel moment, serait mortelle a un
+nomme qui n'en avait peut-etre pas bu une goutte depuis cinquante ans;
+que l'alcool, etant sa boisson ordinaire, ne pouvait lui faire que
+du bien, qu'il n'avait pas d'autre mal serieux que la peur, et que
+l'excitation d'un _petit-verre_ lui remettrait les sens. La meuniere
+et Jeannie, qui, comme tous les paysans, croyaient aussi a la vertu
+infaillible du vin et du _brandevin_ dans tous les cas, affirmerent,
+comme le notaire, qu'il fallait contenter ce pauvre homme. L'avis de la
+majorite l'emporta, et pendant qu'on cherchait un verre, Cadoche, qui
+se sentait devore reellement par la soif qu'excitent les grandes
+souffrances, porta precipitamment la bouteille a ses levres et en avala
+d'un trait plus de la moitie.
+
+--C'est trop, c'est trop! dit le meunier en l'arretant.
+
+--Comment, mon neveu! repondit le mendiant avec la dignite d'un pere de
+famille reclamant l'exercice legitime de son autorite, tu me mesures ma
+part chez toi? Tu _chichottes_ sur les secours que mon etat reclame?
+
+Ce reproche injuste vainquit la prudence du simple et bon meunier. Il
+laissa la bouteille a cote du mendiant en lui disant:
+
+--Gardez ca pour plus tard, mais a present, c'est assez.
+
+--Tu es un bon parent et un digne neveu! dit Cadoche, qui parut tout
+a coup comme ressuscite par l'eau-de-vie; et si je dois en mourir, je
+prefere que ce soit chez toi, parce que tu me feras faire un enterrement
+convenable. J'ai toujours aime ca, un bel enterrement! Ecoute, mon
+neveu, garcons de moulin, notaire!... je vous prends tous a temoin,
+j'ordonne a mon neveu et a mon heritier, Grand-Louis d'Angibault de me
+faire porter en terre ni plus ni moins honorablement qu'on le fera sans
+doute bientot pour le vieux Bricolin de Blanchemont, qui me survivra de
+peu, malgre qu'il soit plus jeune... mais qui s'est laisse bruler les
+jambes dans le temps... Ah! ah! dites donc, vous autres, faut-il etre
+bete pour se laisser _rotir les quilles_ pour de l'argent qu'on a en
+depot! Il est vrai qu'il y en avait du sien avec, dans le pot de fer!...
+
+--Qu'est-ce qu'il dit donc? dit le notaire qui s'etait assis devant une
+table et qui n'etait pas trop fache de voir la meuniere preparer du the
+pour le malade, comptant en avaler aussi une tasse bien chaude pour se
+preserver des vapeurs du soir au bord de la Vauvre. Qu'est-ce qu'il nous
+chante avec ses quilles roties et son pot de fer?
+
+--Je crois qu'il bat la campagne, repondit le meunier. Au reste, quand
+il ne serait ni soul ni malade, il est assez vieux pour radoter, et
+les histoires de sa jeunesse l'occupent plus que celles d'hier. C'est
+l'habitude des vieillards. Comment vous sentez-vous, mon oncle?
+
+--Je me sens bien mieux depuis cette petite goutte, quoique ton
+_brandevin_ soit diablement fade! M'aurait-on fait la niche d'y mettre
+de l'eau par economie? Ecoute, mon neveu, si tu me refuses quelque chose
+pendant ma maladie, je te desherite!
+
+--Ah oui, parlons de ca, _pour changer_! dit le meunier en haussant les
+epaules. Vous feriez mieux d'essayer de dormir, pere Cadoche.
+
+--Dormir, moi? Je n'en ai nulle envie, repondit le mendiant en se
+redressant sur son coussin et en promenant autour de lui des yeux
+etincelants. Je sens bien que je suis cuit, mais je ne veux pas mourir
+sur le flanc comme un boeuf. Oui-da! je sens quelque chose de bien lourd
+dans mon estomac, la, sur le coeur, comme si j'avais une pierre a la
+place. Ca me demange... ca me gene. Meuniere! faites-moi donc des
+compresses. Personne ne s'occupe de moi ici, comme si je n'etais pas un
+oncle a succession!
+
+--N'aurait-il pas les cotes enfoncees? dit Lemor. C'est peut-etre la ce
+qui oppresse le coeur?
+
+--Je n'y connais goutte, ni personne ici, dit le meunier; mais on
+peut bien envoyer chercher le medecin, qui est sans doute encore a
+Blanchemont.
+
+---Et qui est-ce qui la paiera, la visite du medecin? dit le mendiant,
+qui etait aussi avare que vaniteux de sa pretendue richesse.
+
+--Ce sera moi, repondit Grand-Louis, a moins qu'il ne veuille agir par
+humanite. Il ne sera pas dit qu'un pauvre diable crevera chez moi faute
+de tous les secours qu'on donnerait a un riche. Jeannie, monte sur
+Sophie, et va-t'en bien vite chercher M. Lavergne.
+
+--Monte sur Sophie? dit Cadoche en ricanant. Tu dis cela par habitude,
+mon neveu! Tu oublies qu'on t'a vole Sophie.
+
+--On a vole Sophie? dit la meuniere en se retournant.
+
+--Il deraisonne, repondit le meunier. Mere, n'y faites pas attention.
+Dites donc, pere Cadoche, ajouta-t-il en baissant la voix et en
+s'adressant au mendiant; vous savez donc ca? Est-ce que vous pourriez me
+donner des nouvelles de ma bete et de mon voleur?
+
+--Qui peut savoir pareille chose! repliqua Cadoche d'un air confit. Qui
+est-ce qui decouvre les voleurs? ce n'est pas les gendarmes, ils sont
+trop betes! Qui est-ce qui a jamais pu dire quelles gens ont fait bruler
+les jambes, et enleve le pot de fer du pere Bricolin?
+
+--Ah ca! dites donc, mon oncle, reprit le meunier; vous nous parlez
+toujours de ces jambes-la; ca vous occupe donc beaucoup. Depuis quelque
+temps, toutes les fois que je vous rencontre vous y revenez! et ce soir
+il y a un pot de fer de plus dans votre histoire. Vous ne m'aviez jamais
+parle de ca?
+
+--Ne le fais donc pas causer! dit la meuniere; tu lui redoubleras sa
+fievre.
+
+Le mendiant avait la fievre en effet. Toutes les fois que ses hotes
+tournaient la tete, il avalait furtivement une lampee d'eau-de-vie, et
+il replacait adroitement la bouteille sous son traversin du cote de la
+ruelle. A chaque instant, il paraissait plus fort, et c'etait merveille
+de voir comment ce corps de fer supportait a un age si avance les suites
+d'un accident qui eut brise tout autre.
+
+--Le pot de fer! dit-il en regardant fixement Grand-Louis avec des yeux
+etranges qui lui causerent une sorte d'effroi inexplicable. Le pot de
+fer! c'est le plus beau de l'histoire, et je m'en vais vous le raconter.
+
+--Racontez, racontez, pere Cadoche, ca m'interesse! dit le notaire, qui
+l'examinait avec attention.
+
+
+
+XXXIII.
+
+LE TESTAMENT.
+
+--Il y avait, reprit le mendiant, un pot de fer, un vieux pot de fer
+bien laid, qui n'avait l'air de rien du tout; mais il ne faut pas juger
+sur la mine.... Dans ce pot bien scelle, et lourd!... oh! qu'il etait
+lourd!... il y avait cinquante mille francs appartenant au vieux
+seigneur de Blanchemont, dont la petite-fille est maintenant a la ferme
+de Bricolin. Et, de plus, le vieux pere Bricolin, qui etait un jeune
+homme dans ce temps-la, il y a de ca quarante ans... juste! avait fourre
+dans ce pot cinquante mille francs a lui, provenant d'une bonne affaire
+qu'il avait faite sur les laines. C'etait le temps! a cause de la
+fourniture des armees. Le depot du seigneur et les profits du fermier,
+tout ca etait en beaux et bons louis d'or de vingt-quatre francs, a
+l'effigie du bon roi Louis XVI, de ceux que nous appelons des _yeux de
+crapaud_, a cause de l'ecusson qui est rond. J'ai toujours aime cette
+monnaie-la, moi! On dit que ca perd au change, moi je dis que ca gagne;
+vingt-trois francs onze sous valent toujours mieux qu'un mechant
+napoleon de vingt francs. Tout ca etait pele-mele. Seulement comme le
+fermier aimait ses louis pour eux-memes (c'est comme ca, enfants, qu'on
+doit aimer son argent), il avait marque tous les siens d'une croix
+pour les distinguer de ceux de son seigneur, quand il faudrait les lui
+rendre. Il fit cela a l'exemple de son maitre, qui avait marque les
+siens d'une simple barre, pour s'amuser, a ce qu'on dit, et voir si on
+ne les lui changerait pas. La marque y etait... elle y est encore.... Il
+n'en manque pas un; au contraire, il y en a d'autres avec!...
+
+--Que diable nous chante-t-il la? dit le meunier en regardant le
+notaire.
+
+--Paix! repondit celui-ci. Laissez-le dire, il me semble que je commence
+a comprendre. Si bien que... dit-il au mendiant....
+
+--Si bien que, reprit Cadoche, il avait mis le pot de fer dans un
+trou de la muraille au chateau de Beaufort, et il avait fait maconner
+par-dessus. Quand les chauffeurs se furent mis apres lui.... Il ne faut
+pas croire que ces gens-la fussent tous de la canaille! Il y avait des
+pauvres, mais il y avait aussi des riches; je les connais tres-bien,
+pardie! Il y en a qui vivent encore et qu'on salue bien bas. Il y avait
+parmi nous....
+
+--Parmi vous? s'ecria le meunier.
+
+--Taisez-vous donc! dit le notaire en lui pressant le bras avec force.
+
+--Je veux dire qu'il y avait parmi eux, reprit le mendiant, un avoue, un
+maire, un cure, un meunier.... Il y avait peut-etre aussi un notaire....
+Eh! eh! monsieur Tailland, je ne dis pas ca pour vous, vous etiez a
+peine de ce monde; ni pour toi, mon neveu, tu aurais ete trop simple
+pour faire un coup pareil....
+
+--Enfin, les chauffeurs prirent l'argent? dit le notaire.
+
+--Ils ne le prirent pas, voila ce qu'il y a eu de plus drole. Ils
+faisaient griller et rissoler les pattes de ce pauvre dindon de
+Bricolin, c'etait affreux, c'etait superbe a voir!
+
+--Mais vous l'avez donc vu? dit le meunier, qui ne pouvait se contenir.
+
+--Oh non! reprit Cadoche, je ne l'ai pas vu; mais un de mes amis,
+c'est-a-dire un homme qui s'y trouvait m'a raconte tout ca.
+
+--A la bonne heure, dit le meunier tranquillise.
+
+--Prenez donc votre tasse de the, pere Cadoche, dit la meuniere, et ne
+bavardez pas tant, ca vous fera du mal.
+
+--Allez au diable, meuniere, avec votre eau chaude! repondit le mendiant
+en repoussant la tasse, j'ai horreur de ces rincures-la. Laissez-moi
+donc raconter mon histoire; il y a assez longtemps que je l'ai sur le
+coeur, je veux la dire une fois tout entiere avant de mourir, et on
+m'interrompt toujours!
+
+--C'est vrai, dit le notaire, ce matin vous vouliez la dire sous la
+ramee, et tout le monde a tourne le dos en disant: ah! voila l'histoire
+des chauffeurs du pere Cadoche qui commence, allons-nous-en! Mais moi,
+ca m'amusait et j'aurais volontiers entendu le reste. Continuez donc.
+
+--Figurez-vous, dit Cadoche, que cet homme dont je vous parle et qui se
+trouvait la... un peu malgre lui... c'etait un pauvre paysan, on l'avait
+entraine; et puis quand la peur le prit, et qu'il fit mine de reculer,
+on le menaca de lui faire sauter la cervelle, s'il ne remontait sur le
+cheval qu'on lui avait amene et qui etait ferre a rebours comme ceux
+des autres, afin qu'en se retirant, on laissat par terre une trace qui
+derouterait les poursuites.... Et quand mon homme fut la, et qu'il vit
+qu'il fallait faire comme les autres, il se mit a fouiller et a fureter
+partout pour trouver l'argent. Il aimait mieux ca que d'aider a faire
+rotir ce pauvre Bricolin, car ce n'etait pas un mechant homme que le
+camarade dont je vous parle. Vrai! cette besogne-la ne lui plaisait
+pas et lui faisait horreur a voir... c'etait vilain... ce patient qui
+hurlait a dechirer les oreilles, cette femme evanouie, ces maudites
+jambes qui se debattaient dans le feu, et que je crois toujours voir....
+Il n'y a pas eu une nuit depuis que je n'en aie reve! Bricolin etait
+dans ce temps-la un homme tres-fort, il se raidissait si bien qu'une
+barre de fer qui etait au milieu du feu fut tordue par ses pieds....
+Ah! je ne m'en suis pas mele, j'en jure devant Dieu!... Quand ils m'ont
+force a lui tenir une serviette sur la bouche, la sueur me coulait du
+front, froide comme du verglas....
+
+--A vous? dit le meunier stupefait.
+
+--A l'homme qui m'a raconte tout ca. Alors notre homme prit un bon
+moment pour s'esquiver, et il se mit a chercher, chercher, du haut en
+bas dans la maison, a frapper avec une pioche contre tous les murs pour
+voir si ca sonnait le creux, et demolissant a droite et a gauche comme
+les autres. Mais ne voila-t-il pas qu'il se glisse dans une petite
+etable a porcs, sauf votre respect... et qu'il s'y trouve tout seul!
+C'est depuis ce temps-la que j'ai toujours aime les cochons, et que j'en
+ai eleve un tous les ans.... Il frappe, il ecoute... ca sonne encore le
+creux. Il regarde autour de lui. J'etais tout seul! Il travaille son
+mur, il fouille, et il trouve... devinez quoi? le pot de fer!... Nous
+savions bien que c'etait la tirelire au pere Bricolin! Le serrurier qui
+l'avait scelle avait bavarde dans les temps: j'eus bien vite reconnu que
+c'etait la le pot aux roses! Et c'etait si lourd! C'est egal mon homme
+trouva la force d'un boeuf dans ses bras et dans son coeur. Il se sauva
+bel et bien avec son pot de fer et quitta le pays par pointe sans dire
+bonsoir aux autres. On ne l'a jamais revu depuis dans ce pays-la. C'est
+qu'il jouait gros jeu, da! les chauffeurs l'auraient assomme sans facon
+s'ils l'avaient decouvert. Il marcha jour et nuit sans s'arreter, sans
+boire ni manger jusqu'a ce qu'il fut dans un grand bois ou il enterra
+son pot, et il dormit la je ne sais combien d'heures. J'etais si fatigue
+de porter une pareille charge! Quand la faim me prit, j'etais bien
+embarrasse. Je n'avais pas un sou vaillant, et je savais que dans mes
+cent mille francs il n'y avait pas un louis qui ne fut marque! J'y avais
+regarde, je n'avais pas pu m'en tenir! je voyais bien que cette maudite
+marque ferait reconnaitre l'argent designe deja a la police. L'effacer
+en grattant eut ete pire. Et puis un pauvre diable comme celui dont je
+parle, qui aurait ete changer un louis d'or pour avoir un morceau de
+pain chez un boulanger, ca aurait eveille les soupcons. Il n'avait qu'un
+parti a prendre; il se fit mendiant. La police ne se faisait pas si bien
+dans ce temps-la qu'aujourd'hui, a preuve que sans quitter le pays aucun
+chauffeur ne fut puni. Le metier de mendiant est bon quand on sait le
+faire.... J'y ai ramasse quelque chose sans jamais me priver de rien.
+Mon homme ne fit pas la betise d'appeler un serrurier pour fermer son
+pot de fer; il l'enterra tout au beau milieu d'une mechante cabane de
+paille et de terre qui lui sert de maison et qu'il s'est batie lui-meme
+au fond des bois. Depuis quarante ans personne ne l'a tourmente, parce
+que son sort n'a fait envie a personne, et il a eu le plaisir d'etre
+plus riche et plus fier que tous ceux qui le meprisaient.
+
+--Et a quoi lui a servi son or? dit Henri.
+
+--Il le regarde une fois par semaine, quand il retourne a sa cabane ou
+il serre l'argent qu'il a recueilli de ses aumones. Il ne garde sur lui
+que ce qu'il veut depenser en tabac et en brandevin. Il fait dire de
+temps en temps une messe pour s'acquitter envers le bon Dieu du service
+qu'il en a recu, et avec beaucoup d'ordre et de sagesse il se tire
+d'affaire. Il n'est pas si fou que de sortir une seule piece de son
+tresor. Ca ne donnerait plus de soupcons maintenant que l'histoire est
+oubliee et les poursuites abandonnees, mais ca ferait penser qu'il
+est riche et on ne lui ferait plus la charite. Voila, mes enfants,
+l'histoire du pot de fer. Comment la trouvez-vous?
+
+--Superbe! dit le notaire, et fort bonne a savoir!
+
+Un profond silence succeda a ce recit. Les assistants se regardaient,
+partages entre la surprise, l'effroi, le mepris et une sorte d'envie de
+rire bizarre melee a toutes ces emotions. Cadoche, epuise par son babil,
+s'etait renverse sur l'oreiller; sa face pale prenait des teintes
+verdatres, sa barbe longue, raide, et encore assez noire pour assombrir
+son visage terreux, achevait de le rendre effrayant. Ses yeux creux, qui
+tout a l'heure lancaient des flammes pendant que l'ivresse et le delire
+deliaient sa langue, semblaient rentrer dans leurs orbites et prendre
+l'eclat vitreux de la mort. Sa figure accentuee, son grand nez mince et
+aquilin, ses levres rentrantes, tous ses traits, qui avaient pu etre
+agreables dans sa jeunesse, n'annoncaient pas un naturel feroce, mais un
+melange bizarre d'avarice, de ruse, de mefiance, de sensualite, et meme
+de bonhomie.
+
+--Ah ca! dit enfin le meunier, est-ce un reve qu'il vient de faire, ou
+une confession que nous venons d'entendre? Est-ce le medecin ou le cure
+qu'il faut appeler?
+
+--C'est la misericorde de Dieu! dit Lemor, qui observait plus
+attentivement que tous les autres l'alteration de la face du mendiant
+et la gene de sa respiration. Ou je me trompe fort, ou cet homme a peu
+d'instants a vivre.
+
+--J'ai peu d'instants a vivre? dit le mendiant en faisant un effort pour
+se relever. Qu'est-ce qui a dit ca? Est-ce le medecin? Je ne crois pas
+aux medecins. Qu'ils aillent tous au diable!
+
+Il se pencha vers la ruelle, et acheva sa bouteille d'eau-de-vie: puis
+se retournant, il fut pris d'une atroce douleur et laissa echapper un
+cri.
+
+--J'ai le coeur enfonce, dit-il, luttant avec energie contre son mal. Il
+pourrait bien se faire que je n'en revinsse pas. Et si j'allais ne plus
+pouvoir retourner a ma maison? qu'est-ce que tout ca deviendrait? Et
+mon pauvre cochon, qu'est-ce qui en prendrait soin? Il est habitue a se
+nourrir du pain qu'on me donne et que je lui porte toutes les semaines.
+Il y a bien par la une petite voisine qui le mene aux champs. La
+coquette! elle me fait les yeux doux, elle espere heriter de moi. Mais
+il n'en sera rien: voila mon heritier!
+
+Et Cadoche etendit la main vers Grand-Louis d'un air solennel.
+
+--Il a toujours ete meilleur pour moi que tous les autres. C'est le seul
+qui m'ait traite comme je le merite; qui m'ait fait coucher dans un lit,
+qui m'ait donne du vin, du tabac, du brandevin et de la viande, au lieu
+de leurs croutons de pain auxquels je n'ai jamais touche! J'ai toujours
+pratique une vertu, moi: la reconnaissance! j'ai toujours aime le
+Grand-Louis et le bon Dieu, parce qu'ils m'ont fait du bien. Or donc,
+je veux faire mon testament en sa faveur, comme je le lui ai toujours
+promis. Meuniere, croyez-vous que je sois assez malade pour qu'il soit
+temps de tester?
+
+--Non, non! mon pauvre homme! dit la meuniere, qui, dans sa candeur
+angelique, avait pris le recit du mendiant pour une sorte de reve. Ne
+testez pas; on dit que ca porte malheur et que ca fait mourir.
+
+--Au contraire, dit M. Tailland; ca fait du bien; ca soulage. Ca ferait
+revenir un mort.
+
+--En ce cas, notaire, dit le mendiant, je veux essayer de ce remede-la.
+J'aime ce que je possede, et j'ai besoin de savoir que ca passera en
+bonnes mains, et non pas dans celles des petites drolesses qui me font
+la cour, et qui n'auront de moi que le bouquet et le ruban de mon
+chapeau pour se faire belles le dimanche. Notaire, prenez votre plume et
+griffonnez-moi ca en bons termes et sans rien omettre.
+
+"Je donne et legue a mon ami Grand-Louis d'Angibault, tout ce que je
+possede, ma maison situee a Jeu-les-Bois, mon petit carre de pommes de
+terre, mon cochon, mon cheval!...
+
+--Vous avez un cheval? dit le meunier. Depuis quand donc?
+
+--Depuis hier soir. C'est un cheval que j'ai trouve en me promenant.
+
+--Ne serait-ce pas le mien, par hasard?
+
+--Tu l'as dit. C'est la vieille Sophie qui ne vaut pas les fers qu'elle
+use.
+
+--Excusez, mon oncle! dit le meunier moitie content, moitie fache. Je
+tiens a Sophie; elle vaut mieux que... bien des gens! Diable, vous
+n'etes pas gene de m'avoir vole Sophie! Et moi qui vous aurais confie la
+cle de mon moulin! Voyez-vous ce vieux hypocrite.
+
+--Taisez-vous, mon neveu, vous parlez sottement, reprit Cadoche avec
+gravite: il ferait beau voir qu'un oncle n'eut pas le droit de se servir
+de la jument de son neveu! Ce qui est a vous est a moi, puisque, par mes
+intentions et mon testament, ce qui est a moi est a vous.
+
+--A la bonne heure! repondit le meunier; _leguez-moi_ Sophie, leguez,
+leguez, mon oncle, j'accepte ca. Il est tout de meme heureux que vous
+n'ayez pas eu le temps de la vendre.... Vieux coquin, va! murmura-t-il
+entre ses dents.
+
+--Qu'est-ce que tu dis? repliqua le mendiant.
+
+--Rien, mon oncle, dit le meunier, qui s'apercut que le vieillard avait
+une sorte de rale convulsif. Je dis que vous avez bien fait: si c'etait
+votre plaisir de demander l'aumone a cheval!
+
+--Avez-vous fini, notaire, reprit Cadoche d'une voix eteinte. Vous
+ecrivez bien lentement! Je me sens assoupi. Depechez-vous donc,
+paresseux de tabellion!
+
+--C'est fait, dit le notaire. Savez-vous signer?
+
+--Mieux que vous! repondit Cadoche. Mais je n'y vois pas. Il me faudrait
+mes lunettes et une prise de tabac.
+
+--Voila, dit la meuniere.
+
+--C'est bien, reprit-il apres avoir savoure sa prise de tabac avec
+delices. Ca me remet. Allons, je ne suis pas mort, quoique je souffre
+comme un possede.
+
+Il jeta les yeux sur le testament et dit:--Ah! vous n'avez pas oublie le
+pot de fer et _son contenu_?
+
+--Non, certes! repondit M. Tailland.
+
+--Vous avez bien fait, repondit Cadoche d'un air profondement ironique,
+quoique tout ce que que je vous ai dit la-dessus soit un conte pour me
+moquer de vous!
+
+--J'en etais bien sur, dit le meunier d'un air joyeux; si vous aviez eu
+cet argent-la, vous l'auriez rendu a qui de droit. Vous avez toujours
+ete un honnete homme, mon oncle... quoique vous m'ayez vole ma jument;
+mais c'etait une de vos faceties: vous l'auriez ramenee! Allons, ne
+signez pas celle betise-la; je n'ai pas besoin de vos nippes, et ca peut
+faire plaisir a quelque pauvre: vous avez peut-etre, d'ailleurs, quelque
+parent a qui je ne veux pas faire tort de vos derniers sous.
+
+--Je n'ai pas de parents, je les ai tous enterres, Dieu merci! repondit
+le mendiant; et quant aux pauvres... je les meprise! Donne-moi la plume,
+ou je te maudis!...
+
+--Allons, allons, amusez-vous! dit le meunier en lui passant la plume.
+
+Le mendiant signa; puis repoussant le papier de devant ses yeux avec un
+mouvement d'horreur:
+
+--Otez-moi ca, otez-moi ca! dit-il, il me semble que ca me fait mourir!
+
+--Faut-il le dechirer? dit Grand-Louis tout pret a le faire.
+
+--Non pas, non pas, reprit le mendiant avec un dernier effort de
+volonte. Mets ca dans ta poche, mon garcon, tu n'en seras peut-etre pas
+fache! Ah ca! ou est-il le medecin? j'ai besoin de lui pour m'achever
+plus vite, si je dois souffrir longtemps comme ca!
+
+--Il va venir, dit la meuniere, et M. le cure avec lui; car je les ai
+fait demander tous deux.
+
+--Le cure? dit Cadoche; pour quoi faire?
+
+--Pour vous dire un mot de consolation, mon vieux. Vous avez toujours eu
+de la religion, et votre ame est aussi precieuse que celle d'un autre.
+Je suis bien sure que M. le cure ne refusera pas de se deranger pour
+vous porter les sacrements.
+
+--J'en suis donc la? reprit le moribond avec un profond soupir. En ce
+cas, pas de betise! et que le cure aille a tous les cinq cents diables,
+quoiqu'il soit un bonhomme apres tout, passablement ivrogne; mais je ne
+crois pas aux cures. J'aime le bon Dieu et non le pretre. Le bon Dieu
+m'a donne l'argent, le pretre me l'aurait fait rendre. Laissez-moi
+mourir en paix!... Mon neveu, tu me promets de faire perir ce patachon
+de malheur sous le baton?
+
+--Non! mais de le bien rosser.
+
+--Assez cause, dit le mendiant en etendant sa main livide; j'aurais
+voulu mourir en causant, mais je ne peux plus.... Ah! je ne suis pas si
+malade qu'on croit, je vais dormir, et peut-etre que tu n'heriteras pas
+de si tot, mon neveu!
+
+Le mendiant se laissa retomber, et, au bout d'un instant, il se fit dans
+sa poitrine comme un bouillonnement sonore. Il redevint rouge, puis
+bleme, gemit pendant quelques minutes, ouvrit les yeux d'un air effraye
+comme si la mort lui eut apparu sous une forme sensible, et tout a coup,
+souriant a demi comme s'il eut repris l'espoir de vivre, il rendit
+l'esprit.
+
+La mort meme du pire des hommes a toujours en soi quelque chose de
+mysterieux et de solennel qui frappe de respect et de silence les ames
+religieuses. Il y eut un moment de consternation et meme de tristesse au
+moulin, lorsque le mendiant Cadoche eut expire. Malgre ses vices et ses
+ridicules, malgre meme cette confession etrange qu'on venait d'entendre
+et a laquelle le notaire seul croyait fermement, la meuniere et son fils
+avaient une sorte d'amitie pour ce vieillard a cause du bien qu'ils
+s'etaient habitues a lui faire; car s'il est vrai de dire qu'on deteste
+les gens en raison des torts qu'on a eus envers eux, la maxime inverse
+doit etre acceptee.
+
+La meuniere se mit a genoux aupres du lit et pria. Lemor et le meunier
+prierent aussi dans leur coeur le dispensateur de toute reparation et de
+toute misericorde de ne pas abandonner l'ame immortelle et divine qui
+avait passe sur la terre sous la forme abjecte de ce miserable.
+
+Le notaire seul retourna tranquillement avaler sa tasse de the, apres
+avoir dit avec sang-froid: "_Ite, missa est, Dominus vobiscum._"
+
+--Grand-Louis, dit-il ensuite en appelant dehors, il faut t'en aller
+tout de suite a Jeu-les-Bois avant que la nouvelle de ce deces y arrive.
+Quelque gueux de son espece pourrait aller bouleverser sa cahute et
+denicher l'oeuf.
+
+--Quel oeuf? dit le meunier. Son cochon, sa souquenille de rechange?
+
+--Non, mais le pot de fer.
+
+--Reverie, monsieur Tailland!
+
+--Va toujours voir. Et d'ailleurs ta jument!
+
+--Ah! ma vieille servante! j'oubliais, vous avez raison. Elle vaut bien
+le voyage a cause de son bon coeur et de notre ancienne amitie. Nous
+sommes presque du meme age, elle et moi. J'y vas; pourvu qu'il ne se
+soit pas encore moque de moi la-dessus! C'etait un vieux railleur!
+
+--Va toujours, te dis-je; pas de paresse! Je crois a ce pot de fer; j'y
+crois _dur comme fer_! comme on dit chez nous.
+
+--Mais dites donc, monsieur Tailland, est-ce que ca a quelque valeur ce
+chiffon de papier que vous avez barbouille en vous amusant?
+
+--C'est en bonne forme, je t'en reponds, et cela te rend peut-etre
+proprietaire de cent mille francs.
+
+--Moi? Mais vous oubliez que si l'histoire est vraie, il y en a une
+moitie a madame de Blanchemont et l'autre aux Bricolin?
+
+--C'est une raison de plus pour courir. Tu as accepte cela dans ton
+coeur a charge de restitution. Va donc le chercher. Quand tu auras rendu
+ce service-la a M. Bricolin, c'est bien le diable s'il ne te donne pas
+sa fille.
+
+--Sa fille! Est-ce que je songe a sa fille? Est-ce que sa fille peut
+songer a moi; dit le meunier en rougissant.
+
+--Bon! bon! la discretion est une vertu; mais je vous ai vus danser
+ensemble tantot, et je comprends bien pourquoi le pere vous a separes si
+brusquement.
+
+--Monsieur Tailland, otez-vous tout cela de l'esprit. Je pars; s'il y a
+un _magot_ pour tout de bon, qu'en ferai-je? Ne faudra-t-il pas quelque
+declaration a la justice?
+
+--A quoi bon? Les formalites de la justice ont ete inventees pour ceux
+qui n'ont pas de justice dans le coeur. A quoi servirait de deshonorer
+la memoire de ce vieux drole qui a reussi pendant quatre-vingts ans a
+passer pour un honnete homme? Tu n'as pas besoin non plus qu'on sache
+que tu n'es pas un voleur; on le sait de reste. Tu rendras l'argent, et
+tout sera dit.
+
+--Mais si ce vieux a des parents?
+
+--Il n'en a pas, et quand il en aurait, veux-tu les faire heriter de ce
+qui ne leur appartient pas?
+
+--C'est vrai; je suis tout abruti de ce qui vient de se passer. Je vas
+monter a cheval.
+
+--Ca ne sera pas commode de rapporter ce fameux pot de fer qui est si
+lourd, si lourd! Les chemins sont-ils praticables par la-bas?
+
+--Certainement. D'ici l'on va a Transault, et puis au Lys Saint-George,
+et puis a Jeu. C'est tout chemin vicinal fraichement repare.
+
+--En ce cas, prends ma voiture, Grand-Louis, et depeche-toi.
+
+--Eh bien, et vous?
+
+--Je coucherai ici en t'attendant.
+
+--Vous etes un brave homme, le diable m'emporte! Et si les lits sont
+mauvais, vous qui etes un peu delicat!
+
+--Tant pis! une nuit est bientot passee. D'ailleurs, nous ne pouvons pas
+laisser ta mere en tete-a-tete avec ce mort, c'est trop triste; car
+il faut que tu emmenes ton garcon de moulin. Quand on a de l'argent a
+porter, on n'est pas trop de deux. Tu trouveras des pistolets charges
+dans les poches de mon cabriolet. Je ne voyage jamais sans ca, moi qui
+ai souvent des valeurs a transporter. Allons, en route! Dis a ta mere
+de me faire encore du the. Nous causerons le plus tard possible, car ce
+mort m'ennuie.
+
+Cinq minutes apres, Lemor et le meunier etaient, par une nuit noire, en
+route pour Jeu-les-Bois. Nous leur donnerons le temps d'y arriver,
+et nous reviendrons voir ce qui se passe a la ferme pendant qu'ils
+voyagent.
+
+
+
+XXXIV.
+
+DESASTRE.
+
+La grand'mere Bricolin s'impatientait fort de ne pas voir arriver le
+meunier. Elle etait loin de penser que son emissaire ne devait jamais
+revenir toucher le salaire qu'elle lui avait promis, et le lecteur
+comprendra facilement qu'au moment d'expirer, le mendiant eut oublie de
+transmettre le message dont on l'avait charge. A la fin, fatiguee et
+decouragee d'attendre, la mere Bricolin alla retrouver son vieil epoux,
+apres s'etre assuree que la folle errait encore dans la garenne,
+absorbee comme a l'ordinaire dans ses meditations et ne faisant plus
+retentir d'aucune plainte sinistre les tranquilles echos de la vallee.
+Il etait environ minuit. Quelques voix mal assurees detonnaient encore
+au sortir des cabarets, et les chiens de la ferme, comme s'ils eussent
+reconnu des voix amies, ne daignaient pas aboyer.
+
+M. Bricolin, pousse par sa femme qui voulait que le sous-seing prive
+passe avec Marcelle recut execution a l'instant meme, avait, non sans
+souffrance et sans terreur, remis a la _dame venderesse_ le portefeuille
+qui contenait deux cent cinquante mille francs. Marcelle recut avec peu
+d'emotion ce venerable portefeuille. Il etait si malpropre qu'elle le
+prit du bout de ses doigts; lasse de s'occuper d'une affaire ou la
+cupidite d'autrui l'avait frappee de degout, elle le jeta dans un coin
+du secretaire de Rose. Elle avait accepte ce paiement si prompt par la
+meme raison qui avait decide l'acquereur a le faire, afin de l'engager
+et d'assurer le sort de la jeune fille en empechant qu'on ne vint a se
+retracter.
+
+Elle recommanda a Fanchon, a quelque heure que Grand-Louis se
+presenterait, de l'introduire dans la cuisine et de venir l'appeler
+elle-meme. Puis elle se jeta tout habillee sur son lit pour se reposer
+sans dormir, car Rose etait toujours tres-animee, et ne pouvait se
+lasser de la benir et de lui parler de son bonheur, Cependant, le
+meunier n'arrivant pas, et les emotions de la journee ayant epuise
+les forces de tous, vers deux heures du matin toute la ferme dormait
+profondement. Il faut pourtant excepter une personne de la famille,
+c'etait la folle, dont le cerveau etait arrive a un paroxysme de fievre
+intolerable.
+
+M. et Mme Bricolin avaient longtemps cause dans la cuisine. Le fermier
+n'ayant plus rien a craindre, et se sentant glace par toute l'eau qu'il
+avait bue, avait repris son pichet qu'il remplissait d'heure en heure en
+inclinant d'une main mal affermie une enorme cruche placee a cote, et
+remplie d'un vin ecumeux d'une couleur violatre. C'etait sa mere-goutte,
+le plus capiteux de sa recolte, boisson detestable, mais que le
+Berrichon prefere a tous les vins du monde.
+
+Plusieurs fois sa femme, voyant que la douceur d'etre proprietaire de
+Blanchemont et les riants projets de son opulence ne pouvaient plus
+raviver son oeil eteint ni degourdir sa machoire, l'avait invite a se
+mettre au lit. Il avait toujours repondu: "Tout a l'heure, j'y vas, j'y
+suis," mais sans quitter sa chaise. Enfin, apres avoir ete s'assurer que
+Rose etait endormie ainsi que Marcelle, madame Bricolin n'en pouvant
+plus, alla se coucher et s'endormit en appelant vainement son mari, qui
+n'avait pas la force de bouger et qui ne l'entendait plus. Completement
+ivre et aneanti comme un homme qui a fait l'effort de se degriser
+soudainement, mais qui s'en est bien dedommage apres, le fermier, la
+main sur son pichet et la tete inclinee sur la table, bercait de ses
+ronflements energiques le sommeil accable de sa femme, couchee, la porte
+ouverte, dans la piece voisine.
+
+Une heure s'etait a peine ecoulee lorsque M. Bricolin se sentit suffoque
+et pret a tomber en defaillance. Il eut beaucoup de peine a se lever. Il
+lui semblait que l'air manquait a ses poumons, que ses yeux cuisants ne
+pouvaient plus rien discerner, et qu'il etait frappe d'apoplexie. La
+peur de la mort lui rendit la force de se trainer a tatons jusqu'a la
+porte, qui donnait sur la cour; la chandelle avait fini de se consumer
+dans son cercle de fer-blanc.
+
+Ayant reussi a ouvrir et a descendre sans tomber les degres qui
+formaient une sorte de perron grossier au chateau neuf, le fermier
+promena autour de lui un regard hebete, sans rien comprendre a ce qu'il
+voyait. Une clarte extraordinaire qui remplissait la cour le forca a
+mettre la main devant son visage; car le passage des tenebres a cette
+lueur ardente lui causait de nouveaux vertiges. Enfin, l'air dissipant
+un peu les fumees du vin, l'espece d'asphyxie qu'il avait eprouvee fit
+place a un frisson convulsif, d'abord machinal et tout physique, mais
+bientot produit par une terreur inexprimable. Deux grandes gerbes de
+feu, se faisant jour a travers des nuages de fumee, sortaient du toit de
+la grange.
+
+Bricolin crut faire un mauvais reve; il se frotta les yeux, il se secoua
+tout le corps; toujours ces jets de flamme montaient vers le ciel et
+prenaient, avec une effroyable rapidite, un developpement immense. Il
+voulut crier _Au feu!_ sa langue etait paralysee et son gosier inerte.
+Il essaya de retourner vers la maison dont il s'etait eloigne de
+quelques pas sans savoir ou il allait. Il vit sur sa droite des torrents
+de flammes sortir des etables, sur sa gauche une autre gerbe de feu
+couronner les tours du vieux chateau, et devant lui... sa propre maison
+illuminee a l'interieur d'une clarte fantastique, et la porte qu'il
+avait laissee ouverte derriere lui vomissant des tourbillons noirs,
+comme la bouche d'une forge. Tous les batiments de Blanchemont etaient
+la proie d'un incendie magnifiquement dispose. Le feu avait ete mis en
+plus de douze endroits differents, et ce qu'il y avait de plus sinistre
+dans le premier acte de cette scene etrange, c'est qu'un silence de
+mort planait sur tout cela. Bricolin, prive de force et de volonte,
+contemplait dans une effroyable solitude un desastre dont personne ne
+s'apercevait encore. Tous les habitants du chateau neuf et de la
+ferme avaient passe du sommeil produit par la fatigue ou l'ivresse
+a l'asphyxie produite par la fumee. Les craquements de l'incendie
+commencaient seuls a se faire entendre et les tuiles a tomber avec un
+bruit sec sur le pave. Pas un cri, pas une plainte ne repondait a ces
+avertissements sinistres. Il semblait que l'incendie n'eut plus a
+devorer que des batiments deserts ou des cadavres. M. Bricolin se
+tordit les mains, et resta muet et immobile, comme si, accable par le
+cauchemar, il eut fait de vains efforts interieurs pour se reveiller.
+
+Enfin, un cri percant s'eleva, un seul cri de femme, et Bricolin, comme
+delivre du charme qui pesait sur lui, repondit par un hurlement sauvage
+a cet appel de la voix humaine. Marcelle s'etait apercue la premiere du
+danger; elle s'elanca dehors, portant son fils dans ses bras. Sans voir
+Bricolin ni le reste de l'incendie, elle deposa l'enfant sur un tas de
+foin au milieu de la cour, et lui disant d'une voix forte: "Reste la!
+n'aie pas peur," elle rentra precipitamment dans la maison, malgre la
+fumee suffocante qui la remplissait, et courut au lit de Rose qui etait
+restee comme paralysee, incapable de la suivre.
+
+Alors, avec la force d'un homme, la petite et svelte blonde, exaltee par
+son courage, prit sa jeune amie dans ses bras, et porta heroiquement
+aupres de son fils un corps beaucoup plus lourd et plus grand que le
+sien propre.
+
+A la vue de sa fille, Bricolin, qui n'avait d'abord songe qu'a sa
+recolte et a son betail, et qui avait couru du cote des granges, se
+rappela qu'il avait une famille, et, degrise pour la seconde fois,
+encore plus radicalement que la premiere, il vola au secours de sa mere
+et de sa femme.
+
+Heureusement le feu n'avait pris partout que par les combles, et le
+rez-de-chaussee, habite par les Bricolin, etait encore intact, a
+l'exception du pavillon de Rose qui, etant fort bas et au voisinage d'un
+amas de fagots secs, brulait rapidement.
+
+Madame Bricolin, reveillee en sursaut, retrouva tout a coup sa force
+physique et sa presence d'esprit. Aidee de son mari et de Marcelle,
+elle transporta dehors le vieux Bricolin qui, se croyant au milieu des
+chauffeurs, criait de toute sa force: "Je n'ai plus rien! ne me tuez
+pas! ne me brulez pas! je vous donnerai tout!"
+
+La petite Fanchon aidait resolument la mere Bricolin, qui bientot put
+aider aux autres. On reussit a reveiller les metayers et leurs valets,
+dont aucun ne perit.... Mais tout cela prit un temps considerable, et,
+quand on put recevoir les secours du village, quand on put organiser une
+chaine, il etait trop tard: l'eau semblait ranimer l'intensite du feu en
+soulevant et en faisant voler au loin des masses enflammees. Les enormes
+amas de cereales et de fourrages, dont regorgeaient les batiments
+d'exploitation, flambaient avec la rapidite de la pensee. Les charpentes
+centenaires des vieux batiments semblaient ne demander qu'a bruler.
+Presque tout le gros betail s'obstina a ne pas sortir et fut etouffe
+ou brule. On ne preserva que le corps du chateau neuf, dont les tuiles
+s'effondrerent et dont la charpente neuve resta decouverte, reduite en
+charbon, et dressant sa carcasse noire sur les murailles encore blanches
+du logis.
+
+Les pompes arriverent, inutile et tardive ressource dans les campagnes,
+instruments de secours souvent mal diriges, mal organises, et dont les
+tuyaux crevent au premier effort, faute d'entretien ou de service.
+Cependant les pompiers et les habitants du bourg reussirent a faire la
+part du feu et a preserver l'habitation et le mobilier des Bricolin.
+Mais cette part du feu fut immense, complete. Tout le pavillon
+qu'habitaient Rose et Marcelle, tous les batiments d'exploitation, tout
+le betail, tout le mobilier aratoire y passerent. On ne s'occupa pas du
+vieux chateau, dont la toiture brula, mais dont les fortes murailles
+nues se defendirent d'elles-memes. Une seule des tours, cedant a la
+chaleur, se lezarda de haut en bas. Le lierre immense qui embrassait les
+autres les preserva d'une derniere ruine.
+
+Le crepuscule commencait a blanchir lorsque le meunier et Lemor
+sortirent de la miserable cabane du mendiant. Lemor portait dans ses
+mains le pot de fer et Grand-Louis trainait par la bride sa chere
+Sophie, qui l'avait salue des son approche d'un hennissement amical.
+
+--J'ai lu _Don Quichotte_, disait-il, et je me trouve maintenant comme
+Sancho recouvrant son ane. Peu s'en faut qu'a son exemple je n'embrasse
+ma vieille Sophie et que je ne lui tienne de beaux discours.
+
+--Grand-Louis, dit Lemor, si vous pouvez resister a cette tentation,
+n'avez-vous pas celle de regarder si ce pot de fer contient de l'or ou
+des cailloux?
+
+--J'ai souleve le couvercle, dit le meunier. Ca brille la dedans; mais
+je suis fort presse de deguerpir avant le jour, avant que les habitants
+de ce desert, s'il y en a, observent mes mouvements et me prennent pour
+un voleur. Je suis tremblant d'emotion et de plaisir comme un homme
+qui mene a bien les affaires d'autrui; mais j'ai pourtant aussi le
+sang-froid d'un homme qui n'herite pas pour son compte. Filons, filons,
+monsieur Henri. Avez-vous remis ma pioche dans la voiture? Attendez que
+je donne un dernier coup d'oeil la dedans. Le trou est bien bouche, il
+n'y parait plus, en route! nous nous reposerons dans quelque taillis si
+nos betes refusent le service.
+
+Le cheval du notaire ayant fait trois mortelles lieues de pays au grand
+trot et souvent au galop dans les chemins montueux et penibles, se
+trouva en effet tellement fatigue au retour, que nos voyageurs, arrives
+a la hauteur du Lys-Saint-Georges, se virent obliges de le laisser
+souffler. Sophie, qu'ils avaient attachee derriere le cabriolet et qui
+n'etait pas habituee a marcher si follement, etait couverte de sueur.
+Le coeur du meunier s'en emut--Il faut de l'humanite avec les betes,
+dit-il, et puis, je ne veux pas que pour sa probite et sa sagacite dans
+cette affaire, notre bon notaire perde un bon cheval. Quant a Sophie, il
+n'y a pas de pot de fer qui tienne; cette vieille servante ne doit pas
+faire l'office du pot de terre. Voila un joli pacage bien ombrage, ou
+pas une bete ni un homme ne remuent. Entrons-y. Je suis bien sur qu'il
+y a une sacoche d'avoine dans le coffre du cabriolet; car M. Tailland
+pense a tout, et n'est pas homme a s'embarquer une seule fois sans
+biscuit. Nous respirerons la un quart d'heure, et nous serons tous un
+peu plus frais pour repartir. Malheureusement, en donnant la clef des
+champs au cochon de mon oncle (en heritera qui voudra!) j'ai oublie de
+lui voler quelques unes de ses croutes de pain, et je me sens l'estomac
+si creux que je partagerais volontiers l'avoine de Sophie si je ne
+craignais de lui faire tort. Il me semble que je ne commence guere bien
+mon role d'heritier de l'avare. Je meurs de faim a cote de mon tresor.
+
+En babillant ainsi suivant son habitude, le meunier debrida les chevaux
+et leur servit le dejeuner, a celui du notaire dans le sac a l'avoine,
+a Sophie dans son long bonnet de coton bleu qu'il lui attacha autour du
+nez tres-facetieusement.
+
+--C'est singulier comme je me sens le coeur leger a present, dit-il
+en se tapissant sous les buissons et en decouvrant le pot de fer.
+Savez-vous, monsieur Lemor, que mon bonheur est la dedans, si les louis
+ne sont pas seulement a la surface, et si le fond n'est pas rempli de
+gros sous? J'ai peur; c'est trop lourd pour n'etre que de l'or. Ah ca!
+aidez-moi a compter tout ca.
+
+Le compte fut bientot fait. Les pieces d'or en vieille monnaie etaient
+roulees par sommes de mille francs dans de sales chiffons de papier. En
+les ouvrant, Lemor et le meunier virent les marques que le mendiant
+leur avait indiquees. La fortune du pere Bricolin portait une croix sur
+chaque louis, le depot du seigneur de Blanchemont une simple barre. Au
+fond, il y avait environ trois mille francs en argent, en pieces de
+toute espece, et meme une poignee de gros sous, la derniere qu'eut
+economisee le mendiant.
+
+--Ce restant-la, dit le meunier en le rejetant au fond du pot de fer,
+c'est la fortune de mon oncle, c'est l'heritage de votre serviteur,
+c'est le denier de la veuve que ce vieux grimaud ne se faisait pas faute
+de recueillir, et qui retournera a la veuve et a l'orphelin, je vous
+en reponds. Qui sait si ce n'est pas aussi le produit du vol? A voir
+comment mon oncle, que Dieu fasse paix a son ame! m'avait escamote
+Sophie, je n'ai pas trop de confiance dans la purete de son legs. Tiens!
+ca me fera plaisir de faire l'aumone! moi qui suis si souvent prive
+de cette douceur-la! Je vais prendre un plaisir de prince. Savez-vous
+qu'avec trois mille francs, dans ce pays-ci, on peut sauver et assurer
+l'existence de trois familles?
+
+--Mais vous ne pensez pas au reste du depot, Grand-Louis. Songez donc
+qu'avec cette grosse somme, dont madame de Blanchemont n'a vraiment pas
+besoin pour elle-meme, vous allez la mettre a meme aussi de faire bien
+des heureux.
+
+--Oh! je m'en rapporte a elle pour le faire rouler vite sur cette
+table-la! Mais il y a, a cote, quelque chose qui me flatte! c'est ce
+petit magot que M. Bricolin va recevoir de ma main avec tant de plaisir.
+Ca n'aura pas un emploi tres-chretien chez lui, mais ca raccommodera
+beaucoup mes affaires, qui etaient bien gatees hier au soir.
+
+--C'est-a-dire, mon cher Louis, que vous pouvez pretendre maintenant a
+la main de Rose.
+
+--Oh! ne croyez pas cela! si les cinquante mille francs m'appartenaient,
+ca pourrait s'arranger a la rigueur. Mais le Bricolin sait mieux compter
+que vous! Il dira: "Voila cinq mille pistoles qui sont a moi et que
+Grand-Louis me rapporte, il ne fait que son devoir. Ce qui est a moi
+n'est pas a lui: donc, j'ai cinquante mille francs de plus dans ma
+poche, et il reste avec son moulin Gros-Jean comme devant.
+
+--Et il ne sera pas emerveille et touche d'une probite dont il ne serait
+sans doute pas capable?
+
+--Emerveille, oui; touche, non. Mais il se dira: "Ce garcon peut m'etre
+utile." Les honnetes gens sont tres-necessaires a ceux qui ne le sont
+pas, et il me pardonnera mes peches; il me rendra sa pratique, a
+laquelle je tiens beaucoup, puisqu'elle me met a meme de voir Rose et
+de lui parler tous les jours. Vous voyez donc que, sans me faire
+d'illusions, j'ai sujet d'etre content. Hier soir, quand je dansais
+avec Rose, quand elle avait l'air de m'aimer, je me sentais si fier, si
+heureux! Eh bien, je retrouve mon bonheur d'hier soir sans m'inquieter
+de mon lendemain. C'est beaucoup; brave oncle Cadoche, va! tu ne te
+doutais pas de ce qu'il y avait pour moi de consolations dans ton pot de
+fer! Tu croyais me faire riche, et tu me rends heureux!
+
+--Mais, mon cher Louis, puisque vous rapportez a Marcelle une somme
+egale a celle qu'elle voulait sacrifier pour vous, vous pouvez bien,
+a present, accepter les concessions qu'elle offrait de faire a M.
+Bricolin?
+
+--Moi? Jamais. Ne parlons pas de ca. Ca me blesse. Je ne serai plus
+banni de la ferme; c'est tout ce qu'il me faut. Voyez comme ce tresor
+est joli! comme il brille! comme il y aurait la dedans des peines
+soulagees et des inquietudes apaisees! C'est pourtant beau, l'argent,
+monsieur Lemor! Convenez-en! la, dans le creux de ma main, il y a la vie
+de cinq ou six pauvres enfants!...
+
+--Ami, je n'y vois que ce qu'il y a en effet: les larmes, les cris, les
+tortures du vieux Bricolin, l'avarice du mendiant, sa vie honteuse et
+stupide, consumee tout entiere dans la tremblante contemplation de son
+vol.
+
+--Hein! vous avez raison, dit le meunier en rejetant avec effroi la
+poignee d'or dans le pot de fer. Que de crimes, de lachetes, de soucis,
+de mensonges, de peurs et de souffrances la dedans! Vous avez raison,
+c'est vilain, l'argent! Nous-memes qui sommes la a le regarder et a le
+compter en cachette, nous voila comme deux brigands armes de pistolets,
+et craignant d'etre surpris par d'autres bandits, ou apprehendes au
+collet par les gendarmes. Allons, cache-toi, maudit! s'ecria-t-il en
+replacant le couvercle, et nous, partons, ami! Vive la joie, cela n'est
+pas a nous!
+
+
+
+
+CINQUIEME JOURNEE.
+
+
+
+XXXV.
+
+RUPTURE.
+
+En approchant du vallon de la Vauvre, nos voyageurs remarquerent, du
+cote de Blanchemont, une nappe immense de lourde fumee que le soleil
+levant commencait a blanchir.
+
+[Illustration: Ah ca! aidez-moi a compter tout ca.]
+
+--Regardez donc, dit le meunier, comme il y a du brouillard sur la
+Vauvre, ce matin, surtout du cote ou nous avons toujours envie de
+regarder tous les deux! Ca me gene, je ne vois pas les toits pointus de
+mon bon vieux petit chateau qui, de tous les cotes, quand je fais mes
+courses aux environs, sert de point de mire a mes pensees!
+
+Au bout de dix minutes, la fumee, que les vapeurs humides du matin
+affaissaient sous leur poids, rampa tout a fait au bas du vallon, et
+Grand-Louis, arretant brusquement le cheval du notaire, dit a son
+compagnon:
+
+--C'est singulier, monsieur Lemor, je ne sais pas si j'ai la berlue ce
+matin, mais j'ai beau regarder, je ne vois pas le toit rouge du chateau
+neuf au bas des tours du vieux chateau! Je suis pourtant bien sur qu'on
+le voit d'ici; je m'y suis arrete plus de cent fois, et je distingue les
+arbres qui sont autour. Eh mais! regardez donc! le vieux chateau est
+tout change! les tourelles me paraissent aplaties. Ou diable est le
+toit? Le tonnerre m'ecrase! il n'y a plus que les pignons! Attendez,
+attendez! Qu'est-ce qu'il y a donc de rouge du cote de la ferme? C'est
+du feu! oui, du feu! et toutes ces choses noires?... Monsieur Lemor, je
+vous le disais bien, quand nous sommes arrives a Jeu-les-Bois, que le
+ciel etait tout rouge, et qu'il y avait un incendie quelque part. Vous
+me souteniez que c'etaient des brulis de bruyeres, je savais bien qu'il
+n'y avait pas de brandes de ce cote-la. Regardez donc! je ne reve pas!
+le chateau, la ferme, tout est brule!... Mais Rose! Et Rose!... Ah! mon
+Dieu! Et madame Marcelle! et mon petit Edouard! et la vieille Bricolin!
+mon Dieu! mon Dieu!
+
+Et le meunier, fouettant le cheval avec fureur, prit au galop la
+direction de Blanchemont, sans s'inquieter cette fois si la vieille
+Sophie pouvait ou non le suivre.
+
+A mesure qu'ils approchaient, les indices du sinistre ne devenaient que
+trop certains. Bientot ils l'apprirent de la bouche des passants, et,
+bien qu'on leur assurat que personne n'avait peri, tous deux, pales et
+oppresses, hataient la course trop lente, a leur gre, du cheval qui les
+emportait.
+
+[Illustration: Un gendarme l'arreta en la prenant parle bras.]
+
+Arrives au bas du terrier, comme ce pauvre animal, haletant et couvert
+d'ecume, ne pouvait plus gravir le chemin qu'au pas, ils l'arreterent
+devant chez la Piaulette, et sauterent du cabriolet pour courir plus
+vite. En ce moment, Marcelle, sortant de la chaumiere, parut a leurs
+yeux. Elle etait pale, mais calme, et ses vetements ne portaient la
+trace d'aucune brulure. Occupee toute la nuit a soigner les personnes,
+elle ne s'etait pas consacree inutilement a vouloir eteindre le feu. En
+la voyant, Lemor faillit s'evanouir de joie; il lui prit la main sans
+pouvoir lui parler.
+
+--Mon fils est ici et Rose est chez le cure, dit Marcelle. Elle n'a
+eprouve aucun accident, elle n'est presque pas malade, elle est heureuse
+malgre la consternation de ses parents. Il n'y a dans tout cela que de
+l'argent perdu. C'est peu de chose au prix du bonheur qui l'attend....
+
+--Quoi donc? dit le meunier, je ne comprends pas.
+
+--Allez la voir, ami, rien ne s'y oppose, et apprenez d'elle-meme ce que
+je ne veux pas vous dire la premiere.
+
+Grand-Louis stupefait se mit bientot a courir. Lemor entra dans la
+chaumiere avec Marcelle, et tandis que la Piaulette et son mari
+s'occupaient des chevaux, il courut vers le lit ou dormait Edouard. Le
+dernier des Blanchemont reposait tranquillement sur le grabat du plus
+pauvre paysan de ses domaines. Il ne possedait plus meme un gite, et
+l'hospitalite de l'indigence etait la seule chose qu'il put reclamer en
+cet instant.
+
+--Il n'a donc pas couru de danger? s'ecria Lemor en baisant ses petites
+mains, humides d'une douce chaleur.
+
+--Ce petit etre est d'une bonne trempe, dit Marcelle, avec un certain
+orgueil. Il n'a pas ete malade, il s'est eveille dans une fumee
+etouffante, et il n'a pas eu peur. Il a passe la nuit avec moi a
+preserver et a consoler les autres, trouvant, malgre sa faiblesse et son
+ignorance du malheur, des soins, des caresses, et des paroles naivement
+angeliques pour moi et pour tous ces etres sans courage qui tremblaient
+et criaient autour de nous. Et moi qui craignais pour sa sante la
+frayeur et l'emotion! Cette frele nature renferme une ame heroique.
+Lemor! c'est un enfant beni, que Dieu avait marque en naissant pour en
+faire un noble pauvre!
+
+L'enfant s'eveilla aux caresses de Lemor, et, le reconnaissant cette
+fois a son affection plus qu'a ses traits:
+
+--Ah! Henri! lui dit-il, pourquoi donc ne voulais-tu pas me parler quand
+tu _faisais Antoine?_
+
+Marcelle commencait a expliquer avec stoicisme a son amant dans quel
+nouveau desastre cet incendie precipitait le reste de sa fortune,
+lorsque M. Bricolin, la figure bouleversee, les vetements en lambeaux et
+les mains toutes brulees, entra dans la chaumiere.
+
+Au sortir de sa premiere terreur, le fermier avait travaille avec une
+energie et une audace desesperees a vouloir sauver ses boeufs et ses
+recoltes. Il avait failli etre cent fois victime de son acharnement; il
+n'avait renonce a de vaines esperances qu'en se voyant au milieu d'un
+monceau de cendres. Alors, le decouragement, le desespoir et une sorte
+de fureur s'etaient empares de sa pauvre tete. Il etait devenu comme
+fou, et il accourait vers Marcelle d'un air egare, les idees confuses et
+la parole embarrassee.
+
+--Ah! vous voila enfin, Madame! dit-il d'une voix entrecoupee, je
+vous cherche dans tout le village, et je ne sais ce que vous devenez.
+Ecoutez, ecoutez, madame Marcelle!... Ce que j'ai a vous dire est
+tres-important... Vous avez beau etre tranquille, tout ce malheur-la
+retombe sur vous, tout ce dommage-la vous concerne!
+
+--Je le sais, monsieur Bricolin! repondit Marcelle avec un peu
+d'impatience. La vue de cet homme cupide n'etait pas consolante pour
+elle en cet instant.
+
+--Vous le savez? reprit Bricolin avec une sorte de colere, et moi aussi,
+je le sais! C'est a vous de rebatir le domaine et de recomposer le
+cheptel de Blanchemont.
+
+--Et avec quoi, s'il vous plait, monsieur Bricolin?
+
+--Avec votre argent! N'avez-vous pas de l'argent? Ne vous en ai-je pas
+donne assez?
+
+--Je ne l'ai plus, monsieur Bricolin! le portefeuille a brule.
+
+--Vous avez laisse bruler _mon_ portefeuille? le portefeuille que je
+vous avais _confie_? s'ecria Bricolin exaspere et en se frappant le
+front avec ses poings. Comment avez-vous ete assez folle, _assez bete_,
+pour ne pas sauver le portefeuille, puisque vous avez bien eu le temps
+de sauver votre fils?
+
+--J'ai sauve Rose aussi, monsieur Bricolin. C'est moi qui l'ai portee
+dans mes bras hors de la maison. Pendant ce temps, le portefeuille a
+brule; je ne le regrette pas.
+
+--Ce n'est pas vrai, vous l'avez!
+
+--Je vous jure devant Dieu que non. Le meuble ou il etait, tous les
+meubles de cette chambre ont brule pendant qu'on sauvait les personnes.
+Vous le savez bien, je vous l'ai dit, car vous m'avez interrogee
+la-dessus; mais vous ne m'avez pas entendue, ou vous ne vous souvenez
+pas.
+
+--Ah! si, je m'en souviens, dit le fermier consterne, mais j'ai cru que
+vous me trompiez.
+
+--Et pourquoi vous tromperais-je? Cet argent n'etait-il pas a moi?
+
+--A vous? Vous ne niez donc pas que je vous ai achete hier soir votre
+terre, que je vous l'ai payee et qu'elle m'appartient?
+
+--Comment la pensee vous vient-elle que je sois capable de le nier?
+
+--Ah! pardon, pardon, Madame! je n'ai pas ma tete! dit le fermier abattu
+et calme.
+
+--Je le vois bien, dit Marcelle d'un ton de mepris auquel il ne prit pas
+sarde.
+
+--C'est egal, la reparation des batiments et le cheptel sont a votre
+charge, reprit-il apres un silence pendant lequel ses idees se
+confondirent de nouveau.
+
+--De deux choses l'une, monsieur Bricolin, dit Marcelle en levant les
+epaules: ou vous n'avez pas achete le domaine, et il m'appartient de
+reparer le mal, ou je vous l'ai vendu et je n'ai pas a m'en occuper;
+choisissez!
+
+--C'est vrai! dit encore Bricolin tombant dans une nouvelle stupeur.
+Puis il reprit bien vite: Oh! je vous l'ai bel et bien achete, paye,
+vous ne pouvez pas nier ca! J'ai votre acte qui porte quittance, je ne
+l'ai pas laisse bruler, moi! Ma femme l'a dans sa poche.
+
+--En ce cas, vous etes tranquille, et moi aussi, car j'ai aussi le
+double de notre acte dans ma poche.
+
+--Mais vous devez supporter le dommage! s'ecria Bricolin avec une
+sombre fureur. Je ne vous ai pas achete une terre sans batiment et sans
+cheptel. Il y a la une perte de cinquante mille francs, au moins!
+
+--Je n'en sais rien, mais le desastre a eu lieu apres la vente.
+
+--C'est vous qui avez mis le feu!
+
+--C'est tres-probable! dit Marcelle avec un froid mepris, et j'y ai jete
+le prix de ma terre pour m'amuser!
+
+--Pardon, pardon, je suis malade! dit le fermier; perdre tant d'argent
+dans une nuit!... Mais c'est egal, madame Marcelle, vous me devez une
+indemnite pour mon malheur. J'ai toujours eu du malheur avec votre
+famille. Mon pere, pour un depot que lui avait fait votre grand-pere,
+a ete mis a la torture par les chauffeurs, et a perdu cinquante mille
+francs qui etaient a lui.
+
+--Les suites de ce malheur sont irreparables, puisque votre pere y a
+perdu la sante de l'ame et du corps. Mais ma famille est fort innocente
+du crime des brigands; et quant a la perte de votre argent, elle a ete
+largement compensee par mon grand-pere.
+
+--C'est vrai, c'etait un digne maitre! Aussi, vous devez faire comme
+lui, vous devez m'indemniser!
+
+--Vous tenez tant a l'argent, et j'y tiens si peu, monsieur Bricolin,
+que je vous satisferais si j'etais en mesure de le faire. Mais vous
+oubliez que j'ai tout perdu, jusqu'a une miserable somme de deux mille
+francs que j'avais retiree de la vente de ma voiture, jusqu'a mes
+vetements et a mon linge. Mon fils ne peut pas meme dire qu'il ne
+possede au monde en ce moment-ci que les habits qui le couvrent, car je
+l'ai emporte nu de votre maison, et si cette femme que voici ne l'avait
+pris chez elle avec une sublime charite pour le couvrir des pauvres
+habits d'un de ses enfants, je serais forcee de vous demander l'aumone
+d'une blouse et d'une paire de sabots pour lui. Laissez-moi donc
+tranquille, je vous en supplie, j'ai la force de supporter mon malheur;
+mais votre rapacite m'indigne et me fatigue.
+
+--C'est assez, Monsieur, dit Lemor, qui ne pouvait plus se contenir.
+Sortez, laissez madame en paix.
+
+Bricolin n'entendit pas cette apostrophe. Il s'etait laisse tomber sur
+une chaise, sensible au denument absolu de Marcelle, en ce qu'il lui
+otait toute esperance de la ranconner.--Ainsi, s'ecria-t-il avec
+desespoir, en frappant des poings sur la table, j'ai cru faire un bon
+marche cette nuit, j'ai achete Blanchemont deux cent cinquante mille
+francs, et voila que ce matin j'ai cinquante mille francs de perte en
+batiments et en bestiaux! Ca fait, dit-il en sanglotant, que le domaine
+me revient a trois cent mille francs comme vous le vouliez!
+
+--Il ne me semble pas que ce soit ma faute, ni que j'en profite, dit
+froidement Marcelle dont l'indignation tomba en voyant celle de Lemor,
+et qui le retenait pour le forcer a se moderer.
+
+--C'est donc la tout votre malheur, monsieur Bricolin? dit naivement la
+Piaulette emerveillee de tout ce qu'elle entendait. Vraiment, je m'en
+arrangerais bien! Cette pauvre dame a tout perdu, vous etes encore
+riche, aussi riche qu'hier soir, et vous lui demandez quelque chose?
+C'est drole tout de meme! Si Blanchemont ne vous revient, avec votre
+malheur, qu'a trois cent mille francs, c'est encore joliment bon marche.
+J'en sais bien qui en auraient donne davantage.
+
+--Qu'est-ce que vous dites, vous? repondit Bricolin. Taisez-vous, vous
+n'etes qu'une sotte et une commere.
+
+--Merci, Monsieur, dit la Piaulette; et, se retournant avec fierte vers
+Marcelle: C'est egal, Madame, dit-elle; puisque vous avez tout perdu,
+vous pouvez bien rester chez moi tant que vous voudrez, et partager mon
+pain noir. Je ne vous le reprocherai pas et je ne vous renverrai jamais.
+
+--Ecoutez, Monsieur! dit Lemor, et rougissez!
+
+--Vous, je ne sais pas qui vous etes, repondit Bricolin furieux.
+Personne ne vous connait ici; vous avez l'air d'un meunier comme j'ai
+l'air d'un eveque. Mais vous n'irez pas loin, mon garcon! Je vous
+designerai aux gendarmes pour qu'on vous demande vos papiers, et si vous
+n'en avez pas, nous verrons! Le feu a ete mis chez moi par malveillance,
+c'est assez clair, tout le monde l'a constate, et le procureur du roi
+est la qui verbalise. Vous etes bien avec un homme qui m'en veut,
+suffit!
+
+--Ah! c'en est trop, dit Lemor indigne, vous etes le dernier des
+miserables, et si vous ne sortez d'ici, je saurai bien vous y forcer.
+
+--Arretez! dit Marcelle en saisissant le bras de Lemor. Ayez pitie
+de cet homme, il a perdu la raison! Soyez indulgent pour le malheur,
+quelque lache qu'il se montre; suivez mon exemple, Lemor; ma patience
+est a la hauteur de ma situation.
+
+Bricolin n'ecoutait pas. Il tenait sa tete dans ses mains et gemissait
+comme une mere qui a perdu son enfant.
+
+--Et moi qui n'ai jamais voulu me faire assurer parce que c'etait trop
+cher, criait-il d'un ton lamentable; et mes boeufs, mes pauvres boeufs,
+qui etaient si beaux et si gras! Un lot de moutons qui valait deux mille
+francs et que je n'ai pas voulu vendre a la foire de Saint-Christophe!
+
+Marcelle ne put s'empecher de sourire, et sa haute raison contint
+l'indignation de Lemor.
+
+--C'est egal! dit le fermier en se levant tout a coup, votre meunier
+n'aura pas ma fille!
+
+--En ce cas vous n'aurez pas ma terre, l'acte est clair et la condition
+formelle.
+
+--Nous plaiderons!
+
+--A la bonne heure.
+
+--Oh! vous ne pouvez pas plaider, vous! Il faut de l'argent pour ca, et
+vous n'en avez pas. Et puis il faudrait me restituer le paiement, et
+comment feriez-vous? D'ailleurs, votre jolie condition est nulle; et,
+quant au meunier, je vais commencer par le faire arreter et conduire
+en prison; car c'est lui, j'en suis sur, qui a mis le feu chez moi par
+vengeance de ce que je l'en ai chasse hier. Tout le village me servira
+de temoin comme quoi il m'a fait des menaces... et le monsieur que
+voila... suffit: a moi, a moi, les gendarmes! Et il s'elanca dehors en
+proie a un veritable delire.
+
+
+
+XXXVI.
+
+LA CHAPELLE.
+
+Inquiete pour le meunier et pour Lemor, que l'aveugle vengeance de
+Bricolin pouvait entrainer dans une affaire sinon grave, du moins
+desagreable, Marcelle engageait son amant a se cacher, et la Piaulette
+sortait deja pour avertir Grand-Louis d'en faire autant, lorsque l'on
+vit tout le monde, disperse sur le terrier et occupe a commenter le
+desastre, se rassembler et se mettre a courir vers la ferme.
+
+--Je suis sure que c'est deja fait! s'ecria la Piaulette en pleurant.
+Ils auront deja mis la main sur ce pauvre Grand-Louis!
+
+Lemor, n'ecoutant que son courage et son amitie, sortit de la chaumiere
+et s'elanca vers le terrier. Marcelle, effrayee, l'y suivit, laissant
+Edouard a la garde de la fille ainee de son hotesse.
+
+En entrant dans la cour de la ferme, Marcelle et Lemor virent avec
+effroi ces masses eparses de noirs decombres, le sol ruisselant d'une
+eau qui ressemblait a un lac d'encre, et la foule des travailleurs
+epuises, mouilles, brules, semblables a des spectres, et qui se
+preparaient a une nouvelle fatigue. Le feu venait de se rallumer a une
+petite chapelle isolee, situee entre la ferme et le vieux chateau.
+
+Ce nouvel accident semblait incomprehensible, car cette construction
+etait restee intacte jusque-la, et si une flammeche fut tombee dessus
+pendant l'incendie, le feu n'eut pas pu couver aussi longtemps dans une
+provision de pois secs qui y etait renfermee. Le feu partait cependant
+de l'interieur, comme si une main implacable eut pousse l'audace jusqu'a
+vouloir, sous les yeux de tous, et en plein jour, detruire jusqu'au
+dernier batiment du domaine.
+
+--Laissez bruler la chapelle, criait M. Bricolin ecumant de rage, courez
+apres l'incendiaire! Il doit etre par la, il ne peut etre loin. C'est
+Grand-Louis, j'en suis certain! j'ai des preuves! Cherchez dans la
+garenne! Cernez la garenne!
+
+M. Bricolin ignorait que, pendant qu'il signalait ainsi le meunier a la
+vindicte publique, celui-ci, oubliant tout et ne sachant plus rien de
+ce qui se passait au dehors, etait au presbytere, a genoux aupres du
+fauteuil ou l'on avait depose Rose, et qu'il recevait de sa bouche
+l'aveu de son amour et la revelation des engagements pris par son pere.
+Dans le desordre general, le cure et meme sa servante, s'etant meles aux
+travailleurs officieux, la grand'mere Bricolin etait seule restee aupres
+de Rose, et les jeunes amants, plonges dans la plus pure ivresse, ne se
+souvenaient plus des evenements qui s'agitaient autour d'eux.
+
+Un cercle s'etait forme autour de la chapelle, et on dirigeait les
+pompes, lorsque M. Bricolin, qui s'etait avance jusqu'a la porte
+cintree, recula d'horreur et alla tomber sur un de ses garcons de ferme,
+qui le soutint a grand'peine. Cette chapelle, qui avait ete jadis
+attenante au vieux chateau, montrait encore aux yeux des antiquaires
+d'assez jolis details de sculpture gothique. Mais la vetuste d'une telle
+construction devait ceder bientot a l'intensite de la chaleur. La flamme
+sortait par les fenetres, et les rosaces delicates commencaient a se
+detacher avec fracas, lorsque la porte a demi ouverte fut poussee
+brusquement de l'interieur. On vit alors sortir la folle, une petite
+lanterne dans une main et un brandon de paille enflamme dans l'autre.
+Elle se retirait lentement apres avoir mis la derniere main a son oeuvre
+de destruction; elle marchait d'un air grave, les yeux fixes a terre, ne
+voyant personne, et tout occupee du plaisir de sa vengeance longtemps
+meditee et froidement executee.
+
+Un gendarme trop consciencieux marcha droit a elle et l'arreta en la
+prenant par le bras. La folle s'apercut alors que la foule l'entourait;
+elle porta vivement son brandon enflamme a la figure du gendarme, qui,
+surpris de cette defense imprevue, fut force de lacher prise. Alors la
+Bricoline, retrouvant son agilite impetueuse, et prenant une expression
+de haine et de fureur, s'elanca dans la chapelle, comme pour se cacher,
+en proferant des imprecations confuses. On tenta de l'y suivre, personne
+n'osa. Elle traversa la flamme avec la prestesse d'une salamandre, et
+gravit le petit escalier en spirale qui conduisait aux combles. La, elle
+se montra a une lucarne et on la vit activer le feu qui montait trop
+lentement a son gre, et qui bientot l'environna de toutes parts. On fit
+vainement jouer les pommes pour arroser le toit. Il avait ete recemment
+repare et garni en zinc. L'eau coulait dessus et penetrait fort peu.
+Le feu couvait donc a l'interieur, et l'infortunee Bricoline, brulant
+lentement, devait subir des tortures atroces. Mais elle ne parut pas les
+sentir, et on l'entendit chanter un air de danse qu'elle avait aime dans
+sa jeunesse, qu'elle avait sans doute danse souvent avec son amant,
+et qui lui revint a la memoire au moment d'expirer. Elle ne fit pas
+entendre une seule plainte; sourde aux cris et aux supplications de sa
+mere oui se tordait les bras et qu'on retenait de force pour l'empecher
+de courir aupres d'elle, elle chanta longtemps, puis elle parut a la
+fenetre une derniere fois, et, reconnaissant son pere:
+
+--Ah! monsieur Bricolin, lui cria-t-elle, c'est un bien beau jour pour
+vous que le _jour d'aujourd'hui!_
+
+Ce fut sa derniere parole. Quand on fut maitre de l'incendie, on
+retrouva ses os calcines sur le pave de la chapelle.
+
+Cette affreuse mort acheva d'egarer l'esprit de M. Bricolin et de briser
+le courage de sa femme. Ils ne songerent plus a arreter personne, et,
+pendant toute la journee, Rose, la mere Bricolin et son vieux mari
+furent completement oublies d'eux. Enfermes a la cure, M, et Mme
+Bricolin ne voulurent voir personne, et n'en sortirent que lorsqu'ils
+eurent epuise ensemble toute, l'amertume de leur peine.
+
+
+
+XXXVII.
+
+CONCLUSION.
+
+Marcelle avait eu la presence d'esprit de prevoir que Rose, malade et
+brisee par tant d'emotions, n'apprendrait pas sans danger la deplorable
+fin de sa soeur. Elle avait suggere au meunier de la mettre bien vite
+dans le cabriolet du notaire et de l'emmener a son moulin avec la
+grand'mere et le vieux infirme, dont la bonne femme ne voulait pas se
+separer. Marcelle, appuyee sur le bras de Lemor qui portait Edouard dans
+ses bras, les suivit de pres.
+
+Pendant quelques jours Rose eut tous les soirs d'assez vifs acces de
+fievre. Ses amis ne la quittaient pas d'un instant, et, apres avoir
+reussi a lui cacher le spectacle des funerailles du mendiant Cadoche,
+qui fut porte en terre avec toutes les ceremonies qu'il avait exigees,
+ils lui laisserent ignorer la mort de la folle jusqu'a ce qu'elle fut
+en etat de supporter cette nouvelle; mais pendant bien longtemps encore
+elle n'en connut pas les affreuses circonstances.
+
+Marcelle consulta M. Tailland sur la valeur de l'acte passe avec
+Bricolin.
+
+L'avis du notaire ne fut pas favorable. Le mariage etant _d'ordre
+public_, on n'en pouvait faire une clause de vente. Dans le cas de
+clauses illicites, la vente subsiste et lesdites clauses sont _reputees
+non ecrites_. Tels sont les termes de la loi. M. Bricolin les
+connaissait avant la signature de l'acte.
+
+Au bout de trois jours, on vit arriver au moulin le fermier pale,
+abattu, maigri de moitie, ayant perdu jusqu'a l'envie de boire pour
+se donner du coeur. Il paraissait incapable de se mettre en colere;
+cependant, on ignorait dans quelles intentions il venait a Angibault, et
+Marcelle, qui voyait Rose encore bien faible, tremblait qu'il ne vint la
+reclamer avec des paroles et des manieres outrageantes. Tout le monde
+etait inquiet, et on sortit en masse au-devant de lui pour l'empecher
+d'entrer s'il n'annoncait pas des intentions pacifiques.
+
+Il debuta par intimer froidement a la mere Bricolin l'ordre de lui
+ramener sa fille au plus vite. Il avait loue une maison dans le bourg de
+Blanchemont, et il allait commencer les travaux de reconstruction.--Mais
+de ce que je suis mal loge, dit-il, ce n'est pas une raison pour que je
+sois prive de la societe de ma fille et pour qu'elle refuse ses soins a
+sa mere. Ce serait le fait d'un enfant denature.
+
+En parlant ainsi, Bricolin lancait au meunier des regards farouches. On
+voyait bien qu'il voulait tirer sa fille de chez lui, sans esclandre,
+sauf a exhaler ensuite sa rancune et a accuser au besoin Grand-Louis de
+l'avoir enlevee.
+
+--C'est juste, c'est juste, dit la mere Bricolin, qui s'etait chargee de
+repondre. Il y a longtemps que Rose demande a retourner aupres de son
+pere et de sa mere; mais comme elle est encore malade, nous l'en avons
+empechee. Je pense qu'aujourd'hui elle sera en etat de te suivre, et je
+suis prete a l'accompagner avec mon vieux, si tu as de quoi nous loger.
+Laisse seulement a madame Marcelle le temps de preparer la petite
+au plaisir et a la secousse de te revoir. Moi, j'ai a te parler en
+particulier, Bricolin; viens dans ma chambre.
+
+La vieille femme le conduisit dans la chambre qu'elle partageait avec la
+meuniere. Marcelle et Rose avaient ete installees dans celle du meunier.
+Lemor et Grand-Louis couchaient au foin avec delices.
+
+--Bricolin, dit la bonne femme, tu vas faire bien de la depense pour ces
+batiments! Ou donc prendras-tu l'argent?
+
+--Qu'est-ce que ca vous fait, la mere? vous n'en avez pas a me donner,
+repondit Bricolin d'un ton brusque. Je suis a court, il est vrai, dans
+ce moment; mais j'emprunterai. Je ne serai pas embarrasse pour trouver
+du credit.
+
+--Oui, mais avec de gros interets, comme c'est l'usage, et puis quand
+il faut rendre ca, on est deja lance dans de nouvelles depenses
+necessaires, inevitables. Ca gene, ca encombre, et on ne sait plus
+comment en sortir.
+
+--Eh bien! qu'est-ce que vous voulez que j'y fasse? puis-je serrer,
+l'annee prochaine, mes recoltes dans mon sabot, et mettre mon betail a
+l'abri sous un balai?
+
+--Qu'est-ce que ca coutera donc, tout ca?
+
+--Dieu sait!
+
+--A peu pres?
+
+--De quarante-cinq a cinquante mille francs, tout au moins; quinze a
+dix-huit mille pour les batiments, autant pour le cheptel, et autant que
+j'ai perdu de ma recolte et de mes profits de l'annee!
+
+--Oui, ca fait cinquante mille francs environ. C'est bien mon calcul. Eh
+bien! dis donc, Bricolin, si je te donnais ca, que ferais-tu pour moi?
+
+--Vous? s'ecria Bricolin dont les yeux reprirent leur feu accoutume;
+avez-vous donc des economies que vous m'aviez cachees, ou est-ce que
+vous radotez?
+
+--Je ne radote pas. J'ai la cinquante mille francs en or que je te
+donnerai, si tu veux me laisser marier Rose a mon gre.
+
+--Ah! voila! toujours le meunier! Toutes les femmes en sont folles de
+cet ours-la, meme les vieilles de quatre-vingts ans.
+
+--C'est bon, c'est bon, plaisante, mais accepte.
+
+--Et ou est-il, cet argent?
+
+--Je l'ai donne a garder a Grand-Louis, dit la vieille qui savait son
+fils capable de le lui arracher, de force, des mains dans un moment
+d'ivresse, s'il venait a le voir.
+
+--Et pourquoi a Grand-Louis, et non pas a moi ou a ma femme? Vous voulez
+donc lui en faire une donation si je ne fais pas votre volonte?
+
+--L'argent d'autrui est en surete dans ses mains, dit la vieille, car
+il a eu celui-la a mon insu, et il me l'a rapporte quand je le croyais
+perdu pour toujours. Il est a mon homme, s'entend; mais puisque vous
+l'avez fait interdire, et que nous nous etions, sous l'ancienne loi,
+donne notre bien a fonds perdu, au dernier vivant, j'en dispose!
+
+--Mais c'est donc un recouvrement? C'est impossible! vous vous moquez de
+moi, et je suis bien bon de vous ecouter!
+
+--Ecoute, dit la mere Bricolin, c'est une drole d'histoire.
+
+Et elle raconta a son fils toute l'histoire de Cadoche et de sa
+succession.
+
+--Et le meunier t'a rapporte cet argent-la quand il pouvait n'en rien
+dire? s'ecria le fermier stupefait. Mais c'est tres-honnete, ca, c'est
+tres-_joli_ de sa part! Il faudra lui faire un cadeau.
+
+--Il n'y a qu'un cadeau a lui faire: c'est la main de Rose, puisqu'elle
+lui a deja fait le cadeau de son coeur.
+
+--Mais je ne donnerai pas de dot! s'ecria Bricolin.
+
+--Ca va sans dire, qui est-ce qui t'en parle?
+
+--Faites-moi donc voir cet argent-la!
+
+La mere Bricolin conduisit son fils aupres du meunier, qui lui montra le
+pot de fer et _son contenu_.
+
+--Et de cette maniere-la, dit le fermier ebloui et comme ressuscite par
+la vue de tant d'or monnaye, madame de Blanchemont n'est pas absolument
+dans la misere?
+
+--Grace a Dieu!
+
+--Et a toi, Grand-Louis?
+
+--Grace a la fantaisie du pere Cadoche.
+
+--Et toi, de quoi herites-tu?
+
+--De trois mille francs, dont un tiers est destine a la Piaulette et le
+reste a etablir deux autres familles aupres de moi. Nous travaillerons
+tous ensemble et nous nous associerons pour les profits.
+
+--C'est bete, ca!
+
+--Non, c'est utile et juste.
+
+--Mais pourquoi ne pas garder ces mille ecus pour les presents de noces
+de... de ta femme?
+
+--Ca sentirait l'argent vole; et quand meme ca ne serait que le produit
+de l'aumone, vous, qui etes si fier, voudriez-vous que Rose eut sur
+le corps des robes payees avec tous les gros sous du pays, donnes en
+charite a un mendiant?
+
+--On n'aurait pas ete oblige de dire d'ou ca provenait!... Ah ca, a
+quand la noce, Grand-Louis?
+
+--Demain, si vous voulez.
+
+--Publions les bans demain, et remets-moi l'argent aujourd'hui, j'en ai
+besoin.
+
+--Non pas! non pas! s'ecria la vieille fermiere. Tu l'auras le jour de
+la noce. Donnant, donnant, mon garcon!
+
+La vue de l'or avait ranime M. Bricolin. Il se mit a table, trinqua avec
+le meunier, embrassa sa fille, et remonta sur son bidet, entre deux
+vins, pour aller mettre ses macons a l'ouvrage.
+
+--Comme ca, se disait-il en souriant, j'ai toujours Blanchemont pour
+deux cent cinquante mille francs, et meme pour deux cent mille francs,
+puisque je ne dote pas ma derniere fille!
+
+--Et nous aussi, Lemor, nous allons faire batir, dit Marcelle a son
+amant lorsque Bricolin fut parti. Nous sommes riches; nous avons de quoi
+elever une jolie maisonnette rustique, ou _notre_ enfant aura une bonne
+education; car tu seras son precepteur, et le meunier lui apprendra son
+etat. Pourquoi ne serait-on pas a la fois un ouvrier laborieux et un
+homme instruit?
+
+--Et je compte bien commencer par moi-meme, dit Lemor. Je ne suis qu'un
+ignorant; je m'instruirai le soir a la veillee. Je suis garcon de
+moulin; l'etat me plait et je le garde pour la journee. Quelle belle
+sante cette vie va faire a notre Edouard!
+
+--Eh bien, madame Marcelle, dit le Grand-Louis, en prenant la main de
+Lemor, vous qui me disiez, la premiere fois que vous etes venue ici... (
+il y a huit jours, ni plus ni moins! ) que votre bonheur serait d'avoir
+une petite maison bien propre, avec du chaume dessus et des pampres
+verts tout autour, dans le genre de la mienne; une vie simple et pas
+trop genee comme la mienne, un fils occupe et pas trop bete, comme
+moi... Et tout cela ici, sur notre riviere de Vauvre qui a l'honneur de
+vous plaire, et a cote de nous qui sommes de bons voisins!
+
+--Et tout cela en commun, dit Marcelle, car je ne l'entends pas
+autrement!
+
+--Oh! c'est impossible! Votre part, quant a present, est plus grosse que
+la mienne.
+
+--Vous calculez mal, meunier, dit Lemor; le tien et le mien entre amis
+sont des enormites comme deux et deux font cinq.
+
+--Me voila donc riche et savant! reprit le meunier, car j'ai le coeur de
+Rose et vous allez me parler tous les jours! Quand je vous le disais,
+monsieur Lemor, qu'il se ferait un miracle pour moi et que tout
+s'arrangerait! Je ne comptais pourtant pas sur l'oncle Cadoche!
+
+--Qu'est-ce que tu as donc a danser comme ca, _alochon_? dit Edouard.
+
+--J'ai, mon enfant, repondit le meunier en l'elevant dans ses bras,
+qu'en jetant mes filets, j'ai peche, dans le plus clair de l'eau, un
+petit ange qui m'a porte bonheur, et, dans le plus trouble, un vieux
+diable d'oncle que je reussirai peut-etre a faire sortir du purgatoire!
+
+
+
+
+FIN DU MEUNIER D'ANGIBAULT.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le meunier d'Angibault, by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MEUNIER D'ANGIBAULT ***
+
+***** This file should be named 13892.txt or 13892.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/3/8/9/13892/
+
+Produced by Renald Levesque and the PG Online Distributed Proofreading
+Team. This file was produced from images generously made available
+by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.