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GUIZOT</p> +<p>NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE</p> +<p>AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE</p> +<p>DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Volume 2</p> +<p>Jules César.</p> +<p>Cléopâtre.—Macbeth.—Les Méprises.</p> +<p>Beaucoup de bruit pour rien.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>PARIS</p> +<p>A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE</p> +<p>DIDIER ET Ce, LIBRAIRES-ÉDITEURS</p> +<p>35, QUAI DES AUGUSTINS</p> +<p>1864</p> + </div> </div> + +<p>====================================================================</p> + +<h1>MACBETH</h1> +<br><br> + +<h2>TRAGÉDIE</h2> +<h4>de</h4> +<h2>WILLIAM SHAKESPEARE</h2> + + + + +<br><br><br> +<h3>NOTICE SUR MACBETH</h3> + + +<p>En l'année 1034, Duncan succéda sur le trône d'Écosse à son +grand-père Malcolm. Il tenait son droit de sa mère Béatrix, fille +aînée de Malcolm: la cadette, Doada, était mère de Macbeth, qui se +trouvait ainsi cousin-germain de Duncan. Le père de Macbeth était +Finleg, thane de Glamis, désigné sous le nom de Sinell dans la tragédie +et dans la chronique de Hollinshed, d'après l'autorité d'Hector +Boèce, à qui a été emprunté le récit des événements concernant +Duncan et Macbeth. Comme Shakspeare a suivi de point en point la +chronique de Hollinshed, les faits contenus dans cette chronique sont +nécessaires à rappeler; ils ont d'ailleurs en eux-mêmes un intérêt +véritable.</p> + +<p>Macbeth s'était rendu célèbre par son courage, et on l'eût jugé +parfaitement digne de régner s'il n'eût été «de sa nature,» dit la +chronique, «quelque peu cruel.» Duncan, au contraire, prince peu +guerrier, poussait jusqu'à l'excès la douceur et la bonté; en sorte que +si l'on eût pu fondre le caractère des deux cousins et les tempérer +l'un par l'autre, on aurait eu, dit la chronique. «un digne roi et un +excellent capitaine.»</p> + +<p>Après quelques années d'un règne paisible, la faiblesse de Duncan +ayant encouragé les malfaiteurs, Banquo, thane de Lochaber, +chargé de recueillir les revenus du roi, se vit forcé de punir un peu +sévèrement (<i>somewhat sharpelie</i>) quelques-uns des plus coupables, +ce qui occasionna une révolte. Banquo, dépouillé de tout l'argent +qu'il avait reçu, faillit perdre la vie, et ne s'échappa qu'avec +peine et couvert de blessures. Aussitôt qu'elles lui permirent de se +rendre à la cour, il alla porter plainte à Duncan et il détermina enfin +celui-ci à faire sommer les coupables de comparaître; mais ils tuèrent +le sergent d'armes qu'on leur avait envoyé et se préparèrent à la +défense, excités par Macdowald, le plus considéré d'entre eux, qui, +réunissant autour de lui ses parents et ses amis, leur représenta +Duncan comme un lâche au coeur faible (<i>taint hearted milksop</i>), +plus propre à gouverner des moines qu'à régner sur une nation aussi +guerrière que les Écossais. La révolte s'étendit particulièrement sur +les îles de l'ouest, d'où une foule de guerriers vinrent dans le Lochaber +se ranger autour de Macdowald; l'espoir du butin attira aussi +d'Irlande un grand nombre de Kernes et de Gallouglasses<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>, prêts à +suivre Macdowald partout où il voudrait les conduire. Au moyen de +ces renforts, Macdowald battit les troupes que le roi avait envoyées +à sa rencontre, prit leur chef Malcolm, et, après la bataille, lui fit +trancher la tête.</p> + +<p>Duncan, consterné de ces nouvelles, assembla un conseil où Macbeth +lui ayant vivement reproché sa faiblesse et sa lenteur à punir, +qui laissaient aux rebelles le temps de s'assembler, offrit cependant +de se charger, avec Banquo, de la conduite de la guerre. Son offre +ayant été acceptée, le seul bruit de son approche avec de nouvelles +troupes effraya tellement les rebelles qu'un grand nombre déserta +secrètement; et Macdowald, ayant essayé avec le reste, de tenir tête +à Macbeth, fut mis en déroute et forcé de s'enfuir dans un château +où il avait renfermé sa femme et ses enfants; mais, désespérant d'y +pouvoir tenir, et dans la crainte des supplices, il se tua, après avoir +tué d'abord sa femme et ses enfants. Macbeth entra sans obstacle +dans le château, dont les portes étaient demeurées ouvertes. Il n'y +trouva plus que le cadavre de Macdowald au milieu de ceux de sa +famille; et la barbarie de ce temps fut révoltée de ce qu'insensible à +ce tragique spectacle, Macbeth fit couper la tête de Macdowald pour +l'envoyer au roi, et attacher le reste du corps à un gibet. Il fit acheter +très-cher aux habitants des îles le pardon de leur révolte, ce qui +ne l'empêcha pas de faire exécuter tous ceux qu'il put prendre encore +dans le Lochaber. Les habitants se récrièrent hautement contre +cette violation de la foi promise, et les injures qu'ils proférèrent +contre lui, à cette occasion, irritèrent tellement Macbeth qu'il fut près +de passer dans les îles avec une armée pour se venger; mais il fut +détourné de ce projet par les conseils de ses amis, et surtout par les +présents au moyen desquels les insulaires achetèrent une seconde +fois leur pardon.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> Soldats d'infanterie, armés les premiers à la légère, les seconds +d'armes pesantes.</blockquote> + +<p>Peu de temps après, Suénon, roi de Norwége, ayant fait une descente +en Écosse, Duncan, pour lui résister, se mit à la tête de la +portion la plus considérable de son armée, dont il confia le reste à +Macbeth et à Banquo. Duncan, battu et près de s'enfuir, se réfugia +dans le château de Perth, où Suénon vint l'assiéger. Duncan ayant +secrètement instruit Macbeth de ses intentions, feignit de vouloir +traiter et traîna la chose en longueur jusqu'à ce qu'enfin, averti que +Macbeth avait réuni des forces suffisantes, il indiqua un jour pour +livrer la place, et en attendant il offrit aux Norwégiens de leur envoyer +des provisions de bouche, qu'ils acceptèrent avec d'autant +plus d'empressement que depuis plusieurs jours ils souffraient beaucoup +de la disette. Le pain et la bière qu'on leur livra avaient été +mêlés du jus d'une baie extrêmement narcotique, en sorte que, s'en +étant rassasiés avec avidité, ils tombèrent dans un sommeil dont il +fut impossible de les tirer. Alors Duncan fit avertir Macbeth, qui, +arrivant en diligence et entrant sans obstacle dans le camp, massacra +tous les Norwégiens, dont la plupart ne se réveillèrent pas, et dont +les autres se trouvèrent tellement étourdis par l'effet du soporifique +qu'ils ne purent faire aucune défense. Un grand nombre de mariniers +de la flotte norwégienne, qui étaient venus pour prendre leur part +de l'abondance répandue dans le camp, partagèrent le sort de leurs +compatriotes, et Suénon, qui se sauva, lui onzième, de cette boucherie, +trouva à peine assez d'hommes pour conduire le vaisseau sur +lequel il s'enfuit en Norwége. Ceux qu'il laissa derrière furent, trois +jours après, tellement battus par un vent d'est qu'ils se brisèrent les +uns contre les autres et s'enfoncèrent dans la mer, dans un lieu appelé +les sables de Drownelow, où ils sont encore aujourd'hui (1574), +dit la chronique, «au grand danger des vaisseaux qui viennent sur +la côte, la mer les couvrant entièrement pendant le flux, tandis +que le reflux en laisse paraître quelques parties au-dessus de l'eau.» +Ce désastre causa une telle consternation en Norwége qu'encore plusieurs +années après on n'y armait point un chevalier sans lui faire +jurer de venger ses compatriotes tués en Écosse. Duncan, pour célébrer +sa délivrance, ordonna de grandes processions; mais, pendant +qu'on les célébrait, on apprit le débarquement d'une armée de Danois, +sous les ordres de Canut, roi d'Angleterre, qui venait venger +son frère Suénon. Macbeth et Banquo allerent au-devant d'eux, les +défirent, les forcèrent à se rembarquer et à payer une somme considérable +pour obtenir la permission d'enterrer leurs morts à Saint-Colmes-Inch, +où, dit la chronique, on voit encore un grand nombre +de vieux tombeaux sur lesquels sont gravés les armes des Danois.</p> + +<p>Tels sont, dans les exploits de Macbeth et de Banquo, ceux dont +Shakspeare, d'après Hollinshed, a fait usage dans sa tragédie. Ce fut +peu de temps après que Macbeth et Banquo, se rendant à Fores, où +était le roi, et chassant en chemin à travers les bois et les champs, +«sans autre compagnie que seulement eux-mêmes,» furent soudainement +accostés, au milieu d'une lande, par trois femmes bizarrement +vêtues et «semblables à des créatures de l'ancien monde» (<i>elder +world</i>), qui saluèrent Macbeth précisément comme on le voit dans la +tragédie. Sur quoi Banquo: «Quelle manière de femmes êtes-vous +donc, dit-il, de vous montrer si peu favorables envers moi que vous +assigniez à mon compagnon non-seulement de grands emplois, mais +encore un royaume, tandis qu'à moi vous ne me donnez rien du +tout?—Vraiment, dit la première d'entre elles, nous te promettons +de plus grands biens qu'à lui, car il régnera en effet, mais avec une +fin malheureuse, et il ne laissera aucune postérité pour lui succéder; +tandis qu'au contraire toi, à la vérité, ne régneras pas du +tout, mais de toi sortiront ceux qui gouverneront l'Écosse par une +longue suite de postérité non interrompue.» Aussitôt elles disparurent. +Quelque temps après, le thane de Cawdor ayant été mis à +mort pour cause de trahison, son titre fut conféré à Macbeth, qui +commença, ainsi que Banquo, à ajouter grande foi aux prédictions +des sorcières et à rêver aux moyens de parvenir à la couronne.</p> + +<p>Il avait des chances d'y arriver légitimement, les fils de Duncan +n'étant pas encore en âge de régner et la loi d'Écosse portant que +si le roi mourait avant que ses fils ou descendants en ligne directe +fussent assez âgés pour prendre le maniement des affaires, on élirait +à leur place le plus proche parent du roi défunt. Mais Duncan ayant +désigné, avant l'âge, son fils Malcolm pour prince de Cumberland et +son successeur au trône, Macbeth, qui vit par là ses espérances renversées, +se crut en droit de venger l'injustice qu'il éprouvait. Il y +était d'ailleurs sans cesse excité par Caithness, sa femme, qui, brûlant +du désir de se voir reine, «et impatiente de tout délai, dit Boèce, +comme le sont toutes les femmes,» ne cessait de lui reprocher son +manque de courage. Macbeth ayant donc assemblé à Inverness, d'autres +disent à Botgsvane, un grand nombre de ses amis auxquels il fit +part de son projet, tua Duncan, et se rendit avec son parti à Scone, +où il se mit sans difficulté en possession de la couronne.</p> + +<p>La chronique de Hollinshed rapporte sans aucun détail le meurtre +de Duncan. Les incidents qu'a mis en scène Shakspeare sont tirés +d'une autre partie de cette même chronique concernant le meurtre +du roi Duffe, assassiné, plus de soixante ans auparavant, par un seigneur +écossais nommé Donwald. Voici les circonstances de ce meurtre +telles que les rapporte la chronique.</p> + +<p>Duffe s'était montré, dès le commencement de son règne, très-occupé +de protéger le peuple contre les malfaiteurs et «personnes +oisives qui ne voulaient vivre que sur les biens des autres.» +Il en fit exécuter plusieurs, força les autres à se retirer en Irlande +ou bien à apprendre quelque métier pour vivre. Bien qu'ils ne tinssent, +à ce qu'il paraît, à la haute noblesse d'Écosse que par des degrés +assez «éloignés, les nobles, dit la chronique, furent très-offensés de +cette extrême rigueur, regardant comme un déshonneur, pour des +gens descendus de noble parentage, d'être contraints de gagner +leur vie par le travail de leurs mains, ce qui n'appartient qu'aux +hommes de la glèbe et autres de la basse classe, nés pour travailler +à nourrir la noblesse et pour obéir à ses ordres.» Le roi fut, en +conséquence, regardé par eux comme ennemi des nobles et indigne +de les gouverner, étant, disaient-ils, uniquement dévoué aux intérêts +du peuple et du clergé, qui faisaient, en ce temps, cause commune +contre l'oppression des grands seigneurs. Le mécontentement s'accroissant +tous les jours, il s'éleva plusieurs révoltes, dans l'une desquelles +entrèrent quelques jeunes gentilshommes, parents de Donwald, +lieutenant pour le roi du château de Fores. Ces jeunes gens furent +pris, et Donwald, qui jusqu'alors avait servi fidèlement et utilement +le roi, se flatta d'obtenir leur grâce; mais n'ayant pu y parvenir, il +en conçut un violent ressentiment. Sa femme, que des causes pareilles +irritaient contre le roi, n'épargna rien pour l'aigrir et lui fit comprendre +combien il lui serait facile de se venger lorsque Duffe viendrait, +comme cela lui arrivait souvent, loger à Fores, sans autre garde que +la garnison du château, qui était entièrement à leur dévotion, et elle +lui en indiqua tous les moyens.</p> + +<p>Duffe étant venu peu de temps après à Fores, la veille de son départ, +lorsqu'il se fut couché après avoir prié Dieu beaucoup plus tard +qu'à l'ordinaire, Donwald et sa femme se mirent à table avec les deux +chambellans, dont ils avaient préparé avec soin «l'arrière-souper ou +collation,» et les enivrèrent si bien qu'ils les firent tomber dans un +sommeil léthargique. Alors Donwald, «quoique dans son coeur il abhorrât +cette action,» excité par sa femme, appela quatre de ses domestiques +instruits de son projet, et qu'il avait séduits par des présents. +Ils entrèrent dans la chambre de Duffe, le tuèrent, emportèrent +son corps hors du château par une poterne, et, le mettant sur un +cheval préparé à cet effet, le transportèrent à deux milles de là, près +d'une petite rivière qu'ils détournèrent avec l'aide de quelques paysans; +puis, creusant une fosse dans le fond du lit de la rivière, ils y +enterrèrent le cadavre et firent repasser les eaux par-dessus, dans la +crainte que s'il venait à être découvert, ses blessures ne saignassent +lorsque Donwald en approcherait, et ne le fissent ainsi reconnaître +comme l'auteur du meurtre. Donwald, pendant ce temps, avait eu soin +de se tenir parmi ceux qui faisaient la garde, et qu'il ne quitta pas +pendant le reste de la nuit. Les circonstances subséquentes, relatives +au meurtre des deux chambellans, sont telles que Shakspeare les a +représentées dans Macbeth. Il en est de même des prodiges qu'il rapporte +et qui eurent lieu à la mort de Duffe. Le soleil ne parut point +durant six mois, jusqu'à ce qu'enfin les meurtriers ayant été découverts +et exécutés, il brilla de nouveau sur la terre, et les champs se +couvrirent de fleurs, bien que ce ne fût pas la saison.</p> + +<p>Pour revenir à Macbeth, les dix premières années de son règne furent +signalées par un gouvernement sage, équitable et vigoureux. On +rapporte plusieurs de ses lois, dont voici quelques-unes:</p> + +<p>«Celui qui en accompagnera un autre pour lui faire cortège, soit +à l'église, au marché, ou à quelque autre lieu d'assemblée publique, +sera mis à mort, à moins qu'il ne reçoive sa subsistance de celui +qu'il accompagne.» La peine de mort était également portée contre +celui qui prêtait serment à tout autre qu'au roi.</p> + +<p>«Aucune sorte de seigneurs et de grands barons ne pourront, sous +peine de mort, contracter mariage les uns avec les autres, surtout +si leurs terres sont voisines.»</p> + +<p>«Toute arme (<i>armour</i>) et toute épée portée pour un autre effet +que la défense du roi et du royaume en temps de guerre sera confisquée +à l'usage du roi, avec tous les autres biens meubles (<i>moveable +goods</i>) de la personne délinquante.» Il est également défendu à +tout homme du peuple d'entretenir un cheval pour aucun autre usage +que l'agriculture, mais cela seulement sous peine de confiscation du +cheval.</p> + +<p>«Tous ceux qui, nommés gouverneurs ou (comme je puis les appeler) +capitaines, achèteront quelques terres ou possessions dans +les limites de leur commandement, perdront ces terres ou possessions, +et l'argent qui aura servi à les payer.» Il leur est également +défendu, sous peine de perdre leurs charges, sans pouvoir être remplacés +par personne de leur famille, de marier leurs fils ou filles dans +leur gouvernement.</p> + +<p>«Personne ne pourra siéger dans une cour temporelle, sans y être +autorisé par une convention du roi.» Tous les actes doivent être +également passés au nom du roi.</p> + +<p>Quelques autres lois ont pour objet d'assurer les immunités du +clergé et l'autorité des censures de l'Église, de régler les devoirs de +la chevalerie, les successions, etc. Plusieurs de ces lois, dont quelques-unes +assez singulières pour le temps, sont faites par des motifs +d'ordre et de règle; d'autres sont destinées à maintenir l'indépendance +civile contre le pouvoir des officiers de la couronne; mais la plupart +ont évidemment pour objet de diminuer la puissance des nobles et de +concentrer toute l'autorité dans les mains du roi. Toutes sont rapportées +par les historiens du temps comme des lois sages et bienfaisantes; +et si Macbeth fût arrivé au trône par des moyens légitimes, s'il eût +continué dans les voies de la justice comme il avait commencé, il aurait +pu, dit la chronique de Hollinshed, «être compté au nombre des +plus grands princes qui eussent jamais régné.»</p> + +<p>Mais ce n'était, continue notre chronique, qu'un zèle d'équité contrefait +et contraire à son inclination naturelle. Macbeth se montra +enfin tel qu'il était; et le même sentiment de sa situation qui l'avait +porté à rechercher la faveur publique par la justice changea la +justice en cruauté; «car les remords de sa conscience le tenaient +dans une crainte continuelle qu'on ne le servît de la +même coupe qu'il avait administrée à son prédécesseur.» Dès +lors commence le Macbeth de la tragédie. Le meurtre de Banquo, +exécuté de la même manière et pour les mêmes motifs que ceux que +lui attribue Shakspeare, est suivi d'un grand nombre d'autres crimes +qui lui font «trouver une telle douceur à mettre ses nobles à mort +que sa soif pour le sang ne peut plus être satisfaite, et le peuple +n'est, pas plus que la noblesse, à l'abri de ses barbaries et de ses +rapines.» Des magiciens l'avaient averti de se garder de Macduff, +dont la puissance d'ailleurs lui faisait ombrage, et sa haine contre +lui ne cherchait qu'un prétexte. Macduff, prévenu du danger, forma +le projet de passer en Angleterre pour engager Malcolm, qui s'y était +réfugié, à venir réclamer ses droits. Macbeth en fut informé, «car +les rois, dit la chronique, ont des yeux aussi perçants que le lynx +et des oreilles aussi longues que Midas,» et Macbeth tenait chez +tous les nobles de son royaume des espions à ses gages. La fuite de +Macduff, le massacre de tout ce qui lui appartenait, sa conversation +avec Malcolm, sont des faits tirés de la chronique. Malcolm opposa +d'abord aux empressements de Macduff des raisons tirées de +sa propre incontinence, et Macduff lui répondit comme dans Shakspeare, +en ajoutant seulement: «Fais-toi toujours roi, et j'arrangerai +les choses avec tant de prudence que tu pourras te satisfaire à ton +plaisir, si secrètement que personne ne s'en apercevra.» Le reste +de la scène est fidèlement imité par le poëte; et tout ce qui concerne +la mort de Macbeth, les prédictions qui lui avaient été faites et la manière +dont elles furent à la fois éludées et accomplies, est tiré presque +mot pour mot de la chronique où nous voyons enfin comment «par +l'illusion du diable il déshonora, par la plus terrible cruauté, un +règne dont les commencements avaient été utiles à son peuple<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>.» +Macbeth avait assassiné Duncan en 1040; il fut tué lui-même en +1057, après dix sept ans de règne.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> Chroniques de Hollinshed, édit. in-fol. de 1586, t. Ier, p. 168 et +suiv., et pour ce qui concerne le meurtre du roi Duffe, p. 150 et +suiv. C'est probablement des faits fournis par Hector Boèce à cette +chronique que Buchanan, en rapportant beaucoup plus sommairement +l'histoire de Macbeth, a dit: <i>Multa hic fabulose quidam nostrorum +affingunt; sed quia theatris aut milesiis fabulis sunt aptiora quam +historiae, ea omitto</i>. (<i>Rerum Scot. Hist.</i>, t. VII.)</blockquote> + +<p>Tel est l'ensemble de faits auquel Shakspeare s'est chargé de donner +l'âme et la vie. Il se place simplement au milieu des événements +et des personnages, et d'un souffle mettant en mouvement toutes ces +choses inanimées, il nous fait assister au spectacle de leur existence. +Loin de rien ajouter aux incidents que lui a fournis la relation à laquelle +il emprunte son sujet, il en retranche beaucoup; il élague surtout +ce qui altérerait la simplicité de sa marche et embarrasserait +l'action de ses personnages; il supprime ce qui l'empêcherait de les +pénétrer d'une seule vue et de les peindre en quelques traits. Macbeth, +avec les crimes et les grandes qualités que lui attribue son histoire, +serait un être trop compliqué; il faudrait en lui trop d'ambition +et trop de vertu à la fois pour que l'une de ses dispositions pût se +soutenir quelque temps en présence de l'autre, et l'on aurait besoin +de trop grandes machines pour faire pencher la balance de l'un ou +l'autre côté. Le Macbeth de Shakspeare n'est brillant que par ses vertus +guerrières, et surtout par sa valeur personnelle; il n'a que les +qualités et les défauts d'un barbare: brave, mais point étranger à la +crainte du péril dès qu'il y croit, cruel et sensible par accès, perfide +par inconstance, toujours prêt à céder à la tentation qui se présente, +qu'elle soit de crime ou de vertu, il a bien, dans son ambition et +dans ses forfaits, ce caractère d'irréflexion et de mobilité qui appartient +à une civilisation presque sauvage; ses passions sont impérieuses, +mais aucune série de raisonnements et de projets ne les +détermine et ne les gouverne; c'est un arbre élevé, mais sans racines, +que le moindre vent peut ébranler et dont la chute est un désastre. +De là naît sa grandeur tragique; elle est dans sa destinée +plus que dans son caractère. Macbeth, placé plus loin des espérances +du trône, fût demeuré vertueux, et sa vertu eût été inquiète, car elle +eût été seulement le fruit de la circonstance; son crime devient pour +lui un supplice, parce que c'est la circonstance qui le lui a fuit commettre: +ce crime n'est pas sorti du fond de la nature de Macbeth; et +cependant il s'attache à lui, l'enveloppe, l'enchaîne, le déchire de +toutes parts, et lui crée ainsi une destinée tourmentée et irrémissible, +où le malheureux s'agite vainement, ne faisant rien qui ne +l'enfonce toujours davantage, et avec plus de désespoir, dans la carrière +que lui prescrit désormais son implacable persécuteur. Macbeth +est un de ces caractères marqués dans toutes les superstitions pour +devenir la proie et l'instrument de l'esprit pervers, qui prend plaisir +à les perdre parce qu'ils ont reçu quelque étincelle de la nature divine, +et qui en même temps n'y rencontre que peu de difficultés, car +cette lumière céleste ne lance en eux que des rayons passagers, à +chaque instant obscurcis par des orages.</p> + +<p>Lady Macbeth est bien précisément la femme d'un tel homme, le produit +d'un même état de civilisation, d'une même habitude de passions. +Elle y joint de plus d'être une femme, c'est-à-dire sans prévoyance, sans +généralité dans les vues, n'apercevant à la fois qu'une seule partie +d'une seule idée, et s'y livrant tout entière sans jamais admettre ce qui +pourrait l'en distraire et l'y troubler. Les sentiments qui appartiennent +à son sexe ne lui sont point étrangers: elle aime son mari, +connaît les joies d'une mère, et n'a pu tuer elle-même Duncan, +parce qu'il ressemblait à son père endormi; mais elle veut être reine. +Il faut pour cela que Duncan périsse; elle ne voit dans la mort de +Duncan que le plaisir d'être reine; son courage est facile, car elle +n'aperçoit pas ce qui pourrait la faire reculer. Lorsque la passion +sera satisfaite et l'action commise, alors seulement les autres conséquences +lui en seront révélées comme une nouveauté dont elle n'avait +pas eu la plus légère prévision. Ces craintes, cette nécessité de nouveaux +forfaits, que son mari avait entrevus d'avance, elle n'y avait +jamais songé. Elle voulait bien rejeter le crime sur les deux chambellans; +mais ce n'est pas elle qui songe à les tuer; ce n'est pas elle +qui prépare le meurtre de Banquo, le massacre de la famille de Macduff. +Elle n'a pas vu si loin; elle n'avait pas même deviné, en entrant +dans la chambre de Duncan égorgé, l'effet que produirait sur +elle un pareil spectacle. Elle en sort troublée, ne dédaignant plus les +terreurs de son mari, mais l'engageant seulement à ne se pas trop +arrêter sur des images, dont on voit qu'elle commence à se sentir +elle-même obsédée. Le coup est porté et se révélera dans l'admirable +et terrible scène du somnambulisme: c'est là que nous apprendrons +ce que devient, lorsqu'il n'est plus soutenu par l'aveugle emportement +de la passion, ce caractère en apparence si inébranlable. Macbeth +s'est affermi dans le crime, après avoir hésité à le commettre, +parce qu'il le comprenait; nous verrons sa femme, succombant sous +la connaissance qu'elle en a trop tard acquise, substituer une idée +fixe à une autre, mourir pour s'en délivrer, et punir par la folie du +désespoir le crime que lui a fait commettre la folie de l'ambition.</p> + +<p>Les autres personnages, amenés seulement pour concourir à ce +grand tableau de la marche et de la destinée du crime, n'ont d'autre +couleur que celle de la situation que leur donne l'histoire. Les sorcières +sont bien ce qu'elles doivent être, et je ne sais pourquoi il est +d'usage de se récrier avec dégoût contre cette portion de la représentation +de Macbeth: lorsqu'on voit ces viles créatures arbitres de +la vie, de la mort, de toutes les chances et de tous les intérêts de +l'humanité, et qui en disposent d'après les plus méprisables caprices +de leur odieuse nature, à la terreur qu'inspire leur pouvoir se joint +l'effroi que fait naître leur déraison, et le ridicule même d'un tel +spectacle en augmente l'effet.</p> + +<p>Le style de Macbeth est remarquable, dans son énergie sauvage, +par une recherche qu'on aura raison de lui reprocher, mais qu'à +tort on regarderait comme contraire à la vérité autant qu'elle l'est au +naturel: la recherche n'est point incompatible avec la grossièreté +des moeurs et des idées; elle semble même assez ordinaire aux temps +et aux situations où manquent les idées générales. L'esprit, qui ne +peut demeurer oisif, s'attache alors aux plus petits rapports, s'y +complaît et s'en fait une habitude que nous retrouvons dans toutes +les situations analogues. Rien n'est plus alambiqué que l'esprit de +la littérature du moyen âge. Ce que nous connaissons des discours +des sauvages contient beaucoup d'idées recherchées; la recherche +est le caractère des beaux esprits de la classe inférieure; les injures +mêmes des gens du peuple sont composées quelquefois avec +une recherche tout à fait singulière, comme si, dans ces moments +où la colère exalte les facultés, leur esprit saisissait avec plus de +facilité et d'abondance les rapports de ce genre, les seuls où il soit +capable d'atteindre.</p> + +<p>On croit que Macbeth fut représenté en 1606; l'idée de faire une +tragédie sur ce sujet, nécessairement agréable au roi Jacques, qui +venait de monter sur le trône d'Angleterre, fut probablement inspirée +à Shakspeare par une pièce de vers en une petite scène, qu'en +1605, des étudiants d'Oxford récitèrent en latin devant le roi, et en +anglais devant la reine qui l'avait accompagné dans la ville. Les +étudiants étaient au nombre de trois et parlaient probablement tour +à tour; leurs discours roulèrent sur la prédiction faite à Banquo; et +par une allusion au triple salut qu'avait reçu Macbeth, ils saluèrent +Jacques roi d'Angleterre, d'Écosse et d'Irlande. Ils le saluèrent +même roi de France, ce qui détruisait assez gratuitement la vertu +du nombre <i>trois</i>.</p> + + + +<H2>MACBETH</H2> +<BR><BR><BR> + + + + +<p><b>PERSONNAGES</b></p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>DUNCAN, roi d'Écosse.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Fils du roi.</p> +<p class="i2">MALCOLM.</p> +<p class="i2">DONALBAIN.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Généraux de l'armée du roi.</p> + +<p class="i2">MACBETH.</p> +<p class="i2">BANQUO.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Seigneurs écossais.</p> +<p class="i2">MACDUFF.</p> +<p class="i2">LENOX.</p> +<p class="i2">ROSSE.</p> +<p class="i2">MENTEITH.</p> +<p class="i2">ANGUS.</p><br> +<p>CAITHNESS.</p> +<p>FLEANCE, fils de Banquo.</p> +<p>SIWARD, comte de Northumberland, général de l'armée anglaise.</p> +<p>LE FILS DE SIWARD.</p> +<p>SEYTON, officier attaché à Macbeth.</p> +<p>LE FILS DE MACDUFF.</p> +<p>UN MÉDECIN ANGLAIS.</p> +<p>UN MÉDECIN ÉCOSSAIS.</p> +<p>LADY MACBETH.</p> +<p>LADY MACDUFF.</p> +<p>DAMES DE LA SUITE DE LADY MACBETH.</p> +<p>LORDS, GENTILSHOMMES, OFFICIERS, SOLDATS, MEURTRIERS, SUIVANTS ET MESSAGERS.</p> +<p>HECATE ET TROIS SORCIÈRES.</p> +<p>L'OMBRE DE BANQUO ET AUTRES APPARITIONS.</p> + </div> </div> + +<p>La scène est en Écosse, et surtout dans le château de Macbeth, +excepté à la fin du quatrième acte, où elle se passe en Angleterre.</p> +<br><br> + + + + + +<h2>ACTE PREMIER</h2> +<br><br> + +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="stage1">Un lieu découvert.—Tonnerre, éclairs.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> LES TROIS SORCIÈRES.</p> + +<p>PREMIÈRE SORCIÈRE.—Quand nous réunirons-nous maintenant +toutes trois? Sera-ce par le tonnerre, les éclairs ou +la pluie?</p> + +<p>DEUXIÈME SORCIÈRE.—Quand le bacchanal aura cessé, +quand la bataille sera gagnée et perdue.</p> + +<p>TROISIÈME SORCIÈRE.—Ce sera avant le coucher du soleil.</p> + +<p>PREMIÈRE SORCIÈRE.—En quel lieu?</p> + +<p>DEUXIÈME SORCIÈRE.—Sur la bruyère.</p> + +<p>TROISIÈME SORCIÈRE.—Pour y rencontrer Macbeth.</p> + +<p class="stage1">(Une voix les appelle.)</p> + +<p>PREMIÈRE SORCIÈRE.—J'y vais, Grimalkin<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>!</p> + +<p>LES TROIS SORCIÈRES, <i>à la fois</i>.—Paddock<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a> appelle.—Tout +à l'heure!—Horrible est le beau, beau est l'horrible. +Volons à travers le brouillard et l'air impur.</p> + +<p class="stage1">(Elles disparaissent.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> <i>Grimalkin</i>, nom d'un vieux chat. Grimalkin est très-souvent, +en Angleterre, le nom propre d'un chat.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a> <i>Paddock</i>, espèce de gros crapaud. Les chats et les crapauds +jouaient, comme on sait, un rôle très-important dans la sorcellerie.</blockquote> +<br><br> + + +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="stage1">Un camp près de Fores.</p> + + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> LE ROI DUNCAN, MALCOLM, DONALBAIN, +LENOX, <i>et leur suite. Ils vont à la rencontre d'un soldat +blessé et sanglant</i>.</p> + +<p>DUNCAN.—Quel est cet homme tout couvert de sang? Il +me semble, d'après son état, qu'il pourra nous dire où +en est actuellement la révolte.</p> + +<p>MALCOLM.—C'est le sergent qui a combattu en brave et +intrépide soldat pour me sauver de la captivité.—Salut, +mon brave ami; apprends au roi ce que tu sais de la +mêlée: en quel état l'as-tu laissée?</p> + +<p>LE SERGENT.—Elle demeurait incertaine, comme deux +nageurs épuisés qui s'accrochent l'un à l'autre et paralysent +tous leurs efforts. L'impitoyable Macdowald (bien +fait pour être un rebelle, car tout l'essaim<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a> des vices de +la nature s'est abattu sur lui pour l'amener là) avait reçu +des îles de l'ouest un renfort de Kernes<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a> et de Gallow-Glasses; +et la Fortune, souriant à sa cause maudite, +semblait se faire la prostituée d'un rebelle. Mais tout +cela n'a pas suffi. Le brave Macbeth (il a bien mérité ce +nom) dédaignant la Fortune, comme le favori de la +Valeur, avec son épée qu'il brandissait toute fumante +d'une sanglante exécution, s'est ouvert un passage, jusqu'à +ce qu'il se soit trouvé en face du traître, à qui il n'a +pas donné de poignée de mains ni dit adieu, qu'il ne l'eût +décousu du nombril à la mâchoire, et qu'il n'eût placé +sa tête sur nos remparts.</p> + +<p>DUNCAN.—O mon brave cousin! digne gentilhomme!</p> + +<p>LE SERGENT.—De même que le point où le soleil commence +à luire est celui d'où viennent éclater les tempêtes +qui brisent nos vaisseaux, et les effroyables tonnerres, +ainsi de la source d'où semblait devoir arriver le secours +ont surgi de nouvelles détresses.—Écoute, roi d'Écosse, +écoute.—A peine la justice, armée de la valeur, avait-elle +forcé ces Kernes voltigeurs à se fier à leurs jambes, que +le chef des Norwégiens, saisissant son avantage avec des +bataillons tout frais et des armes bien fourbies, a commencé +une seconde attaque.</p> + +<p>DUNCAN.—Cela n'a-t-il pas effrayé nos généraux Macbeth +et Banquo?</p> + +<p>LE SERGENT.—Oui, comme les passereaux l'aigle, ou le +lièvre le lion. Pour dire vrai, je ne les puis comparer +qu'à deux canons chargés jusqu'à la gueule de doubles +charges, tant ils redoublaient leurs coups redoublés sur +les ennemis. À moins qu'ils n'eussent résolu de se baigner +dans la fumée des blessures, ou de laisser à la mémoire +le souvenir d'un autre Golgotha, je n'en sais rien.—Mais +je me sens faible; mes plaies crient au secours.</p> + +<p>DUNCAN.—Tes paroles te vont aussi bien que tes blessures: +elles ont un parfum d'honneur.—Allez avec lui, +amenez-lui les chirurgiens.—(<span class="stage2"><i>Le sergent sort accompagné</i>.</span>) +Qui s'avance vers nous?</p> + +<p class="stage1">(Entre Rosse.)</p> + +<p>MALCOLM.—C'est le digne thane de Rosse.</p> + +<p>LENOX.—Quel empressement peint dans ses regards! A +le voir, il aurait l'air de nous annoncer d'étranges choses.</p> + +<p>ROSSE.—Dieu sauve le roi!</p> + +<p>DUNCAN.—D'où viens-tu, digne thane?</p> + +<p>ROSSE.—De Fife, grand roi, où les bannières des Norwégiens +insultent les cieux et glacent nos gens du vent +qu'elles agitent. Le roi de Norwége en personne, à la tête +d'une armée terrible, et secondé par ce traitre déloyal, +le thane de Cawdor, avait engagé un combat funeste, +lorsque le nouvel époux de Bellone, revêtu d'une armure +éprouvée, s'est mesuré avec lui à forces égales, et son fer +opposé contre un fer rebelle, bras contre bras, a dompté +son farouche courage.—Pour conclure, la victoire nous +est restée.</p> + +<p>DUNCAN.—Quel bonheur!</p> + +<p>ROSSE.—Maintenant Suénon, le roi de Norwége, demande +à entrer en composition: nous n'avons pas daigné +lui permettre d'enterrer ses morts, qu'il n'eût déposé +d'avance à Saint-Colmes-Inch dix mille dollars pour notre +usage général.</p> + +<p>DUNCAN.—Le thane de Cawdor ne trahira plus nos +intérêts confidentiels. Allez, ordonnez sa mort, et saluez +Macbeth du titre qui lui a appartenu.</p> + +<p>ROSSE.—Je vais faire exécuter vos ordres.</p> + +<p>DUNCAN.—Ce qu'il a perdu, le brave Macbeth l'a gagné.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i10"> For to that</p> +<p>The multiplying villainies of nature,</p> +<p>Do swarm upon him.</p> + </div> </div> + +<p>M. Steevens explique <i>to that</i> par <i>in addition to that</i> (outre cela); +je crois qu'il se trompe et que <i>to that</i> signifie ici <i>pour cela</i>. Le +sergent, qui vient de combattre loyalement un rebelle, regarde +le caractère du rebelle comme le plus monstrueux de tous, et +comme l'assemblage de tous les vices de la nature. Dans la +chronique d'Hollinshed, le rebelle porte le nom de Macdowald.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a> Deux espèces de soldats, les premiers armés à la légère, les +autres plus pesamment.</blockquote> +<br><br> + +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="stage1">Une bruyère.—Tonnerre.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> LES TROIS SORCIÈRES.</p> + +<p>PREMIÈRE SORCIÈRE.—Où as-tu été, ma soeur.</p> + +<p>DEUXIÈME SORCIÈRE.—Tuer les cochons.<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a></p> + +<p>TROISIÈME SORCIÈRE.—Et toi, ma soeur?</p> + +<p>PREMIÈRE SORCIÈRE.—La femme d'un matelot avait des +châtaignes dans son tablier; elle mâchonnait, mâchonnait, +mâchonnait.—Donne-m'en, lui ai-je dit.—Arrière, +sorcière! m'a répondu cette maigrichonne<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a> nourrie de +croupions.—Son mari est parti pour Alep, comme patron +du <i>Tigre</i>; mais je m'embarquerai avec lui dans un tamis, +et sous la forme d'un rat sans queue,<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a> je ferai, je ferai, +je ferai.</p> + +<p>DEUXIÈME SORCIÈRE.—Je te donnerai un vent.</p> + +<p>PREMIÈRE SORCIÈRE.—Tu es bien bonne.</p> + +<p>TROISIÈME SORCIÈRE.—Et moi un autre.</p> + +<p>PREMIÈRE SORCIÈRE.—J'ai déjà tous les autres, les ports +vers lesquels ils soufflent, et tous les endroits marqués +sur la carte des marins. Je le rendrai sec comme du +foin, le sommeil ne descendra ni jour ni nuit sur sa paupière +enfoncée; il vivra comme un maudit, pendant neuf +fois neuf longues semaines; il maigrira, s'affaiblira, languira; +et si sa barque ne peut périr, du moins sera-t-elle +battue par la tempête.—Voyez ce que j'ai là.</p> + +<p>DEUXIÈME SORCIÈRE.—Montre-moi, montre-moi.</p> + +<p>PREMIÈRE SORCIÈRE.—C'est le ponce d'un pilote qui a +fait naufrage en revenant dans son pays.</p> + +<p class="stage1">(Tambour derrière le théâtre.)</p> + +<p>TROISIÈME SORCIÈRE.—Le tambour! le tambour! Macbeth +arrive.</p> + +<p>TOUTES TROIS ENSEMBLE.—Les soeurs du Destin<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a> se +tenant par la main, parcourant les terres et les mers, +ainsi tournent, tournent, trois fois pour le tien, trois fois +pour le mien, et trois fois encore pour faire neuf. Paix! +le charme est accompli.</p> + +<p class="stage1">(Macbeth et Banquo paraissent, traversant cette plaine de +bruyères; ils sont suivis d'officiers et de soldats.)</p> + +<p>MACBETH.—Je n'ai jamais vu de jour si sombre et si +beau.</p> + +<p>BANQUO.—Combien dit-on qu'il y a d'ici à Fores?—Quelles +sont ces créatures si décharnées et vêtues d'une +manière si bizarre? Elles ne ressemblent point aux habitants +de la terre, et pourtant elles y sont.—Êtes-vous +des êtres que l'homme puisse questionner? Vous semblez +me comprendre, puisque vous placez toutes trois à la fois +votre doigt décharné sur vos lèvres de parchemin. Je +vous prendrais pour des femmes si votre barbe ne me +défendait de le supposer.</p> + +<p>MACBETH.—Parlez, si vous pouvez; qui êtes-vous?</p> + +<p>PREMIÈRE SORCIÈRE.—Salut, Macbeth! salut à toi, thane +de Glamis!</p> + +<p>DEUXIÈME SORCIÈRE.—Salut, Macbeth! salut à toi, thane +de Cawdor!</p> + +<p>TROISIÈME SORCIÈRE.—Salut, Macbeth, qui seras roi un +jour!</p> + +<p>BANQUO.—Mon bon seigneur, pourquoi tressaillez-vous, +et semblez-vous craindre des choses dont le son +vous doit être si doux?—Au nom de la vérité, êtes-vous +des fantômes, ou êtes-vous en effet ce que vous paraissez +être? Vous saluez mon noble compagnon d'un titre nouveau, +de la haute prédiction d'une illustre fortune et de +royales espérances, tellement qu'il en est comme hors +de lui-même; et moi, vous ne me parlez pas: si vos regards +peuvent pénétrer dans les germes du temps, et +démêler les semences qui doivent pousser et celles qui +avorteront, parlez-moi donc à moi qui ne sollicite ni ne +redoute vos faveurs ou votre haine.</p> + +<p>PREMIÈRE SORCIÈRE.—Salut!</p> + +<p>DEUXIÈME SORCIÈRE.—Salut!</p> + +<p>TROISIÈME SORCIÈRE.—Salut!</p> + +<p>PREMIÈRE SORCIÈRE.—Moindre que Macbeth et plus +grand.</p> + +<p>DEUXIÈME SORCIÈRE.—Moins heureux, et cependant +beaucoup plus heureux.</p> + +<p>TROISIÈME SORCIÈRE.—Tu engendreras des rois, quoique +tu ne le sois pas. Ainsi salut, Macbeth et Banquo!</p> + +<p>PREMIÈRE SORCIÈRE.—Banquo et Macbeth, salut!</p> + +<p>MACBETH.—Demeurez; vous dont les discours demeurent +imparfaits, dites-m'en davantage. Par la mort de +Sinel, je sais que je suis thane de Glamis; mais comment +le serais-je de Cawdor? Le thane de Cawdor est +vivant, est un seigneur prospère; et devenir roi n'entre +pas dans la perspective de ma croyance, pas plus que +d'être thane de Cawdor. Parlez, d'où tenez-vous ces +étranges nouvelles, et pourquoi arrêtez-vous nos pas sur +ces bruyères desséchées par vos prophétiques saluts?—Je +vous somme de parler.</p> + +<p class="stage1">(Les sorcières disparaissent.)</p> + +<p>BANQUO.—De la terre comme de l'eau s'élèvent des +bulles d'air; c'est là ce que nous avons vu.—Où se sont-elles +évanouies?</p> + +<p>MACBETH.—Dans l'air; et ce qui paraissait un corps +s'est dissipé comme l'haleine dans les vents.—Plût à +Dieu qu'elles eussent demeuré plus longtemps!</p> + +<p>BANQUO.—Étaient-elles réellement ici ces choses dont +nous parlons, ou bien aurions-nous mangé de cette racine +de folie<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a> qui rend la raison captive?</p> + +<p>MACBETH.—Vos enfants seront rois.</p> + +<p>BANQUO.—Vous serez roi.</p> + +<p>MACBETH.—Et thane de Cawdor aussi: cela ne s'est-il +pas dit ainsi?</p> + +<p>BANQUO.—Air et paroles.—Mais qui vient à nous?</p> + +<p class="stage1">(Entrent Rosse et Angus.)</p> + +<p>ROSSE.—Macbeth, le roi a reçu avec joie la nouvelle +de tes succès; et à la lecture de tes exploits dans le combat +contre les rebelles, son étonnement et son admiration +se disputaient en lui pour savoir ce qui devait lui +rester ou t'appartenir<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>. Réduit par là au silence, en parcourant +le reste des événements du même jour, il t'a +trouvé au milieu des solides bataillons norwégiens, sans +effroi au milieu de ces étranges spectacles de mort, ouvrage +de ta main. Aussi pressés que la parole, les courriers +succédaient aux courriers, chacun apportant et répandant +devant lui les éloges que tu mérites pour cette +étonnante défense de son royaume.</p> + +<p>ANGUS.—Nous avons été envoyés pour te porter les +remerciements de notre royal maître, pour te conduire +en sa présence, non pour te récompenser.</p> + +<p>ROSSE.—Et pour gage de plus grands honneurs, il +m'a ordonné de te saluer de sa part <i>thane de Cawdor</i>. +Ainsi, digne thane, salut sous ce nouveau titre, car il +t'appartient.</p> + +<p>BANQUO.—Quoi! le diable peut-il dire vrai?</p> + +<p>MACBETH.—Le thane de Cawdor est vivant. Pourquoi +venez-vous me revêtir de vêtements empruntés?</p> + +<p>ANGUS.—Celui qui fut thane de Cawdor vit encore; +mais sous le poids d'un jugement auquel est soumise +cette vie qu'il a mérité de perdre. S'il était d'intelligence +avec le roi de Norwége, ou s'il prêtait aux rebelles une +aide et des secours clandestins, ou si, de concert avec +tous deux, il travaillait à la ruine de son pays, c'est ce +que j'ignore; mais des trahisons capitales, avouées et +prouvées, l'ont perdu sans ressource.</p> + +<p>MACBETH.—Thane de Glamis et thane de Cawdor! le +plus grand est encore à venir.—Merci de votre peine.—N'espérez-vous +pas à présent que vos enfants seront rois, +puisque celles qui m'ont salué thane de Cawdor ne leur +ont rien moins promis?</p> + +<p>BANQUO.—Si vous le croyez sincèrement, cela pourrait +bien aussi vous faire aspirer à obtenir la couronne, +outre le titre de thane de Cawdor; mais c'est étrange; +et souvent, pour nous attirer à notre perte, les ministres +des ténèbres nous disent la vérité: ils nous amorcent par +des bagatelles permises, pour nous précipiter ensuite +dans les conséquences les plus funestes.—Mes cousins, +un mot, je vous prie.</p> + +<p>MACBETH.—Deux vérités m'ont été dites<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>, favorables +prologues de la grande scène de ce royal sujet.—Je vous +remercie, messieurs.—Cette instigation surnaturelle ne +peut être mauvaise, ne peut être bonne. Si elle est mauvaise, +pourquoi me donnerait-elle un gage de succès, en +commençant ainsi par une vérité? Je suis thane de Cawdor. +Si elle est bonne, pourquoi est-ce que je cède à +cette suggestion, dont l'horrible image agite mes cheveux +et fait que mon coeur, retenu à sa place, va frapper +mes côtes par un mouvement contraire aux lois de la +nature? Les craintes présentes sont moins terribles que +d'horribles pensées. Mon esprit, où le meurtre n'est encore +qu'un fantôme, ébranle tellement mon individu que +toutes les fonctions en sont absorbées par les conjectures; +et rien n'y existe que ce qui n'est pas.</p> + +<p>BANQUO.—Voyez dans quelles réflexions est plongé +notre compagnon.</p> + +<p>MACBETH.—Si le hasard veut me faire roi, eh bien! +le hasard peut me couronner sans que je m'en mêlé.</p> + +<p>BANQUO.—Ces nouveaux honneurs lui font l'effet de +nos habits neufs: ils ne collent au corps qu'avec un peu +d'usage.</p> + +<p>MACBETH.—Arrive ce qui pourra; le temps et les +heures avancent à travers la plus mauvaise journée.</p> + +<p>BANQUO.—Digne Macbeth, nous attendons votre bon +plaisir.</p> + +<p>MACBETH.—Pardonnez-moi: ma mauvaise tête se travaillait +à retrouver des choses oubliées.—Nobles seigneurs, +vos services sont consignés dans un registre +dont chaque jour je tournerai la feuille pour les relire.—Allons +trouver le roi. (<span class="stage2"><i>A Banquo.</i></span>) Réfléchissez à ce +qui est arrivé; et, plus à loisir, après avoir tout bien +pesé, dans l'intervalle, nous en parlerons à coeur ouvert.</p> + +<p>BANQUO.—Très-volontiers.</p> + +<p>MACBETH.—Jusque-là c'est assez.—Allons, mes amis....</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a> <i>Killing swine</i>. C'était une des grandes +occupations des sorcières de faire mourir les cochons de ceux +qui leur avaient déplu d'une façon quelconque.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a> La sorcière insulte ici la pauvreté de son ennemie qui vivait, +disait-elle, des restes qu'on distribuait à la porte des couvents +et des maisons opulentes.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> (retour) </a> Lorsqu'une sorcière prenait la forme d'un animal, la queue +lui manquait toujours, parce que, disait-on, il n'y a pas dans le +corps humain de partie correspondante dont on puisse façonner +une queue, comme on fait du nez le museau, des pieds et des +mains les pattes, etc.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> (retour) </a> <i>The weird sisters</i>. La chronique d'Hollinshed, en rapportant +l'apparition des trois figures étranges qui prédirent à Macbeth sa +future grandeur, dit que, d'après l'accomplissement de leurs +prophéties, on fut généralement d'opinion que c'étaient ou <i>the +weird sisters</i>, «comme qui dirait les déesses de la destinée, ou +quelques nymphes ou fées que leurs connaissances nécromantiques +douaient de la science de prophétie.» Warburton les +prend pour les <i>walkyries</i>, nymphes du paradis d'Odin, chargées de +conduire les âmes des morts et de verser à boire aux guerriers; +et les fonctions que s'attribuent, dans leur chant magique, les +sorcières de Shakspeare, étaient aussi, selon quelques auteurs, celles +que la mythologie scandinave attribuait aux walkyries. Mais on +oppose à cette opinion de Warburton, que les walkyries étaient +très-belles, et ne peuvent être représentées par les sorcières de +Shakspeare avec <i>leurs barbes</i>; que, d'ailleurs, les walkyries étaient +plus de trois, ce qui paraît être le nombre fixe des <i>weird sisters</i>. +Il y a lieu de croire que ces divinités avaient du rapport avec les +Parques; et un ancien auteur anglais (Gawin Douglas), qui a +donné une traduction de Virgile, y rend en effet le nom de +<i>Parcæ</i> par ceux <i>weird sisters</i>, et on trouve le mot <i>wierd</i> ou <i>weird</i> +employé dans le même sens par d'autres auteurs. D'autres en +ont fait un substantif, et l'ont employé dans le sens de <i>prophétie</i>, +d'après la signification du mot anglo-saxon <i>wyrd</i>, d'où il est dérivé. +Ce qui paraît clair, c'est que Shakspeare, de même que +dans <i>la Tempête</i>, au lieu de s'astreindre à suivre exactement un +système de mythologie, a réuni sur un même personnage les +diverses attributions appartenant à des êtres d'ordres fort différents, +et a présenté comme identiques les soeurs du destin (<i>weird +sisters</i>) et les <i>sorcières (witches)</i> que la chronique d'Hollinshed +distingue positivement, attribuant la première prédiction faite à +Macbeth et à Banquo aux <i>weird sisters</i>, tandis qu'elle attribue les +prédictions subséquentes à <i>certains sorciers</i> et <i>sorcières</i> (<i>wizards</i> et +<i>witches</i>), en qui Macbeth avait grande confiance, et qu'il consultait +habituellement. Les <i>weird sisters</i> étaient des êtres surnaturels, de +véritables déesses qui ne se communiquaient aux mortels que +par des apparitions, tandis que les sorciers et les sorcières étaient +simplement des hommes et des femmes initiés dans les mystères +diaboliques de la sorcellerie. Shakspeare a de plus subordonné +ses sorcières à <i>Hécate</i>, divinité du paganisme.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> (retour) </a> Probablement la ciguë; on lui attribuait autrefois la propriété +de troubler la raison.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> (retour) </a><div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>His wonders and his praises do contend</p> +<p>Which should be thine or his.</p> + </div> </div> + +<p>On a tâché de rendre ici exactement, mais sans espoir de la +rendre clairement, une subtilité qui a d'autant plus embarrassé +les commentateurs anglais, qu'ils ont voulu y trouver plus de +sens qu'elle n'en a réellement. Shakspeare n'a prétendu dire +autre chose, si ce n'est que Duncan ne savait s'il devait plus +s'étonner des exploits de Macbeth ou l'en louer; en sorte que +l'étonnement appartenant à Duncan, et les éloges à Macbeth, +disputaient <i>which should be thine or his</i>.</p></blockquote> + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> (retour) </a> Les commentateurs sont assez embarrassés à expliquer comment +Macbeth, déjà thane de Glamis, par <i>la mort de Sinel</i>, lors +de la rencontre des sorcières, peut regarder le salut qu'elles lui +ont donné sous ce premier titre comme une preuve de leur +science surnaturelle. Le traducteur écossais de Boèce semble +faire entendre que Sinel ne mourut qu'après cette rencontre. +Hollinshed dit, au contraire, que Macbeth, par la mort de son +père, venait d'entrer (<i>had lately entered</i>) en possession du titre de +thane de Glamis. C'est bien certainement la chronique d'Hollinshed +que Shakspeare a suivie en ceci, comme dans tout le reste de +la pièce; Macbeth, ayant soin de nous apprendre quel événement +l'a rendu thane de Glamis, prouve clairement que la nouvelle en +est si récente pour lui, que l'idée de ce titre ne lui est pas encore +familière et ne se lie qu'à la circonstance qui l'en a rendu possesseur. +Shakspeare a donc voulu indiquer un événement si nouveau +que Macbeth peut s'étonner que des personnes qui lui sont étrangères +en soient déjà instruites.</blockquote> +<br><br> + + + +<h3>SCÈNE IV</h3> + +<p class="stage1">A Fores, un appartement dans le palais.—Fanfares.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> DUNCAN, MALCOLM, DONALBAIN, LENOX +<i>et leur suite.</i></p> + + +<p>DUNCAN.—À-t-on exécuté Cawdor? Ceux que j'en +avais chargés ne sont-ils pas encore revenus?</p> + +<p>MALCOLM.—Mon souverain, ils ne sont pas encore de +retour; mais j'ai parlé à quelqu'un qui l'avait vu mourir. +Il m'a rapporté qu'il avait très-franchement avoué +sa trahison, imploré le pardon de Votre Majesté, et manifesté +un profond repentir. Il n'y a rien eu dans sa vie +d'aussi honorable que la manière dont il l'a quittée. Il +est mort en homme qui s'est étudié, en mourant, à laisser +échapper la plus chère de ses possessions comme une +bagatelle sans importance.</p> + +<p>DUNCAN.—Il n'y a point d'art qui apprenne à découvrir +sur le visage les inclinations de l'âme: c'était un +homme en qui j'avais placé une confiance absolue.—(<span class="stage2"><i>Entrent +Macbeth, Banquo, Rosse et Angus</i>.</span>) O mon très-digne +cousin, je sentais déjà peser sur moi le poids de +l'ingratitude. Tu as tellement pris les devants, que la +plus rapide récompense n'a pour t'atteindre qu'une aile +bien lente.—Je voudrais que tu eusses moins mérité, et +que tu m'eusses ainsi laissé les moyens de régler moi-même +la mesure de ton salaire et de ma reconnaissance. +Il me reste seulement à te dire qu'il t'est dû plus qu'on +ne pourrait acquitter en allant au delà de toute récompense +possible.</p> + +<p>MACBETH.—Le service et la fidélité que je vous dois, en +s'acquittant, se récompensent eux-mêmes. Il appartient +à Votre Majesté de recevoir le tribut de nos devoirs, et +nos devoirs nous lient à votre trône et à votre État +comme des enfants et des serviteurs, qui ne font que ce +qu'ils doivent en faisant tout ce qui peut mériter votre +affection et votre estime<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>.</p> + +<p>DUNCAN.—Sois ici le bienvenu: j'ai commencé à te +planter, et travaillerai à te faire parvenir à la plus haute +croissance.—Noble Banquo, tu n'as pas moins mérité, +et cela ne doit pas être moins connu. Laisse-moi t'embrasser +et te presser sur mon coeur.</p> + +<p>BANQUO.—Si j'y acquiers du terrain, la moisson sera à +vous.</p> + +<p>DUNCAN.—Tant de joies accumulées, prêtes à déborder +par leur plénitude, cherchent à se cacher dans les larmes +de la tristesse. Mes fils, mes parents, vous, thanes, et +vous, après eux les premiers en dignités, sachez aujourd'hui +que nous voulons transmettre notre couronne à +Malcolm, l'aîné de nos enfants, qui portera désormais le +titre de prince de Cumberland, honneur qui ne lui doit +pas profiter à lui seul, et sans en amener d'autres à sa +suite, mais qui fera briller comme autant d'étoiles des +distinctions nouvelles sur tous ceux qui les ont méritées.—Partons +pour Inverness; je veux vous avoir de nouvelles +obligations.</p> + +<p>MACBETH.—Le repos est une fatigue quand je ne vous +le consacre pas. Je veux vous annoncer moi-même, et +remplir ma femme de joie par la nouvelle de votre arrivée. +Ainsi, je prends humblement congé de vous.</p> + +<p>DUNCAN.—Mon digne Cawdor!</p> + +<p>MACBETH, <i>à part.</i>—Le prince de Cumberland! Voilà un +obstacle sur lequel je dois trébucher si je ne saute pardessus, +car il se trouve dans mon chemin.—Étoiles, +cachez vos feux; que la lumière ne puisse voir mes profonds +et sombres désirs; l'oeil se ferme devant la main. +Mais il faut que cela se fasse, ce que mon oeil craindra de +voir lorsque ce sera fait.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>DUNCAN.—C'est la vérité, digne Banquo, il est aussi +vaillant que vous le dites: je me nourris des éloges qu'on +lui donne; c'est pour moi un festin. Suivons-le tandis +que ses soins nous devancent pour nous préparer un bon +accueil. C'est un parent sans égal.</p> + +<p class="stage1">(Fanfares.—Ils sortent.)</p> + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14"> (retour) </a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i6">By doing every thing</p> +<p>Safe toward your love and honour.</p> + </div> </div> + +<p>Les commentateurs ont voulu expliquer ce passage assez obscur +par une subtilité qui le rendrait inintelligible. Toute la difficulté +porte sur le sens du mot <i>safe</i>, qui me paraît évidemment +signifier ici <i>entier, complet, à l'abri du reproche</i>.</p></blockquote> +<br><br> + + + +<h3>SCÈNE V</h3> + +<p class="stage1">À Inverness.—Un appartement du château de Macbeth.</p> + +<p class="stage1"><i>Entre</i> LADY MACBETH, <i>lisant une lettre</i>.</p> + +<p>«Elles sont venues à moi au jour du succès, et j'ai +appris par le plus incontestable témoignage qu'en elles +résidait une intelligence plus qu'humaine. Lorsque je +brûlais de leur faire d'autres questions, elles se sont +confondues dans l'air et y ont disparu. J'étais encore +éperdu de surprise lorsque des envoyés du roi sont +venus me saluer <i>thane de Cawdor</i>. C'était sous ce titre +que les soeurs du Destin m'avaient salué en me renvoyant +ensuite à l'avenir par ces paroles: <i>Salut, toi qui +seras roi</i>. J'ai cru que cela était bon à te faire connaître, +chère compagne de ma grandeur: afin que tu ne +perdisses pas la part de joie qui t'est due, par ignorance +de la grandeur qui t'est promise. Place ceci dans ton +coeur. Adieu.»</p> + +<p>Tu es thane de Glamis et de Cawdor, et tu seras aussi +ce qu'on t'a prédit.—Cependant je crains ta nature, elle +est trop pleine du lait des tendresses humaines pour te +conduire par le chemin le plus court. Tu voudrais être +grand, tu n'es pas sans ambition; mais tu ne la voudrais +pas accompagnée du crime: ce que tu veux de grand, +tu le voudrais saintement; tu ne voudrais pas jouer malhonnêtement, +et cependant tu voudrais gagner déloyalement. +Noble Glamis, tu voudrais obtenir ce qui te crie: +«Voilà ce qu'il te faut faire si tu prétends obtenir; ce +que tu crains de faire plutôt que tu ne désires que cela +ne soit pas fait.» Hâte-toi d'arriver, que je verse dans +tes oreilles l'esprit qui m'anime, et dompte par l'énergie +de ma langue tout ce qui pourrait arrêter ta route vers +ce cercle d'or dont les destins et cette assistance surnaturelle +semblent vouloir te couronner.—(<i>Entre un serviteur</i>.) +Quelles nouvelles apportes-tu?</p> + +<p>LE SERVITEUR.—Le roi arrive ici ce soir.</p> + +<p>LADY MACBETH.—Quelle jolie chose dis-tu là? Ton maître +n'est-il pas avec lui? Si ce que tu dis était vrai, il +m'aurait avertie de faire mes préparatifs.</p> + +<p>LE SERVITEUR.—Avec votre permission rien n'est plus +vrai; notre thane est en chemin: un de mes camarades +a été chargé de le devancer. Presque mort de fatigue, à +peine lui est-il resté assez de souffle pour accomplir son +message.</p> + +<p>LADY MACBETH.—Prends soin de lui; il apporte de +grandes nouvelles! (<i>Le serviteur sort</i>.) La voix est près +de manquer au corbeau lui-même, dont les croassements +annoncent l'entrée fatale de Duncan entre mes remparts.—Venez, +venez, esprits qui excitez les pensées homicides; +changez à l'instant mon sexe, et remplissez-moi jusqu'au +bord, du sommet de la tête jusqu'à la plante des +pieds, de la plus atroce cruauté. Épaississez mon sang; +fermez tout accès, tout passage aux remords; et que la +nature, par aucun retour de componction, ne vienne +ébranler mon cruel projet, ou faire trêve à son exécution<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a>. +Venez dans mes mamelles changer mon lait en +fiel, ministres du meurtre, quelque part que vous soyez, +substances invisibles, prêtes à nuire au genre humain.—Viens, +épaisse nuit; enveloppe-toi des plus noires +fumées de l'enfer, afin que mon poignard acéré ne voie +pas la blessure qu'il va faire, et que le ciel ne puisse, +perçant d'un regard ta ténébreuse couverture, me crier: +<i>Arrête! Arrête!</i>—(<i>Entre Macbeth</i>.) Illustre Glamis, digne +Cawdor, plus grand encore par le salut qui les a suivis, +ta lettre m'a transportée au delà de ce présent rempli +d'ignorance, et je sens déjà l'avenir exister pour moi.</p> + +<p>MACBETH.—Mon cher amour, Duncan arrive ici ce soir.</p> + +<p>LADY MACBETH.—Et quand part-il d'ici?</p> + +<p>MACBETH.—Demain; c'est son projet.</p> + +<p>LADY MACBETH.—Oh! jamais le soleil ne verra ce lendemain.—Votre +visage, mon cher thane, est un livre où +l'on pourrait lire d'étranges choses. Pour cacher vos +desseins dans cette circonstance, prenez le maintien de +la circonstance; que vos yeux, vos gestes, votre langue +parlent de bienvenue; ayez l'air d'une fleur innocente, +mais soyez le serpent caché dessous. Il faut pourvoir à +la réception de celui qui va arriver; c'est moi que vous +chargerez de dépêcher le grand ouvrage de cette nuit, +qui donnera désormais à nos nuits et à nos jours la puissance +et l'autorité souveraine.</p> + +<p>MACBETH.—Nous en reparlerons.</p> + +<p>LADY MACBETH.—Songez seulement à montrer un visage +serein: changer de visage est toujours un signe de +crainte.—Laissez-moi tout le reste.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15:</b><a href="#footnotetag15"> (retour) </a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i4">Nor keep peace between</p> +<p>The effect—and it.</p> + </div> </div> + +<p>Johnson regarde ce passage comme inintelligible, et veut substituer +à <i>keep peace, keep pace</i>, qui signifierait ici <i>intervenir</i>, tandis +que <i>keep pace</i> signifie <i>marcher d'un pas égal avec</i>, et, selon +l'aveu même de Johnson, n'a jamais-été employé dans le sens qu'il +veut lui donner. <i>Keep peace</i> me paraît correspondre littéralement +à notre expression française <i>faire trêve</i>, qui présente ici le sens +le plus naturel.</p></blockquote> +<br><br> + + + + + +<h3>SCÈNE VI</h3> + +<p class="stage1">Toujours à Inverness, devant le château de Macbeth.</p> + +<p class="stage1">(Hautbois.—Cortège composé des gens de Macbeth.)</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> DUNCAN, MALCOLM, DONALBAIN, BANQUO, +LENOX, MACDUFF, ROSSE, ANGUS, <i>suite</i>.</p> + + +<p>DUNCAN.—Ce château occupe une agréable situation; +l'air, suave et léger, calme doucement les sens.</p> + +<p>BANQUO.—Cet hôte de l'été, le martinet, habitant des +temples, cherchant en ces lieux son séjour favori, prouve +que l'haleine des cieux les caresse avec amour. Pas une +corniche, pas une frise, pas un créneau, pas un seul +angle commode où cet oiseau n'ait suspendu son lit et le +berceau de ses enfants. Partout où ces oiseaux nichent et +abondent, j'ai remarqué que l'air est toujours pur.</p> + +<p class="stage1">(Entre lady Macbeth.)</p> + +<p>DUNCAN.—Voyez, voilà notre honorable hôtesse.—L'affection +qui nous suit nous cause quelquefois des embarras +que nous accueillons encore avec des remerciements, +comme des marques d'affection. Ainsi je suis +pour vous une occasion d'apprendre à prier Dieu de vous +récompenser de vos peines, et à vous remercier de l'embarras +que nous vous donnons.</p> + +<p>LADY MACBETH.—Tout notre effort, fût-il doublé ou +redoublé, ne serait qu'une faible et solitaire offrande à +opposer à ce vaste amas d'honneurs dont Votre Majesté +accable notre maison. Vos anciens bienfaits, et les dignités +nouvelles que vous venez d'accumuler sur les premières, +nous laissent le devoir de prier pour vous<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a>.</p> + +<p>DUNCAN.—Où est le thane de Cawdor? Nous courions +sur ses talons, et voulions être son introducteur auprès +de vous; mais il est bon cavalier, et la force de son +amour, aussi aiguë que son éperon, lui a fait atteindre +sa maison avant nous. Belle et noble dame, nous serons +votre hôte pour cette nuit.</p> + +<p>LADY MACBETH.—Vos serviteurs ne se regarderont +jamais eux-mêmes, les leurs et tout ce qu'ils possèdent, +que comme des biens reçus en dépôt pour en rendre +compte, selon le bon plaisir de Votre Majesté, toutes les +fois qu'elle voudra réclamer ce qui lui appartient.</p> + +<p>DUNCAN.—Donnez-moi votre main, conduisez-moi vers +mon hôte; nous l'aimons grandement, et continuerons +de répandre sur lui nos bienfaits.—Avec la permission +de notre hôtesse.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16:</b><a href="#footnotetag16"> (retour) </a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><i>We rest your hermits.</i></p> + </div> </div> + +<p><i>Hermit</i> est pris ici pour <i>beadsman</i>. Le <i>beadsman</i> était, à ce qu'il +paraît, un homme qui, sous certaines conditions, s'engageait à +dire pour un autre un certain nombre de fois le chapelet (<i>beads</i>). +C'étaient probablement des ermites qu'on chargeait le plus +souvent de ce soin.</p></blockquote> +<br><br> + + + + + + +<h3>SCÈNE VII</h3> + +<p class="stage1">Toujours à Inverness.—Un appartement dans le château +de Macbeth. Des hautbois, des flambeaux.</p> + + +<p class="stage1"><i>Un maître d'hôtel et plusieurs domestiques portant des plats et +faisant le service entrent et passent sur le théâtre. Entre +ensuite</i> MACBETH.</p> + +<p>MACBETH.—Si lorsque ce sera fait c'était fini, le plus +tôt fait serait le mieux. Si l'assassinat tranchait à la fois +toutes les conséquences, et que sa fin nous donnât le +succès, ce seul coup, qui peut être tout et la fin de tout, +au moins ici-bas, sur ce rivage, sur ce rocher du temps, +nous hasarderions la vie à venir.—Mais en pareil cas, +nous subissons toujours cet arrêt, que les sanglantes +leçons enseignées par nous tournent, une fois apprises, +à la ruine de leur inventeur. La Justice, à la main toujours +égale, offre à nos propres lèvres le calice empoisonné +que nous avons composé nous-mêmes.—Il est ici +sous la foi d'une double sauvegarde. D'abord je suis son +parent et son sujet, deux puissants motifs contre cette +action; ensuite je suis son hôte, et devrais fermer la +porte à son meurtrier, loin de saisir moi-même le couteau. +D'ailleurs ce Duncan a porté si doucement ses honneurs, +il a rempli si justement ses grands devoirs, que +ses vertus, comme des anges à la voix de trompette s'élèveront +contre le crime damnable de son meurtre, et la +pitié, semblable à un enfant nouveau-né tout nu, montée +sur le tourbillon, ou portée comme un chérubin du ciel +sur les invisibles courriers de l'air, frappera si vivement +tous les yeux de l'horreur de cette action, que les larmes +feront tomber le vent. Je n'ai pour presser les flancs de +mon projet d'autre éperon que cette ambition qui, s'élançant +et se retournant sur elle-même, retombe sans cesse +sur lui<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a>.—(<span class="stage2"><i>Entre lady Macbeth.</i></span>) Eh bien! quelles nouvelles?</p> + +<p>LADY MACBETH.—Il a bientôt soupé: pourquoi avez-vous +quitté la salle?</p> + +<p>MACBETH.—M'a-t-il demandé?</p> + +<p>LADY MACBETH.—Ne le savez-vous pas?</p> + +<p>MACBETH.—Nous n'irons pas plus loin dans cette affaire. +Il vient de me combler d'honneurs, et j'ai acquis parmi +les hommes de toutes les classes une réputation brillante +comme l'or, dont je dois me parer dans l'éclat de sa première +fraîcheur, au lieu de m'en dépouiller si vite.</p> + +<p>LADY MACBETH.—Était-elle dans l'ivresse cette espérance +dont vous vous étiez fait honneur? a-t-elle dormi +depuis? et se réveille-t-elle maintenant pour paraître si +pâle et si livide à l'aspect de ce qu'elle faisait de si bon +coeur? Dès ce moment je commence à juger par là de ton +amour pour moi. Crains-tu de te montrer par tes actions +et ton courage ce que tu es par tes désirs? aspireras-tu à +ce que tu regardes comme l'ornement de la vie, pour +vivre en lâche à tes propres yeux, laissant, comme le +pauvre chat du proverbe, le <i>je n'ose pas</i> se placer sans +cesse auprès du <i>je voudrais bien<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a></i>?</p> + +<p>MACBETH.—Tais-toi, je t'en prie; j'ose tout ce qui convient +à un homme: celui qui ose davantage n'en est +pas un.</p> + +<p>LADY MACBETH.—A quelle bête apparteniez-vous donc +lorsque vous vous êtes ouvert à moi de cette entreprise? +Quand vous avez osé la former, c'est alors que vous étiez +un homme; et en osant devenir plus grand que vous +n'étiez, vous n'en seriez que plus homme. Ni l'occasion +ni le lieu ne vous secondaient alors, et cependant vous +vouliez les faire naître l'une et l'autre: elles se sont faites +d'elles-mêmes; et vous, par l'à-propos qu'elles vous offrent, +vous voilà défait! J'ai allaité, et je sais combien il +est doux d'aimer le petit enfant qui me tette; eh bien! au +moment où il me souriait, j'aurais arraché ma mamelle +de ses molles gencives, et je lui aurais fait sauter la cervelle, +si je l'avais juré comme vous avez juré ceci.</p> + +<p>MACBETH.—Si nous allions manquer notre coup?</p> + +<p>LADY MACBETH.—Nous, manquer notre coup! Vissez +seulement votre courage au point d'arrêt, et nous ne +manquerons pas notre coup. Lorsque Duncan sera endormi +(et le fatigant voyage qu'il a fait aujourd'hui va +l'entraîner dans un sommeil profond), j'aurai soin, à +force de vin et de santés, de subjuguer si bien ses deux +chambellans, que leur mémoire, cette gardienne du cerveau, +ne sera plus qu'une fumée, et le réservoir de leur +raison un alambic. Lorsqu'un sommeil brutal accablera +comme la mort leurs corps saturés de liqueur, que ne +pouvons-nous exécuter, vous et moi, sur Duncan sans +défense? Que ne pouvons-nous pas imputer à ses officiers +pleins de vin, qui porteront le crime de notre grand +meurtre?</p> + +<p>MACBETH.—Ne mets au jour que des fils, car la trempe +de ton âme inflexible ne peut convenir qu'à des hommes.—En +effet, ne pourra-t-on pas croire, lorsque nous aurons +teint de sang, dans leur sommeil, ces deux gardiens +de sa chambre, après nous être servis de leurs poignards, +que ce sont eux qui ont fait le coup?</p> + +<p>LADY MACBETH.—Et qui osera croire autre chose, lorsque +nous ferons tout retentir de nos douleurs et de nos +cris à cause de sa mort?</p> + +<p>MACBETH.—Je suis décidé, et je tends tous les agents +de mon corps pour cette terrible action. Sortons, et +amusons-les par les plus beaux dehors: un visage perfide +doit cacher ce que sait le coeur perfide.</p> + +<p class="stage1">(Il sortent.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17:</b><a href="#footnotetag17"> (retour) </a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i10">I have no spur</p> +<p>To prick the sides of my intent, but only</p> +<p>Vaulting ambition, which overleaps itself,</p> +<p>And falls on the other.</p> + </div> </div> + +<p>Les commentateurs se sont inutilement donné beaucoup de +peine pour expliquer cette phrase; leur embarras est venu de +ce qu'ils n'ont pas fait attention au sens du verbe <i>vault</i>, qui +signifie ici <i>voltiger</i>, <i>faire des tours de force</i> (<i>to make postures</i>), d'où +il résulte qu'au lieu de comparer, ainsi que l'a cru M. Steevens, +son ambition à un cheval qui, se renversant sur lui-même, écrase +son cavalier, Macbeth la représente comme un voltigeur (<i>vaulting +ambition</i>) qui, s'élançant et se retournant sur lui-même +(<i>overleaps itself</i>), retombe continuellement sur le dos de son cheval, +et lui tient ainsi lieu d'éperon (<i>spur</i>), pour le forcer à courir. +L'image est ainsi parfaitement d'accord dans toutes ses parties; +au lieu que, dans la signification supposée par M. Steevens, +l'ambition, comme il le remarque lui-même, se trouverait jouer +à la fois le rôle du cheval et celui de l'éperon. On est presque +toujours sûr de se tromper lorsqu'on attribue à Shakspeare des +images incohérentes; il a au contraire le défaut d'abandonner +rarement une image ou une comparaison, avant de l'avoir épuisée +sous tous ses aspects.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18:</b><a href="#footnotetag18"> (retour) </a> <i>Catus amat pisces, sed non vult tingere plantas.</i></blockquote> +<br> + + + + + +<p><b>FIN DU PREMIER ACTE.</b></p> +<br><br> + +<h2>ACTE DEUXIÈME</h2> +<br><br> + +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="stage1">Toujours à Inverness.—Cour dans l'intérieur du château.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> BANQUO ET FLEANCE, <i>précédés d'un domestique +qui porte un flambeau</i>.</p> + + +<p>BANQUO.—Où en sommes-nous de la nuit, mon garçon?</p> + +<p>FLEANCE.—La lune est couchée; je n'ai point entendu +sonner l'heure.</p> + +<p>BANQUO.—Et elle se couche à minuit.</p> + +<p>FLEANCE.—Je crois qu'il est plus tard, monsieur.</p> + +<p>BANQUO.—Tiens, prends mon épée.—Ils sont économes +dans le ciel; toutes leurs chandelles sont éteintes.—Prends +encore cela; le besoin du sommeil pèse sur moi +comme du plomb, et cependant je ne voudrais pas dormir. +Miséricorde du ciel, réprimez en moi ces détestables +pensées où se laisse aller la nature pendant notre repos. +<span class="stage2">(<i>Entre Macbeth, avec un domestique portant un flambeau</i>.) +(<i>A Fleance</i>.)</span> Donne-moi mon épée.—Qui est là?</p> + +<p>MACBETH.—Un ami.</p> + +<p>BANQUO.—Quoi, monsieur! pas encore au lit? Le roi est +couché.—Il a joui d'un plaisir inaccoutumé: vos serviteurs +ont reçu de sa part de grandes largesses; il offre ce +diamant à votre épouse, en la saluant du nom de la plus +aimable hôtesse; et il s'est retiré satisfait au delà de toute +expression.</p> + +<p>MACBETH.—N'étant pas préparés à le recevoir, notre +volonté s'est trouvée assujettie à un défaut de moyens +qui ne lui a pas permis de s'exercer librement.</p> + +<p>BANQUO.—Tout s'est bien passé.—La nuit dernière j'ai +rêvé des trois soeurs du Destin: elles se sont montrées +assez véridiques à votre égard.</p> + +<p>MACBETH.—Je n'y songe plus. Cependant, quand nous +en trouverons le temps, je voudrais vous dire quelques +mots de cette affaire, si vous pouvez m'en accorder le +temps.</p> + +<p>BANQUO.—Quand cela vous sera agréable.</p> + +<p>MACBETH.—Si vous vous unissez à mes combinaisons, +lorsqu'elles auront lieu, il vous en reviendra de l'honneur.<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a></p> + +<p>BANQUO.—Je me déterminerai pour ce qui ne m'exposera +pas à le perdre en cherchant à l'augmenter, et me +laissera conserver un coeur droit et une fidélité sans tache.</p> + +<p>MACBETH.—En attendant, bonne nuit.</p> + +<p>BANQUO.—Grand merci, monsieur! je vous en souhaite +autant.</p> + +<p class="stage1">(Banquo et Fleance sortent.)</p> + +<p>MACBETH.—Va, dis à ta maîtresse de sonner un coup +de clochette quand ma boisson sera prête. Va te mettre +au lit. (<span class="class2"><i>Le domestique sort.</i></span>)—Est-ce un poignard que je +vois devant moi, la poignée tournée vers ma main? +Viens, que je te saisisse.—Je ne te tiens pas, et cependant +je te vois toujours. Fatale vision, n'es-tu pas sensible +au toucher comme à la vue? ou n'es-tu qu'un +poignard né de ma pensée, le produit mensonger d'une +tête fatiguée du battement de mes artères? Je te vois +encore, et sous une forme aussi palpable que celui que +je tire en ce moment. Tu me montres le chemin que j'allais +suivre, et l'instrument dont j'allais me servir.—Ou +mes yeux sont de mes sens les seuls abusés, ou bien ils +valent seuls tous les autres.—Je te vois toujours, et sur +ta lame, sur ta poignée, je vois des gouttes de sang qui +n'y étaient pas tout à l'heure.—Il n'y a là rien de réel. +C'est mon projet sanguinaire qui prend cette forme à mes +yeux.—Maintenant dans la moitié du monde la nature +semble morte, et des songes funestes abusent le sommeil +enveloppé de rideaux. Maintenant les sorcières célèbrent +leurs sacrifices à la pâle Hécate. Voici l'heure où +le meurtre décharné, averti par sa sentinelle, le loup, +dont les hurlements lui servent de garde, s'avance, +comme un fantôme à pas furtifs, avec les enjambées de +Tarquin le ravisseur, vers l'exécution de ses desseins.—O +toi, terre solide et bien affermie, garde-toi d'entendre +mes pas, quelque chemin qu'ils prennent, de peur que +tes pierres n'aillent se dire entre elles où je suis, et ravir +à ce moment l'horrible occasion qui lui convient si bien.—Tandis +que je menace, il vit.—Les paroles portent un +souffle trop froid sur la chaleur de l'action. (<span class="stage2"><i>La cloche +sonne.</i></span>)—J'y vais. C'en est fait, la cloche m'avertit. Ne +l'entends pas, Duncan; c'est le glas qui t'appelle au ciel +ou aux enfers.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19:</b><a href="#footnotetag19"> (retour) </a> Selon la chronique de Hollinshed, Banquo fut averti du projet +de Macbeth, et promit de le soutenir; mais Jacques Ier (Jacques +VI d'Écosse) régnait en Angleterre lors de la représentation +de <i>Macbeth</i>, et comme les Stuarts prétendaient descendre de Banquo, +par Fleance, il était naturel que le poëte cherchât à dissimuler +cette circonstance, faite pour diminuer l'intérêt qu'il s'est +plu à répandre sur l'auteur de leur race. Fleance, selon la chronique +d'Hollinshed, s'en fut en Écosse, où il fut très-bien accueilli +par le roi, et si bien par la princesse sa fille, que celle-ci +<i>poussa la courtoisie</i>, dit la chronique, <i>jusqu'à souffrir qu'il lui +fît un enfant</i> (that she of courtsye in the end suffered him to get her +with child). Cet enfant fut Walter, dont les grandes qualités regagnèrent +ce que lui avait fait perdre la naissance; il finit par +être nommé <i>lord steward</i> d'Écosse (grand sénéchal), et chargé de +percevoir les revenus de la couronne. Le quatrième descendant +de ce Walter épousa la fille de Robert Bruce, et en eut un fils +qui fut Robert II, roi d'Écosse. On voit encore à Inverness, dans +les îles occidentales d'Écosse, les ruines du château de Macbeth, +mais la chronique ne dit pas si ce fut là qu'il tua Duncan.</blockquote> +<br><br> + + + +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="stage1">Le même lieu.</p> + +<p class="stage1">LADY MACBETH <i>entre</i>.</p> + + +<p>LADY MACBETH.—Ce qui les a enivrés m'a enhardie, ce +qui les a éteints m'a remplie de flamme.—Écoutons; +silence! C'est le cri du hibou, fatal sonneur qui donne le +plus funeste bonsoir.—Il est à l'oeuvre; les portes sont +ouvertes, et les serviteurs, pleins de vin, se moquent, en +ronflant, de leurs devoirs. J'ai préparé leur boisson du +soir<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a>, de telle sorte que la Nature et la Mort débattent +entre elles s'ils vivent ou meurent.</p> + +<p>MACBETH, <span class="stage2"><i>derrière le théâtre.</i></span>—Qui est là? quoi? holà!</p> + +<p>LADY MACBETH.—Hélas! je tremble qu'ils ne se soient +éveillés et que ce ne soit pas fait. La tentative sans l'action +nous perd. Écoutons.—J'avais apprêté leurs poignards, +il ne pouvait manquer de les voir.—S'il n'eût +pas ressemblé à mon père endormi, je m'en serais chargée.—Mon +mari!</p> + +<p>MACBETH.—J'ai frappé le coup.—N'as-tu pas entendu +un bruit?</p> + +<p>LADY MACBETH.—J'ai entendu crier la chouette et chanter +le grillon.—N'avez-vous pas parlé?</p> + +<p>MACBETH.—Quand?</p> + +<p>LADY MACBETH.—Tout à l'heure.</p> + +<p>MACBETH.—Comme je descendais?</p> + +<p>LADY MACBETH.—Oui.</p> + +<p>MACBETH.—Écoute!—Qui couche dans la seconde +chambre?</p> + +<p>LADY MACBETH.—Donalbain.</p> + +<p>MACBETH, <span class="stage2"><i>regardant ses mains.</i></span>—C'est là une triste vue!</p> + +<p>LADY MACBETH.—Quelle folie d'appeler cela une triste +vue!</p> + +<p>MACBETH.—L'un des deux a ri dans son sommeil, et +l'autre a crié, <i>au meurtre!</i> Ils se sont éveillés l'un et +l'autre: je me suis arrêté en les écoutant; mais ils ont +dit leurs prières et se sont remis à dormir.</p> + +<p>LADY MACBETH.—Ils sont deux logés dans la même +chambre.</p> + +<p>MACBETH.—L'un s'est écrié: <i>Dieu nous bénisse!</i> et l'autre, +<i>amen</i>, comme s'ils m'avaient vu, avec ces mains de +bourreau, écoutant leurs terreurs; je n'ai pu répondre +<i>amen</i> lorsqu'ils ont dit <i>Dieu nous bénisse!</i></p> + +<p>LADY MACBETH.—N'y pensez pas si sérieusement.</p> + +<p>MACBETH.—Mais pourquoi n'ai-je pu prononcer <i>amen</i>? +J'avais grand besoin d'une bénédiction, et <i>amen</i> s'est +arrêté dans mon gosier.</p> + +<p>LADY MACBETH.—Il ne faut pas penser ainsi à ces sortes +d'actions, on en deviendrait fou.</p> + +<p>MACBETH.—Il m'a semblé entendre une voix crier: +«Ne dormez plus! Macbeth assassine le sommeil, l'innocent +sommeil, le sommeil qui débrouille l'écheveau confus +de nos soucis; le sommeil, mort de la vie de chaque +jour, bain accordé à l'âpre travail, baume des âmes +blessées, loi tutélaire de la nature, l'aliment principal du +tutélaire festin de la vie.»</p> + +<p>LADY MACBETH.—Que voulez-vous dire?</p> + +<p>MACBETH.—Elle criait encore à toute la maison: «Ne +dormez plus. Glamis a assassiné le sommeil; c'est pourquoi +Cawdor ne dormira plus, Macbeth ne dormira +plus!»</p> + +<p>LADY MACBETH.—Qui donc criait ainsi?—Quoi! digne +thane, vous laissez votre noble courage se relâcher jusqu'à +ces rêveries d'un cerveau malade? Allez, prenez de +l'eau, et lavez de vos mains ce sombre témoin.—Pourquoi +avez-vous emporté ces poignards? Il faut qu'ils +restent là-bas. Allez, reportez-les, et teignez de sang les +deux serviteurs endormis.</p> + +<p>MACBETH.—Je n'y retournerai pas; je suis effrayé en +songeant à ce que j'ai fait. Je n'ose pas le regarder de +nouveau.</p> + +<p>LADY MACBETH.—Faible dans vos résolutions!—Donnez-moi +ces poignards. Ceux qui dorment, ceux qui sont +morts, ne sont que des images; c'est l'oeil de l'enfance +qui craint un diable en peinture. Si son sang coule, j'en +rougirai la face des deux serviteurs, car il faut que le +crime leur soit attribué<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup>21</sup></a>.</p> + +<p class="stage1">(Elle sort.)</p> + +<p class="stage1">(On frappe derrière le théâtre.)</p> + +<p>MACBETH.—Pourquoi frappe-t-on ainsi?—Que m'arrive-t-il, +que le moindre bruit m'épouvante?—Quelles mains +j'ai là! Elles me font sortir les yeux de la tête.—Est-ce +que tout l'océan du grand Neptune pourra laver ce sang +et nettoyer ma main! Non, ma main ensanglanterait +plutôt l'immensité des mers, et ferait de leur teinte verdâtre +une seule teinte rouge.</p> + +<p class="stage1">(Rentre lady Macbeth.)</p> + +<p>LADY MACBETH.—Mes mains sont de la couleur des +vôtres; mais j'ai honte d'avoir conservé un coeur si +blanc.—J'entends frapper à la porte du sud.—Retirons-nous +dans notre chambre: un peu d'eau va nous laver +de cette action; voyez donc combien cela est aisé. Votre +courage vous a abandonné. (<i>On frappe</i>.)—Écoutez: on +frappe encore. Prenez votre robe de nuit, de peur que +nous n'ayons occasion de paraître et de laisser voir que +nous veillions. Ne restez donc pas ainsi misérablement +perdu dans vos réflexions.</p> + +<p>MACBETH.—Connaître ce que j'ai fait!—Mieux vaudrait +ne plus me connaître moi-même. (<i>On frappe</i>.)—Éveille +Duncan à force de frapper. Plût au ciel vraiment que tu +le pusses!</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20:</b><a href="#footnotetag20"> (retour) </a> <i>Possets</i>, boisson composée, en général, à ce qu'il parait, de +lait et de vin, et qu'il était alors d'usage de prendre en se couchant.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21:</b><a href="#footnotetag21"> (retour) </a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>I'll gild the faces of the grooms withal</p> +<p>For it must seem their guilt.</p> + </div> </div> + +<p>Il est plus que probable que Shakspeare a voulu jouer ici sur +les mots <i>gild</i> et <i>guilt</i>, dont la prononciation est la même. +Mais tout effort pour rendre en français ce jeu de mots eût été inutile +et eût gâté une admirable scène. On a pensé qu'il suffisait de +l'indiquer.</p></blockquote> +<br><br> + + + +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="stage1"><i>Entre</i> UN PORTIER.</p> + +<p class="stage1">(On frappe derrière le théâtre.)</p> + + +<p>On frappe ici, ma foi. Si un homme était le portier de +l'enfer, il aurait assez l'habitude de tourner la clef. (<span class="stage2"><i>On +frappe</i>.</span>) Frappe, frappe, frappe. Qui est là, de par Belzébuth! +C'est un fermier qui s'est pendu en attendant une +bonne année. Entrez sur-le-champ, et ayez soin d'apporter +assez de mouchoirs, car on vous fera suer ici pour +cela. (<span class="stage2"><i>On +frappe</i>.</span>) Frappe, frappe, frappe. Qui est là, au +nom d'un autre diable? Par ma foi, c'est un jésuite<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup>22</sup></a> qui +aurait juré pour et contre chacun des bassins d'une balance. +Il a commis assez de trahisons pour l'amour de +Dieu, et cependant le ciel n'a pas voulu entendre à ses +jésuitismes. Entrez, monsieur le jésuite. (<span class="stage2"><i>On +frappe</i>.</span>) +Frappe, frappe, frappe. Qui est là? Ma foi, c'est un tailleur +anglais qui vient ici pour avoir rogné sur un haut-de-chausses +français<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup>23</sup></a>. Allons, entrez, tailleur, vous pourrez +chauffer ici votre fer à repasser. (<span class="stage2"><i>On +frappe</i>.</span>) Frappe, +frappe. Jamais un moment de repos. Qui êtes-vous? Mais +il fait trop froid ici pour l'enfer: je ne veux plus faire le +portier du diable. J'avais eu l'idée de laisser entrer un +homme de toutes les professions qui vont par le chemin +fleuri au feu de joie éternel. (<span class="stage2"><i>On +frappe</i>.</span>) Tout à l'heure, +tout à l'heure. (<span class="stage2"><i>Il ouvre.</i></span>) Je vous prie, n'oubliez pas le +portier.</p> + +<p class="stage1">(Entrent Macduff et Lenox.)</p> + +<p>MACDUFF.—Ami, tu t'es donc couché bien tard, pour +dormir encore?</p> + +<p>LE PORTIER.—Ma foi, monsieur, nous vidions encore, +des rasades au second chant du coq; et la boisson, seigneur, +provoque grandement trois choses.</p> + +<p>MACDUFF.—Quelles sont les trois choses que provoque +la boisson?</p> + +<p>LE PORTIER.—Ma foi, monsieur, c'est le rouge au nez, +le sommeil et l'envie de pisser. Pour la luxure, on peut +dire qu'il la provoque et ne la provoque pas: il provoque +le désir, mais il ôte la faculté; en sorte qu'on peut dire +que le vin est un traître envers la luxure: il la cause et +l'éteint; il l'aiguillonne et puis l'arrête en chemin; il +l'excite, et puis la décourage; il la trahit par un sommeil +qui lui donne le démenti, puis il la plante là.</p> + +<p>MACDUFF.—Je crois, l'ami, que le vin t'a donné un démenti +la nuit dernière.</p> + +<p>LE PORTIER.—Il l'a fait, seigneur, à mon nez et à ma +barbe; mais je lui ai revalu sa trahison; et me trouvant, +je crois, plus fort que lui, quoiqu'il m'ait pris un moment +par les jambes, j'ai trouvé moyen de le rejeter.</p> + +<p>MACDUFF.—Ton maître est-il levé?—Nous l'aurons +éveillé en frappant à la porte.—Le voici qui vient.</p> + +<p class="stage1">(Entre Macbeth.)</p> + +<p>LENOX.—Bonjour, noble Macbeth.</p> + +<p>MACBETH.—Bonjour à tous les deux.</p> + +<p>MACDUFF.—Le roi est-il levé, digne thane?</p> + +<p>MACBETH.—Pas encore.</p> + +<p>MACDUFF.—Il m'a ordonné de l'éveiller de bon matin; +j'ai presque laissé passer l'heure.</p> + +<p>MACBETH.—Je vais vous conduire vers lui.</p> + +<p>MACDUFF.—Je sais que vous prenez cette peine avec +plaisir, et cependant c'en est une.</p> + +<p>MACBETH.—Le plaisir que l'on prend à remplir un soin +en guérit la peine.—Voici la porte.</p> + +<p>MACDUFF.—Je prendrai la liberté d'entrer, car il m'en +a donné l'ordre.</p> + +<p class="stage1">(Macduff sort.)</p> + +<p>LENOX.—Le roi part-il aujourd'hui d'ici?</p> + +<p>MACBETH.—Il part: il l'a décidé ainsi.</p> + +<p>LENOX.—La nuit a été bien mauvaise; dans l'endroit +où nous couchions, les cheminées ont été abattues par +le vent: l'on a, dit-on, entendu dans les airs des lamentations, +d'étranges cris de mort, annonçant, avec des +accents terribles, d'affreux bouleversements et des événements +confus, nouvellement éclos du sein de ces temps +désastreux. L'oiseau des ténèbres a poussé toute la nuit +des cris aigus; quelques-uns disent que la terre avait la +la fièvre et tremblait.</p> + +<p>MACBETH.—Ç'a été une mauvaise nuit.</p> + +<p>LENOX.—Mon jeune souvenir ne peut en retrouver une +comparable.</p> + +<p class="stage1">(Rentre Macduff.)</p> + +<p>MACDUFF.—O horreur! horreur! horreur! ni la langue +ni le coeur ne peuvent te concevoir ou t'exprimer.</p> + +<p>MACBETH ET LENOX.—Qu'y a-t-il?</p> + +<p>MACDUFF.—L'abomination a fait ici son chef-d'oeuvre. +Le meurtre le plus sacrilège a ouvert par force le temple +sacré du Seigneur, et a dérobé la vie qui en animait la +structure<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup>24</sup></a>.</p> + +<p>MACBETH.—Que dites-vous? la vie?</p> + +<p>LENOX.—Est-ce de Sa Majesté que vous parlez?</p> + +<p>MACDUFF.—Venez, entrez dans sa chambre; et que vos +yeux s'éteignent à la vue d'une nouvelle Gorgone: ne +me demandez pas de vous en dire davantage. Voyez, et +parlez ensuite vous-mêmes.—Qu'on s'éveille, qu'on s'éveille; +qu'on sonne le tocsin (<span class="stage2"><i>Macbeth et Lenox sortent</i>.</span>)—Meurtre! +trahison!—Banquo, Donalbain, Malcolm, +éveillez-vous! secouez ce calme sommeil, simulacre de +la mort et venez voir la mort elle-même.—Levez-vous, +levez-vous, et voyez une image du grand jugement.—Malcolm, +Banquo, levez-vous comme de vos tombeaux, +et avancez comme des ombres, pour être en accord avec +ces horreurs.</p> + +<p class="stage1">(La cloche sonne.)</p> + +<p class="stage1">(Entre lady Macbeth.)</p> + +<p>LADY MACBETH.—Pour quelle affaire cette odieuse trompette +appelle-t-elle à se rassembler tous ceux qui dorment +dans la maison? Parlez, parlez.</p> + +<p>MACDUFF.—O noble dame! ce n'est pas à vous à entendre +ce que je pourrais vous dire: ce récit tuerait une +femme au moment où il arriverait à son oreille.—(<span class="stage2"><i>Banquo +arrive</i>.</span>) O Banquo! Banquo! notre royal maître est assassiné!</p> + +<p>LADY MACBETH.—Oh malheur! quoi, dans notre maison!</p> + + +<p>BANQUO.—Trop cruel malheur, n'importe en quel lieu! +Cher Duff<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup>25</sup></a>, je t'en prie, contredis-toi toi-même, et dis +que ce n'est pas vrai.</p> + +<p class="stage1">(Rentrent Macbeth et Lenox.)</p> + +<p>MACBETH.—Si j'étais mort une heure avant cet événement, +j'aurais terminé une vie heureuse; car de cet +instant il n'y aura plus rien d'important dans la vie de +ce monde, tout n'est plus que vanité; gloire, grandeur, +tout est mort; le vin de la vie est épuisé et la lie seule +en reste dans la cave.</p> + +<p class="stage1">(Entrent Malcolm et Donalbain.)</p> + +<p>DONALBAIN.—Qu'est-il arrivé de malheureux?</p> + +<p>MACBETH.—Vous l'êtes et vous ne le savez pas: la +source, la fontaine de votre sang a cessé de couler, la +source même en est arrêtée.</p> + +<p>MACDUFF.—Votre royal père est assassiné.</p> + +<p>MALCOLM.—Oh! par qui?</p> + +<p>LENOX.—Suivant les apparences, par ceux qui étaient +chargés de garder sa chambre. Leurs mains et leurs +visages étaient tout souillés de sang, ainsi que leurs poignards +que nous avons trouvés, non encore essuyés, sur +leur chevet. Ils ouvraient des yeux effarés et paraissaient +hors d'eux-mêmes: on n'aurait pu leur confier la vie de +personne.</p> + +<p>MACBETH.—Oh! cependant je me repens du mouvement +de fureur qui me les a fait tuer!</p> + +<p>MACDUFF.—Pourquoi donc les avez-vous tués?</p> + +<p>MACBETH.—Eh! qui peut être dans le même moment +sage et éperdu, modéré et furieux? qui peut être fidèle +et rester neutre? Personne. La rapidité de ma violente +affection a dépassé ma raison plus lente. Je voyais là +Duncan étendu, l'argent de sa peau parsemé de son sang +doré; et ses blessures ouvertes semblaient autant de +brèches aux lois de la nature, par où devaient s'introduire +les ravages de la désolation.... Là étaient les meurtriers +teints des couleurs de leur métier, et leurs poignards +honteusement couverts de sang. Comment aurait +pu se contenir celui qui a un coeur pour aimer, et dans +ce coeur le courage de manifester son amour?</p> + +<p>LADY MACBETH.—Aidez-moi à sortir d'ici. Oh!</p> + +<p>MACDUFF.—Secourez lady Macbeth.</p> + +<p>MALCOLM.—Pourquoi retenons-nous nos langues? C'est +à elles surtout qu'il appartient d'exprimer de pareils sentiments.</p> + +<p>DONALBAIN.—Eh! pourquoi parlerions-nous ici, où +notre destinée fatale, cachée dans le trou de l'ogre, peut +s'élancer sur nous et nous saisir? Fuyons! nos larmes +ne sont pas encore prêtes à couler.</p> + +<p>MALCOLM.—Ni notre chagrin sur le pied d'agir.</p> + +<p>BANQUO.—Secourez lady Macbeth (<span class="stage2"><i>on emporte lady Macbeth</i></span>), +et lorsque nous aurons couvert la nudité de notre +frêle nature, qui souffre ainsi exposée, rassemblons-nous +et faisons des recherches sur cette sanglante action, afin +de la connaître plus à fond. Nous sommes ébranlés par +les terreurs et les doutes, mais je suis dans la puissante +main de Dieu, et de là je combattrai les desseins secrets +d'une méchanceté perfide.</p> + +<p>MACBETH.—Et moi aussi.</p> + +<p>TOUS.—Et nous tous de même.</p> + +<p>MACBETH.—Allons promptement nous vêtir tous d'une +manière convenable, afin de nous rassembler ensuite +dans la salle.</p> + +<p>TOUS.—Volontiers.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<p>MALCOLM.—Que voulez-vous faire? Ne nous associons +point avec eux. Montrer une douleur qu'on ne sent pas +est un rôle aisé pour l'homme faux.—Je me retire en +Angleterre.</p> + +<p>DONALBAIN.—Et moi en Irlande. En séparant nos fortunes +nous serons plus en sûreté. Ici je vois des poignards +dans les sourires, et celui qui est le plus près par +le sang est le plus prêt à le verser.</p> + +<p>MALCOLM.—Le trait meurtrier qui a été lancé n'a pas +encore atteint son but; et le parti le plus sûr pour nous +est d'en éviter le coup. Ainsi donc, à cheval, et ne nous +inquiétons pas de prendre congé: tirons-nous d'abord +d'ici. Il est permis de commettre le vol, de se dérober +soi-même, quand il ne reste plus d'espérance.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"></a><b>Note 22:</b><a href="#footnotetag22"> (retour) </a> <i>Equivocator</i>. Warburton pense que par cette expression +Shakspeare a positivement entendu un religieux, ou du moins +un affilié de l'ordre des jésuites; mais toujours est-il certain +qu'elle signifie précisément ce que nous entendons en français +par <i>jésuite</i>, doué d'un <i>esprit jésuitique</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Note 23:</b><a href="#footnotetag23"> (retour) </a> La plaisanterie porte sur ce que les hauts-de-chausses français +paraissaient aux Anglais si étroits et si mesquins, qu'il fallait +être doublement damnable pour trouver encore à rogner dessus.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"></a><b>Note 24:</b><a href="#footnotetag24"> (retour) </a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Most sacrilegious murder hath broke ope</p> +<p>The lord's anointed temple, and stole thence</p> +<p>The life o' the building.</p> + </div> </div> + +<p><i>The lord's anointed temple</i> signifie en même temps ici <i>le temple +oint de Dieu</i> et <i>la tempe ointe du roi</i>; dans l'impossibilité de rendre +ce jeu de mots, il a fallu choisir, et l'on a pris des deux sens +celui qui formait avec le reste de la phrase une image plus complète +et plus suivie.</p></blockquote> + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"></a><b>Note 25:</b><a href="#footnotetag25"> (retour) </a> Abréviation de Macduff.</blockquote> +<br><br> + + + +<h3>SCÈNE IV</h3> + +<p class="stage1">Les dehors du château.</p> + +<p class="stage1">ROSSE <i>conversant avec</i> UN VIEILLARD.</p> + + +<p>LE VIEILLARD.—Je me souviens bien de soixante-dix +années, et dans ce long espace de temps j'ai vu de terribles +moments et d'étranges choses; mais tout ce que +j'avais vu n'était rien auprès de cette cruelle nuit.</p> + +<p>ROSSE.—Ah! bon père, tu vois comme le ciel, troublé +par une action de l'homme, en menace le sanglant +théâtre. D'après l'horloge il devrait faire jour, et +cependant une nuit sombre étouffe le flambeau voyageur. +La nuit triomphe-t-elle? ou bien est-ce le jour, honteux +de se montrer, qui laisse les ténèbres ensevelir la face de +la terre, lorsqu'une vivante lumière devrait la caresser?</p> + +<p>LE VIEILLARD.—Cela est contre nature, comme l'action +qui a été commise. Mardi dernier, on a vu un faucon qui +s'élevait, fier de sa supériorité, saisi au vol et tué par un +hibou preneur de souris.</p> + +<p>ROSSE.—Et les chevaux de Duncan (chose très-étrange, +mais certaine), qui étaient si beaux, si légers, les plus +estimés de leur race, sont tout à coup redevenus sauvages, +ont brisé leurs râteliers, se sont échappés, se révoltant +contre toute obéissance, comme s'ils eussent +voulu entrer en guerre avec l'homme.</p> + +<p>LE VIEILLARD.—On dit qu'ils se sont mangés l'un l'autre.</p> + +<p>ROSSE.—Rien n'est plus vrai, au grand étonnement de +mes yeux qui en ont été témoins. (<span class="stage2"><i>Macduff paraît.</i></span>) Voici +l'honnête Macduff.—Eh bien! monsieur, comment va le +monde maintenant?</p> + +<p>MACDUFF.—Quoi! ne le voyez-vous pas?</p> + +<p>ROSSE.—A-t-on découvert qui a commis cette action +plus que sanguinaire?</p> + +<p>MACDUFF—Ceux que Macbeth a tués.</p> + +<p>ROSSE.—Hélas! mon Dieu, quel fruit en pouvaient-ils +espérer?</p> + +<p>MACDUFF.—Ils ont été gagnés. Malcolm et Donalbain, +les deux fils du roi, ont disparu et se sont sauvés. Ce qui +fait tomber sur eux le soupçon du crime.</p> + +<p>ROSSE.—Encore contre nature!—Ambition désordonnée, +qui détruis tes propres moyens d'existence!—Alors +il est probable que la souveraineté va écheoir à Macbeth.</p> + +<p>MACDUFF.—Il est déjà élu, et parti pour se faire couronner +à Scone.</p> + +<p>ROSSE.—Où est le corps de Duncan?</p> + +<p>MACDUFF.—On l'a porté à Colmes-Inch, sanctuaire où +se conservent les os de ses prédécesseurs.</p> + +<p>ROSSE.—Irez-vous à Scone?</p> + +<p>MACDUFF.—Non, mon cousin, je vais à Fife.</p> + +<p>ROSSE.—A la bonne heure; moi, je vais à Scone.</p> + +<p>MACDUFF.—Allez: puissiez-vous y voir les choses se +bien passer!—Adieu.—Pourvu que nous ne trouvions +pas que nos vieux habits étaient plus commodes que les +neufs!</p> + +<p>ROSSE, <span class="stage2"><i>au vieillard</i></span>.—Adieu, bon père.</p> + +<p>LE VIEILLARD.—La bénédiction de Dieu soit avec vous, +et avec ceux qui voudraient changer le mal en bien, et +les ennemis en amis!</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<br> + + +<p><b>FIN DU DEUXIÈME ACTE.</b></p> +<br><br> + +<h2>ACTE TROISIÈME</h2> +<br><br> + + +<h3>SCÈNE I</h3> + + +<p class="stage1">A Fores,—Un appartement dans le palais.</p> + +<p class="stage1"><i>Entre</i> BANQUO.</p> + +<p>BANQUO.—Tu possèdes maintenant, roi, thane de Cawdor, +thane de Glamis, tout ce que t'avaient promis les +soeurs du Destin, et j'ai peur que tu n'aies joué pour cela +un bien vilain jeu. Mais elles ont dit aussi que tout cela +ne passerait pas à ta postérité, et que ce serait moi qui +serais la tige et le père d'une race de rois. Si la vérité est +sortie de leur bouche (comme on le voit paraître avec +éclat dans leurs discours à ton égard, Macbeth), pourquoi +ces vérités, justifiées pour toi, ne deviendraient-elles +pas pour moi des oracles, et n'élèveraient-elles pas mes +espérances? Mais, silence! taisons-nous.</p> + +<p class="stage1">(Air de trompette.—Entrent Macbeth, roi; lady Macbeth, +reine; Lenox, Rosse, seigneurs, dames, suite.)</p> + +<p>MACBETH.—Voici notre principal convive.</p> + +<p>LADY MACBETH.—S'il eût été oublié, c'eût été un vide +dans notre grande fête, et rien ne s'y serait bien passé.</p> + +<p>MACBETH.—Ce soir, monsieur, nous donnons un souper +de cérémonie, et nous y solliciterons votre présence.</p> + +<p>BANQUO.—Que Votre Altesse me donne ses ordres: +mon obéissance y est attachée pour jamais par le lien le +plus indissoluble.</p> + +<p>MACBETH.—Montez-vous à cheval cet après-midi?</p> + +<p>BANQUO.—Oui, mon gracieux seigneur.</p> + +<p>MACBETH.—Autrement nous aurions désiré vos avis +que nous avons toujours trouvés sages et utiles, dans le +conseil que nous tiendrons aujourd'hui; mais nous les +prendrons demain. Allez-vous loin?</p> + +<p>BANQUO.—Assez loin, mon seigneur, pour remplir le +temps qui doit s'écouler jusqu'à l'heure du souper; et si +mon cheval ne va pas très-bien, il faudra que j'emprunte +à la nuit une ou deux de ses heures obscures.</p> + +<p>MACBETH.—Ne manquez pas à notre fête.</p> + +<p>BANQUO.—Je n'y manquerai pas, mon seigneur.</p> + +<p>MACBETH.—Nous venons d'apprendre que nos sanguinaires +cousins se sont rendus l'un en Angleterre, l'autre +en Irlande; que, loin d'avouer leur affreux parricide, ils +débitent à ceux qui les écoutent d'étranges impostures: +mais nous en causerons demain; nous aurons aussi à +discuter une affaire d'État qui exige notre présence à +tous. Dépêchez-vous de monter à cheval. Adieu jusqu'à +ce soir. Fleance va-t-il avec vous?</p> + +<p>BANQUO.—Oui, mon seigneur; il est temps que nous +partions.</p> + +<p>MACBETH.—Je vous souhaite des chevaux légers et sûrs, +et je vous recommande à leur dos<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup>26</sup></a>. Adieu. <span class="stage2">(<i>Banquo sort</i>.) +(<i>Aux courtisans</i>.)</span> Que chacun dispose à son gré de son +temps jusqu'à sept heures du soir. Pour trouver nous-même +plus de plaisir à la société, nous resterons seul +jusqu'au souper: d'ici là, que Dieu soit avec vous.—(<span class="stage2"><i>Sortent +lady Macbeth, les seigneurs, les dames</i>, etc.</span>) Holà, +un mot: ces hommes attendent-ils nos ordres?</p> + +<p>UN DOMESTIQUE.—Oui, mon seigneur, ils sont à la porte +du palais.</p> + +<p>MACBETH.—Amenez-les devant nous.—Être où je suis +n'est rien si l'on n'y est en sûreté.—Nos craintes sur +Banquo sont profondes, et dans ce naturel empreint de +souveraineté domine ce qu'il y a de plus à craindre. Il +ose beaucoup, et à cette disposition d'esprit intrépide il +joint une sagesse qui enseigne à sa valeur la route la +plus sûre. Il n'y a que lui dont l'existence m'inspire de +la crainte: il intimide mon génie, comme César, dit-on, +celui de Marc-Antoine. Je l'ai vu gourmander les soeurs +lorsqu'elles me donnèrent d'abord le nom de roi; il leur +commanda de lui parler; et alors, d'une bouche prophétique, +elles le proclamèrent père d'une race de rois.—Elles +ont placé sur ma tête une couronne sans fruit et +ont placé dans mes mains un sceptre stérile que m'arrachera +un bras étranger, sans qu'aucun fils sorti de moi +me succède. S'il en est ainsi, c'est pour la race de Banquo +que j'ai souillé mon âme; c'est pour ses enfants que j'ai +assassiné l'excellent Duncan; pour eux seuls j'ai versé +les remords dans la coupe de mon repos, et livré à l'ennemi +du genre humain mon éternel trésor pour les faire +rois! Les enfants de Banquo rois! Plutôt qu'il en soit +ainsi, je t'attends dans l'arène, destin; viens m'y combattre +à outrance.—Qui va là? (<span class="stage2"><i>Rentre le domestique avec +deux assassins.</i></span>) Retourne à la porte et restes-y jusqu'à ce +que nous t'appelons. (<span class="stage2"><i>Le domestique sort.</i></span>)—N'est-ce pas +hier que nous avons causé ensemble?</p> + +<p>PREMIER ASSASSIN.—C'était hier, avec la permission de +Votre Altesse.</p> + +<p>MACBETH.—Eh bien! avez-vous réfléchi sur ce que je +vous ai dit? Soyez sûrs que c'est lui qui autrefois vous a +tenus dans l'abaissement, ce que vous m'avez attribué, à +moi qui en étais innocent. Je vous en ai convaincus dans +notre dernière entrevue; je vous ai fait voir jusqu'à l'évidence +comment vous aviez été amusés, traversés, quels +avaient été les instruments, qui les avait employés, et +tant d'autres choses qui diraient à la moitié d'une âme +et à une intelligence altérée: «Voilà ce qu'a fait Banquo.»</p> + +<p>PREMIER ASSASSIN.—Vous nous l'avez fait connaître.</p> + +<p>MACBETH.—Je l'ai fait et j'ai été plus loin, ce qui est +l'objet de notre seconde entrevue.—Sentez-vous la patience +tellement dominante en votre nature que vous +laissiez passer tout ceci? Êtes-vous si pénétrés de l'Evangile +que vous puissiez prier pour ce brave homme et ses +enfants, lui dont la main vous a courbés vers la tombe +et a réduit pour toujours les vôtres à la misère?</p> + +<p>PREMIER ASSASSIN.—Nous sommes des hommes, mon +seigneur.</p> + +<p>MACBETH.—Oui, je sais que dans le catalogue vous comptez +pour des hommes, de même que les chiens de chasse, +les lévriers, les métis, épagneuls, barbets, bassets, loups +et demi-loups, y sont tous appelés du nom de chien. Ensuite, +parmi ceux qui en valent la peine, on distingue +l'agile, le tranquille, le fin, le chien de garde, le chasseur, +chacun selon la qualité qu'a renfermée en lui la +bienfaisante nature, et il en reçoit un titre particulier +ajouté au nom commun sous lequel on les a tous inscrits. +Il en est de même des hommes. Si vous méritez de tenir +quelque rang parmi les hommes, et de n'être pas rejetés +dans la dernière classe, dites-le-moi, et alors je verserai +dans votre sein ce projet dont l'exécution vous délivre +de votre ennemi, vous établit dans notre coeur et notre +affection; à nous qui ne pouvons avoir, tant qu'il vivra, +qu'une santé languissante que sa mort rendra parfaite.</p> + +<p>SECOND ASSASSIN.—Je suis un homme, mon seigneur, +tellement indigné par les indignes coups et rebuffades +du monde, que peu m'importe ce que je fais pour me +venger du monde.</p> + +<p>PREMIER ASSASSIN.—Et moi un homme si las de malheurs, +si ballotté de la fortune, que je mettrais ma vie +sur la première chance qui me promettrait de l'améliorer +ou de m'en délivrer.</p> + +<p>MACBETH.—Vous savez tous deux que Banquo était +votre ennemi?</p> + +<p>SECOND ASSASSIN.—Cela est vrai, mon seigneur,</p> + +<p>MACBETH.—Il est aussi le mien; et notre inimitié est +si sanglante, que chaque minute de son existence me +frappe dans ce qui tient de plus près à la vie. Je pourrais, +en faisant ouvertement usage de mon pouvoir, le +balayer de ma vue sans en donner d'autre raison que ma +volonté; mais je ne dois pas le faire, à cause de quelques-uns +de mes amis qui sont aussi les siens, dont je ne puis +pas perdre l'affection, et avec qui il me faudra déplorer +la chute de l'homme que j'aurai renversé moi-même. +Voilà ce qui me fait rechercher votre assistance, en cachant +cette action à l'oeil du public, pour beaucoup de +raisons importantes.</p> + +<p>SECOND ASSASSIN.—Nous exécuterons, mon seigneur, ce +que vous nous commanderez.</p> + +<p>PREMIER ASSASSIN.—Oui, quand notre vie...</p> + +<p>MACBETH.—Votre courage perce dans votre maintien. +Dans une heure au plus, je vous indiquerai le lieu où +vous devez vous poster. Ayez le plus grand soin d'épier +et de choisir le moment convenable, car il faut que cela +soit fait ce soir, et à quelque distance du palais; et rappelez-vous +que j'en veux paraître entièrement innocent, +et afin qu'il ne reste dans l'ouvrage ni accrocs ni défauts, +il faut qu'avec Banquo son fils Fleance qui l'accompagne, +et dont l'absence n'est pas moins importante pour moi +que celle de son père, subisse les destinées de cette heure +de ténèbres. Prenez votre résolution tout seuls. Je vous +rejoins dans un moment.</p> + +<p>LES ASSASSINS.—Nous sommes décidés, seigneur.</p> + +<p>MACBETH.—Je vous ferai rappeler dans un instant. Ne +sortez pas de notre palais. (<span class="stage2"><i>Les assassins sortent.</i></span>) C'est une +affaire conclue.—Banquo, si c'est vers les cieux que ton +âme doit prendre son vol, elle les verra ce soir.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" name="footnote26"></a><b>Note 26:</b><a href="#footnotetag26"> (retour) </a> <i>And so I commend you to their backs</i>. +C'est une manière de donner congé. Les phrases de politesse +et de cérémonie abondent dans cette tragédie.</blockquote> +<br><br> + + + +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="stage1">Un autre appartement dans le palais</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> LADY MACBETH ET UN DOMESTIQUE.</p> + + +<p>LADY MACBETH.—Banquo est-il sorti du palais?</p> + +<p>LE DOMESTIQUE.—Oui, madame; mais il revient ce soir.</p> + +<p>LADY MACBETH.—Avertissez le roi que je voudrais, s'il +en a le loisir, lui dire quelques mots.</p> + +<p>LE DOMESTIQUE.—J'y vais, madame.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>LADY MACBETH.—On n'a rien gagné, et tout dépensé, +quand on a obtenu son désir sans être plus heureux: il +vaut mieux être celui que nous détruisons, que de vivre +par sa destruction dans une joie troublée. (<span class="stage2"><i>Macbeth entre.</i></span>)</p> + +<p>—Qu'avez-vous, mon seigneur? pourquoi restez-vous +seul, ne cherchant pour compagnie que les images les +plus funestes, toujours appliqué à des pensées qui, en +vérité, devraient être mortes avec ceux dont elles vous +occupent? On ne devrait pas penser aux choses sans remède, +ce qui est fait est fait.</p> + +<p>MACBETH.—Nous avons blessé le serpent, mais nous ne +l'avons pas tué; il réunira ses tronçons et redeviendra +ce qu'il était, tandis que notre impuissante malice restera +exposée aux dents dont elle aura retrouvé la force. Mais +que la structure de l'univers se disjoigne, que les deux +mondes périssent avant que nous consentions à prendre +nos repas dans la crainte, à dormir dans l'affliction de ces +terribles songes qui viennent nous ébranler toutes les +nuits! Il vaudrait mieux être avec le mort que, pour arriver +où nous sommes, nous avons envoyé dans la paix, +que de demeurer ainsi, l'âme sur la roue, dans une angoisse +sans relâche.—Duncan est dans son tombeau: +après les accès de fièvre de la vie, il dort bien; la trahison +a fait tout ce qu'elle pouvait faire: ni l'acier, ni le +poison, ni les conspirations domestiques, ni les armées +ennemies, rien ne peut plus l'atteindre.</p> + +<p>LADY MACBETH.—Venez, mon cher seigneur, calmez +vos regards troublés: soyez brillant et joyeux ce soir au +milieu de vos convives.</p> + +<p>MACBETH.—Je le serai, mon amour; et soyez de même +aussi, je vous y exhorte: que votre souvenir revienne +toujours à Banquo; indiquez sa prééminence par vos regards +et vos paroles.—Nous ne serons jamais en sûreté +tant qu'il nous faudra nous laver de notre grandeur dans +ce cours de flatteries, et faire de nos visages des masques +pour déguiser nos coeurs.</p> + +<p>LADY MACBETH.—Ne pensez plus à cela.</p> + +<p>MACBETH.—O chère épouse, mon esprit est rempli de +scorpions. Tu sais que Banquo et son fils Fleance respirent?</p> + +<p>LADY MACBETH.—Mais le bail qu'ils tiennent de la nature +n'est pas éternel.</p> + +<p>MACBETH.—Il y a encore de la consolation, ils sont +attaquables. Ainsi, sois joyeuse. Avant que la chauve-souris +ait achevé de voler dans les cloîtres, avant qu'aux +appels de la noire Hécate l'escarbot cuirassé ait sonné, +par son murmure assoupissant, la cloche qui appelle les +bâillements de la nuit, on aura consommé une action +importante et terrible.</p> + +<p>LADY MACBETH.—Que doit-on faire?</p> + +<p>MACBETH.—Demeure innocente de la connaissance du +projet, ma chère poule, jusqu'à ce que tu applaudisses à +l'action.—Viens, ô nuit, apportant ton bandeau: couvre +l'oeil insensible du jour compatissant, et de ta main invisible +et sanglante déchire et mets en pièces le lien +puissant qui me rend pâle!—La lumière s'obscurcit, et +déjà le corbeau dirige son vol vers la forêt qu'il habite. +Les honnêtes habitués du jour commencent à languir et +à s'assoupir, tandis que les noirs agents de la nuit se +lèvent pour saisir leur proie.—Tu es étonnée de mes +discours; mais sois tranquille: les choses que le mal a +commencées se consolident par le mal. Ainsi, je te prie, +viens avec moi.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br><br> + + + +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="stage1">Toujours à Fores.—Un parc ou une prairie donnant sur une +des portes du palais.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> TROIS ASSASSINS.</p> + + +<p>PREMIER ASSASSIN.—Mais qui t'a dit de venir te joindre +à nous?</p> + +<p>TROISIÈME ASSASSIN.—Macbeth.</p> + +<p>SECOND ASSASSIN.—Il ne doit pas nous donner de méfiance, +puisque nous le voyons parfaitement instruit de +notre commission et de ce que nous avons à faire.</p> + +<p>PREMIER ASSASSIN.—Reste donc avec nous.—Le couchant +étincelle encore de quelques traces du jour: c'est +le moment où le voyageur attardé use de l'éperon pour +gagner l'auberge désirée; et celui que nous attendons +approche de bien prés.</p> + +<p>TROISIÈME ASSASSIN.—Écoutez; j'entends des chevaux.</p> + +<p>BANQUO, <span class="stage2"><i>derrière le théâtre.</i></span>—Donnez-nous de la lumière, +holà!</p> + +<p>SECOND ASSASSIN.—C'est sûrement lui. Tous ceux qui +sont sur la liste des personnes attendues sont déjà rendus +à la cour.</p> + +<p>PREMIER ASSASSIN.—On emmène ses chevaux.</p> + +<p>TROISIÈME ASSASSIN.—À près d'un mille d'ici; mais il a +coutume, et tous en font autant, d'aller d'ici au palais en +se promenant.</p> + +<p class="stage1">(Entrent Banquo et Fleance; un domestique marche devant +eux avec un flambeau.)</p> + +<p>SECOND ASSASSIN.—Un flambeau! un flambeau!</p> + +<p>TROISIÈME ASSASSIN.—C'est lui.</p> + +<p>PREMIER ASSASSIN.—Tenons-nous prêts.</p> + +<p>BANQUO.—Il tombera de la pluie cette nuit.</p> + +<p>PREMIER ASSASSIN.—Qu'elle tombe!</p> + +<p class="stage1">(Il attaque Banquo.)</p> + +<p>BANQUO.—O trahison!—Fuis, cher Fleance, fuis, fuis, +fuis; tu pourras me venger.—O scélérat!</p> + +<p class="stage1">(Il meurt. Fleance et le domestique se sauvent.)</p> + +<p>TROISIÈME ASSASSIN.—Qui a donc éteint le flambeau?</p> + +<p>PREMIER ASSASSIN.—N'était-ce pas le parti le plus sûr?</p> + +<p>TROISIÈME ASSASSIN.—Il n'y en a qu'un de tombé: le +fils s'est sauvé.</p> + +<p>SECOND ASSASSIN.—Nous avons manqué la plus belle +moitié de notre coup.</p> + +<p>PREMIER ASSASSIN.—Allons toujours dire ce qu'il y a de +fait.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br><br> + + + +<h3>SCÈNE IV</h3> + +<p class="stage1">Un appartement d'apparat dans le palais.—Le banquet est +préparé.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> MACBETH, LADY MACBETH, ROSSE, LENOX +<i>et autres seigneurs; suite.</i></p> + + +<p>MACBETH.—Vous connaissez chacun votre rang, prenez +vos places. Depuis le premier jusqu'au dernier, je vous +souhaite la bienvenue de tout mon coeur.</p> + +<p>LES SEIGNEURS.—Nous rendons grâce à Votre Majesté.</p> + +<p>MACBETH.—Pour nous, comme un hôte modeste, nous +nous mêlerons parmi les convives, notre hôtesse garde +sa place d'honneur; mais dans un moment favorable +nous lui demanderons sa bienvenue.</p> + +<p class="stage1">(Les courtisans et les seigneurs se placent, et laissent un +siège au milieu pour Macbeth.)</p> + +<p>LADY MACBETH.—Acquittez-moi, seigneur, envers tous +nos amis; car mon coeur leur dit qu'ils sont tous les +bienvenus.</p> + +<p class="stage1">(Entre le premier assassin; il se tient à la porte.)</p> + +<p>MACBETH.—Vois, ils te rendent tous des remerciements +du fond de leur coeur.—Le nombre des convives est égal +des deux côtés. Je m'assiérai ici au milieu.—Que la joie +s'épanouisse. Tout à l'heure nous boirons une rasade à +la ronde. (<span class="stage2"><i>A l'assassin.</i></span>) Il y a du sang sur ton visage.</p> + +<p>L'ASSASSIN.—C'est donc du sang de Banquo.</p> + +<p>MACBETH.—Il vaut mieux qu'il soit sur ton visage que +lui ici. Est-il expédié?</p> + +<p>L'ASSASSIN.—Seigneur, il a la gorge coupée; c'est moi +qui lui ai rendu ce service.</p> + +<p>MACBETH.—Tu es le premier des hommes pour couper +la gorge; cependant celui qui en a fait autant à Fleance +a bien son mérite; si c'est toi, tu n'as pas ton pareil.</p> + +<p>L'ASSASSIN.—Mon royal seigneur, Fleance s'est échappé.</p> + +<p>MACBETH.—Voilà mon accès qui me reprend. Sans cela +tout était parfait: j'étais entier comme le marbre, établi +comme le roc, au large et libre de me répandre comme +l'air qui m'environne; mais maintenant je suis comprimé, +resserré, emprisonné, et asservi à l'insolence de +mes inquiétudes et de mes terreurs.—Mais Banquo est +en sûreté?</p> + +<p>L'ASSASSIN.—Oui, mon bon seigneur, il est en sûreté +dans un fossé, avec vingt larges ouvertures à la tête, +dont la moindre est la mort d'un homme.</p> + +<p>MACBETH.—Je t'en remercie.... Ainsi, voilà le gros serpent +écrasé. Le jeune reptile qui s'est sauvé est d'une +nature qui dans son temps engendrera aussi du venin, +mais à présent il n'a pas de dents.—Va-t'en, et demain +nous t'entendrons de nouveau.</p> + +<p class="stage1">(L'assassin sort.)</p> + +<p>LADY MACBETH.—Mon royal époux, vous ne nous mettez +pas en train. C'est vendre un festin que de ne pas témoigner +à chaque instant, pendant sa durée, qu'il est donné +de bon coeur. Pour manger il vaudrait mieux être chez +soi; hors de là, l'assaisonnement de la bonne chère, c'est +la politesse; sans cela il y a peu de plaisir à se rassembler.</p> + +<p>MACBETH.—Ma chère mémoire!—Qu'une bonne digestion +accompagne votre appétit, et qu'une bonne santé +s'en suive.</p> + +<p>LENOX.—Plaît-il à Votre Majesté de s'asseoir?</p> + +<p class="stage1">(L'ombre de Banquo sort de terre, et s'assied à la place de +Macbeth.)</p> + +<p>MACBETH.—Nous verrions ici rassemblé sous notre toit +l'honneur de notre pays, si notre cher Banquo nous avait +gratifié de sa présence. Puissé-je avoir à le quereller +d'un manque d'amitié, plutôt qu'à le plaindre d'un malheur!</p> + +<p>ROSSE.—Son absence, seigneur, compromet l'honneur +de sa parole. Votre Altesse veut-elle bien nous honorer +de son auguste compagnie?</p> + +<p>MACBETH.—La table est remplie!</p> + +<p>LENOX.—Voici une place réservée, seigneur.</p> + +<p>MACBETH.—Où cela?</p> + +<p>LENOX.—Ici, mon seigneur. Qui est-ce qui trouble Votre +Altesse?</p> + +<p>MACBETH.—Qui de vous a fait cela?</p> + +<p>LES SEIGNEURS.—Quoi donc, mon bon seigneur?</p> + +<p>MACBETH.—Tu ne peux pas dire que ce soit moi qui +l'aie fait.—Ne secoue point ainsi contre moi ta chevelure +sanglante.</p> + +<p>ROSSE.—Messieurs, levez-vous; son Altesse est indisposée.</p> + +<p>LADY MACBETH.—Monsieur, mon digne ami, mon époux +est souvent dans cet état, et il y est sujet depuis l'enfance. +Je vous en prie, restez à vos places: c'est un accès +passager; le temps d'y penser, et il sera aussi bien qu'à +l'ordinaire. Si vous faites trop attention à lui, vous le +blesserez et vous augmenterez son mal: continuez à +manger, et ne prenez pas garde à lui.—Êtes-vous un +homme?</p> + +<p>MACBETH.—Oui, et un homme intrépide, puisque j'ose +regarder ce qui épouvanterait le diable.</p> + +<p>LADY MACBETH.—Quelles balivernes! C'est une vision +créée par votre peur, comme ce poignard dans l'air qui, +disiez-vous, guidait vos pas vers Duncan. Oh! ces tressaillements, +ces soubresauts, simulacres d'une véritable +peur, conviendraient à merveille au conte que fait une +femme, en hiver, au coin du feu, d'après l'autorité de sa +grand'mère.—C'est une vraie honte! Pourquoi faites-vous +tant de grimaces? Après tout, vous ne regardez +qu'une chaise!</p> + +<p>MACBETH.—Je te prie, regarde de ce côté; vois là, vois. +Que me dites-vous? eh bien! que m'importe?—Puisque +tu peux remuer la tête, tu peux aussi parler. Si les cimetières +et les tombeaux doivent nous renvoyer ceux que +nous ensevelissons, nos monuments seront donc semblables +au gésier des milans?</p> + +<p class="stage1">(L'ombre disparaît.)</p> + +<p>LADY MACBETH.—Quoi! vous perdez tout à fait la tête?</p> + +<p>MACBETH.—Comme je suis ici, je l'ai vu.</p> + +<p>LADY MACBETH.—Fi! quelle honte!</p> + +<p>MACBETH.—Ce n'est pas la première fois qu'on a répandu +le sang. Dans les anciens temps, avant que des +lois humaines eussent purgé de crimes les sociétés adoucies, +oui vraiment, et même depuis, il s'est commis des +meurtres trop terribles pour que l'oreille en supporte le +récit; et l'on a vu le temps où lorsqu'on avait fait sauter +la cervelle à un homme, il mourait, et tout était fini. +Mais aujourd'hui ils se relèvent avec vingt blessures +mortelles sur le crâne, et viennent nous chasser de nos +sièges: cela est plus étrange que ne le peut être un pareil +meurtre.</p> + +<p>LADY MACBETH.—Mon digne seigneur, vos dignes amis +vous attendent. +MACBETH.—J'oubliais.... Ne prenez pas garde à moi, +mes dignes amis. J'ai une étrange infirmité qui n'est +rien pour ceux qui me connaissent. Allons, amitié et +santé à tous! Je vais m'asseoir: donnez-moi du vin; +remplissez jusqu'au bord. Je bois au plaisir de toute la +table, et à notre cher ami Banquo, qui nous manque ici. +Que je voudrais qu'il y fût! (<i>L'ombre sort de terre.</i>) Nous +buvons avec empressement à vous tous, à lui. Tout à +tous!</p> + +<p>LES SEIGNEURS.—Nous vous présentons nos hommages +et vous faisons raison.</p> + +<p>MACBETH.—Loin de moi! ôte-toi de mes yeux! que la +terre te cache! Tes os sont desséchés, ton sang est glacé; +rien ne se reflète dans ces yeux que tu fixes sur moi!</p> + +<p>LADY MACBETH.—Ne voyez là dedans, mes bons seigneurs, +qu'une chose qui lui est ordinaire, rien de plus: +seulement elle gâte tout le plaisir de ce moment.</p> + +<p>MACBETH.—Ce qu'un homme peut oser, je l'ose. Viens +sous la forme de l'ours féroce de la Russie, du rhinocéros +armé, ou du tigre d'Hyrcanie, prends la forme que +tu voudras, excepté celle-ci, et la fermeté de mes nerfs +ne sera pas un instant ébranlée; ou bien reviens à la vie, +défie-moi au désert avec ton épée: si alors je demeure +tremblant, déclare-moi une petite fille.—Loin d'ici, fantôme +horrible, insultant mensonge! loin d'ici! (<i>L'ombre +disparaît.</i>) A la bonne heure.—Il est parti, je redeviens +un homme. De grâce, restez à vos places.</p> + +<p>LADY MACBETH.—Vous avez fait fuir la gaieté, détruit +tout le plaisir de cette réunion par un désordre bien +étrange.</p> + +<p>MACBETH.—De telles choses peuvent-elles arriver et +nous surprendre, sans exciter en nous plus d'étonnement +que ne le ferait un nuage d'été?—Vous me mettez +de nouveau hors de moi-même, lorsque je songe maintenant +que vous pouvez contempler de pareils spectacles +et conserver le même incarnat sur vos joues, tandis que +les miennes sont blanches de frayeur.</p> + +<p>ROSSE.—Quels spectacles, seigneur?</p> + +<p>LADY MACBETH.—Je vous prie, ne lui parlez pas; il va +de mal en pis: les questions le mettent en fureur. Je +vous souhaite le bonsoir à tous. Ne vous inquiétez pas de +l'ordre de votre départ, mais partez de suite.</p> + +<p>LENOX.—Nous souhaitons à Votre Majesté une bonne +nuit et une meilleure santé.</p> + +<p>LADY MACBETH.—Bonne et heureuse nuit à tous.</p> + +<p class="stage1">(Sortent les seigneurs et leur suite.)</p> + +<p>MACBETH.—Il aura du sang: on dit que le sang veut +du sang. On a vu les pierres se mouvoir et les arbres +parler. Les devins, et ceux qui ont l'intelligence de certains +rapports, ont souvent mis en lumière par le moyen +des pies, des hiboux, des corbeaux, l'homme de sang le +mieux caché.—Quelle heure est-il de la nuit?</p> + +<p>LADY MACBETH.—A ne savoir qui l'emporte d'elle ou du +matin.</p> + +<p>MACBETH.—Que dites-vous de Macduff, qui refuse de se +rendre en personne à nos ordres souverains?</p> + +<p>LADY MACBETH.—Avez-vous envoyé vers lui, seigneur?</p> + +<p>MACBETH.—Non, je l'ai su indirectement: mais j'enverrai. +Il n'y a pas un seul d'entre eux dans la maison +duquel je n'aie un homme à mes gages. J'irai trouver +demain, et de bonne heure, les soeurs du Destin: elles +m'en diront davantage; car à présent je suis décidé à +savoir le pis par les pires moyens; je ferai tout céder à +mon avantage. J'ai marché si avant dans le sang que si +je cessais maintenant de m'y plonger, retourner en arrière +serait aussi fatigant que d'aller en avant. J'ai dans +la tête d'étranges choses qui passeront dans mes mains, +des choses qu'il faut exécuter avant d'avoir le temps de +les examiner.</p> + +<p>LADY MACBETH.—Vous avez besoin de ce qui ranime +toutes les créatures, de sommeil.</p> + +<p>MACBETH.—Oui, allons dormir. L'étrange erreur où je +suis tombé est l'effet d'une crainte novice et qu'il faut +mener rudement. Nous sommes encore jeunes dans l'action.</p> +<br><br> + + + +<h3>SCÈNE V</h3> + +<p class="stage1">La bruyère.—Tonnerre.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> HÉCATE; LES TROIS SORCIÈRES <i>viennent +à sa rencontre.</i></p> + +<p>PREMIÈRE SORCIÈRE.—Quoi! qu'y a-t-il donc, Hécate? +Vous paraissez en colère.</p> + +<p>HÉCATE.—N'en ai-je pas sujet, sorcières que vous êtes, +insolentes, effrontées? Comment avez-vous osé entrer +avec Macbeth en traité et en commerce d'énigmes et +d'annonces de mort, sans que moi, souveraine de vos +enchantements, habile maîtresse de tout mal, j'aie +jamais été appelée à y prendre part et à signaler la gloire +de notre art? Et, ce qui est pis encore, c'est que tout +ce que vous avez fait, vous l'avez fait pour un fils +capricieux, chagrin, colère, qui, comme les autres, +ne vous recherche que pour ses propres intérêts et nullement +pour vous-mêmes. Réparez votre faute; partez, et +demain matin, venez me trouver à la caverne de l'Achéron<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27"><sup>27</sup></a>. +Il y viendra pour apprendre sa destinée: préparez +vos vases, vos paroles magiques, vos charmes et tout ce +qui est nécessaire. Je vais me rendre dans les airs: j'emploierai +cette nuit à l'accomplissement d'un projet fatal +et terrible; un grand ouvrage doit être terminé avant +midi. A la pointe de la lune pend une épaisse goutte de +vapeur; je la saisirai avant qu'elle tombe sur la terre; +et, distillée par des artifices magiques, elle élèvera des +visions fantastiques qui; par la force des illusions, entraîneront +Macbeth à sa ruine. Il bravera les destins, +méprisera la mort, et portera ses espérances au delà de +toute sagesse, de toute pudeur, de toute crainte; et vous +savez toutes que la sécurité est la plus grande ennemie +des mortels.—(<i>Chant derrière le théâtre.</i>) «Viens, +viens<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28"><sup>28</sup></a>,...» Écoutez! on m'appelle. Vous voyez mon +petit lutin assis dans ce gros nuage noir: il m'attend.</p> + +<p class="stage1">(Elle sort.)</p> + +<p>PREMIÈRE SORCIÈRE.—Allons, hâtons-nous; il ne tardera +pas à revenir.</p> + +<p class="stage1">(Les sorcières sortent.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" name="footnote27"></a><b>Note 27:</b><a href="#footnotetag27"> (retour) </a> <i>The pit of Acheron</i> +Probablement quelque caverne que l'on supposait devoir communiquer +avec l'enfer.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" name="footnote28"></a><b>Note 28:</b><a href="#footnotetag28"> (retour) </a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Viens, viens;</p> +<p>Hécate; Hécate, viens, viens.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>HÉCATE.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Je viens, je viens, je viens, je viens</p> +<p>Tout aussi vite que je puis.</p> +<p>Tout aussi vite que je puis.</p> + </div> </div> + +<p>Ce chant n'est indiqué dans l'original que par les deux premiers +mots, comme un chant connu pour être d'usage en ces sortes +d'occasions. On le trouve tout entier dans <i>la Sorcière</i> de Middleton, +pièce de théâtre composée, à ce qu'on croit, peu de temps +avant <i>Macbeth</i>. La même remarque s'applique, dans la scène VI, +au chant qui termine le charme: <i>Esprits noirs et blancs</i>, etc. +Voyez, sur cela et sur une foule de détails relatifs aux croyances +populaires que Shakspeare a employées dans <i>Macbeth</i>, l'édition +de Shakspeare, de M. Steevens.</p></blockquote> + + +<br><br> + +<h3>SCÈNE VI</h3> + +<p class="stage1">A Fores.—Un appartement du palais.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> LENOX ET <i>un autre</i> SEIGNEUR.</p> + +<p>LENOX.—Mes premiers discours n'ont fait que rencontrer +vos pensées, qui peuvent aller plus loin. Seulement, +je dis que les choses ont été prises d'une singulière manière. +Le bon roi Duncan a été plaint de Macbeth! vraiment +je le crois bien, il était mort.—Le brave et vaillant +Banquo s'est promené trop tard, et vous pouvez dire, si +vous voulez, que c'est Fleance qui l'a assassiné, car +Fleance s'est enfui. Il ne faut pas se promener trop tard.—Qui +de nous peut ne pas voir combien il était horrible +de la part de Malcolm et de Donalbain d'assassiner leur +bon père? Damnable crime! combien Macbeth en a été +affligé! N'a-t-il pas aussitôt, dans une pieuse rage, mis +en pièces les deux coupables qui étaient les esclaves de +l'ivresse et les serfs du sommeil? N'était-ce pas une +noble action? Oui, et pleine de prudence aussi, car toute +âme sensible eût été irritée d'entendre ces hommes nier +le crime. En sorte que j'en reviens à dire qu'il a très-bien +pris toutes choses; et je pense que s'il tenait les fils +de Duncan sous sa clef (ce qui ne sera pas, s'il plaît au +ciel), ils verraient ce que c'est que de tuer un père, et +Fleance aussi. Mais, chut! car j'apprends que pour quelques +paroles trop libres, et parce qu'il a manqué de se +rendre à la fête du tyran<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29"><sup>29</sup></a>, Macduff est tombé en disgrâce. +Pouvez-vous, monsieur, m'apprendre où il s'est +réfugié?</p> + +<p>LE SEIGNEUR.—Le fils de Duncan, à qui le tyran retient +son légitime héritage, vit à la cour du roi d'Angleterre. +Le pieux Edouard lui a fait un accueil si gracieux, que +la malveillance de la fortune ne lui a rien fait perdre de +la considération due à son rang. C'est là que Macduff est +allé demander au saint roi de l'aider à éveiller le Northumberland +et le belliqueux Siward, afin que, par leur +secours et avec l'approbation de Celui qui est là-haut, +nous puissions prendre nos repas sur nos tables, accorder +le sommeil à nos nuits, affranchir nos fêtes et nos +banquets des poignards sanglants, rendre des hommages +légitimes et recevoir des honneurs libres de contrainte, +toutes choses après quoi nous soupirons aujourd'hui. Ce +rapport a mis le roi dans une telle fureur, qu'il se prépare +à tenter quelque expédition guerrière.</p> + +<p>LENOX.—A-t-il envoyé vers Macduff?</p> + +<p>LE SEIGNEUR.—Oui, et sur cette réponse décidée: «Moi, +monsieur! non,» le sombre messager lui a tourné le dos +en murmurant, comme s'il eût dit: «Vous regretterez +le moment où vous m'avez embarrassé de cette réponse.»</p> + +<p>LENOX.—Et c'est un bon avis pour lui de se tenir aussi +éloigné que sa prudence pourra lui en fournir les moyens. +Que quelque saint ange vole à la cour d'Angleterre annoncer +son message, avant qu'il arrive, afin que le bonheur +rentre bientôt dans notre patrie, opprimée sous une +main maudite!</p> + +<p>LE SEIGNEUR.—Mes prières sont avec lui.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" name="footnote29"></a><b>Note 29:</b><a href="#footnotetag29"> (retour) </a> Ce fut, selon Hollinshed, pour ne s'être pas rendu en personne +à Dunsinane, que Macbeth faisait bâtir. Dans les terreurs +perpétuelles où le tenait le souvenir de ses crimes, il avait employé +l'argent pris sur les nobles, qu'il faisait journellement +périr, à s'entourer d'une garde mercenaire; mais, non content +de cette précaution, il voulut faire élever sur la colline de Dunsinane +un château capable de résister à toutes les attaques. L'entreprise +traînant en longueur, à cause de la difficulté et de la +dépense, il ordonna à tous les thanes d'y envoyer des matériaux +et de s'y rendre chacun à son tour avec ses vassaux pour aider +aux travaux. Quand vint le tour de Macduff, il y envoya ses +gens avec les matériaux nécessaires, leur recommandant de se +conduire de manière à ce que Macbeth ne pût avoir aucun prétexte +pour s'irriter de ce qu'il n'était pas venu lui-même; mais +il ne voulut pas s'y rendre, jugeant qu'il n'était pas sans danger +pour lui de se mettre au pouvoir de Macbeth, qui lui voulait du +mal; ce qu'ayant appris Macbeth, il s'écria: «Je vois bien que +cet homme n'obéira jamais à mes ordres qu'on ne le monte +avec une bride.» Il ne se détermina pourtant pas immédiatement +à le poursuivre.</blockquote> +<br> + +<p><b>FIN DU TROISIÈME ACTE.</b></p> +<br><br> + + + + +<h2>ACTE QUATRIÈME</h2> +<br><br> + +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="stage1">Une caverne obscure. Au milieu bout une chaudière.—Tonnerre.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent les trois</i> SORCIÈRES.</p> + +<p>PREMIÈRE SORCIÈRE.—Trois fois le chat tigré a miaulé.</p> + +<p>DEUXIÈME SORCIÈRE.—Et trois fois le jeune hérisson a +gémi une fois.</p> + +<p>TROISIÈME SORCIÈRE.—Harper<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30"><sup>30</sup></a> nous crie: «Il est +temps, il est temps.»</p> + +<p>PREMIÈRE SORCIÈRE.—Tournons en rond autour de la +chaudière, et jetons dans ses entrailles empoisonnées<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31"><sup>31</sup></a>.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Crapaud, qui, pendant trente et un jours et trente et une nuits,</p> +<p>Endormi sous la plus froide pierre,</p> +<p>T'es rempli d'un âcre venin,</p> +<p>Bous le premier dans la marmite enchantée.</p> + </div></div> +<p>LES TROIS SORCIÈRES ENSEMBLE.</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Redoublons, redoublons de travail et de soins:</p> +<p>Feu, brûle; et chaudière, bouillonne.</p> + </div></div> + +<p>PREMIÈRE SORCIÈRE.</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Filet d'un serpent des marais, bous, et cuis dans le chaudron,</p> +<p>Oeil de lézard, pied de grenouille,</p> +<p>Duvet de chauve-souris et langue de chien,</p> +<p>Dard fourchu de vipère et aiguillon du reptile aveugle<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32"><sup>32</sup></a>,</p> +<p>Jambe de lézard et aile de hibou;</p> +<p>Pour faire un charme puissant en désordre,</p> +<p>Bouillez et écumez comme un bouillon d'enfer.</p> + </div></div> +<p>LES TROIS SORCIÈRES ENSEMBLE.</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Redoublons, redoublons de travail et de soins:</p> +<p>Feu, brûle; et chaudière, bouillonne.</p> + </div></div> +<p>TROISIÈME SORCIÈRE.</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Écailles de dragon et dents de loup,</p> +<p>Momie de sorcière, estomac et gosier</p> +<p>Du vorace requin des mers salées,</p> +<p>Racine de ciguë arrachée dans la nuit,</p> +<p>Foie de juif blasphémateur,</p> +<p>Fiel de bouc, branches d'if</p> +<p>Coupées pendant une éclipse de lune,</p> +<p>Nez de Turc et lèvres de Tartare,</p> +<p>Doigt de l'enfant d'une fille de joie</p> +<p>Mis au monde dans un fossé et étranglé en naissant;</p> +<p>Rendez la bouillie épaisse et visqueuse;</p> +<p>Ajoutez-y des entrailles de tigre</p> +<p>Pour compléter les ingrédients de notre chaudière.</p> + </div></div> +<p>LES TROIS SORCIÈRES ENSEMBLE.</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Redoublons, redoublons de travail et de soins:</p> +<p>Feu, brûle; et chaudière, bouillonne.</p> + </div></div> +<p>DEUXIÈME SORCIÈRE.</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Refroidissons le tout dans du sang de singe,</p> +<p>Et notre charme est parfait et solide.</p> + </div> </div> + +<p class="stage1">(Entre Hécate, suivie de trois autres sorcières.)</p> + +<p>HÉCATE.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Oh! à merveille! j'applaudis à votre ouvrage,</p> +<p>Et chacune de vous aura part au profit,</p> +<p>Maintenant, chantez autour de la chaudière,</p> +<p>Dansant en rond comme les lutins et les fées,</p> +<p>Pour enchanter tout ce que vous y avez mis.</p> + </div> </div> + +<p class="stage1">(Musique.)</p> + + +<p>CHANT.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Esprits noirs et blancs,</p> +<p>Esprits rouges et gris,</p> +<p>Mêlez, mêlez, mêlez,</p> +<p>Vous qui savez mêler.</p> + </div> </div> + +<p>DEUXIÈME SORCIÈRE.—D'après la démangeaison de mes +pouces, il vient par ici quelque maudit. Ouvrez-vous, +verrous, qui que ce soit qui frappe.</p> + +<p class="stage1">(Entre Macbeth.)</p> + +<p>MACBETH.—Eh bien! sorcières du mystère, des ténèbres +et du minuit, que faites-vous là?</p> + +<p>LES TROIS SORCIÈRES ENSEMBLE.—Une oeuvre sans nom.</p> + +<p>MACBETH.—Je vous conjure par l'art que vous professez, +de quelque manière que vous y soyez parvenues, +répondez-moi. Dussent les vents par vous déchaînés +livrer la guerre aux églises; dussent les vagues écumeuses +bouleverser et engloutir les navires; dût le blé +chargé d'épis verser, et les arbres être jetés à bas; dussent +les châteaux s'écrouler sur la tête de leurs gardiens; +dût le faîte des palais et des pyramides s'incliner vers +leurs fondements; dût le trésor des germes de la nature +rouler confondu jusqu'à rendre la destruction lasse +d'elle-même: répondez à mes questions.</p> + +<p>PREMIÈRE SORCIÈRE.—Parle.</p> + +<p>DEUXIÈME SORCIÈRE.—Demande.</p> + +<p>TROISIÈME SORCIÈRE.—Nous répondrons.</p> + +<p>PREMIÈRE SORCIÈRE.—Dis, aimes-tu mieux recevoir la +réponse de notre bouche ou de celle de nos maîtres?</p> + +<p>MACBETH.—Appelez-les, que je les voie.</p> + +<p>PREMIÈRE SORCIÈRE.—Versons du sang d'une truie qui +a dévoré ses neuf marcassins, et de la graisse qui coule +du gibet d'un meurtrier; et jetons-les dans la flamme.</p> + +<p>LES TROIS SORCIÈRES ENSEMBLE.—Viens, en haut ou en +bas; montre-toi, et fais ton devoir comme il convient.</p> + +<p class="stage1">(Tonnerre.—On voit s'élever le fantôme d'une tête armée +d'un casque.)</p> + +<p>MACBETH.—Dis-moi, puissance inconnue....</p> + +<p>PREMIÈRE SORCIÈRE.—Il connaît ta pensée; écoute ses +paroles, mais ne dis rien.</p> + +<p>LE FANTÔME.—Macbeth! Macbeth! Macbeth! garde-toi +de Macduff; garde-toi du thane de Fife.—Laissez-moi +partir.—C'est assez.</p> + +<p class="stage1">(Le fantôme s'enfonce sous la terre.)</p> + +<p>MACBETH.—Qui que tu sois, je te rends grâce de ton +bon avis. Tu as touché la corde de ma crainte. Mais un +mot encore.</p> + +<p>PREMIÈRE SORCIÈRE.—Il ne souffre pas qu'on lui commande. +En voici un autre plus puissant que le premier.</p> + +<p class="stage1">(Tonnerre.—On voit s'élever le fantôme d'un enfant ensanglanté.)</p> + +<p>LE FANTÔME.—Macbeth! Macbeth! Macbeth!</p> + +<p>MACBETH.—Je t'écouterais de trois oreilles si je les avais.</p> + +<p>LE FANTÔME.—Sois sanguinaire, intrépide et décidé. +Ris-toi dédaigneusement du pouvoir de l'homme. Nul +homme né d'une femme ne peut nuire à Macbeth.</p> + +<p class="stage1">(Le fantôme s'enfonce sous terre.)</p> + +<p>MACBETH.—Vis donc, Macduff; qu'ai-je besoin de te +redouter? Cependant je veux rendre ma tranquillité doublement +tranquille, et faire un bail avec le Destin. Tu ne +vivras pas, afin que je puisse dire à la peur au pâle courage +qu'elle en a menti, et dormir en dépit du tonnerre. +(<span class="stage2"><i>Tonnerre.</i>—<i>On voit s'élever le fantôme d'un enfant couronné, +ayant un arbre dans la main.</i></span>) Quel est celui-ci qui s'élève +comme le fils d'un roi, et qui porte sur son front d'enfant +la couronne fermée de la souveraineté?</p> + +<p>LES TROIS SORCIÈRES ENSEMBLE.—Écoute, mais ne parle +pas.</p> + +<p>LE FANTÔME.—Sois fier comme un lion orgueilleux: +ne t'embarrasse pas de ceux qui s'irritent, s'emportent +et conspirent contre toi. Jamais Macbeth ne sera vaincu, +jusqu'à ce que la grande forêt de Birnam marche contre +lui vers la haute colline de Dunsinane.</p> + +<p class="stage1">(Le fantôme rentre dans la terre.)</p> + +<p>MACBETH.—Cela n'arrivera jamais. Qui peut <i>presser</i><a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33"><sup>33</sup></a> la +forêt, commander à l'arbre de détacher sa racine liée à +la terre? O douces prédictions! ô bonheur! Rébellion, ne +lève point la tête jusqu'à ce que la forêt de Birnam se +lève; et Macbeth, au faîte de la grandeur, vivra tout le +bail de la nature, et son dernier soupir sera le tribut +payé à la vieillesse et à la loi mortelle.—Cependant mon +coeur palpite encore du désir de savoir une chose: dites-moi +(si votre art va jusqu'à me l'apprendre), la race de +Banquo régnera-t-elle un jour dans ce royaume?</p> + +<p>TOUTES LES SORCIÈRES ENSEMBLE.—Ne cherche point à +en savoir davantage.</p> + +<p>MACBETH.—Je veux être satisfait. Si vous me le refusez, +qu'une malédiction éternelle tombe sur vous!—Faites-moi +connaître ce qui en est.—Pourquoi cette chaudière +disparaît-elle? Quel est ce bruit?</p> + +<p class="stage1">(Hautbois.)</p> + +<p>PREMIÈRE SORCIÈRE.—Paraissez!</p> + +<p>DEUXIÈME SORCIÈRE.—Paraissez!</p> + +<p>TROISIÈME SORCIÈRE.—Paraissez!</p> + +<p>LES TROIS SORCIÈRES ENSEMBLE.—Paraissez à ses yeux et +affligez son coeur.—Venez comme des ombres, et éloignez-vous +de même.</p> + +<p class="stage1">(Huit rois paraissent marchant à la file, le dernier tenant un +miroir dans sa main. Banquo les suit.)</p> + +<p>MACBETH.—Tu ressembles trop à l'ombre de Banquo; à +bas! ta couronne brûle mes yeux dans leur orbite.—Et +toi, dont le front est également ceint d'un cercle d'or, +tes cheveux sont pareils à ceux du premier.—Un troisième +ressemble à celui qui le précède. Sorcières impures, +pourquoi me montrez-vous ceci?—Un quatrième! +Fuyez mes yeux.—Quoi! cette ligne se prolongera-t-elle +jusqu'au jour du jugement? Encore un autre!—Un +septième! Je n'en veux pas voir davantage.—Et cependant +voilà le huitième qui paraît, portant un miroir où +j'en découvre une foule d'autres: j'en vois quelques-uns +qui portent deux globes et un triple sceptre<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34"><sup>34</sup></a>. Effroyable +vue! Oui, je le vois maintenant, c'est vrai, car voilà Banquo, +tout souillé du sang de ses plaies, qui me sourit et +me les montre comme siens.—Quoi! en est-il ainsi?</p> + +<p>PREMIÈRE SORCIÈRE.—Oui, seigneur, il en est ainsi.—Mais +pourquoi Macbeth reste-t-il ainsi saisi de stupeur? +Venez, mes soeurs, égayons ses esprits, et faisons-lui +connaître nos plus doux plaisirs. Je vais charmer l'air +pour qu'il rende des sons, tandis que vous exécuterez +votre antique ronde; il faut que ce grand roi puisse dire +avec bonté que nous l'avons reçu avec les hommages +qui lui sont dus.</p> + +<p class="stage1">(Musique.—Les sorcières dansent et disparaissent.)</p> + +<p>MACBETH.—Où sont-elles? parties!—Que cette heure +funeste soit maudite dans le calendrier!—Venez, vous +qui êtes là dehors.</p> + +<p class="stage1">(Entre Lenox.)</p> + +<p>LENOX.—Que désire votre grâce?</p> + +<p>MACBETH.—Avez-vous vu les soeurs du Destin?</p> + +<p>LENOX.—Non, mon seigneur.</p> + +<p>MACBETH.—N'ont-elles pas passé près de vous?</p> + +<p>LENOX.—Non, en vérité, mon seigneur.</p> + +<p>MACBETH.—Que l'air qu'elles traversent soit infecté, et +damnation sur tous ceux qui croiront en elles!—J'ai entendu +galoper des chevaux: qui donc est arrivé?</p> + +<p>LENOX.—Deux ou trois personnes, seigneur, apportant +la nouvelle que Macduff s'est sauvé en Angleterre.</p> + +<p>MACBETH.—Il s'est sauvé en Angleterre?</p> + +<p>LENOX.—Oui, mon bon seigneur.</p> + +<p>MACBETH.—O temps! tu devances mes terribles exploits. +On n'atteint jamais le dessein frivole si l'action ne marche +pas avec lui. Désormais, les premiers mouvements +de mon coeur seront aussi les premiers mouvements de +ma main; dès à présent, pour couronner mes pensées +par les actes, il faut penser et agir aussitôt; je vais surprendre +le château de Macduff, m'emparer de Fife, passer +au fil de l'épée sa femme et ses petits enfants, et tout +ce qui a le malheur d'être de sa race. Inutile de se vanter +comme un insensé; je vais accomplir cette entreprise +avant que le projet se refroidisse. Mais, plus de visions!</p> + +<p>(<span class="stage2"><i>À Lenox.</i></span>) Où sont ces gentilshommes? Viens, conduis-moi +vers eux.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" name="footnote30"></a><b>Note 30:</b><a href="#footnotetag30"> (retour) </a> <i>Harper</i>. On ne sait quel est ce <i>Harper</i>; il n'en est pas question +dans la <i>Sorcière</i> de Middleton; c'est probablement quelque +animal que la sorcière désigne ainsi en raison de la ressemblance +de son cri avec le son d'une corde de harpe.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" name="footnote31"></a><b>Note 31:</b><a href="#footnotetag31"> (retour) </a> Shakspeare met souvent ainsi dans la bouche de ses sorcières +des phrases interrompues auxquelles elles semblent attacher +un sens complet. On peut le voir dans la première scène.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" name="footnote32"></a><b>Note 32:</b><a href="#footnotetag32"> (retour) </a> Espèce de serpent.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" name="footnote33"></a><b>Note 33:</b><a href="#footnotetag33"> (retour) </a> <i>Impress</i>, presser, forcer au service militaire.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote34" name="footnote34"></a><b>Note 34:</b><a href="#footnotetag34"> (retour) </a> Allusion à la réunion des deux îles et des trois royaumes de +la Grande-Bretagne, sous Jacques VI d'Écosse.</blockquote> +<br><br> + + + +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="stage1">A Fife.—Un appartement du château de Macduff.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent lady</i> MACDUFF, <i>son</i> JEUNE FILS, ROSSE.</p> + + +<p>LADY MACDUFF.—Qu'avait-il fait qui pût le forcer à fuir +son pays?</p> + +<p>ROSSE.—Ayez patience, madame.</p> + +<p>LADY MACDUFF.—Il n'en a pas eu, lui. Sa fuite est une +folie; à défaut de nos actions, ce sont nos frayeurs qui +font de nous des traîtres.</p> + +<p>ROSSE.—Vous ne savez pas si ç'a été en lui sagesse ou +frayeur.</p> + +<p>LADY MACDUFF.—Sagesse! de laisser sa femme, laisser +ses petits enfants, ses biens, ses titres dans un lieu d'où +il s'enfuit! Il ne nous aime point, il ne ressent point les +mouvements de la nature. Le pauvre roitelet, le plus +faible des oiseaux dispute dans son nid ses petits au +hibou. Il n'y a que de la frayeur, aucune affection, et +tout aussi peu de sagesse, dans une fuite précipitée ainsi +contre toute raison.</p> + +<p>ROSSE.—Chère cousine, je vous en prie, gouvernez-vous; +car, pour votre époux, il est généreux, sage, judicieux, +et connaît mieux que personne ce qui convient +aux circonstances. Je n'ose pas trop en dire davantage; +mais ce sont dis temps bien cruels que ceux où nous +sommes des traîtres sans nous en douter nous-mêmes, +où le bruit menaçant arrive jusqu'à nous sans que nous +sachions ce qui nous menace, et ou nous flottons au hasard, +sans nous diriger, sur une mer capricieuse et +irritée<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35"><sup>35</sup></a>. Je prends congé de vous; vous ne tarderez pas +à me revoir ici. Les choses arrivées au dernier degré du +mal doivent s'arrêter ou remonter vers ce qu'elles étaient +naguère.—Mon joli cousin, que le ciel veille sur vous.</p> + +<p>LADY MACDUFF.—Il a un père, et pourtant il n'a point +de père.</p> + +<p>ROSSE.—Je suis si peu maître de moi-même, que si je +m'arrêtais plus longtemps, je me perdrais et ne ferais +qu'ajouter à vos peines. Adieu, je prends congé de vous +pour cette fois.</p> + +<p>LADY MACDUFF.—Mon garçon, votre père est mort: +qu'allez-vous devenir? Comment vivrez-vous?</p> + +<p>L'ENFANT.—Comme vivent les oiseaux, ma mère.</p> + +<p>LADY MACDUFF.—Quoi! de vers et de mouches?</p> + +<p>L'ENFANT.—De ce que je pourrai trouver, je veux dire: +c'est ainsi que vivent les oiseaux.</p> + +<p>LADY MACDUFF.—Pauvre petit oiseau! ainsi tu ne craindrais +pas le filet, la glu, le piège, le trébuchet?</p> + +<p>L'ENFANT.—Pourquoi les craindrais-je, ma mère? Ils +ne sont pas destinés aux petits oiseaux.—Mon père n'est +pas mort, quoi que vous en disiez.</p> + +<p>LADY MACDUFF.—Oui, il est mort. Comment feras-tu +pour avoir un père?</p> + +<p>L'ENFANT.—Comment ferez-vous pour avoir un mari?</p> + +<p>LADY MACDUFF.—Moi! j'en pourrais acheter vingt au +premier marché.</p> + +<p>L'ENFANT.—Vous les achèteriez donc pour les revendre?</p> + +<p>LADY MACDUFF.—Tu dis tout ce que tu sais, et en vérité +cela n'est pas mal pour ton âge.</p> + +<p>L'ENFANT.—Mon père était-il un traître, ma mère?</p> + +<p>LADY MACDUFF.—Oui, c'était un traître.</p> + +<p>L'ENFANT.—Qu'est-ce que c'est qu'un traître?</p> + +<p>LADY MACDUFF.—C'est un homme qui jure et qui ment.</p> + +<p>L'ENFANT.—Et tous ceux qui font cela sont-ils des traîtres?</p> + +<p>LADY MACDUFF.—Oui, tout homme qui fait cela est un +traître, et mérite d'être pendu.</p> + +<p>L'ENFANT.—Et doivent-ils être tous pendus, ceux, qui +jurent et qui mentent?</p> + +<p>LADY MACDUFF.—Oui, tous.</p> + +<p>L'ENFANT.—Et qui est-ce qui doit les pendre?</p> + +<p>LADY MACDUFF.—Les honnêtes gens.</p> + +<p>L'ENFANT.—Alors les menteurs et les jureurs sont des +imbéciles, car il y a assez de menteurs et de jureurs pour +battre les honnêtes gens et pour les pendre.</p> + +<p>LADY MACDUFF.—Que Dieu te garde, pauvre petit singe! +Mais comment feras-tu pour avoir un père?</p> + +<p>L'ENFANT.—S'il était mort, vous le pleureriez, et si +vous ne pleuriez pas, ce serait un bon signe que j'aurais +bientôt un nouveau père.</p> + +<p>LADY MACDUFF.—Pauvre petit causeur, comme tu babilles!</p> + +<p class="stage1">(Arrive un messager.)</p> + +<p>LE MESSAGER.—Dieu vous garde, belle dame! je ne +vous suis pas connu, quoique je sois parfaitement instruit +du rang que vous tenez. Je crains que quelque +danger ne soit prêt à fondre sur vous. Si vous voulez +suivre l'avis d'un homme simple, qu'on ne vous trouve +pas en ce lieu. Fuyez d'ici avec vos petits enfants. Je suis +trop barbare, je le sens, de vous épouvanter ainsi: vous +faire plus de mal encore serait une horrible cruauté qui +est trop près de vous atteindre. Que le ciel vous protège! +Je n'ose m'arrêter plus longtemps.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>LADY MACDUFF.—Où pourrai-je fuir? Je n'ai point fait +de mal: mais je me rappelle maintenant que je suis +dans ce monde terrestre, où faire le mal est souvent regardé +comme louable, et faire le bien passe quelquefois +pour une dangereuse folie. Pourquoi donc, hélas! présenterais-je +cette défense de femme, et dirais-je: Je n'ai +point fait de mal?—(<i>Entrent des assassins.</i>) Quelles sont +ces figures?</p> + +<p>UN ASSASSIN.—Où est votre mari?</p> + +<p>LADY MACDUFF.—Pas dans un lieu, j'espère, assez +maudit du ciel pour qu'il puisse être trouvé par un +homme tel que toi.</p> + +<p>L'ASSASSIN.—C'est un traître.</p> + +<p>L'ENFANT.—Tu en as menti, vilain, aux poils roux!</p> + +<p>L'ASSASSIN, <span class="stage2"><i>poignardant l'enfant</i></span>.—Comment, toi qui +n'es pas sorti de ta coquille, petit frai de traître!</p> + +<p>L'ENFANT.—Il m'a tué, ma mère: sauvez-vous, je vous +en prie.</p> + +<p class="stage1">(Il meurt. Lady Macduff sort en criant au meurtre, et poursuivie +par les assassins.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote35" name="footnote35"></a><b>Note 35:</b><a href="#footnotetag35"> (retour) </a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i6">When we hold rumour</p> +<p>From what we fear, yet know not what we fear.</p> +<p>But float upon a wild and violent sea,</p> +<p class="i6">Each way and move.</p> + </div> </div> + +<p>Les commentateurs me paraissent n'avoir pas compris ce passage; +ils veulent entendre <i>hold</i> dans le sens de <i>keep</i>, tenir, tenir +pour certain, et je crois qu'il doit être pris pour celui <i>catch</i>, +prendre, recevoir, comme prendre le mal, <i>catch the infection</i>. +Ainsi le sens sera: <i>nous recevons le bruit de ce que nous craignons +sans savoir ce que nous craignons</i>. Il a fallu rendre l'expression de +cette pensée un peu moins littérale pour la rendre plus claire, +ainsi qu'il arrive souvent en traduisant Shakspeare; mais elle +me parait d'ailleurs entièrement d'accord avec la phrase suivante, +encore imparfaitement comprise par les commentateurs, qui ne +conçoivent pas qu'au mot <i>float</i> Shakspeare ait ajouté <i>and move</i>, +«parce que, disent-ils, si nous flottons de tous côtés, il n'est pas +nécessaire de nous apprendre que nous nous <i>mouvons</i> (move).» +Il est cependant certain qu'arrêtés par un bruit vague dont +nous ne connaissons pas la source, et ne sachant pas de quel +côté nous devons agir, nous ajoutons à l'incertitude des événements +celle de nos propres volontés: c'est ce que Shakspeare a +dû et voulu exprimer.</p></blockquote> + +<br><br> + + + + + +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="stage1">En Angleterre.—Un appartement dans le palais du roi.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> MALCOLM ET MACDUFF.</p> + +<p>MALCOLM.—Cherchons quelque sombre solitude où +nous puissions vider de larmes nos tristes coeurs.</p> + +<p>MACDUFF.—Empoignons plutôt l'épée meurtrière, et, en +hommes de courage, marchons à grands pas vers notre +patrie abattue<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36"><sup>36</sup></a>. Chaque matin se lamentent de nouvelles +veuves, de nouveaux orphelins pleurent; chaque jour +de nouveaux accents de douleur vont frapper la face du +ciel, qui en retentit, comme s'il était sensible aux maux +de l'Écosse, et qu'il répondit par des cris aussi lamentables.</p> + +<p>MALCOLM.—Je pleure sur ce que je crois; je crois ce +que j'ai appris, et ce que je puis redresser sera redressé +dès que je trouverai l'occasion amie. Il peut se faire que +ce que vous m'avez raconté soit vrai: cependant ce +tyran, dont le nom seul blesse notre langue, passa autrefois +pour un honnête homme; vous l'avez aimé chèrement; +il ne vous a point encore fait de mal. Je suis +jeune, mais vous pourriez vous faire un mérite près de +lui à mes dépens; et c'est sagesse que d'offrir un pauvre, +faible et innocent agneau pour apaiser un dieu irrité.</p> + +<p>MACDUFF.—Je ne suis pas traître.</p> + +<p>MALCOLM.—Mais Macbeth l'est. Un bon et vertueux naturel +peut plier sous la main d'un monarque. Je vous +demande pardon; mes idées ne changent point ce que +vous êtes en effet: les anges sont demeurés brillants, +quoique le plus brillant soit tombé; et quand tout ce +qu'il y a d'odieux se présenterait sous les traits de la +vertu, la vertu n'en conserverait pas moins son aspect +ordinaire.</p> + +<p>MACDUFF.—J'ai perdu mes espérances.</p> + +<p>MALCOLM.—Peut-être là même où j'ai trouvé des +doutes. Pourquoi avez-vous si brusquement quitté, +sans prendre congé d'eux, votre femme et vos enfants, +ces précieux motifs de nos actions, ces puissants liens +d'amour?—Je vous prie, ne voyez pas dans mes soupçons +des affronts pour vous, mais seulement des sûretés pour +moi: vous pouvez être parfaitement honnête, quoique +je puisse penser.</p> + +<p>MACDUFF.—Péris, péris, pauvre patrie! Tyrannie puissante, +affermis-toi sur tes fondements, car la vertu n'ose +te réprimer; et toi, subis tes injures, c'est maintenant à +juste titre<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37"><sup>37</sup></a>. Adieu, prince: je ne voudrais pas être le +misérable que tu soupçonnes pour tout l'espace qui est +sous la main du tyran, avec le riche Orient par-dessus le +marché.</p> + +<p>MALCOLM.—Ne vous offensez point: ce que je dis ne +vient point d'une défiance décidée contre vous. Je crois +que notre patrie succombe sous le joug, elle pleure, son +sang coule, et chaque jour de plus ajoute une plaie à ses +blessures; je crois aussi que plus d'une main se lèverait +en faveur de mes droits, et je reçois ici de la généreuse +Angleterre l'offre d'un million de bons soldats: mais +après tout cela, quand j'aurai foulé aux pieds la tête du +tyran, ou que je l'aurai placée sur la pointe de mon +épée, ma pauvre patrie se trouvera en proie à plus de +vices encore qu'auparavant; elle souffrira encore, et de +plus de manières, de celui qui succédera.</p> + +<p>MACDUFF.—Et qui sera-ce donc?</p> + +<p>MALCOLM.—C'est moi-même dont je veux parler; je +sens en moi toutes les sortes de vices tellement enracinés, +que, quand ils viendront à s'épanouir, le noir Macbeth +paraîtra pur comme la neige; et le pauvre État le +tiendra pour un agneau en comparaison des maux sans +bornes qui viendraient de moi.</p> + +<p>MACDUFF.—Jamais, aux légions de l'horrible enfer, il +ne peut se joindre un démon assez maudit en méchanceté +pour surpasser Macbeth.</p> + +<p>MALCOLM.—J'avoue qu'il est sanguinaire, esclave de la +luxure, avare, faux, trompeur, capricieux, violent, et infecté +de tous les vices qui ont un nom; mais il n'y a +point de limites, il n'y en a aucune à mes ardeurs de volupté: +vos femmes, vos filles, vos matrones et vos servantes, +ne pourraient combler le gouffre de mon incontinence, +et mes désirs renverseraient tous les obstacles +que la vertu opposerait à ma volonté. Macbeth vaut +mieux qu'un pareil roi,</p> + +<p>MACDUFF.—Une intempérance sans fin est une tyrannie +de la nature; elle a plus d'une fois avant le temps +rendu vacant un trône fortuné, et causé la chute de +beaucoup de rois. Mais ne craignez point pour cela de +vous charger de la couronne qui vous appartient. Vous +pouvez abandonner à votre passion une vaste moisson +de voluptés, et paraître encore tempérant, tant il vous +sera aisé de fasciner le public. Nous avons assez de +dames de bonne volonté, et vous ne pouvez renfermer +en vous-même un vautour capable de dévorer toutes +celles qui viendront s'offrir d'elles-mêmes à l'homme +revêtu du pouvoir, aussitôt quelles auront découvert +son inclination.</p> + +<p>MALCOLM.—Outre cela, au nombre de mes penchants +désordonnés s'élève en moi une avarice si insatiable, +que, si j'étais roi, je ferais périr les nobles pour avoir +leurs terres; je convoiterais les joyaux de l'un, le château +d'un autre; et plus j'aurais, plus cet assaisonnement +augmenterait mon appétit, en sorte que je forgerais +d'injustes accusations contre des hommes honnêtes et +fidèles, et je les détruirais par avidité de richesses.</p> + +<p>MACDUFF.—L'avarice pénètre plus avant et jette des racines +plus pernicieuses que l'incontinence, fruit de l'été<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38"><sup>38</sup></a>; +elle a été le glaive qui a égorgé nos rois. Cependant ne +craignez rien: l'Écosse contient des richesses à foison +pour assouvir vos désirs, même de votre propre bien; +tous ces vices sont tolérables quand ils sont balancés +par des vertus.</p> + +<p>MALCOLM.—Mais je n'en ai point: tout ce qui fait l'ornement +des rois, justice, franchise, tempérance, fermeté, +libéralité, persévérance, clémence, modestie, piété, +patience, courage, bravoure, tout cela n'a pour moi aucun +attrait; mais j'abonde en vices de toutes sortes, chacun +en particulier reproduit sous différentes formes. +Oui! si j'en avais le pouvoir, je ferais couler dans l'enfer +le doux lait de la concorde, je bouleverserais la paix universelle, +et je porterais le désordre dans tout ce qui est +uni sur la terre.</p> + +<p>MACDUFF.—O Écosse! Écosse!</p> + +<p>MALCOLM.—Si un pareil homme est fait pour gouverner, +parlez; je suis tel que je vous l'ai dit.</p> + +<p>MACDUFF.—Fait pour gouverner! non, pas même pour +vivre! O nation misérable! sous le joug d'un tyran usurpateur, +armé d'un sceptre ensanglanté, quand reverras-tu +des jours prospères, puisque le rejeton légitime de +ton trône demeure réprouvé par son propre arrêt et +blasphème contre sa race? Ton père était un saint roi; +la reine qui t'a porté, plus souvent à genoux que sur ses +pieds, mourait chaque jour à elle-même. Adieu: ces +vices dont tu t'accuses toi-même m'ont banni d'Écosse. +O mon coeur, ta dernière espérance s'évanouit ici!</p> + +<p>MALCOLM.—Macduff, ce noble transport, fils de l'intégrité, +a effacé de mon âme tous ses noirs soupçons, m'a +convaincu de ton honneur et de ta bonne foi. Le diabolique +Macbeth a déjà tenté, par plusieurs artifices semblables, +de m'attirer sous sa puissance; et une modeste +prudence me défend contre une crédulité trop précipitée. +Mais que le Dieu d'en haut traite seul entre toi et moi! +De ce moment je m'abandonne à tes conseils; je rétracte +les calomnies que j'ai proférées contre moi-même, et +j'abjure ici tous les reproches, toutes les imputations +dont je me suis chargé, comme étrangers à mon caractère. +Je suis encore inconnu à une femme; jamais je ne +fus parjure; à peine ai-je convoité la possession de mon +propre bien; jamais je n'ai violé ma foi; je ne trahirais +pas le diable à son compère; et la vérité m'est aussi +chère que la vie. Mon premier mensonge est celui que +je viens de faire contre moi. Ce que je suis en en effet, +c'est à toi et à ma pauvre patrie à en disposer, et déjà, +avant ton arrivée en ce lieu, le vieux Siward, à la tête de +dix mille vaillants guerriers réunis sur un même point, +allait se mettre en marche pour l'Écosse. Maintenant +nous irons ensemble; et puisse le succès être aussi bon +que la querelle que nous soutenons!—Pourquoi gardes-tu +le silence?</p> + +<p>MACDUFF.—Tant d'idées agréables et tant d'idées fâcheuses +à la fois ne sont pas aisées à concilier.</p> + +<p class="stage1">(Entre un médecin.)</p> + +<p>MALCOLM, <i>à Macduff</i>.—Nous en reparlerons.—Je vous +prie, le roi va-t-il paraître?</p> + +<p>LE MÉDECIN,—Oui, seigneur; il y a là une foule de malheureux +qui attendent de lui leur guérison. Leur maladie +triomphe des plus puissants moyens de l'art; mais +dès qu'il les touche, telle est la vertu sainte dont le ciel +a doué sa main, qu'ils guérissent à l'instant.</p> + +<p>MALCOLM.—Je vous remercie, docteur.</p> + +<p class="stage1">(Le médecin sort.)</p> + +<p>MACDUFF.—Quelle est la maladie dont il veut parler?</p> + +<p>MALCOLM.—On l'appelle le <i>mal du roi</i><a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39"><sup>39</sup></a>: c'est une oeuvre +miraculeuse de ce bon prince, et dont j'ai été moi-même +souvent témoin depuis mon séjour dans cette cour. Comment +il se fait exaucer du ciel, lui seul le sait; mais le +fait est qu'il guérit des gens affligés d'un mal cruel, tout +bouffis et couverts d'ulcères, pitoyables à voir, et désespoir +de la médecine, en leur suspendant au cou une médaille +d'or qu'il accompagne de saintes prières; et l'on +dit qu'il transmettra aux rois ses successeurs ce bienfaisant +pouvoir de guérir. Outre cette vertu singulière, il a +encore reçu du ciel le don de prophétie; et les nombreuses +bénédictions qui planent sur son trône annoncent +assez qu'il est rempli de la grâce de Dieu.</p> + +<p class="stage1">(Entre Rosse.)</p> + +<p>MACDUFF.—Voyez: qui vient à nous?</p> + +<p>MALCOLM.—Un de mes compatriotes, mais je ne le reconnais +pas encore.</p> + +<p>MACDUFF, <span class="stage2"><i>à Rosse</i></span>.—Mon bon et cher cousin, soyez le +bienvenu.</p> + +<p>MALCOLM.—Je le reconnais à présent. Dieu de bonté, +écarte promptement les causes qui nous rendent ainsi +étrangers les uns aux autres.</p> + +<p>ROSSE.—<i>Amen</i>, seigneur.</p> + +<p>MACDUFF.—L'Écosse est-elle toujours à sa place?</p> + +<p>ROSSE.—Hélas! pauvre pays qui n'ose presque plus se +reconnaître! On ne peut l'appeler notre mère, mais +notre tombeau, cette patrie où l'on n'a jamais vu sourire +que ce qui est privé d'intelligence; où l'air est déchiré +de soupirs, de gémissements, de cris douloureux qu'on +ne remarque plus; où la violence de la douleur est regardée +comme une folie ordinaire<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40"><sup>40</sup></a>; où la cloche mortuaire +sonne sans qu'à peine on demande pour qui; où +la vie des hommes de bien expire avant que soit séchée +la fleur qu'ils portent à leur chapeau, ou même avant +qu'elle commence à se flétrir.</p> + +<p>MACDUFF.—O récit trop exact, et cependant trop vrai!</p> + +<p>MALCOLM.—Quel est le malheur le plus nouveau?</p> + +<p>ROSSE.—Le malheur qui date d'une heure fait siffler +celui qui le raconte; chaque minute en enfante un nouveau.</p> + +<p>MACDUFF.—Comment se porte ma femme?</p> + +<p>ROSSE.—Mais, bien.</p> + +<p>MACDUFF.—Et tous mes enfants?</p> + +<p>ROSSE.—Bien aussi.</p> + +<p>MACDUFF.—Et le tyran n'a pas attenté à leur paix?</p> + +<p>ROSSE.—Non, ils étaient bien en paix quand je les ai +quittés.</p> + +<p>MACDUFF.—Ne soyez point avare de paroles: comment +cela va-t-il?</p> + +<p>ROSSE.—Lorsque je suis arrivé ici pour apporter les +nouvelles qui me pèsent si cruellement, le bruit courait +que plusieurs hommes de coeur s'étaient mis en campagne; +et, d'après ce que j'ai vu des forces que le tyran +à sur pied en ce moment, je suis disposé à le croire. +L'heure est venue de nous secourir; un de vos regards +en Écosse créerait des soldats, et ferait combattre jusqu'aux +femmes pour s'affranchir de tant d'horribles +maux.</p> + +<p>MALCOLM.—Qu'ils se consolent, nous allons en Écosse. +La généreuse Angleterre nous a prêté le brave Siward +et dix mille hommes: la chrétienté ne fournit pas un +plus ancien, ni un meilleur soldat.</p> + +<p>ROSSE.—Plût au ciel que je pusse répondre à cette +consolation en vous rendant la pareille! mais j'ai à +prononcer des paroles qu'il faudrait hurler dans l'air +solitaire, là où l'ouïe ne pourrait les saisir.</p> + +<p>MACDUFF.—Qui intéressent-elles? Est-ce la cause générale? +ou bien est-ce un patrimoine de douleur qu'un +seul coeur puisse réclamer comme sien?</p> + +<p>ROSSE.—Il n'est point d'âme honnête qui ne partage +cette douleur, bien que la principale part n'en appartienne +qu'à vous.</p> + +<p>MACDUFF.—Si elle m'appartient, ne me la gardez pas +plus longtemps; que j'en sois mis en possession sur-le-champ.</p> + +<p>ROSSE.—Que vos oreilles ne prennent pas pour jamais +en aversion ma voix, qui va les frapper des sons les plus +accablants qu'elles aient jamais entendus.</p> + +<p>MACDUFF.—Ouf! je devine!</p> + +<p>ROSSE.—Votre château a été surpris, votre femme et +vos petits enfants inhumainement massacrés. Vous dire +la manière, ce serait à la curée de ces daims massacrés +vouloir ajouter encore votre mort.</p> + +<p>MALCOLM.—Dieu de miséricorde!—Allons, homme, +n'enfoncez point votre chapeau sur vos yeux; donnez +des expressions à la douleur: le chagrin qui ne parle +pas murmure en secret au coeur surchargé et lui ordonne +de se rompre,</p> + +<p>MACDUFF.—Mes enfants aussi?</p> + +<p>ROSSE.—Femmes, enfants, serviteurs, tout ce qu'ils ont +pu trouver.</p> + +<p>MACDUFF.—Et fallait-il que je n'y fusse pas! Ma femme +tuée aussi!</p> + +<p>ROSSE.—Je vous l'ai dit.</p> + +<p>MALCOLM.—Prenez courage: cherchons dans une +grande vengeance des remèdes propres à guérir cette +mortelle douleur.</p> + +<p>MACDUFF.—Il n'a point d'enfants<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41"><sup>41</sup></a>!—Tous mes jolis +enfants, avez-vous dit? tous? Oh! milan d'enfer! Tous? +quoi! tous mes pauvres petits poulets et leur mère, tous +enlevés d'un seul horrible coup?</p> + +<p>MALCOLM.—Luttez en homme contre le malheur.</p> + +<p>MACDUFF.—Je le ferai; mais il faut bien aussi que je le +sente en homme; il faut bien aussi que je me rappelle +qu'il a existé dans le monde des êtres qui étaient pour +moi ce qu'il y avait de plus précieux. Le ciel l'a vu et +n'a pas pris leur défense! Coupable Macduff! ils ont tous +été frappés pour toi! Misérable que je suis! ce n'est pas +pour leurs fautes, mais pour les miennes, que le meurtre +a fondu sur eux. Que le ciel maintenant leur donne la +paix!</p> + +<p>MALCOLM.—Que ceci aiguise votre épée; que votre douleur +se change en colère, qu'elle n'affaiblisse pas votre +coeur, qu'elle l'enrage.</p> + +<p>MACDUFF.—Oh! je pourrais jouer le rôle d'une femme +et celui d'un fanfaron avec ma langue; mais, ô ciel propice, +abrège tout délai; mets-nous face à face ce démon +de l'Écosse et moi; place-le à la longueur de mon épée, +s'il m'échappe, que le ciel lui pardonne aussi!</p> + +<p>MALCOLM.—Ces accents sont d'un homme. Allons trouver +le roi; notre armée est prête; nous n'avons plus +qu'à prendre congé. Macbeth est mûr pour tomber, et +les puissances d'en haut ont saisi la faucille.—Acceptez +tout ce qui peut vous consoler. C'est une longue nuit +que celle qui n'arrive point au jour.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote36" name="footnote36"></a><b>Note 36:</b><a href="#footnotetag36"> (retour) </a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i4">And like goodmen</p> +<p>Bestride our down fall'n birthdom.</p> + </div> </div> + +<p>Les commentateurs ont voulu expliquer pur <i>birth right</i>, droit +de naissance, le mot de <i>birthdom</i>, qui signifie, je crois, pays natal. +Dans cette supposition, ils ont expliqué le mot <i>bestride</i> par +être à cheval, à la manière d'un homme qui met entre ses jambes, +pour le défendre, l'objet qu'on veut lui enlever. Cette explication +me paraît être forcée et nullement en rapport avec le reste +du dialogue.—Malcolm parle de se retirer dans un coin pour +pleurer; Macduff veut au contraire qu'il se rende dans son pays, +et part de là pour lui décrire les maux de ce pays: cela est naturel.</p></blockquote> + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote37" name="footnote37"></a><b>Note 37:</b><a href="#footnotetag37"> (retour) </a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Wear thou thy wrongs,</p> +<p>Thy title is affeer'd.</p> + </div> </div> + +<p><i>Affeer'd</i> est un terme de loi qui paraît signifier confirmer. Je +pense, malgré l'opinion de la plupart des commentateurs, que +Macduff s'adresse ici à Malcolm, et lui dit, pour lui reprocher +sa lâcheté: «Subis tes injures, ton titre est consacré, tu y as +droit.»</p></blockquote> + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote38" name="footnote38"></a><b>Note 38:</b><a href="#footnotetag38"> (retour) </a> <i>Summer seeding lust</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote39" name="footnote39"></a><b>Note 39:</b><a href="#footnotetag39"> (retour) </a> Les écrouelles.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote40" name="footnote40"></a><b>Note 40:</b><a href="#footnotetag40"> (retour) </a> <i>Modern ecstasy</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote41" name="footnote41"></a><b>Note 41:</b><a href="#footnotetag41"> (retour) </a> <i>He has no children</i>! +On est demeuré dans l'incertitude sur le sens de cette exclamation: +quelques personnes pensent qu'elle s'adresse à Malcolm, +dont les impuissantes consolations ne peuvent venir que d'un +homme qui n'a pu connaître une pareille douleur; et il est certain +qu'à l'appui de cette opinion vient ce qu'a dit lady Macbeth, +dans le premier acte, du bonheur qu'elle a senti à allaiter son +enfant; de plus, les chroniques d'Écosse parlent d'un fils de +Macbeth, nommé Lulah, qui fut, après la mort de son père, couronné +roi par quelques-uns de ses partisans, et fut ensuite tué +quatre mois environ après la bataille de Dunsinane. Mais, d'un +autre côté, il est clair que Macduff répond à Malcolm, et qu'il +repousse ses consolations par l'impossibilité où il est de se +venger sur un homme qui n'a pas d'enfants. Il faut remarquer +d'ailleurs que rien dans la pièce n'a indiqué que Macbeth eût des +enfants vivants, et que le désespoir avec lequel Macbeth apprend +que des enfants de Banquo régneront après lui, ne parait pas +porter sur l'idée de voir privé de la couronne un enfant déjà +existant. Il ne dit point: <i>not my son</i>, mais <i>no son of mine succeeding</i>; enfin, ce sens exprime un sentiment beaucoup plus +profond, et c'est une raison pour croire que c'est celui de +Shakspeare.</blockquote> +<br> + + +<p><b>FIN DU QUATRIÈME ACTE.</b></p> + +<br><br> + +<h2>ACTE CINQUIÈME</h2> + +<br><br> + + +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="stage1">A Dunsinane.—Un appartement du château.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> UN MÉDECIN ET UNE DAME <i>suivante de la reine.</i></p> + +<p>LE MÉDECIN.—Voilà deux nuits que je veille avec vous, +et rien ne m'a confirmé la vérité de votre rapport. Quand +lui est-il arrivé la dernière fois de se promener ainsi?</p> + +<p>LA DAME SUIVANTE.—C'est depuis que Sa Majesté est +entrée en campagne: je l'ai vue se lever de son lit, +jeter sur elle sa robe de nuit, ouvrir son cabinet, prendre +du papier, le plier, écrire dessus, le lire, le cacheter ensuite, +puis retourner se mettre au lit; et pendant tout ce +temps-là demeurer dans le plus profond sommeil.</p> + +<p>LE MÉDECIN.—Il faut qu'il existe un grand désordre +dans les fonctions naturelles, pour qu'on puisse à la fois +jouir des bienfaits du sommeil et agir comme si l'on était +éveillé. Dites-moi, dans cette agitation endormie, outre +sa promenade et les autres actions dont vous parlez, que +lui avez-vous jamais entendu dire?</p> + +<p>LA DAME SUIVANTE.—Ce que je ne veux pas répéter +après elle, monsieur.</p> + +<p>LE MÉDECIN.—Vous pouvez me le dire à moi, et cela est +même très-nécessaire.</p> + +<p>LA DAME SUIVANTE.—Ni à vous, ni à personne, puisque +je n'ai aucun témoin pour confirmer mon récit. (<span class="stage2"><i>Entre +lady Macbeth, avec un flambeau.</i></span>) Tenez, la voilà qui vient +absolument comme à l'ordinaire; et, sur ma vie, elle +est profondément endormie. Observez-la; demeurez à +l'écart.</p> + +<p>LE MÉDECIN.—Comment a-t-elle eu cette lumière?</p> + +<p>LA DAME SUIVANTE.—Ah! elle était près d'elle: elle a +toujours de la lumière près d'elle; c'est son ordre.</p> + +<p>LE MÉDECIN.—Vous voyez que ses yeux sont ouverts.</p> + +<p>LA DAME SUIVANTE.—Oui, mais ils sont fermés à toute +impression.</p> + +<p>LE MÉDECIN.—Que fait-elle donc là? Voyez comme elle +se frotte les mains.</p> + +<p>LA DAME SUIVANTE.—C'est un geste qui lui est ordinaire: +elle a toujours l'air de se laver les mains; je l'ai vue le +faire sans relâche un quart d'heure de suite.</p> + +<p>LADY MACBETH.—Il y a toujours une tache.</p> + +<p>LE MÉDECIN.—Écoutez; elle parle. Je veux écrire ce +qu'elle dira, afin d'en conserver plus nettement le souvenir.</p> + +<p>LADY MACBETH.—Va-t'en, maudite tache...; va-t'en, te +dis-je.—Une, deux heures.—Allons, il est temps de le +faire.—L'enfer est sombre!—Fi! mon seigneur, fi! un +soldat avoir peur! Qu'avons-nous besoin de nous inquiéter, +qui le saura, quand personne ne pourra demander +de comptes à notre puissance?—Mais qui aurait cru que +ce vieillard eut encore tant de sang dans le corps?</p> + +<p>LE MÉDECIN. <span class="stage2"><i>à la dame suivante</i></span>.—Remarquez-vous +cela?</p> + +<p>LADY MACBETH.—Le thane de Fife avait une femme: où +est-elle maintenant?—Quoi! ces mains ne seront-elles +jamais propres?—Plus de cela, mon seigneur, plus de +cela: vous gâtez tout par ces tressaillements.</p> + +<p>LE MÉDECIN.—Allez-vous-en, allez-vous-en; vous avez +appris ce que vous ne deviez pas savoir.</p> + +<p>LA DAME SUIVANTE.—Elle a dit ce qu'elle ne devait pas +dire, j'en suis sûre. Dieu sait tout ce qu'elle a su!</p> + +<p>LADY MACBETH.—Il y a toujours là une odeur de sang. +Tous les parfums de l'Arabie ne peuvent purifier cette +petite main!—Oh! oh! oh!</p> + +<p>LE MÉDECIN.—Quel profond soupir! Le coeur est cruellement +chargé.</p> + +<p>LA DAME SUIVANTE.—Je ne voudrais pas avoir un pareil +coeur dans mon sein, pour les grandeurs de tout ce +corps.</p> + +<p>LE MÉDECIN.—Bien, bien, bien.</p> + +<p>LA DAME SUIVANTE.—Je prie Dieu qu'il en soit ainsi, +docteur.</p> + +<p>LE MÉDECIN.—Cette maladie est au-dessus de mon art: +cependant j'ai connu des personnes qui se promenaient +durant leur sommeil, et qui sont mortes saintement dans +leur lit.</p> + +<p>LADY MACBETH.—Lavez vos mains, mettez votre robe +de nuit, ne soyez pas si pâle. Je vous le répète, Banquo +est enterré, il ne peut pas sortir de son tombeau.</p> + +<p>LE MÉDECIN.—Et cela encore?</p> + +<p>LADY MACBETH.—Au lit, au lit: on frappe à la porte; +venez, venez, venez, donnez-moi votre main. Ce qui est +fait ne peut se défaire. Au lit, au lit, au lit!</p> + +<p class="stage1">(Elle sort.)</p> + +<p>LE MÉDECIN.—Va-t-elle retourner à son lit?</p> + +<p>LA DAME SUIVANTE.—Tout droit.</p> + +<p>LE MÉDECIN.—Il a été murmuré d'horribles secrets.—Des +actions contre nature produisent des désordres +contre nature. Le sourd oreiller recevra les confidences +des consciences souillées.—Elle a plus besoin d'un prêtre +que d'un médecin. Dieu! Dieu! pardonne-nous à tous.—Suivez-la; +écartez d'elle tout ce qui pourrait la déranger, +et ayez toujours les yeux sur elle; je pense, mais je n'ose +parler.</p> + +<p>LA DAME SUIVANTE.—Bonne nuit, cher docteur.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br><br> + + + + + +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="stage1">Dans la campagne, près de Dunsinane.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent avec des enseignes et des tambours</i> MENTEITH, +CAITHNESS, ANGUS, LENOX, <i>des soldats.</i></p> + +<p>MENTEITH.—L'armée anglaise approche: elle est conduite +par Malcolm, son oncle Siward et le brave Macduff. +La vengeance brûle dans leur coeur: une cause si chère +exciterait l'homme le plus mort au monde à se lancer +dans le sang et les terreurs de la guerre.</p> + +<p>ANGUS.—Nous ferons bien d'aller les joindre près de la +forêt de Birnam; c'est par cette route qu'ils arrivent.</p> + +<p>CAITHNESS.—Qui sait si Donalbain est avec son frère?</p> + +<p>LENOX.—Certainement non, seigneur, il n'y est pas. +J'ai une liste de toute cette noblesse: le fils de Siward +en est, ainsi qu'un grand nombre de jeunes gens encore +sans barbe, et qui vont pour la première fois faire acte +de virilité.</p> + +<p>MENTEITH.—Que fait le tyran?</p> + +<p>CAITHNESS.—Il fait fortifier solidement le grand château +de Dunsinane. Quelques-uns disent qu'il est fou; d'autres, +qui le haïssent moins, appellent cela une courageuse +fureur. Mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'il ne peut +plus boucler la ceinture de la règle sur une cause aussi +malade.</p> + +<p>ANGUS.—Il sent maintenant ses meurtres secrets blesser +ses propres mains. A chaque instant de nouvelles +révoltes viennent lui reprocher son manque de foi. Ceux +qu'il commande n'obéissent qu'à l'autorité, et nullement +à l'amour. Il commence à sentir la dignité souveraine +l'embarrasser de son ampleur inutile, comme la robe +d'un géant volée par un nain.</p> + +<p>MENTEITH.—Qui pourra blâmer ses sens troublés de +reculer et de tressaillir, quand tout ce qui est en lui se +reproche sa propre existence?</p> + +<p>CAITHNESS.—Marchons; allons porter notre obéissance +à qui elle est légitimement due. Allons trouver le médecin +de cet État malade; et versons avec lui jusqu'à la +dernière goutte de notre sang pour le remède de notre +patrie.</p> + +<p>LENOX.—Tout ce qu'il en faudra du moins pour arroser +la fleur royale et noyer les mauvaises herbes. Dirigeons +notre marche vers Birnam.</p> +<br><br> + + + + + + +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="stage1">A Dunsinane.—Un appartement du château.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> MACBETH, LE MÉDECIN; <i>suite.</i></p> + +<p>MACBETH, <span class="stage2"><i>aux personnes de sa suite</i></span>.—Ne m'apportez +plus de rapports. Qu'ils s'envolent tous; jusqu'à ce que +la forêt de Birnam se mette en mouvement vers Dunsinane, +la crainte ne pourra m'atteindre. Qu'est-ce que +ce petit Malcolm? n'est-il pas né d'une femme? Les esprits, +qui connaissent tout l'enchaînement des causes de +mort, me l'ont ainsi déclaré: «Ne crains rien, Macbeth; +nul homme né d'une femme n'aura jamais de pouvoir +sur toi.»—Fuyez donc, perfides thanes, et allez vous +confondre avec ces épicuriens d'Anglais. L'esprit par +lequel je gouverne et le coeur que je porte ne seront +jamais accablés par l'inquiétude, ni ébranlés par la +crainte—(<span class="stage2"><i>Entre un domestique.</i></span>) Que le diable te grille, +vilain à face de crème! où as-tu pris cet air d'oison?</p> + +<p>LE DOMESTIQUE.—Seigneur, il y a dix mille...</p> + +<p>MACBETH.—Oisons, misérable!</p> + +<p>LE DOMESTIQUE.—Soldats, seigneur.</p> + +<p>MACBETH.—Va-t'en te piquer la figure pour cacher ta +frayeur sous un peu de rouge, drôle, au foie blanc de +lis<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42"><sup>42</sup></a>. Quoi, soldats! vous voilà de toutes les couleurs!—Mort +de mon âme! Tes joues de linge apprennent la peur +aux autres. Quoi, soldats! des visages de petit-lait!</p> + +<p>LE DOMESTIQUE.—L'armée anglaise, sauf votre bon +plaisir...</p> + +<p>MACBETH.—Ôte-moi d'ici ta face.—Seyton!—Le coeur +me manque quand je vois....—Seyton!—De ce coup je +vais être mis à l'aise pour toujours, ou jeté à bas.—J'ai +vécu assez longtemps, la course de ma vie est arrivée à +l'automne, les feuilles jaunissent, et tout ce qui devrait +accompagner la vieillesse, comme l'honneur, l'amour, +les troupes d'amis, je ne dois pas y prétendre: à leur +place ce sont des malédictions prononcées tout bas, mais +du fond de l'âme; des hommages de bouche, vain souffle +que le pauvre coeur voudrait refuser et n'ose.—Seyton!</p> + +<p class="stage1">(Entre Seyton.)</p> + +<p>SEYTON.—Quel est votre bon plaisir?</p> + +<p>MACBETH.—Quelles nouvelles y a-t-il encore?</p> + +<p>SEYTON.—Tout ce qu'on a annoncé est confirmé, seigneur.</p> + +<p>MACBETH.—Je combattrai jusqu'à ce que ma chair +tombe en pièces de dessus mes os.—Donne-moi mon +armure.</p> + +<p>SEYTON.—Vous n'en avez pas encore besoin.</p> + +<p>MACBETH.—Je veux la mettre. Envoie un plus grand +nombre de cavaliers parcourir le pays, qu'on pende ceux +qui parlent de peur. Donne-moi mon armure.—Comment +va votre malade, docteur?</p> + +<p>LE MÉDECIN.—Elle n'est pas si malade, seigneur, qu'obsédée +de rêveries qui se pressent dans son imagination +et l'empêchent de reposer.</p> + +<p>MACBETH.—Guéris-la de cela. Ne peux-tu donc soigner +un esprit malade, arracher de la mémoire un chagrin +enraciné, effacer les soucis gravés dans le cerveau, et, +par la vertu de quelque bienfaisant antidote d'oubli, nettoyer +le sein encombré de cette matière pernicieuse qui +pèse sur le coeur?</p> + +<p>LE MÉDECIN.—C'est au malade en pareil cas à se soigner +lui-même.</p> + +<p>MACBETH.—Jette donc la médecine aux chiens; je n'en +veux pas.—Allons, mets-moi mon armure; donne-moi +ma lance.—Seyton, envoie la cavalerie.—Docteur, les +thanes m'abandonnent.—Allons, monsieur, dépêchez-vous.—Docteur, +si tu pouvais, à l'inspection de l'eau de +mon royaume<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43"><sup>43</sup></a>, reconnaître sa maladie, et lui rendre +par tes remèdes sa bonne santé passée, je t'applaudirais +à tous les échos capables de répéter mes applaudissements.—(<i>A +Seyton</i>.) Ôte-la, te dis-je.—Quelle sorte de +rhubarbe, de séné, ou de toute autre drogue purgative, +pourrais-tu nous donner pour nous évacuer de ces Anglais? +En as-tu entendu parler?</p> + +<p>LE MÉDECIN.—Mon bon seigneur, les préparatifs de +Votre Majesté nous en disent quelque chose.</p> + +<p>MACBETH, <span class="stage2"><i>à Seyton</i></span>.—Porte-la derrière moi.—Je n'ai à +craindre ni mort, ni ruine, jusqu'à ce que la forêt de +Birnam vienne à Dunsinane.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>LE MÉDECIN.—Si j'étais sain et sauf hors de Dunsinane, +il ne serait pas aisé de m'y faire rentrer pour de l'argent.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote42" name="footnote42"></a><b>Note 42:</b><a href="#footnotetag42"> (retour) </a> La blancheur du foie passait pour une preuve de lâcheté.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote43" name="footnote43"></a><b>Note 43:</b><a href="#footnotetag43"> (retour) </a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i10"> Cast</p> +<p>The water of my land.</p> + </div> </div> + +<p><i>Cast the water</i> était alors l'expression anglaise pour <i>examiner +les urines</i>.</p></blockquote> +<br><br> + + + + + +<h3>SCÈNE IV</h3> + +<p class="stage1">Dans la campagne près de Dunsinane, et en vue d'une forêt.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent avec des enseignes et des tambours</i> MALCOLM, +LE VIEUX SIWARD ET SON FILS, MACDUFF, +MENTEITH, CAITHNESS, ANGUS, LENOX, ROSSE; +<i>soldats en marche.</i></p> + +<p>MALCOLM.—Cousins, j'espère que le jour n'est pas loin +où nous serons en sûreté chez nous.</p> + +<p>MENTEITH.—Nous n'en doutons nullement.</p> + +<p>SIWARD.—Quelle est cette forêt que je vois devant +nous?</p> + +<p>MENTEITH.—La forêt de Birnam.</p> + +<p>MALCOLM.—Que chaque soldat coupe une branche +d'arbre et la porte devant lui: par-là nous dissimulerons +à l'ennemi notre force, et tromperons ceux qu'il enverra +à la découverte.</p> + +<p>LES SOLDATS.—Vous allez être obéi.</p> + +<p>SIWARD.—Nous n'avons rien appris, si ce n'est que le +tyran, plein de confiance, se tient ferme dans Dunsinane +et nous y laissera mettre le siège.</p> + +<p>MALCOLM.—C'est sa principale ressource, car, partout +où l'on en trouve l'occasion, les grands et les petits se +révoltent contre lui. Il n'est servi que par des machines +qui lui obéissent de force, tandis que leurs coeurs sont +ailleurs.</p> + +<p>MACDUFF.—Nous jugerons justement après l'événement +qui ne trompe point. Ne négligeons aucune des +ressources de l'art militaire.</p> + +<p>SIWARD.—Le temps approche où nous apprendrons +décidément ce que nous avons et ce que nous devons. +Les idées spéculatives nous entretiennent de leurs espérances +incertaines, mais les coups déterminent l'événement +d'une manière positive: c'est à ce but qu'il faut +que la guerre marche.</p> + +<p class="stage1">(Ils se mettent en marche.)</p> +<br><br> + + + +<h3>SCÈNE V</h3> + +<p class="stage1">A Dunsinane.—Intérieur du château.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent avec des enseignes et des tambours</i> MACBETH, +SEYTON, <i>soldats.</i></p> + +<p>MACBETH.—Plantez notre étendard sur le rempart extérieur. +On crie toujours: <i>Ils viennent!</i> Mais la force de +notre château se moque d'un siége. Qu'ils restent là +jusqu'à ce que la famine et les maladies les consument. +S'ils n'étaient pas renforcés par ceux mêmes qui devraient +combattre pour nous, nous aurions pu hardiment +les aller rencontrer face à face, et les reconduire +battant jusque chez eux.—Quel est ce bruit?</p> + +<p class="stage1">(On entend derrière le théâtre des cris de femmes.)</p> + +<p>SEYTON.—Ce sont des cris de femmes, mon bon seigneur.</p> + +<p>MACBETH.—J'ai presque oublié l'impression de la +crainte. Il fut un temps où mes sens se seraient glacés +an bruit d'un cri nocturne; où tous mes cheveux, à un +récit funeste, se dressaient et s'agitaient comme s'ils +eussent été doués de vie: mais je me suis rassasié d'horreurs. +Ce qu'il y a de plus sinistre, devenu familier à +mes pensées meurtrières, ne saurait me surprendre.—D'où +venaient ces cris?</p> + +<p>SEYTON.—La reine est morte, mon seigneur.</p> + +<p>MACBETH.—Elle aurait dû mourir plus tard: il serait +arrivé un moment auquel aurait convenu une semblable +parole. Demain, demain, demain, se glisse ainsi à petits +pas d'un jour à l'autre, jusqu'à la dernière syllabe du +temps inscrit; et tous nos hier n'ont travaillé, les imbéciles, +qu'à nous abréger le chemin de la mort poudreuse<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44"><sup>44</sup></a>. +Éteins-toi, éteins-toi, court flambeau: la vie +n'est qu'une ombre qui marche; elle ressemble à un +comédien qui se pavane et s'agite sur le théâtre une +heure; après quoi il n'en est plus question; c'est un +conte raconté par un idiot avec beaucoup de bruit et de +chaleur, et qui ne signifie rien.—(<span class="stage2"><i>Entre un messager.</i></span>) +Tu viens pour faire usage de ta langue: vite, ton histoire.</p> + +<p>LE MESSAGER.—Mon gracieux seigneur, je voudrais +vous rapporter ce que je puis dire avoir vu; mais je ne +sais comment m'y prendre.</p> + +<p>MACBETH.—C'est bon, parlez, mon ami.</p> + +<p>LE MESSAGER.—J'étais de garde sur la colline, et je +regardais du côté de Birnam, quand tout à l'heure il +m'a semblé que la forêt se mettait en mouvement.</p> + +<p>MACBETH <i>le frappant</i>.—Menteur! misérable!</p> + +<p>LE MESSAGER.—Que j'endure votre colère si cela n'est +pas vrai; vous pouvez, à la distance de trois milles, la +voir qui s'approche: c'est, je vous le dis, un bois mouvant.</p> + +<p>MACBETH.—Si ton rapport est faux, tu seras suspendu +vivant au premier arbre, jusqu'à ce que la famine te +dessèche. Si ton récit est véritable, peu m'importe que +tu m'en fasses autant: je prends mon parti résolument, +et commence à douter des équivoques du démon qui +ment sous l'apparence de la vérité: <i>Ne crains rien jusqu'à +ce que la forêt de Birnam marche sur Dunsinane</i>, et +voilà maintenant une forêt qui s'avance vers Dunsinane.—Aux +armes, aux armes, et sortons!—S'il a vu en effet +ce qu'il assure, il ne faut plus songer à s'échapper d'ici, +ni à s'y renfermer plus longtemps.—Je commence à +être las du soleil, et à souhaiter que toute la machine +de l'univers périsse en ce moment.—Sonnez la cloche +d'alarme.—Vents, soufflez; viens, destruction; du moins +nous mourrons le harnais sur le dos.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote44" name="footnote44"></a><b>Note 44:</b><a href="#footnotetag44"> (retour) </a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>And all our yesterdays have lighted fools</p> +<p>The way to dusty death.></p> + </div> </div> + +<p><i>To light</i> se prend quelquefois pour <i>to lighten</i>, alléger, et je +crois que c'en est ici la signification. Les jours passés n'ont point +<i>éclairé</i>, mais <i>allégé</i> ou <i>abrégé</i> le chemin que nous avons à faire +jusqu'à la mort. Les commentateurs ne paraissent pas l'avoir entendu +dans ce sens.</p></blockquote> + +<br><br> + + + + + +<h3>SCÈNE VI</h3> + +<p class="stage1">Toujours à Dunsinane.—Une plaine devant le château.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent avec des enseignes et des tambours</i> MALCOLM, +LE VIEUX SIWARD, MACDUFF, ROSSE, LENOX, +ANGUS, CAITHNESS, MENTEITH, <i>et leurs soldats +portant des branches d'arbres,</i></p> + + +<p>MALCOLM, <span class="stage2"><i>aux soldats</i></span>.—Nous voilà assez près: jetez +ces rideaux de feuillage, et montrez-vous pour ce que +vous êtes.—Vous, mon digne oncle, avec mon cousin +votre noble fils, vous commanderez le premier corps de +bataille. Le brave Macduff et nous, nous nous chargerons +de tout ce qui restera à faire, suivant le plan arrêté +entre nous.</p> + +<p>SIWARD.—Adieu; joignons seulement l'armée du tyran; +et je veux être battu si nous n'en venons pas aux +mains dès ce soir.</p> + +<p>MACDUFF.—Faites parler toutes nos trompettes: donnez +toute leur voix à ces bruyants précurseurs du sang et +de la mort.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent. Bruit continuel d'alarmes.)</p> +<br><br> + + + + +<h3>SCÈNE VII</h3> + +<p class="stage1">Toujours à Dunsinane.—Une autre partie de la plaine.</p> + +<p class="stage1"><i>Entre</i> MACBETH.</p> + + +<p>MACBETH.—Ils m'ont attaché à un poteau; je ne peux +fuir, mais, comme l'ours, il faut que je me batte à tout +venant. Où est celui qui n'est pas né de femme? Voilà +l'homme que je dois craindre, ou je n'en crains aucun.</p> + +<p class="stage1">(Entre le jeune Siward.)</p> + +<p>LE JEUNE SIWARD.—Quel est ton nom?</p> + +<p>MACBETH.—Tu seras enrayé de l'entendre.</p> + +<p>LE JEUNE SIWARD.—Non, quand tu porterais un nom +plus brûlant qu'aucun de ceux des enfers.</p> + +<p>MACBETH.—Mon nom est Macbeth.</p> + +<p>LE JEUNE SIWARD.—Le diable lui-même ne pourrait +prononcer un nom plus odieux à mon oreille.</p> + +<p>MACBETH.—Non, ni plus redoutable.</p> + +<p>LE JEUNE SIWARD.—Tu mens, tyran abhorré: mon +épée va prouver ton mensonge.</p> + +<p class="stage1">(Ils combattent. Le jeune Siward est tué.)</p> + +<p>MACBETH.—Tu étais né de femme. Je me moque des +épées; je me ris avec mépris de toute arme maniée par +l'homme qui est né de femme.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.—Alarme.)</p> + +<p class="stage1">(Rentre Macduff.)</p> + +<p>MACDUFF.—C'est de ce côté que le bruit s'est fait entendre. +Tyran, montre-toi! Si tu es tué sans avoir reçu +un coup de ma main, les ombres de ma femme et de mes +enfants ne cesseront de m'obséder. Je ne puis frapper +sur de misérables Kernes, dont les bras sont loués pour +porter leur lance. Ou toi, Macbeth, ou le tranchant de +mon épée, demeuré inutile, rentrera dans le fourreau +sans avoir frappé un seul coup. Tu dois être par là; ce +grand cliquetis que j'entends semble annoncer un guerrier +du premier rang. Fais-le moi trouver, Fortune, et +je ne te demande plus rien.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.—Alarme.)</p> + +<p class="stage1">(Entrent Malcolm et le vieux Siward.)</p> + +<p>SIWARD.—Par ici, mon seigneur: le château s'est rendu +sans efforts; les soldats du tyran se partagent entre nous +et lui. Les nobles thanes font bravement leur devoir de +guerriers. La journée s'est presque entièrement déclarée +pour vous, et il reste peu de chose à faire.</p> + +<p>MALCOLM.—Nous avons rencontré des ennemis qui +frappaient à côté de nous.</p> + +<p>SIWARD.—Entrons, seigneur, dans le château.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.—Alarme.)</p> + +<p class="stage1">(Rentre Macbeth.)</p> + +<p>MACBETH.—Pourquoi ferais-je ici sottement le Romain, +et mourrais-je sur ma propre épée? Tant que je verrai +devant moi des vies, les blessures y seront bien mieux +placées.</p> + +<p class="stage1">(Rentre Macduff.)</p> + +<p>MACDUFF.—Retourne, chien d'enfer, retourne.</p> + +<p>MACBETH.—De tous les hommes tu es le seul que j'aie +évité: va-t'en, mon âme est déjà trop chargée du sang +des tiens.</p> + +<p>MACDUFF.—Je n'ai rien à te dire, ma réponse est dans +mon épée, misérable, plus sanguinaire qu'aucune parole +ne pourrait l'exprimer.</p> + +<p class="stage1">(Ils combattent.)</p> + +<p>MACBETH.—Tu perds ta peine. Tu pourrais aussi facilement +imprimer sur l'air subtil le tranchant de ton épée +que faire couler mon sang. Que ton fer tombe sur des +têtes vulnérables: ma vie est sous un charme qui ne +peut céder à un homme né de femme.</p> + +<p>MACDUFF.—N'espère plus en ton charme, et que l'ange +que tu as toujours servi t'apprenne que Macduff a été +arraché avant le temps du sein de sa mère.</p> + +<p>MACBETH.—Maudite soit la langue qui a prononcé ces +paroles, car elle a subjugué la meilleure partie de moi-même! +et que désormais on n'ajoute plus de foi à ces +démons artificieux qui se jouent de nous par des paroles +à double sens, qui tiennent leurs promesses à notre +oreille en manquant à notre espoir.—Je ne veux point +combattre avec toi.</p> + +<p>MACDUFF.—Rends-toi donc, lâche, et vis pour être +exposé aux regards de notre temps. Ton portrait, comme +celui des monstres les plus rares, sera suspendu à un +poteau; et au-dessous sera écrit: «C'est ici qu'on voit +le tyran.»</p> + +<p>MACBETH.—Je ne me rendrai point pour baiser la poussière +devant les pas du jeune Malcolm, et pour être +poussé à bout par les malédictions de la populace. Quoique +la forêt de Birnam ait marché vers Dunsinane, et +que je t'aie en tête, toi qui n'es pas né de femme, je +tenterai un dernier effort. Je couvre mon corps de mon +bouclier de guerre. Attaque-moi, Macduff: damné soit +celui de nous deux qui criera le premier: «Arrête, c'est +assez.»</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent en combattant. Retraite.—Fanfares.)</p> + +<p>(Rentrent, avec des enseignes et des tambours, Malcolm, le +vieux Siward, Rosse, Lenox, Angus, Caithness, Menteith, +soldats.)</p> + +<p>MALCOLM.—Je voudrais que ceux de nos amis qui nous +manquent fussent arrivés en sûreté.</p> + +<p>SIWARD.—Il en faudra perdre quelques-uns. Cependant, +par ceux que je vois ici, nous n'aurons pas acheté cher +une si grande journée.</p> + +<p>MALCOLM.—Macduff nous manque, ainsi que votre +noble fils.</p> + +<p>ROSSE, <i>à Siward</i>.—Votre fils, monseigneur, a payé la +dette d'un soldat: il n'a vécu que pour devenir un +homme, et n'a pas eu plutôt prouvé sa valeur, par l'intrépidité +de sa contenance dans le combat, qu'il est mort +en homme.</p> + +<p>SIWARD.—Il est donc mort?</p> + +<p>ROSSE.—Oui, et on l'a emporté du champ de bataille. +Votre affliction ne doit pas être mesurée sur son mérite, +car alors elle n'aurait point de terme.</p> + +<p>SIWARD.—A-t-il reçu ses blessures par devant?</p> + +<p>ROSSE.—Oui, au front.</p> + +<p>SIWARD.—Eh bien donc! qu'il devienne le soldat de +Dieu! Eussé-je autant de fils que j'aide cheveux, je ne +leur souhaiterais pas une plus belle mort: ainsi le glas +est sonné pour lui.</p> + +<p>MALCOLM.—Il mérite plus de regrets; c'est à moi à les +lui rendre.</p> + +<p>SIWARD.—Il a tout ce qu'il mérite: on dit qu'il est +bien mort, et qu'il a payé ce qu'il devait. Ainsi, que +Dieu soit avec lui!—(<i>Rentre Macduff, avec la tête de Macbeth +à la main.</i>) Voici de nouveaux sujets de joie.</p> + +<p>MACDUFF.—Salut, roi, car tu l'es. Vois, je porte la tête +maudite de l'usurpateur. Notre pays est libre. Je te vois +entouré des perles de ton royaume: tous répètent mon +hommage dans le fond de leurs coeurs. Que leurs voix +s'unissent tout haut à la mienne: «Salut, roi d'Écosse!»</p> + +<p>TOUS.—Roi d'Écosse, salut!</p> + +<p class="stage1">(Fanfares.)</p> + +<p>MALCOLM.—Nous ne laisserons pas écouler beaucoup +de temps avant de compter avec les services de votre +zèle, et sans vous rendre ce que nous vous devons. Mes +thanes et cousins, désormais soyez comtes, les premiers +que jamais l'Écosse ait vus honorés de ce titre. Ce qui +nous reste à faire, tous les actes nouveaux nécessités par +la circonstance, comme le rappel de ceux de nos amis +qui se sont exilés pour fuir les pièges de l'inquiète tyrannie; +la recherche des cruels ministres de ce boucher +défunt et de son infernale compagne qui, à ce qu'on +croit, s'est détruite de ses propres mains; ces devoirs, et +tous les autres qui nous regardent, avec le secours de la +grâce, nous les exécuterons à mesure en temps et lieu. +Je vous rends grâces à tous ensemble et à chacun en +particulier, et je vous invite tous à venir nous voir couronner +à Scone.</p> + +<p class="stage1">(Tous sortent au bruit des fanfares.)</p> + +<br> +<p><b>FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE</b></p> + +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13868 ***</div> +</body> +</html> |
