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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13866 ***
+
+ÉMILE ZOLA
+
+
+
+LE NATURALISME AU THÉÂTRE
+
+LES THÉORIES ET LES EXEMPLES
+
+
+
+Durant quatre années, j'ai été chargé de la critique dramatique, d'abord
+au _Bien public_, ensuite au _Voltaire_. Sur ce nouveau terrain du
+théâtre, je ne pouvais que continuer ma campagne, commencée autrefois
+dans le domaine du livre et de l'oeuvre d'art.
+
+Cependant, mon attitude d'homme de méthode et d'analyse a surpris et
+scandalisé mes confrères. Ils ont prétendu que j'obéissais à de basses
+rancunes, que je salissais nos gloires pour me venger de mes chutes,
+parlant de tout, de mes oeuvres particulièrement, à l'exception des
+pièces jouées.
+
+Je n'ai qu'une façon de répondre: réunir mes articles et les publier.
+C'est ce que je fais. On verra, je l'espère, qu'ils se tiennent et
+qu'ils s'expliquent, qu'ils sont à la fois une logique et une doctrine.
+Avec ces fragments, bâclés à la hâte et sous le coup de l'actualité, mon
+ambition serait d'avoir écrit un livre. En tout cas, telles sont mes
+idées sur notre théâtre, j'en accepte hautement la responsabilité.
+
+Comme mes articles étaient nombreux, j'ai dû les répartir en deux
+volumes. _Le naturalisme au théâtre_ n'est donc qu'une première série.
+La seconde: _Nos auteurs dramatiques_, paraîtra prochainement.
+
+E. Z.
+
+
+
+LES THÉORIES
+
+
+LE NATURALISME
+
+I
+
+Chaque hiver, à l'ouverture de la saison théâtrale, je suis pris des
+mêmes pensées. Un espoir pousse en moi, et je me dis que les premières
+chaleurs de l'été ne videront peut-être pas les salles, sans qu'un
+auteur dramatique de génie se soit révélé. Notre théâtre aurait tant
+besoin d'un homme nouveau, qui balayât les planches encanaillées, et qui
+opérât une renaissance, dans un art que les faiseurs ont abaissé aux
+simples besoins de la foule! Oui, il faudrait un tempérament puissant
+dont le cerveau novateur vînt révolutionner les conventions admises
+et planter enfin le véritable drame humain à la place des mensonges
+ridicules qui s'étalent aujourd'hui. Je m'imagine ce créateur enjambant
+les ficelles des habiles, crevant les cadres imposés, élargissant la
+scène jusqu'à la mettre de plain-pied avec la salle, donnant un frisson
+de vie aux arbres peints des coulisses, amenant par la toile de fond le
+grand air libre de la vie réelle.
+
+Malheureusement, ce rêve, que je fais chaque année au mois d'octobre, ne
+s'est pas encore réalisé et ne se réalisera peut-être pas de sitôt. J'ai
+beau attendre, je vais de chute en chute. Est-ce donc un simple souhait
+de poète? Nous a-t-on muré dans cet art dramatique actuel, si étroit,
+pareil à un caveau où manquent l'air et la lumière? Certes, si la nature
+de l'art dramatique interdisait cet envolement dans des formules plus
+larges, il serait quand même beau de s'illusionner et de se promettre à
+toute heure une renaissance. Mais, malgré les affirmations entêtées de
+certains critiques qui n'aiment pas à être dérangés dans leur criterium,
+il est évident que l'art dramatique, comme tous les arts, a devant lui
+un domaine illimité, sans barrière d'aucune sorte, ni à gauche ni à
+droite. L'infirmité, l'impuissance humaine seule est la borne d'un art.
+
+Pour bien comprendre la nécessité d'une révolution au théâtre, il faut
+établir nettement où nous en sommes aujourd'hui. Pendant toute notre
+période classique, la tragédie a régné en maîtresse absolue. Elle était
+rigide et intolérante, ne souffrant pas une velléité de liberté, pliant
+les esprits les plus grands à ses inexorables lois. Lorsqu'un auteur
+tentait de s'y soustraire, on le condamnait comme un esprit mal fait,
+incohérent et bizarre, on le regardait presque comme un homme dangereux.
+Pourtant, dans cette formule si étroite, le génie bâtissait quand
+même son monument de marbre et d'airain. La formule était née dans la
+renaissance grecque et latine, les créateurs qui se l'appropriaient y
+trouvaient le cadre suffisant à de grandes oeuvres. Plus tard seulement,
+lorsqu'arrivèrent les imitateurs, la queue de plus en plus grêle et
+débile des disciples, les défauts de la formule apparurent, on en
+vit les ridicules et les invraisemblances, l'uniformité menteuse, la
+déclamation continuelle et insupportable. D'ailleurs, l'autorité de la
+tragédie était telle, qu'il fallut deux cents ans pour la démoder. Peu à
+peu, elle avait tâché de s'assouplir, sans y arriver, car les principes
+autoritaires dont elle découlait, lui interdisaient formellement, sous
+peine de mort, toute concession à l'esprit nouveau. Ce fut lorsqu'elle
+tenta de s'élargir qu'elle fut renversée, après un long règne de gloire.
+
+Depuis le dix-huitième siècle, le drame romantique s'agitait donc dans
+la tragédie. Les trois unités étaient parfois violées, on donnait plus
+d'importance à la décoration et à la figuration, on mettait en scène les
+péripéties violentes que la tragédie reléguait dans des récits, comme
+pour ne pas troubler par l'action la tranquillité majestueuse de
+l'analyse psychologique. D'autre part, la passion de la grande époque
+était remplacée par de simples procédés, une pluie grise de médiocrité
+et d'ennui tombait sur les planches. On croit voir la tragédie, vers le
+commencement de ce siècle, pareille à une haute figure pâle et maigrie,
+n'ayant plus sous sa peau blanche une goutte de sang, traînant ses
+draperies en lambeaux dans les ténèbres d'une scène, dont la rampe
+s'est éteinte d'elle-même. Une renaissance de l'art dramatique sous une
+nouvelle formule était fatale, et c'est alors que le drame romantique
+planta bruyamment son étendard devant le trou du souffleur. L'heure
+se trouvait marquée, un lent travail avait eu lieu, l'insurrection
+s'avançait sur un terrain préparé pour la victoire. Et jamais le mot
+insurrection n'a été plus juste, car le drame saisit corps à corps la
+tragédie, et par haine de cette reine devenue impotente, il voulut
+briser tout ce qui rappelait son règne. Elle n'agissait pas, elle
+gardait une majesté froide sur son trône, procédant par des discours et
+des récits; lui, prit pour règle l'action, l'action outrée, sautant aux
+quatre coins de la scène, frappant à droite et à gauche, ne raisonnant
+et n'analysant plus, étalant sous les yeux du public l'horreur sanglante
+des dénouements. Elle avait choisi pour cadre l'antiquité, les éternels
+Grecs et les éternels Romains, immobilisant l'action dans une salle,
+dans un pérystile de temple; lui, choisit le moyen âge, fit défiler les
+preux et les châtelaines, multiplia les décors étranges, des châteaux
+plantés à pic sur des fleuves, des salles d'armes emplies d'armures,
+des cachots souterrains trempés d'humidité, des clairs de lune dans des
+forêts centenaires. Et l'antagonisme se retrouve ainsi partout; le drame
+romantique, brutalement, se fait l'adversaire armé de la tragédie et la
+combat par tout ce qu'il peut ramasser de contraire à sa formule.
+
+Il faut insister sur cette rage d'hostilité, dans le beau temps du drame
+romantique, car il y a là une indication précieuse. Sans doute, les
+poètes qui ont dirigé le mouvement, parlaient de mettre à la scène la
+vérité des passions et réclamaient un cadre plus vaste pour y faire
+tenir la vie humaine tout entière, avec ses oppositions et ses
+inconséquences; ainsi, on se rappelle que le drame romantique a
+surtout bataillé pour mêler le rire aux larmes dans une même pièce, en
+s'appuyant sur cet argument que la gaieté et la douleur marchent côte
+à côte ici-bas. Mais, en somme, la vérité, la réalité importait peu,
+déplaisait même aux novateurs. Ils n'avaient qu'une passion, jeter par
+terre la formule tragique qui les gênait, la foudroyer à grand bruit,
+dans une débandade de toutes les audaces. Ils voulaient, non pas que
+leurs héros du moyen âge fussent plus réels que les héros antiques des
+tragédies, mais qu'ils se montrassent aussi passionnés et sublimes que
+ceux-ci se montraient froids et corrects. Une simple guerre de costumes
+et de rhétoriques, rien de plus. On se jetait ses pantins à la tête. Il
+s'agissait de déchirer les peplums en l'honneur des pourpoints et de
+faire que l'amante qui parlait à son amant, au lieu de l'appeler: Mon
+seigneur, l'appelât: Mon lion. D'un côté comme de l'autre, on restait
+dans la fiction, on décrochait les étoiles.
+
+Certes, je ne suis pas injuste envers le mouvement romantique. Il a
+eu une importance capitale et définitive, il nous a faits ce que nous
+sommes, c'est-à-dire des artistes libres. Il était, je le répète, une
+révolution nécessaire, une violente émeute qui s'est produite à son
+heure pour balayer le règne de la tragédie tombée en enfance. Seulement,
+il serait ridicule de vouloir borner au drame romantique l'évolution de
+l'art dramatique. Aujourd'hui surtout, on reste stupéfait quand on lit
+certaines préfaces, où le mouvement de 1830 est donné comme une entrée
+triomphale dans la vérité humaine. Notre recul d'une quarantaine
+d'années suffit déjà pour nous faire clairement voir que la prétendue
+vérité des romantiques est une continuelle et monstrueuse exagération du
+réel, une fantaisie lâchée dans l'outrance. A coup sûr, si la tragédie
+est d'une autre fausseté, elle n'est pas plus fausse. Entre les
+personnages en peplum qui se promènent avec des confidents et discutent
+sans fin leurs passions, et les personnages en pourpoint qui font les
+grands bras et qui s'agitent comme des hannetons grisés de soleil,
+il n'y a pas de choix à faire, les uns et les autres sont aussi
+parfaitement inacceptables. Jamais ces gens-là n'ont existé. Les héros
+romantiques ne sont que les héros tragiques, piqués un mardi gras par
+la tarentule du carnaval, affublés de faux nez et dansant le cancan
+dramatique après boire. A une rhétorique lymphatique, le mouvement de
+1830 a substitué une rhétorique nerveuse et sanguine, voilà tout.
+
+Sans croire au progrès dans l'art, on peut dire que l'art est
+continuellement en mouvement, au milieu des civilisations, et que les
+phases de l'esprit humain se reflètent en lui. Le génie se manifeste
+dans toutes les formules, même dans les plus primitives et les
+plus naïves; seulement, les formules se transforment et suivent
+l'élargissement des civilisations, cela est incontestable. Si Eschyle a
+été grand, Shakespeare et Molière se sont montrés également grands, tous
+les trois dans des civilisations et des formules différentes. Je veux
+déclarer par là que je mets à part le génie créateur qui sait toujours
+se contenter de la formule de son époque. Il n'y a pas progrès dans la
+création humaine, mais il y a une succession logique de formules, de
+façons de penser et d'exprimer. C'est ainsi que l'art marche avec
+l'humanité, en est le langage même, va où elle va, tend comme elle à la
+lumière et à la vérité, sans pour cela que l'effort du créateur puisse
+être jugé plus ou moins grand, soit qu'il se produise au début soit
+qu'il se produise à la fin d'une littérature.
+
+D'après cette façon de voir, il est certain que, si l'on part de
+la tragédie, le drame romantique est un premier pas vers le drame
+naturaliste auquel nous marchons. Le drame romantique a déblayé le
+terrain, proclamé la liberté de l'art. Son amour de l'action, son
+mélange du rire et des larmes, sa recherche du costume et du décor
+exacts, indiquent le mouvement en avant vers la vie réelle. Dans toute
+révolution contre un régime séculaire, n'est-ce pas ainsi que les choses
+se passent? On commence par casser les vitres, on chante et on crie, on
+démolit à coups de marteau les armoiries du dernier règne. Il y a une
+première exubérance, une griserie des horizons nouveaux vaguement
+entrevus, des excès de toutes sortes qui dépassent le but et qui tombent
+dans l'arbitraire du système abhorré dont on vient de combattre les
+abus. Au milieu de la bataille, les vérités du lendemain disparaissent.
+Et il faut que tout soit calmé, que la fièvre ait disparu, pour qu'on
+regrette les vitres cassées et pour qu'on s'aperçoive de la besogne
+mauvaise, des lois trop hâtivement bâclées, qui valent à peine les lois
+contre lesquelles on s'est révolté. Eh bien, toute l'histoire du drame
+romantique est là. Il a pu être la formule nécessaire d'un moment, il
+a pu avoir l'intuition de la vérité, il a pu être le cadre à
+jamais illustre dont un grand poète s'est servi pour réaliser des
+chefs-d'oeuvre; à l'heure actuelle, il n'en est pas moins une formule
+ridicule et démodée, dont la rhétorique nous choque. Nous nous demandons
+pourquoi enfoncer ainsi les fenêtres, traîner des rapières, rugir
+continuellement, être d'une gamme trop haut dans les sentiments et
+les mots; et cela nous glace, cela nous ennuie et nous fâche. Notre
+condamnation de la formule romantique se résume dans cette parole
+sévère: pour détruire une rhétorique, il ne fallait pas en inventer une
+autre.
+
+Aujourd'hui donc, tragédie et drame romantique sont également vieux et
+usés. Et cela n'est guère en l'honneur du drame, il faut le dire, car en
+moins d'un demi-siècle il est tombé dans le même état de vétusté que la
+tragédie, qui a mis deux siècles à vieillir. Le voilà par terre à son
+tour, culbuté par la passion même qu'il a montrée dans la lutte.
+Plus rien n'existe. Il est simplement permis de deviner ce qui va se
+produire. Logiquement, sur le terrain libre conquis en 1830, il ne peut
+pousser qu'une formule naturaliste.
+
+
+
+II
+
+Il semble impossible que le mouvement d'enquête et d'analyse, qui est
+le mouvement même du dix-neuvième siècle, ait révolutionné toutes les
+sciences et tous les arts, en laissant à part et comme isolé l'art
+dramatique. Les sciences naturelles datent de la fin du siècle dernier;
+la chimie, la physique n'ont pas cent ans; l'histoire et la critique ont
+été renouvelées, créées en quelque sorte après la Révolution; tout un
+monde est sorti de terre, on en est revenu à l'étude des documents, à
+l'expérience, comprenant que pour fonder à nouveau, il fallait reprendre
+les choses au commencement, connaître l'homme et la nature, constater
+ce qui est. De là, la grande école naturaliste, qui s'est propagée
+sourdement, fatalement, cheminant souvent dans l'ombre, mais avançant
+quand même, pour triompher enfin au grand jour. Faire l'histoire de
+ce mouvement, avec les malentendus qui ont pu paraître l'arrêter,
+les causes multiples qui l'ont précipité ou ralenti, ce serait faire
+l'histoire du siècle lui-même. Un courant irrésistible emporte notre
+société à l'étude du vrai. Dans le roman, Balzac a été le hardi et
+puissant novateur qui a mis l'observation du savant à la place de
+l'imagination du poète. Mais, au théâtre, l'évolution semble plus lente.
+Aucun écrivain illustre n'a encore formulé l'idée nouvelle avec netteté.
+
+Certes, je ne dis point qu'il ne se soit pas produit des oeuvres
+excellentes, où l'on trouve des caractères savamment étudiés, des
+vérités hardies portées à la scène. Par exemple, je citerai certaines
+pièces de M. Dumas fils, dont je n'aime guère le talent, et de M. Emile
+Augier, qui est plus humain et plus puissant. Seulement, ce sont là des
+nains à côté de Balzac; le génie leur a manqué pour fixer la formule.
+Ou qu'il faut dire, c'est qu'on ne sait jamais au juste où un mouvement
+commence, parce que ce mouvement vient d'ordinaire de fort loin, et
+qu'il se confond avec le mouvement précédent, dont il est sorti. Le
+courant naturaliste a existé de tout temps, si l'on veut. Il n'apporte
+rien d'absolument neuf. Mais il est enfin entré dans une époque qui lui
+est favorable, il triomphe et s'élargit, parce que l'esprit humain est
+arrivé au point de maturité nécessaire. Je ne nie donc pas le passé, je
+constate le présent. La force du naturalisme est justement d'avoir des
+racines profondes dans notre littérature nationale, qui est faite de
+beaucoup de bon sens. Il vient des entrailles mêmes de l'humanité, il
+est d'autant plus fort qu'il a mis plus longtemps à grandir et qu'il se
+retrouve dans un plus grand nombre de nos chefs-d'oeuvre.
+
+Des faits se produisent, et je les signale. Croit-on qu'on aurait
+applaudi l'_Ami Fritz_ à la Comédie-Française, il y a vingt ans? Non,
+certes! Cette pièce où l'on mange tout le temps, où l'amoureux parle
+un langage si familier, aurait révolté à la fois les classiques et les
+romantiques. Pour expliquer le succès, il faut convenir que les années
+ont marché, qu'un travail secret s'est fait dans le public. Les
+peintures exactes qui répugnaient, séduisent aujourd'hui. La foule est
+gagnée et la scène se trouve libre à toutes les tentatives. Telle est la
+seule conclusion à tirer.
+
+Ainsi donc, voilà où nous en sommes. Pour mieux me faire entendre,
+j'insiste, je ne crains pas de me répéter, je résume ce que j'ai dit.
+Lorsqu'on examine de près l'histoire de notre littérature dramatique,
+on y distingue plusieurs époques nettement déterminées. D'abord, il y a
+l'enfance de l'art, les farces et les mystères du moyen âge, de simples
+récitatifs dialogues, qui se développaient au milieu d'une convention
+naïve, avec une mise en scène et des décors primitifs. Peu à peu, les
+pièces se compliquent, mais d'une façon barbare, et lorsque Corneille
+apparaît, il est surtout acclamé parce qu'il se présente en novateur,
+qu'il épure la formule dramatique du temps et qu'il la consacre par son
+génie. Il serait très intéressant d'étudier, sur des documents, comment
+la formule classique s'est créée chez nous. Elle répondait à l'esprit
+social de l'époque. Rien n'est solide en dehors de ce qui n'est pas
+bâti sur des nécessités. La tragédie a régné pendant deux siècles parce
+qu'elle satisfaisait exactement les besoins de ces siècles. Des génies
+de tempéraments différents l'avaient appuyée de leurs chefs-d'oeuvre.
+Aussi, la voyons-nous s'imposer longtemps encore, même lorsque des
+talents de second ordre ne produisent plus que des oeuvres inférieures.
+Elle avait la force acquise, elle continuait d'ailleurs à être
+l'expression littéraire de la société du temps, et rien n'aurait pu
+la renverser, si la société elle-même n'avait pas disparu. Après
+la Révolution, après cette perturbation profonde qui allait tout
+transformer et accoucher d'un monde nouveau, la tragédie agonise pendant
+quelques années encore. Puis, la formule craque et le Romantisme
+triomphe, une nouvelle formule s'affirme. Il faut se reporter à la
+première moitié du siècle, pour avoir le sens exact de ce cri de
+liberté. La jeune société était dans le frisson de son enfantement. Les
+esprits surexcités, dépaysés, élargis violemment, restaient secoués
+d'une lièvre dangereuse et le premier usage de la liberté conquise
+était de se lamenter, de rêver les aventures prodigieuses, les amours
+surhumains. On bâillait aux étoiles, l'on se suicidait, réaction très
+curieuse contre l'affranchissement social qui venait d'être proclamé
+au prix de tant de sang. Je m'en tiens à la littérature dramatique, je
+constate que le romantisme fut au théâtre une simple émeute, l'invasion
+d'une bande victorieuse, qui entrait violemment sur la scène, tambours
+battants et drapeau déployé. Dans cette première heure, les combattants
+songèrent surtout à frapper les esprits par une forme neuve; ils
+opposèrent une rhétorique à une rhétorique, le moyen âge à l'antiquité,
+l'exaltation de la passion à l'exaltation du devoir. Et ce fut tout, car
+les conventions scéniques ne firent que se déplacer, les personnages
+restèrent des marionnettes autrement habillées, rien ne fut modifié
+que l'aspect extérieur et le langage. D'ailleurs, cela suffisait pour
+l'époque. Il fallait prendre possession du théâtre au nom de la liberté
+littéraire, et le romantisme s'acquitta de ce rôle insurrectionnel avec
+un éclat incomparable. Mais qui ne comprend aujourd'hui que son rôle
+devait se borner à cela. Est-ce que le romantisme exprime notre société
+d'une façon quelconque, est-ce qu'il répond à un de nos besoins?
+Évidemment, non. Aussi est-il déjà démodé, comme un jargon que nous
+n'entendons plus. La littérature classique qu'il se flattait de
+remplacer, a vécu deux siècles, parce qu'elle était basée sur l'état
+social; mais lui, qui ne se basait sur rien, sinon sur la fantaisie de
+quelques poètes, ou si l'on veut sur une maladie passagère des esprits
+surmenés par les événements historiques, devait fatalement disparaître
+avec cette maladie. Il a été l'occasion d'un magnifique épanouissement
+lyrique; ce sera son éternelle gloire. Seulement, aujourd'hui que
+l'évolution s'accomplit tout entière, il est bien visible que le
+romantisme n'a été que le chaînon nécessaire qui devait attacher la
+littérature classique à la littérature naturaliste. L'émeute est
+terminée, il s'agit de fonder un État solide. Le naturalisme découle de
+l'art classique, comme la société actuelle est basée sur les débris de
+la société ancienne. Lui seul répond à notre état social, lui seul a des
+racines profondes dans l'esprit de l'époque; et il fournira la seule
+formule d'art durable et vivante, parce que cette formule exprimera la
+façon d'être de l'intelligence contemporaine. En dehors de lui, il ne
+saurait y avoir pour longtemps que modes et fantaisies passagères. Il
+est, je le dis encore, l'expression du siècle, et pour qu'il périsse,
+il faudrait qu'un nouveau bouleversement transformât notre monde
+démocratique.
+
+Maintenant, il reste à souhaiter une chose: la venue d'hommes de génie
+qui consacrent la formule naturaliste. Balzac s'est produit dans le
+roman, et le roman est fondé. Quand viendront les Corneille, les
+Molière, les Racine, pour fonder chez nous un nouveau théâtre? Il faut
+espérer et attendre.
+
+
+
+III
+
+Le temps semble déjà loin où le drame régnait en maître. Il comptait à
+Paris cinq ou six théâtres prospères. La démolition des anciennes salles
+du boulevard du Temple a été pour lui une première catastrophe. Les
+théâtres ont dû se disséminer, le public a changé, d'autres modes sont
+venues. Mais le discrédit où le drame est tombé provient surtout de
+l'épuisement du genre, des pièces ridicules et ennuyeuses qui ont peu à
+peu succédé aux oeuvres puissantes de 1830.
+
+Il faut ajouter le manque absolu d'acteurs nouveaux comprenant et
+interprétant ces sortes de pièces, car chaque formule dramatique qui
+disparaît emporte avec elle ses interprètes. Aujourd'hui, le drame,
+chassé de scène en scène, n'a plus réellement à lui que l'Ambigu et le
+Théâtre-Historique. A la Porte-Saint-Martin elle-même, c'est à peine si
+on lui fait une petite place, entre deux pièces à grand spectacle.
+
+Certes, un succès de loin en loin ranime les courages. Mais la pente
+est fatale, le drame glisse à l'oubli; et, s'il paraît vouloir
+parfois s'arrêter dans sa chute, c'est pour rouler ensuite plus bas.
+Naturellement, les plaintes sont grandes. La queue romantique, surtout,
+est dans la désolation; elle jure bien haut qu'en dehors du drame,
+de son drame à elle, il n'y a pas de salut pour notre littérature
+dramatique. Je crois au contraire qu'il faut trouver une formule
+nouvelle, transformer le drame, comme les écrivains de la première
+moitié du siècle ont transformé la tragédie. Toute la question est là.
+La bataille doit être aujourd'hui entre le drame romantique et le drame
+naturaliste.
+
+Je désigne par drame romantique toute pièce qui se moque de la vérité
+des faits et des personnages, qui promène sur les planches des pantins
+au ventre bourré de son, qui, sous le prétexte de je ne sais quel idéal,
+patauge dans le pastiche de Shakespeare et d'Hugo. Chaque époque a sa
+formule, et notre formule n'est certainement pas celle de 1830. Nous
+sommes à un âge de méthode, de science expérimentale, nous avons avant
+tout le besoin de l'analyse exacte. Ce serait bien peu comprendre
+la liberté conquise que de vouloir nous enfermer dans une nouvelle
+tradition. Le terrain est libre, nous pouvons revenir à l'homme et à la
+nature.
+
+Dernièrement, on faisait de grands efforts pour ressusciter le drame
+historique. Rien de mieux. Un critique ne peut condamner d'un mot le
+choix des sujets historiques, malgré toutes ses préférences personnelles
+pour les sujets modernes. Je suis simplement plein de méfiance. Le
+patron sur lequel on taille chez nous ces sortes de pièces me fait peur
+à l'avance. Il faut voir comme on y traite l'histoire, quels singuliers
+personnages on y présente sous des noms de rois, de grands capitaines ou
+de grands artistes, enfin à quelle effroyable sauce on y accommode nos
+annales. Dès que les auteurs de ces machines-là sont dans le passé, ils
+se croient tout permis, les invraisemblances, les poupées de carton, les
+sottises énormes, les barbouillages criards d'une fausse couleur locale.
+Et quelle étrange langue, François 1er parlant comme un mercier de la
+rue Saint-Denis, Richelieu ayant des mots de traître du boulevard du
+Crime, Charlotte Corday pleurant avec des sentimentalités de petite
+ouvrière!
+
+Ce qui me stupéfie, c'est que nos auteurs dramatiques ne paraissent
+pas se douter un instant que le genre historique est forcément le plus
+ingrat, celui où les recherches, la conscience, le talent profond
+d'intuition et de résurrection sont le plus nécessaires. Je comprends ce
+drame, lorsqu'il est traité par des poètes de génie ou par des hommes
+d'une science immense, capables de mettre devant les spectateurs
+toute une époque debout, avec son air particulier, ses moeurs, sa
+civilisation; c'est là alors une oeuvre de divination ou de critique
+d'un intérêt profond.
+
+Mais je sais malheureusement ce que les partisans du drame historique
+veulent ressusciter: c'est uniquement le drame à panaches et à
+ferraille, la pièce à grand spectacle et à grands mots, la pièce
+menteuse faisant la parade devant la foule, une parade grossière qui
+attriste les esprits justes. Et je me méfie. Je crois que toute cette
+antiquaille est bonne à laisser dans notre musée dramatique, sous une
+pieuse couche de poussière.
+
+Sans doute, il y a de grands obstacles aux tentatives originales. On
+se heurte contre les hypocrisies de la critique et contre la longue
+éducation de sottise faite à la foule. Cette foule, qui commence à rire
+des enfantillages de certains mélodrames, se laisse toujours prendre aux
+tirades sur les beaux sentiments. Mais les publics changent; le public
+de Shakespeare, le public de Molière ne sont plus les nôtres. Il faut
+compter sur le mouvement des esprits, sur le besoin de réalité qui
+grandit partout. Les derniers romantiques ont beau répéter que le public
+veut ceci, que le public ne veut pas cela: il viendra un jour où le
+public voudra la vérité.
+
+
+
+IV
+
+Toutes les formules anciennes, la formule classique, la formule
+romantique, sont basées sur l'arrangement et sur l'amputation
+systématiques du vrai. On a posé en principe que le vrai est indigne;
+et on essaye d'en tirer une essence, une poésie, sous le prétexte qu'il
+faut expurger et agrandir la nature. Jusqu'à présent, les différentes
+écoles littéraires ne se sont battues que sur la question de savoir de
+quel déguisement on devait habiller la vérité, pour qu'elle n'eût pas
+l'air d'une dévergondée en public. Les classiques avaient adopté le
+peplum, les romantiques ont fait une révolution pour imposer la cotte de
+maille et le pourpoint. Au fond, ce changement de toilette importe peu,
+le carnaval de la nature continue. Mais, aujourd'hui, les naturalistes
+arrivent et déclarent que le vrai n'a pas besoin de draperies; il doit
+marcher dans sa nudité. Là, je le répète, est la querelle.
+
+Certes, les écrivains de quelque jugement comprennent parfaitement que
+la tragédie et le drame romantique sont morts. Seulement, le plus grand
+nombre sont très troublés en songeant à la formule encore vague de
+demain. Est-ce que sérieusement la vérité leur demande de faire le
+sacrifice de la grandeur, de la poésie, du souffle épique qu'ils ont
+l'ambition de mettre dans leurs pièces? Est-ce que le naturalisme exige
+d'eux qu'ils rapetissent de toutes parts leur horizon et qu'ils ne
+risquent plus un seul coup d'aile dans le ciel de la fantaisie?
+
+Je vais tâcher de répondre. Mais, auparavant, il faut déterminer les
+procédés que les idéalistes emploient pour hausser leurs oeuvres à la
+poésie. Ils commencent par reculer au fond des âges le sujet qu'ils ont
+choisi. Cela leur fournit des costumes et rend le cadre assez vague pour
+leur permettre tous les mensonges. Ensuite, ils généralisent au lieu
+d'individualiser; leurs personnages ne sont plus des êtres vivants, mais
+des sentiments, des arguments, des passions déduites et raisonnées. Le
+cadre faux veut des héros de marbre ou de carton. Un homme en chair et
+en os, avec son originalité propre, détonnerait d'une façon criarde au
+milieu d'une époque légendaire. Aussi voit-on les personnages d'une
+tragédie ou d'un drame romantique se promener, raidis dans une altitude,
+l'un représentant le devoir, l'autre le patriotisme, un troisième la
+superstition, un quatrième l'amour maternel; et ainsi de suite, toutes
+les idées abstraites y passent à la file. Jamais l'analyse complète
+d'un organisme, jamais un personnage dont les muscles et le cerveau
+travaillent comme dans la nature.
+
+Ce sont donc là les procédés auxquels les écrivains tournés vers
+l'épopée ne veulent pas renoncer. Toute la poésie, pour eux, est dans
+le passé et dans l'abstraction, dans l'idéalisation des faits et des
+personnages. Dès qu'on les met en face de la vie quotidienne, dès qu'ils
+ont devant eux le peuple qui emplit nos rues, ils battent des paupières,
+ils balbutient, effarés, ne voyant plus clair, trouvant tout très laid
+et indigne de l'art. A les entendre, il faut que les sujets entrent dans
+les mensonges de la légende, il faut que les hommes se pétrifient
+et tournent à l'état de statue, pour que l'artiste puisse enfin les
+accepter et les accommoder à sa guise.
+
+Or, c'est à ce moment que les naturalistes arrivent et disent très
+carrément que la poésie est partout, en tout, plus encore dans le
+présent et le réel que dans le passé et l'abstraction. Chaque fait, à
+chaque heure, a son côté poétique et superbe. Nous coudoyons des
+héros autrement grands et puissants que les marionnettes des faiseurs
+d'épopée. Pas un dramaturge, dans ce siècle, n'a mis debout des figures
+aussi hautes que le baron Hulot, le vieux Grandet, César Birotteau, et
+tous les autres personnages de Balzac, si individuels et si vivants.
+Auprès de ces créations géantes et vraies, les héros grecs ou romains
+grelottent, les héros du moyen âge tombent sur le nez comme des soldats
+de plomb.
+
+Certes, à cette heure, devant les oeuvres supérieures produites par
+l'école naturaliste, des oeuvres de haut vol, toutes vibrantes de vie,
+il est ridicule et faux de parquer la poésie dans je ne sais quel temple
+d'antiquailles, parmi les toiles d'araignée. La poésie coule à plein
+bord dans tout ce qui existe, d'autant plus large qu'elle est plus
+vivante. Et j'entends donner à ce mot de poésie toute sa valeur, ne pas
+en enfermer le sens entre la cadence de deux rimes, ni au fond d'une
+chapelle étroite de rêveurs, lui restituer son vrai sens humain, qui est
+de signifier l'agrandissement et l'épanouissement de toutes les vérités.
+
+Prenez donc le milieu contemporain, et tâchez d'y faire vivre des
+hommes: vous écrirez de belles oeuvres. Sans doute, il faut un effort,
+il faut dégager du pêle-mêle de la vie la formule simple du naturalisme.
+Là est la difficulté, faire grand avec des sujets et des personnages
+que nos yeux, accoutumés au spectacle de chaque jour, ont fini par voir
+petits. Il est plus commode, je le sais, de présenter une marionnette au
+public, d'appeler la marionnette Charlemagne et de la gonfler à un tel
+point de tirades, que le public s'imagine avoir vu un colosse; cela
+est plus commode que de prendre un bourgeois de notre époque, un homme
+grotesque et mal mis et d'en tirer une poésie sublime, d'en faire, par
+exemple, le père Goriot, le père qui donne ses entrailles à ses filles,
+une figure si énorme de vérité et d'amour, qu'aucune littérature ne peut
+en offrir une pareille.
+
+Rien n'est aisé comme de travailler sur des patrons, avec des formules
+connues; et les héros, dans le goût classique ou romantique, coûtent
+si peu de besogne, qu'on les fabrique à la douzaine. C'est un article
+courant dont notre littérature est encombrée. Au contraire, l'effort
+devient très dur, lorsqu'on veut un héros réel, savamment analysé,
+debout et agissant. Voilà sans doute pourquoi le naturalisme terrifie
+les auteurs habitués à pêcher des grands hommes dans l'eau trouble de
+l'histoire. Il leur faudrait fouiller l'humanité trop profondément,
+apprendre la vie, aller droit à la grandeur réelle et la mettre en
+oeuvre d'une main puissante. Et qu'on ne nie pas cette poésie vraie
+de l'humanité; elle a été dégagée dans le roman, elle peut l'être au
+théâtre; il n'y a là qu'une adaptation à trouver.
+
+Je suis tourmenté par une comparaison qui me poursuit et dont je me
+débarrasserai ici. On vient de jouer pendant de longs mois, à l'Odéon,
+_les Danicheff_, une pièce dont l'action se passe en Russie; elle a
+eu chez nous un très vif succès, seulement elle est si mensongère,
+paraît-il, si pleine de grossières invraisemblances, que l'auteur, qui
+est Russe, n'a pas même osé la faire représenter dans son pays. Que
+pensez-vous de cette oeuvre qu'on applaudit à Paris et qui serait
+sifflée à Saint-Pétersbourg? Eh bien! imaginez un instant que les
+Romains puissent ressusciter et qu'on représente devant eux Rome
+vaincue. Entendez-vous leurs éclats de rire? croyez-vous que la pièce
+irait jusqu'au bout? Elle leur semblerait un véritable carnaval, elle
+sombrerait sous un immense ridicule. Et il en est ainsi de toutes les
+pièces historiques, aucune ne pourrait être jouée devant les sociétés
+qu'elles ont la prétention de peindre. Étrange théâtre, alors, qui n'est
+possible que chez des étrangers, qui est basé sur la disparition
+des générations dont il s'occupe, qui vit d'erreurs au point d'être
+seulement bon pour des ignorants!
+
+L'avenir est au naturalisme. On trouvera la formule, on arrivera
+à prouver qu'il y a plus de poésie dans le petit appartement d'un
+bourgeois que dans tous les palais vides et vermoulus de l'histoire; on
+finira même par voir que tout se rencontre dans le réel, les fantaisies
+adorables, échappées du caprice et de l'imprévu, et les idylles, et les
+comédies, et les drames. Quand le champ sera retourné, ce qui semble
+inquiétant et irréalisable aujourd'hui, deviendra une besogne facile.
+
+Certes, je ne puis me prononcer sur la forme que prendra le drame de
+demain; c'est au génie qu'il faut laisser le soin de parler. Mais je me
+permettrai pourtant d'indiquer la voie dans laquelle j'estime que notre
+théâtre s'engagera.
+
+Il s'agit d'abord de laisser là le drame romantique. Il serait
+désastreux de lui prendre ses procédés d'outrance, sa rhétorique, sa
+théorie de l'action quand même, aux dépens de l'analyse des caractères.
+Les plus beaux modèles du genre ne sont, comme on l'a dit, que des
+opéras à grand spectacle. Je crois donc qu'on doit remonter jusqu'à
+la tragédie, non pas, grand Dieu! pour lui emprunter davantage sa
+rhétorique, son système de confidents, de déclamation, de récits
+interminables; mais pour revenir à la simplicité de l'action et à
+l'unique étude psychologique et physiologique des personnages. Le cadre
+tragique ainsi entendu est excellent: un fait se déroulant dans
+sa réalité et soulevant chez les personnages des passions et des
+sentiments, dont l'analyse exacte serait le seul intérêt de la pièce. Et
+cela dans le milieu contemporain, avec le peuple qui nous entoure.
+
+Mon continuel souci, mon attente pleine d'angoisse est donc de
+m'interroger, de me demander lequel de nous va avoir la force de se
+lever tout debout et d'être un homme de génie. Si le drame naturaliste
+doit être, un homme de génie seul peut l'enfanter. Corneille et Racine
+ont fait la tragédie. Victor Hugo a fait le drame romantique. Où donc
+est l'auteur encore inconnu qui doit faire le drame naturaliste! Depuis
+quelques années, les tentatives n'ont pas manqué. Mais, soit que le
+public ne fût pas mûr, soit plutôt qu'aucun des débutants n'eût le large
+souffle nécessaire, pas une de ces tentatives n'a eu encore de résultat
+décisif.
+
+En ces sortes de combats, les petites victoires ne signifient rien; il
+faut des triomphes, accablant les adversaires, gagnant la foule à la
+cause. Devant un homme vraiment fort, les spectateurs plieraient les
+épaules. Puis, cet homme apporterait le mot attendu, la solution du
+problème, la formule de la vie réelle sur la scène, en la combinant avec
+la loi d'optique nécessaire au théâtre. Il réaliserait enfin ce que
+les nouveaux venus n'ont pu trouver encore: être assez habile ou assez
+puissant pour s'imposer, rester assez vrai pour que l'habileté ne le
+conduisît pas au mensonge.
+
+Et quelle place immense ce novateur prendrait dans notre littérature
+dramatique! Il serait au sommet. Il bâtirait son monument au milieu du
+désert de médiocrité que nous traversons, parmi les bicoques de boue et
+de crachat dont on sème au jour le jour nos scènes les plus illustres.
+Il devrait tout remettre en question et tout refaire, balayer les
+planches, créer un monde, dont il prendrait les éléments dans la vie,
+en dehors des traditions. Parmi les rêves d'ambition que peut faire un
+écrivain à notre époque, il n'en est certainement pas de plus vaste. Le
+domaine du roman est encombré; le domaine du théâtre est libre. A cette
+heure, en France, une gloire impérissable attend l'homme de génie qui,
+reprenant l'oeuvre de Molière, trouvera en plein dans la réalité la
+comédie vivante, le drame vrai de la société moderne.
+
+
+
+LE DON
+
+Je parlerai de ce fameux don du théâtre, dont il est si souvent
+question.
+
+On connaît la théorie. L'auteur dramatique est un homme prédestiné qui
+naît avec une étoile au front. Il parle, les foules le reconnaissent
+et s'inclinent. Dieu l'a pétri d'une matière rare et particulière.
+Son cerveau a des cases en plus. Il est le dompteur qui apporte une
+électricité dans le regard. Et ce don, cette flamme divine est d'une
+qualité si précieuse, qu'elle ne descend et ne brûle que sur quelques
+têtes choisies, une douzaine au plus par génération.
+
+Cela fait sourire. Voyez-vous l'auteur dramatique transformé en oint
+du Seigneur! J'ignore pourquoi, par décret, on n'autoriserait pas nos
+vaudevillistes et nos dramaturges à porter un costume de pontifes pour
+les différencier de la foule. Comme ce monde du théâtre gratte et
+exaspère la vanité! Il n'y a pas que les comédiens qui se haussent sur
+les planches et se donnent en continuel spectacle. Voilà les auteurs
+dramatiques gagnés par cette fièvre. Ils veulent être exceptionnels, ils
+ont des secrets comme les francs-maçons, ils lèvent les épaules de pitié
+quand un profane touche à leur art, ils déclarent modestement qu'ils
+ont un génie particulier; mon Dieu! oui, eux-mêmes ne sauraient dire
+pourquoi ils ont ce talent, c'est comme cela, c'est le ciel qui l'a
+voulu. On peut chercher à leur dérober leur secret; peine inutile, le
+travail, qui mène à tout, ne mène pas à la science du théâtre. Et la
+critique moutonnière accrédite cette belle croyance-là, fait ce joli
+métier de décourager les travailleurs.
+
+Voyons, il faudrait s'entendre. Dans tous les arts, le don est
+nécessaire. Le peintre qui n'est pas doué, ne fera jamais que des
+tableaux très médiocres; de même le sculpteur, de même le musicien.
+Parmi la grande famille des écrivains, il naît des philosophes, des
+historiens, des critiques, des poètes, des romanciers; je veux dire
+des hommes que leurs aptitudes personnelles poussent plutôt vers la
+philosophie, l'histoire, la critique, la poésie, le roman. Il y a là une
+vocation, comme dans les métiers manuels. Au théâtre aussi il faut le
+don, mais il ne le faut pas davantage que dans le roman, par exemple.
+Remarquez que la critique, toujours inconséquente, n'exige pas le don
+chez le romancier. Le commissionnaire du coin ferait un roman, que cela
+n'étonnerait personne; il serait dans son droit. Mais, lorsque Balzac se
+risquait à écrire une pièce, c'était un soulèvement général; il n'avait
+pas le droit de faire du théâtre, et la critique le traitait en
+véritable malfaiteur.
+
+Avant d'expliquer cette stupéfiante situation faite aux auteurs
+dramatiques, je veux poser deux points avec netteté. La théorie du don
+du théâtre entraînerait deux conséquences: d'abord, il y aurait un
+absolu dans l'art dramatique; ensuite, quiconque serait doué deviendrait
+à peu près infaillible.
+
+Le théâtre! voilà l'argument de la critique. Le théâtre est ceci, le
+théâtre est cela. Eh! bon Dieu! je ne cesserai de le répéter, je vois
+bien des théâtres, je ne vois pas le théâtre. Il n'y a pas d'absolu,
+jamais! dans aucun art! S'il y a un théâtre, c'est qu'une mode l'a créé
+hier et qu'une mode l'emportera demain. On met en avant la théorie que
+le théâtre est une synthèse, que le parfait auteur dramatique doit dire
+en un mot ce que le romancier dit en une page. Soit! notre formule
+dramatique actuelle donne raison à celle théorie. Mais que fera-t-on
+alors de la formule dramatique du dix-septième siècle, de la
+tragédie, ce développement purement oratoire? Est-ce que les discours
+interminables que l'on trouve dans Racine et dans Corneille sont de la
+synthèse? Est-ce que surtout le fameux récit de Théramène est de la
+synthèse? On prétend qu'il ne faut pas de description au théâtre;
+en voilà pourtant une, et d'une belle longueur, et dans un de nos
+chefs-d'oeuvre.
+
+Où est donc le théâtre? Je demande à le voir, à savoir comment il est
+fait et quelle figure il a. Vous imaginez-vous nos tragiques et nos
+comiques d'il y a deux siècles en face de nos drames et de nos comédies
+d'aujourd'hui? Ils n'y comprendraient absolument rien. Cette fièvre
+cabriolante, cette synthèse qui sautille en petites phrases nerveuses,
+tout cet art bâché et poussif leur semblerait de la folie pure. De même
+que si un de nos auteurs s'avisait de reprendre l'ancienne formule, on
+le plaisanterait comme un homme qui monterait en coucou pour aller à
+Versailles. Chaque génération a son théâtre, voilà la vérité. J'aurais
+la partie trop belle, si je comparais maintenant les théâtres étrangers
+avec le nôtre. Admettez que Shakespeare donne aujourd'hui ses
+chefs-d'oeuvre à la Comédie-Française; il serait sifflé de la belle
+façon. Le théâtre russe est impossible chez nous, parce qu'il a trop
+de saveur originale. Jamais nous n'avons pu acclimater Schiller. Les
+Espagnols, les Italiens ont également leurs formules. Il n'y a que nous
+qui, depuis un demi-siècle, nous soyons mis à fabriquer des pièces
+d'exportation, qui peuvent être jouées partout, parce qu'elles n'ont
+justement pas d'accent et qu'elles ne sont que de jolies mécaniques bien
+construites.
+
+Du moment où l'absolu n'existe pas dans un art, le don prend un
+caractère plus large et plus souple. Mais ce n'est pas tout:
+l'expérience de chaque jour nous prouve que les auteurs qui ont ce
+fameux don, n'en produisent pas moins, de temps à autre, des pièces très
+mal faites et qui tombent. Il paraît que le don sommeille par instants.
+Il est inutile de citer des exemples. Tout d'un coup, l'auteur le plus
+adroit, le plus vigoureux, le plus respecté du public, accouche d'une
+oeuvre non seulement médiocre, mais qui ne se lient même pas debout.
+Voilà le dieu par terre. Et si l'on fréquente le monde des coulisses,
+c'est bien autre chose. Interrogez un directeur, un comédien, un auteur
+dramatique: ils vous répondront qu'ils n'entendent rien du tout au
+théâtre. On siffle les scènes sur lesquelles ils comptaient, on
+applaudit celles qu'ils voulaient couper la veille de la première
+représentation. Toujours, ils marchent dans l'inconnu, au petit bonheur.
+Leur vie est faite de hasards. Ce qui réussit là, échoue ailleurs; un
+soir, un mot porte, le lendemain il ne fait aucun effet. Pas une règle,
+pas une certitude, la nuit complète.
+
+Que vient-on alors nous parler de don, et donner au don une importance
+décisive, lorsqu'il n'y a pas une formule stable et lorsque les mieux
+doués ne sont encore que des écoliers, qui ont du bonheur un jour et qui
+n'en ont plus le lendemain! Je sais bien qu'il y a un criterium commode
+pour la critique: une pièce réussit, l'auteur a le don; elle tombe,
+l'auteur n'a pas le don. Vraiment c'est là une façon de s'en tirer à bon
+compte. Musset n'avait certainement pas le don au degré où le possède M.
+Sardou; qui hésiterait pourtant entre les deux répertoires? Le don est
+une invention toute moderne. Il est né avec notre mécanique théâtrale.
+Quand on fait bon marché de la langue, de la vérité, des observations,
+de la création d'âmes originales, on en arrive fatalement à mettre
+au-dessus de tout l'art de l'arrangement, la pratique matérielle. Ce
+sont nos comédies d'intrigue, avec leurs complications scéniques, qui
+ont donné cette importance au métier. Mais, sans compter que la formule
+change selon les évolutions littéraires, est-ce que le génie de nos
+classiques, de Molière et de Corneille, est dans ce métier? Non, mille
+fois non! Ce qu'il faut dire, c'est que le théâtre est ouvert à toutes
+les tentatives, à la vaste production humaine. Ayez le don, mais ayez
+surtout du talent. _On ne badine pas avec l'amour_ vivra, tandis que
+j'ai grand'peur pour les _Bourgeois de Pont-Arcy._
+
+Maintenant, voyons ce qui peut donner le change à la critique et la
+rendre si sévère pour les tentatives dramatiques qui échouent. Examinons
+d'abord ce qui se passe, lorsqu'un romancier publie un roman et
+lorsqu'un auteur dramatique fait jouer une pièce.
+
+Voilà le volume en vente. J'admets que le romancier y ait fait une étude
+originale, dont l'âpreté doive blesser le public. Dans les premiers
+temps, le succès est médiocre. Chaque lecteur, chez lui, les pieds sur
+les chenets, se fâche plus ou moins. Mais s'il a le droit de brûler son
+exemplaire, il ne peut brûler l'édition. On ne tue pas un livre. Si le
+livre est fort, chaque jour il gagnera à l'auteur des sympathies. Ce
+sera un prosélytisme lent, mais invincible. Et, un beau matin, le roman
+dédaigné, le roman conspué, aura vaincu et prendra de lui-même la haute
+place à laquelle il a droit.
+
+Au contraire, on joue la pièce. L'auteur dramatique y a risqué, comme
+le romancier, des nouveautés de forme et de fond. Les spectateurs se
+fâchent, parce que ces nouveautés les dérangent. Mais ils ne sont plus
+chez eux, isolés; ils sont en masse, quinze cents à deux mille; et du
+coup, sous les huées, sous les sifflets, ils tuent la pièce. Dès lors,
+il faudra des circonstances extraordinaires pour que cette pièce
+ressuscite et soit reprise devant un autre public, qui cassera le
+jugement du premier, s'il y a lieu. Au théâtre, il faut réussir
+sur-le-champ; on n'a pas à compter sur l'éducation des esprits, sur
+la conquête lente des sympathies. Ce qui blesse, ce qui a une saveur
+inconnue, reste sur le carreau, et pour longtemps, si ce n'est pour
+toujours.
+
+Ce sont ces conditions différentes qui, aux yeux de la critique, ont
+grandi si démesurément l'importance du don au théâtre. Mon Dieu! dans le
+roman, soyez ou ne soyez pas doué, faites mauvais si cela vous amuse,
+puisque vous ne courez pas le risque d'être étranglé. Mais, au théâtre,
+méfiez-vous, ayez un talisman, soyez sûr de prendre le public par des
+moyens connus; autrement, vous êtes un maladroit, et c'est bien fait si
+vous restez par terre. De là, la nécessité du succès immédiat, cette
+nécessité qui rabaisse le théâtre, qui tourne l'art dramatique au
+procédé, à la recette, à la mécanique. Nous autres romanciers, nous
+demeurons souriants au milieu des clameurs que nous soulevons.
+Qu'importe! nous vivrons quand même, nous sommes supérieurs aux colères
+d'en bas. L'auteur dramatique frissonne; il doit ménager chacun; il
+coupe un mot; remplace une phrase; il masque ses intentions, cherche
+des expédients pour duper son monde, en somme, il pratique un art de
+ficelles, auquel les plus grands ne peuvent se soustraire.
+
+Et le don arrive. Seigneur! avoir le don et ne pas être sifflé! On
+devient superstitieux, on a son étoile. Puis, l'insuccès ou le succès
+brutal de la première représentation déforme tout. Les spectateurs
+réagissent les uns sur les autres. On porte aux nues des oeuvres
+médiocres, on jette au ruisseau des oeuvres estimables. Mille
+circonstances modifient le jugement. Plus tard, on s'étonne, on ne
+comprend plus. Il n'y a pas de verdict passionné où la justice soit plus
+rare.
+
+C'est le théâtre. Et il paraît que, si défectueuse et si dangereuse que
+soit cette forme de l'art, elle a une puissance bien grande, puisqu'elle
+enrage tant d'écrivains. Ils y sont attirés par l'odeur de bataille, par
+le besoin de conquérir violemment le public. Le pis est que la critique
+se fâche. Vous n'avez pas le don, allez-vous-en. Et elle a dit
+certainement cela à Scribe, quand il a été sifflé, à ses débuts; elle
+l'a répété à M. Sardou, à l'époque de la _Taverne des étudiants_; elle
+jette ce cri dans les jambes de tout nouveau venu, qui arrive avec une
+personnalité. Ce fameux don est le passe-port des auteurs dramatiques.
+Avez-vous le don? Non. Alors, passez au large, ou nous vous mettons une
+balle dans la tête.
+
+J'avoue que je remplis d'une tout autre manière mon rôle de critique. Le
+don me laisse assez froid. Il faut qu'une figure ait un nez pour être
+une figure; il faut qu'un auteur dramatique sache faire une pièce pour
+être un auteur dramatique, cela va de soi. Mais que de marge ensuite!
+Puis, le succès ne signifie rien. _Phèdre_ est tombée à la première
+représentation. Dès qu'un auteur apporte une nouvelle formule, il
+blesse le public, il y a bataille sur son oeuvre. Dans dix ans, on
+l'applaudira.
+
+Ah! si je pouvais ouvrir toutes grandes les portes des théâtres à
+la jeunesse, à l'audace, à ceux qui ne paraissent pas avoir le don
+aujourd'hui et qui l'auront peut-être demain, je leur dirais d'oser
+tout, de nous donner de la vérité et de la vie, de ce sang nouveau dont
+notre littérature dramatique a tant besoin! Cela vaudrait mieux que de
+se planter devant nos théâtres, une férule de magister à la main, et de
+crier: «Au large!» aux jeunes braves qui ne procèdent ni de Scribe ni de
+M. Sardou. Fichu métier, comme disent les gendarmes, quand ils ont une
+corvée à faire.
+
+
+
+LES JEUNES
+
+J'ai entendu dire un jour à un faiseur, ouvrier très adroit en mécanique
+théâtrale: «On nous parle toujours de l'originalité des jeunes; mais
+quand un jeune fait une pièce, il n'y a pas de ficelle usée qu'il
+n'emploie, il entasse toutes les combinaisons démodées dont nous ne
+voulons plus nous-mêmes.» Et, il faut bien le confesser, cela est
+vrai. J'ai remarqué moi-même que les plus audacieux des débutants
+s'embourbaient profondément dans l'ornière commune.
+
+D'où vient donc cet avortement à peu près général? On a vingt ans, on
+part pour la conquête des planches, on se croit très hardi et très neuf;
+et pas du tout, lorsqu'on a accouché d'un drame ou d'une comédie, il
+arrive presque toujours qu'on a pillé le répertoire de Scribe ou de M.
+d'Ennery. C'est tout au plus si, par maladresse, on a réussi à défigurer
+les situations qu'on leur a prises. Et j'insiste sur l'innocence
+parfaite de ces plagiats, on s'imagine de très bonne foi avoir tenté un
+effort considérable d'originalité.
+
+Les critiques qui font du théâtre une science et qui proclament la
+nécessité absolue de la mécanique théâtrale, expliqueront le fait en
+disant qu'il faut être écolier avant d'être maître. Pour eux, il est
+fatal qu'on passe par Scribe et M. d'Ennery, si l'on veut un jour
+connaître toutes les finesses du métier. On étudie naturellement dans
+leurs oeuvres le code des traditions. Même les critiques dont je parle
+croiront tirer de cette imitation inconsciente un argument décisif en
+faveur de leurs théories: ils diront que le théâtre est à un tel point
+une pure affaire de charpente, que les débutants, malgré eux, commencent
+presque toujours par ramasser les vieilles poutres abandonnées pour en
+faire une carcasse à leurs oeuvres.
+
+Quant à moi, je tire de l'aventure des réflexions tout autres. Je
+demande pardon si je me mets en scène; mais j'estime que les meilleures
+observations sont celles que l'on fait sur soi. Pourquoi, lorsqu'à vingt
+ans je rêvais des plans de drames et de comédies, ne trouvais-je jamais
+que des coups de théâtre las de traîner partout? Pourquoi une idée de
+pièce se présentait-elle toujours à moi avec des combinaisons connues,
+une convention qui sentait le monde des planches? La réponse est simple:
+j'avais déjà l'esprit infecté par les pièces que j'avais vu jouer,
+je croyais déjà à mon insu que le théâtre est un coin à part, où les
+actions et les paroles prennent forcément une déviation réglée d'avance.
+
+Je me souviens de ma jeunesse passée dans une petite ville. Le théâtre
+jouait trois fois par semaine, et j'en avais la passion. Je ne dînais
+pas pour être le premier à la porte, avant l'ouverture des bureaux.
+C'est là, dans cette salle étroite, que pendant cinq ou six ans j'ai
+vu défiler tout le répertoire du Gymnase et de la Porte-Saint-Martin.
+Éducation déplorable et dont je sens toujours en moi l'empreinte
+ineffaçable. Maudite petite salle! j'y ai appris comment un personnage
+doit entrer et sortir; j'y ai appris la symétrie des coups de scène, la
+nécessité des rôles sympathiques et moraux, tous les escamotages de
+la vérité, grâce à un geste ou à une tirade; j'y ai appris ce code
+compliqué de la convention, cet arsenal des ficelles qui a fini par
+constituer chez nous ce que la critique appelle de ce mot absolu «le
+théâtre». J'étais sans défense alors, et j'emmagasinais vraiment de
+jolies choses dans ma cervelle.
+
+On ne saurait croire l'impression énorme que produit le théâtre sur une
+intelligence de collégien échappé. On est tout neuf, on se façonne là
+comme une cire molle. Et le travail sourd qui se fait en vous, ne tarde
+pas à vous imposer cet axiome: la vie est une chose, le théâtre en est
+une autre. De là, cette conclusion: quand on veut faire du théâtre, il
+s'agit d'oublier la vie et de manoeuvrer ses personnages d'après une
+tactique particulière, dont on apprend les règles.
+
+Allez donc vous étonner ensuite si les débutants ne lancent pas des
+pièces originales! Ils sont déflorés par dix ans de représentations
+subies. Quand ils évoquent l'idée de théâtre, toute une longue suite de
+vaudevilles et de mélodrames défilent et les écrasent. Ils ont dans le
+sang la tradition. Pour se dégager de cette éducation abominable, il
+leur faut de longs efforts. Certes, je crois qu'un garçon qui n'aurait
+jamais mis les pieds dans une salle de spectacle, serait beaucoup
+plus près d'un chef-d'oeuvre qu'un garçon dont l'intelligence a reçu
+l'empreinte de cent représentations successives.
+
+Et l'on surprend très bien là comment la convention théâtrale se forme.
+C'est une autre langue que l'on apprend à parler. Dans les familles
+riches, on a une gouvernante anglaise ou allemande qui est chargée de
+parler sa langue aux enfants, pour que ceux-ci l'apprennent sans même
+s'en apercevoir. Eh bien, c'est de cette façon que se transmet la
+convention théâtrale. A notre insu, nous l'admettons comme une chose
+courante et naturelle. Elle nous prend tout jeunes et ne nous lâche
+plus. Cela nous semble nécessaire qu'on agisse autrement sur les
+planches que dans la vie de tous les jours. Nous en arrivons même à
+marquer certains faits comme appartenant spécialement au théâtre. «Ça,
+c'est du théâtre», disons-nous, tellement nous distinguons entre ce qui
+est et ce que nous avons accepté.
+
+Le pis est que cette phrase: «Ça, c'est du théâtre», prouve à quel point
+de simple facture nous avons rabaissé notre scène nationale. Est-ce que
+du temps de Molière et de Racine, un critique aurait osé louer leurs
+chefs-d'oeuvre, en disant: «C'est du théâtre»? Aujourd'hui, quand on dit
+qu'une pièce est du théâtre, il n'y a plus qu'à tirer l'échelle. C'est,
+je le répète une fois encore, que l'intrigue et la charpente priment
+tout, dans notre littérature dramatique. Le code théâtral que le goût
+public impose n'a pas cent ans de date, et j'enrage lorsque j'entends
+qu'on le donne comme une loi révélée, à jamais immuable, qui a toujours
+été et qui sera toujours. Si l'on se contentait de voir dans ce prétendu
+code une formule passagère qu'une autre formule remplacera demain, rien
+ne serait plus juste, et il n'y aurait pas à se fâcher.
+
+D'ailleurs, on peut bien accorder que la formule en question, celle qui
+agonise en ce moment, a été inventée par des hommes d'habileté et de
+goût. En voyant le succès européen qu'elle a eu, ils ont pu croire un
+instant qu'ils avaient découvert «le théâtre», le seul, l'unique. Toutes
+les nations voisines, depuis cinquante ans, ont pillé notre répertoire
+moderne et n'ont guère vécu que de nos miettes dramatiques. Cela vient
+de ce que la formule de nos dramaturges et de nos vaudevillistes
+convient aux foules, qu'elle les prend par la curiosité et l'intérêt
+purement physique. En outre, c'est là une littérature légère, d'une
+digestion facile, qui ne demande pas un grand effort pour être comprise.
+Le roman feuilleton a eu un pareil succès en Europe.
+
+Certes, il ne faut pas être fier, selon moi, de l'engouement de la
+Russie et de l'Angleterre, par exemple, pour nos pièces actuelles. Ces
+pays nous empruntent aussi les modes de nos femmes, et l'on sait que ce
+ne sont pas nos meilleurs écrivains qui y sont applaudis. Est-ce que
+jamais les Russes et les Anglais ont eu l'idée de traduire notre
+répertoire classique? Non; mais ils raffolent de nos opérettes. Je le
+dis encore, le succès en Europe de nos pièces modernes vient justement
+de leurs qualités moyennes: un jeu de bascule heureux, un rébus qu'on
+donne à déchiffrer, un joujou à la mode d'un maniement facile pour
+toutes les intelligences et toutes les nationalités.
+
+D'ailleurs, c'est chez les étrangers eux-mêmes que j'irai choisir
+aujourd'hui mon dernier argument contre cette idée fausse d'un absolu
+quelconque dans l'art dramatique. Il faut connaître le théâtre russe et
+le théâtre anglais. Rien d'aussi différent, rien d'aussi contraire à
+l'idée balancée et rythmique que nous nous faisons en France d'une
+pièce. La littérature russe compte quelques drames superbes, qui se
+développent avec une originalité d'allures des plus caractéristiques:
+et je n'ai pas à dire quelle violence, quel génie libre règne dans le
+théâtre anglais. Il est vrai, nous avons infecté ces peuples de notre
+joli joujou à la Scribe, mais leurs théâtres nationaux n'en sont pas
+moins là pour nous montrer ce qu'on peut oser.
+
+En tout cas, les chefs-d'oeuvre dramatiques des autres nations prouvent
+que notre théâtre contemporain, loin d'être une formule absolue, n'est
+qu'un enfant bâtard et bien peigné. Il est l'expression d'une décadence,
+il a perdu toutes les rudesses du génie et ne se sauve que par les
+grâces d'une facture adroite. Aussi est-il grand temps de le retremper
+aux sources de l'art, dans l'étude de l'homme et, dans le respect de la
+réalité.
+
+Un de mes bons amis me faisait des confidences dernièrement. Il a écrit
+plus de dix romans, il marche librement dans un livre, et il me disait
+que le théâtre le faisait trembler, lui qui pourtant n'est pas un
+timide. C'est que son éducation dramatique le gêne et le trouble, dès
+qu'il veut aborder une pièce. Il voit les coups de scène connus, il
+entend les répliques d'usage, il a la cervelle tellement pleine de ce
+monde de carton, qu'il n'ose faire un effort pour se débarrasser et être
+lui. Tout ce public qu'il évoque en imagination, les yeux braqués sur
+la scène, le jour où l'on jouera son oeuvre, l'effare au point qu'il
+devient imbécile et qu'il se sent glisser aux banalités applaudies. Il
+lui faudrait tout oublier.
+
+
+
+LES DEUX MORALES
+
+La morale qui se dégage de notre théâtre contemporain, me cause toujours
+une bien grande surprise. Rien n'est singulier comme la formation de
+ces deux mondes si tranchés, le monde littéraire et le monde vivant;
+on dirait deux pays où les lois, les moeurs, les sentiments, la langue
+elle-même, offrent de radicales différences. Et la tradition est telle
+que cela ne choque personne; au contraire, on s'effare, on crie au
+mensonge et au scandale, quand un homme ose s'apercevoir de cette
+anomalie et affiche la prétention de vouloir qu'une même philosophie
+sorte du mouvement social et du mouvement littéraire.
+
+Je prendrai un exemple, pour établir nettement l'état des choses. Nous
+sommes au théâtre ou dans un roman. Un jeune homme pauvre a rencontré
+une jeune fille riche; tous les deux s'adorent et sont parfaitement
+honnêtes; le jeune homme refuse d'épouser la jeune fille par
+délicatesse; mais voilà qu'elle devient pauvre, et tout de suite il
+accepte sa main, au milieu de l'allégresse générale. Ou bien c'est la
+situation contraire: la jeune fille est pauvre, le jeune homme est
+riche; même combat de délicatesse, un peu plus ridicule; seulement,
+on ajoute alors un raffinement final, un refus absolu du jeune homme
+d'épouser celle qu'il aime quand il est ruiné, parce qu'il ne peut plus
+la combler de bien-être.
+
+Étudions la vie maintenant, la vie quotidienne, celle qui se passe
+couramment sous nos yeux. Est-ce que tous les jours les garçons les plus
+dignes, les plus loyaux, n'épousent pas des femmes plus riches qu'eux,
+sans perdre pour cela la moindre parcelle de leur honnêteté? Est-ce
+que, dans notre, société, un pareil mariage entraîne, à moins de
+complications odieuses, une idée infamante, même un blâme quelconque?
+Mais il y a mieux, lorsque la fortune vient de l'homme, ne sommes-nous
+pas touchés de ce qu'on appelle un mariage d'amour, et la jeune fille
+qui ferait des mines dégoûtées pour se laisser enrichir par l'homme
+qu'elle adore, ne serait-elle pas regardée comme la plus désagréable des
+péronnelles? Ainsi donc, le mariage avec la disproportion des fortunes
+est parfaitement admis dans nos moeurs; il ne choque personne, il ne
+fait pas question; enfin il n'est immoral qu'au théâtre, où il reste à
+l'état d'instrument scénique.
+
+Prenons un second exemple. Voici un fils très noble, très grand, qui a
+le malheur d'avoir pour père un gredin. Au théâtre, ce fils sanglote; il
+se dit le rebut de la société, il parle de s'enterrer dans sa honte, et
+les spectateurs trouvent ça tout naturel. C'est ainsi qu'un père qui ne
+s'est pas bien conduit, devient immédiatement pour ses enfants un
+boulet de bagne. Des pièces entières roulent là-dessus, avec, un luxe
+incroyable de beaux sentiments, d'amertume et d'abnégations sublimes.
+
+Transportons la situation dans la vie. Est-ce que, chez nous, un galant
+homme est déshonoré pour être le fils d'un père peu scrupuleux? Regardez
+autour de vous, le cas est bien fréquent, personne ne refusera la main
+à un honnête garçon qui compte dans sa famille un brasseur d'affaires
+équivoques ou quelque personnage de moralité douteuse. Le mot s'entend
+tous les jours: «Ah! le père X..., quel gredin! Mais le fils est un si
+honnête garçon!» Je ne parle pas des pères qui ont des démêlés avec la
+justice, mais de cette masse considérable de chefs de famille dont la
+fortune garde une étrange odeur de trafics inavouables-. On hérite
+pourtant de ces pères-là sans se croire déshonoré et sans être traité
+de malhonnête homme. Je ne juge pas, je dis comment va la vie, j'expose
+notre société dans son travail, dans son fonctionnement réel.
+
+Remarquez qu'il ne s'agit pas du théâtre de fabrication. Ce sont nos
+auteurs contemporains les plus applaudis et les plus dignes de l'être
+qui dissertent de la sorte à l'infini sur les façons délicates d'avoir
+de l'honneur. Presque toutes les comédies de M. Augier, de M. Feuillet,
+de M. Sardou reposent sur une donnée semblable: un fils qui rêve la
+rédemption de son père, ou deux amoureux qui font leur malheur en se
+querellant à qui sera le plus pauvre. C'est un cliché accepté dans les
+vaudevilles comme dans les pièces très littéraires. J'en pourrais dire
+autant du roman. Les écrivains de talent pataugent dans ce poncif comme
+les derniers des feuilletonistes.
+
+Il y a donc là, quand on étudie de près la mécanique théâtrale, un
+simple rouage accepté de tous, dont l'emploi est fixé par des règles, et
+qui produit toujours le même effet sur le public. La formule veut que
+la question d'argent désespère les amoureux délicats; et dès que deux
+amoureux, dans les conditions requises, sont mis à la scène, l'auteur
+dramatique emploie tout de suite la formule, comme il placerait une
+pièce découpée dans un jeu de patience. Cela s'emboîte, le public
+retrouve l'idée toute faite, on s'entend à demi mots, rien de plus
+commode; car on est dispensé d'une étude sérieuse des réalités, on
+échappe à toutes recherches et à toutes façons de voir originales. De
+même pour le fils qui meurt de la honte de son père; il fait partie de
+la collection de pantins que les théâtres ont dans leurs magasins
+des accessoires. On le revoit toujours avec plaisir, ce type du fils
+vengeur, en bois ou en carton. La comédie italienne avait Arlequin,
+Pierrot, Polichinelle, Colombine, ces types de la grâce et de la
+coquinerie humaines, si observés et si vrais dans la fantaisie; nous
+autres, nous avons la collection la plus triste, la plus laide, la plus
+faussement noble qu'on puisse voir, des bonshommes blêmes, l'amant qui
+crache sur l'argent, le fils qui porte le deuil des farces du père, et
+tant d'autres faiseurs de sermons, abstracteurs de quintessence morale,
+professeurs de beaux sentiments. Qui donc écrira les _Précieuses
+ridicules_ de ce protestantisme qui nous noie?
+
+J'ai dit un jour que notre théâtre se mourait d'une indigestion de
+morale. Rien de plus juste. Nos pièces sont petites, parce qu'au lieu
+d'être humaines, elles ont la prétention d'être honnêtes. Mettez donc la
+largeur philosophique de Shakespeare à côté du catéchisme d'honnêteté
+que nos auteurs dramatiques les plus célèbres se piquent d'enseigner
+à la foule. Comme c'est étroit, ces luttes d'un honneur faux sur des
+points qui devraient disparaître dans le grand cri douloureux de
+l'humanité souffrante! Ce n'est pas vrai et ce n'est pas grand. Est-ce
+que nos énergies sont là? est-ce que le labeur de notre grand siècle se
+trouve dans ces puérilités du coeur? On appelle cela la morale; non, ce
+n'est pas la morale, c'est un affadissement de toutes nos virilités,
+c'est un temps précieux perdu à des jeux de marionnettes.
+
+La morale, je vais vous la dire. Toi, tu aimes cette jeune fille, qui
+est riche; épouse-la si elle t'aime, et tire quelque grande chose de
+cette fortune. Toi, tu aimes ce jeune homme, qui est riche; laisse-toi
+épouser, fais du bonheur. Toi, tu as un père qui a volé; apprends
+l'existence, impose-toi au respect. Et tous, jetez-vous dans l'action,
+acceptez et décuplez la vie. Vivre, la morale est là uniquement, dans sa
+nécessité, dans sa grandeur. En dehors de la vie, du labeur continu
+de l'humanité, il n'y a que folies métaphysiques, que duperies et que
+misères. Refuser ce qui est, sous le prétexte que les réalités ne sont
+pas assez nobles, c'est se jeter dans la monstruosité de parti pris.
+Tout notre théâtre est monstrueux, parce qu'il est bâti en l'air.
+
+Dernièrement, un auteur dramatique mettait cinquante pages à me prouver
+triomphalement que le public entassé dans une salle de spectacle avait
+des idées particulières et arrêtées sur toutes choses. Hélas! je le
+sais, puisque c'est contre cet étrange phénomène que je combats. Quelle
+intéressante étude on pourrait faire sur la transformation qui s'opère
+chez un homme, dès qu'il est entré dans une salle de spectacle! Le voilà
+sur le trottoir: il traitera de sot tout ami qui viendra lui raconter la
+rupture de son mariage avec une demoiselle riche, en lui soumettant
+les scrupules de sa conscience; il serrera avec affection la main d'un
+charmant garçon, dont le père s'est enrichi en nourrissant, nos soldats
+de vivres avariés. Puis, il entre dans le théâtre, et il écoute pendant
+trois heures avec attendrissement le duo désolé de deux amants que la
+fortune sépare, ou il partage l'indignation et le désespoir d'un fils
+forcé d'hériter à la mort d'un père trop millionnaire. Que s'est-il donc
+passé? Une chose bien simple: ce spectateur, sorti de la vie, est tombé
+dans la convention.
+
+On dit que cela est bon et que d'ailleurs cela est fatal. Non cela ne
+saurait être bon, car tout mensonge, même noble, ne peut que pervertir.
+Il n'est pas bon de désespérer les coeurs par la peinture de sentiments
+trop raffinés, radicalement faux d'ailleurs dans leur exagération
+presque maladive. Cela devient une religion, avec ses détraquements,
+ses abus de ferveur dévote. Le mysticisme de l'honneur peut faire des
+victimes, comme toute crise purement cérébrale. Et il n'est pas vrai
+davantage que cela soit fatal. Je vois bien la convention exister, mais
+rien ne dit qu'elle est immuable, tout démontre au contraire qu'elle
+cède un peu chaque jour sous les coups de la vérité. Ce spectateur dont
+je parle plus haut, n'a pas inventé les idées auxquelles il obéit; il
+les a au contraire reçues et il les transmettra plus ou moins changées,
+si on les transforme en lui. Je veux dire que la convention est faite
+par les auteurs et que dès lors les auteurs peuvent la défaire. Sans
+doute il ne s'agit pas de mettre brusquement toutes les vérités à la
+scène, car elles dérangeraient trop les habitudes séculaires du
+public; mais, insensiblement, et par une force supérieure, les vérités
+s'imposeront. C'est un travail lent qui a lieu devant nous et dont les
+aveugles seuls peuvent nier les progrès quotidiens.
+
+Je reviens aux deux morales, qui se résument en somme dans la question
+double de la vérité et de la convention. Quand nous écrivons un roman où
+nous tâchons d'être des analystes exacts, des protestations furieuses
+s'élèvent, on prétend que nous ramassons des monstres dans le ruisseau,
+que nous nous plaisons de parti pris dans le difforme et l'exceptionnel.
+Or, nos monstres sont tout simplement des hommes, et des hommes fort
+ordinaires, comme nous en coudoyons partout dans la vie, sans tant nous
+offenser. Voyez un salon, je parle du plus honnête: si vous écriviez
+les confessions sincères des invités, vous laisseriez un document qui
+scandaliserait les voleurs et les assassins. Dans nos livres, nous avons
+conscience souvent d'avoir pris la moyenne, de peindre des personnages
+que tout le monde reçoit, et nous restons un peu interloqués, lorsqu'on
+nous accuse de ne fréquenter que les bouges; même, au fond de
+ces bouges, il y a une honnêteté relative que nous indiquons
+scrupuleusement, mais que personne ne paraît retrouver sous notre plume.
+Toujours les deux morales. Il est admis que la vie est une chose et que
+la littérature en est une autre. Ce qui est accepté couramment dans la
+rue et chez soi, devient une simple ordure dès qu'on l'imprime. Si nous
+décoiffons une femme, c'est une fille; si nous nous permettons d'enlever
+la redingote d'un monsieur, c'est un gredin. La bonhomie de l'existence,
+les promiscuités tolérées, les libertés permises de langage et de
+sentiments, tout ce train-train qui fait la vie, prend immédiatement
+dans nos oeuvres écrites l'apparence d'une diffamation. Les lecteurs ne
+sont pas accoutumés à se voir dans un miroir fidèle, et ils crient au
+mensonge et à la cruauté.
+
+Les lecteurs et les spectateurs s'habitueront, voilà tout. Nous avons
+pour nous la force de l'éternelle moralité du vrai. La besogne du siècle
+est la nôtre. Peu à peu, le public sera avec nous, lorsqu'il sentira le
+vide de cette littérature alambiquée, qui vit de formules toutes
+faites. Il verra que la véritable grandeur n'est pas dans un étalage de
+dissertations morales, mais dans l'action même de la vie. Rêver ce qui
+pourrait être devient un jeu enfantin, quand on peut peindre ce qui est;
+et, je le dis encore, le réel ne saurait être ni vulgaire ni honteux,
+car c'est le réel qui a fait le monde. Derrière les rudesses de nos
+analyses, derrière nos peintures qui choquent et qui épouvantent
+aujourd'hui, on verra se lever la grande figure de l'Humanité, saignante
+et splendide, dans sa création incessante.
+
+
+
+LA CRITIQUE ET LE PUBLIC
+
+I
+
+Il faut que je confesse un de mes gros étonnements. Quand j'assiste à
+une première représentation, j'entends souvent pendant les entr'actes
+des jugements sommaires, échappés à mes confrères les critiques. Il
+n'est pas besoin d'écouter, il suffit de passer dans un couloir; les
+voix se haussent, on attrape des mots, des phrases entières. Là, semble
+régner la sévérité la plus grande. On entend voler ces condamnations
+sans appel: «C'est infect! c'est idiot! ça ne fera pas le sou!»
+
+Et remarquez que les critiques ne sont que justes. La pièce est
+généralement grotesque. Pourtant, cette belle franchise me touche
+toujours beaucoup, parce que je sais combien il est courageux de dire
+ce qu'on pense. Mes confrères ont l'air si indigné, si exaspéré par le
+supplice inutile auquel on les condamne, que les jours suivants j'ai
+parfois la curiosité de lire leurs articles pour voir comment leur bile
+s'est épanchée. Ah! le pauvre auteur, me dis-je en ouvrant les journaux,
+ils vont l'avoir joliment accommodé! C'est à peine si les lecteurs
+pourront en retrouver les morceaux.
+
+Je lis, et je reste stupéfait. Je relis pour bien me prouver que je ne
+me trompe pas. Ce n'est plus le franc parler des couloirs, la vérité
+toute crue, la sévérité légitime d'hommes qu'on vient d'ennuyer et qui
+se soulagent. Certains articles sont tout à fait aimables, jettent,
+comme on dit, des matelas pour amortir la chute de la pièce, poussent
+même la politesse jusqu'à effeuiller quelques roses sur ces matelas.
+D'autres articles hasardent des objections, discutent avec l'auteur,
+finissent par lui promettre un bel avenir. Enfin les plus mauvais
+plaident les circonstances atténuantes.
+
+Et remarquez que le fait se passe surtout quand la pièce est signée d'un
+nom connu, quand il s'agit de repêcher une célébrité qui se noie. Pour
+les débutants, les uns sont accueillis avec une bienveillance
+extrême, les autres sont écharpés sans pitié aucune. Cela tient à des
+considérations dont je parlerai tout à l'heure.
+
+Certes, je ne fais pas un procès à mes confrères. Je parle en général,
+et j'admets à l'avance toutes les exceptions qu'on voudra. Mon seul
+désir est d'étudier dans quelles conditions fâcheuses la critique se
+trouve exercée, par suite des infirmités humaines et des fatalités du
+milieu où se meuvent les juges dramatiques.
+
+Il y a donc, entre la représentation d'une pièce et l'heure où l'on
+prend la plume pour en parler, toute une opération d'esprit. La
+pièce est exaltée ou éreintée, parce qu'elle passe par les passions
+personnelles du critique. La bienveillance outrée a plusieurs causes,
+dont voici les principales: le respect des situations acquises, la
+camaraderie, née de relations entre confrères, enfin l'indifférence
+absolue, la longue expérience que la franchise ne sert à rien.
+
+Le respect des situations acquises vient d'un sentiment conservateur.
+On plie l'échine devant un auteur arrivé, comme on la plie devant un
+ministre qui est au pouvoir; et même, s'il a une heure de bêtise, on la
+cache soigneusement, parce qu'il n'est pas prudent de déranger les idées
+de la foule et de lui faire entendre qu'un homme puissant, maître du
+succès, peut se tromper comme le dernier des pleutres. Cela affaiblirait
+le principe de l'autorité. On doit veiller au maintien du respect, si
+l'on ne veut pas être débordé par les révolutionnaires. Donc, on lance
+son coup de chapeau quand même, on pousse la foule sur le trottoir
+banal, en lui déguisant l'ennui de la promenade.
+
+La camaraderie est bien forte, elle aussi. On a dîné la veille avec
+l'auteur dans une maison charmante; on doit déjeuner le lendemain avec
+lui, chez un ancien ami de collège. Tout l'hiver, on le rencontre; on
+ne peut entrer dans un salon sans le voir et sans lui serrer la main.
+Alors, comment voulez-vous qu'on lui dise brutalement que sa pièce est
+détestable? Il verrait là une trahison, on mettrait dans l'embarras tous
+les braves gens qui vous reçoivent l'un et l'autre. Le pis est qu'il a
+murmuré à votre oreille:
+
+--Je compte sur vous.
+
+Et il peut y compter, en vérité, car jamais on n'a le courage de dire
+toute la vérité à cet homme. Les critiques qui restent francs quand
+même, passent pour des gens mal élevés.
+
+L'indifférence absolue est un état où le critique arrive après quelques
+années de pontificat. D'abord, il s'est jeté dans la bataille, a mis
+ses idées en avant, a livré des combats sur le terrain de chaque pièce
+nouvelle. Puis, en voyant qu'il n'améliore rien, que la sottise demeure
+éternelle, il se calme et prend un bel égoïsme. Tout est bon, tout est
+mauvais, peu importe. Il suffit qu'on boive frais et qu'on ne se fasse
+pas d'ennemis. Il faut aussi ranger parmi ces beaux indifférents les
+poètes et les écrivains de grand style qui acceptent un feuilleton
+dramatique. Ceux-là se moquent parfaitement du théâtre. Ils trouvent
+toutes les pièces abominables, odieuses. Et ils affectent un sourire de
+bons princes, ils louent jusqu'aux vaudevilles ineptes, ils n'ont que
+le souci de pomponner leurs phrases pour se faire à eux mêmes un joli
+succès.
+
+Quant à l'éreintement, il est presque toujours l'effet de la passion.
+On éreinte une pièce, parce qu'on est romantique, parce qu'on est
+royaliste, parce qu'on a eu des pièces sifflées ou des romans vendus sur
+les quais. Je répète que j'admets toutes les exceptions. Si je citais
+des exemples, on m'entendrait mieux; mais je ne veux nommer personne. La
+critique, si débonnaire pour les auteurs arrivés, se montre tout d'un
+coup enragée contre certains débutants. Ceux-là, on les massacre; et le
+public, devant cette fureur, ne doit plus comprendre. C'est qu'il y a,
+par derrière, une situation dont il faudrait d'abord débrouiller les
+fils. Souvent, le débutant est un novateur, un garçon gênant, un ours
+vivant dans son trou, loin de toute camaraderie.
+
+D'ailleurs, notre critique théâtrale contemporaine a des reproches plus
+graves à se faire. Ses sévérités et ses indulgences exagérées ne sont
+que les résultats de la débandade, du manque de méthode dans lequel
+elle vit. Elle est la seule critique existante, puisque les journaux
+dédaignent aujourd'hui de parler des livres, ou leur jettent l'aumône
+dérisoire d'un bout d'annonce griffonné par le rédacteur des Faits
+divers. Et j'estime qu'elle représente bien mal la sagacité et la
+finesse de l'esprit français. A l'étranger, on rit du tohu-bohu de ces
+jugements qui se démentent les uns les autres, et qui sont souvent
+rendus dans un style abominable. En Angleterre, en Russie, on dit très
+nettement que nous n'avons plus parmi nous un seul critique.
+
+On doit accuser d'abord la fièvre du journalisme d'informations. Quand
+tous les critiques rendaient leur justice le lundi, ils avaient le temps
+de préparer et d'écrire leurs feuilletons. On choisissait pour cette
+besogne des écrivains, et si le plus souvent la méthode manquait, chaque
+article était au moins un morceau de style intéressant à lire. Mais on
+a changé cela, il faut maintenant que les lecteurs aient, le lendemain
+même, un compte rendu détaillé des pièces nouvelles. La représentation
+finit à minuit, on tire le journal à minuit et demi, et le critique est
+tenu de fournir immédiatement un article d'une colonne. Nécessairement,
+cet article est fait après la répétition générale, ou bien il est bâclé
+sur le coin d'une table de rédaction, les yeux appesantis de sommeil.
+
+Je comprends que les lecteurs soient enchantés de connaître
+immédiatement la pièce nouvelle. Seulement, avec ce système, toute
+dignité littéraire est impossible, le critique n'est plus qu'un
+reporter; autant le remplacer par un télégraphe qui irait plus vite. Peu
+à peu, les comptes rendus deviendront de simples bulletins. On flatte la
+seule curiosité du public, on l'excite et on la contente. Quant à son
+goût, il ne compte plus; on a supprimé les virtuoses pour confier leur
+besogne à des journalistes qui acceptent volontiers de traiter le
+Théâtre comme ils traiteraient la Bourse ou les Tribunaux, en mauvais
+style. Nous marchons au mépris de toute littérature. Il y a deux ou
+trois journaux, sur le pavé de Paris, qui sont coupables d'avoir
+transformé les lettres en un marché honteux où l'on trafique sur les
+nouvelles. Quand la marée arrive, c'est à qui vendra la raie la plus
+fraîche. Et que de raies pourries on passe dans le tas!
+
+Comme il faut être de son temps, j'accepterais encore cette rapidité
+de l'information qui est devenue un besoin. Mais, puisqu'on a mis les
+phrases à la porte, on devrait au moins rejeter les banalités, condenser
+en quelques lignes des jugements motivés, d'une rectitude absolue. Pour
+cela, il faudrait que la critique eût une méthode et sût où elle va.
+Sans doute, on doit tolérer les tempéraments, les façons diverses de
+voir, les écoles littéraires qui se combattent. Le corps des critiques
+dramatiques ne peut ressembler à un corps de troupe qui fait l'exercice.
+Même l'intérêt de la besogne est dans la passion. Si l'on ne se jetait
+pas ses préférences à la tête, où serait le plaisir, pour les juges et
+pour les lecteurs? Seulement, la passion elle-même est absente, et
+le pêle-mêle des opinions vient uniquement du manque complet de vues
+d'ensemble.
+
+Le public est regardé comme souverain, voilà la vérité. Les meilleurs de
+nos critiques se fient à lui, consultent presque toujours la salle avant
+de se prononcer. Ce respect du public procède de la routine, de la peur
+de se compromettre, du sentiment de crainte qu'inspire tout pouvoir
+despotique. Il est très rare qu'un critique casse l'arrêt d'une salle
+qui applaudit. La pièce a réussi, donc elle est bonne. On ajoute les
+phrases clichées qui ont traîné partout, on tire une morale à la portée
+de tout le monde, et l'article est fait.
+
+Comme il est difficile de savoir qui commence à se tromper, du public ou
+de la critique; comme, d'autre part, la critique peut accuser le public
+de la pousser dans des complaisances fâcheuses, tandis que le public
+peut adresser à la critique le même reproche: il en résulte que le
+procès reste pendant et que le tohu-bohu s'en trouve augmenté. Des
+critiques disent avec un semblant de raison: «Les pièces sont faites
+pour les spectateurs, nous devons louer celles que les spectateurs
+applaudissent.» Le public, de son côté, s'excuse d'aimer les pièces
+sottes, en disant: «Mon journal trouve cette pièce bonne, je vais la
+voir et je l'applaudis.» Et la perversion devient ainsi universelle.
+
+Mon opinion est que la critique doit constater et combattre. Il lui faut
+une méthode. Elle a un but, elle sait où elle va. Les succès et les
+chutes deviennent secondaires. Ce sont des accidents. On se bat pour une
+idée, on rapporte tout à cette idée, on n'est plus le flatteur juré
+de la foule ni l'écrivain indifférent qui gagne son argent avec des
+phrases.
+
+Ah! comme nous aurions besoin de ce réveil!
+
+Notre théâtre agonise, depuis qu'on le traite comme les courses, et
+qu'il s'agit seulement, au lendemain d'une première représentation, de
+savoir si l'oeuvre sera jouée cent fois, ou si elle ne le sera que
+dix. Les critiques n'obéiraient plus au bon plaisir du moment, ils
+n'empliraient plus leurs articles d'opinions contradictoires. Dans la
+lutte, ils seraient bien forcés de défendre un drapeau et de traiter la
+question de vie ou de mort de notre théâtre. Et l'on verrait ainsi la
+critique dramatique, des cancans quotidiens, de la préoccupation des
+coulisses, des phrases toutes faites, des ignorances et des sottises,
+monter à la largeur d'une étude littéraire, franche et puissante.
+
+
+
+II
+
+La théorie de la souveraineté du public est une des plus bouffonnes que
+je connaisse. Elle conduit droit à la condamnation de l'originalité
+et des qualités rares. Par exemple, n'arrive-t-il pas qu'une chanson
+ridicule passionne un public lettré? Tout le monde la trouve odieuse;
+seulement, mettez tout le monde dans une salle de spectacle, et l'on
+rira, et l'on applaudira. Le spectateur pris isolément est parfois un
+homme intelligent; mais les spectateurs pris en masse sont un troupeau
+que le génie ou même le simple talent doit conduire le fouet à la main.
+Rien n'est moins littéraire qu'une foule, voilà ce qu'il faut établir
+en principe. Une foule est une collectivité malléable dont une main
+puissante fait ce qu'elle veut.
+
+Ce serait un bien curieux tableau, et très instructif, si l'on dressait
+la liste des erreurs de la foule. On montrerait, d'une part, tous les
+chefs-d'oeuvre qu'elle a sifflés odieusement, de l'autre, toutes les
+inepties auxquelles elle a fait d'immenses succès. Et la liste serait
+caractéristique, car il en résulterait à coup sûr que le public est
+resté froid ou s'est fâché tontes les fois qu'un écrivain original s'est
+produit. Il y a très peu d'exceptions à cette règle.
+
+Il est donc hors de doute que chaque personnalité de quelque puissance
+est obligée de s'imposer. Si la grande loi du théâtre était de
+satisfaire avant tout le public, il faudrait aller droit aux niaiseries
+sentimentales, aux sentiments faux, à toutes les conventions de la
+routine. Et je défie qu'on puisse alors marquer la ligne du médiocre où
+l'on s'arrêterait; il y aurait toujours un pire auquel on serait bientôt
+forcé de descendre. Qu'un écrivain écoute la foule, elle lui criera
+sans cesse: «Plus bas! plus bas!» Lors même qu'il sera dans la boue des
+tréteaux, elle voudra qu'il s'enfonce davantage, qu'il y disparaisse,
+qu'il s'y noie.
+
+Pour moi, les écrivains révoltés, les novateurs, sont nécessaires,
+précisément parce qu'ils refusent de descendre et qu'ils relèvent le
+niveau de l'art, que le goût perverti des spectateurs tend toujours à
+abaisser. Les exemples abondent. Après la venue de chaque maître, de
+chaque conquérant de l'art qui achète chèrement ses victoires, il y a
+un moment d'éclat. Le public est dompté et applaudit. Puis, lentement,
+quand les imitateurs du maître arrivent, les oeuvres s'amollissent,
+l'intelligence de la foule décroît, une période de transition et de
+médiocrité s'établit. Si bien que, lorsque le besoin d'une révolution
+littéraire se fait sentir, il faut, de nouveau, un homme de génie pour
+secouer la foule et pour lui imposer une nouvelle formule.
+
+Il est bon de consulter ainsi l'histoire littéraire, si l'on veut
+débrouiller ces questions. Or, jamais on n'y voit que les grands
+écrivains aient suivi le public; ils ont toujours, au contraire,
+remorqué le public pour le conduire où ils voulaient. L'histoire est
+pleine de ces luttes, dans lesquelles la victoire reste infailliblement
+au génie. On a pu lapider un écrivain, siffler ses oeuvres, son heure
+arrive, et la foule soumise obéit docilement à son impulsion. Étant
+donné la moyenne peu intelligente et surtout peu artistique du public,
+on doit ajouter que tout succès trop vif est inquiétant pour la durée
+d'une oeuvre. Quand le public applaudit outre mesure, c'est que l'oeuvre
+est médiocre et peu viable; il est inutile de citer des exemples, que
+tout le monde a dans la mémoire. Les oeuvres qui vivent sont celles
+qu'on a mis souvent des années à comprendre.
+
+Alors, que nous veut-on avec la souveraineté du public au théâtre! Sa
+seule souveraineté est de déclarer mauvaise une pièce que la postérité
+trouvera bonne. Sans doute, si l'on bat uniquement monnaie avec le
+théâtre, si l'on a besoin du succès immédiat, il est bon de consulter le
+goût actuel du public et de le contenter. Mais l'art dramatique n'a
+rien à démêler avec ce négoce. Il est supérieur à l'engouement et aux
+caprices. On dit aux auteurs: «Vous écrivez pour le public, il faut donc
+vous faire entendre de lui et lui plaire.» Cela est spécieux, car on
+peut parfaitement écrire pour le public, tout en lui déplaisant, de
+façon à lui donner un goût nouveau; ce qui s'est passé bien souvent.
+Toute la querelle est dans ces deux façons d'être: ceux qui songent
+uniquement au succès et qui l'atteignent en flattant une génération;
+ceux qui songent uniquement à l'art et qui se haussent pour voir,
+par-dessus la génération présente, les générations à venir.
+
+Plus je vais, et plus je suis persuadé d'une chose: c'est qu'au théâtre,
+comme dans tous les autres arts d'ailleurs, il n'existe pas de règles
+véritables en dehors des lois naturelles qui constituent cet art. Ainsi,
+il est certain que, pour un peintre, les figures ont fatalement un nez,
+une bouche et deux yeux; mais quant à l'expression de la figure, à la
+vie même, elle lui appartient. De même au théâtre, il est nécessaire que
+les personnages entrent, causent et sortent. Et c'est tout; l'auteur
+reste ensuite le maître absolu de son oeuvre.
+
+Pour conclure, ce n'est pas le public qui doit imposer son goût aux
+auteurs, ce sont les auteurs qui ont charge de diriger le public. En
+littérature, il ne peut exister d'autre souveraineté que celle du génie.
+La souveraineté du peuple est ici une croyance imbécile et dangereuse.
+Seul le génie marche en avant et pétrit comme une cire molle
+l'intelligence des générations.
+
+
+
+III
+
+Il est admis que les gens de province ouvrent de grands yeux dans nos
+théâtres, et admirent tout de confiance. Le journal qu'ils reçoivent
+de Paris a parlé, et l'on suppose qu'ils s'inclinent très bas, qu'ils
+n'osent juger à leur tour les pièces centenaires et les artistes
+applaudis par les Parisiens. C'est là une grande erreur.
+
+Il n'y a pas de public plus difficile qu'un public de province. Telle
+est l'exacte vérité. J'entends un public formé par la bonne société
+d'une petite ville: les notaires, les avoués, les avocats, les médecins,
+les négociants. Ils sont habitués à être chez eux dans leur théâtre,
+sifflant les artistes qui leur déplaisent, formant leur troupe
+eux-mêmes, grâce à l'épreuve des trois débuts réglementaires. Notre
+engouement parisien les surprend toujours, parce qu'ils exigent avant
+tout d'un acteur de la conscience, une certaine moyenne de talent, un
+jeu uniforme et convenable; jamais, chez eux, une actrice ne se
+tirera d'une difficulté par une gambade; rien ne les choque comme ces
+fantaisies que l'argot des coulisses a nommées des «cascades». Aussi,
+quand ils viennent à Paris, ne peuvent-ils souvent s'expliquer la vogue
+extraordinaire de certaines étoiles de vaudeville et d'opérette. Ils
+restent ahuris et scandalisés.
+
+Vingt fois, d'anciens amis de collège, débarqués à Paris pour huit
+jours, m'ont répété: «Nous sommes allés hier soir dans tel théâtre, et
+nous ne comprenons pas comment on peut tolérer telle actrice ou tel
+acteur. Chez nous, on les sifflerait sans pitié.» Naturellement, je ne
+veux nommer personne. Mais on serait bien surpris, si l'on savait pour
+quelles étoiles les gens de province se montrent si sévères. Remarquez
+qu'au fond leurs critiques portent presque toujours juste. Ce qu'ils ne
+veulent pas comprendre, c'est le coup de folie de Paris, cette flamme du
+succès qui enlève tout, ces triomphes d'un jour que nous faisons surtout
+aux femmes, lorsqu'elles ont, en dehors de leur plus ou de leur moins de
+talent, le quelque chose qui nous gratte au bon endroit.
+
+L'air de la province est autre. Les provinciaux ne vivent pas dans notre
+air, et c'est pourquoi ils suffoquent à Paris. En outre, il faut faire
+la part d'une certaine jalousie. Le point est délicat, je ne voudrais
+pas insister; mais il est évident que la continuelle apothéose de Paris
+finit par agacer les bons bourgeois des quatre coins de la France. On
+ne leur parle que de Paris, tout est superbe à Paris; alors, lorsqu'ils
+peuvent surprendre Paris en flagrant délit de mensonge et de bêtise, ils
+triomphent. Il faut les entendre: Vraiment, les Parisiens ne sont pas
+difficiles, ils font des succès à des cabotins que Marseille ou Lyon a
+usés, ils s'engouent des rebuts de Bordeaux ou de Toulouse. Le pis est
+que les provinciaux ont souvent raison. Je voudrais qu'on les écoutât
+juger en ce moment les troupes de l'Opéra et de l'Opéra-Comique. Et ils
+retournent dans leurs villes, en haussant les épaules.
+
+Ajoutez que le tapage de nos réclames irrite et déroute les gens qui, à
+cent et deux cents lieues, ne peuvent faire la part de l'exagération.
+Ils ne sont pas dans le secret des coulisses, ils ne devinent pas ce
+qu'il y a sous une bordée d'articles élogieux, lancée à la tête du
+premier petit torchon de femme venu. Nous autres, nous sourions, nous
+savons ce qu'il faut croire. Eux, dans le milieu mort de leurs villes,
+en dehors de notre monde, doivent tout prendre argent comptant. Pendant
+des mois, ils lisent au cercle que mademoiselle X... est une merveille
+de beauté et de talent. A la longue, ils prennent du respect pour
+elle. Puis, quand ils la voient, leur désillusion est terrible. Rien
+d'étonnant à ce qu'ils nous traitent alors de farceurs.
+
+Et ce n'est pas seulement les artistes que les provinciaux jugent avec
+sévérité, ce sont encore les pièces, jusqu'au personnel de nos théâtres.
+Je sais, par exemple, que l'importunité de nos ouvreuses les exaspère.
+Un de mes amis, furibond, me disait encore hier qu'il ne comprenait pas
+comment nous pouvions tolérer une pareille vexation. Quant aux pièces,
+elles ne les satisfont presque jamais, parce que le plus souvent elles
+leur échappent; je parle des pièces courantes, de celles dont Paris
+consomme deux ou trois douzaines par hiver. On a dit avec raison qu'une
+bonne moitié du répertoire actuel n'est plus compris au delà des
+fortifications. Les allusions ne portent plus, la fleur parisienne se
+fane, les pièces ne gardent que leur carcasse maigre. Dès lors, il est
+naturel qu'elles déplaisent à des gens qui les jugent pour leur mérite
+absolu.
+
+Il ne faut donc pas croire à une admiration passive des provinciaux dans
+nos théâtres. S'il est très vrai qu'ils s'y portent en foule, soyez
+certains qu'ils réservent leur libre jugement. Là curiosité les pousse,
+ils veulent épuiser les plaisirs de Paris; mais écoutez-les quand ils
+sortent, et vous verrez qu'ils se prononcent très carrément, qu'ils
+ont trois fois sur quatre des airs dédaigneux et fâchés, comme si l'on
+venait de les prendre à quelque attrape-nigauds.
+
+Un autre fait que j'ai constaté et qui est très sensible en ce moment,
+c'est la passion de la province pour les théâtres lyriques. Un
+provincial qui se hasardera à passer une soirée à la Comédie-Française
+ira trois et quatre fois à l'Opéra. Je veux bien admettre que ce soit
+réellement la musique qui soulève une si belle passion. Mais encore
+faut-il expliquer les circonstances qui entretiennent et qui accroissent
+chaque jour un pareil mouvement. Nous ne sommes pas une nation assez
+mélomane pour qu'il n'y ait point à cela, en dehors de la musique, des
+particularités déterminantes.
+
+La province va en masse à l'Opéra pour une des raisons que j'ai dites
+plus haut. Souvent les comédies, les vaudevilles lui échappent. Au
+contraire, elle comprend toujours un opéra. Il suffit qu'on chante, les
+étrangers eux-mêmes n'ont pas besoin de suivre les paroles.
+
+Je cours le risque d'ameuter les musiciens contre moi, mais je dirai
+toute ma pensée. La littérature demande une culture de l'esprit, une
+somme d'intelligence, pour être goûtée; tandis qu'il ne faut guère
+qu'un tempérament pour prendre à la musique de vives jouissances.
+Certainement, j'admets une éducation de l'oreille, un sens particulier
+du beau musical; je veux bien même qu'on ne puisse pénétrer les grands
+maîtres qu'avec un raffinement extrême de la sensation. Nous n'en
+restons pas moins dans le domaine pur des sens, l'intelligence peut
+rester absente. Ainsi, je me souviens d'avoir souvent étudié, aux
+concerts populaires de M. Pasdeloup, des tailleurs ou des cordonniers
+alsaciens, des ouvriers buvant béatement du Beethoven, tandis que des
+messieurs avaient une admiration de commande parfaitement visible. Le
+rêve d'un cordonnier qui écoule la symphonie en _la_, vaut le rêve d'un
+élève de l'École polytechnique. Un opéra ne demande pas à être compris,
+il demande à être senti. En tous cas, il suffit de le sentir pour s'y
+récréer; au lieu que, si l'on ne comprend pas une comédie ou un drame,
+on s'ennuie à mourir.
+
+Eh bien, voilà pourquoi, selon moi, la province préfère un opéra à une
+comédie. Prenons un jeune homme sorti d'un collège, ayant fait son droit
+dans une Faculté voisine, devenu chez lui avocat, avoué ou notaire.
+Certes, ce n'est point un sot. Il a la teinture classique, il sait par
+coeur des fragments de Boileau et de Racine. Seulement, les années
+coulent, il ne suit pas le mouvement littéraire, il reste fermé aux
+nouvelles tentatives dramatiques. Cela se passe pour lui dans un
+monde inconnu et ne l'intéresse pas. Il lui faudrait faire un effort
+d'intelligence, qui le dérangerait dans ses habitudes de paresse
+d'esprit. En un mot, comme il le dit lui-même en riant, il est rouillé;
+à quoi bon se dérouiller, quand l'occasion de le faire se présente au
+plus une fois par an? Le plus simple est de lâcher la littérature et de
+se contenter de la musique.
+
+Avec la musique, c'est une douce somnolence. Aucun besoin de penser.
+Cela est exquis. On ne sait pas jusqu'où peut aller la peur de la
+pensée. Avoir des idées, les comparer, en tirer un jugement, quel labeur
+écrasant, quelle complication de rouages, comme cela fatigue! Tandis
+qu'il est si commode d'avoir la tête vide, de se laisser aller à une
+digestion aimable, dans un bain de mélodie! Voilà le bonheur parfait. On
+est léger de cervelle, on jouit dans sa chair, toute la sensualité est
+éveillée. Je ne parle pas des décors, de la mise en scène, des danses,
+qui font de nos grands opéras des féeries, des spectacles flattant la
+vue autant que l'oreille.
+
+Questionnez dix provinciaux, huit vous parleront de l'Opéra avec
+passion, tandis qu'ils montreront une admiration digne pour la
+Comédie-Française. Et ce que je dis des provinciaux, je devrais
+l'étendre aux Parisiens, aux spectateurs en général. Cela explique
+l'importance énorme que prend chez nous le théâtre de l'Opéra; il reçoit
+la subvention la plus forte, il est logé dans un palais, il fait des
+recettes colossales, il remue tout un peuple. Examinez, à côté, le
+Théâtre-Français, dont la prospérité est pourtant si grande en ce
+moment: on dirait une bicoque. Je dois confesser une faiblesse: le
+théâtre de l'Opéra, avec son gonflement démesuré, me fâche. Il tient une
+trop large place, qu'il vole à la littérature, aux chefs-d'oeuvre de
+notre langue, à l'esprit humain. Je vois en lui le triomphe de la
+sensualité et de la polissonnerie publiques. Certes, je n'entends pas
+me poser en moraliste; au fond, toute décomposition m'intéresse. Mais
+j'estime qu'un peuple qui élève un pareil temple à la musique et à la
+danse, montre une inquiétante lâcheté devant la pensée.
+
+
+
+IV
+
+Nos artistes de la Comédie-Française viennent de donner à Londres une
+série de représentations. Le succès d'argent et de curiosité paraît
+indiscutable. On a publié des chiffres qui sont vrais sans doute. La
+Comédie-Française a fait salle comble tous les soirs. C'est déjà là un
+fait caractéristique. J'ai vu une troupe anglaise jouer dans un théâtre
+de Paris; la salle était vide, et les rares spectateurs pouffaient de
+gaieté. Pourtant, la troupe donnait du Shakespeare. Il est vrai qu'à
+part deux ou trois acteurs, les autres étaient bien médiocres. Mais
+l'Angleterre pourrait nous envoyer ses meilleurs comédiens, je crois que
+Paris se dérangerait difficilement pour aller les voir. Rappelez-vous
+les maigres recettes réalisées par Salvini. Pour nous, les théâtres
+étrangers n'existent pas, et nous sommes portés à nous égayer de ce qui
+n'est point dans le génie de notre race. Les Anglais viennent donc de
+nous donner un exemple de goût littéraire, soit que notre répertoire
+et nos comédiens leur plaisent réellement, soit qu'ils aient voulu
+simplement montrer de la politesse pour la littérature d'un grand peuple
+voisin.
+
+Est ce bien, à la vérité, un goût littéraire qui a empli chaque soir la
+salle du Gaiety's Théâtre? C'est ici que des documents exacts seraient
+nécessaires. Mais, avant d'étudier ce point, je dois dire que je n'ai
+jamais compris la querelle qu'on a cherchée à la Comédie-Française,
+lorsqu'il a été question de son voyage à Londres. J'ai lu là-dessus
+des articles d'une fureur bien étrange. Les plus doux accusaient nos
+artistes de cupidité et leur déniaient le droit de passer la Manche.
+D'autres prévoyaient un naufrage et se lamentaient. Avouez que
+cela paraît comique aujourd'hui. Une seule chose était à craindre:
+l'insuccès, des salles vides, une diminution de prestige. Mais,
+là-dessus, on pouvait être tranquille; les recettes étaient quand même
+assurées, ce qui suffisait; car, pour le véritable effet produit par
+les oeuvres et par les interprètes, il était à l'avance certain, je
+le répète, qu'on ne saurait jamais exactement à quoi s'en tenir. Les
+journaux anglais ont été courtois, et nos journaux français se sont
+montrés patriotes. Dès lors, la Comédie-Française avait mille
+fois raison de se risquer; elle partait pour un triomphe, pour le
+demi-million de recettes qu'on vient de publier. Certes, je ne suis
+guère chauvin de mon naturel; mais, personnellement, j'ai vu avec
+plaisir nos comédiens aller faire une expérience intéressante dans un
+pays où ils étaient certains d'être bien reçus, même s'ils ne plaisaient
+pas complètement.
+
+Cela me ramène à analyser les raisons qui ont amené le public anglais en
+foule. Je ne crois pas à une passion littéraire bien forte. Il y a eu
+plutôt un courant de mode et de curiosité. Nous tenons, à cette heure,
+en Europe, une situation littéraire de combat. Non seulement on nous
+pille, mais on nous discute. Notre littérature soulève toutes sortes de
+points sociaux, philosophiques, scientifiques; de là, le bruit qu'un de
+nos livres ou qu'une de nos pièces fait à l'étranger. L'Allemagne et
+l'Angleterre, par exemple, ne peuvent nous lire sans se fâcher souvent.
+En un mot, notre littérature sent le fagot. Je suis persuadé qu'une
+bonne partie du public anglais a été attirée par le désir de se rendre
+enfin compte d'un théâtre qu'il ne comprend pas. C'était là les gens
+sérieux. Ajoutez les curieux mondains, ceux qui écoutent une tragédie
+française comme on écoute un opéra italien, ceux encore qui se piquent
+d'être au courant de notre littérature, et vous obtiendrez la foule qui
+a suivi les représentations du Gaiety's Théâtre.
+
+Et ce qui s'est passé prouve bien la vérité de ce que j'avance. Tous les
+critiques ont constaté que nos tragédies classiques ont eu le succès
+le plus vif. C'est que nos tragédies sont des morceaux consacrés; les
+Anglais sachant le français les connaissent pour les avoir apprises par
+coeur. Après les tragédies, ce seraient les drames lyriques de Victor
+Hugo qu'on aurait applaudis, et rien de plus explicable ici encore: la
+musique du vers a tout emporté, ces drames ont passé comme des livrets
+d'opéra, grâce à la voix superbe des interprètes, sans qu'on s'avisât
+un instant de discuter la vraisemblance. Mais, arrivés devant les
+Fourchambault, de M. Emile Augier, et devant tout le théâtre de M.
+Dumas, les Anglais se sont cabrés. On les dérangeait brutalement dans
+leur façon d'entendre la littérature, et ils n'ont plus montré qu'une
+froide politesse.
+
+L'expérience est faite aujourd'hui. J'en suis bien heureux. Le voyage
+de la Comédie-Française à Londres n'aurait-il que prouvé où en
+est l'Angleterre devant la formule naturaliste moderne, que je le
+considérerais comme d'une grande utilité. Il est entendu que le peuple
+qui a produit Shakespeare et Ben Jonson, pour ne citer que ces deux
+noms, en est tombé à ne pouvoir plus supporter aujourd'hui les
+hardiesses de M. Dumas.
+
+Je ne puis résumer ici l'histoire de la littérature anglaise. Mais
+lisez l'ouvrage si remarquable de M. Taine, et vous verrez que pas
+une littérature n'a eu un débordement plus large ni plus hardi
+d'originalité. Le génie saxon a dépassé en vigueur et en crudité tout ce
+qu'on connaît. Et c'est maintenant cette littérature anglaise, après la
+longue action du protestantisme, qui en est arrivée à ne plus tolérer à
+la scène un enfant naturel ou une femme adultère. Tout le génie libre
+de Shakespeare, toute la crudité superbe de Ben Jonson ont abouti à des
+romans d'une médiocrité écoeurante, à des mélodrames ineptes dont nos
+théâtres de barrière ne voudraient pas.
+
+J'ai lu près d'une cinquantaine de romans anglais écrits dans ces
+dernières années. Cela est au-dessous de tout. Je parle de romans signés
+par des écrivains qui ont la vogue. Certainement, nos feuilletonistes,
+dont nous faisons fi, ont plus d'imagination et de largeur. Dans les
+romans anglais, la même intrigue, une bigamie, ou bien un enfant perdu
+et retrouvé, ou encore les souffrances d'une institutrice, d'une
+créature sympathique quelconque, est le fond en quelque sorte hiératique
+dont pas un romancier ne s'écarte. Ce sont des contes du chanoine
+Schmidt, démesurément grossis et destinés à être lus en famille. Quand
+un écrivain a le malheur de sortir du moule, on le conspue. Je viens,
+par exemple, de lire la _Chaîne du Diable_, un roman que M. Edouard
+Jenkins a écrit contre l'ivrognerie anglaise; comme oeuvre d'observation
+et d'art, c'est bien médiocre; mais il a suffi qu'il dise quelques
+vérités sur les vices anglais, pour qu'on l'accablât de gros mots.
+Depuis Dickens, aucun romancier puissant et original ne s'est révélé.
+Et que de choses j'aurais à dire sur Dickens, si vibrant et si intense
+comme évocateur de la vie extérieure, mais si pauvre comme analyste de
+l'homme et comme compilateur de documents humains!
+
+Quant au théâtre anglais actuel, il existe à peine, de l'avis de tous.
+Nous n'avons jamais eu l'idée, à part deux ou trois exceptions, de
+faire des emprunts à ce théâtre; tandis que Londres vit en partie
+d'adaptations faites d'après nos pièces. Et le pis est que le théâtre
+est là-bas plus châtré encore que le roman. Les Anglais, à la scène, ne
+tolèrent plus la moindre étude humaine un peu sérieuse. Ils tournent
+tout à la romance, à une certaine honnêteté conventionnelle. De là, à
+coup sûr, la médiocrité où s'agite leur littérature dramatique. Ils
+sont tombés au mélodrame, et ils tomberont plus bas, car on tue une
+littérature, lorsqu'on lui interdit la vérité humaine. N'est-il pas
+curieux et triste que le génie anglais, qui a eu dans les siècles passés
+la floraison des plus violents tempéraments d'écrivains, ne donne
+plus naissance, à la suite d'une certaine évolution sociale, qu'à des
+écrivains émasculés, qu'à des bas bleus qui ne valent pas Ponson
+du Terrail? Et cela juste à l'heure où l'esprit d'observation et
+d'expérience emporte notre siècle à l'étude et à la solution de tous les
+problèmes.
+
+Nous nous trouvons donc devant une conséquence de l'état social, qu'il
+serait trop long d'étudier. Remarquez que la convention dans les
+personnages et dans les idées est d'autant plus singulière que le public
+anglais exige le naturalisme dans le monde extérieur. Il n'y a pas de
+naturaliste plus minutieux ni plus exact que Dickens, lorsqu'il décrit
+et qu'il met en scène un personnage; il refuse simplement d'aller au
+delà de la peau, jusqu'à la chair. De même, les décors sont merveilleux
+à Londres, si les pièces restent médiocres. C'est ici un peuple
+pratique, très positif, exigeant la vérité dans les accessoires, mais se
+fâchant dès qu'on veut disséquer l'homme. J'ajouterai que le mouvement
+philosophique, en Angleterre, est des plus audacieux, que le positivisme
+s'y élargit, que Darwin y a bouleversé toutes les données anciennes,
+pour ouvrir une nouvelle voie où la science marche à cette heure. Que
+conclure de ces contradictions? Évidemment, si la littérature anglaise
+reste stationnaire et ne peut supporter la conquête du vrai, c'est que
+l'évolution ne l'a pas encore atteinte, c'est qu'il y a des empêchements
+sociaux qui devront disparaître pour que le roman et le théâtre
+s'élargissent à leur tour par l'observation et l'analyse.
+
+J'en voulais venir à ceci, que nous n'avons pas à nous émouvoir des
+opinions portées par le public anglais sur nos oeuvres dramatiques. Le
+milieu littéraire n'est pas le même à Paris qu'à Londres, heureusement.
+Que les Anglais n'aient pas compris Musset, qu'ils aient jugé M. Dumas
+trop vrai, cela n'a d'autre intérêt pour nous que de nous renseigner sur
+l'état littéraire de nos voisins. Nous sommes, eux et nous, à des points
+de vue trop différents. Jamais nous n'admettrons qu'on condamne une
+oeuvre, parce que l'héroïne est une femme adultère, au lieu d'être une
+bigame. Dans ces conditions, il n'y a qu'à remercier les Anglais d'avoir
+fait à nos artistes un accueil si flatteur; mais il n'y a pas à vouloir
+profiter une seconde des jugements qu'ils ont pu exprimer sur nos
+oeuvres. Les points de départ sont trop différents, nous ne pouvons nous
+entendre.
+
+Voilà ce que j'avais à dire, d'autant plus qu'un de nos critiques
+déclarait dernièrement qu'il s'était beaucoup régalé d'un article paru
+dans le _Times_ contre le naturalisme. Il faut renvoyer simplement le
+rédacteur du _Times_ à la lecture de Shakespeare, et lui recommander
+le _Volpone_, de Ben Jonson. Que le public de Londres en reste à notre
+théâtre classique et à notre théâtre romantique, cela s'explique par
+l'impossibilité où il se trouve de comprendre notre répertoire moderne,
+étant donnés l'éducation et le milieu social anglais. Mais ce n'est pas
+une raison pour que nos critiques s'amusent des plaisanteries du _Times_
+sur une évolution littéraire qui fait notre gloire depuis Diderot.
+
+Quant au rédacteur du _Times_, il fera bien de méditer cette pensée:
+Les bâtards de Shakespeare n'ont pas le droit de se moquer des enfants
+légitimes de Balzac.
+
+
+
+DES SUBVENTIONS
+
+Lors de la discussion du budget, tout le monde a été frappé des sommes
+que l'État donne à la musique, sommes énormes relativement aux sommes
+modestes qu'il accorde à la littérature. Les subventions de la
+Comédie-Française et de l'Odéon, mises en regard des subventions des
+théâtres lyriques, sont absolument ridicules. Et ce n'était pas tout,
+on parlait alors de la création de nouvelles salles lyriques, la presse
+entière s'intéressait au sort des musiciens et de leurs oeuvres, il
+y avait une véritable pression de l'opinion sur le gouvernement pour
+obtenir de lui de nouveaux sacrifices en faveur de la musique. De la
+littérature, pas un mot.
+
+J'ai déjà dit que je voyais, dans cette apothéose de l'opéra chez nous,
+la haine des foules contre la pensée. C'est une fatigue que d'aller à
+la Comédie-Française, pour un homme qui a bien dîné; il faut qu'il
+comprenne, grosse besogne. Au contraire, à l'Opéra, il n'a qu'à se
+laisser bercer, aucune instruction n'est nécessaire; l'épicier du coin
+jouira autant que le mélomane le plus raffiné. Et il y a, en outre, la
+féerie dans l'opéra, les ballets avec le nu des danseuses, les décors
+avec l'éblouissement de l'éclairage. Tout cela s'adresse directement aux
+sens du spectateur et ne lui demande aucun effort d'intelligence. De là
+le temple superbe qu'on a bâti à la musique, lorsque presque en face, à
+l'autre bout d'une avenue, la littérature est en comparaison logée comme
+une petite bourgeoise froide, ennuyeuse, raisonneuse, et qui serait
+déplacée dans ce luxe d'entretenue. C'est le mot, on entretient la
+musique en France. Rien de moins viril pour la santé intellectuelle d'un
+peuple.
+
+Devant cette disproportion des sommes consacrées à la littérature et à
+la musique, il s'est donc trouvé un grand nombre de personnes qui ont
+réclamé. Il semble juste que les subventions soient réparties plus
+équitablement. Si l'on aborde le côté pratique, les résultats obtenus,
+la surprise est aussi grande; car on en arrive à établir que les
+centaines de mille francs jetées dans le tonneau sans fond des théâtres
+lyriques, se trouvent encore insuffisantes et n'ont guère amené que des
+faillites. L'Opéra lui-même, qui reste une entreprise particulière très
+prospère, n'a plus produit de grandes oeuvres depuis longtemps et doit
+vivre sur son répertoire, avec une troupe que la critique compétente
+déclare de plus en plus médiocre. N'importe, on s'entête. Quand un
+théâtre lyrique croule, ce qui se présente à chaque saison, on s'ingénie
+aussitôt pour en ouvrir un autre. La presse entre en campagne, les
+ministres se font tendres. Il nous faut des orchestres et des danseuses,
+dussent-ils nous ruiner. Singulier art qu'on ne peut étayer qu'avec
+des millions, plaisir si cher qu'on ne parvient pas à le donner aux
+Parisiens, même en le payant avec l'argent de tous les Français!
+
+Dès lors, le raisonnement est simple. Pourquoi s'entêter? Pourquoi
+donner des primes aux faillites? La musique tiendrait moins de place que
+cela ne serait pas un mal. Je ne puis, personnellement, passer
+devant l'Opéra sans éprouver une sourde colère. J'ai une si parfaite
+indifférence pour la littérature qu'on fait là dedans, que je trouve
+exaspérant d'avoir logé des roulades et des ronds de jambe dans ce
+palais d'or et de marbre qui écrase la ville.
+
+Et je me joins donc très volontiers aux journalistes que cet état de
+choses a blessés. Qu'on partage les subventions entre la musique et la
+littérature; qu'on augmente surtout la subvention de l'Odéon, pour lui
+permettre de risquer des tentatives avec les jeunes auteurs dramatiques;
+qu'on essaye même de créer un théâtre de drames populaires, ouvert à
+tous les essais. Rien de mieux.
+
+Voilà pour le principe. Maintenant, en pratique, je ne crois pas à la
+puissance de l'argent, lorsqu'il s'agit d'art. Voyez ce qui se passe
+pour la musique; les subventions sont dévorées comme des feux de paille,
+et les directeurs se trouvent forcés de déposer leur bilan. Si les
+subventions étaient plus fortes, ils mangeraient davantage, voilà tout,
+pour faire prospérer un théâtre, il ne faut pas des millions, il faut de
+grandes oeuvres; des millions ne peuvent soutenir des oeuvres médiocres,
+tandis que de grandes oeuvres apportent précisément des millions avec
+elles. Je ne veux pas parler musique, je ne cherche pas à savoir si les
+théâtres lyriques ne traversent point en ce moment la même crise que les
+théâtres de drames. C'est la question littéraire que je désire traiter,
+et j'y arrive.
+
+D'abord, j'enregistre un aveu. Voici trois ans que je ne cesse de
+répéter que le drame se meurt, que le drame est mort. Lorsque j'ai dit
+que les planches étaient vides, on m'a répondu que j'insultais nos
+gloires dramatiques; à entendre la critique, jamais le théâtre n'aurait
+jeté un tel éclat en France. Et voilà brusquement que l'on confesse
+notre pauvreté et notre médiocrité. On me donne raison, après s'être
+fâché et m'avoir quelque peu injurié. On constate la crise actuelle, on
+se lamente sur le malheureux sort de la Porte-Saint-Martin, vouée
+aux ours et aux baleines; de la Gaieté, agonisant avec la féerie; du
+Châtelet et du Théâtre-Historique, vivant de reprises; de l'Ambigu, où
+les directions se succèdent sous une pluie battante de protêts. Eh bien!
+nous sommes donc enfin d'accord. Tout va de mal en pis, le drame est en
+train de disparaître, si on ne parvient pas à le ressusciter. Je n'ai
+jamais dit autre chose.
+
+Seulement, je crois fort que nous différons absolument sur le remède
+possible. La queue romantique, inquiète et irritée de la disparition
+du drame selon la formule de 1830, s'est avisée de déclarer que, si le
+drame mourait, cela venait simplement de ce qu'on n'avait point assez
+d'argent pour le faire vivre. Mon Dieu! c'était bien simple; si l'on
+voulait une renaissance, il s'agissait simplement d'ouvrir un nouveau
+théâtre qui jouerait, aux frais de l'État, toutes les oeuvres
+dramatiques de débutants, dans lesquelles on trouverait des promesses
+plus ou moins nettes de talent. En un mot, les oeuvres existent; ce qui
+manque, ce sont les théâtres.
+
+Vraiment, de qui se moque-t-on? Où sont-elles, les oeuvres? Je demande
+à les voir. C'est justement parce qu'il n'y a pas d'oeuvres que les
+théâtres se ruinent. Je n'ai jamais cru aux chefs d'oeuvre inconnus.
+Toutes sortes de légendes mauvaises circulent sur l'impossibilité où est
+un débutant d'arriver au public. Ce qu'il faut dire, c'est que toute
+bonne pièce a été jouée, c'est qu'on ne pourrait citer un drame ou une
+comédie de mérite qui n'ait eu son heure et son succès. Voilà la vérité,
+la vérité consolante, qui est bonne pour les forts, si elle gêne les
+incompris et les impuissants.
+
+Certes, les directeurs se trompent souvent, et ils penchent
+naturellement davantage vers les succès d'argent que vers les
+spéculations littéraires pures. Mais quel est le directeur qui
+repousserait une bonne pièce, s'il la croyait bonne? Il faudra toujours
+passer par un jugement, même dans un théâtre ouvert exprès pour les
+débutants; et il y aura une coterie, et il y aura des sottises. Sottise
+pour sottise, celle de l'homme qui défend sa bourse est encore plus
+soucieuse de la réussite. Aujourd'hui, tous les directeurs en sont à
+chercher des pièces; ils sentent, leurs fournisseurs habituels vieillir,
+ils s'inquiètent, ils voudraient du nouveau. Questionnez-les, ils vous
+diront qu'ils feraient le voyage de toutes les mansardes de Paris, s'ils
+savaient qu'un garçon de talent se cachât quelque part. Ils ne trouvent
+rien, rien, rien, telle est la triste vérité.
+
+Or, c'est l'instant que l'on choisit pour réclamer l'ouverture d'un
+nouveau théâtre. La Porte-Saint-Martin, l'Ambigu, le Théâtre-Historique
+ne trouvent plus de drames; vite ouvrons une salle nouvelle, pour
+élargir la disette des bonnes pièces. Et qu'on ne vienne pas dire que,
+systématiquement, les directeurs repoussent les tentatives; ils ont
+tout essayé, les drames à panaches, les drames historiques, les drames
+taillés sur le patron de 1830. S'ils ont abandonné la partie, c'est que
+le public s'est désintéressé de ces formules anciennes, c'est que les
+prétendus jeunes, les poètes figés qui leur apportent ces pastiches,
+n'ont absolument aucune originalité dans le ventre. On ne galvanise
+pas le passé. Au théâtre surtout, il n'est pas permis de retourner en
+arrière. C'est l'époque, c'est le milieu ambiant, c'est le courant des
+esprits qui font les pièces vivantes.
+
+Et ce n'est pas tout. Il n'y a pas que les pièces qui manquent, les
+acteurs eux aussi font défaut. Je ne veux nommer aucun théâtre, mais
+presque toutes les troupes sont pitoyables, si l'on excepte quelques
+artistes de talent. Les traditions du drame romantique se perdent; il
+faut attendre qu'une génération de comédiens apporte l'esprit nouveau.
+En attendant, si un grand théâtre s'ouvrait, il aurait toutes les peines
+du monde à réunir une troupe convenable.
+
+Oui, le drame d'hier est mort; oui, il n'y a plus de directeur pour le
+recevoir, plus d'artistes pour le jouer, plus de public pour l'entendre.
+Mais c'est une idée baroque que de vouloir le ressusciter à coups de
+billets de banque. L'État donnerait des millions qu'il ne mettrait pas
+debout ce cadavre. Il n'y a qu'une façon de rendre au drame tout son
+éclat: c'est de le renouveler. Le drame romantique est aussi mort que la
+tragédie. Attendez que l'évolution s'achève, qu'on trouve le théâtre de
+l'époque, celui qui sera fait avec notre sang et notre chair, à nous
+autres contemporains, et vous verrez les théâtres revivre. Il faut de
+la passion dans une littérature. Quand une formule tombe aux mains
+des imitateurs, elle disparaît vite. Nous avons besoin de créateurs
+originaux.
+
+Ce sont là des idées bien simples, d'une vérité presque puérile tant
+elle est évidente, et je m'étonne que j'aie besoin de les répéter si
+souvent pour convaincre le monde. Il est certain que chaque période
+historique a sa littérature, son roman et son théâtre. Pourquoi veut-on
+alors que nous ayons la littérature de Louis-Philippe et de l'empire?
+Depuis 1870, après une catastrophe épouvantable qui a retourné
+profondément la nation, nous vivons dans une époque nouvelle. Des hommes
+politiques nouveaux se sont produits, ont mis la main sur le pouvoir
+et ont aidé à l'évolution qui nous emporte vers la formule sociale de
+demain. Dès lors, il doit se produire en littérature une évolution
+semblable; nous allons, nous aussi, à une formule qui triomphera demain;
+des hommes nouveaux travaillent à son succès, fatalement, jouant le rôle
+qu'ils sont venus jouer. Tout cela est mathématique, tout cela est régi
+par des lois que nous ne connaissons pas encore bien, mais que nous
+commençons à entrevoir.
+
+Il serait aussi ridicule de vouloir revenir au mouvement romantique que
+de songer à recommencer les journées de 1830. Aujourd'hui, la liberté
+est conquise, et nous tâchons d'asseoir le gouvernement et la
+littérature sur des données scientifiques. Je jette ici au courant de la
+plume de grosses idées, sur lesquelles j'aimerais à m'étendre un jour.
+
+Donc, pour conclure, si je ne vois pas d'inconvénient à ce qu'on
+subventionne la littérature, si je trouve très bon qu'on entretienne un
+peu moins galamment l'Opéra pour donner davantage à l'Odéon, je suis
+absolument persuadé que l'argent ne fera pas naître un homme de génie
+et ne l'aidera même pas à se produire; car le propre du génie est de
+s'affirmer au milieu des obstacles. Donnez de l'argent, il ira aux
+médiocres, aux farceurs de l'histoire et du patriotisme; peut-être même
+cela causera-t-il plus de tort que de bien, mais il faut que tout le
+monde vive. Seulement, l'avenir se fera de lui-même, en dehors de vos
+patronages et de vos subventions, par l'évolution naturaliste du siècle,
+par cet esprit de logique et de science qui transforme en ce moment le
+corps social tout entier. Que les faibles meurent, les reins cassés;
+c'est la loi. Quant aux forts, ils ne relèvent que d'eux-mêmes; ils
+apportent un appui à l'État et ils n'attendent rien de lui.
+
+
+
+LES DÉCORS ET LES ACCESSOIRES
+
+I
+
+Je veux parler du mouvement naturaliste qui se produit au théâtre,
+simplement au point de vue des décors et des accessoires. On sait qu'il
+y a deux avis parfaitement tranchés sur la question: les uns voudraient
+qu'on en restât à la nudité du décor classique, les autres exigent
+la reproduction du milieu exact, si compliquée qu'elle soit. Je suis
+évidemment de l'opinion de ceux-ci; seulement, j'ai mes raisons à
+donner.
+
+Il faut étudier la question dans l'histoire même de notre théâtre
+national. L'ancienne parade de foire, le mystère joué sur des tréteaux,
+toutes ces scènes dites en plein vent d'où sont sorties, parfaites et
+équilibrées, les tragédies et les comédies du dix-septième siècle, se
+jouaient entre trois lambeaux tendus sur des perches. L'imagination du
+public suppléait au décor absent. Plus tard, avec Corneille, Molière et
+Racine, chaque théâtre avait une place publique, un salon, une forêt, un
+temple; même la forêt ne servait guère, je crois. L'unité de lieu, qui
+était une règle strictement observée, impliquait ce peu de variété.
+Chaque pièce ne nécessitait, qu'un décor; et comme, d'autre part, tous
+les personnages devaient se rencontrer dans ce décor, les auteurs
+choisissaient fatalement les mêmes milieux neutres, ce qui permettait
+au même salon, à la même rue, au même temple de s'adapter a toutes les
+actions imaginables.
+
+J'insiste, parce que nous sommes là aux sources de la tradition. Il
+ne faudrait pas croire que cette uniformité, cet effacement du décor,
+vinssent de la barbarie de l'époque, de l'enfance de l'art décoratif. Ce
+qui le prouve, c'est que certains opéras, certaines pièces de gala,
+ont été montées alors avec un luxe de peintures, une complication de
+machines extraordinaire. Le rôle neutre du décor était dans l'esthétique
+même du temps.
+
+On n'a qu'à assister, de nos jours, à la représentation d'une tragédie
+ou d'une comédie classique. Pas un instant le décor n'influe sur la
+marche de la pièce. Parfois, des valets apportent des sièges ou une
+table; il arrive même qu'ils posent ces sièges au beau milieu d'une rue.
+Les autres meubles, les cheminées, tout se trouve peint dans les fonds.
+Et cela semble fort naturel. L'action se passe en l'air, les personnages
+sont des types qui défilent, et non des personnalités qui vivent. Je ne
+discute pas aujourd'hui la formule classique, je constate simplement que
+les argumentations, les analyses de caractère, l'étude dialoguée des
+passions, se déroulant devant le trou du souffleur sans que les milieux
+eussent jamais à intervenir, se détachaient d'autant plus puissamment
+que le fond avait moins d'importance.
+
+Ce qu'il faut donc poser comme une vérité démontrée, c'est que
+l'insouciance du dix-septième siècle pour la vérité du décor vient de ce
+que la nature ambiante, les milieux, n'étaient pas regardés alors
+comme pouvant avoir une influence quelconque sur l'action et sur les
+personnages. Dans la littérature du temps, la nature comptait peu.
+L'homme seul était noble, et encore l'homme dépouillé de son humanité,
+l'homme abstrait, étudié dans son fonctionnement d'être logique et
+passionnel. Un paysage au théâtre, qu'était-ce cela? on ne voyait pas
+les paysages réels, tels qu'ils s'élargissent par les temps de soleil ou
+de pluie. Un salon complètement meublé, avec la vie qui l'échauffe et
+lui donne une existence propre, pourquoi faire? les personnages ne
+vivaient pas, n'habitaient pas, ne faisaient que passer pour déclamer
+les morceaux qu'ils avaient à dire.
+
+C'est de cette formule que notre théâtre est parti. Je ne puis faire
+l'historique des phases qu'il a parcourues. Mais il est facile de
+constater qu'un mouvement lent et continu s'est opéré, accordant
+chaque jour plus d'importance à l'influence des milieux. D'ailleurs,
+l'évolution littéraire des deux derniers siècles est tout entière dans
+cet envahissement de la nature. L'homme n'a plus été seul, on a cru que
+les campagnes, les villes, les cieux différents méritaient qu'on les
+étudiât et qu'on les donnât comme un cadre immense à l'humanité. On
+est même allé plus loin, on a prétendu qu'il était impossible de bien
+connaître l'homme, si on ne l'analysait pas avec son vêtement, sa
+maison, son pays. Dès lors, les personnages abstraits ont disparu. On
+a présenté des individualités, en les faisant vivre de la vie
+contemporaine.
+
+Le théâtre a fatalement obéi à cette évolution. Je sais que certains
+critiques font du théâtre une chose immuable, un art hiératique dont
+il ne faut pas sortir. Mais c'est là une plaisanterie que les faits
+démentent tous les jours. Nous avons eu les tragédies de Voltaire, où le
+décor jouait déjà un rôle; nous avons eu les drames romantiques qui
+ont inventé le décor fantaisiste et en ont tiré les plus grands effets
+possibles; nous avons eu les bals de Scribe, dansés dans un fond de
+salon; et nous en sommes arrivés au cerisier véritable de l'_Ami Fritz_,
+à l'atelier du peintre impressionniste de la _Cigale_, au cercle si
+étonnamment exact du _Club_. Que l'on fasse cette étude avec soin,
+on verra toutes les transitions, on se convaincra que les résultats
+d'aujourd'hui ont été préparés et amenés de longue main par l'évolution
+même de notre littérature.
+
+Je me répète, pour mieux me faire entendre. Le malheur, ai-je dit, est
+qu'on veut mettre le théâtre à part, le considérer comme d'essence
+absolument différente. Sans doute, il a son optique. Mais ne le voit-on
+pas de tout temps obéir au mouvement de l'époque? A cette heure, le
+décor exact est une conséquence du besoin de réalité qui nous tourmente.
+Il est fatal que le théâtre cède à cette impulsion, lorsque le roman
+n'est plus lui-même qu'une enquête universelle, qu'un procès-verbal
+dressé sur chaque fait. Nos personnages modernes, individualisés,
+agissant sous l'empire des influences environnantes, vivant notre
+vie sur la scène, seraient parfaitement ridicules dans le décor du
+dix-septième siècle. Ils s'asseoient, et il leur faut des fauteuils; ils
+écrivent, et il leur faut des tables; ils se couchent, ils s'habillent,
+ils mangent, ils se chauffent, et il leur faut un mobilier complet.
+D'autre part, nous étudions tous les mondes, nos pièces nous promènent
+dans tous les lieux imaginables, les tableaux les plus variés doivent
+forcément défiler devant la rampe. C'est là une nécessité de notre
+formule dramatique actuelle.
+
+La théorie des critiques que fâche cette reproduction minutieuse,
+est que cela nuit à l'intérêt de la pièce jouée. J'avoue ne pas bien
+comprendre. Ainsi, on soutient cette thèse que seuls les meubles ou les
+objets qui servent comme accessoires devraient être réels; il faudrait
+peindre les autres dans le décor. Dès lors, quand on verrait un
+fauteuil, on se dirait tout bas: «Ah! ah! le personnage va s'asseoir»;
+ou bien, quand on apercevrait une carafe sur un meuble: «Tiens! tiens!
+le personnage aura soif»; ou bien, s'il y avait une corbeille à ouvrage
+au premier plan: «Très bien! l'héroïne brodera en écoutant quelque
+déclaration.» Je n'invente rien, il y a des personnes, paraît-il,
+que ces devinettes enfantines amusent beaucoup. Lorsque le salon est
+complètement meublé, qu'il se trouve empli de bibelots, cela les
+déroute, et ils sont tentés de crier: «Ce n'est pas du théâtre!»
+
+En effet, ce n'est pas du théâtre, si l'on continue à vouloir regarder
+le théâtre comme le triomphe quand même de la convention. On nous dit:
+«Quoi que vous fassiez, il y a des conventions qui seront éternelles.»
+C'est vrai, mais cela n'empêche pas que, lorsque l'heure d'une
+convention a sonné, elle disparaît. On a bien enterré l'unité de lieu;
+cela n'a rien d'étonnant que nous soyons en train de compléter le
+mouvement, en donnant au décor toute l'exactitude possible. C'est la
+même évolution qui continue. Les conventions qui persistent n'ont rien
+à voir avec les conventions qui partent. Une de moins, c'est toujours
+quelque chose.
+
+Comment ne sent-on pas tout l'intérêt qu'un décor exact ajoute à
+l'action? Un décor exact, un salon par exemple avec ses meubles, ses
+jardinières, ses bibelots, pose tout de suite une situation, dit le
+monde où l'on est, raconte les habitudes des personnages. Et comme
+les acteurs y sont à l'aise, comme ils y vivent bien de la vie qu'ils
+doivent vivre! C'est une intimité, un coin naturel et charmant. Je sais
+que, pour goûter cela, il faut aimer voir les acteurs vivre la pièce, au
+lieu de les voir la jouer. Il y a là toute une nouvelle formule. Scribe,
+par exemple, n'a pas besoin des milieux réels, parce que ses personnages
+sont en carton. Je parle uniquement du décor exact pour les pièces où il
+y aurait des personnages en chair et en os, apportant avec, eux l'air
+qu'ils respirent.
+
+Un critique a dit avec beaucoup de sagacité: «Autrefois, des personnages
+vrais s'agitaient dans des décors faux; aujourd'hui, ce sont des
+personnages faux qui s'agitent dans des décors vrais.» Cela est juste,
+si ce n'est que les types de la tragédie et de la comédie classiques
+sont vrais, sans être réels. Ils ont la vérité générale, les grands
+traits humains résumés en beaux vers; mais ils n'ont pas la vérité
+individuelle, vivante et agissante, telle que nous l'entendons
+aujourd'hui. Comme j'ai essayé de le prouver, le décor du dix-septième
+siècle allait en somme à merveille avec les personnages du théâtre de
+l'époque; il manquait comme eux de particularités, il restait large,
+effacé, très approprié aux développements de la rhétorique et à la
+peinture de héros surhumains. Aussi est-ce un non-sens pour moi que de
+remonter les tragédies de Racine, par exemple, avec un grand éclat de
+costumes et de décors.
+
+Mais où le critique a absolument raison, c'est lorsqu'il dit
+qu'aujourd'hui des personnages faux s'agitent dans des décors vrais. Je
+ne formule pas d'autre plainte, à chacune de mes études. L'évolution
+naturaliste au théâtre a fatalement commencé par le côté matériel, par
+la reproduction exacte des milieux. C'était là, en effet, le côté
+le plus commode. Le public devait être pris aisément. Aussi, depuis
+longtemps, l'évolution s'accomplit-elle. Quant aux personnages faux,
+ils sont moins faciles à transformer que les coulisses et les toiles de
+fond, car il s'agirait de trouver ici un homme de génie. Si les peintres
+décorateurs et les machinistes ont suffi pour une partie de la
+besogne, les auteurs dramatiques n'ont encore fait que tâtonner. Et
+le merveilleux, c'est que la seule exactitude dans les décors a suffi
+parfois pour assurer de grands succès.
+
+En somme, n'est-ce pas un indice bien caractéristique? Il faut être
+aveugle pour ne pas comprendre où nous allons. Les critiques qui
+se plaignent de ce souci de l'exactitude dans les décors et les
+accessoires, ne devraient voir là qu'un des côtés de la question. Elle
+est beaucoup plus large, elle embrasse le mouvement littéraire du siècle
+entier, elle se trouve dans le courant irrésistible qui nous emporte
+tous au naturalisme. M. Sardou, dans les _Merveilleuses_, a voulu des
+tasses du Directoire; MM. Erckmann-Chatrian ont exigé, dans l'_Ami
+Fritz_, une fontaine qui coulât; M. Gondinet, dans le _Club_, a demandé
+tous les accessoires authentiques d'un cercle. On peut sourire, hausser
+les épaules, dire que cela ne rend pas les oeuvres meilleures.
+Mais, derrière ces manies d'auteurs minutieux, il y a plus ou moins
+confusément la grande pensée d'un art de méthode et d'analyse, marchant
+parallèlement avec la science. Un écrivain viendra sans doute, qui
+mettra enfin au théâtre des personnages vrais dans des décors vrais, et
+alors on comprendra.
+
+
+
+II
+
+M. Francisque Sarcey, qui est l'autorité la plus compétente en la
+matière, a bien voulu répondre aux pages qu'on vient de lire. Il n'est
+point de mon avis, naturellement. M. Sarcey se contente de juger les
+oeuvres au jour le jour, sans s'inquiéter de l'ensemble de la production
+contemporaine, constatant simplement le succès ou l'insuccès, en donnant
+les raisons tirées de ce qu'il croit être la science absolue du théâtre.
+Je suis, au contraire, un philosophe esthéticien que passionne le
+spectacle des évolutions littéraires, qui se soucie peu au fond de la
+pièce jouée, presque toujours médiocre, et qui la regarde comme une
+indication plus ou moins nette d'une époque et d'un tempérament; en
+outre, je ne crois pas du tout à une science absolue, j'estime que tout
+peut se réaliser, au théâtre comme ailleurs. De là, nos divergences.
+Mais je suis bien tranquille, M. Sarcey se flatte d'apprendre chaque
+jour et de se laisser convaincre par les faits. Il sera convaincu par le
+fait naturaliste comme il vient de l'être par le fait romantique, sur le
+tard.
+
+La question des décors et des accessoires est un excellent terrain,
+circonscrit et nettement délimité, pour y porter l'étude des conventions
+au théâtre. En somme, les conventions sont la grosse affaire. On me
+dit que les conventions sont éternelles, qu'on ne supprimera jamais la
+rampe, qu'il y aura toujours des coulisses peintes, que les heures à la
+scène seront comptées comme des minutes, que les salons où se passent
+les pièces n'auront que trois murs. Eh! oui, cela est certain. Il est
+même un peu puéril de donner de tels arguments. Cela me rappelle un
+peintre classique, disant de Courbet: «Eh bien! quoi? qu'a-t-il inventé?
+est-ce que ses figures n'ont pas un nez, une bouche et deux yeux comme
+les miennes?»
+
+Je veux faire entendre qu'il y a, dans tout art, un fond matériel qui
+est fatal. Quand on fait du théâtre, on ne fait pas de la chimie. Il
+faut donc un théâtre, organisé comme les théâtres de l'époque où l'on
+vit, avec le plus ou le moins de perfectionnement du matériel employé.
+Il serait absurde de croire qu'on pourra transporter la nature telle
+quelle sur les planches, planter de vrais arbres, avoir de vraies
+maisons, éclairées par de vrais soleils. Dès lors, les conventions
+s'imposent, il faut accepter des illusions plus ou moins parfaites, à la
+place des réalités. Mais cela est tellement hors de discussion, qu'il
+est inutile d'en parler. C'est le fond même de l'art humain, sans lequel
+il n'y a pas de production possible. On ne chicane pas au peintre ses
+couleurs, au romancier son encre et son papier, à l'auteur dramatique sa
+rampe et ses pendules qui ne marchent pas.
+
+Seulement, prenons une comparaison. Qu'on lise par exemple un roman de
+mademoiselle de Scudéri et un roman de Balzac. Le papier et l'encre leur
+sont tolérés à tous deux; on passe sur cette infirmité de la création
+humaine. Or, avec les mêmes outils, mademoiselle de Scudéri va créer des
+marionnettes, tandis que Balzac créera des personnages en chair et en
+os. D'abord, il y a la question de talent; mais il y a aussi la question
+d'époque littéraire. L'observation, l'étude de la nature est devenue
+aujourd'hui une méthode qui était à peu près inconnue au dix-septième
+siècle. On voit donc ici la convention tournée, comme masquée par la
+puissance de la vérité des peintures.
+
+Les conventions ne font que changer; c'est encore possible. Nous ne
+pouvons pas créer de toutes pièces des êtres vivants, des mondes tirant
+tout d'eux-mêmes. La matière que nous employons est morte, et nous ne
+saurions lui souffler qu'une vie factice. Mais que de degrés dans cette
+vie factice, depuis la grossière imitation qui ne trompe personne,
+jusqu'à la reproduction presque parfaite qui fait crier au miracle!
+Affaire de génie, dira-t-on: sans doute, mais aussi, je le répète,
+affaire de siècle. L'idée de la vie dans les arts est toute moderne.
+Nous sommes emportés malgré nous vers la passion du vrai et du réel.
+Cela est indéniable, et il serait aisé de prouver par des exemples que
+le mouvement grandit tous les jours. Croit-on arrêter ce mouvement, en
+faisant remarquer que les conventions subsistent et se déplacent? Eh!
+c'est justement parce qu'il y a des conventions, des barrières entre
+la vérité absolue et nous, que nous luttons pour arriver le plus près
+possible de la vérité, et qu'on assiste à ce prodigieux spectacle de
+la création humaine dans les arts. En somme, une oeuvre n'est qu'une
+bataille livrée aux conventions, et l'oeuvre est d'autant plus grande
+qu'elle sort plus victorieuse du combat.
+
+Le fond de ceci est que, comme toujours, on s'en tient à la lettre. Je
+parle contre les conventions, contre les barrières qui nous séparent
+du vrai absolu; tout de suite on prétend que je veux supprimer les
+conventions, que je me fais fort d'être le bon Dieu. Hélas! je ne le
+puis. Peut-être serait-il plus simple de comprendre que je ne demande en
+somme à l'art que ce qu'il est capable de donner. Il est entendu que la
+nature toute nue est impossible a la scène. Seulement, nous voyons à
+cette heure, dans le roman, où l'on en est arrivé par l'analyse exacte
+des lieux et des êtres. J'ai nommé Balzac qui, tout en conservant les
+moyens artificiels de la publication en volumes, a su créer un monde
+dont les personnages vivent dans les mémoires comme des personnages
+réels. Eh bien! je me demande chaque jour si une pareille évolution
+n'est pas possible au théâtre, si un auteur ne saura pas tourner les
+conventions scéniques, de façon à les modifier et à les utiliser pour
+porter sur la scène une plus grande intensité de vie. Tel est, au fond,
+l'esprit de toute la campagne que je fais dans ces études.
+
+Et, certes, je n'espère pas changer rien à ce qui doit être. Je me donne
+le simple plaisir de prévoir un mouvement, quitte à me tromper. Je suis
+persuadé qu'on ne détermine pas à sa guise un mouvement au théâtre.
+C'est l'époque même, ce sont les moeurs, les tendances des esprits, la
+marche de toutes les connaissances humaines, qui transforment l'art
+dramatique, comme les autres arts. Il me semble impossible que nos
+sciences, notre nouvelle méthode d'analyse, notre roman, notre peinture,
+aient marché dans un sens nettement réaliste, et que notre théâtre reste
+seul, immobile, figé dans les traditions. Je dis cela, parce que je
+crois que cela est logique et raisonnable. Les faits me donneront tort
+ou raison.
+
+Il est donc bien entendu que je ne suis pas assez peu pratique pour
+exiger la copie textuelle de la nature. Je constate uniquement que
+la tendance paraît être, dans les décors et les accessoires, à se
+rapprocher de la nature le plus possible; et je constate cela comme
+un symptôme du naturalisme au théâtre. De plus, je m'en réjouis. Mais
+j'avoue volontiers que, lorsque je me montre enchanté du cerisier de
+_l'Ami Fritz_ et du cercle du _Club_, je me laisse aller au plaisir de
+trouver des arguments. Il me faut bien des arguments: je les prends où
+ils se présentent; je les exagère même un peu, ce qui est naturel. Je
+sais parfaitement que le cerisier vrai où monte Suzel est en bois et en
+carton, que le cercle où l'on joue, dans le _Club_, n'est, en somme,
+qu'une habile tricherie. Seulement, on ne saurait nier, d'autre part,
+qu'il n'y a pas des cerisiers ni des cercles pareils dans Scribe, que
+ce souci minutieux d'une illusion plus grande est tout nouveau. De là à
+constater au théâtre le mouvement qui s'est produit dans le roman, il
+n'y a qu'une déduction logique. Les aveugles seuls, selon moi, peuvent
+nier la transformation dramatique à laquelle nous assistons. Cela
+commence par les décors et les accessoires; cela finira par les
+personnages.
+
+Remarquez que les grands décors, avec des trucs et des complications
+destinés à frapper le public, me laissent singulièrement froid. Il y
+a des effets impossibles à rendre: une inondation par exemple, une
+bataille, une maison qui s'écroule. Ou bien, si l'on arrivait à
+reproduire de pareils tableaux, je serais assez d'avis qu'on coupât
+le dialogue. Cela est un art tout particulier, qui regarde le peindre
+décorateur et le machiniste. Sur cette pente, d'ailleurs, on irait vite
+à l'exhibition, au plaisir grossier des yeux. Pourtant, en mettant les
+trucs de côté, il serait très intéressant d'encadrer un drame dans de
+grands décors copiés sur la nature, autant que l'optique de la scène
+le permettrait. Je me souviendrai toujours du merveilleux Paris, au
+cinquième acte de _Jean de Thommeray_, les quais s'enfonçant dans la
+nuit, avec leurs files de becs de gaz. Il est vrai que ce cinquième acte
+était très médiocre. Le décor semblait fait pour suppléer au vide du
+dialogue. L'argument reste fâcheux aujourd'hui, car, si l'acte avait été
+bon, le décor ne l'aurait pas gâté, au contraire.
+
+Mais je confesse que je suis beaucoup plus louché par des reproductions
+de milieux moins compliqués et moins difficiles à rendre. Il est très
+vrai que le cadre ne doit pas effacer les personnages par son importance
+et sa richesse. Souvent les lieux sont une explication, un complément de
+l'homme qui s'y agite, à condition que l'homme reste le centre, le sujet
+que l'auteur s'est proposé de peindre. C'est lui qui est la somme totale
+de l'effet, c'est en lui que le résultat général doit s'obtenir; le
+décor réel ne se développe que pour lui apporter plus de réalité, pour
+le poser dans l'air qui lui est propre, devant le spectateur. En dehors
+de ces conditions, je fais bon marché de toutes les curiosités de la
+décoration, qui ne sont guère à leur place que dans les féeries.
+
+Nous avons conquis la vérité du costume. On observe aujourd'hui
+l'exactitude de l'ameublement. Les pas déjà faits sont considérables. Il
+ne reste guère qu'à mettre à la scène des personnages vivants, ce qui
+est, il est vrai, le moins commode. Dès lors, les dernières traditions
+disparaîtraient, on règlerait de plus en plus la mise en scène sur les
+allures de la vie elle-même. Ne remarque-t-on pas, dans le jeu de
+nos acteurs, une tendance réaliste très accentuée? La génération des
+artistes romantiques a si bien disparu, qu'on éprouve toutes les peines
+du monde à remonter les pièces de 1810; et encore les vieux amateurs
+crient-ils à la profanation. Autrefois, jamais un acteur n'aurait osé
+parler en tournant le dos au public; aujourd'hui, cela a lieu dans
+une foule de pièces. Ce sont de petits faits, mais des faits
+caractéristiques. On vit de plus en plus les pièces, on ne les déclame
+plus.
+
+Je me résume, en reprenant une phrase que j'ai écrite plus haut: une
+oeuvre n'est qu'une bataille livrée aux conventions, et l'oeuvre est
+d'autant plus grande qu'elle sort plus victorieuse du combat.
+
+
+
+III
+
+Quitte à me répéter, je reviens une fois de plus à la question des
+décors. Tout à l'heure, j'examinerai le très remarquable ouvrage de M.
+Adolphe Jullien sur le costume au théâtre. Je regrette beaucoup qu'un
+ouvrage semblable n'existe pas sur les décors. M. Jullien a bien dit, çà
+et là, un mot des décors; car, selon sa juste remarque, tout se tient
+dans les évolutions dramatiques; le même mouvement qui transforme
+les costumes, transforme en même temps les décors, et semble n'être
+d'ailleurs qu'une conséquence des périodes littéraires elles-mêmes.
+Mais il n'en est pas moins désirable qu'un livre spécial soit fait sur
+l'histoire des décors, depuis les tréteaux où l'on jouait les Mystères,
+jusqu'à nos scènes actuelles qui se piquent du naturalisme le plus
+exact. En attendant, sans avoir la prétention de toucher au grand
+travail historique qu'elle nécessiterait, je vais essayer de poser la
+question d'une façon logique.
+
+M. Sarcey a fait toute une campagne contre l'importance que nos théâtres
+donnent aujourd'hui aux décors. Ils a dit, comme toujours, d'excellentes
+choses, pleines de bon sens; mais j'estime qu'il a tout brouillé
+et qu'il faudrait, pour s'entendre, éclairer un peu la question et
+distinguer les différents cas.
+
+D'abord, mettons de côté la féerie et le drame à grand spectacle.
+J'entends rester dans la littérature. Il est certain que les pièces où
+certains tableaux sont uniquement des prétextes à décors, tombent par
+là même au rang des exhibitions foraines; elles ont dès lors un intérêt
+particulier, faites pour les yeux; elles sont souvent intéressantes par
+le luxe et l'art qu'on y déploie. C'est tout un genre, dont je ne pense
+pas que M. Sarcey demande la disparition. Les décors y sont d'autant
+plus à leur place, qu'ils y jouent le principal rôle. Le public s'y
+amuse; ceux qui n'aiment pas ça, n'ont qu'à rester chez eux. Quant à la
+littérature, elle demeure complètement étrangère à l'affaire, et dès
+lors elle ne saurait en souffrir.
+
+J'entends bien, d'ailleurs, ce dont M. Sarcey se plaint. Il accuse les
+directeurs et les auteurs de spéculer sur ce goût du public pour les
+décors riches, en introduisant quand même des décors à sensation dans
+des oeuvres littéraires qui devraient s'en passer. Par exemple, on se
+souvient des magnificences de _Balsamo_; il y avait là une galerie des
+glaces et un feu d'artifice d'une utilité discutable au point de vue du
+drame, et qui, du reste, ne sauvèrent pas la pièce. Eh bien! dans ce cas
+nettement défini, M. Sarcey a raison. Un décor qui n'a pas d'utilité
+dramatique, qui est comme une curiosité à part, mise là pour éblouir le
+public, ravale un ouvrage au rang inférieur de la féerie et du mélodrame
+à spectacle. En un mot, le décor pour le décor, si riche et si curieux
+soit-il, n'est qu'une spéculation et ne peut que gâter une oeuvre
+littéraire.
+
+Mais cela entraîne-t-il la condamnation du décor exact, riche ou pauvre?
+Doit-on toujours citer le théâtre de Shakespeare, où les changements à
+vue étaient simplement indiqués par des écriteaux? Faut-il croire
+que nos pièces modernes pourraient se contenter, comme les pièces du
+dix-septième siècle, d'un décor abstrait, salon sans meubles, péristyle
+de temple, place publique? En un mot, est-on bien venu de déclarer que
+le décor n'a aucune importance, qu'il peut être quelconque, que le drame
+est dans les personnages et non dans les lieux où ils s'agitent? C'est
+ici que la question se pose sérieusement.
+
+Une fois encore, je me trouve en face d'un absolu. Les critiques qui
+défendent les conventions, disent à tous propos: «le théâtre», et ce mot
+résume pour eux quelque chose de définitif, de complet, d'immuable: le
+théâtre est comme ceci, le théâtre est comme cela. Ils vous envoient
+Shakespeare et Molière à la tête. Du moment où les maîtres, il y a deux
+siècles, faisaient jouer des chefs-d'oeuvre sans décors, nous sommes
+ridicules d'exiger aujourd'hui, pour nos oeuvres médiocres, les lieux
+exacts, avec un embarras extraordinaire d'accessoires. Et de là à parler
+de la mode, il n'y a pas loin. Pour les critiques en question, il
+semble que notre goût actuel, notre souci de la vérité des milieux, de
+l'illusion scénique poussée aux dernières limites, ne soit qu'une pure
+affaire de mode, un engouement du public qui passera. Ainsi, M. Sarcey
+s'est demandé pourquoi meubler un salon; ne peignait on pas tout dans le
+décor autrefois? et il n'est pas éloigné de vouloir qu'on revienne à la
+nudité ancienne, qui avait l'avantage de laisser la scène plus libre.
+En effet, pourquoi ne retournerait-on pas au décor abstrait, si rien
+ne nous en empêche, s'il n'y a dans nos complications actuelles qu'un
+caprice? M. Sarcey, avec son bon sens pratique, fait valoir tous les
+avantages: l'économie, les pièces montées plus vite, la littérature
+épurée et triomphant seule.
+
+Mon Dieu! cela est fort juste, fort raisonnable. Mais, si nous ne
+retournons pas au décor abstrait, c'est que nous ne le pouvons pas, tout
+bonnement. Il n'y a pas le moindre engouement dans notre fait. Le décor
+exact s'est imposé de lui-même, peu à peu, comme le costume exact. Ce
+c'est pas une affaire de mode, c'est une affaire d'évolution humaine et
+sociale. Nous ne pouvons pas plus revenir aux écriteaux de Shakespeare,
+que nous ne pouvons revivre au seizième siècle. Cela nous est défendu.
+Sans doute des chefs-d'oeuvre ont poussé dans cette convention du décor;
+car ils étaient là comme dans leur sol naturel; mais, ce sol n'est plus
+le nôtre, et je défie un auteur dramatique d'aujourd'hui de rien créer
+de vivant, s'il ne plante pas solidement son oeuvre dans notre terre du
+dix-neuvième siècle.
+
+Comment un homme de l'intelligence de M. Sarcey ne tient-il pas compte
+du mouvement qui transforme continuellement le théâtre? Il est très
+lettré, très érudit; il connaît comme pas un notre répertoire ancien
+et moderne; il a tous les documents pour suivre l'évolution qui s'est
+produite et qui continue. C'est là une étude de philosophie littéraire
+qui devrait le tenter. Au lieu de s'enfermer dans une rhétorique
+étroite, au lieu de ne voir dans le théâtre qu'un genre soumis à
+des lois, pourquoi n'ouvre-t-il pas sa fenêtre toute grande et ne
+considère-t-il pas le théâtre comme un produit humain, variant avec les
+sociétés, s'élargissant avec les sciences, allant de plus en plus à
+cette vérité qui est notre but et notre tourment?
+
+Je reste dans la question des décors. Voyez combien le décor abstrait
+du dix-septième siècle répond à la littérature dramatique du temps.
+Le milieu ne compte pas encore. Il semble que le personnage marche en
+l'air, dégagé des objets extérieurs. Il n'influe pas sur eux, et il
+n'est pas déterminé par eux. Toujours il reste à l'état de type, jamais
+il n'est analysé comme individu. Mais, ce qui est plus caractéristique,
+c'est que le personnage est alors un simple mécanisme cérébral; le
+corps n'intervient pas, l'âme seule fonctionne, avec les idées, les
+sentiments, les passions. En un mot, le théâtre de l'époque emploie
+l'homme psychologique, il ignore l'homme physiologique. Dès lors, le
+milieu n'a plus de rôle à jouer, le décor devient inutile. Peu importe
+le lieu où l'action se passe, du moment qu'on refuse aux différents
+lieux toute influence sur les personnages. Ce sera une chambre, un
+vestibule, une forêt, un carrefour; même un écriteau suffira. Le drame
+est uniquement dans l'homme, dans cet homme conventionnel qu'on a
+dépouillé de son corps, qui n'est plus un produit du sol, qui ne trempe
+plus dans l'air natal. Nous assistons au seul travail d'une machine
+intellectuelle, mise à part, fonctionnant dans l'abstraction.
+
+Je ne discuterai point ici s'il est plus noble en littérature de rester
+dans cette abstraction de l'esprit ou de rendre au corps sa grande
+place, par amour de la vérité. Il s'agit pour le moment de constater de
+simples faits. Peu à peu, l'évolution scientifique s'est produite, et
+nous avons vu le personnage abstrait disparaître pour faire place à
+l'homme réel, avec son sang et ses muscles. Dès ce moment, le rôle des
+milieux est devenu de plus en plus important. Le mouvement qui s'est
+opéré dans les décors part de là, car les décors ne sont en somme que
+les milieux où naissent, vivent et meurent les personnages.
+
+Mais un exemple est nécessaire, pour bien faire comprendre ce mouvement.
+Prenez par exemple l'Harpagon de Molière. Harpagon est un type, une
+abstraction de l'avarice. Molière n'a pas songé à peindre un certain
+avare, un individu déterminé par des circonstances particulières; il a
+peint l'avarice, en la dégageant même de ses conditions extérieures, car
+il ne nous montre seulement pas la maison de l'avare, il se contente de
+le faire parler et agir. Prenez maintenant le père Grandet, de Balzac.
+Tout de suite, nous avons un avare, un individu qui a poussé dans un
+milieu spécial; et Balzac a dû peindre le milieu, et nous n'avons pas
+seulement avec lui l'abstraction philosophique de l'avarice, nous avons
+l'avarice étudiée dans ses causes et dans ses résultats, toute la
+maladie humaine et sociale. Voilà en présence la conception littéraire
+du dix-septième siècle et celle du dix-neuvième: d'un côté, l'homme
+abstrait, étudié hors de la nature; de l'autre, l'homme d'après la
+science, remis dans la nature et y jouant son rôle strict, sous des
+influences de toutes sortes.
+
+Eh bien! il devient dès lors évident que, si Harpagon peut jouer son
+drame dans n'importe quel lieu, dans un décor quelconque, vague et mal
+peint, le père Grandet ne peut pas plus jouer le sien en dehors de
+sa maison, de son milieu, qu'une tortue ne saurait vivre hors de sa
+carapace. Ici, le décor fait partie intégrante du drame; il est de
+l'action, il l'explique, et il détermine le personnage.
+
+La question des décors n'est pas ailleurs. Ils ont pris au théâtre
+l'importance que la description a prise dans nos romans. C'est montrer
+un singulier entêtement dans l'absolu, que de ne pas comprendre
+l'évolution fatale qui s'est accomplie, et la place considérable qu'ils
+tiennent légitimement aujourd'hui dans notre littérature dramatique. Ils
+n'ont cessé depuis deux cents ans de marcher vers une exactitude de plus
+en plus grande, du même pas d'ailleurs et au travers des mêmes obstacles
+que les costumes. A cette heure, la vérité triomphe partout. Ce n'est
+pas que nous soyons arrivés à un emploi sage de cette vérité des
+milieux. On sacrifie plus à la richesse et à l'étrangeté qu'à
+l'exactitude. Ce que je voudrais, ce serait, chez les auteurs
+dramatiques, un souci du décor vrai, uniquement lorsque le décor
+explique et détermine les faits et les personnages. Je reprends _Eugénie
+Grandet_, qui a été mise au théâtre, mais très médiocrement; eh bien! il
+faudrait que, dès le lever du rideau, on se crût chez le père Grandet;
+il faudrait que les murs, que les objets ajoutassent à l'intérêt du
+drame, en complétant les personnages comme le fait la nature elle-même.
+
+Tel est le rôle des décors. Ils élargissent le domaine dramatique en
+mettant la nature elle-même au théâtre, dans son action sur l'homme. On
+doit les condamner, dès qu'ils sortent de cette fonction scientifique,
+dès qu'ils ne servent plus à l'analyse des faits et des personnages.
+Ainsi, M. Sarcey a raison, lorsqu'il blâme la magnificence avec laquelle
+on remonte les anciennes tragédies; c'est méconnaître leur véritable
+cadre. Tout décor ajouté à une oeuvre littéraire comme un ballet,
+uniquement pour boucher un trou, est un expédient fâcheux. Au contraire,
+il faut applaudir, lorsque le décor exact s'impose comme le milieu
+nécessaire de l'oeuvre, sans lequel elle resterait incomplète et ne se
+comprendrait plus. Et, la question se trouvant ainsi posée, il n'y a
+qu'à laisser la critique faire pour ou contre des campagnes qui ne
+hâteront ni n'arrêteront l'évolution naturaliste au théâtre. Cette
+évolution est un travail humain et social sur lequel des volontés
+isolées ne peuvent rien. Malgré son autorité, M. Sarcey ne nous ramènera
+pas aux décors abstraits de Molière et de Shakespeare, pas plus qu'il ne
+peut ressusciter les artistes du dix-septième siècle avec leurs costumes
+et le public de l'époque avec ses idées. Élargissez donc le chemin et
+laissez passer l'humanité en marche.
+
+
+
+LE COSTUME
+
+I
+
+Je viens de lire un bien intéressant ouvrage: l'_Histoire du costume au
+théâtre_, par M. Adolphe Jullien.
+
+Depuis bientôt quatre ans que je m'occupe de critique dramatique, me
+souciant moins des oeuvres que du mouvement littéraire contemporain, me
+passionnant surtout contre les traditions et les conventions, j'ai senti
+bien souvent de quelle utilité serait une histoire de notre théâtre
+national. Sans doute, cette histoire a été faite, et plusieurs fois.
+Mais je n'en connais pas une qui ait été écrite dans le sens où je la
+voudrais, sur le plan que je vais tâcher d'esquisser largement.
+
+Je voudrais une Histoire de notre théâtre qui eût pour base, comme
+l'_Histoire de la littérature anglaise_, de M. Taine, le sol même, les
+moeurs, les moments historiques, la race et les facultés maîtresses.
+C'est là aujourd'hui la meilleure méthode critique, lorsqu'on l'emploie
+sans outrer l'esprit de système. Et cette Histoire montrerait alors
+clairement, en s'appuyant sur les faits, le lent chemin parcouru
+depuis les Mystères jusqu'à nos comédies modernes, toute une évolution
+naturaliste, qui, partie des conventions les plus blessantes et les
+plus grossières, les a peu à peu diminuées d'année en année, pour se
+rapprocher toujours davantage des réalités naturelles et humaines.
+Tel serait l'esprit même de l'oeuvre, l'ouvrage tendrait simplement
+à prouver la marche constante vers la vérité, une poussée fatale,
+un progrès s'opérant à la fois dans les décors, les costumes, la
+déclamation, les pièces, et aboutissant à nos luttes actuelles. Je
+souris, lorsqu'on m'accuse de me poser en révolutionnaire. Eh! je sais
+bien que la révolution a commencé du jour où le premier dialogue a été
+écrit, car c'est une fatalité de notre nature, de ne pouvoir rester
+stationnaire, de marcher, même malgré nous, à un but qui se recule sans
+cesse.
+
+Les aimables fantaisistes ont un argument: dans les lettres, le progrès
+n'existe pas. Sans doute, si l'on parle du génie. L'individualité d'un
+écrivain existe en dehors des formules littéraires de son temps. Peu
+importe la situation où il trouve les lettres à sa naissance; il s'y
+taille une place, il laisse quand même une production puissante, qui
+a sa date; seulement, j'ajouterai que tous les génies ont été
+révolutionnaires, qu'ils ont précisément grandi au-dessus des autres,
+parce qu'ils ont élargi la formule de leur âge. Ainsi donc, il faut
+distinguer entre l'individualité des écrivains et le progrès des
+lettres. J'accorde qu'en tous temps, avec les formules les plus fausses,
+au milieu des conventions les plus ridicules, le génie a laissé des
+monuments impérissables. Mais il faut qu'on m'accorde ensuite que les
+époques se transforment, que la loi de ce mouvement paraît être
+un besoin constant de mieux voir et de mieux rendre. En somme,
+l'individualité est comme la graine qui tombe dans tel ou tel terrain;
+sans elle pas de plante, elle est la vie; mais le terrain a aussi son
+importance, car c'est lui qui va déterminer, par sa nature, les façons
+d'être de la plante.
+
+Je me suis toujours prononcé pour l'individualité. Elle est l'unique
+force. Cependant, nous n'irions pas loin dans nos études critiques, si
+nous voulions l'abstraire de l'époque où elle se produit. Nous sommes
+tout de suite forcés d'en arriver à l'étude du terrain. C'est cette
+étude du terrain qui m'intéresse, parce qu'elle m'apparaît pleine
+d'enseignements. Puis, nous nous trouvons ici dans un domaine qui
+devient de jour en jour scientifique. Si on laisse l'individualité de
+côté pour la reprendre et l'étudier chaque fois qu'elle se produira;
+si on se borne à examiner, par exemple, l'histoire des conventions au
+théâtre: on reste frappé de cette loi constante dont je viens de parler,
+de ce lent progrès vers toutes les vérités. Cela est indéniable.
+
+Je ne fais qu'indiquer à larges traits un plan général. Prenez les
+décors: c'est d'abord des toiles pendues à des cordes; c'est ensuite les
+compartiments des Mystères, puis un même décor pour toutes les pièces,
+puis un décor fait en vue de chaque oeuvre, puis une recherche de plus
+en plus marquée de l'exactitude des lieux, jusqu'aux copies si fidèles
+de notre temps. Prenez les costumes, et j'y reviendrai longuement avec
+M. Julien: même gradation, la fantaisie et l'insouciance comme point
+de départ, et une continuelle réforme aboutissant à nos scrupules
+historiques d'aujourd'hui. Prenez la déclamation, l'art du comédien:
+pendant deux siècles, on déclame sur un ton ampoulé, on lance les vers
+comme un chant d'église, sans la moindre recherche de la justesse et de
+la vie; puis, avec mademoiselle Clairon, avec Lekain, avec Talma, le
+progrès s'accomplit très péniblement et au milieu des discussions.
+Ce qu'on parait ignorer, c'est que, si l'on jouait aujourd'hui, à la
+Comédie-Française, une pièce de Corneille, de Molière ou de Racine,
+comme elle a été jouée à la création, on se tiendrait les côtes de
+rire, tant les décors, les costumes et le ton des acteurs sembleraient
+grotesques.
+
+Voilà qui est clair. Le progrès, ou si l'on aime mieux l'évolution, ne
+peut faire doute pour personne. Depuis le quinzième siècle, il s'est
+produit ce que je nommerai un besoin d'illusion plus grand. Les
+conventions, les erreurs de toutes sortes ont disparu, une à une, chaque
+fois qu'une d'entre elles a fini par trop choquer le public. On doit
+ajouter qu'il a fallu des années et l'effort des plus grands génies pour
+venir à bout des moindres contre sens. C'est là ce que je voudrais voir
+établi nettement par une Histoire de notre théâtre national.
+
+Tenez, une des questions les plus curieuses et qui montre bien
+l'imbécillité de la convention. Au quinzième siècle, tous les rôles de
+femme étaient tenus par de jeunes garçons. Ce fut seulement sous Henri
+IV qu'une actrice osa paraître sur les planches. Mais cette audace causa
+un scandale affreux; le public se fâchait, trouvait cela immoral. Et le
+plus étonnant, c'est que le déguisement des jeunes garçons, ces jupes
+qu'ils portaient, donnaient naissance à de honteuses débauches, à
+des amours monstrueux, qui semblaient ne choquer personne. On sait
+aujourd'hui combien est pénible pour notre public, même dans la farce,
+l'entrée d'un comique vêtu d'une robe; c'est juste l'effet contraire,
+nous voyons une indécence où nos pères trouvaient une nécessité morale,
+car pour eux une femme qui paraissait sur un théâtre prostituait son
+sexe. D'ailleurs, pendant tout le dix-septième siècle, des hommes
+tinrent encore les rôles de vieilles femmes et de soubrettes. Ce fut
+Béjart qui créa madame Pernelle. Beauval parut dans madame Jourdain,
+madame de Sottenville, Philaminte. Essayez aujourd'hui de rétablir une
+pareille distribution, et la tentative semblera ordurière.
+
+Ajoutez que beaucoup de rôles étaient joués sous le masque. Cela du coup
+tuait l'expression, tout un coin de l'art du comédien. Pourvu que le
+vers fût lancé, le public était content. Il paraissait n'éprouver aucun
+besoin de réalité matérielle. J'ai trouvé dans l'ouvrage de M. Jullien
+une phrase qui m'a frappé. «Oreste, César, Horace, dit-il, étaient
+burlesquement travestis en courtisans de la plus grande cour d'Europe,
+et cette mode, qui nous paraîtrait aujourd'hui si déplaisante, ne
+choquait en rien nos ancêtres, qui semblaient, à dire vrai, ne juger
+les oeuvres dramatiques que par les yeux de la pensée, en faisant
+abstraction complète de la représentation théâtrale.» Tout est là,
+méditez cette expression: «Les yeux de la pensée».
+
+En effet, la grande évolution naturaliste, qui part du quinzième siècle
+pour arriver au nôtre, porte tout entière sur la substitution lente de
+l'homme physiologique à l'homme métaphysique. Dans la tragédie,
+l'homme métaphysique, l'homme d'après le dogme et la logique, régnait
+absolument. Le corps ne comptant pas, l'âme étant regardée comme
+l'unique pièce intéressante de la machine humaine, tout drame se passait
+en l'air, dans l'esprit pur. Dès lors, à quoi bon le monde tangible?
+Pourquoi s'inquiéter du lieu où se passait l'action? Pourquoi s'étonner
+d'un costume baroque, d'une déclamation fausse? Pourquoi remarquer que
+la reine Didon était un garçon que sa barbe naissante forçait à porter
+un masque? Tout cela n'importait pas, on ne descendait pas à ces
+misères, on écoutait la pièce comme une dissertation d'école sur un cas
+donné. Cela se passait au-dessus de l'homme, dans le monde des idées, si
+loin de l'homme réel, que la réalité du spectacle aurait gêné.
+
+Tel est le point de départ, le point religieux dans les Mystères, le
+point philosophique plus tard dans la tragédie. Et c'est dès le début
+aussi que l'homme naturel, étouffé sous la rhétorique et sous le dogme,
+se débat sourdement, veut se dégager, fait de longs efforts inutiles,
+puis finit par s'imposer membre à membre. Toute l'histoire de notre
+théâtre est dans ce triomphe de l'homme physiologique apparaissant
+davantage à chaque époque, sous le mannequin de l'idéalisme religieux et
+philosophique. Corneille, Molière, Racine, Voltaire, Beaumarchais, et
+de nos jours, Victor Hugo, Emile Augier, Alexandre Dumas fils, Sardou
+lui-même, n'ont eu qu'une besogne, même lorsqu'ils ne s'en sont pas
+nettement rendu compte: augmenter la réalité de l'oeuvre dramatique,
+progresser dans la vérité, dégager de plus en plus l'homme naturel et
+l'imposer au public. Et, fatalement, l'évolution ne s'arrête pas avec
+eux, elle continue, elle continuera toujours. L'humanité est très jeune.
+
+M. Jullien a parfaitement compris cette évolution, lorsqu'il a écrit
+ceci: «Il est à remarquer que, dans toute l'histoire du théâtre en
+France, non seulement la déclamation et le jeu des acteurs sont en
+rapport avec le costume théâtral et en ont suivi les modifications, mais
+que ce rapport existait aussi entre les costumes et les défauts des
+pièces. Rien n'est isolé au théâtre; tout s'enchaîne et se tient:
+défauts et décadence, qualités et progrès.»
+
+C'est très juste. Je l'ai dit, l'évolution se porte sur tout et c'est
+justement là ce qui en montre le caractère scientifique. Aucun caprice;
+une marche logique, allant à un but déterminé. Les étapes elles-mêmes,
+plus ou moins retardées, s'expliquent par des causes fixes, la
+résistance du public et des moeurs, la venue de grands écrivains et
+de grands acteurs, les circonstances historiques, favorables ou
+défavorables. Si un esprit sincère, amoureux de l'étude, écrivait
+l'Histoire que je demande, il nous ferait faire un bien grand pas dans
+cette question de la convention que j'ai prise pour champ de lutte. Je
+puiserais dans cette oeuvre des arguments décisifs, et je suis persuadé
+que toutes les intelligences nettes seraient bientôt de mon côté.
+
+Mais voilà, cette Histoire de notre théâtre n'existe pas, et ce n'est
+pas moi qui l'écrirai, car elle demanderait un loisir dont je ne puis
+disposer. Plus tard, on l'écrira, cela est certain; l'évolution qui
+se produit dans notre critique elle-même, la conduit à ces études
+d'ensemble, à cette analyse des grands mouvements de l'esprit.
+Aujourd'hui, si nous manquons d'arguments, c'est que tout le passé doit
+être remis en question, et être fouillé avec nos nouvelles méthodes. La
+besogne de déblaiement sera beaucoup plus facile pour nos petits-fils,
+parce qu'ils auront des outils solides. Chaque jour, je me sens arrêté,
+faute de pouvoir procéder aux études nécessaires. Et ce qui me manque
+surtout, c'est une Histoire générale de notre littérature, écrite sur
+les documents exacts et d'après la méthode scientifique.
+
+Dès lors, on doit comprendre quelle a été ma joie, en lisant l'_Histoire
+du costume au théâtre_, qui ne traite a la vérité qu'un côté assez
+restreint de la question, mais qui suffit pour indiquer nettement
+l'évolution naturaliste au théâtre, depuis le quinzième siècle jusqu'à
+nos jours. La tentative est excellente; maintenant on peut voir ce que
+donnerait une Histoire générale.
+
+
+
+II
+
+Du quinzième siècle au dix-septième, la confusion est absolue pour
+le costume au théâtre. Ce qui domine, c'est un besoin de richesse
+croissant, sans aucun souci de bon sens ni d'exactitude. Dans les
+ballets, dans les embryons des premiers opéras, on voit les déesses, les
+rois, les reines, vêtus d'étoffes d'or et d'argent, avec une fantaisie
+et une prodigalité dont nos féeries peuvent donner une idée. Les pièces
+historiques, d'ailleurs, sont traitées de la même façon; les Grecs, les
+Romains, ont des ajustements mythologiques du caprice le plus singulier.
+Pourtant, dès Mazarin, un mouvement se produit vers la vérité; le
+cardinal apportait de l'Italie le goût de l'antiquité; seulement, il
+faut ajouter que les costumes offraient toujours d étranges compromis.
+Enfin, arrive le costume romain, tel que le portaient les héros de
+Racine. Ce costume était copié sur celui des statues d'empereurs romains
+que nous a laissées l'antiquité. Mais Louis XIV, qui venait de l'adopter
+pour ses carrousels, l'avait défiguré d'une étonnante manière. Écoutez M
+Jullien:
+
+«La cuirasse, tout en gardant la même forme, est devenue un corps de
+brocart; les knémides se sont changées en brodequins de soie brodée
+s'adaptant sur des souliers à talons rouges, et les noeuds de rubans
+remplacent les franges des épaules. Enfin, un tonnelet dentelé, rond
+et court, un petit glaive dont le baudrier passe sous la cuirasse;
+par-dessus tout cela la perruque et la cravate de satin: voilà ce qui
+composait l'habit à la romaine du dix-septième siècle. Le casque de
+carrousel, qui reste dans l'opéra, est le plus souvent remplacé dans la
+tragédie par le chapeau de cour avec plumes.»
+
+Voilà dans quel attirail ont été créés tous les chefs-d'oeuvre de
+Racine. D'ailleurs, les tragédies de Corneille étaient, elles aussi,
+mises à cette mode; on voyait Horace poignarder Camille en gants blancs.
+Et remarquez qu'il y avait là un progrès, car jusqu'à un certain point
+ce costume d'apparat se basait sur la vérité. Racine fît bien quelques
+efforts pour se soustraire aux modes du temps; mais il n'insista guère.
+Molière fut plus énergique; on connaît l'anecdote qui le montre entrant
+dans la loge de sa femme, le soir de la première représentation de
+_Tartufe_, et la faisant se déshabiller, en la trouvant vêtue d'un
+costume magnifique pour jouer le rôle d'une femme «qui est incommodée»
+dans la pièce. Les acteurs comiques, en effet, ne respectaient pas plus
+la vérité que les acteurs tragiques. La richesse dominait quand même.
+Une des causes de ce luxe, sans nécessité le plus souvent, venait de
+l'habitude où étaient les seigneurs de donner en cadeau aux comédiens,
+comme une marque de satisfaction, des habits superbes qu'ils avaient
+portés. On comprend dès lors la bizarre confusion que devaient produire
+sur la scène ces costumes contemporains d'un luxe outré, mêlés à des
+costumes défraîchis de toutes les coupes et de toutes les modes. En un
+mot, le pêle-mêle le plus barbare régnait, sans que le public parût
+choqué. On s'en tenait à l'homme métaphysique, à une idée d'abstraction
+et de rhétorique, comme je le disais plus haut.
+
+Tout le dix-septième siècle a donc été faux et majestueux. Pendant la
+première moitié du dix-huitième siècle, on voit se dérouler une période
+de transition. Nous ne pouvons au juste nous faire une idée des
+obstacles que rencontrait le triomphe de la vérité du costume. On devait
+lutter contre la tradition, contre les habitudes du public, le goût et
+l'inertie des comédiens, surtout la coquetterie des comédiennes. Il a
+fallu des années d'efforts, au milieu des railleries et des insultes,
+pour que le naturalisme s'imposât, dans cette question si simple et
+d'ailleurs secondaire de l'exactitude historique. Ce fut pourtant des
+femmes que partit la réforme: mademoiselle de Maupin osa paraître à
+l'Opéra, dans le rôle de Médée, les mains vides, sans la baguette
+traditionnelle, audace énorme qui révolutionna le public; d'autre part,
+dans l'_Andrienne_, madame Dancourt imagina une sorte de robe longue
+ouverte, qui convenait à son rôle d'une femme relevant de couches. Mais
+un nouveau caprice faillit tout compromettre. Croyant arriver à plus de
+vérité, les actrices adoptèrent, pour toutes les pièces, des vêtements
+identiques à ceux des dames de la cour. Et, dès lors, commença le long
+compromis entre le moderne et l'antique, qui a duré jusqu'à Talma.
+
+«Les actrices tragiques, dit M. Jullien, eurent de grands paniers,
+des robes de cour, des plumets et des diamants sur la tête; elles se
+surchargeaient de franges, d'agréments, de rubans multicolores.» Et
+ce n'était pas seulement les grands rôles qui se paraient ainsi, les
+suivantes et les soubrettes, jusqu'aux paysannes, se montraient vêtues
+de velours et de soie, les bras et les épaules chargés de pierreries.
+Elles agissaient ainsi autant par convenance que par coquetterie, car
+elles auraient cru manquer au public en paraissant habillées simplement
+dans le costume de leurs rôles. D'ailleurs, cette idée ne venait à
+personne, excepté à des esprits très nets qui devançaient leur époque,
+qui réclamaient une réforme des costumes, de la diction, du théâtre tout
+entier, et qu'on injuriait en se moquant d'eux. Voilà qui doit nous
+donner du courage, à nous autres dont les idées naturalistes paraissent
+aujourd'hui si drôles et si odieuses à la fois.
+
+Je résume ici à grands traits, je néglige les transitions. Mademoiselle
+Sallé, une danseuse célèbre de l'Opéra, se permit la première de
+paraître, dans Pygmalion, sans panier, sans jupe, sans corps, échevelée,
+et sans aucun ornement sur la tête. Elle avait rencontré en France de
+tels obstacles, de telles mauvaises volontés, qu'elle s'était vue forcée
+d'aller créer le rôle à Londres. Plus tard, elle eut un grand succès à
+Paris. Mais j'arrive à mademoiselle Clairon, qui a tant fait pour la
+réforme du costume et de la diction. Elle étudiait l'antiquité, elle
+cherchait l'esprit de ses rôles dans les monuments historiques.
+Pourtant, elle résista longtemps aux conseils de Marmontel, qui la
+suppliait de quitter la déclamation chantante, comme elle avait quitté
+les oripeaux du grand siècle. Un jour, elle voulut tenter la partie.
+Il faut laisser ici la parole à Marmontel, qui a parlé de cette
+représentation: «L'événement passa son attente et la mienne. Ce ne fut
+plus l'actrice, ce fut Roxane elle-même que l'on crut voir et entendre.
+On se demandait: Où sommes-nous? On n'avait rien entendu de pareil.»
+Quel beau cri d'étonnement et quelle surprise dans ce triomphe brusque
+de la vérité!
+
+Mademoiselle Clairon ne devait pas s'en tenir là. Elle joua _l'Electre_,
+de Crébillon, huit jours plus tard. Marmontel, qui a défendu la vérité
+au théâtre avec passion, écrit encore ceci: «Au lieu du panier ridicule
+et de l'ample robe de deuil qu'on lui avait vus dans ce rôle, elle
+y parut en simple habit d'esclave, échevelée et les bras chargés de
+longues chaînes. Elle y fut admirable, et, quelque temps après, elle fut
+plus sublime encore dans _l'Electre_, de Voltaire. Ce rôle, que Voltaire
+lui avait fait déclamer avec une lamentation continuelle et monotone,
+parlé plus naturellement, acquit une beauté inconnue à lui-même.»
+Mademoiselle Clairon poussa si loin ce qu'on appellerait aujourd'hui la
+passion du naturalisme, qu'un jour, au cinquième acte de _Didon_, elle
+crut pouvoir paraître en chemise, absolument en chemise, «afin de
+marquer, dit M. Jullien, quel désordre portait dans ses sens le songe
+qui l'avait chassée de son lit.» Il est vrai qu'elle ne recommença pas.
+Nous autres, gens de peu de morale comme on sait, nous n'en sommes
+pourtant pas encore à réclamer la chemise.
+
+Je suis obligé de me hâter, je passe à Lekain qui fut également un des
+grands réformateurs du théâtre. «D'abord fougueux et sans règle, dit M.
+Jullien, mais plein d'une chaleur communicative, il plut à la jeunesse
+et déplut aux amateurs de l'ancienne psalmodie qui l'appelaient le
+_taureau_, parce qu'ils ne retrouvaient plus chez lui cette diction
+chantante et martelée, cette déclamation redondante qui les berçait si
+doucement d'habitude.» Il s'occupa beaucoup aussi du costume, il parut
+d'abord dans Oreste avec un vêtement dessiné par lui qui étonna, mais
+qui fut accepté. Plus tard, il s'enhardit jusqu'à jouer Ninias, les
+manches retroussées, les bras teints de sang, les yeux hagards. On était
+bien loin de la tragédie pompeuse de Louis XIV. Pourtant, il ne faut
+pas croire que le costume de cour eût complètement disparu. Malgré ses
+audaces, Lekain laissa beaucoup à faire à Talma.
+
+Je passe rapidement sur madame Favart, qui la première joua des
+paysannes avec des sabots à l'Opéra-Comique, sur la Saint-Huberty, une
+artiste lyrique de génie, qui porta le premier costume de Didon vraiment
+historique, une tunique de lin, des brodequins lacés sur le pied nu,
+une couronne entourée d'un voile retombant par derrière, un manteau de
+pourpre, une robe attachée par une ceinture au-dessous de la gorge. Je
+passe également sur Clairval, Dugazon et Larive, qui continuèrent plus
+ou moins les réformes de mademoiselle Clairon et de Lekain. A ce moment,
+un grand pas était fait; mais, si le mouvement de réforme s'accentuait,
+on était encore loin de la vérité. Les coupes des vêtements étaient
+changées, mais les étoffes trop riches demeuraient. Talma allait enfin
+porter le dernier coup à la convention.
+
+Ce comédien de génie fut passionné pour son art. Il fouilla l'antiquité,
+il réunit une collection de costumes et d'armes, il se fit dessiner
+des costumes par David, ne négligeant aucune source, voulant la vérité
+exacte pour arriver au caractère. Ici, je me permettrai une longue
+citation qui résumera les réformes opérées par Talma.
+
+«Il parut dans le rôle du tribun Proculus, de _Brutus_, vêtu d'un
+costume fidèlement calqué sur les habits romains. Le rôle n'avait pas
+quinze vers; mais cette heureuse innovation qui, d'abord, étonna
+et laissa quelques minutes le public en suspens, finit par être
+applaudie... Au foyer, un de ses camarades lui demanda «s'il avait mis
+des draps mouillés sur ses épaules?» tandis que la charmante Louise
+Contat, lui adressant sans le vouloir l'éloge le plus flatteur,
+s'écriait: «Voyez donc Talma, qu'il est laid! Il a l'air d'une statue
+antique.» Pour toute réponse, le tragédien déroula aux yeux des
+persifleurs le modèle même que David lui avait dessiné pour son costume.
+A son entrée en scène, madame Vestris le regarda des pieds à la tête,
+et tandis que Brutus lui adressait son couplet, elle échangeait à voix
+basse avec Talma-Proculus ce rapide dialogue: «--Mais vous avez les bras
+nus, Talma!--Je les ai comme les avaient les Romains.--Mais, Talma, vous
+n'avez pas de culotte.--Les Romains n'en portaient pas.--_Cochon!_...»
+et, prenant la main que lui offrait Brutus, elle sortit de scène en
+étouffant de colère.»
+
+Voilà le cri réactionnaire en art: Cochon! Nous sommes tous des cochons,
+nous autres qui voulons la vérité. Je suis personnellement un cochon,
+parce que je me bats contre la convention au théâtre. Songez donc, Talma
+montrait ses jambes. Cochon! Et moi, je demande qu'on montre l'homme
+tout entier. Cochon! cochon!
+
+Je m'arrête. L'ouvrage de M. Jullien prouve, avec un luxe d'évidence, la
+continuelle évolution naturaliste au théâtre. Cela s'impose comme une
+vérité mathématique. Inutile de discuter, de dire que ce mouvement qui
+nous emporte à la vérité en tout, est bon ou mauvais; il est, cela
+suffit; nous lui obéissons de gré ou de force. Seulement, le génie va en
+avant, et c'est lui qui fait la besogne, pendant que la médiocrité hurle
+et proteste. Je sais bien que les médiocres d'aujourd'hui voudraient
+nous arrêter, sous le prétexte qu'il n'y a plus de réformes à faire,
+que nous sommes arrivés en littérature à la plus grande somme de vérité
+possible. Eh! de tous temps, les médiocres ont dit cela! Est-ce qu'on
+arrête l'humanité, est-ce qu'on fixe jamais sa marche en avant? Certes,
+non, toutes les réformes ne sont pas accomplies. Pour nous en tenir
+au costume, que d'erreurs aujourd'hui encore, de luxe inutile, de
+coquetterie déplacée, de vêtements de fantaisie! D'ailleurs, comme le
+dit très bien M. Jullien, tout se tient au théâtre. Quand les pièces
+seront plus humaines, quand la fameuse langue de théâtre disparaîtra
+sous le ridicule, quand les rôles vivront davantage notre vie, ils
+entraîneront la nécessité de costumes plus exacts et d'une diction plus
+naturelle. C'est là où nous allons, scientifiquement.
+
+
+
+III
+
+Maintenant je parlerai de l'époque actuelle, je répondrai aux critiques
+qui s'étonnent de notre guerre aux conventions. Pour eux, on a poussé
+la vérité aussi loin que possible sur la scène; en un mot, tout serait
+fait, nos devanciers ne nous auraient rien laissé à faire. J'ai déjà
+prouvé, selon moi, que le mouvement naturaliste qui nous emporte depuis
+les premiers jours de notre théâtre national, ne saurait s'arrêter une
+minute, qu'il est nécessaire et continu, dans l'essence même de notre
+nature. Mais cela ne suffit pas, il faut toujours en arriver aux faits,
+lorsqu'on veut être clair et décisif.
+
+J'accorde volontiers que nous avons obtenu une grande exactitude dans le
+costume historique. Aujourd'hui, lorsqu'on monte une pièce de quelque
+importance se passant en France ou à l'étranger, dans des époques plus
+ou moins lointaines, on copie les costumes sur les documents du temps,
+on se pique de ne rien négliger pour arriver à une authenticité absolue.
+Je ne parle pas des petites tricheries, des négligences dissimulées sous
+une exagération de zèle. Il y a aussi la question de la coquetterie des
+femmes; les comédiennes reculent souvent encore devant des ajustements
+étranges et incommodes qui les enlaidiraient; alors, elles s'en tirent
+par un brin de fantaisie, elles changent la coupe, ajoutent des bijoux,
+inventent une coiffure. Malgré cela, l'ensemble reste satisfaisant; il
+y a eu là, au théâtre, un mouvement fatal déterminé par les études
+historiques des cinquante dernières années. Devant les gravures, les
+textes de toutes sortes exhumés par les chercheurs, devant cette
+connaissance de plus en plus élargie et familière des âges morts, il
+devenait naturel que le public exigeât une résurrection exacte des
+époques mises en scène. Ce n'est donc pas un caprice, une affaire de
+mode, mais une marche logique des esprits.
+
+Donc, si la tradition maintient encore des anachronismes baroques, des
+fantaisies inexplicables dans les pièces jouées il y a une trentaine
+d'années, il est rare qu'aujourd'hui, eu montant une pièce historique,
+on ne se préoccupe pas de l'exactitude des costumes. Le mouvement
+s'accentuera encore, et la vérité sera complète, lorsqu'on aura décidé
+les femmes à ne pas profiter d'une pièce historique pour porter des
+toilettes éblouissantes, au coin de leur feu et même en voyage; car,
+outre l'exactitude du costume, il y a la convenance du costume, ce qui
+m'amène à la question du vêtement dans nos pièces modernes.
+
+Ici, rien de plus simple pour les hommes. Ils s'habillent comme vous et
+moi. Quelques-uns, je parle des comiques, chargent trop l'excentricité,
+ce qui leur fait perdre le caractère. Il faut voir le succès d'un
+costume exact, pour comprendre ce qu'il ajoute de vie au personnage.
+Mais la grosse question est encore la question des femmes. Dans les
+pièces où les rôles exigent une grande simplicité de mise, il est à
+peu près impossible d'obtenir cette simplicité; car on se heurte à une
+obstination de coquetterie d'autant plus vive, que les femmes n'ont
+point ici pour tricher le pittoresque du costume historique ou étranger.
+Vous amènerez encore une comédienne à draper ses épaules des haillons
+d'une mendiante, mais vous ne la déciderez jamais à se mettre en petite
+ouvrière, si elle a perdu le premier éclat de sa beauté, si elle sait
+que les robes pauvres l'enlaidissent. Pour elle, c'est parfois une
+question de vie, car a côté de l'actrice, il y a la femme, qui souvent a
+besoin d'être belle.
+
+Voilà la raison qui fausse presque continuellement le costume, dans nos
+pièces contemporaines: une peur de la simplicité, un refus d'accepter la
+condition des personnages, lorsque ces personnages glissent à l'odieux
+ou au ridicule de la mise. Puis, il y a encore cette rage de belles
+toilettes qui s'est déclarée dans le goût même du public. Par exemple,
+au Vaudeville et au Gymnase, les dernières années de l'empire ont amené
+des exhibitions de grands couturiers qui durent encore. Une pièce ne
+peut se passer dans un monde riche, sans qu'aussitôt il y ait un assaut
+de luxe entre les actrices. A la rigueur, ces toilettes sont justifiées;
+mais le mauvais, c'est l'importance qu'elles prennent. Le branle
+étant donné, le public se passionnant plus pour les robes que pour le
+dialogue, ou en est venu à fabriquer les pièces dans le but d'un grand
+étalage de modes nouvelles; on a voulu mettre dans un succès cette
+chance, en choisissant de préférence un milieu d'action où le luxe fût
+autorisé. Le lendemain d'une première représentation, la presse s'occupe
+autant des toilettes que de la pièce; tout Paris en cause, une bonne
+partie des spectateurs et surtout des spectatrices vient au théâtre pour
+voir la robe bleue de celle-ci ou le nouveau chapeau de celle-là.
+
+On dira que le mal n'est pas grand. Mais, pardon, le mal est très grand!
+Sous une hypocrisie de réalité, il y a là un succès cherché en dehors
+des oeuvres elles-mêmes. Ces toilettes éclatantes ne sont pas vraies,
+d'ailleurs, dans leur uniformité superbe. On ne s'habille pas ainsi à
+toute heure du jour, on ne joue pas continuellement la gravure de mode.
+Puis, ce goût excessif des toilettes riches a ceci de désastreux
+qu'il pousse les auteurs dans la peinture d'un monde factice, d'une
+distinction convenue. Comment oser risquer une pièce se passant dans
+la bourgeoisie médiocre, ou dans le petit commerce, ou dans le peuple,
+lorsqu'il faut absolument au public des robes de cinq ou six mille
+francs! Alors, on force la note, on habille des bourgeoises de province
+comme des duchesses, ou l'on introduit une cocotte, pour qu'il y ait
+au moins un pétard de soie et de velours. Trois actes ou cinq actes en
+robes de laine paraîtraient une démence; demandez à un fabricant habile
+s'il risquerait cinq actes sans la grande toilette de rigueur.
+
+Eh bien, la vérité au théâtre souffre encore de tout cela. On hésite
+devant une question de costumes trop pauvres, comme on hésite devant une
+audace de scène. Pas une pièce de MM. Augier, Dumas et Sardou, n'a osé
+se passer des grandes toilettes, pas une ne descend jusqu'aux petites
+gens qui portent des étoffes à dix-huit sous le mètre; de sorte que tout
+un côté social, la grande majorité des êtres humains se trouve à peu
+près exclue du théâtre. Jusqu'à présent, on n'est pas allé au delà de la
+bourgeoisie aisée. Si l'on a mis des misérables au théâtre, des ouvriers
+et des employés à douze cents francs, c'est dans des mélodrames
+radicalement faux, peuplés de ducs et de marquis, sans aucune
+littérature, sans aucune analyse sérieuse. Et soyez certain que la
+question du costume est pour beaucoup dans cette exclusion.
+
+Nos vêtements modernes, il est vrai, sont un pauvre spectacle. Dès qu'on
+sort de la tragédie bourgeoise, resserrée entre quatre murs, dès qu'on
+veut utiliser la largeur des grandes scènes et y développer des foules,
+on se trouve fort embarrassé, gêné par la monotonie et le deuil uniforme
+de la figuration. Je crois que, dans ce cas, on devrait utiliser la
+variété que peut offrir le mélange des classes et des métiers. Ainsi,
+pour me faire entendre, j'imagine qu'un auteur place un acte dans le
+carré des Halles centrales, à Paris. Le décor serait superbe, d'une vie
+grouillante et d'une plantation hardie. Eh bien! dans ce décor immense,
+on pourrait parfaitement arriver à un ensemble très pittoresque, en
+montrant les forts de la Halle coiffés de leurs grands chapeaux, les
+marchandes avec leurs tabliers blancs et leurs foulards aux tons vifs,
+les acheteuses vêtues de soie, de laine et d'indienne, depuis les dames
+accompagnées de leurs bonnes, jusqu'aux mendiantes qui rôdent pour
+ramasser des épluchures. D'ailleurs, il suffit d'aller aux Halles et
+de regarder. Rien n'est plus bariolé ni plus intéressant. Tout Paris
+voudrait voir ce décor, s'il était réalisé avec le degré d'exactitude et
+de largeur nécessaire.
+
+Et que d'autres décors à prendre, pour des drames populaires!
+L'intérieur d'une usine, l'intérieur d'une mine, la foire aux pains
+d'épices, une gare, un quai aux fleurs, un champ de courses, etc., etc.
+Tous les cadres de la vie moderne peuvent y passer. On dira que ces
+décors ont déjà été tentés. Sans doute, dans les féeries on a vu des
+usines et des gares de chemin de fer; mais c'étaient là des gares et des
+usines de féerie, je veux dire des décors bâclés de façon à produire
+une illusion plus ou moins complète. Ce qu'il faudrait, ce serait une
+reproduction minutieuse. Et l'on aurait fatalement des costumes, fournis
+par les différents métiers, non pas des costumes riches, mais des
+costumes qui suffiraient à la vérité et à l'intérêt des tableaux.
+Puisque tout le monde se lamente sur la mort du drame, nos auteurs
+dramatiques devraient bien tenter ce genre du drame populaire et
+contemporain. Ils pourraient y satisfaire à la fois les besoins de
+spectacle qu'éprouve le public et les nécessités d'études exactes qui
+s'imposent chaque jour davantage. Seulement, il est à souhaiter que
+les dramaturges nous montrent le vrai peuple et non ces ouvriers
+pleurnicheurs, qui jouent de si étranges rôles, dans les mélodrames du
+boulevard.
+
+D'ailleurs, je ne me lasserai pas de le répéter après M. Adolphe
+Jullien, tout se tient au théâtre. La vérité des costumes ne va pas sans
+la vérité des décors, de la diction, des pièces elles-mêmes. Tout marche
+du même pas dans la voie naturaliste. Lorsque le costume devient plus
+exact, c'est que les décors le sont aussi, c'est que les acteurs se
+dégagent de la déclamation ampoulée, c'est enfin que les pièces étudient
+de plus près la réalité et mettent à la scène des personnages plus
+vrais. Aussi, pourrais-je faire, au sujet des décors, les mêmes
+réflexions que je viens de faire à propos du costume. Là aussi, nous
+semblons arrivés à la plus grande somme de vérité possible, lorsque
+de grands pas sont encore à faire. Il s'agirait surtout d'augmenter
+l'illusion, en reconstituant les milieux, moins dans leur pittoresque
+que dans leur utilité dramatique. Le milieu doit déterminer le
+personnage. Lorsqu'un décor sera étudié à ce point de vue qu'il donnera
+l'impression vive d'une description de Balzac, lorsque, au lever de
+la toile, on aura une première donnée sur les personnages, sur leur
+caractère et leurs habitudes, rien qu'à voir le lieu où ils se meuvent,
+on comprendra de quelle importance peut être une décoration exacte.
+C'est là que nous allons, évidemment; les milieux, ces milieux dont
+l'étude a transformé les sciences et les lettres, doivent fatalement
+prendre au théâtre une place considérable; et je retrouve ici la
+question de l'homme métaphysique, de l'homme abstrait qui se contentait
+de trois murs dans la tragédie, tandis que l'homme physiologique de nos
+oeuvres modernes demande de plus en plus impérieusement à être déterminé
+par le décor, par le milieu, dont il est le produit. On voit donc que
+la voie du progrès est longue encore, aussi bien pour la décoration que
+pour le costume. Nous sommes dans la vérité, mais nous balbutions à
+peine.
+
+Un autre point très grave est la diction. Certes, nous n'en sommes plus
+à la mélopée, au plain-chant du dix-septième siècle. Mais nous avons
+encore une voix de théâtre, une récitation fausse très sensible et très
+fâcheuse. Tout le mal vient de ce que la plupart des critiques érigent
+les traditions en un code immuable; ils ont trouvé le théâtre dans un
+certain état, et au lieu de regarder l'avenir, de juger par les progrès
+accomplis les progrès qui s'accomplissent et qui s'accompliront, ils
+défendent avec entêtement ce qui reste des conventions anciennes, en
+jurant que ce reste est d'une nécessité absolue. Demandez-leur pourquoi,
+faites-leur remarquer le chemin parcouru, ils ne donneront aucune raison
+logique, ils répondront par des affirmations basées justement sur l'état
+de choses qui est en train de disparaître.
+
+Pour la diction, le mal vient donc de ce que ces critiques admettent une
+langue de théâtre. Leur théorie est qu'on ne doit pas parler sur les
+planches comme dans l'existence quotidienne; et, pour appuyer cette
+façon de voir, ils prennent des exemples dans la tradition, dans ce qui
+se passait hier et dans ce qui se passe aujourd'hui encore, sans tenir
+compte du mouvement naturaliste dont l'ouvrage de M. Jullien nous permet
+de constater les étapes. Comprenez donc qu'il n'y a pas absolument de
+langue de théâtre; il y a eu une rhétorique qui s'est affaiblie de plus
+en plus et qui est en train de disparaître, voilà les faits. Si vous
+comparez un instant la déclamation des comédiens sous Louis XIV à celle
+de Lekain, et si vous comparez la déclamation de Lekain à celle des
+artistes de nos jours, vous établirez nettement les phases de la mélopée
+tragique aboutissant à notre recherche du ton juste et naturel, du
+cri vrai. Dès lors, la langue de théâtre, cette langue plus sonore,
+disparaît. Nous allons à la simplicité, au mot exact, dit sans emphase,
+tout naturellement. Et que d'exemples, si je ne devais me borner! Voyez
+la puissance de Geoffroy sur le public, tout son talent est dans sa
+nature; il prend le public parce qu'il parle à la scène comme il parle
+chez lui. Quand la phrase sort de l'ordinaire, il ne peut plus la
+prononcer, l'auteur doit en chercher une autre. Voilà la condamnation
+radicale de la prétendue langue de théâtre. D'ailleurs, suivez
+la diction d'un acteur de talent, et étudiez le public: les
+applaudissements partent, la salle s'enthousiasme, lorsqu'un accent de
+vérité a donné aux mots prononcés la valeur exacte qu'ils doivent
+avoir. Tous les grands triomphes de la scène sont des victoires sur la
+convention.
+
+Hélas! oui, il y a une langue de théâtre: ce sont ces clichés, ces
+platitudes vibrantes, ces mots creux qui roulent comme des tonneaux
+vides, toute cette insupportable rhétorique de nos vaudevilles et de
+nos drames, qui commence à faire sourire. Il serait bien intéressant
+d'étudier la question du style chez les auteurs de talent comme MM.
+Augier, Dumas et Sardou; j'aurais beaucoup à critiquer, surtout chez les
+deux derniers, qui ont une langue de convention, une langue à eux qu'ils
+mettent dans la bouche de tous leurs personnages, hommes, femmes,
+enfants, vieillards, tous les sexes et tous les âges. Cela me paraît
+fâcheux, car chaque caractère a sa langue, et si l'on veut créer des
+êtres vivants, il faut les donner au public, non seulement avec leurs
+costumes exacts et dans les milieux qui les déterminent, mais encore
+avec leurs façons personnelles de penser et de s'exprimer. Je répète que
+c'est là le but évident où va notre théâtre. Il n'y a pas de langue de
+théâtre réglée par un code comme coupe de phrases et comme sonorité; il
+y a simplement un dialogue de plus en plus exact, qui suit ou plutôt qui
+amène les progrès des décors et des costumes dans la voie naturaliste.
+Quand les pièces seront plus vraies, la diction des acteurs gagnera
+forcément en simplicité et en naturel.
+
+Pour conclure, je répéterai que la bataille aux conventions est loin
+d'être terminée et qu'elle durera sans doute toujours. Aujourd'hui, nous
+commençons à voir clairement où nous allons, mais nous pataugeons encore
+en plein dégel de la rhétorique et de la métaphysique.
+
+
+
+LES COMÉDIENS
+
+I
+
+Je voudrais, à propos du concours du Conservatoire, dire mon mot sur
+l'éducation officielle qu'on donne en France aux comédiens.
+
+Certes, cette éducation officielle est dans l'ordre accoutumé de notre
+esprit français. Le nom de l'établissement où elle est donnée, le
+«Conservatoire», suffit à indiquer qu'il s'agit d'y conserver les
+traditions, d'y enseigner un art en quelque sorte hiératique, dont
+toutes les recettes sont immuables. Tel geste signifie telle chose,
+et ce geste ne saurait être changé. Il y a un jeu de physionomie pour
+l'étonnement, un pour l'effroi, un pour l'admiration, et ainsi de suite,
+toute une collection de jeux de physionomie qui s'apprennent et qu'on
+finit par savoir employer, même avec une intelligence médiocre. Il en
+est de même pour les peintres à l'École des Beaux-Arts. On parvient à y
+fabriquer un peintre, quand le sujet n'est pas complètement idiot, et
+que la nature l'a bâti physiquement à peu près complet, avec des jambes
+et des bras.
+
+Et remarquez que je ne nie pas la nécessité de ces écoles. De même qu'il
+faut des peintres décents, sachant leur métier pour décorer nos salons
+bourgeois, de même il faut des comédiens qui sachent se tenir en scène,
+saluer et répondre, pour jouer l'effroyable quantité de comédies et de
+drames que Paris consomme par hiver. Au moins, un élève qui sort du
+Conservatoire, connaît les éléments classiques de son métier. Il est
+le plus souvent médiocre, mais il reste convenable, il s'acquitte
+honorablement de son emploi.
+
+Je me montrerai plus sévère pour l'enseignement lui-même, pour le corps
+des professeurs. Sans doute, ils ne peuvent pas donner du génie à leurs
+élèves. Peut-être même sont-ils obligés, jusqu'à un certain point, de
+rester dans la routine pour ne pas bouleverser d'un coup des habitudes
+séculaires. Un enseignement est forcément basé sur un corps de doctrine,
+qui permet de l'appliquer au plus grand nombre à la moyenne des
+intelligences. Mais, vraiment, la tradition théâtrale est chez nous une
+des plus fausses qui existent, et il serait grand temps de revenir à la
+vérité, petit à petit, si l'on veut, de façon à ne brusquer personne.
+
+Qu'on réfléchisse un instant aux conventions ridicules, à ces repas de
+théâtre où les acteurs mangent de trois quarts, à ces entrées et à ces
+sorties solennelles et grotesques, à ces personnages qui parlent la face
+toujours tournée vers le public, quel que soit le jeu de scène. Nous
+sommes habitués à ces choses, elles ne nous blessent plus; seulement,
+elles gâtent l'illusion et elles font du théâtre un art faux qui
+compromet les plus grandes oeuvres.
+
+Je ne parle pas des peuples latins, des Italiens et des Espagnols, dont
+l'art dramatique est encore plus ampoulé et plus conventionnel. Mais,
+chez les peuples du Nord, les comédiens jouent beaucoup plus librement,
+sans tant s'inquiéter de la pompe de la représentation. Par exemple,
+chez nous, il n'y a que les grands comédiens, ceux dont l'autorité
+est souveraine sur le public, qui osent lancer certaines répliques en
+tournant le dos à la salle. Cela n'est pas convenable. Pourtant, il y
+a des effets puissants à tirer de la vérité de cette attitude, qui se
+produit à chaque instant dans la vie réelle. Le fâcheux est que nos
+comédiens jouent pour la salle, pour le gala; ils sont sur les planches
+comme sur un piédestal, ils veulent voir et être vus. S'ils vivaient les
+pièces au lieu de les jouer, les choses changeraient.
+
+On parle de l'optique théâtrale. Cette optique n'est jamais que ce qu'on
+la fait. Si l'enseignement serrait la vie de plus près, si l'on ne
+changeait pas les élèves comédiens en pantins mécaniques, on trouverait
+des interprètes qui renouvelleraient la mise en scène et feraient enfin
+monter la vérité sur les planches.
+
+
+
+II
+
+L'éducation classique et traditionnelle donnée aux jeunes comédiens est
+donc en soi une excellente chose, car elle sert à former des sujets
+d'une bonne moyenne pour les besoins courants de nos théâtres. Mais où
+la critique peut s'exercer, c'est, comme je l'ai dit, sur l'enseignement
+lui-même, sur le corps de doctrine des professeurs dont le souci est,
+avant tout, de maintenir intactes les traditions.
+
+Il faut, pour comprendre ce qu'est aujourd'hui chez nous l'art du
+comédien, remonter à l'origine même de notre théâtre. On trouve, au
+dix-septième siècle, la pompe tragique, les Romains et les Grecs portant
+la perruque des seigneurs du temps, la représentation d'une pièce se
+déroulant avec la majesté d'un gala princier. On pontifiait alors. On
+restait sur les planches dans le domaine des rois et des dieux.
+L'art consistait à être le plus loin possible de la nature. Tout
+s'ennoblissait, et jusqu'à: «Je vous hais!» tout se disait tendrement.
+L'acteur le plus applaudi était celui qui approchait le plus des belles
+manières de la cour, arrondissant les bras, se balançant sur les
+hanches, grasseyant, roulant des yeux terribles.
+
+Certes, nous n'en sommes plus là. La vérité du costume, du décor et des
+attitudes s'est imposée peu à peu. Aujourd'hui, Néron ne porte plus
+perruque, et l'on joue _Esther_ avec une mise en scène splendide et trop
+exacte. Mais, au fond, on retrouve toujours la tradition de majesté, de
+jeu solennel. Des acteurs français qui jouent, sont restés des prêtres
+qui officient. Ils ne peuvent monter sur les planches, sans se croire
+aussitôt sur un piédestal, où la terre entière les regarde. Et ils
+prennent des poses, et ils sortent immédiatement de la vie pour entrer
+dans ce ronronnement du théâtre, dans ces gestes faux et forcés, qui
+feraient pouffer de rire sur un trottoir.
+
+Prenez même une pièce gaie, une comédie, et regardez attentivement les
+acteurs qui la brûlent. Vous reconnaîtrez en eux les comédiens pompeux
+du dix-septième siècle, ceux qui sont les pères de l'art dramatique en
+France. Les entrées souvent sont accompagnées d'un coup de talon pour
+annoncer et mieux asseoir le personnage. Les effets sont continués au
+delà du vraisemblable, dans l'unique but d'occuper toute la scène et de
+forcer les applaudissements. Ce sont des jeux de physionomie adressés
+au public, des poses de bel homme, la cuisse tendue, la tête tournée
+et maintenue dans une position avantageuse. Ils ne marchent plus, ne
+parlent plus, ne toussent plus comme à la ville. On voit qu'ils sont en
+représentation, et que leur effort le plus immédiat est de n'être pas
+comme tout le monde, de façon à étonner les bourgeois. Il y a un Grec ou
+un Romain du grand siècle, dans les paillasses de foire, qui tendent le
+derrière au coups de pied.
+
+Oui, la tradition a cette force. Elle est pareille au sable fin qui
+filtre quand même et sans relâche par les fissures les plus minces. La
+source en est déjà disparue lorsque les effets en subsistent encore. Ces
+effets peuvent être méconnaissables, transformés, déviés, ils n'existent
+pas moins, ils n'en sont pas moins tout puissants. Si, aujourd'hui,
+notre théâtre désespère les amis de la nature, la faute en est aux
+ancêtres, à la lente éducation de nos comédiens, que la tradition
+éloigne du vrai.
+
+Un art ne se forme pas en un jour. Aussi, quand il est formé, a-t-il
+une solidité de roc dans la routine. Cela explique comment il est si
+difficile d'innover, de changer la direction suivie par plusieurs
+générations. Aujourd'hui, le besoin de vérité se fait sentir, au
+théâtre comme partout; mais, plus que partout, ce besoin y trouve des
+résistances désespérées. On est habitué aux faussetés, aux conventions
+de la scène; le gros public n'est pas choqué; tous les effets faux le
+ravissent, et il applaudit en criant à la vérité; si bien même que ce
+sont les effets vrais qui le fâchent et qu'il traite d'exagérations
+ridicules. Le jugement du spectateur est perverti par une habitude
+séculaire. De là, l'entêtement dans la formule existante de l'art
+dramatique.
+
+Et Dieu sait où nous en sommes comme vérité au théâtre, malgré le
+mouvement naturaliste qui s'y accomplit fatalement! Je ne puis dresser
+un réquisitoire en règle, mais je citerai quelques exemples. J'ai déjà
+parlé des entrées et des sorties qui sont le plus souvent opérées en
+dépit du bon sens, trop lentes ou trop brusques, uniquement comprises
+de façon à ménager une salve d'applaudissements à l'acteur. Pourrait-on
+m'indiquer, d'autre part, quelque chose de plus ridicule que les
+passades du comédien, pendant une scène un peu longue? Pour couper les
+effets, au milieu du dialogue, le comédien qui est à gauche traverse et
+va à droite, tandis que le comédien qui est à droite, se rend à gauche,
+sans aucun motif d'ailleurs. Cela est d'un bon résultat pour les yeux,
+dit-on; c'est possible, mais ce continuel va-et-vient n'en est pas moins
+très comique et très puéril. Il faudrait parler encore de la façon de
+s'asseoir, de manger, de lancer dans la salle la réplique destinée au
+personnage qu'on a à côté de soi, de s'approcher du trou du souffleur
+pour déclamer la tirade à effet que les autres acteurs sur la scène
+feignent d'écouter religieusement. En un mot, un acteur ne hasarde pas
+une enjambée, ne lâche pas une phrase, sans que cette enjambée et cette
+phrase ne hurlent de fausseté. J'excepte seulement les grands cris de
+passion et de vérité que jettent parfois les artistes de génie.
+
+Je sais quelle est la réponse. Le théâtre, dit-on, vit uniquement de
+convention. Si les acteurs tapent du pied, forcent leur voix, c'est pour
+qu'on les entende; s'ils exagèrent les moindres gestes, c'est afin que
+leurs effets dépassent la rampe et soient vus du public. On en arrive
+ainsi à faire du théâtre un monde à part, où le mensonge est non
+seulement toléré, mais encore déclaré nécessaire. On rédige le code
+étrange de l'art dramatique, on formule en axiomes les faussetés
+les plus étonnantes. Les erreurs deviennent des règles, et l'on hue
+quiconque n'applique pas les règles.
+
+Notre théâtre est ce qu'il est, cela me paraît un simple fait; mais ne
+pourrait-il pas être autrement? Rien ne me fâche comme le cercle étroit
+où l'on veut enfermer un art. Certes, en dehors de l'heure présente, il
+y a le vaste monde qui garde une grande importance. Si l'on a le seul
+désir de réussir au théâtre, d'étudier ce qui plaît au public et de lui
+servir le plat qu'il aime et auquel il est habitué, sans doute il faut
+se conformer à la formule actuelle. Mais si l'on est blessé par cette
+formule, si l'on croit que la tradition a tort et qu'il faudrait
+accoutumer le public à un art plus logique et plus vrai, il n'y a
+certainement aucun crime à tenter l'expérience. Aussi suis-je toujours
+stupéfié, quand j'entends les critiques déclarer gravement: «Ceci est du
+théâtre, cela n'est pas du théâtre.» Qu'en savent-ils? Tout l'art n'est
+pas contenu dans une formule. Ce qu'il appelle le théâtre, c'est un
+théâtre, et rien de plus. J'ajouterai même un théâtre bien défectueux,
+étroit et mensonger dans ses moyens. Demain peut se produire une
+nouvelle formule qui bouleversera la formule actuelle. Est-ce que le
+théâtre des Grecs, le théâtre des Anglais, le théâtre des Allemands est
+notre théâtre? Est-ce que, dans une même littérature, le théâtre ne
+peut pas se renouveler, produire des oeuvres d'esprit et de facture
+complètement différents? Alors, que nous veut-on avec cette chose
+abstraite, le théâtre, dont on fait un bon Dieu, une sorte d'idole
+féroce et jalouse qui ne tolère pas la moindre infidélité!
+
+Rien n'est immuable, voilà la vérité. Les conventions sont ce qu'on les
+fait, et elles n'ont force de loi que si on les subit. A mon sens, les
+acteurs pourraient serrer la vie de plus près, sans s'amoindrir sur la
+scène. Les exagérations de gestes, les passades, les coups de talon,
+les temps solennels pris entre deux phrases, les effets obtenus par un
+grossissement de la charge, ne sont en aucune façon nécessaires à la
+pompe de la représentation. D'ailleurs, la pompe est inutile, la vérité
+suffirait.
+
+Voici donc ce que je souhaiterais voir: des comédiens étudiant la vie et
+la rendant avec le plus de simplicité possible. Le Conservatoire est
+un lieu utile, si on le considère comme un cours élémentaire où l'on
+apprend la prononciation; encore existe-t-il, au Conservatoire, une
+prononciation étrange, emphatique, qui déroute singulièrement l'oreille.
+Mais je doute qu'une fois les éléments appris, on tire un grand profit
+des leçons des maîtres. C'est absolument comme dans les écoles de
+dessin. Pendant deux ou trois ans, les élèves ont besoin d'apprendre à
+dessiner des yeux, des nez, des bouches, des oreilles; puis, le mieux
+est de les mettre devant la nature, en laissant leur personnalité
+s'éveiller et pousser.
+
+On m'a souvent parlé d'un maître de déclamation, dont les leçons
+consistaient d'abord à faire dire par ses élèves cette phrase: «Tiens!
+voilà un chien!» sur tous les tons possibles, le ton de l'étonnement, le
+ton de la peur, de l'admiration, de la tendresse, de l'indifférence,
+de la répulsion, et ainsi de suite. Il y avait cinquante et quelques
+manières de dire. «Tiens! voilà un chien!» Cela rappelle un peu les
+méthodes pour apprendre l'anglais en vingt-cinq leçons. La méthode peut
+être ingénieuse et bonne pour des élèves qui commencent. Mais on sent
+tout ce qu'elle a de mécanique et d'insuffisant. Remarquez que le ton de
+la voix et l'expression de la physionomie sont réglés à l'avance, qu'il
+s'agit ici simplement des grimaces de la tradition, sans tenir aucun
+compte de la libre initiative de l'élève.
+
+Eh bien! l'enseignement au Conservatoire est le même. On y répète:
+«Tiens! voilà un chien!» avec toutes les expressions imaginables. Notre
+répertoire classique est la seule base de la doctrine. On exerce les
+élèves sur des types connus, réglés à l'avance, et chaque mot qu'ils ont
+à dire a une inflexion consacrée qu'on leur serine pendant des mois,
+absolument comme on serine à un sansonnet: _J'ai du bon tabac dans ma
+tabatière_. On devine quelle influence peut avoir cet exercice sur de
+jeunes cervelles. Le mal ne serait pas grand encore, si les leçons
+s'appuyaient sur la vérité; mais, comme elles ont la seule autorité de
+l'usage et de la tradition, elles arrivent à dédoubler la personne du
+comédien, à lui laisser son allure et sa voix personnelles à la ville,
+et à lui donner pour le théâtre une allure et une voix de convention.
+Ce fait est connu de tous. Le comédien est irrémédiablement frappé chez
+nous d'une dualité qui le fait reconnaître au premier coup d'oeil.
+
+J'ignore le remède. Je crois qu'il faudrait étudier plus sur la nature
+et moins dans le répertoire. Les livres ne valent jamais rien pour
+l'éducation de l'artiste. En outre, on devrait peu à peu amener les
+élèves à un souci constant de la vérité. L'art de déclamer tue notre
+théâtre, parce qu'il repose sur une pose continue, contraire au vrai.
+Si les professeurs voulaient mettre de côté leur personnalité, ne pas
+enseigner comme des articles de foi les effets qui leur ont réussi
+journellement au théâtre, il est à croire que les élèves ne
+perpétueraient pas ces effets à leur tour et céderaient au courant
+naturaliste qui transforme aujourd'hui tous les arts. La vie sur les
+planches, la vie sans mensonge avec sa bonhomie et sa passion, tel doit
+être le but.
+
+Le public est en dehors de la querelle. Il acceptera ce que le talent
+lui fera accepter. Il faut avoir écrit une pièce et l'avoir fait répéter
+pour connaître la disette où nous sommes de comédiens intelligents,
+consentant à jouer simplement les choses simples, sentant et rendant la
+vérité d'un rôle, sans le gâter par des effets odieux, que le public
+applaudit depuis deux siècles.
+
+
+
+III
+
+L'autre soir, au Théâtre-Italien, j'ai éprouvé une des plus fortes
+émotions dont je me souvienne. Salvini jouait dans un drame moderne: la
+_Mort civile_.
+
+Je l'avais vu dans _Macbeth_, et je m'étais récusé, n'ayant rien à dire,
+si ce n'était des lieux communs. Je laisse Shakespeare dans sa gloire,
+j'avoue ne plus le comprendre quand on le joue sur nos planches
+modernes, en italien surtout, devant un public qui se fouette pour
+admirer. Cela m'est indifférent, parce que cela se passe trop loin de
+moi, dans la nue. Et quant à l'interprétation, elle me déroute plus
+encore. J'écrirai que c'est sublime, mais je reste glacé. Un sens me
+manque peut-être.
+
+Enfin, j'ai vu Salvini dans la _Mort civile_, et je vais pouvoir le
+juger. Je n'ai plus besoin de phrases toutes faites, qui me répugnent et
+devant lesquelles j'ai reculé. Le comédien m'a pris tout entier, il m'a
+bouleversé. J'ai senti en lui un homme, un être vivant empli de mes
+propres passions. Désormais, il y a une commune mesure entre lui et moi.
+
+D'abord, cette pièce: _la Mort civile_, m'a paru un drame des plus
+curieux. Une certaine Rosalie, dont le mari a été condamné aux galères à
+perpétuité est entrée comme gouvernante chez le docteur Palmieri, qui a
+adopté la fille de Conrad, Emma, encore au berceau. L'enfant croit
+que le docteur est son père. Rosalie s'est résignée à n'être que
+l'institutrice de sa fille. Mais Conrad s'échappe du bagne et le drame
+se noue. Il veut d'abord faire valoir ses droits de père. Le docteur lui
+prouve qu'il tuera Emma, qu'il lui imposera tout au moins une existence
+abominable, en faisant d'elle la fille d'un forçat. Ensuite Conrad veut
+emmener Rosalie; et là encore, il doit se dévouer, car il a compris
+que, s'il était mort, Rosalie aurait épousé le docteur. Il est résolu à
+partir, à disparaître pour toujours, lorsque la mort le prend en pitié
+et lui facilite son abnégation. Il meurt, il fait trois heureux.
+
+Sans doute, je vois bien qu'il y a là-dessous une thèse, et les thèses
+m'ont toujours fâché au théâtre. D'autre part, la donnée reste bien
+mélodramatique. Si l'on veut savoir ce qui m'a séduit, c'est la belle
+nudité de la pièce. Pas un coup de théâtre, à notre mode française. Les
+scènes se suivent tranquillement, la toile tombe sur une conversation,
+les actes sont coupés au petit bonheur. C'est une tragédie, avec des
+personnages modernes. M. d'Ennery hausserait les épaules et trouverait
+cela bien maladroit.
+
+Justement, je pensais à _Une Cause célèbre_, qui a une si étrange
+parenté avec la _Mort civile_. Dans le premier de ces drames, quelle
+grossièreté de procédé! On peut être sûr que l'auteur ne se privera
+pas d'une ficelle, d'une situation, d'une tirade. Il gorgera la bêtise
+populaire, il trempera de larmes son public, par les moyens les plus
+énormes. Tout notre mauvais théâtre actuel est là, avec l'impudence de
+son dédain littéraire. _Une Cause célèbre_ sue le mépris du bon sens, du
+génie français. On ne dit pas assez ce qu'une pareille pièce peut
+faire de mal à notre littérature dramatique. Pour en sentir toute
+l'infériorité, il faudrait la comparer à la _Mort civile_.
+
+On se rappelle, par exemple, l'épisode de Jean Renaud retrouvant sa
+fille Adrienne. Il y a là des forçats dans un parc, une jeune personne
+qui sait une phrase entendue en rêve, un père en casaque rouge qui
+pousse des hurlements à ameuter le château. Rien de plus criard comme
+enluminure d'Epinal. L'auteur italien, au contraire, ne paraît pas avoir
+songé un instant qu'il pourrait tirer un effet du retour du forçat. Son
+forçat entre, s'asseoit et cause, à peu près comme cela se passerait
+dans la réalité. Il a, plus tard, deux scènes avec Emma. La jeune fille
+a peur de lui, ce qui est naturel. Et voilà tout, cela suffit à serrer
+les coeurs d'une profonde émotion.
+
+Chaque épisode est traité avec cette simplicité, dans la _Mort civile_.
+L'intrigue, sans aucune complication, va d'un bout à l'autre de la
+pièce. Rien n'y a été introduit pour satisfaire le mauvais goût du gros
+public. Conrad n'est pas innocent comme Jean Renaud; il a tué un homme,
+le propre frère de sa femme, et sa figure grandit de ce meurtre; il
+n'est pas ce pantin persécuté de notre mélodrame, dont l'innocence doit
+éclater au cinquième acte.
+
+Remarquez que la _Mort civile_ a eu en Italie un immense succès. Aucune
+traduction française n'existe, et je crois que le drame traduit ferait
+de maigres recettes à la Porte-Saint-Martin[1]. C'est que notre public
+est pourri maintenant. Il lui faut de grandes machines compliquées. On
+l'a mis au régime du roman-feuilleton et des mélodrames où les ducs et
+les forçats s'embrassent. La plupart des critiques eux-mêmes font du
+théâtre une chose bête, où le talent d'écrivain n'est pas nécessaire,
+où il faut manquer d'observation, d'analyse et de style, pour faire des
+chefs-d'oeuvre. Le théâtre, disent ils, c'est ça; et il semble qu'ils
+professent un cours d'ébénisterie. Donner des règles au néant, c'est le
+comble.
+
+[Note 1: Depuis que cet article a été écrit, M. Auguste Vitu a fait
+jouer à l'Odéon une traduction de la _Mort civile_ qui n'a eu aucun
+succès.]
+
+Eh! non, le théâtre, ce n'est pas ça! L'absolu n'existe point. Le
+théâtre d'une époque est ce qu'une génération d'écrivains le fait.
+Nous sommes, malheureusement, d'une ignorance crasse et d'une vanité
+incroyable. Les littératures des peuples voisins sont pour nous comme
+si elles n'étaient pas. Si nous étions plus curieux, plus lettrés, nous
+connaîtrions depuis longtemps la _Mort civile_, et nous verrions dans
+ce drame un singulier démenti à nos théories françaises. Il est conçu
+absolument dans la formule que j'indique, depuis que je m'occupe de
+critique dramatique; et il paraît que cette formule n'est pas si
+mauvaise, puisque l'Italie tout entière a applaudi la pièce.
+
+Mais je m'arrête, car j'enfourche là mon dada, et c'est de Salvini
+surtout dont je veux parler. Je me méfiais beaucoup des acteurs
+italiens, je me les imaginais d'une exubérance folle. Aussi quel a été
+mon étonnement, lorsque j'ai constaté que le grand talent de Salvini est
+tout de mesure, de finesse, d'analyse. Il n'a pas un geste inutile, pas
+un éclat de voix qui détonne. Au premier aspect, il serait plutôt gris,
+et il faut attendre pour être empoigné par ce jeu si simple, si savant
+et si fort.
+
+Je citerai quelques exemples. Son entrée de forçat fugitif, d'homme
+humble et souffrant, inquiet et torturé, est merveilleuse. Mais ce qui
+m'a plus frappé encore, c'est la façon dont il dit le long récit de son
+évasion. Tout d'un coup, au milieu de l'allure dramatique de la scène,
+c'est un coin de comédie qui s'ouvre. Il baisse la voix, comme si l'on
+pouvait l'entendre; il dit le récit sur le même ton voilé, en s'animant
+pourtant, en finissant par rire d'avoir si bien trompé les gardiens.
+Nous n'avons pas un seul acteur de drame en France qui aurait
+l'intelligence d'effacer ainsi sa voix. Tous raconteraient leur fuite en
+roulant les yeux et en faisant les grands bras. L'impression que produit
+Salvini par la simplicité de son jeu est prodigieuse en cette occasion.
+
+Il me faudrait citer toutes les scènes. Dans la conversation qu'il a
+avec le docteur, et plus tard dans la scène avec Rosalie, lorsqu'il
+laisse tomber sa tête sur la poitrine de cette femme qu'il aime tant et
+qu'il va perdre, il arrive aux plus larges effets du pathétique. Je ne
+voudrais être désagréable pour personne, mais puisque j'ai comparé la
+_Mort civile_ à _Une Cause célèbre_, je puis bien rapprocher Salvini de
+Dumaine. Il faut voir le premier pour comprendre combien le second crie
+et se démène inutilement. Tout le jeu de Dumaine, dans Jean Renaud,
+devient faux et pénible, à côté du jeu si souple et si vrai de Salvini.
+Celui-ci a étudié l'âme humaine, il en analyse les nuances, il est un
+homme qui pleure.
+
+Mais où il a été superbe surtout, c'est au dernier acte, lorsqu'il
+meurt. Je n'ai jamais vu mourir personne ainsi au théâtre. Salvini
+gradue ses derniers moments de moribond avec une telle vérité, qu'il
+terrifie la salle. Il est vraiment un mourant, avec ses yeux qui
+se voilent, sa face qui blêmit et se décompose, ses membres qui se
+raidissent. Lorsque Emma, sur la demande de Rosalie, s'approche et
+l'appelle: «Mon père», il a un retour de vie, un éclair de joie sur son
+visage déjà mort, d'un charme douloureux; et ses mains tremblent, et sa
+tête se penche, secouée par le râle, tandis que ses derniers mots se
+perdent et ne s'entendent plus. Sans doute, on a fait souvent cela au
+théâtre, mais jamais, je le répète, avec une pareille intensité de
+vérité. Enfin, Salvini a eu une trouvaille de génie: il est étendu dans
+un fauteuil, et lorsqu'il expire, la tête penchée vers Emma, il semble
+s'écrouler, son poids l'emporte, il culbute et vient rouler devant le
+trou du souffleur, pendant que les personnages présents s'écartent en
+poussant un cri. Il faut être un bien grand comédien pour oser cela.
+L'effet est inattendu et foudroyant. La salle entière s'est levée,
+sanglotant et applaudissant.
+
+La troupe qui donne la réplique à Salvini est très suffisante. Ce que
+j'ai beaucoup remarqué, c'est la façon convaincue dont jouent ces
+comédiens italiens. Pas une fois, ils ne regardent le public. La salle
+ne semble point exister pour eux. Quand ils écoutent, ils ont les yeux
+fixés sur le personnage qui parle, et quand ils parlent, ils s'adressent
+bien réellement au personnage qui écoute. Aucun d'eux ne s'avance
+jusqu'au trou du souffleur, comme un ténor qui va lancer son grand air.
+Ils tournent le dos à l'orchestre, entrent, disent ce qu'ils ont à dire
+et s'en vont, naturellement, sans le moindre effort pour retenir les
+yeux sur leurs personnes. Tout cela semble peu de chose, et c'est
+énorme, surtout pour nous, en France.
+
+Avez-vous jamais étudié nos acteurs? La tradition est déplorable sur nos
+théâtres. Nous sommes partis de l'idée que le théâtre ne doit avoir rien
+de commun avec la vie réelle. De là, cette pose continue, ce gonflement
+du comédien qui a le besoin irrésistible de se mettre en vue. S'il
+parle, s'il écoute, il lance des oeillades au public; s'il veut détacher
+un morceau, il s'approche de la rampe et le débite comme un compliment.
+Les entrées, les sorties sont réglées, elles aussi, de façon à faire
+un éclat. En un mot, les interprètes ne vivent pas la pièce; ils la
+déclament, ils tâchent de se tailler chacun un succès personnel, sans se
+préoccuper le moins du monde de l'ensemble.
+
+Voilà, en toute sincérité, mes impressions. Je me suis mortellement
+ennuyé à _Macbeth_, et je suis sorti, ce soir là, sans opinion nette sur
+Salvini. Dans la _Mort civile_, Salvini m'a transporté; je m'en suis
+allé étranglé d'émotion. Certes, l'auteur de ce dernier drame, M.
+Giacometti, ne doit pas avoir la prétention d'égaler Shakespeare. Son
+oeuvre, au fond, est même médiocre, malgré la belle nullité de la
+formule. Seulement, elle est de mon temps, elle s'agite dans l'air que
+je respire, elle me touche comme une histoire qui arriverait à mon
+voisin. Je préfère la vie à l'art, je l'ai dit souvent. Un chef-d'oeuvre
+glacé par les siècles n'est en somme qu'un beau mort.
+
+
+
+IV
+
+Je me souviens d'avoir assisté à la première représentation de
+l'_Idole_. On comptait peu sur la pièce, on était venu au théâtre avec
+défiance. Et l'oeuvre, en effet, avait une valeur bien médiocre. Les
+premiers actes surtout étaient d'un ennui mortel, mal bâtis, coupés
+d'épisodes fâcheux. Cependant, vers la fin, un grand succès se dessina.
+On put étudier, en cette occasion, la toute-puissance d'une artiste de
+talent sur le public. Madame Rousseil, non seulement sauva l'oeuvre
+d'une chute certaine, mais encore lui donna un grand éclat.
+
+Elle s'était ménagée pendant les premiers actes, montrant une froideur
+calculée; puis, au quatrième acte, sa passion éclata avec une fougue
+superbe qui enleva la foule. Je me rappelle encore l'ovation qu'on lui
+fit. Elle était méritée, tout le succès lui était dû. Des difficultés
+s'élevèrent, je crois, entre les acteurs et le directeur, et la pièce
+disparut de l'affiche, mais j'aurais été étonné si elle avait fait de
+l'argent, comme je le serais encore si elle en faisait aujourd'hui. Elle
+n'est vraiment pas assez d'aplomb; madame Rousseil, malgré ses fortes
+épaules, ne saurait la tenir longtemps debout. Il y aurait toute une
+étude à écrire à propos de ces succès personnels des artistes, qui
+trompent souvent le public sur le mérite véritable d'une oeuvre. Ce qui
+est consolant pour la dignité des lettres, c'est qu'une oeuvre ainsi
+soutenue par le talent d'un artiste, n'a jamais qu'une vogue temporaire,
+et qu'elle disparaît fatalement avec son interprète.
+
+J'ai également assisté à la première représentation de _Froufrou_, bien
+que je ne fisse pas alors de critique dramatique. Desclée se trouvait
+dans tout son triomphe de grande artiste. Ici, l'oeuvre était une
+peinture charmante d'un coin de notre société; les premiers actes
+surtout offraient les détails d'une observation très fine et très vraie;
+j'aimais moins la fin qui tournait au larmoyant. Cette pauvre Froufrou
+était en vérité trop punie; cela serrait inutilement le coeur et
+terminait cette série de tableaux parisiens par une gravure poncive,
+faite pour tirer des larmes aux personnes sensibles.
+
+Sans doute, l'oeuvre cette fois aidait, poussait l'artiste. Mais
+Desclée, on peut le dire, y mit encore de son tempérament et élargit
+ainsi l'horizon de la pièce. C'est que, justement, elle semblait
+faite pour le personnage, elle le jouait avec toute sa nature. Aussi
+s'incarna-t-elle dans ce rôle, où elle fut superbe de vie et de vérité.
+
+La mort de Desclée a été pleurée par beaucoup de débutants dramatiques.
+Nous la regardions tous grandir, avec la joie de constater, à chaque
+nouvelle création, que nous trouverions en elle l'interprète que nous
+rêvions pour nos oeuvres futures. Nous songions tous à des pièces où
+nous étudierions notre société, où nous tâcherions de mettre la réalité
+à la scène. Et nous lui taillions déjà des rôles, parce qu'elle
+seule nous paraissait moderne, vivant de notre air et exprimant avec
+exactitude les troubles nerveux de l'époque présente. Elle ne semblait
+avoir passé par aucune école, elle arrivait avec sa personnalité, sans
+aucune recette d'attitudes ni de diction. Notre âge vibrait en elle avec
+une intensité merveilleuse. Je la sentais née pour aider puissamment au
+théâtre le mouvement naturaliste. Et elle est morte. C'est une perte
+immense pour nous tous.
+
+On peut dire qu'elle n'a pas été remplacée. Le public ne se doute pas de
+la difficulté qu'éprouve aujourd'hui un auteur dramatique pour trouver
+une interprète selon ses voeux, dans une pièce moderne, qui demande la
+sensation et l'intelligence du temps où nous vivons. Je mets à part la
+Comédie-Française. Les directeurs disent: «Il n'y a plus d'artiste.»
+Ce qui est plus vrai et plus triste, c'est qu'il y a bien encore des
+artistes, mais que ces artistes n'ont pas la flamme du mouvement
+littéraire actuel. Ils ne sont pas faits pour les oeuvres qui viennent.
+Notre mouvement naturaliste, en un mot, ne voit pas encore poindre ses
+Frédérick-Lemaître et ses Dorval.
+
+Justement, Desclée s'annonçait comme la Dorval de ce mouvement. C'est
+pourquoi nous la regrettons avec tant d'amertume. Il est une loi: c'est
+que toute période littéraire, au théâtre, doit amener avec elle ses
+interprètes, sous peine de ne pas être. La tragédie a eu ses illustres
+comédiens pendant deux siècles; le romantisme a fait naître toute une
+génération d'artistes de grand talent. Aujourd'hui, le naturalisme ne
+peut compter sur aucun acteur de génie. C'est sans doute parce que les
+oeuvres, elles aussi, ne sont encore qu'en promesse. Il faut des succès
+pour déterminer des courants d'enthousiasme et de foi; et ces courants
+seuls dégagent les originalités, amènent et groupent autour d'une cause
+les combattants qui doivent la défendre.
+
+Examinez le personnel de nos actrices, par exemple. Voilà Desclée morte,
+à qui confiera-t-on le rôle de Froufrou? M. Montigny a voulu utiliser
+mademoiselle Legault, qu'il avait sous la main. Mais je suis persuadé
+que celle-ci n'a accepté le rôle qu'à son corps défendant; il n'est pas
+dans ses moyens; elle y est fort jolie, seulement elle ne saurait
+lui donner de la profondeur ni en rendre le détraquement nerveux.
+Mademoiselle Legault est une très charmante ingénue, un peu minaudière,
+dont on a voulu à tort forcer les notes aimables.
+
+Je crois que, si M. Montigny avait eu le choix, il aurait préféré donner
+le rôle à mademoiselle Blanche Pierson. Je ne vois guère qu'elle,
+toujours en dehors de la Comédie-Française, qui puisse aborder
+aujourd'hui les rôles de Desclée. Mademoiselle Pierson, qui n'a été
+longtemps qu'une jolie femme, se trouve être actuellement une des rares
+comédiennes qui sentent la vie moderne. Elle s'est montrée remarquable
+dans _Fromont jeune et Risler aîné_, d'Alphonse Daudet. A la vérité,
+elle manque d'un je ne sais quoi, ce qui la laisse toujours un peu dans
+l'ombre; elle n'a pas la foi peut-être, elle n'enlève pas une salle d'un
+geste ou d'un mot. Rappelez-vous ses créations, aucune ne vient en avant
+et ne s'impose par une largeur magistrale. Je le répète, elle n'en est
+pas moins la seule artiste qu'on aimerait voir dans _Froufrou_.
+
+Je ne puis nommer madame Rousseil, dont je parlais tout à l'heure.
+Celle-là n'a rien de moderne. Elle est taillée pour la tragédie, elle a
+les bras forts et le masque énergique des héroïnes de Corneille. Quand
+elle descend au drame, il lui faut des créations mâles, des vigueurs
+qui emportent tout. Je ne la vois pas chaussée des fines bottines de la
+Parisienne, se jouant et agonisant dans des amours à fleur de peau.
+
+Quant à madame Fargueil, qui a eu de si beaux cris de passion, elle
+est trop marquée aujourd'hui, comme on dit en argot de coulisse, pour
+accepter des rôles où il y a des scènes d'amour. Il lui faut désormais
+des rôles faits pour elle, ce qui la rend d'un emploi assez difficile,
+malgré son beau talent.
+
+Mon intention n'est point de passer ainsi toutes nos comédiennes en
+revue. Le lecteur peut continuer aisément ce travail. Il verra combien
+il est malaisé de trouver une Froufrou; j'ai pris ce personnage de
+Froufrou comme type d'un personnage strictement moderne, parce que
+l'actualité me l'apportait et qu'il est, en effet, suffisamment
+caractéristique. Si l'on imagine un rôle plus accentué encore, n'ayant
+plus certains côtés de grâce facile, vivant une vie moins factice, d'une
+classe moins élégante, on comprendra que le choix d'une interprète
+devient alors d'une difficulté presque insurmontable. Où découvrir une
+femme assez artiste pour vivre sur les planches la vie qu'elle voit tous
+les jours dans la rue, pour oublier les grimaces apprises et se donner
+tout entière, avec ses souffrances et ses joies? Ce qui complique les
+choses, c'est que la modernité tend à rendre les oeuvres dramatiques
+très complexes: les rôles ne sont plus d'un seul jet, coulés dans une
+abstraction; ils reproduisent toute la créature qui pleure et qui rit,
+qui se jette continuellement à droite et à gauche. Dès lors, ces rôles
+demandent une composition extrêmement serrée. Il faut un grand talent
+pour s'en tirer avec honneur.
+
+J'ai mis la Comédie-Française à part. Les débutants n'y sont point joués
+facilement. Il y a pourtant là une sociétaire, madame Sarah Bernhardt,
+qui a la flamme moderne. Jusqu'à présent, il me semble qu'elle n'a pas
+eu une création où elle se soit donnée complètement. On a goûté sa voix
+si souple et si sonore, dans ce rôle de dona Sol, qui n'est guère qu'un
+rôle de figurante. On a admiré sa science dans _Phèdre_ et dans le
+répertoire romantique. Mais, selon moi, la tragédie et le drame
+romantique ont des liens traditionnels qui garrottent sa nature. Je la
+voudrais voir dans une figure bien moderne et bien vivante, poussée dans
+le sol parisien. Elle est fille de ce sol, elle y a grandi, elle l'aime
+et en est une des expressions les plus typiques. Je suis persuadé
+qu'elle ferait une création qui serait une date dans notre histoire
+dramatique.
+
+Nous avons bien vu madame Sarah Bernhardt dans l'_Étrangère_, de M.
+Dumas. Mais, vraiment, son personnage de miss Clarkson était une
+plaisanterie par trop romantique. Cette Vierge du mal qui parcourait
+la terre pour se venger des hommes, en se faisant aimer d'eux et en
+se régalant ensuite de leurs souffrances, est à mon sens une des
+imaginations les plus comiques qu'on puisse voir. L'artiste avait
+surtout, au troisième acte, je crois, un interminable monologue, d'une
+drôlerie achevée. Madame Sarah Bernhardt exécuta un tour de force en n'y
+étant pas ridicule. Même elle montra, dans l'_Étrangère_, ce qu'elle
+pourrait donner, le jour où elle aurait un rôle central dans une pièce
+moderne, prise en pleine réalité sociale.
+
+Souvent, cette grave question de l'interprétation m'a préoccupé. Chaque
+fois qu'un auteur dramatique, ayant quelque souci de la vérité, a
+aujourd'hui un rôle important de femme à distribuer, je sais qu'il se
+trouve dans l'embarras. On finit toujours, il est vrai, par faire un
+choix, mais la pièce en pâtit souvent. Le public ne saurait entrer dans
+cette cuisine des coulisses; la pièce est médiocrement jouée, et comme
+justement les pièces d'analyse et de caractère ne supportent pas une
+interprétation médiocre, on la siffle. C'est une oeuvre enterrée. Il
+est vrai que nous sommes singulièrement difficiles, nous voudrions des
+artistes jeunes, jolies, très intelligentes, profondément originales.
+En un mot, nous tous qui travaillons pour l'avenir, nous demandons des
+comédiennes de génie.
+
+
+
+V
+
+Le cas de madame Sarah Bernhardt me paraît des plus intéressants et des
+plus caractéristiques. Je n'ai pas à prendre la défense de la grande
+artiste, que son talent défendra suffisamment. Mais je ne puis résister
+au besoin d'étudier, à son sujet, ce fameux besoin de réclame qui affole
+notre époque, selon les chroniqueurs.
+
+D'abord, posons nettement les situations. Madame Sarah Bernhardt est
+accusée d'être dévorée d'une fièvre de publicité. A entendre les
+chroniqueurs et les reporters de notre presse parisienne, elle ne dit
+pas une parole, ne risque pas un acte, sans en calculer à l'avance le
+retentissement. Non contente d'être une comédienne adorée du public,
+elle a cherché à se singulariser en touchant à la sculpture, à la
+peinture, à la littérature. Enfin, on en est venu à dire que, tout à
+fait affolée par sa rage de réclame, compromettant la dignité de la
+Comédie-Française, elle avait fini par se montrer à Londres, vêtue en
+homme, pour un franc.
+
+Quant aux chroniqueurs et aux reporters qui dressent aujourd'hui ce
+réquisitoire, ils prennent des attitudes de moralistes affligés. Ils
+pleurent sur ce beau talent qui se compromet. Ils menacent la comédienne
+de la lassitude du public et lui font entendre que, si elle fait encore
+parler d'elle d'une façon désordonnée, on la sifflera. En un mot, eux
+qui sont les seuls coupables de tout ce bruit, ils déclarent que si le
+bruit continue, c'en est fait de madame Sarah Bernhardt; et le plus
+comique, c'est que, précisément, ils continuent eux-mêmes le bruit.
+
+J'ai lu avec attention les derniers articles de M. Albert Wolff, dans
+le _Figaro_. M. Albert Wolff est un écrivain de beaucoup d'esprit et
+de raison; mais il «s'emballe» aisément. Quand il croit être dans la
+vérité, il pousse sa thèse à l'aigu; et vous devinez quelle besogne,
+s'il est dans l'erreur. Beaucoup d'autres ont parlé comme lui de madame
+Sarah Bernhardt. Mais je m'adresse à lui, parce qu'il a une réelle
+puissance sur le public.
+
+Voyons, de bonne foi, croit-il à cet amour enragé de madame Sarah
+Bernhardt pour la réclame? Ne s'avoue-t-il pas que, si madame Sarah
+Bernhardt aime aujourd'hui à entendre parler d'elle, la faute en est
+précisément à lui et à ses confrères qui ont fait autour d'elle un
+tapage si énorme? Ne voit-il pas enfin que, si notre époque est
+tapageuse, avide de boniments, dévorée par la publicité à outrance, cela
+vient moins des personnalités dont on parle que du vacarme fait autour
+de ces personnalités par la presse à informations. Examinons cela
+tranquillement, sans passion, uniquement pour trouver la vérité, en nous
+appuyant sur le cas de madame Sarah Bernhardt.
+
+Qu'on se rappelle ses débuts. Ils furent assez difficiles. Le _Passant_,
+tout d'un coup, la mit en lumière. Il y a de cela une dizaine d'années.
+Dès ce jour-là, la presse s'empara d'elle, et ce fut surtout de sa
+maigreur dont il fut question. Je crois que cette maigreur fit alors
+pour sa réputation beaucoup plus que son talent. Pendant dix années, on
+n'a pu ouvrir un journal sans trouver une plaisanterie sur la maigreur
+de madame Sarah Bernhardt. Elle était surtout célèbre parce qu'elle
+était maigre. M. Albert Wolff pense-t-il que madame Sarah Bernhardt
+s'était fait maigrir pour qu'on parlât d'elle? J'imagine qu'elle a dû
+être souvent blessée par ces bons mots d'un goût douteux; ce qui exclut
+l'idée qu'elle payait des gens pour les publier.
+
+Ainsi donc voilà son début dans la réclame. Elle est maigre, et les
+chroniqueurs, aidés des reporters, font d'elle un phénomène qui occupe
+l'Europe. Plus tard, on découvre d'autres choses: par exemple, on
+l'accuse d'une méchanceté diabolique; on raconte que, chez elle, elle
+invente des supplices atroces pour ses singes; puis, toutes sortes
+de légendes se répandent, elle dort dans son cercueil, un cercueil
+capitonné de satin blanc; elle a des goûts macabres et sataniques, qui
+la font tomber amoureuse d'un squelette, pendu dans son alcôve. Je
+m'arrête, je ne puis dire ici les histoires monstrueuses qui ont
+circulé, et que la presse a répandues crûment ou à demi mots. De
+nouveau, je prie M. Albert Wolff de me dire s'il soupçonne madame Sarah
+Bernhardt d'avoir fait circuler ces histoires elle même, dans le but
+calculé de faire parler d'elle.
+
+Je touche ici un point délicat. En quoi les excentricités de madame
+Sarah Bernhardt, vraies ou non, intéressaient-elles le public? Je suis
+persuadé, pour mon compte, de la fausseté parfaite de ces légendes.
+Mais, quand il serait vrai que madame Sarah Bernhardt rôtirait des
+singes et coucherait avec un squelette, qu'avons-nous à voir là-dedans,
+nous autres, si c'est son plaisir? Dès qu'on est chez soi, les portes
+closes, on a le droit absolu de vivre à sa guise, pourvu qu'on ne gêne
+personne. C'est affaire de tempérament. Si je disais que tel critique,
+très moral, vit dans une cour de petites femmes complaisantes, que
+tel romancier idéaliste patauge dans la prose de l'escroquerie, je me
+mêlerais certainement de ce qui ne me regarde pas. La vie intérieure
+de madame Sarah Bernhardt ne regardait ni les reporters ni les
+chroniqueurs. En tout cas, ce n'est pas encore elle qu'il faut accuser
+ici de chercher la réclame; c'est la réclame, violente et blessante,
+qui a forcé sa demeure et qui a mis autour de l'artiste la réputation
+romantique et légèrement ridicule d'une femme à moitié folle.
+
+Maintenant, arrivons à la grosse accusation. On lui reproche surtout de
+ne pas s'en être tenu à l'art dramatique, d'avoir abordé la sculpture,
+la peinture, que sais-je encore! Cela est plaisant. Voila que, non
+content de la trouver maigre et de la déclarer folle, on voudrait
+réglementer l'emploi de ses journées. Mais, dans les prisons, on est
+beaucoup plus libre. Est-ce qu'on s'inquiète de ce que madame Favart ou
+madame Croizette fait en rentrant chez elle? Il plaît à madame Sarah
+Bernhardt de faire des tableaux et des statues, c'est parfait. A la
+vérité, on ne lui nie pas le droit de peindre ni de sculpter, on
+déclare simplement qu'elle ne devrait pas exposer ses oeuvres. Ici le
+réquisitoire atteint le comble du burlesque. Qu'on fasse une loi tout de
+suite pour empêcher le cumul des talents. Remarquez qu'on a trouvé la
+sculpture de madame Sarah Bernhardt si personnelle, qu'on l'a accusée
+de signer des oeuvres dont elle n'était pas l'auteur. Nous sommes ainsi
+faits en France, nous n'admettons pas qu'une individualité s'échappe de
+l'art dans lequel nous l'avons parquée. D'ailleurs, je ne juge pas
+le talent de madame Sarah Bernhardt, peintre et sculpteur; je dis
+simplement qu'il est tout naturel qu'elle fasse de la peinture et de la
+sculpture, si cela lui plaît, et qu'il est plus naturel encore qu'elle
+montre cette peinture et cette sculpture, qu'elle tâche de vendre ses
+oeuvres, qu'elle mène, en un mot, ses occupations et sa fortune comme
+elle l'entend.
+
+Ce sont là des affirmations naïves, tant elles vont de soi. On sourit
+d'avoir à expliquer que chacun a le droit strict d'arranger son
+existence selon son goût, sans qu'on le jette violemment sur la
+sellette, devant l'opinion publique. Et ici le reproche adressé à madame
+Sarah Bernhardt de chercher la publicité devient plaisant. Sans doute,
+comme peintre et comme sculpteur, elle cherche la publicité, si l'on
+entend par là qu'elle expose ses oeuvres et qu'elle les vend. Mais alors
+pourquoi ne lui fait-on pas un crime de chercher la publicité comme
+artiste dramatique? Les personnes qui la rêvent modeste et cachée,
+devraient lui défendre de paraître sur les planches. De cette façon, on
+ne parlerait plus d'elle du tout. Si l'on admet qu'elle se montre au
+public en chair et en os,--en os surtout, dirait un reporter,--elle
+peut bien lui montrer ensuite ses oeuvres. C'est raisonner
+singulièrement que de conclure à un besoin furieux de réclame, parce
+qu'elle ne se contente pas du théâtre et qu'elle s'adresse aux autres
+arts; il faudrait plutôt conclure à un besoin d'activité, à une
+satisfaction de tempérament. Jamais personne n'a eu le courage de mener
+à bien de longs travaux, dans le but étroit d'obtenir des articles. On
+écrit, on peint, on sculpte, uniquement parce que la main vous démange.
+
+C'est ce que M. Sarcey doit admettre, car lui se lamente seulement
+sur le temps que la peinture et la sculpture prennent à madame Sarah
+Bernhardt. Elle est trop occupée, selon lui, et c'est pourquoi elle a
+fait manquer à Londres une matinée, scandale énorme qui a occupé toute
+la presse. Je ne veux pas entrer dans la discussion des faits qui se
+sont passés là-bas, d'autant plus que je me méfie des articles publiés;
+je sais quelle est la vérité des journaux. Il paraît pourtant que madame
+Sarah Bernhardt était réellement très souffrante, et il est tout à fait
+comique d'attribuer cette indisposition à sa peinture, à sa sculpture,
+ou encore à la fatigue que lui occasionnent les représentations données
+par elle en dehors du théâtre. Tout le monde peut être malade, même
+sans s'être fatigué et sans être peintre ou sculpteur. Ce qui me met
+en défiance sur les chroniques que nous avons lues, c'est justement le
+démenti donné par l'intéressée elle-même au conte qui la présentait
+vêtue en homme, au milieu de ses tableaux et de ses statues, et se
+montrant pour un franc comme une bête curieuse. Je reconnais là les
+mêmes imaginations que pour les singes à la broche et le squelette
+dans le lit. A cette heure, tout se gâterait; madame Sarah Bernhardt
+parlerait de donner sa démission; la question deviendrait grosse
+d'orage. Cela est vraiment très typique. Je n'entends pas trancher la
+question, mais j'ai voulu exposer les faits.
+
+Et, à présent, je le demande une fois encore à M. Albert Wolff, si les
+reporters, si les chroniqueurs n'avaient pas fait d'abord de madame
+Sarah Bernhardt une maigre légendaire qui restera dans l'histoire; si,
+plus tard, ils ne s'étaient pas occupés de son squelette et de ses
+singes; si, lorsque la copie leur manquait, ils n'avaient pas bouché le
+trou avec un bon mot ou une indiscrétion sur elle; s'ils n'avaient pas
+empli les journaux de leur étonnement goguenard, chaque fois qu'elle
+a fait un envoi au Salon, publié un livre ou monté en ballon captif;
+enfin, si, lors de ce voyage de la Comédie-Française à Londres, ils ne
+nous avaient pas raconté en détail jusqu'à ses maux de coeur: M. Albert
+Wolff croit-il que les choses en seraient venues au point où elles en
+sont?
+
+Ce que j'ai voulu établir nettement, c'est ce que j'énonçais au début:
+ce n'est pas madame Sarah Bernhardt comédienne, ce n'est pas nous
+artistes, romanciers, poètes, qui sommes pris de cette rage de réclame;
+c'est le reportage, c'est la chronique qui, depuis cinquante ans, ont
+changé les conditions de la réclame, décuplé les appétits curieux du
+public, soulevé autour des personnalités en vue cet orchestre formidable
+de l'information à outrance. Ici, j'élargis mon sujet; à la vérité, je
+n'ai pris le cas de madame Sarah Bernhardt que pour préciser des faits
+dont j'ai été frappé. Mon expérience personnelle m'a appris que,
+lorsqu'un chroniqueur accuse un écrivain de chercher le bruit, il arrive
+que l'écrivain est un bon bourgeois faisant tranquillement sa besogne,
+tandis que c'est le chroniqueur qui joue devant lui de la trompette.
+
+Remarquez que les écrivains, comme les comédiens, finissent souvent
+par se laisser aller agréablement sur cette pente de la réclame. On
+s'habitue au tapage; on a sa ration de publicité tous les matins, et
+l'on s'attriste, quand on ne trouve plus son nom dans les journaux.
+Il est très possible qu'on ait gâté madame Sarah Bernhardt comme tant
+d'autres, en lui donnant l'habitude de voir le monde tourner autour
+d'elle. Mais, dans ce cas, elle est une victime et non une coupable.
+Paris a toujours eu de ces enfants gâtés qu'il comble de sucre, dont il
+veut connaître les moindres gestes, qu'il caresse à les faire saigner,
+dont il dispose pour ses plaisirs avec un despotisme d'ogre aimant la
+chair fraîche. La presse à informations, le reportage, la chronique, ont
+donné un retentissement formidable à ces caprices de Paris, voilà tout.
+La question est là et pas ailleurs. Il serait vraiment cruel de s'être
+amusé pendant dix ans de la maigreur de madame Sarah Bernhardt, d'avoir
+fait courir sur elle une légende diabolique, de s'être mêlé de toutes
+ses affaires privées et publiques en tranchant bruyamment les questions
+dont elle était seule juge, d'avoir occupé le monde de sa personne, de
+son talent et de ses oeuvres, pour lui crier un jour: «A la fin, tu nous
+ennuies, tu fais trop de bruit; tais-toi.» Eh! taisez-vous, si cela vous
+fatigue de vous entendre!
+
+Voilà ce que j'avais à dire. C'est un simple procès-verbal. Je n'attaque
+pas la presse à informations, qui m'amuse et qui me donne des documents.
+Je crois qu'elle est une conséquence fatale de notre époque d'enquête
+universelle. Elle travaille, plus brutalement que nous, et en se
+trompant souvent, à l'évolution naturaliste. Il faut espérer qu'un jour
+elle aura l'observation plus juste et l'analyse plus nette, ce qui
+ferait d'elle une arme d'une puissance irrésistible En attendant, je lui
+demande simplement de ne pas prêter le fracas de son allure aux gens
+qu'elle emporte dans sa course, quitte à leur casser les reins, s'ils
+viennent à tomber.
+
+
+
+VI
+
+Je dirai ce que je pense de l'aventure qui affole Paris en ce moment.
+Il s'agit de la démission de madame Sarah Bernhardt, et de la fêlure
+stupéfiante qu'elle a déterminé dans le crâne des gens.
+
+Déjà, à propos du procès de Marie Bière, j'avais été étonné des sautes
+de l'opinion publique. On se souvient des termes crus dans lesquels
+le Paris sceptique jugeait l'héroïne du drame, avant l'ouverture des
+débats. L'affaire vient en cour d'assises, et tout Paris se passionne
+pour la jeune femme; on la défend, on la plaint, on l'adore; si bien
+que, si le tribunal l'avait condamnée, on lui aurait certainement jeté
+des pommes cuites. Elle est acquittée, et tout de suite, du soir au
+lendemain, on retombe sur elle, on la rejette au ruisseau, avec une
+rudesse incroyable; ce n'est plus qu'une gredine, on lui conseille de
+disparaître. Sans doute, une analyse exacte nous donnerait les causes de
+ces mouvements contraires et si précipités. Mais, pour les braves gens
+qui regardent en simples curieux le spectacle de la vie, quel joli
+peuple de pantins nous faisons!
+
+Je me suis tenu à quatre pour ne pas parler en son temps de cette
+affaire. Elle était un exemple si décisif de roman expérimental! Voilà
+une histoire bien banale, une histoire comme il y en a cent mille à
+Paris: une femme prend pour amant un monsieur fort correct, un galant
+homme, dont elle a un enfant, et qui la quitte, ennuyé de sa paternité,
+après avoir eu l'idée plus ou moins nette d'un avortement. On coudoie
+cela sur les trottoirs, et personne ne songe même à tourner la tête.
+Mais attendez, voici l'expérience qui se pose: Marie Bière, de
+tempérament particulier, produit d'une hérédité dont il a été question
+dans les débats, tire un coup de pistolet sur son amant; et, dès lors,
+ce coup de pistolet est comme la goutte d'acide sulfurique que le
+chimiste verse dans une cornue, car aussitôt l'histoire se décompose,
+le précipité a lieu, les éléments primitifs apparaissent. N'est-ce pas
+merveilleux? Paris s'étonne qu'un galant homme fasse des enfants et ne
+les aime pas; Paris s'étonne que l'avortement soit à la porte de tous
+les concubinages. Ces choses ont lieu tous les jours, seulement il ne
+les voit pas, il ne s'y arrête pas; il faut que l'expérience les montre
+violemment, que le coup de pistolet parte, que la goutte d'acide tombe,
+pour qu'il reste stupéfait lui-même de sa pourriture en gants blancs.
+Delà, cette grosse émotion, en face d'une aventure tellement commune,
+qu'elle en est bête.
+
+Nous avons eu aussi un joli exemple de fêlure avec le fameux
+Nordenskiold.
+
+Pendant huit jours, tout a été pour Nordenskiold, une réception
+princière, des arcs de triomphe, des galas, des hommages enthousiastes
+dans la presse. Il semblait que le voyageur eût découvert une seconde
+fois l'Amérique. Puis, brusquement, le vent a tourné, Nordenskiold
+n'avait rien découvert du tout; un simple charlatan qui avait fait une
+promenade à Asnières, un pitre auquel on reprochait les dîners qu'on lui
+avait donnés. Le comique de l'histoire est que les journaux les plus
+chauds à lancer Nordenskiold se sont montrés ensuite les plus enragés à
+le démolir. Il était grand temps qu'il reprît le chemin de fer, car nous
+aurions fini par lui faire un mauvais parti.
+
+Et voici les farces qui recommencent avec madame Sarah Bernhardt.
+En vérité, les nerfs nous emportent, il faudrait soigner cela, car
+l'indisposition tourne à l'affection chronique. Il n'est pas bon de se
+détraquer de la sorte, à la moindre émotion.
+
+Pendant huit ans, madame Sarah Bernhardt a été l'idole de la presse
+et du public. Il n'est pas d'hommage qu'on ne lui ait rendu; on l'a
+couverte de bravos et de couronnes. Je crois que, pendant ces huit
+années, on ne trouverait pas une seule attaque contre elle, partant d'un
+homme ayant quelque autorité. Il semblait qu'on eût signé un pacte pour
+la trouver parfaite. Paris était à ses pieds. Et brusquement, en une
+nuit, tout a croulé. Applaudie encore la veille au soir, le lendemain
+elle n'avait plus aucun talent, mais aucun, rien du tout. La presse
+entière, qui lui appartenait le samedi, se tournait contre elle le
+dimanche. On la maudissait, on l'exécrait, à ce point, disait-on,
+qu'elle n'oserait jamais reparaître sur une scène française, par crainte
+d'être insultée. Grand Dieu! que s'était-il donc passé? Un simple fait:
+madame Sarah Bernhardt, cédant à son tempérament de femme nerveuse,
+venait de jeter dans la cornue la goutte d'acide sulfurique. Elle avait
+donné sa démission.
+
+Oh! la belle expérience! Le précipité a lieu, d'après les lois
+naturelles, et le public s'effare. Paris semble croire qu'une telle
+aventure, fort ordinaire, ne s'était jamais vue. L'histoire de la
+Comédie-Française est là pour répondre. Madame Sarah Bernhardt n'a, en
+somme, que répété une fugue célèbre de madame Arnould Plessy, sous le
+souvenir de laquelle on l'a écrasée, dans le rôle de Clorinde; et M.
+Got, allant jouer la _Contagion_ à l'Odéon, malgré ses engagements,
+avait également donné le mauvais exemple. On citerait bien d'autres
+faits encore. Si l'on pénétrait dans l'histoire intime de la
+Comédie-Française, si l'on contait les révoltes de chacun, les plaintes,
+les projets d'escapade, on verrait que le miracle est au contraire que
+les démissions n'y soient pas plus nombreuses.
+
+Je n'ai pas à défendre madame Sarah Bernhardt. Je ne suis, si l'on veut,
+qu'un chimiste curieux d'expériences et très intéressé par celle qui se
+passe en ce moment sous mes yeux. J'accorde que madame Sarah Bernhardt
+a tous les torts. Elle a tort d'abord d'avoir son tempérament qui la
+pousse aux décisions extrêmes. Elle a tort ensuite d'être trop sensible
+à la critique; après avoir cru à tous les éloges qu'on lui donnait, elle
+a cru à une critique violente qui tombait sur elle comme une tuile par
+un jour de grand vent. Et c'est cette dernière naïveté que je ne lui
+pardonnerai jamais. Eh quoi! madame, vous avez déserté devant une phrase
+d'un critique dont les arrêts ne peuvent compter? Vous que l'on dit
+si orgueilleuse, vous avez manqué d'orgueil à ce point? Mais je vous
+assure, il en a tué d'autres qui se portent fort bien. C'est quelquefois
+un honneur d'être attaqué. Si, comme on le raconte, vous cherchiez un
+prétexte pour quitter la Comédie-Française, que n'en avez-vous donc
+trouvé un plus sérieux, car celui-là, en vérité, me gâte toute
+l'histoire.
+
+Ainsi, voilà madame Sarah Bernhardt qui s'est donné tous les torts.
+Seulement, il faut examiner la responsabilité de la presse et du public.
+Elle n'a aucun talent, dites-vous? Alors pourquoi l'avez-vous grisée
+pendant huit ans? C'est vous qui l'avez faite, c'est vous qui l'avez
+poussée à cette susceptibilité nerveuse, qui vous semble extraordinaire.
+Vous gâtez les femmes, puis vous les tuez. Celle-là nous ennuie, à une
+autre! Aucune mesure, ni dans les éloges, ni dans la critique. Lorsque
+vous avez mis une comédienne dans les astres, vous la jetez d'un coup de
+poing dans l'égout; et vous vous étonnez que cette machine délicate se
+détraque. Ah! peuple de polichinelles! C'est pour cela qu'il vaut mieux
+t'avoir contre soi, parce qu'au moins on n'a plus à craindre que ta
+tendresse.
+
+Et comment voulez-vous que les journaux gardent la mesure, lorsqu'un
+maître du théâtre contemporain tel que M. Emile Augier perd lui-même
+toute logique? Je dirai jusqu'au bout ce que je pense, puisque me voilà
+lancé. On nous a raconté comme quoi M. Augier avait insisté auprès de
+M. Perrin pour donner le rôle de Clorinde à madame Sarah Bernhardt; M.
+Perrin aurait préféré madame Croizette; mais l'auteur exigeait madame
+Sarah Bernhardt, dont le talent sans doute lui semblait préférable. Dès
+lors, quelle est notre stupeur de lire, dans la lettre écrite par M.
+Augier, ces deux phrases que je détache: «Je maintiens qu'elle a joué
+aussi bien qu'à son ordinaire, avec les mêmes défauts et les mêmes
+qualités, où l'art n'a rien à voir... Soyons donc indulgents pour cette
+incartade d'une jolie femme, qui pratique tant d'arts différents avec
+une égale supériorité, et gardons nos sévérités pour des artistes moins
+universels et plus sérieux». Mais, dans ce cas, pourquoi M. Augier
+a-t-il voulu absolument confier le rôle de Clorinde à madame Sarah
+Bernhardt? Si «l'art n'a rien à voir» chez cette comédienne, s'il y a, à
+la Comédie-Française, des artistes «moins universels et plus sérieux»,
+encore un coup pourquoi diable l'auteur a-t-il fait un si mauvais choix?
+Je ne saurais m'arrêter à cette idée que M. Augier a choisi madame
+Sarah Bernhardt parce qu'elle faisait recette; cette supposition serait
+indigne. Il y a donc manque de logique. On ne lâche pas de la sorte, en
+faisant de l'esprit, une artiste au talent de laquelle on a cru.
+
+Le coup de folie est général, et il part de haut. Je ne puis m'arrêter à
+toutes les sottises qu'on écrit. Ainsi, on parle du tort que le
+départ de madame Sarah Bernhardt fait à M. Augier. Quelle est cette
+plaisanterie? Dans huit jours, lorsque madame Croizette reprendra le
+rôle, elle aura un succès écrasant, et l'_Aventurière_ bénéficiera de
+tout le tapage fait; c'est, comme on dit, un lançage superbe. Le tort
+fait à la Comédie-Française est plus réel; il est certain que madame
+Sarah Bernhardt laisse un grand vide. Pourtant, la demande de trois
+cent mille francs de dommages et intérêts me paraît un peu raide. Un
+arrangement serait seul raisonnable. Mais allez donc parler raison,
+quand les têtes sont fêlées à ce point! Il faut laisser faire le temps.
+Je me plais à croire que, lorsque tout ce tapage sera calmé, madame
+Sarah Bernhardt rentrera comme pensionnaire à la Comédie-Française, où
+l'on n'aura pu la remplacer, parce qu'elle est avant tout une nature.
+Alors, de part et d'autre, on s'étonnera d'une alerte si chaude. Ce sont
+là brouilles d'amoureux.
+
+Du reste, vous savez que, le mois prochain, je m'attends à ce qu'on
+acquitte Ménesclou, au milieu de l'attendrissement de tout Paris. Pensez
+donc, le pauvre jeune homme, il y a huit jours qu'on le traite de
+monstre: ça finit par le rendre sympathique. Puis, en voilà assez avec
+la petite Deu et sa famille; la mère a parlé au cimetière, c'est du
+cabotinage. Encore une culbute, pleurons sur Ménesclou!
+
+
+
+POLÉMIQUE
+
+I
+
+Mon confrère, M. Francisque Sarcey, a bien voulu discuter mes opinions
+en matière d'art dramatique. Je ne répondrai pas aux critiques qui me
+sont personnelles; je lui appartiens, il me juge comme il me comprend,
+c'est parfait. Mais je me permettrai de répondre aux parties de son
+article qui traitent de questions générales. Le mieux, pour s'entendre,
+est encore de s'expliquer.
+
+Remarquez que, dans toute polémique, une bonne moitié de la divergence
+des opinions provient de malentendus. Je dis blanc, on entend noir. Je
+raisonne d'après un ensemble d'idées où tout se tient, on détache un
+alinéa et on lui donne un sens auquel je n'ai jamais songé. De cette
+façon, on peut marcher des années côte à côte sans se comprendre.
+Revenons donc sur tout cela, puisque je n'ai pas réussi à être clair.
+
+Un point qui me tient surtout au coeur, c'est de répondre au reproche
+qu'on me fait d'insulter nos gloires. J'ai écrit quelque part, après
+avoir constaté que les oeuvres dramatiques contemporaines n'étaient pas,
+selon moi, des chefs-d'oeuvre: «Les planches sont vides.» Là-dessus, M.
+Sarcey se fâche et me répond: «Les planches sont vides! Sérieusement,
+est-il permis à un homme, quelle que soit sa mauvaise humeur, de se
+permettre une aussi extravagante monstruosité? Quoi! les planches
+sont vides! et Augier vient de donner les _Fourchambault_, et l'on va
+reprendre le _Fils naturel_, d'Alexandre Dumas, et l'on joue en ce
+moment la _Cagnotte_, de Labiche, la _Cigale_, de Meilhac et Halévy, les
+_Deux Orphelines_ de d'Ennery, et l'on annonce une comédie nouvelle de
+Sardou!» Il paraît que je suis d'une extravagance bien monstrueuse,
+car, même après ce cri indigné, je répéterai tranquillement: «Oui, les
+planches sont vides.»
+
+Seulement, ce que M. Sarcey néglige de dire, c'est que je ne me suis pas
+éveillé un beau matin, en trouvant cette affirmation, pour étonner
+le monde. Elle est la conséquence de toute une série d'études, la
+constatation finale d'un critique qui s'est mis à un point de vue
+particulier. Certes, jamais les planches n'ont été plus encombrées,
+jamais on n'y a dépensé autant de talent, jamais on n'a produit un
+si grand nombre de pièces intéressantes. Cela n'empêche pas que les
+planches soient vides pour moi, dès que j'y cherche le génie et
+le chef-d'oeuvre du siècle, l'homme qui doit réaliser au théâtre
+l'évolution naturaliste que Balzac a déterminée dans le roman, l'oeuvre
+dramatique qui puisse se tenir debout, en face de la _Comédie humaine_.
+
+Est-ce que j'ai jamais nié les grandes qualités de nos auteurs
+contemporains, la carrure solide et simple de M. Emile Augier, les
+études humaines de M. Alexandre Dumas fils, gâtées malheureusement par
+une si étrange philosophie, la fine et spirituelle observation de MM.
+Meilhac et Halévy, le mouvement endiablé de M. Sardou? Je ne suis pas
+aussi fou et aussi injuste qu'on veut le dire. Qu'on me relise, on verra
+que j'ai toujours fait la part de chacun, même lorsque je me suis montré
+sévère.
+
+Mais où je me sépare complètement de M. Sarcey, c'est quand il ajoute:
+«Si vous mettez à part ces grands noms de Molière et de Shakespeare, qui
+ne sont que des accidents de génie, vous pouvez courir toute l'histoire
+du théâtre dans l'univers sans trouver une époque où se soient
+rencontrés à la fois, dans un seul genre, tant d'écrivains de premier
+ordre.»
+
+De premier ordre, je le nie absolument. Mettons de second ordre, même de
+troisième, pour quelques-uns. On le verra plus tard. M. Sarcey obéit à
+un sentiment dont les critiques de toutes les époques ont fait preuve,
+en plaçant au premier rang les auteurs dramatiques contemporains; mais
+où sont les auteurs de premier ordre du siècle dernier et même du
+commencement de ce siècle? Il faut lire les anciens comptes rendus pour
+savoir ce qu'on doit penser des places distribuées ainsi par la critique
+courante. Je l'ai dit et je le répète, ce qui nous sépare, M. Sarcey
+et moi, c'est qu'il est enfoncé dans l'actualité, dans la pratique
+quotidienne de son devoir de lundiste, dans le théâtre au jour le jour;
+tandis que ce théâtre n'est pour moi qu'un sujet d'analyse générale,
+et que je ne juge jamais ni un homme ni une oeuvre sans m'inquiéter du
+passé et de l'avenir.
+
+Veut-il savoir ce que j'entends par un homme de premier ordre? J'entends
+un créateur. Quiconque ne crée pas, n'arrive pas avec sa formule
+nouvelle, son interprétation originale de la nature, peut avoir beaucoup
+de qualités; seulement, il ne vivra pas, il n'est en somme qu'un
+amuseur. Or, dans ce siècle, Victor Hugo seul a créé au théâtre. Je
+n'aime point sa formule; je la trouve fausse. Mais elle existe et elle
+restera, même lorsque ses pièces ne se joueront plus. Cherchez autour de
+lui, voyez comme tout passe et comme tout s'oublie.
+
+Théodore Barrière vient à peine de mourir, et le voilà reculé dans un
+brouillard. Que les autres s'en aillent, ils fondront aussi rapidement.
+Certes, il y a des différences, je ne puis faire ici une étude de chaque
+auteur dramatique et indiquer l'argile dans le monument qu'il élève. Je
+me contente de les condamner en bloc, parce que pas un d'entre eux n'a
+trouvé la formule que le siècle attend. Ils la bégayent presque tous,
+aucun ne l'affirme.
+
+Mon argumentation est supérieure aux oeuvres, je veux dire que je
+raisonne au-dessus des pièces qu'on peut jouer, d'après la marche même
+de l'esprit de ce siècle. Le grand mouvement naturaliste qui nous
+emporte, s'est déclaré successivement dans toutes les, manifestations
+intellectuelles. Il a surtout transformé le roman, il a soufflé à Balzac
+son génie. J'attends qu'il souffle du génie à un auteur dramatique.
+Jusque-là, pour moi, la littérature dramatique restera dans une
+situation inférieure; on y aura peut-être beaucoup de talent, mais en
+pure perte, parce qu'on y pataugera au milieu d'enfantillages et de
+mensonges qui ne se peuvent plus tolérer. Aujourd'hui, le roman écrase
+le drame du poids terrible dont la vérité écrase l'erreur.
+
+Je conseille à M. Sarcey d'interroger les étrangers de grande
+intelligence et de libre examen, des Russes, des Anglais, des Allemands.
+Il verra quelle est leur stupéfaction, en face de nos romans et de nos
+oeuvres dramatiques. Un d'eux disait: «C'est comme si vous aviez deux
+littératures: l'une scientifique, basée sur l'observation, d'un style
+merveilleusement travaillé; l'autre conventionnelle, toute pleine de
+trous et de puérilités, aussi mal bâtie que mal pensée.»
+
+Nos critiques ne voient pas le fossé parce qu'ils barbotent dedans.
+Puis, il leur suffit que le monde entier applaudisse nos vaudevilles,
+comme il chante nos refrains idiots. Il n'en est pas moins vrai qu'il
+faut combler le fossé, que le fossé se comblera de lui-même et que le
+théâtre sera alors renouvelé par l'esprit d'analyse qui a élargi le
+roman. Je constate que l'évolution se fait depuis quelques années, d'une
+façon continue. L'homme de génie attendu peut paraître, le terrain est
+prêt. Mais, tant que l'homme de génie n'aura pas paru, les planches
+seront vides, car le génie seul compte et mérite d'être.
+
+Cela m'amène à répondre, sur deux autres points, à M. Sarcey. J'ai dit
+qu'on imposait aux débutants le code inventé par Scribe, et j'ai ajouté
+que Molière ignorait le métier du théâtre, tel qu'il faut le connaître
+aujourd'hui pour réussir. Là-dessus, M. Sarcey me répond que Scribe est
+aujourd'hui en défaveur et que Molière était un «roublard».
+
+Vraiment, Scribe est en défaveur? Eh bien! et M. Hennequin, et M. Sardou
+lui-même? Lorsque j'ai nommé Scribe, j'ai voulu évidemment désigner
+la pièce d'intrigue, le tour de passe-passe, l'escamotage remplaçant
+l'observation. Que Scribe lui-même soit jeté au grenier, cela va de
+soi, cela me donne raison; mais il n'en reste pas moins vrai que les
+héritiers de Scribe sont encore en plein succès. Quand on joue une pièce
+«bien faite», comme il dit, est-ce que M. Sarcey ne se pâme pas de joie?
+Est-ce que ses feuilletons, son enseignement dramatique, ne concluent
+pas toujours à ceci: «Réglez-vous sur le code, en dehors du code il n'y
+a que des casse-cou»? Mon Dieu! je puis le lui avouer aujourd'hui: c'est
+à lui que j'ai songé, lorsque j'ai imaginé un critique conseillant à un
+débutant de lire les classiques de la pièce bien faite, Scribe, Duvert
+et Lausanne, d'Ennery, etc. Sans doute les pièces mal faites de MM.
+Meilhac et Halévy et de M. Gondinet réussissent parfois aujourd'hui;
+mais il en pleure, et c'est moi qui m'en réjouis.
+
+Même malentendu au sujet de Molière. M. Sarcey a souvent parlé du métier
+du théâtre, paraissant faire de ce métier une science absolue, rigide
+comme un traité d'algèbre. J'ai répondu qu'il n'y avait pas un métier,
+mais des métiers, que chaque époque avait le sien; et, comme preuve,
+j'ai avancé que Molière ignorait ce métier absolu qu'on jette dans les
+jambes de tous les débutants. M. Sarcey déclare que j'avance là «une
+incongruité littéraire». Je serai plus aimable, je dirai simplement que
+M. Sarcey ne sait pas me lire.
+
+Eh! oui, Molière est un «roublard» pour l'arrangement des scènes, pour
+la distribution des matériaux dans une oeuvre. Il était à la fois auteur
+et acteur, il connaissait son «métier» mieux que personne. Il a même
+inventé la plus admirable coupe de dialogue qui existe. Seulement,
+cela n'empêche pas que _Tartuffe_ a un dénouement enfantin et que le
+_Misanthrope_ est plutôt une dissertation dialoguée qu'une pièce, si
+l'on examine cette comédie à notre point de vue actuel. Aucun de nos
+auteurs dramatiques ne risquerait un pareil dénouement, ni une comédie
+aussi vide d'action; tous craindraient d'être sifflés. Je n'ai pas dit
+autre chose, le sens de code dramatique que je donnais au mot métier,
+sortait naturellement de ce qui précédait.
+
+Et je profite de l'occasion pour enregistrer l'aveu de M. Sarcey. Chaque
+époque a son métier. Qu'il reconnaisse maintenant que chaque auteur a le
+sien et nous nous entendrons parfaitement. Seulement, il ne faudra plus
+alors qu'il veuille régenter le théâtre, parler de pièces bien faites et
+de pièces mal faites. Du moment où il n'y a pas une grammaire, un code,
+tout est permis. C'est ce que je me tue à démontrer depuis des années.
+
+Maintenant, bien que je ne veuille pas répondre aux critiques qui me
+sont personnelles, je m'étonnerai de l'explication bonne enfant que M.
+Sarcey donne de mes idées sur la littérature dramatique. Oh! mon Dieu,
+rien de plus simple! J'ai écrit des pièces qui sont tombées. De là, une
+grande mauvaise humeur et une campagne féroce contre mes confrères.
+M. Sarcey est toujours pratique. Il frappe en plein dans le tas. Vous
+croyez qu'il va s'imaginer que j'ai des convictions, que je me bats
+pour le triomphe de ce que je crois être la vérité. A d'autres! On m'a
+sifflé, j'enrage et je me console en dévorant les auteurs plus heureux.
+Voilà qui est d'un critique de haut vol.
+
+Si je remue la science, et si je remonte au dix-huitième siècle pour
+y signaler la naissance du naturalisme, si je suis l'évolution de ce
+naturalisme à travers le romantisme, et si j'en constate le triomphe
+dans le roman, en prédisant qu'il triomphera prochainement aussi au
+théâtre, tout cela c'est que le public m'a hué et que je suis plein de
+vengeance!
+
+M Sarcey a tort de me croire si furieux et si malade de mes chutes.
+Qu'il interroge mes amis, ils lui diront que je sais tomber très
+gaillardement. Comment n'a-t-il pas compris que le théâtre n'est encore
+pour moi qu'un champ de manoeuvres et d'expériences? Ma vraie forge est
+à côté. Seulement, j'aime me battre, je me bats dans le champ voisin,
+pour ne pas faire trop de dégâts chez moi, si la bataille tourne mal.
+Autrefois, c'a été la peinture qui m'a servi de champ de manoeuvres.
+Aujourd'hui, j'ai choisi le théâtre, parce qu'il est plus près;
+d'ailleurs, peinture, théâtre, roman, le terrain est le même, lorsqu'on
+y étudie le mouvement de l'intelligence humaine. Les soirs où l'on me
+tue une pièce, ce n'est encore qu'une maquette qu'on me casse. Voilà ma
+confession.
+
+
+
+Il
+
+Il me faut répondre à un article que mon confrère, M. Henry Fouquier,
+a bien voulu consacrer aux idées que je défends. La polémique a ceci
+d'excellent qu'elle simplifie et éclaircit les questions, lorsqu'on est
+de bonne foi des deux côtés. Il est très bon, cet article de M. Henry
+Fouquier; je veux dire qu'il est très bon pour moi, car il va me
+permettre d'expliquer nettement la position que j'ai prise dans la
+critique dramatique et qu'on affecte de ne pas comprendre.
+
+Et, d'abord, comment M. Henry Fouquier, qui est un esprit très fin, un
+peu fuyant peut-être, tombe-t-il dans cette rengaine insupportable qui
+consiste à me reprocher de n'avoir rien inventé? Mais, bon Dieu! ai-je
+jamais dit que j'inventais quelque chose? Où a-t-on lu ça? pourquoi me
+prête-t-on gratuitement cette prétention bête? Il parle de mes théories
+nouvelles. Eh! je n'ai pas de théorie; eh! je n'ai pas l'imbécillité de
+m'embarquer dans des théories nouvelles! C'est l'argument qui m'agace le
+plus, qui me met hors de moi. «Vous n'inventez rien, les idées que vous
+défendez sont vieilles comme le monde.» Parfaitement, c'est entendu, je
+le sais. C'est ma gloire de les défendre, ces vieilles idées.
+
+Ne dirait-on pas qu'il me faudrait inventer une nouvelle religion pour
+être pris au sérieux! Vous n'inventez rien: donc, vous ne comptez pas,
+vous rabâchez. Mais, précisément, c'est parce que je n'invente pas que
+je suis sur un terrain solide. On a inventé le romantisme; je veux dire
+qu'on a ressuscité le quinzième siècle et le seizième sur le terrain
+nouveau de notre siècle, où le passé ne pouvait reprendre racine. Aussi
+le romantisme a-t-il vécu cinquante ans à peine; il était factice, il ne
+répondait qu'à une évolution temporaire, il devait disparaître avec ses
+inventeurs.
+
+Nous autres, nous n'inventons pas le naturalisme. Il nous vient
+d'Aristote et de Platon, affirme M. Henry Fouquier. Tant mieux! c'est
+qu'il sort des entrailles mêmes de l'humanité. Sans remonter si
+loin, j'ai vingt fois constaté que le grand mouvement de la science
+expérimentale était parti du dix-huitième siècle. On peut renouer
+la chaîne des ancêtres de Balzac. Cela entame-t-il son originalité?
+Nullement. Son monument s'est trouvé fondé sur des assises plus larges
+et plus indestructibles.
+
+Est-ce bien fini? Continuera-t-on encore à croire qu'on m'écrase,
+lorsqu'on me reproche de ne rien inventer, en me plaisantant avec
+l'esprit facile et un peu naïf de la causerie courante? Je le répète
+une fois pour toutes: je n'invente rien; je fais mieux, je continue. La
+situation que j'ai prise dans la critique est donc simplement celle d'un
+homme indépendant, qui étudie l'évolution naturaliste de notre époque,
+qui constate le courant de l'intelligence contemporaine, qui se permet
+au plus de prédire certains triomphes. Quand on me demande ce que
+j'apporte, et qu'on fait mine de fouiller dans mes poches et de
+s'étonner de n'y rien trouver d'extraordinaire, je songe à ces
+gens crédules d'autrefois qui cherchaient la pierre philosophale.
+Aujourd'hui, nos chimistes sont partis de l'étude de la nature, et
+s'ils trouvent jamais la fabrication de l'or, ce sera par une méthode
+scientifique. Je suis comme eux, je n'ai pas de recettes, pas de
+merveilles empiriques; j'emploie et je tâche simplement de perfectionner
+la méthode moderne qui doit nous conduire à la possession de plus en
+plus vaste de la vérité.
+
+Maintenant, je ne pense pas que personne ose nier l'évolution
+naturaliste de notre âge. Dans les sciences, le mouvement est
+formidable, et ce sont précisément les travaux des savants qui ont donné
+le branle à toute l'intelligence contemporaine. Les arts et les lettres
+ont suivi; dans notre école de peinture, chez nos historiens, nos
+critiques, nos romanciers, même nos poètes, on peut suivre les
+transformations considérables amenées par l'application des méthodes
+exactes. Eh bien! c'est cette évolution qui m'intéresse, qui me
+passionne. J'en suis la marche, le développement; j'en attends le
+triomphe définitif. Au théâtre, cette évolution me paraît marcher plus
+lentement et ne pas encore produire les oeuvres qu'on doit en attendre.
+Tout mon terrain de critique est là. Je n'ai pas la folle vanité de
+croire que c'est moi qui vais déterminer un mouvement de cette puissance
+irrésistible. Le courant impétueux passe, et je me jette au milieu, je
+m'abandonne à lui, Certain qu'il doit me conduire où va le siècle. Ceux
+qui veulent le remonter, seront noyés, voilà tout. Il serait aussi sot
+de le nier que de dire: «C'est moi qui l'ai fait.»
+
+Mais mon plus grand crime, paraît-il, est d'avoir lancé dans la
+circulation ce mot terrible de naturalisme, sur lequel M. Henry Fouquier
+s'égaye avec la fine fleur de son esprit. Est-ce bien moi qui ai créé le
+mot? je n'en sais ma foi rien! Enfin, je l'ai employé et j'en accepte
+la paternité. C'est donc bien abominable de prendre un mot nouveau,
+lorsqu'on éprouve le besoin de désigner une chose ancienne d'une façon
+saisissante. Mettons que la formule de la vérité dans l'art nous vienne
+de Platon et d'Aristote. Suis-je condamné à employer une périphrase pour
+désigner cette vérité dans l'art? N'est-il pas plus commode de choisir
+un mot, d'accepter un mot qui est dans l'air? Puis, il n'y a pas
+d'absolu. Du temps de Platon et d'Aristote, la vérité dans l'art a pu
+avoir un nom qui ne lui convienne plus aujourd hui; si le fond est
+éternel, les façons d'être changent, la nécessité d'appellations
+nouvelles se fait sentir. On me demande pourquoi je ne me suis pas
+contenté du mot réalisme, qui avait cours il y a trente ans; uniquement
+parce que le réalisme d'alors était une chapelle et rétrécissait
+l'horizon littéraire et artistique. Il m'a semblé que le mot naturalisme
+élargissait au contraire le domaine de l'observation. D'ailleurs, que ce
+mot soit bien ou mal choisi, peu importe. Il finira par avoir le sens
+que nous lui donnerons. C'est uniquement ce sens qui est la grande
+affaire.
+
+Et ici j'entre dans le vif de ma querelle avec M. Henry Fouquier. Il est
+plein d'esprit, cela je ne le nie pas; mais il fait un raisonnement qui
+m'a paru dénoter une philosophie un peu puérile, cette philosophie du
+coin du feu qui discute sur l'art de couper les cheveux en quatre. Voici
+ce qu'il écrit: «Je crois que l'erreur capitale du propagateur zélé du
+naturalisme consiste à avoir confondu le fond éternel des choses avec
+les moyens d'expression.» Puis, il s'explique: de tout temps les
+artistes ont eu pour but de reproduire la nature, de se faire les
+interprètes de la vérité. Tous les artistes sont donc des naturalistes.
+Où ils commencent à différer, c'est lorsqu'ils expriment, par ce
+que chaque groupe d'artistes, selon les temps, les milieux et les
+tempéraments, donne alors des expressions différentes de la nature.
+C'est là seulement, d'après M. Henry Fouquier, que les naturalistes
+d'intention deviennent des idéalistes, des classiques, des romantiques,
+enfin toutes les variétés connues.
+
+Parbleu! le raisonnement est superbe! Je jure à M. Henry Fouquier que
+je ne confonds pas du tout le fond éternel des choses avec les moyens
+d'expression. Ce fond éternel des choses est d'un bon comique dans cette
+argumentation. Voyez-vous un gredin devant un tribunal, disant qu'il a
+le fond éternel d'honnêteté, mais que, dans la pratique, il n'en a pas
+tenu compte? Où en serions-nous, si l'intention suffisait dans les arts
+et dans les lettres? Vous me la bâillez belle, avec votre fond éternel
+des choses! Que m'importe ce que veulent les artistes et les écrivains?
+C'est ce qu'ils me donnent qui m'intéresse.
+
+Évidemment, à toutes les époques, les prosateurs comme les poètes ont eu
+la prétention de peindre la nature et de dire la vérité. Mais l'ont-ils
+fait? C'est ici que les écoles commencent, que la critique naît, qu'on
+échange des montagnes d'arguments. Me dire que je me trompe, en ne
+mettant pas tous les écrivains sur une même ligne et en ne leur donnant
+pas à tous le nom de naturalistes, parce que tous ont l'intention de
+reproduire la nature, c'est jouer sur les mots et faire de l'esprit
+singulièrement fin. J'appelle naturalistes ceux qui ne se contentent pas
+de vouloir, mais qui exécutent: Balzac est un naturaliste, Lamartine est
+un idéaliste. Les mots n'auraient plus aucun sens si cela n'était pas
+très net pour tout le monde. Quand on raffine, quand on amincit les mots
+pour tourner spirituellement autour d'eux, il arrive qu'ils fondent et
+que la page écrite tombe en poussière. Il faut moins de finesse et plus
+de grosse bonhomie dans l'art.
+
+Donc, je ne tiens compte du fond éternel des choses que lorsque
+l'écrivain en tient compte lui-même et ne triche pas, volontairement
+ou non. Le reste est une pure dissertation philosophique, parfaitement
+inutile. Remarquez que je ne nie pas le génie humain. Je crois qu'on a
+fait et qu'on peut faire des chefs-d'oeuvre en se moquant de la
+vérité. Seulement, je constate la grande évolution d'observation et
+d'expérimentation qui caractérise notre siècle, et j'appelle naturalisme
+la formule littéraire amenée par cette évolution. Les écrivains
+naturalistes sont donc ceux dont la méthode d'étude serre la nature et
+l'humanité du plus près possible, tout en laissant, bien entendu, le
+tempérament particulier de l'observateur libre de se manifester ensuite
+dans les oeuvres comme bon lui semble.
+
+M. Henry Fouquier, du moment que je n'entends pas modifier le fond
+éternel des choses, est plein de dédain. Il voudrait peut-être, pour se
+déclarer satisfait, me voir créer le monde une seconde fois. Ma tâche
+lui semble modeste, si je ne m'attaque qu'aux moyens d'expression. A
+quoi veut-il donc que je m'attaque, à la terre ou au ciel? Mais, les
+moyens d'expression, c'est tout le domaine de la critique; le reste
+ne saurait nous regarder. Enfin, il prétend que j'enfonce les portes
+ouvertes. Toujours le même espoir déçu de me voir faire quelque chose
+d'extraordinaire. Mon Dieu! non, je n'ai pas de rocher où je pontifie
+et prophétise. Je ne tutoie pas Dieu. Je ne suis qu'un homme du siècle.
+Quant aux portes, elles sont, il est vrai, sinon ouvertes, du moins
+entr'ouvertes. Un battant tient encore, selon moi; j'y donne mon petit
+coup de cognée. Que chacun fasse comme moi, et le passage sera plus
+large.
+
+Revenons au théâtre. Si dans le roman le triomphe du naturalisme est
+complet, je constate malheureusement qu'il n'en est pas de même sur
+notre scène française. Je ne rentrerai pas dans ce que j'ai dit vingt
+fois à ce sujet. L'autre jour, en répondant à M. Sarcey, j'ai, une fois
+de plus, donné mes arguments. Pour M. Henry Fouquier, il se déclare
+absolument satisfait; notre théâtre contemporain l'enchante, il
+le trouve supérieur. Pour me convaincre, il m'envoie assister aux
+_Fourchambault_; j'ai vu la pièce, j'en ai dit mon sentiment, et il est
+inutile que j'y revienne. Il n'y aurait qu'un moyen de me prouver que la
+formule naturaliste a donné au théâtre tout ce qu'elle doit donner: ce
+serait de poser en face de Balzac un auteur dramatique de sa taille, ce
+serait de me nommer une série de pièces qui se tiennent debout devant la
+_Comédie humaine_.
+
+Si vous ne pouvez pas établir cette comparaison, c'est qu'à notre époque
+le roman est supérieur et et que le drame est inférieur. J'attends le
+génie qui achèvera au théâtre l'évolution commencée. Vous êtes satisfait
+de notre littérature dramatique actuelle, je ne le suis pas, et j'expose
+mes raisons. Plus tard, on saura bien lequel de nous deux se trompait.
+
+Ce que j'abandonne volontiers à l'esprit si fin de M. Henry Fouquier, ce
+sont mes pièces sifflées. Là, il triomphe aisément, ayant l'apparence
+des faits pour lui. Il a bien lu dans mes pièces et dans mes préfaces
+des choses que je n'y ai jamais écrites; mettons cela sur le compte de
+son ardeur à me convaincre. C'est chose entendue, mes pièces ne valent
+absolument rien; mais en quoi mon manque de talent touche-t-il la
+question du naturalisme au théâtre? Un autre prendra la place, voilà
+tout.
+
+
+
+III
+
+M. de Lapommeraye est un conférencier aimable, spirituel, d'une
+élocution prodigieusement facile. La première fois que je l'ai entendu,
+je suis resté stupéfait de toutes les grâces dont il a semé ses paroles.
+Il paraît adoré de son public, devant lequel il lui sera toujours très
+facile d'avoir raison contre moi.
+
+Dans une de ses dernières conférences, à laquelle j'assistais, il a
+constaté d'abord la crise que nous traversons, l'effarement où se
+trouvent nos auteurs dramatiques, en ne sachant quelles pièces ils
+doivent faire pour réussir. Et il a déclaré qu'il allait élucider la
+question et indiquer la formule de l'art de demain. Là-dessus, je
+suis devenu tout oreille, car ce problème ainsi posé m'intéressait
+singulièrement. Je tâtonnais encore, j'allais donc mettre enfin la
+main sur la vérité. Mais j'ai été bien désillusionné, je l'avoue. Le
+conférencier, après des digressions brillantes, après avoir opposé
+l'idéalisme au naturalisme, a conclu que les auteurs dramatiques
+devaient tendre vers le grand art. Vraiment, nous voilà bien renseignés,
+et c'est là une trouvaille merveilleuse!
+
+Le grand art! mais, sérieusement, moi qui m'honore d'être un
+naturaliste, est-ce que je ne réclame pas le grand art plus
+impérieusement encore que les idéalistes? M. de Lapommeraye me prend-il
+pour un vaudevilliste, ou pour un faiseur d'opérettes? Il faudrait
+s'entendre sur le grand art, un mot dont M. Prudhomme a plein la bouche,
+et que les esprits médiocres galvaudent dans toutes les boursouflures
+de la versification. M. de Lapommeraye a cité _la Fille de Roland_. Eh
+bien, _la Fille de Roland_ est de l'art très petit, de l'art absolument
+inférieur; et attendez vingt ans, vous verrez ce qu'en penseront nos
+fils. Je donnerais ce paquet informe de mauvais vers, pour deux vers
+d'un vrai poète. Non, mille fois non! le grand art n'est pas l'art monté
+sur des échasses, l'art en tartines, l'art qui tient delà place et qui
+fait les grands bras, en roulant les yeux. Je préfère un vaudeville
+amusant à une tragédie imbécile. Le grand art, c'est l'épanouissement du
+génie, pas autre chose, quel que soit le cadre choisi par le génie. _La
+Noce juive_, de Delacroix, un tableau d'intérieur large comme la main,
+est du grand art, tandis que les toiles immenses de nos Salons annuels
+sont généralement de l'art odieux et lilliputien.
+
+Et j'affirme que le naturalisme autant que l'idéalisme aspire au grand
+art. M. de Lapommeraye s'est débarrassé du naturalisme de la façon la
+plus commode du monde. «Quand vous êtes au bord de la mer, a-t-il dit
+à peu près, ne préférez-vous pas vous perdre dans la contemplation de
+l'infini, de l'horizon lointain où le ciel et l'eau se confondent?
+n'êtes-vous pas plus ému par ce spectacle que par le spectacle de la
+plage, où rôdent des pêcheurs sordides?» Sans doute, l'horizon lointain,
+c'est l'idéalisme, tandis que la plage, c'est le naturalisme. Voilà une
+belle comparaison, mais le malheur est que le naturalisme est partout,
+aussi bien à cinq lieues qu'à cinq mètres. Il n'exclut rien, il accepte
+tout, il peint tout.
+
+Je ne puis m'empêcher de m'égayer honnêtement, en pensant que M. de
+Lapommeraye a cru tuer le naturalisme avec une comparaison. Il s'attaque
+à l'esprit moderne tout entier, et il n'a qu'une belle comparaison pour
+arme. Imaginez une rose pour barrer le chemin à un torrent. Veut-on
+savoir ce que c'est que le naturalisme, tout simplement? Dans la
+science, le naturalisme, c'est le retour à l'expérience et à l'analyse,
+c'est la création de la chimie et de la physique, ce sont les méthodes
+exactes qui, depuis la fin du siècle dernier, ont renouvelé toutes nos
+connaissances; dans l'histoire, c'est l'étude raisonnée des faits et des
+hommes, la recherche des sources, la résurrection des sociétés et de
+leurs milieux; dans la critique, c'est l'analyse du tempérament
+de l'écrivain, la reconstruction de l'époque où il a vécu, la vie
+remplaçant la rhétorique; dans les lettres, dans le roman surtout, c'est
+la continuelle compilation des documents humains, c'est l'humanité vue
+et peinte, résumée en des créations réelles et éternelles. Tout notre
+siècle est là, tout le travail gigantesque de notre siècle, et ce n'est
+pas une comparaison de M. de Lapommeraye qui arrêtera ce travail.
+
+Certes, je reconnais moi-même l'inutilité de ces polémiques. Le
+naturalisme se produira au théâtre, cela est indéniable pour moi, parce
+que cela est dans la loi même du mouvement qui nous emporte. Mais, au
+lieu de donner ici de bonnes raisons, j'aimerais mieux que de grandes
+oeuvres naturalistes parussent au théâtre. M. de Lapommeraye, si elles
+réussissaient, serait le premier à les applaudir et à les louer devant
+son public. Alors, nous serions parfaitement d'accord, ce que je désire
+de tout mon coeur.
+
+Un autre critique, M. Poignand, veut bien également n'être pas de mon
+avis. Je néglige les attaques qu'il dirige contre mes propres oeuvres;
+c'est là un massacre enfantin, auquel je m'habitue, et dont je souris.
+Je ne m'arrête pas également à son amusant paradoxe, par lequel ce sont
+les personnages historiques qui sont vivants, tandis que nous autres,
+vivants, nous sommes morts. Mais il fait sur le drame historique des
+réflexions qui m'intéressent.
+
+Je crois avoir moi-même indiqué que le drame historique prendrait
+seulement de l'intérêt, le jour où les auteurs, renonçant aux pantins de
+fantaisie, s'aviseront de ressusciter les personnages réels, avec leurs
+tempéraments et leurs idées, avec toute l'époque qui les entoure.
+M. Poignand annonce la venue d'une jeune école, qui songe à ces
+résurrections de l'histoire. Voilà qui est parfait. L'entreprise est
+formidable, car elle nécessitera des recherches immenses et un talent
+d'évocation rare. Mais j'applaudirai très volontiers, si elle réussit.
+D'ailleurs, M. Poignand ne s'aperçoit peut-être pas que le drame dont il
+parle serait le drame historique naturaliste. Gustave Flaubert n'a pas
+suivi une autre méthode pour écrire _Salammbô_. J'accepte parfaitement
+le drame historique, ainsi compris, parce qu'il mène tout droit au drame
+moderne, tel que je le demande. On ne peut pas être exclusif: si l'on
+ressuscite le passé, c'est tout le moins qu'on laisse vivre le présent.
+
+
+
+IV
+
+M. Henri de Lapommeraye a fait une nouvelle conférence sur le
+naturalisme au théâtre.
+
+La thèse de M. de Lapommeraye est des plus simples. Il a apporté, sur
+sa table de conférencier, un tas énorme de livres, et il a dit à son
+auditoire, dont il est l'enfant gâté: «Je vais vous prouver, en vous
+lisant des passages de Diderot, de Mercier, d'autres critiques encore,
+que le naturalisme n'est pas né d'hier et que, de tout temps, on a
+réclamé ce que M. Zola réclame aujourd'hui.» Il est parti de là, il a lu
+des pages entières, il a prouvé de la façon la plus complète que j'ai le
+très grand honneur de continuer la besogne de Diderot.
+
+J'avoue que je m'en doutais bien un peu. Mais je ne l'en remercie pas
+moins de l'aide précieuse qu'il a bien voulu m'apporter. Mon Dieu! oui,
+je n'ai rien inventé; jamais, d'ailleurs, je n'ai eu l'outrecuidance
+de vouloir inventer quelque chose. On n'invente pas un mouvement
+littéraire: on le subit, on le constate. La force du naturalisme, c'est
+qu'il est le mouvement même de l'intelligence moderne.
+
+Ainsi donc, il est bien entendu que Diderot a soutenu les mêmes idées
+que moi, qu'il croyait lui aussi à la nécessité de porter la vérité au
+théâtre; il est bien entendu que le naturalisme n'est pas une invention
+de ma cervelle, un argument de circonstance que j'emploie pour défendre
+mes propres oeuvres. Le naturalisme nous a été légué par le dix-huitième
+siècle; je crois même que, si l'on cherchait bien, on le retrouverait,
+plus ou moins confus, à toutes les périodes de notre histoire
+littéraire. Voilà ce que M. de Lapommeraye a établi, et il ne pouvait me
+faire un plus vif plaisir.
+
+Seulement, où M. de Lapommeraye a voulu m'être désagréable, c'est
+lorsqu'il a ajouté que toutes les réformes demandées par Diderot ont été
+prises en considération, et qu'il n'y a pas lieu aujourd'hui de tenir
+compte des idées exprimées dans ma critique dramatique. Il fait ses
+politesses à Diderot, ce qui est naturel, puisque Diderot est mort. Mais
+ne se doute-t-il pas que les confrères de Diderot disaient dans leur
+temps, des théories de celui-ci, ce qu'il dit lui-même à cette heure de
+mes théories à moi? C'est un sentiment commun à toutes les générations:
+les aînés ont eu raison, les contemporains ne savent ce qu'ils disent.
+Comme l'a tranquillement déclaré M. de Lapommeraye, le théâtre est
+parfait aujourd'hui, il doit rester immobile, la plus petite réforme en
+gâterait l'excellence.
+
+Vraiment? M. de Lapommeraye feint d'ignorer que tout marche, que rien ne
+reste stationnaire. Il est commode de dire: «Les améliorations réclamées
+par Diderot ont eu lieu,» ce qui, d'ailleurs, est radicalement faux, car
+Diderot voulait la vérité humaine au théâtre, et je ne sache pas que la
+vérité humaine trône sur nos planches. En tous cas si les améliorations
+avaient eu lieu, elles ne nous suffiraient plus, voilà tout. Il y a
+une somme de vérités pour chaque époque. Toujours des évolutions
+s'accompliront. Il faut qu'une langue meure pour qu'on dise à une
+littérature: «Tu n'iras pas plus loin.»
+
+
+
+
+LES EXEMPLES
+
+
+
+LA TRAGEDIE
+
+I
+
+Pendant la première représentation, au Théâtre-Français, de _Rome
+vaincue_, la nouvelle tragédie de M. Alexandre Parodi, rien ne m'a
+intéressé comme l'attitude des derniers romantiques qui se trouvaient
+dans la salle. Ils étaient furibonds; mais, en petit nombre, noyés dans
+la foule, ils restaient impuissants et perdus. Voilà donc où nous en
+sommes, la grande querelle de 1830 est bien finie, une tragédie peut
+encore se produire sans rencontrer dans le public un parti pris contre
+elle; et demain un drame romantique serait joué, qu'il bénéficierait de
+la même tolérance. La liberté littéraire est conquise.
+
+A vrai dire, je veux voir dans le bel éclectisme du public un jugement
+très sain porté sur les deux formes dramatiques. La formule classique
+est d'une fausseté ridicule, cela n'a plus besoin d'être démontré. Mais
+la formule romantique est tout aussi fausse; elle a simplement substitué
+une rhétorique à une rhétorique, elle a créé un jargon et des procédés
+plus intolérables encore. Ajoutez que les deux formules sont à peu près
+aussi vieilles et démodées l'une que l'autre. Alors, il est de toute
+justice de tenir la balance égale entre elles. Soyez classiques, soyez
+romantiques, vous n'en faites pas moins de l'art mort, et l'on ne vous
+demande que d'avoir du talent pour vous applaudir, quelle que soit votre
+étiquette. Les seules pièces qui réveilleraient, dans une salle, la
+passion des querelles littéraires, ce seraient les pièces conçues
+d'après une nouvelle et troisième formule, la formule naturaliste. C'est
+là ma croyance entêtée.
+
+M. Alexandre Parodi ne va pas moins être mis bien au-dessous de Ponsard
+et de Casimir Delavigne par les amis de nos poètes lyriques. J'ai déjà
+entendu nommer Luce de Lancival. On l'accuse de ne pas savoir faire les
+vers, ce qui est certain, si le vers typique est ce vers admirablement
+forgé et ciselé des petits-fils de Victor Hugo. On lui reproche encore
+d'être retourné aux Romains, d'avoir dramatisé une fois de plus
+l'antique et barbare histoire de la vestale enterrée vive, pour s'être
+oubliée dans l'amour d'un homme. Tout cela est bien grossi par l'ennui
+légitime que les derniers romantiques ont dû éprouver en voyant réussir
+une tragédie. Il est bon de remettre les choses en leur place.
+
+L'auteur, en effet, a choisi un sujet fort connu. Seulement, il serait
+injuste de ne pas lui tenir compte de la façon dont il a mis ce sujet en
+oeuvre. On est au lendemain de la bataille de Cannes, Rome est perdue,
+lorsque les augures annoncent qu'une vestale a trahi son voeu et qu'il
+faut apaiser les dieux, si l'on désire sauver la patrie. Voilà, du coup,
+le cadre qui s'élargit. Opimia, la vestale parjure, grandit et devient
+brusquement héroïque. Il y a bien à côté un drame amoureux: elle aime le
+soldat Lentulus, qui est venu annoncer la défaite de Paul-Emile. Mais
+l'idée patriotique domine, et si Opimia revient se livrer après s'être
+sauvée avec son amant, c'est que la patrie la réclame.
+
+Et je veux répondre aussi à la ridicule querelle qu'on fait à l'auteur,
+en lui reprochant d'avoir pris pour noeud de son drame une superstition
+odieuse. Cette superstition s'appelait alors une croyance, et dès lors
+la question s'élève. Si tout le peuple de Rome croyait fermement
+acheter la victoire par l'ensevelissement épouvantable d'Opimia, cet
+ensevelissement prenait aussitôt un caractère de nécessité grandiose.
+Elle-même, si elle avait la foi, se sacrifiait avec autant de noblesse
+que le soldat donnant son sang à la patrie. Je vais même plus loin,
+j'admets que l'oncle d'Opimia, Fabius, qui la juge et l'envoie à la
+mort, soit assez éclairé et assez sceptique pour ne pas croire à
+l'efficacité matérielle de l'agonie affreuse d'une pauvre enfant; il
+agit cependant en ardent patriote, en consentant à cette agonie, qui
+peut rendre le courage au peuple et faire sortir de terre de nouveaux
+défenseurs.
+
+Certes, on restreindrait fort le domaine dramatique, si l'on refusait
+la foi comme moyen. L'auteur est à Rome et non à Paris. Je trouve même
+fâcheux son personnage du poète Ennius qu'il a créé uniquement pour
+plaider les droits de l'humanité. Ennius m'a paru singulièrement
+moderne. Cela prouve que M. Alexandre Parodi a prévu l'objection des
+personnes sensibles, et qu'il a voulu leur faire une concession. Je
+crois que la tragédie aurait encore gagné en largeur, en acceptant
+l'horreur entière du sujet. On tue Opimia parce que la patrie d'alors
+veut qu'on la tue, et c'est tout, cela suffit.
+
+D'ailleurs, le mérite de _Rome vaincue_ est surtout dans le
+développement de l'idée première. Opimia a pour aïeule une vieille femme
+aveugle, Postumia, qui vient la disputer à ses juges avec un emportement
+superbe. De ses bras tendus, de ses mains tremblantes, elle cherche sa
+fille, la serre avec des cris de révolte. Elle supplie les juges,
+se traîne à leurs genoux, puis les insulte, quand ils se montrent
+impitoyables. La scène a fait un grand effet. Mais elle n'est que la
+préparation d'une autre scène, que je trouve plus large encore. Quand
+Postumia voit Opimia perdue, elle veut tout au moins abréger son agonie,
+elle lui apporte un poignard. Et, comme la pauvre fille a les mains
+liées et qu'elle ne peut se frapper elle-même, l'aïeule lui demande
+où est la place de son coeur, puis la tue. Au dénoûment, lorsque la
+nouvelle de la retraite d'Annibal fait courir tout le peuple aux
+remparts, Postumia, restée seule à la porte du caveau d'Opimia, y
+descend, pour mourir à côté du corps de l'enfant.
+
+Eh bien, cela est absolument grand. L'homme qui a trouvé cela est un
+tempérament dramatique de première valeur. Si une pareille situation
+se trouvait dans un drame, accommodée au ragoût romantique, nos poètes
+n'auraient pas assez d'exclamations pour crier au génie. Sans doute,
+la forme classique me gêne; mais la forme romantique me gênerait tout
+autant. Je ne puis donc que trouver très remarquable l'invention de la
+vieille aveugle, disputant sa fille à la mort jusqu'à la dernière heure,
+et la tuant elle-même pour que la mort lui soit plus douce. Cette figure
+est posée avec beaucoup de puissance.
+
+Je n'ai pas cru devoir raconter la pièce en détail. Au courant de la
+discussion, l'analyse se fait d'elle-même. C'est ainsi que je dois
+parler d'un esclave gaulois, Vestaepor, employé dans le temple de Vesta,
+et qui favorise les amours et la fuite d'Opimia et de Lentulus. M.
+Alexandre Parodi semble avoir voulu marquer encore dans ce personnage
+la force de la foi. Vestaepor aide les amants à se sauver, parce qu'il
+déteste Rome et qu'il croit à la colère des dieux; si les dieux n'ont
+pas leur victime, ils consommeront la perte des Romains, ils vengeront
+l'esclave et le réuniront à ses deux fils, qui combattent dans l'armée
+d'Annibal. Ce personnage est d'invention ordinaire, légèrement
+mélodramatique même; mais je voulais le signaler, pour montrer l'idée de
+foi et de patriotisme qui plane sur toute l'oeuvre.
+
+Le succès a été grand, surtout pour les deux derniers actes. Voici,
+d'ailleurs, exactement le bilan de la soirée.
+
+Un premier acte très large, le Sénat assemblé pour délibérer après la
+défaite de Cannes, et l'arrivée de Lentulus, qui raconte la bataille
+dans un long récit fortement applaudi. Un second acte dans le temple de
+Vesta, décor superbe, mais action lente et d'intérêt médiocre; c'est là
+qu'Opimia se trahit. Un troisième acte dans le bois sacré de Vesta, le
+moins bon des cinq; Opimia et Lentulus, aidés par Vestaepor, se sauvent,
+grâce à un souterrain. Un quatrième acte, d'une grande beauté; Opimia
+est revenue se livrer, on la condamne, et Postumia la dispute à ses
+juges. Enfin, un cinquième acte, dont le dénoûment reste superbe, encore
+un décor magnifique, le Champ Scélérat, avec le caveau où l'on descend
+le corps de la vestale tuée par l'aïeule.
+
+Le vers de M. Alexandre Parodi n'a pas, je le répète, la facture savante
+de nos poètes contemporains. Il manque de lyrisme, cette flamme du vers
+sans laquelle on semble croire aujourd'hui que le vers n'existe pas.
+Quant à moi, je suis persuadé que M. Alexandre Parodi a réussi justement
+parce qu'il n'est pas un poète lyrique. Il fabrique ses hexamètres en
+homme consciencieux qui tient à être correct; parfois, il rencontre
+un beau vers, et c'est tout. Aucun souci de décrocher les étoiles.
+Oserai-je l'avouer? cela ne me fâche pas outre mesure. Il n'est pas
+poète comme nous l'entendons depuis une cinquantaine d'années; eh bien,
+il n'est pas poète, c'est entendu. Mettons qu'il écrit en prose. Ce qui
+me blesse davantage, c'est l'amphigouri classique dans lequel il se
+noie, et j'arrive ici à la seule querelle que je veuille lui faire.
+
+Comment se fait-il qu'un jeune homme de trente-quatre ans, dit-on, un
+écrivain qui paraît avoir une vaste ambition, puisse ainsi claquemurer
+son vol dans une formule devenue grotesque? Je ne lui conseille pas,
+ah! certes, non! de tomber dans l'autre formule, la formule romantique,
+peut-être plus grotesque encore; mais je fais appel à toute sa jeunesse,
+à toute son ambition, et je le supplie d'ouvrir les yeux à la vérité
+moderne. Il y a une place à prendre, une place immense, écrire la
+tragédie bourgeoise contemporaine, le drame réel qui se joue chaque jour
+sous nos yeux. Cela est autrement grand, vivant et passionnant, que les
+guenilles de l'antiquité et du moyen âge. Pourquoi va-t-il s'essouffler
+et fatalement se rapetisser dans un genre mort? Pourquoi ne tente-t-il
+pas de renouveler notre théâtre et de devenir un chef, au lieu de
+patauger dans le rôle de disciple? Il a de la volonté et une véritable
+largeur de vol. C'est ce qu'il faut avoir pour aborder le vrai,
+au-dessus des écoles et du raffinement des artistes simplement
+ciseleurs.
+
+
+
+II
+
+La tragédie en quatre actes et en vers, _Spartacus_, que M. Georges
+Talray vient de faire jouer à l'Ambigu, a une histoire qu'il est bon de
+conter pour en tirer des enseignements.
+
+L'auteur, m'a-t-on dit, est un homme riche, bien apparenté, qui a été
+mordu de la passion du théâtre, comme d'autres heureux de ce monde sont
+mordus de la passion du jeu, des femmes ou des chevaux. Certes, on ne
+saurait trop le féliciter et l'encourager.
+
+Un homme qui s'ennuie et qui songe à écrire des tragédies en quatre
+actes, lorsqu'il pourrait donner des hôtels à des danseuses, est à coup
+sûr digne de tous les respects. Pouvoir être Mécène et consentir à
+devenir Virgile, voilà qui dénote une noble activité d'esprit, un souci
+des amusements les plus dignes et les plus élevés.
+
+Naturellement, M. Talray entend être maître absolu dans le théâtre où on
+le joue. Quand on a le moyen de mettre ses pièces dans leurs meubles,
+on serait bien sot de les loger en garni à la Comédie-Française ou à
+l'Odéon. Cela explique pourquoi M. Talray s'est adressé une première
+fois au théâtre-Déjazet, et la seconde fois à l'Ambigu. Seules les
+méchantes langues laissent entendre que M. Perrin et M. Duquesnel
+auraient pu refuser ses pièces, fruits d'un noble loisir. M. Talray
+veut simplement passer de son salon sur la scène, sans quitter son
+appartement; et, s'il n'a pas bâti un théâtre, c'est que le temps a
+dû lui manquer. Il cherche donc une salle à louer, accepte le
+premier théâtre en déconfiture qui se présente, en se disant que les
+chefs-d'oeuvre honorent les planches les plus encanaillées.
+
+Une légende s'est formée sur la façon magnifique dont il s'est conduit
+au théâtre-Déjazet. Il s'agissait seulement d'un petit acte, je crois;
+et les ouvreuses elles-mêmes ont reçu en cadeau des bonnets neufs. A
+l'Ambigu, la solennité s'élargit. Songez donc! une tragédie en quatre
+actes, quelque chose comme dix-huit cents vers! Aussi le bruit s'est-il
+répandu que le directeur a demandé au poète quinze mille francs, pour
+jouer sa pièce quinze fois; je ne parle pas des décors, des costumes,
+des accessoires. Les chiffres ne sont peut-être pas exacts; mais il n'en
+est pas moins certain que l'auteur paye les frais et présente son oeuvre
+au public, directement, sans l'avoir soumise au jugement de personne.
+
+Ah! c'est le rêve, et les gens très riches peuvent seuls se permettre
+une pareille tentative. J'ai entendu soutenir brillamment cette opinion,
+que l'auteur devait avoir un théâtre à lui et jouer lui-même ses pièces,
+s'il voulait donner sa pensée tout entière, dans sa verdeur et sa
+vérité. Les deux plus grands génies dramatiques, Shakespeare et
+Molière, ont entendu ainsi le théâtre, et ne s'en sont pas mal trouvés.
+Seulement, cette trinité de l'auteur, du directeur et de l'acteur réunis
+en une seule personne, n'est pas dans nos moeurs, et tous les essais
+qu'on a pu tenter de nos jours ont échoué misérablement.
+
+Je suis allé à l'Ambigu avec une grande curiosité, très décidé à
+m'intéresser au _Spartacus_ de M. Talray. Notez qu'il faut un certain
+courage pour aborder ainsi le public, quand on est un simple amateur: on
+s'expose aux plaisanteries de ses amis, aux rudesses de la critique, aux
+rires de la foule. Il est entendu qu'un auteur qui paye et qui tombe,
+est doublement ridicule. Châtiment mérité, dira-t-on. Peut-être.
+Mais j'aime cette belle confiance des poètes qui risquent ainsi
+tranquillement le ridicule, et qui souvent même l'achètent très cher.
+
+J'arrive et j'écoute religieusement. Il faut vous dire, avant tout, que
+M. Talray s'est absolument moqué de l'histoire. Son _Spartacus_ est
+d'une grande fantaisie. J'avoue que cela ne me fâche pas outre mesure.
+Les auteurs dramatiques ont toujours traité l'histoire avec tant de
+familiarité, qu'un mensonge de plus ou de moins importe peu. Nous sommes
+en pleine imagination, c'est chose convenue. Seulement, ce qu'on peut
+demander, c'est que l'imagination ne batte pas la campagne, au point
+d'ahurir le monde. Or, M. Talray a une façon de traiter le théâtre très
+dangereuse pour le public bon enfant, qui vient naïvement voir ses
+pièces, avec l'intention de les comprendre.
+
+Je vais tenter d'analyser son _Spartacus_ en quelques mots; et je
+demande à l'avance pardon si je me trompe, car ce ne serait vraiment pas
+ma faute. Spartacus a pour père un prêtre d'Isis, nommé Séphare, qui
+nourrit les plus grands projets; on ne sait pas bien lesquels, il parle
+du bonheur du genre humain, il lance l'anathème sur Rome, et je suis
+porté à croire qu'il rêve l'affranchissement des esclaves, avec des
+vues particulières et lointaines sur la Révolution française. Bref, ce
+Séphare, entré comme intendant chez le consul Crassus, commence son beau
+rôle de régénérateur en donnant Camille, la fille de son maître, pour
+maîtresse à son fils Spartacus, alors gladiateur. Voilà qui n'est pas
+propre; mais la passion du sectaire est, à la rigueur, une excuse.
+
+Il y a une autre femme dans l'aventure, Myrrha, une courtisane à ce
+qu'on peut croire. Séphare est aussi très bien avec celle-là, si bien
+même qu'ils complotent ensemble l'empoisonnement du gardien des jeux.
+Décidément, ce prêtre d'Isis manque de sens moral. Quand le gardien des
+jeux est mort, Myrrha obtient du préteur Métellus son amant la place
+du défunt pour Spartacus. Le héros, ramassant sous ses ordres les
+gladiateurs et la plèbe de la ville, suscite alors une révolte, brûle
+Rome, se bat pour l'affranchissement des esclaves. Rien de stupéfiant
+comme la mise en oeuvre dramatique de cet épisode. Le préteur Métellus
+est gris, la courtisane Myrrha embellit la fête, on voit Rome brûler sur
+un transparent, et un choeur arrive, on ignore pourquoi, qui chante, je
+crois, le bon vin et la liberté.
+
+Cependant, Camille, la maîtresse de Spartacus, joue là dedans un rôle
+symbolique. Elle doit être la liberté en personne, j'imagine. Au
+dénoûment, Spartacus, après avoir battu les Romains, est à son tour
+sur le point d'être vaincu. Il se tue d'un coup de poignard en pleine
+poitrine; Camille devient folle sur son cadavre; et, quand le consul
+Crassus se présente, Séphare le traite de la belle façon, lui montre
+sa fille folle, et lui annonce qu'un jour le fils de Spartacus et de
+Camille reprendra l'oeuvre de délivrance. Sur quoi, un choeur envahit
+de nouveau la scène, et la toile tombe sur la reprise des couplets du
+troisième acte.
+
+J'écoutais donc attentivement. L'impression des premières scènes était
+assez agréable. Le carnaval romain, ce décor large et à style sévère,
+ces personnages aux draperies de couleur tendre, me reposaient du
+carnaval romantique, des guenilles et des armures du moyen âge.
+Vraiment, les femmes sont adorables, les cheveux cerclés d'or, les
+bras nus, dans ces étoffes souples, où leur corps libre roule si
+voluptueusement. Puis, j'attrapais par-ci par-là un bout de vers
+assez mal rimé, mais d'une musique sonore et éclatante. Enfin, je ne
+m'ennuyais pas, j'attendais de comprendre sans trop d'impatience.
+
+Au milieu du premier acte, cependant, comme j'étais de plus en plus
+attentif, j'ai commencé à éprouver une légère douleur aux tempes. Une
+consternation peu à peu m'envahissait, car je ne comprenais toujours
+pas, malgré mes efforts. J'avais beau ouvrir les oreilles, tendre
+l'esprit, répéter tout bas les mots que je saisissais, le sens
+m'échappait, les paroles tombaient comme des bruits qui s'envolaient,
+avant d'avoir formé des phrases. Maintenant, la pesanteur des tempes me
+gagnait le crâne et me roidissait le cou.
+
+Alors, l'ennui est arrivé, d'abord discret, un léger bâillement
+dissimulé entre les doigts, une envie sourde de penser à autre chose;
+puis, il s'est élargi, il est devenu immense, insondable, sans borne.
+Oh! l'ennui sans espoir, l'ennui écrasant qui descend dans chaque
+membre, dont on sent le poids dans les mains et dans les pieds! Et
+impossible d'échapper à ce lent écrasement, les personnages s'imposent;
+on les hait, on voudrait les supprimer, mais leur voix est comme un flot
+entêté qui bat, qui entame et qui noie les têtes les plus dures; même
+quand on baisse les yeux pour ne plus les voir, on les sent, ou croit
+les avoir sur les épaules. Un malheur public, un deuil, sont moins
+lourds.
+
+Ce qui me consternait surtout, c'était Séphare, le prêtre d'Isis.
+Pourquoi un prêtre d'Isis? Sans doute l'auteur avait mis là-dessous
+le sens philosophique de son oeuvre. La pièce restait tellement
+incompréhensible, qu'elle devait cacher quelque vérité supérieure. Les
+scènes se déroulaient: je songeais aux hypogées, aux pyramides, aux
+secrets que le Nil roule dans ses eaux boueuses. Je me sentais très
+bête, je tournais à l'ahurissement. Lorsqu'on s'est mis à chanter, j'ai
+eu l'envie ardente de me sauver, parce que tout espoir de comprendre
+s'en allait décidément. Mais j'étais trop engourdi; j'appartenais à
+l'ennui vainqueur.
+
+J'ai promis de tirer des enseignements de cette histoire. Le premier est
+que la tentative de M. Talray reste en elle-même excellente, et qu'on ne
+saurait trop engager les auteurs riches à l'imiter. Mais le point sur
+lequel je veux surtout insister est que, désormais, les gens du monde
+devront avoir pour les simples écrivains quelque respect; car, si j'ai
+vu parfois des écrivains ressembler à des princes dans un salon, je n'ai
+jamais vu un homme du monde qui ne se rendît parfaitement ridicule, en
+écrivant un roman ou une pièce de théâtre.
+
+Certes, je le répète, je ne veux en aucune façon décourager M. Talray.
+La distraction qu'il a choisie est louable. Ses vers sont médiocres,
+mais pleins de bonne volonté. Puis, j'aurais peur d'enlever leur
+dernière planche de salut aux théâtres menacés de faillite. Les auteurs
+sont rares qui consentent à payer chèrement leurs chutes. En somme, des
+pièces comme _Spartacus_ ne font de mal à personne. On sait de quelle
+façon on doit les prendre. M. Talray lui-même, si son échec le
+contrarie, peut dire à ses amis qu'il a simplement voulu tenir une
+gageure. Mon Dieu! oui, il aurait parié, après un déjeuner de garçons,
+d'ennuyer le public et d'ahurir la critique; et son pari serait gagné,
+oh! bien gagné!
+
+
+
+LE DRAME
+
+I
+
+On nous a donné des détails touchants sur M. Paul Delair. Il aurait
+trente-sept ans, il serait sans fortune et aurait dû prendre sur ses
+nuits pour écrire _Garin_, le drame en vers joué à la Comédie-Française;
+cette oeuvre, écrite il y a huit ou neuf ans déjà, reçue à correction,
+puis récrite en partie et montée enfin, représenterait de longs efforts,
+une grande somme de courage, et serait une de ces parties décisives où
+un écrivain joue sa vie. Eh bien! tous ces détails me troublent, et je
+n'ai jamais senti davantage combien la vérité est parfois douloureuse à
+dire. Heureusement, je suis peut-être le seul à pouvoir la dire, sans
+trop de remords, car mon autorité est fort discutée, et jusqu'à présent
+on a paru croire que ma franchise ne faisait de tort qu'à moi-même.
+
+Nous sommes au commencement du treizième siècle, dans une de ces
+lointaines époques historiques qui justifient au théâtre toutes les
+erreurs et toutes les fantaisies. Herbert, baron de Sept-Saulx, un
+burgrave selon le poncif romantique, a auprès de lui son neveu Garin,
+homme farouche, et un fils bâtard, Aimery, homme tendre, qu'il a eu
+d'une serve. Or, un jour d'ennui, Herbert, ayant fait entrer dans son
+château une bande d'Égyptiens, s'éprend de la belle Aïscha, qu'il épouse
+séance tenante. Et voilà le crime dans la maison, Aïscha pousse Garin,
+qui l'adore, à tuer Herbert, dont la vieillesse l'importune sans doute.
+Mais, au lendemain du meurtre, le soir des noces, lorsque les deux
+coupables vont se prendre aux bras l'un de l'autre, le spectre du
+vieillard se dresse entre eux, Garin a des hallucinations vengeresses
+qui lui montrent chaque nuit Aïscha au cou d'Herbert assassiné. Aimery,
+chassé par son père, revient alors comme un justicier. Il provoque
+Garin, il va le tuer, lorsque celui-ci revoit la terrible vision et
+tremble ainsi qu'un enfant. Aïscha, qui s'est empoisonnée, avoue le
+crime; Garin se tue sur son cadavre; et Aimery peut ainsi épouser une
+soeur de l'assassin, Alix, dont je n'ai pas parlé. Voilà.
+
+Mon Dieu! le sujet m'importe peu. On a fait remarquer avec raison que
+c'était là un mélange de _Macbeth_, des _Burgraves_ et d'une autre pièce
+encore. La seule réponse est qu'on prend son bien où on le trouve;
+Corneille et Molière ont écrit leurs plus belles oeuvres avec des
+morceaux pillés un peu partout. Mais il faut alors apporter une
+individualité puissante, refondre le métal qu'on emprunte et dresser sa
+statue dans une attitude originale. Or, M. Paul Delair s'est contenté de
+ressasser toutes les situations connues, sans en tirer un seul effet
+qui lui soit personnel. Cela est long, terriblement long, sans accent
+nouveau, d'une extravagance entêtée dans le sublime, d'une conviction
+qui m'a attristé, tellement elle est naïve parfois.
+
+Faut-il discuter? Rien ne tient debout dans cette fable extraordinaire.
+C'est un cauchemar en pleine obscurité. Les personnages sont découpés
+dans ce romantisme de 1830, si démodé à cette heure. Ils n'ont d'autre
+raison d'être que des formules toutes faites, ils portent des étiquettes
+dans le dos: le seigneur, le bâtard, la serve, le manant; et cela doit
+nous suffire, l'auteur se dispense dès lors de leur donner un état
+civil, de leur souffler une personnalité distincte. Ce sont des
+marionnettes convenues qu'il manoeuvre imperturbablement, en dehors
+de toute vérité historique et de toute analyse humaine. Voila le côté
+commode du drame romantique, tel que le comprend encore la queue de
+Victor Hugo. Il ne demande ni observation ni originalité; on en trouve
+les morceaux dans un tiroir, et il ne s'agit que de les ajuster, avec
+plus ou moins d'adresse. Je me rappellerai toujours la belle réponse de
+ce poète auquel je demandais: «Mais pourquoi ne faites-vous pas un
+drame moderne?» et qui me répondit, effaré: «Mais je ne peux pas, je ne
+saurais pas, il me faudrait dix ans d'études pour connaître les hommes
+et le monde!» Sans doute, si je l'interrogeais, M. Paul Delair me ferait
+aussi cette réponse.
+
+Et même, en acceptant le cadre qu'il a choisi, que de défauts, que
+d'erreurs dramatiques! Lorsque ses personnages sortent du poncif, on
+ne les comprend plus. Ainsi la serve est très nette, parce qu'elle est
+simplement la marionnette classique des mélodrames de Bouchardy et
+d'Hugo, la paysanne violée par le seigneur et devenue folle, qui se
+promène dans l'action en prophétisant le dénoûment et en aidant la
+Providence. Herbert, le seigneur, est également une bonne ganache de
+loup féodal qui se laisse injurier par le premier bourgeois venu, entré
+chez lui pour lui dire ses quatre vérités et lui annoncer la Révolution
+française. On les comprend, ceux-là, parce qu'ils sont tout bêtement
+les vieux amis du public, sur le ventre desquels le public a tapé bien
+souvent. Mais passez aux personnages que le poète a rêvé de faire
+originaux, et vous cessez de comprendre, vous entrez dans un fatras
+de vers stupéfiants où leur humanité se noie, vous ne les voyez plus
+nettement, parce que ce ne sont pas des figures observées, mais des
+pantins inventés qui se démentent d'une tirade à l'autre. Ou des figures
+poncives, ou des figures fantasmagoriques, voilà le choix.
+
+Ainsi, prenons Garin et Aïscha, les deux figures centrales, celles où M.
+Paul Delair a certainement porté son effort. Je défie bien qu'au sortir
+de la représentation, on puisse évoquer distinctement ces figures; et
+cela vient de ce qu'elles n'ont pas de base humaine, de ce que le poète
+ne nous les a pas expliquées par une analyse logique et claire. Il ne
+suffit pas de dire qu'Aïscha aime les hommes rouges de sang, pour nous
+la faire accepter, dans les invraisemblances où elle se meut. C'est
+elle qui pousse Garin; puis, elle s'efface, elle ne paraît plus être du
+drame; a-t-elle des remords, n'en a-t-elle pas? Nous l'ignorons, faute
+immense de l'auteur, car, si elle ne frissonne pas comme Garin, ou bien
+si elle ne reste pas violente et superbe, le dominant, devenant le mâle,
+elle ne nous intéresse plus, elle s'effondre. Et c'est ce qui arrive,
+le rôle est très mauvais, une actrice de génie n'en tirerait pas un cri
+humain. Garin de même reste un fantoche; sa lutte avec le remords ne se
+marque pas assez, on ne voit pas ses élats d'âme, sa passion, sa
+fureur, puis son affolement; tout cela se fond et se brouille dans une
+phraséologie étonnante, où une fausse poésie délaye à chaque minute la
+situation dramatique. Au dénoûment surtout, les deux héros m'ont paru
+pitoyables. Cette femme qui s'empoisonne de son côté, cet homme qui se
+poignarde du sien, pour finir la pièce, ne meurent pas logiquement, par
+la force même de la situation; je veux dire que leur mort n'est pas une
+conséquence inévitable de l'action, une mort analysée et déduite, ce qui
+la rend vulgaire.
+
+Un autre point m'a beaucoup frappé. Après le troisième acte, je me
+demandais avec curiosité comment M. Paul Delair allait encore trouver la
+matière de deux actes. Un acte d'exposition, un acte pour le meurtre, un
+acte pour les remords, enfin un acte pour la punition: cela me semblait
+la seule coupe possible. Mais cela ne faisait que quatre actes, et
+j'étais d'autant plus surpris que le gros du drame, le spectre et tout
+le tremblement se trouvaient au troisième acte, ce qui demandait,
+pour la bonne distribution d'une pièce, un dénoûment rapide, dans un
+quatrième acte très court. M. Paul Delair voulait cinq actes, et il a
+tout bonnement rempli son quatrième acte par un interminable couplet
+patriotique. J'avoue que je ne m'attendais pas à cela. Tout devait y
+être, jusqu'au drapeau français.
+
+Parler de la France, sous Philippe-Auguste! prononcer le grand mot de
+patrie qui n'avait alors aucun sens! nous montrer un bon jeune homme
+qui s'indigne au nom de l'Allemagne, comme après Sedan! Quand donc
+les auteurs dramatiques comprendront-ils le profond ridicule de ce
+patriotisme à faux, de cette sottise historique dans laquelle ils
+s'entêtent? Et cela n'est guère honnête, je l'ai déjà dit, car je ne
+puis voir là qu'une façon commode de voler les applaudissements du
+public.
+
+Mais ces choses ne sont rien encore, le pis est que M. Paul Delair fait
+des vers déplorables. Il est certainement un poète plus médiocre que M.
+Lomon et M. Deroulède, ce qui m'a stupéfié. On, ne saurait s'imaginer
+les incorrections grammaticales, les tournures baroques, les cacophonies
+abominables qui emplissent le drame. Les termes impropres y tombent
+comme une grêle, au milieu de rencontres de mots, d'expressions qui
+tournent au burlesque. A notre époque où la science du vers est poussée
+si loin, où le premier parnassien venu fabrique des vers superbes de
+facture et retentissants de belles rimes, on reste consterné d'entendre
+rouler pendant quatre heures un pareil flot de vers rocailleux et mal
+rimés. Si M. Paul Delair croit être un poète parce qu'il a abusé là
+dedans des lions et des étoiles, du soleil et des fleurs, il se trompe
+étrangement. Au théâtre, on ne remplace pas l'humanité absente par des
+images. Les tirades glacent l'action, et je signale comme exemple la
+scène de Garin et d'Aïscha devant la chambre nuptiale, la grande scène,
+celle qui devait tout emporter, et qui a paru mortellement froide et
+ennuyeuse. Comment voulez-vous qu'on s'intéresse à ces poupées qui ne
+disent pas ce qu'elles devraient dire et qui enguirlandent ce qu'elles
+disent de divagations poétiques absolument folles? J'avoue que ce
+lyrisme à froid me rend malade.
+
+En somme, il faut avoir le vers puissant de Victor Hugo pour se
+permettre un drame de cette extravagance. Je ne prétends pas que _Ruy
+Blas_ et _Hernani_ soient d'une fable beaucoup plus raisonnable. Mais
+ces oeuvres demeureront quand même des poèmes immortels. Quant à M Paul
+Delair, du moment où il n'a pas le génie lyrique de Victor Hugo, il
+devrait rester à terre; la folie lui est interdite. Dans son cas, un peu
+de raison est simplement de l'honnêteté envers le public.
+
+Ce n'est pas gaiement que je triomphe ici. Je n'osais espérer une pièce
+comme _Garin_ pour montrer le vide et la démence froide des derniers
+romantiques. Toute la misère de l'école est dans cette oeuvre. Mais je
+suis attristé de voir une scène comme la Comédie-Française risquer une
+partie pareille, perdue à l'avance. Sans doute M. Perrin et le comité
+n'ont pu se méprendre. _Garin_, avec le truc de son spectre, avec ses
+continuelles sonneries de trompettes, avec sa mise en scène de loques
+et de ferblanterie romantiques, aurait tout au plus été à sa place à la
+Porte-Saint-Martin; et, certes, ce ne sont pas les vers qui rendent
+la pièce littéraire. Seulement, on reproche si souvent à la
+Comédie-Française de ne pas s'intéresser à la jeune génération, qu'il
+faut bien lui pardonner, lorsqu'elle fait une tentative, même si elle se
+trompe. Peut-être n'y a-t-il pas mieux, et alors en vérité le romantisme
+est bien mort. Je préfère les élèves de M. Sardou, s'il en a.
+
+Voilà mon jugement dans toute sa sévérité. J'ai mieux aimé dire
+nettement à M. Paul Delairce que je pense. Il est dans une voie
+déplorable, il s'apprête de grandes désillusions. Le premier acte de
+_Garin_ a de la couleur, et ça et là on peut citer quelques beaux vers;
+mais c'est tout. Une pièce pareille enterre un homme. Si M. Paul Delair
+en produit une seconde taillée sur le même patron, il ne retrouvera même
+pas la première indulgence du public. Ne vaut-il pas mieux l'avertir,
+quitte à le blesser cruellement? C'est lui éviter de nouveaux efforts
+inutiles. Huit ans de travail croulent avec _Garin_. Le pire malheur qui
+lui puisse arriver est de perdre encore huit années dans une tentative
+sans espoir.
+
+
+
+II
+
+M. Catulle Mendès est une figure littéraire fort intéressante. Pendant
+les dernières années de l'Empire, il a été le centre du seul groupe
+poétique qui ait poussé après la grande floraison de 1830. Je ne lui
+donne pas le nom de maître ni celui de chef d'école. Il s'honore
+lui-même d'être le simple lieutenant des poètes ses aînés, il s'incline
+en disciple fervent devant MM. Victor Hugo, Leconte de Lisle, Théodore
+de Banville, et s'est efforcé avant tout de maintenir la discipline
+parmi les jeunes poètes, qu'il a su, depuis près de quinze ans, réunir
+autour de sa personne.
+
+Rien de plus digne, d'ailleurs. Le groupe auquel on a donné un moment le
+nom de parnassien représentait en somme toute la poésie jeune, sous le
+second empire. Tandis que les chroniqueurs pullulaient, que tous les
+nouveaux débarqués couraient à la publicité bruyante, il y avait, dans
+un coin de Paris, un salon littéraire, celui de M. Catulle Mendès, où
+l'on vivait de l'amour des lettres. Je ne veux pas examiner si cet
+amour revêtait d'étranges formes d'idolâtrie. La petite chapelle était
+peut-être une cellule étroite où le génie français agonisait. Mais cet
+amour restait quand même de l'amour, et rien n'est beau comme d'aimer
+les lettres, de se réfugier même sous terre pour les adorer, lorsque la
+grande foule les ignore et les dédaigne.
+
+Depuis quinze ans, il n'est donc pas un poète qui soit arrivé à Paris
+sans entrer dans le cercle de M. Catulle Mendès. Je ne dis point que le
+groupe professât des idées communes. On s'entendait sur la supériorité
+de la forme poétique, on en arrivait à préférer M. Leconte de Lisle à
+Victor Hugo, parce que le vers du premier était plus impeccable que le
+vers du second. Mais chacun gardait à part soi son tempérament, et il
+y avait bien des schismes dans cette église. Je n'ai d'ailleurs pas à
+raconter ce mouvement poétique, qui a copié en petit et dans l'obscurité
+le large mouvement de 1830. Je veux simplement établir dans quel milieu
+M. Catulle Mendès a vécu.
+
+Ses théories sont que l'idéal est le réel, que la légende l'emporte sur
+l'histoire, que le passé est le vrai domaine du poète et du romancier.
+Ce sont là des opinions aussi respectables que les opinions contraires.
+Seulement, lorsque M. Catulle Mendès aborde un sujet moderne et accepte
+ainsi notre milieu contemporain, il a certainement tort de le taire sans
+modifier ses croyances. Dans un sujet moderne, l'idéal n'est plus le
+réel, et cet idéal devient un singulier embarras. Pour obtenir du réel,
+il faut avoir surtout du réel plein les mains. Selon moi, _Justice_ est
+l'oeuvre d'un poète qui n'a pas songé à couper ses ailes, et que ses
+ailes font trébucher. Nous retrouvons là le chef de groupe, grandi dans
+un cénacle, avec le clou d'une idée fixe enfoncé dans le crâne.
+
+Je commencerai par les éloges. Dans _Justice_, l'effort littéraire me
+trouve plein de sympathie. On joue tant de pièces odieusement pensées et
+écrites, qu'il y a un véritable charme à tomber sur l'oeuvre voulue d'un
+poète. Cette oeuvre peut soulever en moi les plus vives objections, elle
+n'en est pas moins du monde de ma pensée, elle m'occupe et me passionne.
+Fût-elle tout à fait mauvaise, elle resterait pleine de saveur. J'aime
+cette histoire, ce médecin qui a volé et qui est venu se laver de sa
+faute par de bonnes oeuvres, dans une province perdue; j'aime cette
+fille de notaire, qui parle et agit comme une création du rêve; j'aime
+ces deux amoureux, que le monde gêne, et qui se débarrassent du monde,
+en mourant aux bras l'un de l'autre. Oui, j'aime ces choses, malgré leur
+folie, parce qu'elles sont la volonté d'un artiste, et que dans leur
+incohérence même on sent l'enfantement d'un esprit qui n'a rien de
+vulgaire.
+
+Malheureusement, il faudrait m'en tenir là. Si j'arrive à l'analyse de
+la pièce, en dépit de toute ma sympathie, je me sens devenir grave et
+sévère. M. Catulle Mendès a eu le tort de plaisanter avec la réalité. Il
+aurait dû habiller ses personnages de justaucorps et de pourpoints, et
+nous lui aurions tout pardonné. Mais entrer dans la vie moderne en poète
+lyrique, voilà qui est grave! Il se tromperait, s'il croyait que rien
+n'est plus commode à trousser que la vérité; la vie de tous les jours
+est là, comme comparaison, et l'on ne peut pas mettre debout une fille
+de notaire de fantaisie, comme on planterait une damoiselle, avec une
+jupe de satin et une coiffure copiée dans les livres du temps. En un
+mot, il faut avoir le sens de la modernité, quand on aborde un sujet
+contemporain. Les romantiques, qui s'imaginent pouvoir peindre la vie
+actuelle en se jouant, et par farce pure, s'exposent aux échecs les plus
+piteux. Rien n'est sévère et rien n'est haut comme la peinture, de ce
+qui est.
+
+Le grand défaut de _Justice_ est d'être une création en l'air, tout
+comme s'il s'agissait d'un poème. Voici, par exemple, le plus grand
+effet de la pièce. Le docteur Valentin a volé pour sauver sa soeur de la
+prostitution,--une invention fâcheuse, par parenthèse,--et il est aimé
+de Geneviève, la fille du notaire Suchot. Lui-même l'adore; mais il
+va fuir, pour ne pas révéler son passé, lorsque Georges, le frère de
+Geneviève, le surprend avec celle-ci et le force à une explication. Dès
+que Georges connaît le secret de Valentin, il raconte a la jeune fille
+que ce dernier est marié, pour qu'elle rompe plus aisément avec lui.
+De là, grande douleur de Geneviève. Puis, à l'acte suivant, lorsqu'un
+gredin lui dénonce le vol de Valentin, elle dit avec force: «Je le
+savais depuis quatre ans, et je vous aime, Valentin, je vous aime!»
+
+Certes, le mot est très beau et devrait produire un grand effet
+d'admiration et d'émotion. Eh bien! je crois que l'effet est surtout un
+effet de surprise. Cela vient de ce que chaque spectateur fait cette
+réflexion rapide: «Comment Geneviève n'a-t-elle pas compris ce dont
+il s'agissait, lorsque Georges lui a dit que Valentin était marié?
+Puisqu'elle connaissait le vol, elle devait se douter tout de suite de
+l'obstacle qui se présentait.» Elle n'a pas parlé alors et l'on s'étonne
+qu'elle parle plus tard. Au théâtre, toute scène qui n'est point
+préparée, détonne et peut même avoir de fâcheuses conséquences.
+
+Il n'y a là qu'un défaut de construction. Je pourrais indiquer des
+invraisemblances. Ainsi, on voit rôder dans l'étude le clerc du notaire,
+Pigalou, un gredin qui a volé autrefois un curé et qui est menacé par un
+complice, dupé dans le partage; s'il ne donne pas immédiatement trois
+mille francs à ce complice, il sera dénoncé par lui. Or, Pigalou a
+appris la faute de Valentin, et dans une scène fort originale, violente
+et invraisemblable, il le traite en camarade et veut le forcer à voler
+les trois mille francs au notaire Suchot. C'est surtout dans cette scène
+qu'on peut surprendre le procédé de M. Catulle Mendès. Il se moque
+des vérités ambiantes, il va droit dans ce qu'il croit être la vérité
+absolue. De là un manque d'équilibre qui a failli faire siffler la
+scène.
+
+J'insiste, parce que cette question de détail me paraît caractéristique.
+A la répétition générale, la scène m'avait beaucoup frappé. Je prévoyais
+bien qu'elle ne marcherait pas facilement, mais je la trouvais hardie
+et d'une belle allure. Elle est pleine de mots excellents, et n'a qu'un
+défaut, celui de tourner un peu trop sur elle-même. D'ailleurs, ce que
+j'avais prévu est arrivé: le public n'a pas compris l'intention de
+M. Catulle Mendès, qui est de montrer les conséquences fatales et
+ignominieuses d'une première faute. Je suis persuadé que la scène aurait
+produit un effet énorme, si l'auteur l'avait présentée autrement, dans
+la réalité logique de la situation. Telle qu'elle est, elle reste
+inadmissible. Vingt fois Valenlin serait sorti ou aurait chassé Pigalou.
+Les motifs pour lesquels l'auteur le retient là, sont des ficelles
+dramatiques par trop visibles.
+
+A vrai dire, je n'aime guère cette étude de notaire, où se développe une
+action si bizarre. Je sais bien que M. Catulle Mendès a choisi cette
+étude pour que l'antithèse fût plus forte. Il a voulu peut-être aussi
+montrer que le cadre le plus banal ne l'effrayait pas. Seulement, dans
+ce cas-là, il aurait fallu empoigner la réalité d'une main puissante et
+ne pas la lâcher. Tous les personnages marchent à plusieurs mètres du
+sol. Geneviève et Valentin sont dans les étoiles; ils ne s'en cachent
+pas, même ils s'en vantent. Quant à maître Suchot, il n'est guère qu'un
+fantoche, sur la tête duquel M. Catulle Mendès a accumulé tout son
+dédain de la prose.
+
+Le troisième acte, que l'on redoutait, est précisément celui qui a sauvé
+la pièce. Cela montre une fois de plus quel est le flair des directeurs.
+Il n'y a qu'un monologue et une scène dans cet acte. Valenlin, seul dans
+son laboratoire, prépare sa mort, en chimiste habile. Il a établi, sur
+un fourneau, un appareil qui dégage dans la pièce un gaz d'asphyxie.
+Geneviève arrive pour se sauver avec son amant; mais il lui explique
+que leur bonheur est désormais impossible, et elle va se retirer,
+lorsqu'elle comprend qu'il est en train de se donner la mort. Alors,
+elle referme la porte et la fenêtre, elle l'endort un instant par ses
+paroles douces; puis, quand il s'aperçoit qu'elle veut mourir avec lui,
+elle s'oppose violemment à ce qu'il la sauve. Et ils meurent.
+
+L'effet a été grand, le soir de la première représentation. La lutte de
+Geneviève pour mourir, le consentement arraché par elle à Valentin, la
+mort qui vient comme une délivrance et qui ravit les deux amants dans
+les espaces, tout cela est large et remarquable. Certes, je ne crois pas
+qu'on se suicide avec de pareils élans; mais la situation est extrême,
+et le poète peut intervenir sans trop blesser la vérité. Quant à la
+thèse, à la souillure ineffaçable d'une première faute, au suicide
+employé comme une rédemption, peut-être cette thèse a-t-elle été dans
+les intentions de l'auteur, mais je veux l'ignorer, pour ne pas retomber
+dans mes sévérités. A quoi bon une thèse, lorsque la vie suffit? Comment
+M. Catulle Mendès, qui est avant tout un homme d'art, a-t-il pu vouloir
+descendre jusqu'à jouer le rôle d'un avocat?
+
+Je finirai par un étrange reproche. Pour moi, la pièce est trop bien
+écrite. Je veux dire qu'on y sent les phrases presque continuellement.
+Le style ne consiste pas en belles images, pas plus que la peinture ne
+consiste en belles couleurs. En enfilant des comparaisons ingénieuses
+jusqu'à demain, on n'obtiendrait qu'une oeuvre monstrueuse et illisible.
+Le style est l'expression logique et originale du vrai. Dire ce qu'il
+faut dire, et le dire d'une façon personnelle, tout est là. Les
+écrivains qui s'imaginent bien écrire parce qu'ils enlèvent une fin de
+tirade à l'aide de mots poétiques, sont dans la plus déplorable erreur.
+Au théâtre surtout, bien écrire, c'est écrire logiquement et fortement.
+
+
+
+III
+
+Ah! quelle longue, écrasante, monotone soirée, à la Porte-Saint-Martin!
+Je suis sorti de la première représentation de _Coq-Hardy_, le drame
+en sept actes de M. Poupart-Davyl, brisé de fatigue, hébété d'ennui.
+Certes, notre métier de critique dramatique comporte beaucoup
+d'indulgence; on recule souvent devant le résumé exact de son
+impression. Mais qu'il me soit permis au moins une fois de ne rien
+cacher, de dire ma révolte intérieure contre un de ces drames de la
+queue romantique, qui se moquent du style, de la vérité et du simple bon
+sens.
+
+Je ne chercherai pas à analyser la pièce dans son intrigue puérile et
+compliquée. Il y a là dedans un duc de Brennes, un prince de Bretagne,
+que sa femme trahit au prologue, et que nous retrouvons dix ans
+plus tard, simple capitaine d'aventure, sous le nom de Coq-Hardy.
+Naturellement, ce capitaine se trouve mêlé à l'inévitable imbroglio
+historique, où sonnent les grands noms de Louis XIV, d'Anne d'Autriche,
+de Mazarin, de Condé. Il va presque jusqu'à prendre le menton d'Anne
+d'Autriche et à tutoyer Condé. Au dénoûment, il redevient nécessairement
+le duc de Brennes, il sauve Louis XIV, la monarchie, la France, avec
+l'unique regret de n'avoir pas à sauver Dieu lui-même. J'oubliais de
+dire qu'en chemin, il retrouve sa femme et sa fille. Inutile d'ajouter
+que le traître meurt, quand l'auteur n'a plus besoin de lui.
+
+N'est-ce pas que le besoin d'un drame où l'on parlât de Mazarin se
+faisait absolument sentir? Comment la statistique ne s'est-elle pas
+occupée encore de relever le nombre de pièces où l'on prononce le nom de
+Mazarin? Un seul personnage historique a été plus exploité, le cardinal
+de Richelieu. Et que c'est gai, cet éternel cours d'histoire sur Anne
+d'Autriche, Louis XIII, Louis XIV et les cardinaux! Quel intérêt
+prodigieux et passionnant pour des spectateurs de notre époque, dans le
+perpétuel défilé de ces marionnettes d'un autre âge, qui laissent, à
+chaque coup d'épée, couler le son de leur ventre! Comme nous pouvons
+partager les joies et les douleurs de ces poupées, dont nous nous
+moquons si parfaitement!
+
+Je ne parle pas de la façon odieuse dont ces drames accommodent
+l'histoire. Ils sont pour le peuple une véritable école de mensonges
+historiques. Dans nos faubourgs, ils ont répandu les idées les plus
+stupéfiantes sur les grandes figures et les grands événements qu'ils ont
+mis si ridiculement à la scène. Grâce à eux, des légendes grotesques se
+sont formées, l'histoire apparaît aux ignorants comme une parade, avec
+des paillasses richement vêtus qui tapent des pieds et qui déclament. Je
+ne comprends pas comment la salle entière n'éclate pas d'un fou rire,
+en face des monstrueux pantins qu'on lui présente sous des noms
+retentissants.
+
+Par exemple, dans _Coq-Hardy_, peut-on trouver quelque chose de plus
+profondément comique que les scènes entre le capitaine d'aventure et
+Anne d'Autriche? Le capitaine entre chez la reine comme chez lui, et
+il lui parle avec des effets de hanche, des ronflements de voix, une
+familiarité de bon garçon, qui sont à mon sens le comble de la drôlerie.
+Et quelle merveille encore, cet acte où l'on voit la reine et Louis XIV
+errer la nuit dans les rues de Paris, en se tordant les bras, comme deux
+locataires louches que le patron de quelque garni a flanqués à la
+porte! ajoutez que Coq-Hardy survient, qu'il démolit une maison afin de
+construire une barricade, et qu'il se retranche avec Louis XIV derrière
+cette barricade, d'où ils opèrent tous les deux des sorties pour tuer
+deux ou trois douzaines d'hommes. Quel cerveau a jamais inventé des
+folies plus extravagantes? Cela me donne froid au dos, me glace de ce
+petit frisson de peur et de honte que j'ai parfois éprouvé en face des
+infirmités humaines.
+
+Il y a encore une scène incroyable que je veux signaler. Anne d'Autriche
+a chargé le capitaine Coq-Hardy de négocier avec le grand Condé, qui
+revient de Lens chargé de gloire. Jolie situation, invention ingénieuse
+et d'une vraisemblance étonnante. Alors, le capitaine parle en maître à
+Condé. Il le subjugue, le rend petit garçon, l'écrase devant toute la
+salle qui applaudit. Et, lorsque Condé ose demander une parole, le
+capitaine lui répond à peu près ceci:
+
+--Vous avez la mienne!
+
+Rien de plus royal. Voyez vous ce routier se promenant avec des
+blancs-seings de la reine, faisant la leçon aux grands capitaines,
+donnant sa parole avec des gestes de matamore! C'est de la farce
+lugubre.
+
+D'ailleurs, il est inutile de discuter. Un drame historique, bâti sur ce
+plan, ne soutient pas la discussion. Toutes les démences s'y abattent.
+Il serait impossible de prendre un personnage et de l'analyser, sans
+voir tout de suite qu'on a une marionnette dans les mains. Ainsi, je ne
+connais pas de figure plus décourageante que la duchesse, cette femme
+qui trompe son mari qui se sauve avec sa fille pour suivre un amant
+indigne, le traître de la pièce, et que nous retrouvons dans les larmes,
+dans le remords, dans tout le tra la la des beaux sentiments. J'ai dit
+le mot juste, elle est décourageante, car rien n'est plus attristant
+et malsain que le mensonge. L'auteur a dû vouloir créer l'adultère
+sympathique, l'ange des épouses infidèles, l'héroïne impeccable des
+femmes tombées. Et il a accouché de cette pleurnicheuse, dont ni la
+faute ni le repentir ne nous touchent, et qui se traîne aux pieds de son
+mari, sans que la salle soit émue. Pourquoi nous intéresserions-nous
+à elle, puisqu'elle est une poupée dont nous apercevons toutes les
+ficelles?
+
+Dirai-je un mot du style, maintenant? Ici, je me sens les bras cassés.
+J'avais véritablement l'impression d'un déluge de tuiles sur mes
+épaules, pendant la représentation de _Coq-Hardy_. On ne peut imaginer
+les étranges phrases qui tombent là dedans. L'auteur semble avoir
+ramassé avec soin toutes les tournures clichées, les bêtises de la
+rhétorique, les images que l'usage a ridiculisées, afin de les mettre à
+la queue les unes des autres dans son oeuvre. C'est un véritable cahier
+de mauvaises expressions. Pas une ne manque. On aurait voulu faire un
+pastiche de la langue des mélodrames, qu'on ne serait certainement pas
+arrivé à une pareille réussite sans beaucoup d'efforts. Ce que je ne
+comprends pas, c'est qu'un public n'ait pas les oreilles plus sensibles.
+Comment se fait-il que des spectateurs, qui se fâcheraient si un
+orchestre jouait faux, puissent supporter patiemment toute une soirée
+une langue si abominablement fausse? Je sais que, pour mon compte, le
+style de _Coq-Hardy_ m'a rendu très malade. Affaire de tempérament sans
+doute.
+
+Si cela était écrit avec bonhomie encore, si l'on sentait derrière un
+homme simple, qui ne se pique pas d'écrire et qui dit tout rondement sa
+pensée! L'intolérable est qu'on devine une continuelle prétention
+au beau style. Les phrases ont le poing sur la hanche comme les
+personnages. Au dénoûment, Coq-Hardy fait un discours où il parle des
+Francs et des Gaulois. Il faut dire que ce duc de Brennes descend de
+Brennus; Brennes, Brennus, vous comprenez, c'est fort ingénieux. Et il y
+a ainsi des panaches tout le long de la pièce. Parfois même on entrevoit
+des intentions shakespiriennes. Oh! les intentions shakespiriennes!
+c'est là recueil des faiseurs de mélodrames. La poésie les tue.
+
+J'avouerai, d'ailleurs, que je ne puis me défendre d'un grand dédain
+pour les pièces où les coups d'épée et les coups de pistolet entrent
+pour la part la plus applaudie dans les mérites du dialogue. Le succès
+de _Coq-Hardy_ a été le combat du cinquième acte. Si la poudre parle,
+c'est que l'auteur n'a rien de mieux à dire. Et quel abus aussi des
+beaux sentiments! Quand un acteur a un beau sentiment à émettre, on s'en
+aperçoit tout de suite; il s'approche du trou du souffleur comme un
+ténor qui a une belle note à pousser, il lâche son beau sentiment, on
+l'applaudit, il salue et se retire. Cela finit par être honteux, de
+spéculer ainsi sur l'honneur, la patrie, Dieu et le reste. Le procédé
+est trop facile, il devrait répugner aux esprits simplement honnêtes.
+
+La stricte vérité est que, le premier soir, la salle s'ennuyait.
+Toutes les fois que des personnages historiques étaient en scène et
+se perdaient dans des considérations sur la Fronde, je voyais les
+spectateurs ne plus écouter, lever le nez, s'intéresser au lustre ou aux
+peintures du plafond. Je vous demande un peu à quoi rime la Fronde
+pour nous? Il fallait qu'un choc d'épée ou la déclamation d'une tirade
+vertueuse ramenât l'attention sur la scène. Alors, on applaudissait,
+pour se réveiller sans doute. Je jurerais que les deux tiers des
+spectateurs n'ont pas compris la pièce. _Coq-Hardy_ n'en a pas moins
+marché jusqu'à la fin, et le nom de l'auteur a été acclamé. On en est
+arrivé à un grand mépris des jugements sincères.
+
+Certes, je souhaite tous les succès à M. Poupart-Davyl. Il y avait des
+choses très acceptables dans sa _Maîtresse légitime_, à l'Odéon. Je suis
+certain que la forme de notre mélodrame historique est surtout la grande
+coupable, dans cette affaire de _Coq-Hardy_. On ne ressuscite pas un
+genre mort. J'entendais bien, dans la salle, les romantiques impénitents
+rejeter toute la faute sur M. Poupart-Davyl, en l'accusant d'avoir gâché
+un bon sujet. Mais la vérité est qu'il est impossible aujourd'hui
+de refaire les pièces d'Alexandre Dumas. Il faudrait tout au moins
+renouveler le cadre, chercher des combinaisons, choisir des époques
+inexplorées. Voyez les faits: M. Poupart-Davyl a un grand succès avec
+la _Maîtresse légitime_, et je doute qu'il fasse autant d'argent avec
+_Coq-Hardy_. Ouvrira-t-on les yeux, comprendra-t-on qu'on doit laisser
+au magasin des accessoires toutes les guenilles historiques, pour entrer
+définitivement dans le drame moderne, qui est fait de notre chair et de
+notre sang?
+
+Dernièrement, les romantiques impénitents se fâchaient contre Rome
+vaincue. Comment! une tragédie, cela était intolérable! Et ils se
+chatouillaient pour rire, ils plaisantaient M. Parodi sur la formule
+démodée qu'il avait ressuscitée. Eh bien! en toute conscience, je trouve
+les Romains de _Rome vaincue_ autrement vivants que les frondeurs de
+_Coq-Hardy_. Certes, la tragédie, que les romantiques avaient tuée, se
+porte beaucoup mieux à cette heure que le drame. Je ne veux pas même
+établir un parallèle entre les deux pièces, car d'un côté il y a le
+souffle d'un tempérament dramatique, tandis que, de l'autre, je ne vois
+que le pastiche banal de tous les mélodrames odieux qui m'assomment
+depuis quinze ans. Ici, la question d'art s'élève au-dessus des
+formules. Et combien je préfère la langue incorrecte de M. Parodi au
+ron-ron de M. Poupart-Davyl!
+
+
+
+IV
+
+M. Poupart-Davyl a fait jouer à l'Ambigu un drame en six actes: _les
+Abandonnés_, qui a eu un très vif succès le soir de la première
+représentation.
+
+Guillaume Aubry est un ouvrier serrurier qui a épousé à Tours une fille
+superbe, Nanine, laquelle l'a abandonné après quelques mois de mariage.
+Vainement il l'a cherchée, fou de tendresse et de rage; elle roule
+le monde, elle est faite pour les amours cosmopolites et pour les
+aventures. Guillaume est venu à Paris, où il a fini par s'établir. La
+loi est là qui l'empêche de se remarier, mais son coeur s'est donné à
+une honnête blanchisseuse, Ursule, avec laquelle il vit maritalement, et
+dont il a deux petits garçons. Il y a même, dans la maison, un troisième
+enfant, Robert, qu'Ursule dit avoir recueilli par pitié, en le voyant
+maltraité par les personnes qui le gardaient; et Guillaume regarde cet
+enfant d'un oeil jaloux, car son idée fixe est que le petit est la
+preuve vivante d'une première faute, d'une faute ancienne, qu'Ursule ne
+veut pas avouer.
+
+Voilà une des actions du drame. Un autre action est fournie par Nanine,
+qui a été en Angleterre la maîtresse de lord Clifton. Un fils est né de
+cette liaison, et Nanine, en abandonnant lord Clifton, a emporté cet
+enfant. Depuis cette époque, le père, qui a hérité d'une fortune
+colossale, vit dans les regrets et parcourt l'Europe en cherchant son
+fils. Naturellement, ce fils n'est autre que Robert, recueilli par
+Ursule. Le bâtard de la femme vit ainsi sous le toit du mari, entre
+les deux bâtards que celui-ci a eus de son côté; et tout cela sans que
+personne s'en doute le moins du monde.
+
+Si j'ajoute que Nanine, pour faire peau neuve, a fait annoncer sa mort
+dans les journaux de San Francisco, et qu'elle ressuscite à Paris sous
+le nom de madame veuve Perkins; si je dis qu'elle est associée avec un
+certain Morgane, un gredin de la haute société qui vole au jeu et qui
+ne recule pas devant les coups de couteau: j'aurai indiqué tous les
+éléments du drame, et il sera aisé d'en comprendre les péripéties assez
+compliquées.
+
+A la nouvelle de la mort de Nanine, Guillaume et Ursule sont dans une
+joie profonde. Enfin, ils vont pouvoir se marier! Cependant, Nanine, en
+retrouvant lord Clifton affolé par la mort de son fils, ourdit toute une
+trame. Elle vient trouver son ancien amant et lui offre de lui rendre
+son fils, s'il consent à se marier avec elle. Celui-ci, après s'être
+révolté, consent. Nanine se met alors à la recherche de Robert et arrive
+ainsi chez Guillaume. Ursule, devant son visage froid, ses yeux mauvais,
+refuse violemment de lui rendre le petit. Puis, Guillaume se présente,
+et la reconnaissance entre le mari et la femme a lieu. Dès lors, tout
+croule, plus de mariage possible ni d'un côté ni de l'autre. Mais Nanine
+ne renonce pas à la lutte, elle volera Robert et elle fera assassiner
+Guillaume par Morgane. Le malheur pour elle est que Morgane se doute
+qu'elle le dupe et qu'elle l'emploie comme un instrument dont on se
+débarrasse ensuite. Au dénoûment, lorsqu'elle s'entête à ne pas le
+suivre, il la frappe d'un coup de couteau. Et c'est ainsi que les
+méchants sont punis, pendant que les bons se réjouissent.
+
+On voit quelle complication extraordinaire. Le hasard joue dans
+tout cela un rôle vraiment trop considérable. Je ne discute pas la
+vraisemblance. Rien de plus étrange que cette aventurière qui, en
+quittant lord Clifton, emporte son fils comme un colis encombrant qu'on
+abandonne à la première station. Il y a aussi, dans le drame, des
+idées bien singulières sur la législation qui régit les questions de
+paternité. La seule querelle que je veuille chercher à M. Louis Davyl
+est de lui demander pourquoi il a mis en oeuvre toutes les vieilles
+machines de l'ancien mélodrame, lorsqu'il lui était si facile de faire
+plus simple, plus nature, et d'obtenir par là même un succès plus
+légitime et plus durable.
+
+Car les faits sont là, ce qui a pris le public, ce sont les scènes entre
+Guillaume et Ursule, c'est la peinture de ce monde ouvrier, étudié dans
+ses moeurs et dans son langage. Là étaient la nouveauté et la hardiesse,
+là a été le succès. Dès que Nanine se montrait, dès qu'on voyait
+reparaître ce lord de convention qui se promène d'un air dolent parmi
+les serruriers et les peintres en bâtiment, l'intérêt languissait,
+on souriait même, on écoutait d'une oreille distraite des scènes
+interminables, connues à l'avance. Il fallait que Guillaume et qu'Ursule
+reparussent, pour que la salle fût de nouveau prise aux entrailles.
+
+Le pis est que M. Louis Davyl a certainement mis là les figures démodées
+et ridicules de son aventurière, de son lord, de son bandit du grand
+monde, pour faire accepter ses ouvriers du public. Il s'est dit, j'en
+jurerais, que, par le temps qui court, le public ne voulait pas trop de
+vérité à la fois, et qu'il fallait être habile en ménageant les doses.
+Alors, il a accepté la recette connue, qui consiste à ne pas mettre que
+des ouvriers sur la scène, à les mêler dans une savante proportion à de
+nobles personnages. Et il a obtenu cette singulière mixture qui rend son
+drame boiteux et qui en fait une oeuvre mal équilibrée et d'une qualité
+littéraire inférieure.
+
+Je crois que le public lui aurait été reconnaissant de rompre tout à
+fait avec la tradition. Pourquoi un lord? Elles sont rares les femmes
+d'ouvriers qui montent dans les lits des grands de la terre. Le plus
+souvent, elles trompent un serrurier avec un maçon. Transportez ainsi
+toute l'action des _Abandonnés_ dans le peuple, et vous obtiendrez une
+pièce vraiment originale, d'une peinture vraie et puissante. Je répète
+que les seules parties de l'oeuvre qui ont porté sont les parties
+populaires. C'est là une expérience dont le résultat m'a enchanté, parce
+que j'y ai vu une confirmation de toutes les idées que je défends.
+
+Déjà, lorsque M. Louis Davyl fit jouer à la Porte-Saint-Martin ce drame
+stupéfiant de _Coq-Hardy_, où l'on voyait Louis XIV enfant se promener
+la nuit dans les rues de Paris en jouant de sa petite épée de gamin,
+j'ai dit combien les vieilles formules sont délicates à employer.
+L'auteur était là dans la pièce de cape et d'épée, cherchant le succès
+avec une bonne foi et un courage méritoires. Le drame ne réussit pas, il
+comprit, qu'il se trompait, il frappa ailleurs. Je lui avais conseillé
+de s'attaquer au monde moderne. Il vient de donner les _Abandonnés_, et
+il doit s'en trouver bien. Maintenant, s'il veut prendre une place tout
+à fait digne et à part, il faut qu'il fasse encore un pas, il faut qu'il
+accepte franchement les cadres contemporains et qu'il ne les gâte pas,
+en y introduisant des éléments poncifs. C'est lorsqu'on veut ménager le
+public qu'on se le rend hostile.
+
+Sérieusement, croit-on qu'une oeuvre d'une complication si laborieuse,
+avec des histoires folles qui ont traîné partout, avec ces trois bâtards
+qui passent comme des muscades sous les gobelets du dramaturge, ait
+quelque chance de laisser une petite trace? On la jouera quarante,
+cinquante fois; puis, elle tombera dans un oubli profond, et si
+par hasard quelqu'un la déterre un jour, il sourira du lord et
+de l'aventurière en disant: «C'est dommage, les ouvriers étaient
+intéressants.» A la place de M. Louis Davyl, j'aurais une ambition
+littéraire plus large, je voudrais tenter de vivre. Il est homme de
+travail et de conscience. Pourquoi ne jette-t-il pas là toute la
+prétendue science du théâtre, qui jusqu'ici l'a empêché de faire un
+drame vraiment neuf et vivant?
+
+Chaque fois qu'un mélodrame réussit, il y a des critiques qui s'écrient:
+«Eh bien! vous voyez que le mélodrame n'est pas mort.» Certes, il
+n'est pas mort et il ne peut mourir. Par exemple, jamais un public ne
+résistera à une scène comme celle des deux mères, dans les _Abandonnés_.
+Nanine vient réclamer Robert à Ursule, la mère adoptive se sent pleine
+de tendresse à côté de la véritable mère, et elle lui crie, en montrant
+les trois enfants qui jouent: «Votre fils est là, choisissez dans le
+tas!» L'effet a été immense. Cela prend les spectateurs par les nerfs
+et par le coeur. Toujours, de pareilles combinaisons dramatiques, qui
+mettent en jeu les profonds sentiments de l'homme, remueront puissamment
+une salle.
+
+Ce qui meurt, au théâtre comme partout, ce sont les modes, les formules
+vieillies. Il est certain que le dernier acte des _Abandonnés_, ce
+pavillon où Morgane vient assassiner Nanine, est de l'art mort. On le
+tolère, parce qu'il faut bien accepter un dénoûment quelconque. Mais on
+est fâché que l'auteur n'ait pas trouvé quelque chose de neuf pour
+finir sa pièce. Le mélodrame est mort, si l'on parle des recettes
+mélodramatiques connues, des combinaisons qui défrayent depuis quarante
+ans les théâtres des boulevards et dont le public ne veut plus. Le
+mélodrame est vivant, et plus vivant que jamais, s'il est question des
+pièces qu'on peut écrire sur l'éternel thème des passions, en employant
+des cadres nouveaux et en renouvelant les situations. Nous sommes
+emportés vers la vérité; qu'un dramaturge satisfasse le public en lui
+présentant des peintures vraies, et je suis persuadé qu'il obtiendra
+des succès immenses. Le tort est de croire qu'il faut rester dans les
+ornières de l'art dramatique pour être applaudi. Adressez-vous aux
+habiles, et vous verrez qu'eux surtout sentent la nécessité d'une
+rénovation.
+
+
+
+V
+
+M. Ernest Blum est un fervent du mélodrame. Il avait obtenu un beau
+succès avec _Rose Michel_. Aujourd'hui, il vient de tenter la fortune
+avec un drame historique, _l'Espion du roi_, mais je serais très
+surpris que le succès fût égal, car le public m'a paru bien froid et
+singulièrement dépaysé, en face des personnages, empruntés à une Suède
+de fantaisie. Entendons-nous, on a applaudi les mots sonores d'honneur,
+de patrie et de liberté; mais les spectateurs n'étaient pas «empoignés»,
+et se moquaient parfaitement de la Suède, au fond de leur coeur.
+
+L'avouerai-je? J'ai à peine compris les deux premiers tableaux. Rien
+n'accrochait mon attention. Il y avait là un amas d'explications
+nécessaires, pour indiquer le moment historique et l'affabulation
+compliquée du drame, qui lassait évidemment la patience de toute la
+salle. Les visages semblaient écouter, mais n'entendaient certainement
+pas. Aussi, quelle étrange idée, d'être allé choisir la Suède, qui
+compte si peu dans les sympathies populaires de notre pays! Ce choix
+malheureux suffit à reculer l'action dans le brouillard. On raconte que
+M. Ernest Blum a promené son drame de nationalités en nationalités,
+avant de le planter à Stockholm. Il a eu ses raisons sans doute; mais je
+lui prédis qu'il ne s'en repentira pas moins d'avoir poussé le dédain de
+nos préoccupations quotidiennes jusqu'à nous mener dans une contrée dont
+la grande majorité des spectateurs ne sauraient indiquer la position
+exacte sur la carte de l'Europe. Nous rions et nous pleurons où est
+notre coeur.
+
+Je connais le raisonnement qui fait de nous les frères de tous les
+peuples opprimés. Cela est vague. On peut applaudir une tirade contre
+la tyrannie, sans s'intéresser autrement au personnage qui la lance. Je
+vous demande un peu qui s'inquiète de Christian II, un roi conquérant,
+une sorte de fou imbécile et féroce, tombé sous la domination d'une
+favorite, et qui ensanglantait la Suède par des exécutions continuelles,
+afin d'affermir par la terreur son trône chancelant? Lorsque, au
+dénoûment, Gustave Wasa, le libérateur, le roi aimé et attendu, délivre
+Stockholm, on prend son chapeau et on s'en va, bien tranquille, sans la
+moindre émotion. Est-ce que ces gens-là nous touchent? Si le génie
+leur soufflait sa flamme, ils pourraient ressusciter du passé et nous
+communiquer leurs passions. Seulement, le génie, dans les mélodrames,
+n'est d'ordinaire pas là pour accomplir ce miracle. Quand un auteur
+a simplement de l'intelligence et de l'habileté, il découpe les
+personnages historiques, comme les enfants découpent des images.
+
+Je trouve donc le cadre fâcheux, et je maintiens qu'il nuira au drame.
+La principale situation dramatique sur laquelle l'oeuvre repose avait
+une certaine grandeur. Il s'agit d'une mère, Marthe Tolben, qui adore
+ses fils; le plus jeune, Karl, meurt dans ses bras, tué par un officier
+du tyran; l'aîné, Tolben, est arrêté et va être exécuté, si Marthe ne
+trahit pas les patriotes de Stockholm, qui conspirent pour la délivrance
+du pays. Mais sa trahison tourne contre la malheureuse femme; Tolben
+lui-même est accusé de son crime et veut se faire tuer, pour se laver
+d'une telle accusation aux yeux de ses compagnons d'armes. Alors, cette
+mère, qui a sacrifié la patrie à ses fils, se sacrifie elle-même pour la
+patrie, meurt en ouvrant une des portes de Stockholm à Gustave Wasa; et
+c'est là une expiation très haute, qui devrait donner une grande largeur
+au dénoûment.
+
+M. Ernest Blum ne s'est point contenté de cette figure. Il a imaginé
+une création énigmatique, Ruskoé, un bossu, un chétif, qui, ne pouvant
+servir, son pays par l'épée, le sert à sa manière en se faisant espion.
+Pour tout le monde, il est l'espion du roi; mais, en réalité, il
+travaille à la délivrance de la patrie, il est l'espion de Wasa. Certes,
+la figure était faite pour tenter un dramaturge: ce pauvre être hué,
+lapidé, vivant dans le mépris de ses frères, poussant le dévouement
+jusqu'à accepter l'infamie, attendant des semaines, des mois, avant
+de pouvoir se redresser dans son honneur et dire son long héroïsme.
+J'estime cependant que Ruskoé n'a pas donné tout ce que l'auteur en
+attendait, et cela pour diverses raisons.
+
+La première est que l'intérêt hésite entre lui et Marthe. Sans doute
+ces deux personnages se rencontrent, lorsque, au quatrième acte, Ruskoé
+vient offrir le pardon à la femme qui a trahi, en lui donnant les moyens
+de sauver Stockholm. La scène est fort belle. Seulement, le lien reste
+bien faible en eux, l'attention se porte de l'un à l'autre, sans pouvoir
+se fixer d'une manière définitive. Mais la principale raison est que
+Ruskoé n'agit pas assez. L'auteur, en voulant le rendre intéressant à
+force de mystère, l'a trop effacé. Pendant quatre tableaux, on attend
+l'explication que Ruskoé donne au cinquième; tout le monde a deviné, il
+n'a plus rien à nous apprendre, quand il laisse échapper son secret,
+dans un élan de douleur et d'espoir. Puis, sa confidence faite, il
+retourne au second plan. Le dénoûment appartient à Marthe, et non à lui.
+Il sort de l'ombre, récite son affaire, et rentre dans l'ombre. Cela lui
+ôte toute hauteur. Il aurait fallu, j'imagine, le montrer plus actif
+dans le dénoûment. Au théâtre, ce qu'on dit importe peu; l'important
+est ce qu'on fait. Ruskoé est une draperie, rien de plus; il n'y a pas
+dessous un personnage vivant.
+
+Je néglige les rôles secondaires: Hedwige, la fille noble, au coeur
+de patriote, qui aime Tolben; le chevalier de Soreuil, le gentilhomme
+français de rigueur, qui se promène dans tous les drames russes,
+américains ou suédois, en distribuant de grands coups d'épée. Mon
+opinion, en somme, est celle-ci. Les deux premiers tableaux sont lents,
+embarrassés, d'un effet presque nul. Au troisième tableau, mademoiselle
+Angèle Moreau, qui joue Karl, meurt d'une façon dramatique, et madame
+Marie Laurent, Marthe Tolben, pousse des sanglots si vrais et si
+déchirants, que le public commence à s'émouvoir. Au quatrième, il y a un
+double duel admirablement réglé, et enlevé avec une grande bravoure
+par M. Deshayes, le chevalier de Soreuil. Le meilleur tableau est le
+cinquième, où l'on compte deux belles scènes, la terrible scène entre
+Marthe et son fils Tolben qui lui arrache le secret de sa trahison, et
+la grande scène qui suit, dans laquelle Ruskoé se dévoile et apporte à
+Marthe le rachat. Quant au sixième, il escamote simplement le dénoûment;
+la pièce est finie, d'ailleurs; il aurait fallu un vaste décor, un
+tableau mouvementé, montrant Marthe ouvrant la porte aux libérateurs, au
+milieu des coups de feu et des acclamations; et rien n'est plus froid
+que de la voir arriver blessée à mort, dans un décor triste et étroit,
+le coin de forteresse où Tolben, Hedwige et d'autres patriotes attendent
+leur exécution.
+
+Je vois là quelques belles situations, gâtées par des parties grises
+et mal venues. Je ne parle pas de la langue, qui est bien médiocre. M.
+Ernest Blum porte la peine du milieu romantique dans lequel il vit.
+Il patauge dans une formule morte, malgré sa réelle habileté d'auteur
+dramatique; il est gêné et raidi, comme les hommes d'armes qu'il nous
+a montrés, enfermés dans des cuirasses de fer-blanc, pareilles à des
+casseroles fraîchement étamées.
+
+
+
+VI
+
+Je n'avais pu assister à la première représentation du drame en cinq
+actes de MM. Malard et Tournay: _le Chien de l'Aveugle_, joué au
+Troisième-Théâtre-Français. Mais les articles extraordinairement
+élogieux, presque lyriques de certains de mes confrères, m'ont fait un
+devoir d'assister à une des représentations suivantes; les critiques
+les plus influents déclaraient que c'était enfin là du théâtre, et
+que depuis vingt ans on n'avait pas joué un drame mieux fait ni plus
+intéressant. J'ai donc écouté avec tout le recueillement possible, et
+j'ai en effet trouvé la pièce habilement charpentée, offrant quelques
+scènes heureuses, lente pourtant dans certaines parties et fort mal
+écrite. Cela est d'une moyenne convenable, du d'Ennery qui aurait besoin
+de coupures. Mais je me refuse absolument à m'extasier, à m'écrier:
+«Enfin, voilà une oeuvre, voici ce qu'il faut faire; jeunes auteurs,
+étudiez et marchez!»
+
+Quelle est donc cette rage de la critique dramatique, de nier tous les
+efforts originaux, et de se pâmer d'aise, dès que se produit une oeuvre
+médiocre, coupée sur les patrons connus! Ainsi voilà des critiques, la
+plupart fort intelligents, qui montrent la sévérité la plus grande pour
+les tentatives dramatiques des poètes et des romanciers, et qui saluent
+avec des yeux mouillés de larmes le retour de toutes les vieilleries
+du boulevard du Crime, surtout lorsqu'elles sont en mauvais style. Je
+connais leur raisonnement: «Nous sommes au théâtre, faites-nous du
+théâtre. Nous nous moquons du talent, du bon sens et de la langue
+française, du moment où nous nous asseyons dans notre fauteuil
+d'orchestre. Nous préférons un imbécile qui nous fera du théâtre, à un
+homme de génie qui ne nous fera pas du théâtre.» Telle est la théorie.
+Elle suppose un absolu, le théâtre, une chose qui est à part, immuable,
+à jamais fixée par des règles. C'est ce qui m'enrage.
+
+Et, d'ailleurs, je veux bien que le théâtre soit à part, qu'il y faille
+des qualités particulières, qu'on s'y préoccupe des conditions où
+l'oeuvre dramatique se produit. Mais, pour l'amour de Dieu! que le
+talent, la personnalité et l'audace de l'auteur comptent aussi un peu
+dans l'affaire. Nous ne sommes pas dans la mécanique pure. Il s'agit de
+peindre des hommes et non de faire mouvoir des pantins. La nécessité de
+la situation s'impose, soit; mais encore faut-il, pour que l'oeuvre
+ait une réelle valeur humaine, que la situation se présente comme une
+résultante des caractères; si elle est simplement une aventure, nous
+tombons au roman-feuilleton, à la plus basse production littéraire.
+
+Voici, par exemple, _le Chien de l'Aveugle_. Ce drame est la mise en
+oeuvre d'une cause célèbre, l'affaire Gras, qui est encore présente à
+toutes les mémoires. Je constate d'abord un changement qui me gâte la
+réalité, la femme Gras avait pour complice un ouvrier sans éducation,
+qu'elle avait affolé d'amour au point de le pousser au crime. Les
+auteurs, qui sont des gens de théâtre, ont eu peur de cet ouvrier, de
+cette brute docile; comment écrire des scènes avec un pareil complice,
+comment intéresser et attendrir? Et ils ont eu la belle imagination de
+changer l'ouvrier en un chirurgien du plus rare mérite, Octave Froment,
+un amoureux décent, facile à manier, et qui ne peut blesser personne.
+Eh bien, cette transformation tue le sujet. L'héroïne est diminuée, car
+elle n'est plus la seule volonté; tout se trouve déplacé, c'est Octave
+Froment qui commet le crime, nous n'avons plus le beau cas de cette
+femme usant de la toute-puissance de son sexe. La madame de La Barre des
+auteurs devient sympathique. C'est là le triomphe du théâtre.
+
+Mais où l'admiration des critiques a éclaté, c'est dans ce qu'ils
+ont nommé la trouvaille de MM. Malard et Tournay. Il paraît que ces
+messieurs ont eu un coup de génie en imaginant, après la réussite du
+crime, les deux derniers actes, où l'on voit Octave Froment, sorti de
+prison, venir réclamer le payement de son crime à madame de La Barre,
+qui s'est faite le bon ange de son amant devenu aveugle. La grande scène
+est celle-ci: à la suite d'une longue et pénible discussion entre les
+deux complices, Octave va se résigner et s'éloigner de nouveau, lorsque
+l'amant, Lucien d'Alleray, arrive et reconnaît la voix de l'homme qui
+lui a ôté la vue. Il s'approche, pose la main sur l'épaule de cet homme
+et y trouve le bras de la femme qu'il adore; de là des soupçons, une
+instruction nouvelle, et finalement le suicide de madame de La Barre,
+qui se jette par une fenêtre. Cette situation du quatrième acte a exalté
+les critiques. Il paraît que cela est du théâtre, et du meilleur.
+
+Voyons, tâchons d'être juste. D'abord, nous avons vu cela cent fois.
+Ensuite, nous sommes simplement ici dans un fait-divers, et encore
+bien invraisemblable. Il faut que madame de La Barre y mette de la
+complaisance, pour que Lucien trouve son bras au cou d'Octave; elle
+supplie ce dernier de se taire, je le sais, elle se pend à ses épaules,
+et le groupe est intéressant; mais tout cela n'en reste pas moins une
+combinaison scénique, où l'étude humaine, les caractères et les passions
+des personnages n'ont rien à voir. Si ce qu'on nomme le théâtre est
+réellement dans cette seule mécanique des faits, ni Molière, ni
+Corneille ni Racine n'ont fait du théâtre.
+
+Il faudrait s'entendre une bonne fois sur la situation au théâtre. La
+situation s'impose, si l'on entend par elle le fait auquel arrivent deux
+personnages qui marchent l'un vers l'autre. Elle est dès lors, comme
+je l'ai dit plus haut, la résultante même des personnages. Selon les
+caractères et les passions, elle se posera et se dénouera. C'est
+l'analyse qui l'amène et c'est la logique qui la termine. Au fond,
+le drame n'est donc qu'une étude de l'homme. Remarquez que j'appelle
+situation tout fait produit par les personnages. Il y a, en outre, le
+milieu et les circonstances extérieures, qui au contraire agissent sur
+les personnages. Rien de plus poignant que cette bataille de la vie,
+les hommes soumis aux faits et produisant les faits: c'est là le vrai
+théâtre, le théâtre de tous les grands génies. Quant à cette mécanique
+théâtrale dont on nous rebat les oreilles, à ces situations qui
+réduisent les personnages à de simples pièces d'un jeu de patience,
+elles sont indignes d'une littérature honnête. C'est de la fabrication,
+c'est de l'arrangement plus ou moins habile, mais ce n'est pas de
+l'humanité; et il n'y a rien en dehors de l'humanité.
+
+Un exemple m'a beaucoup frappé. Dans _les Noces d'Attila_, on voit qu'au
+dernier acte Ellack, un fils du conquérant, apprend de la bouche même
+d'Hildiga, que celle-ci veut tuer son père. Justement, à la scène
+suivante, il se trouve en face d'Attila. Les critiques en question se
+sont allumés: voilà, selon eux, une situation superbe. Comment Ellack
+va-t-il en sortir? De la façon la plus simple du monde. Au moment où il
+est sur le point de tout dire à Attila, celui-ci s'avise de l'avertir
+que le lendemain matin il fera tuer sa mère, une de ses épouses qu'il
+retient en prison pour une faute ancienne. Et, dès lors, Ellack, forcé
+de choisir entre son père et sa mère, se décide pour celle-ci. Il se
+retire. C'est du théâtre, paraît-il. Les critiques les plus durs pour la
+pièce ont ici retiré leur chapeau.
+
+Eh bien, cela me met hors de moi. Je trouve cela puéril, fou,
+exaspérant. Si réellement la situation au théâtre doit consister dans de
+pareilles devinettes, monstrueuses et enfantines, rien n'est plus facile
+que d'en inventer, et de plus stupéfiantes encore. Quoi! il y aura du
+talent à résoudre des problèmes sans issue raisonnable, à poser des cas
+qui ne sauraient se présenter et à se tirer ensuite d'affaire par des
+lieux communs! Et le pis est que, dans ces aventures extraordinaires, le
+personnage disparaît fatalement. Sommes-nous ensuite plus avancés sur le
+compte d'Ellack? Pas le moins du monde. Ce garçon aime mieux sa mère,
+parce que son père se conduit mal. Cela est d'une psychologie médiocre.
+Aucune analyse, d'ailleurs. Les faits mènent les personnages comme des
+marionnettes. Il n'y a pas la une étude humaine. Il y a simplement des
+abstractions qui se promènent, au gré de l'auteur, dans des casiers
+étiquetés à l'avance.
+
+Qui dit théâtre, dit action, cela est hors de doute. Seulement,
+l'action n'est pas quand même l'entassement d'aventures qui emplit les
+feuilletons des journaux. Dans toute oeuvre littéraire de talent,
+les faits tendent à se simplifier, l'étude de l'homme remplace les
+complications de l'intrigue; et cela est d'une vérité aussi évidente
+au théâtre que dans le roman. Pour moi, toute situation qui n'est pas
+amenée par des caractères et qui n'apporte pas un document humain,
+reste une histoire en l'air, plus ou moins intéressante, plus ou moins
+ingénieuse, mais d'une qualité radicalement inférieure. Et c'est ce que
+je reproche aux critiques de n'avoir pas dit, en parlant du _Chien de
+l'aveugle_.
+
+Comment! voilà un drame estimable assurément, mais un drame comme nous
+en avons une centaine peut-être dans notre répertoire, et vous criez
+tout de suite à la merveille, vous semblez le proposer en modèle à nos
+jeunes auteurs dramatiques! C'est du théâtre, criez-vous, et il n'y
+a que ça. Eh bien! s'il n'y a que ça, il vaut mieux que le théâtre
+disparaisse. Votre rôle est mauvais, car vous découragez toutes les
+tentatives originales, pour n'appuyer que les retours aux formules
+connues. Qu'on nous ramène à _Lazare le Pâtre_, puisque la situation
+telle que vous l'entendez ou plutôt l'aventure, règne sur les planches
+en maîtresse toute-puissante.
+
+
+
+LE DRAME HISTORIQUE
+
+_Les Mirabeau_, le drame de M. Jules Claretie, viennent de soulever la
+grave question du drame historique moderne. J'ai lu à ce sujet, dans les
+feuilletons de mes confrères, des opinions bien étonnantes; je sais
+que ces opinions sont celles du plus grand nombre; mais elles ne m'en
+paraissent que plus étonnantes encore.
+
+Ainsi, voici toute une théorie, qui, paraît-il, nous vient d'Aristote en
+passant par Lessing. Ce sont là des autorités, je pense, et qui comptent
+aujourd'hui, dans nos idées modernes. Donc la vérité historique
+est impossible au théâtre; il n'y faut admettre que la convention
+historique. Le mécanisme est bien simple: vous voulez, par exemple,
+parler de Mirabeau; eh bien, vous ne dites pas du tout ce que vous
+pensez de Mirabeau, vous auteur dramatique, parce que le public se moque
+absolument de ce que vous pensez, des vérités que vous avez acquises, de
+la lumière que vous pouvez faire; ce qu'il faut que vous disiez, c'est
+ce que le public pense lui-même, de façon à ce que vous ne blessiez pas
+ses opinions toutes faites et qu'il puisse vous applaudir.
+
+Voilà! Rien de plus amusant comme mécanique. Représentons-nous l'auteur
+dramatique dans son cabinet; il est entouré de documents, il peut
+reconstruire, planter debout sur la scène, un personnage réel, tout
+palpitant de vie; mais ce n'est pas là son souci, il ne se pose que
+cette question: «Qu'est-ce que mes contemporains pensent du personnage?
+Diable! je ne veux pas contrarier mes contemporains, car je les connais,
+ils seraient capables de siffler. Donnons-leur le bonhomme qu'ils
+demandent.» Et voilà la vérité historique tranchée au théâtre. Le
+théorème se résume ainsi: ne jamais devancer son époque, être aussi
+ignorant qu'elle, répéter ses sottises, la flatter dans ses préjugés et
+dans ses idées toutes faites, pour enlever le succès. Certes, il y a là
+un manuel pratique du parfait charpentier dramatique, qui a du bon, si
+l'on veut battre monnaie. Mais je doute qu'un esprit littéraire ayant
+quelque fierté s'en accommode aujourd'hui.
+
+Cela me rappelle la théorie de Scribe. Comme un ami s'étonnait un jour
+des singulières paroles qu'il avait prêtées à un choeur de bergères,
+dans une pièce quelconque: «Nous sommes les bergères, vives et légères,
+etc.» il haussa les épaules de pitié. Sans doute, dans la réalité, les
+bergères ne parlaient pas ainsi; seulement, il ne s'agissait pas de
+mettre des paroles exactes dans la bouche des bergères, il s'agissait de
+leur prêter les paroles que les spectateurs pensaient eux-mêmes en les
+voyant: «Nous sommes les bergères, vives et légères, etc.» Toute la
+théorie de la convention au théâtre est dans cet exemple.
+
+Ce qui me surprend toujours, dans ces règles données pour un art
+quelconque, c'est leur parfait enfantillage et leur inutilité absolue.
+Rien n'est plus vide que ce mot de convention, dont on nous bat les
+oreilles. La convention de qui? la convention de quoi? Je connais bien
+la vérité; mais la convention m'échappe, car il n'y a rien de plus
+fuyant, de plus ondoyant qu'elle. Elle se transforme tous les ans, à
+chaque heure. Elle est faite de ce qu'il y a de moins noble en nous, de
+notre bêtise, de notre ignorance, de nos peurs, de nos mensonges. Le
+seul rôle d'une intelligence qui se respecte est de la combattre par
+tous les moyens, car chaque pas gagné sur elle est une conquête pour
+l'esprit humain. Et ils sont là une bande, des hommes honorables, très
+consciencieux, animés des meilleures intentions, dont l'unique besogne
+est de nous jeter la convention dans les jambes! Quand ils croient avoir
+triomphé, quand ils nous ont prouvé que nous sommes uniquement faits
+pour le mensonge, que nous pataugerons toujours dans l'erreur, ils
+exultent, ils prennent des airs de magisters tout orgueilleux de leur
+besogne. Il n'y a vraiment pas de quoi.
+
+Mais ils se trompent. La marche vers la vérité est évidente, aveuglante.
+Pour nous en tenir au théâtre, prenez une histoire de notre littérature
+dramatique nationale, et voyez la lente évolution des mystères à la
+tragédie, de la tragédie au drame romantique, du drame romantique aux
+comédies psychologiques et physiologiques de MM. Augier et Dumas fils.
+Remarquez qu'il n'est pas question ici du talent, du génie qui éclate
+dans les oeuvres, en dehors de toute formule. Il s'agit de la formule
+elle-même, du plus ou du moins de convention admise, de la part faite à
+la vérité humaine. Un rapide examen prouve que la convention au théâtre
+s'est transformée et s'est réduite à chaque siècle; on pourrait compter
+les étapes, on verrait la vérité s'élargissant de plus en plus,
+s'imposant par des nécessités sociales. Sans doute il existera toujours
+des fatalités de métier, des réductions et des à peu près matériels,
+imposés par la nature même des oeuvres. Seulement, la question n'est pas
+là, elle est dans les limites de notre création humaine; dire qu'une
+oeuvre sera vraie, ce n'est pas dire que nous la créerons à nouveau,
+c'est dire que nous épuiserons en elle nos moyens d'investigation et de
+réalisation. Et, quand on voit le chemin parcouru sur la scène, depuis
+les _Mystères_ jusqu'à la _Visite de Noces_, de M. Dumas, on peut bien
+espérer que nous ne sommes pas au bout, qu'il y a encore de la vérité à
+conquérir, au delà de la _Visite de Noces_.
+
+Cependant, lorsque je dis ces choses, cela semble très comique. Je ne
+suis qu'un historien, et l'on me change en apôtre. Je tâche simplement
+de prévoir ce qui sera par ce qui a été, et l'on me prête je ne sais
+quelle imbécile ambition de chef d'école. Tout ce que j'écris exclut
+l'idée d'une école: aussi se hâte-t-on de m'en imposer une. Un peu
+d'intelligence pourtant suffirait.
+
+Pour en revenir au drame historique, la question de la convention s'y
+présente justement d'une façon très caractéristique. Dans ces pages
+écrites au courant de la plume, je ne puis qu'indiquer les sujets
+d'étude qu'il faudrait approfondir, si l'on voulait éclairer tout à fait
+les questions. Ainsi rien ne serait plus intéressant que d'étudier la
+marche de notre théâtre historique vers les documents exacts. On sait
+quelle place l'histoire tenait dans la tragédie; une phrase de Tacite,
+une page de tout autre historien, suffisait; et là-dessus l'auteur
+écrivait sa pièce, sans se soucier le moins du monde de reconstituer le
+milieu, prêtant les sentiments contemporains aux héros de l'antiquité,
+s'efforçant uniquement de peindre l'homme abstrait, l'homme
+métaphysique, selon la logique et la rhétorique du temps. Quand le drame
+romantique s'est produit, il a eu la prétention justifiée de rétablir
+les milieux; et, s'il a peu réussi à faire vivre les personnages exacts,
+il ne les a pas moins humanisés, en leur donnant des os et de la chair.
+Voilà donc une première conquête sur la convention, très certaine,
+très marquée. Et je n'indique que les grandes lignes; cela s'est fait
+lentement, avec toutes sortes de nuances, de batailles et de victoires.
+
+Aujourd'hui, nous en sommes là. La pièce historique, qui n'était qu'une
+dissertation dialoguée sur un sujet quelconque, devient de jour en jour
+une étude critique. Et c'est le moment qu'on choisit pour nous dire:
+«Restons dans la convention, la vérité historique est impossible.»
+Vraiment, c'est se moquer du monde. Le pis est que les critiques
+pratiques qui donnent de pareils conseils aux jeunes auteurs, les
+égarent absolument. Il faut toujours se reporter à l'expérience, à
+ce qui se passe sous nos yeux. Nous ne sommes même plus au temps où
+Alexandre Dumas accommodait l'histoire d'une si singulière et si
+amusante façon. Voyez ce qui a lieu, chaque fois qu'on reprend un de ses
+drames: ce sont des sourires, des plaisanteries, des chicanes dans les
+journaux. Cela ne supporte plus l'examen, et cela achèvera de tomber en
+poussière avant trente ans. Mais il y a plus: les critiques qui sont
+les champions enragés de la convention, ne laissent pas jouer un drame
+historique nouveau, sans l'éplucher soigneusement, sans en discuter
+la vérité, tellement ils sont emportés eux-mêmes par le courant de
+l'époque.
+
+Que se passe-t-il donc? Mon Dieu, une chose bien visible. C'est que
+nous devenons de plus en plus savants, c'est que ce besoin croissant
+d'exactitude qui nous pénètre malgré nous, se manifeste en tout, aussi
+bien au théâtre qu'ailleurs. Tel est le courant naturaliste dont je
+parle si souvent, et qui fait tant rire. Il nous pousse à toutes les
+vérités humaines. Quiconque voudra le remonter sera noyé. Peu importe la
+façon dont la vérité historique triomphera un jour sur les planches; la
+seule chose qu'on peut affirmer, c'est qu'elle y triomphera, parce que
+ce triomphe est dans la logique et dans la nécessité de notre âge.
+Prendre des exemples dans les pièces nouvelles pour démontrer que la
+vérité n'est pas commode à dire, c'est là une besogne puérile, une façon
+aisée de plaider son impuissance et ses terreurs. Il vaudrait mieux
+montrer ce que les pièces nouvelles apportent déjà de décisif au
+mouvement, appuyer sur les tâtonnements, sur les essais, sur tout cet
+effort si méritoire que nos jeunes auteurs, et M. Jules Claretie le
+premier, font en ce moment.
+
+La question est facile à résumer. Toutes les pièces historiques écrites
+depuis dix ans sont médiocres et ont fait sourire. Il y a évidemment
+là une formule épuisée. Les gasconnades d'Alexandre Dumas, les tirades
+splendides de Victor Hugo ne suffisent plus. Nous sentons trop à cette
+heure le mannequin sous la draperie. Alors, quoi? faut-il écouter les
+critiques qui nous donnent l'étrange conseil de refaire, pour réussir,
+les pièces de nos aînés que le public refuse? faut-il plutôt marcher en
+avant, avec les études historiques nouvelles, contenter peu à peu le
+besoin de vérité qui se manifeste jusque dans la foule illettrée?
+Évidemment, ce dernier parti est le seul raisonnable. C'est jouer sur
+les mots que de poser en axiome: Un auteur dramatique doit s'en tenir
+à la convention historique de son temps. Oui, si l'on veut; mais comme
+nous sortons aujourd'hui de toute convention historique, notre but doit
+donc être de dire la vérité historique au théâtre. Il ne s'agit que de
+choisir les sujets où l'on peut la dire.
+
+D'ailleurs, à quoi bon discuter? Les faits sont là. Notre drame
+historique ne serait pas malade, si le public mordait encore aux
+conventions. On est dans un malaise, on attend quelque oeuvre vraie qui
+fixera la formule. Faites des drames romantiques, à la Dumas ou à la
+Hugo, et ils tomberont, voilà tout. Cherchez plus de vérité, et vos
+oeuvres tomberont peut-être tout de même, si vous n'avez pas les épaules
+assez solides pour porter la vérité; mais vous aurez au moins tenté
+l'avenir. Tel est le conseil que je donne à la jeunesse.
+
+
+
+II
+
+M. Emile Moreau, un débutant, je crois, a fait jouer au Théâtre des
+Nations une pièce historique, intitulée: _Camille Desmoulins_. Cette
+pièce n'a pas eu de succès. On a reproché à _Camille Desmoulins_ de
+présenter une débandade de tableaux confus et médiocrement intéressants;
+on a ajouté que les personnages historiques, Danton, Robespierre, Hébert
+et les autres, perdaient beaucoup de leur hauteur et de leur vérité; on
+a blâmé enfin le bout d'intrigue amoureuse, une passion de Robespierre
+pour Lucile, qui mène toute l'action. Ces reproches sont justes.
+Seulement, les critiques qui défendent la convention au théâtre, ont
+profité de l'occasion pour exposer une fois de plus leur thèse des deux
+vérités, la vérité de l'histoire et la vérité de la scène. Voyons donc
+le cas.
+
+M. Emile Moreau, dit-on, a suivi l'histoire le plus strictement
+possible. Il a pris des morceaux à droite et à gauche, dans les
+documents du temps, et il les a intercalés entre des phrases à lui. Or,
+ces morceaux ont paru languissants. Donc, les documents vrais ne valent
+pas les fables inventées.
+
+Voilà un bien étrange raisonnement. Certes, oui, il est puéril d'aller
+faire un drame à coups de ciseaux dans l'histoire. Mais qui a jamais
+demandé de la vérité historique pareille? Les documents vrais
+sont seulement là comme le sol exact et solide sur lequel on doit
+reconstruire une époque. La grosse affaire, celle justement qui demande
+du talent, un talent très fort de déduction et de vie originale, c'est
+l'évocation des années mortes, la résurrection de tout un âge, grâce
+aux documents. Comme Cuvier, vous avez une dent, un os, et il vous faut
+retrouver la bête entière. Ici, l'imagination, j'entends le rêve, la
+fantaisie, ne peut que vous égarer. L'imagination, comme je l'ai dit
+ailleurs, devient de la déduction, de l'intuition; elle se dégage et
+s'élève, elle est l'opération la plus délicate et la plus merveilleuse
+du cerveau humain. Donc, dans un drame historique, comme dans un roman
+historique, on doit créer ou plutôt recréer les personnages et le
+milieu; il ne suffit pas d'y mettre des phrases copiées dans les
+documents; si l'on y glisse ces phrases, elles demandent à être
+précédées et suivies de phrases qui aient le même son. Autrement, il
+arrive en effet que la vérité semble faire des trous dans la trame
+inventée d'une oeuvre.
+
+Et nous touchons ici du doigt le défaut capital de _Camille Desmoulins_.
+Ce qui a eu un son singulier aux oreilles du public, c'est ce mélange
+extraordinaire de vérité et de fantaisie. J'ai lu que M. Emile Moreau
+se défendait d'avoir imaginé la passion de Robespierre pour Lucile;
+certains documents permettraient de croire à la réalité de cette
+passion. Je le veux bien. Mais, certainement, c'est forcer les textes
+que de baser sur le dépit de Robespierre la mort des dantonistes. Puis,
+quel étrange Robespierre, et quel Danton d'opéra-comique, et quel Hébert
+faussement drapé dans des guenilles! Tout cela est une fantaisie bâtie
+sur la légende révolutionnaire. On ne sent pas des hommes.
+
+Je répondrai donc aux critiques que, si le drame de M. Emile Moreau
+est tombé, c'est justement parce que la fantaisie y règne encore
+en maîtresse trop absolue. Les demi-mesures sont détestables en
+littérature. Voyez le gai mensonge de _la Dame de Monsoreau_, reprise
+dernièrement au théâtre de la Porte-Saint-Martin, ce mensonge qui se
+moque parfaitement de l'histoire: comme il a une logique qui lui
+est propre, comme il est complet en son genre, il intéresse. Voyez
+maintenant _Camille Desmoulins_, dont certaines parties sont aussi
+fausses, et dont d'autres parties contiennent textuellement des
+documents: la pièce n'est plus qu'un monstre, le mélange manque
+d'équilibre et arrive à ne contenter personne. Tel est le cas. Il est
+d'une bonne foi douteuse, en cette affaire, de vouloir faire payer les
+pots cassés à la formule naturaliste.
+
+Je conclurai en répétant que le drame historique est désormais
+impossible, si l'on n'y porte pas l'analyse exacte, la résurrection des
+personnages et des milieux. C'est le genre qui demande le plus d'étude
+et de talent. Il faut non seulement être un historien érudit, mais il
+faut encore être un évocateur nommé Michelet. La question de mécanique
+théâtrale est secondaire ici. Le théâtre sera ce que nous le ferons.
+
+
+
+III
+
+Il me reste à parler de deux gros drames, _la Convention nationale_ et
+_l'Inquisition_. Au Château-d'Eau, la _Convention nationale_ a tué par
+le ridicule le drame historique. En vérité, nos auteurs n'ont pas de
+chance avec l'histoire de notre Révolution. Ils ne peuvent y toucher
+sans ennuyer profondément ou sans faire rire aux éclats les spectateurs.
+Si l'on excepte _le Chevalier de Maison-Rouge_, qui pourrait aussi bien
+se passer sous Louis XIII que sous la Terreur, pas une pièce sur la
+Révolution, qu'elle soit signée d'un nom inconnu ou d'un nom connu, n'a
+remporté un véritable succès. Et cela s'explique aisément: la Révolution
+est encore trop voisine de nous, pour que notre système de mensonge,
+dans les pièces historiques, puisse lui être sérieusement appliqué. Ce
+mensonge va librement de Mérovée à Louis XV. Puis, dès qu'ils entrent
+dans la France contemporaine, qui commence à 89, les auteurs perdent
+pied fatalement, parce que nous ne pouvons plus adopter leurs
+calembredaines romantiques sur une époque dont nous sommes. Aussi
+n'a-t-on jamais risqué des drames historiques, en dehors du Cirque,
+sur Napoléon Ier, Charles X, Louis-Philippe, Napoléon III et les deux
+dernières Républiques. Le drame historique actuel, étant basé sur
+les erreurs les plus grossières, en est réduit à montrer au peuple
+l'histoire que le peuple ne connaît pas, uniquement parce qu'il peut
+alors la travestir à l'aise.
+
+L'épreuve est concluante, la possibilité du mensonge s'arrête à la
+Révolution. Pour que le drame historique s'attaquât à notre histoire
+contemporaine, il lui faudrait renouveler sa formule, chercher ses
+effets dans la vérité, trouver le moyen de mettre sur les planches
+les personnages réels dans les milieux exacts. Un homme de génie est
+nécessaire, tout bonnement. Si cet homme de génie ne naît pas bientôt,
+notre drame historique mourra, car il est de plus en plus malade, il
+agonise au milieu de l'indifférence et des plaisanteries du public.
+
+Quant à _l'Inquisition_, de M. Gelis, jouée au Théâtre des Nations,
+c'est un mélodrame noir qui arrive quarante ans trop tard. Cela ne vaut
+pas un compte rendu. Je n'en parlerais même pas, sans la mort terrible
+de M. Jean Bertrand, ce drame réel et poignant qui s'est joué à côté de
+ce mélodrame imbécile, et qui lui a donné une affreuse célébrité d'un
+jour.
+
+On se souvient des espérances qui avaient accueilli M. Bertrand, à son
+entrée comme directeur au Théâtre des Nations. Il semblait que notre
+République elle-même s'intéressât à l'affaire; des personnages puissants
+patronnaient, disait-on, le nouveau directeur; on allait enfin avoir
+une scène nationale, on élèverait les âmes, on élargirait l'idéal, on
+continuerait 1830, mais un 1830 républicain, qui achèverait devant le
+trou du souffleur la besogne commencée à la tribune de la Chambre.
+Hélas! M. Bertrand dort aujourd'hui dans la terre, empoisonné.
+
+C'était un honnête homme. Il avait cru à toutes les belles phrases, il
+arrivait réellement pour relever l'idéal avec des tirades patriotiques.
+Son idée était que notre jeune littérature attendait l'ouverture d'un
+théâtre républicain pour produire des chefs-d'oeuvre. Et il s'était mis
+ardemment à la besogne. Quelques mois ont suffi pour le désespérer et
+le tuer. Toutes ses tentatives échouaient; _Camille Desmoulins_ et _les
+Mirabeau_ étaient bien empruntés à notre Révolution, mais le public
+ne voulait pas de notre Révolution accommodée à cette étrange sauce;
+_Notre-Dame de Paris_ elle-même, qui aurait pu être une bonne
+affaire pour la direction, si elle s'était arrêtée à la cinquantième
+représentation, l'avait laissée, après la centième, dans des embarras
+d'argent. Jamais on n'a vu des ambitions plus généreuses aboutir si vite
+à une catastrophe plus lamentable.
+
+On dit que M. Bertrand avait la tête faible, qu'il n'était pas fait
+pour être directeur et qu'il a quitté la vie dans un désespoir d'enfant
+malade. Savons-nous de quelles espérances on l'avait grisé? Il comptait
+sûrement sur beaucoup d'appuis, qui lui ont fait défaut au dernier
+moment. A force d'entendre répéter, dans son milieu, que la littérature
+dramatique mourait faute d'un théâtre ouvert aux nobles tentatives, à
+force d'écouter ceux qui vivent d'un idéal nuageux et pleurnicheur, cet
+homme s'était lancé, en faisant appel à toutes les forces vives, dont on
+lui affirmait l'existence. On sait aujourd'hui les forces vives qui lui
+ont répondu. Il n'était pas plus mauvais directeur qu'un autre, il avait
+mis sur son affiche le nom de Victor Hugo, celui de M. Jules Claretie;
+il faisait appel aux jeunes, il était en somme le directeur qu'on avait
+voulu qu'il fût. Sans doute, à la dernière heure, il aurait pu montrer
+plus d'énergie devant son désastre. Mais pouvons-nous descendre dans
+cette conscience et dire sous quelle amertume cet homme a succombé!
+
+M. Bertrand ne s'est pas tué tout seul, il a été tué par les faiseurs de
+phrases qui se refusent à voir nettement notre époque de science et de
+vérité, par les chienlits politiques et romantiques qui se promènent
+dans des loques de drapeau, en rêvant de battre monnaie avec les
+sentiments nobles. S'il ne s'était pas cru soutenu par tout un
+gouvernement, s'il n'avait pas espéré devenir le directeur du théâtre
+de notre République, si on ne lui avait pas persuadé que tous les
+petits-fils de 1830 allaient lui apporter des chefs-d'oeuvre, il ne se
+serait sans doute jamais risqué dans une telle entreprise. La vérité,
+je le répète, est qu'il a été la victime de la queue romantique et des
+hommes politiques qui songent à régenter l'art. Ceux dont il attendait
+tout, ne lui ont rien donné. C'est alors qu'il a perdu la tête devant
+cet effondrement du patriotisme, de l'idéal, de toutes les phrases
+creuses dont on lui avait gonflé le coeur; du moment que l'idéal et le
+patriotisme ne faisaient pas recette, il n'avait plus qu'à disparaître.
+Et il s'est tué.
+
+Les autres vivent toujours, lui est mort. C'est une leçon.
+
+
+
+LE DRAME PATRIOTIQUE
+
+I
+
+La solennité militaire à laquelle l'Odéon nous a conviés me paraît
+pleine d'enseignements. Pour moi, le très grand succès que M. Paul
+Deroulède vient de remporter avec _l'Hetman_ prouve avant tout que le
+fameux métier du théâtre n'est point nécessaire, puisque voilà un drame
+en cinq actes, fort lourd, très mal bâti et complètement vide, qui a été
+acclamé avec une véritable furie d'enthousiasme.
+
+Le cas de M. Paul Deroulède est un des cas les plus curieux de notre
+littérature actuelle. Il s'est fait une jolie place dans les tendresses
+de la foule, en prenant la situation vacante de poète-soldat. Nous
+avions le soldat-laboureur, d'Horace Vernet; nous avons aujourd'hui le
+soldat-poète. Je viens de nommer Horace Vernet, ce peintre médiocre qui
+a été si cher au chauvinisme français. M. Paul Deroulède est en train de
+le remplacer. Ajoutez que nos désastres font en ce moment de l'armée
+une chose sacrée. Cela rend la position de poète-soldat absolument
+inexpugnable. Il est très difficile d'insinuer qu'il fait des vers
+médiocres, sans passer aussitôt pour un mauvais citoyen. On vous
+regarde, et on vous dit: «Monsieur, je crois que vous insultez l'armée!»
+
+Certes, M. Paul Deroulède fait bien mal les vers, mais il a de si beaux
+sentiments! Ah! les beaux sentiments, on ne se doute pas de ce qu'on
+peut en tirer, quand on sait les employer avec adresse. Ils sont une
+réponse à tout, ils sont «la tarte à la crème» de notre grand comique.
+«La pièce me paraît faible.--Mais l'honneur, Monsieur!--Il n'y a pas
+d'action du tout.--Mais la patrie, Monsieur!--L'intrigue recommence à
+chaque acte.--Mais le dévouement, Monsieur!--Enfin, je m'ennuie.--Mais
+Dieu, Monsieur! Vous osez dire que Dieu vous ennuie!» Cette façon
+d'argumenter est sans réplique. Il est certain que l'honneur, la patrie,
+le dévouement et Dieu sont des preuves écrasantes du génie poétique de
+M. Paul Deroulède.
+
+Et il faut voir le bonheur de la salle. Il y a bien quelques gredins
+parmi les spectateurs. Ceux-là applaudissent plus fort. C'est si bon de
+se croire honnête, de passer une soirée à manger de la vertu en tirades,
+quitte à reprendre le lendemain son petit négoce plus ou moins louche!
+Qu'importe l'oeuvre! Il suffit que l'auteur jette des gâteaux de miel au
+public. Le public se donne une indigestion de flatteries. Il est grand,
+il est noble, il est honnête. C'est un attendrissement général. Pas
+de vices, à peine un coquin en carton, qui est là pour servir de
+repoussoir. Bravo! bravo! que tout le monde s'embrasse, et que le
+mensonge dure jusqu'à minuit!
+
+La salle de l'Odéon tremblait sous l'ouragan des bravos. Chaque couplet
+patriotique était accueilli par des trépignements. Des personnes, je
+crois, ont été trouvées sous les bancs, évanouies de bonheur. La pièce
+n'existait plus, on se moquait bien de la pièce! La grande affaire était
+de guetter au passage les allusions à nos défaites et à la revanche
+future; et, dès qu'une allusion arrivait, la salle prenait feu, de
+l'orchestre au ceintre. Un monsieur en habit noir, un conférencier
+quelconque, aurait lu le drame devant le trou du souffleur que
+certainement l'effet aurait été le même. Et je pensais, assourdi par ce
+vacarme, que nous étions tous bien naïfs de chercher des succès dans
+l'amour de la langue et dans l'amour du vrai. Voilà M. Paul Deroulède
+qui passe du coup auteur dramatique, en criant simplement, le plus fort
+qu'il peut: «Je suis l'armée, je suis la vertu, l'honneur, la patrie, je
+suis les beaux sentiments!»
+
+Pauvres écrivains que nous sommes, quelle leçon! Je sais des poètes qui,
+depuis vingt ans, étudient l'art délicat de forger le vers français.
+Ceux-là ont à peine des succès d'estime. Je sais des auteurs dramatiques
+qui se mangent le cerveau pour trouver une nouvelle formule, pour
+élargir la scène française. Ceux-là sont bafoués, et on les jette au
+ruisseau. Les maladroits! Pourquoi ne battent-ils pas du tambour et ne
+jouent-ils pas du clairon? C'est si facile!
+
+La recette est connue. On sait à l'avance que tel beau sentiment doit
+provoquer telle quantité de bravos. On peut même doser le succès qu'on
+désire. Les modestes mettent le mot «patrie» cinq ou six fois; cela
+fait cinq ou six salves de bravos. Les vaniteux, ceux qui rêvent
+l'écroulement de la salle, prodiguent le mot «patrie», à la fin de
+toutes les tirades; alors, c'est un feu roulant, on est obligé de payer
+la claque double. Vraiment, la méthode est trop commode! Dans ces
+conditions, on se commande un succès, comme on se commande un habit.
+Cela rappelle les ténors qui n'ont pas de voix, et qui laissent
+aux cuivres de l'orchestre le soin d'enlever les hautes notes. La
+littérature n'est plus que pour bien peu de chose dans tout ceci.
+
+J'arrive à l'_Hetman_. Voici, en quelques lignes, le sujet du drame. Un
+roi polonais du dix-septième siècle, Ladislas IV, a soumis les Cosaques.
+Deux des vaincus, le vieux chef Froll-Gherasz et le jeune Stencko, sont
+même à la cour de ce roi, où se trouve aussi un traître, un parjure,
+Rogoviane. Ce dernier, qui rêve de devenir gouverneur de l'Ukraine,
+pousse les Cosaques à une révolte, et travaille de façon à ce que
+Stencko s'échappe pour être le chef des révoltés. Mais Froll-Gherasz
+n'approuve pas cette prise d'armes. Il accepte une mission du roi, celle
+de pacifier l'Ukraine, et il laisse à la cour sa fille Mikla comme
+otage. Stencko et Rogoviane, naturellement, aiment Mikla. Dès lors, la
+seule situation dramatique est celle du père et de l'amant, pris entre
+l'amour de la patrie et l'amour qu'ils éprouvent pour la jeune fille.
+Au dénoûment, la patrie l'emporte, Stencko et Mikla meurent, mais les
+Cosaques sont victorieux.
+
+La situation principale ne fait que se déplacer, pas davantage. D'abord,
+c'est Froll-Gherasz qui arrive dans un campement cosaque et qui adjure
+ses anciens soldats de ne pas recommencer une lutte insensée; mais,
+lorsque Stencko, en apprenant que Mikla est restée comme otage, refuse
+le commandement et retourne à la cour de Ladislas IV pour la sauver, le
+vieux chef oublie sa mission, oublie sa fille, et saisit le sabre de
+chef suprême, par amour de la patrie en larmes. Ensuite, c'est Stencko,
+qui veut enlever Mikla; là, apparaît Marutcha, une sorte de prophétesse
+qui conduit les Cosaques au combat, et Marutcha décide les jeunes gens à
+se sacrifier pour leur pays. Mikla reste à la cour afin d'endormir les
+soupçons de Ladislas. Enfin, le quatrième acte est vide d'action, on y
+voit simplement Froll-Gherasz préparant la victoire par des tirades
+sur les devoirs du soldat. Puis, au cinquième acte, nous retombons de
+nouveau dans l'unique situation, Stencko a été blessé, Mikla a été
+sauvée de l'échafaud par Rogoviane qui veut se faire aimer d'elle,
+et elle expire sur le corps de Stencko, elle tombe assassinée par le
+traître, lorsque celui-ci entend arriver les Cosaques vainqueurs.
+
+Je ne puis m'arrêter à discuter les détails, la maladresse de certaines
+péripéties. Le point de départ est singulièrement faible; ce père,
+qui laisse sa fille en otage, devrait se connaître et ne pas jouer si
+aisément les jours de son enfant. On n'est pas ému le moins du monde de
+la douleur de Froll-Gherasz, parce qu'en somme il a voulu cette douleur.
+Agamemnon sacrifiant Iphigénie est beaucoup plus grand. Mais ce qui me
+frappe surtout, c'est le cercle dans lequel tourne la pièce. Comme je
+l'ai dit en commençant, l'_Hetman_ a eu du succès, en dehors de toutes
+les règles. Il ne devait pas avoir de succès, puisque les critiques
+enseignent qu'une pièce ne peut réussir sans action, sans situations
+variées et combinées. Les cinq actes se répètent, et pourtant les bravos
+n'ont pas cessé une minute. Voilà un fait troublant pour les magisters
+du feuilleton. La seule explication raisonnable est que le succès de
+l'_Hetman_ n'est pas un succès littéraire, mais un succès militaire,
+ce qu'il ne faut pas confondre. Qu'un jeune auteur ait la naïveté de
+s'autoriser de l'exemple, d'écrire un drame où l'action ne marchera pas,
+où des actes entiers ne seront qu'une composition de rhétoricien sur
+un sujet quelconque; qu'il fasse cela, sans y mettre les fameux beaux
+sentiments, et nous verrons s'il ne remporte pas un échec honteux.
+
+Quelques observations de détails sur les personnages, avant de finir. Le
+roi Ladislas est stupéfiant. J'ignore si l'artiste qui joue le rôle est
+le seul coupable, mais on dirait vraiment un roi de féerie; on s'attend
+à chaque instant à voir son nez s'allonger brusquement, sous le coup de
+baguette de quelque méchante fée. Quant à la Marutcha, elle a trouvé une
+merveilleuse interprète dans madame Marie Laurent. Mais quel personnage
+rococo! combien peu elle tient à l'action, et comme chacune de ses
+tirades est attendue à l'avance! J'entendais une dame dire près de moi,
+en parlant de tous ces héros: «Ils crient trop fort.» Le mot est juste
+et contient la critique de la pièce. Personne ne parle dans ce drame,
+tout le monde y crie. On sort les oreilles cassées, et le fiacre qui
+vous emporte semble continuer les cahots des tirades, sur le pavé
+de Paris. Toute la nuit, Stencko a hurlé ses beaux sentiments à mes
+oreilles, tandis que le vieux Froll-Gherasz psalmodiait les siens d'une
+voix de basse. Le drame de M. Paul Deroulède est comme un corps d'armée
+qui défilerait dans ma rue. Je ferme ma fenêtre, agacé par le vacarme,
+qui m'empêche d'avoir deux idées justes l'une après l'autre.
+
+Je suis peut-être très sévère. M. Paul Deroulède est jeune et mérite
+tous les encouragements. Il a du talent, d'ailleurs. Je n'aime pas
+ce talent, voilà tout. Je crois qu'un peu de vérité dans l'art est
+préférable à tout ce tra la la des beaux sentiments. Les bonshommes en
+bois, même lorsque le bois est doré, ne font pas mon affaire. Je
+préfère à _l'Hetman_ un petit acte fin et vrai du Palais-Royal, _le Roi
+Candaule_, par exemple. Au moins, nous sommes là avec des créatures
+humaines. Qu'est-ce que c'est que Froll Gherasz? Un père et un patriote.
+Mais quel père et quel patriote? Nous n'en savons rien. Froll-Gherasz
+est une abstraction, il ressemble à un de ces personnages des anciennes
+tapisseries, qui ont une banderole dans la bouche, pour nous dire
+quels héros ils représentent. Pas d'observation, pas d'analyse, pas
+d'individualité. Le théâtre ainsi entendu remonte par delà la tragédie,
+jusqu'aux mystères du moyen âge.
+
+Ah! je suis bien tranquille, d'ailleurs. Ce n'est pas _l'Hetman_ qui
+ressuscitera le drame historique. Il est un exemple de la pauvreté et
+de la caducité du genre. Laissez passer cette tempête de bravos
+patriotiques, laissez refroidir ces tirades, et vous vous trouverez en
+face d'un drame dans le genre des drames, aujourd'hui glacés, de Casimir
+Delavigne, beaucoup moins bien fait et d'un ennui mortel.
+
+
+
+II
+
+Je viens de dire mon opinion sur les drames patriotiques. Je ne nie
+pas l'excellente influence que ces sortes de pièces peuvent avoir sur
+l'esprit de l'armée française; mais, au point de vue littéraire, je les
+considère comme d'un genre très inférieur. Il est vraiment trop aisé de
+se faire applaudir, en remuant avec fracas les grands mots de patrie,
+d'honneur, de liberté. Il y a là un procédé adroit, mais commode, qui
+est à la portée de toutes les intelligences.
+
+Voici, par exemple, un jeune homme, M. Charles Lomon. On me dit qu'il a
+écrit à vingt-deux ans le drame: _Jean Dacier_, joué solennellement à
+la Comédie-Française. La grande jeunesse du débutant me le rend très
+sympathique, et j'ai écouté la pièce avec le vif désir de voir se
+révéler un homme nouveau.
+
+Mais, quoi! avoir vingt-deux ans, et écrire _Jean Dacier!_ Vingt-deux
+ans, songez donc! l'âge de l'enthousiasme littéraire, l'âge où l'on rêve
+de fonder une littérature à soi tout seul! Et refaire un mauvais drame
+de Ponsard, une pièce qui n'est ni une tragédie ni un drame romantique,
+qui se traîne péniblement entre les deux genres!
+
+Je m'imagine M. Lomon à sa table de travail. Il a vingt-deux ans,
+l'avenir est à lui. Dans le passé, il y a deux formes dramatiques usées,
+la forme classique et la forme romantique. Avant tout, M. Lomon devait
+laisser ces guenilles dans le magasin des accessoires, aller devant lui,
+chercher, trouver une forme nouvelle, aider enfin de toute sa jeunesse
+au mouvement contemporain. Non, il a pris les guenilles, il les a
+prises même sans passion littéraire, car il les a mêlées, il a lâché
+de rafraîchir toutes ces vieilles draperies des écoles mortes pour les
+jeter sur les épaules de ses héros. Une tragédie glaciale, un drame
+échevelé, passe encore! on peut être un fanatique; mais une oeuvre
+mixte, un raccommodage de tous les débris antiques, voilà ce qui m'a
+fâché!
+
+Il est inutile d'avoir vingt-deux ans pour écrire une oeuvre pareille.
+Cela me consterne que l'auteur n'ait que vingt-deux ans; j'aurais
+compris qu'il en eût au moins cinquante. Serait-il donc vrai que les
+débutants, même ceux qui ont soif d'originalité et de nouveauté, se
+trouvent fatalement condamnés à l'imitation? Peut-être M. Lomon ne
+s'est-il pas aperçu des emprunts qu'il a faits de tous les côtés, du
+cadre vermoulu dans lequel il a placé sa pièce, des lieux communs qui
+y traînent, de la fille bâtarde, en un mot, dont il est accouché. La
+jeunesse n'a pas conscience des heures qu'elle perd à se vieillir.
+
+Je sais que le patriotisme répond atout. M. Lomon a écrit un drame
+patriotique, cela ne suffit-il pas à prouver l'élan généreux de sa
+jeunesse? Je dirai une fois encore que le véritable patriotisme, quand
+on fait jouer une pièce à la Comédie-Française, consiste avant tout
+à tâcher que cette pièce soit un chef-d'oeuvre. Le patriotisme de
+l'écrivain n'est pas le même que celui du soldat. Une oeuvre originale
+et puissante fait plus pour la patrie que de beaux coups d'épée, car
+l'oeuvre rayonne éternellement et hausse la nation au-dessus de toutes
+les nations voisines. Quand vous aurez fait crier sur la scène: _Vive la
+France!_ ce ne sera là qu'un cri banal et perdu. Quand vous aurez écrit
+une oeuvre immortelle, vous aurez réellement prolongé la vie de la
+France dans les siècles. Que nous reste-t-il de la gloire des peuples
+morts? Il nous reste des livres.
+
+_Jean Dacier_ est, paraît-il, une oeuvre républicaine. Je demande à
+en parler comme d'une oeuvre simplement littéraire. Le sujet est
+l'éternelle histoire du paysan vendéen qui se fait soldat de la
+République et qui se retrouve en face de ses anciens seigneurs,
+lorsqu'il est devenu capitaine. Naturellement, Jean aime la comtesse
+Marie de Valvielle, et naturellement aussi il se montre deux fois
+magnanime envers son ennemi et rival, Raoul de Puylaurens, le cousin de
+la jeune dame. L'originalité de la pièce consiste dans le noeud même du
+drame. Jean retrouve la comtesse juste au moment où elle passe dans
+la légendaire charrette pour aller à l'échafaud. Or, un homme peut la
+sauver en l'épousant. Jean lui offre son nom, et la comtesse accepte,
+en croyant qu'il agit pour le compte de Raoul. On comprend le parti
+dramatique que M. Lomon a pu titrer de cette situation: une comtesse
+mariée à un de ses anciens domestiques, se révoltant, puis finissant par
+l'aimer au moment où il a donné pour elle jusqu'à sa vie.
+
+Je ne chicanerai pas l'auteur sur ce mariage singulier. Il peut se faire
+qu'on trouve dans l'histoire de l'époque un fait semblable; seulement,
+il ne s'agissait certainement pas d'une femme de la qualité de
+l'héroïne. N'importe, il faut accepter ce mariage, si étrange qu'il
+soit. Ce qui est plus grave, c'est la création même du personnage.
+
+Voici Jean Dacier, un paysan qui s'est instruit et qui représente
+l'homme nouveau. Il n'a pas une tache, il est grand, héroïque, sublime.
+Quand il a épousé la comtesse pour la sauver, et qu'elle l'écrase de son
+mépris, c'est à peine s'il laisse percer une révolte. Il fait échapper
+une première fois son rival Raoul, qu'il tient entre ses mains. A l'acte
+suivant, la situation recommence: Raoul tombe de nouveau à sa merci, et,
+cette fois, non seulement Jean le fait évader, mais encore il lui donne
+rendez-vous le lendemain sur le champ de bataille, et, en donnant ce
+rendez-vous, il trahit les siens, car l'attaque devait rester secrète.
+Jean passe devant un conseil de guerre, et on le fusille, pendant que
+Marie se lamente.
+
+Vraiment, il est bon d'être un héros, mais il y a des limites. En temps
+de guerre, ouvrir continuellement la porte aux prisonniers, cela ne
+s'appelle plus de la grandeur d'âme, mais de la bêtise. Pour que nous
+nous intéressions aux pantins sublimes, il faut leur laisser un peu
+d'humanité sous la pourpre et l'or dont on les drape. On finit par
+sourire de ces héros magnanimes qui ne s'emparent de leurs ennemis que
+pour les relâcher. Il y a là une fausse grandeur dont on commence, au
+théâtre, à sentir le côté grotesque.
+
+Le pis est qu'on s'intéresse médiocrement, à Jean Dacier. Cette façon de
+sauver une femme en l'épousant, le met dans une position singulièrement
+fausse. Il se conduit en enfant. La seule chose qu'il aurait à faire,
+après avoir arraché Marie à la guillotine, ce serait de la saluer et de
+lui dire: «Madame, vous êtes libre. Vous me devez la vie, je vous confie
+mon honneur.» Mais alors toutes les querelles dramatiques du second acte
+et du troisième n'existeraient pas. La situation est si bien sans issue
+que Jean meurt à la fin avec une résignation de mouton, pour finir la
+pièce. Cette mort est également amenée par une péripétie trop enfantine.
+Jean, ce lion superbe, trahit les siens sans paraître se douter un
+instant de ce qu'il fait, ce qui rapetisse tout le dénoûment.
+
+Quant à la comtesse, elle est bâtie sur le patron des héroïnes, avec
+trop de mépris et trop de tendresse à la fois. Lorsque Jean l'a sauvée,
+elle se montre d'une cruauté monstrueuse, blessant inutilement son
+libérateur, se conduisant d'une si sotte façon qu'elle mériterait
+simplement une paire de gifles, malgré toute sa noblesse. Puis, au
+dernier acte, elle se pend au cou de Jean et lui déclare qu'elle
+l'adore. Le quatrième acte a suffi pour changer cette femme. C'est
+toujours le même système, celui des pantins que l'on déshabille et que
+l'on rhabille à sa fantaisie, pour les besoins de son oeuvre. Marie a
+compris la grandeur de Jean, et cela suffit: elle est comme frappée par
+la baguette d'un enchanteur, la couleur de ses cheveux elle-même a dû
+changer.
+
+Je ne parle point des autres personnages, de ce Raoul de Puylaurens,
+qui passe sa vie à tenir son salut de son rival, ni du conventionnel
+Berthaud, qui traverse l'action en récitant des tirades énormes. Oh!
+les tirades! elles pleuvent avec une monotonie désespérante dans _Jean
+Dacier_. On essuie une trentaine de vers à la file, on courbe le dos
+comme sous une averse grise, on croit en être quitte; pas du tout,
+trente autres vers recommencent, puis trente autres, puis trente autres.
+Imaginez une grande plaine plate, sans un arbre, sans un abri, que
+l'on traverse par une pluie battante. C'est mortel. Je préfère, et de
+beaucoup, les vers rocailleux de M. Parodi. Que dirai-je du style? Il
+est nul. Nous avons, à l'heure présente, cinquante poètes qui font mieux
+les vers que M. Lomon. Ce dernier versifie proprement, et c'est tout. Il
+tient plus de Ponsard que de Victor Hugo.
+
+Je me montre très sévère, parce que _Jean Dacier_ a été pour moi une
+véritable désillusion. Comme j'attaquais vivement le drame historique,
+on m'avait fait remarquer qu'on pouvait très bien appliquer à l'histoire
+la méthode d'analyse qui triomphe en ce moment, et renouveler ainsi
+absolument le genre historique au théâtre. Il est certain que, si des
+poètes abandonnent le bric-à-brac romantique de 1830, les erreurs et les
+exagérations grossières qui nous font sourire aujourd'hui, ils pourront
+tenter la résurrection très intéressante d'une époque déterminée. Mais
+il leur faudra profiter de tous les travaux modernes, nous donner
+enfin la vérité historique exacte, ne pas se contenter de fantoches et
+ressusciter les générations disparues. Rude besogne, d'une difficulté
+extrême, qui demanderait des études considérables.
+
+Or, j'avais cru comprendre que le _Jean Dacier_, de M. Lomon, était une
+tentative de ce genre. Et quelle surprise, à la représentation! Ça, de
+l'histoire, allons donc! C'est un placage, exécuté même par des mains
+maladroites. Pas un des personnages ne vit de la vie de l'époque. Ils se
+promènent comme des figures de rhétorique, ils n'ont que la charge
+de réciter des morceaux de versification. Et le milieu, bon Dieu! Ce
+village breton, où Berthaud vient procéder aux enrôlements volontaires,
+cette mairie de Nantes où l'on marie les comtesses qui vont à la
+guillotine, seraient à peine suffisants pour la vraisemblance d'un
+opéra-comique. Vraiment, _Jean Dacier_ sera un bon argument pour les
+défenseurs du drame historique! Il achève le genre, il est le coup de
+grâce.
+
+Je songeais à _la Patrie en danger_, de MM. Edmond et Jules de Concourt.
+Voilà, jusqu'à présent, le modèle du genre historique nouveau, tel que
+je l'exposais tout à l'heure. Aussi les directeurs ont-il tremblé devant
+une oeuvre qui avait le vrai parfum du temps, et les auteurs ont ils
+dû publier la pièce, en renonçant à la faire jouer. Il y aurait un
+parallèle bien curieux à établir entre _la Patrie en danger_ et _Jean
+Dacier_; les deux sujets se passent à la même époque et ont plus d'un
+point de ressemblance. La première est une oeuvre de vérité, tandis que
+la seconde est faite «de chic», comme disent les peintres, uniquement
+pour les besoins de la scène.
+
+Au demeurant, la salle a failli craquer sous les applaudissements, le
+premier soir. Vive la France!
+
+
+
+III
+
+J'arrive au _Marquis de Kénilis_, le drame en vers que M. Lomon a fait
+jouer au théâtre de l'Odéon. Je n'analyserai pas la pièce. A quoi bon?
+Le sujet est le premier venu. Il se passe en Bretagne, à l'époque de la
+Révolution, ce qui permet d'y prodiguer les mots de patrie, d'honneur,
+de gloire, de victoire. Nous y voyons l'éternelle intrigue des
+drames faits sur cette époque: un enfant du peuple aimant une fille
+d'aristocrate, devenant plus tard capitaine, puis épousant la demoiselle
+ou mourant pour elle. La situation forte consiste à mettre le capitaine
+entre son amour et son devoir; il ouvre en mer un pli cacheté qui lui
+ordonne de fusiller le père de sa bien-aimée; heureusement, ce père se
+fait tuer noblement, ce qui simplifie la question. Qu'importe le sujet,
+d'ailleurs! La prétention des poètes comme M. Lomon est d'écrire de
+beaux vers et de pousser aux belles actions.
+
+Hélas! les vers de M. Lomon sont médiocres. Beaucoup ont fait sourire.
+Les meilleurs frappent l'oreille comme des vers connus; on les a
+certainement lus ou entendus quelque part, ils circulent dans l'école,
+tout le monde s'en est servi. Ne serait-il pas temps de chercher une
+poésie, en dehors de l'école lyrique de 1830? Je me borne à un souhait,
+car je ne vois rien de possible dans la pratique. Ce que je sens, c'est
+que tous nos poètes répètent Musset, Hugo, Lamartine ou Gautier, et
+que les oeuvres deviennent de plus en plus pâles et nulles. Nous avons
+aujourd'hui une fin d'école romantique aussi stérile que la fin d'école
+classique qui a marqué le premier empire.
+
+Pendant qu'on jouait l'autre soir _le Marquis de Kénilis_, je pensais
+à un poète de talent, à Louis Bouilhet, qu'on oublie singulièrement
+aujourd'hui. Celui-là se produisait encore à son heure, et il est telle
+de ses oeuvres qui a de la force et même une note originale. Eh bien, si
+personne ne songe plus aujourd'hui à Louis Bouilhet, si aucun théâtre ne
+reprend ses pièces, quel est donc l'espoir de M. Lomon en chaussant des
+souliers qui ont mené à l'oubli des poètes mieux doués que lui, et venus
+en tout cas plus tôt dans une école agonisante? Quel est cet entêtement
+de faire du vieux neuf, de ramasser les rognures d'hémistiches qui
+traînent, et dont le public lui-même ne veut plus?
+
+On répond par la dévotion à l'idéal. En face de notre littérature
+immonde, à côté de nos romans du ruisseau, il faut bien que des jeunes
+gens tendent vers les hauteurs et produisent des oeuvres pour enflammer
+le patriotisme de la nation. Nous autres naturalistes, nous sommes le
+déshonneur de la France; les poètes, M. Lomon et d'autres, sont chargés
+devant l'Europe d'honorer le pays et de le remettre à son rang. Ils
+consolent les dames, ils satisfont les âmes fières, ils préparent à la
+République une littérature qui sera digne d'elle.
+
+Ah! les pauvres jeunes gens! S'ils sont convaincus, je les plains. J'ai
+déjà dit que je regardais comme une vilaine action de voler un succès
+littéraire, en lançant des tirades sur la patrie et sur l'honneur. Cela
+vraiment finit par être trop commode. Le premier imbécile venu se fera
+applaudir, du moment où la recette est connue. Si les mots remplacent
+tout, à quoi bon avoir du talent?
+
+Et puis, causons un peu de cette littérature qui relève les âmes. Où
+sont d'abord les âmes qu'elle a relevées? En 1870, nous étions pleins
+de patriotisme contre la Prusse; un peu de science et un peu de vérité
+auraient mieux fait notre affaire. J'ai remarqué que les dames qui
+travaillaient dans l'idéal, étaient le plus souvent des dames très
+émancipées. Au fond de tout cela, il y a une immense hypocrisie, une
+immense ignorance. Je ne puis ici traiter la question à fond. Mais il
+faut le déclarer très nettement: la vérité seule est saine pour les
+nations. Vous mentez, lorsque vous nous accusez de corrompre, nous qui
+nous sommes enfermés dans l'étude du vrai; c'est vous qui êtes les
+corrupteurs, avec toutes les folies et tous les mensonges que vous
+vendez, sous l'excuse de l'idéal. Vos fleurs de rhétorique cachent des
+cadavres. Il n'y a, derrière vous, que des abîmes. C'est vous qui avez
+conduit et qui conduisez encore les sociétés à toutes les catastrophes,
+avec vos grands mots vides, avec vos extases, vos détraquements
+cérébraux. Et ce sera nous qui les sauverons, parce que nous sommes la
+vérité.
+
+N'est-ce pas la chose la plus attristante qu'on puisse voir? Voilà un
+jeune homme, voilà M. Lomon, Il débute, il a peut-être une force en lui.
+Eh bien, il commence par s'enfermer dans une formule morte; il fait du
+romantisme, à l'heure où le romantisme agonise. Ce n'est pas tout, il
+croit qu'il sauve la France, parce qu'il vient corner les mots de patrie
+et d'honneur dans une salle de théâtre, parce qu'il invente une intrigue
+puérile et qu'il écrit de mauvais vers. Et le pis, c'est qu'il se
+montrera dédaigneux pour nous, c'est que ses amis mentiront au point
+de nous traiter en criminels et d'insinuer que sa pauvre pièce est une
+revanche du génie français!
+
+J'ai d'autres désirs pour notre jeunesse. Je la voudrais virile et
+savante. D'abord, elle devrait se débarrasser des folies du lyrisme,
+pour voir clair dans notre époque. Ensuite, elle accepterait les
+réalités, elle les étudierait, au lieu d'affecter un dégoût enfantin. A
+cette condition seule, nous vaincrons. Le vrai patriotisme est là, et
+non dans des déclamations sur la patrie et la liberté. Jamais je n'ai
+vu un spectacle plus comique ni plus triste: tout un gouvernement
+républicain convoqué à l'Odéon, des ministres, des sénateurs, des
+députés, pour y entendre un coup de canon. Eh! bonnes gens, ce n'est pas
+la formule romantique, c'est la formule scientifique qui a établi et
+consolidé la République en France!
+
+
+
+IV
+
+Personne n'ignore qu'Attila, c'est M. de Bismark. Du moins, nul doute
+ne peut nous rester à cet égard, après la première représentation des
+_Noces d'Attila_, le drame en quatre actes que M. Henri de Bornier a
+fait jouer à l'Odéon. La salle l'a compris et a furieusement applaudi
+les passages où les alexandrins du poète, en rangs pressés, font
+aisément mordre la poussière aux ennemis de la France. Je n'insiste pas.
+
+Mais ce que je veux répéter encore, c'est ce que j'ai déjà dit à propos
+de _l'Hetman_ et de _Jean d'Acier_. Pour un poète, l'oeuvre vraiment
+patriotique est de laisser un chef-d'oeuvre à son pays. Molière, qui n'a
+pas agité de drapeaux, qui n'a pas joué des fanfares devant sa baraque
+avec les mots d'honneur et de patrie, reste la souveraine gloire de
+notre nation; et il a vaincu toutes les nations voisines, sur le champ
+de bataille du génie. Nous triomphons continuellement par lui. Quant à
+cet autre prétendu patriotisme, à ce boniment qui jongle avec de grands
+mots, qui enlève les applaudissements d'une salle par des tirades, il
+n'est pas autre chose qu'une spéculation plus ou moins consciente. Il
+y a une improbité littéraire absolue à faire ainsi acclamer des
+vers médiocres. C'est mettre le chauvinisme sur la gorge des gens:
+applaudissez, ou vous êtes de mauvais citoyens. C'est forcer le succès
+et bâillonner la critique, c'est se faire sacrer grand homme à bon
+compte, en déplaçant la question du talent et de la morale. Voilà ce que
+je répéterai chaque fois que j'aurai assisté à un de ces succès où il
+est impossible de juger le véritable mérite d'un auteur.
+
+Je me sens donc, dès l'abord, très gêné devant la nouvelle oeuvre de M.
+de Bornier, car il semble avoir compté sur nos bons sentiments pour que
+nous la considérions comme une oeuvre noble et vengeresse. Moi qui la
+trouve beaucoup trop noble et insuffisamment vengeresse, je demande
+avant tout de négliger le patriotisme, dans une question où il n'a que
+faire, et de juger le drame au strict point de vue dramatique.
+
+Voici le sujet, brièvement. Attila, après sa campagne dans les
+Gaules, campe au bord du Danube, où il attend la fille de l'empereur
+Valentinien, qu'il a fait demander en mariage. Il traîne derrière lui
+tout un troupeau de prisonniers, dans lequel se trouvent le roi des
+Burgondes, Herric, et sa fille Hildiga, sans compter une Parisienne, une
+femme du peuple, Gerontia. En outre, un général franc, Walter, qui aime
+Hildiga, commet l'imprudence de se présenter pour traiter de sa rançon
+et de celle de son père. Attila prend l'argent et le retient prisonnier.
+Puis, le drame se noue, dès que Maximin, ambassadeur de Rome, vient
+annoncer à Attila que l'empereur lui refuse sa fille. Attila, exaspéré,
+veut épouser Hildiga, je n'ai pas trop compris pourquoi; il l'aime sans
+doute, mais l'outrage de Valentinien n'avait rien à voir là dedans.
+D'ailleurs, non content de désespérer Hildiga par sa proposition, il
+pousse le raffinement jusqu'à vouloir être aimé devant tous; et
+il menace la jeune fille de massacrer son père, son amant, ses
+compatriotes, si elle ne feint pas pour sa personne la passion la plus
+aveugle. Hildiga doit accepter. Herric, Gérontia, d'autres encore la
+maudissent, sans qu'elle puisse relever la tête. Walter seul croit
+toujours en elle, et Attila finit par le faire décapiter devant Hildiga,
+qui se contente de se couvrir le visage de ses mains. Enfin, au
+dénoûment, lorsqu'il vient la retrouver dans la chambre nuptiale, la
+jeune épouse le tue d'un coup de hache.
+
+Tel est, en gros, le drame. Dans une étude qu'il a publiée sur son
+oeuvre, M. de Bornier a écrit ceci: «L'idée des _Noces d'Attila_ est
+fort simple; tout vainqueur se détruit lui-même par l'abus de sa
+victoire, voilà l'idée philosophique; un tigre veut manger une gazelle,
+mais la gazelle se fâche, voilà le fait dramatique.» Acceptons cela, et
+examinons la mise en oeuvre.
+
+M. de Bornier ne nous a pas montré du tout un vainqueur se détruisant
+par l'abus de sa victoire, car Attila meurt d'un accident en pleines
+conquêtes, au milieu de ses armées victorieuses. Reste la fable du tigre
+et de la gazelle. J'admets que Hildiga soit une gazelle; ailleurs, M.
+de Bornier l'appelle une colombe; c'est plus tendre encore, et cela
+convient mieux aux grâces bien portantes de mademoiselle Rousseil. Mais
+quant au tigre, il est vraiment trop bon enfant et trop rageur à la
+fois. Je demande à m'expliquer longuement sur son compte.
+
+Cette figure d'Attila emplit le drame, et c'est, en somme, juger
+l'oeuvre que de l'étudier. M. de Bornier paraît avoir voulu reconstituer
+autant que possible la figure historique d'Attila, telle que nous la
+montrent les rares documents historiques. Son barbare est civilisé,
+l'homme de guerre est doublé en lui d'un diplomate aussi rusé que peu
+scrupuleux. Seulement, à côté de quelques traits acceptables, quelle
+étrange résurrection de ce terrible conquérant! Tout le monde l'insulte
+pendant quatre actes. Les prisonniers, Herric, Hildiga, Gerontia,
+Walter, d'autres encore, défilent devant lui, en lui jetant à la face
+les plus sanglantes injures, sans qu'il se mette une seule fois dans une
+bonne et franche colère. Ce n'est pas tout, Maximin vient le braver au
+nom de Rome, avec un étalage d'insolence lyrique, et il se contente de
+lutter de lyrisme avec l'insulteur. De temps à autre, il est vrai, il se
+dresse sur la pointe des pieds, en disant: «C'est trop de hardiesse!»
+Mais il s'en lient la, les hardiesses continuent, les plus humbles lui
+lavent la tête, on le traite à bouche que veux-tu de bourreau, de tyran,
+d'assassin; une vraie cible aux tirades patriotiques de chacun, un
+fantoche criblé de vers, lardé des mots de patrie et d'honneur. Ah! la
+bonne ganache de barbare! A coup sûr, le tigre ne s'est pas défendu
+contre M. de Bornier, qui, avant de le faire manger par sa gazelle, l'a
+accommodé sans péril à la sauce des beaux sentiments.
+
+Cet Attila est donc un brave homme. Ajoutons qu'il a des mouvements
+d'humeur. Ainsi, s'il tolère autour de lui les gens qui l'injurient,
+il fait crucifier ceux de ses soldats qui gardent le silence; voir
+l'épisode du premier acte. D'autre part, il donne l'ordre de couper le
+cou de Walter, dans un moment de vivacité; mais, en vérité, ce Walter a
+bien mérité son sort; on n'«embête» pas un tyran à ce point, le moindre
+tigre en chambre n'aurait certainement pas attendu d'être provoqué deux
+fois. La bonhomie imbécile de Géronte, jointe à la folie meurtrière de
+Polichinelle, voilà l'Attila de M. de Bornier. Dès qu'il a besoin de
+faire injurier son despote, le poète l'asseoit sur son trône et le tient
+immobile et patient, tant que la tirade se développe. Ensuite, il pousse
+un ressort, et le pantin lâche le fameux: «C'est trop de hardiesse!» Une
+seule fois, le pantin tue un homme, non pas parce que cet homme lui dit
+depuis huit heures du soir des choses excessivement désagréables, mais
+parce qu'il abuse de sa situation de noble prisonnier et de belle âme
+pour vouloir lui prendre sa femme. C'en est trop, le tigre est dans le
+cas de légitime défense.
+
+Je me laisse aller à la plaisanterie. Mais, en vérité, comment prendre
+au sérieux une pareille psychologie. Voilà le grand mot lâché: Toute
+cette tragédie, déguisée en drame romantique, est d'une psychologie
+enfantine. Essayez un instant de reconstituer les mouvements d'âme des
+personnages, de savoir à quelle logique ils obéissent, et vous arriverez
+à une analyse stupéfiante. Nous sommes ici dans une abstraction
+quintessenciée. Ce n'est plus la machine intellectuelle si bien réglée
+du dix-septième siècle. C'est un casse-cou continuel au milieu de nos
+idées modernes habillées à l'antique. On est en l'air, partout et nulle
+part, parmi des ombres qui cabriolent sans raison, qui marchent tout
+d'un coup la tête en bas, sans nous prévenir. Les personnages sont
+extraordinaires, mais ils pourraient être plus extraordinaires encore,
+et il faut leur savoir gré de se modérer, car il n'y a pas de raison
+pour qu'ils gardent le moindre grain de bon sens. Nous sommes dans le
+sublime.
+
+Oui, dans le sublime, tout est là. M. de Bornier lape à tous coups dans
+le sublime. Ses personnages sont sublimes, ses vers sont sublimes. Il
+y a tant de sublime là dedans, qu'à la fin du quatrième acte, j'aurais
+donné volontiers trois francs d'un simple mot qui ne fût pas sublime.
+Mais c'est justement au quatrième acte que le sublime déborde et vous
+noie. Ainsi je n'ai pas parlé d'Ellak, ce fils d'Attila qui a le coeur
+tendre et qui veut sauver Hildiga; quand il comprend, dans la chambre
+nuptiale, qu'elle va tuer son père, il est torturé par la pensée de
+prévenir celui-ci et de la livrer ainsi à sa fureur; mais Attila parle
+justement de faire mourir la mère d'Ellak pour une faute ancienne, et
+alors le jeune homme n'hésite plus, il livre son père à Hildiga pour
+sauver sa mère. Sublime, vous dis-je, sublime! Si ce n'était pas
+sublime, ce serait bête.
+
+Et quel coup de sublime encore que le dénoûment! Attila raconte à
+Hildiga le rêve qu'il a fait, en la voyant en vierge qui foulait au pied
+le serpent. Hildiga, flairant un piège, lui répond par un autre songe:
+elle a rêvé qu'elle l'assassinait d'un coup de sa hache. Vous croyez
+qu'Attila va se méfier et prendre ses précautions avec cette faible
+femme qu'il peut écraser d'une chiquenaude. Allons donc! Il passe avec
+elle derrière un rideau, et nous l'entendons tout de suite glousser
+comme un poulet qu'on égorge. C'est sublime!
+
+Le sublime, voilà la seule excuse, à ce point de dédain absolu pour tout
+ce qui est vrai et humain. D'ailleurs, M. de Bornier ne se défend
+pas d'avoir voulu se mettre en dehors de l'humanité. «Après bien des
+hésitations, dit-il, j'ai choisi le temps et le personnage d'Attila,
+précisément parce que le temps est obscur et le personnage peu connu.»
+Il insiste beaucoup sur ce point que personne ne peut pénétrer une âme
+comme celle d'Attila. Le despote lui-même, en parlant de l'histoire, dit
+qu'elle pourra le condamner, mais non pas le connaître.
+
+Dès lors, le poète est libre, il va se permettre toutes les gambades
+sur le dos d'Attila. Et c'est ainsi qu'il nous a donné ce stupéfiant
+barbare, qui a des allures de romantique de 1830, qui rappelle ces
+personnages d'un drame de Ponson du Terrail, je crois, disant: «Nous
+autres, gens du moyen âge...» Oui, Attila se traite lui même de barbare,
+parle de l'histoire et de la décadence, prédit tout ce qui doit arriver,
+porte sur ses actions les jugements que nous portons aujourd'hui. Et il
+n'y a pas qu'Attila, les autres personnages ne sont également que des
+chienlits modernes, lâchés dans une action baroque, et s'y conduisant
+avec nos idées et nos moeurs. Tous les mensonges sont accumulés: non
+seulement la psychologie de ces marionnettes est absurde, mais encore le
+drame est d'une fausseté absolue, comme histoire et comme humanité.
+
+Que reste-il? une fable, un sujet quelconque, auquel un poète dramatique
+a accroché des vers. Imaginez-vous un arbre planté en l'air, sans racine
+dans le sol, et dont les bras morts portent des drapeaux. Cela claque
+dans le vide, et le peuple applaudit.
+
+Dès lors, j'en suis amené à ne plus juger que les vers de M. de Bornier.
+Je sais des poètes qui se sont indignés. Ils refusent à l'auteur des
+_Noces d'Attila_ le don de poésie. Cela me touche moins. Au théâtre,
+dans une étude de caractères et de passions, j'estime que le lyrisme est
+un don bien dangereux. Mais il est certain que M. de Bornier obtient
+une étrange cuisine, en passant tour à tour du procédé de Corneille au
+procédé de Victor Hugo. Cela me choque surtout parce que je ne crois pas
+à une alliance possible entre des maîtres de tempéraments différents.
+Les auteurs de juste milieu, ceux qui ont eu, comme Casimir Delavigne,
+l'ambition de concilier les extrêmes, ne sont jamais parvenus qu'à un
+talent bâtard et neutre n'ayant plus de sexe. C'est un peu le cas de M.
+de Bornier.
+
+Le directeur de l'Odéon a monté le drame richement. Mais franchement,
+malgré ses soins et l'argent qu'il a dépensé, rien n'est plus triste ni
+plus laid que le défilé de ces costumes baroques, qu'on nous donne comme
+exacts. Il y a là une orgie de cheveux, de barbes et de moustaches,
+de l'effet le plus extravagant. Du côté des Francs, tout le monde est
+blond, un ruissellement de filasse; du côté des Huns, tout le monde est
+brun, des poils trempés dans de l'encre et balafrant les visages comme
+des traits de cirage. C'est enfantin et lugubre. Quant à l'exactitude,
+elle me fait un peu sourire. Elle doit ressembler au respect historique
+de M. de Bornier. Ainsi, on a mis un entonnoir sur la tête de M. Marais.
+C'est très bien. Mais alors je déclare cela faible comme imagination. Du
+moment qu'on avait recours aux ustensiles de cuisine, je me plains qu'on
+n'ait pas coiffé M. Pujol d'une casserole et M. Dumaine d'un moule
+à pâtisserie. Remarquez que nous n'aurions pas réclamé, et que cela
+peut-être aurait été plus joli.
+
+On me trouvera sans doute bien sévère pour M. de Bornier. La vérité
+est que nous n'avons pas le crâne fait de même. Il me paraît être la
+négation de l'auteur dramatique tel que je le comprends; et comme nous
+n'avons aucun engagement l'un envers l'autre, je m'exprime avec une
+entière franchise, je dis tout haut ce que bien du monde pense tout bas.
+Cela est aussi honorable pour lui que pour moi.
+
+
+
+LE DRAME SCIENTIFIQUE
+
+Le public des premières représentations a été bien sévère, au théâtre
+Cluny, pour ce pauvre M. Figuier. L'estimable savant, tenté par le
+succès du _Tour du monde en 80 jours_ et d'_Un Drame au fond de la mer_,
+a eu l'idée, lui aussi, de découper une pièce à grand spectacle, dans
+les livres de vulgarisation scientifique qu'il publie depuis près de
+vingt ans, et qui se vendent à un nombre considérable d'exemplaires.
+Pour être chez lui, il s'est entendu avec M. Paul Clèves. Mais, grand
+Dieu! jamais bouffonnerie du Palais-Royal n'a égayé une salle comme les
+_Six Parties du monde_.
+
+Je ne raconterai pas la pièce, qui est taillée sur le patron du genre.
+Il s'agit d'un groupe de voyageurs lancés à la queue leu leu dans toutes
+les contrées imaginables. Une histoire quelconque relie les personnages
+les uns aux autres et explique tant bien que mal leur course au clocher.
+D'ailleurs, tout cela est le prétexte; l'intention de l'auteur est de
+présenter une suite de tableaux saisissants, une sorte de panorama
+géographique qui instruise et qui charme à la fois.
+
+Mon Dieu! la pièce est à coup sûr mal bâtie. Elle prête à rire par
+des puérilités, des façons innocentes et convaincues de présenter les
+choses. Rien n'est drôle parfois comme ces voyageurs qui dissertent au
+milieu des sauvages. Mais, en vérité, M. Figuier n'est pas l'inventeur
+du genre, et on a eu tort de lui faire porter tout le ridicule d'une
+pièce dont les modèles eux-mêmes sont parfaitement grotesques.
+
+J'avoue, quant à moi, faire une très faible différence entre les _Six
+Parties du monde_ et le _Tour du monde en 80 jours_. Et, puisque le
+titre de cette dernière pièce vient sous ma plume, je veux dire combien
+une oeuvre pareille me paraît inférieure et drôlatique. Rien de moins
+scénique que l'idée sur laquelle elle repose; le héros de l'aventure,
+qui gagne un jour sans le savoir, peut être un monsieur intéressant pour
+des astronomes et des géographes, mais je jurerais bien que, sur les
+milliers de spectateurs qui sont allés à la Porte-Saint-Martin, quelques
+douzaines au plus ont compris l'ingéniosité scientifique du dénoûment.
+Tout le reste de l'intrigue est d'une banalité rare.
+
+L'épisode le plus saillant est celui de la veuve du Malabar que l'on va
+brûler vive; et quelle étonnante histoire, grosse de comique, lorsqu'un
+des héros épouse cette veuve, à son retour en Angleterre! Je connais peu
+d'intrigues qui mettent plus de solennité dans la charge. Quand j'ai vu
+jouer la pièce, tout m'y a paru stupéfiant.
+
+Certes, je m'explique parfaitement le succès. D'abord, il y avait un
+éléphant. Puis, deux ou trois tableaux étaient joliment mis en scène.
+On allait voir ça en famille, on y menait les demoiselles et les petits
+garçons qui avaient été sages. C'était un spectacle que les professeurs
+recommandaient. D'ailleurs, lorsqu'un courant de bêtise s'établit, il
+faut bien que tout Paris y passe. Moi, je préfère une féerie, je le
+confesse. Au moins une féerie n'a aucune prétention. Le côté irritant
+d'une machine telle que _le Tour du monde en 80 jours_, c'est qu'on
+rencontre des gens qui en parlent sérieusement, comme d'une oeuvre qui
+aide à l'instruction des masses. J'entends la science autrement au
+théâtre.
+
+Je me sens d'ailleurs beaucoup moins sévère pour _Un Drame au fond de
+la mer_. Il y avait là un tableau très original et d'un effet immense,
+celui du navire naufragé, avec ses cadavres, dans les profondeurs
+transparentes de l'Océan. Je sais bien que, pour arriver à ce tableau,
+et ensuite pour dénouer la pièce, les auteurs avaient entassé toute
+la friperie du mélodrame. Mais la pièce n'en contenait pas moins une
+trouvaille, tandis que _le Tour du monde en 80 jours_ est un défilé
+ininterrompu de banalités, sans un seul tableau qui soit vraiment neuf.
+Si je m'explique le succès, je n'en trouve pas moins le public bon
+enfant et facile à contenter.
+
+Aussi est-ce pour cela que j'ai une grande indulgence devant la
+tentative malheureuse de M. Figuier. Il est tombé où d'autres ont
+réussi; mais le talent qu'il pourrait avoir importait peu. Il y a là
+une question du plus ou du moins qui ne me touche pas. S'il avait fait
+quelques coupures, s'il avait écouté les conseils d'un ami, il aurait
+mis son oeuvre debout, sans la rendre meilleure à mes yeux. C'est le
+genre qui est idiot, on doit dire cela carrément. Je vois là toul au
+plus des parades de foire que l'on devrait jouer dans des baraques en
+planches, des spectacles pour les yeux où le peuple achève de brouiller
+les quelques notions justes qu'il possède, des oeuvres bâtardes et
+grossières qui gâtent le talent des acteurs et qui acheminent notre
+théâtre national vers les pièces d'un intérêt purement physique.
+
+Remarquez que ce pauvre M. Figuier avait toutes sortes de bonnes
+intentions. Il voulait même être patriote, il avait pris des héros
+français, désireux de faire entendre que les Anglais et les Américains
+ne sont pas les seuls à courir le monde dans l'intérêt de la science.
+Le malheur est qu'il n'a pas su escamoter suffisamment les drôleries du
+genre. D'autre part, la scène étroite de Cluny ne se prêtait guère à un
+défilé des cinq parties du monde, augmentées d'une sixième. Fatalement,
+les moindres naïvetés y devenaient énormes. Il faut de la place, pour
+faire tenir une vaste bouffonnerie, établie sérieusement. Enfin, M.
+Figuier n'avait pas d'éléphant. Cela était décisif.
+
+Pauvre science! à quels singuliers usages on la rabaisse, pour battre
+monnaie! La voilà maintenant qui remplace le bon génie et le mauvais
+génie de nos contes d'enfants. Certes, lorsque j'annonce que le large
+mouvement scientifique du siècle va bientôt atteindre notre scène et la
+renouveler, je ne songe guère à cette vulgarisation en une douzaine
+de tableaux de quelque notion élémentaire que les enfants savent en
+huitième. Il y a là une veine de succès que les faiseurs exploitent,
+rien de plus. Ce que je veux dire, c'est que l'esprit scientifique du
+siècle, la méthode analytique, l'observation exacte des faits, le retour
+à la nature par l'étude expérimentale, vont bientôt balayer toutes nos
+conventions dramatiques et mettre la vie sur les planches.
+
+
+
+LA COMÉDIE
+
+I
+
+Mes confrères en critique dramatique ont bien voulu, pour la plupart,
+parler de mon dernier roman, à propos de _Pierre Gendron_, la pièce que
+MM. Lafontaine et Richard viennent de donner au Gymnase. Sans accuser
+les auteurs de plagiat, quelques-uns ont admis certaines ressemblances
+entre cette comédie et l'_Assommoir_. Loin de moi la pensée de me
+montrer plus sévère. Je tiens MM. Lafontaine et Richard pour de galants
+hommes qui se seraient adressés à moi, s'ils avaient eu la moindre
+velléité de tirer une pièce de mon livre. D'ailleurs, ils ont fait dire
+dans la presse que _Pierre Gendron_ était écrit avant l'Assommoir, et
+cela doit suffire. Certes, je ne réclame pas une enquête. Je m'estime
+simplement heureux que les directeurs ne se soient pas montrés plus
+empressés de jouer la pièce; car, dans ce cas, ce serait moi qui aurais
+pu être traité de plagiaire.
+
+Seulement, la rencontre entre les deux oeuvres est vraiment prodigieuse.
+Il y a là un cas littéraire sur lequel je me permets d'insister,
+uniquement pour la curiosité du fait.
+
+Imaginez qu'un auteur dramatique veuille tirer un drame de
+l'_Assommoir_. La grosse difficulté qu'il rencontrera sera le noeud même
+du drame, le ménage à trois, le retour de l'ancien amant que le mari
+ramène auprès de sa femme, un jour de soûlerie. Dans la vie réelle, j'ai
+connu des Coupeau, lentement hébétés par la boisson. Mais un romancier
+seul peut employer aujourd'hui de tels personnages, parce qu'il a le
+loisir de les analyser à l'aise et de tirer d'eux les terribles leçons
+de la vérité. Au théâtre, ils restent encore d'un maniement presque
+impossible.
+
+Tout le problème, pour un auteur dramatique, serait donc d'accommoder
+Coupeau et Lantier, de façon à ce qu'ils pussent paraître devant le
+public, sans trop le révolter. Il faudrait, tout en gardant la situation
+du ménage à trois, trouver un arrangement qui maintiendrait l'aventure
+dans cette convention d'honnêteté scénique, hors de laquelle une pièce
+est fort compromise. En un mot, étant donné Gervaise, Lantier et
+Coupeau, il s'agirait de les conserver tous les trois, et pourtant de
+les rendre possibles, en modifiant légèrement les données du roman.
+
+Eh bien, MM. Lafontaine et Richard ont trouvé une solution très
+agréable. J'avais songé à ces choses, avant la représentation de leur
+pièce, et j'ai été réellement surpris de ne pas avoir eu l'idée d'une
+solution aussi habile. Certainement, ce qui m'a empêché de la trouver,
+c'est la pensée qu'un roman transporté au théâtre doit rester entier.
+Mais des auteurs qui ne seraient tenus à aucun respect envers
+l'_Assommoir_, et qui préféreraient même s'en écarter un peu,
+n'inventeraient pas une adaptation plus adroite que _Pierre Gendron_. Et
+cela est d'autant plus miraculeux que cette comédie a été écrite avant
+le roman.
+
+Voici l'adaptation. Faites que Coupeau ne soit pas marié avec Gervaise,
+et admettez que Coupeau, tout en connaissant Lantier, ignore ses anciens
+rapports avec la jeune femme; dès lors, Coupeau, qui est un honnête
+ouvrier, pourra ramener Lantier dans son ménage, et, de ce retour,
+naîtront tous les éléments dramatiques nécessaires. Gervaise,
+naturellement, tremblera devant Lantier et refusera avec horreur le
+marché de honte qu'il lui offre pour garder le silence. Quant au
+dénoûment, il sera aimable ou triste, selon le théâtre où l'on portera
+la pièce.
+
+Mais la rencontre la plus curieuse est peut-être que le retour de
+Lantier, dans le roman et dans le drame, a lieu pendant un repas de
+famille. Seulement, dans le roman, le repas est donné le jour de la fête
+de Gervaise; tandis que, dans le drame, il a lieu le jour de la fête de
+Coupeau.
+
+Je n'ai pas besoin de faire remarquer les conséquences énormes que la
+légère modification du sujet amène au point de vue théâtral. Au lieu de
+cette déchéance lente du ménage, qui est le roman tout entier, on
+n'a plus qu'un honnête ménage d'ouvriers tyrannisé et menacé par un
+sacripant. Les auteurs ont même chargé Lantier en noir; ils en ont
+fait un assassin, que les gendarmes emmènent au dénoûment, ce qui est
+vraiment trop gros et noie leur oeuvre dans les eaux vulgaires du
+mélodrame. Quant à Coupeau et à Gervaise, ils se marient et sont
+heureux. On prétend, il est vrai, que la pièce était en cinq actes et
+qu'on l'a réduite pour les besoins du Gymnase. Je serais bien curieux de
+connaître les deux actes que M. Montigny a fait couper.
+
+Et voyez le prodige, les rencontres ne s'arrêtent pas là! La fille des
+Coupeau, Nana, est aussi dans la pièce. Or, cette Nana était encore
+bien embarrassante; on pouvait, à la vérité, ne pas pousser les choses
+jusqu'au bout, en la ramenant au bercail, avant qu'elle eût glissé à la
+faute; mais elle n'en demeurait pas moins un danger, si l'on ne mettait
+pas à côté d'elle une consolation. Aussi Nana a-t-elle une soeur, une
+demoiselle bien élevée et sans tache, grandie en dehors du milieu
+ouvrier, et qui, au dénoûment, épousera le patron de la fabrique où
+travaille Coupeau. Cela compense tout.
+
+Je ne veux pas insister davantage. Je répète une fois encore que
+j'accuse le hasard seul. Il m'a paru simplement intéressant de montrer
+comment, sans le vouloir, MM. Lafontaine et Richard ont tiré de
+l'_Assommoir_ la pièce que des hommes de théâtre auraient pu y trouver.
+En outre, comme j'ai accordé de grand coeur à deux auteurs dramatiques
+l'autorisation de porter sur les planches le sujet de mon livre, j'ai
+pensé que je devais me prononcer sur la question soulevée dans la
+presse, à propos de _Pierre Gendron_.
+
+Si l'on veut maintenant mon avis tout net sur cette comédie, j'ajouterai
+qu'elle me plaît médiocrement. Les auteurs ont dû la baser sur une
+situation fausse. Toute la pièce tient sur ce fait que Gervaise a refusé
+d'épouser Coupeau, parce qu'elle a appartenu à Lantier, et qu'elle
+courbe la tête sous l'éternelle honte de cette liaison. Il faut
+connaître bien peu le milieu où s'agitent les personnages, pour prêter
+un tel sentiment à Gervaise. Dans la réalité, elle serait depuis
+longtemps la femme légitime de Goupeau. Seulement, comme je l'ai
+expliqué, si elle était sa femme, les auteurs retomberaient dans la
+situation embarrassante du roman, et ils ont dû choisir entre la
+convention théâtrale et la vérité.
+
+Je ne parle pas du dénoûment, je sais très bien que c'est là un
+dénoûment imposé par le Gymnase. On se marie trop à la fin, et toute
+cette action terrible tombe en plein dans la confiture. Voyez-vous Nana
+ramenée saine et sauve, comme s'il suffisait d'un tour d'escamotage
+pour transformer en bonne petite fille une coureuse de trottoirs, qui
+appartient de naissance au pavé parisien! Je voudrais que l'on sentît
+bien la à quel point de mensonge on a rabaissé le théâtre. Car soyez
+convaincus que MM. Lafontaine et Richard sont trop intelligents pour ne
+pas savoir eux-mêmes qu'ils mentent. La vérité est qu'ils ont eu peur,
+et avec raison; ils se sont dit qu'ils devaient se conformer au désir du
+public, qui aime les dénoûments aimables.
+
+J'arrive ainsi au singulier jugement porté par plusieurs de mes
+confrères qui ont vu, dans _Pierre Gendron_, un manifeste naturaliste au
+théâtre. Gomme toujours, c'est la forme, l'expression extérieure de la
+pièce qui les a trompés. Il a suffi que les personnages employassent
+quelques mots d'argot populaire, pour qu'on criât au réalisme. On ne
+voit que la phrase, le fond échappe.
+
+Certes, on ne saurait trop louer MM. Lafontaine et Richard, en mettant
+des ouvriers en scène, de leur avoir conservé certaines tournures de
+langage, qui marquent la réalité du milieu. C'était déjà là une audace,
+et il faut les en remercier. Seulement, j'aurais voulu les voir pousser
+plus loin l'amour du vrai, s'attaquer aux moeurs elles-mêmes, à la
+réalité des faits. Leur Gendron, c'est l'éternel bon ouvrier des
+mélodrames; leur Louvard, c'est le traître qu'on a vu tant de fois.
+Les bonshommes n'ont pas changé; ils restent jusqu'au cou dans la
+convention. Ils commencent à parler leur vraie langue, voilà tout.
+
+Paris a besoin d'un certain nombre de plaisanteries courantes. Que les
+chroniqueurs, les échotiers, tout le personnel rieur et turbulent de la
+petite presse, ait lancé une série de calembredaines sur le mouvement
+littéraire actuel, rien de plus acceptable; que l'on fasse par moquerie
+tenir le naturalisme dans l'argot des barrières, l'ordure du langage
+et les images risquées, cela s'explique, et nous tous qui défendons
+la vérité, nous sommes les premiers à sourire de ces plaisanteries,
+lorsqu'elles sont spirituelles. Mais, en France, on ne saurait croire
+combien est dangereux ce jeu de la raillerie. Les esprits les plus
+épais et les plus sérieux finissent par accepter comme des jugements
+définitifs les aimables bons mots de la presse légère.
+
+Ainsi, on tend à admettre que l'argot entre comme une base fondamentale
+dans notre jeune littérature. On vous clôt la bouche, en disant: «Ah!
+oui, ces messieurs qui remplacent la langue de Racine par celle de
+Dumollard!» Et l'on est condamné. Vraiment! nous nous moquons bien
+de l'argot! Quand on fait parler un ouvrier, il est d'une honnêteté
+stricte, je crois, de lui conserver son langage, de même qu'on doit
+mettre dans la bouche d'un bourgeois ou d'une duchesse des expressions
+justes. Mais ce n'est là que le côté de forme du grand mouvement
+littéraire contemporain. Le fond, certes, importe davantage.
+
+Par exemple, au théâtre, c'est un triomphe médiocre que de placer de
+loin en loin une expression populaire. J'ai remarqué que l'argot fait
+toujours rire à la scène, lorsqu'on le ménage habilement. Il est
+beaucoup plus difficile de s'attaquer aux conventions, de faire
+vivre sur les planches des personnages taillés en pleine réalité, de
+transporter dans ce monde de carton un coin de la véritable comédie
+humaine. Cela est même si mal commode que personne n'a encore osé, parmi
+les nouveaux venus, qui ne sont pourtant pas timides.
+
+Il faut remettre l'argot à sa place. Il peut être une curiosité
+philologique, une nécessité qui s'impose à un romancier soucieux du
+vrai. Mais il reste, en somme, une exception, dont il serait ridicule
+d'abuser. Parce qu'il y a de l'argot dans une oeuvre, il ne s'ensuit pas
+que cette oeuvre appartient au mouvement actuel. Au contraire, il
+faut se méfier, car rien n'est un voile plus complaisant qu'une forme
+pittoresque; on cache là-dessous toutes les erreurs imaginables.
+
+Ce qu'il faut demander avant tout à une oeuvre, que le romancier ait
+cru devoir prendre la plume d'Henri Monnier ou celle de Bossuet, c'est
+d'être une étude exacte, une analyse sincère et profonde. Quand les
+personnages sont plantés carrément sur leurs pieds et vivent d'une vie
+intense, ils parlent d'eux-mêmes la langue qu'ils doivent parler.
+
+
+
+II
+
+La première représentation au Gymnase de _Châteaufort_, une comédie en
+trois actes de madame de Mirabeau, m'a paru pleine d'enseignements.
+Pendant que le public tournait au comique les situations dramatiques,
+et que les critiques se fâchaient en criant à l'immoralité, je songeais
+qu'il y avait là un malentendu bien grand, j'aurais voulu pouvoir
+transformer d'un coup de baguette cette pièce mal faite en une pièce
+bien faite, et changer ainsi en applaudissements les rires et les
+indignations; car, au fond, il s'agissait uniquement d'une question de
+facture.
+
+Voici, en gros, le sujet de la pièce. Le marquis de Ponteville a donné
+sa fille Nadine en mariage à M. de Châteaufort, un homme de la plus
+grande intelligence, que le gouvernement vient même de charger d'une
+mission diplomatique. Puis, le marquis s'est remarié avec une demoiselle
+d'une réputation équivoque. Mais voilà que Nadine acquiert la preuve,
+par une lettre, que son mari a été l'amant de sa belle-mère. Le beau
+Châteaufort, l'homme irrésistible et magnifique, est un simple gredin.
+Précisément, il vient de commettre une première scélératesse. Aidé de la
+marquise, il a décidé le marquis à lui léguer le château de Ponteville,
+au détriment de Pierre, le frère aîné de Nadine. Celui-ci apprend tout
+par le notaire qui a rédigé le testament. Un singulier notaire qui, pour
+se venger d'avoir reçu des honoraires trop faibles, dénonce tout le
+monde, et apprend surtout à la marquise que Nadine a des rendez-vous
+avec M. de Varennes, rendez vous fort innocents d'ailleurs. Dès lors, la
+guerre est déclarée entre les deux femmes. Madame de Ponteville accuse
+madame de Châteaufort d'adultère, et fait prendre par le marquis une
+lettre que celle-ci semble vouloir dissimuler. Mais justement cette
+lettre est celle qui révèle la liaison de Châteaufort et de madame
+de Ponteville. Le marquis a un coup de sang, dont il se tire pour se
+lamenter. Enfin Châteaufort, auquel le gouvernement vient de retirer
+sa mission, comprend qu'il gêne tout le monde, qu'il n'y a pas d'issue
+possible, et il se décide à dénouer le drame en se faisant sauter la
+cervelle.
+
+Certes, je ne défends point les inexpériences ni les maladresses de la
+pièce. Seulement, je me demande quelle a été la véritable intention de
+madame de Mirabeau. A coup sûr, son idée première a dû être de mettre
+debout la haute figure de Châteaufort. On dit que son héros était,
+dans le principe, député et ambassadeur; la censure aurait diminué
+le personnage, en en faisant un simple diplomate, envoyé en mission
+particulière.
+
+Mais l'indication suffit. On comprend immédiatement quel est le
+personnage, le type que l'auteur a voulu créer. Châteaufort n'est point
+l'aventurier vulgaire. Son nom est à lui; de plus, il a une grande
+intelligence, une haute situation. Sa perversion est un fruit de
+l'époque et du milieu. Il est la pourriture en gants blancs, l'intrigue
+toute puissante, l'homme public qui abuse de son mandat, le cerveau
+vaste qui combine le mal. Cet homme, titré, occupant une des situations
+politiques les plus en vue, représente donc la corruption dans
+les hautes classes, avec ce qu'elle a d'intelligent, d'élégant et
+d'abominable. Je ne sais si je me fais bien comprendre. Mais il y avait,
+à mon sens, une création très large à tenter avec un tel personnage. Il
+est de notre temps; on l'a rencontré dans vingt procès scandaleux. Il
+a poussé sur les décombres des monarchies; il ne peut plus avoir de
+pensions sur la cassette des rois, et il bat monnaie avec ses titres et
+ses situations officielles. Regardez autour de vous, très haut, et vous
+le reconnaîtrez. Je comprends donc parfaitement que madame de Mirabeau
+n'ait pu résister à la tentation de mettre au théâtre une figure si
+contemporaine et si puissamment originale.
+
+Maintenant, le malheur est qu'elle l'a mise sans aucune prudence. Elle
+avait besoin d'une histoire quelconque pour employer le héros, et
+l'histoire qu'elle a choisie est des moins heureuses. Encore aurait-elle
+pu s'en contenter, car les histoires en elles-mêmes importent peu. Mais
+il fallait alors souffler la vie à tous ces pantins, donner aux faits la
+profonde émotion de la vérité. J'arrive ici au vif de la question, et je
+demande à m'expliquer très nettement.
+
+Le soir de la première représentation, le public riait et la critique se
+fâchait, ai-je dit. Dans les couloirs, j'entendais dire que l'immoralité
+de la pièce était révoltante, qu'un pareil monde n'existait pas.
+Surtout, c'était le langage qui blessait; des spectateurs juraient que
+les femmes du monde ne parlent pas avec cette crudité et ne se lancent
+point ainsi leurs amants à la tête. Que répondre à cela? on sourit on
+hausse les épaules. La brutalité est partout, en haut comme en bas.
+Quand les passions soufflent, les marquises deviennent des poissardes.
+Il n'y a que les tout jeunes gens qui se font du grand monde une idée
+d'Olympe, où les bouches des dames ne lâchent que des perles.
+
+Pour mon compte,--j'ignore si j'ai l'âme plus scélérate que la moyenne
+du public,--je ne trouve, dans _Châteaufort_, pas plus de gredinerie que
+dans beaucoup d'autres pièces applaudies pendant cent représentations.
+Que voyons-nous donc d'épouvantable dans cette oeuvre? Un homme qui a
+eu des relations avec sa belle-mère, et qui convoite les biens de son
+beau-père. Mais ce sont là de simples gentillesses, à côté de l'amas
+effroyable des noirs forfaits de notre répertoire. Je ne citerai pas les
+tragédies grecques, ni les mélodrames du boulevard, où l'on s'empoisonne
+en famille avec le plus belle tranquillité du monde. Je rappellerai
+simplement les oeuvres de cette année, l'_Étrangère_, par exemple, où le
+duc de Septmont se conduit en vilain monsieur, tout comme Châteaufort.
+
+Pourquoi, en ce cas, rit-on et se fâche-t-on au Gymnase? C'est
+uniquement parce que l'auteur a manqué de science et d'adresse. Il
+aurait pu nous conter une aventure dix fois plus odieuse et nous
+l'imposer parfaitement, s'il avait su procéder avec art. Question de
+facture, rien de plus, je le répète. Le public a acclamé d'autres
+vilenies, sans s'en douter. Les infamies ne l'effrayent pas, la façon de
+présenter les infamies seule le révolte.
+
+La grande faute de madame de Mirabeau a été de bâtir son action dans
+le vide. Ses personnages n'ont pas d'acte civil. On ne sait d'où ils
+viennent, qui ils sont, comment s'est passée leur vie jusqu'au jour où
+on nous les présente. Châteaufort aurait eu besoin d'être expliqué dans
+ses antécédents. Cette grande figure devait être complète. Un drame
+n'est pas un coup de tonnerre dans un ciel bleu; il faut circonstancier
+et amener les orages de la passion et des intérêts.
+
+Une autre faute grave est d'avoir raidi les personnages dans une
+attitude. Châteaufort, à mon sens, manque surtout de souplesse. Le
+marquis est une ganache et la marquise une louve de mélodrame. Quant à
+Nadine, elle serait le seul personnage sympathique, si elle n'était pas
+toujours en colère. La vie a plus de bonhomie, et, même dans les crises
+dramatiques, il faut conserver aux personnages des échappées de repos et
+de détente. Une action toute nue, une abstraction pure, ne réussit au
+théâtre qu'à la condition d'être maniée par des mains très savantes, qui
+la conduisent avec une raideur de démonstration géométrique.
+
+D'ailleurs, madame de Mirabeau est loin de manquer de talent. J'ose
+même confesser que son oeuvre m'a beaucoup plus intéressé que certaines
+pièces, jouées dans ces derniers temps, et qui ont réussi. Cela est si
+peu ordinaire, une belle inexpérience, parlant carrément, appelant les
+choses par leurs noms, allant droit devant elle sans crier gare. Il y a
+bien des hommes, parmi nos auteurs dramatiques, auxquels je souhaiterais
+l'énergie de madame de Mirabeau. Et il ne faut pas ricaner, employer le
+gros mot de brutalité, l'énergie reste une chose rare et belle, qu'on
+n'acquiert pas, et qui fait les grandes oeuvres. On ne devient pas fort,
+tandis que l'on peut émonder sa force et trouver un équilibre.
+
+Dans tout cela, il y a une morale à tirer. La chute _Châteaufort_ va
+être un argument de plus entre les mains de ceux qui refusent la vérité
+au théâtre, sous prétexte que la vérité est affligeante et que le
+public demande avant tout des tableaux consolants. Je les entends d'ici
+foudroyer les héros corrompus, déclarer que le théâtre n'est pas une
+dalle de dissection, réclamer des idylles qui ne contrarient pas leur
+digestion. Avez-vous remarqué une chose? il est rare qu'un honnête homme
+se scandalise en face d'un coquin; ce sont les coquins eux-mêmes qui
+crient le plus fort, comme s'ils voyaient une allusion personnelle dans
+le personnage qu'on leur montre.
+
+Donc, c'est le naturalisme au théâtre qui payera une fois de plus les
+pots cassés. Il va être formellement conclu que toutes les plaies ne
+sont pas bonnes à montrer, surtout lorsqu'il s'agit des plaies du beau
+monde. Et l'on aura raison, dans un certain sens. Je crois qu'on peut
+tout dire et tout peindre, mais je commence à être persuadé aussi
+qu'il y a façon de tout peindre et de tout dire. Là est la solution du
+problème.
+
+Ah! comme nous serions forts, si un naturaliste, sans rien perdre de sa
+méthode d'analyse ni de sa vigueur de peinture, naissait avec le sens du
+théâtre, cette adresse du métier qui escamote les difficultés au nez du
+public. Il n'est pas vrai, à coup sûr, que tout le théâtre soit dans le
+métier, comme on le répète. Le métier suffit le plus souvent, mais
+le métier pourrait aussi aider simplement à rendre possible sur les
+planches les drames et les comédies de la vie réelle. Apporter la vérité
+et savoir l'imposer, tel doit être le but.
+
+Aussi ne me lasserai-je pas de répéter aux jeunes auteurs dramatiques
+qui grandissent: «Voyez les chutes de toutes les pièces naturalistes
+tentées depuis dix ans. Est-ce à dire que le mensonge seul réussit au
+théâtre? Non, certes. Il faut garder sa foi dans le vrai, même quand
+le vrai semble crouler de toutes parts. La vérité reste supérieure,
+inattaquable, souveraine. C'est à notre imbécillité, à notre manque de
+talent, qu'il faut s'en prendre. C'est nous, et non pas la vérité,
+qui faisons tomber nos pièces. Etudiez donc le théâtre, comparez et
+cherchez. Il existe certainement une tactique pour conquérir le public,
+on flaire dans l'air une formule, qu'un débutant découvrira, et qui
+indiquera la voie à suivre, si l'on veut donner à notre théâtre une
+vie nouvelle. Les révolutions dans les idées ne se précisent et ne
+triomphent que grâce à une formule. Inventez une facture, tout est là.»
+
+
+
+III
+
+Deux débutants, MM. Jules Kervani et Pierre de l'Estoile, ont fait jouer
+au Troisième-Théâtre-Français une pièce en cinq actes: _l'Obstacle_.
+
+Voici, en gros, le sujet. Un jeune homme, Georges de Liray, a rencontré
+aux bains de mer une adorable jeune fille, mademoiselle de Champlieu. Il
+l'aime, il demande sa main à M. de Champlieu, et là il apprend tout un
+drame de famille: la mère de la jeune fille n'est pas morte, comme on
+l'a dit, elle a fui, il y a des années, avec un amant. Georges n'en
+poursuit pas moins son projet de mariage; mais il se heurte contre un
+nouveau drame, son père lui confesse qu'il est l'amant de madame de
+Champlieu, laquelle a naturellement changé de nom. Dès lors, le mariage
+entre les jeunes gens paraît impossible. Les auteurs se sont tirés de
+toutes ces difficultés accumulées, en condamnant M. de Liray à un exil
+lointain et en empoisonnant madame de Champlieu, qui meurt pardonnée de
+son mari.
+
+La critique a bien accueilli cette oeuvre. Elle a fait des réserves,
+mais elle a été unanime à y constater des situations fortes et des
+scènes bien faites. Ses réserves ont surtout porté sur l'impasse dans
+laquelle les auteurs se sont mis, en choisissant un de ces sujets dont
+il est impossible de sortir. Ses éloges se sont adressés à l'habileté de
+l'exposition, aux coups de théâtre successifs: la confession de M. de
+Champlieu; l'aveu de M. de Liray à son fils; la rencontre des deux
+pères, avec la femme coupable entre eux. On a trouvé tout cela, je le
+répète, très bien combiné, emmanché solidement, fabriqué avec adresse.
+Aussi a-t-on salué MM. Jules Kervani et Pierre de l'Estoile comme des
+jeunes écrivains heureusement doués pour le théâtre.
+
+J'ai eu la curiosité de lire tout ce qu'on a écrit sur _l'Obstacle_,
+et j'affirme que le seul regret de la critique a été que les auteurs
+n'eussent pas pu sortir plus brillamment du problème insoluble qu'ils
+s'étaient posé. Imaginez un joueur de piquet dont une nombreuse galerie
+suit le jeu. La galerie est émerveillée par la hardiesse de l'écart et
+tout à fait enchantée par deux ou trois coups successifs qui dénotent
+une science hors ligne. Malheureusement, la fin de la partie est moins
+brillante: le joueur gagne, mais grâce à des expédients dangereux, et
+il ne gagne que d'un point. Alors, la galerie dit: «C'est fâcheux, une
+partie si bien commencée! N'importe, ce joueur n'est pas la première
+mazette venue.» Telle a été exactement l'attitude de la critique, à
+l'égard de MM. Jules Kervani et Pierre de l'Estoile.
+
+Eh bien! que ces messieurs me permettent de leur tenir un autre langage.
+Je suis le seul de mon opinion; aussi vais-je lâcher d'être très clair
+et d'appuyer mon dire sur des arguments décisifs. Certes, les deux
+auteurs, en écrivant _l'Obstacle_, ont fait une oeuvre très honorable,
+et je me réjouis de leur succès. Mais je crois remplir strictement mon
+devoir de critique, en leur disant qu'ils ont choisi là une formule
+dramatique inférieure, et qu'ils doivent se dégager au plus tôt de cette
+formule, s'ils ont la moindre ambition littéraire.
+
+J'arrive aux preuves. Que sont leurs personnages? Des pantins, pas
+davantage. Les jeunes gens sont des jeunes gens, les pères sont des
+pères, le tout complètement abstrait, chaque figure représentant une
+idée et non un individu. Il me semble voir ces personnages portant
+chacun un écriteau sur la poitrine: «Moi je suis un jeune homme honnête
+qui aime une jeune fille... Moi je suis un père honnête dont la femme
+s'est mal conduite...» Quant à l'homme que cache l'écriteau, il nous
+reste profondément inconnu; nous ne voyons seulement pas le bout de son
+nez, nous ignorons ce qu'il a dans le ventre. Aucune analyse humaine, en
+somme; pas un seul document nouveau, une simple exhibition de sentiments
+généraux qui manquent même de tout relief artistique.
+
+Mais les faits sont encore plus significatifs. Si les personnages
+restent uniquement des poupées destinées à être rangées sur une table,
+comme les soldats de plomb des enfants, tout l'intérêt se porte sur
+le drame dont ils vont être les acteurs complaisants. Ils deviennent
+passifs, ils subissent l'action, demeurent où on les place, font un pas
+en arrière ou en avant, selon les besoins de la stratégie dramatique.
+Or, rien n'est plus étrange que cette action qu'ils subissent. Il s'agit
+pour les auteurs de pousser leurs soldats de plomb, de les mettre en
+face les uns des autres, dans des positions critiques, de faire croire
+qu'ils sont perdus et qu'ils vont se manger, puis de les dégager le plus
+habilement possible, en sacrifiant ceux qui sont trop embarrassants, et
+de dire enfin au public ravi: «Mesdames et Messieurs, voilà comment la
+farce se joue. Tout ceci n'était que pour vous plaire et vous montrer
+notre adresse d'escamoteurs.» Peu importent la vie réelle, le
+développement logique des histoires vraies, la grandeur simple de ce
+qui se passe tous les jours sous nos yeux. Les hommes d'expérience
+et d'autorité vous répéteront qu'il faut des situations au théâtre;
+entendez par là qu'il faut mener en guerre vos soldats de plomb et vous
+exercer à les jeter dans des bagarres, pour avoir la gloire de les en
+tirer sans une égratignure.
+
+Je le dis une fois encore, l'art dramatique ainsi entendu est un art
+absolument inférieur, qui doit dégoûter les penseurs et les artistes. Je
+parlais d'une partie de piquet. Mais il est une comparaison plus juste
+encore, celle d'une partie d'échecs. Les personnages ne sont plus que
+des pions. MM. Jules Kervani et Pierre de l'Estoile ont pu se dire: «Les
+blancs font mat en cinq coups.» Et ils ont joué leurs cinq actes. Oui,
+leurs personnages sont en bois, de simples pièces de buis; j'accorde, si
+l'on veut, qu'on les a sculptés et qu'ils ont des figures humaines;
+mais ils n'ont sûrement ni cervelles ni entrailles. Quant au drame, il
+devient une combinaison, plus ou moins ingénieuse; on entend le petit
+claquement des pièces sur l'échiquier, et le problème est résolu, la
+critique se contente de déclarer le lendemain: «Bien joué!» ou: «Mal
+joué!» De l'étude humaine, de l'analyse des tempéraments, de la nature
+des milieux, pas un mot!
+
+Voilà, n'est-ce pas, qui est d'un grand vol, voilà qui élargit
+singulièrement notre littérature dramatique! Remarquez que les pièces à
+situations qui règnent aujourd'hui, n'ont envahi le théâtre que depuis
+le commencement du siècle. Ce sont elles qui ont imposé l'étrange code
+auquel on veut soumettre tous les débutants. Les fameuses règles, le
+critérium d'après lequel on juge si tel écrivain est ou n'est pas doué
+pour le théâtre, viennent de ces pièces. Peu à peu, elles se sont
+imposées comme un amusement facile qui intéresse sans faire penser, et
+on a voulu plier toutes les productions dramatiques à leur formule. Il
+n'a plus été question que «des scènes à faire». On a déserté la grande
+étude humaine pour ce joujou, mettre des bonshommes en bataille et leur
+faire exécuter des culbutes de plus en plus compliquées. Ajoutez que des
+esprits ingénieux, et même quelques esprits puissants, se sont livrés
+à ce jeu et y ont accompli des merveilles. Voilà comment le théâtre
+actuel,--une simple formule passagère dont on veut faire «le
+théâtre»,--occupe les planches, à la grande tristesse des écrivains
+naturalistes.
+
+Souvent la critique cite les maîtres. C'est pourtant peu les honorer que
+de ne point se montrer sévère pour les pièces à situations. Dans toutes
+les littératures, tous les chefs-d'oeuvre dramatiques condamnent ces
+pièces et montrent leur infériorité. Certes, ce n'est ni dans le théâtre
+grec, ni dans le théâtre latin que nos auteurs habiles ont pris les
+règles du petit jeu de société auquel ils se livrent. Ni Shakespeare ni
+Schiller ne leur ont enseigné l'art de plonger un personnage dans une
+fable compliquée, puis de l'en retirer par la peau du cou, sans que
+ses vêtements eux-mêmes aient souffert. Si j'arrive à nos classiques,
+l'exemple devient encore plus frappant. Où prend-on que Corneille,
+Molière, Racine sont les maîtres du théâtre à notre époque? Les auteurs
+contemporains n'ont rien d'eux, je ne parle pas du talent, mais de
+l'entente de la scène et de la veine dramatique. Qu'on cesse donc de
+parler des maîtres, à propos de notre théâtre actuel, car nous les
+insultons chaque jour par la façon ridicule et étroite dont nous
+employons leur glorieux héritage.
+
+La formule qui règne en ce moment n'a donc pas d'excuse. Elle ne saurait
+même invoquer en sa faveur la tradition. Elle ne se rattache en rien aux
+chefs-d'oeuvre de notre littérature dramatique. Je ne puis développer
+ici les arguments que je fournis; mais il est aisé de le faire. Cette
+formule est née de l'ingéniosité et de l'habileté d'une génération
+d'auteurs. Elle a récréé le public, car elle offre le gros intérêt du
+roman-feuilleton, dont l'invention a passionné la masse des lecteurs
+illettrés. Et c'est ainsi qu'elle s'est étalée, au point de faire dire
+qu'elle est tout le théâtre, et qu'en dehors d'elle il n'y a pas de
+succès possible. Heureusement, l'histoire littéraire est là pour
+affirmer que l'étude de l'homme passe avant tout, avant l'action
+elle-même. On a découragé les esprits supérieurs en faisant un simple
+échiquier de la scène. Telle est l'explication de la royauté du roman à
+notre époque, tandis que le théâtre se traîne et agonise.
+
+Un grand écrivain étranger s'étonnait un jour devant moi des deux
+littératures si nettement tranchées qui vivent chez nous côte à côte,
+le roman et le théâtre. Le premier s'élargit et grandit chaque jour; le
+second s'épuise et tend à retomber aux tréteaux. Cela provient, selon
+moi, de ce que le roman est dans le courant du siècle, dans ce courant
+naturaliste qui emporte tout. Au contraire, le théâtre résiste, s'entête
+dans des combinaisons ridicules, refuse la vie qui déborde autour
+de lui. La routine, les engouements du public, la complicité de la
+critique, l'enfoncent davantage. On prévoit le résultat: si, dans un
+temps donné, une rénovation n'a pas lieu, le théâtre roulera de plus bas
+en plus bas; car il est impossible que la foule, nourrie des vérités du
+roman, ne se dégoûte pas tout à fait des enfantillages laborieux des
+auteurs dramatiques. D'ailleurs, de même que le théâtre a régné au
+dix-septième siècle, peut-être au dix-neuvième siècle le roman doit-il
+régner à son tour.
+
+Je reviens à MM. Jules Kervani et Pierre de l'Estoile, et je conclus.
+Sans doute, ils ont fait preuve d'un effort louable en produisant
+_l'Obstacle_. Mais ils débutent, ils ont de l'ambition, ils désirent
+monter le plus haut possible. Alors, je crois devoir leur dire ce que
+personne ne leur a dit. La pièce à situations, si honorablement qu'on la
+traite, reste une oeuvre inférieure. Ils auraient dénoué _l'Obstacle_
+d'une façon plus habile encore, qu'ils n'auraient jamais été que des
+joueurs d'échecs. S'ils veulent grandir, ils doivent se hausser jusqu'à
+l'étude de l'homme, aborder les passions, nouer et dénouer leurs drames
+par les seules passions. Plus haut, toujours plus haut! Tâchez de monter
+dans la vérité et dans le génie! Tel est, selon moi, le seul langage
+qu'un critique ait lieu de tenir aux débutants qui arrivent avec leur
+jeunesse et leur bonne volonté.
+
+
+
+IV
+
+MM. Aurélien Scholl et Armand Dartois ont donné à l'Odéon une très
+agréable comédie, qui a eu un joli succès d'esprit.
+
+Le titre _le Nid des autres_, dit le sujet d'une façon charmante. Il
+s'agit d'une certaine Désirée Blavière, dont le passé est fort louche,
+et qui a pris le titre sonore et romanesque de comtesse de Villetaneuse.
+Cette dame, à laquelle un Russe cosmopolite et original, toujours en
+voyage, M. Cramer, a eu l'étrange idée de confier sa fille Mathilde,
+vivait à Cannes de la pension que le père lui payait, lorsque l'envie
+lui est venue de marier Mathilde pour se faire à elle-même un intérieur.
+Un garçon riche, Rodolphe, épouse l'héritière, et Désirée s'installe
+chez eux avec ses trois enfants. C'est là le nid des autres.
+
+On voit dès lors comment l'action s'engage. Désirée est plus impérieuse
+et plus exigeante qu'une belle-mère. Elle a fait le bonheur des époux,
+elle le leur rappelle à chaque minute et exige une reconnaissance
+éternelle. C'est elle qui gouverne, qui dispose des chambres de la
+maison, qui se sert des voitures, qui commande les domestiques. Et, à
+la moindre observation, elle éclate en reproches et en lamentations.
+Rodolphe sent bien vite qu'il s'est donné un maître. Mais, lorsqu'il
+veut sauver son bonheur menacé, tout un drame commence. Désirée exerce
+sur Mathilde un empire absolu. Elle fâche les époux, elle emmène la
+jeune femme et la pousse à plaider en séparation.
+
+Les choses finiraient fort mal sans doute, si Rodolphe n'avait pour ami
+un jeune peintre, Montbrisson, qui arrive fort dépenaillé au premier
+acte, mais qui est un garçon de belle humeur et de talent. Rodolphe
+l'installe chez lui. C'est encore le nid des autres, habité seulement
+par un oiseau qui paye son gîte en égayant ses hôtes et en veillant sur
+leur bonheur. A la fin, quand Montbrisson reparaît, il s'est réconcilié
+avec son père et il n'a qu'un mot à dire pour confondre la prétendue
+comtesse de Villetaneuse, dont il vient d'apprendre l'histoire. Ai-je
+besoin d'ajouter que cet excellent Montbrisson épouse une soeur de
+Rodolphe, que les auteurs ont mise là tout exprès? Je n'ai pas parlé non
+plus d'un certain Ducluzeau, un vieil ami de Désirée, qui pille aussi le
+nid des autres d'une façon impudente.
+
+Il paraît que cette comédie, qui au fond n'est qu'un drame avorté, est
+une histoire tristement vraie, dont tout Paris s'est occupé autrefois.
+Et, à ce propos, M. Francisque Sarcey, le critique si écouté du _Temps_,
+faisait remarquer combien cette histoire portée au théâtre est devenue
+pauvre d'allures et même invraisemblable dans les détails. Sa remarque
+est fort juste, en apparence. Pendant les trois actes, j'ai été blessé
+par un je ne sais quoi, par des sous-entendus qui m'échappaient et
+qui m'empêchaient de comprendre nettement la pièce. Ainsi, je ne
+m'expliquais pas du tout l'empire que Désirée exerce sur Mathilde.
+Comment se fait-il que cette Mathilde, dont les auteurs font une
+charmante créature, puisse quitter de la sorte un mari qu'elle adore,
+pour suivre une amie et lui obéir en toutes choses? Évidemment, cela
+n'est ni logique ni acceptable. Et M. Sarcey part de là pour laisser
+entendre que, toutes les fois qu'on porte la vérité telle quelle sur les
+planches, elle y paraît forcément absurde.
+
+La conclusion est inattendue, car je soupçonne au contraire que si, dans
+_le Nid des autres_, la situation paraît fausse, c'est que les auteurs
+n'ont point osé la mettre au théâtre dans sa monstrueuse vérité. Tout
+cela est si délicat que je ne saurais même insister. Il n'y a qu'une
+débauche qui puisse donner à Désirée son empire sur Mathilde. Dès lors,
+on comprend tout, et le drame qui s'ouvre est d'une grandeur abominable.
+Sans doute, c'était un sujet impossible. Seulement, qu'on ne vienne pas
+dire, en s'appuyant sur cet exemple, que la vérité exacte est absurde
+sur les planches; car ici, loin d'avoir reproduit la vérité exacte, les
+auteurs ont dû l'amputer violemment, la réduire à une fable inoffensive
+et peu intelligible. Imaginez certaines comédies d'Aristophane arrangées
+pour un public parisien.
+
+Et l'embarras des auteurs a été si évident, lorsqu'ils ont abordé cette
+terrible figure de Désirée, qu'ils se sont résignés à la tourner au
+comique. Il faut la voir se jeter au cou de Mathilde, quand celle-ci
+revient de voyage; elle pousse de petits cris, elle se pâme, si bien
+qu'elle soulève des rires dans la salle. Le soir de la première
+représentation, on a trouvé ça drôle, on ne comprenait pas. Pourtant,
+j'étais un peu étonné. Cette exagération devait-elle être mise au compte
+de l'actrice? Je ne le crois pas aujourd'hui, je pense plutôt que les
+auteurs ont voulu indiquer ce qu'ils ne pouvaient dire. Leur pièce me
+fait l'effet d'un paravent charmant, un peu rococo, bon à mettre dans un
+salon, et derrière lequel se passe une effroyable aventure. Certes, ce
+n'est pas avec de tels éléments qu'on peut expérimenter si la vérité
+toute crue est possible ou impossible au théâtre. La vérité du _Nid des
+autres_ ne se dit qu'à l'oreille.
+
+Même admettons que l'histoire soit propre, il faudra toujours faire de
+Mathilde une femme sotte ou une femme méchante, si l'on veut expliquer
+sa fuite avec Désirée. Dans la réalité, on n'a jamais vu les jeunes
+épouses quitter leurs maris pour suivre des dames de leur connaissance.
+Si cela arrive, c'est qu'il y a des raisons, et il faut mettre ces
+raisons en lumière; autrement, les figures ne se tiennent plus debout.
+C'est une surprise, lorsque Mathilde s'en va avec Désirée, parce
+que l'analyse du personnage ne nous a pas préparés à cette action.
+L'écrivain qui étudie la vie, l'explique par là même, jusque dans ses
+inconséquences. Quand je demande qu'on porte la réalité au théâtre,
+j'entends qu'on y fasse fonctionner la vie, avec tous ses rouages, dans
+la merveilleuse logique de son labeur.
+
+C'est donc une singulière idée que de parler de vérité exacte à propos
+du _Nid des autres_. Aucune pièce, au contraire, n'a dû être plus
+faussée. Et je n'ai pas encore cité ce Montbrisson, qui est las de
+traîner partout, cet éternel Desgenais qui apporte dans sa poche un
+dénoûment enfantin. Est-il assez factice, celui-là! Puis, comme cette
+Désirée se laisse aisément écraser! Dans la réalité, les Désirée
+triomphent toujours. C'est que là encore les auteurs ont voulu plaire.
+Décidés à rire de l'aventure, ils ont évité le drame par un tour
+d'escamotage. Mais, bon Dieu! sommes-nous assez loin de l'histoire dont
+tout Paris s'est occupé!
+
+Et sait-on pourquoi les auteurs ont préféré une comédie aimable? C'est
+à coup sûr pour conquérir le public, qui exige des personnages
+sympathiques. On ne se doute pas de la quantité des pièces médiocres que
+la nécessité des personnages sympathiques fait écrire. Par exemple, on
+a un beau drame; seulement, on s'aperçoit que les héros ne sauraient
+plaire aux âmes sensibles; ce sont de grands passionnés ou de grands
+révoltés, qui marchent trop brutalement dans la vie; alors, on les
+chausse de pantoufles pour qu'ils fassent moins de bruit, on les taille,
+on les rogne, jusqu'à ce qu'ils soient dignes d'un prix de vertu. Et ce
+n'est pas tout, il faut établir une compensation, mettre deux honnêtes
+gens pour un gredin; c'est à peu près la proportion ordinaire. Mathilde
+est nulle et effacée, parce que, si elle était perverse, son mari
+ne pourrait la reprendre, et il faut pourtant qu'il la reprenne au
+dénoûment. D'autre part, les auteurs ont ajouté Montbrisson, pour
+compenser Désirée. Nous touchons là à la plaie de médiocrité du théâtre.
+
+Je prends _le Nid des autres_, non comme un exemple de ce que devient
+la réalité au théâtre, mais comme un exemple de ce que l'on fait de
+la réalité au théâtre. Et cet exemple est caractéristique, lorsqu'on
+l'étudie.
+
+
+
+V
+
+Les pièces à thèse sont de fâcheuses pièces. Elles argumentent au lieu
+de vivre. Comme toute question a deux faces, le pour et le contre, elles
+ne plaident fatalement qu'une opinion, elles n'ont qu'un côté de la
+réalité. Or, l'art est absolu. Les pièces à thèse sont donc en dehors de
+l'art, ou du moins ont toute une partie de discussion qui encombre et
+rabaisse l'oeuvre entière.
+
+Voici, par exemple, MM. A. Decourcelle et J. Claretie qui viennent de
+faire jouer au Gymnase un drame en quatre actes, _le Père_, dans lequel
+ils ont voulu prouver des vérités délicates et fort discutables. Selon
+eux, le père adoptif qui élève un enfant est plus le père de cet enfant
+que le véritable père qui l'a abandonné. La voix du sang n'existe pas.
+Il ne suffit point de donner par hasard l'être à une créature pour se
+dire son père, il faut encore achever cette naissance en faisant une
+belle âme de cette créature. Tout cela est parfait en théorie, et même
+beau; seulement, dans la réalité, les choses prennent une allure moins
+nette, le bien et le mal se mêlent, et il est singulièrement difficile
+de se prononcer.
+
+Les pièces à thèse ont surtout ceci de fâcheux, que les auteurs peuvent
+et doivent les arranger pour leur faire signifier ce qu'ils veulent.
+Tous les paradoxes sont permis au théâtre, pourvu qu'on les y mette avec
+esprit. On a un plaidoyer, on n'a pas la vérité. Si l'on dérange une
+seule des poutres de l'échafaudage, tout croule. C'est un château de
+cartes qu'il faut considérer de loin, en évitant de le renverser d'un
+souffle.
+
+Ainsi, on ne s'imagine pas toutes les précautions que les auteurs ont dû
+prendre pour faire tenir leur drame debout. D'abord, il s'agissait de
+donner le père adoptif, M. Darcey, comme l'homme le plus sympathique du
+monde, honnête, loyal, un héros. Par contre, il fallait présenter le
+père véritable comme un gredin, tout en lui laissant l'apparence d'un
+homme du monde; et M. de Saint-André est devenu un viveur, un profil
+romantique de misérable dont les bottines vernies foulent toutes les
+choses saintes. Mais cela ne suffisait pas. Pour creuser l'abîme entre
+l'enfant et le vrai père, les auteurs ont dû inventer un viol de la
+mère: M. de Saint-André a violé madame Darcey et a disparu sans même
+savoir que la malheureuse femme est morte de cet attentat, après avoir
+donné le jour au petit Georges.
+
+Est-ce tout? les faits se trouvaient-ils dès lors combinés de façon à
+pouvoir soutenir la thèse? Non, il était nécessaire de fausser encore
+d'un coup de pouce la réalité. M. Darcey avait élevé Georges. Seulement,
+il ne fallait pas que Georges connût le mystère de sa naissance. Il
+devait l'apprendre à vingt-cinq ans, pour être frappé par ce coup de
+foudre, et en recevoir un tel ébranlement, qu'il se mît immédiatement
+à la recherche de son père, dans un but étrange que je dirai tout à
+l'heure.
+
+Alors, afin d'obtenir les situations voulues, les auteurs ont imaginé le
+premier acte suivant. Georges attend M. Darcey, qui revient d'Amérique.
+Il l'attend avec d'autant plus d'impatience qu'il doit épouser, dès son
+retour, une jeune fille qu'il aime, mademoiselle Alice Herbelin. Mais il
+n'est pas sans inquiétude. On n'a pas de nouvelles du _Saint-Laurent_,
+qui ramène M. Darcey. Brusquement, une dépêche arrive, annonçant la
+perte du _Saint-Laurent_ sur les côtes de Bretagne. Georges sanglote, et
+son désespoir est tel qu'il veut se tuer. C'est à ce moment que Borel,
+un vieil employé de la maison, pour empêcher ce suicide, raconte au
+jeune homme que M. Darcey n'est pas son père. Naturellement, tout de
+suite après cet aveu, M. Darcey se présente. Il a été sauvé. Georges
+se jette d'abord dans ses bras, puis il se montre troublé, et une
+explication a lieu. A la fin de l'acte, le jeune homme, ajournant son
+mariage, part à la recherche de son père, pour venger sa mère.
+
+On voit quels événements peu naturels les auteurs ont dû employer
+pour arriver à justifier leur donnée première. Je passe encore sur la
+singulière dépêche qui détermine le désespoir de Georges; il y a là une
+histoire de capitaine remplacé pendant la traversée qui est enfantine.
+Ce qui est plus grave, c'est la situation fausse de ce jeune homme, dont
+la première idée est de se faire sauter la cervelle, parce que son père
+est mort. Je doute que les auteurs aient à citer un fait réel pour
+appuyer leur fable. Je ne dis point que la perte d'un être cher ne
+puisse pas tuer, après des journées de larmes. Mais, là, brusquement,
+prendre un pistolet, c'est bien peu vraisemblable. Évidemment, les
+auteurs n'ont pas eu d'autre but que d'amener la confidence de Borel, à
+l'aide de ce suicide. S'ils ont éprouvé un instant des scrupules, ils se
+sont ensuite persuadé que le désespoir de Georges allant jusqu'à vouloir
+mourir, était une excellente note pour leur pièce, en ce sens que ce
+désespoir montrait l'affection passionnée du jeune homme à l'égard de M.
+Darcey.
+
+J'insiste maintenant sur la stupéfiante détermination du fils partant à
+la découverte de son père pour venger sa mère. M. Darcey lui a raconté
+que la malheureuse femme avait été violée dans une auberge des Pyrénées,
+près de Luchon. Longtemps il a cherché le misérable pour le tuer.
+Vingt-cinq ans se sont passés, l'aventure est oubliée, tout porte à
+croire qu'une nouvelle enquête ne saurait aboutir. N'importe, Georges
+entend partir sur-le-champ, et il emmène Borel. Les actes suivants vont
+être consacrés à cette étrange chasse qu'un fils donne à son père.
+
+Je m'arrête et je me demande quels peuvent être, au juste, les
+sentiments qui animent Georges. Voilà un garçon qui va se marier avec
+une jeune fille qu'il adore; voilà un fils qui retrouve un père qu'il a
+cru mort, et il abandonne cette jeune fille et ce père pour se donner la
+mission la plus lamentable et la moins utile qu'on puisse imaginer. Cela
+est-il croyable? Remarquez que tout ce petit monde est tranquille et
+heureux. A quoi bon remuer un passé mort, à quoi bon soulever une lutte
+effroyable dans tous ces coeurs? Le vrai père est un gredin: eh bien!
+que ce gredin aille se faire pendre ailleurs; son fils n'a pas à jouer
+le rôle de justicier, et s'il joue ce rôle, c'est uniquement pour
+permettre à MM. Decourcelle et Claretie de faire un drame. Dans la
+réalité, à moins d'être fou, Georges dirait simplement à M. Darcey: «Mon
+véritable père, c'est vous. Je ne veux pas savoir si j'en ai un autre.
+Aimons-nous comme par le passé, et vivons en paix.» Seulement, je le
+répète, dans ce cas, il n'y avait pas de pièce.
+
+Georges est parti en guerre contre son père. Nous le retrouvons avec
+Borel, dans l'auberge des Pyrénées, où l'attentat a été commis. Un quart
+de siècle s'est écoulé, personne naturellement ne peut le renseigner. Le
+second acte ne contient guère que deux scènes, deux interrogatoires
+que le jeune homme fait subir, l'un à un paysan, l'autre à un vieux
+militaire, le père Lazare, que l'âge et la boisson ont abêti. Il tire
+enfin de ce dernier un renseignement: l'homme qu'il cherche, son père,
+lui ressemble. Et c'est avec cette seule indication qu'il reprend ses
+recherches.
+
+Au troisième acte, Georges, qui va partout, se fait présenter par un ami
+chez une fille galante, un soir de fête, dans une villa des environs de
+Luchon. Le hasard le met en présence d'une femme, lasse et désabusée,
+qui traverse la pièce en maudissant les hommes. Voilà, certes, une
+figure d'une fraîcheur douteuse. Mais l'important est qu'elle porte un
+bracelet, sur lequel se trouve le portrait de Saint-André. Enfin Georges
+tient la bonne piste. Saint-André lui-même arrive. Les auteurs ont
+aussitôt accumulé les couleurs noires sur son compte: il lance les
+maximes les plus abominables; il se montre joueur, libertin, sans foi
+ni loi; il donne des leçons de vice à Georges et finit par lui raconter
+nettement le viol de sa mère, comme un bon tour qu'il a fait dans le
+temps. C'est vraiment trop commode de bâtir ainsi un mauvais père, juste
+sur le patron d'infamie que l'on désire.
+
+Le dénoûment, le quatrième acte, se passe encore dans l'auberge.
+Saint-André et ses amis vont partir pour une chasse à l'ours. Georges,
+qui est de la bande, pose la thèse sur laquelle repose la pièce, et une
+discussion s'engage, où l'on dit ses vérités à la voix du sang. Puis,
+Georges, convaincu par cette discussion, livre son vrai père à son père
+adoptif, qui se trouve dans une pièce voisine. Un duel a lieu, pendant
+lequel le jeune homme se tord les bras. M. Darcey rentre, il a tué
+Saint-André. Alors, Georges se jette dans les bras du survivant, en
+criant: «Mon père! mon père!» et M. Darcey répond: «Mon fils! oui, mon
+fils!» Comme on le dit après la solution de tout problème, c'est ce
+qu'il fallait démontrer.
+
+Je crois inutile de rentrer dans la discussion de la thèse. Les auteurs
+ont voulu cela. Mais le premier venu peut vouloir autre chose, la
+thèse absolument contraire par exemple, et le premier venu n'aura qu'à
+arranger un autre drame, pour avoir également raison. La question d'art
+seule demeure, et j'ai le regret de constater que l'argumentation a fait
+un tort considérable au mérite littéraire de l'oeuvre, en torturant
+les faits et en embarrassant le dialogue de plaidoyers inutiles. Les
+personnages n'obéissent plus à un caractère, mais à une situation; ils
+font ceci et cela, non pas parce que leur nature est de le faire, mais
+parce que les auteurs veulent qu'ils le fassent. Dès lors, nous avons
+des pantins au lieu de créatures vivantes.
+
+
+
+VI
+
+Je retrouve M. Louis Davyl à l'Odéon, avec une comédie en trois actes:
+_Monsieur Chéribois_. Avant tout, j'analyserai l'oeuvre. Ensuite, je me
+permettrai de la juger et d'en tirer une leçon, s'il y a lieu.
+
+M. Chéribois est un bourgeois de Joigny qui passe grassement sa vie dans
+un égoïsme bien entendu. Il n'a autour de lui que des femmes qui le
+gâtent: madame Chéribois d'abord, puis sa filleule, Henriette, et la
+vieille bonne de la famille, Marion. Tout le premier acte sert à peindre
+cet intérieur cossu et tranquille, dans lequel le bon M. Chéribois ne
+tolère pas le pli d'une rosé. Cependant, il attend ce jour-là son fils
+Paul, qui est en train de faire fortune à Paris, chez un agent de
+change. Il est même allé le chercher à la gare, et il revient très
+maussade, parce que Paul n'est pas arrivé. La vérité est que ce
+malheureux garçon rôde autour de la maison depuis le malin; il a joué à
+la Bourse et a perdu cent mille francs; il explique à sa mère épouvantée
+qu'il est déshonoré, s'il ne paye pas. Mais lorsque M. Chéribois apprend
+l'aventure, il refuse tout net les cent mille francs. Tant pis si
+son fils est un imbécile! Voilà la tranquille maison bouleversée, et
+l'égoïste seul y dînera paisiblement le soir.
+
+Au second acte, madame Chéribois tente vainement de sauver son fils.
+Elle se rend chez le notaire Violette, où déjà Henriette et la vieille
+Marion sont venues faire assaut de dévouement, en tâchant de réaliser
+leur petite fortune pour la donner à Paul. Mais toutes les tendresses de
+la mère se brisent contre la loi; elle ne peut disposer d'aucun argent
+sans le consentement de son mari. Alors, elle se lamente, et, M.
+Chéribois se présentant à son tour, une explication cruelle a lieu entre
+eux. Il ne cède pas, la situation reste plus tendue.
+
+Enfin, au troisième acte, le dénoûment est amené par une intrigue
+secondaire. Un neveu de M. Chéribois, Laurent, possède pour toute
+fortune une vigne que son oncle guette depuis longtemps. Justement, la
+fille du notaire, Cécile, est aimée de Laurent. Il se décide à vendre sa
+vigne à son oncle pour le prix de soixante-quinze mille francs, puis à
+prêter cet argent à Paul. Autre complication: M. Chéribois veut payer
+ces soixante-quinze mille francs sur une somme de cent mille francs
+qu'il vient de faire porter chez un banquier par Bidard, le clerc de
+M° Violette. Et voilà qu'on lui annonce la fuite de ce banquier. Il se
+désole. Enfin, quand il apprend que Bidard, prévenu à temps, ne s'est
+pas dessaisi de la somme, il se laisse attendrir et consent à donner les
+cent mille francs à son fils.
+
+Je commencerai par la critique. Qui ne comprend que ce dénoûment est
+fâcheux? Pendant les deux premiers actes, M. Louis Davyl s'est tenu
+dans une étude très simple et très juste d'un petit coin de la vie de
+province. On ne sent nulle part la convention théâtrale, les recettes
+connues, la routine des expédients et des ficelles du métier. Rien de
+plus charmant, de mieux observé et de mieux rendu. Et voilà tout d'un
+coup que l'auteur paraît avoir peur de cette belle simplicité; il se dit
+que ça ne peut pas finir comme ça, que ce serait trop nu, qu'il faut
+absolument corser le troisième acte. Alors, il ramasse cette vieille
+histoire des cent mille francs qu'on croit perdus et qu'on retrouve dans
+la poche d'un clerc fantaisiste. Il force le coffre-fort de son égoïste
+par un tour de passe-passe, au lieu de chercher à amener le dénoûment
+par une évolution du caractère du personnage.
+
+Le pis est que M. Louis Davyl a fait la scène qu'il fallait faire, et
+qu'il l'a même très bien faite. Quand M. Chéribois rentre chez lui à la
+nuit tombante, il ne trouve plus personne, ni sa femme, ni sa nièce, ni
+la vieille bonne. Il n'y a pas même de lampe allumée. Le nid où il se
+fait dorloter depuis un demi-siècle est désert et froid, lentement empli
+d'une ombre inquiétante. Alors, il est pris de peur, il tremble qu'on ne
+l'abandonne, il grelotte à la pensée qu'il n'aura plus là trois femmes
+pour prévenir ses moindres désirs. Et il se lance à travers les pièces,
+il appelle, il crie. C'est lui, dès lors, qui est à la merci de son
+entourage. J'aurais voulu qu'a ce moment il fût vaincu par le seul fait
+de son abandon, que son caractère d'égoïste lui arrachât ce cri:
+«Tenez! voilà les cent mille francs, rendez-moi ma tranquillité et mon
+bien-être.»
+
+Remarquez que M. Chéribois obéissait ainsi jusqu'au bout à sa nature.
+Après avoir résisté par égoïsme, il consentait par égoïsme. Son vice le
+punissait, sans que l'auteur eût à le transformer. D'autre part, il
+faut songer que M. Chéribois n'est pas un avare; il se nourrit
+merveilleusement et tient à digérer dans de bons fauteuils. S'il refuse
+de donner les cent mille francs, c'est qu'il songe sans doute à toutes
+les satisfactions personnelles qu'il peut se procurer avec une pareille
+somme. Rien d'étonnant dès lors à ce qu'il les donne, dès que son refus
+menace de gâter son existence entière. Je le répète, le dénoûment
+naturel était là, et pas ailleurs.
+
+Tout le reste, les cent mille francs promenés dans la poche de Bidard,
+le bel expédient de Lucile, décidant Laurent à vendre sa vigne, n'est
+réellement là que pour tenir de la place. Ce sont des complications
+enfantines, imaginées en dehors de toute observation, ajoutées par
+l'auteur dans le but d'occuper les planches. Je crois le calcul fâcheux.
+L'effet obtenu aurait grandi, si le troisième acte avait continué la
+belle et touchante simplicité des deux premiers. M. Louis Davyl a eu le
+tort de ne pas pousser magistralement son étude jusqu'au bout. Il s'est
+dit qu'une «pièce» était nécessaire, lorsque, selon moi, une «étude»
+suffisait et donnait à l'idée une ampleur superbe. On a tort de se
+défier du public, de croire qu'il exige de la convention. Ce sont les
+deux premiers actes qui ont surtout charmé la salle. Jamais M. Louis
+Davyl n'aura laissé échapper une si belle occasion de laisser une
+oeuvre.
+
+Telle qu'elle est, pourtant, la pièce est une des meilleures que j'aie
+vues cette année. J'ai été très heureux de son succès, car ce succès me
+confirme dans les idées que je défends. Voilà donc le naturalisme au
+théâtre, je veux dire l'analyse d'un milieu et d'un personnage, le
+tableau d'un coin de la vie quotidienne. Et l'on a pris le plus grand
+plaisir à cette fidélité des peintures, à cette scrupuleuse minutie
+de chaque détail. Le premier acte est vraiment charmant de vérité;
+on dirait le début d'un roman de Balzac, sans la grande allure. Que
+m'affirmait-on, que le théâtre ne supportait pas l'étude du milieu?
+Allez voir jouer _Monsieur Chéribois_, et, ce qui vous séduira, ce sera
+précisément cette maison de Joigny, si tiède et si douce, dans laquelle
+vous croirez entrer.
+
+Pour moi, M. Louis Davyl fera bien de s'en tenir là. Sa voie est
+trouvée. Quand il s'est lancé dans la littérature dramatique, après une
+vie déjà remplie, il a déployé une activité fiévreuse, il a voulu tenter
+toutes les notes à la fois. J'ai vu de lui des pièces bien médiocres,
+entre autres de grands mélodrames où il pataugeait à la suite de Dumas
+père et de M. Dennery. J'ai vu un drame populaire, dans lequel, à côté
+d'excellentes scènes prises dans le milieu ouvrier, il y avait une
+accumulation de vieux clichés intolérables. De tout son bagage, il ne
+reste que la _Maîtresse légitime_ et _Monsieur Chéribois_. La conclusion
+est facile à tirer. J'espère que l'expérience est désormais faite pour
+lui; il doit s'en tenir aux pièces d'observation et d'analyse, il doit
+ne pas sortir du théâtre naturaliste, s'il veut enfin conquérir et
+garder une haute situation. On a pu comprendre qu'il se cherchât et
+qu'il tâtât le public; on ne comprendrait plus qu'il ne se fixât pas
+où paraît aller le succès et où se trouve évidemment son tempérament
+d'auteur dramatique.
+
+
+
+VII
+
+La comédie en quatre actes de M. Albert Delpit: _le Fils de Coralie_ a
+obtenu un véritable succès au Gymnase.
+
+En quelques lignes, voici le sujet. Une fille, Coralie, qui a scandalisé
+Paris par sa débauche, s'est retirée en province, après fortune faite,
+pour se consacrer tout entière à l'éducation de son fils Daniel.
+L'enfant a grandi, il est aujourd'hui capitaine, et un capitaine
+extraordinairement pur, noble, bon, délicat, grand, chaste, intègre,
+magnanime. Naturellement, il ignore les anciennes farces de sa mère, qui
+s'est modestement dérobée sous le nom de madame Dubois. C'est alors
+que le capitaine veut épouser la fille d'une respectable famille de
+Montauban, Edith Godefroy. Les deux jeunes gens s'adorent, sa prétendue
+tante donne à Daniel une somme de neuf cent mille francs, une fortune
+dont on lui aurait confié la gestion; tout irait pour le mieux, si un
+ancien viveur, M. de Montjoye, ne reconnaissait pas d'abord Coralie, et
+si ensuite le notaire Bonchamps ne mettait pas à néant le roman naïf de
+madame Dubois, en lui posant les questions nécessaires à la rédaction
+du contrat. Elle se trouble, et la grande scène attendue, la scène
+d'explication entre elle et son fils, se produit alors. Au dernier
+acte, le mariage ne se ferait naturellement pas, si Edith ne déclarait
+publiquement, dans un étrange coup de tête, qu'elle est la maîtresse de
+Daniel. M. Godefroy, vaincu par ce moyen un peu raide de comédie, se
+décide à les unir, à la condition que Coralie se retirera dans un
+couvent.
+
+Avant tout, examinons la question de moralité. Je crois savoir que
+M. Delpit est à cheval sur la morale. Sa prétention, me dit-on, est
+d'écrire des oeuvres dont les femmes ne rougissent pas, et dont
+l'influence salutaire doit améliorer l'espèce humaine, par des moyens
+tendres et nobles.
+
+Or, j'avoue avoir cherché la vraie moralité du _Fils de Coralie_, sans
+être encore parvenu à la découvrir. Est-ce à dire que les filles ne
+doivent pas avoir de fils, ou bien qu'elles doivent éviter d'en faire
+des capitaines immaculés, si elles en ont? Non, car Daniel est en somme
+parfaitement heureux à la fin, et il serait fils d'une sainte, qu'il
+n'aurait pas à remercier davantage la Providence. L'auteur ne dit même
+pas aux dames légères de Paris: «Voyez combien vos désordres retomberont
+sur la tête de vos fils; vous serez un jour punies dans leur bonheur
+brisé.» Au demeurant, Coralie est pardonnée; elle s'enterre bien au
+couvent, mais quelle fin heureuse pour une vieille catin, lasse de la
+vie, s'endormant au milieu des tendresses câlines des bonnes soeurs! car
+je me plais à ajouter un cinquième acte, à voir Coralie mourir dans le
+sein de l'Église et laisser sa fortune pour les frais du culte. C'est la
+mort enviée de toutes les pécheresses, l'argent du Diable retourne au
+bon Dieu. Et remarquez que celle-ci a, en outre, la joie de savoir son
+fils bien établi.
+
+Donc, la moralité est ici fort obscure. La seule conclusion qu'on puisse
+tirer, me paraît être celle-ci, adressée aux filles trop lancées:
+«Tâchez d'avoir un fils capitaine et pur pour qu'il vous refasse une
+virginité sur le tard,» moyen un peu compliqué, qui n'est pas à la
+portée de toutes ces dames.
+
+Mais soyons sérieux, laissons la morale absente, et arrivons à la
+question littéraire. C'est la seule qui doive nous intéresser. J'ai
+simplement voulu montrer que les écrivains moraux sont généralement ceux
+dont les oeuvres ne prouvent rien et ne mènent à rien. On tombe avec eux
+dans l'amphigouri des grands sentiments opposés aux grandes hontes, dans
+un pathos de noblesse d'une extravagance rare, lorsqu'on le met en face
+des réalités pratiques de la vie.
+
+Les deux premiers actes sont consacrés à l'exposition. Rien de saillant,
+mais des scènes d'une grande netteté et bien conduites. Je ne fais des
+réserves que pour la langue; c'est trop écrit, avec des enflures de
+phrases, tout un dialogue qui n'est point vécu. Maintenant, je passe au
+troisième acte, le seul remarquable. Il mérite vraiment la discussion.
+
+Nulle part je n'ai encore lu les raisons qui, selon moi, ont fait le
+grand et légitime succès de cet acte. Presque tous les critiques se sont
+exclamés sur la coupe même de l'acte, sur la facture des scènes, sur le
+pur côté théâtral, en un mot. Il semble, d'après eux, que M. Delpit ait
+réussi, parce qu'il a coulé son oeuvre dans un moule connu. Eh bien! je
+crois être certain, pour ma part, que M. Delpit doit son succès à la
+quantité de vérité qu'il a osé mettre sur les planches; cette quantité
+n'est pas grande, il est vrai, et le public, en applaudissant, a pu très
+bien ne pas se rendre un compte exact de ce qu'il applaudissait. Mais le
+fait ne m'en paraît pas moins facile à démontrer.
+
+Voyez la scène du notaire. Rien de plus simple, de plus logique ni de
+plus fort. Voilà un homme dans l'exercice de sa profession; il pose
+les questions qu'il doit poser, et ce sont justement ces questions, si
+naturelles, qui déterminent la catastrophe. Ici, nous ne sommes plus au
+théâtre; il ne s'agit plus de ce qu'on nomme «une ficelle», un expédient
+visible, consacré, usé, passé à l'état de loi. Nous sommes dans la vie
+ordinaire, dans ce qui doit être. Aussi l'effet a-t-il été immense.
+Toute la salle était secouée. La preuve est-elle assez concluante, et me
+donne-telle assez raison? Voilà ce qu'on obtient avec la vérité banale
+de tous les jours.
+
+Et ce n'est pas tout. Voyez Coralie pendant cette scène et les
+suivantes. Tout un coin de la vraie fille est risqué ici fort habilement
+et dans une juste mesure des nécessités scéniques. D'abord, voici la
+fille avec son roman naïf, son histoire d'une soeur à elle qui aurait
+laissé neuf cent mille francs à Daniel; elle ne s'est pas inquiétée des
+lois qu'elle ignore, elle s'est contentée d'un de ces mensonges qu'elle
+a faits cent fois à ses amants et dont ceux-ci se sont toujours montrés
+satisfaits. Aussi se trouble-t-elle tout de suite, lorsque le notaire la
+met en face des réalités. C'est un château de cartes qui s'écroule, et
+elle en reste suffoquée, éperdue, sans force pour mentir de nouveau,
+pleurant comme une enfant. L'observation est excellente; une fois
+encore, nous sommes dans la vie. J'en dirai de même pour certaines
+parties de la grande scène entre Coralie et son fils, tout en faisant
+pourtant des réserves, car l'auteur ici verse singulièrement dans la
+déclamation et dans les gros effets inutiles. J'aurais voulu plus de
+discrétion dramatique, certain que le coup porté sur le public aurait
+encore grandi. Rien de meilleur que l'embarras de Coralie, lorsque
+Daniel lui demande le nom de son père; très juste également la
+conclusion de la scène, le pardon du fils acceptant sa mère, quelle
+qu'elle soit. Seulement, c'est là que je voudrais moins de rhétorique.
+Daniel fait des phrases sur la rédemption, sur l'honneur, sur la
+famille. A quoi bon ces phrases, dont on rirait dans la réalité?
+Pourquoi ne pas parler simplement et dire tout juste ce que Daniel
+dirait, s'il était seul à seule avec sa mère, dans une chambre? Toujours
+l'idée qu'on est au théâtre et qu'il faut donner un coup de pouce à
+la vérité, si l'on veut obtenir l'émotion, lorsqu'il est démontré au
+contraire que la plus forte émotion naît de la vérité la plus franche et
+la plus simple.
+
+Tel est donc, pour moi, le grand mérite de ce troisième acte. Daniel
+reste en bois, sauf deux ou trois cris, car Daniel est un être abstrait,
+fait sur un type ridicule de perfection. Mais Coralie se montre bien
+vivante, et cela suffit pour donner à l'acte un souffle de vie. Je le
+répéterai: l'acte a réussi parce que, d'un bout à l'autre, il échappe
+aux ficelles ordinaires, et qu'il obéit simplement à des ressorts
+logiques et humains, pris dans le caractère même des personnages. Je
+n'insisterai pas sur le quatrième acte, bien qu'il contienne peut-être
+la pensée morale et philosophique de l'auteur. En tout cas, je vois là
+une concession aux nécessités scéniques qui diminue l'oeuvre et lui
+enlève toute largeur.
+
+Maintenant, M. Delpit me permettra-t-il de lui donner quelques conseils,
+comme mon métier de critique m'y oblige? Je vois partout qu'on l'acclame
+et qu'on le grise, en le poussant dans une voie qui me paraît fâcheuse.
+Ainsi, je nommerai M. Sarcey, dont l'autorité est réelle en matière
+dramatique, et qui, selon moi, fait beaucoup de victimes par les
+enseignements de son feuilleton. Écoutez ce qu'il écrit à propos du
+_Fils de Coralie_: «La belle chose que le théâtre! Personne à ce moment
+ne pensait plus à l'indignité de la mère, à l'impossibilité du sujet.
+Personne ne songeait plus à chicaner son émotion. On avait en face
+une mère et un fils dans une situation terrible, et les répliques
+jaillissaient à coups pressés comme des éclats de foudre. Tout le reste
+avait disparu.» Cela revient à dire en bon français: «Moquez-vous de la
+vraisemblance, moquez-vous du bon sens, mettez simplement des pantins
+l'un devant l'autre, dans des situations préparées, et comptez sur
+l'émotion du public pour être absous: tel est le théâtre qui est une
+belle chose.» D'ailleurs, je le sais, M. Sarcey ne se fait pas une autre
+idée du théâtre, il le juge au point de vue de la consommation courante
+du public. Eh bien! que M. Delpit s'avise d'écouter M. Sarcey, de croire
+que tous les défauts disparaissent, lorsqu'on a fait rire ou pleurer une
+salle, et il verra le beau résultat à sa cinquième ou sixième pièce!
+
+Non, il n'est pas vrai que tout disparaisse dans l'émotion purement
+nerveuse du public. A ce compte, les mélodrames les plus gros et les
+plus bêtes seraient des chefs-d'oeuvre inattaquables, car ils ont
+bouleversé de gaieté et de douleur des générations entières. Non, le
+théâtre n'est pas une belle chose, parce qu'on peut y duper chaque soir
+quinze cents personnes, en leur faisant avaler des choses très médiocres
+dans un éclat de rire ou dans un flot de larmes. C'est au contraire
+pour cette raison que le théâtre est inférieur. Il n'est pas honorable
+d'ébranler la raison des spectateurs par des situations violentes, au
+point de les rendre imbéciles, et cela n'est permis qu'aux pièces sans
+littérature. Où M. Sarcey a-t-il vu que la situation faisait tout
+oublier? dans le répertoire des boulevards, dans nos pièces romantiques
+qui mêlent l'habileté de Scribe à la fantasmagorie de Victor Hugo. Mais
+qu'il cite un chef-d'oeuvre qui soit un chef-d'oeuvre en dehors de
+l'observation humaine et de la beauté littéraire du dialogue. Il faut
+toujours voir le chef-d'oeuvre; rien ne me paraît désastreux pour la
+critique comme cet engourdissement dans le train-train quotidien de nos
+théâtres, qui ne met rien au delà du succès immédiat d'une pièce et qui
+rapporte tout à la consommation courante du public. Sans doute, les
+chefs-d'oeuvre sont rares; mais c'est pour le chef-d'oeuvre que nous
+travaillons tous. Peu importent les fabricants, ils ne méritent pas
+qu'on discute sur leur plus ou leur moins de médiocrité.
+
+Je dirai donc à M. Delpit de ne pas trop se fier aux situations, à
+l'émotion qu'il peut déterminer en heurtant des marionnettes, placées
+dans de certaines conditions. Ce métier ne réussit même plus aux
+vieux routiers du mélodrame. S'il n'avait mis dans sa comédie que des
+invraisemblances et des conventions, comme M. Sarcey paraît le croire,
+sa comédie tomberait aujourd'hui devant l'indifférence publique. Ce
+n'est pas grâce aux situations que le _Fils de Coralie_ a réussi, car
+nous avons vu d'autres situations aussi puissantes et plus neuves ne pas
+toucher les spectateurs; c'est grâce à la somme de vérité que l'auteur
+a osé apporter dans les situations, comme j'ai tâché de le prouver. M.
+Sarcey ne dit pas un mot de cela. Il ajoute même que, lorsqu'une salle
+pleure, il n'y a plus à discuter; alors qu'on nous ramène à _Lazare le
+Pâtre_, dont on vient de faire quelque part une reprise si piteuse.
+Le preuve que rien ne disparaît, même dans le succès, c'est que le
+capitaine Daniel reste un personnage en bois pour tout le monde, c'est
+que le quatrième acte empêchera toujours le _Fils de Coralie_ d'être
+une oeuvre de premier ordre. Le public, que l'on croit pris tout entier
+quand on l'a vu rire ou pleurer, a de terribles revanches; il juge
+son émotion et il se révolte, si l'on s'est moqué de lui. Telle est
+l'explication du dédain que nos petits-fils montreront pour certaines
+oeuvres acclamées aujourd'hui dans nos théâtres.
+
+M. Delpit vient de révéler un tempérament d'homme de théâtre.
+Maintenant, il faut qu'il produise. Deux routes s'ouvrent devant lui:
+l'oeuvre de convention et l'oeuvre de vérité, l'analyse humaine et la
+fabrication dramatique. Dans dix ans, on le jugera.
+
+
+
+LA PANTOMIME
+
+Il vient de se faire, au théâtre des Variétés, une tentative très
+intéressante, et dont le succès a d'ailleurs été complet. Je veux parler
+de l'introduction de la pantomime dans la farce. Frappé du triomphe que
+les Hanlon-Lees, ces mimes merveilleux, obtenaient aux Folies-Bergère,
+le directeur des Variétés a eu l'idée heureuse de commander une pièce,
+une farce, dans laquelle les auteurs leur ménageraient une large part
+d'action. Il s'agissait donc de leur fournir un thème, de les placer
+dans un cadre dialogué, où ils pussent se mouvoir avec aisance. Le
+projet était des plus ingénieux et des plus tentants. C'était produire
+les Hanlon devant le grand public et élargir leur drame muet d'un drame
+parlé, qui ménagerait l'attention des spectateurs.
+
+Nous ne sommes pas en Angleterre, où l'on supporte parfaitement une
+pantomime en cinq actes durant toute une soirée. Notre génie national
+n'est point dans cette imagination atroce d'une grêle de gifles et de
+coups de pied tombant pendant quatre heures, au milieu d'un silence de
+mort. L'observation cruelle, l'analyse féroce de ces grimaciers qui
+mettent à nu d'un geste ou d'un clin d'oeil toute la bête humaine, nous
+échappent, lorsqu'elles ne nous fâchent pas. Aussi faut-il, chez nous,
+que la pantomime ne soit que l'accessoire, et qu'il y ait des points de
+repos, pour permettre aux spectateurs de respirer. De là l'utilité du
+cadre imposé à MM. Blum et Toché, les auteurs du _Voyage en Suisse_. Ils
+ont été chargés de présenter les Hanlon au grand public parisien, en
+motivant leurs entrées en scène et en embourgeoisant le plus possible la
+fantaisie sombre de leurs exercices.
+
+Le gros reproche que j'adresserai aux auteurs, c'est d'avoir trop
+embourgeoisé cette fantaisie. Leur scénario n'est guère qu'un
+vaudeville, et un vaudeville d'une originalité douteuse. Cet
+ex-pharmacien qui se marie et que des farceurs poursuivent pendant son
+voyage de noces, pour l'empêcher de consommer le mariage, n'apporte
+qu'une donnée bien connue. Encore ne chicanerait-on pas sur l'idée
+première, qui était un point de départ de farce amusante; mais il
+aurait fallu, dans les développements, dans les épisodes, une invention
+cocasse, une drôlerie poussée à l'extrême, qui aurait élargi le sujet,
+en le haussant à la satire enragée. Mon sentiment tout net est que le
+train de la pièce est trop banal, trop froid, et que, dès que les Hanlon
+paraissent, avec leur envolement de farceurs lyriques, ils y détonnent.
+
+Souvent, lorsqu'on sort d'une féerie, on regrette que toutes ces
+splendeurs soient dépensées sur des scénarios si médiocres, on se dit
+qu'il faudrait un grand poète pour parler la langue de ce peuple de
+fées, de princesses et de rois. Eh bien! ma sensation a été la même
+devant le _Voyage en Suisse_. J'ai regretté qu'un observateur de
+génie, qu'un grand moraliste n'ait pas écrit pour les Hanlon la pièce
+profondément humaine, la satire violente et au rire terrible que ces
+artistes si profonds mériteraient d'interpréter. Leur puissance de
+rendu, leurs trouvailles d'analystes impitoyables, font éclater les
+plaisanteries faciles du vaudeville. Il leur faudrait, pour être chez
+eux, du Molière ou du Shakespeare. Alors seulement ils donneraient tout
+ce qu'ils sentent.
+
+J'insiste, parce que, malgré leur très vif succès, on ne m'a pas paru
+les goûter à leur haut mérite. Ils sont de beaucoup supérieurs au
+canevas qu'on leur a fourni. Lorsqu'ils étaient livrés à eux-mêmes, aux
+Folies Bergère, ils trouvaient des scènes d'une autre profondeur et
+qui vous faisaient passer à fleur de peau le petit frisson froid de la
+vérité. En un mot, leur pantomime a un au delà troublant, cet au delà,
+de Molière qui met de la peur dans le rire du public. Rien n'est plus
+formidable, à mon avis, que la gaieté des Hanlon, s'ébattant au
+milieu des membres cassés, et des poitrines trouées, triomphant dans
+l'apothéose du vice et du crime, devant la morale ahurie. Au fond, c'est
+la négation de tout, c'est le néant humain.
+
+Je ne parlerai donc pas de le pièce, qui est l'oeuvre de deux auteurs
+spirituels. Eux-mêmes se sont effacés. Mon seul but, en analysant les
+principales scènes des Hanlon, est de montrer de quelle observation
+cruelle, de quelle rage d'analyse, ces mimes de génie tirent le rire.
+Il leur fallait d'autant plus de souplesse que la situation, pour eux,
+reste la même depuis le commencement jusqu'à la fin de la pièce. Ils
+n'ont pas trouvé là un drame avec ses péripéties: leur action se borne à
+être des farceurs, qui interviennent toujours dans les mêmes conditions.
+Défaut grave du scénario, monotonie qu'ils ne sont parvenus à dissimuler
+que par des prodiges de nuances. Ils ont mis partout des dessous,
+lorsqu'il n'y en avait pas. Leurs merveilles d'exécution ont sauvé la
+pauvreté du thème.
+
+Voyez leur première entrée en scène. Ils arrivent sur l'impériale d'une
+vieille diligence qui, tout d'un coup, verse au fond du théâtre. La
+dégringolade est effroyable, au milieu des vitres cassées, des cris et
+des jurons. Pour sûr, il y a des poitrines ouvertes, des têtes aplaties;
+et le public éclate d'un fou rire. Aimable public! et comme les Hanlon
+savent bien ce qu'il faut à notre gaieté! D'ailleurs, par un prodige
+d'adresse, ils se retrouvent tous devant la rampe, rangés en une ligne
+correcte, sur leur derrière. L'adresse, l'escamotage des conséquences de
+l'accident, redouble ici la gaieté des spectateurs. Dans les accidents
+réels, on rit d'abord, puis on s'apitoie; les Hanlon ont parfaitement
+compris qu'il ne fallait pas laisser à l'apitoiement le temps de se
+produire. De là le gros effet comique.
+
+J'avoue, au second acte, n'aimer que médiocrement le truc du
+spleeping-car. Règle générale, toutes les fois qu'on fait du bruit à
+l'avance autour d'un truc qui doit passionner Paris, il est presque
+certain que le truc ratera. Le public arrive monté, croyant à une
+illusion absolue, et lorsqu'il voit les ficelles, comme dans le cas de
+ce spleeping-car, l'illusion ne se produit plus du tout, parce qu'on l'a
+rendu exigeant. La vérité est que la manoeuvre du truc, dont on a
+tant parlé, est beaucoup trop lente. L'explosion a lieu, le wagon
+s'entr'ouvre, les deux moitiés se relèvent à droite et à gauche, tandis
+que les personnages, qui devraient être lancés en l'air, gagnent
+tranquillement des arbres, sur lesquels ils se perchent; le tout à grand
+renfort de cordages, comme dans les joujoux d'enfant. Je sais bien qu'on
+ne peut nous offrir un véritable accident. Mais, en cette matière,
+toutes les fois que l'illusion est impossible, le truc doit être
+abandonné. Les Hanlon ne trouvent donc dans cet acte qu'à exercer leur
+adresse et leur audace de gymnastes. C'est très gros comme gaieté. Rien
+par dessous.
+
+Je préfère de beaucoup le troisième acte. L'entrée en scène est encore
+des plus étonnantes. Les Hanlon tombent du plafond, au beau milieu
+d'une table d'hôte, à l'heure du déjeuner. Vous voyez l'effarement des
+voyageurs. Ici, il y a un de ces coups de folie qui traversent les
+pantomimes, ces coups de folie épidémiques dont on rit si fort, avec
+de sourdes inquiétudes pour sa propre raison. Les Hanlon prennent
+les plats, les bouteilles, et se mettent à jongler avec une furie
+croissante, si endiablée, que peu à peu les convives, entraînés,
+enragés, les imitent, de façon que la scène se termine dans une démence
+générale. N'est-ce pas le souffle qui passe parfois sur les foules
+et les détraque? L'humanité finit souvent par jongler ainsi avec les
+soupières et les saladiers. On est pris par le fou rire, on ne sait si
+l'on ne se réveillera pas dans un cabanon de Bicêtre. Ce sont là les
+gaietés des Hanlon.
+
+Et que dire de la scène du gendarme, qui vient ensuite? Un gendarme se
+présente pour arrêter les coupables. Dès lors, c'est le gendarme qui
+va être bafoué. Il est l'autorité, on le bernera, on passera entre
+ses jambes pour le faire tomber, on lui causera des peurs atroces en
+s'élançant brusquement d'une malle, on l'enfermera dans cette malle,
+on le rendra si piteux, si ridicule, si bêtement comique, que la foule
+enthousiaste applaudira à chacune de ses mésaventures. C'est la scène
+qui a même produit le plus d'effet. Personne n'a songé qu'on insultait
+notre armée. Pourtant, rien de plus révolutionnaire. Cela flatte le
+criminel qu'il y a au fond des plus honnêtes d'entre nous. Cela nous
+gratte dans notre besoin de revanche contre l'autorité, dans notre
+admiration pour l'adresse, pour le coquin adroit qui triomphe de
+l'honnête homme trop lourd, que ses boites embarrassent.
+
+Je signalerai, dans le genre fin, la scène de l'ivresse, que le public a
+trouvée trop longue, parce que les délicatesses de cette analyse savante
+lui ont échappé. Elle est pourtant tout à fait supérieure, comme
+observation et comme exécution. Les grands comédiens ne rendent pas
+d'une façon plus détaillée, et nous pouvons prendre là une leçon
+d'analyse, nous autres romanciers. Rien n'est plus juste ni plus complet
+que ces tâtonnements de deux ivrognes engourdis par le vin, qui, voulant
+avoir de la lumière, perdent successivement les allumettes, la bougie,
+le chandelier, sans jamais retrouver qu'un des objets à la fois. C'est
+toute une psychologie de l'ivresse.
+
+En somme, je le répète, le succès a été très vif. On a beaucoup applaudi
+les Hanlon. Je ne fais pas ici une étude complète de ces grands
+artistes, car il faudrait dégager leur originalité, bien montrer ce
+qu'ils ont apporté de personnel, en dehors de leurs sauts de gymnastes
+et de leurs jeux de mimes. Ce qu'ils mettent dans tout, c'est une
+perfection d'exécution incroyable. Leurs scènes sont réglées à la
+seconde. Ils passent comme des tourbillons, avec des claquements
+de soufflets qui semblent les tic-tac mêmes du mécanisme de leurs
+exercices. Ils ont la finesse et la force. C'est là ce qui les
+caractérise. Sous le masque enfariné de Pierrot, ils détaillent l'idée
+avec des jeux de physionomie d'un esprit délicieux; puis, brusquement,
+un coup du vent semble passer, et les voilà lancés dans une férocité
+saxonne qui nous surprend un peu. Ils bondissent, ils s'assomment, ils
+sont à la fois aux quatre coins de la scène; et ce sont des bouteilles
+volées avec une habileté qui est la poésie du larcin, des gifles qui
+s'égarent, des innocents qu'on bâtonne et des coupables qui vident les
+verres des braves gens, une négation absolue de toute justice, une
+absolution du crime par l'adresse. Telle est leur originalité, un
+mélange de cruauté et de gaieté, avec une fleur de fantaisie poétique.
+
+Je le dis encore, je ne sais rien de plus triste sous le rire. Cela
+rappelle les grandes caricatures anglaises. L'homme se débat et
+sanglote, dans les gambades et les grimaces de ces mimes. Je songeais
+avec quel cri de colère on accueillerait une oeuvre de nous, romanciers
+naturalistes, si nous poussions si loin l'analyse de la grimace humaine,
+la satire de l'homme aux prises avec ses passions. Imaginez un moment la
+scène du gendarme dans un de nos livres, admettez que nous traînions ce
+pauvre gendarme dans le ridicule, en mettant sous la charge une pareille
+négation de l'autorité: on nous traiterait de communard, on nous
+demanderait compte des otages. Certes, dans nos férocités d'analyse,
+nous n'allons pas si loin que les Hanlon, et nous sommes déjà fortement
+injuriés. Cela vient de ce que la vérité peut se montrer et qu'elle
+ne peut se dire. Puis, la caricature couvre tout. On lui permet le
+par-dessous et l'au delà. Et c'est tant mieux, puisqu'elle nous régale.
+Faisons tous des pantomimes.
+
+
+
+LE VAUDEVILLE
+
+Je ne me charge pas de raconter les _Dominos Roses_, la nouvelle
+pièce en trois actes que MM. Delacour et Hennequin ont fait jouer au
+Vaudeville. C'est une de ces pièces compliquées, d'une ingéniosité
+d'ébénisterie sans pareille, un de ces petits meubles chinois, aux cents
+tiroirs se casant les uns dans les autres, qu'il faut replacer avec une
+exactitude scrupuleuse, si l'on veut ne rien casser.
+
+Les auteurs ont appelé leur oeuvre comédie. Voilà un bien grand mot pour
+une pièce de cette facture. J'aurais préféré vaudeville. Une comédie ne
+va pas, selon moi, sans une étude plus ou moins poussée des caractères,
+sans une peinture quelconque d'un milieu réel. Or, les auteurs ne sont
+en somme que d'aimables gens, bien décidés à récréer le public, en
+faisant tourner devant lui le quadrille de leurs marionnettes. Leur art
+consiste à machiner leur joujou, de façon que les personnages obéissent
+à chaque tour de la manivelle et viennent occuper sur les planches
+l'endroit précis qui leur est assigné. C'est du théâtre mécanique, des
+bonshommes, joliment campés, dont les pas sont réglés comme par
+un maître de ballets. Ils vont à gauche, ils vont à droite, ils
+s'entrecroisent, se mêlent et se dégagent, pour le plus grand plaisir
+des yeux du public. Et, je le répète, cela demande des mains exercées.
+On parle souvent du métier au théâtre. Eh bien! les _Dominos Roses_ sont
+un produit immédiat du métier, sans aucune faute. De la mémoire, de
+l'adresse, et rien de plus. Mais on voit que le métier n'est décidément
+pas à dédaigner, puisqu'il peut suffire au succès.
+
+On parlait du _Procès Veauradieux_, des mêmes auteurs, pendant la
+représentation. Les deux pièces, en effet, ont beaucoup de ressemblance,
+sortent tout au moins du même moule. Rien de plus naturel, d'ailleurs.
+MM. Delacour et Hennequin ont pensé, avec raison, que les spectateurs
+applaudiraient plus volontiers ce qu'ils avaient déjà applaudi. Les
+nouveautés troublent le public dans sa quiétude, lui causent une
+secousse cérébrale désagréable. L'éternel quiproquo des maris qui
+embrassent les bonnes, en croyant embrasser leurs femmes, ne suffit-il
+pas à la gaieté d'une soirée? Rien de plus digestif que ce jeu du
+quiproquo. Il est à la portée de tout le monde, il soulève toujours le
+même éclat de rire, comme ces calembours de province qui sont, pendant
+un quart de siècle, la joie d'un salon. Et l'on s'en va, la tête libre,
+sans fatigue intellectuelle, en se souvenant des petits jeux de société
+de sa jeunesse.
+
+J'ai bien suivi les impressions du public, au courant des trois actes.
+D'abord, j'ai constaté un peu de froideur. On voyait les auteurs venir
+avec leurs gros sabots, et l'on échangeait des regards comme pour se
+dire qu'on savait bien la suite. Même, derrière moi, un monsieur très
+ferré sans doute sur le répertoire de nos vaudevilles, citait les pièces
+où la même idée se trouvait déjà; et il y en avait une longue liste, je
+vous assure. Mais l'intrigue se nouait, le charme opérait peu à peu. Je
+m'imaginais apercevoir les auteurs derrière une coulisse, tendant leur
+piège avec la tranquillité d'hommes qui connaissent la bonne glu. Tous
+les vieux mots portaient. A mesure que les spectateurs se retrouvaient
+davantage en pays de connaissance, ils devenaient bons enfants,
+s'amusaient aux endroits où ils s'amusent depuis leur âge le plus
+tendre. Certes, ils étaient de plus en plus certains du dénouement, tous
+vous auraient dit comment tourneraient les choses, il n'y avait pas dans
+leur émotion le moindre doute sur la félicité finale des personnages;
+mais cela les ravissait d'assister une fois de plus au dévidage adroit
+de cet écheveau dramatique si bien embrouillé.
+
+Les auteurs allaient-ils prendre le fil à gauche ou à droite? Et cette
+seule alternative suffisait à leur bonheur. Puis, il y avait encore le
+hasard des noeuds; innocentes catastrophes, aussi vite réparées que
+survenues, qui accidentaient la route parcourue tant de fois. Dès le
+second acte, la salle ravie se croyait encore au _Procès Veauradieux_,
+et applaudissait à tout rompre. Grand succès.
+
+
+
+II
+
+Il s'agit dans _Bébé_, la pièce de MM. de Najac et Hennequin, d'un de
+ces grands enfants que les mères gardent jusqu'au mariage, autour de
+leurs jupes, et auxquels elles ne peuvent jamais se décider à donner la
+clef des champs. Tel est le bébé, un bébé de vingt-deux ans, et qui a
+déjà de la barbe au menton. Gaston est adoré par sa mère, la baronne
+d'Aigreville, qui le cajole, le dodeline et lui parle encore en
+zézayant, comme s'il portait toujours des robes et un bourrelet.
+
+Quant au sujet philosophique,--il y a un sujet philosophique,--il repose
+sur cette idée qu'un jeune homme, avant de se marier et de faire un bon
+mari, doit parcourir trois périodes, la période des femmes de chambre,
+celle des cocottes et celle des femmes mariées. C'est le cousin
+Kernanigous qui dit cela, et le cousin s'y connaît, lui qui, chaque
+année, quitte sa ferme modèle de Bretagne pour venir faire ses farces à
+Paris.
+
+Naturellement, Gaston, que sa mère croit encore un ange de pureté, a
+déjà fait de nombreux accrocs à sa robe d'innocence. La baronne lui
+a meublé un entresol, dans la même maison qu'elle, pour qu'il puisse
+étudier son droit tranquillement; mais Gaston, en compagnie de son
+ami Arthur, n'utilise guère son entresol que pour recevoir des dames.
+Ajoutez que le baron est une absolue ganache; ce digne homme passe sa
+vie à lire les journaux, chez lui et à son cercle, ce qui fatalement a
+influé d'une façon déplorable sur son intelligence. Il ne s'occupe de
+son fils que pour lui adresser la morale la plus drôle du monde. Ainsi,
+lorsque les farces de Bébé se découvrent, et que celui-ci s'excuse
+en rappelant à son père les folies que lui-même a dû faire dans sa
+jeunesse, le baron répond gravement: «Monsieur, en ce temps-là, je
+n'étais pas encore votre père.» Le mot a fait beaucoup rire.
+
+Donc, Gaston parcourt les trois phases. La première est représentée
+par la femme de chambre de sa mère, Toinette; la seconde, par une dame
+galante, Aurélie; et la troisième par sa cousine, madame de Kernanigous
+elle-même. Des trois, c'est Toinette que je préfère. Elle est adorable,
+cette enfant, qui s'écrie, lorsque Gaston veut l'abandonner: «Ah!
+monsieur, vous n'aurez pas le coeur de quitter la femme de chambre de
+votre mère!» Elle adore son maître, lui recoud ses boutons, pleure au
+dénouement, quand on le marie. Les auteurs, en rendant la femme de
+chambre si aimable, auraient-ils eu des intentions démocratiques?
+
+Tout le sujet est là, mais les auteurs connaissent trop leur métier
+pour ne pas avoir compliqué ce sujet à l'aide des quiproquos les plus
+inextricables. M. Hennequin persévère naturellement dans un genre
+qui lui a valu trois grands succès: les _Trois Chapeaux_, le _Procès
+Veauradieux_ et les _Dominos Roses_. Sa part de collaboration est
+certainement dans les singulières complications de l'intrigue. Je
+renonce à raconter ces complications, mais je puis les indiquer. Aurélie
+la cocotte, est en même temps la maîtresse de Gaston et celle du cousin
+Kernanigous; elle est encore la femme légitime d'un répétiteur de
+droit, Pétillon, dont je parlerai tout à l'heure. Alors, se produit la
+débandade obligée. C'est d'abord madame de Kernanigous qu'on prend pour
+Aurélie; puis, c'est Aurélie qu'on prend pour madame de Kernanigous;
+la brune et la blonde se mêlent, le public lui-même finit par ne plus
+savoir au juste ce qu'il doit croire. A un moment, il y a jusqu'à quatre
+personnes cachées derrière des portes. Et l'on rit.
+
+On rit, parce que tous les personnages courent sur la scène. Cette
+débandade qui entre, sort, se cache, reparaît, fait claquer les portes,
+étourdit les spectateurs et les charme. Cela, d'ailleurs, pourrait
+continuer éternellement. S'il n'y a pas de raison pour que cela
+commence, il y en a encore moins pour que cela finisse. Enfin, les
+auteurs veulent bien aboutir à un mariage entre Gaston et une nièce de
+Kernanigous. L'honneur de la cousine est sauf. La baronne et le baron
+sont convaincus que leur fils n'est plus un bébé, et ils consentent à le
+traiter en homme.
+
+Ce genre de pièces à quiproquos est toujours d'un effet sûr. Seulement,
+je trouve qu'il fatigue vite. Un acte suffirait. Au troisième acte de
+_Bébé_, je commençais à être ahuri. Rien d'énervant à la longue comme de
+voir tous les personnages se précipiter les uns derrière les autres; on
+voudrait qu'ils se tinssent enfin tranquilles, pour les entendre causer
+comme tout le monde. S'ils n'ont rien à dire, pourquoi ne se contentent
+ils pas de jouer une pantomime? cela serait aussi réjouissant. En somme,
+je le répète, le genre est gros et absolument inférieur. Le succès vient
+de ce que le public croit entrer de moitié dans la pièce.
+
+Mais ce qui donne à _Bébé_ une certaine valeur, c'est une pointe
+littéraire, où l'on sent la collaboration de M. de Najac. Il y a, dans
+les deux premiers actes, quelques scènes fort jolies, d'un comique
+très fin. Ces scènes sont fournies par la baronne et par Pétillon, le
+répétiteur de droit.
+
+La baronne a voulu donner un répétiteur à son fils, pour le hâter dans
+ses examens. Il faut dire que Gaston est un véritable cancre. Or,
+Pétillon a une façon de professer qui est un poème de tolérance; il
+laisse ses élèves, Gaston et Arthur, causer de leurs maîtresses et
+de leurs parties fines, entre deux commentaires du Code; il se mêle
+lui-même à la conversation, avec le rire sournois et gourmand d'un
+cuistre voluptueux qui n'est pas assez riche pour contenter ses
+passions. Une des scènes les plus drôles est celle-ci: le baron surprend
+ces messieurs tapant sur le piano, dansant avec des dames; et Pétillon
+sauve les garnements, en expliquant que sa méthode consiste à apprendre
+le Code en musique. Il va jusqu'à chanter plusieurs articles. C'est là
+une bonne extravagance. La salle entière a été prise d'un fou rire.
+
+
+
+III
+
+MM. de Najac et Hennequin ont voulu donner au Gymnase un pendant à
+_Bébé_, et ils ont écrit la _Petite Correspondance_.
+
+Je ne crois pas nécessaire d'entrer dans une analyse de cette pièce.
+Quel singulier genre! Prendre des bouts de fil, les emmêler, mais d'une
+façon adroite, de manière qu'ils paraissent noués ensemble, en un
+paquet inextricable; puis, tirer un seul bout, celui qu'on a ménagé,
+et rembobiner le tout d'un trait, sans la moindre difficulté. La
+littérature est absente, on s'intéresse à cela comme à un jeu de
+patience; et quand on s'en va, on éprouve un vide, une déception,
+avec cette pensée vague que ce n'était pas la peine de se passionner,
+puisqu'on était certain à l'avance que cela finirait comme cela avait
+commencé. Au théâtre, lorsqu'on n'emporte aucun fait nouveau, aucune
+observation à creuser, on garde contre la pièce une sourde rancune, de
+même qu'on s'en veut lorsqu'on a lu un livre vide ou qu'on s'est arrêté
+à causer dix minutes avec un bavard imbécile, qui vous a noyé d'un
+déluge de mots.
+
+Je songeais au succès de _Bébé_, en voyant la _Petite Correspondance_,
+et je me disais qu'en somme ce succès était mérité. A coup sûr, ce qui a
+charmé si longtemps le public, ce n'est pas l'imbroglio de la pièce, ce
+sont deux ou trois scènes d'observation amusante qu'elle contenait. Et
+ce qui prouve qu'une série de quiproquos ne suffit pas au succès, même
+lorsqu'ils sont travaillés par des mains expérimentées, c'est que la
+_Petite Correspondance_ a été accueillie froidement. Question de sujet,
+et surtout question de types et de situations, je le répète. Dans
+_Bébé_, on a trouvé drôle cette histoire de grand garçon dégourdi, que
+sa mère traite toujours en enfant, lorsqu'il se lance dans toutes les
+fredaines, et qu'il a la femme de chambre pour maîtresse. Bien que cela
+rappelât _Edgard et sa bonne_, l'aventure a paru piquante, prise sur
+le vrai, dans le courant de la vie quotidienne. Peut-être le public ne
+fait-il pas ces réflexions-là; mais, à son insu, il subit les courants
+qui s'établissent, il ne supporte plus que difficilement les inventions
+de pure fantaisie, et se plaît davantage aux choses prises sur la
+réalité.
+
+Je parlais des types. La fortune de _Bébé_ a été faite par le répétiteur
+Pétillon. Ce maître, si tolérant pour ses élèves, le nez tourné à la
+friandise, et se régalant le premier des fredaines de la jeunesse, était
+certes une caricature, mais une caricature sous laquelle on sentait la
+vie. Il vivait, ce cuistre sournoisement voluptueux, brûlé de tous les
+appétits, sous son cuir de pédant qui court le cachet. Et quelle bonne
+folie que la scène où il sauve les deux chenapans auxquels il donne des
+répétitions de droit, en racontant à une vieille ganache de père qu'il
+a mis le Code en couplets! Cela est extravagant; seulement, derrière
+l'extravagance, on sent l'observation, on se rappelle des pauvres
+diables de cet acabit qui gagnent leurs cachets, en baisant les bottes
+des petits gredins qu'ils sont chargés d'instruire.
+
+Faut-il voir une leçon donnée aux auteurs dans l'accueil relativement
+froid fait par le public à la _Petite Correspondance_? Je n'ose
+l'affirmer. Et pourtant MM. de Najac et Hennequin, qui sont très
+expérimentés, ne peuvent manquer de faire le raisonnement suivant:
+«Pourquoi le grand succès de _Bébé_, et pourquoi la demi-chute de
+la _Petite Correspondance_? Évidemment, c'est que les imbroglios ne
+satisfont plus entièrement le public, car jamais nous n'en avons noué
+un de plus entortillé ni de plus heureusement dénoué. Il est donc temps
+d'abandonner cette formule commode et de chercher des situations vraies
+et des types réels, comme dans _Bébé_. Notre intérêt l'exige: soyons
+vivants, si nous voulons toucher de beaux droits d'auteur.»
+
+Ce raisonnement serait excellent, et je voudrais l'entendre faire par
+tous les auteurs; d'autant plus qu'il est logique et exact. Questionnez
+les plus habiles, ils vous diront que le goût du public tourne au
+naturalisme, d'une façon continue et de plus en plus accentuée. C'est le
+mouvement de l'époque. Il s'accomplit de lui-même, par la force même des
+choses. Avant dix ans, l'évolution sera complète. Et vous verrez les
+dramaturges et les vaudevillistes, réputés pour leur habileté, se ruer
+alors vers la peinture des scènes réelles, car ils n'ont au fond qu'une
+doctrine: satisfaire le public en toutes sortes, lui donner ce qu'il
+demande, de manière à battre monnaie le plus largement possible.
+
+
+
+IV
+
+Une circonstance m'a empêché d'assister à la première représentation de
+_Niniche_, le vaudeville en trois actes que MM. Hennequin et Millaud ont
+fait jouer aux Variétés. Je n'ai pu voir que la quatrième, et j'ai été
+vraiment surpris de la gaieté débordante du public. Quel excellent
+public que ce public parisien! Comme il est bon enfant, comme il rit
+volontiers! La moindre plaisanterie, eût-elle trente années d'âge,
+le chatouille ainsi qu'au premier jour, lorsqu'elle est dite par la
+comédienne ou le comédien favori. On prétend que les artistes tremblent,
+lorsqu'ils paraissent à Paris pour la première fois. Ils ont bien
+tort. J'ai connu, en province, un théâtre où le public était autrement
+exigeant et maussade. On y sifflait avec une brutalité révoltante.
+J'estime qu'il faut trois fois plus d'efforts pour dérider un spectateur
+de province que pour faire rire aux éclats un spectateur de Paris.
+
+J'ai été d'autant plus étonné de là gaieté de la salle, que l'on avait
+jugé _Niniche_ très sévèrement devant moi, le lendemain de la première
+représentation, C'était un four, disait-on. Voilà un four qui prenait
+tous les airs d'un grand succès. J'avais particulièrement à côté de moi
+des dames, d'honnêtes bourgeoises à coup sûr, qui faisaient scandale,
+tant elles s'amusaient. Les moindres mots, d'ailleurs, soulevaient une
+tempête de joie, du parterre au cintre. Et cela ne cessait point, les
+trois actes ne se sont pas refroidis un instant. Je me doute bien que
+les interprètes sont pour beaucoup dans cette gaieté. D'autre part,
+peut-être suis-je tombé sur une représentation exceptionnelle, sur un
+soir où toute la salle avait bien dîné; il y a de ces rencontres, de ces
+jours d'électricité commune, que connaissent les artistes, et qu'ils
+constatent en disant: «La salle est très chaude aujourd'hui.» Mais le
+fait ne m'en a pas moins préoccupé vivement.
+
+Ai-je ri moi-même? Mon Dieu, je crois que oui. J'avais beau me dire
+que tout cela était très bête, que la pièce avait été faite cent fois;
+j'avais beau trouver les actes vides, l'esprit grossier, le dénouement
+prévu à l'avance: ce grand et bon rire de la salle me gagnait. En
+vérité, les spectateurs sans malice s'amusaient trop pour qu'on ne
+s'égayât pas de leur propre gaieté. Au fond, j'étais très triste. Si
+vraiment il suffit d'une si pauvre farce pour procurer une heureuse
+soirée aux braves bourgeois parisiens, nous avons tous très grand tort
+de nous empêtrer dans des questions littéraires. A quoi bon le talent,
+à quoi bon l'effort, si cela satisfait pleinement le public? Je déclare
+que jamais je n'ai vu des gens mis dans un pareil état de joie par les
+chefs-d'oeuvre de notre théâtre. Devant un chef-d'oeuvre, le public se
+méfie toujours un peu; il a peur que le chef-d'oeuvre ne se moque de
+lui. Mais, devant une _Niniche_, il se roule, il est comme ces enfants
+qui rencontrent un trou d'eau sale et qui s'y vautrent avec délices, en
+se sentant chez eux.
+
+Oh! le rire, quelle bonne chose et quelle chose bête! Toute la sottise
+est là et tout l'esprit. Contestez les mérites de _Niniche_, on vous
+répondra que le public s'amuse, et vous n'aurez rien à répondre, car les
+théâtres ne sont faits en somme que pour amuser le public. En voyant
+cette salle rire à ventre déboutonné d'inepties dont on serait révolté,
+si on les lisait chez soi, on se sent ébranlé dans ses convictions les
+plus chères, on se demande si le talent n'est pas inutile, s'il y a à
+espérer qu'une oeuvre forte touche jamais autant les spectateurs dans
+leurs instincts secrets qu'une parade de foire. Le théâtre serait donc
+cela? Les effluves d'une foule mise en tas, l'aveuglement du gaz, l'air
+surchauffé d'une salle trop étroite, l'odeur de poussière, toutes
+les sollicitations et toutes les demi-hallucinations d'une journée
+d'activité terminée dans un fauteuil dont les bras vous étouffent et
+vous brûlent, ce serait donc là cette atmosphère du théâtre qui déforme
+tout et empêche le triomphe du vrai sur les planches?
+
+J'ai eu ainsi la sensation très nette de l'infériorité de la littérature
+dramatique. En vérité, l'oeuvre écrite est plus large, plus haute, plus
+dégagée de la sottise des foules que l'oeuvre jouée. Au théâtre, le
+succès est trop souvent indépendant de l'oeuvre. Une rencontre suffit,
+une interprétation heureuse, une plaisanterie qui est dans l'air, une
+bêtise tournée d'une certaine façon qui répond à la bêtise du moment. Si
+le rire ou les larmes prennent,--je ne fais pas de différence, car les
+larmes sont une autre forme de la bonhomie du public,--voilà la pièce
+lancée, il n'y a plus de raison pour qu'elle s'arrête. Depuis deux ans
+bientôt, je querelle mes confrères pour leur prouver qu'ils font du
+théâtre une chose trop sotte. Mon Dieu! est-ce qu'ils auraient raison,
+est-ce que ce serait réellement si sot que cela?
+
+Maintenant, il me faut juger _Niniche_. Grande affaire. J'avoue que je
+ne sais par quel bout commencer. Il y a, en critique dramatique, toute
+une école qui, dans un cas pareil, se tire d'embarras le plus galamment
+du monde. La recette consiste à ne pas parler de la pièce, à enfiler de
+jolies phrases sur ceci et sur cela, jusqu'à ce que le feuilleton soit
+plein. Puis, on signe. Je crois que Théophile Gautier a été l'inventeur
+de l'article à côté. Il maniait la langue avec l'aisance et l'adresse
+que l'on sait, il était toujours sûr de charmer son public. Aussi la
+pièce ne l'inquiétait-elle jamais. Il avait des formules toutes faites,
+il admirait tout, les petits vaudevilles et les grandes comédies,
+enveloppant le théâtre entier dans son large dédain. Gautier a laissé
+des élèves.
+
+Le malheur est que je ne puis entendre la critique ainsi. J'aime bien à
+me rendre compte. J'estime que les choses ont des raisons d'être. Mais
+où mon anxiété commence, c'est lorsqu'il faut distinguer les nuances du
+médiocre. Ce serait une erreur de croire qu'il n'existe qu'un médiocre.
+Les genres au contraire en sont très nombreux, les espèces pullulent à
+l'infini. Je me souviens toujours de mon professeur de quatrième, qui
+nous disait: «Je classe encore assez vite les dix premières copies
+dans une composition; ce qui m'exténue, c'est de vouloir être juste et
+d'assigner des places aux trente dernières.» Eh bien! ma situation est
+pareille à celle de ce professeur, je ne sais le plus souvent comment
+classer certaines pièces, de façon à satisfaire absolument ma
+conscience.
+
+Vouloir être juste, c'est tout le rôle du critique. La passion de la
+justice est la seule excuse que l'on puisse donner à cette singulière
+démangeaison qui nous prend de juger les oeuvres de nos confrères. Mon
+professeur avouait parfois que, désespérant d'établir une différence
+appréciable du mauvais au pire dans les toutes dernières copies, il les
+plaçait au petit bonheur, en tas. Voilà ce qu'il faudrait éviter. Où
+diable placer _Niniche_? car Niniche m'a fait rire, et elle a droit à
+une place. Est-ce que _Niniche_ vaut mieux que telle ou telle pièce,
+dont les titres m'échappent? Grave question. Je creuserais cette étude
+pendant des journées sans pouvoir peut-être trouver des arguments
+décisifs. Pourtant, je veux être équitable. Les critiques qui font
+profession de toujours partager l'avis du public et qui trouvent bon ce
+qui l'amuse, croient en être quittes avec _Niniche_, en la traitant de
+vaudeville amusant. C'est là un jugement trop commode. _Niniche_ est un
+symbole, la pièce idiote qui a un succès comme jamais un chef-d'oeuvre
+n'en aura, et qui gratte la foule à la bonne côte, la côte joyeuse,
+selon le joli mot de nos pères. Les belles filles tombent en pâmoison,
+lorsqu'on avance les mains vers leur taille. Pourquoi le public se
+pâme-t-il, quand on lui joue _Niniche_? J'exige un commentaire.
+
+L'intrigue est la première venue. Un diplomate polonais, le comte
+Corniski a épousé la belle Niniche, une «hétaïre» parisienne, sans avoir
+le moindre soupçon de sa vie passée. Il la ramène en France, où il est
+chargé d'une mission. Mais la comtesse est reconnue à Trouville par le
+jeune Anatole de Beau-persil. Elle apprend, grâce à lui, qu'on va vendre
+ses meubles, et elle se désole, à la crainte d'un scandale, car elle a
+laissé dans une armoire des lettres compromettantes, que lui a adressées
+autrefois le prince Ladislas, le propre fils du roi de Pologne.
+Justement la mission du comte Corniski est de s'emparer de ces lettres.
+Dès lors, commence une chasse, les lettres circulent, passent dans
+les mains du mari, qui finit par les rendre sans les avoir lues. J'ai
+négligé un baigneur de Trouville, le beau Grégoire, qui baigne ces dames
+par goût, et qui redevient le plus correct des gandins, lorsqu'il a
+quitté son costume. Il y a aussi une veuve Sillery, une vieille dame
+passionnée, sans compter deux pantalons, dont les rôles sont très
+développés, et qui produisent un effet énorme: le premier, un pantalon
+bleu, poursuivi par un mari jaloux, passe de jambes en jambes; le
+second, un pantalon nankin, se déchire jusqu'à la ceinture, ce qui cause
+chez les dames une hilarité folle. Peut-être bien que le succès de la
+pièce est là.
+
+Décidément, je renonce à classer _Niniche_. Hélas! je le crains, la
+justice n'est pas de ce monde. J'ai la vague sensation que _Niniche_ a
+sa place entre les _Dominos Ruses_ et _Madame l'Archiduc_; mais est-ce
+entre les deux, est-ce avant, est-ce après? c'est ce que je n'ose
+affirmer. Il faudrait peser les oeuvres, consulter les nuances, se
+livrer à une étude de comparaison qui demanderait des délicatesses
+infinies. Et voilà l'embarras où se trouvent les critiques
+consciencieux, lorsqu'ils veulent tenir compte des fameux arrêts
+du public. Le public rit, l'oeuvre en vaut sans doute la peine,
+examinons-la; et, lorsqu'on veut l'examiner, on ne sait par quel bout la
+prendre, on se donne un mal infini pour la classer, sans y parvenir. Un
+succès comme celui de _Niniche_ ne peut donner à un honnête homme qu'un
+désir, celui d'être sifflé. Cela soulagerait, vraiment.
+
+
+
+V
+
+Justement, l'autre soir, en écoutant à l'Ambigu _Robert Macaire_, je
+songeais à la farce moderne, telle que des auteurs de talent et d'esprit
+pourraient l'écrire. Comparez à nos plats vaudevilles, ce rire de la
+satire sociale qui sonnerait si vaillamment. Je sais bien qu'il faudrait
+accorder aux auteurs une grande liberté, leur ouvrir surtout le monde
+politique où se joue la véritable comédie des temps modernes. Pour moi,
+la veine nouvelle est là, et pas ailleurs.
+
+_Robert Macaire_, que la personnalité de Frédéric Lemaître avait animée
+d'un large souffle, nous paraît aujourd'hui, il faut bien le dire, d'une
+grande innocence. Les mots drôles abondent, et il en est quelques-uns
+qui sont même profonds. Mais ce qu'il y a encore de meilleur, ce sont
+les dessous que nous mettons nous-mêmes dans l'oeuvre. Rien n'est au
+fond plus terrible que cette figure de Robert Macaire, blaguant tout ce
+qu'on respecte, la vie humaine, la famille et la propriété, la force
+armée et la religion; seulement, elle se promène dans une telle farce,
+elle parle d'un style si plat et elle évite si soigneusement de
+conclure, que le public ne saurait la prendre au sérieux, ce qui la
+sauve du mépris et de la colère. J'ai fait une fois de plus cette
+remarque: le mauvais style excuse tout; il est permis de mettre des
+monstruosités à la scène, pourvu qu'on les y mette sans talent. Imaginez
+la lutte épique de Robert Macaire contre les gendarmes écrite par un
+véritable écrivain, tirée des puérilités grossières de la charge, et
+aussitôt la censure intervient, et tout de suite le public se fâche.
+
+Ainsi donc, ce qui nous plaît, dans _Robert Macaire_, c'est ce que nous
+y mettons. Sous les calembours, sous les scènes de parade, sous le
+décousu du dialogue et l'enfantillage de l'intrigue, nous voulons voir
+une satire amère contre la société exploitée par deux fripons, qui, non
+contents de la voler, la bafouent et la salissent. Nous poussons les
+situations jusqu'à leurs conséquences logiques, nous élargissons le
+cadre. Souvent, il n'y a qu'un mot vraiment fort; mais ce mot nous
+suffit pour ajouter tout ce que les auteurs n'ont pas dit. Ce qui m'a
+frappé, c'est que peu de scènes sont faites; le talent a manqué sans
+doute, les scènes ne sont qu'indiquées, et faiblement. Ainsi, je prends
+une scène faite, la scène d'amour romantique entre Robert Macaire et
+Eloa, cette scène qui parodie si drôlement le lyrisme de 1830. Elle est
+remarquable et produit encore aujourd'hui un effet énorme, parce qu'elle
+reste dans une gamme d'esprit très fin et de bonne observation. Prenez,
+au contraire, la plupart des autres scènes, toutes celles par exemple
+qui ont lieu entre Robert Macaire et les gendarmes; pas une ne satisfait
+pleinement, parce que pas une n'est réalisée avec l'ampleur nécessaire,
+avec la maîtrise qui met de la réalité sous les exagérations les plus
+folles. Tout cela ne tient pas, les faits ne font illusion à personne
+et les personnages sont des pantins. Dès lors, la satire tombe dans le
+vaudeville.
+
+Il est vrai que le _Robert Macaire_ pensé et écrit, tel que je le rêve,
+serait sans doute impossible sur la scène. Nous ne sommes pas habitués
+au rire cruel. Il ferait beau voir un coquin mettant fortement le monde
+en coupe réglée. La farce moderne ne m'en paraît pas moins devoir être
+dans cette peinture de la sottise des uns et de la coquinerie des
+autres, poussée à la grandeur bouffonne. Songez à un Robert Macaire
+actuel qui s'agiterait dans notre monde politique et qui monterait au
+pouvoir, en jouant de tous les ridicules et de toutes les ambitions de
+l'époque. Le beau sujet, et quelle farce un homme de talent écrirait là,
+s'il était libre!
+
+
+
+LA FÉERIE ET L'OPÉRETTE
+
+I
+
+De grands succès ont rendu l'exploitation de la féerie très tentante
+pour les directeurs. On gagne deux ou trois cent mille francs avec une
+pièce de ce genre, quand elle réussit. Il faut ajouter, comme les frais
+de mise en scène sont considérables, qu'un directeur est ruiné du coup,
+s'il a deux féeries tuées sous lui. C'est un jeu à se trouver sur la
+paille ou à avoir voiture dans l'année. Le pis est que, la question
+littéraire mise à part, une féerie qui aura deux cents représentations
+ressemble absolument à une féerie qui en aura seulement vingt. Pour
+mettre la main sur la bonne, il faut avoir un flair particulier, il faut
+sentir de loin les pièces de cent sous, rien de plus. Le hasard remplace
+l'intelligence. Le décorateur et le costumier aident le hasard.
+
+La féerie, telle qu'elle est comprise aujourd'hui, n'est plus qu'un
+spectacle pour les yeux. Il y a quelques cinquante ans, lors de la vogue
+du _Pied de Mouton_ et des _Pilules du Diable_, une féerie ressemblait à
+un grand vaudeville mêlé de couplets, dans lequel les trucs jouaient la
+partie comique. Au lieu de palais ruisselant d'or et de pierreries, au
+lieu d'apothéoses balançant des femmes à demi nues dans des clartés de
+paradis, on voyait des hommes se changer en seringues gigantesques, des
+canards rôtis s'envoler sous la fourchette d'un affamé, des branches
+d'arbre donner des soufflets aux passants.
+
+Mais ce genre de plaisanteries s'est démodé, l'ancienne féerie a semblé
+vieillotte et trop naïve. Alors, sans songer un instant à renouveler
+le genre par le dialogue, le mérite littéraire du texte, on a, au
+contraire, diminué de plus en plus le dialogue, réduit la pièce à être
+uniquement un prétexte aux splendeurs de la mise en scène. Rien de plus
+banal qu'un sujet de féerie. Il existe un plan accepté par tous les
+auteurs: deux amoureux dont l'amour est contrarié, qui ont pour eux un
+bon génie et contre eux un mauvais génie, et qu'on marie quand même au
+dénoûment, après les voyages les plus extravagants dans tous les pays
+imaginables. Ces voyages, en somme, sont la grande affaire, car ils
+permettent au décorateur de nous promener au fond de forêts enchantées,
+dans les grottes nacrées de la mer, à travers les royaumes inconnus et
+merveilleux des oiseaux, des poissons ou des reptiles. Quand les
+acteurs disent quelque chose, c'est uniquement pour donner le temps aux
+machinistes de poser un vaste décor, derrière la toile de fond.
+
+J'avoue, pourtant, n'avoir pas la force de me fâcher. S'il est bien
+entendu que toute prétention de littérature dramatique est absente, il
+y a là un véritable émerveillement. Les acteurs ne sont plus que des
+personnages muets et riches, perdus au milieu d'une prodigieuse vision.
+Au fond de sa salle, on peut se croire endormi, rêvant d'or et de
+lumière; et même les mots bêtes qu'on entend, malgré soi, par moments,
+sont comme les trous d'ombre obligés qui gâtent les plus heureux
+sommeils. Les ballets sont charmants, car les danseuses n'ont rien à
+dire. Il y a toujours bien deux ou trois actrices jolies, montrant le
+plus possible de leur peau blanche. On a chaud, on digère, on regarde,
+sans avoir la peine de penser, bercé par une musique aimable. Et, après
+tout, quand on va se coucher, on a passé une agréable soirée.
+
+Certes, au théâtre, il faut laisser un vaste cadre à l'adorable école
+buissonnière de l'imagination. La féerie est le cadre tout trouvé de
+cette débauche exquise. Je veux dire quelle serait la féerie que je
+souhaite. Le plus grand de nos poètes lyriques en aurait écrit les
+vers; le plus illustre de nos musiciens en composerait la musique. Je
+confierais les décors aux peintres qui font la gloire de notre école,
+et j'appellerais les premiers d'entre nos sculpteurs pour indiquer des
+groupes et veiller à la perfection de la plastique. Ce n'est pas tout,
+il faudrait, pour jouer ce chef-d'oeuvre, des femmes belles, des hommes
+forts, les acteurs célèbres dans le drame et dans la comédie. Ainsi,
+l'art humain tout entier, la poésie, la musique, la peinture, la
+sculpture, le génie dramatique, et encore la beauté et la force, se
+joindraient, s'emploieraient à une unique merveille, à un spectacle qui
+prendrait la foule par tous les sens et lui donnerait le plaisir aigu
+d'une jouissance décuplée.
+
+Ah! qu'il serait temps de balayer les parades qui salissent les scènes
+de nos plus beaux théâtres, de jeter au ruisseau les livrets stupides,
+dont l'esprit consiste dans des calembours rances et dans des coups de
+pied au derrière, les partitions vulgaires qui chantent toutes les mêmes
+turlututus de foire, les trucs vieillis, les décors trop somptueux qui
+ruissellent d'un or imbécile et bourgeois! On rendrait nos théâtres aux
+grands poètes, aux grands musiciens, à toutes les imaginations larges.
+Dans notre enquête moderne, après nos dissections de la journée, les
+féeries seraient, le soir, le rêve éveillé de toutes les grandeurs et de
+toutes les beautés humaines.
+
+
+
+II
+
+J'avoue donc ma tendresse pour la féerie. C'est, je le répète, le seul
+cadre où j'admets, au théâtre, le dédain du vrai. On est là en pleine
+convention, en pleine fantaisie, et le charme est d'y mentir, d'y
+échapper à toutes les réalités de ce bas monde.
+
+Et quel joli domaine, cette contrée du rêve peuplée de génies
+bienfaisants et de fées méchantes! Les princesses et les bergers, les
+servantes et les rois y vivent dans une familiarité attendrie, s'aimant,
+s'épousant les uns les autres. Quand une montagne, un gouffre, un
+univers fait obstacle aux amours des héros, la montagne est engloutie,
+le gouffre se comble, l'univers s'envole en fumée, et les héros sont
+heureux. Il n'y a plus de péripéties sans issue, de dénouements
+impossibles, car les talismans facilitent les combinaisons des fables
+les plus extravagantes. Jamais les auteurs ne se trouvent acculés par la
+vraisemblance et la logique; ils peuvent aller dans tous les sens, aussi
+loin qu'ils veulent, certains de ne se heurter contre aucune muraille.
+Un coup de baguette, et la muraille s'entr'ouvre.
+
+On peut dire que la féerie est la formule par excellence du
+théâtre conventionnel, tel qu'on l'entend en France depuis que les
+vaudevillistes et les dramaturges de la première moitié du siècle ont
+mis à la mode les pièces d'intrigue. En somme, ils posaient en principe
+l'invraisemblance, quitte à employer toute leur ingéniosité pour faire
+accepter ensuite, comme une image de la vie, ce qui n'en était qu'une
+caricature. Ils se gênaient dans le drame et dans la comédie, tandis
+qu'ils ne se gênaient plus dans la féerie: là était la seule différence.
+
+Je voudrais préciser cette idée. L'allure scénique d'une féerie est
+puérile, d'une naïveté cherchée, allant carrément au merveilleux; et
+c'est par là que la pièce enchante les petits et les grands enfants.
+Plus l'invraisemblance est grande, plus le ravissement est certain. On
+s'y arrête comme devant ces théâtres de marionnettes, qui retiennent aux
+Champs-Elysées les rêveurs qui passent. Il semble que ces personnages
+fantasques et cette action folle soient des symboles, derrière lesquels
+on entend l'humanité s'agiter avec des rires et des larmes. Les joujoux,
+je parle des joujoux à bon marché, les chevaux, les moutons, les
+poupées, toutes ces bêtes en carton, grossièrement peinturlurées et si
+extraordinaires de formes, ont aussi cette invraisemblance lamentable ou
+grotesque qui ouvre l'au delà de la vie. En les regardant, on échappe à
+la terre, on entre dans le monde de l'impossible. J'adore ces joujoux
+comme j'adore les féeries.
+
+La comédie et le drame, au contraire, sont tenus a être vraisemblables.
+Une nécessité les attache aux pavés des rues. Ils mentent, mais il faut
+qu'ils mentent avec des ménagements infinis, sous peine de nous blesser.
+Le triomphe de nos auteurs a été de déguiser le plus possible leurs
+mensonges, grâce à toute une convention savamment réglée; de là, le code
+du théâtre. Ils nous ont peu à peu habitués au personnel comique ou
+dramatique, qui n'est autre qu'un personnel de féerie, sans paillette,
+sans truc, effacé et rapetissé. Pour moi, entre un roi de féerie et un
+prince des vaudevilles de Scribe, je ne fais qu'une différence: tous
+les deux sont mensongers, seulement le premier me ravit, tandis que le
+second m'irrite. Et il en est ainsi pour tous les personnages: ils ne
+sont pas plus humains dans un genre que dans l'autre; ils s'agitent
+également en pleine convention. Je ne parle pas de l'intrigue elle-même;
+je trouve, pour ma part, bien plus raisonnables les combinaisons
+scéniques de _Rothomago_, par exemple, que celles d'une foule de pièces
+dites sérieuses, dont il est inutile de citer les titres.
+
+J'en veux arriver à cette conclusion, que le charme de la féerie est
+pour moi dans la franchise de la convention, tandis que je suis, par
+contre, fâché de l'hypocrisie de cette convention, dans la comédie et le
+drame. Vous voulez nous sortir de notre existence de chaque jour,
+vous avancez comme argument que le public va chercher au théâtre des
+mensonges consolants, vous soutenez la thèse de l'idéal dans l'art, eh
+bien! donnez-nous des féeries. Cela est franc, au moins. Nous savons que
+nous allons rêver tout éveillés. Et, d'ailleurs, une féerie n'est pas
+même un mensonge, elle est un conte auquel personne ne peut se tromper.
+Rien de bâtard en elle, elle est toute fantaisie. L'auteur y confesse
+qu'il entend rester dans l'impossible.
+
+Passez à un drame ou à une comédie, et vous sentez immédiatement la
+convention devenir blessante. L'auteur triche. Il marche, dès lors,
+sur le terrain du réel; mais comme il ne veut pas accepter ce terrain
+loyalement, il se met à argumenter, il déclare que le réel absolu n'est
+pas possible au théâtre, et il invente des ficelles, il tronque les
+faits et les gens, il cuisine cet abominable mélange du vrai et du faux
+qui devrait donner des nausées à toutes les personnes honnêtes. Le
+malheur est donc que nos auteurs, en quittant les féeries, en gardent la
+formule, qu'ils transportent sans grands changements dans les études
+de la vie réelle; ils se contentent de remplacer les talismans par les
+papiers perdus et retrouvés, les personnages qui écoutent aux portes,
+les caractères et les tempéraments qui se démentent d'une minute à
+l'autre, grâce à une simple tirade. Un coup de sifflet, et il y a un
+changement à vue dans le personnage comme dans le décor.
+
+Si réellement la vérité était impossible au théâtre, si les critiques
+avaient raison d'admettre en principe qu'il faut mentir, je répéterais
+sans cesse: «Donnez-nous des féeries, et rien que des féeries!» La
+formule y est entière, sans aucun jésuitisme. Voilà le théâtre idéal tel
+que je le comprends, faisant parler les bêtes, promenant les spectateurs
+dans les quatre éléments, mettant en scène les héros du _Petit Poucet_
+et de la _Belle au bois dormant_. Si vous touchez la terre, j'exige
+aussitôt de vous des personnages en chair et en os, qui accomplissent
+des actions raisonnables. Il faut choisir: ou la féerie ou la vie
+réelle.
+
+Je songeais à ces choses, en voyant l'autre soir _Rothomago_, que le
+Châtelet vient de reprendre avec un grand luxe de costumes et de décors.
+Certes, cette féerie, au point de vue littéraire, ne vaut guère mieux
+que les autres; mais elle est gaie et elle a le mérite d'être un bon
+prétexte aux splendeurs de la mise en scène.
+
+Rien de plus démocratique, d'ordinaire, que le sujet de ces pièces.
+Ainsi, _Rothomago_ repose sur le double amour d'un jeune prince pour
+une bergère et d'une jeune princesse pour un paysan. Naturellement, le
+prince et la princesse qu'on veut marier ensemble finissent par épouser
+chacun l'objet de sa flamme. Et remarquez que prince et princesse
+sont adorables, qu'ils feraient un couple charmant. N'importe, ils ne
+s'aiment pas, la force des talismans les empêche de se voir sans doute,
+et leurs coeurs s'en vont malgré tout courir la prétentaine au village.
+Tout cela est fou, et c'est pourtant ce qu'il y a de plus raisonnable
+dans l'oeuvre, car je ne raconte pas les promenades dans les airs sur
+un dragon, ni les histoires de pirates qui viennent enlever les
+villageoises dans les blés.
+
+
+
+III
+
+J'ai vu, au théâtre de la Gaieté: le _Chat botté_, une féerie de MM.
+Blum et Tréfeu.
+
+Quels adorables contes que ces contes de Perrault! Ils ont une saveur de
+naïveté exquise. On a fait plus ingénieux, plus littéraire; mais on n'a
+pas retrouvé cet accent si fin de bonhomie et de malice. Cela nous vient
+directement de notre vieille France; je ne parle point des sujets,
+car des savants se sont amusés à les retrouver un peu dans toutes les
+mythologies; je parle du ton gaillard et franc, de la simplicité de
+la fable. Le conteur a dit tout carrément ce qu'il avait à dire, et
+l'humanité vit sous chaque ligne.
+
+Je sais bien que, de nos jours, on a trouvé Perrault immoral. Nous
+avons, comme personne ne l'ignore, une moralité très chatouilleuse. Où
+nos pères riaient, nous rougissons. Le mot nous effraie surtout, car
+nous savons encore nous accommoder avec la chose. Nous mettons des
+feuilles de vigne aux antiques, et nos filles baissent le nez en
+passant, ce qui prouve qu'elles sont très avancées pour leur âge. Cela
+est d'une hypocrisie raffinée, dont la pointe ajoute un ragoût aux
+plaisirs défendus. On ne sait plus regarder la vie en face, avec un
+franc et limpide regard.
+
+Donc, les contes de Perrault sont devenus immoraux; je veux dire qu'on
+en discute les conclusions au point de vue de la leçon morale. On
+voudrait que le bon Dieu, la Providence et le reste fussent dans
+l'affaire. Voici, par exemple, le _Chat botté_, ce merveilleux chat qui
+se met au service du marquis de Carabas et qui le marie à la plus belle
+des princesses, grâce à l'agilité de ses pattes et à la fertilité de ses
+ruses. C'est un maître trompeur; il ment avec un aplomb parfait, il dupe
+les petits et les grands. Son unique qualité est d'être fidèle à la
+fortune de son marquis. Imaginez un valet de l'ancienne comédie, un de
+ces coquins qui ont tous les tours dans leur sac et qui ne triomphent
+que par des inventions du diable.
+
+Voilà notre morale indignée. Admirable sujet pour faire un sermon contre
+le mensonge! S'il y a une fortune mal acquise, c'est à coup sûr celle du
+marquis de Carabas. Il se nourrit de vol, il épouse la fille d'un roi,
+par une série de stratagèmes qui, de nos jours, mèneraient tout droit un
+gendre sur les bancs de la police correctionnelle. Et l'on ose mettre
+de pareilles histoires entre les mains des enfants? On veut donc qu'ils
+deviennent des escrocs? Ils ne sauraient prendre là que le goût des
+chemins tortueux. La conclusion du conte est, en somme, que pour réussir
+l'habileté vaut mieux que l'honnêteté.
+
+O siècle pudique et moral, où les bourgeois ont peur des oeuvres écrites
+comme les femmes laides ont peur des miroirs! Au théâtre, on exige que
+la vertu soit récompensée. Dans le roman, on veut deux nobles âmes
+contre une âme basse, de même que dans certaines confitures de fruits
+amers il faut deux livres de sucre contre une livre de fruits. Cela
+est tout nouveau, c'est une fièvre d'hypocrisie à l'état aigu. Et les
+symptômes sont nombreux, les choses les plus naturelles deviennent
+indécentes, lorsqu'on a une préoccupation continue de l'indécence. Rien
+de pareil dans la belle santé sanguine des siècles passés. Sans remonter
+à Rabelais, lisez La Fontaine et Molière, tout le seizième siècle et
+tout le dix-septième, vous ne trouverez nulle part ce prurit de morale,
+qui semble être la démangeaison de nos vices. On riait haut, on parlait
+de tout, même devant les dames; personne ne croyait qu'il fût nécessaire
+de surveiller à chaque heure sa propre honnêteté et celle du voisin. On
+était de braves gens, cela allait de soi. Pour le reste, on aimait la
+vie et on ne boudait pas contre ce qui vivait.
+
+Est-ce parce que les contes de Perrault sont jugés d'une morale trop
+élastique que les auteurs du _Chat botté_ n'ont pas suivi ce conte à la
+lettre? Cela est possible. Pour que le conte fût exemplaire aujourd'hui,
+il faudrait y introduire un honnête prétendant à la main de la jeune
+princesse, un ingénieur, de moeurs parfaites et ayant conquis tous ses
+grades dans les concours et les examens; au dénouement, ce serait lui
+qui, par son mérite, deviendrait le gendre du roi, après avoir confondu
+ce filou de Chat botté et son marquis d'occasion. Cela ferait pâmer nos
+demoiselles. Je plaisante, et une colère me prend, à la pensée de
+ce «comme il faut» littéraire, qui aurait noyé pour un siècle notre
+littérature, si des esprits entêtés n'avaient résisté. Pauvre chat
+botté, qui aimera encore ta grâce féline, ta sournoiserie pleine de
+sauts brusques, ton art de vivre, gros et gras, sur la paresse et sur la
+sottise humaines? Tu es la vie, et c'est pour cela, heureusement, que tu
+es éternel.
+
+
+
+IV
+
+Si la féerie doit trouver grâce pour la largeur poétique qu'elle
+pourrait atteindre, l'opérette est une ennemie publique qu'il faut
+étrangler derrière le trou du souffleur, comme une bête malfaisante.
+
+Elle est, à cette heure, la formule la plus populaire de la sottise
+française. Son succès est celui des refrains idiots qui couraient
+autrefois les rues et qui assourdissaient toutes les oreilles, sans
+qu'on pût savoir d'où ils venaient. Depuis qu'elle règne, ces refrains
+du passé ont disparu; elle les remplace, elle fournit des airs aux
+orgues de Barbarie, elle rend plus intolérables les pianos des femmes
+honnêtes et des femmes déshonnêtes. Son empire désastreux est devenu
+tel, que les gens de quelque goût devront finir par s'entendre et par
+conspirer, pour son extermination.
+
+L'opérette a commencé par être un vaudeville avec couplets. Elle a pris
+ensuite l'importance d'un petit opéra-bouffe. C'était encore son enfance
+modeste; elle gaminait, elle se faisait tolérer en prenant peu de place.
+D'ailleurs, elle ne tirait pas à conséquence, se permettant les farces
+les plus grosses, désarmant la critique par la folie de ses allures.
+Mais, peu à peu, elle a grandi, s'est étalée chaque jour davantage, de
+grenouille est devenue boeuf; et le pis est qu'elle s'est ainsi élargie,
+sans cesser d'être une parade grossière, d'un grotesque à outrance qui
+fait songer aux cabanons de Bicêtre.
+
+D'un acte l'opérette s'est enflée jusqu'à cinq actes. Le public, au lieu
+de s'en tenir à un éclat de rire d'une demi-heure, s'est habitué à ce
+spasme de démence bête qui dure toute une soirée. Dès lors, en se voyant
+maîtresse, elle a tout risqué, menant les spectateurs dans son boudoir
+borgne, prenant d'un entrechat, sur les plus grandes scènes, la place du
+drame agonisant. Elle a dansé son cancan, en montrant tout; elle a rendu
+célèbres des actrices dont le seul talent consistait dans un jeu de
+gorge et de hanches. Tout le vice de Paris s'est vautré chez elle,
+et l'on peut nommer les femmes auxquelles une façon de souligner les
+couplets grivois a donné hôtel et voiture.
+
+Cela ne suffisait point encore. L'opérette a rêvé l'apothéose. M.
+Offenbach, pendant sa direction a la Gaîté, a exhumé ses anciennes
+opérettes des Bouffes, entre autres son _Orphée aux enfers_, joué
+autrefois dans un décor étroit et avec une mise en scène relativement
+pauvre; il les a exhumées et transformées en pièces à spectacle,
+inventant des tableaux nouveaux, grandissant les décors, habillant ses
+acteurs d'étoffes superbes, donnant pour cadre à la bêtise du dialogue
+et aux mirlitonnades de la musique tout l'Olympe siégeant dans sa
+gloire. D'un bond, l'opérette voulait monter à la largeur des grandes
+féeries lyriques. Elle ne saurait aller plus haut Son incongruité, ses
+rires niais, ses cabrioles obscènes, sa prose et ses vers écrits pour
+des portiers en goguette, se sont étalés un instant au milieu d'une
+splendeur de gala, comme une ordure tombée dans un rayonnement d'astre.
+
+Même elle était montée trop haut, car elle a failli se casser les reins.
+M. Offenbach n'est plus directeur, et il est à croire qu'aucun théâtre
+ne risquera à l'avenir deux ou trois cent mille francs pour montrer une
+petite chanteuse, toute nue, sifflotant une chanson de pie polissonne,
+sous flamboiement de feux électriques. N'importe, l'opérette a touché le
+ciel, la leçon est terrible et complète. Je ne veux pas détailler les
+méfaits de l'opérette. En somme, je ne la hais pas en moraliste, je la
+hais en artiste indigné. Pour moi, son grand crime est de tenir trop de
+place, de détourner l'attention du public des oeuvres graves, d'être un
+plaisir facile et abêtissant, auquel la foule cède et dont elle sort le
+goût faussé.
+
+L'ancien vaudeville était préférable. Il gardait au moins une platitude
+bonne enfant. D'autre part, si l'on entre dans le relatif du métier, il
+est certain qu'il était moins rare de rencontrer un vaudeville bien fait
+qu'il ne l'est aujourd'hui de tomber sur une opérette supportable. La
+cause en est simple. Les auteurs, quand ils avaient une idée drôle, se
+contentaient de la traiter en un acte, et le plus souvent l'acte était
+bon, l'intérêt se soutenait jusqu'au bout. Maintenant, il faut que la
+même idée fournisse trois actes, quelquefois cinq. Alors, fatalement,
+les auteurs allongent les scènes, délayent le sujet, introduisent
+des épisodes étrangers; et l'action se trouve ralentie. C'est ce qui
+explique pourquoi, généralement, le premier acte des opérettes est
+amusant, le second plus pâle, le dernier tout à fait vide. Quand même,
+il faut tenir la soirée entière, pour ne partager la recette avec
+personne. Et le mot ordinaire des coulisses est que la musique fait tout
+passer.
+
+M. Offenbach est le grand coupable. Sa musique vive, alerte, douée
+d'un charme véritable, a fait la fortune de l'opérette. Sans lui, elle
+n'aurait jamais eu un si absolu triomphe. Il faut ajouter qu'il a été
+singulièrement secondé par MM. Meilhac et Halévy, dont les livrets
+resteront comme des modèles. Ils ont créé le genre, avec un
+grossissement forcé du grotesque, mais en gardant un esprit très
+parisien et une finesse charmante dans les détails. On peut dire de
+leurs opérettes qu'elles sont d'amusantes caricatures, qui se haussent
+parfois jusqu'à la comédie. Quant à leurs imitateurs, que je ne veux
+pas nommer, ce sont eux qui ont traîné l'opérette à l'égout. Et quels
+étranges succès, faits d'on ne sait quoi, qui s'allument et qui brûlent
+comme des traînées de poudre! On peut le définir: la rencontre de la
+médiocrité facile d'un auteur avec la médiocrité complaisante d'un
+public. Les mots qui entrent dans toutes les intelligences, les airs qui
+s'ajustent à toutes les voix, tels sont les éléments dont se composent
+les engouements populaires.
+
+On nous fait espérer la mort prochaine de l'opérette. C'est, en effet,
+une affaire de temps, selon les hasards de la mode. Hélas! quand on en
+sera débarrassé, je crains qu'il ne pousse sur son fumier quelque autre
+champignon monstrueux, car il faut que la bêtise sorte quand même, comme
+les boutons de la gale; mais je doute vraiment que nous puissions être
+affligés d'une démangeaison plus désagréable.
+
+
+
+V
+
+Quelle marâtre que la vogue! Comme elle dévore en quelques années
+ses enfants gâtés! Le cas de M. Offenbach est fait pour inspirer les
+réflexions les plus philosophiques.
+
+Songez donc! M. Offenbach a été roi. Il n'y a pas dix ans, il régnait
+sur les théâtres; les directeurs à genoux, lui offraient des primes
+sur des plats d'argent; la chronique, chaque malin, lui tressait
+des couronnes. On ne pouvait ouvrir un journal sans tomber sur des
+indiscrétions relatives aux oeuvres qu'il préparait, à ce qu'il avait
+mangé à son déjeuner et à ce qu'il mangerait le soir à son dîner. Et
+j'avoue que cet engouement me semblait explicable, car M. Offenbach
+avait créé un genre; il menait avec ses flonflons toute la danse d'une
+époque qui aimait à danser. Il a été et il restera une date dans
+l'histoire de notre société.
+
+Il y a dix ans! et, bon Dieu! comme les temps sont changés! Il faut
+se souvenir que ce fut lui qui conduisit le cancan de l'Exposition
+universelle de 1867. Dans tous les théâtres, on jouait de sa musique.
+Les princes et les rois venaient en partie fine à son bastringue. Plus
+d'une Altesse, que ses turlututus grisaient, fit cascader la vertu de
+ses chanteuses. Son archet donnait le branle à ce monde galant, qui
+l'appelait «maître». Maître n'était pas assez, il passait au rang de
+dieu. Comme le Savoyard qui fait sauter du pied ses pantins enfilés dans
+un bout de corde, il a dû avoir de belles jouissances d'amour-propre,
+lui qui faisait sauter, nez contre nez, ventre contre ventre, des
+princes et des filles.
+
+Et voilà qu'aujourd'hui le dieu est par terre. Nous avons encore une
+Exposition universelle; mais d'autres amuseurs ont pris le pavé. Toute
+une poussée nouvelle de maîtres aimables se sont emparés des théâtres,
+si bien que l'ancêtre, le dieu de la sauterie, a dû rester dans sa
+niche, solitaire, rêvant amèrement à l'ingratitude humaine. A la
+Renaissance, le _Petit Duc_; aux Folies-Dramatiques, les _Cloches de
+Corneville_; aux Variétés, _Niniche_; aux Bouffes, clôture; et c'est
+certainement cette clôture qui a été le coup le plus rude pour M.
+Offenbach. Les Bouffes fermant pendant une Exposition universelle, les
+Bouffes qui ont été le berceau de M. Offenbach! n'est-ce pas l'aveu
+brutal que son répertoire, si considérable, n'attire plus le public et
+ne fait plus d'argent?
+
+La chute est si douloureuse que certains journaux ont eu pitié. Dans ces
+deux derniers mois, j'ai lu à plusieurs reprises des notes désolées.
+On s'étonnait avec indignation que M. Offenbach fût ainsi jeté de côté
+comme une chemise sale. On rappelait les services qu'il a rendus à la
+joie publique, on conjurait les directeurs de reprendre au moins une de
+ses pièces, à titre de consolation. Les directeurs faisaient la sourde
+oreille. Enfin, il s'en est trouvé un, M. Weinschenck, qui a bien
+voulu se dévouer. Il vient de remonter à la Gaîté _Orphée aux Enfers_.
+J'ignore si l'affaire est bonne; mais M. Weinschenck aura tout au moins
+fait une bonne action. Le principe des turlututus est sauvé, il ne sera
+pas dit qu'il y aura eu une Exposition universelle sans la musique de M.
+Offenbach.
+
+Certes, je n'aime point à frapper les gens à terre. J'avoue même que je
+suis pris d'attendrissement et d'intérêt pour M. Offenbach, maintenant
+que la vogue l'abandonne. Autrefois, il m'irritait; les succès menteurs
+m'ont toujours mis hors de moi. Voilà donc la justice qui arrive pour
+lui, et c'est une terrible chose pour un artiste que cette justice,
+lorsqu'il est encore vivant et qu'il assiste à sa déchéance. Le public
+est un enfant gâté qui brise ses jouets, quand ils ont cessé de
+l'amuser. On est devenu vieux, on a fait le rêve d'une longue gloire,
+aveuglé sur sa propre valeur par les fumées de l'encens le plus
+grossier, et un jour tout croule, la gloire est un tas de boue, on se
+voit enterré avant d'être mort. Je ne connais pas de vieillesse plus
+abominable.
+
+Puisque je suis tourné à la morale, je tirerai une conclusion de cette
+aventure. Le succès est méprisable, j'entends ce succès de vogue qui met
+les refrains d'un homme dans la bouche de tout un peuple. Être seul,
+travailler seul, il n'y a pas de meilleure hygiène pour un producteur.
+On crée alors des oeuvres voulues, des oeuvres où l'on se met tout
+entier; dans les premiers temps, ces oeuvres peuvent avoir une saveur
+amère pour le public, mais il s'y fait, il finit par les goûter.
+Alors, c'est une admiration solide, une tendresse qui grandit à chaque
+génération. Il arrive que les oeuvres, si applaudies dans l'éclat
+fragile de leur nouveauté, ne durent que quelques printemps, tandis
+que les oeuvres rudes, dédaignées à leur apparition, ont pour elles
+l'immortalité. Je crois inutile de donner des exemples.
+
+Je dirai aux jeunes gens, à ceux qui débutent, de tolérer avec patience
+les succès volés dont l'injustice les écrase. Que de garçons, sentant
+en eux le grondement d'une personnalité, restent des heures, pâles et
+découragés, en face du triomphe de quelque auteur médiocre! Ils se
+sentent supérieurs, et ils ne peuvent arriver à la publicité, toutes
+les voies étant bouchées par l'engouement du public. Eh bien! qu'ils
+travaillent et qu'ils attendent! Il faut travailler, travailler
+beaucoup, tout est là; quant au succès, il vient toujours trop vite, car
+il est un mauvais conseiller, un lit doré où l'on cède aux lâchetés.
+
+Jamais on ne se porte mieux intellectuellement que lorsqu'on lutte. On
+se surveille, on se tient ferme, on demande à son talent le plus grand
+effort possible, sachant que personne n'aura pour vous une complaisance.
+C'est dans ces périodes de combat, quand on vous nie et qu'on veut
+affirmer son existence, c'est alors qu'on produit les oeuvres les plus
+fortes et plus intenses. Si la vogue vient, c'est un grand danger; elle
+amollit et ôte l'âpreté de la touche.
+
+Il n'y a donc pas, pour un artiste, une plus belle vie que vingt
+ou trente années de lutte, se terminant par un triomphe, quand la
+vieillesse est venue. On a conquis le public peu à peu, on s'en va dans
+sa gloire, certain de la solidité du monument que l'on laisse. Autour
+de soi, on a vu tomber les réputations de carton, les succès officiels.
+C'est une grande consolation que de se dire, dans toutes les misères,
+que la vogue est passagère et qu'en somme, quelles que soient les
+légèretés et les injustices du public, une heure vient où seules les
+grandes oeuvres restent debout. Malheur à ceux qui réussissent trop,
+telle est la morale du cas de M. Offenbach!
+
+
+
+LES REPRISES
+
+I
+
+
+C'est avec une profonde stupeur que j'ai écouté _Chatterton_, le drame
+en trois actes d'Alfred de Vigny, dont la Comédie-Française a eu
+l'étrange idée de tenter une reprise. La pièce date de 1835, et les
+quarante-deux années qui nous séparent de la première représentation
+semblent la reculer au fond des âges.
+
+Dans quel singulier état psychologique était donc la génération d'alors,
+pour applaudir une pareille oeuvre? Nous ne comprenons plus, nous
+restons béants devant ce poème des âmes incomprises et du suicide
+final. Chatterton, on ne sait trop pourquoi, traqué par ses créanciers
+peut-être, mais cédant aussi à la passion de la solitude, s'est réfugié
+chez un riche manufacturier, John Bell, qui lui loue une chambre. Ce
+John Bel, un brutal, tyrannise sa femme, l'honnête et résignée Ketty. Et
+toute la situation dramatique se trouve dans l'amour discret et pur
+du poète et de la jeune femme, amour dont l'aveu ne leur échappe qu'à
+l'heure suprême, lorsque Chatterton, écrasé par la société, voulant se
+reposer dans la mort, vient d'avaler un flacon d'opium.
+
+Pour comprendre cette étonnante figure de Chatterton, il faut avant tout
+reconstruire l'idée parfaite du poète, telle que la génération de 1830
+l'imaginait. Le poète était un pontife et la poésie un sacerdoce. Il
+officiait au-dessus de l'humanité, qui avait le devoir de l'adorer à
+genoux. C'était un messie traversant les foules, avec une étoile au
+front, remplissant une fonction sacrée, dont tout l'or de la terre
+n'aurait pu le payer. Ajoutez que le poète devait être un personnage,
+fatal, un fils de René, de Manfred et de tous les grands mélancoliques,
+portant un orage dans sa tête pâle, expiant la passion humaine par une
+blessure toujours ouverte à son flanc. Il était beau et providentiel, il
+montait son calvaire au milieu des huées, pur comme un ange et sombre
+comme un bandit. Un cabotin sublime, en un mot.
+
+L'idéal du genre a été le Chatterton, d'Alfred de Vigny. Quand on voudra
+connaître la caricature superbe du poète de 1830, il faudra étudier ce
+personnage navrant et comique. Il n'est pas un des panaches du temps que
+Chatterton ne se plante sur la tête. Il les a tous, il semble avoir fait
+la gageure d'épuiser le ridicule et l'odieux. Il chante la solitude, il
+maudit la société, il traîne à dix-huit ans un coeur las et désabusé, il
+a des bottes molles, il se tord les bras à l'idée de faire des vers pour
+les vendre, il passe la nuit à gesticuler et à embrasser le portrait de
+son père en cheveux blancs, il se tue enfin par monomanie, uniquement
+pour attraper la société. Chatterton est un polisson, voilà mon avis
+tout net.
+
+Qu'on fasse des bonshommes en carton, et qu'ils soient drôles, passe
+encore! cela ne tire pas à conséquence. Mais qu'on vienne troubler et
+empoisonner les volontés jeunes avec ce fantoche funèbre, avec ce pantin
+aussi faux que dangereux, voilà ce qui soulève en moi toute ma virilité!
+Le poète est un travailleur comme un autre. Dans le combat de la vie,
+s'il triomphe, tant mieux! s'il tombe, c'est sa faute! La société ne
+doit pas plus d'aide et de pitié au poète qu'elle n'en doit au boulanger
+et au forgeron. Il n'y a pas de pontife, il n'y a que des hommes, et
+l'énergie fait aussi bien partie du talent que le don des vers. Le génie
+est toujours fort.
+
+Comment! on vient nous parler de mort, au seuil de ce siècle! Nous
+revivons, nous entrons dans un âge d'activité colossale, nous sommes
+tous pris d'un besoin furieux d'action, et il y a là un pleurard, un
+polisson qui se tue et qui tue par là même la femme dont il a troublé
+la cervelle. Mais c'est un double meurtre, c'est une lâcheté et une
+infamie! Que dirait-on d'un soldat qui, en face de l'ennemi, se
+déchargerait son fusil dans la tête? La nouvelle génération littéraire
+n'a qu'à pousser dédaigneusement du pied le cadavre de Chatterton, pour
+passer et aller à l'avenir.
+
+D'ailleurs, c'était là une pose, pas davantage. La vanité était grande,
+en 1830; et, naturellement, les poètes se taillaient eux-mêmes le rôle
+qu'il leur plaisait de jouer. La mode était au dégoût de la vie, au
+mépris de l'argent, aux invectives contre la société; mais, en somme,
+les poètes--et je parle des plus grands--faisaient très bon ménage
+avec tout cela. Malgré leur désespérance et leur amour de la mort, ces
+messieurs ont presque tous vécu très vieux; en outre, leur mépris de
+l'argent n'est pas allé jusqu'à leur faire refuser, les sommes énormes
+qu'ils ont gagnées, et ils se sont très bien accommodés de la société,
+qui les a comblés d'honneurs et d'argent. Tous blagueurs!
+
+J'ai entendu défendre Chatterton d'une façon bien hypocrite. Oui sans
+doute, dit-on, le personnage est démodé, mais quel temps regrettable il
+rappelle! En ce temps-là, on croyait à l'âme, on était plein d'élan, on
+aspirait en haut, on élargissait l'horizon de la foi et de la poésie.
+Quelle plaisanterie énorme! La vérité est que le mouvement de 1830 a été
+superbe comme mise en scène. Si l'on gratte les personnages factices, on
+reste stupéfait en arrivant aux hommes vrais. Ils ne valaient pas plus
+que nous, soyez-en sûrs; même beaucoup valaient moins. Il y a eu bien
+de la vilenie derrière cette pompe Qu'on ne nous force pas à des
+comparaisons, car nous répondrions avec sévérité. Nous autres, nous
+croyons à la vérité, nous sommes pleins de courage et de force, nous
+aspirons à la science, nous élargissons l'enquête humaine, sur laquelle
+seront basées les lois de demain. Eux autres, ils nient le présent, que
+nous affirmons. De quel côté sont la virilité et l'espoir? Et qu'on
+attende: aux oeuvres, on mesurera les ouvriers!
+
+Certes, le romantisme est bien mort. Je n'en veux pour preuve
+que l'attitude stupéfiée des spectateurs, l'autre soir, à la
+Comédie-Française. Pendant les deux premiers actes surtout, on se
+regardait, on se tâtait. Chatterton faisait l'effet d'un habitant de la
+lune tombé parmi nous. Que voulait donc ce monsieur, qui se désespérait,
+sans qu'on sût pourquoi, et qui se fâchait de tirer de son travail un
+gain légitime? Le quaker paraissait tout aussi surprenant. Étrange, ce
+quaker qui lâche, sans crier gare, des maximes à se faire immédiatement
+sauter la cervelle! Pourquoi diable se promène-t-il là dedans! Quant à,
+John Bell, le tyran, le mari implacable, il est certainement le seul
+personnage sympathique de la pièce. Au moins celui-là travaille, et il
+apparaît comme un sage au milieu de tous les fous qui l'entourent.
+
+On s'extasie beaucoup sur la figure de Ketty Bell. C'est une des
+créations les plus pures, dit-on, qui soient dans notre théâtre. Je le
+veux bien. Mais ce personnage est un personnage négatif; j'entends que
+la pureté, la résignation, la tendresse discrète de Ketty sont obtenues
+par un effacement continu. Jusqu'au dernier acte, elle n'a pas une scène
+en relief. C'est une déclamation à vide sans arrêt. Elle n'agit pas,
+elle se raidit dans une attitude. Le personnage, dans ces conditions,
+devient une simple silhouette et ne demandait pas un grand effort de
+talent.
+
+Le drame, d'ailleurs, est la négation du théâtre, tel qu'on l'entend
+aujourd'hui. Il ne contient pas une seule situation. C'est une élégie en
+quatre tableaux. Les deux premiers actes sont complètement vides. On a,
+dans la salle, l'impression de la nudité de l'oeuvre, maintenant
+qu'elle n'est plus échauffée par les phrases démodées qui passionnaient
+autrefois. Le premier tableau du troisième acte, long monologue de
+Chatterton dans sa mansarde, est peut-être ce qui a le plus vieilli.
+Rien d'incroyable comme ce poète, déclamant au lieu de travailler, et
+déclamant les choses les plus inacceptables du monde. Enfin, le
+tableau du dénouement est le seul qui reste dramatique. Un garçon qui
+s'empoisonne, une femme qui meurt de la mort de l'homme qu'elle aime,
+cela remuera toujours une salle.
+
+L'avouerai-je? ma préoccupation, ma seule et grande préoccupation,
+pendant la soirée, a été le fameux escalier. Et je suis sorti avec
+la conviction que cet escalier est le personnage important du drame.
+Remarquez quel en est le succès. Au premier acte, quand Chatterton
+apparaît en haut de l'escalier et qu'il le descend, son entrée fait
+beaucoup plus d'effet que s'il poussait simplement une porte sur la
+scène. Au second acte, quand les enfants de Ketty Bell montent des
+fruits au pauvre poète, c'est une joie dans la salle de voir les petites
+jambes des deux adorables gamins se hisser sur chaque marche; encore
+l'escalier. Enfin, au quatrième acte, le rôle de l'escalier devient tout
+à fait décisif. C'est au pied de l'escalier que l'aveu de Chatterton
+et de Ketty a lieu, et c'est par dessus la rampe qu'ils échangent un
+baiser. L'agonie de Chatterton empoisonné est d'autant plus effrayante
+qu'il gravit l'escalier, en se traînant. Ensuite Ketty monte presque sur
+les genoux, elle entr'ouvre la porte du jeune homme, le voit mourir, et
+se renverse en arrière, glissant le long de la rampe, venant tourner et
+s'abattre à l'avant-scène. L'escalier, toujours l'escalier.
+
+Admettez un instant que l'escalier n'existe pas, faites jouer tout cela
+à plat, et demandez-vous ce que deviendra l'effet. L'effet diminuera de
+moitié, la pièce perdra le peu de vie qui lui reste. Voyez-vous Ketty
+Bell ouvrant une porte au fond et reculant? Ce serait fort maigre. Voilà
+donc l'accessoire élevé au rôle de personnage principal. Et je pensais
+au cerisier vrai qui porte de vraies cerises, dans l'_Ami Fritz_.
+L'a-t-on assez foudroyé, ce cerisier! La Comédie-Française s'était
+déshonorée en le plantant sur ses planches. La profanation était dans
+le temple. Mais il me semble, à moi, que la profanation y était depuis
+quarante-deux ans, car l'escalier sort tout à fait de la tradition.
+
+Je dirai même que cet escalier n'est pas excusable, au point de vue des
+théories théâtrales. Il n'est nécessité par rien dans la pièce, il n'est
+là que pour le pittoresque. Pas une phrase du drame ne parle de lui,
+aucune indication de l'auteur ne le rappelle. Au contraire, dans l'_Ami
+Fritz_, le cerisier a son rôle marqué; il donne un épisode charmant.
+On raconte que l'escalier est une invention, une trouvaille de madame
+Dorval. Cette grande artiste, qui avait certainement le sens dramatique
+très développé, avait dû très bien sentir la pauvreté scénique de
+_Chatterton_; elle ne savait comment dramatiser cette élégie monotone.
+Alors, sans doute, elle eut une inspiration, elle imagina l'escalier; et
+j'ajoute qu'un esprit rompu aux effets scéniques pouvait seul inventer
+un accessoire dont le succès a été si prodigieux. A mon point de vue,
+c'est l'escalier qui joue le rôle le plus réel et le plus vivant dans le
+drame.
+
+Certes, le drame est très purement écrit. Mais cela ne me désarme pas.
+Cette langue correcte est aussi factice que les personnages. On n'y sent
+pas un instant la vibration d'un sentiment vrai. Il y a deux ou trois
+cris qui sont beaux; le reste n'est que de la rhétorique, et de la
+rhétorique dangereuse et ennuyeuse. Le public a formidablement baillé.
+
+Je remercie cependant la Comédie-Française d'avoir remonté _Chatterton_.
+J'estime qu'on rend un grand service à noire génération littéraire, en
+lui montrant le vide des succès romantiques d'autrefois. Que tous
+les drames vieillis de 1840 défilent tour à tour, et que les jeunes
+écrivains sachent de quels mensonges ils sont faits. Voilà les guenilles
+d'il y a quarante ans, tâchez de ne plus recommencer un pareil carnaval,
+et n'ayez qu'une passion, la vérité. Celle-là ne vous ménagera aucun
+mécompte; on ne rira, on ne baillera jamais devant elle, parce qu'elle
+est toujours la vérité, celle qui existe.
+
+
+
+II
+
+Le théâtre de la Porte-Saint-Martin, auquel appartient la propriété du
+répertoire de Casimir Delavigne, paraît user de cette propriété avec la
+plus grande prudence. Il attend l'été, les lourdes chaleurs, qui vident
+toutes les salles, pour hasarder un drame en vers, bien convaincu que
+les recettes sont compromises à l'avance et que la prose elle-même
+devient d'une digestion impossible. Casimir Delavigne est simplement là
+pour boucher un trou, entre une pièce à spectacle, comme le _Tour
+du monde en 80 jours_, et un mélodrame populaire, comme les _Deux
+orphelines_.
+
+Et telle est, au bout de trente ans, la gloire d'un poète acclamé, d'un
+académicien, d'une personnalité littéraire, considérable en son temps,
+qui a contrebalancé autrefois les succès de Victor Hugo! Il y a là
+matière à de sages réflexions. On se demande où l'on jouera dans trente
+ans les pièces applaudies cette année sur nos grandes scènes, signées de
+noms retentissants, déclarées de purs chefs-d'oeuvre par la bourgeoisie
+qui tient à suivre la mode. Évidemment, on les jouera l'été, sur des
+planches encanaillées par les féeries et les pièces militaires; et les
+banquettes elles-mêmes bâilleront.
+
+J'estime qu'on est bien sévère pour Casimir Delavigne. Autour de moi,
+pendant la représentation de _Louis XI_, j'ai entendu des ricanements,
+des plaisanteries, toute une «blague» préméditée. Vraiment, des
+critiques, qui ont discuté sérieusement et sans se fâcher les
+_Danicheff_ et l'_Étrangère_, des écrivains qui trouvent du génie à
+M. Dumas fils et qui lui accordent en outre de l'esprit, sont
+singulièrement mal venus de traiter avec cette légèreté une oeuvre de
+grand mérite, dont certaines parties sont fort belles en somme. Il n'y a
+pas aujourd'hui un seul de nos auteurs dramatiques qui pourrait composer
+un acte aussi large que le quatrième acte de _Louis XI_.
+
+Certes, la tragédie classique est morte, le drame romantique est
+mort. Qu'ils reposent en paix, ce n'est pas moi qui demanderai leur
+résurrection! Casimir Delavigne a, dans notre histoire littéraire, une
+situation d'autant plus fâcheuse, qu'il a voulu rester en équilibre
+entre les deux formules, demeurer le petit-neveu de Racine et devenir
+le filleul de Shakespeare. Le génie ne s'accommode jamais de ces
+arrangements; il est extrême et entier. Tout concilier, croire qu'on
+atteindra la perfection en prenant à chaque école ses meilleurs
+préceptes, conduit droit au simple talent, et même au très petit talent.
+Un tempérament d'écrivain original ne choisit pas; il crée, il marche
+à l'intensité la plus grande possible des notes personnelles qu'il
+apporte. Mais si Casimir Delavigne nous apparaît aujourd'hui ce qu'il
+est réellement, un arrangeur habile, un esprit souple et intelligent, il
+n'en est pas moins d'une étude intéressante et il n'en reste pas moins
+très supérieur aux arrangeurs de notre époque.
+
+Et voyez l'aventure, ce qui fait sourire maintenant dans ses oeuvres, ce
+sont justement la rhétorique classique et la rhétorique romantique, tout
+le clinquant littéraire des modes d'autrefois. Les vers, par moment,
+sont abominablement plats, alourdis de périphrases, d'une banalité de
+mauvaise prose; là est l'apport classique. Quant à l'apport romantique,
+il est aussi fâcheux, il consiste dans la stupéfiante façon de présenter
+l'histoire et dans l'étalage grotesque des guenilles du moyen âge. Rien
+ne me paraît comique comme les romantiques impénitents d'aujourd'hui,
+qui ricanent à une reprise de _Louis XI_. Eh! bonnes gens, ce sont
+justement les panaches et les mensonges en pourpoint abricot de 1830,
+qui ont vieilli et qui gâtent l'oeuvre à cette heure!
+
+Je ne parle pas des anachronismes qui font de _Louis XI_ le plus
+singulier cours d'histoire qu'on puisse imaginer; il est entendu
+que l'anachronisme est une licence nécessaire, sans laquelle toute
+composition dramatique se trouverait entravée. Mais je parle de la
+grande vérité humaine, de la vérité des caractères. Le Louis XI de
+Casimir Delavigne, assassin, fou, lugubre, est une figure ridicule, si
+on le, compare au véritable Louis XI, que la critique historique moderne
+a su enfin dégager des brouillards sanglants de la légende. Il est vu à
+la manière romantique, une manière noire, avec des clairs de lune par
+derrière, éclairant des gibets, avec des donjons et des tourelles, des
+ferrailles et des poignards, tout un tra la la de grand opéra. La vérité
+se trouve à chaque scène sacrifiée à l'effet, les personnages ne sont
+plus que des pantins qui montent sur des échasses pour paraître des
+colosses. C'est ainsi que Casimir Delavigne a transformé en un héros
+de ballade le grand roi si énergique et si habile qui travailla un des
+premiers à la France actuelle.
+
+Nous sommes ici dans la question grave, dans le mouvement fatal de
+science qui doit peu à peu influer sur notre théâtre et le renouveler.
+Pendant que le romantisme combattait pour la liberté des lettres
+et substituait fâcheusement une rhétorique à une rhétorique, il ne
+s'apercevait pas que, parallèlement à lui, les sciences critiques
+marchaient et devaient un jour le dépasser et le vaincre, comme-il
+venait de vaincre l'esprit classique. Il a conquis la liberté de
+tout écrire, rien de moins, rien de plus; il a été une insurrection
+nécessaire. On peut indiquer ainsi les trois phases: règne classique,
+épuisement de la langue, immobilité des formules, mort lente des
+lettres; règne romantique, révolution dans les mots, déclaration des
+droits illimités de l'écrivain, bataille des opinions et fondation
+d'une nouvelle Église; règne naturaliste, plus d'Église d'aucune sorte,
+création d'une méthode, enquête universelle à la seule clarté de la
+vérité.
+
+Ce qui rend aujourd'hui certaines oeuvres romantiques presque comiques,
+ce qui fait que la jeune génération les trouve si vieilles et ne peut
+les lire sans un sourire, c'est que la critique a marché, que l'histoire
+vraie commence à se dégager des documents, que nous nous sommes mis à
+étudier l'homme et à en connaître les ressorts. Interrogez les jeunes
+gens de vingt-cinq ans, demandez-leur ce qu'ils pensent des plus grands
+poètes romantiques, ils vous répondront que la lecture leur en est
+devenue impossible et qu'ils sont obligés de se rejeter sur Stendhal et
+Balzac; car ce qu'ils cherchent, avant tout, c'est la science exacte
+de l'homme. Cela est un symptôme décisif. Évidemment, pour tout esprit
+juste, le mouvement naturaliste s'accentue, le besoin de méthode s'est
+propagé des sciences à la littérature; on ne peut plus mentir, sous
+peine de n'être pas écouté.
+
+J'insiste, on ne doit pas chercher ailleurs les causes de la mort du
+drame. L'esprit moderne, façonné à la vérité, ne tolère plus au théâtre,
+même à son insu, les contes à dormir debout qui amusaient nos pères.
+Certes, le drame historique peut renaître, mais il faudra qu'il soit
+vrai, qu'il ressuscite l'histoire et ne la mette pas en complainte pour
+les petits et les grands enfants. Dès qu'un auteur dramatique se dégage
+des draperies de convention et pousse un cri de vérité humaine,
+un frémissement passionne la salle. Le trait restera éternel, on
+l'applaudira toujours, en dehors des modes littéraires.
+
+La représentation de _Louis XI_ à la Porte-Saint-Martin a été
+caractéristique. Rien n'est long et pénible comme les trois premiers
+actes. Casimir Delavigne les a employés à peindre un Louis XI
+légendaire, une figure sombre dans laquelle la cruauté domine, malgré
+les touches familières et comiques. Je ne parle pas de la fable
+romanesque, de ce Nemours dont le père a été assassiné sur l'ordre de
+Louis XI, et qui revient à la cour comme ambassadeur de Charles le
+Téméraire, avec des pensées de vengeance. Cette fable, compliquée des
+tendresses de Nemours et de Marie de Comines, n'a d'autre intérêt que
+de ménager une belle scène au quatrième acte. Les personnages entrent,
+disent ce qu'ils ont à dire, puis s'en vont. On ne peut guère détacher
+que la scène où Louis XI vient assister aux danses des paysans et la
+scène dans laquelle Nemours, accomplissant sa mission, jette aux pieds
+du roi son gant, que le dauphin relève.
+
+Mais, je l'ai dit, le quatrième acte garde encore aujourd'hui une belle
+largeur. Louis XI se traînant aux genoux de François de Paule, le
+suppliant de prolonger son existence par un miracle, puis confessant ses
+crimes; et ensuite Nemours apparaissant un poignard à la maintenant le
+roi grelottant de peur, lui laissant la vie comme vengeance: ce sont là
+des situations superbes et profondes qui ont de l'au delà. Même les vers
+prennent plus de concision et de force, s'élèvent, sinon à la poésie, du
+moins à la correction et à la netteté. Il faut citer encore la mort de
+Louis XI, au cinquième acte, l'épisode emprunté à Shakespeare du roi
+agonisant qui voit le dauphin, la couronne sur la tête, jouer déjà son
+rôle royal.
+
+
+
+
+III
+
+Je parlerai de deux reprises, celles de la _Tour de Nesle_ et du
+_Chandelier_, qui me paraissent soulever d'intéressantes réflexions, au
+point de vue de la philosophie théâtrale.
+
+L'Ambigu, éprouvé par une longue suite de désastres, a eu l'excellente
+idée de rouvrir ses portes en jouant la _Tour de Nesle_, dont le succès
+est toujours certain. La fortune de ce drame est d'être une pièce
+typique, contenant la formule la plus complète d'une forme dramatique
+particulière. En littérature, aussi bien au théâtre que dans le roman,
+l'oeuvre qui reste est l'oeuvre intense que l'écrivain a poussé le
+plus loin possible dans un sens donné. Elle demeure un patron, la
+manifestation absolue d'un certain art à une certaine époque.
+
+Que l'on songe au mélodrame de 1830, et aussitôt l'idée de la _Tour
+de Nesle_ vient à l'esprit. Elle est encore à cette heure le modèle
+indiscuté d'une forme dramatique qui s'est imposée pendant de longues
+années; et même aujourd'hui que cette forme est usée, la pièce conserve
+presque toute sa puissance sur la foule. Telle est, je le répète, la
+fortune des oeuvres typiques.
+
+La formule que représente la _Tour de Nesle_ est une des plus
+caractéristiques dans notre histoire littéraire. On pourrait dire
+qu'elle exprime le romantisme intransigeant et radical. Je ne connais
+pas de réaction plus violente contre notre théâtre classique, immobilisé
+dans l'analyse des sentiments et des passions. Le théâtre de Victor Hugo
+laisse encore des coins aux développements analytiques des personnages.
+Mais le théâtre de MM. Dumas et Gaillardet coupe carrément toutes
+ces choses inutiles et s'en tient d'une façon stricte aux faits, à
+l'intrigue nouée de la façon la plus puissante, sans avoir le moindre
+égard à la vraisemblance et aux documents humains.
+
+En somme, cette formule peut se réduire à ceci: poser en principe que
+seul le mouvement existe; faire ensuite des personnages de simples
+pièces d'échec, impersonnelles et taillées sur un patron convenu, dont
+l'auteur usera à son gré; combiner alors l'armée de ces personnages de
+bois de façon à tirer de la bataille le plus grand effet possible; et
+aller carrément à cette besogne, ne pas faire la petite bouche devant
+les mensonges monstrueux, agir seulement en vue du résultat final, qui
+est d'étourdir le public par une série de coups de théâtre, sans lui
+laisser le temps de protester.
+
+On connaît le résultat. Il est réellement foudroyant. Le public suit
+la terrible partie avec une émotion qui augmente à chaque tableau. Ce
+spectacle tout physique le prend aux nerfs et au sang, le secoue comme
+sous les décharges successives d'une machine électrique. Une fois engagé
+dans l'engrenage de cet art purement mécanique, s'il a livré le bout du
+doigt au prologue, il faut qu'il laisse le corps entier au dernier
+acte. La langue étrange que parlent les personnages, les situations
+stupéfiantes de fausseté et de drôlerie, rien n'importe plus. On
+assiste à la pièce, comme on lit un de ces romans-feuilletons dont les
+péripéties vous empoignent et vous brisent, à ce point qu'on ne peut
+s'en arracher, même lorsqu'on en sent toute l'imbécillité.
+
+Mais qu'arrive-t-il quand on a terminé la lecture d'une telle oeuvre? On
+jette le roman, dégoûté et furieux contre soi-même. Quoi! on a pu perdre
+son temps dans cette fièvre de curiosité malsaine! On s'essuie la face
+comme un joueur qui s'échappe d'un tripot. Et, au théâtre, la sensation
+est la même. Interrogez le public qui sort, par exemple, d'une
+représentation de la _Tour de Nesle_. Sans doute, la soirée a été
+remplie, et tout ce monde s'est passionné. Mais, au fond de chacun, il y
+a un grand vide, de la lassitude et de la répugnance. Les plus grossiers
+sentent un malaise, comme après une partie de cartes trop prolongée.
+Rien n'a parlé à l'intelligence, aucun document nouveau n'a été fourni
+sur la nature et sur l'humanité.
+
+J'ai appelé cet art un art mécanique. Je ne saurais le définir plus
+exactement. Tout y est ramené à la confection d'une machine, dont les
+pièces s'emboîtent d'une façon mathématique. Le chef-d'oeuvre du genre
+sera le drame où les personnages, réduits à l'état de rouages, n'auront
+plus en eux aucune humanité et garderont le seul mouvement qui
+conviendra à la poussée de l'ensemble. Ils ne parleront plus, ils
+lanceront uniquement le mot nécessaire. Ils seront là, non pour vivre,
+mais pour résumer des situations. On les aplatira, on les allongera, on
+fera d'eux du zinc ou de la chair à pâté, selon les besoins. Et les gens
+du métier s'extasient. Quelle facture! quelle entente du théâtre! quel
+génie!
+
+Vraiment, il faudrait s'entendre. Cet enthousiasme pour un art très
+inférieur en somme me paraît malsain. Certes, je ne songe pas à nier la
+puissance toute physique du mélodrame romantique. Mais vouloir faire de
+cette formule la formule de notre théâtre national, dire d'une façon
+absolue: «Le théâtre est là,» c'est pousser un peu loin l'amour de la
+mécanique dramatique. Non, certes, le théâtre n'est pas là: il est où
+sont Eschyle, Shakespeare, Corneille et Molière, dans les larges et
+vivantes peintures de l'humanité. On ne veut pas comprendre que nous
+pataugeons aujourd'hui dans la boue des intrigues compliquées. Notre
+théâtre se relèvera le jour où l'analyse reprendra sa large place, où
+le personnage, au lieu d'être écrasé et de disparaître sous les faits,
+dominera l'action et la mènera.
+
+Quel critique dramatique oserait dire à un débutant: «Lisez la _Tour du
+Nesle_», lorsqu'il peut lui dire: «Lisez _Tartufe_, lisez _Hamlet_.» Ce
+qui m'irrite, c'est cette passion du succès brutal et immédiat, c'est
+cette odieuse cuisine qui cache jusqu'à la vue des chefs-d'oeuvre. On
+fait du théâtre une simple affaire de poncifs, lorsque les littératures
+des peuples sont là pour témoigner qu'il n'y a pas d'absolu dans l'art
+dramatique et que le talent peut tout y inventer. Chaque fois qu'on
+voudra vous enfermer dans un code en déclarant: «Ceci est du théâtre,
+ceci n'est pas du théâtre,» répondez carrément: «Le théâtre n'existe
+pas, il y a des théâtres, et je cherche le mien.»
+
+Mais je trouve surtout, dans la _Tour de Nesle_, de bien curieuses
+remarques à faire au sujet de la moralité de la pièce. Vous savez quel
+rôle on fait jouer aujourd'hui à la moralité. Il faut qu'un drame soit
+moral, sans quoi il est foudroyé par les critiques vertueux. Or, il y a,
+dans la _Tour de Nesle_, le plus incroyable entassement d'infamies qu'on
+puisse rêver. Cela atteint presque à l'horreur des tragédies grecques.
+Je ne parle pas de ce passe-temps que prend une reine de France, à noyer
+tous les matins ses amants d'une nuit. Simple peccadille, lorsque l'on
+songe que la reine en question a fait assassiner son père et s'oublie
+dans les bras de ses fils. Eh bien! toutes ces abominations sont
+parfaitement tolérées par le public. C'est à peine si les critiques
+réactionnaires osent réclamer, pour le principe.
+
+Habileté suprême du génie, disent les enthousiastes. Il fallait MM.
+Dumas et Gaillardet pour déguiser ainsi l'ordure. Vraiment! J'imagine,
+moi, que le bois dont ils ont fabriqué leurs bonshommes, les a
+singulièrement servis en cette affaire. Comment voulez-vous qu'on se
+fâche contre des pantins? Il est trop visible que ce ne sont pas là
+des êtres vivants, mais de purs mannequins allant et venant au gré des
+combinaisons scéniques. Le mouvement n'est pas la vie. Puis, toute cette
+histoire reste dans la légende. Au fond, il s'agit d'un conte pareil à
+celui du _Petit Poucet_, et personne ne s'est jamais avisé de trouver
+l'ogre immoral. Marguerite de Bourgogne, se vautrant dans le meurtre et
+la débauche, fait simplement son métier de monstre en carton. Elle peut
+épouvanter une minute l'imagination des spectateurs; mais, dès qu'elle
+est rentrée dans la coulisse, elle n'est plus, elle n'a même pas la
+réalité d'une fiction logiquement déduite.
+
+Voilà ce qui explique pourquoi les horreurs des drames romantiques ne
+blessent personne: c'est qu'on ne sent pas l'humanité engagée dans
+l'affaire, tellement les coquins et les coquines y sont hors de toute
+réalité. Si MM. Dumas et Gaillardet avaient mis debout une Marguerite de
+Bourgogne en chair et en os, au lieu de cette étrange reine de France
+qui court si drôlement le guilledou, vous entendriez les protestations
+indignées de la salle. J'ose même dire que plus ils ont chargé cette
+figure de crimes, et plus ils l'ont rendue acceptable. Au delà d'une
+certaine limite, lorsqu'il entre dans la fable, le mal est un plaisir
+dont la foule se régale. Mettez une bourgeoise qui trompe son mari un
+peu crûment, le public se fâchera, parce qu'il sentira que cela est
+vrai.
+
+Un hasard a voulu que la Comédie-Française eût repris le _Chandelier_,
+juste une semaine avant la reprise de la _Tour de Nesle_. Eh bien!
+l'adorable comédie d'Alfred de Musset a été froidement écoulée. Cela
+est un fait, et la critique, pour l'expliquer, a dû s'en prendre à la
+nouvelle distribution. On a trouvé Clavaroche insupportable de brutalité
+et de fatuité soldatesques. Fortunio a paru sournois et vicieux. Quant
+à Jacqueline, elle est sûrement une gredine de la pire espèce; elle se
+donne sans amour, elle se prête à un jeu cruel et finit par changer
+d'amant comme on change de chemise. Quels personnages! quelles moeurs!
+
+Ah! vraiment, c'est à faire saigner le coeur des honnêtes écrivains, ce
+public froid et scandalisé, qui affecte de ne pas comprendre! Quoi de
+plus profondément humain que cette histoire, dont on trouverait les
+éléments dans notre vieille et franche littérature! Une femme qui trompe
+son mari, qui abrite ses amours derrière la tendresse tremblante d'un
+petit clerc, et qui est vaincue à la fin par tant de jeunesse, de
+dévouement et de désespoir: n'est-ce pas le drame de la passion
+elle-même, avec une fraîcheur de printemps exquise? Musset n'a jamais
+été plus railleur ni plus tendre; il a touché là le fond des coeurs. Son
+oeuvre a le frisson de la vie, le charme d'une analyse de poète. Chaque
+scène ouvre un monde. On ne sort pas du théâtre l'âme et la tête vides,
+car on emporte un coin d'humanité avec soi, sur lequel on peut rêver
+indéfiniment.
+
+Mais je n'ai point à louer le _Chandelier_. Je désire seulement poser
+côte à côte Marguerite de Bourgogne et Jacqueline. Auprès de la reine
+parricide et incestueuse, mettez la bourgeoise qui trompe simplement son
+mari, et demandez-vous pourquoi la seconde révolte une salle, tandis que
+la première fait le régal du public. C'est que Jacqueline n'est pas en
+carton, c'est qu'elle est la femme tout entière. On la sent vivre dans
+ses froides coquetteries, dans la façon dont elle joue de son mari,
+surtout dans cet éclat de passion qui l'anime et la transfigure au
+dénouement. Elle vit: dès lors, elle est indécente. Voilà ce que je
+voulais démontrer.
+
+Que la _Tour de Nesle_ reste dans notre musée dramatique, comme
+l'expression curieuse de l'art d'une époque, je l'accorde volontiers.
+Mais que l'on dise aux jeunes auteurs: «Faites-nous des _Tour de
+Nesle_,» c'est ce que je me permets de trouver très fâcheux. Certes, il
+n'est pas un écrivain qui ne préférerait avoir fait le _Chandelier_.
+Cette comédie peut manquer complètement de mécanique dramatique, elle
+n'en a pas moins l'éternelle jeunesse; elle vivra toujours, aussi
+fraîche, lorsque la _Tour de Nesle_ sera, depuis longtemps, mangée par
+la poussière des cartons. A quoi sert donc la fameuse mécanique, que
+l'on prétend si faussement indispensable, puisqu'elle ne peut pas faire
+vivre une pièce et qu'une pièce peut vivre sans elle? Le théâtre est
+libre.
+
+
+
+IV
+
+On tolère toujours une reprise; si certaines scènes ont vieilli, si l'on
+est blessé par de monstrueuses invraisemblances, si l'on s'ennuie, on en
+est quitte pour dire: «Dame! la pièce date de trente ans, il faut tenir
+compte des époques et accepter les modes du temps passé.» On en arrive,
+en faisant ainsi la part des engouements d'autrefois, à supporter des
+choses qu'on refuserait violemment aujourd'hui. Pour une pièce nouvelle,
+on se montre impitoyable; elle intéresse ou elle n'intéresse pas;
+personne ne lui fait crédit, et l'indifférence se produit tout de suite
+autour d'elle, si elle ne passionne pas le public.
+
+Voilà pourquoi le théâtre de la Porte-Saint-Martin, dont les traditions
+sont d'exploiter le drame historique, se trouve réduit à vivre de
+reprises. Les quelques drames historiques qu'il a essayé de donner ont
+échoué. Les auteurs eux-mêmes me paraissent pris de peur; ils sentent
+que le goût du public n'est plus là, ils n'ont aucune envie de perdre
+leur temps et de risquer encore une chute. Alors, pour ne pas mentir à
+son enseigne, pour vivre d'ailleurs et boucher des trous qu'il ne sait
+comment combler, le théâtre est bien forcé de fouiller les vieux cartons
+et de tirer quelques recettes des grands succès d'autrefois. Les
+chefs-d'oeuvre du genre reparaissent ainsi périodiquement. On n'a pas
+inventé une formule neuve de drame, on vivote comme on peut avec les
+vieux habits et les vieux galons du répertoire romantique. Telle est
+la situation exacte, et je crois que personne ne peut me démentir.
+Seulement, on ne semble pas s'apercevoir d'une chose, c'est qu'on achève
+de tuer le genre historique, tel que Dumas et ses collaborateurs l'ont
+créé, en faisant de la sorte servir leurs drames à boucher des trous.
+Ces drames passent à l'état d'oeuvres classiques, d'oeuvres mortes,
+puisqu'elles restent des types dont on ne peut plus tirer des copies.
+Les reprises, d'ailleurs, ne sauraient être éternelles. Après les
+_Trois Mousquetaires_, la _Reine Margot_; après la _Reine Margot_, le
+_Chevalier de Maison-Rouge_. Je consens à ce que toute la série y passe,
+mais ensuite on ne recommencera sans doute pas. Il faut que notre
+génération produise. Quand on aura usé toutes les anciennes pièces,
+quand on aura compris que le cadre en est démodé et que décidément le
+public n'en veut plus, l'heure arrivera enfin où tout le monde sentira
+la nécessité d'une nouvelle forme de drame. C'est cette heure-là qui ne
+saurait tarder à sonner, selon moi.
+
+Je ne dis pas autre chose depuis longtemps. J'estime que la défense
+d'une idée juste suffit à la bonne volonté d'un homme. On me prête je
+ne sais quelles théories révolutionnaires en art, qui, en tous cas,
+seraient des théories purement personnelles. Depuis que je vais
+assidûment dans les théâtres, je constate qu'il y règne un grand
+malaise, que les directeurs, les auteurs, le public lui-même sont
+inquiets et ne savent ce qu'ils veulent; je me persuade de plus en plus
+que, les anciennes formules ayant fait leur temps, il serait bon de
+trouver un nouveau drame au plus vite. C'est ce que je répète chaque
+jour, rien déplus. Maintenant, personnellement, je vois l'avenir dans
+l'école naturaliste; selon moi, pour de nombreuses raisons, le mouvement
+scientifique du siècle doit fatalement gagner les planches. Mais c'est
+là une opinion particulière que je défends à mes risques et périls. Le
+théâtre réclame une évolution littéraire, voilà une vérité indiscutable.
+Maintenant, que cette évolution se produise dans n'importe quel sens, si
+elle se produit puissamment, elle me passionnera.
+
+La _Reine Margot_, que le théâtre de la Porte Saint-Martin vient
+de reprendre, ne me fera pas regretter, je l'avoue, le genre dit
+historique. Le sens de ces grandes machines me manque décidément.
+Certes, je suis très sensible à l'ampleur du cadre, je trouve excellente
+cette coupure du drame en douze ou treize tableaux; cela permet de
+multiplier les décors, de promener l'action partout, de donner de la vie
+et de la mobilité à l'oeuvre. Mais quel étrange emploi d'un cadre aussi
+vaste! Il semble que les auteurs n'aient profité de l'élargissement du
+cadre que pour y élargir des mensonges. Un grand opéra serre à coup sûr
+la vérité de plus près.
+
+Que voulez-vous? l'illusion ne se produit pas pour moi, et dès lors je
+ne puis goûter aucun plaisir. Il m'est impossible d'empêcher ma raison
+de fonctionner. Dans les endroits les plus pathétiques, ce sont des
+réflexions, des révoltes du bon sens, qui me gâtent absolument les
+meilleures scènes. Pourquoi tel personnage fait-il cela? pourquoi tel
+autre dit-il ceci? c'est ridicule, c'est puéril, et le reste. Je passe
+les soirées, dans mon fauteuil, à couver de grosses colères, lorsque
+naturellement je ne demanderais pas mieux que de m'amuser en digne
+bourgeois. Une scène vraie arrive-t-elle, je suis pris tout entier, et
+je sens bien que la salle est prise comme moi. La vérité est donc la
+grande force au théâtre, la seule force qui impose l'illusion complète,
+qui donne à l'art dramatique l'intensité, du réel. Et je ne demande pas
+autre chose, je demande à ce qu'on me prenne tout entier, sans laisser
+à ma raison le loisir de critiquer en moi mon émotion, à mesure qu'elle
+voudrait naître. Toute la théorie du théâtre est là.
+
+La _Reine Margot_ est d'un art absolument inférieur. J'y vois une
+exhibition, un carnaval historique, pas davantage; cela pourrait très
+bien se jouer dans une baraque de foire, si la baraque avait les
+dimensions convenables. Mais, ceci posé, il est évident que l'oeuvre
+a été fabriquée par des mains habiles, qu'elle contient même quelques
+scènes puissantes, où l'on reconnaît la griffe d'Alexandre Dumas, cet
+inépuisable conteur d'une invention si extraordinaire. Je vais tâcher
+d'indiquer ce qui me plaît et ce qui me déplaît.
+
+J'ai beaucoup entendu vanter l'exposition, la rencontre de Coconnas et
+de La Mole, le soir même de la Saint-Barthélemy, leur combat, la fuite
+de La Mole jusque dans la chambre de la reine Marguerite, enfin le roi
+Charles IX tirant un coup d'arquebuse par une des fenêtres du Louvre.
+C'est une course, un piétinement, une bousculade à travers trois
+tableaux. Beaucoup de bruit, des cortèges, des coups de fusil, du
+mouvement à coup sûr, mais de la vie, pas le moins du monde! Il ne faut
+pas confondre la vie avec le mouvement. Je suis certain qu'un simple
+tableau, largement conçu, poserait beaucoup mieux la Saint-Barthélemy
+que ce tourbillon de gens qui se précipitent, sans que nous ayons le
+temps de faire connaissance avec eux. Il y a simplement là un intérêt de
+bruit, une enfilade de scènes destinées à agir sur le gros public. C'est
+l'art des tréteaux, avec les ressources de la mise en scène moderne.
+
+Je ne parle pas de la vérité. Une des choses qui m'ont le plus stupéfié,
+ç'a été de voir une troupe de gardes, les gardes de la duchesse de
+Nevers, passer par la chambre à coucher de la reine de Navarre. La
+duchesse traverse la chambre, il est vrai; mais est-il acceptable que
+les gardes la traversent aussi? Je me demande encore ce que ces gardes
+font là. Une chose bien étrange aussi, c'est la façon dont le roi tire
+sur le peuple. Il dirige d'abord son arme sur Henri de Navarre, puis
+reculant pour ne pas céder à une pensée criminelle, il s'écrie: «Il faut
+pourtant que je tue quelqu'un!» Et il tire par la fenêtre. Remarquez que
+le Charles IX du drame est un personnage sympathique; les auteurs ne lui
+ont donné que cet accès de férocité, pour utiliser la légende: c'est un
+placage visible, d'un effet qui consterne. Le pis est qu'on charge si
+fortement l'arquebuse, afin d'émouvoir la salle sans doute, que le roi a
+l'air de tirer un coup de canon.
+
+La partie la plus puissante du drame est l'empoisonnement de Charles IX,
+à l'aide d'un livre de chasse, dont Catherine de Médicis a trempé les
+pages dans une solution d'arsenic et qu'elle destinait à Henri de
+Navarre. La fatalité vengeresse veut que la mère tue ainsi son propre
+fils. Ajoutez que le duc d'Alençon, le frère du roi, surprenant celui-ci
+en train de s'empoisonner, en mouillant son doigt afin de tourner les
+pages, le laisse tranquillement continuer, jugeant l'occasion bonne pour
+monter sur le trône. Une famille intéressante, vraiment! A ce propos, je
+faisais une réflexion. Pourquoi, au théâtre, permet-on tous les crimes
+dans les familles royales? Le théâtre classique nous montre les rois
+grecs s'égorgeant entre eux avec la plus belle facilité du monde. Les
+drames romantiques abusent aussi des rois chenapans. Dans les drames
+bourgeois, au contraire, les trop gros crimes indignent la salle. Sans
+doute, il faut porter couronne pour être un gredin à son aise.
+
+Je ne parle toujours pas de vérité. Rien n'est plus comique, au fond,
+que ce roi empoisonné qui se promène encore dans une demi-douzaine de
+tableaux, avec des accès de coliques de temps à autre. Il finit par
+savoir qu'il a de l'arsenic dans le corps, et René, un savant médecin,
+lui ayant dit qu'il n'y avait rien à faire, il ne fait rien pour lutter
+contre la mort. Cela est inacceptable, l'arsenic est un poison que l'on
+combat parfaitement. J'ai été obsédé par cette idée pendant toute la
+deuxième partie du drame: «Mais pourquoi Charles IX n'est-il pas dans
+son lit?» C'est un souci vulgaire, une préoccupation bourgeoise, je le
+sais; mais je ne puis rien contre les habitudes de mon esprit. Lisez
+donc _Madame Bovary_, voyez comment on meurt par l'arsenic, vous me
+direz ensuite si Charles IX n'est pas très drôle. Non seulement aucun
+des symptômes n'est observé, mais encore il est impossible que le roi
+ne se mette pas entre les mains des médecins, en leur disant de tenter
+quand même la guérison.
+
+Les personnages de Coconnas et de La Mole, qui ont fait autrefois le
+succès du drame, sont des silhouettes enluminées de tons vifs pour les
+spectateurs peu lettrés. D'ailleurs, la partie purement romanesque tient
+fort peu de place, et l'on regrette l'histoire, cette Marguerite si
+belle, que tout son siècle a adorée. Comme elle est réduite là-dedans
+à un rôle de poupée vulgaire! Elle, la savante, la spirituelle,
+l'amoureuse, c'est à peine si elle est un rouage dans cette machine
+dramatique. Tout se rapetisse et s'aplatit. On dirait un théâtre
+mécanique. Le plus grand défaut de ces vastes pièces populaires,
+découpées dans des romans, c'est de réduire ainsi les personnages les
+plus importants à des emplois d'utilités; il ne reste guère que de la
+figuration; toute la chair de l'oeuvre s'en va pour ne laisser voir que
+la carcasse. D'autre part, on ne comprend plus que difficilement, on
+doit sans cesse suppléer à ce que les héros n'ont pas le temps de nous
+dire.
+
+Le succès de la _Reine Margot_ a été très vif autrefois, et il est
+possible que la reprise soit fructueuse. Sans doute, pour goûter une
+oeuvre pareille il faut une naïveté d'impressions que je n'ai plus. Si
+je pouvais retrouver mes seize ans, mes durs commencements de jeune
+homme, et reprendre une place en haut, à une des galeries, je serais
+sans doute moins sévère. Mais trop d'études ont passé sur moi, trop
+d'analyse et trop d'observation, pour que je puisse me plaire à une
+oeuvre qui m'ennuie par sa puérilité et qui me fâche par ses mensonges.
+Je suis même d'avis que, si le peuple s'amuse à un pareil spectacle,
+on devrait l'en sevrer, car il ne peut qu'y fausser son jugement et y
+désapprendre notre histoire nationale.
+
+
+
+V
+
+La reprise du _Bâtard_, à la Porte-Saint-Martin, vient de remettre pour
+un instant en lumière la figure d'Alfred Touroude. Il paraissait bien
+oublié; la mort, en une seule année, l'avait pris tout entier, et il a
+fallu le chômage des grosses chaleurs, l'embarras des critiques qui
+ne savent comment emplir leurs articles, pour ressusciter cet auteur
+dramatique déjà couché dans le néant.
+
+La mort d'Alfred Touroude a été un deuil pour ses amis. Mais l'art
+n'avait déjà plus à pleurer en lui, malgré sa jeunesse, un talent dans
+la fleur de ses promesses. Il est peu d'exemples d'une carrière
+si courte et si bornée. Acclamé à ses débuts, il avait prouvé son
+impuissance, dès sa troisième ou quatrième pièce. Il décourageait
+ceux qui espéraient en son tempérament, il montrait de plus en plus
+l'impossibilité radicale où il était de mettre debout une oeuvre
+littéraire. Chaque nouveau pas était une chute. Quand il est mort,
+à moins d'un de ces prodiges de souplesse dont sa nature brutale ne
+semblait guère capable, on n'osait plus attendre de lui une de ces
+oeuvres complètes et décisives qui classent un homme.
+
+Et veut-on savoir où était sa plaie, à mon sens? Il ne savait pas
+écrire, il fabriquait ses pièces comme un menuisier fabrique une table,
+à coups de scie et de marteau. Son dialogue était stupéfiant de phrases
+incorrectes, de tournures ampoulées et ridicules. Et il n'y avait pas
+que le style qui montrât le plus grand dédain de l'art, la contexture
+des pièces elle-même indiquait un esprit dépourvu de littérature,
+incapable d'un arrangement équilibré de poète. Il faisait en un mot du
+théâtre pour faire du théâtre, comme certains critiques veulent qu'on en
+fasse, sans se soucier d'autre chose que de la mécanique théâtrale.
+
+Quel exemple plein d'enseignements, si les critiques en question
+voulaient bien être logiques! Je leur ai entendu dire que Touroude avait
+le don, c'est-à-dire qu'il apportait ce métier du théâtre, sans lequel,
+selon eux, on ne saurait écrire une bonne pièce. Un joli don, en vérité,
+si ce don conduit aux derniers drames de Touroude! On voit par lui à
+quoi sert de naître auteur dramatique, lorsqu'on ne naît pas en même
+temps écrivain et poète. Il serait grand temps de proclamer une vérité:
+c'est qu'en littérature, au théâtre comme dans le roman, il faut d'abord
+aimer les lettres. L'écrivain passe le premier, l'homme de métier ne
+vient qu'au second rang.
+
+Je retombe ici dans l'éternelle querelle. Notre critique contemporaine a
+fait du théâtre un terrain fermé où elle admet les seuls fabricants, en
+consignant à la porte les hommes de style. Le théâtre est ainsi devenu
+un domaine à part, dans lequel la littérature est simplement tolérée.
+D'abord, sachez-fabriquer une machine dramatique selon le goût du
+jour; ensuite, écrivez en français si vous pouvez, mais cela n'est pas
+absolument nécessaire. Même cela gêne, car il est passé en axiome qu'un
+écrivain de race est un gêneur sur les planches; les directeurs se
+sauvent, les acteurs sont paralysés, jusqu'au pompier de service qui
+sourit avec mépris!
+
+Il n'y a qu'en France, à coup sûr, qu'on se fait une si étrange idée du
+théâtre. Et encore cette idée date-t-elle uniquement de ce siècle. Notre
+critique a rabaissé la question au point de vue des besoins de la foule.
+Il faut des spectacles, et l'on a imaginé une formule expéditive pour
+fabriquer des spectacles qui puissent plaire au plus grand nombre. De
+cette manière, notre critique s'occupe seulement de la fabrication
+courante, des pièces qui alimentent, au jour le jour, nos scènes
+populaires, de cette masse énorme d'oeuvres de camelote destinées à
+vivre quelques soirées et à disparaître pour toujours. La nécessité du
+métier est née de là. Le pis est que la critique veut ramener au métier
+les écrivains d'esprit libre qui cherchent ailleurs et veulent devant
+eux le champ vaste des compositions originales.
+
+Cherchez dans notre histoire littéraire, vous ne trouverez pas ce mot de
+métier avant Scribe. C'est lui qui a inventé l'article Paris au théâtre,
+les vaudevilles bâclés à la douzaine d'après un patron connu. Est-ce que
+Molière savait «le métier»? On l'accuse aujourd'hui de ne jamais avoir
+trouvé un bon dénouement. Est-ce que Corneille se doutait de la façon
+compliquée dont on doit charpenter une oeuvre dramatique? Le pauvre
+grand homme disait simplement et fortement ce qu'il avait à dire, ses
+tragédies étaient de purs développements littéraires.
+
+Il y a plus, tout ce qui vit au théâtre, tout ce qui reste, c'est
+le morceau de style, c'est la littérature. Notre théâtre classique,
+Molière, Corneille, Racine, est un cours de grammaire et de rhétorique.
+Certes, personne ne s'avise de célébrer l'habileté de la charpente,
+tandis que tout le monde se récrie sur les beautés du style. Un exemple
+plus frappant encore est celui du _Mariage de Figaro_. Là, Beaumarchais
+a été habile, compliqué, savant dans la façon de nouer et de dénouer sa
+pièce. Mais qui songe aujourd'hui à lui faire un honneur de sa science?
+L'adresse du métier est devenue le petit côté de la pièce, les
+passages célèbres sont les tirades de Figaro, l'au delà littéraire et
+philosophique de l'oeuvre. Et l'on pourrait continuer cette revue. J'ai
+souvent demandé aux critiques de bonne foi de m'indiquer une pièce
+que le seul métier du théâtre ait fait vivre. Quant à moi, je leur en
+citerai une douzaine, auxquelles l'art d'écrire a soufflé une éternelle
+vie. Ne prenons que les adorables proverbes de Musset. La fantaisie y
+tient lieu de science, les scènes s'en vont à la débandade dans le pays
+du bleu, la poésie s'y moque des règles. N'est-ce pas là pourtant du
+théâtre exquis, autrement sérieux au fond que le théâtre bien charpenté?
+Quel est l'auteur qui n'aimerait pas mieux avoir écrit _On ne badine
+pas avec l'amour_, que telle ou telle pièce, inutile à nommer, bâlie
+solidement selon les règles du théâtre contemporain?
+
+J'ai toujours été très étonné qu'un public lettré ne se contentât pas au
+théâtre d'une belle langue, d'une composition littéraire développée par
+un poète ou par un penseur. Au dix-septième siècle, on discutait les
+vers d'une tragédie, la philosophie et la rhétorique de l'oeuvre, sans
+demander à l'auteur s'il avait, oui ou non, Je don du théâtre.
+
+Est-il donc si difficile de passer une soirée dans un fauteuil, à
+écouter de la belle prose, savamment écrite, et à regarder une action
+qui se déroule selon le caprice de l'écrivain? Que cette action aille à
+gauche ou à droite, qu'importé! Elle peut même cesser tout à fait, l'art
+reste, qui suffit à passionner. Avec un poète, avec un penseur, on ne
+saurait s'ennuyer, on le suit partout, certain de pleurer ou de rire.
+
+Mais non, les choses ont changé. On ne s'asseoit plus que bien rarement
+dans un fauteuil pour goûter un plaisir littéraire. En dehors du style,
+en dehors des peintures humaines, on demande les secousses d'une
+intrigue. On s'est habitué à la récréation d'un spectacle mouvementé, la
+routine est venue, les pièces qui sortent du patron adopté paraissent
+ennuyeuses ou bizarres. Et ce n'est pas seulement le gros public qui a
+besoin aujourd'hui de ces parades de foire, le public délicat lui-même
+a été atteint et réclame des oeuvres amusantes comme des histoires
+de revenants ou de voleurs. La littérature ne suffit plus, elle fait
+bâiller.
+
+Ajoutez à cela notre esprit latin, notre besoin de symétrie, et vous
+comprendrez comment le théâtre est devenu chez nous un problème
+d'arithmétique, une manière d'accommoder un fait, de la même façon qu'on
+résout une règle de trois. Un code a été écrit, les auteurs dramatiques
+sont devenus des arrangeurs, se moquant de la vérité, de la littérature
+et du bon sens.
+
+Alfred Touroude est donc, selon moi, une victime du métier. La critique,
+en déclarant solennellement qu'il avait le don, l'a gonflé d'un orgueil
+immense. Dès lors, il s'est cru le maître du théâtre, il s'est enfoncé
+dans les sujets les plus étranges, il s'est imaginé qu'il lui suffisait
+de charpenter un fait pour composer un chef-d'oeuvre. Je me souviens du
+premier acte de _Jane_. Cela était très saisissant, en effet. Une femme
+venait d'être violée. La toile se levait, et on la voyait évanouie après
+l'attentat, revenant lentement à elle, avec l'horreur du souvenir qui
+s'éveillait. Puis, lorsque son mari entrait, elle lui disait tout, dans
+une scène très puissante. Mais comme cela était gâté par la langue,
+comme l'auteur tirait un pauvre parti de la situation, uniquement parce
+qu'il ne savait pas la développer! Donnez ce premier acte à un écrivain,
+el vous verrez quel tableau complet il en fera. Cela deviendra une
+tragédie éternelle de vérité et de beauté.
+
+La conclusion est aisée. Touroude ne vivra pas, parce qu'il n'a pas été
+écrivain. Le don du théâtre n'est rien sans le style. Il peut arriver
+qu'une pièce solidement fabriquée ait un succès; mais ce succès est une
+surprise et ne saurait durer, si la pièce manque de mérite littéraire.
+
+
+
+VI
+
+On se souvient du succès obtenu autrefois par _Jean la Poste_, le gros
+mélodrame de M. Dion Boucicault, adapté à la scène française par M.
+Eugène Nus. L'Ambigu a repris dernièrement ce mélodrame.
+
+Je ne le connaissais pas, j'ai donc pu le juger dans toute la fraîcheur
+d'une première impression. Eh bien! mon sentiment, pendant les dix
+tableaux, a été un sentiment de grande tristesse. Je trouve absolument
+fâcheux que, sous prétexte de lui plaire, on serve au peuple des oeuvres
+d'un art si inférieur, où la vérité est blessée à chaque scène, où l'on
+ne saurait sauver au passage dix phrases justes et heureuses.
+
+Je comprends d'ailleurs très bien le succès d'une pareille machine. Rien
+n'est plus touchant que l'intrigue: cette Nora se laissant accuser de
+vol pour sauver un proscrit, un noble dont elle est la soeur naturelle,
+et ce Jean se dévouant pour sa fiancée Npra, prenant le vol à son
+compte, se faisant condamner à être pendu. Cela remue les plus beaux
+sentiments: l'amour, l'abnégation, le sacrifice. Ajoutez que le traître
+Morgan est précipité dans la mer au dénoûment, tandis que Jean peut
+enfin consommer son mariage en brave et honnête garçon. Et le succès a
+d'autres raisons encore: deux tableaux sont très vivants, très bien mis
+en scène; celui de la noce irlandaise, avec ses fleurs et ses couplets
+alternés, et celui du conseil de guerre, où le public joue un rôle si
+familier et si bruyant. Enfin, il y a le décor machiné de la fin: Jean
+s'échappant de son cachot, montant le long de la tour pour rejoindre
+Nora qui chante sur la plate-forme; puis la vue de la mer immense, avec
+la traînée lumineuse de la lune. Voilà, certes, des éléments d'émotion
+nombreux et puissants. Je suis sans doute trop difficile; car, tout en
+m'expliquant la grande réussite d'une oeuvre semblable, je persiste à
+en être triste et à souhaiter pour les spectateurs des petites places,
+qu'on entend évidemment flatter, des oeuvres d'une vérité plus virile et
+d'une qualité littéraire plus élevée.
+
+Pour moi, je lâche le mot, un pareil drame n'est qu'une parade. Les
+interprètes sont fatalement des queues-rouges qui grimacent des rires ou
+des larmes. Cela n'est pas même mauvais, cela n'existe pas. Les jours
+de réjouissances publiques, on dresse des théâtres militaires sur
+l'esplanade des Invalides, où des soldats représentent des batailles.
+Eh bien! _Jean-la-Posle_, ou tout autre mélodrame de ce genre, pourrait
+être ainsi représenté. La pièce gagnerait même à être mimée, car on
+éviterait ainsi une dépense exagérée de mauvais style. Les acteurs
+n'auraient qu'à mettre la main sur leur coeur pour confesser leur amour.
+Je connais des pantomimes qui en disent certainement plus long sur
+l'homme que l'oeuvre de M. Dion-Boucicaut: Pierrot est plus profond que
+Jean, son héros, et Colombine est plus femme que sa Nora. Ce qui me
+consterne, dans un drame prétendu populaire, ce sont les peintures de
+surface, les personnages plantés comme des mannequins, le mensonge
+continu, étalé, triomphant. Entre un théâtre forain et un grand théâtre
+des boulevards, il n'y a, à mes yeux, qu'une différence de bonne tenue.
+
+Je causais justement de ces choses, et l'on me répondait que le succès
+de la Porte-Saint-Martin était dans ces pièces grossièrement enluminées,
+faites pour les tréteaux. Est-ce bien vrai? Est-il absolument
+nécessaire, par exemple, qu'un certain major, dans _Jean-la-Poste_, ait
+une attitude de pieu coiffé d'un chapeau galonné? Est-il nécessaire que
+Jean parle comme un poète incompris, en phrases fleuries qui sont le
+comble du ridicule dans la bouche d'un cocher? Est-il nécessaire que
+chaque personnage enfin soit tout bon ou tout mauvais, sans la moindre
+souplesse? Je ne le crois pas. Notre théâtre populaire est dans
+l'enfance, voilà la vérité. On raconte au peuple les histoires de fées,
+les contes à dormir debout, avec lesquels on berce les petits enfants.
+De là, la simplification des personnages, la vie montrée en rêve, le
+mensonge consolant érigé en principe. La conception du mélodrame, chez
+nous, est restée dans l'abstraction pure: il ne s'agit pas de peindre
+les hommes, il s'agit de mettre en jeu des marionnettes, avec une
+étiquette dans le dos, de façon à leur faire exécuter des mouvements
+plus ou moins compliqués. C'est la tragédie tombée de l'analyse
+psychologique à la simple mécanique des événements. Il y aurait autre
+chose à faire, j'imagine. Quoi? C'est le secret du dramaturge qui peut
+surgir demain et donner une nouvelle vie à notre théâtre. J'ai voulu
+exprimer un simple sentiment, celui que tout spectateur délicat emporte
+de l'audition d'un mélodrame. On trouve ce spectacle insuffisant et
+médiocre, faussant le goût de la foule, l'habituant à une sensiblerie
+grotesque. Les enfants aiment les pommes vertes, et les pommes vertes
+leur font du mal. Il doit en être de même pour le mélodrame, qui
+indigestionne le public, quand il s'en gorge. La somme de bêtise qu'on
+emporte de certains spectacles est incalculable. Quiconque ment, même
+dans une bonne intention, est un menteur et cause un préjudice à la
+vérité et à la justice. C'est pourquoi je préférerais une réalité plate
+aux grands mots qui traînent dans les tirades des héros. Maintenant,
+si notre théâtre ne produisait que des oeuvres fortes, cela serait
+peut-être gênant; il existe un équilibre de sottise, sans lequel les
+sociétés trébuchent.
+
+FIN
+
+
+
+TABLE
+
+
+LES THÉORIES
+
+ LE NATURALISME
+ LE DON
+ LES JEUNES
+ LES DEUX MORALES
+ LA CRITIQUE ET LE PUBLIC
+ DES SUBVENTIONS
+ LES DÉCORS ET LES ACCESSOIRES
+ LE COSTUME
+ LES COMÉDIENS
+ POLÉMIQUE
+
+LES EXEMPLES
+
+ LA TRAGÉDIE
+ LE DRAME
+ LE DRAME HISTORIQUE
+ LE DRAME PATRIOTIQUE
+ LE DRAME SCIENTIFIQUE
+ LA COMÉDIE
+ LA PANTOMIME
+ LE VAUDEVILLE
+ LA FÉERIE ET L'OPÉRETTE
+ LES REPRISES
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le naturalisme au théâtre: les
+théories et les exemples, by Émile Zola
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13866 ***