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diff --git a/13866-0.txt b/13866-0.txt new file mode 100644 index 0000000..201fa5e --- /dev/null +++ b/13866-0.txt @@ -0,0 +1,10558 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13866 *** + +ÉMILE ZOLA + + + +LE NATURALISME AU THÉÂTRE + +LES THÉORIES ET LES EXEMPLES + + + +Durant quatre années, j'ai été chargé de la critique dramatique, d'abord +au _Bien public_, ensuite au _Voltaire_. Sur ce nouveau terrain du +théâtre, je ne pouvais que continuer ma campagne, commencée autrefois +dans le domaine du livre et de l'oeuvre d'art. + +Cependant, mon attitude d'homme de méthode et d'analyse a surpris et +scandalisé mes confrères. Ils ont prétendu que j'obéissais à de basses +rancunes, que je salissais nos gloires pour me venger de mes chutes, +parlant de tout, de mes oeuvres particulièrement, à l'exception des +pièces jouées. + +Je n'ai qu'une façon de répondre: réunir mes articles et les publier. +C'est ce que je fais. On verra, je l'espère, qu'ils se tiennent et +qu'ils s'expliquent, qu'ils sont à la fois une logique et une doctrine. +Avec ces fragments, bâclés à la hâte et sous le coup de l'actualité, mon +ambition serait d'avoir écrit un livre. En tout cas, telles sont mes +idées sur notre théâtre, j'en accepte hautement la responsabilité. + +Comme mes articles étaient nombreux, j'ai dû les répartir en deux +volumes. _Le naturalisme au théâtre_ n'est donc qu'une première série. +La seconde: _Nos auteurs dramatiques_, paraîtra prochainement. + +E. Z. + + + +LES THÉORIES + + +LE NATURALISME + +I + +Chaque hiver, à l'ouverture de la saison théâtrale, je suis pris des +mêmes pensées. Un espoir pousse en moi, et je me dis que les premières +chaleurs de l'été ne videront peut-être pas les salles, sans qu'un +auteur dramatique de génie se soit révélé. Notre théâtre aurait tant +besoin d'un homme nouveau, qui balayât les planches encanaillées, et qui +opérât une renaissance, dans un art que les faiseurs ont abaissé aux +simples besoins de la foule! Oui, il faudrait un tempérament puissant +dont le cerveau novateur vînt révolutionner les conventions admises +et planter enfin le véritable drame humain à la place des mensonges +ridicules qui s'étalent aujourd'hui. Je m'imagine ce créateur enjambant +les ficelles des habiles, crevant les cadres imposés, élargissant la +scène jusqu'à la mettre de plain-pied avec la salle, donnant un frisson +de vie aux arbres peints des coulisses, amenant par la toile de fond le +grand air libre de la vie réelle. + +Malheureusement, ce rêve, que je fais chaque année au mois d'octobre, ne +s'est pas encore réalisé et ne se réalisera peut-être pas de sitôt. J'ai +beau attendre, je vais de chute en chute. Est-ce donc un simple souhait +de poète? Nous a-t-on muré dans cet art dramatique actuel, si étroit, +pareil à un caveau où manquent l'air et la lumière? Certes, si la nature +de l'art dramatique interdisait cet envolement dans des formules plus +larges, il serait quand même beau de s'illusionner et de se promettre à +toute heure une renaissance. Mais, malgré les affirmations entêtées de +certains critiques qui n'aiment pas à être dérangés dans leur criterium, +il est évident que l'art dramatique, comme tous les arts, a devant lui +un domaine illimité, sans barrière d'aucune sorte, ni à gauche ni à +droite. L'infirmité, l'impuissance humaine seule est la borne d'un art. + +Pour bien comprendre la nécessité d'une révolution au théâtre, il faut +établir nettement où nous en sommes aujourd'hui. Pendant toute notre +période classique, la tragédie a régné en maîtresse absolue. Elle était +rigide et intolérante, ne souffrant pas une velléité de liberté, pliant +les esprits les plus grands à ses inexorables lois. Lorsqu'un auteur +tentait de s'y soustraire, on le condamnait comme un esprit mal fait, +incohérent et bizarre, on le regardait presque comme un homme dangereux. +Pourtant, dans cette formule si étroite, le génie bâtissait quand +même son monument de marbre et d'airain. La formule était née dans la +renaissance grecque et latine, les créateurs qui se l'appropriaient y +trouvaient le cadre suffisant à de grandes oeuvres. Plus tard seulement, +lorsqu'arrivèrent les imitateurs, la queue de plus en plus grêle et +débile des disciples, les défauts de la formule apparurent, on en +vit les ridicules et les invraisemblances, l'uniformité menteuse, la +déclamation continuelle et insupportable. D'ailleurs, l'autorité de la +tragédie était telle, qu'il fallut deux cents ans pour la démoder. Peu à +peu, elle avait tâché de s'assouplir, sans y arriver, car les principes +autoritaires dont elle découlait, lui interdisaient formellement, sous +peine de mort, toute concession à l'esprit nouveau. Ce fut lorsqu'elle +tenta de s'élargir qu'elle fut renversée, après un long règne de gloire. + +Depuis le dix-huitième siècle, le drame romantique s'agitait donc dans +la tragédie. Les trois unités étaient parfois violées, on donnait plus +d'importance à la décoration et à la figuration, on mettait en scène les +péripéties violentes que la tragédie reléguait dans des récits, comme +pour ne pas troubler par l'action la tranquillité majestueuse de +l'analyse psychologique. D'autre part, la passion de la grande époque +était remplacée par de simples procédés, une pluie grise de médiocrité +et d'ennui tombait sur les planches. On croit voir la tragédie, vers le +commencement de ce siècle, pareille à une haute figure pâle et maigrie, +n'ayant plus sous sa peau blanche une goutte de sang, traînant ses +draperies en lambeaux dans les ténèbres d'une scène, dont la rampe +s'est éteinte d'elle-même. Une renaissance de l'art dramatique sous une +nouvelle formule était fatale, et c'est alors que le drame romantique +planta bruyamment son étendard devant le trou du souffleur. L'heure +se trouvait marquée, un lent travail avait eu lieu, l'insurrection +s'avançait sur un terrain préparé pour la victoire. Et jamais le mot +insurrection n'a été plus juste, car le drame saisit corps à corps la +tragédie, et par haine de cette reine devenue impotente, il voulut +briser tout ce qui rappelait son règne. Elle n'agissait pas, elle +gardait une majesté froide sur son trône, procédant par des discours et +des récits; lui, prit pour règle l'action, l'action outrée, sautant aux +quatre coins de la scène, frappant à droite et à gauche, ne raisonnant +et n'analysant plus, étalant sous les yeux du public l'horreur sanglante +des dénouements. Elle avait choisi pour cadre l'antiquité, les éternels +Grecs et les éternels Romains, immobilisant l'action dans une salle, +dans un pérystile de temple; lui, choisit le moyen âge, fit défiler les +preux et les châtelaines, multiplia les décors étranges, des châteaux +plantés à pic sur des fleuves, des salles d'armes emplies d'armures, +des cachots souterrains trempés d'humidité, des clairs de lune dans des +forêts centenaires. Et l'antagonisme se retrouve ainsi partout; le drame +romantique, brutalement, se fait l'adversaire armé de la tragédie et la +combat par tout ce qu'il peut ramasser de contraire à sa formule. + +Il faut insister sur cette rage d'hostilité, dans le beau temps du drame +romantique, car il y a là une indication précieuse. Sans doute, les +poètes qui ont dirigé le mouvement, parlaient de mettre à la scène la +vérité des passions et réclamaient un cadre plus vaste pour y faire +tenir la vie humaine tout entière, avec ses oppositions et ses +inconséquences; ainsi, on se rappelle que le drame romantique a +surtout bataillé pour mêler le rire aux larmes dans une même pièce, en +s'appuyant sur cet argument que la gaieté et la douleur marchent côte +à côte ici-bas. Mais, en somme, la vérité, la réalité importait peu, +déplaisait même aux novateurs. Ils n'avaient qu'une passion, jeter par +terre la formule tragique qui les gênait, la foudroyer à grand bruit, +dans une débandade de toutes les audaces. Ils voulaient, non pas que +leurs héros du moyen âge fussent plus réels que les héros antiques des +tragédies, mais qu'ils se montrassent aussi passionnés et sublimes que +ceux-ci se montraient froids et corrects. Une simple guerre de costumes +et de rhétoriques, rien de plus. On se jetait ses pantins à la tête. Il +s'agissait de déchirer les peplums en l'honneur des pourpoints et de +faire que l'amante qui parlait à son amant, au lieu de l'appeler: Mon +seigneur, l'appelât: Mon lion. D'un côté comme de l'autre, on restait +dans la fiction, on décrochait les étoiles. + +Certes, je ne suis pas injuste envers le mouvement romantique. Il a +eu une importance capitale et définitive, il nous a faits ce que nous +sommes, c'est-à-dire des artistes libres. Il était, je le répète, une +révolution nécessaire, une violente émeute qui s'est produite à son +heure pour balayer le règne de la tragédie tombée en enfance. Seulement, +il serait ridicule de vouloir borner au drame romantique l'évolution de +l'art dramatique. Aujourd'hui surtout, on reste stupéfait quand on lit +certaines préfaces, où le mouvement de 1830 est donné comme une entrée +triomphale dans la vérité humaine. Notre recul d'une quarantaine +d'années suffit déjà pour nous faire clairement voir que la prétendue +vérité des romantiques est une continuelle et monstrueuse exagération du +réel, une fantaisie lâchée dans l'outrance. A coup sûr, si la tragédie +est d'une autre fausseté, elle n'est pas plus fausse. Entre les +personnages en peplum qui se promènent avec des confidents et discutent +sans fin leurs passions, et les personnages en pourpoint qui font les +grands bras et qui s'agitent comme des hannetons grisés de soleil, +il n'y a pas de choix à faire, les uns et les autres sont aussi +parfaitement inacceptables. Jamais ces gens-là n'ont existé. Les héros +romantiques ne sont que les héros tragiques, piqués un mardi gras par +la tarentule du carnaval, affublés de faux nez et dansant le cancan +dramatique après boire. A une rhétorique lymphatique, le mouvement de +1830 a substitué une rhétorique nerveuse et sanguine, voilà tout. + +Sans croire au progrès dans l'art, on peut dire que l'art est +continuellement en mouvement, au milieu des civilisations, et que les +phases de l'esprit humain se reflètent en lui. Le génie se manifeste +dans toutes les formules, même dans les plus primitives et les +plus naïves; seulement, les formules se transforment et suivent +l'élargissement des civilisations, cela est incontestable. Si Eschyle a +été grand, Shakespeare et Molière se sont montrés également grands, tous +les trois dans des civilisations et des formules différentes. Je veux +déclarer par là que je mets à part le génie créateur qui sait toujours +se contenter de la formule de son époque. Il n'y a pas progrès dans la +création humaine, mais il y a une succession logique de formules, de +façons de penser et d'exprimer. C'est ainsi que l'art marche avec +l'humanité, en est le langage même, va où elle va, tend comme elle à la +lumière et à la vérité, sans pour cela que l'effort du créateur puisse +être jugé plus ou moins grand, soit qu'il se produise au début soit +qu'il se produise à la fin d'une littérature. + +D'après cette façon de voir, il est certain que, si l'on part de +la tragédie, le drame romantique est un premier pas vers le drame +naturaliste auquel nous marchons. Le drame romantique a déblayé le +terrain, proclamé la liberté de l'art. Son amour de l'action, son +mélange du rire et des larmes, sa recherche du costume et du décor +exacts, indiquent le mouvement en avant vers la vie réelle. Dans toute +révolution contre un régime séculaire, n'est-ce pas ainsi que les choses +se passent? On commence par casser les vitres, on chante et on crie, on +démolit à coups de marteau les armoiries du dernier règne. Il y a une +première exubérance, une griserie des horizons nouveaux vaguement +entrevus, des excès de toutes sortes qui dépassent le but et qui tombent +dans l'arbitraire du système abhorré dont on vient de combattre les +abus. Au milieu de la bataille, les vérités du lendemain disparaissent. +Et il faut que tout soit calmé, que la fièvre ait disparu, pour qu'on +regrette les vitres cassées et pour qu'on s'aperçoive de la besogne +mauvaise, des lois trop hâtivement bâclées, qui valent à peine les lois +contre lesquelles on s'est révolté. Eh bien, toute l'histoire du drame +romantique est là. Il a pu être la formule nécessaire d'un moment, il +a pu avoir l'intuition de la vérité, il a pu être le cadre à +jamais illustre dont un grand poète s'est servi pour réaliser des +chefs-d'oeuvre; à l'heure actuelle, il n'en est pas moins une formule +ridicule et démodée, dont la rhétorique nous choque. Nous nous demandons +pourquoi enfoncer ainsi les fenêtres, traîner des rapières, rugir +continuellement, être d'une gamme trop haut dans les sentiments et +les mots; et cela nous glace, cela nous ennuie et nous fâche. Notre +condamnation de la formule romantique se résume dans cette parole +sévère: pour détruire une rhétorique, il ne fallait pas en inventer une +autre. + +Aujourd'hui donc, tragédie et drame romantique sont également vieux et +usés. Et cela n'est guère en l'honneur du drame, il faut le dire, car en +moins d'un demi-siècle il est tombé dans le même état de vétusté que la +tragédie, qui a mis deux siècles à vieillir. Le voilà par terre à son +tour, culbuté par la passion même qu'il a montrée dans la lutte. +Plus rien n'existe. Il est simplement permis de deviner ce qui va se +produire. Logiquement, sur le terrain libre conquis en 1830, il ne peut +pousser qu'une formule naturaliste. + + + +II + +Il semble impossible que le mouvement d'enquête et d'analyse, qui est +le mouvement même du dix-neuvième siècle, ait révolutionné toutes les +sciences et tous les arts, en laissant à part et comme isolé l'art +dramatique. Les sciences naturelles datent de la fin du siècle dernier; +la chimie, la physique n'ont pas cent ans; l'histoire et la critique ont +été renouvelées, créées en quelque sorte après la Révolution; tout un +monde est sorti de terre, on en est revenu à l'étude des documents, à +l'expérience, comprenant que pour fonder à nouveau, il fallait reprendre +les choses au commencement, connaître l'homme et la nature, constater +ce qui est. De là, la grande école naturaliste, qui s'est propagée +sourdement, fatalement, cheminant souvent dans l'ombre, mais avançant +quand même, pour triompher enfin au grand jour. Faire l'histoire de +ce mouvement, avec les malentendus qui ont pu paraître l'arrêter, +les causes multiples qui l'ont précipité ou ralenti, ce serait faire +l'histoire du siècle lui-même. Un courant irrésistible emporte notre +société à l'étude du vrai. Dans le roman, Balzac a été le hardi et +puissant novateur qui a mis l'observation du savant à la place de +l'imagination du poète. Mais, au théâtre, l'évolution semble plus lente. +Aucun écrivain illustre n'a encore formulé l'idée nouvelle avec netteté. + +Certes, je ne dis point qu'il ne se soit pas produit des oeuvres +excellentes, où l'on trouve des caractères savamment étudiés, des +vérités hardies portées à la scène. Par exemple, je citerai certaines +pièces de M. Dumas fils, dont je n'aime guère le talent, et de M. Emile +Augier, qui est plus humain et plus puissant. Seulement, ce sont là des +nains à côté de Balzac; le génie leur a manqué pour fixer la formule. +Ou qu'il faut dire, c'est qu'on ne sait jamais au juste où un mouvement +commence, parce que ce mouvement vient d'ordinaire de fort loin, et +qu'il se confond avec le mouvement précédent, dont il est sorti. Le +courant naturaliste a existé de tout temps, si l'on veut. Il n'apporte +rien d'absolument neuf. Mais il est enfin entré dans une époque qui lui +est favorable, il triomphe et s'élargit, parce que l'esprit humain est +arrivé au point de maturité nécessaire. Je ne nie donc pas le passé, je +constate le présent. La force du naturalisme est justement d'avoir des +racines profondes dans notre littérature nationale, qui est faite de +beaucoup de bon sens. Il vient des entrailles mêmes de l'humanité, il +est d'autant plus fort qu'il a mis plus longtemps à grandir et qu'il se +retrouve dans un plus grand nombre de nos chefs-d'oeuvre. + +Des faits se produisent, et je les signale. Croit-on qu'on aurait +applaudi l'_Ami Fritz_ à la Comédie-Française, il y a vingt ans? Non, +certes! Cette pièce où l'on mange tout le temps, où l'amoureux parle +un langage si familier, aurait révolté à la fois les classiques et les +romantiques. Pour expliquer le succès, il faut convenir que les années +ont marché, qu'un travail secret s'est fait dans le public. Les +peintures exactes qui répugnaient, séduisent aujourd'hui. La foule est +gagnée et la scène se trouve libre à toutes les tentatives. Telle est la +seule conclusion à tirer. + +Ainsi donc, voilà où nous en sommes. Pour mieux me faire entendre, +j'insiste, je ne crains pas de me répéter, je résume ce que j'ai dit. +Lorsqu'on examine de près l'histoire de notre littérature dramatique, +on y distingue plusieurs époques nettement déterminées. D'abord, il y a +l'enfance de l'art, les farces et les mystères du moyen âge, de simples +récitatifs dialogues, qui se développaient au milieu d'une convention +naïve, avec une mise en scène et des décors primitifs. Peu à peu, les +pièces se compliquent, mais d'une façon barbare, et lorsque Corneille +apparaît, il est surtout acclamé parce qu'il se présente en novateur, +qu'il épure la formule dramatique du temps et qu'il la consacre par son +génie. Il serait très intéressant d'étudier, sur des documents, comment +la formule classique s'est créée chez nous. Elle répondait à l'esprit +social de l'époque. Rien n'est solide en dehors de ce qui n'est pas +bâti sur des nécessités. La tragédie a régné pendant deux siècles parce +qu'elle satisfaisait exactement les besoins de ces siècles. Des génies +de tempéraments différents l'avaient appuyée de leurs chefs-d'oeuvre. +Aussi, la voyons-nous s'imposer longtemps encore, même lorsque des +talents de second ordre ne produisent plus que des oeuvres inférieures. +Elle avait la force acquise, elle continuait d'ailleurs à être +l'expression littéraire de la société du temps, et rien n'aurait pu +la renverser, si la société elle-même n'avait pas disparu. Après +la Révolution, après cette perturbation profonde qui allait tout +transformer et accoucher d'un monde nouveau, la tragédie agonise pendant +quelques années encore. Puis, la formule craque et le Romantisme +triomphe, une nouvelle formule s'affirme. Il faut se reporter à la +première moitié du siècle, pour avoir le sens exact de ce cri de +liberté. La jeune société était dans le frisson de son enfantement. Les +esprits surexcités, dépaysés, élargis violemment, restaient secoués +d'une lièvre dangereuse et le premier usage de la liberté conquise +était de se lamenter, de rêver les aventures prodigieuses, les amours +surhumains. On bâillait aux étoiles, l'on se suicidait, réaction très +curieuse contre l'affranchissement social qui venait d'être proclamé +au prix de tant de sang. Je m'en tiens à la littérature dramatique, je +constate que le romantisme fut au théâtre une simple émeute, l'invasion +d'une bande victorieuse, qui entrait violemment sur la scène, tambours +battants et drapeau déployé. Dans cette première heure, les combattants +songèrent surtout à frapper les esprits par une forme neuve; ils +opposèrent une rhétorique à une rhétorique, le moyen âge à l'antiquité, +l'exaltation de la passion à l'exaltation du devoir. Et ce fut tout, car +les conventions scéniques ne firent que se déplacer, les personnages +restèrent des marionnettes autrement habillées, rien ne fut modifié +que l'aspect extérieur et le langage. D'ailleurs, cela suffisait pour +l'époque. Il fallait prendre possession du théâtre au nom de la liberté +littéraire, et le romantisme s'acquitta de ce rôle insurrectionnel avec +un éclat incomparable. Mais qui ne comprend aujourd'hui que son rôle +devait se borner à cela. Est-ce que le romantisme exprime notre société +d'une façon quelconque, est-ce qu'il répond à un de nos besoins? +Évidemment, non. Aussi est-il déjà démodé, comme un jargon que nous +n'entendons plus. La littérature classique qu'il se flattait de +remplacer, a vécu deux siècles, parce qu'elle était basée sur l'état +social; mais lui, qui ne se basait sur rien, sinon sur la fantaisie de +quelques poètes, ou si l'on veut sur une maladie passagère des esprits +surmenés par les événements historiques, devait fatalement disparaître +avec cette maladie. Il a été l'occasion d'un magnifique épanouissement +lyrique; ce sera son éternelle gloire. Seulement, aujourd'hui que +l'évolution s'accomplit tout entière, il est bien visible que le +romantisme n'a été que le chaînon nécessaire qui devait attacher la +littérature classique à la littérature naturaliste. L'émeute est +terminée, il s'agit de fonder un État solide. Le naturalisme découle de +l'art classique, comme la société actuelle est basée sur les débris de +la société ancienne. Lui seul répond à notre état social, lui seul a des +racines profondes dans l'esprit de l'époque; et il fournira la seule +formule d'art durable et vivante, parce que cette formule exprimera la +façon d'être de l'intelligence contemporaine. En dehors de lui, il ne +saurait y avoir pour longtemps que modes et fantaisies passagères. Il +est, je le dis encore, l'expression du siècle, et pour qu'il périsse, +il faudrait qu'un nouveau bouleversement transformât notre monde +démocratique. + +Maintenant, il reste à souhaiter une chose: la venue d'hommes de génie +qui consacrent la formule naturaliste. Balzac s'est produit dans le +roman, et le roman est fondé. Quand viendront les Corneille, les +Molière, les Racine, pour fonder chez nous un nouveau théâtre? Il faut +espérer et attendre. + + + +III + +Le temps semble déjà loin où le drame régnait en maître. Il comptait à +Paris cinq ou six théâtres prospères. La démolition des anciennes salles +du boulevard du Temple a été pour lui une première catastrophe. Les +théâtres ont dû se disséminer, le public a changé, d'autres modes sont +venues. Mais le discrédit où le drame est tombé provient surtout de +l'épuisement du genre, des pièces ridicules et ennuyeuses qui ont peu à +peu succédé aux oeuvres puissantes de 1830. + +Il faut ajouter le manque absolu d'acteurs nouveaux comprenant et +interprétant ces sortes de pièces, car chaque formule dramatique qui +disparaît emporte avec elle ses interprètes. Aujourd'hui, le drame, +chassé de scène en scène, n'a plus réellement à lui que l'Ambigu et le +Théâtre-Historique. A la Porte-Saint-Martin elle-même, c'est à peine si +on lui fait une petite place, entre deux pièces à grand spectacle. + +Certes, un succès de loin en loin ranime les courages. Mais la pente +est fatale, le drame glisse à l'oubli; et, s'il paraît vouloir +parfois s'arrêter dans sa chute, c'est pour rouler ensuite plus bas. +Naturellement, les plaintes sont grandes. La queue romantique, surtout, +est dans la désolation; elle jure bien haut qu'en dehors du drame, +de son drame à elle, il n'y a pas de salut pour notre littérature +dramatique. Je crois au contraire qu'il faut trouver une formule +nouvelle, transformer le drame, comme les écrivains de la première +moitié du siècle ont transformé la tragédie. Toute la question est là. +La bataille doit être aujourd'hui entre le drame romantique et le drame +naturaliste. + +Je désigne par drame romantique toute pièce qui se moque de la vérité +des faits et des personnages, qui promène sur les planches des pantins +au ventre bourré de son, qui, sous le prétexte de je ne sais quel idéal, +patauge dans le pastiche de Shakespeare et d'Hugo. Chaque époque a sa +formule, et notre formule n'est certainement pas celle de 1830. Nous +sommes à un âge de méthode, de science expérimentale, nous avons avant +tout le besoin de l'analyse exacte. Ce serait bien peu comprendre +la liberté conquise que de vouloir nous enfermer dans une nouvelle +tradition. Le terrain est libre, nous pouvons revenir à l'homme et à la +nature. + +Dernièrement, on faisait de grands efforts pour ressusciter le drame +historique. Rien de mieux. Un critique ne peut condamner d'un mot le +choix des sujets historiques, malgré toutes ses préférences personnelles +pour les sujets modernes. Je suis simplement plein de méfiance. Le +patron sur lequel on taille chez nous ces sortes de pièces me fait peur +à l'avance. Il faut voir comme on y traite l'histoire, quels singuliers +personnages on y présente sous des noms de rois, de grands capitaines ou +de grands artistes, enfin à quelle effroyable sauce on y accommode nos +annales. Dès que les auteurs de ces machines-là sont dans le passé, ils +se croient tout permis, les invraisemblances, les poupées de carton, les +sottises énormes, les barbouillages criards d'une fausse couleur locale. +Et quelle étrange langue, François 1er parlant comme un mercier de la +rue Saint-Denis, Richelieu ayant des mots de traître du boulevard du +Crime, Charlotte Corday pleurant avec des sentimentalités de petite +ouvrière! + +Ce qui me stupéfie, c'est que nos auteurs dramatiques ne paraissent +pas se douter un instant que le genre historique est forcément le plus +ingrat, celui où les recherches, la conscience, le talent profond +d'intuition et de résurrection sont le plus nécessaires. Je comprends ce +drame, lorsqu'il est traité par des poètes de génie ou par des hommes +d'une science immense, capables de mettre devant les spectateurs +toute une époque debout, avec son air particulier, ses moeurs, sa +civilisation; c'est là alors une oeuvre de divination ou de critique +d'un intérêt profond. + +Mais je sais malheureusement ce que les partisans du drame historique +veulent ressusciter: c'est uniquement le drame à panaches et à +ferraille, la pièce à grand spectacle et à grands mots, la pièce +menteuse faisant la parade devant la foule, une parade grossière qui +attriste les esprits justes. Et je me méfie. Je crois que toute cette +antiquaille est bonne à laisser dans notre musée dramatique, sous une +pieuse couche de poussière. + +Sans doute, il y a de grands obstacles aux tentatives originales. On +se heurte contre les hypocrisies de la critique et contre la longue +éducation de sottise faite à la foule. Cette foule, qui commence à rire +des enfantillages de certains mélodrames, se laisse toujours prendre aux +tirades sur les beaux sentiments. Mais les publics changent; le public +de Shakespeare, le public de Molière ne sont plus les nôtres. Il faut +compter sur le mouvement des esprits, sur le besoin de réalité qui +grandit partout. Les derniers romantiques ont beau répéter que le public +veut ceci, que le public ne veut pas cela: il viendra un jour où le +public voudra la vérité. + + + +IV + +Toutes les formules anciennes, la formule classique, la formule +romantique, sont basées sur l'arrangement et sur l'amputation +systématiques du vrai. On a posé en principe que le vrai est indigne; +et on essaye d'en tirer une essence, une poésie, sous le prétexte qu'il +faut expurger et agrandir la nature. Jusqu'à présent, les différentes +écoles littéraires ne se sont battues que sur la question de savoir de +quel déguisement on devait habiller la vérité, pour qu'elle n'eût pas +l'air d'une dévergondée en public. Les classiques avaient adopté le +peplum, les romantiques ont fait une révolution pour imposer la cotte de +maille et le pourpoint. Au fond, ce changement de toilette importe peu, +le carnaval de la nature continue. Mais, aujourd'hui, les naturalistes +arrivent et déclarent que le vrai n'a pas besoin de draperies; il doit +marcher dans sa nudité. Là, je le répète, est la querelle. + +Certes, les écrivains de quelque jugement comprennent parfaitement que +la tragédie et le drame romantique sont morts. Seulement, le plus grand +nombre sont très troublés en songeant à la formule encore vague de +demain. Est-ce que sérieusement la vérité leur demande de faire le +sacrifice de la grandeur, de la poésie, du souffle épique qu'ils ont +l'ambition de mettre dans leurs pièces? Est-ce que le naturalisme exige +d'eux qu'ils rapetissent de toutes parts leur horizon et qu'ils ne +risquent plus un seul coup d'aile dans le ciel de la fantaisie? + +Je vais tâcher de répondre. Mais, auparavant, il faut déterminer les +procédés que les idéalistes emploient pour hausser leurs oeuvres à la +poésie. Ils commencent par reculer au fond des âges le sujet qu'ils ont +choisi. Cela leur fournit des costumes et rend le cadre assez vague pour +leur permettre tous les mensonges. Ensuite, ils généralisent au lieu +d'individualiser; leurs personnages ne sont plus des êtres vivants, mais +des sentiments, des arguments, des passions déduites et raisonnées. Le +cadre faux veut des héros de marbre ou de carton. Un homme en chair et +en os, avec son originalité propre, détonnerait d'une façon criarde au +milieu d'une époque légendaire. Aussi voit-on les personnages d'une +tragédie ou d'un drame romantique se promener, raidis dans une altitude, +l'un représentant le devoir, l'autre le patriotisme, un troisième la +superstition, un quatrième l'amour maternel; et ainsi de suite, toutes +les idées abstraites y passent à la file. Jamais l'analyse complète +d'un organisme, jamais un personnage dont les muscles et le cerveau +travaillent comme dans la nature. + +Ce sont donc là les procédés auxquels les écrivains tournés vers +l'épopée ne veulent pas renoncer. Toute la poésie, pour eux, est dans +le passé et dans l'abstraction, dans l'idéalisation des faits et des +personnages. Dès qu'on les met en face de la vie quotidienne, dès qu'ils +ont devant eux le peuple qui emplit nos rues, ils battent des paupières, +ils balbutient, effarés, ne voyant plus clair, trouvant tout très laid +et indigne de l'art. A les entendre, il faut que les sujets entrent dans +les mensonges de la légende, il faut que les hommes se pétrifient +et tournent à l'état de statue, pour que l'artiste puisse enfin les +accepter et les accommoder à sa guise. + +Or, c'est à ce moment que les naturalistes arrivent et disent très +carrément que la poésie est partout, en tout, plus encore dans le +présent et le réel que dans le passé et l'abstraction. Chaque fait, à +chaque heure, a son côté poétique et superbe. Nous coudoyons des +héros autrement grands et puissants que les marionnettes des faiseurs +d'épopée. Pas un dramaturge, dans ce siècle, n'a mis debout des figures +aussi hautes que le baron Hulot, le vieux Grandet, César Birotteau, et +tous les autres personnages de Balzac, si individuels et si vivants. +Auprès de ces créations géantes et vraies, les héros grecs ou romains +grelottent, les héros du moyen âge tombent sur le nez comme des soldats +de plomb. + +Certes, à cette heure, devant les oeuvres supérieures produites par +l'école naturaliste, des oeuvres de haut vol, toutes vibrantes de vie, +il est ridicule et faux de parquer la poésie dans je ne sais quel temple +d'antiquailles, parmi les toiles d'araignée. La poésie coule à plein +bord dans tout ce qui existe, d'autant plus large qu'elle est plus +vivante. Et j'entends donner à ce mot de poésie toute sa valeur, ne pas +en enfermer le sens entre la cadence de deux rimes, ni au fond d'une +chapelle étroite de rêveurs, lui restituer son vrai sens humain, qui est +de signifier l'agrandissement et l'épanouissement de toutes les vérités. + +Prenez donc le milieu contemporain, et tâchez d'y faire vivre des +hommes: vous écrirez de belles oeuvres. Sans doute, il faut un effort, +il faut dégager du pêle-mêle de la vie la formule simple du naturalisme. +Là est la difficulté, faire grand avec des sujets et des personnages +que nos yeux, accoutumés au spectacle de chaque jour, ont fini par voir +petits. Il est plus commode, je le sais, de présenter une marionnette au +public, d'appeler la marionnette Charlemagne et de la gonfler à un tel +point de tirades, que le public s'imagine avoir vu un colosse; cela +est plus commode que de prendre un bourgeois de notre époque, un homme +grotesque et mal mis et d'en tirer une poésie sublime, d'en faire, par +exemple, le père Goriot, le père qui donne ses entrailles à ses filles, +une figure si énorme de vérité et d'amour, qu'aucune littérature ne peut +en offrir une pareille. + +Rien n'est aisé comme de travailler sur des patrons, avec des formules +connues; et les héros, dans le goût classique ou romantique, coûtent +si peu de besogne, qu'on les fabrique à la douzaine. C'est un article +courant dont notre littérature est encombrée. Au contraire, l'effort +devient très dur, lorsqu'on veut un héros réel, savamment analysé, +debout et agissant. Voilà sans doute pourquoi le naturalisme terrifie +les auteurs habitués à pêcher des grands hommes dans l'eau trouble de +l'histoire. Il leur faudrait fouiller l'humanité trop profondément, +apprendre la vie, aller droit à la grandeur réelle et la mettre en +oeuvre d'une main puissante. Et qu'on ne nie pas cette poésie vraie +de l'humanité; elle a été dégagée dans le roman, elle peut l'être au +théâtre; il n'y a là qu'une adaptation à trouver. + +Je suis tourmenté par une comparaison qui me poursuit et dont je me +débarrasserai ici. On vient de jouer pendant de longs mois, à l'Odéon, +_les Danicheff_, une pièce dont l'action se passe en Russie; elle a +eu chez nous un très vif succès, seulement elle est si mensongère, +paraît-il, si pleine de grossières invraisemblances, que l'auteur, qui +est Russe, n'a pas même osé la faire représenter dans son pays. Que +pensez-vous de cette oeuvre qu'on applaudit à Paris et qui serait +sifflée à Saint-Pétersbourg? Eh bien! imaginez un instant que les +Romains puissent ressusciter et qu'on représente devant eux Rome +vaincue. Entendez-vous leurs éclats de rire? croyez-vous que la pièce +irait jusqu'au bout? Elle leur semblerait un véritable carnaval, elle +sombrerait sous un immense ridicule. Et il en est ainsi de toutes les +pièces historiques, aucune ne pourrait être jouée devant les sociétés +qu'elles ont la prétention de peindre. Étrange théâtre, alors, qui n'est +possible que chez des étrangers, qui est basé sur la disparition +des générations dont il s'occupe, qui vit d'erreurs au point d'être +seulement bon pour des ignorants! + +L'avenir est au naturalisme. On trouvera la formule, on arrivera +à prouver qu'il y a plus de poésie dans le petit appartement d'un +bourgeois que dans tous les palais vides et vermoulus de l'histoire; on +finira même par voir que tout se rencontre dans le réel, les fantaisies +adorables, échappées du caprice et de l'imprévu, et les idylles, et les +comédies, et les drames. Quand le champ sera retourné, ce qui semble +inquiétant et irréalisable aujourd'hui, deviendra une besogne facile. + +Certes, je ne puis me prononcer sur la forme que prendra le drame de +demain; c'est au génie qu'il faut laisser le soin de parler. Mais je me +permettrai pourtant d'indiquer la voie dans laquelle j'estime que notre +théâtre s'engagera. + +Il s'agit d'abord de laisser là le drame romantique. Il serait +désastreux de lui prendre ses procédés d'outrance, sa rhétorique, sa +théorie de l'action quand même, aux dépens de l'analyse des caractères. +Les plus beaux modèles du genre ne sont, comme on l'a dit, que des +opéras à grand spectacle. Je crois donc qu'on doit remonter jusqu'à +la tragédie, non pas, grand Dieu! pour lui emprunter davantage sa +rhétorique, son système de confidents, de déclamation, de récits +interminables; mais pour revenir à la simplicité de l'action et à +l'unique étude psychologique et physiologique des personnages. Le cadre +tragique ainsi entendu est excellent: un fait se déroulant dans +sa réalité et soulevant chez les personnages des passions et des +sentiments, dont l'analyse exacte serait le seul intérêt de la pièce. Et +cela dans le milieu contemporain, avec le peuple qui nous entoure. + +Mon continuel souci, mon attente pleine d'angoisse est donc de +m'interroger, de me demander lequel de nous va avoir la force de se +lever tout debout et d'être un homme de génie. Si le drame naturaliste +doit être, un homme de génie seul peut l'enfanter. Corneille et Racine +ont fait la tragédie. Victor Hugo a fait le drame romantique. Où donc +est l'auteur encore inconnu qui doit faire le drame naturaliste! Depuis +quelques années, les tentatives n'ont pas manqué. Mais, soit que le +public ne fût pas mûr, soit plutôt qu'aucun des débutants n'eût le large +souffle nécessaire, pas une de ces tentatives n'a eu encore de résultat +décisif. + +En ces sortes de combats, les petites victoires ne signifient rien; il +faut des triomphes, accablant les adversaires, gagnant la foule à la +cause. Devant un homme vraiment fort, les spectateurs plieraient les +épaules. Puis, cet homme apporterait le mot attendu, la solution du +problème, la formule de la vie réelle sur la scène, en la combinant avec +la loi d'optique nécessaire au théâtre. Il réaliserait enfin ce que +les nouveaux venus n'ont pu trouver encore: être assez habile ou assez +puissant pour s'imposer, rester assez vrai pour que l'habileté ne le +conduisît pas au mensonge. + +Et quelle place immense ce novateur prendrait dans notre littérature +dramatique! Il serait au sommet. Il bâtirait son monument au milieu du +désert de médiocrité que nous traversons, parmi les bicoques de boue et +de crachat dont on sème au jour le jour nos scènes les plus illustres. +Il devrait tout remettre en question et tout refaire, balayer les +planches, créer un monde, dont il prendrait les éléments dans la vie, +en dehors des traditions. Parmi les rêves d'ambition que peut faire un +écrivain à notre époque, il n'en est certainement pas de plus vaste. Le +domaine du roman est encombré; le domaine du théâtre est libre. A cette +heure, en France, une gloire impérissable attend l'homme de génie qui, +reprenant l'oeuvre de Molière, trouvera en plein dans la réalité la +comédie vivante, le drame vrai de la société moderne. + + + +LE DON + +Je parlerai de ce fameux don du théâtre, dont il est si souvent +question. + +On connaît la théorie. L'auteur dramatique est un homme prédestiné qui +naît avec une étoile au front. Il parle, les foules le reconnaissent +et s'inclinent. Dieu l'a pétri d'une matière rare et particulière. +Son cerveau a des cases en plus. Il est le dompteur qui apporte une +électricité dans le regard. Et ce don, cette flamme divine est d'une +qualité si précieuse, qu'elle ne descend et ne brûle que sur quelques +têtes choisies, une douzaine au plus par génération. + +Cela fait sourire. Voyez-vous l'auteur dramatique transformé en oint +du Seigneur! J'ignore pourquoi, par décret, on n'autoriserait pas nos +vaudevillistes et nos dramaturges à porter un costume de pontifes pour +les différencier de la foule. Comme ce monde du théâtre gratte et +exaspère la vanité! Il n'y a pas que les comédiens qui se haussent sur +les planches et se donnent en continuel spectacle. Voilà les auteurs +dramatiques gagnés par cette fièvre. Ils veulent être exceptionnels, ils +ont des secrets comme les francs-maçons, ils lèvent les épaules de pitié +quand un profane touche à leur art, ils déclarent modestement qu'ils +ont un génie particulier; mon Dieu! oui, eux-mêmes ne sauraient dire +pourquoi ils ont ce talent, c'est comme cela, c'est le ciel qui l'a +voulu. On peut chercher à leur dérober leur secret; peine inutile, le +travail, qui mène à tout, ne mène pas à la science du théâtre. Et la +critique moutonnière accrédite cette belle croyance-là, fait ce joli +métier de décourager les travailleurs. + +Voyons, il faudrait s'entendre. Dans tous les arts, le don est +nécessaire. Le peintre qui n'est pas doué, ne fera jamais que des +tableaux très médiocres; de même le sculpteur, de même le musicien. +Parmi la grande famille des écrivains, il naît des philosophes, des +historiens, des critiques, des poètes, des romanciers; je veux dire +des hommes que leurs aptitudes personnelles poussent plutôt vers la +philosophie, l'histoire, la critique, la poésie, le roman. Il y a là une +vocation, comme dans les métiers manuels. Au théâtre aussi il faut le +don, mais il ne le faut pas davantage que dans le roman, par exemple. +Remarquez que la critique, toujours inconséquente, n'exige pas le don +chez le romancier. Le commissionnaire du coin ferait un roman, que cela +n'étonnerait personne; il serait dans son droit. Mais, lorsque Balzac se +risquait à écrire une pièce, c'était un soulèvement général; il n'avait +pas le droit de faire du théâtre, et la critique le traitait en +véritable malfaiteur. + +Avant d'expliquer cette stupéfiante situation faite aux auteurs +dramatiques, je veux poser deux points avec netteté. La théorie du don +du théâtre entraînerait deux conséquences: d'abord, il y aurait un +absolu dans l'art dramatique; ensuite, quiconque serait doué deviendrait +à peu près infaillible. + +Le théâtre! voilà l'argument de la critique. Le théâtre est ceci, le +théâtre est cela. Eh! bon Dieu! je ne cesserai de le répéter, je vois +bien des théâtres, je ne vois pas le théâtre. Il n'y a pas d'absolu, +jamais! dans aucun art! S'il y a un théâtre, c'est qu'une mode l'a créé +hier et qu'une mode l'emportera demain. On met en avant la théorie que +le théâtre est une synthèse, que le parfait auteur dramatique doit dire +en un mot ce que le romancier dit en une page. Soit! notre formule +dramatique actuelle donne raison à celle théorie. Mais que fera-t-on +alors de la formule dramatique du dix-septième siècle, de la +tragédie, ce développement purement oratoire? Est-ce que les discours +interminables que l'on trouve dans Racine et dans Corneille sont de la +synthèse? Est-ce que surtout le fameux récit de Théramène est de la +synthèse? On prétend qu'il ne faut pas de description au théâtre; +en voilà pourtant une, et d'une belle longueur, et dans un de nos +chefs-d'oeuvre. + +Où est donc le théâtre? Je demande à le voir, à savoir comment il est +fait et quelle figure il a. Vous imaginez-vous nos tragiques et nos +comiques d'il y a deux siècles en face de nos drames et de nos comédies +d'aujourd'hui? Ils n'y comprendraient absolument rien. Cette fièvre +cabriolante, cette synthèse qui sautille en petites phrases nerveuses, +tout cet art bâché et poussif leur semblerait de la folie pure. De même +que si un de nos auteurs s'avisait de reprendre l'ancienne formule, on +le plaisanterait comme un homme qui monterait en coucou pour aller à +Versailles. Chaque génération a son théâtre, voilà la vérité. J'aurais +la partie trop belle, si je comparais maintenant les théâtres étrangers +avec le nôtre. Admettez que Shakespeare donne aujourd'hui ses +chefs-d'oeuvre à la Comédie-Française; il serait sifflé de la belle +façon. Le théâtre russe est impossible chez nous, parce qu'il a trop +de saveur originale. Jamais nous n'avons pu acclimater Schiller. Les +Espagnols, les Italiens ont également leurs formules. Il n'y a que nous +qui, depuis un demi-siècle, nous soyons mis à fabriquer des pièces +d'exportation, qui peuvent être jouées partout, parce qu'elles n'ont +justement pas d'accent et qu'elles ne sont que de jolies mécaniques bien +construites. + +Du moment où l'absolu n'existe pas dans un art, le don prend un +caractère plus large et plus souple. Mais ce n'est pas tout: +l'expérience de chaque jour nous prouve que les auteurs qui ont ce +fameux don, n'en produisent pas moins, de temps à autre, des pièces très +mal faites et qui tombent. Il paraît que le don sommeille par instants. +Il est inutile de citer des exemples. Tout d'un coup, l'auteur le plus +adroit, le plus vigoureux, le plus respecté du public, accouche d'une +oeuvre non seulement médiocre, mais qui ne se lient même pas debout. +Voilà le dieu par terre. Et si l'on fréquente le monde des coulisses, +c'est bien autre chose. Interrogez un directeur, un comédien, un auteur +dramatique: ils vous répondront qu'ils n'entendent rien du tout au +théâtre. On siffle les scènes sur lesquelles ils comptaient, on +applaudit celles qu'ils voulaient couper la veille de la première +représentation. Toujours, ils marchent dans l'inconnu, au petit bonheur. +Leur vie est faite de hasards. Ce qui réussit là, échoue ailleurs; un +soir, un mot porte, le lendemain il ne fait aucun effet. Pas une règle, +pas une certitude, la nuit complète. + +Que vient-on alors nous parler de don, et donner au don une importance +décisive, lorsqu'il n'y a pas une formule stable et lorsque les mieux +doués ne sont encore que des écoliers, qui ont du bonheur un jour et qui +n'en ont plus le lendemain! Je sais bien qu'il y a un criterium commode +pour la critique: une pièce réussit, l'auteur a le don; elle tombe, +l'auteur n'a pas le don. Vraiment c'est là une façon de s'en tirer à bon +compte. Musset n'avait certainement pas le don au degré où le possède M. +Sardou; qui hésiterait pourtant entre les deux répertoires? Le don est +une invention toute moderne. Il est né avec notre mécanique théâtrale. +Quand on fait bon marché de la langue, de la vérité, des observations, +de la création d'âmes originales, on en arrive fatalement à mettre +au-dessus de tout l'art de l'arrangement, la pratique matérielle. Ce +sont nos comédies d'intrigue, avec leurs complications scéniques, qui +ont donné cette importance au métier. Mais, sans compter que la formule +change selon les évolutions littéraires, est-ce que le génie de nos +classiques, de Molière et de Corneille, est dans ce métier? Non, mille +fois non! Ce qu'il faut dire, c'est que le théâtre est ouvert à toutes +les tentatives, à la vaste production humaine. Ayez le don, mais ayez +surtout du talent. _On ne badine pas avec l'amour_ vivra, tandis que +j'ai grand'peur pour les _Bourgeois de Pont-Arcy._ + +Maintenant, voyons ce qui peut donner le change à la critique et la +rendre si sévère pour les tentatives dramatiques qui échouent. Examinons +d'abord ce qui se passe, lorsqu'un romancier publie un roman et +lorsqu'un auteur dramatique fait jouer une pièce. + +Voilà le volume en vente. J'admets que le romancier y ait fait une étude +originale, dont l'âpreté doive blesser le public. Dans les premiers +temps, le succès est médiocre. Chaque lecteur, chez lui, les pieds sur +les chenets, se fâche plus ou moins. Mais s'il a le droit de brûler son +exemplaire, il ne peut brûler l'édition. On ne tue pas un livre. Si le +livre est fort, chaque jour il gagnera à l'auteur des sympathies. Ce +sera un prosélytisme lent, mais invincible. Et, un beau matin, le roman +dédaigné, le roman conspué, aura vaincu et prendra de lui-même la haute +place à laquelle il a droit. + +Au contraire, on joue la pièce. L'auteur dramatique y a risqué, comme +le romancier, des nouveautés de forme et de fond. Les spectateurs se +fâchent, parce que ces nouveautés les dérangent. Mais ils ne sont plus +chez eux, isolés; ils sont en masse, quinze cents à deux mille; et du +coup, sous les huées, sous les sifflets, ils tuent la pièce. Dès lors, +il faudra des circonstances extraordinaires pour que cette pièce +ressuscite et soit reprise devant un autre public, qui cassera le +jugement du premier, s'il y a lieu. Au théâtre, il faut réussir +sur-le-champ; on n'a pas à compter sur l'éducation des esprits, sur +la conquête lente des sympathies. Ce qui blesse, ce qui a une saveur +inconnue, reste sur le carreau, et pour longtemps, si ce n'est pour +toujours. + +Ce sont ces conditions différentes qui, aux yeux de la critique, ont +grandi si démesurément l'importance du don au théâtre. Mon Dieu! dans le +roman, soyez ou ne soyez pas doué, faites mauvais si cela vous amuse, +puisque vous ne courez pas le risque d'être étranglé. Mais, au théâtre, +méfiez-vous, ayez un talisman, soyez sûr de prendre le public par des +moyens connus; autrement, vous êtes un maladroit, et c'est bien fait si +vous restez par terre. De là, la nécessité du succès immédiat, cette +nécessité qui rabaisse le théâtre, qui tourne l'art dramatique au +procédé, à la recette, à la mécanique. Nous autres romanciers, nous +demeurons souriants au milieu des clameurs que nous soulevons. +Qu'importe! nous vivrons quand même, nous sommes supérieurs aux colères +d'en bas. L'auteur dramatique frissonne; il doit ménager chacun; il +coupe un mot; remplace une phrase; il masque ses intentions, cherche +des expédients pour duper son monde, en somme, il pratique un art de +ficelles, auquel les plus grands ne peuvent se soustraire. + +Et le don arrive. Seigneur! avoir le don et ne pas être sifflé! On +devient superstitieux, on a son étoile. Puis, l'insuccès ou le succès +brutal de la première représentation déforme tout. Les spectateurs +réagissent les uns sur les autres. On porte aux nues des oeuvres +médiocres, on jette au ruisseau des oeuvres estimables. Mille +circonstances modifient le jugement. Plus tard, on s'étonne, on ne +comprend plus. Il n'y a pas de verdict passionné où la justice soit plus +rare. + +C'est le théâtre. Et il paraît que, si défectueuse et si dangereuse que +soit cette forme de l'art, elle a une puissance bien grande, puisqu'elle +enrage tant d'écrivains. Ils y sont attirés par l'odeur de bataille, par +le besoin de conquérir violemment le public. Le pis est que la critique +se fâche. Vous n'avez pas le don, allez-vous-en. Et elle a dit +certainement cela à Scribe, quand il a été sifflé, à ses débuts; elle +l'a répété à M. Sardou, à l'époque de la _Taverne des étudiants_; elle +jette ce cri dans les jambes de tout nouveau venu, qui arrive avec une +personnalité. Ce fameux don est le passe-port des auteurs dramatiques. +Avez-vous le don? Non. Alors, passez au large, ou nous vous mettons une +balle dans la tête. + +J'avoue que je remplis d'une tout autre manière mon rôle de critique. Le +don me laisse assez froid. Il faut qu'une figure ait un nez pour être +une figure; il faut qu'un auteur dramatique sache faire une pièce pour +être un auteur dramatique, cela va de soi. Mais que de marge ensuite! +Puis, le succès ne signifie rien. _Phèdre_ est tombée à la première +représentation. Dès qu'un auteur apporte une nouvelle formule, il +blesse le public, il y a bataille sur son oeuvre. Dans dix ans, on +l'applaudira. + +Ah! si je pouvais ouvrir toutes grandes les portes des théâtres à +la jeunesse, à l'audace, à ceux qui ne paraissent pas avoir le don +aujourd'hui et qui l'auront peut-être demain, je leur dirais d'oser +tout, de nous donner de la vérité et de la vie, de ce sang nouveau dont +notre littérature dramatique a tant besoin! Cela vaudrait mieux que de +se planter devant nos théâtres, une férule de magister à la main, et de +crier: «Au large!» aux jeunes braves qui ne procèdent ni de Scribe ni de +M. Sardou. Fichu métier, comme disent les gendarmes, quand ils ont une +corvée à faire. + + + +LES JEUNES + +J'ai entendu dire un jour à un faiseur, ouvrier très adroit en mécanique +théâtrale: «On nous parle toujours de l'originalité des jeunes; mais +quand un jeune fait une pièce, il n'y a pas de ficelle usée qu'il +n'emploie, il entasse toutes les combinaisons démodées dont nous ne +voulons plus nous-mêmes.» Et, il faut bien le confesser, cela est +vrai. J'ai remarqué moi-même que les plus audacieux des débutants +s'embourbaient profondément dans l'ornière commune. + +D'où vient donc cet avortement à peu près général? On a vingt ans, on +part pour la conquête des planches, on se croit très hardi et très neuf; +et pas du tout, lorsqu'on a accouché d'un drame ou d'une comédie, il +arrive presque toujours qu'on a pillé le répertoire de Scribe ou de M. +d'Ennery. C'est tout au plus si, par maladresse, on a réussi à défigurer +les situations qu'on leur a prises. Et j'insiste sur l'innocence +parfaite de ces plagiats, on s'imagine de très bonne foi avoir tenté un +effort considérable d'originalité. + +Les critiques qui font du théâtre une science et qui proclament la +nécessité absolue de la mécanique théâtrale, expliqueront le fait en +disant qu'il faut être écolier avant d'être maître. Pour eux, il est +fatal qu'on passe par Scribe et M. d'Ennery, si l'on veut un jour +connaître toutes les finesses du métier. On étudie naturellement dans +leurs oeuvres le code des traditions. Même les critiques dont je parle +croiront tirer de cette imitation inconsciente un argument décisif en +faveur de leurs théories: ils diront que le théâtre est à un tel point +une pure affaire de charpente, que les débutants, malgré eux, commencent +presque toujours par ramasser les vieilles poutres abandonnées pour en +faire une carcasse à leurs oeuvres. + +Quant à moi, je tire de l'aventure des réflexions tout autres. Je +demande pardon si je me mets en scène; mais j'estime que les meilleures +observations sont celles que l'on fait sur soi. Pourquoi, lorsqu'à vingt +ans je rêvais des plans de drames et de comédies, ne trouvais-je jamais +que des coups de théâtre las de traîner partout? Pourquoi une idée de +pièce se présentait-elle toujours à moi avec des combinaisons connues, +une convention qui sentait le monde des planches? La réponse est simple: +j'avais déjà l'esprit infecté par les pièces que j'avais vu jouer, +je croyais déjà à mon insu que le théâtre est un coin à part, où les +actions et les paroles prennent forcément une déviation réglée d'avance. + +Je me souviens de ma jeunesse passée dans une petite ville. Le théâtre +jouait trois fois par semaine, et j'en avais la passion. Je ne dînais +pas pour être le premier à la porte, avant l'ouverture des bureaux. +C'est là, dans cette salle étroite, que pendant cinq ou six ans j'ai +vu défiler tout le répertoire du Gymnase et de la Porte-Saint-Martin. +Éducation déplorable et dont je sens toujours en moi l'empreinte +ineffaçable. Maudite petite salle! j'y ai appris comment un personnage +doit entrer et sortir; j'y ai appris la symétrie des coups de scène, la +nécessité des rôles sympathiques et moraux, tous les escamotages de +la vérité, grâce à un geste ou à une tirade; j'y ai appris ce code +compliqué de la convention, cet arsenal des ficelles qui a fini par +constituer chez nous ce que la critique appelle de ce mot absolu «le +théâtre». J'étais sans défense alors, et j'emmagasinais vraiment de +jolies choses dans ma cervelle. + +On ne saurait croire l'impression énorme que produit le théâtre sur une +intelligence de collégien échappé. On est tout neuf, on se façonne là +comme une cire molle. Et le travail sourd qui se fait en vous, ne tarde +pas à vous imposer cet axiome: la vie est une chose, le théâtre en est +une autre. De là, cette conclusion: quand on veut faire du théâtre, il +s'agit d'oublier la vie et de manoeuvrer ses personnages d'après une +tactique particulière, dont on apprend les règles. + +Allez donc vous étonner ensuite si les débutants ne lancent pas des +pièces originales! Ils sont déflorés par dix ans de représentations +subies. Quand ils évoquent l'idée de théâtre, toute une longue suite de +vaudevilles et de mélodrames défilent et les écrasent. Ils ont dans le +sang la tradition. Pour se dégager de cette éducation abominable, il +leur faut de longs efforts. Certes, je crois qu'un garçon qui n'aurait +jamais mis les pieds dans une salle de spectacle, serait beaucoup +plus près d'un chef-d'oeuvre qu'un garçon dont l'intelligence a reçu +l'empreinte de cent représentations successives. + +Et l'on surprend très bien là comment la convention théâtrale se forme. +C'est une autre langue que l'on apprend à parler. Dans les familles +riches, on a une gouvernante anglaise ou allemande qui est chargée de +parler sa langue aux enfants, pour que ceux-ci l'apprennent sans même +s'en apercevoir. Eh bien, c'est de cette façon que se transmet la +convention théâtrale. A notre insu, nous l'admettons comme une chose +courante et naturelle. Elle nous prend tout jeunes et ne nous lâche +plus. Cela nous semble nécessaire qu'on agisse autrement sur les +planches que dans la vie de tous les jours. Nous en arrivons même à +marquer certains faits comme appartenant spécialement au théâtre. «Ça, +c'est du théâtre», disons-nous, tellement nous distinguons entre ce qui +est et ce que nous avons accepté. + +Le pis est que cette phrase: «Ça, c'est du théâtre», prouve à quel point +de simple facture nous avons rabaissé notre scène nationale. Est-ce que +du temps de Molière et de Racine, un critique aurait osé louer leurs +chefs-d'oeuvre, en disant: «C'est du théâtre»? Aujourd'hui, quand on dit +qu'une pièce est du théâtre, il n'y a plus qu'à tirer l'échelle. C'est, +je le répète une fois encore, que l'intrigue et la charpente priment +tout, dans notre littérature dramatique. Le code théâtral que le goût +public impose n'a pas cent ans de date, et j'enrage lorsque j'entends +qu'on le donne comme une loi révélée, à jamais immuable, qui a toujours +été et qui sera toujours. Si l'on se contentait de voir dans ce prétendu +code une formule passagère qu'une autre formule remplacera demain, rien +ne serait plus juste, et il n'y aurait pas à se fâcher. + +D'ailleurs, on peut bien accorder que la formule en question, celle qui +agonise en ce moment, a été inventée par des hommes d'habileté et de +goût. En voyant le succès européen qu'elle a eu, ils ont pu croire un +instant qu'ils avaient découvert «le théâtre», le seul, l'unique. Toutes +les nations voisines, depuis cinquante ans, ont pillé notre répertoire +moderne et n'ont guère vécu que de nos miettes dramatiques. Cela vient +de ce que la formule de nos dramaturges et de nos vaudevillistes +convient aux foules, qu'elle les prend par la curiosité et l'intérêt +purement physique. En outre, c'est là une littérature légère, d'une +digestion facile, qui ne demande pas un grand effort pour être comprise. +Le roman feuilleton a eu un pareil succès en Europe. + +Certes, il ne faut pas être fier, selon moi, de l'engouement de la +Russie et de l'Angleterre, par exemple, pour nos pièces actuelles. Ces +pays nous empruntent aussi les modes de nos femmes, et l'on sait que ce +ne sont pas nos meilleurs écrivains qui y sont applaudis. Est-ce que +jamais les Russes et les Anglais ont eu l'idée de traduire notre +répertoire classique? Non; mais ils raffolent de nos opérettes. Je le +dis encore, le succès en Europe de nos pièces modernes vient justement +de leurs qualités moyennes: un jeu de bascule heureux, un rébus qu'on +donne à déchiffrer, un joujou à la mode d'un maniement facile pour +toutes les intelligences et toutes les nationalités. + +D'ailleurs, c'est chez les étrangers eux-mêmes que j'irai choisir +aujourd'hui mon dernier argument contre cette idée fausse d'un absolu +quelconque dans l'art dramatique. Il faut connaître le théâtre russe et +le théâtre anglais. Rien d'aussi différent, rien d'aussi contraire à +l'idée balancée et rythmique que nous nous faisons en France d'une +pièce. La littérature russe compte quelques drames superbes, qui se +développent avec une originalité d'allures des plus caractéristiques: +et je n'ai pas à dire quelle violence, quel génie libre règne dans le +théâtre anglais. Il est vrai, nous avons infecté ces peuples de notre +joli joujou à la Scribe, mais leurs théâtres nationaux n'en sont pas +moins là pour nous montrer ce qu'on peut oser. + +En tout cas, les chefs-d'oeuvre dramatiques des autres nations prouvent +que notre théâtre contemporain, loin d'être une formule absolue, n'est +qu'un enfant bâtard et bien peigné. Il est l'expression d'une décadence, +il a perdu toutes les rudesses du génie et ne se sauve que par les +grâces d'une facture adroite. Aussi est-il grand temps de le retremper +aux sources de l'art, dans l'étude de l'homme et, dans le respect de la +réalité. + +Un de mes bons amis me faisait des confidences dernièrement. Il a écrit +plus de dix romans, il marche librement dans un livre, et il me disait +que le théâtre le faisait trembler, lui qui pourtant n'est pas un +timide. C'est que son éducation dramatique le gêne et le trouble, dès +qu'il veut aborder une pièce. Il voit les coups de scène connus, il +entend les répliques d'usage, il a la cervelle tellement pleine de ce +monde de carton, qu'il n'ose faire un effort pour se débarrasser et être +lui. Tout ce public qu'il évoque en imagination, les yeux braqués sur +la scène, le jour où l'on jouera son oeuvre, l'effare au point qu'il +devient imbécile et qu'il se sent glisser aux banalités applaudies. Il +lui faudrait tout oublier. + + + +LES DEUX MORALES + +La morale qui se dégage de notre théâtre contemporain, me cause toujours +une bien grande surprise. Rien n'est singulier comme la formation de +ces deux mondes si tranchés, le monde littéraire et le monde vivant; +on dirait deux pays où les lois, les moeurs, les sentiments, la langue +elle-même, offrent de radicales différences. Et la tradition est telle +que cela ne choque personne; au contraire, on s'effare, on crie au +mensonge et au scandale, quand un homme ose s'apercevoir de cette +anomalie et affiche la prétention de vouloir qu'une même philosophie +sorte du mouvement social et du mouvement littéraire. + +Je prendrai un exemple, pour établir nettement l'état des choses. Nous +sommes au théâtre ou dans un roman. Un jeune homme pauvre a rencontré +une jeune fille riche; tous les deux s'adorent et sont parfaitement +honnêtes; le jeune homme refuse d'épouser la jeune fille par +délicatesse; mais voilà qu'elle devient pauvre, et tout de suite il +accepte sa main, au milieu de l'allégresse générale. Ou bien c'est la +situation contraire: la jeune fille est pauvre, le jeune homme est +riche; même combat de délicatesse, un peu plus ridicule; seulement, +on ajoute alors un raffinement final, un refus absolu du jeune homme +d'épouser celle qu'il aime quand il est ruiné, parce qu'il ne peut plus +la combler de bien-être. + +Étudions la vie maintenant, la vie quotidienne, celle qui se passe +couramment sous nos yeux. Est-ce que tous les jours les garçons les plus +dignes, les plus loyaux, n'épousent pas des femmes plus riches qu'eux, +sans perdre pour cela la moindre parcelle de leur honnêteté? Est-ce +que, dans notre, société, un pareil mariage entraîne, à moins de +complications odieuses, une idée infamante, même un blâme quelconque? +Mais il y a mieux, lorsque la fortune vient de l'homme, ne sommes-nous +pas touchés de ce qu'on appelle un mariage d'amour, et la jeune fille +qui ferait des mines dégoûtées pour se laisser enrichir par l'homme +qu'elle adore, ne serait-elle pas regardée comme la plus désagréable des +péronnelles? Ainsi donc, le mariage avec la disproportion des fortunes +est parfaitement admis dans nos moeurs; il ne choque personne, il ne +fait pas question; enfin il n'est immoral qu'au théâtre, où il reste à +l'état d'instrument scénique. + +Prenons un second exemple. Voici un fils très noble, très grand, qui a +le malheur d'avoir pour père un gredin. Au théâtre, ce fils sanglote; il +se dit le rebut de la société, il parle de s'enterrer dans sa honte, et +les spectateurs trouvent ça tout naturel. C'est ainsi qu'un père qui ne +s'est pas bien conduit, devient immédiatement pour ses enfants un +boulet de bagne. Des pièces entières roulent là-dessus, avec, un luxe +incroyable de beaux sentiments, d'amertume et d'abnégations sublimes. + +Transportons la situation dans la vie. Est-ce que, chez nous, un galant +homme est déshonoré pour être le fils d'un père peu scrupuleux? Regardez +autour de vous, le cas est bien fréquent, personne ne refusera la main +à un honnête garçon qui compte dans sa famille un brasseur d'affaires +équivoques ou quelque personnage de moralité douteuse. Le mot s'entend +tous les jours: «Ah! le père X..., quel gredin! Mais le fils est un si +honnête garçon!» Je ne parle pas des pères qui ont des démêlés avec la +justice, mais de cette masse considérable de chefs de famille dont la +fortune garde une étrange odeur de trafics inavouables-. On hérite +pourtant de ces pères-là sans se croire déshonoré et sans être traité +de malhonnête homme. Je ne juge pas, je dis comment va la vie, j'expose +notre société dans son travail, dans son fonctionnement réel. + +Remarquez qu'il ne s'agit pas du théâtre de fabrication. Ce sont nos +auteurs contemporains les plus applaudis et les plus dignes de l'être +qui dissertent de la sorte à l'infini sur les façons délicates d'avoir +de l'honneur. Presque toutes les comédies de M. Augier, de M. Feuillet, +de M. Sardou reposent sur une donnée semblable: un fils qui rêve la +rédemption de son père, ou deux amoureux qui font leur malheur en se +querellant à qui sera le plus pauvre. C'est un cliché accepté dans les +vaudevilles comme dans les pièces très littéraires. J'en pourrais dire +autant du roman. Les écrivains de talent pataugent dans ce poncif comme +les derniers des feuilletonistes. + +Il y a donc là, quand on étudie de près la mécanique théâtrale, un +simple rouage accepté de tous, dont l'emploi est fixé par des règles, et +qui produit toujours le même effet sur le public. La formule veut que +la question d'argent désespère les amoureux délicats; et dès que deux +amoureux, dans les conditions requises, sont mis à la scène, l'auteur +dramatique emploie tout de suite la formule, comme il placerait une +pièce découpée dans un jeu de patience. Cela s'emboîte, le public +retrouve l'idée toute faite, on s'entend à demi mots, rien de plus +commode; car on est dispensé d'une étude sérieuse des réalités, on +échappe à toutes recherches et à toutes façons de voir originales. De +même pour le fils qui meurt de la honte de son père; il fait partie de +la collection de pantins que les théâtres ont dans leurs magasins +des accessoires. On le revoit toujours avec plaisir, ce type du fils +vengeur, en bois ou en carton. La comédie italienne avait Arlequin, +Pierrot, Polichinelle, Colombine, ces types de la grâce et de la +coquinerie humaines, si observés et si vrais dans la fantaisie; nous +autres, nous avons la collection la plus triste, la plus laide, la plus +faussement noble qu'on puisse voir, des bonshommes blêmes, l'amant qui +crache sur l'argent, le fils qui porte le deuil des farces du père, et +tant d'autres faiseurs de sermons, abstracteurs de quintessence morale, +professeurs de beaux sentiments. Qui donc écrira les _Précieuses +ridicules_ de ce protestantisme qui nous noie? + +J'ai dit un jour que notre théâtre se mourait d'une indigestion de +morale. Rien de plus juste. Nos pièces sont petites, parce qu'au lieu +d'être humaines, elles ont la prétention d'être honnêtes. Mettez donc la +largeur philosophique de Shakespeare à côté du catéchisme d'honnêteté +que nos auteurs dramatiques les plus célèbres se piquent d'enseigner +à la foule. Comme c'est étroit, ces luttes d'un honneur faux sur des +points qui devraient disparaître dans le grand cri douloureux de +l'humanité souffrante! Ce n'est pas vrai et ce n'est pas grand. Est-ce +que nos énergies sont là? est-ce que le labeur de notre grand siècle se +trouve dans ces puérilités du coeur? On appelle cela la morale; non, ce +n'est pas la morale, c'est un affadissement de toutes nos virilités, +c'est un temps précieux perdu à des jeux de marionnettes. + +La morale, je vais vous la dire. Toi, tu aimes cette jeune fille, qui +est riche; épouse-la si elle t'aime, et tire quelque grande chose de +cette fortune. Toi, tu aimes ce jeune homme, qui est riche; laisse-toi +épouser, fais du bonheur. Toi, tu as un père qui a volé; apprends +l'existence, impose-toi au respect. Et tous, jetez-vous dans l'action, +acceptez et décuplez la vie. Vivre, la morale est là uniquement, dans sa +nécessité, dans sa grandeur. En dehors de la vie, du labeur continu +de l'humanité, il n'y a que folies métaphysiques, que duperies et que +misères. Refuser ce qui est, sous le prétexte que les réalités ne sont +pas assez nobles, c'est se jeter dans la monstruosité de parti pris. +Tout notre théâtre est monstrueux, parce qu'il est bâti en l'air. + +Dernièrement, un auteur dramatique mettait cinquante pages à me prouver +triomphalement que le public entassé dans une salle de spectacle avait +des idées particulières et arrêtées sur toutes choses. Hélas! je le +sais, puisque c'est contre cet étrange phénomène que je combats. Quelle +intéressante étude on pourrait faire sur la transformation qui s'opère +chez un homme, dès qu'il est entré dans une salle de spectacle! Le voilà +sur le trottoir: il traitera de sot tout ami qui viendra lui raconter la +rupture de son mariage avec une demoiselle riche, en lui soumettant +les scrupules de sa conscience; il serrera avec affection la main d'un +charmant garçon, dont le père s'est enrichi en nourrissant, nos soldats +de vivres avariés. Puis, il entre dans le théâtre, et il écoute pendant +trois heures avec attendrissement le duo désolé de deux amants que la +fortune sépare, ou il partage l'indignation et le désespoir d'un fils +forcé d'hériter à la mort d'un père trop millionnaire. Que s'est-il donc +passé? Une chose bien simple: ce spectateur, sorti de la vie, est tombé +dans la convention. + +On dit que cela est bon et que d'ailleurs cela est fatal. Non cela ne +saurait être bon, car tout mensonge, même noble, ne peut que pervertir. +Il n'est pas bon de désespérer les coeurs par la peinture de sentiments +trop raffinés, radicalement faux d'ailleurs dans leur exagération +presque maladive. Cela devient une religion, avec ses détraquements, +ses abus de ferveur dévote. Le mysticisme de l'honneur peut faire des +victimes, comme toute crise purement cérébrale. Et il n'est pas vrai +davantage que cela soit fatal. Je vois bien la convention exister, mais +rien ne dit qu'elle est immuable, tout démontre au contraire qu'elle +cède un peu chaque jour sous les coups de la vérité. Ce spectateur dont +je parle plus haut, n'a pas inventé les idées auxquelles il obéit; il +les a au contraire reçues et il les transmettra plus ou moins changées, +si on les transforme en lui. Je veux dire que la convention est faite +par les auteurs et que dès lors les auteurs peuvent la défaire. Sans +doute il ne s'agit pas de mettre brusquement toutes les vérités à la +scène, car elles dérangeraient trop les habitudes séculaires du +public; mais, insensiblement, et par une force supérieure, les vérités +s'imposeront. C'est un travail lent qui a lieu devant nous et dont les +aveugles seuls peuvent nier les progrès quotidiens. + +Je reviens aux deux morales, qui se résument en somme dans la question +double de la vérité et de la convention. Quand nous écrivons un roman où +nous tâchons d'être des analystes exacts, des protestations furieuses +s'élèvent, on prétend que nous ramassons des monstres dans le ruisseau, +que nous nous plaisons de parti pris dans le difforme et l'exceptionnel. +Or, nos monstres sont tout simplement des hommes, et des hommes fort +ordinaires, comme nous en coudoyons partout dans la vie, sans tant nous +offenser. Voyez un salon, je parle du plus honnête: si vous écriviez +les confessions sincères des invités, vous laisseriez un document qui +scandaliserait les voleurs et les assassins. Dans nos livres, nous avons +conscience souvent d'avoir pris la moyenne, de peindre des personnages +que tout le monde reçoit, et nous restons un peu interloqués, lorsqu'on +nous accuse de ne fréquenter que les bouges; même, au fond de +ces bouges, il y a une honnêteté relative que nous indiquons +scrupuleusement, mais que personne ne paraît retrouver sous notre plume. +Toujours les deux morales. Il est admis que la vie est une chose et que +la littérature en est une autre. Ce qui est accepté couramment dans la +rue et chez soi, devient une simple ordure dès qu'on l'imprime. Si nous +décoiffons une femme, c'est une fille; si nous nous permettons d'enlever +la redingote d'un monsieur, c'est un gredin. La bonhomie de l'existence, +les promiscuités tolérées, les libertés permises de langage et de +sentiments, tout ce train-train qui fait la vie, prend immédiatement +dans nos oeuvres écrites l'apparence d'une diffamation. Les lecteurs ne +sont pas accoutumés à se voir dans un miroir fidèle, et ils crient au +mensonge et à la cruauté. + +Les lecteurs et les spectateurs s'habitueront, voilà tout. Nous avons +pour nous la force de l'éternelle moralité du vrai. La besogne du siècle +est la nôtre. Peu à peu, le public sera avec nous, lorsqu'il sentira le +vide de cette littérature alambiquée, qui vit de formules toutes +faites. Il verra que la véritable grandeur n'est pas dans un étalage de +dissertations morales, mais dans l'action même de la vie. Rêver ce qui +pourrait être devient un jeu enfantin, quand on peut peindre ce qui est; +et, je le dis encore, le réel ne saurait être ni vulgaire ni honteux, +car c'est le réel qui a fait le monde. Derrière les rudesses de nos +analyses, derrière nos peintures qui choquent et qui épouvantent +aujourd'hui, on verra se lever la grande figure de l'Humanité, saignante +et splendide, dans sa création incessante. + + + +LA CRITIQUE ET LE PUBLIC + +I + +Il faut que je confesse un de mes gros étonnements. Quand j'assiste à +une première représentation, j'entends souvent pendant les entr'actes +des jugements sommaires, échappés à mes confrères les critiques. Il +n'est pas besoin d'écouter, il suffit de passer dans un couloir; les +voix se haussent, on attrape des mots, des phrases entières. Là, semble +régner la sévérité la plus grande. On entend voler ces condamnations +sans appel: «C'est infect! c'est idiot! ça ne fera pas le sou!» + +Et remarquez que les critiques ne sont que justes. La pièce est +généralement grotesque. Pourtant, cette belle franchise me touche +toujours beaucoup, parce que je sais combien il est courageux de dire +ce qu'on pense. Mes confrères ont l'air si indigné, si exaspéré par le +supplice inutile auquel on les condamne, que les jours suivants j'ai +parfois la curiosité de lire leurs articles pour voir comment leur bile +s'est épanchée. Ah! le pauvre auteur, me dis-je en ouvrant les journaux, +ils vont l'avoir joliment accommodé! C'est à peine si les lecteurs +pourront en retrouver les morceaux. + +Je lis, et je reste stupéfait. Je relis pour bien me prouver que je ne +me trompe pas. Ce n'est plus le franc parler des couloirs, la vérité +toute crue, la sévérité légitime d'hommes qu'on vient d'ennuyer et qui +se soulagent. Certains articles sont tout à fait aimables, jettent, +comme on dit, des matelas pour amortir la chute de la pièce, poussent +même la politesse jusqu'à effeuiller quelques roses sur ces matelas. +D'autres articles hasardent des objections, discutent avec l'auteur, +finissent par lui promettre un bel avenir. Enfin les plus mauvais +plaident les circonstances atténuantes. + +Et remarquez que le fait se passe surtout quand la pièce est signée d'un +nom connu, quand il s'agit de repêcher une célébrité qui se noie. Pour +les débutants, les uns sont accueillis avec une bienveillance +extrême, les autres sont écharpés sans pitié aucune. Cela tient à des +considérations dont je parlerai tout à l'heure. + +Certes, je ne fais pas un procès à mes confrères. Je parle en général, +et j'admets à l'avance toutes les exceptions qu'on voudra. Mon seul +désir est d'étudier dans quelles conditions fâcheuses la critique se +trouve exercée, par suite des infirmités humaines et des fatalités du +milieu où se meuvent les juges dramatiques. + +Il y a donc, entre la représentation d'une pièce et l'heure où l'on +prend la plume pour en parler, toute une opération d'esprit. La +pièce est exaltée ou éreintée, parce qu'elle passe par les passions +personnelles du critique. La bienveillance outrée a plusieurs causes, +dont voici les principales: le respect des situations acquises, la +camaraderie, née de relations entre confrères, enfin l'indifférence +absolue, la longue expérience que la franchise ne sert à rien. + +Le respect des situations acquises vient d'un sentiment conservateur. +On plie l'échine devant un auteur arrivé, comme on la plie devant un +ministre qui est au pouvoir; et même, s'il a une heure de bêtise, on la +cache soigneusement, parce qu'il n'est pas prudent de déranger les idées +de la foule et de lui faire entendre qu'un homme puissant, maître du +succès, peut se tromper comme le dernier des pleutres. Cela affaiblirait +le principe de l'autorité. On doit veiller au maintien du respect, si +l'on ne veut pas être débordé par les révolutionnaires. Donc, on lance +son coup de chapeau quand même, on pousse la foule sur le trottoir +banal, en lui déguisant l'ennui de la promenade. + +La camaraderie est bien forte, elle aussi. On a dîné la veille avec +l'auteur dans une maison charmante; on doit déjeuner le lendemain avec +lui, chez un ancien ami de collège. Tout l'hiver, on le rencontre; on +ne peut entrer dans un salon sans le voir et sans lui serrer la main. +Alors, comment voulez-vous qu'on lui dise brutalement que sa pièce est +détestable? Il verrait là une trahison, on mettrait dans l'embarras tous +les braves gens qui vous reçoivent l'un et l'autre. Le pis est qu'il a +murmuré à votre oreille: + +--Je compte sur vous. + +Et il peut y compter, en vérité, car jamais on n'a le courage de dire +toute la vérité à cet homme. Les critiques qui restent francs quand +même, passent pour des gens mal élevés. + +L'indifférence absolue est un état où le critique arrive après quelques +années de pontificat. D'abord, il s'est jeté dans la bataille, a mis +ses idées en avant, a livré des combats sur le terrain de chaque pièce +nouvelle. Puis, en voyant qu'il n'améliore rien, que la sottise demeure +éternelle, il se calme et prend un bel égoïsme. Tout est bon, tout est +mauvais, peu importe. Il suffit qu'on boive frais et qu'on ne se fasse +pas d'ennemis. Il faut aussi ranger parmi ces beaux indifférents les +poètes et les écrivains de grand style qui acceptent un feuilleton +dramatique. Ceux-là se moquent parfaitement du théâtre. Ils trouvent +toutes les pièces abominables, odieuses. Et ils affectent un sourire de +bons princes, ils louent jusqu'aux vaudevilles ineptes, ils n'ont que +le souci de pomponner leurs phrases pour se faire à eux mêmes un joli +succès. + +Quant à l'éreintement, il est presque toujours l'effet de la passion. +On éreinte une pièce, parce qu'on est romantique, parce qu'on est +royaliste, parce qu'on a eu des pièces sifflées ou des romans vendus sur +les quais. Je répète que j'admets toutes les exceptions. Si je citais +des exemples, on m'entendrait mieux; mais je ne veux nommer personne. La +critique, si débonnaire pour les auteurs arrivés, se montre tout d'un +coup enragée contre certains débutants. Ceux-là, on les massacre; et le +public, devant cette fureur, ne doit plus comprendre. C'est qu'il y a, +par derrière, une situation dont il faudrait d'abord débrouiller les +fils. Souvent, le débutant est un novateur, un garçon gênant, un ours +vivant dans son trou, loin de toute camaraderie. + +D'ailleurs, notre critique théâtrale contemporaine a des reproches plus +graves à se faire. Ses sévérités et ses indulgences exagérées ne sont +que les résultats de la débandade, du manque de méthode dans lequel +elle vit. Elle est la seule critique existante, puisque les journaux +dédaignent aujourd'hui de parler des livres, ou leur jettent l'aumône +dérisoire d'un bout d'annonce griffonné par le rédacteur des Faits +divers. Et j'estime qu'elle représente bien mal la sagacité et la +finesse de l'esprit français. A l'étranger, on rit du tohu-bohu de ces +jugements qui se démentent les uns les autres, et qui sont souvent +rendus dans un style abominable. En Angleterre, en Russie, on dit très +nettement que nous n'avons plus parmi nous un seul critique. + +On doit accuser d'abord la fièvre du journalisme d'informations. Quand +tous les critiques rendaient leur justice le lundi, ils avaient le temps +de préparer et d'écrire leurs feuilletons. On choisissait pour cette +besogne des écrivains, et si le plus souvent la méthode manquait, chaque +article était au moins un morceau de style intéressant à lire. Mais on +a changé cela, il faut maintenant que les lecteurs aient, le lendemain +même, un compte rendu détaillé des pièces nouvelles. La représentation +finit à minuit, on tire le journal à minuit et demi, et le critique est +tenu de fournir immédiatement un article d'une colonne. Nécessairement, +cet article est fait après la répétition générale, ou bien il est bâclé +sur le coin d'une table de rédaction, les yeux appesantis de sommeil. + +Je comprends que les lecteurs soient enchantés de connaître +immédiatement la pièce nouvelle. Seulement, avec ce système, toute +dignité littéraire est impossible, le critique n'est plus qu'un +reporter; autant le remplacer par un télégraphe qui irait plus vite. Peu +à peu, les comptes rendus deviendront de simples bulletins. On flatte la +seule curiosité du public, on l'excite et on la contente. Quant à son +goût, il ne compte plus; on a supprimé les virtuoses pour confier leur +besogne à des journalistes qui acceptent volontiers de traiter le +Théâtre comme ils traiteraient la Bourse ou les Tribunaux, en mauvais +style. Nous marchons au mépris de toute littérature. Il y a deux ou +trois journaux, sur le pavé de Paris, qui sont coupables d'avoir +transformé les lettres en un marché honteux où l'on trafique sur les +nouvelles. Quand la marée arrive, c'est à qui vendra la raie la plus +fraîche. Et que de raies pourries on passe dans le tas! + +Comme il faut être de son temps, j'accepterais encore cette rapidité +de l'information qui est devenue un besoin. Mais, puisqu'on a mis les +phrases à la porte, on devrait au moins rejeter les banalités, condenser +en quelques lignes des jugements motivés, d'une rectitude absolue. Pour +cela, il faudrait que la critique eût une méthode et sût où elle va. +Sans doute, on doit tolérer les tempéraments, les façons diverses de +voir, les écoles littéraires qui se combattent. Le corps des critiques +dramatiques ne peut ressembler à un corps de troupe qui fait l'exercice. +Même l'intérêt de la besogne est dans la passion. Si l'on ne se jetait +pas ses préférences à la tête, où serait le plaisir, pour les juges et +pour les lecteurs? Seulement, la passion elle-même est absente, et +le pêle-mêle des opinions vient uniquement du manque complet de vues +d'ensemble. + +Le public est regardé comme souverain, voilà la vérité. Les meilleurs de +nos critiques se fient à lui, consultent presque toujours la salle avant +de se prononcer. Ce respect du public procède de la routine, de la peur +de se compromettre, du sentiment de crainte qu'inspire tout pouvoir +despotique. Il est très rare qu'un critique casse l'arrêt d'une salle +qui applaudit. La pièce a réussi, donc elle est bonne. On ajoute les +phrases clichées qui ont traîné partout, on tire une morale à la portée +de tout le monde, et l'article est fait. + +Comme il est difficile de savoir qui commence à se tromper, du public ou +de la critique; comme, d'autre part, la critique peut accuser le public +de la pousser dans des complaisances fâcheuses, tandis que le public +peut adresser à la critique le même reproche: il en résulte que le +procès reste pendant et que le tohu-bohu s'en trouve augmenté. Des +critiques disent avec un semblant de raison: «Les pièces sont faites +pour les spectateurs, nous devons louer celles que les spectateurs +applaudissent.» Le public, de son côté, s'excuse d'aimer les pièces +sottes, en disant: «Mon journal trouve cette pièce bonne, je vais la +voir et je l'applaudis.» Et la perversion devient ainsi universelle. + +Mon opinion est que la critique doit constater et combattre. Il lui faut +une méthode. Elle a un but, elle sait où elle va. Les succès et les +chutes deviennent secondaires. Ce sont des accidents. On se bat pour une +idée, on rapporte tout à cette idée, on n'est plus le flatteur juré +de la foule ni l'écrivain indifférent qui gagne son argent avec des +phrases. + +Ah! comme nous aurions besoin de ce réveil! + +Notre théâtre agonise, depuis qu'on le traite comme les courses, et +qu'il s'agit seulement, au lendemain d'une première représentation, de +savoir si l'oeuvre sera jouée cent fois, ou si elle ne le sera que +dix. Les critiques n'obéiraient plus au bon plaisir du moment, ils +n'empliraient plus leurs articles d'opinions contradictoires. Dans la +lutte, ils seraient bien forcés de défendre un drapeau et de traiter la +question de vie ou de mort de notre théâtre. Et l'on verrait ainsi la +critique dramatique, des cancans quotidiens, de la préoccupation des +coulisses, des phrases toutes faites, des ignorances et des sottises, +monter à la largeur d'une étude littéraire, franche et puissante. + + + +II + +La théorie de la souveraineté du public est une des plus bouffonnes que +je connaisse. Elle conduit droit à la condamnation de l'originalité +et des qualités rares. Par exemple, n'arrive-t-il pas qu'une chanson +ridicule passionne un public lettré? Tout le monde la trouve odieuse; +seulement, mettez tout le monde dans une salle de spectacle, et l'on +rira, et l'on applaudira. Le spectateur pris isolément est parfois un +homme intelligent; mais les spectateurs pris en masse sont un troupeau +que le génie ou même le simple talent doit conduire le fouet à la main. +Rien n'est moins littéraire qu'une foule, voilà ce qu'il faut établir +en principe. Une foule est une collectivité malléable dont une main +puissante fait ce qu'elle veut. + +Ce serait un bien curieux tableau, et très instructif, si l'on dressait +la liste des erreurs de la foule. On montrerait, d'une part, tous les +chefs-d'oeuvre qu'elle a sifflés odieusement, de l'autre, toutes les +inepties auxquelles elle a fait d'immenses succès. Et la liste serait +caractéristique, car il en résulterait à coup sûr que le public est +resté froid ou s'est fâché tontes les fois qu'un écrivain original s'est +produit. Il y a très peu d'exceptions à cette règle. + +Il est donc hors de doute que chaque personnalité de quelque puissance +est obligée de s'imposer. Si la grande loi du théâtre était de +satisfaire avant tout le public, il faudrait aller droit aux niaiseries +sentimentales, aux sentiments faux, à toutes les conventions de la +routine. Et je défie qu'on puisse alors marquer la ligne du médiocre où +l'on s'arrêterait; il y aurait toujours un pire auquel on serait bientôt +forcé de descendre. Qu'un écrivain écoute la foule, elle lui criera +sans cesse: «Plus bas! plus bas!» Lors même qu'il sera dans la boue des +tréteaux, elle voudra qu'il s'enfonce davantage, qu'il y disparaisse, +qu'il s'y noie. + +Pour moi, les écrivains révoltés, les novateurs, sont nécessaires, +précisément parce qu'ils refusent de descendre et qu'ils relèvent le +niveau de l'art, que le goût perverti des spectateurs tend toujours à +abaisser. Les exemples abondent. Après la venue de chaque maître, de +chaque conquérant de l'art qui achète chèrement ses victoires, il y a +un moment d'éclat. Le public est dompté et applaudit. Puis, lentement, +quand les imitateurs du maître arrivent, les oeuvres s'amollissent, +l'intelligence de la foule décroît, une période de transition et de +médiocrité s'établit. Si bien que, lorsque le besoin d'une révolution +littéraire se fait sentir, il faut, de nouveau, un homme de génie pour +secouer la foule et pour lui imposer une nouvelle formule. + +Il est bon de consulter ainsi l'histoire littéraire, si l'on veut +débrouiller ces questions. Or, jamais on n'y voit que les grands +écrivains aient suivi le public; ils ont toujours, au contraire, +remorqué le public pour le conduire où ils voulaient. L'histoire est +pleine de ces luttes, dans lesquelles la victoire reste infailliblement +au génie. On a pu lapider un écrivain, siffler ses oeuvres, son heure +arrive, et la foule soumise obéit docilement à son impulsion. Étant +donné la moyenne peu intelligente et surtout peu artistique du public, +on doit ajouter que tout succès trop vif est inquiétant pour la durée +d'une oeuvre. Quand le public applaudit outre mesure, c'est que l'oeuvre +est médiocre et peu viable; il est inutile de citer des exemples, que +tout le monde a dans la mémoire. Les oeuvres qui vivent sont celles +qu'on a mis souvent des années à comprendre. + +Alors, que nous veut-on avec la souveraineté du public au théâtre! Sa +seule souveraineté est de déclarer mauvaise une pièce que la postérité +trouvera bonne. Sans doute, si l'on bat uniquement monnaie avec le +théâtre, si l'on a besoin du succès immédiat, il est bon de consulter le +goût actuel du public et de le contenter. Mais l'art dramatique n'a +rien à démêler avec ce négoce. Il est supérieur à l'engouement et aux +caprices. On dit aux auteurs: «Vous écrivez pour le public, il faut donc +vous faire entendre de lui et lui plaire.» Cela est spécieux, car on +peut parfaitement écrire pour le public, tout en lui déplaisant, de +façon à lui donner un goût nouveau; ce qui s'est passé bien souvent. +Toute la querelle est dans ces deux façons d'être: ceux qui songent +uniquement au succès et qui l'atteignent en flattant une génération; +ceux qui songent uniquement à l'art et qui se haussent pour voir, +par-dessus la génération présente, les générations à venir. + +Plus je vais, et plus je suis persuadé d'une chose: c'est qu'au théâtre, +comme dans tous les autres arts d'ailleurs, il n'existe pas de règles +véritables en dehors des lois naturelles qui constituent cet art. Ainsi, +il est certain que, pour un peintre, les figures ont fatalement un nez, +une bouche et deux yeux; mais quant à l'expression de la figure, à la +vie même, elle lui appartient. De même au théâtre, il est nécessaire que +les personnages entrent, causent et sortent. Et c'est tout; l'auteur +reste ensuite le maître absolu de son oeuvre. + +Pour conclure, ce n'est pas le public qui doit imposer son goût aux +auteurs, ce sont les auteurs qui ont charge de diriger le public. En +littérature, il ne peut exister d'autre souveraineté que celle du génie. +La souveraineté du peuple est ici une croyance imbécile et dangereuse. +Seul le génie marche en avant et pétrit comme une cire molle +l'intelligence des générations. + + + +III + +Il est admis que les gens de province ouvrent de grands yeux dans nos +théâtres, et admirent tout de confiance. Le journal qu'ils reçoivent +de Paris a parlé, et l'on suppose qu'ils s'inclinent très bas, qu'ils +n'osent juger à leur tour les pièces centenaires et les artistes +applaudis par les Parisiens. C'est là une grande erreur. + +Il n'y a pas de public plus difficile qu'un public de province. Telle +est l'exacte vérité. J'entends un public formé par la bonne société +d'une petite ville: les notaires, les avoués, les avocats, les médecins, +les négociants. Ils sont habitués à être chez eux dans leur théâtre, +sifflant les artistes qui leur déplaisent, formant leur troupe +eux-mêmes, grâce à l'épreuve des trois débuts réglementaires. Notre +engouement parisien les surprend toujours, parce qu'ils exigent avant +tout d'un acteur de la conscience, une certaine moyenne de talent, un +jeu uniforme et convenable; jamais, chez eux, une actrice ne se +tirera d'une difficulté par une gambade; rien ne les choque comme ces +fantaisies que l'argot des coulisses a nommées des «cascades». Aussi, +quand ils viennent à Paris, ne peuvent-ils souvent s'expliquer la vogue +extraordinaire de certaines étoiles de vaudeville et d'opérette. Ils +restent ahuris et scandalisés. + +Vingt fois, d'anciens amis de collège, débarqués à Paris pour huit +jours, m'ont répété: «Nous sommes allés hier soir dans tel théâtre, et +nous ne comprenons pas comment on peut tolérer telle actrice ou tel +acteur. Chez nous, on les sifflerait sans pitié.» Naturellement, je ne +veux nommer personne. Mais on serait bien surpris, si l'on savait pour +quelles étoiles les gens de province se montrent si sévères. Remarquez +qu'au fond leurs critiques portent presque toujours juste. Ce qu'ils ne +veulent pas comprendre, c'est le coup de folie de Paris, cette flamme du +succès qui enlève tout, ces triomphes d'un jour que nous faisons surtout +aux femmes, lorsqu'elles ont, en dehors de leur plus ou de leur moins de +talent, le quelque chose qui nous gratte au bon endroit. + +L'air de la province est autre. Les provinciaux ne vivent pas dans notre +air, et c'est pourquoi ils suffoquent à Paris. En outre, il faut faire +la part d'une certaine jalousie. Le point est délicat, je ne voudrais +pas insister; mais il est évident que la continuelle apothéose de Paris +finit par agacer les bons bourgeois des quatre coins de la France. On +ne leur parle que de Paris, tout est superbe à Paris; alors, lorsqu'ils +peuvent surprendre Paris en flagrant délit de mensonge et de bêtise, ils +triomphent. Il faut les entendre: Vraiment, les Parisiens ne sont pas +difficiles, ils font des succès à des cabotins que Marseille ou Lyon a +usés, ils s'engouent des rebuts de Bordeaux ou de Toulouse. Le pis est +que les provinciaux ont souvent raison. Je voudrais qu'on les écoutât +juger en ce moment les troupes de l'Opéra et de l'Opéra-Comique. Et ils +retournent dans leurs villes, en haussant les épaules. + +Ajoutez que le tapage de nos réclames irrite et déroute les gens qui, à +cent et deux cents lieues, ne peuvent faire la part de l'exagération. +Ils ne sont pas dans le secret des coulisses, ils ne devinent pas ce +qu'il y a sous une bordée d'articles élogieux, lancée à la tête du +premier petit torchon de femme venu. Nous autres, nous sourions, nous +savons ce qu'il faut croire. Eux, dans le milieu mort de leurs villes, +en dehors de notre monde, doivent tout prendre argent comptant. Pendant +des mois, ils lisent au cercle que mademoiselle X... est une merveille +de beauté et de talent. A la longue, ils prennent du respect pour +elle. Puis, quand ils la voient, leur désillusion est terrible. Rien +d'étonnant à ce qu'ils nous traitent alors de farceurs. + +Et ce n'est pas seulement les artistes que les provinciaux jugent avec +sévérité, ce sont encore les pièces, jusqu'au personnel de nos théâtres. +Je sais, par exemple, que l'importunité de nos ouvreuses les exaspère. +Un de mes amis, furibond, me disait encore hier qu'il ne comprenait pas +comment nous pouvions tolérer une pareille vexation. Quant aux pièces, +elles ne les satisfont presque jamais, parce que le plus souvent elles +leur échappent; je parle des pièces courantes, de celles dont Paris +consomme deux ou trois douzaines par hiver. On a dit avec raison qu'une +bonne moitié du répertoire actuel n'est plus compris au delà des +fortifications. Les allusions ne portent plus, la fleur parisienne se +fane, les pièces ne gardent que leur carcasse maigre. Dès lors, il est +naturel qu'elles déplaisent à des gens qui les jugent pour leur mérite +absolu. + +Il ne faut donc pas croire à une admiration passive des provinciaux dans +nos théâtres. S'il est très vrai qu'ils s'y portent en foule, soyez +certains qu'ils réservent leur libre jugement. Là curiosité les pousse, +ils veulent épuiser les plaisirs de Paris; mais écoutez-les quand ils +sortent, et vous verrez qu'ils se prononcent très carrément, qu'ils +ont trois fois sur quatre des airs dédaigneux et fâchés, comme si l'on +venait de les prendre à quelque attrape-nigauds. + +Un autre fait que j'ai constaté et qui est très sensible en ce moment, +c'est la passion de la province pour les théâtres lyriques. Un +provincial qui se hasardera à passer une soirée à la Comédie-Française +ira trois et quatre fois à l'Opéra. Je veux bien admettre que ce soit +réellement la musique qui soulève une si belle passion. Mais encore +faut-il expliquer les circonstances qui entretiennent et qui accroissent +chaque jour un pareil mouvement. Nous ne sommes pas une nation assez +mélomane pour qu'il n'y ait point à cela, en dehors de la musique, des +particularités déterminantes. + +La province va en masse à l'Opéra pour une des raisons que j'ai dites +plus haut. Souvent les comédies, les vaudevilles lui échappent. Au +contraire, elle comprend toujours un opéra. Il suffit qu'on chante, les +étrangers eux-mêmes n'ont pas besoin de suivre les paroles. + +Je cours le risque d'ameuter les musiciens contre moi, mais je dirai +toute ma pensée. La littérature demande une culture de l'esprit, une +somme d'intelligence, pour être goûtée; tandis qu'il ne faut guère +qu'un tempérament pour prendre à la musique de vives jouissances. +Certainement, j'admets une éducation de l'oreille, un sens particulier +du beau musical; je veux bien même qu'on ne puisse pénétrer les grands +maîtres qu'avec un raffinement extrême de la sensation. Nous n'en +restons pas moins dans le domaine pur des sens, l'intelligence peut +rester absente. Ainsi, je me souviens d'avoir souvent étudié, aux +concerts populaires de M. Pasdeloup, des tailleurs ou des cordonniers +alsaciens, des ouvriers buvant béatement du Beethoven, tandis que des +messieurs avaient une admiration de commande parfaitement visible. Le +rêve d'un cordonnier qui écoule la symphonie en _la_, vaut le rêve d'un +élève de l'École polytechnique. Un opéra ne demande pas à être compris, +il demande à être senti. En tous cas, il suffit de le sentir pour s'y +récréer; au lieu que, si l'on ne comprend pas une comédie ou un drame, +on s'ennuie à mourir. + +Eh bien, voilà pourquoi, selon moi, la province préfère un opéra à une +comédie. Prenons un jeune homme sorti d'un collège, ayant fait son droit +dans une Faculté voisine, devenu chez lui avocat, avoué ou notaire. +Certes, ce n'est point un sot. Il a la teinture classique, il sait par +coeur des fragments de Boileau et de Racine. Seulement, les années +coulent, il ne suit pas le mouvement littéraire, il reste fermé aux +nouvelles tentatives dramatiques. Cela se passe pour lui dans un +monde inconnu et ne l'intéresse pas. Il lui faudrait faire un effort +d'intelligence, qui le dérangerait dans ses habitudes de paresse +d'esprit. En un mot, comme il le dit lui-même en riant, il est rouillé; +à quoi bon se dérouiller, quand l'occasion de le faire se présente au +plus une fois par an? Le plus simple est de lâcher la littérature et de +se contenter de la musique. + +Avec la musique, c'est une douce somnolence. Aucun besoin de penser. +Cela est exquis. On ne sait pas jusqu'où peut aller la peur de la +pensée. Avoir des idées, les comparer, en tirer un jugement, quel labeur +écrasant, quelle complication de rouages, comme cela fatigue! Tandis +qu'il est si commode d'avoir la tête vide, de se laisser aller à une +digestion aimable, dans un bain de mélodie! Voilà le bonheur parfait. On +est léger de cervelle, on jouit dans sa chair, toute la sensualité est +éveillée. Je ne parle pas des décors, de la mise en scène, des danses, +qui font de nos grands opéras des féeries, des spectacles flattant la +vue autant que l'oreille. + +Questionnez dix provinciaux, huit vous parleront de l'Opéra avec +passion, tandis qu'ils montreront une admiration digne pour la +Comédie-Française. Et ce que je dis des provinciaux, je devrais +l'étendre aux Parisiens, aux spectateurs en général. Cela explique +l'importance énorme que prend chez nous le théâtre de l'Opéra; il reçoit +la subvention la plus forte, il est logé dans un palais, il fait des +recettes colossales, il remue tout un peuple. Examinez, à côté, le +Théâtre-Français, dont la prospérité est pourtant si grande en ce +moment: on dirait une bicoque. Je dois confesser une faiblesse: le +théâtre de l'Opéra, avec son gonflement démesuré, me fâche. Il tient une +trop large place, qu'il vole à la littérature, aux chefs-d'oeuvre de +notre langue, à l'esprit humain. Je vois en lui le triomphe de la +sensualité et de la polissonnerie publiques. Certes, je n'entends pas +me poser en moraliste; au fond, toute décomposition m'intéresse. Mais +j'estime qu'un peuple qui élève un pareil temple à la musique et à la +danse, montre une inquiétante lâcheté devant la pensée. + + + +IV + +Nos artistes de la Comédie-Française viennent de donner à Londres une +série de représentations. Le succès d'argent et de curiosité paraît +indiscutable. On a publié des chiffres qui sont vrais sans doute. La +Comédie-Française a fait salle comble tous les soirs. C'est déjà là un +fait caractéristique. J'ai vu une troupe anglaise jouer dans un théâtre +de Paris; la salle était vide, et les rares spectateurs pouffaient de +gaieté. Pourtant, la troupe donnait du Shakespeare. Il est vrai qu'à +part deux ou trois acteurs, les autres étaient bien médiocres. Mais +l'Angleterre pourrait nous envoyer ses meilleurs comédiens, je crois que +Paris se dérangerait difficilement pour aller les voir. Rappelez-vous +les maigres recettes réalisées par Salvini. Pour nous, les théâtres +étrangers n'existent pas, et nous sommes portés à nous égayer de ce qui +n'est point dans le génie de notre race. Les Anglais viennent donc de +nous donner un exemple de goût littéraire, soit que notre répertoire +et nos comédiens leur plaisent réellement, soit qu'ils aient voulu +simplement montrer de la politesse pour la littérature d'un grand peuple +voisin. + +Est ce bien, à la vérité, un goût littéraire qui a empli chaque soir la +salle du Gaiety's Théâtre? C'est ici que des documents exacts seraient +nécessaires. Mais, avant d'étudier ce point, je dois dire que je n'ai +jamais compris la querelle qu'on a cherchée à la Comédie-Française, +lorsqu'il a été question de son voyage à Londres. J'ai lu là-dessus +des articles d'une fureur bien étrange. Les plus doux accusaient nos +artistes de cupidité et leur déniaient le droit de passer la Manche. +D'autres prévoyaient un naufrage et se lamentaient. Avouez que +cela paraît comique aujourd'hui. Une seule chose était à craindre: +l'insuccès, des salles vides, une diminution de prestige. Mais, +là-dessus, on pouvait être tranquille; les recettes étaient quand même +assurées, ce qui suffisait; car, pour le véritable effet produit par +les oeuvres et par les interprètes, il était à l'avance certain, je +le répète, qu'on ne saurait jamais exactement à quoi s'en tenir. Les +journaux anglais ont été courtois, et nos journaux français se sont +montrés patriotes. Dès lors, la Comédie-Française avait mille +fois raison de se risquer; elle partait pour un triomphe, pour le +demi-million de recettes qu'on vient de publier. Certes, je ne suis +guère chauvin de mon naturel; mais, personnellement, j'ai vu avec +plaisir nos comédiens aller faire une expérience intéressante dans un +pays où ils étaient certains d'être bien reçus, même s'ils ne plaisaient +pas complètement. + +Cela me ramène à analyser les raisons qui ont amené le public anglais en +foule. Je ne crois pas à une passion littéraire bien forte. Il y a eu +plutôt un courant de mode et de curiosité. Nous tenons, à cette heure, +en Europe, une situation littéraire de combat. Non seulement on nous +pille, mais on nous discute. Notre littérature soulève toutes sortes de +points sociaux, philosophiques, scientifiques; de là, le bruit qu'un de +nos livres ou qu'une de nos pièces fait à l'étranger. L'Allemagne et +l'Angleterre, par exemple, ne peuvent nous lire sans se fâcher souvent. +En un mot, notre littérature sent le fagot. Je suis persuadé qu'une +bonne partie du public anglais a été attirée par le désir de se rendre +enfin compte d'un théâtre qu'il ne comprend pas. C'était là les gens +sérieux. Ajoutez les curieux mondains, ceux qui écoutent une tragédie +française comme on écoute un opéra italien, ceux encore qui se piquent +d'être au courant de notre littérature, et vous obtiendrez la foule qui +a suivi les représentations du Gaiety's Théâtre. + +Et ce qui s'est passé prouve bien la vérité de ce que j'avance. Tous les +critiques ont constaté que nos tragédies classiques ont eu le succès +le plus vif. C'est que nos tragédies sont des morceaux consacrés; les +Anglais sachant le français les connaissent pour les avoir apprises par +coeur. Après les tragédies, ce seraient les drames lyriques de Victor +Hugo qu'on aurait applaudis, et rien de plus explicable ici encore: la +musique du vers a tout emporté, ces drames ont passé comme des livrets +d'opéra, grâce à la voix superbe des interprètes, sans qu'on s'avisât +un instant de discuter la vraisemblance. Mais, arrivés devant les +Fourchambault, de M. Emile Augier, et devant tout le théâtre de M. +Dumas, les Anglais se sont cabrés. On les dérangeait brutalement dans +leur façon d'entendre la littérature, et ils n'ont plus montré qu'une +froide politesse. + +L'expérience est faite aujourd'hui. J'en suis bien heureux. Le voyage +de la Comédie-Française à Londres n'aurait-il que prouvé où en +est l'Angleterre devant la formule naturaliste moderne, que je le +considérerais comme d'une grande utilité. Il est entendu que le peuple +qui a produit Shakespeare et Ben Jonson, pour ne citer que ces deux +noms, en est tombé à ne pouvoir plus supporter aujourd'hui les +hardiesses de M. Dumas. + +Je ne puis résumer ici l'histoire de la littérature anglaise. Mais +lisez l'ouvrage si remarquable de M. Taine, et vous verrez que pas +une littérature n'a eu un débordement plus large ni plus hardi +d'originalité. Le génie saxon a dépassé en vigueur et en crudité tout ce +qu'on connaît. Et c'est maintenant cette littérature anglaise, après la +longue action du protestantisme, qui en est arrivée à ne plus tolérer à +la scène un enfant naturel ou une femme adultère. Tout le génie libre +de Shakespeare, toute la crudité superbe de Ben Jonson ont abouti à des +romans d'une médiocrité écoeurante, à des mélodrames ineptes dont nos +théâtres de barrière ne voudraient pas. + +J'ai lu près d'une cinquantaine de romans anglais écrits dans ces +dernières années. Cela est au-dessous de tout. Je parle de romans signés +par des écrivains qui ont la vogue. Certainement, nos feuilletonistes, +dont nous faisons fi, ont plus d'imagination et de largeur. Dans les +romans anglais, la même intrigue, une bigamie, ou bien un enfant perdu +et retrouvé, ou encore les souffrances d'une institutrice, d'une +créature sympathique quelconque, est le fond en quelque sorte hiératique +dont pas un romancier ne s'écarte. Ce sont des contes du chanoine +Schmidt, démesurément grossis et destinés à être lus en famille. Quand +un écrivain a le malheur de sortir du moule, on le conspue. Je viens, +par exemple, de lire la _Chaîne du Diable_, un roman que M. Edouard +Jenkins a écrit contre l'ivrognerie anglaise; comme oeuvre d'observation +et d'art, c'est bien médiocre; mais il a suffi qu'il dise quelques +vérités sur les vices anglais, pour qu'on l'accablât de gros mots. +Depuis Dickens, aucun romancier puissant et original ne s'est révélé. +Et que de choses j'aurais à dire sur Dickens, si vibrant et si intense +comme évocateur de la vie extérieure, mais si pauvre comme analyste de +l'homme et comme compilateur de documents humains! + +Quant au théâtre anglais actuel, il existe à peine, de l'avis de tous. +Nous n'avons jamais eu l'idée, à part deux ou trois exceptions, de +faire des emprunts à ce théâtre; tandis que Londres vit en partie +d'adaptations faites d'après nos pièces. Et le pis est que le théâtre +est là-bas plus châtré encore que le roman. Les Anglais, à la scène, ne +tolèrent plus la moindre étude humaine un peu sérieuse. Ils tournent +tout à la romance, à une certaine honnêteté conventionnelle. De là, à +coup sûr, la médiocrité où s'agite leur littérature dramatique. Ils +sont tombés au mélodrame, et ils tomberont plus bas, car on tue une +littérature, lorsqu'on lui interdit la vérité humaine. N'est-il pas +curieux et triste que le génie anglais, qui a eu dans les siècles passés +la floraison des plus violents tempéraments d'écrivains, ne donne +plus naissance, à la suite d'une certaine évolution sociale, qu'à des +écrivains émasculés, qu'à des bas bleus qui ne valent pas Ponson +du Terrail? Et cela juste à l'heure où l'esprit d'observation et +d'expérience emporte notre siècle à l'étude et à la solution de tous les +problèmes. + +Nous nous trouvons donc devant une conséquence de l'état social, qu'il +serait trop long d'étudier. Remarquez que la convention dans les +personnages et dans les idées est d'autant plus singulière que le public +anglais exige le naturalisme dans le monde extérieur. Il n'y a pas de +naturaliste plus minutieux ni plus exact que Dickens, lorsqu'il décrit +et qu'il met en scène un personnage; il refuse simplement d'aller au +delà de la peau, jusqu'à la chair. De même, les décors sont merveilleux +à Londres, si les pièces restent médiocres. C'est ici un peuple +pratique, très positif, exigeant la vérité dans les accessoires, mais se +fâchant dès qu'on veut disséquer l'homme. J'ajouterai que le mouvement +philosophique, en Angleterre, est des plus audacieux, que le positivisme +s'y élargit, que Darwin y a bouleversé toutes les données anciennes, +pour ouvrir une nouvelle voie où la science marche à cette heure. Que +conclure de ces contradictions? Évidemment, si la littérature anglaise +reste stationnaire et ne peut supporter la conquête du vrai, c'est que +l'évolution ne l'a pas encore atteinte, c'est qu'il y a des empêchements +sociaux qui devront disparaître pour que le roman et le théâtre +s'élargissent à leur tour par l'observation et l'analyse. + +J'en voulais venir à ceci, que nous n'avons pas à nous émouvoir des +opinions portées par le public anglais sur nos oeuvres dramatiques. Le +milieu littéraire n'est pas le même à Paris qu'à Londres, heureusement. +Que les Anglais n'aient pas compris Musset, qu'ils aient jugé M. Dumas +trop vrai, cela n'a d'autre intérêt pour nous que de nous renseigner sur +l'état littéraire de nos voisins. Nous sommes, eux et nous, à des points +de vue trop différents. Jamais nous n'admettrons qu'on condamne une +oeuvre, parce que l'héroïne est une femme adultère, au lieu d'être une +bigame. Dans ces conditions, il n'y a qu'à remercier les Anglais d'avoir +fait à nos artistes un accueil si flatteur; mais il n'y a pas à vouloir +profiter une seconde des jugements qu'ils ont pu exprimer sur nos +oeuvres. Les points de départ sont trop différents, nous ne pouvons nous +entendre. + +Voilà ce que j'avais à dire, d'autant plus qu'un de nos critiques +déclarait dernièrement qu'il s'était beaucoup régalé d'un article paru +dans le _Times_ contre le naturalisme. Il faut renvoyer simplement le +rédacteur du _Times_ à la lecture de Shakespeare, et lui recommander +le _Volpone_, de Ben Jonson. Que le public de Londres en reste à notre +théâtre classique et à notre théâtre romantique, cela s'explique par +l'impossibilité où il se trouve de comprendre notre répertoire moderne, +étant donnés l'éducation et le milieu social anglais. Mais ce n'est pas +une raison pour que nos critiques s'amusent des plaisanteries du _Times_ +sur une évolution littéraire qui fait notre gloire depuis Diderot. + +Quant au rédacteur du _Times_, il fera bien de méditer cette pensée: +Les bâtards de Shakespeare n'ont pas le droit de se moquer des enfants +légitimes de Balzac. + + + +DES SUBVENTIONS + +Lors de la discussion du budget, tout le monde a été frappé des sommes +que l'État donne à la musique, sommes énormes relativement aux sommes +modestes qu'il accorde à la littérature. Les subventions de la +Comédie-Française et de l'Odéon, mises en regard des subventions des +théâtres lyriques, sont absolument ridicules. Et ce n'était pas tout, +on parlait alors de la création de nouvelles salles lyriques, la presse +entière s'intéressait au sort des musiciens et de leurs oeuvres, il +y avait une véritable pression de l'opinion sur le gouvernement pour +obtenir de lui de nouveaux sacrifices en faveur de la musique. De la +littérature, pas un mot. + +J'ai déjà dit que je voyais, dans cette apothéose de l'opéra chez nous, +la haine des foules contre la pensée. C'est une fatigue que d'aller à +la Comédie-Française, pour un homme qui a bien dîné; il faut qu'il +comprenne, grosse besogne. Au contraire, à l'Opéra, il n'a qu'à se +laisser bercer, aucune instruction n'est nécessaire; l'épicier du coin +jouira autant que le mélomane le plus raffiné. Et il y a, en outre, la +féerie dans l'opéra, les ballets avec le nu des danseuses, les décors +avec l'éblouissement de l'éclairage. Tout cela s'adresse directement aux +sens du spectateur et ne lui demande aucun effort d'intelligence. De là +le temple superbe qu'on a bâti à la musique, lorsque presque en face, à +l'autre bout d'une avenue, la littérature est en comparaison logée comme +une petite bourgeoise froide, ennuyeuse, raisonneuse, et qui serait +déplacée dans ce luxe d'entretenue. C'est le mot, on entretient la +musique en France. Rien de moins viril pour la santé intellectuelle d'un +peuple. + +Devant cette disproportion des sommes consacrées à la littérature et à +la musique, il s'est donc trouvé un grand nombre de personnes qui ont +réclamé. Il semble juste que les subventions soient réparties plus +équitablement. Si l'on aborde le côté pratique, les résultats obtenus, +la surprise est aussi grande; car on en arrive à établir que les +centaines de mille francs jetées dans le tonneau sans fond des théâtres +lyriques, se trouvent encore insuffisantes et n'ont guère amené que des +faillites. L'Opéra lui-même, qui reste une entreprise particulière très +prospère, n'a plus produit de grandes oeuvres depuis longtemps et doit +vivre sur son répertoire, avec une troupe que la critique compétente +déclare de plus en plus médiocre. N'importe, on s'entête. Quand un +théâtre lyrique croule, ce qui se présente à chaque saison, on s'ingénie +aussitôt pour en ouvrir un autre. La presse entre en campagne, les +ministres se font tendres. Il nous faut des orchestres et des danseuses, +dussent-ils nous ruiner. Singulier art qu'on ne peut étayer qu'avec +des millions, plaisir si cher qu'on ne parvient pas à le donner aux +Parisiens, même en le payant avec l'argent de tous les Français! + +Dès lors, le raisonnement est simple. Pourquoi s'entêter? Pourquoi +donner des primes aux faillites? La musique tiendrait moins de place que +cela ne serait pas un mal. Je ne puis, personnellement, passer +devant l'Opéra sans éprouver une sourde colère. J'ai une si parfaite +indifférence pour la littérature qu'on fait là dedans, que je trouve +exaspérant d'avoir logé des roulades et des ronds de jambe dans ce +palais d'or et de marbre qui écrase la ville. + +Et je me joins donc très volontiers aux journalistes que cet état de +choses a blessés. Qu'on partage les subventions entre la musique et la +littérature; qu'on augmente surtout la subvention de l'Odéon, pour lui +permettre de risquer des tentatives avec les jeunes auteurs dramatiques; +qu'on essaye même de créer un théâtre de drames populaires, ouvert à +tous les essais. Rien de mieux. + +Voilà pour le principe. Maintenant, en pratique, je ne crois pas à la +puissance de l'argent, lorsqu'il s'agit d'art. Voyez ce qui se passe +pour la musique; les subventions sont dévorées comme des feux de paille, +et les directeurs se trouvent forcés de déposer leur bilan. Si les +subventions étaient plus fortes, ils mangeraient davantage, voilà tout, +pour faire prospérer un théâtre, il ne faut pas des millions, il faut de +grandes oeuvres; des millions ne peuvent soutenir des oeuvres médiocres, +tandis que de grandes oeuvres apportent précisément des millions avec +elles. Je ne veux pas parler musique, je ne cherche pas à savoir si les +théâtres lyriques ne traversent point en ce moment la même crise que les +théâtres de drames. C'est la question littéraire que je désire traiter, +et j'y arrive. + +D'abord, j'enregistre un aveu. Voici trois ans que je ne cesse de +répéter que le drame se meurt, que le drame est mort. Lorsque j'ai dit +que les planches étaient vides, on m'a répondu que j'insultais nos +gloires dramatiques; à entendre la critique, jamais le théâtre n'aurait +jeté un tel éclat en France. Et voilà brusquement que l'on confesse +notre pauvreté et notre médiocrité. On me donne raison, après s'être +fâché et m'avoir quelque peu injurié. On constate la crise actuelle, on +se lamente sur le malheureux sort de la Porte-Saint-Martin, vouée +aux ours et aux baleines; de la Gaieté, agonisant avec la féerie; du +Châtelet et du Théâtre-Historique, vivant de reprises; de l'Ambigu, où +les directions se succèdent sous une pluie battante de protêts. Eh bien! +nous sommes donc enfin d'accord. Tout va de mal en pis, le drame est en +train de disparaître, si on ne parvient pas à le ressusciter. Je n'ai +jamais dit autre chose. + +Seulement, je crois fort que nous différons absolument sur le remède +possible. La queue romantique, inquiète et irritée de la disparition +du drame selon la formule de 1830, s'est avisée de déclarer que, si le +drame mourait, cela venait simplement de ce qu'on n'avait point assez +d'argent pour le faire vivre. Mon Dieu! c'était bien simple; si l'on +voulait une renaissance, il s'agissait simplement d'ouvrir un nouveau +théâtre qui jouerait, aux frais de l'État, toutes les oeuvres +dramatiques de débutants, dans lesquelles on trouverait des promesses +plus ou moins nettes de talent. En un mot, les oeuvres existent; ce qui +manque, ce sont les théâtres. + +Vraiment, de qui se moque-t-on? Où sont-elles, les oeuvres? Je demande +à les voir. C'est justement parce qu'il n'y a pas d'oeuvres que les +théâtres se ruinent. Je n'ai jamais cru aux chefs d'oeuvre inconnus. +Toutes sortes de légendes mauvaises circulent sur l'impossibilité où est +un débutant d'arriver au public. Ce qu'il faut dire, c'est que toute +bonne pièce a été jouée, c'est qu'on ne pourrait citer un drame ou une +comédie de mérite qui n'ait eu son heure et son succès. Voilà la vérité, +la vérité consolante, qui est bonne pour les forts, si elle gêne les +incompris et les impuissants. + +Certes, les directeurs se trompent souvent, et ils penchent +naturellement davantage vers les succès d'argent que vers les +spéculations littéraires pures. Mais quel est le directeur qui +repousserait une bonne pièce, s'il la croyait bonne? Il faudra toujours +passer par un jugement, même dans un théâtre ouvert exprès pour les +débutants; et il y aura une coterie, et il y aura des sottises. Sottise +pour sottise, celle de l'homme qui défend sa bourse est encore plus +soucieuse de la réussite. Aujourd'hui, tous les directeurs en sont à +chercher des pièces; ils sentent, leurs fournisseurs habituels vieillir, +ils s'inquiètent, ils voudraient du nouveau. Questionnez-les, ils vous +diront qu'ils feraient le voyage de toutes les mansardes de Paris, s'ils +savaient qu'un garçon de talent se cachât quelque part. Ils ne trouvent +rien, rien, rien, telle est la triste vérité. + +Or, c'est l'instant que l'on choisit pour réclamer l'ouverture d'un +nouveau théâtre. La Porte-Saint-Martin, l'Ambigu, le Théâtre-Historique +ne trouvent plus de drames; vite ouvrons une salle nouvelle, pour +élargir la disette des bonnes pièces. Et qu'on ne vienne pas dire que, +systématiquement, les directeurs repoussent les tentatives; ils ont +tout essayé, les drames à panaches, les drames historiques, les drames +taillés sur le patron de 1830. S'ils ont abandonné la partie, c'est que +le public s'est désintéressé de ces formules anciennes, c'est que les +prétendus jeunes, les poètes figés qui leur apportent ces pastiches, +n'ont absolument aucune originalité dans le ventre. On ne galvanise +pas le passé. Au théâtre surtout, il n'est pas permis de retourner en +arrière. C'est l'époque, c'est le milieu ambiant, c'est le courant des +esprits qui font les pièces vivantes. + +Et ce n'est pas tout. Il n'y a pas que les pièces qui manquent, les +acteurs eux aussi font défaut. Je ne veux nommer aucun théâtre, mais +presque toutes les troupes sont pitoyables, si l'on excepte quelques +artistes de talent. Les traditions du drame romantique se perdent; il +faut attendre qu'une génération de comédiens apporte l'esprit nouveau. +En attendant, si un grand théâtre s'ouvrait, il aurait toutes les peines +du monde à réunir une troupe convenable. + +Oui, le drame d'hier est mort; oui, il n'y a plus de directeur pour le +recevoir, plus d'artistes pour le jouer, plus de public pour l'entendre. +Mais c'est une idée baroque que de vouloir le ressusciter à coups de +billets de banque. L'État donnerait des millions qu'il ne mettrait pas +debout ce cadavre. Il n'y a qu'une façon de rendre au drame tout son +éclat: c'est de le renouveler. Le drame romantique est aussi mort que la +tragédie. Attendez que l'évolution s'achève, qu'on trouve le théâtre de +l'époque, celui qui sera fait avec notre sang et notre chair, à nous +autres contemporains, et vous verrez les théâtres revivre. Il faut de +la passion dans une littérature. Quand une formule tombe aux mains +des imitateurs, elle disparaît vite. Nous avons besoin de créateurs +originaux. + +Ce sont là des idées bien simples, d'une vérité presque puérile tant +elle est évidente, et je m'étonne que j'aie besoin de les répéter si +souvent pour convaincre le monde. Il est certain que chaque période +historique a sa littérature, son roman et son théâtre. Pourquoi veut-on +alors que nous ayons la littérature de Louis-Philippe et de l'empire? +Depuis 1870, après une catastrophe épouvantable qui a retourné +profondément la nation, nous vivons dans une époque nouvelle. Des hommes +politiques nouveaux se sont produits, ont mis la main sur le pouvoir +et ont aidé à l'évolution qui nous emporte vers la formule sociale de +demain. Dès lors, il doit se produire en littérature une évolution +semblable; nous allons, nous aussi, à une formule qui triomphera demain; +des hommes nouveaux travaillent à son succès, fatalement, jouant le rôle +qu'ils sont venus jouer. Tout cela est mathématique, tout cela est régi +par des lois que nous ne connaissons pas encore bien, mais que nous +commençons à entrevoir. + +Il serait aussi ridicule de vouloir revenir au mouvement romantique que +de songer à recommencer les journées de 1830. Aujourd'hui, la liberté +est conquise, et nous tâchons d'asseoir le gouvernement et la +littérature sur des données scientifiques. Je jette ici au courant de la +plume de grosses idées, sur lesquelles j'aimerais à m'étendre un jour. + +Donc, pour conclure, si je ne vois pas d'inconvénient à ce qu'on +subventionne la littérature, si je trouve très bon qu'on entretienne un +peu moins galamment l'Opéra pour donner davantage à l'Odéon, je suis +absolument persuadé que l'argent ne fera pas naître un homme de génie +et ne l'aidera même pas à se produire; car le propre du génie est de +s'affirmer au milieu des obstacles. Donnez de l'argent, il ira aux +médiocres, aux farceurs de l'histoire et du patriotisme; peut-être même +cela causera-t-il plus de tort que de bien, mais il faut que tout le +monde vive. Seulement, l'avenir se fera de lui-même, en dehors de vos +patronages et de vos subventions, par l'évolution naturaliste du siècle, +par cet esprit de logique et de science qui transforme en ce moment le +corps social tout entier. Que les faibles meurent, les reins cassés; +c'est la loi. Quant aux forts, ils ne relèvent que d'eux-mêmes; ils +apportent un appui à l'État et ils n'attendent rien de lui. + + + +LES DÉCORS ET LES ACCESSOIRES + +I + +Je veux parler du mouvement naturaliste qui se produit au théâtre, +simplement au point de vue des décors et des accessoires. On sait qu'il +y a deux avis parfaitement tranchés sur la question: les uns voudraient +qu'on en restât à la nudité du décor classique, les autres exigent +la reproduction du milieu exact, si compliquée qu'elle soit. Je suis +évidemment de l'opinion de ceux-ci; seulement, j'ai mes raisons à +donner. + +Il faut étudier la question dans l'histoire même de notre théâtre +national. L'ancienne parade de foire, le mystère joué sur des tréteaux, +toutes ces scènes dites en plein vent d'où sont sorties, parfaites et +équilibrées, les tragédies et les comédies du dix-septième siècle, se +jouaient entre trois lambeaux tendus sur des perches. L'imagination du +public suppléait au décor absent. Plus tard, avec Corneille, Molière et +Racine, chaque théâtre avait une place publique, un salon, une forêt, un +temple; même la forêt ne servait guère, je crois. L'unité de lieu, qui +était une règle strictement observée, impliquait ce peu de variété. +Chaque pièce ne nécessitait, qu'un décor; et comme, d'autre part, tous +les personnages devaient se rencontrer dans ce décor, les auteurs +choisissaient fatalement les mêmes milieux neutres, ce qui permettait +au même salon, à la même rue, au même temple de s'adapter a toutes les +actions imaginables. + +J'insiste, parce que nous sommes là aux sources de la tradition. Il +ne faudrait pas croire que cette uniformité, cet effacement du décor, +vinssent de la barbarie de l'époque, de l'enfance de l'art décoratif. Ce +qui le prouve, c'est que certains opéras, certaines pièces de gala, +ont été montées alors avec un luxe de peintures, une complication de +machines extraordinaire. Le rôle neutre du décor était dans l'esthétique +même du temps. + +On n'a qu'à assister, de nos jours, à la représentation d'une tragédie +ou d'une comédie classique. Pas un instant le décor n'influe sur la +marche de la pièce. Parfois, des valets apportent des sièges ou une +table; il arrive même qu'ils posent ces sièges au beau milieu d'une rue. +Les autres meubles, les cheminées, tout se trouve peint dans les fonds. +Et cela semble fort naturel. L'action se passe en l'air, les personnages +sont des types qui défilent, et non des personnalités qui vivent. Je ne +discute pas aujourd'hui la formule classique, je constate simplement que +les argumentations, les analyses de caractère, l'étude dialoguée des +passions, se déroulant devant le trou du souffleur sans que les milieux +eussent jamais à intervenir, se détachaient d'autant plus puissamment +que le fond avait moins d'importance. + +Ce qu'il faut donc poser comme une vérité démontrée, c'est que +l'insouciance du dix-septième siècle pour la vérité du décor vient de ce +que la nature ambiante, les milieux, n'étaient pas regardés alors +comme pouvant avoir une influence quelconque sur l'action et sur les +personnages. Dans la littérature du temps, la nature comptait peu. +L'homme seul était noble, et encore l'homme dépouillé de son humanité, +l'homme abstrait, étudié dans son fonctionnement d'être logique et +passionnel. Un paysage au théâtre, qu'était-ce cela? on ne voyait pas +les paysages réels, tels qu'ils s'élargissent par les temps de soleil ou +de pluie. Un salon complètement meublé, avec la vie qui l'échauffe et +lui donne une existence propre, pourquoi faire? les personnages ne +vivaient pas, n'habitaient pas, ne faisaient que passer pour déclamer +les morceaux qu'ils avaient à dire. + +C'est de cette formule que notre théâtre est parti. Je ne puis faire +l'historique des phases qu'il a parcourues. Mais il est facile de +constater qu'un mouvement lent et continu s'est opéré, accordant +chaque jour plus d'importance à l'influence des milieux. D'ailleurs, +l'évolution littéraire des deux derniers siècles est tout entière dans +cet envahissement de la nature. L'homme n'a plus été seul, on a cru que +les campagnes, les villes, les cieux différents méritaient qu'on les +étudiât et qu'on les donnât comme un cadre immense à l'humanité. On +est même allé plus loin, on a prétendu qu'il était impossible de bien +connaître l'homme, si on ne l'analysait pas avec son vêtement, sa +maison, son pays. Dès lors, les personnages abstraits ont disparu. On +a présenté des individualités, en les faisant vivre de la vie +contemporaine. + +Le théâtre a fatalement obéi à cette évolution. Je sais que certains +critiques font du théâtre une chose immuable, un art hiératique dont +il ne faut pas sortir. Mais c'est là une plaisanterie que les faits +démentent tous les jours. Nous avons eu les tragédies de Voltaire, où le +décor jouait déjà un rôle; nous avons eu les drames romantiques qui +ont inventé le décor fantaisiste et en ont tiré les plus grands effets +possibles; nous avons eu les bals de Scribe, dansés dans un fond de +salon; et nous en sommes arrivés au cerisier véritable de l'_Ami Fritz_, +à l'atelier du peintre impressionniste de la _Cigale_, au cercle si +étonnamment exact du _Club_. Que l'on fasse cette étude avec soin, +on verra toutes les transitions, on se convaincra que les résultats +d'aujourd'hui ont été préparés et amenés de longue main par l'évolution +même de notre littérature. + +Je me répète, pour mieux me faire entendre. Le malheur, ai-je dit, est +qu'on veut mettre le théâtre à part, le considérer comme d'essence +absolument différente. Sans doute, il a son optique. Mais ne le voit-on +pas de tout temps obéir au mouvement de l'époque? A cette heure, le +décor exact est une conséquence du besoin de réalité qui nous tourmente. +Il est fatal que le théâtre cède à cette impulsion, lorsque le roman +n'est plus lui-même qu'une enquête universelle, qu'un procès-verbal +dressé sur chaque fait. Nos personnages modernes, individualisés, +agissant sous l'empire des influences environnantes, vivant notre +vie sur la scène, seraient parfaitement ridicules dans le décor du +dix-septième siècle. Ils s'asseoient, et il leur faut des fauteuils; ils +écrivent, et il leur faut des tables; ils se couchent, ils s'habillent, +ils mangent, ils se chauffent, et il leur faut un mobilier complet. +D'autre part, nous étudions tous les mondes, nos pièces nous promènent +dans tous les lieux imaginables, les tableaux les plus variés doivent +forcément défiler devant la rampe. C'est là une nécessité de notre +formule dramatique actuelle. + +La théorie des critiques que fâche cette reproduction minutieuse, +est que cela nuit à l'intérêt de la pièce jouée. J'avoue ne pas bien +comprendre. Ainsi, on soutient cette thèse que seuls les meubles ou les +objets qui servent comme accessoires devraient être réels; il faudrait +peindre les autres dans le décor. Dès lors, quand on verrait un +fauteuil, on se dirait tout bas: «Ah! ah! le personnage va s'asseoir»; +ou bien, quand on apercevrait une carafe sur un meuble: «Tiens! tiens! +le personnage aura soif»; ou bien, s'il y avait une corbeille à ouvrage +au premier plan: «Très bien! l'héroïne brodera en écoutant quelque +déclaration.» Je n'invente rien, il y a des personnes, paraît-il, +que ces devinettes enfantines amusent beaucoup. Lorsque le salon est +complètement meublé, qu'il se trouve empli de bibelots, cela les +déroute, et ils sont tentés de crier: «Ce n'est pas du théâtre!» + +En effet, ce n'est pas du théâtre, si l'on continue à vouloir regarder +le théâtre comme le triomphe quand même de la convention. On nous dit: +«Quoi que vous fassiez, il y a des conventions qui seront éternelles.» +C'est vrai, mais cela n'empêche pas que, lorsque l'heure d'une +convention a sonné, elle disparaît. On a bien enterré l'unité de lieu; +cela n'a rien d'étonnant que nous soyons en train de compléter le +mouvement, en donnant au décor toute l'exactitude possible. C'est la +même évolution qui continue. Les conventions qui persistent n'ont rien +à voir avec les conventions qui partent. Une de moins, c'est toujours +quelque chose. + +Comment ne sent-on pas tout l'intérêt qu'un décor exact ajoute à +l'action? Un décor exact, un salon par exemple avec ses meubles, ses +jardinières, ses bibelots, pose tout de suite une situation, dit le +monde où l'on est, raconte les habitudes des personnages. Et comme +les acteurs y sont à l'aise, comme ils y vivent bien de la vie qu'ils +doivent vivre! C'est une intimité, un coin naturel et charmant. Je sais +que, pour goûter cela, il faut aimer voir les acteurs vivre la pièce, au +lieu de les voir la jouer. Il y a là toute une nouvelle formule. Scribe, +par exemple, n'a pas besoin des milieux réels, parce que ses personnages +sont en carton. Je parle uniquement du décor exact pour les pièces où il +y aurait des personnages en chair et en os, apportant avec, eux l'air +qu'ils respirent. + +Un critique a dit avec beaucoup de sagacité: «Autrefois, des personnages +vrais s'agitaient dans des décors faux; aujourd'hui, ce sont des +personnages faux qui s'agitent dans des décors vrais.» Cela est juste, +si ce n'est que les types de la tragédie et de la comédie classiques +sont vrais, sans être réels. Ils ont la vérité générale, les grands +traits humains résumés en beaux vers; mais ils n'ont pas la vérité +individuelle, vivante et agissante, telle que nous l'entendons +aujourd'hui. Comme j'ai essayé de le prouver, le décor du dix-septième +siècle allait en somme à merveille avec les personnages du théâtre de +l'époque; il manquait comme eux de particularités, il restait large, +effacé, très approprié aux développements de la rhétorique et à la +peinture de héros surhumains. Aussi est-ce un non-sens pour moi que de +remonter les tragédies de Racine, par exemple, avec un grand éclat de +costumes et de décors. + +Mais où le critique a absolument raison, c'est lorsqu'il dit +qu'aujourd'hui des personnages faux s'agitent dans des décors vrais. Je +ne formule pas d'autre plainte, à chacune de mes études. L'évolution +naturaliste au théâtre a fatalement commencé par le côté matériel, par +la reproduction exacte des milieux. C'était là, en effet, le côté +le plus commode. Le public devait être pris aisément. Aussi, depuis +longtemps, l'évolution s'accomplit-elle. Quant aux personnages faux, +ils sont moins faciles à transformer que les coulisses et les toiles de +fond, car il s'agirait de trouver ici un homme de génie. Si les peintres +décorateurs et les machinistes ont suffi pour une partie de la +besogne, les auteurs dramatiques n'ont encore fait que tâtonner. Et +le merveilleux, c'est que la seule exactitude dans les décors a suffi +parfois pour assurer de grands succès. + +En somme, n'est-ce pas un indice bien caractéristique? Il faut être +aveugle pour ne pas comprendre où nous allons. Les critiques qui +se plaignent de ce souci de l'exactitude dans les décors et les +accessoires, ne devraient voir là qu'un des côtés de la question. Elle +est beaucoup plus large, elle embrasse le mouvement littéraire du siècle +entier, elle se trouve dans le courant irrésistible qui nous emporte +tous au naturalisme. M. Sardou, dans les _Merveilleuses_, a voulu des +tasses du Directoire; MM. Erckmann-Chatrian ont exigé, dans l'_Ami +Fritz_, une fontaine qui coulât; M. Gondinet, dans le _Club_, a demandé +tous les accessoires authentiques d'un cercle. On peut sourire, hausser +les épaules, dire que cela ne rend pas les oeuvres meilleures. +Mais, derrière ces manies d'auteurs minutieux, il y a plus ou moins +confusément la grande pensée d'un art de méthode et d'analyse, marchant +parallèlement avec la science. Un écrivain viendra sans doute, qui +mettra enfin au théâtre des personnages vrais dans des décors vrais, et +alors on comprendra. + + + +II + +M. Francisque Sarcey, qui est l'autorité la plus compétente en la +matière, a bien voulu répondre aux pages qu'on vient de lire. Il n'est +point de mon avis, naturellement. M. Sarcey se contente de juger les +oeuvres au jour le jour, sans s'inquiéter de l'ensemble de la production +contemporaine, constatant simplement le succès ou l'insuccès, en donnant +les raisons tirées de ce qu'il croit être la science absolue du théâtre. +Je suis, au contraire, un philosophe esthéticien que passionne le +spectacle des évolutions littéraires, qui se soucie peu au fond de la +pièce jouée, presque toujours médiocre, et qui la regarde comme une +indication plus ou moins nette d'une époque et d'un tempérament; en +outre, je ne crois pas du tout à une science absolue, j'estime que tout +peut se réaliser, au théâtre comme ailleurs. De là, nos divergences. +Mais je suis bien tranquille, M. Sarcey se flatte d'apprendre chaque +jour et de se laisser convaincre par les faits. Il sera convaincu par le +fait naturaliste comme il vient de l'être par le fait romantique, sur le +tard. + +La question des décors et des accessoires est un excellent terrain, +circonscrit et nettement délimité, pour y porter l'étude des conventions +au théâtre. En somme, les conventions sont la grosse affaire. On me +dit que les conventions sont éternelles, qu'on ne supprimera jamais la +rampe, qu'il y aura toujours des coulisses peintes, que les heures à la +scène seront comptées comme des minutes, que les salons où se passent +les pièces n'auront que trois murs. Eh! oui, cela est certain. Il est +même un peu puéril de donner de tels arguments. Cela me rappelle un +peintre classique, disant de Courbet: «Eh bien! quoi? qu'a-t-il inventé? +est-ce que ses figures n'ont pas un nez, une bouche et deux yeux comme +les miennes?» + +Je veux faire entendre qu'il y a, dans tout art, un fond matériel qui +est fatal. Quand on fait du théâtre, on ne fait pas de la chimie. Il +faut donc un théâtre, organisé comme les théâtres de l'époque où l'on +vit, avec le plus ou le moins de perfectionnement du matériel employé. +Il serait absurde de croire qu'on pourra transporter la nature telle +quelle sur les planches, planter de vrais arbres, avoir de vraies +maisons, éclairées par de vrais soleils. Dès lors, les conventions +s'imposent, il faut accepter des illusions plus ou moins parfaites, à la +place des réalités. Mais cela est tellement hors de discussion, qu'il +est inutile d'en parler. C'est le fond même de l'art humain, sans lequel +il n'y a pas de production possible. On ne chicane pas au peintre ses +couleurs, au romancier son encre et son papier, à l'auteur dramatique sa +rampe et ses pendules qui ne marchent pas. + +Seulement, prenons une comparaison. Qu'on lise par exemple un roman de +mademoiselle de Scudéri et un roman de Balzac. Le papier et l'encre leur +sont tolérés à tous deux; on passe sur cette infirmité de la création +humaine. Or, avec les mêmes outils, mademoiselle de Scudéri va créer des +marionnettes, tandis que Balzac créera des personnages en chair et en +os. D'abord, il y a la question de talent; mais il y a aussi la question +d'époque littéraire. L'observation, l'étude de la nature est devenue +aujourd'hui une méthode qui était à peu près inconnue au dix-septième +siècle. On voit donc ici la convention tournée, comme masquée par la +puissance de la vérité des peintures. + +Les conventions ne font que changer; c'est encore possible. Nous ne +pouvons pas créer de toutes pièces des êtres vivants, des mondes tirant +tout d'eux-mêmes. La matière que nous employons est morte, et nous ne +saurions lui souffler qu'une vie factice. Mais que de degrés dans cette +vie factice, depuis la grossière imitation qui ne trompe personne, +jusqu'à la reproduction presque parfaite qui fait crier au miracle! +Affaire de génie, dira-t-on: sans doute, mais aussi, je le répète, +affaire de siècle. L'idée de la vie dans les arts est toute moderne. +Nous sommes emportés malgré nous vers la passion du vrai et du réel. +Cela est indéniable, et il serait aisé de prouver par des exemples que +le mouvement grandit tous les jours. Croit-on arrêter ce mouvement, en +faisant remarquer que les conventions subsistent et se déplacent? Eh! +c'est justement parce qu'il y a des conventions, des barrières entre +la vérité absolue et nous, que nous luttons pour arriver le plus près +possible de la vérité, et qu'on assiste à ce prodigieux spectacle de +la création humaine dans les arts. En somme, une oeuvre n'est qu'une +bataille livrée aux conventions, et l'oeuvre est d'autant plus grande +qu'elle sort plus victorieuse du combat. + +Le fond de ceci est que, comme toujours, on s'en tient à la lettre. Je +parle contre les conventions, contre les barrières qui nous séparent +du vrai absolu; tout de suite on prétend que je veux supprimer les +conventions, que je me fais fort d'être le bon Dieu. Hélas! je ne le +puis. Peut-être serait-il plus simple de comprendre que je ne demande en +somme à l'art que ce qu'il est capable de donner. Il est entendu que la +nature toute nue est impossible a la scène. Seulement, nous voyons à +cette heure, dans le roman, où l'on en est arrivé par l'analyse exacte +des lieux et des êtres. J'ai nommé Balzac qui, tout en conservant les +moyens artificiels de la publication en volumes, a su créer un monde +dont les personnages vivent dans les mémoires comme des personnages +réels. Eh bien! je me demande chaque jour si une pareille évolution +n'est pas possible au théâtre, si un auteur ne saura pas tourner les +conventions scéniques, de façon à les modifier et à les utiliser pour +porter sur la scène une plus grande intensité de vie. Tel est, au fond, +l'esprit de toute la campagne que je fais dans ces études. + +Et, certes, je n'espère pas changer rien à ce qui doit être. Je me donne +le simple plaisir de prévoir un mouvement, quitte à me tromper. Je suis +persuadé qu'on ne détermine pas à sa guise un mouvement au théâtre. +C'est l'époque même, ce sont les moeurs, les tendances des esprits, la +marche de toutes les connaissances humaines, qui transforment l'art +dramatique, comme les autres arts. Il me semble impossible que nos +sciences, notre nouvelle méthode d'analyse, notre roman, notre peinture, +aient marché dans un sens nettement réaliste, et que notre théâtre reste +seul, immobile, figé dans les traditions. Je dis cela, parce que je +crois que cela est logique et raisonnable. Les faits me donneront tort +ou raison. + +Il est donc bien entendu que je ne suis pas assez peu pratique pour +exiger la copie textuelle de la nature. Je constate uniquement que +la tendance paraît être, dans les décors et les accessoires, à se +rapprocher de la nature le plus possible; et je constate cela comme +un symptôme du naturalisme au théâtre. De plus, je m'en réjouis. Mais +j'avoue volontiers que, lorsque je me montre enchanté du cerisier de +_l'Ami Fritz_ et du cercle du _Club_, je me laisse aller au plaisir de +trouver des arguments. Il me faut bien des arguments: je les prends où +ils se présentent; je les exagère même un peu, ce qui est naturel. Je +sais parfaitement que le cerisier vrai où monte Suzel est en bois et en +carton, que le cercle où l'on joue, dans le _Club_, n'est, en somme, +qu'une habile tricherie. Seulement, on ne saurait nier, d'autre part, +qu'il n'y a pas des cerisiers ni des cercles pareils dans Scribe, que +ce souci minutieux d'une illusion plus grande est tout nouveau. De là à +constater au théâtre le mouvement qui s'est produit dans le roman, il +n'y a qu'une déduction logique. Les aveugles seuls, selon moi, peuvent +nier la transformation dramatique à laquelle nous assistons. Cela +commence par les décors et les accessoires; cela finira par les +personnages. + +Remarquez que les grands décors, avec des trucs et des complications +destinés à frapper le public, me laissent singulièrement froid. Il y +a des effets impossibles à rendre: une inondation par exemple, une +bataille, une maison qui s'écroule. Ou bien, si l'on arrivait à +reproduire de pareils tableaux, je serais assez d'avis qu'on coupât +le dialogue. Cela est un art tout particulier, qui regarde le peindre +décorateur et le machiniste. Sur cette pente, d'ailleurs, on irait vite +à l'exhibition, au plaisir grossier des yeux. Pourtant, en mettant les +trucs de côté, il serait très intéressant d'encadrer un drame dans de +grands décors copiés sur la nature, autant que l'optique de la scène +le permettrait. Je me souviendrai toujours du merveilleux Paris, au +cinquième acte de _Jean de Thommeray_, les quais s'enfonçant dans la +nuit, avec leurs files de becs de gaz. Il est vrai que ce cinquième acte +était très médiocre. Le décor semblait fait pour suppléer au vide du +dialogue. L'argument reste fâcheux aujourd'hui, car, si l'acte avait été +bon, le décor ne l'aurait pas gâté, au contraire. + +Mais je confesse que je suis beaucoup plus louché par des reproductions +de milieux moins compliqués et moins difficiles à rendre. Il est très +vrai que le cadre ne doit pas effacer les personnages par son importance +et sa richesse. Souvent les lieux sont une explication, un complément de +l'homme qui s'y agite, à condition que l'homme reste le centre, le sujet +que l'auteur s'est proposé de peindre. C'est lui qui est la somme totale +de l'effet, c'est en lui que le résultat général doit s'obtenir; le +décor réel ne se développe que pour lui apporter plus de réalité, pour +le poser dans l'air qui lui est propre, devant le spectateur. En dehors +de ces conditions, je fais bon marché de toutes les curiosités de la +décoration, qui ne sont guère à leur place que dans les féeries. + +Nous avons conquis la vérité du costume. On observe aujourd'hui +l'exactitude de l'ameublement. Les pas déjà faits sont considérables. Il +ne reste guère qu'à mettre à la scène des personnages vivants, ce qui +est, il est vrai, le moins commode. Dès lors, les dernières traditions +disparaîtraient, on règlerait de plus en plus la mise en scène sur les +allures de la vie elle-même. Ne remarque-t-on pas, dans le jeu de +nos acteurs, une tendance réaliste très accentuée? La génération des +artistes romantiques a si bien disparu, qu'on éprouve toutes les peines +du monde à remonter les pièces de 1810; et encore les vieux amateurs +crient-ils à la profanation. Autrefois, jamais un acteur n'aurait osé +parler en tournant le dos au public; aujourd'hui, cela a lieu dans +une foule de pièces. Ce sont de petits faits, mais des faits +caractéristiques. On vit de plus en plus les pièces, on ne les déclame +plus. + +Je me résume, en reprenant une phrase que j'ai écrite plus haut: une +oeuvre n'est qu'une bataille livrée aux conventions, et l'oeuvre est +d'autant plus grande qu'elle sort plus victorieuse du combat. + + + +III + +Quitte à me répéter, je reviens une fois de plus à la question des +décors. Tout à l'heure, j'examinerai le très remarquable ouvrage de M. +Adolphe Jullien sur le costume au théâtre. Je regrette beaucoup qu'un +ouvrage semblable n'existe pas sur les décors. M. Jullien a bien dit, çà +et là, un mot des décors; car, selon sa juste remarque, tout se tient +dans les évolutions dramatiques; le même mouvement qui transforme +les costumes, transforme en même temps les décors, et semble n'être +d'ailleurs qu'une conséquence des périodes littéraires elles-mêmes. +Mais il n'en est pas moins désirable qu'un livre spécial soit fait sur +l'histoire des décors, depuis les tréteaux où l'on jouait les Mystères, +jusqu'à nos scènes actuelles qui se piquent du naturalisme le plus +exact. En attendant, sans avoir la prétention de toucher au grand +travail historique qu'elle nécessiterait, je vais essayer de poser la +question d'une façon logique. + +M. Sarcey a fait toute une campagne contre l'importance que nos théâtres +donnent aujourd'hui aux décors. Ils a dit, comme toujours, d'excellentes +choses, pleines de bon sens; mais j'estime qu'il a tout brouillé +et qu'il faudrait, pour s'entendre, éclairer un peu la question et +distinguer les différents cas. + +D'abord, mettons de côté la féerie et le drame à grand spectacle. +J'entends rester dans la littérature. Il est certain que les pièces où +certains tableaux sont uniquement des prétextes à décors, tombent par +là même au rang des exhibitions foraines; elles ont dès lors un intérêt +particulier, faites pour les yeux; elles sont souvent intéressantes par +le luxe et l'art qu'on y déploie. C'est tout un genre, dont je ne pense +pas que M. Sarcey demande la disparition. Les décors y sont d'autant +plus à leur place, qu'ils y jouent le principal rôle. Le public s'y +amuse; ceux qui n'aiment pas ça, n'ont qu'à rester chez eux. Quant à la +littérature, elle demeure complètement étrangère à l'affaire, et dès +lors elle ne saurait en souffrir. + +J'entends bien, d'ailleurs, ce dont M. Sarcey se plaint. Il accuse les +directeurs et les auteurs de spéculer sur ce goût du public pour les +décors riches, en introduisant quand même des décors à sensation dans +des oeuvres littéraires qui devraient s'en passer. Par exemple, on se +souvient des magnificences de _Balsamo_; il y avait là une galerie des +glaces et un feu d'artifice d'une utilité discutable au point de vue du +drame, et qui, du reste, ne sauvèrent pas la pièce. Eh bien! dans ce cas +nettement défini, M. Sarcey a raison. Un décor qui n'a pas d'utilité +dramatique, qui est comme une curiosité à part, mise là pour éblouir le +public, ravale un ouvrage au rang inférieur de la féerie et du mélodrame +à spectacle. En un mot, le décor pour le décor, si riche et si curieux +soit-il, n'est qu'une spéculation et ne peut que gâter une oeuvre +littéraire. + +Mais cela entraîne-t-il la condamnation du décor exact, riche ou pauvre? +Doit-on toujours citer le théâtre de Shakespeare, où les changements à +vue étaient simplement indiqués par des écriteaux? Faut-il croire +que nos pièces modernes pourraient se contenter, comme les pièces du +dix-septième siècle, d'un décor abstrait, salon sans meubles, péristyle +de temple, place publique? En un mot, est-on bien venu de déclarer que +le décor n'a aucune importance, qu'il peut être quelconque, que le drame +est dans les personnages et non dans les lieux où ils s'agitent? C'est +ici que la question se pose sérieusement. + +Une fois encore, je me trouve en face d'un absolu. Les critiques qui +défendent les conventions, disent à tous propos: «le théâtre», et ce mot +résume pour eux quelque chose de définitif, de complet, d'immuable: le +théâtre est comme ceci, le théâtre est comme cela. Ils vous envoient +Shakespeare et Molière à la tête. Du moment où les maîtres, il y a deux +siècles, faisaient jouer des chefs-d'oeuvre sans décors, nous sommes +ridicules d'exiger aujourd'hui, pour nos oeuvres médiocres, les lieux +exacts, avec un embarras extraordinaire d'accessoires. Et de là à parler +de la mode, il n'y a pas loin. Pour les critiques en question, il +semble que notre goût actuel, notre souci de la vérité des milieux, de +l'illusion scénique poussée aux dernières limites, ne soit qu'une pure +affaire de mode, un engouement du public qui passera. Ainsi, M. Sarcey +s'est demandé pourquoi meubler un salon; ne peignait on pas tout dans le +décor autrefois? et il n'est pas éloigné de vouloir qu'on revienne à la +nudité ancienne, qui avait l'avantage de laisser la scène plus libre. +En effet, pourquoi ne retournerait-on pas au décor abstrait, si rien +ne nous en empêche, s'il n'y a dans nos complications actuelles qu'un +caprice? M. Sarcey, avec son bon sens pratique, fait valoir tous les +avantages: l'économie, les pièces montées plus vite, la littérature +épurée et triomphant seule. + +Mon Dieu! cela est fort juste, fort raisonnable. Mais, si nous ne +retournons pas au décor abstrait, c'est que nous ne le pouvons pas, tout +bonnement. Il n'y a pas le moindre engouement dans notre fait. Le décor +exact s'est imposé de lui-même, peu à peu, comme le costume exact. Ce +c'est pas une affaire de mode, c'est une affaire d'évolution humaine et +sociale. Nous ne pouvons pas plus revenir aux écriteaux de Shakespeare, +que nous ne pouvons revivre au seizième siècle. Cela nous est défendu. +Sans doute des chefs-d'oeuvre ont poussé dans cette convention du décor; +car ils étaient là comme dans leur sol naturel; mais, ce sol n'est plus +le nôtre, et je défie un auteur dramatique d'aujourd'hui de rien créer +de vivant, s'il ne plante pas solidement son oeuvre dans notre terre du +dix-neuvième siècle. + +Comment un homme de l'intelligence de M. Sarcey ne tient-il pas compte +du mouvement qui transforme continuellement le théâtre? Il est très +lettré, très érudit; il connaît comme pas un notre répertoire ancien +et moderne; il a tous les documents pour suivre l'évolution qui s'est +produite et qui continue. C'est là une étude de philosophie littéraire +qui devrait le tenter. Au lieu de s'enfermer dans une rhétorique +étroite, au lieu de ne voir dans le théâtre qu'un genre soumis à +des lois, pourquoi n'ouvre-t-il pas sa fenêtre toute grande et ne +considère-t-il pas le théâtre comme un produit humain, variant avec les +sociétés, s'élargissant avec les sciences, allant de plus en plus à +cette vérité qui est notre but et notre tourment? + +Je reste dans la question des décors. Voyez combien le décor abstrait +du dix-septième siècle répond à la littérature dramatique du temps. +Le milieu ne compte pas encore. Il semble que le personnage marche en +l'air, dégagé des objets extérieurs. Il n'influe pas sur eux, et il +n'est pas déterminé par eux. Toujours il reste à l'état de type, jamais +il n'est analysé comme individu. Mais, ce qui est plus caractéristique, +c'est que le personnage est alors un simple mécanisme cérébral; le +corps n'intervient pas, l'âme seule fonctionne, avec les idées, les +sentiments, les passions. En un mot, le théâtre de l'époque emploie +l'homme psychologique, il ignore l'homme physiologique. Dès lors, le +milieu n'a plus de rôle à jouer, le décor devient inutile. Peu importe +le lieu où l'action se passe, du moment qu'on refuse aux différents +lieux toute influence sur les personnages. Ce sera une chambre, un +vestibule, une forêt, un carrefour; même un écriteau suffira. Le drame +est uniquement dans l'homme, dans cet homme conventionnel qu'on a +dépouillé de son corps, qui n'est plus un produit du sol, qui ne trempe +plus dans l'air natal. Nous assistons au seul travail d'une machine +intellectuelle, mise à part, fonctionnant dans l'abstraction. + +Je ne discuterai point ici s'il est plus noble en littérature de rester +dans cette abstraction de l'esprit ou de rendre au corps sa grande +place, par amour de la vérité. Il s'agit pour le moment de constater de +simples faits. Peu à peu, l'évolution scientifique s'est produite, et +nous avons vu le personnage abstrait disparaître pour faire place à +l'homme réel, avec son sang et ses muscles. Dès ce moment, le rôle des +milieux est devenu de plus en plus important. Le mouvement qui s'est +opéré dans les décors part de là, car les décors ne sont en somme que +les milieux où naissent, vivent et meurent les personnages. + +Mais un exemple est nécessaire, pour bien faire comprendre ce mouvement. +Prenez par exemple l'Harpagon de Molière. Harpagon est un type, une +abstraction de l'avarice. Molière n'a pas songé à peindre un certain +avare, un individu déterminé par des circonstances particulières; il a +peint l'avarice, en la dégageant même de ses conditions extérieures, car +il ne nous montre seulement pas la maison de l'avare, il se contente de +le faire parler et agir. Prenez maintenant le père Grandet, de Balzac. +Tout de suite, nous avons un avare, un individu qui a poussé dans un +milieu spécial; et Balzac a dû peindre le milieu, et nous n'avons pas +seulement avec lui l'abstraction philosophique de l'avarice, nous avons +l'avarice étudiée dans ses causes et dans ses résultats, toute la +maladie humaine et sociale. Voilà en présence la conception littéraire +du dix-septième siècle et celle du dix-neuvième: d'un côté, l'homme +abstrait, étudié hors de la nature; de l'autre, l'homme d'après la +science, remis dans la nature et y jouant son rôle strict, sous des +influences de toutes sortes. + +Eh bien! il devient dès lors évident que, si Harpagon peut jouer son +drame dans n'importe quel lieu, dans un décor quelconque, vague et mal +peint, le père Grandet ne peut pas plus jouer le sien en dehors de +sa maison, de son milieu, qu'une tortue ne saurait vivre hors de sa +carapace. Ici, le décor fait partie intégrante du drame; il est de +l'action, il l'explique, et il détermine le personnage. + +La question des décors n'est pas ailleurs. Ils ont pris au théâtre +l'importance que la description a prise dans nos romans. C'est montrer +un singulier entêtement dans l'absolu, que de ne pas comprendre +l'évolution fatale qui s'est accomplie, et la place considérable qu'ils +tiennent légitimement aujourd'hui dans notre littérature dramatique. Ils +n'ont cessé depuis deux cents ans de marcher vers une exactitude de plus +en plus grande, du même pas d'ailleurs et au travers des mêmes obstacles +que les costumes. A cette heure, la vérité triomphe partout. Ce n'est +pas que nous soyons arrivés à un emploi sage de cette vérité des +milieux. On sacrifie plus à la richesse et à l'étrangeté qu'à +l'exactitude. Ce que je voudrais, ce serait, chez les auteurs +dramatiques, un souci du décor vrai, uniquement lorsque le décor +explique et détermine les faits et les personnages. Je reprends _Eugénie +Grandet_, qui a été mise au théâtre, mais très médiocrement; eh bien! il +faudrait que, dès le lever du rideau, on se crût chez le père Grandet; +il faudrait que les murs, que les objets ajoutassent à l'intérêt du +drame, en complétant les personnages comme le fait la nature elle-même. + +Tel est le rôle des décors. Ils élargissent le domaine dramatique en +mettant la nature elle-même au théâtre, dans son action sur l'homme. On +doit les condamner, dès qu'ils sortent de cette fonction scientifique, +dès qu'ils ne servent plus à l'analyse des faits et des personnages. +Ainsi, M. Sarcey a raison, lorsqu'il blâme la magnificence avec laquelle +on remonte les anciennes tragédies; c'est méconnaître leur véritable +cadre. Tout décor ajouté à une oeuvre littéraire comme un ballet, +uniquement pour boucher un trou, est un expédient fâcheux. Au contraire, +il faut applaudir, lorsque le décor exact s'impose comme le milieu +nécessaire de l'oeuvre, sans lequel elle resterait incomplète et ne se +comprendrait plus. Et, la question se trouvant ainsi posée, il n'y a +qu'à laisser la critique faire pour ou contre des campagnes qui ne +hâteront ni n'arrêteront l'évolution naturaliste au théâtre. Cette +évolution est un travail humain et social sur lequel des volontés +isolées ne peuvent rien. Malgré son autorité, M. Sarcey ne nous ramènera +pas aux décors abstraits de Molière et de Shakespeare, pas plus qu'il ne +peut ressusciter les artistes du dix-septième siècle avec leurs costumes +et le public de l'époque avec ses idées. Élargissez donc le chemin et +laissez passer l'humanité en marche. + + + +LE COSTUME + +I + +Je viens de lire un bien intéressant ouvrage: l'_Histoire du costume au +théâtre_, par M. Adolphe Jullien. + +Depuis bientôt quatre ans que je m'occupe de critique dramatique, me +souciant moins des oeuvres que du mouvement littéraire contemporain, me +passionnant surtout contre les traditions et les conventions, j'ai senti +bien souvent de quelle utilité serait une histoire de notre théâtre +national. Sans doute, cette histoire a été faite, et plusieurs fois. +Mais je n'en connais pas une qui ait été écrite dans le sens où je la +voudrais, sur le plan que je vais tâcher d'esquisser largement. + +Je voudrais une Histoire de notre théâtre qui eût pour base, comme +l'_Histoire de la littérature anglaise_, de M. Taine, le sol même, les +moeurs, les moments historiques, la race et les facultés maîtresses. +C'est là aujourd'hui la meilleure méthode critique, lorsqu'on l'emploie +sans outrer l'esprit de système. Et cette Histoire montrerait alors +clairement, en s'appuyant sur les faits, le lent chemin parcouru +depuis les Mystères jusqu'à nos comédies modernes, toute une évolution +naturaliste, qui, partie des conventions les plus blessantes et les +plus grossières, les a peu à peu diminuées d'année en année, pour se +rapprocher toujours davantage des réalités naturelles et humaines. +Tel serait l'esprit même de l'oeuvre, l'ouvrage tendrait simplement +à prouver la marche constante vers la vérité, une poussée fatale, +un progrès s'opérant à la fois dans les décors, les costumes, la +déclamation, les pièces, et aboutissant à nos luttes actuelles. Je +souris, lorsqu'on m'accuse de me poser en révolutionnaire. Eh! je sais +bien que la révolution a commencé du jour où le premier dialogue a été +écrit, car c'est une fatalité de notre nature, de ne pouvoir rester +stationnaire, de marcher, même malgré nous, à un but qui se recule sans +cesse. + +Les aimables fantaisistes ont un argument: dans les lettres, le progrès +n'existe pas. Sans doute, si l'on parle du génie. L'individualité d'un +écrivain existe en dehors des formules littéraires de son temps. Peu +importe la situation où il trouve les lettres à sa naissance; il s'y +taille une place, il laisse quand même une production puissante, qui +a sa date; seulement, j'ajouterai que tous les génies ont été +révolutionnaires, qu'ils ont précisément grandi au-dessus des autres, +parce qu'ils ont élargi la formule de leur âge. Ainsi donc, il faut +distinguer entre l'individualité des écrivains et le progrès des +lettres. J'accorde qu'en tous temps, avec les formules les plus fausses, +au milieu des conventions les plus ridicules, le génie a laissé des +monuments impérissables. Mais il faut qu'on m'accorde ensuite que les +époques se transforment, que la loi de ce mouvement paraît être +un besoin constant de mieux voir et de mieux rendre. En somme, +l'individualité est comme la graine qui tombe dans tel ou tel terrain; +sans elle pas de plante, elle est la vie; mais le terrain a aussi son +importance, car c'est lui qui va déterminer, par sa nature, les façons +d'être de la plante. + +Je me suis toujours prononcé pour l'individualité. Elle est l'unique +force. Cependant, nous n'irions pas loin dans nos études critiques, si +nous voulions l'abstraire de l'époque où elle se produit. Nous sommes +tout de suite forcés d'en arriver à l'étude du terrain. C'est cette +étude du terrain qui m'intéresse, parce qu'elle m'apparaît pleine +d'enseignements. Puis, nous nous trouvons ici dans un domaine qui +devient de jour en jour scientifique. Si on laisse l'individualité de +côté pour la reprendre et l'étudier chaque fois qu'elle se produira; +si on se borne à examiner, par exemple, l'histoire des conventions au +théâtre: on reste frappé de cette loi constante dont je viens de parler, +de ce lent progrès vers toutes les vérités. Cela est indéniable. + +Je ne fais qu'indiquer à larges traits un plan général. Prenez les +décors: c'est d'abord des toiles pendues à des cordes; c'est ensuite les +compartiments des Mystères, puis un même décor pour toutes les pièces, +puis un décor fait en vue de chaque oeuvre, puis une recherche de plus +en plus marquée de l'exactitude des lieux, jusqu'aux copies si fidèles +de notre temps. Prenez les costumes, et j'y reviendrai longuement avec +M. Julien: même gradation, la fantaisie et l'insouciance comme point +de départ, et une continuelle réforme aboutissant à nos scrupules +historiques d'aujourd'hui. Prenez la déclamation, l'art du comédien: +pendant deux siècles, on déclame sur un ton ampoulé, on lance les vers +comme un chant d'église, sans la moindre recherche de la justesse et de +la vie; puis, avec mademoiselle Clairon, avec Lekain, avec Talma, le +progrès s'accomplit très péniblement et au milieu des discussions. +Ce qu'on parait ignorer, c'est que, si l'on jouait aujourd'hui, à la +Comédie-Française, une pièce de Corneille, de Molière ou de Racine, +comme elle a été jouée à la création, on se tiendrait les côtes de +rire, tant les décors, les costumes et le ton des acteurs sembleraient +grotesques. + +Voilà qui est clair. Le progrès, ou si l'on aime mieux l'évolution, ne +peut faire doute pour personne. Depuis le quinzième siècle, il s'est +produit ce que je nommerai un besoin d'illusion plus grand. Les +conventions, les erreurs de toutes sortes ont disparu, une à une, chaque +fois qu'une d'entre elles a fini par trop choquer le public. On doit +ajouter qu'il a fallu des années et l'effort des plus grands génies pour +venir à bout des moindres contre sens. C'est là ce que je voudrais voir +établi nettement par une Histoire de notre théâtre national. + +Tenez, une des questions les plus curieuses et qui montre bien +l'imbécillité de la convention. Au quinzième siècle, tous les rôles de +femme étaient tenus par de jeunes garçons. Ce fut seulement sous Henri +IV qu'une actrice osa paraître sur les planches. Mais cette audace causa +un scandale affreux; le public se fâchait, trouvait cela immoral. Et le +plus étonnant, c'est que le déguisement des jeunes garçons, ces jupes +qu'ils portaient, donnaient naissance à de honteuses débauches, à +des amours monstrueux, qui semblaient ne choquer personne. On sait +aujourd'hui combien est pénible pour notre public, même dans la farce, +l'entrée d'un comique vêtu d'une robe; c'est juste l'effet contraire, +nous voyons une indécence où nos pères trouvaient une nécessité morale, +car pour eux une femme qui paraissait sur un théâtre prostituait son +sexe. D'ailleurs, pendant tout le dix-septième siècle, des hommes +tinrent encore les rôles de vieilles femmes et de soubrettes. Ce fut +Béjart qui créa madame Pernelle. Beauval parut dans madame Jourdain, +madame de Sottenville, Philaminte. Essayez aujourd'hui de rétablir une +pareille distribution, et la tentative semblera ordurière. + +Ajoutez que beaucoup de rôles étaient joués sous le masque. Cela du coup +tuait l'expression, tout un coin de l'art du comédien. Pourvu que le +vers fût lancé, le public était content. Il paraissait n'éprouver aucun +besoin de réalité matérielle. J'ai trouvé dans l'ouvrage de M. Jullien +une phrase qui m'a frappé. «Oreste, César, Horace, dit-il, étaient +burlesquement travestis en courtisans de la plus grande cour d'Europe, +et cette mode, qui nous paraîtrait aujourd'hui si déplaisante, ne +choquait en rien nos ancêtres, qui semblaient, à dire vrai, ne juger +les oeuvres dramatiques que par les yeux de la pensée, en faisant +abstraction complète de la représentation théâtrale.» Tout est là, +méditez cette expression: «Les yeux de la pensée». + +En effet, la grande évolution naturaliste, qui part du quinzième siècle +pour arriver au nôtre, porte tout entière sur la substitution lente de +l'homme physiologique à l'homme métaphysique. Dans la tragédie, +l'homme métaphysique, l'homme d'après le dogme et la logique, régnait +absolument. Le corps ne comptant pas, l'âme étant regardée comme +l'unique pièce intéressante de la machine humaine, tout drame se passait +en l'air, dans l'esprit pur. Dès lors, à quoi bon le monde tangible? +Pourquoi s'inquiéter du lieu où se passait l'action? Pourquoi s'étonner +d'un costume baroque, d'une déclamation fausse? Pourquoi remarquer que +la reine Didon était un garçon que sa barbe naissante forçait à porter +un masque? Tout cela n'importait pas, on ne descendait pas à ces +misères, on écoutait la pièce comme une dissertation d'école sur un cas +donné. Cela se passait au-dessus de l'homme, dans le monde des idées, si +loin de l'homme réel, que la réalité du spectacle aurait gêné. + +Tel est le point de départ, le point religieux dans les Mystères, le +point philosophique plus tard dans la tragédie. Et c'est dès le début +aussi que l'homme naturel, étouffé sous la rhétorique et sous le dogme, +se débat sourdement, veut se dégager, fait de longs efforts inutiles, +puis finit par s'imposer membre à membre. Toute l'histoire de notre +théâtre est dans ce triomphe de l'homme physiologique apparaissant +davantage à chaque époque, sous le mannequin de l'idéalisme religieux et +philosophique. Corneille, Molière, Racine, Voltaire, Beaumarchais, et +de nos jours, Victor Hugo, Emile Augier, Alexandre Dumas fils, Sardou +lui-même, n'ont eu qu'une besogne, même lorsqu'ils ne s'en sont pas +nettement rendu compte: augmenter la réalité de l'oeuvre dramatique, +progresser dans la vérité, dégager de plus en plus l'homme naturel et +l'imposer au public. Et, fatalement, l'évolution ne s'arrête pas avec +eux, elle continue, elle continuera toujours. L'humanité est très jeune. + +M. Jullien a parfaitement compris cette évolution, lorsqu'il a écrit +ceci: «Il est à remarquer que, dans toute l'histoire du théâtre en +France, non seulement la déclamation et le jeu des acteurs sont en +rapport avec le costume théâtral et en ont suivi les modifications, mais +que ce rapport existait aussi entre les costumes et les défauts des +pièces. Rien n'est isolé au théâtre; tout s'enchaîne et se tient: +défauts et décadence, qualités et progrès.» + +C'est très juste. Je l'ai dit, l'évolution se porte sur tout et c'est +justement là ce qui en montre le caractère scientifique. Aucun caprice; +une marche logique, allant à un but déterminé. Les étapes elles-mêmes, +plus ou moins retardées, s'expliquent par des causes fixes, la +résistance du public et des moeurs, la venue de grands écrivains et +de grands acteurs, les circonstances historiques, favorables ou +défavorables. Si un esprit sincère, amoureux de l'étude, écrivait +l'Histoire que je demande, il nous ferait faire un bien grand pas dans +cette question de la convention que j'ai prise pour champ de lutte. Je +puiserais dans cette oeuvre des arguments décisifs, et je suis persuadé +que toutes les intelligences nettes seraient bientôt de mon côté. + +Mais voilà, cette Histoire de notre théâtre n'existe pas, et ce n'est +pas moi qui l'écrirai, car elle demanderait un loisir dont je ne puis +disposer. Plus tard, on l'écrira, cela est certain; l'évolution qui +se produit dans notre critique elle-même, la conduit à ces études +d'ensemble, à cette analyse des grands mouvements de l'esprit. +Aujourd'hui, si nous manquons d'arguments, c'est que tout le passé doit +être remis en question, et être fouillé avec nos nouvelles méthodes. La +besogne de déblaiement sera beaucoup plus facile pour nos petits-fils, +parce qu'ils auront des outils solides. Chaque jour, je me sens arrêté, +faute de pouvoir procéder aux études nécessaires. Et ce qui me manque +surtout, c'est une Histoire générale de notre littérature, écrite sur +les documents exacts et d'après la méthode scientifique. + +Dès lors, on doit comprendre quelle a été ma joie, en lisant l'_Histoire +du costume au théâtre_, qui ne traite a la vérité qu'un côté assez +restreint de la question, mais qui suffit pour indiquer nettement +l'évolution naturaliste au théâtre, depuis le quinzième siècle jusqu'à +nos jours. La tentative est excellente; maintenant on peut voir ce que +donnerait une Histoire générale. + + + +II + +Du quinzième siècle au dix-septième, la confusion est absolue pour +le costume au théâtre. Ce qui domine, c'est un besoin de richesse +croissant, sans aucun souci de bon sens ni d'exactitude. Dans les +ballets, dans les embryons des premiers opéras, on voit les déesses, les +rois, les reines, vêtus d'étoffes d'or et d'argent, avec une fantaisie +et une prodigalité dont nos féeries peuvent donner une idée. Les pièces +historiques, d'ailleurs, sont traitées de la même façon; les Grecs, les +Romains, ont des ajustements mythologiques du caprice le plus singulier. +Pourtant, dès Mazarin, un mouvement se produit vers la vérité; le +cardinal apportait de l'Italie le goût de l'antiquité; seulement, il +faut ajouter que les costumes offraient toujours d étranges compromis. +Enfin, arrive le costume romain, tel que le portaient les héros de +Racine. Ce costume était copié sur celui des statues d'empereurs romains +que nous a laissées l'antiquité. Mais Louis XIV, qui venait de l'adopter +pour ses carrousels, l'avait défiguré d'une étonnante manière. Écoutez M +Jullien: + +«La cuirasse, tout en gardant la même forme, est devenue un corps de +brocart; les knémides se sont changées en brodequins de soie brodée +s'adaptant sur des souliers à talons rouges, et les noeuds de rubans +remplacent les franges des épaules. Enfin, un tonnelet dentelé, rond +et court, un petit glaive dont le baudrier passe sous la cuirasse; +par-dessus tout cela la perruque et la cravate de satin: voilà ce qui +composait l'habit à la romaine du dix-septième siècle. Le casque de +carrousel, qui reste dans l'opéra, est le plus souvent remplacé dans la +tragédie par le chapeau de cour avec plumes.» + +Voilà dans quel attirail ont été créés tous les chefs-d'oeuvre de +Racine. D'ailleurs, les tragédies de Corneille étaient, elles aussi, +mises à cette mode; on voyait Horace poignarder Camille en gants blancs. +Et remarquez qu'il y avait là un progrès, car jusqu'à un certain point +ce costume d'apparat se basait sur la vérité. Racine fît bien quelques +efforts pour se soustraire aux modes du temps; mais il n'insista guère. +Molière fut plus énergique; on connaît l'anecdote qui le montre entrant +dans la loge de sa femme, le soir de la première représentation de +_Tartufe_, et la faisant se déshabiller, en la trouvant vêtue d'un +costume magnifique pour jouer le rôle d'une femme «qui est incommodée» +dans la pièce. Les acteurs comiques, en effet, ne respectaient pas plus +la vérité que les acteurs tragiques. La richesse dominait quand même. +Une des causes de ce luxe, sans nécessité le plus souvent, venait de +l'habitude où étaient les seigneurs de donner en cadeau aux comédiens, +comme une marque de satisfaction, des habits superbes qu'ils avaient +portés. On comprend dès lors la bizarre confusion que devaient produire +sur la scène ces costumes contemporains d'un luxe outré, mêlés à des +costumes défraîchis de toutes les coupes et de toutes les modes. En un +mot, le pêle-mêle le plus barbare régnait, sans que le public parût +choqué. On s'en tenait à l'homme métaphysique, à une idée d'abstraction +et de rhétorique, comme je le disais plus haut. + +Tout le dix-septième siècle a donc été faux et majestueux. Pendant la +première moitié du dix-huitième siècle, on voit se dérouler une période +de transition. Nous ne pouvons au juste nous faire une idée des +obstacles que rencontrait le triomphe de la vérité du costume. On devait +lutter contre la tradition, contre les habitudes du public, le goût et +l'inertie des comédiens, surtout la coquetterie des comédiennes. Il a +fallu des années d'efforts, au milieu des railleries et des insultes, +pour que le naturalisme s'imposât, dans cette question si simple et +d'ailleurs secondaire de l'exactitude historique. Ce fut pourtant des +femmes que partit la réforme: mademoiselle de Maupin osa paraître à +l'Opéra, dans le rôle de Médée, les mains vides, sans la baguette +traditionnelle, audace énorme qui révolutionna le public; d'autre part, +dans l'_Andrienne_, madame Dancourt imagina une sorte de robe longue +ouverte, qui convenait à son rôle d'une femme relevant de couches. Mais +un nouveau caprice faillit tout compromettre. Croyant arriver à plus de +vérité, les actrices adoptèrent, pour toutes les pièces, des vêtements +identiques à ceux des dames de la cour. Et, dès lors, commença le long +compromis entre le moderne et l'antique, qui a duré jusqu'à Talma. + +«Les actrices tragiques, dit M. Jullien, eurent de grands paniers, +des robes de cour, des plumets et des diamants sur la tête; elles se +surchargeaient de franges, d'agréments, de rubans multicolores.» Et +ce n'était pas seulement les grands rôles qui se paraient ainsi, les +suivantes et les soubrettes, jusqu'aux paysannes, se montraient vêtues +de velours et de soie, les bras et les épaules chargés de pierreries. +Elles agissaient ainsi autant par convenance que par coquetterie, car +elles auraient cru manquer au public en paraissant habillées simplement +dans le costume de leurs rôles. D'ailleurs, cette idée ne venait à +personne, excepté à des esprits très nets qui devançaient leur époque, +qui réclamaient une réforme des costumes, de la diction, du théâtre tout +entier, et qu'on injuriait en se moquant d'eux. Voilà qui doit nous +donner du courage, à nous autres dont les idées naturalistes paraissent +aujourd'hui si drôles et si odieuses à la fois. + +Je résume ici à grands traits, je néglige les transitions. Mademoiselle +Sallé, une danseuse célèbre de l'Opéra, se permit la première de +paraître, dans Pygmalion, sans panier, sans jupe, sans corps, échevelée, +et sans aucun ornement sur la tête. Elle avait rencontré en France de +tels obstacles, de telles mauvaises volontés, qu'elle s'était vue forcée +d'aller créer le rôle à Londres. Plus tard, elle eut un grand succès à +Paris. Mais j'arrive à mademoiselle Clairon, qui a tant fait pour la +réforme du costume et de la diction. Elle étudiait l'antiquité, elle +cherchait l'esprit de ses rôles dans les monuments historiques. +Pourtant, elle résista longtemps aux conseils de Marmontel, qui la +suppliait de quitter la déclamation chantante, comme elle avait quitté +les oripeaux du grand siècle. Un jour, elle voulut tenter la partie. +Il faut laisser ici la parole à Marmontel, qui a parlé de cette +représentation: «L'événement passa son attente et la mienne. Ce ne fut +plus l'actrice, ce fut Roxane elle-même que l'on crut voir et entendre. +On se demandait: Où sommes-nous? On n'avait rien entendu de pareil.» +Quel beau cri d'étonnement et quelle surprise dans ce triomphe brusque +de la vérité! + +Mademoiselle Clairon ne devait pas s'en tenir là. Elle joua _l'Electre_, +de Crébillon, huit jours plus tard. Marmontel, qui a défendu la vérité +au théâtre avec passion, écrit encore ceci: «Au lieu du panier ridicule +et de l'ample robe de deuil qu'on lui avait vus dans ce rôle, elle +y parut en simple habit d'esclave, échevelée et les bras chargés de +longues chaînes. Elle y fut admirable, et, quelque temps après, elle fut +plus sublime encore dans _l'Electre_, de Voltaire. Ce rôle, que Voltaire +lui avait fait déclamer avec une lamentation continuelle et monotone, +parlé plus naturellement, acquit une beauté inconnue à lui-même.» +Mademoiselle Clairon poussa si loin ce qu'on appellerait aujourd'hui la +passion du naturalisme, qu'un jour, au cinquième acte de _Didon_, elle +crut pouvoir paraître en chemise, absolument en chemise, «afin de +marquer, dit M. Jullien, quel désordre portait dans ses sens le songe +qui l'avait chassée de son lit.» Il est vrai qu'elle ne recommença pas. +Nous autres, gens de peu de morale comme on sait, nous n'en sommes +pourtant pas encore à réclamer la chemise. + +Je suis obligé de me hâter, je passe à Lekain qui fut également un des +grands réformateurs du théâtre. «D'abord fougueux et sans règle, dit M. +Jullien, mais plein d'une chaleur communicative, il plut à la jeunesse +et déplut aux amateurs de l'ancienne psalmodie qui l'appelaient le +_taureau_, parce qu'ils ne retrouvaient plus chez lui cette diction +chantante et martelée, cette déclamation redondante qui les berçait si +doucement d'habitude.» Il s'occupa beaucoup aussi du costume, il parut +d'abord dans Oreste avec un vêtement dessiné par lui qui étonna, mais +qui fut accepté. Plus tard, il s'enhardit jusqu'à jouer Ninias, les +manches retroussées, les bras teints de sang, les yeux hagards. On était +bien loin de la tragédie pompeuse de Louis XIV. Pourtant, il ne faut +pas croire que le costume de cour eût complètement disparu. Malgré ses +audaces, Lekain laissa beaucoup à faire à Talma. + +Je passe rapidement sur madame Favart, qui la première joua des +paysannes avec des sabots à l'Opéra-Comique, sur la Saint-Huberty, une +artiste lyrique de génie, qui porta le premier costume de Didon vraiment +historique, une tunique de lin, des brodequins lacés sur le pied nu, +une couronne entourée d'un voile retombant par derrière, un manteau de +pourpre, une robe attachée par une ceinture au-dessous de la gorge. Je +passe également sur Clairval, Dugazon et Larive, qui continuèrent plus +ou moins les réformes de mademoiselle Clairon et de Lekain. A ce moment, +un grand pas était fait; mais, si le mouvement de réforme s'accentuait, +on était encore loin de la vérité. Les coupes des vêtements étaient +changées, mais les étoffes trop riches demeuraient. Talma allait enfin +porter le dernier coup à la convention. + +Ce comédien de génie fut passionné pour son art. Il fouilla l'antiquité, +il réunit une collection de costumes et d'armes, il se fit dessiner +des costumes par David, ne négligeant aucune source, voulant la vérité +exacte pour arriver au caractère. Ici, je me permettrai une longue +citation qui résumera les réformes opérées par Talma. + +«Il parut dans le rôle du tribun Proculus, de _Brutus_, vêtu d'un +costume fidèlement calqué sur les habits romains. Le rôle n'avait pas +quinze vers; mais cette heureuse innovation qui, d'abord, étonna +et laissa quelques minutes le public en suspens, finit par être +applaudie... Au foyer, un de ses camarades lui demanda «s'il avait mis +des draps mouillés sur ses épaules?» tandis que la charmante Louise +Contat, lui adressant sans le vouloir l'éloge le plus flatteur, +s'écriait: «Voyez donc Talma, qu'il est laid! Il a l'air d'une statue +antique.» Pour toute réponse, le tragédien déroula aux yeux des +persifleurs le modèle même que David lui avait dessiné pour son costume. +A son entrée en scène, madame Vestris le regarda des pieds à la tête, +et tandis que Brutus lui adressait son couplet, elle échangeait à voix +basse avec Talma-Proculus ce rapide dialogue: «--Mais vous avez les bras +nus, Talma!--Je les ai comme les avaient les Romains.--Mais, Talma, vous +n'avez pas de culotte.--Les Romains n'en portaient pas.--_Cochon!_...» +et, prenant la main que lui offrait Brutus, elle sortit de scène en +étouffant de colère.» + +Voilà le cri réactionnaire en art: Cochon! Nous sommes tous des cochons, +nous autres qui voulons la vérité. Je suis personnellement un cochon, +parce que je me bats contre la convention au théâtre. Songez donc, Talma +montrait ses jambes. Cochon! Et moi, je demande qu'on montre l'homme +tout entier. Cochon! cochon! + +Je m'arrête. L'ouvrage de M. Jullien prouve, avec un luxe d'évidence, la +continuelle évolution naturaliste au théâtre. Cela s'impose comme une +vérité mathématique. Inutile de discuter, de dire que ce mouvement qui +nous emporte à la vérité en tout, est bon ou mauvais; il est, cela +suffit; nous lui obéissons de gré ou de force. Seulement, le génie va en +avant, et c'est lui qui fait la besogne, pendant que la médiocrité hurle +et proteste. Je sais bien que les médiocres d'aujourd'hui voudraient +nous arrêter, sous le prétexte qu'il n'y a plus de réformes à faire, +que nous sommes arrivés en littérature à la plus grande somme de vérité +possible. Eh! de tous temps, les médiocres ont dit cela! Est-ce qu'on +arrête l'humanité, est-ce qu'on fixe jamais sa marche en avant? Certes, +non, toutes les réformes ne sont pas accomplies. Pour nous en tenir +au costume, que d'erreurs aujourd'hui encore, de luxe inutile, de +coquetterie déplacée, de vêtements de fantaisie! D'ailleurs, comme le +dit très bien M. Jullien, tout se tient au théâtre. Quand les pièces +seront plus humaines, quand la fameuse langue de théâtre disparaîtra +sous le ridicule, quand les rôles vivront davantage notre vie, ils +entraîneront la nécessité de costumes plus exacts et d'une diction plus +naturelle. C'est là où nous allons, scientifiquement. + + + +III + +Maintenant je parlerai de l'époque actuelle, je répondrai aux critiques +qui s'étonnent de notre guerre aux conventions. Pour eux, on a poussé +la vérité aussi loin que possible sur la scène; en un mot, tout serait +fait, nos devanciers ne nous auraient rien laissé à faire. J'ai déjà +prouvé, selon moi, que le mouvement naturaliste qui nous emporte depuis +les premiers jours de notre théâtre national, ne saurait s'arrêter une +minute, qu'il est nécessaire et continu, dans l'essence même de notre +nature. Mais cela ne suffit pas, il faut toujours en arriver aux faits, +lorsqu'on veut être clair et décisif. + +J'accorde volontiers que nous avons obtenu une grande exactitude dans le +costume historique. Aujourd'hui, lorsqu'on monte une pièce de quelque +importance se passant en France ou à l'étranger, dans des époques plus +ou moins lointaines, on copie les costumes sur les documents du temps, +on se pique de ne rien négliger pour arriver à une authenticité absolue. +Je ne parle pas des petites tricheries, des négligences dissimulées sous +une exagération de zèle. Il y a aussi la question de la coquetterie des +femmes; les comédiennes reculent souvent encore devant des ajustements +étranges et incommodes qui les enlaidiraient; alors, elles s'en tirent +par un brin de fantaisie, elles changent la coupe, ajoutent des bijoux, +inventent une coiffure. Malgré cela, l'ensemble reste satisfaisant; il +y a eu là, au théâtre, un mouvement fatal déterminé par les études +historiques des cinquante dernières années. Devant les gravures, les +textes de toutes sortes exhumés par les chercheurs, devant cette +connaissance de plus en plus élargie et familière des âges morts, il +devenait naturel que le public exigeât une résurrection exacte des +époques mises en scène. Ce n'est donc pas un caprice, une affaire de +mode, mais une marche logique des esprits. + +Donc, si la tradition maintient encore des anachronismes baroques, des +fantaisies inexplicables dans les pièces jouées il y a une trentaine +d'années, il est rare qu'aujourd'hui, eu montant une pièce historique, +on ne se préoccupe pas de l'exactitude des costumes. Le mouvement +s'accentuera encore, et la vérité sera complète, lorsqu'on aura décidé +les femmes à ne pas profiter d'une pièce historique pour porter des +toilettes éblouissantes, au coin de leur feu et même en voyage; car, +outre l'exactitude du costume, il y a la convenance du costume, ce qui +m'amène à la question du vêtement dans nos pièces modernes. + +Ici, rien de plus simple pour les hommes. Ils s'habillent comme vous et +moi. Quelques-uns, je parle des comiques, chargent trop l'excentricité, +ce qui leur fait perdre le caractère. Il faut voir le succès d'un +costume exact, pour comprendre ce qu'il ajoute de vie au personnage. +Mais la grosse question est encore la question des femmes. Dans les +pièces où les rôles exigent une grande simplicité de mise, il est à +peu près impossible d'obtenir cette simplicité; car on se heurte à une +obstination de coquetterie d'autant plus vive, que les femmes n'ont +point ici pour tricher le pittoresque du costume historique ou étranger. +Vous amènerez encore une comédienne à draper ses épaules des haillons +d'une mendiante, mais vous ne la déciderez jamais à se mettre en petite +ouvrière, si elle a perdu le premier éclat de sa beauté, si elle sait +que les robes pauvres l'enlaidissent. Pour elle, c'est parfois une +question de vie, car a côté de l'actrice, il y a la femme, qui souvent a +besoin d'être belle. + +Voilà la raison qui fausse presque continuellement le costume, dans nos +pièces contemporaines: une peur de la simplicité, un refus d'accepter la +condition des personnages, lorsque ces personnages glissent à l'odieux +ou au ridicule de la mise. Puis, il y a encore cette rage de belles +toilettes qui s'est déclarée dans le goût même du public. Par exemple, +au Vaudeville et au Gymnase, les dernières années de l'empire ont amené +des exhibitions de grands couturiers qui durent encore. Une pièce ne +peut se passer dans un monde riche, sans qu'aussitôt il y ait un assaut +de luxe entre les actrices. A la rigueur, ces toilettes sont justifiées; +mais le mauvais, c'est l'importance qu'elles prennent. Le branle +étant donné, le public se passionnant plus pour les robes que pour le +dialogue, ou en est venu à fabriquer les pièces dans le but d'un grand +étalage de modes nouvelles; on a voulu mettre dans un succès cette +chance, en choisissant de préférence un milieu d'action où le luxe fût +autorisé. Le lendemain d'une première représentation, la presse s'occupe +autant des toilettes que de la pièce; tout Paris en cause, une bonne +partie des spectateurs et surtout des spectatrices vient au théâtre pour +voir la robe bleue de celle-ci ou le nouveau chapeau de celle-là. + +On dira que le mal n'est pas grand. Mais, pardon, le mal est très grand! +Sous une hypocrisie de réalité, il y a là un succès cherché en dehors +des oeuvres elles-mêmes. Ces toilettes éclatantes ne sont pas vraies, +d'ailleurs, dans leur uniformité superbe. On ne s'habille pas ainsi à +toute heure du jour, on ne joue pas continuellement la gravure de mode. +Puis, ce goût excessif des toilettes riches a ceci de désastreux +qu'il pousse les auteurs dans la peinture d'un monde factice, d'une +distinction convenue. Comment oser risquer une pièce se passant dans +la bourgeoisie médiocre, ou dans le petit commerce, ou dans le peuple, +lorsqu'il faut absolument au public des robes de cinq ou six mille +francs! Alors, on force la note, on habille des bourgeoises de province +comme des duchesses, ou l'on introduit une cocotte, pour qu'il y ait +au moins un pétard de soie et de velours. Trois actes ou cinq actes en +robes de laine paraîtraient une démence; demandez à un fabricant habile +s'il risquerait cinq actes sans la grande toilette de rigueur. + +Eh bien, la vérité au théâtre souffre encore de tout cela. On hésite +devant une question de costumes trop pauvres, comme on hésite devant une +audace de scène. Pas une pièce de MM. Augier, Dumas et Sardou, n'a osé +se passer des grandes toilettes, pas une ne descend jusqu'aux petites +gens qui portent des étoffes à dix-huit sous le mètre; de sorte que tout +un côté social, la grande majorité des êtres humains se trouve à peu +près exclue du théâtre. Jusqu'à présent, on n'est pas allé au delà de la +bourgeoisie aisée. Si l'on a mis des misérables au théâtre, des ouvriers +et des employés à douze cents francs, c'est dans des mélodrames +radicalement faux, peuplés de ducs et de marquis, sans aucune +littérature, sans aucune analyse sérieuse. Et soyez certain que la +question du costume est pour beaucoup dans cette exclusion. + +Nos vêtements modernes, il est vrai, sont un pauvre spectacle. Dès qu'on +sort de la tragédie bourgeoise, resserrée entre quatre murs, dès qu'on +veut utiliser la largeur des grandes scènes et y développer des foules, +on se trouve fort embarrassé, gêné par la monotonie et le deuil uniforme +de la figuration. Je crois que, dans ce cas, on devrait utiliser la +variété que peut offrir le mélange des classes et des métiers. Ainsi, +pour me faire entendre, j'imagine qu'un auteur place un acte dans le +carré des Halles centrales, à Paris. Le décor serait superbe, d'une vie +grouillante et d'une plantation hardie. Eh bien! dans ce décor immense, +on pourrait parfaitement arriver à un ensemble très pittoresque, en +montrant les forts de la Halle coiffés de leurs grands chapeaux, les +marchandes avec leurs tabliers blancs et leurs foulards aux tons vifs, +les acheteuses vêtues de soie, de laine et d'indienne, depuis les dames +accompagnées de leurs bonnes, jusqu'aux mendiantes qui rôdent pour +ramasser des épluchures. D'ailleurs, il suffit d'aller aux Halles et +de regarder. Rien n'est plus bariolé ni plus intéressant. Tout Paris +voudrait voir ce décor, s'il était réalisé avec le degré d'exactitude et +de largeur nécessaire. + +Et que d'autres décors à prendre, pour des drames populaires! +L'intérieur d'une usine, l'intérieur d'une mine, la foire aux pains +d'épices, une gare, un quai aux fleurs, un champ de courses, etc., etc. +Tous les cadres de la vie moderne peuvent y passer. On dira que ces +décors ont déjà été tentés. Sans doute, dans les féeries on a vu des +usines et des gares de chemin de fer; mais c'étaient là des gares et des +usines de féerie, je veux dire des décors bâclés de façon à produire +une illusion plus ou moins complète. Ce qu'il faudrait, ce serait une +reproduction minutieuse. Et l'on aurait fatalement des costumes, fournis +par les différents métiers, non pas des costumes riches, mais des +costumes qui suffiraient à la vérité et à l'intérêt des tableaux. +Puisque tout le monde se lamente sur la mort du drame, nos auteurs +dramatiques devraient bien tenter ce genre du drame populaire et +contemporain. Ils pourraient y satisfaire à la fois les besoins de +spectacle qu'éprouve le public et les nécessités d'études exactes qui +s'imposent chaque jour davantage. Seulement, il est à souhaiter que +les dramaturges nous montrent le vrai peuple et non ces ouvriers +pleurnicheurs, qui jouent de si étranges rôles, dans les mélodrames du +boulevard. + +D'ailleurs, je ne me lasserai pas de le répéter après M. Adolphe +Jullien, tout se tient au théâtre. La vérité des costumes ne va pas sans +la vérité des décors, de la diction, des pièces elles-mêmes. Tout marche +du même pas dans la voie naturaliste. Lorsque le costume devient plus +exact, c'est que les décors le sont aussi, c'est que les acteurs se +dégagent de la déclamation ampoulée, c'est enfin que les pièces étudient +de plus près la réalité et mettent à la scène des personnages plus +vrais. Aussi, pourrais-je faire, au sujet des décors, les mêmes +réflexions que je viens de faire à propos du costume. Là aussi, nous +semblons arrivés à la plus grande somme de vérité possible, lorsque +de grands pas sont encore à faire. Il s'agirait surtout d'augmenter +l'illusion, en reconstituant les milieux, moins dans leur pittoresque +que dans leur utilité dramatique. Le milieu doit déterminer le +personnage. Lorsqu'un décor sera étudié à ce point de vue qu'il donnera +l'impression vive d'une description de Balzac, lorsque, au lever de +la toile, on aura une première donnée sur les personnages, sur leur +caractère et leurs habitudes, rien qu'à voir le lieu où ils se meuvent, +on comprendra de quelle importance peut être une décoration exacte. +C'est là que nous allons, évidemment; les milieux, ces milieux dont +l'étude a transformé les sciences et les lettres, doivent fatalement +prendre au théâtre une place considérable; et je retrouve ici la +question de l'homme métaphysique, de l'homme abstrait qui se contentait +de trois murs dans la tragédie, tandis que l'homme physiologique de nos +oeuvres modernes demande de plus en plus impérieusement à être déterminé +par le décor, par le milieu, dont il est le produit. On voit donc que +la voie du progrès est longue encore, aussi bien pour la décoration que +pour le costume. Nous sommes dans la vérité, mais nous balbutions à +peine. + +Un autre point très grave est la diction. Certes, nous n'en sommes plus +à la mélopée, au plain-chant du dix-septième siècle. Mais nous avons +encore une voix de théâtre, une récitation fausse très sensible et très +fâcheuse. Tout le mal vient de ce que la plupart des critiques érigent +les traditions en un code immuable; ils ont trouvé le théâtre dans un +certain état, et au lieu de regarder l'avenir, de juger par les progrès +accomplis les progrès qui s'accomplissent et qui s'accompliront, ils +défendent avec entêtement ce qui reste des conventions anciennes, en +jurant que ce reste est d'une nécessité absolue. Demandez-leur pourquoi, +faites-leur remarquer le chemin parcouru, ils ne donneront aucune raison +logique, ils répondront par des affirmations basées justement sur l'état +de choses qui est en train de disparaître. + +Pour la diction, le mal vient donc de ce que ces critiques admettent une +langue de théâtre. Leur théorie est qu'on ne doit pas parler sur les +planches comme dans l'existence quotidienne; et, pour appuyer cette +façon de voir, ils prennent des exemples dans la tradition, dans ce qui +se passait hier et dans ce qui se passe aujourd'hui encore, sans tenir +compte du mouvement naturaliste dont l'ouvrage de M. Jullien nous permet +de constater les étapes. Comprenez donc qu'il n'y a pas absolument de +langue de théâtre; il y a eu une rhétorique qui s'est affaiblie de plus +en plus et qui est en train de disparaître, voilà les faits. Si vous +comparez un instant la déclamation des comédiens sous Louis XIV à celle +de Lekain, et si vous comparez la déclamation de Lekain à celle des +artistes de nos jours, vous établirez nettement les phases de la mélopée +tragique aboutissant à notre recherche du ton juste et naturel, du +cri vrai. Dès lors, la langue de théâtre, cette langue plus sonore, +disparaît. Nous allons à la simplicité, au mot exact, dit sans emphase, +tout naturellement. Et que d'exemples, si je ne devais me borner! Voyez +la puissance de Geoffroy sur le public, tout son talent est dans sa +nature; il prend le public parce qu'il parle à la scène comme il parle +chez lui. Quand la phrase sort de l'ordinaire, il ne peut plus la +prononcer, l'auteur doit en chercher une autre. Voilà la condamnation +radicale de la prétendue langue de théâtre. D'ailleurs, suivez +la diction d'un acteur de talent, et étudiez le public: les +applaudissements partent, la salle s'enthousiasme, lorsqu'un accent de +vérité a donné aux mots prononcés la valeur exacte qu'ils doivent +avoir. Tous les grands triomphes de la scène sont des victoires sur la +convention. + +Hélas! oui, il y a une langue de théâtre: ce sont ces clichés, ces +platitudes vibrantes, ces mots creux qui roulent comme des tonneaux +vides, toute cette insupportable rhétorique de nos vaudevilles et de +nos drames, qui commence à faire sourire. Il serait bien intéressant +d'étudier la question du style chez les auteurs de talent comme MM. +Augier, Dumas et Sardou; j'aurais beaucoup à critiquer, surtout chez les +deux derniers, qui ont une langue de convention, une langue à eux qu'ils +mettent dans la bouche de tous leurs personnages, hommes, femmes, +enfants, vieillards, tous les sexes et tous les âges. Cela me paraît +fâcheux, car chaque caractère a sa langue, et si l'on veut créer des +êtres vivants, il faut les donner au public, non seulement avec leurs +costumes exacts et dans les milieux qui les déterminent, mais encore +avec leurs façons personnelles de penser et de s'exprimer. Je répète que +c'est là le but évident où va notre théâtre. Il n'y a pas de langue de +théâtre réglée par un code comme coupe de phrases et comme sonorité; il +y a simplement un dialogue de plus en plus exact, qui suit ou plutôt qui +amène les progrès des décors et des costumes dans la voie naturaliste. +Quand les pièces seront plus vraies, la diction des acteurs gagnera +forcément en simplicité et en naturel. + +Pour conclure, je répéterai que la bataille aux conventions est loin +d'être terminée et qu'elle durera sans doute toujours. Aujourd'hui, nous +commençons à voir clairement où nous allons, mais nous pataugeons encore +en plein dégel de la rhétorique et de la métaphysique. + + + +LES COMÉDIENS + +I + +Je voudrais, à propos du concours du Conservatoire, dire mon mot sur +l'éducation officielle qu'on donne en France aux comédiens. + +Certes, cette éducation officielle est dans l'ordre accoutumé de notre +esprit français. Le nom de l'établissement où elle est donnée, le +«Conservatoire», suffit à indiquer qu'il s'agit d'y conserver les +traditions, d'y enseigner un art en quelque sorte hiératique, dont +toutes les recettes sont immuables. Tel geste signifie telle chose, +et ce geste ne saurait être changé. Il y a un jeu de physionomie pour +l'étonnement, un pour l'effroi, un pour l'admiration, et ainsi de suite, +toute une collection de jeux de physionomie qui s'apprennent et qu'on +finit par savoir employer, même avec une intelligence médiocre. Il en +est de même pour les peintres à l'École des Beaux-Arts. On parvient à y +fabriquer un peintre, quand le sujet n'est pas complètement idiot, et +que la nature l'a bâti physiquement à peu près complet, avec des jambes +et des bras. + +Et remarquez que je ne nie pas la nécessité de ces écoles. De même qu'il +faut des peintres décents, sachant leur métier pour décorer nos salons +bourgeois, de même il faut des comédiens qui sachent se tenir en scène, +saluer et répondre, pour jouer l'effroyable quantité de comédies et de +drames que Paris consomme par hiver. Au moins, un élève qui sort du +Conservatoire, connaît les éléments classiques de son métier. Il est +le plus souvent médiocre, mais il reste convenable, il s'acquitte +honorablement de son emploi. + +Je me montrerai plus sévère pour l'enseignement lui-même, pour le corps +des professeurs. Sans doute, ils ne peuvent pas donner du génie à leurs +élèves. Peut-être même sont-ils obligés, jusqu'à un certain point, de +rester dans la routine pour ne pas bouleverser d'un coup des habitudes +séculaires. Un enseignement est forcément basé sur un corps de doctrine, +qui permet de l'appliquer au plus grand nombre à la moyenne des +intelligences. Mais, vraiment, la tradition théâtrale est chez nous une +des plus fausses qui existent, et il serait grand temps de revenir à la +vérité, petit à petit, si l'on veut, de façon à ne brusquer personne. + +Qu'on réfléchisse un instant aux conventions ridicules, à ces repas de +théâtre où les acteurs mangent de trois quarts, à ces entrées et à ces +sorties solennelles et grotesques, à ces personnages qui parlent la face +toujours tournée vers le public, quel que soit le jeu de scène. Nous +sommes habitués à ces choses, elles ne nous blessent plus; seulement, +elles gâtent l'illusion et elles font du théâtre un art faux qui +compromet les plus grandes oeuvres. + +Je ne parle pas des peuples latins, des Italiens et des Espagnols, dont +l'art dramatique est encore plus ampoulé et plus conventionnel. Mais, +chez les peuples du Nord, les comédiens jouent beaucoup plus librement, +sans tant s'inquiéter de la pompe de la représentation. Par exemple, +chez nous, il n'y a que les grands comédiens, ceux dont l'autorité +est souveraine sur le public, qui osent lancer certaines répliques en +tournant le dos à la salle. Cela n'est pas convenable. Pourtant, il y +a des effets puissants à tirer de la vérité de cette attitude, qui se +produit à chaque instant dans la vie réelle. Le fâcheux est que nos +comédiens jouent pour la salle, pour le gala; ils sont sur les planches +comme sur un piédestal, ils veulent voir et être vus. S'ils vivaient les +pièces au lieu de les jouer, les choses changeraient. + +On parle de l'optique théâtrale. Cette optique n'est jamais que ce qu'on +la fait. Si l'enseignement serrait la vie de plus près, si l'on ne +changeait pas les élèves comédiens en pantins mécaniques, on trouverait +des interprètes qui renouvelleraient la mise en scène et feraient enfin +monter la vérité sur les planches. + + + +II + +L'éducation classique et traditionnelle donnée aux jeunes comédiens est +donc en soi une excellente chose, car elle sert à former des sujets +d'une bonne moyenne pour les besoins courants de nos théâtres. Mais où +la critique peut s'exercer, c'est, comme je l'ai dit, sur l'enseignement +lui-même, sur le corps de doctrine des professeurs dont le souci est, +avant tout, de maintenir intactes les traditions. + +Il faut, pour comprendre ce qu'est aujourd'hui chez nous l'art du +comédien, remonter à l'origine même de notre théâtre. On trouve, au +dix-septième siècle, la pompe tragique, les Romains et les Grecs portant +la perruque des seigneurs du temps, la représentation d'une pièce se +déroulant avec la majesté d'un gala princier. On pontifiait alors. On +restait sur les planches dans le domaine des rois et des dieux. +L'art consistait à être le plus loin possible de la nature. Tout +s'ennoblissait, et jusqu'à: «Je vous hais!» tout se disait tendrement. +L'acteur le plus applaudi était celui qui approchait le plus des belles +manières de la cour, arrondissant les bras, se balançant sur les +hanches, grasseyant, roulant des yeux terribles. + +Certes, nous n'en sommes plus là. La vérité du costume, du décor et des +attitudes s'est imposée peu à peu. Aujourd'hui, Néron ne porte plus +perruque, et l'on joue _Esther_ avec une mise en scène splendide et trop +exacte. Mais, au fond, on retrouve toujours la tradition de majesté, de +jeu solennel. Des acteurs français qui jouent, sont restés des prêtres +qui officient. Ils ne peuvent monter sur les planches, sans se croire +aussitôt sur un piédestal, où la terre entière les regarde. Et ils +prennent des poses, et ils sortent immédiatement de la vie pour entrer +dans ce ronronnement du théâtre, dans ces gestes faux et forcés, qui +feraient pouffer de rire sur un trottoir. + +Prenez même une pièce gaie, une comédie, et regardez attentivement les +acteurs qui la brûlent. Vous reconnaîtrez en eux les comédiens pompeux +du dix-septième siècle, ceux qui sont les pères de l'art dramatique en +France. Les entrées souvent sont accompagnées d'un coup de talon pour +annoncer et mieux asseoir le personnage. Les effets sont continués au +delà du vraisemblable, dans l'unique but d'occuper toute la scène et de +forcer les applaudissements. Ce sont des jeux de physionomie adressés +au public, des poses de bel homme, la cuisse tendue, la tête tournée +et maintenue dans une position avantageuse. Ils ne marchent plus, ne +parlent plus, ne toussent plus comme à la ville. On voit qu'ils sont en +représentation, et que leur effort le plus immédiat est de n'être pas +comme tout le monde, de façon à étonner les bourgeois. Il y a un Grec ou +un Romain du grand siècle, dans les paillasses de foire, qui tendent le +derrière au coups de pied. + +Oui, la tradition a cette force. Elle est pareille au sable fin qui +filtre quand même et sans relâche par les fissures les plus minces. La +source en est déjà disparue lorsque les effets en subsistent encore. Ces +effets peuvent être méconnaissables, transformés, déviés, ils n'existent +pas moins, ils n'en sont pas moins tout puissants. Si, aujourd'hui, +notre théâtre désespère les amis de la nature, la faute en est aux +ancêtres, à la lente éducation de nos comédiens, que la tradition +éloigne du vrai. + +Un art ne se forme pas en un jour. Aussi, quand il est formé, a-t-il +une solidité de roc dans la routine. Cela explique comment il est si +difficile d'innover, de changer la direction suivie par plusieurs +générations. Aujourd'hui, le besoin de vérité se fait sentir, au +théâtre comme partout; mais, plus que partout, ce besoin y trouve des +résistances désespérées. On est habitué aux faussetés, aux conventions +de la scène; le gros public n'est pas choqué; tous les effets faux le +ravissent, et il applaudit en criant à la vérité; si bien même que ce +sont les effets vrais qui le fâchent et qu'il traite d'exagérations +ridicules. Le jugement du spectateur est perverti par une habitude +séculaire. De là, l'entêtement dans la formule existante de l'art +dramatique. + +Et Dieu sait où nous en sommes comme vérité au théâtre, malgré le +mouvement naturaliste qui s'y accomplit fatalement! Je ne puis dresser +un réquisitoire en règle, mais je citerai quelques exemples. J'ai déjà +parlé des entrées et des sorties qui sont le plus souvent opérées en +dépit du bon sens, trop lentes ou trop brusques, uniquement comprises +de façon à ménager une salve d'applaudissements à l'acteur. Pourrait-on +m'indiquer, d'autre part, quelque chose de plus ridicule que les +passades du comédien, pendant une scène un peu longue? Pour couper les +effets, au milieu du dialogue, le comédien qui est à gauche traverse et +va à droite, tandis que le comédien qui est à droite, se rend à gauche, +sans aucun motif d'ailleurs. Cela est d'un bon résultat pour les yeux, +dit-on; c'est possible, mais ce continuel va-et-vient n'en est pas moins +très comique et très puéril. Il faudrait parler encore de la façon de +s'asseoir, de manger, de lancer dans la salle la réplique destinée au +personnage qu'on a à côté de soi, de s'approcher du trou du souffleur +pour déclamer la tirade à effet que les autres acteurs sur la scène +feignent d'écouter religieusement. En un mot, un acteur ne hasarde pas +une enjambée, ne lâche pas une phrase, sans que cette enjambée et cette +phrase ne hurlent de fausseté. J'excepte seulement les grands cris de +passion et de vérité que jettent parfois les artistes de génie. + +Je sais quelle est la réponse. Le théâtre, dit-on, vit uniquement de +convention. Si les acteurs tapent du pied, forcent leur voix, c'est pour +qu'on les entende; s'ils exagèrent les moindres gestes, c'est afin que +leurs effets dépassent la rampe et soient vus du public. On en arrive +ainsi à faire du théâtre un monde à part, où le mensonge est non +seulement toléré, mais encore déclaré nécessaire. On rédige le code +étrange de l'art dramatique, on formule en axiomes les faussetés +les plus étonnantes. Les erreurs deviennent des règles, et l'on hue +quiconque n'applique pas les règles. + +Notre théâtre est ce qu'il est, cela me paraît un simple fait; mais ne +pourrait-il pas être autrement? Rien ne me fâche comme le cercle étroit +où l'on veut enfermer un art. Certes, en dehors de l'heure présente, il +y a le vaste monde qui garde une grande importance. Si l'on a le seul +désir de réussir au théâtre, d'étudier ce qui plaît au public et de lui +servir le plat qu'il aime et auquel il est habitué, sans doute il faut +se conformer à la formule actuelle. Mais si l'on est blessé par cette +formule, si l'on croit que la tradition a tort et qu'il faudrait +accoutumer le public à un art plus logique et plus vrai, il n'y a +certainement aucun crime à tenter l'expérience. Aussi suis-je toujours +stupéfié, quand j'entends les critiques déclarer gravement: «Ceci est du +théâtre, cela n'est pas du théâtre.» Qu'en savent-ils? Tout l'art n'est +pas contenu dans une formule. Ce qu'il appelle le théâtre, c'est un +théâtre, et rien de plus. J'ajouterai même un théâtre bien défectueux, +étroit et mensonger dans ses moyens. Demain peut se produire une +nouvelle formule qui bouleversera la formule actuelle. Est-ce que le +théâtre des Grecs, le théâtre des Anglais, le théâtre des Allemands est +notre théâtre? Est-ce que, dans une même littérature, le théâtre ne +peut pas se renouveler, produire des oeuvres d'esprit et de facture +complètement différents? Alors, que nous veut-on avec cette chose +abstraite, le théâtre, dont on fait un bon Dieu, une sorte d'idole +féroce et jalouse qui ne tolère pas la moindre infidélité! + +Rien n'est immuable, voilà la vérité. Les conventions sont ce qu'on les +fait, et elles n'ont force de loi que si on les subit. A mon sens, les +acteurs pourraient serrer la vie de plus près, sans s'amoindrir sur la +scène. Les exagérations de gestes, les passades, les coups de talon, +les temps solennels pris entre deux phrases, les effets obtenus par un +grossissement de la charge, ne sont en aucune façon nécessaires à la +pompe de la représentation. D'ailleurs, la pompe est inutile, la vérité +suffirait. + +Voici donc ce que je souhaiterais voir: des comédiens étudiant la vie et +la rendant avec le plus de simplicité possible. Le Conservatoire est +un lieu utile, si on le considère comme un cours élémentaire où l'on +apprend la prononciation; encore existe-t-il, au Conservatoire, une +prononciation étrange, emphatique, qui déroute singulièrement l'oreille. +Mais je doute qu'une fois les éléments appris, on tire un grand profit +des leçons des maîtres. C'est absolument comme dans les écoles de +dessin. Pendant deux ou trois ans, les élèves ont besoin d'apprendre à +dessiner des yeux, des nez, des bouches, des oreilles; puis, le mieux +est de les mettre devant la nature, en laissant leur personnalité +s'éveiller et pousser. + +On m'a souvent parlé d'un maître de déclamation, dont les leçons +consistaient d'abord à faire dire par ses élèves cette phrase: «Tiens! +voilà un chien!» sur tous les tons possibles, le ton de l'étonnement, le +ton de la peur, de l'admiration, de la tendresse, de l'indifférence, +de la répulsion, et ainsi de suite. Il y avait cinquante et quelques +manières de dire. «Tiens! voilà un chien!» Cela rappelle un peu les +méthodes pour apprendre l'anglais en vingt-cinq leçons. La méthode peut +être ingénieuse et bonne pour des élèves qui commencent. Mais on sent +tout ce qu'elle a de mécanique et d'insuffisant. Remarquez que le ton de +la voix et l'expression de la physionomie sont réglés à l'avance, qu'il +s'agit ici simplement des grimaces de la tradition, sans tenir aucun +compte de la libre initiative de l'élève. + +Eh bien! l'enseignement au Conservatoire est le même. On y répète: +«Tiens! voilà un chien!» avec toutes les expressions imaginables. Notre +répertoire classique est la seule base de la doctrine. On exerce les +élèves sur des types connus, réglés à l'avance, et chaque mot qu'ils ont +à dire a une inflexion consacrée qu'on leur serine pendant des mois, +absolument comme on serine à un sansonnet: _J'ai du bon tabac dans ma +tabatière_. On devine quelle influence peut avoir cet exercice sur de +jeunes cervelles. Le mal ne serait pas grand encore, si les leçons +s'appuyaient sur la vérité; mais, comme elles ont la seule autorité de +l'usage et de la tradition, elles arrivent à dédoubler la personne du +comédien, à lui laisser son allure et sa voix personnelles à la ville, +et à lui donner pour le théâtre une allure et une voix de convention. +Ce fait est connu de tous. Le comédien est irrémédiablement frappé chez +nous d'une dualité qui le fait reconnaître au premier coup d'oeil. + +J'ignore le remède. Je crois qu'il faudrait étudier plus sur la nature +et moins dans le répertoire. Les livres ne valent jamais rien pour +l'éducation de l'artiste. En outre, on devrait peu à peu amener les +élèves à un souci constant de la vérité. L'art de déclamer tue notre +théâtre, parce qu'il repose sur une pose continue, contraire au vrai. +Si les professeurs voulaient mettre de côté leur personnalité, ne pas +enseigner comme des articles de foi les effets qui leur ont réussi +journellement au théâtre, il est à croire que les élèves ne +perpétueraient pas ces effets à leur tour et céderaient au courant +naturaliste qui transforme aujourd'hui tous les arts. La vie sur les +planches, la vie sans mensonge avec sa bonhomie et sa passion, tel doit +être le but. + +Le public est en dehors de la querelle. Il acceptera ce que le talent +lui fera accepter. Il faut avoir écrit une pièce et l'avoir fait répéter +pour connaître la disette où nous sommes de comédiens intelligents, +consentant à jouer simplement les choses simples, sentant et rendant la +vérité d'un rôle, sans le gâter par des effets odieux, que le public +applaudit depuis deux siècles. + + + +III + +L'autre soir, au Théâtre-Italien, j'ai éprouvé une des plus fortes +émotions dont je me souvienne. Salvini jouait dans un drame moderne: la +_Mort civile_. + +Je l'avais vu dans _Macbeth_, et je m'étais récusé, n'ayant rien à dire, +si ce n'était des lieux communs. Je laisse Shakespeare dans sa gloire, +j'avoue ne plus le comprendre quand on le joue sur nos planches +modernes, en italien surtout, devant un public qui se fouette pour +admirer. Cela m'est indifférent, parce que cela se passe trop loin de +moi, dans la nue. Et quant à l'interprétation, elle me déroute plus +encore. J'écrirai que c'est sublime, mais je reste glacé. Un sens me +manque peut-être. + +Enfin, j'ai vu Salvini dans la _Mort civile_, et je vais pouvoir le +juger. Je n'ai plus besoin de phrases toutes faites, qui me répugnent et +devant lesquelles j'ai reculé. Le comédien m'a pris tout entier, il m'a +bouleversé. J'ai senti en lui un homme, un être vivant empli de mes +propres passions. Désormais, il y a une commune mesure entre lui et moi. + +D'abord, cette pièce: _la Mort civile_, m'a paru un drame des plus +curieux. Une certaine Rosalie, dont le mari a été condamné aux galères à +perpétuité est entrée comme gouvernante chez le docteur Palmieri, qui a +adopté la fille de Conrad, Emma, encore au berceau. L'enfant croit +que le docteur est son père. Rosalie s'est résignée à n'être que +l'institutrice de sa fille. Mais Conrad s'échappe du bagne et le drame +se noue. Il veut d'abord faire valoir ses droits de père. Le docteur lui +prouve qu'il tuera Emma, qu'il lui imposera tout au moins une existence +abominable, en faisant d'elle la fille d'un forçat. Ensuite Conrad veut +emmener Rosalie; et là encore, il doit se dévouer, car il a compris +que, s'il était mort, Rosalie aurait épousé le docteur. Il est résolu à +partir, à disparaître pour toujours, lorsque la mort le prend en pitié +et lui facilite son abnégation. Il meurt, il fait trois heureux. + +Sans doute, je vois bien qu'il y a là-dessous une thèse, et les thèses +m'ont toujours fâché au théâtre. D'autre part, la donnée reste bien +mélodramatique. Si l'on veut savoir ce qui m'a séduit, c'est la belle +nudité de la pièce. Pas un coup de théâtre, à notre mode française. Les +scènes se suivent tranquillement, la toile tombe sur une conversation, +les actes sont coupés au petit bonheur. C'est une tragédie, avec des +personnages modernes. M. d'Ennery hausserait les épaules et trouverait +cela bien maladroit. + +Justement, je pensais à _Une Cause célèbre_, qui a une si étrange +parenté avec la _Mort civile_. Dans le premier de ces drames, quelle +grossièreté de procédé! On peut être sûr que l'auteur ne se privera +pas d'une ficelle, d'une situation, d'une tirade. Il gorgera la bêtise +populaire, il trempera de larmes son public, par les moyens les plus +énormes. Tout notre mauvais théâtre actuel est là, avec l'impudence de +son dédain littéraire. _Une Cause célèbre_ sue le mépris du bon sens, du +génie français. On ne dit pas assez ce qu'une pareille pièce peut +faire de mal à notre littérature dramatique. Pour en sentir toute +l'infériorité, il faudrait la comparer à la _Mort civile_. + +On se rappelle, par exemple, l'épisode de Jean Renaud retrouvant sa +fille Adrienne. Il y a là des forçats dans un parc, une jeune personne +qui sait une phrase entendue en rêve, un père en casaque rouge qui +pousse des hurlements à ameuter le château. Rien de plus criard comme +enluminure d'Epinal. L'auteur italien, au contraire, ne paraît pas avoir +songé un instant qu'il pourrait tirer un effet du retour du forçat. Son +forçat entre, s'asseoit et cause, à peu près comme cela se passerait +dans la réalité. Il a, plus tard, deux scènes avec Emma. La jeune fille +a peur de lui, ce qui est naturel. Et voilà tout, cela suffit à serrer +les coeurs d'une profonde émotion. + +Chaque épisode est traité avec cette simplicité, dans la _Mort civile_. +L'intrigue, sans aucune complication, va d'un bout à l'autre de la +pièce. Rien n'y a été introduit pour satisfaire le mauvais goût du gros +public. Conrad n'est pas innocent comme Jean Renaud; il a tué un homme, +le propre frère de sa femme, et sa figure grandit de ce meurtre; il +n'est pas ce pantin persécuté de notre mélodrame, dont l'innocence doit +éclater au cinquième acte. + +Remarquez que la _Mort civile_ a eu en Italie un immense succès. Aucune +traduction française n'existe, et je crois que le drame traduit ferait +de maigres recettes à la Porte-Saint-Martin[1]. C'est que notre public +est pourri maintenant. Il lui faut de grandes machines compliquées. On +l'a mis au régime du roman-feuilleton et des mélodrames où les ducs et +les forçats s'embrassent. La plupart des critiques eux-mêmes font du +théâtre une chose bête, où le talent d'écrivain n'est pas nécessaire, +où il faut manquer d'observation, d'analyse et de style, pour faire des +chefs-d'oeuvre. Le théâtre, disent ils, c'est ça; et il semble qu'ils +professent un cours d'ébénisterie. Donner des règles au néant, c'est le +comble. + +[Note 1: Depuis que cet article a été écrit, M. Auguste Vitu a fait +jouer à l'Odéon une traduction de la _Mort civile_ qui n'a eu aucun +succès.] + +Eh! non, le théâtre, ce n'est pas ça! L'absolu n'existe point. Le +théâtre d'une époque est ce qu'une génération d'écrivains le fait. +Nous sommes, malheureusement, d'une ignorance crasse et d'une vanité +incroyable. Les littératures des peuples voisins sont pour nous comme +si elles n'étaient pas. Si nous étions plus curieux, plus lettrés, nous +connaîtrions depuis longtemps la _Mort civile_, et nous verrions dans +ce drame un singulier démenti à nos théories françaises. Il est conçu +absolument dans la formule que j'indique, depuis que je m'occupe de +critique dramatique; et il paraît que cette formule n'est pas si +mauvaise, puisque l'Italie tout entière a applaudi la pièce. + +Mais je m'arrête, car j'enfourche là mon dada, et c'est de Salvini +surtout dont je veux parler. Je me méfiais beaucoup des acteurs +italiens, je me les imaginais d'une exubérance folle. Aussi quel a été +mon étonnement, lorsque j'ai constaté que le grand talent de Salvini est +tout de mesure, de finesse, d'analyse. Il n'a pas un geste inutile, pas +un éclat de voix qui détonne. Au premier aspect, il serait plutôt gris, +et il faut attendre pour être empoigné par ce jeu si simple, si savant +et si fort. + +Je citerai quelques exemples. Son entrée de forçat fugitif, d'homme +humble et souffrant, inquiet et torturé, est merveilleuse. Mais ce qui +m'a plus frappé encore, c'est la façon dont il dit le long récit de son +évasion. Tout d'un coup, au milieu de l'allure dramatique de la scène, +c'est un coin de comédie qui s'ouvre. Il baisse la voix, comme si l'on +pouvait l'entendre; il dit le récit sur le même ton voilé, en s'animant +pourtant, en finissant par rire d'avoir si bien trompé les gardiens. +Nous n'avons pas un seul acteur de drame en France qui aurait +l'intelligence d'effacer ainsi sa voix. Tous raconteraient leur fuite en +roulant les yeux et en faisant les grands bras. L'impression que produit +Salvini par la simplicité de son jeu est prodigieuse en cette occasion. + +Il me faudrait citer toutes les scènes. Dans la conversation qu'il a +avec le docteur, et plus tard dans la scène avec Rosalie, lorsqu'il +laisse tomber sa tête sur la poitrine de cette femme qu'il aime tant et +qu'il va perdre, il arrive aux plus larges effets du pathétique. Je ne +voudrais être désagréable pour personne, mais puisque j'ai comparé la +_Mort civile_ à _Une Cause célèbre_, je puis bien rapprocher Salvini de +Dumaine. Il faut voir le premier pour comprendre combien le second crie +et se démène inutilement. Tout le jeu de Dumaine, dans Jean Renaud, +devient faux et pénible, à côté du jeu si souple et si vrai de Salvini. +Celui-ci a étudié l'âme humaine, il en analyse les nuances, il est un +homme qui pleure. + +Mais où il a été superbe surtout, c'est au dernier acte, lorsqu'il +meurt. Je n'ai jamais vu mourir personne ainsi au théâtre. Salvini +gradue ses derniers moments de moribond avec une telle vérité, qu'il +terrifie la salle. Il est vraiment un mourant, avec ses yeux qui +se voilent, sa face qui blêmit et se décompose, ses membres qui se +raidissent. Lorsque Emma, sur la demande de Rosalie, s'approche et +l'appelle: «Mon père», il a un retour de vie, un éclair de joie sur son +visage déjà mort, d'un charme douloureux; et ses mains tremblent, et sa +tête se penche, secouée par le râle, tandis que ses derniers mots se +perdent et ne s'entendent plus. Sans doute, on a fait souvent cela au +théâtre, mais jamais, je le répète, avec une pareille intensité de +vérité. Enfin, Salvini a eu une trouvaille de génie: il est étendu dans +un fauteuil, et lorsqu'il expire, la tête penchée vers Emma, il semble +s'écrouler, son poids l'emporte, il culbute et vient rouler devant le +trou du souffleur, pendant que les personnages présents s'écartent en +poussant un cri. Il faut être un bien grand comédien pour oser cela. +L'effet est inattendu et foudroyant. La salle entière s'est levée, +sanglotant et applaudissant. + +La troupe qui donne la réplique à Salvini est très suffisante. Ce que +j'ai beaucoup remarqué, c'est la façon convaincue dont jouent ces +comédiens italiens. Pas une fois, ils ne regardent le public. La salle +ne semble point exister pour eux. Quand ils écoutent, ils ont les yeux +fixés sur le personnage qui parle, et quand ils parlent, ils s'adressent +bien réellement au personnage qui écoute. Aucun d'eux ne s'avance +jusqu'au trou du souffleur, comme un ténor qui va lancer son grand air. +Ils tournent le dos à l'orchestre, entrent, disent ce qu'ils ont à dire +et s'en vont, naturellement, sans le moindre effort pour retenir les +yeux sur leurs personnes. Tout cela semble peu de chose, et c'est +énorme, surtout pour nous, en France. + +Avez-vous jamais étudié nos acteurs? La tradition est déplorable sur nos +théâtres. Nous sommes partis de l'idée que le théâtre ne doit avoir rien +de commun avec la vie réelle. De là, cette pose continue, ce gonflement +du comédien qui a le besoin irrésistible de se mettre en vue. S'il +parle, s'il écoute, il lance des oeillades au public; s'il veut détacher +un morceau, il s'approche de la rampe et le débite comme un compliment. +Les entrées, les sorties sont réglées, elles aussi, de façon à faire +un éclat. En un mot, les interprètes ne vivent pas la pièce; ils la +déclament, ils tâchent de se tailler chacun un succès personnel, sans se +préoccuper le moins du monde de l'ensemble. + +Voilà, en toute sincérité, mes impressions. Je me suis mortellement +ennuyé à _Macbeth_, et je suis sorti, ce soir là, sans opinion nette sur +Salvini. Dans la _Mort civile_, Salvini m'a transporté; je m'en suis +allé étranglé d'émotion. Certes, l'auteur de ce dernier drame, M. +Giacometti, ne doit pas avoir la prétention d'égaler Shakespeare. Son +oeuvre, au fond, est même médiocre, malgré la belle nullité de la +formule. Seulement, elle est de mon temps, elle s'agite dans l'air que +je respire, elle me touche comme une histoire qui arriverait à mon +voisin. Je préfère la vie à l'art, je l'ai dit souvent. Un chef-d'oeuvre +glacé par les siècles n'est en somme qu'un beau mort. + + + +IV + +Je me souviens d'avoir assisté à la première représentation de +l'_Idole_. On comptait peu sur la pièce, on était venu au théâtre avec +défiance. Et l'oeuvre, en effet, avait une valeur bien médiocre. Les +premiers actes surtout étaient d'un ennui mortel, mal bâtis, coupés +d'épisodes fâcheux. Cependant, vers la fin, un grand succès se dessina. +On put étudier, en cette occasion, la toute-puissance d'une artiste de +talent sur le public. Madame Rousseil, non seulement sauva l'oeuvre +d'une chute certaine, mais encore lui donna un grand éclat. + +Elle s'était ménagée pendant les premiers actes, montrant une froideur +calculée; puis, au quatrième acte, sa passion éclata avec une fougue +superbe qui enleva la foule. Je me rappelle encore l'ovation qu'on lui +fit. Elle était méritée, tout le succès lui était dû. Des difficultés +s'élevèrent, je crois, entre les acteurs et le directeur, et la pièce +disparut de l'affiche, mais j'aurais été étonné si elle avait fait de +l'argent, comme je le serais encore si elle en faisait aujourd'hui. Elle +n'est vraiment pas assez d'aplomb; madame Rousseil, malgré ses fortes +épaules, ne saurait la tenir longtemps debout. Il y aurait toute une +étude à écrire à propos de ces succès personnels des artistes, qui +trompent souvent le public sur le mérite véritable d'une oeuvre. Ce qui +est consolant pour la dignité des lettres, c'est qu'une oeuvre ainsi +soutenue par le talent d'un artiste, n'a jamais qu'une vogue temporaire, +et qu'elle disparaît fatalement avec son interprète. + +J'ai également assisté à la première représentation de _Froufrou_, bien +que je ne fisse pas alors de critique dramatique. Desclée se trouvait +dans tout son triomphe de grande artiste. Ici, l'oeuvre était une +peinture charmante d'un coin de notre société; les premiers actes +surtout offraient les détails d'une observation très fine et très vraie; +j'aimais moins la fin qui tournait au larmoyant. Cette pauvre Froufrou +était en vérité trop punie; cela serrait inutilement le coeur et +terminait cette série de tableaux parisiens par une gravure poncive, +faite pour tirer des larmes aux personnes sensibles. + +Sans doute, l'oeuvre cette fois aidait, poussait l'artiste. Mais +Desclée, on peut le dire, y mit encore de son tempérament et élargit +ainsi l'horizon de la pièce. C'est que, justement, elle semblait +faite pour le personnage, elle le jouait avec toute sa nature. Aussi +s'incarna-t-elle dans ce rôle, où elle fut superbe de vie et de vérité. + +La mort de Desclée a été pleurée par beaucoup de débutants dramatiques. +Nous la regardions tous grandir, avec la joie de constater, à chaque +nouvelle création, que nous trouverions en elle l'interprète que nous +rêvions pour nos oeuvres futures. Nous songions tous à des pièces où +nous étudierions notre société, où nous tâcherions de mettre la réalité +à la scène. Et nous lui taillions déjà des rôles, parce qu'elle +seule nous paraissait moderne, vivant de notre air et exprimant avec +exactitude les troubles nerveux de l'époque présente. Elle ne semblait +avoir passé par aucune école, elle arrivait avec sa personnalité, sans +aucune recette d'attitudes ni de diction. Notre âge vibrait en elle avec +une intensité merveilleuse. Je la sentais née pour aider puissamment au +théâtre le mouvement naturaliste. Et elle est morte. C'est une perte +immense pour nous tous. + +On peut dire qu'elle n'a pas été remplacée. Le public ne se doute pas de +la difficulté qu'éprouve aujourd'hui un auteur dramatique pour trouver +une interprète selon ses voeux, dans une pièce moderne, qui demande la +sensation et l'intelligence du temps où nous vivons. Je mets à part la +Comédie-Française. Les directeurs disent: «Il n'y a plus d'artiste.» +Ce qui est plus vrai et plus triste, c'est qu'il y a bien encore des +artistes, mais que ces artistes n'ont pas la flamme du mouvement +littéraire actuel. Ils ne sont pas faits pour les oeuvres qui viennent. +Notre mouvement naturaliste, en un mot, ne voit pas encore poindre ses +Frédérick-Lemaître et ses Dorval. + +Justement, Desclée s'annonçait comme la Dorval de ce mouvement. C'est +pourquoi nous la regrettons avec tant d'amertume. Il est une loi: c'est +que toute période littéraire, au théâtre, doit amener avec elle ses +interprètes, sous peine de ne pas être. La tragédie a eu ses illustres +comédiens pendant deux siècles; le romantisme a fait naître toute une +génération d'artistes de grand talent. Aujourd'hui, le naturalisme ne +peut compter sur aucun acteur de génie. C'est sans doute parce que les +oeuvres, elles aussi, ne sont encore qu'en promesse. Il faut des succès +pour déterminer des courants d'enthousiasme et de foi; et ces courants +seuls dégagent les originalités, amènent et groupent autour d'une cause +les combattants qui doivent la défendre. + +Examinez le personnel de nos actrices, par exemple. Voilà Desclée morte, +à qui confiera-t-on le rôle de Froufrou? M. Montigny a voulu utiliser +mademoiselle Legault, qu'il avait sous la main. Mais je suis persuadé +que celle-ci n'a accepté le rôle qu'à son corps défendant; il n'est pas +dans ses moyens; elle y est fort jolie, seulement elle ne saurait +lui donner de la profondeur ni en rendre le détraquement nerveux. +Mademoiselle Legault est une très charmante ingénue, un peu minaudière, +dont on a voulu à tort forcer les notes aimables. + +Je crois que, si M. Montigny avait eu le choix, il aurait préféré donner +le rôle à mademoiselle Blanche Pierson. Je ne vois guère qu'elle, +toujours en dehors de la Comédie-Française, qui puisse aborder +aujourd'hui les rôles de Desclée. Mademoiselle Pierson, qui n'a été +longtemps qu'une jolie femme, se trouve être actuellement une des rares +comédiennes qui sentent la vie moderne. Elle s'est montrée remarquable +dans _Fromont jeune et Risler aîné_, d'Alphonse Daudet. A la vérité, +elle manque d'un je ne sais quoi, ce qui la laisse toujours un peu dans +l'ombre; elle n'a pas la foi peut-être, elle n'enlève pas une salle d'un +geste ou d'un mot. Rappelez-vous ses créations, aucune ne vient en avant +et ne s'impose par une largeur magistrale. Je le répète, elle n'en est +pas moins la seule artiste qu'on aimerait voir dans _Froufrou_. + +Je ne puis nommer madame Rousseil, dont je parlais tout à l'heure. +Celle-là n'a rien de moderne. Elle est taillée pour la tragédie, elle a +les bras forts et le masque énergique des héroïnes de Corneille. Quand +elle descend au drame, il lui faut des créations mâles, des vigueurs +qui emportent tout. Je ne la vois pas chaussée des fines bottines de la +Parisienne, se jouant et agonisant dans des amours à fleur de peau. + +Quant à madame Fargueil, qui a eu de si beaux cris de passion, elle +est trop marquée aujourd'hui, comme on dit en argot de coulisse, pour +accepter des rôles où il y a des scènes d'amour. Il lui faut désormais +des rôles faits pour elle, ce qui la rend d'un emploi assez difficile, +malgré son beau talent. + +Mon intention n'est point de passer ainsi toutes nos comédiennes en +revue. Le lecteur peut continuer aisément ce travail. Il verra combien +il est malaisé de trouver une Froufrou; j'ai pris ce personnage de +Froufrou comme type d'un personnage strictement moderne, parce que +l'actualité me l'apportait et qu'il est, en effet, suffisamment +caractéristique. Si l'on imagine un rôle plus accentué encore, n'ayant +plus certains côtés de grâce facile, vivant une vie moins factice, d'une +classe moins élégante, on comprendra que le choix d'une interprète +devient alors d'une difficulté presque insurmontable. Où découvrir une +femme assez artiste pour vivre sur les planches la vie qu'elle voit tous +les jours dans la rue, pour oublier les grimaces apprises et se donner +tout entière, avec ses souffrances et ses joies? Ce qui complique les +choses, c'est que la modernité tend à rendre les oeuvres dramatiques +très complexes: les rôles ne sont plus d'un seul jet, coulés dans une +abstraction; ils reproduisent toute la créature qui pleure et qui rit, +qui se jette continuellement à droite et à gauche. Dès lors, ces rôles +demandent une composition extrêmement serrée. Il faut un grand talent +pour s'en tirer avec honneur. + +J'ai mis la Comédie-Française à part. Les débutants n'y sont point joués +facilement. Il y a pourtant là une sociétaire, madame Sarah Bernhardt, +qui a la flamme moderne. Jusqu'à présent, il me semble qu'elle n'a pas +eu une création où elle se soit donnée complètement. On a goûté sa voix +si souple et si sonore, dans ce rôle de dona Sol, qui n'est guère qu'un +rôle de figurante. On a admiré sa science dans _Phèdre_ et dans le +répertoire romantique. Mais, selon moi, la tragédie et le drame +romantique ont des liens traditionnels qui garrottent sa nature. Je la +voudrais voir dans une figure bien moderne et bien vivante, poussée dans +le sol parisien. Elle est fille de ce sol, elle y a grandi, elle l'aime +et en est une des expressions les plus typiques. Je suis persuadé +qu'elle ferait une création qui serait une date dans notre histoire +dramatique. + +Nous avons bien vu madame Sarah Bernhardt dans l'_Étrangère_, de M. +Dumas. Mais, vraiment, son personnage de miss Clarkson était une +plaisanterie par trop romantique. Cette Vierge du mal qui parcourait +la terre pour se venger des hommes, en se faisant aimer d'eux et en +se régalant ensuite de leurs souffrances, est à mon sens une des +imaginations les plus comiques qu'on puisse voir. L'artiste avait +surtout, au troisième acte, je crois, un interminable monologue, d'une +drôlerie achevée. Madame Sarah Bernhardt exécuta un tour de force en n'y +étant pas ridicule. Même elle montra, dans l'_Étrangère_, ce qu'elle +pourrait donner, le jour où elle aurait un rôle central dans une pièce +moderne, prise en pleine réalité sociale. + +Souvent, cette grave question de l'interprétation m'a préoccupé. Chaque +fois qu'un auteur dramatique, ayant quelque souci de la vérité, a +aujourd'hui un rôle important de femme à distribuer, je sais qu'il se +trouve dans l'embarras. On finit toujours, il est vrai, par faire un +choix, mais la pièce en pâtit souvent. Le public ne saurait entrer dans +cette cuisine des coulisses; la pièce est médiocrement jouée, et comme +justement les pièces d'analyse et de caractère ne supportent pas une +interprétation médiocre, on la siffle. C'est une oeuvre enterrée. Il +est vrai que nous sommes singulièrement difficiles, nous voudrions des +artistes jeunes, jolies, très intelligentes, profondément originales. +En un mot, nous tous qui travaillons pour l'avenir, nous demandons des +comédiennes de génie. + + + +V + +Le cas de madame Sarah Bernhardt me paraît des plus intéressants et des +plus caractéristiques. Je n'ai pas à prendre la défense de la grande +artiste, que son talent défendra suffisamment. Mais je ne puis résister +au besoin d'étudier, à son sujet, ce fameux besoin de réclame qui affole +notre époque, selon les chroniqueurs. + +D'abord, posons nettement les situations. Madame Sarah Bernhardt est +accusée d'être dévorée d'une fièvre de publicité. A entendre les +chroniqueurs et les reporters de notre presse parisienne, elle ne dit +pas une parole, ne risque pas un acte, sans en calculer à l'avance le +retentissement. Non contente d'être une comédienne adorée du public, +elle a cherché à se singulariser en touchant à la sculpture, à la +peinture, à la littérature. Enfin, on en est venu à dire que, tout à +fait affolée par sa rage de réclame, compromettant la dignité de la +Comédie-Française, elle avait fini par se montrer à Londres, vêtue en +homme, pour un franc. + +Quant aux chroniqueurs et aux reporters qui dressent aujourd'hui ce +réquisitoire, ils prennent des attitudes de moralistes affligés. Ils +pleurent sur ce beau talent qui se compromet. Ils menacent la comédienne +de la lassitude du public et lui font entendre que, si elle fait encore +parler d'elle d'une façon désordonnée, on la sifflera. En un mot, eux +qui sont les seuls coupables de tout ce bruit, ils déclarent que si le +bruit continue, c'en est fait de madame Sarah Bernhardt; et le plus +comique, c'est que, précisément, ils continuent eux-mêmes le bruit. + +J'ai lu avec attention les derniers articles de M. Albert Wolff, dans +le _Figaro_. M. Albert Wolff est un écrivain de beaucoup d'esprit et +de raison; mais il «s'emballe» aisément. Quand il croit être dans la +vérité, il pousse sa thèse à l'aigu; et vous devinez quelle besogne, +s'il est dans l'erreur. Beaucoup d'autres ont parlé comme lui de madame +Sarah Bernhardt. Mais je m'adresse à lui, parce qu'il a une réelle +puissance sur le public. + +Voyons, de bonne foi, croit-il à cet amour enragé de madame Sarah +Bernhardt pour la réclame? Ne s'avoue-t-il pas que, si madame Sarah +Bernhardt aime aujourd'hui à entendre parler d'elle, la faute en est +précisément à lui et à ses confrères qui ont fait autour d'elle un +tapage si énorme? Ne voit-il pas enfin que, si notre époque est +tapageuse, avide de boniments, dévorée par la publicité à outrance, cela +vient moins des personnalités dont on parle que du vacarme fait autour +de ces personnalités par la presse à informations. Examinons cela +tranquillement, sans passion, uniquement pour trouver la vérité, en nous +appuyant sur le cas de madame Sarah Bernhardt. + +Qu'on se rappelle ses débuts. Ils furent assez difficiles. Le _Passant_, +tout d'un coup, la mit en lumière. Il y a de cela une dizaine d'années. +Dès ce jour-là, la presse s'empara d'elle, et ce fut surtout de sa +maigreur dont il fut question. Je crois que cette maigreur fit alors +pour sa réputation beaucoup plus que son talent. Pendant dix années, on +n'a pu ouvrir un journal sans trouver une plaisanterie sur la maigreur +de madame Sarah Bernhardt. Elle était surtout célèbre parce qu'elle +était maigre. M. Albert Wolff pense-t-il que madame Sarah Bernhardt +s'était fait maigrir pour qu'on parlât d'elle? J'imagine qu'elle a dû +être souvent blessée par ces bons mots d'un goût douteux; ce qui exclut +l'idée qu'elle payait des gens pour les publier. + +Ainsi donc voilà son début dans la réclame. Elle est maigre, et les +chroniqueurs, aidés des reporters, font d'elle un phénomène qui occupe +l'Europe. Plus tard, on découvre d'autres choses: par exemple, on +l'accuse d'une méchanceté diabolique; on raconte que, chez elle, elle +invente des supplices atroces pour ses singes; puis, toutes sortes +de légendes se répandent, elle dort dans son cercueil, un cercueil +capitonné de satin blanc; elle a des goûts macabres et sataniques, qui +la font tomber amoureuse d'un squelette, pendu dans son alcôve. Je +m'arrête, je ne puis dire ici les histoires monstrueuses qui ont +circulé, et que la presse a répandues crûment ou à demi mots. De +nouveau, je prie M. Albert Wolff de me dire s'il soupçonne madame Sarah +Bernhardt d'avoir fait circuler ces histoires elle même, dans le but +calculé de faire parler d'elle. + +Je touche ici un point délicat. En quoi les excentricités de madame +Sarah Bernhardt, vraies ou non, intéressaient-elles le public? Je suis +persuadé, pour mon compte, de la fausseté parfaite de ces légendes. +Mais, quand il serait vrai que madame Sarah Bernhardt rôtirait des +singes et coucherait avec un squelette, qu'avons-nous à voir là-dedans, +nous autres, si c'est son plaisir? Dès qu'on est chez soi, les portes +closes, on a le droit absolu de vivre à sa guise, pourvu qu'on ne gêne +personne. C'est affaire de tempérament. Si je disais que tel critique, +très moral, vit dans une cour de petites femmes complaisantes, que +tel romancier idéaliste patauge dans la prose de l'escroquerie, je me +mêlerais certainement de ce qui ne me regarde pas. La vie intérieure +de madame Sarah Bernhardt ne regardait ni les reporters ni les +chroniqueurs. En tout cas, ce n'est pas encore elle qu'il faut accuser +ici de chercher la réclame; c'est la réclame, violente et blessante, +qui a forcé sa demeure et qui a mis autour de l'artiste la réputation +romantique et légèrement ridicule d'une femme à moitié folle. + +Maintenant, arrivons à la grosse accusation. On lui reproche surtout de +ne pas s'en être tenu à l'art dramatique, d'avoir abordé la sculpture, +la peinture, que sais-je encore! Cela est plaisant. Voila que, non +content de la trouver maigre et de la déclarer folle, on voudrait +réglementer l'emploi de ses journées. Mais, dans les prisons, on est +beaucoup plus libre. Est-ce qu'on s'inquiète de ce que madame Favart ou +madame Croizette fait en rentrant chez elle? Il plaît à madame Sarah +Bernhardt de faire des tableaux et des statues, c'est parfait. A la +vérité, on ne lui nie pas le droit de peindre ni de sculpter, on +déclare simplement qu'elle ne devrait pas exposer ses oeuvres. Ici le +réquisitoire atteint le comble du burlesque. Qu'on fasse une loi tout de +suite pour empêcher le cumul des talents. Remarquez qu'on a trouvé la +sculpture de madame Sarah Bernhardt si personnelle, qu'on l'a accusée +de signer des oeuvres dont elle n'était pas l'auteur. Nous sommes ainsi +faits en France, nous n'admettons pas qu'une individualité s'échappe de +l'art dans lequel nous l'avons parquée. D'ailleurs, je ne juge pas +le talent de madame Sarah Bernhardt, peintre et sculpteur; je dis +simplement qu'il est tout naturel qu'elle fasse de la peinture et de la +sculpture, si cela lui plaît, et qu'il est plus naturel encore qu'elle +montre cette peinture et cette sculpture, qu'elle tâche de vendre ses +oeuvres, qu'elle mène, en un mot, ses occupations et sa fortune comme +elle l'entend. + +Ce sont là des affirmations naïves, tant elles vont de soi. On sourit +d'avoir à expliquer que chacun a le droit strict d'arranger son +existence selon son goût, sans qu'on le jette violemment sur la +sellette, devant l'opinion publique. Et ici le reproche adressé à madame +Sarah Bernhardt de chercher la publicité devient plaisant. Sans doute, +comme peintre et comme sculpteur, elle cherche la publicité, si l'on +entend par là qu'elle expose ses oeuvres et qu'elle les vend. Mais alors +pourquoi ne lui fait-on pas un crime de chercher la publicité comme +artiste dramatique? Les personnes qui la rêvent modeste et cachée, +devraient lui défendre de paraître sur les planches. De cette façon, on +ne parlerait plus d'elle du tout. Si l'on admet qu'elle se montre au +public en chair et en os,--en os surtout, dirait un reporter,--elle +peut bien lui montrer ensuite ses oeuvres. C'est raisonner +singulièrement que de conclure à un besoin furieux de réclame, parce +qu'elle ne se contente pas du théâtre et qu'elle s'adresse aux autres +arts; il faudrait plutôt conclure à un besoin d'activité, à une +satisfaction de tempérament. Jamais personne n'a eu le courage de mener +à bien de longs travaux, dans le but étroit d'obtenir des articles. On +écrit, on peint, on sculpte, uniquement parce que la main vous démange. + +C'est ce que M. Sarcey doit admettre, car lui se lamente seulement +sur le temps que la peinture et la sculpture prennent à madame Sarah +Bernhardt. Elle est trop occupée, selon lui, et c'est pourquoi elle a +fait manquer à Londres une matinée, scandale énorme qui a occupé toute +la presse. Je ne veux pas entrer dans la discussion des faits qui se +sont passés là-bas, d'autant plus que je me méfie des articles publiés; +je sais quelle est la vérité des journaux. Il paraît pourtant que madame +Sarah Bernhardt était réellement très souffrante, et il est tout à fait +comique d'attribuer cette indisposition à sa peinture, à sa sculpture, +ou encore à la fatigue que lui occasionnent les représentations données +par elle en dehors du théâtre. Tout le monde peut être malade, même +sans s'être fatigué et sans être peintre ou sculpteur. Ce qui me met +en défiance sur les chroniques que nous avons lues, c'est justement le +démenti donné par l'intéressée elle-même au conte qui la présentait +vêtue en homme, au milieu de ses tableaux et de ses statues, et se +montrant pour un franc comme une bête curieuse. Je reconnais là les +mêmes imaginations que pour les singes à la broche et le squelette +dans le lit. A cette heure, tout se gâterait; madame Sarah Bernhardt +parlerait de donner sa démission; la question deviendrait grosse +d'orage. Cela est vraiment très typique. Je n'entends pas trancher la +question, mais j'ai voulu exposer les faits. + +Et, à présent, je le demande une fois encore à M. Albert Wolff, si les +reporters, si les chroniqueurs n'avaient pas fait d'abord de madame +Sarah Bernhardt une maigre légendaire qui restera dans l'histoire; si, +plus tard, ils ne s'étaient pas occupés de son squelette et de ses +singes; si, lorsque la copie leur manquait, ils n'avaient pas bouché le +trou avec un bon mot ou une indiscrétion sur elle; s'ils n'avaient pas +empli les journaux de leur étonnement goguenard, chaque fois qu'elle +a fait un envoi au Salon, publié un livre ou monté en ballon captif; +enfin, si, lors de ce voyage de la Comédie-Française à Londres, ils ne +nous avaient pas raconté en détail jusqu'à ses maux de coeur: M. Albert +Wolff croit-il que les choses en seraient venues au point où elles en +sont? + +Ce que j'ai voulu établir nettement, c'est ce que j'énonçais au début: +ce n'est pas madame Sarah Bernhardt comédienne, ce n'est pas nous +artistes, romanciers, poètes, qui sommes pris de cette rage de réclame; +c'est le reportage, c'est la chronique qui, depuis cinquante ans, ont +changé les conditions de la réclame, décuplé les appétits curieux du +public, soulevé autour des personnalités en vue cet orchestre formidable +de l'information à outrance. Ici, j'élargis mon sujet; à la vérité, je +n'ai pris le cas de madame Sarah Bernhardt que pour préciser des faits +dont j'ai été frappé. Mon expérience personnelle m'a appris que, +lorsqu'un chroniqueur accuse un écrivain de chercher le bruit, il arrive +que l'écrivain est un bon bourgeois faisant tranquillement sa besogne, +tandis que c'est le chroniqueur qui joue devant lui de la trompette. + +Remarquez que les écrivains, comme les comédiens, finissent souvent +par se laisser aller agréablement sur cette pente de la réclame. On +s'habitue au tapage; on a sa ration de publicité tous les matins, et +l'on s'attriste, quand on ne trouve plus son nom dans les journaux. +Il est très possible qu'on ait gâté madame Sarah Bernhardt comme tant +d'autres, en lui donnant l'habitude de voir le monde tourner autour +d'elle. Mais, dans ce cas, elle est une victime et non une coupable. +Paris a toujours eu de ces enfants gâtés qu'il comble de sucre, dont il +veut connaître les moindres gestes, qu'il caresse à les faire saigner, +dont il dispose pour ses plaisirs avec un despotisme d'ogre aimant la +chair fraîche. La presse à informations, le reportage, la chronique, ont +donné un retentissement formidable à ces caprices de Paris, voilà tout. +La question est là et pas ailleurs. Il serait vraiment cruel de s'être +amusé pendant dix ans de la maigreur de madame Sarah Bernhardt, d'avoir +fait courir sur elle une légende diabolique, de s'être mêlé de toutes +ses affaires privées et publiques en tranchant bruyamment les questions +dont elle était seule juge, d'avoir occupé le monde de sa personne, de +son talent et de ses oeuvres, pour lui crier un jour: «A la fin, tu nous +ennuies, tu fais trop de bruit; tais-toi.» Eh! taisez-vous, si cela vous +fatigue de vous entendre! + +Voilà ce que j'avais à dire. C'est un simple procès-verbal. Je n'attaque +pas la presse à informations, qui m'amuse et qui me donne des documents. +Je crois qu'elle est une conséquence fatale de notre époque d'enquête +universelle. Elle travaille, plus brutalement que nous, et en se +trompant souvent, à l'évolution naturaliste. Il faut espérer qu'un jour +elle aura l'observation plus juste et l'analyse plus nette, ce qui +ferait d'elle une arme d'une puissance irrésistible En attendant, je lui +demande simplement de ne pas prêter le fracas de son allure aux gens +qu'elle emporte dans sa course, quitte à leur casser les reins, s'ils +viennent à tomber. + + + +VI + +Je dirai ce que je pense de l'aventure qui affole Paris en ce moment. +Il s'agit de la démission de madame Sarah Bernhardt, et de la fêlure +stupéfiante qu'elle a déterminé dans le crâne des gens. + +Déjà, à propos du procès de Marie Bière, j'avais été étonné des sautes +de l'opinion publique. On se souvient des termes crus dans lesquels +le Paris sceptique jugeait l'héroïne du drame, avant l'ouverture des +débats. L'affaire vient en cour d'assises, et tout Paris se passionne +pour la jeune femme; on la défend, on la plaint, on l'adore; si bien +que, si le tribunal l'avait condamnée, on lui aurait certainement jeté +des pommes cuites. Elle est acquittée, et tout de suite, du soir au +lendemain, on retombe sur elle, on la rejette au ruisseau, avec une +rudesse incroyable; ce n'est plus qu'une gredine, on lui conseille de +disparaître. Sans doute, une analyse exacte nous donnerait les causes de +ces mouvements contraires et si précipités. Mais, pour les braves gens +qui regardent en simples curieux le spectacle de la vie, quel joli +peuple de pantins nous faisons! + +Je me suis tenu à quatre pour ne pas parler en son temps de cette +affaire. Elle était un exemple si décisif de roman expérimental! Voilà +une histoire bien banale, une histoire comme il y en a cent mille à +Paris: une femme prend pour amant un monsieur fort correct, un galant +homme, dont elle a un enfant, et qui la quitte, ennuyé de sa paternité, +après avoir eu l'idée plus ou moins nette d'un avortement. On coudoie +cela sur les trottoirs, et personne ne songe même à tourner la tête. +Mais attendez, voici l'expérience qui se pose: Marie Bière, de +tempérament particulier, produit d'une hérédité dont il a été question +dans les débats, tire un coup de pistolet sur son amant; et, dès lors, +ce coup de pistolet est comme la goutte d'acide sulfurique que le +chimiste verse dans une cornue, car aussitôt l'histoire se décompose, +le précipité a lieu, les éléments primitifs apparaissent. N'est-ce pas +merveilleux? Paris s'étonne qu'un galant homme fasse des enfants et ne +les aime pas; Paris s'étonne que l'avortement soit à la porte de tous +les concubinages. Ces choses ont lieu tous les jours, seulement il ne +les voit pas, il ne s'y arrête pas; il faut que l'expérience les montre +violemment, que le coup de pistolet parte, que la goutte d'acide tombe, +pour qu'il reste stupéfait lui-même de sa pourriture en gants blancs. +Delà, cette grosse émotion, en face d'une aventure tellement commune, +qu'elle en est bête. + +Nous avons eu aussi un joli exemple de fêlure avec le fameux +Nordenskiold. + +Pendant huit jours, tout a été pour Nordenskiold, une réception +princière, des arcs de triomphe, des galas, des hommages enthousiastes +dans la presse. Il semblait que le voyageur eût découvert une seconde +fois l'Amérique. Puis, brusquement, le vent a tourné, Nordenskiold +n'avait rien découvert du tout; un simple charlatan qui avait fait une +promenade à Asnières, un pitre auquel on reprochait les dîners qu'on lui +avait donnés. Le comique de l'histoire est que les journaux les plus +chauds à lancer Nordenskiold se sont montrés ensuite les plus enragés à +le démolir. Il était grand temps qu'il reprît le chemin de fer, car nous +aurions fini par lui faire un mauvais parti. + +Et voici les farces qui recommencent avec madame Sarah Bernhardt. +En vérité, les nerfs nous emportent, il faudrait soigner cela, car +l'indisposition tourne à l'affection chronique. Il n'est pas bon de se +détraquer de la sorte, à la moindre émotion. + +Pendant huit ans, madame Sarah Bernhardt a été l'idole de la presse +et du public. Il n'est pas d'hommage qu'on ne lui ait rendu; on l'a +couverte de bravos et de couronnes. Je crois que, pendant ces huit +années, on ne trouverait pas une seule attaque contre elle, partant d'un +homme ayant quelque autorité. Il semblait qu'on eût signé un pacte pour +la trouver parfaite. Paris était à ses pieds. Et brusquement, en une +nuit, tout a croulé. Applaudie encore la veille au soir, le lendemain +elle n'avait plus aucun talent, mais aucun, rien du tout. La presse +entière, qui lui appartenait le samedi, se tournait contre elle le +dimanche. On la maudissait, on l'exécrait, à ce point, disait-on, +qu'elle n'oserait jamais reparaître sur une scène française, par crainte +d'être insultée. Grand Dieu! que s'était-il donc passé? Un simple fait: +madame Sarah Bernhardt, cédant à son tempérament de femme nerveuse, +venait de jeter dans la cornue la goutte d'acide sulfurique. Elle avait +donné sa démission. + +Oh! la belle expérience! Le précipité a lieu, d'après les lois +naturelles, et le public s'effare. Paris semble croire qu'une telle +aventure, fort ordinaire, ne s'était jamais vue. L'histoire de la +Comédie-Française est là pour répondre. Madame Sarah Bernhardt n'a, en +somme, que répété une fugue célèbre de madame Arnould Plessy, sous le +souvenir de laquelle on l'a écrasée, dans le rôle de Clorinde; et M. +Got, allant jouer la _Contagion_ à l'Odéon, malgré ses engagements, +avait également donné le mauvais exemple. On citerait bien d'autres +faits encore. Si l'on pénétrait dans l'histoire intime de la +Comédie-Française, si l'on contait les révoltes de chacun, les plaintes, +les projets d'escapade, on verrait que le miracle est au contraire que +les démissions n'y soient pas plus nombreuses. + +Je n'ai pas à défendre madame Sarah Bernhardt. Je ne suis, si l'on veut, +qu'un chimiste curieux d'expériences et très intéressé par celle qui se +passe en ce moment sous mes yeux. J'accorde que madame Sarah Bernhardt +a tous les torts. Elle a tort d'abord d'avoir son tempérament qui la +pousse aux décisions extrêmes. Elle a tort ensuite d'être trop sensible +à la critique; après avoir cru à tous les éloges qu'on lui donnait, elle +a cru à une critique violente qui tombait sur elle comme une tuile par +un jour de grand vent. Et c'est cette dernière naïveté que je ne lui +pardonnerai jamais. Eh quoi! madame, vous avez déserté devant une phrase +d'un critique dont les arrêts ne peuvent compter? Vous que l'on dit +si orgueilleuse, vous avez manqué d'orgueil à ce point? Mais je vous +assure, il en a tué d'autres qui se portent fort bien. C'est quelquefois +un honneur d'être attaqué. Si, comme on le raconte, vous cherchiez un +prétexte pour quitter la Comédie-Française, que n'en avez-vous donc +trouvé un plus sérieux, car celui-là, en vérité, me gâte toute +l'histoire. + +Ainsi, voilà madame Sarah Bernhardt qui s'est donné tous les torts. +Seulement, il faut examiner la responsabilité de la presse et du public. +Elle n'a aucun talent, dites-vous? Alors pourquoi l'avez-vous grisée +pendant huit ans? C'est vous qui l'avez faite, c'est vous qui l'avez +poussée à cette susceptibilité nerveuse, qui vous semble extraordinaire. +Vous gâtez les femmes, puis vous les tuez. Celle-là nous ennuie, à une +autre! Aucune mesure, ni dans les éloges, ni dans la critique. Lorsque +vous avez mis une comédienne dans les astres, vous la jetez d'un coup de +poing dans l'égout; et vous vous étonnez que cette machine délicate se +détraque. Ah! peuple de polichinelles! C'est pour cela qu'il vaut mieux +t'avoir contre soi, parce qu'au moins on n'a plus à craindre que ta +tendresse. + +Et comment voulez-vous que les journaux gardent la mesure, lorsqu'un +maître du théâtre contemporain tel que M. Emile Augier perd lui-même +toute logique? Je dirai jusqu'au bout ce que je pense, puisque me voilà +lancé. On nous a raconté comme quoi M. Augier avait insisté auprès de +M. Perrin pour donner le rôle de Clorinde à madame Sarah Bernhardt; M. +Perrin aurait préféré madame Croizette; mais l'auteur exigeait madame +Sarah Bernhardt, dont le talent sans doute lui semblait préférable. Dès +lors, quelle est notre stupeur de lire, dans la lettre écrite par M. +Augier, ces deux phrases que je détache: «Je maintiens qu'elle a joué +aussi bien qu'à son ordinaire, avec les mêmes défauts et les mêmes +qualités, où l'art n'a rien à voir... Soyons donc indulgents pour cette +incartade d'une jolie femme, qui pratique tant d'arts différents avec +une égale supériorité, et gardons nos sévérités pour des artistes moins +universels et plus sérieux». Mais, dans ce cas, pourquoi M. Augier +a-t-il voulu absolument confier le rôle de Clorinde à madame Sarah +Bernhardt? Si «l'art n'a rien à voir» chez cette comédienne, s'il y a, à +la Comédie-Française, des artistes «moins universels et plus sérieux», +encore un coup pourquoi diable l'auteur a-t-il fait un si mauvais choix? +Je ne saurais m'arrêter à cette idée que M. Augier a choisi madame +Sarah Bernhardt parce qu'elle faisait recette; cette supposition serait +indigne. Il y a donc manque de logique. On ne lâche pas de la sorte, en +faisant de l'esprit, une artiste au talent de laquelle on a cru. + +Le coup de folie est général, et il part de haut. Je ne puis m'arrêter à +toutes les sottises qu'on écrit. Ainsi, on parle du tort que le +départ de madame Sarah Bernhardt fait à M. Augier. Quelle est cette +plaisanterie? Dans huit jours, lorsque madame Croizette reprendra le +rôle, elle aura un succès écrasant, et l'_Aventurière_ bénéficiera de +tout le tapage fait; c'est, comme on dit, un lançage superbe. Le tort +fait à la Comédie-Française est plus réel; il est certain que madame +Sarah Bernhardt laisse un grand vide. Pourtant, la demande de trois +cent mille francs de dommages et intérêts me paraît un peu raide. Un +arrangement serait seul raisonnable. Mais allez donc parler raison, +quand les têtes sont fêlées à ce point! Il faut laisser faire le temps. +Je me plais à croire que, lorsque tout ce tapage sera calmé, madame +Sarah Bernhardt rentrera comme pensionnaire à la Comédie-Française, où +l'on n'aura pu la remplacer, parce qu'elle est avant tout une nature. +Alors, de part et d'autre, on s'étonnera d'une alerte si chaude. Ce sont +là brouilles d'amoureux. + +Du reste, vous savez que, le mois prochain, je m'attends à ce qu'on +acquitte Ménesclou, au milieu de l'attendrissement de tout Paris. Pensez +donc, le pauvre jeune homme, il y a huit jours qu'on le traite de +monstre: ça finit par le rendre sympathique. Puis, en voilà assez avec +la petite Deu et sa famille; la mère a parlé au cimetière, c'est du +cabotinage. Encore une culbute, pleurons sur Ménesclou! + + + +POLÉMIQUE + +I + +Mon confrère, M. Francisque Sarcey, a bien voulu discuter mes opinions +en matière d'art dramatique. Je ne répondrai pas aux critiques qui me +sont personnelles; je lui appartiens, il me juge comme il me comprend, +c'est parfait. Mais je me permettrai de répondre aux parties de son +article qui traitent de questions générales. Le mieux, pour s'entendre, +est encore de s'expliquer. + +Remarquez que, dans toute polémique, une bonne moitié de la divergence +des opinions provient de malentendus. Je dis blanc, on entend noir. Je +raisonne d'après un ensemble d'idées où tout se tient, on détache un +alinéa et on lui donne un sens auquel je n'ai jamais songé. De cette +façon, on peut marcher des années côte à côte sans se comprendre. +Revenons donc sur tout cela, puisque je n'ai pas réussi à être clair. + +Un point qui me tient surtout au coeur, c'est de répondre au reproche +qu'on me fait d'insulter nos gloires. J'ai écrit quelque part, après +avoir constaté que les oeuvres dramatiques contemporaines n'étaient pas, +selon moi, des chefs-d'oeuvre: «Les planches sont vides.» Là-dessus, M. +Sarcey se fâche et me répond: «Les planches sont vides! Sérieusement, +est-il permis à un homme, quelle que soit sa mauvaise humeur, de se +permettre une aussi extravagante monstruosité? Quoi! les planches +sont vides! et Augier vient de donner les _Fourchambault_, et l'on va +reprendre le _Fils naturel_, d'Alexandre Dumas, et l'on joue en ce +moment la _Cagnotte_, de Labiche, la _Cigale_, de Meilhac et Halévy, les +_Deux Orphelines_ de d'Ennery, et l'on annonce une comédie nouvelle de +Sardou!» Il paraît que je suis d'une extravagance bien monstrueuse, +car, même après ce cri indigné, je répéterai tranquillement: «Oui, les +planches sont vides.» + +Seulement, ce que M. Sarcey néglige de dire, c'est que je ne me suis pas +éveillé un beau matin, en trouvant cette affirmation, pour étonner +le monde. Elle est la conséquence de toute une série d'études, la +constatation finale d'un critique qui s'est mis à un point de vue +particulier. Certes, jamais les planches n'ont été plus encombrées, +jamais on n'y a dépensé autant de talent, jamais on n'a produit un +si grand nombre de pièces intéressantes. Cela n'empêche pas que les +planches soient vides pour moi, dès que j'y cherche le génie et +le chef-d'oeuvre du siècle, l'homme qui doit réaliser au théâtre +l'évolution naturaliste que Balzac a déterminée dans le roman, l'oeuvre +dramatique qui puisse se tenir debout, en face de la _Comédie humaine_. + +Est-ce que j'ai jamais nié les grandes qualités de nos auteurs +contemporains, la carrure solide et simple de M. Emile Augier, les +études humaines de M. Alexandre Dumas fils, gâtées malheureusement par +une si étrange philosophie, la fine et spirituelle observation de MM. +Meilhac et Halévy, le mouvement endiablé de M. Sardou? Je ne suis pas +aussi fou et aussi injuste qu'on veut le dire. Qu'on me relise, on verra +que j'ai toujours fait la part de chacun, même lorsque je me suis montré +sévère. + +Mais où je me sépare complètement de M. Sarcey, c'est quand il ajoute: +«Si vous mettez à part ces grands noms de Molière et de Shakespeare, qui +ne sont que des accidents de génie, vous pouvez courir toute l'histoire +du théâtre dans l'univers sans trouver une époque où se soient +rencontrés à la fois, dans un seul genre, tant d'écrivains de premier +ordre.» + +De premier ordre, je le nie absolument. Mettons de second ordre, même de +troisième, pour quelques-uns. On le verra plus tard. M. Sarcey obéit à +un sentiment dont les critiques de toutes les époques ont fait preuve, +en plaçant au premier rang les auteurs dramatiques contemporains; mais +où sont les auteurs de premier ordre du siècle dernier et même du +commencement de ce siècle? Il faut lire les anciens comptes rendus pour +savoir ce qu'on doit penser des places distribuées ainsi par la critique +courante. Je l'ai dit et je le répète, ce qui nous sépare, M. Sarcey +et moi, c'est qu'il est enfoncé dans l'actualité, dans la pratique +quotidienne de son devoir de lundiste, dans le théâtre au jour le jour; +tandis que ce théâtre n'est pour moi qu'un sujet d'analyse générale, +et que je ne juge jamais ni un homme ni une oeuvre sans m'inquiéter du +passé et de l'avenir. + +Veut-il savoir ce que j'entends par un homme de premier ordre? J'entends +un créateur. Quiconque ne crée pas, n'arrive pas avec sa formule +nouvelle, son interprétation originale de la nature, peut avoir beaucoup +de qualités; seulement, il ne vivra pas, il n'est en somme qu'un +amuseur. Or, dans ce siècle, Victor Hugo seul a créé au théâtre. Je +n'aime point sa formule; je la trouve fausse. Mais elle existe et elle +restera, même lorsque ses pièces ne se joueront plus. Cherchez autour de +lui, voyez comme tout passe et comme tout s'oublie. + +Théodore Barrière vient à peine de mourir, et le voilà reculé dans un +brouillard. Que les autres s'en aillent, ils fondront aussi rapidement. +Certes, il y a des différences, je ne puis faire ici une étude de chaque +auteur dramatique et indiquer l'argile dans le monument qu'il élève. Je +me contente de les condamner en bloc, parce que pas un d'entre eux n'a +trouvé la formule que le siècle attend. Ils la bégayent presque tous, +aucun ne l'affirme. + +Mon argumentation est supérieure aux oeuvres, je veux dire que je +raisonne au-dessus des pièces qu'on peut jouer, d'après la marche même +de l'esprit de ce siècle. Le grand mouvement naturaliste qui nous +emporte, s'est déclaré successivement dans toutes les, manifestations +intellectuelles. Il a surtout transformé le roman, il a soufflé à Balzac +son génie. J'attends qu'il souffle du génie à un auteur dramatique. +Jusque-là, pour moi, la littérature dramatique restera dans une +situation inférieure; on y aura peut-être beaucoup de talent, mais en +pure perte, parce qu'on y pataugera au milieu d'enfantillages et de +mensonges qui ne se peuvent plus tolérer. Aujourd'hui, le roman écrase +le drame du poids terrible dont la vérité écrase l'erreur. + +Je conseille à M. Sarcey d'interroger les étrangers de grande +intelligence et de libre examen, des Russes, des Anglais, des Allemands. +Il verra quelle est leur stupéfaction, en face de nos romans et de nos +oeuvres dramatiques. Un d'eux disait: «C'est comme si vous aviez deux +littératures: l'une scientifique, basée sur l'observation, d'un style +merveilleusement travaillé; l'autre conventionnelle, toute pleine de +trous et de puérilités, aussi mal bâtie que mal pensée.» + +Nos critiques ne voient pas le fossé parce qu'ils barbotent dedans. +Puis, il leur suffit que le monde entier applaudisse nos vaudevilles, +comme il chante nos refrains idiots. Il n'en est pas moins vrai qu'il +faut combler le fossé, que le fossé se comblera de lui-même et que le +théâtre sera alors renouvelé par l'esprit d'analyse qui a élargi le +roman. Je constate que l'évolution se fait depuis quelques années, d'une +façon continue. L'homme de génie attendu peut paraître, le terrain est +prêt. Mais, tant que l'homme de génie n'aura pas paru, les planches +seront vides, car le génie seul compte et mérite d'être. + +Cela m'amène à répondre, sur deux autres points, à M. Sarcey. J'ai dit +qu'on imposait aux débutants le code inventé par Scribe, et j'ai ajouté +que Molière ignorait le métier du théâtre, tel qu'il faut le connaître +aujourd'hui pour réussir. Là-dessus, M. Sarcey me répond que Scribe est +aujourd'hui en défaveur et que Molière était un «roublard». + +Vraiment, Scribe est en défaveur? Eh bien! et M. Hennequin, et M. Sardou +lui-même? Lorsque j'ai nommé Scribe, j'ai voulu évidemment désigner +la pièce d'intrigue, le tour de passe-passe, l'escamotage remplaçant +l'observation. Que Scribe lui-même soit jeté au grenier, cela va de +soi, cela me donne raison; mais il n'en reste pas moins vrai que les +héritiers de Scribe sont encore en plein succès. Quand on joue une pièce +«bien faite», comme il dit, est-ce que M. Sarcey ne se pâme pas de joie? +Est-ce que ses feuilletons, son enseignement dramatique, ne concluent +pas toujours à ceci: «Réglez-vous sur le code, en dehors du code il n'y +a que des casse-cou»? Mon Dieu! je puis le lui avouer aujourd'hui: c'est +à lui que j'ai songé, lorsque j'ai imaginé un critique conseillant à un +débutant de lire les classiques de la pièce bien faite, Scribe, Duvert +et Lausanne, d'Ennery, etc. Sans doute les pièces mal faites de MM. +Meilhac et Halévy et de M. Gondinet réussissent parfois aujourd'hui; +mais il en pleure, et c'est moi qui m'en réjouis. + +Même malentendu au sujet de Molière. M. Sarcey a souvent parlé du métier +du théâtre, paraissant faire de ce métier une science absolue, rigide +comme un traité d'algèbre. J'ai répondu qu'il n'y avait pas un métier, +mais des métiers, que chaque époque avait le sien; et, comme preuve, +j'ai avancé que Molière ignorait ce métier absolu qu'on jette dans les +jambes de tous les débutants. M. Sarcey déclare que j'avance là «une +incongruité littéraire». Je serai plus aimable, je dirai simplement que +M. Sarcey ne sait pas me lire. + +Eh! oui, Molière est un «roublard» pour l'arrangement des scènes, pour +la distribution des matériaux dans une oeuvre. Il était à la fois auteur +et acteur, il connaissait son «métier» mieux que personne. Il a même +inventé la plus admirable coupe de dialogue qui existe. Seulement, +cela n'empêche pas que _Tartuffe_ a un dénouement enfantin et que le +_Misanthrope_ est plutôt une dissertation dialoguée qu'une pièce, si +l'on examine cette comédie à notre point de vue actuel. Aucun de nos +auteurs dramatiques ne risquerait un pareil dénouement, ni une comédie +aussi vide d'action; tous craindraient d'être sifflés. Je n'ai pas dit +autre chose, le sens de code dramatique que je donnais au mot métier, +sortait naturellement de ce qui précédait. + +Et je profite de l'occasion pour enregistrer l'aveu de M. Sarcey. Chaque +époque a son métier. Qu'il reconnaisse maintenant que chaque auteur a le +sien et nous nous entendrons parfaitement. Seulement, il ne faudra plus +alors qu'il veuille régenter le théâtre, parler de pièces bien faites et +de pièces mal faites. Du moment où il n'y a pas une grammaire, un code, +tout est permis. C'est ce que je me tue à démontrer depuis des années. + +Maintenant, bien que je ne veuille pas répondre aux critiques qui me +sont personnelles, je m'étonnerai de l'explication bonne enfant que M. +Sarcey donne de mes idées sur la littérature dramatique. Oh! mon Dieu, +rien de plus simple! J'ai écrit des pièces qui sont tombées. De là, une +grande mauvaise humeur et une campagne féroce contre mes confrères. +M. Sarcey est toujours pratique. Il frappe en plein dans le tas. Vous +croyez qu'il va s'imaginer que j'ai des convictions, que je me bats +pour le triomphe de ce que je crois être la vérité. A d'autres! On m'a +sifflé, j'enrage et je me console en dévorant les auteurs plus heureux. +Voilà qui est d'un critique de haut vol. + +Si je remue la science, et si je remonte au dix-huitième siècle pour +y signaler la naissance du naturalisme, si je suis l'évolution de ce +naturalisme à travers le romantisme, et si j'en constate le triomphe +dans le roman, en prédisant qu'il triomphera prochainement aussi au +théâtre, tout cela c'est que le public m'a hué et que je suis plein de +vengeance! + +M Sarcey a tort de me croire si furieux et si malade de mes chutes. +Qu'il interroge mes amis, ils lui diront que je sais tomber très +gaillardement. Comment n'a-t-il pas compris que le théâtre n'est encore +pour moi qu'un champ de manoeuvres et d'expériences? Ma vraie forge est +à côté. Seulement, j'aime me battre, je me bats dans le champ voisin, +pour ne pas faire trop de dégâts chez moi, si la bataille tourne mal. +Autrefois, c'a été la peinture qui m'a servi de champ de manoeuvres. +Aujourd'hui, j'ai choisi le théâtre, parce qu'il est plus près; +d'ailleurs, peinture, théâtre, roman, le terrain est le même, lorsqu'on +y étudie le mouvement de l'intelligence humaine. Les soirs où l'on me +tue une pièce, ce n'est encore qu'une maquette qu'on me casse. Voilà ma +confession. + + + +Il + +Il me faut répondre à un article que mon confrère, M. Henry Fouquier, +a bien voulu consacrer aux idées que je défends. La polémique a ceci +d'excellent qu'elle simplifie et éclaircit les questions, lorsqu'on est +de bonne foi des deux côtés. Il est très bon, cet article de M. Henry +Fouquier; je veux dire qu'il est très bon pour moi, car il va me +permettre d'expliquer nettement la position que j'ai prise dans la +critique dramatique et qu'on affecte de ne pas comprendre. + +Et, d'abord, comment M. Henry Fouquier, qui est un esprit très fin, un +peu fuyant peut-être, tombe-t-il dans cette rengaine insupportable qui +consiste à me reprocher de n'avoir rien inventé? Mais, bon Dieu! ai-je +jamais dit que j'inventais quelque chose? Où a-t-on lu ça? pourquoi me +prête-t-on gratuitement cette prétention bête? Il parle de mes théories +nouvelles. Eh! je n'ai pas de théorie; eh! je n'ai pas l'imbécillité de +m'embarquer dans des théories nouvelles! C'est l'argument qui m'agace le +plus, qui me met hors de moi. «Vous n'inventez rien, les idées que vous +défendez sont vieilles comme le monde.» Parfaitement, c'est entendu, je +le sais. C'est ma gloire de les défendre, ces vieilles idées. + +Ne dirait-on pas qu'il me faudrait inventer une nouvelle religion pour +être pris au sérieux! Vous n'inventez rien: donc, vous ne comptez pas, +vous rabâchez. Mais, précisément, c'est parce que je n'invente pas que +je suis sur un terrain solide. On a inventé le romantisme; je veux dire +qu'on a ressuscité le quinzième siècle et le seizième sur le terrain +nouveau de notre siècle, où le passé ne pouvait reprendre racine. Aussi +le romantisme a-t-il vécu cinquante ans à peine; il était factice, il ne +répondait qu'à une évolution temporaire, il devait disparaître avec ses +inventeurs. + +Nous autres, nous n'inventons pas le naturalisme. Il nous vient +d'Aristote et de Platon, affirme M. Henry Fouquier. Tant mieux! c'est +qu'il sort des entrailles mêmes de l'humanité. Sans remonter si +loin, j'ai vingt fois constaté que le grand mouvement de la science +expérimentale était parti du dix-huitième siècle. On peut renouer +la chaîne des ancêtres de Balzac. Cela entame-t-il son originalité? +Nullement. Son monument s'est trouvé fondé sur des assises plus larges +et plus indestructibles. + +Est-ce bien fini? Continuera-t-on encore à croire qu'on m'écrase, +lorsqu'on me reproche de ne rien inventer, en me plaisantant avec +l'esprit facile et un peu naïf de la causerie courante? Je le répète +une fois pour toutes: je n'invente rien; je fais mieux, je continue. La +situation que j'ai prise dans la critique est donc simplement celle d'un +homme indépendant, qui étudie l'évolution naturaliste de notre époque, +qui constate le courant de l'intelligence contemporaine, qui se permet +au plus de prédire certains triomphes. Quand on me demande ce que +j'apporte, et qu'on fait mine de fouiller dans mes poches et de +s'étonner de n'y rien trouver d'extraordinaire, je songe à ces +gens crédules d'autrefois qui cherchaient la pierre philosophale. +Aujourd'hui, nos chimistes sont partis de l'étude de la nature, et +s'ils trouvent jamais la fabrication de l'or, ce sera par une méthode +scientifique. Je suis comme eux, je n'ai pas de recettes, pas de +merveilles empiriques; j'emploie et je tâche simplement de perfectionner +la méthode moderne qui doit nous conduire à la possession de plus en +plus vaste de la vérité. + +Maintenant, je ne pense pas que personne ose nier l'évolution +naturaliste de notre âge. Dans les sciences, le mouvement est +formidable, et ce sont précisément les travaux des savants qui ont donné +le branle à toute l'intelligence contemporaine. Les arts et les lettres +ont suivi; dans notre école de peinture, chez nos historiens, nos +critiques, nos romanciers, même nos poètes, on peut suivre les +transformations considérables amenées par l'application des méthodes +exactes. Eh bien! c'est cette évolution qui m'intéresse, qui me +passionne. J'en suis la marche, le développement; j'en attends le +triomphe définitif. Au théâtre, cette évolution me paraît marcher plus +lentement et ne pas encore produire les oeuvres qu'on doit en attendre. +Tout mon terrain de critique est là. Je n'ai pas la folle vanité de +croire que c'est moi qui vais déterminer un mouvement de cette puissance +irrésistible. Le courant impétueux passe, et je me jette au milieu, je +m'abandonne à lui, Certain qu'il doit me conduire où va le siècle. Ceux +qui veulent le remonter, seront noyés, voilà tout. Il serait aussi sot +de le nier que de dire: «C'est moi qui l'ai fait.» + +Mais mon plus grand crime, paraît-il, est d'avoir lancé dans la +circulation ce mot terrible de naturalisme, sur lequel M. Henry Fouquier +s'égaye avec la fine fleur de son esprit. Est-ce bien moi qui ai créé le +mot? je n'en sais ma foi rien! Enfin, je l'ai employé et j'en accepte +la paternité. C'est donc bien abominable de prendre un mot nouveau, +lorsqu'on éprouve le besoin de désigner une chose ancienne d'une façon +saisissante. Mettons que la formule de la vérité dans l'art nous vienne +de Platon et d'Aristote. Suis-je condamné à employer une périphrase pour +désigner cette vérité dans l'art? N'est-il pas plus commode de choisir +un mot, d'accepter un mot qui est dans l'air? Puis, il n'y a pas +d'absolu. Du temps de Platon et d'Aristote, la vérité dans l'art a pu +avoir un nom qui ne lui convienne plus aujourd hui; si le fond est +éternel, les façons d'être changent, la nécessité d'appellations +nouvelles se fait sentir. On me demande pourquoi je ne me suis pas +contenté du mot réalisme, qui avait cours il y a trente ans; uniquement +parce que le réalisme d'alors était une chapelle et rétrécissait +l'horizon littéraire et artistique. Il m'a semblé que le mot naturalisme +élargissait au contraire le domaine de l'observation. D'ailleurs, que ce +mot soit bien ou mal choisi, peu importe. Il finira par avoir le sens +que nous lui donnerons. C'est uniquement ce sens qui est la grande +affaire. + +Et ici j'entre dans le vif de ma querelle avec M. Henry Fouquier. Il est +plein d'esprit, cela je ne le nie pas; mais il fait un raisonnement qui +m'a paru dénoter une philosophie un peu puérile, cette philosophie du +coin du feu qui discute sur l'art de couper les cheveux en quatre. Voici +ce qu'il écrit: «Je crois que l'erreur capitale du propagateur zélé du +naturalisme consiste à avoir confondu le fond éternel des choses avec +les moyens d'expression.» Puis, il s'explique: de tout temps les +artistes ont eu pour but de reproduire la nature, de se faire les +interprètes de la vérité. Tous les artistes sont donc des naturalistes. +Où ils commencent à différer, c'est lorsqu'ils expriment, par ce +que chaque groupe d'artistes, selon les temps, les milieux et les +tempéraments, donne alors des expressions différentes de la nature. +C'est là seulement, d'après M. Henry Fouquier, que les naturalistes +d'intention deviennent des idéalistes, des classiques, des romantiques, +enfin toutes les variétés connues. + +Parbleu! le raisonnement est superbe! Je jure à M. Henry Fouquier que +je ne confonds pas du tout le fond éternel des choses avec les moyens +d'expression. Ce fond éternel des choses est d'un bon comique dans cette +argumentation. Voyez-vous un gredin devant un tribunal, disant qu'il a +le fond éternel d'honnêteté, mais que, dans la pratique, il n'en a pas +tenu compte? Où en serions-nous, si l'intention suffisait dans les arts +et dans les lettres? Vous me la bâillez belle, avec votre fond éternel +des choses! Que m'importe ce que veulent les artistes et les écrivains? +C'est ce qu'ils me donnent qui m'intéresse. + +Évidemment, à toutes les époques, les prosateurs comme les poètes ont eu +la prétention de peindre la nature et de dire la vérité. Mais l'ont-ils +fait? C'est ici que les écoles commencent, que la critique naît, qu'on +échange des montagnes d'arguments. Me dire que je me trompe, en ne +mettant pas tous les écrivains sur une même ligne et en ne leur donnant +pas à tous le nom de naturalistes, parce que tous ont l'intention de +reproduire la nature, c'est jouer sur les mots et faire de l'esprit +singulièrement fin. J'appelle naturalistes ceux qui ne se contentent pas +de vouloir, mais qui exécutent: Balzac est un naturaliste, Lamartine est +un idéaliste. Les mots n'auraient plus aucun sens si cela n'était pas +très net pour tout le monde. Quand on raffine, quand on amincit les mots +pour tourner spirituellement autour d'eux, il arrive qu'ils fondent et +que la page écrite tombe en poussière. Il faut moins de finesse et plus +de grosse bonhomie dans l'art. + +Donc, je ne tiens compte du fond éternel des choses que lorsque +l'écrivain en tient compte lui-même et ne triche pas, volontairement +ou non. Le reste est une pure dissertation philosophique, parfaitement +inutile. Remarquez que je ne nie pas le génie humain. Je crois qu'on a +fait et qu'on peut faire des chefs-d'oeuvre en se moquant de la +vérité. Seulement, je constate la grande évolution d'observation et +d'expérimentation qui caractérise notre siècle, et j'appelle naturalisme +la formule littéraire amenée par cette évolution. Les écrivains +naturalistes sont donc ceux dont la méthode d'étude serre la nature et +l'humanité du plus près possible, tout en laissant, bien entendu, le +tempérament particulier de l'observateur libre de se manifester ensuite +dans les oeuvres comme bon lui semble. + +M. Henry Fouquier, du moment que je n'entends pas modifier le fond +éternel des choses, est plein de dédain. Il voudrait peut-être, pour se +déclarer satisfait, me voir créer le monde une seconde fois. Ma tâche +lui semble modeste, si je ne m'attaque qu'aux moyens d'expression. A +quoi veut-il donc que je m'attaque, à la terre ou au ciel? Mais, les +moyens d'expression, c'est tout le domaine de la critique; le reste +ne saurait nous regarder. Enfin, il prétend que j'enfonce les portes +ouvertes. Toujours le même espoir déçu de me voir faire quelque chose +d'extraordinaire. Mon Dieu! non, je n'ai pas de rocher où je pontifie +et prophétise. Je ne tutoie pas Dieu. Je ne suis qu'un homme du siècle. +Quant aux portes, elles sont, il est vrai, sinon ouvertes, du moins +entr'ouvertes. Un battant tient encore, selon moi; j'y donne mon petit +coup de cognée. Que chacun fasse comme moi, et le passage sera plus +large. + +Revenons au théâtre. Si dans le roman le triomphe du naturalisme est +complet, je constate malheureusement qu'il n'en est pas de même sur +notre scène française. Je ne rentrerai pas dans ce que j'ai dit vingt +fois à ce sujet. L'autre jour, en répondant à M. Sarcey, j'ai, une fois +de plus, donné mes arguments. Pour M. Henry Fouquier, il se déclare +absolument satisfait; notre théâtre contemporain l'enchante, il +le trouve supérieur. Pour me convaincre, il m'envoie assister aux +_Fourchambault_; j'ai vu la pièce, j'en ai dit mon sentiment, et il est +inutile que j'y revienne. Il n'y aurait qu'un moyen de me prouver que la +formule naturaliste a donné au théâtre tout ce qu'elle doit donner: ce +serait de poser en face de Balzac un auteur dramatique de sa taille, ce +serait de me nommer une série de pièces qui se tiennent debout devant la +_Comédie humaine_. + +Si vous ne pouvez pas établir cette comparaison, c'est qu'à notre époque +le roman est supérieur et et que le drame est inférieur. J'attends le +génie qui achèvera au théâtre l'évolution commencée. Vous êtes satisfait +de notre littérature dramatique actuelle, je ne le suis pas, et j'expose +mes raisons. Plus tard, on saura bien lequel de nous deux se trompait. + +Ce que j'abandonne volontiers à l'esprit si fin de M. Henry Fouquier, ce +sont mes pièces sifflées. Là, il triomphe aisément, ayant l'apparence +des faits pour lui. Il a bien lu dans mes pièces et dans mes préfaces +des choses que je n'y ai jamais écrites; mettons cela sur le compte de +son ardeur à me convaincre. C'est chose entendue, mes pièces ne valent +absolument rien; mais en quoi mon manque de talent touche-t-il la +question du naturalisme au théâtre? Un autre prendra la place, voilà +tout. + + + +III + +M. de Lapommeraye est un conférencier aimable, spirituel, d'une +élocution prodigieusement facile. La première fois que je l'ai entendu, +je suis resté stupéfait de toutes les grâces dont il a semé ses paroles. +Il paraît adoré de son public, devant lequel il lui sera toujours très +facile d'avoir raison contre moi. + +Dans une de ses dernières conférences, à laquelle j'assistais, il a +constaté d'abord la crise que nous traversons, l'effarement où se +trouvent nos auteurs dramatiques, en ne sachant quelles pièces ils +doivent faire pour réussir. Et il a déclaré qu'il allait élucider la +question et indiquer la formule de l'art de demain. Là-dessus, je +suis devenu tout oreille, car ce problème ainsi posé m'intéressait +singulièrement. Je tâtonnais encore, j'allais donc mettre enfin la +main sur la vérité. Mais j'ai été bien désillusionné, je l'avoue. Le +conférencier, après des digressions brillantes, après avoir opposé +l'idéalisme au naturalisme, a conclu que les auteurs dramatiques +devaient tendre vers le grand art. Vraiment, nous voilà bien renseignés, +et c'est là une trouvaille merveilleuse! + +Le grand art! mais, sérieusement, moi qui m'honore d'être un +naturaliste, est-ce que je ne réclame pas le grand art plus +impérieusement encore que les idéalistes? M. de Lapommeraye me prend-il +pour un vaudevilliste, ou pour un faiseur d'opérettes? Il faudrait +s'entendre sur le grand art, un mot dont M. Prudhomme a plein la bouche, +et que les esprits médiocres galvaudent dans toutes les boursouflures +de la versification. M. de Lapommeraye a cité _la Fille de Roland_. Eh +bien, _la Fille de Roland_ est de l'art très petit, de l'art absolument +inférieur; et attendez vingt ans, vous verrez ce qu'en penseront nos +fils. Je donnerais ce paquet informe de mauvais vers, pour deux vers +d'un vrai poète. Non, mille fois non! le grand art n'est pas l'art monté +sur des échasses, l'art en tartines, l'art qui tient delà place et qui +fait les grands bras, en roulant les yeux. Je préfère un vaudeville +amusant à une tragédie imbécile. Le grand art, c'est l'épanouissement du +génie, pas autre chose, quel que soit le cadre choisi par le génie. _La +Noce juive_, de Delacroix, un tableau d'intérieur large comme la main, +est du grand art, tandis que les toiles immenses de nos Salons annuels +sont généralement de l'art odieux et lilliputien. + +Et j'affirme que le naturalisme autant que l'idéalisme aspire au grand +art. M. de Lapommeraye s'est débarrassé du naturalisme de la façon la +plus commode du monde. «Quand vous êtes au bord de la mer, a-t-il dit +à peu près, ne préférez-vous pas vous perdre dans la contemplation de +l'infini, de l'horizon lointain où le ciel et l'eau se confondent? +n'êtes-vous pas plus ému par ce spectacle que par le spectacle de la +plage, où rôdent des pêcheurs sordides?» Sans doute, l'horizon lointain, +c'est l'idéalisme, tandis que la plage, c'est le naturalisme. Voilà une +belle comparaison, mais le malheur est que le naturalisme est partout, +aussi bien à cinq lieues qu'à cinq mètres. Il n'exclut rien, il accepte +tout, il peint tout. + +Je ne puis m'empêcher de m'égayer honnêtement, en pensant que M. de +Lapommeraye a cru tuer le naturalisme avec une comparaison. Il s'attaque +à l'esprit moderne tout entier, et il n'a qu'une belle comparaison pour +arme. Imaginez une rose pour barrer le chemin à un torrent. Veut-on +savoir ce que c'est que le naturalisme, tout simplement? Dans la +science, le naturalisme, c'est le retour à l'expérience et à l'analyse, +c'est la création de la chimie et de la physique, ce sont les méthodes +exactes qui, depuis la fin du siècle dernier, ont renouvelé toutes nos +connaissances; dans l'histoire, c'est l'étude raisonnée des faits et des +hommes, la recherche des sources, la résurrection des sociétés et de +leurs milieux; dans la critique, c'est l'analyse du tempérament +de l'écrivain, la reconstruction de l'époque où il a vécu, la vie +remplaçant la rhétorique; dans les lettres, dans le roman surtout, c'est +la continuelle compilation des documents humains, c'est l'humanité vue +et peinte, résumée en des créations réelles et éternelles. Tout notre +siècle est là, tout le travail gigantesque de notre siècle, et ce n'est +pas une comparaison de M. de Lapommeraye qui arrêtera ce travail. + +Certes, je reconnais moi-même l'inutilité de ces polémiques. Le +naturalisme se produira au théâtre, cela est indéniable pour moi, parce +que cela est dans la loi même du mouvement qui nous emporte. Mais, au +lieu de donner ici de bonnes raisons, j'aimerais mieux que de grandes +oeuvres naturalistes parussent au théâtre. M. de Lapommeraye, si elles +réussissaient, serait le premier à les applaudir et à les louer devant +son public. Alors, nous serions parfaitement d'accord, ce que je désire +de tout mon coeur. + +Un autre critique, M. Poignand, veut bien également n'être pas de mon +avis. Je néglige les attaques qu'il dirige contre mes propres oeuvres; +c'est là un massacre enfantin, auquel je m'habitue, et dont je souris. +Je ne m'arrête pas également à son amusant paradoxe, par lequel ce sont +les personnages historiques qui sont vivants, tandis que nous autres, +vivants, nous sommes morts. Mais il fait sur le drame historique des +réflexions qui m'intéressent. + +Je crois avoir moi-même indiqué que le drame historique prendrait +seulement de l'intérêt, le jour où les auteurs, renonçant aux pantins de +fantaisie, s'aviseront de ressusciter les personnages réels, avec leurs +tempéraments et leurs idées, avec toute l'époque qui les entoure. +M. Poignand annonce la venue d'une jeune école, qui songe à ces +résurrections de l'histoire. Voilà qui est parfait. L'entreprise est +formidable, car elle nécessitera des recherches immenses et un talent +d'évocation rare. Mais j'applaudirai très volontiers, si elle réussit. +D'ailleurs, M. Poignand ne s'aperçoit peut-être pas que le drame dont il +parle serait le drame historique naturaliste. Gustave Flaubert n'a pas +suivi une autre méthode pour écrire _Salammbô_. J'accepte parfaitement +le drame historique, ainsi compris, parce qu'il mène tout droit au drame +moderne, tel que je le demande. On ne peut pas être exclusif: si l'on +ressuscite le passé, c'est tout le moins qu'on laisse vivre le présent. + + + +IV + +M. Henri de Lapommeraye a fait une nouvelle conférence sur le +naturalisme au théâtre. + +La thèse de M. de Lapommeraye est des plus simples. Il a apporté, sur +sa table de conférencier, un tas énorme de livres, et il a dit à son +auditoire, dont il est l'enfant gâté: «Je vais vous prouver, en vous +lisant des passages de Diderot, de Mercier, d'autres critiques encore, +que le naturalisme n'est pas né d'hier et que, de tout temps, on a +réclamé ce que M. Zola réclame aujourd'hui.» Il est parti de là, il a lu +des pages entières, il a prouvé de la façon la plus complète que j'ai le +très grand honneur de continuer la besogne de Diderot. + +J'avoue que je m'en doutais bien un peu. Mais je ne l'en remercie pas +moins de l'aide précieuse qu'il a bien voulu m'apporter. Mon Dieu! oui, +je n'ai rien inventé; jamais, d'ailleurs, je n'ai eu l'outrecuidance +de vouloir inventer quelque chose. On n'invente pas un mouvement +littéraire: on le subit, on le constate. La force du naturalisme, c'est +qu'il est le mouvement même de l'intelligence moderne. + +Ainsi donc, il est bien entendu que Diderot a soutenu les mêmes idées +que moi, qu'il croyait lui aussi à la nécessité de porter la vérité au +théâtre; il est bien entendu que le naturalisme n'est pas une invention +de ma cervelle, un argument de circonstance que j'emploie pour défendre +mes propres oeuvres. Le naturalisme nous a été légué par le dix-huitième +siècle; je crois même que, si l'on cherchait bien, on le retrouverait, +plus ou moins confus, à toutes les périodes de notre histoire +littéraire. Voilà ce que M. de Lapommeraye a établi, et il ne pouvait me +faire un plus vif plaisir. + +Seulement, où M. de Lapommeraye a voulu m'être désagréable, c'est +lorsqu'il a ajouté que toutes les réformes demandées par Diderot ont été +prises en considération, et qu'il n'y a pas lieu aujourd'hui de tenir +compte des idées exprimées dans ma critique dramatique. Il fait ses +politesses à Diderot, ce qui est naturel, puisque Diderot est mort. Mais +ne se doute-t-il pas que les confrères de Diderot disaient dans leur +temps, des théories de celui-ci, ce qu'il dit lui-même à cette heure de +mes théories à moi? C'est un sentiment commun à toutes les générations: +les aînés ont eu raison, les contemporains ne savent ce qu'ils disent. +Comme l'a tranquillement déclaré M. de Lapommeraye, le théâtre est +parfait aujourd'hui, il doit rester immobile, la plus petite réforme en +gâterait l'excellence. + +Vraiment? M. de Lapommeraye feint d'ignorer que tout marche, que rien ne +reste stationnaire. Il est commode de dire: «Les améliorations réclamées +par Diderot ont eu lieu,» ce qui, d'ailleurs, est radicalement faux, car +Diderot voulait la vérité humaine au théâtre, et je ne sache pas que la +vérité humaine trône sur nos planches. En tous cas si les améliorations +avaient eu lieu, elles ne nous suffiraient plus, voilà tout. Il y a +une somme de vérités pour chaque époque. Toujours des évolutions +s'accompliront. Il faut qu'une langue meure pour qu'on dise à une +littérature: «Tu n'iras pas plus loin.» + + + + +LES EXEMPLES + + + +LA TRAGEDIE + +I + +Pendant la première représentation, au Théâtre-Français, de _Rome +vaincue_, la nouvelle tragédie de M. Alexandre Parodi, rien ne m'a +intéressé comme l'attitude des derniers romantiques qui se trouvaient +dans la salle. Ils étaient furibonds; mais, en petit nombre, noyés dans +la foule, ils restaient impuissants et perdus. Voilà donc où nous en +sommes, la grande querelle de 1830 est bien finie, une tragédie peut +encore se produire sans rencontrer dans le public un parti pris contre +elle; et demain un drame romantique serait joué, qu'il bénéficierait de +la même tolérance. La liberté littéraire est conquise. + +A vrai dire, je veux voir dans le bel éclectisme du public un jugement +très sain porté sur les deux formes dramatiques. La formule classique +est d'une fausseté ridicule, cela n'a plus besoin d'être démontré. Mais +la formule romantique est tout aussi fausse; elle a simplement substitué +une rhétorique à une rhétorique, elle a créé un jargon et des procédés +plus intolérables encore. Ajoutez que les deux formules sont à peu près +aussi vieilles et démodées l'une que l'autre. Alors, il est de toute +justice de tenir la balance égale entre elles. Soyez classiques, soyez +romantiques, vous n'en faites pas moins de l'art mort, et l'on ne vous +demande que d'avoir du talent pour vous applaudir, quelle que soit votre +étiquette. Les seules pièces qui réveilleraient, dans une salle, la +passion des querelles littéraires, ce seraient les pièces conçues +d'après une nouvelle et troisième formule, la formule naturaliste. C'est +là ma croyance entêtée. + +M. Alexandre Parodi ne va pas moins être mis bien au-dessous de Ponsard +et de Casimir Delavigne par les amis de nos poètes lyriques. J'ai déjà +entendu nommer Luce de Lancival. On l'accuse de ne pas savoir faire les +vers, ce qui est certain, si le vers typique est ce vers admirablement +forgé et ciselé des petits-fils de Victor Hugo. On lui reproche encore +d'être retourné aux Romains, d'avoir dramatisé une fois de plus +l'antique et barbare histoire de la vestale enterrée vive, pour s'être +oubliée dans l'amour d'un homme. Tout cela est bien grossi par l'ennui +légitime que les derniers romantiques ont dû éprouver en voyant réussir +une tragédie. Il est bon de remettre les choses en leur place. + +L'auteur, en effet, a choisi un sujet fort connu. Seulement, il serait +injuste de ne pas lui tenir compte de la façon dont il a mis ce sujet en +oeuvre. On est au lendemain de la bataille de Cannes, Rome est perdue, +lorsque les augures annoncent qu'une vestale a trahi son voeu et qu'il +faut apaiser les dieux, si l'on désire sauver la patrie. Voilà, du coup, +le cadre qui s'élargit. Opimia, la vestale parjure, grandit et devient +brusquement héroïque. Il y a bien à côté un drame amoureux: elle aime le +soldat Lentulus, qui est venu annoncer la défaite de Paul-Emile. Mais +l'idée patriotique domine, et si Opimia revient se livrer après s'être +sauvée avec son amant, c'est que la patrie la réclame. + +Et je veux répondre aussi à la ridicule querelle qu'on fait à l'auteur, +en lui reprochant d'avoir pris pour noeud de son drame une superstition +odieuse. Cette superstition s'appelait alors une croyance, et dès lors +la question s'élève. Si tout le peuple de Rome croyait fermement +acheter la victoire par l'ensevelissement épouvantable d'Opimia, cet +ensevelissement prenait aussitôt un caractère de nécessité grandiose. +Elle-même, si elle avait la foi, se sacrifiait avec autant de noblesse +que le soldat donnant son sang à la patrie. Je vais même plus loin, +j'admets que l'oncle d'Opimia, Fabius, qui la juge et l'envoie à la +mort, soit assez éclairé et assez sceptique pour ne pas croire à +l'efficacité matérielle de l'agonie affreuse d'une pauvre enfant; il +agit cependant en ardent patriote, en consentant à cette agonie, qui +peut rendre le courage au peuple et faire sortir de terre de nouveaux +défenseurs. + +Certes, on restreindrait fort le domaine dramatique, si l'on refusait +la foi comme moyen. L'auteur est à Rome et non à Paris. Je trouve même +fâcheux son personnage du poète Ennius qu'il a créé uniquement pour +plaider les droits de l'humanité. Ennius m'a paru singulièrement +moderne. Cela prouve que M. Alexandre Parodi a prévu l'objection des +personnes sensibles, et qu'il a voulu leur faire une concession. Je +crois que la tragédie aurait encore gagné en largeur, en acceptant +l'horreur entière du sujet. On tue Opimia parce que la patrie d'alors +veut qu'on la tue, et c'est tout, cela suffit. + +D'ailleurs, le mérite de _Rome vaincue_ est surtout dans le +développement de l'idée première. Opimia a pour aïeule une vieille femme +aveugle, Postumia, qui vient la disputer à ses juges avec un emportement +superbe. De ses bras tendus, de ses mains tremblantes, elle cherche sa +fille, la serre avec des cris de révolte. Elle supplie les juges, +se traîne à leurs genoux, puis les insulte, quand ils se montrent +impitoyables. La scène a fait un grand effet. Mais elle n'est que la +préparation d'une autre scène, que je trouve plus large encore. Quand +Postumia voit Opimia perdue, elle veut tout au moins abréger son agonie, +elle lui apporte un poignard. Et, comme la pauvre fille a les mains +liées et qu'elle ne peut se frapper elle-même, l'aïeule lui demande +où est la place de son coeur, puis la tue. Au dénoûment, lorsque la +nouvelle de la retraite d'Annibal fait courir tout le peuple aux +remparts, Postumia, restée seule à la porte du caveau d'Opimia, y +descend, pour mourir à côté du corps de l'enfant. + +Eh bien, cela est absolument grand. L'homme qui a trouvé cela est un +tempérament dramatique de première valeur. Si une pareille situation +se trouvait dans un drame, accommodée au ragoût romantique, nos poètes +n'auraient pas assez d'exclamations pour crier au génie. Sans doute, +la forme classique me gêne; mais la forme romantique me gênerait tout +autant. Je ne puis donc que trouver très remarquable l'invention de la +vieille aveugle, disputant sa fille à la mort jusqu'à la dernière heure, +et la tuant elle-même pour que la mort lui soit plus douce. Cette figure +est posée avec beaucoup de puissance. + +Je n'ai pas cru devoir raconter la pièce en détail. Au courant de la +discussion, l'analyse se fait d'elle-même. C'est ainsi que je dois +parler d'un esclave gaulois, Vestaepor, employé dans le temple de Vesta, +et qui favorise les amours et la fuite d'Opimia et de Lentulus. M. +Alexandre Parodi semble avoir voulu marquer encore dans ce personnage +la force de la foi. Vestaepor aide les amants à se sauver, parce qu'il +déteste Rome et qu'il croit à la colère des dieux; si les dieux n'ont +pas leur victime, ils consommeront la perte des Romains, ils vengeront +l'esclave et le réuniront à ses deux fils, qui combattent dans l'armée +d'Annibal. Ce personnage est d'invention ordinaire, légèrement +mélodramatique même; mais je voulais le signaler, pour montrer l'idée de +foi et de patriotisme qui plane sur toute l'oeuvre. + +Le succès a été grand, surtout pour les deux derniers actes. Voici, +d'ailleurs, exactement le bilan de la soirée. + +Un premier acte très large, le Sénat assemblé pour délibérer après la +défaite de Cannes, et l'arrivée de Lentulus, qui raconte la bataille +dans un long récit fortement applaudi. Un second acte dans le temple de +Vesta, décor superbe, mais action lente et d'intérêt médiocre; c'est là +qu'Opimia se trahit. Un troisième acte dans le bois sacré de Vesta, le +moins bon des cinq; Opimia et Lentulus, aidés par Vestaepor, se sauvent, +grâce à un souterrain. Un quatrième acte, d'une grande beauté; Opimia +est revenue se livrer, on la condamne, et Postumia la dispute à ses +juges. Enfin, un cinquième acte, dont le dénoûment reste superbe, encore +un décor magnifique, le Champ Scélérat, avec le caveau où l'on descend +le corps de la vestale tuée par l'aïeule. + +Le vers de M. Alexandre Parodi n'a pas, je le répète, la facture savante +de nos poètes contemporains. Il manque de lyrisme, cette flamme du vers +sans laquelle on semble croire aujourd'hui que le vers n'existe pas. +Quant à moi, je suis persuadé que M. Alexandre Parodi a réussi justement +parce qu'il n'est pas un poète lyrique. Il fabrique ses hexamètres en +homme consciencieux qui tient à être correct; parfois, il rencontre +un beau vers, et c'est tout. Aucun souci de décrocher les étoiles. +Oserai-je l'avouer? cela ne me fâche pas outre mesure. Il n'est pas +poète comme nous l'entendons depuis une cinquantaine d'années; eh bien, +il n'est pas poète, c'est entendu. Mettons qu'il écrit en prose. Ce qui +me blesse davantage, c'est l'amphigouri classique dans lequel il se +noie, et j'arrive ici à la seule querelle que je veuille lui faire. + +Comment se fait-il qu'un jeune homme de trente-quatre ans, dit-on, un +écrivain qui paraît avoir une vaste ambition, puisse ainsi claquemurer +son vol dans une formule devenue grotesque? Je ne lui conseille pas, +ah! certes, non! de tomber dans l'autre formule, la formule romantique, +peut-être plus grotesque encore; mais je fais appel à toute sa jeunesse, +à toute son ambition, et je le supplie d'ouvrir les yeux à la vérité +moderne. Il y a une place à prendre, une place immense, écrire la +tragédie bourgeoise contemporaine, le drame réel qui se joue chaque jour +sous nos yeux. Cela est autrement grand, vivant et passionnant, que les +guenilles de l'antiquité et du moyen âge. Pourquoi va-t-il s'essouffler +et fatalement se rapetisser dans un genre mort? Pourquoi ne tente-t-il +pas de renouveler notre théâtre et de devenir un chef, au lieu de +patauger dans le rôle de disciple? Il a de la volonté et une véritable +largeur de vol. C'est ce qu'il faut avoir pour aborder le vrai, +au-dessus des écoles et du raffinement des artistes simplement +ciseleurs. + + + +II + +La tragédie en quatre actes et en vers, _Spartacus_, que M. Georges +Talray vient de faire jouer à l'Ambigu, a une histoire qu'il est bon de +conter pour en tirer des enseignements. + +L'auteur, m'a-t-on dit, est un homme riche, bien apparenté, qui a été +mordu de la passion du théâtre, comme d'autres heureux de ce monde sont +mordus de la passion du jeu, des femmes ou des chevaux. Certes, on ne +saurait trop le féliciter et l'encourager. + +Un homme qui s'ennuie et qui songe à écrire des tragédies en quatre +actes, lorsqu'il pourrait donner des hôtels à des danseuses, est à coup +sûr digne de tous les respects. Pouvoir être Mécène et consentir à +devenir Virgile, voilà qui dénote une noble activité d'esprit, un souci +des amusements les plus dignes et les plus élevés. + +Naturellement, M. Talray entend être maître absolu dans le théâtre où on +le joue. Quand on a le moyen de mettre ses pièces dans leurs meubles, +on serait bien sot de les loger en garni à la Comédie-Française ou à +l'Odéon. Cela explique pourquoi M. Talray s'est adressé une première +fois au théâtre-Déjazet, et la seconde fois à l'Ambigu. Seules les +méchantes langues laissent entendre que M. Perrin et M. Duquesnel +auraient pu refuser ses pièces, fruits d'un noble loisir. M. Talray +veut simplement passer de son salon sur la scène, sans quitter son +appartement; et, s'il n'a pas bâti un théâtre, c'est que le temps a +dû lui manquer. Il cherche donc une salle à louer, accepte le +premier théâtre en déconfiture qui se présente, en se disant que les +chefs-d'oeuvre honorent les planches les plus encanaillées. + +Une légende s'est formée sur la façon magnifique dont il s'est conduit +au théâtre-Déjazet. Il s'agissait seulement d'un petit acte, je crois; +et les ouvreuses elles-mêmes ont reçu en cadeau des bonnets neufs. A +l'Ambigu, la solennité s'élargit. Songez donc! une tragédie en quatre +actes, quelque chose comme dix-huit cents vers! Aussi le bruit s'est-il +répandu que le directeur a demandé au poète quinze mille francs, pour +jouer sa pièce quinze fois; je ne parle pas des décors, des costumes, +des accessoires. Les chiffres ne sont peut-être pas exacts; mais il n'en +est pas moins certain que l'auteur paye les frais et présente son oeuvre +au public, directement, sans l'avoir soumise au jugement de personne. + +Ah! c'est le rêve, et les gens très riches peuvent seuls se permettre +une pareille tentative. J'ai entendu soutenir brillamment cette opinion, +que l'auteur devait avoir un théâtre à lui et jouer lui-même ses pièces, +s'il voulait donner sa pensée tout entière, dans sa verdeur et sa +vérité. Les deux plus grands génies dramatiques, Shakespeare et +Molière, ont entendu ainsi le théâtre, et ne s'en sont pas mal trouvés. +Seulement, cette trinité de l'auteur, du directeur et de l'acteur réunis +en une seule personne, n'est pas dans nos moeurs, et tous les essais +qu'on a pu tenter de nos jours ont échoué misérablement. + +Je suis allé à l'Ambigu avec une grande curiosité, très décidé à +m'intéresser au _Spartacus_ de M. Talray. Notez qu'il faut un certain +courage pour aborder ainsi le public, quand on est un simple amateur: on +s'expose aux plaisanteries de ses amis, aux rudesses de la critique, aux +rires de la foule. Il est entendu qu'un auteur qui paye et qui tombe, +est doublement ridicule. Châtiment mérité, dira-t-on. Peut-être. +Mais j'aime cette belle confiance des poètes qui risquent ainsi +tranquillement le ridicule, et qui souvent même l'achètent très cher. + +J'arrive et j'écoute religieusement. Il faut vous dire, avant tout, que +M. Talray s'est absolument moqué de l'histoire. Son _Spartacus_ est +d'une grande fantaisie. J'avoue que cela ne me fâche pas outre mesure. +Les auteurs dramatiques ont toujours traité l'histoire avec tant de +familiarité, qu'un mensonge de plus ou de moins importe peu. Nous sommes +en pleine imagination, c'est chose convenue. Seulement, ce qu'on peut +demander, c'est que l'imagination ne batte pas la campagne, au point +d'ahurir le monde. Or, M. Talray a une façon de traiter le théâtre très +dangereuse pour le public bon enfant, qui vient naïvement voir ses +pièces, avec l'intention de les comprendre. + +Je vais tenter d'analyser son _Spartacus_ en quelques mots; et je +demande à l'avance pardon si je me trompe, car ce ne serait vraiment pas +ma faute. Spartacus a pour père un prêtre d'Isis, nommé Séphare, qui +nourrit les plus grands projets; on ne sait pas bien lesquels, il parle +du bonheur du genre humain, il lance l'anathème sur Rome, et je suis +porté à croire qu'il rêve l'affranchissement des esclaves, avec des +vues particulières et lointaines sur la Révolution française. Bref, ce +Séphare, entré comme intendant chez le consul Crassus, commence son beau +rôle de régénérateur en donnant Camille, la fille de son maître, pour +maîtresse à son fils Spartacus, alors gladiateur. Voilà qui n'est pas +propre; mais la passion du sectaire est, à la rigueur, une excuse. + +Il y a une autre femme dans l'aventure, Myrrha, une courtisane à ce +qu'on peut croire. Séphare est aussi très bien avec celle-là, si bien +même qu'ils complotent ensemble l'empoisonnement du gardien des jeux. +Décidément, ce prêtre d'Isis manque de sens moral. Quand le gardien des +jeux est mort, Myrrha obtient du préteur Métellus son amant la place +du défunt pour Spartacus. Le héros, ramassant sous ses ordres les +gladiateurs et la plèbe de la ville, suscite alors une révolte, brûle +Rome, se bat pour l'affranchissement des esclaves. Rien de stupéfiant +comme la mise en oeuvre dramatique de cet épisode. Le préteur Métellus +est gris, la courtisane Myrrha embellit la fête, on voit Rome brûler sur +un transparent, et un choeur arrive, on ignore pourquoi, qui chante, je +crois, le bon vin et la liberté. + +Cependant, Camille, la maîtresse de Spartacus, joue là dedans un rôle +symbolique. Elle doit être la liberté en personne, j'imagine. Au +dénoûment, Spartacus, après avoir battu les Romains, est à son tour +sur le point d'être vaincu. Il se tue d'un coup de poignard en pleine +poitrine; Camille devient folle sur son cadavre; et, quand le consul +Crassus se présente, Séphare le traite de la belle façon, lui montre +sa fille folle, et lui annonce qu'un jour le fils de Spartacus et de +Camille reprendra l'oeuvre de délivrance. Sur quoi, un choeur envahit +de nouveau la scène, et la toile tombe sur la reprise des couplets du +troisième acte. + +J'écoutais donc attentivement. L'impression des premières scènes était +assez agréable. Le carnaval romain, ce décor large et à style sévère, +ces personnages aux draperies de couleur tendre, me reposaient du +carnaval romantique, des guenilles et des armures du moyen âge. +Vraiment, les femmes sont adorables, les cheveux cerclés d'or, les +bras nus, dans ces étoffes souples, où leur corps libre roule si +voluptueusement. Puis, j'attrapais par-ci par-là un bout de vers +assez mal rimé, mais d'une musique sonore et éclatante. Enfin, je ne +m'ennuyais pas, j'attendais de comprendre sans trop d'impatience. + +Au milieu du premier acte, cependant, comme j'étais de plus en plus +attentif, j'ai commencé à éprouver une légère douleur aux tempes. Une +consternation peu à peu m'envahissait, car je ne comprenais toujours +pas, malgré mes efforts. J'avais beau ouvrir les oreilles, tendre +l'esprit, répéter tout bas les mots que je saisissais, le sens +m'échappait, les paroles tombaient comme des bruits qui s'envolaient, +avant d'avoir formé des phrases. Maintenant, la pesanteur des tempes me +gagnait le crâne et me roidissait le cou. + +Alors, l'ennui est arrivé, d'abord discret, un léger bâillement +dissimulé entre les doigts, une envie sourde de penser à autre chose; +puis, il s'est élargi, il est devenu immense, insondable, sans borne. +Oh! l'ennui sans espoir, l'ennui écrasant qui descend dans chaque +membre, dont on sent le poids dans les mains et dans les pieds! Et +impossible d'échapper à ce lent écrasement, les personnages s'imposent; +on les hait, on voudrait les supprimer, mais leur voix est comme un flot +entêté qui bat, qui entame et qui noie les têtes les plus dures; même +quand on baisse les yeux pour ne plus les voir, on les sent, ou croit +les avoir sur les épaules. Un malheur public, un deuil, sont moins +lourds. + +Ce qui me consternait surtout, c'était Séphare, le prêtre d'Isis. +Pourquoi un prêtre d'Isis? Sans doute l'auteur avait mis là-dessous +le sens philosophique de son oeuvre. La pièce restait tellement +incompréhensible, qu'elle devait cacher quelque vérité supérieure. Les +scènes se déroulaient: je songeais aux hypogées, aux pyramides, aux +secrets que le Nil roule dans ses eaux boueuses. Je me sentais très +bête, je tournais à l'ahurissement. Lorsqu'on s'est mis à chanter, j'ai +eu l'envie ardente de me sauver, parce que tout espoir de comprendre +s'en allait décidément. Mais j'étais trop engourdi; j'appartenais à +l'ennui vainqueur. + +J'ai promis de tirer des enseignements de cette histoire. Le premier est +que la tentative de M. Talray reste en elle-même excellente, et qu'on ne +saurait trop engager les auteurs riches à l'imiter. Mais le point sur +lequel je veux surtout insister est que, désormais, les gens du monde +devront avoir pour les simples écrivains quelque respect; car, si j'ai +vu parfois des écrivains ressembler à des princes dans un salon, je n'ai +jamais vu un homme du monde qui ne se rendît parfaitement ridicule, en +écrivant un roman ou une pièce de théâtre. + +Certes, je le répète, je ne veux en aucune façon décourager M. Talray. +La distraction qu'il a choisie est louable. Ses vers sont médiocres, +mais pleins de bonne volonté. Puis, j'aurais peur d'enlever leur +dernière planche de salut aux théâtres menacés de faillite. Les auteurs +sont rares qui consentent à payer chèrement leurs chutes. En somme, des +pièces comme _Spartacus_ ne font de mal à personne. On sait de quelle +façon on doit les prendre. M. Talray lui-même, si son échec le +contrarie, peut dire à ses amis qu'il a simplement voulu tenir une +gageure. Mon Dieu! oui, il aurait parié, après un déjeuner de garçons, +d'ennuyer le public et d'ahurir la critique; et son pari serait gagné, +oh! bien gagné! + + + +LE DRAME + +I + +On nous a donné des détails touchants sur M. Paul Delair. Il aurait +trente-sept ans, il serait sans fortune et aurait dû prendre sur ses +nuits pour écrire _Garin_, le drame en vers joué à la Comédie-Française; +cette oeuvre, écrite il y a huit ou neuf ans déjà, reçue à correction, +puis récrite en partie et montée enfin, représenterait de longs efforts, +une grande somme de courage, et serait une de ces parties décisives où +un écrivain joue sa vie. Eh bien! tous ces détails me troublent, et je +n'ai jamais senti davantage combien la vérité est parfois douloureuse à +dire. Heureusement, je suis peut-être le seul à pouvoir la dire, sans +trop de remords, car mon autorité est fort discutée, et jusqu'à présent +on a paru croire que ma franchise ne faisait de tort qu'à moi-même. + +Nous sommes au commencement du treizième siècle, dans une de ces +lointaines époques historiques qui justifient au théâtre toutes les +erreurs et toutes les fantaisies. Herbert, baron de Sept-Saulx, un +burgrave selon le poncif romantique, a auprès de lui son neveu Garin, +homme farouche, et un fils bâtard, Aimery, homme tendre, qu'il a eu +d'une serve. Or, un jour d'ennui, Herbert, ayant fait entrer dans son +château une bande d'Égyptiens, s'éprend de la belle Aïscha, qu'il épouse +séance tenante. Et voilà le crime dans la maison, Aïscha pousse Garin, +qui l'adore, à tuer Herbert, dont la vieillesse l'importune sans doute. +Mais, au lendemain du meurtre, le soir des noces, lorsque les deux +coupables vont se prendre aux bras l'un de l'autre, le spectre du +vieillard se dresse entre eux, Garin a des hallucinations vengeresses +qui lui montrent chaque nuit Aïscha au cou d'Herbert assassiné. Aimery, +chassé par son père, revient alors comme un justicier. Il provoque +Garin, il va le tuer, lorsque celui-ci revoit la terrible vision et +tremble ainsi qu'un enfant. Aïscha, qui s'est empoisonnée, avoue le +crime; Garin se tue sur son cadavre; et Aimery peut ainsi épouser une +soeur de l'assassin, Alix, dont je n'ai pas parlé. Voilà. + +Mon Dieu! le sujet m'importe peu. On a fait remarquer avec raison que +c'était là un mélange de _Macbeth_, des _Burgraves_ et d'une autre pièce +encore. La seule réponse est qu'on prend son bien où on le trouve; +Corneille et Molière ont écrit leurs plus belles oeuvres avec des +morceaux pillés un peu partout. Mais il faut alors apporter une +individualité puissante, refondre le métal qu'on emprunte et dresser sa +statue dans une attitude originale. Or, M. Paul Delair s'est contenté de +ressasser toutes les situations connues, sans en tirer un seul effet +qui lui soit personnel. Cela est long, terriblement long, sans accent +nouveau, d'une extravagance entêtée dans le sublime, d'une conviction +qui m'a attristé, tellement elle est naïve parfois. + +Faut-il discuter? Rien ne tient debout dans cette fable extraordinaire. +C'est un cauchemar en pleine obscurité. Les personnages sont découpés +dans ce romantisme de 1830, si démodé à cette heure. Ils n'ont d'autre +raison d'être que des formules toutes faites, ils portent des étiquettes +dans le dos: le seigneur, le bâtard, la serve, le manant; et cela doit +nous suffire, l'auteur se dispense dès lors de leur donner un état +civil, de leur souffler une personnalité distincte. Ce sont des +marionnettes convenues qu'il manoeuvre imperturbablement, en dehors +de toute vérité historique et de toute analyse humaine. Voila le côté +commode du drame romantique, tel que le comprend encore la queue de +Victor Hugo. Il ne demande ni observation ni originalité; on en trouve +les morceaux dans un tiroir, et il ne s'agit que de les ajuster, avec +plus ou moins d'adresse. Je me rappellerai toujours la belle réponse de +ce poète auquel je demandais: «Mais pourquoi ne faites-vous pas un +drame moderne?» et qui me répondit, effaré: «Mais je ne peux pas, je ne +saurais pas, il me faudrait dix ans d'études pour connaître les hommes +et le monde!» Sans doute, si je l'interrogeais, M. Paul Delair me ferait +aussi cette réponse. + +Et même, en acceptant le cadre qu'il a choisi, que de défauts, que +d'erreurs dramatiques! Lorsque ses personnages sortent du poncif, on +ne les comprend plus. Ainsi la serve est très nette, parce qu'elle est +simplement la marionnette classique des mélodrames de Bouchardy et +d'Hugo, la paysanne violée par le seigneur et devenue folle, qui se +promène dans l'action en prophétisant le dénoûment et en aidant la +Providence. Herbert, le seigneur, est également une bonne ganache de +loup féodal qui se laisse injurier par le premier bourgeois venu, entré +chez lui pour lui dire ses quatre vérités et lui annoncer la Révolution +française. On les comprend, ceux-là, parce qu'ils sont tout bêtement +les vieux amis du public, sur le ventre desquels le public a tapé bien +souvent. Mais passez aux personnages que le poète a rêvé de faire +originaux, et vous cessez de comprendre, vous entrez dans un fatras +de vers stupéfiants où leur humanité se noie, vous ne les voyez plus +nettement, parce que ce ne sont pas des figures observées, mais des +pantins inventés qui se démentent d'une tirade à l'autre. Ou des figures +poncives, ou des figures fantasmagoriques, voilà le choix. + +Ainsi, prenons Garin et Aïscha, les deux figures centrales, celles où M. +Paul Delair a certainement porté son effort. Je défie bien qu'au sortir +de la représentation, on puisse évoquer distinctement ces figures; et +cela vient de ce qu'elles n'ont pas de base humaine, de ce que le poète +ne nous les a pas expliquées par une analyse logique et claire. Il ne +suffit pas de dire qu'Aïscha aime les hommes rouges de sang, pour nous +la faire accepter, dans les invraisemblances où elle se meut. C'est +elle qui pousse Garin; puis, elle s'efface, elle ne paraît plus être du +drame; a-t-elle des remords, n'en a-t-elle pas? Nous l'ignorons, faute +immense de l'auteur, car, si elle ne frissonne pas comme Garin, ou bien +si elle ne reste pas violente et superbe, le dominant, devenant le mâle, +elle ne nous intéresse plus, elle s'effondre. Et c'est ce qui arrive, +le rôle est très mauvais, une actrice de génie n'en tirerait pas un cri +humain. Garin de même reste un fantoche; sa lutte avec le remords ne se +marque pas assez, on ne voit pas ses élats d'âme, sa passion, sa +fureur, puis son affolement; tout cela se fond et se brouille dans une +phraséologie étonnante, où une fausse poésie délaye à chaque minute la +situation dramatique. Au dénoûment surtout, les deux héros m'ont paru +pitoyables. Cette femme qui s'empoisonne de son côté, cet homme qui se +poignarde du sien, pour finir la pièce, ne meurent pas logiquement, par +la force même de la situation; je veux dire que leur mort n'est pas une +conséquence inévitable de l'action, une mort analysée et déduite, ce qui +la rend vulgaire. + +Un autre point m'a beaucoup frappé. Après le troisième acte, je me +demandais avec curiosité comment M. Paul Delair allait encore trouver la +matière de deux actes. Un acte d'exposition, un acte pour le meurtre, un +acte pour les remords, enfin un acte pour la punition: cela me semblait +la seule coupe possible. Mais cela ne faisait que quatre actes, et +j'étais d'autant plus surpris que le gros du drame, le spectre et tout +le tremblement se trouvaient au troisième acte, ce qui demandait, +pour la bonne distribution d'une pièce, un dénoûment rapide, dans un +quatrième acte très court. M. Paul Delair voulait cinq actes, et il a +tout bonnement rempli son quatrième acte par un interminable couplet +patriotique. J'avoue que je ne m'attendais pas à cela. Tout devait y +être, jusqu'au drapeau français. + +Parler de la France, sous Philippe-Auguste! prononcer le grand mot de +patrie qui n'avait alors aucun sens! nous montrer un bon jeune homme +qui s'indigne au nom de l'Allemagne, comme après Sedan! Quand donc +les auteurs dramatiques comprendront-ils le profond ridicule de ce +patriotisme à faux, de cette sottise historique dans laquelle ils +s'entêtent? Et cela n'est guère honnête, je l'ai déjà dit, car je ne +puis voir là qu'une façon commode de voler les applaudissements du +public. + +Mais ces choses ne sont rien encore, le pis est que M. Paul Delair fait +des vers déplorables. Il est certainement un poète plus médiocre que M. +Lomon et M. Deroulède, ce qui m'a stupéfié. On, ne saurait s'imaginer +les incorrections grammaticales, les tournures baroques, les cacophonies +abominables qui emplissent le drame. Les termes impropres y tombent +comme une grêle, au milieu de rencontres de mots, d'expressions qui +tournent au burlesque. A notre époque où la science du vers est poussée +si loin, où le premier parnassien venu fabrique des vers superbes de +facture et retentissants de belles rimes, on reste consterné d'entendre +rouler pendant quatre heures un pareil flot de vers rocailleux et mal +rimés. Si M. Paul Delair croit être un poète parce qu'il a abusé là +dedans des lions et des étoiles, du soleil et des fleurs, il se trompe +étrangement. Au théâtre, on ne remplace pas l'humanité absente par des +images. Les tirades glacent l'action, et je signale comme exemple la +scène de Garin et d'Aïscha devant la chambre nuptiale, la grande scène, +celle qui devait tout emporter, et qui a paru mortellement froide et +ennuyeuse. Comment voulez-vous qu'on s'intéresse à ces poupées qui ne +disent pas ce qu'elles devraient dire et qui enguirlandent ce qu'elles +disent de divagations poétiques absolument folles? J'avoue que ce +lyrisme à froid me rend malade. + +En somme, il faut avoir le vers puissant de Victor Hugo pour se +permettre un drame de cette extravagance. Je ne prétends pas que _Ruy +Blas_ et _Hernani_ soient d'une fable beaucoup plus raisonnable. Mais +ces oeuvres demeureront quand même des poèmes immortels. Quant à M Paul +Delair, du moment où il n'a pas le génie lyrique de Victor Hugo, il +devrait rester à terre; la folie lui est interdite. Dans son cas, un peu +de raison est simplement de l'honnêteté envers le public. + +Ce n'est pas gaiement que je triomphe ici. Je n'osais espérer une pièce +comme _Garin_ pour montrer le vide et la démence froide des derniers +romantiques. Toute la misère de l'école est dans cette oeuvre. Mais je +suis attristé de voir une scène comme la Comédie-Française risquer une +partie pareille, perdue à l'avance. Sans doute M. Perrin et le comité +n'ont pu se méprendre. _Garin_, avec le truc de son spectre, avec ses +continuelles sonneries de trompettes, avec sa mise en scène de loques +et de ferblanterie romantiques, aurait tout au plus été à sa place à la +Porte-Saint-Martin; et, certes, ce ne sont pas les vers qui rendent +la pièce littéraire. Seulement, on reproche si souvent à la +Comédie-Française de ne pas s'intéresser à la jeune génération, qu'il +faut bien lui pardonner, lorsqu'elle fait une tentative, même si elle se +trompe. Peut-être n'y a-t-il pas mieux, et alors en vérité le romantisme +est bien mort. Je préfère les élèves de M. Sardou, s'il en a. + +Voilà mon jugement dans toute sa sévérité. J'ai mieux aimé dire +nettement à M. Paul Delairce que je pense. Il est dans une voie +déplorable, il s'apprête de grandes désillusions. Le premier acte de +_Garin_ a de la couleur, et ça et là on peut citer quelques beaux vers; +mais c'est tout. Une pièce pareille enterre un homme. Si M. Paul Delair +en produit une seconde taillée sur le même patron, il ne retrouvera même +pas la première indulgence du public. Ne vaut-il pas mieux l'avertir, +quitte à le blesser cruellement? C'est lui éviter de nouveaux efforts +inutiles. Huit ans de travail croulent avec _Garin_. Le pire malheur qui +lui puisse arriver est de perdre encore huit années dans une tentative +sans espoir. + + + +II + +M. Catulle Mendès est une figure littéraire fort intéressante. Pendant +les dernières années de l'Empire, il a été le centre du seul groupe +poétique qui ait poussé après la grande floraison de 1830. Je ne lui +donne pas le nom de maître ni celui de chef d'école. Il s'honore +lui-même d'être le simple lieutenant des poètes ses aînés, il s'incline +en disciple fervent devant MM. Victor Hugo, Leconte de Lisle, Théodore +de Banville, et s'est efforcé avant tout de maintenir la discipline +parmi les jeunes poètes, qu'il a su, depuis près de quinze ans, réunir +autour de sa personne. + +Rien de plus digne, d'ailleurs. Le groupe auquel on a donné un moment le +nom de parnassien représentait en somme toute la poésie jeune, sous le +second empire. Tandis que les chroniqueurs pullulaient, que tous les +nouveaux débarqués couraient à la publicité bruyante, il y avait, dans +un coin de Paris, un salon littéraire, celui de M. Catulle Mendès, où +l'on vivait de l'amour des lettres. Je ne veux pas examiner si cet +amour revêtait d'étranges formes d'idolâtrie. La petite chapelle était +peut-être une cellule étroite où le génie français agonisait. Mais cet +amour restait quand même de l'amour, et rien n'est beau comme d'aimer +les lettres, de se réfugier même sous terre pour les adorer, lorsque la +grande foule les ignore et les dédaigne. + +Depuis quinze ans, il n'est donc pas un poète qui soit arrivé à Paris +sans entrer dans le cercle de M. Catulle Mendès. Je ne dis point que le +groupe professât des idées communes. On s'entendait sur la supériorité +de la forme poétique, on en arrivait à préférer M. Leconte de Lisle à +Victor Hugo, parce que le vers du premier était plus impeccable que le +vers du second. Mais chacun gardait à part soi son tempérament, et il +y avait bien des schismes dans cette église. Je n'ai d'ailleurs pas à +raconter ce mouvement poétique, qui a copié en petit et dans l'obscurité +le large mouvement de 1830. Je veux simplement établir dans quel milieu +M. Catulle Mendès a vécu. + +Ses théories sont que l'idéal est le réel, que la légende l'emporte sur +l'histoire, que le passé est le vrai domaine du poète et du romancier. +Ce sont là des opinions aussi respectables que les opinions contraires. +Seulement, lorsque M. Catulle Mendès aborde un sujet moderne et accepte +ainsi notre milieu contemporain, il a certainement tort de le taire sans +modifier ses croyances. Dans un sujet moderne, l'idéal n'est plus le +réel, et cet idéal devient un singulier embarras. Pour obtenir du réel, +il faut avoir surtout du réel plein les mains. Selon moi, _Justice_ est +l'oeuvre d'un poète qui n'a pas songé à couper ses ailes, et que ses +ailes font trébucher. Nous retrouvons là le chef de groupe, grandi dans +un cénacle, avec le clou d'une idée fixe enfoncé dans le crâne. + +Je commencerai par les éloges. Dans _Justice_, l'effort littéraire me +trouve plein de sympathie. On joue tant de pièces odieusement pensées et +écrites, qu'il y a un véritable charme à tomber sur l'oeuvre voulue d'un +poète. Cette oeuvre peut soulever en moi les plus vives objections, elle +n'en est pas moins du monde de ma pensée, elle m'occupe et me passionne. +Fût-elle tout à fait mauvaise, elle resterait pleine de saveur. J'aime +cette histoire, ce médecin qui a volé et qui est venu se laver de sa +faute par de bonnes oeuvres, dans une province perdue; j'aime cette +fille de notaire, qui parle et agit comme une création du rêve; j'aime +ces deux amoureux, que le monde gêne, et qui se débarrassent du monde, +en mourant aux bras l'un de l'autre. Oui, j'aime ces choses, malgré leur +folie, parce qu'elles sont la volonté d'un artiste, et que dans leur +incohérence même on sent l'enfantement d'un esprit qui n'a rien de +vulgaire. + +Malheureusement, il faudrait m'en tenir là. Si j'arrive à l'analyse de +la pièce, en dépit de toute ma sympathie, je me sens devenir grave et +sévère. M. Catulle Mendès a eu le tort de plaisanter avec la réalité. Il +aurait dû habiller ses personnages de justaucorps et de pourpoints, et +nous lui aurions tout pardonné. Mais entrer dans la vie moderne en poète +lyrique, voilà qui est grave! Il se tromperait, s'il croyait que rien +n'est plus commode à trousser que la vérité; la vie de tous les jours +est là, comme comparaison, et l'on ne peut pas mettre debout une fille +de notaire de fantaisie, comme on planterait une damoiselle, avec une +jupe de satin et une coiffure copiée dans les livres du temps. En un +mot, il faut avoir le sens de la modernité, quand on aborde un sujet +contemporain. Les romantiques, qui s'imaginent pouvoir peindre la vie +actuelle en se jouant, et par farce pure, s'exposent aux échecs les plus +piteux. Rien n'est sévère et rien n'est haut comme la peinture, de ce +qui est. + +Le grand défaut de _Justice_ est d'être une création en l'air, tout +comme s'il s'agissait d'un poème. Voici, par exemple, le plus grand +effet de la pièce. Le docteur Valentin a volé pour sauver sa soeur de la +prostitution,--une invention fâcheuse, par parenthèse,--et il est aimé +de Geneviève, la fille du notaire Suchot. Lui-même l'adore; mais il +va fuir, pour ne pas révéler son passé, lorsque Georges, le frère de +Geneviève, le surprend avec celle-ci et le force à une explication. Dès +que Georges connaît le secret de Valentin, il raconte a la jeune fille +que ce dernier est marié, pour qu'elle rompe plus aisément avec lui. +De là, grande douleur de Geneviève. Puis, à l'acte suivant, lorsqu'un +gredin lui dénonce le vol de Valentin, elle dit avec force: «Je le +savais depuis quatre ans, et je vous aime, Valentin, je vous aime!» + +Certes, le mot est très beau et devrait produire un grand effet +d'admiration et d'émotion. Eh bien! je crois que l'effet est surtout un +effet de surprise. Cela vient de ce que chaque spectateur fait cette +réflexion rapide: «Comment Geneviève n'a-t-elle pas compris ce dont +il s'agissait, lorsque Georges lui a dit que Valentin était marié? +Puisqu'elle connaissait le vol, elle devait se douter tout de suite de +l'obstacle qui se présentait.» Elle n'a pas parlé alors et l'on s'étonne +qu'elle parle plus tard. Au théâtre, toute scène qui n'est point +préparée, détonne et peut même avoir de fâcheuses conséquences. + +Il n'y a là qu'un défaut de construction. Je pourrais indiquer des +invraisemblances. Ainsi, on voit rôder dans l'étude le clerc du notaire, +Pigalou, un gredin qui a volé autrefois un curé et qui est menacé par un +complice, dupé dans le partage; s'il ne donne pas immédiatement trois +mille francs à ce complice, il sera dénoncé par lui. Or, Pigalou a +appris la faute de Valentin, et dans une scène fort originale, violente +et invraisemblable, il le traite en camarade et veut le forcer à voler +les trois mille francs au notaire Suchot. C'est surtout dans cette scène +qu'on peut surprendre le procédé de M. Catulle Mendès. Il se moque +des vérités ambiantes, il va droit dans ce qu'il croit être la vérité +absolue. De là un manque d'équilibre qui a failli faire siffler la +scène. + +J'insiste, parce que cette question de détail me paraît caractéristique. +A la répétition générale, la scène m'avait beaucoup frappé. Je prévoyais +bien qu'elle ne marcherait pas facilement, mais je la trouvais hardie +et d'une belle allure. Elle est pleine de mots excellents, et n'a qu'un +défaut, celui de tourner un peu trop sur elle-même. D'ailleurs, ce que +j'avais prévu est arrivé: le public n'a pas compris l'intention de +M. Catulle Mendès, qui est de montrer les conséquences fatales et +ignominieuses d'une première faute. Je suis persuadé que la scène aurait +produit un effet énorme, si l'auteur l'avait présentée autrement, dans +la réalité logique de la situation. Telle qu'elle est, elle reste +inadmissible. Vingt fois Valenlin serait sorti ou aurait chassé Pigalou. +Les motifs pour lesquels l'auteur le retient là, sont des ficelles +dramatiques par trop visibles. + +A vrai dire, je n'aime guère cette étude de notaire, où se développe une +action si bizarre. Je sais bien que M. Catulle Mendès a choisi cette +étude pour que l'antithèse fût plus forte. Il a voulu peut-être aussi +montrer que le cadre le plus banal ne l'effrayait pas. Seulement, dans +ce cas-là, il aurait fallu empoigner la réalité d'une main puissante et +ne pas la lâcher. Tous les personnages marchent à plusieurs mètres du +sol. Geneviève et Valentin sont dans les étoiles; ils ne s'en cachent +pas, même ils s'en vantent. Quant à maître Suchot, il n'est guère qu'un +fantoche, sur la tête duquel M. Catulle Mendès a accumulé tout son +dédain de la prose. + +Le troisième acte, que l'on redoutait, est précisément celui qui a sauvé +la pièce. Cela montre une fois de plus quel est le flair des directeurs. +Il n'y a qu'un monologue et une scène dans cet acte. Valenlin, seul dans +son laboratoire, prépare sa mort, en chimiste habile. Il a établi, sur +un fourneau, un appareil qui dégage dans la pièce un gaz d'asphyxie. +Geneviève arrive pour se sauver avec son amant; mais il lui explique +que leur bonheur est désormais impossible, et elle va se retirer, +lorsqu'elle comprend qu'il est en train de se donner la mort. Alors, +elle referme la porte et la fenêtre, elle l'endort un instant par ses +paroles douces; puis, quand il s'aperçoit qu'elle veut mourir avec lui, +elle s'oppose violemment à ce qu'il la sauve. Et ils meurent. + +L'effet a été grand, le soir de la première représentation. La lutte de +Geneviève pour mourir, le consentement arraché par elle à Valentin, la +mort qui vient comme une délivrance et qui ravit les deux amants dans +les espaces, tout cela est large et remarquable. Certes, je ne crois pas +qu'on se suicide avec de pareils élans; mais la situation est extrême, +et le poète peut intervenir sans trop blesser la vérité. Quant à la +thèse, à la souillure ineffaçable d'une première faute, au suicide +employé comme une rédemption, peut-être cette thèse a-t-elle été dans +les intentions de l'auteur, mais je veux l'ignorer, pour ne pas retomber +dans mes sévérités. A quoi bon une thèse, lorsque la vie suffit? Comment +M. Catulle Mendès, qui est avant tout un homme d'art, a-t-il pu vouloir +descendre jusqu'à jouer le rôle d'un avocat? + +Je finirai par un étrange reproche. Pour moi, la pièce est trop bien +écrite. Je veux dire qu'on y sent les phrases presque continuellement. +Le style ne consiste pas en belles images, pas plus que la peinture ne +consiste en belles couleurs. En enfilant des comparaisons ingénieuses +jusqu'à demain, on n'obtiendrait qu'une oeuvre monstrueuse et illisible. +Le style est l'expression logique et originale du vrai. Dire ce qu'il +faut dire, et le dire d'une façon personnelle, tout est là. Les +écrivains qui s'imaginent bien écrire parce qu'ils enlèvent une fin de +tirade à l'aide de mots poétiques, sont dans la plus déplorable erreur. +Au théâtre surtout, bien écrire, c'est écrire logiquement et fortement. + + + +III + +Ah! quelle longue, écrasante, monotone soirée, à la Porte-Saint-Martin! +Je suis sorti de la première représentation de _Coq-Hardy_, le drame +en sept actes de M. Poupart-Davyl, brisé de fatigue, hébété d'ennui. +Certes, notre métier de critique dramatique comporte beaucoup +d'indulgence; on recule souvent devant le résumé exact de son +impression. Mais qu'il me soit permis au moins une fois de ne rien +cacher, de dire ma révolte intérieure contre un de ces drames de la +queue romantique, qui se moquent du style, de la vérité et du simple bon +sens. + +Je ne chercherai pas à analyser la pièce dans son intrigue puérile et +compliquée. Il y a là dedans un duc de Brennes, un prince de Bretagne, +que sa femme trahit au prologue, et que nous retrouvons dix ans +plus tard, simple capitaine d'aventure, sous le nom de Coq-Hardy. +Naturellement, ce capitaine se trouve mêlé à l'inévitable imbroglio +historique, où sonnent les grands noms de Louis XIV, d'Anne d'Autriche, +de Mazarin, de Condé. Il va presque jusqu'à prendre le menton d'Anne +d'Autriche et à tutoyer Condé. Au dénoûment, il redevient nécessairement +le duc de Brennes, il sauve Louis XIV, la monarchie, la France, avec +l'unique regret de n'avoir pas à sauver Dieu lui-même. J'oubliais de +dire qu'en chemin, il retrouve sa femme et sa fille. Inutile d'ajouter +que le traître meurt, quand l'auteur n'a plus besoin de lui. + +N'est-ce pas que le besoin d'un drame où l'on parlât de Mazarin se +faisait absolument sentir? Comment la statistique ne s'est-elle pas +occupée encore de relever le nombre de pièces où l'on prononce le nom de +Mazarin? Un seul personnage historique a été plus exploité, le cardinal +de Richelieu. Et que c'est gai, cet éternel cours d'histoire sur Anne +d'Autriche, Louis XIII, Louis XIV et les cardinaux! Quel intérêt +prodigieux et passionnant pour des spectateurs de notre époque, dans le +perpétuel défilé de ces marionnettes d'un autre âge, qui laissent, à +chaque coup d'épée, couler le son de leur ventre! Comme nous pouvons +partager les joies et les douleurs de ces poupées, dont nous nous +moquons si parfaitement! + +Je ne parle pas de la façon odieuse dont ces drames accommodent +l'histoire. Ils sont pour le peuple une véritable école de mensonges +historiques. Dans nos faubourgs, ils ont répandu les idées les plus +stupéfiantes sur les grandes figures et les grands événements qu'ils ont +mis si ridiculement à la scène. Grâce à eux, des légendes grotesques se +sont formées, l'histoire apparaît aux ignorants comme une parade, avec +des paillasses richement vêtus qui tapent des pieds et qui déclament. Je +ne comprends pas comment la salle entière n'éclate pas d'un fou rire, +en face des monstrueux pantins qu'on lui présente sous des noms +retentissants. + +Par exemple, dans _Coq-Hardy_, peut-on trouver quelque chose de plus +profondément comique que les scènes entre le capitaine d'aventure et +Anne d'Autriche? Le capitaine entre chez la reine comme chez lui, et +il lui parle avec des effets de hanche, des ronflements de voix, une +familiarité de bon garçon, qui sont à mon sens le comble de la drôlerie. +Et quelle merveille encore, cet acte où l'on voit la reine et Louis XIV +errer la nuit dans les rues de Paris, en se tordant les bras, comme deux +locataires louches que le patron de quelque garni a flanqués à la +porte! ajoutez que Coq-Hardy survient, qu'il démolit une maison afin de +construire une barricade, et qu'il se retranche avec Louis XIV derrière +cette barricade, d'où ils opèrent tous les deux des sorties pour tuer +deux ou trois douzaines d'hommes. Quel cerveau a jamais inventé des +folies plus extravagantes? Cela me donne froid au dos, me glace de ce +petit frisson de peur et de honte que j'ai parfois éprouvé en face des +infirmités humaines. + +Il y a encore une scène incroyable que je veux signaler. Anne d'Autriche +a chargé le capitaine Coq-Hardy de négocier avec le grand Condé, qui +revient de Lens chargé de gloire. Jolie situation, invention ingénieuse +et d'une vraisemblance étonnante. Alors, le capitaine parle en maître à +Condé. Il le subjugue, le rend petit garçon, l'écrase devant toute la +salle qui applaudit. Et, lorsque Condé ose demander une parole, le +capitaine lui répond à peu près ceci: + +--Vous avez la mienne! + +Rien de plus royal. Voyez vous ce routier se promenant avec des +blancs-seings de la reine, faisant la leçon aux grands capitaines, +donnant sa parole avec des gestes de matamore! C'est de la farce +lugubre. + +D'ailleurs, il est inutile de discuter. Un drame historique, bâti sur ce +plan, ne soutient pas la discussion. Toutes les démences s'y abattent. +Il serait impossible de prendre un personnage et de l'analyser, sans +voir tout de suite qu'on a une marionnette dans les mains. Ainsi, je ne +connais pas de figure plus décourageante que la duchesse, cette femme +qui trompe son mari qui se sauve avec sa fille pour suivre un amant +indigne, le traître de la pièce, et que nous retrouvons dans les larmes, +dans le remords, dans tout le tra la la des beaux sentiments. J'ai dit +le mot juste, elle est décourageante, car rien n'est plus attristant +et malsain que le mensonge. L'auteur a dû vouloir créer l'adultère +sympathique, l'ange des épouses infidèles, l'héroïne impeccable des +femmes tombées. Et il a accouché de cette pleurnicheuse, dont ni la +faute ni le repentir ne nous touchent, et qui se traîne aux pieds de son +mari, sans que la salle soit émue. Pourquoi nous intéresserions-nous +à elle, puisqu'elle est une poupée dont nous apercevons toutes les +ficelles? + +Dirai-je un mot du style, maintenant? Ici, je me sens les bras cassés. +J'avais véritablement l'impression d'un déluge de tuiles sur mes +épaules, pendant la représentation de _Coq-Hardy_. On ne peut imaginer +les étranges phrases qui tombent là dedans. L'auteur semble avoir +ramassé avec soin toutes les tournures clichées, les bêtises de la +rhétorique, les images que l'usage a ridiculisées, afin de les mettre à +la queue les unes des autres dans son oeuvre. C'est un véritable cahier +de mauvaises expressions. Pas une ne manque. On aurait voulu faire un +pastiche de la langue des mélodrames, qu'on ne serait certainement pas +arrivé à une pareille réussite sans beaucoup d'efforts. Ce que je ne +comprends pas, c'est qu'un public n'ait pas les oreilles plus sensibles. +Comment se fait-il que des spectateurs, qui se fâcheraient si un +orchestre jouait faux, puissent supporter patiemment toute une soirée +une langue si abominablement fausse? Je sais que, pour mon compte, le +style de _Coq-Hardy_ m'a rendu très malade. Affaire de tempérament sans +doute. + +Si cela était écrit avec bonhomie encore, si l'on sentait derrière un +homme simple, qui ne se pique pas d'écrire et qui dit tout rondement sa +pensée! L'intolérable est qu'on devine une continuelle prétention +au beau style. Les phrases ont le poing sur la hanche comme les +personnages. Au dénoûment, Coq-Hardy fait un discours où il parle des +Francs et des Gaulois. Il faut dire que ce duc de Brennes descend de +Brennus; Brennes, Brennus, vous comprenez, c'est fort ingénieux. Et il y +a ainsi des panaches tout le long de la pièce. Parfois même on entrevoit +des intentions shakespiriennes. Oh! les intentions shakespiriennes! +c'est là recueil des faiseurs de mélodrames. La poésie les tue. + +J'avouerai, d'ailleurs, que je ne puis me défendre d'un grand dédain +pour les pièces où les coups d'épée et les coups de pistolet entrent +pour la part la plus applaudie dans les mérites du dialogue. Le succès +de _Coq-Hardy_ a été le combat du cinquième acte. Si la poudre parle, +c'est que l'auteur n'a rien de mieux à dire. Et quel abus aussi des +beaux sentiments! Quand un acteur a un beau sentiment à émettre, on s'en +aperçoit tout de suite; il s'approche du trou du souffleur comme un +ténor qui a une belle note à pousser, il lâche son beau sentiment, on +l'applaudit, il salue et se retire. Cela finit par être honteux, de +spéculer ainsi sur l'honneur, la patrie, Dieu et le reste. Le procédé +est trop facile, il devrait répugner aux esprits simplement honnêtes. + +La stricte vérité est que, le premier soir, la salle s'ennuyait. +Toutes les fois que des personnages historiques étaient en scène et +se perdaient dans des considérations sur la Fronde, je voyais les +spectateurs ne plus écouter, lever le nez, s'intéresser au lustre ou aux +peintures du plafond. Je vous demande un peu à quoi rime la Fronde +pour nous? Il fallait qu'un choc d'épée ou la déclamation d'une tirade +vertueuse ramenât l'attention sur la scène. Alors, on applaudissait, +pour se réveiller sans doute. Je jurerais que les deux tiers des +spectateurs n'ont pas compris la pièce. _Coq-Hardy_ n'en a pas moins +marché jusqu'à la fin, et le nom de l'auteur a été acclamé. On en est +arrivé à un grand mépris des jugements sincères. + +Certes, je souhaite tous les succès à M. Poupart-Davyl. Il y avait des +choses très acceptables dans sa _Maîtresse légitime_, à l'Odéon. Je suis +certain que la forme de notre mélodrame historique est surtout la grande +coupable, dans cette affaire de _Coq-Hardy_. On ne ressuscite pas un +genre mort. J'entendais bien, dans la salle, les romantiques impénitents +rejeter toute la faute sur M. Poupart-Davyl, en l'accusant d'avoir gâché +un bon sujet. Mais la vérité est qu'il est impossible aujourd'hui +de refaire les pièces d'Alexandre Dumas. Il faudrait tout au moins +renouveler le cadre, chercher des combinaisons, choisir des époques +inexplorées. Voyez les faits: M. Poupart-Davyl a un grand succès avec +la _Maîtresse légitime_, et je doute qu'il fasse autant d'argent avec +_Coq-Hardy_. Ouvrira-t-on les yeux, comprendra-t-on qu'on doit laisser +au magasin des accessoires toutes les guenilles historiques, pour entrer +définitivement dans le drame moderne, qui est fait de notre chair et de +notre sang? + +Dernièrement, les romantiques impénitents se fâchaient contre Rome +vaincue. Comment! une tragédie, cela était intolérable! Et ils se +chatouillaient pour rire, ils plaisantaient M. Parodi sur la formule +démodée qu'il avait ressuscitée. Eh bien! en toute conscience, je trouve +les Romains de _Rome vaincue_ autrement vivants que les frondeurs de +_Coq-Hardy_. Certes, la tragédie, que les romantiques avaient tuée, se +porte beaucoup mieux à cette heure que le drame. Je ne veux pas même +établir un parallèle entre les deux pièces, car d'un côté il y a le +souffle d'un tempérament dramatique, tandis que, de l'autre, je ne vois +que le pastiche banal de tous les mélodrames odieux qui m'assomment +depuis quinze ans. Ici, la question d'art s'élève au-dessus des +formules. Et combien je préfère la langue incorrecte de M. Parodi au +ron-ron de M. Poupart-Davyl! + + + +IV + +M. Poupart-Davyl a fait jouer à l'Ambigu un drame en six actes: _les +Abandonnés_, qui a eu un très vif succès le soir de la première +représentation. + +Guillaume Aubry est un ouvrier serrurier qui a épousé à Tours une fille +superbe, Nanine, laquelle l'a abandonné après quelques mois de mariage. +Vainement il l'a cherchée, fou de tendresse et de rage; elle roule +le monde, elle est faite pour les amours cosmopolites et pour les +aventures. Guillaume est venu à Paris, où il a fini par s'établir. La +loi est là qui l'empêche de se remarier, mais son coeur s'est donné à +une honnête blanchisseuse, Ursule, avec laquelle il vit maritalement, et +dont il a deux petits garçons. Il y a même, dans la maison, un troisième +enfant, Robert, qu'Ursule dit avoir recueilli par pitié, en le voyant +maltraité par les personnes qui le gardaient; et Guillaume regarde cet +enfant d'un oeil jaloux, car son idée fixe est que le petit est la +preuve vivante d'une première faute, d'une faute ancienne, qu'Ursule ne +veut pas avouer. + +Voilà une des actions du drame. Un autre action est fournie par Nanine, +qui a été en Angleterre la maîtresse de lord Clifton. Un fils est né de +cette liaison, et Nanine, en abandonnant lord Clifton, a emporté cet +enfant. Depuis cette époque, le père, qui a hérité d'une fortune +colossale, vit dans les regrets et parcourt l'Europe en cherchant son +fils. Naturellement, ce fils n'est autre que Robert, recueilli par +Ursule. Le bâtard de la femme vit ainsi sous le toit du mari, entre +les deux bâtards que celui-ci a eus de son côté; et tout cela sans que +personne s'en doute le moins du monde. + +Si j'ajoute que Nanine, pour faire peau neuve, a fait annoncer sa mort +dans les journaux de San Francisco, et qu'elle ressuscite à Paris sous +le nom de madame veuve Perkins; si je dis qu'elle est associée avec un +certain Morgane, un gredin de la haute société qui vole au jeu et qui +ne recule pas devant les coups de couteau: j'aurai indiqué tous les +éléments du drame, et il sera aisé d'en comprendre les péripéties assez +compliquées. + +A la nouvelle de la mort de Nanine, Guillaume et Ursule sont dans une +joie profonde. Enfin, ils vont pouvoir se marier! Cependant, Nanine, en +retrouvant lord Clifton affolé par la mort de son fils, ourdit toute une +trame. Elle vient trouver son ancien amant et lui offre de lui rendre +son fils, s'il consent à se marier avec elle. Celui-ci, après s'être +révolté, consent. Nanine se met alors à la recherche de Robert et arrive +ainsi chez Guillaume. Ursule, devant son visage froid, ses yeux mauvais, +refuse violemment de lui rendre le petit. Puis, Guillaume se présente, +et la reconnaissance entre le mari et la femme a lieu. Dès lors, tout +croule, plus de mariage possible ni d'un côté ni de l'autre. Mais Nanine +ne renonce pas à la lutte, elle volera Robert et elle fera assassiner +Guillaume par Morgane. Le malheur pour elle est que Morgane se doute +qu'elle le dupe et qu'elle l'emploie comme un instrument dont on se +débarrasse ensuite. Au dénoûment, lorsqu'elle s'entête à ne pas le +suivre, il la frappe d'un coup de couteau. Et c'est ainsi que les +méchants sont punis, pendant que les bons se réjouissent. + +On voit quelle complication extraordinaire. Le hasard joue dans +tout cela un rôle vraiment trop considérable. Je ne discute pas la +vraisemblance. Rien de plus étrange que cette aventurière qui, en +quittant lord Clifton, emporte son fils comme un colis encombrant qu'on +abandonne à la première station. Il y a aussi, dans le drame, des +idées bien singulières sur la législation qui régit les questions de +paternité. La seule querelle que je veuille chercher à M. Louis Davyl +est de lui demander pourquoi il a mis en oeuvre toutes les vieilles +machines de l'ancien mélodrame, lorsqu'il lui était si facile de faire +plus simple, plus nature, et d'obtenir par là même un succès plus +légitime et plus durable. + +Car les faits sont là, ce qui a pris le public, ce sont les scènes entre +Guillaume et Ursule, c'est la peinture de ce monde ouvrier, étudié dans +ses moeurs et dans son langage. Là étaient la nouveauté et la hardiesse, +là a été le succès. Dès que Nanine se montrait, dès qu'on voyait +reparaître ce lord de convention qui se promène d'un air dolent parmi +les serruriers et les peintres en bâtiment, l'intérêt languissait, +on souriait même, on écoutait d'une oreille distraite des scènes +interminables, connues à l'avance. Il fallait que Guillaume et qu'Ursule +reparussent, pour que la salle fût de nouveau prise aux entrailles. + +Le pis est que M. Louis Davyl a certainement mis là les figures démodées +et ridicules de son aventurière, de son lord, de son bandit du grand +monde, pour faire accepter ses ouvriers du public. Il s'est dit, j'en +jurerais, que, par le temps qui court, le public ne voulait pas trop de +vérité à la fois, et qu'il fallait être habile en ménageant les doses. +Alors, il a accepté la recette connue, qui consiste à ne pas mettre que +des ouvriers sur la scène, à les mêler dans une savante proportion à de +nobles personnages. Et il a obtenu cette singulière mixture qui rend son +drame boiteux et qui en fait une oeuvre mal équilibrée et d'une qualité +littéraire inférieure. + +Je crois que le public lui aurait été reconnaissant de rompre tout à +fait avec la tradition. Pourquoi un lord? Elles sont rares les femmes +d'ouvriers qui montent dans les lits des grands de la terre. Le plus +souvent, elles trompent un serrurier avec un maçon. Transportez ainsi +toute l'action des _Abandonnés_ dans le peuple, et vous obtiendrez une +pièce vraiment originale, d'une peinture vraie et puissante. Je répète +que les seules parties de l'oeuvre qui ont porté sont les parties +populaires. C'est là une expérience dont le résultat m'a enchanté, parce +que j'y ai vu une confirmation de toutes les idées que je défends. + +Déjà, lorsque M. Louis Davyl fit jouer à la Porte-Saint-Martin ce drame +stupéfiant de _Coq-Hardy_, où l'on voyait Louis XIV enfant se promener +la nuit dans les rues de Paris en jouant de sa petite épée de gamin, +j'ai dit combien les vieilles formules sont délicates à employer. +L'auteur était là dans la pièce de cape et d'épée, cherchant le succès +avec une bonne foi et un courage méritoires. Le drame ne réussit pas, il +comprit, qu'il se trompait, il frappa ailleurs. Je lui avais conseillé +de s'attaquer au monde moderne. Il vient de donner les _Abandonnés_, et +il doit s'en trouver bien. Maintenant, s'il veut prendre une place tout +à fait digne et à part, il faut qu'il fasse encore un pas, il faut qu'il +accepte franchement les cadres contemporains et qu'il ne les gâte pas, +en y introduisant des éléments poncifs. C'est lorsqu'on veut ménager le +public qu'on se le rend hostile. + +Sérieusement, croit-on qu'une oeuvre d'une complication si laborieuse, +avec des histoires folles qui ont traîné partout, avec ces trois bâtards +qui passent comme des muscades sous les gobelets du dramaturge, ait +quelque chance de laisser une petite trace? On la jouera quarante, +cinquante fois; puis, elle tombera dans un oubli profond, et si +par hasard quelqu'un la déterre un jour, il sourira du lord et +de l'aventurière en disant: «C'est dommage, les ouvriers étaient +intéressants.» A la place de M. Louis Davyl, j'aurais une ambition +littéraire plus large, je voudrais tenter de vivre. Il est homme de +travail et de conscience. Pourquoi ne jette-t-il pas là toute la +prétendue science du théâtre, qui jusqu'ici l'a empêché de faire un +drame vraiment neuf et vivant? + +Chaque fois qu'un mélodrame réussit, il y a des critiques qui s'écrient: +«Eh bien! vous voyez que le mélodrame n'est pas mort.» Certes, il +n'est pas mort et il ne peut mourir. Par exemple, jamais un public ne +résistera à une scène comme celle des deux mères, dans les _Abandonnés_. +Nanine vient réclamer Robert à Ursule, la mère adoptive se sent pleine +de tendresse à côté de la véritable mère, et elle lui crie, en montrant +les trois enfants qui jouent: «Votre fils est là, choisissez dans le +tas!» L'effet a été immense. Cela prend les spectateurs par les nerfs +et par le coeur. Toujours, de pareilles combinaisons dramatiques, qui +mettent en jeu les profonds sentiments de l'homme, remueront puissamment +une salle. + +Ce qui meurt, au théâtre comme partout, ce sont les modes, les formules +vieillies. Il est certain que le dernier acte des _Abandonnés_, ce +pavillon où Morgane vient assassiner Nanine, est de l'art mort. On le +tolère, parce qu'il faut bien accepter un dénoûment quelconque. Mais on +est fâché que l'auteur n'ait pas trouvé quelque chose de neuf pour +finir sa pièce. Le mélodrame est mort, si l'on parle des recettes +mélodramatiques connues, des combinaisons qui défrayent depuis quarante +ans les théâtres des boulevards et dont le public ne veut plus. Le +mélodrame est vivant, et plus vivant que jamais, s'il est question des +pièces qu'on peut écrire sur l'éternel thème des passions, en employant +des cadres nouveaux et en renouvelant les situations. Nous sommes +emportés vers la vérité; qu'un dramaturge satisfasse le public en lui +présentant des peintures vraies, et je suis persuadé qu'il obtiendra +des succès immenses. Le tort est de croire qu'il faut rester dans les +ornières de l'art dramatique pour être applaudi. Adressez-vous aux +habiles, et vous verrez qu'eux surtout sentent la nécessité d'une +rénovation. + + + +V + +M. Ernest Blum est un fervent du mélodrame. Il avait obtenu un beau +succès avec _Rose Michel_. Aujourd'hui, il vient de tenter la fortune +avec un drame historique, _l'Espion du roi_, mais je serais très +surpris que le succès fût égal, car le public m'a paru bien froid et +singulièrement dépaysé, en face des personnages, empruntés à une Suède +de fantaisie. Entendons-nous, on a applaudi les mots sonores d'honneur, +de patrie et de liberté; mais les spectateurs n'étaient pas «empoignés», +et se moquaient parfaitement de la Suède, au fond de leur coeur. + +L'avouerai-je? J'ai à peine compris les deux premiers tableaux. Rien +n'accrochait mon attention. Il y avait là un amas d'explications +nécessaires, pour indiquer le moment historique et l'affabulation +compliquée du drame, qui lassait évidemment la patience de toute la +salle. Les visages semblaient écouter, mais n'entendaient certainement +pas. Aussi, quelle étrange idée, d'être allé choisir la Suède, qui +compte si peu dans les sympathies populaires de notre pays! Ce choix +malheureux suffit à reculer l'action dans le brouillard. On raconte que +M. Ernest Blum a promené son drame de nationalités en nationalités, +avant de le planter à Stockholm. Il a eu ses raisons sans doute; mais je +lui prédis qu'il ne s'en repentira pas moins d'avoir poussé le dédain de +nos préoccupations quotidiennes jusqu'à nous mener dans une contrée dont +la grande majorité des spectateurs ne sauraient indiquer la position +exacte sur la carte de l'Europe. Nous rions et nous pleurons où est +notre coeur. + +Je connais le raisonnement qui fait de nous les frères de tous les +peuples opprimés. Cela est vague. On peut applaudir une tirade contre +la tyrannie, sans s'intéresser autrement au personnage qui la lance. Je +vous demande un peu qui s'inquiète de Christian II, un roi conquérant, +une sorte de fou imbécile et féroce, tombé sous la domination d'une +favorite, et qui ensanglantait la Suède par des exécutions continuelles, +afin d'affermir par la terreur son trône chancelant? Lorsque, au +dénoûment, Gustave Wasa, le libérateur, le roi aimé et attendu, délivre +Stockholm, on prend son chapeau et on s'en va, bien tranquille, sans la +moindre émotion. Est-ce que ces gens-là nous touchent? Si le génie +leur soufflait sa flamme, ils pourraient ressusciter du passé et nous +communiquer leurs passions. Seulement, le génie, dans les mélodrames, +n'est d'ordinaire pas là pour accomplir ce miracle. Quand un auteur +a simplement de l'intelligence et de l'habileté, il découpe les +personnages historiques, comme les enfants découpent des images. + +Je trouve donc le cadre fâcheux, et je maintiens qu'il nuira au drame. +La principale situation dramatique sur laquelle l'oeuvre repose avait +une certaine grandeur. Il s'agit d'une mère, Marthe Tolben, qui adore +ses fils; le plus jeune, Karl, meurt dans ses bras, tué par un officier +du tyran; l'aîné, Tolben, est arrêté et va être exécuté, si Marthe ne +trahit pas les patriotes de Stockholm, qui conspirent pour la délivrance +du pays. Mais sa trahison tourne contre la malheureuse femme; Tolben +lui-même est accusé de son crime et veut se faire tuer, pour se laver +d'une telle accusation aux yeux de ses compagnons d'armes. Alors, cette +mère, qui a sacrifié la patrie à ses fils, se sacrifie elle-même pour la +patrie, meurt en ouvrant une des portes de Stockholm à Gustave Wasa; et +c'est là une expiation très haute, qui devrait donner une grande largeur +au dénoûment. + +M. Ernest Blum ne s'est point contenté de cette figure. Il a imaginé +une création énigmatique, Ruskoé, un bossu, un chétif, qui, ne pouvant +servir, son pays par l'épée, le sert à sa manière en se faisant espion. +Pour tout le monde, il est l'espion du roi; mais, en réalité, il +travaille à la délivrance de la patrie, il est l'espion de Wasa. Certes, +la figure était faite pour tenter un dramaturge: ce pauvre être hué, +lapidé, vivant dans le mépris de ses frères, poussant le dévouement +jusqu'à accepter l'infamie, attendant des semaines, des mois, avant +de pouvoir se redresser dans son honneur et dire son long héroïsme. +J'estime cependant que Ruskoé n'a pas donné tout ce que l'auteur en +attendait, et cela pour diverses raisons. + +La première est que l'intérêt hésite entre lui et Marthe. Sans doute +ces deux personnages se rencontrent, lorsque, au quatrième acte, Ruskoé +vient offrir le pardon à la femme qui a trahi, en lui donnant les moyens +de sauver Stockholm. La scène est fort belle. Seulement, le lien reste +bien faible en eux, l'attention se porte de l'un à l'autre, sans pouvoir +se fixer d'une manière définitive. Mais la principale raison est que +Ruskoé n'agit pas assez. L'auteur, en voulant le rendre intéressant à +force de mystère, l'a trop effacé. Pendant quatre tableaux, on attend +l'explication que Ruskoé donne au cinquième; tout le monde a deviné, il +n'a plus rien à nous apprendre, quand il laisse échapper son secret, +dans un élan de douleur et d'espoir. Puis, sa confidence faite, il +retourne au second plan. Le dénoûment appartient à Marthe, et non à lui. +Il sort de l'ombre, récite son affaire, et rentre dans l'ombre. Cela lui +ôte toute hauteur. Il aurait fallu, j'imagine, le montrer plus actif +dans le dénoûment. Au théâtre, ce qu'on dit importe peu; l'important +est ce qu'on fait. Ruskoé est une draperie, rien de plus; il n'y a pas +dessous un personnage vivant. + +Je néglige les rôles secondaires: Hedwige, la fille noble, au coeur +de patriote, qui aime Tolben; le chevalier de Soreuil, le gentilhomme +français de rigueur, qui se promène dans tous les drames russes, +américains ou suédois, en distribuant de grands coups d'épée. Mon +opinion, en somme, est celle-ci. Les deux premiers tableaux sont lents, +embarrassés, d'un effet presque nul. Au troisième tableau, mademoiselle +Angèle Moreau, qui joue Karl, meurt d'une façon dramatique, et madame +Marie Laurent, Marthe Tolben, pousse des sanglots si vrais et si +déchirants, que le public commence à s'émouvoir. Au quatrième, il y a un +double duel admirablement réglé, et enlevé avec une grande bravoure +par M. Deshayes, le chevalier de Soreuil. Le meilleur tableau est le +cinquième, où l'on compte deux belles scènes, la terrible scène entre +Marthe et son fils Tolben qui lui arrache le secret de sa trahison, et +la grande scène qui suit, dans laquelle Ruskoé se dévoile et apporte à +Marthe le rachat. Quant au sixième, il escamote simplement le dénoûment; +la pièce est finie, d'ailleurs; il aurait fallu un vaste décor, un +tableau mouvementé, montrant Marthe ouvrant la porte aux libérateurs, au +milieu des coups de feu et des acclamations; et rien n'est plus froid +que de la voir arriver blessée à mort, dans un décor triste et étroit, +le coin de forteresse où Tolben, Hedwige et d'autres patriotes attendent +leur exécution. + +Je vois là quelques belles situations, gâtées par des parties grises +et mal venues. Je ne parle pas de la langue, qui est bien médiocre. M. +Ernest Blum porte la peine du milieu romantique dans lequel il vit. +Il patauge dans une formule morte, malgré sa réelle habileté d'auteur +dramatique; il est gêné et raidi, comme les hommes d'armes qu'il nous +a montrés, enfermés dans des cuirasses de fer-blanc, pareilles à des +casseroles fraîchement étamées. + + + +VI + +Je n'avais pu assister à la première représentation du drame en cinq +actes de MM. Malard et Tournay: _le Chien de l'Aveugle_, joué au +Troisième-Théâtre-Français. Mais les articles extraordinairement +élogieux, presque lyriques de certains de mes confrères, m'ont fait un +devoir d'assister à une des représentations suivantes; les critiques +les plus influents déclaraient que c'était enfin là du théâtre, et +que depuis vingt ans on n'avait pas joué un drame mieux fait ni plus +intéressant. J'ai donc écouté avec tout le recueillement possible, et +j'ai en effet trouvé la pièce habilement charpentée, offrant quelques +scènes heureuses, lente pourtant dans certaines parties et fort mal +écrite. Cela est d'une moyenne convenable, du d'Ennery qui aurait besoin +de coupures. Mais je me refuse absolument à m'extasier, à m'écrier: +«Enfin, voilà une oeuvre, voici ce qu'il faut faire; jeunes auteurs, +étudiez et marchez!» + +Quelle est donc cette rage de la critique dramatique, de nier tous les +efforts originaux, et de se pâmer d'aise, dès que se produit une oeuvre +médiocre, coupée sur les patrons connus! Ainsi voilà des critiques, la +plupart fort intelligents, qui montrent la sévérité la plus grande pour +les tentatives dramatiques des poètes et des romanciers, et qui saluent +avec des yeux mouillés de larmes le retour de toutes les vieilleries +du boulevard du Crime, surtout lorsqu'elles sont en mauvais style. Je +connais leur raisonnement: «Nous sommes au théâtre, faites-nous du +théâtre. Nous nous moquons du talent, du bon sens et de la langue +française, du moment où nous nous asseyons dans notre fauteuil +d'orchestre. Nous préférons un imbécile qui nous fera du théâtre, à un +homme de génie qui ne nous fera pas du théâtre.» Telle est la théorie. +Elle suppose un absolu, le théâtre, une chose qui est à part, immuable, +à jamais fixée par des règles. C'est ce qui m'enrage. + +Et, d'ailleurs, je veux bien que le théâtre soit à part, qu'il y faille +des qualités particulières, qu'on s'y préoccupe des conditions où +l'oeuvre dramatique se produit. Mais, pour l'amour de Dieu! que le +talent, la personnalité et l'audace de l'auteur comptent aussi un peu +dans l'affaire. Nous ne sommes pas dans la mécanique pure. Il s'agit de +peindre des hommes et non de faire mouvoir des pantins. La nécessité de +la situation s'impose, soit; mais encore faut-il, pour que l'oeuvre +ait une réelle valeur humaine, que la situation se présente comme une +résultante des caractères; si elle est simplement une aventure, nous +tombons au roman-feuilleton, à la plus basse production littéraire. + +Voici, par exemple, _le Chien de l'Aveugle_. Ce drame est la mise en +oeuvre d'une cause célèbre, l'affaire Gras, qui est encore présente à +toutes les mémoires. Je constate d'abord un changement qui me gâte la +réalité, la femme Gras avait pour complice un ouvrier sans éducation, +qu'elle avait affolé d'amour au point de le pousser au crime. Les +auteurs, qui sont des gens de théâtre, ont eu peur de cet ouvrier, de +cette brute docile; comment écrire des scènes avec un pareil complice, +comment intéresser et attendrir? Et ils ont eu la belle imagination de +changer l'ouvrier en un chirurgien du plus rare mérite, Octave Froment, +un amoureux décent, facile à manier, et qui ne peut blesser personne. +Eh bien, cette transformation tue le sujet. L'héroïne est diminuée, car +elle n'est plus la seule volonté; tout se trouve déplacé, c'est Octave +Froment qui commet le crime, nous n'avons plus le beau cas de cette +femme usant de la toute-puissance de son sexe. La madame de La Barre des +auteurs devient sympathique. C'est là le triomphe du théâtre. + +Mais où l'admiration des critiques a éclaté, c'est dans ce qu'ils +ont nommé la trouvaille de MM. Malard et Tournay. Il paraît que ces +messieurs ont eu un coup de génie en imaginant, après la réussite du +crime, les deux derniers actes, où l'on voit Octave Froment, sorti de +prison, venir réclamer le payement de son crime à madame de La Barre, +qui s'est faite le bon ange de son amant devenu aveugle. La grande scène +est celle-ci: à la suite d'une longue et pénible discussion entre les +deux complices, Octave va se résigner et s'éloigner de nouveau, lorsque +l'amant, Lucien d'Alleray, arrive et reconnaît la voix de l'homme qui +lui a ôté la vue. Il s'approche, pose la main sur l'épaule de cet homme +et y trouve le bras de la femme qu'il adore; de là des soupçons, une +instruction nouvelle, et finalement le suicide de madame de La Barre, +qui se jette par une fenêtre. Cette situation du quatrième acte a exalté +les critiques. Il paraît que cela est du théâtre, et du meilleur. + +Voyons, tâchons d'être juste. D'abord, nous avons vu cela cent fois. +Ensuite, nous sommes simplement ici dans un fait-divers, et encore +bien invraisemblable. Il faut que madame de La Barre y mette de la +complaisance, pour que Lucien trouve son bras au cou d'Octave; elle +supplie ce dernier de se taire, je le sais, elle se pend à ses épaules, +et le groupe est intéressant; mais tout cela n'en reste pas moins une +combinaison scénique, où l'étude humaine, les caractères et les passions +des personnages n'ont rien à voir. Si ce qu'on nomme le théâtre est +réellement dans cette seule mécanique des faits, ni Molière, ni +Corneille ni Racine n'ont fait du théâtre. + +Il faudrait s'entendre une bonne fois sur la situation au théâtre. La +situation s'impose, si l'on entend par elle le fait auquel arrivent deux +personnages qui marchent l'un vers l'autre. Elle est dès lors, comme +je l'ai dit plus haut, la résultante même des personnages. Selon les +caractères et les passions, elle se posera et se dénouera. C'est +l'analyse qui l'amène et c'est la logique qui la termine. Au fond, +le drame n'est donc qu'une étude de l'homme. Remarquez que j'appelle +situation tout fait produit par les personnages. Il y a, en outre, le +milieu et les circonstances extérieures, qui au contraire agissent sur +les personnages. Rien de plus poignant que cette bataille de la vie, +les hommes soumis aux faits et produisant les faits: c'est là le vrai +théâtre, le théâtre de tous les grands génies. Quant à cette mécanique +théâtrale dont on nous rebat les oreilles, à ces situations qui +réduisent les personnages à de simples pièces d'un jeu de patience, +elles sont indignes d'une littérature honnête. C'est de la fabrication, +c'est de l'arrangement plus ou moins habile, mais ce n'est pas de +l'humanité; et il n'y a rien en dehors de l'humanité. + +Un exemple m'a beaucoup frappé. Dans _les Noces d'Attila_, on voit qu'au +dernier acte Ellack, un fils du conquérant, apprend de la bouche même +d'Hildiga, que celle-ci veut tuer son père. Justement, à la scène +suivante, il se trouve en face d'Attila. Les critiques en question se +sont allumés: voilà, selon eux, une situation superbe. Comment Ellack +va-t-il en sortir? De la façon la plus simple du monde. Au moment où il +est sur le point de tout dire à Attila, celui-ci s'avise de l'avertir +que le lendemain matin il fera tuer sa mère, une de ses épouses qu'il +retient en prison pour une faute ancienne. Et, dès lors, Ellack, forcé +de choisir entre son père et sa mère, se décide pour celle-ci. Il se +retire. C'est du théâtre, paraît-il. Les critiques les plus durs pour la +pièce ont ici retiré leur chapeau. + +Eh bien, cela me met hors de moi. Je trouve cela puéril, fou, +exaspérant. Si réellement la situation au théâtre doit consister dans de +pareilles devinettes, monstrueuses et enfantines, rien n'est plus facile +que d'en inventer, et de plus stupéfiantes encore. Quoi! il y aura du +talent à résoudre des problèmes sans issue raisonnable, à poser des cas +qui ne sauraient se présenter et à se tirer ensuite d'affaire par des +lieux communs! Et le pis est que, dans ces aventures extraordinaires, le +personnage disparaît fatalement. Sommes-nous ensuite plus avancés sur le +compte d'Ellack? Pas le moins du monde. Ce garçon aime mieux sa mère, +parce que son père se conduit mal. Cela est d'une psychologie médiocre. +Aucune analyse, d'ailleurs. Les faits mènent les personnages comme des +marionnettes. Il n'y a pas la une étude humaine. Il y a simplement des +abstractions qui se promènent, au gré de l'auteur, dans des casiers +étiquetés à l'avance. + +Qui dit théâtre, dit action, cela est hors de doute. Seulement, +l'action n'est pas quand même l'entassement d'aventures qui emplit les +feuilletons des journaux. Dans toute oeuvre littéraire de talent, +les faits tendent à se simplifier, l'étude de l'homme remplace les +complications de l'intrigue; et cela est d'une vérité aussi évidente +au théâtre que dans le roman. Pour moi, toute situation qui n'est pas +amenée par des caractères et qui n'apporte pas un document humain, +reste une histoire en l'air, plus ou moins intéressante, plus ou moins +ingénieuse, mais d'une qualité radicalement inférieure. Et c'est ce que +je reproche aux critiques de n'avoir pas dit, en parlant du _Chien de +l'aveugle_. + +Comment! voilà un drame estimable assurément, mais un drame comme nous +en avons une centaine peut-être dans notre répertoire, et vous criez +tout de suite à la merveille, vous semblez le proposer en modèle à nos +jeunes auteurs dramatiques! C'est du théâtre, criez-vous, et il n'y +a que ça. Eh bien! s'il n'y a que ça, il vaut mieux que le théâtre +disparaisse. Votre rôle est mauvais, car vous découragez toutes les +tentatives originales, pour n'appuyer que les retours aux formules +connues. Qu'on nous ramène à _Lazare le Pâtre_, puisque la situation +telle que vous l'entendez ou plutôt l'aventure, règne sur les planches +en maîtresse toute-puissante. + + + +LE DRAME HISTORIQUE + +_Les Mirabeau_, le drame de M. Jules Claretie, viennent de soulever la +grave question du drame historique moderne. J'ai lu à ce sujet, dans les +feuilletons de mes confrères, des opinions bien étonnantes; je sais +que ces opinions sont celles du plus grand nombre; mais elles ne m'en +paraissent que plus étonnantes encore. + +Ainsi, voici toute une théorie, qui, paraît-il, nous vient d'Aristote en +passant par Lessing. Ce sont là des autorités, je pense, et qui comptent +aujourd'hui, dans nos idées modernes. Donc la vérité historique +est impossible au théâtre; il n'y faut admettre que la convention +historique. Le mécanisme est bien simple: vous voulez, par exemple, +parler de Mirabeau; eh bien, vous ne dites pas du tout ce que vous +pensez de Mirabeau, vous auteur dramatique, parce que le public se moque +absolument de ce que vous pensez, des vérités que vous avez acquises, de +la lumière que vous pouvez faire; ce qu'il faut que vous disiez, c'est +ce que le public pense lui-même, de façon à ce que vous ne blessiez pas +ses opinions toutes faites et qu'il puisse vous applaudir. + +Voilà! Rien de plus amusant comme mécanique. Représentons-nous l'auteur +dramatique dans son cabinet; il est entouré de documents, il peut +reconstruire, planter debout sur la scène, un personnage réel, tout +palpitant de vie; mais ce n'est pas là son souci, il ne se pose que +cette question: «Qu'est-ce que mes contemporains pensent du personnage? +Diable! je ne veux pas contrarier mes contemporains, car je les connais, +ils seraient capables de siffler. Donnons-leur le bonhomme qu'ils +demandent.» Et voilà la vérité historique tranchée au théâtre. Le +théorème se résume ainsi: ne jamais devancer son époque, être aussi +ignorant qu'elle, répéter ses sottises, la flatter dans ses préjugés et +dans ses idées toutes faites, pour enlever le succès. Certes, il y a là +un manuel pratique du parfait charpentier dramatique, qui a du bon, si +l'on veut battre monnaie. Mais je doute qu'un esprit littéraire ayant +quelque fierté s'en accommode aujourd'hui. + +Cela me rappelle la théorie de Scribe. Comme un ami s'étonnait un jour +des singulières paroles qu'il avait prêtées à un choeur de bergères, +dans une pièce quelconque: «Nous sommes les bergères, vives et légères, +etc.» il haussa les épaules de pitié. Sans doute, dans la réalité, les +bergères ne parlaient pas ainsi; seulement, il ne s'agissait pas de +mettre des paroles exactes dans la bouche des bergères, il s'agissait de +leur prêter les paroles que les spectateurs pensaient eux-mêmes en les +voyant: «Nous sommes les bergères, vives et légères, etc.» Toute la +théorie de la convention au théâtre est dans cet exemple. + +Ce qui me surprend toujours, dans ces règles données pour un art +quelconque, c'est leur parfait enfantillage et leur inutilité absolue. +Rien n'est plus vide que ce mot de convention, dont on nous bat les +oreilles. La convention de qui? la convention de quoi? Je connais bien +la vérité; mais la convention m'échappe, car il n'y a rien de plus +fuyant, de plus ondoyant qu'elle. Elle se transforme tous les ans, à +chaque heure. Elle est faite de ce qu'il y a de moins noble en nous, de +notre bêtise, de notre ignorance, de nos peurs, de nos mensonges. Le +seul rôle d'une intelligence qui se respecte est de la combattre par +tous les moyens, car chaque pas gagné sur elle est une conquête pour +l'esprit humain. Et ils sont là une bande, des hommes honorables, très +consciencieux, animés des meilleures intentions, dont l'unique besogne +est de nous jeter la convention dans les jambes! Quand ils croient avoir +triomphé, quand ils nous ont prouvé que nous sommes uniquement faits +pour le mensonge, que nous pataugerons toujours dans l'erreur, ils +exultent, ils prennent des airs de magisters tout orgueilleux de leur +besogne. Il n'y a vraiment pas de quoi. + +Mais ils se trompent. La marche vers la vérité est évidente, aveuglante. +Pour nous en tenir au théâtre, prenez une histoire de notre littérature +dramatique nationale, et voyez la lente évolution des mystères à la +tragédie, de la tragédie au drame romantique, du drame romantique aux +comédies psychologiques et physiologiques de MM. Augier et Dumas fils. +Remarquez qu'il n'est pas question ici du talent, du génie qui éclate +dans les oeuvres, en dehors de toute formule. Il s'agit de la formule +elle-même, du plus ou du moins de convention admise, de la part faite à +la vérité humaine. Un rapide examen prouve que la convention au théâtre +s'est transformée et s'est réduite à chaque siècle; on pourrait compter +les étapes, on verrait la vérité s'élargissant de plus en plus, +s'imposant par des nécessités sociales. Sans doute il existera toujours +des fatalités de métier, des réductions et des à peu près matériels, +imposés par la nature même des oeuvres. Seulement, la question n'est pas +là, elle est dans les limites de notre création humaine; dire qu'une +oeuvre sera vraie, ce n'est pas dire que nous la créerons à nouveau, +c'est dire que nous épuiserons en elle nos moyens d'investigation et de +réalisation. Et, quand on voit le chemin parcouru sur la scène, depuis +les _Mystères_ jusqu'à la _Visite de Noces_, de M. Dumas, on peut bien +espérer que nous ne sommes pas au bout, qu'il y a encore de la vérité à +conquérir, au delà de la _Visite de Noces_. + +Cependant, lorsque je dis ces choses, cela semble très comique. Je ne +suis qu'un historien, et l'on me change en apôtre. Je tâche simplement +de prévoir ce qui sera par ce qui a été, et l'on me prête je ne sais +quelle imbécile ambition de chef d'école. Tout ce que j'écris exclut +l'idée d'une école: aussi se hâte-t-on de m'en imposer une. Un peu +d'intelligence pourtant suffirait. + +Pour en revenir au drame historique, la question de la convention s'y +présente justement d'une façon très caractéristique. Dans ces pages +écrites au courant de la plume, je ne puis qu'indiquer les sujets +d'étude qu'il faudrait approfondir, si l'on voulait éclairer tout à fait +les questions. Ainsi rien ne serait plus intéressant que d'étudier la +marche de notre théâtre historique vers les documents exacts. On sait +quelle place l'histoire tenait dans la tragédie; une phrase de Tacite, +une page de tout autre historien, suffisait; et là-dessus l'auteur +écrivait sa pièce, sans se soucier le moins du monde de reconstituer le +milieu, prêtant les sentiments contemporains aux héros de l'antiquité, +s'efforçant uniquement de peindre l'homme abstrait, l'homme +métaphysique, selon la logique et la rhétorique du temps. Quand le drame +romantique s'est produit, il a eu la prétention justifiée de rétablir +les milieux; et, s'il a peu réussi à faire vivre les personnages exacts, +il ne les a pas moins humanisés, en leur donnant des os et de la chair. +Voilà donc une première conquête sur la convention, très certaine, +très marquée. Et je n'indique que les grandes lignes; cela s'est fait +lentement, avec toutes sortes de nuances, de batailles et de victoires. + +Aujourd'hui, nous en sommes là. La pièce historique, qui n'était qu'une +dissertation dialoguée sur un sujet quelconque, devient de jour en jour +une étude critique. Et c'est le moment qu'on choisit pour nous dire: +«Restons dans la convention, la vérité historique est impossible.» +Vraiment, c'est se moquer du monde. Le pis est que les critiques +pratiques qui donnent de pareils conseils aux jeunes auteurs, les +égarent absolument. Il faut toujours se reporter à l'expérience, à +ce qui se passe sous nos yeux. Nous ne sommes même plus au temps où +Alexandre Dumas accommodait l'histoire d'une si singulière et si +amusante façon. Voyez ce qui a lieu, chaque fois qu'on reprend un de ses +drames: ce sont des sourires, des plaisanteries, des chicanes dans les +journaux. Cela ne supporte plus l'examen, et cela achèvera de tomber en +poussière avant trente ans. Mais il y a plus: les critiques qui sont +les champions enragés de la convention, ne laissent pas jouer un drame +historique nouveau, sans l'éplucher soigneusement, sans en discuter +la vérité, tellement ils sont emportés eux-mêmes par le courant de +l'époque. + +Que se passe-t-il donc? Mon Dieu, une chose bien visible. C'est que +nous devenons de plus en plus savants, c'est que ce besoin croissant +d'exactitude qui nous pénètre malgré nous, se manifeste en tout, aussi +bien au théâtre qu'ailleurs. Tel est le courant naturaliste dont je +parle si souvent, et qui fait tant rire. Il nous pousse à toutes les +vérités humaines. Quiconque voudra le remonter sera noyé. Peu importe la +façon dont la vérité historique triomphera un jour sur les planches; la +seule chose qu'on peut affirmer, c'est qu'elle y triomphera, parce que +ce triomphe est dans la logique et dans la nécessité de notre âge. +Prendre des exemples dans les pièces nouvelles pour démontrer que la +vérité n'est pas commode à dire, c'est là une besogne puérile, une façon +aisée de plaider son impuissance et ses terreurs. Il vaudrait mieux +montrer ce que les pièces nouvelles apportent déjà de décisif au +mouvement, appuyer sur les tâtonnements, sur les essais, sur tout cet +effort si méritoire que nos jeunes auteurs, et M. Jules Claretie le +premier, font en ce moment. + +La question est facile à résumer. Toutes les pièces historiques écrites +depuis dix ans sont médiocres et ont fait sourire. Il y a évidemment +là une formule épuisée. Les gasconnades d'Alexandre Dumas, les tirades +splendides de Victor Hugo ne suffisent plus. Nous sentons trop à cette +heure le mannequin sous la draperie. Alors, quoi? faut-il écouter les +critiques qui nous donnent l'étrange conseil de refaire, pour réussir, +les pièces de nos aînés que le public refuse? faut-il plutôt marcher en +avant, avec les études historiques nouvelles, contenter peu à peu le +besoin de vérité qui se manifeste jusque dans la foule illettrée? +Évidemment, ce dernier parti est le seul raisonnable. C'est jouer sur +les mots que de poser en axiome: Un auteur dramatique doit s'en tenir +à la convention historique de son temps. Oui, si l'on veut; mais comme +nous sortons aujourd'hui de toute convention historique, notre but doit +donc être de dire la vérité historique au théâtre. Il ne s'agit que de +choisir les sujets où l'on peut la dire. + +D'ailleurs, à quoi bon discuter? Les faits sont là. Notre drame +historique ne serait pas malade, si le public mordait encore aux +conventions. On est dans un malaise, on attend quelque oeuvre vraie qui +fixera la formule. Faites des drames romantiques, à la Dumas ou à la +Hugo, et ils tomberont, voilà tout. Cherchez plus de vérité, et vos +oeuvres tomberont peut-être tout de même, si vous n'avez pas les épaules +assez solides pour porter la vérité; mais vous aurez au moins tenté +l'avenir. Tel est le conseil que je donne à la jeunesse. + + + +II + +M. Emile Moreau, un débutant, je crois, a fait jouer au Théâtre des +Nations une pièce historique, intitulée: _Camille Desmoulins_. Cette +pièce n'a pas eu de succès. On a reproché à _Camille Desmoulins_ de +présenter une débandade de tableaux confus et médiocrement intéressants; +on a ajouté que les personnages historiques, Danton, Robespierre, Hébert +et les autres, perdaient beaucoup de leur hauteur et de leur vérité; on +a blâmé enfin le bout d'intrigue amoureuse, une passion de Robespierre +pour Lucile, qui mène toute l'action. Ces reproches sont justes. +Seulement, les critiques qui défendent la convention au théâtre, ont +profité de l'occasion pour exposer une fois de plus leur thèse des deux +vérités, la vérité de l'histoire et la vérité de la scène. Voyons donc +le cas. + +M. Emile Moreau, dit-on, a suivi l'histoire le plus strictement +possible. Il a pris des morceaux à droite et à gauche, dans les +documents du temps, et il les a intercalés entre des phrases à lui. Or, +ces morceaux ont paru languissants. Donc, les documents vrais ne valent +pas les fables inventées. + +Voilà un bien étrange raisonnement. Certes, oui, il est puéril d'aller +faire un drame à coups de ciseaux dans l'histoire. Mais qui a jamais +demandé de la vérité historique pareille? Les documents vrais +sont seulement là comme le sol exact et solide sur lequel on doit +reconstruire une époque. La grosse affaire, celle justement qui demande +du talent, un talent très fort de déduction et de vie originale, c'est +l'évocation des années mortes, la résurrection de tout un âge, grâce +aux documents. Comme Cuvier, vous avez une dent, un os, et il vous faut +retrouver la bête entière. Ici, l'imagination, j'entends le rêve, la +fantaisie, ne peut que vous égarer. L'imagination, comme je l'ai dit +ailleurs, devient de la déduction, de l'intuition; elle se dégage et +s'élève, elle est l'opération la plus délicate et la plus merveilleuse +du cerveau humain. Donc, dans un drame historique, comme dans un roman +historique, on doit créer ou plutôt recréer les personnages et le +milieu; il ne suffit pas d'y mettre des phrases copiées dans les +documents; si l'on y glisse ces phrases, elles demandent à être +précédées et suivies de phrases qui aient le même son. Autrement, il +arrive en effet que la vérité semble faire des trous dans la trame +inventée d'une oeuvre. + +Et nous touchons ici du doigt le défaut capital de _Camille Desmoulins_. +Ce qui a eu un son singulier aux oreilles du public, c'est ce mélange +extraordinaire de vérité et de fantaisie. J'ai lu que M. Emile Moreau +se défendait d'avoir imaginé la passion de Robespierre pour Lucile; +certains documents permettraient de croire à la réalité de cette +passion. Je le veux bien. Mais, certainement, c'est forcer les textes +que de baser sur le dépit de Robespierre la mort des dantonistes. Puis, +quel étrange Robespierre, et quel Danton d'opéra-comique, et quel Hébert +faussement drapé dans des guenilles! Tout cela est une fantaisie bâtie +sur la légende révolutionnaire. On ne sent pas des hommes. + +Je répondrai donc aux critiques que, si le drame de M. Emile Moreau +est tombé, c'est justement parce que la fantaisie y règne encore +en maîtresse trop absolue. Les demi-mesures sont détestables en +littérature. Voyez le gai mensonge de _la Dame de Monsoreau_, reprise +dernièrement au théâtre de la Porte-Saint-Martin, ce mensonge qui se +moque parfaitement de l'histoire: comme il a une logique qui lui +est propre, comme il est complet en son genre, il intéresse. Voyez +maintenant _Camille Desmoulins_, dont certaines parties sont aussi +fausses, et dont d'autres parties contiennent textuellement des +documents: la pièce n'est plus qu'un monstre, le mélange manque +d'équilibre et arrive à ne contenter personne. Tel est le cas. Il est +d'une bonne foi douteuse, en cette affaire, de vouloir faire payer les +pots cassés à la formule naturaliste. + +Je conclurai en répétant que le drame historique est désormais +impossible, si l'on n'y porte pas l'analyse exacte, la résurrection des +personnages et des milieux. C'est le genre qui demande le plus d'étude +et de talent. Il faut non seulement être un historien érudit, mais il +faut encore être un évocateur nommé Michelet. La question de mécanique +théâtrale est secondaire ici. Le théâtre sera ce que nous le ferons. + + + +III + +Il me reste à parler de deux gros drames, _la Convention nationale_ et +_l'Inquisition_. Au Château-d'Eau, la _Convention nationale_ a tué par +le ridicule le drame historique. En vérité, nos auteurs n'ont pas de +chance avec l'histoire de notre Révolution. Ils ne peuvent y toucher +sans ennuyer profondément ou sans faire rire aux éclats les spectateurs. +Si l'on excepte _le Chevalier de Maison-Rouge_, qui pourrait aussi bien +se passer sous Louis XIII que sous la Terreur, pas une pièce sur la +Révolution, qu'elle soit signée d'un nom inconnu ou d'un nom connu, n'a +remporté un véritable succès. Et cela s'explique aisément: la Révolution +est encore trop voisine de nous, pour que notre système de mensonge, +dans les pièces historiques, puisse lui être sérieusement appliqué. Ce +mensonge va librement de Mérovée à Louis XV. Puis, dès qu'ils entrent +dans la France contemporaine, qui commence à 89, les auteurs perdent +pied fatalement, parce que nous ne pouvons plus adopter leurs +calembredaines romantiques sur une époque dont nous sommes. Aussi +n'a-t-on jamais risqué des drames historiques, en dehors du Cirque, +sur Napoléon Ier, Charles X, Louis-Philippe, Napoléon III et les deux +dernières Républiques. Le drame historique actuel, étant basé sur +les erreurs les plus grossières, en est réduit à montrer au peuple +l'histoire que le peuple ne connaît pas, uniquement parce qu'il peut +alors la travestir à l'aise. + +L'épreuve est concluante, la possibilité du mensonge s'arrête à la +Révolution. Pour que le drame historique s'attaquât à notre histoire +contemporaine, il lui faudrait renouveler sa formule, chercher ses +effets dans la vérité, trouver le moyen de mettre sur les planches +les personnages réels dans les milieux exacts. Un homme de génie est +nécessaire, tout bonnement. Si cet homme de génie ne naît pas bientôt, +notre drame historique mourra, car il est de plus en plus malade, il +agonise au milieu de l'indifférence et des plaisanteries du public. + +Quant à _l'Inquisition_, de M. Gelis, jouée au Théâtre des Nations, +c'est un mélodrame noir qui arrive quarante ans trop tard. Cela ne vaut +pas un compte rendu. Je n'en parlerais même pas, sans la mort terrible +de M. Jean Bertrand, ce drame réel et poignant qui s'est joué à côté de +ce mélodrame imbécile, et qui lui a donné une affreuse célébrité d'un +jour. + +On se souvient des espérances qui avaient accueilli M. Bertrand, à son +entrée comme directeur au Théâtre des Nations. Il semblait que notre +République elle-même s'intéressât à l'affaire; des personnages puissants +patronnaient, disait-on, le nouveau directeur; on allait enfin avoir +une scène nationale, on élèverait les âmes, on élargirait l'idéal, on +continuerait 1830, mais un 1830 républicain, qui achèverait devant le +trou du souffleur la besogne commencée à la tribune de la Chambre. +Hélas! M. Bertrand dort aujourd'hui dans la terre, empoisonné. + +C'était un honnête homme. Il avait cru à toutes les belles phrases, il +arrivait réellement pour relever l'idéal avec des tirades patriotiques. +Son idée était que notre jeune littérature attendait l'ouverture d'un +théâtre républicain pour produire des chefs-d'oeuvre. Et il s'était mis +ardemment à la besogne. Quelques mois ont suffi pour le désespérer et +le tuer. Toutes ses tentatives échouaient; _Camille Desmoulins_ et _les +Mirabeau_ étaient bien empruntés à notre Révolution, mais le public +ne voulait pas de notre Révolution accommodée à cette étrange sauce; +_Notre-Dame de Paris_ elle-même, qui aurait pu être une bonne +affaire pour la direction, si elle s'était arrêtée à la cinquantième +représentation, l'avait laissée, après la centième, dans des embarras +d'argent. Jamais on n'a vu des ambitions plus généreuses aboutir si vite +à une catastrophe plus lamentable. + +On dit que M. Bertrand avait la tête faible, qu'il n'était pas fait +pour être directeur et qu'il a quitté la vie dans un désespoir d'enfant +malade. Savons-nous de quelles espérances on l'avait grisé? Il comptait +sûrement sur beaucoup d'appuis, qui lui ont fait défaut au dernier +moment. A force d'entendre répéter, dans son milieu, que la littérature +dramatique mourait faute d'un théâtre ouvert aux nobles tentatives, à +force d'écouter ceux qui vivent d'un idéal nuageux et pleurnicheur, cet +homme s'était lancé, en faisant appel à toutes les forces vives, dont on +lui affirmait l'existence. On sait aujourd'hui les forces vives qui lui +ont répondu. Il n'était pas plus mauvais directeur qu'un autre, il avait +mis sur son affiche le nom de Victor Hugo, celui de M. Jules Claretie; +il faisait appel aux jeunes, il était en somme le directeur qu'on avait +voulu qu'il fût. Sans doute, à la dernière heure, il aurait pu montrer +plus d'énergie devant son désastre. Mais pouvons-nous descendre dans +cette conscience et dire sous quelle amertume cet homme a succombé! + +M. Bertrand ne s'est pas tué tout seul, il a été tué par les faiseurs de +phrases qui se refusent à voir nettement notre époque de science et de +vérité, par les chienlits politiques et romantiques qui se promènent +dans des loques de drapeau, en rêvant de battre monnaie avec les +sentiments nobles. S'il ne s'était pas cru soutenu par tout un +gouvernement, s'il n'avait pas espéré devenir le directeur du théâtre +de notre République, si on ne lui avait pas persuadé que tous les +petits-fils de 1830 allaient lui apporter des chefs-d'oeuvre, il ne se +serait sans doute jamais risqué dans une telle entreprise. La vérité, +je le répète, est qu'il a été la victime de la queue romantique et des +hommes politiques qui songent à régenter l'art. Ceux dont il attendait +tout, ne lui ont rien donné. C'est alors qu'il a perdu la tête devant +cet effondrement du patriotisme, de l'idéal, de toutes les phrases +creuses dont on lui avait gonflé le coeur; du moment que l'idéal et le +patriotisme ne faisaient pas recette, il n'avait plus qu'à disparaître. +Et il s'est tué. + +Les autres vivent toujours, lui est mort. C'est une leçon. + + + +LE DRAME PATRIOTIQUE + +I + +La solennité militaire à laquelle l'Odéon nous a conviés me paraît +pleine d'enseignements. Pour moi, le très grand succès que M. Paul +Deroulède vient de remporter avec _l'Hetman_ prouve avant tout que le +fameux métier du théâtre n'est point nécessaire, puisque voilà un drame +en cinq actes, fort lourd, très mal bâti et complètement vide, qui a été +acclamé avec une véritable furie d'enthousiasme. + +Le cas de M. Paul Deroulède est un des cas les plus curieux de notre +littérature actuelle. Il s'est fait une jolie place dans les tendresses +de la foule, en prenant la situation vacante de poète-soldat. Nous +avions le soldat-laboureur, d'Horace Vernet; nous avons aujourd'hui le +soldat-poète. Je viens de nommer Horace Vernet, ce peintre médiocre qui +a été si cher au chauvinisme français. M. Paul Deroulède est en train de +le remplacer. Ajoutez que nos désastres font en ce moment de l'armée +une chose sacrée. Cela rend la position de poète-soldat absolument +inexpugnable. Il est très difficile d'insinuer qu'il fait des vers +médiocres, sans passer aussitôt pour un mauvais citoyen. On vous +regarde, et on vous dit: «Monsieur, je crois que vous insultez l'armée!» + +Certes, M. Paul Deroulède fait bien mal les vers, mais il a de si beaux +sentiments! Ah! les beaux sentiments, on ne se doute pas de ce qu'on +peut en tirer, quand on sait les employer avec adresse. Ils sont une +réponse à tout, ils sont «la tarte à la crème» de notre grand comique. +«La pièce me paraît faible.--Mais l'honneur, Monsieur!--Il n'y a pas +d'action du tout.--Mais la patrie, Monsieur!--L'intrigue recommence à +chaque acte.--Mais le dévouement, Monsieur!--Enfin, je m'ennuie.--Mais +Dieu, Monsieur! Vous osez dire que Dieu vous ennuie!» Cette façon +d'argumenter est sans réplique. Il est certain que l'honneur, la patrie, +le dévouement et Dieu sont des preuves écrasantes du génie poétique de +M. Paul Deroulède. + +Et il faut voir le bonheur de la salle. Il y a bien quelques gredins +parmi les spectateurs. Ceux-là applaudissent plus fort. C'est si bon de +se croire honnête, de passer une soirée à manger de la vertu en tirades, +quitte à reprendre le lendemain son petit négoce plus ou moins louche! +Qu'importe l'oeuvre! Il suffit que l'auteur jette des gâteaux de miel au +public. Le public se donne une indigestion de flatteries. Il est grand, +il est noble, il est honnête. C'est un attendrissement général. Pas +de vices, à peine un coquin en carton, qui est là pour servir de +repoussoir. Bravo! bravo! que tout le monde s'embrasse, et que le +mensonge dure jusqu'à minuit! + +La salle de l'Odéon tremblait sous l'ouragan des bravos. Chaque couplet +patriotique était accueilli par des trépignements. Des personnes, je +crois, ont été trouvées sous les bancs, évanouies de bonheur. La pièce +n'existait plus, on se moquait bien de la pièce! La grande affaire était +de guetter au passage les allusions à nos défaites et à la revanche +future; et, dès qu'une allusion arrivait, la salle prenait feu, de +l'orchestre au ceintre. Un monsieur en habit noir, un conférencier +quelconque, aurait lu le drame devant le trou du souffleur que +certainement l'effet aurait été le même. Et je pensais, assourdi par ce +vacarme, que nous étions tous bien naïfs de chercher des succès dans +l'amour de la langue et dans l'amour du vrai. Voilà M. Paul Deroulède +qui passe du coup auteur dramatique, en criant simplement, le plus fort +qu'il peut: «Je suis l'armée, je suis la vertu, l'honneur, la patrie, je +suis les beaux sentiments!» + +Pauvres écrivains que nous sommes, quelle leçon! Je sais des poètes qui, +depuis vingt ans, étudient l'art délicat de forger le vers français. +Ceux-là ont à peine des succès d'estime. Je sais des auteurs dramatiques +qui se mangent le cerveau pour trouver une nouvelle formule, pour +élargir la scène française. Ceux-là sont bafoués, et on les jette au +ruisseau. Les maladroits! Pourquoi ne battent-ils pas du tambour et ne +jouent-ils pas du clairon? C'est si facile! + +La recette est connue. On sait à l'avance que tel beau sentiment doit +provoquer telle quantité de bravos. On peut même doser le succès qu'on +désire. Les modestes mettent le mot «patrie» cinq ou six fois; cela +fait cinq ou six salves de bravos. Les vaniteux, ceux qui rêvent +l'écroulement de la salle, prodiguent le mot «patrie», à la fin de +toutes les tirades; alors, c'est un feu roulant, on est obligé de payer +la claque double. Vraiment, la méthode est trop commode! Dans ces +conditions, on se commande un succès, comme on se commande un habit. +Cela rappelle les ténors qui n'ont pas de voix, et qui laissent +aux cuivres de l'orchestre le soin d'enlever les hautes notes. La +littérature n'est plus que pour bien peu de chose dans tout ceci. + +J'arrive à l'_Hetman_. Voici, en quelques lignes, le sujet du drame. Un +roi polonais du dix-septième siècle, Ladislas IV, a soumis les Cosaques. +Deux des vaincus, le vieux chef Froll-Gherasz et le jeune Stencko, sont +même à la cour de ce roi, où se trouve aussi un traître, un parjure, +Rogoviane. Ce dernier, qui rêve de devenir gouverneur de l'Ukraine, +pousse les Cosaques à une révolte, et travaille de façon à ce que +Stencko s'échappe pour être le chef des révoltés. Mais Froll-Gherasz +n'approuve pas cette prise d'armes. Il accepte une mission du roi, celle +de pacifier l'Ukraine, et il laisse à la cour sa fille Mikla comme +otage. Stencko et Rogoviane, naturellement, aiment Mikla. Dès lors, la +seule situation dramatique est celle du père et de l'amant, pris entre +l'amour de la patrie et l'amour qu'ils éprouvent pour la jeune fille. +Au dénoûment, la patrie l'emporte, Stencko et Mikla meurent, mais les +Cosaques sont victorieux. + +La situation principale ne fait que se déplacer, pas davantage. D'abord, +c'est Froll-Gherasz qui arrive dans un campement cosaque et qui adjure +ses anciens soldats de ne pas recommencer une lutte insensée; mais, +lorsque Stencko, en apprenant que Mikla est restée comme otage, refuse +le commandement et retourne à la cour de Ladislas IV pour la sauver, le +vieux chef oublie sa mission, oublie sa fille, et saisit le sabre de +chef suprême, par amour de la patrie en larmes. Ensuite, c'est Stencko, +qui veut enlever Mikla; là, apparaît Marutcha, une sorte de prophétesse +qui conduit les Cosaques au combat, et Marutcha décide les jeunes gens à +se sacrifier pour leur pays. Mikla reste à la cour afin d'endormir les +soupçons de Ladislas. Enfin, le quatrième acte est vide d'action, on y +voit simplement Froll-Gherasz préparant la victoire par des tirades +sur les devoirs du soldat. Puis, au cinquième acte, nous retombons de +nouveau dans l'unique situation, Stencko a été blessé, Mikla a été +sauvée de l'échafaud par Rogoviane qui veut se faire aimer d'elle, +et elle expire sur le corps de Stencko, elle tombe assassinée par le +traître, lorsque celui-ci entend arriver les Cosaques vainqueurs. + +Je ne puis m'arrêter à discuter les détails, la maladresse de certaines +péripéties. Le point de départ est singulièrement faible; ce père, +qui laisse sa fille en otage, devrait se connaître et ne pas jouer si +aisément les jours de son enfant. On n'est pas ému le moins du monde de +la douleur de Froll-Gherasz, parce qu'en somme il a voulu cette douleur. +Agamemnon sacrifiant Iphigénie est beaucoup plus grand. Mais ce qui me +frappe surtout, c'est le cercle dans lequel tourne la pièce. Comme je +l'ai dit en commençant, l'_Hetman_ a eu du succès, en dehors de toutes +les règles. Il ne devait pas avoir de succès, puisque les critiques +enseignent qu'une pièce ne peut réussir sans action, sans situations +variées et combinées. Les cinq actes se répètent, et pourtant les bravos +n'ont pas cessé une minute. Voilà un fait troublant pour les magisters +du feuilleton. La seule explication raisonnable est que le succès de +l'_Hetman_ n'est pas un succès littéraire, mais un succès militaire, +ce qu'il ne faut pas confondre. Qu'un jeune auteur ait la naïveté de +s'autoriser de l'exemple, d'écrire un drame où l'action ne marchera pas, +où des actes entiers ne seront qu'une composition de rhétoricien sur +un sujet quelconque; qu'il fasse cela, sans y mettre les fameux beaux +sentiments, et nous verrons s'il ne remporte pas un échec honteux. + +Quelques observations de détails sur les personnages, avant de finir. Le +roi Ladislas est stupéfiant. J'ignore si l'artiste qui joue le rôle est +le seul coupable, mais on dirait vraiment un roi de féerie; on s'attend +à chaque instant à voir son nez s'allonger brusquement, sous le coup de +baguette de quelque méchante fée. Quant à la Marutcha, elle a trouvé une +merveilleuse interprète dans madame Marie Laurent. Mais quel personnage +rococo! combien peu elle tient à l'action, et comme chacune de ses +tirades est attendue à l'avance! J'entendais une dame dire près de moi, +en parlant de tous ces héros: «Ils crient trop fort.» Le mot est juste +et contient la critique de la pièce. Personne ne parle dans ce drame, +tout le monde y crie. On sort les oreilles cassées, et le fiacre qui +vous emporte semble continuer les cahots des tirades, sur le pavé +de Paris. Toute la nuit, Stencko a hurlé ses beaux sentiments à mes +oreilles, tandis que le vieux Froll-Gherasz psalmodiait les siens d'une +voix de basse. Le drame de M. Paul Deroulède est comme un corps d'armée +qui défilerait dans ma rue. Je ferme ma fenêtre, agacé par le vacarme, +qui m'empêche d'avoir deux idées justes l'une après l'autre. + +Je suis peut-être très sévère. M. Paul Deroulède est jeune et mérite +tous les encouragements. Il a du talent, d'ailleurs. Je n'aime pas +ce talent, voilà tout. Je crois qu'un peu de vérité dans l'art est +préférable à tout ce tra la la des beaux sentiments. Les bonshommes en +bois, même lorsque le bois est doré, ne font pas mon affaire. Je +préfère à _l'Hetman_ un petit acte fin et vrai du Palais-Royal, _le Roi +Candaule_, par exemple. Au moins, nous sommes là avec des créatures +humaines. Qu'est-ce que c'est que Froll Gherasz? Un père et un patriote. +Mais quel père et quel patriote? Nous n'en savons rien. Froll-Gherasz +est une abstraction, il ressemble à un de ces personnages des anciennes +tapisseries, qui ont une banderole dans la bouche, pour nous dire +quels héros ils représentent. Pas d'observation, pas d'analyse, pas +d'individualité. Le théâtre ainsi entendu remonte par delà la tragédie, +jusqu'aux mystères du moyen âge. + +Ah! je suis bien tranquille, d'ailleurs. Ce n'est pas _l'Hetman_ qui +ressuscitera le drame historique. Il est un exemple de la pauvreté et +de la caducité du genre. Laissez passer cette tempête de bravos +patriotiques, laissez refroidir ces tirades, et vous vous trouverez en +face d'un drame dans le genre des drames, aujourd'hui glacés, de Casimir +Delavigne, beaucoup moins bien fait et d'un ennui mortel. + + + +II + +Je viens de dire mon opinion sur les drames patriotiques. Je ne nie +pas l'excellente influence que ces sortes de pièces peuvent avoir sur +l'esprit de l'armée française; mais, au point de vue littéraire, je les +considère comme d'un genre très inférieur. Il est vraiment trop aisé de +se faire applaudir, en remuant avec fracas les grands mots de patrie, +d'honneur, de liberté. Il y a là un procédé adroit, mais commode, qui +est à la portée de toutes les intelligences. + +Voici, par exemple, un jeune homme, M. Charles Lomon. On me dit qu'il a +écrit à vingt-deux ans le drame: _Jean Dacier_, joué solennellement à +la Comédie-Française. La grande jeunesse du débutant me le rend très +sympathique, et j'ai écouté la pièce avec le vif désir de voir se +révéler un homme nouveau. + +Mais, quoi! avoir vingt-deux ans, et écrire _Jean Dacier!_ Vingt-deux +ans, songez donc! l'âge de l'enthousiasme littéraire, l'âge où l'on rêve +de fonder une littérature à soi tout seul! Et refaire un mauvais drame +de Ponsard, une pièce qui n'est ni une tragédie ni un drame romantique, +qui se traîne péniblement entre les deux genres! + +Je m'imagine M. Lomon à sa table de travail. Il a vingt-deux ans, +l'avenir est à lui. Dans le passé, il y a deux formes dramatiques usées, +la forme classique et la forme romantique. Avant tout, M. Lomon devait +laisser ces guenilles dans le magasin des accessoires, aller devant lui, +chercher, trouver une forme nouvelle, aider enfin de toute sa jeunesse +au mouvement contemporain. Non, il a pris les guenilles, il les a +prises même sans passion littéraire, car il les a mêlées, il a lâché +de rafraîchir toutes ces vieilles draperies des écoles mortes pour les +jeter sur les épaules de ses héros. Une tragédie glaciale, un drame +échevelé, passe encore! on peut être un fanatique; mais une oeuvre +mixte, un raccommodage de tous les débris antiques, voilà ce qui m'a +fâché! + +Il est inutile d'avoir vingt-deux ans pour écrire une oeuvre pareille. +Cela me consterne que l'auteur n'ait que vingt-deux ans; j'aurais +compris qu'il en eût au moins cinquante. Serait-il donc vrai que les +débutants, même ceux qui ont soif d'originalité et de nouveauté, se +trouvent fatalement condamnés à l'imitation? Peut-être M. Lomon ne +s'est-il pas aperçu des emprunts qu'il a faits de tous les côtés, du +cadre vermoulu dans lequel il a placé sa pièce, des lieux communs qui +y traînent, de la fille bâtarde, en un mot, dont il est accouché. La +jeunesse n'a pas conscience des heures qu'elle perd à se vieillir. + +Je sais que le patriotisme répond atout. M. Lomon a écrit un drame +patriotique, cela ne suffit-il pas à prouver l'élan généreux de sa +jeunesse? Je dirai une fois encore que le véritable patriotisme, quand +on fait jouer une pièce à la Comédie-Française, consiste avant tout +à tâcher que cette pièce soit un chef-d'oeuvre. Le patriotisme de +l'écrivain n'est pas le même que celui du soldat. Une oeuvre originale +et puissante fait plus pour la patrie que de beaux coups d'épée, car +l'oeuvre rayonne éternellement et hausse la nation au-dessus de toutes +les nations voisines. Quand vous aurez fait crier sur la scène: _Vive la +France!_ ce ne sera là qu'un cri banal et perdu. Quand vous aurez écrit +une oeuvre immortelle, vous aurez réellement prolongé la vie de la +France dans les siècles. Que nous reste-t-il de la gloire des peuples +morts? Il nous reste des livres. + +_Jean Dacier_ est, paraît-il, une oeuvre républicaine. Je demande à +en parler comme d'une oeuvre simplement littéraire. Le sujet est +l'éternelle histoire du paysan vendéen qui se fait soldat de la +République et qui se retrouve en face de ses anciens seigneurs, +lorsqu'il est devenu capitaine. Naturellement, Jean aime la comtesse +Marie de Valvielle, et naturellement aussi il se montre deux fois +magnanime envers son ennemi et rival, Raoul de Puylaurens, le cousin de +la jeune dame. L'originalité de la pièce consiste dans le noeud même du +drame. Jean retrouve la comtesse juste au moment où elle passe dans +la légendaire charrette pour aller à l'échafaud. Or, un homme peut la +sauver en l'épousant. Jean lui offre son nom, et la comtesse accepte, +en croyant qu'il agit pour le compte de Raoul. On comprend le parti +dramatique que M. Lomon a pu titrer de cette situation: une comtesse +mariée à un de ses anciens domestiques, se révoltant, puis finissant par +l'aimer au moment où il a donné pour elle jusqu'à sa vie. + +Je ne chicanerai pas l'auteur sur ce mariage singulier. Il peut se faire +qu'on trouve dans l'histoire de l'époque un fait semblable; seulement, +il ne s'agissait certainement pas d'une femme de la qualité de +l'héroïne. N'importe, il faut accepter ce mariage, si étrange qu'il +soit. Ce qui est plus grave, c'est la création même du personnage. + +Voici Jean Dacier, un paysan qui s'est instruit et qui représente +l'homme nouveau. Il n'a pas une tache, il est grand, héroïque, sublime. +Quand il a épousé la comtesse pour la sauver, et qu'elle l'écrase de son +mépris, c'est à peine s'il laisse percer une révolte. Il fait échapper +une première fois son rival Raoul, qu'il tient entre ses mains. A l'acte +suivant, la situation recommence: Raoul tombe de nouveau à sa merci, et, +cette fois, non seulement Jean le fait évader, mais encore il lui donne +rendez-vous le lendemain sur le champ de bataille, et, en donnant ce +rendez-vous, il trahit les siens, car l'attaque devait rester secrète. +Jean passe devant un conseil de guerre, et on le fusille, pendant que +Marie se lamente. + +Vraiment, il est bon d'être un héros, mais il y a des limites. En temps +de guerre, ouvrir continuellement la porte aux prisonniers, cela ne +s'appelle plus de la grandeur d'âme, mais de la bêtise. Pour que nous +nous intéressions aux pantins sublimes, il faut leur laisser un peu +d'humanité sous la pourpre et l'or dont on les drape. On finit par +sourire de ces héros magnanimes qui ne s'emparent de leurs ennemis que +pour les relâcher. Il y a là une fausse grandeur dont on commence, au +théâtre, à sentir le côté grotesque. + +Le pis est qu'on s'intéresse médiocrement, à Jean Dacier. Cette façon de +sauver une femme en l'épousant, le met dans une position singulièrement +fausse. Il se conduit en enfant. La seule chose qu'il aurait à faire, +après avoir arraché Marie à la guillotine, ce serait de la saluer et de +lui dire: «Madame, vous êtes libre. Vous me devez la vie, je vous confie +mon honneur.» Mais alors toutes les querelles dramatiques du second acte +et du troisième n'existeraient pas. La situation est si bien sans issue +que Jean meurt à la fin avec une résignation de mouton, pour finir la +pièce. Cette mort est également amenée par une péripétie trop enfantine. +Jean, ce lion superbe, trahit les siens sans paraître se douter un +instant de ce qu'il fait, ce qui rapetisse tout le dénoûment. + +Quant à la comtesse, elle est bâtie sur le patron des héroïnes, avec +trop de mépris et trop de tendresse à la fois. Lorsque Jean l'a sauvée, +elle se montre d'une cruauté monstrueuse, blessant inutilement son +libérateur, se conduisant d'une si sotte façon qu'elle mériterait +simplement une paire de gifles, malgré toute sa noblesse. Puis, au +dernier acte, elle se pend au cou de Jean et lui déclare qu'elle +l'adore. Le quatrième acte a suffi pour changer cette femme. C'est +toujours le même système, celui des pantins que l'on déshabille et que +l'on rhabille à sa fantaisie, pour les besoins de son oeuvre. Marie a +compris la grandeur de Jean, et cela suffit: elle est comme frappée par +la baguette d'un enchanteur, la couleur de ses cheveux elle-même a dû +changer. + +Je ne parle point des autres personnages, de ce Raoul de Puylaurens, +qui passe sa vie à tenir son salut de son rival, ni du conventionnel +Berthaud, qui traverse l'action en récitant des tirades énormes. Oh! +les tirades! elles pleuvent avec une monotonie désespérante dans _Jean +Dacier_. On essuie une trentaine de vers à la file, on courbe le dos +comme sous une averse grise, on croit en être quitte; pas du tout, +trente autres vers recommencent, puis trente autres, puis trente autres. +Imaginez une grande plaine plate, sans un arbre, sans un abri, que +l'on traverse par une pluie battante. C'est mortel. Je préfère, et de +beaucoup, les vers rocailleux de M. Parodi. Que dirai-je du style? Il +est nul. Nous avons, à l'heure présente, cinquante poètes qui font mieux +les vers que M. Lomon. Ce dernier versifie proprement, et c'est tout. Il +tient plus de Ponsard que de Victor Hugo. + +Je me montre très sévère, parce que _Jean Dacier_ a été pour moi une +véritable désillusion. Comme j'attaquais vivement le drame historique, +on m'avait fait remarquer qu'on pouvait très bien appliquer à l'histoire +la méthode d'analyse qui triomphe en ce moment, et renouveler ainsi +absolument le genre historique au théâtre. Il est certain que, si des +poètes abandonnent le bric-à-brac romantique de 1830, les erreurs et les +exagérations grossières qui nous font sourire aujourd'hui, ils pourront +tenter la résurrection très intéressante d'une époque déterminée. Mais +il leur faudra profiter de tous les travaux modernes, nous donner +enfin la vérité historique exacte, ne pas se contenter de fantoches et +ressusciter les générations disparues. Rude besogne, d'une difficulté +extrême, qui demanderait des études considérables. + +Or, j'avais cru comprendre que le _Jean Dacier_, de M. Lomon, était une +tentative de ce genre. Et quelle surprise, à la représentation! Ça, de +l'histoire, allons donc! C'est un placage, exécuté même par des mains +maladroites. Pas un des personnages ne vit de la vie de l'époque. Ils se +promènent comme des figures de rhétorique, ils n'ont que la charge +de réciter des morceaux de versification. Et le milieu, bon Dieu! Ce +village breton, où Berthaud vient procéder aux enrôlements volontaires, +cette mairie de Nantes où l'on marie les comtesses qui vont à la +guillotine, seraient à peine suffisants pour la vraisemblance d'un +opéra-comique. Vraiment, _Jean Dacier_ sera un bon argument pour les +défenseurs du drame historique! Il achève le genre, il est le coup de +grâce. + +Je songeais à _la Patrie en danger_, de MM. Edmond et Jules de Concourt. +Voilà, jusqu'à présent, le modèle du genre historique nouveau, tel que +je l'exposais tout à l'heure. Aussi les directeurs ont-il tremblé devant +une oeuvre qui avait le vrai parfum du temps, et les auteurs ont ils +dû publier la pièce, en renonçant à la faire jouer. Il y aurait un +parallèle bien curieux à établir entre _la Patrie en danger_ et _Jean +Dacier_; les deux sujets se passent à la même époque et ont plus d'un +point de ressemblance. La première est une oeuvre de vérité, tandis que +la seconde est faite «de chic», comme disent les peintres, uniquement +pour les besoins de la scène. + +Au demeurant, la salle a failli craquer sous les applaudissements, le +premier soir. Vive la France! + + + +III + +J'arrive au _Marquis de Kénilis_, le drame en vers que M. Lomon a fait +jouer au théâtre de l'Odéon. Je n'analyserai pas la pièce. A quoi bon? +Le sujet est le premier venu. Il se passe en Bretagne, à l'époque de la +Révolution, ce qui permet d'y prodiguer les mots de patrie, d'honneur, +de gloire, de victoire. Nous y voyons l'éternelle intrigue des +drames faits sur cette époque: un enfant du peuple aimant une fille +d'aristocrate, devenant plus tard capitaine, puis épousant la demoiselle +ou mourant pour elle. La situation forte consiste à mettre le capitaine +entre son amour et son devoir; il ouvre en mer un pli cacheté qui lui +ordonne de fusiller le père de sa bien-aimée; heureusement, ce père se +fait tuer noblement, ce qui simplifie la question. Qu'importe le sujet, +d'ailleurs! La prétention des poètes comme M. Lomon est d'écrire de +beaux vers et de pousser aux belles actions. + +Hélas! les vers de M. Lomon sont médiocres. Beaucoup ont fait sourire. +Les meilleurs frappent l'oreille comme des vers connus; on les a +certainement lus ou entendus quelque part, ils circulent dans l'école, +tout le monde s'en est servi. Ne serait-il pas temps de chercher une +poésie, en dehors de l'école lyrique de 1830? Je me borne à un souhait, +car je ne vois rien de possible dans la pratique. Ce que je sens, c'est +que tous nos poètes répètent Musset, Hugo, Lamartine ou Gautier, et +que les oeuvres deviennent de plus en plus pâles et nulles. Nous avons +aujourd'hui une fin d'école romantique aussi stérile que la fin d'école +classique qui a marqué le premier empire. + +Pendant qu'on jouait l'autre soir _le Marquis de Kénilis_, je pensais +à un poète de talent, à Louis Bouilhet, qu'on oublie singulièrement +aujourd'hui. Celui-là se produisait encore à son heure, et il est telle +de ses oeuvres qui a de la force et même une note originale. Eh bien, si +personne ne songe plus aujourd'hui à Louis Bouilhet, si aucun théâtre ne +reprend ses pièces, quel est donc l'espoir de M. Lomon en chaussant des +souliers qui ont mené à l'oubli des poètes mieux doués que lui, et venus +en tout cas plus tôt dans une école agonisante? Quel est cet entêtement +de faire du vieux neuf, de ramasser les rognures d'hémistiches qui +traînent, et dont le public lui-même ne veut plus? + +On répond par la dévotion à l'idéal. En face de notre littérature +immonde, à côté de nos romans du ruisseau, il faut bien que des jeunes +gens tendent vers les hauteurs et produisent des oeuvres pour enflammer +le patriotisme de la nation. Nous autres naturalistes, nous sommes le +déshonneur de la France; les poètes, M. Lomon et d'autres, sont chargés +devant l'Europe d'honorer le pays et de le remettre à son rang. Ils +consolent les dames, ils satisfont les âmes fières, ils préparent à la +République une littérature qui sera digne d'elle. + +Ah! les pauvres jeunes gens! S'ils sont convaincus, je les plains. J'ai +déjà dit que je regardais comme une vilaine action de voler un succès +littéraire, en lançant des tirades sur la patrie et sur l'honneur. Cela +vraiment finit par être trop commode. Le premier imbécile venu se fera +applaudir, du moment où la recette est connue. Si les mots remplacent +tout, à quoi bon avoir du talent? + +Et puis, causons un peu de cette littérature qui relève les âmes. Où +sont d'abord les âmes qu'elle a relevées? En 1870, nous étions pleins +de patriotisme contre la Prusse; un peu de science et un peu de vérité +auraient mieux fait notre affaire. J'ai remarqué que les dames qui +travaillaient dans l'idéal, étaient le plus souvent des dames très +émancipées. Au fond de tout cela, il y a une immense hypocrisie, une +immense ignorance. Je ne puis ici traiter la question à fond. Mais il +faut le déclarer très nettement: la vérité seule est saine pour les +nations. Vous mentez, lorsque vous nous accusez de corrompre, nous qui +nous sommes enfermés dans l'étude du vrai; c'est vous qui êtes les +corrupteurs, avec toutes les folies et tous les mensonges que vous +vendez, sous l'excuse de l'idéal. Vos fleurs de rhétorique cachent des +cadavres. Il n'y a, derrière vous, que des abîmes. C'est vous qui avez +conduit et qui conduisez encore les sociétés à toutes les catastrophes, +avec vos grands mots vides, avec vos extases, vos détraquements +cérébraux. Et ce sera nous qui les sauverons, parce que nous sommes la +vérité. + +N'est-ce pas la chose la plus attristante qu'on puisse voir? Voilà un +jeune homme, voilà M. Lomon, Il débute, il a peut-être une force en lui. +Eh bien, il commence par s'enfermer dans une formule morte; il fait du +romantisme, à l'heure où le romantisme agonise. Ce n'est pas tout, il +croit qu'il sauve la France, parce qu'il vient corner les mots de patrie +et d'honneur dans une salle de théâtre, parce qu'il invente une intrigue +puérile et qu'il écrit de mauvais vers. Et le pis, c'est qu'il se +montrera dédaigneux pour nous, c'est que ses amis mentiront au point +de nous traiter en criminels et d'insinuer que sa pauvre pièce est une +revanche du génie français! + +J'ai d'autres désirs pour notre jeunesse. Je la voudrais virile et +savante. D'abord, elle devrait se débarrasser des folies du lyrisme, +pour voir clair dans notre époque. Ensuite, elle accepterait les +réalités, elle les étudierait, au lieu d'affecter un dégoût enfantin. A +cette condition seule, nous vaincrons. Le vrai patriotisme est là, et +non dans des déclamations sur la patrie et la liberté. Jamais je n'ai +vu un spectacle plus comique ni plus triste: tout un gouvernement +républicain convoqué à l'Odéon, des ministres, des sénateurs, des +députés, pour y entendre un coup de canon. Eh! bonnes gens, ce n'est pas +la formule romantique, c'est la formule scientifique qui a établi et +consolidé la République en France! + + + +IV + +Personne n'ignore qu'Attila, c'est M. de Bismark. Du moins, nul doute +ne peut nous rester à cet égard, après la première représentation des +_Noces d'Attila_, le drame en quatre actes que M. Henri de Bornier a +fait jouer à l'Odéon. La salle l'a compris et a furieusement applaudi +les passages où les alexandrins du poète, en rangs pressés, font +aisément mordre la poussière aux ennemis de la France. Je n'insiste pas. + +Mais ce que je veux répéter encore, c'est ce que j'ai déjà dit à propos +de _l'Hetman_ et de _Jean d'Acier_. Pour un poète, l'oeuvre vraiment +patriotique est de laisser un chef-d'oeuvre à son pays. Molière, qui n'a +pas agité de drapeaux, qui n'a pas joué des fanfares devant sa baraque +avec les mots d'honneur et de patrie, reste la souveraine gloire de +notre nation; et il a vaincu toutes les nations voisines, sur le champ +de bataille du génie. Nous triomphons continuellement par lui. Quant à +cet autre prétendu patriotisme, à ce boniment qui jongle avec de grands +mots, qui enlève les applaudissements d'une salle par des tirades, il +n'est pas autre chose qu'une spéculation plus ou moins consciente. Il +y a une improbité littéraire absolue à faire ainsi acclamer des +vers médiocres. C'est mettre le chauvinisme sur la gorge des gens: +applaudissez, ou vous êtes de mauvais citoyens. C'est forcer le succès +et bâillonner la critique, c'est se faire sacrer grand homme à bon +compte, en déplaçant la question du talent et de la morale. Voilà ce que +je répéterai chaque fois que j'aurai assisté à un de ces succès où il +est impossible de juger le véritable mérite d'un auteur. + +Je me sens donc, dès l'abord, très gêné devant la nouvelle oeuvre de M. +de Bornier, car il semble avoir compté sur nos bons sentiments pour que +nous la considérions comme une oeuvre noble et vengeresse. Moi qui la +trouve beaucoup trop noble et insuffisamment vengeresse, je demande +avant tout de négliger le patriotisme, dans une question où il n'a que +faire, et de juger le drame au strict point de vue dramatique. + +Voici le sujet, brièvement. Attila, après sa campagne dans les +Gaules, campe au bord du Danube, où il attend la fille de l'empereur +Valentinien, qu'il a fait demander en mariage. Il traîne derrière lui +tout un troupeau de prisonniers, dans lequel se trouvent le roi des +Burgondes, Herric, et sa fille Hildiga, sans compter une Parisienne, une +femme du peuple, Gerontia. En outre, un général franc, Walter, qui aime +Hildiga, commet l'imprudence de se présenter pour traiter de sa rançon +et de celle de son père. Attila prend l'argent et le retient prisonnier. +Puis, le drame se noue, dès que Maximin, ambassadeur de Rome, vient +annoncer à Attila que l'empereur lui refuse sa fille. Attila, exaspéré, +veut épouser Hildiga, je n'ai pas trop compris pourquoi; il l'aime sans +doute, mais l'outrage de Valentinien n'avait rien à voir là dedans. +D'ailleurs, non content de désespérer Hildiga par sa proposition, il +pousse le raffinement jusqu'à vouloir être aimé devant tous; et +il menace la jeune fille de massacrer son père, son amant, ses +compatriotes, si elle ne feint pas pour sa personne la passion la plus +aveugle. Hildiga doit accepter. Herric, Gérontia, d'autres encore la +maudissent, sans qu'elle puisse relever la tête. Walter seul croit +toujours en elle, et Attila finit par le faire décapiter devant Hildiga, +qui se contente de se couvrir le visage de ses mains. Enfin, au +dénoûment, lorsqu'il vient la retrouver dans la chambre nuptiale, la +jeune épouse le tue d'un coup de hache. + +Tel est, en gros, le drame. Dans une étude qu'il a publiée sur son +oeuvre, M. de Bornier a écrit ceci: «L'idée des _Noces d'Attila_ est +fort simple; tout vainqueur se détruit lui-même par l'abus de sa +victoire, voilà l'idée philosophique; un tigre veut manger une gazelle, +mais la gazelle se fâche, voilà le fait dramatique.» Acceptons cela, et +examinons la mise en oeuvre. + +M. de Bornier ne nous a pas montré du tout un vainqueur se détruisant +par l'abus de sa victoire, car Attila meurt d'un accident en pleines +conquêtes, au milieu de ses armées victorieuses. Reste la fable du tigre +et de la gazelle. J'admets que Hildiga soit une gazelle; ailleurs, M. +de Bornier l'appelle une colombe; c'est plus tendre encore, et cela +convient mieux aux grâces bien portantes de mademoiselle Rousseil. Mais +quant au tigre, il est vraiment trop bon enfant et trop rageur à la +fois. Je demande à m'expliquer longuement sur son compte. + +Cette figure d'Attila emplit le drame, et c'est, en somme, juger +l'oeuvre que de l'étudier. M. de Bornier paraît avoir voulu reconstituer +autant que possible la figure historique d'Attila, telle que nous la +montrent les rares documents historiques. Son barbare est civilisé, +l'homme de guerre est doublé en lui d'un diplomate aussi rusé que peu +scrupuleux. Seulement, à côté de quelques traits acceptables, quelle +étrange résurrection de ce terrible conquérant! Tout le monde l'insulte +pendant quatre actes. Les prisonniers, Herric, Hildiga, Gerontia, +Walter, d'autres encore, défilent devant lui, en lui jetant à la face +les plus sanglantes injures, sans qu'il se mette une seule fois dans une +bonne et franche colère. Ce n'est pas tout, Maximin vient le braver au +nom de Rome, avec un étalage d'insolence lyrique, et il se contente de +lutter de lyrisme avec l'insulteur. De temps à autre, il est vrai, il se +dresse sur la pointe des pieds, en disant: «C'est trop de hardiesse!» +Mais il s'en lient la, les hardiesses continuent, les plus humbles lui +lavent la tête, on le traite à bouche que veux-tu de bourreau, de tyran, +d'assassin; une vraie cible aux tirades patriotiques de chacun, un +fantoche criblé de vers, lardé des mots de patrie et d'honneur. Ah! la +bonne ganache de barbare! A coup sûr, le tigre ne s'est pas défendu +contre M. de Bornier, qui, avant de le faire manger par sa gazelle, l'a +accommodé sans péril à la sauce des beaux sentiments. + +Cet Attila est donc un brave homme. Ajoutons qu'il a des mouvements +d'humeur. Ainsi, s'il tolère autour de lui les gens qui l'injurient, +il fait crucifier ceux de ses soldats qui gardent le silence; voir +l'épisode du premier acte. D'autre part, il donne l'ordre de couper le +cou de Walter, dans un moment de vivacité; mais, en vérité, ce Walter a +bien mérité son sort; on n'«embête» pas un tyran à ce point, le moindre +tigre en chambre n'aurait certainement pas attendu d'être provoqué deux +fois. La bonhomie imbécile de Géronte, jointe à la folie meurtrière de +Polichinelle, voilà l'Attila de M. de Bornier. Dès qu'il a besoin de +faire injurier son despote, le poète l'asseoit sur son trône et le tient +immobile et patient, tant que la tirade se développe. Ensuite, il pousse +un ressort, et le pantin lâche le fameux: «C'est trop de hardiesse!» Une +seule fois, le pantin tue un homme, non pas parce que cet homme lui dit +depuis huit heures du soir des choses excessivement désagréables, mais +parce qu'il abuse de sa situation de noble prisonnier et de belle âme +pour vouloir lui prendre sa femme. C'en est trop, le tigre est dans le +cas de légitime défense. + +Je me laisse aller à la plaisanterie. Mais, en vérité, comment prendre +au sérieux une pareille psychologie. Voilà le grand mot lâché: Toute +cette tragédie, déguisée en drame romantique, est d'une psychologie +enfantine. Essayez un instant de reconstituer les mouvements d'âme des +personnages, de savoir à quelle logique ils obéissent, et vous arriverez +à une analyse stupéfiante. Nous sommes ici dans une abstraction +quintessenciée. Ce n'est plus la machine intellectuelle si bien réglée +du dix-septième siècle. C'est un casse-cou continuel au milieu de nos +idées modernes habillées à l'antique. On est en l'air, partout et nulle +part, parmi des ombres qui cabriolent sans raison, qui marchent tout +d'un coup la tête en bas, sans nous prévenir. Les personnages sont +extraordinaires, mais ils pourraient être plus extraordinaires encore, +et il faut leur savoir gré de se modérer, car il n'y a pas de raison +pour qu'ils gardent le moindre grain de bon sens. Nous sommes dans le +sublime. + +Oui, dans le sublime, tout est là. M. de Bornier lape à tous coups dans +le sublime. Ses personnages sont sublimes, ses vers sont sublimes. Il +y a tant de sublime là dedans, qu'à la fin du quatrième acte, j'aurais +donné volontiers trois francs d'un simple mot qui ne fût pas sublime. +Mais c'est justement au quatrième acte que le sublime déborde et vous +noie. Ainsi je n'ai pas parlé d'Ellak, ce fils d'Attila qui a le coeur +tendre et qui veut sauver Hildiga; quand il comprend, dans la chambre +nuptiale, qu'elle va tuer son père, il est torturé par la pensée de +prévenir celui-ci et de la livrer ainsi à sa fureur; mais Attila parle +justement de faire mourir la mère d'Ellak pour une faute ancienne, et +alors le jeune homme n'hésite plus, il livre son père à Hildiga pour +sauver sa mère. Sublime, vous dis-je, sublime! Si ce n'était pas +sublime, ce serait bête. + +Et quel coup de sublime encore que le dénoûment! Attila raconte à +Hildiga le rêve qu'il a fait, en la voyant en vierge qui foulait au pied +le serpent. Hildiga, flairant un piège, lui répond par un autre songe: +elle a rêvé qu'elle l'assassinait d'un coup de sa hache. Vous croyez +qu'Attila va se méfier et prendre ses précautions avec cette faible +femme qu'il peut écraser d'une chiquenaude. Allons donc! Il passe avec +elle derrière un rideau, et nous l'entendons tout de suite glousser +comme un poulet qu'on égorge. C'est sublime! + +Le sublime, voilà la seule excuse, à ce point de dédain absolu pour tout +ce qui est vrai et humain. D'ailleurs, M. de Bornier ne se défend +pas d'avoir voulu se mettre en dehors de l'humanité. «Après bien des +hésitations, dit-il, j'ai choisi le temps et le personnage d'Attila, +précisément parce que le temps est obscur et le personnage peu connu.» +Il insiste beaucoup sur ce point que personne ne peut pénétrer une âme +comme celle d'Attila. Le despote lui-même, en parlant de l'histoire, dit +qu'elle pourra le condamner, mais non pas le connaître. + +Dès lors, le poète est libre, il va se permettre toutes les gambades +sur le dos d'Attila. Et c'est ainsi qu'il nous a donné ce stupéfiant +barbare, qui a des allures de romantique de 1830, qui rappelle ces +personnages d'un drame de Ponson du Terrail, je crois, disant: «Nous +autres, gens du moyen âge...» Oui, Attila se traite lui même de barbare, +parle de l'histoire et de la décadence, prédit tout ce qui doit arriver, +porte sur ses actions les jugements que nous portons aujourd'hui. Et il +n'y a pas qu'Attila, les autres personnages ne sont également que des +chienlits modernes, lâchés dans une action baroque, et s'y conduisant +avec nos idées et nos moeurs. Tous les mensonges sont accumulés: non +seulement la psychologie de ces marionnettes est absurde, mais encore le +drame est d'une fausseté absolue, comme histoire et comme humanité. + +Que reste-il? une fable, un sujet quelconque, auquel un poète dramatique +a accroché des vers. Imaginez-vous un arbre planté en l'air, sans racine +dans le sol, et dont les bras morts portent des drapeaux. Cela claque +dans le vide, et le peuple applaudit. + +Dès lors, j'en suis amené à ne plus juger que les vers de M. de Bornier. +Je sais des poètes qui se sont indignés. Ils refusent à l'auteur des +_Noces d'Attila_ le don de poésie. Cela me touche moins. Au théâtre, +dans une étude de caractères et de passions, j'estime que le lyrisme est +un don bien dangereux. Mais il est certain que M. de Bornier obtient +une étrange cuisine, en passant tour à tour du procédé de Corneille au +procédé de Victor Hugo. Cela me choque surtout parce que je ne crois pas +à une alliance possible entre des maîtres de tempéraments différents. +Les auteurs de juste milieu, ceux qui ont eu, comme Casimir Delavigne, +l'ambition de concilier les extrêmes, ne sont jamais parvenus qu'à un +talent bâtard et neutre n'ayant plus de sexe. C'est un peu le cas de M. +de Bornier. + +Le directeur de l'Odéon a monté le drame richement. Mais franchement, +malgré ses soins et l'argent qu'il a dépensé, rien n'est plus triste ni +plus laid que le défilé de ces costumes baroques, qu'on nous donne comme +exacts. Il y a là une orgie de cheveux, de barbes et de moustaches, +de l'effet le plus extravagant. Du côté des Francs, tout le monde est +blond, un ruissellement de filasse; du côté des Huns, tout le monde est +brun, des poils trempés dans de l'encre et balafrant les visages comme +des traits de cirage. C'est enfantin et lugubre. Quant à l'exactitude, +elle me fait un peu sourire. Elle doit ressembler au respect historique +de M. de Bornier. Ainsi, on a mis un entonnoir sur la tête de M. Marais. +C'est très bien. Mais alors je déclare cela faible comme imagination. Du +moment qu'on avait recours aux ustensiles de cuisine, je me plains qu'on +n'ait pas coiffé M. Pujol d'une casserole et M. Dumaine d'un moule +à pâtisserie. Remarquez que nous n'aurions pas réclamé, et que cela +peut-être aurait été plus joli. + +On me trouvera sans doute bien sévère pour M. de Bornier. La vérité +est que nous n'avons pas le crâne fait de même. Il me paraît être la +négation de l'auteur dramatique tel que je le comprends; et comme nous +n'avons aucun engagement l'un envers l'autre, je m'exprime avec une +entière franchise, je dis tout haut ce que bien du monde pense tout bas. +Cela est aussi honorable pour lui que pour moi. + + + +LE DRAME SCIENTIFIQUE + +Le public des premières représentations a été bien sévère, au théâtre +Cluny, pour ce pauvre M. Figuier. L'estimable savant, tenté par le +succès du _Tour du monde en 80 jours_ et d'_Un Drame au fond de la mer_, +a eu l'idée, lui aussi, de découper une pièce à grand spectacle, dans +les livres de vulgarisation scientifique qu'il publie depuis près de +vingt ans, et qui se vendent à un nombre considérable d'exemplaires. +Pour être chez lui, il s'est entendu avec M. Paul Clèves. Mais, grand +Dieu! jamais bouffonnerie du Palais-Royal n'a égayé une salle comme les +_Six Parties du monde_. + +Je ne raconterai pas la pièce, qui est taillée sur le patron du genre. +Il s'agit d'un groupe de voyageurs lancés à la queue leu leu dans toutes +les contrées imaginables. Une histoire quelconque relie les personnages +les uns aux autres et explique tant bien que mal leur course au clocher. +D'ailleurs, tout cela est le prétexte; l'intention de l'auteur est de +présenter une suite de tableaux saisissants, une sorte de panorama +géographique qui instruise et qui charme à la fois. + +Mon Dieu! la pièce est à coup sûr mal bâtie. Elle prête à rire par +des puérilités, des façons innocentes et convaincues de présenter les +choses. Rien n'est drôle parfois comme ces voyageurs qui dissertent au +milieu des sauvages. Mais, en vérité, M. Figuier n'est pas l'inventeur +du genre, et on a eu tort de lui faire porter tout le ridicule d'une +pièce dont les modèles eux-mêmes sont parfaitement grotesques. + +J'avoue, quant à moi, faire une très faible différence entre les _Six +Parties du monde_ et le _Tour du monde en 80 jours_. Et, puisque le +titre de cette dernière pièce vient sous ma plume, je veux dire combien +une oeuvre pareille me paraît inférieure et drôlatique. Rien de moins +scénique que l'idée sur laquelle elle repose; le héros de l'aventure, +qui gagne un jour sans le savoir, peut être un monsieur intéressant pour +des astronomes et des géographes, mais je jurerais bien que, sur les +milliers de spectateurs qui sont allés à la Porte-Saint-Martin, quelques +douzaines au plus ont compris l'ingéniosité scientifique du dénoûment. +Tout le reste de l'intrigue est d'une banalité rare. + +L'épisode le plus saillant est celui de la veuve du Malabar que l'on va +brûler vive; et quelle étonnante histoire, grosse de comique, lorsqu'un +des héros épouse cette veuve, à son retour en Angleterre! Je connais peu +d'intrigues qui mettent plus de solennité dans la charge. Quand j'ai vu +jouer la pièce, tout m'y a paru stupéfiant. + +Certes, je m'explique parfaitement le succès. D'abord, il y avait un +éléphant. Puis, deux ou trois tableaux étaient joliment mis en scène. +On allait voir ça en famille, on y menait les demoiselles et les petits +garçons qui avaient été sages. C'était un spectacle que les professeurs +recommandaient. D'ailleurs, lorsqu'un courant de bêtise s'établit, il +faut bien que tout Paris y passe. Moi, je préfère une féerie, je le +confesse. Au moins une féerie n'a aucune prétention. Le côté irritant +d'une machine telle que _le Tour du monde en 80 jours_, c'est qu'on +rencontre des gens qui en parlent sérieusement, comme d'une oeuvre qui +aide à l'instruction des masses. J'entends la science autrement au +théâtre. + +Je me sens d'ailleurs beaucoup moins sévère pour _Un Drame au fond de +la mer_. Il y avait là un tableau très original et d'un effet immense, +celui du navire naufragé, avec ses cadavres, dans les profondeurs +transparentes de l'Océan. Je sais bien que, pour arriver à ce tableau, +et ensuite pour dénouer la pièce, les auteurs avaient entassé toute +la friperie du mélodrame. Mais la pièce n'en contenait pas moins une +trouvaille, tandis que _le Tour du monde en 80 jours_ est un défilé +ininterrompu de banalités, sans un seul tableau qui soit vraiment neuf. +Si je m'explique le succès, je n'en trouve pas moins le public bon +enfant et facile à contenter. + +Aussi est-ce pour cela que j'ai une grande indulgence devant la +tentative malheureuse de M. Figuier. Il est tombé où d'autres ont +réussi; mais le talent qu'il pourrait avoir importait peu. Il y a là +une question du plus ou du moins qui ne me touche pas. S'il avait fait +quelques coupures, s'il avait écouté les conseils d'un ami, il aurait +mis son oeuvre debout, sans la rendre meilleure à mes yeux. C'est le +genre qui est idiot, on doit dire cela carrément. Je vois là toul au +plus des parades de foire que l'on devrait jouer dans des baraques en +planches, des spectacles pour les yeux où le peuple achève de brouiller +les quelques notions justes qu'il possède, des oeuvres bâtardes et +grossières qui gâtent le talent des acteurs et qui acheminent notre +théâtre national vers les pièces d'un intérêt purement physique. + +Remarquez que ce pauvre M. Figuier avait toutes sortes de bonnes +intentions. Il voulait même être patriote, il avait pris des héros +français, désireux de faire entendre que les Anglais et les Américains +ne sont pas les seuls à courir le monde dans l'intérêt de la science. +Le malheur est qu'il n'a pas su escamoter suffisamment les drôleries du +genre. D'autre part, la scène étroite de Cluny ne se prêtait guère à un +défilé des cinq parties du monde, augmentées d'une sixième. Fatalement, +les moindres naïvetés y devenaient énormes. Il faut de la place, pour +faire tenir une vaste bouffonnerie, établie sérieusement. Enfin, M. +Figuier n'avait pas d'éléphant. Cela était décisif. + +Pauvre science! à quels singuliers usages on la rabaisse, pour battre +monnaie! La voilà maintenant qui remplace le bon génie et le mauvais +génie de nos contes d'enfants. Certes, lorsque j'annonce que le large +mouvement scientifique du siècle va bientôt atteindre notre scène et la +renouveler, je ne songe guère à cette vulgarisation en une douzaine +de tableaux de quelque notion élémentaire que les enfants savent en +huitième. Il y a là une veine de succès que les faiseurs exploitent, +rien de plus. Ce que je veux dire, c'est que l'esprit scientifique du +siècle, la méthode analytique, l'observation exacte des faits, le retour +à la nature par l'étude expérimentale, vont bientôt balayer toutes nos +conventions dramatiques et mettre la vie sur les planches. + + + +LA COMÉDIE + +I + +Mes confrères en critique dramatique ont bien voulu, pour la plupart, +parler de mon dernier roman, à propos de _Pierre Gendron_, la pièce que +MM. Lafontaine et Richard viennent de donner au Gymnase. Sans accuser +les auteurs de plagiat, quelques-uns ont admis certaines ressemblances +entre cette comédie et l'_Assommoir_. Loin de moi la pensée de me +montrer plus sévère. Je tiens MM. Lafontaine et Richard pour de galants +hommes qui se seraient adressés à moi, s'ils avaient eu la moindre +velléité de tirer une pièce de mon livre. D'ailleurs, ils ont fait dire +dans la presse que _Pierre Gendron_ était écrit avant l'Assommoir, et +cela doit suffire. Certes, je ne réclame pas une enquête. Je m'estime +simplement heureux que les directeurs ne se soient pas montrés plus +empressés de jouer la pièce; car, dans ce cas, ce serait moi qui aurais +pu être traité de plagiaire. + +Seulement, la rencontre entre les deux oeuvres est vraiment prodigieuse. +Il y a là un cas littéraire sur lequel je me permets d'insister, +uniquement pour la curiosité du fait. + +Imaginez qu'un auteur dramatique veuille tirer un drame de +l'_Assommoir_. La grosse difficulté qu'il rencontrera sera le noeud même +du drame, le ménage à trois, le retour de l'ancien amant que le mari +ramène auprès de sa femme, un jour de soûlerie. Dans la vie réelle, j'ai +connu des Coupeau, lentement hébétés par la boisson. Mais un romancier +seul peut employer aujourd'hui de tels personnages, parce qu'il a le +loisir de les analyser à l'aise et de tirer d'eux les terribles leçons +de la vérité. Au théâtre, ils restent encore d'un maniement presque +impossible. + +Tout le problème, pour un auteur dramatique, serait donc d'accommoder +Coupeau et Lantier, de façon à ce qu'ils pussent paraître devant le +public, sans trop le révolter. Il faudrait, tout en gardant la situation +du ménage à trois, trouver un arrangement qui maintiendrait l'aventure +dans cette convention d'honnêteté scénique, hors de laquelle une pièce +est fort compromise. En un mot, étant donné Gervaise, Lantier et +Coupeau, il s'agirait de les conserver tous les trois, et pourtant de +les rendre possibles, en modifiant légèrement les données du roman. + +Eh bien, MM. Lafontaine et Richard ont trouvé une solution très +agréable. J'avais songé à ces choses, avant la représentation de leur +pièce, et j'ai été réellement surpris de ne pas avoir eu l'idée d'une +solution aussi habile. Certainement, ce qui m'a empêché de la trouver, +c'est la pensée qu'un roman transporté au théâtre doit rester entier. +Mais des auteurs qui ne seraient tenus à aucun respect envers +l'_Assommoir_, et qui préféreraient même s'en écarter un peu, +n'inventeraient pas une adaptation plus adroite que _Pierre Gendron_. Et +cela est d'autant plus miraculeux que cette comédie a été écrite avant +le roman. + +Voici l'adaptation. Faites que Coupeau ne soit pas marié avec Gervaise, +et admettez que Coupeau, tout en connaissant Lantier, ignore ses anciens +rapports avec la jeune femme; dès lors, Coupeau, qui est un honnête +ouvrier, pourra ramener Lantier dans son ménage, et, de ce retour, +naîtront tous les éléments dramatiques nécessaires. Gervaise, +naturellement, tremblera devant Lantier et refusera avec horreur le +marché de honte qu'il lui offre pour garder le silence. Quant au +dénoûment, il sera aimable ou triste, selon le théâtre où l'on portera +la pièce. + +Mais la rencontre la plus curieuse est peut-être que le retour de +Lantier, dans le roman et dans le drame, a lieu pendant un repas de +famille. Seulement, dans le roman, le repas est donné le jour de la fête +de Gervaise; tandis que, dans le drame, il a lieu le jour de la fête de +Coupeau. + +Je n'ai pas besoin de faire remarquer les conséquences énormes que la +légère modification du sujet amène au point de vue théâtral. Au lieu de +cette déchéance lente du ménage, qui est le roman tout entier, on +n'a plus qu'un honnête ménage d'ouvriers tyrannisé et menacé par un +sacripant. Les auteurs ont même chargé Lantier en noir; ils en ont +fait un assassin, que les gendarmes emmènent au dénoûment, ce qui est +vraiment trop gros et noie leur oeuvre dans les eaux vulgaires du +mélodrame. Quant à Coupeau et à Gervaise, ils se marient et sont +heureux. On prétend, il est vrai, que la pièce était en cinq actes et +qu'on l'a réduite pour les besoins du Gymnase. Je serais bien curieux de +connaître les deux actes que M. Montigny a fait couper. + +Et voyez le prodige, les rencontres ne s'arrêtent pas là! La fille des +Coupeau, Nana, est aussi dans la pièce. Or, cette Nana était encore +bien embarrassante; on pouvait, à la vérité, ne pas pousser les choses +jusqu'au bout, en la ramenant au bercail, avant qu'elle eût glissé à la +faute; mais elle n'en demeurait pas moins un danger, si l'on ne mettait +pas à côté d'elle une consolation. Aussi Nana a-t-elle une soeur, une +demoiselle bien élevée et sans tache, grandie en dehors du milieu +ouvrier, et qui, au dénoûment, épousera le patron de la fabrique où +travaille Coupeau. Cela compense tout. + +Je ne veux pas insister davantage. Je répète une fois encore que +j'accuse le hasard seul. Il m'a paru simplement intéressant de montrer +comment, sans le vouloir, MM. Lafontaine et Richard ont tiré de +l'_Assommoir_ la pièce que des hommes de théâtre auraient pu y trouver. +En outre, comme j'ai accordé de grand coeur à deux auteurs dramatiques +l'autorisation de porter sur les planches le sujet de mon livre, j'ai +pensé que je devais me prononcer sur la question soulevée dans la +presse, à propos de _Pierre Gendron_. + +Si l'on veut maintenant mon avis tout net sur cette comédie, j'ajouterai +qu'elle me plaît médiocrement. Les auteurs ont dû la baser sur une +situation fausse. Toute la pièce tient sur ce fait que Gervaise a refusé +d'épouser Coupeau, parce qu'elle a appartenu à Lantier, et qu'elle +courbe la tête sous l'éternelle honte de cette liaison. Il faut +connaître bien peu le milieu où s'agitent les personnages, pour prêter +un tel sentiment à Gervaise. Dans la réalité, elle serait depuis +longtemps la femme légitime de Goupeau. Seulement, comme je l'ai +expliqué, si elle était sa femme, les auteurs retomberaient dans la +situation embarrassante du roman, et ils ont dû choisir entre la +convention théâtrale et la vérité. + +Je ne parle pas du dénoûment, je sais très bien que c'est là un +dénoûment imposé par le Gymnase. On se marie trop à la fin, et toute +cette action terrible tombe en plein dans la confiture. Voyez-vous Nana +ramenée saine et sauve, comme s'il suffisait d'un tour d'escamotage +pour transformer en bonne petite fille une coureuse de trottoirs, qui +appartient de naissance au pavé parisien! Je voudrais que l'on sentît +bien la à quel point de mensonge on a rabaissé le théâtre. Car soyez +convaincus que MM. Lafontaine et Richard sont trop intelligents pour ne +pas savoir eux-mêmes qu'ils mentent. La vérité est qu'ils ont eu peur, +et avec raison; ils se sont dit qu'ils devaient se conformer au désir du +public, qui aime les dénoûments aimables. + +J'arrive ainsi au singulier jugement porté par plusieurs de mes +confrères qui ont vu, dans _Pierre Gendron_, un manifeste naturaliste au +théâtre. Gomme toujours, c'est la forme, l'expression extérieure de la +pièce qui les a trompés. Il a suffi que les personnages employassent +quelques mots d'argot populaire, pour qu'on criât au réalisme. On ne +voit que la phrase, le fond échappe. + +Certes, on ne saurait trop louer MM. Lafontaine et Richard, en mettant +des ouvriers en scène, de leur avoir conservé certaines tournures de +langage, qui marquent la réalité du milieu. C'était déjà là une audace, +et il faut les en remercier. Seulement, j'aurais voulu les voir pousser +plus loin l'amour du vrai, s'attaquer aux moeurs elles-mêmes, à la +réalité des faits. Leur Gendron, c'est l'éternel bon ouvrier des +mélodrames; leur Louvard, c'est le traître qu'on a vu tant de fois. +Les bonshommes n'ont pas changé; ils restent jusqu'au cou dans la +convention. Ils commencent à parler leur vraie langue, voilà tout. + +Paris a besoin d'un certain nombre de plaisanteries courantes. Que les +chroniqueurs, les échotiers, tout le personnel rieur et turbulent de la +petite presse, ait lancé une série de calembredaines sur le mouvement +littéraire actuel, rien de plus acceptable; que l'on fasse par moquerie +tenir le naturalisme dans l'argot des barrières, l'ordure du langage +et les images risquées, cela s'explique, et nous tous qui défendons +la vérité, nous sommes les premiers à sourire de ces plaisanteries, +lorsqu'elles sont spirituelles. Mais, en France, on ne saurait croire +combien est dangereux ce jeu de la raillerie. Les esprits les plus +épais et les plus sérieux finissent par accepter comme des jugements +définitifs les aimables bons mots de la presse légère. + +Ainsi, on tend à admettre que l'argot entre comme une base fondamentale +dans notre jeune littérature. On vous clôt la bouche, en disant: «Ah! +oui, ces messieurs qui remplacent la langue de Racine par celle de +Dumollard!» Et l'on est condamné. Vraiment! nous nous moquons bien +de l'argot! Quand on fait parler un ouvrier, il est d'une honnêteté +stricte, je crois, de lui conserver son langage, de même qu'on doit +mettre dans la bouche d'un bourgeois ou d'une duchesse des expressions +justes. Mais ce n'est là que le côté de forme du grand mouvement +littéraire contemporain. Le fond, certes, importe davantage. + +Par exemple, au théâtre, c'est un triomphe médiocre que de placer de +loin en loin une expression populaire. J'ai remarqué que l'argot fait +toujours rire à la scène, lorsqu'on le ménage habilement. Il est +beaucoup plus difficile de s'attaquer aux conventions, de faire +vivre sur les planches des personnages taillés en pleine réalité, de +transporter dans ce monde de carton un coin de la véritable comédie +humaine. Cela est même si mal commode que personne n'a encore osé, parmi +les nouveaux venus, qui ne sont pourtant pas timides. + +Il faut remettre l'argot à sa place. Il peut être une curiosité +philologique, une nécessité qui s'impose à un romancier soucieux du +vrai. Mais il reste, en somme, une exception, dont il serait ridicule +d'abuser. Parce qu'il y a de l'argot dans une oeuvre, il ne s'ensuit pas +que cette oeuvre appartient au mouvement actuel. Au contraire, il +faut se méfier, car rien n'est un voile plus complaisant qu'une forme +pittoresque; on cache là-dessous toutes les erreurs imaginables. + +Ce qu'il faut demander avant tout à une oeuvre, que le romancier ait +cru devoir prendre la plume d'Henri Monnier ou celle de Bossuet, c'est +d'être une étude exacte, une analyse sincère et profonde. Quand les +personnages sont plantés carrément sur leurs pieds et vivent d'une vie +intense, ils parlent d'eux-mêmes la langue qu'ils doivent parler. + + + +II + +La première représentation au Gymnase de _Châteaufort_, une comédie en +trois actes de madame de Mirabeau, m'a paru pleine d'enseignements. +Pendant que le public tournait au comique les situations dramatiques, +et que les critiques se fâchaient en criant à l'immoralité, je songeais +qu'il y avait là un malentendu bien grand, j'aurais voulu pouvoir +transformer d'un coup de baguette cette pièce mal faite en une pièce +bien faite, et changer ainsi en applaudissements les rires et les +indignations; car, au fond, il s'agissait uniquement d'une question de +facture. + +Voici, en gros, le sujet de la pièce. Le marquis de Ponteville a donné +sa fille Nadine en mariage à M. de Châteaufort, un homme de la plus +grande intelligence, que le gouvernement vient même de charger d'une +mission diplomatique. Puis, le marquis s'est remarié avec une demoiselle +d'une réputation équivoque. Mais voilà que Nadine acquiert la preuve, +par une lettre, que son mari a été l'amant de sa belle-mère. Le beau +Châteaufort, l'homme irrésistible et magnifique, est un simple gredin. +Précisément, il vient de commettre une première scélératesse. Aidé de la +marquise, il a décidé le marquis à lui léguer le château de Ponteville, +au détriment de Pierre, le frère aîné de Nadine. Celui-ci apprend tout +par le notaire qui a rédigé le testament. Un singulier notaire qui, pour +se venger d'avoir reçu des honoraires trop faibles, dénonce tout le +monde, et apprend surtout à la marquise que Nadine a des rendez-vous +avec M. de Varennes, rendez vous fort innocents d'ailleurs. Dès lors, la +guerre est déclarée entre les deux femmes. Madame de Ponteville accuse +madame de Châteaufort d'adultère, et fait prendre par le marquis une +lettre que celle-ci semble vouloir dissimuler. Mais justement cette +lettre est celle qui révèle la liaison de Châteaufort et de madame +de Ponteville. Le marquis a un coup de sang, dont il se tire pour se +lamenter. Enfin Châteaufort, auquel le gouvernement vient de retirer +sa mission, comprend qu'il gêne tout le monde, qu'il n'y a pas d'issue +possible, et il se décide à dénouer le drame en se faisant sauter la +cervelle. + +Certes, je ne défends point les inexpériences ni les maladresses de la +pièce. Seulement, je me demande quelle a été la véritable intention de +madame de Mirabeau. A coup sûr, son idée première a dû être de mettre +debout la haute figure de Châteaufort. On dit que son héros était, +dans le principe, député et ambassadeur; la censure aurait diminué +le personnage, en en faisant un simple diplomate, envoyé en mission +particulière. + +Mais l'indication suffit. On comprend immédiatement quel est le +personnage, le type que l'auteur a voulu créer. Châteaufort n'est point +l'aventurier vulgaire. Son nom est à lui; de plus, il a une grande +intelligence, une haute situation. Sa perversion est un fruit de +l'époque et du milieu. Il est la pourriture en gants blancs, l'intrigue +toute puissante, l'homme public qui abuse de son mandat, le cerveau +vaste qui combine le mal. Cet homme, titré, occupant une des situations +politiques les plus en vue, représente donc la corruption dans +les hautes classes, avec ce qu'elle a d'intelligent, d'élégant et +d'abominable. Je ne sais si je me fais bien comprendre. Mais il y avait, +à mon sens, une création très large à tenter avec un tel personnage. Il +est de notre temps; on l'a rencontré dans vingt procès scandaleux. Il +a poussé sur les décombres des monarchies; il ne peut plus avoir de +pensions sur la cassette des rois, et il bat monnaie avec ses titres et +ses situations officielles. Regardez autour de vous, très haut, et vous +le reconnaîtrez. Je comprends donc parfaitement que madame de Mirabeau +n'ait pu résister à la tentation de mettre au théâtre une figure si +contemporaine et si puissamment originale. + +Maintenant, le malheur est qu'elle l'a mise sans aucune prudence. Elle +avait besoin d'une histoire quelconque pour employer le héros, et +l'histoire qu'elle a choisie est des moins heureuses. Encore aurait-elle +pu s'en contenter, car les histoires en elles-mêmes importent peu. Mais +il fallait alors souffler la vie à tous ces pantins, donner aux faits la +profonde émotion de la vérité. J'arrive ici au vif de la question, et je +demande à m'expliquer très nettement. + +Le soir de la première représentation, le public riait et la critique se +fâchait, ai-je dit. Dans les couloirs, j'entendais dire que l'immoralité +de la pièce était révoltante, qu'un pareil monde n'existait pas. +Surtout, c'était le langage qui blessait; des spectateurs juraient que +les femmes du monde ne parlent pas avec cette crudité et ne se lancent +point ainsi leurs amants à la tête. Que répondre à cela? on sourit on +hausse les épaules. La brutalité est partout, en haut comme en bas. +Quand les passions soufflent, les marquises deviennent des poissardes. +Il n'y a que les tout jeunes gens qui se font du grand monde une idée +d'Olympe, où les bouches des dames ne lâchent que des perles. + +Pour mon compte,--j'ignore si j'ai l'âme plus scélérate que la moyenne +du public,--je ne trouve, dans _Châteaufort_, pas plus de gredinerie que +dans beaucoup d'autres pièces applaudies pendant cent représentations. +Que voyons-nous donc d'épouvantable dans cette oeuvre? Un homme qui a +eu des relations avec sa belle-mère, et qui convoite les biens de son +beau-père. Mais ce sont là de simples gentillesses, à côté de l'amas +effroyable des noirs forfaits de notre répertoire. Je ne citerai pas les +tragédies grecques, ni les mélodrames du boulevard, où l'on s'empoisonne +en famille avec le plus belle tranquillité du monde. Je rappellerai +simplement les oeuvres de cette année, l'_Étrangère_, par exemple, où le +duc de Septmont se conduit en vilain monsieur, tout comme Châteaufort. + +Pourquoi, en ce cas, rit-on et se fâche-t-on au Gymnase? C'est +uniquement parce que l'auteur a manqué de science et d'adresse. Il +aurait pu nous conter une aventure dix fois plus odieuse et nous +l'imposer parfaitement, s'il avait su procéder avec art. Question de +facture, rien de plus, je le répète. Le public a acclamé d'autres +vilenies, sans s'en douter. Les infamies ne l'effrayent pas, la façon de +présenter les infamies seule le révolte. + +La grande faute de madame de Mirabeau a été de bâtir son action dans +le vide. Ses personnages n'ont pas d'acte civil. On ne sait d'où ils +viennent, qui ils sont, comment s'est passée leur vie jusqu'au jour où +on nous les présente. Châteaufort aurait eu besoin d'être expliqué dans +ses antécédents. Cette grande figure devait être complète. Un drame +n'est pas un coup de tonnerre dans un ciel bleu; il faut circonstancier +et amener les orages de la passion et des intérêts. + +Une autre faute grave est d'avoir raidi les personnages dans une +attitude. Châteaufort, à mon sens, manque surtout de souplesse. Le +marquis est une ganache et la marquise une louve de mélodrame. Quant à +Nadine, elle serait le seul personnage sympathique, si elle n'était pas +toujours en colère. La vie a plus de bonhomie, et, même dans les crises +dramatiques, il faut conserver aux personnages des échappées de repos et +de détente. Une action toute nue, une abstraction pure, ne réussit au +théâtre qu'à la condition d'être maniée par des mains très savantes, qui +la conduisent avec une raideur de démonstration géométrique. + +D'ailleurs, madame de Mirabeau est loin de manquer de talent. J'ose +même confesser que son oeuvre m'a beaucoup plus intéressé que certaines +pièces, jouées dans ces derniers temps, et qui ont réussi. Cela est si +peu ordinaire, une belle inexpérience, parlant carrément, appelant les +choses par leurs noms, allant droit devant elle sans crier gare. Il y a +bien des hommes, parmi nos auteurs dramatiques, auxquels je souhaiterais +l'énergie de madame de Mirabeau. Et il ne faut pas ricaner, employer le +gros mot de brutalité, l'énergie reste une chose rare et belle, qu'on +n'acquiert pas, et qui fait les grandes oeuvres. On ne devient pas fort, +tandis que l'on peut émonder sa force et trouver un équilibre. + +Dans tout cela, il y a une morale à tirer. La chute _Châteaufort_ va +être un argument de plus entre les mains de ceux qui refusent la vérité +au théâtre, sous prétexte que la vérité est affligeante et que le +public demande avant tout des tableaux consolants. Je les entends d'ici +foudroyer les héros corrompus, déclarer que le théâtre n'est pas une +dalle de dissection, réclamer des idylles qui ne contrarient pas leur +digestion. Avez-vous remarqué une chose? il est rare qu'un honnête homme +se scandalise en face d'un coquin; ce sont les coquins eux-mêmes qui +crient le plus fort, comme s'ils voyaient une allusion personnelle dans +le personnage qu'on leur montre. + +Donc, c'est le naturalisme au théâtre qui payera une fois de plus les +pots cassés. Il va être formellement conclu que toutes les plaies ne +sont pas bonnes à montrer, surtout lorsqu'il s'agit des plaies du beau +monde. Et l'on aura raison, dans un certain sens. Je crois qu'on peut +tout dire et tout peindre, mais je commence à être persuadé aussi +qu'il y a façon de tout peindre et de tout dire. Là est la solution du +problème. + +Ah! comme nous serions forts, si un naturaliste, sans rien perdre de sa +méthode d'analyse ni de sa vigueur de peinture, naissait avec le sens du +théâtre, cette adresse du métier qui escamote les difficultés au nez du +public. Il n'est pas vrai, à coup sûr, que tout le théâtre soit dans le +métier, comme on le répète. Le métier suffit le plus souvent, mais +le métier pourrait aussi aider simplement à rendre possible sur les +planches les drames et les comédies de la vie réelle. Apporter la vérité +et savoir l'imposer, tel doit être le but. + +Aussi ne me lasserai-je pas de répéter aux jeunes auteurs dramatiques +qui grandissent: «Voyez les chutes de toutes les pièces naturalistes +tentées depuis dix ans. Est-ce à dire que le mensonge seul réussit au +théâtre? Non, certes. Il faut garder sa foi dans le vrai, même quand +le vrai semble crouler de toutes parts. La vérité reste supérieure, +inattaquable, souveraine. C'est à notre imbécillité, à notre manque de +talent, qu'il faut s'en prendre. C'est nous, et non pas la vérité, +qui faisons tomber nos pièces. Etudiez donc le théâtre, comparez et +cherchez. Il existe certainement une tactique pour conquérir le public, +on flaire dans l'air une formule, qu'un débutant découvrira, et qui +indiquera la voie à suivre, si l'on veut donner à notre théâtre une +vie nouvelle. Les révolutions dans les idées ne se précisent et ne +triomphent que grâce à une formule. Inventez une facture, tout est là.» + + + +III + +Deux débutants, MM. Jules Kervani et Pierre de l'Estoile, ont fait jouer +au Troisième-Théâtre-Français une pièce en cinq actes: _l'Obstacle_. + +Voici, en gros, le sujet. Un jeune homme, Georges de Liray, a rencontré +aux bains de mer une adorable jeune fille, mademoiselle de Champlieu. Il +l'aime, il demande sa main à M. de Champlieu, et là il apprend tout un +drame de famille: la mère de la jeune fille n'est pas morte, comme on +l'a dit, elle a fui, il y a des années, avec un amant. Georges n'en +poursuit pas moins son projet de mariage; mais il se heurte contre un +nouveau drame, son père lui confesse qu'il est l'amant de madame de +Champlieu, laquelle a naturellement changé de nom. Dès lors, le mariage +entre les jeunes gens paraît impossible. Les auteurs se sont tirés de +toutes ces difficultés accumulées, en condamnant M. de Liray à un exil +lointain et en empoisonnant madame de Champlieu, qui meurt pardonnée de +son mari. + +La critique a bien accueilli cette oeuvre. Elle a fait des réserves, +mais elle a été unanime à y constater des situations fortes et des +scènes bien faites. Ses réserves ont surtout porté sur l'impasse dans +laquelle les auteurs se sont mis, en choisissant un de ces sujets dont +il est impossible de sortir. Ses éloges se sont adressés à l'habileté de +l'exposition, aux coups de théâtre successifs: la confession de M. de +Champlieu; l'aveu de M. de Liray à son fils; la rencontre des deux +pères, avec la femme coupable entre eux. On a trouvé tout cela, je le +répète, très bien combiné, emmanché solidement, fabriqué avec adresse. +Aussi a-t-on salué MM. Jules Kervani et Pierre de l'Estoile comme des +jeunes écrivains heureusement doués pour le théâtre. + +J'ai eu la curiosité de lire tout ce qu'on a écrit sur _l'Obstacle_, +et j'affirme que le seul regret de la critique a été que les auteurs +n'eussent pas pu sortir plus brillamment du problème insoluble qu'ils +s'étaient posé. Imaginez un joueur de piquet dont une nombreuse galerie +suit le jeu. La galerie est émerveillée par la hardiesse de l'écart et +tout à fait enchantée par deux ou trois coups successifs qui dénotent +une science hors ligne. Malheureusement, la fin de la partie est moins +brillante: le joueur gagne, mais grâce à des expédients dangereux, et +il ne gagne que d'un point. Alors, la galerie dit: «C'est fâcheux, une +partie si bien commencée! N'importe, ce joueur n'est pas la première +mazette venue.» Telle a été exactement l'attitude de la critique, à +l'égard de MM. Jules Kervani et Pierre de l'Estoile. + +Eh bien! que ces messieurs me permettent de leur tenir un autre langage. +Je suis le seul de mon opinion; aussi vais-je lâcher d'être très clair +et d'appuyer mon dire sur des arguments décisifs. Certes, les deux +auteurs, en écrivant _l'Obstacle_, ont fait une oeuvre très honorable, +et je me réjouis de leur succès. Mais je crois remplir strictement mon +devoir de critique, en leur disant qu'ils ont choisi là une formule +dramatique inférieure, et qu'ils doivent se dégager au plus tôt de cette +formule, s'ils ont la moindre ambition littéraire. + +J'arrive aux preuves. Que sont leurs personnages? Des pantins, pas +davantage. Les jeunes gens sont des jeunes gens, les pères sont des +pères, le tout complètement abstrait, chaque figure représentant une +idée et non un individu. Il me semble voir ces personnages portant +chacun un écriteau sur la poitrine: «Moi je suis un jeune homme honnête +qui aime une jeune fille... Moi je suis un père honnête dont la femme +s'est mal conduite...» Quant à l'homme que cache l'écriteau, il nous +reste profondément inconnu; nous ne voyons seulement pas le bout de son +nez, nous ignorons ce qu'il a dans le ventre. Aucune analyse humaine, en +somme; pas un seul document nouveau, une simple exhibition de sentiments +généraux qui manquent même de tout relief artistique. + +Mais les faits sont encore plus significatifs. Si les personnages +restent uniquement des poupées destinées à être rangées sur une table, +comme les soldats de plomb des enfants, tout l'intérêt se porte sur +le drame dont ils vont être les acteurs complaisants. Ils deviennent +passifs, ils subissent l'action, demeurent où on les place, font un pas +en arrière ou en avant, selon les besoins de la stratégie dramatique. +Or, rien n'est plus étrange que cette action qu'ils subissent. Il s'agit +pour les auteurs de pousser leurs soldats de plomb, de les mettre en +face les uns des autres, dans des positions critiques, de faire croire +qu'ils sont perdus et qu'ils vont se manger, puis de les dégager le plus +habilement possible, en sacrifiant ceux qui sont trop embarrassants, et +de dire enfin au public ravi: «Mesdames et Messieurs, voilà comment la +farce se joue. Tout ceci n'était que pour vous plaire et vous montrer +notre adresse d'escamoteurs.» Peu importent la vie réelle, le +développement logique des histoires vraies, la grandeur simple de ce +qui se passe tous les jours sous nos yeux. Les hommes d'expérience +et d'autorité vous répéteront qu'il faut des situations au théâtre; +entendez par là qu'il faut mener en guerre vos soldats de plomb et vous +exercer à les jeter dans des bagarres, pour avoir la gloire de les en +tirer sans une égratignure. + +Je le dis une fois encore, l'art dramatique ainsi entendu est un art +absolument inférieur, qui doit dégoûter les penseurs et les artistes. Je +parlais d'une partie de piquet. Mais il est une comparaison plus juste +encore, celle d'une partie d'échecs. Les personnages ne sont plus que +des pions. MM. Jules Kervani et Pierre de l'Estoile ont pu se dire: «Les +blancs font mat en cinq coups.» Et ils ont joué leurs cinq actes. Oui, +leurs personnages sont en bois, de simples pièces de buis; j'accorde, si +l'on veut, qu'on les a sculptés et qu'ils ont des figures humaines; +mais ils n'ont sûrement ni cervelles ni entrailles. Quant au drame, il +devient une combinaison, plus ou moins ingénieuse; on entend le petit +claquement des pièces sur l'échiquier, et le problème est résolu, la +critique se contente de déclarer le lendemain: «Bien joué!» ou: «Mal +joué!» De l'étude humaine, de l'analyse des tempéraments, de la nature +des milieux, pas un mot! + +Voilà, n'est-ce pas, qui est d'un grand vol, voilà qui élargit +singulièrement notre littérature dramatique! Remarquez que les pièces à +situations qui règnent aujourd'hui, n'ont envahi le théâtre que depuis +le commencement du siècle. Ce sont elles qui ont imposé l'étrange code +auquel on veut soumettre tous les débutants. Les fameuses règles, le +critérium d'après lequel on juge si tel écrivain est ou n'est pas doué +pour le théâtre, viennent de ces pièces. Peu à peu, elles se sont +imposées comme un amusement facile qui intéresse sans faire penser, et +on a voulu plier toutes les productions dramatiques à leur formule. Il +n'a plus été question que «des scènes à faire». On a déserté la grande +étude humaine pour ce joujou, mettre des bonshommes en bataille et leur +faire exécuter des culbutes de plus en plus compliquées. Ajoutez que des +esprits ingénieux, et même quelques esprits puissants, se sont livrés +à ce jeu et y ont accompli des merveilles. Voilà comment le théâtre +actuel,--une simple formule passagère dont on veut faire «le +théâtre»,--occupe les planches, à la grande tristesse des écrivains +naturalistes. + +Souvent la critique cite les maîtres. C'est pourtant peu les honorer que +de ne point se montrer sévère pour les pièces à situations. Dans toutes +les littératures, tous les chefs-d'oeuvre dramatiques condamnent ces +pièces et montrent leur infériorité. Certes, ce n'est ni dans le théâtre +grec, ni dans le théâtre latin que nos auteurs habiles ont pris les +règles du petit jeu de société auquel ils se livrent. Ni Shakespeare ni +Schiller ne leur ont enseigné l'art de plonger un personnage dans une +fable compliquée, puis de l'en retirer par la peau du cou, sans que +ses vêtements eux-mêmes aient souffert. Si j'arrive à nos classiques, +l'exemple devient encore plus frappant. Où prend-on que Corneille, +Molière, Racine sont les maîtres du théâtre à notre époque? Les auteurs +contemporains n'ont rien d'eux, je ne parle pas du talent, mais de +l'entente de la scène et de la veine dramatique. Qu'on cesse donc de +parler des maîtres, à propos de notre théâtre actuel, car nous les +insultons chaque jour par la façon ridicule et étroite dont nous +employons leur glorieux héritage. + +La formule qui règne en ce moment n'a donc pas d'excuse. Elle ne saurait +même invoquer en sa faveur la tradition. Elle ne se rattache en rien aux +chefs-d'oeuvre de notre littérature dramatique. Je ne puis développer +ici les arguments que je fournis; mais il est aisé de le faire. Cette +formule est née de l'ingéniosité et de l'habileté d'une génération +d'auteurs. Elle a récréé le public, car elle offre le gros intérêt du +roman-feuilleton, dont l'invention a passionné la masse des lecteurs +illettrés. Et c'est ainsi qu'elle s'est étalée, au point de faire dire +qu'elle est tout le théâtre, et qu'en dehors d'elle il n'y a pas de +succès possible. Heureusement, l'histoire littéraire est là pour +affirmer que l'étude de l'homme passe avant tout, avant l'action +elle-même. On a découragé les esprits supérieurs en faisant un simple +échiquier de la scène. Telle est l'explication de la royauté du roman à +notre époque, tandis que le théâtre se traîne et agonise. + +Un grand écrivain étranger s'étonnait un jour devant moi des deux +littératures si nettement tranchées qui vivent chez nous côte à côte, +le roman et le théâtre. Le premier s'élargit et grandit chaque jour; le +second s'épuise et tend à retomber aux tréteaux. Cela provient, selon +moi, de ce que le roman est dans le courant du siècle, dans ce courant +naturaliste qui emporte tout. Au contraire, le théâtre résiste, s'entête +dans des combinaisons ridicules, refuse la vie qui déborde autour +de lui. La routine, les engouements du public, la complicité de la +critique, l'enfoncent davantage. On prévoit le résultat: si, dans un +temps donné, une rénovation n'a pas lieu, le théâtre roulera de plus bas +en plus bas; car il est impossible que la foule, nourrie des vérités du +roman, ne se dégoûte pas tout à fait des enfantillages laborieux des +auteurs dramatiques. D'ailleurs, de même que le théâtre a régné au +dix-septième siècle, peut-être au dix-neuvième siècle le roman doit-il +régner à son tour. + +Je reviens à MM. Jules Kervani et Pierre de l'Estoile, et je conclus. +Sans doute, ils ont fait preuve d'un effort louable en produisant +_l'Obstacle_. Mais ils débutent, ils ont de l'ambition, ils désirent +monter le plus haut possible. Alors, je crois devoir leur dire ce que +personne ne leur a dit. La pièce à situations, si honorablement qu'on la +traite, reste une oeuvre inférieure. Ils auraient dénoué _l'Obstacle_ +d'une façon plus habile encore, qu'ils n'auraient jamais été que des +joueurs d'échecs. S'ils veulent grandir, ils doivent se hausser jusqu'à +l'étude de l'homme, aborder les passions, nouer et dénouer leurs drames +par les seules passions. Plus haut, toujours plus haut! Tâchez de monter +dans la vérité et dans le génie! Tel est, selon moi, le seul langage +qu'un critique ait lieu de tenir aux débutants qui arrivent avec leur +jeunesse et leur bonne volonté. + + + +IV + +MM. Aurélien Scholl et Armand Dartois ont donné à l'Odéon une très +agréable comédie, qui a eu un joli succès d'esprit. + +Le titre _le Nid des autres_, dit le sujet d'une façon charmante. Il +s'agit d'une certaine Désirée Blavière, dont le passé est fort louche, +et qui a pris le titre sonore et romanesque de comtesse de Villetaneuse. +Cette dame, à laquelle un Russe cosmopolite et original, toujours en +voyage, M. Cramer, a eu l'étrange idée de confier sa fille Mathilde, +vivait à Cannes de la pension que le père lui payait, lorsque l'envie +lui est venue de marier Mathilde pour se faire à elle-même un intérieur. +Un garçon riche, Rodolphe, épouse l'héritière, et Désirée s'installe +chez eux avec ses trois enfants. C'est là le nid des autres. + +On voit dès lors comment l'action s'engage. Désirée est plus impérieuse +et plus exigeante qu'une belle-mère. Elle a fait le bonheur des époux, +elle le leur rappelle à chaque minute et exige une reconnaissance +éternelle. C'est elle qui gouverne, qui dispose des chambres de la +maison, qui se sert des voitures, qui commande les domestiques. Et, à +la moindre observation, elle éclate en reproches et en lamentations. +Rodolphe sent bien vite qu'il s'est donné un maître. Mais, lorsqu'il +veut sauver son bonheur menacé, tout un drame commence. Désirée exerce +sur Mathilde un empire absolu. Elle fâche les époux, elle emmène la +jeune femme et la pousse à plaider en séparation. + +Les choses finiraient fort mal sans doute, si Rodolphe n'avait pour ami +un jeune peintre, Montbrisson, qui arrive fort dépenaillé au premier +acte, mais qui est un garçon de belle humeur et de talent. Rodolphe +l'installe chez lui. C'est encore le nid des autres, habité seulement +par un oiseau qui paye son gîte en égayant ses hôtes et en veillant sur +leur bonheur. A la fin, quand Montbrisson reparaît, il s'est réconcilié +avec son père et il n'a qu'un mot à dire pour confondre la prétendue +comtesse de Villetaneuse, dont il vient d'apprendre l'histoire. Ai-je +besoin d'ajouter que cet excellent Montbrisson épouse une soeur de +Rodolphe, que les auteurs ont mise là tout exprès? Je n'ai pas parlé non +plus d'un certain Ducluzeau, un vieil ami de Désirée, qui pille aussi le +nid des autres d'une façon impudente. + +Il paraît que cette comédie, qui au fond n'est qu'un drame avorté, est +une histoire tristement vraie, dont tout Paris s'est occupé autrefois. +Et, à ce propos, M. Francisque Sarcey, le critique si écouté du _Temps_, +faisait remarquer combien cette histoire portée au théâtre est devenue +pauvre d'allures et même invraisemblable dans les détails. Sa remarque +est fort juste, en apparence. Pendant les trois actes, j'ai été blessé +par un je ne sais quoi, par des sous-entendus qui m'échappaient et +qui m'empêchaient de comprendre nettement la pièce. Ainsi, je ne +m'expliquais pas du tout l'empire que Désirée exerce sur Mathilde. +Comment se fait-il que cette Mathilde, dont les auteurs font une +charmante créature, puisse quitter de la sorte un mari qu'elle adore, +pour suivre une amie et lui obéir en toutes choses? Évidemment, cela +n'est ni logique ni acceptable. Et M. Sarcey part de là pour laisser +entendre que, toutes les fois qu'on porte la vérité telle quelle sur les +planches, elle y paraît forcément absurde. + +La conclusion est inattendue, car je soupçonne au contraire que si, dans +_le Nid des autres_, la situation paraît fausse, c'est que les auteurs +n'ont point osé la mettre au théâtre dans sa monstrueuse vérité. Tout +cela est si délicat que je ne saurais même insister. Il n'y a qu'une +débauche qui puisse donner à Désirée son empire sur Mathilde. Dès lors, +on comprend tout, et le drame qui s'ouvre est d'une grandeur abominable. +Sans doute, c'était un sujet impossible. Seulement, qu'on ne vienne pas +dire, en s'appuyant sur cet exemple, que la vérité exacte est absurde +sur les planches; car ici, loin d'avoir reproduit la vérité exacte, les +auteurs ont dû l'amputer violemment, la réduire à une fable inoffensive +et peu intelligible. Imaginez certaines comédies d'Aristophane arrangées +pour un public parisien. + +Et l'embarras des auteurs a été si évident, lorsqu'ils ont abordé cette +terrible figure de Désirée, qu'ils se sont résignés à la tourner au +comique. Il faut la voir se jeter au cou de Mathilde, quand celle-ci +revient de voyage; elle pousse de petits cris, elle se pâme, si bien +qu'elle soulève des rires dans la salle. Le soir de la première +représentation, on a trouvé ça drôle, on ne comprenait pas. Pourtant, +j'étais un peu étonné. Cette exagération devait-elle être mise au compte +de l'actrice? Je ne le crois pas aujourd'hui, je pense plutôt que les +auteurs ont voulu indiquer ce qu'ils ne pouvaient dire. Leur pièce me +fait l'effet d'un paravent charmant, un peu rococo, bon à mettre dans un +salon, et derrière lequel se passe une effroyable aventure. Certes, ce +n'est pas avec de tels éléments qu'on peut expérimenter si la vérité +toute crue est possible ou impossible au théâtre. La vérité du _Nid des +autres_ ne se dit qu'à l'oreille. + +Même admettons que l'histoire soit propre, il faudra toujours faire de +Mathilde une femme sotte ou une femme méchante, si l'on veut expliquer +sa fuite avec Désirée. Dans la réalité, on n'a jamais vu les jeunes +épouses quitter leurs maris pour suivre des dames de leur connaissance. +Si cela arrive, c'est qu'il y a des raisons, et il faut mettre ces +raisons en lumière; autrement, les figures ne se tiennent plus debout. +C'est une surprise, lorsque Mathilde s'en va avec Désirée, parce +que l'analyse du personnage ne nous a pas préparés à cette action. +L'écrivain qui étudie la vie, l'explique par là même, jusque dans ses +inconséquences. Quand je demande qu'on porte la réalité au théâtre, +j'entends qu'on y fasse fonctionner la vie, avec tous ses rouages, dans +la merveilleuse logique de son labeur. + +C'est donc une singulière idée que de parler de vérité exacte à propos +du _Nid des autres_. Aucune pièce, au contraire, n'a dû être plus +faussée. Et je n'ai pas encore cité ce Montbrisson, qui est las de +traîner partout, cet éternel Desgenais qui apporte dans sa poche un +dénoûment enfantin. Est-il assez factice, celui-là! Puis, comme cette +Désirée se laisse aisément écraser! Dans la réalité, les Désirée +triomphent toujours. C'est que là encore les auteurs ont voulu plaire. +Décidés à rire de l'aventure, ils ont évité le drame par un tour +d'escamotage. Mais, bon Dieu! sommes-nous assez loin de l'histoire dont +tout Paris s'est occupé! + +Et sait-on pourquoi les auteurs ont préféré une comédie aimable? C'est +à coup sûr pour conquérir le public, qui exige des personnages +sympathiques. On ne se doute pas de la quantité des pièces médiocres que +la nécessité des personnages sympathiques fait écrire. Par exemple, on +a un beau drame; seulement, on s'aperçoit que les héros ne sauraient +plaire aux âmes sensibles; ce sont de grands passionnés ou de grands +révoltés, qui marchent trop brutalement dans la vie; alors, on les +chausse de pantoufles pour qu'ils fassent moins de bruit, on les taille, +on les rogne, jusqu'à ce qu'ils soient dignes d'un prix de vertu. Et ce +n'est pas tout, il faut établir une compensation, mettre deux honnêtes +gens pour un gredin; c'est à peu près la proportion ordinaire. Mathilde +est nulle et effacée, parce que, si elle était perverse, son mari +ne pourrait la reprendre, et il faut pourtant qu'il la reprenne au +dénoûment. D'autre part, les auteurs ont ajouté Montbrisson, pour +compenser Désirée. Nous touchons là à la plaie de médiocrité du théâtre. + +Je prends _le Nid des autres_, non comme un exemple de ce que devient +la réalité au théâtre, mais comme un exemple de ce que l'on fait de +la réalité au théâtre. Et cet exemple est caractéristique, lorsqu'on +l'étudie. + + + +V + +Les pièces à thèse sont de fâcheuses pièces. Elles argumentent au lieu +de vivre. Comme toute question a deux faces, le pour et le contre, elles +ne plaident fatalement qu'une opinion, elles n'ont qu'un côté de la +réalité. Or, l'art est absolu. Les pièces à thèse sont donc en dehors de +l'art, ou du moins ont toute une partie de discussion qui encombre et +rabaisse l'oeuvre entière. + +Voici, par exemple, MM. A. Decourcelle et J. Claretie qui viennent de +faire jouer au Gymnase un drame en quatre actes, _le Père_, dans lequel +ils ont voulu prouver des vérités délicates et fort discutables. Selon +eux, le père adoptif qui élève un enfant est plus le père de cet enfant +que le véritable père qui l'a abandonné. La voix du sang n'existe pas. +Il ne suffit point de donner par hasard l'être à une créature pour se +dire son père, il faut encore achever cette naissance en faisant une +belle âme de cette créature. Tout cela est parfait en théorie, et même +beau; seulement, dans la réalité, les choses prennent une allure moins +nette, le bien et le mal se mêlent, et il est singulièrement difficile +de se prononcer. + +Les pièces à thèse ont surtout ceci de fâcheux, que les auteurs peuvent +et doivent les arranger pour leur faire signifier ce qu'ils veulent. +Tous les paradoxes sont permis au théâtre, pourvu qu'on les y mette avec +esprit. On a un plaidoyer, on n'a pas la vérité. Si l'on dérange une +seule des poutres de l'échafaudage, tout croule. C'est un château de +cartes qu'il faut considérer de loin, en évitant de le renverser d'un +souffle. + +Ainsi, on ne s'imagine pas toutes les précautions que les auteurs ont dû +prendre pour faire tenir leur drame debout. D'abord, il s'agissait de +donner le père adoptif, M. Darcey, comme l'homme le plus sympathique du +monde, honnête, loyal, un héros. Par contre, il fallait présenter le +père véritable comme un gredin, tout en lui laissant l'apparence d'un +homme du monde; et M. de Saint-André est devenu un viveur, un profil +romantique de misérable dont les bottines vernies foulent toutes les +choses saintes. Mais cela ne suffisait pas. Pour creuser l'abîme entre +l'enfant et le vrai père, les auteurs ont dû inventer un viol de la +mère: M. de Saint-André a violé madame Darcey et a disparu sans même +savoir que la malheureuse femme est morte de cet attentat, après avoir +donné le jour au petit Georges. + +Est-ce tout? les faits se trouvaient-ils dès lors combinés de façon à +pouvoir soutenir la thèse? Non, il était nécessaire de fausser encore +d'un coup de pouce la réalité. M. Darcey avait élevé Georges. Seulement, +il ne fallait pas que Georges connût le mystère de sa naissance. Il +devait l'apprendre à vingt-cinq ans, pour être frappé par ce coup de +foudre, et en recevoir un tel ébranlement, qu'il se mît immédiatement +à la recherche de son père, dans un but étrange que je dirai tout à +l'heure. + +Alors, afin d'obtenir les situations voulues, les auteurs ont imaginé le +premier acte suivant. Georges attend M. Darcey, qui revient d'Amérique. +Il l'attend avec d'autant plus d'impatience qu'il doit épouser, dès son +retour, une jeune fille qu'il aime, mademoiselle Alice Herbelin. Mais il +n'est pas sans inquiétude. On n'a pas de nouvelles du _Saint-Laurent_, +qui ramène M. Darcey. Brusquement, une dépêche arrive, annonçant la +perte du _Saint-Laurent_ sur les côtes de Bretagne. Georges sanglote, et +son désespoir est tel qu'il veut se tuer. C'est à ce moment que Borel, +un vieil employé de la maison, pour empêcher ce suicide, raconte au +jeune homme que M. Darcey n'est pas son père. Naturellement, tout de +suite après cet aveu, M. Darcey se présente. Il a été sauvé. Georges +se jette d'abord dans ses bras, puis il se montre troublé, et une +explication a lieu. A la fin de l'acte, le jeune homme, ajournant son +mariage, part à la recherche de son père, pour venger sa mère. + +On voit quels événements peu naturels les auteurs ont dû employer +pour arriver à justifier leur donnée première. Je passe encore sur la +singulière dépêche qui détermine le désespoir de Georges; il y a là une +histoire de capitaine remplacé pendant la traversée qui est enfantine. +Ce qui est plus grave, c'est la situation fausse de ce jeune homme, dont +la première idée est de se faire sauter la cervelle, parce que son père +est mort. Je doute que les auteurs aient à citer un fait réel pour +appuyer leur fable. Je ne dis point que la perte d'un être cher ne +puisse pas tuer, après des journées de larmes. Mais, là, brusquement, +prendre un pistolet, c'est bien peu vraisemblable. Évidemment, les +auteurs n'ont pas eu d'autre but que d'amener la confidence de Borel, à +l'aide de ce suicide. S'ils ont éprouvé un instant des scrupules, ils se +sont ensuite persuadé que le désespoir de Georges allant jusqu'à vouloir +mourir, était une excellente note pour leur pièce, en ce sens que ce +désespoir montrait l'affection passionnée du jeune homme à l'égard de M. +Darcey. + +J'insiste maintenant sur la stupéfiante détermination du fils partant à +la découverte de son père pour venger sa mère. M. Darcey lui a raconté +que la malheureuse femme avait été violée dans une auberge des Pyrénées, +près de Luchon. Longtemps il a cherché le misérable pour le tuer. +Vingt-cinq ans se sont passés, l'aventure est oubliée, tout porte à +croire qu'une nouvelle enquête ne saurait aboutir. N'importe, Georges +entend partir sur-le-champ, et il emmène Borel. Les actes suivants vont +être consacrés à cette étrange chasse qu'un fils donne à son père. + +Je m'arrête et je me demande quels peuvent être, au juste, les +sentiments qui animent Georges. Voilà un garçon qui va se marier avec +une jeune fille qu'il adore; voilà un fils qui retrouve un père qu'il a +cru mort, et il abandonne cette jeune fille et ce père pour se donner la +mission la plus lamentable et la moins utile qu'on puisse imaginer. Cela +est-il croyable? Remarquez que tout ce petit monde est tranquille et +heureux. A quoi bon remuer un passé mort, à quoi bon soulever une lutte +effroyable dans tous ces coeurs? Le vrai père est un gredin: eh bien! +que ce gredin aille se faire pendre ailleurs; son fils n'a pas à jouer +le rôle de justicier, et s'il joue ce rôle, c'est uniquement pour +permettre à MM. Decourcelle et Claretie de faire un drame. Dans la +réalité, à moins d'être fou, Georges dirait simplement à M. Darcey: «Mon +véritable père, c'est vous. Je ne veux pas savoir si j'en ai un autre. +Aimons-nous comme par le passé, et vivons en paix.» Seulement, je le +répète, dans ce cas, il n'y avait pas de pièce. + +Georges est parti en guerre contre son père. Nous le retrouvons avec +Borel, dans l'auberge des Pyrénées, où l'attentat a été commis. Un quart +de siècle s'est écoulé, personne naturellement ne peut le renseigner. Le +second acte ne contient guère que deux scènes, deux interrogatoires +que le jeune homme fait subir, l'un à un paysan, l'autre à un vieux +militaire, le père Lazare, que l'âge et la boisson ont abêti. Il tire +enfin de ce dernier un renseignement: l'homme qu'il cherche, son père, +lui ressemble. Et c'est avec cette seule indication qu'il reprend ses +recherches. + +Au troisième acte, Georges, qui va partout, se fait présenter par un ami +chez une fille galante, un soir de fête, dans une villa des environs de +Luchon. Le hasard le met en présence d'une femme, lasse et désabusée, +qui traverse la pièce en maudissant les hommes. Voilà, certes, une +figure d'une fraîcheur douteuse. Mais l'important est qu'elle porte un +bracelet, sur lequel se trouve le portrait de Saint-André. Enfin Georges +tient la bonne piste. Saint-André lui-même arrive. Les auteurs ont +aussitôt accumulé les couleurs noires sur son compte: il lance les +maximes les plus abominables; il se montre joueur, libertin, sans foi +ni loi; il donne des leçons de vice à Georges et finit par lui raconter +nettement le viol de sa mère, comme un bon tour qu'il a fait dans le +temps. C'est vraiment trop commode de bâtir ainsi un mauvais père, juste +sur le patron d'infamie que l'on désire. + +Le dénoûment, le quatrième acte, se passe encore dans l'auberge. +Saint-André et ses amis vont partir pour une chasse à l'ours. Georges, +qui est de la bande, pose la thèse sur laquelle repose la pièce, et une +discussion s'engage, où l'on dit ses vérités à la voix du sang. Puis, +Georges, convaincu par cette discussion, livre son vrai père à son père +adoptif, qui se trouve dans une pièce voisine. Un duel a lieu, pendant +lequel le jeune homme se tord les bras. M. Darcey rentre, il a tué +Saint-André. Alors, Georges se jette dans les bras du survivant, en +criant: «Mon père! mon père!» et M. Darcey répond: «Mon fils! oui, mon +fils!» Comme on le dit après la solution de tout problème, c'est ce +qu'il fallait démontrer. + +Je crois inutile de rentrer dans la discussion de la thèse. Les auteurs +ont voulu cela. Mais le premier venu peut vouloir autre chose, la +thèse absolument contraire par exemple, et le premier venu n'aura qu'à +arranger un autre drame, pour avoir également raison. La question d'art +seule demeure, et j'ai le regret de constater que l'argumentation a fait +un tort considérable au mérite littéraire de l'oeuvre, en torturant +les faits et en embarrassant le dialogue de plaidoyers inutiles. Les +personnages n'obéissent plus à un caractère, mais à une situation; ils +font ceci et cela, non pas parce que leur nature est de le faire, mais +parce que les auteurs veulent qu'ils le fassent. Dès lors, nous avons +des pantins au lieu de créatures vivantes. + + + +VI + +Je retrouve M. Louis Davyl à l'Odéon, avec une comédie en trois actes: +_Monsieur Chéribois_. Avant tout, j'analyserai l'oeuvre. Ensuite, je me +permettrai de la juger et d'en tirer une leçon, s'il y a lieu. + +M. Chéribois est un bourgeois de Joigny qui passe grassement sa vie dans +un égoïsme bien entendu. Il n'a autour de lui que des femmes qui le +gâtent: madame Chéribois d'abord, puis sa filleule, Henriette, et la +vieille bonne de la famille, Marion. Tout le premier acte sert à peindre +cet intérieur cossu et tranquille, dans lequel le bon M. Chéribois ne +tolère pas le pli d'une rosé. Cependant, il attend ce jour-là son fils +Paul, qui est en train de faire fortune à Paris, chez un agent de +change. Il est même allé le chercher à la gare, et il revient très +maussade, parce que Paul n'est pas arrivé. La vérité est que ce +malheureux garçon rôde autour de la maison depuis le malin; il a joué à +la Bourse et a perdu cent mille francs; il explique à sa mère épouvantée +qu'il est déshonoré, s'il ne paye pas. Mais lorsque M. Chéribois apprend +l'aventure, il refuse tout net les cent mille francs. Tant pis si +son fils est un imbécile! Voilà la tranquille maison bouleversée, et +l'égoïste seul y dînera paisiblement le soir. + +Au second acte, madame Chéribois tente vainement de sauver son fils. +Elle se rend chez le notaire Violette, où déjà Henriette et la vieille +Marion sont venues faire assaut de dévouement, en tâchant de réaliser +leur petite fortune pour la donner à Paul. Mais toutes les tendresses de +la mère se brisent contre la loi; elle ne peut disposer d'aucun argent +sans le consentement de son mari. Alors, elle se lamente, et, M. +Chéribois se présentant à son tour, une explication cruelle a lieu entre +eux. Il ne cède pas, la situation reste plus tendue. + +Enfin, au troisième acte, le dénoûment est amené par une intrigue +secondaire. Un neveu de M. Chéribois, Laurent, possède pour toute +fortune une vigne que son oncle guette depuis longtemps. Justement, la +fille du notaire, Cécile, est aimée de Laurent. Il se décide à vendre sa +vigne à son oncle pour le prix de soixante-quinze mille francs, puis à +prêter cet argent à Paul. Autre complication: M. Chéribois veut payer +ces soixante-quinze mille francs sur une somme de cent mille francs +qu'il vient de faire porter chez un banquier par Bidard, le clerc de +M° Violette. Et voilà qu'on lui annonce la fuite de ce banquier. Il se +désole. Enfin, quand il apprend que Bidard, prévenu à temps, ne s'est +pas dessaisi de la somme, il se laisse attendrir et consent à donner les +cent mille francs à son fils. + +Je commencerai par la critique. Qui ne comprend que ce dénoûment est +fâcheux? Pendant les deux premiers actes, M. Louis Davyl s'est tenu +dans une étude très simple et très juste d'un petit coin de la vie de +province. On ne sent nulle part la convention théâtrale, les recettes +connues, la routine des expédients et des ficelles du métier. Rien de +plus charmant, de mieux observé et de mieux rendu. Et voilà tout d'un +coup que l'auteur paraît avoir peur de cette belle simplicité; il se dit +que ça ne peut pas finir comme ça, que ce serait trop nu, qu'il faut +absolument corser le troisième acte. Alors, il ramasse cette vieille +histoire des cent mille francs qu'on croit perdus et qu'on retrouve dans +la poche d'un clerc fantaisiste. Il force le coffre-fort de son égoïste +par un tour de passe-passe, au lieu de chercher à amener le dénoûment +par une évolution du caractère du personnage. + +Le pis est que M. Louis Davyl a fait la scène qu'il fallait faire, et +qu'il l'a même très bien faite. Quand M. Chéribois rentre chez lui à la +nuit tombante, il ne trouve plus personne, ni sa femme, ni sa nièce, ni +la vieille bonne. Il n'y a pas même de lampe allumée. Le nid où il se +fait dorloter depuis un demi-siècle est désert et froid, lentement empli +d'une ombre inquiétante. Alors, il est pris de peur, il tremble qu'on ne +l'abandonne, il grelotte à la pensée qu'il n'aura plus là trois femmes +pour prévenir ses moindres désirs. Et il se lance à travers les pièces, +il appelle, il crie. C'est lui, dès lors, qui est à la merci de son +entourage. J'aurais voulu qu'a ce moment il fût vaincu par le seul fait +de son abandon, que son caractère d'égoïste lui arrachât ce cri: +«Tenez! voilà les cent mille francs, rendez-moi ma tranquillité et mon +bien-être.» + +Remarquez que M. Chéribois obéissait ainsi jusqu'au bout à sa nature. +Après avoir résisté par égoïsme, il consentait par égoïsme. Son vice le +punissait, sans que l'auteur eût à le transformer. D'autre part, il +faut songer que M. Chéribois n'est pas un avare; il se nourrit +merveilleusement et tient à digérer dans de bons fauteuils. S'il refuse +de donner les cent mille francs, c'est qu'il songe sans doute à toutes +les satisfactions personnelles qu'il peut se procurer avec une pareille +somme. Rien d'étonnant dès lors à ce qu'il les donne, dès que son refus +menace de gâter son existence entière. Je le répète, le dénoûment +naturel était là, et pas ailleurs. + +Tout le reste, les cent mille francs promenés dans la poche de Bidard, +le bel expédient de Lucile, décidant Laurent à vendre sa vigne, n'est +réellement là que pour tenir de la place. Ce sont des complications +enfantines, imaginées en dehors de toute observation, ajoutées par +l'auteur dans le but d'occuper les planches. Je crois le calcul fâcheux. +L'effet obtenu aurait grandi, si le troisième acte avait continué la +belle et touchante simplicité des deux premiers. M. Louis Davyl a eu le +tort de ne pas pousser magistralement son étude jusqu'au bout. Il s'est +dit qu'une «pièce» était nécessaire, lorsque, selon moi, une «étude» +suffisait et donnait à l'idée une ampleur superbe. On a tort de se +défier du public, de croire qu'il exige de la convention. Ce sont les +deux premiers actes qui ont surtout charmé la salle. Jamais M. Louis +Davyl n'aura laissé échapper une si belle occasion de laisser une +oeuvre. + +Telle qu'elle est, pourtant, la pièce est une des meilleures que j'aie +vues cette année. J'ai été très heureux de son succès, car ce succès me +confirme dans les idées que je défends. Voilà donc le naturalisme au +théâtre, je veux dire l'analyse d'un milieu et d'un personnage, le +tableau d'un coin de la vie quotidienne. Et l'on a pris le plus grand +plaisir à cette fidélité des peintures, à cette scrupuleuse minutie +de chaque détail. Le premier acte est vraiment charmant de vérité; +on dirait le début d'un roman de Balzac, sans la grande allure. Que +m'affirmait-on, que le théâtre ne supportait pas l'étude du milieu? +Allez voir jouer _Monsieur Chéribois_, et, ce qui vous séduira, ce sera +précisément cette maison de Joigny, si tiède et si douce, dans laquelle +vous croirez entrer. + +Pour moi, M. Louis Davyl fera bien de s'en tenir là. Sa voie est +trouvée. Quand il s'est lancé dans la littérature dramatique, après une +vie déjà remplie, il a déployé une activité fiévreuse, il a voulu tenter +toutes les notes à la fois. J'ai vu de lui des pièces bien médiocres, +entre autres de grands mélodrames où il pataugeait à la suite de Dumas +père et de M. Dennery. J'ai vu un drame populaire, dans lequel, à côté +d'excellentes scènes prises dans le milieu ouvrier, il y avait une +accumulation de vieux clichés intolérables. De tout son bagage, il ne +reste que la _Maîtresse légitime_ et _Monsieur Chéribois_. La conclusion +est facile à tirer. J'espère que l'expérience est désormais faite pour +lui; il doit s'en tenir aux pièces d'observation et d'analyse, il doit +ne pas sortir du théâtre naturaliste, s'il veut enfin conquérir et +garder une haute situation. On a pu comprendre qu'il se cherchât et +qu'il tâtât le public; on ne comprendrait plus qu'il ne se fixât pas +où paraît aller le succès et où se trouve évidemment son tempérament +d'auteur dramatique. + + + +VII + +La comédie en quatre actes de M. Albert Delpit: _le Fils de Coralie_ a +obtenu un véritable succès au Gymnase. + +En quelques lignes, voici le sujet. Une fille, Coralie, qui a scandalisé +Paris par sa débauche, s'est retirée en province, après fortune faite, +pour se consacrer tout entière à l'éducation de son fils Daniel. +L'enfant a grandi, il est aujourd'hui capitaine, et un capitaine +extraordinairement pur, noble, bon, délicat, grand, chaste, intègre, +magnanime. Naturellement, il ignore les anciennes farces de sa mère, qui +s'est modestement dérobée sous le nom de madame Dubois. C'est alors +que le capitaine veut épouser la fille d'une respectable famille de +Montauban, Edith Godefroy. Les deux jeunes gens s'adorent, sa prétendue +tante donne à Daniel une somme de neuf cent mille francs, une fortune +dont on lui aurait confié la gestion; tout irait pour le mieux, si un +ancien viveur, M. de Montjoye, ne reconnaissait pas d'abord Coralie, et +si ensuite le notaire Bonchamps ne mettait pas à néant le roman naïf de +madame Dubois, en lui posant les questions nécessaires à la rédaction +du contrat. Elle se trouble, et la grande scène attendue, la scène +d'explication entre elle et son fils, se produit alors. Au dernier +acte, le mariage ne se ferait naturellement pas, si Edith ne déclarait +publiquement, dans un étrange coup de tête, qu'elle est la maîtresse de +Daniel. M. Godefroy, vaincu par ce moyen un peu raide de comédie, se +décide à les unir, à la condition que Coralie se retirera dans un +couvent. + +Avant tout, examinons la question de moralité. Je crois savoir que +M. Delpit est à cheval sur la morale. Sa prétention, me dit-on, est +d'écrire des oeuvres dont les femmes ne rougissent pas, et dont +l'influence salutaire doit améliorer l'espèce humaine, par des moyens +tendres et nobles. + +Or, j'avoue avoir cherché la vraie moralité du _Fils de Coralie_, sans +être encore parvenu à la découvrir. Est-ce à dire que les filles ne +doivent pas avoir de fils, ou bien qu'elles doivent éviter d'en faire +des capitaines immaculés, si elles en ont? Non, car Daniel est en somme +parfaitement heureux à la fin, et il serait fils d'une sainte, qu'il +n'aurait pas à remercier davantage la Providence. L'auteur ne dit même +pas aux dames légères de Paris: «Voyez combien vos désordres retomberont +sur la tête de vos fils; vous serez un jour punies dans leur bonheur +brisé.» Au demeurant, Coralie est pardonnée; elle s'enterre bien au +couvent, mais quelle fin heureuse pour une vieille catin, lasse de la +vie, s'endormant au milieu des tendresses câlines des bonnes soeurs! car +je me plais à ajouter un cinquième acte, à voir Coralie mourir dans le +sein de l'Église et laisser sa fortune pour les frais du culte. C'est la +mort enviée de toutes les pécheresses, l'argent du Diable retourne au +bon Dieu. Et remarquez que celle-ci a, en outre, la joie de savoir son +fils bien établi. + +Donc, la moralité est ici fort obscure. La seule conclusion qu'on puisse +tirer, me paraît être celle-ci, adressée aux filles trop lancées: +«Tâchez d'avoir un fils capitaine et pur pour qu'il vous refasse une +virginité sur le tard,» moyen un peu compliqué, qui n'est pas à la +portée de toutes ces dames. + +Mais soyons sérieux, laissons la morale absente, et arrivons à la +question littéraire. C'est la seule qui doive nous intéresser. J'ai +simplement voulu montrer que les écrivains moraux sont généralement ceux +dont les oeuvres ne prouvent rien et ne mènent à rien. On tombe avec eux +dans l'amphigouri des grands sentiments opposés aux grandes hontes, dans +un pathos de noblesse d'une extravagance rare, lorsqu'on le met en face +des réalités pratiques de la vie. + +Les deux premiers actes sont consacrés à l'exposition. Rien de saillant, +mais des scènes d'une grande netteté et bien conduites. Je ne fais des +réserves que pour la langue; c'est trop écrit, avec des enflures de +phrases, tout un dialogue qui n'est point vécu. Maintenant, je passe au +troisième acte, le seul remarquable. Il mérite vraiment la discussion. + +Nulle part je n'ai encore lu les raisons qui, selon moi, ont fait le +grand et légitime succès de cet acte. Presque tous les critiques se sont +exclamés sur la coupe même de l'acte, sur la facture des scènes, sur le +pur côté théâtral, en un mot. Il semble, d'après eux, que M. Delpit ait +réussi, parce qu'il a coulé son oeuvre dans un moule connu. Eh bien! je +crois être certain, pour ma part, que M. Delpit doit son succès à la +quantité de vérité qu'il a osé mettre sur les planches; cette quantité +n'est pas grande, il est vrai, et le public, en applaudissant, a pu très +bien ne pas se rendre un compte exact de ce qu'il applaudissait. Mais le +fait ne m'en paraît pas moins facile à démontrer. + +Voyez la scène du notaire. Rien de plus simple, de plus logique ni de +plus fort. Voilà un homme dans l'exercice de sa profession; il pose +les questions qu'il doit poser, et ce sont justement ces questions, si +naturelles, qui déterminent la catastrophe. Ici, nous ne sommes plus au +théâtre; il ne s'agit plus de ce qu'on nomme «une ficelle», un expédient +visible, consacré, usé, passé à l'état de loi. Nous sommes dans la vie +ordinaire, dans ce qui doit être. Aussi l'effet a-t-il été immense. +Toute la salle était secouée. La preuve est-elle assez concluante, et me +donne-telle assez raison? Voilà ce qu'on obtient avec la vérité banale +de tous les jours. + +Et ce n'est pas tout. Voyez Coralie pendant cette scène et les +suivantes. Tout un coin de la vraie fille est risqué ici fort habilement +et dans une juste mesure des nécessités scéniques. D'abord, voici la +fille avec son roman naïf, son histoire d'une soeur à elle qui aurait +laissé neuf cent mille francs à Daniel; elle ne s'est pas inquiétée des +lois qu'elle ignore, elle s'est contentée d'un de ces mensonges qu'elle +a faits cent fois à ses amants et dont ceux-ci se sont toujours montrés +satisfaits. Aussi se trouble-t-elle tout de suite, lorsque le notaire la +met en face des réalités. C'est un château de cartes qui s'écroule, et +elle en reste suffoquée, éperdue, sans force pour mentir de nouveau, +pleurant comme une enfant. L'observation est excellente; une fois +encore, nous sommes dans la vie. J'en dirai de même pour certaines +parties de la grande scène entre Coralie et son fils, tout en faisant +pourtant des réserves, car l'auteur ici verse singulièrement dans la +déclamation et dans les gros effets inutiles. J'aurais voulu plus de +discrétion dramatique, certain que le coup porté sur le public aurait +encore grandi. Rien de meilleur que l'embarras de Coralie, lorsque +Daniel lui demande le nom de son père; très juste également la +conclusion de la scène, le pardon du fils acceptant sa mère, quelle +qu'elle soit. Seulement, c'est là que je voudrais moins de rhétorique. +Daniel fait des phrases sur la rédemption, sur l'honneur, sur la +famille. A quoi bon ces phrases, dont on rirait dans la réalité? +Pourquoi ne pas parler simplement et dire tout juste ce que Daniel +dirait, s'il était seul à seule avec sa mère, dans une chambre? Toujours +l'idée qu'on est au théâtre et qu'il faut donner un coup de pouce à +la vérité, si l'on veut obtenir l'émotion, lorsqu'il est démontré au +contraire que la plus forte émotion naît de la vérité la plus franche et +la plus simple. + +Tel est donc, pour moi, le grand mérite de ce troisième acte. Daniel +reste en bois, sauf deux ou trois cris, car Daniel est un être abstrait, +fait sur un type ridicule de perfection. Mais Coralie se montre bien +vivante, et cela suffit pour donner à l'acte un souffle de vie. Je le +répéterai: l'acte a réussi parce que, d'un bout à l'autre, il échappe +aux ficelles ordinaires, et qu'il obéit simplement à des ressorts +logiques et humains, pris dans le caractère même des personnages. Je +n'insisterai pas sur le quatrième acte, bien qu'il contienne peut-être +la pensée morale et philosophique de l'auteur. En tout cas, je vois là +une concession aux nécessités scéniques qui diminue l'oeuvre et lui +enlève toute largeur. + +Maintenant, M. Delpit me permettra-t-il de lui donner quelques conseils, +comme mon métier de critique m'y oblige? Je vois partout qu'on l'acclame +et qu'on le grise, en le poussant dans une voie qui me paraît fâcheuse. +Ainsi, je nommerai M. Sarcey, dont l'autorité est réelle en matière +dramatique, et qui, selon moi, fait beaucoup de victimes par les +enseignements de son feuilleton. Écoutez ce qu'il écrit à propos du +_Fils de Coralie_: «La belle chose que le théâtre! Personne à ce moment +ne pensait plus à l'indignité de la mère, à l'impossibilité du sujet. +Personne ne songeait plus à chicaner son émotion. On avait en face +une mère et un fils dans une situation terrible, et les répliques +jaillissaient à coups pressés comme des éclats de foudre. Tout le reste +avait disparu.» Cela revient à dire en bon français: «Moquez-vous de la +vraisemblance, moquez-vous du bon sens, mettez simplement des pantins +l'un devant l'autre, dans des situations préparées, et comptez sur +l'émotion du public pour être absous: tel est le théâtre qui est une +belle chose.» D'ailleurs, je le sais, M. Sarcey ne se fait pas une autre +idée du théâtre, il le juge au point de vue de la consommation courante +du public. Eh bien! que M. Delpit s'avise d'écouter M. Sarcey, de croire +que tous les défauts disparaissent, lorsqu'on a fait rire ou pleurer une +salle, et il verra le beau résultat à sa cinquième ou sixième pièce! + +Non, il n'est pas vrai que tout disparaisse dans l'émotion purement +nerveuse du public. A ce compte, les mélodrames les plus gros et les +plus bêtes seraient des chefs-d'oeuvre inattaquables, car ils ont +bouleversé de gaieté et de douleur des générations entières. Non, le +théâtre n'est pas une belle chose, parce qu'on peut y duper chaque soir +quinze cents personnes, en leur faisant avaler des choses très médiocres +dans un éclat de rire ou dans un flot de larmes. C'est au contraire +pour cette raison que le théâtre est inférieur. Il n'est pas honorable +d'ébranler la raison des spectateurs par des situations violentes, au +point de les rendre imbéciles, et cela n'est permis qu'aux pièces sans +littérature. Où M. Sarcey a-t-il vu que la situation faisait tout +oublier? dans le répertoire des boulevards, dans nos pièces romantiques +qui mêlent l'habileté de Scribe à la fantasmagorie de Victor Hugo. Mais +qu'il cite un chef-d'oeuvre qui soit un chef-d'oeuvre en dehors de +l'observation humaine et de la beauté littéraire du dialogue. Il faut +toujours voir le chef-d'oeuvre; rien ne me paraît désastreux pour la +critique comme cet engourdissement dans le train-train quotidien de nos +théâtres, qui ne met rien au delà du succès immédiat d'une pièce et qui +rapporte tout à la consommation courante du public. Sans doute, les +chefs-d'oeuvre sont rares; mais c'est pour le chef-d'oeuvre que nous +travaillons tous. Peu importent les fabricants, ils ne méritent pas +qu'on discute sur leur plus ou leur moins de médiocrité. + +Je dirai donc à M. Delpit de ne pas trop se fier aux situations, à +l'émotion qu'il peut déterminer en heurtant des marionnettes, placées +dans de certaines conditions. Ce métier ne réussit même plus aux +vieux routiers du mélodrame. S'il n'avait mis dans sa comédie que des +invraisemblances et des conventions, comme M. Sarcey paraît le croire, +sa comédie tomberait aujourd'hui devant l'indifférence publique. Ce +n'est pas grâce aux situations que le _Fils de Coralie_ a réussi, car +nous avons vu d'autres situations aussi puissantes et plus neuves ne pas +toucher les spectateurs; c'est grâce à la somme de vérité que l'auteur +a osé apporter dans les situations, comme j'ai tâché de le prouver. M. +Sarcey ne dit pas un mot de cela. Il ajoute même que, lorsqu'une salle +pleure, il n'y a plus à discuter; alors qu'on nous ramène à _Lazare le +Pâtre_, dont on vient de faire quelque part une reprise si piteuse. +Le preuve que rien ne disparaît, même dans le succès, c'est que le +capitaine Daniel reste un personnage en bois pour tout le monde, c'est +que le quatrième acte empêchera toujours le _Fils de Coralie_ d'être +une oeuvre de premier ordre. Le public, que l'on croit pris tout entier +quand on l'a vu rire ou pleurer, a de terribles revanches; il juge +son émotion et il se révolte, si l'on s'est moqué de lui. Telle est +l'explication du dédain que nos petits-fils montreront pour certaines +oeuvres acclamées aujourd'hui dans nos théâtres. + +M. Delpit vient de révéler un tempérament d'homme de théâtre. +Maintenant, il faut qu'il produise. Deux routes s'ouvrent devant lui: +l'oeuvre de convention et l'oeuvre de vérité, l'analyse humaine et la +fabrication dramatique. Dans dix ans, on le jugera. + + + +LA PANTOMIME + +Il vient de se faire, au théâtre des Variétés, une tentative très +intéressante, et dont le succès a d'ailleurs été complet. Je veux parler +de l'introduction de la pantomime dans la farce. Frappé du triomphe que +les Hanlon-Lees, ces mimes merveilleux, obtenaient aux Folies-Bergère, +le directeur des Variétés a eu l'idée heureuse de commander une pièce, +une farce, dans laquelle les auteurs leur ménageraient une large part +d'action. Il s'agissait donc de leur fournir un thème, de les placer +dans un cadre dialogué, où ils pussent se mouvoir avec aisance. Le +projet était des plus ingénieux et des plus tentants. C'était produire +les Hanlon devant le grand public et élargir leur drame muet d'un drame +parlé, qui ménagerait l'attention des spectateurs. + +Nous ne sommes pas en Angleterre, où l'on supporte parfaitement une +pantomime en cinq actes durant toute une soirée. Notre génie national +n'est point dans cette imagination atroce d'une grêle de gifles et de +coups de pied tombant pendant quatre heures, au milieu d'un silence de +mort. L'observation cruelle, l'analyse féroce de ces grimaciers qui +mettent à nu d'un geste ou d'un clin d'oeil toute la bête humaine, nous +échappent, lorsqu'elles ne nous fâchent pas. Aussi faut-il, chez nous, +que la pantomime ne soit que l'accessoire, et qu'il y ait des points de +repos, pour permettre aux spectateurs de respirer. De là l'utilité du +cadre imposé à MM. Blum et Toché, les auteurs du _Voyage en Suisse_. Ils +ont été chargés de présenter les Hanlon au grand public parisien, en +motivant leurs entrées en scène et en embourgeoisant le plus possible la +fantaisie sombre de leurs exercices. + +Le gros reproche que j'adresserai aux auteurs, c'est d'avoir trop +embourgeoisé cette fantaisie. Leur scénario n'est guère qu'un +vaudeville, et un vaudeville d'une originalité douteuse. Cet +ex-pharmacien qui se marie et que des farceurs poursuivent pendant son +voyage de noces, pour l'empêcher de consommer le mariage, n'apporte +qu'une donnée bien connue. Encore ne chicanerait-on pas sur l'idée +première, qui était un point de départ de farce amusante; mais il +aurait fallu, dans les développements, dans les épisodes, une invention +cocasse, une drôlerie poussée à l'extrême, qui aurait élargi le sujet, +en le haussant à la satire enragée. Mon sentiment tout net est que le +train de la pièce est trop banal, trop froid, et que, dès que les Hanlon +paraissent, avec leur envolement de farceurs lyriques, ils y détonnent. + +Souvent, lorsqu'on sort d'une féerie, on regrette que toutes ces +splendeurs soient dépensées sur des scénarios si médiocres, on se dit +qu'il faudrait un grand poète pour parler la langue de ce peuple de +fées, de princesses et de rois. Eh bien! ma sensation a été la même +devant le _Voyage en Suisse_. J'ai regretté qu'un observateur de +génie, qu'un grand moraliste n'ait pas écrit pour les Hanlon la pièce +profondément humaine, la satire violente et au rire terrible que ces +artistes si profonds mériteraient d'interpréter. Leur puissance de +rendu, leurs trouvailles d'analystes impitoyables, font éclater les +plaisanteries faciles du vaudeville. Il leur faudrait, pour être chez +eux, du Molière ou du Shakespeare. Alors seulement ils donneraient tout +ce qu'ils sentent. + +J'insiste, parce que, malgré leur très vif succès, on ne m'a pas paru +les goûter à leur haut mérite. Ils sont de beaucoup supérieurs au +canevas qu'on leur a fourni. Lorsqu'ils étaient livrés à eux-mêmes, aux +Folies Bergère, ils trouvaient des scènes d'une autre profondeur et +qui vous faisaient passer à fleur de peau le petit frisson froid de la +vérité. En un mot, leur pantomime a un au delà troublant, cet au delà, +de Molière qui met de la peur dans le rire du public. Rien n'est plus +formidable, à mon avis, que la gaieté des Hanlon, s'ébattant au +milieu des membres cassés, et des poitrines trouées, triomphant dans +l'apothéose du vice et du crime, devant la morale ahurie. Au fond, c'est +la négation de tout, c'est le néant humain. + +Je ne parlerai donc pas de le pièce, qui est l'oeuvre de deux auteurs +spirituels. Eux-mêmes se sont effacés. Mon seul but, en analysant les +principales scènes des Hanlon, est de montrer de quelle observation +cruelle, de quelle rage d'analyse, ces mimes de génie tirent le rire. +Il leur fallait d'autant plus de souplesse que la situation, pour eux, +reste la même depuis le commencement jusqu'à la fin de la pièce. Ils +n'ont pas trouvé là un drame avec ses péripéties: leur action se borne à +être des farceurs, qui interviennent toujours dans les mêmes conditions. +Défaut grave du scénario, monotonie qu'ils ne sont parvenus à dissimuler +que par des prodiges de nuances. Ils ont mis partout des dessous, +lorsqu'il n'y en avait pas. Leurs merveilles d'exécution ont sauvé la +pauvreté du thème. + +Voyez leur première entrée en scène. Ils arrivent sur l'impériale d'une +vieille diligence qui, tout d'un coup, verse au fond du théâtre. La +dégringolade est effroyable, au milieu des vitres cassées, des cris et +des jurons. Pour sûr, il y a des poitrines ouvertes, des têtes aplaties; +et le public éclate d'un fou rire. Aimable public! et comme les Hanlon +savent bien ce qu'il faut à notre gaieté! D'ailleurs, par un prodige +d'adresse, ils se retrouvent tous devant la rampe, rangés en une ligne +correcte, sur leur derrière. L'adresse, l'escamotage des conséquences de +l'accident, redouble ici la gaieté des spectateurs. Dans les accidents +réels, on rit d'abord, puis on s'apitoie; les Hanlon ont parfaitement +compris qu'il ne fallait pas laisser à l'apitoiement le temps de se +produire. De là le gros effet comique. + +J'avoue, au second acte, n'aimer que médiocrement le truc du +spleeping-car. Règle générale, toutes les fois qu'on fait du bruit à +l'avance autour d'un truc qui doit passionner Paris, il est presque +certain que le truc ratera. Le public arrive monté, croyant à une +illusion absolue, et lorsqu'il voit les ficelles, comme dans le cas de +ce spleeping-car, l'illusion ne se produit plus du tout, parce qu'on l'a +rendu exigeant. La vérité est que la manoeuvre du truc, dont on a +tant parlé, est beaucoup trop lente. L'explosion a lieu, le wagon +s'entr'ouvre, les deux moitiés se relèvent à droite et à gauche, tandis +que les personnages, qui devraient être lancés en l'air, gagnent +tranquillement des arbres, sur lesquels ils se perchent; le tout à grand +renfort de cordages, comme dans les joujoux d'enfant. Je sais bien qu'on +ne peut nous offrir un véritable accident. Mais, en cette matière, +toutes les fois que l'illusion est impossible, le truc doit être +abandonné. Les Hanlon ne trouvent donc dans cet acte qu'à exercer leur +adresse et leur audace de gymnastes. C'est très gros comme gaieté. Rien +par dessous. + +Je préfère de beaucoup le troisième acte. L'entrée en scène est encore +des plus étonnantes. Les Hanlon tombent du plafond, au beau milieu +d'une table d'hôte, à l'heure du déjeuner. Vous voyez l'effarement des +voyageurs. Ici, il y a un de ces coups de folie qui traversent les +pantomimes, ces coups de folie épidémiques dont on rit si fort, avec +de sourdes inquiétudes pour sa propre raison. Les Hanlon prennent +les plats, les bouteilles, et se mettent à jongler avec une furie +croissante, si endiablée, que peu à peu les convives, entraînés, +enragés, les imitent, de façon que la scène se termine dans une démence +générale. N'est-ce pas le souffle qui passe parfois sur les foules +et les détraque? L'humanité finit souvent par jongler ainsi avec les +soupières et les saladiers. On est pris par le fou rire, on ne sait si +l'on ne se réveillera pas dans un cabanon de Bicêtre. Ce sont là les +gaietés des Hanlon. + +Et que dire de la scène du gendarme, qui vient ensuite? Un gendarme se +présente pour arrêter les coupables. Dès lors, c'est le gendarme qui +va être bafoué. Il est l'autorité, on le bernera, on passera entre +ses jambes pour le faire tomber, on lui causera des peurs atroces en +s'élançant brusquement d'une malle, on l'enfermera dans cette malle, +on le rendra si piteux, si ridicule, si bêtement comique, que la foule +enthousiaste applaudira à chacune de ses mésaventures. C'est la scène +qui a même produit le plus d'effet. Personne n'a songé qu'on insultait +notre armée. Pourtant, rien de plus révolutionnaire. Cela flatte le +criminel qu'il y a au fond des plus honnêtes d'entre nous. Cela nous +gratte dans notre besoin de revanche contre l'autorité, dans notre +admiration pour l'adresse, pour le coquin adroit qui triomphe de +l'honnête homme trop lourd, que ses boites embarrassent. + +Je signalerai, dans le genre fin, la scène de l'ivresse, que le public a +trouvée trop longue, parce que les délicatesses de cette analyse savante +lui ont échappé. Elle est pourtant tout à fait supérieure, comme +observation et comme exécution. Les grands comédiens ne rendent pas +d'une façon plus détaillée, et nous pouvons prendre là une leçon +d'analyse, nous autres romanciers. Rien n'est plus juste ni plus complet +que ces tâtonnements de deux ivrognes engourdis par le vin, qui, voulant +avoir de la lumière, perdent successivement les allumettes, la bougie, +le chandelier, sans jamais retrouver qu'un des objets à la fois. C'est +toute une psychologie de l'ivresse. + +En somme, je le répète, le succès a été très vif. On a beaucoup applaudi +les Hanlon. Je ne fais pas ici une étude complète de ces grands +artistes, car il faudrait dégager leur originalité, bien montrer ce +qu'ils ont apporté de personnel, en dehors de leurs sauts de gymnastes +et de leurs jeux de mimes. Ce qu'ils mettent dans tout, c'est une +perfection d'exécution incroyable. Leurs scènes sont réglées à la +seconde. Ils passent comme des tourbillons, avec des claquements +de soufflets qui semblent les tic-tac mêmes du mécanisme de leurs +exercices. Ils ont la finesse et la force. C'est là ce qui les +caractérise. Sous le masque enfariné de Pierrot, ils détaillent l'idée +avec des jeux de physionomie d'un esprit délicieux; puis, brusquement, +un coup du vent semble passer, et les voilà lancés dans une férocité +saxonne qui nous surprend un peu. Ils bondissent, ils s'assomment, ils +sont à la fois aux quatre coins de la scène; et ce sont des bouteilles +volées avec une habileté qui est la poésie du larcin, des gifles qui +s'égarent, des innocents qu'on bâtonne et des coupables qui vident les +verres des braves gens, une négation absolue de toute justice, une +absolution du crime par l'adresse. Telle est leur originalité, un +mélange de cruauté et de gaieté, avec une fleur de fantaisie poétique. + +Je le dis encore, je ne sais rien de plus triste sous le rire. Cela +rappelle les grandes caricatures anglaises. L'homme se débat et +sanglote, dans les gambades et les grimaces de ces mimes. Je songeais +avec quel cri de colère on accueillerait une oeuvre de nous, romanciers +naturalistes, si nous poussions si loin l'analyse de la grimace humaine, +la satire de l'homme aux prises avec ses passions. Imaginez un moment la +scène du gendarme dans un de nos livres, admettez que nous traînions ce +pauvre gendarme dans le ridicule, en mettant sous la charge une pareille +négation de l'autorité: on nous traiterait de communard, on nous +demanderait compte des otages. Certes, dans nos férocités d'analyse, +nous n'allons pas si loin que les Hanlon, et nous sommes déjà fortement +injuriés. Cela vient de ce que la vérité peut se montrer et qu'elle +ne peut se dire. Puis, la caricature couvre tout. On lui permet le +par-dessous et l'au delà. Et c'est tant mieux, puisqu'elle nous régale. +Faisons tous des pantomimes. + + + +LE VAUDEVILLE + +Je ne me charge pas de raconter les _Dominos Roses_, la nouvelle +pièce en trois actes que MM. Delacour et Hennequin ont fait jouer au +Vaudeville. C'est une de ces pièces compliquées, d'une ingéniosité +d'ébénisterie sans pareille, un de ces petits meubles chinois, aux cents +tiroirs se casant les uns dans les autres, qu'il faut replacer avec une +exactitude scrupuleuse, si l'on veut ne rien casser. + +Les auteurs ont appelé leur oeuvre comédie. Voilà un bien grand mot pour +une pièce de cette facture. J'aurais préféré vaudeville. Une comédie ne +va pas, selon moi, sans une étude plus ou moins poussée des caractères, +sans une peinture quelconque d'un milieu réel. Or, les auteurs ne sont +en somme que d'aimables gens, bien décidés à récréer le public, en +faisant tourner devant lui le quadrille de leurs marionnettes. Leur art +consiste à machiner leur joujou, de façon que les personnages obéissent +à chaque tour de la manivelle et viennent occuper sur les planches +l'endroit précis qui leur est assigné. C'est du théâtre mécanique, des +bonshommes, joliment campés, dont les pas sont réglés comme par +un maître de ballets. Ils vont à gauche, ils vont à droite, ils +s'entrecroisent, se mêlent et se dégagent, pour le plus grand plaisir +des yeux du public. Et, je le répète, cela demande des mains exercées. +On parle souvent du métier au théâtre. Eh bien! les _Dominos Roses_ sont +un produit immédiat du métier, sans aucune faute. De la mémoire, de +l'adresse, et rien de plus. Mais on voit que le métier n'est décidément +pas à dédaigner, puisqu'il peut suffire au succès. + +On parlait du _Procès Veauradieux_, des mêmes auteurs, pendant la +représentation. Les deux pièces, en effet, ont beaucoup de ressemblance, +sortent tout au moins du même moule. Rien de plus naturel, d'ailleurs. +MM. Delacour et Hennequin ont pensé, avec raison, que les spectateurs +applaudiraient plus volontiers ce qu'ils avaient déjà applaudi. Les +nouveautés troublent le public dans sa quiétude, lui causent une +secousse cérébrale désagréable. L'éternel quiproquo des maris qui +embrassent les bonnes, en croyant embrasser leurs femmes, ne suffit-il +pas à la gaieté d'une soirée? Rien de plus digestif que ce jeu du +quiproquo. Il est à la portée de tout le monde, il soulève toujours le +même éclat de rire, comme ces calembours de province qui sont, pendant +un quart de siècle, la joie d'un salon. Et l'on s'en va, la tête libre, +sans fatigue intellectuelle, en se souvenant des petits jeux de société +de sa jeunesse. + +J'ai bien suivi les impressions du public, au courant des trois actes. +D'abord, j'ai constaté un peu de froideur. On voyait les auteurs venir +avec leurs gros sabots, et l'on échangeait des regards comme pour se +dire qu'on savait bien la suite. Même, derrière moi, un monsieur très +ferré sans doute sur le répertoire de nos vaudevilles, citait les pièces +où la même idée se trouvait déjà; et il y en avait une longue liste, je +vous assure. Mais l'intrigue se nouait, le charme opérait peu à peu. Je +m'imaginais apercevoir les auteurs derrière une coulisse, tendant leur +piège avec la tranquillité d'hommes qui connaissent la bonne glu. Tous +les vieux mots portaient. A mesure que les spectateurs se retrouvaient +davantage en pays de connaissance, ils devenaient bons enfants, +s'amusaient aux endroits où ils s'amusent depuis leur âge le plus +tendre. Certes, ils étaient de plus en plus certains du dénouement, tous +vous auraient dit comment tourneraient les choses, il n'y avait pas dans +leur émotion le moindre doute sur la félicité finale des personnages; +mais cela les ravissait d'assister une fois de plus au dévidage adroit +de cet écheveau dramatique si bien embrouillé. + +Les auteurs allaient-ils prendre le fil à gauche ou à droite? Et cette +seule alternative suffisait à leur bonheur. Puis, il y avait encore le +hasard des noeuds; innocentes catastrophes, aussi vite réparées que +survenues, qui accidentaient la route parcourue tant de fois. Dès le +second acte, la salle ravie se croyait encore au _Procès Veauradieux_, +et applaudissait à tout rompre. Grand succès. + + + +II + +Il s'agit dans _Bébé_, la pièce de MM. de Najac et Hennequin, d'un de +ces grands enfants que les mères gardent jusqu'au mariage, autour de +leurs jupes, et auxquels elles ne peuvent jamais se décider à donner la +clef des champs. Tel est le bébé, un bébé de vingt-deux ans, et qui a +déjà de la barbe au menton. Gaston est adoré par sa mère, la baronne +d'Aigreville, qui le cajole, le dodeline et lui parle encore en +zézayant, comme s'il portait toujours des robes et un bourrelet. + +Quant au sujet philosophique,--il y a un sujet philosophique,--il repose +sur cette idée qu'un jeune homme, avant de se marier et de faire un bon +mari, doit parcourir trois périodes, la période des femmes de chambre, +celle des cocottes et celle des femmes mariées. C'est le cousin +Kernanigous qui dit cela, et le cousin s'y connaît, lui qui, chaque +année, quitte sa ferme modèle de Bretagne pour venir faire ses farces à +Paris. + +Naturellement, Gaston, que sa mère croit encore un ange de pureté, a +déjà fait de nombreux accrocs à sa robe d'innocence. La baronne lui +a meublé un entresol, dans la même maison qu'elle, pour qu'il puisse +étudier son droit tranquillement; mais Gaston, en compagnie de son +ami Arthur, n'utilise guère son entresol que pour recevoir des dames. +Ajoutez que le baron est une absolue ganache; ce digne homme passe sa +vie à lire les journaux, chez lui et à son cercle, ce qui fatalement a +influé d'une façon déplorable sur son intelligence. Il ne s'occupe de +son fils que pour lui adresser la morale la plus drôle du monde. Ainsi, +lorsque les farces de Bébé se découvrent, et que celui-ci s'excuse +en rappelant à son père les folies que lui-même a dû faire dans sa +jeunesse, le baron répond gravement: «Monsieur, en ce temps-là, je +n'étais pas encore votre père.» Le mot a fait beaucoup rire. + +Donc, Gaston parcourt les trois phases. La première est représentée +par la femme de chambre de sa mère, Toinette; la seconde, par une dame +galante, Aurélie; et la troisième par sa cousine, madame de Kernanigous +elle-même. Des trois, c'est Toinette que je préfère. Elle est adorable, +cette enfant, qui s'écrie, lorsque Gaston veut l'abandonner: «Ah! +monsieur, vous n'aurez pas le coeur de quitter la femme de chambre de +votre mère!» Elle adore son maître, lui recoud ses boutons, pleure au +dénouement, quand on le marie. Les auteurs, en rendant la femme de +chambre si aimable, auraient-ils eu des intentions démocratiques? + +Tout le sujet est là, mais les auteurs connaissent trop leur métier +pour ne pas avoir compliqué ce sujet à l'aide des quiproquos les plus +inextricables. M. Hennequin persévère naturellement dans un genre +qui lui a valu trois grands succès: les _Trois Chapeaux_, le _Procès +Veauradieux_ et les _Dominos Roses_. Sa part de collaboration est +certainement dans les singulières complications de l'intrigue. Je +renonce à raconter ces complications, mais je puis les indiquer. Aurélie +la cocotte, est en même temps la maîtresse de Gaston et celle du cousin +Kernanigous; elle est encore la femme légitime d'un répétiteur de +droit, Pétillon, dont je parlerai tout à l'heure. Alors, se produit la +débandade obligée. C'est d'abord madame de Kernanigous qu'on prend pour +Aurélie; puis, c'est Aurélie qu'on prend pour madame de Kernanigous; +la brune et la blonde se mêlent, le public lui-même finit par ne plus +savoir au juste ce qu'il doit croire. A un moment, il y a jusqu'à quatre +personnes cachées derrière des portes. Et l'on rit. + +On rit, parce que tous les personnages courent sur la scène. Cette +débandade qui entre, sort, se cache, reparaît, fait claquer les portes, +étourdit les spectateurs et les charme. Cela, d'ailleurs, pourrait +continuer éternellement. S'il n'y a pas de raison pour que cela +commence, il y en a encore moins pour que cela finisse. Enfin, les +auteurs veulent bien aboutir à un mariage entre Gaston et une nièce de +Kernanigous. L'honneur de la cousine est sauf. La baronne et le baron +sont convaincus que leur fils n'est plus un bébé, et ils consentent à le +traiter en homme. + +Ce genre de pièces à quiproquos est toujours d'un effet sûr. Seulement, +je trouve qu'il fatigue vite. Un acte suffirait. Au troisième acte de +_Bébé_, je commençais à être ahuri. Rien d'énervant à la longue comme de +voir tous les personnages se précipiter les uns derrière les autres; on +voudrait qu'ils se tinssent enfin tranquilles, pour les entendre causer +comme tout le monde. S'ils n'ont rien à dire, pourquoi ne se contentent +ils pas de jouer une pantomime? cela serait aussi réjouissant. En somme, +je le répète, le genre est gros et absolument inférieur. Le succès vient +de ce que le public croit entrer de moitié dans la pièce. + +Mais ce qui donne à _Bébé_ une certaine valeur, c'est une pointe +littéraire, où l'on sent la collaboration de M. de Najac. Il y a, dans +les deux premiers actes, quelques scènes fort jolies, d'un comique +très fin. Ces scènes sont fournies par la baronne et par Pétillon, le +répétiteur de droit. + +La baronne a voulu donner un répétiteur à son fils, pour le hâter dans +ses examens. Il faut dire que Gaston est un véritable cancre. Or, +Pétillon a une façon de professer qui est un poème de tolérance; il +laisse ses élèves, Gaston et Arthur, causer de leurs maîtresses et +de leurs parties fines, entre deux commentaires du Code; il se mêle +lui-même à la conversation, avec le rire sournois et gourmand d'un +cuistre voluptueux qui n'est pas assez riche pour contenter ses +passions. Une des scènes les plus drôles est celle-ci: le baron surprend +ces messieurs tapant sur le piano, dansant avec des dames; et Pétillon +sauve les garnements, en expliquant que sa méthode consiste à apprendre +le Code en musique. Il va jusqu'à chanter plusieurs articles. C'est là +une bonne extravagance. La salle entière a été prise d'un fou rire. + + + +III + +MM. de Najac et Hennequin ont voulu donner au Gymnase un pendant à +_Bébé_, et ils ont écrit la _Petite Correspondance_. + +Je ne crois pas nécessaire d'entrer dans une analyse de cette pièce. +Quel singulier genre! Prendre des bouts de fil, les emmêler, mais d'une +façon adroite, de manière qu'ils paraissent noués ensemble, en un +paquet inextricable; puis, tirer un seul bout, celui qu'on a ménagé, +et rembobiner le tout d'un trait, sans la moindre difficulté. La +littérature est absente, on s'intéresse à cela comme à un jeu de +patience; et quand on s'en va, on éprouve un vide, une déception, +avec cette pensée vague que ce n'était pas la peine de se passionner, +puisqu'on était certain à l'avance que cela finirait comme cela avait +commencé. Au théâtre, lorsqu'on n'emporte aucun fait nouveau, aucune +observation à creuser, on garde contre la pièce une sourde rancune, de +même qu'on s'en veut lorsqu'on a lu un livre vide ou qu'on s'est arrêté +à causer dix minutes avec un bavard imbécile, qui vous a noyé d'un +déluge de mots. + +Je songeais au succès de _Bébé_, en voyant la _Petite Correspondance_, +et je me disais qu'en somme ce succès était mérité. A coup sûr, ce qui a +charmé si longtemps le public, ce n'est pas l'imbroglio de la pièce, ce +sont deux ou trois scènes d'observation amusante qu'elle contenait. Et +ce qui prouve qu'une série de quiproquos ne suffit pas au succès, même +lorsqu'ils sont travaillés par des mains expérimentées, c'est que la +_Petite Correspondance_ a été accueillie froidement. Question de sujet, +et surtout question de types et de situations, je le répète. Dans +_Bébé_, on a trouvé drôle cette histoire de grand garçon dégourdi, que +sa mère traite toujours en enfant, lorsqu'il se lance dans toutes les +fredaines, et qu'il a la femme de chambre pour maîtresse. Bien que cela +rappelât _Edgard et sa bonne_, l'aventure a paru piquante, prise sur +le vrai, dans le courant de la vie quotidienne. Peut-être le public ne +fait-il pas ces réflexions-là; mais, à son insu, il subit les courants +qui s'établissent, il ne supporte plus que difficilement les inventions +de pure fantaisie, et se plaît davantage aux choses prises sur la +réalité. + +Je parlais des types. La fortune de _Bébé_ a été faite par le répétiteur +Pétillon. Ce maître, si tolérant pour ses élèves, le nez tourné à la +friandise, et se régalant le premier des fredaines de la jeunesse, était +certes une caricature, mais une caricature sous laquelle on sentait la +vie. Il vivait, ce cuistre sournoisement voluptueux, brûlé de tous les +appétits, sous son cuir de pédant qui court le cachet. Et quelle bonne +folie que la scène où il sauve les deux chenapans auxquels il donne des +répétitions de droit, en racontant à une vieille ganache de père qu'il +a mis le Code en couplets! Cela est extravagant; seulement, derrière +l'extravagance, on sent l'observation, on se rappelle des pauvres +diables de cet acabit qui gagnent leurs cachets, en baisant les bottes +des petits gredins qu'ils sont chargés d'instruire. + +Faut-il voir une leçon donnée aux auteurs dans l'accueil relativement +froid fait par le public à la _Petite Correspondance_? Je n'ose +l'affirmer. Et pourtant MM. de Najac et Hennequin, qui sont très +expérimentés, ne peuvent manquer de faire le raisonnement suivant: +«Pourquoi le grand succès de _Bébé_, et pourquoi la demi-chute de +la _Petite Correspondance_? Évidemment, c'est que les imbroglios ne +satisfont plus entièrement le public, car jamais nous n'en avons noué +un de plus entortillé ni de plus heureusement dénoué. Il est donc temps +d'abandonner cette formule commode et de chercher des situations vraies +et des types réels, comme dans _Bébé_. Notre intérêt l'exige: soyons +vivants, si nous voulons toucher de beaux droits d'auteur.» + +Ce raisonnement serait excellent, et je voudrais l'entendre faire par +tous les auteurs; d'autant plus qu'il est logique et exact. Questionnez +les plus habiles, ils vous diront que le goût du public tourne au +naturalisme, d'une façon continue et de plus en plus accentuée. C'est le +mouvement de l'époque. Il s'accomplit de lui-même, par la force même des +choses. Avant dix ans, l'évolution sera complète. Et vous verrez les +dramaturges et les vaudevillistes, réputés pour leur habileté, se ruer +alors vers la peinture des scènes réelles, car ils n'ont au fond qu'une +doctrine: satisfaire le public en toutes sortes, lui donner ce qu'il +demande, de manière à battre monnaie le plus largement possible. + + + +IV + +Une circonstance m'a empêché d'assister à la première représentation de +_Niniche_, le vaudeville en trois actes que MM. Hennequin et Millaud ont +fait jouer aux Variétés. Je n'ai pu voir que la quatrième, et j'ai été +vraiment surpris de la gaieté débordante du public. Quel excellent +public que ce public parisien! Comme il est bon enfant, comme il rit +volontiers! La moindre plaisanterie, eût-elle trente années d'âge, +le chatouille ainsi qu'au premier jour, lorsqu'elle est dite par la +comédienne ou le comédien favori. On prétend que les artistes tremblent, +lorsqu'ils paraissent à Paris pour la première fois. Ils ont bien +tort. J'ai connu, en province, un théâtre où le public était autrement +exigeant et maussade. On y sifflait avec une brutalité révoltante. +J'estime qu'il faut trois fois plus d'efforts pour dérider un spectateur +de province que pour faire rire aux éclats un spectateur de Paris. + +J'ai été d'autant plus étonné de là gaieté de la salle, que l'on avait +jugé _Niniche_ très sévèrement devant moi, le lendemain de la première +représentation, C'était un four, disait-on. Voilà un four qui prenait +tous les airs d'un grand succès. J'avais particulièrement à côté de moi +des dames, d'honnêtes bourgeoises à coup sûr, qui faisaient scandale, +tant elles s'amusaient. Les moindres mots, d'ailleurs, soulevaient une +tempête de joie, du parterre au cintre. Et cela ne cessait point, les +trois actes ne se sont pas refroidis un instant. Je me doute bien que +les interprètes sont pour beaucoup dans cette gaieté. D'autre part, +peut-être suis-je tombé sur une représentation exceptionnelle, sur un +soir où toute la salle avait bien dîné; il y a de ces rencontres, de ces +jours d'électricité commune, que connaissent les artistes, et qu'ils +constatent en disant: «La salle est très chaude aujourd'hui.» Mais le +fait ne m'en a pas moins préoccupé vivement. + +Ai-je ri moi-même? Mon Dieu, je crois que oui. J'avais beau me dire +que tout cela était très bête, que la pièce avait été faite cent fois; +j'avais beau trouver les actes vides, l'esprit grossier, le dénouement +prévu à l'avance: ce grand et bon rire de la salle me gagnait. En +vérité, les spectateurs sans malice s'amusaient trop pour qu'on ne +s'égayât pas de leur propre gaieté. Au fond, j'étais très triste. Si +vraiment il suffit d'une si pauvre farce pour procurer une heureuse +soirée aux braves bourgeois parisiens, nous avons tous très grand tort +de nous empêtrer dans des questions littéraires. A quoi bon le talent, +à quoi bon l'effort, si cela satisfait pleinement le public? Je déclare +que jamais je n'ai vu des gens mis dans un pareil état de joie par les +chefs-d'oeuvre de notre théâtre. Devant un chef-d'oeuvre, le public se +méfie toujours un peu; il a peur que le chef-d'oeuvre ne se moque de +lui. Mais, devant une _Niniche_, il se roule, il est comme ces enfants +qui rencontrent un trou d'eau sale et qui s'y vautrent avec délices, en +se sentant chez eux. + +Oh! le rire, quelle bonne chose et quelle chose bête! Toute la sottise +est là et tout l'esprit. Contestez les mérites de _Niniche_, on vous +répondra que le public s'amuse, et vous n'aurez rien à répondre, car les +théâtres ne sont faits en somme que pour amuser le public. En voyant +cette salle rire à ventre déboutonné d'inepties dont on serait révolté, +si on les lisait chez soi, on se sent ébranlé dans ses convictions les +plus chères, on se demande si le talent n'est pas inutile, s'il y a à +espérer qu'une oeuvre forte touche jamais autant les spectateurs dans +leurs instincts secrets qu'une parade de foire. Le théâtre serait donc +cela? Les effluves d'une foule mise en tas, l'aveuglement du gaz, l'air +surchauffé d'une salle trop étroite, l'odeur de poussière, toutes +les sollicitations et toutes les demi-hallucinations d'une journée +d'activité terminée dans un fauteuil dont les bras vous étouffent et +vous brûlent, ce serait donc là cette atmosphère du théâtre qui déforme +tout et empêche le triomphe du vrai sur les planches? + +J'ai eu ainsi la sensation très nette de l'infériorité de la littérature +dramatique. En vérité, l'oeuvre écrite est plus large, plus haute, plus +dégagée de la sottise des foules que l'oeuvre jouée. Au théâtre, le +succès est trop souvent indépendant de l'oeuvre. Une rencontre suffit, +une interprétation heureuse, une plaisanterie qui est dans l'air, une +bêtise tournée d'une certaine façon qui répond à la bêtise du moment. Si +le rire ou les larmes prennent,--je ne fais pas de différence, car les +larmes sont une autre forme de la bonhomie du public,--voilà la pièce +lancée, il n'y a plus de raison pour qu'elle s'arrête. Depuis deux ans +bientôt, je querelle mes confrères pour leur prouver qu'ils font du +théâtre une chose trop sotte. Mon Dieu! est-ce qu'ils auraient raison, +est-ce que ce serait réellement si sot que cela? + +Maintenant, il me faut juger _Niniche_. Grande affaire. J'avoue que je +ne sais par quel bout commencer. Il y a, en critique dramatique, toute +une école qui, dans un cas pareil, se tire d'embarras le plus galamment +du monde. La recette consiste à ne pas parler de la pièce, à enfiler de +jolies phrases sur ceci et sur cela, jusqu'à ce que le feuilleton soit +plein. Puis, on signe. Je crois que Théophile Gautier a été l'inventeur +de l'article à côté. Il maniait la langue avec l'aisance et l'adresse +que l'on sait, il était toujours sûr de charmer son public. Aussi la +pièce ne l'inquiétait-elle jamais. Il avait des formules toutes faites, +il admirait tout, les petits vaudevilles et les grandes comédies, +enveloppant le théâtre entier dans son large dédain. Gautier a laissé +des élèves. + +Le malheur est que je ne puis entendre la critique ainsi. J'aime bien à +me rendre compte. J'estime que les choses ont des raisons d'être. Mais +où mon anxiété commence, c'est lorsqu'il faut distinguer les nuances du +médiocre. Ce serait une erreur de croire qu'il n'existe qu'un médiocre. +Les genres au contraire en sont très nombreux, les espèces pullulent à +l'infini. Je me souviens toujours de mon professeur de quatrième, qui +nous disait: «Je classe encore assez vite les dix premières copies +dans une composition; ce qui m'exténue, c'est de vouloir être juste et +d'assigner des places aux trente dernières.» Eh bien! ma situation est +pareille à celle de ce professeur, je ne sais le plus souvent comment +classer certaines pièces, de façon à satisfaire absolument ma +conscience. + +Vouloir être juste, c'est tout le rôle du critique. La passion de la +justice est la seule excuse que l'on puisse donner à cette singulière +démangeaison qui nous prend de juger les oeuvres de nos confrères. Mon +professeur avouait parfois que, désespérant d'établir une différence +appréciable du mauvais au pire dans les toutes dernières copies, il les +plaçait au petit bonheur, en tas. Voilà ce qu'il faudrait éviter. Où +diable placer _Niniche_? car Niniche m'a fait rire, et elle a droit à +une place. Est-ce que _Niniche_ vaut mieux que telle ou telle pièce, +dont les titres m'échappent? Grave question. Je creuserais cette étude +pendant des journées sans pouvoir peut-être trouver des arguments +décisifs. Pourtant, je veux être équitable. Les critiques qui font +profession de toujours partager l'avis du public et qui trouvent bon ce +qui l'amuse, croient en être quittes avec _Niniche_, en la traitant de +vaudeville amusant. C'est là un jugement trop commode. _Niniche_ est un +symbole, la pièce idiote qui a un succès comme jamais un chef-d'oeuvre +n'en aura, et qui gratte la foule à la bonne côte, la côte joyeuse, +selon le joli mot de nos pères. Les belles filles tombent en pâmoison, +lorsqu'on avance les mains vers leur taille. Pourquoi le public se +pâme-t-il, quand on lui joue _Niniche_? J'exige un commentaire. + +L'intrigue est la première venue. Un diplomate polonais, le comte +Corniski a épousé la belle Niniche, une «hétaïre» parisienne, sans avoir +le moindre soupçon de sa vie passée. Il la ramène en France, où il est +chargé d'une mission. Mais la comtesse est reconnue à Trouville par le +jeune Anatole de Beau-persil. Elle apprend, grâce à lui, qu'on va vendre +ses meubles, et elle se désole, à la crainte d'un scandale, car elle a +laissé dans une armoire des lettres compromettantes, que lui a adressées +autrefois le prince Ladislas, le propre fils du roi de Pologne. +Justement la mission du comte Corniski est de s'emparer de ces lettres. +Dès lors, commence une chasse, les lettres circulent, passent dans +les mains du mari, qui finit par les rendre sans les avoir lues. J'ai +négligé un baigneur de Trouville, le beau Grégoire, qui baigne ces dames +par goût, et qui redevient le plus correct des gandins, lorsqu'il a +quitté son costume. Il y a aussi une veuve Sillery, une vieille dame +passionnée, sans compter deux pantalons, dont les rôles sont très +développés, et qui produisent un effet énorme: le premier, un pantalon +bleu, poursuivi par un mari jaloux, passe de jambes en jambes; le +second, un pantalon nankin, se déchire jusqu'à la ceinture, ce qui cause +chez les dames une hilarité folle. Peut-être bien que le succès de la +pièce est là. + +Décidément, je renonce à classer _Niniche_. Hélas! je le crains, la +justice n'est pas de ce monde. J'ai la vague sensation que _Niniche_ a +sa place entre les _Dominos Ruses_ et _Madame l'Archiduc_; mais est-ce +entre les deux, est-ce avant, est-ce après? c'est ce que je n'ose +affirmer. Il faudrait peser les oeuvres, consulter les nuances, se +livrer à une étude de comparaison qui demanderait des délicatesses +infinies. Et voilà l'embarras où se trouvent les critiques +consciencieux, lorsqu'ils veulent tenir compte des fameux arrêts +du public. Le public rit, l'oeuvre en vaut sans doute la peine, +examinons-la; et, lorsqu'on veut l'examiner, on ne sait par quel bout la +prendre, on se donne un mal infini pour la classer, sans y parvenir. Un +succès comme celui de _Niniche_ ne peut donner à un honnête homme qu'un +désir, celui d'être sifflé. Cela soulagerait, vraiment. + + + +V + +Justement, l'autre soir, en écoutant à l'Ambigu _Robert Macaire_, je +songeais à la farce moderne, telle que des auteurs de talent et d'esprit +pourraient l'écrire. Comparez à nos plats vaudevilles, ce rire de la +satire sociale qui sonnerait si vaillamment. Je sais bien qu'il faudrait +accorder aux auteurs une grande liberté, leur ouvrir surtout le monde +politique où se joue la véritable comédie des temps modernes. Pour moi, +la veine nouvelle est là, et pas ailleurs. + +_Robert Macaire_, que la personnalité de Frédéric Lemaître avait animée +d'un large souffle, nous paraît aujourd'hui, il faut bien le dire, d'une +grande innocence. Les mots drôles abondent, et il en est quelques-uns +qui sont même profonds. Mais ce qu'il y a encore de meilleur, ce sont +les dessous que nous mettons nous-mêmes dans l'oeuvre. Rien n'est au +fond plus terrible que cette figure de Robert Macaire, blaguant tout ce +qu'on respecte, la vie humaine, la famille et la propriété, la force +armée et la religion; seulement, elle se promène dans une telle farce, +elle parle d'un style si plat et elle évite si soigneusement de +conclure, que le public ne saurait la prendre au sérieux, ce qui la +sauve du mépris et de la colère. J'ai fait une fois de plus cette +remarque: le mauvais style excuse tout; il est permis de mettre des +monstruosités à la scène, pourvu qu'on les y mette sans talent. Imaginez +la lutte épique de Robert Macaire contre les gendarmes écrite par un +véritable écrivain, tirée des puérilités grossières de la charge, et +aussitôt la censure intervient, et tout de suite le public se fâche. + +Ainsi donc, ce qui nous plaît, dans _Robert Macaire_, c'est ce que nous +y mettons. Sous les calembours, sous les scènes de parade, sous le +décousu du dialogue et l'enfantillage de l'intrigue, nous voulons voir +une satire amère contre la société exploitée par deux fripons, qui, non +contents de la voler, la bafouent et la salissent. Nous poussons les +situations jusqu'à leurs conséquences logiques, nous élargissons le +cadre. Souvent, il n'y a qu'un mot vraiment fort; mais ce mot nous +suffit pour ajouter tout ce que les auteurs n'ont pas dit. Ce qui m'a +frappé, c'est que peu de scènes sont faites; le talent a manqué sans +doute, les scènes ne sont qu'indiquées, et faiblement. Ainsi, je prends +une scène faite, la scène d'amour romantique entre Robert Macaire et +Eloa, cette scène qui parodie si drôlement le lyrisme de 1830. Elle est +remarquable et produit encore aujourd'hui un effet énorme, parce qu'elle +reste dans une gamme d'esprit très fin et de bonne observation. Prenez, +au contraire, la plupart des autres scènes, toutes celles par exemple +qui ont lieu entre Robert Macaire et les gendarmes; pas une ne satisfait +pleinement, parce que pas une n'est réalisée avec l'ampleur nécessaire, +avec la maîtrise qui met de la réalité sous les exagérations les plus +folles. Tout cela ne tient pas, les faits ne font illusion à personne +et les personnages sont des pantins. Dès lors, la satire tombe dans le +vaudeville. + +Il est vrai que le _Robert Macaire_ pensé et écrit, tel que je le rêve, +serait sans doute impossible sur la scène. Nous ne sommes pas habitués +au rire cruel. Il ferait beau voir un coquin mettant fortement le monde +en coupe réglée. La farce moderne ne m'en paraît pas moins devoir être +dans cette peinture de la sottise des uns et de la coquinerie des +autres, poussée à la grandeur bouffonne. Songez à un Robert Macaire +actuel qui s'agiterait dans notre monde politique et qui monterait au +pouvoir, en jouant de tous les ridicules et de toutes les ambitions de +l'époque. Le beau sujet, et quelle farce un homme de talent écrirait là, +s'il était libre! + + + +LA FÉERIE ET L'OPÉRETTE + +I + +De grands succès ont rendu l'exploitation de la féerie très tentante +pour les directeurs. On gagne deux ou trois cent mille francs avec une +pièce de ce genre, quand elle réussit. Il faut ajouter, comme les frais +de mise en scène sont considérables, qu'un directeur est ruiné du coup, +s'il a deux féeries tuées sous lui. C'est un jeu à se trouver sur la +paille ou à avoir voiture dans l'année. Le pis est que, la question +littéraire mise à part, une féerie qui aura deux cents représentations +ressemble absolument à une féerie qui en aura seulement vingt. Pour +mettre la main sur la bonne, il faut avoir un flair particulier, il faut +sentir de loin les pièces de cent sous, rien de plus. Le hasard remplace +l'intelligence. Le décorateur et le costumier aident le hasard. + +La féerie, telle qu'elle est comprise aujourd'hui, n'est plus qu'un +spectacle pour les yeux. Il y a quelques cinquante ans, lors de la vogue +du _Pied de Mouton_ et des _Pilules du Diable_, une féerie ressemblait à +un grand vaudeville mêlé de couplets, dans lequel les trucs jouaient la +partie comique. Au lieu de palais ruisselant d'or et de pierreries, au +lieu d'apothéoses balançant des femmes à demi nues dans des clartés de +paradis, on voyait des hommes se changer en seringues gigantesques, des +canards rôtis s'envoler sous la fourchette d'un affamé, des branches +d'arbre donner des soufflets aux passants. + +Mais ce genre de plaisanteries s'est démodé, l'ancienne féerie a semblé +vieillotte et trop naïve. Alors, sans songer un instant à renouveler +le genre par le dialogue, le mérite littéraire du texte, on a, au +contraire, diminué de plus en plus le dialogue, réduit la pièce à être +uniquement un prétexte aux splendeurs de la mise en scène. Rien de plus +banal qu'un sujet de féerie. Il existe un plan accepté par tous les +auteurs: deux amoureux dont l'amour est contrarié, qui ont pour eux un +bon génie et contre eux un mauvais génie, et qu'on marie quand même au +dénoûment, après les voyages les plus extravagants dans tous les pays +imaginables. Ces voyages, en somme, sont la grande affaire, car ils +permettent au décorateur de nous promener au fond de forêts enchantées, +dans les grottes nacrées de la mer, à travers les royaumes inconnus et +merveilleux des oiseaux, des poissons ou des reptiles. Quand les +acteurs disent quelque chose, c'est uniquement pour donner le temps aux +machinistes de poser un vaste décor, derrière la toile de fond. + +J'avoue, pourtant, n'avoir pas la force de me fâcher. S'il est bien +entendu que toute prétention de littérature dramatique est absente, il +y a là un véritable émerveillement. Les acteurs ne sont plus que des +personnages muets et riches, perdus au milieu d'une prodigieuse vision. +Au fond de sa salle, on peut se croire endormi, rêvant d'or et de +lumière; et même les mots bêtes qu'on entend, malgré soi, par moments, +sont comme les trous d'ombre obligés qui gâtent les plus heureux +sommeils. Les ballets sont charmants, car les danseuses n'ont rien à +dire. Il y a toujours bien deux ou trois actrices jolies, montrant le +plus possible de leur peau blanche. On a chaud, on digère, on regarde, +sans avoir la peine de penser, bercé par une musique aimable. Et, après +tout, quand on va se coucher, on a passé une agréable soirée. + +Certes, au théâtre, il faut laisser un vaste cadre à l'adorable école +buissonnière de l'imagination. La féerie est le cadre tout trouvé de +cette débauche exquise. Je veux dire quelle serait la féerie que je +souhaite. Le plus grand de nos poètes lyriques en aurait écrit les +vers; le plus illustre de nos musiciens en composerait la musique. Je +confierais les décors aux peintres qui font la gloire de notre école, +et j'appellerais les premiers d'entre nos sculpteurs pour indiquer des +groupes et veiller à la perfection de la plastique. Ce n'est pas tout, +il faudrait, pour jouer ce chef-d'oeuvre, des femmes belles, des hommes +forts, les acteurs célèbres dans le drame et dans la comédie. Ainsi, +l'art humain tout entier, la poésie, la musique, la peinture, la +sculpture, le génie dramatique, et encore la beauté et la force, se +joindraient, s'emploieraient à une unique merveille, à un spectacle qui +prendrait la foule par tous les sens et lui donnerait le plaisir aigu +d'une jouissance décuplée. + +Ah! qu'il serait temps de balayer les parades qui salissent les scènes +de nos plus beaux théâtres, de jeter au ruisseau les livrets stupides, +dont l'esprit consiste dans des calembours rances et dans des coups de +pied au derrière, les partitions vulgaires qui chantent toutes les mêmes +turlututus de foire, les trucs vieillis, les décors trop somptueux qui +ruissellent d'un or imbécile et bourgeois! On rendrait nos théâtres aux +grands poètes, aux grands musiciens, à toutes les imaginations larges. +Dans notre enquête moderne, après nos dissections de la journée, les +féeries seraient, le soir, le rêve éveillé de toutes les grandeurs et de +toutes les beautés humaines. + + + +II + +J'avoue donc ma tendresse pour la féerie. C'est, je le répète, le seul +cadre où j'admets, au théâtre, le dédain du vrai. On est là en pleine +convention, en pleine fantaisie, et le charme est d'y mentir, d'y +échapper à toutes les réalités de ce bas monde. + +Et quel joli domaine, cette contrée du rêve peuplée de génies +bienfaisants et de fées méchantes! Les princesses et les bergers, les +servantes et les rois y vivent dans une familiarité attendrie, s'aimant, +s'épousant les uns les autres. Quand une montagne, un gouffre, un +univers fait obstacle aux amours des héros, la montagne est engloutie, +le gouffre se comble, l'univers s'envole en fumée, et les héros sont +heureux. Il n'y a plus de péripéties sans issue, de dénouements +impossibles, car les talismans facilitent les combinaisons des fables +les plus extravagantes. Jamais les auteurs ne se trouvent acculés par la +vraisemblance et la logique; ils peuvent aller dans tous les sens, aussi +loin qu'ils veulent, certains de ne se heurter contre aucune muraille. +Un coup de baguette, et la muraille s'entr'ouvre. + +On peut dire que la féerie est la formule par excellence du +théâtre conventionnel, tel qu'on l'entend en France depuis que les +vaudevillistes et les dramaturges de la première moitié du siècle ont +mis à la mode les pièces d'intrigue. En somme, ils posaient en principe +l'invraisemblance, quitte à employer toute leur ingéniosité pour faire +accepter ensuite, comme une image de la vie, ce qui n'en était qu'une +caricature. Ils se gênaient dans le drame et dans la comédie, tandis +qu'ils ne se gênaient plus dans la féerie: là était la seule différence. + +Je voudrais préciser cette idée. L'allure scénique d'une féerie est +puérile, d'une naïveté cherchée, allant carrément au merveilleux; et +c'est par là que la pièce enchante les petits et les grands enfants. +Plus l'invraisemblance est grande, plus le ravissement est certain. On +s'y arrête comme devant ces théâtres de marionnettes, qui retiennent aux +Champs-Elysées les rêveurs qui passent. Il semble que ces personnages +fantasques et cette action folle soient des symboles, derrière lesquels +on entend l'humanité s'agiter avec des rires et des larmes. Les joujoux, +je parle des joujoux à bon marché, les chevaux, les moutons, les +poupées, toutes ces bêtes en carton, grossièrement peinturlurées et si +extraordinaires de formes, ont aussi cette invraisemblance lamentable ou +grotesque qui ouvre l'au delà de la vie. En les regardant, on échappe à +la terre, on entre dans le monde de l'impossible. J'adore ces joujoux +comme j'adore les féeries. + +La comédie et le drame, au contraire, sont tenus a être vraisemblables. +Une nécessité les attache aux pavés des rues. Ils mentent, mais il faut +qu'ils mentent avec des ménagements infinis, sous peine de nous blesser. +Le triomphe de nos auteurs a été de déguiser le plus possible leurs +mensonges, grâce à toute une convention savamment réglée; de là, le code +du théâtre. Ils nous ont peu à peu habitués au personnel comique ou +dramatique, qui n'est autre qu'un personnel de féerie, sans paillette, +sans truc, effacé et rapetissé. Pour moi, entre un roi de féerie et un +prince des vaudevilles de Scribe, je ne fais qu'une différence: tous +les deux sont mensongers, seulement le premier me ravit, tandis que le +second m'irrite. Et il en est ainsi pour tous les personnages: ils ne +sont pas plus humains dans un genre que dans l'autre; ils s'agitent +également en pleine convention. Je ne parle pas de l'intrigue elle-même; +je trouve, pour ma part, bien plus raisonnables les combinaisons +scéniques de _Rothomago_, par exemple, que celles d'une foule de pièces +dites sérieuses, dont il est inutile de citer les titres. + +J'en veux arriver à cette conclusion, que le charme de la féerie est +pour moi dans la franchise de la convention, tandis que je suis, par +contre, fâché de l'hypocrisie de cette convention, dans la comédie et le +drame. Vous voulez nous sortir de notre existence de chaque jour, +vous avancez comme argument que le public va chercher au théâtre des +mensonges consolants, vous soutenez la thèse de l'idéal dans l'art, eh +bien! donnez-nous des féeries. Cela est franc, au moins. Nous savons que +nous allons rêver tout éveillés. Et, d'ailleurs, une féerie n'est pas +même un mensonge, elle est un conte auquel personne ne peut se tromper. +Rien de bâtard en elle, elle est toute fantaisie. L'auteur y confesse +qu'il entend rester dans l'impossible. + +Passez à un drame ou à une comédie, et vous sentez immédiatement la +convention devenir blessante. L'auteur triche. Il marche, dès lors, +sur le terrain du réel; mais comme il ne veut pas accepter ce terrain +loyalement, il se met à argumenter, il déclare que le réel absolu n'est +pas possible au théâtre, et il invente des ficelles, il tronque les +faits et les gens, il cuisine cet abominable mélange du vrai et du faux +qui devrait donner des nausées à toutes les personnes honnêtes. Le +malheur est donc que nos auteurs, en quittant les féeries, en gardent la +formule, qu'ils transportent sans grands changements dans les études +de la vie réelle; ils se contentent de remplacer les talismans par les +papiers perdus et retrouvés, les personnages qui écoutent aux portes, +les caractères et les tempéraments qui se démentent d'une minute à +l'autre, grâce à une simple tirade. Un coup de sifflet, et il y a un +changement à vue dans le personnage comme dans le décor. + +Si réellement la vérité était impossible au théâtre, si les critiques +avaient raison d'admettre en principe qu'il faut mentir, je répéterais +sans cesse: «Donnez-nous des féeries, et rien que des féeries!» La +formule y est entière, sans aucun jésuitisme. Voilà le théâtre idéal tel +que je le comprends, faisant parler les bêtes, promenant les spectateurs +dans les quatre éléments, mettant en scène les héros du _Petit Poucet_ +et de la _Belle au bois dormant_. Si vous touchez la terre, j'exige +aussitôt de vous des personnages en chair et en os, qui accomplissent +des actions raisonnables. Il faut choisir: ou la féerie ou la vie +réelle. + +Je songeais à ces choses, en voyant l'autre soir _Rothomago_, que le +Châtelet vient de reprendre avec un grand luxe de costumes et de décors. +Certes, cette féerie, au point de vue littéraire, ne vaut guère mieux +que les autres; mais elle est gaie et elle a le mérite d'être un bon +prétexte aux splendeurs de la mise en scène. + +Rien de plus démocratique, d'ordinaire, que le sujet de ces pièces. +Ainsi, _Rothomago_ repose sur le double amour d'un jeune prince pour +une bergère et d'une jeune princesse pour un paysan. Naturellement, le +prince et la princesse qu'on veut marier ensemble finissent par épouser +chacun l'objet de sa flamme. Et remarquez que prince et princesse +sont adorables, qu'ils feraient un couple charmant. N'importe, ils ne +s'aiment pas, la force des talismans les empêche de se voir sans doute, +et leurs coeurs s'en vont malgré tout courir la prétentaine au village. +Tout cela est fou, et c'est pourtant ce qu'il y a de plus raisonnable +dans l'oeuvre, car je ne raconte pas les promenades dans les airs sur +un dragon, ni les histoires de pirates qui viennent enlever les +villageoises dans les blés. + + + +III + +J'ai vu, au théâtre de la Gaieté: le _Chat botté_, une féerie de MM. +Blum et Tréfeu. + +Quels adorables contes que ces contes de Perrault! Ils ont une saveur de +naïveté exquise. On a fait plus ingénieux, plus littéraire; mais on n'a +pas retrouvé cet accent si fin de bonhomie et de malice. Cela nous vient +directement de notre vieille France; je ne parle point des sujets, +car des savants se sont amusés à les retrouver un peu dans toutes les +mythologies; je parle du ton gaillard et franc, de la simplicité de +la fable. Le conteur a dit tout carrément ce qu'il avait à dire, et +l'humanité vit sous chaque ligne. + +Je sais bien que, de nos jours, on a trouvé Perrault immoral. Nous +avons, comme personne ne l'ignore, une moralité très chatouilleuse. Où +nos pères riaient, nous rougissons. Le mot nous effraie surtout, car +nous savons encore nous accommoder avec la chose. Nous mettons des +feuilles de vigne aux antiques, et nos filles baissent le nez en +passant, ce qui prouve qu'elles sont très avancées pour leur âge. Cela +est d'une hypocrisie raffinée, dont la pointe ajoute un ragoût aux +plaisirs défendus. On ne sait plus regarder la vie en face, avec un +franc et limpide regard. + +Donc, les contes de Perrault sont devenus immoraux; je veux dire qu'on +en discute les conclusions au point de vue de la leçon morale. On +voudrait que le bon Dieu, la Providence et le reste fussent dans +l'affaire. Voici, par exemple, le _Chat botté_, ce merveilleux chat qui +se met au service du marquis de Carabas et qui le marie à la plus belle +des princesses, grâce à l'agilité de ses pattes et à la fertilité de ses +ruses. C'est un maître trompeur; il ment avec un aplomb parfait, il dupe +les petits et les grands. Son unique qualité est d'être fidèle à la +fortune de son marquis. Imaginez un valet de l'ancienne comédie, un de +ces coquins qui ont tous les tours dans leur sac et qui ne triomphent +que par des inventions du diable. + +Voilà notre morale indignée. Admirable sujet pour faire un sermon contre +le mensonge! S'il y a une fortune mal acquise, c'est à coup sûr celle du +marquis de Carabas. Il se nourrit de vol, il épouse la fille d'un roi, +par une série de stratagèmes qui, de nos jours, mèneraient tout droit un +gendre sur les bancs de la police correctionnelle. Et l'on ose mettre +de pareilles histoires entre les mains des enfants? On veut donc qu'ils +deviennent des escrocs? Ils ne sauraient prendre là que le goût des +chemins tortueux. La conclusion du conte est, en somme, que pour réussir +l'habileté vaut mieux que l'honnêteté. + +O siècle pudique et moral, où les bourgeois ont peur des oeuvres écrites +comme les femmes laides ont peur des miroirs! Au théâtre, on exige que +la vertu soit récompensée. Dans le roman, on veut deux nobles âmes +contre une âme basse, de même que dans certaines confitures de fruits +amers il faut deux livres de sucre contre une livre de fruits. Cela +est tout nouveau, c'est une fièvre d'hypocrisie à l'état aigu. Et les +symptômes sont nombreux, les choses les plus naturelles deviennent +indécentes, lorsqu'on a une préoccupation continue de l'indécence. Rien +de pareil dans la belle santé sanguine des siècles passés. Sans remonter +à Rabelais, lisez La Fontaine et Molière, tout le seizième siècle et +tout le dix-septième, vous ne trouverez nulle part ce prurit de morale, +qui semble être la démangeaison de nos vices. On riait haut, on parlait +de tout, même devant les dames; personne ne croyait qu'il fût nécessaire +de surveiller à chaque heure sa propre honnêteté et celle du voisin. On +était de braves gens, cela allait de soi. Pour le reste, on aimait la +vie et on ne boudait pas contre ce qui vivait. + +Est-ce parce que les contes de Perrault sont jugés d'une morale trop +élastique que les auteurs du _Chat botté_ n'ont pas suivi ce conte à la +lettre? Cela est possible. Pour que le conte fût exemplaire aujourd'hui, +il faudrait y introduire un honnête prétendant à la main de la jeune +princesse, un ingénieur, de moeurs parfaites et ayant conquis tous ses +grades dans les concours et les examens; au dénouement, ce serait lui +qui, par son mérite, deviendrait le gendre du roi, après avoir confondu +ce filou de Chat botté et son marquis d'occasion. Cela ferait pâmer nos +demoiselles. Je plaisante, et une colère me prend, à la pensée de +ce «comme il faut» littéraire, qui aurait noyé pour un siècle notre +littérature, si des esprits entêtés n'avaient résisté. Pauvre chat +botté, qui aimera encore ta grâce féline, ta sournoiserie pleine de +sauts brusques, ton art de vivre, gros et gras, sur la paresse et sur la +sottise humaines? Tu es la vie, et c'est pour cela, heureusement, que tu +es éternel. + + + +IV + +Si la féerie doit trouver grâce pour la largeur poétique qu'elle +pourrait atteindre, l'opérette est une ennemie publique qu'il faut +étrangler derrière le trou du souffleur, comme une bête malfaisante. + +Elle est, à cette heure, la formule la plus populaire de la sottise +française. Son succès est celui des refrains idiots qui couraient +autrefois les rues et qui assourdissaient toutes les oreilles, sans +qu'on pût savoir d'où ils venaient. Depuis qu'elle règne, ces refrains +du passé ont disparu; elle les remplace, elle fournit des airs aux +orgues de Barbarie, elle rend plus intolérables les pianos des femmes +honnêtes et des femmes déshonnêtes. Son empire désastreux est devenu +tel, que les gens de quelque goût devront finir par s'entendre et par +conspirer, pour son extermination. + +L'opérette a commencé par être un vaudeville avec couplets. Elle a pris +ensuite l'importance d'un petit opéra-bouffe. C'était encore son enfance +modeste; elle gaminait, elle se faisait tolérer en prenant peu de place. +D'ailleurs, elle ne tirait pas à conséquence, se permettant les farces +les plus grosses, désarmant la critique par la folie de ses allures. +Mais, peu à peu, elle a grandi, s'est étalée chaque jour davantage, de +grenouille est devenue boeuf; et le pis est qu'elle s'est ainsi élargie, +sans cesser d'être une parade grossière, d'un grotesque à outrance qui +fait songer aux cabanons de Bicêtre. + +D'un acte l'opérette s'est enflée jusqu'à cinq actes. Le public, au lieu +de s'en tenir à un éclat de rire d'une demi-heure, s'est habitué à ce +spasme de démence bête qui dure toute une soirée. Dès lors, en se voyant +maîtresse, elle a tout risqué, menant les spectateurs dans son boudoir +borgne, prenant d'un entrechat, sur les plus grandes scènes, la place du +drame agonisant. Elle a dansé son cancan, en montrant tout; elle a rendu +célèbres des actrices dont le seul talent consistait dans un jeu de +gorge et de hanches. Tout le vice de Paris s'est vautré chez elle, +et l'on peut nommer les femmes auxquelles une façon de souligner les +couplets grivois a donné hôtel et voiture. + +Cela ne suffisait point encore. L'opérette a rêvé l'apothéose. M. +Offenbach, pendant sa direction a la Gaîté, a exhumé ses anciennes +opérettes des Bouffes, entre autres son _Orphée aux enfers_, joué +autrefois dans un décor étroit et avec une mise en scène relativement +pauvre; il les a exhumées et transformées en pièces à spectacle, +inventant des tableaux nouveaux, grandissant les décors, habillant ses +acteurs d'étoffes superbes, donnant pour cadre à la bêtise du dialogue +et aux mirlitonnades de la musique tout l'Olympe siégeant dans sa +gloire. D'un bond, l'opérette voulait monter à la largeur des grandes +féeries lyriques. Elle ne saurait aller plus haut Son incongruité, ses +rires niais, ses cabrioles obscènes, sa prose et ses vers écrits pour +des portiers en goguette, se sont étalés un instant au milieu d'une +splendeur de gala, comme une ordure tombée dans un rayonnement d'astre. + +Même elle était montée trop haut, car elle a failli se casser les reins. +M. Offenbach n'est plus directeur, et il est à croire qu'aucun théâtre +ne risquera à l'avenir deux ou trois cent mille francs pour montrer une +petite chanteuse, toute nue, sifflotant une chanson de pie polissonne, +sous flamboiement de feux électriques. N'importe, l'opérette a touché le +ciel, la leçon est terrible et complète. Je ne veux pas détailler les +méfaits de l'opérette. En somme, je ne la hais pas en moraliste, je la +hais en artiste indigné. Pour moi, son grand crime est de tenir trop de +place, de détourner l'attention du public des oeuvres graves, d'être un +plaisir facile et abêtissant, auquel la foule cède et dont elle sort le +goût faussé. + +L'ancien vaudeville était préférable. Il gardait au moins une platitude +bonne enfant. D'autre part, si l'on entre dans le relatif du métier, il +est certain qu'il était moins rare de rencontrer un vaudeville bien fait +qu'il ne l'est aujourd'hui de tomber sur une opérette supportable. La +cause en est simple. Les auteurs, quand ils avaient une idée drôle, se +contentaient de la traiter en un acte, et le plus souvent l'acte était +bon, l'intérêt se soutenait jusqu'au bout. Maintenant, il faut que la +même idée fournisse trois actes, quelquefois cinq. Alors, fatalement, +les auteurs allongent les scènes, délayent le sujet, introduisent +des épisodes étrangers; et l'action se trouve ralentie. C'est ce qui +explique pourquoi, généralement, le premier acte des opérettes est +amusant, le second plus pâle, le dernier tout à fait vide. Quand même, +il faut tenir la soirée entière, pour ne partager la recette avec +personne. Et le mot ordinaire des coulisses est que la musique fait tout +passer. + +M. Offenbach est le grand coupable. Sa musique vive, alerte, douée +d'un charme véritable, a fait la fortune de l'opérette. Sans lui, elle +n'aurait jamais eu un si absolu triomphe. Il faut ajouter qu'il a été +singulièrement secondé par MM. Meilhac et Halévy, dont les livrets +resteront comme des modèles. Ils ont créé le genre, avec un +grossissement forcé du grotesque, mais en gardant un esprit très +parisien et une finesse charmante dans les détails. On peut dire de +leurs opérettes qu'elles sont d'amusantes caricatures, qui se haussent +parfois jusqu'à la comédie. Quant à leurs imitateurs, que je ne veux +pas nommer, ce sont eux qui ont traîné l'opérette à l'égout. Et quels +étranges succès, faits d'on ne sait quoi, qui s'allument et qui brûlent +comme des traînées de poudre! On peut le définir: la rencontre de la +médiocrité facile d'un auteur avec la médiocrité complaisante d'un +public. Les mots qui entrent dans toutes les intelligences, les airs qui +s'ajustent à toutes les voix, tels sont les éléments dont se composent +les engouements populaires. + +On nous fait espérer la mort prochaine de l'opérette. C'est, en effet, +une affaire de temps, selon les hasards de la mode. Hélas! quand on en +sera débarrassé, je crains qu'il ne pousse sur son fumier quelque autre +champignon monstrueux, car il faut que la bêtise sorte quand même, comme +les boutons de la gale; mais je doute vraiment que nous puissions être +affligés d'une démangeaison plus désagréable. + + + +V + +Quelle marâtre que la vogue! Comme elle dévore en quelques années +ses enfants gâtés! Le cas de M. Offenbach est fait pour inspirer les +réflexions les plus philosophiques. + +Songez donc! M. Offenbach a été roi. Il n'y a pas dix ans, il régnait +sur les théâtres; les directeurs à genoux, lui offraient des primes +sur des plats d'argent; la chronique, chaque malin, lui tressait +des couronnes. On ne pouvait ouvrir un journal sans tomber sur des +indiscrétions relatives aux oeuvres qu'il préparait, à ce qu'il avait +mangé à son déjeuner et à ce qu'il mangerait le soir à son dîner. Et +j'avoue que cet engouement me semblait explicable, car M. Offenbach +avait créé un genre; il menait avec ses flonflons toute la danse d'une +époque qui aimait à danser. Il a été et il restera une date dans +l'histoire de notre société. + +Il y a dix ans! et, bon Dieu! comme les temps sont changés! Il faut +se souvenir que ce fut lui qui conduisit le cancan de l'Exposition +universelle de 1867. Dans tous les théâtres, on jouait de sa musique. +Les princes et les rois venaient en partie fine à son bastringue. Plus +d'une Altesse, que ses turlututus grisaient, fit cascader la vertu de +ses chanteuses. Son archet donnait le branle à ce monde galant, qui +l'appelait «maître». Maître n'était pas assez, il passait au rang de +dieu. Comme le Savoyard qui fait sauter du pied ses pantins enfilés dans +un bout de corde, il a dû avoir de belles jouissances d'amour-propre, +lui qui faisait sauter, nez contre nez, ventre contre ventre, des +princes et des filles. + +Et voilà qu'aujourd'hui le dieu est par terre. Nous avons encore une +Exposition universelle; mais d'autres amuseurs ont pris le pavé. Toute +une poussée nouvelle de maîtres aimables se sont emparés des théâtres, +si bien que l'ancêtre, le dieu de la sauterie, a dû rester dans sa +niche, solitaire, rêvant amèrement à l'ingratitude humaine. A la +Renaissance, le _Petit Duc_; aux Folies-Dramatiques, les _Cloches de +Corneville_; aux Variétés, _Niniche_; aux Bouffes, clôture; et c'est +certainement cette clôture qui a été le coup le plus rude pour M. +Offenbach. Les Bouffes fermant pendant une Exposition universelle, les +Bouffes qui ont été le berceau de M. Offenbach! n'est-ce pas l'aveu +brutal que son répertoire, si considérable, n'attire plus le public et +ne fait plus d'argent? + +La chute est si douloureuse que certains journaux ont eu pitié. Dans ces +deux derniers mois, j'ai lu à plusieurs reprises des notes désolées. +On s'étonnait avec indignation que M. Offenbach fût ainsi jeté de côté +comme une chemise sale. On rappelait les services qu'il a rendus à la +joie publique, on conjurait les directeurs de reprendre au moins une de +ses pièces, à titre de consolation. Les directeurs faisaient la sourde +oreille. Enfin, il s'en est trouvé un, M. Weinschenck, qui a bien +voulu se dévouer. Il vient de remonter à la Gaîté _Orphée aux Enfers_. +J'ignore si l'affaire est bonne; mais M. Weinschenck aura tout au moins +fait une bonne action. Le principe des turlututus est sauvé, il ne sera +pas dit qu'il y aura eu une Exposition universelle sans la musique de M. +Offenbach. + +Certes, je n'aime point à frapper les gens à terre. J'avoue même que je +suis pris d'attendrissement et d'intérêt pour M. Offenbach, maintenant +que la vogue l'abandonne. Autrefois, il m'irritait; les succès menteurs +m'ont toujours mis hors de moi. Voilà donc la justice qui arrive pour +lui, et c'est une terrible chose pour un artiste que cette justice, +lorsqu'il est encore vivant et qu'il assiste à sa déchéance. Le public +est un enfant gâté qui brise ses jouets, quand ils ont cessé de +l'amuser. On est devenu vieux, on a fait le rêve d'une longue gloire, +aveuglé sur sa propre valeur par les fumées de l'encens le plus +grossier, et un jour tout croule, la gloire est un tas de boue, on se +voit enterré avant d'être mort. Je ne connais pas de vieillesse plus +abominable. + +Puisque je suis tourné à la morale, je tirerai une conclusion de cette +aventure. Le succès est méprisable, j'entends ce succès de vogue qui met +les refrains d'un homme dans la bouche de tout un peuple. Être seul, +travailler seul, il n'y a pas de meilleure hygiène pour un producteur. +On crée alors des oeuvres voulues, des oeuvres où l'on se met tout +entier; dans les premiers temps, ces oeuvres peuvent avoir une saveur +amère pour le public, mais il s'y fait, il finit par les goûter. +Alors, c'est une admiration solide, une tendresse qui grandit à chaque +génération. Il arrive que les oeuvres, si applaudies dans l'éclat +fragile de leur nouveauté, ne durent que quelques printemps, tandis +que les oeuvres rudes, dédaignées à leur apparition, ont pour elles +l'immortalité. Je crois inutile de donner des exemples. + +Je dirai aux jeunes gens, à ceux qui débutent, de tolérer avec patience +les succès volés dont l'injustice les écrase. Que de garçons, sentant +en eux le grondement d'une personnalité, restent des heures, pâles et +découragés, en face du triomphe de quelque auteur médiocre! Ils se +sentent supérieurs, et ils ne peuvent arriver à la publicité, toutes +les voies étant bouchées par l'engouement du public. Eh bien! qu'ils +travaillent et qu'ils attendent! Il faut travailler, travailler +beaucoup, tout est là; quant au succès, il vient toujours trop vite, car +il est un mauvais conseiller, un lit doré où l'on cède aux lâchetés. + +Jamais on ne se porte mieux intellectuellement que lorsqu'on lutte. On +se surveille, on se tient ferme, on demande à son talent le plus grand +effort possible, sachant que personne n'aura pour vous une complaisance. +C'est dans ces périodes de combat, quand on vous nie et qu'on veut +affirmer son existence, c'est alors qu'on produit les oeuvres les plus +fortes et plus intenses. Si la vogue vient, c'est un grand danger; elle +amollit et ôte l'âpreté de la touche. + +Il n'y a donc pas, pour un artiste, une plus belle vie que vingt +ou trente années de lutte, se terminant par un triomphe, quand la +vieillesse est venue. On a conquis le public peu à peu, on s'en va dans +sa gloire, certain de la solidité du monument que l'on laisse. Autour +de soi, on a vu tomber les réputations de carton, les succès officiels. +C'est une grande consolation que de se dire, dans toutes les misères, +que la vogue est passagère et qu'en somme, quelles que soient les +légèretés et les injustices du public, une heure vient où seules les +grandes oeuvres restent debout. Malheur à ceux qui réussissent trop, +telle est la morale du cas de M. Offenbach! + + + +LES REPRISES + +I + + +C'est avec une profonde stupeur que j'ai écouté _Chatterton_, le drame +en trois actes d'Alfred de Vigny, dont la Comédie-Française a eu +l'étrange idée de tenter une reprise. La pièce date de 1835, et les +quarante-deux années qui nous séparent de la première représentation +semblent la reculer au fond des âges. + +Dans quel singulier état psychologique était donc la génération d'alors, +pour applaudir une pareille oeuvre? Nous ne comprenons plus, nous +restons béants devant ce poème des âmes incomprises et du suicide +final. Chatterton, on ne sait trop pourquoi, traqué par ses créanciers +peut-être, mais cédant aussi à la passion de la solitude, s'est réfugié +chez un riche manufacturier, John Bell, qui lui loue une chambre. Ce +John Bel, un brutal, tyrannise sa femme, l'honnête et résignée Ketty. Et +toute la situation dramatique se trouve dans l'amour discret et pur +du poète et de la jeune femme, amour dont l'aveu ne leur échappe qu'à +l'heure suprême, lorsque Chatterton, écrasé par la société, voulant se +reposer dans la mort, vient d'avaler un flacon d'opium. + +Pour comprendre cette étonnante figure de Chatterton, il faut avant tout +reconstruire l'idée parfaite du poète, telle que la génération de 1830 +l'imaginait. Le poète était un pontife et la poésie un sacerdoce. Il +officiait au-dessus de l'humanité, qui avait le devoir de l'adorer à +genoux. C'était un messie traversant les foules, avec une étoile au +front, remplissant une fonction sacrée, dont tout l'or de la terre +n'aurait pu le payer. Ajoutez que le poète devait être un personnage, +fatal, un fils de René, de Manfred et de tous les grands mélancoliques, +portant un orage dans sa tête pâle, expiant la passion humaine par une +blessure toujours ouverte à son flanc. Il était beau et providentiel, il +montait son calvaire au milieu des huées, pur comme un ange et sombre +comme un bandit. Un cabotin sublime, en un mot. + +L'idéal du genre a été le Chatterton, d'Alfred de Vigny. Quand on voudra +connaître la caricature superbe du poète de 1830, il faudra étudier ce +personnage navrant et comique. Il n'est pas un des panaches du temps que +Chatterton ne se plante sur la tête. Il les a tous, il semble avoir fait +la gageure d'épuiser le ridicule et l'odieux. Il chante la solitude, il +maudit la société, il traîne à dix-huit ans un coeur las et désabusé, il +a des bottes molles, il se tord les bras à l'idée de faire des vers pour +les vendre, il passe la nuit à gesticuler et à embrasser le portrait de +son père en cheveux blancs, il se tue enfin par monomanie, uniquement +pour attraper la société. Chatterton est un polisson, voilà mon avis +tout net. + +Qu'on fasse des bonshommes en carton, et qu'ils soient drôles, passe +encore! cela ne tire pas à conséquence. Mais qu'on vienne troubler et +empoisonner les volontés jeunes avec ce fantoche funèbre, avec ce pantin +aussi faux que dangereux, voilà ce qui soulève en moi toute ma virilité! +Le poète est un travailleur comme un autre. Dans le combat de la vie, +s'il triomphe, tant mieux! s'il tombe, c'est sa faute! La société ne +doit pas plus d'aide et de pitié au poète qu'elle n'en doit au boulanger +et au forgeron. Il n'y a pas de pontife, il n'y a que des hommes, et +l'énergie fait aussi bien partie du talent que le don des vers. Le génie +est toujours fort. + +Comment! on vient nous parler de mort, au seuil de ce siècle! Nous +revivons, nous entrons dans un âge d'activité colossale, nous sommes +tous pris d'un besoin furieux d'action, et il y a là un pleurard, un +polisson qui se tue et qui tue par là même la femme dont il a troublé +la cervelle. Mais c'est un double meurtre, c'est une lâcheté et une +infamie! Que dirait-on d'un soldat qui, en face de l'ennemi, se +déchargerait son fusil dans la tête? La nouvelle génération littéraire +n'a qu'à pousser dédaigneusement du pied le cadavre de Chatterton, pour +passer et aller à l'avenir. + +D'ailleurs, c'était là une pose, pas davantage. La vanité était grande, +en 1830; et, naturellement, les poètes se taillaient eux-mêmes le rôle +qu'il leur plaisait de jouer. La mode était au dégoût de la vie, au +mépris de l'argent, aux invectives contre la société; mais, en somme, +les poètes--et je parle des plus grands--faisaient très bon ménage +avec tout cela. Malgré leur désespérance et leur amour de la mort, ces +messieurs ont presque tous vécu très vieux; en outre, leur mépris de +l'argent n'est pas allé jusqu'à leur faire refuser, les sommes énormes +qu'ils ont gagnées, et ils se sont très bien accommodés de la société, +qui les a comblés d'honneurs et d'argent. Tous blagueurs! + +J'ai entendu défendre Chatterton d'une façon bien hypocrite. Oui sans +doute, dit-on, le personnage est démodé, mais quel temps regrettable il +rappelle! En ce temps-là, on croyait à l'âme, on était plein d'élan, on +aspirait en haut, on élargissait l'horizon de la foi et de la poésie. +Quelle plaisanterie énorme! La vérité est que le mouvement de 1830 a été +superbe comme mise en scène. Si l'on gratte les personnages factices, on +reste stupéfait en arrivant aux hommes vrais. Ils ne valaient pas plus +que nous, soyez-en sûrs; même beaucoup valaient moins. Il y a eu bien +de la vilenie derrière cette pompe Qu'on ne nous force pas à des +comparaisons, car nous répondrions avec sévérité. Nous autres, nous +croyons à la vérité, nous sommes pleins de courage et de force, nous +aspirons à la science, nous élargissons l'enquête humaine, sur laquelle +seront basées les lois de demain. Eux autres, ils nient le présent, que +nous affirmons. De quel côté sont la virilité et l'espoir? Et qu'on +attende: aux oeuvres, on mesurera les ouvriers! + +Certes, le romantisme est bien mort. Je n'en veux pour preuve +que l'attitude stupéfiée des spectateurs, l'autre soir, à la +Comédie-Française. Pendant les deux premiers actes surtout, on se +regardait, on se tâtait. Chatterton faisait l'effet d'un habitant de la +lune tombé parmi nous. Que voulait donc ce monsieur, qui se désespérait, +sans qu'on sût pourquoi, et qui se fâchait de tirer de son travail un +gain légitime? Le quaker paraissait tout aussi surprenant. Étrange, ce +quaker qui lâche, sans crier gare, des maximes à se faire immédiatement +sauter la cervelle! Pourquoi diable se promène-t-il là dedans! Quant à, +John Bell, le tyran, le mari implacable, il est certainement le seul +personnage sympathique de la pièce. Au moins celui-là travaille, et il +apparaît comme un sage au milieu de tous les fous qui l'entourent. + +On s'extasie beaucoup sur la figure de Ketty Bell. C'est une des +créations les plus pures, dit-on, qui soient dans notre théâtre. Je le +veux bien. Mais ce personnage est un personnage négatif; j'entends que +la pureté, la résignation, la tendresse discrète de Ketty sont obtenues +par un effacement continu. Jusqu'au dernier acte, elle n'a pas une scène +en relief. C'est une déclamation à vide sans arrêt. Elle n'agit pas, +elle se raidit dans une attitude. Le personnage, dans ces conditions, +devient une simple silhouette et ne demandait pas un grand effort de +talent. + +Le drame, d'ailleurs, est la négation du théâtre, tel qu'on l'entend +aujourd'hui. Il ne contient pas une seule situation. C'est une élégie en +quatre tableaux. Les deux premiers actes sont complètement vides. On a, +dans la salle, l'impression de la nudité de l'oeuvre, maintenant +qu'elle n'est plus échauffée par les phrases démodées qui passionnaient +autrefois. Le premier tableau du troisième acte, long monologue de +Chatterton dans sa mansarde, est peut-être ce qui a le plus vieilli. +Rien d'incroyable comme ce poète, déclamant au lieu de travailler, et +déclamant les choses les plus inacceptables du monde. Enfin, le +tableau du dénouement est le seul qui reste dramatique. Un garçon qui +s'empoisonne, une femme qui meurt de la mort de l'homme qu'elle aime, +cela remuera toujours une salle. + +L'avouerai-je? ma préoccupation, ma seule et grande préoccupation, +pendant la soirée, a été le fameux escalier. Et je suis sorti avec +la conviction que cet escalier est le personnage important du drame. +Remarquez quel en est le succès. Au premier acte, quand Chatterton +apparaît en haut de l'escalier et qu'il le descend, son entrée fait +beaucoup plus d'effet que s'il poussait simplement une porte sur la +scène. Au second acte, quand les enfants de Ketty Bell montent des +fruits au pauvre poète, c'est une joie dans la salle de voir les petites +jambes des deux adorables gamins se hisser sur chaque marche; encore +l'escalier. Enfin, au quatrième acte, le rôle de l'escalier devient tout +à fait décisif. C'est au pied de l'escalier que l'aveu de Chatterton +et de Ketty a lieu, et c'est par dessus la rampe qu'ils échangent un +baiser. L'agonie de Chatterton empoisonné est d'autant plus effrayante +qu'il gravit l'escalier, en se traînant. Ensuite Ketty monte presque sur +les genoux, elle entr'ouvre la porte du jeune homme, le voit mourir, et +se renverse en arrière, glissant le long de la rampe, venant tourner et +s'abattre à l'avant-scène. L'escalier, toujours l'escalier. + +Admettez un instant que l'escalier n'existe pas, faites jouer tout cela +à plat, et demandez-vous ce que deviendra l'effet. L'effet diminuera de +moitié, la pièce perdra le peu de vie qui lui reste. Voyez-vous Ketty +Bell ouvrant une porte au fond et reculant? Ce serait fort maigre. Voilà +donc l'accessoire élevé au rôle de personnage principal. Et je pensais +au cerisier vrai qui porte de vraies cerises, dans l'_Ami Fritz_. +L'a-t-on assez foudroyé, ce cerisier! La Comédie-Française s'était +déshonorée en le plantant sur ses planches. La profanation était dans +le temple. Mais il me semble, à moi, que la profanation y était depuis +quarante-deux ans, car l'escalier sort tout à fait de la tradition. + +Je dirai même que cet escalier n'est pas excusable, au point de vue des +théories théâtrales. Il n'est nécessité par rien dans la pièce, il n'est +là que pour le pittoresque. Pas une phrase du drame ne parle de lui, +aucune indication de l'auteur ne le rappelle. Au contraire, dans l'_Ami +Fritz_, le cerisier a son rôle marqué; il donne un épisode charmant. +On raconte que l'escalier est une invention, une trouvaille de madame +Dorval. Cette grande artiste, qui avait certainement le sens dramatique +très développé, avait dû très bien sentir la pauvreté scénique de +_Chatterton_; elle ne savait comment dramatiser cette élégie monotone. +Alors, sans doute, elle eut une inspiration, elle imagina l'escalier; et +j'ajoute qu'un esprit rompu aux effets scéniques pouvait seul inventer +un accessoire dont le succès a été si prodigieux. A mon point de vue, +c'est l'escalier qui joue le rôle le plus réel et le plus vivant dans le +drame. + +Certes, le drame est très purement écrit. Mais cela ne me désarme pas. +Cette langue correcte est aussi factice que les personnages. On n'y sent +pas un instant la vibration d'un sentiment vrai. Il y a deux ou trois +cris qui sont beaux; le reste n'est que de la rhétorique, et de la +rhétorique dangereuse et ennuyeuse. Le public a formidablement baillé. + +Je remercie cependant la Comédie-Française d'avoir remonté _Chatterton_. +J'estime qu'on rend un grand service à noire génération littéraire, en +lui montrant le vide des succès romantiques d'autrefois. Que tous +les drames vieillis de 1840 défilent tour à tour, et que les jeunes +écrivains sachent de quels mensonges ils sont faits. Voilà les guenilles +d'il y a quarante ans, tâchez de ne plus recommencer un pareil carnaval, +et n'ayez qu'une passion, la vérité. Celle-là ne vous ménagera aucun +mécompte; on ne rira, on ne baillera jamais devant elle, parce qu'elle +est toujours la vérité, celle qui existe. + + + +II + +Le théâtre de la Porte-Saint-Martin, auquel appartient la propriété du +répertoire de Casimir Delavigne, paraît user de cette propriété avec la +plus grande prudence. Il attend l'été, les lourdes chaleurs, qui vident +toutes les salles, pour hasarder un drame en vers, bien convaincu que +les recettes sont compromises à l'avance et que la prose elle-même +devient d'une digestion impossible. Casimir Delavigne est simplement là +pour boucher un trou, entre une pièce à spectacle, comme le _Tour +du monde en 80 jours_, et un mélodrame populaire, comme les _Deux +orphelines_. + +Et telle est, au bout de trente ans, la gloire d'un poète acclamé, d'un +académicien, d'une personnalité littéraire, considérable en son temps, +qui a contrebalancé autrefois les succès de Victor Hugo! Il y a là +matière à de sages réflexions. On se demande où l'on jouera dans trente +ans les pièces applaudies cette année sur nos grandes scènes, signées de +noms retentissants, déclarées de purs chefs-d'oeuvre par la bourgeoisie +qui tient à suivre la mode. Évidemment, on les jouera l'été, sur des +planches encanaillées par les féeries et les pièces militaires; et les +banquettes elles-mêmes bâilleront. + +J'estime qu'on est bien sévère pour Casimir Delavigne. Autour de moi, +pendant la représentation de _Louis XI_, j'ai entendu des ricanements, +des plaisanteries, toute une «blague» préméditée. Vraiment, des +critiques, qui ont discuté sérieusement et sans se fâcher les +_Danicheff_ et l'_Étrangère_, des écrivains qui trouvent du génie à +M. Dumas fils et qui lui accordent en outre de l'esprit, sont +singulièrement mal venus de traiter avec cette légèreté une oeuvre de +grand mérite, dont certaines parties sont fort belles en somme. Il n'y a +pas aujourd'hui un seul de nos auteurs dramatiques qui pourrait composer +un acte aussi large que le quatrième acte de _Louis XI_. + +Certes, la tragédie classique est morte, le drame romantique est +mort. Qu'ils reposent en paix, ce n'est pas moi qui demanderai leur +résurrection! Casimir Delavigne a, dans notre histoire littéraire, une +situation d'autant plus fâcheuse, qu'il a voulu rester en équilibre +entre les deux formules, demeurer le petit-neveu de Racine et devenir +le filleul de Shakespeare. Le génie ne s'accommode jamais de ces +arrangements; il est extrême et entier. Tout concilier, croire qu'on +atteindra la perfection en prenant à chaque école ses meilleurs +préceptes, conduit droit au simple talent, et même au très petit talent. +Un tempérament d'écrivain original ne choisit pas; il crée, il marche +à l'intensité la plus grande possible des notes personnelles qu'il +apporte. Mais si Casimir Delavigne nous apparaît aujourd'hui ce qu'il +est réellement, un arrangeur habile, un esprit souple et intelligent, il +n'en est pas moins d'une étude intéressante et il n'en reste pas moins +très supérieur aux arrangeurs de notre époque. + +Et voyez l'aventure, ce qui fait sourire maintenant dans ses oeuvres, ce +sont justement la rhétorique classique et la rhétorique romantique, tout +le clinquant littéraire des modes d'autrefois. Les vers, par moment, +sont abominablement plats, alourdis de périphrases, d'une banalité de +mauvaise prose; là est l'apport classique. Quant à l'apport romantique, +il est aussi fâcheux, il consiste dans la stupéfiante façon de présenter +l'histoire et dans l'étalage grotesque des guenilles du moyen âge. Rien +ne me paraît comique comme les romantiques impénitents d'aujourd'hui, +qui ricanent à une reprise de _Louis XI_. Eh! bonnes gens, ce sont +justement les panaches et les mensonges en pourpoint abricot de 1830, +qui ont vieilli et qui gâtent l'oeuvre à cette heure! + +Je ne parle pas des anachronismes qui font de _Louis XI_ le plus +singulier cours d'histoire qu'on puisse imaginer; il est entendu +que l'anachronisme est une licence nécessaire, sans laquelle toute +composition dramatique se trouverait entravée. Mais je parle de la +grande vérité humaine, de la vérité des caractères. Le Louis XI de +Casimir Delavigne, assassin, fou, lugubre, est une figure ridicule, si +on le, compare au véritable Louis XI, que la critique historique moderne +a su enfin dégager des brouillards sanglants de la légende. Il est vu à +la manière romantique, une manière noire, avec des clairs de lune par +derrière, éclairant des gibets, avec des donjons et des tourelles, des +ferrailles et des poignards, tout un tra la la de grand opéra. La vérité +se trouve à chaque scène sacrifiée à l'effet, les personnages ne sont +plus que des pantins qui montent sur des échasses pour paraître des +colosses. C'est ainsi que Casimir Delavigne a transformé en un héros +de ballade le grand roi si énergique et si habile qui travailla un des +premiers à la France actuelle. + +Nous sommes ici dans la question grave, dans le mouvement fatal de +science qui doit peu à peu influer sur notre théâtre et le renouveler. +Pendant que le romantisme combattait pour la liberté des lettres +et substituait fâcheusement une rhétorique à une rhétorique, il ne +s'apercevait pas que, parallèlement à lui, les sciences critiques +marchaient et devaient un jour le dépasser et le vaincre, comme-il +venait de vaincre l'esprit classique. Il a conquis la liberté de +tout écrire, rien de moins, rien de plus; il a été une insurrection +nécessaire. On peut indiquer ainsi les trois phases: règne classique, +épuisement de la langue, immobilité des formules, mort lente des +lettres; règne romantique, révolution dans les mots, déclaration des +droits illimités de l'écrivain, bataille des opinions et fondation +d'une nouvelle Église; règne naturaliste, plus d'Église d'aucune sorte, +création d'une méthode, enquête universelle à la seule clarté de la +vérité. + +Ce qui rend aujourd'hui certaines oeuvres romantiques presque comiques, +ce qui fait que la jeune génération les trouve si vieilles et ne peut +les lire sans un sourire, c'est que la critique a marché, que l'histoire +vraie commence à se dégager des documents, que nous nous sommes mis à +étudier l'homme et à en connaître les ressorts. Interrogez les jeunes +gens de vingt-cinq ans, demandez-leur ce qu'ils pensent des plus grands +poètes romantiques, ils vous répondront que la lecture leur en est +devenue impossible et qu'ils sont obligés de se rejeter sur Stendhal et +Balzac; car ce qu'ils cherchent, avant tout, c'est la science exacte +de l'homme. Cela est un symptôme décisif. Évidemment, pour tout esprit +juste, le mouvement naturaliste s'accentue, le besoin de méthode s'est +propagé des sciences à la littérature; on ne peut plus mentir, sous +peine de n'être pas écouté. + +J'insiste, on ne doit pas chercher ailleurs les causes de la mort du +drame. L'esprit moderne, façonné à la vérité, ne tolère plus au théâtre, +même à son insu, les contes à dormir debout qui amusaient nos pères. +Certes, le drame historique peut renaître, mais il faudra qu'il soit +vrai, qu'il ressuscite l'histoire et ne la mette pas en complainte pour +les petits et les grands enfants. Dès qu'un auteur dramatique se dégage +des draperies de convention et pousse un cri de vérité humaine, +un frémissement passionne la salle. Le trait restera éternel, on +l'applaudira toujours, en dehors des modes littéraires. + +La représentation de _Louis XI_ à la Porte-Saint-Martin a été +caractéristique. Rien n'est long et pénible comme les trois premiers +actes. Casimir Delavigne les a employés à peindre un Louis XI +légendaire, une figure sombre dans laquelle la cruauté domine, malgré +les touches familières et comiques. Je ne parle pas de la fable +romanesque, de ce Nemours dont le père a été assassiné sur l'ordre de +Louis XI, et qui revient à la cour comme ambassadeur de Charles le +Téméraire, avec des pensées de vengeance. Cette fable, compliquée des +tendresses de Nemours et de Marie de Comines, n'a d'autre intérêt que +de ménager une belle scène au quatrième acte. Les personnages entrent, +disent ce qu'ils ont à dire, puis s'en vont. On ne peut guère détacher +que la scène où Louis XI vient assister aux danses des paysans et la +scène dans laquelle Nemours, accomplissant sa mission, jette aux pieds +du roi son gant, que le dauphin relève. + +Mais, je l'ai dit, le quatrième acte garde encore aujourd'hui une belle +largeur. Louis XI se traînant aux genoux de François de Paule, le +suppliant de prolonger son existence par un miracle, puis confessant ses +crimes; et ensuite Nemours apparaissant un poignard à la maintenant le +roi grelottant de peur, lui laissant la vie comme vengeance: ce sont là +des situations superbes et profondes qui ont de l'au delà. Même les vers +prennent plus de concision et de force, s'élèvent, sinon à la poésie, du +moins à la correction et à la netteté. Il faut citer encore la mort de +Louis XI, au cinquième acte, l'épisode emprunté à Shakespeare du roi +agonisant qui voit le dauphin, la couronne sur la tête, jouer déjà son +rôle royal. + + + + +III + +Je parlerai de deux reprises, celles de la _Tour de Nesle_ et du +_Chandelier_, qui me paraissent soulever d'intéressantes réflexions, au +point de vue de la philosophie théâtrale. + +L'Ambigu, éprouvé par une longue suite de désastres, a eu l'excellente +idée de rouvrir ses portes en jouant la _Tour de Nesle_, dont le succès +est toujours certain. La fortune de ce drame est d'être une pièce +typique, contenant la formule la plus complète d'une forme dramatique +particulière. En littérature, aussi bien au théâtre que dans le roman, +l'oeuvre qui reste est l'oeuvre intense que l'écrivain a poussé le +plus loin possible dans un sens donné. Elle demeure un patron, la +manifestation absolue d'un certain art à une certaine époque. + +Que l'on songe au mélodrame de 1830, et aussitôt l'idée de la _Tour +de Nesle_ vient à l'esprit. Elle est encore à cette heure le modèle +indiscuté d'une forme dramatique qui s'est imposée pendant de longues +années; et même aujourd'hui que cette forme est usée, la pièce conserve +presque toute sa puissance sur la foule. Telle est, je le répète, la +fortune des oeuvres typiques. + +La formule que représente la _Tour de Nesle_ est une des plus +caractéristiques dans notre histoire littéraire. On pourrait dire +qu'elle exprime le romantisme intransigeant et radical. Je ne connais +pas de réaction plus violente contre notre théâtre classique, immobilisé +dans l'analyse des sentiments et des passions. Le théâtre de Victor Hugo +laisse encore des coins aux développements analytiques des personnages. +Mais le théâtre de MM. Dumas et Gaillardet coupe carrément toutes +ces choses inutiles et s'en tient d'une façon stricte aux faits, à +l'intrigue nouée de la façon la plus puissante, sans avoir le moindre +égard à la vraisemblance et aux documents humains. + +En somme, cette formule peut se réduire à ceci: poser en principe que +seul le mouvement existe; faire ensuite des personnages de simples +pièces d'échec, impersonnelles et taillées sur un patron convenu, dont +l'auteur usera à son gré; combiner alors l'armée de ces personnages de +bois de façon à tirer de la bataille le plus grand effet possible; et +aller carrément à cette besogne, ne pas faire la petite bouche devant +les mensonges monstrueux, agir seulement en vue du résultat final, qui +est d'étourdir le public par une série de coups de théâtre, sans lui +laisser le temps de protester. + +On connaît le résultat. Il est réellement foudroyant. Le public suit +la terrible partie avec une émotion qui augmente à chaque tableau. Ce +spectacle tout physique le prend aux nerfs et au sang, le secoue comme +sous les décharges successives d'une machine électrique. Une fois engagé +dans l'engrenage de cet art purement mécanique, s'il a livré le bout du +doigt au prologue, il faut qu'il laisse le corps entier au dernier +acte. La langue étrange que parlent les personnages, les situations +stupéfiantes de fausseté et de drôlerie, rien n'importe plus. On +assiste à la pièce, comme on lit un de ces romans-feuilletons dont les +péripéties vous empoignent et vous brisent, à ce point qu'on ne peut +s'en arracher, même lorsqu'on en sent toute l'imbécillité. + +Mais qu'arrive-t-il quand on a terminé la lecture d'une telle oeuvre? On +jette le roman, dégoûté et furieux contre soi-même. Quoi! on a pu perdre +son temps dans cette fièvre de curiosité malsaine! On s'essuie la face +comme un joueur qui s'échappe d'un tripot. Et, au théâtre, la sensation +est la même. Interrogez le public qui sort, par exemple, d'une +représentation de la _Tour de Nesle_. Sans doute, la soirée a été +remplie, et tout ce monde s'est passionné. Mais, au fond de chacun, il y +a un grand vide, de la lassitude et de la répugnance. Les plus grossiers +sentent un malaise, comme après une partie de cartes trop prolongée. +Rien n'a parlé à l'intelligence, aucun document nouveau n'a été fourni +sur la nature et sur l'humanité. + +J'ai appelé cet art un art mécanique. Je ne saurais le définir plus +exactement. Tout y est ramené à la confection d'une machine, dont les +pièces s'emboîtent d'une façon mathématique. Le chef-d'oeuvre du genre +sera le drame où les personnages, réduits à l'état de rouages, n'auront +plus en eux aucune humanité et garderont le seul mouvement qui +conviendra à la poussée de l'ensemble. Ils ne parleront plus, ils +lanceront uniquement le mot nécessaire. Ils seront là, non pour vivre, +mais pour résumer des situations. On les aplatira, on les allongera, on +fera d'eux du zinc ou de la chair à pâté, selon les besoins. Et les gens +du métier s'extasient. Quelle facture! quelle entente du théâtre! quel +génie! + +Vraiment, il faudrait s'entendre. Cet enthousiasme pour un art très +inférieur en somme me paraît malsain. Certes, je ne songe pas à nier la +puissance toute physique du mélodrame romantique. Mais vouloir faire de +cette formule la formule de notre théâtre national, dire d'une façon +absolue: «Le théâtre est là,» c'est pousser un peu loin l'amour de la +mécanique dramatique. Non, certes, le théâtre n'est pas là: il est où +sont Eschyle, Shakespeare, Corneille et Molière, dans les larges et +vivantes peintures de l'humanité. On ne veut pas comprendre que nous +pataugeons aujourd'hui dans la boue des intrigues compliquées. Notre +théâtre se relèvera le jour où l'analyse reprendra sa large place, où +le personnage, au lieu d'être écrasé et de disparaître sous les faits, +dominera l'action et la mènera. + +Quel critique dramatique oserait dire à un débutant: «Lisez la _Tour du +Nesle_», lorsqu'il peut lui dire: «Lisez _Tartufe_, lisez _Hamlet_.» Ce +qui m'irrite, c'est cette passion du succès brutal et immédiat, c'est +cette odieuse cuisine qui cache jusqu'à la vue des chefs-d'oeuvre. On +fait du théâtre une simple affaire de poncifs, lorsque les littératures +des peuples sont là pour témoigner qu'il n'y a pas d'absolu dans l'art +dramatique et que le talent peut tout y inventer. Chaque fois qu'on +voudra vous enfermer dans un code en déclarant: «Ceci est du théâtre, +ceci n'est pas du théâtre,» répondez carrément: «Le théâtre n'existe +pas, il y a des théâtres, et je cherche le mien.» + +Mais je trouve surtout, dans la _Tour de Nesle_, de bien curieuses +remarques à faire au sujet de la moralité de la pièce. Vous savez quel +rôle on fait jouer aujourd'hui à la moralité. Il faut qu'un drame soit +moral, sans quoi il est foudroyé par les critiques vertueux. Or, il y a, +dans la _Tour de Nesle_, le plus incroyable entassement d'infamies qu'on +puisse rêver. Cela atteint presque à l'horreur des tragédies grecques. +Je ne parle pas de ce passe-temps que prend une reine de France, à noyer +tous les matins ses amants d'une nuit. Simple peccadille, lorsque l'on +songe que la reine en question a fait assassiner son père et s'oublie +dans les bras de ses fils. Eh bien! toutes ces abominations sont +parfaitement tolérées par le public. C'est à peine si les critiques +réactionnaires osent réclamer, pour le principe. + +Habileté suprême du génie, disent les enthousiastes. Il fallait MM. +Dumas et Gaillardet pour déguiser ainsi l'ordure. Vraiment! J'imagine, +moi, que le bois dont ils ont fabriqué leurs bonshommes, les a +singulièrement servis en cette affaire. Comment voulez-vous qu'on se +fâche contre des pantins? Il est trop visible que ce ne sont pas là +des êtres vivants, mais de purs mannequins allant et venant au gré des +combinaisons scéniques. Le mouvement n'est pas la vie. Puis, toute cette +histoire reste dans la légende. Au fond, il s'agit d'un conte pareil à +celui du _Petit Poucet_, et personne ne s'est jamais avisé de trouver +l'ogre immoral. Marguerite de Bourgogne, se vautrant dans le meurtre et +la débauche, fait simplement son métier de monstre en carton. Elle peut +épouvanter une minute l'imagination des spectateurs; mais, dès qu'elle +est rentrée dans la coulisse, elle n'est plus, elle n'a même pas la +réalité d'une fiction logiquement déduite. + +Voilà ce qui explique pourquoi les horreurs des drames romantiques ne +blessent personne: c'est qu'on ne sent pas l'humanité engagée dans +l'affaire, tellement les coquins et les coquines y sont hors de toute +réalité. Si MM. Dumas et Gaillardet avaient mis debout une Marguerite de +Bourgogne en chair et en os, au lieu de cette étrange reine de France +qui court si drôlement le guilledou, vous entendriez les protestations +indignées de la salle. J'ose même dire que plus ils ont chargé cette +figure de crimes, et plus ils l'ont rendue acceptable. Au delà d'une +certaine limite, lorsqu'il entre dans la fable, le mal est un plaisir +dont la foule se régale. Mettez une bourgeoise qui trompe son mari un +peu crûment, le public se fâchera, parce qu'il sentira que cela est +vrai. + +Un hasard a voulu que la Comédie-Française eût repris le _Chandelier_, +juste une semaine avant la reprise de la _Tour de Nesle_. Eh bien! +l'adorable comédie d'Alfred de Musset a été froidement écoulée. Cela +est un fait, et la critique, pour l'expliquer, a dû s'en prendre à la +nouvelle distribution. On a trouvé Clavaroche insupportable de brutalité +et de fatuité soldatesques. Fortunio a paru sournois et vicieux. Quant +à Jacqueline, elle est sûrement une gredine de la pire espèce; elle se +donne sans amour, elle se prête à un jeu cruel et finit par changer +d'amant comme on change de chemise. Quels personnages! quelles moeurs! + +Ah! vraiment, c'est à faire saigner le coeur des honnêtes écrivains, ce +public froid et scandalisé, qui affecte de ne pas comprendre! Quoi de +plus profondément humain que cette histoire, dont on trouverait les +éléments dans notre vieille et franche littérature! Une femme qui trompe +son mari, qui abrite ses amours derrière la tendresse tremblante d'un +petit clerc, et qui est vaincue à la fin par tant de jeunesse, de +dévouement et de désespoir: n'est-ce pas le drame de la passion +elle-même, avec une fraîcheur de printemps exquise? Musset n'a jamais +été plus railleur ni plus tendre; il a touché là le fond des coeurs. Son +oeuvre a le frisson de la vie, le charme d'une analyse de poète. Chaque +scène ouvre un monde. On ne sort pas du théâtre l'âme et la tête vides, +car on emporte un coin d'humanité avec soi, sur lequel on peut rêver +indéfiniment. + +Mais je n'ai point à louer le _Chandelier_. Je désire seulement poser +côte à côte Marguerite de Bourgogne et Jacqueline. Auprès de la reine +parricide et incestueuse, mettez la bourgeoise qui trompe simplement son +mari, et demandez-vous pourquoi la seconde révolte une salle, tandis que +la première fait le régal du public. C'est que Jacqueline n'est pas en +carton, c'est qu'elle est la femme tout entière. On la sent vivre dans +ses froides coquetteries, dans la façon dont elle joue de son mari, +surtout dans cet éclat de passion qui l'anime et la transfigure au +dénouement. Elle vit: dès lors, elle est indécente. Voilà ce que je +voulais démontrer. + +Que la _Tour de Nesle_ reste dans notre musée dramatique, comme +l'expression curieuse de l'art d'une époque, je l'accorde volontiers. +Mais que l'on dise aux jeunes auteurs: «Faites-nous des _Tour de +Nesle_,» c'est ce que je me permets de trouver très fâcheux. Certes, il +n'est pas un écrivain qui ne préférerait avoir fait le _Chandelier_. +Cette comédie peut manquer complètement de mécanique dramatique, elle +n'en a pas moins l'éternelle jeunesse; elle vivra toujours, aussi +fraîche, lorsque la _Tour de Nesle_ sera, depuis longtemps, mangée par +la poussière des cartons. A quoi sert donc la fameuse mécanique, que +l'on prétend si faussement indispensable, puisqu'elle ne peut pas faire +vivre une pièce et qu'une pièce peut vivre sans elle? Le théâtre est +libre. + + + +IV + +On tolère toujours une reprise; si certaines scènes ont vieilli, si l'on +est blessé par de monstrueuses invraisemblances, si l'on s'ennuie, on en +est quitte pour dire: «Dame! la pièce date de trente ans, il faut tenir +compte des époques et accepter les modes du temps passé.» On en arrive, +en faisant ainsi la part des engouements d'autrefois, à supporter des +choses qu'on refuserait violemment aujourd'hui. Pour une pièce nouvelle, +on se montre impitoyable; elle intéresse ou elle n'intéresse pas; +personne ne lui fait crédit, et l'indifférence se produit tout de suite +autour d'elle, si elle ne passionne pas le public. + +Voilà pourquoi le théâtre de la Porte-Saint-Martin, dont les traditions +sont d'exploiter le drame historique, se trouve réduit à vivre de +reprises. Les quelques drames historiques qu'il a essayé de donner ont +échoué. Les auteurs eux-mêmes me paraissent pris de peur; ils sentent +que le goût du public n'est plus là, ils n'ont aucune envie de perdre +leur temps et de risquer encore une chute. Alors, pour ne pas mentir à +son enseigne, pour vivre d'ailleurs et boucher des trous qu'il ne sait +comment combler, le théâtre est bien forcé de fouiller les vieux cartons +et de tirer quelques recettes des grands succès d'autrefois. Les +chefs-d'oeuvre du genre reparaissent ainsi périodiquement. On n'a pas +inventé une formule neuve de drame, on vivote comme on peut avec les +vieux habits et les vieux galons du répertoire romantique. Telle est +la situation exacte, et je crois que personne ne peut me démentir. +Seulement, on ne semble pas s'apercevoir d'une chose, c'est qu'on achève +de tuer le genre historique, tel que Dumas et ses collaborateurs l'ont +créé, en faisant de la sorte servir leurs drames à boucher des trous. +Ces drames passent à l'état d'oeuvres classiques, d'oeuvres mortes, +puisqu'elles restent des types dont on ne peut plus tirer des copies. +Les reprises, d'ailleurs, ne sauraient être éternelles. Après les +_Trois Mousquetaires_, la _Reine Margot_; après la _Reine Margot_, le +_Chevalier de Maison-Rouge_. Je consens à ce que toute la série y passe, +mais ensuite on ne recommencera sans doute pas. Il faut que notre +génération produise. Quand on aura usé toutes les anciennes pièces, +quand on aura compris que le cadre en est démodé et que décidément le +public n'en veut plus, l'heure arrivera enfin où tout le monde sentira +la nécessité d'une nouvelle forme de drame. C'est cette heure-là qui ne +saurait tarder à sonner, selon moi. + +Je ne dis pas autre chose depuis longtemps. J'estime que la défense +d'une idée juste suffit à la bonne volonté d'un homme. On me prête je +ne sais quelles théories révolutionnaires en art, qui, en tous cas, +seraient des théories purement personnelles. Depuis que je vais +assidûment dans les théâtres, je constate qu'il y règne un grand +malaise, que les directeurs, les auteurs, le public lui-même sont +inquiets et ne savent ce qu'ils veulent; je me persuade de plus en plus +que, les anciennes formules ayant fait leur temps, il serait bon de +trouver un nouveau drame au plus vite. C'est ce que je répète chaque +jour, rien déplus. Maintenant, personnellement, je vois l'avenir dans +l'école naturaliste; selon moi, pour de nombreuses raisons, le mouvement +scientifique du siècle doit fatalement gagner les planches. Mais c'est +là une opinion particulière que je défends à mes risques et périls. Le +théâtre réclame une évolution littéraire, voilà une vérité indiscutable. +Maintenant, que cette évolution se produise dans n'importe quel sens, si +elle se produit puissamment, elle me passionnera. + +La _Reine Margot_, que le théâtre de la Porte Saint-Martin vient +de reprendre, ne me fera pas regretter, je l'avoue, le genre dit +historique. Le sens de ces grandes machines me manque décidément. +Certes, je suis très sensible à l'ampleur du cadre, je trouve excellente +cette coupure du drame en douze ou treize tableaux; cela permet de +multiplier les décors, de promener l'action partout, de donner de la vie +et de la mobilité à l'oeuvre. Mais quel étrange emploi d'un cadre aussi +vaste! Il semble que les auteurs n'aient profité de l'élargissement du +cadre que pour y élargir des mensonges. Un grand opéra serre à coup sûr +la vérité de plus près. + +Que voulez-vous? l'illusion ne se produit pas pour moi, et dès lors je +ne puis goûter aucun plaisir. Il m'est impossible d'empêcher ma raison +de fonctionner. Dans les endroits les plus pathétiques, ce sont des +réflexions, des révoltes du bon sens, qui me gâtent absolument les +meilleures scènes. Pourquoi tel personnage fait-il cela? pourquoi tel +autre dit-il ceci? c'est ridicule, c'est puéril, et le reste. Je passe +les soirées, dans mon fauteuil, à couver de grosses colères, lorsque +naturellement je ne demanderais pas mieux que de m'amuser en digne +bourgeois. Une scène vraie arrive-t-elle, je suis pris tout entier, et +je sens bien que la salle est prise comme moi. La vérité est donc la +grande force au théâtre, la seule force qui impose l'illusion complète, +qui donne à l'art dramatique l'intensité, du réel. Et je ne demande pas +autre chose, je demande à ce qu'on me prenne tout entier, sans laisser +à ma raison le loisir de critiquer en moi mon émotion, à mesure qu'elle +voudrait naître. Toute la théorie du théâtre est là. + +La _Reine Margot_ est d'un art absolument inférieur. J'y vois une +exhibition, un carnaval historique, pas davantage; cela pourrait très +bien se jouer dans une baraque de foire, si la baraque avait les +dimensions convenables. Mais, ceci posé, il est évident que l'oeuvre +a été fabriquée par des mains habiles, qu'elle contient même quelques +scènes puissantes, où l'on reconnaît la griffe d'Alexandre Dumas, cet +inépuisable conteur d'une invention si extraordinaire. Je vais tâcher +d'indiquer ce qui me plaît et ce qui me déplaît. + +J'ai beaucoup entendu vanter l'exposition, la rencontre de Coconnas et +de La Mole, le soir même de la Saint-Barthélemy, leur combat, la fuite +de La Mole jusque dans la chambre de la reine Marguerite, enfin le roi +Charles IX tirant un coup d'arquebuse par une des fenêtres du Louvre. +C'est une course, un piétinement, une bousculade à travers trois +tableaux. Beaucoup de bruit, des cortèges, des coups de fusil, du +mouvement à coup sûr, mais de la vie, pas le moins du monde! Il ne faut +pas confondre la vie avec le mouvement. Je suis certain qu'un simple +tableau, largement conçu, poserait beaucoup mieux la Saint-Barthélemy +que ce tourbillon de gens qui se précipitent, sans que nous ayons le +temps de faire connaissance avec eux. Il y a simplement là un intérêt de +bruit, une enfilade de scènes destinées à agir sur le gros public. C'est +l'art des tréteaux, avec les ressources de la mise en scène moderne. + +Je ne parle pas de la vérité. Une des choses qui m'ont le plus stupéfié, +ç'a été de voir une troupe de gardes, les gardes de la duchesse de +Nevers, passer par la chambre à coucher de la reine de Navarre. La +duchesse traverse la chambre, il est vrai; mais est-il acceptable que +les gardes la traversent aussi? Je me demande encore ce que ces gardes +font là. Une chose bien étrange aussi, c'est la façon dont le roi tire +sur le peuple. Il dirige d'abord son arme sur Henri de Navarre, puis +reculant pour ne pas céder à une pensée criminelle, il s'écrie: «Il faut +pourtant que je tue quelqu'un!» Et il tire par la fenêtre. Remarquez que +le Charles IX du drame est un personnage sympathique; les auteurs ne lui +ont donné que cet accès de férocité, pour utiliser la légende: c'est un +placage visible, d'un effet qui consterne. Le pis est qu'on charge si +fortement l'arquebuse, afin d'émouvoir la salle sans doute, que le roi a +l'air de tirer un coup de canon. + +La partie la plus puissante du drame est l'empoisonnement de Charles IX, +à l'aide d'un livre de chasse, dont Catherine de Médicis a trempé les +pages dans une solution d'arsenic et qu'elle destinait à Henri de +Navarre. La fatalité vengeresse veut que la mère tue ainsi son propre +fils. Ajoutez que le duc d'Alençon, le frère du roi, surprenant celui-ci +en train de s'empoisonner, en mouillant son doigt afin de tourner les +pages, le laisse tranquillement continuer, jugeant l'occasion bonne pour +monter sur le trône. Une famille intéressante, vraiment! A ce propos, je +faisais une réflexion. Pourquoi, au théâtre, permet-on tous les crimes +dans les familles royales? Le théâtre classique nous montre les rois +grecs s'égorgeant entre eux avec la plus belle facilité du monde. Les +drames romantiques abusent aussi des rois chenapans. Dans les drames +bourgeois, au contraire, les trop gros crimes indignent la salle. Sans +doute, il faut porter couronne pour être un gredin à son aise. + +Je ne parle toujours pas de vérité. Rien n'est plus comique, au fond, +que ce roi empoisonné qui se promène encore dans une demi-douzaine de +tableaux, avec des accès de coliques de temps à autre. Il finit par +savoir qu'il a de l'arsenic dans le corps, et René, un savant médecin, +lui ayant dit qu'il n'y avait rien à faire, il ne fait rien pour lutter +contre la mort. Cela est inacceptable, l'arsenic est un poison que l'on +combat parfaitement. J'ai été obsédé par cette idée pendant toute la +deuxième partie du drame: «Mais pourquoi Charles IX n'est-il pas dans +son lit?» C'est un souci vulgaire, une préoccupation bourgeoise, je le +sais; mais je ne puis rien contre les habitudes de mon esprit. Lisez +donc _Madame Bovary_, voyez comment on meurt par l'arsenic, vous me +direz ensuite si Charles IX n'est pas très drôle. Non seulement aucun +des symptômes n'est observé, mais encore il est impossible que le roi +ne se mette pas entre les mains des médecins, en leur disant de tenter +quand même la guérison. + +Les personnages de Coconnas et de La Mole, qui ont fait autrefois le +succès du drame, sont des silhouettes enluminées de tons vifs pour les +spectateurs peu lettrés. D'ailleurs, la partie purement romanesque tient +fort peu de place, et l'on regrette l'histoire, cette Marguerite si +belle, que tout son siècle a adorée. Comme elle est réduite là-dedans +à un rôle de poupée vulgaire! Elle, la savante, la spirituelle, +l'amoureuse, c'est à peine si elle est un rouage dans cette machine +dramatique. Tout se rapetisse et s'aplatit. On dirait un théâtre +mécanique. Le plus grand défaut de ces vastes pièces populaires, +découpées dans des romans, c'est de réduire ainsi les personnages les +plus importants à des emplois d'utilités; il ne reste guère que de la +figuration; toute la chair de l'oeuvre s'en va pour ne laisser voir que +la carcasse. D'autre part, on ne comprend plus que difficilement, on +doit sans cesse suppléer à ce que les héros n'ont pas le temps de nous +dire. + +Le succès de la _Reine Margot_ a été très vif autrefois, et il est +possible que la reprise soit fructueuse. Sans doute, pour goûter une +oeuvre pareille il faut une naïveté d'impressions que je n'ai plus. Si +je pouvais retrouver mes seize ans, mes durs commencements de jeune +homme, et reprendre une place en haut, à une des galeries, je serais +sans doute moins sévère. Mais trop d'études ont passé sur moi, trop +d'analyse et trop d'observation, pour que je puisse me plaire à une +oeuvre qui m'ennuie par sa puérilité et qui me fâche par ses mensonges. +Je suis même d'avis que, si le peuple s'amuse à un pareil spectacle, +on devrait l'en sevrer, car il ne peut qu'y fausser son jugement et y +désapprendre notre histoire nationale. + + + +V + +La reprise du _Bâtard_, à la Porte-Saint-Martin, vient de remettre pour +un instant en lumière la figure d'Alfred Touroude. Il paraissait bien +oublié; la mort, en une seule année, l'avait pris tout entier, et il a +fallu le chômage des grosses chaleurs, l'embarras des critiques qui +ne savent comment emplir leurs articles, pour ressusciter cet auteur +dramatique déjà couché dans le néant. + +La mort d'Alfred Touroude a été un deuil pour ses amis. Mais l'art +n'avait déjà plus à pleurer en lui, malgré sa jeunesse, un talent dans +la fleur de ses promesses. Il est peu d'exemples d'une carrière +si courte et si bornée. Acclamé à ses débuts, il avait prouvé son +impuissance, dès sa troisième ou quatrième pièce. Il décourageait +ceux qui espéraient en son tempérament, il montrait de plus en plus +l'impossibilité radicale où il était de mettre debout une oeuvre +littéraire. Chaque nouveau pas était une chute. Quand il est mort, +à moins d'un de ces prodiges de souplesse dont sa nature brutale ne +semblait guère capable, on n'osait plus attendre de lui une de ces +oeuvres complètes et décisives qui classent un homme. + +Et veut-on savoir où était sa plaie, à mon sens? Il ne savait pas +écrire, il fabriquait ses pièces comme un menuisier fabrique une table, +à coups de scie et de marteau. Son dialogue était stupéfiant de phrases +incorrectes, de tournures ampoulées et ridicules. Et il n'y avait pas +que le style qui montrât le plus grand dédain de l'art, la contexture +des pièces elle-même indiquait un esprit dépourvu de littérature, +incapable d'un arrangement équilibré de poète. Il faisait en un mot du +théâtre pour faire du théâtre, comme certains critiques veulent qu'on en +fasse, sans se soucier d'autre chose que de la mécanique théâtrale. + +Quel exemple plein d'enseignements, si les critiques en question +voulaient bien être logiques! Je leur ai entendu dire que Touroude avait +le don, c'est-à-dire qu'il apportait ce métier du théâtre, sans lequel, +selon eux, on ne saurait écrire une bonne pièce. Un joli don, en vérité, +si ce don conduit aux derniers drames de Touroude! On voit par lui à +quoi sert de naître auteur dramatique, lorsqu'on ne naît pas en même +temps écrivain et poète. Il serait grand temps de proclamer une vérité: +c'est qu'en littérature, au théâtre comme dans le roman, il faut d'abord +aimer les lettres. L'écrivain passe le premier, l'homme de métier ne +vient qu'au second rang. + +Je retombe ici dans l'éternelle querelle. Notre critique contemporaine a +fait du théâtre un terrain fermé où elle admet les seuls fabricants, en +consignant à la porte les hommes de style. Le théâtre est ainsi devenu +un domaine à part, dans lequel la littérature est simplement tolérée. +D'abord, sachez-fabriquer une machine dramatique selon le goût du +jour; ensuite, écrivez en français si vous pouvez, mais cela n'est pas +absolument nécessaire. Même cela gêne, car il est passé en axiome qu'un +écrivain de race est un gêneur sur les planches; les directeurs se +sauvent, les acteurs sont paralysés, jusqu'au pompier de service qui +sourit avec mépris! + +Il n'y a qu'en France, à coup sûr, qu'on se fait une si étrange idée du +théâtre. Et encore cette idée date-t-elle uniquement de ce siècle. Notre +critique a rabaissé la question au point de vue des besoins de la foule. +Il faut des spectacles, et l'on a imaginé une formule expéditive pour +fabriquer des spectacles qui puissent plaire au plus grand nombre. De +cette manière, notre critique s'occupe seulement de la fabrication +courante, des pièces qui alimentent, au jour le jour, nos scènes +populaires, de cette masse énorme d'oeuvres de camelote destinées à +vivre quelques soirées et à disparaître pour toujours. La nécessité du +métier est née de là. Le pis est que la critique veut ramener au métier +les écrivains d'esprit libre qui cherchent ailleurs et veulent devant +eux le champ vaste des compositions originales. + +Cherchez dans notre histoire littéraire, vous ne trouverez pas ce mot de +métier avant Scribe. C'est lui qui a inventé l'article Paris au théâtre, +les vaudevilles bâclés à la douzaine d'après un patron connu. Est-ce que +Molière savait «le métier»? On l'accuse aujourd'hui de ne jamais avoir +trouvé un bon dénouement. Est-ce que Corneille se doutait de la façon +compliquée dont on doit charpenter une oeuvre dramatique? Le pauvre +grand homme disait simplement et fortement ce qu'il avait à dire, ses +tragédies étaient de purs développements littéraires. + +Il y a plus, tout ce qui vit au théâtre, tout ce qui reste, c'est +le morceau de style, c'est la littérature. Notre théâtre classique, +Molière, Corneille, Racine, est un cours de grammaire et de rhétorique. +Certes, personne ne s'avise de célébrer l'habileté de la charpente, +tandis que tout le monde se récrie sur les beautés du style. Un exemple +plus frappant encore est celui du _Mariage de Figaro_. Là, Beaumarchais +a été habile, compliqué, savant dans la façon de nouer et de dénouer sa +pièce. Mais qui songe aujourd'hui à lui faire un honneur de sa science? +L'adresse du métier est devenue le petit côté de la pièce, les +passages célèbres sont les tirades de Figaro, l'au delà littéraire et +philosophique de l'oeuvre. Et l'on pourrait continuer cette revue. J'ai +souvent demandé aux critiques de bonne foi de m'indiquer une pièce +que le seul métier du théâtre ait fait vivre. Quant à moi, je leur en +citerai une douzaine, auxquelles l'art d'écrire a soufflé une éternelle +vie. Ne prenons que les adorables proverbes de Musset. La fantaisie y +tient lieu de science, les scènes s'en vont à la débandade dans le pays +du bleu, la poésie s'y moque des règles. N'est-ce pas là pourtant du +théâtre exquis, autrement sérieux au fond que le théâtre bien charpenté? +Quel est l'auteur qui n'aimerait pas mieux avoir écrit _On ne badine +pas avec l'amour_, que telle ou telle pièce, inutile à nommer, bâlie +solidement selon les règles du théâtre contemporain? + +J'ai toujours été très étonné qu'un public lettré ne se contentât pas au +théâtre d'une belle langue, d'une composition littéraire développée par +un poète ou par un penseur. Au dix-septième siècle, on discutait les +vers d'une tragédie, la philosophie et la rhétorique de l'oeuvre, sans +demander à l'auteur s'il avait, oui ou non, Je don du théâtre. + +Est-il donc si difficile de passer une soirée dans un fauteuil, à +écouter de la belle prose, savamment écrite, et à regarder une action +qui se déroule selon le caprice de l'écrivain? Que cette action aille à +gauche ou à droite, qu'importé! Elle peut même cesser tout à fait, l'art +reste, qui suffit à passionner. Avec un poète, avec un penseur, on ne +saurait s'ennuyer, on le suit partout, certain de pleurer ou de rire. + +Mais non, les choses ont changé. On ne s'asseoit plus que bien rarement +dans un fauteuil pour goûter un plaisir littéraire. En dehors du style, +en dehors des peintures humaines, on demande les secousses d'une +intrigue. On s'est habitué à la récréation d'un spectacle mouvementé, la +routine est venue, les pièces qui sortent du patron adopté paraissent +ennuyeuses ou bizarres. Et ce n'est pas seulement le gros public qui a +besoin aujourd'hui de ces parades de foire, le public délicat lui-même +a été atteint et réclame des oeuvres amusantes comme des histoires +de revenants ou de voleurs. La littérature ne suffit plus, elle fait +bâiller. + +Ajoutez à cela notre esprit latin, notre besoin de symétrie, et vous +comprendrez comment le théâtre est devenu chez nous un problème +d'arithmétique, une manière d'accommoder un fait, de la même façon qu'on +résout une règle de trois. Un code a été écrit, les auteurs dramatiques +sont devenus des arrangeurs, se moquant de la vérité, de la littérature +et du bon sens. + +Alfred Touroude est donc, selon moi, une victime du métier. La critique, +en déclarant solennellement qu'il avait le don, l'a gonflé d'un orgueil +immense. Dès lors, il s'est cru le maître du théâtre, il s'est enfoncé +dans les sujets les plus étranges, il s'est imaginé qu'il lui suffisait +de charpenter un fait pour composer un chef-d'oeuvre. Je me souviens du +premier acte de _Jane_. Cela était très saisissant, en effet. Une femme +venait d'être violée. La toile se levait, et on la voyait évanouie après +l'attentat, revenant lentement à elle, avec l'horreur du souvenir qui +s'éveillait. Puis, lorsque son mari entrait, elle lui disait tout, dans +une scène très puissante. Mais comme cela était gâté par la langue, +comme l'auteur tirait un pauvre parti de la situation, uniquement parce +qu'il ne savait pas la développer! Donnez ce premier acte à un écrivain, +el vous verrez quel tableau complet il en fera. Cela deviendra une +tragédie éternelle de vérité et de beauté. + +La conclusion est aisée. Touroude ne vivra pas, parce qu'il n'a pas été +écrivain. Le don du théâtre n'est rien sans le style. Il peut arriver +qu'une pièce solidement fabriquée ait un succès; mais ce succès est une +surprise et ne saurait durer, si la pièce manque de mérite littéraire. + + + +VI + +On se souvient du succès obtenu autrefois par _Jean la Poste_, le gros +mélodrame de M. Dion Boucicault, adapté à la scène française par M. +Eugène Nus. L'Ambigu a repris dernièrement ce mélodrame. + +Je ne le connaissais pas, j'ai donc pu le juger dans toute la fraîcheur +d'une première impression. Eh bien! mon sentiment, pendant les dix +tableaux, a été un sentiment de grande tristesse. Je trouve absolument +fâcheux que, sous prétexte de lui plaire, on serve au peuple des oeuvres +d'un art si inférieur, où la vérité est blessée à chaque scène, où l'on +ne saurait sauver au passage dix phrases justes et heureuses. + +Je comprends d'ailleurs très bien le succès d'une pareille machine. Rien +n'est plus touchant que l'intrigue: cette Nora se laissant accuser de +vol pour sauver un proscrit, un noble dont elle est la soeur naturelle, +et ce Jean se dévouant pour sa fiancée Npra, prenant le vol à son +compte, se faisant condamner à être pendu. Cela remue les plus beaux +sentiments: l'amour, l'abnégation, le sacrifice. Ajoutez que le traître +Morgan est précipité dans la mer au dénoûment, tandis que Jean peut +enfin consommer son mariage en brave et honnête garçon. Et le succès a +d'autres raisons encore: deux tableaux sont très vivants, très bien mis +en scène; celui de la noce irlandaise, avec ses fleurs et ses couplets +alternés, et celui du conseil de guerre, où le public joue un rôle si +familier et si bruyant. Enfin, il y a le décor machiné de la fin: Jean +s'échappant de son cachot, montant le long de la tour pour rejoindre +Nora qui chante sur la plate-forme; puis la vue de la mer immense, avec +la traînée lumineuse de la lune. Voilà, certes, des éléments d'émotion +nombreux et puissants. Je suis sans doute trop difficile; car, tout en +m'expliquant la grande réussite d'une oeuvre semblable, je persiste à +en être triste et à souhaiter pour les spectateurs des petites places, +qu'on entend évidemment flatter, des oeuvres d'une vérité plus virile et +d'une qualité littéraire plus élevée. + +Pour moi, je lâche le mot, un pareil drame n'est qu'une parade. Les +interprètes sont fatalement des queues-rouges qui grimacent des rires ou +des larmes. Cela n'est pas même mauvais, cela n'existe pas. Les jours +de réjouissances publiques, on dresse des théâtres militaires sur +l'esplanade des Invalides, où des soldats représentent des batailles. +Eh bien! _Jean-la-Posle_, ou tout autre mélodrame de ce genre, pourrait +être ainsi représenté. La pièce gagnerait même à être mimée, car on +éviterait ainsi une dépense exagérée de mauvais style. Les acteurs +n'auraient qu'à mettre la main sur leur coeur pour confesser leur amour. +Je connais des pantomimes qui en disent certainement plus long sur +l'homme que l'oeuvre de M. Dion-Boucicaut: Pierrot est plus profond que +Jean, son héros, et Colombine est plus femme que sa Nora. Ce qui me +consterne, dans un drame prétendu populaire, ce sont les peintures de +surface, les personnages plantés comme des mannequins, le mensonge +continu, étalé, triomphant. Entre un théâtre forain et un grand théâtre +des boulevards, il n'y a, à mes yeux, qu'une différence de bonne tenue. + +Je causais justement de ces choses, et l'on me répondait que le succès +de la Porte-Saint-Martin était dans ces pièces grossièrement enluminées, +faites pour les tréteaux. Est-ce bien vrai? Est-il absolument +nécessaire, par exemple, qu'un certain major, dans _Jean-la-Poste_, ait +une attitude de pieu coiffé d'un chapeau galonné? Est-il nécessaire que +Jean parle comme un poète incompris, en phrases fleuries qui sont le +comble du ridicule dans la bouche d'un cocher? Est-il nécessaire que +chaque personnage enfin soit tout bon ou tout mauvais, sans la moindre +souplesse? Je ne le crois pas. Notre théâtre populaire est dans +l'enfance, voilà la vérité. On raconte au peuple les histoires de fées, +les contes à dormir debout, avec lesquels on berce les petits enfants. +De là, la simplification des personnages, la vie montrée en rêve, le +mensonge consolant érigé en principe. La conception du mélodrame, chez +nous, est restée dans l'abstraction pure: il ne s'agit pas de peindre +les hommes, il s'agit de mettre en jeu des marionnettes, avec une +étiquette dans le dos, de façon à leur faire exécuter des mouvements +plus ou moins compliqués. C'est la tragédie tombée de l'analyse +psychologique à la simple mécanique des événements. Il y aurait autre +chose à faire, j'imagine. Quoi? C'est le secret du dramaturge qui peut +surgir demain et donner une nouvelle vie à notre théâtre. J'ai voulu +exprimer un simple sentiment, celui que tout spectateur délicat emporte +de l'audition d'un mélodrame. On trouve ce spectacle insuffisant et +médiocre, faussant le goût de la foule, l'habituant à une sensiblerie +grotesque. Les enfants aiment les pommes vertes, et les pommes vertes +leur font du mal. Il doit en être de même pour le mélodrame, qui +indigestionne le public, quand il s'en gorge. La somme de bêtise qu'on +emporte de certains spectacles est incalculable. Quiconque ment, même +dans une bonne intention, est un menteur et cause un préjudice à la +vérité et à la justice. C'est pourquoi je préférerais une réalité plate +aux grands mots qui traînent dans les tirades des héros. Maintenant, +si notre théâtre ne produisait que des oeuvres fortes, cela serait +peut-être gênant; il existe un équilibre de sottise, sans lequel les +sociétés trébuchent. + +FIN + + + +TABLE + + +LES THÉORIES + + LE NATURALISME + LE DON + LES JEUNES + LES DEUX MORALES + LA CRITIQUE ET LE PUBLIC + DES SUBVENTIONS + LES DÉCORS ET LES ACCESSOIRES + LE COSTUME + LES COMÉDIENS + POLÉMIQUE + +LES EXEMPLES + + LA TRAGÉDIE + LE DRAME + LE DRAME HISTORIQUE + LE DRAME PATRIOTIQUE + LE DRAME SCIENTIFIQUE + LA COMÉDIE + LA PANTOMIME + LE VAUDEVILLE + LA FÉERIE ET L'OPÉRETTE + LES REPRISES + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le naturalisme au théâtre: les +théories et les exemples, by Émile Zola + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13866 *** |
