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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13863 ***
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+This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and
+is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format,
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+Denis Diderot
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+REGRETS SUR MA VIEILLE ROBE DE CHAMBRE
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+OU
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+AVIS À CEUX QUI ONT PLUS DE GOÛT QUE DE FORTUNE
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+(1772)
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+Pourquoi ne l'avoir pas gardée? Elle était faite à moi; j'étais fait
+à elle. Elle moulait tous les plis de mon corps sans le gêner;
+j'étais pittoresque et beau. L'autre, raide, empesée, me mannequine.
+Il n'y avait aucun besoin auquel sa complaisance ne se prêtât; car
+l'indigence est presque toujours officieuse. Un livre était-il
+couvert de poussière, un de ses pans s'offrait à l'essuyer. L'encre
+épaissie refusait-elle de couler de ma plume, elle présentait le
+flanc. On y voyait tracés en longues raies noires les fréquents
+services qu'elle m'avait rendus. Ces longues raies annonçaient le
+littérateur, l'écrivain, l'homme qui travaille. A présent, j'ai
+l'air d'un riche fainéant; on ne sait qui je suis.
+
+Sous son abri, je ne redoutais ni la maladresse d'un valet, ni la
+mienne, ni les éclats du feu, ni la chute de l'eau. J'étais le
+maître absolu de ma vieille robe de chambre; je suis devenu
+l'esclave de la nouvelle.
+
+Le dragon qui surveillait la toison d'or ne fut pas plus inquiet que
+moi. Le souci m'enveloppe.
+
+Le vieillard passionné qui s'est livré, pieds et poings liés, aux
+caprices, à la merci d'une jeune folle, dit depuis le matin jusqu'au
+soir: Où est ma bonne, ma vieille gouvernante? Quel démon m'obsédait
+le jour que je la chassai pour celle-ci! Puis il pleure, il soupire.
+
+Je ne pleure pas, je ne soupire pas; mais à chaque instant je dis:
+Maudit soit celui qui inventa l'art de donner du prix à l'étoffe
+commune en la teignant en écarlate! Maudit soit le précieux vêtement
+que je révère! Où est mon ancien, mon humble, mon commode lambeau de
+calemande?
+
+Mes amis, gardez vos vieux amis. Mes amis, craignez l'atteinte de la
+richesse. Que mon exemple vous instruise. La pauvreté a ses
+franchises; l'opulence a sa gêne.
+
+O Diogène! si tu voyais ton disciple sous le fastueux manteau
+d'Aristippe, comme tu rirais! O Aristippe, ce manteau fastueux fut
+payé par bien des bassesses. Quelle comparaison de ta vie molle,
+rampante, efféminée, et de la vie libre et ferme du cynique
+déguenillé! J'ai quitté le tonneau où je régnais, pour servir sous
+un tyran.
+
+Ce n'est pas tout, mon ami. Écoutez les ravages du luxe, les suites
+d'un luxe conséquent.
+
+Ma vieille robe de chambre était une avec les autres guenilles qui
+m'environnaient. Une chaise de paille, une table de bois, une
+tapisserie de Bergame, une planche de sapin qui soutenait quelques
+livres, quelques estampes enfumées, sans bordure, clouées par les
+angles sur cette tapisserie; entre ces estampes trois ou quatre
+plâtres suspendus formaient avec ma vieille robe de chambre
+l'indigence la plus harmonieuse.
+
+Tout est désaccordé. Plus d'ensemble, plus d'unité, plus de beauté.
+
+Une nouvelle gouvernante stérile qui succède dans un presbytère, la
+femme qui entre dans la maison d'un veuf, le ministre qui remplace
+un ministre disgracié, le prélat moliniste qui s'empare du diocèse
+d'un prélat janséniste, ne causent pas plus de trouble que
+l'écarlate intruse en a causé chez moi.
+
+Je puis supporter sans dégoût la vue d'une paysanne. Ce morceau de
+toile grossière qui couvre sa tête; cette chevelure qui tombe éparse
+sur ses joues; ces haillons troués qui la vêtissent [sic] à demi; ce
+mauvais cotillon court qui ne va qu'à la moitié de ses jambes; ces
+pieds nus et couverts de fange ne peuvent me blesser: c'est l'image
+d'un état que je respecte; c'est l'ensemble des disgrâces d'une
+condition nécessaire et malheureuse que je plains. Mais mon coeur se
+soulève; et, malgré l'atmosphère parfumée qui la suit, j'éloigne mes
+pas, je détourne mes regards de cette courtisane dont la coiffure à
+points d'Angleterre, et les manchettes déchirées, les bas de soie
+sales et la chaussure usée, me montrent la misère du jour associée à
+l'opulence de la veille.
+
+Tel eût été mon domicile, si l'impérieuse écarlate n'eût tout mis à
+son unisson.
+
+J'ai vu la Bergame céder la muraille, à laquelle elle était depuis
+si longtemps attachée, à la tenture de damas.
+
+Deux estampes qui n'étaient pas sans mérite: _la Chute de la manne
+dans le désert_ du Poussin, et _l'Esther devant Assuérus_ du même;
+l'une honteusement chassée par un vieillard de Rubens, c'est la
+triste Esther; _la Chute de la manne_ dissipée par une _Tempête_ de
+Vernet.
+
+La chaise de paille reléguée dans l'antichambre par le fauteuil de
+maroquin.
+
+Homère, Virgile, Horace, Cicéron, soulager le faible sapin courbé
+sous leur masse, et se refermer dans une armoire marquetée, asile
+plus digne d'eux que de moi.
+
+Une grande glace s'emparer du manteau de ma cheminée.
+
+Ces deux jolis plâtres que je tenais de l'amitié de Falconet, et
+qu'il avait réparés lui-même, déménagés par une Vénus accroupie.
+L'argile moderne brisée par le bronze antique.
+
+La table de bois disputait encore le terrain, à l'abri d'une foule
+de brochures et de papiers entassés pêle-mêle, et qui semblaient
+devoir la dérober longtemps à l'injure qui la menaçait. Un jour elle
+subit son sort et, en dépit de ma paresse, les brochures et les
+papiers allèrent se ranger dans les serres d'un bureau précieux.
+
+Instinct funeste des convenances! Tact délicat et ruineux, goût
+sublime qui change, qui déplace, qui édifie, qui renverse; qui vide
+les coffres des pères; qui laisse les filles sans dot, les fils sans
+éducation; qui fait tant de belles choses et de si grand maux, toi
+qui substituas chez moi le fatal et précieux bureau à la table de
+bois; c'est toi qui perds les nations; c'est toi qui, peut-être, un
+jour, conduira mes effets sur le pont Saint-Michel, où l'on entendra
+la voix enrouée d'un juré crieur dire: A vingt louis une Vénus
+accroupie.
+
+L'intervalle qui restait entre la tablette de ce bureau et la
+_Tempête_ de Vernet, qui est au-dessus, faisait un vide désagréable
+à l'oeil. Ce vide fut rempli par une pendule; et quelle pendule
+encore! une pendule à la Geoffrin, une pendule où l'or contraste
+avec le bronze.
+
+Il y avait un angle vacant à côté de ma fenêtre. Cet angle demandait
+un secrétaire, qu'il obtint.
+
+Autre vide déplaisant entre la tablette du secrétaire et la belle
+tête de Rubens, il fut rempli par deux La Grenée.
+
+Ici c'est une _Magdeleine_ du même artiste; là, c'est une esquisse
+ou de Vien ou de Machy; car je donnai aussi dans les esquisses. Et
+ce fut ainsi que le réduit édifiant du philosophe se transforma dans
+le cabinet scandaleux du publicain. J'insulte aussi à la misère
+nationale.
+
+De ma médiocrité première, il n'est resté qu'un tapis de lisières.
+Ce tapis mesquin ne cadre guère avec mon luxe, je le sens. Mais j'ai
+juré et je jure, car les pieds de Denis le philosophe ne fouleront
+jamais un chef-d'oeuvre de la Savonnerie, que je réserverai ce
+tapis, comme le paysan transféré de sa chaumière dans le palais de
+son souverain réserva ses sabots.
+
+Lorsque le matin, couvert de la somptueuse écarlate, j'entre dans
+mon cabinet, si je baisse la vue, j'aperçois mon ancien tapis de
+lisières; il me rappelle mon premier état, et l'orgueil s'arrête à
+l'entrée de mon coeur.
+
+Non, mon ami, non: je ne suis point corrompu. Ma porte s'ouvre
+toujours au besoin qui s'adresse à moi; il me trouve la même
+affabilité. Je l'écoute, je le conseille, je le secours, je le
+plains. Mon âme ne s'est point endurcie; ma tête ne s'est point
+relevée. Mon dos est bon et rond, comme ci-devant. C'est le même ton
+de franchise; c'est la même sensibilité. Mon luxe est de fraîche
+date et le poison n'a point encore agi. Mais avec le temps, qui sait
+ce qui peut arriver? Qu'attendre de celui qui a oublié sa femme et
+sa fille, qui s'est endetté, qui a cessé d'être époux et père, et
+qui, au lieu de déposer au fond d'un coffre fidèle, une somme
+utile...
+
+Ah, saint prophète! levez vos mains au ciel, priez pour un ami en
+péril, dites à Dieu: si tu vois dans tes décrets éternels que la
+richesse corrompe le coeur de Denis, n'épargne pas les chefs-
+d'oeuvre qu'il idolâtre; détruis-les et ramène-le à sa première
+pauvreté; et moi, je dirai au ciel de mon côté: O Dieu! je me
+résigne à la prière du saint prophète et à ta volonté! Je
+t'abandonne tout; reprends tout; oui, tout, excepté le Vernet. Ah!
+laisse-moi le Vernet!
+
+Ce n'est pas l'artiste, c'est toi qui l'as fait. Respecte l'ouvrage
+de l'amitié et le tien. Vois ce phare, vois cette tour adjacente qui
+s'élève à droite; vois ce vieil arbre que les vents ont déchiré. Que
+cette masse est belle! Au-dessous de cette masse obscure, vois ces
+rochers couverts de verdure. C'est ainsi que ta main puissante les a
+formés; c'est ainsi que ta main bienfaisante les a tapissés. Vois
+cette terrasse inégale, qui descend du pied des rochers vers la mer.
+C'est l'image des dégradations que tu as permises au temps d'exercer
+sur les choses du monde les plus solides. Ton soleil l'aurait-il
+autrement éclairée? Dieu! si tu anéantis cet ouvrage de l'art, on
+dira que tu es un Dieu jaloux. Prends en pitié les malheureux épars
+sur cette rive. Ne te suffit-il pas de leur avoir montré le fond des
+abîmes? Ne les as-tu sauvés que pour les perdre? Écoute la prière de
+celui-ci qui te remercie. Aide les efforts de celui-là qui rassemble
+les tristes restes de sa fortune. Ferme l'oreille aux imprécations
+de ce furieux: hélas! il se promettait des retours si avantageux; il
+avait médité le repos et la retraite; il en était à son dernier
+voyage. Cent fois dans la route, il avait calculé par ses doigts le
+fond de sa fortune; il en avait arrangé l'emploi: et voilà toutes
+ses espérances trompées; peine lui reste-t-il de quoi couvrir ses
+membres nus. Sois touché de la tendresse de ces deux époux. Vois la
+terreur que tu as inspirée à cette femme. Elle te rend grâce du mal
+que tu ne lui as pas fait. Cependant, son enfant, trop jeune pour
+savoir à quel péril tu l'avais exposé, lui, son père et sa mère,
+s'occupe du fidèle compagnon de son voyage; il rattache le collier
+de son chien. Fais grâce à l'innocent. Vois cette mère fraîchement
+échappée des eaux avec son époux; ce n'est pas pour elle qu'elle a
+tremblé, c'est pour son enfant. Vois comme elle le serre contre son
+sein; vois comme elle le baise. O Dieu! reconnais les eaux que tu as
+créées. Reconnais-les, et lorsque ton souffle les agite, et lorsque
+ta main les apaise. Reconnais les sombres nuages que tu avais
+rassemblés, et qu'il t'a plu de dissiper. Déjà ils se séparent, ils
+s'éloignent, déjà la lueur de l'astre du jour renaît sur la face des
+eaux; je présage le calme à cet horizon rougeâtre. Qu'il est loin,
+cet horizon! il ne confine point avec la mer. Le ciel descend au-
+dessous et semble tourner autour du globe. Achève d'éclaircir ce
+ciel; achève de rendre à la mer sa tranquillité. Permets à ces
+matelots de remettre à flot leur navire échoué; seconde leur
+travail; donne-leur des forces, et laisse-moi mon tableau. Laisse-
+le-moi, comme la verge dont tu châtieras l'homme vain. Déjà ce n'est
+plus moi qu'on visite, qu'on vient entendre: c'est Vernet qu'on
+vient admirer chez moi. Le peintre a humilié le philosophe.
+
+O mon ami, le beau Vernet que je possède! Le sujet est la fin d'une
+tempête sans catastrophe fâcheuse. Les flots sont encore agités; le
+ciel couvert de nuages; les matelots s'occupent sur leur navire
+échoué; les habitants accourent des montagnes voisines.
+
+Que cet artiste a d'esprit! Il ne lui a fallu qu'un petit nombre de
+figures principales pour rendre toutes les circonstances de
+l'instant qu'il a choisi. Comme toute cette scène est vraie! Comme
+tout est peint avec légèreté, facilité et vigueur! Je veux garder ce
+témoignage de son amitié. Je veux que mon gendre le transmette ses
+enfants, ses enfants aux leurs, et ceux-ci aux enfants qui naîtront
+d'eux.
+
+Si vous voyiez le bel ensemble de ce morceau; comme tout y est
+harmonieux; comme les effets s'y enchaînent; comme tout se fait
+valoir sans effort et sans apprêt; comme ces montagnes de la droite
+sont vaporeuses; comme ces rochers et les édifices surimposés sont
+beaux; comme cet arbre est pittoresque; comme cette terrasse est
+éclairée; comme la lumière s'y dégrade; comme ces figures sont
+disposées, vraies, agissantes, naturelles, vivantes; comme elles
+intéressent; la force dont elles sont peintes; la pureté dont elles
+sont dessinées; comme elles se détachent du fond; l'énorme étendue
+de cet espace; la vérité de ces eaux; ces nuées, ce ciel, cet
+horizon! Ici le fond est privé de lumière et le devant clair, au
+contraire du technique commun. Venez voir mon Vernet; mais ne me
+l'ôtez pas.
+
+Avec le temps, les dettes s'acquitteront; le remords s'apaisera; et
+j'aurai une jouissance pure. Ne craignez pas que la fureur
+d'entasser des belles choses me prenne. Les amis que j'avais, je les
+ai; et le nombre n'en est pas augmenté. J'ai Laïs, mais Laïs ne m'a
+pas. Heureux entre ses bras, je suis prêt à la céder à celui que
+j'aimerai et qu'elle rendrait plus heureux que moi. Et pour vous
+dire mon secret à l'oreille, cette Laïs, qui se vend si cher aux
+autres, ne m'a rien coûté.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Regrets sur ma vieille robe de chambre
+by Denis Diderot
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13863 ***