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diff --git a/13857-0.txt b/13857-0.txt new file mode 100644 index 0000000..115f484 --- /dev/null +++ b/13857-0.txt @@ -0,0 +1,15412 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13857 *** + +This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and +is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, +Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. + + + + + +Alexandre Dumas + +LA REINE MARGOT +Tome II +(1845) + + +Table des matières + +I Fraternité +II La reconnaissance du roi Charles IX +III Dieu dispose +IV La nuit des rois +V Anagramme +VI La rentrée au Louvre +VII La cordelière de la reine mère +VIII Projets de vengeance +IX Les Atrides +X L'Horoscope +XI Les confidences +XII Les ambassadeurs +XIII Oreste et Pylade +XIV Orthon +XV L'hôtellerie de la Belle-Étoile +XVI De Mouy de Saint-Phale +XVII Deux têtes pour une couronne +XVIII Le livre de vénerie +XIX La chasse au vol +XX Le pavillon de François Ier +XXI Les investigations +XXII Actéon +XXIII Le bois de Vincennes +XXIV La figure de cire +XXV Les boucliers invisibles +XXVI Les juges +XXVII La torture du brodequin +XXVIII La chapelle +XXIX La place Saint-Jean-en-Grève +XXX La tour du Pilori +XXXI La sueur de sang +XXXII La plate-forme du donjon de Vincennes +XXXIII La Régence +XXXIV Le roi est mort: vive le roi! +XXXV Épilogue + + +DEUXIÈME PARTIE + + + +I +Fraternité + + +En sauvant la vie de Charles, Henri avait fait plus que sauver la +vie d'un homme: il avait empêché trois royaumes de changer de +souverains. + +En effet, Charles IX tué, le duc d'Anjou devenait roi de France, +et le duc d'Alençon, selon toute probabilité, devenait roi de +Pologne. Quant à la Navarre, comme M. le duc d'Anjou était l'amant +de madame de Condé, sa couronne eût probablement payé au mari la +complaisance de sa femme. + +Or, dans tout ce grand bouleversement il n'arrivait rien de bon +pour Henri. Il changeait de maître, voilà tout; et au lieu de +Charles IX, qui le tolérait, il voyait monter au trône de France +le duc d'Anjou, qui, n'ayant avec sa mère Catherine qu'un coeur et +qu'une tête, avait juré sa mort et ne manquerait pas de tenir son +serment. + +Toutes ces idées s'étaient présentées à la fois à son esprit quand +le sanglier s'était élancé sur Charles IX, et nous avons vu ce qui +était résulté de cette réflexion rapide comme l'éclair, qu'à la +vie de Charles IX était attachée sa propre vie. + +Charles IX avait été sauvé par un dévouement dont il était +impossible au roi de comprendre le motif. + +Mais Marguerite avait tout compris, et elle avait admiré ce +courage étrange de Henri qui, pareil à l'éclair, ne brillait que +dans l'orage. + +Malheureusement ce n'était pas le tout que d'avoir échappé au +règne du duc d'Anjou, il fallait se faire roi soi-même. Il fallait +disputer la Navarre au duc d'Alençon et au prince de Condé; il +fallait surtout quitter cette cour où l'on ne marchait qu'entre +deux précipices, et la quitter protégé par un fils de France. + +Henri, tout en revenant de Bondy, réfléchit profondément à la +situation. En arrivant au Louvre, son plan était fait. + +Sans se débotter, tel qu'il était, tout poudreux et tout sanglant +encore, il se rendit chez le duc d'Alençon, qu'il trouva fort +agité en se promenant à grands pas dans sa chambre. + +En l'apercevant, le prince fit un mouvement. + +-- Oui, lui dit Henri en lui prenant les deux mains, oui, je +comprends, mon bon frère, vous m'en voulez de ce que le premier +j'ai fait remarquer au roi que votre balle avait frappé la jambe +de son cheval, au lieu d'aller frapper le sanglier, comme c'était +votre intention. Mais que voulez-vous? je n'ai pu retenir une +exclamation de surprise. D'ailleurs le roi s'en fût toujours +aperçu, n'est-ce pas? + +-- Sans doute, sans doute, murmura d'Alençon. Mais je ne puis +cependant attribuer qu'à mauvaise intention cette espèce de +dénonciation que vous avez faite, et qui, vous l'avez vu, n'a pas +eu un résultat moindre que de faire suspecter à mon frère Charles +mes intentions, et de jeter un nuage entre nous. + +-- Nous reviendrons là-dessus tout à l'heure; et quant à la bonne +ou à la mauvaise intention que j'ai à votre égard, je viens exprès +auprès de vous pour vous en faire juge. + +-- Bien! dit d'Alençon avec sa réserve ordinaire; parlez, Henri, +je vous écoute. + +-- Quand j'aurai parlé, François, vous verrez bien quelles sont +mes intentions, car la confidence que je viens vous faire exclut +toute réserve et toute prudence; et quand je vous l'aurai faite, +d'un seul mot vous pourrez me perdre! + +-- Qu'est-ce donc? dit François, qui commençait à se troubler. + +-- Et cependant, continua Henri, j'ai hésité longtemps à vous +parler de la chose qui m'amène, surtout après la façon dont vous +avez fait la sourde oreille aujourd'hui. + +-- En vérité, dit François en pâlissant, je ne sais pas ce que +vous voulez dire, Henri. + +-- Mon frère, vos intérêts me sont trop chers pour que je ne vous +avertisse pas que les huguenots ont fait faire auprès de moi des +démarches. + +-- Des démarches! demanda d'Alençon, et quelles démarches? + +-- L'un d'eux, M. de Mouy de Saint-Phale, le fils du brave de Mouy +assassiné par Maurevel, vous savez... + +-- Oui. + +-- Eh bien, il est venu me trouver au risque de sa vie pour me +démontrer que j'étais en captivité. + +-- Ah! vraiment! et que lui avez-vous répondu? + +-- Mon frère, vous savez que j'aime tendrement Charles, qui m'a +sauvé la vie, et que la reine mère a pour moi remplacé ma mère. +J'ai donc refusé toutes les offres qu'il venait me faire. + +-- Et quelles étaient ces offres? + +-- Les huguenots veulent reconstituer le trône de Navarre, et +comme en réalité ce trône m'appartient par héritage, ils me +l'offraient. + +-- Oui; et M. de Mouy, au lieu de l'adhésion qu'il venait +solliciter, a reçu votre désistement? + +-- Formel... par écrit même. Mais depuis..., continua Henri. + +-- Vous vous êtes repenti, mon frère? interrompit d'Alençon. + +-- Non, j'ai cru m'apercevoir seulement que M. de Mouy, mécontent +de moi, reportait ailleurs ses visées. + +-- Et où cela? demanda vivement François. + +-- Je n'en sais rien. Près du prince de Condé, peut-être. + +-- Oui, c'est probable, dit le duc. + +-- D'ailleurs, reprit Henri, j'ai moyen de connaître d'une manière +infaillible le chef qu'il s'est choisi. François devint livide. + +-- Mais, continua Henri, les huguenots sont divisés entre eux, et +de Mouy, tout brave et tout loyal qu'il est, ne représente qu'une +moitié du parti. Or, cette autre moitié, qui n'est point à +dédaigner, n'a pas perdu l'espoir de porter au trône ce Henri de +Navarre, qui, après avoir hésité dans le premier moment, peut +avoir réfléchi depuis. + +-- Vous croyez? + +-- Oh! tous les jours j'en reçois des témoignages. Cette troupe +qui nous a rejoints à la chasse, avez-vous remarqué de quels +hommes elle se composait? + +-- Oui, de gentilshommes convertis. + +-- Le chef de cette troupe, qui m'a fait un signe, l'avez-vous +reconnu? + +-- Oui, c'est le vicomte de Turenne. + +-- Ce qu'ils me voulaient, l'avez-vous compris? + +-- Oui, ils vous proposaient de fuir. + +-- Alors, dit Henri à François inquiet, il est donc évident qu'il +y a un second parti qui veut autre chose que ce que veut +M. de Mouy. + +-- Un second parti? + +-- Oui, et fort puissant, vous dis-je; de sorte que pour réussir +il faudrait réunir les deux partis: Turenne et de Mouy. La +conspiration marche, les troupes sont désignées, on n'attend qu'un +signal. Or, dans cette situation suprême, qui demande de ma part +une prompte solution, j'ai débattu deux résolutions entre +lesquelles je flotte. Ces deux résolutions, je viens vous les +soumettre comme à un ami. + +-- Dites mieux, comme à un frère. + +-- Oui, comme à un frère, reprit Henri. + +-- Parlez donc, je vous écoute. + +-- Et d'abord je dois vous exposer l'état de mon âme, mon cher +François. Nul désir, nulle ambition, nulle capacité; je suis un +bon gentilhomme de campagne, pauvre, sensuel et timide; le métier +de conspirateur me présente des disgrâces mal compensées par la +perspective même certaine d'une couronne. + +-- Ah! mon frère, dit François, vous vous faites tort, et c'est +une situation triste que celle d'un prince dont la fortune est +limitée par une borne dans le champ paternel ou par un homme dans +la carrière des honneurs! Je ne crois donc pas à ce que vous me +dites. + +-- Ce que je vous dis est si vrai cependant, mon frère, reprit +Henri, que si je croyais avoir un ami réel, je me démettrais en sa +faveur de la puissance que veut me conférer le parti qui s'occupe +de moi; mais, ajouta-t-il avec un soupir, je n'en ai point. + +-- Peut-être. Vous vous trompez sans doute. + +-- Non, ventre-saint-gris! dit Henri. Excepté vous, mon frère, je +ne vois personne qui me soit attaché; aussi, plutôt que de laisser +avorter en des déchirements affreux une tentative qui produirait à +la lumière quelque homme... indigne... je préfère en vérité +avertir le roi mon frère de ce qui se passe. Je ne nommerai +personne, je ne citerai ni pays ni date; mais je préviendrai la +catastrophe. + +-- Grand Dieu! s'écria d'Alençon ne pouvant réprimer sa terreur, +que dites-vous là?... Quoi! Vous, vous la seule espérance du parti +depuis la mort de l'amiral; vous, un huguenot converti, mal +converti, on le croyait du moins, vous lèveriez le couteau sur vos +frères! Henri, Henri, en faisant cela, savez-vous que vous livrez +à une seconde Saint-Barthélemy tous les calvinistes du royaume? +Savez-vous que Catherine n'attend qu'une occasion pareille pour +exterminer tout ce qui a survécu? + +Et le duc tremblant, le visage marbré de plaques rouges et +livides, pressait la main de Henri pour le supplier de renoncer à +cette solution, qui le perdait. + +-- Comment! dit Henri avec une expression de parfaite bonhomie, +vous croyez, François, qu'il arriverait tant de malheurs? Avec la +parole du roi, cependant, il me semble que je garantirais les +imprudents. + +-- La parole du roi Charles IX, Henri! ... Eh! l'amiral ne +l'avait-il pas? Téligny ne l'avait-il pas? Ne l'aviez-vous pas +vous-même? Oh! Henri, c'est moi qui vous le dis: si vous faites +cela, vous les perdez tous; non seulement eux, mais encore tout ce +qui a eu des relations directes ou indirectes avec eux. + +Henri parut réfléchir un moment. + +-- Si j'eusse été un prince important à la cour, dit-il, j'eusse +agi autrement. À votre place, par exemple, à votre place, à vous, +François, fils de France, héritier probable de la couronne... + +François secoua ironiquement la tête. + +-- À ma place, dit-il que feriez-vous? + +-- À votre place, mon frère, répondit Henri, je me mettrais à la +tête du mouvement pour le diriger. Mon nom et mon crédit +répondraient à ma conscience de la vie des séditieux, et je +tirerais utilité pour moi d'abord et pour le roi ensuite, peut- +être, d'une entreprise qui, sans cela, peut faire le plus grand +mal à la France. + +D'Alençon écouta ces paroles avec une joie qui dilata tous les +muscles de son visage. + +-- Croyez-vous, dit-il, que ce moyen soit praticable, et qu'il +nous épargne tous ces désastres que vous prévoyez? + +-- Je le crois, dit Henri. Les huguenots vous aiment: votre +extérieur modeste, votre situation élevée et intéressante à la +fois, la bienveillance enfin que vous avez toujours témoignée à +ceux de la religion, les portent à vous servir. + +-- Mais, dit d'Alençon, il y a schisme dans le parti. Ceux qui +sont pour vous seront-ils pour moi? + +-- Je me charge de vous les concilier par deux raisons. + +-- Lesquelles? + +-- D'abord, par la confiance que les chefs ont en moi; ensuite, +par la crainte où ils seraient que Votre Altesse, connaissant +leurs noms... + +-- Mais ces noms, qui me les révèlera? + +-- Moi, ventre-saint-gris! + +-- Vous feriez cela? + +-- Écoutez, François, je vous l'ai dit, continua Henri, je n'aime +que vous à la cour: cela vient sans doute de ce que vous êtes +persécuté comme moi; et puis, ma femme aussi vous aime d'une +affection qui n'a pas d'égale... + +François rougit de plaisir. + +-- Croyez-moi, mon frère, continua Henri, prenez cette affaire en +main, régnez en Navarre; et pourvu que vous me conserviez une +place à votre table et une belle forêt pour chasser, je +m'estimerai heureux. + +-- Régner en Navarre! dit le duc; mais si... + +-- Si le duc d'Anjou est nommé roi de Pologne, n'est-ce pas? +J'achève votre pensée. François regarda Henri avec une certaine +terreur. + +-- Eh bien, écoutez, François! continua Henri; puisque rien ne +vous échappe, c'est justement dans cette hypothèse que je +raisonne: si le duc d'Anjou est nommé roi de Pologne, et que notre +frère Charles, que Dieu conserve! vienne à mourir, il n'y a que +deux cents lieues de Pau à Paris, tandis qu'il y en a quatre cents +de Paris à Cracovie; vous serez donc ici pour recueillir +l'héritage juste au moment où le roi de Pologne apprendra qu'il +est vacant. Alors, si vous êtes content de moi, François, vous me +donnerez ce royaume de Navarre, qui ne sera plus qu'un des +fleurons de votre couronne; de cette façon, j'accepte. Le pis qui +puisse vous arriver, c'est de rester roi là-bas et de faire souche +de rois en vivant en famille avec moi et ma famille, tandis +qu'ici, qu'êtes-vous? un pauvre prince persécuté, un pauvre +troisième fils de roi, esclave de deux aînés et qu'un caprice peut +envoyer à la Bastille. + +-- Oui, oui, dit François, je sens bien cela, si bien que je ne +comprends pas que vous renonciez à ce plan que vous me proposez. +Rien ne bat donc là? + +Et le duc d'Alençon posa la main sur le coeur de son frère. + +-- Il y a, dit Henri en souriant, des fardeaux trop lourds pour +certaines mains; je n'essaierai pas de soulever celui-là; la +crainte de la fatigue me fait passer l'envie de la possession. + +-- Ainsi, Henri, véritablement vous renoncez? + +-- Je l'ai dit à de Mouy et je vous le répète. + +-- Mais en pareille circonstance, cher frère, dit d'Alençon, on ne +dit pas, on prouve. + +Henri respira comme un lutteur qui sent plier les reins de son +adversaire. + +-- Je le prouverai, dit-il, ce soir: à neuf heures la liste des +chefs et le plan de l'entreprise seront chez vous. J'ai même déjà +remis mon acte de renonciation à de Mouy. + +François prit la main de Henri et la serra avec effusion entre les +siennes. + +Au même instant Catherine entra chez le duc d'Alençon, et cela, +selon son habitude, sans se faire annoncer. + +-- Ensemble! dit-elle en souriant; deux bons frères, en vérité! + +-- Je l'espère, madame, dit Henri avec le plus grand sang-froid, +tandis que le duc d'Alençon pâlissait d'angoisse. Puis il fit +quelques pas en arrière pour laisser Catherine libre de parler à +son fils. + +La reine mère alors tira de son aumônière un joyau magnifique. + +-- Cette agrafe vient de Florence, dit-elle, je vous la donne pour +mettre au ceinturon de votre épée. Puis tout bas: + +-- Si, continua-t-elle, vous entendez ce soir du bruit chez votre +bon frère Henri, ne bougez pas. François serra la main de sa mère, +et dit: + +-- Me permettez-vous de lui montrer le beau présent que vous venez +de me faire? + +-- Faites mieux, donnez-le-lui en votre nom et au mien, car j'en +avais ordonné une seconde à mon intention. + +-- Vous entendez, Henri, dit François, ma bonne mère m'apporte ce +bijou, et en double la valeur en permettant que je vous le donne. + +Henri s'extasia sur la beauté de l'agrafe, et se confondit en +remerciements. Quand ses transports se furent calmés: + +-- Mon fils, dit Catherine, je me sens un peu indisposée, et je +vais me mettre au lit; votre frère Charles est bien fatigué de sa +chute et va en faire autant. On ne soupera donc pas en famille ce +soir, et nous serons servis chacun chez nous. Ah! Henri, +j'oubliais de vous faire mon compliment sur votre courage et votre +adresse: vous avez sauvé votre roi et votre frère, vous en serez +récompensé. + +-- Je le suis déjà, madame! répondit Henri en s'inclinant. + +-- Par le sentiment que vous avez fait votre devoir, reprit +Catherine, ce n'est pas assez, et croyez que nous songeons, +Charles et moi, à faire quelque chose qui nous acquitte envers +vous. + +-- Tout ce qui me viendra de vous et de mon bon frère sera +bienvenu, madame. Puis il s'inclina et sortit. + +-- Ah! mon frère François, pensa Henri en sortant, je suis sûr +maintenant de ne pas partir seul, et la conspiration, qui avait un +corps, vient de trouver une tête et un coeur. Seulement prenons +garde à nous. Catherine me fait un cadeau, Catherine me promet une +récompense: il y a quelque diablerie là-dessous; je veux conférer +ce soir avec Marguerite. + + + +II +La reconnaissance du roi Charles IX + + +Maurevel était resté une partie de la journée dans le cabinet des +Armes du roi; mais, quand Catherine avait vu approcher le moment +du retour de la chasse, elle l'avait fait passer dans son oratoire +avec les sbires qui l'étaient venus rejoindre. + +Charles IX, averti à son arrivée par sa nourrice qu'un homme avait +passé une partie de la journée dans son cabinet, s'était d'abord +mis dans une grande colère qu'on se fût permis d'introduire un +étranger chez lui. Mais se l'étant fait dépeindre, et sa nourrice +lui ayant dit que c'était le même homme qu'elle avait été elle- +même chargée de lui amener un soir, le roi avait reconnu Maurevel; +et se rappelant l'ordre arraché le matin par sa mère, il avait +tout compris. + +-- Oh! oh! murmura Charles, dans la même journée où il m'a sauvé +la vie; le moment est mal choisi. + +En conséquence il fit quelques pas pour descendre chez sa mère; +mais une pensée le retint. + +-- Mordieu! dit-il, si je lui parle de cela, ce sera une +discussion à n'en pas finir; mieux vaut que nous agissions chacun +de notre côté. + +-- Nourrice, dit-il, ferme bien toutes les portes, et préviens la +reine Élisabeth[1], qu'un peu souffrant de la chute que j'ai faite, +je dormirai seul cette nuit. + +La nourrice obéit, et, comme l'heure d'exécuter son projet n'était +pas arrivée, Charles se mit à faire des vers. + +C'était l'occupation pendant laquelle le temps passait le plus +vite pour le roi. Aussi neuf heures sonnèrent-elles que Charles +croyait encore qu'il en était à peine sept. Il compta l'un après +l'autre les battements de la cloche, et au dernier il se leva. + +-- Nom d'un diable! dit-il, il est temps tout juste. Et, prenant +son manteau et son chapeau, il sortit par une porte secrète qu'il +avait fait percer dans la boiserie, et dont Catherine elle-même +ignorait l'existence. Charles alla droit à l'appartement de Henri. +Henri n'avait fait que rentrer chez lui pour changer de costume en +quittant le duc d'Alençon, et il était sorti aussitôt. + +-- Il sera allé souper chez Margot, se dit le roi; il était au +mieux aujourd'hui avec elle, à ce qu'il m'a semblé du moins. Et il +s'achemina vers l'appartement de Marguerite. + +Marguerite avait ramené chez elle la duchesse de Nevers, Coconnas +et La Mole, et faisait avec eux une collation de confitures et de +pâtisseries. + +Charles heurta à la porte d'entrée: Gillonne alla ouvrir; mais à +l'aspect du roi elle fut si épouvantée, qu'elle trouva à peine la +force de faire la révérence, et qu'au lieu de courir pour prévenir +sa maîtresse de l'auguste visite qui lui arrivait, elle laissa +passer Charles sans donner d'autre signal que le cri qu'elle avait +poussé. + +Le roi traversa l'antichambre, et, guidé par les éclats de rire, +il s'avança vers la salle à manger. + +«Pauvre Henriot! dit-il, il se réjouit sans penser à mal.» + +-- C'est moi, dit-il en soulevant la tapisserie et en montrant un +visage riant. + +Marguerite poussa un cri terrible; tout riant qu'il était, ce +visage avait produit sur elle l'effet de la tête de Méduse. Placée +en face de la portière, elle venait de reconnaître Charles. + +Les deux hommes tournaient le dos au roi. + +-- Majesté! s'écria-t-elle avec effroi. Et elle se leva. Coconnas, +quand les trois autres convives sentaient en quelque sorte leur +tête vaciller sur leurs épaules, fut le seul qui ne perdit pas la +sienne. Il se leva aussi, mais avec une si habile maladresse, +qu'en se levant il renversa la table, et qu'avec elle il culbuta +cristaux, vaisselle et bougies. + +En un instant il y eut obscurité complète et silence de mort. + +-- Gagne au pied, dit Coconnas à La Mole. Hardi! hardi! La Mole ne +se le fit pas dire deux fois; il se jeta contre le mur, s'orienta +des mains, cherchant la chambre à coucher pour se coucher dans le +cabinet qu'il connaissait si bien. Mais en mettant le pied dans la +chambre à coucher il se heurta contre un homme qui venait d'entrer +par le passage secret. + +-- Que signifie donc tout cela? dit Charles dans les ténèbres, +avec une voix qui commençait à prendre un formidable accent +d'impatience; suis-je donc un trouble-fête, que l'on fasse à ma +vue un pareil remue-ménage? Voyons, Henriot! Henriot! où es-tu? +réponds-moi. + +-- Nous sommes sauvés! murmura Marguerite en saisissant une main +qu'elle prit pour celle de La Mole. Le roi croit que mon mari est +un de nos convives. + +-- Et je lui laisserai croire, madame, soyez tranquille, dit Henri +répondant à la reine sur le même ton. + +-- Grand Dieu! s'écria Marguerite en lâchant vivement la main +qu'elle tenait, et qui était celle du roi de Navarre. + +-- Silence! dit Henri. + +-- Mille noms du diable! qu'avez-vous donc à chuchoter ainsi? +s'écria Charles. Henri, répondez-moi, où êtes-vous? + +-- Me voici, Sire, dit la voix du roi de Navarre. + +-- Diable! dit Coconnas qui tenait la duchesse de Nevers dans un +coin, voilà qui se complique. + +-- Alors, nous sommes deux fois perdus, dit Henriette. Coconnas, +brave jusqu'à l'imprudence, avait réfléchi qu'il fallait toujours +finir par rallumer les bougies; et pensant que le plus tôt serait +le mieux, il quitta la main de madame de Nevers, ramassa au milieu +des débris un chandelier, s'approcha du chauffe-doux[2], et souffla +sur un charbon qui enflamma aussitôt la mèche d'une bougie. La +chambre s'éclaira. Charles IX jeta autour de lui un regard +interrogateur. + +Henri était près de sa femme; la duchesse de Nevers était seule +dans un coin; et Coconnas, debout au milieu de la chambre, un +chandelier à la main, éclairait toute la scène. + +-- Excusez-nous, mon frère, dit Marguerite, nous ne vous +attendions pas. + +-- Aussi Votre Majesté, comme elle peut le voir, nous a fait une +peur étrange! dit Henriette. + +-- Pour ma part, dit Henri qui devina tout, je crois que la peur a +été si réelle qu'en me levant j'ai renversé la table. Coconnas +jeta au roi de Navarre un regard qui voulait dire: + +«À la bonne heure! voilà un mari qui entend à demi-mot.» + +-- Quel affreux remue-ménage! répéta Charles IX. Voilà ton souper +renversé, Henriot. Viens avec moi, tu l'achèveras ailleurs; je te +débauche pour ce soir. + +-- Comment, Sire! dit Henri, Votre Majesté me ferait l'honneur?... + +-- Oui, Ma Majesté te fait l'honneur de t'emmener hors du Louvre. +Prête-le moi, Margot, je te le ramènerai demain matin. + +-- Ah! mon frère! dit Marguerite, vous n'avez pas besoin de ma +permission pour cela, et vous êtes bien le maître. + +-- Sire, dit Henri, je vais prendre chez moi un autre manteau, et +je reviens à l'instant même. + +-- Tu n'en as pas besoin, Henriot; celui que tu as là est bon. + +-- Mais, Sire..., essaya le Béarnais. + +-- Je te dis de ne pas retourner chez toi, mille noms d'un diable! +n'entends tu pas ce que je te dis? Allons, viens donc! + +-- Oui, oui, allez! dit tout à coup Marguerite en serrant le bras +de son mari, car un singulier regard de Charles venait de lui +apprendre qu'il se passait quelque chose d'étrange. + +-- Me voilà, Sire, dit Henri. Mais Charles ramena son regard sur +Coconnas, qui continuait son office d'éclaireur en rallumant les +autres bougies. + +-- Quel est ce gentilhomme, demanda-t-il à Henri en toisant le +Piémontais; ne serait-ce point, par hasard, M. de La Mole? + +-- Qui lui a donc parlé de La Mole? se demanda tout bas +Marguerite. + +-- Non, Sire, répondit Henri, M. de La Mole n'est point ici, et je +le regrette, car j'aurais eu l'honneur de le présenter à Votre +Majesté en même temps que M. de Coconnas, son ami; ce sont deux +inséparables, et tous deux appartiennent à M. d'Alençon. + +-- Ah! ah! notre grand tireur! dit Charles. Bon! Puis en fronçant +le sourcil: + +-- Ce M. de La Mole, ajouta-t-il, n'est-il pas huguenot? + +-- Converti, Sire, dit Henri, et je réponds de lui comme de moi. + +-- Quand vous répondrez de quelqu'un, Henriot, après ce que vous +avez fait aujourd'hui, je n'ai plus le droit de douter de lui. +Mais n'importe, j'aurais voulu le voir, ce M. de La Mole. Ce sera +pour plus tard. + +En faisant de ses gros yeux une dernière perquisition dans la +chambre, Charles embrassa Marguerite et emmena le roi de Navarre +en le tenant par dessous le bras. + +À la porte du Louvre, Henri voulut s'arrêter pour parler à +quelqu'un. + +-- Allons, allons! sors vite, Henriot, lui dit Charles. Quand je +te dis que l'air du Louvre n'est pas bon pour toi ce soir, que +diable! crois-moi donc. + +-- Ventre-saint-gris! murmura Henri; et de Mouy, que va-t-il +devenir tout seul dans ma chambre?... Pourvu que cet air qui n'est +pas bon pour moi ne soit pas plus mauvais encore pour lui! + +-- Ah ça! dit le roi lorsque Henri et lui eurent traversé le pont- +levis, cela t'arrange donc, Henriot, que les gens de M. d'Alençon +fassent la cour à ta femme? + +-- Comment cela, Sire? + +-- Oui, ce M. de Coconnas ne fait-il pas les doux yeux à Margot? + +-- Qui vous a dit cela? + +-- Dame! reprit le roi, on me l'a dit. + +-- Raillerie pure, Sire; M. de Coconnas fait les doux yeux à +quelqu'un, c'est vrai, mais c'est à madame de Nevers. + +-- Ah bah! + +-- Je puis répondre à Votre Majesté de ce que je lui dis là. +Charles se prit à rire aux éclats. + +-- Eh bien, dit-il, que le duc de Guise vienne encore me faire des +propos, et j'allongerai agréablement sa moustache en lui contant +les exploits de sa belle-soeur. Après cela, dit le roi en se +ravisant, je ne sais plus si c'est de M. de Coconnas ou de +M. de La Mole qu'il m'a parlé. + +-- Pas plus l'un que l'autre, Sire, dit Henri, et je vous réponds +des sentiments de ma femme. + +-- Bon! Henriot, bon! dit le roi; j'aime mieux te voir ainsi +qu'autrement; et, sur mon honneur, tu es si brave garçon que je +crois que je finirai par ne plus pouvoir me passer de toi. + +En disant ces mots, le roi se mit à siffler d'une façon +particulière, et quatre gentilshommes qui attendaient au bout de +la rue de Beauvais le vinrent rejoindre, et tous ensemble +s'enfoncèrent dans l'intérieur de la ville. + +Dix heures sonnaient. + +-- Eh bien, dit Marguerite quand le roi et Henri furent partis, +nous remettons nous à table? + +-- Non, ma foi! dit la duchesse, j'ai eu trop peur. Vive la petite +maison de la rue Cloche-Percée! on n'y peut pas entrer sans en +faire le siège, et nos braves ont le droit d'y jouer des épées. +Mais que cherchez-vous sous les meubles et dans les armoires, +monsieur de Coconnas? + +-- Je cherche mon ami La Mole, dit le Piémontais. + +-- Cherchez du côté de ma chambre, monsieur, dit Marguerite, il y +a là un certain cabinet... + +-- Bon, dit Coconnas, j'y suis. Et il entra dans la chambre. + +-- Eh bien, dit une voix dans les ténèbres, où en sommes-nous? + +-- Eh! mordi! nous en sommes au dessert. + +-- Et le roi de Navarre? + +-- Il n'a rien vu; c'est un mari parfait, et j'en souhaite un +pareil à ma femme. Cependant je crains bien qu'elle ne l'ait +jamais qu'en secondes noces. + +-- Et le roi Charles? + +-- Ah! le roi, c'est différent; il a emmené le mari. + +-- En vérité? + +-- C'est comme je te le dis. De plus, il m'a fait l'honneur de me +regarder de côté quand il a su que j'étais à M. d'Alençon, et de +travers quand il a su que j'étais ton ami. + +-- Tu crois donc qu'on lui aura parlé de moi? + +-- J'ai peur, au contraire, qu'on ne lui en ait dit trop de bien. +Mais ce n'est point de tout cela qu'il s'agit, je crois que ces +dames ont un pèlerinage à faire du côté de la rue du Roi-de- +Sicile, et que nous conduisons les pèlerines. + +-- Mais, impossible! ... Tu le sais bien. + +-- Comment, impossible? + +-- Eh! oui, nous sommes de service chez son Altesse Royale. + +-- Mordi, c'est ma foi vrai; j'oublie toujours que nous sommes en +grade, et que de gentilshommes que nous étions nous avons eu +l'honneur de passer valets. + +Et les deux amis allèrent exposer à la reine et à la duchesse la +nécessité où ils étaient d'assister au moins au coucher de +monsieur le duc. + +-- C'est bien, dit madame de Nevers, nous partons de notre côté. + +-- Et peut-on savoir où vous allez? demanda Coconnas. + +-- Oh! vous êtes trop curieux, dit la duchesse. _Quaere et +invenies._ +_ _ +Les deux jeunes gens saluèrent et montèrent en toute hâte chez +M. d'Alençon. + +Le duc semblait les attendre dans son cabinet. + +-- Ah! ah! dit-il, vous voilà bien tard, messieurs. + +-- Dix heures à peine, Monseigneur, dit Coconnas. Le duc tira sa +montre. + +-- C'est vrai, dit-il. Tout le monde est couché au Louvre, +cependant. + +-- Oui, Monseigneur, mais nous voici à vos ordres. Faut-il +introduire dans la chambre de Votre Altesse les gentilshommes du +petit coucher? + +-- Au contraire, passez dans la petite salle et congédiez tout le +monde. + +Les deux jeunes gens obéirent, exécutèrent l'ordre donné, qui +n'étonna personne à cause du caractère bien connu du duc, et +revinrent près de lui. + +-- Monseigneur, dit Coconnas, Votre Altesse va sans doute se +mettre au lit ou travailler? + +-- Non, messieurs; vous avez congé jusqu'à demain. + +-- Allons, allons, dit tout bas Coconnas à l'oreille de La Mole, +la cour découche ce soir, à ce qu'il paraît; la nuit sera friande +en diable, prenons notre part de la nuit. + +Et les deux jeunes gens montèrent les escaliers quatre à quatre, +prirent leurs manteaux et leurs épées de nuit, et s'élancèrent +hors du Louvre à la poursuite des deux dames, qu'ils rejoignirent +au coin de la rue du Coq-Saint-Honoré. + +Pendant ce temps, le duc d'Alençon, l'oeil ouvert, l'oreille au +guet, attendait, enfermé dans sa chambre, les événements imprévus +qu'on lui avait promis. + + + +III +Dieu dispose + + +Comme l'avait dit le duc aux jeunes gens, le plus profond silence +régnait au Louvre. + +En effet, Marguerite et madame de Nevers étaient parties pour la +rue Tizon. Coconnas et La Mole s'étaient mis à leur poursuite. Le +roi et Henri battaient la ville. Le duc d'Alençon se tenait chez +lui dans l'attente vague et anxieuse des événements que lui avait +prédits la reine mère. Enfin Catherine s'était mise au lit, et +madame de Sauve, assise à son chevet, lui faisait lecture de +certains contes italiens dont riait fort la bonne reine. + +Depuis longtemps Catherine n'avait été de si belle humeur. Après +avoir fait de bon appétit une collation avec ses femmes, après +avoir réglé les comptes quotidiens de sa maison, elle avait +ordonné une prière pour le succès de certaine entreprise +importante, disait-elle, pour le bonheur de ses enfants; c'était +l'habitude de Catherine, habitude, au reste toute florentine, de +faire dire dans certaines circonstances des prières et des messes +dont Dieu et elle savaient seuls le but. + +Enfin elle avait revu René, et avait choisi, dans ses odorants +sachets et dans son riche assortiment, plusieurs nouveautés. + +-- Qu'on sache, dit Catherine, si ma fille la reine de Navarre est +chez elle; et si elle y est, qu'on la prie de venir me faire +compagnie. + +Le page auquel cet ordre était adressé sortit, et un instant après +il revint accompagné de Gillonne. + +-- Eh bien, dit la reine mère, j'ai demandé la maîtresse et non la +suivante. + +-- Madame, dit Gillonne, j'ai cru devoir venir moi-même dire à +Votre Majesté que la reine de Navarre est sortie avec son amie la +duchesse de Nevers... + +-- Sortie à cette heure! reprit Catherine en fronçant le sourcil; +et où peut-elle être allée? + +-- À une séance d'alchimie, répondit Gillonne, laquelle doit avoir +lieu à l'hôtel de Guise, dans le pavillon habité par madame de +Nevers. + +-- Et quand rentrera-t-elle? demanda la reine mère. + +-- La séance se prolongera fort avant dans la nuit, répondit +Gillonne, de sorte qu'il est probable que Sa Majesté demeurera +demain matin chez son amie. + +-- Elle est heureuse, la reine de Navarre, murmura Catherine, elle +a des amies et elle est reine; elle porte une couronne, on +l'appelle Votre Majesté, et elle n'a pas de sujets; elle est bien +heureuse. + +Après cette boutade, qui fit sourire intérieurement les auditeurs: + +-- Au reste, murmura Catherine, puisqu'elle est sortie! car elle +est sortie, dites-vous? + +-- Depuis une demi-heure, madame. + +-- Tout est pour le mieux; allez. + +Gillonne salua et sortit. + +-- Continuez votre lecture, Charlotte, dit la reine. Madame de +Sauve continua. Au bout de dix minutes Catherine interrompit la +lecture. + +-- Ah! à propos, dit-elle, qu'on renvoie les gardes de la galerie. +C'était le signal qu'attendait Maurevel. On exécuta l'ordre de la +reine mère, et madame de Sauve continua son histoire. + +Elle avait lu un quart d'heure à peu près sans interruption +aucune, lorsqu'un cri long, prolongé, terrible, parvint jusque +dans la chambre royale et fit dresser les cheveux sur la tête des +assistants. + +Un coup de pistolet le suivit immédiatement. + +-- Qu'est-ce cela, dit Catherine, et pourquoi ne lisez-vous plus, +Carlotta? + +-- Madame, dit la jeune femme pâlissante, n'avez-vous point +entendu? + +-- Quoi? demanda Catherine. + +-- Ce cri? + +-- Et ce coup de pistolet? ajouta le capitaine des gardes. + +-- Un cri, un coup de pistolet, ajouta Catherine, je n'ai rien +entendu, moi... D'ailleurs, est-ce donc une chose bien +extraordinaire au Louvre qu'un cri et qu'un coup de pistolet? +Lisez, lisez, Carlotta. + +-- Mais écoutez, madame, dit celle-ci, tandis que M. de Nancey se +tenait debout la main à la poignée de son épée et n'osant sortir +sans le congé de la reine; écoutez, on entend des pas, des +imprécations. + +-- Faut-il que je m'informe, madame? dit ce dernier. + +-- Point du tout, monsieur, restez là, dit Catherine en se +soulevant sur une main comme pour donner plus de force à son +ordre. Qui donc me garderait en cas d'alarme? Ce sont quelques +Suisses ivres qui se battent. + +Le calme de la reine, opposé à la terreur qui planait sur toute +cette assemblée, formait un contraste tellement remarquable que, +si timide qu'elle fût, madame de Sauve fixa un regard +interrogateur sur la reine. + +-- Mais, madame, s'écria-t-elle, on dirait que l'on tue quelqu'un. + +-- Et qui voulez-vous qu'on tue? + +-- Mais le roi de Navarre, madame; le bruit vient du côté de son +appartement. + +-- La sotte! murmura la reine, dont les lèvres, malgré sa +puissance sur elle-même, commençaient à s'agiter étrangement, car +elle marmottait une prière; la sotte voit son roi de Navarre +partout. + +-- Mon Dieu! mon Dieu! dit madame de Sauve en retombant sur son +fauteuil. + +-- C'est fini, c'est fini, dit Catherine. Capitaine, continua-t- +elle en s'adressant à M. de Nancey, j'espère que, s'il y a du +scandale dans le palais, vous ferez demain punir sévèrement les +coupables. Reprenez votre lecture, Carlotta. + +Et Catherine retomba elle-même sur son oreiller dans une +impassibilité qui ressemblait beaucoup à de l'affaissement, car +les assistants remarquèrent que de grosses gouttes de sueur +roulaient sur son visage. + +Madame de Sauve obéit à cet ordre formel; mais ses yeux et sa voix +fonctionnaient seuls. Sa pensée errante sur d'autres objets lui +représentait un danger terrible suspendu sur une tête chérie. +Enfin, après quelques minutes de ce combat, elle se trouva +tellement oppressée entre l'émotion et l'étiquette que sa voix +cessa d'être intelligible; le livre lui tomba des mains, elle +s'évanouit. + +Soudain un fracas plus violent se fit entendre; un pas lourd et +pressé ébranla le corridor; deux coups de feu partirent faisant +vibrer les vitres; et Catherine, étonnée de cette lutte prolongée +outre mesure, se dressa à son tour, droite, pâle, les yeux +dilatés; et au moment où le capitaine des gardes allait s'élancer +dehors, elle l'arrêta en disant: + +-- Que tout le monde reste ici, j'irai moi-même voir là-bas ce qui +se passe. Voilà ce qui se passait, ou plutôt ce qui s'était passé: + +De Mouy avait reçu le matin des mains d'Orthon la clef de Henri. +Dans cette clef, qui était forée, il avait remarqué un papier +roulé. Il avait tiré le papier avec une épingle. + +C'était le mot d'ordre du Louvre pour la prochaine nuit. En outre, +Orthon lui avait verbalement transmis les paroles de Henri qui +invitaient de Mouy à venir trouver à dix heures le roi au Louvre. +À neuf heures et demie, de Mouy avait revêtu une armure dont il +avait plus d'une fois déjà eu l'occasion de reconnaître la +solidité; il avait boutonné dessus un pourpoint de soie, avait +agrafé son épée, passé dans le ceinturon ses pistolets, recouvert +le tout du fameux manteau cerise de La Mole. + +Nous avons vu comment, avant de rentrer chez lui, Henri avait jugé +à propos de faire une visite à Marguerite, et comment il était +arrivé par l'escalier secret juste à temps pour heurter La Mole +dans la chambre à coucher de Marguerite, et pour prendre sa place +aux yeux du roi dans la salle à manger. C'était précisément au +moment même que, grâce au mot d'ordre envoyé par Henri et surtout +au fameux manteau cerise, de Mouy traversait le guichet du Louvre. + +Le jeune homme monta droit chez le roi de Navarre, imitant de son +mieux, comme d'habitude, la démarche de La Mole. Il trouva dans +l'antichambre Orthon qui l'attendait. + +-- Sire de Mouy, lui dit le montagnard, le roi est sorti, mais il +m'a ordonné de vous introduire chez lui et de vous dire de +l'attendre. S'il tarde par trop, il vous invite, vous le savez, à +vous jeter sur son lit. + +De Mouy entra sans demander d'autre explication, car ce que venait +de lui dire Orthon n'était que la répétition de ce qu'il lui avait +déjà dit le matin. + +Pour utiliser son temps, de Mouy prit une plume et de l'encre; et +s'approchant d'une excellente carte de France pendue à la +muraille, il se mit à compter et à régler les étapes qu'il y avait +de Paris à Pau. + +Mais ce travail fut l'affaire d'un quart d'heure, et ce travail +fini, de Mouy ne sut plus à quoi s'occuper. + +Il fit deux ou trois tours de chambre, se frotta les yeux, bâilla, +s'assit et se leva, se rassit encore. Enfin, profitant de +l'invitation de Henri, excusé d'ailleurs par les lois de +familiarité qui existaient entre les princes et leurs +gentilshommes, il déposa sur la table de nuit ses pistolets et la +lampe, s'étendit sur le vaste lit à tentures sombres qui +garnissait le fond de la chambre, plaça son épée nue le long de sa +cuisse, et, sûr de n'être pas surpris puisqu'un domestique se +tenait dans la pièce précédente, il se laissa aller à un sommeil +pesant, dont bientôt le bruit fit retentir les vastes échos du +baldaquin. De Mouy ronflait en vrai soudard, et sous ce rapport +aurait pu lutter avec le roi de Navarre lui-même. + +C'est alors que six hommes, l'épée à la main et le poignard à la +ceinture, se glissèrent silencieusement dans le corridor qui, par +une petite porte, communiquait aux appartements de Catherine et +par une grande donnait chez Henri. + +Un de ces six hommes marchait le premier. Outre son épée nue et +son poignard fort comme un couteau de chasse, il portait encore +ses fidèles pistolets accrochés à sa ceinture par des agrafes +d'argent. Cet homme, c'était Maurevel. + +Arrivé à la porte de Henri, il s'arrêta. + +-- Vous vous êtes bien assuré que les sentinelles du corridor ont +disparu? demanda-t-il à celui qui paraissait commander la petite +troupe. + +-- Plus une seule n'est à son poste, répondit le lieutenant. + +-- Bien, dit Maurevel. Maintenant il n'y a plus qu'à s'informer +d'une chose, c'est si celui que nous cherchons est chez lui. + +-- Mais, dit le lieutenant en arrêtant la main que Maurevel posait +sur le marteau de la porte, mais, capitaine, cet appartement est +celui du roi de Navarre. + +-- Qui vous dit le contraire? répondit Maurevel. + +Les sbires se regardèrent tout surpris, et le lieutenant fit un +pas en arrière. + +-- Heu! fit le lieutenant, arrêter quelqu'un à cette heure, au +Louvre, et dans l'appartement du roi de Navarre? + +-- Que répondriez-vous donc, dit Maurevel, si je vous disais que +celui que vous allez arrêter est le roi de Navarre lui-même? + +-- Je vous dirais, capitaine, que la chose est grave, et que, sans +un ordre signé de la main de Charles IX... + +-- Lisez, dit Maurevel. + +Et, tirant de son pourpoint l'ordre que lui avait remis Catherine, +il le donna au lieutenant. + +-- C'est bien, répondit celui-ci après avoir lu; je n'ai plus rien +à vous dire. + +-- Et vous êtes prêt? + +-- Je le suis. + +-- Et vous? continua Maurevel en s'adressant aux cinq autres +sbires. Ceux-ci saluèrent avec respect. + +-- Écoutez-moi donc, messieurs, dit Maurevel, voilà le plan: deux +de vous resteront à cette porte, deux à la porte de la chambre à +coucher, et deux entreront avec moi. + +-- Ensuite? dit le lieutenant. + +-- Écoutez bien ceci: il nous est ordonné d'empêcher le prisonnier +d'appeler, de crier, de résister; toute infraction à cet ordre +doit être punie de mort. + +-- Allons, allons, il a carte blanche, dit le lieutenant à l'homme +désigné avec lui pour suivre Maurevel chez le roi. + +-- Tout à fait, dit Maurevel. + +-- Pauvre diable de roi de Navarre! dit un des hommes, il était +écrit là-haut qu'il ne devait point en réchapper. + +-- Et ici-bas, dit Maurevel en reprenant des mains du lieutenant +l'ordre de Catherine, qu'il rentra dans sa poitrine. + +Maurevel introduisit dans la serrure la clef que lui avait remise +Catherine, et, laissant deux hommes à la porte extérieure, comme +il en était convenu, entra avec les quatre autres dans +l'antichambre. + +-- Ah! ah! dit Maurevel en entendant la bruyante respiration du +dormeur, dont le bruit arrivait jusqu'à lui, il paraît que nous +trouverons ici ce que nous cherchons. + +Aussitôt Orthon, pensant que c'était son maître qui rentrait, alla +au-devant de lui, et se trouva en face de cinq hommes armés qui +occupaient la première chambre. + +À la vue de ce visage sinistre, de ce Maurevel qu'on appelait le +Tueur de roi, le fidèle serviteur recula, et se plaçant devant la +seconde porte: + +-- Qui êtes-vous? dit Orthon; que voulez-vous? + +-- Au nom du roi, répondit Maurevel, où est ton maître? + +-- Mon maître? + +-- Oui, le roi de Navarre? + +-- Le roi de Navarre n'est pas au logis, dit Orthon en défendant +plus que jamais la porte; ainsi vous ne pouvez pas entrer. + +-- Prétexte, mensonge, dit Maurevel. Allons, arrière! + +Les Béarnais sont entêtés; celui-ci gronda comme un chien de ses +montagnes, et sans se laisser intimider: + +-- Vous n'entrerez pas, dit-il; le roi est absent. + +Et il se cramponna à la porte. + +Maurevel fit un geste; les quatre hommes s'emparèrent du +récalcitrant, l'arrachant au chambranle auquel il se tenait +cramponné, et, comme il ouvrait la bouche pour crier, Maurevel lui +appliqua la main sur les lèvres. + +Orthon mordit furieusement l'assassin, qui retira sa main avec un +cri sourd, et frappa du pommeau de son épée le serviteur sur la +tête. Orthon chancela et tomba en criant: + +-- Alarme! alarme! alarme! Sa voix expira, il était évanoui. Les +assassins passèrent sur son corps, puis deux restèrent à cette +seconde porte, et les deux autres entrèrent dans la chambre à +coucher, conduits par Maurevel. À la lueur de la lampe brûlant sur +la table de nuit, ils virent le lit. Les rideaux étaient fermés. + +-- Oh! oh! dit le lieutenant, il ne ronfle plus, ce me semble. + +-- Allons, sus! dit Maurevel. À cette voix, un cri rauque qui +ressemblait plutôt au rugissement du lion qu'à des accents humains +partit de dessous les rideaux, qui s'ouvrirent violemment, et un +homme, armé d'une cuirasse et le front couvert d'une de ces +salades qui ensevelissaient la tête jusqu'aux yeux, apparut assis, +deux pistolets à la main et son épée sur les genoux. Maurevel +n'eut pas plus tôt aperçu cette figure et reconnu de Mouy, qu'il +sentit ses cheveux se dresser sur sa tête; il devint d'une pâleur +affreuse; sa bouche se remplit d'écume; et, comme s'il se fût +trouvé en face d'un spectre, il fit un pas en arrière. + +Soudain la figure armée se leva et fit en avant un pas égal à +celui que Maurevel avait fait en arrière, de sorte que c'était +celui qui était menacé qui semblait poursuivre, et celui qui +menaçait qui semblait fuir. + +-- Ah! scélérat, dit de Mouy d'une voix sourde, tu viens pour me +tuer comme tu as tué mon père! + +Deux des sbires, c'est-à-dire ceux qui étaient entrés avec +Maurevel dans la chambre du roi, entendirent seuls ces paroles +terribles; mais en même temps qu'elles avaient été dites, le +pistolet s'était abaissé à la hauteur du front de Maurevel. +Maurevel se jeta à genoux au moment où de Mouy appuyait le doigt +sur la détente; le coup partit, et un des gardes qui se trouvaient +derrière lui, et qu'il avait démasqué par ce mouvement, tomba +frappé au coeur. Au même instant Maurevel riposta, mais la balle +alla s'aplatir sur la cuirasse de De Mouy. + +Alors prenant son élan, mesurant la distance, de Mouy, d'un revers +de sa large épée, fendit le crâne du deuxième garde, et, se +retournant vers Maurevel, engagea l'épée avec lui. + +Le combat fut terrible, mais court. À la quatrième passe, Maurevel +sentit dans sa gorge le froid de l'acier; il poussa un cri +étranglé, tomba en arrière, et en tombant renversa la lampe, qui +s'éteignit. + +Aussitôt de Mouy, profitant de l'obscurité, vigoureux et agile +comme un héros d'Homère, s'élança tête baissée vers l'antichambre, +renversa un des gardes, repoussa l'autre, passa comme un éclair +entre les sbires qui gardaient la porte extérieure, essuya deux +coups de pistolet, dont les balles éraillèrent la muraille du +corridor, et dès lors il fut sauvé, car un pistolet tout chargé +lui restait encore, outre cette épée qui frappait de si terribles +coups. + +Un instant de Mouy hésita pour savoir s'il devait fuir chez +M. d'Alençon, dont il lui semblait que la porte venait de +s'ouvrir, ou s'il devait essayer de sortir du Louvre. Il se décida +pour ce dernier parti, reprit sa course d'abord ralentie, sauta +dix degrés d'un seul coup, parvint au guichet, prononça les deux +mots de passe et s'élança en criant: + +-- Allez là-haut, on y tue pour le compte du roi. Et profitant de +la stupéfaction que ses paroles jointes au bruit des coups de +pistolet avaient jetée dans le poste, il gagna au pied et disparut +dans la rue du Coq sans avoir reçu une égratignure. + +C'était en ce moment que Catherine avait arrêté son capitaine des +gardes en disant: + +-- Demeurez, j'irai voir moi-même ce qui se passe là-bas. + +-- Mais, madame, répondit le capitaine, le danger que pourrait +courir Votre Majesté m'ordonne de la suivre. + +-- Restez, monsieur, dit Catherine d'un ton plus impérieux encore +que la première fois, restez. Il y a autour des rois une +protection plus puissante que l'épée humaine. + +Le capitaine demeura. + +Alors Catherine prit une lampe, passa ses pieds nus dans des mules +de velours, sortit de sa chambre, gagna le corridor encore plein +de fumée, s'avança impassible et froide comme une ombre, vers +l'appartement du roi de Navarre. + +Tout était redevenu silencieux. + +Catherine arriva à la porte d'entrée, en franchit le seuil, et vit +d'abord dans l'antichambre Orthon évanoui. + +-- Ah! ah! dit-elle, voici toujours le laquais; plus loin sans +doute nous allons trouver le maître. Et elle franchit la seconde +porte. + +Là, son pied heurta un cadavre; elle abaissa sa lampe; c'était +celui du garde qui avait eu la tête fendue; il était complètement +mort. + +Trois pas plus loin était le lieutenant frappé d'une balle et +râlant le dernier soupir. + +Enfin, devant le lit un homme qui, la tête pâle comme celle d'un +mort, perdant son sang par une double blessure qui lui traversait +le cou, raidissant ses mains crispées, essayait de se relever. + +C'était Maurevel. Un frisson passa dans les veines de Catherine; +elle vit le lit désert, elle regarda tout autour de la chambre, et +chercha en vain parmi ces trois hommes couchés dans leur sang le +cadavre qu'elle espérait. Maurevel reconnut Catherine; ses yeux se +dilatèrent horriblement, et il tendit vers elle un geste +désespéré. + +-- Eh bien, dit-elle à demi-voix, où est-il? qu'est-il devenu? +Malheureux! l'auriez-vous laissé échapper? + +Maurevel essaya d'articuler quelques paroles; mais un sifflement +inintelligible sortit seul de sa blessure, une écume rougeâtre +frangea ses lèvres, et il secoua la tête en signe d'impuissance et +de douleur. + +-- Mais parle donc! s'écria Catherine, parle donc! ne fût-ce que +pour me dire un seul mot! + +Maurevel montra sa blessure, et fit entendre de nouveau quelques +sons inarticulés, tenta un effort qui n'aboutit qu'à un rauque +râlement et s'évanouit. + +Catherine alors regarda autour d'elle: elle n'était entourée que +de cadavres et de mourants; le sang coulait à flots par la +chambre, et un silence de mort planait sur toute cette scène. + +Encore une fois elle adressa la parole à Maurevel, mais sans le +réveiller: cette fois, il demeura non seulement muet, mais +immobile; un papier sortait de son pourpoint, c'était l'ordre +d'arrestation signé du roi. Catherine s'en saisit et le cacha dans +sa poitrine. + +En ce moment Catherine entendit derrière elle un léger froissement +de parquet; elle se retourna et vit debout, à la porte de la +chambre, le duc d'Alençon, que le bruit avait attiré malgré lui, +et que le spectacle qu'il avait sous les yeux fascinait. + +-- Vous ici? dit-elle. + +-- Oui, madame. Que se passe-t-il donc, mon Dieu? demanda le duc. + +-- Retournez chez vous, François, et vous apprendrez assez tôt la +nouvelle. + +D'Alençon n'était pas aussi ignorant de l'aventure que Catherine +le supposait. Aux premiers pas retentissant dans le corridor, il +avait écouté. Voyant entrer des hommes chez le roi de Navarre, il +avait, en rapprochant ce fait des paroles de Catherine, deviné ce +qui allait se passer, et s'était applaudi de voir un ami si +dangereux détruit par une main plus forte que la sienne. + +Bientôt des coups de feu, les pas rapides d'un fugitif, avaient +attiré son attention, et il avait vu dans l'espace lumineux +projeté par l'ouverture de la porte de l'escalier disparaître un +manteau rouge qui lui était par trop familier pour qu'il ne le +reconnût pas. + +-- De Mouy! s'écria-t-il, de Mouy chez mon beau-frère de Navarre! +Mais non, c'est impossible! Serait-ce M. de La Mole?... + +Alors l'inquiétude le gagna. Il se rappela que le jeune homme lui +avait été recommandé par Marguerite elle-même, et voulant +s'assurer si c'était lui qu'il venait de voir passer, il monta +rapidement à la chambre des deux jeunes gens: elle était vide. +Mais, dans un coin de cette chambre, il trouva suspendu le fameux +manteau cerise. Ses doutes avaient été fixés: ce n'est donc pas La +Mole, mais de Mouy. + +La pâleur sur le front, tremblant que le huguenot ne fût découvert +et ne trahît les secrets de la conspiration, il s'était alors +précipité vers le guichet du Louvre. Là il avait appris que le +manteau cerise s'était échappé sain et sauf, en annonçant qu'on +tuait dans le Louvre pour le compte du roi. + +-- Il s'est trompé, murmura d'Alençon; c'est pour le compte de la +reine mère. Et, revenant vers le théâtre du combat, il trouva +Catherine errant comme une hyène parmi les morts. + +À l'ordre que lui donna sa mère, le jeune homme rentra chez lui +affectant le calme et l'obéissance, malgré les idées tumultueuses +qui agitaient son esprit. + +Catherine, désespérée de voir cette nouvelle tentative échouée, +appela son capitaine des gardes, fit enlever les corps, commanda +que Maurevel, qui n'était que blessé, fût reporté chez lui, et +ordonna qu'on ne réveillât point le roi. + +-- Oh! murmura-t-elle en rentrant dans son appartement la tête +inclinée sur sa poitrine, il a échappé cette fois encore. La main +de Dieu est étendue sur cet homme. Il régnera! il régnera! + +Puis, comme elle ouvrait la porte de sa chambre, elle passa la +main sur son front et se composa un sourire banal. + +-- Qu'y avait-il donc, madame? demandèrent tous les assistants, à +l'exception de madame de Sauve, trop effrayée pour faire des +questions. + +-- Rien, répondit Catherine; du bruit, voilà tout. + +-- Oh! s'écria tout à coup madame de Sauve en indiquant du doigt +le passage de Catherine, Votre Majesté dit qu'il n'y a rien, et +chacun de ses pas laisse une trace sur le tapis! + + + +IV +La nuit des rois + + +Cependant Charles IX marchait côte à côte avec Henri appuyé à son +bras, suivi de ses quatre gentilshommes et précédé de deux porte- +torches. + +-- Quand je sors du Louvre, disait le pauvre roi, j'éprouve un +plaisir analogue à celui qui me vient quand j'entre dans une belle +forêt; je respire, je vis, je suis libre. + +Henri sourit. + +-- Votre Majesté serait bien dans les montagnes du Béarn, alors! +dit Henri. + +-- Oui, et je comprends que tu aies envie d'y retourner; mais si +le désir t'en prend par trop fort, Henriot, ajouta Charles en +riant, prends bien tes précautions, c'est un conseil que je te +donne: car ma mère Catherine t'aime si fort qu'elle ne peut pas +absolument se passer de toi. + +-- Que fera Votre Majesté ce soir? dit Henri en détournant cette +conversation dangereuse. + +-- Je veux te faire faire une connaissance, Henriot; tu me diras +ton avis. + +-- Je suis aux ordres de Votre Majesté. + +-- À droite, à droite! nous allons rue des Barres. + +Les deux rois, suivis de leur escorte, avaient dépassé la rue de +la Savonnerie, quand, à la hauteur de l'hôtel de Condé, ils virent +deux hommes enveloppés de grands manteaux sortir par une fausse +porte que l'un d'eux referma sans bruit. + +-- Oh! oh! dit le roi à Henri, qui selon son habitude regardait +aussi, mais sans rien dire, cela mérite attention. + +-- Pourquoi dites-vous cela, Sire? demanda le roi de Navarre. + +-- Ce n'est pas pour toi, Henriot. Tu es sûr de ta femme, ajouta +Charles avec un sourire; mais ton cousin de Condé n'est pas sûr de +la sienne, ou, s'il en est sûr, il a tort, le diable m'emporte! + +-- Mais qui vous dit, Sire, que ce soit madame de Condé que +visitaient ces messieurs? + +-- Un pressentiment. L'immobilité de ces deux hommes, qui se sont +rangés dans la porte depuis qu'ils nous ont vus et qui n'en +bougent pas; puis, certaine coupe de manteau du plus petit des +deux... Pardieu! ce serait étrange. + +-- Quoi? + +-- Rien; une idée qui m'arrive, voilà tout. Avançons. Et il marcha +droit aux deux hommes, qui, voyant alors que c'était bien à eux +qu'on en avait, firent quelques pas pour s'éloigner. + +-- Holà, messieurs! dit le roi, arrêtez. + +-- Est-ce à nous qu'on parle? demanda une voix qui fit tressaillir +Charles et son compagnon. + +-- Eh bien, Henriot, dit Charles, reconnais-tu cette voix-là, +maintenant? + +-- Sire, dit Henri, si votre frère le duc d'Anjou n'était point à +La Rochelle, je jurerais que c'est lui qui vient de parler. + +-- Eh bien, dit Charles, c'est qu'il n'est point à La Rochelle, +voilà tout. + +-- Mais qui est avec lui? + +-- Tu ne reconnais pas le compagnon? + +-- Non, Sire. + +-- Il est pourtant de taille à ne pas s'y tromper. Attends, tu vas +le reconnaître... Holà! hé! vous dis-je, répéta le roi; n'avez- +vous pas entendu, mordieu! + +-- Êtes-vous le guet pour nous arrêter? dit le plus grand des deux +hommes, développant son bras hors des plis de son manteau. + +-- Prenez que nous sommes le guet, dit le roi, et arrêtez quand on +vous l'ordonne. Puis se penchant à l'oreille de Henri: + +-- Tu vas voir le volcan jeter des flammes, lui dit-il. + +-- Vous êtes huit, dit le plus grand des deux hommes, montrant +cette fois non seulement son bras mais encore son visage, mais +fussiez-vous cent, passez au large! + +-- Ah! ah! le duc de Guise! dit Henri. + +-- Ah! notre cousin de Lorraine! dit le roi; vous vous faites +enfin connaître! c'est heureux! + +-- Le roi! s'écria le duc. Quant à l'autre personnage, on le vit à +ces paroles s'ensevelir dans son manteau et demeurer immobile +après s'être d'abord découvert la tête par respect. + +-- Sire, dit le duc de Guise, je venais de rendre visite à ma +belle-soeur, madame de Condé. + +-- Oui... et vous avez emmené avec vous un de vos gentilshommes, +lequel? + +-- Sire, répondit le duc, Votre Majesté ne le connaît pas. + +-- Nous ferons connaissance, alors, dit le roi. + +Et marchant droit à l'autre figure, il fit signe à un des deux +laquais d'approcher avec son flambeau. + +-- Pardon, mon frère! dit le duc d'Anjou en décroisant son manteau +et s'inclinant avec un dépit mal déguisé. + +-- Ah! ah! Henri, c'est vous! ... Mais non, ce n'est point +possible, je me trompe... Mon frère d'Anjou ne serait allé voir +personne avant de venir me voir moi-même. Il n'ignore pas que pour +les princes du sang qui rentrent dans la capitale, il n'y a qu'une +porte à Paris: c'est le guichet du Louvre. + +-- Pardonnez, Sire, dit le duc d'Anjou; je prie Votre Majesté +d'excuser mon inconséquence. + +-- Oui-da! répondit le roi d'un ton moqueur; et que faisiez-vous +donc, mon frère, à l'hôtel de Condé? + +-- Eh! mais, dit le roi de Navarre de son air narquois, ce que +Votre Majesté disait tout à l'heure. + +Et se penchant à l'oreille du roi, il termina sa phrase par un +grand éclat de rire. + +-- Qu'est-ce donc?... demanda le duc de Guise avec hauteur, car, +comme tout le monde à la cour, il avait pris l'habitude de traiter +assez rudement ce pauvre roi de Navarre. Pourquoi n'irais-je pas +voir ma belle-soeur? M. le duc d'Alençon ne va-t-il pas voir la +sienne? + +Henri rougit légèrement. + +-- Quelle belle-soeur? demanda Charles; je ne lui en connais pas +d'autre que la reine Élisabeth. + +-- Pardon, Sire! C'était sa soeur que j'aurais dû dire, madame +Marguerite, que nous avons vue passer en venant ici il y a une +demi-heure dans sa litière, accompagnée de deux muguets qui +trottaient chacun à une portière. + +-- Vraiment! ... dit Charles. Que répondez-vous à cela, Henri? + +-- Que la reine de Navarre est bien libre d'aller où elle veut, +mais je doute qu'elle soit sortie du Louvre. + +-- Et moi, j'en suis sûr, dit le duc de Guise. + +-- Et moi aussi, fit le duc d'Anjou, à telle enseigne que la +litière s'est arrêtée rue Cloche-Percée. + +-- Il faut que votre belle-soeur, pas celle-ci, dit Henri en +montrant l'hôtel de Condé, mais celle de là-bas, et il tourna son +doigt dans la direction de l'hôtel de Guise, soit aussi de la +partie, car nous les avons laissées ensemble, et, comme vous le +savez, elles sont inséparables. + +-- Je ne comprends pas ce que veut dire Votre Majesté, répondit le +duc de Guise. + +-- Au contraire, dit le roi, rien de plus clair, et voilà pourquoi +il y avait un muguet courant à chaque portière. + +-- Eh bien, dit le duc, s'il y a scandale de la part de la reine +et de la part de mes belles-soeurs, invoquons pour le faire cesser +la justice du roi. + +-- Eh! pardieu, dit Henri, laissez là madames de Condé et de +Nevers. Le roi ne s'inquiète pas de sa soeur... et moi j'ai +confiance dans ma femme. + +-- Non pas, non pas, dit Charles; je veux en avoir le coeur net; +mais faisons nos affaires nous-mêmes. La litière s'est arrêtée rue +Cloche-Percée, dites-vous, mon cousin? + +-- Oui, Sire. + +-- Vous reconnaîtriez l'endroit? + +-- Oui, Sire. + +-- Eh bien, allons-y; et s'il faut brûler la maison pour savoir +qui est dedans, on la brûlera. + +C'est avec ces dispositions, assez peu rassurantes pour la +tranquillité de ceux dont il est question, que les quatre +principaux seigneurs du monde chrétien prirent le chemin de la rue +Saint-Antoine. + +Les quatre princes arrivèrent rue Cloche-Percée; Charles, qui +voulait faire ses affaires en famille, renvoya les gentilshommes +de sa suite en leur disant de disposer du reste de leur nuit, mais +de se tenir près de la Bastille à six heures du matin avec deux +chevaux. + +Il n'y avait que trois maisons dans la rue Cloche-Percée; la +recherche était d'autant moins difficile que deux ne firent aucun +refus d'ouvrir; c'étaient celles qui touchaient l'une à la rue +Saint-Antoine, l'autre à la rue du Roi-de-Sicile. + +Quant à la troisième, ce fut autre chose: c'était celle qui était +gardée par le concierge allemand, et le concierge allemand était +peu traitable. Paris semblait destiné à offrir cette nuit les plus +mémorables exemples de fidélité domestique. + +M. de Guise eut beau menacer dans le plus pur saxon, Henri d'Anjou +eut beau offrir une bourse pleine d'or, Charles eut beau aller +jusqu'à dire qu'il était lieutenant du guet, le brave Allemand ne +tint compte ni de la déclaration, ni de l'offre, ni des menaces. +Voyant que l'on insistait, et d'une manière qui devenait +importune, il glissa entre les barres de fer l'extrémité de +certaine arquebuse, démonstration dont ne firent que rire trois +des quatre visiteurs... Henri de Navarre se tenant à l'écart, +comme si la chose eût été sans intérêt pour lui... attendu que +l'arme, ne pouvant obliquer dans les barreaux, ne devait guère +être dangereuse que pour un aveugle qui eût été se placer en face. + +Voyant qu'on ne pouvait intimider, corrompre ni fléchir le +portier, le duc de Guise feignit de partir avec ses compagnons; +mais la retraite ne fut pas longue. Au coin de la rue Saint- +Antoine, le duc trouva ce qu'il cherchait: c'était une de ces +pierres comme en remuaient, trois mille ans auparavant, Ajax, +Télamon et Diomède; il la chargea sur son épaule, et revint en +faisant signe à ses compagnons de le suivre. Juste en ce moment le +concierge, qui avait vu ceux qu'il prenait pour des malfaiteurs +s'éloigner, refermait la porte sans avoir encore eu le temps de +repousser les verrous. Le duc de Guise profita du moment: +véritable catapulte vivante, il lança la pierre contre la porte. +La serrure vola, emportant la portion de la muraille dans laquelle +elle était scellée. La porte s'ouvrit, renversant l'Allemand, qui +tomba en donnant, par un cri terrible, l'éveil à la garnison, qui, +sans ce cri, courait grand risque d'être surprise. + +Justement en ce moment-là même, La Mole traduisait, avec +Marguerite, une idylle de Théocrite, et Coconnas buvait, sous +prétexte qu'il était Grec aussi, force vin de Syracuse avec +Henriette. + +La conversation scientifique et la conversation bachique furent +violemment interrompues. + +Commencer par éteindre les bougies, ouvrir les fenêtres, s'élancer +sur le balcon, distinguer quatre hommes dans les ténèbres, leur +lancer sur la tête tous les projectiles qui leur tombèrent sous la +main, faire un affreux bruit de coups de plat d'épée qui +n'atteignaient que le mur, tel fut l'exercice auquel se livrèrent +immédiatement La Mole et Coconnas. Charles, le plus acharné des +assaillants, reçut une aiguière d'argent sur l'épaule, le duc +d'Anjou un bassin contenant une compote d'orange et de cédrats, et +le duc de Guise un quartier de venaison. + +Henri ne reçut rien. Il questionnait tout bas le portier, que +M. de Guise avait attaché à la porte, et qui répondait par son +éternel: + +-- _Ich verstehe nicht._ +_ _ +Les femmes encourageaient les assiégés et leur passaient des +projectiles qui se succédaient comme une grêle. + +-- Par la mort-diable! s'écria Charles IX en recevant sur la tête +un tabouret qui lui fit rentrer son chapeau jusque sur le nez, +qu'on m'ouvre bien vite, ou je ferai tout pendre là-haut. + +-- Mon frère! dit Marguerite bas à La Mole. + +-- Le roi! dit celui-ci tout bas à Henriette. + +-- Le roi! le roi! dit celle-ci à Coconnas, qui traînait un bahut +vers la fenêtre, et qui tenait à exterminer le duc de Guise, +auquel, sans le connaître, il avait particulièrement affaire. Le +roi! je vous dis. + +Coconnas lâcha le bahut, regarda d'un air étonné. + +-- Le roi? dit-il. + +-- Oui, le roi. + +-- Alors, en retraite. + +-- Eh! justement La Mole et Marguerite sont déjà partis! venez. + +-- Par où? + +-- Venez, vous dis-je. Et le prenant par la main, Henriette +entraîna Coconnas par la porte secrète qui donnait dans la maison +attenante; et tous quatre, après avoir refermé la porte derrière +eux, s'enfuirent par l'issue qui donnait rue Tizon. + +-- Oh! oh! dit Charles, je crois que la garnison se rend. + +On attendit quelques minutes; mais aucun bruit ne parvint +jusqu'aux assiégeants. + +-- On prépare quelque ruse, dit le duc de Guise. + +-- Ou plutôt on a reconnu la voix de mon frère et l'on détale, dit +le duc d'Anjou. + +-- Il faudra toujours bien qu'on passe par ici, dit Charles. + +-- Oui, reprit le duc d'Anjou, si la maison n'a pas deux issues. + +-- Cousin, dit le roi, reprenez votre pierre, et faites de l'autre +porte comme de celle-ci. + +Le duc pensa qu'il était inutile de recourir à de pareils moyens, +et comme il avait remarqué que la seconde porte était moins forte +que la première, il l'enfonça d'un simple coup de pied. + +-- Les torches, les torches! dit le roi. + +Les laquais s'approchèrent. Elles étaient éteintes, mais ils +avaient sur eux tout ce qu'il fallait pour les rallumer. On fit de +la flamme. Charles IX en prit une et passa l'autre au duc d'Anjou. + +Le duc de Guise marcha le premier, l'épée à la main. + +Henri ferma la marche. + +On arriva au premier étage. + +Dans la salle à manger était servi ou plutôt desservi le souper, +car c'était particulièrement le souper qui avait fourni les +projectiles. Les candélabres étaient renversés, les meubles sens +dessus dessous, et tout ce qui n'était pas vaisselle d'argent en +pièces. + +On passa dans le salon. Là pas plus de renseignements que dans la +première chambre sur l'identité des personnages. Des livres grecs +et latins, quelques instruments de musique, voilà tout ce que l'on +trouva. + +La chambre à coucher était plus muette encore. Une veilleuse +brûlait dans un globe d'albâtre suspendu au plafond; mais on ne +paraissait pas même être entré dans cette chambre. + +-- Il y a une seconde sortie, dit le roi. + +-- C'est probable, dit le duc d'Anjou. + +-- Mais où est-elle? demanda le duc de Guise. On chercha de tous +côtés; on ne la trouva pas. + +-- Où est le concierge? demanda le roi. + +-- Je l'ai attaché à la grille, dit le duc de Guise. + +-- Interrogez-le, cousin. + +-- Il ne voudra pas répondre. + +-- Bah! on lui fera un petit feu bien sec autour des jambes, dit +le roi en riant, et il faudra bien qu'il parle. + +Henri regarda vivement par la fenêtre. + +-- Il n'y est plus, dit-il. + +-- Qui l'a détaché? demanda vivement le duc de Guise. + +-- Mort-diable! s'écria le roi, nous ne saurons rien encore. + +-- En effet, dit Henri, vous voyez bien, Sire, que rien ne prouve +que ma femme et la belle-soeur de M. de Guise aient été dans cette +maison. + +-- C'est vrai, dit Charles. L'Écriture nous apprend: il y a trois +choses qui ne laissent pas de traces: l'oiseau dans l'air, le +poisson dans l'eau, et la femme... non, je me trompe, l'homme +chez... + +-- Ainsi, interrompit Henri, ce que nous avons de mieux à faire... + +-- Oui, dit Charles, c'est de soigner, moi ma contusion; vous, +d'Anjou, d'essuyer votre sirop d'oranges, et vous, Guise, de faire +disparaître votre graisse de sanglier. + +Et là-dessus ils sortirent sans se donner la peine de refermer la +porte. Arrivés à la rue Saint-Antoine: + +-- Où allez-vous, messieurs? dit le roi au duc d'Anjou et au duc +de Guise. + +-- Sire, nous allons chez Nantouillet, qui nous attend à souper, +mon cousin de Lorraine et moi. Votre Majesté veut-elle venir avec +nous? + +-- Non, merci; nous allons du côté opposé. Voulez-vous un de mes +porte-torches? + +-- Nous vous rendons grâce, Sire, dit vivement le duc d'Anjou. + +-- Bon; il a peur que je ne le fasse espionner, souffla Charles à +l'oreille du roi de Navarre. Puis prenant ce dernier par-dessous +le bras: + +-- Viens! Henriot, dit-il; je te donne à souper ce soir. + +-- Nous ne rentrons donc pas au Louvre? demanda Henri. + +-- Non, te dis-je, triple entêté! viens avec moi, puisque je te +dis de venir; viens. Et il entraîna Henri par la rue Geoffroy- +Lasnier. + + + +V +Anagramme + + +Au milieu de la rue Geoffroy-Lasnier venait aboutir la rue +Garnier-sur-l'Eau, et au bout de la rue Garnier-sur-l'Eau +s'étendait à droite et à gauche la rue des Barres. + +Là, en faisant quelques pas vers la rue de la Mortellerie, on +trouvait à droite une petite maison isolée au milieu d'un jardin +clos de hautes murailles et auquel une porte pleine donnait seule +entrée. + +Charles tira une clef de sa poche, ouvrit la porte, qui céda +aussitôt, étant fermée seulement au pêne; puis ayant fait passer +Henri et le laquais qui portait la torche, il referma la porte +derrière lui. + +Une seule petite fenêtre était éclairée. Charles la montra du +doigt en souriant à Henri. + +-- Sire, je ne comprends pas, dit celui-ci. + +-- Tu vas comprendre, Henriot. Le roi de Navarre regarda Charles +avec étonnement. Sa voix, son visage avaient pris une expression +de douceur qui était si loin du caractère habituel de sa +physionomie, que Henri ne le reconnaissait pas. + +-- Henriot, lui dit le roi, je t'ai dit que lorsque je sortais du +Louvre, je sortais de l'enfer. Quand j'entre ici, j'entre dans le +paradis. + +-- Sire, dit Henri, je suis heureux que Votre Majesté m'ait trouvé +digne de me faire faire le voyage du ciel avec elle. + +-- Le chemin en est étroit, dit le roi en s'engageant dans un +petit escalier, mais c'est pour que rien ne manque à la +comparaison. + +-- Et quel est l'ange qui garde l'entrée de votre Éden, Sire? + +-- Tu vas voir, répondit Charles IX. + +Et faisant signe à Henri de le suivre sans bruit, il poussa une +première porte, puis une seconde, et s'arrêta sur le seuil. + +-- Regarde, dit-il. Henri s'approcha et son regard demeura fixé +sur un des plus charmants tableaux qu'il eût vus. C'était une +femme de dix-huit à dix-neuf ans à peu près, dormant la tête posée +sur le pied du lit d'un enfant endormi dont elle tenait entre ses +deux mains les petits pieds rapprochés de ses lèvres, tandis que +ses longs cheveux ondoyaient, épandus comme un flot d'or. + +On eût dit un tableau de l'Albane représentant la Vierge et +l'enfant Jésus. + +-- Oh! Sire, dit le roi de Navarre, quelle est cette charmante +créature? + +-- L'ange de mon paradis, Henriot, le seul qui m'aime pour moi. +Henri sourit. + +-- Oui, pour moi, dit Charles, car elle m'a aimé avant de savoir +que j'étais roi. + +-- Et depuis qu'elle le sait? + +-- Eh bien, depuis qu'elle le sait, dit Charles avec un soupir qui +prouvait que cette sanglante royauté lui était lourde parfois, +depuis qu'elle le sait, elle m'aime encore; ainsi juge. + +Le roi s'approcha tout doucement, et sur la joue en fleur de la +jeune femme, il posa un baiser aussi léger que celui d'une abeille +sur un lis. + +Et cependant la jeune femme se réveilla. + +-- Charles! murmura-t-elle en ouvrant les yeux. + +-- Tu vois, dit le roi, elle m'appelle Charles. La reine dit Sire. + +-- Oh! s'écria la jeune femme, vous n'êtes pas seul, mon roi. + +-- Non, ma bonne Marie. J'ai voulu t'amener un autre roi plus +heureux que moi, car il n'a pas de couronne; plus malheureux que +moi, car il n'a pas une Marie Touchet. Dieu fait une compensation +à tout. + +-- Sire, c'est le roi de Navarre? demanda Marie. + +-- Lui-même, mon enfant. Approche, Henriot. + +Le roi de Navarre s'approcha. Charles lui prit la main droite. + +-- Regarde cette main, Marie, dit-il; c'est la main d'un bon frère +et d'un loyal ami. Sans cette main, vois-tu... + +-- Eh bien, Sire? + +-- Eh bien, sans cette main, aujourd'hui, Marie, notre enfant +n'aurait plus de père. + +Marie jeta un cri, tomba à genoux, saisit la main de Henri et la +baisa. + +-- Bien, Marie, bien, dit Charles. + +-- Et qu'avez-vous fait pour le remercier, Sire? + +-- Je lui ai rendu la pareille. Henri regarda Charles avec +étonnement. + +-- Tu sauras un jour ce que je veux dire, Henriot. En attendant, +viens voir. Et il s'approcha du lit où l'enfant dormait toujours. + +-- Eh! dit-il, si ce gros garçon-là dormait au Louvre au lieu de +dormir ici, dans cette petite maison de la rue des Barres, cela +changerait bien des choses dans le présent et peut-être dans +l'avenir[3]. + +-- Sire, dit Marie, n'en déplaise à Votre Majesté, j'aime mieux +qu'il dorme ici, il dort mieux. + +-- Ne troublons donc pas son sommeil, dit le roi; c'est si bon de +dormir quand on ne fait pas de rêves! + +-- Eh bien, Sire, fit Marie en étendant la main vers une des +portes qui donnaient dans cette chambre. + +-- Oui, tu as raison, Marie, dit Charles IX; soupons. + +-- Mon bien-aimé Charles, dit Marie, vous direz au roi votre frère +de m'excuser, n'est-ce pas? + +-- Et de quoi? + +-- De ce que j'ai renvoyé nos serviteurs. Sire, continua Marie en +s'adressant au roi de Navarre, vous saurez que Charles ne veut +être servi que par moi. + +-- Ventre-saint-gris! dit Henri, je le crois bien. + +Les deux hommes passèrent dans la salle à manger, tandis que la +mère, inquiète et soigneuse, couvrait d'une chaude étoffe le petit +Charles, qui, grâce à son bon sommeil d'enfant que lui enviait son +père, ne s'était pas réveillé. + +Marie vint les rejoindre. + +-- Il n'y a que deux couverts, dit le roi. + +-- Permettez, dit Marie, que je serve Vos Majestés. + +-- Allons, dit Charles, voilà que tu me portes malheur, Henriot. + +-- Comment, Sire? + +-- N'entends-tu pas? + +-- Pardon, Charles, pardon. + +-- Je te pardonne. Mais place-toi là, près de moi, entre nous +deux. + +-- J'obéis, dit Marie. + +Elle apporta un couvert, s'assit entre les deux rois et les +servit. + +-- N'est-ce pas, Henriot, que c'est bon, dit Charles, d'avoir un +endroit au monde dans lequel on ose boire et manger sans avoir +besoin que personne fasse avant vous l'essai de vos vins et de vos +viandes? + +-- Sire, dit Henri en souriant et en répondant par le sourire à +l'appréhension éternelle de son esprit, croyez que j'apprécie +votre bonheur plus que personne. + +-- Aussi dis-lui bien, Henriot, que pour que nous demeurions ainsi +heureux, il ne faut pas qu'elle se mêle de politique; il ne faut +pas surtout qu'elle fasse connaissance avec ma mère. + +-- La reine Catherine aime en effet Votre Majesté avec tant de +passion, qu'elle pourrait être jalouse de tout autre amour, +répondit Henri, trouvant, par un subterfuge, le moyen d'échapper à +la dangereuse confiance du roi. + +-- Marie, dit le roi, je te présente un des hommes les plus fins +et les plus spirituels que je connaisse. À la cour, vois-tu, et ce +n'est pas peu dire, il a mis tout le monde dedans; moi seul ai vu +clair peut-être, je ne dis pas dans son coeur, mais dans son +esprit. + +-- Sire, dit Henri, je suis fâché qu'en exagérant l'un comme vous +le faites, vous doutiez de l'autre. + +-- Je n'exagère rien, Henriot, dit le roi; d'ailleurs, on te +connaîtra un jour. Puis se retournant vers la jeune femme: + +-- Il fait surtout les anagrammes à ravir. Dis-lui de faire celle +de ton nom et je réponds qu'il la fera. + +-- Oh! que voulez-vous qu'on trouve dans le nom d'une pauvre fille +comme moi? quelle gracieuse pensée peut sortir de cet assemblage +de lettres avec lesquelles le hasard a écrit Marie Touchet? + +-- Oh! l'anagramme de ce nom, Sire, dit Henri, est trop facile, et +je n'ai pas eu grand mérite à la trouver. + +-- Ah! ah! c'est déjà fait, dit Charles. Tu vois... Marie. + +Henri tira de la poche de son pourpoint ses tablettes, en déchira +une page, et en dessous du nom: + +_Marie Touchet,_ +_ _ +écrivit: + +_Je charme tout._ +_ _ +Puis il passa la feuille à la jeune femme. + +-- En vérité, s'écria-t-elle, c'est impossible! + +-- Qu'a-t-il trouvé? demanda Charles. + +-- Sire, je n'ose répéter, moi. + +-- Sire, dit Henri, dans le nom de Marie Touchet, il y a, lettre +pour lettre, en faisant de l'I un J comme c'est l'habitude: _Je +charme tout._ +_ _ +-- En effet, s'écria Charles, lettre pour lettre. Je veux que ce +soit ta devise, entends-tu, Marie! Jamais devise n'a été mieux +méritée. Merci, Henriot. Marie, je te la donnerai écrite en +diamants. + +Le souper s'acheva; deux heures sonnèrent à Notre-Dame. + +-- Maintenant, dit Charles, en récompense de son compliment, +Marie, tu vas lui donner un fauteuil où il puisse dormir jusqu'au +jour; bien loin de nous seulement, parce qu'il ronfle à faire +peur. Puis, si tu t'éveilles avant moi, tu me réveilleras, car +nous devons être à six heures du matin à la Bastille. Bonsoir, +Henriot. Arrange-toi comme tu voudras. Mais, ajouta-t-il en +s'approchant du roi de Navarre et en lui posant la main sur +l'épaule, sur ta vie, entends-tu bien, Henri? sur ta vie, ne sors +pas d'ici sans moi, surtout pour retourner au Louvre. + +Henri avait soupçonné trop de choses dans ce qu'il n'avait pas +compris pour manquer à une telle recommandation. + +Charles IX entra dans sa chambre, et Henri, le dur montagnard, +s'accommoda sur un fauteuil, où bientôt il justifia la précaution +qu'avait prise son beau-frère de l'éloigner de lui. + +Le lendemain, au point du jour, il fut éveillé par Charles. Comme +il était resté tout habillé, sa toilette ne fut pas longue. Le roi +était heureux et souriant comme on ne le voyait jamais au Louvre. +Les heures qu'il passait dans cette petite maison de la rue des +Barres étaient ses heures de soleil. + +Tous deux repassèrent par la chambre à coucher. La jeune femme +dormait dans son lit; l'enfant dormait dans son berceau. Tous deux +souriaient en dormant. + +Charles les regarda un instant avec une tendresse infinie. Puis se +tournant vers le roi de Navarre: + +-- Henriot, lui dit-il, s'il t'arrivait jamais d'apprendre quel +service je t'ai rendu cette nuit, et qu'à moi il m'arrivât +malheur, souviens-toi de cet enfant qui repose dans son berceau. + +Puis les embrassant tous deux au front, sans donner à Henri le +temps de l'interroger: + +-- Au revoir, mes anges, dit-il. Et il sortit. Henri le suivit +tout pensif. Des chevaux tenus en main par des gentilshommes +auxquels Charles IX avait donné rendez-vous, les attendaient à la +Bastille. Charles fit signe à Henri de monter à cheval, se mit en +selle, sortit par le jardin de l'Arbalète, et suivit les +boulevards extérieurs. + +-- Où allons-nous? demanda Henri. + +-- Nous allons, répondit Charles, voir si le duc d'Anjou est +revenu pour madame de Condé seule, et s'il y a dans ce coeur-là +autant d'ambition que d'amour, ce dont je doute fort. + +Henri ne comprenait rien à l'explication: il suivit Charles sans +rien dire. + +En arrivant au Marais, et comme à l'abri des palissades on +découvrait tout ce qu'on appelait alors les faubourgs Saint- +Laurent, Charles montra à Henri, à travers la brume grisâtre du +matin, des hommes enveloppés de grands manteaux et coiffés de +bonnets de fourrures qui s'avançaient à cheval, précédant un +fourgon pesamment chargé. À mesure qu'ils avançaient, ces hommes +prenaient une forme précise, et l'on pouvait voir, à cheval comme +eux et causant avec eux, un autre homme vêtu d'un long manteau +brun et le front ombragé d'un chapeau à la française. + +-- Ah! ah! dit Charles en souriant, je m'en doutais. + +-- Eh! Sire, dit Henri, je ne me trompe pas, ce cavalier au +manteau brun, c'est le duc d'Anjou. + +-- Lui-même, dit Charles IX. Range-toi un peu, Henriot, je désire +qu'il ne nous voie pas. + +-- Mais, demanda Henri, les hommes aux manteaux grisâtres et aux +bonnets fourrés quels sont-ils? et dans ce chariot qu'y a-t-il? + +-- Ces hommes, dit Charles, ce sont les ambassadeurs polonais, et +dans ce chariot il y a une couronne. Et maintenant, continua-t-il +en mettant son cheval au galop et en reprenant le chemin de la +porte du Temple, viens, Henriot, j'ai vu tout ce que je voulais +voir. + + + +VI +La rentrée au Louvre + + +Lorsque Catherine pensa que tout était fini dans la chambre du roi +de Navarre, que les gardes morts étaient enlevés, que Maurevel +était transporté chez lui, que les tapis étaient lavés, elle +congédia ses femmes, car il était minuit à peu près, et elle +essaya de dormir. Mais la secousse avait été trop violente et la +déception trop forte. Ce Henri détesté, échappant éternellement à +ses embûches d'ordinaire mortelles, semblait protégé par quelque +puissance invincible que Catherine s'obstinait à appeler hasard, +quoique au fond de son coeur une voix lui dît que le véritable nom +de cette puissance fût la destinée. Cette idée que le bruit de +cette nouvelle tentative, en se répandant dans le Louvre et hors +du Louvre, allait donner à Henri et aux huguenots une plus grande +confiance encore dans l'avenir, l'exaspérait, et en ce moment, si +ce hasard contre lequel elle luttait si malheureusement lui eût +livré son ennemi, certes avec le petit poignard florentin qu'elle +portait à sa ceinture elle eût déjoué cette fatalité si favorable +au roi de Navarre. + +Les heures de la nuit, ces heures si lentes à celui qui attend et +qui veille, sonnèrent donc les unes après les autres sans que +Catherine pût fermer l'oeil. Tout un monde de projets nouveaux se +déroula pendant ces heures nocturnes dans son esprit plein de +visions. Enfin au point du jour elle se leva, s'habilla toute +seule et s'achemina vers l'appartement de Charles IX. + +Les gardes, qui avaient l'habitude de la voir venir chez le roi à +toute heure du jour et de la nuit, la laissèrent passer. Elle +traversa donc l'antichambre et atteignit le cabinet des Armes. +Mais là, elle trouva la nourrice de Charles qui veillait. + +-- Mon fils? dit la reine. + +-- Madame, il a défendu qu'on entrât dans sa chambre avant huit +heures. + +-- Cette défense n'est pas pour moi, nourrice. + +-- Elle est pour tout le monde, madame. Catherine sourit. + +-- Oui, je sais bien, reprit la nourrice, je sais bien que nul ici +n'a le droit de faire obstacle à Votre Majesté; je la supplierai +donc d'écouter la prière d'une pauvre femme et de ne pas aller +plus avant. + +-- Nourrice, il faut que je parle à mon fils. + +-- Madame, je n'ouvrirai la porte que sur un ordre formel de Votre +Majesté. + +-- Ouvrez, nourrice, dit Catherine, je le veux! La nourrice, à +cette voix plus respectée et surtout plus redoutée au Louvre que +celle de Charles lui-même, présenta la clef à Catherine, mais +Catherine n'en avait pas besoin. Elle tira de sa poche la clef qui +ouvrait la porte de son fils, et sous sa rapide pression la porte +céda. La chambre était vide, la couche de Charles était intacte, +et son lévrier Actéon, couché sur la peau d'ours étendue à la +descente de son lit, se leva et vint lécher les mains d'ivoire de +Catherine. + +-- Ah! dit la reine en fronçant le sourcil, il est sorti! +J'attendrai. + +Et elle alla s'asseoir, pensive et sombrement recueillie, à la +fenêtre qui donnait sur la cour du Louvre et de laquelle on +découvrait le principal guichet. + +Depuis deux heures elle était là immobile et pâle comme une statue +de marbre, lorsqu'elle aperçut enfin rentrant au Louvre une troupe +de cavaliers à la tête desquels elle reconnut Charles et Henri de +Navarre. + +Alors elle comprit tout, Charles, au lieu de discuter avec elle +sur l'arrestation de son beau-frère, l'avait emmené et sauvé +ainsi. + +-- Aveugle, aveugle, aveugle! murmura-t-elle. Et elle attendit. Un +instant après des pas retentirent dans la chambre à côté, qui +était le cabinet des Armes. + +-- Mais, Sire, disait Henri, maintenant que nous voilà rentrés au +Louvre, dites-moi pourquoi vous m'en avez fait sortir et quel est +le service que vous m'avez rendu? + +-- Non pas, non pas, Henriot, répondit Charles en riant. Un jour +tu le sauras peut-être; mais pour le moment c'est un mystère. +Sache seulement que pour l'heure tu vas, selon toute probabilité, +me valoir une rude querelle avec ma mère. + +En achevant ces mots, Charles souleva la tapisserie et se trouva +face à face avec Catherine. Derrière lui et par-dessus son épaule +apparaissait la tête pâle et inquiète du Béarnais. + +-- Ah! vous êtes ici, madame! dit Charles IX en fronçant le +sourcil. + +-- Oui, mon fils, dit Catherine. J'ai à vous parler. + +-- À moi? + +-- À vous seul. + +-- Allons, allons, dit Charles en se retournant vers son beau- +frère, puisqu'il n'y avait pas moyen d'y échapper, le plus tôt est +le mieux. + +-- Je vous laisse, Sire, dit Henri. + +-- Oui, oui, laisse-nous, répondit Charles; et puisque tu es +catholique, Henriot, va entendre la messe à mon intention, moi je +reste au prêche. + +Henri salua et sortit. Charles IX alla au-devant des questions que +venait lui adresser sa mère. + +-- Eh bien, madame, dit-il en essayant de tourner la chose au +rire; pardieu! vous m'attendez pour me gronder, n'est-ce pas? j'ai +fait manquer irréligieusement votre petit projet. Eh! mort d'un +diable! je ne pouvais pas cependant laisser arrêter et conduire à +la Bastille l'homme qui venait de me sauver la vie. Je ne voulais +pas non plus me quereller avec vous; je suis bon fils. Et puis, +ajouta-t-il tout bas, le Bon Dieu punit les enfants qui se +querellent avec leur mère, témoin mon frère François II. +Pardonnez-moi donc franchement, et avouez ensuite que la +plaisanterie était bonne. + +-- Sire, dit Catherine, Votre majesté se trompe; il ne s'agit pas +d'une plaisanterie. + +-- Si fait, si fait! et vous finirez par l'envisager ainsi, ou le +diable m'emporte! + +-- Sire, vous avez par votre faute fait manquer tout un plan qui +devait nous amener à une grande découverte. + +-- Bah! un plan... Est-ce que vous êtes embarrassée pour un plan +avorté, vous, ma mère? Vous en ferez vingt autres, et dans ceux- +là, eh bien, je vous promets de vous seconder. + +-- Maintenant, me secondassiez-vous, il est trop tard, car il est +averti et il se tiendra sur ses gardes. + +-- Voyons, fit le roi, venons au but. Qu'avez-vous contre Henriot? + +-- J'ai contre lui qu'il conspire. + +-- Oui, je comprends bien, c'est votre accusation éternelle; mais +tout le monde ne conspire-t-il pas peu ou prou dans cette +charmante résidence royale qu'on appelle le Louvre? + +-- Mais lui conspire plus que personne, et il est d'autant plus +dangereux que personne ne s'en doute. + +-- Voyez-vous, le Lorenzino! dit Charles. + +-- Écoutez, dit Catherine s'assombrissant à ce nom qui lui +rappelait une des plus sanglantes catastrophes de l'histoire +florentine; écoutez, il y a un moyen de me prouver que j'ai tort. + +-- Et lequel, ma mère? + +-- Demandez à Henri qui était cette nuit dans sa chambre. + +-- Dans sa chambre... cette nuit? + +-- Oui. Et s'il vous le dit... + +-- Eh bien? + +-- Eh bien, je suis prête à avouer que je me trompais. + +-- Mais si c'était une femme cependant, nous ne pouvons pas +exiger... + +-- Une femme? + +-- Oui. + +-- Une femme qui a tué deux de vos gardes et qui a blessé +mortellement peut-être M. de Maurevel! + +-- Oh! oh! dit le roi, cela devient sérieux. Il y a eu du sang +répandu? + +-- Trois hommes sont restés couchés sur le plancher. + +-- Et celui qui les a mis dans cet état? + +-- S'est sauvé sain et sauf. + +-- Par Gog et Magog! dit Charles, c'était un brave, et vous avez +raison, ma mère, je veux le connaître. + +-- Eh bien, je vous le dis d'avance, vous ne le connaîtrez pas, du +moins par Henri. + +-- Mais par vous, ma mère? Cet homme n'a pas fui ainsi sans +laisser quelque indice, sans qu'on ait remarqué quelque partie de +son habillement? + +-- On n'a remarqué que le manteau cerise fort élégant dans lequel +il était enveloppé. + +-- Ah! ah! un manteau cerise, dit Charles; je n'en connais qu'un à +la cour assez remarquable pour qu'il frappe ainsi les yeux. + +-- Justement, dit Catherine. + +-- Eh bien? demanda Charles. + +-- Eh bien, dit Catherine, attendez-moi chez vous, mon fils, et je +vais voir si mes ordres ont été exécutés. + +Catherine sortit et Charles demeura seul, se promenant de long en +large avec distraction, sifflant un air de chasse, une main dans +son pourpoint et laissant pendre l'autre main, que léchait son +lévrier chaque fois qu'il s'arrêtait. + +Quant à Henri, il était sorti de chez son beau-frère fort inquiet, +et, au lieu de suivre le corridor ordinaire, il avait pris le +petit escalier dérobé dont plus d'une fois déjà il a été question +et qui conduisait au second étage. Mais à peine avait-il monté +quatre marches, qu'au premier tournant il aperçut une ombre. Il +s'arrêta en portant la main à son poignard. Aussitôt il reconnut +une femme, et une charmante voix dont le timbre lui était familier +lui dit en lui saisissant la main: + +-- Dieu soit loué, Sire, vous voilà sain et sauf. J'ai eu bien +peur pour vous; mais sans doute Dieu a exaucé ma prière. + +-- Qu'est-il donc arrivé? dit Henri. + +-- Vous le saurez en rentrant chez vous. Ne vous inquiétez point +d'Orthon, je l'ai recueilli. + +Et la jeune femme descendit rapidement, croisant Henri comme si +c'était par hasard qu'elle l'eût rencontré sur l'escalier. + +-- Voilà qui est bizarre, se dit Henri; que s'est-il donc passé? +qu'est-il arrivé à Orthon? La question malheureusement ne pouvait +être entendue de madame de Sauve, car madame de Sauve était déjà +loin. + +Au haut de l'escalier Henri vit tout à coup apparaître une autre +ombre; mais celle-là c'était celle d'un homme. + +-- Chut! dit cet homme. + +-- Ah! ah! c'est vous, François! + +-- Ne m'appelez point par mon nom. + +-- Que s'est-il donc passé? + +-- Rentrez chez vous, et vous le saurez; puis ensuite glissez-vous +dans le corridor, regardez bien de tous côtés si personne ne vous +épie, entrez chez moi, la porte sera seulement poussée. + +Et il disparut à son tour par l'escalier comme ces fantômes qui au +théâtre s'abîment dans une trappe. + +-- Ventre-saint-gris! murmura le Béarnais, l'énigme se continue; +mais puisque le mot est chez moi, allons-y, et nous verrons bien. + +Cependant ce ne fut pas sans émotion que Henri continua son +chemin; il avait la sensibilité, cette superstition de la +jeunesse. Tout se reflétait nettement sur cette âme à la surface +unie comme un miroir, et tout ce qu'il venait d'entendre lui +présageait un malheur. + +Il arriva à la porte de son appartement et écouta. Aucun bruit ne +s'y faisait entendre. D'ailleurs, puisque Charlotte lui avait dit +de rentrer chez lui, il était évident qu'il n'avait rien à +craindre en y rentrant. Il jeta un coup d'oeil rapide autour de +l'antichambre; elle était solitaire, mais rien ne lui indiquait +encore quelle chose s'était passée. + +-- En effet, dit-il, Orthon n'est point là. Et il passa dans la +seconde chambre. Là tout fut expliqué. Malgré l'eau qu'on avait +jetée à flots, de larges taches rougeâtres marbraient le plancher; +un meuble était brisé, les tentures du lit déchiquetées à coups +d'épée, un miroir de Venise était brisé par le choc d'une balle; +et une main sanglante appuyée contre la muraille, et qui avait +laissé sa terrible empreinte, annonçait que cette chambre muette +alors avait été témoin d'une lutte mortelle. + +Henri recueillit d'un oeil hagard tous ces différents détails, +passa sa main sur son front moite de sueur, et murmura: + +-- Ah! je comprends ce service que m'a rendu le roi; on est venu +pour m'assassiner... Et... -- Ah! de Mouy! qu'ont-ils fait de De +Mouy! Les misérables! ils l'auront tué! + +Et, aussi pressé d'apprendre des nouvelles que le duc d'Alençon +l'était de lui en donner, Henri, après avoir jeté une dernière +fois un morne regard sur les objets qui l'entouraient, s'élança +hors de la chambre, gagna le corridor, s'assura qu'il était bien +solitaire, et poussant la porte entrebâillée, qu'il referma avec +soin derrière lui, il se précipita chez le duc d'Alençon. + +Le duc l'attendait dans la première pièce. Il prit vivement la +main de Henri, l'entraîna en mettant un doigt sur sa bouche, dans +un petit cabinet en tourelle, complètement isolé, et par +conséquent échappant par sa disposition à tout espionnage. + +-- Ah! mon frère, lui dit-il, quelle horrible nuit! + +-- Que s'est-il donc passé? demanda Henri. + +-- On a voulu vous arrêter. + +-- Moi? + +-- Oui, vous. + +-- Et à quel propos? + +-- Je ne sais. Où étiez-vous? + +-- Le roi m'avait emmené hier soir avec lui par la ville. + +-- Alors il le savait, dit d'Alençon. Mais puisque vous n'étiez +pas chez vous, qui donc y était? + +-- Y avait-il donc quelqu'un chez moi? demanda Henri comme s'il +l'eût ignoré. + +-- Oui, un homme. Quand j'ai entendu le bruit, j'ai couru pour +vous porter secours; mais il était trop tard. + +-- L'homme était arrêté? demanda Henri avec anxiété. + +-- Non, il s'était sauvé après avoir blessé dangereusement +Maurevel et tué deux gardes. + +-- Ah! brave de Mouy! s'écria Henri. + +-- C'était donc de Mouy? dit vivement d'Alençon. Henri vit qu'il +avait fait une faute. + +-- Du moins, je le présume, dit-il, car je lui avais donné rendez- +vous pour m'entendre avec lui de votre fuite, et lui dire que je +vous avais concédé tous mes droits au trône de Navarre. + +-- Alors, si la chose est sue, dit d'Alençon en pâlissant, nous +sommes perdus. + +-- Oui, car Maurevel parlera. + +-- Maurevel a reçu un coup d'épée dans la gorge; et je m'en suis +informé au chirurgien qui l'a pansé, de plus de huit jours il ne +pourra prononcer une seule parole. + +-- Huit jours! c'est plus qu'il n'en faudra à de Mouy pour se +mettre en sûreté. + +-- Après cela, dit d'Alençon, ça peut être un autre que +M. de Mouy. + +-- Vous croyez? dit Henri. + +-- Oui, cet homme a disparu très vite, et l'on n'a vu que son +manteau cerise. + +-- En effet, dit Henri, un manteau cerise est bon pour un dameret +et non pour un soldat. Jamais on ne soupçonnera de Mouy sous un +manteau cerise. + +-- Non. Si l'on soupçonnait quelqu'un, dit d'Alençon, ce serait +plutôt... + +Il s'arrêta. + +-- Ce serait plutôt M. de La Mole, dit Henri. + +-- Certainement, puisque moi-même, qui ai vu fuir cet homme, j'ai +douté un instant. + +-- Vous avez douté! En effet, ce pourrait bien être M. de La Mole. + +-- Ne sait-il rien? demanda d'Alençon. + +-- Rien absolument, du moins rien d'important. + +-- Mon frère, dit le duc, maintenant je crois véritablement que +c'était lui. + +-- Diable! dit Henri, si c'est lui, cela va faire grand-peine à la +reine, qui lui porte intérêt. + +-- Intérêt, dites-vous? demanda d'Alençon interdit. + +-- Sans doute. Ne vous rappelez-vous pas, François, que c'est +votre soeur qui vous l'a recommandé? + +-- Si fait, dit le duc d'une voix sourde; aussi je voudrais lui +être agréable, et la preuve c'est que, de peur que son manteau +rouge ne le compromît, je suis monté chez lui et je l'ai rapporté +chez moi. + +-- Oh! oh! dit Henri, voilà qui est doublement prudent; et +maintenant je ne parierais pas, mais je jurerais que c'était lui. + +-- Même en justice? demanda François. + +-- Ma foi, oui, répondit Henri. Il sera venu m'apporter quelque +message de la part de Marguerite. + +-- Si j'étais sûr d'être appuyé par votre témoignage, dit +d'Alençon, moi je l'accuserais presque. + +-- Si vous accusiez, répondit Henri, vous comprenez, mon frère, +que je ne vous démentirais pas. + +-- Mais la reine? dit d'Alençon. + +-- Ah! oui, la reine. + +-- Il faut savoir ce qu'elle fera. + +-- Je me charge de la commission. + +-- Peste, mon frère! elle aurait tort de nous démentir, car voilà +une flambante réputation de vaillant faite à ce jeune homme, et +qui ne lui aura pas coûté cher, car il l'aura achetée à crédit. Il +est vrai qu'il pourra bien rembourser ensemble intérêt et capital. + +-- Dame! que voulez-vous! dit Henri, dans ce bas monde on n'a rien +pour rien! + +Et saluant d'Alençon de la main et du sourire, il passa avec +précaution sa tête dans le corridor; et s'étant assuré qu'il n'y +avait personne aux écoutes, il se glissa rapidement et disparut +dans l'escalier dérobé qui conduisait chez Marguerite. + +De son côté, la reine de Navarre n'était guère plus tranquille que +son mari. L'expédition de la nuit dirigée contre elle et la +duchesse de Nevers par le roi, par le duc d'Anjou, par le duc de +Guise et par Henri, qu'elle avait reconnu, l'inquiétait fort. Sans +doute, il n'y avait aucune preuve qui put la compromettre, le +concierge détaché de sa grille par La Mole et Coconnas avait +affirmé être resté muet. Mais quatre seigneurs de la taille de +ceux à qui deux simples gentilshommes comme La Mole et Coconnas +avaient tenu tête, ne s'étaient pas dérangés de leur chemin au +hasard et sans savoir pour qui ils se dérangeaient. Marguerite +était donc rentrée au point du jour, après avoir passé le reste de +la nuit chez la duchesse de Nevers. Elle s'était couchée aussitôt, +mais elle ne pouvait dormir, elle tressaillait au moindre bruit. + +Ce fut au milieu de ces anxiétés qu'elle entendit frapper à la +porte secrète, et qu'après avoir fait reconnaître le visiteur par +Gillonne, elle ordonna de laisser entrer. + +Henri s'arrêta à la porte: rien en lui n'annonçait le mari blessé. +Son sourire habituel errait sur ses lèvres fines, et aucun muscle +de son visage ne trahissait les terribles émotions à travers +lesquelles il venait de passer. + +Il parut interroger de l'oeil Marguerite pour savoir si elle lui +permettrait de rester en tête-à-tête avec elle. Marguerite comprit +le regard de son mari et fit signe à Gillonne de s'éloigner. + +-- Madame, dit alors Henri, je sais combien vous êtes attachée à +vos amis, et j'ai bien peur de vous apporter une fâcheuse +nouvelle. + +-- Laquelle, monsieur? demanda Marguerite. + +-- Un de nos plus chers serviteurs se trouve en ce moment fort +compromis. + +-- Lequel? + +-- Ce cher comte de la Mole. + +-- M. le comte de la Mole compromis! et à propos de quoi? + +-- À propos de l'aventure de cette nuit. Marguerite, malgré sa +puissance sur elle-même, ne put s'empêcher de rougir. Enfin elle +fit un effort: + +-- Quelle aventure? demanda-t-elle. + +-- Comment! dit Henri, n'avez-vous point entendu tout ce bruit qui +s'est fait cette nuit au Louvre? + +-- Non, monsieur. + +-- Oh! je vous en félicite, madame, dit Henri avec une naïveté +charmante, cela prouve que vous avez un bien excellent sommeil. + +-- Eh bien, que s'est-il donc passé? + +-- Il s'est passé que notre bonne mère avait donné l'ordre à +M. de Maurevel et à six de ses gardes de m'arrêter. + +-- Vous, monsieur! vous? + +-- Oui, moi. + +-- Et pour quelle raison? + +-- Ah! qui peut dire les raisons d'un esprit profond comme l'est +celui de notre mère? Je les respecte, mais je ne les sais pas. + +-- Et vous n'étiez pas chez vous? + +-- Non, par hasard, c'est vrai. Vous avez deviné cela, madame, +non, je n'étais pas chez moi. Hier au soir le roi m'a invité à +l'accompagner, mais si je n'étais pas chez moi, un autre y était. + +-- Et quel était cet autre? + +-- Il paraît que c'était le comte de la Mole. + +-- Le comte de la Mole! dit Marguerite étonnée. + +-- Tudieu! quel gaillard que ce petit Provençal, continua Henri. +Comprenez-vous qu'il a blessé Maurevel et tué deux gardes? + +-- Blessé M. de Maurevel et tué deux gardes... impossible! + +-- Comment! vous doutez de son courage, madame? + +-- Non; mais je dis que M. de La Mole ne pouvait pas être chez +vous. + +-- Comment ne pouvait-il pas être chez moi? + +-- Mais parce que... parce que..., reprit Marguerite embarrassée, +parce qu'il était ailleurs. + +-- Ah! s'il peut prouver un alibi, reprit Henri, c'est autre +chose; il dira où il était, et tout sera fini. + +-- Où il était? dit vivement Marguerite. + +-- Sans doute... La journée ne se passera pas sans qu'il soit +arrêté et interrogé. Mais malheureusement, comme on a des +preuves... + +-- Des preuves... lesquelles?... + +-- L'homme qui a fait cette défense désespérée avait un manteau +rouge. + +-- Mais il n'y a pas que M. de La Mole qui ait un manteau rouge... +je connais un autre homme encore. + +-- Sans doute, et moi aussi... Mais voilà ce qui arrivera: si ce +n'est pas M. de La Mole qui était chez moi, ce sera cet autre +homme à manteau rouge comme lui. Or, cet autre homme vous savez +qui? + +-- ciel! + +-- Voilà l'écueil; vous l'avez vu comme moi, madame, et votre +émotion me le prouve. Causons donc maintenant comme deux personnes +qui parlent de la chose la plus recherchée du monde... d'un +trône... du bien le plus précieux... de la vie... De Mouy arrêté +nous perd. + +-- Oui, je comprends cela. + +-- Tandis que M. de La Mole ne compromet personne; à moins que +vous ne le croyiez capable d'inventer quelque histoire, comme de +dire, par hasard, qu'il était en partie avec des dames... que +sais-je... moi? + +-- Monsieur, dit Marguerite, si vous ne craignez que cela, soyez +tranquille... il ne le dira point. + +-- Comment! dit Henri, il se taira, sa mort dût-elle être le prix +de son silence? + +-- Il se taira, monsieur. + +-- Vous en êtes sûre? + +-- J'en réponds. + +-- Alors tout est pour le mieux, dit Henri en se levant. + +-- Vous vous retirez, monsieur? demanda vivement Marguerite. + +-- Oh! mon Dieu, oui. Voilà tout ce que j'avais à vous dire. + +-- Et vous allez?... + +-- Tâcher de nous tirer tous du mauvais pas où ce diable d'homme +au manteau rouge nous a mis. + +-- Oh! mon Dieu, mon Dieu! pauvre jeune homme! s'écria +douloureusement Marguerite en se tordant les mains. + +-- En vérité, dit Henri en se retirant, c'est un bien gentil +serviteur que ce cher M. de La Mole! + + + +VII +La cordelière de la reine mère + + +Charles était entré riant et railleur chez lui; mais après une +conversation de dix minutes avec sa mère, on eût dit que celle-ci +lui avait cédé sa pâleur et sa colère, tandis qu'elle avait repris +la joyeuse humeur de son fils. + +-- M. de La Mole, disait Charles, M. de La Mole! ... il faut +appeler Henri et le duc d'Alençon. Henri, parce que ce jeune homme +était huguenot; le duc d'Alençon, parce qu'il est à son service. + +-- Appelez-les si vous voulez, mon fils, vous ne saurez rien. +Henri et François, j'en ai peur, son plus liés ensemble que ne +pourrait le faire croire l'apparence. Les interroger, c'est leur +donner des soupçons: mieux vaudrait, je crois, l'épreuve lente et +sûre de quelques jours. Si vous laissez respirer les coupables, +mon fils, si vous laissez croire qu'ils ont échappé à votre +vigilance, enhardis, triomphants, ils vont vous fournir une +occasion meilleure de sévir; alors nous saurons tout. + +Charles se promenait indécis, rongeant sa colère, comme un cheval +qui ronge son frein, et comprimant de sa main crispée son coeur +mordu par le soupçon. + +-- Non, non, dit-il enfin, je n'attendrai pas. Vous ne savez pas +ce que c'est que d'attendre, escorté comme je le suis de fantômes. +D'ailleurs tous les jours ces muguets deviennent plus insolents: +cette nuit même deux damoiseaux n'ont-ils pas osé nous tenir tête +et se rebeller contre nous?... Si M. de La Mole est innocent, +c'est bien; mais je ne suis pas fâché de savoir où était M. de La +Mole cette nuit, tandis qu'on battait mes gardes au Louvre et +qu'on me battait, moi, rue Cloche-Percée. Qu'on m'aille donc +chercher le duc d'Alençon, puis Henri; je veux les interroger +séparément. Quant à vous, vous pouvez rester, ma mère. + +Catherine s'assit. Pour un esprit ferme comme le sien, tout +incident pouvait, courbé par sa main puissante, la conduire à son +but, bien qu'il parût s'en écarter. De tout choc jaillit un bruit +ou une étincelle. Le bruit guide, l'étincelle éclaire. + +Le duc d'Alençon entra: sa conversation avec Henri l'avait préparé +à l'entrevue, il était donc assez calme. + +Ses réponses furent des plus précises. Prévenu par sa mère de +demeurer chez lui, il ignorait complètement les événements de la +nuit. Seulement comme son appartement se trouvait donner sur le +même corridor que celui du roi de Navarre, il avait d'abord cru +entendre un bruit comme celui d'une porte qu'on enfonce, puis des +imprécations, puis des coups de feu. Alors seulement il s'était +hasardé à entrebâiller sa porte, et avait vu fuir un homme en +manteau rouge. + +Charles et sa mère échangèrent un regard. + +-- En manteau rouge? dit le roi. + +-- En manteau rouge, reprit d'Alençon. + +-- Et ce manteau rouge ne vous a donné soupçon sur personne? + +D'Alençon rappela toute sa force pour mentir le plus naturellement +possible. + +-- Au premier aspect, dit-il, je dois avouer à Votre Majesté que +j'avais cru reconnaître le manteau incarnat d'un de mes +gentilshommes. + +-- Et comment nommez-vous ce gentilhomme? + +-- M. de La Mole. + +-- Pourquoi M. de La Mole n'était-il pas près de vous comme son +devoir l'exigeait? + +-- Je lui avais donné congé, dit le duc. + +-- C'est bien; allez, dit Charles. + +Le duc d'Alençon s'avança vers la porte qui lui avait donné +passage pour entrer. + +-- Non point par celle-là, dit Charles; par celle-ci. Et il lui +indiqua celle qui donnait chez sa nourrice. Charles ne voulait pas +que François et Henri se rencontrassent. Il ignorait qu'ils se +fussent vus un instant, que cet instant eût suffi pour que les +deux beaux-frères convinssent de leurs faits... Derrière +d'Alençon, et sur un signe de Charles, Henri entra à son tour. +Henri n'attendit pas que Charles l'interrogeât. + +-- Sire, dit-il. Votre Majesté a bien fait de m'envoyer chercher, +car j'allais descendre pour lui demander justice. Charles fronça +le sourcil. + +-- Oui, justice, dit Henri. Je commence par remercier Votre +Majesté de ce qu'elle m'a pris hier au soir avec elle; car en me +prenant avec elle, je sais maintenant qu'elle m'a sauvé la vie; +mais qu'avais-je fait pour qu'on tentât sur moi un assassinat? + +-- Ce n'était point un assassinat, dit vivement Catherine, c'était +une arrestation. + +-- Eh bien, soit, dit Henri. Quel crime avais-je commis pour être +arrêté? Si je suis coupable, je le suis autant ce matin qu'hier +soir. Dites-moi mon crime, Sire. + +Charles regarda sa mère assez embarrassé de la réponse qu'il avait +à faire. + +-- Mon fils, dit Catherine, vous recevez des gens suspects. + +-- Bien, dit Henri; et ces gens suspects me compromettent, n'est- +ce pas, madame? + +-- Oui, Henri. + +-- Nommez-les-moi, nommez-les-moi! Quels sont-ils? Confrontez-moi +avec eux! + +-- En effet, dit Charles, Henriot a le droit de demander une +explication. + +-- Et je la demande! reprit Henri, qui, sentant la supériorité de +sa position, en voulait tirer parti; je la demande à mon frère +Charles, à ma bonne mère Catherine. Depuis mon mariage avec +Marguerite, ne me suis-je pas conduit en bon époux? qu'on le +demande à Marguerite; en bon catholique? qu'on le demande à mon +confesseur; en bon parent? qu'on le demande à tous ceux qui +assistaient à la chasse d'hier. + +-- Oui, c'est vrai, Henriot, dit le roi; mais, que veux-tu? on +prétend que tu conspires. + +-- Contre qui? + +-- Contre moi. + +-- Sire, si j'eusse conspiré contre vous, je n'avais qu'à laisser +faire les événements, quand votre cheval ayant la cuisse cassée ne +pouvait se relever, quand le sanglier furieux revenait sur Votre +Majesté. + +-- Eh! mort-diable! ma mère, savez-vous qu'il a raison! + +-- Mais enfin qui était chez vous cette nuit? + +-- Madame, dit Henri, dans un temps où si peu osent répondre +d'eux-mêmes, je ne répondrai jamais des autres. J'ai quitté mon +appartement à sept heures du soir; à dix heures mon frère Charles +m'a emmené avec lui; je suis resté avec lui pendant toute la nuit. +Je ne pouvais pas à la fois être avec Sa Majesté et savoir ce qui +se passait chez moi. + +-- Mais, dit Catherine, il n'en est pas moins vrai qu'un homme à +vous a tué deux gardes de Sa Majesté et blessé M. de Maurevel. + +-- Un homme à moi? dit Henri. Quel était cet homme, madame? nommez +le... + +-- Tout le monde accuse M. de La Mole. + +-- M. de La Mole n'est point à moi, madame; M. de La Mole est à +M. d'Alençon, à qui il a été recommandé par votre fille. + +-- Mais enfin, dit Charles, est-ce M. de La Mole qui était chez +toi, Henriot? + +-- Comment voulez-vous que je sache cela, Sire? Je ne dis pas oui, +je ne dis pas non... M. de La Mole est un fort gentil serviteur, +tout dévoué à la reine de Navarre, et qui m'apporte souvent des +messages, soit de Marguerite à qui il est reconnaissant de l'avoir +recommandé à M. le duc d'Alençon, soit de M. le duc lui-même. Je +ne puis pas dire que ce ne soit pas M. de La Mole. + +-- C'était lui, dit Catherine; on a reconnu son manteau rouge. + +-- M. de La Mole a donc un manteau rouge? + +-- Oui. + +-- Et l'homme qui a si bien arrangé mes deux gardes et +M. de Maurevel... + +-- Avait un manteau rouge? demanda Henri. + +-- Justement, dit Charles. + +-- Je n'ai rien à dire, reprit le Béarnais. Mais il me semble, en +ce cas, qu'au lieu de me faire venir, moi, qui n'étais point chez +moi, c'était M. de La Mole, qui y était, dites-vous, qu'il fallait +interroger. Seulement, dit Henri, je dois faire observer une chose +à Votre Majesté. + +-- Laquelle? + +-- Si c'était moi qui, voyant un ordre signé de mon roi, me fusse +défendu au lieu d'obéir à cet ordre, je serais coupable et +mériterais toutes sortes de châtiments; mais ce n'est point moi, +c'est un inconnu que cet ordre ne concernait en rien: on a voulu +l'arrêter injustement, il s'est défendu, trop bien défendu même, +mais il était dans son droit. + +-- Cependant... murmura Catherine. + +-- Madame, dit Henri, l'ordre portait-il de m'arrêter? + +-- Oui, dit Catherine, et c'est Sa Majesté elle-même qui l'avait +signé. + +-- Mais portait-il en outre d'arrêter, si l'on ne me trouvait pas, +celui que l'on trouverait à ma place? + +-- Non, dit Catherine. + +-- Eh bien, reprit Henri, à moins qu'on ne prouve que je conspire +et que l'homme qui était dans ma chambre conspire avec moi, cet +homme est innocent. + +Puis, se retournant vers Charles IX: + +-- Sire, continua Henri, je ne quitte pas le Louvre. Je suis même +prêt à me rendre, sur un simple mot de Votre Majesté, dans telle +prison d'État qu'il lui plaira de m'indiquer. Mais en attendant la +preuve du contraire, j'ai le droit de me dire et je me dirai le +très fidèle serviteur, sujet et frère de Votre Majesté. + +Et avec une dignité qu'on ne lui avait point vue encore, Henri +salua Charles et se retira. + +-- Bravo, Henriot! dit Charles quand le roi de Navarre fut sorti. + +-- Bravo! parce qu'il nous a battus? dit Catherine. + +-- Et pourquoi n'applaudirais-je pas? Quand nous faisons des armes +ensemble et qu'il me touche, est-ce que je ne dis pas bravo aussi? +Ma mère, vous avez tort de mépriser ce garçon-là comme vous le +faites. + +-- Mon fils, dit Catherine en serrant la main de Charles IX, je ne +le méprise pas, je le crains. + +-- Eh bien, vous avez tort, ma mère. Henriot est mon ami, et, +comme il l'a dit, s'il eût conspiré contre moi, il n'eût eu qu'à +laisser faire le sanglier. + +-- Oui, dit Catherine, pour que M. le duc d'Anjou, son ennemi +personnel, fût le roi de France? + +-- Ma mère, n'importe le motif pour lequel Henriot m'a sauvé la +vie; mais il y a un fait, c'est qu'il me l'a sauvée, et, mort de +tous les diables! je ne veux pas qu'on lui fasse de la peine. +Quant à M. de La Mole, eh bien, je vais m'entendre avec mon frère +d'Alençon, auquel il appartient. + +C'était un congé que Charles IX donnait à sa mère. Elle se retira +en essayant d'imprimer une certaine fixité à ses soupçons errants. + +M. de La Mole, par son peu d'importance, ne répondait pas à ses +besoins. + +En rentrant dans sa chambre, à son tour Catherine trouva +Marguerite qui l'attendait. + +-- Ah! ah! dit-elle, c'est vous, ma fille; je vous ai envoyé +chercher hier soir. + +-- Je le sais, madame; mais j'étais sortie. + +-- Et ce matin? + +-- Ce matin, madame, je viens vous trouver pour dire à Votre +Majesté qu'elle va commettre une grande injustice. + +-- Laquelle? + +-- Vous allez faire arrêter M. le comte de la Mole. + +-- Vous vous trompez, ma fille, je ne fais arrêter personne, c'est +le roi qui fait arrêter, et non pas moi. + +-- Ne jouons pas sur les mots, madame, quand les circonstances +sont graves. On va arrêter M. de La Mole, n'est-ce pas? + +-- C'est probable. + +-- Comme accusé de s'être trouvé cette nuit dans la chambre du roi +de Navarre et d'avoir tué deux gardes et blessé M. de Maurevel? + +-- C'est en effet le crime qu'on lui impute. + +-- On le lui impute à tort, madame, dit Marguerite; M. de La Mole +n'est pas coupable. + +-- M. de La Mole n'est pas coupable! dit Catherine en faisant un +soubresaut de joie et en devinant qu'il allait jaillir quelque +lueur de ce que Marguerite venait lui dire. + +-- Non, reprit Marguerite, il n'est pas coupable, il ne peut pas +l'être, car il n'était pas chez le roi. + +-- Et où était-il? + +-- Chez moi, madame. + +-- Chez vous! + +-- Oui, chez moi. Catherine devait un regard foudroyant à cet aveu +d'une fille de France, mais elle se contenta de croiser ses mains +sur sa ceinture. + +-- Et... dit-elle après un moment de silence, si l'on arrête +M. de La Mole et qu'on l'interroge... + +-- Il dira où il était et avec qui il était, ma mère, répondit +Marguerite, quoiqu'elle fût sûre du contraire. + +-- Puisqu'il en est ainsi, vous avez raison, ma fille, il ne faut +pas qu'on arrête M. de La Mole. + +Marguerite frissonna: il lui sembla qu'il y avait dans la manière +dont sa mère prononçait ces paroles un sens mystérieux et +terrible: mais elle n'avait rien à dire, car ce qu'elle venait +demander lui était accordé. + +-- Mais alors, dit Catherine, si ce n'était point M. de La Mole +qui était chez le roi, c'était un autre? Marguerite se tut. + +-- Cet autre, le connaissez-vous, ma fille? dit Catherine. + +-- Non, ma mère, dit Marguerite d'une voix mal assurée. + +-- Voyons, ne soyez pas confiante à moitié. + +-- Je vous répète, madame, que je ne le connais pas, répondit une +seconde fois Marguerite en pâlissant malgré elle. + +-- Bien, bien, dit Catherine d'un air indifférent, on s'informera. +Allez, ma fille: tranquillisez-vous, votre mère veille sur votre +honneur. + +Marguerite sourit. + +-- Ah! murmura Catherine, on se ligue; Henri et Marguerite +s'entendent: pourvu que la femme soit muette, le mari est aveugle. +Ah! vous êtes bien adroits, mes enfants, et vous vous croyez bien +forts; mais votre force est dans votre union, et je vous briserai +les uns après les autres. D'ailleurs un jour viendra où Maurevel +pourra parler ou écrire, prononcer un nom ou former six lettres, +et ce jour-là on saura tout... + +-- Oui, mais d'ici à ce jour-là le coupable sera en sûreté. Ce +qu'il y a de mieux, c'est de les désunir tout de suite. + +Et en vertu de ce raisonnement, Catherine reprit le chemin des +appartements de son fils, qu'elle trouva en conférence avec +d'Alençon. + +-- Ah! ah! dit Charles IX en fronçant le sourcil, c'est vous, ma +mère? + +-- Pourquoi n'avez-vous pas dit _encore? _Le mot était dans votre +pensée, Charles. + +-- Ce qui est dans ma pensée n'appartient qu'à moi, madame, dit le +roi de ce ton brutal qu'il prenait quelquefois, même pour parler à +Catherine. Que me voulez-vous? dites vite. + +-- Eh bien, vous aviez raison, mon fils, dit Catherine à Charles; +et vous, d'Alençon, vous aviez tort. + +-- En quoi, madame? demandèrent les deux princes. + +-- Ce n'est point M. de La Mole qui était chez le roi de Navarre. + +-- Ah! ah! dit François en pâlissant. + +-- Et qui était-ce donc? demanda Charles. + +-- Nous ne le savons pas encore, mais nous le saurons quand +Maurevel pourra parler. Ainsi, laissons là cette affaire qui ne +peut tarder à s'éclaircir, et revenons à M. de La Mole. + +-- Eh bien, M. de La Mole, que lui voulez-vous, ma mère, puisqu'il +n'était pas chez le roi de Navarre? + +-- Non, dit Catherine, il n'était pas chez le roi, mais il était +chez... la reine. + +-- Chez la reine! dit Charles en partant d'un éclat de rire +nerveux. + +-- Chez la reine! murmura d'Alençon en devenant pâle comme un +cadavre. + +-- Mais non, mais non, dit Charles, Guise m'a dit avoir rencontré +la litière de Marguerite. + +-- C'est cela, dit Catherine; elle a une maison en ville. + +-- Rue Cloche-Percée! s'écria le roi. + +-- Oh! oh! c'est trop fort, dit d'Alençon en enfonçant ses ongles +dans les chairs de sa poitrine. Et me l'avoir recommandé à moi- +même! + +-- Ah! mais j'y pense! dit le roi en s'arrêtant tout à coup, c'est +lui alors qui s'est défendu cette nuit contre nous et qui m'a jeté +une aiguière d'argent sur la tête, le misérable! + +-- Oh! oui, répéta François, le misérable! + +-- Vous avez raison, mes enfants, dit Catherine sans avoir l'air +de comprendre le sentiment qui faisait parler chacun de ses deux +fils. Vous avez raison, car une seule indiscrétion de ce +gentilhomme peut causer un scandale horrible; perdre une fille de +France! il ne faut qu'un moment d'ivresse pour cela. + +-- Ou de vanité, dit François. + +-- Sans doute, sans doute, dit Charles; mais nous ne pouvons +cependant déférer la cause à des juges, à moins que Henriot ne +consente à se porter plaignant. + +-- Mon fils, dit Catherine en posant la main sur l'épaule de +Charles et en l'appuyant d'une façon assez significative pour +appeler toute l'attention du roi sur ce qu'elle allait proposer, +écoutez bien ce que je vous dis: Il y a crime et il peut y avoir +scandale. Mais ce n'est pas avec des juges et des bourreaux qu'on +punit ces sortes de délits à la majesté royale. Si vous étiez de +simples gentilshommes, je n'aurais rien à vous apprendre, car vous +êtes braves tous deux; mais vous êtes princes, vous ne pouvez +croiser votre épée contre celle d'un hobereau: avisez à vous +venger en princes. + +-- Mort de tous les diables! dit Charles, vous avez raison, ma +mère, et j'y vais rêver. + +-- Je vous y aiderai, mon frère, s'écria François. + +-- Et moi, dit Catherine en détachant la cordelière de soie noire +qui faisait trois fois le tour de sa taille, et dont chaque bout, +terminé par un gland, retombait jusqu'aux genoux, je me retire, +mais je vous laisse ceci pour me représenter. + +Et elle jeta la cordelière aux pieds des deux princes. + +-- Ah! ah! dit Charles, je comprends. + +-- Cette cordelière... fit d'Alençon en la ramassant. + +-- C'est la punition et le silence, dit Catherine victorieuse; +seulement, ajouta-t-elle, il n'y aurait pas de mal à mettre Henri +dans tout cela. + +Et elle sortit. + +-- Pardieu! dit d'Alençon, rien de plus facile, et quand Henri +saura que sa femme le trahit... Ainsi, ajouta-t-il en se tournant +vers le roi, vous avez adopté l'avis de notre mère? + +-- De point en point, dit Charles, ne se doutant point qu'il +enfonçait mille poignards dans le coeur de d'Alençon. Cela +contrariera Marguerite, mais cela réjouira Henriot. + +Puis, appelant un officier de ses gardes, il ordonna que l'on fît +descendre Henri; mais se ravisant: + +-- Non, non, dit-il, je vais le trouver moi-même. Toi, d'Alençon, +préviens d'Anjou et Guise. + +Et sortant de son appartement, il prit le petit escalier tournant +par lequel on montait au second, et qui aboutissait à la porte de +Henri. + + + +VIII +Projets de vengeance + + +Henri avait profité du moment de répit que lui donnait +l'interrogatoire si bien soutenu par lui pour courir chez madame +de Sauve. Il y avait trouvé Orthon complètement revenu de son +évanouissement; mais Orthon n'avait pu rien lui dire, si ce +n'était que des hommes avaient fait irruption chez lui, et que le +chef de ces hommes l'avait frappé d'un coup de pommeau d'épée qui +l'avait étourdi. Quant à Orthon, on ne s'en était pas inquiété. +Catherine l'avait vu évanoui et l'avait cru mort. + +Et comme il était revenu à lui dans l'intervalle du départ de la +reine mère, à l'arrivée du capitaine des gardes chargé de déblayer +la place, il s'était réfugié chez madame de Sauve. + +Henri pria Charlotte de garder le jeune homme jusqu'à ce qu'il eût +des nouvelles de De Mouy, qui, du lieu où il s'était retiré, ne +pouvait manquer de lui écrire. Alors il enverrait Orthon porter sa +réponse à de Mouy, et, au lieu d'un homme dévoué, il pouvait alors +compter sur deux. + +Ce plan arrêté, il était revenu chez lui et philosophait en se +promenant de long en large, lorsque tout à coup la porte s'ouvrit +et le roi parut. + +-- Votre Majesté! s'écria Henri en s'élançant au-devant du roi. + +-- Moi-même... En vérité, Henriot, tu es un excellent garçon, et +je sens que je t'aime de plus en plus. + +-- Sire, dit Henri, Votre Majesté me comble. + +-- Tu n'as qu'un tort, Henriot. + +-- Lequel? celui que Votre Majesté m'a déjà reproché plusieurs +fois, dit Henri, de préférer la chasse à courre à la chasse au +vol? + +-- Non, non, je ne parle pas de celui-là, Henriot, je parle d'un +autre. + +-- Que Votre Majesté s'explique, dit Henri, qui vit au sourire de +Charles que le roi était de bonne humeur, et je tâcherai de me +corriger. + +-- C'est, ayant de bons yeux comme tu les as, de ne pas voir plus +clair que tu ne vois. + +-- Bah! dit Henri, est-ce que, sans m'en douter, je serais myope, +Sire? + +-- Pis que cela, Henriot, pis que cela, tu es aveugle. + +-- Ah! vraiment, dit le Béarnais; mais ne serait-ce pas quand je +ferme les yeux que ce malheur-là m'arrive? + +-- Oui-da! dit Charles, tu en es bien capable. En tout cas, je +vais te les ouvrir, moi. + +-- Dieu dit: Que la lumière soit, et la lumière fut. Votre Majesté +est le représentant de Dieu en ce monde; elle peut donc faire sur +la terre ce que Dieu fait au ciel: j'écoute. + +-- Quand Guise a dit hier soir que ta femme venait de passer, +escortée d'un dameret, tu n'as pas voulu le croire! + +-- Sire, dit Henri, comment croire que la soeur de Votre Majesté +commette une pareille imprudence? + +-- Quand il t'a dit que ta femme était allée rue Cloche-Percée, tu +n'as pas voulu le croire non plus! + +-- Comment supposer, Sire, qu'une fille de France risque +publiquement sa réputation? + +-- Quand nous avons assiégé la maison de la rue Cloche-Percée, et +que j'ai reçu, moi, une aiguière d'argent sur l'épaule, d'Anjou +une compote d'oranges sur la tête, et de Guise un jambon de +sanglier par la figure, tu as vu deux femmes et deux hommes? + +-- Je n'ai rien vu, Sire. Votre Majesté doit se rappeler que +j'interrogeais le concierge. + +-- Oui; mais, corboeuf! j'ai vu, moi! + +-- Ah! si Votre Majesté a vu, c'est autre chose. + +-- C'est-à-dire j'ai vu deux hommes et deux femmes. Eh bien, je +sais maintenant, à n'en pas douter, qu'une de ces deux femmes +était Margot, et qu'un de ces deux hommes était M. de La Mole. + +-- Eh mais! dit Henri, si M. de La Mole était rue Cloche-Percée, +il n'était pas ici. + +-- Non, dit Charles, non, il n'était pas ici. Mais il n'est plus +question de la personne qui était ici, on la connaîtra quand cet +imbécile de Maurevel pourra parler ou écrire. Il est question que +Margot te trompe. + +-- Bah! dit Henri, ne croyez donc pas des médisances. + +-- Quand je te disais que tu es plus que myope, que tu es aveugle, +mort-diable! veux-tu me croire une fois, entêté? Je te dis que +Margot te trompe, que nous étranglerons ce soir l'objet de ses +affections. + +Henri fit un bond de surprise et regarda son beau-frère d'un air +stupéfait. + +-- Tu n'en es pas fâché, Henri, au fond, avoue cela. Margot va +bien crier comme cent mille corneilles; mais, ma foi, tant pis. Je +ne veux pas qu'on te rende malheureux, moi. Que Condé soit trompé +par le duc d'Anjou, je m'en bats l'oeil, Condé est mon ennemi; +mais toi, tu es mon frère, tu es plus que mon frère, tu es mon +ami. + +-- Mais, Sire... + +-- Et je ne veux pas qu'on te moleste, je ne veux pas qu'on te +berne; il y a assez longtemps que tu sers de quintaine à tous ces +godelureaux qui arrivent de province pour ramasser nos miettes et +courtiser nos femmes; qu'ils y viennent, ou plutôt qu'ils y +reviennent, corboeuf! On t'a trompé, Henriot, cela peut arriver à +tout le monde; mais tu auras, je te jure, une éclatante +satisfaction, et l'on dira demain: Mille noms d'un diable! il +paraît que le roi Charles aime son frère Henriot, car cette nuit +il a drôlement fait tirer la langue à M. de La Mole. + +-- Voyons, Sire, dit Henri, est-ce véritablement une chose bien +arrêtée? + +-- Arrêtée, résolue, décidée; le muguet n'aura pas à se plaindre. +Nous faisons l'expédition entre moi, d'Anjou, d'Alençon et Guise: +un roi, deux fils de France et un prince souverain sans te +compter. + +-- Comment, sans me compter? + +-- Oui, tu en seras, toi. + +-- Moi? + +-- Oui, toi; dague-moi ce gaillard-là d'une façon royale tandis +que nous l'étranglerons. + +-- Sire, dit Henri, votre bonté me confond; mais comment savez- +vous? + +-- Eh! corne du diable! il paraît que le drôle s'en est vanté. Il +va tantôt chez elle au Louvre, tantôt rue Cloche-Percée. Ils font +des vers ensemble; je voudrais bien voir des vers de ce muguet-là; +des pastorales; ils causent de Bion et de Moschus, ils font +alterner Daphnis et Corydon. Ah ça, prends moi une bonne +miséricorde, au moins! + +-- Sire, dit Henri, en y réfléchissant... + +-- Quoi? + +-- Votre Majesté comprendra que je ne puis me trouver à une +pareille expédition. Être là en personne serait inconvenant, ce me +semble. Je suis trop intéressé à la chose pour que mon +intervention ne soit pas traitée de férocité. Votre Majesté venge +l'honneur de sa soeur sur un fat qui s'est vanté en calomniant ma +femme, rien n'est plus simple, et Marguerite, que je maintiens +innocente, Sire, n'est pas déshonorée pour cela: mais si je suis +de la partie, c'est autre chose; ma coopération fait d'un acte de +justice un acte de vengeance. Ce n'est plus une exécution, c'est +un assassinat; ma femme n'est plus calomniée, elle est coupable. + +-- Mordieu! Henri, tu parles d'or, et je le disais tout à l'heure +encore à ma mère, tu as de l'esprit comme un démon. + +Et Charles regarda complaisamment son beau-frère, qui s'inclina +pour répondre au compliment. + +-- Néanmoins, ajouta Charles, tu es content qu'on te débarrasse de +ce muguet? + +-- Tout ce que fait Votre Majesté est bien fait, répondit le roi +de Navarre. + +-- C'est bien, c'est bien alors, laisse-moi donc faire ta besogne; +sois tranquille, elle n'en sera pas plus mal faite. + +-- Je m'en rapporte à vous, Sire, dit Henri. + +-- Seulement à quelle heure va-t-il ordinairement chez ta femme? + +-- Mais vers les neuf heures du soir. + +-- Et il en sort? + +-- Avant que je n'y arrive, car je ne l'y trouve jamais. + +-- Vers... + +-- Vers les onze heures. + +-- Bon; descends ce soir à minuit, la chose sera faite. Et Charles +ayant cordialement serré la main à Henri, et lui ayant renouvelé +ses promesses d'amitié, sortit en sifflant son air de chasse +favori. + +-- Ventre-saint-gris! dit le Béarnais en suivant Charles des yeux, +je suis bien trompé si toute cette diablerie ne sort pas encore de +chez la reine mère. En vérité elle ne sait qu'inventer pour nous +brouiller, ma femme et moi; un si joli ménage! + +Et Henri se mit à rire comme il riait quand personne ne pouvait le +voir ni l'entendre. + +Vers les sept heures du soir de la même journée où tous ces +événements s'étaient passés, un beau jeune homme, qui venait de +prendre un bain, s'épilait et se promenait avec complaisance, +fredonnant une petite chanson devant une glace dans une chambre du +Louvre. + +À côté de lui dormait ou plutôt se détirait sur un lit un autre +jeune homme. + +L'un était notre ami La Mole, dont on s'était si fort occupé dans +la journée, et dont on s'occupait encore peut-être davantage sans +qu'il le soupçonnât, et l'autre son compagnon Coconnas. + +En effet, tout ce grand orage avait passé autour de lui sans qu'il +eût entendu gronder la foudre, sans qu'il eût vu briller les +éclairs. Rentré à trois heures du matin, il était resté couché +jusqu'à trois heures du soir, moitié dormant, moitié rêvant, +bâtissant des châteaux sur ce sable mouvant qu'on appelle +l'avenir; puis il s'était levé, avait été passer une heure chez +les baigneurs à la mode, était allé dîner chez maître La Hurière, +et, de retour au Louvre, il achevait sa toilette pour aller faire +sa visite ordinaire à la reine. + +-- Et tu dis donc que tu as dîné, toi? lui demanda Coconnas en +bâillant. + +-- Ma foi, oui, et de grand appétit. + +-- Pourquoi ne m'as-tu pas emmené avec toi, égoïste? + +-- Ma foi, tu dormais si fort que je n'ai pas voulu te réveiller. +Mais, sais-tu? tu souperas au lieu de dîner. Surtout n'oublie pas +de demander à maître La Hurière de ce petit vin d'Anjou qui lui +est arrivé ces jours-ci. + +-- Il est bon? + +-- Demandes-en, je ne te dis que cela. + +-- Et toi, ou vas-tu? + +-- Moi, dit La Mole, étonné que son ami lui fit même cette +question, où je vais? faire ma cour à la reine. + +-- Tiens, au fait, dit Coconnas, si j'allais dîner à notre petite +maison de la rue Cloche-Percée, je dînerais des reliefs d'hier, et +il y a un certain vin d'Alicante qui est restaurant. + +-- Cela serait imprudent, Annibal, mon ami, après ce qui s'est +passé cette nuit. D'ailleurs ne nous a-t-on pas fait donner notre +parole que nous n'y retournerions pas seuls? Passe-moi donc mon +manteau. + +-- C'est ma foi vrai, dit Coconnas; je l'avais oublié. Mais où +diable est-il donc ton manteau?... Ah! le voilà. + +-- Non, tu me passes le noir, et c'est le rouge que je te demande. +La reine m'aime mieux avec celui-là. + +-- Ah! ma foi, dit Coconnas après avoir regardé de tous côtés, +cherche-le toi-même, je ne le trouve pas. + +-- Comment, dit La Mole, tu ne le trouves pas? mais où donc est- +il? + +-- Tu l'auras vendu... + +-- Pour quoi faire? il me reste encore six écus. + +-- Alors, mets le mien. + +-- Ah! oui... un manteau jaune avec un pourpoint vert, j'aurais +l'air d'un papegeai. + +-- Par ma foi tu es trop difficile. Arrange-toi comme tu voudras, +alors. + +En ce moment, et comme après avoir tout mis sens dessus dessous La +Mole commençait à se répandre en invectives contre les voleurs qui +se glissaient jusque dans le Louvre, un page du duc d'Alençon +parut avec le précieux manteau tant demandé. + +-- Ah! s'écria La Mole, le voilà, enfin! + +-- Votre manteau, monsieur?... dit le page. Oui, Monseigneur +l'avait fait prendre chez vous pour s'éclaircir à propos d'un pari +qu'il avait fait sur la nuance. + +-- Oh! dit La Mole, je ne le demandais que parce que je veux +sortir, mais si Son Altesse désire le garder encore... + +-- Non, monsieur le comte, c'est fini. Le page sortit; La Mole +agrafa son manteau. + +-- Eh bien, continua La Mole, à quoi te décides-tu? + +-- Je n'en sais rien. + +-- Te retrouverai-je ici ce soir? + +-- Comment veux-tu que je te dise cela? + +-- Tu ne sais pas ce que tu feras dans deux heures? + +-- Je sais bien ce que je ferai, mais je ne sais pas ce qu'on me +fera faire. + +-- La duchesse de Nevers? + +-- Non, le duc d'Alençon. + +-- En effet, dit La Mole, je remarque que depuis quelque temps il +te fait force amitiés. + +-- Mais oui, dit Coconnas. + +-- Alors ta fortune est faite, dit en riant La Mole. + +-- Peuh! fit Coconnas, un cadet! + +-- Oh! dit La Mole, il a si bonne envie de devenir l'aîné, que le +ciel fera peut-être un miracle en sa faveur. Ainsi tu ne sais pas +où tu seras ce soir? + +-- Non. + +-- Au diable, alors... ou plutôt adieu! + +-- Ce La Mole est terrible, dit Coconnas, pour vouloir toujours +qu'on lui dise où l'on sera! est-ce qu'on le sait? D'ailleurs, je +crois que j'ai envie de dormir. + +Et il se recoucha. Quant à La Mole, il prit son vol vers les +appartements de la reine. Arrivé au corridor que nous connaissons, +il rencontra le duc d'Alençon. + +-- Ah! c'est vous, monsieur de la Mole? lui dit le prince. + +-- Oui, Monseigneur, répondit La Mole en saluant avec respect. + +-- Sortez-vous donc du Louvre? + +-- Non, Votre Altesse; je vais présenter mes hommages à Sa Majesté +la reine de Navarre. + +-- Vers quelle heure sortirez-vous de chez elle, monsieur de la +Mole? + +-- Monseigneur a-t-il quelques ordres à me donner? + +-- Non, pas pour le moment, mais j'aurai à vous parler ce soir. + +-- Vers quelle heure? + +-- Mais de neuf à dix. + +-- J'aurai l'honneur de me présenter à cette heure-là chez Votre +Altesse. + +-- Bien, je compte sur vous. La Mole salua et continua son chemin. + +-- Ce duc, dit-il, a des moments où il est pâle comme un cadavre; +c'est singulier. Et il frappa à la porte de la reine. Gillonne, +qui semblait guetter son arrivée, le conduisit près de Marguerite. + +Celle-ci était occupée d'un travail qui paraissait la fatiguer +beaucoup; un papier chargé de ratures et un volume d'Isocrate +étaient placés devant elle. Elle fit signe à La Mole de la laisser +achever un paragraphe; puis, ayant terminé, ce qui ne fut pas +long, elle jeta sa plume, et invita le jeune homme à s'asseoir +près d'elle. + +La Mole rayonnait. Il n'avait jamais été si beau, jamais si gai. + +-- Du grec! s'écria-t-il en jetant les yeux sur le livre; une +harangue d'Isocrate! Que voulez-vous faire de cela? Oh! oh! sur ce +papier du latin: _Ad Sarmatiae legatos reginae Margaritae concio! +_Vous allez donc haranguer ces barbares en latin? + +-- Il le faut bien, dit Marguerite, puisqu'ils ne parlent pas +français. + +-- Mais comment pouvez-vous faire la réponse avant d'avoir le +discours? + +-- Une plus coquette que moi vous ferait croire à une +improvisation; mais pour vous, mon Hyacinthe, je n'ai point de ces +sortes de tromperies: on m'a communiqué d'avance le discours, et +j'y réponds. + +-- Sont-ils donc près d'arriver, ces ambassadeurs? + +-- Mieux que cela, ils sont arrivés ce matin. + +-- Mais personne ne le sait? + +-- Ils sont arrivés incognito. Leur entrée solennelle est remise à +après-demain, je crois. Au reste, vous verrez, dit Marguerite avec +un petit air satisfait qui n'était point exempt de pédantisme, ce +que j'ai fait ce soir est assez cicéronien; mais laissons là ces +futilités. Parlons de ce qui vous est arrivé. + +-- À moi? + +-- Oui. + +-- Que m'est-il donc arrivé? + +-- Ah! vous avez beau faire le brave, je vous trouve un peu pâle. + +-- Alors, c'est d'avoir trop dormi; je m'en accuse bien +humblement. + +-- Allons, allons, ne faisons point le fanfaron, je sais tout. + +-- Ayez donc la bonté de me mettre au courant, ma perle, car moi +je ne sais rien. + +-- Voyons, répondez-moi franchement. Que vous a demandé la reine +mère? + +-- La reine mère à moi! avait-elle donc à me parler? + +-- Comment! vous ne l'avez pas vue? + +-- Non. + +-- Et le roi Charles? + +-- Non. + +-- Et le roi de Navarre? + +-- Non. + +-- Mais le duc d'Alençon, vous l'avez vu? + +-- Oui, tout à l'heure, je l'ai rencontré dans le corridor. + +-- Que vous a-t-il dit? + +-- Qu'il avait à me donner quelques ordres entre neuf et dix +heures du soir. + +-- Et pas autre chose? + +-- Pas autre chose. + +-- C'est étrange. + +-- Mais enfin, que trouvez-vous d'étrange, dites-moi? + +-- Que vous n'ayez entendu parler de rien. + +-- Que s'est-il donc passé? + +-- Il s'est passé que pendant toute cette journée, malheureux, +vous avez été suspendu sur un abîme. + +-- Moi? + +-- Oui, vous. + +-- À quel propos? + +-- Écoutez. De Mouy, surpris cette nuit dans la chambre du roi de +Navarre, que l'on voulait arrêter, a tué trois hommes, et s'est +sauvé, sans que l'on reconnût de lui autre chose que le fameux +manteau rouge. + +-- Eh bien? + +-- Eh bien, ce manteau rouge qui m'avait trompée une fois en a +trompé d'autres aussi: vous avez été soupçonné, accusé même de ce +triple meurtre. Ce matin on voulait vous arrêter, vous juger, qui +sait? vous condamner peut-être, car pour vous sauver vous +n'eussiez pas voulu dire où vous étiez, n'est-ce pas? + +-- Dire où j'étais! s'écria La Mole, vous compromettre, vous, ma +belle Majesté! Oh! vous avez bien raison; je fusse mort en +chantant pour épargner une larme à vos beaux yeux. + +-- Hélas! mon pauvre gentilhomme! dit Marguerite, mes beaux yeux +eussent bien pleuré. + +-- Mais comment s'est apaisé ce grand orage? + +-- Devinez. + +-- Que sais-je, moi? + +-- Il n'y avait qu'un moyen de prouver que vous n'étiez pas dans +la chambre du roi de Navarre. + +-- Lequel? + +-- C'était de dire où vous étiez. + +-- Eh bien? + +-- Eh bien, je l'ai dit! + +-- Et à qui? + +-- À ma mère. + +-- Et la reine Catherine... + +-- La reine Catherine sait que vous êtes mon amant. + +-- Oh! madame, après avoir tant fait pour moi, vous pouvez tout +exiger de votre serviteur. Oh! vraiment, c'est beau et grand, +Marguerite, ce que vous avez fait là! Oh! Marguerite, ma vie est +bien à vous! + +-- Je l'espère, car je l'ai arrachée à ceux qui me la voulaient +prendre; mais à présent vous êtes sauvé. + +-- Et par vous! s'écria le jeune homme, par ma reine adorée! + +Au même moment un bruit éclatant les fit tressaillir. La Mole se +rejeta en arrière plein d'un vague effroi; Marguerite poussa un +cri, demeura les yeux fixés sur la vitre brisée d'une fenêtre. + +Par cette vitre un caillou de la grosseur d'un oeuf venait +d'entrer; il roulait encore sur le parquet. La Mole vit à son tour +le carreau cassé et reconnut la cause du bruit. + +-- Quel est l'insolent?... s'écria-t-il. Et il s'élança vers la +fenêtre. + +-- Un moment, dit Marguerite; à cette pierre est attaché quelque +chose, ce me semble. + +-- En effet, dit La Mole, on dirait un papier. + +Marguerite se précipita sur l'étrange projectile, et arracha la +mince feuille qui, pliée comme un étroit ruban, enveloppait le +caillou par le milieu. + +Ce papier était maintenu par une ficelle, laquelle sortait par +l'ouverture de la vitre cassée. + +Marguerite déplia la lettre et lut. + +-- Malheureux! s'écria-t-elle. Elle tendit le papier à La Mole +pâle, debout et immobile comme la statue de l'Effroi. La Mole, le +coeur serré d'une douleur pressentimentale, lut ces mots: «On +attend M. de La Mole avec de longues épées dans le corridor qui +conduit chez M. d'Alençon. Peut-être aimerait-il mieux sortir par +cette fenêtre et aller rejoindre M. de Mouy à Mantes...» + +-- Eh! demanda La Mole après avoir lu, ces épées sont-elles donc +plus longues que la mienne? + +-- Non, mais il y en a peut-être dix contre une. + +-- Et quel est l'ami qui nous envoie ce billet? demanda La Mole. + +Marguerite le reprit des mains du jeune homme et fixa sur lui un +regard ardent. + +-- L'écriture du roi de Navarre! s'écria-t-elle. S'il prévient, +c'est que le danger est réel. Fuyez, La Mole, fuyez, c'est moi qui +vous en prie. + +-- Et comment voulez-vous que je fuie? dit La Mole. + +-- Mais cette fenêtre, ne parle-t-on pas de cette fenêtre? + +-- Ordonnez, ma reine, et je sauterai de cette fenêtre pour vous +obéir, dussé-je vingt fois me briser en tombant. + +-- Attendez donc, attendez donc, dit Marguerite. Il me semble que +cette ficelle supporte un poids. + +-- Voyons, dit La Mole. Et tous deux, attirant à eux l'objet +suspendu après cette corde, virent avec une joie indicible +apparaître l'extrémité d'une échelle de crin et de soie. + +-- Ah! vous êtes sauvé, s'écria Marguerite. + +-- C'est un miracle du ciel! + +-- Non, c'est un bienfait du roi de Navarre. + +-- Et si c'était un piège, au contraire? dit La Mole; si cette +échelle devait se briser sous mes pieds! madame, n'avez-vous point +avoué aujourd'hui votre affection pour moi? + +Marguerite, à qui la joie avait rendu ses couleurs, redevint d'une +pâleur mortelle. + +-- Vous avez raison, dit-elle, c'est possible. Et elle s'élança +vers la porte. + +-- Qu'allez-vous faire? s'écria La Mole. + +-- M'assurer par moi-même s'il est vrai qu'on vous attende dans le +corridor. + +-- Jamais, jamais! Pour que leur colère tombe sur vous! + +-- Que voulez-vous qu'on fasse à une fille de France? femme et +princesse du sang, je suis deux fois inviolable. + +La reine dit ces paroles avec une telle dignité qu'en effet La +Mole comprit qu'elle ne risquait rien, et qu'il devait la laisser +agir comme elle l'entendrait. + +Marguerite mit La Mole sous la garde de Gillonne en laissant à sa +sagacité, selon ce qui se passerait, de fuir, ou d'attendre son +retour, et elle s'avança dans le corridor qui, par un +embranchement, conduisait à la bibliothèque ainsi qu'à plusieurs +salons de réception, et qui en le suivant dans toute sa longueur +aboutissait aux appartements du roi, de la reine mère, et à ce +petit escalier dérobé par lequel on montait chez le duc d'Alençon +et chez Henri. Quoiqu'il fût à peine neuf heures du soir, toutes +les lumières étaient éteintes, et le corridor, à part une légère +lueur qui venait de l'embranchement, était dans la plus parfaite +obscurité. La reine de Navarre s'avança d'un pas ferme; mais +lorsqu'elle fut au tiers du corridor à peine, elle entendit comme +un chuchotement de voix basses auxquelles le soin qu'on prenait de +les éteindre donnait un accent mystérieux et effrayant. Mais +presque aussitôt le bruit cessa comme si un ordre supérieur l'eût +éteint, et tout rentra dans l'obscurité; car cette lueur, si +faible qu'elle fût, parut diminuer encore. + +Marguerite continua son chemin, marchant droit au danger qui, s'il +existait, l'attendait là. Elle était calme en apparence, quoique +ses mains crispées indiquassent une violente tension nerveuse. À +mesure qu'elle s'approchait, ce silence sinistre redoublait, et +une ombre pareille à celle d'une main obscurcissait la tremblante +et incertaine lueur. + +Tout à coup, arrivée à l'embranchement du corridor, un homme fit +deux pas en avant, démasqua un bougeoir de vermeil dont il +s'éclairait en s'écriant: + +-- Le voilà! Marguerite se trouva face à face avec son frère +Charles. Derrière lui se tenait debout, un cordon de soie à la +main, le duc d'Alençon. Au fond, dans l'obscurité, deux ombres +apparaissaient debout, l'une à côté de l'autre, ne reflétant +d'autre lumière que celle que renvoyait l'épée nue qu'ils tenaient +à la main. + +Marguerite embrassa tout le tableau d'un coup d'oeil. Elle fit un +effort suprême, et répondit en souriant à Charles: + +-- Vous voulez dire: _La voilà, _Sire! + +Charles recula d'un pas. Tous les autres demeurèrent immobiles. + +-- Toi, Margot! dit-il; et où vas-tu à cette heure? + +-- À cette heure! dit Marguerite; est-il donc si tard? + +-- Je te demande où tu vas. + +-- Chercher un livre des discours de Cicéron, que je pense avoir +laissé chez notre mère. + +-- Ainsi, sans lumière? + +-- Je croyais le corridor éclairé. + +-- Et tu viens de chez toi? + +-- Oui. + +-- Que fais-tu donc ce soir? + +-- Je prépare ma harangue aux envoyés polonais. N'y a-t-il pas +conseil demain, et n'est-il pas convenu que chacun soumettra sa +harangue à Votre Majesté? + +-- Et n'as-tu pas quelqu'un qui t'aide dans ce travail? Marguerite +rassembla toutes ses forces. + +-- Oui, mon frère, dit-elle, M. de La Mole; il est très savant. + +-- Si savant, dit le duc d'Alençon, que je l'avais prié, quand il +aurait fini avec vous, ma soeur, de me venir trouver pour me +donner des conseils, à moi qui ne suis pas de votre force. + +-- Et vous l'attendiez? dit Marguerite du ton le plus naturel. + +-- Oui, dit d'Alençon avec impatience. + +-- En ce cas, fit Marguerite, je vais vous l'envoyer, mon frère, +car nous avons fini. + +-- Et votre livre? dit Charles. + +-- Je le ferai prendre par Gillonne. Les deux frères échangèrent +un signe. + +-- Allez, dit Charles; et nous, continuons notre ronde. + +-- Votre ronde! dit Marguerite; que cherchez-vous donc? + +-- Le petit homme rouge, dit Charles. Ne savez-vous pas qu'il y a +un petit homme rouge qui revient au vieux Louvre? Mon frère +d'Alençon prétend l'avoir vu, et nous sommes en quête de lui. + +-- Bonne chasse, dit Marguerite. Et elle se retira en jetant un +regard derrière elle. Elle vit alors sur la muraille du corridor +les quatre ombres réunies et qui semblaient conférer. En une +seconde elle fut à la porte de son appartement. + +-- Ouvre, Gillonne, dit-elle, ouvre. Gillonne obéit. Marguerite +s'élança dans l'appartement, et trouva La Mole qui l'attendait, +calme et résolu, mais l'épée à la main. + +-- Fuyez, dit-elle, fuyez sans perdre une seconde. Ils vous +attendent dans le corridor pour vous assassiner. + +-- Vous l'ordonnez? dit La Mole. + +-- Je le veux. Il faut nous séparer pour nous revoir. + +Pendant l'excursion de Marguerite, La Mole avait assuré l'échelle +à la barre de la fenêtre, il l'enjamba; mais avant de poser le +pied sur le premier échelon, il baisa tendrement la main de la +reine. + +-- Si cette échelle est un piège et que je meure pour vous, +Marguerite, souvenez-vous de votre promesse. + +-- Ce n'est pas une promesse, La Mole, c'est un serment. Ne +craignez rien. Adieu. Et La Mole enhardi se laissa glisser plutôt +qu'il ne descendit par l'échelle. Au même moment on frappa à la +porte. + +Marguerite suivit des yeux La Mole dans sa périlleuse opération, +et ne se retourna qu'au moment où elle se fut bien assurée que ses +pieds avaient touché la terre. + +-- Madame, disait Gillonne, madame! + +-- Eh bien? demanda Marguerite. + +-- Le roi frappe à la porte. + +-- Ouvrez. Gillonne obéit. Les quatre princes, sans doute +impatientés d'attendre, étaient debout sur le seuil. + +Charles entra. + +Marguerite vint au-devant de son frère, le sourire sur les lèvres. +Le roi jeta un regard rapide autour de lui. + +-- Que cherchez-vous, mon frère? demanda Marguerite. + +-- Mais, dit Charles, je cherche... je cherche... eh! corne de +boeuf! je cherche M. de La Mole. + +-- M. de La Mole! + +-- Oui; où est-il?Marguerite prit son frère par la main et le +conduisit à la fenêtre. En ce moment même deux hommes +s'éloignaient au grand galop de leurs chevaux, gagnant la tour de +bois; l'un d'eux détacha son écharpe, et fit en signe d'adieu +voltiger le blanc satin dans la nuit: ces deux hommes étaient La +Mole et Orthon. Marguerite montra du doigt les deux hommes à +Charles. + +-- Eh bien, demanda le roi, que veut dire cela? + +-- Cela veut dire, répondit Marguerite, que M. le duc d'Alençon +peut remettre son cordon dans sa poche et MM. d'Anjou et de Guise +leur épée dans le fourreau, attendu que M. de La Mole ne repassera +pas cette nuit par le corridor. + + + +IX +Les Atrides + + +Depuis son retour à Paris, Henri d'Anjou n'avait pas encore revu +librement sa mère Catherine, dont, comme chacun sait, il était le +fils bien-aimé. + +C'était pour lui non pas la vaine satisfaction de l'étiquette, non +plus un cérémonial pénible à remplir, mais l'accomplissement d'un +devoir bien doux pour ce fils qui, s'il n'aimait pas sa mère, +était sûr du moins d'être tendrement aimé par elle. + +En effet, Catherine préférait réellement ce fils, soit pour sa +bravoure, soit plutôt pour sa beauté, car il y avait, outre la +mère, de la femme dans Catherine, soit enfin parce que, suivant +quelques chroniques scandaleuses, Henri d'Anjou rappelait à la +Florentine certaine heureuse époque de mystérieuses amours. + +Catherine savait seule le retour du duc d'Anjou à Paris, retour +que Charles IX eût ignoré si le hasard ne l'eût point conduit en +face de l'hôtel de Condé au moment même où son frère en sortait. +Charles ne l'attendait que le lendemain, et Henri d'Anjou espérait +lui dérober les deux démarches qui avaient avancé son arrivée d'un +jour, et qui étaient sa visite à la belle Marie de Clèves, +princesse de Condé, et sa conférence avec les ambassadeurs +polonais. + +C'est cette dernière démarche, sur l'intention de laquelle Charles +était incertain, que le duc d'Anjou avait à expliquer à sa mère; +et le lecteur, qui, comme Henri de Navarre, était certainement +dans l'erreur à l'endroit de cette démarche, profitera de +l'explication. + +Aussi lorsque le duc d'Anjou, longtemps attendu, entra chez sa +mère, Catherine, si froide, si compassée d'habitude, Catherine, +qui n'avait depuis le départ de son fils bien-aimé embrassé avec +effusion que Coligny qui devait être assassiné le lendemain, +ouvrit ses bras à l'enfant de son amour et le serra sur sa +poitrine avec un élan d'affection maternelle qu'on était étonné de +trouver encore dans ce coeur desséché. + +Puis elle s'éloignait de lui, le regardait et se reprenait encore +à l'embrasser. + +-- Ah! madame, lui dit-il, puisque le ciel me donne cette +satisfaction d'embrasser sans témoin ma mère, consolez l'homme le +plus malheureux du monde. + +-- Eh! mon Dieu! mon cher enfant, s'écria Catherine, que vous est- +il donc arrivé? + +-- Rien que vous ne sachiez, ma mère. Je suis amoureux, je suis +aimé; mais c'est cet amour même qui fait mon malheur à moi. + +-- Expliquez-moi cela, mon fils, dit Catherine. + +-- Eh! ma mère... ces ambassadeurs, ce départ... + +-- Oui, dit Catherine, ces ambassadeurs sont arrivés, ce départ +presse. + +-- Il ne presse pas, ma mère, mais mon frère le pressera. Il me +déteste, je lui fais ombrage, il veut se débarrasser de moi. +Catherine sourit. + +-- En vous donnant un trône, pauvre malheureux couronné! + +-- Oh! n'importe, ma mère, reprit Henri avec angoisse, je ne veux +pas partir. Moi, un fils de France, élevé dans le raffinement des +moeurs polies, près de la meilleure mère, aimé d'une des plus +charmantes femmes de la terre, j'irais là-bas dans ces neiges, au +bout du monde, mourir lentement parmi ces gens grossiers qui +s'enivrent du matin au soir et jugent les capacités de leur roi +sur celles d'un tonneau, selon ce qu'il contient! Non, ma mère, je +ne veux point partir, j'en mourrais! + +-- Voyons, Henri, dit Catherine en pressant les deux mains de son +fils, voyons, est-ce là la véritable raison? + +Henri baissa les yeux comme s'il n'osait, à sa mère elle-même, +avouer ce qui se passait dans son coeur. + +-- N'en est-il pas une autre, demanda Catherine, moins romanesque, +plus raisonnable, plus politique! + +-- Ma mère, ce n'est pas ma faute si cette idée m'est restée dans +l'esprit, et peut-être y tient-elle plus de place qu'elle n'en +devrait prendre; mais ne m'avez-vous pas dit vous-même que +l'horoscope tiré à la naissance de mon frère Charles le condamnait +à mourir jeune? + +-- Oui, dit Catherine, mais un horoscope peut mentir, mon fils. +Moi-même, j'en suis à espérer en ce moment que tous ces horoscopes +ne soient pas vrais. + +-- Mais enfin, son horoscope ne disait-il pas cela? + +-- Son horoscope parlait d'un quart de siècle; mais il ne disait +pas si c'était pour sa vie ou pour son règne. + +-- Eh bien, ma mère, faites que je reste. Mon frère a près de +vingt-quatre ans: dans un an la question sera résolue. Catherine +réfléchit profondément. + +-- Oui, certes, dit-elle, cela serait mieux si cela se pouvait +ainsi. + +-- Oh! jugez donc, ma mère, s'écria Henri, quel désespoir pour moi +si j'allais avoir troqué la couronne de France contre celle de +Pologne! Être tourmenté là-bas de cette idée que je pouvais régner +au Louvre, au milieu de cette cour élégante et lettrée, près de la +meilleure mère du monde, dont les conseils m'eussent épargné la +moitié du travail et des fatigues, qui, habituée à porter avec mon +père une partie du fardeau de l'État, eût bien voulu le porter +encore avec moi! Ah! ma mère! j'eusse été un grand roi! + +-- Là, là, cher enfant, dit Catherine, dont cet avenir avait +toujours été aussi la plus douce espérance; là, ne vous désolez +point. N'avez-vous pas songé de votre côté à quelque moyen +d'arranger la chose? + +-- Oh! certes, oui, et c'est surtout pour cela que je suis revenu +deux ou trois jours plus tôt qu'on ne m'attendait, tout en +laissant croire à mon frère Charles que c'était pour madame de +Condé; puis j'ai été au-devant de Lasco, le plus important des +envoyés, je me suis fait connaître de lui, faisant dans cette +première entrevue tout ce qu'il était possible pour me rendre +haïssable, et j'espère y être parvenu. + +-- Ah! mon cher enfant, dit Catherine, c'est mal. Il faut mettre +l'intérêt de la France avant vos petites répugnances. + +-- Ma mère, l'intérêt de la France veut-il, en cas de malheur +arrivé à mon frère, que ce soit le duc d'Alençon ou le roi de +Navarre qui règne? + +-- Oh! le roi de Navarre, jamais, jamais, murmura Catherine en +laissant l'inquiétude couvrir son front de ce voile soucieux qui +s'y étendait chaque fois que cette question se représentait. + +-- Ma foi, continua Henri, mon frère d'Alençon ne vaut guère mieux +et ne vous aime pas davantage. + +-- Enfin, reprit Catherine, qu'a dit Lasco? + +-- Lasco a hésité lui-même quand je l'ai pressé de demander +audience. Oh! s'il pouvait écrire en Pologne, casser cette +élection? + +-- Folie, mon fils, folie... ce qu'une diète a consacré est sacré. + +-- Mais enfin, ma mère, ne pourrait-on, à ces Polonais, leur faire +accepter mon frère à ma place? + +-- C'est, sinon impossible, du moins difficile, répondit +Catherine. + +-- N'importe! essayez, tentez, parlez au roi, ma mère; rejetez +tout sur mon amour pour madame de Condé; dites que j'en suis fou, +que j'en perds l'esprit. Justement il m'a vu sortir de l'hôtel du +prince avec Guise, qui me rend là tous les services d'un bon ami. + +-- Oui, pour faire la Ligue. Vous ne voyez pas cela, vous, mais je +le vois. + +-- Si fait, ma mère, si fait, mais en attendant j'use de lui. Eh! +ne sommes-nous pas heureux quand un homme nous sert en se servant? + +-- Et qu'a dit le roi en vous rencontrant! + +-- Il a pu croire ce que je lui ai affirmé, c'est-à-dire que +l'amour seul m'avait ramené à Paris. + +-- Mais du reste de la nuit, ne vous en a-t-il pas demandé compte? + +-- Si fait, ma mère; mais j'ai été au souper chez Nantouillet, où +j'ai fait un scandale affreux pour que le bruit de ce scandale se +répandît et que le roi ne doutât point que j'y étais. + +-- Alors il ignore votre visite à Lasco? + +-- Absolument. + +-- Bon, tant mieux. J'essaierai donc de lui parler pour vous, cher +enfant; mais, vous le savez, sur cette rude nature aucune +influence n'est réelle. + +-- Oh! ma mère, ma mère, quel bonheur si je restais, comme je vous +aimerais plus encore que je ne vous aime, si c'était possible! + +-- Si vous restez, on vous enverra encore à la guerre. + +-- Oh! peu m'importe, pourvu que je ne quitte pas la France. + +-- Vous vous ferez tuer. + +-- Ma mère, on ne meurt pas des coups... on meurt de douleur, +d'ennui. Mais Charles ne me permettra point de rester; il me +déteste. + +-- Il est jaloux de vous, mon beau vainqueur, c'est une chose +dite; pourquoi aussi êtes-vous si brave et si heureux? Pourquoi, à +vingt ans à peine, avez-vous gagné des batailles comme Alexandre +et comme César? Mais en attendant, ne vous découvrez à personne, +feignez d'être résigné, faites votre cour au roi. Aujourd'hui +même, on se réunit en conseil privé pour lire et pour discuter les +discours qui seront prononcés à la cérémonie; faites le roi de +Pologne et laissez-moi le soin du reste. À propos, et votre +expédition d'hier soir? + +-- Elle a échoué, ma mère; le galant était prévenu, et il a pris +son vol par la fenêtre. + +-- Enfin, dit Catherine, je saurai un jour quel est le mauvais +génie qui contrarie ainsi tous mes projets... En attendant, je +m'en doute, et... malheur à lui! + +-- Ainsi, ma mère?... dit le duc d'Anjou. + +-- Laissez-moi mener cette affaire. Et elle baisa tendrement Henri +sur les yeux en le poussant hors de son cabinet. Bientôt +arrivèrent chez la reine les princesses de sa maison. Charles +était en belle humeur, car l'aplomb de sa soeur Margot l'avait +plus réjoui qu'affecté; il n'en voulait pas autrement à La Mole, +et il l'avait attendu avec quelque ardeur dans le corridor parce +que c'était une espèce de chasse à l'affût. D'Alençon, tout au +contraire, était très préoccupé. La répulsion qu'il avait toujours +eue pour La Mole s'était changée en haine du moment où il avait su +que La Mole était aimé de sa soeur. Marguerite avait tout ensemble +l'esprit rêveur et l'oeil au guet. Elle avait à la fois à se +souvenir et à veiller. Les députés polonais avaient envoyé le +texte des harangues qu'ils devaient prononcer. Marguerite, à qui +l'on n'avait pas plus parlé de la scène de la veille que si la +scène n'avait point existé, lut les discours, et, hormis Charles, +chacun discuta ce qu'il répondrait. Charles laissa Marguerite +répondre comme elle l'entendrait. + +Il se montra très difficile sur le choix des termes pour +d'Alençon; mais quant au discours de Henri d'Anjou, il y apporta +plus que du mauvais vouloir: il fut acharné à corriger et à +reprendre. + +Cette séance, sans rien faire éclater encore, avait lourdement +envenimé les esprits. + +Henri d'Anjou, qui avait son discours à refaire presque +entièrement, sortit pour se mettre à cette tâche. Marguerite, qui +n'avait pas eu de nouvelles du roi de Navarre depuis celles qui +lui avaient été données au détriment des vitres de sa fenêtre, +retourna chez elle dans l'espérance de l'y voir venir. + +D'Alençon, qui avait lu l'hésitation dans les yeux de son frère +d'Anjou, et surpris entre lui et sa mère un regard d'intelligence, +se retira pour rêver à ce qu'il regardait comme une cabale +naissante. Enfin, Charles allait passer dans sa forge pour achever +un épieu qu'il se fabriquait lui-même, lorsque Catherine l'arrêta. + +Charles, qui se doutait qu'il allait rencontrer chez sa mère +quelque opposition à sa volonté, s'arrêta et la regarda fixement: + +-- Eh bien, dit-il, qu'avons-nous encore? + +-- Un dernier mot à échanger, Sire. Nous avons oublié ce mot, et +cependant il est de quelque importance. Quel jour fixons-nous pour +la séance publique? + +-- Ah! c'est vrai, dit le roi en se rasseyant; causons-en, mère. +Eh bien! à quand vous plaît-il que nous fixions le jour? + +-- Je croyais, répondit Catherine, que dans le silence même de +Votre Majesté, dans son oubli apparent, il y avait quelque chose +de profondément calculé. + +-- Non, dit Charles; pourquoi cela, ma mère? + +-- Parce que, ajouta Catherine très doucement, il ne faudrait pas, +ce me semble, mon fils, que les Polonais nous vissent courir avec +tant d'âpreté après cette couronne. + +-- Au contraire, ma mère, dit Charles, ils se sont hâtés, eux, en +venant à marches forcées de Varsovie ici... Honneur pour honneur, +politesse pour politesse. + +-- Votre Majesté peut avoir raison dans un sens, comme dans un +autre je pourrais ne pas avoir tort. Ainsi, son avis est que la +séance publique doit être hâtée? + +-- Ma foi, oui, ma mère; ne serait-ce point le vôtre par hasard? + +-- Vous savez que je n'ai d'avis que ceux qui peuvent le plus +concourir à votre gloire; je vous dirai donc qu'en vous pressant +ainsi je craindrais qu'on ne vous accusât de profiter bien vite de +cette occasion qui se présente de soulager la maison de France des +charges que votre frère lui impose, mais que, bien certainement, +il lui rend en gloire et en dévouement. + +-- Ma mère, dit Charles, à son départ de France, je doterai mon +frère si richement que personne n'osera même penser ce que vous +craignez que l'on dise. + +-- Allons, dit Catherine, je me rends, puisque vous avez une si +bonne réponse à chacune de mes objections... Mais, pour recevoir +ce peuple guerrier, qui juge de la puissance des États par les +signes extérieurs, il vous faut un déploiement considérable de +troupes, et je ne pense pas qu'il y en ait assez de convoquées +dans l'Île-de-France. + +-- Pardonnez-moi, ma mère, car j'ai prévu l'événement, et je me +suis préparé. J'ai rappelé deux bataillons de la Normandie, un de +la Guyenne; ma compagnie d'archers est arrivée hier de la +Bretagne; les chevau-légers, répandus dans la Touraine, seront à +Paris dans le courant de la journée; et tandis qu'on croit que je +dispose à peine de quatre régiments, j'ai vingt mille hommes prêts +à paraître. + +-- Ah! ah! dit Catherine surprise; alors il ne vous manque plus +qu'une chose, mais on se la procurera. + +-- Laquelle? + +-- De l'argent. Je crois que vous n'en êtes pas fourni outre +mesure. + +-- Au contraire, madame, au contraire, dit Charles IX. J'ai +quatorze cent mille écus à la Bastille; mon épargne particulière +m'a remis ces jours passés huit cent mille écus que j'ai enfouis +dans mes caves du Louvre, et, en cas de pénurie, Nantouillet tient +trois cent mille autres écus à ma disposition. + +Catherine frémit; car elle avait vu jusqu'alors Charles violent et +emporté, mais jamais prévoyant. + +-- Allons, fit-elle, Votre Majesté pense à tout, c'est admirable, +et pour peu que les tailleurs, les brodeuses et les joailliers se +hâtent, Votre Majesté sera en état de donner séance avant six +semaines. + +-- Six semaines! s'écria Charles. Ma mère, les tailleurs, les +brodeuses et les joailliers travaillent depuis le jour où l'on a +appris la nomination de mon frère. À la rigueur, tout pourrait +être prêt pour aujourd'hui; mais, à coup sûr, tout sera prêt dans +trois ou quatre jours. + +-- Oh! murmura Catherine, vous êtes plus pressé encore que je ne +le croyais, mon fils. + +-- Honneur pour honneur, je vous l'ai dit. + +-- Bien. C'est donc cet honneur fait à la maison de France qui +vous flatte, n'est-ce pas? + +-- Assurément. + +-- Et voir un fils de France sur le trône de Pologne est votre +plus cher désir? + +-- Vous dites vrai. + +-- Alors c'est le fait, c'est la chose et non l'homme qui vous +préoccupe, et quel que soit celui qui règne là-bas... + +-- Non pas, non pas, ma mère, corboeuf! demeurons-en où nous +sommes! Les Polonais ont bien choisi. Ils sont adroits et forts, +ces gens-là! Nation militaire, peuple de soldats, ils prennent un +capitaine pour prince, c'est logique, peste! d'Anjou fait leur +affaire: le héros de Jarnac et de Moncontour leur va comme un +gant... Qui voulez-vous que je leur envoie? d'Alençon? un lâche! +cela leur donnerait une belle idée des Valois! ... D'Alençon! il +fuirait à la première balle qui lui sifflerait aux oreilles, +tandis que Henri d'Anjou, un batailleur, bon! toujours l'épée au +poing, toujours marchant en avant, à pied ou à cheval! ... Hardi! +pique, pousse, assomme, tue! Ah! c'est un homme que mon frère +d'Anjou, un vaillant qui va les faire battre du matin au soir, +depuis le premier jusqu'au dernier jour de l'année. Il boit mal, +c'est vrai; mais il les fera tuer de sang-froid, voilà tout. Il +sera là dans sa sphère, ce cher Henri! Sus! sus! au champ de +bataille! Bravo les trompettes et les tambours! Vive le roi! vive +le vainqueur! vive le général! On le proclame _imperator _trois +fois l'an! Ce sera admirable pour la maison de France et l'honneur +des Valois... Il sera peut-être tué; mais, ventremahon! ce sera +une mort superbe! + +Catherine frissonna et un éclair jaillit de ses yeux. + +-- Dites, s'écria-t-elle, que vous voulez éloigner Henri d'Anjou, +dites que vous n'aimez pas votre frère! + +-- Ah! ah! ah! fit Charles en éclatant d'un rire nerveux, vous +avez deviné cela, vous, que je voulais l'éloigner? Vous avez +deviné cela, vous, que je ne l'aimais pas? Et quand cela serait, +voyons? Aimer mon frère! Pourquoi donc l'aimerais-je? Ah! ah! ah! +est-ce que vous voulez rire?... (Et à mesure qu'il parlait, ses +joues pâles s'animaient d'une fébrile rougeur.) Est-ce qu'il +m'aime, lui? Est-ce que vous m'aimez, vous? Est-ce que, excepté +mes chiens, Marie Touchet et ma nourrice, est-ce qu'il y a +quelqu'un qui m'ait jamais aimé? Non, non, je n'aime pas mon +frère, je n'aime que moi, entendez-vous! et je n'empêche pas mon +frère d'en faire autant que je fais. + +-- Sire, dit Catherine s'animant à son tour, puisque vous me +découvrez votre coeur, il faut que je vous ouvre le mien. Vous +agissez en roi faible, en monarque mal conseillé; vous renvoyez +votre second frère, le soutien naturel du trône, et qui est en +tous points digne de vous succéder s'il vous advenait malheur, +laissant dans ce cas votre couronne à l'abandon; car, comme vous +le disiez, d'Alençon est jeune, incapable, faible, plus que +faible, lâche! ... Et le Béarnais se dresse derrière, entendez- +vous? + +-- Eh! mort de tous les diables! s'écria Charles, qu'est-ce que me +fait ce qui arrivera quand je n'y serai plus? Le Béarnais se +dresse derrière mon frère, dites-vous? Corboeuf! tant mieux! ... +Je disais que je n'aimais personne... je me trompais, j'aime +Henriot; oui, je l'aime, ce bon Henriot: il a l'air franc, la main +tiède, tandis que je ne vois autour de moi que des yeux faux et ne +touche que des mains glacées. Il est incapable de trahison envers +moi, j'en jurerais. D'ailleurs je lui dois un dédommagement: on +lui a empoisonné sa mère, pauvre garçon! des gens de ma famille, à +ce que j'ai entendu dire. D'ailleurs je me porte bien. Mais, si je +tombais malade, je l'appellerais, je ne voudrais pas qu'il me +quittât, je ne prendrais rien que de sa main, et quand je mourrai +je le ferai roi de France et de Navarre... Et, ventre du pape! au +lieu de rire à ma mort, comme feraient mes frères, il pleurerait +ou du moins il ferait semblant de pleurer. + +La foudre tombant aux pieds de Catherine l'eût moins épouvantée +que ces paroles. Elle demeura atterrée, regardant Charles d'un +oeil hagard; puis enfin, au bout de quelques secondes: + +-- Henri de Navarre! s'écria-t-elle, Henri de Navarre! roi de +France au préjudice de mes enfants! Ah! sainte madone! nous +verrons! C'est donc pour cela que vous voulez éloigner mon fils? + +-- Votre fils... et que suis-je donc moi? un fils de louve comme +Romulus! s'écria Charles tremblant de colère et l'oeil scintillant +comme s'il se fût allumé par places. Votre fils! vous avez raison, +le roi de France n'est pas votre fils lui, le roi de France n'a +pas de frères, le roi de France n'a pas de mère, le roi de France +n'a que des sujets. Le roi de France n'a pas besoin d'avoir des +sentiments, il a des volontés. Il se passera qu'on l'aime, mais il +veut qu'on lui obéisse. + +-- Sire, vous avez mal interprété mes paroles: j'ai appelé mon +fils celui qui allait me quitter. Je l'aime mieux en ce moment +parce que c'est lui qu'en ce moment je crains le plus de perdre. +Est-ce un crime à une mère de désirer que son enfant ne la quitte +pas? + +-- Et moi, je vous dis qu'il vous quittera, je vous dis qu'il +quittera la France, qu'il s'en ira en Pologne, et cela dans deux +jours; et si vous ajoutez une parole ce sera demain; et si vous ne +baissez pas le front, si vous n'éteignez pas la menace de vos +yeux, je l'étrangle ce soir comme vous vouliez qu'on étranglât +hier l'amant de votre fille. Seulement je ne le manquerai pas, +moi, comme nous avons manqué La Mole. + +Sous cette première menace, Catherine baissa le front; mais +presque aussitôt elle le releva. + +-- Ah! pauvre enfant! dit-elle, ton frère veut te tuer. Eh bien, +soit tranquille, ta mère te défendra. + +-- Ah! l'on me brave! s'écria Charles. Eh bien, par le sang du +Christ! il mourra, non pas ce soir, non pas tout à l'heure, mais à +l'instant même. Ah! une arme! une dague! un couteau! ... Ah! + +Et Charles, après avoir porté inutilement les yeux autour de lui +pour chercher ce qu'il demandait, aperçut le petit poignard que sa +mère portait à sa ceinture, se jeta dessus, l'arracha de sa gaine +de chagrin incrustée d'argent, et bondit hors de la chambre pour +aller frapper Henri d'Anjou partout où il le trouverait. Mais en +arrivant dans le vestibule ses forces surexcitées au-delà de la +puissance humaine, l'abandonnèrent tout à coup: il étendit le +bras, laissa tomber l'arme aiguë, qui resta fichée dans le +parquet, jeta un cri lamentable, s'affaissa sur lui-même et roula +sur le plancher. + +En même temps le sang jaillit en abondance de ses lèvres et de son +nez. + +-- Jésus! dit-il, on me tue; à moi! à moi! + +Catherine, qui l'avait suivi, le vit tomber; elle regarda un +instant impassible et sans bouger; puis rappelée à elle, non par +l'amour maternel, mais par la difficulté de la situation, elle +ouvrit en criant: + +-- Le roi se trouve mal! au secours! au secours! À ce cri un monde +de serviteurs, d'officiers et de courtisans s'empressèrent autour +du jeune roi. Mais avant tout le monde une femme s'était élancée, +écartant les spectateurs et relevant Charles pâle comme un +cadavre. + +-- On me tue, nourrice, on me tue, murmura le roi baigné de sueur +et de sang. + +-- On te tue! mon Charles! s'écria la bonne femme en parcourant +tous les visages avec un regard qui fit reculer jusqu'à Catherine +elle-même; et qui donc cela qui te tue? + +Charles poussa un faible soupir et s'évanouit tout à fait. + +-- Ah! dit le médecin Ambroise Paré, qu'on avait envoyé chercher à +l'instant même, ah! voilà le roi bien malade! + +-- Maintenant, de gré ou de force, se dit l'implacable Catherine, +il faudra bien qu'il accorde un délai. + +Et elle quitta le roi pour aller joindre son second fils, qui +attendait avec anxiété dans l'oratoire le résultat de cet +entretien si important pour lui. + + + +X +L'Horoscope + + +En sortant de l'oratoire, où elle venait d'apprendre à Henri +d'Anjou tout ce qui s'était passé, Catherine avait trouvé René +dans sa chambre. + +C'était la première fois que la reine et l'astrologue se +revoyaient depuis la visite que la reine lui avait faite à sa +boutique du pont Saint-Michel; seulement, la veille, la reine lui +avait écrit, et c'était la réponse à ce billet que René lui +apportait en personne. + +-- Eh bien, lui demanda la reine, l'avez-vous vu? + +-- Oui. + +-- Comment va-t-il? + +-- Plutôt mieux que plus mal. + +-- Et peut-il parler? + +-- Non, l'épée a traversé le larynx. + +-- Je vous avais dit en ce cas de le faire écrire? + +-- J'ai essayé, lui-même a réuni toutes ses forces; mais sa main +n'a pu tracer que deux lettres presque illisibles, puis il s'est +évanoui: la veine jugulaire a été ouverte, et le sang qu'il a +perdu lui a ôté toutes ses forces. + +-- Avez-vous vu ces lettres? + +-- Les voici. + +René tira un papier de sa poche et le présenta à Catherine, qui le +déplia vivement. + +-- Un M et un O, dit-elle... Serait-ce décidément ce La Mole, et +toute cette comédie de Marguerite ne serait-elle qu'un moyen de +détourner les soupçons? + +-- Madame, dit René, si j'osais émettre mon opinion dans une +affaire où Votre Majesté hésite à former la sienne, je lui dirais +que je crois M. de La Mole trop amoureux pour s'occuper +sérieusement de politique. + +-- Vous croyez? + +-- Oui, surtout trop amoureux de la reine de Navarre pour servir +avec dévouement le roi, car il n'y a pas de véritable amour sans +jalousie. + +-- Et vous le croyez donc tout à fait amoureux? + +-- J'en suis sûr. + +-- Aurait-il eu recours à vous? + +-- Oui. + +-- Et il vous a demandé quelque breuvage, quelque philtre? + +-- Non, nous nous en sommes tenus à la figure de cire. + +-- Piquée au coeur? + +-- Piquée au coeur. + +-- Et cette figure existe toujours? + +-- Oui. + +-- Elle est chez vous? + +-- Elle est chez moi. + +-- Il serait curieux, dit Catherine, que ces préparations +cabalistiques eussent réellement l'effet qu'on leur attribue. + +-- Votre Majesté est plus que moi à même d'en juger. + +-- La reine de Navarre aime-t-elle M. de La Mole? + +-- Elle l'aime au point de se perdre pour lui. Hier elle l'a sauvé +de la mort au risque de son honneur et de sa vie. Vous voyez, +madame, et cependant vous doutez toujours. + +-- De quoi? + +-- De la science. + +-- C'est qu'aussi la science m'a trahie, dit Catherine en +regardant fixement René, qui supporta admirablement bien ce +regard. + +-- En quelle occasion? + +-- Oh! vous savez ce que je veux dire; à moins toutefois que ce +soit le savant et non la science. + +-- Je ne sais ce que vous voulez dire, madame, répondit le +Florentin. + +-- René, vos parfums ont-ils perdu leur odeur? + +-- Non, madame, quand ils sont employés par moi; mais il est +possible qu'en passant par la main des autres... Catherine sourit +et hocha la tête. + +-- Votre opiat a fait merveille, René, dit-elle, et madame de +Sauve a les lèvres plus fraîches et plus vermeilles que jamais. + +-- Ce n'est pas mon opiat qu'il faut en féliciter, madame, car la +baronne de Sauve, usant du droit qu'a toute jolie femme d'être +capricieuse, ne m'a plus reparlé de cet opiat, et moi, de mon +côté, après la recommandation que m'avait faite Votre Majesté, +j'ai jugé à propos de ne lui en point envoyer. Les boîtes sont +donc toutes encore à la maison telles que vous les y avez +laissées, moins une qui a disparu sans que je sache quelle +personne me l'a prise ni ce que cette personne a voulu en faire. + +-- C'est bien, René, dit Catherine; peut-être plus tard +reviendrons-nous là-dessus; en attendant, parlons d'autre chose. + +-- J'écoute, madame. + +-- Que faut-il pour apprécier la durée probable de la vie d'une +personne? + +-- Savoir d'abord le jour de sa naissance, l'âge qu'elle a, et +sous quel signe elle a vu le jour. + +-- Puis ensuite? + +-- Avoir de son sang et de ses cheveux. + +-- Et si je vous porte de son sang et de ses cheveux, si je vous +dis sous quel signe il a vu le jour, si je vous dis l'âge qu'il a, +le jour de sa naissance, vous me direz, vous, l'époque probable de +sa mort? + +-- Oui, à quelques jours près. + +-- C'est bien. J'ai de ses cheveux, je me procurerai de son sang. + +-- La personne est-elle née pendant le jour ou pendant la nuit? + +-- À cinq heures vingt-trois minutes du soir. + +-- Soyez demain à cinq heures chez moi, l'expérience doit être +faite à l'heure précise de la naissance. + +-- C'est bien, dit Catherine, _nous y serons. _René salua et +sortit sans paraître avoir remarqué le _nous y serons_, qui +indiquait cependant, que contre son habitude, Catherine ne +viendrait pas seule. + +Le lendemain, au point du jour, Catherine passa chez son fils. À +minuit elle avait fait demander de ses nouvelles, et on lui avait +répondu que maître Ambroise Paré était près de lui, et s'apprêtait +à le saigner si la même agitation nerveuse continuait. + +Encore tressaillant dans son sommeil, encore pâle du sang qu'il +avait perdu, Charles dormait sur l'épaule de sa fidèle nourrice, +qui, appuyée contre son lit, n'avait point depuis trois heures +changé de position, de peur de troubler le repos de son cher +enfant. + +Une légère écume venait poindre de temps en temps sur les lèvres +du malade, et la nourrice l'essuyait avec une fine batiste brodée. +Sur le chevet était un mouchoir tout maculé de larges taches de +sang. + +Catherine eut un instant l'idée de s'emparer de ce mouchoir, mais +elle pensa que ce sang, mêlé comme il l'était à la salive qui +l'avait détrempé, n'aurait peut-être pas la même efficacité; elle +demanda à la nourrice si le médecin n'avait pas saigné son fils +comme il lui avait fait dire qu'il le devait faire. La nourrice +répondit que si, et que la saignée avait été si abondante que +Charles s'était évanoui deux fois. + +La reine mère, qui avait quelque connaissance en médecine comme +toutes les princesses de cette époque, demanda à voir le sang; +rien n'était plus facile, le médecin avait recommandé qu'on le +conservât pour en étudier les phénomènes. + +Il était dans une cuvette dans le cabinet à côté de la chambre. +Catherine y passa pour l'examiner, remplit de la rouge liqueur un +petit flacon qu'elle avait apporté dans cette intention; puis +rentra, cachant dans ses poches ses doigts, dont l'extrémité eût +dénoncé la profanation qu'elle venait de commettre. + +Au moment où elle reparaissait sur le seuil du cabinet, Charles +rouvrit les yeux et fut frappé de la vue de sa mère. Alors +rappelant, comme à la suite d'un rêve, toutes ses pensées +empreintes de rancune: + +-- Ah! c'est vous, madame? dit-il. Eh bien, annoncez à votre fils +bien-aimé, à votre Henri d'Anjou, que ce sera pour demain. + +-- Mon cher Charles, dit Catherine, ce sera pour le jour que vous +voudrez. Tranquillisez-vous et dormez. + +Charles, comme s'il eût cédé à ce conseil, ferma effectivement les +yeux; et Catherine qui l'avait donné comme on fait pour consoler +un malade ou un enfant, sortit de sa chambre. Mais derrière elle, +et lorsqu'il eut entendu se refermer la porte, Charles se +redressa, et tout à coup, d'une voix étouffée par l'accès dont il +souffrait encore: + +-- Mon chancelier! cria-t-il, les sceaux, la cour! ... qu'on me +fasse venir tout cela. + +La nourrice, avec une tendre violence, ramena la tête du roi sur +son épaule, et pour le rendormir essaya de le bercer comme +lorsqu'il était enfant. + +-- Non, non, nourrice, je ne dormirai plus. Appelle mes gens, je +veux travailler ce matin. + +Quand Charles parlait ainsi, il fallait obéir; et la nourrice +elle-même, malgré les privilèges que son royal nourrisson lui +avait conservés, n'osait aller contre ses commandements. On fit +venir ceux que le roi demandait, et la séance fut fixée, non pas +au lendemain, c'était chose impossible, mais à cinq jours de là. + +Cependant à l'heure convenue, c'est-à-dire à cinq heures, la reine +mère et le duc d'Anjou se rendaient chez René, lequel, prévenu, +comme on le sait, de cette visite, avait tout préparé pour la +séance mystérieuse. + +Dans la chambre à droite, c'est-à-dire dans la chambre aux +sacrifices, rougissait, sur un réchaud ardent, une lame d'acier +destinée à représenter, par ses capricieuses arabesques, les +événements de la destinée sur laquelle on consultait l'oracle; sur +l'autel était préparé le livre des sorts, et pendant la nuit, qui +avait été fort claire, René avait pu étudier la marche et +l'attitude des constellations. + +Henri d'Anjou entra le premier; il avait de faux cheveux; un +masque couvrait sa figure et un grand manteau de nuit déguisait sa +taille. Sa mère vint ensuite; et si elle n'eût pas su d'avance que +c'était son fils qui l'attendait là, elle-même n'eût pu le +reconnaître. Catherine ôta son masque; le duc d'Anjou, au +contraire, garda le sien. + +-- As-tu fait cette nuit tes observations? demanda Catherine. + +-- Oui, madame, dit-il; et la réponse des astres m'a déjà appris +le passé. Celui pour qui vous m'interrogez a, comme toutes les +personnes nées sous le signe de l'écrevisse, le coeur ardent et +d'une fierté sans exemple. Il est puissant; il a vécu près d'un +quart de siècle; il a jusqu'à présent obtenu du ciel gloire et +richesse. Est-ce cela, madame? + +-- Peut-être, dit Catherine. + +-- Avez-vous les cheveux et le sang? + +-- Les voici. + +Et Catherine remit au nécromancien une boucle de cheveux d'un +blond fauve et une petite fiole de sang. + +René prit la fiole, la secoua pour bien réunir la fibrine et la +sérosité, et laissa tomber sur la lame rougie une large goutte de +cette chair coulante, qui bouillonna à l'instant même et +s'extravasa bientôt en dessins fantastiques. + +-- Oh! madame, s'écria René, je le vois se tordre en d'atroces +douleurs. Entendez-vous comme il gémit, comme il crie à l'aide! +Voyez-vous comme tout devient sang autour de lui? Voyez-vous +comme, enfin, autour de son lit de mort s'apprêtent de grands +combats? Tenez, voici les lances; tenez, voici les épées. + +-- Sera-ce long? demanda Catherine palpitante d'une émotion +indicible et arrêtant la main de Henri d'Anjou, qui, dans son +avide curiosité, se penchait au-dessus du brasier. + +René s'approcha de l'autel et répéta une prière cabalistique, +mettant à cette action un feu et une conviction qui gonflaient les +veines de ses tempes et lui donnaient ces convulsions prophétiques +et ces tressaillements nerveux qui prenaient les pythies antiques +sur le trépied et les poursuivaient jusque sur leur lit de mort. + +Enfin il se releva et annonça que tout était prêt, prit d'une main +le flacon encore aux trois quarts plein, et de l'autre la boucle +de cheveux; puis commandant à Catherine d'ouvrir le livre au +hasard et de laisser tomber sa vue sur le premier endroit venu, il +versa sur la lame d'acier tout le sang, et jeta dans le brasier +tous les cheveux, en prononçant une phrase cabalistique composée +de mots hébreux auxquels il n'entendait rien lui-même. + +Aussitôt le duc d'Anjou et Catherine virent s'étendre sur cette +lame une figure blanche comme celle d'un cadavre enveloppé de son +suaire. + +Une autre figure, qui semblait celle d'une femme, était inclinée +sur la première. + +En même temps les cheveux s'enflammèrent en donnant un seul jet de +feu, clair, rapide, dardé comme une langue rouge. + +-- Un an! s'écria René, un an à peine, et cet homme sera mort, et +une femme pleurera seule sur lui. Mais non, là-bas, au bout de la +lame, une autre femme encore, qui tient comme un enfant dans ses +bras. + +Catherine regarda son fils, et, toute mère qu'elle était, sembla +lui demander quelles étaient ces deux femmes. + +Mais René achevait à peine, que la plaque d'acier redevint +blanche; tout s'y était graduellement effacé. + +Alors Catherine ouvrit le livre au hasard, et lut, d'une voix +dont, malgré toute sa force, elle ne pouvait cacher l'altération, +le distique suivant: + +_Ains a peri cil que l'on redoutoit, Plus tôt, trop tôt, si +prudence n'étoit._ + +Un profond silence régna quelque temps autour du brasier. + +-- Et pour celui que tu sais, demanda Catherine, quels sont les +signes de ce mois? + +-- Florissant comme toujours, madame. À moins de vaincre le destin +par une lutte de dieu à dieu, l'avenir est bien certainement à cet +homme. Cependant... + +-- Cependant, quoi? + +-- Une des étoiles qui composent sa pléiade est restée pendant le +temps de mes observations couverte d'un nuage noir. + +-- Ah! s'écria Catherine, un nuage noir... Il y aurait donc +quelque espérance? + +-- De qui parlez-vous, madame? demanda le duc d'Anjou. Catherine +emmena son fils loin de la lueur du brasier et lui parla à voix +basse. Pendant ce temps René s'agenouillait, et à la clarté de la +flamme, versant dans sa main une dernière goutte de sang demeurée +au fond de la fiole: + +-- Bizarre contradiction, disait-il, et qui prouve combien peu +sont solides les témoignages de la science simple que pratiquent +les hommes vulgaires! Pour tout autre que moi, pour un médecin, +pour un savant, pour maître Ambroise Paré lui-même, voilà un sang +si pur, si fécond, si plein de mordant et de sucs animaux, qu'il +promet de longues années au corps dont il est sorti; et cependant +toute cette vigueur doit disparaître bientôt, toute cette vie doit +s'éteindre avant un an! + +Catherine et Henri d'Anjou s'étaient retournés et écoutaient. Les +yeux du prince brillaient à travers son masque. + +-- Ah! continua René, c'est qu'aux savants ordinaires le présent +seul appartient; tandis qu'à nous appartiennent le passé et +l'avenir. + +-- Ainsi donc, continua Catherine, vous persistez à croire qu'il +mourra avant une année? + +-- Aussi certainement que nous sommes ici trois personnes vivantes +qui un jour reposeront à leur tour dans le cercueil. + +-- Cependant vous disiez que le sang était pur et fécond, vous +disiez que ce sang promettait une longue vie? + +-- Oui, si les choses suivaient leur cours naturel. Mais n'est-il +pas possible qu'un accident... + +-- Ah! oui, vous entendez, dit Catherine à Henri, un accident... + +-- Hélas! dit celui-ci, raison de plus pour demeurer. + +-- Oh! quant à cela, n'y songez plus, c'est chose impossible. +Alors se retournant vers René: + +-- Merci, dit le jeune homme en déguisant le timbre de sa voix, +merci; prends cette bourse. + +-- Venez, _comte_, dit Catherine, donnant à dessein à son fils un +titre qui devait dérouter les conjectures de René. Et ils +partirent. + +-- Oh! ma mère, vous voyez, dit Henri, un accident! ... et si cet +accident-là arrive, je ne serai point là; je serai à quatre cents +lieues de vous... + +-- Quatre cents lieues se font en huit jours, mon fils. + +-- Oui; mais sait-on si ces gens-là me laisseront revenir? Que ne +puis-je attendre, ma mère! ... + +-- Qui sait? dit Catherine; cet accident dont parle René n'est-il +pas celui qui, depuis hier, couche le roi sur un lit de douleur? +Écoutez, rentrez de votre côté, mon enfant; moi, je vais passer +par la petite porte du cloître des Augustines, ma suite m'attend +dans ce couvent. Allez, Henri, allez, et gardez-vous d'irriter +votre frère, si vous le voyez. + + + +XI +Les confidences + + +La première chose qu'apprit le duc d'Anjou en arrivant au Louvre, +c'est que l'entrée solennelle des ambassadeurs était fixée au +cinquième jour. Les tailleurs et les joailliers attendaient le +prince avec de magnifiques habits et de superbes parures que le +roi avait commandés pour lui. + +Pendant qu'il les essayait avec une colère qui mouillait ses yeux +de larmes, Henri de Navarre s'égayait fort d'un magnifique collier +d'émeraudes, d'une épée à poignée d'or et d'une bague précieuse +que Charles lui avait envoyés le matin même. + +D'Alençon venait de recevoir une lettre et s'était renfermé dans +sa chambre pour la lire en toute liberté. + +Quant à Coconnas, il demandait son ami à tous les échos du Louvre. + +En effet, comme on le pense bien, Coconnas, assez peu surpris de +ne pas voir rentrer La Mole de toute la nuit, avait commencé dans +la matinée à concevoir quelque inquiétude: il s'était en +conséquence mis à la recherche de son ami, commençant son +investigation par l'hôtel de la Belle-Étoile, passant de l'hôtel +de la Belle-Étoile à la rue Cloche-Percée, de la rue Cloche-Percée +à la rue Tizon, de la rue Tizon au pont Saint-Michel, enfin du +pont Saint-Michel au Louvre. + +Cette investigation avait été faite, vis-à-vis de ceux auxquels +elle s'adressait, d'une façon tantôt si originale, tantôt si +exigeante, ce qui est facile à concevoir quand on connaît le +caractère excentrique de Coconnas, qu'elle avait suscité entre lui +et trois seigneurs de la cour des explications qui avaient fini à +la mode de l'époque, c'est-à-dire sur le terrain. Coconnas avait +mis à ces rencontres la conscience qu'il mettait d'ordinaire à ces +sortes de choses; il avait tué le premier et blessé les deux +autres, en disant: + +-- Ce pauvre La Mole, il savait si bien le latin! + +C'était au point que le dernier, qui était le baron de Boissey, +lui avait dit en tombant: + +-- Ah! pour l'amour du ciel, Coconnas, varie un peu, et dis au +moins qu'il savait le grec. + +Enfin, le bruit de l'aventure du corridor avait transpiré: +Coconnas s'en était gonflé de douleur, car un instant il avait cru +que tous ces rois et tous ces princes lui avaient tué son ami, et +l'avaient jeté dans quelque oubliette. + +Il apprit que d'Alençon avait été de la partie, et passant par- +dessus la majesté qui entourait le prince du sang, il l'alla +trouver et lui demanda une explication comme il l'eût fait envers +un simple gentilhomme. + +D'Alençon eut d'abord bonne envie de mettre à la porte +l'impertinent qui venait lui demander compte de ses actions; mais +Coconnas parlait d'un ton de voix si bref, ses yeux flamboyaient +d'un tel éclat, l'aventure des trois duels en moins de vingt- +quatre heures avait placé le Piémontais si haut, qu'il réfléchit, +et qu'au lieu de se livrer à son premier mouvement, il répondit à +son gentilhomme avec un charmant sourire: + +-- Mon cher Coconnas, il est vrai que le roi furieux d'avoir reçu +sur l'épaule une aiguière d'argent, le duc d'Anjou mécontent +d'avoir été coiffé avec une compote d'oranges, et le duc de Guise +humilié d'avoir été souffleté avec un quartier de sanglier, ont +fait la partie de tuer M. de La Mole; mais un ami de votre ami a +détourné le coup. La partie a donc manqué, je vous en donne ma +parole de prince. + +-- Ah! fit Coconnas respirant sur cette assurance comme un +soufflet de forge, ah! mordi, Monseigneur, voilà qui est bien, et +je voudrais connaître cet ami, pour lui prouver ma reconnaissance. + +M. d'Alençon ne répondit rien, mais sourit plus agréablement +encore qu'il ne l'avait fait; ce qui laissa croire à Coconnas que +cet ami n'était autre que le prince lui-même. + +-- Eh bien, Monseigneur! reprit-il, puisque vous avez tant fait +que de me dire le commencement de l'histoire, mettez le comble à +vos bontés en me racontant la fin. On voulait le tuer, mais on ne +l'a pas tué, me dites-vous; voyons! qu'en a-t-on fait? Je suis +courageux, allez! dites, et je sais supporter une mauvaise +nouvelle. On l'a jeté dans quelque cul de basse-fosse, n'est-ce +pas? Tant mieux, cela le rendra circonspect. Il ne veut jamais +écouter mes conseils. D'ailleurs on l'en tirera, mordi! Les +pierres ne sont pas dures pour tout le monde. + +D'Alençon hocha la tête. + +-- Le pis de tout cela, dit-il, mon brave Coconnas, c'est que +depuis cette aventure ton ami a disparu, sans qu'on sache où il +est passé. + +-- Mordi! s'écria le Piémontais en pâlissant de nouveau, fût-il +passé en enfer, je saurai où il est. + +-- Écoute, dit d'Alençon qui avait, mais par des motifs bien +différents, aussi bonne envie que Coconnas de savoir où était La +Mole, je te donnerai un conseil d'ami. + +-- Donnez, Monseigneur, dit Coconnas, donnez. + +-- Va trouver la reine Marguerite, elle doit savoir ce qu'est +devenu celui que tu pleures. + +-- S'il faut que je l'avoue à Votre Altesse, dit Coconnas, j'y +avais déjà pensé, mais je n'avais point osé; car, outre que madame +Marguerite m'impose plus que je ne saurais dire, j'avais peur de +la trouver dans les larmes. Mais, puisque Votre Altesse m'assure +que La Mole n'est pas mort et que Sa Majesté doit savoir où il +est, je vais faire provision de courage et aller la trouver. + +-- Va, mon ami, va, dit le duc François. Et quand tu auras des +nouvelles, donne-m'en à moi-même; car je suis en vérité aussi +inquiet que toi. Seulement souviens-toi d'une chose, Coconnas... + +-- Laquelle? + +-- Ne dis pas que tu viens de ma part, car en commettant cette +imprudence tu pourrais bien ne rien apprendre. + +-- Monseigneur, dit Coconnas, du moment où Votre Altesse me +recommande le secret sur ce point, je serai muet comme une tanche +ou comme la reine mère. + +«Bon prince, excellent prince, prince magnanime», murmura Coconnas +en se rendant chez la reine de Navarre. + +Marguerite attendait Coconnas, car le bruit de son désespoir était +arrivé jusqu'à elle, et en apprenant par quels exploits ce +désespoir s'était signalé, elle avait presque pardonné à Coconnas +la façon quelque peu brutale dont il traitait son amie madame la +duchesse de Nevers, à laquelle le Piémontais ne s'était point +adressé à cause d'une grosse brouille existant déjà depuis deux ou +trois jours entre eux. Il fut donc introduit chez la reine +aussitôt qu'annoncé. + +Coconnas entra, sans pouvoir surmonter ce certain embarras dont il +avait parlé à d'Alençon qu'il éprouvait toujours en face de la +reine, et qui lui était bien plus inspiré par la supériorité de +l'esprit que par celle du rang; mais Marguerite l'accueillit avec +un sourire qui le rassura tout d'abord. + +-- Eh! madame, dit-il, rendez-moi mon ami, je vous en supplie, ou +dites-moi tout au moins ce qu'il est devenu; car sans lui je ne +puis pas vivre. Supposez Euryale sans Nisus, Damon sans Pythias, +ou Oreste sans Pylade, et ayez pitié de mon infortune en faveur +d'un des héros que je viens de vous citer, et dont le coeur, je +vous le jure, ne l'emportait pas en tendresse sur le mien. + +Marguerite sourit, et après avoir fait promettre le secret à +Coconnas, elle lui raconta la fuite par la fenêtre. Quant au lieu +de son séjour, si instantes que fussent les prières du Piémontais, +elle garda sur ce point le plus profond silence. Cela ne +satisfaisait qu'à demi Coconnas; aussi se laissa-t-il aller à des +aperçus diplomatiques de la plus haute sphère. Il en résulta que +Marguerite vit clairement que le duc d'Alençon était de moitié +dans le désir qu'avait son gentilhomme de connaître ce qu'était +devenu La Mole. + +-- Eh bien, dit la reine, si vous voulez absolument savoir quelque +chose de positif sur le compte de votre ami, demandez au roi Henri +de Navarre, c'est le seul qui ait le droit de parler; quant à moi, +tout ce que je puis vous dire, c'est que celui que vous cherchez +est vivant: croyez-en ma parole. + +-- J'en crois une chose plus certaine encore, madame, répondit +Coconnas, ce sont vos beaux yeux qui n'ont point pleuré. + +Puis, croyant qu'il n'y avait rien à ajouter à une phrase qui +avait le double avantage de rendre sa pensée et d'exprimer la +haute opinion qu'il avait du mérite de La Mole, Coconnas se retira +en ruminant un raccommodement avec madame de Nevers, non pas pour +elle personnellement, mais pour savoir d'elle ce qu'il n'avait pu +savoir de Marguerite. + +Les grandes douleurs sont des situations anormales dont l'esprit +secoue le joug aussi vite qu'il lui est possible. L'idée de +quitter Marguerite avait d'abord brisé le coeur de La Mole; et +c'était bien plutôt pour sauver la réputation de la reine que pour +préserver sa propre vie qu'il avait consenti à fuir. + +Aussi dès le lendemain au soir était-il revenu à Paris pour revoir +Marguerite à son balcon. Marguerite, de son côté, comme si une +voix secrète lui eût appris le retour du jeune homme, avait passé +toute la soirée à sa fenêtre; il en résulta que tous deux +s'étaient revus avec ce bonheur indicible qui accompagne les +jouissances défendues. Il y a même plus: l'esprit mélancolique et +romanesque de La Mole trouvait un certain charme à ce contretemps. +Cependant, comme l'amant véritablement épris n'est heureux qu'un +moment, celui pendant lequel il voit ou possède, et souffre +pendant tout le temps de l'absence, La Mole, ardent de revoir +Marguerite, s'occupa d'organiser au plus vite, l'événement qui +devait la lui rendre, c'est-à-dire la fuite du roi de Navarre. + +Quant à Marguerite, elle se laissait, de son côté, aller au +bonheur d'être aimée avec un dévouement si pur. Souvent elle s'en +voulait de ce qu'elle regardait comme une faiblesse; elle, cet +esprit viril, méprisant les pauvretés de l'amour vulgaire, +insensible aux minuties qui en font pour les âmes tendres le plus +doux, le plus délicat, le plus désirable de tous les bonheurs, +elle trouvait sa journée sinon heureusement remplie, du moins +heureusement terminée, quand vers neuf heures, paraissant à son +balcon vêtue d'un peignoir blanc, elle apercevait sur le quai, +dans l'ombre, un cavalier dont la main se posait sur ses lèvres, +sur son coeur; c'était alors une toux significative, qui rendait à +l'amant le souvenir de la voix aimée. C'était quelquefois aussi un +billet vigoureusement lancé par une petite main et qui enveloppait +quelque bijou précieux, mais bien plus précieux encore pour avoir +appartenu à celle qui l'envoyait que pour la matière qui lui +donnait sa valeur, et qui allait résonner sur le pavé à quelques +pas du jeune homme. Alors La Mole, pareil à un milan, fondait sur +cette proie, la serrait dans son sein, répondait par la même voie, +et Marguerite ne quittait son balcon qu'après avoir entendu se +perdre dans la nuit les pas du cheval poussé à toute bride pour +venir, et qui, pour s'éloigner, semblait d'une matière aussi +inerte que le fameux colosse qui perdit Troie. + +Voilà pourquoi la reine n'était pas inquiète du sort de La Mole, +auquel, du reste, de peur que ses pas ne fussent épiés, elle +refusait opiniâtrement tout autre rendez-vous que ces entrevues à +l'espagnole, qui duraient depuis sa fuite et se renouvelaient dans +la soirée de chacun des jours qui s'écoulaient dans l'attente de +la réception des ambassadeurs, réception remise à quelques jours, +comme on l'a vu, par les ordres exprès d'Ambroise Paré. + +La veille de cette réception, vers neuf heures du soir, comme tout +le monde au Louvre était préoccupé des préparatifs du lendemain, +Marguerite ouvrit sa fenêtre et s'avança sur le balcon; mais à +peine y fut-elle que, sans attendre la lettre de Marguerite, La +Mole, plus pressé que de coutume, envoya la sienne, qui vint, avec +son adresse accoutumée, tomber aux pieds de sa royale maîtresse. +Marguerite comprit que la missive devait renfermer quelque chose +de particulier, elle rentra pour la lire. + +Le billet, sur le recto de la première page, renfermait ces mots: + +«Madame, il faut que je parle au roi de Navarre. L'affaire est +urgente. J'attends.» + +Et sur le second recto ces mots, que l'on pouvait isoler des +premiers en séparant les deux feuilles: + +«Madame et ma reine, faites que je puisse vous donner un de ces +baisers que je vous envoie. J'attends.» + +Marguerite achevait à peine cette seconde partie de la lettre, +qu'elle entendit la voix de Henri de Navarre qui, avec sa réserve +habituelle, frappait à la porte commune, et demandait à Gillonne +s'il pouvait entrer. + +La reine divisa aussitôt la lettre, mit une des pages dans son +corset, l'autre dans sa poche, courut à la fenêtre qu'elle ferma, +et s'élançant vers la porte: + +-- Entrez, Sire, dit-elle. + +Si doucement, si promptement, si habilement que Marguerite eût +fermé cette fenêtre, la commotion en était arrivée jusqu'à Henri, +dont les sens toujours tendus avaient, au milieu de cette société +dont il se défiait si fort, presque acquis l'exquise délicatesse +où ils sont portés chez l'homme vivant dans l'état sauvage. Mais +le roi de Navarre n'était pas un de ces tyrans qui veulent +empêcher leurs femmes de prendre l'air et de contempler les +étoiles. + +Henri était souriant et gracieux comme d'habitude. + +-- Madame, dit-il, tandis que nos gens de cour essaient leurs +habits de cérémonie, je pense à venir échanger avec vous quelques +mots de mes affaires, que vous continuez de regarder comme les +vôtres, n'est-ce pas? + +-- Certainement, monsieur, répondit Marguerite, nos intérêts ne +sont-ils pas toujours les mêmes? + +-- Oui, madame, et c'est pour cela que je voulais vous demander ce +que vous pensez de l'affectation que M. le duc d'Alençon met +depuis quelques jours à me fuir, à ce point que depuis avant-hier +il s'est retiré à Saint-Germain. Ne serait-ce pas pour lui soit un +moyen de partir seul, car il est peu surveillé, soit un moyen de +ne point partir du tout? Votre avis, s'il vous plaît, madame? il +sera, je vous l'avoue, d'un grand poids pour affermir le mien. + +-- Votre Majesté a raison de s'inquiéter du silence de mon frère. +J'y ai songé aujourd'hui toute la journée, et mon avis est que, +les circonstances ayant changé, il a changé avec elles. + +-- C'est-à-dire, n'est-ce pas, que, voyant le roi Charles malade, +le duc d'Anjou roi de Pologne, il ne serait pas fâché de demeurer +à Paris pour garder à vue la couronne de France? + +-- Justement. + +-- Soit. Je ne demande pas mieux, dit Henri, qu'il reste; +seulement cela change tout notre plan; car il me faut, pour partir +seul, trois fois les garanties que j'aurais demandées pour partir +avec votre frère, dont le nom et la présence dans l'entreprise me +sauvegardaient. Ce qui m'étonne seulement, c'est de ne pas +entendre parler de M. de Mouy. Ce n'est point son habitude de +demeurer ainsi sans bouger. N'en auriez-vous point eu des +nouvelles, madame? + +-- Moi, Sire! dit Marguerite étonnée; et comment voulez-vous?... + +-- Eh! pardieu, ma mie, rien ne serait plus naturel; vous avez +bien voulu, pour me faire plaisir, sauver la vie au petit La +Mole... Ce garçon a dû aller à Mantes... et quand on y va, on en +peut bien revenir... + +-- Ah! voilà qui me donne la clef d'une énigme dont je cherchais +vainement le mot, répondit Marguerite. J'avais laissé la fenêtre +ouverte, et j'ai trouvé, en rentrant, sur mon tapis, une espèce de +billet. + +-- Voyez-vous cela! dit Henri. + +-- Un billet auquel d'abord je n'ai rien compris, et auquel je +n'ai attaché aucune importance, continua Marguerite; peut-être +avais-je tort et vient-il de ce côté-là. + +-- C'est possible, dit Henri; j'oserais même dire que c'est +probable. Peut-on voir ce billet? + +-- Certainement, Sire, répondit Marguerite en remettant au roi +celle des deux feuilles de papier qu'elle avait introduite dans sa +poche. + +Le roi jeta les yeux dessus. + +-- N'est-ce point l'écriture de M. de La Mole? dit-il. + +-- Je ne sais, répondit Marguerite; le caractère m'en a paru +contrefait. + +-- N'importe, lisons, dit Henri. Et il lut: «Madame, il faut que +je parle au roi de Navarre. L'affaire est urgente. J'attends.» + +-- Ah! oui-da! ... continua Henri. Voyez-vous, il dit qu'il +attend! + +-- Certainement je le vois..., dit Marguerite. Mais que voulez- +vous? + +-- Eh! ventre-saint-gris, je veux qu'il vienne. + +-- Qu'il vienne! s'écria Marguerite en fixant sur son mari ses +beaux yeux étonnés; comment pouvez-vous dire une chose pareille, +Sire? Un homme que le roi a voulu tuer... qui est signalé, +menacé... qu'il vienne! dites-vous; est-ce que c'est possible?... +Les portes sont-elles bien faites pour ceux qui ont été... + +-- Obligés de fuir par la fenêtre... vous voulez dire? + +-- Justement, et vous achevez ma pensée. + +-- Eh bien! mais, s'ils connaissent le chemin de la fenêtre, +qu'ils reprennent ce chemin, puisqu'ils ne peuvent absolument pas +entrer par la porte. C'est tout simple, cela. + +-- Vous croyez? dit Marguerite rougissant de plaisir à l'idée de +se rapprocher de La Mole. + +-- J'en suis sûr. + +-- Mais comment monter? demanda la reine. + +-- N'avez-vous donc pas conservé l'échelle de corde que je vous +avais envoyée? Ah! je ne reconnaîtrais point là votre prévoyance +habituelle. + +-- Si fait, Sire, dit Marguerite. + +-- Alors, c'est parfait, dit Henri. + +-- Qu'ordonne donc Votre Majesté? + +-- Mais c'est tout simple, dit Henri, attachez-la à votre balcon +et la laissez pendre. Si c'est de Mouy qui attend... et je serais +tenté de le croire... si c'est de Mouy qui attend et qu'il veuille +monter, il montera, ce digne ami. + +Et sans perdre de son flegme, Henri prit la bougie pour éclairer +Marguerite dans la recherche qu'elle s'apprêtait à faire de +l'échelle; la recherche ne fut pas longue, elle était enfermée +dans une armoire du fameux cabinet. + +-- Là, c'est cela, dit Henri; maintenant, madame, si ce n'est pas +trop exiger de votre complaisance, attachez, je vous prie, cette +échelle au balcon. + +-- Pourquoi moi et non pas vous, Sire? dit Marguerite. + +-- Parce que les meilleurs conspirateurs sont les plus prudents. +La vue d'un homme effaroucherait peut-être notre ami, vous +comprenez. + +Marguerite sourit et attacha l'échelle. + +-- Là, dit Henri en restant caché dans l'angle de l'appartement, +montrez-vous bien; maintenant faites voir l'échelle. À merveille; +je suis sûr que de Mouy va monter. + +En effet, dix minutes après, un homme ivre de joie enjamba le +balcon, et, voyant que la reine ne venait pas au-devant de lui, +demeura quelques secondes hésitant. Mais, à défaut de Marguerite, +Henri s'avança: + +-- Tiens, dit-il gracieusement, ce n'est point de Mouy, c'est +M. de La Mole. Bonsoir, monsieur de la Mole; entrez donc, je vous +prie. + +La Mole demeura un instant stupéfait. + +Peut-être, s'il eût été encore suspendu à son échelle au lieu +d'être posé le pied ferme sur le balcon, fût-il tombé en arrière. + +-- Vous avez désiré parler au roi de Navarre pour affaires +urgentes, dit Marguerite; je l'ai fait prévenir, et le voilà. +Henri alla fermer la fenêtre. + +-- Je t'aime, dit Marguerite en serrant vivement la main du jeune +homme. + +-- Eh bien, monsieur, fit Henri en présentant une chaise à La +Mole, que disons-nous? + +-- Nous disons, Sire, répondit celui-ci, que j'ai quitté +M. de Mouy à la barrière. Il désire savoir si Maurevel a parlé et +si sa présence dans la chambre de Votre Majesté est connue. + +-- Pas encore, mais cela ne peut tarder; il faut donc nous hâter. + +-- Votre opinion est la sienne, Sire, et si demain, pendant la +soirée, M. d'Alençon est prêt à partir, il se trouvera à la porte +Saint-Marcel avec cent cinquante hommes; cinq cents vous +attendront à Fontainebleau: alors vous gagnerez Blois, Angoulême +et Bordeaux. + +-- Madame, dit Henri en se tournant vers sa femme, demain, pour +mon compte, je serai prêt, le serez-vous? + +Les yeux de La Mole se fixèrent sur ceux de Marguerite avec une +profonde anxiété. + +-- Vous avez ma parole, dit la reine, partout où vous irez, je +vous suis; mais vous le savez, il faut que M. d'Alençon parte en +même temps que nous. Pas de milieu avec lui, il nous sert ou il +nous trahit; s'il hésite, ne bougeons pas. + +-- Sait-il quelque chose de ce projet, monsieur de la Mole? +demanda Henri. + +-- Il a dû, il y a quelques jours, recevoir une lettre de +M. de Mouy. + +-- Ah! ah! dit Henri, et il ne m'a parlé de rien! + +-- Défiez-vous, monsieur, dit Marguerite, défiez-vous. + +-- Soyez tranquille, je suis sur mes gardes. Comment faire tenir +une réponse à M. de Mouy? + +-- Ne vous inquiétez de rien, Sire. À droite ou à gauche de Votre +Majesté, visible ou invisible, demain, pendant la réception des +ambassadeurs, il sera là: un mot dans le discours de la reine qui +lui fasse comprendre si vous consentez ou non, s'il doit fuir ou +vous attendre. Si le duc d'Alençon refuse, il ne demande que +quinze jours pour tout réorganiser en votre nom. + +-- En vérité, dit Henri, de Mouy est un homme précieux. Pouvez- +vous intercaler dans votre discours la phrase attendue, madame? + +-- Rien de plus facile, répondit Marguerite. + +-- Alors, dit Henri, je verrai demain M. d'Alençon; que de Mouy +soit à son poste et comprenne à demi-mot. + +-- Il y sera, Sire. + +-- Eh bien, monsieur de la Mole, dit Henri, allez lui porter ma +réponse. Vous avez sans doute dans les environs un cheval, un +serviteur? + +-- Orthon est là qui m'attend sur le quai. + +-- Allez le rejoindre, monsieur le comte. Oh! non point par la +fenêtre; c'est bon dans les occasions extrêmes. Vous pourriez être +vu, et comme on ne saurait pas que c'est pour moi que vous vous +exposez ainsi, vous compromettriez la reine. + +-- Mais par où, Sire? + +-- Si vous ne pouvez pas entrer seul au Louvre, vous en pouvez +sortir avec moi, qui ai le mot d'ordre. Vous avez votre manteau, +j'ai le mien; nous nous envelopperons tous deux, et nous +traverserons le guichet sans difficulté. D'ailleurs, je serai aise +de donner quelques ordres particuliers à Orthon. Attendez ici, je +vais voir s'il n'y a personne dans les corridors. + +Henri, de l'air du monde le plus naturel, sortit pour aller +explorer le chemin. La Mole resta seul avec la reine. + +-- Oh! quand vous reverrai-je? dit La Mole. + +-- Demain soir si nous fuyons: un de ces soirs, dans la maison de +la rue Cloche-Percée, si nous ne fuyons pas. + +-- Monsieur de la Mole, dit Henri en rentrant, vous pouvez venir, +il n'y a personne. La Mole s'inclina respectueusement devant la +reine. + +-- Donnez-lui votre main à baiser, madame, dit Henri; monsieur de +La Mole n'est pas un serviteur ordinaire. Marguerite obéit. + +-- À propos, dit Henri, serrez l'échelle de corde avec soin; c'est +un meuble précieux pour des conspirateurs; et, au moment où l'on +s'y attend le moins, on peut avoir besoin de s'en servir. Venez, +monsieur de la Mole, venez. + + + +XII +Les ambassadeurs + + +Le lendemain toute la population de Paris s'était portée vers le +faubourg Saint-Antoine, par lequel il avait été décidé que les +ambassadeurs polonais feraient leur entrée. Une haie de Suisses +contenait la foule, et des détachements de cavaliers protégeaient +la circulation des seigneurs et des dames de la cour qui se +portaient au-devant du cortège. + +Bientôt parut, à la hauteur de l'abbaye Saint-Antoine, une troupe +de cavaliers vêtus de rouge et de jaune, avec des bonnets et des +manteaux fourrés, et tenant à la main des sabres larges et +recourbés comme les cimeterres des Turcs. + +Les officiers marchaient sur le flanc des lignes. + +Derrière cette première troupe en venait une seconde équipée avec +un luxe tout à fait oriental. Elle précédait les ambassadeurs, +qui, au nombre de quatre, représentaient magnifiquement le plus +mythologique des royaumes chevaleresques du XVIe siècle. + +L'un de ces ambassadeurs était l'évêque de Cracovie. Il portait un +costume demi-pontifical, demi-guerrier, mais éblouissant d'or et +de pierreries. Son cheval blanc à longs crins flottants et au pas +relevé semblait souffler le feu par ses naseaux; personne n'aurait +pensé que depuis un mois le noble animal faisait quinze lieues +chaque jour par des chemins que le mauvais temps avait rendus +presque impraticables. + +Près de l'évêque marchait le palatin Lasco, puissant seigneur si +rapproché de la couronne qu'il avait la richesse d'un roi comme il +en avait l'orgueil. + +Après les deux ambassadeurs principaux, qu'accompagnaient deux +autres palatins de haute naissance, venait une quantité de +seigneurs polonais dont les chevaux, harnachés de soie, d'or et de +pierreries, excitèrent la bruyante approbation du peuple. En +effet, les cavaliers français, malgré la richesse de leurs +équipages, étaient complètement éclipsés par ces nouveaux venus, +qu'ils appelaient dédaigneusement des barbares. + +Jusqu'au dernier moment, Catherine avait espéré que la réception +serait remise encore et que la décision du roi céderait à sa +faiblesse, qui continuait. Mais lorsque le jour fut venu, +lorsqu'elle vit Charles, pâle comme un spectre, revêtir le +splendide manteau royal, elle comprit qu'il fallait plier en +apparence sous cette volonté de fer, et elle commença de croire +que le plus sûr parti pour Henri d'Anjou était l'exil magnifique +auquel il était condamné. + +Charles, à part les quelques mots qu'il avait prononcés lorsqu'il +avait rouvert les yeux, au moment où sa mère sortait du cabinet, +n'avait point parlé à Catherine depuis la scène qui avait amené la +crise à laquelle il avait failli succomber. Chacun, dans le +Louvre, savait qu'il y avait eu une altercation terrible entre eux +sans connaître la cause de cette altercation, et les plus hardis +tremblaient devant cette froideur et ce silence, comme tremblent +les oiseaux devant le calme menaçant qui précède l'orage. + +Cependant tout s'était préparé au Louvre, non pas comme pour une +fête, il est vrai, mais comme pour quelque lugubre cérémonie. +L'obéissance de chacun avait été morne ou passive. On savait que +Catherine avait presque tremblé, et tout le monde tremblait. + +La grande salle de réception du palais avait été préparée, et +comme ces sortes de séances étaient ordinairement publiques, les +gardes et les sentinelles avaient reçu l'ordre de laisser entrer, +avec les ambassadeurs, tout ce que les appartements et les cours +pourraient contenir de populaire. + +Quant à Paris, son aspect était toujours celui que présente la +grande ville en pareille circonstance: c'est-à-dire empressement +et curiosité. Seulement quiconque eût bien considéré ce jour-là la +population de la capitale, eût reconnu parmi les groupes composés +de ces honnêtes figures de bourgeois naïvement béantes, bon nombre +d'hommes enveloppés dans de grands manteaux, se répondant les uns +aux autres par des coups d'oeil, des signes de la main quand ils +étaient à distance, et échangeant à voix basse quelques mots +rapides et significatifs toutes les fois qu'ils se rapprochaient. +Ces hommes, au reste, paraissaient fort préoccupés du cortège, le +suivaient des premiers, et paraissaient recevoir leurs ordres d'un +vénérable vieillard dont les yeux noirs et vifs faisaient, malgré +sa barbe blanche et ses sourcils grisonnants, ressortir la verte +activité. En effet, ce vieillard, soit par ses propres moyens, +soit qu'il fût aidé par les efforts de ses compagnons, parvint à +se glisser des premiers dans le Louvre, et, grâce à la +complaisance du chef des Suisses, digne huguenot fort peu +catholique malgré sa conversion, trouva moyen de se placer +derrière les ambassadeurs, juste en face de Marguerite et de Henri +de Navarre. + +Henri prévenu par La Mole que de Mouy devait, sous un déguisement +quelconque, assister à la séance, jetait les yeux de tous côtés. +Enfin ses regards rencontrèrent ceux du vieillard et ne le +quittèrent plus: un signe de De Mouy avait fixé tous les doutes du +roi de Navarre. Car de Mouy était si bien déguisé que Henri lui- +même avait douté que ce vieillard à barbe blanche pût être le même +que cet intrépide chef des huguenots qui avait fait, cinq ou six +jours auparavant, une si rude défense. + +Un mot de Henri, prononcé à l'oreille de Marguerite, fixa les +regards de la reine sur de Mouy. Puis alors ses beaux yeux +s'égarèrent dans les profondeurs de la salle: elle cherchait La +Mole, mais inutilement. + +La Mole n'y était pas. + +Les discours commencèrent. Le premier fut au roi. Lasco lui +demandait, au nom de la diète, son assentiment à ce que la +couronne de Pologne fût offerte à un prince de la maison de +France. + +Charles répondit par une adhésion courte et précise, présentant le +duc d'Anjou, son frère, du courage duquel il fit un grand éloge +aux envoyés polonais. Il parlait en français; un interprète +traduisait sa réponse après chaque période. Et pendant que +l'interprète parlait à son tour, on pouvait voir le roi approcher +de sa bouche un mouchoir qui, à chaque fois, s'en éloignait teint +de sang. + +Quand la réponse de Charles fut terminée, Lasco se tourna vers le +duc d'Anjou, s'inclina et commença un discours latin dans lequel +il lui offrait le trône au nom de la nation polonaise. + +Le duc répondit dans la même langue, et d'une voix dont il +cherchait en vain à contenir l'émotion, qu'il acceptait avec +reconnaissance l'honneur qui lui était décerné. Pendant tout le +temps qu'il parla, Charles resta debout, les lèvres serrées, +l'oeil fixé sur lui, immobile et menaçant comme l'oeil d'un aigle. + +Quand le duc d'Anjou eut fini, Lasco prit la couronne des +Jagellons posée sur un coussin de velours rouge, et tandis que +deux seigneurs polonais revêtaient le duc d'Anjou du manteau +royal, il déposa la couronne entre les mains de Charles. + +Charles fit un signe à son frère. Le duc d'Anjou vint +s'agenouiller devant lui, et de ses propres mains, Charles lui +posa la couronne sur la tête: alors les deux rois échangèrent un +des plus haineux baisers que se soient jamais donnés deux frères. + +Aussitôt un héraut cria: + +«Alexandre-Édouard-Henri de France, duc d'Anjou, vient d'être +couronné roi de Pologne. Vive le roi de Pologne!» + +Toute l'assemblée répéta d'un seul cri: + +-- Vive le roi de Pologne! Alors Lasco se tourna vers Marguerite. +Le discours de la belle reine avait été gardé pour le dernier. Or, +comme c'était une galanterie qui lui avait été accordée pour faire +briller son beau génie, comme on disait alors, chacun porta une +grande attention à la réponse, qui devait être en latin. Nous +avons vu que Marguerite l'avait composée elle-même. + +Le discours de Lasco fut plutôt un éloge qu'un discours. Il avait +cédé, tout Sarmate qu'il était, à l'admiration qu'inspirait à tous +la belle reine de Navarre; et empruntant la langue à Ovide, mais +le style à Ronsard, il dit que, partis de Varsovie au milieu de la +plus profonde nuit, ils n'auraient su, lui et ses compagnons, +comment retrouver leur chemin, si, comme les rois mages, ils +n'avaient eu deux étoiles pour les guider; étoiles qui devenaient +de plus en plus brillantes à mesure qu'ils approchaient de la +France, et qu'ils reconnaissaient maintenant n'être autre chose +que les deux beaux yeux de la reine de Navarre. Enfin, passant de +l'Évangile au Coran, de la Syrie à l'Arabie Pétrée, de Nazareth à +La Mecque, il termina en disant qu'il était tout prêt à faire ce +que faisaient les sectateurs ardents du Prophète, qui, une fois +qu'ils avaient eu le bonheur de contempler son tombeau, se +crevaient les yeux, jugeant qu'après avoir joui d'une si belle vue +rien dans ce monde ne valait plus la peine d'être admiré. + +Ce discours fut couvert d'applaudissements de la part de ceux qui +parlaient latin, parce qu'ils partageaient l'opinion de l'orateur; +de la part de ceux qui ne l'entendaient point, parce qu'ils +voulaient avoir l'air de l'entendre. + +Marguerite fit d'abord une gracieuse révérence au galant Sarmate; +puis, tout en répondant à l'ambassadeur, fixant les yeux sur de +Mouy, elle commença en ces termes: + +«_Quod nunc hac in aula insperati adestis exultaremus ego et +conjux, nisi ideo immineret calimitas, scilicet non solum fratris +sed etiam amici orbitas.__[4]_« + +Ces paroles avaient deux sens, et, tout en s'adressant à de Mouy, +pouvaient s'adresser à Henri d'Anjou. Aussi ce dernier salua-t-il +en signe de reconnaissance. + +Charles ne se rappela point avoir lu cette phrase dans le discours +qui lui avait été communiqué quelques jours auparavant; mais il +n'attachait point grande importance aux paroles de Marguerite, +qu'il savait être un discours de simple courtoisie. D'ailleurs, il +comprenait fort mal le latin. + +Marguerite continua: + +«_Adeo dolemur a te dividi ut tecum proficisci maluissemus. __Sed +idem fatum que nunc sine ullâ morâ Lutetiâ cedere juberis, hac in +urbe detinet. Proficiscere ergo, frater; proficiscere, amice; +proficiscere sine nobis; proficiscentem sequentur spes et +desideria nostra_.[5]« + +On devine aisément que de Mouy écoutait avec une attention +profonde ces paroles, qui, adressées aux ambassadeurs, étaient +prononcées pour lui seul. Henri avait bien déjà deux ou trois fois +tourné la tête négativement sur les épaules, pour faire comprendre +au jeune huguenot que d'Alençon avait refusé; mais ce geste, qui +pouvait être un effet du hasard, eût paru insuffisant à de Mouy, +si les paroles de Marguerite ne fussent venues le confirmer. Or, +tandis qu'il regardait Marguerite et l'écoutait de toute son âme, +ses deux yeux noirs, si brillants sous leurs sourcils gris, +frappèrent Catherine, qui tressaillit comme à une commotion +électrique, et qui ne détourna plus son regard de ce côté de la +salle. + +-- Voilà une figure étrange, murmura-t-elle tout en continuant de +composer son visage selon les lois du cérémonial. Qui donc est cet +homme qui regarde si attentivement Marguerite, et que, de leur +côté Marguerite et Henri regardent si attentivement? + +Cependant la reine de Navarre continuait son discours, qui, à +partir de ce moment, répondait aux politesses de l'envoyé +polonais, tandis que Catherine se creusait la tête, cherchant quel +pouvait être le nom de ce beau vieillard, lorsque le maître des +cérémonies, s'approchant d'elle par derrière, lui remit un sachet +de satin parfumé contenant un papier plié en quatre. Elle ouvrit +le sachet, tira le papier, et lut ces mots: + +«Maurevel, à l'aide d'un cordial que je viens de lui donner, a +enfin repris quelque force, et est parvenu à écrire le nom de +l'homme qui se trouvait dans la chambre du roi de Navarre. Cet +homme, c'est M. de Mouy.» + +-- De Mouy! pensa la reine; eh bien, j'en avais le pressentiment. +Mais ce vieillard... Eh! _cospetto! ..._ ce vieillard, c'est... + +Catherine demeura l'oeil fixe, la bouche béante. Puis, se penchant +à l'oreille du capitaine des gardes qui se tenait à son côté: + +-- Regardez, monsieur de Nancey, lui dit-elle, mais sans +affectation; regardez le seigneur Lasco, celui qui parle en ce +moment. Derrière lui... c'est cela... voyez-vous un vieillard à +barbe blanche, en habit de velours noir? + +-- Oui, madame, répondit le capitaine. + +-- Bon, ne le perdez pas de vue. + +-- Celui auquel le roi de Navarre fait un signe? + +-- Justement. Placez-vous à la porte du Louvre avec dix hommes, +et, quand il sortira, invitez-le de la part du roi à dîner. S'il +vous suit, conduisez-le dans une chambre où vous le retiendrez +prisonnier. S'il vous résiste, emparez vous-en mort ou vif. Allez! +allez! + +Heureusement Henri, fort peu occupé du discours de Marguerite, +avait l'oeil arrêté sur Catherine, et n'avait point perdu une +seule expression de son visage. En voyant les yeux de la reine +mère fixés avec un si grand acharnement sur de Mouy, il +s'inquiéta; en lui voyant donner un ordre au capitaine des gardes, +il comprit tout. + +Ce fut en ce moment qu'il fit le geste qu'avait surpris +M. de Nancey, et qui, dans la langue des signes, voulait dire: +Vous êtes découvert, sauvez-vous à l'instant même. + +De Mouy comprit ce geste, qui couronnait si bien la portion du +discours de Marguerite qui lui était adressé. Il ne se le fit pas +dire deux fois, il se perdit dans la foule, et disparut. + +Mais Henri ne fut tranquille que lorsqu'il eut vu M. de Nancey +revenir à Catherine, et qu'il eut compris à la contraction du +visage de la reine mère que celui-ci lui annonçait qu'il était +arrivé trop tard. L'audience était finie. Marguerite échangeait +encore quelques paroles non officielles avec Lasco. + +Le roi se leva chancelant, salua et sortit appuyé sur l'épaule +d'Ambroise Paré, qui ne le quittait pas depuis l'accident qui lui +était arrivé. + +Catherine, pâle de colère, et Henri, muet de douleur, le +suivirent. + +Quant au duc d'Alençon, il s'était complètement effacé pendant la +cérémonie; et pas une fois le regard de Charles qui ne s'était pas +écarté un instant du duc d'Anjou, ne s'était fixé sur lui. + +Le nouveau roi de Pologne se sentait perdu. Loin de sa mère, +enlevé par ces barbares du Nord, il était semblable à Antée, ce +fils de la Terre, qui perdait ses forces, soulevé dans les bras +d'Hercule. Une fois hors de la frontière, le duc d'Anjou se +regardait comme à tout jamais exclu du trône de France. + +Aussi, au lieu de suivre le roi, ce fut chez sa mère qu'il se +retira. + +Il la trouva non moins sombre et non moins préoccupée que lui- +même, car elle songeait à cette tête fine et moqueuse qu'elle +n'avait point perdue de vue pendant la cérémonie, à ce Béarnais +auquel la destinée semblait faire place en balayant autour de lui +les rois, princes assassins, ses ennemis et ses obstacles. + +En voyant son fils bien-aimé pâle sous sa couronne, brisé sous son +manteau royal, joignant sans rien dire, en signe de supplication, +ses belles mains, qu'il tenait d'elle, Catherine se leva et alla à +lui. + +-- Oh! ma mère, s'écria le roi de Pologne, me voilà condamné à +mourir dans l'exil! + +-- Mon fils, lui dit Catherine, oubliez-vous si vite la prédiction +de René? Soyez tranquille, vous n'y demeurerez pas longtemps. + +-- Ma mère, je vous en conjure, dit le duc d'Anjou, au premier +bruit, au premier soupçon que la couronne de France peut être +vacante, prévenez-moi... + +-- Soyez tranquille, mon fils, dit Catherine; jusqu'au jour que +nous attendons tous deux il y aura incessamment dans mon écurie un +cheval sellé, et dans mon antichambre un courrier prêt à partir +pour la Pologne. + + + +XIII +Oreste et Pylade + + +Henri d'Anjou parti, on eût dit que la paix et le bonheur étaient +revenus s'asseoir dans le Louvre au foyer de cette famille +d'Atrides. + +Charles, oubliant sa mélancolie, reprenait sa vigoureuse santé, +chassant avec Henri et parlant de chasse avec lui les jours où il +ne pouvait chasser; ne lui reprochant qu'une chose, son apathie +pour la chasse au vol, et disant qu'il serait un prince parfait +s'il savait dresser les faucons, les gerfauts et les tiercelets +comme il savait dresser braques et courants. + +Catherine était redevenue bonne mère: douce à Charles et à +d'Alençon, caressante à Henri et à Marguerite, gracieuse à madame +de Nevers et à madame de Sauve; et, sous prétexte que c'était en +accomplissant un ordre d'elle qu'il avait été blessé, elle avait +poussé la bonté d'âme jusqu'à aller voir deux fois Maurevel +convalescent dans sa maison de la rue de la Cerisaie. + +Marguerite continuait ses amours à l'espagnole. + +Tous les soirs elle ouvrait sa fenêtre et correspondait avec La +Mole par gestes et par écrit; et dans chacune de ses lettres le +jeune homme rappelait à sa belle reine qu'elle lui avait promis +quelques instants, en récompense de son exil, rue Cloche-Percée. + +Une seule personne au monde était seule et dépareillée dans le +Louvre redevenu si calme et si paisible. + +Cette personne, c'était notre ami le comte Annibal de Coconnas. + +Certes, c'était quelque chose que de savoir La Mole vivant; +c'était beaucoup que d'être toujours le préféré de madame de +Nevers, la plus rieuse et la plus fantasque de toutes les femmes. +Mais tout le bonheur de ce tête-à-tête que la belle duchesse lui +accordait, tout le repos d'esprit donné par Marguerite à Coconnas +sur le sort de leur ami commun, ne valaient point aux yeux du +Piémontais une heure passée avec La Mole chez l'ami La Hurière +devant un pot de vin doux, ou bien une de ces courses dévergondées +faites dans tous ces endroits de Paris où un honnête gentilhomme +pouvait attraper des accrocs à sa peau, à sa bourse ou à son +habit. + +Madame de Nevers, il faut l'avouer à la honte de l'humanité, +supportait impatiemment cette rivalité de La Mole. Ce n'est point +qu'elle détestât le Provençal, au contraire: entraînée par cet +instinct irrésistible qui porte toute femme à être coquette malgré +elle avec l'amant d'une autre femme, surtout quand cette femme est +son amie, elle n'avait point épargné à La Mole les éclairs de ses +yeux d'émeraude, et Coconnas eût pu envier les franches poignées +de main et les frais d'amabilité faits par la duchesse en faveur +de son ami pendant ces jours de caprice, où l'astre du Piémontais +semblait pâlir dans le ciel de sa belle maîtresse; mais Coconnas, +qui eût égorgé quinze personnes pour un seul clin d'oeil de sa +dame, était si peu jaloux de La Mole qu'il lui avait souvent fait +à l'oreille, à la suite de ces inconséquences de la duchesse, +certaines offres qui avaient fait rougir le Provençal. + +Il résulte de cet état de choses que Henriette, que l'absence de +La Mole privait de tous les avantages que lui procurait la +compagnie de Coconnas, c'est-à-dire de son intarissable gaieté et +de ses insatiables caprices de plaisir, vint un jour trouver +Marguerite pour la supplier de lui rendre ce tiers obligé, sans +lequel l'esprit et le coeur de Coconnas allaient s'évaporant de +jour en jour. + +Marguerite, toujours compatissante et d'ailleurs pressée par les +prières de La Mole et les désirs de son propre coeur, donna +rendez-vous pour le lendemain à Henriette dans la maison aux deux +portes, afin d'y traiter à fond ces matières dans une conversation +que personne ne pourrait interrompre. + +Coconnas reçut d'assez mauvaise grâce le billet de Henriette qui +le convoquait rue Tizon pour neuf heures et demie. Il ne s'en +achemina pas moins vers le lieu du rendez-vous, où il trouva +Henriette déjà courroucée d'être arrivée la première. + +-- Fi! monsieur, dit-elle, que c'est mal appris de faire attendre +ainsi... je ne dirai pas une princesse, mais une femme! + +-- Oh! attendre, dit Coconnas, voilà bien un mot à vous, par +exemple! je parie au contraire que nous sommes en avance. + +-- Moi, oui. + +-- Bah! moi aussi; il est tout au plus dix heures, je parie. + +-- Eh bien, mon billet portait neuf heures et demie. + +-- Aussi étais-je parti du Louvre à neuf heures, car je suis de +service près de M. le duc d'Alençon, soit dit en passant; ce qui +fait que je serai obligé de vous quitter dans une heure. + +-- Ce qui vous enchante? + +-- Non, ma foi! attendu que M. d'Alençon est un maître fort +maussade et fort quinteux; et, que pour être querellé, j'aime +mieux l'être par de jolies lèvres comme les vôtres que par une +bouche de travers comme la sienne. + +-- Allons! dit la duchesse, voilà qui est un peu mieux +cependant... Vous disiez donc que vous étiez sorti à neuf heures +du Louvre? + +-- Oh! mon Dieu, oui, dans l'intention de venir droit ici, quand, +au coin de la rue de Grenelle, j'aperçois un homme qui ressemble à +La Mole. + +-- Bon! encore La Mole. + +-- Toujours, avec ou sans permission. + +-- Brutal! + +-- Bon! dit Coconnas, nous allons recommencer nos galanteries. + +-- Non, mais finissez-en avec vos récits. + +-- Ce n'est pas moi qui demande à les faire, c'est vous qui me +demandez pourquoi je suis en retard. + +-- Sans doute; est-ce à moi d'arriver la première? + +-- Eh! vous n'avez personne à chercher, vous. + +-- Vous êtes assommant, mon cher; mais continuez. Enfin, au coin +de la rue de Grenelle, vous apercevez un homme qui ressemble à La +Mole... Mais qu'avez-vous donc à votre pourpoint? du sang! + +-- Bon! en voilà encore un qui m'aura éclaboussé en tombant. + +-- Vous vous êtes battu? + +-- Je le crois bien. + +-- Pour votre La Mole? + +-- Pour qui voulez-vous que je me batte? pour une femme? + +-- Merci! + +-- Je le suis donc, cet homme qui avait l'impudence d'emprunter +des airs de mon ami. Je le rejoins à la rue Coquillière, je le +devance, je le regarde sous le nez à la lueur d'une boutique. Ce +n'était pas lui. + +-- Bon! c'était bien fait. + +-- Oui, mais mal lui en a pris. Monsieur, lui ai-je dit, vous êtes +un fat de vous permettre de ressembler de loin à mon ami M. de La +Mole, lequel est un cavalier accompli, tandis que de près on voit +bien que vous n'êtes qu'un truand. Sur ce, il a mis l'épée à la +main et moi aussi. À la troisième passe, voyez le mal appris! il +est tombé en m'éclaboussant. + +-- Et lui avez-vous porté secours, au moins? + +-- J'allais le faire quand est passé un cavalier. Ah! cette fois, +duchesse, je suis sûr que c'était La Mole. Malheureusement le +cheval courait au galop. Je me suis mis à courir après le cheval, +et les gens qui s'étaient rassemblés pour me voir battre, à courir +derrière moi. Or, comme on eût pu me prendre pour un voleur, suivi +que j'étais de toute cette canaille qui hurlait après mes +chausses, j'ai été obligé de me retourner pour la mettre en fuite, +ce qui m'a fait perdre un certain temps. Pendant ce temps le +cavalier avait disparu. Je me suis mis à sa poursuite, je me suis +informé, j'ai demandé, donné la couleur du cheval; mais, baste! +inutile: personne ne l'avait remarqué. Enfin, de guerre lasse, je +suis venu ici. + +-- De guerre lasse! dit la duchesse; comme c'est obligeant! + +-- Écoutez, chère amie, dit Coconnas en se renversant +nonchalamment dans un fauteuil, vous m'allez encore persécuter à +l'endroit de ce pauvre La Mole; eh bien! vous aurez tort: car +enfin, l'amitié, voyez-vous... Je voudrais avoir son esprit ou sa +science, à ce pauvre ami; je trouverais quelque comparaison qui +vous ferait palper ma pensée... L'amitié, voyez-vous, c'est une +étoile, tandis que l'amour... l'amour... eh bien, je la tiens, la +comparaison... l'amour n'est qu'une bougie. Vous me direz qu'il y +en a de plusieurs espèces... + +-- D'amours? + +-- Non! de bougies, et que dans ces espèces il y en a de +préférables: la rose, par exemple... va pour la rose... c'est la +meilleure; mais, toute rose qu'elle est, la bougie s'use, tandis +que l'étoile brille toujours. À cela vous me répondrez que quand +la bougie est usée on en met une autre dans le flambeau. + +-- Monsieur de Coconnas, vous êtes un fat. + +-- Là! + +-- Monsieur de Coconnas, vous êtes un impertinent. + +-- Là! là! + +-- Monsieur de Coconnas, vous êtes un drôle. + +-- Madame, je vous préviens que vous allez me faire regretter +trois fois plus La Mole. + +-- Vous ne m'aimez plus. + +-- Au contraire, duchesse, vous ne vous y connaissez pas, je vous +idolâtre. Mais je puis vous aimer, vous chérir, vous idolâtrer, +et, dans mes moments perdus, faire l'éloge de mon ami. + +-- Vous appelez vos moments perdus ceux où vous êtes près de moi, +alors? + +-- Que voulez-vous! ce pauvre La Mole, il est sans cesse présent à +ma pensée. + +-- Vous me le préférez, c'est indigne! Tenez, Annibal! je vous +déteste. Osez être franc, dites-moi que vous me le préférez. +Annibal, je vous préviens que si vous me préférez quelque chose au +monde... + +-- Henriette, la plus belle des duchesses! pour votre +tranquillité, croyez-moi, ne me faites point de questions +indiscrètes. Je vous aime plus que toutes les femmes, mais j'aime +La Mole plus que tous les hommes. + +-- Bien répondu, dit soudain une voix étrangère. Et une tapisserie +de damas soulevée devant un grand panneau, qui, en glissant dans +l'épaisseur de la muraille, ouvrait une communication entre les +deux appartements, laissa voir La Mole pris dans le cadre de cette +porte, comme un beau portrait du Titien dans sa bordure dorée. + +-- La Mole! cria Coconnas sans faire attention à Marguerite et +sans se donner le temps de la remercier de la surprise qu'elle lui +avait ménagée; La Mole, mon ami, mon cher La Mole! + +Et il s'élança dans les bras de son ami, renversant le fauteuil +sur lequel il était assis et la table qui se trouvait sur son +chemin. + +La Mole lui rendit avec effusion ses accolades; mais tout en les +lui rendant: + +-- Pardonnez-moi, madame, dit-il en s'adressant à la duchesse de +Nevers, si mon nom prononcé entre vous a pu quelquefois troubler +votre charmant ménage: certes, ajouta-t-il en jetant un regard +d'indicible tendresse à Marguerite, il n'a pas tenu à moi que je +vous revisse plus tôt. + +-- Tu vois, dit à son tour Marguerite, tu vois Henriette, que j'ai +tenu parole: le voici. + +-- Est-ce donc aux seules prières de madame la duchesse que je +dois ce bonheur? demanda La Mole. + +-- À ses seules prières, répondit Marguerite. Puis se tournant +vers La Mole: + +-- La Mole, continua-t-elle, je vous permets de ne pas croire un +mot de ce que je dis. + +Pendant ce temps, Coconnas, qui avait dix fois serré son ami +contre son coeur, qui avait tourné vingt fois autour de lui, qui +avait approché un candélabre de son visage pour le regarder tout à +son aise, alla s'agenouiller devant Marguerite et baisa le bas de +sa robe. + +-- Ah! c'est heureux, dit la duchesse de Nevers: vous allez me +trouver supportable à présent. + +-- Mordi! s'écria Coconnas, je vais vous trouver, comme toujours, +adorable; seulement je vous le dirai de meilleur coeur, et puissé- +je avoir là une trentaine de Polonais, de Sarmates et autres +barbares hyperboréens, pour leur faire confesser que vous êtes la +reine des belles. + +-- Eh! doucement, doucement, Coconnas, dit La Mole, et madame +Marguerite donc?... + +-- Oh! je ne m'en dédis pas, s'écria Coconnas avec cet accent +demi-bouffon qui n'appartenait qu'à lui, madame Henriette est la +reine des belles, et madame Marguerite est la belle des reines. + +Mais, quoi qu'il pût dire ou faire, le Piémontais, tout entier au +bonheur d'avoir retrouvé son cher La Mole, n'avait d'yeux que pour +lui. + +-- Allons, allons, ma belle reine, dit madame de Nevers, venez, et +laissons ces parfaits amis causer une heure ensemble; ils ont +mille choses à se dire qui viendraient se mettre en travers de +notre conversation. C'est dur pour nous, mais c'est le seul remède +qui puisse, je vous en préviens, rendre l'entière santé à +M. Annibal. Faites donc cela pour moi, ma reine! puisque j'ai la +sottise d'aimer cette vilaine tête-là, comme dit son ami La Mole. + +Marguerite glissa quelques mots à l'oreille de La Mole, qui, si +désireux qu'il fût de revoir son ami, aurait bien voulu que la +tendresse de Coconnas fût moins exigeante... Pendant ce temps +Coconnas essayait, à force de protestations, de ramener un franc +sourire et une douce parole sur les lèvres de Henriette, résultat +auquel il arriva facilement. + +Alors les deux femmes passèrent dans la chambre à côté, où les +attendait le souper. + +Les deux amis demeurèrent seuls. + +Les premiers détails, on le comprend bien, que demanda Coconnas à +son ami, furent ceux de la fatale soirée qui avait failli lui +coûter la vie. À mesure que La Mole avançait dans sa narration, le +Piémontais, qui sur ce point cependant, on le sait, n'était pas +facile à émouvoir, frissonnait de tous ses membres. + +-- Et pourquoi, lui demanda-t-il, au lieu de courir les champs +comme tu l'as fait, et de me donner les inquiétudes que tu m'as +données, ne t'es-tu point réfugié près de notre maître? Le duc, +qui t'avait défendu, t'aurait caché. J'eusse vécu près de toi, et +ma tristesse, quoique feinte, n'en eût pas moins abusé les niais +de la cour. + +-- Notre maître! dit La Mole à voix basse, le duc d'Alençon? + +-- Oui. D'après ce qu'il m'a dit, j'ai dû croire que c'est à lui +que tu dois la vie. + +-- Je dois la vie au roi de Navarre, répondit La Mole. + +-- Oh! oh! fit Coconnas, en es-tu sûr? + +-- À n'en point douter. + +-- Ah! le bon, l'excellent roi! Mais le duc d'Alençon, que +faisait-il, lui, dans tout cela? + +-- Il tenait la corde pour m'étrangler. + +-- Mordi! s'écria Coconnas, es-tu sûr de ce que tu dis, La Mole? +Comment! ce prince pâle, ce roquet, ce piteux, étrangler mon ami! +Ah! mordi! dès demain je veux lui dire ce que je pense de cette +action. + +-- Es-tu fou? + +-- C'est vrai, il recommencerait... Mais qu'importe? cela ne se +passera point ainsi. + +-- Allons, allons, Coconnas, calme-toi, et tâche de ne pas oublier +que onze heures et demie viennent de sonner et que tu es de +service ce soir. + +-- Je m'en soucie bien de son service! Ah! bon, qu'il compte là- +dessus! Mon service! Moi, servir un homme qui a tenu la corde! ... +Tu plaisantes! ... Non! ... C'est providentiel: il est dit que je +devais te retrouver pour ne plus te quitter. Je reste ici. + +-- Mais malheureux, réfléchis donc, tu n'es pas ivre. + +-- Heureusement; car si je l'étais, je mettrais le feu au Louvre. + +-- Voyons, Annibal, reprit La Mole, sois raisonnable. Retourne là- +bas. Le service est chose sacrée. + +-- Retournes-tu avec moi? + +-- Impossible. + +-- Penserait-on encore à te tuer? + +-- Je ne crois pas. Je suis trop peu important pour qu'il y ait +contre moi un complot arrêté, une résolution suivie. Dans un +moment de caprice, on a voulu me tuer, et c'est tout: les princes +étaient en gaieté ce soir-là. + +-- Que fais-tu, alors? + +-- Moi, rien: j'erre, je me promène. + +-- Eh bien, je me promènerai comme toi, j'errerai avec toi. C'est +un charmant état. Puis, si l'on t'attaque, nous serons deux, et +nous leur donnerons du fil à retordre. Ah! qu'il vienne, ton +insecte de duc! je le cloue comme un papillon à la muraille! + +-- Mais demande-lui un congé, au moins! + +-- Oui, définitif. + +-- Préviens-le que tu le quittes, en ce cas. + +-- Rien de plus juste. J'y consens. Je vais lui écrire. + +-- Lui écrire, c'est bien leste, Coconnas, à un prince du sang! + +-- Oui, du sang! du sang de mon ami. Prends garde, s'écria +Coconnas en roulant ses gros yeux tragiques, prends garde que je +m'amuse aux choses de l'étiquette! + +-- Au fait, se dit La Mole, dans quelques jours il n'aura plus +besoin du prince, ni de personne; car s'il veut venir avec nous, +nous l'emmènerons. + +Coconnas prit donc la plume sans plus longue opposition de son +ami, et tout couramment composa le morceau d'éloquence que l'on va +lire. + +«Monseigneur, «Il n'est pas que Votre Altesse, versée dans les +auteurs de l'Antiquité comme elle l'est, ne connaisse l'histoire +touchante d'Oreste et de Pylade, qui étaient deux héros fameux par +leurs malheurs et par leur amitié. Mon ami La Mole n'est pas moins +malheureux qu'Oreste, et moi je ne suis pas moins tendre que +Pylade. Il a, dans ce moment-ci, de grandes occupations qui +réclament mon aide. Il est donc impossible que je me sépare de +lui. Ce qui fait que, sauf l'approbation de Votre Altesse, je +prends un petit congé, déterminé que je suis de m'attacher à sa +fortune, quelque part qu'elle me conduise: c'est dire à Votre +Altesse combien est grande la violence qui m'arrache de son +service, en raison de quoi je ne désespère pas d'obtenir son +pardon, et j'ose continuer de me dire avec respect, «De Votre +Altesse royale, «Monseigneur, «Le très humble et très obéissant +«ANNIBAL, COMTE DE COCONNAS, «ami inséparable de M. de La Mole.» + +Ce chef-d'oeuvre terminé, Coconnas le lut à haute voix à La Mole +qui haussa les épaules. + +-- Eh bien, qu'en dis-tu? demanda Coconnas, qui n'avait pas vu le +mouvement, ou qui avait fait semblant de ne pas le voir. + +-- Je dis, répondit La Mole, que M. d'Alençon va se moquer de +nous. + +-- De nous? + +-- Conjointement. + +-- Cela vaut encore mieux, ce me semble, que de nous étrangler +séparément. + +-- Bah! dit La Mole en riant, l'un n'empêchera peut-être point +l'autre. + +-- Eh bien, tant pis! arrive qu'arrive, j'envoie la lettre demain +matin. Où allons-nous coucher en sortant d'ici? + +-- Chez maître La Hurière. Tu sais, dans cette petite chambre où +tu voulais me daguer quand nous n'étions pas encore Oreste et +Pylade? + +-- Bien, je ferai porter ma lettre au Louvre par notre hôte. En ce +moment le panneau s'ouvrit. + +-- Eh bien, demandèrent ensemble les deux princesses, où sont +Oreste et Pylade? + +-- Mordi! madame, répondit Coconnas, Pylade et Oreste meurent de +faim et d'amour. + +Ce fut effectivement maître La Hurière qui, le lendemain à neuf +heures du matin, porta au Louvre la respectueuse missive de maître +Annibal de Coconnas. + + + +XIV +Orthon + + +Henri, même après le refus du duc d'Alençon qui remettait tout en +question, jusqu'à son existence, était devenu, s'il était +possible, encore plus grand ami du prince qu'il ne l'était +auparavant. + +Catherine conclut de cette intimité que les deux princes non +seulement s'entendaient, mais encore conspiraient ensemble. Elle +interrogea là-dessus Marguerite; mais Marguerite était sa digne +fille, et la reine de Navarre, dont le principal talent était +d'éviter une explication scabreuse, se garda si bien des questions +de sa mère, qu'après avoir répondu à toutes, elle la laissa plus +embarrassée qu'auparavant. + +La Florentine n'eut donc plus pour la conduire que cet instinct +intrigant qu'elle avait apporté de la Toscane, le plus intrigant +des petits États de cette époque, et ce sentiment de haine qu'elle +avait puisé à la cour de France, qui était la cour la plus divisée +d'intérêts et d'opinions de ce temps. + +Elle comprit d'abord qu'une partie de la force du Béarnais lui +venait de son alliance avec le duc d'Alençon, et elle résolut de +l'isoler. + +Du jour où elle eut pris cette résolution, elle entoura son fils +avec la patience et le talent du pêcheur, qui, lorsqu'il a laissé +tomber les plombs loin du poisson, les traîne insensiblement +jusqu'à ce que de tous côtés ils aient enveloppé sa proie. + +Le duc François s'aperçut de ce redoublement de caresses, et de +son côté fit un pas vers sa mère. Quant à Henri, il feignit de ne +rien voir, et surveilla son allié de plus près qu'il ne l'avait +fait encore. + +Chacun attendait un événement. + +Or, tandis que chacun était dans l'attente de cet événement, +certain pour les uns, probable pour les autres, un matin que le +soleil s'était levé rose et distillant cette tiède chaleur et ce +doux parfum qui annonce un beau jour, un homme pâle, appuyé sur un +bâton et marchant péniblement, sortit d'une petite maison sise +derrière l'Arsenal et s'achemina par la rue du Petit-Musc. + +Vers la porte Saint-Antoine, et après avoir longé cette promenade +qui tournait comme une prairie marécageuse autour des fossés de la +Bastille, il laissa le grand boulevard à sa gauche et entra dans +le jardin de l'Arbalète, dont le concierge le reçut avec de +grandes salutations. + +Il n'y avait personne dans ce jardin, qui, comme l'indique son +nom, appartenait à une société particulière: celle des +arbalétriers. Mais, y eût-il eu des promeneurs, l'homme pâle eût +été digne de tout leur intérêt, car sa longue moustache, son pas +qui conservait une allure militaire, bien qu'il fût ralenti par la +souffrance, indiquaient assez que c'était quelque officier blessé +dans une occasion récente qui essayait ses forces par un exercice +modéré et reprenait la vie au soleil. + +Cependant, chose étrange! lorsque le manteau dont, malgré la +chaleur naissante, cet homme en apparence inoffensif était +enveloppé s'ouvrait, il laissait voir deux longs pistolets pendant +aux agrafes d'argent de sa ceinture, laquelle serrait en outre un +large poignard et soutenait une longue épée qu'il semblait ne +pouvoir tirer, tant elle était colossale, et qui, complétant cet +arsenal vivant, battait de son fourreau deux jambes amaigries et +tremblantes. En outre, et pour surcroît de précautions, le +promeneur, tout solitaire qu'il était, lançait à chaque pas un +regard scrutateur, comme pour interroger chaque détour d'allée, +chaque buisson, chaque fossé. + +Ce fut ainsi que cet homme pénétra dans le jardin, gagna +paisiblement une espèce de petite tonnelle donnant sur les +boulevards, dont il n'était séparé que par une haie épaisse et un +petit fossé qui formaient sa double clôture. Là, il s'étendit sur +un banc de gazon à portée d'une table où le gardien de +l'établissement, qui joignait à son titre de concierge l'industrie +de gargotier, vint au bout d'un instant lui apporter une espèce de +cordial. + +Le malade était là depuis dix minutes et avait à plusieurs +reprises porté à sa bouche la tasse de faïence dont il dégustait +le contenu à petites gorgées, lorsque tout à coup son visage prit, +malgré l'intéressante pâleur qui le couvrait, une expression +effrayante. Il venait d'apercevoir, venant de la Croix-Faubin par +un sentier qui est aujourd'hui la rue de Naples, un cavalier +enveloppé d'un grand manteau, lequel s'arrêta proche du bastion et +attendit. + +Il y était depuis cinq minutes, et l'homme au visage pâle, que le +lecteur a peut-être déjà reconnu pour Maurevel, avait à peine eu +le temps de se remettre de l'émotion que lui avait causée sa +présence, lorsqu'un jeune homme au justaucorps serré comme celui +d'un page arriva par ce chemin qui fut depuis la rue des Fossés- +Saint-Nicolas, et rejoignit le cavalier. + +Perdu dans sa tonnelle de feuillage, Maurevel pouvait tout voir et +même tout entendre sans peine, et quand on saura que le cavalier +était de Mouy et le jeune homme au justaucorps serré Orthon, on +jugera si les oreilles et les yeux étaient occupés. + +L'un et l'autre regardèrent autour d'eux avec la plus minutieuse +attention; Maurevel retenait son souffle. + +-- Vous pouvez parler, monsieur, dit le premier Orthon, qui, étant +le plus jeune, était le plus confiant, personne ne nous voit ni ne +nous écoute. + +-- C'est bien, dit de Mouy. Tu vas allez chez madame de Sauve; tu +remettras ce billet à elle-même, si tu la trouves chez elle; si +elle n'y est pas, tu le déposeras derrière le miroir où le roi +avait l'habitude de mettre les siens; puis tu attendras dans le +Louvre. Si l'on te donne une réponse, tu l'apporteras où tu sais; +si tu n'en as pas, tu viendras me chercher ce soir avec un +poitrinal à l'endroit que je t'ai désigné et d'où je sors. + +-- Bien, dit Orthon; je sais. + +-- Moi, je te quitte; j'ai fort affaire pendant toute la journée. +Ne te hâte pas, toi, ce serait inutile; tu n'as pas besoin +d'arriver au Louvre avant qu'_il _y soit, et je crois qu'_il +_prend une leçon de chasse au vol ce matin. Va, et montre-toi +hardiment. Tu es rétabli, tu viens remercier madame de Sauve des +bontés qu'elle a eues pour toi pendant ta convalescence. Va, +enfant, va. + +Maurevel écoutait, les yeux fixes, les cheveux hérissés, la sueur +sur le front. Son premier mouvement avait été de détacher un +pistolet de son agrafe et d'ajuster de Mouy; mais un mouvement qui +avait entrouvert son manteau lui avait montré sous ce manteau une +cuirasse bien ferme et bien solide. Il était donc probable que la +balle s'aplatirait sur cette cuirasse, ou qu'elle frapperait dans +quelque endroit du corps où la blessure qu'elle ferait ne serait +pas mortelle. D'ailleurs il pensa que de Mouy, vigoureux et bien +armé, aurait bon marché de lui, blessé comme il l'était, et, avec +un soupir, il retira à lui son pistolet déjà étendu vers le +huguenot. + +-- Quel malheur, murmura-t-il, de ne pouvoir l'abattre ici sans +autre témoin que ce brigandeau à qui mon second coup irait si +bien! + +Mais en ce moment Maurevel réfléchit que ce billet donné à Orthon, +et qu'Orthon devait remettre à madame de Sauve, était peut-être +plus important que la vie même du chef huguenot. + +-- Ah! dit-il, tu m'échappes encore ce matin; soit. Éloigne-toi +sain et sauf; mais j'aurai mon tour demain, dussé-je te suivre +jusque dans l'enfer, dont tu es sorti pour me perdre si je ne te +perds. + +En ce moment de Mouy croisa son manteau sur son visage et +s'éloigna rapidement dans la direction des marais du Temple. +Orthon reprit les fossés qui le conduisaient au bord de la +rivière. + +Alors Maurevel, se soulevant avec plus de vigueur et d'agilité +qu'il n'osait l'espérer, regagna la rue de la Cerisaie, rentra +chez lui, fit seller un cheval, et tout faible qu'il était, au +risque de rouvrir ses blessures, prit au galop la rue Saint- +Antoine, gagna les quais et s'enfonça dans le Louvre. + +Cinq minutes après qu'il eut disparu sous le guichet, Catherine +savait tout ce qui venait de se passer, et Maurevel recevait les +mille écus d'or qui lui avaient été promis pour l'arrestation du +roi de Navarre. + +-- Oh! dit alors Catherine, ou je me trompe bien, ou ce de Mouy +sera la tache noire que René a trouvée dans l'horoscope de ce +Béarnais maudit. + +Un quart d'heure après Maurevel, Orthon entrait au Louvre, se +faisait voir comme le lui avait recommandé de Mouy, et gagnait +l'appartement de madame de Sauve après avoir parlé à plusieurs +commensaux du palais. + +Dariole seule était chez sa maîtresse; Catherine venait de faire +demander cette dernière pour transcrire certaines lettres +importantes, et depuis cinq minutes elle était chez la reine. + +-- C'est bien, dit Orthon, j'attendrai. Et, profitant de sa +familiarité dans la maison, le jeune homme passa dans la chambre à +coucher de la baronne, et après s'être bien assuré qu'il était +seul, il déposa le billet derrière le miroir. Au moment même où il +éloignait sa main de la glace, Catherine entra. Orthon pâlit, car +il semblait que le regard rapide et perçant de la reine mère +s'était tout d'abord porté sur le miroir. + +-- Que fais-tu là, petit? demanda Catherine; ne cherches-tu point +madame de Sauve? + +-- Oui, madame; il y avait longtemps que je ne l'avais vue, et en +tardant encore à la venir remercier je craignais de passer pour un +ingrat. + +-- Tu l'aimes donc bien, cette chère Charlotte? + +-- De toute mon âme, madame. + +-- Et tu es fidèle, à ce qu'on dit? + +-- Votre Majesté comprendra que c'est une chose bien naturelle +quand elle saura que madame de Sauve a eu de moi des soins que je +ne méritais pas, n'étant qu'un simple serviteur. + +-- Et dans quelle occasion a-t-elle eu de toi ces soins? demanda +Catherine, feignant d'ignorer l'événement arrivé au jeune garçon. + +-- Madame, lorsque je fus blessé. + +-- Ah! pauvre enfant! dit Catherine, tu as été blessé? + +-- Oui, madame. + +-- Et quand cela? + +-- Le soir où l'on vint pour arrêter le roi de Navarre. J'eus si +grand-peur en voyant des soldats, que je criai, j'appelai; l'un +d'eux me donna un coup sur la tête et je tombai évanoui. + +-- Pauvre garçon! Et te voilà bien rétabli, maintenant? + +-- Oui, madame. + +-- De sorte que tu cherches le roi de Navarre pour rentrer chez +lui? + +-- Non, madame. Le roi de Navarre, ayant appris que j'avais osé +résisté aux ordres de Votre Majesté, m'a chassé sans miséricorde. + +-- Vraiment! dit Catherine avec une intonation pleine d'intérêt. +Eh bien, je me charge de cette affaire. Mais si tu attends madame +de Sauve, tu l'attendras inutilement; elle est occupée au-dessus +d'ici, chez moi, dans mon cabinet. + +Et Catherine, pensant qu'Orthon n'avait peut-être pas eu le temps +de cacher le billet derrière la glace, entra dans le cabinet de +madame de Sauve pour laisser toute liberté au jeune homme. + +Au même moment, et comme Orthon, inquiet de cette arrivée +inattendue de la reine mère, se demandait si cette arrivée ne +cachait pas quelque complot contre son maître, il entendit frapper +trois petits coups au plafond; c'était le signal qu'il devait lui- +même donner à son maître dans le cas de danger, quand son maître +était chez madame de Sauve et qu'il veillait sur lui. + +Ces trois coups le firent tressaillir; une révélation mystérieuse +l'éclaira, et il pensa que cette fois l'avis était donné à lui- +même; il courut donc au miroir, et en retira le billet qu'il y +avait déjà posé. + +Catherine suivait, à travers une ouverture de la tapisserie, tous +les mouvements de l'enfant; elle le vit s'élancer vers le miroir, +mais elle ne sut si c'était pour y cacher le billet ou pour l'en +retirer. + +-- Eh bien, murmura l'impatiente Florentine, pourquoi tarde-t-il +donc maintenant à partir? Et elle rentra aussitôt dans la chambre +le visage souriant. + +-- Encore ici, petit garçon? dit-elle. Eh bien! mais qu'attends-tu +donc? Ne t'ai-je pas dit que je prenais en main le soin de ta +petite fortune? Quand je te dis une chose, en doutes-tu? + +-- Oh! madame, Dieu m'en garde! répondit Orthon. Et l'enfant, +s'approchant de la reine, mit un genou en terre, baisa le bas de +sa robe et sortit rapidement. En sortant il vit dans l'antichambre +le capitaine des gardes qui attendait Catherine. Cette vue n'était +pas faite pour éloigner ses soupçons; aussi ne fit-elle que les +redoubler. De son côté Catherine n'eut pas plus tôt vu la +tapisserie de la portière retomber derrière Orthon, qu'elle +s'élança vers le miroir. Mais ce fut inutilement qu'elle plongea +derrière lui sa main tremblante d'impatience, elle ne trouva aucun +billet. Et cependant elle était sûre d'avoir vu l'enfant +s'approcher du miroir. C'était donc pour reprendre et non pour +déposer. La fatalité donnait une force égale à ses adversaires. Un +enfant devenait un homme du moment où il luttait contre elle. Elle +remua, regarda, sonda: rien! ... + +-- Oh! le malheureux! s'écria-t-elle. Je ne lui voulais cependant +pas de mal, et voilà qu'en retirant le billet il va au-devant de +sa destinée. Holà! monsieur de Nancey, holà! + +La voix vibrante de la reine mère traversa le salon et pénétra +jusque dans l'antichambre ou se tenait, comme nous l'avons dit, le +capitaine des gardes. + +M. de Nancey accourut. + +-- Me voilà, dit-il, madame. Que désire Votre Majesté? + +-- Vous êtes dans l'antichambre? + +-- Oui, madame. + +-- Vous avez vu sortir un jeune homme, un enfant? + +-- À l'instant même. + +-- Il ne peut être loin encore? + +-- À moitié de l'escalier à peine. + +-- Rappelez-le. + +-- Comment se nomme-t-il? + +-- Orthon. S'il refuse de revenir, ramenez-le de force. Cependant +ne l'effrayez point s'il ne fait aucune résistance. Il faut que je +lui parle à l'instant même. + +Le capitaine des gardes s'élança. + +Comme il l'avait prévu, Orthon était à peine à moitié de +l'escalier, car il descendait lentement dans l'espérance de +rencontrer dans l'escalier ou d'apercevoir dans quelque corridor +le roi de Navarre ou madame de Sauve. + +Il s'entendit rappeler et tressaillit. + +Son premier mouvement fut de fuir; mais avec une puissance de +réflexion au-dessus de son âge, il comprit que s'il fuyait il +perdait tout. Il s'arrêta donc. + +-- Qui m'appelle? + +-- Moi, M. de Nancey, répondit le capitaine des gardes en se +précipitant par les montées. + +-- Mais je suis bien pressé, dit Orthon. + +-- De la part de Sa Majesté la reine mère, reprit M. de Nancey en +arrivant près de lui. L'enfant essuya la sueur qui coulait sur son +front et remonta. Le capitaine le suivit par-derrière. + +Le premier plan qu'avait formé Catherine était d'arrêter le jeune +homme, de le faire fouiller et de s'emparer du billet dont elle le +savait porteur; en conséquence, elle avait songé à l'accuser de +vol, et déjà avait détaché de la toilette une agrafe de diamants +dont elle voulait faire peser la soustraction sur l'enfant; mais +elle réfléchit que le moyen était dangereux, en ceci qu'il +éveillait les soupçons du jeune homme, lequel prévenait son +maître, qui alors se défiait, et dans sa défiance ne donnait point +prise sur lui. + +Sans doute elle pouvait faire conduire le jeune homme dans quelque +cachot; mais le bruit de l'arrestation, si secrètement qu'elle se +fit, se répandrait dans le Louvre, et un seul mot de cette +arrestation mettrait Henri sur ses gardes. + +Il fallait cependant à Catherine ce billet, car un billet de +M. de Mouy au roi de Navarre, un billet recommandé avec tant de +soin devait renfermer toute une conspiration. Elle replaça donc +l'agrafe où elle l'avait prise. + +-- Non, non, dit-elle, idée de sbire; mauvaise idée. Mais pour un +billet... qui peut-être n'en vaut pas la peine, continua-t-elle en +fronçant les sourcils, et en parlant si bas qu'elle-même pouvait à +peine entendre le bruit de ses paroles. Eh! ma foi, ce n'est point +ma faute; c'est la sienne. Pourquoi le petit brigand n'a-t-il +point mis le billet où il devait le mettre? Ce billet, il me le +faut. + +En ce moment Orthon rentra. Sans doute le visage de Catherine +avait une expression terrible, car le jeune homme s'arrêta +pâlissant sur le seuil. Il était encore trop jeune pour être +parfaitement maître de lui-même. + +-- Madame, dit-il, vous m'avez fait l'honneur de me rappeler; en +quelle chose puis-je être bon à Votre Majesté? + +Le visage de Catherine s'éclaira, comme si un rayon de soleil fût +venu le mettre en lumière. + +-- Je t'ai fait appeler, enfant, dit-elle, parce que ton visage me +plaît, et que t'ayant fait une promesse, celle de m'occuper de ta +fortune, je veux tenir cette promesse sans retard. On nous accuse, +nous autres reines, d'être oublieuses. Ce n'est point notre coeur +qui l'est, c'est notre esprit, emporté par les événements. Or, je +me suis rappelé que les rois tiennent dans leurs mains la fortune +des hommes, et je t'ai rappelé. Viens, mon enfant, suis-moi. + +M. de Nancey, qui prenait la scène au sérieux, regardait cet +attendrissement de Catherine avec un grand étonnement. + +-- Sais-tu monter à cheval, petit? demanda Catherine. + +-- Oui, madame. + +-- En ce cas, viens dans mon cabinet. Je vais te remettre un +message que tu porteras à Saint-Germain. + +-- Je suis aux ordres de Votre Majesté. + +-- Faites-lui préparer un cheval, Nancey. + +M. de Nancey disparut. + +-- Allons, enfant, dit Catherine. Et elle marcha la première. +Orthon la suivit. La reine mère descendit un étage, puis elle +s'engagea dans le corridor où étaient les appartements du roi et +du duc d'Alençon, gagna l'escalier tournant, descendit encore un +étage, ouvrit une porte qui aboutissait à une galerie circulaire +dont nul, excepté le roi et elle, n'avait la clef, fit entrer +Orthon, entra ensuite, et tira derrière elle la porte. Cette +galerie entourait comme un rempart certaines portions des +appartements du roi et de la reine mère. C'était, comme la galerie +du château Saint-Ange à Rome et celle du palais Pitti à Florence, +une retraite ménagée en cas de danger. + +La porte tirée, Catherine se trouva enfermée avec le jeune homme +dans ce corridor obscur. Tous deux firent une vingtaine de pas, +Catherine marchant devant, Orthon suivant Catherine. + +Tout à coup Catherine se retourna, et Orthon retrouva sur son +visage la même expression sombre qu'il y avait vue dix minutes +auparavant. Ses yeux, ronds comme ceux d'une chatte ou d'une +panthère, semblaient jeter du feu dans l'obscurité. + +-- Arrête! dit-elle. Orthon sentit un frisson courir dans ses +épaules: un froid mortel, pareil à un manteau de glace, tombait de +cette voûte; le parquet semblait morne, comme le couvercle d'une +tombe; le regard de Catherine était aigu, si cela peut se dire, et +pénétrait dans la poitrine du jeune homme. + +Il se recula en se rangeant tout tremblant contre la muraille. + +-- Où est le billet que tu étais chargé de remettre au roi de +Navarre? + +-- Le billet? balbutia Orthon. + +-- Oui, ou de déposer en son absence derrière le miroir? + +-- Moi, madame? dit Orthon. Je ne sais ce que vous voulez dire. + +-- Le billet que de Mouy t'a remis, il y a une heure, derrière le +jardin de l'Arbalète. + +-- Je n'ai point de billet, dit Orthon; Votre Majesté se trompe +bien certainement. + +-- Tu mens, dit Catherine. Donne le billet, et je tiens la +promesse que je t'ai faite. + +-- Laquelle, madame? + +-- Je t'enrichis. + +-- Je n'ai point de billet, madame, reprit l'enfant. + +Catherine commença un grincement de dents qui s'acheva par un +sourire. + +-- Veux-tu me le donner, dit-elle, et tu auras mille écus d'or? + +-- Je n'ai pas de billet, madame. + +-- Deux mille écus. + +-- Impossible. Puisque je n'en ai pas, je ne puis vous le donner. + +-- Dix mille écus, Orthon. Orthon, qui voyait la colère monter +comme une marée du coeur au front de la reine, pensa qu'il n'avait +qu'un moyen de sauver son maître, c'était d'avaler le billet. Il +porta la main à sa poche. Catherine devina son intention et arrêta +sa main. + +-- Allons! enfant! dit-elle en riant. Bien, tu es fidèle. Quand +les rois veulent s'attacher un serviteur, il n'y a point de mal +qu'ils s'assurent si c'est un coeur dévoué. Je sais à quoi m'en +tenir sur toi maintenant. Tiens, voici ma bourse comme première +récompense. Va porter ce billet à ton maître, et annonce-lui qu'à +partir d'aujourd'hui tu es à mon service. Va, tu peux sortir sans +moi par la porte qui nous a donné passage: elle s'ouvre en dedans. + +Et Catherine, déposant la bourse dans la main du jeune homme +stupéfait, fit quelques pas en avant et posa sa main sur le mur. + +Cependant le jeune homme demeurait debout et hésitant. Il ne +pouvait croire que le danger qu'il avait senti s'abattre sur sa +tête se fût éloigné. + +-- Allons, ne tremble donc pas ainsi, dit Catherine; ne t'ai-je +pas dit que tu étais libre de t'en aller, et que si tu voulais +revenir ta fortune serait faite? + +-- Merci, madame, dit Orthon. Ainsi, vous me faites grâce? + +-- Il y a plus, je te récompense; tu es un bon porteur de billet +doux, un gentil messager d'amour; seulement tu oublies que ton +maître t'attend. + +-- Ah! c'est vrai, dit le jeune homme en s'élançant vers la porte. + +Mais à peine eut-il fait trois pas que le parquet manqua sous ses +pieds. Il trébucha, étendit les deux mains, poussa un horrible +cri, disparut abîmé dans l'oubliette du Louvre, dont Catherine +venait de pousser le ressort. + +-- Allons, murmura Catherine, maintenant grâce à la ténacité de ce +drôle, il me va falloir descendre cent cinquante marches. + +Catherine rentra chez elle, alluma une lanterne sourde, revint +dans le corridor, replaça le ressort, ouvrit la porte d'un +escalier à vis qui semblait s'enfoncer dans les entrailles de la +terre, et, pressée par la soif insatiable d'une curiosité qui +n'était que le ministre de sa haine, elle parvint à une porte de +fer qui s'ouvrait en retour et donnait sur le fond de l'oubliette. + +C'est là que, sanglant, broyé, écrasé par une chute de cent pieds, +mais cependant palpitant encore, gisait le pauvre Orthon. + +Derrière l'épaisseur du mur on entendait rouler l'eau de la Seine, +qu'une infiltration souterraine amenait jusqu'au fond de +l'escalier. + +Catherine entra dans la fosse humide et nauséabonde qui, depuis +qu'elle existait, avait dû être témoin de bien des chutes +pareilles à celle qu'elle venait de voir, fouilla le corps, saisit +la lettre, s'assura que c'était bien celle qu'elle désirait avoir, +repoussa du pied le cadavre, appuya le pouce sur un ressort: le +fond bascula, et le cadavre glissant, emporté par son propre +poids, disparut dans la direction de la rivière. + +Puis refermant la porte, elle remonta, s'enferma dans son cabinet, +et lut le billet qui était conçu en ces termes: + +«Ce soir, à dix heures, rue de l'Arbre-Sec, hôtel de la Belle- +Étoile. Si vous venez, ne répondez rien; si vous ne venez pas, +dites non au porteur. + +DE MOUY DE SAINT-PHALE.» + +En lisant ce billet, il n'y avait qu'un sourire sur les lèvres de +Catherine; elle songeait seulement à la victoire qu'elle allait +remporter, oubliant complètement à quel prix elle achetait cette +victoire. + +Mais aussi, qu'était-ce qu'Orthon? Un coeur fidèle, une âme +dévouée, un enfant jeune et beau; voilà tout. + +Cela, on le pense bien, ne pouvait pas faire pencher un instant le +plateau de cette froide balance où se pèsent les destinés des +empires. + +Le billet lu, Catherine remonta immédiatement chez madame de +Sauve, et le plaça derrière le miroir. + +En descendant, elle retrouva à l'entrée du corridor le capitaine +des gardes. + +-- Madame, dit M. de Mancey, selon les ordres qu'a donnés Votre +Majesté, le cheval est prêt. + +-- Mon cher baron, dit Catherine, le cheval est inutile, j'ai fait +causer ce garçon, et il est véritablement trop sot pour le charger +de l'emploi que je lui voulais confier. Je le prenais pour un +laquais, et c'était tout au plus un palefrenier; je lui ai donné +quelque argent, et l'ai renvoyé par le petit guichet. + +-- Mais, dit M. de Nancey, cette commission? + +-- Cette commission? répéta Catherine. + +-- Oui, qu'il devait faire à Saint-Germain, Votre Majesté veut- +elle que je la fasse, ou que je la fasse faire par quelqu'un de +mes hommes? + +-- Non, non, dit Catherine, vous et vos hommes aurez ce soir autre +chose à faire. + +Et Catherine rentra chez elle, espérant bien ce soir-là tenir +entre ses mains le sort de ce damné roi de Navarre. + + + +XV +L'hôtellerie de la Belle-Étoile + + +Deux heures après l'événement que nous avons raconté, et dont +nulle trace n'était restée même sur la figure de Catherine, madame +de Sauve, ayant fini son travail chez la reine, remonta dans son +appartement. Derrière elle Henri rentra; et, ayant su de Dariole +qu'Orthon était venu, il alla droit à la glace et prit le billet. + +Il était, comme nous l'avons dit, conçu en ces termes: + +«Ce soir, à dix heures, rue de l'Arbre-Sec, hôtel de la Belle- +Étoile. Si vous venez, ne répondez rien; si vous ne venez pas, +dites non au porteur.» + +De suscription, il n'y en avait point. + +-- Henri ne manquera pas d'aller au rendez-vous, dit Catherine, +car eût-il envie de n'y point aller, il ne trouvera plus +maintenant le porteur pour lui dire non. + +Sur ce point, Catherine ne s'était point trompée. Henri s'informa +d'Orthon, Dariole lui dit qu'il était sorti avec la reine mère; +mais, comme il trouva le billet à sa place et qu'il savait le +pauvre enfant incapable de trahison, il ne conçut aucune +inquiétude. + +Il dîna comme de coutume à la table du roi, qui railla fort Henri +sur les maladresses qu'il avait faites dans la matinée à la chasse +au vol. + +Henri s'excusa sur ce qu'il était homme de montagne et non homme +de la plaine, mais il promit à Charles d'étudier la volerie. + +Catherine fut charmante, et, en se levant de table, pria +Marguerite de lui tenir compagnie toute la soirée. + +À huit heures, Henri prit deux gentilshommes, sortit avec eux par +la porte Saint-Honoré, fit un long détour, rentra par la tour de +Bois, passa la Seine au bac de Nesle, remonta jusqu'à la rue +Saint-Jacques, et là il les congédia, comme s'il eût été en +aventure amoureuse. Au coin de la rue des Mathurins, il trouva un +homme à cheval enveloppé d'un manteau; il s'approcha de lui. + +-- Mantes, dit l'homme. + +-- Pau, répondit le roi. L'homme mit aussitôt pied à terre. Henri +s'enveloppa du manteau qui était tout crotté, monta sur le cheval +qui était tout fumant, revint par la rue de La Harpe, traversa le +pont Saint-Michel, enfila la rue Barthélemy, passa de nouveau la +rivière sur le Pont-Aux-Meuniers, descendit les quais, prit la rue +de l'Arbre-Sec, et s'en vint heurter à la porte de maître La +Hurière. La Mole était dans la salle que nous connaissons, et +écrivait une longue lettre d'amour à qui vous savez. Coconnas +était dans la cuisine avec La Hurière, regardant tourner six +perdreaux, et discutant avec son ami l'hôtelier sur le degré de +cuisson auquel il était convenable de tirer les perdreaux de la +broche. + +Ce fut en ce moment que Henri frappa. Grégoire alla ouvrir, et +conduisit le cheval à l'écurie, tandis que le voyageur entrait en +faisant résonner ses bottes sur le plancher, comme pour réchauffer +ses pieds engourdis. + +-- Eh! maître La Hurière, dit La Mole tout en écrivant, voici un +gentilhomme qui vous demande. + +La Hurière s'avança, toisa Henri des pieds à la tête, et comme son +manteau de gros drap ne lui inspirait pas une grande vénération: + +-- Qui êtes-vous? demanda-t-il au roi. + +-- Eh! sang-dieu! dit Henri montrant La Mole, monsieur vient de +vous le dire, je suis un gentilhomme de Gascogne qui vient à Paris +pour se produire à la cour. + +-- Que voulez-vous? + +-- Une chambre et un souper. + +-- Hum! fit La Hurière, avez-vous un laquais? C'était, on le sait, +la question habituelle. + +-- Non, répondit Henri; mais je compte bien en prendre un dès que +j'aurai fait fortune. + +-- Je ne loue pas de chambre de maître sans chambre de laquais, +dit La Hurière. + +-- Même si je vous offre de vous payer votre souper un noble à la +rose, quitte à faire notre prix demain? + +-- Oh! oh! vous êtes bien généreux, mon gentilhomme! dit La +Hurière en regardant Henri avec défiance. + +-- Non; mais dans la croyance que je passerais la soirée et la +nuit dans votre hôtel, que m'avait fort recommandé un seigneur de +mon pays, qui l'habite, j'ai invité un ami à venir souper avec +moi. Avez-vous du bon vin d'Arbois? + +-- J'en ai que le Béarnais n'en boit pas de meilleur. + +-- Bon! je le paie à part. Ah! justement, voici mon convive. + +Effectivement la porte venait de s'ouvrir, et avait donné passage +à un second gentilhomme de quelques années plus âgé que le +premier, traînant à son côté une immense rapière. + +-- Ah! ah! dit-il, vous êtes exact, mon jeune ami. Pour un homme +qui vient de faire deux cents lieues, c'est beau d'arriver à la +minute. + +-- Est-ce votre convive? demanda La Hurière. + +-- Oui, dit le premier venu en allant au jeune homme à la rapière +et en lui serrant la main; servez-nous à souper. + +-- Ici, ou dans votre chambre? + +-- Où vous voudrez. + +-- Maître, fit La Mole en appelant La Hurière, débarrassez-nous de +ces figures de huguenots; nous ne pourrions pas, devant eux, +Coconnas et moi, dire un mot de nos affaires. + +-- Dressez le souper dans la chambre numéro 2, au troisième, dit +La Hurière. Montez, messieurs, montez. Les deux voyageurs +suivirent Grégoire, qui marcha devant eux en les éclairant. + +La Mole les suivit des yeux jusqu'à ce qu'ils eussent disparu; et, +se retournant alors, il vit Coconnas, dont la tête sortait de la +cuisine. Deux gros yeux fixes et une bouche ouverte donnaient à +cette tête un air d'étonnement remarquable. + +La Mole s'approcha de lui. + +-- Mordi! lui dit Coconnas, as-tu vu? + +-- Quoi? + +-- Ces deux gentilshommes? + +-- Eh bien? + +-- Je jurerais que c'est... + +-- Qui? + +-- Mais... le roi de Navarre et l'homme au manteau rouge. + +-- Jure si tu veux, mais pas trop haut. + +-- Tu as donc reconnu aussi? + +-- Certainement. + +-- Que viennent-ils faire ici? + +-- Quelque affaire d'amourettes. + +-- Tu crois? + +-- J'en suis sûr. + +-- La Mole, j'aime mieux des coups d'épée que ces amourettes-là. +Je voulais jurer tout à l'heure, je parie maintenant. + +-- Que paries-tu? + +-- Qu'il s'agit de quelque conspiration. + +-- Ah! tu es fou. + +-- Et moi, je te dis... + +-- Je te dis que s'ils conspirent cela les regarde. + +-- Ah! c'est vrai. Au fait, dit Coconnas, je ne suis plus à +M. d'Alençon; qu'ils s'arrangent comme bon leur semblera. Et comme +les perdreaux paraissaient arrivés au degré de cuisson où les +aimait Coconnas, le Piémontais, qui en comptait faire la meilleure +portion de son dîner, appela maître La Hurière pour qu'il les +tirât de la broche. + +Pendant ce temps, Henri et de Mouy s'installaient dans leur +chambre. + +-- Eh bien, Sire, dit de Mouy quand Grégoire eut dressé la table, +vous avez vu Orthon? + +-- Non; mais j'ai eu le billet qu'il a déposé au miroir. L'enfant +aura pris peur, à ce que je présume; car la reine Catherine est +venue, tandis qu'il était là, si bien qu'il s'en est allé sans +m'attendre. J'ai eu un instant quelque inquiétude, car Dariole m'a +dit que la reine mère l'a fait longuement causer. + +-- Oh! il n'y a pas de danger, le drôle est adroit; et quoique la +reine mère sache son métier, il lui donnera du fil à retordre, +j'en suis sûr. + +-- Et vous, de Mouy, l'avez-vous revu? demanda Henri. + +-- Non, mais je le reverrai ce soir; à minuit il doit me revenir +prendre ici avec un bon poitrinal; il me contera cela en nous en +allant. + +-- Et l'homme qui était au coin de la rue des Mathurins? + +-- Quel homme? + +-- L'homme dont j'ai le cheval et le manteau, en êtes-vous sûr? + +-- C'est un de nos plus dévoués. D'ailleurs, il ne connaît pas +Votre Majesté, et il ignore à qui il a eu affaire. + +-- Nous pouvons alors causer de nos affaires en toute +tranquillité? + +-- Sans aucun doute. D'ailleurs La Mole fait le guet. + +-- À merveille. + +-- Eh bien, Sire, que dit M. d'Alençon? + +-- M. d'Alençon ne veut plus partir, de Mouy; il s'est expliqué +nettement à ce sujet. L'élection du duc d'Anjou au trône de +Pologne et l'indisposition du roi ont changé tous ses desseins. + +-- Ainsi, c'est lui qui a fait manquer tout notre plan? + +-- Oui. + +-- Il nous trahit, alors? + +-- Pas encore; mais il nous trahira à la première occasion qu'il +trouvera. + +-- Coeur lâche! esprit perfide! pourquoi n'a-t-il pas répondu aux +lettres que je lui ai écrites? + +-- Pour avoir des preuves et n'en pas donner. En attendant tout +est perdu, n'est-ce pas, de Mouy? + +-- Au contraire, Sire, tout est gagné. Vous savez bien que le +parti tout entier, moins la fraction du prince de Condé, était +pour vous, et ne se servait du duc, avec lequel il avait eu l'air +de se mettre en relation, que comme d'une sauvegarde. Eh bien! +depuis le jour de la cérémonie, j'ai tout relié, tout rattaché à +vous. Cent hommes vous suffisaient pour fuir avec le duc +d'Alençon, j'en ai levé quinze cents; dans huit jours ils seront +prêts, échelonnés sur la route de Pau. Ce ne sera plus une fuite, +ce sera une retraite. Quinze cents hommes vous suffiront-ils, +Sire, et vous croirez-vous en sûreté avec une armée? + +Henri sourit, et lui frappant sur l'épaule: + +-- Tu sais, de Mouy, lui dit-il, et tu es seul à le savoir, que le +roi de Navarre n'est pas de son naturel aussi effrayé qu'on le +croit. + +-- Eh! mon Dieu! je le sais, Sire, et j'espère qu'avant qu'il soit +longtemps la France tout entière le saura comme moi. + +-- Mais quand on conspire, il faut réussir. La première condition +de la réussite est la décision; et pour que la décision soit +rapide, franche, incisive, il faut être convaincu qu'on réussira. + +-- Eh bien! Sire, quels sont les jours où il y a chasse? + +-- Tous les huit ou dix jours, soit à courre, soit au vol. + +-- Quand a-t-on chassé? + +-- Aujourd'hui même. + +-- D'aujourd'hui en huit ou dix jours, on chassera donc encore? + +-- Sans aucun doute, peut-être même avant. + +-- Écoutez; tout me semble parfaitement calme: le duc d'Anjou est +parti; on ne pense plus à lui. Le roi se remet de jour en jour de +son indisposition. Les persécutions contre nous ont à peu près +cessé. Faites les doux yeux à la reine mère, faites les doux yeux +à M. d'Alençon: dites-lui toujours que vous ne pouvez partir sans +lui: tâchez qu'il le croie, ce qui est plus difficile. + +-- Sois tranquille, il le croira. + +-- Croyez-vous qu'il ait si grande confiance en vous? + +-- Non pas, Dieu m'en garde! mais il croit tout ce que lui dit la +reine. + +-- Et la reine nous sert franchement, elle? + +-- Oh! j'en ai la preuve. D'ailleurs elle est ambitieuse, et cette +couronne de Navarre absente lui brûle le front. + +-- Eh bien! trois jours avant cette chasse, faites-moi dire où +elle aura lieu: si c'est à Bondy, à Saint-Germain ou à +Rambouillet; ajoutez que vous êtes prêt, et quand vous verrez +M. de La Mole piquer devant vous, suivez-le, et piquez ferme. Une +fois hors de la forêt, si la reine mère veut vous avoir, il faudra +qu'elle coure après vous; or, ses chevaux normands ne verront pas +même, je l'espère, les fers de nos chevaux barbes et de nos genêts +d'Espagne. + +-- C'est dit, de Mouy. + +-- Avez-vous de l'argent, Sire? Henri fit la grimace que toute sa +vie il fit à cette question. + +-- Pas trop, dit-il; mais je crois que Margot en a. + +-- Eh bien, soit à vous, soit à elle, emportez-en le plus que vous +pourrez. + +-- Et toi, en attendant, que vas-tu faire? + +-- Après m'être occupé des affaires de Votre Majesté assez +activement, comme elle voit, Votre Majesté me permettra-t-elle de +m'occuper un peu des miennes? + +-- Fais, de Mouy, fais; mais quelles sont tes affaires? + +-- Écoutez, Sire, Orthon m'a dit (c'est un garçon fort intelligent +que je recommande à Votre Majesté), Orthon m'a dit hier avoir +rencontré près de l'Arsenal ce brigand de Maurevel, qui est +rétabli grâce aux soins de René, et qui se réchauffe au soleil +comme un serpent qu'il est. + +-- Ah! oui, je comprends, dit Henri. + +-- Ah! vous comprenez, bon... Vous serez roi un jour, vous, Sire, +et si vous avez quelque vengeance du genre de la mienne à +accomplir, vous l'accomplirez en roi. Je suis un soldat, et je +dois me venger en soldat. Donc quand toutes nos petites affaires +seront arrangées, ce qui donnera à ce brigand là cinq ou six +journées encore pour se remettre, j'irai, moi aussi, faire un tour +du côté de l'Arsenal, et je le clouerai au gazon de quatre bons +coups de rapière, après quoi je quitterai Paris le coeur moins +gros. + +-- Fais tes affaires, mon ami, fais tes affaires, dit le Béarnais. +À propos, tu es content de La Mole, n'est-ce pas? + +-- Ah! charmant garçon qui vous est dévoué corps et âme, Sire, et +sur lequel vous pouvez compter comme sur moi... brave... + +-- Et surtout discret; aussi nous suivra-t-il en Navarre, de Mouy; +une fois arrivés là, nous chercherons ce que nous devrons faire +pour le récompenser. + +Comme Henri achevait ces mots avec son sourire narquois, la porte +s'ouvrit ou plutôt s'enfonça, et celui dont on faisait l'éloge au +moment même parut, pâle et agité. + +-- Alerte, Sire, s'écria-t-il; alerte! la maison est cernée. + +-- Cernée! s'écria Henri en se levant; par qui? + +-- Par les gardes du roi. + +-- Oh! oh! dit de Mouy en tirant ses pistolets de sa ceinture, +bataille, à ce qu'il paraît. + +-- Ah! oui, dit La Mole, il s'agit bien de pistolets et de +bataille! que voulez-vous faire contre cinquante hommes? + +-- Il a raison, dit le roi, et s'il y avait quelque moyen de +retraite... + +-- Il y en a un qui m'a déjà servi à moi, et si Votre Majesté veut +me suivre... + +-- Et de Mouy? + +-- M. de Mouy peut nous suivre aussi, s'il veut: mais il faut que +vous vous pressiez tous deux. On entendit des pas dans l'escalier. + +-- Il est trop tard, dit Henri. + +-- Ah! si l'on pouvait seulement les occuper pendant cinq minutes, +s'écria La Mole, je répondrais du roi. + +-- Alors, répondez-en, monsieur, dit de Mouy; je me charge de les +occuper, moi. Allez, Sire, allez. + +-- Mais que feras-tu? + +-- Ne vous inquiétez pas, Sire; allez toujours. Et de Mouy +commença par faire disparaître l'assiette, la serviette et le +verre du roi, de façon qu'on pût croire qu'il était seul à table. + +-- Venez, Sire, venez, s'écria La Mole en prenant le roi par le +bras et l'entraînant dans l'escalier. + +-- De Mouy! mon brave de Mouy! s'écria Henri en tendant la main au +jeune homme. + +De Mouy baisa cette main, poussa Henri hors de la chambre, et en +referma derrière lui la porte au verrou. + +-- Oui, oui, je comprends, dit Henri; il va se faire prendre, lui, +tandis que nous nous sauverons, nous; mais qui diable peut nous +avoir trahis? + +-- Venez, Sire, venez; ils montent, ils montent. En effet, la +lueur des flambeaux commençait à ramper le long de l'étroit +escalier, tandis qu'on entendait au bas comme une espèce de +cliquetis d'épée. + +-- Alerte! Sire! alerte! dit La Mole. Et, guidant le roi dans +l'obscurité, il lui fit monter deux étages, poussa la porte d'une +chambre qu'il referma au verrou, et allant ouvrir la fenêtre d'un +cabinet: + +-- Sire, dit-il, Votre Majesté craint-elle beaucoup les excursions +sur les toits? + +-- Moi? dit Henri; allons donc, un chasseur d'isards! + +-- Eh bien, que Votre Majesté me suive; je connais le chemin et +vais lui servir de guide. + +-- Allez, allez, dit Henri, je vous suis. Et La Mole enjamba le +premier, suivit un large rebord faisant gouttière, au bout duquel +il trouva une vallée formée par deux toits; sur cette vallée +s'ouvrait une mansarde sans fenêtre et donnant dans un grenier +inhabité. + +-- Sire, dit La Mole, vous voici au port. + +-- Ah! ah! dit Henri, tant mieux. Et il essuya son front pâle où +perlait la sueur. + +-- Maintenant, dit La Mole, les choses vont aller toutes seules; +le grenier donne sur l'escalier, l'escalier aboutit à une allée et +cette allée conduit à la rue. J'ai fait le même chemin, Sire, par +une nuit bien autrement terrible que celle-ci. + +-- Allons, allons, dit Henri, en avant! La Mole se glissa le +premier par la fenêtre béante, gagna la porte mal fermée, +l'ouvrit, se trouva en haut d'un escalier tournant, et mettant +dans la main du roi la corde qui servait de rampe: + +-- Venez, Sire, dit-il. + +Au milieu de l'escalier Henri s'arrêta; il était arrivé devant une +fenêtre; cette fenêtre donnait sur la cour de l'hôtellerie de la +Belle-Étoile. On voyait dans l'escalier en face courir des +soldats, les uns portant à la main des épées et les autres des +flambeaux. + +Tout à coup, au milieu d'un groupe, le roi de Navarre aperçut de +Mouy. Il avait rendu son épée et descendait tranquillement. + +-- Pauvre garçon, dit Henri; coeur brave et dévoué! + +-- Ma foi, Sire, dit La Mole, Votre Majesté remarquera qu'il a +l'air fort calme; et, tenez, même il rit! Il faut qu'il médite +quelque bon tour, car, vous le savez, il rit rarement. + +-- Et ce jeune homme qui était avec vous? + +-- M. de Coconnas? demanda La Mole. + +-- Oui, M. de Coconnas, qu'est-il devenu? + +-- Oh! Sire, je ne suis point inquiet de lui. En apercevant les +soldats, il ne m'a dit qu'un mot:» -- Risquons-nous quelque +chose?» -- La tête, lui ai-je répondu.» -- Et te sauveras-tu, +toi?» -- Je l'espère. + +» -- Eh bien, moi aussi,» a-t-il répondu. Et je vous jure qu'il se +sauvera, Sire. Quand on prendra Coconnas, je vous en réponds, +c'est qu'il lui conviendra de se laisser prendre. + +-- Alors, dit Henri, tout va bien, tout va bien; tâchons de +regagner le Louvre. + +-- Ah! mon Dieu, fit La Mole, rien de plus facile, Sire; +enveloppons-nous de nos manteaux et sortons. La rue est pleine de +gens accourus au bruit, on nous prendra pour des curieux. + +En effet, Henri et La Mole trouvèrent la porte ouverte, et +n'éprouvèrent d'autre difficulté pour sortir que le flot de +populaire qui encombrait la rue. + +Cependant tous deux parvinrent à se glisser par la rue d'Averon; +mais en arrivant rue des Poulies, ils virent, traversant la place +Saint-Germain-l'Auxerrois, de Mouy et son escorte conduits par le +capitaine des gardes, M. de Nancey. + +-- Ah! ah! dit Henri, on le conduit au Louvre, à ce qu'il paraît. +Diable! les guichets vont être fermés... On prendra les noms de +tous ceux qui rentreront; et si l'on me voit rentrer après lui, ce +sera une probabilité que j'étais avec lui. + +-- Eh bien! mais, Sire, dit La Mole, rentrez au Louvre autrement +que par le guichet. + +-- Comment diable veux-tu que j'y rentre? + +-- Votre Majesté n'a-t-elle point la fenêtre de la reine de +Navarre? + +-- Ventre-saint-gris! monsieur de la Mole, dit Henri, vous avez +raison. Et moi qui n'y pensais pas! ... Mais comment prévenir la +reine? + +-- Oh! dit La Mole en s'inclinant avec une respectueuse +reconnaissance, Votre Majesté lance si bien les pierres! + + + +XVI +De Mouy de Saint-Phale + + +Cette fois, Catherine avait si bien pris ses précautions qu'elle +croyait être sûre de son fait. + +En conséquence, vers dix heures, elle avait renvoyé Marguerite, +bien convaincue, c'était d'ailleurs la vérité, que la reine de +Navarre ignorait ce qui se tramait contre son mari, et elle était +passée chez le roi, le priant de retarder son coucher. + +Intrigué par l'air de triomphe qui, malgré sa dissimulation +habituelle, épanouissait le visage de sa mère, Charles questionna +Catherine, qui lui répondit seulement ces mots: + +-- Je ne puis dire qu'une chose à Votre Majesté, c'est que ce soir +elle sera délivrée de ses deux plus cruels ennemis. + +Charles fit ce mouvement de sourcil d'un homme qui dit en lui- +même: C'est bien, nous allons voir. Et sifflant son grand lévrier, +qui vient à lui se traînant sur le ventre comme un serpent et posa +sa tête fine et intelligente sur le genou de son maître, il +attendit. + +Au bout de quelques minutes, que Catherine passa les yeux fixes et +l'oreille tendue, on entendit un coup de pistolet dans la cour du +Louvre. + +-- Qu'est-ce que ce bruit? demanda Charles en fronçant le sourcil, +tandis que le lévrier se relevait par un mouvement brusque en +redressant les oreilles. + +-- Rien, dit Catherine; un signal, voilà tout. + +-- Et que signifie ce signal? + +-- Il signifie qu'à partir de ce moment, Sire, votre unique, votre +véritable ennemi, est hors de vous nuire. + +-- Vient-on de tuer un homme? demanda Charles en regardant sa mère +avec cet oeil de maître qui signifie que l'assassinat et la grâce +sont deux attributs inhérents à la puissance royale. + +-- Non, Sire; on vient seulement d'en arrêter deux. + +-- Oh! murmura Charles, toujours des trames cachées, toujours des +complots dont le roi n'est pas. Mort-diable! ma mère, je suis +grand garçon cependant, assez grand garçon pour veiller sur moi- +même, et n'ai besoin ni de lisière ni de bourrelet. Allez-vous-en +en Pologne avec votre fils Henri, si vous voulez régner; mais ici +vous avez tort, je vous le dis, de jouer ce jeu-là. + +-- Mon fils, dit Catherine, c'est la dernière fois que je me mêle +de vos affaires. Mais c'était une entreprise commencée depuis +longtemps, dans laquelle vous m'avez toujours donné tort, et je +tenais à coeur de prouver à Votre Majesté que j'avais raison. + +En ce moment plusieurs hommes s'arrêtèrent dans le vestibule, et +l'on entendit se poser sur la dalle la crosse des mousquets d'une +petite troupe. + +Presque aussitôt M. de Nancey fit demander la permission d'entrer +chez le roi. + +-- Qu'il entre, dit vivement Charles. + +M. de Nancey entra, salua le roi, et se tournant vers Catherine: + +-- Madame, dit-il, les ordres de Votre Majesté sont exécutés: il +est pris. + +-- Comment, _il?_ s'écria Catherine fort troublée; n'en avez-vous +pris qu'un? + +-- Il était seul, madame. + +-- Et s'est-il défendu? + +-- Non, il soupait tranquillement dans une chambre, et a remis son +épée à la première sommation. + +-- Qui cela? demanda le roi. + +-- Vous allez voir, dit Catherine. Faites entrer le prisonnier, +monsieur de Nancey. Cinq minutes après de Mouy fut introduit. + +-- De Mouy! s'écria le roi; et qu'y a-t-il donc, monsieur? + +-- Eh! Sire, dit de Mouy avec une tranquillité parfaite, si Votre +Majesté m'en accorde la permission, je lui ferai la même demande. + +-- Au lieu de faire cette demande au roi, dit Catherine, ayez la +bonté, monsieur de Mouy, d'apprendre à mon fils quel est l'homme +qui se trouvait dans la chambre du roi de Navarre certaine nuit, +et qui, cette nuit-là, en résistant aux ordres de Sa Majesté comme +un rebelle qu'il est, a tué deux gardes et blessé M. de Maurevel? + +-- En effet, dit Charles en fronçant le sourcil; sauriez-vous le +nom de cet homme, monsieur de Mouy? + +-- Oui, Sire; Votre Majesté désire-t-elle le connaître? + +-- Cela me ferait plaisir, je l'avoue. + +-- Eh bien, Sire, il s'appelait de Mouy de Saint-Phale. + +-- C'était vous? + +-- Moi-même! + +Catherine, étonnée de cette audace, recula d'un pas vers le jeune +homme. + +-- Et comment, dit Charles IX, osâtes-vous résister aux ordres du +roi? + +-- D'abord, Sire, j'ignorais qu'il y eût un ordre de Votre +Majesté; puis je n'ai vu qu'une chose, ou plutôt qu'un homme, +M. de Maurevel, l'assassin de mon père et de M. l'amiral. Je me +suis rappelé alors qu'il y avait un an et demi, dans cette même +chambre où nous sommes, pendant la soirée du 24 août, Votre +Majesté m'avait promis, parlant à moi-même, de nous faire justice +du meurtrier; or, comme il s'était depuis ce temps passé de graves +événements, j'ai pensé que le roi avait été malgré lui détourné de +ses désirs. Et voyant Maurevel à ma portée, j'ai cru que c'était +le ciel qui me l'envoyait. Votre Majesté sait le reste, Sire; j'ai +frappé sur lui comme sur un assassin et tiré sur ses hommes comme +sur des bandits. + +Charles ne répondit rien; son amitié pour Henri lui avait fait +voir depuis quelque temps bien des choses sous un autre point de +vue que celui où il les avait envisagées d'abord, et plus d'une +fois avec terreur. + +La reine mère, à propos de la Saint-Barthélemy, avait enregistré +dans sa mémoire des propos sortis de la bouche de son fils, et qui +ressemblaient à des remords. + +-- Mais, dit Catherine, que veniez-vous faire à une pareille heure +chez le roi de Navarre? + +-- Oh! répondit de Mouy, c'est toute une histoire bien longue à +raconter; mais si cependant Sa Majesté a la patience de +l'entendre... + +-- Oui, dit Charles, parlez donc, je le veux. + +-- J'obéirai, Sire, dit de Mouy en s'inclinant. + +Catherine s'assit en fixant sur le jeune chef un regard inquiet. + +-- Nous écoutons, dit Charles. Ici, Actéon. + +Le chien reprit la place qu'il avait avant que le prisonnier n'eût +été introduit. + +-- Sire, dit de Mouy, j'étais venu chez Sa Majesté le roi de +Navarre comme député de nos frères, vos fidèles sujets de la +religion. + +Catherine fit signe à Charles IX. + +-- Soyez tranquille, ma mère, dit celui-ci, je ne perds pas un +mot. Continuez, monsieur de Mouy, continuez; pourquoi étiez-vous +venu? + +-- Pour prévenir le roi de Navarre, continua M. de Mouy, que son +abjuration lui avait fait perdre la confiance du parti huguenot; +mais que cependant, en souvenir de son père, Antoine de Bourbon, +et surtout en mémoire de sa mère, la courageuse Jeanne d'Albret, +dont le nom est cher parmi nous, ceux de la religion lui devaient +cette marque de déférence de le prier de se désister de ses droits +à la couronne de Navarre. + +-- Que dit-il? s'écria Catherine, ne pouvant, malgré sa puissance +sur elle-même, recevoir sans crier un peu le coup inattendu qui la +frappait. + +-- Ah! ah! fit Charles; mais cette couronne de Navarre, qu'on fait +ainsi sans ma permission voltiger sur toutes les têtes, il me +semble cependant qu'elle m'appartient un peu. + +-- Les huguenots, Sire, reconnaissent mieux que personne ce +principe de suzeraineté que le roi vient d'émettre. Aussi +espéraient-ils engager Votre Majesté à la fixer sur une tête qui +lui est chère. + +-- À moi! dit Charles, sur une tête qui m'est chère! Mort-diable! +de quelle tête voulez-vous donc parler, monsieur? Je ne vous +comprends pas. + +-- De la tête de M. le duc d'Alençon. + +Catherine devint pâle comme la mort, et dévora de Mouy d'un regard +flamboyant. + +-- Et mon frère d'Alençon le savait? + +-- Oui, Sire. + +-- Et il acceptait cette couronne? + +-- Sauf l'agrément de Votre Majesté, à laquelle il nous renvoyait. + +-- Oh! oh! dit Charles, en effet, c'est une couronne qui ira à +merveille à notre frère d'Alençon. Et moi qui n'y avais pas songé! +Merci, de Mouy. Merci! Quand vous aurez des idées semblables, vous +serez le bienvenu au Louvre. + +-- Sire, vous seriez instruit depuis longtemps de tout ce projet +sans cette malheureuse affaire de Maurevel qui m'a fait craindre +d'être tombé dans la disgrâce de Votre Majesté. + +-- Oui, mais, fit Catherine, que disait Henri de ce projet? + +-- Le roi de Navarre, madame, se soumettait au désir de ses +frères, et sa renonciation était prête. + +-- En ce cas, s'écria Catherine, cette renonciation, vous devez +l'avoir? + +-- En effet, madame, dit de Mouy, par hasard je l'ai sur moi, +signée de lui et datée. + +-- D'une date antérieure à la scène du Louvre? dit Catherine. + +-- Oui, de la veille, je crois. Et M. de Mouy tira de sa poche une +renonciation en faveur du duc d'Alençon, écrite, signée de la main +de Henri, et portant la date indiquée. + +-- Ma foi, oui, dit Charles, et tout est bien en règle. + +-- Et que demandait Henri en échange de cette renonciation? + +-- Rien, madame; l'amitié du roi Charles, nous a-t-il dit, le +dédommagerait amplement de la perte d'une couronne. + +Catherine mordit ses lèvres de colère et tordit ses belles mains. + +-- Tout cela est parfaitement exact, de Mouy, ajouta le roi. + +-- Alors, reprit la reine mère, si tout était arrêté entre vous et +le roi de Navarre, à quelle fin l'entrevue que vous avez eue ce +soir avec lui? + +-- Moi, madame, avec le roi de Navarre? dit de Mouy. M. de Nancey, +qui m'a arrêté, fera foi que j'étais seul. Votre Majesté peut +l'appeler. + +-- Monsieur de Nancey! dit le roi. Le capitaine des gardes +reparut. + +-- Monsieur de Nancey, dit vivement Catherine, M. de Mouy était-il +tout à fait seul à l'auberge de la Belle-Étoile? + +-- Dans la chambre, oui, madame; mais dans l'auberge, non. + +-- Ah! dit Catherine, quel était son compagnon? + +-- Je ne sais si c'était le compagnon de M. de Mouy, madame; mais +je sais qu'il s'est échappé par une porte de derrière, après avoir +couché sur le carreau deux de mes gardes. + +-- Et vous avez reconnu ce gentilhomme, sans doute? + +-- Non, pas moi, mais mes gardes. + +-- Et quel était-il? demanda Charles IX. + +-- M. le comte Annibal de Coconnas. + +-- Annibal de Coconnas, répéta le roi assombri et rêveur, celui +qui a fait un si terrible massacre de huguenots pendant la Saint- +Barthélemy. + +-- M. de Coconnas, gentilhomme de M. d'Alençon, dit M. de Nancey. + +-- C'est bien, c'est bien, dit Charles IX; retirez-vous, monsieur +de Nancey, et une autre fois, souvenez-vous d'une chose... + +-- De laquelle, Sire? + +-- C'est que vous êtes à mon service, et que vous ne devez obéir +qu'à moi. + +M. de Nancey se retira à reculons en saluant respectueusement. De +Mouy envoya un sourire ironique à Catherine. Il se fit un silence +d'un instant. + +La reine tordait la ganse de sa cordelière, Charles caressait son +chien. + +-- Mais quel était votre but, monsieur? continua Charles; +agissiez-vous violemment? + +-- Contre qui, Sire? + +-- Mais contre Henri, contre François ou contre moi. + +-- Sire, nous avions la renonciation de votre beau-frère, +l'agrément de votre frère; et, comme j'ai eu l'honneur de vous le +dire, nous étions sur le point de solliciter l'autorisation de +Votre Majesté, lorsque est arrivée cette fatale affaire du Louvre. + +-- Eh bien, ma mère, dit Charles, je ne vois aucun mal à tout +cela. Vous étiez dans votre droit, monsieur de Mouy, en demandant +un roi. Oui, la Navarre peut être et doit être un royaume séparé. +Il y a plus, ce royaume semble fait exprès pour doter mon frère +d'Alençon, qui a toujours eu si grande envie d'une couronne, que +lorsque nous portons la nôtre il ne peut détourner les yeux de +dessus elle. La seule chose qui s'opposait à cette intronisation, +c'était le droit de Henriot; mais puisque Henriot y renonce +volontairement... + +-- Volontairement, Sire. + +-- Il paraît que c'est la volonté de Dieu! Monsieur de Mouy, vous +êtes libre de retourner vers vos frères, que j'ai châtiés... un +peu durement, peut-être; mais ceci est une affaire entre moi et +Dieu: et dites-leur que, puisqu'ils désirent pour roi de Navarre +mon frère d'Alençon, le roi de France se rend à leurs désirs. À +partir de ce moment, la Navarre est un royaume, et son souverain +s'appelle François. Je ne demande que huit jours pour que mon +frère quitte Paris avec l'éclat et la pompe qui conviennent à un +roi. Allez, monsieur de Mouy, allez! ... Monsieur de Nancey, +laissez passer M. de Mouy, il est libre. + +-- Sire, dit de Mouy en faisant un pas en avant, Votre Majesté +permet-elle? + +-- Oui, dit le roi. Et il tendit la main au jeune huguenot. De +Mouy mit un genou à terre et baisa la main du roi. + +-- À propos, dit Charles en le retenant au moment où il allait se +relever, ne m'aviez-vous pas demandé justice de ce brigand de +Maurevel? + +-- Oui, Sire. + +-- Je ne sais où il est pour vous la faire, car il se cache; mais +si vous le rencontrez, faites-vous justice vous-même, je vous y +autorise, et de grand coeur. + +-- Ah! Sire, s'écria de Mouy, voilà qui me comble véritablement; +que Votre Majesté s'en rapporte à moi; je ne sais non plus où il +est, mais je le trouverai, soyez tranquille. + +Et de Mouy, après avoir respectueusement salué le roi Charles et +la reine Catherine, se retira sans que les gardes qui l'avaient +amené missent aucun empêchement à sa sortie. Il traversa les +corridors, gagna rapidement le guichet, et une fois dehors ne fit +qu'un bond de la place Saint-Germain-l'Auxerrois à l'auberge de la +Belle-Étoile, où il retrouva son cheval, grâce auquel, trois +heures après la scène que nous venons de raconter, le jeune homme +respirait en sûreté derrière les murailles de Mantes. + +Catherine, dévorant sa colère, regagna son appartement d'où elle +passa dans celui de Marguerite. Elle y trouva Henri en robe de +chambre et qui paraissait prêt à se mettre au lit. + +-- Satan, murmura-t-elle, aide une pauvre reine pour qui Dieu ne +veut plus rien faire! + + + +XVII +Deux têtes pour une couronne + + +-- Qu'on prie M. d'Alençon de me venir voir, avait dit Charles en +congédiant sa mère. + +M. de Nancey, disposé d'après l'invitation du roi de n'obéir +désormais qu'à lui-même, ne fit qu'un bond de chez Charles chez +son frère, lui transmettant sans adoucissement aucun l'ordre qu'il +venait de recevoir. + +Le duc d'Alençon tressaillit: en tout temps il avait tremblé +devant Charles; et à bien plus forte raison encore depuis qu'il +s'était fait, en conspirant, des motifs de le craindre. + +Il ne s'en rendit pas moins près de son frère avec un empressement +calculé. + +Charles était debout et sifflait entre ses dents un hallali sur +pied. + +En entrant, le duc d'Alençon surprit dans l'oeil vitreux de +Charles un de ces regards envenimés de haine qu'il connaissait si +bien. + +-- Votre Majesté m'a fait demander, me voici, Sire, dit-il. Que +désire de moi Votre Majesté? + +-- Je désire vous dire, mon bon frère, que, pour récompenser cette +grande amitié que vous me portez, je suis décidé à faire +aujourd'hui pour vous la chose que vous désirez le plus. + +-- Pour moi? + +-- Oui, pour vous. Cherchez dans votre esprit quelle chose vous +rêvez depuis quelque temps sans oser me la demander, et cette +chose, je vous la donne. + +-- Sire, dit François, j'en jure à mon frère, je ne désire que la +continuation de la bonne santé du roi. + +-- Alors vous devez être satisfait, d'Alençon; l'indisposition que +j'ai éprouvée à l'époque de l'arrivée des Polonais est passée. +J'ai échappé, grâce à Henriot, à un sanglier furieux qui voulait +me découdre, et je me porte de façon à n'avoir rien à envier au +mieux portant de mon royaume; vous pouviez donc sans être mauvais +frère désirer autre chose que la continuation de ma santé, qui est +excellente. + +-- Je ne désirais rien, Sire. + +-- Si fait, si fait, François, reprit Charles s'impatientant; vous +désirez la couronne de Navarre, puisque vous vous êtes entendu +avec Henriot et de Mouy: avec le premier pour qu'il y renonçât, +avec le second pour qu'il vous la fît avoir. Eh bien, Henriot y +renonce! de Mouy m'a transmis votre demande, et cette couronne que +vous ambitionnez... + +-- Eh bien? demanda d'Alençon d'une voix tremblante. + +-- Eh bien, mort-diable! elle est à vous. D'Alençon pâlit +affreusement; puis tout à coup le sang appelé à son coeur, qu'il +faillit briser, reflua vers les extrémités, et une rougeur ardente +lui brûla les joues; la faveur que lui faisait le roi le +désespérait en un pareil moment. + +-- Mais, Sire, reprit-il tout en palpitant d'émotion et cherchant +vainement à se remettre, je n'ai rien désiré et surtout rien +demandé de pareil. + +-- C'est possible, dit le roi, car vous êtes fort discret, mon +frère; mais on a désiré, on a demandé pour vous, mon frère. + +-- Sire, je vous jure que jamais... + +-- Ne jurez pas Dieu. + +-- Mais, Sire, vous m'exilez donc? + +-- Vous appelez ça un exil, François? Peste! vous êtes +difficile... Qu'espériez-vous donc de mieux? D'Alençon se mordit +les lèvres de désespoir. + +-- Ma foi! continua Charles en affectant la bonhomie, je vous +croyais moins populaire, François, et surtout moins près des +huguenots; mais ils vous demandent, il faut bien que je m'avoue à +moi-même que je me trompais. D'ailleurs, je ne pouvais rien +désirer de mieux que d'avoir un homme à moi, mon frère qui m'aime +et qui est incapable de me trahir, à la tête d'un parti qui depuis +trente ans nous fait la guerre. Cela va tout calmer comme par +enchantement, sans compter que nous serons tous rois dans la +famille. Il n'y aura que le pauvre Henriot qui ne sera rien que +mon ami. Mais il n'est point ambitieux, et ce titre, que personne +ne réclame, il le prendra, lui. + +-- Oh! Sire, vous vous trompez, ce titre, je le réclame... ce +titre, qui donc y a plus droit que moi? Henri n'est que votre +beau-frère par alliance; moi, je suis votre frère par le sang et +surtout par le coeur... Sire, je vous en supplie, gardez-moi près +de vous. + +-- Non pas, non pas, François, répondit Charles; ce serait faire +votre malheur. + +-- Comment cela? + +-- Pour mille raisons. + +-- Mais voyez donc un peu, Sire, si vous trouverez jamais un +compagnon si fidèle que je le suis. Depuis mon enfance je n'ai +jamais quitté Votre Majesté. + +-- Je le sais bien, je le sais bien, et quelquefois même je vous +aurais voulu voir plus loin. + +-- Que veut dire le roi? + +-- Rien, rien... je m'entends... Oh! que vous aurez de belles +chasses là-bas! François, que je vous porte envie! Savez-vous +qu'on chasse l'ours dans ces diables de montagnes comme on chasse +ici le sanglier? Vous allez nous entretenir tous de peaux +magnifiques. Cela se chasse au poignard, vous savez; on attend +l'animal, on l'excite, on l'irrite; il marche au chasseur, et, à +quatre pas de lui, il se dresse sur ses pattes de derrière. C'est +à ce moment-là qu'on lui enfonce l'acier dans le coeur, comme +Henri a fait pour le sanglier à la dernière chasse. C'est +dangereux; mais vous êtes brave, François, et ce danger sera pour +vous un vrai plaisir. + +-- Ah! Votre Majesté redouble mes chagrins, car je ne chasserai +plus avec elle. + +-- Corboeuf! tant mieux! dit le roi, cela ne nous réussit ni à +l'un ni à l'autre de chasser ensemble. + +-- Que veut dire Votre Majesté? + +-- Que chasser avec moi vous cause un tel plaisir et vous donne +une telle émotion, que vous, qui êtes l'adresse en personne, que +vous qui, avec la première arquebuse venue, abattez une pie à cent +pas, vous avez, la dernière fois que nous avons chassé de +compagnie, avec votre arme, une arme qui vous est familière, +manqué à vingt pas un gros sanglier, et cassé par contre la jambe +à mon meilleur cheval. Mort-diable! François, cela donne à songer, +savez-vous! + +-- Oh! Sire, pardonnez à l'émotion, dit d'Alençon devenu livide. + +-- Eh! oui, reprit Charles, l'émotion, je le sais bien; et c'est à +cause de cette émotion, que j'apprécie à sa juste valeur, que je +vous dis: Croyez-moi, François, mieux vaut chasser loin l'un de +l'autre, surtout quand on a des émotions pareilles. Réfléchissez à +cela, mon frère, non pas en ma présence, ma présence vous trouble, +je le vois, mais quand vous serez seul, et vous conviendrez que +j'ai tout lieu de craindre qu'à une nouvelle chasse une autre +émotion ne vienne à vous prendre; car alors il n'y a rien qui +fasse relever la main comme l'émotion, car alors vous tueriez le +cavalier au lieu du cheval, le roi au lieu de la bête. Peste! une +balle placée trop haut ou trop bas, cela change fort la face d'un +gouvernement, et nous en avons un exemple dans notre famille. +Quand Montgomery a tué notre père Henri II par accident, par +émotion peut-être, le coup a porté notre frère François II sur le +trône et notre père Henri à Saint-Denis. Il faut si peu de chose à +Dieu pour faire beaucoup! + +Le duc sentit la sueur ruisseler sur son front pendant ce choc +aussi redoutable qu'imprévu. + +Il était impossible que le roi dît plus clairement à son frère +qu'il avait tout deviné. Charles, voilant sa colère sous une ombre +de plaisanterie, était peut-être plus terrible encore que s'il eût +laissé la lave haineuse qui lui dévorait le coeur se répandre +bouillante au-dehors; sa vengeance paraissait proportionnée à sa +rancune. À mesure que l'une s'aigrissait, l'autre grandissait, et +pour la première fois d'Alençon connut le remords, ou plutôt le +regret d'avoir conçu un crime qui n'avait pas réussi. + +Il avait soutenu la lutte tant qu'il avait pu, mais sous ce +dernier coup il plia la tête, et Charles vit poindre dans ses yeux +cette flamme dévorante qui, chez les êtres d'une nature tendre, +creuse le sillon par où jaillissent les larmes. + +Mais d'Alençon était de ceux-là qui ne pleurent que de rage. + +Charles tenait fixé sur lui son oeil de vautour, aspirant pour +ainsi dire chacune des sensations qui se succédaient dans le coeur +du jeune homme. Et toutes ces sensations lui apparaissaient aussi +précises, grâce à cette étude approfondie qu'il avait faite de sa +famille, que si le coeur du duc eût été un livre ouvert. + +Il le laissa ainsi un instant écrasé, immobile et muet. Puis d'une +voix empreinte de haineuse fermeté: + +-- Mon frère, dit-il, nous vous avons dit notre résolution, et +notre résolution est immuable: vous partirez. + +D'Alençon fit un mouvement. Charles ne parut pas le remarquer et +continua: + +-- Je veux que la Navarre soit fière d'avoir pour prince un frère +du roi de France. Or, pouvoir, honneurs, vous aurez tout ce qui +convient à votre naissance, comme votre frère Henri l'a eu, et +comme lui, ajouta-t-il en souriant, vous me bénirez de loin. Mais +n'importe, les bénédictions ne connaissent pas la distance. + +-- Sire... + +-- Acceptez, ou plutôt résignez-vous. Une fois roi, on trouvera +une femme digne d'un fils de France. Qui sait! qui vous apportera +un autre trône peut être. + +-- Mais, dit le duc d'Alençon, Votre Majesté oublie son bon ami +Henri. + +-- Henri! mais puisque je vous ai dit qu'il n'en voulait pas, du +trône de Navarre! Puisque je vous ai déjà dit qu'il vous +l'abandonnait! Henri est un joyeux garçon et non pas une face pâle +comme vous. Il veut rire et s'amuser à son aise, et non sécher, +comme nous sommes condamnés à le faire, nous, sous des couronnes. + +D'Alençon poussa un soupir. + +-- Mais, dit-il, Votre Majesté m'ordonne donc de m'occuper... + +-- Non pas, non pas. Ne vous inquiétez de rien, François, je +réglerai tout moi-même; reposez-vous sur moi comme sur un bon +frère. Et maintenant que tout est convenu, allez; dites ou ne +dites pas notre entretien à vos amis: je veux prendre des mesures +pour que la chose devienne bientôt publique. Allez, François. + +Il n'y avait rien à répondre, le duc salua et partit la rage dans +le coeur. + +Il brûlait de trouver Henri pour causer avec lui de tout ce qui +venait de se passer; mais il ne trouva que Catherine: en effet, +Henri fuyait l'entretien et la reine mère le recherchait. + +Le duc, en voyant Catherine, étouffa aussitôt ses douleurs et +essaya de sourire. Moins heureux que Henri d'Anjou, ce n'était pas +une mère qu'il cherchait dans Catherine, mais simplement une +alliée. Il commençait donc par dissimuler avec elle, car, pour +faire de bonnes alliances, il faut bien se tromper un peu +mutuellement. + +Il aborda donc Catherine avec un visage où ne restait plus qu'une +légère trace d'inquiétude. + +-- Eh bien, madame, dit-il, voilà de grandes nouvelles; les savez- +vous? + +-- Je sais qu'il s'agit de faire un roi de vous, monsieur. + +-- C'est une grande bonté de la part de mon frère, madame. + +-- N'est-ce pas? + +-- Et je suis presque tenté de croire que je dois reporter sur +vous une partie de ma reconnaissance; car enfin, si c'était vous +qui lui eussiez donné le conseil de me faire don d'un trône, c'est +à vous que je le devrais; quoique j'avoue au fond qu'il m'a fait +peine de dépouiller ainsi le roi de Navarre. + +-- Vous aimez fort Henriot, mon fils, à ce qu'il paraît? + +-- Mais oui; depuis quelque temps nous nous sommes intimement +liés. + +-- Croyez-vous qu'il vous aime autant que vous l'aimez vous-même? + +-- Je l'espère, madame. + +-- C'est édifiant une pareille amitié, savez-vous? surtout entre +princes. Les amitiés de cour passent pour peu solides, mon cher +François. + +-- Ma mère, songez que nous sommes non seulement amis, mais encore +presque frères. Catherine sourit d'un étrange sourire. + +-- Bon! dit-elle, est-ce qu'il y a des frères entre rois? + +-- Oh! quant à cela, nous n'étions roi ni l'un ni l'autre, ma +mère, quand nous nous sommes liés ainsi; nous ne devions même +jamais l'être; voilà pourquoi nous nous aimions. + +-- Oui, mais les choses sont bien changées à cette heure. + +-- Comment, bien changées? + +-- Oui, sans doute; qui vous dit maintenant que vous ne serez pas +tous deux rois? + +Au tressaillement nerveux du duc, à la rougeur qui envahit son +front, Catherine vit que le coup lancé par elle avait porté en +plein coeur. + +-- Lui? dit-il. Henriot roi? et de quel royaume, ma mère? + +-- D'un des plus magnifiques de la chrétienté, mon fils. + +-- Ah! ma mère, dit d'Alençon en pâlissant, que dites-vous donc +là? + +-- Ce qu'une bonne mère doit dire à son fils, ce à quoi vous avez +plus d'une fois songé, François. + +-- Moi? dit le duc, je n'ai songé à rien, madame, je vous jure. + +-- Je veux bien vous croire; car votre ami, car votre frère Henri, +comme vous l'appelez, est, sous sa franchise apparente, un +seigneur fort habile et fort rusé qui garde ses secrets mieux que +vous ne gardez les vôtres, François. Par exemple, vous a-t-il +jamais dit que de Mouy fût son homme d'affaires? + +Et, en disant ces mots, Catherine plongea son regard comme un +stylet dans l'âme de François. + +Mais celui-ci n'avait qu'une vertu, ou plutôt qu'un vice, la +dissimulation; il supporta donc parfaitement le regard. + +-- De Mouy! dit-il avec surprise, et comme si ce nom était +prononcé pour la première fois devant lui en pareille +circonstance. + +-- Oui, le huguenot de Mouy de Saint-Phale, celui-là même qui a +failli tuer M. de Maurevel, et qui, clandestinement et en courant +la France et la capitale sous des habits différents, intrigue et +lève une armée pour soutenir votre frère Henri contre votre +famille. + +Catherine, qui ignorait que sous ce rapport son fils François en +sût autant et même plus qu'elle se leva sur ces mots, s'apprêtant +à faire une majestueuse sortie. + +François la retint. + +-- Ma mère, dit-il, encore un mot, s'il vous plaît. Puisque vous +daignez m'initier à votre politique, dites-moi comment, avec de si +faibles ressources et si peu connu qu'il est, Henri parviendrait- +il à faire une guerre assez sérieuse pour inquiéter ma famille? + +-- Enfant, dit la reine en souriant, sachez donc qu'il est soutenu +par plus de trente mille hommes peut-être; que le jour où il dira +un mot, ces trente mille hommes apparaîtront tout à coup comme +s'ils sortaient de terre; et ces trente mille hommes, ce sont des +huguenots, songez-y, c'est-à-dire les plus braves soldats du +monde. Et puis, et puis, il a une protection que vous n'avez pas +su ou pas voulu vous concilier, vous. + +-- Laquelle? + +-- Il a le roi, le roi qui l'aime, qui le pousse, le roi qui, par +jalousie contre votre frère de Pologne et par dépit contre vous, +cherche autour de lui des successeurs. Seulement, aveugle que vous +êtes si vous ne le voyez pas, il les cherche autre part que dans +sa famille. + +-- Le roi! ... vous croyez, ma mère? + +-- Ne vous êtes-vous donc pas aperçu qu'il chérit Henriot, son +Henriot? + +-- Si fait, ma mère, si fait. + +-- Et qu'il en est payé de retour? car ce même Henriot, oubliant +que son beau-frère le voulait arquebuser le jour de la Saint- +Barthélemy, se couche à plat ventre comme un chien qui lèche la +main dont il a été battu. + +-- Oui, oui, murmura François, je l'ai déjà remarqué, Henri est +bien humble avec mon frère Charles. + +-- Ingénieux à lui complaire en toute chose. + +-- Au point que, dépité d'être toujours raillé par le roi sur son +ignorance de la chasse au faucon, il veut se mettre à... Si bien +qu'hier il m'a demandé, oui, pas plus tard qu'hier, si je n'avais +point quelques bons livres qui traitent de cet art. + +-- Attendez donc, dit Catherine, dont les yeux étincelèrent comme +si une idée subite lui traversait l'esprit; attendez donc... et +que lui avez-vous répondu? + +-- Que je chercherais dans ma bibliothèque. + +-- Bien, dit Catherine, bien, il faut qu'il l'ait, ce livre. + +-- Mais j'ai cherché, madame, et n'ai rien trouvé. + +-- Je trouverai, moi, je trouverai... et vous lui donnerez le +livre comme s'il venait de vous. + +-- Et qu'en résultera-t-il? + +-- Avez-vous confiance en moi, d'Alençon? + +-- Oui, ma mère. + +-- Voulez-vous m'obéir aveuglément à l'égard de Henri, que vous +n'aimez pas, quoi que vous en disiez? D'Alençon sourit. + +-- Et que je déteste, moi, continua Catherine. + +-- Oui, j'obéirai. + +-- Après-demain, venez chercher le livre ici, je vous le donnerai, +vous le porterez à Henri... et... + +-- Et...? + +-- Laissez Dieu, la Providence ou le hasard faire le reste. +François connaissait assez sa mère pour savoir qu'elle ne s'en +rapportait point d'habitude à Dieu, à la Providence ou au hasard +du soin de servir ses amitiés ou ses haines; mais il se garda +d'ajouter un seul mot, et saluant en homme qui accepte la +commission dont on le charge, il se retira chez lui. + +-- Que veut-elle dire? pensa le jeune homme en montant l'escalier, +je n'en sais rien. Mais ce qu'il y a de clair pour moi dans tout +ceci, c'est qu'elle agit contre un ennemi commun. Laissons-la +faire. + +Pendant ce temps, Marguerite, par l'intermédiaire de La Mole, +recevait une lettre de De Mouy. Comme en politique les deux +illustres conjoints n'avaient point de secret, elle décacheta +cette lettre et la lut. + +Sans doute cette lettre lui parut intéressante, car à l'instant +même Marguerite, profitant de l'obscurité qui commençait à +descendre le long des murailles du Louvre, se glissa dans le +passage secret, monta l'escalier tournant, et, après avoir regardé +de tous côtés avec attention, s'élança rapide comme une ombre, et +disparut dans l'antichambre du roi de Navarre. + +Cette antichambre n'était plus gardée par personne depuis la +disparition d'Orthon. + +Cette disparition, dont nous n'avons pas parlé depuis le moment où +le lecteur l'a vu s'opérer d'une façon si tragique pour le pauvre +Orthon, avait fort inquiété Henri. Il s'en était ouvert à madame +de Sauve et à sa femme, mais ni l'une ni l'autre n'était plus +instruite que lui; seulement, madame de Sauve lui avait donné +quelques renseignements, à la suite desquels il était demeuré +parfaitement clair à l'esprit de Henri que le pauvre enfant avait +été victime de quelque machination de la reine mère, et que +c'était à la suite de cette machination qu'il avait failli, lui, +être arrêté avec de Mouy, dans l'auberge de la Belle-Étoile. + +Un autre que Henri eût gardé le silence, car il n'eût rien osé +dire; mais Henri calculait tout: il comprit que son silence le +trahirait; d'ordinaire, on ne perd pas ainsi un de ses serviteurs, +un de ses confidents, sans s'informer de lui, sans faire des +recherches. Henri s'informa donc, rechercha donc, en présence du +roi et de la reine mère elle-même; il demanda Orthon à tout le +monde, depuis la sentinelle qui se promenait devant le guichet du +Louvre, jusqu'au capitaine des gardes qui veillait dans +l'antichambre du roi; mais toute demande et toute démarche furent +inutiles; et Henri parut si ostensiblement affecté de cet +événement et si attaché au pauvre serviteur absent, qu'il déclara +qu'il ne le remplacerait que lorsqu'il aurait acquis la certitude +qu'il aurait disparu pour toujours. + +L'antichambre, comme nous l'avons dit, était donc vide lorsque +Marguerite se présenta chez Henri. + +Si légers que fussent les pas de la reine, Henri les entendit et +se retourna. + +-- Vous, madame! s'écria-t-il. + +-- Oui, répondit Marguerite. Lisez vite. Et elle lui présenta le +papier tout ouvert. Il contenait ces quelques lignes: «Sire, le +moment est venu de mettre notre projet de fuite à exécution. +Après-demain il y a chasse au vol le long de la Seine, depuis +Saint-Germain jusqu'à Maisons, c'est-à-dire dans toute la longueur +de la forêt.» Allez à cette chasse, quoique ce soit une chasse au +vol; prenez sous votre habit une bonne chemise de mailles; ceignez +votre meilleure épée; montez le plus fin cheval de votre écurie.» +Vers midi, c'est-à-dire au plus fort de la chasse et quand le roi +sera lancé à la suite du faucon, dérobez-vous seul si vous venez +seul, avec la reine de Navarre si la reine vous suit.» Cinquante +des nôtres seront cachés au pavillon de François Ier, dont nous +avons la clef; tout le monde ignorera qu'ils y sont, car ils y +seront venus de nuit et les jalousies en seront fermées.» Vous +passerez par l'allée des Violettes, au bout de laquelle je +veillerai; à droite de cette allée, dans une petite clairière, +seront MM. de La Mole et Coconnas avec deux chevaux de main. Ces +chevaux frais seront destinés à remplacer le vôtre et celui de Sa +Majesté la reine de Navarre, si par hasard ils étaient fatigués. + +» Adieu, Sire; soyez prêt, nous le serons.» + +-- Vous le serez, dit Marguerite, prononçant après seize cents ans +les mêmes paroles que César avait prononcées sur les bords du +Rubicon. + +-- Soit, madame, répondit Henri, ce n'est pas moi qui vous +démentirai. + +-- Allons, Sire, devenez un héros; ce n'est pas difficile; vous +n'avez qu'à suivre votre route; et faites-moi un beau trône, dit +la fille de Henri II. + +Un imperceptible sourire effleura la lèvre fine du Béarnais. Il +baisa la main de Marguerite et sortit le premier, pour explorer le +passage, tout en fredonnant le refrain d'une vieille chanson: + +_Cil qui mieux battit la muraille_ +_N'entra point dedans le chasteau._ + +La précaution n'était pas mauvaise: au moment où il ouvrait la +porte de sa chambre à coucher, le duc d'Alençon ouvrait celle de +son antichambre; il fit de la main un signe à Marguerite, puis +tout haut: + +-- Ah! c'est vous, mon frère, dit-il, soyez le bienvenu. Au signe +de son mari, la reine avait tout compris et s'était jetée dans un +cabinet de toilette, devant la porte duquel pendait une énorme +tapisserie. + +Le duc d'Alençon entra d'un pas craintif en regardant tout autour +de lui. + +-- Sommes-nous seuls, mon frère? demanda-t-il à demi-voix. + +-- Parfaitement seuls. Qu'y a-t-il donc? vous paraissez tout +bouleversé. + +-- Il y a que nous sommes découverts, Henri. + +-- Comment découverts? + +-- Oui, de Mouy a été arrêté. + +-- Je le sais. + +-- Eh bien! de Mouy a tout dit au roi. + +-- Qu'a-t-il dit? + +-- Il a dit que je désirais le trône de Navarre, et que je +conspirais pour l'obtenir. + +-- Ah! pécaïre! dit Henri, de sorte que vous voilà compromis, mon +pauvre frère! Comment alors n'êtes-vous pas encore arrêté? + +-- Je n'en sais rien moi-même; le roi m'a raillé en faisant +semblant de m'offrir le trône de Navarre. Il espérait sans doute +me tirer un aveu du coeur; mais je n'ai rien dit. + +-- Et vous avez bien fait, ventre-saint-gris, dit le Béarnais; +tenons ferme, notre vie à tous deux en dépend. + +-- Oui, reprit François, le cas est épineux; voici pourquoi je +suis venu demander votre avis, mon frère; que croyez-vous que je +doive faire: fuir ou rester? + +-- Vous avez vu le roi, puisque c'est à vous qu'il a parlé? + +-- Oui, sans doute. + +-- Eh bien, vous avez dû lire dans sa pensée! Suivez votre +inspiration. + +-- J'aimerais mieux rester, répondit François. + +Si maître qu'il fût de lui-même, Henri laissa échapper un +mouvement de joie; si imperceptible que fût ce mouvement, François +le surprit au passage. + +-- Restez alors, dit Henri. + +-- Mais vous? + +-- Dame! répondit Henri, si vous restez, je n'ai aucun motif pour +m'en aller, moi. Je ne partais que pour vous suivre, par +dévouement, pour ne pas quitter un frère que j'aime. + +-- Ainsi, dit d'Alençon, c'en est fait de tous nos plans; vous +vous abandonnez sans lutte au premier entraînement de la mauvaise +fortune? + +-- Moi, dit Henri, je ne regarde pas comme une mauvaise fortune de +demeurer ici; grâce à mon caractère insoucieux, je me trouve bien +partout. + +-- Eh bien, soit! dit d'Alençon, n'en parlons plus; seulement, si +vous prenez quelque résolution nouvelle, faites-la-moi savoir. + +-- Corbleu! je n'y manquerai pas, croyez-le bien, répondit Henri. +N'est-il pas convenu que nous n'avons pas de secrets l'un pour +l'autre? + +D'Alençon n'insista pas davantage et se retira tout pensif, car, à +un certain moment, il avait cru voir trembler la tapisserie du +cabinet de toilette. + +En effet, à peine d'Alençon était-il sorti, que cette tapisserie +se souleva et que Marguerite reparut. + +-- Que pensez-vous de cette visite? demanda Henri. + +-- Qu'il y a quelque chose de nouveau et d'important. + +-- Et que croyez-vous qu'il y ait? + +-- Je n'en sais rien encore, mais je le saurai. + +-- En attendant? + +-- En attendant ne manquez pas de venir chez moi demain soir. + +-- Je n'aurai garde d'y manquer, madame! dit Henri en baisant +galamment la main de sa femme. + +Et avec les mêmes précautions qu'elle en était sortie, Marguerite +rentra chez elle. + + + +XVIII +Le livre de vénerie + + +Trente-six heures s'étaient écoulées depuis les événements que +nous venons de raconter. Le jour commençait à paraître, mais tout +était déjà éveillé au Louvre, comme c'était l'habitude les jours +de chasse, lorsque le duc d'Alençon se rendit chez la reine mère, +selon l'invitation qu'il en avait reçue. + +La reine mère n'était point dans sa chambre à coucher, mais elle +avait ordonné qu'on le fît attendre s'il venait. + +Au bout de quelques instants elle sortit d'un cabinet secret où +personne n'entrait qu'elle, et où elle se retirait pour faire ses +opérations chimiques. + +Soit par la porte entrouverte, soit attachée à ses vêtements, +entra en même temps que la reine mère l'odeur pénétrante d'un âcre +parfum, et, par l'ouverture de la porte, d'Alençon remarqua une +vapeur épaisse, comme celle d'un aromate brûlé, qui flottait en +blanc nuage dans ce laboratoire que quittait la reine. + +Le duc ne put réprimer un regard de curiosité. + +-- Oui, dit Catherine de Médicis, oui, j'ai brûlé quelques vieux +parchemins, et ces parchemins exhalaient une si puante odeur, que +j'ai jeté du genièvre sur le brasier: de là cette odeur. + +D'Alençon s'inclina. + +-- Eh bien, dit Catherine en cachant dans les larges manches de sa +robe de chambre ses mains, que de légères taches d'un jaune +rougeâtre diapraient ça et là, qu'avez-vous de nouveau depuis +hier? + +-- Rien, ma mère. + +-- Avez-vous vu Henri? + +-- Oui. + +-- Il refuse toujours de partir? + +-- Absolument. + +-- Le fourbe! + +-- Que dites-vous, madame? + +-- Je dis qu'il part. + +-- Vous croyez? + +-- J'en suis sûre. + +-- Alors, il nous échappe? + +-- Oui, dit Catherine. + +-- Et vous le laissez partir? + +-- Non seulement je le laisse partir, mais je vous dis plus, il +faut qu'il parte. + +-- Je ne vous comprends pas, ma mère. + +-- Écoutez bien ce que je vais vous dire, François. Un médecin +très habile, le même qui m'a remis le livre de chasse que vous +allez lui porter, m'a affirmé que le roi de Navarre était sur le +point d'être atteint d'une maladie de consomption, d'une de ces +maladies qui ne pardonnent pas et auxquelles la science ne peut +apporter aucun remède. Or, vous comprenez que s'il doit mourir +d'un mal si cruel, il vaut mieux qu'il meure loin de nous que sous +nos yeux, à la cour. + +-- En effet, dit le duc, cela nous ferait trop de peine. + +-- Et surtout à votre frère Charles, dit Catherine; tandis que +lorsque Henri mourra après lui avoir désobéi, le roi regardera +cette mort comme une punition du ciel. + +-- Vous avez raison, ma mère, dit François avec admiration, il +faut qu'il parte. Mais êtes-vous bien sûre qu'il partira? + +-- Toutes ses mesures sont prises. Le rendez-vous est dans la +forêt de Saint-Germain. Cinquante huguenots doivent lui servir +d'escorte jusqu'à Fontainebleau, où cinq cents autres l'attendent. + +-- Et, dit d'Alençon avec une légère hésitation et une pâleur +visible, ma soeur Margot part avec lui? + +-- Oui, répondit Catherine, c'est convenu. Mais, Henri mort, +Margot revient à la cour, veuve et libre. + +-- Et Henri mourra, madame! vous en êtes certaine? + +-- Le médecin qui m'a remis le livre en question me l'a assuré du +moins. + +-- Et ce livre, où est-il, madame? Catherine retourna à pas lents +vers le cabinet mystérieux, ouvrit la porte, s'y enfonça, et +reparut un instant après, le livre à la main. + +-- Le voici, dit-elle. + +D'Alençon regarda le livre que lui présentait sa mère avec une +certaine terreur. + +-- Qu'est-ce que ce livre, madame? demanda en frissonnant le duc. + +-- Je vous l'ai déjà dit, mon fils, c'est un travail sur l'art +d'élever et de dresser faucons, tiercelets et gerfauts, fait par +un fort savant homme, par le seigneur Castruccio Castracani, tyran +de Lucques. + +-- Et que dois-je en faire? + +-- Mais le porter chez votre bon ami Henriot, qui vous l'a +demandé, à ce que vous m'avez dit, lui ou quelque autre pareil, +pour s'instruire dans la science de la volerie. Comme il chasse au +vol aujourd'hui avec le roi, il ne manquera pas d'en lire quelques +pages, afin de prouver au roi qu'il suit ses conseils en prenant +des leçons. Le tout est de le remettre à lui-même. + +-- Oh! je n'oserai pas, dit d'Alençon en frissonnant. + +-- Pourquoi? dit Catherine, c'est un livre comme un autre, excepté +qu'il a été si longtemps renfermé que les pages sont collées les +unes aux autres. N'essayez donc pas de les lire, vous, François, +car on ne peut les lire qu'en mouillant son doigt et en poussant +les pages feuille à feuille, ce qui prend beaucoup de temps et +donne beaucoup de peine. + +-- Si bien qu'il n'y a qu'un homme qui a le grand désir de +s'instruire qui puisse perdre ce temps et prendre cette peine? dit +d'Alençon. + +-- Justement, mon fils, vous comprenez. + +-- Oh! dit d'Alençon, voici déjà Henriot dans la cour, donnez, +madame, donnez. Je vais profiter de son absence pour porter ce +livre chez lui: à son retour il le trouvera. + +-- J'aimerais mieux que vous le lui donnassiez à lui-même, +François, ce serait plus sûr. + +-- Je vous ai déjà dit que je n'oserais point, madame, reprit le +duc. + +-- Allez donc; mais au moins posez-le dans un endroit bien +apparent. + +-- Ouvert?... Y a-t-il inconvénient à ce qu'il soit ouvert? + +-- Non. + +-- Donnez alors. + +D'Alençon prit d'une main tremblante le livre que, d'une main +ferme, Catherine étendait vers lui. + +-- Prenez, prenez, dit Catherine, il n'y a pas de danger, puisque +j'y touche; d'ailleurs vous avez des gants. + +Cette précaution ne suffit pas pour d'Alençon, qui enveloppa le +livre dans son manteau. + +-- Hâtez-vous, dit Catherine, hâtez-vous, d'un moment à l'autre +Henri peut remonter. + +-- Vous avez raison, madame, j'y vais. Et le duc sortit tout +chancelant d'émotion. Nous avons introduit plusieurs fois déjà le +lecteur dans l'appartement du roi de Navarre, et nous l'avons fait +assister aux séances qui s'y sont passées, joyeuses ou terribles, +selon que souriait ou menaçait le génie protecteur du futur roi de +France. + +Mais jamais peut-être les murs souillés de sang par le meurtre, +arrosés de vin par l'orgie, embaumés de parfums par l'amour; +jamais ce coin du Louvre enfin n'avait vu apparaître un visage +plus pâle que celui du duc d'Alençon ouvrant, son livre à la main, +la porte de la chambre à coucher du roi de Navarre. + +Et cependant, comme s'y attendait le duc, personne n'était dans +cette chambre pour interroger d'un oeil curieux ou inquiet +l'action qu'il allait commettre. Les premiers rayons du jour +éclairaient l'appartement parfaitement vide. + +À la muraille pendait toute prête cette épée que M. de Mouy avait +conseillé à Henri d'emporter. Quelques chaînons d'une ceinture de +mailles étaient épars sur le parquet. Une bourse honnêtement +arrondie et un petit poignard étaient posés sur un meuble, et des +cendres, légères et flottantes encore, dans la cheminée, jointes à +ces autres indices, disaient clairement à d'Alençon que le roi de +Navarre avait endossé une chemise de mailles, demandé de l'argent +à son trésorier et brûlé des papiers compromettants. + +-- Ma mère ne s'était pas trompée, dit d'Alençon, le fourbe me +trahissait. + +Sans doute cette conviction donna une nouvelle force au jeune +homme, car après avoir sondé du regard tous les coins de la +chambre, après avoir soulevé les tapisseries des portières, après +qu'un grand bruit retentissait dans les cours et qu'un grand +silence qui régnait dans l'appartement lui eut prouvé que personne +ne songeait à l'espionner, il tira le livre de dessous son +manteau, le posa rapidement sur la table où était la bourse, +l'adossant à un pupitre de chêne sculpté, puis, s'écartant +aussitôt, il allongea le bras, et, avec une hésitation qui +trahissait ses craintes, de sa main gantée il ouvrit le livre à +l'endroit d'une gravure de chasse. + +Le livre ouvert, d'Alençon fit aussitôt trois pas en arrière; et +retirant son gant, il le jeta dans le brasier encore ardent qui +venait de dévorer les lettres. La peau souple cria sur les +charbons, se tordit, et s'étala comme le cadavre d'un large +reptile, puis ne laissa bientôt plus qu'un résidu noir et crispé. + +D'Alençon demeura jusqu'à ce que la flamme eût entièrement dévoré +le gant, puis il roula le manteau qui avait enveloppé le livre, le +jeta sous son bras, et regagna vivement sa chambre. Comme il y +entrait, le coeur tout palpitant, il entendit des pas dans +l'escalier tournant, et, ne doutant plus que ce fût Henri qui +rentrait, il referma vivement sa porte. + +Puis il s'élança vers la fenêtre; mais de la fenêtre on +n'apercevait qu'une portion de la cour du Louvre. Henri n'était +point dans cette portion de la cour, et sa conviction s'en +affermit que c'était lui qui venait de rentrer. + +Le duc s'assit, ouvrit un livre, et essaya de lire. C'était une +histoire de France depuis Pharamond jusqu'à Henri II, et pour +laquelle, quelques jours après son avènement au trône, il avait +donné privilège. + +Mais l'esprit du duc n'était point là: la fièvre de l'attente +brûlait ses artères. Les battements de ses tempes retentissaient +jusqu'au fond de son cerveau; comme on voit dans un rêve ou dans +une extase magnétique, il semblait à François qu'il voyait à +travers les murailles; son regard plongeait dans la chambre de +Henri, malgré le triple obstacle qui le séparait de lui. + +Pour écarter l'objet terrible qu'il croyait voir avec les yeux de +la pensée, le duc essaya de fixer la sienne sur autre chose que +sur le livre terrible ouvert sur le pupitre de bois de chêne à +l'endroit de l'image; mais ce fut inutilement qu'il prit l'une +après l'autre ses armes, l'un après l'autre ses joyaux, qu'il +arpenta cent fois le même sillon du parquet, chaque détail de +cette image, que le duc n'avait qu'entrevue cependant, lui était +resté dans l'esprit. C'était un seigneur à cheval qui, remplissant +lui-même l'office d'un valet de fauconnerie, lançait le leurre en +rappelant le faucon et en courant au grand galop de son cheval +dans les herbes d'un marécage. Si violente que fût la volonté du +duc, le souvenir triomphait de sa volonté. + +Puis, ce n'était pas seulement le livre qu'il voyait, c'était le +roi de Navarre s'approchant de ce livre, regardant cette image, +essayant de tourner les pages, et, empêché par l'obstacle qu'elles +opposaient, triomphant de l'obstacle en mouillant son pouce et en +forçant les feuilles à glisser. + +Et à cette vue, toute fictive et toute fantastique qu'elle était, +d'Alençon chancelant était forcé de s'appuyer d'une main à un +meuble, tandis que de l'autre il couvrait ses yeux comme si, les +yeux couverts, il ne voyait pas encore mieux le spectacle qu'il +voulait fuir. + +Ce spectacle était sa propre pensée. + +Tout à coup d'Alençon vit Henri qui traversait la cour; celui-ci +s'arrêta quelques instants devant des hommes qui entassaient sur +deux mules des provisions de chasse qui n'étaient autres que de +l'argent et des effets de voyage, puis, ses ordres donnés, il +coupa diagonalement la cour, et s'achemina visiblement vers la +porte d'entrée. + +D'Alençon était immobile à sa place. Ce n'était donc pas Henri qui +était monté par l'escalier secret. Toutes ces angoisses qu'il +éprouvait depuis un quart d'heure, il les avait donc éprouvées +inutilement. Ce qu'il croyait fini ou près de finir était donc à +recommencer. + +D'Alençon ouvrit la porte de sa chambre, puis, tout en la tenant +fermée, il alla écouter à celle du corridor. Cette fois, il n'y +avait pas à se tromper, c'était bien Henri. D'Alençon reconnut son +pas et jusqu'au bruit particulier de la molette de ses éperons. + +La porte de l'appartement de Henri s'ouvrit et se referma. + +D'Alençon rentra chez lui et tomba dans un fauteuil. + +-- Bon! se dit-il, voici ce qui se passe à cette heure: il a +traversé l'antichambre, la première pièce, puis il est parvenu +jusqu'à la chambre à coucher; arrivé là, il aura cherché des yeux +son épée, puis sa bourse, puis son poignard, puis enfin il aura +trouvé le livre tout ouvert sur son dressoir. + +» -- Quel est ce livre? se sera-t-il demandé; qui m'a apporté ce +livre? + +» Puis il se sera rapproché, aura vu cette gravure représentant un +cavalier rappelant son faucon, puis il aura voulu lire, puis il +aura essayé de tourner les feuilles. + +Une sueur froide passa sur le front de François. + +-- Va-t-il appeler? dit-il. Est-ce un poison d'un effet soudain? +Non, non, sans doute, puisque ma mère a dit qu'il devait mourir +lentement de consomption. + +Cette pensée le rassura un peu. Dix minutes se passèrent ainsi, +siècle d'agonie usé seconde par seconde, et chacune de ces +secondes fournissant tout ce que l'imagination invente de terreurs +insensées, un monde de visions. D'Alençon n'y put tenir davantage, +il se leva, traversa son antichambre, qui commençait à se remplir +de gentilshommes. + +-- Salut, messieurs, dit-il, je descends chez le roi. + +Et pour tromper sa dévorante inquiétude, pour préparer un alibi +peut-être, d'Alençon descendit effectivement chez son frère. +Pourquoi descendait-il? Il l'ignorait... Qu'avait-il à lui +dire?... Rien! Ce n'était point Charles qu'il cherchait, c'était +Henri qu'il fuyait. + +Il prit le petit escalier tournant et trouva la porte du roi +entrouverte. + +Les gardes laissèrent entrer le duc sans mettre aucun empêchement +à son passage: les jours de chasse il n'y avait ni étiquette ni +consigne. + +François traversa successivement l'antichambre, le salon et la +chambre à coucher sans rencontrer personne; enfin il songeait que +Charles était sans doute dans son cabinet des Armes, et poussa la +porte qui donnait de la chambre à coucher dans le cabinet. + +Charles était assis devant une table, dans un grand fauteuil +sculpté à dossier aigu; il tournait le dos à la porte par laquelle +était entré François. + +Il paraissait plongé dans une occupation qui le dominait. + +Le duc s'approcha sur la pointe du pied; Charles lisait. + +-- Pardieu! s'écria-t-il tout à coup, voilà un livre admirable. +J'en avais bien entendu parler, mais je n'avais pas cru qu'il +existât en France. + +D'Alençon tendit l'oreille, et fit un pas encore. + +-- Maudites feuilles, dit le roi en portant son pouce à ses lèvres +et en pesant sur le livre pour séparer la page qu'il avait lue de +celle qu'il voulait lire; on dirait qu'on en a collé les feuillets +pour dérober aux regards des hommes les merveilles qu'il renferme. + +D'Alençon fit un bond en avant. + +Ce livre, sur lequel Charles était courbé, était celui qu'il avait +déposé chez Henri! + +Un cri sourd lui échappa. + +-- Ah! c'est vous, d'Alençon? dit Charles, soyez le bienvenu, et +venez voir le plus beau livre de vénerie qui soit jamais sorti de +la plume d'un homme. + +Le premier mouvement de d'Alençon fut d'arracher le livre des +mains de son frère; mais une pensée infernale le cloua à sa place, +un sourire effrayant passa sur ses lèvres blêmies, il passa la +main sur ses yeux comme un homme ébloui. + +Puis revenant un peu à lui, mais sans faire un pas en avant ni en +arrière: + +-- Sire, demanda d'Alençon, comment donc ce livre se trouve-t-il +dans les mains de Votre Majesté? + +-- Rien de plus simple. Ce matin, je suis monté chez Henriot pour +voir s'il était prêt; il n'était déjà plus chez lui: sans doute il +courait les chenils et les écuries; mais, à sa place, j'ai trouvé +ce trésor que j'ai descendu ici pour le lire tout à mon aise. + +Et le roi porta encore une fois son pouce à ses lèvres, et une +fois encore fit tourner la page rebelle. + +-- Sire, balbutia d'Alençon dont les cheveux se hérissèrent et qui +se sentit saisir par tout le corps d'une angoisse terrible; Sire, +je venais pour vous dire... + +-- Laissez-moi achever ce chapitre, François, dit Charles, et +ensuite vous me direz tout ce que vous voudrez. Voilà cinquante +pages que je lis, c'est à dire que je dévore. + +-- Il a goûté vingt-cinq fois le poison, pensa François. Mon frère +est mort! Alors il pensa qu'il y avait un Dieu au ciel qui n'était +peut-être point le hasard. + +François essuya de sa main tremblante la froide rosée qui +dégouttait sur son front, et attendit silencieux, comme le lui +avait ordonné son frère, que le chapitre fût achevé. + + + +XIX +La chasse au vol + + +Charles lisait toujours. Dans sa curiosité, il dévorait les pages; +et chaque page, nous l'avons dit, soit à cause de l'humidité à +laquelle elles avaient été longtemps exposées, soit pour tout +autre motif, adhérait à la page suivante. + +D'Alençon considérait d'un oeil hagard ce terrible spectacle dont +il entrevoyait seul le dénouement. + +-- Oh! murmura-t-il, que va-t-il donc se passer ici? Comment! je +partirais, je m'exilerais, j'irais chercher un trône imaginaire, +tandis que Henri, à la première nouvelle de la maladie de Charles, +reviendrait dans quelque ville forte à vingt lieues de la +capitale, guettant cette proie que le hasard nous livre, et +pourrait d'une seule enjambée être dans la capitale; de sorte +qu'avant que le roi de Pologne eût seulement appris la nouvelle de +la mort de mon frère, la dynastie serait déjà changée: c'est +impossible! + +C'étaient ces pensées qui avaient dominé le premier sentiment +d'horreur involontaire qui poussait François à arrêter Charles. +C'était cette fatalité persévérante qui semblait garder Henri et +poursuivre les Valois, contre laquelle le duc allait encore +essayer une fois de réagir. + +En un instant tout son plan venait de changer à l'égard de Henri. +C'était Charles et non Henri qui avait lu le livre empoisonné; +Henri devait partir, mais partir condamné. Du moment où la +fatalité venait de le sauver encore une fois, il fallait que Henri +restât; car Henri était moins à craindre prisonnier à Vincennes ou +à la Bastille, que le roi de Navarre à la tête de trente mille +hommes. + +Le duc d'Alençon laissa donc Charles achever son chapitre; et +lorsque le roi releva la tête: + +-- Mon frère, lui dit-il, j'ai attendu parce que Votre Majesté l'a +ordonné, mais c'était à mon grand regret, parce que j'avais des +choses de la plus haute importance à vous dire. + +-- Ah! au diable! dit Charles, dont les joues pâles +s'empourpraient peu à peu, soit qu'il eût mis une trop grande +ardeur à sa lecture, soit que le poison commençât à agir; au +diable! si tu viens encore me parler de la même chose, tu partiras +comme est parti le roi de Pologne. Je me suis débarrassé de lui, +je me débarrasserai de toi, et plus un mot là-dessus. + +-- Aussi, mon frère, dit François, ce n'est point de mon départ +que je veux vous entretenir, mais de celui d'un autre. Votre +Majesté m'a atteint dans mon sentiment le plus profond et le plus +délicat, qui est mon dévouement pour elle comme frère, ma fidélité +comme sujet, et je tiens à lui prouver que je ne suis pas un +traître, moi. + +-- Allons, dit Charles en s'accoudant sur le livre, en croisant +ses jambes l'une sur l'autre, et en regardant d'Alençon en homme +qui fait contre ses habitudes provision de patience; allons, +quelque bruit nouveau, quelque accusation matinale? + +-- Non, Sire. Une certitude, un complot que ma ridicule +délicatesse m'avait seule empêché de vous révéler. + +-- Un complot! dit Charles, voyons le complot. + +-- Sire, dit François, tandis que Votre Majesté chassera au vol +près de la rivière, et dans la plaine du Vésinet, le roi de +Navarre gagnera la forêt de Saint-Germain, une troupe d'amis +l'attend dans cette forêt et il doit fuir avec eux. + +-- Ah! je le savais bien, dit Charles. Encore une bonne calomnie +contre mon pauvre Henriot! Ah ça! en finirez-vous avec lui? + +-- Votre Majesté n'aura pas besoin d'attendre longtemps au moins +pour s'assurer si ce que j'ai l'honneur de lui dire est ou non une +calomnie. + +-- Et comment cela? + +-- Parce que ce soir notre beau-frère sera parti. Charles se leva. + +-- Écoutez, dit-il, je veux bien une dernière fois encore avoir +l'air de croire à vos intentions; mais je vous en avertis, toi et +ta mère, cette fois c'est la dernière. + +Puis haussant la voix: + +-- Qu'on appelle le roi de Navarre! ajouta-t-il. + +Un garde fit un mouvement pour obéir; mais François l'arrêta d'un +signe. + +-- Mauvais moyen, mon frère, dit-il; de cette façon vous +n'apprendrez rien. Henri niera, donnera un signal, ses complices +seront avertis et disparaîtront; puis ma mère et moi nous serons +accusés non seulement d'être des visionnaires, mais encore des +calomniateurs. + +-- Que demandez-vous donc alors? + +-- Qu'au nom de notre fraternité, Votre Majesté m'écoute, qu'au +nom de mon dévouement qu'elle va reconnaître, elle ne brusque +rien. Faites en sorte, Sire, que le véritable coupable, que celui +qui depuis deux ans trahit d'intention Votre Majesté, en attendant +qu'il la trahisse de fait, soit enfin reconnu coupable par une +preuve infaillible et puni comme il le mérite. + +Charles ne répondit rien; il alla à une fenêtre et l'ouvrit: le +sang envahissait son cerveau. Enfin se retournant vivement: + +-- Eh bien, dit-il, que feriez-vous? Parlez, François. + +-- Sire, dit d'Alençon, je ferais cerner la forêt de Saint-Germain +par trois détachements de chevau-légers, qui, à une heure +convenue, à onze heures par exemple, se mettraient en marche et +rabattraient tout ce qui se trouve dans la forêt sur le pavillon +de François Ier, que j'aurais, comme par hasard, désigné pour +l'endroit du rendez-vous, du dîner. Puis quand, tout en ayant +l'air de suivre mon faucon, je verrais Henri s'éloigner, je +piquerais au rendez-vous, où il se trouvera pris avec ses +complices. + +-- L'idée est bonne, dit le roi; qu'on fasse venir mon capitaine +des gardes. D'Alençon tira de son pourpoint un sifflet d'argent +pendu à une chaîne d'or et siffla. De Nancey parut. Charles alla à +lui et lui donna ses ordres à voix basse. + +Pendant ce temps, son grand lévrier Actéon avait saisi une proie +qu'il roulait par la chambre et qu'il déchirait à belles dents +avec mille bonds folâtres. + +Charles se retourna et poussa un juron terrible. Cette proie, que +s'était faite Actéon, c'était ce précieux livre de vénerie, dont +il n'existait, comme nous l'avons dit, que trois exemplaires au +monde. + +Le châtiment fut égal au crime. + +Charles saisit un fouet, la lanière sifflante enveloppa l'animal +d'un triple noeud. Actéon jeta un cri et disparut sous une table +couverte d'un immense tapis qui lui servait de retraite. + +Charles ramassa le livre et vit avec joie qu'il n'y manquait qu'un +feuillet; et encore n'était-il pas une page de texte, mais une +gravure. + +Il le plaça avec soin sur un rayon où Actéon ne pouvait atteindre. +D'Alençon le regardait faire avec inquiétude. Il eût voulu fort +que ce livre, maintenant qu'il avait fait sa terrible mission, +sortît des mains de Charles. + +Six heures sonnèrent. + +C'était l'heure à laquelle le roi devait descendre dans la cour +encombrée de chevaux richement caparaçonnés, d'hommes et de femmes +richement vêtus. Les veneurs tenaient sur leurs poings leurs +faucons chaperonnés; quelques piqueurs avaient les cors en écharpe +au cas où le roi, fatigué de la chasse au vol, comme cela lui +arrivait quelquefois, voudrait courre un daim ou un chevreuil. + +Le roi descendit, et, en descendant, ferma la porte de son cabinet +des Armes. D'Alençon suivait chacun de ses mouvements d'un ardent +regard et lui vit mettre la clef dans sa poche. + +En descendant l'escalier, il s'arrêta, porta la main à son front. + +Les jambes du duc d'Alençon tremblaient non moins que celles du +roi. + +-- En effet, balbutia-t-il, il me semble que le temps est à +l'orage. + +-- À l'orage au mois de janvier? dit Charles, vous êtes fou! Non, +j'ai des vertiges, ma peau est sèche; je suis faible, voilà tout. + +Puis à demi-voix: + +-- Ils me tueront, continua-t-il, avec leur haine et leurs +complots. + +Mais en mettant le pied dans la cour, l'air frais du matin, les +cris des chasseurs, les saluts bruyants de cent personnes +rassemblées, produisirent sur Charles leur effet ordinaire. + +Il respira libre et joyeux. Son premier regard avait été pour +chercher Henri. Henri était près de Marguerite. Ces deux +excellents époux semblaient ne se pouvoir quitter tant ils +s'aimaient. En apercevant Charles, Henri fit bondir son cheval, et +en trois courbettes de l'animal fut près de son beau-frère. + +-- Ah! ah! dit Charles, vous êtes monté en coureur de daim, +Henriot. Vous savez cependant que c'est une chasse au vol que nous +faisons aujourd'hui. + +Puis sans attendre la réponse: + +-- Partons, messieurs, partons. Il faut que nous soyons en chasse +à neuf heures! dit le roi le sourcil froncé et avec une intonation +de voix presque menaçante. + +Catherine regardait tout cela par une fenêtre du Louvre. Un rideau +soulevé donnait passage à sa tête pâle et voilée, tout le corps +vêtu de noir disparaissait dans la pénombre. + +Sur l'ordre de Charles, toute cette foule dorée, brodée, parfumée, +le roi en tête, s'allongea pour passer à travers les guichets du +Louvre et roula comme une avalanche sur la route de Saint-Germain, +au milieu des cris du peuple qui saluait le jeune roi, soucieux et +pensif, sur son cheval plus blanc que la neige. + +-- Que vous a-t-il dit? demanda Marguerite à Henri. + +-- Il m'a félicité sur la finesse de mon cheval. + +-- Voilà tout? + +-- Voilà tout. + +-- Il sait quelque chose alors. + +-- J'en ai peur. + +-- Soyons prudents. Henri éclaira son visage d'un de ces fins +sourires qui lui étaient habituels, et qui voulaient dire, pour +Marguerite surtout: Soyez tranquille, ma mie. Quant à Catherine, à +peine tout ce cortège avait-il quitté la cour du Louvre qu'elle +avait laissé retomber son rideau. Mais elle n'avait point laissé +échapper une chose: c'était la pâleur de Henri, c'étaient ses +tressaillements nerveux, c'étaient ses conférences à voix basse +avec Marguerite. Henri était pâle parce que, n'ayant pas le +courage sanguin, son sang, dans toutes les circonstances où sa vie +était mise en jeu, au lieu de lui monter au cerveau, comme il +arrive ordinairement, lui refluait au coeur. + +Il éprouvait des tressaillements nerveux parce que la façon dont +l'avait reçu Charles, si différente de l'accueil habituel qu'il +lui faisait, l'avait vivement impressionné. + +Enfin, il avait conféré avec Marguerite, parce que, ainsi que nous +le savons, le mari et la femme avaient fait, sous le rapport de la +politique, une alliance offensive et défensive. + +Mais Catherine avait interprété les choses tout autrement. + +-- Cette fois, murmura-t-elle avec son sourire florentin, je crois +qu'il en tient, ce cher Henriot. + +Puis, pour s'assurer du fait, après avoir attendu un quart d'heure +pour donner le temps à toute la chasse de quitter Paris, elle +sortit de son appartement, suivit le corridor, monta le petit +escalier tournant, et à l'aide de sa double clef ouvrit +l'appartement du roi de Navarre. + +Mais ce fut inutilement que par tout cet appartement elle chercha +le livre. Ce fut inutilement que partout son regard ardent passa +des tables aux dressoirs, des dressoirs aux rayons, des rayons aux +armoires; nulle part elle n'aperçut le livre qu'elle cherchait. + +-- D'Alençon l'aura déjà enlevé, dit-elle, c'est prudent. Et elle +descendit chez elle, presque certaine, cette fois, que son projet +avait réussi. Cependant le roi poursuivait sa route vers Saint- +Germain, où il arriva après une heure et demie de course rapide; +on ne monta même pas au vieux château, qui s'élevait sombre et +majestueux au milieu des maisons éparses sur la montagne. On +traversa le pont de bois situé à cette époque en face de l'arbre +qu'aujourd'hui encore on appelle le chêne de Sully. Puis on fit +signe aux barques pavoisées qui suivaient la chasse, pour donner +la facilité au roi et aux gens de sa suite de traverser la rivière +et de se mettre en mouvement. + +À l'instant même toute cette joyeuse jeunesse, animée d'intérêts +si divers, se mit en marche, le roi en tête, sur cette magnifique +prairie qui pend du sommet boisé de Saint-Germain, et qui prit +soudain l'aspect d'une grande tapisserie à personnages diaprés de +mille couleurs et dont la rivière écumante sur sa rive simulait la +frange argentée. + +En avant du roi, toujours sur son cheval blanc et tenant son +faucon favori au poing, marchaient les valets de vénerie vêtus de +justaucorps verts et chaussés de grosses bottes, qui, maintenant +de la voix une demi-douzaine de chiens griffons, battaient les +roseaux qui garnissaient la rivière. + +En ce moment le soleil, caché jusque-là derrière les nuages, +sortit tout à coup du sombre océan où il s'était plongé. Un rayon +de soleil éclaira de sa lumière tout cet or, tous ces joyaux, tous +ces yeux ardents, et de toute cette lumière il faisait un torrent +de feu. + +Alors, et comme s'il n'eût attendu que ce moment pour qu'un beau +soleil éclairât sa défaite, un héron s'éleva du sein des roseaux +en poussant un cri prolongé et plaintif. + +-- Haw! haw! cria Charles en déchaperonnant son faucon et en le +lançant après le fugitif. + +-- Haw! haw! crièrent toutes les voix pour encourager l'oiseau. + +Le faucon, un instant ébloui par la lumière, tourna sur lui-même, +décrivant un cercle sans avancer ni reculer; puis tout à coup il +aperçut le héron, et prit son vol sur lui à tire-d'aile. + +Cependant le héron qui s'était, en oiseau prudent, levé à plus de +cent pas des valets de vénerie, avait, pendant que le roi +déchaperonnait son faucon et que celui-ci s'était habitué à la +lumière, gagné de l'espace, ou plutôt de la hauteur. Il en résulta +que lorsque son ennemi l'aperçut, il était déjà à plus de cinq +cents pieds de hauteur, et qu'ayant trouvé dans les zones élevées +l'air nécessaire à ses puissantes ailes, il montait rapidement. + +-- Haw! haw! Bec-de-Fer, cria Charles, encourageant son faucon, +prouve nous que tu es de race. Haw! haw! + +Comme s'il eût entendu cet encouragement, le noble animal partit, +semblable à une flèche, parcourant une ligne diagonale qui devait +aboutir à la ligne verticale qu'adoptait le héron, lequel montait +toujours comme s'il eût voulu disparaître dans l'éther. + +-- Ah! double couard, cria Charles, comme si le fugitif eût pu +l'entendre, en mettant son cheval au galop et en suivant la chasse +autant qu'il était en lui, la tête renversée en arrière pour ne +pas perdre un instant de vue les deux oiseaux. Ah! double couard, +tu fuis. Mon Bec-de-Fer est de race; attends! attends! Haw! Bec- +de-Fer; haw! + +En effet, la lutte fut curieuse; les deux oiseaux se rapprochaient +l'un de l'autre, ou plutôt le faucon se rapprochait du héron. + +La seule question était de savoir lequel dans cette première +attaque conserverait le dessus. + +La peur eut de meilleures ailes que le courage. + +Le faucon, emporté par son vol, passa sous le ventre du héron +qu'il eût dû dominer. Le héron profita de sa supériorité et lui +allongea un coup de son long bec. + +Le faucon, frappé comme d'un coup de poignard, fit trois tours sur +lui-même, comme étourdi, et un instant on dut croire qu'il allait +redescendre. Mais, comme un guerrier blessé qui se relève plus +terrible, il jeta une espèce de cri aigu et menaçant et reprit son +vol sur le héron. + +Le héron avait profité de son avantage, et, changeant la direction +de son vol, il avait fait un coude vers la forêt, essayant cette +fois de gagner de l'espace et d'échapper par la distance au lieu +d'échapper par la hauteur. + +Mais le faucon était un animal de noble race, qui avait un coup +d'oeil de gerfaut. + +Il répéta la même manoeuvre, piqua diagonalement sur le héron, qui +jeta deux ou trois cris de détresse et essaya de monter +perpendiculairement comme il l'avait fait une première fois. + +Au bout de quelques secondes de cette noble lutte, les deux +oiseaux semblèrent sur le point de disparaître dans les nuages. Le +héron n'était pas plus gros qu'une alouette, et le faucon semblait +un point noir qui, à chaque instant, devenait plus imperceptible. + +Charles ni la cour ne suivaient plus les deux oiseaux. Chacun +était demeuré à sa place, les yeux fixés sur le fugitif et sur le +poursuivant. + +-- Bravo! bravo! Bec-de-Fer! cria tout à coup Charles. Voyez, +voyez, messieurs, il a le dessus! Haw! haw! + +-- Ma foi, j'avoue que je ne vois plus ni l'un ni l'autre, dit +Henri. + +-- Ni moi non plus, dit Marguerite. + +-- Oui, mais si tu ne les vois plus, Henriot, tu peux les entendre +encore, dit Charles; le héron du moins. Entends-tu, entends-tu? il +demande grâce! + +En effet, deux ou trois cris plaintifs, et qu'une oreille exercée +pouvait seule saisir, descendirent du ciel sur la terre. + +-- Écoute, écoute, cria Charles, et tu vas les voir descendre plus +vite qu'ils ne sont montés. En effet, comme le roi prononçait ces +mots, les deux oiseaux commencèrent à reparaître. + +C'étaient deux points noirs seulement, mais à la différence de +grosseur de ces deux points, il était facile de voir cependant que +le faucon avait le dessus. + +-- Voyez! voyez! ... cria Charles. Bec-de-Fer le tient. En effet, +le héron, dominé par l'oiseau de proie, n'essayait même plus de se +défendre. Il descendait rapidement, incessamment frappé par le +faucon et ne répondant que par ses cris; tout à coup il replia ses +ailes et se laissa tomber comme une pierre; mais son adversaire en +fit autant, et lorsque le fugitif voulut reprendre son vol, un +dernier coup de bec l'étendit; il continua sa chute en tournoyant +sur lui-même, et, au moment où il touchait la terre, le faucon +s'abattit sur lui, poussant un cri de victoire qui couvrit le cri +de défaite du vaincu. + +-- Au faucon! au faucon! cria Charles. Et il lança son cheval au +galop dans la direction de l'endroit où les deux oiseaux s'étaient +abattus. Mais tout à coup il arrêta court sa monture, jeta un cri +lui-même, lâcha la bride et s'accrocha d'une main à la crinière de +son cheval, tandis que de son autre main il saisit son estomac +comme s'il eût voulu déchirer ses entrailles. À ce cri tous les +courtisans accoururent. + +-- Ce n'est rien, ce n'est rien, dit Charles, le visage enflammé +et l'oeil hagard; mais il vient de me sembler qu'on me passait un +fer rouge à travers l'estomac. Allons, allons, ce n'est rien. + +Et Charles remit son cheval au galop. D'Alençon pâlit. + +-- Qu'y a-t-il donc encore de nouveau? demanda Henri à Marguerite. + +-- Je n'en sais rien, répondit celle-ci; mais avez-vous vu? mon +frère était pourpre. + +-- Ce n'est pas cependant son habitude, dit Henri. Les courtisans +s'entre-regardèrent étonnés et suivirent le roi. On arriva à +l'endroit où les deux oiseaux s'étaient abattus. Le faucon +rongeait déjà la cervelle du héron. En arrivant, Charles sauta à +bas de son cheval pour voir le combat de plus près. Mais en +touchant la terre il fut obligé de se tenir à la selle, la terre +tournait sous lui. Il éprouva une violente envie de dormir. + +-- Mon frère! mon frère! s'écria Marguerite, qu'avez-vous? + +-- J'ai, dit Charles, j'ai ce que dut avoir Porcie quand elle eut +avalé ses charbons ardents; j'ai que je brûle, et qu'il me semble +que mon haleine est de flamme. + +En même temps Charles poussa son souffle au-dehors, et parut +étonné de ne pas voir sortir du feu de ses lèvres. Cependant, on +avait repris et rechaperonné le faucon, et tout le monde s'était +rassemblé autour de Charles. + +-- Eh bien, eh bien, que veut dire cela? Corps du Christ! ce n'est +rien, ou si c'est quelque chose, c'est le soleil qui me casse la +tête et me crève les yeux. Allons, allons, en chasse, messieurs! +Voici toute une compagnie de halbrans. Lâchez tout, lâchez tout. +Corboeuf! nous allons nous amuser! + +On déchaperonna en effet et on lâcha à l'instant même cinq ou six +faucons, qui s'élancèrent dans la direction du gibier, tandis que +toute la chasse, le roi en tête, regagnait les bords de la +rivière. + +-- Eh bien, que dites-vous, madame? demanda Henri à Marguerite. + +-- Que le moment est bon, dit Marguerite, et que si le roi ne se +retourne pas, nous pouvons d'ici gagner la forêt facilement. + +Henri appela le valet de vénerie qui portait le héron; et tandis +que l'avalanche bruyante et dorée roulait le long du talus qui +fait aujourd'hui la terrasse, il resta seul en arrière comme s'il +examinait le cadavre du vaincu. + + + +XX +Le pavillon de François Ier + + +C'était une belle chose que la chasse à l'oiseau faite par des +rois, quand les rois étaient presque des demi-dieux et que la +chasse était non seulement un loisir, mais un art. + +Néanmoins nous devons quitter ce spectacle royal pour pénétrer +dans un endroit de la forêt où tous les acteurs de la scène que +nous venons de raconter vont nous rejoindre bientôt. + +À droite de l'allée de Violettes, longue arcade de feuillage, +retraite moussue où, parmi les lavandes et les bruyères, un lièvre +inquiet dresse de temps en temps les oreilles, tandis que le daim +errant lève sa tête chargée de bois, ouvre les naseaux et écoute, +est une clairière assez éloignée pour que de la route on ne la +voie pas; mais pas assez pour que de cette clairière on ne voie +pas la route. + +Au milieu de cette clairière, deux hommes couchés sur l'herbe, +ayant sous eux un manteau de voyage, à leur côté une longue épée, +et auprès d'eux chacun un mousqueton à gueule évasée, qu'on +appelait alors un poitrinal, ressemblaient de loin, par l'élégance +de leur costume, à ces joyeux deviseurs du Décaméron; de près, par +la menace de leurs armes, à ces bandits de bois que cent ans plus +tard Salvator Rosa peignit d'après nature dans ses paysages. + +L'un d'eux était appuyé sur un genou et sur une main, et écoutait +comme un de ces lièvres ou de ces daims dont nous avons parlé tout +à l'heure. + +-- Il me semble, dit celui-ci, que la chasse s'était +singulièrement rapprochée de nous tout à l'heure. J'ai entendu +jusqu'aux cris des veneurs encourageant le faucon. + +-- Et maintenant, dit l'autre, qui paraissait attendre les +événements avec beaucoup plus de philosophie que son camarade, +maintenant, je n'entends plus rien: il faut qu'ils se soient +éloignés... Je t'avais bien dit que c'était un mauvais endroit +pour l'observation. On n'est pas vu, c'est vrai, mais on ne voit +pas. + +-- Que diable! mon cher Annibal, dit le premier des +interlocuteurs, il fallait bien mettre quelque part nos deux +chevaux à nous, puis nos deux chevaux de main, puis ces deux mules +si chargées que je ne sais pas comment elles feront pour nous +suivre. Or, je ne connais que ces vieux hêtres et ces chênes +séculaires qui puissent se charger convenablement de cette +difficile besogne. J'oserais donc dire que, loin de blâmer comme +toi M. de Mouy, je reconnais, dans tous les préparatifs de cette +entreprise qu'il a dirigée, le sens profond d'un véritable +conspirateur. + +-- Bon! dit le second gentilhomme dans lequel notre lecteur a déjà +bien certainement reconnu Coconnas, bon! voilà le mot lâché, je +l'attendais. Je t'y prends. Nous conspirons donc. + +-- Nous ne conspirons pas, nous servons le roi et la reine. + +-- Qui conspirent, ce qui revient exactement au même pour nous. + +-- Coconnas, je te l'ai dit, reprit La Mole, je ne te force pas le +moins du monde à me suivre dans cette aventure qu'un sentiment +particulier que tu ne partages pas, que tu ne peux partager, me +fait seul entreprendre. + +-- Eh! mordi! qui est-ce donc qui dit que tu me forces? D'abord, +je ne sache pas un homme qui pourrait forcer Coconnas à faire ce +qu'il ne veut pas faire; mais crois-tu que je te laisserai aller +sans te suivre, surtout quand je vois que tu vas au diable? + +-- Annibal! Annibal! dit La Mole, je crois que j'aperçois là-bas +sa blanche haquenée. Oh! c'est étrange comme, rien que de penser +qu'elle vient, mon coeur bat. + +-- Eh bien, c'est drôle, dit Coconnas en bâillant, le coeur ne me +bat pas du tout, à moi. + +-- Ce n'était pas elle, dit La Mole. Qu'est-il donc arrivé? +c'était pour midi, ce me semble. + +-- Il est arrivé qu'il n'est point midi, dit Coconnas, voilà tout, +et que nous avons encore le temps de faire un somme, à ce qu'il +paraît. + +Et sur cette conviction, Coconnas s'étendit sur son manteau en +homme qui va joindre le précepte aux paroles; mais comme son +oreille touchait la terre, il demeura le doigt levé et faisant +signe à La Mole de se taire. + +-- Qu'y a-t-il donc? demanda celui-ci. + +-- Silence! cette fois j'entends quelque chose et je ne me trompe +pas. + +-- C'est singulier, j'ai beau écouter, je n'entends rien, moi. + +-- Tu n'entends rien? + +-- Non. + +-- Eh bien, dit Coconnas en se soulevant et en posant la main sur +le bras de La Mole, regarde ce daim. + +-- Où? + +-- Là-bas. Et Coconnas montra du doigt l'animal à La Mole. + +-- Eh bien? + +-- Eh bien, tu vas voir. La Mole regarda l'animal. La tête +inclinée comme s'il s'apprêtait à brouter, il écoutait immobile. +Bientôt il releva son front chargé de bois superbes, et tendit +l'oreille du côté d'où sans doute venait le bruit; puis tout à +coup, sans cause apparente, il partit rapide comme l'éclair. + +-- Oh! oh! dit La Mole, je crois que tu as raison, car voilà le +daim qui s'enfuit. + +-- Donc, puisqu'il s'enfuit, dit Coconnas, c'est qu'il entend ce +que tu n'entends pas. + +En effet, un bruit sourd et à peine perceptible frémissait +vaguement dans l'herbe; pour des oreilles moins exercées, c'eût +été le vent; pour des cavaliers, c'était un galop lointain de +chevaux. + +La Mole fut sur pied en un moment. + +-- Les voici, dit-il, alerte! Coconnas se leva, mais plus +tranquillement; la vivacité du Piémontais semblait être passée +dans le coeur de La Mole, tandis qu'au contraire l'insouciance de +celui-ci semblait à son tour s'être emparée de son ami. C'est que +l'un, dans cette circonstance, agissait d'enthousiasme, et l'autre +à contrecoeur. + +Bientôt un bruit égal et cadencé frappa l'oreille des deux amis: +le hennissement d'un cheval fit dresser l'oreille aux chevaux +qu'ils tenaient prêts à dix pas d'eux, et dans l'allée passa, +comme une ombre blanche, une femme qui, se tournant de leur côté, +fit un signe étrange et disparut. + +-- La reine! s'écrièrent-ils ensemble. + +-- Qu'est-ce que cela signifie? dit Coconnas. + +-- Elle a fait ainsi, dit La Mole, ce qui signifie: Tout à +l'heure... + +-- Elle a fait ainsi, dit Coconnas, ce qui signifie: Partez... + +-- Ce signe répond à: _Attendez-moi._ +_ _ +-- Ce signe répond à: _Sauvez-vous._ +_ _ +-- Eh bien, dit La Mole, agissons chacun selon notre conviction. +Pars, je resterai. Coconnas haussa les épaules et se recoucha. + +Au même instant, en sens inverse du chemin qu'avait suivi la +reine, mais par la même allée, passa, bride abattue, une troupe de +cavaliers que les deux amis reconnurent pour des protestants +ardents, presque furieux. Leurs chevaux bondissaient comme ces +sauterelles dont parle Job: ils parurent et disparurent. + +-- Peste! cela devient grave, dit Coconnas en se relevant. Allons +au pavillon de François Ier. + +-- Au contraire, n'y allons pas! dit La Mole. Si nous sommes +découverts, c'est sur ce pavillon que se portera d'abord +l'attention du roi! puisque c'était là le rendez-vous général. + +-- Cette fois, tu peux bien avoir raison, grommela Coconnas. + +Coconnas n'avait pas prononcé ces paroles, qu'un cavalier passa +comme l'éclair au milieu des arbres, et, franchissant fossés, +buissons, barrières, arriva près des deux gentilshommes. + +Il tenait un pistolet de chaque main et guidait des genoux +seulement son cheval dans cette course furieuse. + +-- M. de Mouy! s'écria Coconnas inquiet et devenu plus alerte +maintenant que La Mole; M. de Mouy fuyant! On se sauve donc? + +-- Eh! vite! cria le huguenot, détalez, tout est perdu! J'ai fait +un détour pour vous le dire. En route! + +Et comme il n'avait pas cessé de courir en prononçant ces paroles, +il était déjà loin quand elles furent achevées, et par conséquent +lorsque La Mole et Coconnas en saisirent complètement le sens. + +-- Et la reine? cria La Mole. Mais la voix du jeune homme se +perdit dans l'espace; de Mouy était déjà à une trop grande +distance pour l'entendre, et surtout pour lui répondre. Coconnas +eut bientôt pris son parti. Tandis que La Mole restait immobile et +suivait des yeux de Mouy qui disparaissait entre les branches qui +s'ouvraient devant lui et se refermaient sur lui, il courut aux +chevaux, les amena, sauta sur le sien, jeta la bride de l'autre +aux mains de La Mole, et s'apprêta à piquer. + +-- Allons, allons! dit-il, je répéterai ce qu'a dit de Mouy: En +route! Et de Mouy est un monsieur qui parle bien. En route, en +route, La Mole! + +-- Un instant, dit La Mole; nous sommes venus ici pour quelque +chose. + +-- À moins que ce ne soit pour nous faire pendre, répondit +Coconnas, je te conseille de ne pas perdre de temps. Je devine, tu +vas faire de la rhétorique, paraphraser le mot fuir, parler +d'Horace qui jeta son bouclier et d'Épaminondas qu'on rapporta sur +le sien; mais, je dirai un seul mot: Où fuit M. de Mouy de Saint- +Phale, tout le monde peut fuir. + +-- M. de Mouy de Saint-Phale, dit La Mole, n'est pas chargé +d'enlever la reine Marguerite, M. de Mouy de Saint-Phale n'aime +pas la reine Marguerite. + +-- Mordi! et il fait bien, si cet amour devait lui faire faire des +sottises pareilles à celle que je te vois méditer. Que cinq cent +mille diables d'enfer enlèvent l'amour qui peut coûter la tête à +deux braves gentilshommes! Corne de boeuf! comme dit le roi +Charles, nous conspirons, mon cher; et quand on conspire mal, il +faut se bien sauver. En selle, en selle, La Mole! + +-- Sauve-toi, mon cher, je ne t'en empêche pas, et même je t'y +invite. Ta vie est plus précieuse que la mienne. Défends donc ta +vie. + +-- Il faut me dire: Coconnas, faisons-nous pendre ensemble, et non +me dire: Coconnas, sauve-toi tout seul. + +-- Bah! mon ami, répondit La Mole, la corde est faite pour les +manants, et non pour des gentilshommes comme nous. + +-- Je commence à croire, dit Coconnas avec un soupir, que la +précaution que j'ai prise n'est pas mauvaise. + +-- Laquelle? + +-- De me faire un ami du bourreau. + +-- Tu es sinistre, mon cher Coconnas. + +-- Mais enfin que faisons-nous? s'écria celui-ci impatienté. + +-- Nous allons retrouver la reine. + +-- Où cela? + +-- Je n'en sais rien... Retrouver le roi! + +-- Où cela? + +-- Je n'en sais rien... mais nous le retrouverons, et nous ferons +à nous deux ce que cinquante personnes n'ont pu ou n'ont osé +faire. + +-- Tu me prends par l'amour-propre, Hyacinthe; c'est mauvais +signe. + +-- Eh bien, voyons, à cheval et partons. + +-- C'est bien heureux! La Mole se retourna pour prendre le pommeau +de la selle; mais au moment où il mettait le pied à l'étrier, une +voix impérieuse se fit entendre. + +-- Halte-là! rendez-vous, dit la voix. En même temps une figure +d'homme parut derrière un chêne, puis une autre, puis trente: +c'étaient les chevau-légers, qui, devenus fantassins, s'étaient +glissés à plat ventre dans les bruyères et fouillaient dans le +bois. + +-- Qu'est-ce que je t'ai dit? murmura Coconnas. Une espèce de +rugissement sourd fut la réponse de La Mole. + +Les chevau-légers étaient encore à trente pas des deux amis. + +-- Voyons! continua le Piémontais parlant tout haut au lieutenant +des chevau-légers et tout bas à La Mole; messieurs, qu'y a-t-il? + +Le lieutenant ordonna de coucher en joue les deux amis. Coconnas +continua tout bas: + +-- En selle! La Mole, il en est temps encore: saute à cheval, +comme je t'ai vu cent fois, et partons. Puis se retournant vers +les chevau-légers: + +-- Eh! que diable, messieurs, ne tirez pas, vous pourriez tuer des +amis. Puis à La Mole: + +-- À travers les arbres, on tire mal; ils tireront et nous +manqueront. + +-- Impossible, dit La Mole; nous ne pouvons emmener avec nous le +cheval de Marguerite et les deux mules, ce cheval et ces deux +mules la compromettraient, tandis que par mes réponses +j'éloignerai tout soupçon. Pars! mon ami, pars! + +-- Messieurs, dit Coconnas en tirant son épée et en l'élevant en +l'air, messieurs, nous sommes tout rendus. Les chevau-légers +relevèrent leurs mousquetons. + +-- Mais d'abord, pourquoi faut-il que nous nous rendions? + +-- Vous le demanderez au roi de Navarre. + +-- Quel crime avons-nous commis? + +-- M. d'Alençon vous le dira. Coconnas et La Mole se regardèrent: +le nom de leur ennemi en un pareil moment était peu fait pour les +rassurer. + +Cependant ni l'un ni l'autre ne fit résistance. Coconnas fut +invité à descendre de cheval, manoeuvre qu'il exécuta sans +observation. Puis tous deux furent placés au centre des chevau- +légers, et l'on prit la route du pavillon de François Ier. + +-- Tu voulais voir le pavillon de François Ier? dit Coconnas à La +Mole, en apercevant, à travers les arbres, les murs d'une +charmante fabrique gothique; eh bien, il paraît que tu le verras. + +La Mole ne répondit rien, et tendit seulement la main à Coconnas. + +À côté de ce charmant pavillon, bâti du temps de Louis XII, et +qu'on appelait le pavillon de François Ier, parce que celui-ci le +choisissait toujours pour ses rendez-vous de chasse, était une +espèce de hutte élevée pour les piqueurs, et qui disparaissait en +quelque sorte sous les mousquets et sous les hallebardes et les +épées reluisantes, comme une taupinière sous une moisson +blanchissante. + +C'était dans cette hutte qu'avaient été conduits les prisonniers. + +Maintenant éclairons la situation fort nuageuse, pour les deux +amis surtout, en racontant ce qui s'était passé. + +Les gentilshommes protestants s'étaient réunis, comme la chose +avait été convenue, dans le pavillon de François Ier, dont, on le +sait, de Mouy s'était procuré la clef. + +Maîtres de la forêt, à ce qu'ils croyaient du moins, ils avaient +posé par-ci, par-là quelques sentinelles, que les chevau-légers, +moyennant un changement d'écharpes blanches en écharpes rouges, +précaution due au zèle ingénieux de M. de Nancey, avaient enlevées +sans coup férir par une surprise vigoureuse. + +Les chevau-légers avaient continué leur battue, cernant le +pavillon; mais de Mouy, qui, ainsi que nous l'avons dit, attendait +le roi au bout de l'allée des Violettes, avait vu ces écharpes +rouges marchant à pas de loup, et dès ce moment les écharpes +rouges lui avaient paru suspectes. Il s'était donc jeté de côté +pour n'être point vu, et avait remarqué que le vaste cercle se +rétrécissait de manière à battre la forêt et à envelopper le lieu +du rendez-vous. + +Puis en même temps, au fond de l'allée principale, il avait vu +poindre les aigrettes blanches et briller les arquebuses de la +garde du roi. + +Enfin il avait reconnu le roi lui-même, tandis que du côté opposé +il avait aperçu le roi de Navarre. + +Alors il avait coupé l'air en croix avec son chapeau, ce qui était +le signal convenu pour dire que tout était perdu. + +À ce signal le roi avait rebroussé chemin et avait disparu. + +Aussitôt de Mouy, enfonçant les deux larges molettes de ses +éperons dans le ventre de son cheval, avait pris la fuite, et tout +en fuyant avait jeté les paroles d'avertissement que nous avons +dites, à La Mole et à Coconnas. + +Or, le roi, qui s'était aperçu de la disparition de Henri et de +Marguerite, arrivait escorté de M. d'Alençon, pour les voir sortir +tous deux de la hutte où il avait dit de renfermer tout ce qui se +trouverait non seulement dans le pavillon, mais encore dans la +forêt. + +D'Alençon, plein de confiance, galopait près du roi, dont les +douleurs aiguës augmentaient la mauvaise humeur. Deux ou trois +fois il avait failli s'évanouir, et une fois il avait vomi +jusqu'au sang. + +-- Allons! allons! dit le roi en arrivant, dépêchons-nous, j'ai +hâte de rentrer au Louvre: tirez-moi tous ces parpaillots du +terrier, c'est aujourd'hui saint Blaise, cousin de saint +Barthélemy. + +À ces paroles du roi, toute cette fourmilière de piques et +d'arquebuses se mit en mouvement, et l'on força les huguenots, +arrêtés soit dans la forêt, soit dans le pavillon, à sortir l'un +après l'autre de la cabane. + +Mais de roi de Navarre, de Marguerite et de De Mouy, point. + +-- Eh bien, dit le roi, où est Henri, où est Margot? Vous me les +avez promis, d'Alençon, et corboeuf! il faut qu'on me les trouve. + +-- Le roi et la reine de Navarre, dit M. de Nancey, nous ne les +avons pas même aperçus, Sire. + +-- Mais les voilà, dit madame de Nevers. En effet, à ce moment +même, à l'extrémité d'une allée qui donnait sur la rivière, +parurent Henri et Margot, tous deux calmes comme s'il ne se fût +agi de rien; tous deux le faucon au poing et amoureusement serrés +avec tant d'art que leurs chevaux tout en galopant, non moins unis +qu'eux, semblaient se caresser l'un l'autre des naseaux. Ce fut +alors que d'Alençon furieux fit fouiller les environs, et que l'on +trouva La Mole et Coconnas sous leur berceau de lierre. Eux aussi +firent leur entrée dans le cercle que formaient les gardes avec un +fraternel enlacement. Seulement, comme ils n'étaient point rois, +ils n'avaient pu se donner si bonne contenance que Henri et +Marguerite: La Mole était trop pâle, Coconnas était trop rouge. + + + +XXI +Les investigations + + +Le spectacle qui frappa les deux jeunes gens en entrant dans le +cercle fut de ceux qu'on n'oublie jamais, ne les eût-on vus qu'une +seule fois en un seul instant. + +Charles IX avait, comme nous l'avons dit, regardé défiler tous les +gentilshommes enfermés dans la hutte des piqueurs et extraits l'un +après l'autre par ses gardes. + +Lui et d'Alençon suivaient chaque mouvement d'un oeil avide, +s'attendant à voir sortir le roi de Navarre à son tour. + +Leur attente avait été trompée. + +Mais ce n'était point assez, il fallait savoir ce qu'ils étaient +devenus. + +Aussi, quand au bout de l'allée on vit apparaître les deux jeunes +époux, d'Alençon pâlit, Charles sentit son coeur se dilater; car +instinctivement il désirait que tout ce que son frère l'avait +forcé de faire retombât sur lui. + +-- Il échappera encore, murmura François en pâlissant. En ce +moment le roi fut saisi de douleurs d'entrailles si violentes +qu'il lâcha la bride, saisit ses flancs des deux mains, et poussa +des cris comme un homme en délire. Henri s'approcha avec +empressement; mais pendant le temps qu'il avait mis à parcourir +les deux cents pas qui le séparaient de son frère, Charles était +déjà remis. + +-- D'où venez-vous, monsieur? dit le roi avec une dureté de voix +qui émut Marguerite. + +-- Mais... de la chasse, mon frère, reprit-elle. + +-- La chasse était au bord de la rivière et non dans la forêt. + +-- Mon faucon s'est emporté sur un faisan, Sire, au moment où nous +étions restés en arrière pour voir le héron. + +-- Et où est le faisan? + +-- Le voici; un beau coq, n'est-ce pas? + +Et Henri, de son air le plus innocent, présenta à Charles son +oiseau de pourpre, d'azur et d'or. + +-- Ah! ah! dit Charles; et ce faisan pris, pourquoi ne m'avez-vous +pas rejoint? + +-- Parce qu'il avait dirigé son vol vers le parc, Sire; de sorte +que, lorsque nous sommes descendus sur le bord de la rivière, nous +vous avons vu une demi-lieue en avant de nous, remontant déjà vers +la forêt: alors nous nous sommes mis à galoper sur vos traces, car +étant de la chasse de Votre Majesté nous n'avons pas voulu la +perdre. + +-- Et tous ces gentilshommes, reprit Charles, étaient-ils invités +aussi? + +-- Quels gentilshommes, répondit Henri en jetant un regard +circulaire et interrogatif autour de lui. + +-- Eh! vos huguenots, pardieu! dit Charles; dans tous les cas, si +quelqu'un les a invités ce n'est pas moi. + +-- Non, Sire, répondit Henri, mais c'est peut-être M. d'Alençon. + +-- M. d'Alençon! comment cela? + +-- Moi? fit le duc. + +-- Eh! oui, mon frère, reprit Henri, n'avez-vous pas annoncé hier +que vous étiez roi de Navarre? Eh bien, les huguenots qui vous ont +demandé pour roi viennent vous remercier, vous, d'avoir accepté la +couronne, et le roi de l'avoir donnée. N'est-ce pas, messieurs? + +-- Oui! oui! crièrent vingt voix; vive le duc d'Alençon! vive le +roi Charles! + +-- Je ne suis pas le roi des huguenots, dit François pâlissant de +colère. Puis, jetant à la dérobée un regard sur Charles: Et +j'espère bien, ajouta-t-il, ne l'être jamais. + +-- N'importe! dit Charles, vous saurez, Henri, que je trouve tout +cela étrange. + +-- Sire, dit le roi de Navarre avec fermeté, on dirait, Dieu me +pardonne, que je subis un interrogatoire? + +-- Et si je vous disais que je vous interroge, que répondriez- +vous? + +-- Que je suis roi comme vous, Sire, dit fièrement Henri, car ce +n'est pas la couronne, mais la naissance qui fait la royauté, et +que je répondrais à mon frère et à mon ami, mais jamais à mon +juge. + +-- Je voudrais bien savoir, cependant, murmura Charles, à quoi +m'en tenir une fois dans ma vie. + +-- Qu'on amène M. de Mouy, dit d'Alençon, vous le saurez. +M. de Mouy doit être pris. + +-- M. de Mouy est-il parmi les prisonniers? demanda le roi. Henri +eut un mouvement d'inquiétude, et échangea un regard avec +Marguerite; mais ce moment fut de courte durée. Aucune voix ne +répondit. + +-- M. de Mouy n'est point parmi les prisonniers, dit M. de Nancey; +quelques-uns de nos hommes croient l'avoir vu, mais aucun n'en est +sûr. + +D'Alençon murmura un blasphème. + +-- Eh! dit Marguerite en montrant La Mole et Coconnas, qui avaient +entendu tout le dialogue, et sur l'intelligence desquels elle +croyait pouvoir compter, Sire, voici deux gentilshommes de +M. d'Alençon, interrogez-les, ils répondront. + +Le duc sentit le coup. + +-- Je les ai fait arrêter justement pour prouver qu'ils ne sont +point à moi, dit le duc. + +Le roi regarda les deux amis et tressaillit en revoyant La Mole. + +-- Oh! oh! encore ce Provençal, dit-il. Coconnas salua +gracieusement. + +-- Que faisiez-vous quand on vous a arrêtés? dit le roi. + +-- Sire, nous devisions de faits de guerre et d'amour. + +-- À cheval! armés jusqu'aux dents! prêts à fuir! + +-- Non pas, Sire, dit Coconnas, et Votre Majesté est mal +renseignée. Nous étions couchés sous l'ombre d'un hêtre: + +_Sub tegmine fagi._ +_ _ +-- Ah! vous étiez couchés sous l'ombre d'un hêtre? + +-- Et nous eussions même pu fuir, si nous avions cru avoir en +quelque façon encouru la colère de Votre Majesté. Voyons, +messieurs, sur votre parole de soldats, dit Coconnas en se +retournant vers les chevau-légers, croyez-vous que si nous +l'eussions voulu nous pouvions nous échapper? + +-- Le fait est, dit le lieutenant, que ces messieurs n'ont pas +fait un mouvement pour fuir. + +-- Parce que leurs chevaux étaient loin, dit le duc d'Alençon. + +-- J'en demande humblement pardon à Monseigneur, dit Coconnas, +mais j'avais le mien entre les jambes, et mon ami le comte Lérac +de la Mole tenait le sien par la bride. + +-- Est-ce vrai, messieurs? dit le roi. + +-- C'est vrai, Sire, répondit le lieutenant; M. de Coconnas en +nous apercevant est même descendu du sien. + +Coconnas grimaça un sourire qui signifiait: Vous voyez bien, Sire! + +-- Mais ces chevaux de main, mais ces mules, mais ces coffres dont +elles son chargées? demanda François. + +-- Eh bien, dit Coconnas, est-ce que nous sommes des valets +d'écurie? faites chercher le palefrenier qui les gardait. + +-- Il n'y est pas, dit le duc furieux. + +-- Alors, c'est qu'il aura pris peur et se sera sauvé, reprit +Coconnas; on ne peut pas demander à un manant d'avoir le calme +d'un gentilhomme. + +-- Toujours le même système, dit d'Alençon en grinçant des dents. +Heureusement, Sire, je vous ai prévenu que ces messieurs depuis +quelques jours n'étaient plus à mon service. + +-- Moi! dit Coconnas, j'aurais le malheur de ne plus appartenir à +Votre Altesse?... + +-- Eh! morbleu! monsieur, vous le savez mieux que personne, +puisque vous m'avez donné votre démission dans une lettre assez +impertinente que j'ai conservée, Dieu merci, et que par bonheur +j'ai sur moi. + +-- Oh! dit Coconnas, j'espérais que Votre Altesse m'avait pardonné +une lettre écrite dans un premier mouvement de mauvaise humeur. +J'avais appris que Votre Altesse avait voulu, dans un corridor du +Louvre, étrangler mon ami La Mole. + +-- Eh bien, interrompit le roi, que dit-il donc? + +-- J'avais cru que Votre Altesse était seule, continua ingénument +La Mole. Mais depuis que j'ai su que trois autres personnes... + +-- Silence! dit Charles, nous sommes suffisamment renseignés. +Henri, dit il au roi de Navarre, votre parole de ne pas fuir? + +-- Je la donne à Votre Majesté, Sire. + +-- Retournez à Paris avec M. de Nancey et prenez les arrêts dans +votre chambre. Vous, messieurs, continua-t-il en s'adressant aux +deux gentilshommes, rendez vos épées. + +La Mole regarda Marguerite. Elle sourit. Aussitôt La Mole remit +son épée au capitaine qui était le plus proche de lui. Coconnas en +fit autant. + +-- Et M. de Mouy, l'a-t-on retrouvé? demanda le roi. + +-- Non, Sire, dit M. de Nancey; ou il n'était pas dans la forêt, +ou il s'est sauvé. + +-- Tant pis, dit le roi. Retournons. J'ai froid, je suis ébloui. + +-- Sire, c'est la colère sans doute, dit François. + +-- Oui, peut-être. Mes yeux vacillent. Où sont donc les +prisonniers? Je n'y vois plus. Est-ce donc déjà la nuit! oh! +miséricorde! je brûle! ... À moi! à moi! + +Et le malheureux roi lâchant la bride de son cheval, étendant les +bras, tomba en arrière, soutenu par les courtisans épouvantés de +cette seconde attaque. + +François, à l'écart, essuyait la sueur de son front, car lui seul +connaissait la cause du mal qui torturait son frère. + +De l'autre côté, le roi de Navarre, déjà sous la garde de +M. de Nancey, considérait toute cette scène avec un étonnement +croissant. + +-- Eh! eh! murmura-t-il avec cette prodigieuse intuition qui par +moments faisait de lui un homme illuminé pour ainsi dire, si +j'allais me trouver heureux d'avoir été arrêté dans ma fuite? + +Il regarda Margot, dont les grands yeux, dilatés par la surprise, +se reportaient de lui au roi et du roi à lui. + +Cette fois le roi était sans connaissance. On fit approcher une +civière sur laquelle on l'étendit. On le recouvrit d'un manteau, +qu'un des cavaliers détacha de ses épaules, et le cortège reprit +tranquillement la route de Paris, d'où l'on avait vu partir le +matin des conspirateurs allègres et un roi joyeux, et où l'on +voyait rentrer un roi moribond entouré de rebelles prisonniers. + +Marguerite, qui dans tout cela n'avait perdu ni sa liberté de +corps ni sa liberté d'esprit, fit un dernier signe d'intelligence +à son mari, puis elle passa si près de La Mole que celui-ci put +recueillir ces deux mots grecs qu'elle laissa tomber: + +-- _Mê déidé. _C'est-à-dire: + +-- Ne crains rien. + +-- Que t'a-t-elle dit? demanda Coconnas. + +-- Elle m'a dit de ne rien craindre, répondit La Mole. + +-- Tant pis, murmura le Piémontais, tant pis, cela veut dire qu'il +ne fait pas bon ici pour tous. Toutes les fois que ce mot là m'a +été adressé en manière d'encouragement, j'ai reçu à l'instant même +soit une balle quelque part, soit un coup d'épée dans le corps, +soit un pot de fleurs sur la tête. Ne crains rien, soit en hébreu, +soit en grec, soit en latin, soit en français, a toujours signifié +pour moi: _Gare là-dessous! _ +_ _ +_-- _En route, messieurs! dit le lieutenant des chevau-légers. + +-- Eh! sans indiscrétion, monsieur, demanda Coconnas, où nous +mène-t on? + +-- À Vincennes, je crois, dit le lieutenant. + +-- J'aimerais mieux aller ailleurs, dit Coconnas; mais enfin on ne +va pas toujours où l'on veut. + +Pendant la route le roi était revenu de son évanouissement et +avait repris quelque force. À Nanterre il avait même voulu monter +à cheval, mais on l'en avait empêché. + +-- Faites prévenir maître Ambroise Paré, dit Charles en arrivant +au Louvre. + +Il descendit de sa litière, monta l'escalier appuyé au bras de +Tavannes, et il gagna son appartement, où il défendit que personne +le suivît. + +Tout le monde remarqua qu'il semblait fort grave; pendant toute la +route il avait profondément réfléchi, n'adressant la parole à +personne, et ne s'occupant plus ni de la conspiration ni des +conspirateurs. Il était évident que ce qui le préoccupait c'était +sa maladie. + +Maladie si subite, si étrange, si aiguë, et dont quelques +symptômes étaient les mêmes que les symptômes qu'on avait +remarqués chez son frère François II quelque temps avant sa mort. + +Aussi la défense faite à qui que ce fût, excepté maître Paré, +d'entrer chez le roi, n'étonna-t-elle personne. La misanthropie, +on le savait, était le fond du caractère du prince. + +Charles entra dans sa chambre à coucher, s'assit sur une espèce de +chaise longue, appuya sa tête sur des coussins, et, réfléchissant +que maître Ambroise Paré pourrait n'être pas chez lui et tarder à +venir, il voulut utiliser le temps de l'attente. + +En conséquence, il frappa dans ses mains; un garde parut. + +-- Prévenez le roi de Navarre que je veux lui parler, dit Charles. +Le garde s'inclina et obéit. + +Charles renversa sa tête en arrière, une lourdeur effroyable de +cerveau lui laissait à peine la faculté de lier ses idées les unes +aux autres, une espèce de nuage sanglant flottait devant ses yeux; +sa bouche était aride, et il avait déjà, sans étancher sa soif, +vidé toute une carafe d'eau. + +Au milieu de cette somnolence, la porte se rouvrit et Henri parut; +M. de Nancey le suivait par-derrière, mais il s'arrêta dans +l'antichambre. + +Le roi de Navarre attendit que la porte fût refermée derrière lui. +Alors il s'avança. + +-- Sire, dit-il, vous m'avez fait demander, me voici. + +Le roi tressaillit à cette voix, et fit le mouvement machinal +d'étendre la main. + +-- Sire, dit Henri en laissant ses deux mains pendre à ses côtés, +Votre Majesté oublie que je ne suis plus son frère, mais son +prisonnier. + +-- Ah! ah! c'est vrai, dit Charles; merci de me l'avoir rappelé. +Il y a plus, il me souvient que vous m'avez promis, lorsque nous +serions en tête-à-tête, de me répondre franchement. + +-- Je suis prêt à tenir cette promesse. Interrogez, Sire. + +Le roi versa de l'eau froide dans sa main, et posa sa main sur son +front. + +-- Qu'y a-t-il de vrai dans l'accusation du duc d'Alençon? Voyons, +répondez, Henri. + +-- La moitié seulement: c'était M. d'Alençon qui devait fuir, et +moi qui devais l'accompagner. + +-- Et pourquoi deviez-vous l'accompagner? demanda Charles; êtes- +vous donc mécontent de moi, Henri? + +-- Non, Sire, au contraire; je n'ai qu'à me louer de Votre +Majesté; et Dieu qui lit dans les coeurs, voit dans le mien quelle +profonde affection je porte à mon frère et à mon roi. + +-- Il me semble, dit Charles, qu'il n'est point dans la nature de +fuir les gens que l'on aime et qui nous aiment! + +-- Aussi, dit Henri, je ne fuyais pas ceux qui m'aiment, je fuyais +ceux qui me détestent. Votre Majesté me permet-elle de lui parler +à coeur ouvert? + +-- Parlez, monsieur. + +-- Ceux qui me détestent ici, Sire, c'est M. d'Alençon et la reine +mère. + +-- M. d'Alençon, je ne dis pas, reprit Charles, mais la reine mère +vous comble d'attentions. + +-- C'est justement pour cela que je me défie d'elle, Sire. Et bien +m'en a pris de m'en défier! + +-- D'elle? + +-- D'elle ou de ceux qui l'entourent. Vous savez que le malheur +des rois, Sire, n'est pas toujours d'être trop mal, mais trop bien +servis. + +-- Expliquez-vous: c'est un engagement pris de votre part de tout +me dire. + +-- Et Votre Majesté voit que je l'accomplis. + +-- Continuez. + +-- Votre Majesté m'aime, m'a-t-elle dit? + +-- C'est-à-dire que je vous aimais avant votre trahison, Henriot. + +-- Supposez que vous m'aimez toujours, Sire. + +-- Soit! + +-- Si vous m'aimez, vous devez désirer que je vive, n'est-ce pas? + +-- J'aurais été désespéré qu'il t'arrivât malheur. + +-- Eh bien, Sire, deux fois Votre Majesté a bien manqué de tomber +dans le désespoir. + +-- Comment cela? + +-- Oui, car deux fois la Providence seule m'a sauvé la vie. Il est +vrai que la seconde fois la Providence avait pris les traits de +Votre Majesté. + +-- Et la première fois, quelle marque avait-elle prise? + +-- Celle d'un homme qui serait bien étonné de se voir confondu +avec elle, de René. Oui, vous, Sire, vous m'avez sauvé du fer. + +Charles fronça le sourcil, car il se rappelait la nuit où il avait +emmené Henriot rue des Barres. + +-- Et René? dit-il. + +-- René m'a sauvé du poison. + +-- Peste! tu as de la chance. Henriot, dit le roi en essayant un +sourire dont une vive douleur fit une contraction nerveuse. Ce +n'est pas là son état. + +-- Deux miracles m'ont donc sauvé, Sire. Un miracle de repentir de +la part du Florentin, un miracle de bonté de votre part. Eh bien, +je l'avoue à Votre Majesté, j'ai peur que le ciel ne se lasse de +faire des miracles, et j'ai voulu fuir en raison de cet axiome: +Aide-toi, le ciel t'aidera. + +-- Pourquoi ne m'as-tu pas dit cela plus tôt, Henri? + +-- En vous disant ces mêmes paroles hier, j'étais un dénonciateur. + +-- Et en me les disant aujourd'hui? + +-- Aujourd'hui, c'est autre chose; je suis accusé et je me +défends. + +-- Es-tu sûr de cette première tentative, Henriot? + +-- Aussi sûr que de la seconde. + +-- Et l'on a tenté de t'empoisonner? + +-- On l'a tenté. + +-- Avec quoi? + +-- Avec de l'opiat. + +-- Et comment empoisonne-t-on avec de l'opiat? + +-- Dame! Sire, demandez à René; on empoisonne bien avec des +gants... + +Charles fronça le sourcil; puis peu à peu sa figure se dérida. + +-- Oui, oui, dit-il, comme s'il se parlait à lui-même; c'est dans +la nature des êtres créés de fuir la mort. Pourquoi donc +l'intelligence ne ferait-elle pas ce que fait l'instinct? + +-- Eh bien, Sire, demanda Henri, Votre Majesté est-elle contente +de ma franchise, et croit-elle que je lui aie tout dit? + +-- Oui, Henriot, oui, et tu es un brave garçon. Et tu crois alors +que ceux qui t'en voulaient ne se sont point lassés, que de +nouvelles tentatives auraient été faites. + +-- Sire, tous les soirs, je m'étonne de me trouver encore vivant. + +-- C'est parce qu'on sait que je t'aime, vois-tu, Henriot, qu'ils +veulent te tuer. Mais, sois tranquille; ils seront punis de leur +mauvais vouloir. En attendant, tu es libre. + +-- Libre de quitter Paris, Sire? demanda Henri. + +-- Non pas; tu sais bien qu'il m'est impossible de me passer de +toi. Eh! mille noms d'un diable, il faut bien que j'aie quelqu'un +qui m'aime. + +-- Alors, Sire, si Votre Majesté me garde près d'elle, qu'elle +veuille bien m'accorder une grâce... + +-- Laquelle? + +-- C'est de ne point me garder à titre d'ami, mais à titre de +prisonnier. + +-- Comment, de prisonnier? + +-- Eh! oui. Votre Majesté ne voit-elle pas que c'est son amitié +qui me perd? + +-- Et tu aimes mieux ma haine? + +-- Une haine apparente, Sire. Cette haine me sauvera: tant qu'on +me croira en disgrâce, on aura moins hâte de me voir mort. + +-- Henriot, dit Charles, je ne sais pas ce que tu désires, je ne +sais pas quel est ton but; mais si tes désirs ne s'accomplissent +point, si tu manques le but que tu te proposes, je serai bien +étonné. + +-- Je puis donc compter sur la sévérité du roi? + +-- Oui. + +-- Alors, je suis plus tranquille... Maintenant qu'ordonne Votre +Majesté? + +-- Rentre chez toi, Henriot. Moi, je suis souffrant, je vais voir +mes chiens et me mettre au lit. + +-- Sire, dit Henri, Votre Majesté aurait dû faire venir un +médecin; son indisposition d'aujourd'hui est peut-être plus grave +qu'elle ne pense. + +-- J'ai fait prévenir maître Ambroise Paré, Henriot. + +-- Alors, je m'éloigne plus tranquille. + +-- Sur mon âme, dit le roi, je crois que de toute ma famille tu es +le seul qui m'aime véritablement. + +-- Est-ce bien votre opinion, Sire? + +-- Foi de gentilhomme! + +-- Eh bien, recommandez-moi à M. de Nancey comme un homme à qui +votre colère ne donne pas un mois à vivre: c'est le moyen que je +vous aime longtemps. + +-- Monsieur de Nancey! cria Charles. Le capitaine des gardes +entra. + +-- Je remets le plus grand coupable du royaume entre vos mains, +continua le roi, vous m'en répondez sur votre tête. + +Et Henri, la mine consternée, sortit derrière M. de Nancey. + + + +XXII +Actéon + + +Charles, resté seul, s'étonna de n'avoir pas vu paraître l'un ou +l'autre de ses deux fidèles; ses deux fidèles étaient sa nourrice +Madeleine et son lévrier Actéon. + +-- La nourrice sera allée chanter ses psaumes chez quelque +huguenot de sa connaissance, se dit-il, et Actéon me boude encore +du coup de fouet que je lui ai donné ce matin. + +En effet, Charles prit une bougie et passa chez la bonne femme. La +bonne femme n'était pas chez elle. Une porte de l'appartement de +Madeleine donnait, on se le rappelle, dans le cabinet des Armes. +Il s'approcha de cette porte. + +Mais, dans le trajet, une de ces crises qu'il avait déjà +éprouvées, et qui semblaient s'abattre sur lui tout à coup, le +reprit. Le roi souffrait comme si l'on eût fouillé ses entrailles +avec un fer rouge. Une soif inextinguible le dévorait; il vit une +tasse de lait sur une table, l'avala d'un trait, et se sentit un +peu calmé. + +Alors il reprit la bougie qu'il avait posée sur un meuble, et +entra dans le cabinet. + +À son grand étonnement, Actéon ne vint pas au-devant de lui. +L'avait-on enfermé? En ce cas, il sentirait que son maître est +revenu de la chasse, et hurlerait. + +Charles appela, siffla; rien ne parut. + +Il fit quatre pas en avant; et, comme la lumière de la bougie +parvenait jusqu'à l'angle du cabinet, il aperçut dans cet angle +une masse inerte étendue sur le carreau. + +-- Holà! Actéon; holà! dit Charles. Et il siffla de nouveau. Le +chien ne bougea point. Charles courut à lui et le toucha; le +pauvre animal était raide et froid. De sa gueule, contractée par +la douleur, quelques gouttes de fiel étaient tombées, mêlées à une +bave écumeuse et sanglante. Le chien avait trouvé dans le cabinet +une barrette de son maître, et il avait voulu mourir en appuyant +sa tête sur cet objet qui lui représentait un ami. + +À ce spectacle qui lui fit oublier ses propres douleurs et lui +rendit toute son énergie, la colère bouillonna dans les veines de +Charles, il voulut crier; mais enchaînés qu'ils sont dans leurs +grandeurs, les rois ne sont pas libres de ce premier mouvement que +tout homme fait tourner au profit de sa passion ou de sa défense. +Charles réfléchit qu'il y avait là quelque trahison, et se tut. + +Alors il s'agenouilla devant son chien et examina le cadavre d'un +oeil expert. L'oeil était vitreux, la langue rouge et criblée de +pustules. C'était une étrange maladie, et qui fit frissonner +Charles. + +Le roi remit ses gants, qu'il avait ôtés et passés à sa ceinture, +souleva la lèvre livide du chien pour examiner les dents, et +aperçut dans les interstices quelques fragments blanchâtres +accrochés aux pointes des crocs aigus. + +Il détacha ces fragments, et reconnut que c'était du papier. + +Près de ce papier l'enflure était plus violente, les gencives +étaient tuméfiées, et la peau était rongée comme par du vitriol. + +Charles regarda attentivement autour de lui. Sur le tapis gisaient +deux ou trois parcelles de papier semblable à celui qu'il avait +déjà reconnu dans la bouche du chien. L'une de ces parcelles, plus +large que les autres, offrait des traces d'un dessin sur bois. + +Les cheveux de Charles se hérissèrent sur sa tête, il reconnut un +fragment de cette image représentant un seigneur chassant au vol, +et qu'Actéon avait arrachée de son livre de chasse. + +-- Ah! dit-il en pâlissant, le livre était empoisonné. Puis tout à +coup rappelant ses souvenirs: + +-- Mille démons! s'écria-t-il, j'ai touché chaque page de mon +doigt, et à chaque page j'ai porté mon doigt à ma bouche pour le +mouiller. Ces évanouissements, ces douleurs, ces vomissements! ... +Je suis mort! + +Charles demeura un instant immobile sous le poids de cette +effroyable idée. Puis, se relevant avec un rugissement sourd, il +s'élança vers la porte de son cabinet. + +-- Maître René! cria-t-il, maître René le Florentin! qu'on coure +au pont Saint-Michel, et qu'on me l'amène; dans dix minutes il +faut qu'il soit ici. Que l'un de vous monte à cheval et prenne un +cheval de main pour être plus tôt de retour. Quant à maître +Ambroise Paré, s'il vient, vous le ferez attendre. + +Un garde partit tout courant pour obéir à l'ordre donné. + +-- Oh! murmura Charles, quand je devrais faire donner la torture à +tout le monde, je saurai qui a donné ce livre à Henriot. + +Et, la sueur au front, les mains crispées, la poitrine haletante, +Charles demeura les yeux fixés sur le cadavre de son chien. + +Dix minutes après, le Florentin heurta timidement, et non sans +inquiétude, à la porte du roi. Il est de certaines consciences +pour lesquelles le ciel n'est jamais pur. + +-- Entrez! dit Charles. + +Le parfumeur parut. Charles marcha à lui l'air impérieux et la +lèvre crispée. + +-- Votre Majesté m'a fait demander, dit René tout tremblant. + +-- Vous êtes habile chimiste, n'est-ce pas? + +-- Sire... + +-- Et vous savez tout ce que savent les plus habiles médecins? + +-- Votre Majesté exagère. + +-- Non, ma mère me l'a dit. D'ailleurs, j'ai confiance en vous, et +j'ai mieux aimé vous consulter, vous, que tout autre. Tenez, +continua-t-il en démasquant le cadavre du chien, regardez, je vous +prie, ce que cet animal a entre les dents, et dites-moi de quoi il +est mort. + +Pendant que René, la bougie à la main, se baissait jusqu'à terre, +autant pour dissimuler son émotion que pour obéir au roi, Charles, +debout, les yeux fixés sur cet homme, attendait avec une +impatience facile à comprendre la parole qui devait être sa +sentence de mort ou son gage de salut. + +René tira une espèce de scalpel de sa poche, l'ouvrit, et, du bout +de la pointe, détacha de la gueule du lévrier les parcelles de +papier adhérentes à ses gencives, et regarda longtemps et avec +attention le fiel et le sang que distillait chaque plaie. + +-- Sire, dit-il en tremblant, voilà de bien tristes symptômes. + +Charles sentit un frisson glacé courir dans ses veines et pénétrer +jusqu'à son coeur. + +-- Oui, dit-il, ce chien a été empoisonné, n'est-ce pas? + +-- J'en ai peur, Sire. + +-- Et avec quel genre de poison? + +-- Avec un poison minéral, à ce que je suppose. + +-- Pourriez-vous acquérir la certitude qu'il a été empoisonné? + +-- Oui, sans doute, en l'ouvrant et en examinant l'estomac. + +-- Ouvrez-le; je veux ne conserver aucun doute. + +-- Il faudrait appeler quelqu'un pour m'aider. + +-- Je vous aiderai, moi, dit Charles. + +-- Vous, Sire! + +-- Oui, moi. Et, s'il est empoisonné, quels symptômes trouverons- +nous? + +-- Des rougeurs et des herborisations dans l'estomac. + +-- Allons, dit Charles, à l'oeuvre. René, d'un coup de scalpel, +ouvrit la poitrine du lévrier et l'écarta avec force de ses deux +mains, tandis que Charles, un genou en terre, éclairait d'une main +crispée et tremblante. + +-- Voyez, Sire, dit René, voyez, voici des traces évidentes. Ces +rougeurs sont celles que je vous ai prédites; quant à ces veines +sanguinolentes, qui semblent les racines d'une plante, c'est ce +que je désignais sous le nom d'herborisations. Je trouve ici tout +ce que je cherchais. + +-- Ainsi le chien est empoisonné? + +-- Oui, Sire. + +-- Avec un poison minéral? + +-- Selon toute probabilité. + +-- Et qu'éprouverait un homme qui, par mégarde, aurait avalé de ce +même poison? + +-- Une grande douleur de tête, des brûlures intérieures, comme +s'il eût avalé des charbons ardents; des douleurs d'entrailles, +des vomissements. + +-- Et aurait-il soif? demanda Charles. + +-- Une soif inextinguible. + +-- C'est bien cela, c'est bien cela, murmura le roi. + +-- Sire, je cherche en vain le but de toutes ces demandes. + +-- À quoi bon le chercher? Vous n'avez pas besoin de le savoir. +Répondez à nos questions, voilà tout. + +-- Que Votre Majesté m'interroge. + +-- Quel est le contre-poison à administrer à un homme qui aurait +avalé la même substance que mon chien? René réfléchit un instant. + +-- Il y a plusieurs poisons minéraux, dit-il; je voudrais bien, +avant de répondre, savoir duquel il s'agit. Votre Majesté a-t-elle +quelque idée de la façon dont son chien a été empoisonné? + +-- Oui, dit Charles; il a mangé une feuille d'un livre. + +-- Une feuille d'un livre? + +-- Oui. + +-- Et Votre Majesté a-t-elle ce livre? + +-- Le voilà, dit Charles en prenant le manuscrit de chasse sur le +rayon où il l'avait placé et en le montrant à René. + +René fit un mouvement de surprise qui n'échappa point au roi. + +-- Il a mangé une feuille de ce livre? balbutia René. + +-- Celle-ci. Et Charles montra la feuille déchirée. + +-- Permettez-vous que j'en déchire une autre, Sire? + +-- Faites. + +René déchira une feuille, l'approcha de la bougie. Le papier prit +feu, et une forte odeur alliacée se répandit dans le cabinet. + +-- Il a été empoisonné avec une mixture d'arsenic, dit-il. + +-- Vous en êtes sûr? + +-- Comme si je l'avais préparée moi-même. + +-- Et le contre-poison?... René secoua la tête. + +-- Comment, dit Charles d'une voix rauque, vous ne connaissez pas +de remède? + +-- Le meilleur et le plus efficace est des blancs d'oeufs battus +dans du lait; mais... + +-- Mais... quoi? + +-- Mais il faudrait qu'il fût administré aussitôt, sans cela... + +-- Sans cela? + +-- Sire, c'est un poison terrible, reprit encore une fois René. + +-- Il ne tue pas tout de suite cependant, dit Charles. + +-- Non, mais il tue sûrement, peu importe le temps qu'on mette à +mourir, et quelquefois même c'est un calcul. Charles s'appuya sur +la table de marbre. + +-- Maintenant, dit-il, en posant la main sur l'épaule de René, +vous connaissez ce livre? + +-- Moi, Sire! dit René en pâlissant. + +-- Oui, vous; en l'apercevant vous vous êtes trahi. + +-- Sire, je vous jure... + +-- René, dit Charles, écoutez bien ceci: Vous avez empoisonné la +reine de Navarre avec des gants; vous avez empoisonné le prince de +Porcian avec la fumée d'une lampe; vous avez essayé d'empoisonner +M. de Condé avec une pomme de senteur. René, je vous ferai enlever +la chair lambeau par lambeau avec une tenaille rougie, si vous ne +me dites pas à qui appartient ce livre. + +Le Florentin vit qu'il n'y avait pas à plaisanter avec la colère +de Charles IX, et résolut de payer d'audace. + +-- Et si je dis la vérité, Sire, qui me garantira que je ne serai +pas puni plus cruellement encore que si je me tais? + +-- Moi. + +-- Me donnerez-vous votre parole royale? + +-- Foi de gentilhomme, vous aurez la vie sauve, dit le roi. + +-- En ce cas, ce livre m'appartient, dit-il. + +-- À vous! fit Charles en se reculant et en regardant +l'empoisonneur d'un oeil égaré. + +-- Oui, à moi. + +-- Et comment est-il sorti de vos mains? + +-- C'est Sa Majesté la reine mère qui l'a pris chez moi. + +-- La reine mère! s'écria Charles. + +-- Oui. + +-- Mais dans quel but? + +-- Dans le but, je crois, de le faire porter au roi de Navarre, +qui avait demandé au duc d'Alençon un livre de ce genre pour +étudier la chasse au vol. + +-- Oh! s'écria Charles, c'est cela: je tiens tout. Ce livre, en +effet, était chez Henriot. Il y a une destinée, et je la subis. + +En ce moment Charles fut pris d'une toux sèche et violente, à +laquelle succéda une nouvelle douleur d'entrailles. Il poussa deux +ou trois cris étouffés, et se renversa sur sa chaise. + +-- Qu'avez-vous, Sire? demanda René d'une voix épouvantée. + +-- Rien, dit Charles; seulement j'ai soif, donnez-moi à boire. + +René emplit un verre d'eau et le présenta d'une main tremblante à +Charles, qui l'avala d'un seul trait. + +-- Maintenant, dit Charles, prenant une plume et la trempant dans +l'encre, écrivez sur ce livre. + +-- Que faut-il que j'écrive? + +-- Ce que je vais vous dicter: + +«Ce manuel de chasse au vol a été donné par moi à la reine mère +Catherine de Médicis.» + +René prit la plume et écrivit. + +-- Et maintenant signez. Le Florentin signa. + +-- Vous m'avez promis la vie sauve, dit le parfumeur. + +-- Et, de mon côté, je vous tiendrai parole. + +-- Mais, dit René, du côté de la reine mère? + +-- Oh! de ce côté, dit Charles, cela ne me regarde plus: si l'on +vous attaque, défendez-vous. + +-- Sire, puis-je quitter la France quand je croirai ma vie +menacée? + +-- Je vous répondrai à cela dans quinze jours. + +-- Mais en attendant... + +Charles posa, en fronçant le sourcil, son doigt sur ses lèvres +livides. + +-- Oh! soyez tranquille, Sire. Et, trop heureux d'en être quitte à +si bon marché, le Florentin s'inclina et sortit. Derrière lui, la +nourrice apparut à la porte de sa chambre. + +-- Qu'y a-t-il donc, mon Charlot? dit-elle. + +-- Nourrice, il y a que j'ai marché dans la rosée, et que cela m'a +fait mal. + +-- En effet, tu es bien pâle, mon Charlot. + +-- C'est que je suis bien faible. Donne-moi le bras, nourrice, +pour aller jusqu'à mon lit. + +La nourrice s'avança vivement. Charles s'appuya sur elle et gagna +sa chambre. + +-- Maintenant, dit Charles, je me mettrai au lit tout seul. + +-- Et si maître Ambroise Paré vient? + +-- Tu lui diras que je vais mieux et que je n'ai plus besoin de +lui. + +-- Mais, en attendant, que prendras-tu? + +-- Oh! une médecine bien simple, dit Charles, des blancs d'oeufs +battus dans du lait. À propos, nourrice, continua-t-il, ce pauvre +Actéon est mort. Il faudra, demain matin, le faire enterrer dans +un coin du jardin du Louvre. C'était un de mes meilleurs amis... +Je lui ferai faire un tombeau... Si j'en ai le temps. + + + +XXIII +Le bois de Vincennes + + +Ainsi que l'ordre en avait été donné par Charles IX, Henri fut +conduit le même soir au bois de Vincennes. C'est ainsi qu'on +appelait à cette époque le fameux château dont il ne reste plus +aujourd'hui qu'un débris, fragment colossal qui suffit à donner +une idée de sa grandeur passée. + +Le voyage se fit en litière. Quatre gardes marchaient de chaque +côté. M. de Nancey, porteur de l'ordre qui devait ouvrir à Henri +les portes de la prison protectrice, marchait le premier. + +À la poterne du donjon, on s'arrêta. M. de Nancey descendit de +cheval, ouvrit la portière fermée à cadenas, et invita +respectueusement le roi à descendre. + +Henri obéit sans faire la moindre observation. Toute demeure lui +semblait plus sûre que le Louvre, et dix portes se fermant sur lui +se fermaient en même temps entre lui et Catherine de Médicis. + +Le prisonnier royal traversa le pont-levis entre deux soldats, +franchit les trois portes du bas du donjon et les trois portes du +bas de l'escalier; puis, toujours précédé de M. de Nancey, il +monta un étage. Arrivé là, le capitaine des gardes, voyant qu'il +s'apprêtait encore à monter, lui dit: + +-- Monseigneur, arrêtez-vous là. + +-- Ah! ah! ah! dit Henri en s'arrêtant, il paraît qu'on me fait +les honneurs du premier étage. + +-- Sire, répondit M. de Nancey, on vous traite en tête couronnée. + +-- Diable! diable! se dit Henri, deux ou trois étages de plus ne +m'auraient aucunement humilié. Je serai trop bien ici: on se +doutera de quelque chose. + +-- Votre Majesté veut-elle me suivre? dit M. de Nancey. + +-- Ventre-saint-gris! dit le roi de Navarre, vous savez bien, +monsieur, qu'il ne s'agit point ici de ce que je veux ou de ce que +je ne veux pas, mais de ce qu'ordonne mon frère Charles. Ordonne- +t-il de vous suivre? + +-- Oui, Sire. + +-- En ce cas, je vous suis, monsieur. On s'engagea dans une espèce +de corridor à l'extrémité duquel on se trouva dans une salle assez +vaste, aux murs sombres et d'un aspect parfaitement lugubre. + +Henri regarda autour de lui avec un regard qui n'était pas exempt +d'inquiétude. + +-- Où sommes-nous? dit-il. + +-- Nous traversons la salle de la question, Monseigneur. + +-- Ah! ah! fit le roi. Et il regarda plus attentivement. Il y +avait un peu de tout dans cette chambre: des brocs et des +chevalets pour la question de l'eau, des coins et des maillets +pour la question des brodequins; en outre, des sièges de pierre +destinés aux malheureux qui attendaient la torture faisaient à peu +près le tour de la salle, et au-dessus de ces sièges, à ces sièges +eux-mêmes, au pied de ces sièges, étaient des anneaux de fer +scellés dans le mur sans autre symétrie que celle de l'art +tortionnaire. Mais leur proximité des sièges indiquait assez +qu'ils étaient là pour attendre les membres de ceux qui seraient +assis. + +Henri continua son chemin sans dire une parole, mais ne perdant +pas un détail de tout cet appareil hideux qui écrivait, pour ainsi +dire, l'histoire de la douleur sur les murailles. + +Cette attention à regarder autour de lui fit que Henri ne regarda +point à ses pieds et trébucha. + +-- Eh! dit-il, qu'est-ce donc que cela? + +Et il montrait une espèce de sillon creusé sur la dalle humide qui +faisait le plancher. + +-- C'est la gouttière, Sire. + +-- Il pleut donc, ici? + +-- Oui, Sire, du sang. + +-- Ah! ah! dit Henri, fort bien. Est-ce que nous n'arriverons pas +bientôt à ma chambre? + +-- Si fait, Monseigneur, nous y sommes, dit une ombre qui se +dessinait dans l'obscurité et qui devenait, à mesure qu'on +s'approchait d'elle, plus visible et plus palpable. + +Henri, qui croyait avoir reconnu la voix, fit quelques pas et +reconnut la figure. + +-- Tiens! c'est vous, Beaulieu, dit-il, et que diable faites-vous +ici? + +-- Sire, je viens de recevoir ma nomination au gouvernement de la +forteresse de Vincennes. + +-- Eh bien, mon cher ami, votre début vous fait honneur; un roi +pour prisonnier, ce n'est point mal. + +-- Pardon, Sire, reprit Beaulieu, mais avant vous j'ai déjà reçu +deux gentilshommes. + +-- Lesquels? Ah! pardon, je commets, peut-être une indiscrétion. +Dans ce cas, prenons que je n'ai rien dit. + +-- Monseigneur, on ne m'a pas recommandé le secret. Ce sont +MM. de La Mole et de Coconnas. + +-- Ah! c'est vrai, je les ai vu arrêter, ces pauvres +gentilshommes; et comment supportent-ils ce malheur? + +-- D'une façon tout opposée, l'un est gai, l'autre est triste; +l'un chante, l'autre gémit. + +-- Et lequel gémit? + +-- M. de La Mole, Sire. + +-- Ma foi, dit Henri, je comprends plutôt celui qui gémit que +celui qui chante. D'après ce que j'en vois, la prison n'est pas +une chose bien gaie. Et à quel étage sont-ils logés? + +-- Tout en haut, au quatrième. Henri poussa un soupir. C'est là +qu'il eût voulu être. + +-- Allons, monsieur de Beaulieu, dit Henri, ayez la bonté de +m'indiquer ma chambre, j'ai hâte de m'y voir, étant très fatigué +de la journée que je viens de passer. + +-- Voici Monseigneur, dit Beaulieu, montrant à Henri une porte +tout ouverte. + +-- Numéro 2, dit Henri; et pourquoi pas le numéro 1? + +-- Parce qu'il est retenu, Monseigneur. + +-- Ah! ah! il paraît alors que vous attendez un prisonnier de +meilleure noblesse que moi? + +-- Je n'ai pas dit, Monseigneur, que ce fût un prisonnier. + +-- Et qui est-ce donc? + +-- Que Monseigneur n'insiste point, car je serais forcé de +manquer, en gardant le silence, à l'obéissance que je lui dois. + +-- Ah! c'est autre chose, dit Henri. Et il devint plus pensif +encore qu'il n'était; ce numéro 1 l'intriguait visiblement. Au +reste, le gouverneur ne démentit pas sa politesse première. Avec +mille précautions oratoires il installa Henri dans sa chambre, lui +fit toutes ses excuses des commodités qui pouvaient lui manquer, +plaça deux soldats à sa porte et sortit. + +-- Maintenant, dit le gouverneur s'adressant au guichetier, +passons aux autres. + +Le guichetier marcha devant. On reprit le même chemin qu'on venait +de faire, on traversa la salle de la question, on franchit le +corridor, on arriva à l'escalier; et toujours suivant son guide, +M. de Beaulieu monta trois étages. + +En arrivant au haut de ces trois étages, qui, y compris le +premier, en faisaient quatre, le guichetier ouvrit successivement +trois portes ornées chacune de deux serrures et de trois énormes +verrous. + +Il touchait à peine à la troisième porte que l'on entendit une +voix joyeuse qui s'écriait: + +-- Eh! mordi! ouvrez donc quand ce ne serait que pour donner de +l'air. Votre poêle est tellement chaud qu'on étouffe ici. + +Et Coconnas, qu'à son juron favori le lecteur a déjà reconnu sans +doute, ne fit qu'un bond de l'endroit où il était jusqu'à la +porte. + +-- Un instant, mon gentilhomme, dit le guichetier, je ne viens pas +pour vous faire sortir, je viens pour entrer et monsieur le +gouverneur me suit. + +-- Monsieur le gouverneur! dit Coconnas, et que vient-il faire? + +-- Vous visiter. + +-- C'est beaucoup d'honneur qu'il me fait, répondit Coconnas; que +monsieur le gouverneur soit le bienvenu. + +M. de Beaulieu entra effectivement et comprima aussitôt le sourire +cordial de Coconnas par une de ces politesses glaciales qui sont +propres aux gouverneurs de forteresses, aux geôliers et aux +bourreaux. + +-- Avez-vous de l'argent, monsieur? demanda-t-il au prisonnier. + +-- Moi, dit Coconnas, pas un écu! + +-- Des bijoux? + +-- J'ai une bague. + +-- Voulez-vous permettre que je vous fouille? + +-- Mordi! s'écria Coconnas rougissant de colère, bien vous prend +d'être en prison et moi aussi. + +-- Il faut tout souffrir pour le service du roi. + +-- Mais, dit le Piémontais, les honnêtes gens qui dévalisent sur +le Pont-Neuf sont donc, comme vous, au service du roi? Mordi! +j'étais bien injuste, monsieur, car jusqu'à présent je les avais +pris pour des voleurs. + +-- Monsieur, je vous salue, dit Beaulieu. Geôlier, enfermez +monsieur. + +Le gouverneur s'en alla emportant la bague de Coconnas, laquelle +était une fort belle émeraude que madame de Nevers lui avait +donnée pour lui rappeler la couleur de ses yeux. + +-- À l'autre, dit-il en sortant. On traversa une chambre vide, et +le jeu des trois portes, des six serrures et des neuf verrous +recommença. La dernière porte s'ouvrit, et un soupir fut le +premier bruit qui frappa les visiteurs. La chambre était plus +lugubre encore d'aspect que celle d'où M. de Beaulieu venait de +sortir. Quatre meurtrières longues et étroites qui allaient en +diminuant de l'intérieur à l'extérieur éclairaient faiblement ce +triste séjour. De plus des barreaux de fer croisés avec assez +d'art pour que la vue fût sans cesse arrêtée par une ligne opaque, +empêchaient que par les meurtrières le prisonnier pût même voir le +ciel. Des filets ogiviques partaient de chaque angle de la salle +et allaient se réunir au milieu du plafond, où ils +s'épanouissaient en rosace. La Mole était assis dans un coin, et +malgré la visite et les visiteurs, il resta comme s'il n'eût rien +entendu. + +Le gouverneur s'arrêta sur le seuil et regarda un instant le +prisonnier, qui demeurait immobile, la tête dans ses mains. + +-- Bonsoir, monsieur de la Mole, dit Beaulieu. Le jeune homme leva +lentement la tête. + +-- Bonsoir, monsieur, dit-il. + +-- Monsieur, continua le gouverneur, je viens vous fouiller. + +-- C'est inutile, dit La Mole, je vais vous remettre tout ce que +j'ai. + +-- Qu'avez-vous? + +-- Trois cents écus environ, ces bijoux, ces bagues. + +-- Donnez, monsieur, dit le gouverneur. + +-- Voici. + +La Mole retourna ses poches, dégarnit ses doigts, et arracha +l'agrafe de son chapeau. + +-- N'avez-vous rien de plus? + +-- Non pas que je sache. + +-- Et ce cordon de soie serré à votre cou, que porte-t-il? demanda +le gouverneur. + +-- Monsieur, ce n'est pas un joyau, c'est une relique. + +-- Donnez. + +-- Comment! vous exigez?... + +-- J'ai ordre de ne vous laisser que vos vêtements, et une relique +n'est point un vêtement. + +La Mole fit un mouvement de colère, qui, au milieu du calme +douloureux et digne qui le distinguait, parut plus effrayant +encore à ces gens habitués aux rudes émotions. + +Mais il se remit presque aussitôt. + +-- C'est bien, monsieur, dit-il, et vous allez voir ce que vous +demandez. + +Alors se détournant comme pour s'approcher de la lumière, il +détacha la prétendue relique, laquelle n'était autre qu'un +médaillon contenant un portrait qu'il tira du médaillon et qu'il +porta à ses lèvres. Mais après l'avoir baisé à plusieurs reprises, +il feignit de le laisser tomber; et appuyant violemment dessus le +talon de sa botte, il l'écrasa en mille morceaux. + +-- Monsieur! ... dit le gouverneur. Et il se baissa pour voir s'il +ne pourrait pas sauver de la destruction l'objet inconnu que La +Mole voulait lui dérober; mais la miniature était littéralement en +poussière. + +-- Le roi voulait avoir ce joyau, dit La Mole, mais il n'avait +aucun droit sur le portrait qu'il renfermait. Maintenant voici le +médaillon, vous le pouvez prendre. + +-- Monsieur, dit Beaulieu, je me plaindrai au roi. Et sans prendre +congé du prisonnier par une seule parole, il se retira si +courroucé, qu'il laissa au guichetier le soin de fermer les portes +sans présider à leur fermeture. Le geôlier fit quelques pas pour +sortir, et voyant que M. de Beaulieu descendait déjà les premières +marches de l'escalier: + +-- Ma foi! monsieur, dit-il en se retournant, bien m'en a pris de +vous inviter à me donner tout de suite les cent écus moyennant +lesquels je consens à vous laisser parler à votre compagnon; car +si vous ne les aviez pas donnés, le gouvernement vous les eût pris +avec les trois cents autres, et ma conscience ne me permettrait +plus de rien faire pour vous; mais j'ai été payé d'avance, je vous +ai promis que vous verriez votre camarade... venez... un honnête +homme n'a que sa parole... Seulement si cela est possible, autant +pour vous que pour moi, ne causez pas politique. + +La Mole sortit de sa chambre et se trouva en face de Coconnas qui +arpentait les dalles de la chambre du milieu. Les deux amis se +jetèrent dans les bras l'un de l'autre. + +Le guichetier fit semblant de s'essuyer le coin de l'oeil et +sortit pour veiller à ce qu'on ne surprit pas les prisonniers, ou +plutôt à ce qu'on ne le surprît pas lui-même. + +-- Ah! te voilà, dit Coconnas; eh bien, cet affreux gouverneur t'a +fait sa visite? + +-- Comme à toi, je présume. + +-- Et il t'a tout pris? + +-- Comme à toi aussi. + +-- Oh! moi, je n'avais pas grand-chose, une bague de Henriette, +voilà tout. + +-- Et de l'argent comptant? + +-- J'avais donné tout ce que je possédais à ce brave homme de +guichetier pour qu'il nous procurât cette entrevue. + +-- Ah! ah! dit La Mole, il paraît qu'il reçoit des deux mains. + +-- Tu l'as donc payé aussi, toi? + +-- Je lui ai donné cent écus. + +-- Tant mieux que notre guichetier soit un misérable! + +-- Sans doute, on en fera tout ce qu'on voudra avec de l'argent, +et, il faut l'espérer, l'argent ne nous manquera point. + +-- Maintenant, comprends-tu ce qui nous arrive? + +-- Parfaitement... Nous avons été trahis. + +-- Par cet exécrable duc d'Alençon. J'avais bien raison de vouloir +lui tordre le cou, moi. + +-- Et crois-tu que notre affaire est grave? + +-- J'en ai peur. + +-- Ainsi, il y a à craindre... la question. + +-- Je ne te cache pas que j'y ai déjà songé. + +-- Que diras-tu si on en vient là? + +-- Et toi? + +-- Moi, je garderai le silence, répondit La Mole avec une rougeur +fébrile. + +-- Tu te tairas? s'écria Coconnas. + +-- Oui, si j'en ai la force. + +-- Eh bien, moi, dit Coconnas, si on me fait cette infamie, je te +garantis que je dirai bien des choses. + +-- Mais quelles choses? demanda vivement La Mole. + +-- Oh! sois tranquille, de ces choses qui empêcheront pendant +quelque temps M. d'Alençon de dormir. + +La Mole allait répliquer, lorsque le geôlier, qui sans doute avait +entendu quelque bruit, accourut, poussa chacun des deux amis dans +sa chambre et referma la porte sur lui. + + + +XXIV +La figure de cire + + +Depuis huit jours, Charles était cloué dans son lit par une fièvre +de langueur entrecoupée par des accès violents qui ressemblaient à +des attaques d'épilepsie. Pendant ces accès, il poussait parfois +des hurlements qu'écoutaient avec effroi les gardes qui veillaient +dans son antichambre, et que répétaient dans leurs profondeurs les +échos du vieux Louvre, éveillés depuis quelque temps par tant de +bruits sinistres. Puis, ces accès passés, écrasé de fatigue, +l'oeil éteint, il se laissait aller aux bras de sa nourrice avec +des silences qui tenaient à la fois du mépris et de la terreur. + +Dire ce que, chacun de son côté, sans se communiquer leurs +sensations, car la mère et son fils se fuyaient plutôt qu'ils ne +se cherchaient; dire ce que Catherine de Médicis et le duc +d'Alençon remuaient de pensées sinistres au fond de leur coeur, ce +serait vouloir peindre ce fourmillement hideux qu'on voit +grouiller au fond d'un nid de vipères. + +Henri avait été enfermé dans sa chambre; et, sur sa propre +recommandation à Charles, personne n'avait obtenu la permission de +le voir, pas même Marguerite. C'était aux yeux de tous une +disgrâce complète. Catherine et d'Alençon respiraient, le croyant +perdu, et Henri buvait et mangeait plus tranquillement, s'espérant +oublié. + +À la cour nul ne soupçonnait la cause de la maladie du roi. Maître +Ambroise Paré et Mazille, son collègue, avaient reconnu une +inflammation d'estomac, se trompant de la cause au résultat, voilà +tout. Ils avaient, en conséquence, prescrit un régime adoucissant +qui ne pouvait qu'aider au breuvage particulier indiqué par René, +que Charles recevait trois fois par jour de la main de sa +nourrice, et qui faisait sa principale nourriture. + +La Mole et Coconnas étaient à Vincennes, au secret le plus +rigoureux. Marguerite et madame de Nevers avaient fait dix +tentatives pour arriver jusqu'à eux, ou tout au moins pour leur +faire passer un billet, et n'y étaient point parvenues. + +Un matin, au milieu des éternelles alternatives de bien et de mal +qu'il éprouvait, Charles se sentit un peu mieux, et voulut qu'on +laissât entrer toute la cour qui, comme d'habitude, quoique le +lever n'eût plus lieu, se présentait tous les matins. Les portes +furent donc ouvertes, et l'on put reconnaître, à la pâleur de ses +joues, au jaunissement de son front d'ivoire, à la flamme fébrile +qui jaillissait de ses yeux caves et entourés d'un cercle de +bistre, quels effroyables ravages avait faits sur le jeune +monarque la maladie inconnue dont il était atteint. + +La chambre royale fut bientôt pleine de courtisans curieux et +intéressés. + +Catherine, d'Alençon et Marguerite furent avertis que le roi +recevait. Tous trois entrèrent à peu d'intervalle l'un de l'autre, +Catherine calme, d'Alençon souriant, Marguerite abattue. + +Catherine s'assit au chevet du lit de son fils, sans remarquer le +regard avec lequel celui-ci l'avait vue s'approcher. + +M. d'Alençon se plaça au pied, et se tint debout. Marguerite +s'appuya à un meuble, et, voyant le front pâle, le visage amaigri +et l'oeil enfoncé de son frère, elle ne put retenir un soupir et +une larme. Charles, auquel rien n'échappait, vit cette larme, +entendit ce soupir, et de la tête fit un signe imperceptible à +Marguerite. Ce signe, si imperceptible qu'il fût, éclaira le +visage de la pauvre reine de Navarre, à qui Henri n'avait eu le +temps de rien dire, ou peut-être même n'avait voulu rien dire. +Elle craignait pour son mari, elle tremblait pour son amant. + +Pour elle-même elle ne redoutait rien, elle connaissait trop bien +La Mole, et savait qu'elle pouvait compter sur lui. + +-- Eh bien, mon cher fils, dit Catherine, comment vous trouvez- +vous? + +-- Mieux, ma mère, mieux. + +-- Et que disent vos médecins? + +-- Mes médecins? ah! ce sont de grands docteurs, ma mère, dit +Charles en éclatant de rire, et j'ai un suprême plaisir, je +l'avoue, à les entendre discuter sur ma maladie. Nourrice, donne- +moi à boire. + +La nourrice apporta à Charles une tasse de sa potion ordinaire. + +-- Et que vous font-ils prendre, mon fils? + +-- Oh! madame, qui connaît quelque chose à leurs préparations? +répondit le roi en avalant vivement le breuvage. + +-- Ce qu'il faudrait à mon frère, dit François, ce serait de +pouvoir se lever et prendre le beau soleil; la chasse, qu'il aime +tant, lui ferait grand bien. + +-- Oui, dit Charles, avec un sourire dont il fut impossible au duc +de deviner l'expression, cependant la dernière m'a fait grand mal. + +Charles avait dit ces mots d'une façon si étrange que la +conversation, à laquelle les assistants ne s'étaient pas un +instant mêlés, en resta là. Puis il fit un signe de tête. Les +courtisans comprirent que la réception était achevée, et se +retirèrent les uns après les autres. + +D'Alençon fit un mouvement pour s'approcher de son frère, mais un +sentiment intérieur l'arrêta. Il salua, et sortit. Marguerite se +jeta sur la main décharnée que son frère lui tendait, la serra et +la baisa, et sortit à son tour. + +-- Bonne Margot, murmura Charles. Catherine seule resta, +conservant sa place au chevet du lit. Charles, en se trouvant en +tête-à-tête avec elle, se recula vers la ruelle avec le même +sentiment de terreur qui fait qu'on recule devant un serpent. +C'est que Charles, instruit par les aveux de René, puis peut-être +mieux encore par le silence et la méditation, n'avait plus même le +bonheur de douter. + +Il savait parfaitement à qui et à quoi attribuer sa mort. + +Aussi, lorsque Catherine se rapprocha du lit et allongea vers son +fils une main froide comme son regard, celui-ci frissonna et eut +peur. + +-- Vous demeurez, madame? lui dit-il. + +-- Oui, mon fils, répondit Catherine, j'ai à vous entretenir de +choses importantes. + +-- Parlez, madame, dit Charles en se reculant encore. + +-- Sire, dit la reine, je vous ai entendu affirmer tout à l'heure +que vos médecins étaient de grands docteurs... + +-- Et je l'affirme encore, madame. + +-- Cependant qu'ont-ils fait depuis que vous êtes malade? + +-- Rien, c'est vrai... mais si vous aviez entendu ce qu'ils ont +dit... en vérité, madame, on voudrait être malade rien que pour +entendre de si savantes dissertations. + +-- Eh bien, moi, mon fils, voulez-vous que je vous dise une chose? + +-- Comment donc? dites, ma mère. + +-- Eh bien, je soupçonne que tous ces grands docteurs ne +connaissent rien à votre maladie! + +-- Vraiment, madame! + +-- Qu'ils voient peut-être un résultat, mais que la cause leur +échappe. + +-- C'est possible, dit Charles ne comprenant pas où sa mère en +voulait venir. + +-- De sorte qu'ils traitent le symptôme au lieu de traiter le mal. + +-- Sur mon âme! reprit Charles étonné, je crois que vous avez +raison, ma mère. + +-- Eh bien, moi, mon fils, dit Catherine, comme il ne convient ni +à mon coeur ni au bien de l'État que vous soyez malade si +longtemps, attendu que le moral pourrait finir par s'affecter chez +vous, j'ai rassemblé les plus savants docteurs. + +-- En art médical, madame? + +-- Non, dans un art plus profond, dans l'art qui permet non +seulement de lire dans les corps, mais encore dans les coeurs. + +-- Ah! le bel art, madame, fit Charles, et qu'on a raison de ne +pas l'enseigner aux rois! Et vos recherches ont eu un résultat? +continua-t-il. + +-- Oui. + +-- Lequel? + +-- Celui que j'espérais; et j'apporte à Votre Majesté le remède +qui doit guérir son corps et son esprit. + +Charles frissonna. Il crut que sa mère, trouvant qu'il vivait trop +longtemps encore, avait résolu d'achever sciemment ce qu'elle +avait commencé sans le savoir. + +-- Et où est-il, ce remède? dit Charles en se soulevant sur un +coude et en regardant sa mère. + +-- Il est dans le mal même, répondit Catherine. + +-- Alors où est le mal? + +-- Écoutez-moi, mon fils, dit Catherine. Avez-vous entendu dire +parfois qu'il est des ennemis secrets dont la vengeance à distance +assassine la victime? + +-- Par le fer ou par le poison? demanda Charles sans perdre un +instant de vue la physionomie impassible de sa mère. + +-- Non, par des moyens bien autrement sûrs, bien autrement +terribles, dit Catherine. + +-- Expliquez-vous. + +-- Mon fils, demanda la Florentine, avez-vous foi aux pratiques de +la cabale et de la magie? Charles comprima un sourire de mépris et +d'incrédulité. + +-- Beaucoup, dit-il. + +-- Eh bien, dit vivement Catherine, de là viennent vos +souffrances. Un ennemi de Votre Majesté, qui n'eût point osé vous +attaquer en face, a conspiré dans l'ombre. Il a dirigé contre la +personne de Votre Majesté une conspiration d'autant plus terrible +qu'il n'avait pas de complices, et que les fils mystérieux de +cette conspiration étaient insaisissables. + +-- Ma foi, non! dit Charles révolté par tant d'astuce. + +-- Cherchez bien, mon fils, dit Catherine, rappelez-vous certains +projets d'évasion qui devaient assurer l'impunité au meurtrier. + +-- Au meurtrier! s'écria Charles, au meurtrier, dites-vous? on a +donc essayé de me tuer, ma mère? + +L'oeil chatoyant de Catherine roula hypocritement sous sa paupière +plissée. + +-- Oui, mon fils: vous en doutez peut-être, vous; mais moi, j'en +ai acquis la certitude. + +-- Je ne doute jamais de ce que vous me dites, répondit amèrement +le roi. Et comment a-t-on essayé de me tuer? Je suis curieux de le +savoir. + +-- Par la magie, mon fils. + +-- Expliquez-vous, madame, dit Charles ramené par le dégoût à son +rôle d'observateur. + +-- Si ce conspirateur que je veux désigner... et que Votre Majesté +a déjà désigné du fond du coeur... ayant tout disposé pour ses +batteries, étant sûr du succès, eût réussi à s'esquiver, nul peut- +être n'eût pénétré la cause des souffrances de Votre Majesté; mais +heureusement, Sire, votre frère veillait sur vous. + +-- Quel frère? + +-- Votre frère d'Alençon. + +-- Ah! oui, c'est vrai; j'oublie toujours que j'ai un frère, +murmura Charles en riant avec amertume. Et vous dites donc, +madame... + +-- Qu'il a heureusement révélé le côté matériel de la conspiration +à Votre Majesté. Mais tandis qu'il ne cherchait, lui, enfant +inexpérimenté, que les traces d'un complot ordinaire, que les +preuves d'une escapade de jeune homme, je cherchais, moi, des +preuves d'une action bien plus importante; car je connais la +portée de l'esprit du coupable. + +-- Ah ça! mais, ma mère, on dirait que vous parlez du roi de +Navarre? dit Charles voulant voir jusqu'où irait cette +dissimulation florentine. + +Catherine baissa hypocritement les yeux. + +-- Je l'ai fait arrêter, ce me semble, et conduire à Vincennes +pour l'escapade en question, continua le roi; serait-il donc +encore plus coupable que je ne le soupçonne? + +-- Sentez-vous la fièvre qui vous dévore? demanda Catherine. + +-- Oui, certes, madame, dit Charles en fronçant le sourcil. + +-- Sentez-vous la chaleur brûlante qui ronge votre coeur et vos +entrailles? + +-- Oui, madame, répondit Charles en s'assombrissant de plus en +plus. + +-- Et les douleurs aiguës de tête qui passent par vos yeux pour +arriver à votre cerveau, comme autant de coups de flèches? + +-- Oui, oui, madame; oh! je sens bien tout cela! oh! vous savez +bien décrire mon mal! + +-- Eh bien, cela est tout simple, dit la Florentine; regardez... +Et elle tira de dessous son manteau un objet qu'elle présenta au +roi. + +C'était une figurine de cire jaunâtre, haute de six pouces à peu +près. Cette figure était vêtue d'abord d'une robe étoilée d'or, en +cire, comme la figurine; puis d'un manteau royal de même matière. + +-- Eh bien, demanda Charles, qu'est-ce que cette petite statue? + +-- Voyez ce qu'elle a sur la tête, dit Catherine. + +-- Une couronne, répondit Charles. + +-- Et au coeur? + +-- Une aiguille. + +-- Eh bien, Sire, vous reconnaissez-vous? + +-- Moi? + +-- Oui, vous, avec votre couronne, avec votre manteau? + +-- Et qui donc a fait cette figure? dit Charles que cette comédie +fatiguait; le roi de Navarre, sans doute? + +-- Non pas, Sire. + +-- Non pas! ... alors je ne vous comprends plus. + +-- Je dis _non, _reprit Catherine, parce que Votre Majesté +pourrait tenir au fait exact. J'aurais dit _oui _si Votre Majesté +m'eût posé la question d'une autre façon. + +Charles ne répondit pas. Il essayait de pénétrer toutes les +pensées de cette âme ténébreuse, qui se refermait sans cesse +devant lui au moment où il se croyait tout prêt à y lire. + +-- Sire, continua Catherine, cette statue a été trouvée, par les +soins de votre procureur général Laguesle, au logis de l'homme +qui, le jour de la chasse au vol, tenait un cheval de main tout +prêt pour le roi de Navarre. + +-- Chez M. de La Mole? dit Charles. + +-- Chez lui-même; et, s'il vous plaît, regardez encore cette +aiguille d'acier qui perce le coeur, et voyez quelle lettre est +écrite sur l'étiquette qu'elle porte. + +-- Je vois un M, dit Charles. + +-- C'est-à-dire mort; c'est la formule magique, Sire. L'inventeur +écrit ainsi son voeu sur la plaie même qu'il creuse. S'il eût +voulu frapper de folie, comme le duc de Bretagne fit pour le roi +Charles VI, il eût enfoncé l'épingle dans la tête et il eût mis un +F au lieu d'un M. + +-- Ainsi, dit Charles IX, à votre avis, madame, celui qui en veut +à mes jours, c'est M. de La Mole? + +-- Oui, comme le poignard en veut au coeur; oui, mais derrière le +poignard, il y a le bras qui le pousse. + +-- Et voilà toute la cause du mal dont je suis atteint? le jour où +le charme sera détruit, le mal cessera? Mais comment s'y prendre? +demanda Charles; vous le savez, vous, ma bonne mère; mais moi, +tout au contraire de vous, qui vous en êtes occupée toute votre +vie, je suis fort ignorant en cabale et en magie. + +-- La mort de l'inventeur rompt le charme, voilà tout. Le jour où +le charme sera détruit, le mal cessera, dit Catherine. + +-- Vraiment! dit Charles d'un air étonné. + +-- Comment! vous ne savez pas cela? + +-- Dame! je ne suis pas sorcier, dit le roi. + +-- Eh bien, maintenant, dit Catherine, Votre Majesté est +convaincue, n'est ce pas? + +-- Certainement. + +-- La conviction va chasser l'inquiétude? + +-- Complètement. + +-- Ce n'est point par complaisance que vous le dites? + +-- Non, ma mère; c'est du fond de mon coeur. Le visage de +Catherine se dérida. + +-- Dieu soit loué! s'écria-t-elle, comme si elle eût cru en Dieu. + +-- Oui, Dieu soit loué! reprit ironiquement Charles. Je sais +maintenant comme vous à qui attribuer l'état où je me trouve, et +par conséquent qui punir. + +-- Et nous punirons... + +-- M. de La Mole: n'avez-vous pas dit qu'il était le coupable? + +-- J'ai dit qu'il était l'instrument. + +-- Eh bien, dit Charles, M. de La Mole d'abord; c'est le plus +important. Toutes ces crises dont je suis atteint peuvent faire +naître autour de nous de dangereux soupçons. Il est urgent que la +lumière se fasse, et qu'à l'éclat que jettera cette lumière la +vérité se découvre. + +-- Ainsi, M. de La Mole...? + +-- Me va admirablement comme coupable: je l'accepte donc. +Commençons par lui d'abord; et s'il a un complice, il parlera. + +-- Oui, murmura Catherine; s'il ne parle pas, on le fera parler. +Nous avons des moyens infaillibles pour cela. Puis tout haut en se +levant: + +-- Vous permettez donc, Sire, que l'instruction commence? + +-- Je le désire, madame, répondit Charles, et... le plus tôt sera +le mieux. + +Catherine serra la main de son fils sans comprendre le +tressaillement nerveux qui agita cette main en serrant la sienne, +et sortit sans entendre le rire sardonique du roi et la sourde et +terrible imprécation qui suivit ce rire. + +Le roi se demandait s'il n'y avait pas danger à laisser aller +ainsi cette femme qui, en quelques heures, ferait peut-être tant +de besogne qu'il n'y aurait plus moyen d'y remédier. + +En ce moment, comme il regardait la portière retombant derrière +Catherine, il entendit un léger froissement derrière lui, et se +retournant il aperçut Marguerite qui soulevait la tapisserie +retombant devant le corridor qui conduisait chez sa nourrice. + +Marguerite dont la pâleur, les yeux hagards et la poitrine +oppressée décelaient la plus violente émotion: + +-- Oh! Sire, Sire! s'écria Marguerite en se précipitant vers le +lit de son frère, vous savez bien qu'elle ment! + +-- Qui, _elle?_ demanda Charles. + +-- Écoutez, Charles: certes, c'est terrible d'accuser sa mère; +mais je me suis doutée qu'elle resterait près de vous pour les +poursuivre encore. Mais, sur ma vie, sur la vôtre, sur notre âme à +tous les deux, je vous dis qu'elle ment! + +-- Les poursuivre! ... qui poursuit-elle?... + +Tous les deux parlaient bas par instinct: on eût dit qu'ils +avaient peur de s'entendre eux-mêmes. + +-- Henri d'abord, votre Henriot, qui vous aime, qui vous est +dévoué plus que personne au monde. + +-- Tu le crois, Margot? dit Charles. + +-- Oh! Sire, j'en suis sûre. + +-- Eh bien, moi aussi, dit Charles. + +-- Alors, si vous en êtes sûr, mon frère, dit Marguerite étonnée, +pourquoi l'avez-vous fait arrêter et conduire à Vincennes? + +-- Parce qu'il me l'a demandé lui-même. + +-- Il vous l'a demandé, Sire?... + +-- Oui, il a de singulières idées, Henriot. Peut-être se trompe-t- +il, peut-être a-t-il raison; mais enfin, une de ses idées, c'est +qu'il est plus en sûreté dans ma disgrâce que dans ma faveur, loin +de moi que près de moi, à Vincennes qu'au Louvre. + +-- Ah! je comprends, dit Marguerite, et il est en sûreté alors? + +-- Dame! aussi en sûreté que peut l'être un homme dont Beaulieu me +répond sur sa tête. + +-- Oh! merci, mon frère, voilà pour Henri. Mais... + +-- Mais quoi? demanda Charles. + +-- Mais il y a une autre personne, Sire, à laquelle j'ai tort de +m'intéresser peut-être, mais à laquelle je m'intéresse enfin. + +-- Et quelle est cette personne? + +-- Sire, épargnez-moi... j'oserais à peine le nommer à mon frère, +et n'ose le nommer à mon roi. + +-- M. de La Mole, n'est-ce pas? dit Charles. + +-- Hélas! dit Marguerite, vous avez voulu le tuer une fois, Sire, +et il n'a échappé que par miracle à votre vengeance royale. + +-- Et cela, Marguerite, quand il était coupable d'un seul crime; +mais maintenant qu'il en a commis deux... + +-- Sire, il n'est pas coupable du second. + +-- Mais, dit Charles, n'as-tu pas entendu ce qu'a dit notre bonne +mère, pauvre Margot? + +-- Oh! je vous ai déjà dit, Charles, reprit Marguerite en baissant +la voix, je vous ai déjà dit qu'elle mentait. + +-- Vous ne savez peut-être pas qu'il existe une figure de cire qui +a été saisie chez M. de La Mole? + +-- Si fait, mon frère, je le sais. + +-- Que cette figure est percée au coeur par une aiguille, et que +l'aiguille qui la blesse ainsi porte une petite bannière avec un +M? + +-- Je le sais encore. + +-- Que cette figure a un manteau royal sur les épaules et une +couronne royale sur la tête? + +-- Je sais tout cela. + +-- Eh bien, qu'avez-vous à dire? + +-- J'ai à dire que cette petite figure qui porte un manteau royal +sur les épaules et une couronne royale sur la tête est la +représentation d'une femme et non d'un homme. + +-- Bah! dit Charles; et cette aiguille qui lui perce le coeur? + +-- C'était un charme pour se faire aimer de cette femme et non un +maléfice pour faire mourir un homme. + +-- Mais cette lettre M? + +-- Elle ne veut pas dire: MORT, comme l'a dit la reine mère. + +-- Que veut-elle donc dire, alors? demanda Charles. + +-- Elle veut dire... elle veut dire le nom de la femme que +M. de La Mole aimait. + +-- Et cette femme se nomme? + +-- Cette femme se nomme Marguerite, mon frère, dit la reine de +Navarre en tombant à genoux devant le lit du roi, en prenant sa +main dans les deux siennes, et en appuyant son visage baigné de +larmes sur cette main. + +-- Ma soeur, silence! dit Charles en promenant autour de lui un +regard étincelant sous un sourcil froncé; car, de même que vous +avez entendu, vous, on pourrait vous entendre à votre tour. + +-- Oh! que m'importe! dit Marguerite en relevant la tête et que le +monde entier n'est-il là pour m'écouter! devant le monde entier, +je déclarerais qu'il est infâme d'abuser de l'amour d'un +gentilhomme pour souiller sa réputation d'un soupçon d'assassinat. + +-- Margot, si je te disais que je sais aussi bien que toi ce qui +est et ce qui n'est pas? + +-- Mon frère! + +-- Si je te disais que M. de La Mole est innocent? + +-- Vous le savez? + +-- Si je te disais que je connais le vrai coupable? + +-- Le vrai coupable! s'écria Marguerite; mais il y a donc eu un +crime commis? + +-- Oui. Volontaire ou involontaire, il y a eu un crime commis. + +-- Sur vous? + +-- Sur moi. + +-- Impossible! + +-- Impossible?... Regarde-moi, Margot. + +La jeune femme regarda son frère et frissonna en le voyant si +pâle. + +-- Margot, je n'ai pas trois mois à vivre, dit Charles. + +-- Vous, mon frère! Toi, mon Charles! s'écria-t-elle. + +-- Margot, je suis empoisonné. Marguerite jeta un cri. + +-- Tais-toi donc, dit Charles; il faut qu'on croie que je meurs +par magie. + +-- Et vous connaissez le coupable? + +-- Je le connais. + +-- Vous avez dit que ce n'est pas La Mole? + +-- Non, ce n'est pas lui. + +-- Ce n'est pas Henri non plus, certainement... Grand Dieu! +serait-ce...? + +-- Qui? + +-- Mon frère... d'Alençon?... murmura Marguerite. + +-- Peut-être. + +-- Ou bien, ou bien... (Marguerite baissa la voix comme épouvantée +elle même de ce qu'elle allait dire.) ou bien... notre mère? + +Charles se tut. Marguerite le regarda, lut dans son regard tout ce +qu'elle y cherchait, et tomba toujours à genoux et demi-renversée +sur un fauteuil. + +-- Oh! mon Dieu! mon Dieu! murmura-t-elle, c'est impossible! + +-- Impossible! dit Charles avec un rire strident; il est fâcheux +que René ne soit pas ici, il te raconterait mon histoire. + +-- Lui, René? + +-- Oui. Il te raconterait, par exemple, qu'une femme à laquelle il +n'ose rien refuser a été lui demander un livre de chasse enfoui +dans sa bibliothèque; qu'un poison subtil a été versé sur chaque +page de ce livre; que le poison, destiné à quelqu'un, je ne sais à +qui, est tombé par un caprice du hasard, ou par un châtiment du +ciel, sur une autre personne que celle à qui il était destiné. +Mais en l'absence de René, si tu veux voir le livre, il est là, +dans mon cabinet, et, écrit de la main du Florentin, tu verras que +ce livre, qui contient dans ses feuilles la mort de vingt +personnes encore, a été donné de sa main à sa compatriote. + +-- Silence, Charles, à ton tour, silence! dit Marguerite. + +-- Tu vois bien maintenant qu'il faut qu'on croie que je meurs par +magie. + +-- Mais c'est inique, mais c'est affreux! grâce! grâce! vous savez +bien qu'il est innocent. + +-- Oui, je le sais, mais il faut qu'on le croie coupable. Souffre +donc la mort de ton amant; c'est peu pour sauver l'honneur de la +maison de France. Je souffre bien la mort pour que le secret meure +avec moi. + +Marguerite courba la tête, comprenant qu'il n'y avait rien à faire +pour sauver La Mole du côté du roi, et se retira toute pleurante +et n'ayant plus d'espoir qu'en ses propres ressources. + +Pendant ce temps, comme l'avait prévu Charles, Catherine ne +perdait pas une minute, et elle écrivait au procureur général +Laguesle une lettre dont l'histoire a conservé jusqu'au dernier +mot, et qui jette sur toute cette affaire de sanglantes lueurs: + +«Monsieur le procureur, ce soir on me dit pour certain que La Mole +a fait le sacrilège. En son logis à Paris, on a trouvé beaucoup de +méchantes choses, comme des livres et des papiers. Je vous prie +d'appeler le premier président et d'instruire au plus vite +l'affaire de la figure de cire à laquelle ils ont donné un coup au +coeur, et ce, contre le roi[6]. + +» CATHERINE.» + + + +XXV +Les boucliers invisibles + + +Le lendemain du jour où Catherine avait écrit la lettre qu'on +vient de lire, le gouverneur entra chez Coconnas avec un appareil +des plus imposants: il se composait de deux hallebardiers et de +quatre robes noires. + +Coconnas était invité à descendre dans une salle où le procureur +Laguesle et deux juges l'attendaient pour l'interroger selon les +instructions de Catherine. + +Pendant les huit jours qu'il avait passés en prison, Coconnas +avait beaucoup réfléchi; sans compter que chaque jour La Mole et +lui, réunis un instant pour les soins de leur geôlier qui, sans +leur rien dire, leur avait fait cette surprise que selon toute +probabilité ils ne devaient pas à sa seule philanthropie; sans +compter, disons-nous, que La Mole et lui s'étaient recordés sur la +conduite qu'ils avaient à tenir et qui était une négation absolue, +il était donc persuadé qu'avec un peu d'adresse son affaire +prendrait la meilleure tournure, les charges n'étaient pas plus +fortes pour eux que pour les autres. Henri et Marguerite n'avaient +fait aucune tentative de fuite, ils ne pouvaient donc être +compromis dans une affaire où les principaux coupables étaient +libres. Coconnas ignorait que Henri habitât le même château que +lui, et la complaisance de son geôlier lui apprenait qu'au-dessus +de sa tête planaient des protections qu'il appelait ses_ boucliers +invisibles_. + +Jusque-là, les interrogatoires avaient porté sur les desseins du +roi de Navarre, sur les projets de fuite et sur la part que les +deux amis devaient prendre à cette fuite. À tous ces +interrogatoires, Coconnas avait constamment répondu d'une façon +plus que vague et beaucoup plus qu'adroite; il s'apprêtait encore +à répondre de la même façon, et d'avance il avait préparé toutes +ses petites reparties, lorsqu'il s'aperçut tout à coup que +l'interrogatoire avait changé d'objet. + +Il s'agissait d'une ou de plusieurs visites faites à René, d'une +ou de plusieurs figures de cire faites à l'instigation de La Mole. + +Coconnas, tout préparé qu'il était, crut remarquer que +l'accusation perdait beaucoup de son intensité, puisqu'il ne +s'agissait plus, au lieu d'avoir trahi un roi, que d'avoir fait +une statue de reine; encore cette statue était-elle haute de huit +à dix pouces tout au plus. + +Il répondit donc fort gaiement que ni lui ni son ami ne jouaient +plus depuis longtemps à la poupée, et remarqua avec plaisir que +plusieurs fois ses réponses avaient eu le privilège de faire +sourire ses juges. + +On n'avait pas encore dit en vers: _j'ai ri, me voilà désarmé; +_mais cela s'était déjà beaucoup dit en prose. Et Coconnas crut +avoir à moitié désarmé ses juges parce qu'ils avaient souri. + +Son interrogatoire terminé, il remonta donc dans sa chambre si +chantant, si bruyant, que La Mole, pour qui il faisait tout ce +tapage, dut en tirer les plus heureuses conséquences. + +On le fit descendre à son tour. La Mole, comme Coconnas, vit avec +étonnement l'accusation abandonner sa première voie et entrer dans +une voie nouvelle. On l'interrogea sur ses visites à René. Il +répondit qu'il avait été chez le Florentin une fois seulement. On +lui demanda si cette fois il ne lui avait pas commandé une figure +de cire. Il répondit que René lui avait montré cette figure toute +faite. On lui demanda si cette figure ne représentait pas un +homme. Il répondit qu'elle représentait une femme. On lui demanda +si le charme n'avait point pour but de faire mourir cet homme. Il +répondit que le but de ce charme était de se faire aimer de cette +femme. + +Ces questions furent faites, tournées et retournées de cent façons +différentes; mais à toutes ces questions, sous quelque face +qu'elles lui fussent présentées, La Mole fit constamment les mêmes +réponses. + +Les juges se regardèrent avec une sorte d'indécision, ne sachant +que trop dire ni que faire devant une pareille simplicité, +lorsqu'un billet apporté au procureur général trancha la +difficulté. + +Il était conçu en ces termes: + +«Si l'accusé nie, recourez à la question.» C.» + +Le procureur mit le billet dans sa poche, sourit à La Mole, et le +congédia poliment. La Mole rentra dans son cachot presque aussi +rassuré sinon presque aussi joyeux que Coconnas. + +-- Je crois que tout va bien, dit-il. + +Une heure après il entendit des pas et vit un billet qui se +glissait sous la porte, sans voir quelle main lui donnait le +mouvement. Il le prit, tout en pensant que la dépêche venait, +selon toute probabilité, du guichetier. + +En voyant ce billet, un espoir presque aussi douloureux qu'une +déception lui était venu au coeur; il espérait que ce billet était +de Marguerite, dont il n'avait eu aucune nouvelle depuis qu'il +était prisonnier. Il s'en saisit tout tremblant. L'écriture +faillit le faire mourir de joie. + +«Courage, disait le billet, je veille.» + +-- Ah! si elle veille, s'écria La Mole en couvrant de baisers ce +papier qu'avait touché une main si chère, si elle veille, je suis +sauvé! ... + +Il faut, pour que La Mole comprenne ce billet et pour qu'il ait +foi avec Coconnas dans ce que le Piémontais appelait ses +_boucliers invisibles_, que nous ramenions le lecteur à cette +petite maison, à cette chambre où tant de scènes d'un bonheur +enivrant, où tant de parfums, à peine évaporés, où tant de doux +souvenirs, devenus depuis des angoisses, brisaient le coeur d'une +femme à demi renversée sur des coussins de velours. + +-- Être reine, être forte, être jeune, être riche, être belle, et +souffrir ce que je souffre! s'écriait cette femme; oh! c'est +impossible! + +Puis, dans son agitation, elle se levait, marchait, s'arrêtait +tout à coup, appuyait son front brûlant contre quelque marbre +glacé, se relevait pâle et le visage couvert de larmes, se tordait +les bras avec des cris, et retombait brisée sur quelque fauteuil. + +Tout à coup la tapisserie qui séparait l'appartement de la rue +Cloche-Percée de l'appartement de la rue Tizon se souleva; un +frémissement soyeux effleura la boiserie, et la duchesse de Nevers +apparut. + +-- Oh! s'écria Marguerite, c'est toi! Avec quelle impatience je +t'attendais! Eh bien, quelles nouvelles? + +-- Mauvaises, mauvaises, ma pauvre amie. Catherine pousse elle- +même l'instruction, et en ce moment encore elle est à Vincennes. + +-- Et René? + +-- Il est arrêté. + +-- Avant que tu aies pu lui parler? + +-- Oui. + +-- Et nos prisonniers? + +-- J'ai de leurs nouvelles. + +-- Par le guichetier? + +-- Toujours. + +-- Eh bien? + +-- Eh bien, ils communiquent chaque jour ensemble. Avant-hier on +les a fouillés. La Mole a brisé ton portrait plutôt que de le +livrer. + +-- Ce cher La Mole! + +-- Annibal a ri au nez des inquisiteurs. + +-- Bon Annibal! Mais après? + +-- On les a interrogés ce matin sur la fuite du roi, sur ses +projets de rébellion en Navarre, et ils n'ont rien dit. + +-- Oh! je savais bien qu'ils garderaient le silence; mais ce +silence les tue aussi bien que s'ils parlaient. + +-- Oui, mais nous les sauvons, nous. + +-- Tu as donc pensé à notre entreprise? + +-- Je ne me suis occupée que de cela depuis hier. + +-- Eh bien? + +-- Je viens de conclure avec Beaulieu. Ah! ma chère reine, quel +homme difficile et cupide! Cela coûtera la vie d'un homme et trois +cent mille écus. + +-- Tu dis qu'il est difficile et cupide... et cependant il ne +demande que la vie d'un homme et trois cent mille écus... Mais +c'est pour rien! + +-- Pour rien... trois cent mille écus! ... Mais tous tes joyaux et +tous les miens n'y suffiraient pas. + +-- Oh! qu'à cela ne tienne. Le roi de Navarre paiera, le duc +d'Alençon paiera, mon frère Charles paiera, ou sinon... + +-- Allons! tu raisonnes comme une folle. Je les ai, les trois cent +mille écus. + +-- Toi? + +-- Oui, moi. + +-- Et comment te les es-tu procurés? + +-- Ah! voilà! + +-- C'est un secret? + +-- Pour tout le monde, excepté pour toi. + +-- Oh! mon Dieu! dit Marguerite souriant au milieu de ses larmes, +les aurais-tu volés? + +-- Tu en jugeras. + +-- Voyons. + +-- Tu te rappelles cet horrible Nantouillet? + +-- Le richard, l'usurier? + +-- Si tu veux. + +-- Eh bien? + +-- Eh bien! tant il y a qu'un jour en voyant passer certaine femme +blonde, aux yeux verts, coiffée de trois rubis posés l'un au +front, les deux autres aux tempes, coiffure qui lui va si bien, et +ignorant que cette femme était une duchesse, ce richard, cet +usurier s'écria: «Pour trois baisers à la place de ces trois +rubis, je ferais naître trois diamants de cent mille écus chacun!» + +-- Eh bien, Henriette? + +-- Eh bien, ma chère, les diamants sont éclos et vendus. + +-- Oh! Henriette! Henriette! murmura Marguerite. + +-- Tiens! s'écria la duchesse avec un accent d'impudeur naïf et +sublime à la fois, qui résume et le siècle et la femme, tiens! +j'aime Annibal, moi! + +-- C'est vrai, dit Marguerite en souriant et en rougissant tout à +la fois, tu l'aimes beaucoup, tu l'aimes trop même. Et cependant +elle lui serra la main. + +-- Donc, continua Henriette, grâce à nos trois diamants les trois +cent mille écus et l'homme sont prêts. + +-- L'homme? quel homme? + +-- L'homme à tuer: tu oublies qu'il faut tuer un homme. + +-- Et tu as trouvé l'homme qu'il te fallait? + +-- Parfaitement. + +-- Au même prix? demanda en souriant Marguerite. + +-- Au même prix! j'en eusse trouvé mille, répondit Henriette. Non, +non; moyennant cinq cents écus, tout bonnement. + +-- Pour cinq cents écus tu as trouvé un homme qui a consenti à se +faire tuer? + +-- Que veux-tu! il faut bien vivre. + +-- Ma chère amie, je ne te comprends plus. Voyons, parle +clairement; les énigmes prennent trop de temps à deviner dans la +situation où nous nous trouvons. + +-- Eh bien, écoute: le geôlier auquel est confiée la garde de La +Mole et de Coconnas est un ancien soldat qui sait ce que c'est +qu'une blessure; il veut bien aider à sauver nos amis, mais il ne +veut pas perdre sa place. Un coup de poignard adroitement placé +fera l'affaire; nous lui donnerons une récompense, et l'État un +dédommagement. De cette façon, le brave homme recevra des deux +mains, et aura renouvelé la fable du pélican. + +-- Mais, dit Marguerite, un coup de poignard... + +-- Sois tranquille, c'est Annibal qui le donnera. + +-- Au fait, dit en riant Marguerite, il a donné trois coups tant +d'épée que de poignard à La Mole, et La Mole n'en est pas mort; il +y a donc tout lieu d'espérer. + +-- Méchante! tu mériterais que j'en restasse là. + +-- Oh! non, non, au contraire; dis-moi le reste, je t'en supplie. +Comment les sauverons-nous, voyons? + +-- Eh bien, voici l'affaire: la chapelle est le seul lieu du +château où puissent pénétrer les femmes qui ne sont point +prisonnières. On nous fait cacher derrière l'autel: sous la nappe +de l'autel, ils trouvent deux poignards. La porte de la sacristie +est ouverte d'avance; Coconnas frappe son geôlier qui tombe et +fait semblant d'être mort; nous apparaissons, nous jetons chacune +un manteau sur les épaules de nos amis; nous fuyons avec eux par +la petite porte de la sacristie, et comme nous avons le mot +d'ordre, nous sortons sans empêchement. + +-- Et une fois sortis? + +-- Deux chevaux les attendent à la porte; ils sautent dessus, +quittent l'Île-de-France et gagnent la Lorraine, d'où de temps en +temps ils reviennent incognito. + +-- Oh! tu me rends la vie, dit Marguerite. Ainsi nous les +sauverons? + +-- J'en répondrais presque. + +-- Et cela bientôt? + +-- Dame! dans trois ou quatre jours; Beaulieu nous préviendra. + +-- Mais si l'on te reconnaît dans les environs de Vincennes, cela +peut faire du tort à notre projet. + +-- Comment veux-tu que l'on me reconnaisse? Je sors en religieuse +avec une coiffe, grâce à laquelle on ne me voit pas même le bout +du nez. + +-- C'est que nous ne pouvons prendre trop de précautions. + +-- Je le sais bien, mordi! comme dirait le pauvre Annibal. + +-- Et le roi de Navarre, t'en es-tu informée? + +-- Je n'ai eu garde d'y manquer. + +-- Eh bien? + +-- Eh bien, il n'a jamais été si joyeux, à ce qu'il paraît; il +rit, il chante, il fait bonne chère, et ne demande qu'une chose, +c'est d'être bien gardé. + +-- Il a raison. Et ma mère? + +-- Je te l'ai dit, elle pousse tant qu'elle peut le procès. + +-- Oui, mais elle ne se doute de rien relativement à nous? + +-- Comment voudrais-tu qu'elle se doutât de quelque chose? Tous +ceux qui sont du secret ont intérêt à le garder. Ah! j'ai su +qu'elle avait fait dire aux juges de Paris de se tenir prêts. + +-- Agissons vite, Henriette. Si nos pauvres captifs changeaient de +prison, tout serait à recommencer. + +-- Sois tranquille, je désire autant que toi de les voir dehors. + +-- Oh! oui, je le sais bien, et merci, merci cent fois de ce que +tu fais pour en arriver là. + +-- Adieu, Marguerite, adieu. Je me remets en campagne. + +-- Et tu es sûre de Beaulieu? + +-- Je l'espère. + +-- Du guichetier? + +-- Il a promis. + +-- Des chevaux? + +-- Ils seront les meilleurs de l'écurie du duc de Nevers. + +-- Je t'adore, Henriette. Et Marguerite se jeta au cou de son +amie, après quoi les deux femmes se séparèrent, se promettant de +se revoir le lendemain et tous les jours au même lieu et à la même +heure. C'étaient ces deux créatures charmantes et dévouées que +Coconnas appelait avec une si saine raison ses boucliers +invisibles. + + + +XXVI +Les juges + + +-- Eh bien, mon brave ami, dit Coconnas à La Mole, lorsque les +deux compagnons se retrouvèrent ensemble à la suite de +l'interrogatoire où, pour la première fois, il avait été question +de la figure de cire, il me semble que tout marche à ravir et que +nous ne tarderons pas à être abandonnés des juges, ce qui est un +diagnostic tout opposé à celui de l'abandon des médecins; car +lorsque le médecin abandonne le malade, c'est qu'il ne peut plus +le sauver; mais, tout au contraire, quand le juge abandonne +l'accusé, c'est qu'il perd l'espoir de lui faire couper la tête. + +-- Oui, dit La Mole; il me semble même qu'à cette politesse, à +cette facilité des geôliers, à l'élasticité des portes, je +reconnais nos nobles amies; mais je ne reconnais pas +M. de Beaulieu, à ce qu'on m'avait dit, du moins. + +-- Je le reconnais bien, moi, dit Coconnas; seulement cela coûtera +cher; mais, baste! l'une est princesse, l'autre est reine; elles +sont riches toutes deux, et jamais elles n'auront occasion de +faire un si bon emploi de leur argent. Maintenant, récapitulons +bien notre leçon: on nous mène à la chapelle, on nous laisse là +sous la garde de notre guichetier, nous trouvons à l'endroit +indiqué chacun un poignard; je pratique un trou dans le ventre de +notre guide... + +-- Oh! non, pas dans le ventre, tu lui volerais ses cinq cents +écus; dans le bras. + +-- Ah! oui, dans le bras ce serait le perdre, pauvre cher homme! +on verrait bien qu'il y a mis de la complaisance, et moi aussi. +Non, non, dans le côté droit, en glissant adroitement le long des +côtes: c'est un coup vraisemblable et innocent. + +-- Allons, va pour celui-là; ensuite... + +-- Ensuite tu barricades la grande porte avec des bancs tandis que +nos deux princesses s'élancent de l'autel où elles sont cachées et +que Henriette ouvre la petite porte. Ah! ma foi! je l'aime +aujourd'hui Henriette, il faut qu'elle m'ait fait quelque +infidélité pour que cela me reprenne ainsi. + +-- Et puis, dit La Mole avec cette voix frémissante qui passe +comme une musique à travers les lèvres, et puis nous gagnons les +bois. Un bon baiser donné à chacun de nous nous fait joyeux et +forts. Nous vois-tu, Annibal, penchés sur nos chevaux rapides et +le coeur doucement oppressé? Oh! la bonne chose que la peur! La +peur en plein air, lorsqu'on a sa bonne épée nue au flanc, +lorsqu'on crie hourra au coursier qu'on aiguillonne de l'éperon, +et qui à chaque hourra bondit et vole. + +-- Oui, dit Coconnas, mais la peur entre quatre murs, qu'en dis- +tu, La Mole? Moi, je puis en parler, car j'ai éprouvé quelque +chose comme cela. Quand ce visage blême de Beaulieu est entré pour +la première fois dans ma chambre, derrière lui dans l'ombre +brillaient des pertuisanes et retentissait un sinistre bruit de +fer heurté contre du fer. Je te jure que j'ai pensé tout aussitôt +au duc d'Alençon, et que je m'attendais à voir apparaître sa +vilaine face entre deux vilaines têtes de hallebardiers. J'ai été +trompé et ce fut ma seule consolation; mais je n'ai pas tout +perdu: la nuit venue, j'en ai rêvé. + +-- Ainsi, dit La Mole, qui suivait sa pensée souriante sans +accompagner son ami dans les excursions que faisait la sienne aux +champs du fantastique, ainsi elles ont tout prévu, même le lieu de +notre retraite. Nous allons en Lorraine, cher ami. En vérité, +j'eusse mieux aimé aller en Navarre; en Navarre, j'étais chez +elle, mais la Navarre est trop loin, Nancy vaut mieux; d'ailleurs, +là, nous ne serons qu'à quatre-vingts lieues de Paris. Sais-tu un +regret que j'emporte, Annibal, en sortant d'ici? + +-- Ah! ma foi, non... par exemple. Quant à moi, j'avoue que j'y +laisse tous les miens. + +-- Eh bien, c'est de ne pouvoir emmener avec nous le digne geôlier +au lieu de... + +-- Mais il ne voudrait pas, dit Coconnas, il y perdrait trop: +songe donc, cinq cents écus de nous, une récompense du +gouvernement, de l'avancement peut-être; comme il vivra heureux ce +gaillard-là, quand je l'aurai tué! ... Mais qu'as-tu donc? + +-- Rien! Une idée qui me passe par l'esprit. + +-- Elle n'est pas drôle, à ce qu'il paraît, car tu pâlis +affreusement. + +-- C'est que je me demande pourquoi on nous mènerait à la +chapelle. + +-- Tiens! dit Coconnas, pour faire nos pâques. Voilà le moment, ce +me semble. + +-- Mais, dit La Mole, on ne conduit à la chapelle que les +condamnés à mort ou les torturés. + +-- Oh! oh! fit Coconnas en pâlissant légèrement à son tour, ceci +mérite attention. Interrogeons sur ce point le brave homme que je +dois éventrer incessamment. Eh! porte-clefs, mon ami! + +-- Monsieur m'appelle! dit le geôlier qui faisait le guet sur les +premières marches de l'escalier. + +-- Oui, viens ça. + +-- Me voici. + +-- Il est convenu que c'est de la chapelle que nous nous +sauverons, n'est-ce pas? + +-- Chut! dit le porte-clefs en regardant avec effroi autour de +lui. + +-- Sois tranquille, personne ne nous écoute. + +-- Oui, monsieur, c'est de la chapelle. + +-- On nous y conduira donc à la chapelle? + +-- Sans doute, c'est l'usage. + +-- C'est l'usage? + +-- Oui, après toute condamnation à mort, c'est l'usage de +permettre que le condamné passe la nuit dans la chapelle. + +Coconnas et La Mole tressaillirent et se regardèrent en même +temps. + +-- Vous croyez donc que nous serons condamnés à mort? + +-- Sans doute... mais vous aussi, vous le croyiez. + +-- Comment! nous aussi, dit La Mole. + +-- Certainement... si vous ne le croyiez pas, vous n'auriez pas +tout préparé pour votre fuite. + +-- Sais-tu que c'est plein de sens ce qu'il dit là! fit Coconnas à +La Mole. + +-- Oui... ce que je sais aussi, maintenant du moins, c'est que +nous jouons gros jeu, à ce qu'il paraît. + +-- Et moi donc! dit le guichetier, croyez-vous que je ne risque +rien?... Si dans un moment d'émotion monsieur allait se tromper de +côté! ... + +-- Eh! mordi! je voudrais être à ta place, dit lentement Coconnas, +et ne pas avoir affaire à d'autres mains qu'à cette main, à +d'autre fer que celui qui te touchera. + +-- Condamnés à mort! murmura La Mole, mais c'est impossible! + +-- Impossible! dit naïvement le guichetier, et pourquoi? + +-- Chut! dit Coconnas, je crois que l'on ouvre la porte d'en bas. + +-- En effet, reprit vivement le geôlier; rentrez, messieurs! +rentrez! + +-- Et quand croyez-vous que le jugement ait lieu? demanda La Mole. + +-- Demain au plus tard. Mais soyez tranquilles, les personnes qui +doivent être prévenues le seront. + +-- Alors embrassons-nous et faisons nos adieux à ces murs. + +Les deux amis se jetèrent dans les bras l'un de l'autre, et +rentrèrent chacun dans sa chambre, La Mole soupirant, Coconnas +chantonnant. + +Il ne se passa rien de nouveau jusqu'à sept heures du soir. La +nuit descendit sombre et pluvieuse sur le donjon de Vincennes, une +vraie nuit d'évasion. On apporta le repas du soir de Coconnas, +lequel soupa avec son appétit ordinaire, tout en songeant au +plaisir qu'il aurait à être mouillé par cette pluie qui fouettait +les murailles, et déjà il se préparait à s'endormir au murmure +sourd et monotone du vent, quand il lui sembla que ce vent, qu'il +écoutait parfois avec un sentiment de mélancolie qu'il n'avait +jamais éprouvé avant qu'il fût en prison, sifflait plus +étrangement que d'habitude sous toutes les portes, et que le poêle +ronflait avec plus de rage qu'à l'ordinaire. Ce phénomène avait +lieu chaque fois qu'on ouvrait un des cachots de l'étage supérieur +et surtout celui d'en face. C'est à ce bruit qu'Annibal +reconnaissait toujours que le geôlier allait venir, attendu que ce +bruit indiquait qu'il sortait de chez La Mole. + +Cependant cette fois, Coconnas demeura inutilement le cou tendu et +l'oreille au guet. + +Le temps s'écoula, personne ne vint. + +-- C'est étrange, dit Coconnas, on a ouvert chez La Mole et l'on +n'ouvre pas chez moi. La Mole aurait-il appelé? serait-il malade? +que veut dire cela? + +Tout est soupçon et inquiétude comme tout est joie et espoir pour +un prisonnier. Une demi-heure s'écoula, puis une heure, puis une +heure et demie. Coconnas commençait à s'endormir de dépit, quand +le bruit de la serrure le fit bondir. + +-- Oh! oh! dit-il, est-ce déjà l'heure du départ et va-t-on nous +conduire à la chapelle sans être condamnés? Mordi! ce serait un +plaisir de fuir par une nuit pareille, il fait noir comme dans un +four; pourvu que les chevaux ne soient point aveuglés! + +Il se préparait à questionner gaiement le porte-clefs, quand il +vit celui-ci appliquer son doigt sur les lèvres en roulant des +yeux très éloquents. + +En effet, derrière le geôlier on entendait du bruit et l'on +apercevait des ombres. + +Tout à coup, au milieu de l'obscurité, il distingua deux casques +sur chacun desquels la chandelle fumeuse envoya une paillette +d'or. + +-- Oh! oh! demanda-t-il à demi-voix, qu'est-ce que c'est que cet +appareil sinistre? où allons-nous donc? + +Le geôlier ne répondit que par un soupir qui ressemblait fort à un +gémissement. + +-- Mordi! murmura Coconnas, quelle peste d'existence! toujours des +extrêmes, jamais de terre ferme: on barbote dans cent pieds d'eau, +ou l'on plane au-dessus des nuages, pas de milieu. Voyons, où +allons-nous? + +-- Suivez les hallebardiers, monsieur, dit une voix grasseyante +qui fit connaître à Coconnas que les soldats qu'il avait entrevus +étaient accompagnés d'un huissier quelconque. + +-- Et M. de La Mole, demanda le Piémontais, où est-il? que +devient-il? + +-- Suivez les hallebardiers, répéta la même voix grasseyante sur +le même ton. + +Il fallait obéir. Coconnas sortit de sa chambre, et aperçut +l'homme noir dont la voix lui avait été si désagréable. C'était un +petit greffier bossu, et qui sans doute s'était fait homme de robe +pour qu'on ne s'aperçût point qu'il était bancal en même temps. + +Il descendit lentement l'escalier en spirale. Au premier étage, +les gardes s'arrêtèrent. + +-- C'est beaucoup descendre, murmura Coconnas, mais pas encore +assez. + +La porte s'ouvrit. Coconnas avait un regard de lynx et un flair de +limier; il flaira les juges, et vit dans l'ombre une silhouette +d'homme aux bras nus qui lui fit monter la sueur au front. Il n'en +prit pas moins la mine la plus souriante, pencha la tête à gauche, +selon le code des grands airs à la mode à cette époque, et, le +poing sur la hanche, entra dans la salle. + +On leva une tapisserie, et Coconnas aperçut effectivement des +juges et des greffiers. + +À quelques pas de ces juges et de ces greffiers, La Mole était +assis sur un banc. + +Coconnas fut conduit devant un tribunal. Arrivé en face des juges, +Coconnas s'arrêta, salua La Mole d'un signe de tête et d'un +sourire, puis il attendit. + +-- Comment vous nommez-vous, monsieur? lui demanda le président. + +-- Marc-Annibal de Coconnas, répondit le gentilhomme avec une +grâce parfaite, comte de Montpantier, Chenaux et autres lieux; +mais on connaît nos qualités, je présume. + +-- Où êtes-vous né? + +-- À Saint-Colomban, près de Suze. + +-- Quel âge avez-vous? + +-- Vingt-sept ans et trois mois. + +-- Bien, dit le président. + +-- Il paraît que cela lui fit plaisir, murmura Coconnas. + +-- Maintenant, dit le président après un moment de silence qui +donna au greffier le temps d'écrire les réponses de l'accusé, quel +était votre but en quittant la maison de M. d'Alençon? + +-- De me réunir à M. de La Mole, mon ami, que voilà, et qui, +lorsque je la quittai, moi, l'avait déjà quittée depuis quelques +jours. + +-- Que faisiez-vous à la chasse où vous fûtes arrêté? + +-- Mais, répondit Coconnas, je chassais. + +-- Le roi était aussi à cette chasse, et il y ressentit les +premières atteintes du mal dont il souffre en ce moment. + +-- Quant à ceci, je n'étais pas près du roi, et je ne puis rien +dire. J'ignorais même qu'il fût atteint d'un mal quelconque. Les +juges se regardèrent avec un sourire d'incrédulité. + +-- Ah! vous l'ignoriez? dit le président. + +-- Oui, monsieur, et j'en suis fâché. Quoique le roi de France ne +soit pas mon roi, j'ai beaucoup de sympathie pour lui. + +-- Vraiment? + +-- Parole d'honneur! Ce n'est pas comme pour son frère le duc +d'Alençon. Celui-là, je l'avoue... + +-- Il ne s'agit point ici du duc d'Alençon, monsieur, mais de Sa +Majesté. + +-- Eh bien, je vous ai déjà dit que j'étais son très humble +serviteur, répondit Coconnas en se dandinant avec une adorable +insolence. + +-- Si vous êtes en effet son serviteur, comme vous le prétendez, +monsieur, voulez-vous nous dire ce que vous savez d'une certaine +statue magique? + +-- Ah! bon! nous revenons à l'histoire de la statue, à ce qu'il +paraît? + +-- Oui, monsieur, cela vous déplaît-il? + +-- Non point, au contraire; j'aime mieux cela. Allez. + +-- Pourquoi cette statue se trouvait-elle chez M. de La Mole? + +-- Chez M. de La Mole, cette statue? Chez René, vous voulez dire. + +-- Vous reconnaissez donc qu'elle existe? + +-- Dame! si on me la montre. + +-- La voici. Est-ce celle que vous connaissez? + +-- Très bien. + +-- Greffier, dit le président, écrivez que l'accusé reconnaît la +statue pour l'avoir vue chez M. de La Mole. + +-- Non pas, non pas, dit Coconnas, ne confondons point: pour +l'avoir vue chez René. + +-- Chez René, soit! Quel jour? + +-- Le seul jour où nous y avons été, M. de La Mole et moi. + +-- Vous avouez donc que vous avez été chez René avec M. de La +Mole? + +-- Ah! ça! est-ce que je m'en suis jamais caché? + +-- Greffier, écrivez que l'accusé avoue avoir été chez René pour +faire des conjurations. + +-- Holà, hé! tout beau, tout beau, monsieur le président. Modérez +votre enthousiasme, je vous prie: je n'ai pas dit un mot de tout +cela. + +-- Vous niez que vous avez été chez René pour faire des +conjurations? + +-- Je le nie. La conjuration s'est faite par accident, mais sans +préméditation. + +-- Mais elle a eu lieu? + +-- Je ne puis nier qu'il se soit fait quelque chose qui +ressemblait à un charme. + +-- Greffier, écrivez que l'accusé avoue qu'il s'est fait chez René +un charme contre la vie du roi. + +-- Comment! contre la vie du roi! C'est un infâme mensonge. Il ne +s'est jamais fait de charme contre la vie du roi. + +-- Vous le voyez, messieurs, dit La Mole. + +-- Silence! fit le président. Puis se retournant vers le greffier: +-- Contre la vie du roi, continua-t-il. Y êtes-vous? + +-- Mais non, mais non, dit Coconnas. D'ailleurs la statue n'est +pas une statue d'homme, mais de femme. + +-- Eh bien, messieurs, que vous avais-je dit? reprit La Mole. + +-- Monsieur de la Mole, dit le président, vous répondrez quand +nous vous interrogerons; mais n'interrompez pas l'interrogatoire +des autres. + +-- Ainsi, vous dites que c'est une femme? + +-- Sans doute, je le dis. + +-- Pourquoi alors a-t-elle une couronne et un manteau royal? + +-- Pardieu! dit Coconnas, c'est bien simple; parce que c'était... +La Mole se leva et mit un doigt sur sa bouche. + +-- C'est juste, dit Coconnas; qu'allais-je donc raconter, moi, +comme si cela regardait ces messieurs! + +-- Vous persistez à dire que cette statue est une statue de femme? + +-- Oui, certainement, je persiste. + +-- Et vous refusez de dire quelle est cette femme? + +-- Une femme de mon pays, dit La Mole, que j'aimais et dont je +voulais être aimé. + +-- Ce n'est pas vous qu'on interroge, monsieur de la Mole, s'écria +le président; taisez-vous donc, ou l'on vous bâillonnera. + +-- ... Bâillonnera! dit Coconnas; comment dites-vous cela, +monsieur de la robe noire? On bâillonnera mon ami! ... un +gentilhomme! Allons donc! + +-- Faites entrer René, dit le procureur général Laguesle. + +-- Oui, faites entrer René, dit Coconnas, faites; nous allons voir +un peu qui a raison, ici, de vous trois ou de nous deux. + +René entra pâle, vieilli, presque méconnaissable pour les deux +amis, courbé sous le poids du crime qu'il allait commettre, bien +plus que de ceux qu'il avait commis. + +-- Maître René, dit le juge, reconnaissez-vous les deux accusés +ici présents? + +-- Oui, monsieur, répondit René d'une voix qui trahissait son +émotion. + +-- Pour les avoir vus où? + +-- En plusieurs lieux, et notamment chez moi. + +-- Combien de fois ont-ils été chez vous? + +-- Une seule. + +À mesure que René parlait, la figure de Coconnas s'épanouissait. +Le visage de La Mole, au contraire, demeurait grave comme s'il +avait eu un pressentiment. + +-- Et à quelle occasion ont-ils été chez vous? René sembla hésiter +un moment. + +-- Pour me commander une figure de cire, dit-il. + +-- Pardon, pardon, maître René, dit Coconnas, vous faites une +petite erreur. + +-- Silence! dit le président. Puis se retournant vers René: Cette +figurine, continua-t-il, est-elle une figure d'homme ou de femme? + +-- D'homme, répondit René. + +Coconnas bondit comme s'il eût reçu une commotion électrique. + +-- D'homme! dit-il. + +-- D'homme, répéta René, mais d'une voix si faible qu'à peine le +président l'entendit. + +-- Et pourquoi cette statue d'homme a-t-elle un manteau sur les +épaules et une couronne sur la tête? + +-- Parce que cette statue représente un roi. + +-- Infâme menteur! cria Coconnas exaspéré. + +-- Tais-toi, Coconnas, tais-toi, interrompit La Mole, laisse dire +cet homme, chacun est maître de perdre son âme. + +-- Mais non pas le corps des autres, mordi! + +-- Et que voulait dire cette aiguille d'acier que la statue avait +dans le coeur, avec la lettre M écrite sur une petite bannière? + +-- L'aiguille simulait l'épée ou le poignard, la lettre M veut +dire MORT. + +Coconnas fit un mouvement pour étrangler René, quatre gardes le +retinrent. + +-- C'est bien, dit le procureur Laguesle, le tribunal est +suffisamment renseigné. Reconduisez les prisonniers dans les +chambres d'attente. + +-- Mais, s'écriait Coconnas, il est impossible de s'entendre +accuser de pareilles choses sans protester. + +-- Protestez, monsieur, on ne vous en empêche pas. Gardes, vous +avez entendu? Les gardes s'emparèrent des deux accusés et les +firent sortir, La Mole par une porte, Coconnas par l'autre. + +Puis le procureur fit signe à cet homme que Coconnas avait aperçu +dans l'ombre et lui dit: + +-- Ne vous éloignez pas, maître, vous aurez de la besogne cette +nuit. + +-- Par lequel commencerai-je, monsieur? demanda l'homme en mettant +respectueusement le bonnet à la main. + +-- Par celui-ci, dit le président en montrant La Mole qu'on +apercevait encore comme une ombre entre les deux gardes. + +Puis s'approchant de René, qui était resté debout et tremblant en +attendant à son tour qu'on le reconduisît au Châtelet où il était +enfermé: + +-- Bien, monsieur, lui dit-il, soyez tranquille, la reine et le +roi sauront que c'est à vous qu'ils auront dû de connaître la +vérité. + +Mais au lieu de lui rendre de la force, cette promesse parut +atterrer René, et il ne répondit qu'en poussant un profond soupir. + + + +XXVII +La torture du brodequin + + +Ce fut seulement lorsqu'on l'eut reconduit dans son nouveau cachot +et qu'on eut refermé la porte derrière lui, que Coconnas, +abandonné à lui-même et cessant d'être soutenu par la lutte avec +les juges et par sa colère contre René, commença la série de ses +tristes réflexions. + +-- Il me semble, se dit-il à lui-même, que cela tourne au plus +mal, et qu'il serait temps d'aller un peu à la chapelle. Je me +défie des condamnations à mort; car incontestablement on s'occupe +de nous condamner à mort à cette heure. Je me défie surtout des +condamnations à mort qui se prononcent dans le huis clos d'un +château fort devant des figures aussi laides que toutes ces +figures qui m'entouraient. On veut sérieusement nous couper la +tête, hum! hum! ... Je reviens donc à ce que je disais, il serait +temps d'aller à la chapelle. + +Ces mots prononcés à demi-voix furent suivis d'un silence, et ce +silence fut interrompu par un bruit sourd, étouffé, lugubre, et +qui n'avait rien d'humain; ce cri sembla percer la muraille +épaisse et vint vibrer sur le fer de ses barreaux. + +Coconnas frissonna malgré lui: et cependant c'était un homme si +brave que chez lui la valeur ressemblait à l'instinct des bêtes +féroces; Coconnas demeura immobile à l'endroit où il avait entendu +la plainte, doutant qu'une pareille plainte pût être prononcée par +un être humain, et la prenant pour le gémissement du vent dans les +arbres, ou pour un de ces mille bruits de la nuit qui semblent +descendre ou monter des deux mondes inconnus entre lesquels tourne +notre monde; alors une seconde plainte, plus douloureuse, plus +profonde, plus poignante encore que la première, parvint à +Coconnas, et cette fois, non seulement il distingua bien +positivement l'expression de la douleur dans la voix humaine, mais +encore il crut reconnaître dans cette voix celle de La Mole. + +À cette voix, le Piémontais oublia qu'il était retenu par deux +portes, par trois grilles et par une muraille épaisse de douze +pieds; il s'élança de tout son poids contre cette muraille comme +pour la renverser et voler au secours de la victime en s'écriant: + +-- On égorge donc quelqu'un ici? Mais il rencontra sur son chemin +le mur auquel il n'avait pas pensé, et il tomba froissé du choc +contre un banc de pierre sur lequel il s'affaissa. Ce fut tout. + +-- Oh! ils l'ont tué! murmura-t-il; c'est abominable! Mais c'est +qu'on ne peut se défendre ici... rien, pas d'armes. Il étendit les +mains autour de lui. + +-- Ah! cet anneau de fer, s'écria-t-il, je l'arracherai, et +malheur à qui m'approchera! + +Coconnas se releva, saisit l'anneau de fer, et d'une première +secousse l'ébranla si violemment, qu'il était évident qu'avec deux +secousses pareilles il le descellerait. + +Mais soudain la porte s'ouvrit et une lumière produite par deux +torches envahit le cachot. + +-- Venez, monsieur, lui dit la même voix grasseyante qui lui avait +été déjà si particulièrement désagréable, et qui, pour se faire +entendre cette fois trois étages au-dessous, ne lui parut pas +avoir acquis le charme qui lui manquait; venez, monsieur, la cour +vous attend. + +-- Bon, dit Coconnas lâchant son anneau, c'est mon arrêt que je +vais entendre, n'est-ce pas? + +-- Oui, monsieur. + +-- Oh! je respire; marchons, dit-il. Et il suivit l'huissier, qui +marchait devant lui de son pas compassé et tenant sa baguette +noire. Malgré la satisfaction qu'il avait témoignée dans un +premier mouvement, Coconnas jetait, tout en marchant, un regard +inquiet à droite et à gauche, devant et derrière. + +-- Oh! oh! murmura-t-il, je n'aperçois pas mon digne geôlier; +j'avoue que sa présence me manque. + +On entra dans la salle que venaient de quitter les juges, et où +demeurait seul debout un homme que Coconnas reconnut pour le +procureur général, qui avait plusieurs fois, dans le cours de +l'interrogatoire, porté la parole, et toujours avec une animosité +facile à reconnaître. + +En effet, c'était celui à qui Catherine, tantôt par lettre, tantôt +de vive voix, avait particulièrement recommandé le procès. + +Un rideau levé laissait voir le fond de cette chambre, et cette +chambre, dont les profondeurs se perdaient dans l'obscurité, avait +dans ses parties éclairées un aspect si terrible que Coconnas +sentit que les jambes lui manquaient et s'écria: + +-- Oh! mon Dieu! Ce n'était pas sans cause que Coconnas avait +poussé ce cri de terreur. Le spectacle était en effet des plus +lugubres. La salle, cachée pendant l'interrogatoire par ce rideau, +qui était levé maintenant, apparaissait comme le vestibule de +l'enfer. Au premier plan on voyait un chevalet de bois garni de +cordes, de poulies et d'autres accessoires tortionnaires. Plus +loin flambait un brasier qui reflétait ses lueurs rougeâtres sur +tous les objets environnants, et qui assombrissait encore la +silhouette de ceux qui se trouvaient entre Coconnas et lui. Contre +une des colonnes qui soutenaient la voûte, un homme immobile comme +une statue se tenait debout une corde à la main. On eût dit qu'il +était de la même pierre que la colonne à laquelle il adhérait. Sur +les murs au-dessus des bancs de grès, entre des anneaux de fer, +pendaient des chaînes et reluisaient des lames. + +-- Oh! murmura Coconnas, la salle de la torture toute préparée et +qui semble ne plus attendre que le patient! Qu'est-ce que cela +signifie? + +-- À genoux, Marc-Annibal Coconnas, dit une voix qui fit relever +la tête du gentilhomme, à genoux pour entendre l'arrêt qui vient +d'être rendu contre vous! + +C'était une de ces invitations contre lesquelles toute la personne +d'Annibal réagissait instinctivement. + +Mais comme elle était en train de réagir, deux hommes appuyèrent +leurs mains sur son épaule d'une façon si inattendue et surtout si +pesante, qu'il tomba les deux genoux sur la dalle. + +La voix continua: + +«Arrêt rendu par la cour séant au donjon de Vincennes contre Marc- +Annibal de Coconnas, atteint et convaincu du crime de lèse- +majesté, de tentative d'empoisonnement, de sortilège et de magie +contre la personne du roi, du crime de conspiration contre la +sûreté de l'État, comme aussi pour avoir entraîné, par ses +pernicieux conseils, un prince du sang à la rébellion...» + +À chacune de ces imputations, Coconnas avait hoché la tête en +battant la mesure comme font les écoliers indociles. + +Le juge continua: + +«En conséquence de quoi, sera ledit Marc-Annibal de Coconnas +conduit de la prison à la place Saint-Jean-en-Grève pour y être +décapité; ses biens seront confisqués, ses hautes futaies coupées +à la hauteur de six pieds, ses châteaux ruinés, et en l'air un +poteau planté avec une plaque de cuivre qui constatera le crime et +le châtiment...» + +-- Pour ma tête, dit Coconnas, je crois bien qu'on la tranchera, +car elle est en France et fort aventurée même. Quant à mes bois de +haute futaie, et quant à mes châteaux je défie toutes les scies et +toutes les pioches du royaume très chrétien de mordre dedans. + +-- Silence! fit le juge. Et il continua: «De plus sera ledit +Coconnas...» + +-- Comment! interrompit Coconnas, il me sera fait quelque chose +encore après la décapitation? Oh! oh! cela me paraît bien sévère. + +-- Non, monsieur, dit le juge: avant... + +Et il reprit: + +«Et sera de plus ledit Coconnas, avant l'exécution du jugement, +appliqué à la question extraordinaire qui est des dix coins.» + +Coconnas bondit, foudroyant le juge d'un regard étincelant. + +-- Et pour quoi faire? s'écria-t-il, ne trouvant pas d'autres mots +que cette naïveté pour exprimer la foule de pensées qui venaient +de surgir dans son esprit. + +En effet, cette torture était pour Coconnas le renversement +complet de ses espérances; il ne serait conduit à la chapelle +qu'après la torture, et de cette torture on mourait souvent; on en +mourait d'autant mieux qu'on était plus brave et plus fort, car +alors on regardait comme une lâcheté d'avouer; et tant qu'on +n'avouait pas, la torture continuait, et non seulement continuait, +mais redoublait de force. + +Le juge se dispensa de répondre à Coconnas, la suite de l'arrêt +répondant pour lui; seulement il continua: «Afin de le forcer +d'avouer ses complices, complots et machinations dans le détail.» + +-- Mordi! s'écria Coconnas, voilà ce que j'appelle une infamie; +voilà ce que j'appelle bien plus qu'une infamie, voilà ce que +j'appelle une lâcheté. + +Accoutumé aux colères des victimes, colères que la souffrance +calme en les changeant en larmes, le juge impassible ne fit qu'un +seul geste. + +Coconnas, saisi par les pieds et par les épaules, fut renversé, +emporté, couché et attaché sur le lit de la question avant d'avoir +pu regarder même ceux qui lui faisaient cette violence. + +-- Misérables! hurlait Coconnas, secouant dans un paroxysme de +fureur le lit et les tréteaux de manière à faire reculer les +tourmenteurs eux-mêmes; misérables! torturez-moi, brisez-moi, +mettez-moi en morceaux, vous ne saurez rien, je vous le jure! Ah! +vous croyez que c'est avec des morceaux de bois ou avec des +morceaux de fer qu'on fait parler un gentilhomme de mon nom! +Allez, allez, je vous en défie. + +-- Préparez-vous à écrire, greffier, dit le juge. + +-- Oui, prépare-toi! hurla Coconnas, et si tu écris tout ce que je +vais vous dire à tous, infâmes bourreaux, tu auras de l'ouvrage. +Écris, écris. + +-- Voulez-vous faire des révélations? dit le juge de sa même voix +calme. + +-- Rien, pas un mot; allez au diable! + +-- Vous réfléchirez, monsieur, pendant les préparatifs. Allons, +maître, ajustez les bottines à monsieur. + +À ces mots, l'homme qui était resté debout et immobile jusque-là, +les cordes à la main, se détacha de la colonne, et d'un pas lent +s'approcha de Coconnas, qui se retourna de son côté pour lui faire +la grimace. + +C'était maître Caboche, le bourreau de la prévôté de Paris. + +Un douloureux étonnement se peignit sur les traits de Coconnas, +qui, au lieu de crier et de s'agiter, demeura immobile et ne +pouvant détacher ses yeux du visage de cet ami oublié qui +reparaissait en un pareil moment. + +Caboche, sans qu'un seul muscle de son visage fût agité, sans +qu'il parût avoir jamais vu Coconnas autre part que sur le +chevalet, lui introduisit deux planches entre les jambes, lui +plaça deux autres planches pareilles en dehors des jambes, et +ficela le tout avec la corde qu'il tenait à la main. + +C'était cet appareil qu'on appelait les brodequins. + +Pour la question ordinaire, on enfonçait six coins entre les deux +planches, qui en s'écartant broyaient les chairs. + +Pour la question extraordinaire, on enfonçait dix coins, et alors +les planches, non seulement broyaient les chairs, mais faisaient +éclater les os. + +L'opération préliminaire terminée, maître Caboche introduisit +l'extrémité du coin entre les deux planches; puis, son maillet à +la main, agenouillé sur un seul genou, il regarda le juge. + +-- Voulez-vous parler? demanda celui-ci. + +-- Non, répondit résolument Coconnas, quoiqu'il sentît la sueur +perler sur son front et ses cheveux se dresser sur sa tête. + +-- En ce cas, allez, dit le juge, premier coin de l'ordinaire. +Caboche leva son bras armé d'un lourd maillet et assena un coup +terrible sur le coin, qui rendit un son mat. + +Le chevalet trembla. + +Coconnas ne laissa point échapper une plainte à ce premier coin, +qui, d'ordinaire, faisait gémir les plus résolus. Il y eut même +plus: la seule expression qui se peignit sur son visage fut celle +d'un indicible étonnement. Il regarda avec des yeux stupéfaits +Caboche, qui, le bras levé, à demi retourné vers le juge, +s'apprêtait à redoubler. + +-- Quelle était votre intention en vous cachant dans la forêt? +demanda le juge. + +-- De nous asseoir à l'ombre, répondit Coconnas. + +-- Allez, dit le juge. Caboche appliqua un second coup, qui +résonna comme le premier. Mais pas plus qu'au premier coup +Coconnas ne sourcilla, et son oeil continua de regarder le +bourreau avec la même expression. Le juge fronça le sourcil. + +-- Voilà un chrétien bien dur, murmura-t-il; le coin est-il entré +jusqu'au bout, maître? + +Caboche se baissa comme pour examiner; mais en se baissant il dit +tout bas à Coconnas: + +-- Mais criez donc, malheureux! Puis se relevant: + +-- Jusqu'au bout, monsieur, dit-il. + +-- Second coin de l'ordinaire, reprit froidement le juge. Les +quatre mots de Caboche expliquaient tout à Coconnas. Le digne +bourreau venait de rendre _à son ami_ le plus grand service qui se +puisse rendre de bourreau à gentilhomme. Il lui épargnait plus que +la douleur, il lui épargnait la honte des aveux, en lui enfonçant +entre les jambes des coins de cuir élastiques, dont la partie +supérieure était seulement garnie de bois, au lieu de lui enfoncer +des coins de chêne. De plus, il lui laissait toute sa force pour +faire face à l'échafaud. + +-- Ah brave, brave Caboche, murmura Coconnas, sois tranquille, va, +je vais crier, puisque tu me le demandes, et si tu n'es pas +content, tu seras difficile. + +Pendant ce temps, Caboche avait introduit entre les planches +l'extrémité d'un coin plus gros encore que le premier. + +-- Allez, dit le juge. + +À ce mot, Caboche frappa comme s'il se fût agi de démolir d'un +seul coup le donjon de Vincennes. + +-- Ah! ah! hou! hou! cria Coconnas sur les intonations les plus +variées. Mille tonnerres, vous me brisez les os, prenez donc +garde! + +-- Ah! dit le juge en souriant, le second fait son effet; cela +m'étonnait aussi. Coconnas respira comme un soufflet de forge. + +-- Que faisiez-vous donc dans la forêt? répéta le juge. + +-- Eh! mordieu! je vous l'ai déjà dit, je prenais le frais. + +-- Allez, dit le juge. + +-- Avouez, lui glissa Caboche à l'oreille. + +-- Quoi? + +-- Tout ce que vous voudrez, mais avouez quelque chose. Et il +donna le second coup non moins bien appliqué que le premier. +Coconnas pensa s'étrangler à force de crier. + +-- Oh! là, là, dit-il. Que désirez-vous savoir, monsieur? par +ordre de qui j'étais dans le bois? + +-- Oui, monsieur. + +-- J'y étais par ordre de M. d'Alençon. + +-- Écrivez, dit le juge. + +-- Si j'ai commis un crime en tendant un piège au roi de Navarre, +continua Coconnas, je n'étais qu'un instrument, monsieur, et +j'obéissais à mon maître. + +Le greffier se mit à écrire. + +-- Oh! tu m'as dénoncé, face blême, murmura le patient, attends, +attends. + +Et il raconta la visite de François au roi de Navarre, les +entrevues entre de Mouy et M. d'Alençon, l'histoire du manteau +rouge, le tout en hurlant par réminiscence et en se faisant +ajouter de temps en temps un coup de marteau. + +Enfin il donna tant de renseignements précis, véridiques, +incontestables, terribles contre M. le duc d'Alençon; il fit si +bien paraître ne les accorder qu'à la violence des douleurs; il +grimaça, rugit, se plaignit si naturellement et sur tant +d'intonations différentes, que le juge lui-même finit par +s'effaroucher d'avoir à enregistrer des détails si compromettants +pour un fils de France. + +-- Eh bien, à la bonne heure! disait Caboche, voici un gentilhomme +à qui il n'est pas besoin de dire les choses à deux fois et qui +fait bonne mesure au greffier. Jésus-Dieu! que serait-ce donc, si, +au lieu d'être de cuir, les coins étaient de bois! + +Aussi fit-on grâce à Coconnas du dernier coin de l'extraordinaire; +mais, sans compter celui-là, il avait eu affaire à neuf autres, ce +qui suffisait parfaitement à lui mettre les jambes en bouillie. + +Le juge fit valoir à Coconnas la douceur qu'il lui accordait en +faveur de ses aveux et se retira. + +Le patient resta seul avec Caboche. + +-- Eh bien, lui demanda celui-ci, comment allons-nous, mon +gentilhomme? + +-- Ah! mon ami! mon brave ami, mon cher Caboche! dit Coconnas, +sois certain que je serai reconnaissant toute ma vie de ce que tu +viens de faire pour moi. + +-- Peste! vous avez raison, monsieur, car si on savait ce que j'ai +fait pour vous, c'est moi qui prendrais votre place sur ce +chevalet, et on ne me ménagerait point, moi, comme je vous ai +ménagé. + +-- Mais comment as-tu eu l'ingénieuse idée... + +-- Voilà, dit Caboche tout en entortillant les jambes de Coconnas +dans des linges ensanglantés: j'ai su que vous étiez arrêté, j'ai +su qu'on faisait votre procès, j'ai su que la reine Catherine +voulait votre mort; j'ai deviné qu'on vous donnerait la question, +et j'ai pris mes précautions en conséquence. + +-- Au risque de ce qui pouvait arriver? + +-- Monsieur, dit Caboche, vous êtes le seul gentilhomme qui m'ait +donné la main, et l'on a de la mémoire et un coeur, tout bourreau +qu'on est, et peut-être même parce qu'on est bourreau. Vous verrez +demain comme je ferai proprement ma besogne. + +-- Demain? dit Coconnas. + +-- Sans doute, demain. + +-- Quelle besogne? Caboche regarda Coconnas avec stupéfaction. + +-- Comment, quelle besogne? avez-vous donc oublié l'arrêt? + +-- Ah! oui, en effet, l'arrêt, dit Coconnas, je l'avais oublié. Le +fait est que Coconnas ne l'avait point oublié, mais qu'il n'y +pensait pas. Ce à quoi il pensait, c'était à la chapelle, au +couteau caché sous la nappe sacrée, à Henriette et à la reine, à +la porte de la sacristie et aux deux chevaux attendant à la +lisière de la forêt; ce à quoi il pensait, c'était à la liberté, +c'était à la course en plein air, c'était à la sécurité au-delà +des frontières de France. + +-- Maintenant, dit Caboche, il s'agit de vous faire passer +adroitement du chevalet sur la litière. N'oubliez pas que pour +tout le monde, et même pour mes valets, vous avez les jambes +brisées, et qu'à chaque mouvement vous devez pousser un cri. + +-- Aïe! fit Coconnas rien qu'en voyant les deux valets approcher +de lui la litière. + +-- Allons! allons! un peu de courage, dit Caboche; si vous criez +déjà, que direz-vous donc tout à l'heure? + +-- Mon cher Caboche, dit Coconnas, ne me laissez pas toucher, je +vous en supplie, par vos estimables acolytes; peut-être +n'auraient-ils pas la main aussi légère que vous. + +-- Posez la litière près du chevalet, dit maître Caboche. + +Les deux valets obéirent. Maître Caboche prit Coconnas dans ses +bras comme il aurait fait d'un enfant, et le déposa couché sur le +brancard; mais malgré toutes ces précautions, Coconnas poussa des +cris féroces. Le brave guichetier parut alors avec une lanterne. + +-- À la chapelle, dit-il. + +Et les porteurs de Coconnas se mirent en route après que Coconnas +eut donné à Caboche une seconde poignée de main. + +La première avait trop bien réussi au Piémontais pour qu'il fît +désormais le difficile. + + + +XXVIII +La chapelle + + +Le lugubre cortège traversa dans le plus profond silence les deux +ponts-levis du donjon et la grande cour du château qui mène à la +chapelle, et aux vitraux de laquelle une pâle lumière colorait les +figures livides des apôtres en robes rouges. + +Coconnas aspirait avidement l'air de la nuit, quoique cet air fût +tout chargé de pluie. Il regardait l'obscurité profonde et +s'applaudissait de ce que toutes ces circonstances étaient +propices à sa fuite et à celle de son compagnon. + +Il lui fallut toute sa volonté, toute sa prudence, toute sa +puissance sur lui-même pour ne pas sauter en bas de la litière dès +que, porté dans la chapelle, il aperçut dans le choeur, et à trois +pas de l'autel, une masse gisante dans un grand manteau blanc. + +C'était La Mole. + +Les deux soldats qui accompagnaient la litière s'étaient arrêtés +en dehors de la porte. + +-- Puisqu'on nous fait cette suprême grâce de nous réunir encore +une fois, dit Coconnas, alanguissant sa voix, portez-moi près de +mon ami. + +Les porteurs n'avaient aucun ordre contraire, ils ne firent donc +aucune difficulté d'accorder la demande de Coconnas. + +La Mole était sombre et pâle, sa tête était appuyée au marbre de +la muraille; ses cheveux noirs, baignés d'une sueur abondante, qui +donnait à son visage la mate pâleur de l'ivoire, semblaient avoir +conservé leur raideur après s'être hérissés sur sa tête. + +Sur un signe du porte-clefs les deux valets s'éloignèrent pour +aller chercher le prêtre que demanda Coconnas. + +C'était le signal convenu. + +Coconnas les suivait des yeux avec anxiété; mais il n'était pas le +seul dont le regard ardent était fixé sur eux. À peine eurent-ils +disparu, que deux femmes s'élancèrent de derrière l'autel et +firent irruption dans le choeur avec des frémissements de joie qui +les précédaient, agitant l'air comme le souffle chaud et bruyant +qui précède l'orage. + +Marguerite se précipita vers La Mole et le saisit dans ses bras. + +La Mole poussa un cri terrible, un de ces cris comme en avait +entendu Coconnas dans son cachot et qui avaient failli le rendre +fou. + +-- Mon Dieu! qu'y a-t-il donc, La Mole? dit Marguerite se reculant +d'effroi. La Mole poussa un gémissement profond et porta ses mains +à ses yeux comme pour ne pas voir Marguerite. + +Marguerite fut épouvantée plus encore de ce silence et de ce geste +que du cri de douleur qu'avait poussé La Mole. + +-- Oh! s'écria-t-elle, qu'as-tu donc? tu es tout en sang. + +Coconnas, qui s'était élancé vers l'autel, qui avait pris le +poignard, qui tenait déjà Henriette enlacée, se retourna. + +-- Lève-toi donc, disait Marguerite, lève-toi donc, je t'en +supplie! tu vois bien que le moment est venu. + +Un sourire effrayant de tristesse passa sur les lèvres blêmes de +La Mole, qui semblait ne plus devoir sourire. + +-- Chère reine! dit le jeune homme, vous aviez compté sans +Catherine, et par conséquent sans un crime. J'ai subi la question, +mes os sont rompus, tout mon corps n'est qu'une plaie, et le +mouvement que je fais en ce moment pour appuyer mes lèvres sur +votre front me cause des douleurs pires que la mort. + +Et en effet, avec effort et tout pâlissant, La Mole appuya ses +lèvres sur le front de la reine. + +-- La question! s'écria Coconnas; mais moi aussi je l'ai subie; +mais le bourreau n'a-t-il donc pas fait pour toi ce qu'il a fait +pour moi? + +Et Coconnas raconta tout. + +-- Ah! dit La Mole, cela se comprend: tu lui as donné la main le +jour de notre visite; moi j'ai oublié que tous les hommes sont +frères, j'ai fait le dédaigneux. Dieu me punit de mon orgueil, +merci à Dieu! + +La Mole joignit les mains. Coconnas et les deux femmes échangèrent +un regard d'indicible terreur. + +-- Allons, allons, dit le geôlier, qui avait été jusqu'à la porte +pour écouter et qui était revenu, allons, ne perdez pas de temps, +cher monsieur de Coconnas; mon coup de dague, et arrangez-moi cela +en digne gentilhomme, car ils vont venir. + +Marguerite s'était agenouillée près de La Mole, pareille à ces +figures de marbre courbées sur un tombeau, près du simulacre de +celui qu'il renferme. + +-- Allons, ami, dit Coconnas, du courage! je suis fort, je +t'emporterai, je te placerai sur ton cheval, je te tiendrai même +devant moi si tu ne peux te soutenir sur la selle, mais partons, +partons; tu entends bien ce que nous dit ce brave homme, il s'agit +de ta vie. + +La Mole fit un effort surhumain, un effort sublime. + +-- C'est vrai, il s'agit de ta vie, dit-il. Et il essaya de se +soulever. Annibal le prit sous le bras et le dressa debout. La +Mole, pendant ce temps, n'avait fait entendre qu'une espèce de +rugissement sourd; mais au moment où Coconnas le lâchait pour +aller au guichetier, et lorsque le patient ne fut plus soutenu que +par les bras des deux femmes, ses jambes plièrent, et, malgré les +efforts de Marguerite en larmes, il tomba comme une masse, et le +cri déchirant qu'il ne put retenir fit retentir la chapelle d'un +écho lugubre qui vibra longtemps sous ses voûtes. + +-- Vous voyez, dit La Mole avec un accent de détresse, vous voyez, +ma reine, laissez-moi donc, abandonnez-moi donc avec un dernier +adieu de vous. Je n'ai point parlé, Marguerite, votre secret est +donc demeuré enveloppé dans mon amour, et mourra tout entier avec +moi. Adieu, ma reine, adieu... + +Marguerite, presque inanimée elle-même, entoura de ses bras cette +tête charmante, et y imprima un baiser presque religieux. + +-- Toi, Annibal, dit La Mole, toi que les douleurs ont épargné, +toi qui es jeune encore et qui peux vivre, fuis, mon ami, donne- +moi cette consolation suprême de te savoir en liberté. + +-- L'heure passe, cria le geôlier, allons, hâtez-vous. Henriette +essayait d'entraîner doucement Annibal, tandis que Marguerite à +genoux devant La Mole, les cheveux épars et les yeux ruisselants, +semblait une Madeleine. + +-- Fuis, Annibal, reprit La Mole, fuis, ne donne pas à nos ennemis +le joyeux spectacle de la mort de deux innocents. + +Coconnas repoussa doucement Henriette qui l'attirait vers la +porte, et d'un geste si solennel qu'il en était devenu majestueux: + +-- Madame, dit-il, donnez d'abord les cinq cents écus que nous +avons promis à cet homme. + +-- Les voici, dit Henriette. + +Alors se retournant vers La Mole et secouant tristement la tête: + +-- Quant à toi, bon La Mole, dit-il, tu me fais injure en pensant +un instant que je puisse te quitter. N'ai-je pas juré de vivre et +de mourir avec toi? Mais tu souffres tant, pauvre ami, que je te +pardonne. + +Et il se recoucha résolument près de son ami, vers lequel il +pencha sa tête et dont il effleura le front avec ses lèvres. + +Puis il attira doucement, doucement, comme une mère ferait pour +son enfant, la tête de son ami, qui glissa contre la muraille et +vint se reposer sur sa poitrine. + +Marguerite était sombre. Elle avait ramassé le poignard que venait +de laisser tomber Coconnas. + +-- Ô ma reine, dit, en étendant les bras vers elle, La Mole, qui +comprenait sa pensée; ô ma reine, n'oubliez pas que je meurs pour +éteindre jusqu'au moindre soupçon de notre amour! + +-- Mais que puis-je donc faire pour toi, s'écria Marguerite +désespérée, si je ne puis pas même mourir avec toi? + +-- Tu peux faire, dit La Mole, tu peux faire que la mort me sera +douce, et viendra en quelque sorte à moi avec un visage souriant. + +Marguerite se rapprocha de lui en joignant les mains comme pour +lui dire de parler. + +-- Te rappelles-tu ce soir, Marguerite, où, en échange de ma vie +que je t'offrais alors et que je te donne aujourd'hui, tu me fis +une promesse sacrée?... + +Marguerite tressaillit. + +-- Ah! tu te rappelles, dit La Mole, car tu frissonnes. + +-- Oui, oui, je me la rappelle, dit Marguerite, et sur mon âme, +Hyacinthe, cette promesse, je la tiendrai. + +Marguerite étendit de sa place la main vers l'autel, comme pour +prendre une seconde fois Dieu à témoin de son serment. + +Le visage de La Mole s'éclaira comme si la voûte de la chapelle se +fût ouverte, et qu'un rayon céleste eût descendu jusqu'à lui. + +-- On vient, on vient, dit le geôlier. Marguerite poussa un cri, +et se précipita vers La Mole, mais la crainte de redoubler ses +douleurs l'arrêta tremblante devant lui. + +Henriette posa ses lèvres sur le front de Coconnas et lui dit: + +-- Je te comprends, mon Annibal, et je suis fière de toi. Je sais +bien que ton héroïsme te fait mourir, mais je t'aime pour ton +héroïsme. Devant Dieu je t'aimerai toujours avant et plus que +toute chose, et ce que Marguerite a juré de faire pour La Mole, +sans savoir quelle chose cela est, je te jure que pour toi aussi +je le ferai. + +Et elle tendit sa main à Marguerite. + +-- C'est bien parler cela; merci, dit Coconnas. + +-- Avant de me quitter, ma reine, dit La Mole, une dernière grâce: +donnez-moi un souvenir quelconque de vous, que je puisse baiser en +montant à l'échafaud. + +-- Oh oui! s'écria Marguerite, tiens! ... + +Et elle détacha de son cou un petit reliquaire d'or soutenu par +une chaîne du même métal. + +-- Tiens, dit-elle, voici une relique sainte que je porte depuis +mon enfance; ma mère me la passa au cou quand j'étais toute petite +et qu'elle m'aimait encore; elle vient de notre oncle le pape +Clément; je ne l'ai jamais quittée. Tiens, prends-la. + +La Mole la prit et la baisa avidement. + +-- On ouvre la porte, dit le geôlier; fuyez, mesdames! fuyez! Les +deux femmes s'élancèrent derrière l'autel, où elles disparurent. +Au même moment le prêtre entrait. + + + +XXIX +La place Saint-Jean-en-Grève + + +Il est sept heures du matin; la foule attendait bruyante sur les +places, dans les rues et sur les quais. + +À dix heures du matin, un tombereau, le même dans lequel les deux +amis, après leur duel, avaient été ramenés évanouis au Louvre, +était parti de Vincennes, traversait lentement la rue Saint- +Antoine, et sur son passage les spectateurs, si pressés qu'ils +s'écrasaient les uns les autres, semblaient des statues aux yeux +fixes et à la bouche glacée. + +C'est qu'en effet il y avait ce jour-là un spectacle déchirant, +offert par la reine mère à tout le peuple de Paris. + +Dans ce tombereau, dont nous avons parlé, et qui s'acheminait à +travers les rues, couchés sur quelques brins de paille, deux +jeunes gens, la tête nue et complètement vêtus de noir, +s'appuyaient l'un contre l'autre. Coconnas portait sur ses genoux +La Mole, dont la tête dépassait les traverses du tombereau et dont +les yeux vagues erraient ça et là. + +Et cependant la foule, pour plonger son regard avide jusqu'au fond +de la voiture, se pressait, se levait, se haussait, montant sur +les bornes, s'accrochant aux anfractuosités des murailles, et +paraissait satisfaite lorsqu'elle était parvenue à ne pas laisser +vierge de son regard un seul point des deux corps qui sortaient de +la souffrance pour aller à la destruction. + +Il avait été dit que La Mole mourait sans avoir avoué un seul des +faits qui lui étaient imputés, tandis qu'au contraire, assurait- +on, Coconnas n'avait pu supporter la douleur et avait tout révélé. + +Aussi, criait-on de tous côtés: + +-- Voyez, voyez le rouge! c'est lui qui a parlé, c'est lui qui a +tout dit; c'est un lâche qui est cause de la mort de l'autre. +L'autre, au contraire, est un brave et n'a rien avoué. + +Les deux jeunes gens entendaient bien, l'un les louanges, l'autre +les injures qui accompagnaient leur marche funèbre, et tandis que +La Mole serrait les mains de son ami, un sublime dédain éclatait +sur la figure du Piémontais, qui, du haut du tombereau immonde, +regardait la foule stupide comme il l'eût regardée d'un char +triomphal. + +L'infortune avait fait son oeuvre céleste, elle avait ennobli la +figure de Coconnas, comme la mort allait diviniser son âme. + +-- Sommes-nous bientôt arrivés? demanda La Mole; je n'en puis +plus, ami, et je crois que je vais m'évanouir. + +-- Attends, attends, La Mole, nous allons passez devant la rue +Tizon et devant la rue Cloche-Percée, regarde, regarde un peu. + +-- Oh! soulève-moi, soulève-moi, que je voie encore une fois cette +bienheureuse maison. + +Coconnas étendit la main et toucha l'épaule du bourreau, il était +assis sur le devant du tombereau, et conduisait le cheval. + +-- Maître, lui dit-il, rends-nous ce service de t'arrêter un +instant en face de la rue Tizon. + +Caboche fit de la tête un mouvement d'adhésion, et, arrivé en face +de la rue Tizon, il s'arrêta. + +La Mole se souleva avec effort, aidé par Coconnas; regarda, l'oeil +voilé par une larme, cette petite maison silencieuse, muette et +close comme un tombeau; un soupir gonfla sa poitrine, et à voix +basse: + +-- Adieu, murmura-t-il; adieu, la jeunesse, l'amour, la vie. Et il +laissa retomber sa tête sur sa poitrine. + +-- Courage! dit Coconnas, nous retrouverons peut-être tout cela +là-haut. + +-- Crois-tu? murmura La Mole. + +-- Je le crois parce que le prêtre me l'a dit, et surtout parce +que je l'espère. Mais ne t'évanouis pas, mon ami! ces misérables +qui nous regardent riraient de nous. + +Caboche entendit ces derniers mots; et fouettant son cheval d'une +main, il tendit de l'autre à Coconnas, et sans que personne le pût +voir, une petite éponge imprégnée d'un révulsif si violent que La +Mole, après l'avoir respiré et s'en être frotté les tempes, s'en +trouva rafraîchi et ranimé. + +-- Ah! dit La Mole, je renais. Et il baisa le reliquaire suspendu +à son cou par la chaîne d'or. En arrivant à l'angle du quai et en +tournant le charmant petit édifice bâti par Henri II, on aperçut +l'échafaud se dressant comme une plate-forme nue et sanglante: +cette plate-forme dominait toutes les têtes. + +-- Ami, dit La Mole, je voudrais bien mourir le premier. + +Coconnas toucha une seconde fois de sa main l'épaule du bourreau. + +-- Qu'y a-t-il, mon gentilhomme? demanda celui-ci en se +retournant. + +-- Brave homme, dit Coconnas, tu tiens à me faire plaisir, n'est- +ce pas? tu me l'as dit, du moins. + +-- Oui, et je vous le répète. + +-- Voilà mon ami qui a plus souffert que moi, et qui, par +conséquent, a moins de force... + +-- Eh bien? + +-- Eh bien, il me dit qu'il souffrirait trop de me voir mourir le +premier. D'ailleurs, si je mourais le premier, il n'aurait +personne pour le porter sur l'échafaud. + +-- C'est bien, c'est bien, dit Caboche en essuyant une larme avec +le dos de sa main; soyez tranquille, on fera ce que vous désirez. + +-- Et d'un seul coup, n'est-ce pas? dit à voix basse le +Piémontais. + +-- D'un seul. + +-- C'est bien... si vous avez à vous reprendre, reprenez-vous sur +moi. Le tombereau s'arrêta, on était arrivé. Coconnas mit son +chapeau sur sa tête. + +Une rumeur semblable à celle des flots de la mer bruit aux +oreilles de La Mole. Il voulut se lever, mais les forces lui +manquèrent; et il fallut que Caboche et Coconnas le soutinssent +sous les bras. + +La place était pavée de têtes, les marches de l'Hôtel de Ville +semblaient un amphithéâtre peuplé de spectateurs. Chaque fenêtre +donnait passage à des visages animés dont les regards semblaient +flamboyer. + +Quand on vit le beau jeune homme qui ne pouvait plus se soutenir +sur ses jambes brisées faire un effort suprême pour aller de lui- +même à l'échafaud, une clameur immense s'éleva comme un cri de +désolation universelle. Les hommes rugissaient, les femmes +poussaient des gémissements plaintifs. + +-- C'était un des premiers raffinés de la cour, disaient les +hommes, et ce n'était pas à Saint-Jean-en-Grève qu'il devait +mourir, c'était au Pré-aux-Clercs. + +-- Qu'il est beau! qu'il est pâle! disaient les femmes; c'est +celui qui n'a point parlé. + +-- Ami, dit La Mole, je ne puis me soutenir! Porte-moi! + +-- Attends, dit Coconnas. Il fit un signe au bourreau, qui +s'écarta; puis, se baissant, il prit La Mole dans ses bras comme +il eût fait d'un enfant, et monta sans chanceler, chargé de son +fardeau, l'escalier de la plate-forme où il déposa La Mole, au +milieu des cris frénétiques et des applaudissements de la foule. +Coconnas leva son chapeau de dessus sa tête, et salua. Puis il +jeta son chapeau près de lui sur l'échafaud. + +-- Regarde autour de nous, dit La Mole, ne les aperçois-tu pas +quelque part? + +Coconnas jeta lentement un regard circulaire tout autour de la +place, et, arrivé sur un point, il s'arrêta, étendant, sans +détourner les yeux, sa main, qui toucha l'épaule de son ami. + +-- Regarde, dit-il, regarde la fenêtre de cette petite tourelle. + +Et de son autre main il montrait à La Mole le petit monument qui +existe encore aujourd'hui entre la rue de la Vannerie et la rue du +Mouton, un des débris des siècles passés. + +Deux femmes vêtues de noir se tenaient appuyées l'une à l'autre, +non pas à la fenêtre, mais un peu en arrière. + +-- Ah! fit La Mole, je ne craignais qu'une chose, c'était de +mourir sans la revoir. Je l'ai revue, je puis mourir. Et, les yeux +avidement fixés sur la petite fenêtre, il porta le reliquaire à sa +bouche et le couvrit de baisers. Coconnas saluait les deux femmes +avec toutes les grâces qu'il se fût données dans un salon. En +réponse à ce signe elles agitèrent leurs mouchoirs tout trempés de +larmes. + +Caboche, à son tour, toucha du doigt l'épaule de Coconnas, et lui +fit des yeux un signe significatif. + +-- Oui, oui, dit le Piémontais. Alors se retournant vers La Mole: + +-- Embrasse-moi, lui dit-il, et meurs bien. Cela ne sera point +difficile, ami, tu es si brave! + +-- Ah! dit La Mole, il n'y a pas de mérite à moi de mourir bien, +je souffre tant! + +Le prêtre s'approcha, et tendit un crucifix à La Mole, qui lui +montra en souriant le reliquaire qu'il tenait à la main. + +-- N'importe, dit le prêtre, demandez toujours la force à celui +qui a souffert ce que vous allez souffrir. La Mole baisa les pieds +du Christ. + +-- Recommandez-moi, dit-il, aux prières des Dames de la benoîte +Sainte Vierge. + +-- Hâte-toi, hâte-toi, La Mole, dit Coconnas, tu me fais tant de +mal que je sens que je faiblis. + +-- Je suis prêt, dit La Mole. + +-- Pourrez-vous tenir votre tête bien droite? dit Caboche +apprêtant son épée derrière La Mole agenouillé. + +-- Je l'espère, dit celui-ci. + +-- Alors tout ira bien. + +-- Mais vous, dit La Mole, vous n'oublierez pas ce que je vous ai +demandé; ce reliquaire vous ouvrira les portes. + +-- Soyez tranquille. Mais essayez un peu de tenir la tête droite. + +La Mole redressa le cou, et tournant les yeux vers la petite +tourelle: + +-- Adieu, Marguerite, dit-il, sois bé... Il n'acheva pas. D'un +revers de son glaive rapide et flamboyant comme un éclair, Caboche +fit tomber d'un seul coup la tête, qui alla rouler aux pieds de +Coconnas. + +Le corps s'étendit doucement comme s'il se couchait. + +Un cri immense retentit formé de mille cris, et dans toutes ces +voix de femmes il sembla à Coconnas qu'il avait entendu un accent +plus douloureux que tous les autres. + +-- Merci, mon digne ami, merci, dit Coconnas, qui tendit une +troisième fois la main au bourreau. + +-- Mon fils, dit le prêtre à Coconnas, n'avez-vous rien à confier +à Dieu? + +-- Ma foi, non, mon père, dit le Piémontais; tout ce que j'aurais +à lui dire, je vous l'ai dit à vous-même hier. Puis se retournant +vers Caboche: + +-- Allons, bourreau, mon dernier ami, dit-il, encore un service. + +Et avant de s'agenouiller il promena sur la foule un regard si +calme et si serein qu'un murmure d'admiration vint caresser son +oreille et faire sourire son orgueil. Alors pressant la tête de +son ami et déposant un baiser sur ses lèvres violettes, il jeta un +dernier regard sur la tourelle; et s'agenouillant, tout en +conservant cette tête bien-aimée entre ses mains: + +-- À moi, dit-il. Il n'avait pas achevé ces mots que Caboche avait +fait voler sa tête. + +Ce coup fait, un tremblement convulsif s'empara du digne homme. + +-- Il était temps que cela finît, murmura-t-il. Pauvre enfant! + +Et il tira avec peine des mains crispées de La Mole le reliquaire +d'or; il jeta son manteau sur les tristes dépouilles que le +tombereau devait ramener chez lui. + +Le spectacle étant fini, la foule s'écoula. + + + +XXX +La tour du Pilori + + +La nuit venait de descendre sur la ville frémissante encore du +bruit de ce supplice, dont les détails couraient de bouche en +bouche assombrir dans chaque maison l'heure joyeuse du souper de +famille. + +Cependant, tout au contraire de la ville, qui était silencieuse et +lugubre, le Louvre était bruyant, joyeux et illuminé. C'est qu'il +y avait grande fête au palais. Une fête commandée par Charles IX, +une fête qu'il avait indiquée pour le soir, en même temps qu'il +indiquait le supplice pour le matin. + +La reine de Navarre avait reçu, dès la veille au soir, l'ordre de +s'y trouver, et, dans l'espérance que La Mole et Coconnas seraient +sauvés dans la nuit, dans la conviction que toutes les mesures +étaient bien prises pour leur salut, elle avait répondu à son +frère qu'elle ferait selon ses désirs. + +Mais depuis qu'elle avait perdu tout espoir, par la scène de la +chapelle; depuis qu'elle avait, dans un dernier mouvement de pitié +pour cet amour, le plus grand et le plus profond qu'elle avait +éprouvé de sa vie, assisté à l'exécution, elle s'était bien promis +que ni prières ni menaces ne la feraient assister à une fête +joyeuse au Louvre le même jour où elle avait vu une fête si +lugubre en Grève. + +Le roi Charles IX avait donné ce jour-là une nouvelle preuve de +cette puissance de volonté que personne peut-être ne poussa au +même degré que lui: alité depuis quinze jours, frêle comme un +moribond, livide comme un cadavre, il se leva vers cinq heures, et +revêtit ses plus beaux habits. Il est vrai que pendant la toilette +il s'évanouit trois fois. + +Vers huit heures, il s'informa de ce qu'était devenue sa soeur, et +demanda si on l'avait vue et si l'on savait ce qu'elle faisait. +Personne ne lui répondit; car la reine était rentrée chez elle +vers les onze heures, et s'y était renfermée en défendant +absolument sa porte. + +Mais il n'y avait pas de porte fermée pour Charles. Appuyé sur le +bras de M. de Nancey, il s'achemina vers l'appartement de la reine +de Navarre, et entra tout à coup par la porte du corridor secret. + +Quoiqu'il s'attendît à un triste spectacle, et qu'il y eût +d'avance préparé son coeur, celui qu'il vit était plus déplorable +encore que celui qu'il avait rêvé. + +Marguerite, à demi morte, couchée sur une chaise longue, la tête +ensevelie dans des coussins, ne pleurait pas, ne priait pas; mais, +depuis son retour, elle râlait comme une agonisante. + +À l'autre coin de la chambre, Henriette de Nevers, cette femme +intrépide, gisait, sans connaissance, étendue sur le tapis. En +revenant de la Grève, comme à Marguerite, les forces lui avaient +manqué, et la pauvre Gillonne allait de l'une à l'autre, n'osant +pas essayer de leur adresser une parole de consolation. + +Dans les crises qui suivent ces grandes catastrophes, on est avare +de sa douleur comme d'un trésor, et l'on tient pour ennemi +quiconque tente de nous en distraire la moindre partie. + +Charles IX poussa donc la porte, et laissant Nancey dans le +corridor, il entra pâle et tremblant. + +Ni l'une ni l'autre des femmes ne l'avait vu. Gillonne seule, qui +dans ce moment portait secours à Henriette, se releva sur un genou +et tout effrayée regarda le roi. + +Le roi fit un geste de la main, elle se releva, fit la révérence, +et sortit. + +Alors Charles se dirigea vers Marguerite, la regarda un instant en +silence; puis avec une intonation dont on eût cru cette voix +incapable: + +-- Margot! dit-il, ma soeur! La jeune femme tressaillit et se +redressa: + +-- Votre Majesté! dit-elle. + +-- Allons, ma soeur, du courage! Marguerite leva les yeux au ciel. + +-- Oui, dit Charles, je sais bien, mais écoute-moi. La reine de +Navarre fit signe qu'elle écoutait. + +-- Tu m'as promis de venir au bal, dit Charles. + +-- Moi! s'écria Marguerite. + +-- Oui, et d'après ta promesse on t'attend; de sorte que si tu ne +venais pas on serait étonné de ne pas t'y voir. + +-- Excusez-moi, mon frère, dit Marguerite; vous le voyez, je suis +bien souffrante. + +-- Faites un effort sur vous-même. + +Marguerite parut un instant tentée de rappeler son courage, puis +tout à coup s'abandonnant et laissant retomber sa tête sur ses +coussins: + +-- Non, non, je n'irai pas, dit-elle. + +Charles lui prit la main, s'assit sur sa chaise longue, et lui +dit: + +-- Tu viens de perdre un ami, je le sais, Margot; mais regarde- +moi, n'ai-je pas perdu tous mes amis, moi! et de plus, ma mère! +Toi, tu as toujours pu pleurer à l'aise comme tu pleures en ce +moment; moi, à l'heure de mes plus fortes douleurs, j'ai toujours +été forcé de sourire. Tu souffres, regarde-moi! moi, je meurs. Eh +bien, Margot, voyons, du courage! Je te le demande, ma soeur, au +nom de notre gloire! Nous portons comme une croix d'angoisses la +renommée de notre maison, portons-la comme le Seigneur jusqu'au +Calvaire! et si sur la route, comme lui, nous trébuchons, +relevons-nous, courageux et résignés comme lui. + +-- Oh! mon Dieu, mon Dieu! s'écria Marguerite. + +-- Oui, dit Charles, répondant à sa pensée; oui, le sacrifice est +rude, ma soeur; mais chacun fait le sien, les uns de leur honneur, +les autres de leur vie. Crois-tu qu'avec mes vingt-cinq ans et le +plus beau trône du monde, je ne regrette pas de mourir? Eh bien, +regarde-moi... mes yeux, mon teint, mes lèvres sont d'un mourant, +c'est vrai; mais mon sourire... est-ce que mon sourire ne ferait +pas croire que j'espère? Et, cependant, dans huit jours, un mois +tout au plus, tu me pleureras, ma soeur, comme celui qui est mort +aujourd'hui. + +-- Mon frère! ... s'écria Margot en jetant ses deux bras autour du +cou de Charles. + +-- Allons, habillez-vous, chère Marguerite, dit le roi; cachez +votre pâleur et paraissez au bal. Je viens de donner ordre qu'on +vous apporte des pierreries nouvelles et des ajustements dignes de +votre beauté. + +-- Oh! des diamants, des robes, dit Marguerite, que m'importe tout +cela maintenant! + +-- La vie est longue, Marguerite, dit en souriant Charles, pour +toi du moins. + +-- Jamais! jamais! + +-- Ma soeur, souviens-toi d'une chose: quelquefois c'est en +étouffant ou plutôt en dissimulant la souffrance que l'on honore +le mieux les morts. + +-- Eh bien, Sire, dit Marguerite frissonnante, j'irai. Une larme, +qui fut bue aussitôt par sa paupière aride, mouilla l'oeil de +Charles. Il s'inclina vers sa soeur, la baisa au front, s'arrêta +un instant devant Henriette, qui ne l'avait ni vu ni entendu, et +dit: + +-- Pauvre femme! Puis il sortit silencieusement. Derrière le roi, +plusieurs pages entrèrent, apportant des coffres et des écrins. +Marguerite fit signe de la main que l'on déposât tout cela à +terre. Les pages sortirent, Gillonne resta seule. + +-- Prépare-moi tout ce qu'il me faut pour m'habiller, Gillonne, +dit Marguerite. La jeune fille regarda sa maîtresse d'un air +étonné. + +-- Oui, dit Marguerite avec un accent dont il serait impossible de +rendre l'amertume, oui, je m'habille, je vais au bal, on m'attend +là-bas. Dépêche-toi donc! la journée aura été complète: fête à la +Grève ce matin, fête au Louvre ce soir. + +-- Et madame la duchesse? dit Gillonne. + +-- Oh! elle, elle est bien heureuse; elle peut rester ici; elle +peut pleurer, elle peut souffrir tout à son aise. Elle n'est pas +fille de roi, femme de roi, soeur de roi. Elle n'est pas reine. +Aide-moi à m'habiller, Gillonne. + +La jeune fille obéit. Les parures étaient magnifiques, la robe +splendide. Jamais Marguerite n'avait été si belle. Elle se regarda +dans une glace. + +-- Mon frère a bien raison, dit-elle, et c'est une bien misérable +chose que la créature humaine. En ce moment Gillonne revint. + +-- Madame, dit-elle, un homme est là qui vous demande. + +-- Moi? + +-- Oui, vous. + +-- Quel est cet homme? + +-- Je ne sais, mais son aspect est terrible, et sa seule vue m'a +fait frissonner. + +-- Va lui demander son nom, dit Marguerite en pâlissant. Gillonne +sortit, et quelques instants après elle rentra. + +-- Il n'a pas voulu me dire son nom, madame, mais il m'a priée de +vous remettre ceci. + +Gillonne tendit à Marguerite le reliquaire qu'elle avait donné la +veille au soir à La Mole. + +-- Oh! fais entrer, fais entrer, dit vivement la reine. + +Et elle devint plus pâle et plus glacée encore qu'elle n'était. + +Un pas lourd ébranla le parquet. L'écho, indigné sans doute de +répéter un pareil bruit, gronda sous le lambris, et un homme parut +sur le seuil. + +-- Vous êtes...? dit la reine. + +-- Celui que vous rencontrâtes un jour près de Montfaucon, madame, +et qui ramena au Louvre, dans son tombereau, deux gentilshommes +blessés. + +-- Oui, oui, je vous reconnais, vous êtes maître Caboche. + +-- Bourreau de la prévôté de Paris, madame. C'étaient les seuls +mots que Henriette avait entendus de tous ceux que depuis une +heure on prononçait autour d'elle. Elle dégagea sa tête pâle de +ses deux mains et regarda le bourreau avec ses yeux d'émeraude, +d'où semblait sortir un double jet de flammes. + +-- Et vous venez...? dit Marguerite tremblante. + +-- Vous rappeler la promesse faite au plus jeune des deux +gentilshommes, à celui qui m'a chargé de vous rendre ce +reliquaire. Vous la rappelez-vous, madame? + +-- Ah! oui, oui, s'écria la reine, et jamais ombre plus généreuse +n'aura plus noble satisfaction; mais où est-elle? + +-- Elle est chez moi avec le corps. + +-- Chez vous? pourquoi ne l'avez-vous pas apportée? + +-- Je pouvais être arrêté au guichet du Louvre, on pouvait me +forcer de lever mon manteau; qu'aurait-on dit si, sous ce manteau, +on avait vu une tête? + +-- C'est bien, gardez-la chez vous; j'irai la chercher demain. + +-- Demain, madame, demain, dit maître Caboche, il sera peut-être +trop tard. + +-- Pourquoi cela? + +-- Parce que la reine mère m'a fait retenir pour ses expériences +cabalistiques les têtes des deux premiers condamnés que je +décapiterais. + +-- Oh! profanation! les têtes de nos bien-aimés! Henriette, +s'écria Marguerite en courant à son amie, qu'elle retrouva debout +comme si un ressort venait de la remettre sur ses pieds; +Henriette, mon ange, entends-tu ce qu'il dit, cet homme? + +-- Oui. Eh bien, que faut-il faire? + +-- Il faut aller avec lui. + +Puis poussant un cri de douleur avec lequel les grandes infortunes +se reprennent à la vie: + +-- Ah! j'étais cependant si bien, dit-elle; j'étais presque morte. + +Pendant ce temps, Marguerite jetait sur ses épaules nues un +manteau de velours. + +-- Viens, viens, dit-elle, nous allons les revoir encore une fois. + +Marguerite fit fermer toutes les portes, ordonna que l'on amenât +la litière à la petite porte dérobée; puis, prenant Henriette sous +le bras, descendit par le passage secret, faisant signe à Caboche +de les suivre. + +À la porte d'en bas était la litière, au guichet était le valet de +Caboche avec une lanterne. + +Les porteurs de Marguerite étaient des hommes de confiance muets +et sourds, plus sûrs que ne l'eussent été des bêtes de somme. + +La litière marcha pendant dix minutes à peu près, précédée de +maître Caboche et de son valet portant la lanterne; puis elle +s'arrêta. + +Le bourreau ouvrit la portière tandis que le valet courait devant. + +Marguerite descendit, aida la duchesse de Nevers à descendre. Dans +cette grande douleur qui les étreignait toutes deux, c'était cette +organisation nerveuse qui se trouvait être la plus forte. + +La tour du Pilori se dressait devant les deux femmes comme un +géant sombre et informe, envoyant une lumière rougeâtre par deux +sarbacanes qui flamboyaient à son sommet. + +Le valet reparut sur la porte. + +-- Vous pouvez entrer, mesdames, dit Caboche, tout le monde est +couché dans la tour. Au même moment la lumière des deux +meurtrières s'éteignit. + +Les deux femmes, serrées l'une contre l'autre, passèrent sous la +petite porte en ogive et foulèrent dans l'ombre une dalle humide +et raboteuse. Elles aperçurent une lumière au fond d'un corridor +tournant, et, guidées par le maître hideux du logis, elles se +dirigèrent de ce côté. La porte se referma derrière elles. + +Caboche, un flambeau de cire à la main, les introduisit dans une +salle basse et enfumée. Au milieu de cette salle était une table +dressée avec les restes d'un souper et trois couverts. Ces trois +couverts étaient sans doute pour le bourreau, sa femme et son aide +principal. + +Dans l'endroit le plus apparent était cloué à la muraille un +parchemin scellé du sceau du roi. C'était le brevet patibulaire. + +Dans un coin était une grande épée, à poignée longue. C'était +l'épée flamboyante de la justice. + +Çà et là on voyait encore quelques images grossières représentant +des saints martyrisés par tous les supplices. + +Arrivé là, Caboche s'inclina profondément. + +-- Votre Majesté m'excusera, dit-il, si j'ai osé pénétrer dans le +Louvre et vous amener ici. Mais c'était la volonté expresse et +suprême du gentilhomme, de sorte que j'ai dû... + +-- Vous avez bien fait, maître, vous avez bien fait, dit +Marguerite, et voici pour récompenser votre zèle. + +Caboche regarda tristement la bourse gonflée d'or que Marguerite +venait de déposer sur la table. + +-- De l'or! toujours de l'or! murmura-t-il. Hélas! madame, que ne +puis-je moi-même racheter à prix d'or le sang que j'ai été obligé +de répandre aujourd'hui! + +-- Maître, dit Marguerite avec une hésitation douloureuse et en +regardant autour d'elle, maître, maître, nous faudrait-il encore +aller ailleurs? je ne vois pas... + +-- Non, madame, non, ils sont ici; mais c'est un triste spectacle +et que je pourrais vous épargner en vous apportant caché dans un +manteau ce que vous venez chercher. + +Marguerite et Henriette se regardèrent simultanément. + +-- Non, dit Marguerite, qui avait lu dans le regard de son amie la +même résolution qu'elle venait de prendre, non; montrez-nous le +chemin et nous vous suivrons. + +Caboche prit le flambeau, ouvrit une porte de chêne qui donnait +sur un escalier de quelques marches et qui s'enfonçait en +plongeant sous la terre. Au même instant un courant d'air passa, +faisant voler quelques étincelles de la torche et jetant au visage +des princesses l'odeur nauséabonde de la moisissure et du sang. + +Henriette s'appuya, blanche comme une statue d'albâtre, sur le +bras de son amie à la marche plus assurée; mais au premier degré +elle chancela. + +-- Oh! je ne pourrai jamais, dit-elle. + +-- Quand on aime bien, Henriette, répliqua la reine, on doit aimer +jusque dans la mort. + +C'était un spectacle horrible et touchant à la fois que celui que +présentaient ces deux femmes resplendissantes de jeunesse, de +beauté, de parure, se courbant sous la voûte ignoble et crayeuse, +la plus faible s'appuyant à la plus forte, et la plus forte +s'appuyant au bras du bourreau. + +On arriva à la dernière marche. Au fond du caveau gisaient deux +formes humaines recouvertes par un large drap de serge noire. +Caboche leva un coin du voile, approcha son flambeau et dit: + +-- Regardez, madame la reine. Dans leurs habits noirs, les deux +jeunes gens étaient couchés côte à côte avec l'effrayante symétrie +de la mort. Leurs têtes, inclinées et rapprochées du tronc, +semblaient séparées seulement au milieu du cou par un cercle de +rouge vif. La mort n'avait pas désuni leurs mains, car, soit +hasard, soit pieuse attention du bourreau, la main droite de La +Mole reposait dans la main gauche de Coconnas. + +Il y avait un regard d'amour sous les paupières de La Mole, il y +avait un sourire de dédain sous celles de Coconnas. + +Marguerite s'agenouilla près de son amant, et de ses mains +éblouissantes de pierreries leva doucement cette tête qu'elle +avait tant aimée. + +Quant à la duchesse de Nevers, appuyée à la muraille, elle ne +pouvait détacher son regard de ce pâle visage sur lequel tant de +fois elle avait cherché la joie et l'amour. + +-- La Mole! cher La Mole! murmura Marguerite. + +-- Annibal! Annibal! s'écria la duchesse de Nevers, si fier, si +brave, tu ne me réponds plus! ... Et un torrent de larmes +s'échappa de ses yeux. + +Cette femme si dédaigneuse, si intrépide, si insolente dans le +bonheur; cette femme qui poussait le scepticisme jusqu'au doute +suprême, la passion jusqu'à la cruauté, cette femme n'avait jamais +pensé à la mort. + +Marguerite lui en donna l'exemple. Elle enferma dans un sac brodé +de perles et parfumé des plus fines essences la tête de La Mole, +plus belle encore puisqu'elle se rapprochait du velours et de +l'or, et à laquelle une préparation particulière, employée à cette +époque dans les embaumements royaux, devait conserver sa beauté. +Henriette s'approcha à son tour, enveloppant la tête de Coconnas +dans un pan de son manteau. + +Et toutes deux, courbées sous leur douleur plus que sous leur +fardeau, montèrent l'escalier avec un dernier regard pour les +restes qu'elles laissaient à la merci du bourreau, dans ce sombre +réduit des criminels vulgaires. + +-- Ne craignez rien, madame, dit Caboche, qui comprit ce regard, +les gentilshommes seront ensevelis, enterrés saintement, je vous +le jure. + +-- Et tu leur feras dire des messes avec ceci, dit Henriette +arrachant de son cou un magnifique collier de rubis et le +présentant au bourreau. + +On revint au Louvre comme on en était sorti. Au guichet, la reine +se fit reconnaître; au bas de son escalier particulier, elle +descendit, rentra chez elle, déposa sa triste relique dans le +cabinet de sa chambre à coucher, destiné dès ce moment à devenir +un oratoire, laissa Henriette en garde de sa chambre, et plus pâle +et plus belle que jamais, entra vers dix heures dans la grande +salle du bal, la même où nous avons vu, il y a tantôt deux ans et +demi, s'ouvrir le premier chapitre de notre histoire. + +Tous les yeux se tournèrent vers elle, et elle supporta ce regard +universel d'un air fier et presque joyeux. C'est qu'elle avait +religieusement accompli le dernier voeu de son ami. Charles, en +l'apercevant, traversa chancelant le flot doré qui l'entourait. + +-- Ma soeur, dit-il tout haut, je vous remercie. Puis tout bas: + +-- Prenez garde! dit-il, vous avez au bras une tache de sang... + +-- Ah! qu'importe, Sire, dit Marguerite, pourvu que j'aie le +sourire sur les lèvres! + + + +XXXI +La sueur de sang + + +Quelques jours après la scène terrible que nous venons de +raconter, c'est-à-dire le 30 mai 1574, la cour étant à Vincennes, +on entendit tout à coup un grand bruit dans la chambre du roi, +lequel, étant retombé plus malade que jamais au milieu du bal +qu'il avait voulu donner le jour même de la mort des deux jeunes +gens, était, par ordre des médecins, venu chercher à la campagne +un air plus pur. + +Il était huit heures du matin. Un petit groupe de courtisans +causait avec feu dans l'antichambre, quand tout à coup retentit le +cri, et parut au seuil de l'appartement la nourrice de Charles, +les yeux baignés de larmes et criant d'une voix désespérée: + +-- Secours au roi! secours au roi! + +-- Sa Majesté est-elle donc plus mal? demanda le capitaine de +Nancey, que le roi avait, comme nous l'avons vu, dégagé de toute +obéissance à la reine Catherine pour l'attacher à sa personne. + +-- Oh! que de sang! que de sang! dit la nourrice. Les médecins! +appelez les médecins! + +Mazille et Ambroise Paré se relevaient tour à tour auprès de +l'auguste malade, et Ambroise Paré, qui était de garde, ayant vu +s'endormir le roi, avait profité de cet assoupissement pour +s'éloigner quelques instants. + +Pendant ce temps, une sueur abondante avait pris le roi; et comme +Charles était atteint d'un relâchement des vaisseaux capillaires, +et que ce relâchement amenait une hémorragie de la peau, cette +sueur sanglante avait épouvanté la nourrice, qui ne pouvait +s'habituer à cet étrange phénomène, et qui, protestante, on se le +rappelle, lui disait sans cesse que c'était le sang huguenot versé +le jour de la Saint-Barthélemy qui appelait son sang. + +On s'élança dans toutes les directions; le docteur ne devait pas +être loin, et l'on ne pouvait manquer de le rencontrer. + +L'antichambre resta donc vide, chacun étant désireux de montrer +son zèle en ramenant le médecin demandé. + +Alors une porte s'ouvrit, et l'on vit apparaître Catherine. Elle +traversa rapidement l'antichambre et entra vivement dans +l'appartement de son fils. + +Charles était renversé sur son lit, l'oeil éteint, la poitrine +haletante; de tout son corps découlait une sueur rougeâtre; sa +main, écartée, pendait hors de son lit, et au bout de chacun de +ses doigts pendait un rubis liquide. + +C'était un horrible spectacle. + +Cependant, au bruit des pas de sa mère, et comme s'il les eût +reconnus, Charles se redressa. + +-- Pardon, madame, dit-il en regardant sa mère, je voudrais bien +mourir en paix. + +-- Mourir, mon fils, dit Catherine, pour une crise passagère de ce +vilain mal! Voudriez-vous donc nous désespérer ainsi? + +-- Je vous dis, madame, que je sens mon âme qui s'en va. Je vous +dis, madame, que c'est la mort qui arrive, mort de tous les +diables! Je sens ce que je sens, et je sais ce que je dis. + +-- Sire, dit la reine, votre imagination est votre plus grave +maladie; depuis le supplice si mérité de ces deux sorciers, de ces +deux assassins qu'on appelait La Mole et Coconnas, vos souffrances +physiques doivent avoir diminué. Le mal moral persévère seul, et, +si je pouvais causer avec vous dix minutes seulement, je vous +prouverais... + +-- Nourrice, dit Charles, veille à la porte, et que personne +n'entre: la reine Catherine de Médicis veut causer avec son fils +bien-aimé Charles IX. + +La nourrice obéit. + +-- Au fait, continua Charles, cet entretien devait avoir lieu un +jour ou l'autre, mieux vaut donc aujourd'hui que demain. Demain, +d'ailleurs, il serait peut-être trop tard. Seulement, une +troisième personne doit assister à notre entretien. + +-- Et pourquoi? + +-- Parce que, je vous le répète, la mort est en route, reprit +Charles avec une effrayante solennité; parce que d'un moment à +l'autre elle entrera dans cette chambre comme vous, pâle et +muette, et sans se faire annoncer. Il est donc temps, puisque j'ai +mis cette nuit ordre à mes affaires, de mettre ordre ce matin à +celles du royaume. + +-- Et quelle est cette personne que vous désirez voir? demanda +Catherine. + +-- Mon frère, madame. Faites-le appeler. + +-- Sire, dit la reine, je vois avec plaisir que ces dénonciations, +dictées par la haine bien plus qu'arrachées à la douleur, +s'effacent de votre esprit et vont bientôt s'effacer de votre +coeur. Nourrice! cria Catherine, nourrice! + +La bonne femme, qui veillait au-dehors, ouvrit la porte. + +-- Nourrice, dit Catherine, par ordre de mon fils, quand +M. de Nancey viendra, vous lui direz d'aller quérir le duc +d'Alençon. + +Charles fit un signe qui retint la bonne femme prête à obéir. + +-- J'ai dit mon frère, madame, reprit Charles. Les yeux de +Catherine se dilatèrent comme ceux de la tigresse qui va se mettre +en colère. Mais Charles leva impérativement la main. + +-- Je veux parler à mon frère Henri, dit-il. Henri seul est mon +frère; non pas celui qui est roi là-bas, mais celui qui est +prisonnier ici. Henri saura mes dernières volontés. + +-- Et moi, s'écria la Florentine avec une audace inaccoutumée en +face de la terrible volonté de son fils, tant la haine qu'elle +portait au Béarnais la jetait hors de sa dissimulation habituelle, +si vous êtes, comme vous le dites, si près de la tombe, croyez- +vous que je céderai à personne, surtout à un étranger, mon droit +de vous assister à votre heure suprême, mon droit de reine, mon +droit de mère? + +-- Madame, dit Charles, je suis roi encore; je commande encore, +madame; je vous dis que je veux parler à mon frère Henri, et vous +n'appelez pas mon capitaine des gardes?... Mille diables, je vous +en préviens, j'ai encore assez de force pour l'aller chercher moi- +même. + +Et il fit un mouvement pour sauter à bas du lit, qui mit au jour +son corps pareil à celui du Christ après la flagellation. + +-- Sire, s'écria Catherine en le retenant, vous nous faites injure +à tous: vous oubliez les affronts faits à notre famille, vous +répudiez notre sang; un fils de France doit seul s'agenouiller +près du lit de mort d'un roi de France. Quant à moi ma place est +marquée ici par les lois de la nature et de l'étiquette; j'y reste +donc. + +-- Et à quel titre, madame, y restez-vous? demanda Charles IX. + +-- À titre de mère. + +-- Vous n'êtes pas plus ma mère, madame, que le duc d'Alençon +n'est mon frère. + +-- Vous délirez, monsieur, dit Catherine; depuis quand celle qui +donne le jour n'est-elle pas la mère de celui qui l'a reçu? + +-- Du moment, madame, où cette mère dénaturée ôte ce qu'elle +donna, répondit Charles en essuyant une écume sanglante qui +montait à ses lèvres. + +-- Que voulez-vous dire, Charles? Je ne vous comprends pas, +murmura Catherine regardant son fils d'un oeil dilaté par +l'étonnement. + +-- Vous allez me comprendre, madame. + +Charles fouilla sous son traversin et en tira une petite clef +d'argent. + +-- Prenez cette clef, madame, et ouvrez mon coffre de voyage; il +contient certains papiers qui parleront pour moi. + +Et Charles étendit la main vers un coffre magnifiquement sculpté, +fermé d'une serrure d'argent comme la clef qui l'ouvrait, et qui +tenait la place la plus apparente de la chambre. + +Catherine, dominée par la position suprême que Charles prenait sur +elle, obéit, s'avança à pas lents vers le coffre, l'ouvrit, +plongea ses regards vers l'intérieur, et tout à coup recula comme +si elle avait vu dans les flancs du meuble quelque reptile +endormi. + +-- Eh bien, dit Charles, qui ne perdait pas sa mère de vue, qu'y +a-t-il donc dans ce coffre qui vous effraie, madame? + +-- Rien, dit Catherine. + +-- En ce cas, plongez-y la main, madame, et prenez-y un livre; il +doit y avoir un livre, n'est-ce pas? ajouta Charles avec ce +sourire blêmissant, plus terrible chez lui que n'avait jamais été +la menace chez un autre. + +-- Oui, balbutia Catherine. + +-- Un livre de chasse? + +-- Oui. + +-- Prenez-le, et apportez-le-moi. + +Catherine, malgré son assurance, pâlit, trembla de tous ses +membres, et allongeant la main dans l'intérieur du coffre: + +-- Fatalité! murmura-t-elle en prenant le livre. + +-- Bien, dit Charles. Écoutez maintenant: ce livre de chasse... +j'étais insensé... j'aimais la chasse, au-dessus de toutes +choses... ce livre de chasse, je l'ai trop lu; comprenez-vous, +madame?... + +Catherine poussa un gémissement sourd. + +-- C'était une faiblesse, continua Charles; brûlez-le, madame! il +ne faut pas qu'on sache les faiblesses des rois! + +Catherine s'approcha de la cheminée ardente, laissa tomber le +livre au milieu du foyer, et demeura debout, immobile et muette, +regardant d'un oeil atone les flammes bleuissantes qui rongeaient +les feuilles empoisonnées. + +À mesure que le livre brûlait, une forte odeur d'ail se répandait +dans toute la chambre. + +Bientôt il fut entièrement dévoré. + +-- Et maintenant, madame, appelez mon frère, dit Charles avec une +irrésistible majesté. + +Catherine, frappée de stupeur, écrasée sous une émotion multiple +que sa profonde sagacité ne pouvait analyser, et que sa force +presque surhumaine ne pouvait combattre, fit un pas en avant et +voulut parler. + +La mère avait un remords; la reine avait une terreur; +l'empoisonneuse avait un retour de haine. Ce dernier sentiment +domina tous les autres. + +-- Maudit soit-il, s'écria-t-elle en s'élançant hors de la +chambre, il triomphe, il touche au but; oui, maudit, qu'il soit +maudit! + +-- Vous entendez, mon frère, mon frère Henri, cria Charles +poursuivant sa mère de la voix; mon frère Henri à qui je veux +parler à l'instant même au sujet de la régence du royaume. + +Presque au même instant, maître Ambroise Paré entra par la porte +opposée à celle qui venait de donner passage à Catherine, et +s'arrêtant sur le seuil pour humer l'atmosphère alliacée de la +chambre: + +-- Qui donc a brûlé de l'arsenic ici? dit-il. + +-- Moi, répondit Charles. + + + +XXXII +La plate-forme du donjon de Vincennes + + +Cependant Henri de Navarre se promenait seul et rêveur sur la +terrasse du donjon; il savait la cour au château qu'il voyait à +cent pas de lui, et à travers les murailles, son oeil perçant +devinait Charles moribond. + +Il faisait un temps d'azur et d'or: un large rayon de soleil +miroitait dans les plaines éloignées, tandis qu'il baignait d'un +or fluide la cime des arbres de la forêt, fiers de la richesse de +leur premier feuillage. Les pierres grises du donjon elles-mêmes +semblaient s'imprégner de la douce chaleur du ciel, et des +ravenelles, apportées par le souffle du vent d'est dans les fentes +de la muraille, ouvraient leurs disques de velours rouge et jaune +aux baisers d'une brise attiédie. + +Mais le regard de Henri ne se fixait ni sur ces plaines +verdoyantes, ni sur ces cimes chenues et dorées: son regard +franchissait les espaces intermédiaires, et allait au-delà se +fixer ardent d'ambition sur cette capitale de France, destinée à +devenir un jour la capitale du monde. + +-- Paris, murmurait le roi de Navarre, voilà Paris; c'est-à-dire +la joie, le triomphe, la gloire, le bonheur; Paris où est le +Louvre, et le Louvre où est le trône; et dire qu'une seule chose +me sépare de ce Paris tant désiré! ... ce sont les pierres qui +rampent à mes pieds et qui renferment avec moi mon ennemie. + +Et en ramenant son regard de Paris à Vincennes, il aperçut à sa +gauche, dans un vallon voilé par des amandiers en fleur, un homme +sur la cuirasse duquel se jouait obstinément un rayon de soleil, +point enflammé qui voltigeait dans l'espace à chaque mouvement de +cet homme. + +Cet homme était sur un cheval plein d'ardeur, et tenait en main un +cheval qui paraissait non moins impatient. + +Le roi de Navarre arrêta ses yeux sur le cavalier et le vit tirer +son épée hors du fourreau, passer la pointe dans son mouchoir, et +agiter ce mouchoir en façon de signal. + +Au même instant, sur la colline en face, un signal pareil se +répéta, puis tout autour du château voltigea comme une ceinture de +mouchoirs. + +C'étaient de Mouy et ses huguenots, qui, sachant le roi mourant, +et qui, craignant qu'on ne tentât quelque chose contre Henri, +s'étaient réunis et se tenaient prêts à défendre ou à attaquer. + +Henri reporta ses yeux sur le cavalier qu'il avait vu le premier, +se courba hors de la balustrade, couvrit ses yeux de sa main, et +brisant ainsi les rayons du soleil qui l'éblouissait reconnut le +jeune huguenot. + +-- De Mouy! s'écria-t-il comme si celui-ci eût pu l'entendre. Et +dans sa joie de se voir ainsi environné d'amis, il leva lui-même +son chapeau et fit voltiger son écharpe. + +Toutes les banderoles blanches s'agitèrent de nouveau avec une +vivacité qui témoignait de leur joie. + +-- Hélas! ils m'attendent, dit-il, et je ne puis les rejoindre... +Que ne l'ai-je fait quand je le pouvais peut-être! ... Maintenant +j'ai trop tardé. + +Et il leur fit un geste de désespoir auquel de Mouy répondit par +un signe qui voulait dire: _j'attendrai_. + +En ce moment Henri entendit des pas qui retentissaient dans +l'escalier de pierre. Il se retira vivement. Les huguenots +comprirent la cause de cette retraite. Les épées rentrèrent au +fourreau et les mouchoirs disparurent. + +Henri vit déboucher de l'escalier une femme dont la respiration +haletante dénonçait une marche rapide, et reconnut, non sans une +secrète fureur qu'il éprouvait toujours en l'apercevant, Catherine +de Médicis. + +Derrière elle, étaient deux gardes qui s'arrêtèrent au haut de +l'escalier. + +-- Oh! oh! murmura Henri, il faut qu'il y ait quelque chose de +nouveau et de grave pour que la reine mère vienne ainsi me +chercher sur la plate-forme du donjon de Vincennes. + +Catherine s'assit sur un banc de pierre adossé aux créneaux pour +reprendre haleine. Henri s'approcha d'elle, et avec son plus +gracieux sourire: + +-- Serait-ce moi que vous cherchez, ma bonne mère? dit-il. + +-- Oui, monsieur, répondit Catherine, j'ai voulu vous donner une +dernière preuve de mon attachement. Nous touchons à un moment +suprême: le roi se meurt et veut vous entretenir. + +-- Moi? dit Henri en tressaillant de joie. + +-- Oui, vous. On lui a dit, j'en suis certaine, que non seulement +vous regrettez le trône de Navarre, mais encore que vous +ambitionnez le trône de France. + +-- Oh! fit Henri. + +-- Ce n'est pas, je le sais bien, mais il le croit, lui, et nul +doute que cet entretien qu'il veut avoir avec vous n'ait pour but +de vous tendre un piège. + +-- À moi? + +-- Oui. Charles, avant de mourir, veut savoir ce qu'il y a à +craindre ou à espérer de vous; et de votre réponse à ses offres, +faites-y attention, dépendront les derniers ordres qu'il donnera, +c'est-à-dire votre mort ou votre vie. + +-- Mais que doit-il donc m'offrir? + +-- Que sais-je, moi! des choses impossibles, probablement. + +-- Enfin, ne devinez-vous pas, ma mère? + +-- Non; mais je suppose, par exemple... Catherine s'arrêta. + +-- Quoi? + +-- Je suppose que, vous croyant ces vues ambitieuses qu'on lui a +dites, il veuille acquérir de votre bouche même la preuve de cette +ambition. Supposez qu'il vous tente comme autrefois on tentait les +coupables, pour provoquer un aveu sans torture; supposez, continua +Catherine en regardant fixement Henri, qu'il vous propose un +gouvernement, la régence même. + +Une joie indicible s'épandit dans le coeur oppressé de Henri; mais +il devina le coup, et cette âme vigoureuse et souple rebondit sous +l'attaque. + +-- À moi? dit-il, le piège serait trop grossier; à moi la régence, +quand il y a vous, quand il y a mon frère d'Alençon? Catherine se +pinça les lèvres pour cacher sa satisfaction. + +-- Alors, dit-elle vivement, vous renoncez à la régence? «Le roi +est mort, pensa Henri, et c'est elle qui me tend un piège.» Puis +tout haut: + +-- Il faut d'abord que j'entende le roi de France, répondit-il, +car, de votre aveu même, madame, tout ce que nous avons dit là +n'est que supposition. + +-- Sans doute, dit Catherine; mais vous pouvez toujours répondre +de vos intentions. + +-- Eh! mon Dieu! dit innocemment Henri, n'ayant pas de +prétentions, je n'ai pas d'intentions. + +-- Ce n'est point répondre, cela, dit Catherine, sentant que le +temps pressait, et se laissant emporter à sa colère; d'une façon +ou de l'autre, prononcez-vous. + +-- Je ne puis pas me prononcer sur des suppositions, madame; une +résolution positive est chose si difficile et surtout si grave à +prendre, qu'il faut attendre les réalités. + +-- Écoutez, monsieur, dit Catherine, il n'y a pas de temps à +perdre, et nous le perdons en discussions vaines, en finesses +réciproques. Jouons notre jeu en roi et en reine. Si vous acceptez +la régence, vous êtes mort. + +«Le roi vit», pensa Henri. Puis tout haut: + +-- Madame, dit-il avec fermeté, Dieu tient la vie des hommes et +des rois entre ses mains: il m'inspirera. Qu'on dise à Sa Majesté +que je suis prêt à me présenter devant elle. + +-- Réfléchissez, monsieur. + +-- Depuis deux ans que je suis proscrit, depuis un mois que je +suis prisonnier, répondit Henri gravement, j'ai eu le temps de +réfléchir, madame, et j'ai réfléchi. Ayez donc la bonté de +descendre la première près du roi, et de lui dire que je vous +suis. Ces deux braves, ajouta Henri en montrant les deux soldats, +veilleront à ce que je ne m'échappe point. D'ailleurs, ce n'est +point mon intention. + +Il y avait un tel accent de fermeté dans les paroles de Henri, que +Catherine vit bien que toutes ses tentatives, sous quelque forme +qu'elles fussent déguisées, ne gagneraient rien sur lui; elle +descendit précipitamment. + +Aussitôt qu'elle eut disparu, Henri courut au parapet et fit à de +Mouy un signe qui voulait dire: Approchez-vous et tenez-vous prêt +à tout événement. + +De Mouy, qui était descendu de cheval, sauta en selle, et, avec le +second cheval de main, vint au galop prendre position à deux +portées de mousquet du donjon. + +Henri le remercia du geste et descendit. + +Sur le premier palier il trouva les deux soldats qui +l'attendaient. + +Un double poste de Suisses et de chevau-légers gardait l'entrée +des cours; il fallait traverser une double haie de pertuisanes +pour entrer au château et pour en sortir. + +Catherine s'était arrêtée là et attendait. + +Elle fit signe aux deux soldats qui suivaient Henri de s'écarter, +et posant une de ses mains sur son bras: + +-- Cette cour a deux portes, dit-elle; à celle-ci, que vous voyez +derrière les appartements du roi, si vous refusez la régence, un +bon cheval et la liberté vous attendent; à celle-là, sous laquelle +vous venez de passer, si vous écoutez l'ambition... Que dites- +vous? + +-- Je dis que si le roi me fait régent, madame, c'est moi qui +donnerai des ordres aux soldats, et non pas vous. Je dis que si je +sors du château à la nuit, toutes ces piques, toutes ces +hallebardes, tous ces mousquets s'abaisseront devant moi. + +-- Insensé! murmura Catherine exaspérée, crois-moi, ne joue pas +avec Catherine ce terrible jeu de la vie et de la mort. + +-- Pourquoi pas? dit Henri en regardant fixement Catherine; +pourquoi pas avec vous aussi bien qu'avec un autre, puisque j'y ai +gagné jusqu'à présent? + +-- Montez donc chez le roi, monsieur, puisque vous ne voulez rien +croire et rien entendre, dit Catherine en lui montrant l'escalier +d'une main et en jouant avec un des deux couteaux empoisonnés +qu'elle portait dans cette gaine de chagrin noir devenue +historique. + +-- Passez la première, madame, dit Henri; tant que je ne serai pas +régent, l'honneur du pas vous appartient. + +Catherine, devinée dans toutes ses intentions, n'essaya point de +lutter, et passa la première. + + + +XXXIII +La Régence + + +Le roi commençait à s'impatienter; il avait fait appeler +M. de Nancey dans sa chambre, et venait de lui donner l'ordre +d'aller chercher Henri, lorsque celui-ci parut. + +En voyant son beau-frère apparaître sur le seuil de la porte, +Charles poussa un cri de joie, et Henri demeura épouvanté comme +s'il se fût trouvé en face d'un cadavre. + +Les deux médecins qui étaient à ses côtés s'éloignèrent; le prêtre +qui venait d'exhorter le malheureux prince à une fin chrétienne se +retira également. + +Charles IX n'était pas aimé, et cependant on pleurait beaucoup +dans les antichambres. À la mort des rois, quels qu'ils aient été, +il y a toujours des gens qui perdent quelque chose et qui +craignent de ne pas retrouver ce quelque chose sous leur +successeur. + +Ce deuil, ces sanglots, les paroles de Catherine, l'appareil +sinistre et majestueux des derniers moments d'un roi, enfin, la +vue de ce roi lui-même, atteint d'une maladie qui s'est reproduite +depuis, mais dont la science n'avait pas encore eu d'exemple, +produisirent sur l'esprit encore jeune et par conséquent encore +impressionnable de Henri un effet si terrible que, malgré sa +résolution de ne point donner de nouvelles inquiétudes à Charles +sur son état, il ne put, comme nous l'avons dit, réprimer le +sentiment de terreur qui se peignit sur son visage en apercevant +ce moribond tout ruisselant de sang. + +Charles sourit avec tristesse. Rien n'échappe aux mourants des +impressions de ceux qui les entourent. + +-- Venez, Henriot, dit-il en tendant la main à son beau-frère avec +une douceur de voix que Henri n'avait jamais remarquée en lui +jusque-là. Venez, car je souffrais de ne pas vous voir; je vous ai +bien tourmenté dans ma vie, mon pauvre ami, et parfois, je me le +reproche maintenant, croyez-moi! parfois j'ai prêté les mains à +ceux qui vous tourmentaient; mais un roi n'est pas maître des +événements, et outre ma mère Catherine, outre mon frère d'Anjou, +outre mon frère d'Alençon, j'avais au-dessus de moi, pendant ma +vie, quelque chose de gênant, qui cesse du jour où je touche à la +mort: la raison d'État. + +-- Sire, balbutia Henri, je ne me souviens plus de rien que de +l'amour que j'ai toujours eu pour mon frère, que du respect que +j'ai toujours porté à mon roi. + +-- Oui, oui, tu as raison, dit Charles, et je te suis +reconnaissant de parler ainsi, Henriot; car en vérité tu as +beaucoup souffert sous mon règne, sans compter que c'est pendant +mon règne que ta pauvre mère est morte. Mais tu as dû voir que +l'on me poussait souvent. Parfois j'ai résisté; mais parfois aussi +j'ai cédé de fatigue. Mais, tu l'as dit, ne parlons plus du passé; +maintenant c'est le présent qui me pousse, c'est l'avenir qui +m'effraie. + +Et en disant ces mots, le pauvre roi cacha son visage livide dans +ses mains décharnées. + +Puis, après un instant de silence, secouant son front pour en +chasser ces sombres idées et faisant pleuvoir autour de lui une +rosée de sang: + +-- Il faut sauver l'État, continua-t-il à voix basse et en +s'inclinant vers Henri; il faut l'empêcher de tomber entre les +mains des fanatiques ou des femmes. + +Charles, comme nous venons de le dire, prononça ces paroles à voix +basse, et cependant Henri crut entendre derrière la coulisse du +lit comme une sourde exclamation de colère. Peut-être quelque +ouverture pratiquée dans la muraille, à l'insu de Charles lui- +même, permettait-elle à Catherine d'entendre cette suprême +conversation. + +-- Des femmes? reprit le roi de Navarre pour provoquer une +explication. + +-- Oui, Henri, dit Charles, ma mère veut la régence en attendant +que mon frère de Pologne revienne. Mais écoute ce que je te dis, +il ne reviendra pas. + +-- Comment! il ne reviendra pas? s'écria Henri, dont le coeur +bondissait sourdement de joie. + +-- Non, il ne reviendra pas, continua Charles, ses sujets ne le +laisseront pas partir. + +-- Mais, dit Henri, croyez-vous, mon frère, que la reine mère ne +lui aura pas écrit à l'avance? + +-- Si fait, mais Nancey a surpris le courrier à Château-Thierry et +m'a rapporté la lettre; dans cette lettre j'allais mourir, disait- +elle. Mais moi aussi j'ai écrit à Varsovie, ma lettre y arrivera, +j'en suis sûr, et mon frère sera surveillé. Donc, selon toute +probabilité, Henri, le trône va être vacant. + +Un second frémissement plus sensible encore que le premier se fit +entendre dans l'alcôve. + +-- Décidément, se dit Henri, elle est là; elle écoute, elle +attend! Charles n'entendit rien. + +-- Or, poursuivit-il, je meurs sans héritier mâle. + +Puis il s'arrêta: une douce pensée parut éclairer son visage, et +posant sa main sur l'épaule du roi de Navarre: + +-- Hélas! te souviens-tu, Henriot, continua-t-il, te souviens-tu +de ce pauvre petit enfant que je t'ai montré un soir dormant dans +son berceau de soie, et veillé par un ange? Hélas! Henriot, ils me +le tueront! ... + +-- Ô Sire, s'écria Henri, dont les yeux se mouillèrent de larmes, +je vous jure devant Dieu que mes jours et mes nuits se passeront à +veiller sur sa vie. Ordonnez, mon roi. + +-- Merci! Henriot, merci, dit le roi avec une effusion qui était +bien loin de son caractère, mais que cependant lui donnait la +situation. J'accepte ta parole. N'en fais pas un roi... +heureusement il n'est pas né pour le trône, mais un homme heureux. +Je lui laisse une fortune indépendante; qu'il ait la noblesse de +sa mère, celle du coeur. Peut-être vaudrait-il mieux pour lui +qu'on le destinât à l'Église; il inspirerait moins de crainte. Oh! +il me semble que je mourrais, sinon heureux, du moins tranquille, +si j'avais là pour me consoler les caresses de l'enfant et le doux +visage de la mère. + +-- Sire, ne pouvez-vous les faire venir? + +-- Eh! malheureux! ils ne sortiraient pas d'ici. Voilà la +condition des rois, Henriot: ils ne peuvent ni vivre ni mourir à +leur guise. Mais depuis ta promesse je suis plus tranquille. + +Henri réfléchit. + +-- Oui, sans doute, mon roi, j'ai promis, mais pourrai-je tenir? + +-- Que veux-tu dire? + +-- Moi-même, ne serai-je pas proscrit, menacé comme lui, plus que +lui, même? Car, moi, je suis un homme, et lui n'est qu'un enfant. + +-- Tu te trompes, répondit Charles; moi mort, tu seras fort et +puissant, et voilà qui te donnera la force et la puissance. À ces +mots, le moribond tira un parchemin de son chevet. + +-- Tiens, lui dit-il. Henri parcourut la feuille revêtue du sceau +royal. + +-- La régence à moi, Sire! dit-il en pâlissant de joie. + +-- Oui, la régence à toi, en attendant le retour du duc d'Anjou, +et comme, selon toute probabilité, le duc d'Anjou ne reviendra +point, ce n'est pas la régence qui te donne ce papier, c'est le +trône. + +-- Le trône, à moi! murmura Henri. + +-- Oui, dit Charles, à toi, seul digne et surtout seul capable de +gouverner ces galants débauchés, ces filles perdues qui vivent de +sang et de larmes. Mon frère d'Alençon est un traître, il sera +traître envers tous, laisse-le dans le donjon où je l'ai mis. Ma +mère voudra te tuer, exile-la. Mon frère d'Anjou, dans trois mois, +dans quatre mois, dans un an peut-être, quittera Varsovie et +viendra te disputer la puissance; réponds à Henri par un bref du +pape. J'ai négocié cette affaire par mon ambassadeur, le duc de +Nevers, et tu recevras incessamment le bref. + +-- Ô mon roi! + +-- Ne crains qu'une chose, Henri, la guerre civile. Mais en +restant converti, tu l'évites, car le parti huguenot n'a +consistance qu'à la condition que tu te mettras à sa tête, et +M. de Condé n'est pas de force à lutter contre toi. La France est +un pays de plaine, Henri, par conséquent un pays catholique. Le +roi de France doit être le roi des catholiques et non le roi des +huguenots; car le roi de France doit être le roi de la majorité. +On dit que j'ai des remords d'avoir fait la Saint-Barthélemy; des +doutes, oui; des remords, non. On dit que je rends le sang des +huguenots par tous les pores. Je sais ce que je rends: de +l'arsenic, et non du sang. + +-- Oh! Sire, que dites-vous? + +-- Rien. Si ma mort doit être vengée, Henriot, elle doit être +vengée par Dieu seul. N'en parlons plus que pour prévoir les +événements qui en seront la suite. Je te lègue un bon parlement, +une armée éprouvée. Appuie-toi sur le parlement et sur l'armée +pour résister à tes seuls ennemis: ma mère et le duc d'Alençon. + +En ce moment, on entendit dans le vestibule un bruit sourd d'armes +et de commandements militaires. + +-- Je suis mort, murmura Henri. + +-- Tu crains, tu hésites, dit Charles avec inquiétude. + +-- Moi! Sire, répliqua Henri; non, je ne crains pas; non, je +n'hésite pas; j'accepte. + +Charles lui serra la main. Et comme en ce moment sa nourrice +s'approchait de lui, tenant une potion qu'elle venait de préparer +dans une chambre voisine, sans faire attention que le sort de la +France se décidait à trois pas d'elle: + +-- Appelle ma mère, bonne nourrice, et dis aussi qu'on fasse venir +M. d'Alençon. + + + +XXXIV +Le roi est mort: vive le roi! + + +Catherine et le duc d'Alençon, livides d'effroi et tremblants de +fureur tout ensemble, entrèrent quelques minutes après. Comme +Henri l'avait deviné, Catherine savait tout et avait tout dit, en +peu de mots, à François. Ils firent quelques pas et s'arrêtèrent, +attendant. + +Henri était debout au chevet du lit de Charles. + +Le roi leur déclara sa volonté. + +-- Madame, dit-il à sa mère, si j'avais un fils, vous seriez +régente, ou, à défaut de vous, ce serait le roi de Pologne, ou, à +défaut du roi de Pologne enfin, ce serait mon frère François; mais +je n'ai pas de fils, et après moi le trône appartient à mon frère +le duc d'Anjou, qui est absent. Comme un jour ou l'autre il +viendra réclamer ce trône, je ne veux pas qu'il trouve à sa place +un homme qui puisse, par des droits presque égaux, lui disputer +ses droits, et qui expose par conséquent le royaume à des guerres +de prétendants. Voilà pourquoi je ne vous prends pas pour régente, +madame, car vous auriez à choisir entre vos deux fils, ce qui +serait pénible pour le coeur d'une mère. Voilà pourquoi je ne +choisis pas mon frère François, car mon frère François pourrait +dire à son aîné: «Vous aviez un trône, pourquoi l'avez-vous +quitté?» Non, je choisis donc un régent qui puisse prendre en +dépôt la couronne, et qui la garde sous sa main et non sur sa +tête. Ce régent, saluez-le, madame; saluez-le, mon frère; ce +régent, c'est le roi de Navarre! + +Et avec un geste de suprême commandement, il salua Henri de la +main. + +Catherine et d'Alençon firent un mouvement qui tenait le milieu +entre un tressaillement nerveux et un salut. + +-- Tenez, monseigneur le régent, dit Charles au roi de Navarre, +voici le parchemin qui, jusqu'au retour du roi de Pologne, vous +donne le commandement des armées, les clefs du trésor, le droit et +le pouvoir royal. + +Catherine dévorait Henri du regard, François était si chancelant +qu'il pouvait à peine se soutenir; mais cette faiblesse de l'un et +cette fermeté de l'autre, au lieu de rassurer Henri, lui +montraient le danger présent, debout, menaçant. + +Henri n'en fit pas moins un effort violent, et, surmontant toutes +ses craintes, il prit le rouleau des mains du roi, puis, se +redressant de toute sa hauteur, il fixa sur Catherine et François +un regard qui voulait dire: + +-- Prenez garde, je suis votre maître. Catherine comprit ce +regard. + +-- Non, non, jamais, dit-elle; jamais ma race ne pliera la tête +sous une race étrangère; jamais un Bourbon ne régnera en France +tant qu'il restera un Valois. + +-- Ma mère, ma mère, s'écria Charles IX en se redressant dans son +lit aux draps rougis, plus effrayant que jamais, prenez garde, je +suis roi encore: pas pour longtemps, je le sais bien, mais il ne +faut pas longtemps pour donner un ordre, il ne faut pas longtemps +pour punir les meurtriers et les empoisonneurs. + +-- Eh bien, donnez-le donc, cet ordre, si vous l'osez. Moi je vais +donner les miens. Venez, François, venez. + +Et elle sortit rapidement, entraînant avec elle le duc d'Alençon. + +-- Nancey! cria Charles; Nancey, à moi, à moi! je l'ordonne, je le +veux, Nancey, arrêtez ma mère, arrêtez mon frère, arrêtez... + +Une gorgée de sang coupa la parole à Charles au moment où le +capitaine des gardes ouvrit la porte, et le roi suffoqué râla sur +son lit. + +Nancey n'avait entendu que son nom; les ordres qui l'avaient +suivi, prononcés d'une voix moins distincte, s'étaient perdus dans +l'espace. + +-- Gardez la porte, dit Henri, et ne laissez entrer personne. +Nancey salua et sortit. Henri reporta ses yeux sur ce corps +inanimé et qu'on eût pu prendre pour un cadavre, si un léger +souffle n'eût agité la frange d'écume qui bordait ses lèvres. Il +regarda longtemps; puis se parlant à lui-même: + +-- Voici l'instant suprême, dit-il, faut-il régner, faut-il vivre? + +Au même instant la tapisserie de l'alcôve se souleva, une tête +pâlie parut derrière, et une voix vibra au milieu du silence de +mort qui régnait dans la chambre royale: + +-- Vivez, dit cette voix. + +-- René! s'écria Henri. + +-- Oui, Sire. + +-- Ta prédiction était donc fausse: je ne serai donc pas roi? +s'écria Henri. + +-- Vous le serez, Sire, mais l'heure n'est pas encore venue. + +-- Comment le sais-tu? parle, que je sache si je dois te croire. + +-- Écoutez. + +-- J'écoute. + +-- Baissez-vous. Henri s'inclina au-dessus du corps de Charles. +René se pencha de son côté. La largeur du lit les séparait seule, +et encore la distance était-elle diminuée par leur double +mouvement. Entre eux deux était couché et toujours sans voix et +sans mouvement le corps du roi moribond. + +-- Écoutez, dit René; placé ici par la reine mère pour vous +perdre, j'aime mieux vous servir, moi, car j'ai confiance en votre +horoscope; en vous servant je trouve à la fois, dans ce que je +fais, l'intérêt de mon corps et de mon âme. + +-- Est-ce la reine mère aussi qui t'a ordonné de me dire cela? +demanda Henri plein de doute et d'angoisses. + +-- Non, dit René, mais écoutez un secret. Et il se pencha encore +davantage. Henri l'imita, de sorte que les deux têtes se +touchaient presque. Cet entretien de deux hommes courbés sur le +corps d'un roi mourant avait quelque chose de si sombre, que les +cheveux du superstitieux Florentin se dressaient sur sa tête et +qu'une sueur abondante perlait sur le visage de Henri. + +-- Écoutez, continua René, écoutez un secret que je sais seul, et +que je vous révèle si vous me jurez sur ce mourant de me pardonner +la mort de votre mère. + +-- Je vous l'ai déjà promis une fois, dit Henri dont le visage +s'assombrit. + +-- Promis, mais non juré, dit René en faisant un mouvement en +arrière. + +-- Je le jure, dit Henri étendant la main droite sur la tête du +roi. + +-- Eh bien, Sire, dit précipitamment le Florentin, le roi de +Pologne arrive! + +-- Non, dit Henri, le courrier a été arrêté par le roi Charles. + +-- Le roi Charles n'en a arrêté qu'un sur la route de Château- +Thierry; mais la reine mère, dans sa prévoyance, en avait envoyé +trois par trois routes. + +-- Oh! malheur à moi! dit Henri. + +-- Un messager est arrivé ce matin de Varsovie. Le roi partait +derrière lui sans que personne songeât à s'y opposer, car à +Varsovie on ignorait encore la maladie du roi. Il ne précède Henri +d'Anjou que de quelques heures. + +-- Oh! si j'avais seulement huit jours! dit Henri. + +-- Oui, mais vous n'avez que huit heures. Avez-vous entendu le +bruit des armes que l'on préparait? + +-- Oui. + +-- Ces armes, on les préparait à votre intention. Ils viendront +vous tuer jusqu'ici, jusque dans la chambre du roi. + +-- Le roi n'est pas mort encore. René regarda fixement Charles: + +-- Dans dix minutes il le sera. Vous avez donc dix minutes à +vivre, peut-être moins. + +-- Que faire alors? + +-- Fuir sans perdre une minute, sans perdre une seconde. + +-- Mais par où? s'ils attendent dans l'antichambre, ils me tueront +quand je sortirai. + +-- Écoutez: je risque tout pour vous, ne l'oubliez jamais. + +-- Sois tranquille. + +-- Suivez-moi par ce passage secret, je vous conduirai jusqu'à la +poterne. Puis, pour vous donner du temps, j'irai dire à la belle- +mère que vous descendez; vous serez censé avoir découvert ce +passage secret et en avoir profité pour fuir: venez, venez. + +Henri se baissa vers Charles et l'embrassa au front. + +-- Adieu, mon frère, dit-il; je n'oublierai point que ton dernier +désir fut de me voir te succéder. Je n'oublierai pas que ta +dernière volonté fut de me faire roi. Meurs en paix. Au nom de nos +frères, je te pardonne le sang versé. + +-- Alerte! alerte! dit René, il revient à lui; fuyez avant qu'il +rouvre les yeux, fuyez. + +-- Nourrice! murmura Charles, nourrice! Henri saisit au chevet de +Charles l'épée désormais inutile du roi mourant, mit le parchemin +qui le faisait régent dans sa poitrine, baisa une dernière fois le +front de Charles, tourna autour du lit, et s'élança par +l'ouverture qui se referma derrière lui. + +-- Nourrice! cria le roi d'une voix plus forte, nourrice! La bonne +femme accourut. + +-- Eh bien, qu'y a-t-il, mon Charlot? demanda-t-elle. + +-- Nourrice, dit le roi, la paupière ouverte et l'oeil dilaté par +la fixité terrible de la mort, il faut qu'il se soit passé quelque +chose pendant que je dormais: je vois une grande lumière, je vois +Dieu notre maître; je vois mon Seigneur Jésus, je vois la benoîte +Vierge Marie. Ils le prient, ils le supplient pour moi: le +Seigneur tout-puissant me pardonne... il m'appelle... Mon Dieu! +mon Dieu! recevez-moi dans votre miséricorde... Mon Dieu! oubliez +que j'étais roi, car je viens à vous sans sceptre et sans +couronne... Mon Dieu! oubliez les crimes du roi pour ne vous +rappeler que les souffrances de l'homme... Mon dieu! me voilà. + +Et Charles, qui, à mesure qu'il prononçait ces paroles, s'était +soulevé de plus en plus comme pour aller au-devant de la voix qui +l'appelait, Charles, après ces derniers mots, poussa un soupir et +retomba immobile et glacé entre les bras de sa nourrice. + +Pendant ce temps, et tandis que les soldats, commandés par +Catherine, se portaient sur le passage connu de tous par lequel +Henri devait sortir, Henri, guidé par René, suivait le couloir +secret et gagnait la poterne, sautait sur le cheval qui +l'attendait, et piquait vers l'endroit où il savait retrouver de +Mouy. + +Tout à coup au bruit de son cheval, dont le galop faisait retentir +le pavé sonore, quelques sentinelles se retournèrent en criant: + +-- Il fuit! il fuit! + +-- Qui cela? s'écria la reine mère en s'approchant d'une fenêtre. + +-- Le roi Henri, le roi de Navarre, crièrent les sentinelles. + +-- Feu! dit Catherine, feu sur lui! Les sentinelles ajustèrent, +mais Henri était déjà trop loin. + +-- Il fuit, s'écria la reine mère, donc il est vaincu. + +-- Il fuit, murmura le duc d'Alençon, donc je suis roi. Mais au +même instant, et tandis que François et sa mère étaient encore à +la fenêtre, le pont-levis craqua sous les pas des chevaux, et +précédé par un cliquetis d'armes et par une grande rumeur, un +jeune homme lancé au galop, son chapeau à la main, entra dans la +cour en criant: _France! _suivi de quatre gentilshommes, couverts +comme lui de sueur, de poussière et d'écume. + +-- Mon fils! s'écria Catherine en étendant les deux bras par la +fenêtre. + +-- Ma mère! répondit le jeune homme en sautant à bas du cheval. + +-- Mon frère d'Anjou! s'écria avec épouvante François en se +rejetant en arrière. + +-- Est-il trop tard? demanda Henri d'Anjou à sa mère. + +-- Non, au contraire, il est temps, et Dieu t'eût conduit par la +main qu'il ne t'eût pas amené plus à propos; regarde et écoute. + +En effet, M. de Nancey, capitaine des gardes, s'avançait sur le +balcon de la chambre du roi. Tous les regards se tournèrent vers +lui. Il brisa une baguette en deux morceaux, et, les bras étendus, +tenant les deux morceaux de chaque main: + +-- Le roi Charles IX est mort! le roi Charles IX est mort! le roi +Charles IX est mort! cria-t-il trois fois. Et il laissa tomber les +deux morceaux de la baguette. + +-- Vive le roi Henri III! cria alors Catherine en se signant avec +une pieuse reconnaissance. Vive le roi Henri III! + +Toutes les voix répétèrent ce cri, excepté celle du duc François. + +-- Ah! elle m'a joué, dit-il en déchirant sa poitrine avec ses +ongles. + +-- Je l'emporte, s'écria Catherine, et cet odieux Béarnais ne +régnera pas! + + + +XXXV +Épilogue + + +Un an s'était écoulé depuis la mort du roi Charles IX et +l'avènement au trône de son successeur. + +Le roi Henri III, heureusement régnant par la grâce de Dieu et de +sa mère Catherine, était allé à une belle procession faite en +l'honneur de Notre-Dame de Cléry. + +Il était parti à pied avec la reine sa femme et toute la cour. + +Le roi Henri III pouvait bien se donner ce petit passe-temps; nul +souci sérieux ne l'occupait à cette heure. Le roi de Navarre était +en Navarre, où il avait si longtemps désiré être, et s'occupait +fort, disait-on, d'une belle fille du sang des Montmorency et +qu'il appelait la Fosseuse. Marguerite était près de lui, triste +et sombre, et ne trouvant que dans ses belles montagnes, non pas +une distraction, mais un adoucissement aux deux grandes douleurs +de la vie: l'absence et la mort. + +Paris était fort tranquille, et la reine mère, véritablement +régente depuis que son cher fils Henri était roi, y faisait séjour +tantôt au Louvre, tantôt à l'hôtel de Soissons, qui était situé +sur l'emplacement que couvre aujourd'hui la halle au blé, et dont +il ne reste que l'élégante colonne qu'on peut voir encore +aujourd'hui. + +Elle était un soir fort occupée à étudier les astres avec René, +dont elle avait toujours ignoré les petites trahisons, et qui +était rentré en grâce auprès d'elle pour le faux témoignage qu'il +avait si à point porté dans l'affaire de Coconnas et de La Mole, +lorsqu'on vint lui dire qu'un homme qui disait avoir une chose de +la plus haute importance à lui communiquer, l'attendait dans son +oratoire. + +Elle descendit précipitamment et trouva le sire de Maurevel. + +-- _Il _est ici, s'écria l'ancien capitaine des pétardiers, ne +laissant point, contre l'étiquette royale, le temps à Catherine de +lui adresser la parole. + +-- Qui, _il?_ demanda Catherine. + +-- Qui voulez-vous que ce soit, madame, sinon le roi de Navarre? + +-- Ici! dit Catherine, ici... lui... Henri... Et qu'y vient-il +faire, l'imprudent? + +-- Si l'on en croit les apparences, il vient voir madame de Sauve; +voilà tout. Si l'on en croit les probabilités, il vient conspirer +contre le roi. + +-- Et comment savez-vous qu'il est ici? + +-- Hier, je l'ai vu entrer dans une maison, et un instant après +madame de Sauve est venue l'y joindre. + +-- Êtes-vous sûr que ce soit lui? + +-- Je l'ai attendu jusqu'à sa sortie, c'est-à-dire une partie de +la nuit. À trois heures, les deux amants se sont remis en chemin. +Le roi a conduit madame de Sauve jusqu'au guichet du Louvre; là, +grâce au concierge, qui est dans ses intérêts sans doute, elle est +rentrée sans être inquiétée, et le roi s'en est revenu tout en +chantonnant un petit air et d'un pas aussi dégagé que s'il était +au milieu de ses montagnes. + +-- Et où est-il allé ainsi? + +-- Rue de l'Arbre-Sec, hôtel de la Belle-Étoile, chez ce même +aubergiste où logeaient les deux sorciers que Votre Majesté a fait +exécuter l'an passé. + +-- Pourquoi n'êtes-vous pas venu me dire la chose aussitôt? + +-- Parce que je n'étais pas encore assez sûr de mon fait. + +-- Tandis que maintenant? + +-- Maintenant, je le suis. + +-- Tu l'as vu? + +-- Parfaitement. J'étais embusqué chez un marchand de vin en face; +je l'ai vu entrer d'abord dans la même maison que la veille; puis +comme madame de Sauve tardait, il a mis imprudemment son visage au +carreau d'une fenêtre du premier, et cette fois je n'ai plus +conservé aucun doute. D'ailleurs, un instant après, madame de +Sauve l'est venue rejoindre de nouveau. + +-- Et tu crois qu'ils resteront, comme la nuit passée, jusqu'à +trois heures du matin? + +-- C'est probable. + +-- Où est donc cette maison? + +-- Près de la Croix-des-Petits-Champs, vers Saint-Honoré. + +-- Bien, dit Catherine. M. de Sauve ne connaît point votre +écriture? + +-- Non. + +-- Asseyez-vous là et écrivez. Maurevel obéit et prenant la plume: + +-- Je suis prêt, madame, dit-il. + +Catherine dicta: + +«Pendant que le baron de Sauve fait son service au Louvre, la +baronne est avec un muguet de ses amis, dans une maison proche de +la Croix-des-Petits-Champs, vers Saint-Honoré; le baron de Sauve +reconnaîtra la maison à une croix rouge qui sera faite sur la +muraille.» + +-- Eh bien? demanda Maurevel. + +-- Faites une seconde copie de cette lettre, dit Catherine. +Maurevel obéit passivement. + +-- Maintenant, dit la reine, faites remettre une de ces lettres +par un homme adroit au baron de Sauve, et que cet homme laisse +tomber l'autre dans les corridors du Louvre. + +-- Je ne comprends pas, dit Maurevel. Catherine haussa les +épaules. + +-- Vous ne comprenez pas qu'un mari qui reçoit une pareille lettre +se fâche? + +-- Mais il me semble, madame, que du temps du roi de Navarre il ne +se fâchait pas. + +-- Tel qui passe des choses à un roi ne les passe peut-être pas à +un simple galant. D'ailleurs, s'il ne se fâche pas, vous vous +fâcherez pour lui, vous. + +-- Moi? + +-- Sans doute. Vous prenez quatre hommes, six hommes s'il le faut, +vous vous masquez, vous enfoncez la porte, comme si vous étiez les +envoyés du baron, vous surprenez les amants au milieu de leur +tête-à-tête, vous frappez au nom du roi; et le lendemain le billet +perdu dans le corridor du Louvre, et trouvé par quelque âme +charitable qui l'a déjà fait circuler, atteste que c'est le mari +qui s'est vengé. Seulement, le hasard a fait que le galant était +le roi de Navarre; mais qui pouvait deviner cela, quand chacun le +croyait à Pau? + +Maurevel regarda avec admiration Catherine, s'inclina et sortit. + +En même temps que Maurevel sortait de l'hôtel de Soissons, madame +de Sauve entrait dans la petite maison de la Croix-des-Petits- +Champs. + +Henri l'attendait la porte entrouverte. + +Dès qu'il l'aperçut dans l'escalier: + +-- Vous n'avez pas été suivie? dit-il. + +-- Mais non, dit Charlotte, que je sache, du moins. + +-- C'est que je crois l'avoir été, dit Henri, non seulement cette +nuit, mais encore ce soir. + +-- Oh! mon Dieu! dit Charlotte, vous m'effrayez, Sire; si un bon +souvenir donné par vous à une ancienne amie allait tourner à mal +pour vous, je ne m'en consolerais pas. + +-- Soyez tranquille, ma mie, dit le Béarnais, nous avons trois +épées qui veillent dans l'ombre. + +-- Trois, c'est bien peu, Sire. + +-- C'est assez quand ces épées s'appellent de Mouy, Saucourt et +Barthélemy. + +-- De Mouy est donc avec vous à Paris? + +-- Sans doute. + +-- Il a osé revenir dans la capitale? Il a donc, comme vous, +quelque pauvre femme folle de lui? + +-- Non, mais il a un ennemi dont il a juré la mort. Il n'y a que +la haine, ma chère, qui fasse faire autant de sottises que +l'amour. + +-- Merci, Sire. + +-- Oh! dit Henri, je ne dis pas cela pour les sottises présentes, +je dit cela pour les sottises passées et à venir. Mais ne +discutons pas là-dessus, nous n'avons pas de temps à perdre. + +-- Vous partez donc toujours? + +-- Cette nuit. + +-- Les affaires pour lesquelles vous étiez revenu à Paris sont +donc terminées? + +-- Je n'y suis revenu que pour vous. + +-- Gascon! + +-- Ventre-saint-Gris! ma mie, je dis la vérité; mais écartons ces +souvenirs: j'ai encore deux ou trois heures à être heureux, et +puis une séparation éternelle. + +-- Ah! Sire, dit madame de Sauve, il n'y a d'éternel que mon +amour. + +Henri venait de dire qu'il n'avait pas le temps de discuter, il ne +discuta donc point; il crut, ou, le sceptique qu'il était, il fit +semblant de croire. + +Cependant, comme l'avait dit le roi de Navarre, de Mouy et ses +deux compagnons étaient cachés aux environs de la maison. + +Il était convenu que Henri sortirait à minuit de la petite maison +au lieu d'en sortir à trois heures; qu'on irait comme la veille +reconduire madame de Sauve au Louvre, et que de là on irait rue de +la Cerisaie, où demeurait Maurevel. + +C'était seulement pendant la journée qui venait de s'écouler que +de Mouy avait enfin eu notion certaine de la maison qu'habitait +son ennemi. + +Ils étaient là depuis une heure à peu près, lorsqu'ils virent un +homme, suivi à quelques pas de cinq autres, qui s'approchait de la +porte de la petite maison, et qui, l'une après l'autre, essayait +plusieurs clefs. + +À cette vue, de Mouy, caché dans l'enfoncement d'une porte +voisine, ne fit qu'un bond de sa cachette à cet homme, et le +saisit par le bras. + +-- Un instant, dit-il, on n'entre pas là. + +L'homme fit un bond en arrière, et en bondissant son chapeau +tomba. + +-- De Mouy de Saint-Phale! s'écria-t-il. + +-- Maurevel! hurla le huguenot en levant son épée. Je te +cherchais; tu viens au-devant de moi, merci! + +Mais la colère ne lui fit pas oublier Henri; et se retournant vers +la fenêtre, il siffla à la manière des pâtres béarnais. + +-- Cela suffira, dit-il à Saucourt. Maintenant, à moi, assassin! à +moi! Et il s'élança vers Maurevel. + +Celui-ci avait eu le temps de tirer de sa ceinture un pistolet. + +-- Ah! cette fois, dit le Tueur de Roi en ajustant le jeune homme, +je crois que tu es mort. + +Et il lâcha le coup. Mais de Mouy se jeta à droite, et la balle +passa sans l'atteindre. + +-- À mon tour maintenant, s'écria le jeune homme. Et il fournit à +Maurevel un si rude coup d'épée que, quoique ce coup atteignît sa +ceinture de cuir, la pointe acérée traversa l'obstacle et +s'enfonça dans les chairs. + +L'assassin poussa un cri sauvage qui accusait une si profonde +douleur que les sbires qui l'accompagnaient le crurent frappé à +mort et s'enfuirent épouvantés du côté de la rue Saint-Honoré. + +Maurevel n'était point brave. Se voyant abandonné par ses gens et +ayant devant lui un adversaire comme de Mouy, il essaya à son tour +de prendre la fuite, et se sauva par le même chemin qu'ils avaient +pris, en criant: «À l'aide!» + +De Mouy, Saucourt et Barthélemy, emportés par leur ardeur, les +poursuivirent. + +Comme ils entraient dans la rue de Grenelle, qu'ils avaient prise +pour leur couper le chemin, une fenêtre s'ouvrait et un homme +sautait du premier étage sur la terre fraîchement arrosée par la +pluie. + +C'était Henri. + +Le sifflement de De Mouy l'avait averti d'un danger quelconque, et +ce coup de pistolet, en lui indiquant que le danger était grave, +l'avait attiré au secours de ses amis. + +Ardent, vigoureux, il s'élança sur leurs traces l'épée à la main. + +Un cri le guida: il venait de la barrière des Sergents. C'était +Maurevel, qui, se sentant pressé par de Mouy, appelait une seconde +fois à son secours ses hommes emportés par la terreur. + +Il fallait se retourner ou être poignardé par derrière. + +Maurevel se retourna, rencontra le fer de son ennemi, et presque +aussitôt lui porta un coup si habile que son écharpe en fut +traversée. Mais de Mouy riposta aussitôt. + +L'épée s'enfonça de nouveau dans la chair qu'elle avait déjà +entamée, et un double jet de sang s'élança par une double plaie. + +-- Il en tient! cria Henri, qui arrivait. Sus! sus, de Mouy! De +Mouy n'avait pas besoin d'être encouragé. Il chargea de nouveau +Maurevel; mais celui-ci ne l'attendit point. Appuyant sa main +gauche sur sa blessure, il reprit une course désespérée. + +-- Tue-le vite! tue-le! cria le roi; voici ses soldats qui +s'arrêtent, et le désespoir des lâches ne vaut rien pour les +braves. + +Maurevel, dont les poumons éclataient, dont la respiration +sifflait, dont chaque haleine chassait une sueur sanglante, tomba +tout à coup d'épuisement; mais aussitôt il se releva, et, se +retournant sur un genou, il présenta la pointe de son épée à de +Mouy. + +-- Amis! amis! cria Maurevel, ils ne sont que deux. Feu, feu sur +eux! + +En effet, Saucourt et Barthélemy s'étaient égarés à la poursuite +de deux sbires qui avaient pris par la rue des Poulies, et le roi +et de Mouy se trouvaient seuls en présence de quatre hommes. + +-- Feu! continuait de hurler Maurevel, tandis qu'un de ses soldats +apprêtait effectivement son poitrinal. + +-- Oui, mais auparavant, dit de Mouy, meurs, traître, meurs, +misérable, meurs damné comme un assassin! + +Et saisissant d'une main l'épée tranchante de Maurevel, de l'autre +il plongea la sienne du haut en bas dans la poitrine de son +ennemi, et cela avec tant de force qu'il le cloua contre terre. + +-- Prends garde! prends garde! cria Henri. De Mouy fit un bond en +arrière, laissant son épée dans le corps de Maurevel, car un +soldat l'ajustait et allait le tuer à bout portant. En même temps +Henri passait son épée au travers du corps du soldat, qui tomba +près de Maurevel en jetant un cri. Les deux autres soldats prirent +la fuite. + +-- Viens! de Mouy, viens! cria Henri. Ne perdons pas un instant; +si nous étions reconnus, ce serait fait de nous. + +-- Attendez, Sire; et mon épée, croyez-vous que je veuille la +laisser dans le corps de ce misérable? + +Et il s'approcha de Maurevel gisant et en apparence sans +mouvement; mais au moment où de Mouy mettait la main à la garde de +cette épée, qui effectivement était restée dans le corps de +Maurevel, celui-ci se releva armé du poitrinal que le soldat avait +lâché en tombant, et à bout portant il lâcha le coup au milieu de +la poitrine de De Mouy. + +Le jeune homme tomba sans même pousser un cri; il était tué raide. + +Henri s'élança sur Maurevel; mais il était tombé à son tour, et +son épée ne perça plus qu'un cadavre. + +Il fallait fuir, le bruit avait attiré un grand nombre de +personnes, la garde de nuit pouvait venir. Henri chercha parmi les +curieux attirés par le bruit une figure, une connaissance, et tout +à coup poussa un cri de joie. + +Il venait de reconnaître maître La Hurière. + +Comme la scène se passait au pied de la croix du Trahoir, c'est-à- +dire en face de la rue de l'Arbre-Sec, notre ancienne +connaissance, dont l'humeur naturellement sombre s'était encore +singulièrement attristée depuis la mort de La Mole et de Coconnas, +ses deux hôtes bien-aimés, avait quitté ses fourneaux et ses +casseroles au moment où justement il apprêtait le souper du roi de +Navarre et était accouru. + +-- Mon cher La Hurière, je vous recommande De Mouy, quoique j'ai +bien peur qu'il n'y ait plus rien à faire. Emportez-le chez vous, +et s'il vit encore n'épargnez rien, voilà ma bourse. Quant à +l'autre laissez-le dans le ruisseau et qu'il y pourrisse comme un +chien. + +-- Mais vous? dit La Hurière. + +-- Moi, j'ai un adieu à dire. Je cours, et dans dix minutes, je +suis chez vous. Tenez mes chevaux prêts. + +Et Henri se mit effectivement à courir dans la direction de la +petite maison de la Croix-des-Petits-Champs; mais en débouchant de +la rue de Grenelle, il s'arrêta plein de terreur. + +Un groupe nombreux était amassé devant la porte. + +-- Qu'y a-t-il dans cette maison, demanda Henri, et qu'est-il +arrivé? + +-- Oh! répondit celui auquel il s'adressait, un grand malheur, +monsieur. C'est une belle jeune femme qui vient d'être poignardée +par son mari, à qui l'on avait remis un billet pour le prévenir +que sa femme était avec un amant. + +-- Et le mari? s'écria Henri. + +-- Il s'est sauvé. + +-- La femme? + +-- Elle est là. + +-- Morte? + +-- Pas encore; mais, Dieu merci, elle n'en vaut guère mieux. + +-- Oh! s'écria Henri, je suis donc maudit! Et il s'élança dans la +maison. La chambre était pleine de monde; tout ce monde entourait +un lit sur lequel était couchée la pauvre Charlotte percée de deux +coups de poignard. Son mari, qui pendant deux ans avait dissimulé +sa jalousie contre Henri, avait saisi cette occasion de se venger +d'elle. + +-- Charlotte! Charlotte! cria Henri fendant la foule et tombant à +genoux devant le lit. + +Charlotte rouvrit ses beaux yeux déjà voilés par la mort; elle +jeta un cri qui fit jaillir le sang de ses deux blessures, et +faisant un effort pour se soulever. + +-- Oh! je savais bien, dit-elle, que je ne pouvais pas mourir sans +le revoir. + +Et en effet, comme si elle n'eût attendu que ce moment pour rendre +à Henri cette âme qui l'avait tant aimé, elle appuya ses lèvres +sur le front du roi de Navarre, murmura encore une dernière fois: +«Je t'aime», et tomba morte. + +Henri ne pouvait rester plus longtemps sans se perdre. Il tira son +poignard, coupa une boucle de ses beaux cheveux blonds qu'il avait +si souvent dénoués pour en admirer la longueur, et sortit en +sanglotant au milieu des sanglots des assistants, qui ne se +doutaient pas qu'ils pleuraient sur de si hautes infortunes. + +-- Ami, amour, s'écria Henri éperdu, tout m'abandonne, tout me +quitte, tout me manque à la fois! + +-- Oui, Sire, lui dit tout bas un homme qui s'était détaché du +groupe de curieux amassé devant la petite maison et qui l'avait +suivi, mais vous avez toujours le trône. + +-- René! s'écria Henri. + +-- Oui, Sire, René qui veille sur vous: ce misérable en expirant +vous a nommé; on sait que vous êtes à Paris, les archers vous +cherchent, fuyez, fuyez! + +-- Et tu dis que je serai roi, René! un fugitif! + +-- Regardez, Sire, dit le Florentin en montrant au roi une étoile +qui se dégageait, brillante, des plis d'un nuage noir, ce n'est +pas moi qui le dis, c'est elle. + +Henri poussa un soupir et disparut dans l'obscurité. + +FIN + + + + [1] Charles IX avait épousé Élisabeth d'Autriche, fille de +Maximilien. + [2] Espèce de brasero. + [3] En effet, cet enfant naturel, qui n'était autre que le +fameux duc d'Angoulême, qui mourut en 1650, supprimait, s'il eût +été légitime, Henri III, Henri IV, Louis XIII, Louis XIV. Que nous +donnait-il à la place? L'esprit se confond et se perd dans les +ténèbres d'une pareille question. + [4] Votre présence inespérée dans cette cour nous comblerait +de joie, moi et mon mari, si elle n'amenait un grand malheur, +c'est-à-dire non seulement la perte d'un frère, mais encore celle +d'un ami. + [5] Nous sommes désespérés d'être séparés de vous, quand nous +eussions préféré partir avec vous. Mais le même destin qui veut +que vous quittiez sans retard Paris, nous enchaîne, nous, dans +cette ville. Partez donc, cher frère; partez donc, cher ami; +partez sans nous. Notre espérance et nos désirs vous suivent. + [6] Textuelle. + + + + + +End of Project Gutenberg's La reine Margot - Tome II, by Alexandre Dumas, Père + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13857 *** |
