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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13857 ***
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+Alexandre Dumas
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+LA REINE MARGOT
+Tome II
+(1845)
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+Table des matières
+
+I Fraternité
+II La reconnaissance du roi Charles IX
+III Dieu dispose
+IV La nuit des rois
+V Anagramme
+VI La rentrée au Louvre
+VII La cordelière de la reine mère
+VIII Projets de vengeance
+IX Les Atrides
+X L'Horoscope
+XI Les confidences
+XII Les ambassadeurs
+XIII Oreste et Pylade
+XIV Orthon
+XV L'hôtellerie de la Belle-Étoile
+XVI De Mouy de Saint-Phale
+XVII Deux têtes pour une couronne
+XVIII Le livre de vénerie
+XIX La chasse au vol
+XX Le pavillon de François Ier
+XXI Les investigations
+XXII Actéon
+XXIII Le bois de Vincennes
+XXIV La figure de cire
+XXV Les boucliers invisibles
+XXVI Les juges
+XXVII La torture du brodequin
+XXVIII La chapelle
+XXIX La place Saint-Jean-en-Grève
+XXX La tour du Pilori
+XXXI La sueur de sang
+XXXII La plate-forme du donjon de Vincennes
+XXXIII La Régence
+XXXIV Le roi est mort: vive le roi!
+XXXV Épilogue
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+
+
+I
+Fraternité
+
+
+En sauvant la vie de Charles, Henri avait fait plus que sauver la
+vie d'un homme: il avait empêché trois royaumes de changer de
+souverains.
+
+En effet, Charles IX tué, le duc d'Anjou devenait roi de France,
+et le duc d'Alençon, selon toute probabilité, devenait roi de
+Pologne. Quant à la Navarre, comme M. le duc d'Anjou était l'amant
+de madame de Condé, sa couronne eût probablement payé au mari la
+complaisance de sa femme.
+
+Or, dans tout ce grand bouleversement il n'arrivait rien de bon
+pour Henri. Il changeait de maître, voilà tout; et au lieu de
+Charles IX, qui le tolérait, il voyait monter au trône de France
+le duc d'Anjou, qui, n'ayant avec sa mère Catherine qu'un coeur et
+qu'une tête, avait juré sa mort et ne manquerait pas de tenir son
+serment.
+
+Toutes ces idées s'étaient présentées à la fois à son esprit quand
+le sanglier s'était élancé sur Charles IX, et nous avons vu ce qui
+était résulté de cette réflexion rapide comme l'éclair, qu'à la
+vie de Charles IX était attachée sa propre vie.
+
+Charles IX avait été sauvé par un dévouement dont il était
+impossible au roi de comprendre le motif.
+
+Mais Marguerite avait tout compris, et elle avait admiré ce
+courage étrange de Henri qui, pareil à l'éclair, ne brillait que
+dans l'orage.
+
+Malheureusement ce n'était pas le tout que d'avoir échappé au
+règne du duc d'Anjou, il fallait se faire roi soi-même. Il fallait
+disputer la Navarre au duc d'Alençon et au prince de Condé; il
+fallait surtout quitter cette cour où l'on ne marchait qu'entre
+deux précipices, et la quitter protégé par un fils de France.
+
+Henri, tout en revenant de Bondy, réfléchit profondément à la
+situation. En arrivant au Louvre, son plan était fait.
+
+Sans se débotter, tel qu'il était, tout poudreux et tout sanglant
+encore, il se rendit chez le duc d'Alençon, qu'il trouva fort
+agité en se promenant à grands pas dans sa chambre.
+
+En l'apercevant, le prince fit un mouvement.
+
+-- Oui, lui dit Henri en lui prenant les deux mains, oui, je
+comprends, mon bon frère, vous m'en voulez de ce que le premier
+j'ai fait remarquer au roi que votre balle avait frappé la jambe
+de son cheval, au lieu d'aller frapper le sanglier, comme c'était
+votre intention. Mais que voulez-vous? je n'ai pu retenir une
+exclamation de surprise. D'ailleurs le roi s'en fût toujours
+aperçu, n'est-ce pas?
+
+-- Sans doute, sans doute, murmura d'Alençon. Mais je ne puis
+cependant attribuer qu'à mauvaise intention cette espèce de
+dénonciation que vous avez faite, et qui, vous l'avez vu, n'a pas
+eu un résultat moindre que de faire suspecter à mon frère Charles
+mes intentions, et de jeter un nuage entre nous.
+
+-- Nous reviendrons là-dessus tout à l'heure; et quant à la bonne
+ou à la mauvaise intention que j'ai à votre égard, je viens exprès
+auprès de vous pour vous en faire juge.
+
+-- Bien! dit d'Alençon avec sa réserve ordinaire; parlez, Henri,
+je vous écoute.
+
+-- Quand j'aurai parlé, François, vous verrez bien quelles sont
+mes intentions, car la confidence que je viens vous faire exclut
+toute réserve et toute prudence; et quand je vous l'aurai faite,
+d'un seul mot vous pourrez me perdre!
+
+-- Qu'est-ce donc? dit François, qui commençait à se troubler.
+
+-- Et cependant, continua Henri, j'ai hésité longtemps à vous
+parler de la chose qui m'amène, surtout après la façon dont vous
+avez fait la sourde oreille aujourd'hui.
+
+-- En vérité, dit François en pâlissant, je ne sais pas ce que
+vous voulez dire, Henri.
+
+-- Mon frère, vos intérêts me sont trop chers pour que je ne vous
+avertisse pas que les huguenots ont fait faire auprès de moi des
+démarches.
+
+-- Des démarches! demanda d'Alençon, et quelles démarches?
+
+-- L'un d'eux, M. de Mouy de Saint-Phale, le fils du brave de Mouy
+assassiné par Maurevel, vous savez...
+
+-- Oui.
+
+-- Eh bien, il est venu me trouver au risque de sa vie pour me
+démontrer que j'étais en captivité.
+
+-- Ah! vraiment! et que lui avez-vous répondu?
+
+-- Mon frère, vous savez que j'aime tendrement Charles, qui m'a
+sauvé la vie, et que la reine mère a pour moi remplacé ma mère.
+J'ai donc refusé toutes les offres qu'il venait me faire.
+
+-- Et quelles étaient ces offres?
+
+-- Les huguenots veulent reconstituer le trône de Navarre, et
+comme en réalité ce trône m'appartient par héritage, ils me
+l'offraient.
+
+-- Oui; et M. de Mouy, au lieu de l'adhésion qu'il venait
+solliciter, a reçu votre désistement?
+
+-- Formel... par écrit même. Mais depuis..., continua Henri.
+
+-- Vous vous êtes repenti, mon frère? interrompit d'Alençon.
+
+-- Non, j'ai cru m'apercevoir seulement que M. de Mouy, mécontent
+de moi, reportait ailleurs ses visées.
+
+-- Et où cela? demanda vivement François.
+
+-- Je n'en sais rien. Près du prince de Condé, peut-être.
+
+-- Oui, c'est probable, dit le duc.
+
+-- D'ailleurs, reprit Henri, j'ai moyen de connaître d'une manière
+infaillible le chef qu'il s'est choisi. François devint livide.
+
+-- Mais, continua Henri, les huguenots sont divisés entre eux, et
+de Mouy, tout brave et tout loyal qu'il est, ne représente qu'une
+moitié du parti. Or, cette autre moitié, qui n'est point à
+dédaigner, n'a pas perdu l'espoir de porter au trône ce Henri de
+Navarre, qui, après avoir hésité dans le premier moment, peut
+avoir réfléchi depuis.
+
+-- Vous croyez?
+
+-- Oh! tous les jours j'en reçois des témoignages. Cette troupe
+qui nous a rejoints à la chasse, avez-vous remarqué de quels
+hommes elle se composait?
+
+-- Oui, de gentilshommes convertis.
+
+-- Le chef de cette troupe, qui m'a fait un signe, l'avez-vous
+reconnu?
+
+-- Oui, c'est le vicomte de Turenne.
+
+-- Ce qu'ils me voulaient, l'avez-vous compris?
+
+-- Oui, ils vous proposaient de fuir.
+
+-- Alors, dit Henri à François inquiet, il est donc évident qu'il
+y a un second parti qui veut autre chose que ce que veut
+M. de Mouy.
+
+-- Un second parti?
+
+-- Oui, et fort puissant, vous dis-je; de sorte que pour réussir
+il faudrait réunir les deux partis: Turenne et de Mouy. La
+conspiration marche, les troupes sont désignées, on n'attend qu'un
+signal. Or, dans cette situation suprême, qui demande de ma part
+une prompte solution, j'ai débattu deux résolutions entre
+lesquelles je flotte. Ces deux résolutions, je viens vous les
+soumettre comme à un ami.
+
+-- Dites mieux, comme à un frère.
+
+-- Oui, comme à un frère, reprit Henri.
+
+-- Parlez donc, je vous écoute.
+
+-- Et d'abord je dois vous exposer l'état de mon âme, mon cher
+François. Nul désir, nulle ambition, nulle capacité; je suis un
+bon gentilhomme de campagne, pauvre, sensuel et timide; le métier
+de conspirateur me présente des disgrâces mal compensées par la
+perspective même certaine d'une couronne.
+
+-- Ah! mon frère, dit François, vous vous faites tort, et c'est
+une situation triste que celle d'un prince dont la fortune est
+limitée par une borne dans le champ paternel ou par un homme dans
+la carrière des honneurs! Je ne crois donc pas à ce que vous me
+dites.
+
+-- Ce que je vous dis est si vrai cependant, mon frère, reprit
+Henri, que si je croyais avoir un ami réel, je me démettrais en sa
+faveur de la puissance que veut me conférer le parti qui s'occupe
+de moi; mais, ajouta-t-il avec un soupir, je n'en ai point.
+
+-- Peut-être. Vous vous trompez sans doute.
+
+-- Non, ventre-saint-gris! dit Henri. Excepté vous, mon frère, je
+ne vois personne qui me soit attaché; aussi, plutôt que de laisser
+avorter en des déchirements affreux une tentative qui produirait à
+la lumière quelque homme... indigne... je préfère en vérité
+avertir le roi mon frère de ce qui se passe. Je ne nommerai
+personne, je ne citerai ni pays ni date; mais je préviendrai la
+catastrophe.
+
+-- Grand Dieu! s'écria d'Alençon ne pouvant réprimer sa terreur,
+que dites-vous là?... Quoi! Vous, vous la seule espérance du parti
+depuis la mort de l'amiral; vous, un huguenot converti, mal
+converti, on le croyait du moins, vous lèveriez le couteau sur vos
+frères! Henri, Henri, en faisant cela, savez-vous que vous livrez
+à une seconde Saint-Barthélemy tous les calvinistes du royaume?
+Savez-vous que Catherine n'attend qu'une occasion pareille pour
+exterminer tout ce qui a survécu?
+
+Et le duc tremblant, le visage marbré de plaques rouges et
+livides, pressait la main de Henri pour le supplier de renoncer à
+cette solution, qui le perdait.
+
+-- Comment! dit Henri avec une expression de parfaite bonhomie,
+vous croyez, François, qu'il arriverait tant de malheurs? Avec la
+parole du roi, cependant, il me semble que je garantirais les
+imprudents.
+
+-- La parole du roi Charles IX, Henri! ... Eh! l'amiral ne
+l'avait-il pas? Téligny ne l'avait-il pas? Ne l'aviez-vous pas
+vous-même? Oh! Henri, c'est moi qui vous le dis: si vous faites
+cela, vous les perdez tous; non seulement eux, mais encore tout ce
+qui a eu des relations directes ou indirectes avec eux.
+
+Henri parut réfléchir un moment.
+
+-- Si j'eusse été un prince important à la cour, dit-il, j'eusse
+agi autrement. À votre place, par exemple, à votre place, à vous,
+François, fils de France, héritier probable de la couronne...
+
+François secoua ironiquement la tête.
+
+-- À ma place, dit-il que feriez-vous?
+
+-- À votre place, mon frère, répondit Henri, je me mettrais à la
+tête du mouvement pour le diriger. Mon nom et mon crédit
+répondraient à ma conscience de la vie des séditieux, et je
+tirerais utilité pour moi d'abord et pour le roi ensuite, peut-
+être, d'une entreprise qui, sans cela, peut faire le plus grand
+mal à la France.
+
+D'Alençon écouta ces paroles avec une joie qui dilata tous les
+muscles de son visage.
+
+-- Croyez-vous, dit-il, que ce moyen soit praticable, et qu'il
+nous épargne tous ces désastres que vous prévoyez?
+
+-- Je le crois, dit Henri. Les huguenots vous aiment: votre
+extérieur modeste, votre situation élevée et intéressante à la
+fois, la bienveillance enfin que vous avez toujours témoignée à
+ceux de la religion, les portent à vous servir.
+
+-- Mais, dit d'Alençon, il y a schisme dans le parti. Ceux qui
+sont pour vous seront-ils pour moi?
+
+-- Je me charge de vous les concilier par deux raisons.
+
+-- Lesquelles?
+
+-- D'abord, par la confiance que les chefs ont en moi; ensuite,
+par la crainte où ils seraient que Votre Altesse, connaissant
+leurs noms...
+
+-- Mais ces noms, qui me les révèlera?
+
+-- Moi, ventre-saint-gris!
+
+-- Vous feriez cela?
+
+-- Écoutez, François, je vous l'ai dit, continua Henri, je n'aime
+que vous à la cour: cela vient sans doute de ce que vous êtes
+persécuté comme moi; et puis, ma femme aussi vous aime d'une
+affection qui n'a pas d'égale...
+
+François rougit de plaisir.
+
+-- Croyez-moi, mon frère, continua Henri, prenez cette affaire en
+main, régnez en Navarre; et pourvu que vous me conserviez une
+place à votre table et une belle forêt pour chasser, je
+m'estimerai heureux.
+
+-- Régner en Navarre! dit le duc; mais si...
+
+-- Si le duc d'Anjou est nommé roi de Pologne, n'est-ce pas?
+J'achève votre pensée. François regarda Henri avec une certaine
+terreur.
+
+-- Eh bien, écoutez, François! continua Henri; puisque rien ne
+vous échappe, c'est justement dans cette hypothèse que je
+raisonne: si le duc d'Anjou est nommé roi de Pologne, et que notre
+frère Charles, que Dieu conserve! vienne à mourir, il n'y a que
+deux cents lieues de Pau à Paris, tandis qu'il y en a quatre cents
+de Paris à Cracovie; vous serez donc ici pour recueillir
+l'héritage juste au moment où le roi de Pologne apprendra qu'il
+est vacant. Alors, si vous êtes content de moi, François, vous me
+donnerez ce royaume de Navarre, qui ne sera plus qu'un des
+fleurons de votre couronne; de cette façon, j'accepte. Le pis qui
+puisse vous arriver, c'est de rester roi là-bas et de faire souche
+de rois en vivant en famille avec moi et ma famille, tandis
+qu'ici, qu'êtes-vous? un pauvre prince persécuté, un pauvre
+troisième fils de roi, esclave de deux aînés et qu'un caprice peut
+envoyer à la Bastille.
+
+-- Oui, oui, dit François, je sens bien cela, si bien que je ne
+comprends pas que vous renonciez à ce plan que vous me proposez.
+Rien ne bat donc là?
+
+Et le duc d'Alençon posa la main sur le coeur de son frère.
+
+-- Il y a, dit Henri en souriant, des fardeaux trop lourds pour
+certaines mains; je n'essaierai pas de soulever celui-là; la
+crainte de la fatigue me fait passer l'envie de la possession.
+
+-- Ainsi, Henri, véritablement vous renoncez?
+
+-- Je l'ai dit à de Mouy et je vous le répète.
+
+-- Mais en pareille circonstance, cher frère, dit d'Alençon, on ne
+dit pas, on prouve.
+
+Henri respira comme un lutteur qui sent plier les reins de son
+adversaire.
+
+-- Je le prouverai, dit-il, ce soir: à neuf heures la liste des
+chefs et le plan de l'entreprise seront chez vous. J'ai même déjà
+remis mon acte de renonciation à de Mouy.
+
+François prit la main de Henri et la serra avec effusion entre les
+siennes.
+
+Au même instant Catherine entra chez le duc d'Alençon, et cela,
+selon son habitude, sans se faire annoncer.
+
+-- Ensemble! dit-elle en souriant; deux bons frères, en vérité!
+
+-- Je l'espère, madame, dit Henri avec le plus grand sang-froid,
+tandis que le duc d'Alençon pâlissait d'angoisse. Puis il fit
+quelques pas en arrière pour laisser Catherine libre de parler à
+son fils.
+
+La reine mère alors tira de son aumônière un joyau magnifique.
+
+-- Cette agrafe vient de Florence, dit-elle, je vous la donne pour
+mettre au ceinturon de votre épée. Puis tout bas:
+
+-- Si, continua-t-elle, vous entendez ce soir du bruit chez votre
+bon frère Henri, ne bougez pas. François serra la main de sa mère,
+et dit:
+
+-- Me permettez-vous de lui montrer le beau présent que vous venez
+de me faire?
+
+-- Faites mieux, donnez-le-lui en votre nom et au mien, car j'en
+avais ordonné une seconde à mon intention.
+
+-- Vous entendez, Henri, dit François, ma bonne mère m'apporte ce
+bijou, et en double la valeur en permettant que je vous le donne.
+
+Henri s'extasia sur la beauté de l'agrafe, et se confondit en
+remerciements. Quand ses transports se furent calmés:
+
+-- Mon fils, dit Catherine, je me sens un peu indisposée, et je
+vais me mettre au lit; votre frère Charles est bien fatigué de sa
+chute et va en faire autant. On ne soupera donc pas en famille ce
+soir, et nous serons servis chacun chez nous. Ah! Henri,
+j'oubliais de vous faire mon compliment sur votre courage et votre
+adresse: vous avez sauvé votre roi et votre frère, vous en serez
+récompensé.
+
+-- Je le suis déjà, madame! répondit Henri en s'inclinant.
+
+-- Par le sentiment que vous avez fait votre devoir, reprit
+Catherine, ce n'est pas assez, et croyez que nous songeons,
+Charles et moi, à faire quelque chose qui nous acquitte envers
+vous.
+
+-- Tout ce qui me viendra de vous et de mon bon frère sera
+bienvenu, madame. Puis il s'inclina et sortit.
+
+-- Ah! mon frère François, pensa Henri en sortant, je suis sûr
+maintenant de ne pas partir seul, et la conspiration, qui avait un
+corps, vient de trouver une tête et un coeur. Seulement prenons
+garde à nous. Catherine me fait un cadeau, Catherine me promet une
+récompense: il y a quelque diablerie là-dessous; je veux conférer
+ce soir avec Marguerite.
+
+
+
+II
+La reconnaissance du roi Charles IX
+
+
+Maurevel était resté une partie de la journée dans le cabinet des
+Armes du roi; mais, quand Catherine avait vu approcher le moment
+du retour de la chasse, elle l'avait fait passer dans son oratoire
+avec les sbires qui l'étaient venus rejoindre.
+
+Charles IX, averti à son arrivée par sa nourrice qu'un homme avait
+passé une partie de la journée dans son cabinet, s'était d'abord
+mis dans une grande colère qu'on se fût permis d'introduire un
+étranger chez lui. Mais se l'étant fait dépeindre, et sa nourrice
+lui ayant dit que c'était le même homme qu'elle avait été elle-
+même chargée de lui amener un soir, le roi avait reconnu Maurevel;
+et se rappelant l'ordre arraché le matin par sa mère, il avait
+tout compris.
+
+-- Oh! oh! murmura Charles, dans la même journée où il m'a sauvé
+la vie; le moment est mal choisi.
+
+En conséquence il fit quelques pas pour descendre chez sa mère;
+mais une pensée le retint.
+
+-- Mordieu! dit-il, si je lui parle de cela, ce sera une
+discussion à n'en pas finir; mieux vaut que nous agissions chacun
+de notre côté.
+
+-- Nourrice, dit-il, ferme bien toutes les portes, et préviens la
+reine Élisabeth[1], qu'un peu souffrant de la chute que j'ai faite,
+je dormirai seul cette nuit.
+
+La nourrice obéit, et, comme l'heure d'exécuter son projet n'était
+pas arrivée, Charles se mit à faire des vers.
+
+C'était l'occupation pendant laquelle le temps passait le plus
+vite pour le roi. Aussi neuf heures sonnèrent-elles que Charles
+croyait encore qu'il en était à peine sept. Il compta l'un après
+l'autre les battements de la cloche, et au dernier il se leva.
+
+-- Nom d'un diable! dit-il, il est temps tout juste. Et, prenant
+son manteau et son chapeau, il sortit par une porte secrète qu'il
+avait fait percer dans la boiserie, et dont Catherine elle-même
+ignorait l'existence. Charles alla droit à l'appartement de Henri.
+Henri n'avait fait que rentrer chez lui pour changer de costume en
+quittant le duc d'Alençon, et il était sorti aussitôt.
+
+-- Il sera allé souper chez Margot, se dit le roi; il était au
+mieux aujourd'hui avec elle, à ce qu'il m'a semblé du moins. Et il
+s'achemina vers l'appartement de Marguerite.
+
+Marguerite avait ramené chez elle la duchesse de Nevers, Coconnas
+et La Mole, et faisait avec eux une collation de confitures et de
+pâtisseries.
+
+Charles heurta à la porte d'entrée: Gillonne alla ouvrir; mais à
+l'aspect du roi elle fut si épouvantée, qu'elle trouva à peine la
+force de faire la révérence, et qu'au lieu de courir pour prévenir
+sa maîtresse de l'auguste visite qui lui arrivait, elle laissa
+passer Charles sans donner d'autre signal que le cri qu'elle avait
+poussé.
+
+Le roi traversa l'antichambre, et, guidé par les éclats de rire,
+il s'avança vers la salle à manger.
+
+«Pauvre Henriot! dit-il, il se réjouit sans penser à mal.»
+
+-- C'est moi, dit-il en soulevant la tapisserie et en montrant un
+visage riant.
+
+Marguerite poussa un cri terrible; tout riant qu'il était, ce
+visage avait produit sur elle l'effet de la tête de Méduse. Placée
+en face de la portière, elle venait de reconnaître Charles.
+
+Les deux hommes tournaient le dos au roi.
+
+-- Majesté! s'écria-t-elle avec effroi. Et elle se leva. Coconnas,
+quand les trois autres convives sentaient en quelque sorte leur
+tête vaciller sur leurs épaules, fut le seul qui ne perdit pas la
+sienne. Il se leva aussi, mais avec une si habile maladresse,
+qu'en se levant il renversa la table, et qu'avec elle il culbuta
+cristaux, vaisselle et bougies.
+
+En un instant il y eut obscurité complète et silence de mort.
+
+-- Gagne au pied, dit Coconnas à La Mole. Hardi! hardi! La Mole ne
+se le fit pas dire deux fois; il se jeta contre le mur, s'orienta
+des mains, cherchant la chambre à coucher pour se coucher dans le
+cabinet qu'il connaissait si bien. Mais en mettant le pied dans la
+chambre à coucher il se heurta contre un homme qui venait d'entrer
+par le passage secret.
+
+-- Que signifie donc tout cela? dit Charles dans les ténèbres,
+avec une voix qui commençait à prendre un formidable accent
+d'impatience; suis-je donc un trouble-fête, que l'on fasse à ma
+vue un pareil remue-ménage? Voyons, Henriot! Henriot! où es-tu?
+réponds-moi.
+
+-- Nous sommes sauvés! murmura Marguerite en saisissant une main
+qu'elle prit pour celle de La Mole. Le roi croit que mon mari est
+un de nos convives.
+
+-- Et je lui laisserai croire, madame, soyez tranquille, dit Henri
+répondant à la reine sur le même ton.
+
+-- Grand Dieu! s'écria Marguerite en lâchant vivement la main
+qu'elle tenait, et qui était celle du roi de Navarre.
+
+-- Silence! dit Henri.
+
+-- Mille noms du diable! qu'avez-vous donc à chuchoter ainsi?
+s'écria Charles. Henri, répondez-moi, où êtes-vous?
+
+-- Me voici, Sire, dit la voix du roi de Navarre.
+
+-- Diable! dit Coconnas qui tenait la duchesse de Nevers dans un
+coin, voilà qui se complique.
+
+-- Alors, nous sommes deux fois perdus, dit Henriette. Coconnas,
+brave jusqu'à l'imprudence, avait réfléchi qu'il fallait toujours
+finir par rallumer les bougies; et pensant que le plus tôt serait
+le mieux, il quitta la main de madame de Nevers, ramassa au milieu
+des débris un chandelier, s'approcha du chauffe-doux[2], et souffla
+sur un charbon qui enflamma aussitôt la mèche d'une bougie. La
+chambre s'éclaira. Charles IX jeta autour de lui un regard
+interrogateur.
+
+Henri était près de sa femme; la duchesse de Nevers était seule
+dans un coin; et Coconnas, debout au milieu de la chambre, un
+chandelier à la main, éclairait toute la scène.
+
+-- Excusez-nous, mon frère, dit Marguerite, nous ne vous
+attendions pas.
+
+-- Aussi Votre Majesté, comme elle peut le voir, nous a fait une
+peur étrange! dit Henriette.
+
+-- Pour ma part, dit Henri qui devina tout, je crois que la peur a
+été si réelle qu'en me levant j'ai renversé la table. Coconnas
+jeta au roi de Navarre un regard qui voulait dire:
+
+«À la bonne heure! voilà un mari qui entend à demi-mot.»
+
+-- Quel affreux remue-ménage! répéta Charles IX. Voilà ton souper
+renversé, Henriot. Viens avec moi, tu l'achèveras ailleurs; je te
+débauche pour ce soir.
+
+-- Comment, Sire! dit Henri, Votre Majesté me ferait l'honneur?...
+
+-- Oui, Ma Majesté te fait l'honneur de t'emmener hors du Louvre.
+Prête-le moi, Margot, je te le ramènerai demain matin.
+
+-- Ah! mon frère! dit Marguerite, vous n'avez pas besoin de ma
+permission pour cela, et vous êtes bien le maître.
+
+-- Sire, dit Henri, je vais prendre chez moi un autre manteau, et
+je reviens à l'instant même.
+
+-- Tu n'en as pas besoin, Henriot; celui que tu as là est bon.
+
+-- Mais, Sire..., essaya le Béarnais.
+
+-- Je te dis de ne pas retourner chez toi, mille noms d'un diable!
+n'entends tu pas ce que je te dis? Allons, viens donc!
+
+-- Oui, oui, allez! dit tout à coup Marguerite en serrant le bras
+de son mari, car un singulier regard de Charles venait de lui
+apprendre qu'il se passait quelque chose d'étrange.
+
+-- Me voilà, Sire, dit Henri. Mais Charles ramena son regard sur
+Coconnas, qui continuait son office d'éclaireur en rallumant les
+autres bougies.
+
+-- Quel est ce gentilhomme, demanda-t-il à Henri en toisant le
+Piémontais; ne serait-ce point, par hasard, M. de La Mole?
+
+-- Qui lui a donc parlé de La Mole? se demanda tout bas
+Marguerite.
+
+-- Non, Sire, répondit Henri, M. de La Mole n'est point ici, et je
+le regrette, car j'aurais eu l'honneur de le présenter à Votre
+Majesté en même temps que M. de Coconnas, son ami; ce sont deux
+inséparables, et tous deux appartiennent à M. d'Alençon.
+
+-- Ah! ah! notre grand tireur! dit Charles. Bon! Puis en fronçant
+le sourcil:
+
+-- Ce M. de La Mole, ajouta-t-il, n'est-il pas huguenot?
+
+-- Converti, Sire, dit Henri, et je réponds de lui comme de moi.
+
+-- Quand vous répondrez de quelqu'un, Henriot, après ce que vous
+avez fait aujourd'hui, je n'ai plus le droit de douter de lui.
+Mais n'importe, j'aurais voulu le voir, ce M. de La Mole. Ce sera
+pour plus tard.
+
+En faisant de ses gros yeux une dernière perquisition dans la
+chambre, Charles embrassa Marguerite et emmena le roi de Navarre
+en le tenant par dessous le bras.
+
+À la porte du Louvre, Henri voulut s'arrêter pour parler à
+quelqu'un.
+
+-- Allons, allons! sors vite, Henriot, lui dit Charles. Quand je
+te dis que l'air du Louvre n'est pas bon pour toi ce soir, que
+diable! crois-moi donc.
+
+-- Ventre-saint-gris! murmura Henri; et de Mouy, que va-t-il
+devenir tout seul dans ma chambre?... Pourvu que cet air qui n'est
+pas bon pour moi ne soit pas plus mauvais encore pour lui!
+
+-- Ah ça! dit le roi lorsque Henri et lui eurent traversé le pont-
+levis, cela t'arrange donc, Henriot, que les gens de M. d'Alençon
+fassent la cour à ta femme?
+
+-- Comment cela, Sire?
+
+-- Oui, ce M. de Coconnas ne fait-il pas les doux yeux à Margot?
+
+-- Qui vous a dit cela?
+
+-- Dame! reprit le roi, on me l'a dit.
+
+-- Raillerie pure, Sire; M. de Coconnas fait les doux yeux à
+quelqu'un, c'est vrai, mais c'est à madame de Nevers.
+
+-- Ah bah!
+
+-- Je puis répondre à Votre Majesté de ce que je lui dis là.
+Charles se prit à rire aux éclats.
+
+-- Eh bien, dit-il, que le duc de Guise vienne encore me faire des
+propos, et j'allongerai agréablement sa moustache en lui contant
+les exploits de sa belle-soeur. Après cela, dit le roi en se
+ravisant, je ne sais plus si c'est de M. de Coconnas ou de
+M. de La Mole qu'il m'a parlé.
+
+-- Pas plus l'un que l'autre, Sire, dit Henri, et je vous réponds
+des sentiments de ma femme.
+
+-- Bon! Henriot, bon! dit le roi; j'aime mieux te voir ainsi
+qu'autrement; et, sur mon honneur, tu es si brave garçon que je
+crois que je finirai par ne plus pouvoir me passer de toi.
+
+En disant ces mots, le roi se mit à siffler d'une façon
+particulière, et quatre gentilshommes qui attendaient au bout de
+la rue de Beauvais le vinrent rejoindre, et tous ensemble
+s'enfoncèrent dans l'intérieur de la ville.
+
+Dix heures sonnaient.
+
+-- Eh bien, dit Marguerite quand le roi et Henri furent partis,
+nous remettons nous à table?
+
+-- Non, ma foi! dit la duchesse, j'ai eu trop peur. Vive la petite
+maison de la rue Cloche-Percée! on n'y peut pas entrer sans en
+faire le siège, et nos braves ont le droit d'y jouer des épées.
+Mais que cherchez-vous sous les meubles et dans les armoires,
+monsieur de Coconnas?
+
+-- Je cherche mon ami La Mole, dit le Piémontais.
+
+-- Cherchez du côté de ma chambre, monsieur, dit Marguerite, il y
+a là un certain cabinet...
+
+-- Bon, dit Coconnas, j'y suis. Et il entra dans la chambre.
+
+-- Eh bien, dit une voix dans les ténèbres, où en sommes-nous?
+
+-- Eh! mordi! nous en sommes au dessert.
+
+-- Et le roi de Navarre?
+
+-- Il n'a rien vu; c'est un mari parfait, et j'en souhaite un
+pareil à ma femme. Cependant je crains bien qu'elle ne l'ait
+jamais qu'en secondes noces.
+
+-- Et le roi Charles?
+
+-- Ah! le roi, c'est différent; il a emmené le mari.
+
+-- En vérité?
+
+-- C'est comme je te le dis. De plus, il m'a fait l'honneur de me
+regarder de côté quand il a su que j'étais à M. d'Alençon, et de
+travers quand il a su que j'étais ton ami.
+
+-- Tu crois donc qu'on lui aura parlé de moi?
+
+-- J'ai peur, au contraire, qu'on ne lui en ait dit trop de bien.
+Mais ce n'est point de tout cela qu'il s'agit, je crois que ces
+dames ont un pèlerinage à faire du côté de la rue du Roi-de-
+Sicile, et que nous conduisons les pèlerines.
+
+-- Mais, impossible! ... Tu le sais bien.
+
+-- Comment, impossible?
+
+-- Eh! oui, nous sommes de service chez son Altesse Royale.
+
+-- Mordi, c'est ma foi vrai; j'oublie toujours que nous sommes en
+grade, et que de gentilshommes que nous étions nous avons eu
+l'honneur de passer valets.
+
+Et les deux amis allèrent exposer à la reine et à la duchesse la
+nécessité où ils étaient d'assister au moins au coucher de
+monsieur le duc.
+
+-- C'est bien, dit madame de Nevers, nous partons de notre côté.
+
+-- Et peut-on savoir où vous allez? demanda Coconnas.
+
+-- Oh! vous êtes trop curieux, dit la duchesse. _Quaere et
+invenies._
+_ _
+Les deux jeunes gens saluèrent et montèrent en toute hâte chez
+M. d'Alençon.
+
+Le duc semblait les attendre dans son cabinet.
+
+-- Ah! ah! dit-il, vous voilà bien tard, messieurs.
+
+-- Dix heures à peine, Monseigneur, dit Coconnas. Le duc tira sa
+montre.
+
+-- C'est vrai, dit-il. Tout le monde est couché au Louvre,
+cependant.
+
+-- Oui, Monseigneur, mais nous voici à vos ordres. Faut-il
+introduire dans la chambre de Votre Altesse les gentilshommes du
+petit coucher?
+
+-- Au contraire, passez dans la petite salle et congédiez tout le
+monde.
+
+Les deux jeunes gens obéirent, exécutèrent l'ordre donné, qui
+n'étonna personne à cause du caractère bien connu du duc, et
+revinrent près de lui.
+
+-- Monseigneur, dit Coconnas, Votre Altesse va sans doute se
+mettre au lit ou travailler?
+
+-- Non, messieurs; vous avez congé jusqu'à demain.
+
+-- Allons, allons, dit tout bas Coconnas à l'oreille de La Mole,
+la cour découche ce soir, à ce qu'il paraît; la nuit sera friande
+en diable, prenons notre part de la nuit.
+
+Et les deux jeunes gens montèrent les escaliers quatre à quatre,
+prirent leurs manteaux et leurs épées de nuit, et s'élancèrent
+hors du Louvre à la poursuite des deux dames, qu'ils rejoignirent
+au coin de la rue du Coq-Saint-Honoré.
+
+Pendant ce temps, le duc d'Alençon, l'oeil ouvert, l'oreille au
+guet, attendait, enfermé dans sa chambre, les événements imprévus
+qu'on lui avait promis.
+
+
+
+III
+Dieu dispose
+
+
+Comme l'avait dit le duc aux jeunes gens, le plus profond silence
+régnait au Louvre.
+
+En effet, Marguerite et madame de Nevers étaient parties pour la
+rue Tizon. Coconnas et La Mole s'étaient mis à leur poursuite. Le
+roi et Henri battaient la ville. Le duc d'Alençon se tenait chez
+lui dans l'attente vague et anxieuse des événements que lui avait
+prédits la reine mère. Enfin Catherine s'était mise au lit, et
+madame de Sauve, assise à son chevet, lui faisait lecture de
+certains contes italiens dont riait fort la bonne reine.
+
+Depuis longtemps Catherine n'avait été de si belle humeur. Après
+avoir fait de bon appétit une collation avec ses femmes, après
+avoir réglé les comptes quotidiens de sa maison, elle avait
+ordonné une prière pour le succès de certaine entreprise
+importante, disait-elle, pour le bonheur de ses enfants; c'était
+l'habitude de Catherine, habitude, au reste toute florentine, de
+faire dire dans certaines circonstances des prières et des messes
+dont Dieu et elle savaient seuls le but.
+
+Enfin elle avait revu René, et avait choisi, dans ses odorants
+sachets et dans son riche assortiment, plusieurs nouveautés.
+
+-- Qu'on sache, dit Catherine, si ma fille la reine de Navarre est
+chez elle; et si elle y est, qu'on la prie de venir me faire
+compagnie.
+
+Le page auquel cet ordre était adressé sortit, et un instant après
+il revint accompagné de Gillonne.
+
+-- Eh bien, dit la reine mère, j'ai demandé la maîtresse et non la
+suivante.
+
+-- Madame, dit Gillonne, j'ai cru devoir venir moi-même dire à
+Votre Majesté que la reine de Navarre est sortie avec son amie la
+duchesse de Nevers...
+
+-- Sortie à cette heure! reprit Catherine en fronçant le sourcil;
+et où peut-elle être allée?
+
+-- À une séance d'alchimie, répondit Gillonne, laquelle doit avoir
+lieu à l'hôtel de Guise, dans le pavillon habité par madame de
+Nevers.
+
+-- Et quand rentrera-t-elle? demanda la reine mère.
+
+-- La séance se prolongera fort avant dans la nuit, répondit
+Gillonne, de sorte qu'il est probable que Sa Majesté demeurera
+demain matin chez son amie.
+
+-- Elle est heureuse, la reine de Navarre, murmura Catherine, elle
+a des amies et elle est reine; elle porte une couronne, on
+l'appelle Votre Majesté, et elle n'a pas de sujets; elle est bien
+heureuse.
+
+Après cette boutade, qui fit sourire intérieurement les auditeurs:
+
+-- Au reste, murmura Catherine, puisqu'elle est sortie! car elle
+est sortie, dites-vous?
+
+-- Depuis une demi-heure, madame.
+
+-- Tout est pour le mieux; allez.
+
+Gillonne salua et sortit.
+
+-- Continuez votre lecture, Charlotte, dit la reine. Madame de
+Sauve continua. Au bout de dix minutes Catherine interrompit la
+lecture.
+
+-- Ah! à propos, dit-elle, qu'on renvoie les gardes de la galerie.
+C'était le signal qu'attendait Maurevel. On exécuta l'ordre de la
+reine mère, et madame de Sauve continua son histoire.
+
+Elle avait lu un quart d'heure à peu près sans interruption
+aucune, lorsqu'un cri long, prolongé, terrible, parvint jusque
+dans la chambre royale et fit dresser les cheveux sur la tête des
+assistants.
+
+Un coup de pistolet le suivit immédiatement.
+
+-- Qu'est-ce cela, dit Catherine, et pourquoi ne lisez-vous plus,
+Carlotta?
+
+-- Madame, dit la jeune femme pâlissante, n'avez-vous point
+entendu?
+
+-- Quoi? demanda Catherine.
+
+-- Ce cri?
+
+-- Et ce coup de pistolet? ajouta le capitaine des gardes.
+
+-- Un cri, un coup de pistolet, ajouta Catherine, je n'ai rien
+entendu, moi... D'ailleurs, est-ce donc une chose bien
+extraordinaire au Louvre qu'un cri et qu'un coup de pistolet?
+Lisez, lisez, Carlotta.
+
+-- Mais écoutez, madame, dit celle-ci, tandis que M. de Nancey se
+tenait debout la main à la poignée de son épée et n'osant sortir
+sans le congé de la reine; écoutez, on entend des pas, des
+imprécations.
+
+-- Faut-il que je m'informe, madame? dit ce dernier.
+
+-- Point du tout, monsieur, restez là, dit Catherine en se
+soulevant sur une main comme pour donner plus de force à son
+ordre. Qui donc me garderait en cas d'alarme? Ce sont quelques
+Suisses ivres qui se battent.
+
+Le calme de la reine, opposé à la terreur qui planait sur toute
+cette assemblée, formait un contraste tellement remarquable que,
+si timide qu'elle fût, madame de Sauve fixa un regard
+interrogateur sur la reine.
+
+-- Mais, madame, s'écria-t-elle, on dirait que l'on tue quelqu'un.
+
+-- Et qui voulez-vous qu'on tue?
+
+-- Mais le roi de Navarre, madame; le bruit vient du côté de son
+appartement.
+
+-- La sotte! murmura la reine, dont les lèvres, malgré sa
+puissance sur elle-même, commençaient à s'agiter étrangement, car
+elle marmottait une prière; la sotte voit son roi de Navarre
+partout.
+
+-- Mon Dieu! mon Dieu! dit madame de Sauve en retombant sur son
+fauteuil.
+
+-- C'est fini, c'est fini, dit Catherine. Capitaine, continua-t-
+elle en s'adressant à M. de Nancey, j'espère que, s'il y a du
+scandale dans le palais, vous ferez demain punir sévèrement les
+coupables. Reprenez votre lecture, Carlotta.
+
+Et Catherine retomba elle-même sur son oreiller dans une
+impassibilité qui ressemblait beaucoup à de l'affaissement, car
+les assistants remarquèrent que de grosses gouttes de sueur
+roulaient sur son visage.
+
+Madame de Sauve obéit à cet ordre formel; mais ses yeux et sa voix
+fonctionnaient seuls. Sa pensée errante sur d'autres objets lui
+représentait un danger terrible suspendu sur une tête chérie.
+Enfin, après quelques minutes de ce combat, elle se trouva
+tellement oppressée entre l'émotion et l'étiquette que sa voix
+cessa d'être intelligible; le livre lui tomba des mains, elle
+s'évanouit.
+
+Soudain un fracas plus violent se fit entendre; un pas lourd et
+pressé ébranla le corridor; deux coups de feu partirent faisant
+vibrer les vitres; et Catherine, étonnée de cette lutte prolongée
+outre mesure, se dressa à son tour, droite, pâle, les yeux
+dilatés; et au moment où le capitaine des gardes allait s'élancer
+dehors, elle l'arrêta en disant:
+
+-- Que tout le monde reste ici, j'irai moi-même voir là-bas ce qui
+se passe. Voilà ce qui se passait, ou plutôt ce qui s'était passé:
+
+De Mouy avait reçu le matin des mains d'Orthon la clef de Henri.
+Dans cette clef, qui était forée, il avait remarqué un papier
+roulé. Il avait tiré le papier avec une épingle.
+
+C'était le mot d'ordre du Louvre pour la prochaine nuit. En outre,
+Orthon lui avait verbalement transmis les paroles de Henri qui
+invitaient de Mouy à venir trouver à dix heures le roi au Louvre.
+À neuf heures et demie, de Mouy avait revêtu une armure dont il
+avait plus d'une fois déjà eu l'occasion de reconnaître la
+solidité; il avait boutonné dessus un pourpoint de soie, avait
+agrafé son épée, passé dans le ceinturon ses pistolets, recouvert
+le tout du fameux manteau cerise de La Mole.
+
+Nous avons vu comment, avant de rentrer chez lui, Henri avait jugé
+à propos de faire une visite à Marguerite, et comment il était
+arrivé par l'escalier secret juste à temps pour heurter La Mole
+dans la chambre à coucher de Marguerite, et pour prendre sa place
+aux yeux du roi dans la salle à manger. C'était précisément au
+moment même que, grâce au mot d'ordre envoyé par Henri et surtout
+au fameux manteau cerise, de Mouy traversait le guichet du Louvre.
+
+Le jeune homme monta droit chez le roi de Navarre, imitant de son
+mieux, comme d'habitude, la démarche de La Mole. Il trouva dans
+l'antichambre Orthon qui l'attendait.
+
+-- Sire de Mouy, lui dit le montagnard, le roi est sorti, mais il
+m'a ordonné de vous introduire chez lui et de vous dire de
+l'attendre. S'il tarde par trop, il vous invite, vous le savez, à
+vous jeter sur son lit.
+
+De Mouy entra sans demander d'autre explication, car ce que venait
+de lui dire Orthon n'était que la répétition de ce qu'il lui avait
+déjà dit le matin.
+
+Pour utiliser son temps, de Mouy prit une plume et de l'encre; et
+s'approchant d'une excellente carte de France pendue à la
+muraille, il se mit à compter et à régler les étapes qu'il y avait
+de Paris à Pau.
+
+Mais ce travail fut l'affaire d'un quart d'heure, et ce travail
+fini, de Mouy ne sut plus à quoi s'occuper.
+
+Il fit deux ou trois tours de chambre, se frotta les yeux, bâilla,
+s'assit et se leva, se rassit encore. Enfin, profitant de
+l'invitation de Henri, excusé d'ailleurs par les lois de
+familiarité qui existaient entre les princes et leurs
+gentilshommes, il déposa sur la table de nuit ses pistolets et la
+lampe, s'étendit sur le vaste lit à tentures sombres qui
+garnissait le fond de la chambre, plaça son épée nue le long de sa
+cuisse, et, sûr de n'être pas surpris puisqu'un domestique se
+tenait dans la pièce précédente, il se laissa aller à un sommeil
+pesant, dont bientôt le bruit fit retentir les vastes échos du
+baldaquin. De Mouy ronflait en vrai soudard, et sous ce rapport
+aurait pu lutter avec le roi de Navarre lui-même.
+
+C'est alors que six hommes, l'épée à la main et le poignard à la
+ceinture, se glissèrent silencieusement dans le corridor qui, par
+une petite porte, communiquait aux appartements de Catherine et
+par une grande donnait chez Henri.
+
+Un de ces six hommes marchait le premier. Outre son épée nue et
+son poignard fort comme un couteau de chasse, il portait encore
+ses fidèles pistolets accrochés à sa ceinture par des agrafes
+d'argent. Cet homme, c'était Maurevel.
+
+Arrivé à la porte de Henri, il s'arrêta.
+
+-- Vous vous êtes bien assuré que les sentinelles du corridor ont
+disparu? demanda-t-il à celui qui paraissait commander la petite
+troupe.
+
+-- Plus une seule n'est à son poste, répondit le lieutenant.
+
+-- Bien, dit Maurevel. Maintenant il n'y a plus qu'à s'informer
+d'une chose, c'est si celui que nous cherchons est chez lui.
+
+-- Mais, dit le lieutenant en arrêtant la main que Maurevel posait
+sur le marteau de la porte, mais, capitaine, cet appartement est
+celui du roi de Navarre.
+
+-- Qui vous dit le contraire? répondit Maurevel.
+
+Les sbires se regardèrent tout surpris, et le lieutenant fit un
+pas en arrière.
+
+-- Heu! fit le lieutenant, arrêter quelqu'un à cette heure, au
+Louvre, et dans l'appartement du roi de Navarre?
+
+-- Que répondriez-vous donc, dit Maurevel, si je vous disais que
+celui que vous allez arrêter est le roi de Navarre lui-même?
+
+-- Je vous dirais, capitaine, que la chose est grave, et que, sans
+un ordre signé de la main de Charles IX...
+
+-- Lisez, dit Maurevel.
+
+Et, tirant de son pourpoint l'ordre que lui avait remis Catherine,
+il le donna au lieutenant.
+
+-- C'est bien, répondit celui-ci après avoir lu; je n'ai plus rien
+à vous dire.
+
+-- Et vous êtes prêt?
+
+-- Je le suis.
+
+-- Et vous? continua Maurevel en s'adressant aux cinq autres
+sbires. Ceux-ci saluèrent avec respect.
+
+-- Écoutez-moi donc, messieurs, dit Maurevel, voilà le plan: deux
+de vous resteront à cette porte, deux à la porte de la chambre à
+coucher, et deux entreront avec moi.
+
+-- Ensuite? dit le lieutenant.
+
+-- Écoutez bien ceci: il nous est ordonné d'empêcher le prisonnier
+d'appeler, de crier, de résister; toute infraction à cet ordre
+doit être punie de mort.
+
+-- Allons, allons, il a carte blanche, dit le lieutenant à l'homme
+désigné avec lui pour suivre Maurevel chez le roi.
+
+-- Tout à fait, dit Maurevel.
+
+-- Pauvre diable de roi de Navarre! dit un des hommes, il était
+écrit là-haut qu'il ne devait point en réchapper.
+
+-- Et ici-bas, dit Maurevel en reprenant des mains du lieutenant
+l'ordre de Catherine, qu'il rentra dans sa poitrine.
+
+Maurevel introduisit dans la serrure la clef que lui avait remise
+Catherine, et, laissant deux hommes à la porte extérieure, comme
+il en était convenu, entra avec les quatre autres dans
+l'antichambre.
+
+-- Ah! ah! dit Maurevel en entendant la bruyante respiration du
+dormeur, dont le bruit arrivait jusqu'à lui, il paraît que nous
+trouverons ici ce que nous cherchons.
+
+Aussitôt Orthon, pensant que c'était son maître qui rentrait, alla
+au-devant de lui, et se trouva en face de cinq hommes armés qui
+occupaient la première chambre.
+
+À la vue de ce visage sinistre, de ce Maurevel qu'on appelait le
+Tueur de roi, le fidèle serviteur recula, et se plaçant devant la
+seconde porte:
+
+-- Qui êtes-vous? dit Orthon; que voulez-vous?
+
+-- Au nom du roi, répondit Maurevel, où est ton maître?
+
+-- Mon maître?
+
+-- Oui, le roi de Navarre?
+
+-- Le roi de Navarre n'est pas au logis, dit Orthon en défendant
+plus que jamais la porte; ainsi vous ne pouvez pas entrer.
+
+-- Prétexte, mensonge, dit Maurevel. Allons, arrière!
+
+Les Béarnais sont entêtés; celui-ci gronda comme un chien de ses
+montagnes, et sans se laisser intimider:
+
+-- Vous n'entrerez pas, dit-il; le roi est absent.
+
+Et il se cramponna à la porte.
+
+Maurevel fit un geste; les quatre hommes s'emparèrent du
+récalcitrant, l'arrachant au chambranle auquel il se tenait
+cramponné, et, comme il ouvrait la bouche pour crier, Maurevel lui
+appliqua la main sur les lèvres.
+
+Orthon mordit furieusement l'assassin, qui retira sa main avec un
+cri sourd, et frappa du pommeau de son épée le serviteur sur la
+tête. Orthon chancela et tomba en criant:
+
+-- Alarme! alarme! alarme! Sa voix expira, il était évanoui. Les
+assassins passèrent sur son corps, puis deux restèrent à cette
+seconde porte, et les deux autres entrèrent dans la chambre à
+coucher, conduits par Maurevel. À la lueur de la lampe brûlant sur
+la table de nuit, ils virent le lit. Les rideaux étaient fermés.
+
+-- Oh! oh! dit le lieutenant, il ne ronfle plus, ce me semble.
+
+-- Allons, sus! dit Maurevel. À cette voix, un cri rauque qui
+ressemblait plutôt au rugissement du lion qu'à des accents humains
+partit de dessous les rideaux, qui s'ouvrirent violemment, et un
+homme, armé d'une cuirasse et le front couvert d'une de ces
+salades qui ensevelissaient la tête jusqu'aux yeux, apparut assis,
+deux pistolets à la main et son épée sur les genoux. Maurevel
+n'eut pas plus tôt aperçu cette figure et reconnu de Mouy, qu'il
+sentit ses cheveux se dresser sur sa tête; il devint d'une pâleur
+affreuse; sa bouche se remplit d'écume; et, comme s'il se fût
+trouvé en face d'un spectre, il fit un pas en arrière.
+
+Soudain la figure armée se leva et fit en avant un pas égal à
+celui que Maurevel avait fait en arrière, de sorte que c'était
+celui qui était menacé qui semblait poursuivre, et celui qui
+menaçait qui semblait fuir.
+
+-- Ah! scélérat, dit de Mouy d'une voix sourde, tu viens pour me
+tuer comme tu as tué mon père!
+
+Deux des sbires, c'est-à-dire ceux qui étaient entrés avec
+Maurevel dans la chambre du roi, entendirent seuls ces paroles
+terribles; mais en même temps qu'elles avaient été dites, le
+pistolet s'était abaissé à la hauteur du front de Maurevel.
+Maurevel se jeta à genoux au moment où de Mouy appuyait le doigt
+sur la détente; le coup partit, et un des gardes qui se trouvaient
+derrière lui, et qu'il avait démasqué par ce mouvement, tomba
+frappé au coeur. Au même instant Maurevel riposta, mais la balle
+alla s'aplatir sur la cuirasse de De Mouy.
+
+Alors prenant son élan, mesurant la distance, de Mouy, d'un revers
+de sa large épée, fendit le crâne du deuxième garde, et, se
+retournant vers Maurevel, engagea l'épée avec lui.
+
+Le combat fut terrible, mais court. À la quatrième passe, Maurevel
+sentit dans sa gorge le froid de l'acier; il poussa un cri
+étranglé, tomba en arrière, et en tombant renversa la lampe, qui
+s'éteignit.
+
+Aussitôt de Mouy, profitant de l'obscurité, vigoureux et agile
+comme un héros d'Homère, s'élança tête baissée vers l'antichambre,
+renversa un des gardes, repoussa l'autre, passa comme un éclair
+entre les sbires qui gardaient la porte extérieure, essuya deux
+coups de pistolet, dont les balles éraillèrent la muraille du
+corridor, et dès lors il fut sauvé, car un pistolet tout chargé
+lui restait encore, outre cette épée qui frappait de si terribles
+coups.
+
+Un instant de Mouy hésita pour savoir s'il devait fuir chez
+M. d'Alençon, dont il lui semblait que la porte venait de
+s'ouvrir, ou s'il devait essayer de sortir du Louvre. Il se décida
+pour ce dernier parti, reprit sa course d'abord ralentie, sauta
+dix degrés d'un seul coup, parvint au guichet, prononça les deux
+mots de passe et s'élança en criant:
+
+-- Allez là-haut, on y tue pour le compte du roi. Et profitant de
+la stupéfaction que ses paroles jointes au bruit des coups de
+pistolet avaient jetée dans le poste, il gagna au pied et disparut
+dans la rue du Coq sans avoir reçu une égratignure.
+
+C'était en ce moment que Catherine avait arrêté son capitaine des
+gardes en disant:
+
+-- Demeurez, j'irai voir moi-même ce qui se passe là-bas.
+
+-- Mais, madame, répondit le capitaine, le danger que pourrait
+courir Votre Majesté m'ordonne de la suivre.
+
+-- Restez, monsieur, dit Catherine d'un ton plus impérieux encore
+que la première fois, restez. Il y a autour des rois une
+protection plus puissante que l'épée humaine.
+
+Le capitaine demeura.
+
+Alors Catherine prit une lampe, passa ses pieds nus dans des mules
+de velours, sortit de sa chambre, gagna le corridor encore plein
+de fumée, s'avança impassible et froide comme une ombre, vers
+l'appartement du roi de Navarre.
+
+Tout était redevenu silencieux.
+
+Catherine arriva à la porte d'entrée, en franchit le seuil, et vit
+d'abord dans l'antichambre Orthon évanoui.
+
+-- Ah! ah! dit-elle, voici toujours le laquais; plus loin sans
+doute nous allons trouver le maître. Et elle franchit la seconde
+porte.
+
+Là, son pied heurta un cadavre; elle abaissa sa lampe; c'était
+celui du garde qui avait eu la tête fendue; il était complètement
+mort.
+
+Trois pas plus loin était le lieutenant frappé d'une balle et
+râlant le dernier soupir.
+
+Enfin, devant le lit un homme qui, la tête pâle comme celle d'un
+mort, perdant son sang par une double blessure qui lui traversait
+le cou, raidissant ses mains crispées, essayait de se relever.
+
+C'était Maurevel. Un frisson passa dans les veines de Catherine;
+elle vit le lit désert, elle regarda tout autour de la chambre, et
+chercha en vain parmi ces trois hommes couchés dans leur sang le
+cadavre qu'elle espérait. Maurevel reconnut Catherine; ses yeux se
+dilatèrent horriblement, et il tendit vers elle un geste
+désespéré.
+
+-- Eh bien, dit-elle à demi-voix, où est-il? qu'est-il devenu?
+Malheureux! l'auriez-vous laissé échapper?
+
+Maurevel essaya d'articuler quelques paroles; mais un sifflement
+inintelligible sortit seul de sa blessure, une écume rougeâtre
+frangea ses lèvres, et il secoua la tête en signe d'impuissance et
+de douleur.
+
+-- Mais parle donc! s'écria Catherine, parle donc! ne fût-ce que
+pour me dire un seul mot!
+
+Maurevel montra sa blessure, et fit entendre de nouveau quelques
+sons inarticulés, tenta un effort qui n'aboutit qu'à un rauque
+râlement et s'évanouit.
+
+Catherine alors regarda autour d'elle: elle n'était entourée que
+de cadavres et de mourants; le sang coulait à flots par la
+chambre, et un silence de mort planait sur toute cette scène.
+
+Encore une fois elle adressa la parole à Maurevel, mais sans le
+réveiller: cette fois, il demeura non seulement muet, mais
+immobile; un papier sortait de son pourpoint, c'était l'ordre
+d'arrestation signé du roi. Catherine s'en saisit et le cacha dans
+sa poitrine.
+
+En ce moment Catherine entendit derrière elle un léger froissement
+de parquet; elle se retourna et vit debout, à la porte de la
+chambre, le duc d'Alençon, que le bruit avait attiré malgré lui,
+et que le spectacle qu'il avait sous les yeux fascinait.
+
+-- Vous ici? dit-elle.
+
+-- Oui, madame. Que se passe-t-il donc, mon Dieu? demanda le duc.
+
+-- Retournez chez vous, François, et vous apprendrez assez tôt la
+nouvelle.
+
+D'Alençon n'était pas aussi ignorant de l'aventure que Catherine
+le supposait. Aux premiers pas retentissant dans le corridor, il
+avait écouté. Voyant entrer des hommes chez le roi de Navarre, il
+avait, en rapprochant ce fait des paroles de Catherine, deviné ce
+qui allait se passer, et s'était applaudi de voir un ami si
+dangereux détruit par une main plus forte que la sienne.
+
+Bientôt des coups de feu, les pas rapides d'un fugitif, avaient
+attiré son attention, et il avait vu dans l'espace lumineux
+projeté par l'ouverture de la porte de l'escalier disparaître un
+manteau rouge qui lui était par trop familier pour qu'il ne le
+reconnût pas.
+
+-- De Mouy! s'écria-t-il, de Mouy chez mon beau-frère de Navarre!
+Mais non, c'est impossible! Serait-ce M. de La Mole?...
+
+Alors l'inquiétude le gagna. Il se rappela que le jeune homme lui
+avait été recommandé par Marguerite elle-même, et voulant
+s'assurer si c'était lui qu'il venait de voir passer, il monta
+rapidement à la chambre des deux jeunes gens: elle était vide.
+Mais, dans un coin de cette chambre, il trouva suspendu le fameux
+manteau cerise. Ses doutes avaient été fixés: ce n'est donc pas La
+Mole, mais de Mouy.
+
+La pâleur sur le front, tremblant que le huguenot ne fût découvert
+et ne trahît les secrets de la conspiration, il s'était alors
+précipité vers le guichet du Louvre. Là il avait appris que le
+manteau cerise s'était échappé sain et sauf, en annonçant qu'on
+tuait dans le Louvre pour le compte du roi.
+
+-- Il s'est trompé, murmura d'Alençon; c'est pour le compte de la
+reine mère. Et, revenant vers le théâtre du combat, il trouva
+Catherine errant comme une hyène parmi les morts.
+
+À l'ordre que lui donna sa mère, le jeune homme rentra chez lui
+affectant le calme et l'obéissance, malgré les idées tumultueuses
+qui agitaient son esprit.
+
+Catherine, désespérée de voir cette nouvelle tentative échouée,
+appela son capitaine des gardes, fit enlever les corps, commanda
+que Maurevel, qui n'était que blessé, fût reporté chez lui, et
+ordonna qu'on ne réveillât point le roi.
+
+-- Oh! murmura-t-elle en rentrant dans son appartement la tête
+inclinée sur sa poitrine, il a échappé cette fois encore. La main
+de Dieu est étendue sur cet homme. Il régnera! il régnera!
+
+Puis, comme elle ouvrait la porte de sa chambre, elle passa la
+main sur son front et se composa un sourire banal.
+
+-- Qu'y avait-il donc, madame? demandèrent tous les assistants, à
+l'exception de madame de Sauve, trop effrayée pour faire des
+questions.
+
+-- Rien, répondit Catherine; du bruit, voilà tout.
+
+-- Oh! s'écria tout à coup madame de Sauve en indiquant du doigt
+le passage de Catherine, Votre Majesté dit qu'il n'y a rien, et
+chacun de ses pas laisse une trace sur le tapis!
+
+
+
+IV
+La nuit des rois
+
+
+Cependant Charles IX marchait côte à côte avec Henri appuyé à son
+bras, suivi de ses quatre gentilshommes et précédé de deux porte-
+torches.
+
+-- Quand je sors du Louvre, disait le pauvre roi, j'éprouve un
+plaisir analogue à celui qui me vient quand j'entre dans une belle
+forêt; je respire, je vis, je suis libre.
+
+Henri sourit.
+
+-- Votre Majesté serait bien dans les montagnes du Béarn, alors!
+dit Henri.
+
+-- Oui, et je comprends que tu aies envie d'y retourner; mais si
+le désir t'en prend par trop fort, Henriot, ajouta Charles en
+riant, prends bien tes précautions, c'est un conseil que je te
+donne: car ma mère Catherine t'aime si fort qu'elle ne peut pas
+absolument se passer de toi.
+
+-- Que fera Votre Majesté ce soir? dit Henri en détournant cette
+conversation dangereuse.
+
+-- Je veux te faire faire une connaissance, Henriot; tu me diras
+ton avis.
+
+-- Je suis aux ordres de Votre Majesté.
+
+-- À droite, à droite! nous allons rue des Barres.
+
+Les deux rois, suivis de leur escorte, avaient dépassé la rue de
+la Savonnerie, quand, à la hauteur de l'hôtel de Condé, ils virent
+deux hommes enveloppés de grands manteaux sortir par une fausse
+porte que l'un d'eux referma sans bruit.
+
+-- Oh! oh! dit le roi à Henri, qui selon son habitude regardait
+aussi, mais sans rien dire, cela mérite attention.
+
+-- Pourquoi dites-vous cela, Sire? demanda le roi de Navarre.
+
+-- Ce n'est pas pour toi, Henriot. Tu es sûr de ta femme, ajouta
+Charles avec un sourire; mais ton cousin de Condé n'est pas sûr de
+la sienne, ou, s'il en est sûr, il a tort, le diable m'emporte!
+
+-- Mais qui vous dit, Sire, que ce soit madame de Condé que
+visitaient ces messieurs?
+
+-- Un pressentiment. L'immobilité de ces deux hommes, qui se sont
+rangés dans la porte depuis qu'ils nous ont vus et qui n'en
+bougent pas; puis, certaine coupe de manteau du plus petit des
+deux... Pardieu! ce serait étrange.
+
+-- Quoi?
+
+-- Rien; une idée qui m'arrive, voilà tout. Avançons. Et il marcha
+droit aux deux hommes, qui, voyant alors que c'était bien à eux
+qu'on en avait, firent quelques pas pour s'éloigner.
+
+-- Holà, messieurs! dit le roi, arrêtez.
+
+-- Est-ce à nous qu'on parle? demanda une voix qui fit tressaillir
+Charles et son compagnon.
+
+-- Eh bien, Henriot, dit Charles, reconnais-tu cette voix-là,
+maintenant?
+
+-- Sire, dit Henri, si votre frère le duc d'Anjou n'était point à
+La Rochelle, je jurerais que c'est lui qui vient de parler.
+
+-- Eh bien, dit Charles, c'est qu'il n'est point à La Rochelle,
+voilà tout.
+
+-- Mais qui est avec lui?
+
+-- Tu ne reconnais pas le compagnon?
+
+-- Non, Sire.
+
+-- Il est pourtant de taille à ne pas s'y tromper. Attends, tu vas
+le reconnaître... Holà! hé! vous dis-je, répéta le roi; n'avez-
+vous pas entendu, mordieu!
+
+-- Êtes-vous le guet pour nous arrêter? dit le plus grand des deux
+hommes, développant son bras hors des plis de son manteau.
+
+-- Prenez que nous sommes le guet, dit le roi, et arrêtez quand on
+vous l'ordonne. Puis se penchant à l'oreille de Henri:
+
+-- Tu vas voir le volcan jeter des flammes, lui dit-il.
+
+-- Vous êtes huit, dit le plus grand des deux hommes, montrant
+cette fois non seulement son bras mais encore son visage, mais
+fussiez-vous cent, passez au large!
+
+-- Ah! ah! le duc de Guise! dit Henri.
+
+-- Ah! notre cousin de Lorraine! dit le roi; vous vous faites
+enfin connaître! c'est heureux!
+
+-- Le roi! s'écria le duc. Quant à l'autre personnage, on le vit à
+ces paroles s'ensevelir dans son manteau et demeurer immobile
+après s'être d'abord découvert la tête par respect.
+
+-- Sire, dit le duc de Guise, je venais de rendre visite à ma
+belle-soeur, madame de Condé.
+
+-- Oui... et vous avez emmené avec vous un de vos gentilshommes,
+lequel?
+
+-- Sire, répondit le duc, Votre Majesté ne le connaît pas.
+
+-- Nous ferons connaissance, alors, dit le roi.
+
+Et marchant droit à l'autre figure, il fit signe à un des deux
+laquais d'approcher avec son flambeau.
+
+-- Pardon, mon frère! dit le duc d'Anjou en décroisant son manteau
+et s'inclinant avec un dépit mal déguisé.
+
+-- Ah! ah! Henri, c'est vous! ... Mais non, ce n'est point
+possible, je me trompe... Mon frère d'Anjou ne serait allé voir
+personne avant de venir me voir moi-même. Il n'ignore pas que pour
+les princes du sang qui rentrent dans la capitale, il n'y a qu'une
+porte à Paris: c'est le guichet du Louvre.
+
+-- Pardonnez, Sire, dit le duc d'Anjou; je prie Votre Majesté
+d'excuser mon inconséquence.
+
+-- Oui-da! répondit le roi d'un ton moqueur; et que faisiez-vous
+donc, mon frère, à l'hôtel de Condé?
+
+-- Eh! mais, dit le roi de Navarre de son air narquois, ce que
+Votre Majesté disait tout à l'heure.
+
+Et se penchant à l'oreille du roi, il termina sa phrase par un
+grand éclat de rire.
+
+-- Qu'est-ce donc?... demanda le duc de Guise avec hauteur, car,
+comme tout le monde à la cour, il avait pris l'habitude de traiter
+assez rudement ce pauvre roi de Navarre. Pourquoi n'irais-je pas
+voir ma belle-soeur? M. le duc d'Alençon ne va-t-il pas voir la
+sienne?
+
+Henri rougit légèrement.
+
+-- Quelle belle-soeur? demanda Charles; je ne lui en connais pas
+d'autre que la reine Élisabeth.
+
+-- Pardon, Sire! C'était sa soeur que j'aurais dû dire, madame
+Marguerite, que nous avons vue passer en venant ici il y a une
+demi-heure dans sa litière, accompagnée de deux muguets qui
+trottaient chacun à une portière.
+
+-- Vraiment! ... dit Charles. Que répondez-vous à cela, Henri?
+
+-- Que la reine de Navarre est bien libre d'aller où elle veut,
+mais je doute qu'elle soit sortie du Louvre.
+
+-- Et moi, j'en suis sûr, dit le duc de Guise.
+
+-- Et moi aussi, fit le duc d'Anjou, à telle enseigne que la
+litière s'est arrêtée rue Cloche-Percée.
+
+-- Il faut que votre belle-soeur, pas celle-ci, dit Henri en
+montrant l'hôtel de Condé, mais celle de là-bas, et il tourna son
+doigt dans la direction de l'hôtel de Guise, soit aussi de la
+partie, car nous les avons laissées ensemble, et, comme vous le
+savez, elles sont inséparables.
+
+-- Je ne comprends pas ce que veut dire Votre Majesté, répondit le
+duc de Guise.
+
+-- Au contraire, dit le roi, rien de plus clair, et voilà pourquoi
+il y avait un muguet courant à chaque portière.
+
+-- Eh bien, dit le duc, s'il y a scandale de la part de la reine
+et de la part de mes belles-soeurs, invoquons pour le faire cesser
+la justice du roi.
+
+-- Eh! pardieu, dit Henri, laissez là madames de Condé et de
+Nevers. Le roi ne s'inquiète pas de sa soeur... et moi j'ai
+confiance dans ma femme.
+
+-- Non pas, non pas, dit Charles; je veux en avoir le coeur net;
+mais faisons nos affaires nous-mêmes. La litière s'est arrêtée rue
+Cloche-Percée, dites-vous, mon cousin?
+
+-- Oui, Sire.
+
+-- Vous reconnaîtriez l'endroit?
+
+-- Oui, Sire.
+
+-- Eh bien, allons-y; et s'il faut brûler la maison pour savoir
+qui est dedans, on la brûlera.
+
+C'est avec ces dispositions, assez peu rassurantes pour la
+tranquillité de ceux dont il est question, que les quatre
+principaux seigneurs du monde chrétien prirent le chemin de la rue
+Saint-Antoine.
+
+Les quatre princes arrivèrent rue Cloche-Percée; Charles, qui
+voulait faire ses affaires en famille, renvoya les gentilshommes
+de sa suite en leur disant de disposer du reste de leur nuit, mais
+de se tenir près de la Bastille à six heures du matin avec deux
+chevaux.
+
+Il n'y avait que trois maisons dans la rue Cloche-Percée; la
+recherche était d'autant moins difficile que deux ne firent aucun
+refus d'ouvrir; c'étaient celles qui touchaient l'une à la rue
+Saint-Antoine, l'autre à la rue du Roi-de-Sicile.
+
+Quant à la troisième, ce fut autre chose: c'était celle qui était
+gardée par le concierge allemand, et le concierge allemand était
+peu traitable. Paris semblait destiné à offrir cette nuit les plus
+mémorables exemples de fidélité domestique.
+
+M. de Guise eut beau menacer dans le plus pur saxon, Henri d'Anjou
+eut beau offrir une bourse pleine d'or, Charles eut beau aller
+jusqu'à dire qu'il était lieutenant du guet, le brave Allemand ne
+tint compte ni de la déclaration, ni de l'offre, ni des menaces.
+Voyant que l'on insistait, et d'une manière qui devenait
+importune, il glissa entre les barres de fer l'extrémité de
+certaine arquebuse, démonstration dont ne firent que rire trois
+des quatre visiteurs... Henri de Navarre se tenant à l'écart,
+comme si la chose eût été sans intérêt pour lui... attendu que
+l'arme, ne pouvant obliquer dans les barreaux, ne devait guère
+être dangereuse que pour un aveugle qui eût été se placer en face.
+
+Voyant qu'on ne pouvait intimider, corrompre ni fléchir le
+portier, le duc de Guise feignit de partir avec ses compagnons;
+mais la retraite ne fut pas longue. Au coin de la rue Saint-
+Antoine, le duc trouva ce qu'il cherchait: c'était une de ces
+pierres comme en remuaient, trois mille ans auparavant, Ajax,
+Télamon et Diomède; il la chargea sur son épaule, et revint en
+faisant signe à ses compagnons de le suivre. Juste en ce moment le
+concierge, qui avait vu ceux qu'il prenait pour des malfaiteurs
+s'éloigner, refermait la porte sans avoir encore eu le temps de
+repousser les verrous. Le duc de Guise profita du moment:
+véritable catapulte vivante, il lança la pierre contre la porte.
+La serrure vola, emportant la portion de la muraille dans laquelle
+elle était scellée. La porte s'ouvrit, renversant l'Allemand, qui
+tomba en donnant, par un cri terrible, l'éveil à la garnison, qui,
+sans ce cri, courait grand risque d'être surprise.
+
+Justement en ce moment-là même, La Mole traduisait, avec
+Marguerite, une idylle de Théocrite, et Coconnas buvait, sous
+prétexte qu'il était Grec aussi, force vin de Syracuse avec
+Henriette.
+
+La conversation scientifique et la conversation bachique furent
+violemment interrompues.
+
+Commencer par éteindre les bougies, ouvrir les fenêtres, s'élancer
+sur le balcon, distinguer quatre hommes dans les ténèbres, leur
+lancer sur la tête tous les projectiles qui leur tombèrent sous la
+main, faire un affreux bruit de coups de plat d'épée qui
+n'atteignaient que le mur, tel fut l'exercice auquel se livrèrent
+immédiatement La Mole et Coconnas. Charles, le plus acharné des
+assaillants, reçut une aiguière d'argent sur l'épaule, le duc
+d'Anjou un bassin contenant une compote d'orange et de cédrats, et
+le duc de Guise un quartier de venaison.
+
+Henri ne reçut rien. Il questionnait tout bas le portier, que
+M. de Guise avait attaché à la porte, et qui répondait par son
+éternel:
+
+-- _Ich verstehe nicht._
+_ _
+Les femmes encourageaient les assiégés et leur passaient des
+projectiles qui se succédaient comme une grêle.
+
+-- Par la mort-diable! s'écria Charles IX en recevant sur la tête
+un tabouret qui lui fit rentrer son chapeau jusque sur le nez,
+qu'on m'ouvre bien vite, ou je ferai tout pendre là-haut.
+
+-- Mon frère! dit Marguerite bas à La Mole.
+
+-- Le roi! dit celui-ci tout bas à Henriette.
+
+-- Le roi! le roi! dit celle-ci à Coconnas, qui traînait un bahut
+vers la fenêtre, et qui tenait à exterminer le duc de Guise,
+auquel, sans le connaître, il avait particulièrement affaire. Le
+roi! je vous dis.
+
+Coconnas lâcha le bahut, regarda d'un air étonné.
+
+-- Le roi? dit-il.
+
+-- Oui, le roi.
+
+-- Alors, en retraite.
+
+-- Eh! justement La Mole et Marguerite sont déjà partis! venez.
+
+-- Par où?
+
+-- Venez, vous dis-je. Et le prenant par la main, Henriette
+entraîna Coconnas par la porte secrète qui donnait dans la maison
+attenante; et tous quatre, après avoir refermé la porte derrière
+eux, s'enfuirent par l'issue qui donnait rue Tizon.
+
+-- Oh! oh! dit Charles, je crois que la garnison se rend.
+
+On attendit quelques minutes; mais aucun bruit ne parvint
+jusqu'aux assiégeants.
+
+-- On prépare quelque ruse, dit le duc de Guise.
+
+-- Ou plutôt on a reconnu la voix de mon frère et l'on détale, dit
+le duc d'Anjou.
+
+-- Il faudra toujours bien qu'on passe par ici, dit Charles.
+
+-- Oui, reprit le duc d'Anjou, si la maison n'a pas deux issues.
+
+-- Cousin, dit le roi, reprenez votre pierre, et faites de l'autre
+porte comme de celle-ci.
+
+Le duc pensa qu'il était inutile de recourir à de pareils moyens,
+et comme il avait remarqué que la seconde porte était moins forte
+que la première, il l'enfonça d'un simple coup de pied.
+
+-- Les torches, les torches! dit le roi.
+
+Les laquais s'approchèrent. Elles étaient éteintes, mais ils
+avaient sur eux tout ce qu'il fallait pour les rallumer. On fit de
+la flamme. Charles IX en prit une et passa l'autre au duc d'Anjou.
+
+Le duc de Guise marcha le premier, l'épée à la main.
+
+Henri ferma la marche.
+
+On arriva au premier étage.
+
+Dans la salle à manger était servi ou plutôt desservi le souper,
+car c'était particulièrement le souper qui avait fourni les
+projectiles. Les candélabres étaient renversés, les meubles sens
+dessus dessous, et tout ce qui n'était pas vaisselle d'argent en
+pièces.
+
+On passa dans le salon. Là pas plus de renseignements que dans la
+première chambre sur l'identité des personnages. Des livres grecs
+et latins, quelques instruments de musique, voilà tout ce que l'on
+trouva.
+
+La chambre à coucher était plus muette encore. Une veilleuse
+brûlait dans un globe d'albâtre suspendu au plafond; mais on ne
+paraissait pas même être entré dans cette chambre.
+
+-- Il y a une seconde sortie, dit le roi.
+
+-- C'est probable, dit le duc d'Anjou.
+
+-- Mais où est-elle? demanda le duc de Guise. On chercha de tous
+côtés; on ne la trouva pas.
+
+-- Où est le concierge? demanda le roi.
+
+-- Je l'ai attaché à la grille, dit le duc de Guise.
+
+-- Interrogez-le, cousin.
+
+-- Il ne voudra pas répondre.
+
+-- Bah! on lui fera un petit feu bien sec autour des jambes, dit
+le roi en riant, et il faudra bien qu'il parle.
+
+Henri regarda vivement par la fenêtre.
+
+-- Il n'y est plus, dit-il.
+
+-- Qui l'a détaché? demanda vivement le duc de Guise.
+
+-- Mort-diable! s'écria le roi, nous ne saurons rien encore.
+
+-- En effet, dit Henri, vous voyez bien, Sire, que rien ne prouve
+que ma femme et la belle-soeur de M. de Guise aient été dans cette
+maison.
+
+-- C'est vrai, dit Charles. L'Écriture nous apprend: il y a trois
+choses qui ne laissent pas de traces: l'oiseau dans l'air, le
+poisson dans l'eau, et la femme... non, je me trompe, l'homme
+chez...
+
+-- Ainsi, interrompit Henri, ce que nous avons de mieux à faire...
+
+-- Oui, dit Charles, c'est de soigner, moi ma contusion; vous,
+d'Anjou, d'essuyer votre sirop d'oranges, et vous, Guise, de faire
+disparaître votre graisse de sanglier.
+
+Et là-dessus ils sortirent sans se donner la peine de refermer la
+porte. Arrivés à la rue Saint-Antoine:
+
+-- Où allez-vous, messieurs? dit le roi au duc d'Anjou et au duc
+de Guise.
+
+-- Sire, nous allons chez Nantouillet, qui nous attend à souper,
+mon cousin de Lorraine et moi. Votre Majesté veut-elle venir avec
+nous?
+
+-- Non, merci; nous allons du côté opposé. Voulez-vous un de mes
+porte-torches?
+
+-- Nous vous rendons grâce, Sire, dit vivement le duc d'Anjou.
+
+-- Bon; il a peur que je ne le fasse espionner, souffla Charles à
+l'oreille du roi de Navarre. Puis prenant ce dernier par-dessous
+le bras:
+
+-- Viens! Henriot, dit-il; je te donne à souper ce soir.
+
+-- Nous ne rentrons donc pas au Louvre? demanda Henri.
+
+-- Non, te dis-je, triple entêté! viens avec moi, puisque je te
+dis de venir; viens. Et il entraîna Henri par la rue Geoffroy-
+Lasnier.
+
+
+
+V
+Anagramme
+
+
+Au milieu de la rue Geoffroy-Lasnier venait aboutir la rue
+Garnier-sur-l'Eau, et au bout de la rue Garnier-sur-l'Eau
+s'étendait à droite et à gauche la rue des Barres.
+
+Là, en faisant quelques pas vers la rue de la Mortellerie, on
+trouvait à droite une petite maison isolée au milieu d'un jardin
+clos de hautes murailles et auquel une porte pleine donnait seule
+entrée.
+
+Charles tira une clef de sa poche, ouvrit la porte, qui céda
+aussitôt, étant fermée seulement au pêne; puis ayant fait passer
+Henri et le laquais qui portait la torche, il referma la porte
+derrière lui.
+
+Une seule petite fenêtre était éclairée. Charles la montra du
+doigt en souriant à Henri.
+
+-- Sire, je ne comprends pas, dit celui-ci.
+
+-- Tu vas comprendre, Henriot. Le roi de Navarre regarda Charles
+avec étonnement. Sa voix, son visage avaient pris une expression
+de douceur qui était si loin du caractère habituel de sa
+physionomie, que Henri ne le reconnaissait pas.
+
+-- Henriot, lui dit le roi, je t'ai dit que lorsque je sortais du
+Louvre, je sortais de l'enfer. Quand j'entre ici, j'entre dans le
+paradis.
+
+-- Sire, dit Henri, je suis heureux que Votre Majesté m'ait trouvé
+digne de me faire faire le voyage du ciel avec elle.
+
+-- Le chemin en est étroit, dit le roi en s'engageant dans un
+petit escalier, mais c'est pour que rien ne manque à la
+comparaison.
+
+-- Et quel est l'ange qui garde l'entrée de votre Éden, Sire?
+
+-- Tu vas voir, répondit Charles IX.
+
+Et faisant signe à Henri de le suivre sans bruit, il poussa une
+première porte, puis une seconde, et s'arrêta sur le seuil.
+
+-- Regarde, dit-il. Henri s'approcha et son regard demeura fixé
+sur un des plus charmants tableaux qu'il eût vus. C'était une
+femme de dix-huit à dix-neuf ans à peu près, dormant la tête posée
+sur le pied du lit d'un enfant endormi dont elle tenait entre ses
+deux mains les petits pieds rapprochés de ses lèvres, tandis que
+ses longs cheveux ondoyaient, épandus comme un flot d'or.
+
+On eût dit un tableau de l'Albane représentant la Vierge et
+l'enfant Jésus.
+
+-- Oh! Sire, dit le roi de Navarre, quelle est cette charmante
+créature?
+
+-- L'ange de mon paradis, Henriot, le seul qui m'aime pour moi.
+Henri sourit.
+
+-- Oui, pour moi, dit Charles, car elle m'a aimé avant de savoir
+que j'étais roi.
+
+-- Et depuis qu'elle le sait?
+
+-- Eh bien, depuis qu'elle le sait, dit Charles avec un soupir qui
+prouvait que cette sanglante royauté lui était lourde parfois,
+depuis qu'elle le sait, elle m'aime encore; ainsi juge.
+
+Le roi s'approcha tout doucement, et sur la joue en fleur de la
+jeune femme, il posa un baiser aussi léger que celui d'une abeille
+sur un lis.
+
+Et cependant la jeune femme se réveilla.
+
+-- Charles! murmura-t-elle en ouvrant les yeux.
+
+-- Tu vois, dit le roi, elle m'appelle Charles. La reine dit Sire.
+
+-- Oh! s'écria la jeune femme, vous n'êtes pas seul, mon roi.
+
+-- Non, ma bonne Marie. J'ai voulu t'amener un autre roi plus
+heureux que moi, car il n'a pas de couronne; plus malheureux que
+moi, car il n'a pas une Marie Touchet. Dieu fait une compensation
+à tout.
+
+-- Sire, c'est le roi de Navarre? demanda Marie.
+
+-- Lui-même, mon enfant. Approche, Henriot.
+
+Le roi de Navarre s'approcha. Charles lui prit la main droite.
+
+-- Regarde cette main, Marie, dit-il; c'est la main d'un bon frère
+et d'un loyal ami. Sans cette main, vois-tu...
+
+-- Eh bien, Sire?
+
+-- Eh bien, sans cette main, aujourd'hui, Marie, notre enfant
+n'aurait plus de père.
+
+Marie jeta un cri, tomba à genoux, saisit la main de Henri et la
+baisa.
+
+-- Bien, Marie, bien, dit Charles.
+
+-- Et qu'avez-vous fait pour le remercier, Sire?
+
+-- Je lui ai rendu la pareille. Henri regarda Charles avec
+étonnement.
+
+-- Tu sauras un jour ce que je veux dire, Henriot. En attendant,
+viens voir. Et il s'approcha du lit où l'enfant dormait toujours.
+
+-- Eh! dit-il, si ce gros garçon-là dormait au Louvre au lieu de
+dormir ici, dans cette petite maison de la rue des Barres, cela
+changerait bien des choses dans le présent et peut-être dans
+l'avenir[3].
+
+-- Sire, dit Marie, n'en déplaise à Votre Majesté, j'aime mieux
+qu'il dorme ici, il dort mieux.
+
+-- Ne troublons donc pas son sommeil, dit le roi; c'est si bon de
+dormir quand on ne fait pas de rêves!
+
+-- Eh bien, Sire, fit Marie en étendant la main vers une des
+portes qui donnaient dans cette chambre.
+
+-- Oui, tu as raison, Marie, dit Charles IX; soupons.
+
+-- Mon bien-aimé Charles, dit Marie, vous direz au roi votre frère
+de m'excuser, n'est-ce pas?
+
+-- Et de quoi?
+
+-- De ce que j'ai renvoyé nos serviteurs. Sire, continua Marie en
+s'adressant au roi de Navarre, vous saurez que Charles ne veut
+être servi que par moi.
+
+-- Ventre-saint-gris! dit Henri, je le crois bien.
+
+Les deux hommes passèrent dans la salle à manger, tandis que la
+mère, inquiète et soigneuse, couvrait d'une chaude étoffe le petit
+Charles, qui, grâce à son bon sommeil d'enfant que lui enviait son
+père, ne s'était pas réveillé.
+
+Marie vint les rejoindre.
+
+-- Il n'y a que deux couverts, dit le roi.
+
+-- Permettez, dit Marie, que je serve Vos Majestés.
+
+-- Allons, dit Charles, voilà que tu me portes malheur, Henriot.
+
+-- Comment, Sire?
+
+-- N'entends-tu pas?
+
+-- Pardon, Charles, pardon.
+
+-- Je te pardonne. Mais place-toi là, près de moi, entre nous
+deux.
+
+-- J'obéis, dit Marie.
+
+Elle apporta un couvert, s'assit entre les deux rois et les
+servit.
+
+-- N'est-ce pas, Henriot, que c'est bon, dit Charles, d'avoir un
+endroit au monde dans lequel on ose boire et manger sans avoir
+besoin que personne fasse avant vous l'essai de vos vins et de vos
+viandes?
+
+-- Sire, dit Henri en souriant et en répondant par le sourire à
+l'appréhension éternelle de son esprit, croyez que j'apprécie
+votre bonheur plus que personne.
+
+-- Aussi dis-lui bien, Henriot, que pour que nous demeurions ainsi
+heureux, il ne faut pas qu'elle se mêle de politique; il ne faut
+pas surtout qu'elle fasse connaissance avec ma mère.
+
+-- La reine Catherine aime en effet Votre Majesté avec tant de
+passion, qu'elle pourrait être jalouse de tout autre amour,
+répondit Henri, trouvant, par un subterfuge, le moyen d'échapper à
+la dangereuse confiance du roi.
+
+-- Marie, dit le roi, je te présente un des hommes les plus fins
+et les plus spirituels que je connaisse. À la cour, vois-tu, et ce
+n'est pas peu dire, il a mis tout le monde dedans; moi seul ai vu
+clair peut-être, je ne dis pas dans son coeur, mais dans son
+esprit.
+
+-- Sire, dit Henri, je suis fâché qu'en exagérant l'un comme vous
+le faites, vous doutiez de l'autre.
+
+-- Je n'exagère rien, Henriot, dit le roi; d'ailleurs, on te
+connaîtra un jour. Puis se retournant vers la jeune femme:
+
+-- Il fait surtout les anagrammes à ravir. Dis-lui de faire celle
+de ton nom et je réponds qu'il la fera.
+
+-- Oh! que voulez-vous qu'on trouve dans le nom d'une pauvre fille
+comme moi? quelle gracieuse pensée peut sortir de cet assemblage
+de lettres avec lesquelles le hasard a écrit Marie Touchet?
+
+-- Oh! l'anagramme de ce nom, Sire, dit Henri, est trop facile, et
+je n'ai pas eu grand mérite à la trouver.
+
+-- Ah! ah! c'est déjà fait, dit Charles. Tu vois... Marie.
+
+Henri tira de la poche de son pourpoint ses tablettes, en déchira
+une page, et en dessous du nom:
+
+_Marie Touchet,_
+_ _
+écrivit:
+
+_Je charme tout._
+_ _
+Puis il passa la feuille à la jeune femme.
+
+-- En vérité, s'écria-t-elle, c'est impossible!
+
+-- Qu'a-t-il trouvé? demanda Charles.
+
+-- Sire, je n'ose répéter, moi.
+
+-- Sire, dit Henri, dans le nom de Marie Touchet, il y a, lettre
+pour lettre, en faisant de l'I un J comme c'est l'habitude: _Je
+charme tout._
+_ _
+-- En effet, s'écria Charles, lettre pour lettre. Je veux que ce
+soit ta devise, entends-tu, Marie! Jamais devise n'a été mieux
+méritée. Merci, Henriot. Marie, je te la donnerai écrite en
+diamants.
+
+Le souper s'acheva; deux heures sonnèrent à Notre-Dame.
+
+-- Maintenant, dit Charles, en récompense de son compliment,
+Marie, tu vas lui donner un fauteuil où il puisse dormir jusqu'au
+jour; bien loin de nous seulement, parce qu'il ronfle à faire
+peur. Puis, si tu t'éveilles avant moi, tu me réveilleras, car
+nous devons être à six heures du matin à la Bastille. Bonsoir,
+Henriot. Arrange-toi comme tu voudras. Mais, ajouta-t-il en
+s'approchant du roi de Navarre et en lui posant la main sur
+l'épaule, sur ta vie, entends-tu bien, Henri? sur ta vie, ne sors
+pas d'ici sans moi, surtout pour retourner au Louvre.
+
+Henri avait soupçonné trop de choses dans ce qu'il n'avait pas
+compris pour manquer à une telle recommandation.
+
+Charles IX entra dans sa chambre, et Henri, le dur montagnard,
+s'accommoda sur un fauteuil, où bientôt il justifia la précaution
+qu'avait prise son beau-frère de l'éloigner de lui.
+
+Le lendemain, au point du jour, il fut éveillé par Charles. Comme
+il était resté tout habillé, sa toilette ne fut pas longue. Le roi
+était heureux et souriant comme on ne le voyait jamais au Louvre.
+Les heures qu'il passait dans cette petite maison de la rue des
+Barres étaient ses heures de soleil.
+
+Tous deux repassèrent par la chambre à coucher. La jeune femme
+dormait dans son lit; l'enfant dormait dans son berceau. Tous deux
+souriaient en dormant.
+
+Charles les regarda un instant avec une tendresse infinie. Puis se
+tournant vers le roi de Navarre:
+
+-- Henriot, lui dit-il, s'il t'arrivait jamais d'apprendre quel
+service je t'ai rendu cette nuit, et qu'à moi il m'arrivât
+malheur, souviens-toi de cet enfant qui repose dans son berceau.
+
+Puis les embrassant tous deux au front, sans donner à Henri le
+temps de l'interroger:
+
+-- Au revoir, mes anges, dit-il. Et il sortit. Henri le suivit
+tout pensif. Des chevaux tenus en main par des gentilshommes
+auxquels Charles IX avait donné rendez-vous, les attendaient à la
+Bastille. Charles fit signe à Henri de monter à cheval, se mit en
+selle, sortit par le jardin de l'Arbalète, et suivit les
+boulevards extérieurs.
+
+-- Où allons-nous? demanda Henri.
+
+-- Nous allons, répondit Charles, voir si le duc d'Anjou est
+revenu pour madame de Condé seule, et s'il y a dans ce coeur-là
+autant d'ambition que d'amour, ce dont je doute fort.
+
+Henri ne comprenait rien à l'explication: il suivit Charles sans
+rien dire.
+
+En arrivant au Marais, et comme à l'abri des palissades on
+découvrait tout ce qu'on appelait alors les faubourgs Saint-
+Laurent, Charles montra à Henri, à travers la brume grisâtre du
+matin, des hommes enveloppés de grands manteaux et coiffés de
+bonnets de fourrures qui s'avançaient à cheval, précédant un
+fourgon pesamment chargé. À mesure qu'ils avançaient, ces hommes
+prenaient une forme précise, et l'on pouvait voir, à cheval comme
+eux et causant avec eux, un autre homme vêtu d'un long manteau
+brun et le front ombragé d'un chapeau à la française.
+
+-- Ah! ah! dit Charles en souriant, je m'en doutais.
+
+-- Eh! Sire, dit Henri, je ne me trompe pas, ce cavalier au
+manteau brun, c'est le duc d'Anjou.
+
+-- Lui-même, dit Charles IX. Range-toi un peu, Henriot, je désire
+qu'il ne nous voie pas.
+
+-- Mais, demanda Henri, les hommes aux manteaux grisâtres et aux
+bonnets fourrés quels sont-ils? et dans ce chariot qu'y a-t-il?
+
+-- Ces hommes, dit Charles, ce sont les ambassadeurs polonais, et
+dans ce chariot il y a une couronne. Et maintenant, continua-t-il
+en mettant son cheval au galop et en reprenant le chemin de la
+porte du Temple, viens, Henriot, j'ai vu tout ce que je voulais
+voir.
+
+
+
+VI
+La rentrée au Louvre
+
+
+Lorsque Catherine pensa que tout était fini dans la chambre du roi
+de Navarre, que les gardes morts étaient enlevés, que Maurevel
+était transporté chez lui, que les tapis étaient lavés, elle
+congédia ses femmes, car il était minuit à peu près, et elle
+essaya de dormir. Mais la secousse avait été trop violente et la
+déception trop forte. Ce Henri détesté, échappant éternellement à
+ses embûches d'ordinaire mortelles, semblait protégé par quelque
+puissance invincible que Catherine s'obstinait à appeler hasard,
+quoique au fond de son coeur une voix lui dît que le véritable nom
+de cette puissance fût la destinée. Cette idée que le bruit de
+cette nouvelle tentative, en se répandant dans le Louvre et hors
+du Louvre, allait donner à Henri et aux huguenots une plus grande
+confiance encore dans l'avenir, l'exaspérait, et en ce moment, si
+ce hasard contre lequel elle luttait si malheureusement lui eût
+livré son ennemi, certes avec le petit poignard florentin qu'elle
+portait à sa ceinture elle eût déjoué cette fatalité si favorable
+au roi de Navarre.
+
+Les heures de la nuit, ces heures si lentes à celui qui attend et
+qui veille, sonnèrent donc les unes après les autres sans que
+Catherine pût fermer l'oeil. Tout un monde de projets nouveaux se
+déroula pendant ces heures nocturnes dans son esprit plein de
+visions. Enfin au point du jour elle se leva, s'habilla toute
+seule et s'achemina vers l'appartement de Charles IX.
+
+Les gardes, qui avaient l'habitude de la voir venir chez le roi à
+toute heure du jour et de la nuit, la laissèrent passer. Elle
+traversa donc l'antichambre et atteignit le cabinet des Armes.
+Mais là, elle trouva la nourrice de Charles qui veillait.
+
+-- Mon fils? dit la reine.
+
+-- Madame, il a défendu qu'on entrât dans sa chambre avant huit
+heures.
+
+-- Cette défense n'est pas pour moi, nourrice.
+
+-- Elle est pour tout le monde, madame. Catherine sourit.
+
+-- Oui, je sais bien, reprit la nourrice, je sais bien que nul ici
+n'a le droit de faire obstacle à Votre Majesté; je la supplierai
+donc d'écouter la prière d'une pauvre femme et de ne pas aller
+plus avant.
+
+-- Nourrice, il faut que je parle à mon fils.
+
+-- Madame, je n'ouvrirai la porte que sur un ordre formel de Votre
+Majesté.
+
+-- Ouvrez, nourrice, dit Catherine, je le veux! La nourrice, à
+cette voix plus respectée et surtout plus redoutée au Louvre que
+celle de Charles lui-même, présenta la clef à Catherine, mais
+Catherine n'en avait pas besoin. Elle tira de sa poche la clef qui
+ouvrait la porte de son fils, et sous sa rapide pression la porte
+céda. La chambre était vide, la couche de Charles était intacte,
+et son lévrier Actéon, couché sur la peau d'ours étendue à la
+descente de son lit, se leva et vint lécher les mains d'ivoire de
+Catherine.
+
+-- Ah! dit la reine en fronçant le sourcil, il est sorti!
+J'attendrai.
+
+Et elle alla s'asseoir, pensive et sombrement recueillie, à la
+fenêtre qui donnait sur la cour du Louvre et de laquelle on
+découvrait le principal guichet.
+
+Depuis deux heures elle était là immobile et pâle comme une statue
+de marbre, lorsqu'elle aperçut enfin rentrant au Louvre une troupe
+de cavaliers à la tête desquels elle reconnut Charles et Henri de
+Navarre.
+
+Alors elle comprit tout, Charles, au lieu de discuter avec elle
+sur l'arrestation de son beau-frère, l'avait emmené et sauvé
+ainsi.
+
+-- Aveugle, aveugle, aveugle! murmura-t-elle. Et elle attendit. Un
+instant après des pas retentirent dans la chambre à côté, qui
+était le cabinet des Armes.
+
+-- Mais, Sire, disait Henri, maintenant que nous voilà rentrés au
+Louvre, dites-moi pourquoi vous m'en avez fait sortir et quel est
+le service que vous m'avez rendu?
+
+-- Non pas, non pas, Henriot, répondit Charles en riant. Un jour
+tu le sauras peut-être; mais pour le moment c'est un mystère.
+Sache seulement que pour l'heure tu vas, selon toute probabilité,
+me valoir une rude querelle avec ma mère.
+
+En achevant ces mots, Charles souleva la tapisserie et se trouva
+face à face avec Catherine. Derrière lui et par-dessus son épaule
+apparaissait la tête pâle et inquiète du Béarnais.
+
+-- Ah! vous êtes ici, madame! dit Charles IX en fronçant le
+sourcil.
+
+-- Oui, mon fils, dit Catherine. J'ai à vous parler.
+
+-- À moi?
+
+-- À vous seul.
+
+-- Allons, allons, dit Charles en se retournant vers son beau-
+frère, puisqu'il n'y avait pas moyen d'y échapper, le plus tôt est
+le mieux.
+
+-- Je vous laisse, Sire, dit Henri.
+
+-- Oui, oui, laisse-nous, répondit Charles; et puisque tu es
+catholique, Henriot, va entendre la messe à mon intention, moi je
+reste au prêche.
+
+Henri salua et sortit. Charles IX alla au-devant des questions que
+venait lui adresser sa mère.
+
+-- Eh bien, madame, dit-il en essayant de tourner la chose au
+rire; pardieu! vous m'attendez pour me gronder, n'est-ce pas? j'ai
+fait manquer irréligieusement votre petit projet. Eh! mort d'un
+diable! je ne pouvais pas cependant laisser arrêter et conduire à
+la Bastille l'homme qui venait de me sauver la vie. Je ne voulais
+pas non plus me quereller avec vous; je suis bon fils. Et puis,
+ajouta-t-il tout bas, le Bon Dieu punit les enfants qui se
+querellent avec leur mère, témoin mon frère François II.
+Pardonnez-moi donc franchement, et avouez ensuite que la
+plaisanterie était bonne.
+
+-- Sire, dit Catherine, Votre majesté se trompe; il ne s'agit pas
+d'une plaisanterie.
+
+-- Si fait, si fait! et vous finirez par l'envisager ainsi, ou le
+diable m'emporte!
+
+-- Sire, vous avez par votre faute fait manquer tout un plan qui
+devait nous amener à une grande découverte.
+
+-- Bah! un plan... Est-ce que vous êtes embarrassée pour un plan
+avorté, vous, ma mère? Vous en ferez vingt autres, et dans ceux-
+là, eh bien, je vous promets de vous seconder.
+
+-- Maintenant, me secondassiez-vous, il est trop tard, car il est
+averti et il se tiendra sur ses gardes.
+
+-- Voyons, fit le roi, venons au but. Qu'avez-vous contre Henriot?
+
+-- J'ai contre lui qu'il conspire.
+
+-- Oui, je comprends bien, c'est votre accusation éternelle; mais
+tout le monde ne conspire-t-il pas peu ou prou dans cette
+charmante résidence royale qu'on appelle le Louvre?
+
+-- Mais lui conspire plus que personne, et il est d'autant plus
+dangereux que personne ne s'en doute.
+
+-- Voyez-vous, le Lorenzino! dit Charles.
+
+-- Écoutez, dit Catherine s'assombrissant à ce nom qui lui
+rappelait une des plus sanglantes catastrophes de l'histoire
+florentine; écoutez, il y a un moyen de me prouver que j'ai tort.
+
+-- Et lequel, ma mère?
+
+-- Demandez à Henri qui était cette nuit dans sa chambre.
+
+-- Dans sa chambre... cette nuit?
+
+-- Oui. Et s'il vous le dit...
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien, je suis prête à avouer que je me trompais.
+
+-- Mais si c'était une femme cependant, nous ne pouvons pas
+exiger...
+
+-- Une femme?
+
+-- Oui.
+
+-- Une femme qui a tué deux de vos gardes et qui a blessé
+mortellement peut-être M. de Maurevel!
+
+-- Oh! oh! dit le roi, cela devient sérieux. Il y a eu du sang
+répandu?
+
+-- Trois hommes sont restés couchés sur le plancher.
+
+-- Et celui qui les a mis dans cet état?
+
+-- S'est sauvé sain et sauf.
+
+-- Par Gog et Magog! dit Charles, c'était un brave, et vous avez
+raison, ma mère, je veux le connaître.
+
+-- Eh bien, je vous le dis d'avance, vous ne le connaîtrez pas, du
+moins par Henri.
+
+-- Mais par vous, ma mère? Cet homme n'a pas fui ainsi sans
+laisser quelque indice, sans qu'on ait remarqué quelque partie de
+son habillement?
+
+-- On n'a remarqué que le manteau cerise fort élégant dans lequel
+il était enveloppé.
+
+-- Ah! ah! un manteau cerise, dit Charles; je n'en connais qu'un à
+la cour assez remarquable pour qu'il frappe ainsi les yeux.
+
+-- Justement, dit Catherine.
+
+-- Eh bien? demanda Charles.
+
+-- Eh bien, dit Catherine, attendez-moi chez vous, mon fils, et je
+vais voir si mes ordres ont été exécutés.
+
+Catherine sortit et Charles demeura seul, se promenant de long en
+large avec distraction, sifflant un air de chasse, une main dans
+son pourpoint et laissant pendre l'autre main, que léchait son
+lévrier chaque fois qu'il s'arrêtait.
+
+Quant à Henri, il était sorti de chez son beau-frère fort inquiet,
+et, au lieu de suivre le corridor ordinaire, il avait pris le
+petit escalier dérobé dont plus d'une fois déjà il a été question
+et qui conduisait au second étage. Mais à peine avait-il monté
+quatre marches, qu'au premier tournant il aperçut une ombre. Il
+s'arrêta en portant la main à son poignard. Aussitôt il reconnut
+une femme, et une charmante voix dont le timbre lui était familier
+lui dit en lui saisissant la main:
+
+-- Dieu soit loué, Sire, vous voilà sain et sauf. J'ai eu bien
+peur pour vous; mais sans doute Dieu a exaucé ma prière.
+
+-- Qu'est-il donc arrivé? dit Henri.
+
+-- Vous le saurez en rentrant chez vous. Ne vous inquiétez point
+d'Orthon, je l'ai recueilli.
+
+Et la jeune femme descendit rapidement, croisant Henri comme si
+c'était par hasard qu'elle l'eût rencontré sur l'escalier.
+
+-- Voilà qui est bizarre, se dit Henri; que s'est-il donc passé?
+qu'est-il arrivé à Orthon? La question malheureusement ne pouvait
+être entendue de madame de Sauve, car madame de Sauve était déjà
+loin.
+
+Au haut de l'escalier Henri vit tout à coup apparaître une autre
+ombre; mais celle-là c'était celle d'un homme.
+
+-- Chut! dit cet homme.
+
+-- Ah! ah! c'est vous, François!
+
+-- Ne m'appelez point par mon nom.
+
+-- Que s'est-il donc passé?
+
+-- Rentrez chez vous, et vous le saurez; puis ensuite glissez-vous
+dans le corridor, regardez bien de tous côtés si personne ne vous
+épie, entrez chez moi, la porte sera seulement poussée.
+
+Et il disparut à son tour par l'escalier comme ces fantômes qui au
+théâtre s'abîment dans une trappe.
+
+-- Ventre-saint-gris! murmura le Béarnais, l'énigme se continue;
+mais puisque le mot est chez moi, allons-y, et nous verrons bien.
+
+Cependant ce ne fut pas sans émotion que Henri continua son
+chemin; il avait la sensibilité, cette superstition de la
+jeunesse. Tout se reflétait nettement sur cette âme à la surface
+unie comme un miroir, et tout ce qu'il venait d'entendre lui
+présageait un malheur.
+
+Il arriva à la porte de son appartement et écouta. Aucun bruit ne
+s'y faisait entendre. D'ailleurs, puisque Charlotte lui avait dit
+de rentrer chez lui, il était évident qu'il n'avait rien à
+craindre en y rentrant. Il jeta un coup d'oeil rapide autour de
+l'antichambre; elle était solitaire, mais rien ne lui indiquait
+encore quelle chose s'était passée.
+
+-- En effet, dit-il, Orthon n'est point là. Et il passa dans la
+seconde chambre. Là tout fut expliqué. Malgré l'eau qu'on avait
+jetée à flots, de larges taches rougeâtres marbraient le plancher;
+un meuble était brisé, les tentures du lit déchiquetées à coups
+d'épée, un miroir de Venise était brisé par le choc d'une balle;
+et une main sanglante appuyée contre la muraille, et qui avait
+laissé sa terrible empreinte, annonçait que cette chambre muette
+alors avait été témoin d'une lutte mortelle.
+
+Henri recueillit d'un oeil hagard tous ces différents détails,
+passa sa main sur son front moite de sueur, et murmura:
+
+-- Ah! je comprends ce service que m'a rendu le roi; on est venu
+pour m'assassiner... Et... -- Ah! de Mouy! qu'ont-ils fait de De
+Mouy! Les misérables! ils l'auront tué!
+
+Et, aussi pressé d'apprendre des nouvelles que le duc d'Alençon
+l'était de lui en donner, Henri, après avoir jeté une dernière
+fois un morne regard sur les objets qui l'entouraient, s'élança
+hors de la chambre, gagna le corridor, s'assura qu'il était bien
+solitaire, et poussant la porte entrebâillée, qu'il referma avec
+soin derrière lui, il se précipita chez le duc d'Alençon.
+
+Le duc l'attendait dans la première pièce. Il prit vivement la
+main de Henri, l'entraîna en mettant un doigt sur sa bouche, dans
+un petit cabinet en tourelle, complètement isolé, et par
+conséquent échappant par sa disposition à tout espionnage.
+
+-- Ah! mon frère, lui dit-il, quelle horrible nuit!
+
+-- Que s'est-il donc passé? demanda Henri.
+
+-- On a voulu vous arrêter.
+
+-- Moi?
+
+-- Oui, vous.
+
+-- Et à quel propos?
+
+-- Je ne sais. Où étiez-vous?
+
+-- Le roi m'avait emmené hier soir avec lui par la ville.
+
+-- Alors il le savait, dit d'Alençon. Mais puisque vous n'étiez
+pas chez vous, qui donc y était?
+
+-- Y avait-il donc quelqu'un chez moi? demanda Henri comme s'il
+l'eût ignoré.
+
+-- Oui, un homme. Quand j'ai entendu le bruit, j'ai couru pour
+vous porter secours; mais il était trop tard.
+
+-- L'homme était arrêté? demanda Henri avec anxiété.
+
+-- Non, il s'était sauvé après avoir blessé dangereusement
+Maurevel et tué deux gardes.
+
+-- Ah! brave de Mouy! s'écria Henri.
+
+-- C'était donc de Mouy? dit vivement d'Alençon. Henri vit qu'il
+avait fait une faute.
+
+-- Du moins, je le présume, dit-il, car je lui avais donné rendez-
+vous pour m'entendre avec lui de votre fuite, et lui dire que je
+vous avais concédé tous mes droits au trône de Navarre.
+
+-- Alors, si la chose est sue, dit d'Alençon en pâlissant, nous
+sommes perdus.
+
+-- Oui, car Maurevel parlera.
+
+-- Maurevel a reçu un coup d'épée dans la gorge; et je m'en suis
+informé au chirurgien qui l'a pansé, de plus de huit jours il ne
+pourra prononcer une seule parole.
+
+-- Huit jours! c'est plus qu'il n'en faudra à de Mouy pour se
+mettre en sûreté.
+
+-- Après cela, dit d'Alençon, ça peut être un autre que
+M. de Mouy.
+
+-- Vous croyez? dit Henri.
+
+-- Oui, cet homme a disparu très vite, et l'on n'a vu que son
+manteau cerise.
+
+-- En effet, dit Henri, un manteau cerise est bon pour un dameret
+et non pour un soldat. Jamais on ne soupçonnera de Mouy sous un
+manteau cerise.
+
+-- Non. Si l'on soupçonnait quelqu'un, dit d'Alençon, ce serait
+plutôt...
+
+Il s'arrêta.
+
+-- Ce serait plutôt M. de La Mole, dit Henri.
+
+-- Certainement, puisque moi-même, qui ai vu fuir cet homme, j'ai
+douté un instant.
+
+-- Vous avez douté! En effet, ce pourrait bien être M. de La Mole.
+
+-- Ne sait-il rien? demanda d'Alençon.
+
+-- Rien absolument, du moins rien d'important.
+
+-- Mon frère, dit le duc, maintenant je crois véritablement que
+c'était lui.
+
+-- Diable! dit Henri, si c'est lui, cela va faire grand-peine à la
+reine, qui lui porte intérêt.
+
+-- Intérêt, dites-vous? demanda d'Alençon interdit.
+
+-- Sans doute. Ne vous rappelez-vous pas, François, que c'est
+votre soeur qui vous l'a recommandé?
+
+-- Si fait, dit le duc d'une voix sourde; aussi je voudrais lui
+être agréable, et la preuve c'est que, de peur que son manteau
+rouge ne le compromît, je suis monté chez lui et je l'ai rapporté
+chez moi.
+
+-- Oh! oh! dit Henri, voilà qui est doublement prudent; et
+maintenant je ne parierais pas, mais je jurerais que c'était lui.
+
+-- Même en justice? demanda François.
+
+-- Ma foi, oui, répondit Henri. Il sera venu m'apporter quelque
+message de la part de Marguerite.
+
+-- Si j'étais sûr d'être appuyé par votre témoignage, dit
+d'Alençon, moi je l'accuserais presque.
+
+-- Si vous accusiez, répondit Henri, vous comprenez, mon frère,
+que je ne vous démentirais pas.
+
+-- Mais la reine? dit d'Alençon.
+
+-- Ah! oui, la reine.
+
+-- Il faut savoir ce qu'elle fera.
+
+-- Je me charge de la commission.
+
+-- Peste, mon frère! elle aurait tort de nous démentir, car voilà
+une flambante réputation de vaillant faite à ce jeune homme, et
+qui ne lui aura pas coûté cher, car il l'aura achetée à crédit. Il
+est vrai qu'il pourra bien rembourser ensemble intérêt et capital.
+
+-- Dame! que voulez-vous! dit Henri, dans ce bas monde on n'a rien
+pour rien!
+
+Et saluant d'Alençon de la main et du sourire, il passa avec
+précaution sa tête dans le corridor; et s'étant assuré qu'il n'y
+avait personne aux écoutes, il se glissa rapidement et disparut
+dans l'escalier dérobé qui conduisait chez Marguerite.
+
+De son côté, la reine de Navarre n'était guère plus tranquille que
+son mari. L'expédition de la nuit dirigée contre elle et la
+duchesse de Nevers par le roi, par le duc d'Anjou, par le duc de
+Guise et par Henri, qu'elle avait reconnu, l'inquiétait fort. Sans
+doute, il n'y avait aucune preuve qui put la compromettre, le
+concierge détaché de sa grille par La Mole et Coconnas avait
+affirmé être resté muet. Mais quatre seigneurs de la taille de
+ceux à qui deux simples gentilshommes comme La Mole et Coconnas
+avaient tenu tête, ne s'étaient pas dérangés de leur chemin au
+hasard et sans savoir pour qui ils se dérangeaient. Marguerite
+était donc rentrée au point du jour, après avoir passé le reste de
+la nuit chez la duchesse de Nevers. Elle s'était couchée aussitôt,
+mais elle ne pouvait dormir, elle tressaillait au moindre bruit.
+
+Ce fut au milieu de ces anxiétés qu'elle entendit frapper à la
+porte secrète, et qu'après avoir fait reconnaître le visiteur par
+Gillonne, elle ordonna de laisser entrer.
+
+Henri s'arrêta à la porte: rien en lui n'annonçait le mari blessé.
+Son sourire habituel errait sur ses lèvres fines, et aucun muscle
+de son visage ne trahissait les terribles émotions à travers
+lesquelles il venait de passer.
+
+Il parut interroger de l'oeil Marguerite pour savoir si elle lui
+permettrait de rester en tête-à-tête avec elle. Marguerite comprit
+le regard de son mari et fit signe à Gillonne de s'éloigner.
+
+-- Madame, dit alors Henri, je sais combien vous êtes attachée à
+vos amis, et j'ai bien peur de vous apporter une fâcheuse
+nouvelle.
+
+-- Laquelle, monsieur? demanda Marguerite.
+
+-- Un de nos plus chers serviteurs se trouve en ce moment fort
+compromis.
+
+-- Lequel?
+
+-- Ce cher comte de la Mole.
+
+-- M. le comte de la Mole compromis! et à propos de quoi?
+
+-- À propos de l'aventure de cette nuit. Marguerite, malgré sa
+puissance sur elle-même, ne put s'empêcher de rougir. Enfin elle
+fit un effort:
+
+-- Quelle aventure? demanda-t-elle.
+
+-- Comment! dit Henri, n'avez-vous point entendu tout ce bruit qui
+s'est fait cette nuit au Louvre?
+
+-- Non, monsieur.
+
+-- Oh! je vous en félicite, madame, dit Henri avec une naïveté
+charmante, cela prouve que vous avez un bien excellent sommeil.
+
+-- Eh bien, que s'est-il donc passé?
+
+-- Il s'est passé que notre bonne mère avait donné l'ordre à
+M. de Maurevel et à six de ses gardes de m'arrêter.
+
+-- Vous, monsieur! vous?
+
+-- Oui, moi.
+
+-- Et pour quelle raison?
+
+-- Ah! qui peut dire les raisons d'un esprit profond comme l'est
+celui de notre mère? Je les respecte, mais je ne les sais pas.
+
+-- Et vous n'étiez pas chez vous?
+
+-- Non, par hasard, c'est vrai. Vous avez deviné cela, madame,
+non, je n'étais pas chez moi. Hier au soir le roi m'a invité à
+l'accompagner, mais si je n'étais pas chez moi, un autre y était.
+
+-- Et quel était cet autre?
+
+-- Il paraît que c'était le comte de la Mole.
+
+-- Le comte de la Mole! dit Marguerite étonnée.
+
+-- Tudieu! quel gaillard que ce petit Provençal, continua Henri.
+Comprenez-vous qu'il a blessé Maurevel et tué deux gardes?
+
+-- Blessé M. de Maurevel et tué deux gardes... impossible!
+
+-- Comment! vous doutez de son courage, madame?
+
+-- Non; mais je dis que M. de La Mole ne pouvait pas être chez
+vous.
+
+-- Comment ne pouvait-il pas être chez moi?
+
+-- Mais parce que... parce que..., reprit Marguerite embarrassée,
+parce qu'il était ailleurs.
+
+-- Ah! s'il peut prouver un alibi, reprit Henri, c'est autre
+chose; il dira où il était, et tout sera fini.
+
+-- Où il était? dit vivement Marguerite.
+
+-- Sans doute... La journée ne se passera pas sans qu'il soit
+arrêté et interrogé. Mais malheureusement, comme on a des
+preuves...
+
+-- Des preuves... lesquelles?...
+
+-- L'homme qui a fait cette défense désespérée avait un manteau
+rouge.
+
+-- Mais il n'y a pas que M. de La Mole qui ait un manteau rouge...
+je connais un autre homme encore.
+
+-- Sans doute, et moi aussi... Mais voilà ce qui arrivera: si ce
+n'est pas M. de La Mole qui était chez moi, ce sera cet autre
+homme à manteau rouge comme lui. Or, cet autre homme vous savez
+qui?
+
+-- ciel!
+
+-- Voilà l'écueil; vous l'avez vu comme moi, madame, et votre
+émotion me le prouve. Causons donc maintenant comme deux personnes
+qui parlent de la chose la plus recherchée du monde... d'un
+trône... du bien le plus précieux... de la vie... De Mouy arrêté
+nous perd.
+
+-- Oui, je comprends cela.
+
+-- Tandis que M. de La Mole ne compromet personne; à moins que
+vous ne le croyiez capable d'inventer quelque histoire, comme de
+dire, par hasard, qu'il était en partie avec des dames... que
+sais-je... moi?
+
+-- Monsieur, dit Marguerite, si vous ne craignez que cela, soyez
+tranquille... il ne le dira point.
+
+-- Comment! dit Henri, il se taira, sa mort dût-elle être le prix
+de son silence?
+
+-- Il se taira, monsieur.
+
+-- Vous en êtes sûre?
+
+-- J'en réponds.
+
+-- Alors tout est pour le mieux, dit Henri en se levant.
+
+-- Vous vous retirez, monsieur? demanda vivement Marguerite.
+
+-- Oh! mon Dieu, oui. Voilà tout ce que j'avais à vous dire.
+
+-- Et vous allez?...
+
+-- Tâcher de nous tirer tous du mauvais pas où ce diable d'homme
+au manteau rouge nous a mis.
+
+-- Oh! mon Dieu, mon Dieu! pauvre jeune homme! s'écria
+douloureusement Marguerite en se tordant les mains.
+
+-- En vérité, dit Henri en se retirant, c'est un bien gentil
+serviteur que ce cher M. de La Mole!
+
+
+
+VII
+La cordelière de la reine mère
+
+
+Charles était entré riant et railleur chez lui; mais après une
+conversation de dix minutes avec sa mère, on eût dit que celle-ci
+lui avait cédé sa pâleur et sa colère, tandis qu'elle avait repris
+la joyeuse humeur de son fils.
+
+-- M. de La Mole, disait Charles, M. de La Mole! ... il faut
+appeler Henri et le duc d'Alençon. Henri, parce que ce jeune homme
+était huguenot; le duc d'Alençon, parce qu'il est à son service.
+
+-- Appelez-les si vous voulez, mon fils, vous ne saurez rien.
+Henri et François, j'en ai peur, son plus liés ensemble que ne
+pourrait le faire croire l'apparence. Les interroger, c'est leur
+donner des soupçons: mieux vaudrait, je crois, l'épreuve lente et
+sûre de quelques jours. Si vous laissez respirer les coupables,
+mon fils, si vous laissez croire qu'ils ont échappé à votre
+vigilance, enhardis, triomphants, ils vont vous fournir une
+occasion meilleure de sévir; alors nous saurons tout.
+
+Charles se promenait indécis, rongeant sa colère, comme un cheval
+qui ronge son frein, et comprimant de sa main crispée son coeur
+mordu par le soupçon.
+
+-- Non, non, dit-il enfin, je n'attendrai pas. Vous ne savez pas
+ce que c'est que d'attendre, escorté comme je le suis de fantômes.
+D'ailleurs tous les jours ces muguets deviennent plus insolents:
+cette nuit même deux damoiseaux n'ont-ils pas osé nous tenir tête
+et se rebeller contre nous?... Si M. de La Mole est innocent,
+c'est bien; mais je ne suis pas fâché de savoir où était M. de La
+Mole cette nuit, tandis qu'on battait mes gardes au Louvre et
+qu'on me battait, moi, rue Cloche-Percée. Qu'on m'aille donc
+chercher le duc d'Alençon, puis Henri; je veux les interroger
+séparément. Quant à vous, vous pouvez rester, ma mère.
+
+Catherine s'assit. Pour un esprit ferme comme le sien, tout
+incident pouvait, courbé par sa main puissante, la conduire à son
+but, bien qu'il parût s'en écarter. De tout choc jaillit un bruit
+ou une étincelle. Le bruit guide, l'étincelle éclaire.
+
+Le duc d'Alençon entra: sa conversation avec Henri l'avait préparé
+à l'entrevue, il était donc assez calme.
+
+Ses réponses furent des plus précises. Prévenu par sa mère de
+demeurer chez lui, il ignorait complètement les événements de la
+nuit. Seulement comme son appartement se trouvait donner sur le
+même corridor que celui du roi de Navarre, il avait d'abord cru
+entendre un bruit comme celui d'une porte qu'on enfonce, puis des
+imprécations, puis des coups de feu. Alors seulement il s'était
+hasardé à entrebâiller sa porte, et avait vu fuir un homme en
+manteau rouge.
+
+Charles et sa mère échangèrent un regard.
+
+-- En manteau rouge? dit le roi.
+
+-- En manteau rouge, reprit d'Alençon.
+
+-- Et ce manteau rouge ne vous a donné soupçon sur personne?
+
+D'Alençon rappela toute sa force pour mentir le plus naturellement
+possible.
+
+-- Au premier aspect, dit-il, je dois avouer à Votre Majesté que
+j'avais cru reconnaître le manteau incarnat d'un de mes
+gentilshommes.
+
+-- Et comment nommez-vous ce gentilhomme?
+
+-- M. de La Mole.
+
+-- Pourquoi M. de La Mole n'était-il pas près de vous comme son
+devoir l'exigeait?
+
+-- Je lui avais donné congé, dit le duc.
+
+-- C'est bien; allez, dit Charles.
+
+Le duc d'Alençon s'avança vers la porte qui lui avait donné
+passage pour entrer.
+
+-- Non point par celle-là, dit Charles; par celle-ci. Et il lui
+indiqua celle qui donnait chez sa nourrice. Charles ne voulait pas
+que François et Henri se rencontrassent. Il ignorait qu'ils se
+fussent vus un instant, que cet instant eût suffi pour que les
+deux beaux-frères convinssent de leurs faits... Derrière
+d'Alençon, et sur un signe de Charles, Henri entra à son tour.
+Henri n'attendit pas que Charles l'interrogeât.
+
+-- Sire, dit-il. Votre Majesté a bien fait de m'envoyer chercher,
+car j'allais descendre pour lui demander justice. Charles fronça
+le sourcil.
+
+-- Oui, justice, dit Henri. Je commence par remercier Votre
+Majesté de ce qu'elle m'a pris hier au soir avec elle; car en me
+prenant avec elle, je sais maintenant qu'elle m'a sauvé la vie;
+mais qu'avais-je fait pour qu'on tentât sur moi un assassinat?
+
+-- Ce n'était point un assassinat, dit vivement Catherine, c'était
+une arrestation.
+
+-- Eh bien, soit, dit Henri. Quel crime avais-je commis pour être
+arrêté? Si je suis coupable, je le suis autant ce matin qu'hier
+soir. Dites-moi mon crime, Sire.
+
+Charles regarda sa mère assez embarrassé de la réponse qu'il avait
+à faire.
+
+-- Mon fils, dit Catherine, vous recevez des gens suspects.
+
+-- Bien, dit Henri; et ces gens suspects me compromettent, n'est-
+ce pas, madame?
+
+-- Oui, Henri.
+
+-- Nommez-les-moi, nommez-les-moi! Quels sont-ils? Confrontez-moi
+avec eux!
+
+-- En effet, dit Charles, Henriot a le droit de demander une
+explication.
+
+-- Et je la demande! reprit Henri, qui, sentant la supériorité de
+sa position, en voulait tirer parti; je la demande à mon frère
+Charles, à ma bonne mère Catherine. Depuis mon mariage avec
+Marguerite, ne me suis-je pas conduit en bon époux? qu'on le
+demande à Marguerite; en bon catholique? qu'on le demande à mon
+confesseur; en bon parent? qu'on le demande à tous ceux qui
+assistaient à la chasse d'hier.
+
+-- Oui, c'est vrai, Henriot, dit le roi; mais, que veux-tu? on
+prétend que tu conspires.
+
+-- Contre qui?
+
+-- Contre moi.
+
+-- Sire, si j'eusse conspiré contre vous, je n'avais qu'à laisser
+faire les événements, quand votre cheval ayant la cuisse cassée ne
+pouvait se relever, quand le sanglier furieux revenait sur Votre
+Majesté.
+
+-- Eh! mort-diable! ma mère, savez-vous qu'il a raison!
+
+-- Mais enfin qui était chez vous cette nuit?
+
+-- Madame, dit Henri, dans un temps où si peu osent répondre
+d'eux-mêmes, je ne répondrai jamais des autres. J'ai quitté mon
+appartement à sept heures du soir; à dix heures mon frère Charles
+m'a emmené avec lui; je suis resté avec lui pendant toute la nuit.
+Je ne pouvais pas à la fois être avec Sa Majesté et savoir ce qui
+se passait chez moi.
+
+-- Mais, dit Catherine, il n'en est pas moins vrai qu'un homme à
+vous a tué deux gardes de Sa Majesté et blessé M. de Maurevel.
+
+-- Un homme à moi? dit Henri. Quel était cet homme, madame? nommez
+le...
+
+-- Tout le monde accuse M. de La Mole.
+
+-- M. de La Mole n'est point à moi, madame; M. de La Mole est à
+M. d'Alençon, à qui il a été recommandé par votre fille.
+
+-- Mais enfin, dit Charles, est-ce M. de La Mole qui était chez
+toi, Henriot?
+
+-- Comment voulez-vous que je sache cela, Sire? Je ne dis pas oui,
+je ne dis pas non... M. de La Mole est un fort gentil serviteur,
+tout dévoué à la reine de Navarre, et qui m'apporte souvent des
+messages, soit de Marguerite à qui il est reconnaissant de l'avoir
+recommandé à M. le duc d'Alençon, soit de M. le duc lui-même. Je
+ne puis pas dire que ce ne soit pas M. de La Mole.
+
+-- C'était lui, dit Catherine; on a reconnu son manteau rouge.
+
+-- M. de La Mole a donc un manteau rouge?
+
+-- Oui.
+
+-- Et l'homme qui a si bien arrangé mes deux gardes et
+M. de Maurevel...
+
+-- Avait un manteau rouge? demanda Henri.
+
+-- Justement, dit Charles.
+
+-- Je n'ai rien à dire, reprit le Béarnais. Mais il me semble, en
+ce cas, qu'au lieu de me faire venir, moi, qui n'étais point chez
+moi, c'était M. de La Mole, qui y était, dites-vous, qu'il fallait
+interroger. Seulement, dit Henri, je dois faire observer une chose
+à Votre Majesté.
+
+-- Laquelle?
+
+-- Si c'était moi qui, voyant un ordre signé de mon roi, me fusse
+défendu au lieu d'obéir à cet ordre, je serais coupable et
+mériterais toutes sortes de châtiments; mais ce n'est point moi,
+c'est un inconnu que cet ordre ne concernait en rien: on a voulu
+l'arrêter injustement, il s'est défendu, trop bien défendu même,
+mais il était dans son droit.
+
+-- Cependant... murmura Catherine.
+
+-- Madame, dit Henri, l'ordre portait-il de m'arrêter?
+
+-- Oui, dit Catherine, et c'est Sa Majesté elle-même qui l'avait
+signé.
+
+-- Mais portait-il en outre d'arrêter, si l'on ne me trouvait pas,
+celui que l'on trouverait à ma place?
+
+-- Non, dit Catherine.
+
+-- Eh bien, reprit Henri, à moins qu'on ne prouve que je conspire
+et que l'homme qui était dans ma chambre conspire avec moi, cet
+homme est innocent.
+
+Puis, se retournant vers Charles IX:
+
+-- Sire, continua Henri, je ne quitte pas le Louvre. Je suis même
+prêt à me rendre, sur un simple mot de Votre Majesté, dans telle
+prison d'État qu'il lui plaira de m'indiquer. Mais en attendant la
+preuve du contraire, j'ai le droit de me dire et je me dirai le
+très fidèle serviteur, sujet et frère de Votre Majesté.
+
+Et avec une dignité qu'on ne lui avait point vue encore, Henri
+salua Charles et se retira.
+
+-- Bravo, Henriot! dit Charles quand le roi de Navarre fut sorti.
+
+-- Bravo! parce qu'il nous a battus? dit Catherine.
+
+-- Et pourquoi n'applaudirais-je pas? Quand nous faisons des armes
+ensemble et qu'il me touche, est-ce que je ne dis pas bravo aussi?
+Ma mère, vous avez tort de mépriser ce garçon-là comme vous le
+faites.
+
+-- Mon fils, dit Catherine en serrant la main de Charles IX, je ne
+le méprise pas, je le crains.
+
+-- Eh bien, vous avez tort, ma mère. Henriot est mon ami, et,
+comme il l'a dit, s'il eût conspiré contre moi, il n'eût eu qu'à
+laisser faire le sanglier.
+
+-- Oui, dit Catherine, pour que M. le duc d'Anjou, son ennemi
+personnel, fût le roi de France?
+
+-- Ma mère, n'importe le motif pour lequel Henriot m'a sauvé la
+vie; mais il y a un fait, c'est qu'il me l'a sauvée, et, mort de
+tous les diables! je ne veux pas qu'on lui fasse de la peine.
+Quant à M. de La Mole, eh bien, je vais m'entendre avec mon frère
+d'Alençon, auquel il appartient.
+
+C'était un congé que Charles IX donnait à sa mère. Elle se retira
+en essayant d'imprimer une certaine fixité à ses soupçons errants.
+
+M. de La Mole, par son peu d'importance, ne répondait pas à ses
+besoins.
+
+En rentrant dans sa chambre, à son tour Catherine trouva
+Marguerite qui l'attendait.
+
+-- Ah! ah! dit-elle, c'est vous, ma fille; je vous ai envoyé
+chercher hier soir.
+
+-- Je le sais, madame; mais j'étais sortie.
+
+-- Et ce matin?
+
+-- Ce matin, madame, je viens vous trouver pour dire à Votre
+Majesté qu'elle va commettre une grande injustice.
+
+-- Laquelle?
+
+-- Vous allez faire arrêter M. le comte de la Mole.
+
+-- Vous vous trompez, ma fille, je ne fais arrêter personne, c'est
+le roi qui fait arrêter, et non pas moi.
+
+-- Ne jouons pas sur les mots, madame, quand les circonstances
+sont graves. On va arrêter M. de La Mole, n'est-ce pas?
+
+-- C'est probable.
+
+-- Comme accusé de s'être trouvé cette nuit dans la chambre du roi
+de Navarre et d'avoir tué deux gardes et blessé M. de Maurevel?
+
+-- C'est en effet le crime qu'on lui impute.
+
+-- On le lui impute à tort, madame, dit Marguerite; M. de La Mole
+n'est pas coupable.
+
+-- M. de La Mole n'est pas coupable! dit Catherine en faisant un
+soubresaut de joie et en devinant qu'il allait jaillir quelque
+lueur de ce que Marguerite venait lui dire.
+
+-- Non, reprit Marguerite, il n'est pas coupable, il ne peut pas
+l'être, car il n'était pas chez le roi.
+
+-- Et où était-il?
+
+-- Chez moi, madame.
+
+-- Chez vous!
+
+-- Oui, chez moi. Catherine devait un regard foudroyant à cet aveu
+d'une fille de France, mais elle se contenta de croiser ses mains
+sur sa ceinture.
+
+-- Et... dit-elle après un moment de silence, si l'on arrête
+M. de La Mole et qu'on l'interroge...
+
+-- Il dira où il était et avec qui il était, ma mère, répondit
+Marguerite, quoiqu'elle fût sûre du contraire.
+
+-- Puisqu'il en est ainsi, vous avez raison, ma fille, il ne faut
+pas qu'on arrête M. de La Mole.
+
+Marguerite frissonna: il lui sembla qu'il y avait dans la manière
+dont sa mère prononçait ces paroles un sens mystérieux et
+terrible: mais elle n'avait rien à dire, car ce qu'elle venait
+demander lui était accordé.
+
+-- Mais alors, dit Catherine, si ce n'était point M. de La Mole
+qui était chez le roi, c'était un autre? Marguerite se tut.
+
+-- Cet autre, le connaissez-vous, ma fille? dit Catherine.
+
+-- Non, ma mère, dit Marguerite d'une voix mal assurée.
+
+-- Voyons, ne soyez pas confiante à moitié.
+
+-- Je vous répète, madame, que je ne le connais pas, répondit une
+seconde fois Marguerite en pâlissant malgré elle.
+
+-- Bien, bien, dit Catherine d'un air indifférent, on s'informera.
+Allez, ma fille: tranquillisez-vous, votre mère veille sur votre
+honneur.
+
+Marguerite sourit.
+
+-- Ah! murmura Catherine, on se ligue; Henri et Marguerite
+s'entendent: pourvu que la femme soit muette, le mari est aveugle.
+Ah! vous êtes bien adroits, mes enfants, et vous vous croyez bien
+forts; mais votre force est dans votre union, et je vous briserai
+les uns après les autres. D'ailleurs un jour viendra où Maurevel
+pourra parler ou écrire, prononcer un nom ou former six lettres,
+et ce jour-là on saura tout...
+
+-- Oui, mais d'ici à ce jour-là le coupable sera en sûreté. Ce
+qu'il y a de mieux, c'est de les désunir tout de suite.
+
+Et en vertu de ce raisonnement, Catherine reprit le chemin des
+appartements de son fils, qu'elle trouva en conférence avec
+d'Alençon.
+
+-- Ah! ah! dit Charles IX en fronçant le sourcil, c'est vous, ma
+mère?
+
+-- Pourquoi n'avez-vous pas dit _encore? _Le mot était dans votre
+pensée, Charles.
+
+-- Ce qui est dans ma pensée n'appartient qu'à moi, madame, dit le
+roi de ce ton brutal qu'il prenait quelquefois, même pour parler à
+Catherine. Que me voulez-vous? dites vite.
+
+-- Eh bien, vous aviez raison, mon fils, dit Catherine à Charles;
+et vous, d'Alençon, vous aviez tort.
+
+-- En quoi, madame? demandèrent les deux princes.
+
+-- Ce n'est point M. de La Mole qui était chez le roi de Navarre.
+
+-- Ah! ah! dit François en pâlissant.
+
+-- Et qui était-ce donc? demanda Charles.
+
+-- Nous ne le savons pas encore, mais nous le saurons quand
+Maurevel pourra parler. Ainsi, laissons là cette affaire qui ne
+peut tarder à s'éclaircir, et revenons à M. de La Mole.
+
+-- Eh bien, M. de La Mole, que lui voulez-vous, ma mère, puisqu'il
+n'était pas chez le roi de Navarre?
+
+-- Non, dit Catherine, il n'était pas chez le roi, mais il était
+chez... la reine.
+
+-- Chez la reine! dit Charles en partant d'un éclat de rire
+nerveux.
+
+-- Chez la reine! murmura d'Alençon en devenant pâle comme un
+cadavre.
+
+-- Mais non, mais non, dit Charles, Guise m'a dit avoir rencontré
+la litière de Marguerite.
+
+-- C'est cela, dit Catherine; elle a une maison en ville.
+
+-- Rue Cloche-Percée! s'écria le roi.
+
+-- Oh! oh! c'est trop fort, dit d'Alençon en enfonçant ses ongles
+dans les chairs de sa poitrine. Et me l'avoir recommandé à moi-
+même!
+
+-- Ah! mais j'y pense! dit le roi en s'arrêtant tout à coup, c'est
+lui alors qui s'est défendu cette nuit contre nous et qui m'a jeté
+une aiguière d'argent sur la tête, le misérable!
+
+-- Oh! oui, répéta François, le misérable!
+
+-- Vous avez raison, mes enfants, dit Catherine sans avoir l'air
+de comprendre le sentiment qui faisait parler chacun de ses deux
+fils. Vous avez raison, car une seule indiscrétion de ce
+gentilhomme peut causer un scandale horrible; perdre une fille de
+France! il ne faut qu'un moment d'ivresse pour cela.
+
+-- Ou de vanité, dit François.
+
+-- Sans doute, sans doute, dit Charles; mais nous ne pouvons
+cependant déférer la cause à des juges, à moins que Henriot ne
+consente à se porter plaignant.
+
+-- Mon fils, dit Catherine en posant la main sur l'épaule de
+Charles et en l'appuyant d'une façon assez significative pour
+appeler toute l'attention du roi sur ce qu'elle allait proposer,
+écoutez bien ce que je vous dis: Il y a crime et il peut y avoir
+scandale. Mais ce n'est pas avec des juges et des bourreaux qu'on
+punit ces sortes de délits à la majesté royale. Si vous étiez de
+simples gentilshommes, je n'aurais rien à vous apprendre, car vous
+êtes braves tous deux; mais vous êtes princes, vous ne pouvez
+croiser votre épée contre celle d'un hobereau: avisez à vous
+venger en princes.
+
+-- Mort de tous les diables! dit Charles, vous avez raison, ma
+mère, et j'y vais rêver.
+
+-- Je vous y aiderai, mon frère, s'écria François.
+
+-- Et moi, dit Catherine en détachant la cordelière de soie noire
+qui faisait trois fois le tour de sa taille, et dont chaque bout,
+terminé par un gland, retombait jusqu'aux genoux, je me retire,
+mais je vous laisse ceci pour me représenter.
+
+Et elle jeta la cordelière aux pieds des deux princes.
+
+-- Ah! ah! dit Charles, je comprends.
+
+-- Cette cordelière... fit d'Alençon en la ramassant.
+
+-- C'est la punition et le silence, dit Catherine victorieuse;
+seulement, ajouta-t-elle, il n'y aurait pas de mal à mettre Henri
+dans tout cela.
+
+Et elle sortit.
+
+-- Pardieu! dit d'Alençon, rien de plus facile, et quand Henri
+saura que sa femme le trahit... Ainsi, ajouta-t-il en se tournant
+vers le roi, vous avez adopté l'avis de notre mère?
+
+-- De point en point, dit Charles, ne se doutant point qu'il
+enfonçait mille poignards dans le coeur de d'Alençon. Cela
+contrariera Marguerite, mais cela réjouira Henriot.
+
+Puis, appelant un officier de ses gardes, il ordonna que l'on fît
+descendre Henri; mais se ravisant:
+
+-- Non, non, dit-il, je vais le trouver moi-même. Toi, d'Alençon,
+préviens d'Anjou et Guise.
+
+Et sortant de son appartement, il prit le petit escalier tournant
+par lequel on montait au second, et qui aboutissait à la porte de
+Henri.
+
+
+
+VIII
+Projets de vengeance
+
+
+Henri avait profité du moment de répit que lui donnait
+l'interrogatoire si bien soutenu par lui pour courir chez madame
+de Sauve. Il y avait trouvé Orthon complètement revenu de son
+évanouissement; mais Orthon n'avait pu rien lui dire, si ce
+n'était que des hommes avaient fait irruption chez lui, et que le
+chef de ces hommes l'avait frappé d'un coup de pommeau d'épée qui
+l'avait étourdi. Quant à Orthon, on ne s'en était pas inquiété.
+Catherine l'avait vu évanoui et l'avait cru mort.
+
+Et comme il était revenu à lui dans l'intervalle du départ de la
+reine mère, à l'arrivée du capitaine des gardes chargé de déblayer
+la place, il s'était réfugié chez madame de Sauve.
+
+Henri pria Charlotte de garder le jeune homme jusqu'à ce qu'il eût
+des nouvelles de De Mouy, qui, du lieu où il s'était retiré, ne
+pouvait manquer de lui écrire. Alors il enverrait Orthon porter sa
+réponse à de Mouy, et, au lieu d'un homme dévoué, il pouvait alors
+compter sur deux.
+
+Ce plan arrêté, il était revenu chez lui et philosophait en se
+promenant de long en large, lorsque tout à coup la porte s'ouvrit
+et le roi parut.
+
+-- Votre Majesté! s'écria Henri en s'élançant au-devant du roi.
+
+-- Moi-même... En vérité, Henriot, tu es un excellent garçon, et
+je sens que je t'aime de plus en plus.
+
+-- Sire, dit Henri, Votre Majesté me comble.
+
+-- Tu n'as qu'un tort, Henriot.
+
+-- Lequel? celui que Votre Majesté m'a déjà reproché plusieurs
+fois, dit Henri, de préférer la chasse à courre à la chasse au
+vol?
+
+-- Non, non, je ne parle pas de celui-là, Henriot, je parle d'un
+autre.
+
+-- Que Votre Majesté s'explique, dit Henri, qui vit au sourire de
+Charles que le roi était de bonne humeur, et je tâcherai de me
+corriger.
+
+-- C'est, ayant de bons yeux comme tu les as, de ne pas voir plus
+clair que tu ne vois.
+
+-- Bah! dit Henri, est-ce que, sans m'en douter, je serais myope,
+Sire?
+
+-- Pis que cela, Henriot, pis que cela, tu es aveugle.
+
+-- Ah! vraiment, dit le Béarnais; mais ne serait-ce pas quand je
+ferme les yeux que ce malheur-là m'arrive?
+
+-- Oui-da! dit Charles, tu en es bien capable. En tout cas, je
+vais te les ouvrir, moi.
+
+-- Dieu dit: Que la lumière soit, et la lumière fut. Votre Majesté
+est le représentant de Dieu en ce monde; elle peut donc faire sur
+la terre ce que Dieu fait au ciel: j'écoute.
+
+-- Quand Guise a dit hier soir que ta femme venait de passer,
+escortée d'un dameret, tu n'as pas voulu le croire!
+
+-- Sire, dit Henri, comment croire que la soeur de Votre Majesté
+commette une pareille imprudence?
+
+-- Quand il t'a dit que ta femme était allée rue Cloche-Percée, tu
+n'as pas voulu le croire non plus!
+
+-- Comment supposer, Sire, qu'une fille de France risque
+publiquement sa réputation?
+
+-- Quand nous avons assiégé la maison de la rue Cloche-Percée, et
+que j'ai reçu, moi, une aiguière d'argent sur l'épaule, d'Anjou
+une compote d'oranges sur la tête, et de Guise un jambon de
+sanglier par la figure, tu as vu deux femmes et deux hommes?
+
+-- Je n'ai rien vu, Sire. Votre Majesté doit se rappeler que
+j'interrogeais le concierge.
+
+-- Oui; mais, corboeuf! j'ai vu, moi!
+
+-- Ah! si Votre Majesté a vu, c'est autre chose.
+
+-- C'est-à-dire j'ai vu deux hommes et deux femmes. Eh bien, je
+sais maintenant, à n'en pas douter, qu'une de ces deux femmes
+était Margot, et qu'un de ces deux hommes était M. de La Mole.
+
+-- Eh mais! dit Henri, si M. de La Mole était rue Cloche-Percée,
+il n'était pas ici.
+
+-- Non, dit Charles, non, il n'était pas ici. Mais il n'est plus
+question de la personne qui était ici, on la connaîtra quand cet
+imbécile de Maurevel pourra parler ou écrire. Il est question que
+Margot te trompe.
+
+-- Bah! dit Henri, ne croyez donc pas des médisances.
+
+-- Quand je te disais que tu es plus que myope, que tu es aveugle,
+mort-diable! veux-tu me croire une fois, entêté? Je te dis que
+Margot te trompe, que nous étranglerons ce soir l'objet de ses
+affections.
+
+Henri fit un bond de surprise et regarda son beau-frère d'un air
+stupéfait.
+
+-- Tu n'en es pas fâché, Henri, au fond, avoue cela. Margot va
+bien crier comme cent mille corneilles; mais, ma foi, tant pis. Je
+ne veux pas qu'on te rende malheureux, moi. Que Condé soit trompé
+par le duc d'Anjou, je m'en bats l'oeil, Condé est mon ennemi;
+mais toi, tu es mon frère, tu es plus que mon frère, tu es mon
+ami.
+
+-- Mais, Sire...
+
+-- Et je ne veux pas qu'on te moleste, je ne veux pas qu'on te
+berne; il y a assez longtemps que tu sers de quintaine à tous ces
+godelureaux qui arrivent de province pour ramasser nos miettes et
+courtiser nos femmes; qu'ils y viennent, ou plutôt qu'ils y
+reviennent, corboeuf! On t'a trompé, Henriot, cela peut arriver à
+tout le monde; mais tu auras, je te jure, une éclatante
+satisfaction, et l'on dira demain: Mille noms d'un diable! il
+paraît que le roi Charles aime son frère Henriot, car cette nuit
+il a drôlement fait tirer la langue à M. de La Mole.
+
+-- Voyons, Sire, dit Henri, est-ce véritablement une chose bien
+arrêtée?
+
+-- Arrêtée, résolue, décidée; le muguet n'aura pas à se plaindre.
+Nous faisons l'expédition entre moi, d'Anjou, d'Alençon et Guise:
+un roi, deux fils de France et un prince souverain sans te
+compter.
+
+-- Comment, sans me compter?
+
+-- Oui, tu en seras, toi.
+
+-- Moi?
+
+-- Oui, toi; dague-moi ce gaillard-là d'une façon royale tandis
+que nous l'étranglerons.
+
+-- Sire, dit Henri, votre bonté me confond; mais comment savez-
+vous?
+
+-- Eh! corne du diable! il paraît que le drôle s'en est vanté. Il
+va tantôt chez elle au Louvre, tantôt rue Cloche-Percée. Ils font
+des vers ensemble; je voudrais bien voir des vers de ce muguet-là;
+des pastorales; ils causent de Bion et de Moschus, ils font
+alterner Daphnis et Corydon. Ah ça, prends moi une bonne
+miséricorde, au moins!
+
+-- Sire, dit Henri, en y réfléchissant...
+
+-- Quoi?
+
+-- Votre Majesté comprendra que je ne puis me trouver à une
+pareille expédition. Être là en personne serait inconvenant, ce me
+semble. Je suis trop intéressé à la chose pour que mon
+intervention ne soit pas traitée de férocité. Votre Majesté venge
+l'honneur de sa soeur sur un fat qui s'est vanté en calomniant ma
+femme, rien n'est plus simple, et Marguerite, que je maintiens
+innocente, Sire, n'est pas déshonorée pour cela: mais si je suis
+de la partie, c'est autre chose; ma coopération fait d'un acte de
+justice un acte de vengeance. Ce n'est plus une exécution, c'est
+un assassinat; ma femme n'est plus calomniée, elle est coupable.
+
+-- Mordieu! Henri, tu parles d'or, et je le disais tout à l'heure
+encore à ma mère, tu as de l'esprit comme un démon.
+
+Et Charles regarda complaisamment son beau-frère, qui s'inclina
+pour répondre au compliment.
+
+-- Néanmoins, ajouta Charles, tu es content qu'on te débarrasse de
+ce muguet?
+
+-- Tout ce que fait Votre Majesté est bien fait, répondit le roi
+de Navarre.
+
+-- C'est bien, c'est bien alors, laisse-moi donc faire ta besogne;
+sois tranquille, elle n'en sera pas plus mal faite.
+
+-- Je m'en rapporte à vous, Sire, dit Henri.
+
+-- Seulement à quelle heure va-t-il ordinairement chez ta femme?
+
+-- Mais vers les neuf heures du soir.
+
+-- Et il en sort?
+
+-- Avant que je n'y arrive, car je ne l'y trouve jamais.
+
+-- Vers...
+
+-- Vers les onze heures.
+
+-- Bon; descends ce soir à minuit, la chose sera faite. Et Charles
+ayant cordialement serré la main à Henri, et lui ayant renouvelé
+ses promesses d'amitié, sortit en sifflant son air de chasse
+favori.
+
+-- Ventre-saint-gris! dit le Béarnais en suivant Charles des yeux,
+je suis bien trompé si toute cette diablerie ne sort pas encore de
+chez la reine mère. En vérité elle ne sait qu'inventer pour nous
+brouiller, ma femme et moi; un si joli ménage!
+
+Et Henri se mit à rire comme il riait quand personne ne pouvait le
+voir ni l'entendre.
+
+Vers les sept heures du soir de la même journée où tous ces
+événements s'étaient passés, un beau jeune homme, qui venait de
+prendre un bain, s'épilait et se promenait avec complaisance,
+fredonnant une petite chanson devant une glace dans une chambre du
+Louvre.
+
+À côté de lui dormait ou plutôt se détirait sur un lit un autre
+jeune homme.
+
+L'un était notre ami La Mole, dont on s'était si fort occupé dans
+la journée, et dont on s'occupait encore peut-être davantage sans
+qu'il le soupçonnât, et l'autre son compagnon Coconnas.
+
+En effet, tout ce grand orage avait passé autour de lui sans qu'il
+eût entendu gronder la foudre, sans qu'il eût vu briller les
+éclairs. Rentré à trois heures du matin, il était resté couché
+jusqu'à trois heures du soir, moitié dormant, moitié rêvant,
+bâtissant des châteaux sur ce sable mouvant qu'on appelle
+l'avenir; puis il s'était levé, avait été passer une heure chez
+les baigneurs à la mode, était allé dîner chez maître La Hurière,
+et, de retour au Louvre, il achevait sa toilette pour aller faire
+sa visite ordinaire à la reine.
+
+-- Et tu dis donc que tu as dîné, toi? lui demanda Coconnas en
+bâillant.
+
+-- Ma foi, oui, et de grand appétit.
+
+-- Pourquoi ne m'as-tu pas emmené avec toi, égoïste?
+
+-- Ma foi, tu dormais si fort que je n'ai pas voulu te réveiller.
+Mais, sais-tu? tu souperas au lieu de dîner. Surtout n'oublie pas
+de demander à maître La Hurière de ce petit vin d'Anjou qui lui
+est arrivé ces jours-ci.
+
+-- Il est bon?
+
+-- Demandes-en, je ne te dis que cela.
+
+-- Et toi, ou vas-tu?
+
+-- Moi, dit La Mole, étonné que son ami lui fit même cette
+question, où je vais? faire ma cour à la reine.
+
+-- Tiens, au fait, dit Coconnas, si j'allais dîner à notre petite
+maison de la rue Cloche-Percée, je dînerais des reliefs d'hier, et
+il y a un certain vin d'Alicante qui est restaurant.
+
+-- Cela serait imprudent, Annibal, mon ami, après ce qui s'est
+passé cette nuit. D'ailleurs ne nous a-t-on pas fait donner notre
+parole que nous n'y retournerions pas seuls? Passe-moi donc mon
+manteau.
+
+-- C'est ma foi vrai, dit Coconnas; je l'avais oublié. Mais où
+diable est-il donc ton manteau?... Ah! le voilà.
+
+-- Non, tu me passes le noir, et c'est le rouge que je te demande.
+La reine m'aime mieux avec celui-là.
+
+-- Ah! ma foi, dit Coconnas après avoir regardé de tous côtés,
+cherche-le toi-même, je ne le trouve pas.
+
+-- Comment, dit La Mole, tu ne le trouves pas? mais où donc est-
+il?
+
+-- Tu l'auras vendu...
+
+-- Pour quoi faire? il me reste encore six écus.
+
+-- Alors, mets le mien.
+
+-- Ah! oui... un manteau jaune avec un pourpoint vert, j'aurais
+l'air d'un papegeai.
+
+-- Par ma foi tu es trop difficile. Arrange-toi comme tu voudras,
+alors.
+
+En ce moment, et comme après avoir tout mis sens dessus dessous La
+Mole commençait à se répandre en invectives contre les voleurs qui
+se glissaient jusque dans le Louvre, un page du duc d'Alençon
+parut avec le précieux manteau tant demandé.
+
+-- Ah! s'écria La Mole, le voilà, enfin!
+
+-- Votre manteau, monsieur?... dit le page. Oui, Monseigneur
+l'avait fait prendre chez vous pour s'éclaircir à propos d'un pari
+qu'il avait fait sur la nuance.
+
+-- Oh! dit La Mole, je ne le demandais que parce que je veux
+sortir, mais si Son Altesse désire le garder encore...
+
+-- Non, monsieur le comte, c'est fini. Le page sortit; La Mole
+agrafa son manteau.
+
+-- Eh bien, continua La Mole, à quoi te décides-tu?
+
+-- Je n'en sais rien.
+
+-- Te retrouverai-je ici ce soir?
+
+-- Comment veux-tu que je te dise cela?
+
+-- Tu ne sais pas ce que tu feras dans deux heures?
+
+-- Je sais bien ce que je ferai, mais je ne sais pas ce qu'on me
+fera faire.
+
+-- La duchesse de Nevers?
+
+-- Non, le duc d'Alençon.
+
+-- En effet, dit La Mole, je remarque que depuis quelque temps il
+te fait force amitiés.
+
+-- Mais oui, dit Coconnas.
+
+-- Alors ta fortune est faite, dit en riant La Mole.
+
+-- Peuh! fit Coconnas, un cadet!
+
+-- Oh! dit La Mole, il a si bonne envie de devenir l'aîné, que le
+ciel fera peut-être un miracle en sa faveur. Ainsi tu ne sais pas
+où tu seras ce soir?
+
+-- Non.
+
+-- Au diable, alors... ou plutôt adieu!
+
+-- Ce La Mole est terrible, dit Coconnas, pour vouloir toujours
+qu'on lui dise où l'on sera! est-ce qu'on le sait? D'ailleurs, je
+crois que j'ai envie de dormir.
+
+Et il se recoucha. Quant à La Mole, il prit son vol vers les
+appartements de la reine. Arrivé au corridor que nous connaissons,
+il rencontra le duc d'Alençon.
+
+-- Ah! c'est vous, monsieur de la Mole? lui dit le prince.
+
+-- Oui, Monseigneur, répondit La Mole en saluant avec respect.
+
+-- Sortez-vous donc du Louvre?
+
+-- Non, Votre Altesse; je vais présenter mes hommages à Sa Majesté
+la reine de Navarre.
+
+-- Vers quelle heure sortirez-vous de chez elle, monsieur de la
+Mole?
+
+-- Monseigneur a-t-il quelques ordres à me donner?
+
+-- Non, pas pour le moment, mais j'aurai à vous parler ce soir.
+
+-- Vers quelle heure?
+
+-- Mais de neuf à dix.
+
+-- J'aurai l'honneur de me présenter à cette heure-là chez Votre
+Altesse.
+
+-- Bien, je compte sur vous. La Mole salua et continua son chemin.
+
+-- Ce duc, dit-il, a des moments où il est pâle comme un cadavre;
+c'est singulier. Et il frappa à la porte de la reine. Gillonne,
+qui semblait guetter son arrivée, le conduisit près de Marguerite.
+
+Celle-ci était occupée d'un travail qui paraissait la fatiguer
+beaucoup; un papier chargé de ratures et un volume d'Isocrate
+étaient placés devant elle. Elle fit signe à La Mole de la laisser
+achever un paragraphe; puis, ayant terminé, ce qui ne fut pas
+long, elle jeta sa plume, et invita le jeune homme à s'asseoir
+près d'elle.
+
+La Mole rayonnait. Il n'avait jamais été si beau, jamais si gai.
+
+-- Du grec! s'écria-t-il en jetant les yeux sur le livre; une
+harangue d'Isocrate! Que voulez-vous faire de cela? Oh! oh! sur ce
+papier du latin: _Ad Sarmatiae legatos reginae Margaritae concio!
+_Vous allez donc haranguer ces barbares en latin?
+
+-- Il le faut bien, dit Marguerite, puisqu'ils ne parlent pas
+français.
+
+-- Mais comment pouvez-vous faire la réponse avant d'avoir le
+discours?
+
+-- Une plus coquette que moi vous ferait croire à une
+improvisation; mais pour vous, mon Hyacinthe, je n'ai point de ces
+sortes de tromperies: on m'a communiqué d'avance le discours, et
+j'y réponds.
+
+-- Sont-ils donc près d'arriver, ces ambassadeurs?
+
+-- Mieux que cela, ils sont arrivés ce matin.
+
+-- Mais personne ne le sait?
+
+-- Ils sont arrivés incognito. Leur entrée solennelle est remise à
+après-demain, je crois. Au reste, vous verrez, dit Marguerite avec
+un petit air satisfait qui n'était point exempt de pédantisme, ce
+que j'ai fait ce soir est assez cicéronien; mais laissons là ces
+futilités. Parlons de ce qui vous est arrivé.
+
+-- À moi?
+
+-- Oui.
+
+-- Que m'est-il donc arrivé?
+
+-- Ah! vous avez beau faire le brave, je vous trouve un peu pâle.
+
+-- Alors, c'est d'avoir trop dormi; je m'en accuse bien
+humblement.
+
+-- Allons, allons, ne faisons point le fanfaron, je sais tout.
+
+-- Ayez donc la bonté de me mettre au courant, ma perle, car moi
+je ne sais rien.
+
+-- Voyons, répondez-moi franchement. Que vous a demandé la reine
+mère?
+
+-- La reine mère à moi! avait-elle donc à me parler?
+
+-- Comment! vous ne l'avez pas vue?
+
+-- Non.
+
+-- Et le roi Charles?
+
+-- Non.
+
+-- Et le roi de Navarre?
+
+-- Non.
+
+-- Mais le duc d'Alençon, vous l'avez vu?
+
+-- Oui, tout à l'heure, je l'ai rencontré dans le corridor.
+
+-- Que vous a-t-il dit?
+
+-- Qu'il avait à me donner quelques ordres entre neuf et dix
+heures du soir.
+
+-- Et pas autre chose?
+
+-- Pas autre chose.
+
+-- C'est étrange.
+
+-- Mais enfin, que trouvez-vous d'étrange, dites-moi?
+
+-- Que vous n'ayez entendu parler de rien.
+
+-- Que s'est-il donc passé?
+
+-- Il s'est passé que pendant toute cette journée, malheureux,
+vous avez été suspendu sur un abîme.
+
+-- Moi?
+
+-- Oui, vous.
+
+-- À quel propos?
+
+-- Écoutez. De Mouy, surpris cette nuit dans la chambre du roi de
+Navarre, que l'on voulait arrêter, a tué trois hommes, et s'est
+sauvé, sans que l'on reconnût de lui autre chose que le fameux
+manteau rouge.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien, ce manteau rouge qui m'avait trompée une fois en a
+trompé d'autres aussi: vous avez été soupçonné, accusé même de ce
+triple meurtre. Ce matin on voulait vous arrêter, vous juger, qui
+sait? vous condamner peut-être, car pour vous sauver vous
+n'eussiez pas voulu dire où vous étiez, n'est-ce pas?
+
+-- Dire où j'étais! s'écria La Mole, vous compromettre, vous, ma
+belle Majesté! Oh! vous avez bien raison; je fusse mort en
+chantant pour épargner une larme à vos beaux yeux.
+
+-- Hélas! mon pauvre gentilhomme! dit Marguerite, mes beaux yeux
+eussent bien pleuré.
+
+-- Mais comment s'est apaisé ce grand orage?
+
+-- Devinez.
+
+-- Que sais-je, moi?
+
+-- Il n'y avait qu'un moyen de prouver que vous n'étiez pas dans
+la chambre du roi de Navarre.
+
+-- Lequel?
+
+-- C'était de dire où vous étiez.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien, je l'ai dit!
+
+-- Et à qui?
+
+-- À ma mère.
+
+-- Et la reine Catherine...
+
+-- La reine Catherine sait que vous êtes mon amant.
+
+-- Oh! madame, après avoir tant fait pour moi, vous pouvez tout
+exiger de votre serviteur. Oh! vraiment, c'est beau et grand,
+Marguerite, ce que vous avez fait là! Oh! Marguerite, ma vie est
+bien à vous!
+
+-- Je l'espère, car je l'ai arrachée à ceux qui me la voulaient
+prendre; mais à présent vous êtes sauvé.
+
+-- Et par vous! s'écria le jeune homme, par ma reine adorée!
+
+Au même moment un bruit éclatant les fit tressaillir. La Mole se
+rejeta en arrière plein d'un vague effroi; Marguerite poussa un
+cri, demeura les yeux fixés sur la vitre brisée d'une fenêtre.
+
+Par cette vitre un caillou de la grosseur d'un oeuf venait
+d'entrer; il roulait encore sur le parquet. La Mole vit à son tour
+le carreau cassé et reconnut la cause du bruit.
+
+-- Quel est l'insolent?... s'écria-t-il. Et il s'élança vers la
+fenêtre.
+
+-- Un moment, dit Marguerite; à cette pierre est attaché quelque
+chose, ce me semble.
+
+-- En effet, dit La Mole, on dirait un papier.
+
+Marguerite se précipita sur l'étrange projectile, et arracha la
+mince feuille qui, pliée comme un étroit ruban, enveloppait le
+caillou par le milieu.
+
+Ce papier était maintenu par une ficelle, laquelle sortait par
+l'ouverture de la vitre cassée.
+
+Marguerite déplia la lettre et lut.
+
+-- Malheureux! s'écria-t-elle. Elle tendit le papier à La Mole
+pâle, debout et immobile comme la statue de l'Effroi. La Mole, le
+coeur serré d'une douleur pressentimentale, lut ces mots: «On
+attend M. de La Mole avec de longues épées dans le corridor qui
+conduit chez M. d'Alençon. Peut-être aimerait-il mieux sortir par
+cette fenêtre et aller rejoindre M. de Mouy à Mantes...»
+
+-- Eh! demanda La Mole après avoir lu, ces épées sont-elles donc
+plus longues que la mienne?
+
+-- Non, mais il y en a peut-être dix contre une.
+
+-- Et quel est l'ami qui nous envoie ce billet? demanda La Mole.
+
+Marguerite le reprit des mains du jeune homme et fixa sur lui un
+regard ardent.
+
+-- L'écriture du roi de Navarre! s'écria-t-elle. S'il prévient,
+c'est que le danger est réel. Fuyez, La Mole, fuyez, c'est moi qui
+vous en prie.
+
+-- Et comment voulez-vous que je fuie? dit La Mole.
+
+-- Mais cette fenêtre, ne parle-t-on pas de cette fenêtre?
+
+-- Ordonnez, ma reine, et je sauterai de cette fenêtre pour vous
+obéir, dussé-je vingt fois me briser en tombant.
+
+-- Attendez donc, attendez donc, dit Marguerite. Il me semble que
+cette ficelle supporte un poids.
+
+-- Voyons, dit La Mole. Et tous deux, attirant à eux l'objet
+suspendu après cette corde, virent avec une joie indicible
+apparaître l'extrémité d'une échelle de crin et de soie.
+
+-- Ah! vous êtes sauvé, s'écria Marguerite.
+
+-- C'est un miracle du ciel!
+
+-- Non, c'est un bienfait du roi de Navarre.
+
+-- Et si c'était un piège, au contraire? dit La Mole; si cette
+échelle devait se briser sous mes pieds! madame, n'avez-vous point
+avoué aujourd'hui votre affection pour moi?
+
+Marguerite, à qui la joie avait rendu ses couleurs, redevint d'une
+pâleur mortelle.
+
+-- Vous avez raison, dit-elle, c'est possible. Et elle s'élança
+vers la porte.
+
+-- Qu'allez-vous faire? s'écria La Mole.
+
+-- M'assurer par moi-même s'il est vrai qu'on vous attende dans le
+corridor.
+
+-- Jamais, jamais! Pour que leur colère tombe sur vous!
+
+-- Que voulez-vous qu'on fasse à une fille de France? femme et
+princesse du sang, je suis deux fois inviolable.
+
+La reine dit ces paroles avec une telle dignité qu'en effet La
+Mole comprit qu'elle ne risquait rien, et qu'il devait la laisser
+agir comme elle l'entendrait.
+
+Marguerite mit La Mole sous la garde de Gillonne en laissant à sa
+sagacité, selon ce qui se passerait, de fuir, ou d'attendre son
+retour, et elle s'avança dans le corridor qui, par un
+embranchement, conduisait à la bibliothèque ainsi qu'à plusieurs
+salons de réception, et qui en le suivant dans toute sa longueur
+aboutissait aux appartements du roi, de la reine mère, et à ce
+petit escalier dérobé par lequel on montait chez le duc d'Alençon
+et chez Henri. Quoiqu'il fût à peine neuf heures du soir, toutes
+les lumières étaient éteintes, et le corridor, à part une légère
+lueur qui venait de l'embranchement, était dans la plus parfaite
+obscurité. La reine de Navarre s'avança d'un pas ferme; mais
+lorsqu'elle fut au tiers du corridor à peine, elle entendit comme
+un chuchotement de voix basses auxquelles le soin qu'on prenait de
+les éteindre donnait un accent mystérieux et effrayant. Mais
+presque aussitôt le bruit cessa comme si un ordre supérieur l'eût
+éteint, et tout rentra dans l'obscurité; car cette lueur, si
+faible qu'elle fût, parut diminuer encore.
+
+Marguerite continua son chemin, marchant droit au danger qui, s'il
+existait, l'attendait là. Elle était calme en apparence, quoique
+ses mains crispées indiquassent une violente tension nerveuse. À
+mesure qu'elle s'approchait, ce silence sinistre redoublait, et
+une ombre pareille à celle d'une main obscurcissait la tremblante
+et incertaine lueur.
+
+Tout à coup, arrivée à l'embranchement du corridor, un homme fit
+deux pas en avant, démasqua un bougeoir de vermeil dont il
+s'éclairait en s'écriant:
+
+-- Le voilà! Marguerite se trouva face à face avec son frère
+Charles. Derrière lui se tenait debout, un cordon de soie à la
+main, le duc d'Alençon. Au fond, dans l'obscurité, deux ombres
+apparaissaient debout, l'une à côté de l'autre, ne reflétant
+d'autre lumière que celle que renvoyait l'épée nue qu'ils tenaient
+à la main.
+
+Marguerite embrassa tout le tableau d'un coup d'oeil. Elle fit un
+effort suprême, et répondit en souriant à Charles:
+
+-- Vous voulez dire: _La voilà, _Sire!
+
+Charles recula d'un pas. Tous les autres demeurèrent immobiles.
+
+-- Toi, Margot! dit-il; et où vas-tu à cette heure?
+
+-- À cette heure! dit Marguerite; est-il donc si tard?
+
+-- Je te demande où tu vas.
+
+-- Chercher un livre des discours de Cicéron, que je pense avoir
+laissé chez notre mère.
+
+-- Ainsi, sans lumière?
+
+-- Je croyais le corridor éclairé.
+
+-- Et tu viens de chez toi?
+
+-- Oui.
+
+-- Que fais-tu donc ce soir?
+
+-- Je prépare ma harangue aux envoyés polonais. N'y a-t-il pas
+conseil demain, et n'est-il pas convenu que chacun soumettra sa
+harangue à Votre Majesté?
+
+-- Et n'as-tu pas quelqu'un qui t'aide dans ce travail? Marguerite
+rassembla toutes ses forces.
+
+-- Oui, mon frère, dit-elle, M. de La Mole; il est très savant.
+
+-- Si savant, dit le duc d'Alençon, que je l'avais prié, quand il
+aurait fini avec vous, ma soeur, de me venir trouver pour me
+donner des conseils, à moi qui ne suis pas de votre force.
+
+-- Et vous l'attendiez? dit Marguerite du ton le plus naturel.
+
+-- Oui, dit d'Alençon avec impatience.
+
+-- En ce cas, fit Marguerite, je vais vous l'envoyer, mon frère,
+car nous avons fini.
+
+-- Et votre livre? dit Charles.
+
+-- Je le ferai prendre par Gillonne. Les deux frères échangèrent
+un signe.
+
+-- Allez, dit Charles; et nous, continuons notre ronde.
+
+-- Votre ronde! dit Marguerite; que cherchez-vous donc?
+
+-- Le petit homme rouge, dit Charles. Ne savez-vous pas qu'il y a
+un petit homme rouge qui revient au vieux Louvre? Mon frère
+d'Alençon prétend l'avoir vu, et nous sommes en quête de lui.
+
+-- Bonne chasse, dit Marguerite. Et elle se retira en jetant un
+regard derrière elle. Elle vit alors sur la muraille du corridor
+les quatre ombres réunies et qui semblaient conférer. En une
+seconde elle fut à la porte de son appartement.
+
+-- Ouvre, Gillonne, dit-elle, ouvre. Gillonne obéit. Marguerite
+s'élança dans l'appartement, et trouva La Mole qui l'attendait,
+calme et résolu, mais l'épée à la main.
+
+-- Fuyez, dit-elle, fuyez sans perdre une seconde. Ils vous
+attendent dans le corridor pour vous assassiner.
+
+-- Vous l'ordonnez? dit La Mole.
+
+-- Je le veux. Il faut nous séparer pour nous revoir.
+
+Pendant l'excursion de Marguerite, La Mole avait assuré l'échelle
+à la barre de la fenêtre, il l'enjamba; mais avant de poser le
+pied sur le premier échelon, il baisa tendrement la main de la
+reine.
+
+-- Si cette échelle est un piège et que je meure pour vous,
+Marguerite, souvenez-vous de votre promesse.
+
+-- Ce n'est pas une promesse, La Mole, c'est un serment. Ne
+craignez rien. Adieu. Et La Mole enhardi se laissa glisser plutôt
+qu'il ne descendit par l'échelle. Au même moment on frappa à la
+porte.
+
+Marguerite suivit des yeux La Mole dans sa périlleuse opération,
+et ne se retourna qu'au moment où elle se fut bien assurée que ses
+pieds avaient touché la terre.
+
+-- Madame, disait Gillonne, madame!
+
+-- Eh bien? demanda Marguerite.
+
+-- Le roi frappe à la porte.
+
+-- Ouvrez. Gillonne obéit. Les quatre princes, sans doute
+impatientés d'attendre, étaient debout sur le seuil.
+
+Charles entra.
+
+Marguerite vint au-devant de son frère, le sourire sur les lèvres.
+Le roi jeta un regard rapide autour de lui.
+
+-- Que cherchez-vous, mon frère? demanda Marguerite.
+
+-- Mais, dit Charles, je cherche... je cherche... eh! corne de
+boeuf! je cherche M. de La Mole.
+
+-- M. de La Mole!
+
+-- Oui; où est-il?Marguerite prit son frère par la main et le
+conduisit à la fenêtre. En ce moment même deux hommes
+s'éloignaient au grand galop de leurs chevaux, gagnant la tour de
+bois; l'un d'eux détacha son écharpe, et fit en signe d'adieu
+voltiger le blanc satin dans la nuit: ces deux hommes étaient La
+Mole et Orthon. Marguerite montra du doigt les deux hommes à
+Charles.
+
+-- Eh bien, demanda le roi, que veut dire cela?
+
+-- Cela veut dire, répondit Marguerite, que M. le duc d'Alençon
+peut remettre son cordon dans sa poche et MM. d'Anjou et de Guise
+leur épée dans le fourreau, attendu que M. de La Mole ne repassera
+pas cette nuit par le corridor.
+
+
+
+IX
+Les Atrides
+
+
+Depuis son retour à Paris, Henri d'Anjou n'avait pas encore revu
+librement sa mère Catherine, dont, comme chacun sait, il était le
+fils bien-aimé.
+
+C'était pour lui non pas la vaine satisfaction de l'étiquette, non
+plus un cérémonial pénible à remplir, mais l'accomplissement d'un
+devoir bien doux pour ce fils qui, s'il n'aimait pas sa mère,
+était sûr du moins d'être tendrement aimé par elle.
+
+En effet, Catherine préférait réellement ce fils, soit pour sa
+bravoure, soit plutôt pour sa beauté, car il y avait, outre la
+mère, de la femme dans Catherine, soit enfin parce que, suivant
+quelques chroniques scandaleuses, Henri d'Anjou rappelait à la
+Florentine certaine heureuse époque de mystérieuses amours.
+
+Catherine savait seule le retour du duc d'Anjou à Paris, retour
+que Charles IX eût ignoré si le hasard ne l'eût point conduit en
+face de l'hôtel de Condé au moment même où son frère en sortait.
+Charles ne l'attendait que le lendemain, et Henri d'Anjou espérait
+lui dérober les deux démarches qui avaient avancé son arrivée d'un
+jour, et qui étaient sa visite à la belle Marie de Clèves,
+princesse de Condé, et sa conférence avec les ambassadeurs
+polonais.
+
+C'est cette dernière démarche, sur l'intention de laquelle Charles
+était incertain, que le duc d'Anjou avait à expliquer à sa mère;
+et le lecteur, qui, comme Henri de Navarre, était certainement
+dans l'erreur à l'endroit de cette démarche, profitera de
+l'explication.
+
+Aussi lorsque le duc d'Anjou, longtemps attendu, entra chez sa
+mère, Catherine, si froide, si compassée d'habitude, Catherine,
+qui n'avait depuis le départ de son fils bien-aimé embrassé avec
+effusion que Coligny qui devait être assassiné le lendemain,
+ouvrit ses bras à l'enfant de son amour et le serra sur sa
+poitrine avec un élan d'affection maternelle qu'on était étonné de
+trouver encore dans ce coeur desséché.
+
+Puis elle s'éloignait de lui, le regardait et se reprenait encore
+à l'embrasser.
+
+-- Ah! madame, lui dit-il, puisque le ciel me donne cette
+satisfaction d'embrasser sans témoin ma mère, consolez l'homme le
+plus malheureux du monde.
+
+-- Eh! mon Dieu! mon cher enfant, s'écria Catherine, que vous est-
+il donc arrivé?
+
+-- Rien que vous ne sachiez, ma mère. Je suis amoureux, je suis
+aimé; mais c'est cet amour même qui fait mon malheur à moi.
+
+-- Expliquez-moi cela, mon fils, dit Catherine.
+
+-- Eh! ma mère... ces ambassadeurs, ce départ...
+
+-- Oui, dit Catherine, ces ambassadeurs sont arrivés, ce départ
+presse.
+
+-- Il ne presse pas, ma mère, mais mon frère le pressera. Il me
+déteste, je lui fais ombrage, il veut se débarrasser de moi.
+Catherine sourit.
+
+-- En vous donnant un trône, pauvre malheureux couronné!
+
+-- Oh! n'importe, ma mère, reprit Henri avec angoisse, je ne veux
+pas partir. Moi, un fils de France, élevé dans le raffinement des
+moeurs polies, près de la meilleure mère, aimé d'une des plus
+charmantes femmes de la terre, j'irais là-bas dans ces neiges, au
+bout du monde, mourir lentement parmi ces gens grossiers qui
+s'enivrent du matin au soir et jugent les capacités de leur roi
+sur celles d'un tonneau, selon ce qu'il contient! Non, ma mère, je
+ne veux point partir, j'en mourrais!
+
+-- Voyons, Henri, dit Catherine en pressant les deux mains de son
+fils, voyons, est-ce là la véritable raison?
+
+Henri baissa les yeux comme s'il n'osait, à sa mère elle-même,
+avouer ce qui se passait dans son coeur.
+
+-- N'en est-il pas une autre, demanda Catherine, moins romanesque,
+plus raisonnable, plus politique!
+
+-- Ma mère, ce n'est pas ma faute si cette idée m'est restée dans
+l'esprit, et peut-être y tient-elle plus de place qu'elle n'en
+devrait prendre; mais ne m'avez-vous pas dit vous-même que
+l'horoscope tiré à la naissance de mon frère Charles le condamnait
+à mourir jeune?
+
+-- Oui, dit Catherine, mais un horoscope peut mentir, mon fils.
+Moi-même, j'en suis à espérer en ce moment que tous ces horoscopes
+ne soient pas vrais.
+
+-- Mais enfin, son horoscope ne disait-il pas cela?
+
+-- Son horoscope parlait d'un quart de siècle; mais il ne disait
+pas si c'était pour sa vie ou pour son règne.
+
+-- Eh bien, ma mère, faites que je reste. Mon frère a près de
+vingt-quatre ans: dans un an la question sera résolue. Catherine
+réfléchit profondément.
+
+-- Oui, certes, dit-elle, cela serait mieux si cela se pouvait
+ainsi.
+
+-- Oh! jugez donc, ma mère, s'écria Henri, quel désespoir pour moi
+si j'allais avoir troqué la couronne de France contre celle de
+Pologne! Être tourmenté là-bas de cette idée que je pouvais régner
+au Louvre, au milieu de cette cour élégante et lettrée, près de la
+meilleure mère du monde, dont les conseils m'eussent épargné la
+moitié du travail et des fatigues, qui, habituée à porter avec mon
+père une partie du fardeau de l'État, eût bien voulu le porter
+encore avec moi! Ah! ma mère! j'eusse été un grand roi!
+
+-- Là, là, cher enfant, dit Catherine, dont cet avenir avait
+toujours été aussi la plus douce espérance; là, ne vous désolez
+point. N'avez-vous pas songé de votre côté à quelque moyen
+d'arranger la chose?
+
+-- Oh! certes, oui, et c'est surtout pour cela que je suis revenu
+deux ou trois jours plus tôt qu'on ne m'attendait, tout en
+laissant croire à mon frère Charles que c'était pour madame de
+Condé; puis j'ai été au-devant de Lasco, le plus important des
+envoyés, je me suis fait connaître de lui, faisant dans cette
+première entrevue tout ce qu'il était possible pour me rendre
+haïssable, et j'espère y être parvenu.
+
+-- Ah! mon cher enfant, dit Catherine, c'est mal. Il faut mettre
+l'intérêt de la France avant vos petites répugnances.
+
+-- Ma mère, l'intérêt de la France veut-il, en cas de malheur
+arrivé à mon frère, que ce soit le duc d'Alençon ou le roi de
+Navarre qui règne?
+
+-- Oh! le roi de Navarre, jamais, jamais, murmura Catherine en
+laissant l'inquiétude couvrir son front de ce voile soucieux qui
+s'y étendait chaque fois que cette question se représentait.
+
+-- Ma foi, continua Henri, mon frère d'Alençon ne vaut guère mieux
+et ne vous aime pas davantage.
+
+-- Enfin, reprit Catherine, qu'a dit Lasco?
+
+-- Lasco a hésité lui-même quand je l'ai pressé de demander
+audience. Oh! s'il pouvait écrire en Pologne, casser cette
+élection?
+
+-- Folie, mon fils, folie... ce qu'une diète a consacré est sacré.
+
+-- Mais enfin, ma mère, ne pourrait-on, à ces Polonais, leur faire
+accepter mon frère à ma place?
+
+-- C'est, sinon impossible, du moins difficile, répondit
+Catherine.
+
+-- N'importe! essayez, tentez, parlez au roi, ma mère; rejetez
+tout sur mon amour pour madame de Condé; dites que j'en suis fou,
+que j'en perds l'esprit. Justement il m'a vu sortir de l'hôtel du
+prince avec Guise, qui me rend là tous les services d'un bon ami.
+
+-- Oui, pour faire la Ligue. Vous ne voyez pas cela, vous, mais je
+le vois.
+
+-- Si fait, ma mère, si fait, mais en attendant j'use de lui. Eh!
+ne sommes-nous pas heureux quand un homme nous sert en se servant?
+
+-- Et qu'a dit le roi en vous rencontrant!
+
+-- Il a pu croire ce que je lui ai affirmé, c'est-à-dire que
+l'amour seul m'avait ramené à Paris.
+
+-- Mais du reste de la nuit, ne vous en a-t-il pas demandé compte?
+
+-- Si fait, ma mère; mais j'ai été au souper chez Nantouillet, où
+j'ai fait un scandale affreux pour que le bruit de ce scandale se
+répandît et que le roi ne doutât point que j'y étais.
+
+-- Alors il ignore votre visite à Lasco?
+
+-- Absolument.
+
+-- Bon, tant mieux. J'essaierai donc de lui parler pour vous, cher
+enfant; mais, vous le savez, sur cette rude nature aucune
+influence n'est réelle.
+
+-- Oh! ma mère, ma mère, quel bonheur si je restais, comme je vous
+aimerais plus encore que je ne vous aime, si c'était possible!
+
+-- Si vous restez, on vous enverra encore à la guerre.
+
+-- Oh! peu m'importe, pourvu que je ne quitte pas la France.
+
+-- Vous vous ferez tuer.
+
+-- Ma mère, on ne meurt pas des coups... on meurt de douleur,
+d'ennui. Mais Charles ne me permettra point de rester; il me
+déteste.
+
+-- Il est jaloux de vous, mon beau vainqueur, c'est une chose
+dite; pourquoi aussi êtes-vous si brave et si heureux? Pourquoi, à
+vingt ans à peine, avez-vous gagné des batailles comme Alexandre
+et comme César? Mais en attendant, ne vous découvrez à personne,
+feignez d'être résigné, faites votre cour au roi. Aujourd'hui
+même, on se réunit en conseil privé pour lire et pour discuter les
+discours qui seront prononcés à la cérémonie; faites le roi de
+Pologne et laissez-moi le soin du reste. À propos, et votre
+expédition d'hier soir?
+
+-- Elle a échoué, ma mère; le galant était prévenu, et il a pris
+son vol par la fenêtre.
+
+-- Enfin, dit Catherine, je saurai un jour quel est le mauvais
+génie qui contrarie ainsi tous mes projets... En attendant, je
+m'en doute, et... malheur à lui!
+
+-- Ainsi, ma mère?... dit le duc d'Anjou.
+
+-- Laissez-moi mener cette affaire. Et elle baisa tendrement Henri
+sur les yeux en le poussant hors de son cabinet. Bientôt
+arrivèrent chez la reine les princesses de sa maison. Charles
+était en belle humeur, car l'aplomb de sa soeur Margot l'avait
+plus réjoui qu'affecté; il n'en voulait pas autrement à La Mole,
+et il l'avait attendu avec quelque ardeur dans le corridor parce
+que c'était une espèce de chasse à l'affût. D'Alençon, tout au
+contraire, était très préoccupé. La répulsion qu'il avait toujours
+eue pour La Mole s'était changée en haine du moment où il avait su
+que La Mole était aimé de sa soeur. Marguerite avait tout ensemble
+l'esprit rêveur et l'oeil au guet. Elle avait à la fois à se
+souvenir et à veiller. Les députés polonais avaient envoyé le
+texte des harangues qu'ils devaient prononcer. Marguerite, à qui
+l'on n'avait pas plus parlé de la scène de la veille que si la
+scène n'avait point existé, lut les discours, et, hormis Charles,
+chacun discuta ce qu'il répondrait. Charles laissa Marguerite
+répondre comme elle l'entendrait.
+
+Il se montra très difficile sur le choix des termes pour
+d'Alençon; mais quant au discours de Henri d'Anjou, il y apporta
+plus que du mauvais vouloir: il fut acharné à corriger et à
+reprendre.
+
+Cette séance, sans rien faire éclater encore, avait lourdement
+envenimé les esprits.
+
+Henri d'Anjou, qui avait son discours à refaire presque
+entièrement, sortit pour se mettre à cette tâche. Marguerite, qui
+n'avait pas eu de nouvelles du roi de Navarre depuis celles qui
+lui avaient été données au détriment des vitres de sa fenêtre,
+retourna chez elle dans l'espérance de l'y voir venir.
+
+D'Alençon, qui avait lu l'hésitation dans les yeux de son frère
+d'Anjou, et surpris entre lui et sa mère un regard d'intelligence,
+se retira pour rêver à ce qu'il regardait comme une cabale
+naissante. Enfin, Charles allait passer dans sa forge pour achever
+un épieu qu'il se fabriquait lui-même, lorsque Catherine l'arrêta.
+
+Charles, qui se doutait qu'il allait rencontrer chez sa mère
+quelque opposition à sa volonté, s'arrêta et la regarda fixement:
+
+-- Eh bien, dit-il, qu'avons-nous encore?
+
+-- Un dernier mot à échanger, Sire. Nous avons oublié ce mot, et
+cependant il est de quelque importance. Quel jour fixons-nous pour
+la séance publique?
+
+-- Ah! c'est vrai, dit le roi en se rasseyant; causons-en, mère.
+Eh bien! à quand vous plaît-il que nous fixions le jour?
+
+-- Je croyais, répondit Catherine, que dans le silence même de
+Votre Majesté, dans son oubli apparent, il y avait quelque chose
+de profondément calculé.
+
+-- Non, dit Charles; pourquoi cela, ma mère?
+
+-- Parce que, ajouta Catherine très doucement, il ne faudrait pas,
+ce me semble, mon fils, que les Polonais nous vissent courir avec
+tant d'âpreté après cette couronne.
+
+-- Au contraire, ma mère, dit Charles, ils se sont hâtés, eux, en
+venant à marches forcées de Varsovie ici... Honneur pour honneur,
+politesse pour politesse.
+
+-- Votre Majesté peut avoir raison dans un sens, comme dans un
+autre je pourrais ne pas avoir tort. Ainsi, son avis est que la
+séance publique doit être hâtée?
+
+-- Ma foi, oui, ma mère; ne serait-ce point le vôtre par hasard?
+
+-- Vous savez que je n'ai d'avis que ceux qui peuvent le plus
+concourir à votre gloire; je vous dirai donc qu'en vous pressant
+ainsi je craindrais qu'on ne vous accusât de profiter bien vite de
+cette occasion qui se présente de soulager la maison de France des
+charges que votre frère lui impose, mais que, bien certainement,
+il lui rend en gloire et en dévouement.
+
+-- Ma mère, dit Charles, à son départ de France, je doterai mon
+frère si richement que personne n'osera même penser ce que vous
+craignez que l'on dise.
+
+-- Allons, dit Catherine, je me rends, puisque vous avez une si
+bonne réponse à chacune de mes objections... Mais, pour recevoir
+ce peuple guerrier, qui juge de la puissance des États par les
+signes extérieurs, il vous faut un déploiement considérable de
+troupes, et je ne pense pas qu'il y en ait assez de convoquées
+dans l'Île-de-France.
+
+-- Pardonnez-moi, ma mère, car j'ai prévu l'événement, et je me
+suis préparé. J'ai rappelé deux bataillons de la Normandie, un de
+la Guyenne; ma compagnie d'archers est arrivée hier de la
+Bretagne; les chevau-légers, répandus dans la Touraine, seront à
+Paris dans le courant de la journée; et tandis qu'on croit que je
+dispose à peine de quatre régiments, j'ai vingt mille hommes prêts
+à paraître.
+
+-- Ah! ah! dit Catherine surprise; alors il ne vous manque plus
+qu'une chose, mais on se la procurera.
+
+-- Laquelle?
+
+-- De l'argent. Je crois que vous n'en êtes pas fourni outre
+mesure.
+
+-- Au contraire, madame, au contraire, dit Charles IX. J'ai
+quatorze cent mille écus à la Bastille; mon épargne particulière
+m'a remis ces jours passés huit cent mille écus que j'ai enfouis
+dans mes caves du Louvre, et, en cas de pénurie, Nantouillet tient
+trois cent mille autres écus à ma disposition.
+
+Catherine frémit; car elle avait vu jusqu'alors Charles violent et
+emporté, mais jamais prévoyant.
+
+-- Allons, fit-elle, Votre Majesté pense à tout, c'est admirable,
+et pour peu que les tailleurs, les brodeuses et les joailliers se
+hâtent, Votre Majesté sera en état de donner séance avant six
+semaines.
+
+-- Six semaines! s'écria Charles. Ma mère, les tailleurs, les
+brodeuses et les joailliers travaillent depuis le jour où l'on a
+appris la nomination de mon frère. À la rigueur, tout pourrait
+être prêt pour aujourd'hui; mais, à coup sûr, tout sera prêt dans
+trois ou quatre jours.
+
+-- Oh! murmura Catherine, vous êtes plus pressé encore que je ne
+le croyais, mon fils.
+
+-- Honneur pour honneur, je vous l'ai dit.
+
+-- Bien. C'est donc cet honneur fait à la maison de France qui
+vous flatte, n'est-ce pas?
+
+-- Assurément.
+
+-- Et voir un fils de France sur le trône de Pologne est votre
+plus cher désir?
+
+-- Vous dites vrai.
+
+-- Alors c'est le fait, c'est la chose et non l'homme qui vous
+préoccupe, et quel que soit celui qui règne là-bas...
+
+-- Non pas, non pas, ma mère, corboeuf! demeurons-en où nous
+sommes! Les Polonais ont bien choisi. Ils sont adroits et forts,
+ces gens-là! Nation militaire, peuple de soldats, ils prennent un
+capitaine pour prince, c'est logique, peste! d'Anjou fait leur
+affaire: le héros de Jarnac et de Moncontour leur va comme un
+gant... Qui voulez-vous que je leur envoie? d'Alençon? un lâche!
+cela leur donnerait une belle idée des Valois! ... D'Alençon! il
+fuirait à la première balle qui lui sifflerait aux oreilles,
+tandis que Henri d'Anjou, un batailleur, bon! toujours l'épée au
+poing, toujours marchant en avant, à pied ou à cheval! ... Hardi!
+pique, pousse, assomme, tue! Ah! c'est un homme que mon frère
+d'Anjou, un vaillant qui va les faire battre du matin au soir,
+depuis le premier jusqu'au dernier jour de l'année. Il boit mal,
+c'est vrai; mais il les fera tuer de sang-froid, voilà tout. Il
+sera là dans sa sphère, ce cher Henri! Sus! sus! au champ de
+bataille! Bravo les trompettes et les tambours! Vive le roi! vive
+le vainqueur! vive le général! On le proclame _imperator _trois
+fois l'an! Ce sera admirable pour la maison de France et l'honneur
+des Valois... Il sera peut-être tué; mais, ventremahon! ce sera
+une mort superbe!
+
+Catherine frissonna et un éclair jaillit de ses yeux.
+
+-- Dites, s'écria-t-elle, que vous voulez éloigner Henri d'Anjou,
+dites que vous n'aimez pas votre frère!
+
+-- Ah! ah! ah! fit Charles en éclatant d'un rire nerveux, vous
+avez deviné cela, vous, que je voulais l'éloigner? Vous avez
+deviné cela, vous, que je ne l'aimais pas? Et quand cela serait,
+voyons? Aimer mon frère! Pourquoi donc l'aimerais-je? Ah! ah! ah!
+est-ce que vous voulez rire?... (Et à mesure qu'il parlait, ses
+joues pâles s'animaient d'une fébrile rougeur.) Est-ce qu'il
+m'aime, lui? Est-ce que vous m'aimez, vous? Est-ce que, excepté
+mes chiens, Marie Touchet et ma nourrice, est-ce qu'il y a
+quelqu'un qui m'ait jamais aimé? Non, non, je n'aime pas mon
+frère, je n'aime que moi, entendez-vous! et je n'empêche pas mon
+frère d'en faire autant que je fais.
+
+-- Sire, dit Catherine s'animant à son tour, puisque vous me
+découvrez votre coeur, il faut que je vous ouvre le mien. Vous
+agissez en roi faible, en monarque mal conseillé; vous renvoyez
+votre second frère, le soutien naturel du trône, et qui est en
+tous points digne de vous succéder s'il vous advenait malheur,
+laissant dans ce cas votre couronne à l'abandon; car, comme vous
+le disiez, d'Alençon est jeune, incapable, faible, plus que
+faible, lâche! ... Et le Béarnais se dresse derrière, entendez-
+vous?
+
+-- Eh! mort de tous les diables! s'écria Charles, qu'est-ce que me
+fait ce qui arrivera quand je n'y serai plus? Le Béarnais se
+dresse derrière mon frère, dites-vous? Corboeuf! tant mieux! ...
+Je disais que je n'aimais personne... je me trompais, j'aime
+Henriot; oui, je l'aime, ce bon Henriot: il a l'air franc, la main
+tiède, tandis que je ne vois autour de moi que des yeux faux et ne
+touche que des mains glacées. Il est incapable de trahison envers
+moi, j'en jurerais. D'ailleurs je lui dois un dédommagement: on
+lui a empoisonné sa mère, pauvre garçon! des gens de ma famille, à
+ce que j'ai entendu dire. D'ailleurs je me porte bien. Mais, si je
+tombais malade, je l'appellerais, je ne voudrais pas qu'il me
+quittât, je ne prendrais rien que de sa main, et quand je mourrai
+je le ferai roi de France et de Navarre... Et, ventre du pape! au
+lieu de rire à ma mort, comme feraient mes frères, il pleurerait
+ou du moins il ferait semblant de pleurer.
+
+La foudre tombant aux pieds de Catherine l'eût moins épouvantée
+que ces paroles. Elle demeura atterrée, regardant Charles d'un
+oeil hagard; puis enfin, au bout de quelques secondes:
+
+-- Henri de Navarre! s'écria-t-elle, Henri de Navarre! roi de
+France au préjudice de mes enfants! Ah! sainte madone! nous
+verrons! C'est donc pour cela que vous voulez éloigner mon fils?
+
+-- Votre fils... et que suis-je donc moi? un fils de louve comme
+Romulus! s'écria Charles tremblant de colère et l'oeil scintillant
+comme s'il se fût allumé par places. Votre fils! vous avez raison,
+le roi de France n'est pas votre fils lui, le roi de France n'a
+pas de frères, le roi de France n'a pas de mère, le roi de France
+n'a que des sujets. Le roi de France n'a pas besoin d'avoir des
+sentiments, il a des volontés. Il se passera qu'on l'aime, mais il
+veut qu'on lui obéisse.
+
+-- Sire, vous avez mal interprété mes paroles: j'ai appelé mon
+fils celui qui allait me quitter. Je l'aime mieux en ce moment
+parce que c'est lui qu'en ce moment je crains le plus de perdre.
+Est-ce un crime à une mère de désirer que son enfant ne la quitte
+pas?
+
+-- Et moi, je vous dis qu'il vous quittera, je vous dis qu'il
+quittera la France, qu'il s'en ira en Pologne, et cela dans deux
+jours; et si vous ajoutez une parole ce sera demain; et si vous ne
+baissez pas le front, si vous n'éteignez pas la menace de vos
+yeux, je l'étrangle ce soir comme vous vouliez qu'on étranglât
+hier l'amant de votre fille. Seulement je ne le manquerai pas,
+moi, comme nous avons manqué La Mole.
+
+Sous cette première menace, Catherine baissa le front; mais
+presque aussitôt elle le releva.
+
+-- Ah! pauvre enfant! dit-elle, ton frère veut te tuer. Eh bien,
+soit tranquille, ta mère te défendra.
+
+-- Ah! l'on me brave! s'écria Charles. Eh bien, par le sang du
+Christ! il mourra, non pas ce soir, non pas tout à l'heure, mais à
+l'instant même. Ah! une arme! une dague! un couteau! ... Ah!
+
+Et Charles, après avoir porté inutilement les yeux autour de lui
+pour chercher ce qu'il demandait, aperçut le petit poignard que sa
+mère portait à sa ceinture, se jeta dessus, l'arracha de sa gaine
+de chagrin incrustée d'argent, et bondit hors de la chambre pour
+aller frapper Henri d'Anjou partout où il le trouverait. Mais en
+arrivant dans le vestibule ses forces surexcitées au-delà de la
+puissance humaine, l'abandonnèrent tout à coup: il étendit le
+bras, laissa tomber l'arme aiguë, qui resta fichée dans le
+parquet, jeta un cri lamentable, s'affaissa sur lui-même et roula
+sur le plancher.
+
+En même temps le sang jaillit en abondance de ses lèvres et de son
+nez.
+
+-- Jésus! dit-il, on me tue; à moi! à moi!
+
+Catherine, qui l'avait suivi, le vit tomber; elle regarda un
+instant impassible et sans bouger; puis rappelée à elle, non par
+l'amour maternel, mais par la difficulté de la situation, elle
+ouvrit en criant:
+
+-- Le roi se trouve mal! au secours! au secours! À ce cri un monde
+de serviteurs, d'officiers et de courtisans s'empressèrent autour
+du jeune roi. Mais avant tout le monde une femme s'était élancée,
+écartant les spectateurs et relevant Charles pâle comme un
+cadavre.
+
+-- On me tue, nourrice, on me tue, murmura le roi baigné de sueur
+et de sang.
+
+-- On te tue! mon Charles! s'écria la bonne femme en parcourant
+tous les visages avec un regard qui fit reculer jusqu'à Catherine
+elle-même; et qui donc cela qui te tue?
+
+Charles poussa un faible soupir et s'évanouit tout à fait.
+
+-- Ah! dit le médecin Ambroise Paré, qu'on avait envoyé chercher à
+l'instant même, ah! voilà le roi bien malade!
+
+-- Maintenant, de gré ou de force, se dit l'implacable Catherine,
+il faudra bien qu'il accorde un délai.
+
+Et elle quitta le roi pour aller joindre son second fils, qui
+attendait avec anxiété dans l'oratoire le résultat de cet
+entretien si important pour lui.
+
+
+
+X
+L'Horoscope
+
+
+En sortant de l'oratoire, où elle venait d'apprendre à Henri
+d'Anjou tout ce qui s'était passé, Catherine avait trouvé René
+dans sa chambre.
+
+C'était la première fois que la reine et l'astrologue se
+revoyaient depuis la visite que la reine lui avait faite à sa
+boutique du pont Saint-Michel; seulement, la veille, la reine lui
+avait écrit, et c'était la réponse à ce billet que René lui
+apportait en personne.
+
+-- Eh bien, lui demanda la reine, l'avez-vous vu?
+
+-- Oui.
+
+-- Comment va-t-il?
+
+-- Plutôt mieux que plus mal.
+
+-- Et peut-il parler?
+
+-- Non, l'épée a traversé le larynx.
+
+-- Je vous avais dit en ce cas de le faire écrire?
+
+-- J'ai essayé, lui-même a réuni toutes ses forces; mais sa main
+n'a pu tracer que deux lettres presque illisibles, puis il s'est
+évanoui: la veine jugulaire a été ouverte, et le sang qu'il a
+perdu lui a ôté toutes ses forces.
+
+-- Avez-vous vu ces lettres?
+
+-- Les voici.
+
+René tira un papier de sa poche et le présenta à Catherine, qui le
+déplia vivement.
+
+-- Un M et un O, dit-elle... Serait-ce décidément ce La Mole, et
+toute cette comédie de Marguerite ne serait-elle qu'un moyen de
+détourner les soupçons?
+
+-- Madame, dit René, si j'osais émettre mon opinion dans une
+affaire où Votre Majesté hésite à former la sienne, je lui dirais
+que je crois M. de La Mole trop amoureux pour s'occuper
+sérieusement de politique.
+
+-- Vous croyez?
+
+-- Oui, surtout trop amoureux de la reine de Navarre pour servir
+avec dévouement le roi, car il n'y a pas de véritable amour sans
+jalousie.
+
+-- Et vous le croyez donc tout à fait amoureux?
+
+-- J'en suis sûr.
+
+-- Aurait-il eu recours à vous?
+
+-- Oui.
+
+-- Et il vous a demandé quelque breuvage, quelque philtre?
+
+-- Non, nous nous en sommes tenus à la figure de cire.
+
+-- Piquée au coeur?
+
+-- Piquée au coeur.
+
+-- Et cette figure existe toujours?
+
+-- Oui.
+
+-- Elle est chez vous?
+
+-- Elle est chez moi.
+
+-- Il serait curieux, dit Catherine, que ces préparations
+cabalistiques eussent réellement l'effet qu'on leur attribue.
+
+-- Votre Majesté est plus que moi à même d'en juger.
+
+-- La reine de Navarre aime-t-elle M. de La Mole?
+
+-- Elle l'aime au point de se perdre pour lui. Hier elle l'a sauvé
+de la mort au risque de son honneur et de sa vie. Vous voyez,
+madame, et cependant vous doutez toujours.
+
+-- De quoi?
+
+-- De la science.
+
+-- C'est qu'aussi la science m'a trahie, dit Catherine en
+regardant fixement René, qui supporta admirablement bien ce
+regard.
+
+-- En quelle occasion?
+
+-- Oh! vous savez ce que je veux dire; à moins toutefois que ce
+soit le savant et non la science.
+
+-- Je ne sais ce que vous voulez dire, madame, répondit le
+Florentin.
+
+-- René, vos parfums ont-ils perdu leur odeur?
+
+-- Non, madame, quand ils sont employés par moi; mais il est
+possible qu'en passant par la main des autres... Catherine sourit
+et hocha la tête.
+
+-- Votre opiat a fait merveille, René, dit-elle, et madame de
+Sauve a les lèvres plus fraîches et plus vermeilles que jamais.
+
+-- Ce n'est pas mon opiat qu'il faut en féliciter, madame, car la
+baronne de Sauve, usant du droit qu'a toute jolie femme d'être
+capricieuse, ne m'a plus reparlé de cet opiat, et moi, de mon
+côté, après la recommandation que m'avait faite Votre Majesté,
+j'ai jugé à propos de ne lui en point envoyer. Les boîtes sont
+donc toutes encore à la maison telles que vous les y avez
+laissées, moins une qui a disparu sans que je sache quelle
+personne me l'a prise ni ce que cette personne a voulu en faire.
+
+-- C'est bien, René, dit Catherine; peut-être plus tard
+reviendrons-nous là-dessus; en attendant, parlons d'autre chose.
+
+-- J'écoute, madame.
+
+-- Que faut-il pour apprécier la durée probable de la vie d'une
+personne?
+
+-- Savoir d'abord le jour de sa naissance, l'âge qu'elle a, et
+sous quel signe elle a vu le jour.
+
+-- Puis ensuite?
+
+-- Avoir de son sang et de ses cheveux.
+
+-- Et si je vous porte de son sang et de ses cheveux, si je vous
+dis sous quel signe il a vu le jour, si je vous dis l'âge qu'il a,
+le jour de sa naissance, vous me direz, vous, l'époque probable de
+sa mort?
+
+-- Oui, à quelques jours près.
+
+-- C'est bien. J'ai de ses cheveux, je me procurerai de son sang.
+
+-- La personne est-elle née pendant le jour ou pendant la nuit?
+
+-- À cinq heures vingt-trois minutes du soir.
+
+-- Soyez demain à cinq heures chez moi, l'expérience doit être
+faite à l'heure précise de la naissance.
+
+-- C'est bien, dit Catherine, _nous y serons. _René salua et
+sortit sans paraître avoir remarqué le _nous y serons_, qui
+indiquait cependant, que contre son habitude, Catherine ne
+viendrait pas seule.
+
+Le lendemain, au point du jour, Catherine passa chez son fils. À
+minuit elle avait fait demander de ses nouvelles, et on lui avait
+répondu que maître Ambroise Paré était près de lui, et s'apprêtait
+à le saigner si la même agitation nerveuse continuait.
+
+Encore tressaillant dans son sommeil, encore pâle du sang qu'il
+avait perdu, Charles dormait sur l'épaule de sa fidèle nourrice,
+qui, appuyée contre son lit, n'avait point depuis trois heures
+changé de position, de peur de troubler le repos de son cher
+enfant.
+
+Une légère écume venait poindre de temps en temps sur les lèvres
+du malade, et la nourrice l'essuyait avec une fine batiste brodée.
+Sur le chevet était un mouchoir tout maculé de larges taches de
+sang.
+
+Catherine eut un instant l'idée de s'emparer de ce mouchoir, mais
+elle pensa que ce sang, mêlé comme il l'était à la salive qui
+l'avait détrempé, n'aurait peut-être pas la même efficacité; elle
+demanda à la nourrice si le médecin n'avait pas saigné son fils
+comme il lui avait fait dire qu'il le devait faire. La nourrice
+répondit que si, et que la saignée avait été si abondante que
+Charles s'était évanoui deux fois.
+
+La reine mère, qui avait quelque connaissance en médecine comme
+toutes les princesses de cette époque, demanda à voir le sang;
+rien n'était plus facile, le médecin avait recommandé qu'on le
+conservât pour en étudier les phénomènes.
+
+Il était dans une cuvette dans le cabinet à côté de la chambre.
+Catherine y passa pour l'examiner, remplit de la rouge liqueur un
+petit flacon qu'elle avait apporté dans cette intention; puis
+rentra, cachant dans ses poches ses doigts, dont l'extrémité eût
+dénoncé la profanation qu'elle venait de commettre.
+
+Au moment où elle reparaissait sur le seuil du cabinet, Charles
+rouvrit les yeux et fut frappé de la vue de sa mère. Alors
+rappelant, comme à la suite d'un rêve, toutes ses pensées
+empreintes de rancune:
+
+-- Ah! c'est vous, madame? dit-il. Eh bien, annoncez à votre fils
+bien-aimé, à votre Henri d'Anjou, que ce sera pour demain.
+
+-- Mon cher Charles, dit Catherine, ce sera pour le jour que vous
+voudrez. Tranquillisez-vous et dormez.
+
+Charles, comme s'il eût cédé à ce conseil, ferma effectivement les
+yeux; et Catherine qui l'avait donné comme on fait pour consoler
+un malade ou un enfant, sortit de sa chambre. Mais derrière elle,
+et lorsqu'il eut entendu se refermer la porte, Charles se
+redressa, et tout à coup, d'une voix étouffée par l'accès dont il
+souffrait encore:
+
+-- Mon chancelier! cria-t-il, les sceaux, la cour! ... qu'on me
+fasse venir tout cela.
+
+La nourrice, avec une tendre violence, ramena la tête du roi sur
+son épaule, et pour le rendormir essaya de le bercer comme
+lorsqu'il était enfant.
+
+-- Non, non, nourrice, je ne dormirai plus. Appelle mes gens, je
+veux travailler ce matin.
+
+Quand Charles parlait ainsi, il fallait obéir; et la nourrice
+elle-même, malgré les privilèges que son royal nourrisson lui
+avait conservés, n'osait aller contre ses commandements. On fit
+venir ceux que le roi demandait, et la séance fut fixée, non pas
+au lendemain, c'était chose impossible, mais à cinq jours de là.
+
+Cependant à l'heure convenue, c'est-à-dire à cinq heures, la reine
+mère et le duc d'Anjou se rendaient chez René, lequel, prévenu,
+comme on le sait, de cette visite, avait tout préparé pour la
+séance mystérieuse.
+
+Dans la chambre à droite, c'est-à-dire dans la chambre aux
+sacrifices, rougissait, sur un réchaud ardent, une lame d'acier
+destinée à représenter, par ses capricieuses arabesques, les
+événements de la destinée sur laquelle on consultait l'oracle; sur
+l'autel était préparé le livre des sorts, et pendant la nuit, qui
+avait été fort claire, René avait pu étudier la marche et
+l'attitude des constellations.
+
+Henri d'Anjou entra le premier; il avait de faux cheveux; un
+masque couvrait sa figure et un grand manteau de nuit déguisait sa
+taille. Sa mère vint ensuite; et si elle n'eût pas su d'avance que
+c'était son fils qui l'attendait là, elle-même n'eût pu le
+reconnaître. Catherine ôta son masque; le duc d'Anjou, au
+contraire, garda le sien.
+
+-- As-tu fait cette nuit tes observations? demanda Catherine.
+
+-- Oui, madame, dit-il; et la réponse des astres m'a déjà appris
+le passé. Celui pour qui vous m'interrogez a, comme toutes les
+personnes nées sous le signe de l'écrevisse, le coeur ardent et
+d'une fierté sans exemple. Il est puissant; il a vécu près d'un
+quart de siècle; il a jusqu'à présent obtenu du ciel gloire et
+richesse. Est-ce cela, madame?
+
+-- Peut-être, dit Catherine.
+
+-- Avez-vous les cheveux et le sang?
+
+-- Les voici.
+
+Et Catherine remit au nécromancien une boucle de cheveux d'un
+blond fauve et une petite fiole de sang.
+
+René prit la fiole, la secoua pour bien réunir la fibrine et la
+sérosité, et laissa tomber sur la lame rougie une large goutte de
+cette chair coulante, qui bouillonna à l'instant même et
+s'extravasa bientôt en dessins fantastiques.
+
+-- Oh! madame, s'écria René, je le vois se tordre en d'atroces
+douleurs. Entendez-vous comme il gémit, comme il crie à l'aide!
+Voyez-vous comme tout devient sang autour de lui? Voyez-vous
+comme, enfin, autour de son lit de mort s'apprêtent de grands
+combats? Tenez, voici les lances; tenez, voici les épées.
+
+-- Sera-ce long? demanda Catherine palpitante d'une émotion
+indicible et arrêtant la main de Henri d'Anjou, qui, dans son
+avide curiosité, se penchait au-dessus du brasier.
+
+René s'approcha de l'autel et répéta une prière cabalistique,
+mettant à cette action un feu et une conviction qui gonflaient les
+veines de ses tempes et lui donnaient ces convulsions prophétiques
+et ces tressaillements nerveux qui prenaient les pythies antiques
+sur le trépied et les poursuivaient jusque sur leur lit de mort.
+
+Enfin il se releva et annonça que tout était prêt, prit d'une main
+le flacon encore aux trois quarts plein, et de l'autre la boucle
+de cheveux; puis commandant à Catherine d'ouvrir le livre au
+hasard et de laisser tomber sa vue sur le premier endroit venu, il
+versa sur la lame d'acier tout le sang, et jeta dans le brasier
+tous les cheveux, en prononçant une phrase cabalistique composée
+de mots hébreux auxquels il n'entendait rien lui-même.
+
+Aussitôt le duc d'Anjou et Catherine virent s'étendre sur cette
+lame une figure blanche comme celle d'un cadavre enveloppé de son
+suaire.
+
+Une autre figure, qui semblait celle d'une femme, était inclinée
+sur la première.
+
+En même temps les cheveux s'enflammèrent en donnant un seul jet de
+feu, clair, rapide, dardé comme une langue rouge.
+
+-- Un an! s'écria René, un an à peine, et cet homme sera mort, et
+une femme pleurera seule sur lui. Mais non, là-bas, au bout de la
+lame, une autre femme encore, qui tient comme un enfant dans ses
+bras.
+
+Catherine regarda son fils, et, toute mère qu'elle était, sembla
+lui demander quelles étaient ces deux femmes.
+
+Mais René achevait à peine, que la plaque d'acier redevint
+blanche; tout s'y était graduellement effacé.
+
+Alors Catherine ouvrit le livre au hasard, et lut, d'une voix
+dont, malgré toute sa force, elle ne pouvait cacher l'altération,
+le distique suivant:
+
+_Ains a peri cil que l'on redoutoit, Plus tôt, trop tôt, si
+prudence n'étoit._
+
+Un profond silence régna quelque temps autour du brasier.
+
+-- Et pour celui que tu sais, demanda Catherine, quels sont les
+signes de ce mois?
+
+-- Florissant comme toujours, madame. À moins de vaincre le destin
+par une lutte de dieu à dieu, l'avenir est bien certainement à cet
+homme. Cependant...
+
+-- Cependant, quoi?
+
+-- Une des étoiles qui composent sa pléiade est restée pendant le
+temps de mes observations couverte d'un nuage noir.
+
+-- Ah! s'écria Catherine, un nuage noir... Il y aurait donc
+quelque espérance?
+
+-- De qui parlez-vous, madame? demanda le duc d'Anjou. Catherine
+emmena son fils loin de la lueur du brasier et lui parla à voix
+basse. Pendant ce temps René s'agenouillait, et à la clarté de la
+flamme, versant dans sa main une dernière goutte de sang demeurée
+au fond de la fiole:
+
+-- Bizarre contradiction, disait-il, et qui prouve combien peu
+sont solides les témoignages de la science simple que pratiquent
+les hommes vulgaires! Pour tout autre que moi, pour un médecin,
+pour un savant, pour maître Ambroise Paré lui-même, voilà un sang
+si pur, si fécond, si plein de mordant et de sucs animaux, qu'il
+promet de longues années au corps dont il est sorti; et cependant
+toute cette vigueur doit disparaître bientôt, toute cette vie doit
+s'éteindre avant un an!
+
+Catherine et Henri d'Anjou s'étaient retournés et écoutaient. Les
+yeux du prince brillaient à travers son masque.
+
+-- Ah! continua René, c'est qu'aux savants ordinaires le présent
+seul appartient; tandis qu'à nous appartiennent le passé et
+l'avenir.
+
+-- Ainsi donc, continua Catherine, vous persistez à croire qu'il
+mourra avant une année?
+
+-- Aussi certainement que nous sommes ici trois personnes vivantes
+qui un jour reposeront à leur tour dans le cercueil.
+
+-- Cependant vous disiez que le sang était pur et fécond, vous
+disiez que ce sang promettait une longue vie?
+
+-- Oui, si les choses suivaient leur cours naturel. Mais n'est-il
+pas possible qu'un accident...
+
+-- Ah! oui, vous entendez, dit Catherine à Henri, un accident...
+
+-- Hélas! dit celui-ci, raison de plus pour demeurer.
+
+-- Oh! quant à cela, n'y songez plus, c'est chose impossible.
+Alors se retournant vers René:
+
+-- Merci, dit le jeune homme en déguisant le timbre de sa voix,
+merci; prends cette bourse.
+
+-- Venez, _comte_, dit Catherine, donnant à dessein à son fils un
+titre qui devait dérouter les conjectures de René. Et ils
+partirent.
+
+-- Oh! ma mère, vous voyez, dit Henri, un accident! ... et si cet
+accident-là arrive, je ne serai point là; je serai à quatre cents
+lieues de vous...
+
+-- Quatre cents lieues se font en huit jours, mon fils.
+
+-- Oui; mais sait-on si ces gens-là me laisseront revenir? Que ne
+puis-je attendre, ma mère! ...
+
+-- Qui sait? dit Catherine; cet accident dont parle René n'est-il
+pas celui qui, depuis hier, couche le roi sur un lit de douleur?
+Écoutez, rentrez de votre côté, mon enfant; moi, je vais passer
+par la petite porte du cloître des Augustines, ma suite m'attend
+dans ce couvent. Allez, Henri, allez, et gardez-vous d'irriter
+votre frère, si vous le voyez.
+
+
+
+XI
+Les confidences
+
+
+La première chose qu'apprit le duc d'Anjou en arrivant au Louvre,
+c'est que l'entrée solennelle des ambassadeurs était fixée au
+cinquième jour. Les tailleurs et les joailliers attendaient le
+prince avec de magnifiques habits et de superbes parures que le
+roi avait commandés pour lui.
+
+Pendant qu'il les essayait avec une colère qui mouillait ses yeux
+de larmes, Henri de Navarre s'égayait fort d'un magnifique collier
+d'émeraudes, d'une épée à poignée d'or et d'une bague précieuse
+que Charles lui avait envoyés le matin même.
+
+D'Alençon venait de recevoir une lettre et s'était renfermé dans
+sa chambre pour la lire en toute liberté.
+
+Quant à Coconnas, il demandait son ami à tous les échos du Louvre.
+
+En effet, comme on le pense bien, Coconnas, assez peu surpris de
+ne pas voir rentrer La Mole de toute la nuit, avait commencé dans
+la matinée à concevoir quelque inquiétude: il s'était en
+conséquence mis à la recherche de son ami, commençant son
+investigation par l'hôtel de la Belle-Étoile, passant de l'hôtel
+de la Belle-Étoile à la rue Cloche-Percée, de la rue Cloche-Percée
+à la rue Tizon, de la rue Tizon au pont Saint-Michel, enfin du
+pont Saint-Michel au Louvre.
+
+Cette investigation avait été faite, vis-à-vis de ceux auxquels
+elle s'adressait, d'une façon tantôt si originale, tantôt si
+exigeante, ce qui est facile à concevoir quand on connaît le
+caractère excentrique de Coconnas, qu'elle avait suscité entre lui
+et trois seigneurs de la cour des explications qui avaient fini à
+la mode de l'époque, c'est-à-dire sur le terrain. Coconnas avait
+mis à ces rencontres la conscience qu'il mettait d'ordinaire à ces
+sortes de choses; il avait tué le premier et blessé les deux
+autres, en disant:
+
+-- Ce pauvre La Mole, il savait si bien le latin!
+
+C'était au point que le dernier, qui était le baron de Boissey,
+lui avait dit en tombant:
+
+-- Ah! pour l'amour du ciel, Coconnas, varie un peu, et dis au
+moins qu'il savait le grec.
+
+Enfin, le bruit de l'aventure du corridor avait transpiré:
+Coconnas s'en était gonflé de douleur, car un instant il avait cru
+que tous ces rois et tous ces princes lui avaient tué son ami, et
+l'avaient jeté dans quelque oubliette.
+
+Il apprit que d'Alençon avait été de la partie, et passant par-
+dessus la majesté qui entourait le prince du sang, il l'alla
+trouver et lui demanda une explication comme il l'eût fait envers
+un simple gentilhomme.
+
+D'Alençon eut d'abord bonne envie de mettre à la porte
+l'impertinent qui venait lui demander compte de ses actions; mais
+Coconnas parlait d'un ton de voix si bref, ses yeux flamboyaient
+d'un tel éclat, l'aventure des trois duels en moins de vingt-
+quatre heures avait placé le Piémontais si haut, qu'il réfléchit,
+et qu'au lieu de se livrer à son premier mouvement, il répondit à
+son gentilhomme avec un charmant sourire:
+
+-- Mon cher Coconnas, il est vrai que le roi furieux d'avoir reçu
+sur l'épaule une aiguière d'argent, le duc d'Anjou mécontent
+d'avoir été coiffé avec une compote d'oranges, et le duc de Guise
+humilié d'avoir été souffleté avec un quartier de sanglier, ont
+fait la partie de tuer M. de La Mole; mais un ami de votre ami a
+détourné le coup. La partie a donc manqué, je vous en donne ma
+parole de prince.
+
+-- Ah! fit Coconnas respirant sur cette assurance comme un
+soufflet de forge, ah! mordi, Monseigneur, voilà qui est bien, et
+je voudrais connaître cet ami, pour lui prouver ma reconnaissance.
+
+M. d'Alençon ne répondit rien, mais sourit plus agréablement
+encore qu'il ne l'avait fait; ce qui laissa croire à Coconnas que
+cet ami n'était autre que le prince lui-même.
+
+-- Eh bien, Monseigneur! reprit-il, puisque vous avez tant fait
+que de me dire le commencement de l'histoire, mettez le comble à
+vos bontés en me racontant la fin. On voulait le tuer, mais on ne
+l'a pas tué, me dites-vous; voyons! qu'en a-t-on fait? Je suis
+courageux, allez! dites, et je sais supporter une mauvaise
+nouvelle. On l'a jeté dans quelque cul de basse-fosse, n'est-ce
+pas? Tant mieux, cela le rendra circonspect. Il ne veut jamais
+écouter mes conseils. D'ailleurs on l'en tirera, mordi! Les
+pierres ne sont pas dures pour tout le monde.
+
+D'Alençon hocha la tête.
+
+-- Le pis de tout cela, dit-il, mon brave Coconnas, c'est que
+depuis cette aventure ton ami a disparu, sans qu'on sache où il
+est passé.
+
+-- Mordi! s'écria le Piémontais en pâlissant de nouveau, fût-il
+passé en enfer, je saurai où il est.
+
+-- Écoute, dit d'Alençon qui avait, mais par des motifs bien
+différents, aussi bonne envie que Coconnas de savoir où était La
+Mole, je te donnerai un conseil d'ami.
+
+-- Donnez, Monseigneur, dit Coconnas, donnez.
+
+-- Va trouver la reine Marguerite, elle doit savoir ce qu'est
+devenu celui que tu pleures.
+
+-- S'il faut que je l'avoue à Votre Altesse, dit Coconnas, j'y
+avais déjà pensé, mais je n'avais point osé; car, outre que madame
+Marguerite m'impose plus que je ne saurais dire, j'avais peur de
+la trouver dans les larmes. Mais, puisque Votre Altesse m'assure
+que La Mole n'est pas mort et que Sa Majesté doit savoir où il
+est, je vais faire provision de courage et aller la trouver.
+
+-- Va, mon ami, va, dit le duc François. Et quand tu auras des
+nouvelles, donne-m'en à moi-même; car je suis en vérité aussi
+inquiet que toi. Seulement souviens-toi d'une chose, Coconnas...
+
+-- Laquelle?
+
+-- Ne dis pas que tu viens de ma part, car en commettant cette
+imprudence tu pourrais bien ne rien apprendre.
+
+-- Monseigneur, dit Coconnas, du moment où Votre Altesse me
+recommande le secret sur ce point, je serai muet comme une tanche
+ou comme la reine mère.
+
+«Bon prince, excellent prince, prince magnanime», murmura Coconnas
+en se rendant chez la reine de Navarre.
+
+Marguerite attendait Coconnas, car le bruit de son désespoir était
+arrivé jusqu'à elle, et en apprenant par quels exploits ce
+désespoir s'était signalé, elle avait presque pardonné à Coconnas
+la façon quelque peu brutale dont il traitait son amie madame la
+duchesse de Nevers, à laquelle le Piémontais ne s'était point
+adressé à cause d'une grosse brouille existant déjà depuis deux ou
+trois jours entre eux. Il fut donc introduit chez la reine
+aussitôt qu'annoncé.
+
+Coconnas entra, sans pouvoir surmonter ce certain embarras dont il
+avait parlé à d'Alençon qu'il éprouvait toujours en face de la
+reine, et qui lui était bien plus inspiré par la supériorité de
+l'esprit que par celle du rang; mais Marguerite l'accueillit avec
+un sourire qui le rassura tout d'abord.
+
+-- Eh! madame, dit-il, rendez-moi mon ami, je vous en supplie, ou
+dites-moi tout au moins ce qu'il est devenu; car sans lui je ne
+puis pas vivre. Supposez Euryale sans Nisus, Damon sans Pythias,
+ou Oreste sans Pylade, et ayez pitié de mon infortune en faveur
+d'un des héros que je viens de vous citer, et dont le coeur, je
+vous le jure, ne l'emportait pas en tendresse sur le mien.
+
+Marguerite sourit, et après avoir fait promettre le secret à
+Coconnas, elle lui raconta la fuite par la fenêtre. Quant au lieu
+de son séjour, si instantes que fussent les prières du Piémontais,
+elle garda sur ce point le plus profond silence. Cela ne
+satisfaisait qu'à demi Coconnas; aussi se laissa-t-il aller à des
+aperçus diplomatiques de la plus haute sphère. Il en résulta que
+Marguerite vit clairement que le duc d'Alençon était de moitié
+dans le désir qu'avait son gentilhomme de connaître ce qu'était
+devenu La Mole.
+
+-- Eh bien, dit la reine, si vous voulez absolument savoir quelque
+chose de positif sur le compte de votre ami, demandez au roi Henri
+de Navarre, c'est le seul qui ait le droit de parler; quant à moi,
+tout ce que je puis vous dire, c'est que celui que vous cherchez
+est vivant: croyez-en ma parole.
+
+-- J'en crois une chose plus certaine encore, madame, répondit
+Coconnas, ce sont vos beaux yeux qui n'ont point pleuré.
+
+Puis, croyant qu'il n'y avait rien à ajouter à une phrase qui
+avait le double avantage de rendre sa pensée et d'exprimer la
+haute opinion qu'il avait du mérite de La Mole, Coconnas se retira
+en ruminant un raccommodement avec madame de Nevers, non pas pour
+elle personnellement, mais pour savoir d'elle ce qu'il n'avait pu
+savoir de Marguerite.
+
+Les grandes douleurs sont des situations anormales dont l'esprit
+secoue le joug aussi vite qu'il lui est possible. L'idée de
+quitter Marguerite avait d'abord brisé le coeur de La Mole; et
+c'était bien plutôt pour sauver la réputation de la reine que pour
+préserver sa propre vie qu'il avait consenti à fuir.
+
+Aussi dès le lendemain au soir était-il revenu à Paris pour revoir
+Marguerite à son balcon. Marguerite, de son côté, comme si une
+voix secrète lui eût appris le retour du jeune homme, avait passé
+toute la soirée à sa fenêtre; il en résulta que tous deux
+s'étaient revus avec ce bonheur indicible qui accompagne les
+jouissances défendues. Il y a même plus: l'esprit mélancolique et
+romanesque de La Mole trouvait un certain charme à ce contretemps.
+Cependant, comme l'amant véritablement épris n'est heureux qu'un
+moment, celui pendant lequel il voit ou possède, et souffre
+pendant tout le temps de l'absence, La Mole, ardent de revoir
+Marguerite, s'occupa d'organiser au plus vite, l'événement qui
+devait la lui rendre, c'est-à-dire la fuite du roi de Navarre.
+
+Quant à Marguerite, elle se laissait, de son côté, aller au
+bonheur d'être aimée avec un dévouement si pur. Souvent elle s'en
+voulait de ce qu'elle regardait comme une faiblesse; elle, cet
+esprit viril, méprisant les pauvretés de l'amour vulgaire,
+insensible aux minuties qui en font pour les âmes tendres le plus
+doux, le plus délicat, le plus désirable de tous les bonheurs,
+elle trouvait sa journée sinon heureusement remplie, du moins
+heureusement terminée, quand vers neuf heures, paraissant à son
+balcon vêtue d'un peignoir blanc, elle apercevait sur le quai,
+dans l'ombre, un cavalier dont la main se posait sur ses lèvres,
+sur son coeur; c'était alors une toux significative, qui rendait à
+l'amant le souvenir de la voix aimée. C'était quelquefois aussi un
+billet vigoureusement lancé par une petite main et qui enveloppait
+quelque bijou précieux, mais bien plus précieux encore pour avoir
+appartenu à celle qui l'envoyait que pour la matière qui lui
+donnait sa valeur, et qui allait résonner sur le pavé à quelques
+pas du jeune homme. Alors La Mole, pareil à un milan, fondait sur
+cette proie, la serrait dans son sein, répondait par la même voie,
+et Marguerite ne quittait son balcon qu'après avoir entendu se
+perdre dans la nuit les pas du cheval poussé à toute bride pour
+venir, et qui, pour s'éloigner, semblait d'une matière aussi
+inerte que le fameux colosse qui perdit Troie.
+
+Voilà pourquoi la reine n'était pas inquiète du sort de La Mole,
+auquel, du reste, de peur que ses pas ne fussent épiés, elle
+refusait opiniâtrement tout autre rendez-vous que ces entrevues à
+l'espagnole, qui duraient depuis sa fuite et se renouvelaient dans
+la soirée de chacun des jours qui s'écoulaient dans l'attente de
+la réception des ambassadeurs, réception remise à quelques jours,
+comme on l'a vu, par les ordres exprès d'Ambroise Paré.
+
+La veille de cette réception, vers neuf heures du soir, comme tout
+le monde au Louvre était préoccupé des préparatifs du lendemain,
+Marguerite ouvrit sa fenêtre et s'avança sur le balcon; mais à
+peine y fut-elle que, sans attendre la lettre de Marguerite, La
+Mole, plus pressé que de coutume, envoya la sienne, qui vint, avec
+son adresse accoutumée, tomber aux pieds de sa royale maîtresse.
+Marguerite comprit que la missive devait renfermer quelque chose
+de particulier, elle rentra pour la lire.
+
+Le billet, sur le recto de la première page, renfermait ces mots:
+
+«Madame, il faut que je parle au roi de Navarre. L'affaire est
+urgente. J'attends.»
+
+Et sur le second recto ces mots, que l'on pouvait isoler des
+premiers en séparant les deux feuilles:
+
+«Madame et ma reine, faites que je puisse vous donner un de ces
+baisers que je vous envoie. J'attends.»
+
+Marguerite achevait à peine cette seconde partie de la lettre,
+qu'elle entendit la voix de Henri de Navarre qui, avec sa réserve
+habituelle, frappait à la porte commune, et demandait à Gillonne
+s'il pouvait entrer.
+
+La reine divisa aussitôt la lettre, mit une des pages dans son
+corset, l'autre dans sa poche, courut à la fenêtre qu'elle ferma,
+et s'élançant vers la porte:
+
+-- Entrez, Sire, dit-elle.
+
+Si doucement, si promptement, si habilement que Marguerite eût
+fermé cette fenêtre, la commotion en était arrivée jusqu'à Henri,
+dont les sens toujours tendus avaient, au milieu de cette société
+dont il se défiait si fort, presque acquis l'exquise délicatesse
+où ils sont portés chez l'homme vivant dans l'état sauvage. Mais
+le roi de Navarre n'était pas un de ces tyrans qui veulent
+empêcher leurs femmes de prendre l'air et de contempler les
+étoiles.
+
+Henri était souriant et gracieux comme d'habitude.
+
+-- Madame, dit-il, tandis que nos gens de cour essaient leurs
+habits de cérémonie, je pense à venir échanger avec vous quelques
+mots de mes affaires, que vous continuez de regarder comme les
+vôtres, n'est-ce pas?
+
+-- Certainement, monsieur, répondit Marguerite, nos intérêts ne
+sont-ils pas toujours les mêmes?
+
+-- Oui, madame, et c'est pour cela que je voulais vous demander ce
+que vous pensez de l'affectation que M. le duc d'Alençon met
+depuis quelques jours à me fuir, à ce point que depuis avant-hier
+il s'est retiré à Saint-Germain. Ne serait-ce pas pour lui soit un
+moyen de partir seul, car il est peu surveillé, soit un moyen de
+ne point partir du tout? Votre avis, s'il vous plaît, madame? il
+sera, je vous l'avoue, d'un grand poids pour affermir le mien.
+
+-- Votre Majesté a raison de s'inquiéter du silence de mon frère.
+J'y ai songé aujourd'hui toute la journée, et mon avis est que,
+les circonstances ayant changé, il a changé avec elles.
+
+-- C'est-à-dire, n'est-ce pas, que, voyant le roi Charles malade,
+le duc d'Anjou roi de Pologne, il ne serait pas fâché de demeurer
+à Paris pour garder à vue la couronne de France?
+
+-- Justement.
+
+-- Soit. Je ne demande pas mieux, dit Henri, qu'il reste;
+seulement cela change tout notre plan; car il me faut, pour partir
+seul, trois fois les garanties que j'aurais demandées pour partir
+avec votre frère, dont le nom et la présence dans l'entreprise me
+sauvegardaient. Ce qui m'étonne seulement, c'est de ne pas
+entendre parler de M. de Mouy. Ce n'est point son habitude de
+demeurer ainsi sans bouger. N'en auriez-vous point eu des
+nouvelles, madame?
+
+-- Moi, Sire! dit Marguerite étonnée; et comment voulez-vous?...
+
+-- Eh! pardieu, ma mie, rien ne serait plus naturel; vous avez
+bien voulu, pour me faire plaisir, sauver la vie au petit La
+Mole... Ce garçon a dû aller à Mantes... et quand on y va, on en
+peut bien revenir...
+
+-- Ah! voilà qui me donne la clef d'une énigme dont je cherchais
+vainement le mot, répondit Marguerite. J'avais laissé la fenêtre
+ouverte, et j'ai trouvé, en rentrant, sur mon tapis, une espèce de
+billet.
+
+-- Voyez-vous cela! dit Henri.
+
+-- Un billet auquel d'abord je n'ai rien compris, et auquel je
+n'ai attaché aucune importance, continua Marguerite; peut-être
+avais-je tort et vient-il de ce côté-là.
+
+-- C'est possible, dit Henri; j'oserais même dire que c'est
+probable. Peut-on voir ce billet?
+
+-- Certainement, Sire, répondit Marguerite en remettant au roi
+celle des deux feuilles de papier qu'elle avait introduite dans sa
+poche.
+
+Le roi jeta les yeux dessus.
+
+-- N'est-ce point l'écriture de M. de La Mole? dit-il.
+
+-- Je ne sais, répondit Marguerite; le caractère m'en a paru
+contrefait.
+
+-- N'importe, lisons, dit Henri. Et il lut: «Madame, il faut que
+je parle au roi de Navarre. L'affaire est urgente. J'attends.»
+
+-- Ah! oui-da! ... continua Henri. Voyez-vous, il dit qu'il
+attend!
+
+-- Certainement je le vois..., dit Marguerite. Mais que voulez-
+vous?
+
+-- Eh! ventre-saint-gris, je veux qu'il vienne.
+
+-- Qu'il vienne! s'écria Marguerite en fixant sur son mari ses
+beaux yeux étonnés; comment pouvez-vous dire une chose pareille,
+Sire? Un homme que le roi a voulu tuer... qui est signalé,
+menacé... qu'il vienne! dites-vous; est-ce que c'est possible?...
+Les portes sont-elles bien faites pour ceux qui ont été...
+
+-- Obligés de fuir par la fenêtre... vous voulez dire?
+
+-- Justement, et vous achevez ma pensée.
+
+-- Eh bien! mais, s'ils connaissent le chemin de la fenêtre,
+qu'ils reprennent ce chemin, puisqu'ils ne peuvent absolument pas
+entrer par la porte. C'est tout simple, cela.
+
+-- Vous croyez? dit Marguerite rougissant de plaisir à l'idée de
+se rapprocher de La Mole.
+
+-- J'en suis sûr.
+
+-- Mais comment monter? demanda la reine.
+
+-- N'avez-vous donc pas conservé l'échelle de corde que je vous
+avais envoyée? Ah! je ne reconnaîtrais point là votre prévoyance
+habituelle.
+
+-- Si fait, Sire, dit Marguerite.
+
+-- Alors, c'est parfait, dit Henri.
+
+-- Qu'ordonne donc Votre Majesté?
+
+-- Mais c'est tout simple, dit Henri, attachez-la à votre balcon
+et la laissez pendre. Si c'est de Mouy qui attend... et je serais
+tenté de le croire... si c'est de Mouy qui attend et qu'il veuille
+monter, il montera, ce digne ami.
+
+Et sans perdre de son flegme, Henri prit la bougie pour éclairer
+Marguerite dans la recherche qu'elle s'apprêtait à faire de
+l'échelle; la recherche ne fut pas longue, elle était enfermée
+dans une armoire du fameux cabinet.
+
+-- Là, c'est cela, dit Henri; maintenant, madame, si ce n'est pas
+trop exiger de votre complaisance, attachez, je vous prie, cette
+échelle au balcon.
+
+-- Pourquoi moi et non pas vous, Sire? dit Marguerite.
+
+-- Parce que les meilleurs conspirateurs sont les plus prudents.
+La vue d'un homme effaroucherait peut-être notre ami, vous
+comprenez.
+
+Marguerite sourit et attacha l'échelle.
+
+-- Là, dit Henri en restant caché dans l'angle de l'appartement,
+montrez-vous bien; maintenant faites voir l'échelle. À merveille;
+je suis sûr que de Mouy va monter.
+
+En effet, dix minutes après, un homme ivre de joie enjamba le
+balcon, et, voyant que la reine ne venait pas au-devant de lui,
+demeura quelques secondes hésitant. Mais, à défaut de Marguerite,
+Henri s'avança:
+
+-- Tiens, dit-il gracieusement, ce n'est point de Mouy, c'est
+M. de La Mole. Bonsoir, monsieur de la Mole; entrez donc, je vous
+prie.
+
+La Mole demeura un instant stupéfait.
+
+Peut-être, s'il eût été encore suspendu à son échelle au lieu
+d'être posé le pied ferme sur le balcon, fût-il tombé en arrière.
+
+-- Vous avez désiré parler au roi de Navarre pour affaires
+urgentes, dit Marguerite; je l'ai fait prévenir, et le voilà.
+Henri alla fermer la fenêtre.
+
+-- Je t'aime, dit Marguerite en serrant vivement la main du jeune
+homme.
+
+-- Eh bien, monsieur, fit Henri en présentant une chaise à La
+Mole, que disons-nous?
+
+-- Nous disons, Sire, répondit celui-ci, que j'ai quitté
+M. de Mouy à la barrière. Il désire savoir si Maurevel a parlé et
+si sa présence dans la chambre de Votre Majesté est connue.
+
+-- Pas encore, mais cela ne peut tarder; il faut donc nous hâter.
+
+-- Votre opinion est la sienne, Sire, et si demain, pendant la
+soirée, M. d'Alençon est prêt à partir, il se trouvera à la porte
+Saint-Marcel avec cent cinquante hommes; cinq cents vous
+attendront à Fontainebleau: alors vous gagnerez Blois, Angoulême
+et Bordeaux.
+
+-- Madame, dit Henri en se tournant vers sa femme, demain, pour
+mon compte, je serai prêt, le serez-vous?
+
+Les yeux de La Mole se fixèrent sur ceux de Marguerite avec une
+profonde anxiété.
+
+-- Vous avez ma parole, dit la reine, partout où vous irez, je
+vous suis; mais vous le savez, il faut que M. d'Alençon parte en
+même temps que nous. Pas de milieu avec lui, il nous sert ou il
+nous trahit; s'il hésite, ne bougeons pas.
+
+-- Sait-il quelque chose de ce projet, monsieur de la Mole?
+demanda Henri.
+
+-- Il a dû, il y a quelques jours, recevoir une lettre de
+M. de Mouy.
+
+-- Ah! ah! dit Henri, et il ne m'a parlé de rien!
+
+-- Défiez-vous, monsieur, dit Marguerite, défiez-vous.
+
+-- Soyez tranquille, je suis sur mes gardes. Comment faire tenir
+une réponse à M. de Mouy?
+
+-- Ne vous inquiétez de rien, Sire. À droite ou à gauche de Votre
+Majesté, visible ou invisible, demain, pendant la réception des
+ambassadeurs, il sera là: un mot dans le discours de la reine qui
+lui fasse comprendre si vous consentez ou non, s'il doit fuir ou
+vous attendre. Si le duc d'Alençon refuse, il ne demande que
+quinze jours pour tout réorganiser en votre nom.
+
+-- En vérité, dit Henri, de Mouy est un homme précieux. Pouvez-
+vous intercaler dans votre discours la phrase attendue, madame?
+
+-- Rien de plus facile, répondit Marguerite.
+
+-- Alors, dit Henri, je verrai demain M. d'Alençon; que de Mouy
+soit à son poste et comprenne à demi-mot.
+
+-- Il y sera, Sire.
+
+-- Eh bien, monsieur de la Mole, dit Henri, allez lui porter ma
+réponse. Vous avez sans doute dans les environs un cheval, un
+serviteur?
+
+-- Orthon est là qui m'attend sur le quai.
+
+-- Allez le rejoindre, monsieur le comte. Oh! non point par la
+fenêtre; c'est bon dans les occasions extrêmes. Vous pourriez être
+vu, et comme on ne saurait pas que c'est pour moi que vous vous
+exposez ainsi, vous compromettriez la reine.
+
+-- Mais par où, Sire?
+
+-- Si vous ne pouvez pas entrer seul au Louvre, vous en pouvez
+sortir avec moi, qui ai le mot d'ordre. Vous avez votre manteau,
+j'ai le mien; nous nous envelopperons tous deux, et nous
+traverserons le guichet sans difficulté. D'ailleurs, je serai aise
+de donner quelques ordres particuliers à Orthon. Attendez ici, je
+vais voir s'il n'y a personne dans les corridors.
+
+Henri, de l'air du monde le plus naturel, sortit pour aller
+explorer le chemin. La Mole resta seul avec la reine.
+
+-- Oh! quand vous reverrai-je? dit La Mole.
+
+-- Demain soir si nous fuyons: un de ces soirs, dans la maison de
+la rue Cloche-Percée, si nous ne fuyons pas.
+
+-- Monsieur de la Mole, dit Henri en rentrant, vous pouvez venir,
+il n'y a personne. La Mole s'inclina respectueusement devant la
+reine.
+
+-- Donnez-lui votre main à baiser, madame, dit Henri; monsieur de
+La Mole n'est pas un serviteur ordinaire. Marguerite obéit.
+
+-- À propos, dit Henri, serrez l'échelle de corde avec soin; c'est
+un meuble précieux pour des conspirateurs; et, au moment où l'on
+s'y attend le moins, on peut avoir besoin de s'en servir. Venez,
+monsieur de la Mole, venez.
+
+
+
+XII
+Les ambassadeurs
+
+
+Le lendemain toute la population de Paris s'était portée vers le
+faubourg Saint-Antoine, par lequel il avait été décidé que les
+ambassadeurs polonais feraient leur entrée. Une haie de Suisses
+contenait la foule, et des détachements de cavaliers protégeaient
+la circulation des seigneurs et des dames de la cour qui se
+portaient au-devant du cortège.
+
+Bientôt parut, à la hauteur de l'abbaye Saint-Antoine, une troupe
+de cavaliers vêtus de rouge et de jaune, avec des bonnets et des
+manteaux fourrés, et tenant à la main des sabres larges et
+recourbés comme les cimeterres des Turcs.
+
+Les officiers marchaient sur le flanc des lignes.
+
+Derrière cette première troupe en venait une seconde équipée avec
+un luxe tout à fait oriental. Elle précédait les ambassadeurs,
+qui, au nombre de quatre, représentaient magnifiquement le plus
+mythologique des royaumes chevaleresques du XVIe siècle.
+
+L'un de ces ambassadeurs était l'évêque de Cracovie. Il portait un
+costume demi-pontifical, demi-guerrier, mais éblouissant d'or et
+de pierreries. Son cheval blanc à longs crins flottants et au pas
+relevé semblait souffler le feu par ses naseaux; personne n'aurait
+pensé que depuis un mois le noble animal faisait quinze lieues
+chaque jour par des chemins que le mauvais temps avait rendus
+presque impraticables.
+
+Près de l'évêque marchait le palatin Lasco, puissant seigneur si
+rapproché de la couronne qu'il avait la richesse d'un roi comme il
+en avait l'orgueil.
+
+Après les deux ambassadeurs principaux, qu'accompagnaient deux
+autres palatins de haute naissance, venait une quantité de
+seigneurs polonais dont les chevaux, harnachés de soie, d'or et de
+pierreries, excitèrent la bruyante approbation du peuple. En
+effet, les cavaliers français, malgré la richesse de leurs
+équipages, étaient complètement éclipsés par ces nouveaux venus,
+qu'ils appelaient dédaigneusement des barbares.
+
+Jusqu'au dernier moment, Catherine avait espéré que la réception
+serait remise encore et que la décision du roi céderait à sa
+faiblesse, qui continuait. Mais lorsque le jour fut venu,
+lorsqu'elle vit Charles, pâle comme un spectre, revêtir le
+splendide manteau royal, elle comprit qu'il fallait plier en
+apparence sous cette volonté de fer, et elle commença de croire
+que le plus sûr parti pour Henri d'Anjou était l'exil magnifique
+auquel il était condamné.
+
+Charles, à part les quelques mots qu'il avait prononcés lorsqu'il
+avait rouvert les yeux, au moment où sa mère sortait du cabinet,
+n'avait point parlé à Catherine depuis la scène qui avait amené la
+crise à laquelle il avait failli succomber. Chacun, dans le
+Louvre, savait qu'il y avait eu une altercation terrible entre eux
+sans connaître la cause de cette altercation, et les plus hardis
+tremblaient devant cette froideur et ce silence, comme tremblent
+les oiseaux devant le calme menaçant qui précède l'orage.
+
+Cependant tout s'était préparé au Louvre, non pas comme pour une
+fête, il est vrai, mais comme pour quelque lugubre cérémonie.
+L'obéissance de chacun avait été morne ou passive. On savait que
+Catherine avait presque tremblé, et tout le monde tremblait.
+
+La grande salle de réception du palais avait été préparée, et
+comme ces sortes de séances étaient ordinairement publiques, les
+gardes et les sentinelles avaient reçu l'ordre de laisser entrer,
+avec les ambassadeurs, tout ce que les appartements et les cours
+pourraient contenir de populaire.
+
+Quant à Paris, son aspect était toujours celui que présente la
+grande ville en pareille circonstance: c'est-à-dire empressement
+et curiosité. Seulement quiconque eût bien considéré ce jour-là la
+population de la capitale, eût reconnu parmi les groupes composés
+de ces honnêtes figures de bourgeois naïvement béantes, bon nombre
+d'hommes enveloppés dans de grands manteaux, se répondant les uns
+aux autres par des coups d'oeil, des signes de la main quand ils
+étaient à distance, et échangeant à voix basse quelques mots
+rapides et significatifs toutes les fois qu'ils se rapprochaient.
+Ces hommes, au reste, paraissaient fort préoccupés du cortège, le
+suivaient des premiers, et paraissaient recevoir leurs ordres d'un
+vénérable vieillard dont les yeux noirs et vifs faisaient, malgré
+sa barbe blanche et ses sourcils grisonnants, ressortir la verte
+activité. En effet, ce vieillard, soit par ses propres moyens,
+soit qu'il fût aidé par les efforts de ses compagnons, parvint à
+se glisser des premiers dans le Louvre, et, grâce à la
+complaisance du chef des Suisses, digne huguenot fort peu
+catholique malgré sa conversion, trouva moyen de se placer
+derrière les ambassadeurs, juste en face de Marguerite et de Henri
+de Navarre.
+
+Henri prévenu par La Mole que de Mouy devait, sous un déguisement
+quelconque, assister à la séance, jetait les yeux de tous côtés.
+Enfin ses regards rencontrèrent ceux du vieillard et ne le
+quittèrent plus: un signe de De Mouy avait fixé tous les doutes du
+roi de Navarre. Car de Mouy était si bien déguisé que Henri lui-
+même avait douté que ce vieillard à barbe blanche pût être le même
+que cet intrépide chef des huguenots qui avait fait, cinq ou six
+jours auparavant, une si rude défense.
+
+Un mot de Henri, prononcé à l'oreille de Marguerite, fixa les
+regards de la reine sur de Mouy. Puis alors ses beaux yeux
+s'égarèrent dans les profondeurs de la salle: elle cherchait La
+Mole, mais inutilement.
+
+La Mole n'y était pas.
+
+Les discours commencèrent. Le premier fut au roi. Lasco lui
+demandait, au nom de la diète, son assentiment à ce que la
+couronne de Pologne fût offerte à un prince de la maison de
+France.
+
+Charles répondit par une adhésion courte et précise, présentant le
+duc d'Anjou, son frère, du courage duquel il fit un grand éloge
+aux envoyés polonais. Il parlait en français; un interprète
+traduisait sa réponse après chaque période. Et pendant que
+l'interprète parlait à son tour, on pouvait voir le roi approcher
+de sa bouche un mouchoir qui, à chaque fois, s'en éloignait teint
+de sang.
+
+Quand la réponse de Charles fut terminée, Lasco se tourna vers le
+duc d'Anjou, s'inclina et commença un discours latin dans lequel
+il lui offrait le trône au nom de la nation polonaise.
+
+Le duc répondit dans la même langue, et d'une voix dont il
+cherchait en vain à contenir l'émotion, qu'il acceptait avec
+reconnaissance l'honneur qui lui était décerné. Pendant tout le
+temps qu'il parla, Charles resta debout, les lèvres serrées,
+l'oeil fixé sur lui, immobile et menaçant comme l'oeil d'un aigle.
+
+Quand le duc d'Anjou eut fini, Lasco prit la couronne des
+Jagellons posée sur un coussin de velours rouge, et tandis que
+deux seigneurs polonais revêtaient le duc d'Anjou du manteau
+royal, il déposa la couronne entre les mains de Charles.
+
+Charles fit un signe à son frère. Le duc d'Anjou vint
+s'agenouiller devant lui, et de ses propres mains, Charles lui
+posa la couronne sur la tête: alors les deux rois échangèrent un
+des plus haineux baisers que se soient jamais donnés deux frères.
+
+Aussitôt un héraut cria:
+
+«Alexandre-Édouard-Henri de France, duc d'Anjou, vient d'être
+couronné roi de Pologne. Vive le roi de Pologne!»
+
+Toute l'assemblée répéta d'un seul cri:
+
+-- Vive le roi de Pologne! Alors Lasco se tourna vers Marguerite.
+Le discours de la belle reine avait été gardé pour le dernier. Or,
+comme c'était une galanterie qui lui avait été accordée pour faire
+briller son beau génie, comme on disait alors, chacun porta une
+grande attention à la réponse, qui devait être en latin. Nous
+avons vu que Marguerite l'avait composée elle-même.
+
+Le discours de Lasco fut plutôt un éloge qu'un discours. Il avait
+cédé, tout Sarmate qu'il était, à l'admiration qu'inspirait à tous
+la belle reine de Navarre; et empruntant la langue à Ovide, mais
+le style à Ronsard, il dit que, partis de Varsovie au milieu de la
+plus profonde nuit, ils n'auraient su, lui et ses compagnons,
+comment retrouver leur chemin, si, comme les rois mages, ils
+n'avaient eu deux étoiles pour les guider; étoiles qui devenaient
+de plus en plus brillantes à mesure qu'ils approchaient de la
+France, et qu'ils reconnaissaient maintenant n'être autre chose
+que les deux beaux yeux de la reine de Navarre. Enfin, passant de
+l'Évangile au Coran, de la Syrie à l'Arabie Pétrée, de Nazareth à
+La Mecque, il termina en disant qu'il était tout prêt à faire ce
+que faisaient les sectateurs ardents du Prophète, qui, une fois
+qu'ils avaient eu le bonheur de contempler son tombeau, se
+crevaient les yeux, jugeant qu'après avoir joui d'une si belle vue
+rien dans ce monde ne valait plus la peine d'être admiré.
+
+Ce discours fut couvert d'applaudissements de la part de ceux qui
+parlaient latin, parce qu'ils partageaient l'opinion de l'orateur;
+de la part de ceux qui ne l'entendaient point, parce qu'ils
+voulaient avoir l'air de l'entendre.
+
+Marguerite fit d'abord une gracieuse révérence au galant Sarmate;
+puis, tout en répondant à l'ambassadeur, fixant les yeux sur de
+Mouy, elle commença en ces termes:
+
+«_Quod nunc hac in aula insperati adestis exultaremus ego et
+conjux, nisi ideo immineret calimitas, scilicet non solum fratris
+sed etiam amici orbitas.__[4]_«
+
+Ces paroles avaient deux sens, et, tout en s'adressant à de Mouy,
+pouvaient s'adresser à Henri d'Anjou. Aussi ce dernier salua-t-il
+en signe de reconnaissance.
+
+Charles ne se rappela point avoir lu cette phrase dans le discours
+qui lui avait été communiqué quelques jours auparavant; mais il
+n'attachait point grande importance aux paroles de Marguerite,
+qu'il savait être un discours de simple courtoisie. D'ailleurs, il
+comprenait fort mal le latin.
+
+Marguerite continua:
+
+«_Adeo dolemur a te dividi ut tecum proficisci maluissemus. __Sed
+idem fatum que nunc sine ullâ morâ Lutetiâ cedere juberis, hac in
+urbe detinet. Proficiscere ergo, frater; proficiscere, amice;
+proficiscere sine nobis; proficiscentem sequentur spes et
+desideria nostra_.[5]«
+
+On devine aisément que de Mouy écoutait avec une attention
+profonde ces paroles, qui, adressées aux ambassadeurs, étaient
+prononcées pour lui seul. Henri avait bien déjà deux ou trois fois
+tourné la tête négativement sur les épaules, pour faire comprendre
+au jeune huguenot que d'Alençon avait refusé; mais ce geste, qui
+pouvait être un effet du hasard, eût paru insuffisant à de Mouy,
+si les paroles de Marguerite ne fussent venues le confirmer. Or,
+tandis qu'il regardait Marguerite et l'écoutait de toute son âme,
+ses deux yeux noirs, si brillants sous leurs sourcils gris,
+frappèrent Catherine, qui tressaillit comme à une commotion
+électrique, et qui ne détourna plus son regard de ce côté de la
+salle.
+
+-- Voilà une figure étrange, murmura-t-elle tout en continuant de
+composer son visage selon les lois du cérémonial. Qui donc est cet
+homme qui regarde si attentivement Marguerite, et que, de leur
+côté Marguerite et Henri regardent si attentivement?
+
+Cependant la reine de Navarre continuait son discours, qui, à
+partir de ce moment, répondait aux politesses de l'envoyé
+polonais, tandis que Catherine se creusait la tête, cherchant quel
+pouvait être le nom de ce beau vieillard, lorsque le maître des
+cérémonies, s'approchant d'elle par derrière, lui remit un sachet
+de satin parfumé contenant un papier plié en quatre. Elle ouvrit
+le sachet, tira le papier, et lut ces mots:
+
+«Maurevel, à l'aide d'un cordial que je viens de lui donner, a
+enfin repris quelque force, et est parvenu à écrire le nom de
+l'homme qui se trouvait dans la chambre du roi de Navarre. Cet
+homme, c'est M. de Mouy.»
+
+-- De Mouy! pensa la reine; eh bien, j'en avais le pressentiment.
+Mais ce vieillard... Eh! _cospetto! ..._ ce vieillard, c'est...
+
+Catherine demeura l'oeil fixe, la bouche béante. Puis, se penchant
+à l'oreille du capitaine des gardes qui se tenait à son côté:
+
+-- Regardez, monsieur de Nancey, lui dit-elle, mais sans
+affectation; regardez le seigneur Lasco, celui qui parle en ce
+moment. Derrière lui... c'est cela... voyez-vous un vieillard à
+barbe blanche, en habit de velours noir?
+
+-- Oui, madame, répondit le capitaine.
+
+-- Bon, ne le perdez pas de vue.
+
+-- Celui auquel le roi de Navarre fait un signe?
+
+-- Justement. Placez-vous à la porte du Louvre avec dix hommes,
+et, quand il sortira, invitez-le de la part du roi à dîner. S'il
+vous suit, conduisez-le dans une chambre où vous le retiendrez
+prisonnier. S'il vous résiste, emparez vous-en mort ou vif. Allez!
+allez!
+
+Heureusement Henri, fort peu occupé du discours de Marguerite,
+avait l'oeil arrêté sur Catherine, et n'avait point perdu une
+seule expression de son visage. En voyant les yeux de la reine
+mère fixés avec un si grand acharnement sur de Mouy, il
+s'inquiéta; en lui voyant donner un ordre au capitaine des gardes,
+il comprit tout.
+
+Ce fut en ce moment qu'il fit le geste qu'avait surpris
+M. de Nancey, et qui, dans la langue des signes, voulait dire:
+Vous êtes découvert, sauvez-vous à l'instant même.
+
+De Mouy comprit ce geste, qui couronnait si bien la portion du
+discours de Marguerite qui lui était adressé. Il ne se le fit pas
+dire deux fois, il se perdit dans la foule, et disparut.
+
+Mais Henri ne fut tranquille que lorsqu'il eut vu M. de Nancey
+revenir à Catherine, et qu'il eut compris à la contraction du
+visage de la reine mère que celui-ci lui annonçait qu'il était
+arrivé trop tard. L'audience était finie. Marguerite échangeait
+encore quelques paroles non officielles avec Lasco.
+
+Le roi se leva chancelant, salua et sortit appuyé sur l'épaule
+d'Ambroise Paré, qui ne le quittait pas depuis l'accident qui lui
+était arrivé.
+
+Catherine, pâle de colère, et Henri, muet de douleur, le
+suivirent.
+
+Quant au duc d'Alençon, il s'était complètement effacé pendant la
+cérémonie; et pas une fois le regard de Charles qui ne s'était pas
+écarté un instant du duc d'Anjou, ne s'était fixé sur lui.
+
+Le nouveau roi de Pologne se sentait perdu. Loin de sa mère,
+enlevé par ces barbares du Nord, il était semblable à Antée, ce
+fils de la Terre, qui perdait ses forces, soulevé dans les bras
+d'Hercule. Une fois hors de la frontière, le duc d'Anjou se
+regardait comme à tout jamais exclu du trône de France.
+
+Aussi, au lieu de suivre le roi, ce fut chez sa mère qu'il se
+retira.
+
+Il la trouva non moins sombre et non moins préoccupée que lui-
+même, car elle songeait à cette tête fine et moqueuse qu'elle
+n'avait point perdue de vue pendant la cérémonie, à ce Béarnais
+auquel la destinée semblait faire place en balayant autour de lui
+les rois, princes assassins, ses ennemis et ses obstacles.
+
+En voyant son fils bien-aimé pâle sous sa couronne, brisé sous son
+manteau royal, joignant sans rien dire, en signe de supplication,
+ses belles mains, qu'il tenait d'elle, Catherine se leva et alla à
+lui.
+
+-- Oh! ma mère, s'écria le roi de Pologne, me voilà condamné à
+mourir dans l'exil!
+
+-- Mon fils, lui dit Catherine, oubliez-vous si vite la prédiction
+de René? Soyez tranquille, vous n'y demeurerez pas longtemps.
+
+-- Ma mère, je vous en conjure, dit le duc d'Anjou, au premier
+bruit, au premier soupçon que la couronne de France peut être
+vacante, prévenez-moi...
+
+-- Soyez tranquille, mon fils, dit Catherine; jusqu'au jour que
+nous attendons tous deux il y aura incessamment dans mon écurie un
+cheval sellé, et dans mon antichambre un courrier prêt à partir
+pour la Pologne.
+
+
+
+XIII
+Oreste et Pylade
+
+
+Henri d'Anjou parti, on eût dit que la paix et le bonheur étaient
+revenus s'asseoir dans le Louvre au foyer de cette famille
+d'Atrides.
+
+Charles, oubliant sa mélancolie, reprenait sa vigoureuse santé,
+chassant avec Henri et parlant de chasse avec lui les jours où il
+ne pouvait chasser; ne lui reprochant qu'une chose, son apathie
+pour la chasse au vol, et disant qu'il serait un prince parfait
+s'il savait dresser les faucons, les gerfauts et les tiercelets
+comme il savait dresser braques et courants.
+
+Catherine était redevenue bonne mère: douce à Charles et à
+d'Alençon, caressante à Henri et à Marguerite, gracieuse à madame
+de Nevers et à madame de Sauve; et, sous prétexte que c'était en
+accomplissant un ordre d'elle qu'il avait été blessé, elle avait
+poussé la bonté d'âme jusqu'à aller voir deux fois Maurevel
+convalescent dans sa maison de la rue de la Cerisaie.
+
+Marguerite continuait ses amours à l'espagnole.
+
+Tous les soirs elle ouvrait sa fenêtre et correspondait avec La
+Mole par gestes et par écrit; et dans chacune de ses lettres le
+jeune homme rappelait à sa belle reine qu'elle lui avait promis
+quelques instants, en récompense de son exil, rue Cloche-Percée.
+
+Une seule personne au monde était seule et dépareillée dans le
+Louvre redevenu si calme et si paisible.
+
+Cette personne, c'était notre ami le comte Annibal de Coconnas.
+
+Certes, c'était quelque chose que de savoir La Mole vivant;
+c'était beaucoup que d'être toujours le préféré de madame de
+Nevers, la plus rieuse et la plus fantasque de toutes les femmes.
+Mais tout le bonheur de ce tête-à-tête que la belle duchesse lui
+accordait, tout le repos d'esprit donné par Marguerite à Coconnas
+sur le sort de leur ami commun, ne valaient point aux yeux du
+Piémontais une heure passée avec La Mole chez l'ami La Hurière
+devant un pot de vin doux, ou bien une de ces courses dévergondées
+faites dans tous ces endroits de Paris où un honnête gentilhomme
+pouvait attraper des accrocs à sa peau, à sa bourse ou à son
+habit.
+
+Madame de Nevers, il faut l'avouer à la honte de l'humanité,
+supportait impatiemment cette rivalité de La Mole. Ce n'est point
+qu'elle détestât le Provençal, au contraire: entraînée par cet
+instinct irrésistible qui porte toute femme à être coquette malgré
+elle avec l'amant d'une autre femme, surtout quand cette femme est
+son amie, elle n'avait point épargné à La Mole les éclairs de ses
+yeux d'émeraude, et Coconnas eût pu envier les franches poignées
+de main et les frais d'amabilité faits par la duchesse en faveur
+de son ami pendant ces jours de caprice, où l'astre du Piémontais
+semblait pâlir dans le ciel de sa belle maîtresse; mais Coconnas,
+qui eût égorgé quinze personnes pour un seul clin d'oeil de sa
+dame, était si peu jaloux de La Mole qu'il lui avait souvent fait
+à l'oreille, à la suite de ces inconséquences de la duchesse,
+certaines offres qui avaient fait rougir le Provençal.
+
+Il résulte de cet état de choses que Henriette, que l'absence de
+La Mole privait de tous les avantages que lui procurait la
+compagnie de Coconnas, c'est-à-dire de son intarissable gaieté et
+de ses insatiables caprices de plaisir, vint un jour trouver
+Marguerite pour la supplier de lui rendre ce tiers obligé, sans
+lequel l'esprit et le coeur de Coconnas allaient s'évaporant de
+jour en jour.
+
+Marguerite, toujours compatissante et d'ailleurs pressée par les
+prières de La Mole et les désirs de son propre coeur, donna
+rendez-vous pour le lendemain à Henriette dans la maison aux deux
+portes, afin d'y traiter à fond ces matières dans une conversation
+que personne ne pourrait interrompre.
+
+Coconnas reçut d'assez mauvaise grâce le billet de Henriette qui
+le convoquait rue Tizon pour neuf heures et demie. Il ne s'en
+achemina pas moins vers le lieu du rendez-vous, où il trouva
+Henriette déjà courroucée d'être arrivée la première.
+
+-- Fi! monsieur, dit-elle, que c'est mal appris de faire attendre
+ainsi... je ne dirai pas une princesse, mais une femme!
+
+-- Oh! attendre, dit Coconnas, voilà bien un mot à vous, par
+exemple! je parie au contraire que nous sommes en avance.
+
+-- Moi, oui.
+
+-- Bah! moi aussi; il est tout au plus dix heures, je parie.
+
+-- Eh bien, mon billet portait neuf heures et demie.
+
+-- Aussi étais-je parti du Louvre à neuf heures, car je suis de
+service près de M. le duc d'Alençon, soit dit en passant; ce qui
+fait que je serai obligé de vous quitter dans une heure.
+
+-- Ce qui vous enchante?
+
+-- Non, ma foi! attendu que M. d'Alençon est un maître fort
+maussade et fort quinteux; et, que pour être querellé, j'aime
+mieux l'être par de jolies lèvres comme les vôtres que par une
+bouche de travers comme la sienne.
+
+-- Allons! dit la duchesse, voilà qui est un peu mieux
+cependant... Vous disiez donc que vous étiez sorti à neuf heures
+du Louvre?
+
+-- Oh! mon Dieu, oui, dans l'intention de venir droit ici, quand,
+au coin de la rue de Grenelle, j'aperçois un homme qui ressemble à
+La Mole.
+
+-- Bon! encore La Mole.
+
+-- Toujours, avec ou sans permission.
+
+-- Brutal!
+
+-- Bon! dit Coconnas, nous allons recommencer nos galanteries.
+
+-- Non, mais finissez-en avec vos récits.
+
+-- Ce n'est pas moi qui demande à les faire, c'est vous qui me
+demandez pourquoi je suis en retard.
+
+-- Sans doute; est-ce à moi d'arriver la première?
+
+-- Eh! vous n'avez personne à chercher, vous.
+
+-- Vous êtes assommant, mon cher; mais continuez. Enfin, au coin
+de la rue de Grenelle, vous apercevez un homme qui ressemble à La
+Mole... Mais qu'avez-vous donc à votre pourpoint? du sang!
+
+-- Bon! en voilà encore un qui m'aura éclaboussé en tombant.
+
+-- Vous vous êtes battu?
+
+-- Je le crois bien.
+
+-- Pour votre La Mole?
+
+-- Pour qui voulez-vous que je me batte? pour une femme?
+
+-- Merci!
+
+-- Je le suis donc, cet homme qui avait l'impudence d'emprunter
+des airs de mon ami. Je le rejoins à la rue Coquillière, je le
+devance, je le regarde sous le nez à la lueur d'une boutique. Ce
+n'était pas lui.
+
+-- Bon! c'était bien fait.
+
+-- Oui, mais mal lui en a pris. Monsieur, lui ai-je dit, vous êtes
+un fat de vous permettre de ressembler de loin à mon ami M. de La
+Mole, lequel est un cavalier accompli, tandis que de près on voit
+bien que vous n'êtes qu'un truand. Sur ce, il a mis l'épée à la
+main et moi aussi. À la troisième passe, voyez le mal appris! il
+est tombé en m'éclaboussant.
+
+-- Et lui avez-vous porté secours, au moins?
+
+-- J'allais le faire quand est passé un cavalier. Ah! cette fois,
+duchesse, je suis sûr que c'était La Mole. Malheureusement le
+cheval courait au galop. Je me suis mis à courir après le cheval,
+et les gens qui s'étaient rassemblés pour me voir battre, à courir
+derrière moi. Or, comme on eût pu me prendre pour un voleur, suivi
+que j'étais de toute cette canaille qui hurlait après mes
+chausses, j'ai été obligé de me retourner pour la mettre en fuite,
+ce qui m'a fait perdre un certain temps. Pendant ce temps le
+cavalier avait disparu. Je me suis mis à sa poursuite, je me suis
+informé, j'ai demandé, donné la couleur du cheval; mais, baste!
+inutile: personne ne l'avait remarqué. Enfin, de guerre lasse, je
+suis venu ici.
+
+-- De guerre lasse! dit la duchesse; comme c'est obligeant!
+
+-- Écoutez, chère amie, dit Coconnas en se renversant
+nonchalamment dans un fauteuil, vous m'allez encore persécuter à
+l'endroit de ce pauvre La Mole; eh bien! vous aurez tort: car
+enfin, l'amitié, voyez-vous... Je voudrais avoir son esprit ou sa
+science, à ce pauvre ami; je trouverais quelque comparaison qui
+vous ferait palper ma pensée... L'amitié, voyez-vous, c'est une
+étoile, tandis que l'amour... l'amour... eh bien, je la tiens, la
+comparaison... l'amour n'est qu'une bougie. Vous me direz qu'il y
+en a de plusieurs espèces...
+
+-- D'amours?
+
+-- Non! de bougies, et que dans ces espèces il y en a de
+préférables: la rose, par exemple... va pour la rose... c'est la
+meilleure; mais, toute rose qu'elle est, la bougie s'use, tandis
+que l'étoile brille toujours. À cela vous me répondrez que quand
+la bougie est usée on en met une autre dans le flambeau.
+
+-- Monsieur de Coconnas, vous êtes un fat.
+
+-- Là!
+
+-- Monsieur de Coconnas, vous êtes un impertinent.
+
+-- Là! là!
+
+-- Monsieur de Coconnas, vous êtes un drôle.
+
+-- Madame, je vous préviens que vous allez me faire regretter
+trois fois plus La Mole.
+
+-- Vous ne m'aimez plus.
+
+-- Au contraire, duchesse, vous ne vous y connaissez pas, je vous
+idolâtre. Mais je puis vous aimer, vous chérir, vous idolâtrer,
+et, dans mes moments perdus, faire l'éloge de mon ami.
+
+-- Vous appelez vos moments perdus ceux où vous êtes près de moi,
+alors?
+
+-- Que voulez-vous! ce pauvre La Mole, il est sans cesse présent à
+ma pensée.
+
+-- Vous me le préférez, c'est indigne! Tenez, Annibal! je vous
+déteste. Osez être franc, dites-moi que vous me le préférez.
+Annibal, je vous préviens que si vous me préférez quelque chose au
+monde...
+
+-- Henriette, la plus belle des duchesses! pour votre
+tranquillité, croyez-moi, ne me faites point de questions
+indiscrètes. Je vous aime plus que toutes les femmes, mais j'aime
+La Mole plus que tous les hommes.
+
+-- Bien répondu, dit soudain une voix étrangère. Et une tapisserie
+de damas soulevée devant un grand panneau, qui, en glissant dans
+l'épaisseur de la muraille, ouvrait une communication entre les
+deux appartements, laissa voir La Mole pris dans le cadre de cette
+porte, comme un beau portrait du Titien dans sa bordure dorée.
+
+-- La Mole! cria Coconnas sans faire attention à Marguerite et
+sans se donner le temps de la remercier de la surprise qu'elle lui
+avait ménagée; La Mole, mon ami, mon cher La Mole!
+
+Et il s'élança dans les bras de son ami, renversant le fauteuil
+sur lequel il était assis et la table qui se trouvait sur son
+chemin.
+
+La Mole lui rendit avec effusion ses accolades; mais tout en les
+lui rendant:
+
+-- Pardonnez-moi, madame, dit-il en s'adressant à la duchesse de
+Nevers, si mon nom prononcé entre vous a pu quelquefois troubler
+votre charmant ménage: certes, ajouta-t-il en jetant un regard
+d'indicible tendresse à Marguerite, il n'a pas tenu à moi que je
+vous revisse plus tôt.
+
+-- Tu vois, dit à son tour Marguerite, tu vois Henriette, que j'ai
+tenu parole: le voici.
+
+-- Est-ce donc aux seules prières de madame la duchesse que je
+dois ce bonheur? demanda La Mole.
+
+-- À ses seules prières, répondit Marguerite. Puis se tournant
+vers La Mole:
+
+-- La Mole, continua-t-elle, je vous permets de ne pas croire un
+mot de ce que je dis.
+
+Pendant ce temps, Coconnas, qui avait dix fois serré son ami
+contre son coeur, qui avait tourné vingt fois autour de lui, qui
+avait approché un candélabre de son visage pour le regarder tout à
+son aise, alla s'agenouiller devant Marguerite et baisa le bas de
+sa robe.
+
+-- Ah! c'est heureux, dit la duchesse de Nevers: vous allez me
+trouver supportable à présent.
+
+-- Mordi! s'écria Coconnas, je vais vous trouver, comme toujours,
+adorable; seulement je vous le dirai de meilleur coeur, et puissé-
+je avoir là une trentaine de Polonais, de Sarmates et autres
+barbares hyperboréens, pour leur faire confesser que vous êtes la
+reine des belles.
+
+-- Eh! doucement, doucement, Coconnas, dit La Mole, et madame
+Marguerite donc?...
+
+-- Oh! je ne m'en dédis pas, s'écria Coconnas avec cet accent
+demi-bouffon qui n'appartenait qu'à lui, madame Henriette est la
+reine des belles, et madame Marguerite est la belle des reines.
+
+Mais, quoi qu'il pût dire ou faire, le Piémontais, tout entier au
+bonheur d'avoir retrouvé son cher La Mole, n'avait d'yeux que pour
+lui.
+
+-- Allons, allons, ma belle reine, dit madame de Nevers, venez, et
+laissons ces parfaits amis causer une heure ensemble; ils ont
+mille choses à se dire qui viendraient se mettre en travers de
+notre conversation. C'est dur pour nous, mais c'est le seul remède
+qui puisse, je vous en préviens, rendre l'entière santé à
+M. Annibal. Faites donc cela pour moi, ma reine! puisque j'ai la
+sottise d'aimer cette vilaine tête-là, comme dit son ami La Mole.
+
+Marguerite glissa quelques mots à l'oreille de La Mole, qui, si
+désireux qu'il fût de revoir son ami, aurait bien voulu que la
+tendresse de Coconnas fût moins exigeante... Pendant ce temps
+Coconnas essayait, à force de protestations, de ramener un franc
+sourire et une douce parole sur les lèvres de Henriette, résultat
+auquel il arriva facilement.
+
+Alors les deux femmes passèrent dans la chambre à côté, où les
+attendait le souper.
+
+Les deux amis demeurèrent seuls.
+
+Les premiers détails, on le comprend bien, que demanda Coconnas à
+son ami, furent ceux de la fatale soirée qui avait failli lui
+coûter la vie. À mesure que La Mole avançait dans sa narration, le
+Piémontais, qui sur ce point cependant, on le sait, n'était pas
+facile à émouvoir, frissonnait de tous ses membres.
+
+-- Et pourquoi, lui demanda-t-il, au lieu de courir les champs
+comme tu l'as fait, et de me donner les inquiétudes que tu m'as
+données, ne t'es-tu point réfugié près de notre maître? Le duc,
+qui t'avait défendu, t'aurait caché. J'eusse vécu près de toi, et
+ma tristesse, quoique feinte, n'en eût pas moins abusé les niais
+de la cour.
+
+-- Notre maître! dit La Mole à voix basse, le duc d'Alençon?
+
+-- Oui. D'après ce qu'il m'a dit, j'ai dû croire que c'est à lui
+que tu dois la vie.
+
+-- Je dois la vie au roi de Navarre, répondit La Mole.
+
+-- Oh! oh! fit Coconnas, en es-tu sûr?
+
+-- À n'en point douter.
+
+-- Ah! le bon, l'excellent roi! Mais le duc d'Alençon, que
+faisait-il, lui, dans tout cela?
+
+-- Il tenait la corde pour m'étrangler.
+
+-- Mordi! s'écria Coconnas, es-tu sûr de ce que tu dis, La Mole?
+Comment! ce prince pâle, ce roquet, ce piteux, étrangler mon ami!
+Ah! mordi! dès demain je veux lui dire ce que je pense de cette
+action.
+
+-- Es-tu fou?
+
+-- C'est vrai, il recommencerait... Mais qu'importe? cela ne se
+passera point ainsi.
+
+-- Allons, allons, Coconnas, calme-toi, et tâche de ne pas oublier
+que onze heures et demie viennent de sonner et que tu es de
+service ce soir.
+
+-- Je m'en soucie bien de son service! Ah! bon, qu'il compte là-
+dessus! Mon service! Moi, servir un homme qui a tenu la corde! ...
+Tu plaisantes! ... Non! ... C'est providentiel: il est dit que je
+devais te retrouver pour ne plus te quitter. Je reste ici.
+
+-- Mais malheureux, réfléchis donc, tu n'es pas ivre.
+
+-- Heureusement; car si je l'étais, je mettrais le feu au Louvre.
+
+-- Voyons, Annibal, reprit La Mole, sois raisonnable. Retourne là-
+bas. Le service est chose sacrée.
+
+-- Retournes-tu avec moi?
+
+-- Impossible.
+
+-- Penserait-on encore à te tuer?
+
+-- Je ne crois pas. Je suis trop peu important pour qu'il y ait
+contre moi un complot arrêté, une résolution suivie. Dans un
+moment de caprice, on a voulu me tuer, et c'est tout: les princes
+étaient en gaieté ce soir-là.
+
+-- Que fais-tu, alors?
+
+-- Moi, rien: j'erre, je me promène.
+
+-- Eh bien, je me promènerai comme toi, j'errerai avec toi. C'est
+un charmant état. Puis, si l'on t'attaque, nous serons deux, et
+nous leur donnerons du fil à retordre. Ah! qu'il vienne, ton
+insecte de duc! je le cloue comme un papillon à la muraille!
+
+-- Mais demande-lui un congé, au moins!
+
+-- Oui, définitif.
+
+-- Préviens-le que tu le quittes, en ce cas.
+
+-- Rien de plus juste. J'y consens. Je vais lui écrire.
+
+-- Lui écrire, c'est bien leste, Coconnas, à un prince du sang!
+
+-- Oui, du sang! du sang de mon ami. Prends garde, s'écria
+Coconnas en roulant ses gros yeux tragiques, prends garde que je
+m'amuse aux choses de l'étiquette!
+
+-- Au fait, se dit La Mole, dans quelques jours il n'aura plus
+besoin du prince, ni de personne; car s'il veut venir avec nous,
+nous l'emmènerons.
+
+Coconnas prit donc la plume sans plus longue opposition de son
+ami, et tout couramment composa le morceau d'éloquence que l'on va
+lire.
+
+«Monseigneur, «Il n'est pas que Votre Altesse, versée dans les
+auteurs de l'Antiquité comme elle l'est, ne connaisse l'histoire
+touchante d'Oreste et de Pylade, qui étaient deux héros fameux par
+leurs malheurs et par leur amitié. Mon ami La Mole n'est pas moins
+malheureux qu'Oreste, et moi je ne suis pas moins tendre que
+Pylade. Il a, dans ce moment-ci, de grandes occupations qui
+réclament mon aide. Il est donc impossible que je me sépare de
+lui. Ce qui fait que, sauf l'approbation de Votre Altesse, je
+prends un petit congé, déterminé que je suis de m'attacher à sa
+fortune, quelque part qu'elle me conduise: c'est dire à Votre
+Altesse combien est grande la violence qui m'arrache de son
+service, en raison de quoi je ne désespère pas d'obtenir son
+pardon, et j'ose continuer de me dire avec respect, «De Votre
+Altesse royale, «Monseigneur, «Le très humble et très obéissant
+«ANNIBAL, COMTE DE COCONNAS, «ami inséparable de M. de La Mole.»
+
+Ce chef-d'oeuvre terminé, Coconnas le lut à haute voix à La Mole
+qui haussa les épaules.
+
+-- Eh bien, qu'en dis-tu? demanda Coconnas, qui n'avait pas vu le
+mouvement, ou qui avait fait semblant de ne pas le voir.
+
+-- Je dis, répondit La Mole, que M. d'Alençon va se moquer de
+nous.
+
+-- De nous?
+
+-- Conjointement.
+
+-- Cela vaut encore mieux, ce me semble, que de nous étrangler
+séparément.
+
+-- Bah! dit La Mole en riant, l'un n'empêchera peut-être point
+l'autre.
+
+-- Eh bien, tant pis! arrive qu'arrive, j'envoie la lettre demain
+matin. Où allons-nous coucher en sortant d'ici?
+
+-- Chez maître La Hurière. Tu sais, dans cette petite chambre où
+tu voulais me daguer quand nous n'étions pas encore Oreste et
+Pylade?
+
+-- Bien, je ferai porter ma lettre au Louvre par notre hôte. En ce
+moment le panneau s'ouvrit.
+
+-- Eh bien, demandèrent ensemble les deux princesses, où sont
+Oreste et Pylade?
+
+-- Mordi! madame, répondit Coconnas, Pylade et Oreste meurent de
+faim et d'amour.
+
+Ce fut effectivement maître La Hurière qui, le lendemain à neuf
+heures du matin, porta au Louvre la respectueuse missive de maître
+Annibal de Coconnas.
+
+
+
+XIV
+Orthon
+
+
+Henri, même après le refus du duc d'Alençon qui remettait tout en
+question, jusqu'à son existence, était devenu, s'il était
+possible, encore plus grand ami du prince qu'il ne l'était
+auparavant.
+
+Catherine conclut de cette intimité que les deux princes non
+seulement s'entendaient, mais encore conspiraient ensemble. Elle
+interrogea là-dessus Marguerite; mais Marguerite était sa digne
+fille, et la reine de Navarre, dont le principal talent était
+d'éviter une explication scabreuse, se garda si bien des questions
+de sa mère, qu'après avoir répondu à toutes, elle la laissa plus
+embarrassée qu'auparavant.
+
+La Florentine n'eut donc plus pour la conduire que cet instinct
+intrigant qu'elle avait apporté de la Toscane, le plus intrigant
+des petits États de cette époque, et ce sentiment de haine qu'elle
+avait puisé à la cour de France, qui était la cour la plus divisée
+d'intérêts et d'opinions de ce temps.
+
+Elle comprit d'abord qu'une partie de la force du Béarnais lui
+venait de son alliance avec le duc d'Alençon, et elle résolut de
+l'isoler.
+
+Du jour où elle eut pris cette résolution, elle entoura son fils
+avec la patience et le talent du pêcheur, qui, lorsqu'il a laissé
+tomber les plombs loin du poisson, les traîne insensiblement
+jusqu'à ce que de tous côtés ils aient enveloppé sa proie.
+
+Le duc François s'aperçut de ce redoublement de caresses, et de
+son côté fit un pas vers sa mère. Quant à Henri, il feignit de ne
+rien voir, et surveilla son allié de plus près qu'il ne l'avait
+fait encore.
+
+Chacun attendait un événement.
+
+Or, tandis que chacun était dans l'attente de cet événement,
+certain pour les uns, probable pour les autres, un matin que le
+soleil s'était levé rose et distillant cette tiède chaleur et ce
+doux parfum qui annonce un beau jour, un homme pâle, appuyé sur un
+bâton et marchant péniblement, sortit d'une petite maison sise
+derrière l'Arsenal et s'achemina par la rue du Petit-Musc.
+
+Vers la porte Saint-Antoine, et après avoir longé cette promenade
+qui tournait comme une prairie marécageuse autour des fossés de la
+Bastille, il laissa le grand boulevard à sa gauche et entra dans
+le jardin de l'Arbalète, dont le concierge le reçut avec de
+grandes salutations.
+
+Il n'y avait personne dans ce jardin, qui, comme l'indique son
+nom, appartenait à une société particulière: celle des
+arbalétriers. Mais, y eût-il eu des promeneurs, l'homme pâle eût
+été digne de tout leur intérêt, car sa longue moustache, son pas
+qui conservait une allure militaire, bien qu'il fût ralenti par la
+souffrance, indiquaient assez que c'était quelque officier blessé
+dans une occasion récente qui essayait ses forces par un exercice
+modéré et reprenait la vie au soleil.
+
+Cependant, chose étrange! lorsque le manteau dont, malgré la
+chaleur naissante, cet homme en apparence inoffensif était
+enveloppé s'ouvrait, il laissait voir deux longs pistolets pendant
+aux agrafes d'argent de sa ceinture, laquelle serrait en outre un
+large poignard et soutenait une longue épée qu'il semblait ne
+pouvoir tirer, tant elle était colossale, et qui, complétant cet
+arsenal vivant, battait de son fourreau deux jambes amaigries et
+tremblantes. En outre, et pour surcroît de précautions, le
+promeneur, tout solitaire qu'il était, lançait à chaque pas un
+regard scrutateur, comme pour interroger chaque détour d'allée,
+chaque buisson, chaque fossé.
+
+Ce fut ainsi que cet homme pénétra dans le jardin, gagna
+paisiblement une espèce de petite tonnelle donnant sur les
+boulevards, dont il n'était séparé que par une haie épaisse et un
+petit fossé qui formaient sa double clôture. Là, il s'étendit sur
+un banc de gazon à portée d'une table où le gardien de
+l'établissement, qui joignait à son titre de concierge l'industrie
+de gargotier, vint au bout d'un instant lui apporter une espèce de
+cordial.
+
+Le malade était là depuis dix minutes et avait à plusieurs
+reprises porté à sa bouche la tasse de faïence dont il dégustait
+le contenu à petites gorgées, lorsque tout à coup son visage prit,
+malgré l'intéressante pâleur qui le couvrait, une expression
+effrayante. Il venait d'apercevoir, venant de la Croix-Faubin par
+un sentier qui est aujourd'hui la rue de Naples, un cavalier
+enveloppé d'un grand manteau, lequel s'arrêta proche du bastion et
+attendit.
+
+Il y était depuis cinq minutes, et l'homme au visage pâle, que le
+lecteur a peut-être déjà reconnu pour Maurevel, avait à peine eu
+le temps de se remettre de l'émotion que lui avait causée sa
+présence, lorsqu'un jeune homme au justaucorps serré comme celui
+d'un page arriva par ce chemin qui fut depuis la rue des Fossés-
+Saint-Nicolas, et rejoignit le cavalier.
+
+Perdu dans sa tonnelle de feuillage, Maurevel pouvait tout voir et
+même tout entendre sans peine, et quand on saura que le cavalier
+était de Mouy et le jeune homme au justaucorps serré Orthon, on
+jugera si les oreilles et les yeux étaient occupés.
+
+L'un et l'autre regardèrent autour d'eux avec la plus minutieuse
+attention; Maurevel retenait son souffle.
+
+-- Vous pouvez parler, monsieur, dit le premier Orthon, qui, étant
+le plus jeune, était le plus confiant, personne ne nous voit ni ne
+nous écoute.
+
+-- C'est bien, dit de Mouy. Tu vas allez chez madame de Sauve; tu
+remettras ce billet à elle-même, si tu la trouves chez elle; si
+elle n'y est pas, tu le déposeras derrière le miroir où le roi
+avait l'habitude de mettre les siens; puis tu attendras dans le
+Louvre. Si l'on te donne une réponse, tu l'apporteras où tu sais;
+si tu n'en as pas, tu viendras me chercher ce soir avec un
+poitrinal à l'endroit que je t'ai désigné et d'où je sors.
+
+-- Bien, dit Orthon; je sais.
+
+-- Moi, je te quitte; j'ai fort affaire pendant toute la journée.
+Ne te hâte pas, toi, ce serait inutile; tu n'as pas besoin
+d'arriver au Louvre avant qu'_il _y soit, et je crois qu'_il
+_prend une leçon de chasse au vol ce matin. Va, et montre-toi
+hardiment. Tu es rétabli, tu viens remercier madame de Sauve des
+bontés qu'elle a eues pour toi pendant ta convalescence. Va,
+enfant, va.
+
+Maurevel écoutait, les yeux fixes, les cheveux hérissés, la sueur
+sur le front. Son premier mouvement avait été de détacher un
+pistolet de son agrafe et d'ajuster de Mouy; mais un mouvement qui
+avait entrouvert son manteau lui avait montré sous ce manteau une
+cuirasse bien ferme et bien solide. Il était donc probable que la
+balle s'aplatirait sur cette cuirasse, ou qu'elle frapperait dans
+quelque endroit du corps où la blessure qu'elle ferait ne serait
+pas mortelle. D'ailleurs il pensa que de Mouy, vigoureux et bien
+armé, aurait bon marché de lui, blessé comme il l'était, et, avec
+un soupir, il retira à lui son pistolet déjà étendu vers le
+huguenot.
+
+-- Quel malheur, murmura-t-il, de ne pouvoir l'abattre ici sans
+autre témoin que ce brigandeau à qui mon second coup irait si
+bien!
+
+Mais en ce moment Maurevel réfléchit que ce billet donné à Orthon,
+et qu'Orthon devait remettre à madame de Sauve, était peut-être
+plus important que la vie même du chef huguenot.
+
+-- Ah! dit-il, tu m'échappes encore ce matin; soit. Éloigne-toi
+sain et sauf; mais j'aurai mon tour demain, dussé-je te suivre
+jusque dans l'enfer, dont tu es sorti pour me perdre si je ne te
+perds.
+
+En ce moment de Mouy croisa son manteau sur son visage et
+s'éloigna rapidement dans la direction des marais du Temple.
+Orthon reprit les fossés qui le conduisaient au bord de la
+rivière.
+
+Alors Maurevel, se soulevant avec plus de vigueur et d'agilité
+qu'il n'osait l'espérer, regagna la rue de la Cerisaie, rentra
+chez lui, fit seller un cheval, et tout faible qu'il était, au
+risque de rouvrir ses blessures, prit au galop la rue Saint-
+Antoine, gagna les quais et s'enfonça dans le Louvre.
+
+Cinq minutes après qu'il eut disparu sous le guichet, Catherine
+savait tout ce qui venait de se passer, et Maurevel recevait les
+mille écus d'or qui lui avaient été promis pour l'arrestation du
+roi de Navarre.
+
+-- Oh! dit alors Catherine, ou je me trompe bien, ou ce de Mouy
+sera la tache noire que René a trouvée dans l'horoscope de ce
+Béarnais maudit.
+
+Un quart d'heure après Maurevel, Orthon entrait au Louvre, se
+faisait voir comme le lui avait recommandé de Mouy, et gagnait
+l'appartement de madame de Sauve après avoir parlé à plusieurs
+commensaux du palais.
+
+Dariole seule était chez sa maîtresse; Catherine venait de faire
+demander cette dernière pour transcrire certaines lettres
+importantes, et depuis cinq minutes elle était chez la reine.
+
+-- C'est bien, dit Orthon, j'attendrai. Et, profitant de sa
+familiarité dans la maison, le jeune homme passa dans la chambre à
+coucher de la baronne, et après s'être bien assuré qu'il était
+seul, il déposa le billet derrière le miroir. Au moment même où il
+éloignait sa main de la glace, Catherine entra. Orthon pâlit, car
+il semblait que le regard rapide et perçant de la reine mère
+s'était tout d'abord porté sur le miroir.
+
+-- Que fais-tu là, petit? demanda Catherine; ne cherches-tu point
+madame de Sauve?
+
+-- Oui, madame; il y avait longtemps que je ne l'avais vue, et en
+tardant encore à la venir remercier je craignais de passer pour un
+ingrat.
+
+-- Tu l'aimes donc bien, cette chère Charlotte?
+
+-- De toute mon âme, madame.
+
+-- Et tu es fidèle, à ce qu'on dit?
+
+-- Votre Majesté comprendra que c'est une chose bien naturelle
+quand elle saura que madame de Sauve a eu de moi des soins que je
+ne méritais pas, n'étant qu'un simple serviteur.
+
+-- Et dans quelle occasion a-t-elle eu de toi ces soins? demanda
+Catherine, feignant d'ignorer l'événement arrivé au jeune garçon.
+
+-- Madame, lorsque je fus blessé.
+
+-- Ah! pauvre enfant! dit Catherine, tu as été blessé?
+
+-- Oui, madame.
+
+-- Et quand cela?
+
+-- Le soir où l'on vint pour arrêter le roi de Navarre. J'eus si
+grand-peur en voyant des soldats, que je criai, j'appelai; l'un
+d'eux me donna un coup sur la tête et je tombai évanoui.
+
+-- Pauvre garçon! Et te voilà bien rétabli, maintenant?
+
+-- Oui, madame.
+
+-- De sorte que tu cherches le roi de Navarre pour rentrer chez
+lui?
+
+-- Non, madame. Le roi de Navarre, ayant appris que j'avais osé
+résisté aux ordres de Votre Majesté, m'a chassé sans miséricorde.
+
+-- Vraiment! dit Catherine avec une intonation pleine d'intérêt.
+Eh bien, je me charge de cette affaire. Mais si tu attends madame
+de Sauve, tu l'attendras inutilement; elle est occupée au-dessus
+d'ici, chez moi, dans mon cabinet.
+
+Et Catherine, pensant qu'Orthon n'avait peut-être pas eu le temps
+de cacher le billet derrière la glace, entra dans le cabinet de
+madame de Sauve pour laisser toute liberté au jeune homme.
+
+Au même moment, et comme Orthon, inquiet de cette arrivée
+inattendue de la reine mère, se demandait si cette arrivée ne
+cachait pas quelque complot contre son maître, il entendit frapper
+trois petits coups au plafond; c'était le signal qu'il devait lui-
+même donner à son maître dans le cas de danger, quand son maître
+était chez madame de Sauve et qu'il veillait sur lui.
+
+Ces trois coups le firent tressaillir; une révélation mystérieuse
+l'éclaira, et il pensa que cette fois l'avis était donné à lui-
+même; il courut donc au miroir, et en retira le billet qu'il y
+avait déjà posé.
+
+Catherine suivait, à travers une ouverture de la tapisserie, tous
+les mouvements de l'enfant; elle le vit s'élancer vers le miroir,
+mais elle ne sut si c'était pour y cacher le billet ou pour l'en
+retirer.
+
+-- Eh bien, murmura l'impatiente Florentine, pourquoi tarde-t-il
+donc maintenant à partir? Et elle rentra aussitôt dans la chambre
+le visage souriant.
+
+-- Encore ici, petit garçon? dit-elle. Eh bien! mais qu'attends-tu
+donc? Ne t'ai-je pas dit que je prenais en main le soin de ta
+petite fortune? Quand je te dis une chose, en doutes-tu?
+
+-- Oh! madame, Dieu m'en garde! répondit Orthon. Et l'enfant,
+s'approchant de la reine, mit un genou en terre, baisa le bas de
+sa robe et sortit rapidement. En sortant il vit dans l'antichambre
+le capitaine des gardes qui attendait Catherine. Cette vue n'était
+pas faite pour éloigner ses soupçons; aussi ne fit-elle que les
+redoubler. De son côté Catherine n'eut pas plus tôt vu la
+tapisserie de la portière retomber derrière Orthon, qu'elle
+s'élança vers le miroir. Mais ce fut inutilement qu'elle plongea
+derrière lui sa main tremblante d'impatience, elle ne trouva aucun
+billet. Et cependant elle était sûre d'avoir vu l'enfant
+s'approcher du miroir. C'était donc pour reprendre et non pour
+déposer. La fatalité donnait une force égale à ses adversaires. Un
+enfant devenait un homme du moment où il luttait contre elle. Elle
+remua, regarda, sonda: rien! ...
+
+-- Oh! le malheureux! s'écria-t-elle. Je ne lui voulais cependant
+pas de mal, et voilà qu'en retirant le billet il va au-devant de
+sa destinée. Holà! monsieur de Nancey, holà!
+
+La voix vibrante de la reine mère traversa le salon et pénétra
+jusque dans l'antichambre ou se tenait, comme nous l'avons dit, le
+capitaine des gardes.
+
+M. de Nancey accourut.
+
+-- Me voilà, dit-il, madame. Que désire Votre Majesté?
+
+-- Vous êtes dans l'antichambre?
+
+-- Oui, madame.
+
+-- Vous avez vu sortir un jeune homme, un enfant?
+
+-- À l'instant même.
+
+-- Il ne peut être loin encore?
+
+-- À moitié de l'escalier à peine.
+
+-- Rappelez-le.
+
+-- Comment se nomme-t-il?
+
+-- Orthon. S'il refuse de revenir, ramenez-le de force. Cependant
+ne l'effrayez point s'il ne fait aucune résistance. Il faut que je
+lui parle à l'instant même.
+
+Le capitaine des gardes s'élança.
+
+Comme il l'avait prévu, Orthon était à peine à moitié de
+l'escalier, car il descendait lentement dans l'espérance de
+rencontrer dans l'escalier ou d'apercevoir dans quelque corridor
+le roi de Navarre ou madame de Sauve.
+
+Il s'entendit rappeler et tressaillit.
+
+Son premier mouvement fut de fuir; mais avec une puissance de
+réflexion au-dessus de son âge, il comprit que s'il fuyait il
+perdait tout. Il s'arrêta donc.
+
+-- Qui m'appelle?
+
+-- Moi, M. de Nancey, répondit le capitaine des gardes en se
+précipitant par les montées.
+
+-- Mais je suis bien pressé, dit Orthon.
+
+-- De la part de Sa Majesté la reine mère, reprit M. de Nancey en
+arrivant près de lui. L'enfant essuya la sueur qui coulait sur son
+front et remonta. Le capitaine le suivit par-derrière.
+
+Le premier plan qu'avait formé Catherine était d'arrêter le jeune
+homme, de le faire fouiller et de s'emparer du billet dont elle le
+savait porteur; en conséquence, elle avait songé à l'accuser de
+vol, et déjà avait détaché de la toilette une agrafe de diamants
+dont elle voulait faire peser la soustraction sur l'enfant; mais
+elle réfléchit que le moyen était dangereux, en ceci qu'il
+éveillait les soupçons du jeune homme, lequel prévenait son
+maître, qui alors se défiait, et dans sa défiance ne donnait point
+prise sur lui.
+
+Sans doute elle pouvait faire conduire le jeune homme dans quelque
+cachot; mais le bruit de l'arrestation, si secrètement qu'elle se
+fit, se répandrait dans le Louvre, et un seul mot de cette
+arrestation mettrait Henri sur ses gardes.
+
+Il fallait cependant à Catherine ce billet, car un billet de
+M. de Mouy au roi de Navarre, un billet recommandé avec tant de
+soin devait renfermer toute une conspiration. Elle replaça donc
+l'agrafe où elle l'avait prise.
+
+-- Non, non, dit-elle, idée de sbire; mauvaise idée. Mais pour un
+billet... qui peut-être n'en vaut pas la peine, continua-t-elle en
+fronçant les sourcils, et en parlant si bas qu'elle-même pouvait à
+peine entendre le bruit de ses paroles. Eh! ma foi, ce n'est point
+ma faute; c'est la sienne. Pourquoi le petit brigand n'a-t-il
+point mis le billet où il devait le mettre? Ce billet, il me le
+faut.
+
+En ce moment Orthon rentra. Sans doute le visage de Catherine
+avait une expression terrible, car le jeune homme s'arrêta
+pâlissant sur le seuil. Il était encore trop jeune pour être
+parfaitement maître de lui-même.
+
+-- Madame, dit-il, vous m'avez fait l'honneur de me rappeler; en
+quelle chose puis-je être bon à Votre Majesté?
+
+Le visage de Catherine s'éclaira, comme si un rayon de soleil fût
+venu le mettre en lumière.
+
+-- Je t'ai fait appeler, enfant, dit-elle, parce que ton visage me
+plaît, et que t'ayant fait une promesse, celle de m'occuper de ta
+fortune, je veux tenir cette promesse sans retard. On nous accuse,
+nous autres reines, d'être oublieuses. Ce n'est point notre coeur
+qui l'est, c'est notre esprit, emporté par les événements. Or, je
+me suis rappelé que les rois tiennent dans leurs mains la fortune
+des hommes, et je t'ai rappelé. Viens, mon enfant, suis-moi.
+
+M. de Nancey, qui prenait la scène au sérieux, regardait cet
+attendrissement de Catherine avec un grand étonnement.
+
+-- Sais-tu monter à cheval, petit? demanda Catherine.
+
+-- Oui, madame.
+
+-- En ce cas, viens dans mon cabinet. Je vais te remettre un
+message que tu porteras à Saint-Germain.
+
+-- Je suis aux ordres de Votre Majesté.
+
+-- Faites-lui préparer un cheval, Nancey.
+
+M. de Nancey disparut.
+
+-- Allons, enfant, dit Catherine. Et elle marcha la première.
+Orthon la suivit. La reine mère descendit un étage, puis elle
+s'engagea dans le corridor où étaient les appartements du roi et
+du duc d'Alençon, gagna l'escalier tournant, descendit encore un
+étage, ouvrit une porte qui aboutissait à une galerie circulaire
+dont nul, excepté le roi et elle, n'avait la clef, fit entrer
+Orthon, entra ensuite, et tira derrière elle la porte. Cette
+galerie entourait comme un rempart certaines portions des
+appartements du roi et de la reine mère. C'était, comme la galerie
+du château Saint-Ange à Rome et celle du palais Pitti à Florence,
+une retraite ménagée en cas de danger.
+
+La porte tirée, Catherine se trouva enfermée avec le jeune homme
+dans ce corridor obscur. Tous deux firent une vingtaine de pas,
+Catherine marchant devant, Orthon suivant Catherine.
+
+Tout à coup Catherine se retourna, et Orthon retrouva sur son
+visage la même expression sombre qu'il y avait vue dix minutes
+auparavant. Ses yeux, ronds comme ceux d'une chatte ou d'une
+panthère, semblaient jeter du feu dans l'obscurité.
+
+-- Arrête! dit-elle. Orthon sentit un frisson courir dans ses
+épaules: un froid mortel, pareil à un manteau de glace, tombait de
+cette voûte; le parquet semblait morne, comme le couvercle d'une
+tombe; le regard de Catherine était aigu, si cela peut se dire, et
+pénétrait dans la poitrine du jeune homme.
+
+Il se recula en se rangeant tout tremblant contre la muraille.
+
+-- Où est le billet que tu étais chargé de remettre au roi de
+Navarre?
+
+-- Le billet? balbutia Orthon.
+
+-- Oui, ou de déposer en son absence derrière le miroir?
+
+-- Moi, madame? dit Orthon. Je ne sais ce que vous voulez dire.
+
+-- Le billet que de Mouy t'a remis, il y a une heure, derrière le
+jardin de l'Arbalète.
+
+-- Je n'ai point de billet, dit Orthon; Votre Majesté se trompe
+bien certainement.
+
+-- Tu mens, dit Catherine. Donne le billet, et je tiens la
+promesse que je t'ai faite.
+
+-- Laquelle, madame?
+
+-- Je t'enrichis.
+
+-- Je n'ai point de billet, madame, reprit l'enfant.
+
+Catherine commença un grincement de dents qui s'acheva par un
+sourire.
+
+-- Veux-tu me le donner, dit-elle, et tu auras mille écus d'or?
+
+-- Je n'ai pas de billet, madame.
+
+-- Deux mille écus.
+
+-- Impossible. Puisque je n'en ai pas, je ne puis vous le donner.
+
+-- Dix mille écus, Orthon. Orthon, qui voyait la colère monter
+comme une marée du coeur au front de la reine, pensa qu'il n'avait
+qu'un moyen de sauver son maître, c'était d'avaler le billet. Il
+porta la main à sa poche. Catherine devina son intention et arrêta
+sa main.
+
+-- Allons! enfant! dit-elle en riant. Bien, tu es fidèle. Quand
+les rois veulent s'attacher un serviteur, il n'y a point de mal
+qu'ils s'assurent si c'est un coeur dévoué. Je sais à quoi m'en
+tenir sur toi maintenant. Tiens, voici ma bourse comme première
+récompense. Va porter ce billet à ton maître, et annonce-lui qu'à
+partir d'aujourd'hui tu es à mon service. Va, tu peux sortir sans
+moi par la porte qui nous a donné passage: elle s'ouvre en dedans.
+
+Et Catherine, déposant la bourse dans la main du jeune homme
+stupéfait, fit quelques pas en avant et posa sa main sur le mur.
+
+Cependant le jeune homme demeurait debout et hésitant. Il ne
+pouvait croire que le danger qu'il avait senti s'abattre sur sa
+tête se fût éloigné.
+
+-- Allons, ne tremble donc pas ainsi, dit Catherine; ne t'ai-je
+pas dit que tu étais libre de t'en aller, et que si tu voulais
+revenir ta fortune serait faite?
+
+-- Merci, madame, dit Orthon. Ainsi, vous me faites grâce?
+
+-- Il y a plus, je te récompense; tu es un bon porteur de billet
+doux, un gentil messager d'amour; seulement tu oublies que ton
+maître t'attend.
+
+-- Ah! c'est vrai, dit le jeune homme en s'élançant vers la porte.
+
+Mais à peine eut-il fait trois pas que le parquet manqua sous ses
+pieds. Il trébucha, étendit les deux mains, poussa un horrible
+cri, disparut abîmé dans l'oubliette du Louvre, dont Catherine
+venait de pousser le ressort.
+
+-- Allons, murmura Catherine, maintenant grâce à la ténacité de ce
+drôle, il me va falloir descendre cent cinquante marches.
+
+Catherine rentra chez elle, alluma une lanterne sourde, revint
+dans le corridor, replaça le ressort, ouvrit la porte d'un
+escalier à vis qui semblait s'enfoncer dans les entrailles de la
+terre, et, pressée par la soif insatiable d'une curiosité qui
+n'était que le ministre de sa haine, elle parvint à une porte de
+fer qui s'ouvrait en retour et donnait sur le fond de l'oubliette.
+
+C'est là que, sanglant, broyé, écrasé par une chute de cent pieds,
+mais cependant palpitant encore, gisait le pauvre Orthon.
+
+Derrière l'épaisseur du mur on entendait rouler l'eau de la Seine,
+qu'une infiltration souterraine amenait jusqu'au fond de
+l'escalier.
+
+Catherine entra dans la fosse humide et nauséabonde qui, depuis
+qu'elle existait, avait dû être témoin de bien des chutes
+pareilles à celle qu'elle venait de voir, fouilla le corps, saisit
+la lettre, s'assura que c'était bien celle qu'elle désirait avoir,
+repoussa du pied le cadavre, appuya le pouce sur un ressort: le
+fond bascula, et le cadavre glissant, emporté par son propre
+poids, disparut dans la direction de la rivière.
+
+Puis refermant la porte, elle remonta, s'enferma dans son cabinet,
+et lut le billet qui était conçu en ces termes:
+
+«Ce soir, à dix heures, rue de l'Arbre-Sec, hôtel de la Belle-
+Étoile. Si vous venez, ne répondez rien; si vous ne venez pas,
+dites non au porteur.
+
+DE MOUY DE SAINT-PHALE.»
+
+En lisant ce billet, il n'y avait qu'un sourire sur les lèvres de
+Catherine; elle songeait seulement à la victoire qu'elle allait
+remporter, oubliant complètement à quel prix elle achetait cette
+victoire.
+
+Mais aussi, qu'était-ce qu'Orthon? Un coeur fidèle, une âme
+dévouée, un enfant jeune et beau; voilà tout.
+
+Cela, on le pense bien, ne pouvait pas faire pencher un instant le
+plateau de cette froide balance où se pèsent les destinés des
+empires.
+
+Le billet lu, Catherine remonta immédiatement chez madame de
+Sauve, et le plaça derrière le miroir.
+
+En descendant, elle retrouva à l'entrée du corridor le capitaine
+des gardes.
+
+-- Madame, dit M. de Mancey, selon les ordres qu'a donnés Votre
+Majesté, le cheval est prêt.
+
+-- Mon cher baron, dit Catherine, le cheval est inutile, j'ai fait
+causer ce garçon, et il est véritablement trop sot pour le charger
+de l'emploi que je lui voulais confier. Je le prenais pour un
+laquais, et c'était tout au plus un palefrenier; je lui ai donné
+quelque argent, et l'ai renvoyé par le petit guichet.
+
+-- Mais, dit M. de Nancey, cette commission?
+
+-- Cette commission? répéta Catherine.
+
+-- Oui, qu'il devait faire à Saint-Germain, Votre Majesté veut-
+elle que je la fasse, ou que je la fasse faire par quelqu'un de
+mes hommes?
+
+-- Non, non, dit Catherine, vous et vos hommes aurez ce soir autre
+chose à faire.
+
+Et Catherine rentra chez elle, espérant bien ce soir-là tenir
+entre ses mains le sort de ce damné roi de Navarre.
+
+
+
+XV
+L'hôtellerie de la Belle-Étoile
+
+
+Deux heures après l'événement que nous avons raconté, et dont
+nulle trace n'était restée même sur la figure de Catherine, madame
+de Sauve, ayant fini son travail chez la reine, remonta dans son
+appartement. Derrière elle Henri rentra; et, ayant su de Dariole
+qu'Orthon était venu, il alla droit à la glace et prit le billet.
+
+Il était, comme nous l'avons dit, conçu en ces termes:
+
+«Ce soir, à dix heures, rue de l'Arbre-Sec, hôtel de la Belle-
+Étoile. Si vous venez, ne répondez rien; si vous ne venez pas,
+dites non au porteur.»
+
+De suscription, il n'y en avait point.
+
+-- Henri ne manquera pas d'aller au rendez-vous, dit Catherine,
+car eût-il envie de n'y point aller, il ne trouvera plus
+maintenant le porteur pour lui dire non.
+
+Sur ce point, Catherine ne s'était point trompée. Henri s'informa
+d'Orthon, Dariole lui dit qu'il était sorti avec la reine mère;
+mais, comme il trouva le billet à sa place et qu'il savait le
+pauvre enfant incapable de trahison, il ne conçut aucune
+inquiétude.
+
+Il dîna comme de coutume à la table du roi, qui railla fort Henri
+sur les maladresses qu'il avait faites dans la matinée à la chasse
+au vol.
+
+Henri s'excusa sur ce qu'il était homme de montagne et non homme
+de la plaine, mais il promit à Charles d'étudier la volerie.
+
+Catherine fut charmante, et, en se levant de table, pria
+Marguerite de lui tenir compagnie toute la soirée.
+
+À huit heures, Henri prit deux gentilshommes, sortit avec eux par
+la porte Saint-Honoré, fit un long détour, rentra par la tour de
+Bois, passa la Seine au bac de Nesle, remonta jusqu'à la rue
+Saint-Jacques, et là il les congédia, comme s'il eût été en
+aventure amoureuse. Au coin de la rue des Mathurins, il trouva un
+homme à cheval enveloppé d'un manteau; il s'approcha de lui.
+
+-- Mantes, dit l'homme.
+
+-- Pau, répondit le roi. L'homme mit aussitôt pied à terre. Henri
+s'enveloppa du manteau qui était tout crotté, monta sur le cheval
+qui était tout fumant, revint par la rue de La Harpe, traversa le
+pont Saint-Michel, enfila la rue Barthélemy, passa de nouveau la
+rivière sur le Pont-Aux-Meuniers, descendit les quais, prit la rue
+de l'Arbre-Sec, et s'en vint heurter à la porte de maître La
+Hurière. La Mole était dans la salle que nous connaissons, et
+écrivait une longue lettre d'amour à qui vous savez. Coconnas
+était dans la cuisine avec La Hurière, regardant tourner six
+perdreaux, et discutant avec son ami l'hôtelier sur le degré de
+cuisson auquel il était convenable de tirer les perdreaux de la
+broche.
+
+Ce fut en ce moment que Henri frappa. Grégoire alla ouvrir, et
+conduisit le cheval à l'écurie, tandis que le voyageur entrait en
+faisant résonner ses bottes sur le plancher, comme pour réchauffer
+ses pieds engourdis.
+
+-- Eh! maître La Hurière, dit La Mole tout en écrivant, voici un
+gentilhomme qui vous demande.
+
+La Hurière s'avança, toisa Henri des pieds à la tête, et comme son
+manteau de gros drap ne lui inspirait pas une grande vénération:
+
+-- Qui êtes-vous? demanda-t-il au roi.
+
+-- Eh! sang-dieu! dit Henri montrant La Mole, monsieur vient de
+vous le dire, je suis un gentilhomme de Gascogne qui vient à Paris
+pour se produire à la cour.
+
+-- Que voulez-vous?
+
+-- Une chambre et un souper.
+
+-- Hum! fit La Hurière, avez-vous un laquais? C'était, on le sait,
+la question habituelle.
+
+-- Non, répondit Henri; mais je compte bien en prendre un dès que
+j'aurai fait fortune.
+
+-- Je ne loue pas de chambre de maître sans chambre de laquais,
+dit La Hurière.
+
+-- Même si je vous offre de vous payer votre souper un noble à la
+rose, quitte à faire notre prix demain?
+
+-- Oh! oh! vous êtes bien généreux, mon gentilhomme! dit La
+Hurière en regardant Henri avec défiance.
+
+-- Non; mais dans la croyance que je passerais la soirée et la
+nuit dans votre hôtel, que m'avait fort recommandé un seigneur de
+mon pays, qui l'habite, j'ai invité un ami à venir souper avec
+moi. Avez-vous du bon vin d'Arbois?
+
+-- J'en ai que le Béarnais n'en boit pas de meilleur.
+
+-- Bon! je le paie à part. Ah! justement, voici mon convive.
+
+Effectivement la porte venait de s'ouvrir, et avait donné passage
+à un second gentilhomme de quelques années plus âgé que le
+premier, traînant à son côté une immense rapière.
+
+-- Ah! ah! dit-il, vous êtes exact, mon jeune ami. Pour un homme
+qui vient de faire deux cents lieues, c'est beau d'arriver à la
+minute.
+
+-- Est-ce votre convive? demanda La Hurière.
+
+-- Oui, dit le premier venu en allant au jeune homme à la rapière
+et en lui serrant la main; servez-nous à souper.
+
+-- Ici, ou dans votre chambre?
+
+-- Où vous voudrez.
+
+-- Maître, fit La Mole en appelant La Hurière, débarrassez-nous de
+ces figures de huguenots; nous ne pourrions pas, devant eux,
+Coconnas et moi, dire un mot de nos affaires.
+
+-- Dressez le souper dans la chambre numéro 2, au troisième, dit
+La Hurière. Montez, messieurs, montez. Les deux voyageurs
+suivirent Grégoire, qui marcha devant eux en les éclairant.
+
+La Mole les suivit des yeux jusqu'à ce qu'ils eussent disparu; et,
+se retournant alors, il vit Coconnas, dont la tête sortait de la
+cuisine. Deux gros yeux fixes et une bouche ouverte donnaient à
+cette tête un air d'étonnement remarquable.
+
+La Mole s'approcha de lui.
+
+-- Mordi! lui dit Coconnas, as-tu vu?
+
+-- Quoi?
+
+-- Ces deux gentilshommes?
+
+-- Eh bien?
+
+-- Je jurerais que c'est...
+
+-- Qui?
+
+-- Mais... le roi de Navarre et l'homme au manteau rouge.
+
+-- Jure si tu veux, mais pas trop haut.
+
+-- Tu as donc reconnu aussi?
+
+-- Certainement.
+
+-- Que viennent-ils faire ici?
+
+-- Quelque affaire d'amourettes.
+
+-- Tu crois?
+
+-- J'en suis sûr.
+
+-- La Mole, j'aime mieux des coups d'épée que ces amourettes-là.
+Je voulais jurer tout à l'heure, je parie maintenant.
+
+-- Que paries-tu?
+
+-- Qu'il s'agit de quelque conspiration.
+
+-- Ah! tu es fou.
+
+-- Et moi, je te dis...
+
+-- Je te dis que s'ils conspirent cela les regarde.
+
+-- Ah! c'est vrai. Au fait, dit Coconnas, je ne suis plus à
+M. d'Alençon; qu'ils s'arrangent comme bon leur semblera. Et comme
+les perdreaux paraissaient arrivés au degré de cuisson où les
+aimait Coconnas, le Piémontais, qui en comptait faire la meilleure
+portion de son dîner, appela maître La Hurière pour qu'il les
+tirât de la broche.
+
+Pendant ce temps, Henri et de Mouy s'installaient dans leur
+chambre.
+
+-- Eh bien, Sire, dit de Mouy quand Grégoire eut dressé la table,
+vous avez vu Orthon?
+
+-- Non; mais j'ai eu le billet qu'il a déposé au miroir. L'enfant
+aura pris peur, à ce que je présume; car la reine Catherine est
+venue, tandis qu'il était là, si bien qu'il s'en est allé sans
+m'attendre. J'ai eu un instant quelque inquiétude, car Dariole m'a
+dit que la reine mère l'a fait longuement causer.
+
+-- Oh! il n'y a pas de danger, le drôle est adroit; et quoique la
+reine mère sache son métier, il lui donnera du fil à retordre,
+j'en suis sûr.
+
+-- Et vous, de Mouy, l'avez-vous revu? demanda Henri.
+
+-- Non, mais je le reverrai ce soir; à minuit il doit me revenir
+prendre ici avec un bon poitrinal; il me contera cela en nous en
+allant.
+
+-- Et l'homme qui était au coin de la rue des Mathurins?
+
+-- Quel homme?
+
+-- L'homme dont j'ai le cheval et le manteau, en êtes-vous sûr?
+
+-- C'est un de nos plus dévoués. D'ailleurs, il ne connaît pas
+Votre Majesté, et il ignore à qui il a eu affaire.
+
+-- Nous pouvons alors causer de nos affaires en toute
+tranquillité?
+
+-- Sans aucun doute. D'ailleurs La Mole fait le guet.
+
+-- À merveille.
+
+-- Eh bien, Sire, que dit M. d'Alençon?
+
+-- M. d'Alençon ne veut plus partir, de Mouy; il s'est expliqué
+nettement à ce sujet. L'élection du duc d'Anjou au trône de
+Pologne et l'indisposition du roi ont changé tous ses desseins.
+
+-- Ainsi, c'est lui qui a fait manquer tout notre plan?
+
+-- Oui.
+
+-- Il nous trahit, alors?
+
+-- Pas encore; mais il nous trahira à la première occasion qu'il
+trouvera.
+
+-- Coeur lâche! esprit perfide! pourquoi n'a-t-il pas répondu aux
+lettres que je lui ai écrites?
+
+-- Pour avoir des preuves et n'en pas donner. En attendant tout
+est perdu, n'est-ce pas, de Mouy?
+
+-- Au contraire, Sire, tout est gagné. Vous savez bien que le
+parti tout entier, moins la fraction du prince de Condé, était
+pour vous, et ne se servait du duc, avec lequel il avait eu l'air
+de se mettre en relation, que comme d'une sauvegarde. Eh bien!
+depuis le jour de la cérémonie, j'ai tout relié, tout rattaché à
+vous. Cent hommes vous suffisaient pour fuir avec le duc
+d'Alençon, j'en ai levé quinze cents; dans huit jours ils seront
+prêts, échelonnés sur la route de Pau. Ce ne sera plus une fuite,
+ce sera une retraite. Quinze cents hommes vous suffiront-ils,
+Sire, et vous croirez-vous en sûreté avec une armée?
+
+Henri sourit, et lui frappant sur l'épaule:
+
+-- Tu sais, de Mouy, lui dit-il, et tu es seul à le savoir, que le
+roi de Navarre n'est pas de son naturel aussi effrayé qu'on le
+croit.
+
+-- Eh! mon Dieu! je le sais, Sire, et j'espère qu'avant qu'il soit
+longtemps la France tout entière le saura comme moi.
+
+-- Mais quand on conspire, il faut réussir. La première condition
+de la réussite est la décision; et pour que la décision soit
+rapide, franche, incisive, il faut être convaincu qu'on réussira.
+
+-- Eh bien! Sire, quels sont les jours où il y a chasse?
+
+-- Tous les huit ou dix jours, soit à courre, soit au vol.
+
+-- Quand a-t-on chassé?
+
+-- Aujourd'hui même.
+
+-- D'aujourd'hui en huit ou dix jours, on chassera donc encore?
+
+-- Sans aucun doute, peut-être même avant.
+
+-- Écoutez; tout me semble parfaitement calme: le duc d'Anjou est
+parti; on ne pense plus à lui. Le roi se remet de jour en jour de
+son indisposition. Les persécutions contre nous ont à peu près
+cessé. Faites les doux yeux à la reine mère, faites les doux yeux
+à M. d'Alençon: dites-lui toujours que vous ne pouvez partir sans
+lui: tâchez qu'il le croie, ce qui est plus difficile.
+
+-- Sois tranquille, il le croira.
+
+-- Croyez-vous qu'il ait si grande confiance en vous?
+
+-- Non pas, Dieu m'en garde! mais il croit tout ce que lui dit la
+reine.
+
+-- Et la reine nous sert franchement, elle?
+
+-- Oh! j'en ai la preuve. D'ailleurs elle est ambitieuse, et cette
+couronne de Navarre absente lui brûle le front.
+
+-- Eh bien! trois jours avant cette chasse, faites-moi dire où
+elle aura lieu: si c'est à Bondy, à Saint-Germain ou à
+Rambouillet; ajoutez que vous êtes prêt, et quand vous verrez
+M. de La Mole piquer devant vous, suivez-le, et piquez ferme. Une
+fois hors de la forêt, si la reine mère veut vous avoir, il faudra
+qu'elle coure après vous; or, ses chevaux normands ne verront pas
+même, je l'espère, les fers de nos chevaux barbes et de nos genêts
+d'Espagne.
+
+-- C'est dit, de Mouy.
+
+-- Avez-vous de l'argent, Sire? Henri fit la grimace que toute sa
+vie il fit à cette question.
+
+-- Pas trop, dit-il; mais je crois que Margot en a.
+
+-- Eh bien, soit à vous, soit à elle, emportez-en le plus que vous
+pourrez.
+
+-- Et toi, en attendant, que vas-tu faire?
+
+-- Après m'être occupé des affaires de Votre Majesté assez
+activement, comme elle voit, Votre Majesté me permettra-t-elle de
+m'occuper un peu des miennes?
+
+-- Fais, de Mouy, fais; mais quelles sont tes affaires?
+
+-- Écoutez, Sire, Orthon m'a dit (c'est un garçon fort intelligent
+que je recommande à Votre Majesté), Orthon m'a dit hier avoir
+rencontré près de l'Arsenal ce brigand de Maurevel, qui est
+rétabli grâce aux soins de René, et qui se réchauffe au soleil
+comme un serpent qu'il est.
+
+-- Ah! oui, je comprends, dit Henri.
+
+-- Ah! vous comprenez, bon... Vous serez roi un jour, vous, Sire,
+et si vous avez quelque vengeance du genre de la mienne à
+accomplir, vous l'accomplirez en roi. Je suis un soldat, et je
+dois me venger en soldat. Donc quand toutes nos petites affaires
+seront arrangées, ce qui donnera à ce brigand là cinq ou six
+journées encore pour se remettre, j'irai, moi aussi, faire un tour
+du côté de l'Arsenal, et je le clouerai au gazon de quatre bons
+coups de rapière, après quoi je quitterai Paris le coeur moins
+gros.
+
+-- Fais tes affaires, mon ami, fais tes affaires, dit le Béarnais.
+À propos, tu es content de La Mole, n'est-ce pas?
+
+-- Ah! charmant garçon qui vous est dévoué corps et âme, Sire, et
+sur lequel vous pouvez compter comme sur moi... brave...
+
+-- Et surtout discret; aussi nous suivra-t-il en Navarre, de Mouy;
+une fois arrivés là, nous chercherons ce que nous devrons faire
+pour le récompenser.
+
+Comme Henri achevait ces mots avec son sourire narquois, la porte
+s'ouvrit ou plutôt s'enfonça, et celui dont on faisait l'éloge au
+moment même parut, pâle et agité.
+
+-- Alerte, Sire, s'écria-t-il; alerte! la maison est cernée.
+
+-- Cernée! s'écria Henri en se levant; par qui?
+
+-- Par les gardes du roi.
+
+-- Oh! oh! dit de Mouy en tirant ses pistolets de sa ceinture,
+bataille, à ce qu'il paraît.
+
+-- Ah! oui, dit La Mole, il s'agit bien de pistolets et de
+bataille! que voulez-vous faire contre cinquante hommes?
+
+-- Il a raison, dit le roi, et s'il y avait quelque moyen de
+retraite...
+
+-- Il y en a un qui m'a déjà servi à moi, et si Votre Majesté veut
+me suivre...
+
+-- Et de Mouy?
+
+-- M. de Mouy peut nous suivre aussi, s'il veut: mais il faut que
+vous vous pressiez tous deux. On entendit des pas dans l'escalier.
+
+-- Il est trop tard, dit Henri.
+
+-- Ah! si l'on pouvait seulement les occuper pendant cinq minutes,
+s'écria La Mole, je répondrais du roi.
+
+-- Alors, répondez-en, monsieur, dit de Mouy; je me charge de les
+occuper, moi. Allez, Sire, allez.
+
+-- Mais que feras-tu?
+
+-- Ne vous inquiétez pas, Sire; allez toujours. Et de Mouy
+commença par faire disparaître l'assiette, la serviette et le
+verre du roi, de façon qu'on pût croire qu'il était seul à table.
+
+-- Venez, Sire, venez, s'écria La Mole en prenant le roi par le
+bras et l'entraînant dans l'escalier.
+
+-- De Mouy! mon brave de Mouy! s'écria Henri en tendant la main au
+jeune homme.
+
+De Mouy baisa cette main, poussa Henri hors de la chambre, et en
+referma derrière lui la porte au verrou.
+
+-- Oui, oui, je comprends, dit Henri; il va se faire prendre, lui,
+tandis que nous nous sauverons, nous; mais qui diable peut nous
+avoir trahis?
+
+-- Venez, Sire, venez; ils montent, ils montent. En effet, la
+lueur des flambeaux commençait à ramper le long de l'étroit
+escalier, tandis qu'on entendait au bas comme une espèce de
+cliquetis d'épée.
+
+-- Alerte! Sire! alerte! dit La Mole. Et, guidant le roi dans
+l'obscurité, il lui fit monter deux étages, poussa la porte d'une
+chambre qu'il referma au verrou, et allant ouvrir la fenêtre d'un
+cabinet:
+
+-- Sire, dit-il, Votre Majesté craint-elle beaucoup les excursions
+sur les toits?
+
+-- Moi? dit Henri; allons donc, un chasseur d'isards!
+
+-- Eh bien, que Votre Majesté me suive; je connais le chemin et
+vais lui servir de guide.
+
+-- Allez, allez, dit Henri, je vous suis. Et La Mole enjamba le
+premier, suivit un large rebord faisant gouttière, au bout duquel
+il trouva une vallée formée par deux toits; sur cette vallée
+s'ouvrait une mansarde sans fenêtre et donnant dans un grenier
+inhabité.
+
+-- Sire, dit La Mole, vous voici au port.
+
+-- Ah! ah! dit Henri, tant mieux. Et il essuya son front pâle où
+perlait la sueur.
+
+-- Maintenant, dit La Mole, les choses vont aller toutes seules;
+le grenier donne sur l'escalier, l'escalier aboutit à une allée et
+cette allée conduit à la rue. J'ai fait le même chemin, Sire, par
+une nuit bien autrement terrible que celle-ci.
+
+-- Allons, allons, dit Henri, en avant! La Mole se glissa le
+premier par la fenêtre béante, gagna la porte mal fermée,
+l'ouvrit, se trouva en haut d'un escalier tournant, et mettant
+dans la main du roi la corde qui servait de rampe:
+
+-- Venez, Sire, dit-il.
+
+Au milieu de l'escalier Henri s'arrêta; il était arrivé devant une
+fenêtre; cette fenêtre donnait sur la cour de l'hôtellerie de la
+Belle-Étoile. On voyait dans l'escalier en face courir des
+soldats, les uns portant à la main des épées et les autres des
+flambeaux.
+
+Tout à coup, au milieu d'un groupe, le roi de Navarre aperçut de
+Mouy. Il avait rendu son épée et descendait tranquillement.
+
+-- Pauvre garçon, dit Henri; coeur brave et dévoué!
+
+-- Ma foi, Sire, dit La Mole, Votre Majesté remarquera qu'il a
+l'air fort calme; et, tenez, même il rit! Il faut qu'il médite
+quelque bon tour, car, vous le savez, il rit rarement.
+
+-- Et ce jeune homme qui était avec vous?
+
+-- M. de Coconnas? demanda La Mole.
+
+-- Oui, M. de Coconnas, qu'est-il devenu?
+
+-- Oh! Sire, je ne suis point inquiet de lui. En apercevant les
+soldats, il ne m'a dit qu'un mot:» -- Risquons-nous quelque
+chose?» -- La tête, lui ai-je répondu.» -- Et te sauveras-tu,
+toi?» -- Je l'espère.
+
+» -- Eh bien, moi aussi,» a-t-il répondu. Et je vous jure qu'il se
+sauvera, Sire. Quand on prendra Coconnas, je vous en réponds,
+c'est qu'il lui conviendra de se laisser prendre.
+
+-- Alors, dit Henri, tout va bien, tout va bien; tâchons de
+regagner le Louvre.
+
+-- Ah! mon Dieu, fit La Mole, rien de plus facile, Sire;
+enveloppons-nous de nos manteaux et sortons. La rue est pleine de
+gens accourus au bruit, on nous prendra pour des curieux.
+
+En effet, Henri et La Mole trouvèrent la porte ouverte, et
+n'éprouvèrent d'autre difficulté pour sortir que le flot de
+populaire qui encombrait la rue.
+
+Cependant tous deux parvinrent à se glisser par la rue d'Averon;
+mais en arrivant rue des Poulies, ils virent, traversant la place
+Saint-Germain-l'Auxerrois, de Mouy et son escorte conduits par le
+capitaine des gardes, M. de Nancey.
+
+-- Ah! ah! dit Henri, on le conduit au Louvre, à ce qu'il paraît.
+Diable! les guichets vont être fermés... On prendra les noms de
+tous ceux qui rentreront; et si l'on me voit rentrer après lui, ce
+sera une probabilité que j'étais avec lui.
+
+-- Eh bien! mais, Sire, dit La Mole, rentrez au Louvre autrement
+que par le guichet.
+
+-- Comment diable veux-tu que j'y rentre?
+
+-- Votre Majesté n'a-t-elle point la fenêtre de la reine de
+Navarre?
+
+-- Ventre-saint-gris! monsieur de la Mole, dit Henri, vous avez
+raison. Et moi qui n'y pensais pas! ... Mais comment prévenir la
+reine?
+
+-- Oh! dit La Mole en s'inclinant avec une respectueuse
+reconnaissance, Votre Majesté lance si bien les pierres!
+
+
+
+XVI
+De Mouy de Saint-Phale
+
+
+Cette fois, Catherine avait si bien pris ses précautions qu'elle
+croyait être sûre de son fait.
+
+En conséquence, vers dix heures, elle avait renvoyé Marguerite,
+bien convaincue, c'était d'ailleurs la vérité, que la reine de
+Navarre ignorait ce qui se tramait contre son mari, et elle était
+passée chez le roi, le priant de retarder son coucher.
+
+Intrigué par l'air de triomphe qui, malgré sa dissimulation
+habituelle, épanouissait le visage de sa mère, Charles questionna
+Catherine, qui lui répondit seulement ces mots:
+
+-- Je ne puis dire qu'une chose à Votre Majesté, c'est que ce soir
+elle sera délivrée de ses deux plus cruels ennemis.
+
+Charles fit ce mouvement de sourcil d'un homme qui dit en lui-
+même: C'est bien, nous allons voir. Et sifflant son grand lévrier,
+qui vient à lui se traînant sur le ventre comme un serpent et posa
+sa tête fine et intelligente sur le genou de son maître, il
+attendit.
+
+Au bout de quelques minutes, que Catherine passa les yeux fixes et
+l'oreille tendue, on entendit un coup de pistolet dans la cour du
+Louvre.
+
+-- Qu'est-ce que ce bruit? demanda Charles en fronçant le sourcil,
+tandis que le lévrier se relevait par un mouvement brusque en
+redressant les oreilles.
+
+-- Rien, dit Catherine; un signal, voilà tout.
+
+-- Et que signifie ce signal?
+
+-- Il signifie qu'à partir de ce moment, Sire, votre unique, votre
+véritable ennemi, est hors de vous nuire.
+
+-- Vient-on de tuer un homme? demanda Charles en regardant sa mère
+avec cet oeil de maître qui signifie que l'assassinat et la grâce
+sont deux attributs inhérents à la puissance royale.
+
+-- Non, Sire; on vient seulement d'en arrêter deux.
+
+-- Oh! murmura Charles, toujours des trames cachées, toujours des
+complots dont le roi n'est pas. Mort-diable! ma mère, je suis
+grand garçon cependant, assez grand garçon pour veiller sur moi-
+même, et n'ai besoin ni de lisière ni de bourrelet. Allez-vous-en
+en Pologne avec votre fils Henri, si vous voulez régner; mais ici
+vous avez tort, je vous le dis, de jouer ce jeu-là.
+
+-- Mon fils, dit Catherine, c'est la dernière fois que je me mêle
+de vos affaires. Mais c'était une entreprise commencée depuis
+longtemps, dans laquelle vous m'avez toujours donné tort, et je
+tenais à coeur de prouver à Votre Majesté que j'avais raison.
+
+En ce moment plusieurs hommes s'arrêtèrent dans le vestibule, et
+l'on entendit se poser sur la dalle la crosse des mousquets d'une
+petite troupe.
+
+Presque aussitôt M. de Nancey fit demander la permission d'entrer
+chez le roi.
+
+-- Qu'il entre, dit vivement Charles.
+
+M. de Nancey entra, salua le roi, et se tournant vers Catherine:
+
+-- Madame, dit-il, les ordres de Votre Majesté sont exécutés: il
+est pris.
+
+-- Comment, _il?_ s'écria Catherine fort troublée; n'en avez-vous
+pris qu'un?
+
+-- Il était seul, madame.
+
+-- Et s'est-il défendu?
+
+-- Non, il soupait tranquillement dans une chambre, et a remis son
+épée à la première sommation.
+
+-- Qui cela? demanda le roi.
+
+-- Vous allez voir, dit Catherine. Faites entrer le prisonnier,
+monsieur de Nancey. Cinq minutes après de Mouy fut introduit.
+
+-- De Mouy! s'écria le roi; et qu'y a-t-il donc, monsieur?
+
+-- Eh! Sire, dit de Mouy avec une tranquillité parfaite, si Votre
+Majesté m'en accorde la permission, je lui ferai la même demande.
+
+-- Au lieu de faire cette demande au roi, dit Catherine, ayez la
+bonté, monsieur de Mouy, d'apprendre à mon fils quel est l'homme
+qui se trouvait dans la chambre du roi de Navarre certaine nuit,
+et qui, cette nuit-là, en résistant aux ordres de Sa Majesté comme
+un rebelle qu'il est, a tué deux gardes et blessé M. de Maurevel?
+
+-- En effet, dit Charles en fronçant le sourcil; sauriez-vous le
+nom de cet homme, monsieur de Mouy?
+
+-- Oui, Sire; Votre Majesté désire-t-elle le connaître?
+
+-- Cela me ferait plaisir, je l'avoue.
+
+-- Eh bien, Sire, il s'appelait de Mouy de Saint-Phale.
+
+-- C'était vous?
+
+-- Moi-même!
+
+Catherine, étonnée de cette audace, recula d'un pas vers le jeune
+homme.
+
+-- Et comment, dit Charles IX, osâtes-vous résister aux ordres du
+roi?
+
+-- D'abord, Sire, j'ignorais qu'il y eût un ordre de Votre
+Majesté; puis je n'ai vu qu'une chose, ou plutôt qu'un homme,
+M. de Maurevel, l'assassin de mon père et de M. l'amiral. Je me
+suis rappelé alors qu'il y avait un an et demi, dans cette même
+chambre où nous sommes, pendant la soirée du 24 août, Votre
+Majesté m'avait promis, parlant à moi-même, de nous faire justice
+du meurtrier; or, comme il s'était depuis ce temps passé de graves
+événements, j'ai pensé que le roi avait été malgré lui détourné de
+ses désirs. Et voyant Maurevel à ma portée, j'ai cru que c'était
+le ciel qui me l'envoyait. Votre Majesté sait le reste, Sire; j'ai
+frappé sur lui comme sur un assassin et tiré sur ses hommes comme
+sur des bandits.
+
+Charles ne répondit rien; son amitié pour Henri lui avait fait
+voir depuis quelque temps bien des choses sous un autre point de
+vue que celui où il les avait envisagées d'abord, et plus d'une
+fois avec terreur.
+
+La reine mère, à propos de la Saint-Barthélemy, avait enregistré
+dans sa mémoire des propos sortis de la bouche de son fils, et qui
+ressemblaient à des remords.
+
+-- Mais, dit Catherine, que veniez-vous faire à une pareille heure
+chez le roi de Navarre?
+
+-- Oh! répondit de Mouy, c'est toute une histoire bien longue à
+raconter; mais si cependant Sa Majesté a la patience de
+l'entendre...
+
+-- Oui, dit Charles, parlez donc, je le veux.
+
+-- J'obéirai, Sire, dit de Mouy en s'inclinant.
+
+Catherine s'assit en fixant sur le jeune chef un regard inquiet.
+
+-- Nous écoutons, dit Charles. Ici, Actéon.
+
+Le chien reprit la place qu'il avait avant que le prisonnier n'eût
+été introduit.
+
+-- Sire, dit de Mouy, j'étais venu chez Sa Majesté le roi de
+Navarre comme député de nos frères, vos fidèles sujets de la
+religion.
+
+Catherine fit signe à Charles IX.
+
+-- Soyez tranquille, ma mère, dit celui-ci, je ne perds pas un
+mot. Continuez, monsieur de Mouy, continuez; pourquoi étiez-vous
+venu?
+
+-- Pour prévenir le roi de Navarre, continua M. de Mouy, que son
+abjuration lui avait fait perdre la confiance du parti huguenot;
+mais que cependant, en souvenir de son père, Antoine de Bourbon,
+et surtout en mémoire de sa mère, la courageuse Jeanne d'Albret,
+dont le nom est cher parmi nous, ceux de la religion lui devaient
+cette marque de déférence de le prier de se désister de ses droits
+à la couronne de Navarre.
+
+-- Que dit-il? s'écria Catherine, ne pouvant, malgré sa puissance
+sur elle-même, recevoir sans crier un peu le coup inattendu qui la
+frappait.
+
+-- Ah! ah! fit Charles; mais cette couronne de Navarre, qu'on fait
+ainsi sans ma permission voltiger sur toutes les têtes, il me
+semble cependant qu'elle m'appartient un peu.
+
+-- Les huguenots, Sire, reconnaissent mieux que personne ce
+principe de suzeraineté que le roi vient d'émettre. Aussi
+espéraient-ils engager Votre Majesté à la fixer sur une tête qui
+lui est chère.
+
+-- À moi! dit Charles, sur une tête qui m'est chère! Mort-diable!
+de quelle tête voulez-vous donc parler, monsieur? Je ne vous
+comprends pas.
+
+-- De la tête de M. le duc d'Alençon.
+
+Catherine devint pâle comme la mort, et dévora de Mouy d'un regard
+flamboyant.
+
+-- Et mon frère d'Alençon le savait?
+
+-- Oui, Sire.
+
+-- Et il acceptait cette couronne?
+
+-- Sauf l'agrément de Votre Majesté, à laquelle il nous renvoyait.
+
+-- Oh! oh! dit Charles, en effet, c'est une couronne qui ira à
+merveille à notre frère d'Alençon. Et moi qui n'y avais pas songé!
+Merci, de Mouy. Merci! Quand vous aurez des idées semblables, vous
+serez le bienvenu au Louvre.
+
+-- Sire, vous seriez instruit depuis longtemps de tout ce projet
+sans cette malheureuse affaire de Maurevel qui m'a fait craindre
+d'être tombé dans la disgrâce de Votre Majesté.
+
+-- Oui, mais, fit Catherine, que disait Henri de ce projet?
+
+-- Le roi de Navarre, madame, se soumettait au désir de ses
+frères, et sa renonciation était prête.
+
+-- En ce cas, s'écria Catherine, cette renonciation, vous devez
+l'avoir?
+
+-- En effet, madame, dit de Mouy, par hasard je l'ai sur moi,
+signée de lui et datée.
+
+-- D'une date antérieure à la scène du Louvre? dit Catherine.
+
+-- Oui, de la veille, je crois. Et M. de Mouy tira de sa poche une
+renonciation en faveur du duc d'Alençon, écrite, signée de la main
+de Henri, et portant la date indiquée.
+
+-- Ma foi, oui, dit Charles, et tout est bien en règle.
+
+-- Et que demandait Henri en échange de cette renonciation?
+
+-- Rien, madame; l'amitié du roi Charles, nous a-t-il dit, le
+dédommagerait amplement de la perte d'une couronne.
+
+Catherine mordit ses lèvres de colère et tordit ses belles mains.
+
+-- Tout cela est parfaitement exact, de Mouy, ajouta le roi.
+
+-- Alors, reprit la reine mère, si tout était arrêté entre vous et
+le roi de Navarre, à quelle fin l'entrevue que vous avez eue ce
+soir avec lui?
+
+-- Moi, madame, avec le roi de Navarre? dit de Mouy. M. de Nancey,
+qui m'a arrêté, fera foi que j'étais seul. Votre Majesté peut
+l'appeler.
+
+-- Monsieur de Nancey! dit le roi. Le capitaine des gardes
+reparut.
+
+-- Monsieur de Nancey, dit vivement Catherine, M. de Mouy était-il
+tout à fait seul à l'auberge de la Belle-Étoile?
+
+-- Dans la chambre, oui, madame; mais dans l'auberge, non.
+
+-- Ah! dit Catherine, quel était son compagnon?
+
+-- Je ne sais si c'était le compagnon de M. de Mouy, madame; mais
+je sais qu'il s'est échappé par une porte de derrière, après avoir
+couché sur le carreau deux de mes gardes.
+
+-- Et vous avez reconnu ce gentilhomme, sans doute?
+
+-- Non, pas moi, mais mes gardes.
+
+-- Et quel était-il? demanda Charles IX.
+
+-- M. le comte Annibal de Coconnas.
+
+-- Annibal de Coconnas, répéta le roi assombri et rêveur, celui
+qui a fait un si terrible massacre de huguenots pendant la Saint-
+Barthélemy.
+
+-- M. de Coconnas, gentilhomme de M. d'Alençon, dit M. de Nancey.
+
+-- C'est bien, c'est bien, dit Charles IX; retirez-vous, monsieur
+de Nancey, et une autre fois, souvenez-vous d'une chose...
+
+-- De laquelle, Sire?
+
+-- C'est que vous êtes à mon service, et que vous ne devez obéir
+qu'à moi.
+
+M. de Nancey se retira à reculons en saluant respectueusement. De
+Mouy envoya un sourire ironique à Catherine. Il se fit un silence
+d'un instant.
+
+La reine tordait la ganse de sa cordelière, Charles caressait son
+chien.
+
+-- Mais quel était votre but, monsieur? continua Charles;
+agissiez-vous violemment?
+
+-- Contre qui, Sire?
+
+-- Mais contre Henri, contre François ou contre moi.
+
+-- Sire, nous avions la renonciation de votre beau-frère,
+l'agrément de votre frère; et, comme j'ai eu l'honneur de vous le
+dire, nous étions sur le point de solliciter l'autorisation de
+Votre Majesté, lorsque est arrivée cette fatale affaire du Louvre.
+
+-- Eh bien, ma mère, dit Charles, je ne vois aucun mal à tout
+cela. Vous étiez dans votre droit, monsieur de Mouy, en demandant
+un roi. Oui, la Navarre peut être et doit être un royaume séparé.
+Il y a plus, ce royaume semble fait exprès pour doter mon frère
+d'Alençon, qui a toujours eu si grande envie d'une couronne, que
+lorsque nous portons la nôtre il ne peut détourner les yeux de
+dessus elle. La seule chose qui s'opposait à cette intronisation,
+c'était le droit de Henriot; mais puisque Henriot y renonce
+volontairement...
+
+-- Volontairement, Sire.
+
+-- Il paraît que c'est la volonté de Dieu! Monsieur de Mouy, vous
+êtes libre de retourner vers vos frères, que j'ai châtiés... un
+peu durement, peut-être; mais ceci est une affaire entre moi et
+Dieu: et dites-leur que, puisqu'ils désirent pour roi de Navarre
+mon frère d'Alençon, le roi de France se rend à leurs désirs. À
+partir de ce moment, la Navarre est un royaume, et son souverain
+s'appelle François. Je ne demande que huit jours pour que mon
+frère quitte Paris avec l'éclat et la pompe qui conviennent à un
+roi. Allez, monsieur de Mouy, allez! ... Monsieur de Nancey,
+laissez passer M. de Mouy, il est libre.
+
+-- Sire, dit de Mouy en faisant un pas en avant, Votre Majesté
+permet-elle?
+
+-- Oui, dit le roi. Et il tendit la main au jeune huguenot. De
+Mouy mit un genou à terre et baisa la main du roi.
+
+-- À propos, dit Charles en le retenant au moment où il allait se
+relever, ne m'aviez-vous pas demandé justice de ce brigand de
+Maurevel?
+
+-- Oui, Sire.
+
+-- Je ne sais où il est pour vous la faire, car il se cache; mais
+si vous le rencontrez, faites-vous justice vous-même, je vous y
+autorise, et de grand coeur.
+
+-- Ah! Sire, s'écria de Mouy, voilà qui me comble véritablement;
+que Votre Majesté s'en rapporte à moi; je ne sais non plus où il
+est, mais je le trouverai, soyez tranquille.
+
+Et de Mouy, après avoir respectueusement salué le roi Charles et
+la reine Catherine, se retira sans que les gardes qui l'avaient
+amené missent aucun empêchement à sa sortie. Il traversa les
+corridors, gagna rapidement le guichet, et une fois dehors ne fit
+qu'un bond de la place Saint-Germain-l'Auxerrois à l'auberge de la
+Belle-Étoile, où il retrouva son cheval, grâce auquel, trois
+heures après la scène que nous venons de raconter, le jeune homme
+respirait en sûreté derrière les murailles de Mantes.
+
+Catherine, dévorant sa colère, regagna son appartement d'où elle
+passa dans celui de Marguerite. Elle y trouva Henri en robe de
+chambre et qui paraissait prêt à se mettre au lit.
+
+-- Satan, murmura-t-elle, aide une pauvre reine pour qui Dieu ne
+veut plus rien faire!
+
+
+
+XVII
+Deux têtes pour une couronne
+
+
+-- Qu'on prie M. d'Alençon de me venir voir, avait dit Charles en
+congédiant sa mère.
+
+M. de Nancey, disposé d'après l'invitation du roi de n'obéir
+désormais qu'à lui-même, ne fit qu'un bond de chez Charles chez
+son frère, lui transmettant sans adoucissement aucun l'ordre qu'il
+venait de recevoir.
+
+Le duc d'Alençon tressaillit: en tout temps il avait tremblé
+devant Charles; et à bien plus forte raison encore depuis qu'il
+s'était fait, en conspirant, des motifs de le craindre.
+
+Il ne s'en rendit pas moins près de son frère avec un empressement
+calculé.
+
+Charles était debout et sifflait entre ses dents un hallali sur
+pied.
+
+En entrant, le duc d'Alençon surprit dans l'oeil vitreux de
+Charles un de ces regards envenimés de haine qu'il connaissait si
+bien.
+
+-- Votre Majesté m'a fait demander, me voici, Sire, dit-il. Que
+désire de moi Votre Majesté?
+
+-- Je désire vous dire, mon bon frère, que, pour récompenser cette
+grande amitié que vous me portez, je suis décidé à faire
+aujourd'hui pour vous la chose que vous désirez le plus.
+
+-- Pour moi?
+
+-- Oui, pour vous. Cherchez dans votre esprit quelle chose vous
+rêvez depuis quelque temps sans oser me la demander, et cette
+chose, je vous la donne.
+
+-- Sire, dit François, j'en jure à mon frère, je ne désire que la
+continuation de la bonne santé du roi.
+
+-- Alors vous devez être satisfait, d'Alençon; l'indisposition que
+j'ai éprouvée à l'époque de l'arrivée des Polonais est passée.
+J'ai échappé, grâce à Henriot, à un sanglier furieux qui voulait
+me découdre, et je me porte de façon à n'avoir rien à envier au
+mieux portant de mon royaume; vous pouviez donc sans être mauvais
+frère désirer autre chose que la continuation de ma santé, qui est
+excellente.
+
+-- Je ne désirais rien, Sire.
+
+-- Si fait, si fait, François, reprit Charles s'impatientant; vous
+désirez la couronne de Navarre, puisque vous vous êtes entendu
+avec Henriot et de Mouy: avec le premier pour qu'il y renonçât,
+avec le second pour qu'il vous la fît avoir. Eh bien, Henriot y
+renonce! de Mouy m'a transmis votre demande, et cette couronne que
+vous ambitionnez...
+
+-- Eh bien? demanda d'Alençon d'une voix tremblante.
+
+-- Eh bien, mort-diable! elle est à vous. D'Alençon pâlit
+affreusement; puis tout à coup le sang appelé à son coeur, qu'il
+faillit briser, reflua vers les extrémités, et une rougeur ardente
+lui brûla les joues; la faveur que lui faisait le roi le
+désespérait en un pareil moment.
+
+-- Mais, Sire, reprit-il tout en palpitant d'émotion et cherchant
+vainement à se remettre, je n'ai rien désiré et surtout rien
+demandé de pareil.
+
+-- C'est possible, dit le roi, car vous êtes fort discret, mon
+frère; mais on a désiré, on a demandé pour vous, mon frère.
+
+-- Sire, je vous jure que jamais...
+
+-- Ne jurez pas Dieu.
+
+-- Mais, Sire, vous m'exilez donc?
+
+-- Vous appelez ça un exil, François? Peste! vous êtes
+difficile... Qu'espériez-vous donc de mieux? D'Alençon se mordit
+les lèvres de désespoir.
+
+-- Ma foi! continua Charles en affectant la bonhomie, je vous
+croyais moins populaire, François, et surtout moins près des
+huguenots; mais ils vous demandent, il faut bien que je m'avoue à
+moi-même que je me trompais. D'ailleurs, je ne pouvais rien
+désirer de mieux que d'avoir un homme à moi, mon frère qui m'aime
+et qui est incapable de me trahir, à la tête d'un parti qui depuis
+trente ans nous fait la guerre. Cela va tout calmer comme par
+enchantement, sans compter que nous serons tous rois dans la
+famille. Il n'y aura que le pauvre Henriot qui ne sera rien que
+mon ami. Mais il n'est point ambitieux, et ce titre, que personne
+ne réclame, il le prendra, lui.
+
+-- Oh! Sire, vous vous trompez, ce titre, je le réclame... ce
+titre, qui donc y a plus droit que moi? Henri n'est que votre
+beau-frère par alliance; moi, je suis votre frère par le sang et
+surtout par le coeur... Sire, je vous en supplie, gardez-moi près
+de vous.
+
+-- Non pas, non pas, François, répondit Charles; ce serait faire
+votre malheur.
+
+-- Comment cela?
+
+-- Pour mille raisons.
+
+-- Mais voyez donc un peu, Sire, si vous trouverez jamais un
+compagnon si fidèle que je le suis. Depuis mon enfance je n'ai
+jamais quitté Votre Majesté.
+
+-- Je le sais bien, je le sais bien, et quelquefois même je vous
+aurais voulu voir plus loin.
+
+-- Que veut dire le roi?
+
+-- Rien, rien... je m'entends... Oh! que vous aurez de belles
+chasses là-bas! François, que je vous porte envie! Savez-vous
+qu'on chasse l'ours dans ces diables de montagnes comme on chasse
+ici le sanglier? Vous allez nous entretenir tous de peaux
+magnifiques. Cela se chasse au poignard, vous savez; on attend
+l'animal, on l'excite, on l'irrite; il marche au chasseur, et, à
+quatre pas de lui, il se dresse sur ses pattes de derrière. C'est
+à ce moment-là qu'on lui enfonce l'acier dans le coeur, comme
+Henri a fait pour le sanglier à la dernière chasse. C'est
+dangereux; mais vous êtes brave, François, et ce danger sera pour
+vous un vrai plaisir.
+
+-- Ah! Votre Majesté redouble mes chagrins, car je ne chasserai
+plus avec elle.
+
+-- Corboeuf! tant mieux! dit le roi, cela ne nous réussit ni à
+l'un ni à l'autre de chasser ensemble.
+
+-- Que veut dire Votre Majesté?
+
+-- Que chasser avec moi vous cause un tel plaisir et vous donne
+une telle émotion, que vous, qui êtes l'adresse en personne, que
+vous qui, avec la première arquebuse venue, abattez une pie à cent
+pas, vous avez, la dernière fois que nous avons chassé de
+compagnie, avec votre arme, une arme qui vous est familière,
+manqué à vingt pas un gros sanglier, et cassé par contre la jambe
+à mon meilleur cheval. Mort-diable! François, cela donne à songer,
+savez-vous!
+
+-- Oh! Sire, pardonnez à l'émotion, dit d'Alençon devenu livide.
+
+-- Eh! oui, reprit Charles, l'émotion, je le sais bien; et c'est à
+cause de cette émotion, que j'apprécie à sa juste valeur, que je
+vous dis: Croyez-moi, François, mieux vaut chasser loin l'un de
+l'autre, surtout quand on a des émotions pareilles. Réfléchissez à
+cela, mon frère, non pas en ma présence, ma présence vous trouble,
+je le vois, mais quand vous serez seul, et vous conviendrez que
+j'ai tout lieu de craindre qu'à une nouvelle chasse une autre
+émotion ne vienne à vous prendre; car alors il n'y a rien qui
+fasse relever la main comme l'émotion, car alors vous tueriez le
+cavalier au lieu du cheval, le roi au lieu de la bête. Peste! une
+balle placée trop haut ou trop bas, cela change fort la face d'un
+gouvernement, et nous en avons un exemple dans notre famille.
+Quand Montgomery a tué notre père Henri II par accident, par
+émotion peut-être, le coup a porté notre frère François II sur le
+trône et notre père Henri à Saint-Denis. Il faut si peu de chose à
+Dieu pour faire beaucoup!
+
+Le duc sentit la sueur ruisseler sur son front pendant ce choc
+aussi redoutable qu'imprévu.
+
+Il était impossible que le roi dît plus clairement à son frère
+qu'il avait tout deviné. Charles, voilant sa colère sous une ombre
+de plaisanterie, était peut-être plus terrible encore que s'il eût
+laissé la lave haineuse qui lui dévorait le coeur se répandre
+bouillante au-dehors; sa vengeance paraissait proportionnée à sa
+rancune. À mesure que l'une s'aigrissait, l'autre grandissait, et
+pour la première fois d'Alençon connut le remords, ou plutôt le
+regret d'avoir conçu un crime qui n'avait pas réussi.
+
+Il avait soutenu la lutte tant qu'il avait pu, mais sous ce
+dernier coup il plia la tête, et Charles vit poindre dans ses yeux
+cette flamme dévorante qui, chez les êtres d'une nature tendre,
+creuse le sillon par où jaillissent les larmes.
+
+Mais d'Alençon était de ceux-là qui ne pleurent que de rage.
+
+Charles tenait fixé sur lui son oeil de vautour, aspirant pour
+ainsi dire chacune des sensations qui se succédaient dans le coeur
+du jeune homme. Et toutes ces sensations lui apparaissaient aussi
+précises, grâce à cette étude approfondie qu'il avait faite de sa
+famille, que si le coeur du duc eût été un livre ouvert.
+
+Il le laissa ainsi un instant écrasé, immobile et muet. Puis d'une
+voix empreinte de haineuse fermeté:
+
+-- Mon frère, dit-il, nous vous avons dit notre résolution, et
+notre résolution est immuable: vous partirez.
+
+D'Alençon fit un mouvement. Charles ne parut pas le remarquer et
+continua:
+
+-- Je veux que la Navarre soit fière d'avoir pour prince un frère
+du roi de France. Or, pouvoir, honneurs, vous aurez tout ce qui
+convient à votre naissance, comme votre frère Henri l'a eu, et
+comme lui, ajouta-t-il en souriant, vous me bénirez de loin. Mais
+n'importe, les bénédictions ne connaissent pas la distance.
+
+-- Sire...
+
+-- Acceptez, ou plutôt résignez-vous. Une fois roi, on trouvera
+une femme digne d'un fils de France. Qui sait! qui vous apportera
+un autre trône peut être.
+
+-- Mais, dit le duc d'Alençon, Votre Majesté oublie son bon ami
+Henri.
+
+-- Henri! mais puisque je vous ai dit qu'il n'en voulait pas, du
+trône de Navarre! Puisque je vous ai déjà dit qu'il vous
+l'abandonnait! Henri est un joyeux garçon et non pas une face pâle
+comme vous. Il veut rire et s'amuser à son aise, et non sécher,
+comme nous sommes condamnés à le faire, nous, sous des couronnes.
+
+D'Alençon poussa un soupir.
+
+-- Mais, dit-il, Votre Majesté m'ordonne donc de m'occuper...
+
+-- Non pas, non pas. Ne vous inquiétez de rien, François, je
+réglerai tout moi-même; reposez-vous sur moi comme sur un bon
+frère. Et maintenant que tout est convenu, allez; dites ou ne
+dites pas notre entretien à vos amis: je veux prendre des mesures
+pour que la chose devienne bientôt publique. Allez, François.
+
+Il n'y avait rien à répondre, le duc salua et partit la rage dans
+le coeur.
+
+Il brûlait de trouver Henri pour causer avec lui de tout ce qui
+venait de se passer; mais il ne trouva que Catherine: en effet,
+Henri fuyait l'entretien et la reine mère le recherchait.
+
+Le duc, en voyant Catherine, étouffa aussitôt ses douleurs et
+essaya de sourire. Moins heureux que Henri d'Anjou, ce n'était pas
+une mère qu'il cherchait dans Catherine, mais simplement une
+alliée. Il commençait donc par dissimuler avec elle, car, pour
+faire de bonnes alliances, il faut bien se tromper un peu
+mutuellement.
+
+Il aborda donc Catherine avec un visage où ne restait plus qu'une
+légère trace d'inquiétude.
+
+-- Eh bien, madame, dit-il, voilà de grandes nouvelles; les savez-
+vous?
+
+-- Je sais qu'il s'agit de faire un roi de vous, monsieur.
+
+-- C'est une grande bonté de la part de mon frère, madame.
+
+-- N'est-ce pas?
+
+-- Et je suis presque tenté de croire que je dois reporter sur
+vous une partie de ma reconnaissance; car enfin, si c'était vous
+qui lui eussiez donné le conseil de me faire don d'un trône, c'est
+à vous que je le devrais; quoique j'avoue au fond qu'il m'a fait
+peine de dépouiller ainsi le roi de Navarre.
+
+-- Vous aimez fort Henriot, mon fils, à ce qu'il paraît?
+
+-- Mais oui; depuis quelque temps nous nous sommes intimement
+liés.
+
+-- Croyez-vous qu'il vous aime autant que vous l'aimez vous-même?
+
+-- Je l'espère, madame.
+
+-- C'est édifiant une pareille amitié, savez-vous? surtout entre
+princes. Les amitiés de cour passent pour peu solides, mon cher
+François.
+
+-- Ma mère, songez que nous sommes non seulement amis, mais encore
+presque frères. Catherine sourit d'un étrange sourire.
+
+-- Bon! dit-elle, est-ce qu'il y a des frères entre rois?
+
+-- Oh! quant à cela, nous n'étions roi ni l'un ni l'autre, ma
+mère, quand nous nous sommes liés ainsi; nous ne devions même
+jamais l'être; voilà pourquoi nous nous aimions.
+
+-- Oui, mais les choses sont bien changées à cette heure.
+
+-- Comment, bien changées?
+
+-- Oui, sans doute; qui vous dit maintenant que vous ne serez pas
+tous deux rois?
+
+Au tressaillement nerveux du duc, à la rougeur qui envahit son
+front, Catherine vit que le coup lancé par elle avait porté en
+plein coeur.
+
+-- Lui? dit-il. Henriot roi? et de quel royaume, ma mère?
+
+-- D'un des plus magnifiques de la chrétienté, mon fils.
+
+-- Ah! ma mère, dit d'Alençon en pâlissant, que dites-vous donc
+là?
+
+-- Ce qu'une bonne mère doit dire à son fils, ce à quoi vous avez
+plus d'une fois songé, François.
+
+-- Moi? dit le duc, je n'ai songé à rien, madame, je vous jure.
+
+-- Je veux bien vous croire; car votre ami, car votre frère Henri,
+comme vous l'appelez, est, sous sa franchise apparente, un
+seigneur fort habile et fort rusé qui garde ses secrets mieux que
+vous ne gardez les vôtres, François. Par exemple, vous a-t-il
+jamais dit que de Mouy fût son homme d'affaires?
+
+Et, en disant ces mots, Catherine plongea son regard comme un
+stylet dans l'âme de François.
+
+Mais celui-ci n'avait qu'une vertu, ou plutôt qu'un vice, la
+dissimulation; il supporta donc parfaitement le regard.
+
+-- De Mouy! dit-il avec surprise, et comme si ce nom était
+prononcé pour la première fois devant lui en pareille
+circonstance.
+
+-- Oui, le huguenot de Mouy de Saint-Phale, celui-là même qui a
+failli tuer M. de Maurevel, et qui, clandestinement et en courant
+la France et la capitale sous des habits différents, intrigue et
+lève une armée pour soutenir votre frère Henri contre votre
+famille.
+
+Catherine, qui ignorait que sous ce rapport son fils François en
+sût autant et même plus qu'elle se leva sur ces mots, s'apprêtant
+à faire une majestueuse sortie.
+
+François la retint.
+
+-- Ma mère, dit-il, encore un mot, s'il vous plaît. Puisque vous
+daignez m'initier à votre politique, dites-moi comment, avec de si
+faibles ressources et si peu connu qu'il est, Henri parviendrait-
+il à faire une guerre assez sérieuse pour inquiéter ma famille?
+
+-- Enfant, dit la reine en souriant, sachez donc qu'il est soutenu
+par plus de trente mille hommes peut-être; que le jour où il dira
+un mot, ces trente mille hommes apparaîtront tout à coup comme
+s'ils sortaient de terre; et ces trente mille hommes, ce sont des
+huguenots, songez-y, c'est-à-dire les plus braves soldats du
+monde. Et puis, et puis, il a une protection que vous n'avez pas
+su ou pas voulu vous concilier, vous.
+
+-- Laquelle?
+
+-- Il a le roi, le roi qui l'aime, qui le pousse, le roi qui, par
+jalousie contre votre frère de Pologne et par dépit contre vous,
+cherche autour de lui des successeurs. Seulement, aveugle que vous
+êtes si vous ne le voyez pas, il les cherche autre part que dans
+sa famille.
+
+-- Le roi! ... vous croyez, ma mère?
+
+-- Ne vous êtes-vous donc pas aperçu qu'il chérit Henriot, son
+Henriot?
+
+-- Si fait, ma mère, si fait.
+
+-- Et qu'il en est payé de retour? car ce même Henriot, oubliant
+que son beau-frère le voulait arquebuser le jour de la Saint-
+Barthélemy, se couche à plat ventre comme un chien qui lèche la
+main dont il a été battu.
+
+-- Oui, oui, murmura François, je l'ai déjà remarqué, Henri est
+bien humble avec mon frère Charles.
+
+-- Ingénieux à lui complaire en toute chose.
+
+-- Au point que, dépité d'être toujours raillé par le roi sur son
+ignorance de la chasse au faucon, il veut se mettre à... Si bien
+qu'hier il m'a demandé, oui, pas plus tard qu'hier, si je n'avais
+point quelques bons livres qui traitent de cet art.
+
+-- Attendez donc, dit Catherine, dont les yeux étincelèrent comme
+si une idée subite lui traversait l'esprit; attendez donc... et
+que lui avez-vous répondu?
+
+-- Que je chercherais dans ma bibliothèque.
+
+-- Bien, dit Catherine, bien, il faut qu'il l'ait, ce livre.
+
+-- Mais j'ai cherché, madame, et n'ai rien trouvé.
+
+-- Je trouverai, moi, je trouverai... et vous lui donnerez le
+livre comme s'il venait de vous.
+
+-- Et qu'en résultera-t-il?
+
+-- Avez-vous confiance en moi, d'Alençon?
+
+-- Oui, ma mère.
+
+-- Voulez-vous m'obéir aveuglément à l'égard de Henri, que vous
+n'aimez pas, quoi que vous en disiez? D'Alençon sourit.
+
+-- Et que je déteste, moi, continua Catherine.
+
+-- Oui, j'obéirai.
+
+-- Après-demain, venez chercher le livre ici, je vous le donnerai,
+vous le porterez à Henri... et...
+
+-- Et...?
+
+-- Laissez Dieu, la Providence ou le hasard faire le reste.
+François connaissait assez sa mère pour savoir qu'elle ne s'en
+rapportait point d'habitude à Dieu, à la Providence ou au hasard
+du soin de servir ses amitiés ou ses haines; mais il se garda
+d'ajouter un seul mot, et saluant en homme qui accepte la
+commission dont on le charge, il se retira chez lui.
+
+-- Que veut-elle dire? pensa le jeune homme en montant l'escalier,
+je n'en sais rien. Mais ce qu'il y a de clair pour moi dans tout
+ceci, c'est qu'elle agit contre un ennemi commun. Laissons-la
+faire.
+
+Pendant ce temps, Marguerite, par l'intermédiaire de La Mole,
+recevait une lettre de De Mouy. Comme en politique les deux
+illustres conjoints n'avaient point de secret, elle décacheta
+cette lettre et la lut.
+
+Sans doute cette lettre lui parut intéressante, car à l'instant
+même Marguerite, profitant de l'obscurité qui commençait à
+descendre le long des murailles du Louvre, se glissa dans le
+passage secret, monta l'escalier tournant, et, après avoir regardé
+de tous côtés avec attention, s'élança rapide comme une ombre, et
+disparut dans l'antichambre du roi de Navarre.
+
+Cette antichambre n'était plus gardée par personne depuis la
+disparition d'Orthon.
+
+Cette disparition, dont nous n'avons pas parlé depuis le moment où
+le lecteur l'a vu s'opérer d'une façon si tragique pour le pauvre
+Orthon, avait fort inquiété Henri. Il s'en était ouvert à madame
+de Sauve et à sa femme, mais ni l'une ni l'autre n'était plus
+instruite que lui; seulement, madame de Sauve lui avait donné
+quelques renseignements, à la suite desquels il était demeuré
+parfaitement clair à l'esprit de Henri que le pauvre enfant avait
+été victime de quelque machination de la reine mère, et que
+c'était à la suite de cette machination qu'il avait failli, lui,
+être arrêté avec de Mouy, dans l'auberge de la Belle-Étoile.
+
+Un autre que Henri eût gardé le silence, car il n'eût rien osé
+dire; mais Henri calculait tout: il comprit que son silence le
+trahirait; d'ordinaire, on ne perd pas ainsi un de ses serviteurs,
+un de ses confidents, sans s'informer de lui, sans faire des
+recherches. Henri s'informa donc, rechercha donc, en présence du
+roi et de la reine mère elle-même; il demanda Orthon à tout le
+monde, depuis la sentinelle qui se promenait devant le guichet du
+Louvre, jusqu'au capitaine des gardes qui veillait dans
+l'antichambre du roi; mais toute demande et toute démarche furent
+inutiles; et Henri parut si ostensiblement affecté de cet
+événement et si attaché au pauvre serviteur absent, qu'il déclara
+qu'il ne le remplacerait que lorsqu'il aurait acquis la certitude
+qu'il aurait disparu pour toujours.
+
+L'antichambre, comme nous l'avons dit, était donc vide lorsque
+Marguerite se présenta chez Henri.
+
+Si légers que fussent les pas de la reine, Henri les entendit et
+se retourna.
+
+-- Vous, madame! s'écria-t-il.
+
+-- Oui, répondit Marguerite. Lisez vite. Et elle lui présenta le
+papier tout ouvert. Il contenait ces quelques lignes: «Sire, le
+moment est venu de mettre notre projet de fuite à exécution.
+Après-demain il y a chasse au vol le long de la Seine, depuis
+Saint-Germain jusqu'à Maisons, c'est-à-dire dans toute la longueur
+de la forêt.» Allez à cette chasse, quoique ce soit une chasse au
+vol; prenez sous votre habit une bonne chemise de mailles; ceignez
+votre meilleure épée; montez le plus fin cheval de votre écurie.»
+Vers midi, c'est-à-dire au plus fort de la chasse et quand le roi
+sera lancé à la suite du faucon, dérobez-vous seul si vous venez
+seul, avec la reine de Navarre si la reine vous suit.» Cinquante
+des nôtres seront cachés au pavillon de François Ier, dont nous
+avons la clef; tout le monde ignorera qu'ils y sont, car ils y
+seront venus de nuit et les jalousies en seront fermées.» Vous
+passerez par l'allée des Violettes, au bout de laquelle je
+veillerai; à droite de cette allée, dans une petite clairière,
+seront MM. de La Mole et Coconnas avec deux chevaux de main. Ces
+chevaux frais seront destinés à remplacer le vôtre et celui de Sa
+Majesté la reine de Navarre, si par hasard ils étaient fatigués.
+
+» Adieu, Sire; soyez prêt, nous le serons.»
+
+-- Vous le serez, dit Marguerite, prononçant après seize cents ans
+les mêmes paroles que César avait prononcées sur les bords du
+Rubicon.
+
+-- Soit, madame, répondit Henri, ce n'est pas moi qui vous
+démentirai.
+
+-- Allons, Sire, devenez un héros; ce n'est pas difficile; vous
+n'avez qu'à suivre votre route; et faites-moi un beau trône, dit
+la fille de Henri II.
+
+Un imperceptible sourire effleura la lèvre fine du Béarnais. Il
+baisa la main de Marguerite et sortit le premier, pour explorer le
+passage, tout en fredonnant le refrain d'une vieille chanson:
+
+_Cil qui mieux battit la muraille_
+_N'entra point dedans le chasteau._
+
+La précaution n'était pas mauvaise: au moment où il ouvrait la
+porte de sa chambre à coucher, le duc d'Alençon ouvrait celle de
+son antichambre; il fit de la main un signe à Marguerite, puis
+tout haut:
+
+-- Ah! c'est vous, mon frère, dit-il, soyez le bienvenu. Au signe
+de son mari, la reine avait tout compris et s'était jetée dans un
+cabinet de toilette, devant la porte duquel pendait une énorme
+tapisserie.
+
+Le duc d'Alençon entra d'un pas craintif en regardant tout autour
+de lui.
+
+-- Sommes-nous seuls, mon frère? demanda-t-il à demi-voix.
+
+-- Parfaitement seuls. Qu'y a-t-il donc? vous paraissez tout
+bouleversé.
+
+-- Il y a que nous sommes découverts, Henri.
+
+-- Comment découverts?
+
+-- Oui, de Mouy a été arrêté.
+
+-- Je le sais.
+
+-- Eh bien! de Mouy a tout dit au roi.
+
+-- Qu'a-t-il dit?
+
+-- Il a dit que je désirais le trône de Navarre, et que je
+conspirais pour l'obtenir.
+
+-- Ah! pécaïre! dit Henri, de sorte que vous voilà compromis, mon
+pauvre frère! Comment alors n'êtes-vous pas encore arrêté?
+
+-- Je n'en sais rien moi-même; le roi m'a raillé en faisant
+semblant de m'offrir le trône de Navarre. Il espérait sans doute
+me tirer un aveu du coeur; mais je n'ai rien dit.
+
+-- Et vous avez bien fait, ventre-saint-gris, dit le Béarnais;
+tenons ferme, notre vie à tous deux en dépend.
+
+-- Oui, reprit François, le cas est épineux; voici pourquoi je
+suis venu demander votre avis, mon frère; que croyez-vous que je
+doive faire: fuir ou rester?
+
+-- Vous avez vu le roi, puisque c'est à vous qu'il a parlé?
+
+-- Oui, sans doute.
+
+-- Eh bien, vous avez dû lire dans sa pensée! Suivez votre
+inspiration.
+
+-- J'aimerais mieux rester, répondit François.
+
+Si maître qu'il fût de lui-même, Henri laissa échapper un
+mouvement de joie; si imperceptible que fût ce mouvement, François
+le surprit au passage.
+
+-- Restez alors, dit Henri.
+
+-- Mais vous?
+
+-- Dame! répondit Henri, si vous restez, je n'ai aucun motif pour
+m'en aller, moi. Je ne partais que pour vous suivre, par
+dévouement, pour ne pas quitter un frère que j'aime.
+
+-- Ainsi, dit d'Alençon, c'en est fait de tous nos plans; vous
+vous abandonnez sans lutte au premier entraînement de la mauvaise
+fortune?
+
+-- Moi, dit Henri, je ne regarde pas comme une mauvaise fortune de
+demeurer ici; grâce à mon caractère insoucieux, je me trouve bien
+partout.
+
+-- Eh bien, soit! dit d'Alençon, n'en parlons plus; seulement, si
+vous prenez quelque résolution nouvelle, faites-la-moi savoir.
+
+-- Corbleu! je n'y manquerai pas, croyez-le bien, répondit Henri.
+N'est-il pas convenu que nous n'avons pas de secrets l'un pour
+l'autre?
+
+D'Alençon n'insista pas davantage et se retira tout pensif, car, à
+un certain moment, il avait cru voir trembler la tapisserie du
+cabinet de toilette.
+
+En effet, à peine d'Alençon était-il sorti, que cette tapisserie
+se souleva et que Marguerite reparut.
+
+-- Que pensez-vous de cette visite? demanda Henri.
+
+-- Qu'il y a quelque chose de nouveau et d'important.
+
+-- Et que croyez-vous qu'il y ait?
+
+-- Je n'en sais rien encore, mais je le saurai.
+
+-- En attendant?
+
+-- En attendant ne manquez pas de venir chez moi demain soir.
+
+-- Je n'aurai garde d'y manquer, madame! dit Henri en baisant
+galamment la main de sa femme.
+
+Et avec les mêmes précautions qu'elle en était sortie, Marguerite
+rentra chez elle.
+
+
+
+XVIII
+Le livre de vénerie
+
+
+Trente-six heures s'étaient écoulées depuis les événements que
+nous venons de raconter. Le jour commençait à paraître, mais tout
+était déjà éveillé au Louvre, comme c'était l'habitude les jours
+de chasse, lorsque le duc d'Alençon se rendit chez la reine mère,
+selon l'invitation qu'il en avait reçue.
+
+La reine mère n'était point dans sa chambre à coucher, mais elle
+avait ordonné qu'on le fît attendre s'il venait.
+
+Au bout de quelques instants elle sortit d'un cabinet secret où
+personne n'entrait qu'elle, et où elle se retirait pour faire ses
+opérations chimiques.
+
+Soit par la porte entrouverte, soit attachée à ses vêtements,
+entra en même temps que la reine mère l'odeur pénétrante d'un âcre
+parfum, et, par l'ouverture de la porte, d'Alençon remarqua une
+vapeur épaisse, comme celle d'un aromate brûlé, qui flottait en
+blanc nuage dans ce laboratoire que quittait la reine.
+
+Le duc ne put réprimer un regard de curiosité.
+
+-- Oui, dit Catherine de Médicis, oui, j'ai brûlé quelques vieux
+parchemins, et ces parchemins exhalaient une si puante odeur, que
+j'ai jeté du genièvre sur le brasier: de là cette odeur.
+
+D'Alençon s'inclina.
+
+-- Eh bien, dit Catherine en cachant dans les larges manches de sa
+robe de chambre ses mains, que de légères taches d'un jaune
+rougeâtre diapraient ça et là, qu'avez-vous de nouveau depuis
+hier?
+
+-- Rien, ma mère.
+
+-- Avez-vous vu Henri?
+
+-- Oui.
+
+-- Il refuse toujours de partir?
+
+-- Absolument.
+
+-- Le fourbe!
+
+-- Que dites-vous, madame?
+
+-- Je dis qu'il part.
+
+-- Vous croyez?
+
+-- J'en suis sûre.
+
+-- Alors, il nous échappe?
+
+-- Oui, dit Catherine.
+
+-- Et vous le laissez partir?
+
+-- Non seulement je le laisse partir, mais je vous dis plus, il
+faut qu'il parte.
+
+-- Je ne vous comprends pas, ma mère.
+
+-- Écoutez bien ce que je vais vous dire, François. Un médecin
+très habile, le même qui m'a remis le livre de chasse que vous
+allez lui porter, m'a affirmé que le roi de Navarre était sur le
+point d'être atteint d'une maladie de consomption, d'une de ces
+maladies qui ne pardonnent pas et auxquelles la science ne peut
+apporter aucun remède. Or, vous comprenez que s'il doit mourir
+d'un mal si cruel, il vaut mieux qu'il meure loin de nous que sous
+nos yeux, à la cour.
+
+-- En effet, dit le duc, cela nous ferait trop de peine.
+
+-- Et surtout à votre frère Charles, dit Catherine; tandis que
+lorsque Henri mourra après lui avoir désobéi, le roi regardera
+cette mort comme une punition du ciel.
+
+-- Vous avez raison, ma mère, dit François avec admiration, il
+faut qu'il parte. Mais êtes-vous bien sûre qu'il partira?
+
+-- Toutes ses mesures sont prises. Le rendez-vous est dans la
+forêt de Saint-Germain. Cinquante huguenots doivent lui servir
+d'escorte jusqu'à Fontainebleau, où cinq cents autres l'attendent.
+
+-- Et, dit d'Alençon avec une légère hésitation et une pâleur
+visible, ma soeur Margot part avec lui?
+
+-- Oui, répondit Catherine, c'est convenu. Mais, Henri mort,
+Margot revient à la cour, veuve et libre.
+
+-- Et Henri mourra, madame! vous en êtes certaine?
+
+-- Le médecin qui m'a remis le livre en question me l'a assuré du
+moins.
+
+-- Et ce livre, où est-il, madame? Catherine retourna à pas lents
+vers le cabinet mystérieux, ouvrit la porte, s'y enfonça, et
+reparut un instant après, le livre à la main.
+
+-- Le voici, dit-elle.
+
+D'Alençon regarda le livre que lui présentait sa mère avec une
+certaine terreur.
+
+-- Qu'est-ce que ce livre, madame? demanda en frissonnant le duc.
+
+-- Je vous l'ai déjà dit, mon fils, c'est un travail sur l'art
+d'élever et de dresser faucons, tiercelets et gerfauts, fait par
+un fort savant homme, par le seigneur Castruccio Castracani, tyran
+de Lucques.
+
+-- Et que dois-je en faire?
+
+-- Mais le porter chez votre bon ami Henriot, qui vous l'a
+demandé, à ce que vous m'avez dit, lui ou quelque autre pareil,
+pour s'instruire dans la science de la volerie. Comme il chasse au
+vol aujourd'hui avec le roi, il ne manquera pas d'en lire quelques
+pages, afin de prouver au roi qu'il suit ses conseils en prenant
+des leçons. Le tout est de le remettre à lui-même.
+
+-- Oh! je n'oserai pas, dit d'Alençon en frissonnant.
+
+-- Pourquoi? dit Catherine, c'est un livre comme un autre, excepté
+qu'il a été si longtemps renfermé que les pages sont collées les
+unes aux autres. N'essayez donc pas de les lire, vous, François,
+car on ne peut les lire qu'en mouillant son doigt et en poussant
+les pages feuille à feuille, ce qui prend beaucoup de temps et
+donne beaucoup de peine.
+
+-- Si bien qu'il n'y a qu'un homme qui a le grand désir de
+s'instruire qui puisse perdre ce temps et prendre cette peine? dit
+d'Alençon.
+
+-- Justement, mon fils, vous comprenez.
+
+-- Oh! dit d'Alençon, voici déjà Henriot dans la cour, donnez,
+madame, donnez. Je vais profiter de son absence pour porter ce
+livre chez lui: à son retour il le trouvera.
+
+-- J'aimerais mieux que vous le lui donnassiez à lui-même,
+François, ce serait plus sûr.
+
+-- Je vous ai déjà dit que je n'oserais point, madame, reprit le
+duc.
+
+-- Allez donc; mais au moins posez-le dans un endroit bien
+apparent.
+
+-- Ouvert?... Y a-t-il inconvénient à ce qu'il soit ouvert?
+
+-- Non.
+
+-- Donnez alors.
+
+D'Alençon prit d'une main tremblante le livre que, d'une main
+ferme, Catherine étendait vers lui.
+
+-- Prenez, prenez, dit Catherine, il n'y a pas de danger, puisque
+j'y touche; d'ailleurs vous avez des gants.
+
+Cette précaution ne suffit pas pour d'Alençon, qui enveloppa le
+livre dans son manteau.
+
+-- Hâtez-vous, dit Catherine, hâtez-vous, d'un moment à l'autre
+Henri peut remonter.
+
+-- Vous avez raison, madame, j'y vais. Et le duc sortit tout
+chancelant d'émotion. Nous avons introduit plusieurs fois déjà le
+lecteur dans l'appartement du roi de Navarre, et nous l'avons fait
+assister aux séances qui s'y sont passées, joyeuses ou terribles,
+selon que souriait ou menaçait le génie protecteur du futur roi de
+France.
+
+Mais jamais peut-être les murs souillés de sang par le meurtre,
+arrosés de vin par l'orgie, embaumés de parfums par l'amour;
+jamais ce coin du Louvre enfin n'avait vu apparaître un visage
+plus pâle que celui du duc d'Alençon ouvrant, son livre à la main,
+la porte de la chambre à coucher du roi de Navarre.
+
+Et cependant, comme s'y attendait le duc, personne n'était dans
+cette chambre pour interroger d'un oeil curieux ou inquiet
+l'action qu'il allait commettre. Les premiers rayons du jour
+éclairaient l'appartement parfaitement vide.
+
+À la muraille pendait toute prête cette épée que M. de Mouy avait
+conseillé à Henri d'emporter. Quelques chaînons d'une ceinture de
+mailles étaient épars sur le parquet. Une bourse honnêtement
+arrondie et un petit poignard étaient posés sur un meuble, et des
+cendres, légères et flottantes encore, dans la cheminée, jointes à
+ces autres indices, disaient clairement à d'Alençon que le roi de
+Navarre avait endossé une chemise de mailles, demandé de l'argent
+à son trésorier et brûlé des papiers compromettants.
+
+-- Ma mère ne s'était pas trompée, dit d'Alençon, le fourbe me
+trahissait.
+
+Sans doute cette conviction donna une nouvelle force au jeune
+homme, car après avoir sondé du regard tous les coins de la
+chambre, après avoir soulevé les tapisseries des portières, après
+qu'un grand bruit retentissait dans les cours et qu'un grand
+silence qui régnait dans l'appartement lui eut prouvé que personne
+ne songeait à l'espionner, il tira le livre de dessous son
+manteau, le posa rapidement sur la table où était la bourse,
+l'adossant à un pupitre de chêne sculpté, puis, s'écartant
+aussitôt, il allongea le bras, et, avec une hésitation qui
+trahissait ses craintes, de sa main gantée il ouvrit le livre à
+l'endroit d'une gravure de chasse.
+
+Le livre ouvert, d'Alençon fit aussitôt trois pas en arrière; et
+retirant son gant, il le jeta dans le brasier encore ardent qui
+venait de dévorer les lettres. La peau souple cria sur les
+charbons, se tordit, et s'étala comme le cadavre d'un large
+reptile, puis ne laissa bientôt plus qu'un résidu noir et crispé.
+
+D'Alençon demeura jusqu'à ce que la flamme eût entièrement dévoré
+le gant, puis il roula le manteau qui avait enveloppé le livre, le
+jeta sous son bras, et regagna vivement sa chambre. Comme il y
+entrait, le coeur tout palpitant, il entendit des pas dans
+l'escalier tournant, et, ne doutant plus que ce fût Henri qui
+rentrait, il referma vivement sa porte.
+
+Puis il s'élança vers la fenêtre; mais de la fenêtre on
+n'apercevait qu'une portion de la cour du Louvre. Henri n'était
+point dans cette portion de la cour, et sa conviction s'en
+affermit que c'était lui qui venait de rentrer.
+
+Le duc s'assit, ouvrit un livre, et essaya de lire. C'était une
+histoire de France depuis Pharamond jusqu'à Henri II, et pour
+laquelle, quelques jours après son avènement au trône, il avait
+donné privilège.
+
+Mais l'esprit du duc n'était point là: la fièvre de l'attente
+brûlait ses artères. Les battements de ses tempes retentissaient
+jusqu'au fond de son cerveau; comme on voit dans un rêve ou dans
+une extase magnétique, il semblait à François qu'il voyait à
+travers les murailles; son regard plongeait dans la chambre de
+Henri, malgré le triple obstacle qui le séparait de lui.
+
+Pour écarter l'objet terrible qu'il croyait voir avec les yeux de
+la pensée, le duc essaya de fixer la sienne sur autre chose que
+sur le livre terrible ouvert sur le pupitre de bois de chêne à
+l'endroit de l'image; mais ce fut inutilement qu'il prit l'une
+après l'autre ses armes, l'un après l'autre ses joyaux, qu'il
+arpenta cent fois le même sillon du parquet, chaque détail de
+cette image, que le duc n'avait qu'entrevue cependant, lui était
+resté dans l'esprit. C'était un seigneur à cheval qui, remplissant
+lui-même l'office d'un valet de fauconnerie, lançait le leurre en
+rappelant le faucon et en courant au grand galop de son cheval
+dans les herbes d'un marécage. Si violente que fût la volonté du
+duc, le souvenir triomphait de sa volonté.
+
+Puis, ce n'était pas seulement le livre qu'il voyait, c'était le
+roi de Navarre s'approchant de ce livre, regardant cette image,
+essayant de tourner les pages, et, empêché par l'obstacle qu'elles
+opposaient, triomphant de l'obstacle en mouillant son pouce et en
+forçant les feuilles à glisser.
+
+Et à cette vue, toute fictive et toute fantastique qu'elle était,
+d'Alençon chancelant était forcé de s'appuyer d'une main à un
+meuble, tandis que de l'autre il couvrait ses yeux comme si, les
+yeux couverts, il ne voyait pas encore mieux le spectacle qu'il
+voulait fuir.
+
+Ce spectacle était sa propre pensée.
+
+Tout à coup d'Alençon vit Henri qui traversait la cour; celui-ci
+s'arrêta quelques instants devant des hommes qui entassaient sur
+deux mules des provisions de chasse qui n'étaient autres que de
+l'argent et des effets de voyage, puis, ses ordres donnés, il
+coupa diagonalement la cour, et s'achemina visiblement vers la
+porte d'entrée.
+
+D'Alençon était immobile à sa place. Ce n'était donc pas Henri qui
+était monté par l'escalier secret. Toutes ces angoisses qu'il
+éprouvait depuis un quart d'heure, il les avait donc éprouvées
+inutilement. Ce qu'il croyait fini ou près de finir était donc à
+recommencer.
+
+D'Alençon ouvrit la porte de sa chambre, puis, tout en la tenant
+fermée, il alla écouter à celle du corridor. Cette fois, il n'y
+avait pas à se tromper, c'était bien Henri. D'Alençon reconnut son
+pas et jusqu'au bruit particulier de la molette de ses éperons.
+
+La porte de l'appartement de Henri s'ouvrit et se referma.
+
+D'Alençon rentra chez lui et tomba dans un fauteuil.
+
+-- Bon! se dit-il, voici ce qui se passe à cette heure: il a
+traversé l'antichambre, la première pièce, puis il est parvenu
+jusqu'à la chambre à coucher; arrivé là, il aura cherché des yeux
+son épée, puis sa bourse, puis son poignard, puis enfin il aura
+trouvé le livre tout ouvert sur son dressoir.
+
+» -- Quel est ce livre? se sera-t-il demandé; qui m'a apporté ce
+livre?
+
+» Puis il se sera rapproché, aura vu cette gravure représentant un
+cavalier rappelant son faucon, puis il aura voulu lire, puis il
+aura essayé de tourner les feuilles.
+
+Une sueur froide passa sur le front de François.
+
+-- Va-t-il appeler? dit-il. Est-ce un poison d'un effet soudain?
+Non, non, sans doute, puisque ma mère a dit qu'il devait mourir
+lentement de consomption.
+
+Cette pensée le rassura un peu. Dix minutes se passèrent ainsi,
+siècle d'agonie usé seconde par seconde, et chacune de ces
+secondes fournissant tout ce que l'imagination invente de terreurs
+insensées, un monde de visions. D'Alençon n'y put tenir davantage,
+il se leva, traversa son antichambre, qui commençait à se remplir
+de gentilshommes.
+
+-- Salut, messieurs, dit-il, je descends chez le roi.
+
+Et pour tromper sa dévorante inquiétude, pour préparer un alibi
+peut-être, d'Alençon descendit effectivement chez son frère.
+Pourquoi descendait-il? Il l'ignorait... Qu'avait-il à lui
+dire?... Rien! Ce n'était point Charles qu'il cherchait, c'était
+Henri qu'il fuyait.
+
+Il prit le petit escalier tournant et trouva la porte du roi
+entrouverte.
+
+Les gardes laissèrent entrer le duc sans mettre aucun empêchement
+à son passage: les jours de chasse il n'y avait ni étiquette ni
+consigne.
+
+François traversa successivement l'antichambre, le salon et la
+chambre à coucher sans rencontrer personne; enfin il songeait que
+Charles était sans doute dans son cabinet des Armes, et poussa la
+porte qui donnait de la chambre à coucher dans le cabinet.
+
+Charles était assis devant une table, dans un grand fauteuil
+sculpté à dossier aigu; il tournait le dos à la porte par laquelle
+était entré François.
+
+Il paraissait plongé dans une occupation qui le dominait.
+
+Le duc s'approcha sur la pointe du pied; Charles lisait.
+
+-- Pardieu! s'écria-t-il tout à coup, voilà un livre admirable.
+J'en avais bien entendu parler, mais je n'avais pas cru qu'il
+existât en France.
+
+D'Alençon tendit l'oreille, et fit un pas encore.
+
+-- Maudites feuilles, dit le roi en portant son pouce à ses lèvres
+et en pesant sur le livre pour séparer la page qu'il avait lue de
+celle qu'il voulait lire; on dirait qu'on en a collé les feuillets
+pour dérober aux regards des hommes les merveilles qu'il renferme.
+
+D'Alençon fit un bond en avant.
+
+Ce livre, sur lequel Charles était courbé, était celui qu'il avait
+déposé chez Henri!
+
+Un cri sourd lui échappa.
+
+-- Ah! c'est vous, d'Alençon? dit Charles, soyez le bienvenu, et
+venez voir le plus beau livre de vénerie qui soit jamais sorti de
+la plume d'un homme.
+
+Le premier mouvement de d'Alençon fut d'arracher le livre des
+mains de son frère; mais une pensée infernale le cloua à sa place,
+un sourire effrayant passa sur ses lèvres blêmies, il passa la
+main sur ses yeux comme un homme ébloui.
+
+Puis revenant un peu à lui, mais sans faire un pas en avant ni en
+arrière:
+
+-- Sire, demanda d'Alençon, comment donc ce livre se trouve-t-il
+dans les mains de Votre Majesté?
+
+-- Rien de plus simple. Ce matin, je suis monté chez Henriot pour
+voir s'il était prêt; il n'était déjà plus chez lui: sans doute il
+courait les chenils et les écuries; mais, à sa place, j'ai trouvé
+ce trésor que j'ai descendu ici pour le lire tout à mon aise.
+
+Et le roi porta encore une fois son pouce à ses lèvres, et une
+fois encore fit tourner la page rebelle.
+
+-- Sire, balbutia d'Alençon dont les cheveux se hérissèrent et qui
+se sentit saisir par tout le corps d'une angoisse terrible; Sire,
+je venais pour vous dire...
+
+-- Laissez-moi achever ce chapitre, François, dit Charles, et
+ensuite vous me direz tout ce que vous voudrez. Voilà cinquante
+pages que je lis, c'est à dire que je dévore.
+
+-- Il a goûté vingt-cinq fois le poison, pensa François. Mon frère
+est mort! Alors il pensa qu'il y avait un Dieu au ciel qui n'était
+peut-être point le hasard.
+
+François essuya de sa main tremblante la froide rosée qui
+dégouttait sur son front, et attendit silencieux, comme le lui
+avait ordonné son frère, que le chapitre fût achevé.
+
+
+
+XIX
+La chasse au vol
+
+
+Charles lisait toujours. Dans sa curiosité, il dévorait les pages;
+et chaque page, nous l'avons dit, soit à cause de l'humidité à
+laquelle elles avaient été longtemps exposées, soit pour tout
+autre motif, adhérait à la page suivante.
+
+D'Alençon considérait d'un oeil hagard ce terrible spectacle dont
+il entrevoyait seul le dénouement.
+
+-- Oh! murmura-t-il, que va-t-il donc se passer ici? Comment! je
+partirais, je m'exilerais, j'irais chercher un trône imaginaire,
+tandis que Henri, à la première nouvelle de la maladie de Charles,
+reviendrait dans quelque ville forte à vingt lieues de la
+capitale, guettant cette proie que le hasard nous livre, et
+pourrait d'une seule enjambée être dans la capitale; de sorte
+qu'avant que le roi de Pologne eût seulement appris la nouvelle de
+la mort de mon frère, la dynastie serait déjà changée: c'est
+impossible!
+
+C'étaient ces pensées qui avaient dominé le premier sentiment
+d'horreur involontaire qui poussait François à arrêter Charles.
+C'était cette fatalité persévérante qui semblait garder Henri et
+poursuivre les Valois, contre laquelle le duc allait encore
+essayer une fois de réagir.
+
+En un instant tout son plan venait de changer à l'égard de Henri.
+C'était Charles et non Henri qui avait lu le livre empoisonné;
+Henri devait partir, mais partir condamné. Du moment où la
+fatalité venait de le sauver encore une fois, il fallait que Henri
+restât; car Henri était moins à craindre prisonnier à Vincennes ou
+à la Bastille, que le roi de Navarre à la tête de trente mille
+hommes.
+
+Le duc d'Alençon laissa donc Charles achever son chapitre; et
+lorsque le roi releva la tête:
+
+-- Mon frère, lui dit-il, j'ai attendu parce que Votre Majesté l'a
+ordonné, mais c'était à mon grand regret, parce que j'avais des
+choses de la plus haute importance à vous dire.
+
+-- Ah! au diable! dit Charles, dont les joues pâles
+s'empourpraient peu à peu, soit qu'il eût mis une trop grande
+ardeur à sa lecture, soit que le poison commençât à agir; au
+diable! si tu viens encore me parler de la même chose, tu partiras
+comme est parti le roi de Pologne. Je me suis débarrassé de lui,
+je me débarrasserai de toi, et plus un mot là-dessus.
+
+-- Aussi, mon frère, dit François, ce n'est point de mon départ
+que je veux vous entretenir, mais de celui d'un autre. Votre
+Majesté m'a atteint dans mon sentiment le plus profond et le plus
+délicat, qui est mon dévouement pour elle comme frère, ma fidélité
+comme sujet, et je tiens à lui prouver que je ne suis pas un
+traître, moi.
+
+-- Allons, dit Charles en s'accoudant sur le livre, en croisant
+ses jambes l'une sur l'autre, et en regardant d'Alençon en homme
+qui fait contre ses habitudes provision de patience; allons,
+quelque bruit nouveau, quelque accusation matinale?
+
+-- Non, Sire. Une certitude, un complot que ma ridicule
+délicatesse m'avait seule empêché de vous révéler.
+
+-- Un complot! dit Charles, voyons le complot.
+
+-- Sire, dit François, tandis que Votre Majesté chassera au vol
+près de la rivière, et dans la plaine du Vésinet, le roi de
+Navarre gagnera la forêt de Saint-Germain, une troupe d'amis
+l'attend dans cette forêt et il doit fuir avec eux.
+
+-- Ah! je le savais bien, dit Charles. Encore une bonne calomnie
+contre mon pauvre Henriot! Ah ça! en finirez-vous avec lui?
+
+-- Votre Majesté n'aura pas besoin d'attendre longtemps au moins
+pour s'assurer si ce que j'ai l'honneur de lui dire est ou non une
+calomnie.
+
+-- Et comment cela?
+
+-- Parce que ce soir notre beau-frère sera parti. Charles se leva.
+
+-- Écoutez, dit-il, je veux bien une dernière fois encore avoir
+l'air de croire à vos intentions; mais je vous en avertis, toi et
+ta mère, cette fois c'est la dernière.
+
+Puis haussant la voix:
+
+-- Qu'on appelle le roi de Navarre! ajouta-t-il.
+
+Un garde fit un mouvement pour obéir; mais François l'arrêta d'un
+signe.
+
+-- Mauvais moyen, mon frère, dit-il; de cette façon vous
+n'apprendrez rien. Henri niera, donnera un signal, ses complices
+seront avertis et disparaîtront; puis ma mère et moi nous serons
+accusés non seulement d'être des visionnaires, mais encore des
+calomniateurs.
+
+-- Que demandez-vous donc alors?
+
+-- Qu'au nom de notre fraternité, Votre Majesté m'écoute, qu'au
+nom de mon dévouement qu'elle va reconnaître, elle ne brusque
+rien. Faites en sorte, Sire, que le véritable coupable, que celui
+qui depuis deux ans trahit d'intention Votre Majesté, en attendant
+qu'il la trahisse de fait, soit enfin reconnu coupable par une
+preuve infaillible et puni comme il le mérite.
+
+Charles ne répondit rien; il alla à une fenêtre et l'ouvrit: le
+sang envahissait son cerveau. Enfin se retournant vivement:
+
+-- Eh bien, dit-il, que feriez-vous? Parlez, François.
+
+-- Sire, dit d'Alençon, je ferais cerner la forêt de Saint-Germain
+par trois détachements de chevau-légers, qui, à une heure
+convenue, à onze heures par exemple, se mettraient en marche et
+rabattraient tout ce qui se trouve dans la forêt sur le pavillon
+de François Ier, que j'aurais, comme par hasard, désigné pour
+l'endroit du rendez-vous, du dîner. Puis quand, tout en ayant
+l'air de suivre mon faucon, je verrais Henri s'éloigner, je
+piquerais au rendez-vous, où il se trouvera pris avec ses
+complices.
+
+-- L'idée est bonne, dit le roi; qu'on fasse venir mon capitaine
+des gardes. D'Alençon tira de son pourpoint un sifflet d'argent
+pendu à une chaîne d'or et siffla. De Nancey parut. Charles alla à
+lui et lui donna ses ordres à voix basse.
+
+Pendant ce temps, son grand lévrier Actéon avait saisi une proie
+qu'il roulait par la chambre et qu'il déchirait à belles dents
+avec mille bonds folâtres.
+
+Charles se retourna et poussa un juron terrible. Cette proie, que
+s'était faite Actéon, c'était ce précieux livre de vénerie, dont
+il n'existait, comme nous l'avons dit, que trois exemplaires au
+monde.
+
+Le châtiment fut égal au crime.
+
+Charles saisit un fouet, la lanière sifflante enveloppa l'animal
+d'un triple noeud. Actéon jeta un cri et disparut sous une table
+couverte d'un immense tapis qui lui servait de retraite.
+
+Charles ramassa le livre et vit avec joie qu'il n'y manquait qu'un
+feuillet; et encore n'était-il pas une page de texte, mais une
+gravure.
+
+Il le plaça avec soin sur un rayon où Actéon ne pouvait atteindre.
+D'Alençon le regardait faire avec inquiétude. Il eût voulu fort
+que ce livre, maintenant qu'il avait fait sa terrible mission,
+sortît des mains de Charles.
+
+Six heures sonnèrent.
+
+C'était l'heure à laquelle le roi devait descendre dans la cour
+encombrée de chevaux richement caparaçonnés, d'hommes et de femmes
+richement vêtus. Les veneurs tenaient sur leurs poings leurs
+faucons chaperonnés; quelques piqueurs avaient les cors en écharpe
+au cas où le roi, fatigué de la chasse au vol, comme cela lui
+arrivait quelquefois, voudrait courre un daim ou un chevreuil.
+
+Le roi descendit, et, en descendant, ferma la porte de son cabinet
+des Armes. D'Alençon suivait chacun de ses mouvements d'un ardent
+regard et lui vit mettre la clef dans sa poche.
+
+En descendant l'escalier, il s'arrêta, porta la main à son front.
+
+Les jambes du duc d'Alençon tremblaient non moins que celles du
+roi.
+
+-- En effet, balbutia-t-il, il me semble que le temps est à
+l'orage.
+
+-- À l'orage au mois de janvier? dit Charles, vous êtes fou! Non,
+j'ai des vertiges, ma peau est sèche; je suis faible, voilà tout.
+
+Puis à demi-voix:
+
+-- Ils me tueront, continua-t-il, avec leur haine et leurs
+complots.
+
+Mais en mettant le pied dans la cour, l'air frais du matin, les
+cris des chasseurs, les saluts bruyants de cent personnes
+rassemblées, produisirent sur Charles leur effet ordinaire.
+
+Il respira libre et joyeux. Son premier regard avait été pour
+chercher Henri. Henri était près de Marguerite. Ces deux
+excellents époux semblaient ne se pouvoir quitter tant ils
+s'aimaient. En apercevant Charles, Henri fit bondir son cheval, et
+en trois courbettes de l'animal fut près de son beau-frère.
+
+-- Ah! ah! dit Charles, vous êtes monté en coureur de daim,
+Henriot. Vous savez cependant que c'est une chasse au vol que nous
+faisons aujourd'hui.
+
+Puis sans attendre la réponse:
+
+-- Partons, messieurs, partons. Il faut que nous soyons en chasse
+à neuf heures! dit le roi le sourcil froncé et avec une intonation
+de voix presque menaçante.
+
+Catherine regardait tout cela par une fenêtre du Louvre. Un rideau
+soulevé donnait passage à sa tête pâle et voilée, tout le corps
+vêtu de noir disparaissait dans la pénombre.
+
+Sur l'ordre de Charles, toute cette foule dorée, brodée, parfumée,
+le roi en tête, s'allongea pour passer à travers les guichets du
+Louvre et roula comme une avalanche sur la route de Saint-Germain,
+au milieu des cris du peuple qui saluait le jeune roi, soucieux et
+pensif, sur son cheval plus blanc que la neige.
+
+-- Que vous a-t-il dit? demanda Marguerite à Henri.
+
+-- Il m'a félicité sur la finesse de mon cheval.
+
+-- Voilà tout?
+
+-- Voilà tout.
+
+-- Il sait quelque chose alors.
+
+-- J'en ai peur.
+
+-- Soyons prudents. Henri éclaira son visage d'un de ces fins
+sourires qui lui étaient habituels, et qui voulaient dire, pour
+Marguerite surtout: Soyez tranquille, ma mie. Quant à Catherine, à
+peine tout ce cortège avait-il quitté la cour du Louvre qu'elle
+avait laissé retomber son rideau. Mais elle n'avait point laissé
+échapper une chose: c'était la pâleur de Henri, c'étaient ses
+tressaillements nerveux, c'étaient ses conférences à voix basse
+avec Marguerite. Henri était pâle parce que, n'ayant pas le
+courage sanguin, son sang, dans toutes les circonstances où sa vie
+était mise en jeu, au lieu de lui monter au cerveau, comme il
+arrive ordinairement, lui refluait au coeur.
+
+Il éprouvait des tressaillements nerveux parce que la façon dont
+l'avait reçu Charles, si différente de l'accueil habituel qu'il
+lui faisait, l'avait vivement impressionné.
+
+Enfin, il avait conféré avec Marguerite, parce que, ainsi que nous
+le savons, le mari et la femme avaient fait, sous le rapport de la
+politique, une alliance offensive et défensive.
+
+Mais Catherine avait interprété les choses tout autrement.
+
+-- Cette fois, murmura-t-elle avec son sourire florentin, je crois
+qu'il en tient, ce cher Henriot.
+
+Puis, pour s'assurer du fait, après avoir attendu un quart d'heure
+pour donner le temps à toute la chasse de quitter Paris, elle
+sortit de son appartement, suivit le corridor, monta le petit
+escalier tournant, et à l'aide de sa double clef ouvrit
+l'appartement du roi de Navarre.
+
+Mais ce fut inutilement que par tout cet appartement elle chercha
+le livre. Ce fut inutilement que partout son regard ardent passa
+des tables aux dressoirs, des dressoirs aux rayons, des rayons aux
+armoires; nulle part elle n'aperçut le livre qu'elle cherchait.
+
+-- D'Alençon l'aura déjà enlevé, dit-elle, c'est prudent. Et elle
+descendit chez elle, presque certaine, cette fois, que son projet
+avait réussi. Cependant le roi poursuivait sa route vers Saint-
+Germain, où il arriva après une heure et demie de course rapide;
+on ne monta même pas au vieux château, qui s'élevait sombre et
+majestueux au milieu des maisons éparses sur la montagne. On
+traversa le pont de bois situé à cette époque en face de l'arbre
+qu'aujourd'hui encore on appelle le chêne de Sully. Puis on fit
+signe aux barques pavoisées qui suivaient la chasse, pour donner
+la facilité au roi et aux gens de sa suite de traverser la rivière
+et de se mettre en mouvement.
+
+À l'instant même toute cette joyeuse jeunesse, animée d'intérêts
+si divers, se mit en marche, le roi en tête, sur cette magnifique
+prairie qui pend du sommet boisé de Saint-Germain, et qui prit
+soudain l'aspect d'une grande tapisserie à personnages diaprés de
+mille couleurs et dont la rivière écumante sur sa rive simulait la
+frange argentée.
+
+En avant du roi, toujours sur son cheval blanc et tenant son
+faucon favori au poing, marchaient les valets de vénerie vêtus de
+justaucorps verts et chaussés de grosses bottes, qui, maintenant
+de la voix une demi-douzaine de chiens griffons, battaient les
+roseaux qui garnissaient la rivière.
+
+En ce moment le soleil, caché jusque-là derrière les nuages,
+sortit tout à coup du sombre océan où il s'était plongé. Un rayon
+de soleil éclaira de sa lumière tout cet or, tous ces joyaux, tous
+ces yeux ardents, et de toute cette lumière il faisait un torrent
+de feu.
+
+Alors, et comme s'il n'eût attendu que ce moment pour qu'un beau
+soleil éclairât sa défaite, un héron s'éleva du sein des roseaux
+en poussant un cri prolongé et plaintif.
+
+-- Haw! haw! cria Charles en déchaperonnant son faucon et en le
+lançant après le fugitif.
+
+-- Haw! haw! crièrent toutes les voix pour encourager l'oiseau.
+
+Le faucon, un instant ébloui par la lumière, tourna sur lui-même,
+décrivant un cercle sans avancer ni reculer; puis tout à coup il
+aperçut le héron, et prit son vol sur lui à tire-d'aile.
+
+Cependant le héron qui s'était, en oiseau prudent, levé à plus de
+cent pas des valets de vénerie, avait, pendant que le roi
+déchaperonnait son faucon et que celui-ci s'était habitué à la
+lumière, gagné de l'espace, ou plutôt de la hauteur. Il en résulta
+que lorsque son ennemi l'aperçut, il était déjà à plus de cinq
+cents pieds de hauteur, et qu'ayant trouvé dans les zones élevées
+l'air nécessaire à ses puissantes ailes, il montait rapidement.
+
+-- Haw! haw! Bec-de-Fer, cria Charles, encourageant son faucon,
+prouve nous que tu es de race. Haw! haw!
+
+Comme s'il eût entendu cet encouragement, le noble animal partit,
+semblable à une flèche, parcourant une ligne diagonale qui devait
+aboutir à la ligne verticale qu'adoptait le héron, lequel montait
+toujours comme s'il eût voulu disparaître dans l'éther.
+
+-- Ah! double couard, cria Charles, comme si le fugitif eût pu
+l'entendre, en mettant son cheval au galop et en suivant la chasse
+autant qu'il était en lui, la tête renversée en arrière pour ne
+pas perdre un instant de vue les deux oiseaux. Ah! double couard,
+tu fuis. Mon Bec-de-Fer est de race; attends! attends! Haw! Bec-
+de-Fer; haw!
+
+En effet, la lutte fut curieuse; les deux oiseaux se rapprochaient
+l'un de l'autre, ou plutôt le faucon se rapprochait du héron.
+
+La seule question était de savoir lequel dans cette première
+attaque conserverait le dessus.
+
+La peur eut de meilleures ailes que le courage.
+
+Le faucon, emporté par son vol, passa sous le ventre du héron
+qu'il eût dû dominer. Le héron profita de sa supériorité et lui
+allongea un coup de son long bec.
+
+Le faucon, frappé comme d'un coup de poignard, fit trois tours sur
+lui-même, comme étourdi, et un instant on dut croire qu'il allait
+redescendre. Mais, comme un guerrier blessé qui se relève plus
+terrible, il jeta une espèce de cri aigu et menaçant et reprit son
+vol sur le héron.
+
+Le héron avait profité de son avantage, et, changeant la direction
+de son vol, il avait fait un coude vers la forêt, essayant cette
+fois de gagner de l'espace et d'échapper par la distance au lieu
+d'échapper par la hauteur.
+
+Mais le faucon était un animal de noble race, qui avait un coup
+d'oeil de gerfaut.
+
+Il répéta la même manoeuvre, piqua diagonalement sur le héron, qui
+jeta deux ou trois cris de détresse et essaya de monter
+perpendiculairement comme il l'avait fait une première fois.
+
+Au bout de quelques secondes de cette noble lutte, les deux
+oiseaux semblèrent sur le point de disparaître dans les nuages. Le
+héron n'était pas plus gros qu'une alouette, et le faucon semblait
+un point noir qui, à chaque instant, devenait plus imperceptible.
+
+Charles ni la cour ne suivaient plus les deux oiseaux. Chacun
+était demeuré à sa place, les yeux fixés sur le fugitif et sur le
+poursuivant.
+
+-- Bravo! bravo! Bec-de-Fer! cria tout à coup Charles. Voyez,
+voyez, messieurs, il a le dessus! Haw! haw!
+
+-- Ma foi, j'avoue que je ne vois plus ni l'un ni l'autre, dit
+Henri.
+
+-- Ni moi non plus, dit Marguerite.
+
+-- Oui, mais si tu ne les vois plus, Henriot, tu peux les entendre
+encore, dit Charles; le héron du moins. Entends-tu, entends-tu? il
+demande grâce!
+
+En effet, deux ou trois cris plaintifs, et qu'une oreille exercée
+pouvait seule saisir, descendirent du ciel sur la terre.
+
+-- Écoute, écoute, cria Charles, et tu vas les voir descendre plus
+vite qu'ils ne sont montés. En effet, comme le roi prononçait ces
+mots, les deux oiseaux commencèrent à reparaître.
+
+C'étaient deux points noirs seulement, mais à la différence de
+grosseur de ces deux points, il était facile de voir cependant que
+le faucon avait le dessus.
+
+-- Voyez! voyez! ... cria Charles. Bec-de-Fer le tient. En effet,
+le héron, dominé par l'oiseau de proie, n'essayait même plus de se
+défendre. Il descendait rapidement, incessamment frappé par le
+faucon et ne répondant que par ses cris; tout à coup il replia ses
+ailes et se laissa tomber comme une pierre; mais son adversaire en
+fit autant, et lorsque le fugitif voulut reprendre son vol, un
+dernier coup de bec l'étendit; il continua sa chute en tournoyant
+sur lui-même, et, au moment où il touchait la terre, le faucon
+s'abattit sur lui, poussant un cri de victoire qui couvrit le cri
+de défaite du vaincu.
+
+-- Au faucon! au faucon! cria Charles. Et il lança son cheval au
+galop dans la direction de l'endroit où les deux oiseaux s'étaient
+abattus. Mais tout à coup il arrêta court sa monture, jeta un cri
+lui-même, lâcha la bride et s'accrocha d'une main à la crinière de
+son cheval, tandis que de son autre main il saisit son estomac
+comme s'il eût voulu déchirer ses entrailles. À ce cri tous les
+courtisans accoururent.
+
+-- Ce n'est rien, ce n'est rien, dit Charles, le visage enflammé
+et l'oeil hagard; mais il vient de me sembler qu'on me passait un
+fer rouge à travers l'estomac. Allons, allons, ce n'est rien.
+
+Et Charles remit son cheval au galop. D'Alençon pâlit.
+
+-- Qu'y a-t-il donc encore de nouveau? demanda Henri à Marguerite.
+
+-- Je n'en sais rien, répondit celle-ci; mais avez-vous vu? mon
+frère était pourpre.
+
+-- Ce n'est pas cependant son habitude, dit Henri. Les courtisans
+s'entre-regardèrent étonnés et suivirent le roi. On arriva à
+l'endroit où les deux oiseaux s'étaient abattus. Le faucon
+rongeait déjà la cervelle du héron. En arrivant, Charles sauta à
+bas de son cheval pour voir le combat de plus près. Mais en
+touchant la terre il fut obligé de se tenir à la selle, la terre
+tournait sous lui. Il éprouva une violente envie de dormir.
+
+-- Mon frère! mon frère! s'écria Marguerite, qu'avez-vous?
+
+-- J'ai, dit Charles, j'ai ce que dut avoir Porcie quand elle eut
+avalé ses charbons ardents; j'ai que je brûle, et qu'il me semble
+que mon haleine est de flamme.
+
+En même temps Charles poussa son souffle au-dehors, et parut
+étonné de ne pas voir sortir du feu de ses lèvres. Cependant, on
+avait repris et rechaperonné le faucon, et tout le monde s'était
+rassemblé autour de Charles.
+
+-- Eh bien, eh bien, que veut dire cela? Corps du Christ! ce n'est
+rien, ou si c'est quelque chose, c'est le soleil qui me casse la
+tête et me crève les yeux. Allons, allons, en chasse, messieurs!
+Voici toute une compagnie de halbrans. Lâchez tout, lâchez tout.
+Corboeuf! nous allons nous amuser!
+
+On déchaperonna en effet et on lâcha à l'instant même cinq ou six
+faucons, qui s'élancèrent dans la direction du gibier, tandis que
+toute la chasse, le roi en tête, regagnait les bords de la
+rivière.
+
+-- Eh bien, que dites-vous, madame? demanda Henri à Marguerite.
+
+-- Que le moment est bon, dit Marguerite, et que si le roi ne se
+retourne pas, nous pouvons d'ici gagner la forêt facilement.
+
+Henri appela le valet de vénerie qui portait le héron; et tandis
+que l'avalanche bruyante et dorée roulait le long du talus qui
+fait aujourd'hui la terrasse, il resta seul en arrière comme s'il
+examinait le cadavre du vaincu.
+
+
+
+XX
+Le pavillon de François Ier
+
+
+C'était une belle chose que la chasse à l'oiseau faite par des
+rois, quand les rois étaient presque des demi-dieux et que la
+chasse était non seulement un loisir, mais un art.
+
+Néanmoins nous devons quitter ce spectacle royal pour pénétrer
+dans un endroit de la forêt où tous les acteurs de la scène que
+nous venons de raconter vont nous rejoindre bientôt.
+
+À droite de l'allée de Violettes, longue arcade de feuillage,
+retraite moussue où, parmi les lavandes et les bruyères, un lièvre
+inquiet dresse de temps en temps les oreilles, tandis que le daim
+errant lève sa tête chargée de bois, ouvre les naseaux et écoute,
+est une clairière assez éloignée pour que de la route on ne la
+voie pas; mais pas assez pour que de cette clairière on ne voie
+pas la route.
+
+Au milieu de cette clairière, deux hommes couchés sur l'herbe,
+ayant sous eux un manteau de voyage, à leur côté une longue épée,
+et auprès d'eux chacun un mousqueton à gueule évasée, qu'on
+appelait alors un poitrinal, ressemblaient de loin, par l'élégance
+de leur costume, à ces joyeux deviseurs du Décaméron; de près, par
+la menace de leurs armes, à ces bandits de bois que cent ans plus
+tard Salvator Rosa peignit d'après nature dans ses paysages.
+
+L'un d'eux était appuyé sur un genou et sur une main, et écoutait
+comme un de ces lièvres ou de ces daims dont nous avons parlé tout
+à l'heure.
+
+-- Il me semble, dit celui-ci, que la chasse s'était
+singulièrement rapprochée de nous tout à l'heure. J'ai entendu
+jusqu'aux cris des veneurs encourageant le faucon.
+
+-- Et maintenant, dit l'autre, qui paraissait attendre les
+événements avec beaucoup plus de philosophie que son camarade,
+maintenant, je n'entends plus rien: il faut qu'ils se soient
+éloignés... Je t'avais bien dit que c'était un mauvais endroit
+pour l'observation. On n'est pas vu, c'est vrai, mais on ne voit
+pas.
+
+-- Que diable! mon cher Annibal, dit le premier des
+interlocuteurs, il fallait bien mettre quelque part nos deux
+chevaux à nous, puis nos deux chevaux de main, puis ces deux mules
+si chargées que je ne sais pas comment elles feront pour nous
+suivre. Or, je ne connais que ces vieux hêtres et ces chênes
+séculaires qui puissent se charger convenablement de cette
+difficile besogne. J'oserais donc dire que, loin de blâmer comme
+toi M. de Mouy, je reconnais, dans tous les préparatifs de cette
+entreprise qu'il a dirigée, le sens profond d'un véritable
+conspirateur.
+
+-- Bon! dit le second gentilhomme dans lequel notre lecteur a déjà
+bien certainement reconnu Coconnas, bon! voilà le mot lâché, je
+l'attendais. Je t'y prends. Nous conspirons donc.
+
+-- Nous ne conspirons pas, nous servons le roi et la reine.
+
+-- Qui conspirent, ce qui revient exactement au même pour nous.
+
+-- Coconnas, je te l'ai dit, reprit La Mole, je ne te force pas le
+moins du monde à me suivre dans cette aventure qu'un sentiment
+particulier que tu ne partages pas, que tu ne peux partager, me
+fait seul entreprendre.
+
+-- Eh! mordi! qui est-ce donc qui dit que tu me forces? D'abord,
+je ne sache pas un homme qui pourrait forcer Coconnas à faire ce
+qu'il ne veut pas faire; mais crois-tu que je te laisserai aller
+sans te suivre, surtout quand je vois que tu vas au diable?
+
+-- Annibal! Annibal! dit La Mole, je crois que j'aperçois là-bas
+sa blanche haquenée. Oh! c'est étrange comme, rien que de penser
+qu'elle vient, mon coeur bat.
+
+-- Eh bien, c'est drôle, dit Coconnas en bâillant, le coeur ne me
+bat pas du tout, à moi.
+
+-- Ce n'était pas elle, dit La Mole. Qu'est-il donc arrivé?
+c'était pour midi, ce me semble.
+
+-- Il est arrivé qu'il n'est point midi, dit Coconnas, voilà tout,
+et que nous avons encore le temps de faire un somme, à ce qu'il
+paraît.
+
+Et sur cette conviction, Coconnas s'étendit sur son manteau en
+homme qui va joindre le précepte aux paroles; mais comme son
+oreille touchait la terre, il demeura le doigt levé et faisant
+signe à La Mole de se taire.
+
+-- Qu'y a-t-il donc? demanda celui-ci.
+
+-- Silence! cette fois j'entends quelque chose et je ne me trompe
+pas.
+
+-- C'est singulier, j'ai beau écouter, je n'entends rien, moi.
+
+-- Tu n'entends rien?
+
+-- Non.
+
+-- Eh bien, dit Coconnas en se soulevant et en posant la main sur
+le bras de La Mole, regarde ce daim.
+
+-- Où?
+
+-- Là-bas. Et Coconnas montra du doigt l'animal à La Mole.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien, tu vas voir. La Mole regarda l'animal. La tête
+inclinée comme s'il s'apprêtait à brouter, il écoutait immobile.
+Bientôt il releva son front chargé de bois superbes, et tendit
+l'oreille du côté d'où sans doute venait le bruit; puis tout à
+coup, sans cause apparente, il partit rapide comme l'éclair.
+
+-- Oh! oh! dit La Mole, je crois que tu as raison, car voilà le
+daim qui s'enfuit.
+
+-- Donc, puisqu'il s'enfuit, dit Coconnas, c'est qu'il entend ce
+que tu n'entends pas.
+
+En effet, un bruit sourd et à peine perceptible frémissait
+vaguement dans l'herbe; pour des oreilles moins exercées, c'eût
+été le vent; pour des cavaliers, c'était un galop lointain de
+chevaux.
+
+La Mole fut sur pied en un moment.
+
+-- Les voici, dit-il, alerte! Coconnas se leva, mais plus
+tranquillement; la vivacité du Piémontais semblait être passée
+dans le coeur de La Mole, tandis qu'au contraire l'insouciance de
+celui-ci semblait à son tour s'être emparée de son ami. C'est que
+l'un, dans cette circonstance, agissait d'enthousiasme, et l'autre
+à contrecoeur.
+
+Bientôt un bruit égal et cadencé frappa l'oreille des deux amis:
+le hennissement d'un cheval fit dresser l'oreille aux chevaux
+qu'ils tenaient prêts à dix pas d'eux, et dans l'allée passa,
+comme une ombre blanche, une femme qui, se tournant de leur côté,
+fit un signe étrange et disparut.
+
+-- La reine! s'écrièrent-ils ensemble.
+
+-- Qu'est-ce que cela signifie? dit Coconnas.
+
+-- Elle a fait ainsi, dit La Mole, ce qui signifie: Tout à
+l'heure...
+
+-- Elle a fait ainsi, dit Coconnas, ce qui signifie: Partez...
+
+-- Ce signe répond à: _Attendez-moi._
+_ _
+-- Ce signe répond à: _Sauvez-vous._
+_ _
+-- Eh bien, dit La Mole, agissons chacun selon notre conviction.
+Pars, je resterai. Coconnas haussa les épaules et se recoucha.
+
+Au même instant, en sens inverse du chemin qu'avait suivi la
+reine, mais par la même allée, passa, bride abattue, une troupe de
+cavaliers que les deux amis reconnurent pour des protestants
+ardents, presque furieux. Leurs chevaux bondissaient comme ces
+sauterelles dont parle Job: ils parurent et disparurent.
+
+-- Peste! cela devient grave, dit Coconnas en se relevant. Allons
+au pavillon de François Ier.
+
+-- Au contraire, n'y allons pas! dit La Mole. Si nous sommes
+découverts, c'est sur ce pavillon que se portera d'abord
+l'attention du roi! puisque c'était là le rendez-vous général.
+
+-- Cette fois, tu peux bien avoir raison, grommela Coconnas.
+
+Coconnas n'avait pas prononcé ces paroles, qu'un cavalier passa
+comme l'éclair au milieu des arbres, et, franchissant fossés,
+buissons, barrières, arriva près des deux gentilshommes.
+
+Il tenait un pistolet de chaque main et guidait des genoux
+seulement son cheval dans cette course furieuse.
+
+-- M. de Mouy! s'écria Coconnas inquiet et devenu plus alerte
+maintenant que La Mole; M. de Mouy fuyant! On se sauve donc?
+
+-- Eh! vite! cria le huguenot, détalez, tout est perdu! J'ai fait
+un détour pour vous le dire. En route!
+
+Et comme il n'avait pas cessé de courir en prononçant ces paroles,
+il était déjà loin quand elles furent achevées, et par conséquent
+lorsque La Mole et Coconnas en saisirent complètement le sens.
+
+-- Et la reine? cria La Mole. Mais la voix du jeune homme se
+perdit dans l'espace; de Mouy était déjà à une trop grande
+distance pour l'entendre, et surtout pour lui répondre. Coconnas
+eut bientôt pris son parti. Tandis que La Mole restait immobile et
+suivait des yeux de Mouy qui disparaissait entre les branches qui
+s'ouvraient devant lui et se refermaient sur lui, il courut aux
+chevaux, les amena, sauta sur le sien, jeta la bride de l'autre
+aux mains de La Mole, et s'apprêta à piquer.
+
+-- Allons, allons! dit-il, je répéterai ce qu'a dit de Mouy: En
+route! Et de Mouy est un monsieur qui parle bien. En route, en
+route, La Mole!
+
+-- Un instant, dit La Mole; nous sommes venus ici pour quelque
+chose.
+
+-- À moins que ce ne soit pour nous faire pendre, répondit
+Coconnas, je te conseille de ne pas perdre de temps. Je devine, tu
+vas faire de la rhétorique, paraphraser le mot fuir, parler
+d'Horace qui jeta son bouclier et d'Épaminondas qu'on rapporta sur
+le sien; mais, je dirai un seul mot: Où fuit M. de Mouy de Saint-
+Phale, tout le monde peut fuir.
+
+-- M. de Mouy de Saint-Phale, dit La Mole, n'est pas chargé
+d'enlever la reine Marguerite, M. de Mouy de Saint-Phale n'aime
+pas la reine Marguerite.
+
+-- Mordi! et il fait bien, si cet amour devait lui faire faire des
+sottises pareilles à celle que je te vois méditer. Que cinq cent
+mille diables d'enfer enlèvent l'amour qui peut coûter la tête à
+deux braves gentilshommes! Corne de boeuf! comme dit le roi
+Charles, nous conspirons, mon cher; et quand on conspire mal, il
+faut se bien sauver. En selle, en selle, La Mole!
+
+-- Sauve-toi, mon cher, je ne t'en empêche pas, et même je t'y
+invite. Ta vie est plus précieuse que la mienne. Défends donc ta
+vie.
+
+-- Il faut me dire: Coconnas, faisons-nous pendre ensemble, et non
+me dire: Coconnas, sauve-toi tout seul.
+
+-- Bah! mon ami, répondit La Mole, la corde est faite pour les
+manants, et non pour des gentilshommes comme nous.
+
+-- Je commence à croire, dit Coconnas avec un soupir, que la
+précaution que j'ai prise n'est pas mauvaise.
+
+-- Laquelle?
+
+-- De me faire un ami du bourreau.
+
+-- Tu es sinistre, mon cher Coconnas.
+
+-- Mais enfin que faisons-nous? s'écria celui-ci impatienté.
+
+-- Nous allons retrouver la reine.
+
+-- Où cela?
+
+-- Je n'en sais rien... Retrouver le roi!
+
+-- Où cela?
+
+-- Je n'en sais rien... mais nous le retrouverons, et nous ferons
+à nous deux ce que cinquante personnes n'ont pu ou n'ont osé
+faire.
+
+-- Tu me prends par l'amour-propre, Hyacinthe; c'est mauvais
+signe.
+
+-- Eh bien, voyons, à cheval et partons.
+
+-- C'est bien heureux! La Mole se retourna pour prendre le pommeau
+de la selle; mais au moment où il mettait le pied à l'étrier, une
+voix impérieuse se fit entendre.
+
+-- Halte-là! rendez-vous, dit la voix. En même temps une figure
+d'homme parut derrière un chêne, puis une autre, puis trente:
+c'étaient les chevau-légers, qui, devenus fantassins, s'étaient
+glissés à plat ventre dans les bruyères et fouillaient dans le
+bois.
+
+-- Qu'est-ce que je t'ai dit? murmura Coconnas. Une espèce de
+rugissement sourd fut la réponse de La Mole.
+
+Les chevau-légers étaient encore à trente pas des deux amis.
+
+-- Voyons! continua le Piémontais parlant tout haut au lieutenant
+des chevau-légers et tout bas à La Mole; messieurs, qu'y a-t-il?
+
+Le lieutenant ordonna de coucher en joue les deux amis. Coconnas
+continua tout bas:
+
+-- En selle! La Mole, il en est temps encore: saute à cheval,
+comme je t'ai vu cent fois, et partons. Puis se retournant vers
+les chevau-légers:
+
+-- Eh! que diable, messieurs, ne tirez pas, vous pourriez tuer des
+amis. Puis à La Mole:
+
+-- À travers les arbres, on tire mal; ils tireront et nous
+manqueront.
+
+-- Impossible, dit La Mole; nous ne pouvons emmener avec nous le
+cheval de Marguerite et les deux mules, ce cheval et ces deux
+mules la compromettraient, tandis que par mes réponses
+j'éloignerai tout soupçon. Pars! mon ami, pars!
+
+-- Messieurs, dit Coconnas en tirant son épée et en l'élevant en
+l'air, messieurs, nous sommes tout rendus. Les chevau-légers
+relevèrent leurs mousquetons.
+
+-- Mais d'abord, pourquoi faut-il que nous nous rendions?
+
+-- Vous le demanderez au roi de Navarre.
+
+-- Quel crime avons-nous commis?
+
+-- M. d'Alençon vous le dira. Coconnas et La Mole se regardèrent:
+le nom de leur ennemi en un pareil moment était peu fait pour les
+rassurer.
+
+Cependant ni l'un ni l'autre ne fit résistance. Coconnas fut
+invité à descendre de cheval, manoeuvre qu'il exécuta sans
+observation. Puis tous deux furent placés au centre des chevau-
+légers, et l'on prit la route du pavillon de François Ier.
+
+-- Tu voulais voir le pavillon de François Ier? dit Coconnas à La
+Mole, en apercevant, à travers les arbres, les murs d'une
+charmante fabrique gothique; eh bien, il paraît que tu le verras.
+
+La Mole ne répondit rien, et tendit seulement la main à Coconnas.
+
+À côté de ce charmant pavillon, bâti du temps de Louis XII, et
+qu'on appelait le pavillon de François Ier, parce que celui-ci le
+choisissait toujours pour ses rendez-vous de chasse, était une
+espèce de hutte élevée pour les piqueurs, et qui disparaissait en
+quelque sorte sous les mousquets et sous les hallebardes et les
+épées reluisantes, comme une taupinière sous une moisson
+blanchissante.
+
+C'était dans cette hutte qu'avaient été conduits les prisonniers.
+
+Maintenant éclairons la situation fort nuageuse, pour les deux
+amis surtout, en racontant ce qui s'était passé.
+
+Les gentilshommes protestants s'étaient réunis, comme la chose
+avait été convenue, dans le pavillon de François Ier, dont, on le
+sait, de Mouy s'était procuré la clef.
+
+Maîtres de la forêt, à ce qu'ils croyaient du moins, ils avaient
+posé par-ci, par-là quelques sentinelles, que les chevau-légers,
+moyennant un changement d'écharpes blanches en écharpes rouges,
+précaution due au zèle ingénieux de M. de Nancey, avaient enlevées
+sans coup férir par une surprise vigoureuse.
+
+Les chevau-légers avaient continué leur battue, cernant le
+pavillon; mais de Mouy, qui, ainsi que nous l'avons dit, attendait
+le roi au bout de l'allée des Violettes, avait vu ces écharpes
+rouges marchant à pas de loup, et dès ce moment les écharpes
+rouges lui avaient paru suspectes. Il s'était donc jeté de côté
+pour n'être point vu, et avait remarqué que le vaste cercle se
+rétrécissait de manière à battre la forêt et à envelopper le lieu
+du rendez-vous.
+
+Puis en même temps, au fond de l'allée principale, il avait vu
+poindre les aigrettes blanches et briller les arquebuses de la
+garde du roi.
+
+Enfin il avait reconnu le roi lui-même, tandis que du côté opposé
+il avait aperçu le roi de Navarre.
+
+Alors il avait coupé l'air en croix avec son chapeau, ce qui était
+le signal convenu pour dire que tout était perdu.
+
+À ce signal le roi avait rebroussé chemin et avait disparu.
+
+Aussitôt de Mouy, enfonçant les deux larges molettes de ses
+éperons dans le ventre de son cheval, avait pris la fuite, et tout
+en fuyant avait jeté les paroles d'avertissement que nous avons
+dites, à La Mole et à Coconnas.
+
+Or, le roi, qui s'était aperçu de la disparition de Henri et de
+Marguerite, arrivait escorté de M. d'Alençon, pour les voir sortir
+tous deux de la hutte où il avait dit de renfermer tout ce qui se
+trouverait non seulement dans le pavillon, mais encore dans la
+forêt.
+
+D'Alençon, plein de confiance, galopait près du roi, dont les
+douleurs aiguës augmentaient la mauvaise humeur. Deux ou trois
+fois il avait failli s'évanouir, et une fois il avait vomi
+jusqu'au sang.
+
+-- Allons! allons! dit le roi en arrivant, dépêchons-nous, j'ai
+hâte de rentrer au Louvre: tirez-moi tous ces parpaillots du
+terrier, c'est aujourd'hui saint Blaise, cousin de saint
+Barthélemy.
+
+À ces paroles du roi, toute cette fourmilière de piques et
+d'arquebuses se mit en mouvement, et l'on força les huguenots,
+arrêtés soit dans la forêt, soit dans le pavillon, à sortir l'un
+après l'autre de la cabane.
+
+Mais de roi de Navarre, de Marguerite et de De Mouy, point.
+
+-- Eh bien, dit le roi, où est Henri, où est Margot? Vous me les
+avez promis, d'Alençon, et corboeuf! il faut qu'on me les trouve.
+
+-- Le roi et la reine de Navarre, dit M. de Nancey, nous ne les
+avons pas même aperçus, Sire.
+
+-- Mais les voilà, dit madame de Nevers. En effet, à ce moment
+même, à l'extrémité d'une allée qui donnait sur la rivière,
+parurent Henri et Margot, tous deux calmes comme s'il ne se fût
+agi de rien; tous deux le faucon au poing et amoureusement serrés
+avec tant d'art que leurs chevaux tout en galopant, non moins unis
+qu'eux, semblaient se caresser l'un l'autre des naseaux. Ce fut
+alors que d'Alençon furieux fit fouiller les environs, et que l'on
+trouva La Mole et Coconnas sous leur berceau de lierre. Eux aussi
+firent leur entrée dans le cercle que formaient les gardes avec un
+fraternel enlacement. Seulement, comme ils n'étaient point rois,
+ils n'avaient pu se donner si bonne contenance que Henri et
+Marguerite: La Mole était trop pâle, Coconnas était trop rouge.
+
+
+
+XXI
+Les investigations
+
+
+Le spectacle qui frappa les deux jeunes gens en entrant dans le
+cercle fut de ceux qu'on n'oublie jamais, ne les eût-on vus qu'une
+seule fois en un seul instant.
+
+Charles IX avait, comme nous l'avons dit, regardé défiler tous les
+gentilshommes enfermés dans la hutte des piqueurs et extraits l'un
+après l'autre par ses gardes.
+
+Lui et d'Alençon suivaient chaque mouvement d'un oeil avide,
+s'attendant à voir sortir le roi de Navarre à son tour.
+
+Leur attente avait été trompée.
+
+Mais ce n'était point assez, il fallait savoir ce qu'ils étaient
+devenus.
+
+Aussi, quand au bout de l'allée on vit apparaître les deux jeunes
+époux, d'Alençon pâlit, Charles sentit son coeur se dilater; car
+instinctivement il désirait que tout ce que son frère l'avait
+forcé de faire retombât sur lui.
+
+-- Il échappera encore, murmura François en pâlissant. En ce
+moment le roi fut saisi de douleurs d'entrailles si violentes
+qu'il lâcha la bride, saisit ses flancs des deux mains, et poussa
+des cris comme un homme en délire. Henri s'approcha avec
+empressement; mais pendant le temps qu'il avait mis à parcourir
+les deux cents pas qui le séparaient de son frère, Charles était
+déjà remis.
+
+-- D'où venez-vous, monsieur? dit le roi avec une dureté de voix
+qui émut Marguerite.
+
+-- Mais... de la chasse, mon frère, reprit-elle.
+
+-- La chasse était au bord de la rivière et non dans la forêt.
+
+-- Mon faucon s'est emporté sur un faisan, Sire, au moment où nous
+étions restés en arrière pour voir le héron.
+
+-- Et où est le faisan?
+
+-- Le voici; un beau coq, n'est-ce pas?
+
+Et Henri, de son air le plus innocent, présenta à Charles son
+oiseau de pourpre, d'azur et d'or.
+
+-- Ah! ah! dit Charles; et ce faisan pris, pourquoi ne m'avez-vous
+pas rejoint?
+
+-- Parce qu'il avait dirigé son vol vers le parc, Sire; de sorte
+que, lorsque nous sommes descendus sur le bord de la rivière, nous
+vous avons vu une demi-lieue en avant de nous, remontant déjà vers
+la forêt: alors nous nous sommes mis à galoper sur vos traces, car
+étant de la chasse de Votre Majesté nous n'avons pas voulu la
+perdre.
+
+-- Et tous ces gentilshommes, reprit Charles, étaient-ils invités
+aussi?
+
+-- Quels gentilshommes, répondit Henri en jetant un regard
+circulaire et interrogatif autour de lui.
+
+-- Eh! vos huguenots, pardieu! dit Charles; dans tous les cas, si
+quelqu'un les a invités ce n'est pas moi.
+
+-- Non, Sire, répondit Henri, mais c'est peut-être M. d'Alençon.
+
+-- M. d'Alençon! comment cela?
+
+-- Moi? fit le duc.
+
+-- Eh! oui, mon frère, reprit Henri, n'avez-vous pas annoncé hier
+que vous étiez roi de Navarre? Eh bien, les huguenots qui vous ont
+demandé pour roi viennent vous remercier, vous, d'avoir accepté la
+couronne, et le roi de l'avoir donnée. N'est-ce pas, messieurs?
+
+-- Oui! oui! crièrent vingt voix; vive le duc d'Alençon! vive le
+roi Charles!
+
+-- Je ne suis pas le roi des huguenots, dit François pâlissant de
+colère. Puis, jetant à la dérobée un regard sur Charles: Et
+j'espère bien, ajouta-t-il, ne l'être jamais.
+
+-- N'importe! dit Charles, vous saurez, Henri, que je trouve tout
+cela étrange.
+
+-- Sire, dit le roi de Navarre avec fermeté, on dirait, Dieu me
+pardonne, que je subis un interrogatoire?
+
+-- Et si je vous disais que je vous interroge, que répondriez-
+vous?
+
+-- Que je suis roi comme vous, Sire, dit fièrement Henri, car ce
+n'est pas la couronne, mais la naissance qui fait la royauté, et
+que je répondrais à mon frère et à mon ami, mais jamais à mon
+juge.
+
+-- Je voudrais bien savoir, cependant, murmura Charles, à quoi
+m'en tenir une fois dans ma vie.
+
+-- Qu'on amène M. de Mouy, dit d'Alençon, vous le saurez.
+M. de Mouy doit être pris.
+
+-- M. de Mouy est-il parmi les prisonniers? demanda le roi. Henri
+eut un mouvement d'inquiétude, et échangea un regard avec
+Marguerite; mais ce moment fut de courte durée. Aucune voix ne
+répondit.
+
+-- M. de Mouy n'est point parmi les prisonniers, dit M. de Nancey;
+quelques-uns de nos hommes croient l'avoir vu, mais aucun n'en est
+sûr.
+
+D'Alençon murmura un blasphème.
+
+-- Eh! dit Marguerite en montrant La Mole et Coconnas, qui avaient
+entendu tout le dialogue, et sur l'intelligence desquels elle
+croyait pouvoir compter, Sire, voici deux gentilshommes de
+M. d'Alençon, interrogez-les, ils répondront.
+
+Le duc sentit le coup.
+
+-- Je les ai fait arrêter justement pour prouver qu'ils ne sont
+point à moi, dit le duc.
+
+Le roi regarda les deux amis et tressaillit en revoyant La Mole.
+
+-- Oh! oh! encore ce Provençal, dit-il. Coconnas salua
+gracieusement.
+
+-- Que faisiez-vous quand on vous a arrêtés? dit le roi.
+
+-- Sire, nous devisions de faits de guerre et d'amour.
+
+-- À cheval! armés jusqu'aux dents! prêts à fuir!
+
+-- Non pas, Sire, dit Coconnas, et Votre Majesté est mal
+renseignée. Nous étions couchés sous l'ombre d'un hêtre:
+
+_Sub tegmine fagi._
+_ _
+-- Ah! vous étiez couchés sous l'ombre d'un hêtre?
+
+-- Et nous eussions même pu fuir, si nous avions cru avoir en
+quelque façon encouru la colère de Votre Majesté. Voyons,
+messieurs, sur votre parole de soldats, dit Coconnas en se
+retournant vers les chevau-légers, croyez-vous que si nous
+l'eussions voulu nous pouvions nous échapper?
+
+-- Le fait est, dit le lieutenant, que ces messieurs n'ont pas
+fait un mouvement pour fuir.
+
+-- Parce que leurs chevaux étaient loin, dit le duc d'Alençon.
+
+-- J'en demande humblement pardon à Monseigneur, dit Coconnas,
+mais j'avais le mien entre les jambes, et mon ami le comte Lérac
+de la Mole tenait le sien par la bride.
+
+-- Est-ce vrai, messieurs? dit le roi.
+
+-- C'est vrai, Sire, répondit le lieutenant; M. de Coconnas en
+nous apercevant est même descendu du sien.
+
+Coconnas grimaça un sourire qui signifiait: Vous voyez bien, Sire!
+
+-- Mais ces chevaux de main, mais ces mules, mais ces coffres dont
+elles son chargées? demanda François.
+
+-- Eh bien, dit Coconnas, est-ce que nous sommes des valets
+d'écurie? faites chercher le palefrenier qui les gardait.
+
+-- Il n'y est pas, dit le duc furieux.
+
+-- Alors, c'est qu'il aura pris peur et se sera sauvé, reprit
+Coconnas; on ne peut pas demander à un manant d'avoir le calme
+d'un gentilhomme.
+
+-- Toujours le même système, dit d'Alençon en grinçant des dents.
+Heureusement, Sire, je vous ai prévenu que ces messieurs depuis
+quelques jours n'étaient plus à mon service.
+
+-- Moi! dit Coconnas, j'aurais le malheur de ne plus appartenir à
+Votre Altesse?...
+
+-- Eh! morbleu! monsieur, vous le savez mieux que personne,
+puisque vous m'avez donné votre démission dans une lettre assez
+impertinente que j'ai conservée, Dieu merci, et que par bonheur
+j'ai sur moi.
+
+-- Oh! dit Coconnas, j'espérais que Votre Altesse m'avait pardonné
+une lettre écrite dans un premier mouvement de mauvaise humeur.
+J'avais appris que Votre Altesse avait voulu, dans un corridor du
+Louvre, étrangler mon ami La Mole.
+
+-- Eh bien, interrompit le roi, que dit-il donc?
+
+-- J'avais cru que Votre Altesse était seule, continua ingénument
+La Mole. Mais depuis que j'ai su que trois autres personnes...
+
+-- Silence! dit Charles, nous sommes suffisamment renseignés.
+Henri, dit il au roi de Navarre, votre parole de ne pas fuir?
+
+-- Je la donne à Votre Majesté, Sire.
+
+-- Retournez à Paris avec M. de Nancey et prenez les arrêts dans
+votre chambre. Vous, messieurs, continua-t-il en s'adressant aux
+deux gentilshommes, rendez vos épées.
+
+La Mole regarda Marguerite. Elle sourit. Aussitôt La Mole remit
+son épée au capitaine qui était le plus proche de lui. Coconnas en
+fit autant.
+
+-- Et M. de Mouy, l'a-t-on retrouvé? demanda le roi.
+
+-- Non, Sire, dit M. de Nancey; ou il n'était pas dans la forêt,
+ou il s'est sauvé.
+
+-- Tant pis, dit le roi. Retournons. J'ai froid, je suis ébloui.
+
+-- Sire, c'est la colère sans doute, dit François.
+
+-- Oui, peut-être. Mes yeux vacillent. Où sont donc les
+prisonniers? Je n'y vois plus. Est-ce donc déjà la nuit! oh!
+miséricorde! je brûle! ... À moi! à moi!
+
+Et le malheureux roi lâchant la bride de son cheval, étendant les
+bras, tomba en arrière, soutenu par les courtisans épouvantés de
+cette seconde attaque.
+
+François, à l'écart, essuyait la sueur de son front, car lui seul
+connaissait la cause du mal qui torturait son frère.
+
+De l'autre côté, le roi de Navarre, déjà sous la garde de
+M. de Nancey, considérait toute cette scène avec un étonnement
+croissant.
+
+-- Eh! eh! murmura-t-il avec cette prodigieuse intuition qui par
+moments faisait de lui un homme illuminé pour ainsi dire, si
+j'allais me trouver heureux d'avoir été arrêté dans ma fuite?
+
+Il regarda Margot, dont les grands yeux, dilatés par la surprise,
+se reportaient de lui au roi et du roi à lui.
+
+Cette fois le roi était sans connaissance. On fit approcher une
+civière sur laquelle on l'étendit. On le recouvrit d'un manteau,
+qu'un des cavaliers détacha de ses épaules, et le cortège reprit
+tranquillement la route de Paris, d'où l'on avait vu partir le
+matin des conspirateurs allègres et un roi joyeux, et où l'on
+voyait rentrer un roi moribond entouré de rebelles prisonniers.
+
+Marguerite, qui dans tout cela n'avait perdu ni sa liberté de
+corps ni sa liberté d'esprit, fit un dernier signe d'intelligence
+à son mari, puis elle passa si près de La Mole que celui-ci put
+recueillir ces deux mots grecs qu'elle laissa tomber:
+
+-- _Mê déidé. _C'est-à-dire:
+
+-- Ne crains rien.
+
+-- Que t'a-t-elle dit? demanda Coconnas.
+
+-- Elle m'a dit de ne rien craindre, répondit La Mole.
+
+-- Tant pis, murmura le Piémontais, tant pis, cela veut dire qu'il
+ne fait pas bon ici pour tous. Toutes les fois que ce mot là m'a
+été adressé en manière d'encouragement, j'ai reçu à l'instant même
+soit une balle quelque part, soit un coup d'épée dans le corps,
+soit un pot de fleurs sur la tête. Ne crains rien, soit en hébreu,
+soit en grec, soit en latin, soit en français, a toujours signifié
+pour moi: _Gare là-dessous! _
+_ _
+_-- _En route, messieurs! dit le lieutenant des chevau-légers.
+
+-- Eh! sans indiscrétion, monsieur, demanda Coconnas, où nous
+mène-t on?
+
+-- À Vincennes, je crois, dit le lieutenant.
+
+-- J'aimerais mieux aller ailleurs, dit Coconnas; mais enfin on ne
+va pas toujours où l'on veut.
+
+Pendant la route le roi était revenu de son évanouissement et
+avait repris quelque force. À Nanterre il avait même voulu monter
+à cheval, mais on l'en avait empêché.
+
+-- Faites prévenir maître Ambroise Paré, dit Charles en arrivant
+au Louvre.
+
+Il descendit de sa litière, monta l'escalier appuyé au bras de
+Tavannes, et il gagna son appartement, où il défendit que personne
+le suivît.
+
+Tout le monde remarqua qu'il semblait fort grave; pendant toute la
+route il avait profondément réfléchi, n'adressant la parole à
+personne, et ne s'occupant plus ni de la conspiration ni des
+conspirateurs. Il était évident que ce qui le préoccupait c'était
+sa maladie.
+
+Maladie si subite, si étrange, si aiguë, et dont quelques
+symptômes étaient les mêmes que les symptômes qu'on avait
+remarqués chez son frère François II quelque temps avant sa mort.
+
+Aussi la défense faite à qui que ce fût, excepté maître Paré,
+d'entrer chez le roi, n'étonna-t-elle personne. La misanthropie,
+on le savait, était le fond du caractère du prince.
+
+Charles entra dans sa chambre à coucher, s'assit sur une espèce de
+chaise longue, appuya sa tête sur des coussins, et, réfléchissant
+que maître Ambroise Paré pourrait n'être pas chez lui et tarder à
+venir, il voulut utiliser le temps de l'attente.
+
+En conséquence, il frappa dans ses mains; un garde parut.
+
+-- Prévenez le roi de Navarre que je veux lui parler, dit Charles.
+Le garde s'inclina et obéit.
+
+Charles renversa sa tête en arrière, une lourdeur effroyable de
+cerveau lui laissait à peine la faculté de lier ses idées les unes
+aux autres, une espèce de nuage sanglant flottait devant ses yeux;
+sa bouche était aride, et il avait déjà, sans étancher sa soif,
+vidé toute une carafe d'eau.
+
+Au milieu de cette somnolence, la porte se rouvrit et Henri parut;
+M. de Nancey le suivait par-derrière, mais il s'arrêta dans
+l'antichambre.
+
+Le roi de Navarre attendit que la porte fût refermée derrière lui.
+Alors il s'avança.
+
+-- Sire, dit-il, vous m'avez fait demander, me voici.
+
+Le roi tressaillit à cette voix, et fit le mouvement machinal
+d'étendre la main.
+
+-- Sire, dit Henri en laissant ses deux mains pendre à ses côtés,
+Votre Majesté oublie que je ne suis plus son frère, mais son
+prisonnier.
+
+-- Ah! ah! c'est vrai, dit Charles; merci de me l'avoir rappelé.
+Il y a plus, il me souvient que vous m'avez promis, lorsque nous
+serions en tête-à-tête, de me répondre franchement.
+
+-- Je suis prêt à tenir cette promesse. Interrogez, Sire.
+
+Le roi versa de l'eau froide dans sa main, et posa sa main sur son
+front.
+
+-- Qu'y a-t-il de vrai dans l'accusation du duc d'Alençon? Voyons,
+répondez, Henri.
+
+-- La moitié seulement: c'était M. d'Alençon qui devait fuir, et
+moi qui devais l'accompagner.
+
+-- Et pourquoi deviez-vous l'accompagner? demanda Charles; êtes-
+vous donc mécontent de moi, Henri?
+
+-- Non, Sire, au contraire; je n'ai qu'à me louer de Votre
+Majesté; et Dieu qui lit dans les coeurs, voit dans le mien quelle
+profonde affection je porte à mon frère et à mon roi.
+
+-- Il me semble, dit Charles, qu'il n'est point dans la nature de
+fuir les gens que l'on aime et qui nous aiment!
+
+-- Aussi, dit Henri, je ne fuyais pas ceux qui m'aiment, je fuyais
+ceux qui me détestent. Votre Majesté me permet-elle de lui parler
+à coeur ouvert?
+
+-- Parlez, monsieur.
+
+-- Ceux qui me détestent ici, Sire, c'est M. d'Alençon et la reine
+mère.
+
+-- M. d'Alençon, je ne dis pas, reprit Charles, mais la reine mère
+vous comble d'attentions.
+
+-- C'est justement pour cela que je me défie d'elle, Sire. Et bien
+m'en a pris de m'en défier!
+
+-- D'elle?
+
+-- D'elle ou de ceux qui l'entourent. Vous savez que le malheur
+des rois, Sire, n'est pas toujours d'être trop mal, mais trop bien
+servis.
+
+-- Expliquez-vous: c'est un engagement pris de votre part de tout
+me dire.
+
+-- Et Votre Majesté voit que je l'accomplis.
+
+-- Continuez.
+
+-- Votre Majesté m'aime, m'a-t-elle dit?
+
+-- C'est-à-dire que je vous aimais avant votre trahison, Henriot.
+
+-- Supposez que vous m'aimez toujours, Sire.
+
+-- Soit!
+
+-- Si vous m'aimez, vous devez désirer que je vive, n'est-ce pas?
+
+-- J'aurais été désespéré qu'il t'arrivât malheur.
+
+-- Eh bien, Sire, deux fois Votre Majesté a bien manqué de tomber
+dans le désespoir.
+
+-- Comment cela?
+
+-- Oui, car deux fois la Providence seule m'a sauvé la vie. Il est
+vrai que la seconde fois la Providence avait pris les traits de
+Votre Majesté.
+
+-- Et la première fois, quelle marque avait-elle prise?
+
+-- Celle d'un homme qui serait bien étonné de se voir confondu
+avec elle, de René. Oui, vous, Sire, vous m'avez sauvé du fer.
+
+Charles fronça le sourcil, car il se rappelait la nuit où il avait
+emmené Henriot rue des Barres.
+
+-- Et René? dit-il.
+
+-- René m'a sauvé du poison.
+
+-- Peste! tu as de la chance. Henriot, dit le roi en essayant un
+sourire dont une vive douleur fit une contraction nerveuse. Ce
+n'est pas là son état.
+
+-- Deux miracles m'ont donc sauvé, Sire. Un miracle de repentir de
+la part du Florentin, un miracle de bonté de votre part. Eh bien,
+je l'avoue à Votre Majesté, j'ai peur que le ciel ne se lasse de
+faire des miracles, et j'ai voulu fuir en raison de cet axiome:
+Aide-toi, le ciel t'aidera.
+
+-- Pourquoi ne m'as-tu pas dit cela plus tôt, Henri?
+
+-- En vous disant ces mêmes paroles hier, j'étais un dénonciateur.
+
+-- Et en me les disant aujourd'hui?
+
+-- Aujourd'hui, c'est autre chose; je suis accusé et je me
+défends.
+
+-- Es-tu sûr de cette première tentative, Henriot?
+
+-- Aussi sûr que de la seconde.
+
+-- Et l'on a tenté de t'empoisonner?
+
+-- On l'a tenté.
+
+-- Avec quoi?
+
+-- Avec de l'opiat.
+
+-- Et comment empoisonne-t-on avec de l'opiat?
+
+-- Dame! Sire, demandez à René; on empoisonne bien avec des
+gants...
+
+Charles fronça le sourcil; puis peu à peu sa figure se dérida.
+
+-- Oui, oui, dit-il, comme s'il se parlait à lui-même; c'est dans
+la nature des êtres créés de fuir la mort. Pourquoi donc
+l'intelligence ne ferait-elle pas ce que fait l'instinct?
+
+-- Eh bien, Sire, demanda Henri, Votre Majesté est-elle contente
+de ma franchise, et croit-elle que je lui aie tout dit?
+
+-- Oui, Henriot, oui, et tu es un brave garçon. Et tu crois alors
+que ceux qui t'en voulaient ne se sont point lassés, que de
+nouvelles tentatives auraient été faites.
+
+-- Sire, tous les soirs, je m'étonne de me trouver encore vivant.
+
+-- C'est parce qu'on sait que je t'aime, vois-tu, Henriot, qu'ils
+veulent te tuer. Mais, sois tranquille; ils seront punis de leur
+mauvais vouloir. En attendant, tu es libre.
+
+-- Libre de quitter Paris, Sire? demanda Henri.
+
+-- Non pas; tu sais bien qu'il m'est impossible de me passer de
+toi. Eh! mille noms d'un diable, il faut bien que j'aie quelqu'un
+qui m'aime.
+
+-- Alors, Sire, si Votre Majesté me garde près d'elle, qu'elle
+veuille bien m'accorder une grâce...
+
+-- Laquelle?
+
+-- C'est de ne point me garder à titre d'ami, mais à titre de
+prisonnier.
+
+-- Comment, de prisonnier?
+
+-- Eh! oui. Votre Majesté ne voit-elle pas que c'est son amitié
+qui me perd?
+
+-- Et tu aimes mieux ma haine?
+
+-- Une haine apparente, Sire. Cette haine me sauvera: tant qu'on
+me croira en disgrâce, on aura moins hâte de me voir mort.
+
+-- Henriot, dit Charles, je ne sais pas ce que tu désires, je ne
+sais pas quel est ton but; mais si tes désirs ne s'accomplissent
+point, si tu manques le but que tu te proposes, je serai bien
+étonné.
+
+-- Je puis donc compter sur la sévérité du roi?
+
+-- Oui.
+
+-- Alors, je suis plus tranquille... Maintenant qu'ordonne Votre
+Majesté?
+
+-- Rentre chez toi, Henriot. Moi, je suis souffrant, je vais voir
+mes chiens et me mettre au lit.
+
+-- Sire, dit Henri, Votre Majesté aurait dû faire venir un
+médecin; son indisposition d'aujourd'hui est peut-être plus grave
+qu'elle ne pense.
+
+-- J'ai fait prévenir maître Ambroise Paré, Henriot.
+
+-- Alors, je m'éloigne plus tranquille.
+
+-- Sur mon âme, dit le roi, je crois que de toute ma famille tu es
+le seul qui m'aime véritablement.
+
+-- Est-ce bien votre opinion, Sire?
+
+-- Foi de gentilhomme!
+
+-- Eh bien, recommandez-moi à M. de Nancey comme un homme à qui
+votre colère ne donne pas un mois à vivre: c'est le moyen que je
+vous aime longtemps.
+
+-- Monsieur de Nancey! cria Charles. Le capitaine des gardes
+entra.
+
+-- Je remets le plus grand coupable du royaume entre vos mains,
+continua le roi, vous m'en répondez sur votre tête.
+
+Et Henri, la mine consternée, sortit derrière M. de Nancey.
+
+
+
+XXII
+Actéon
+
+
+Charles, resté seul, s'étonna de n'avoir pas vu paraître l'un ou
+l'autre de ses deux fidèles; ses deux fidèles étaient sa nourrice
+Madeleine et son lévrier Actéon.
+
+-- La nourrice sera allée chanter ses psaumes chez quelque
+huguenot de sa connaissance, se dit-il, et Actéon me boude encore
+du coup de fouet que je lui ai donné ce matin.
+
+En effet, Charles prit une bougie et passa chez la bonne femme. La
+bonne femme n'était pas chez elle. Une porte de l'appartement de
+Madeleine donnait, on se le rappelle, dans le cabinet des Armes.
+Il s'approcha de cette porte.
+
+Mais, dans le trajet, une de ces crises qu'il avait déjà
+éprouvées, et qui semblaient s'abattre sur lui tout à coup, le
+reprit. Le roi souffrait comme si l'on eût fouillé ses entrailles
+avec un fer rouge. Une soif inextinguible le dévorait; il vit une
+tasse de lait sur une table, l'avala d'un trait, et se sentit un
+peu calmé.
+
+Alors il reprit la bougie qu'il avait posée sur un meuble, et
+entra dans le cabinet.
+
+À son grand étonnement, Actéon ne vint pas au-devant de lui.
+L'avait-on enfermé? En ce cas, il sentirait que son maître est
+revenu de la chasse, et hurlerait.
+
+Charles appela, siffla; rien ne parut.
+
+Il fit quatre pas en avant; et, comme la lumière de la bougie
+parvenait jusqu'à l'angle du cabinet, il aperçut dans cet angle
+une masse inerte étendue sur le carreau.
+
+-- Holà! Actéon; holà! dit Charles. Et il siffla de nouveau. Le
+chien ne bougea point. Charles courut à lui et le toucha; le
+pauvre animal était raide et froid. De sa gueule, contractée par
+la douleur, quelques gouttes de fiel étaient tombées, mêlées à une
+bave écumeuse et sanglante. Le chien avait trouvé dans le cabinet
+une barrette de son maître, et il avait voulu mourir en appuyant
+sa tête sur cet objet qui lui représentait un ami.
+
+À ce spectacle qui lui fit oublier ses propres douleurs et lui
+rendit toute son énergie, la colère bouillonna dans les veines de
+Charles, il voulut crier; mais enchaînés qu'ils sont dans leurs
+grandeurs, les rois ne sont pas libres de ce premier mouvement que
+tout homme fait tourner au profit de sa passion ou de sa défense.
+Charles réfléchit qu'il y avait là quelque trahison, et se tut.
+
+Alors il s'agenouilla devant son chien et examina le cadavre d'un
+oeil expert. L'oeil était vitreux, la langue rouge et criblée de
+pustules. C'était une étrange maladie, et qui fit frissonner
+Charles.
+
+Le roi remit ses gants, qu'il avait ôtés et passés à sa ceinture,
+souleva la lèvre livide du chien pour examiner les dents, et
+aperçut dans les interstices quelques fragments blanchâtres
+accrochés aux pointes des crocs aigus.
+
+Il détacha ces fragments, et reconnut que c'était du papier.
+
+Près de ce papier l'enflure était plus violente, les gencives
+étaient tuméfiées, et la peau était rongée comme par du vitriol.
+
+Charles regarda attentivement autour de lui. Sur le tapis gisaient
+deux ou trois parcelles de papier semblable à celui qu'il avait
+déjà reconnu dans la bouche du chien. L'une de ces parcelles, plus
+large que les autres, offrait des traces d'un dessin sur bois.
+
+Les cheveux de Charles se hérissèrent sur sa tête, il reconnut un
+fragment de cette image représentant un seigneur chassant au vol,
+et qu'Actéon avait arrachée de son livre de chasse.
+
+-- Ah! dit-il en pâlissant, le livre était empoisonné. Puis tout à
+coup rappelant ses souvenirs:
+
+-- Mille démons! s'écria-t-il, j'ai touché chaque page de mon
+doigt, et à chaque page j'ai porté mon doigt à ma bouche pour le
+mouiller. Ces évanouissements, ces douleurs, ces vomissements! ...
+Je suis mort!
+
+Charles demeura un instant immobile sous le poids de cette
+effroyable idée. Puis, se relevant avec un rugissement sourd, il
+s'élança vers la porte de son cabinet.
+
+-- Maître René! cria-t-il, maître René le Florentin! qu'on coure
+au pont Saint-Michel, et qu'on me l'amène; dans dix minutes il
+faut qu'il soit ici. Que l'un de vous monte à cheval et prenne un
+cheval de main pour être plus tôt de retour. Quant à maître
+Ambroise Paré, s'il vient, vous le ferez attendre.
+
+Un garde partit tout courant pour obéir à l'ordre donné.
+
+-- Oh! murmura Charles, quand je devrais faire donner la torture à
+tout le monde, je saurai qui a donné ce livre à Henriot.
+
+Et, la sueur au front, les mains crispées, la poitrine haletante,
+Charles demeura les yeux fixés sur le cadavre de son chien.
+
+Dix minutes après, le Florentin heurta timidement, et non sans
+inquiétude, à la porte du roi. Il est de certaines consciences
+pour lesquelles le ciel n'est jamais pur.
+
+-- Entrez! dit Charles.
+
+Le parfumeur parut. Charles marcha à lui l'air impérieux et la
+lèvre crispée.
+
+-- Votre Majesté m'a fait demander, dit René tout tremblant.
+
+-- Vous êtes habile chimiste, n'est-ce pas?
+
+-- Sire...
+
+-- Et vous savez tout ce que savent les plus habiles médecins?
+
+-- Votre Majesté exagère.
+
+-- Non, ma mère me l'a dit. D'ailleurs, j'ai confiance en vous, et
+j'ai mieux aimé vous consulter, vous, que tout autre. Tenez,
+continua-t-il en démasquant le cadavre du chien, regardez, je vous
+prie, ce que cet animal a entre les dents, et dites-moi de quoi il
+est mort.
+
+Pendant que René, la bougie à la main, se baissait jusqu'à terre,
+autant pour dissimuler son émotion que pour obéir au roi, Charles,
+debout, les yeux fixés sur cet homme, attendait avec une
+impatience facile à comprendre la parole qui devait être sa
+sentence de mort ou son gage de salut.
+
+René tira une espèce de scalpel de sa poche, l'ouvrit, et, du bout
+de la pointe, détacha de la gueule du lévrier les parcelles de
+papier adhérentes à ses gencives, et regarda longtemps et avec
+attention le fiel et le sang que distillait chaque plaie.
+
+-- Sire, dit-il en tremblant, voilà de bien tristes symptômes.
+
+Charles sentit un frisson glacé courir dans ses veines et pénétrer
+jusqu'à son coeur.
+
+-- Oui, dit-il, ce chien a été empoisonné, n'est-ce pas?
+
+-- J'en ai peur, Sire.
+
+-- Et avec quel genre de poison?
+
+-- Avec un poison minéral, à ce que je suppose.
+
+-- Pourriez-vous acquérir la certitude qu'il a été empoisonné?
+
+-- Oui, sans doute, en l'ouvrant et en examinant l'estomac.
+
+-- Ouvrez-le; je veux ne conserver aucun doute.
+
+-- Il faudrait appeler quelqu'un pour m'aider.
+
+-- Je vous aiderai, moi, dit Charles.
+
+-- Vous, Sire!
+
+-- Oui, moi. Et, s'il est empoisonné, quels symptômes trouverons-
+nous?
+
+-- Des rougeurs et des herborisations dans l'estomac.
+
+-- Allons, dit Charles, à l'oeuvre. René, d'un coup de scalpel,
+ouvrit la poitrine du lévrier et l'écarta avec force de ses deux
+mains, tandis que Charles, un genou en terre, éclairait d'une main
+crispée et tremblante.
+
+-- Voyez, Sire, dit René, voyez, voici des traces évidentes. Ces
+rougeurs sont celles que je vous ai prédites; quant à ces veines
+sanguinolentes, qui semblent les racines d'une plante, c'est ce
+que je désignais sous le nom d'herborisations. Je trouve ici tout
+ce que je cherchais.
+
+-- Ainsi le chien est empoisonné?
+
+-- Oui, Sire.
+
+-- Avec un poison minéral?
+
+-- Selon toute probabilité.
+
+-- Et qu'éprouverait un homme qui, par mégarde, aurait avalé de ce
+même poison?
+
+-- Une grande douleur de tête, des brûlures intérieures, comme
+s'il eût avalé des charbons ardents; des douleurs d'entrailles,
+des vomissements.
+
+-- Et aurait-il soif? demanda Charles.
+
+-- Une soif inextinguible.
+
+-- C'est bien cela, c'est bien cela, murmura le roi.
+
+-- Sire, je cherche en vain le but de toutes ces demandes.
+
+-- À quoi bon le chercher? Vous n'avez pas besoin de le savoir.
+Répondez à nos questions, voilà tout.
+
+-- Que Votre Majesté m'interroge.
+
+-- Quel est le contre-poison à administrer à un homme qui aurait
+avalé la même substance que mon chien? René réfléchit un instant.
+
+-- Il y a plusieurs poisons minéraux, dit-il; je voudrais bien,
+avant de répondre, savoir duquel il s'agit. Votre Majesté a-t-elle
+quelque idée de la façon dont son chien a été empoisonné?
+
+-- Oui, dit Charles; il a mangé une feuille d'un livre.
+
+-- Une feuille d'un livre?
+
+-- Oui.
+
+-- Et Votre Majesté a-t-elle ce livre?
+
+-- Le voilà, dit Charles en prenant le manuscrit de chasse sur le
+rayon où il l'avait placé et en le montrant à René.
+
+René fit un mouvement de surprise qui n'échappa point au roi.
+
+-- Il a mangé une feuille de ce livre? balbutia René.
+
+-- Celle-ci. Et Charles montra la feuille déchirée.
+
+-- Permettez-vous que j'en déchire une autre, Sire?
+
+-- Faites.
+
+René déchira une feuille, l'approcha de la bougie. Le papier prit
+feu, et une forte odeur alliacée se répandit dans le cabinet.
+
+-- Il a été empoisonné avec une mixture d'arsenic, dit-il.
+
+-- Vous en êtes sûr?
+
+-- Comme si je l'avais préparée moi-même.
+
+-- Et le contre-poison?... René secoua la tête.
+
+-- Comment, dit Charles d'une voix rauque, vous ne connaissez pas
+de remède?
+
+-- Le meilleur et le plus efficace est des blancs d'oeufs battus
+dans du lait; mais...
+
+-- Mais... quoi?
+
+-- Mais il faudrait qu'il fût administré aussitôt, sans cela...
+
+-- Sans cela?
+
+-- Sire, c'est un poison terrible, reprit encore une fois René.
+
+-- Il ne tue pas tout de suite cependant, dit Charles.
+
+-- Non, mais il tue sûrement, peu importe le temps qu'on mette à
+mourir, et quelquefois même c'est un calcul. Charles s'appuya sur
+la table de marbre.
+
+-- Maintenant, dit-il, en posant la main sur l'épaule de René,
+vous connaissez ce livre?
+
+-- Moi, Sire! dit René en pâlissant.
+
+-- Oui, vous; en l'apercevant vous vous êtes trahi.
+
+-- Sire, je vous jure...
+
+-- René, dit Charles, écoutez bien ceci: Vous avez empoisonné la
+reine de Navarre avec des gants; vous avez empoisonné le prince de
+Porcian avec la fumée d'une lampe; vous avez essayé d'empoisonner
+M. de Condé avec une pomme de senteur. René, je vous ferai enlever
+la chair lambeau par lambeau avec une tenaille rougie, si vous ne
+me dites pas à qui appartient ce livre.
+
+Le Florentin vit qu'il n'y avait pas à plaisanter avec la colère
+de Charles IX, et résolut de payer d'audace.
+
+-- Et si je dis la vérité, Sire, qui me garantira que je ne serai
+pas puni plus cruellement encore que si je me tais?
+
+-- Moi.
+
+-- Me donnerez-vous votre parole royale?
+
+-- Foi de gentilhomme, vous aurez la vie sauve, dit le roi.
+
+-- En ce cas, ce livre m'appartient, dit-il.
+
+-- À vous! fit Charles en se reculant et en regardant
+l'empoisonneur d'un oeil égaré.
+
+-- Oui, à moi.
+
+-- Et comment est-il sorti de vos mains?
+
+-- C'est Sa Majesté la reine mère qui l'a pris chez moi.
+
+-- La reine mère! s'écria Charles.
+
+-- Oui.
+
+-- Mais dans quel but?
+
+-- Dans le but, je crois, de le faire porter au roi de Navarre,
+qui avait demandé au duc d'Alençon un livre de ce genre pour
+étudier la chasse au vol.
+
+-- Oh! s'écria Charles, c'est cela: je tiens tout. Ce livre, en
+effet, était chez Henriot. Il y a une destinée, et je la subis.
+
+En ce moment Charles fut pris d'une toux sèche et violente, à
+laquelle succéda une nouvelle douleur d'entrailles. Il poussa deux
+ou trois cris étouffés, et se renversa sur sa chaise.
+
+-- Qu'avez-vous, Sire? demanda René d'une voix épouvantée.
+
+-- Rien, dit Charles; seulement j'ai soif, donnez-moi à boire.
+
+René emplit un verre d'eau et le présenta d'une main tremblante à
+Charles, qui l'avala d'un seul trait.
+
+-- Maintenant, dit Charles, prenant une plume et la trempant dans
+l'encre, écrivez sur ce livre.
+
+-- Que faut-il que j'écrive?
+
+-- Ce que je vais vous dicter:
+
+«Ce manuel de chasse au vol a été donné par moi à la reine mère
+Catherine de Médicis.»
+
+René prit la plume et écrivit.
+
+-- Et maintenant signez. Le Florentin signa.
+
+-- Vous m'avez promis la vie sauve, dit le parfumeur.
+
+-- Et, de mon côté, je vous tiendrai parole.
+
+-- Mais, dit René, du côté de la reine mère?
+
+-- Oh! de ce côté, dit Charles, cela ne me regarde plus: si l'on
+vous attaque, défendez-vous.
+
+-- Sire, puis-je quitter la France quand je croirai ma vie
+menacée?
+
+-- Je vous répondrai à cela dans quinze jours.
+
+-- Mais en attendant...
+
+Charles posa, en fronçant le sourcil, son doigt sur ses lèvres
+livides.
+
+-- Oh! soyez tranquille, Sire. Et, trop heureux d'en être quitte à
+si bon marché, le Florentin s'inclina et sortit. Derrière lui, la
+nourrice apparut à la porte de sa chambre.
+
+-- Qu'y a-t-il donc, mon Charlot? dit-elle.
+
+-- Nourrice, il y a que j'ai marché dans la rosée, et que cela m'a
+fait mal.
+
+-- En effet, tu es bien pâle, mon Charlot.
+
+-- C'est que je suis bien faible. Donne-moi le bras, nourrice,
+pour aller jusqu'à mon lit.
+
+La nourrice s'avança vivement. Charles s'appuya sur elle et gagna
+sa chambre.
+
+-- Maintenant, dit Charles, je me mettrai au lit tout seul.
+
+-- Et si maître Ambroise Paré vient?
+
+-- Tu lui diras que je vais mieux et que je n'ai plus besoin de
+lui.
+
+-- Mais, en attendant, que prendras-tu?
+
+-- Oh! une médecine bien simple, dit Charles, des blancs d'oeufs
+battus dans du lait. À propos, nourrice, continua-t-il, ce pauvre
+Actéon est mort. Il faudra, demain matin, le faire enterrer dans
+un coin du jardin du Louvre. C'était un de mes meilleurs amis...
+Je lui ferai faire un tombeau... Si j'en ai le temps.
+
+
+
+XXIII
+Le bois de Vincennes
+
+
+Ainsi que l'ordre en avait été donné par Charles IX, Henri fut
+conduit le même soir au bois de Vincennes. C'est ainsi qu'on
+appelait à cette époque le fameux château dont il ne reste plus
+aujourd'hui qu'un débris, fragment colossal qui suffit à donner
+une idée de sa grandeur passée.
+
+Le voyage se fit en litière. Quatre gardes marchaient de chaque
+côté. M. de Nancey, porteur de l'ordre qui devait ouvrir à Henri
+les portes de la prison protectrice, marchait le premier.
+
+À la poterne du donjon, on s'arrêta. M. de Nancey descendit de
+cheval, ouvrit la portière fermée à cadenas, et invita
+respectueusement le roi à descendre.
+
+Henri obéit sans faire la moindre observation. Toute demeure lui
+semblait plus sûre que le Louvre, et dix portes se fermant sur lui
+se fermaient en même temps entre lui et Catherine de Médicis.
+
+Le prisonnier royal traversa le pont-levis entre deux soldats,
+franchit les trois portes du bas du donjon et les trois portes du
+bas de l'escalier; puis, toujours précédé de M. de Nancey, il
+monta un étage. Arrivé là, le capitaine des gardes, voyant qu'il
+s'apprêtait encore à monter, lui dit:
+
+-- Monseigneur, arrêtez-vous là.
+
+-- Ah! ah! ah! dit Henri en s'arrêtant, il paraît qu'on me fait
+les honneurs du premier étage.
+
+-- Sire, répondit M. de Nancey, on vous traite en tête couronnée.
+
+-- Diable! diable! se dit Henri, deux ou trois étages de plus ne
+m'auraient aucunement humilié. Je serai trop bien ici: on se
+doutera de quelque chose.
+
+-- Votre Majesté veut-elle me suivre? dit M. de Nancey.
+
+-- Ventre-saint-gris! dit le roi de Navarre, vous savez bien,
+monsieur, qu'il ne s'agit point ici de ce que je veux ou de ce que
+je ne veux pas, mais de ce qu'ordonne mon frère Charles. Ordonne-
+t-il de vous suivre?
+
+-- Oui, Sire.
+
+-- En ce cas, je vous suis, monsieur. On s'engagea dans une espèce
+de corridor à l'extrémité duquel on se trouva dans une salle assez
+vaste, aux murs sombres et d'un aspect parfaitement lugubre.
+
+Henri regarda autour de lui avec un regard qui n'était pas exempt
+d'inquiétude.
+
+-- Où sommes-nous? dit-il.
+
+-- Nous traversons la salle de la question, Monseigneur.
+
+-- Ah! ah! fit le roi. Et il regarda plus attentivement. Il y
+avait un peu de tout dans cette chambre: des brocs et des
+chevalets pour la question de l'eau, des coins et des maillets
+pour la question des brodequins; en outre, des sièges de pierre
+destinés aux malheureux qui attendaient la torture faisaient à peu
+près le tour de la salle, et au-dessus de ces sièges, à ces sièges
+eux-mêmes, au pied de ces sièges, étaient des anneaux de fer
+scellés dans le mur sans autre symétrie que celle de l'art
+tortionnaire. Mais leur proximité des sièges indiquait assez
+qu'ils étaient là pour attendre les membres de ceux qui seraient
+assis.
+
+Henri continua son chemin sans dire une parole, mais ne perdant
+pas un détail de tout cet appareil hideux qui écrivait, pour ainsi
+dire, l'histoire de la douleur sur les murailles.
+
+Cette attention à regarder autour de lui fit que Henri ne regarda
+point à ses pieds et trébucha.
+
+-- Eh! dit-il, qu'est-ce donc que cela?
+
+Et il montrait une espèce de sillon creusé sur la dalle humide qui
+faisait le plancher.
+
+-- C'est la gouttière, Sire.
+
+-- Il pleut donc, ici?
+
+-- Oui, Sire, du sang.
+
+-- Ah! ah! dit Henri, fort bien. Est-ce que nous n'arriverons pas
+bientôt à ma chambre?
+
+-- Si fait, Monseigneur, nous y sommes, dit une ombre qui se
+dessinait dans l'obscurité et qui devenait, à mesure qu'on
+s'approchait d'elle, plus visible et plus palpable.
+
+Henri, qui croyait avoir reconnu la voix, fit quelques pas et
+reconnut la figure.
+
+-- Tiens! c'est vous, Beaulieu, dit-il, et que diable faites-vous
+ici?
+
+-- Sire, je viens de recevoir ma nomination au gouvernement de la
+forteresse de Vincennes.
+
+-- Eh bien, mon cher ami, votre début vous fait honneur; un roi
+pour prisonnier, ce n'est point mal.
+
+-- Pardon, Sire, reprit Beaulieu, mais avant vous j'ai déjà reçu
+deux gentilshommes.
+
+-- Lesquels? Ah! pardon, je commets, peut-être une indiscrétion.
+Dans ce cas, prenons que je n'ai rien dit.
+
+-- Monseigneur, on ne m'a pas recommandé le secret. Ce sont
+MM. de La Mole et de Coconnas.
+
+-- Ah! c'est vrai, je les ai vu arrêter, ces pauvres
+gentilshommes; et comment supportent-ils ce malheur?
+
+-- D'une façon tout opposée, l'un est gai, l'autre est triste;
+l'un chante, l'autre gémit.
+
+-- Et lequel gémit?
+
+-- M. de La Mole, Sire.
+
+-- Ma foi, dit Henri, je comprends plutôt celui qui gémit que
+celui qui chante. D'après ce que j'en vois, la prison n'est pas
+une chose bien gaie. Et à quel étage sont-ils logés?
+
+-- Tout en haut, au quatrième. Henri poussa un soupir. C'est là
+qu'il eût voulu être.
+
+-- Allons, monsieur de Beaulieu, dit Henri, ayez la bonté de
+m'indiquer ma chambre, j'ai hâte de m'y voir, étant très fatigué
+de la journée que je viens de passer.
+
+-- Voici Monseigneur, dit Beaulieu, montrant à Henri une porte
+tout ouverte.
+
+-- Numéro 2, dit Henri; et pourquoi pas le numéro 1?
+
+-- Parce qu'il est retenu, Monseigneur.
+
+-- Ah! ah! il paraît alors que vous attendez un prisonnier de
+meilleure noblesse que moi?
+
+-- Je n'ai pas dit, Monseigneur, que ce fût un prisonnier.
+
+-- Et qui est-ce donc?
+
+-- Que Monseigneur n'insiste point, car je serais forcé de
+manquer, en gardant le silence, à l'obéissance que je lui dois.
+
+-- Ah! c'est autre chose, dit Henri. Et il devint plus pensif
+encore qu'il n'était; ce numéro 1 l'intriguait visiblement. Au
+reste, le gouverneur ne démentit pas sa politesse première. Avec
+mille précautions oratoires il installa Henri dans sa chambre, lui
+fit toutes ses excuses des commodités qui pouvaient lui manquer,
+plaça deux soldats à sa porte et sortit.
+
+-- Maintenant, dit le gouverneur s'adressant au guichetier,
+passons aux autres.
+
+Le guichetier marcha devant. On reprit le même chemin qu'on venait
+de faire, on traversa la salle de la question, on franchit le
+corridor, on arriva à l'escalier; et toujours suivant son guide,
+M. de Beaulieu monta trois étages.
+
+En arrivant au haut de ces trois étages, qui, y compris le
+premier, en faisaient quatre, le guichetier ouvrit successivement
+trois portes ornées chacune de deux serrures et de trois énormes
+verrous.
+
+Il touchait à peine à la troisième porte que l'on entendit une
+voix joyeuse qui s'écriait:
+
+-- Eh! mordi! ouvrez donc quand ce ne serait que pour donner de
+l'air. Votre poêle est tellement chaud qu'on étouffe ici.
+
+Et Coconnas, qu'à son juron favori le lecteur a déjà reconnu sans
+doute, ne fit qu'un bond de l'endroit où il était jusqu'à la
+porte.
+
+-- Un instant, mon gentilhomme, dit le guichetier, je ne viens pas
+pour vous faire sortir, je viens pour entrer et monsieur le
+gouverneur me suit.
+
+-- Monsieur le gouverneur! dit Coconnas, et que vient-il faire?
+
+-- Vous visiter.
+
+-- C'est beaucoup d'honneur qu'il me fait, répondit Coconnas; que
+monsieur le gouverneur soit le bienvenu.
+
+M. de Beaulieu entra effectivement et comprima aussitôt le sourire
+cordial de Coconnas par une de ces politesses glaciales qui sont
+propres aux gouverneurs de forteresses, aux geôliers et aux
+bourreaux.
+
+-- Avez-vous de l'argent, monsieur? demanda-t-il au prisonnier.
+
+-- Moi, dit Coconnas, pas un écu!
+
+-- Des bijoux?
+
+-- J'ai une bague.
+
+-- Voulez-vous permettre que je vous fouille?
+
+-- Mordi! s'écria Coconnas rougissant de colère, bien vous prend
+d'être en prison et moi aussi.
+
+-- Il faut tout souffrir pour le service du roi.
+
+-- Mais, dit le Piémontais, les honnêtes gens qui dévalisent sur
+le Pont-Neuf sont donc, comme vous, au service du roi? Mordi!
+j'étais bien injuste, monsieur, car jusqu'à présent je les avais
+pris pour des voleurs.
+
+-- Monsieur, je vous salue, dit Beaulieu. Geôlier, enfermez
+monsieur.
+
+Le gouverneur s'en alla emportant la bague de Coconnas, laquelle
+était une fort belle émeraude que madame de Nevers lui avait
+donnée pour lui rappeler la couleur de ses yeux.
+
+-- À l'autre, dit-il en sortant. On traversa une chambre vide, et
+le jeu des trois portes, des six serrures et des neuf verrous
+recommença. La dernière porte s'ouvrit, et un soupir fut le
+premier bruit qui frappa les visiteurs. La chambre était plus
+lugubre encore d'aspect que celle d'où M. de Beaulieu venait de
+sortir. Quatre meurtrières longues et étroites qui allaient en
+diminuant de l'intérieur à l'extérieur éclairaient faiblement ce
+triste séjour. De plus des barreaux de fer croisés avec assez
+d'art pour que la vue fût sans cesse arrêtée par une ligne opaque,
+empêchaient que par les meurtrières le prisonnier pût même voir le
+ciel. Des filets ogiviques partaient de chaque angle de la salle
+et allaient se réunir au milieu du plafond, où ils
+s'épanouissaient en rosace. La Mole était assis dans un coin, et
+malgré la visite et les visiteurs, il resta comme s'il n'eût rien
+entendu.
+
+Le gouverneur s'arrêta sur le seuil et regarda un instant le
+prisonnier, qui demeurait immobile, la tête dans ses mains.
+
+-- Bonsoir, monsieur de la Mole, dit Beaulieu. Le jeune homme leva
+lentement la tête.
+
+-- Bonsoir, monsieur, dit-il.
+
+-- Monsieur, continua le gouverneur, je viens vous fouiller.
+
+-- C'est inutile, dit La Mole, je vais vous remettre tout ce que
+j'ai.
+
+-- Qu'avez-vous?
+
+-- Trois cents écus environ, ces bijoux, ces bagues.
+
+-- Donnez, monsieur, dit le gouverneur.
+
+-- Voici.
+
+La Mole retourna ses poches, dégarnit ses doigts, et arracha
+l'agrafe de son chapeau.
+
+-- N'avez-vous rien de plus?
+
+-- Non pas que je sache.
+
+-- Et ce cordon de soie serré à votre cou, que porte-t-il? demanda
+le gouverneur.
+
+-- Monsieur, ce n'est pas un joyau, c'est une relique.
+
+-- Donnez.
+
+-- Comment! vous exigez?...
+
+-- J'ai ordre de ne vous laisser que vos vêtements, et une relique
+n'est point un vêtement.
+
+La Mole fit un mouvement de colère, qui, au milieu du calme
+douloureux et digne qui le distinguait, parut plus effrayant
+encore à ces gens habitués aux rudes émotions.
+
+Mais il se remit presque aussitôt.
+
+-- C'est bien, monsieur, dit-il, et vous allez voir ce que vous
+demandez.
+
+Alors se détournant comme pour s'approcher de la lumière, il
+détacha la prétendue relique, laquelle n'était autre qu'un
+médaillon contenant un portrait qu'il tira du médaillon et qu'il
+porta à ses lèvres. Mais après l'avoir baisé à plusieurs reprises,
+il feignit de le laisser tomber; et appuyant violemment dessus le
+talon de sa botte, il l'écrasa en mille morceaux.
+
+-- Monsieur! ... dit le gouverneur. Et il se baissa pour voir s'il
+ne pourrait pas sauver de la destruction l'objet inconnu que La
+Mole voulait lui dérober; mais la miniature était littéralement en
+poussière.
+
+-- Le roi voulait avoir ce joyau, dit La Mole, mais il n'avait
+aucun droit sur le portrait qu'il renfermait. Maintenant voici le
+médaillon, vous le pouvez prendre.
+
+-- Monsieur, dit Beaulieu, je me plaindrai au roi. Et sans prendre
+congé du prisonnier par une seule parole, il se retira si
+courroucé, qu'il laissa au guichetier le soin de fermer les portes
+sans présider à leur fermeture. Le geôlier fit quelques pas pour
+sortir, et voyant que M. de Beaulieu descendait déjà les premières
+marches de l'escalier:
+
+-- Ma foi! monsieur, dit-il en se retournant, bien m'en a pris de
+vous inviter à me donner tout de suite les cent écus moyennant
+lesquels je consens à vous laisser parler à votre compagnon; car
+si vous ne les aviez pas donnés, le gouvernement vous les eût pris
+avec les trois cents autres, et ma conscience ne me permettrait
+plus de rien faire pour vous; mais j'ai été payé d'avance, je vous
+ai promis que vous verriez votre camarade... venez... un honnête
+homme n'a que sa parole... Seulement si cela est possible, autant
+pour vous que pour moi, ne causez pas politique.
+
+La Mole sortit de sa chambre et se trouva en face de Coconnas qui
+arpentait les dalles de la chambre du milieu. Les deux amis se
+jetèrent dans les bras l'un de l'autre.
+
+Le guichetier fit semblant de s'essuyer le coin de l'oeil et
+sortit pour veiller à ce qu'on ne surprit pas les prisonniers, ou
+plutôt à ce qu'on ne le surprît pas lui-même.
+
+-- Ah! te voilà, dit Coconnas; eh bien, cet affreux gouverneur t'a
+fait sa visite?
+
+-- Comme à toi, je présume.
+
+-- Et il t'a tout pris?
+
+-- Comme à toi aussi.
+
+-- Oh! moi, je n'avais pas grand-chose, une bague de Henriette,
+voilà tout.
+
+-- Et de l'argent comptant?
+
+-- J'avais donné tout ce que je possédais à ce brave homme de
+guichetier pour qu'il nous procurât cette entrevue.
+
+-- Ah! ah! dit La Mole, il paraît qu'il reçoit des deux mains.
+
+-- Tu l'as donc payé aussi, toi?
+
+-- Je lui ai donné cent écus.
+
+-- Tant mieux que notre guichetier soit un misérable!
+
+-- Sans doute, on en fera tout ce qu'on voudra avec de l'argent,
+et, il faut l'espérer, l'argent ne nous manquera point.
+
+-- Maintenant, comprends-tu ce qui nous arrive?
+
+-- Parfaitement... Nous avons été trahis.
+
+-- Par cet exécrable duc d'Alençon. J'avais bien raison de vouloir
+lui tordre le cou, moi.
+
+-- Et crois-tu que notre affaire est grave?
+
+-- J'en ai peur.
+
+-- Ainsi, il y a à craindre... la question.
+
+-- Je ne te cache pas que j'y ai déjà songé.
+
+-- Que diras-tu si on en vient là?
+
+-- Et toi?
+
+-- Moi, je garderai le silence, répondit La Mole avec une rougeur
+fébrile.
+
+-- Tu te tairas? s'écria Coconnas.
+
+-- Oui, si j'en ai la force.
+
+-- Eh bien, moi, dit Coconnas, si on me fait cette infamie, je te
+garantis que je dirai bien des choses.
+
+-- Mais quelles choses? demanda vivement La Mole.
+
+-- Oh! sois tranquille, de ces choses qui empêcheront pendant
+quelque temps M. d'Alençon de dormir.
+
+La Mole allait répliquer, lorsque le geôlier, qui sans doute avait
+entendu quelque bruit, accourut, poussa chacun des deux amis dans
+sa chambre et referma la porte sur lui.
+
+
+
+XXIV
+La figure de cire
+
+
+Depuis huit jours, Charles était cloué dans son lit par une fièvre
+de langueur entrecoupée par des accès violents qui ressemblaient à
+des attaques d'épilepsie. Pendant ces accès, il poussait parfois
+des hurlements qu'écoutaient avec effroi les gardes qui veillaient
+dans son antichambre, et que répétaient dans leurs profondeurs les
+échos du vieux Louvre, éveillés depuis quelque temps par tant de
+bruits sinistres. Puis, ces accès passés, écrasé de fatigue,
+l'oeil éteint, il se laissait aller aux bras de sa nourrice avec
+des silences qui tenaient à la fois du mépris et de la terreur.
+
+Dire ce que, chacun de son côté, sans se communiquer leurs
+sensations, car la mère et son fils se fuyaient plutôt qu'ils ne
+se cherchaient; dire ce que Catherine de Médicis et le duc
+d'Alençon remuaient de pensées sinistres au fond de leur coeur, ce
+serait vouloir peindre ce fourmillement hideux qu'on voit
+grouiller au fond d'un nid de vipères.
+
+Henri avait été enfermé dans sa chambre; et, sur sa propre
+recommandation à Charles, personne n'avait obtenu la permission de
+le voir, pas même Marguerite. C'était aux yeux de tous une
+disgrâce complète. Catherine et d'Alençon respiraient, le croyant
+perdu, et Henri buvait et mangeait plus tranquillement, s'espérant
+oublié.
+
+À la cour nul ne soupçonnait la cause de la maladie du roi. Maître
+Ambroise Paré et Mazille, son collègue, avaient reconnu une
+inflammation d'estomac, se trompant de la cause au résultat, voilà
+tout. Ils avaient, en conséquence, prescrit un régime adoucissant
+qui ne pouvait qu'aider au breuvage particulier indiqué par René,
+que Charles recevait trois fois par jour de la main de sa
+nourrice, et qui faisait sa principale nourriture.
+
+La Mole et Coconnas étaient à Vincennes, au secret le plus
+rigoureux. Marguerite et madame de Nevers avaient fait dix
+tentatives pour arriver jusqu'à eux, ou tout au moins pour leur
+faire passer un billet, et n'y étaient point parvenues.
+
+Un matin, au milieu des éternelles alternatives de bien et de mal
+qu'il éprouvait, Charles se sentit un peu mieux, et voulut qu'on
+laissât entrer toute la cour qui, comme d'habitude, quoique le
+lever n'eût plus lieu, se présentait tous les matins. Les portes
+furent donc ouvertes, et l'on put reconnaître, à la pâleur de ses
+joues, au jaunissement de son front d'ivoire, à la flamme fébrile
+qui jaillissait de ses yeux caves et entourés d'un cercle de
+bistre, quels effroyables ravages avait faits sur le jeune
+monarque la maladie inconnue dont il était atteint.
+
+La chambre royale fut bientôt pleine de courtisans curieux et
+intéressés.
+
+Catherine, d'Alençon et Marguerite furent avertis que le roi
+recevait. Tous trois entrèrent à peu d'intervalle l'un de l'autre,
+Catherine calme, d'Alençon souriant, Marguerite abattue.
+
+Catherine s'assit au chevet du lit de son fils, sans remarquer le
+regard avec lequel celui-ci l'avait vue s'approcher.
+
+M. d'Alençon se plaça au pied, et se tint debout. Marguerite
+s'appuya à un meuble, et, voyant le front pâle, le visage amaigri
+et l'oeil enfoncé de son frère, elle ne put retenir un soupir et
+une larme. Charles, auquel rien n'échappait, vit cette larme,
+entendit ce soupir, et de la tête fit un signe imperceptible à
+Marguerite. Ce signe, si imperceptible qu'il fût, éclaira le
+visage de la pauvre reine de Navarre, à qui Henri n'avait eu le
+temps de rien dire, ou peut-être même n'avait voulu rien dire.
+Elle craignait pour son mari, elle tremblait pour son amant.
+
+Pour elle-même elle ne redoutait rien, elle connaissait trop bien
+La Mole, et savait qu'elle pouvait compter sur lui.
+
+-- Eh bien, mon cher fils, dit Catherine, comment vous trouvez-
+vous?
+
+-- Mieux, ma mère, mieux.
+
+-- Et que disent vos médecins?
+
+-- Mes médecins? ah! ce sont de grands docteurs, ma mère, dit
+Charles en éclatant de rire, et j'ai un suprême plaisir, je
+l'avoue, à les entendre discuter sur ma maladie. Nourrice, donne-
+moi à boire.
+
+La nourrice apporta à Charles une tasse de sa potion ordinaire.
+
+-- Et que vous font-ils prendre, mon fils?
+
+-- Oh! madame, qui connaît quelque chose à leurs préparations?
+répondit le roi en avalant vivement le breuvage.
+
+-- Ce qu'il faudrait à mon frère, dit François, ce serait de
+pouvoir se lever et prendre le beau soleil; la chasse, qu'il aime
+tant, lui ferait grand bien.
+
+-- Oui, dit Charles, avec un sourire dont il fut impossible au duc
+de deviner l'expression, cependant la dernière m'a fait grand mal.
+
+Charles avait dit ces mots d'une façon si étrange que la
+conversation, à laquelle les assistants ne s'étaient pas un
+instant mêlés, en resta là. Puis il fit un signe de tête. Les
+courtisans comprirent que la réception était achevée, et se
+retirèrent les uns après les autres.
+
+D'Alençon fit un mouvement pour s'approcher de son frère, mais un
+sentiment intérieur l'arrêta. Il salua, et sortit. Marguerite se
+jeta sur la main décharnée que son frère lui tendait, la serra et
+la baisa, et sortit à son tour.
+
+-- Bonne Margot, murmura Charles. Catherine seule resta,
+conservant sa place au chevet du lit. Charles, en se trouvant en
+tête-à-tête avec elle, se recula vers la ruelle avec le même
+sentiment de terreur qui fait qu'on recule devant un serpent.
+C'est que Charles, instruit par les aveux de René, puis peut-être
+mieux encore par le silence et la méditation, n'avait plus même le
+bonheur de douter.
+
+Il savait parfaitement à qui et à quoi attribuer sa mort.
+
+Aussi, lorsque Catherine se rapprocha du lit et allongea vers son
+fils une main froide comme son regard, celui-ci frissonna et eut
+peur.
+
+-- Vous demeurez, madame? lui dit-il.
+
+-- Oui, mon fils, répondit Catherine, j'ai à vous entretenir de
+choses importantes.
+
+-- Parlez, madame, dit Charles en se reculant encore.
+
+-- Sire, dit la reine, je vous ai entendu affirmer tout à l'heure
+que vos médecins étaient de grands docteurs...
+
+-- Et je l'affirme encore, madame.
+
+-- Cependant qu'ont-ils fait depuis que vous êtes malade?
+
+-- Rien, c'est vrai... mais si vous aviez entendu ce qu'ils ont
+dit... en vérité, madame, on voudrait être malade rien que pour
+entendre de si savantes dissertations.
+
+-- Eh bien, moi, mon fils, voulez-vous que je vous dise une chose?
+
+-- Comment donc? dites, ma mère.
+
+-- Eh bien, je soupçonne que tous ces grands docteurs ne
+connaissent rien à votre maladie!
+
+-- Vraiment, madame!
+
+-- Qu'ils voient peut-être un résultat, mais que la cause leur
+échappe.
+
+-- C'est possible, dit Charles ne comprenant pas où sa mère en
+voulait venir.
+
+-- De sorte qu'ils traitent le symptôme au lieu de traiter le mal.
+
+-- Sur mon âme! reprit Charles étonné, je crois que vous avez
+raison, ma mère.
+
+-- Eh bien, moi, mon fils, dit Catherine, comme il ne convient ni
+à mon coeur ni au bien de l'État que vous soyez malade si
+longtemps, attendu que le moral pourrait finir par s'affecter chez
+vous, j'ai rassemblé les plus savants docteurs.
+
+-- En art médical, madame?
+
+-- Non, dans un art plus profond, dans l'art qui permet non
+seulement de lire dans les corps, mais encore dans les coeurs.
+
+-- Ah! le bel art, madame, fit Charles, et qu'on a raison de ne
+pas l'enseigner aux rois! Et vos recherches ont eu un résultat?
+continua-t-il.
+
+-- Oui.
+
+-- Lequel?
+
+-- Celui que j'espérais; et j'apporte à Votre Majesté le remède
+qui doit guérir son corps et son esprit.
+
+Charles frissonna. Il crut que sa mère, trouvant qu'il vivait trop
+longtemps encore, avait résolu d'achever sciemment ce qu'elle
+avait commencé sans le savoir.
+
+-- Et où est-il, ce remède? dit Charles en se soulevant sur un
+coude et en regardant sa mère.
+
+-- Il est dans le mal même, répondit Catherine.
+
+-- Alors où est le mal?
+
+-- Écoutez-moi, mon fils, dit Catherine. Avez-vous entendu dire
+parfois qu'il est des ennemis secrets dont la vengeance à distance
+assassine la victime?
+
+-- Par le fer ou par le poison? demanda Charles sans perdre un
+instant de vue la physionomie impassible de sa mère.
+
+-- Non, par des moyens bien autrement sûrs, bien autrement
+terribles, dit Catherine.
+
+-- Expliquez-vous.
+
+-- Mon fils, demanda la Florentine, avez-vous foi aux pratiques de
+la cabale et de la magie? Charles comprima un sourire de mépris et
+d'incrédulité.
+
+-- Beaucoup, dit-il.
+
+-- Eh bien, dit vivement Catherine, de là viennent vos
+souffrances. Un ennemi de Votre Majesté, qui n'eût point osé vous
+attaquer en face, a conspiré dans l'ombre. Il a dirigé contre la
+personne de Votre Majesté une conspiration d'autant plus terrible
+qu'il n'avait pas de complices, et que les fils mystérieux de
+cette conspiration étaient insaisissables.
+
+-- Ma foi, non! dit Charles révolté par tant d'astuce.
+
+-- Cherchez bien, mon fils, dit Catherine, rappelez-vous certains
+projets d'évasion qui devaient assurer l'impunité au meurtrier.
+
+-- Au meurtrier! s'écria Charles, au meurtrier, dites-vous? on a
+donc essayé de me tuer, ma mère?
+
+L'oeil chatoyant de Catherine roula hypocritement sous sa paupière
+plissée.
+
+-- Oui, mon fils: vous en doutez peut-être, vous; mais moi, j'en
+ai acquis la certitude.
+
+-- Je ne doute jamais de ce que vous me dites, répondit amèrement
+le roi. Et comment a-t-on essayé de me tuer? Je suis curieux de le
+savoir.
+
+-- Par la magie, mon fils.
+
+-- Expliquez-vous, madame, dit Charles ramené par le dégoût à son
+rôle d'observateur.
+
+-- Si ce conspirateur que je veux désigner... et que Votre Majesté
+a déjà désigné du fond du coeur... ayant tout disposé pour ses
+batteries, étant sûr du succès, eût réussi à s'esquiver, nul peut-
+être n'eût pénétré la cause des souffrances de Votre Majesté; mais
+heureusement, Sire, votre frère veillait sur vous.
+
+-- Quel frère?
+
+-- Votre frère d'Alençon.
+
+-- Ah! oui, c'est vrai; j'oublie toujours que j'ai un frère,
+murmura Charles en riant avec amertume. Et vous dites donc,
+madame...
+
+-- Qu'il a heureusement révélé le côté matériel de la conspiration
+à Votre Majesté. Mais tandis qu'il ne cherchait, lui, enfant
+inexpérimenté, que les traces d'un complot ordinaire, que les
+preuves d'une escapade de jeune homme, je cherchais, moi, des
+preuves d'une action bien plus importante; car je connais la
+portée de l'esprit du coupable.
+
+-- Ah ça! mais, ma mère, on dirait que vous parlez du roi de
+Navarre? dit Charles voulant voir jusqu'où irait cette
+dissimulation florentine.
+
+Catherine baissa hypocritement les yeux.
+
+-- Je l'ai fait arrêter, ce me semble, et conduire à Vincennes
+pour l'escapade en question, continua le roi; serait-il donc
+encore plus coupable que je ne le soupçonne?
+
+-- Sentez-vous la fièvre qui vous dévore? demanda Catherine.
+
+-- Oui, certes, madame, dit Charles en fronçant le sourcil.
+
+-- Sentez-vous la chaleur brûlante qui ronge votre coeur et vos
+entrailles?
+
+-- Oui, madame, répondit Charles en s'assombrissant de plus en
+plus.
+
+-- Et les douleurs aiguës de tête qui passent par vos yeux pour
+arriver à votre cerveau, comme autant de coups de flèches?
+
+-- Oui, oui, madame; oh! je sens bien tout cela! oh! vous savez
+bien décrire mon mal!
+
+-- Eh bien, cela est tout simple, dit la Florentine; regardez...
+Et elle tira de dessous son manteau un objet qu'elle présenta au
+roi.
+
+C'était une figurine de cire jaunâtre, haute de six pouces à peu
+près. Cette figure était vêtue d'abord d'une robe étoilée d'or, en
+cire, comme la figurine; puis d'un manteau royal de même matière.
+
+-- Eh bien, demanda Charles, qu'est-ce que cette petite statue?
+
+-- Voyez ce qu'elle a sur la tête, dit Catherine.
+
+-- Une couronne, répondit Charles.
+
+-- Et au coeur?
+
+-- Une aiguille.
+
+-- Eh bien, Sire, vous reconnaissez-vous?
+
+-- Moi?
+
+-- Oui, vous, avec votre couronne, avec votre manteau?
+
+-- Et qui donc a fait cette figure? dit Charles que cette comédie
+fatiguait; le roi de Navarre, sans doute?
+
+-- Non pas, Sire.
+
+-- Non pas! ... alors je ne vous comprends plus.
+
+-- Je dis _non, _reprit Catherine, parce que Votre Majesté
+pourrait tenir au fait exact. J'aurais dit _oui _si Votre Majesté
+m'eût posé la question d'une autre façon.
+
+Charles ne répondit pas. Il essayait de pénétrer toutes les
+pensées de cette âme ténébreuse, qui se refermait sans cesse
+devant lui au moment où il se croyait tout prêt à y lire.
+
+-- Sire, continua Catherine, cette statue a été trouvée, par les
+soins de votre procureur général Laguesle, au logis de l'homme
+qui, le jour de la chasse au vol, tenait un cheval de main tout
+prêt pour le roi de Navarre.
+
+-- Chez M. de La Mole? dit Charles.
+
+-- Chez lui-même; et, s'il vous plaît, regardez encore cette
+aiguille d'acier qui perce le coeur, et voyez quelle lettre est
+écrite sur l'étiquette qu'elle porte.
+
+-- Je vois un M, dit Charles.
+
+-- C'est-à-dire mort; c'est la formule magique, Sire. L'inventeur
+écrit ainsi son voeu sur la plaie même qu'il creuse. S'il eût
+voulu frapper de folie, comme le duc de Bretagne fit pour le roi
+Charles VI, il eût enfoncé l'épingle dans la tête et il eût mis un
+F au lieu d'un M.
+
+-- Ainsi, dit Charles IX, à votre avis, madame, celui qui en veut
+à mes jours, c'est M. de La Mole?
+
+-- Oui, comme le poignard en veut au coeur; oui, mais derrière le
+poignard, il y a le bras qui le pousse.
+
+-- Et voilà toute la cause du mal dont je suis atteint? le jour où
+le charme sera détruit, le mal cessera? Mais comment s'y prendre?
+demanda Charles; vous le savez, vous, ma bonne mère; mais moi,
+tout au contraire de vous, qui vous en êtes occupée toute votre
+vie, je suis fort ignorant en cabale et en magie.
+
+-- La mort de l'inventeur rompt le charme, voilà tout. Le jour où
+le charme sera détruit, le mal cessera, dit Catherine.
+
+-- Vraiment! dit Charles d'un air étonné.
+
+-- Comment! vous ne savez pas cela?
+
+-- Dame! je ne suis pas sorcier, dit le roi.
+
+-- Eh bien, maintenant, dit Catherine, Votre Majesté est
+convaincue, n'est ce pas?
+
+-- Certainement.
+
+-- La conviction va chasser l'inquiétude?
+
+-- Complètement.
+
+-- Ce n'est point par complaisance que vous le dites?
+
+-- Non, ma mère; c'est du fond de mon coeur. Le visage de
+Catherine se dérida.
+
+-- Dieu soit loué! s'écria-t-elle, comme si elle eût cru en Dieu.
+
+-- Oui, Dieu soit loué! reprit ironiquement Charles. Je sais
+maintenant comme vous à qui attribuer l'état où je me trouve, et
+par conséquent qui punir.
+
+-- Et nous punirons...
+
+-- M. de La Mole: n'avez-vous pas dit qu'il était le coupable?
+
+-- J'ai dit qu'il était l'instrument.
+
+-- Eh bien, dit Charles, M. de La Mole d'abord; c'est le plus
+important. Toutes ces crises dont je suis atteint peuvent faire
+naître autour de nous de dangereux soupçons. Il est urgent que la
+lumière se fasse, et qu'à l'éclat que jettera cette lumière la
+vérité se découvre.
+
+-- Ainsi, M. de La Mole...?
+
+-- Me va admirablement comme coupable: je l'accepte donc.
+Commençons par lui d'abord; et s'il a un complice, il parlera.
+
+-- Oui, murmura Catherine; s'il ne parle pas, on le fera parler.
+Nous avons des moyens infaillibles pour cela. Puis tout haut en se
+levant:
+
+-- Vous permettez donc, Sire, que l'instruction commence?
+
+-- Je le désire, madame, répondit Charles, et... le plus tôt sera
+le mieux.
+
+Catherine serra la main de son fils sans comprendre le
+tressaillement nerveux qui agita cette main en serrant la sienne,
+et sortit sans entendre le rire sardonique du roi et la sourde et
+terrible imprécation qui suivit ce rire.
+
+Le roi se demandait s'il n'y avait pas danger à laisser aller
+ainsi cette femme qui, en quelques heures, ferait peut-être tant
+de besogne qu'il n'y aurait plus moyen d'y remédier.
+
+En ce moment, comme il regardait la portière retombant derrière
+Catherine, il entendit un léger froissement derrière lui, et se
+retournant il aperçut Marguerite qui soulevait la tapisserie
+retombant devant le corridor qui conduisait chez sa nourrice.
+
+Marguerite dont la pâleur, les yeux hagards et la poitrine
+oppressée décelaient la plus violente émotion:
+
+-- Oh! Sire, Sire! s'écria Marguerite en se précipitant vers le
+lit de son frère, vous savez bien qu'elle ment!
+
+-- Qui, _elle?_ demanda Charles.
+
+-- Écoutez, Charles: certes, c'est terrible d'accuser sa mère;
+mais je me suis doutée qu'elle resterait près de vous pour les
+poursuivre encore. Mais, sur ma vie, sur la vôtre, sur notre âme à
+tous les deux, je vous dis qu'elle ment!
+
+-- Les poursuivre! ... qui poursuit-elle?...
+
+Tous les deux parlaient bas par instinct: on eût dit qu'ils
+avaient peur de s'entendre eux-mêmes.
+
+-- Henri d'abord, votre Henriot, qui vous aime, qui vous est
+dévoué plus que personne au monde.
+
+-- Tu le crois, Margot? dit Charles.
+
+-- Oh! Sire, j'en suis sûre.
+
+-- Eh bien, moi aussi, dit Charles.
+
+-- Alors, si vous en êtes sûr, mon frère, dit Marguerite étonnée,
+pourquoi l'avez-vous fait arrêter et conduire à Vincennes?
+
+-- Parce qu'il me l'a demandé lui-même.
+
+-- Il vous l'a demandé, Sire?...
+
+-- Oui, il a de singulières idées, Henriot. Peut-être se trompe-t-
+il, peut-être a-t-il raison; mais enfin, une de ses idées, c'est
+qu'il est plus en sûreté dans ma disgrâce que dans ma faveur, loin
+de moi que près de moi, à Vincennes qu'au Louvre.
+
+-- Ah! je comprends, dit Marguerite, et il est en sûreté alors?
+
+-- Dame! aussi en sûreté que peut l'être un homme dont Beaulieu me
+répond sur sa tête.
+
+-- Oh! merci, mon frère, voilà pour Henri. Mais...
+
+-- Mais quoi? demanda Charles.
+
+-- Mais il y a une autre personne, Sire, à laquelle j'ai tort de
+m'intéresser peut-être, mais à laquelle je m'intéresse enfin.
+
+-- Et quelle est cette personne?
+
+-- Sire, épargnez-moi... j'oserais à peine le nommer à mon frère,
+et n'ose le nommer à mon roi.
+
+-- M. de La Mole, n'est-ce pas? dit Charles.
+
+-- Hélas! dit Marguerite, vous avez voulu le tuer une fois, Sire,
+et il n'a échappé que par miracle à votre vengeance royale.
+
+-- Et cela, Marguerite, quand il était coupable d'un seul crime;
+mais maintenant qu'il en a commis deux...
+
+-- Sire, il n'est pas coupable du second.
+
+-- Mais, dit Charles, n'as-tu pas entendu ce qu'a dit notre bonne
+mère, pauvre Margot?
+
+-- Oh! je vous ai déjà dit, Charles, reprit Marguerite en baissant
+la voix, je vous ai déjà dit qu'elle mentait.
+
+-- Vous ne savez peut-être pas qu'il existe une figure de cire qui
+a été saisie chez M. de La Mole?
+
+-- Si fait, mon frère, je le sais.
+
+-- Que cette figure est percée au coeur par une aiguille, et que
+l'aiguille qui la blesse ainsi porte une petite bannière avec un
+M?
+
+-- Je le sais encore.
+
+-- Que cette figure a un manteau royal sur les épaules et une
+couronne royale sur la tête?
+
+-- Je sais tout cela.
+
+-- Eh bien, qu'avez-vous à dire?
+
+-- J'ai à dire que cette petite figure qui porte un manteau royal
+sur les épaules et une couronne royale sur la tête est la
+représentation d'une femme et non d'un homme.
+
+-- Bah! dit Charles; et cette aiguille qui lui perce le coeur?
+
+-- C'était un charme pour se faire aimer de cette femme et non un
+maléfice pour faire mourir un homme.
+
+-- Mais cette lettre M?
+
+-- Elle ne veut pas dire: MORT, comme l'a dit la reine mère.
+
+-- Que veut-elle donc dire, alors? demanda Charles.
+
+-- Elle veut dire... elle veut dire le nom de la femme que
+M. de La Mole aimait.
+
+-- Et cette femme se nomme?
+
+-- Cette femme se nomme Marguerite, mon frère, dit la reine de
+Navarre en tombant à genoux devant le lit du roi, en prenant sa
+main dans les deux siennes, et en appuyant son visage baigné de
+larmes sur cette main.
+
+-- Ma soeur, silence! dit Charles en promenant autour de lui un
+regard étincelant sous un sourcil froncé; car, de même que vous
+avez entendu, vous, on pourrait vous entendre à votre tour.
+
+-- Oh! que m'importe! dit Marguerite en relevant la tête et que le
+monde entier n'est-il là pour m'écouter! devant le monde entier,
+je déclarerais qu'il est infâme d'abuser de l'amour d'un
+gentilhomme pour souiller sa réputation d'un soupçon d'assassinat.
+
+-- Margot, si je te disais que je sais aussi bien que toi ce qui
+est et ce qui n'est pas?
+
+-- Mon frère!
+
+-- Si je te disais que M. de La Mole est innocent?
+
+-- Vous le savez?
+
+-- Si je te disais que je connais le vrai coupable?
+
+-- Le vrai coupable! s'écria Marguerite; mais il y a donc eu un
+crime commis?
+
+-- Oui. Volontaire ou involontaire, il y a eu un crime commis.
+
+-- Sur vous?
+
+-- Sur moi.
+
+-- Impossible!
+
+-- Impossible?... Regarde-moi, Margot.
+
+La jeune femme regarda son frère et frissonna en le voyant si
+pâle.
+
+-- Margot, je n'ai pas trois mois à vivre, dit Charles.
+
+-- Vous, mon frère! Toi, mon Charles! s'écria-t-elle.
+
+-- Margot, je suis empoisonné. Marguerite jeta un cri.
+
+-- Tais-toi donc, dit Charles; il faut qu'on croie que je meurs
+par magie.
+
+-- Et vous connaissez le coupable?
+
+-- Je le connais.
+
+-- Vous avez dit que ce n'est pas La Mole?
+
+-- Non, ce n'est pas lui.
+
+-- Ce n'est pas Henri non plus, certainement... Grand Dieu!
+serait-ce...?
+
+-- Qui?
+
+-- Mon frère... d'Alençon?... murmura Marguerite.
+
+-- Peut-être.
+
+-- Ou bien, ou bien... (Marguerite baissa la voix comme épouvantée
+elle même de ce qu'elle allait dire.) ou bien... notre mère?
+
+Charles se tut. Marguerite le regarda, lut dans son regard tout ce
+qu'elle y cherchait, et tomba toujours à genoux et demi-renversée
+sur un fauteuil.
+
+-- Oh! mon Dieu! mon Dieu! murmura-t-elle, c'est impossible!
+
+-- Impossible! dit Charles avec un rire strident; il est fâcheux
+que René ne soit pas ici, il te raconterait mon histoire.
+
+-- Lui, René?
+
+-- Oui. Il te raconterait, par exemple, qu'une femme à laquelle il
+n'ose rien refuser a été lui demander un livre de chasse enfoui
+dans sa bibliothèque; qu'un poison subtil a été versé sur chaque
+page de ce livre; que le poison, destiné à quelqu'un, je ne sais à
+qui, est tombé par un caprice du hasard, ou par un châtiment du
+ciel, sur une autre personne que celle à qui il était destiné.
+Mais en l'absence de René, si tu veux voir le livre, il est là,
+dans mon cabinet, et, écrit de la main du Florentin, tu verras que
+ce livre, qui contient dans ses feuilles la mort de vingt
+personnes encore, a été donné de sa main à sa compatriote.
+
+-- Silence, Charles, à ton tour, silence! dit Marguerite.
+
+-- Tu vois bien maintenant qu'il faut qu'on croie que je meurs par
+magie.
+
+-- Mais c'est inique, mais c'est affreux! grâce! grâce! vous savez
+bien qu'il est innocent.
+
+-- Oui, je le sais, mais il faut qu'on le croie coupable. Souffre
+donc la mort de ton amant; c'est peu pour sauver l'honneur de la
+maison de France. Je souffre bien la mort pour que le secret meure
+avec moi.
+
+Marguerite courba la tête, comprenant qu'il n'y avait rien à faire
+pour sauver La Mole du côté du roi, et se retira toute pleurante
+et n'ayant plus d'espoir qu'en ses propres ressources.
+
+Pendant ce temps, comme l'avait prévu Charles, Catherine ne
+perdait pas une minute, et elle écrivait au procureur général
+Laguesle une lettre dont l'histoire a conservé jusqu'au dernier
+mot, et qui jette sur toute cette affaire de sanglantes lueurs:
+
+«Monsieur le procureur, ce soir on me dit pour certain que La Mole
+a fait le sacrilège. En son logis à Paris, on a trouvé beaucoup de
+méchantes choses, comme des livres et des papiers. Je vous prie
+d'appeler le premier président et d'instruire au plus vite
+l'affaire de la figure de cire à laquelle ils ont donné un coup au
+coeur, et ce, contre le roi[6].
+
+» CATHERINE.»
+
+
+
+XXV
+Les boucliers invisibles
+
+
+Le lendemain du jour où Catherine avait écrit la lettre qu'on
+vient de lire, le gouverneur entra chez Coconnas avec un appareil
+des plus imposants: il se composait de deux hallebardiers et de
+quatre robes noires.
+
+Coconnas était invité à descendre dans une salle où le procureur
+Laguesle et deux juges l'attendaient pour l'interroger selon les
+instructions de Catherine.
+
+Pendant les huit jours qu'il avait passés en prison, Coconnas
+avait beaucoup réfléchi; sans compter que chaque jour La Mole et
+lui, réunis un instant pour les soins de leur geôlier qui, sans
+leur rien dire, leur avait fait cette surprise que selon toute
+probabilité ils ne devaient pas à sa seule philanthropie; sans
+compter, disons-nous, que La Mole et lui s'étaient recordés sur la
+conduite qu'ils avaient à tenir et qui était une négation absolue,
+il était donc persuadé qu'avec un peu d'adresse son affaire
+prendrait la meilleure tournure, les charges n'étaient pas plus
+fortes pour eux que pour les autres. Henri et Marguerite n'avaient
+fait aucune tentative de fuite, ils ne pouvaient donc être
+compromis dans une affaire où les principaux coupables étaient
+libres. Coconnas ignorait que Henri habitât le même château que
+lui, et la complaisance de son geôlier lui apprenait qu'au-dessus
+de sa tête planaient des protections qu'il appelait ses_ boucliers
+invisibles_.
+
+Jusque-là, les interrogatoires avaient porté sur les desseins du
+roi de Navarre, sur les projets de fuite et sur la part que les
+deux amis devaient prendre à cette fuite. À tous ces
+interrogatoires, Coconnas avait constamment répondu d'une façon
+plus que vague et beaucoup plus qu'adroite; il s'apprêtait encore
+à répondre de la même façon, et d'avance il avait préparé toutes
+ses petites reparties, lorsqu'il s'aperçut tout à coup que
+l'interrogatoire avait changé d'objet.
+
+Il s'agissait d'une ou de plusieurs visites faites à René, d'une
+ou de plusieurs figures de cire faites à l'instigation de La Mole.
+
+Coconnas, tout préparé qu'il était, crut remarquer que
+l'accusation perdait beaucoup de son intensité, puisqu'il ne
+s'agissait plus, au lieu d'avoir trahi un roi, que d'avoir fait
+une statue de reine; encore cette statue était-elle haute de huit
+à dix pouces tout au plus.
+
+Il répondit donc fort gaiement que ni lui ni son ami ne jouaient
+plus depuis longtemps à la poupée, et remarqua avec plaisir que
+plusieurs fois ses réponses avaient eu le privilège de faire
+sourire ses juges.
+
+On n'avait pas encore dit en vers: _j'ai ri, me voilà désarmé;
+_mais cela s'était déjà beaucoup dit en prose. Et Coconnas crut
+avoir à moitié désarmé ses juges parce qu'ils avaient souri.
+
+Son interrogatoire terminé, il remonta donc dans sa chambre si
+chantant, si bruyant, que La Mole, pour qui il faisait tout ce
+tapage, dut en tirer les plus heureuses conséquences.
+
+On le fit descendre à son tour. La Mole, comme Coconnas, vit avec
+étonnement l'accusation abandonner sa première voie et entrer dans
+une voie nouvelle. On l'interrogea sur ses visites à René. Il
+répondit qu'il avait été chez le Florentin une fois seulement. On
+lui demanda si cette fois il ne lui avait pas commandé une figure
+de cire. Il répondit que René lui avait montré cette figure toute
+faite. On lui demanda si cette figure ne représentait pas un
+homme. Il répondit qu'elle représentait une femme. On lui demanda
+si le charme n'avait point pour but de faire mourir cet homme. Il
+répondit que le but de ce charme était de se faire aimer de cette
+femme.
+
+Ces questions furent faites, tournées et retournées de cent façons
+différentes; mais à toutes ces questions, sous quelque face
+qu'elles lui fussent présentées, La Mole fit constamment les mêmes
+réponses.
+
+Les juges se regardèrent avec une sorte d'indécision, ne sachant
+que trop dire ni que faire devant une pareille simplicité,
+lorsqu'un billet apporté au procureur général trancha la
+difficulté.
+
+Il était conçu en ces termes:
+
+«Si l'accusé nie, recourez à la question.» C.»
+
+Le procureur mit le billet dans sa poche, sourit à La Mole, et le
+congédia poliment. La Mole rentra dans son cachot presque aussi
+rassuré sinon presque aussi joyeux que Coconnas.
+
+-- Je crois que tout va bien, dit-il.
+
+Une heure après il entendit des pas et vit un billet qui se
+glissait sous la porte, sans voir quelle main lui donnait le
+mouvement. Il le prit, tout en pensant que la dépêche venait,
+selon toute probabilité, du guichetier.
+
+En voyant ce billet, un espoir presque aussi douloureux qu'une
+déception lui était venu au coeur; il espérait que ce billet était
+de Marguerite, dont il n'avait eu aucune nouvelle depuis qu'il
+était prisonnier. Il s'en saisit tout tremblant. L'écriture
+faillit le faire mourir de joie.
+
+«Courage, disait le billet, je veille.»
+
+-- Ah! si elle veille, s'écria La Mole en couvrant de baisers ce
+papier qu'avait touché une main si chère, si elle veille, je suis
+sauvé! ...
+
+Il faut, pour que La Mole comprenne ce billet et pour qu'il ait
+foi avec Coconnas dans ce que le Piémontais appelait ses
+_boucliers invisibles_, que nous ramenions le lecteur à cette
+petite maison, à cette chambre où tant de scènes d'un bonheur
+enivrant, où tant de parfums, à peine évaporés, où tant de doux
+souvenirs, devenus depuis des angoisses, brisaient le coeur d'une
+femme à demi renversée sur des coussins de velours.
+
+-- Être reine, être forte, être jeune, être riche, être belle, et
+souffrir ce que je souffre! s'écriait cette femme; oh! c'est
+impossible!
+
+Puis, dans son agitation, elle se levait, marchait, s'arrêtait
+tout à coup, appuyait son front brûlant contre quelque marbre
+glacé, se relevait pâle et le visage couvert de larmes, se tordait
+les bras avec des cris, et retombait brisée sur quelque fauteuil.
+
+Tout à coup la tapisserie qui séparait l'appartement de la rue
+Cloche-Percée de l'appartement de la rue Tizon se souleva; un
+frémissement soyeux effleura la boiserie, et la duchesse de Nevers
+apparut.
+
+-- Oh! s'écria Marguerite, c'est toi! Avec quelle impatience je
+t'attendais! Eh bien, quelles nouvelles?
+
+-- Mauvaises, mauvaises, ma pauvre amie. Catherine pousse elle-
+même l'instruction, et en ce moment encore elle est à Vincennes.
+
+-- Et René?
+
+-- Il est arrêté.
+
+-- Avant que tu aies pu lui parler?
+
+-- Oui.
+
+-- Et nos prisonniers?
+
+-- J'ai de leurs nouvelles.
+
+-- Par le guichetier?
+
+-- Toujours.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien, ils communiquent chaque jour ensemble. Avant-hier on
+les a fouillés. La Mole a brisé ton portrait plutôt que de le
+livrer.
+
+-- Ce cher La Mole!
+
+-- Annibal a ri au nez des inquisiteurs.
+
+-- Bon Annibal! Mais après?
+
+-- On les a interrogés ce matin sur la fuite du roi, sur ses
+projets de rébellion en Navarre, et ils n'ont rien dit.
+
+-- Oh! je savais bien qu'ils garderaient le silence; mais ce
+silence les tue aussi bien que s'ils parlaient.
+
+-- Oui, mais nous les sauvons, nous.
+
+-- Tu as donc pensé à notre entreprise?
+
+-- Je ne me suis occupée que de cela depuis hier.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Je viens de conclure avec Beaulieu. Ah! ma chère reine, quel
+homme difficile et cupide! Cela coûtera la vie d'un homme et trois
+cent mille écus.
+
+-- Tu dis qu'il est difficile et cupide... et cependant il ne
+demande que la vie d'un homme et trois cent mille écus... Mais
+c'est pour rien!
+
+-- Pour rien... trois cent mille écus! ... Mais tous tes joyaux et
+tous les miens n'y suffiraient pas.
+
+-- Oh! qu'à cela ne tienne. Le roi de Navarre paiera, le duc
+d'Alençon paiera, mon frère Charles paiera, ou sinon...
+
+-- Allons! tu raisonnes comme une folle. Je les ai, les trois cent
+mille écus.
+
+-- Toi?
+
+-- Oui, moi.
+
+-- Et comment te les es-tu procurés?
+
+-- Ah! voilà!
+
+-- C'est un secret?
+
+-- Pour tout le monde, excepté pour toi.
+
+-- Oh! mon Dieu! dit Marguerite souriant au milieu de ses larmes,
+les aurais-tu volés?
+
+-- Tu en jugeras.
+
+-- Voyons.
+
+-- Tu te rappelles cet horrible Nantouillet?
+
+-- Le richard, l'usurier?
+
+-- Si tu veux.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien! tant il y a qu'un jour en voyant passer certaine femme
+blonde, aux yeux verts, coiffée de trois rubis posés l'un au
+front, les deux autres aux tempes, coiffure qui lui va si bien, et
+ignorant que cette femme était une duchesse, ce richard, cet
+usurier s'écria: «Pour trois baisers à la place de ces trois
+rubis, je ferais naître trois diamants de cent mille écus chacun!»
+
+-- Eh bien, Henriette?
+
+-- Eh bien, ma chère, les diamants sont éclos et vendus.
+
+-- Oh! Henriette! Henriette! murmura Marguerite.
+
+-- Tiens! s'écria la duchesse avec un accent d'impudeur naïf et
+sublime à la fois, qui résume et le siècle et la femme, tiens!
+j'aime Annibal, moi!
+
+-- C'est vrai, dit Marguerite en souriant et en rougissant tout à
+la fois, tu l'aimes beaucoup, tu l'aimes trop même. Et cependant
+elle lui serra la main.
+
+-- Donc, continua Henriette, grâce à nos trois diamants les trois
+cent mille écus et l'homme sont prêts.
+
+-- L'homme? quel homme?
+
+-- L'homme à tuer: tu oublies qu'il faut tuer un homme.
+
+-- Et tu as trouvé l'homme qu'il te fallait?
+
+-- Parfaitement.
+
+-- Au même prix? demanda en souriant Marguerite.
+
+-- Au même prix! j'en eusse trouvé mille, répondit Henriette. Non,
+non; moyennant cinq cents écus, tout bonnement.
+
+-- Pour cinq cents écus tu as trouvé un homme qui a consenti à se
+faire tuer?
+
+-- Que veux-tu! il faut bien vivre.
+
+-- Ma chère amie, je ne te comprends plus. Voyons, parle
+clairement; les énigmes prennent trop de temps à deviner dans la
+situation où nous nous trouvons.
+
+-- Eh bien, écoute: le geôlier auquel est confiée la garde de La
+Mole et de Coconnas est un ancien soldat qui sait ce que c'est
+qu'une blessure; il veut bien aider à sauver nos amis, mais il ne
+veut pas perdre sa place. Un coup de poignard adroitement placé
+fera l'affaire; nous lui donnerons une récompense, et l'État un
+dédommagement. De cette façon, le brave homme recevra des deux
+mains, et aura renouvelé la fable du pélican.
+
+-- Mais, dit Marguerite, un coup de poignard...
+
+-- Sois tranquille, c'est Annibal qui le donnera.
+
+-- Au fait, dit en riant Marguerite, il a donné trois coups tant
+d'épée que de poignard à La Mole, et La Mole n'en est pas mort; il
+y a donc tout lieu d'espérer.
+
+-- Méchante! tu mériterais que j'en restasse là.
+
+-- Oh! non, non, au contraire; dis-moi le reste, je t'en supplie.
+Comment les sauverons-nous, voyons?
+
+-- Eh bien, voici l'affaire: la chapelle est le seul lieu du
+château où puissent pénétrer les femmes qui ne sont point
+prisonnières. On nous fait cacher derrière l'autel: sous la nappe
+de l'autel, ils trouvent deux poignards. La porte de la sacristie
+est ouverte d'avance; Coconnas frappe son geôlier qui tombe et
+fait semblant d'être mort; nous apparaissons, nous jetons chacune
+un manteau sur les épaules de nos amis; nous fuyons avec eux par
+la petite porte de la sacristie, et comme nous avons le mot
+d'ordre, nous sortons sans empêchement.
+
+-- Et une fois sortis?
+
+-- Deux chevaux les attendent à la porte; ils sautent dessus,
+quittent l'Île-de-France et gagnent la Lorraine, d'où de temps en
+temps ils reviennent incognito.
+
+-- Oh! tu me rends la vie, dit Marguerite. Ainsi nous les
+sauverons?
+
+-- J'en répondrais presque.
+
+-- Et cela bientôt?
+
+-- Dame! dans trois ou quatre jours; Beaulieu nous préviendra.
+
+-- Mais si l'on te reconnaît dans les environs de Vincennes, cela
+peut faire du tort à notre projet.
+
+-- Comment veux-tu que l'on me reconnaisse? Je sors en religieuse
+avec une coiffe, grâce à laquelle on ne me voit pas même le bout
+du nez.
+
+-- C'est que nous ne pouvons prendre trop de précautions.
+
+-- Je le sais bien, mordi! comme dirait le pauvre Annibal.
+
+-- Et le roi de Navarre, t'en es-tu informée?
+
+-- Je n'ai eu garde d'y manquer.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien, il n'a jamais été si joyeux, à ce qu'il paraît; il
+rit, il chante, il fait bonne chère, et ne demande qu'une chose,
+c'est d'être bien gardé.
+
+-- Il a raison. Et ma mère?
+
+-- Je te l'ai dit, elle pousse tant qu'elle peut le procès.
+
+-- Oui, mais elle ne se doute de rien relativement à nous?
+
+-- Comment voudrais-tu qu'elle se doutât de quelque chose? Tous
+ceux qui sont du secret ont intérêt à le garder. Ah! j'ai su
+qu'elle avait fait dire aux juges de Paris de se tenir prêts.
+
+-- Agissons vite, Henriette. Si nos pauvres captifs changeaient de
+prison, tout serait à recommencer.
+
+-- Sois tranquille, je désire autant que toi de les voir dehors.
+
+-- Oh! oui, je le sais bien, et merci, merci cent fois de ce que
+tu fais pour en arriver là.
+
+-- Adieu, Marguerite, adieu. Je me remets en campagne.
+
+-- Et tu es sûre de Beaulieu?
+
+-- Je l'espère.
+
+-- Du guichetier?
+
+-- Il a promis.
+
+-- Des chevaux?
+
+-- Ils seront les meilleurs de l'écurie du duc de Nevers.
+
+-- Je t'adore, Henriette. Et Marguerite se jeta au cou de son
+amie, après quoi les deux femmes se séparèrent, se promettant de
+se revoir le lendemain et tous les jours au même lieu et à la même
+heure. C'étaient ces deux créatures charmantes et dévouées que
+Coconnas appelait avec une si saine raison ses boucliers
+invisibles.
+
+
+
+XXVI
+Les juges
+
+
+-- Eh bien, mon brave ami, dit Coconnas à La Mole, lorsque les
+deux compagnons se retrouvèrent ensemble à la suite de
+l'interrogatoire où, pour la première fois, il avait été question
+de la figure de cire, il me semble que tout marche à ravir et que
+nous ne tarderons pas à être abandonnés des juges, ce qui est un
+diagnostic tout opposé à celui de l'abandon des médecins; car
+lorsque le médecin abandonne le malade, c'est qu'il ne peut plus
+le sauver; mais, tout au contraire, quand le juge abandonne
+l'accusé, c'est qu'il perd l'espoir de lui faire couper la tête.
+
+-- Oui, dit La Mole; il me semble même qu'à cette politesse, à
+cette facilité des geôliers, à l'élasticité des portes, je
+reconnais nos nobles amies; mais je ne reconnais pas
+M. de Beaulieu, à ce qu'on m'avait dit, du moins.
+
+-- Je le reconnais bien, moi, dit Coconnas; seulement cela coûtera
+cher; mais, baste! l'une est princesse, l'autre est reine; elles
+sont riches toutes deux, et jamais elles n'auront occasion de
+faire un si bon emploi de leur argent. Maintenant, récapitulons
+bien notre leçon: on nous mène à la chapelle, on nous laisse là
+sous la garde de notre guichetier, nous trouvons à l'endroit
+indiqué chacun un poignard; je pratique un trou dans le ventre de
+notre guide...
+
+-- Oh! non, pas dans le ventre, tu lui volerais ses cinq cents
+écus; dans le bras.
+
+-- Ah! oui, dans le bras ce serait le perdre, pauvre cher homme!
+on verrait bien qu'il y a mis de la complaisance, et moi aussi.
+Non, non, dans le côté droit, en glissant adroitement le long des
+côtes: c'est un coup vraisemblable et innocent.
+
+-- Allons, va pour celui-là; ensuite...
+
+-- Ensuite tu barricades la grande porte avec des bancs tandis que
+nos deux princesses s'élancent de l'autel où elles sont cachées et
+que Henriette ouvre la petite porte. Ah! ma foi! je l'aime
+aujourd'hui Henriette, il faut qu'elle m'ait fait quelque
+infidélité pour que cela me reprenne ainsi.
+
+-- Et puis, dit La Mole avec cette voix frémissante qui passe
+comme une musique à travers les lèvres, et puis nous gagnons les
+bois. Un bon baiser donné à chacun de nous nous fait joyeux et
+forts. Nous vois-tu, Annibal, penchés sur nos chevaux rapides et
+le coeur doucement oppressé? Oh! la bonne chose que la peur! La
+peur en plein air, lorsqu'on a sa bonne épée nue au flanc,
+lorsqu'on crie hourra au coursier qu'on aiguillonne de l'éperon,
+et qui à chaque hourra bondit et vole.
+
+-- Oui, dit Coconnas, mais la peur entre quatre murs, qu'en dis-
+tu, La Mole? Moi, je puis en parler, car j'ai éprouvé quelque
+chose comme cela. Quand ce visage blême de Beaulieu est entré pour
+la première fois dans ma chambre, derrière lui dans l'ombre
+brillaient des pertuisanes et retentissait un sinistre bruit de
+fer heurté contre du fer. Je te jure que j'ai pensé tout aussitôt
+au duc d'Alençon, et que je m'attendais à voir apparaître sa
+vilaine face entre deux vilaines têtes de hallebardiers. J'ai été
+trompé et ce fut ma seule consolation; mais je n'ai pas tout
+perdu: la nuit venue, j'en ai rêvé.
+
+-- Ainsi, dit La Mole, qui suivait sa pensée souriante sans
+accompagner son ami dans les excursions que faisait la sienne aux
+champs du fantastique, ainsi elles ont tout prévu, même le lieu de
+notre retraite. Nous allons en Lorraine, cher ami. En vérité,
+j'eusse mieux aimé aller en Navarre; en Navarre, j'étais chez
+elle, mais la Navarre est trop loin, Nancy vaut mieux; d'ailleurs,
+là, nous ne serons qu'à quatre-vingts lieues de Paris. Sais-tu un
+regret que j'emporte, Annibal, en sortant d'ici?
+
+-- Ah! ma foi, non... par exemple. Quant à moi, j'avoue que j'y
+laisse tous les miens.
+
+-- Eh bien, c'est de ne pouvoir emmener avec nous le digne geôlier
+au lieu de...
+
+-- Mais il ne voudrait pas, dit Coconnas, il y perdrait trop:
+songe donc, cinq cents écus de nous, une récompense du
+gouvernement, de l'avancement peut-être; comme il vivra heureux ce
+gaillard-là, quand je l'aurai tué! ... Mais qu'as-tu donc?
+
+-- Rien! Une idée qui me passe par l'esprit.
+
+-- Elle n'est pas drôle, à ce qu'il paraît, car tu pâlis
+affreusement.
+
+-- C'est que je me demande pourquoi on nous mènerait à la
+chapelle.
+
+-- Tiens! dit Coconnas, pour faire nos pâques. Voilà le moment, ce
+me semble.
+
+-- Mais, dit La Mole, on ne conduit à la chapelle que les
+condamnés à mort ou les torturés.
+
+-- Oh! oh! fit Coconnas en pâlissant légèrement à son tour, ceci
+mérite attention. Interrogeons sur ce point le brave homme que je
+dois éventrer incessamment. Eh! porte-clefs, mon ami!
+
+-- Monsieur m'appelle! dit le geôlier qui faisait le guet sur les
+premières marches de l'escalier.
+
+-- Oui, viens ça.
+
+-- Me voici.
+
+-- Il est convenu que c'est de la chapelle que nous nous
+sauverons, n'est-ce pas?
+
+-- Chut! dit le porte-clefs en regardant avec effroi autour de
+lui.
+
+-- Sois tranquille, personne ne nous écoute.
+
+-- Oui, monsieur, c'est de la chapelle.
+
+-- On nous y conduira donc à la chapelle?
+
+-- Sans doute, c'est l'usage.
+
+-- C'est l'usage?
+
+-- Oui, après toute condamnation à mort, c'est l'usage de
+permettre que le condamné passe la nuit dans la chapelle.
+
+Coconnas et La Mole tressaillirent et se regardèrent en même
+temps.
+
+-- Vous croyez donc que nous serons condamnés à mort?
+
+-- Sans doute... mais vous aussi, vous le croyiez.
+
+-- Comment! nous aussi, dit La Mole.
+
+-- Certainement... si vous ne le croyiez pas, vous n'auriez pas
+tout préparé pour votre fuite.
+
+-- Sais-tu que c'est plein de sens ce qu'il dit là! fit Coconnas à
+La Mole.
+
+-- Oui... ce que je sais aussi, maintenant du moins, c'est que
+nous jouons gros jeu, à ce qu'il paraît.
+
+-- Et moi donc! dit le guichetier, croyez-vous que je ne risque
+rien?... Si dans un moment d'émotion monsieur allait se tromper de
+côté! ...
+
+-- Eh! mordi! je voudrais être à ta place, dit lentement Coconnas,
+et ne pas avoir affaire à d'autres mains qu'à cette main, à
+d'autre fer que celui qui te touchera.
+
+-- Condamnés à mort! murmura La Mole, mais c'est impossible!
+
+-- Impossible! dit naïvement le guichetier, et pourquoi?
+
+-- Chut! dit Coconnas, je crois que l'on ouvre la porte d'en bas.
+
+-- En effet, reprit vivement le geôlier; rentrez, messieurs!
+rentrez!
+
+-- Et quand croyez-vous que le jugement ait lieu? demanda La Mole.
+
+-- Demain au plus tard. Mais soyez tranquilles, les personnes qui
+doivent être prévenues le seront.
+
+-- Alors embrassons-nous et faisons nos adieux à ces murs.
+
+Les deux amis se jetèrent dans les bras l'un de l'autre, et
+rentrèrent chacun dans sa chambre, La Mole soupirant, Coconnas
+chantonnant.
+
+Il ne se passa rien de nouveau jusqu'à sept heures du soir. La
+nuit descendit sombre et pluvieuse sur le donjon de Vincennes, une
+vraie nuit d'évasion. On apporta le repas du soir de Coconnas,
+lequel soupa avec son appétit ordinaire, tout en songeant au
+plaisir qu'il aurait à être mouillé par cette pluie qui fouettait
+les murailles, et déjà il se préparait à s'endormir au murmure
+sourd et monotone du vent, quand il lui sembla que ce vent, qu'il
+écoutait parfois avec un sentiment de mélancolie qu'il n'avait
+jamais éprouvé avant qu'il fût en prison, sifflait plus
+étrangement que d'habitude sous toutes les portes, et que le poêle
+ronflait avec plus de rage qu'à l'ordinaire. Ce phénomène avait
+lieu chaque fois qu'on ouvrait un des cachots de l'étage supérieur
+et surtout celui d'en face. C'est à ce bruit qu'Annibal
+reconnaissait toujours que le geôlier allait venir, attendu que ce
+bruit indiquait qu'il sortait de chez La Mole.
+
+Cependant cette fois, Coconnas demeura inutilement le cou tendu et
+l'oreille au guet.
+
+Le temps s'écoula, personne ne vint.
+
+-- C'est étrange, dit Coconnas, on a ouvert chez La Mole et l'on
+n'ouvre pas chez moi. La Mole aurait-il appelé? serait-il malade?
+que veut dire cela?
+
+Tout est soupçon et inquiétude comme tout est joie et espoir pour
+un prisonnier. Une demi-heure s'écoula, puis une heure, puis une
+heure et demie. Coconnas commençait à s'endormir de dépit, quand
+le bruit de la serrure le fit bondir.
+
+-- Oh! oh! dit-il, est-ce déjà l'heure du départ et va-t-on nous
+conduire à la chapelle sans être condamnés? Mordi! ce serait un
+plaisir de fuir par une nuit pareille, il fait noir comme dans un
+four; pourvu que les chevaux ne soient point aveuglés!
+
+Il se préparait à questionner gaiement le porte-clefs, quand il
+vit celui-ci appliquer son doigt sur les lèvres en roulant des
+yeux très éloquents.
+
+En effet, derrière le geôlier on entendait du bruit et l'on
+apercevait des ombres.
+
+Tout à coup, au milieu de l'obscurité, il distingua deux casques
+sur chacun desquels la chandelle fumeuse envoya une paillette
+d'or.
+
+-- Oh! oh! demanda-t-il à demi-voix, qu'est-ce que c'est que cet
+appareil sinistre? où allons-nous donc?
+
+Le geôlier ne répondit que par un soupir qui ressemblait fort à un
+gémissement.
+
+-- Mordi! murmura Coconnas, quelle peste d'existence! toujours des
+extrêmes, jamais de terre ferme: on barbote dans cent pieds d'eau,
+ou l'on plane au-dessus des nuages, pas de milieu. Voyons, où
+allons-nous?
+
+-- Suivez les hallebardiers, monsieur, dit une voix grasseyante
+qui fit connaître à Coconnas que les soldats qu'il avait entrevus
+étaient accompagnés d'un huissier quelconque.
+
+-- Et M. de La Mole, demanda le Piémontais, où est-il? que
+devient-il?
+
+-- Suivez les hallebardiers, répéta la même voix grasseyante sur
+le même ton.
+
+Il fallait obéir. Coconnas sortit de sa chambre, et aperçut
+l'homme noir dont la voix lui avait été si désagréable. C'était un
+petit greffier bossu, et qui sans doute s'était fait homme de robe
+pour qu'on ne s'aperçût point qu'il était bancal en même temps.
+
+Il descendit lentement l'escalier en spirale. Au premier étage,
+les gardes s'arrêtèrent.
+
+-- C'est beaucoup descendre, murmura Coconnas, mais pas encore
+assez.
+
+La porte s'ouvrit. Coconnas avait un regard de lynx et un flair de
+limier; il flaira les juges, et vit dans l'ombre une silhouette
+d'homme aux bras nus qui lui fit monter la sueur au front. Il n'en
+prit pas moins la mine la plus souriante, pencha la tête à gauche,
+selon le code des grands airs à la mode à cette époque, et, le
+poing sur la hanche, entra dans la salle.
+
+On leva une tapisserie, et Coconnas aperçut effectivement des
+juges et des greffiers.
+
+À quelques pas de ces juges et de ces greffiers, La Mole était
+assis sur un banc.
+
+Coconnas fut conduit devant un tribunal. Arrivé en face des juges,
+Coconnas s'arrêta, salua La Mole d'un signe de tête et d'un
+sourire, puis il attendit.
+
+-- Comment vous nommez-vous, monsieur? lui demanda le président.
+
+-- Marc-Annibal de Coconnas, répondit le gentilhomme avec une
+grâce parfaite, comte de Montpantier, Chenaux et autres lieux;
+mais on connaît nos qualités, je présume.
+
+-- Où êtes-vous né?
+
+-- À Saint-Colomban, près de Suze.
+
+-- Quel âge avez-vous?
+
+-- Vingt-sept ans et trois mois.
+
+-- Bien, dit le président.
+
+-- Il paraît que cela lui fit plaisir, murmura Coconnas.
+
+-- Maintenant, dit le président après un moment de silence qui
+donna au greffier le temps d'écrire les réponses de l'accusé, quel
+était votre but en quittant la maison de M. d'Alençon?
+
+-- De me réunir à M. de La Mole, mon ami, que voilà, et qui,
+lorsque je la quittai, moi, l'avait déjà quittée depuis quelques
+jours.
+
+-- Que faisiez-vous à la chasse où vous fûtes arrêté?
+
+-- Mais, répondit Coconnas, je chassais.
+
+-- Le roi était aussi à cette chasse, et il y ressentit les
+premières atteintes du mal dont il souffre en ce moment.
+
+-- Quant à ceci, je n'étais pas près du roi, et je ne puis rien
+dire. J'ignorais même qu'il fût atteint d'un mal quelconque. Les
+juges se regardèrent avec un sourire d'incrédulité.
+
+-- Ah! vous l'ignoriez? dit le président.
+
+-- Oui, monsieur, et j'en suis fâché. Quoique le roi de France ne
+soit pas mon roi, j'ai beaucoup de sympathie pour lui.
+
+-- Vraiment?
+
+-- Parole d'honneur! Ce n'est pas comme pour son frère le duc
+d'Alençon. Celui-là, je l'avoue...
+
+-- Il ne s'agit point ici du duc d'Alençon, monsieur, mais de Sa
+Majesté.
+
+-- Eh bien, je vous ai déjà dit que j'étais son très humble
+serviteur, répondit Coconnas en se dandinant avec une adorable
+insolence.
+
+-- Si vous êtes en effet son serviteur, comme vous le prétendez,
+monsieur, voulez-vous nous dire ce que vous savez d'une certaine
+statue magique?
+
+-- Ah! bon! nous revenons à l'histoire de la statue, à ce qu'il
+paraît?
+
+-- Oui, monsieur, cela vous déplaît-il?
+
+-- Non point, au contraire; j'aime mieux cela. Allez.
+
+-- Pourquoi cette statue se trouvait-elle chez M. de La Mole?
+
+-- Chez M. de La Mole, cette statue? Chez René, vous voulez dire.
+
+-- Vous reconnaissez donc qu'elle existe?
+
+-- Dame! si on me la montre.
+
+-- La voici. Est-ce celle que vous connaissez?
+
+-- Très bien.
+
+-- Greffier, dit le président, écrivez que l'accusé reconnaît la
+statue pour l'avoir vue chez M. de La Mole.
+
+-- Non pas, non pas, dit Coconnas, ne confondons point: pour
+l'avoir vue chez René.
+
+-- Chez René, soit! Quel jour?
+
+-- Le seul jour où nous y avons été, M. de La Mole et moi.
+
+-- Vous avouez donc que vous avez été chez René avec M. de La
+Mole?
+
+-- Ah! ça! est-ce que je m'en suis jamais caché?
+
+-- Greffier, écrivez que l'accusé avoue avoir été chez René pour
+faire des conjurations.
+
+-- Holà, hé! tout beau, tout beau, monsieur le président. Modérez
+votre enthousiasme, je vous prie: je n'ai pas dit un mot de tout
+cela.
+
+-- Vous niez que vous avez été chez René pour faire des
+conjurations?
+
+-- Je le nie. La conjuration s'est faite par accident, mais sans
+préméditation.
+
+-- Mais elle a eu lieu?
+
+-- Je ne puis nier qu'il se soit fait quelque chose qui
+ressemblait à un charme.
+
+-- Greffier, écrivez que l'accusé avoue qu'il s'est fait chez René
+un charme contre la vie du roi.
+
+-- Comment! contre la vie du roi! C'est un infâme mensonge. Il ne
+s'est jamais fait de charme contre la vie du roi.
+
+-- Vous le voyez, messieurs, dit La Mole.
+
+-- Silence! fit le président. Puis se retournant vers le greffier:
+-- Contre la vie du roi, continua-t-il. Y êtes-vous?
+
+-- Mais non, mais non, dit Coconnas. D'ailleurs la statue n'est
+pas une statue d'homme, mais de femme.
+
+-- Eh bien, messieurs, que vous avais-je dit? reprit La Mole.
+
+-- Monsieur de la Mole, dit le président, vous répondrez quand
+nous vous interrogerons; mais n'interrompez pas l'interrogatoire
+des autres.
+
+-- Ainsi, vous dites que c'est une femme?
+
+-- Sans doute, je le dis.
+
+-- Pourquoi alors a-t-elle une couronne et un manteau royal?
+
+-- Pardieu! dit Coconnas, c'est bien simple; parce que c'était...
+La Mole se leva et mit un doigt sur sa bouche.
+
+-- C'est juste, dit Coconnas; qu'allais-je donc raconter, moi,
+comme si cela regardait ces messieurs!
+
+-- Vous persistez à dire que cette statue est une statue de femme?
+
+-- Oui, certainement, je persiste.
+
+-- Et vous refusez de dire quelle est cette femme?
+
+-- Une femme de mon pays, dit La Mole, que j'aimais et dont je
+voulais être aimé.
+
+-- Ce n'est pas vous qu'on interroge, monsieur de la Mole, s'écria
+le président; taisez-vous donc, ou l'on vous bâillonnera.
+
+-- ... Bâillonnera! dit Coconnas; comment dites-vous cela,
+monsieur de la robe noire? On bâillonnera mon ami! ... un
+gentilhomme! Allons donc!
+
+-- Faites entrer René, dit le procureur général Laguesle.
+
+-- Oui, faites entrer René, dit Coconnas, faites; nous allons voir
+un peu qui a raison, ici, de vous trois ou de nous deux.
+
+René entra pâle, vieilli, presque méconnaissable pour les deux
+amis, courbé sous le poids du crime qu'il allait commettre, bien
+plus que de ceux qu'il avait commis.
+
+-- Maître René, dit le juge, reconnaissez-vous les deux accusés
+ici présents?
+
+-- Oui, monsieur, répondit René d'une voix qui trahissait son
+émotion.
+
+-- Pour les avoir vus où?
+
+-- En plusieurs lieux, et notamment chez moi.
+
+-- Combien de fois ont-ils été chez vous?
+
+-- Une seule.
+
+À mesure que René parlait, la figure de Coconnas s'épanouissait.
+Le visage de La Mole, au contraire, demeurait grave comme s'il
+avait eu un pressentiment.
+
+-- Et à quelle occasion ont-ils été chez vous? René sembla hésiter
+un moment.
+
+-- Pour me commander une figure de cire, dit-il.
+
+-- Pardon, pardon, maître René, dit Coconnas, vous faites une
+petite erreur.
+
+-- Silence! dit le président. Puis se retournant vers René: Cette
+figurine, continua-t-il, est-elle une figure d'homme ou de femme?
+
+-- D'homme, répondit René.
+
+Coconnas bondit comme s'il eût reçu une commotion électrique.
+
+-- D'homme! dit-il.
+
+-- D'homme, répéta René, mais d'une voix si faible qu'à peine le
+président l'entendit.
+
+-- Et pourquoi cette statue d'homme a-t-elle un manteau sur les
+épaules et une couronne sur la tête?
+
+-- Parce que cette statue représente un roi.
+
+-- Infâme menteur! cria Coconnas exaspéré.
+
+-- Tais-toi, Coconnas, tais-toi, interrompit La Mole, laisse dire
+cet homme, chacun est maître de perdre son âme.
+
+-- Mais non pas le corps des autres, mordi!
+
+-- Et que voulait dire cette aiguille d'acier que la statue avait
+dans le coeur, avec la lettre M écrite sur une petite bannière?
+
+-- L'aiguille simulait l'épée ou le poignard, la lettre M veut
+dire MORT.
+
+Coconnas fit un mouvement pour étrangler René, quatre gardes le
+retinrent.
+
+-- C'est bien, dit le procureur Laguesle, le tribunal est
+suffisamment renseigné. Reconduisez les prisonniers dans les
+chambres d'attente.
+
+-- Mais, s'écriait Coconnas, il est impossible de s'entendre
+accuser de pareilles choses sans protester.
+
+-- Protestez, monsieur, on ne vous en empêche pas. Gardes, vous
+avez entendu? Les gardes s'emparèrent des deux accusés et les
+firent sortir, La Mole par une porte, Coconnas par l'autre.
+
+Puis le procureur fit signe à cet homme que Coconnas avait aperçu
+dans l'ombre et lui dit:
+
+-- Ne vous éloignez pas, maître, vous aurez de la besogne cette
+nuit.
+
+-- Par lequel commencerai-je, monsieur? demanda l'homme en mettant
+respectueusement le bonnet à la main.
+
+-- Par celui-ci, dit le président en montrant La Mole qu'on
+apercevait encore comme une ombre entre les deux gardes.
+
+Puis s'approchant de René, qui était resté debout et tremblant en
+attendant à son tour qu'on le reconduisît au Châtelet où il était
+enfermé:
+
+-- Bien, monsieur, lui dit-il, soyez tranquille, la reine et le
+roi sauront que c'est à vous qu'ils auront dû de connaître la
+vérité.
+
+Mais au lieu de lui rendre de la force, cette promesse parut
+atterrer René, et il ne répondit qu'en poussant un profond soupir.
+
+
+
+XXVII
+La torture du brodequin
+
+
+Ce fut seulement lorsqu'on l'eut reconduit dans son nouveau cachot
+et qu'on eut refermé la porte derrière lui, que Coconnas,
+abandonné à lui-même et cessant d'être soutenu par la lutte avec
+les juges et par sa colère contre René, commença la série de ses
+tristes réflexions.
+
+-- Il me semble, se dit-il à lui-même, que cela tourne au plus
+mal, et qu'il serait temps d'aller un peu à la chapelle. Je me
+défie des condamnations à mort; car incontestablement on s'occupe
+de nous condamner à mort à cette heure. Je me défie surtout des
+condamnations à mort qui se prononcent dans le huis clos d'un
+château fort devant des figures aussi laides que toutes ces
+figures qui m'entouraient. On veut sérieusement nous couper la
+tête, hum! hum! ... Je reviens donc à ce que je disais, il serait
+temps d'aller à la chapelle.
+
+Ces mots prononcés à demi-voix furent suivis d'un silence, et ce
+silence fut interrompu par un bruit sourd, étouffé, lugubre, et
+qui n'avait rien d'humain; ce cri sembla percer la muraille
+épaisse et vint vibrer sur le fer de ses barreaux.
+
+Coconnas frissonna malgré lui: et cependant c'était un homme si
+brave que chez lui la valeur ressemblait à l'instinct des bêtes
+féroces; Coconnas demeura immobile à l'endroit où il avait entendu
+la plainte, doutant qu'une pareille plainte pût être prononcée par
+un être humain, et la prenant pour le gémissement du vent dans les
+arbres, ou pour un de ces mille bruits de la nuit qui semblent
+descendre ou monter des deux mondes inconnus entre lesquels tourne
+notre monde; alors une seconde plainte, plus douloureuse, plus
+profonde, plus poignante encore que la première, parvint à
+Coconnas, et cette fois, non seulement il distingua bien
+positivement l'expression de la douleur dans la voix humaine, mais
+encore il crut reconnaître dans cette voix celle de La Mole.
+
+À cette voix, le Piémontais oublia qu'il était retenu par deux
+portes, par trois grilles et par une muraille épaisse de douze
+pieds; il s'élança de tout son poids contre cette muraille comme
+pour la renverser et voler au secours de la victime en s'écriant:
+
+-- On égorge donc quelqu'un ici? Mais il rencontra sur son chemin
+le mur auquel il n'avait pas pensé, et il tomba froissé du choc
+contre un banc de pierre sur lequel il s'affaissa. Ce fut tout.
+
+-- Oh! ils l'ont tué! murmura-t-il; c'est abominable! Mais c'est
+qu'on ne peut se défendre ici... rien, pas d'armes. Il étendit les
+mains autour de lui.
+
+-- Ah! cet anneau de fer, s'écria-t-il, je l'arracherai, et
+malheur à qui m'approchera!
+
+Coconnas se releva, saisit l'anneau de fer, et d'une première
+secousse l'ébranla si violemment, qu'il était évident qu'avec deux
+secousses pareilles il le descellerait.
+
+Mais soudain la porte s'ouvrit et une lumière produite par deux
+torches envahit le cachot.
+
+-- Venez, monsieur, lui dit la même voix grasseyante qui lui avait
+été déjà si particulièrement désagréable, et qui, pour se faire
+entendre cette fois trois étages au-dessous, ne lui parut pas
+avoir acquis le charme qui lui manquait; venez, monsieur, la cour
+vous attend.
+
+-- Bon, dit Coconnas lâchant son anneau, c'est mon arrêt que je
+vais entendre, n'est-ce pas?
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- Oh! je respire; marchons, dit-il. Et il suivit l'huissier, qui
+marchait devant lui de son pas compassé et tenant sa baguette
+noire. Malgré la satisfaction qu'il avait témoignée dans un
+premier mouvement, Coconnas jetait, tout en marchant, un regard
+inquiet à droite et à gauche, devant et derrière.
+
+-- Oh! oh! murmura-t-il, je n'aperçois pas mon digne geôlier;
+j'avoue que sa présence me manque.
+
+On entra dans la salle que venaient de quitter les juges, et où
+demeurait seul debout un homme que Coconnas reconnut pour le
+procureur général, qui avait plusieurs fois, dans le cours de
+l'interrogatoire, porté la parole, et toujours avec une animosité
+facile à reconnaître.
+
+En effet, c'était celui à qui Catherine, tantôt par lettre, tantôt
+de vive voix, avait particulièrement recommandé le procès.
+
+Un rideau levé laissait voir le fond de cette chambre, et cette
+chambre, dont les profondeurs se perdaient dans l'obscurité, avait
+dans ses parties éclairées un aspect si terrible que Coconnas
+sentit que les jambes lui manquaient et s'écria:
+
+-- Oh! mon Dieu! Ce n'était pas sans cause que Coconnas avait
+poussé ce cri de terreur. Le spectacle était en effet des plus
+lugubres. La salle, cachée pendant l'interrogatoire par ce rideau,
+qui était levé maintenant, apparaissait comme le vestibule de
+l'enfer. Au premier plan on voyait un chevalet de bois garni de
+cordes, de poulies et d'autres accessoires tortionnaires. Plus
+loin flambait un brasier qui reflétait ses lueurs rougeâtres sur
+tous les objets environnants, et qui assombrissait encore la
+silhouette de ceux qui se trouvaient entre Coconnas et lui. Contre
+une des colonnes qui soutenaient la voûte, un homme immobile comme
+une statue se tenait debout une corde à la main. On eût dit qu'il
+était de la même pierre que la colonne à laquelle il adhérait. Sur
+les murs au-dessus des bancs de grès, entre des anneaux de fer,
+pendaient des chaînes et reluisaient des lames.
+
+-- Oh! murmura Coconnas, la salle de la torture toute préparée et
+qui semble ne plus attendre que le patient! Qu'est-ce que cela
+signifie?
+
+-- À genoux, Marc-Annibal Coconnas, dit une voix qui fit relever
+la tête du gentilhomme, à genoux pour entendre l'arrêt qui vient
+d'être rendu contre vous!
+
+C'était une de ces invitations contre lesquelles toute la personne
+d'Annibal réagissait instinctivement.
+
+Mais comme elle était en train de réagir, deux hommes appuyèrent
+leurs mains sur son épaule d'une façon si inattendue et surtout si
+pesante, qu'il tomba les deux genoux sur la dalle.
+
+La voix continua:
+
+«Arrêt rendu par la cour séant au donjon de Vincennes contre Marc-
+Annibal de Coconnas, atteint et convaincu du crime de lèse-
+majesté, de tentative d'empoisonnement, de sortilège et de magie
+contre la personne du roi, du crime de conspiration contre la
+sûreté de l'État, comme aussi pour avoir entraîné, par ses
+pernicieux conseils, un prince du sang à la rébellion...»
+
+À chacune de ces imputations, Coconnas avait hoché la tête en
+battant la mesure comme font les écoliers indociles.
+
+Le juge continua:
+
+«En conséquence de quoi, sera ledit Marc-Annibal de Coconnas
+conduit de la prison à la place Saint-Jean-en-Grève pour y être
+décapité; ses biens seront confisqués, ses hautes futaies coupées
+à la hauteur de six pieds, ses châteaux ruinés, et en l'air un
+poteau planté avec une plaque de cuivre qui constatera le crime et
+le châtiment...»
+
+-- Pour ma tête, dit Coconnas, je crois bien qu'on la tranchera,
+car elle est en France et fort aventurée même. Quant à mes bois de
+haute futaie, et quant à mes châteaux je défie toutes les scies et
+toutes les pioches du royaume très chrétien de mordre dedans.
+
+-- Silence! fit le juge. Et il continua: «De plus sera ledit
+Coconnas...»
+
+-- Comment! interrompit Coconnas, il me sera fait quelque chose
+encore après la décapitation? Oh! oh! cela me paraît bien sévère.
+
+-- Non, monsieur, dit le juge: avant...
+
+Et il reprit:
+
+«Et sera de plus ledit Coconnas, avant l'exécution du jugement,
+appliqué à la question extraordinaire qui est des dix coins.»
+
+Coconnas bondit, foudroyant le juge d'un regard étincelant.
+
+-- Et pour quoi faire? s'écria-t-il, ne trouvant pas d'autres mots
+que cette naïveté pour exprimer la foule de pensées qui venaient
+de surgir dans son esprit.
+
+En effet, cette torture était pour Coconnas le renversement
+complet de ses espérances; il ne serait conduit à la chapelle
+qu'après la torture, et de cette torture on mourait souvent; on en
+mourait d'autant mieux qu'on était plus brave et plus fort, car
+alors on regardait comme une lâcheté d'avouer; et tant qu'on
+n'avouait pas, la torture continuait, et non seulement continuait,
+mais redoublait de force.
+
+Le juge se dispensa de répondre à Coconnas, la suite de l'arrêt
+répondant pour lui; seulement il continua: «Afin de le forcer
+d'avouer ses complices, complots et machinations dans le détail.»
+
+-- Mordi! s'écria Coconnas, voilà ce que j'appelle une infamie;
+voilà ce que j'appelle bien plus qu'une infamie, voilà ce que
+j'appelle une lâcheté.
+
+Accoutumé aux colères des victimes, colères que la souffrance
+calme en les changeant en larmes, le juge impassible ne fit qu'un
+seul geste.
+
+Coconnas, saisi par les pieds et par les épaules, fut renversé,
+emporté, couché et attaché sur le lit de la question avant d'avoir
+pu regarder même ceux qui lui faisaient cette violence.
+
+-- Misérables! hurlait Coconnas, secouant dans un paroxysme de
+fureur le lit et les tréteaux de manière à faire reculer les
+tourmenteurs eux-mêmes; misérables! torturez-moi, brisez-moi,
+mettez-moi en morceaux, vous ne saurez rien, je vous le jure! Ah!
+vous croyez que c'est avec des morceaux de bois ou avec des
+morceaux de fer qu'on fait parler un gentilhomme de mon nom!
+Allez, allez, je vous en défie.
+
+-- Préparez-vous à écrire, greffier, dit le juge.
+
+-- Oui, prépare-toi! hurla Coconnas, et si tu écris tout ce que je
+vais vous dire à tous, infâmes bourreaux, tu auras de l'ouvrage.
+Écris, écris.
+
+-- Voulez-vous faire des révélations? dit le juge de sa même voix
+calme.
+
+-- Rien, pas un mot; allez au diable!
+
+-- Vous réfléchirez, monsieur, pendant les préparatifs. Allons,
+maître, ajustez les bottines à monsieur.
+
+À ces mots, l'homme qui était resté debout et immobile jusque-là,
+les cordes à la main, se détacha de la colonne, et d'un pas lent
+s'approcha de Coconnas, qui se retourna de son côté pour lui faire
+la grimace.
+
+C'était maître Caboche, le bourreau de la prévôté de Paris.
+
+Un douloureux étonnement se peignit sur les traits de Coconnas,
+qui, au lieu de crier et de s'agiter, demeura immobile et ne
+pouvant détacher ses yeux du visage de cet ami oublié qui
+reparaissait en un pareil moment.
+
+Caboche, sans qu'un seul muscle de son visage fût agité, sans
+qu'il parût avoir jamais vu Coconnas autre part que sur le
+chevalet, lui introduisit deux planches entre les jambes, lui
+plaça deux autres planches pareilles en dehors des jambes, et
+ficela le tout avec la corde qu'il tenait à la main.
+
+C'était cet appareil qu'on appelait les brodequins.
+
+Pour la question ordinaire, on enfonçait six coins entre les deux
+planches, qui en s'écartant broyaient les chairs.
+
+Pour la question extraordinaire, on enfonçait dix coins, et alors
+les planches, non seulement broyaient les chairs, mais faisaient
+éclater les os.
+
+L'opération préliminaire terminée, maître Caboche introduisit
+l'extrémité du coin entre les deux planches; puis, son maillet à
+la main, agenouillé sur un seul genou, il regarda le juge.
+
+-- Voulez-vous parler? demanda celui-ci.
+
+-- Non, répondit résolument Coconnas, quoiqu'il sentît la sueur
+perler sur son front et ses cheveux se dresser sur sa tête.
+
+-- En ce cas, allez, dit le juge, premier coin de l'ordinaire.
+Caboche leva son bras armé d'un lourd maillet et assena un coup
+terrible sur le coin, qui rendit un son mat.
+
+Le chevalet trembla.
+
+Coconnas ne laissa point échapper une plainte à ce premier coin,
+qui, d'ordinaire, faisait gémir les plus résolus. Il y eut même
+plus: la seule expression qui se peignit sur son visage fut celle
+d'un indicible étonnement. Il regarda avec des yeux stupéfaits
+Caboche, qui, le bras levé, à demi retourné vers le juge,
+s'apprêtait à redoubler.
+
+-- Quelle était votre intention en vous cachant dans la forêt?
+demanda le juge.
+
+-- De nous asseoir à l'ombre, répondit Coconnas.
+
+-- Allez, dit le juge. Caboche appliqua un second coup, qui
+résonna comme le premier. Mais pas plus qu'au premier coup
+Coconnas ne sourcilla, et son oeil continua de regarder le
+bourreau avec la même expression. Le juge fronça le sourcil.
+
+-- Voilà un chrétien bien dur, murmura-t-il; le coin est-il entré
+jusqu'au bout, maître?
+
+Caboche se baissa comme pour examiner; mais en se baissant il dit
+tout bas à Coconnas:
+
+-- Mais criez donc, malheureux! Puis se relevant:
+
+-- Jusqu'au bout, monsieur, dit-il.
+
+-- Second coin de l'ordinaire, reprit froidement le juge. Les
+quatre mots de Caboche expliquaient tout à Coconnas. Le digne
+bourreau venait de rendre _à son ami_ le plus grand service qui se
+puisse rendre de bourreau à gentilhomme. Il lui épargnait plus que
+la douleur, il lui épargnait la honte des aveux, en lui enfonçant
+entre les jambes des coins de cuir élastiques, dont la partie
+supérieure était seulement garnie de bois, au lieu de lui enfoncer
+des coins de chêne. De plus, il lui laissait toute sa force pour
+faire face à l'échafaud.
+
+-- Ah brave, brave Caboche, murmura Coconnas, sois tranquille, va,
+je vais crier, puisque tu me le demandes, et si tu n'es pas
+content, tu seras difficile.
+
+Pendant ce temps, Caboche avait introduit entre les planches
+l'extrémité d'un coin plus gros encore que le premier.
+
+-- Allez, dit le juge.
+
+À ce mot, Caboche frappa comme s'il se fût agi de démolir d'un
+seul coup le donjon de Vincennes.
+
+-- Ah! ah! hou! hou! cria Coconnas sur les intonations les plus
+variées. Mille tonnerres, vous me brisez les os, prenez donc
+garde!
+
+-- Ah! dit le juge en souriant, le second fait son effet; cela
+m'étonnait aussi. Coconnas respira comme un soufflet de forge.
+
+-- Que faisiez-vous donc dans la forêt? répéta le juge.
+
+-- Eh! mordieu! je vous l'ai déjà dit, je prenais le frais.
+
+-- Allez, dit le juge.
+
+-- Avouez, lui glissa Caboche à l'oreille.
+
+-- Quoi?
+
+-- Tout ce que vous voudrez, mais avouez quelque chose. Et il
+donna le second coup non moins bien appliqué que le premier.
+Coconnas pensa s'étrangler à force de crier.
+
+-- Oh! là, là, dit-il. Que désirez-vous savoir, monsieur? par
+ordre de qui j'étais dans le bois?
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- J'y étais par ordre de M. d'Alençon.
+
+-- Écrivez, dit le juge.
+
+-- Si j'ai commis un crime en tendant un piège au roi de Navarre,
+continua Coconnas, je n'étais qu'un instrument, monsieur, et
+j'obéissais à mon maître.
+
+Le greffier se mit à écrire.
+
+-- Oh! tu m'as dénoncé, face blême, murmura le patient, attends,
+attends.
+
+Et il raconta la visite de François au roi de Navarre, les
+entrevues entre de Mouy et M. d'Alençon, l'histoire du manteau
+rouge, le tout en hurlant par réminiscence et en se faisant
+ajouter de temps en temps un coup de marteau.
+
+Enfin il donna tant de renseignements précis, véridiques,
+incontestables, terribles contre M. le duc d'Alençon; il fit si
+bien paraître ne les accorder qu'à la violence des douleurs; il
+grimaça, rugit, se plaignit si naturellement et sur tant
+d'intonations différentes, que le juge lui-même finit par
+s'effaroucher d'avoir à enregistrer des détails si compromettants
+pour un fils de France.
+
+-- Eh bien, à la bonne heure! disait Caboche, voici un gentilhomme
+à qui il n'est pas besoin de dire les choses à deux fois et qui
+fait bonne mesure au greffier. Jésus-Dieu! que serait-ce donc, si,
+au lieu d'être de cuir, les coins étaient de bois!
+
+Aussi fit-on grâce à Coconnas du dernier coin de l'extraordinaire;
+mais, sans compter celui-là, il avait eu affaire à neuf autres, ce
+qui suffisait parfaitement à lui mettre les jambes en bouillie.
+
+Le juge fit valoir à Coconnas la douceur qu'il lui accordait en
+faveur de ses aveux et se retira.
+
+Le patient resta seul avec Caboche.
+
+-- Eh bien, lui demanda celui-ci, comment allons-nous, mon
+gentilhomme?
+
+-- Ah! mon ami! mon brave ami, mon cher Caboche! dit Coconnas,
+sois certain que je serai reconnaissant toute ma vie de ce que tu
+viens de faire pour moi.
+
+-- Peste! vous avez raison, monsieur, car si on savait ce que j'ai
+fait pour vous, c'est moi qui prendrais votre place sur ce
+chevalet, et on ne me ménagerait point, moi, comme je vous ai
+ménagé.
+
+-- Mais comment as-tu eu l'ingénieuse idée...
+
+-- Voilà, dit Caboche tout en entortillant les jambes de Coconnas
+dans des linges ensanglantés: j'ai su que vous étiez arrêté, j'ai
+su qu'on faisait votre procès, j'ai su que la reine Catherine
+voulait votre mort; j'ai deviné qu'on vous donnerait la question,
+et j'ai pris mes précautions en conséquence.
+
+-- Au risque de ce qui pouvait arriver?
+
+-- Monsieur, dit Caboche, vous êtes le seul gentilhomme qui m'ait
+donné la main, et l'on a de la mémoire et un coeur, tout bourreau
+qu'on est, et peut-être même parce qu'on est bourreau. Vous verrez
+demain comme je ferai proprement ma besogne.
+
+-- Demain? dit Coconnas.
+
+-- Sans doute, demain.
+
+-- Quelle besogne? Caboche regarda Coconnas avec stupéfaction.
+
+-- Comment, quelle besogne? avez-vous donc oublié l'arrêt?
+
+-- Ah! oui, en effet, l'arrêt, dit Coconnas, je l'avais oublié. Le
+fait est que Coconnas ne l'avait point oublié, mais qu'il n'y
+pensait pas. Ce à quoi il pensait, c'était à la chapelle, au
+couteau caché sous la nappe sacrée, à Henriette et à la reine, à
+la porte de la sacristie et aux deux chevaux attendant à la
+lisière de la forêt; ce à quoi il pensait, c'était à la liberté,
+c'était à la course en plein air, c'était à la sécurité au-delà
+des frontières de France.
+
+-- Maintenant, dit Caboche, il s'agit de vous faire passer
+adroitement du chevalet sur la litière. N'oubliez pas que pour
+tout le monde, et même pour mes valets, vous avez les jambes
+brisées, et qu'à chaque mouvement vous devez pousser un cri.
+
+-- Aïe! fit Coconnas rien qu'en voyant les deux valets approcher
+de lui la litière.
+
+-- Allons! allons! un peu de courage, dit Caboche; si vous criez
+déjà, que direz-vous donc tout à l'heure?
+
+-- Mon cher Caboche, dit Coconnas, ne me laissez pas toucher, je
+vous en supplie, par vos estimables acolytes; peut-être
+n'auraient-ils pas la main aussi légère que vous.
+
+-- Posez la litière près du chevalet, dit maître Caboche.
+
+Les deux valets obéirent. Maître Caboche prit Coconnas dans ses
+bras comme il aurait fait d'un enfant, et le déposa couché sur le
+brancard; mais malgré toutes ces précautions, Coconnas poussa des
+cris féroces. Le brave guichetier parut alors avec une lanterne.
+
+-- À la chapelle, dit-il.
+
+Et les porteurs de Coconnas se mirent en route après que Coconnas
+eut donné à Caboche une seconde poignée de main.
+
+La première avait trop bien réussi au Piémontais pour qu'il fît
+désormais le difficile.
+
+
+
+XXVIII
+La chapelle
+
+
+Le lugubre cortège traversa dans le plus profond silence les deux
+ponts-levis du donjon et la grande cour du château qui mène à la
+chapelle, et aux vitraux de laquelle une pâle lumière colorait les
+figures livides des apôtres en robes rouges.
+
+Coconnas aspirait avidement l'air de la nuit, quoique cet air fût
+tout chargé de pluie. Il regardait l'obscurité profonde et
+s'applaudissait de ce que toutes ces circonstances étaient
+propices à sa fuite et à celle de son compagnon.
+
+Il lui fallut toute sa volonté, toute sa prudence, toute sa
+puissance sur lui-même pour ne pas sauter en bas de la litière dès
+que, porté dans la chapelle, il aperçut dans le choeur, et à trois
+pas de l'autel, une masse gisante dans un grand manteau blanc.
+
+C'était La Mole.
+
+Les deux soldats qui accompagnaient la litière s'étaient arrêtés
+en dehors de la porte.
+
+-- Puisqu'on nous fait cette suprême grâce de nous réunir encore
+une fois, dit Coconnas, alanguissant sa voix, portez-moi près de
+mon ami.
+
+Les porteurs n'avaient aucun ordre contraire, ils ne firent donc
+aucune difficulté d'accorder la demande de Coconnas.
+
+La Mole était sombre et pâle, sa tête était appuyée au marbre de
+la muraille; ses cheveux noirs, baignés d'une sueur abondante, qui
+donnait à son visage la mate pâleur de l'ivoire, semblaient avoir
+conservé leur raideur après s'être hérissés sur sa tête.
+
+Sur un signe du porte-clefs les deux valets s'éloignèrent pour
+aller chercher le prêtre que demanda Coconnas.
+
+C'était le signal convenu.
+
+Coconnas les suivait des yeux avec anxiété; mais il n'était pas le
+seul dont le regard ardent était fixé sur eux. À peine eurent-ils
+disparu, que deux femmes s'élancèrent de derrière l'autel et
+firent irruption dans le choeur avec des frémissements de joie qui
+les précédaient, agitant l'air comme le souffle chaud et bruyant
+qui précède l'orage.
+
+Marguerite se précipita vers La Mole et le saisit dans ses bras.
+
+La Mole poussa un cri terrible, un de ces cris comme en avait
+entendu Coconnas dans son cachot et qui avaient failli le rendre
+fou.
+
+-- Mon Dieu! qu'y a-t-il donc, La Mole? dit Marguerite se reculant
+d'effroi. La Mole poussa un gémissement profond et porta ses mains
+à ses yeux comme pour ne pas voir Marguerite.
+
+Marguerite fut épouvantée plus encore de ce silence et de ce geste
+que du cri de douleur qu'avait poussé La Mole.
+
+-- Oh! s'écria-t-elle, qu'as-tu donc? tu es tout en sang.
+
+Coconnas, qui s'était élancé vers l'autel, qui avait pris le
+poignard, qui tenait déjà Henriette enlacée, se retourna.
+
+-- Lève-toi donc, disait Marguerite, lève-toi donc, je t'en
+supplie! tu vois bien que le moment est venu.
+
+Un sourire effrayant de tristesse passa sur les lèvres blêmes de
+La Mole, qui semblait ne plus devoir sourire.
+
+-- Chère reine! dit le jeune homme, vous aviez compté sans
+Catherine, et par conséquent sans un crime. J'ai subi la question,
+mes os sont rompus, tout mon corps n'est qu'une plaie, et le
+mouvement que je fais en ce moment pour appuyer mes lèvres sur
+votre front me cause des douleurs pires que la mort.
+
+Et en effet, avec effort et tout pâlissant, La Mole appuya ses
+lèvres sur le front de la reine.
+
+-- La question! s'écria Coconnas; mais moi aussi je l'ai subie;
+mais le bourreau n'a-t-il donc pas fait pour toi ce qu'il a fait
+pour moi?
+
+Et Coconnas raconta tout.
+
+-- Ah! dit La Mole, cela se comprend: tu lui as donné la main le
+jour de notre visite; moi j'ai oublié que tous les hommes sont
+frères, j'ai fait le dédaigneux. Dieu me punit de mon orgueil,
+merci à Dieu!
+
+La Mole joignit les mains. Coconnas et les deux femmes échangèrent
+un regard d'indicible terreur.
+
+-- Allons, allons, dit le geôlier, qui avait été jusqu'à la porte
+pour écouter et qui était revenu, allons, ne perdez pas de temps,
+cher monsieur de Coconnas; mon coup de dague, et arrangez-moi cela
+en digne gentilhomme, car ils vont venir.
+
+Marguerite s'était agenouillée près de La Mole, pareille à ces
+figures de marbre courbées sur un tombeau, près du simulacre de
+celui qu'il renferme.
+
+-- Allons, ami, dit Coconnas, du courage! je suis fort, je
+t'emporterai, je te placerai sur ton cheval, je te tiendrai même
+devant moi si tu ne peux te soutenir sur la selle, mais partons,
+partons; tu entends bien ce que nous dit ce brave homme, il s'agit
+de ta vie.
+
+La Mole fit un effort surhumain, un effort sublime.
+
+-- C'est vrai, il s'agit de ta vie, dit-il. Et il essaya de se
+soulever. Annibal le prit sous le bras et le dressa debout. La
+Mole, pendant ce temps, n'avait fait entendre qu'une espèce de
+rugissement sourd; mais au moment où Coconnas le lâchait pour
+aller au guichetier, et lorsque le patient ne fut plus soutenu que
+par les bras des deux femmes, ses jambes plièrent, et, malgré les
+efforts de Marguerite en larmes, il tomba comme une masse, et le
+cri déchirant qu'il ne put retenir fit retentir la chapelle d'un
+écho lugubre qui vibra longtemps sous ses voûtes.
+
+-- Vous voyez, dit La Mole avec un accent de détresse, vous voyez,
+ma reine, laissez-moi donc, abandonnez-moi donc avec un dernier
+adieu de vous. Je n'ai point parlé, Marguerite, votre secret est
+donc demeuré enveloppé dans mon amour, et mourra tout entier avec
+moi. Adieu, ma reine, adieu...
+
+Marguerite, presque inanimée elle-même, entoura de ses bras cette
+tête charmante, et y imprima un baiser presque religieux.
+
+-- Toi, Annibal, dit La Mole, toi que les douleurs ont épargné,
+toi qui es jeune encore et qui peux vivre, fuis, mon ami, donne-
+moi cette consolation suprême de te savoir en liberté.
+
+-- L'heure passe, cria le geôlier, allons, hâtez-vous. Henriette
+essayait d'entraîner doucement Annibal, tandis que Marguerite à
+genoux devant La Mole, les cheveux épars et les yeux ruisselants,
+semblait une Madeleine.
+
+-- Fuis, Annibal, reprit La Mole, fuis, ne donne pas à nos ennemis
+le joyeux spectacle de la mort de deux innocents.
+
+Coconnas repoussa doucement Henriette qui l'attirait vers la
+porte, et d'un geste si solennel qu'il en était devenu majestueux:
+
+-- Madame, dit-il, donnez d'abord les cinq cents écus que nous
+avons promis à cet homme.
+
+-- Les voici, dit Henriette.
+
+Alors se retournant vers La Mole et secouant tristement la tête:
+
+-- Quant à toi, bon La Mole, dit-il, tu me fais injure en pensant
+un instant que je puisse te quitter. N'ai-je pas juré de vivre et
+de mourir avec toi? Mais tu souffres tant, pauvre ami, que je te
+pardonne.
+
+Et il se recoucha résolument près de son ami, vers lequel il
+pencha sa tête et dont il effleura le front avec ses lèvres.
+
+Puis il attira doucement, doucement, comme une mère ferait pour
+son enfant, la tête de son ami, qui glissa contre la muraille et
+vint se reposer sur sa poitrine.
+
+Marguerite était sombre. Elle avait ramassé le poignard que venait
+de laisser tomber Coconnas.
+
+-- Ô ma reine, dit, en étendant les bras vers elle, La Mole, qui
+comprenait sa pensée; ô ma reine, n'oubliez pas que je meurs pour
+éteindre jusqu'au moindre soupçon de notre amour!
+
+-- Mais que puis-je donc faire pour toi, s'écria Marguerite
+désespérée, si je ne puis pas même mourir avec toi?
+
+-- Tu peux faire, dit La Mole, tu peux faire que la mort me sera
+douce, et viendra en quelque sorte à moi avec un visage souriant.
+
+Marguerite se rapprocha de lui en joignant les mains comme pour
+lui dire de parler.
+
+-- Te rappelles-tu ce soir, Marguerite, où, en échange de ma vie
+que je t'offrais alors et que je te donne aujourd'hui, tu me fis
+une promesse sacrée?...
+
+Marguerite tressaillit.
+
+-- Ah! tu te rappelles, dit La Mole, car tu frissonnes.
+
+-- Oui, oui, je me la rappelle, dit Marguerite, et sur mon âme,
+Hyacinthe, cette promesse, je la tiendrai.
+
+Marguerite étendit de sa place la main vers l'autel, comme pour
+prendre une seconde fois Dieu à témoin de son serment.
+
+Le visage de La Mole s'éclaira comme si la voûte de la chapelle se
+fût ouverte, et qu'un rayon céleste eût descendu jusqu'à lui.
+
+-- On vient, on vient, dit le geôlier. Marguerite poussa un cri,
+et se précipita vers La Mole, mais la crainte de redoubler ses
+douleurs l'arrêta tremblante devant lui.
+
+Henriette posa ses lèvres sur le front de Coconnas et lui dit:
+
+-- Je te comprends, mon Annibal, et je suis fière de toi. Je sais
+bien que ton héroïsme te fait mourir, mais je t'aime pour ton
+héroïsme. Devant Dieu je t'aimerai toujours avant et plus que
+toute chose, et ce que Marguerite a juré de faire pour La Mole,
+sans savoir quelle chose cela est, je te jure que pour toi aussi
+je le ferai.
+
+Et elle tendit sa main à Marguerite.
+
+-- C'est bien parler cela; merci, dit Coconnas.
+
+-- Avant de me quitter, ma reine, dit La Mole, une dernière grâce:
+donnez-moi un souvenir quelconque de vous, que je puisse baiser en
+montant à l'échafaud.
+
+-- Oh oui! s'écria Marguerite, tiens! ...
+
+Et elle détacha de son cou un petit reliquaire d'or soutenu par
+une chaîne du même métal.
+
+-- Tiens, dit-elle, voici une relique sainte que je porte depuis
+mon enfance; ma mère me la passa au cou quand j'étais toute petite
+et qu'elle m'aimait encore; elle vient de notre oncle le pape
+Clément; je ne l'ai jamais quittée. Tiens, prends-la.
+
+La Mole la prit et la baisa avidement.
+
+-- On ouvre la porte, dit le geôlier; fuyez, mesdames! fuyez! Les
+deux femmes s'élancèrent derrière l'autel, où elles disparurent.
+Au même moment le prêtre entrait.
+
+
+
+XXIX
+La place Saint-Jean-en-Grève
+
+
+Il est sept heures du matin; la foule attendait bruyante sur les
+places, dans les rues et sur les quais.
+
+À dix heures du matin, un tombereau, le même dans lequel les deux
+amis, après leur duel, avaient été ramenés évanouis au Louvre,
+était parti de Vincennes, traversait lentement la rue Saint-
+Antoine, et sur son passage les spectateurs, si pressés qu'ils
+s'écrasaient les uns les autres, semblaient des statues aux yeux
+fixes et à la bouche glacée.
+
+C'est qu'en effet il y avait ce jour-là un spectacle déchirant,
+offert par la reine mère à tout le peuple de Paris.
+
+Dans ce tombereau, dont nous avons parlé, et qui s'acheminait à
+travers les rues, couchés sur quelques brins de paille, deux
+jeunes gens, la tête nue et complètement vêtus de noir,
+s'appuyaient l'un contre l'autre. Coconnas portait sur ses genoux
+La Mole, dont la tête dépassait les traverses du tombereau et dont
+les yeux vagues erraient ça et là.
+
+Et cependant la foule, pour plonger son regard avide jusqu'au fond
+de la voiture, se pressait, se levait, se haussait, montant sur
+les bornes, s'accrochant aux anfractuosités des murailles, et
+paraissait satisfaite lorsqu'elle était parvenue à ne pas laisser
+vierge de son regard un seul point des deux corps qui sortaient de
+la souffrance pour aller à la destruction.
+
+Il avait été dit que La Mole mourait sans avoir avoué un seul des
+faits qui lui étaient imputés, tandis qu'au contraire, assurait-
+on, Coconnas n'avait pu supporter la douleur et avait tout révélé.
+
+Aussi, criait-on de tous côtés:
+
+-- Voyez, voyez le rouge! c'est lui qui a parlé, c'est lui qui a
+tout dit; c'est un lâche qui est cause de la mort de l'autre.
+L'autre, au contraire, est un brave et n'a rien avoué.
+
+Les deux jeunes gens entendaient bien, l'un les louanges, l'autre
+les injures qui accompagnaient leur marche funèbre, et tandis que
+La Mole serrait les mains de son ami, un sublime dédain éclatait
+sur la figure du Piémontais, qui, du haut du tombereau immonde,
+regardait la foule stupide comme il l'eût regardée d'un char
+triomphal.
+
+L'infortune avait fait son oeuvre céleste, elle avait ennobli la
+figure de Coconnas, comme la mort allait diviniser son âme.
+
+-- Sommes-nous bientôt arrivés? demanda La Mole; je n'en puis
+plus, ami, et je crois que je vais m'évanouir.
+
+-- Attends, attends, La Mole, nous allons passez devant la rue
+Tizon et devant la rue Cloche-Percée, regarde, regarde un peu.
+
+-- Oh! soulève-moi, soulève-moi, que je voie encore une fois cette
+bienheureuse maison.
+
+Coconnas étendit la main et toucha l'épaule du bourreau, il était
+assis sur le devant du tombereau, et conduisait le cheval.
+
+-- Maître, lui dit-il, rends-nous ce service de t'arrêter un
+instant en face de la rue Tizon.
+
+Caboche fit de la tête un mouvement d'adhésion, et, arrivé en face
+de la rue Tizon, il s'arrêta.
+
+La Mole se souleva avec effort, aidé par Coconnas; regarda, l'oeil
+voilé par une larme, cette petite maison silencieuse, muette et
+close comme un tombeau; un soupir gonfla sa poitrine, et à voix
+basse:
+
+-- Adieu, murmura-t-il; adieu, la jeunesse, l'amour, la vie. Et il
+laissa retomber sa tête sur sa poitrine.
+
+-- Courage! dit Coconnas, nous retrouverons peut-être tout cela
+là-haut.
+
+-- Crois-tu? murmura La Mole.
+
+-- Je le crois parce que le prêtre me l'a dit, et surtout parce
+que je l'espère. Mais ne t'évanouis pas, mon ami! ces misérables
+qui nous regardent riraient de nous.
+
+Caboche entendit ces derniers mots; et fouettant son cheval d'une
+main, il tendit de l'autre à Coconnas, et sans que personne le pût
+voir, une petite éponge imprégnée d'un révulsif si violent que La
+Mole, après l'avoir respiré et s'en être frotté les tempes, s'en
+trouva rafraîchi et ranimé.
+
+-- Ah! dit La Mole, je renais. Et il baisa le reliquaire suspendu
+à son cou par la chaîne d'or. En arrivant à l'angle du quai et en
+tournant le charmant petit édifice bâti par Henri II, on aperçut
+l'échafaud se dressant comme une plate-forme nue et sanglante:
+cette plate-forme dominait toutes les têtes.
+
+-- Ami, dit La Mole, je voudrais bien mourir le premier.
+
+Coconnas toucha une seconde fois de sa main l'épaule du bourreau.
+
+-- Qu'y a-t-il, mon gentilhomme? demanda celui-ci en se
+retournant.
+
+-- Brave homme, dit Coconnas, tu tiens à me faire plaisir, n'est-
+ce pas? tu me l'as dit, du moins.
+
+-- Oui, et je vous le répète.
+
+-- Voilà mon ami qui a plus souffert que moi, et qui, par
+conséquent, a moins de force...
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien, il me dit qu'il souffrirait trop de me voir mourir le
+premier. D'ailleurs, si je mourais le premier, il n'aurait
+personne pour le porter sur l'échafaud.
+
+-- C'est bien, c'est bien, dit Caboche en essuyant une larme avec
+le dos de sa main; soyez tranquille, on fera ce que vous désirez.
+
+-- Et d'un seul coup, n'est-ce pas? dit à voix basse le
+Piémontais.
+
+-- D'un seul.
+
+-- C'est bien... si vous avez à vous reprendre, reprenez-vous sur
+moi. Le tombereau s'arrêta, on était arrivé. Coconnas mit son
+chapeau sur sa tête.
+
+Une rumeur semblable à celle des flots de la mer bruit aux
+oreilles de La Mole. Il voulut se lever, mais les forces lui
+manquèrent; et il fallut que Caboche et Coconnas le soutinssent
+sous les bras.
+
+La place était pavée de têtes, les marches de l'Hôtel de Ville
+semblaient un amphithéâtre peuplé de spectateurs. Chaque fenêtre
+donnait passage à des visages animés dont les regards semblaient
+flamboyer.
+
+Quand on vit le beau jeune homme qui ne pouvait plus se soutenir
+sur ses jambes brisées faire un effort suprême pour aller de lui-
+même à l'échafaud, une clameur immense s'éleva comme un cri de
+désolation universelle. Les hommes rugissaient, les femmes
+poussaient des gémissements plaintifs.
+
+-- C'était un des premiers raffinés de la cour, disaient les
+hommes, et ce n'était pas à Saint-Jean-en-Grève qu'il devait
+mourir, c'était au Pré-aux-Clercs.
+
+-- Qu'il est beau! qu'il est pâle! disaient les femmes; c'est
+celui qui n'a point parlé.
+
+-- Ami, dit La Mole, je ne puis me soutenir! Porte-moi!
+
+-- Attends, dit Coconnas. Il fit un signe au bourreau, qui
+s'écarta; puis, se baissant, il prit La Mole dans ses bras comme
+il eût fait d'un enfant, et monta sans chanceler, chargé de son
+fardeau, l'escalier de la plate-forme où il déposa La Mole, au
+milieu des cris frénétiques et des applaudissements de la foule.
+Coconnas leva son chapeau de dessus sa tête, et salua. Puis il
+jeta son chapeau près de lui sur l'échafaud.
+
+-- Regarde autour de nous, dit La Mole, ne les aperçois-tu pas
+quelque part?
+
+Coconnas jeta lentement un regard circulaire tout autour de la
+place, et, arrivé sur un point, il s'arrêta, étendant, sans
+détourner les yeux, sa main, qui toucha l'épaule de son ami.
+
+-- Regarde, dit-il, regarde la fenêtre de cette petite tourelle.
+
+Et de son autre main il montrait à La Mole le petit monument qui
+existe encore aujourd'hui entre la rue de la Vannerie et la rue du
+Mouton, un des débris des siècles passés.
+
+Deux femmes vêtues de noir se tenaient appuyées l'une à l'autre,
+non pas à la fenêtre, mais un peu en arrière.
+
+-- Ah! fit La Mole, je ne craignais qu'une chose, c'était de
+mourir sans la revoir. Je l'ai revue, je puis mourir. Et, les yeux
+avidement fixés sur la petite fenêtre, il porta le reliquaire à sa
+bouche et le couvrit de baisers. Coconnas saluait les deux femmes
+avec toutes les grâces qu'il se fût données dans un salon. En
+réponse à ce signe elles agitèrent leurs mouchoirs tout trempés de
+larmes.
+
+Caboche, à son tour, toucha du doigt l'épaule de Coconnas, et lui
+fit des yeux un signe significatif.
+
+-- Oui, oui, dit le Piémontais. Alors se retournant vers La Mole:
+
+-- Embrasse-moi, lui dit-il, et meurs bien. Cela ne sera point
+difficile, ami, tu es si brave!
+
+-- Ah! dit La Mole, il n'y a pas de mérite à moi de mourir bien,
+je souffre tant!
+
+Le prêtre s'approcha, et tendit un crucifix à La Mole, qui lui
+montra en souriant le reliquaire qu'il tenait à la main.
+
+-- N'importe, dit le prêtre, demandez toujours la force à celui
+qui a souffert ce que vous allez souffrir. La Mole baisa les pieds
+du Christ.
+
+-- Recommandez-moi, dit-il, aux prières des Dames de la benoîte
+Sainte Vierge.
+
+-- Hâte-toi, hâte-toi, La Mole, dit Coconnas, tu me fais tant de
+mal que je sens que je faiblis.
+
+-- Je suis prêt, dit La Mole.
+
+-- Pourrez-vous tenir votre tête bien droite? dit Caboche
+apprêtant son épée derrière La Mole agenouillé.
+
+-- Je l'espère, dit celui-ci.
+
+-- Alors tout ira bien.
+
+-- Mais vous, dit La Mole, vous n'oublierez pas ce que je vous ai
+demandé; ce reliquaire vous ouvrira les portes.
+
+-- Soyez tranquille. Mais essayez un peu de tenir la tête droite.
+
+La Mole redressa le cou, et tournant les yeux vers la petite
+tourelle:
+
+-- Adieu, Marguerite, dit-il, sois bé... Il n'acheva pas. D'un
+revers de son glaive rapide et flamboyant comme un éclair, Caboche
+fit tomber d'un seul coup la tête, qui alla rouler aux pieds de
+Coconnas.
+
+Le corps s'étendit doucement comme s'il se couchait.
+
+Un cri immense retentit formé de mille cris, et dans toutes ces
+voix de femmes il sembla à Coconnas qu'il avait entendu un accent
+plus douloureux que tous les autres.
+
+-- Merci, mon digne ami, merci, dit Coconnas, qui tendit une
+troisième fois la main au bourreau.
+
+-- Mon fils, dit le prêtre à Coconnas, n'avez-vous rien à confier
+à Dieu?
+
+-- Ma foi, non, mon père, dit le Piémontais; tout ce que j'aurais
+à lui dire, je vous l'ai dit à vous-même hier. Puis se retournant
+vers Caboche:
+
+-- Allons, bourreau, mon dernier ami, dit-il, encore un service.
+
+Et avant de s'agenouiller il promena sur la foule un regard si
+calme et si serein qu'un murmure d'admiration vint caresser son
+oreille et faire sourire son orgueil. Alors pressant la tête de
+son ami et déposant un baiser sur ses lèvres violettes, il jeta un
+dernier regard sur la tourelle; et s'agenouillant, tout en
+conservant cette tête bien-aimée entre ses mains:
+
+-- À moi, dit-il. Il n'avait pas achevé ces mots que Caboche avait
+fait voler sa tête.
+
+Ce coup fait, un tremblement convulsif s'empara du digne homme.
+
+-- Il était temps que cela finît, murmura-t-il. Pauvre enfant!
+
+Et il tira avec peine des mains crispées de La Mole le reliquaire
+d'or; il jeta son manteau sur les tristes dépouilles que le
+tombereau devait ramener chez lui.
+
+Le spectacle étant fini, la foule s'écoula.
+
+
+
+XXX
+La tour du Pilori
+
+
+La nuit venait de descendre sur la ville frémissante encore du
+bruit de ce supplice, dont les détails couraient de bouche en
+bouche assombrir dans chaque maison l'heure joyeuse du souper de
+famille.
+
+Cependant, tout au contraire de la ville, qui était silencieuse et
+lugubre, le Louvre était bruyant, joyeux et illuminé. C'est qu'il
+y avait grande fête au palais. Une fête commandée par Charles IX,
+une fête qu'il avait indiquée pour le soir, en même temps qu'il
+indiquait le supplice pour le matin.
+
+La reine de Navarre avait reçu, dès la veille au soir, l'ordre de
+s'y trouver, et, dans l'espérance que La Mole et Coconnas seraient
+sauvés dans la nuit, dans la conviction que toutes les mesures
+étaient bien prises pour leur salut, elle avait répondu à son
+frère qu'elle ferait selon ses désirs.
+
+Mais depuis qu'elle avait perdu tout espoir, par la scène de la
+chapelle; depuis qu'elle avait, dans un dernier mouvement de pitié
+pour cet amour, le plus grand et le plus profond qu'elle avait
+éprouvé de sa vie, assisté à l'exécution, elle s'était bien promis
+que ni prières ni menaces ne la feraient assister à une fête
+joyeuse au Louvre le même jour où elle avait vu une fête si
+lugubre en Grève.
+
+Le roi Charles IX avait donné ce jour-là une nouvelle preuve de
+cette puissance de volonté que personne peut-être ne poussa au
+même degré que lui: alité depuis quinze jours, frêle comme un
+moribond, livide comme un cadavre, il se leva vers cinq heures, et
+revêtit ses plus beaux habits. Il est vrai que pendant la toilette
+il s'évanouit trois fois.
+
+Vers huit heures, il s'informa de ce qu'était devenue sa soeur, et
+demanda si on l'avait vue et si l'on savait ce qu'elle faisait.
+Personne ne lui répondit; car la reine était rentrée chez elle
+vers les onze heures, et s'y était renfermée en défendant
+absolument sa porte.
+
+Mais il n'y avait pas de porte fermée pour Charles. Appuyé sur le
+bras de M. de Nancey, il s'achemina vers l'appartement de la reine
+de Navarre, et entra tout à coup par la porte du corridor secret.
+
+Quoiqu'il s'attendît à un triste spectacle, et qu'il y eût
+d'avance préparé son coeur, celui qu'il vit était plus déplorable
+encore que celui qu'il avait rêvé.
+
+Marguerite, à demi morte, couchée sur une chaise longue, la tête
+ensevelie dans des coussins, ne pleurait pas, ne priait pas; mais,
+depuis son retour, elle râlait comme une agonisante.
+
+À l'autre coin de la chambre, Henriette de Nevers, cette femme
+intrépide, gisait, sans connaissance, étendue sur le tapis. En
+revenant de la Grève, comme à Marguerite, les forces lui avaient
+manqué, et la pauvre Gillonne allait de l'une à l'autre, n'osant
+pas essayer de leur adresser une parole de consolation.
+
+Dans les crises qui suivent ces grandes catastrophes, on est avare
+de sa douleur comme d'un trésor, et l'on tient pour ennemi
+quiconque tente de nous en distraire la moindre partie.
+
+Charles IX poussa donc la porte, et laissant Nancey dans le
+corridor, il entra pâle et tremblant.
+
+Ni l'une ni l'autre des femmes ne l'avait vu. Gillonne seule, qui
+dans ce moment portait secours à Henriette, se releva sur un genou
+et tout effrayée regarda le roi.
+
+Le roi fit un geste de la main, elle se releva, fit la révérence,
+et sortit.
+
+Alors Charles se dirigea vers Marguerite, la regarda un instant en
+silence; puis avec une intonation dont on eût cru cette voix
+incapable:
+
+-- Margot! dit-il, ma soeur! La jeune femme tressaillit et se
+redressa:
+
+-- Votre Majesté! dit-elle.
+
+-- Allons, ma soeur, du courage! Marguerite leva les yeux au ciel.
+
+-- Oui, dit Charles, je sais bien, mais écoute-moi. La reine de
+Navarre fit signe qu'elle écoutait.
+
+-- Tu m'as promis de venir au bal, dit Charles.
+
+-- Moi! s'écria Marguerite.
+
+-- Oui, et d'après ta promesse on t'attend; de sorte que si tu ne
+venais pas on serait étonné de ne pas t'y voir.
+
+-- Excusez-moi, mon frère, dit Marguerite; vous le voyez, je suis
+bien souffrante.
+
+-- Faites un effort sur vous-même.
+
+Marguerite parut un instant tentée de rappeler son courage, puis
+tout à coup s'abandonnant et laissant retomber sa tête sur ses
+coussins:
+
+-- Non, non, je n'irai pas, dit-elle.
+
+Charles lui prit la main, s'assit sur sa chaise longue, et lui
+dit:
+
+-- Tu viens de perdre un ami, je le sais, Margot; mais regarde-
+moi, n'ai-je pas perdu tous mes amis, moi! et de plus, ma mère!
+Toi, tu as toujours pu pleurer à l'aise comme tu pleures en ce
+moment; moi, à l'heure de mes plus fortes douleurs, j'ai toujours
+été forcé de sourire. Tu souffres, regarde-moi! moi, je meurs. Eh
+bien, Margot, voyons, du courage! Je te le demande, ma soeur, au
+nom de notre gloire! Nous portons comme une croix d'angoisses la
+renommée de notre maison, portons-la comme le Seigneur jusqu'au
+Calvaire! et si sur la route, comme lui, nous trébuchons,
+relevons-nous, courageux et résignés comme lui.
+
+-- Oh! mon Dieu, mon Dieu! s'écria Marguerite.
+
+-- Oui, dit Charles, répondant à sa pensée; oui, le sacrifice est
+rude, ma soeur; mais chacun fait le sien, les uns de leur honneur,
+les autres de leur vie. Crois-tu qu'avec mes vingt-cinq ans et le
+plus beau trône du monde, je ne regrette pas de mourir? Eh bien,
+regarde-moi... mes yeux, mon teint, mes lèvres sont d'un mourant,
+c'est vrai; mais mon sourire... est-ce que mon sourire ne ferait
+pas croire que j'espère? Et, cependant, dans huit jours, un mois
+tout au plus, tu me pleureras, ma soeur, comme celui qui est mort
+aujourd'hui.
+
+-- Mon frère! ... s'écria Margot en jetant ses deux bras autour du
+cou de Charles.
+
+-- Allons, habillez-vous, chère Marguerite, dit le roi; cachez
+votre pâleur et paraissez au bal. Je viens de donner ordre qu'on
+vous apporte des pierreries nouvelles et des ajustements dignes de
+votre beauté.
+
+-- Oh! des diamants, des robes, dit Marguerite, que m'importe tout
+cela maintenant!
+
+-- La vie est longue, Marguerite, dit en souriant Charles, pour
+toi du moins.
+
+-- Jamais! jamais!
+
+-- Ma soeur, souviens-toi d'une chose: quelquefois c'est en
+étouffant ou plutôt en dissimulant la souffrance que l'on honore
+le mieux les morts.
+
+-- Eh bien, Sire, dit Marguerite frissonnante, j'irai. Une larme,
+qui fut bue aussitôt par sa paupière aride, mouilla l'oeil de
+Charles. Il s'inclina vers sa soeur, la baisa au front, s'arrêta
+un instant devant Henriette, qui ne l'avait ni vu ni entendu, et
+dit:
+
+-- Pauvre femme! Puis il sortit silencieusement. Derrière le roi,
+plusieurs pages entrèrent, apportant des coffres et des écrins.
+Marguerite fit signe de la main que l'on déposât tout cela à
+terre. Les pages sortirent, Gillonne resta seule.
+
+-- Prépare-moi tout ce qu'il me faut pour m'habiller, Gillonne,
+dit Marguerite. La jeune fille regarda sa maîtresse d'un air
+étonné.
+
+-- Oui, dit Marguerite avec un accent dont il serait impossible de
+rendre l'amertume, oui, je m'habille, je vais au bal, on m'attend
+là-bas. Dépêche-toi donc! la journée aura été complète: fête à la
+Grève ce matin, fête au Louvre ce soir.
+
+-- Et madame la duchesse? dit Gillonne.
+
+-- Oh! elle, elle est bien heureuse; elle peut rester ici; elle
+peut pleurer, elle peut souffrir tout à son aise. Elle n'est pas
+fille de roi, femme de roi, soeur de roi. Elle n'est pas reine.
+Aide-moi à m'habiller, Gillonne.
+
+La jeune fille obéit. Les parures étaient magnifiques, la robe
+splendide. Jamais Marguerite n'avait été si belle. Elle se regarda
+dans une glace.
+
+-- Mon frère a bien raison, dit-elle, et c'est une bien misérable
+chose que la créature humaine. En ce moment Gillonne revint.
+
+-- Madame, dit-elle, un homme est là qui vous demande.
+
+-- Moi?
+
+-- Oui, vous.
+
+-- Quel est cet homme?
+
+-- Je ne sais, mais son aspect est terrible, et sa seule vue m'a
+fait frissonner.
+
+-- Va lui demander son nom, dit Marguerite en pâlissant. Gillonne
+sortit, et quelques instants après elle rentra.
+
+-- Il n'a pas voulu me dire son nom, madame, mais il m'a priée de
+vous remettre ceci.
+
+Gillonne tendit à Marguerite le reliquaire qu'elle avait donné la
+veille au soir à La Mole.
+
+-- Oh! fais entrer, fais entrer, dit vivement la reine.
+
+Et elle devint plus pâle et plus glacée encore qu'elle n'était.
+
+Un pas lourd ébranla le parquet. L'écho, indigné sans doute de
+répéter un pareil bruit, gronda sous le lambris, et un homme parut
+sur le seuil.
+
+-- Vous êtes...? dit la reine.
+
+-- Celui que vous rencontrâtes un jour près de Montfaucon, madame,
+et qui ramena au Louvre, dans son tombereau, deux gentilshommes
+blessés.
+
+-- Oui, oui, je vous reconnais, vous êtes maître Caboche.
+
+-- Bourreau de la prévôté de Paris, madame. C'étaient les seuls
+mots que Henriette avait entendus de tous ceux que depuis une
+heure on prononçait autour d'elle. Elle dégagea sa tête pâle de
+ses deux mains et regarda le bourreau avec ses yeux d'émeraude,
+d'où semblait sortir un double jet de flammes.
+
+-- Et vous venez...? dit Marguerite tremblante.
+
+-- Vous rappeler la promesse faite au plus jeune des deux
+gentilshommes, à celui qui m'a chargé de vous rendre ce
+reliquaire. Vous la rappelez-vous, madame?
+
+-- Ah! oui, oui, s'écria la reine, et jamais ombre plus généreuse
+n'aura plus noble satisfaction; mais où est-elle?
+
+-- Elle est chez moi avec le corps.
+
+-- Chez vous? pourquoi ne l'avez-vous pas apportée?
+
+-- Je pouvais être arrêté au guichet du Louvre, on pouvait me
+forcer de lever mon manteau; qu'aurait-on dit si, sous ce manteau,
+on avait vu une tête?
+
+-- C'est bien, gardez-la chez vous; j'irai la chercher demain.
+
+-- Demain, madame, demain, dit maître Caboche, il sera peut-être
+trop tard.
+
+-- Pourquoi cela?
+
+-- Parce que la reine mère m'a fait retenir pour ses expériences
+cabalistiques les têtes des deux premiers condamnés que je
+décapiterais.
+
+-- Oh! profanation! les têtes de nos bien-aimés! Henriette,
+s'écria Marguerite en courant à son amie, qu'elle retrouva debout
+comme si un ressort venait de la remettre sur ses pieds;
+Henriette, mon ange, entends-tu ce qu'il dit, cet homme?
+
+-- Oui. Eh bien, que faut-il faire?
+
+-- Il faut aller avec lui.
+
+Puis poussant un cri de douleur avec lequel les grandes infortunes
+se reprennent à la vie:
+
+-- Ah! j'étais cependant si bien, dit-elle; j'étais presque morte.
+
+Pendant ce temps, Marguerite jetait sur ses épaules nues un
+manteau de velours.
+
+-- Viens, viens, dit-elle, nous allons les revoir encore une fois.
+
+Marguerite fit fermer toutes les portes, ordonna que l'on amenât
+la litière à la petite porte dérobée; puis, prenant Henriette sous
+le bras, descendit par le passage secret, faisant signe à Caboche
+de les suivre.
+
+À la porte d'en bas était la litière, au guichet était le valet de
+Caboche avec une lanterne.
+
+Les porteurs de Marguerite étaient des hommes de confiance muets
+et sourds, plus sûrs que ne l'eussent été des bêtes de somme.
+
+La litière marcha pendant dix minutes à peu près, précédée de
+maître Caboche et de son valet portant la lanterne; puis elle
+s'arrêta.
+
+Le bourreau ouvrit la portière tandis que le valet courait devant.
+
+Marguerite descendit, aida la duchesse de Nevers à descendre. Dans
+cette grande douleur qui les étreignait toutes deux, c'était cette
+organisation nerveuse qui se trouvait être la plus forte.
+
+La tour du Pilori se dressait devant les deux femmes comme un
+géant sombre et informe, envoyant une lumière rougeâtre par deux
+sarbacanes qui flamboyaient à son sommet.
+
+Le valet reparut sur la porte.
+
+-- Vous pouvez entrer, mesdames, dit Caboche, tout le monde est
+couché dans la tour. Au même moment la lumière des deux
+meurtrières s'éteignit.
+
+Les deux femmes, serrées l'une contre l'autre, passèrent sous la
+petite porte en ogive et foulèrent dans l'ombre une dalle humide
+et raboteuse. Elles aperçurent une lumière au fond d'un corridor
+tournant, et, guidées par le maître hideux du logis, elles se
+dirigèrent de ce côté. La porte se referma derrière elles.
+
+Caboche, un flambeau de cire à la main, les introduisit dans une
+salle basse et enfumée. Au milieu de cette salle était une table
+dressée avec les restes d'un souper et trois couverts. Ces trois
+couverts étaient sans doute pour le bourreau, sa femme et son aide
+principal.
+
+Dans l'endroit le plus apparent était cloué à la muraille un
+parchemin scellé du sceau du roi. C'était le brevet patibulaire.
+
+Dans un coin était une grande épée, à poignée longue. C'était
+l'épée flamboyante de la justice.
+
+Çà et là on voyait encore quelques images grossières représentant
+des saints martyrisés par tous les supplices.
+
+Arrivé là, Caboche s'inclina profondément.
+
+-- Votre Majesté m'excusera, dit-il, si j'ai osé pénétrer dans le
+Louvre et vous amener ici. Mais c'était la volonté expresse et
+suprême du gentilhomme, de sorte que j'ai dû...
+
+-- Vous avez bien fait, maître, vous avez bien fait, dit
+Marguerite, et voici pour récompenser votre zèle.
+
+Caboche regarda tristement la bourse gonflée d'or que Marguerite
+venait de déposer sur la table.
+
+-- De l'or! toujours de l'or! murmura-t-il. Hélas! madame, que ne
+puis-je moi-même racheter à prix d'or le sang que j'ai été obligé
+de répandre aujourd'hui!
+
+-- Maître, dit Marguerite avec une hésitation douloureuse et en
+regardant autour d'elle, maître, maître, nous faudrait-il encore
+aller ailleurs? je ne vois pas...
+
+-- Non, madame, non, ils sont ici; mais c'est un triste spectacle
+et que je pourrais vous épargner en vous apportant caché dans un
+manteau ce que vous venez chercher.
+
+Marguerite et Henriette se regardèrent simultanément.
+
+-- Non, dit Marguerite, qui avait lu dans le regard de son amie la
+même résolution qu'elle venait de prendre, non; montrez-nous le
+chemin et nous vous suivrons.
+
+Caboche prit le flambeau, ouvrit une porte de chêne qui donnait
+sur un escalier de quelques marches et qui s'enfonçait en
+plongeant sous la terre. Au même instant un courant d'air passa,
+faisant voler quelques étincelles de la torche et jetant au visage
+des princesses l'odeur nauséabonde de la moisissure et du sang.
+
+Henriette s'appuya, blanche comme une statue d'albâtre, sur le
+bras de son amie à la marche plus assurée; mais au premier degré
+elle chancela.
+
+-- Oh! je ne pourrai jamais, dit-elle.
+
+-- Quand on aime bien, Henriette, répliqua la reine, on doit aimer
+jusque dans la mort.
+
+C'était un spectacle horrible et touchant à la fois que celui que
+présentaient ces deux femmes resplendissantes de jeunesse, de
+beauté, de parure, se courbant sous la voûte ignoble et crayeuse,
+la plus faible s'appuyant à la plus forte, et la plus forte
+s'appuyant au bras du bourreau.
+
+On arriva à la dernière marche. Au fond du caveau gisaient deux
+formes humaines recouvertes par un large drap de serge noire.
+Caboche leva un coin du voile, approcha son flambeau et dit:
+
+-- Regardez, madame la reine. Dans leurs habits noirs, les deux
+jeunes gens étaient couchés côte à côte avec l'effrayante symétrie
+de la mort. Leurs têtes, inclinées et rapprochées du tronc,
+semblaient séparées seulement au milieu du cou par un cercle de
+rouge vif. La mort n'avait pas désuni leurs mains, car, soit
+hasard, soit pieuse attention du bourreau, la main droite de La
+Mole reposait dans la main gauche de Coconnas.
+
+Il y avait un regard d'amour sous les paupières de La Mole, il y
+avait un sourire de dédain sous celles de Coconnas.
+
+Marguerite s'agenouilla près de son amant, et de ses mains
+éblouissantes de pierreries leva doucement cette tête qu'elle
+avait tant aimée.
+
+Quant à la duchesse de Nevers, appuyée à la muraille, elle ne
+pouvait détacher son regard de ce pâle visage sur lequel tant de
+fois elle avait cherché la joie et l'amour.
+
+-- La Mole! cher La Mole! murmura Marguerite.
+
+-- Annibal! Annibal! s'écria la duchesse de Nevers, si fier, si
+brave, tu ne me réponds plus! ... Et un torrent de larmes
+s'échappa de ses yeux.
+
+Cette femme si dédaigneuse, si intrépide, si insolente dans le
+bonheur; cette femme qui poussait le scepticisme jusqu'au doute
+suprême, la passion jusqu'à la cruauté, cette femme n'avait jamais
+pensé à la mort.
+
+Marguerite lui en donna l'exemple. Elle enferma dans un sac brodé
+de perles et parfumé des plus fines essences la tête de La Mole,
+plus belle encore puisqu'elle se rapprochait du velours et de
+l'or, et à laquelle une préparation particulière, employée à cette
+époque dans les embaumements royaux, devait conserver sa beauté.
+Henriette s'approcha à son tour, enveloppant la tête de Coconnas
+dans un pan de son manteau.
+
+Et toutes deux, courbées sous leur douleur plus que sous leur
+fardeau, montèrent l'escalier avec un dernier regard pour les
+restes qu'elles laissaient à la merci du bourreau, dans ce sombre
+réduit des criminels vulgaires.
+
+-- Ne craignez rien, madame, dit Caboche, qui comprit ce regard,
+les gentilshommes seront ensevelis, enterrés saintement, je vous
+le jure.
+
+-- Et tu leur feras dire des messes avec ceci, dit Henriette
+arrachant de son cou un magnifique collier de rubis et le
+présentant au bourreau.
+
+On revint au Louvre comme on en était sorti. Au guichet, la reine
+se fit reconnaître; au bas de son escalier particulier, elle
+descendit, rentra chez elle, déposa sa triste relique dans le
+cabinet de sa chambre à coucher, destiné dès ce moment à devenir
+un oratoire, laissa Henriette en garde de sa chambre, et plus pâle
+et plus belle que jamais, entra vers dix heures dans la grande
+salle du bal, la même où nous avons vu, il y a tantôt deux ans et
+demi, s'ouvrir le premier chapitre de notre histoire.
+
+Tous les yeux se tournèrent vers elle, et elle supporta ce regard
+universel d'un air fier et presque joyeux. C'est qu'elle avait
+religieusement accompli le dernier voeu de son ami. Charles, en
+l'apercevant, traversa chancelant le flot doré qui l'entourait.
+
+-- Ma soeur, dit-il tout haut, je vous remercie. Puis tout bas:
+
+-- Prenez garde! dit-il, vous avez au bras une tache de sang...
+
+-- Ah! qu'importe, Sire, dit Marguerite, pourvu que j'aie le
+sourire sur les lèvres!
+
+
+
+XXXI
+La sueur de sang
+
+
+Quelques jours après la scène terrible que nous venons de
+raconter, c'est-à-dire le 30 mai 1574, la cour étant à Vincennes,
+on entendit tout à coup un grand bruit dans la chambre du roi,
+lequel, étant retombé plus malade que jamais au milieu du bal
+qu'il avait voulu donner le jour même de la mort des deux jeunes
+gens, était, par ordre des médecins, venu chercher à la campagne
+un air plus pur.
+
+Il était huit heures du matin. Un petit groupe de courtisans
+causait avec feu dans l'antichambre, quand tout à coup retentit le
+cri, et parut au seuil de l'appartement la nourrice de Charles,
+les yeux baignés de larmes et criant d'une voix désespérée:
+
+-- Secours au roi! secours au roi!
+
+-- Sa Majesté est-elle donc plus mal? demanda le capitaine de
+Nancey, que le roi avait, comme nous l'avons vu, dégagé de toute
+obéissance à la reine Catherine pour l'attacher à sa personne.
+
+-- Oh! que de sang! que de sang! dit la nourrice. Les médecins!
+appelez les médecins!
+
+Mazille et Ambroise Paré se relevaient tour à tour auprès de
+l'auguste malade, et Ambroise Paré, qui était de garde, ayant vu
+s'endormir le roi, avait profité de cet assoupissement pour
+s'éloigner quelques instants.
+
+Pendant ce temps, une sueur abondante avait pris le roi; et comme
+Charles était atteint d'un relâchement des vaisseaux capillaires,
+et que ce relâchement amenait une hémorragie de la peau, cette
+sueur sanglante avait épouvanté la nourrice, qui ne pouvait
+s'habituer à cet étrange phénomène, et qui, protestante, on se le
+rappelle, lui disait sans cesse que c'était le sang huguenot versé
+le jour de la Saint-Barthélemy qui appelait son sang.
+
+On s'élança dans toutes les directions; le docteur ne devait pas
+être loin, et l'on ne pouvait manquer de le rencontrer.
+
+L'antichambre resta donc vide, chacun étant désireux de montrer
+son zèle en ramenant le médecin demandé.
+
+Alors une porte s'ouvrit, et l'on vit apparaître Catherine. Elle
+traversa rapidement l'antichambre et entra vivement dans
+l'appartement de son fils.
+
+Charles était renversé sur son lit, l'oeil éteint, la poitrine
+haletante; de tout son corps découlait une sueur rougeâtre; sa
+main, écartée, pendait hors de son lit, et au bout de chacun de
+ses doigts pendait un rubis liquide.
+
+C'était un horrible spectacle.
+
+Cependant, au bruit des pas de sa mère, et comme s'il les eût
+reconnus, Charles se redressa.
+
+-- Pardon, madame, dit-il en regardant sa mère, je voudrais bien
+mourir en paix.
+
+-- Mourir, mon fils, dit Catherine, pour une crise passagère de ce
+vilain mal! Voudriez-vous donc nous désespérer ainsi?
+
+-- Je vous dis, madame, que je sens mon âme qui s'en va. Je vous
+dis, madame, que c'est la mort qui arrive, mort de tous les
+diables! Je sens ce que je sens, et je sais ce que je dis.
+
+-- Sire, dit la reine, votre imagination est votre plus grave
+maladie; depuis le supplice si mérité de ces deux sorciers, de ces
+deux assassins qu'on appelait La Mole et Coconnas, vos souffrances
+physiques doivent avoir diminué. Le mal moral persévère seul, et,
+si je pouvais causer avec vous dix minutes seulement, je vous
+prouverais...
+
+-- Nourrice, dit Charles, veille à la porte, et que personne
+n'entre: la reine Catherine de Médicis veut causer avec son fils
+bien-aimé Charles IX.
+
+La nourrice obéit.
+
+-- Au fait, continua Charles, cet entretien devait avoir lieu un
+jour ou l'autre, mieux vaut donc aujourd'hui que demain. Demain,
+d'ailleurs, il serait peut-être trop tard. Seulement, une
+troisième personne doit assister à notre entretien.
+
+-- Et pourquoi?
+
+-- Parce que, je vous le répète, la mort est en route, reprit
+Charles avec une effrayante solennité; parce que d'un moment à
+l'autre elle entrera dans cette chambre comme vous, pâle et
+muette, et sans se faire annoncer. Il est donc temps, puisque j'ai
+mis cette nuit ordre à mes affaires, de mettre ordre ce matin à
+celles du royaume.
+
+-- Et quelle est cette personne que vous désirez voir? demanda
+Catherine.
+
+-- Mon frère, madame. Faites-le appeler.
+
+-- Sire, dit la reine, je vois avec plaisir que ces dénonciations,
+dictées par la haine bien plus qu'arrachées à la douleur,
+s'effacent de votre esprit et vont bientôt s'effacer de votre
+coeur. Nourrice! cria Catherine, nourrice!
+
+La bonne femme, qui veillait au-dehors, ouvrit la porte.
+
+-- Nourrice, dit Catherine, par ordre de mon fils, quand
+M. de Nancey viendra, vous lui direz d'aller quérir le duc
+d'Alençon.
+
+Charles fit un signe qui retint la bonne femme prête à obéir.
+
+-- J'ai dit mon frère, madame, reprit Charles. Les yeux de
+Catherine se dilatèrent comme ceux de la tigresse qui va se mettre
+en colère. Mais Charles leva impérativement la main.
+
+-- Je veux parler à mon frère Henri, dit-il. Henri seul est mon
+frère; non pas celui qui est roi là-bas, mais celui qui est
+prisonnier ici. Henri saura mes dernières volontés.
+
+-- Et moi, s'écria la Florentine avec une audace inaccoutumée en
+face de la terrible volonté de son fils, tant la haine qu'elle
+portait au Béarnais la jetait hors de sa dissimulation habituelle,
+si vous êtes, comme vous le dites, si près de la tombe, croyez-
+vous que je céderai à personne, surtout à un étranger, mon droit
+de vous assister à votre heure suprême, mon droit de reine, mon
+droit de mère?
+
+-- Madame, dit Charles, je suis roi encore; je commande encore,
+madame; je vous dis que je veux parler à mon frère Henri, et vous
+n'appelez pas mon capitaine des gardes?... Mille diables, je vous
+en préviens, j'ai encore assez de force pour l'aller chercher moi-
+même.
+
+Et il fit un mouvement pour sauter à bas du lit, qui mit au jour
+son corps pareil à celui du Christ après la flagellation.
+
+-- Sire, s'écria Catherine en le retenant, vous nous faites injure
+à tous: vous oubliez les affronts faits à notre famille, vous
+répudiez notre sang; un fils de France doit seul s'agenouiller
+près du lit de mort d'un roi de France. Quant à moi ma place est
+marquée ici par les lois de la nature et de l'étiquette; j'y reste
+donc.
+
+-- Et à quel titre, madame, y restez-vous? demanda Charles IX.
+
+-- À titre de mère.
+
+-- Vous n'êtes pas plus ma mère, madame, que le duc d'Alençon
+n'est mon frère.
+
+-- Vous délirez, monsieur, dit Catherine; depuis quand celle qui
+donne le jour n'est-elle pas la mère de celui qui l'a reçu?
+
+-- Du moment, madame, où cette mère dénaturée ôte ce qu'elle
+donna, répondit Charles en essuyant une écume sanglante qui
+montait à ses lèvres.
+
+-- Que voulez-vous dire, Charles? Je ne vous comprends pas,
+murmura Catherine regardant son fils d'un oeil dilaté par
+l'étonnement.
+
+-- Vous allez me comprendre, madame.
+
+Charles fouilla sous son traversin et en tira une petite clef
+d'argent.
+
+-- Prenez cette clef, madame, et ouvrez mon coffre de voyage; il
+contient certains papiers qui parleront pour moi.
+
+Et Charles étendit la main vers un coffre magnifiquement sculpté,
+fermé d'une serrure d'argent comme la clef qui l'ouvrait, et qui
+tenait la place la plus apparente de la chambre.
+
+Catherine, dominée par la position suprême que Charles prenait sur
+elle, obéit, s'avança à pas lents vers le coffre, l'ouvrit,
+plongea ses regards vers l'intérieur, et tout à coup recula comme
+si elle avait vu dans les flancs du meuble quelque reptile
+endormi.
+
+-- Eh bien, dit Charles, qui ne perdait pas sa mère de vue, qu'y
+a-t-il donc dans ce coffre qui vous effraie, madame?
+
+-- Rien, dit Catherine.
+
+-- En ce cas, plongez-y la main, madame, et prenez-y un livre; il
+doit y avoir un livre, n'est-ce pas? ajouta Charles avec ce
+sourire blêmissant, plus terrible chez lui que n'avait jamais été
+la menace chez un autre.
+
+-- Oui, balbutia Catherine.
+
+-- Un livre de chasse?
+
+-- Oui.
+
+-- Prenez-le, et apportez-le-moi.
+
+Catherine, malgré son assurance, pâlit, trembla de tous ses
+membres, et allongeant la main dans l'intérieur du coffre:
+
+-- Fatalité! murmura-t-elle en prenant le livre.
+
+-- Bien, dit Charles. Écoutez maintenant: ce livre de chasse...
+j'étais insensé... j'aimais la chasse, au-dessus de toutes
+choses... ce livre de chasse, je l'ai trop lu; comprenez-vous,
+madame?...
+
+Catherine poussa un gémissement sourd.
+
+-- C'était une faiblesse, continua Charles; brûlez-le, madame! il
+ne faut pas qu'on sache les faiblesses des rois!
+
+Catherine s'approcha de la cheminée ardente, laissa tomber le
+livre au milieu du foyer, et demeura debout, immobile et muette,
+regardant d'un oeil atone les flammes bleuissantes qui rongeaient
+les feuilles empoisonnées.
+
+À mesure que le livre brûlait, une forte odeur d'ail se répandait
+dans toute la chambre.
+
+Bientôt il fut entièrement dévoré.
+
+-- Et maintenant, madame, appelez mon frère, dit Charles avec une
+irrésistible majesté.
+
+Catherine, frappée de stupeur, écrasée sous une émotion multiple
+que sa profonde sagacité ne pouvait analyser, et que sa force
+presque surhumaine ne pouvait combattre, fit un pas en avant et
+voulut parler.
+
+La mère avait un remords; la reine avait une terreur;
+l'empoisonneuse avait un retour de haine. Ce dernier sentiment
+domina tous les autres.
+
+-- Maudit soit-il, s'écria-t-elle en s'élançant hors de la
+chambre, il triomphe, il touche au but; oui, maudit, qu'il soit
+maudit!
+
+-- Vous entendez, mon frère, mon frère Henri, cria Charles
+poursuivant sa mère de la voix; mon frère Henri à qui je veux
+parler à l'instant même au sujet de la régence du royaume.
+
+Presque au même instant, maître Ambroise Paré entra par la porte
+opposée à celle qui venait de donner passage à Catherine, et
+s'arrêtant sur le seuil pour humer l'atmosphère alliacée de la
+chambre:
+
+-- Qui donc a brûlé de l'arsenic ici? dit-il.
+
+-- Moi, répondit Charles.
+
+
+
+XXXII
+La plate-forme du donjon de Vincennes
+
+
+Cependant Henri de Navarre se promenait seul et rêveur sur la
+terrasse du donjon; il savait la cour au château qu'il voyait à
+cent pas de lui, et à travers les murailles, son oeil perçant
+devinait Charles moribond.
+
+Il faisait un temps d'azur et d'or: un large rayon de soleil
+miroitait dans les plaines éloignées, tandis qu'il baignait d'un
+or fluide la cime des arbres de la forêt, fiers de la richesse de
+leur premier feuillage. Les pierres grises du donjon elles-mêmes
+semblaient s'imprégner de la douce chaleur du ciel, et des
+ravenelles, apportées par le souffle du vent d'est dans les fentes
+de la muraille, ouvraient leurs disques de velours rouge et jaune
+aux baisers d'une brise attiédie.
+
+Mais le regard de Henri ne se fixait ni sur ces plaines
+verdoyantes, ni sur ces cimes chenues et dorées: son regard
+franchissait les espaces intermédiaires, et allait au-delà se
+fixer ardent d'ambition sur cette capitale de France, destinée à
+devenir un jour la capitale du monde.
+
+-- Paris, murmurait le roi de Navarre, voilà Paris; c'est-à-dire
+la joie, le triomphe, la gloire, le bonheur; Paris où est le
+Louvre, et le Louvre où est le trône; et dire qu'une seule chose
+me sépare de ce Paris tant désiré! ... ce sont les pierres qui
+rampent à mes pieds et qui renferment avec moi mon ennemie.
+
+Et en ramenant son regard de Paris à Vincennes, il aperçut à sa
+gauche, dans un vallon voilé par des amandiers en fleur, un homme
+sur la cuirasse duquel se jouait obstinément un rayon de soleil,
+point enflammé qui voltigeait dans l'espace à chaque mouvement de
+cet homme.
+
+Cet homme était sur un cheval plein d'ardeur, et tenait en main un
+cheval qui paraissait non moins impatient.
+
+Le roi de Navarre arrêta ses yeux sur le cavalier et le vit tirer
+son épée hors du fourreau, passer la pointe dans son mouchoir, et
+agiter ce mouchoir en façon de signal.
+
+Au même instant, sur la colline en face, un signal pareil se
+répéta, puis tout autour du château voltigea comme une ceinture de
+mouchoirs.
+
+C'étaient de Mouy et ses huguenots, qui, sachant le roi mourant,
+et qui, craignant qu'on ne tentât quelque chose contre Henri,
+s'étaient réunis et se tenaient prêts à défendre ou à attaquer.
+
+Henri reporta ses yeux sur le cavalier qu'il avait vu le premier,
+se courba hors de la balustrade, couvrit ses yeux de sa main, et
+brisant ainsi les rayons du soleil qui l'éblouissait reconnut le
+jeune huguenot.
+
+-- De Mouy! s'écria-t-il comme si celui-ci eût pu l'entendre. Et
+dans sa joie de se voir ainsi environné d'amis, il leva lui-même
+son chapeau et fit voltiger son écharpe.
+
+Toutes les banderoles blanches s'agitèrent de nouveau avec une
+vivacité qui témoignait de leur joie.
+
+-- Hélas! ils m'attendent, dit-il, et je ne puis les rejoindre...
+Que ne l'ai-je fait quand je le pouvais peut-être! ... Maintenant
+j'ai trop tardé.
+
+Et il leur fit un geste de désespoir auquel de Mouy répondit par
+un signe qui voulait dire: _j'attendrai_.
+
+En ce moment Henri entendit des pas qui retentissaient dans
+l'escalier de pierre. Il se retira vivement. Les huguenots
+comprirent la cause de cette retraite. Les épées rentrèrent au
+fourreau et les mouchoirs disparurent.
+
+Henri vit déboucher de l'escalier une femme dont la respiration
+haletante dénonçait une marche rapide, et reconnut, non sans une
+secrète fureur qu'il éprouvait toujours en l'apercevant, Catherine
+de Médicis.
+
+Derrière elle, étaient deux gardes qui s'arrêtèrent au haut de
+l'escalier.
+
+-- Oh! oh! murmura Henri, il faut qu'il y ait quelque chose de
+nouveau et de grave pour que la reine mère vienne ainsi me
+chercher sur la plate-forme du donjon de Vincennes.
+
+Catherine s'assit sur un banc de pierre adossé aux créneaux pour
+reprendre haleine. Henri s'approcha d'elle, et avec son plus
+gracieux sourire:
+
+-- Serait-ce moi que vous cherchez, ma bonne mère? dit-il.
+
+-- Oui, monsieur, répondit Catherine, j'ai voulu vous donner une
+dernière preuve de mon attachement. Nous touchons à un moment
+suprême: le roi se meurt et veut vous entretenir.
+
+-- Moi? dit Henri en tressaillant de joie.
+
+-- Oui, vous. On lui a dit, j'en suis certaine, que non seulement
+vous regrettez le trône de Navarre, mais encore que vous
+ambitionnez le trône de France.
+
+-- Oh! fit Henri.
+
+-- Ce n'est pas, je le sais bien, mais il le croit, lui, et nul
+doute que cet entretien qu'il veut avoir avec vous n'ait pour but
+de vous tendre un piège.
+
+-- À moi?
+
+-- Oui. Charles, avant de mourir, veut savoir ce qu'il y a à
+craindre ou à espérer de vous; et de votre réponse à ses offres,
+faites-y attention, dépendront les derniers ordres qu'il donnera,
+c'est-à-dire votre mort ou votre vie.
+
+-- Mais que doit-il donc m'offrir?
+
+-- Que sais-je, moi! des choses impossibles, probablement.
+
+-- Enfin, ne devinez-vous pas, ma mère?
+
+-- Non; mais je suppose, par exemple... Catherine s'arrêta.
+
+-- Quoi?
+
+-- Je suppose que, vous croyant ces vues ambitieuses qu'on lui a
+dites, il veuille acquérir de votre bouche même la preuve de cette
+ambition. Supposez qu'il vous tente comme autrefois on tentait les
+coupables, pour provoquer un aveu sans torture; supposez, continua
+Catherine en regardant fixement Henri, qu'il vous propose un
+gouvernement, la régence même.
+
+Une joie indicible s'épandit dans le coeur oppressé de Henri; mais
+il devina le coup, et cette âme vigoureuse et souple rebondit sous
+l'attaque.
+
+-- À moi? dit-il, le piège serait trop grossier; à moi la régence,
+quand il y a vous, quand il y a mon frère d'Alençon? Catherine se
+pinça les lèvres pour cacher sa satisfaction.
+
+-- Alors, dit-elle vivement, vous renoncez à la régence? «Le roi
+est mort, pensa Henri, et c'est elle qui me tend un piège.» Puis
+tout haut:
+
+-- Il faut d'abord que j'entende le roi de France, répondit-il,
+car, de votre aveu même, madame, tout ce que nous avons dit là
+n'est que supposition.
+
+-- Sans doute, dit Catherine; mais vous pouvez toujours répondre
+de vos intentions.
+
+-- Eh! mon Dieu! dit innocemment Henri, n'ayant pas de
+prétentions, je n'ai pas d'intentions.
+
+-- Ce n'est point répondre, cela, dit Catherine, sentant que le
+temps pressait, et se laissant emporter à sa colère; d'une façon
+ou de l'autre, prononcez-vous.
+
+-- Je ne puis pas me prononcer sur des suppositions, madame; une
+résolution positive est chose si difficile et surtout si grave à
+prendre, qu'il faut attendre les réalités.
+
+-- Écoutez, monsieur, dit Catherine, il n'y a pas de temps à
+perdre, et nous le perdons en discussions vaines, en finesses
+réciproques. Jouons notre jeu en roi et en reine. Si vous acceptez
+la régence, vous êtes mort.
+
+«Le roi vit», pensa Henri. Puis tout haut:
+
+-- Madame, dit-il avec fermeté, Dieu tient la vie des hommes et
+des rois entre ses mains: il m'inspirera. Qu'on dise à Sa Majesté
+que je suis prêt à me présenter devant elle.
+
+-- Réfléchissez, monsieur.
+
+-- Depuis deux ans que je suis proscrit, depuis un mois que je
+suis prisonnier, répondit Henri gravement, j'ai eu le temps de
+réfléchir, madame, et j'ai réfléchi. Ayez donc la bonté de
+descendre la première près du roi, et de lui dire que je vous
+suis. Ces deux braves, ajouta Henri en montrant les deux soldats,
+veilleront à ce que je ne m'échappe point. D'ailleurs, ce n'est
+point mon intention.
+
+Il y avait un tel accent de fermeté dans les paroles de Henri, que
+Catherine vit bien que toutes ses tentatives, sous quelque forme
+qu'elles fussent déguisées, ne gagneraient rien sur lui; elle
+descendit précipitamment.
+
+Aussitôt qu'elle eut disparu, Henri courut au parapet et fit à de
+Mouy un signe qui voulait dire: Approchez-vous et tenez-vous prêt
+à tout événement.
+
+De Mouy, qui était descendu de cheval, sauta en selle, et, avec le
+second cheval de main, vint au galop prendre position à deux
+portées de mousquet du donjon.
+
+Henri le remercia du geste et descendit.
+
+Sur le premier palier il trouva les deux soldats qui
+l'attendaient.
+
+Un double poste de Suisses et de chevau-légers gardait l'entrée
+des cours; il fallait traverser une double haie de pertuisanes
+pour entrer au château et pour en sortir.
+
+Catherine s'était arrêtée là et attendait.
+
+Elle fit signe aux deux soldats qui suivaient Henri de s'écarter,
+et posant une de ses mains sur son bras:
+
+-- Cette cour a deux portes, dit-elle; à celle-ci, que vous voyez
+derrière les appartements du roi, si vous refusez la régence, un
+bon cheval et la liberté vous attendent; à celle-là, sous laquelle
+vous venez de passer, si vous écoutez l'ambition... Que dites-
+vous?
+
+-- Je dis que si le roi me fait régent, madame, c'est moi qui
+donnerai des ordres aux soldats, et non pas vous. Je dis que si je
+sors du château à la nuit, toutes ces piques, toutes ces
+hallebardes, tous ces mousquets s'abaisseront devant moi.
+
+-- Insensé! murmura Catherine exaspérée, crois-moi, ne joue pas
+avec Catherine ce terrible jeu de la vie et de la mort.
+
+-- Pourquoi pas? dit Henri en regardant fixement Catherine;
+pourquoi pas avec vous aussi bien qu'avec un autre, puisque j'y ai
+gagné jusqu'à présent?
+
+-- Montez donc chez le roi, monsieur, puisque vous ne voulez rien
+croire et rien entendre, dit Catherine en lui montrant l'escalier
+d'une main et en jouant avec un des deux couteaux empoisonnés
+qu'elle portait dans cette gaine de chagrin noir devenue
+historique.
+
+-- Passez la première, madame, dit Henri; tant que je ne serai pas
+régent, l'honneur du pas vous appartient.
+
+Catherine, devinée dans toutes ses intentions, n'essaya point de
+lutter, et passa la première.
+
+
+
+XXXIII
+La Régence
+
+
+Le roi commençait à s'impatienter; il avait fait appeler
+M. de Nancey dans sa chambre, et venait de lui donner l'ordre
+d'aller chercher Henri, lorsque celui-ci parut.
+
+En voyant son beau-frère apparaître sur le seuil de la porte,
+Charles poussa un cri de joie, et Henri demeura épouvanté comme
+s'il se fût trouvé en face d'un cadavre.
+
+Les deux médecins qui étaient à ses côtés s'éloignèrent; le prêtre
+qui venait d'exhorter le malheureux prince à une fin chrétienne se
+retira également.
+
+Charles IX n'était pas aimé, et cependant on pleurait beaucoup
+dans les antichambres. À la mort des rois, quels qu'ils aient été,
+il y a toujours des gens qui perdent quelque chose et qui
+craignent de ne pas retrouver ce quelque chose sous leur
+successeur.
+
+Ce deuil, ces sanglots, les paroles de Catherine, l'appareil
+sinistre et majestueux des derniers moments d'un roi, enfin, la
+vue de ce roi lui-même, atteint d'une maladie qui s'est reproduite
+depuis, mais dont la science n'avait pas encore eu d'exemple,
+produisirent sur l'esprit encore jeune et par conséquent encore
+impressionnable de Henri un effet si terrible que, malgré sa
+résolution de ne point donner de nouvelles inquiétudes à Charles
+sur son état, il ne put, comme nous l'avons dit, réprimer le
+sentiment de terreur qui se peignit sur son visage en apercevant
+ce moribond tout ruisselant de sang.
+
+Charles sourit avec tristesse. Rien n'échappe aux mourants des
+impressions de ceux qui les entourent.
+
+-- Venez, Henriot, dit-il en tendant la main à son beau-frère avec
+une douceur de voix que Henri n'avait jamais remarquée en lui
+jusque-là. Venez, car je souffrais de ne pas vous voir; je vous ai
+bien tourmenté dans ma vie, mon pauvre ami, et parfois, je me le
+reproche maintenant, croyez-moi! parfois j'ai prêté les mains à
+ceux qui vous tourmentaient; mais un roi n'est pas maître des
+événements, et outre ma mère Catherine, outre mon frère d'Anjou,
+outre mon frère d'Alençon, j'avais au-dessus de moi, pendant ma
+vie, quelque chose de gênant, qui cesse du jour où je touche à la
+mort: la raison d'État.
+
+-- Sire, balbutia Henri, je ne me souviens plus de rien que de
+l'amour que j'ai toujours eu pour mon frère, que du respect que
+j'ai toujours porté à mon roi.
+
+-- Oui, oui, tu as raison, dit Charles, et je te suis
+reconnaissant de parler ainsi, Henriot; car en vérité tu as
+beaucoup souffert sous mon règne, sans compter que c'est pendant
+mon règne que ta pauvre mère est morte. Mais tu as dû voir que
+l'on me poussait souvent. Parfois j'ai résisté; mais parfois aussi
+j'ai cédé de fatigue. Mais, tu l'as dit, ne parlons plus du passé;
+maintenant c'est le présent qui me pousse, c'est l'avenir qui
+m'effraie.
+
+Et en disant ces mots, le pauvre roi cacha son visage livide dans
+ses mains décharnées.
+
+Puis, après un instant de silence, secouant son front pour en
+chasser ces sombres idées et faisant pleuvoir autour de lui une
+rosée de sang:
+
+-- Il faut sauver l'État, continua-t-il à voix basse et en
+s'inclinant vers Henri; il faut l'empêcher de tomber entre les
+mains des fanatiques ou des femmes.
+
+Charles, comme nous venons de le dire, prononça ces paroles à voix
+basse, et cependant Henri crut entendre derrière la coulisse du
+lit comme une sourde exclamation de colère. Peut-être quelque
+ouverture pratiquée dans la muraille, à l'insu de Charles lui-
+même, permettait-elle à Catherine d'entendre cette suprême
+conversation.
+
+-- Des femmes? reprit le roi de Navarre pour provoquer une
+explication.
+
+-- Oui, Henri, dit Charles, ma mère veut la régence en attendant
+que mon frère de Pologne revienne. Mais écoute ce que je te dis,
+il ne reviendra pas.
+
+-- Comment! il ne reviendra pas? s'écria Henri, dont le coeur
+bondissait sourdement de joie.
+
+-- Non, il ne reviendra pas, continua Charles, ses sujets ne le
+laisseront pas partir.
+
+-- Mais, dit Henri, croyez-vous, mon frère, que la reine mère ne
+lui aura pas écrit à l'avance?
+
+-- Si fait, mais Nancey a surpris le courrier à Château-Thierry et
+m'a rapporté la lettre; dans cette lettre j'allais mourir, disait-
+elle. Mais moi aussi j'ai écrit à Varsovie, ma lettre y arrivera,
+j'en suis sûr, et mon frère sera surveillé. Donc, selon toute
+probabilité, Henri, le trône va être vacant.
+
+Un second frémissement plus sensible encore que le premier se fit
+entendre dans l'alcôve.
+
+-- Décidément, se dit Henri, elle est là; elle écoute, elle
+attend! Charles n'entendit rien.
+
+-- Or, poursuivit-il, je meurs sans héritier mâle.
+
+Puis il s'arrêta: une douce pensée parut éclairer son visage, et
+posant sa main sur l'épaule du roi de Navarre:
+
+-- Hélas! te souviens-tu, Henriot, continua-t-il, te souviens-tu
+de ce pauvre petit enfant que je t'ai montré un soir dormant dans
+son berceau de soie, et veillé par un ange? Hélas! Henriot, ils me
+le tueront! ...
+
+-- Ô Sire, s'écria Henri, dont les yeux se mouillèrent de larmes,
+je vous jure devant Dieu que mes jours et mes nuits se passeront à
+veiller sur sa vie. Ordonnez, mon roi.
+
+-- Merci! Henriot, merci, dit le roi avec une effusion qui était
+bien loin de son caractère, mais que cependant lui donnait la
+situation. J'accepte ta parole. N'en fais pas un roi...
+heureusement il n'est pas né pour le trône, mais un homme heureux.
+Je lui laisse une fortune indépendante; qu'il ait la noblesse de
+sa mère, celle du coeur. Peut-être vaudrait-il mieux pour lui
+qu'on le destinât à l'Église; il inspirerait moins de crainte. Oh!
+il me semble que je mourrais, sinon heureux, du moins tranquille,
+si j'avais là pour me consoler les caresses de l'enfant et le doux
+visage de la mère.
+
+-- Sire, ne pouvez-vous les faire venir?
+
+-- Eh! malheureux! ils ne sortiraient pas d'ici. Voilà la
+condition des rois, Henriot: ils ne peuvent ni vivre ni mourir à
+leur guise. Mais depuis ta promesse je suis plus tranquille.
+
+Henri réfléchit.
+
+-- Oui, sans doute, mon roi, j'ai promis, mais pourrai-je tenir?
+
+-- Que veux-tu dire?
+
+-- Moi-même, ne serai-je pas proscrit, menacé comme lui, plus que
+lui, même? Car, moi, je suis un homme, et lui n'est qu'un enfant.
+
+-- Tu te trompes, répondit Charles; moi mort, tu seras fort et
+puissant, et voilà qui te donnera la force et la puissance. À ces
+mots, le moribond tira un parchemin de son chevet.
+
+-- Tiens, lui dit-il. Henri parcourut la feuille revêtue du sceau
+royal.
+
+-- La régence à moi, Sire! dit-il en pâlissant de joie.
+
+-- Oui, la régence à toi, en attendant le retour du duc d'Anjou,
+et comme, selon toute probabilité, le duc d'Anjou ne reviendra
+point, ce n'est pas la régence qui te donne ce papier, c'est le
+trône.
+
+-- Le trône, à moi! murmura Henri.
+
+-- Oui, dit Charles, à toi, seul digne et surtout seul capable de
+gouverner ces galants débauchés, ces filles perdues qui vivent de
+sang et de larmes. Mon frère d'Alençon est un traître, il sera
+traître envers tous, laisse-le dans le donjon où je l'ai mis. Ma
+mère voudra te tuer, exile-la. Mon frère d'Anjou, dans trois mois,
+dans quatre mois, dans un an peut-être, quittera Varsovie et
+viendra te disputer la puissance; réponds à Henri par un bref du
+pape. J'ai négocié cette affaire par mon ambassadeur, le duc de
+Nevers, et tu recevras incessamment le bref.
+
+-- Ô mon roi!
+
+-- Ne crains qu'une chose, Henri, la guerre civile. Mais en
+restant converti, tu l'évites, car le parti huguenot n'a
+consistance qu'à la condition que tu te mettras à sa tête, et
+M. de Condé n'est pas de force à lutter contre toi. La France est
+un pays de plaine, Henri, par conséquent un pays catholique. Le
+roi de France doit être le roi des catholiques et non le roi des
+huguenots; car le roi de France doit être le roi de la majorité.
+On dit que j'ai des remords d'avoir fait la Saint-Barthélemy; des
+doutes, oui; des remords, non. On dit que je rends le sang des
+huguenots par tous les pores. Je sais ce que je rends: de
+l'arsenic, et non du sang.
+
+-- Oh! Sire, que dites-vous?
+
+-- Rien. Si ma mort doit être vengée, Henriot, elle doit être
+vengée par Dieu seul. N'en parlons plus que pour prévoir les
+événements qui en seront la suite. Je te lègue un bon parlement,
+une armée éprouvée. Appuie-toi sur le parlement et sur l'armée
+pour résister à tes seuls ennemis: ma mère et le duc d'Alençon.
+
+En ce moment, on entendit dans le vestibule un bruit sourd d'armes
+et de commandements militaires.
+
+-- Je suis mort, murmura Henri.
+
+-- Tu crains, tu hésites, dit Charles avec inquiétude.
+
+-- Moi! Sire, répliqua Henri; non, je ne crains pas; non, je
+n'hésite pas; j'accepte.
+
+Charles lui serra la main. Et comme en ce moment sa nourrice
+s'approchait de lui, tenant une potion qu'elle venait de préparer
+dans une chambre voisine, sans faire attention que le sort de la
+France se décidait à trois pas d'elle:
+
+-- Appelle ma mère, bonne nourrice, et dis aussi qu'on fasse venir
+M. d'Alençon.
+
+
+
+XXXIV
+Le roi est mort: vive le roi!
+
+
+Catherine et le duc d'Alençon, livides d'effroi et tremblants de
+fureur tout ensemble, entrèrent quelques minutes après. Comme
+Henri l'avait deviné, Catherine savait tout et avait tout dit, en
+peu de mots, à François. Ils firent quelques pas et s'arrêtèrent,
+attendant.
+
+Henri était debout au chevet du lit de Charles.
+
+Le roi leur déclara sa volonté.
+
+-- Madame, dit-il à sa mère, si j'avais un fils, vous seriez
+régente, ou, à défaut de vous, ce serait le roi de Pologne, ou, à
+défaut du roi de Pologne enfin, ce serait mon frère François; mais
+je n'ai pas de fils, et après moi le trône appartient à mon frère
+le duc d'Anjou, qui est absent. Comme un jour ou l'autre il
+viendra réclamer ce trône, je ne veux pas qu'il trouve à sa place
+un homme qui puisse, par des droits presque égaux, lui disputer
+ses droits, et qui expose par conséquent le royaume à des guerres
+de prétendants. Voilà pourquoi je ne vous prends pas pour régente,
+madame, car vous auriez à choisir entre vos deux fils, ce qui
+serait pénible pour le coeur d'une mère. Voilà pourquoi je ne
+choisis pas mon frère François, car mon frère François pourrait
+dire à son aîné: «Vous aviez un trône, pourquoi l'avez-vous
+quitté?» Non, je choisis donc un régent qui puisse prendre en
+dépôt la couronne, et qui la garde sous sa main et non sur sa
+tête. Ce régent, saluez-le, madame; saluez-le, mon frère; ce
+régent, c'est le roi de Navarre!
+
+Et avec un geste de suprême commandement, il salua Henri de la
+main.
+
+Catherine et d'Alençon firent un mouvement qui tenait le milieu
+entre un tressaillement nerveux et un salut.
+
+-- Tenez, monseigneur le régent, dit Charles au roi de Navarre,
+voici le parchemin qui, jusqu'au retour du roi de Pologne, vous
+donne le commandement des armées, les clefs du trésor, le droit et
+le pouvoir royal.
+
+Catherine dévorait Henri du regard, François était si chancelant
+qu'il pouvait à peine se soutenir; mais cette faiblesse de l'un et
+cette fermeté de l'autre, au lieu de rassurer Henri, lui
+montraient le danger présent, debout, menaçant.
+
+Henri n'en fit pas moins un effort violent, et, surmontant toutes
+ses craintes, il prit le rouleau des mains du roi, puis, se
+redressant de toute sa hauteur, il fixa sur Catherine et François
+un regard qui voulait dire:
+
+-- Prenez garde, je suis votre maître. Catherine comprit ce
+regard.
+
+-- Non, non, jamais, dit-elle; jamais ma race ne pliera la tête
+sous une race étrangère; jamais un Bourbon ne régnera en France
+tant qu'il restera un Valois.
+
+-- Ma mère, ma mère, s'écria Charles IX en se redressant dans son
+lit aux draps rougis, plus effrayant que jamais, prenez garde, je
+suis roi encore: pas pour longtemps, je le sais bien, mais il ne
+faut pas longtemps pour donner un ordre, il ne faut pas longtemps
+pour punir les meurtriers et les empoisonneurs.
+
+-- Eh bien, donnez-le donc, cet ordre, si vous l'osez. Moi je vais
+donner les miens. Venez, François, venez.
+
+Et elle sortit rapidement, entraînant avec elle le duc d'Alençon.
+
+-- Nancey! cria Charles; Nancey, à moi, à moi! je l'ordonne, je le
+veux, Nancey, arrêtez ma mère, arrêtez mon frère, arrêtez...
+
+Une gorgée de sang coupa la parole à Charles au moment où le
+capitaine des gardes ouvrit la porte, et le roi suffoqué râla sur
+son lit.
+
+Nancey n'avait entendu que son nom; les ordres qui l'avaient
+suivi, prononcés d'une voix moins distincte, s'étaient perdus dans
+l'espace.
+
+-- Gardez la porte, dit Henri, et ne laissez entrer personne.
+Nancey salua et sortit. Henri reporta ses yeux sur ce corps
+inanimé et qu'on eût pu prendre pour un cadavre, si un léger
+souffle n'eût agité la frange d'écume qui bordait ses lèvres. Il
+regarda longtemps; puis se parlant à lui-même:
+
+-- Voici l'instant suprême, dit-il, faut-il régner, faut-il vivre?
+
+Au même instant la tapisserie de l'alcôve se souleva, une tête
+pâlie parut derrière, et une voix vibra au milieu du silence de
+mort qui régnait dans la chambre royale:
+
+-- Vivez, dit cette voix.
+
+-- René! s'écria Henri.
+
+-- Oui, Sire.
+
+-- Ta prédiction était donc fausse: je ne serai donc pas roi?
+s'écria Henri.
+
+-- Vous le serez, Sire, mais l'heure n'est pas encore venue.
+
+-- Comment le sais-tu? parle, que je sache si je dois te croire.
+
+-- Écoutez.
+
+-- J'écoute.
+
+-- Baissez-vous. Henri s'inclina au-dessus du corps de Charles.
+René se pencha de son côté. La largeur du lit les séparait seule,
+et encore la distance était-elle diminuée par leur double
+mouvement. Entre eux deux était couché et toujours sans voix et
+sans mouvement le corps du roi moribond.
+
+-- Écoutez, dit René; placé ici par la reine mère pour vous
+perdre, j'aime mieux vous servir, moi, car j'ai confiance en votre
+horoscope; en vous servant je trouve à la fois, dans ce que je
+fais, l'intérêt de mon corps et de mon âme.
+
+-- Est-ce la reine mère aussi qui t'a ordonné de me dire cela?
+demanda Henri plein de doute et d'angoisses.
+
+-- Non, dit René, mais écoutez un secret. Et il se pencha encore
+davantage. Henri l'imita, de sorte que les deux têtes se
+touchaient presque. Cet entretien de deux hommes courbés sur le
+corps d'un roi mourant avait quelque chose de si sombre, que les
+cheveux du superstitieux Florentin se dressaient sur sa tête et
+qu'une sueur abondante perlait sur le visage de Henri.
+
+-- Écoutez, continua René, écoutez un secret que je sais seul, et
+que je vous révèle si vous me jurez sur ce mourant de me pardonner
+la mort de votre mère.
+
+-- Je vous l'ai déjà promis une fois, dit Henri dont le visage
+s'assombrit.
+
+-- Promis, mais non juré, dit René en faisant un mouvement en
+arrière.
+
+-- Je le jure, dit Henri étendant la main droite sur la tête du
+roi.
+
+-- Eh bien, Sire, dit précipitamment le Florentin, le roi de
+Pologne arrive!
+
+-- Non, dit Henri, le courrier a été arrêté par le roi Charles.
+
+-- Le roi Charles n'en a arrêté qu'un sur la route de Château-
+Thierry; mais la reine mère, dans sa prévoyance, en avait envoyé
+trois par trois routes.
+
+-- Oh! malheur à moi! dit Henri.
+
+-- Un messager est arrivé ce matin de Varsovie. Le roi partait
+derrière lui sans que personne songeât à s'y opposer, car à
+Varsovie on ignorait encore la maladie du roi. Il ne précède Henri
+d'Anjou que de quelques heures.
+
+-- Oh! si j'avais seulement huit jours! dit Henri.
+
+-- Oui, mais vous n'avez que huit heures. Avez-vous entendu le
+bruit des armes que l'on préparait?
+
+-- Oui.
+
+-- Ces armes, on les préparait à votre intention. Ils viendront
+vous tuer jusqu'ici, jusque dans la chambre du roi.
+
+-- Le roi n'est pas mort encore. René regarda fixement Charles:
+
+-- Dans dix minutes il le sera. Vous avez donc dix minutes à
+vivre, peut-être moins.
+
+-- Que faire alors?
+
+-- Fuir sans perdre une minute, sans perdre une seconde.
+
+-- Mais par où? s'ils attendent dans l'antichambre, ils me tueront
+quand je sortirai.
+
+-- Écoutez: je risque tout pour vous, ne l'oubliez jamais.
+
+-- Sois tranquille.
+
+-- Suivez-moi par ce passage secret, je vous conduirai jusqu'à la
+poterne. Puis, pour vous donner du temps, j'irai dire à la belle-
+mère que vous descendez; vous serez censé avoir découvert ce
+passage secret et en avoir profité pour fuir: venez, venez.
+
+Henri se baissa vers Charles et l'embrassa au front.
+
+-- Adieu, mon frère, dit-il; je n'oublierai point que ton dernier
+désir fut de me voir te succéder. Je n'oublierai pas que ta
+dernière volonté fut de me faire roi. Meurs en paix. Au nom de nos
+frères, je te pardonne le sang versé.
+
+-- Alerte! alerte! dit René, il revient à lui; fuyez avant qu'il
+rouvre les yeux, fuyez.
+
+-- Nourrice! murmura Charles, nourrice! Henri saisit au chevet de
+Charles l'épée désormais inutile du roi mourant, mit le parchemin
+qui le faisait régent dans sa poitrine, baisa une dernière fois le
+front de Charles, tourna autour du lit, et s'élança par
+l'ouverture qui se referma derrière lui.
+
+-- Nourrice! cria le roi d'une voix plus forte, nourrice! La bonne
+femme accourut.
+
+-- Eh bien, qu'y a-t-il, mon Charlot? demanda-t-elle.
+
+-- Nourrice, dit le roi, la paupière ouverte et l'oeil dilaté par
+la fixité terrible de la mort, il faut qu'il se soit passé quelque
+chose pendant que je dormais: je vois une grande lumière, je vois
+Dieu notre maître; je vois mon Seigneur Jésus, je vois la benoîte
+Vierge Marie. Ils le prient, ils le supplient pour moi: le
+Seigneur tout-puissant me pardonne... il m'appelle... Mon Dieu!
+mon Dieu! recevez-moi dans votre miséricorde... Mon Dieu! oubliez
+que j'étais roi, car je viens à vous sans sceptre et sans
+couronne... Mon Dieu! oubliez les crimes du roi pour ne vous
+rappeler que les souffrances de l'homme... Mon dieu! me voilà.
+
+Et Charles, qui, à mesure qu'il prononçait ces paroles, s'était
+soulevé de plus en plus comme pour aller au-devant de la voix qui
+l'appelait, Charles, après ces derniers mots, poussa un soupir et
+retomba immobile et glacé entre les bras de sa nourrice.
+
+Pendant ce temps, et tandis que les soldats, commandés par
+Catherine, se portaient sur le passage connu de tous par lequel
+Henri devait sortir, Henri, guidé par René, suivait le couloir
+secret et gagnait la poterne, sautait sur le cheval qui
+l'attendait, et piquait vers l'endroit où il savait retrouver de
+Mouy.
+
+Tout à coup au bruit de son cheval, dont le galop faisait retentir
+le pavé sonore, quelques sentinelles se retournèrent en criant:
+
+-- Il fuit! il fuit!
+
+-- Qui cela? s'écria la reine mère en s'approchant d'une fenêtre.
+
+-- Le roi Henri, le roi de Navarre, crièrent les sentinelles.
+
+-- Feu! dit Catherine, feu sur lui! Les sentinelles ajustèrent,
+mais Henri était déjà trop loin.
+
+-- Il fuit, s'écria la reine mère, donc il est vaincu.
+
+-- Il fuit, murmura le duc d'Alençon, donc je suis roi. Mais au
+même instant, et tandis que François et sa mère étaient encore à
+la fenêtre, le pont-levis craqua sous les pas des chevaux, et
+précédé par un cliquetis d'armes et par une grande rumeur, un
+jeune homme lancé au galop, son chapeau à la main, entra dans la
+cour en criant: _France! _suivi de quatre gentilshommes, couverts
+comme lui de sueur, de poussière et d'écume.
+
+-- Mon fils! s'écria Catherine en étendant les deux bras par la
+fenêtre.
+
+-- Ma mère! répondit le jeune homme en sautant à bas du cheval.
+
+-- Mon frère d'Anjou! s'écria avec épouvante François en se
+rejetant en arrière.
+
+-- Est-il trop tard? demanda Henri d'Anjou à sa mère.
+
+-- Non, au contraire, il est temps, et Dieu t'eût conduit par la
+main qu'il ne t'eût pas amené plus à propos; regarde et écoute.
+
+En effet, M. de Nancey, capitaine des gardes, s'avançait sur le
+balcon de la chambre du roi. Tous les regards se tournèrent vers
+lui. Il brisa une baguette en deux morceaux, et, les bras étendus,
+tenant les deux morceaux de chaque main:
+
+-- Le roi Charles IX est mort! le roi Charles IX est mort! le roi
+Charles IX est mort! cria-t-il trois fois. Et il laissa tomber les
+deux morceaux de la baguette.
+
+-- Vive le roi Henri III! cria alors Catherine en se signant avec
+une pieuse reconnaissance. Vive le roi Henri III!
+
+Toutes les voix répétèrent ce cri, excepté celle du duc François.
+
+-- Ah! elle m'a joué, dit-il en déchirant sa poitrine avec ses
+ongles.
+
+-- Je l'emporte, s'écria Catherine, et cet odieux Béarnais ne
+régnera pas!
+
+
+
+XXXV
+Épilogue
+
+
+Un an s'était écoulé depuis la mort du roi Charles IX et
+l'avènement au trône de son successeur.
+
+Le roi Henri III, heureusement régnant par la grâce de Dieu et de
+sa mère Catherine, était allé à une belle procession faite en
+l'honneur de Notre-Dame de Cléry.
+
+Il était parti à pied avec la reine sa femme et toute la cour.
+
+Le roi Henri III pouvait bien se donner ce petit passe-temps; nul
+souci sérieux ne l'occupait à cette heure. Le roi de Navarre était
+en Navarre, où il avait si longtemps désiré être, et s'occupait
+fort, disait-on, d'une belle fille du sang des Montmorency et
+qu'il appelait la Fosseuse. Marguerite était près de lui, triste
+et sombre, et ne trouvant que dans ses belles montagnes, non pas
+une distraction, mais un adoucissement aux deux grandes douleurs
+de la vie: l'absence et la mort.
+
+Paris était fort tranquille, et la reine mère, véritablement
+régente depuis que son cher fils Henri était roi, y faisait séjour
+tantôt au Louvre, tantôt à l'hôtel de Soissons, qui était situé
+sur l'emplacement que couvre aujourd'hui la halle au blé, et dont
+il ne reste que l'élégante colonne qu'on peut voir encore
+aujourd'hui.
+
+Elle était un soir fort occupée à étudier les astres avec René,
+dont elle avait toujours ignoré les petites trahisons, et qui
+était rentré en grâce auprès d'elle pour le faux témoignage qu'il
+avait si à point porté dans l'affaire de Coconnas et de La Mole,
+lorsqu'on vint lui dire qu'un homme qui disait avoir une chose de
+la plus haute importance à lui communiquer, l'attendait dans son
+oratoire.
+
+Elle descendit précipitamment et trouva le sire de Maurevel.
+
+-- _Il _est ici, s'écria l'ancien capitaine des pétardiers, ne
+laissant point, contre l'étiquette royale, le temps à Catherine de
+lui adresser la parole.
+
+-- Qui, _il?_ demanda Catherine.
+
+-- Qui voulez-vous que ce soit, madame, sinon le roi de Navarre?
+
+-- Ici! dit Catherine, ici... lui... Henri... Et qu'y vient-il
+faire, l'imprudent?
+
+-- Si l'on en croit les apparences, il vient voir madame de Sauve;
+voilà tout. Si l'on en croit les probabilités, il vient conspirer
+contre le roi.
+
+-- Et comment savez-vous qu'il est ici?
+
+-- Hier, je l'ai vu entrer dans une maison, et un instant après
+madame de Sauve est venue l'y joindre.
+
+-- Êtes-vous sûr que ce soit lui?
+
+-- Je l'ai attendu jusqu'à sa sortie, c'est-à-dire une partie de
+la nuit. À trois heures, les deux amants se sont remis en chemin.
+Le roi a conduit madame de Sauve jusqu'au guichet du Louvre; là,
+grâce au concierge, qui est dans ses intérêts sans doute, elle est
+rentrée sans être inquiétée, et le roi s'en est revenu tout en
+chantonnant un petit air et d'un pas aussi dégagé que s'il était
+au milieu de ses montagnes.
+
+-- Et où est-il allé ainsi?
+
+-- Rue de l'Arbre-Sec, hôtel de la Belle-Étoile, chez ce même
+aubergiste où logeaient les deux sorciers que Votre Majesté a fait
+exécuter l'an passé.
+
+-- Pourquoi n'êtes-vous pas venu me dire la chose aussitôt?
+
+-- Parce que je n'étais pas encore assez sûr de mon fait.
+
+-- Tandis que maintenant?
+
+-- Maintenant, je le suis.
+
+-- Tu l'as vu?
+
+-- Parfaitement. J'étais embusqué chez un marchand de vin en face;
+je l'ai vu entrer d'abord dans la même maison que la veille; puis
+comme madame de Sauve tardait, il a mis imprudemment son visage au
+carreau d'une fenêtre du premier, et cette fois je n'ai plus
+conservé aucun doute. D'ailleurs, un instant après, madame de
+Sauve l'est venue rejoindre de nouveau.
+
+-- Et tu crois qu'ils resteront, comme la nuit passée, jusqu'à
+trois heures du matin?
+
+-- C'est probable.
+
+-- Où est donc cette maison?
+
+-- Près de la Croix-des-Petits-Champs, vers Saint-Honoré.
+
+-- Bien, dit Catherine. M. de Sauve ne connaît point votre
+écriture?
+
+-- Non.
+
+-- Asseyez-vous là et écrivez. Maurevel obéit et prenant la plume:
+
+-- Je suis prêt, madame, dit-il.
+
+Catherine dicta:
+
+«Pendant que le baron de Sauve fait son service au Louvre, la
+baronne est avec un muguet de ses amis, dans une maison proche de
+la Croix-des-Petits-Champs, vers Saint-Honoré; le baron de Sauve
+reconnaîtra la maison à une croix rouge qui sera faite sur la
+muraille.»
+
+-- Eh bien? demanda Maurevel.
+
+-- Faites une seconde copie de cette lettre, dit Catherine.
+Maurevel obéit passivement.
+
+-- Maintenant, dit la reine, faites remettre une de ces lettres
+par un homme adroit au baron de Sauve, et que cet homme laisse
+tomber l'autre dans les corridors du Louvre.
+
+-- Je ne comprends pas, dit Maurevel. Catherine haussa les
+épaules.
+
+-- Vous ne comprenez pas qu'un mari qui reçoit une pareille lettre
+se fâche?
+
+-- Mais il me semble, madame, que du temps du roi de Navarre il ne
+se fâchait pas.
+
+-- Tel qui passe des choses à un roi ne les passe peut-être pas à
+un simple galant. D'ailleurs, s'il ne se fâche pas, vous vous
+fâcherez pour lui, vous.
+
+-- Moi?
+
+-- Sans doute. Vous prenez quatre hommes, six hommes s'il le faut,
+vous vous masquez, vous enfoncez la porte, comme si vous étiez les
+envoyés du baron, vous surprenez les amants au milieu de leur
+tête-à-tête, vous frappez au nom du roi; et le lendemain le billet
+perdu dans le corridor du Louvre, et trouvé par quelque âme
+charitable qui l'a déjà fait circuler, atteste que c'est le mari
+qui s'est vengé. Seulement, le hasard a fait que le galant était
+le roi de Navarre; mais qui pouvait deviner cela, quand chacun le
+croyait à Pau?
+
+Maurevel regarda avec admiration Catherine, s'inclina et sortit.
+
+En même temps que Maurevel sortait de l'hôtel de Soissons, madame
+de Sauve entrait dans la petite maison de la Croix-des-Petits-
+Champs.
+
+Henri l'attendait la porte entrouverte.
+
+Dès qu'il l'aperçut dans l'escalier:
+
+-- Vous n'avez pas été suivie? dit-il.
+
+-- Mais non, dit Charlotte, que je sache, du moins.
+
+-- C'est que je crois l'avoir été, dit Henri, non seulement cette
+nuit, mais encore ce soir.
+
+-- Oh! mon Dieu! dit Charlotte, vous m'effrayez, Sire; si un bon
+souvenir donné par vous à une ancienne amie allait tourner à mal
+pour vous, je ne m'en consolerais pas.
+
+-- Soyez tranquille, ma mie, dit le Béarnais, nous avons trois
+épées qui veillent dans l'ombre.
+
+-- Trois, c'est bien peu, Sire.
+
+-- C'est assez quand ces épées s'appellent de Mouy, Saucourt et
+Barthélemy.
+
+-- De Mouy est donc avec vous à Paris?
+
+-- Sans doute.
+
+-- Il a osé revenir dans la capitale? Il a donc, comme vous,
+quelque pauvre femme folle de lui?
+
+-- Non, mais il a un ennemi dont il a juré la mort. Il n'y a que
+la haine, ma chère, qui fasse faire autant de sottises que
+l'amour.
+
+-- Merci, Sire.
+
+-- Oh! dit Henri, je ne dis pas cela pour les sottises présentes,
+je dit cela pour les sottises passées et à venir. Mais ne
+discutons pas là-dessus, nous n'avons pas de temps à perdre.
+
+-- Vous partez donc toujours?
+
+-- Cette nuit.
+
+-- Les affaires pour lesquelles vous étiez revenu à Paris sont
+donc terminées?
+
+-- Je n'y suis revenu que pour vous.
+
+-- Gascon!
+
+-- Ventre-saint-Gris! ma mie, je dis la vérité; mais écartons ces
+souvenirs: j'ai encore deux ou trois heures à être heureux, et
+puis une séparation éternelle.
+
+-- Ah! Sire, dit madame de Sauve, il n'y a d'éternel que mon
+amour.
+
+Henri venait de dire qu'il n'avait pas le temps de discuter, il ne
+discuta donc point; il crut, ou, le sceptique qu'il était, il fit
+semblant de croire.
+
+Cependant, comme l'avait dit le roi de Navarre, de Mouy et ses
+deux compagnons étaient cachés aux environs de la maison.
+
+Il était convenu que Henri sortirait à minuit de la petite maison
+au lieu d'en sortir à trois heures; qu'on irait comme la veille
+reconduire madame de Sauve au Louvre, et que de là on irait rue de
+la Cerisaie, où demeurait Maurevel.
+
+C'était seulement pendant la journée qui venait de s'écouler que
+de Mouy avait enfin eu notion certaine de la maison qu'habitait
+son ennemi.
+
+Ils étaient là depuis une heure à peu près, lorsqu'ils virent un
+homme, suivi à quelques pas de cinq autres, qui s'approchait de la
+porte de la petite maison, et qui, l'une après l'autre, essayait
+plusieurs clefs.
+
+À cette vue, de Mouy, caché dans l'enfoncement d'une porte
+voisine, ne fit qu'un bond de sa cachette à cet homme, et le
+saisit par le bras.
+
+-- Un instant, dit-il, on n'entre pas là.
+
+L'homme fit un bond en arrière, et en bondissant son chapeau
+tomba.
+
+-- De Mouy de Saint-Phale! s'écria-t-il.
+
+-- Maurevel! hurla le huguenot en levant son épée. Je te
+cherchais; tu viens au-devant de moi, merci!
+
+Mais la colère ne lui fit pas oublier Henri; et se retournant vers
+la fenêtre, il siffla à la manière des pâtres béarnais.
+
+-- Cela suffira, dit-il à Saucourt. Maintenant, à moi, assassin! à
+moi! Et il s'élança vers Maurevel.
+
+Celui-ci avait eu le temps de tirer de sa ceinture un pistolet.
+
+-- Ah! cette fois, dit le Tueur de Roi en ajustant le jeune homme,
+je crois que tu es mort.
+
+Et il lâcha le coup. Mais de Mouy se jeta à droite, et la balle
+passa sans l'atteindre.
+
+-- À mon tour maintenant, s'écria le jeune homme. Et il fournit à
+Maurevel un si rude coup d'épée que, quoique ce coup atteignît sa
+ceinture de cuir, la pointe acérée traversa l'obstacle et
+s'enfonça dans les chairs.
+
+L'assassin poussa un cri sauvage qui accusait une si profonde
+douleur que les sbires qui l'accompagnaient le crurent frappé à
+mort et s'enfuirent épouvantés du côté de la rue Saint-Honoré.
+
+Maurevel n'était point brave. Se voyant abandonné par ses gens et
+ayant devant lui un adversaire comme de Mouy, il essaya à son tour
+de prendre la fuite, et se sauva par le même chemin qu'ils avaient
+pris, en criant: «À l'aide!»
+
+De Mouy, Saucourt et Barthélemy, emportés par leur ardeur, les
+poursuivirent.
+
+Comme ils entraient dans la rue de Grenelle, qu'ils avaient prise
+pour leur couper le chemin, une fenêtre s'ouvrait et un homme
+sautait du premier étage sur la terre fraîchement arrosée par la
+pluie.
+
+C'était Henri.
+
+Le sifflement de De Mouy l'avait averti d'un danger quelconque, et
+ce coup de pistolet, en lui indiquant que le danger était grave,
+l'avait attiré au secours de ses amis.
+
+Ardent, vigoureux, il s'élança sur leurs traces l'épée à la main.
+
+Un cri le guida: il venait de la barrière des Sergents. C'était
+Maurevel, qui, se sentant pressé par de Mouy, appelait une seconde
+fois à son secours ses hommes emportés par la terreur.
+
+Il fallait se retourner ou être poignardé par derrière.
+
+Maurevel se retourna, rencontra le fer de son ennemi, et presque
+aussitôt lui porta un coup si habile que son écharpe en fut
+traversée. Mais de Mouy riposta aussitôt.
+
+L'épée s'enfonça de nouveau dans la chair qu'elle avait déjà
+entamée, et un double jet de sang s'élança par une double plaie.
+
+-- Il en tient! cria Henri, qui arrivait. Sus! sus, de Mouy! De
+Mouy n'avait pas besoin d'être encouragé. Il chargea de nouveau
+Maurevel; mais celui-ci ne l'attendit point. Appuyant sa main
+gauche sur sa blessure, il reprit une course désespérée.
+
+-- Tue-le vite! tue-le! cria le roi; voici ses soldats qui
+s'arrêtent, et le désespoir des lâches ne vaut rien pour les
+braves.
+
+Maurevel, dont les poumons éclataient, dont la respiration
+sifflait, dont chaque haleine chassait une sueur sanglante, tomba
+tout à coup d'épuisement; mais aussitôt il se releva, et, se
+retournant sur un genou, il présenta la pointe de son épée à de
+Mouy.
+
+-- Amis! amis! cria Maurevel, ils ne sont que deux. Feu, feu sur
+eux!
+
+En effet, Saucourt et Barthélemy s'étaient égarés à la poursuite
+de deux sbires qui avaient pris par la rue des Poulies, et le roi
+et de Mouy se trouvaient seuls en présence de quatre hommes.
+
+-- Feu! continuait de hurler Maurevel, tandis qu'un de ses soldats
+apprêtait effectivement son poitrinal.
+
+-- Oui, mais auparavant, dit de Mouy, meurs, traître, meurs,
+misérable, meurs damné comme un assassin!
+
+Et saisissant d'une main l'épée tranchante de Maurevel, de l'autre
+il plongea la sienne du haut en bas dans la poitrine de son
+ennemi, et cela avec tant de force qu'il le cloua contre terre.
+
+-- Prends garde! prends garde! cria Henri. De Mouy fit un bond en
+arrière, laissant son épée dans le corps de Maurevel, car un
+soldat l'ajustait et allait le tuer à bout portant. En même temps
+Henri passait son épée au travers du corps du soldat, qui tomba
+près de Maurevel en jetant un cri. Les deux autres soldats prirent
+la fuite.
+
+-- Viens! de Mouy, viens! cria Henri. Ne perdons pas un instant;
+si nous étions reconnus, ce serait fait de nous.
+
+-- Attendez, Sire; et mon épée, croyez-vous que je veuille la
+laisser dans le corps de ce misérable?
+
+Et il s'approcha de Maurevel gisant et en apparence sans
+mouvement; mais au moment où de Mouy mettait la main à la garde de
+cette épée, qui effectivement était restée dans le corps de
+Maurevel, celui-ci se releva armé du poitrinal que le soldat avait
+lâché en tombant, et à bout portant il lâcha le coup au milieu de
+la poitrine de De Mouy.
+
+Le jeune homme tomba sans même pousser un cri; il était tué raide.
+
+Henri s'élança sur Maurevel; mais il était tombé à son tour, et
+son épée ne perça plus qu'un cadavre.
+
+Il fallait fuir, le bruit avait attiré un grand nombre de
+personnes, la garde de nuit pouvait venir. Henri chercha parmi les
+curieux attirés par le bruit une figure, une connaissance, et tout
+à coup poussa un cri de joie.
+
+Il venait de reconnaître maître La Hurière.
+
+Comme la scène se passait au pied de la croix du Trahoir, c'est-à-
+dire en face de la rue de l'Arbre-Sec, notre ancienne
+connaissance, dont l'humeur naturellement sombre s'était encore
+singulièrement attristée depuis la mort de La Mole et de Coconnas,
+ses deux hôtes bien-aimés, avait quitté ses fourneaux et ses
+casseroles au moment où justement il apprêtait le souper du roi de
+Navarre et était accouru.
+
+-- Mon cher La Hurière, je vous recommande De Mouy, quoique j'ai
+bien peur qu'il n'y ait plus rien à faire. Emportez-le chez vous,
+et s'il vit encore n'épargnez rien, voilà ma bourse. Quant à
+l'autre laissez-le dans le ruisseau et qu'il y pourrisse comme un
+chien.
+
+-- Mais vous? dit La Hurière.
+
+-- Moi, j'ai un adieu à dire. Je cours, et dans dix minutes, je
+suis chez vous. Tenez mes chevaux prêts.
+
+Et Henri se mit effectivement à courir dans la direction de la
+petite maison de la Croix-des-Petits-Champs; mais en débouchant de
+la rue de Grenelle, il s'arrêta plein de terreur.
+
+Un groupe nombreux était amassé devant la porte.
+
+-- Qu'y a-t-il dans cette maison, demanda Henri, et qu'est-il
+arrivé?
+
+-- Oh! répondit celui auquel il s'adressait, un grand malheur,
+monsieur. C'est une belle jeune femme qui vient d'être poignardée
+par son mari, à qui l'on avait remis un billet pour le prévenir
+que sa femme était avec un amant.
+
+-- Et le mari? s'écria Henri.
+
+-- Il s'est sauvé.
+
+-- La femme?
+
+-- Elle est là.
+
+-- Morte?
+
+-- Pas encore; mais, Dieu merci, elle n'en vaut guère mieux.
+
+-- Oh! s'écria Henri, je suis donc maudit! Et il s'élança dans la
+maison. La chambre était pleine de monde; tout ce monde entourait
+un lit sur lequel était couchée la pauvre Charlotte percée de deux
+coups de poignard. Son mari, qui pendant deux ans avait dissimulé
+sa jalousie contre Henri, avait saisi cette occasion de se venger
+d'elle.
+
+-- Charlotte! Charlotte! cria Henri fendant la foule et tombant à
+genoux devant le lit.
+
+Charlotte rouvrit ses beaux yeux déjà voilés par la mort; elle
+jeta un cri qui fit jaillir le sang de ses deux blessures, et
+faisant un effort pour se soulever.
+
+-- Oh! je savais bien, dit-elle, que je ne pouvais pas mourir sans
+le revoir.
+
+Et en effet, comme si elle n'eût attendu que ce moment pour rendre
+à Henri cette âme qui l'avait tant aimé, elle appuya ses lèvres
+sur le front du roi de Navarre, murmura encore une dernière fois:
+«Je t'aime», et tomba morte.
+
+Henri ne pouvait rester plus longtemps sans se perdre. Il tira son
+poignard, coupa une boucle de ses beaux cheveux blonds qu'il avait
+si souvent dénoués pour en admirer la longueur, et sortit en
+sanglotant au milieu des sanglots des assistants, qui ne se
+doutaient pas qu'ils pleuraient sur de si hautes infortunes.
+
+-- Ami, amour, s'écria Henri éperdu, tout m'abandonne, tout me
+quitte, tout me manque à la fois!
+
+-- Oui, Sire, lui dit tout bas un homme qui s'était détaché du
+groupe de curieux amassé devant la petite maison et qui l'avait
+suivi, mais vous avez toujours le trône.
+
+-- René! s'écria Henri.
+
+-- Oui, Sire, René qui veille sur vous: ce misérable en expirant
+vous a nommé; on sait que vous êtes à Paris, les archers vous
+cherchent, fuyez, fuyez!
+
+-- Et tu dis que je serai roi, René! un fugitif!
+
+-- Regardez, Sire, dit le Florentin en montrant au roi une étoile
+qui se dégageait, brillante, des plis d'un nuage noir, ce n'est
+pas moi qui le dis, c'est elle.
+
+Henri poussa un soupir et disparut dans l'obscurité.
+
+FIN
+
+
+
+ [1] Charles IX avait épousé Élisabeth d'Autriche, fille de
+Maximilien.
+ [2] Espèce de brasero.
+ [3] En effet, cet enfant naturel, qui n'était autre que le
+fameux duc d'Angoulême, qui mourut en 1650, supprimait, s'il eût
+été légitime, Henri III, Henri IV, Louis XIII, Louis XIV. Que nous
+donnait-il à la place? L'esprit se confond et se perd dans les
+ténèbres d'une pareille question.
+ [4] Votre présence inespérée dans cette cour nous comblerait
+de joie, moi et mon mari, si elle n'amenait un grand malheur,
+c'est-à-dire non seulement la perte d'un frère, mais encore celle
+d'un ami.
+ [5] Nous sommes désespérés d'être séparés de vous, quand nous
+eussions préféré partir avec vous. Mais le même destin qui veut
+que vous quittiez sans retard Paris, nous enchaîne, nous, dans
+cette ville. Partez donc, cher frère; partez donc, cher ami;
+partez sans nous. Notre espérance et nos désirs vous suivent.
+ [6] Textuelle.
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's La reine Margot - Tome II, by Alexandre Dumas, Père
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13857 ***