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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:43:06 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La reine Margot - Tome II + +Author: Alexandre Dumas, Père + +Release Date: October 25, 2004 [EBook #13857] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA REINE MARGOT - TOME II *** + + + + +This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and +is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, +Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. + + + + + +Alexandre Dumas + +LA REINE MARGOT +Tome II +(1845) + + +Table des matières + +I Fraternité +II La reconnaissance du roi Charles IX +III Dieu dispose +IV La nuit des rois +V Anagramme +VI La rentrée au Louvre +VII La cordelière de la reine mère +VIII Projets de vengeance +IX Les Atrides +X L'Horoscope +XI Les confidences +XII Les ambassadeurs +XIII Oreste et Pylade +XIV Orthon +XV L'hôtellerie de la Belle-Étoile +XVI De Mouy de Saint-Phale +XVII Deux têtes pour une couronne +XVIII Le livre de vénerie +XIX La chasse au vol +XX Le pavillon de François Ier +XXI Les investigations +XXII Actéon +XXIII Le bois de Vincennes +XXIV La figure de cire +XXV Les boucliers invisibles +XXVI Les juges +XXVII La torture du brodequin +XXVIII La chapelle +XXIX La place Saint-Jean-en-Grève +XXX La tour du Pilori +XXXI La sueur de sang +XXXII La plate-forme du donjon de Vincennes +XXXIII La Régence +XXXIV Le roi est mort: vive le roi! +XXXV Épilogue + + +DEUXIÈME PARTIE + + + +I +Fraternité + + +En sauvant la vie de Charles, Henri avait fait plus que sauver la +vie d'un homme: il avait empêché trois royaumes de changer de +souverains. + +En effet, Charles IX tué, le duc d'Anjou devenait roi de France, +et le duc d'Alençon, selon toute probabilité, devenait roi de +Pologne. Quant à la Navarre, comme M. le duc d'Anjou était l'amant +de madame de Condé, sa couronne eût probablement payé au mari la +complaisance de sa femme. + +Or, dans tout ce grand bouleversement il n'arrivait rien de bon +pour Henri. Il changeait de maître, voilà tout; et au lieu de +Charles IX, qui le tolérait, il voyait monter au trône de France +le duc d'Anjou, qui, n'ayant avec sa mère Catherine qu'un coeur et +qu'une tête, avait juré sa mort et ne manquerait pas de tenir son +serment. + +Toutes ces idées s'étaient présentées à la fois à son esprit quand +le sanglier s'était élancé sur Charles IX, et nous avons vu ce qui +était résulté de cette réflexion rapide comme l'éclair, qu'à la +vie de Charles IX était attachée sa propre vie. + +Charles IX avait été sauvé par un dévouement dont il était +impossible au roi de comprendre le motif. + +Mais Marguerite avait tout compris, et elle avait admiré ce +courage étrange de Henri qui, pareil à l'éclair, ne brillait que +dans l'orage. + +Malheureusement ce n'était pas le tout que d'avoir échappé au +règne du duc d'Anjou, il fallait se faire roi soi-même. Il fallait +disputer la Navarre au duc d'Alençon et au prince de Condé; il +fallait surtout quitter cette cour où l'on ne marchait qu'entre +deux précipices, et la quitter protégé par un fils de France. + +Henri, tout en revenant de Bondy, réfléchit profondément à la +situation. En arrivant au Louvre, son plan était fait. + +Sans se débotter, tel qu'il était, tout poudreux et tout sanglant +encore, il se rendit chez le duc d'Alençon, qu'il trouva fort +agité en se promenant à grands pas dans sa chambre. + +En l'apercevant, le prince fit un mouvement. + +-- Oui, lui dit Henri en lui prenant les deux mains, oui, je +comprends, mon bon frère, vous m'en voulez de ce que le premier +j'ai fait remarquer au roi que votre balle avait frappé la jambe +de son cheval, au lieu d'aller frapper le sanglier, comme c'était +votre intention. Mais que voulez-vous? je n'ai pu retenir une +exclamation de surprise. D'ailleurs le roi s'en fût toujours +aperçu, n'est-ce pas? + +-- Sans doute, sans doute, murmura d'Alençon. Mais je ne puis +cependant attribuer qu'à mauvaise intention cette espèce de +dénonciation que vous avez faite, et qui, vous l'avez vu, n'a pas +eu un résultat moindre que de faire suspecter à mon frère Charles +mes intentions, et de jeter un nuage entre nous. + +-- Nous reviendrons là-dessus tout à l'heure; et quant à la bonne +ou à la mauvaise intention que j'ai à votre égard, je viens exprès +auprès de vous pour vous en faire juge. + +-- Bien! dit d'Alençon avec sa réserve ordinaire; parlez, Henri, +je vous écoute. + +-- Quand j'aurai parlé, François, vous verrez bien quelles sont +mes intentions, car la confidence que je viens vous faire exclut +toute réserve et toute prudence; et quand je vous l'aurai faite, +d'un seul mot vous pourrez me perdre! + +-- Qu'est-ce donc? dit François, qui commençait à se troubler. + +-- Et cependant, continua Henri, j'ai hésité longtemps à vous +parler de la chose qui m'amène, surtout après la façon dont vous +avez fait la sourde oreille aujourd'hui. + +-- En vérité, dit François en pâlissant, je ne sais pas ce que +vous voulez dire, Henri. + +-- Mon frère, vos intérêts me sont trop chers pour que je ne vous +avertisse pas que les huguenots ont fait faire auprès de moi des +démarches. + +-- Des démarches! demanda d'Alençon, et quelles démarches? + +-- L'un d'eux, M. de Mouy de Saint-Phale, le fils du brave de Mouy +assassiné par Maurevel, vous savez... + +-- Oui. + +-- Eh bien, il est venu me trouver au risque de sa vie pour me +démontrer que j'étais en captivité. + +-- Ah! vraiment! et que lui avez-vous répondu? + +-- Mon frère, vous savez que j'aime tendrement Charles, qui m'a +sauvé la vie, et que la reine mère a pour moi remplacé ma mère. +J'ai donc refusé toutes les offres qu'il venait me faire. + +-- Et quelles étaient ces offres? + +-- Les huguenots veulent reconstituer le trône de Navarre, et +comme en réalité ce trône m'appartient par héritage, ils me +l'offraient. + +-- Oui; et M. de Mouy, au lieu de l'adhésion qu'il venait +solliciter, a reçu votre désistement? + +-- Formel... par écrit même. Mais depuis..., continua Henri. + +-- Vous vous êtes repenti, mon frère? interrompit d'Alençon. + +-- Non, j'ai cru m'apercevoir seulement que M. de Mouy, mécontent +de moi, reportait ailleurs ses visées. + +-- Et où cela? demanda vivement François. + +-- Je n'en sais rien. Près du prince de Condé, peut-être. + +-- Oui, c'est probable, dit le duc. + +-- D'ailleurs, reprit Henri, j'ai moyen de connaître d'une manière +infaillible le chef qu'il s'est choisi. François devint livide. + +-- Mais, continua Henri, les huguenots sont divisés entre eux, et +de Mouy, tout brave et tout loyal qu'il est, ne représente qu'une +moitié du parti. Or, cette autre moitié, qui n'est point à +dédaigner, n'a pas perdu l'espoir de porter au trône ce Henri de +Navarre, qui, après avoir hésité dans le premier moment, peut +avoir réfléchi depuis. + +-- Vous croyez? + +-- Oh! tous les jours j'en reçois des témoignages. Cette troupe +qui nous a rejoints à la chasse, avez-vous remarqué de quels +hommes elle se composait? + +-- Oui, de gentilshommes convertis. + +-- Le chef de cette troupe, qui m'a fait un signe, l'avez-vous +reconnu? + +-- Oui, c'est le vicomte de Turenne. + +-- Ce qu'ils me voulaient, l'avez-vous compris? + +-- Oui, ils vous proposaient de fuir. + +-- Alors, dit Henri à François inquiet, il est donc évident qu'il +y a un second parti qui veut autre chose que ce que veut +M. de Mouy. + +-- Un second parti? + +-- Oui, et fort puissant, vous dis-je; de sorte que pour réussir +il faudrait réunir les deux partis: Turenne et de Mouy. La +conspiration marche, les troupes sont désignées, on n'attend qu'un +signal. Or, dans cette situation suprême, qui demande de ma part +une prompte solution, j'ai débattu deux résolutions entre +lesquelles je flotte. Ces deux résolutions, je viens vous les +soumettre comme à un ami. + +-- Dites mieux, comme à un frère. + +-- Oui, comme à un frère, reprit Henri. + +-- Parlez donc, je vous écoute. + +-- Et d'abord je dois vous exposer l'état de mon âme, mon cher +François. Nul désir, nulle ambition, nulle capacité; je suis un +bon gentilhomme de campagne, pauvre, sensuel et timide; le métier +de conspirateur me présente des disgrâces mal compensées par la +perspective même certaine d'une couronne. + +-- Ah! mon frère, dit François, vous vous faites tort, et c'est +une situation triste que celle d'un prince dont la fortune est +limitée par une borne dans le champ paternel ou par un homme dans +la carrière des honneurs! Je ne crois donc pas à ce que vous me +dites. + +-- Ce que je vous dis est si vrai cependant, mon frère, reprit +Henri, que si je croyais avoir un ami réel, je me démettrais en sa +faveur de la puissance que veut me conférer le parti qui s'occupe +de moi; mais, ajouta-t-il avec un soupir, je n'en ai point. + +-- Peut-être. Vous vous trompez sans doute. + +-- Non, ventre-saint-gris! dit Henri. Excepté vous, mon frère, je +ne vois personne qui me soit attaché; aussi, plutôt que de laisser +avorter en des déchirements affreux une tentative qui produirait à +la lumière quelque homme... indigne... je préfère en vérité +avertir le roi mon frère de ce qui se passe. Je ne nommerai +personne, je ne citerai ni pays ni date; mais je préviendrai la +catastrophe. + +-- Grand Dieu! s'écria d'Alençon ne pouvant réprimer sa terreur, +que dites-vous là?... Quoi! Vous, vous la seule espérance du parti +depuis la mort de l'amiral; vous, un huguenot converti, mal +converti, on le croyait du moins, vous lèveriez le couteau sur vos +frères! Henri, Henri, en faisant cela, savez-vous que vous livrez +à une seconde Saint-Barthélemy tous les calvinistes du royaume? +Savez-vous que Catherine n'attend qu'une occasion pareille pour +exterminer tout ce qui a survécu? + +Et le duc tremblant, le visage marbré de plaques rouges et +livides, pressait la main de Henri pour le supplier de renoncer à +cette solution, qui le perdait. + +-- Comment! dit Henri avec une expression de parfaite bonhomie, +vous croyez, François, qu'il arriverait tant de malheurs? Avec la +parole du roi, cependant, il me semble que je garantirais les +imprudents. + +-- La parole du roi Charles IX, Henri! ... Eh! l'amiral ne +l'avait-il pas? Téligny ne l'avait-il pas? Ne l'aviez-vous pas +vous-même? Oh! Henri, c'est moi qui vous le dis: si vous faites +cela, vous les perdez tous; non seulement eux, mais encore tout ce +qui a eu des relations directes ou indirectes avec eux. + +Henri parut réfléchir un moment. + +-- Si j'eusse été un prince important à la cour, dit-il, j'eusse +agi autrement. À votre place, par exemple, à votre place, à vous, +François, fils de France, héritier probable de la couronne... + +François secoua ironiquement la tête. + +-- À ma place, dit-il que feriez-vous? + +-- À votre place, mon frère, répondit Henri, je me mettrais à la +tête du mouvement pour le diriger. Mon nom et mon crédit +répondraient à ma conscience de la vie des séditieux, et je +tirerais utilité pour moi d'abord et pour le roi ensuite, peut- +être, d'une entreprise qui, sans cela, peut faire le plus grand +mal à la France. + +D'Alençon écouta ces paroles avec une joie qui dilata tous les +muscles de son visage. + +-- Croyez-vous, dit-il, que ce moyen soit praticable, et qu'il +nous épargne tous ces désastres que vous prévoyez? + +-- Je le crois, dit Henri. Les huguenots vous aiment: votre +extérieur modeste, votre situation élevée et intéressante à la +fois, la bienveillance enfin que vous avez toujours témoignée à +ceux de la religion, les portent à vous servir. + +-- Mais, dit d'Alençon, il y a schisme dans le parti. Ceux qui +sont pour vous seront-ils pour moi? + +-- Je me charge de vous les concilier par deux raisons. + +-- Lesquelles? + +-- D'abord, par la confiance que les chefs ont en moi; ensuite, +par la crainte où ils seraient que Votre Altesse, connaissant +leurs noms... + +-- Mais ces noms, qui me les révèlera? + +-- Moi, ventre-saint-gris! + +-- Vous feriez cela? + +-- Écoutez, François, je vous l'ai dit, continua Henri, je n'aime +que vous à la cour: cela vient sans doute de ce que vous êtes +persécuté comme moi; et puis, ma femme aussi vous aime d'une +affection qui n'a pas d'égale... + +François rougit de plaisir. + +-- Croyez-moi, mon frère, continua Henri, prenez cette affaire en +main, régnez en Navarre; et pourvu que vous me conserviez une +place à votre table et une belle forêt pour chasser, je +m'estimerai heureux. + +-- Régner en Navarre! dit le duc; mais si... + +-- Si le duc d'Anjou est nommé roi de Pologne, n'est-ce pas? +J'achève votre pensée. François regarda Henri avec une certaine +terreur. + +-- Eh bien, écoutez, François! continua Henri; puisque rien ne +vous échappe, c'est justement dans cette hypothèse que je +raisonne: si le duc d'Anjou est nommé roi de Pologne, et que notre +frère Charles, que Dieu conserve! vienne à mourir, il n'y a que +deux cents lieues de Pau à Paris, tandis qu'il y en a quatre cents +de Paris à Cracovie; vous serez donc ici pour recueillir +l'héritage juste au moment où le roi de Pologne apprendra qu'il +est vacant. Alors, si vous êtes content de moi, François, vous me +donnerez ce royaume de Navarre, qui ne sera plus qu'un des +fleurons de votre couronne; de cette façon, j'accepte. Le pis qui +puisse vous arriver, c'est de rester roi là-bas et de faire souche +de rois en vivant en famille avec moi et ma famille, tandis +qu'ici, qu'êtes-vous? un pauvre prince persécuté, un pauvre +troisième fils de roi, esclave de deux aînés et qu'un caprice peut +envoyer à la Bastille. + +-- Oui, oui, dit François, je sens bien cela, si bien que je ne +comprends pas que vous renonciez à ce plan que vous me proposez. +Rien ne bat donc là? + +Et le duc d'Alençon posa la main sur le coeur de son frère. + +-- Il y a, dit Henri en souriant, des fardeaux trop lourds pour +certaines mains; je n'essaierai pas de soulever celui-là; la +crainte de la fatigue me fait passer l'envie de la possession. + +-- Ainsi, Henri, véritablement vous renoncez? + +-- Je l'ai dit à de Mouy et je vous le répète. + +-- Mais en pareille circonstance, cher frère, dit d'Alençon, on ne +dit pas, on prouve. + +Henri respira comme un lutteur qui sent plier les reins de son +adversaire. + +-- Je le prouverai, dit-il, ce soir: à neuf heures la liste des +chefs et le plan de l'entreprise seront chez vous. J'ai même déjà +remis mon acte de renonciation à de Mouy. + +François prit la main de Henri et la serra avec effusion entre les +siennes. + +Au même instant Catherine entra chez le duc d'Alençon, et cela, +selon son habitude, sans se faire annoncer. + +-- Ensemble! dit-elle en souriant; deux bons frères, en vérité! + +-- Je l'espère, madame, dit Henri avec le plus grand sang-froid, +tandis que le duc d'Alençon pâlissait d'angoisse. Puis il fit +quelques pas en arrière pour laisser Catherine libre de parler à +son fils. + +La reine mère alors tira de son aumônière un joyau magnifique. + +-- Cette agrafe vient de Florence, dit-elle, je vous la donne pour +mettre au ceinturon de votre épée. Puis tout bas: + +-- Si, continua-t-elle, vous entendez ce soir du bruit chez votre +bon frère Henri, ne bougez pas. François serra la main de sa mère, +et dit: + +-- Me permettez-vous de lui montrer le beau présent que vous venez +de me faire? + +-- Faites mieux, donnez-le-lui en votre nom et au mien, car j'en +avais ordonné une seconde à mon intention. + +-- Vous entendez, Henri, dit François, ma bonne mère m'apporte ce +bijou, et en double la valeur en permettant que je vous le donne. + +Henri s'extasia sur la beauté de l'agrafe, et se confondit en +remerciements. Quand ses transports se furent calmés: + +-- Mon fils, dit Catherine, je me sens un peu indisposée, et je +vais me mettre au lit; votre frère Charles est bien fatigué de sa +chute et va en faire autant. On ne soupera donc pas en famille ce +soir, et nous serons servis chacun chez nous. Ah! Henri, +j'oubliais de vous faire mon compliment sur votre courage et votre +adresse: vous avez sauvé votre roi et votre frère, vous en serez +récompensé. + +-- Je le suis déjà, madame! répondit Henri en s'inclinant. + +-- Par le sentiment que vous avez fait votre devoir, reprit +Catherine, ce n'est pas assez, et croyez que nous songeons, +Charles et moi, à faire quelque chose qui nous acquitte envers +vous. + +-- Tout ce qui me viendra de vous et de mon bon frère sera +bienvenu, madame. Puis il s'inclina et sortit. + +-- Ah! mon frère François, pensa Henri en sortant, je suis sûr +maintenant de ne pas partir seul, et la conspiration, qui avait un +corps, vient de trouver une tête et un coeur. Seulement prenons +garde à nous. Catherine me fait un cadeau, Catherine me promet une +récompense: il y a quelque diablerie là-dessous; je veux conférer +ce soir avec Marguerite. + + + +II +La reconnaissance du roi Charles IX + + +Maurevel était resté une partie de la journée dans le cabinet des +Armes du roi; mais, quand Catherine avait vu approcher le moment +du retour de la chasse, elle l'avait fait passer dans son oratoire +avec les sbires qui l'étaient venus rejoindre. + +Charles IX, averti à son arrivée par sa nourrice qu'un homme avait +passé une partie de la journée dans son cabinet, s'était d'abord +mis dans une grande colère qu'on se fût permis d'introduire un +étranger chez lui. Mais se l'étant fait dépeindre, et sa nourrice +lui ayant dit que c'était le même homme qu'elle avait été elle- +même chargée de lui amener un soir, le roi avait reconnu Maurevel; +et se rappelant l'ordre arraché le matin par sa mère, il avait +tout compris. + +-- Oh! oh! murmura Charles, dans la même journée où il m'a sauvé +la vie; le moment est mal choisi. + +En conséquence il fit quelques pas pour descendre chez sa mère; +mais une pensée le retint. + +-- Mordieu! dit-il, si je lui parle de cela, ce sera une +discussion à n'en pas finir; mieux vaut que nous agissions chacun +de notre côté. + +-- Nourrice, dit-il, ferme bien toutes les portes, et préviens la +reine Élisabeth[1], qu'un peu souffrant de la chute que j'ai faite, +je dormirai seul cette nuit. + +La nourrice obéit, et, comme l'heure d'exécuter son projet n'était +pas arrivée, Charles se mit à faire des vers. + +C'était l'occupation pendant laquelle le temps passait le plus +vite pour le roi. Aussi neuf heures sonnèrent-elles que Charles +croyait encore qu'il en était à peine sept. Il compta l'un après +l'autre les battements de la cloche, et au dernier il se leva. + +-- Nom d'un diable! dit-il, il est temps tout juste. Et, prenant +son manteau et son chapeau, il sortit par une porte secrète qu'il +avait fait percer dans la boiserie, et dont Catherine elle-même +ignorait l'existence. Charles alla droit à l'appartement de Henri. +Henri n'avait fait que rentrer chez lui pour changer de costume en +quittant le duc d'Alençon, et il était sorti aussitôt. + +-- Il sera allé souper chez Margot, se dit le roi; il était au +mieux aujourd'hui avec elle, à ce qu'il m'a semblé du moins. Et il +s'achemina vers l'appartement de Marguerite. + +Marguerite avait ramené chez elle la duchesse de Nevers, Coconnas +et La Mole, et faisait avec eux une collation de confitures et de +pâtisseries. + +Charles heurta à la porte d'entrée: Gillonne alla ouvrir; mais à +l'aspect du roi elle fut si épouvantée, qu'elle trouva à peine la +force de faire la révérence, et qu'au lieu de courir pour prévenir +sa maîtresse de l'auguste visite qui lui arrivait, elle laissa +passer Charles sans donner d'autre signal que le cri qu'elle avait +poussé. + +Le roi traversa l'antichambre, et, guidé par les éclats de rire, +il s'avança vers la salle à manger. + +«Pauvre Henriot! dit-il, il se réjouit sans penser à mal.» + +-- C'est moi, dit-il en soulevant la tapisserie et en montrant un +visage riant. + +Marguerite poussa un cri terrible; tout riant qu'il était, ce +visage avait produit sur elle l'effet de la tête de Méduse. Placée +en face de la portière, elle venait de reconnaître Charles. + +Les deux hommes tournaient le dos au roi. + +-- Majesté! s'écria-t-elle avec effroi. Et elle se leva. Coconnas, +quand les trois autres convives sentaient en quelque sorte leur +tête vaciller sur leurs épaules, fut le seul qui ne perdit pas la +sienne. Il se leva aussi, mais avec une si habile maladresse, +qu'en se levant il renversa la table, et qu'avec elle il culbuta +cristaux, vaisselle et bougies. + +En un instant il y eut obscurité complète et silence de mort. + +-- Gagne au pied, dit Coconnas à La Mole. Hardi! hardi! La Mole ne +se le fit pas dire deux fois; il se jeta contre le mur, s'orienta +des mains, cherchant la chambre à coucher pour se coucher dans le +cabinet qu'il connaissait si bien. Mais en mettant le pied dans la +chambre à coucher il se heurta contre un homme qui venait d'entrer +par le passage secret. + +-- Que signifie donc tout cela? dit Charles dans les ténèbres, +avec une voix qui commençait à prendre un formidable accent +d'impatience; suis-je donc un trouble-fête, que l'on fasse à ma +vue un pareil remue-ménage? Voyons, Henriot! Henriot! où es-tu? +réponds-moi. + +-- Nous sommes sauvés! murmura Marguerite en saisissant une main +qu'elle prit pour celle de La Mole. Le roi croit que mon mari est +un de nos convives. + +-- Et je lui laisserai croire, madame, soyez tranquille, dit Henri +répondant à la reine sur le même ton. + +-- Grand Dieu! s'écria Marguerite en lâchant vivement la main +qu'elle tenait, et qui était celle du roi de Navarre. + +-- Silence! dit Henri. + +-- Mille noms du diable! qu'avez-vous donc à chuchoter ainsi? +s'écria Charles. Henri, répondez-moi, où êtes-vous? + +-- Me voici, Sire, dit la voix du roi de Navarre. + +-- Diable! dit Coconnas qui tenait la duchesse de Nevers dans un +coin, voilà qui se complique. + +-- Alors, nous sommes deux fois perdus, dit Henriette. Coconnas, +brave jusqu'à l'imprudence, avait réfléchi qu'il fallait toujours +finir par rallumer les bougies; et pensant que le plus tôt serait +le mieux, il quitta la main de madame de Nevers, ramassa au milieu +des débris un chandelier, s'approcha du chauffe-doux[2], et souffla +sur un charbon qui enflamma aussitôt la mèche d'une bougie. La +chambre s'éclaira. Charles IX jeta autour de lui un regard +interrogateur. + +Henri était près de sa femme; la duchesse de Nevers était seule +dans un coin; et Coconnas, debout au milieu de la chambre, un +chandelier à la main, éclairait toute la scène. + +-- Excusez-nous, mon frère, dit Marguerite, nous ne vous +attendions pas. + +-- Aussi Votre Majesté, comme elle peut le voir, nous a fait une +peur étrange! dit Henriette. + +-- Pour ma part, dit Henri qui devina tout, je crois que la peur a +été si réelle qu'en me levant j'ai renversé la table. Coconnas +jeta au roi de Navarre un regard qui voulait dire: + +«À la bonne heure! voilà un mari qui entend à demi-mot.» + +-- Quel affreux remue-ménage! répéta Charles IX. Voilà ton souper +renversé, Henriot. Viens avec moi, tu l'achèveras ailleurs; je te +débauche pour ce soir. + +-- Comment, Sire! dit Henri, Votre Majesté me ferait l'honneur?... + +-- Oui, Ma Majesté te fait l'honneur de t'emmener hors du Louvre. +Prête-le moi, Margot, je te le ramènerai demain matin. + +-- Ah! mon frère! dit Marguerite, vous n'avez pas besoin de ma +permission pour cela, et vous êtes bien le maître. + +-- Sire, dit Henri, je vais prendre chez moi un autre manteau, et +je reviens à l'instant même. + +-- Tu n'en as pas besoin, Henriot; celui que tu as là est bon. + +-- Mais, Sire..., essaya le Béarnais. + +-- Je te dis de ne pas retourner chez toi, mille noms d'un diable! +n'entends tu pas ce que je te dis? Allons, viens donc! + +-- Oui, oui, allez! dit tout à coup Marguerite en serrant le bras +de son mari, car un singulier regard de Charles venait de lui +apprendre qu'il se passait quelque chose d'étrange. + +-- Me voilà, Sire, dit Henri. Mais Charles ramena son regard sur +Coconnas, qui continuait son office d'éclaireur en rallumant les +autres bougies. + +-- Quel est ce gentilhomme, demanda-t-il à Henri en toisant le +Piémontais; ne serait-ce point, par hasard, M. de La Mole? + +-- Qui lui a donc parlé de La Mole? se demanda tout bas +Marguerite. + +-- Non, Sire, répondit Henri, M. de La Mole n'est point ici, et je +le regrette, car j'aurais eu l'honneur de le présenter à Votre +Majesté en même temps que M. de Coconnas, son ami; ce sont deux +inséparables, et tous deux appartiennent à M. d'Alençon. + +-- Ah! ah! notre grand tireur! dit Charles. Bon! Puis en fronçant +le sourcil: + +-- Ce M. de La Mole, ajouta-t-il, n'est-il pas huguenot? + +-- Converti, Sire, dit Henri, et je réponds de lui comme de moi. + +-- Quand vous répondrez de quelqu'un, Henriot, après ce que vous +avez fait aujourd'hui, je n'ai plus le droit de douter de lui. +Mais n'importe, j'aurais voulu le voir, ce M. de La Mole. Ce sera +pour plus tard. + +En faisant de ses gros yeux une dernière perquisition dans la +chambre, Charles embrassa Marguerite et emmena le roi de Navarre +en le tenant par dessous le bras. + +À la porte du Louvre, Henri voulut s'arrêter pour parler à +quelqu'un. + +-- Allons, allons! sors vite, Henriot, lui dit Charles. Quand je +te dis que l'air du Louvre n'est pas bon pour toi ce soir, que +diable! crois-moi donc. + +-- Ventre-saint-gris! murmura Henri; et de Mouy, que va-t-il +devenir tout seul dans ma chambre?... Pourvu que cet air qui n'est +pas bon pour moi ne soit pas plus mauvais encore pour lui! + +-- Ah ça! dit le roi lorsque Henri et lui eurent traversé le pont- +levis, cela t'arrange donc, Henriot, que les gens de M. d'Alençon +fassent la cour à ta femme? + +-- Comment cela, Sire? + +-- Oui, ce M. de Coconnas ne fait-il pas les doux yeux à Margot? + +-- Qui vous a dit cela? + +-- Dame! reprit le roi, on me l'a dit. + +-- Raillerie pure, Sire; M. de Coconnas fait les doux yeux à +quelqu'un, c'est vrai, mais c'est à madame de Nevers. + +-- Ah bah! + +-- Je puis répondre à Votre Majesté de ce que je lui dis là. +Charles se prit à rire aux éclats. + +-- Eh bien, dit-il, que le duc de Guise vienne encore me faire des +propos, et j'allongerai agréablement sa moustache en lui contant +les exploits de sa belle-soeur. Après cela, dit le roi en se +ravisant, je ne sais plus si c'est de M. de Coconnas ou de +M. de La Mole qu'il m'a parlé. + +-- Pas plus l'un que l'autre, Sire, dit Henri, et je vous réponds +des sentiments de ma femme. + +-- Bon! Henriot, bon! dit le roi; j'aime mieux te voir ainsi +qu'autrement; et, sur mon honneur, tu es si brave garçon que je +crois que je finirai par ne plus pouvoir me passer de toi. + +En disant ces mots, le roi se mit à siffler d'une façon +particulière, et quatre gentilshommes qui attendaient au bout de +la rue de Beauvais le vinrent rejoindre, et tous ensemble +s'enfoncèrent dans l'intérieur de la ville. + +Dix heures sonnaient. + +-- Eh bien, dit Marguerite quand le roi et Henri furent partis, +nous remettons nous à table? + +-- Non, ma foi! dit la duchesse, j'ai eu trop peur. Vive la petite +maison de la rue Cloche-Percée! on n'y peut pas entrer sans en +faire le siège, et nos braves ont le droit d'y jouer des épées. +Mais que cherchez-vous sous les meubles et dans les armoires, +monsieur de Coconnas? + +-- Je cherche mon ami La Mole, dit le Piémontais. + +-- Cherchez du côté de ma chambre, monsieur, dit Marguerite, il y +a là un certain cabinet... + +-- Bon, dit Coconnas, j'y suis. Et il entra dans la chambre. + +-- Eh bien, dit une voix dans les ténèbres, où en sommes-nous? + +-- Eh! mordi! nous en sommes au dessert. + +-- Et le roi de Navarre? + +-- Il n'a rien vu; c'est un mari parfait, et j'en souhaite un +pareil à ma femme. Cependant je crains bien qu'elle ne l'ait +jamais qu'en secondes noces. + +-- Et le roi Charles? + +-- Ah! le roi, c'est différent; il a emmené le mari. + +-- En vérité? + +-- C'est comme je te le dis. De plus, il m'a fait l'honneur de me +regarder de côté quand il a su que j'étais à M. d'Alençon, et de +travers quand il a su que j'étais ton ami. + +-- Tu crois donc qu'on lui aura parlé de moi? + +-- J'ai peur, au contraire, qu'on ne lui en ait dit trop de bien. +Mais ce n'est point de tout cela qu'il s'agit, je crois que ces +dames ont un pèlerinage à faire du côté de la rue du Roi-de- +Sicile, et que nous conduisons les pèlerines. + +-- Mais, impossible! ... Tu le sais bien. + +-- Comment, impossible? + +-- Eh! oui, nous sommes de service chez son Altesse Royale. + +-- Mordi, c'est ma foi vrai; j'oublie toujours que nous sommes en +grade, et que de gentilshommes que nous étions nous avons eu +l'honneur de passer valets. + +Et les deux amis allèrent exposer à la reine et à la duchesse la +nécessité où ils étaient d'assister au moins au coucher de +monsieur le duc. + +-- C'est bien, dit madame de Nevers, nous partons de notre côté. + +-- Et peut-on savoir où vous allez? demanda Coconnas. + +-- Oh! vous êtes trop curieux, dit la duchesse. _Quaere et +invenies._ +_ _ +Les deux jeunes gens saluèrent et montèrent en toute hâte chez +M. d'Alençon. + +Le duc semblait les attendre dans son cabinet. + +-- Ah! ah! dit-il, vous voilà bien tard, messieurs. + +-- Dix heures à peine, Monseigneur, dit Coconnas. Le duc tira sa +montre. + +-- C'est vrai, dit-il. Tout le monde est couché au Louvre, +cependant. + +-- Oui, Monseigneur, mais nous voici à vos ordres. Faut-il +introduire dans la chambre de Votre Altesse les gentilshommes du +petit coucher? + +-- Au contraire, passez dans la petite salle et congédiez tout le +monde. + +Les deux jeunes gens obéirent, exécutèrent l'ordre donné, qui +n'étonna personne à cause du caractère bien connu du duc, et +revinrent près de lui. + +-- Monseigneur, dit Coconnas, Votre Altesse va sans doute se +mettre au lit ou travailler? + +-- Non, messieurs; vous avez congé jusqu'à demain. + +-- Allons, allons, dit tout bas Coconnas à l'oreille de La Mole, +la cour découche ce soir, à ce qu'il paraît; la nuit sera friande +en diable, prenons notre part de la nuit. + +Et les deux jeunes gens montèrent les escaliers quatre à quatre, +prirent leurs manteaux et leurs épées de nuit, et s'élancèrent +hors du Louvre à la poursuite des deux dames, qu'ils rejoignirent +au coin de la rue du Coq-Saint-Honoré. + +Pendant ce temps, le duc d'Alençon, l'oeil ouvert, l'oreille au +guet, attendait, enfermé dans sa chambre, les événements imprévus +qu'on lui avait promis. + + + +III +Dieu dispose + + +Comme l'avait dit le duc aux jeunes gens, le plus profond silence +régnait au Louvre. + +En effet, Marguerite et madame de Nevers étaient parties pour la +rue Tizon. Coconnas et La Mole s'étaient mis à leur poursuite. Le +roi et Henri battaient la ville. Le duc d'Alençon se tenait chez +lui dans l'attente vague et anxieuse des événements que lui avait +prédits la reine mère. Enfin Catherine s'était mise au lit, et +madame de Sauve, assise à son chevet, lui faisait lecture de +certains contes italiens dont riait fort la bonne reine. + +Depuis longtemps Catherine n'avait été de si belle humeur. Après +avoir fait de bon appétit une collation avec ses femmes, après +avoir réglé les comptes quotidiens de sa maison, elle avait +ordonné une prière pour le succès de certaine entreprise +importante, disait-elle, pour le bonheur de ses enfants; c'était +l'habitude de Catherine, habitude, au reste toute florentine, de +faire dire dans certaines circonstances des prières et des messes +dont Dieu et elle savaient seuls le but. + +Enfin elle avait revu René, et avait choisi, dans ses odorants +sachets et dans son riche assortiment, plusieurs nouveautés. + +-- Qu'on sache, dit Catherine, si ma fille la reine de Navarre est +chez elle; et si elle y est, qu'on la prie de venir me faire +compagnie. + +Le page auquel cet ordre était adressé sortit, et un instant après +il revint accompagné de Gillonne. + +-- Eh bien, dit la reine mère, j'ai demandé la maîtresse et non la +suivante. + +-- Madame, dit Gillonne, j'ai cru devoir venir moi-même dire à +Votre Majesté que la reine de Navarre est sortie avec son amie la +duchesse de Nevers... + +-- Sortie à cette heure! reprit Catherine en fronçant le sourcil; +et où peut-elle être allée? + +-- À une séance d'alchimie, répondit Gillonne, laquelle doit avoir +lieu à l'hôtel de Guise, dans le pavillon habité par madame de +Nevers. + +-- Et quand rentrera-t-elle? demanda la reine mère. + +-- La séance se prolongera fort avant dans la nuit, répondit +Gillonne, de sorte qu'il est probable que Sa Majesté demeurera +demain matin chez son amie. + +-- Elle est heureuse, la reine de Navarre, murmura Catherine, elle +a des amies et elle est reine; elle porte une couronne, on +l'appelle Votre Majesté, et elle n'a pas de sujets; elle est bien +heureuse. + +Après cette boutade, qui fit sourire intérieurement les auditeurs: + +-- Au reste, murmura Catherine, puisqu'elle est sortie! car elle +est sortie, dites-vous? + +-- Depuis une demi-heure, madame. + +-- Tout est pour le mieux; allez. + +Gillonne salua et sortit. + +-- Continuez votre lecture, Charlotte, dit la reine. Madame de +Sauve continua. Au bout de dix minutes Catherine interrompit la +lecture. + +-- Ah! à propos, dit-elle, qu'on renvoie les gardes de la galerie. +C'était le signal qu'attendait Maurevel. On exécuta l'ordre de la +reine mère, et madame de Sauve continua son histoire. + +Elle avait lu un quart d'heure à peu près sans interruption +aucune, lorsqu'un cri long, prolongé, terrible, parvint jusque +dans la chambre royale et fit dresser les cheveux sur la tête des +assistants. + +Un coup de pistolet le suivit immédiatement. + +-- Qu'est-ce cela, dit Catherine, et pourquoi ne lisez-vous plus, +Carlotta? + +-- Madame, dit la jeune femme pâlissante, n'avez-vous point +entendu? + +-- Quoi? demanda Catherine. + +-- Ce cri? + +-- Et ce coup de pistolet? ajouta le capitaine des gardes. + +-- Un cri, un coup de pistolet, ajouta Catherine, je n'ai rien +entendu, moi... D'ailleurs, est-ce donc une chose bien +extraordinaire au Louvre qu'un cri et qu'un coup de pistolet? +Lisez, lisez, Carlotta. + +-- Mais écoutez, madame, dit celle-ci, tandis que M. de Nancey se +tenait debout la main à la poignée de son épée et n'osant sortir +sans le congé de la reine; écoutez, on entend des pas, des +imprécations. + +-- Faut-il que je m'informe, madame? dit ce dernier. + +-- Point du tout, monsieur, restez là, dit Catherine en se +soulevant sur une main comme pour donner plus de force à son +ordre. Qui donc me garderait en cas d'alarme? Ce sont quelques +Suisses ivres qui se battent. + +Le calme de la reine, opposé à la terreur qui planait sur toute +cette assemblée, formait un contraste tellement remarquable que, +si timide qu'elle fût, madame de Sauve fixa un regard +interrogateur sur la reine. + +-- Mais, madame, s'écria-t-elle, on dirait que l'on tue quelqu'un. + +-- Et qui voulez-vous qu'on tue? + +-- Mais le roi de Navarre, madame; le bruit vient du côté de son +appartement. + +-- La sotte! murmura la reine, dont les lèvres, malgré sa +puissance sur elle-même, commençaient à s'agiter étrangement, car +elle marmottait une prière; la sotte voit son roi de Navarre +partout. + +-- Mon Dieu! mon Dieu! dit madame de Sauve en retombant sur son +fauteuil. + +-- C'est fini, c'est fini, dit Catherine. Capitaine, continua-t- +elle en s'adressant à M. de Nancey, j'espère que, s'il y a du +scandale dans le palais, vous ferez demain punir sévèrement les +coupables. Reprenez votre lecture, Carlotta. + +Et Catherine retomba elle-même sur son oreiller dans une +impassibilité qui ressemblait beaucoup à de l'affaissement, car +les assistants remarquèrent que de grosses gouttes de sueur +roulaient sur son visage. + +Madame de Sauve obéit à cet ordre formel; mais ses yeux et sa voix +fonctionnaient seuls. Sa pensée errante sur d'autres objets lui +représentait un danger terrible suspendu sur une tête chérie. +Enfin, après quelques minutes de ce combat, elle se trouva +tellement oppressée entre l'émotion et l'étiquette que sa voix +cessa d'être intelligible; le livre lui tomba des mains, elle +s'évanouit. + +Soudain un fracas plus violent se fit entendre; un pas lourd et +pressé ébranla le corridor; deux coups de feu partirent faisant +vibrer les vitres; et Catherine, étonnée de cette lutte prolongée +outre mesure, se dressa à son tour, droite, pâle, les yeux +dilatés; et au moment où le capitaine des gardes allait s'élancer +dehors, elle l'arrêta en disant: + +-- Que tout le monde reste ici, j'irai moi-même voir là-bas ce qui +se passe. Voilà ce qui se passait, ou plutôt ce qui s'était passé: + +De Mouy avait reçu le matin des mains d'Orthon la clef de Henri. +Dans cette clef, qui était forée, il avait remarqué un papier +roulé. Il avait tiré le papier avec une épingle. + +C'était le mot d'ordre du Louvre pour la prochaine nuit. En outre, +Orthon lui avait verbalement transmis les paroles de Henri qui +invitaient de Mouy à venir trouver à dix heures le roi au Louvre. +À neuf heures et demie, de Mouy avait revêtu une armure dont il +avait plus d'une fois déjà eu l'occasion de reconnaître la +solidité; il avait boutonné dessus un pourpoint de soie, avait +agrafé son épée, passé dans le ceinturon ses pistolets, recouvert +le tout du fameux manteau cerise de La Mole. + +Nous avons vu comment, avant de rentrer chez lui, Henri avait jugé +à propos de faire une visite à Marguerite, et comment il était +arrivé par l'escalier secret juste à temps pour heurter La Mole +dans la chambre à coucher de Marguerite, et pour prendre sa place +aux yeux du roi dans la salle à manger. C'était précisément au +moment même que, grâce au mot d'ordre envoyé par Henri et surtout +au fameux manteau cerise, de Mouy traversait le guichet du Louvre. + +Le jeune homme monta droit chez le roi de Navarre, imitant de son +mieux, comme d'habitude, la démarche de La Mole. Il trouva dans +l'antichambre Orthon qui l'attendait. + +-- Sire de Mouy, lui dit le montagnard, le roi est sorti, mais il +m'a ordonné de vous introduire chez lui et de vous dire de +l'attendre. S'il tarde par trop, il vous invite, vous le savez, à +vous jeter sur son lit. + +De Mouy entra sans demander d'autre explication, car ce que venait +de lui dire Orthon n'était que la répétition de ce qu'il lui avait +déjà dit le matin. + +Pour utiliser son temps, de Mouy prit une plume et de l'encre; et +s'approchant d'une excellente carte de France pendue à la +muraille, il se mit à compter et à régler les étapes qu'il y avait +de Paris à Pau. + +Mais ce travail fut l'affaire d'un quart d'heure, et ce travail +fini, de Mouy ne sut plus à quoi s'occuper. + +Il fit deux ou trois tours de chambre, se frotta les yeux, bâilla, +s'assit et se leva, se rassit encore. Enfin, profitant de +l'invitation de Henri, excusé d'ailleurs par les lois de +familiarité qui existaient entre les princes et leurs +gentilshommes, il déposa sur la table de nuit ses pistolets et la +lampe, s'étendit sur le vaste lit à tentures sombres qui +garnissait le fond de la chambre, plaça son épée nue le long de sa +cuisse, et, sûr de n'être pas surpris puisqu'un domestique se +tenait dans la pièce précédente, il se laissa aller à un sommeil +pesant, dont bientôt le bruit fit retentir les vastes échos du +baldaquin. De Mouy ronflait en vrai soudard, et sous ce rapport +aurait pu lutter avec le roi de Navarre lui-même. + +C'est alors que six hommes, l'épée à la main et le poignard à la +ceinture, se glissèrent silencieusement dans le corridor qui, par +une petite porte, communiquait aux appartements de Catherine et +par une grande donnait chez Henri. + +Un de ces six hommes marchait le premier. Outre son épée nue et +son poignard fort comme un couteau de chasse, il portait encore +ses fidèles pistolets accrochés à sa ceinture par des agrafes +d'argent. Cet homme, c'était Maurevel. + +Arrivé à la porte de Henri, il s'arrêta. + +-- Vous vous êtes bien assuré que les sentinelles du corridor ont +disparu? demanda-t-il à celui qui paraissait commander la petite +troupe. + +-- Plus une seule n'est à son poste, répondit le lieutenant. + +-- Bien, dit Maurevel. Maintenant il n'y a plus qu'à s'informer +d'une chose, c'est si celui que nous cherchons est chez lui. + +-- Mais, dit le lieutenant en arrêtant la main que Maurevel posait +sur le marteau de la porte, mais, capitaine, cet appartement est +celui du roi de Navarre. + +-- Qui vous dit le contraire? répondit Maurevel. + +Les sbires se regardèrent tout surpris, et le lieutenant fit un +pas en arrière. + +-- Heu! fit le lieutenant, arrêter quelqu'un à cette heure, au +Louvre, et dans l'appartement du roi de Navarre? + +-- Que répondriez-vous donc, dit Maurevel, si je vous disais que +celui que vous allez arrêter est le roi de Navarre lui-même? + +-- Je vous dirais, capitaine, que la chose est grave, et que, sans +un ordre signé de la main de Charles IX... + +-- Lisez, dit Maurevel. + +Et, tirant de son pourpoint l'ordre que lui avait remis Catherine, +il le donna au lieutenant. + +-- C'est bien, répondit celui-ci après avoir lu; je n'ai plus rien +à vous dire. + +-- Et vous êtes prêt? + +-- Je le suis. + +-- Et vous? continua Maurevel en s'adressant aux cinq autres +sbires. Ceux-ci saluèrent avec respect. + +-- Écoutez-moi donc, messieurs, dit Maurevel, voilà le plan: deux +de vous resteront à cette porte, deux à la porte de la chambre à +coucher, et deux entreront avec moi. + +-- Ensuite? dit le lieutenant. + +-- Écoutez bien ceci: il nous est ordonné d'empêcher le prisonnier +d'appeler, de crier, de résister; toute infraction à cet ordre +doit être punie de mort. + +-- Allons, allons, il a carte blanche, dit le lieutenant à l'homme +désigné avec lui pour suivre Maurevel chez le roi. + +-- Tout à fait, dit Maurevel. + +-- Pauvre diable de roi de Navarre! dit un des hommes, il était +écrit là-haut qu'il ne devait point en réchapper. + +-- Et ici-bas, dit Maurevel en reprenant des mains du lieutenant +l'ordre de Catherine, qu'il rentra dans sa poitrine. + +Maurevel introduisit dans la serrure la clef que lui avait remise +Catherine, et, laissant deux hommes à la porte extérieure, comme +il en était convenu, entra avec les quatre autres dans +l'antichambre. + +-- Ah! ah! dit Maurevel en entendant la bruyante respiration du +dormeur, dont le bruit arrivait jusqu'à lui, il paraît que nous +trouverons ici ce que nous cherchons. + +Aussitôt Orthon, pensant que c'était son maître qui rentrait, alla +au-devant de lui, et se trouva en face de cinq hommes armés qui +occupaient la première chambre. + +À la vue de ce visage sinistre, de ce Maurevel qu'on appelait le +Tueur de roi, le fidèle serviteur recula, et se plaçant devant la +seconde porte: + +-- Qui êtes-vous? dit Orthon; que voulez-vous? + +-- Au nom du roi, répondit Maurevel, où est ton maître? + +-- Mon maître? + +-- Oui, le roi de Navarre? + +-- Le roi de Navarre n'est pas au logis, dit Orthon en défendant +plus que jamais la porte; ainsi vous ne pouvez pas entrer. + +-- Prétexte, mensonge, dit Maurevel. Allons, arrière! + +Les Béarnais sont entêtés; celui-ci gronda comme un chien de ses +montagnes, et sans se laisser intimider: + +-- Vous n'entrerez pas, dit-il; le roi est absent. + +Et il se cramponna à la porte. + +Maurevel fit un geste; les quatre hommes s'emparèrent du +récalcitrant, l'arrachant au chambranle auquel il se tenait +cramponné, et, comme il ouvrait la bouche pour crier, Maurevel lui +appliqua la main sur les lèvres. + +Orthon mordit furieusement l'assassin, qui retira sa main avec un +cri sourd, et frappa du pommeau de son épée le serviteur sur la +tête. Orthon chancela et tomba en criant: + +-- Alarme! alarme! alarme! Sa voix expira, il était évanoui. Les +assassins passèrent sur son corps, puis deux restèrent à cette +seconde porte, et les deux autres entrèrent dans la chambre à +coucher, conduits par Maurevel. À la lueur de la lampe brûlant sur +la table de nuit, ils virent le lit. Les rideaux étaient fermés. + +-- Oh! oh! dit le lieutenant, il ne ronfle plus, ce me semble. + +-- Allons, sus! dit Maurevel. À cette voix, un cri rauque qui +ressemblait plutôt au rugissement du lion qu'à des accents humains +partit de dessous les rideaux, qui s'ouvrirent violemment, et un +homme, armé d'une cuirasse et le front couvert d'une de ces +salades qui ensevelissaient la tête jusqu'aux yeux, apparut assis, +deux pistolets à la main et son épée sur les genoux. Maurevel +n'eut pas plus tôt aperçu cette figure et reconnu de Mouy, qu'il +sentit ses cheveux se dresser sur sa tête; il devint d'une pâleur +affreuse; sa bouche se remplit d'écume; et, comme s'il se fût +trouvé en face d'un spectre, il fit un pas en arrière. + +Soudain la figure armée se leva et fit en avant un pas égal à +celui que Maurevel avait fait en arrière, de sorte que c'était +celui qui était menacé qui semblait poursuivre, et celui qui +menaçait qui semblait fuir. + +-- Ah! scélérat, dit de Mouy d'une voix sourde, tu viens pour me +tuer comme tu as tué mon père! + +Deux des sbires, c'est-à-dire ceux qui étaient entrés avec +Maurevel dans la chambre du roi, entendirent seuls ces paroles +terribles; mais en même temps qu'elles avaient été dites, le +pistolet s'était abaissé à la hauteur du front de Maurevel. +Maurevel se jeta à genoux au moment où de Mouy appuyait le doigt +sur la détente; le coup partit, et un des gardes qui se trouvaient +derrière lui, et qu'il avait démasqué par ce mouvement, tomba +frappé au coeur. Au même instant Maurevel riposta, mais la balle +alla s'aplatir sur la cuirasse de De Mouy. + +Alors prenant son élan, mesurant la distance, de Mouy, d'un revers +de sa large épée, fendit le crâne du deuxième garde, et, se +retournant vers Maurevel, engagea l'épée avec lui. + +Le combat fut terrible, mais court. À la quatrième passe, Maurevel +sentit dans sa gorge le froid de l'acier; il poussa un cri +étranglé, tomba en arrière, et en tombant renversa la lampe, qui +s'éteignit. + +Aussitôt de Mouy, profitant de l'obscurité, vigoureux et agile +comme un héros d'Homère, s'élança tête baissée vers l'antichambre, +renversa un des gardes, repoussa l'autre, passa comme un éclair +entre les sbires qui gardaient la porte extérieure, essuya deux +coups de pistolet, dont les balles éraillèrent la muraille du +corridor, et dès lors il fut sauvé, car un pistolet tout chargé +lui restait encore, outre cette épée qui frappait de si terribles +coups. + +Un instant de Mouy hésita pour savoir s'il devait fuir chez +M. d'Alençon, dont il lui semblait que la porte venait de +s'ouvrir, ou s'il devait essayer de sortir du Louvre. Il se décida +pour ce dernier parti, reprit sa course d'abord ralentie, sauta +dix degrés d'un seul coup, parvint au guichet, prononça les deux +mots de passe et s'élança en criant: + +-- Allez là-haut, on y tue pour le compte du roi. Et profitant de +la stupéfaction que ses paroles jointes au bruit des coups de +pistolet avaient jetée dans le poste, il gagna au pied et disparut +dans la rue du Coq sans avoir reçu une égratignure. + +C'était en ce moment que Catherine avait arrêté son capitaine des +gardes en disant: + +-- Demeurez, j'irai voir moi-même ce qui se passe là-bas. + +-- Mais, madame, répondit le capitaine, le danger que pourrait +courir Votre Majesté m'ordonne de la suivre. + +-- Restez, monsieur, dit Catherine d'un ton plus impérieux encore +que la première fois, restez. Il y a autour des rois une +protection plus puissante que l'épée humaine. + +Le capitaine demeura. + +Alors Catherine prit une lampe, passa ses pieds nus dans des mules +de velours, sortit de sa chambre, gagna le corridor encore plein +de fumée, s'avança impassible et froide comme une ombre, vers +l'appartement du roi de Navarre. + +Tout était redevenu silencieux. + +Catherine arriva à la porte d'entrée, en franchit le seuil, et vit +d'abord dans l'antichambre Orthon évanoui. + +-- Ah! ah! dit-elle, voici toujours le laquais; plus loin sans +doute nous allons trouver le maître. Et elle franchit la seconde +porte. + +Là, son pied heurta un cadavre; elle abaissa sa lampe; c'était +celui du garde qui avait eu la tête fendue; il était complètement +mort. + +Trois pas plus loin était le lieutenant frappé d'une balle et +râlant le dernier soupir. + +Enfin, devant le lit un homme qui, la tête pâle comme celle d'un +mort, perdant son sang par une double blessure qui lui traversait +le cou, raidissant ses mains crispées, essayait de se relever. + +C'était Maurevel. Un frisson passa dans les veines de Catherine; +elle vit le lit désert, elle regarda tout autour de la chambre, et +chercha en vain parmi ces trois hommes couchés dans leur sang le +cadavre qu'elle espérait. Maurevel reconnut Catherine; ses yeux se +dilatèrent horriblement, et il tendit vers elle un geste +désespéré. + +-- Eh bien, dit-elle à demi-voix, où est-il? qu'est-il devenu? +Malheureux! l'auriez-vous laissé échapper? + +Maurevel essaya d'articuler quelques paroles; mais un sifflement +inintelligible sortit seul de sa blessure, une écume rougeâtre +frangea ses lèvres, et il secoua la tête en signe d'impuissance et +de douleur. + +-- Mais parle donc! s'écria Catherine, parle donc! ne fût-ce que +pour me dire un seul mot! + +Maurevel montra sa blessure, et fit entendre de nouveau quelques +sons inarticulés, tenta un effort qui n'aboutit qu'à un rauque +râlement et s'évanouit. + +Catherine alors regarda autour d'elle: elle n'était entourée que +de cadavres et de mourants; le sang coulait à flots par la +chambre, et un silence de mort planait sur toute cette scène. + +Encore une fois elle adressa la parole à Maurevel, mais sans le +réveiller: cette fois, il demeura non seulement muet, mais +immobile; un papier sortait de son pourpoint, c'était l'ordre +d'arrestation signé du roi. Catherine s'en saisit et le cacha dans +sa poitrine. + +En ce moment Catherine entendit derrière elle un léger froissement +de parquet; elle se retourna et vit debout, à la porte de la +chambre, le duc d'Alençon, que le bruit avait attiré malgré lui, +et que le spectacle qu'il avait sous les yeux fascinait. + +-- Vous ici? dit-elle. + +-- Oui, madame. Que se passe-t-il donc, mon Dieu? demanda le duc. + +-- Retournez chez vous, François, et vous apprendrez assez tôt la +nouvelle. + +D'Alençon n'était pas aussi ignorant de l'aventure que Catherine +le supposait. Aux premiers pas retentissant dans le corridor, il +avait écouté. Voyant entrer des hommes chez le roi de Navarre, il +avait, en rapprochant ce fait des paroles de Catherine, deviné ce +qui allait se passer, et s'était applaudi de voir un ami si +dangereux détruit par une main plus forte que la sienne. + +Bientôt des coups de feu, les pas rapides d'un fugitif, avaient +attiré son attention, et il avait vu dans l'espace lumineux +projeté par l'ouverture de la porte de l'escalier disparaître un +manteau rouge qui lui était par trop familier pour qu'il ne le +reconnût pas. + +-- De Mouy! s'écria-t-il, de Mouy chez mon beau-frère de Navarre! +Mais non, c'est impossible! Serait-ce M. de La Mole?... + +Alors l'inquiétude le gagna. Il se rappela que le jeune homme lui +avait été recommandé par Marguerite elle-même, et voulant +s'assurer si c'était lui qu'il venait de voir passer, il monta +rapidement à la chambre des deux jeunes gens: elle était vide. +Mais, dans un coin de cette chambre, il trouva suspendu le fameux +manteau cerise. Ses doutes avaient été fixés: ce n'est donc pas La +Mole, mais de Mouy. + +La pâleur sur le front, tremblant que le huguenot ne fût découvert +et ne trahît les secrets de la conspiration, il s'était alors +précipité vers le guichet du Louvre. Là il avait appris que le +manteau cerise s'était échappé sain et sauf, en annonçant qu'on +tuait dans le Louvre pour le compte du roi. + +-- Il s'est trompé, murmura d'Alençon; c'est pour le compte de la +reine mère. Et, revenant vers le théâtre du combat, il trouva +Catherine errant comme une hyène parmi les morts. + +À l'ordre que lui donna sa mère, le jeune homme rentra chez lui +affectant le calme et l'obéissance, malgré les idées tumultueuses +qui agitaient son esprit. + +Catherine, désespérée de voir cette nouvelle tentative échouée, +appela son capitaine des gardes, fit enlever les corps, commanda +que Maurevel, qui n'était que blessé, fût reporté chez lui, et +ordonna qu'on ne réveillât point le roi. + +-- Oh! murmura-t-elle en rentrant dans son appartement la tête +inclinée sur sa poitrine, il a échappé cette fois encore. La main +de Dieu est étendue sur cet homme. Il régnera! il régnera! + +Puis, comme elle ouvrait la porte de sa chambre, elle passa la +main sur son front et se composa un sourire banal. + +-- Qu'y avait-il donc, madame? demandèrent tous les assistants, à +l'exception de madame de Sauve, trop effrayée pour faire des +questions. + +-- Rien, répondit Catherine; du bruit, voilà tout. + +-- Oh! s'écria tout à coup madame de Sauve en indiquant du doigt +le passage de Catherine, Votre Majesté dit qu'il n'y a rien, et +chacun de ses pas laisse une trace sur le tapis! + + + +IV +La nuit des rois + + +Cependant Charles IX marchait côte à côte avec Henri appuyé à son +bras, suivi de ses quatre gentilshommes et précédé de deux porte- +torches. + +-- Quand je sors du Louvre, disait le pauvre roi, j'éprouve un +plaisir analogue à celui qui me vient quand j'entre dans une belle +forêt; je respire, je vis, je suis libre. + +Henri sourit. + +-- Votre Majesté serait bien dans les montagnes du Béarn, alors! +dit Henri. + +-- Oui, et je comprends que tu aies envie d'y retourner; mais si +le désir t'en prend par trop fort, Henriot, ajouta Charles en +riant, prends bien tes précautions, c'est un conseil que je te +donne: car ma mère Catherine t'aime si fort qu'elle ne peut pas +absolument se passer de toi. + +-- Que fera Votre Majesté ce soir? dit Henri en détournant cette +conversation dangereuse. + +-- Je veux te faire faire une connaissance, Henriot; tu me diras +ton avis. + +-- Je suis aux ordres de Votre Majesté. + +-- À droite, à droite! nous allons rue des Barres. + +Les deux rois, suivis de leur escorte, avaient dépassé la rue de +la Savonnerie, quand, à la hauteur de l'hôtel de Condé, ils virent +deux hommes enveloppés de grands manteaux sortir par une fausse +porte que l'un d'eux referma sans bruit. + +-- Oh! oh! dit le roi à Henri, qui selon son habitude regardait +aussi, mais sans rien dire, cela mérite attention. + +-- Pourquoi dites-vous cela, Sire? demanda le roi de Navarre. + +-- Ce n'est pas pour toi, Henriot. Tu es sûr de ta femme, ajouta +Charles avec un sourire; mais ton cousin de Condé n'est pas sûr de +la sienne, ou, s'il en est sûr, il a tort, le diable m'emporte! + +-- Mais qui vous dit, Sire, que ce soit madame de Condé que +visitaient ces messieurs? + +-- Un pressentiment. L'immobilité de ces deux hommes, qui se sont +rangés dans la porte depuis qu'ils nous ont vus et qui n'en +bougent pas; puis, certaine coupe de manteau du plus petit des +deux... Pardieu! ce serait étrange. + +-- Quoi? + +-- Rien; une idée qui m'arrive, voilà tout. Avançons. Et il marcha +droit aux deux hommes, qui, voyant alors que c'était bien à eux +qu'on en avait, firent quelques pas pour s'éloigner. + +-- Holà, messieurs! dit le roi, arrêtez. + +-- Est-ce à nous qu'on parle? demanda une voix qui fit tressaillir +Charles et son compagnon. + +-- Eh bien, Henriot, dit Charles, reconnais-tu cette voix-là, +maintenant? + +-- Sire, dit Henri, si votre frère le duc d'Anjou n'était point à +La Rochelle, je jurerais que c'est lui qui vient de parler. + +-- Eh bien, dit Charles, c'est qu'il n'est point à La Rochelle, +voilà tout. + +-- Mais qui est avec lui? + +-- Tu ne reconnais pas le compagnon? + +-- Non, Sire. + +-- Il est pourtant de taille à ne pas s'y tromper. Attends, tu vas +le reconnaître... Holà! hé! vous dis-je, répéta le roi; n'avez- +vous pas entendu, mordieu! + +-- Êtes-vous le guet pour nous arrêter? dit le plus grand des deux +hommes, développant son bras hors des plis de son manteau. + +-- Prenez que nous sommes le guet, dit le roi, et arrêtez quand on +vous l'ordonne. Puis se penchant à l'oreille de Henri: + +-- Tu vas voir le volcan jeter des flammes, lui dit-il. + +-- Vous êtes huit, dit le plus grand des deux hommes, montrant +cette fois non seulement son bras mais encore son visage, mais +fussiez-vous cent, passez au large! + +-- Ah! ah! le duc de Guise! dit Henri. + +-- Ah! notre cousin de Lorraine! dit le roi; vous vous faites +enfin connaître! c'est heureux! + +-- Le roi! s'écria le duc. Quant à l'autre personnage, on le vit à +ces paroles s'ensevelir dans son manteau et demeurer immobile +après s'être d'abord découvert la tête par respect. + +-- Sire, dit le duc de Guise, je venais de rendre visite à ma +belle-soeur, madame de Condé. + +-- Oui... et vous avez emmené avec vous un de vos gentilshommes, +lequel? + +-- Sire, répondit le duc, Votre Majesté ne le connaît pas. + +-- Nous ferons connaissance, alors, dit le roi. + +Et marchant droit à l'autre figure, il fit signe à un des deux +laquais d'approcher avec son flambeau. + +-- Pardon, mon frère! dit le duc d'Anjou en décroisant son manteau +et s'inclinant avec un dépit mal déguisé. + +-- Ah! ah! Henri, c'est vous! ... Mais non, ce n'est point +possible, je me trompe... Mon frère d'Anjou ne serait allé voir +personne avant de venir me voir moi-même. Il n'ignore pas que pour +les princes du sang qui rentrent dans la capitale, il n'y a qu'une +porte à Paris: c'est le guichet du Louvre. + +-- Pardonnez, Sire, dit le duc d'Anjou; je prie Votre Majesté +d'excuser mon inconséquence. + +-- Oui-da! répondit le roi d'un ton moqueur; et que faisiez-vous +donc, mon frère, à l'hôtel de Condé? + +-- Eh! mais, dit le roi de Navarre de son air narquois, ce que +Votre Majesté disait tout à l'heure. + +Et se penchant à l'oreille du roi, il termina sa phrase par un +grand éclat de rire. + +-- Qu'est-ce donc?... demanda le duc de Guise avec hauteur, car, +comme tout le monde à la cour, il avait pris l'habitude de traiter +assez rudement ce pauvre roi de Navarre. Pourquoi n'irais-je pas +voir ma belle-soeur? M. le duc d'Alençon ne va-t-il pas voir la +sienne? + +Henri rougit légèrement. + +-- Quelle belle-soeur? demanda Charles; je ne lui en connais pas +d'autre que la reine Élisabeth. + +-- Pardon, Sire! C'était sa soeur que j'aurais dû dire, madame +Marguerite, que nous avons vue passer en venant ici il y a une +demi-heure dans sa litière, accompagnée de deux muguets qui +trottaient chacun à une portière. + +-- Vraiment! ... dit Charles. Que répondez-vous à cela, Henri? + +-- Que la reine de Navarre est bien libre d'aller où elle veut, +mais je doute qu'elle soit sortie du Louvre. + +-- Et moi, j'en suis sûr, dit le duc de Guise. + +-- Et moi aussi, fit le duc d'Anjou, à telle enseigne que la +litière s'est arrêtée rue Cloche-Percée. + +-- Il faut que votre belle-soeur, pas celle-ci, dit Henri en +montrant l'hôtel de Condé, mais celle de là-bas, et il tourna son +doigt dans la direction de l'hôtel de Guise, soit aussi de la +partie, car nous les avons laissées ensemble, et, comme vous le +savez, elles sont inséparables. + +-- Je ne comprends pas ce que veut dire Votre Majesté, répondit le +duc de Guise. + +-- Au contraire, dit le roi, rien de plus clair, et voilà pourquoi +il y avait un muguet courant à chaque portière. + +-- Eh bien, dit le duc, s'il y a scandale de la part de la reine +et de la part de mes belles-soeurs, invoquons pour le faire cesser +la justice du roi. + +-- Eh! pardieu, dit Henri, laissez là madames de Condé et de +Nevers. Le roi ne s'inquiète pas de sa soeur... et moi j'ai +confiance dans ma femme. + +-- Non pas, non pas, dit Charles; je veux en avoir le coeur net; +mais faisons nos affaires nous-mêmes. La litière s'est arrêtée rue +Cloche-Percée, dites-vous, mon cousin? + +-- Oui, Sire. + +-- Vous reconnaîtriez l'endroit? + +-- Oui, Sire. + +-- Eh bien, allons-y; et s'il faut brûler la maison pour savoir +qui est dedans, on la brûlera. + +C'est avec ces dispositions, assez peu rassurantes pour la +tranquillité de ceux dont il est question, que les quatre +principaux seigneurs du monde chrétien prirent le chemin de la rue +Saint-Antoine. + +Les quatre princes arrivèrent rue Cloche-Percée; Charles, qui +voulait faire ses affaires en famille, renvoya les gentilshommes +de sa suite en leur disant de disposer du reste de leur nuit, mais +de se tenir près de la Bastille à six heures du matin avec deux +chevaux. + +Il n'y avait que trois maisons dans la rue Cloche-Percée; la +recherche était d'autant moins difficile que deux ne firent aucun +refus d'ouvrir; c'étaient celles qui touchaient l'une à la rue +Saint-Antoine, l'autre à la rue du Roi-de-Sicile. + +Quant à la troisième, ce fut autre chose: c'était celle qui était +gardée par le concierge allemand, et le concierge allemand était +peu traitable. Paris semblait destiné à offrir cette nuit les plus +mémorables exemples de fidélité domestique. + +M. de Guise eut beau menacer dans le plus pur saxon, Henri d'Anjou +eut beau offrir une bourse pleine d'or, Charles eut beau aller +jusqu'à dire qu'il était lieutenant du guet, le brave Allemand ne +tint compte ni de la déclaration, ni de l'offre, ni des menaces. +Voyant que l'on insistait, et d'une manière qui devenait +importune, il glissa entre les barres de fer l'extrémité de +certaine arquebuse, démonstration dont ne firent que rire trois +des quatre visiteurs... Henri de Navarre se tenant à l'écart, +comme si la chose eût été sans intérêt pour lui... attendu que +l'arme, ne pouvant obliquer dans les barreaux, ne devait guère +être dangereuse que pour un aveugle qui eût été se placer en face. + +Voyant qu'on ne pouvait intimider, corrompre ni fléchir le +portier, le duc de Guise feignit de partir avec ses compagnons; +mais la retraite ne fut pas longue. Au coin de la rue Saint- +Antoine, le duc trouva ce qu'il cherchait: c'était une de ces +pierres comme en remuaient, trois mille ans auparavant, Ajax, +Télamon et Diomède; il la chargea sur son épaule, et revint en +faisant signe à ses compagnons de le suivre. Juste en ce moment le +concierge, qui avait vu ceux qu'il prenait pour des malfaiteurs +s'éloigner, refermait la porte sans avoir encore eu le temps de +repousser les verrous. Le duc de Guise profita du moment: +véritable catapulte vivante, il lança la pierre contre la porte. +La serrure vola, emportant la portion de la muraille dans laquelle +elle était scellée. La porte s'ouvrit, renversant l'Allemand, qui +tomba en donnant, par un cri terrible, l'éveil à la garnison, qui, +sans ce cri, courait grand risque d'être surprise. + +Justement en ce moment-là même, La Mole traduisait, avec +Marguerite, une idylle de Théocrite, et Coconnas buvait, sous +prétexte qu'il était Grec aussi, force vin de Syracuse avec +Henriette. + +La conversation scientifique et la conversation bachique furent +violemment interrompues. + +Commencer par éteindre les bougies, ouvrir les fenêtres, s'élancer +sur le balcon, distinguer quatre hommes dans les ténèbres, leur +lancer sur la tête tous les projectiles qui leur tombèrent sous la +main, faire un affreux bruit de coups de plat d'épée qui +n'atteignaient que le mur, tel fut l'exercice auquel se livrèrent +immédiatement La Mole et Coconnas. Charles, le plus acharné des +assaillants, reçut une aiguière d'argent sur l'épaule, le duc +d'Anjou un bassin contenant une compote d'orange et de cédrats, et +le duc de Guise un quartier de venaison. + +Henri ne reçut rien. Il questionnait tout bas le portier, que +M. de Guise avait attaché à la porte, et qui répondait par son +éternel: + +-- _Ich verstehe nicht._ +_ _ +Les femmes encourageaient les assiégés et leur passaient des +projectiles qui se succédaient comme une grêle. + +-- Par la mort-diable! s'écria Charles IX en recevant sur la tête +un tabouret qui lui fit rentrer son chapeau jusque sur le nez, +qu'on m'ouvre bien vite, ou je ferai tout pendre là-haut. + +-- Mon frère! dit Marguerite bas à La Mole. + +-- Le roi! dit celui-ci tout bas à Henriette. + +-- Le roi! le roi! dit celle-ci à Coconnas, qui traînait un bahut +vers la fenêtre, et qui tenait à exterminer le duc de Guise, +auquel, sans le connaître, il avait particulièrement affaire. Le +roi! je vous dis. + +Coconnas lâcha le bahut, regarda d'un air étonné. + +-- Le roi? dit-il. + +-- Oui, le roi. + +-- Alors, en retraite. + +-- Eh! justement La Mole et Marguerite sont déjà partis! venez. + +-- Par où? + +-- Venez, vous dis-je. Et le prenant par la main, Henriette +entraîna Coconnas par la porte secrète qui donnait dans la maison +attenante; et tous quatre, après avoir refermé la porte derrière +eux, s'enfuirent par l'issue qui donnait rue Tizon. + +-- Oh! oh! dit Charles, je crois que la garnison se rend. + +On attendit quelques minutes; mais aucun bruit ne parvint +jusqu'aux assiégeants. + +-- On prépare quelque ruse, dit le duc de Guise. + +-- Ou plutôt on a reconnu la voix de mon frère et l'on détale, dit +le duc d'Anjou. + +-- Il faudra toujours bien qu'on passe par ici, dit Charles. + +-- Oui, reprit le duc d'Anjou, si la maison n'a pas deux issues. + +-- Cousin, dit le roi, reprenez votre pierre, et faites de l'autre +porte comme de celle-ci. + +Le duc pensa qu'il était inutile de recourir à de pareils moyens, +et comme il avait remarqué que la seconde porte était moins forte +que la première, il l'enfonça d'un simple coup de pied. + +-- Les torches, les torches! dit le roi. + +Les laquais s'approchèrent. Elles étaient éteintes, mais ils +avaient sur eux tout ce qu'il fallait pour les rallumer. On fit de +la flamme. Charles IX en prit une et passa l'autre au duc d'Anjou. + +Le duc de Guise marcha le premier, l'épée à la main. + +Henri ferma la marche. + +On arriva au premier étage. + +Dans la salle à manger était servi ou plutôt desservi le souper, +car c'était particulièrement le souper qui avait fourni les +projectiles. Les candélabres étaient renversés, les meubles sens +dessus dessous, et tout ce qui n'était pas vaisselle d'argent en +pièces. + +On passa dans le salon. Là pas plus de renseignements que dans la +première chambre sur l'identité des personnages. Des livres grecs +et latins, quelques instruments de musique, voilà tout ce que l'on +trouva. + +La chambre à coucher était plus muette encore. Une veilleuse +brûlait dans un globe d'albâtre suspendu au plafond; mais on ne +paraissait pas même être entré dans cette chambre. + +-- Il y a une seconde sortie, dit le roi. + +-- C'est probable, dit le duc d'Anjou. + +-- Mais où est-elle? demanda le duc de Guise. On chercha de tous +côtés; on ne la trouva pas. + +-- Où est le concierge? demanda le roi. + +-- Je l'ai attaché à la grille, dit le duc de Guise. + +-- Interrogez-le, cousin. + +-- Il ne voudra pas répondre. + +-- Bah! on lui fera un petit feu bien sec autour des jambes, dit +le roi en riant, et il faudra bien qu'il parle. + +Henri regarda vivement par la fenêtre. + +-- Il n'y est plus, dit-il. + +-- Qui l'a détaché? demanda vivement le duc de Guise. + +-- Mort-diable! s'écria le roi, nous ne saurons rien encore. + +-- En effet, dit Henri, vous voyez bien, Sire, que rien ne prouve +que ma femme et la belle-soeur de M. de Guise aient été dans cette +maison. + +-- C'est vrai, dit Charles. L'Écriture nous apprend: il y a trois +choses qui ne laissent pas de traces: l'oiseau dans l'air, le +poisson dans l'eau, et la femme... non, je me trompe, l'homme +chez... + +-- Ainsi, interrompit Henri, ce que nous avons de mieux à faire... + +-- Oui, dit Charles, c'est de soigner, moi ma contusion; vous, +d'Anjou, d'essuyer votre sirop d'oranges, et vous, Guise, de faire +disparaître votre graisse de sanglier. + +Et là-dessus ils sortirent sans se donner la peine de refermer la +porte. Arrivés à la rue Saint-Antoine: + +-- Où allez-vous, messieurs? dit le roi au duc d'Anjou et au duc +de Guise. + +-- Sire, nous allons chez Nantouillet, qui nous attend à souper, +mon cousin de Lorraine et moi. Votre Majesté veut-elle venir avec +nous? + +-- Non, merci; nous allons du côté opposé. Voulez-vous un de mes +porte-torches? + +-- Nous vous rendons grâce, Sire, dit vivement le duc d'Anjou. + +-- Bon; il a peur que je ne le fasse espionner, souffla Charles à +l'oreille du roi de Navarre. Puis prenant ce dernier par-dessous +le bras: + +-- Viens! Henriot, dit-il; je te donne à souper ce soir. + +-- Nous ne rentrons donc pas au Louvre? demanda Henri. + +-- Non, te dis-je, triple entêté! viens avec moi, puisque je te +dis de venir; viens. Et il entraîna Henri par la rue Geoffroy- +Lasnier. + + + +V +Anagramme + + +Au milieu de la rue Geoffroy-Lasnier venait aboutir la rue +Garnier-sur-l'Eau, et au bout de la rue Garnier-sur-l'Eau +s'étendait à droite et à gauche la rue des Barres. + +Là, en faisant quelques pas vers la rue de la Mortellerie, on +trouvait à droite une petite maison isolée au milieu d'un jardin +clos de hautes murailles et auquel une porte pleine donnait seule +entrée. + +Charles tira une clef de sa poche, ouvrit la porte, qui céda +aussitôt, étant fermée seulement au pêne; puis ayant fait passer +Henri et le laquais qui portait la torche, il referma la porte +derrière lui. + +Une seule petite fenêtre était éclairée. Charles la montra du +doigt en souriant à Henri. + +-- Sire, je ne comprends pas, dit celui-ci. + +-- Tu vas comprendre, Henriot. Le roi de Navarre regarda Charles +avec étonnement. Sa voix, son visage avaient pris une expression +de douceur qui était si loin du caractère habituel de sa +physionomie, que Henri ne le reconnaissait pas. + +-- Henriot, lui dit le roi, je t'ai dit que lorsque je sortais du +Louvre, je sortais de l'enfer. Quand j'entre ici, j'entre dans le +paradis. + +-- Sire, dit Henri, je suis heureux que Votre Majesté m'ait trouvé +digne de me faire faire le voyage du ciel avec elle. + +-- Le chemin en est étroit, dit le roi en s'engageant dans un +petit escalier, mais c'est pour que rien ne manque à la +comparaison. + +-- Et quel est l'ange qui garde l'entrée de votre Éden, Sire? + +-- Tu vas voir, répondit Charles IX. + +Et faisant signe à Henri de le suivre sans bruit, il poussa une +première porte, puis une seconde, et s'arrêta sur le seuil. + +-- Regarde, dit-il. Henri s'approcha et son regard demeura fixé +sur un des plus charmants tableaux qu'il eût vus. C'était une +femme de dix-huit à dix-neuf ans à peu près, dormant la tête posée +sur le pied du lit d'un enfant endormi dont elle tenait entre ses +deux mains les petits pieds rapprochés de ses lèvres, tandis que +ses longs cheveux ondoyaient, épandus comme un flot d'or. + +On eût dit un tableau de l'Albane représentant la Vierge et +l'enfant Jésus. + +-- Oh! Sire, dit le roi de Navarre, quelle est cette charmante +créature? + +-- L'ange de mon paradis, Henriot, le seul qui m'aime pour moi. +Henri sourit. + +-- Oui, pour moi, dit Charles, car elle m'a aimé avant de savoir +que j'étais roi. + +-- Et depuis qu'elle le sait? + +-- Eh bien, depuis qu'elle le sait, dit Charles avec un soupir qui +prouvait que cette sanglante royauté lui était lourde parfois, +depuis qu'elle le sait, elle m'aime encore; ainsi juge. + +Le roi s'approcha tout doucement, et sur la joue en fleur de la +jeune femme, il posa un baiser aussi léger que celui d'une abeille +sur un lis. + +Et cependant la jeune femme se réveilla. + +-- Charles! murmura-t-elle en ouvrant les yeux. + +-- Tu vois, dit le roi, elle m'appelle Charles. La reine dit Sire. + +-- Oh! s'écria la jeune femme, vous n'êtes pas seul, mon roi. + +-- Non, ma bonne Marie. J'ai voulu t'amener un autre roi plus +heureux que moi, car il n'a pas de couronne; plus malheureux que +moi, car il n'a pas une Marie Touchet. Dieu fait une compensation +à tout. + +-- Sire, c'est le roi de Navarre? demanda Marie. + +-- Lui-même, mon enfant. Approche, Henriot. + +Le roi de Navarre s'approcha. Charles lui prit la main droite. + +-- Regarde cette main, Marie, dit-il; c'est la main d'un bon frère +et d'un loyal ami. Sans cette main, vois-tu... + +-- Eh bien, Sire? + +-- Eh bien, sans cette main, aujourd'hui, Marie, notre enfant +n'aurait plus de père. + +Marie jeta un cri, tomba à genoux, saisit la main de Henri et la +baisa. + +-- Bien, Marie, bien, dit Charles. + +-- Et qu'avez-vous fait pour le remercier, Sire? + +-- Je lui ai rendu la pareille. Henri regarda Charles avec +étonnement. + +-- Tu sauras un jour ce que je veux dire, Henriot. En attendant, +viens voir. Et il s'approcha du lit où l'enfant dormait toujours. + +-- Eh! dit-il, si ce gros garçon-là dormait au Louvre au lieu de +dormir ici, dans cette petite maison de la rue des Barres, cela +changerait bien des choses dans le présent et peut-être dans +l'avenir[3]. + +-- Sire, dit Marie, n'en déplaise à Votre Majesté, j'aime mieux +qu'il dorme ici, il dort mieux. + +-- Ne troublons donc pas son sommeil, dit le roi; c'est si bon de +dormir quand on ne fait pas de rêves! + +-- Eh bien, Sire, fit Marie en étendant la main vers une des +portes qui donnaient dans cette chambre. + +-- Oui, tu as raison, Marie, dit Charles IX; soupons. + +-- Mon bien-aimé Charles, dit Marie, vous direz au roi votre frère +de m'excuser, n'est-ce pas? + +-- Et de quoi? + +-- De ce que j'ai renvoyé nos serviteurs. Sire, continua Marie en +s'adressant au roi de Navarre, vous saurez que Charles ne veut +être servi que par moi. + +-- Ventre-saint-gris! dit Henri, je le crois bien. + +Les deux hommes passèrent dans la salle à manger, tandis que la +mère, inquiète et soigneuse, couvrait d'une chaude étoffe le petit +Charles, qui, grâce à son bon sommeil d'enfant que lui enviait son +père, ne s'était pas réveillé. + +Marie vint les rejoindre. + +-- Il n'y a que deux couverts, dit le roi. + +-- Permettez, dit Marie, que je serve Vos Majestés. + +-- Allons, dit Charles, voilà que tu me portes malheur, Henriot. + +-- Comment, Sire? + +-- N'entends-tu pas? + +-- Pardon, Charles, pardon. + +-- Je te pardonne. Mais place-toi là, près de moi, entre nous +deux. + +-- J'obéis, dit Marie. + +Elle apporta un couvert, s'assit entre les deux rois et les +servit. + +-- N'est-ce pas, Henriot, que c'est bon, dit Charles, d'avoir un +endroit au monde dans lequel on ose boire et manger sans avoir +besoin que personne fasse avant vous l'essai de vos vins et de vos +viandes? + +-- Sire, dit Henri en souriant et en répondant par le sourire à +l'appréhension éternelle de son esprit, croyez que j'apprécie +votre bonheur plus que personne. + +-- Aussi dis-lui bien, Henriot, que pour que nous demeurions ainsi +heureux, il ne faut pas qu'elle se mêle de politique; il ne faut +pas surtout qu'elle fasse connaissance avec ma mère. + +-- La reine Catherine aime en effet Votre Majesté avec tant de +passion, qu'elle pourrait être jalouse de tout autre amour, +répondit Henri, trouvant, par un subterfuge, le moyen d'échapper à +la dangereuse confiance du roi. + +-- Marie, dit le roi, je te présente un des hommes les plus fins +et les plus spirituels que je connaisse. À la cour, vois-tu, et ce +n'est pas peu dire, il a mis tout le monde dedans; moi seul ai vu +clair peut-être, je ne dis pas dans son coeur, mais dans son +esprit. + +-- Sire, dit Henri, je suis fâché qu'en exagérant l'un comme vous +le faites, vous doutiez de l'autre. + +-- Je n'exagère rien, Henriot, dit le roi; d'ailleurs, on te +connaîtra un jour. Puis se retournant vers la jeune femme: + +-- Il fait surtout les anagrammes à ravir. Dis-lui de faire celle +de ton nom et je réponds qu'il la fera. + +-- Oh! que voulez-vous qu'on trouve dans le nom d'une pauvre fille +comme moi? quelle gracieuse pensée peut sortir de cet assemblage +de lettres avec lesquelles le hasard a écrit Marie Touchet? + +-- Oh! l'anagramme de ce nom, Sire, dit Henri, est trop facile, et +je n'ai pas eu grand mérite à la trouver. + +-- Ah! ah! c'est déjà fait, dit Charles. Tu vois... Marie. + +Henri tira de la poche de son pourpoint ses tablettes, en déchira +une page, et en dessous du nom: + +_Marie Touchet,_ +_ _ +écrivit: + +_Je charme tout._ +_ _ +Puis il passa la feuille à la jeune femme. + +-- En vérité, s'écria-t-elle, c'est impossible! + +-- Qu'a-t-il trouvé? demanda Charles. + +-- Sire, je n'ose répéter, moi. + +-- Sire, dit Henri, dans le nom de Marie Touchet, il y a, lettre +pour lettre, en faisant de l'I un J comme c'est l'habitude: _Je +charme tout._ +_ _ +-- En effet, s'écria Charles, lettre pour lettre. Je veux que ce +soit ta devise, entends-tu, Marie! Jamais devise n'a été mieux +méritée. Merci, Henriot. Marie, je te la donnerai écrite en +diamants. + +Le souper s'acheva; deux heures sonnèrent à Notre-Dame. + +-- Maintenant, dit Charles, en récompense de son compliment, +Marie, tu vas lui donner un fauteuil où il puisse dormir jusqu'au +jour; bien loin de nous seulement, parce qu'il ronfle à faire +peur. Puis, si tu t'éveilles avant moi, tu me réveilleras, car +nous devons être à six heures du matin à la Bastille. Bonsoir, +Henriot. Arrange-toi comme tu voudras. Mais, ajouta-t-il en +s'approchant du roi de Navarre et en lui posant la main sur +l'épaule, sur ta vie, entends-tu bien, Henri? sur ta vie, ne sors +pas d'ici sans moi, surtout pour retourner au Louvre. + +Henri avait soupçonné trop de choses dans ce qu'il n'avait pas +compris pour manquer à une telle recommandation. + +Charles IX entra dans sa chambre, et Henri, le dur montagnard, +s'accommoda sur un fauteuil, où bientôt il justifia la précaution +qu'avait prise son beau-frère de l'éloigner de lui. + +Le lendemain, au point du jour, il fut éveillé par Charles. Comme +il était resté tout habillé, sa toilette ne fut pas longue. Le roi +était heureux et souriant comme on ne le voyait jamais au Louvre. +Les heures qu'il passait dans cette petite maison de la rue des +Barres étaient ses heures de soleil. + +Tous deux repassèrent par la chambre à coucher. La jeune femme +dormait dans son lit; l'enfant dormait dans son berceau. Tous deux +souriaient en dormant. + +Charles les regarda un instant avec une tendresse infinie. Puis se +tournant vers le roi de Navarre: + +-- Henriot, lui dit-il, s'il t'arrivait jamais d'apprendre quel +service je t'ai rendu cette nuit, et qu'à moi il m'arrivât +malheur, souviens-toi de cet enfant qui repose dans son berceau. + +Puis les embrassant tous deux au front, sans donner à Henri le +temps de l'interroger: + +-- Au revoir, mes anges, dit-il. Et il sortit. Henri le suivit +tout pensif. Des chevaux tenus en main par des gentilshommes +auxquels Charles IX avait donné rendez-vous, les attendaient à la +Bastille. Charles fit signe à Henri de monter à cheval, se mit en +selle, sortit par le jardin de l'Arbalète, et suivit les +boulevards extérieurs. + +-- Où allons-nous? demanda Henri. + +-- Nous allons, répondit Charles, voir si le duc d'Anjou est +revenu pour madame de Condé seule, et s'il y a dans ce coeur-là +autant d'ambition que d'amour, ce dont je doute fort. + +Henri ne comprenait rien à l'explication: il suivit Charles sans +rien dire. + +En arrivant au Marais, et comme à l'abri des palissades on +découvrait tout ce qu'on appelait alors les faubourgs Saint- +Laurent, Charles montra à Henri, à travers la brume grisâtre du +matin, des hommes enveloppés de grands manteaux et coiffés de +bonnets de fourrures qui s'avançaient à cheval, précédant un +fourgon pesamment chargé. À mesure qu'ils avançaient, ces hommes +prenaient une forme précise, et l'on pouvait voir, à cheval comme +eux et causant avec eux, un autre homme vêtu d'un long manteau +brun et le front ombragé d'un chapeau à la française. + +-- Ah! ah! dit Charles en souriant, je m'en doutais. + +-- Eh! Sire, dit Henri, je ne me trompe pas, ce cavalier au +manteau brun, c'est le duc d'Anjou. + +-- Lui-même, dit Charles IX. Range-toi un peu, Henriot, je désire +qu'il ne nous voie pas. + +-- Mais, demanda Henri, les hommes aux manteaux grisâtres et aux +bonnets fourrés quels sont-ils? et dans ce chariot qu'y a-t-il? + +-- Ces hommes, dit Charles, ce sont les ambassadeurs polonais, et +dans ce chariot il y a une couronne. Et maintenant, continua-t-il +en mettant son cheval au galop et en reprenant le chemin de la +porte du Temple, viens, Henriot, j'ai vu tout ce que je voulais +voir. + + + +VI +La rentrée au Louvre + + +Lorsque Catherine pensa que tout était fini dans la chambre du roi +de Navarre, que les gardes morts étaient enlevés, que Maurevel +était transporté chez lui, que les tapis étaient lavés, elle +congédia ses femmes, car il était minuit à peu près, et elle +essaya de dormir. Mais la secousse avait été trop violente et la +déception trop forte. Ce Henri détesté, échappant éternellement à +ses embûches d'ordinaire mortelles, semblait protégé par quelque +puissance invincible que Catherine s'obstinait à appeler hasard, +quoique au fond de son coeur une voix lui dît que le véritable nom +de cette puissance fût la destinée. Cette idée que le bruit de +cette nouvelle tentative, en se répandant dans le Louvre et hors +du Louvre, allait donner à Henri et aux huguenots une plus grande +confiance encore dans l'avenir, l'exaspérait, et en ce moment, si +ce hasard contre lequel elle luttait si malheureusement lui eût +livré son ennemi, certes avec le petit poignard florentin qu'elle +portait à sa ceinture elle eût déjoué cette fatalité si favorable +au roi de Navarre. + +Les heures de la nuit, ces heures si lentes à celui qui attend et +qui veille, sonnèrent donc les unes après les autres sans que +Catherine pût fermer l'oeil. Tout un monde de projets nouveaux se +déroula pendant ces heures nocturnes dans son esprit plein de +visions. Enfin au point du jour elle se leva, s'habilla toute +seule et s'achemina vers l'appartement de Charles IX. + +Les gardes, qui avaient l'habitude de la voir venir chez le roi à +toute heure du jour et de la nuit, la laissèrent passer. Elle +traversa donc l'antichambre et atteignit le cabinet des Armes. +Mais là, elle trouva la nourrice de Charles qui veillait. + +-- Mon fils? dit la reine. + +-- Madame, il a défendu qu'on entrât dans sa chambre avant huit +heures. + +-- Cette défense n'est pas pour moi, nourrice. + +-- Elle est pour tout le monde, madame. Catherine sourit. + +-- Oui, je sais bien, reprit la nourrice, je sais bien que nul ici +n'a le droit de faire obstacle à Votre Majesté; je la supplierai +donc d'écouter la prière d'une pauvre femme et de ne pas aller +plus avant. + +-- Nourrice, il faut que je parle à mon fils. + +-- Madame, je n'ouvrirai la porte que sur un ordre formel de Votre +Majesté. + +-- Ouvrez, nourrice, dit Catherine, je le veux! La nourrice, à +cette voix plus respectée et surtout plus redoutée au Louvre que +celle de Charles lui-même, présenta la clef à Catherine, mais +Catherine n'en avait pas besoin. Elle tira de sa poche la clef qui +ouvrait la porte de son fils, et sous sa rapide pression la porte +céda. La chambre était vide, la couche de Charles était intacte, +et son lévrier Actéon, couché sur la peau d'ours étendue à la +descente de son lit, se leva et vint lécher les mains d'ivoire de +Catherine. + +-- Ah! dit la reine en fronçant le sourcil, il est sorti! +J'attendrai. + +Et elle alla s'asseoir, pensive et sombrement recueillie, à la +fenêtre qui donnait sur la cour du Louvre et de laquelle on +découvrait le principal guichet. + +Depuis deux heures elle était là immobile et pâle comme une statue +de marbre, lorsqu'elle aperçut enfin rentrant au Louvre une troupe +de cavaliers à la tête desquels elle reconnut Charles et Henri de +Navarre. + +Alors elle comprit tout, Charles, au lieu de discuter avec elle +sur l'arrestation de son beau-frère, l'avait emmené et sauvé +ainsi. + +-- Aveugle, aveugle, aveugle! murmura-t-elle. Et elle attendit. Un +instant après des pas retentirent dans la chambre à côté, qui +était le cabinet des Armes. + +-- Mais, Sire, disait Henri, maintenant que nous voilà rentrés au +Louvre, dites-moi pourquoi vous m'en avez fait sortir et quel est +le service que vous m'avez rendu? + +-- Non pas, non pas, Henriot, répondit Charles en riant. Un jour +tu le sauras peut-être; mais pour le moment c'est un mystère. +Sache seulement que pour l'heure tu vas, selon toute probabilité, +me valoir une rude querelle avec ma mère. + +En achevant ces mots, Charles souleva la tapisserie et se trouva +face à face avec Catherine. Derrière lui et par-dessus son épaule +apparaissait la tête pâle et inquiète du Béarnais. + +-- Ah! vous êtes ici, madame! dit Charles IX en fronçant le +sourcil. + +-- Oui, mon fils, dit Catherine. J'ai à vous parler. + +-- À moi? + +-- À vous seul. + +-- Allons, allons, dit Charles en se retournant vers son beau- +frère, puisqu'il n'y avait pas moyen d'y échapper, le plus tôt est +le mieux. + +-- Je vous laisse, Sire, dit Henri. + +-- Oui, oui, laisse-nous, répondit Charles; et puisque tu es +catholique, Henriot, va entendre la messe à mon intention, moi je +reste au prêche. + +Henri salua et sortit. Charles IX alla au-devant des questions que +venait lui adresser sa mère. + +-- Eh bien, madame, dit-il en essayant de tourner la chose au +rire; pardieu! vous m'attendez pour me gronder, n'est-ce pas? j'ai +fait manquer irréligieusement votre petit projet. Eh! mort d'un +diable! je ne pouvais pas cependant laisser arrêter et conduire à +la Bastille l'homme qui venait de me sauver la vie. Je ne voulais +pas non plus me quereller avec vous; je suis bon fils. Et puis, +ajouta-t-il tout bas, le Bon Dieu punit les enfants qui se +querellent avec leur mère, témoin mon frère François II. +Pardonnez-moi donc franchement, et avouez ensuite que la +plaisanterie était bonne. + +-- Sire, dit Catherine, Votre majesté se trompe; il ne s'agit pas +d'une plaisanterie. + +-- Si fait, si fait! et vous finirez par l'envisager ainsi, ou le +diable m'emporte! + +-- Sire, vous avez par votre faute fait manquer tout un plan qui +devait nous amener à une grande découverte. + +-- Bah! un plan... Est-ce que vous êtes embarrassée pour un plan +avorté, vous, ma mère? Vous en ferez vingt autres, et dans ceux- +là, eh bien, je vous promets de vous seconder. + +-- Maintenant, me secondassiez-vous, il est trop tard, car il est +averti et il se tiendra sur ses gardes. + +-- Voyons, fit le roi, venons au but. Qu'avez-vous contre Henriot? + +-- J'ai contre lui qu'il conspire. + +-- Oui, je comprends bien, c'est votre accusation éternelle; mais +tout le monde ne conspire-t-il pas peu ou prou dans cette +charmante résidence royale qu'on appelle le Louvre? + +-- Mais lui conspire plus que personne, et il est d'autant plus +dangereux que personne ne s'en doute. + +-- Voyez-vous, le Lorenzino! dit Charles. + +-- Écoutez, dit Catherine s'assombrissant à ce nom qui lui +rappelait une des plus sanglantes catastrophes de l'histoire +florentine; écoutez, il y a un moyen de me prouver que j'ai tort. + +-- Et lequel, ma mère? + +-- Demandez à Henri qui était cette nuit dans sa chambre. + +-- Dans sa chambre... cette nuit? + +-- Oui. Et s'il vous le dit... + +-- Eh bien? + +-- Eh bien, je suis prête à avouer que je me trompais. + +-- Mais si c'était une femme cependant, nous ne pouvons pas +exiger... + +-- Une femme? + +-- Oui. + +-- Une femme qui a tué deux de vos gardes et qui a blessé +mortellement peut-être M. de Maurevel! + +-- Oh! oh! dit le roi, cela devient sérieux. Il y a eu du sang +répandu? + +-- Trois hommes sont restés couchés sur le plancher. + +-- Et celui qui les a mis dans cet état? + +-- S'est sauvé sain et sauf. + +-- Par Gog et Magog! dit Charles, c'était un brave, et vous avez +raison, ma mère, je veux le connaître. + +-- Eh bien, je vous le dis d'avance, vous ne le connaîtrez pas, du +moins par Henri. + +-- Mais par vous, ma mère? Cet homme n'a pas fui ainsi sans +laisser quelque indice, sans qu'on ait remarqué quelque partie de +son habillement? + +-- On n'a remarqué que le manteau cerise fort élégant dans lequel +il était enveloppé. + +-- Ah! ah! un manteau cerise, dit Charles; je n'en connais qu'un à +la cour assez remarquable pour qu'il frappe ainsi les yeux. + +-- Justement, dit Catherine. + +-- Eh bien? demanda Charles. + +-- Eh bien, dit Catherine, attendez-moi chez vous, mon fils, et je +vais voir si mes ordres ont été exécutés. + +Catherine sortit et Charles demeura seul, se promenant de long en +large avec distraction, sifflant un air de chasse, une main dans +son pourpoint et laissant pendre l'autre main, que léchait son +lévrier chaque fois qu'il s'arrêtait. + +Quant à Henri, il était sorti de chez son beau-frère fort inquiet, +et, au lieu de suivre le corridor ordinaire, il avait pris le +petit escalier dérobé dont plus d'une fois déjà il a été question +et qui conduisait au second étage. Mais à peine avait-il monté +quatre marches, qu'au premier tournant il aperçut une ombre. Il +s'arrêta en portant la main à son poignard. Aussitôt il reconnut +une femme, et une charmante voix dont le timbre lui était familier +lui dit en lui saisissant la main: + +-- Dieu soit loué, Sire, vous voilà sain et sauf. J'ai eu bien +peur pour vous; mais sans doute Dieu a exaucé ma prière. + +-- Qu'est-il donc arrivé? dit Henri. + +-- Vous le saurez en rentrant chez vous. Ne vous inquiétez point +d'Orthon, je l'ai recueilli. + +Et la jeune femme descendit rapidement, croisant Henri comme si +c'était par hasard qu'elle l'eût rencontré sur l'escalier. + +-- Voilà qui est bizarre, se dit Henri; que s'est-il donc passé? +qu'est-il arrivé à Orthon? La question malheureusement ne pouvait +être entendue de madame de Sauve, car madame de Sauve était déjà +loin. + +Au haut de l'escalier Henri vit tout à coup apparaître une autre +ombre; mais celle-là c'était celle d'un homme. + +-- Chut! dit cet homme. + +-- Ah! ah! c'est vous, François! + +-- Ne m'appelez point par mon nom. + +-- Que s'est-il donc passé? + +-- Rentrez chez vous, et vous le saurez; puis ensuite glissez-vous +dans le corridor, regardez bien de tous côtés si personne ne vous +épie, entrez chez moi, la porte sera seulement poussée. + +Et il disparut à son tour par l'escalier comme ces fantômes qui au +théâtre s'abîment dans une trappe. + +-- Ventre-saint-gris! murmura le Béarnais, l'énigme se continue; +mais puisque le mot est chez moi, allons-y, et nous verrons bien. + +Cependant ce ne fut pas sans émotion que Henri continua son +chemin; il avait la sensibilité, cette superstition de la +jeunesse. Tout se reflétait nettement sur cette âme à la surface +unie comme un miroir, et tout ce qu'il venait d'entendre lui +présageait un malheur. + +Il arriva à la porte de son appartement et écouta. Aucun bruit ne +s'y faisait entendre. D'ailleurs, puisque Charlotte lui avait dit +de rentrer chez lui, il était évident qu'il n'avait rien à +craindre en y rentrant. Il jeta un coup d'oeil rapide autour de +l'antichambre; elle était solitaire, mais rien ne lui indiquait +encore quelle chose s'était passée. + +-- En effet, dit-il, Orthon n'est point là. Et il passa dans la +seconde chambre. Là tout fut expliqué. Malgré l'eau qu'on avait +jetée à flots, de larges taches rougeâtres marbraient le plancher; +un meuble était brisé, les tentures du lit déchiquetées à coups +d'épée, un miroir de Venise était brisé par le choc d'une balle; +et une main sanglante appuyée contre la muraille, et qui avait +laissé sa terrible empreinte, annonçait que cette chambre muette +alors avait été témoin d'une lutte mortelle. + +Henri recueillit d'un oeil hagard tous ces différents détails, +passa sa main sur son front moite de sueur, et murmura: + +-- Ah! je comprends ce service que m'a rendu le roi; on est venu +pour m'assassiner... Et... -- Ah! de Mouy! qu'ont-ils fait de De +Mouy! Les misérables! ils l'auront tué! + +Et, aussi pressé d'apprendre des nouvelles que le duc d'Alençon +l'était de lui en donner, Henri, après avoir jeté une dernière +fois un morne regard sur les objets qui l'entouraient, s'élança +hors de la chambre, gagna le corridor, s'assura qu'il était bien +solitaire, et poussant la porte entrebâillée, qu'il referma avec +soin derrière lui, il se précipita chez le duc d'Alençon. + +Le duc l'attendait dans la première pièce. Il prit vivement la +main de Henri, l'entraîna en mettant un doigt sur sa bouche, dans +un petit cabinet en tourelle, complètement isolé, et par +conséquent échappant par sa disposition à tout espionnage. + +-- Ah! mon frère, lui dit-il, quelle horrible nuit! + +-- Que s'est-il donc passé? demanda Henri. + +-- On a voulu vous arrêter. + +-- Moi? + +-- Oui, vous. + +-- Et à quel propos? + +-- Je ne sais. Où étiez-vous? + +-- Le roi m'avait emmené hier soir avec lui par la ville. + +-- Alors il le savait, dit d'Alençon. Mais puisque vous n'étiez +pas chez vous, qui donc y était? + +-- Y avait-il donc quelqu'un chez moi? demanda Henri comme s'il +l'eût ignoré. + +-- Oui, un homme. Quand j'ai entendu le bruit, j'ai couru pour +vous porter secours; mais il était trop tard. + +-- L'homme était arrêté? demanda Henri avec anxiété. + +-- Non, il s'était sauvé après avoir blessé dangereusement +Maurevel et tué deux gardes. + +-- Ah! brave de Mouy! s'écria Henri. + +-- C'était donc de Mouy? dit vivement d'Alençon. Henri vit qu'il +avait fait une faute. + +-- Du moins, je le présume, dit-il, car je lui avais donné rendez- +vous pour m'entendre avec lui de votre fuite, et lui dire que je +vous avais concédé tous mes droits au trône de Navarre. + +-- Alors, si la chose est sue, dit d'Alençon en pâlissant, nous +sommes perdus. + +-- Oui, car Maurevel parlera. + +-- Maurevel a reçu un coup d'épée dans la gorge; et je m'en suis +informé au chirurgien qui l'a pansé, de plus de huit jours il ne +pourra prononcer une seule parole. + +-- Huit jours! c'est plus qu'il n'en faudra à de Mouy pour se +mettre en sûreté. + +-- Après cela, dit d'Alençon, ça peut être un autre que +M. de Mouy. + +-- Vous croyez? dit Henri. + +-- Oui, cet homme a disparu très vite, et l'on n'a vu que son +manteau cerise. + +-- En effet, dit Henri, un manteau cerise est bon pour un dameret +et non pour un soldat. Jamais on ne soupçonnera de Mouy sous un +manteau cerise. + +-- Non. Si l'on soupçonnait quelqu'un, dit d'Alençon, ce serait +plutôt... + +Il s'arrêta. + +-- Ce serait plutôt M. de La Mole, dit Henri. + +-- Certainement, puisque moi-même, qui ai vu fuir cet homme, j'ai +douté un instant. + +-- Vous avez douté! En effet, ce pourrait bien être M. de La Mole. + +-- Ne sait-il rien? demanda d'Alençon. + +-- Rien absolument, du moins rien d'important. + +-- Mon frère, dit le duc, maintenant je crois véritablement que +c'était lui. + +-- Diable! dit Henri, si c'est lui, cela va faire grand-peine à la +reine, qui lui porte intérêt. + +-- Intérêt, dites-vous? demanda d'Alençon interdit. + +-- Sans doute. Ne vous rappelez-vous pas, François, que c'est +votre soeur qui vous l'a recommandé? + +-- Si fait, dit le duc d'une voix sourde; aussi je voudrais lui +être agréable, et la preuve c'est que, de peur que son manteau +rouge ne le compromît, je suis monté chez lui et je l'ai rapporté +chez moi. + +-- Oh! oh! dit Henri, voilà qui est doublement prudent; et +maintenant je ne parierais pas, mais je jurerais que c'était lui. + +-- Même en justice? demanda François. + +-- Ma foi, oui, répondit Henri. Il sera venu m'apporter quelque +message de la part de Marguerite. + +-- Si j'étais sûr d'être appuyé par votre témoignage, dit +d'Alençon, moi je l'accuserais presque. + +-- Si vous accusiez, répondit Henri, vous comprenez, mon frère, +que je ne vous démentirais pas. + +-- Mais la reine? dit d'Alençon. + +-- Ah! oui, la reine. + +-- Il faut savoir ce qu'elle fera. + +-- Je me charge de la commission. + +-- Peste, mon frère! elle aurait tort de nous démentir, car voilà +une flambante réputation de vaillant faite à ce jeune homme, et +qui ne lui aura pas coûté cher, car il l'aura achetée à crédit. Il +est vrai qu'il pourra bien rembourser ensemble intérêt et capital. + +-- Dame! que voulez-vous! dit Henri, dans ce bas monde on n'a rien +pour rien! + +Et saluant d'Alençon de la main et du sourire, il passa avec +précaution sa tête dans le corridor; et s'étant assuré qu'il n'y +avait personne aux écoutes, il se glissa rapidement et disparut +dans l'escalier dérobé qui conduisait chez Marguerite. + +De son côté, la reine de Navarre n'était guère plus tranquille que +son mari. L'expédition de la nuit dirigée contre elle et la +duchesse de Nevers par le roi, par le duc d'Anjou, par le duc de +Guise et par Henri, qu'elle avait reconnu, l'inquiétait fort. Sans +doute, il n'y avait aucune preuve qui put la compromettre, le +concierge détaché de sa grille par La Mole et Coconnas avait +affirmé être resté muet. Mais quatre seigneurs de la taille de +ceux à qui deux simples gentilshommes comme La Mole et Coconnas +avaient tenu tête, ne s'étaient pas dérangés de leur chemin au +hasard et sans savoir pour qui ils se dérangeaient. Marguerite +était donc rentrée au point du jour, après avoir passé le reste de +la nuit chez la duchesse de Nevers. Elle s'était couchée aussitôt, +mais elle ne pouvait dormir, elle tressaillait au moindre bruit. + +Ce fut au milieu de ces anxiétés qu'elle entendit frapper à la +porte secrète, et qu'après avoir fait reconnaître le visiteur par +Gillonne, elle ordonna de laisser entrer. + +Henri s'arrêta à la porte: rien en lui n'annonçait le mari blessé. +Son sourire habituel errait sur ses lèvres fines, et aucun muscle +de son visage ne trahissait les terribles émotions à travers +lesquelles il venait de passer. + +Il parut interroger de l'oeil Marguerite pour savoir si elle lui +permettrait de rester en tête-à-tête avec elle. Marguerite comprit +le regard de son mari et fit signe à Gillonne de s'éloigner. + +-- Madame, dit alors Henri, je sais combien vous êtes attachée à +vos amis, et j'ai bien peur de vous apporter une fâcheuse +nouvelle. + +-- Laquelle, monsieur? demanda Marguerite. + +-- Un de nos plus chers serviteurs se trouve en ce moment fort +compromis. + +-- Lequel? + +-- Ce cher comte de la Mole. + +-- M. le comte de la Mole compromis! et à propos de quoi? + +-- À propos de l'aventure de cette nuit. Marguerite, malgré sa +puissance sur elle-même, ne put s'empêcher de rougir. Enfin elle +fit un effort: + +-- Quelle aventure? demanda-t-elle. + +-- Comment! dit Henri, n'avez-vous point entendu tout ce bruit qui +s'est fait cette nuit au Louvre? + +-- Non, monsieur. + +-- Oh! je vous en félicite, madame, dit Henri avec une naïveté +charmante, cela prouve que vous avez un bien excellent sommeil. + +-- Eh bien, que s'est-il donc passé? + +-- Il s'est passé que notre bonne mère avait donné l'ordre à +M. de Maurevel et à six de ses gardes de m'arrêter. + +-- Vous, monsieur! vous? + +-- Oui, moi. + +-- Et pour quelle raison? + +-- Ah! qui peut dire les raisons d'un esprit profond comme l'est +celui de notre mère? Je les respecte, mais je ne les sais pas. + +-- Et vous n'étiez pas chez vous? + +-- Non, par hasard, c'est vrai. Vous avez deviné cela, madame, +non, je n'étais pas chez moi. Hier au soir le roi m'a invité à +l'accompagner, mais si je n'étais pas chez moi, un autre y était. + +-- Et quel était cet autre? + +-- Il paraît que c'était le comte de la Mole. + +-- Le comte de la Mole! dit Marguerite étonnée. + +-- Tudieu! quel gaillard que ce petit Provençal, continua Henri. +Comprenez-vous qu'il a blessé Maurevel et tué deux gardes? + +-- Blessé M. de Maurevel et tué deux gardes... impossible! + +-- Comment! vous doutez de son courage, madame? + +-- Non; mais je dis que M. de La Mole ne pouvait pas être chez +vous. + +-- Comment ne pouvait-il pas être chez moi? + +-- Mais parce que... parce que..., reprit Marguerite embarrassée, +parce qu'il était ailleurs. + +-- Ah! s'il peut prouver un alibi, reprit Henri, c'est autre +chose; il dira où il était, et tout sera fini. + +-- Où il était? dit vivement Marguerite. + +-- Sans doute... La journée ne se passera pas sans qu'il soit +arrêté et interrogé. Mais malheureusement, comme on a des +preuves... + +-- Des preuves... lesquelles?... + +-- L'homme qui a fait cette défense désespérée avait un manteau +rouge. + +-- Mais il n'y a pas que M. de La Mole qui ait un manteau rouge... +je connais un autre homme encore. + +-- Sans doute, et moi aussi... Mais voilà ce qui arrivera: si ce +n'est pas M. de La Mole qui était chez moi, ce sera cet autre +homme à manteau rouge comme lui. Or, cet autre homme vous savez +qui? + +-- ciel! + +-- Voilà l'écueil; vous l'avez vu comme moi, madame, et votre +émotion me le prouve. Causons donc maintenant comme deux personnes +qui parlent de la chose la plus recherchée du monde... d'un +trône... du bien le plus précieux... de la vie... De Mouy arrêté +nous perd. + +-- Oui, je comprends cela. + +-- Tandis que M. de La Mole ne compromet personne; à moins que +vous ne le croyiez capable d'inventer quelque histoire, comme de +dire, par hasard, qu'il était en partie avec des dames... que +sais-je... moi? + +-- Monsieur, dit Marguerite, si vous ne craignez que cela, soyez +tranquille... il ne le dira point. + +-- Comment! dit Henri, il se taira, sa mort dût-elle être le prix +de son silence? + +-- Il se taira, monsieur. + +-- Vous en êtes sûre? + +-- J'en réponds. + +-- Alors tout est pour le mieux, dit Henri en se levant. + +-- Vous vous retirez, monsieur? demanda vivement Marguerite. + +-- Oh! mon Dieu, oui. Voilà tout ce que j'avais à vous dire. + +-- Et vous allez?... + +-- Tâcher de nous tirer tous du mauvais pas où ce diable d'homme +au manteau rouge nous a mis. + +-- Oh! mon Dieu, mon Dieu! pauvre jeune homme! s'écria +douloureusement Marguerite en se tordant les mains. + +-- En vérité, dit Henri en se retirant, c'est un bien gentil +serviteur que ce cher M. de La Mole! + + + +VII +La cordelière de la reine mère + + +Charles était entré riant et railleur chez lui; mais après une +conversation de dix minutes avec sa mère, on eût dit que celle-ci +lui avait cédé sa pâleur et sa colère, tandis qu'elle avait repris +la joyeuse humeur de son fils. + +-- M. de La Mole, disait Charles, M. de La Mole! ... il faut +appeler Henri et le duc d'Alençon. Henri, parce que ce jeune homme +était huguenot; le duc d'Alençon, parce qu'il est à son service. + +-- Appelez-les si vous voulez, mon fils, vous ne saurez rien. +Henri et François, j'en ai peur, son plus liés ensemble que ne +pourrait le faire croire l'apparence. Les interroger, c'est leur +donner des soupçons: mieux vaudrait, je crois, l'épreuve lente et +sûre de quelques jours. Si vous laissez respirer les coupables, +mon fils, si vous laissez croire qu'ils ont échappé à votre +vigilance, enhardis, triomphants, ils vont vous fournir une +occasion meilleure de sévir; alors nous saurons tout. + +Charles se promenait indécis, rongeant sa colère, comme un cheval +qui ronge son frein, et comprimant de sa main crispée son coeur +mordu par le soupçon. + +-- Non, non, dit-il enfin, je n'attendrai pas. Vous ne savez pas +ce que c'est que d'attendre, escorté comme je le suis de fantômes. +D'ailleurs tous les jours ces muguets deviennent plus insolents: +cette nuit même deux damoiseaux n'ont-ils pas osé nous tenir tête +et se rebeller contre nous?... Si M. de La Mole est innocent, +c'est bien; mais je ne suis pas fâché de savoir où était M. de La +Mole cette nuit, tandis qu'on battait mes gardes au Louvre et +qu'on me battait, moi, rue Cloche-Percée. Qu'on m'aille donc +chercher le duc d'Alençon, puis Henri; je veux les interroger +séparément. Quant à vous, vous pouvez rester, ma mère. + +Catherine s'assit. Pour un esprit ferme comme le sien, tout +incident pouvait, courbé par sa main puissante, la conduire à son +but, bien qu'il parût s'en écarter. De tout choc jaillit un bruit +ou une étincelle. Le bruit guide, l'étincelle éclaire. + +Le duc d'Alençon entra: sa conversation avec Henri l'avait préparé +à l'entrevue, il était donc assez calme. + +Ses réponses furent des plus précises. Prévenu par sa mère de +demeurer chez lui, il ignorait complètement les événements de la +nuit. Seulement comme son appartement se trouvait donner sur le +même corridor que celui du roi de Navarre, il avait d'abord cru +entendre un bruit comme celui d'une porte qu'on enfonce, puis des +imprécations, puis des coups de feu. Alors seulement il s'était +hasardé à entrebâiller sa porte, et avait vu fuir un homme en +manteau rouge. + +Charles et sa mère échangèrent un regard. + +-- En manteau rouge? dit le roi. + +-- En manteau rouge, reprit d'Alençon. + +-- Et ce manteau rouge ne vous a donné soupçon sur personne? + +D'Alençon rappela toute sa force pour mentir le plus naturellement +possible. + +-- Au premier aspect, dit-il, je dois avouer à Votre Majesté que +j'avais cru reconnaître le manteau incarnat d'un de mes +gentilshommes. + +-- Et comment nommez-vous ce gentilhomme? + +-- M. de La Mole. + +-- Pourquoi M. de La Mole n'était-il pas près de vous comme son +devoir l'exigeait? + +-- Je lui avais donné congé, dit le duc. + +-- C'est bien; allez, dit Charles. + +Le duc d'Alençon s'avança vers la porte qui lui avait donné +passage pour entrer. + +-- Non point par celle-là, dit Charles; par celle-ci. Et il lui +indiqua celle qui donnait chez sa nourrice. Charles ne voulait pas +que François et Henri se rencontrassent. Il ignorait qu'ils se +fussent vus un instant, que cet instant eût suffi pour que les +deux beaux-frères convinssent de leurs faits... Derrière +d'Alençon, et sur un signe de Charles, Henri entra à son tour. +Henri n'attendit pas que Charles l'interrogeât. + +-- Sire, dit-il. Votre Majesté a bien fait de m'envoyer chercher, +car j'allais descendre pour lui demander justice. Charles fronça +le sourcil. + +-- Oui, justice, dit Henri. Je commence par remercier Votre +Majesté de ce qu'elle m'a pris hier au soir avec elle; car en me +prenant avec elle, je sais maintenant qu'elle m'a sauvé la vie; +mais qu'avais-je fait pour qu'on tentât sur moi un assassinat? + +-- Ce n'était point un assassinat, dit vivement Catherine, c'était +une arrestation. + +-- Eh bien, soit, dit Henri. Quel crime avais-je commis pour être +arrêté? Si je suis coupable, je le suis autant ce matin qu'hier +soir. Dites-moi mon crime, Sire. + +Charles regarda sa mère assez embarrassé de la réponse qu'il avait +à faire. + +-- Mon fils, dit Catherine, vous recevez des gens suspects. + +-- Bien, dit Henri; et ces gens suspects me compromettent, n'est- +ce pas, madame? + +-- Oui, Henri. + +-- Nommez-les-moi, nommez-les-moi! Quels sont-ils? Confrontez-moi +avec eux! + +-- En effet, dit Charles, Henriot a le droit de demander une +explication. + +-- Et je la demande! reprit Henri, qui, sentant la supériorité de +sa position, en voulait tirer parti; je la demande à mon frère +Charles, à ma bonne mère Catherine. Depuis mon mariage avec +Marguerite, ne me suis-je pas conduit en bon époux? qu'on le +demande à Marguerite; en bon catholique? qu'on le demande à mon +confesseur; en bon parent? qu'on le demande à tous ceux qui +assistaient à la chasse d'hier. + +-- Oui, c'est vrai, Henriot, dit le roi; mais, que veux-tu? on +prétend que tu conspires. + +-- Contre qui? + +-- Contre moi. + +-- Sire, si j'eusse conspiré contre vous, je n'avais qu'à laisser +faire les événements, quand votre cheval ayant la cuisse cassée ne +pouvait se relever, quand le sanglier furieux revenait sur Votre +Majesté. + +-- Eh! mort-diable! ma mère, savez-vous qu'il a raison! + +-- Mais enfin qui était chez vous cette nuit? + +-- Madame, dit Henri, dans un temps où si peu osent répondre +d'eux-mêmes, je ne répondrai jamais des autres. J'ai quitté mon +appartement à sept heures du soir; à dix heures mon frère Charles +m'a emmené avec lui; je suis resté avec lui pendant toute la nuit. +Je ne pouvais pas à la fois être avec Sa Majesté et savoir ce qui +se passait chez moi. + +-- Mais, dit Catherine, il n'en est pas moins vrai qu'un homme à +vous a tué deux gardes de Sa Majesté et blessé M. de Maurevel. + +-- Un homme à moi? dit Henri. Quel était cet homme, madame? nommez +le... + +-- Tout le monde accuse M. de La Mole. + +-- M. de La Mole n'est point à moi, madame; M. de La Mole est à +M. d'Alençon, à qui il a été recommandé par votre fille. + +-- Mais enfin, dit Charles, est-ce M. de La Mole qui était chez +toi, Henriot? + +-- Comment voulez-vous que je sache cela, Sire? Je ne dis pas oui, +je ne dis pas non... M. de La Mole est un fort gentil serviteur, +tout dévoué à la reine de Navarre, et qui m'apporte souvent des +messages, soit de Marguerite à qui il est reconnaissant de l'avoir +recommandé à M. le duc d'Alençon, soit de M. le duc lui-même. Je +ne puis pas dire que ce ne soit pas M. de La Mole. + +-- C'était lui, dit Catherine; on a reconnu son manteau rouge. + +-- M. de La Mole a donc un manteau rouge? + +-- Oui. + +-- Et l'homme qui a si bien arrangé mes deux gardes et +M. de Maurevel... + +-- Avait un manteau rouge? demanda Henri. + +-- Justement, dit Charles. + +-- Je n'ai rien à dire, reprit le Béarnais. Mais il me semble, en +ce cas, qu'au lieu de me faire venir, moi, qui n'étais point chez +moi, c'était M. de La Mole, qui y était, dites-vous, qu'il fallait +interroger. Seulement, dit Henri, je dois faire observer une chose +à Votre Majesté. + +-- Laquelle? + +-- Si c'était moi qui, voyant un ordre signé de mon roi, me fusse +défendu au lieu d'obéir à cet ordre, je serais coupable et +mériterais toutes sortes de châtiments; mais ce n'est point moi, +c'est un inconnu que cet ordre ne concernait en rien: on a voulu +l'arrêter injustement, il s'est défendu, trop bien défendu même, +mais il était dans son droit. + +-- Cependant... murmura Catherine. + +-- Madame, dit Henri, l'ordre portait-il de m'arrêter? + +-- Oui, dit Catherine, et c'est Sa Majesté elle-même qui l'avait +signé. + +-- Mais portait-il en outre d'arrêter, si l'on ne me trouvait pas, +celui que l'on trouverait à ma place? + +-- Non, dit Catherine. + +-- Eh bien, reprit Henri, à moins qu'on ne prouve que je conspire +et que l'homme qui était dans ma chambre conspire avec moi, cet +homme est innocent. + +Puis, se retournant vers Charles IX: + +-- Sire, continua Henri, je ne quitte pas le Louvre. Je suis même +prêt à me rendre, sur un simple mot de Votre Majesté, dans telle +prison d'État qu'il lui plaira de m'indiquer. Mais en attendant la +preuve du contraire, j'ai le droit de me dire et je me dirai le +très fidèle serviteur, sujet et frère de Votre Majesté. + +Et avec une dignité qu'on ne lui avait point vue encore, Henri +salua Charles et se retira. + +-- Bravo, Henriot! dit Charles quand le roi de Navarre fut sorti. + +-- Bravo! parce qu'il nous a battus? dit Catherine. + +-- Et pourquoi n'applaudirais-je pas? Quand nous faisons des armes +ensemble et qu'il me touche, est-ce que je ne dis pas bravo aussi? +Ma mère, vous avez tort de mépriser ce garçon-là comme vous le +faites. + +-- Mon fils, dit Catherine en serrant la main de Charles IX, je ne +le méprise pas, je le crains. + +-- Eh bien, vous avez tort, ma mère. Henriot est mon ami, et, +comme il l'a dit, s'il eût conspiré contre moi, il n'eût eu qu'à +laisser faire le sanglier. + +-- Oui, dit Catherine, pour que M. le duc d'Anjou, son ennemi +personnel, fût le roi de France? + +-- Ma mère, n'importe le motif pour lequel Henriot m'a sauvé la +vie; mais il y a un fait, c'est qu'il me l'a sauvée, et, mort de +tous les diables! je ne veux pas qu'on lui fasse de la peine. +Quant à M. de La Mole, eh bien, je vais m'entendre avec mon frère +d'Alençon, auquel il appartient. + +C'était un congé que Charles IX donnait à sa mère. Elle se retira +en essayant d'imprimer une certaine fixité à ses soupçons errants. + +M. de La Mole, par son peu d'importance, ne répondait pas à ses +besoins. + +En rentrant dans sa chambre, à son tour Catherine trouva +Marguerite qui l'attendait. + +-- Ah! ah! dit-elle, c'est vous, ma fille; je vous ai envoyé +chercher hier soir. + +-- Je le sais, madame; mais j'étais sortie. + +-- Et ce matin? + +-- Ce matin, madame, je viens vous trouver pour dire à Votre +Majesté qu'elle va commettre une grande injustice. + +-- Laquelle? + +-- Vous allez faire arrêter M. le comte de la Mole. + +-- Vous vous trompez, ma fille, je ne fais arrêter personne, c'est +le roi qui fait arrêter, et non pas moi. + +-- Ne jouons pas sur les mots, madame, quand les circonstances +sont graves. On va arrêter M. de La Mole, n'est-ce pas? + +-- C'est probable. + +-- Comme accusé de s'être trouvé cette nuit dans la chambre du roi +de Navarre et d'avoir tué deux gardes et blessé M. de Maurevel? + +-- C'est en effet le crime qu'on lui impute. + +-- On le lui impute à tort, madame, dit Marguerite; M. de La Mole +n'est pas coupable. + +-- M. de La Mole n'est pas coupable! dit Catherine en faisant un +soubresaut de joie et en devinant qu'il allait jaillir quelque +lueur de ce que Marguerite venait lui dire. + +-- Non, reprit Marguerite, il n'est pas coupable, il ne peut pas +l'être, car il n'était pas chez le roi. + +-- Et où était-il? + +-- Chez moi, madame. + +-- Chez vous! + +-- Oui, chez moi. Catherine devait un regard foudroyant à cet aveu +d'une fille de France, mais elle se contenta de croiser ses mains +sur sa ceinture. + +-- Et... dit-elle après un moment de silence, si l'on arrête +M. de La Mole et qu'on l'interroge... + +-- Il dira où il était et avec qui il était, ma mère, répondit +Marguerite, quoiqu'elle fût sûre du contraire. + +-- Puisqu'il en est ainsi, vous avez raison, ma fille, il ne faut +pas qu'on arrête M. de La Mole. + +Marguerite frissonna: il lui sembla qu'il y avait dans la manière +dont sa mère prononçait ces paroles un sens mystérieux et +terrible: mais elle n'avait rien à dire, car ce qu'elle venait +demander lui était accordé. + +-- Mais alors, dit Catherine, si ce n'était point M. de La Mole +qui était chez le roi, c'était un autre? Marguerite se tut. + +-- Cet autre, le connaissez-vous, ma fille? dit Catherine. + +-- Non, ma mère, dit Marguerite d'une voix mal assurée. + +-- Voyons, ne soyez pas confiante à moitié. + +-- Je vous répète, madame, que je ne le connais pas, répondit une +seconde fois Marguerite en pâlissant malgré elle. + +-- Bien, bien, dit Catherine d'un air indifférent, on s'informera. +Allez, ma fille: tranquillisez-vous, votre mère veille sur votre +honneur. + +Marguerite sourit. + +-- Ah! murmura Catherine, on se ligue; Henri et Marguerite +s'entendent: pourvu que la femme soit muette, le mari est aveugle. +Ah! vous êtes bien adroits, mes enfants, et vous vous croyez bien +forts; mais votre force est dans votre union, et je vous briserai +les uns après les autres. D'ailleurs un jour viendra où Maurevel +pourra parler ou écrire, prononcer un nom ou former six lettres, +et ce jour-là on saura tout... + +-- Oui, mais d'ici à ce jour-là le coupable sera en sûreté. Ce +qu'il y a de mieux, c'est de les désunir tout de suite. + +Et en vertu de ce raisonnement, Catherine reprit le chemin des +appartements de son fils, qu'elle trouva en conférence avec +d'Alençon. + +-- Ah! ah! dit Charles IX en fronçant le sourcil, c'est vous, ma +mère? + +-- Pourquoi n'avez-vous pas dit _encore? _Le mot était dans votre +pensée, Charles. + +-- Ce qui est dans ma pensée n'appartient qu'à moi, madame, dit le +roi de ce ton brutal qu'il prenait quelquefois, même pour parler à +Catherine. Que me voulez-vous? dites vite. + +-- Eh bien, vous aviez raison, mon fils, dit Catherine à Charles; +et vous, d'Alençon, vous aviez tort. + +-- En quoi, madame? demandèrent les deux princes. + +-- Ce n'est point M. de La Mole qui était chez le roi de Navarre. + +-- Ah! ah! dit François en pâlissant. + +-- Et qui était-ce donc? demanda Charles. + +-- Nous ne le savons pas encore, mais nous le saurons quand +Maurevel pourra parler. Ainsi, laissons là cette affaire qui ne +peut tarder à s'éclaircir, et revenons à M. de La Mole. + +-- Eh bien, M. de La Mole, que lui voulez-vous, ma mère, puisqu'il +n'était pas chez le roi de Navarre? + +-- Non, dit Catherine, il n'était pas chez le roi, mais il était +chez... la reine. + +-- Chez la reine! dit Charles en partant d'un éclat de rire +nerveux. + +-- Chez la reine! murmura d'Alençon en devenant pâle comme un +cadavre. + +-- Mais non, mais non, dit Charles, Guise m'a dit avoir rencontré +la litière de Marguerite. + +-- C'est cela, dit Catherine; elle a une maison en ville. + +-- Rue Cloche-Percée! s'écria le roi. + +-- Oh! oh! c'est trop fort, dit d'Alençon en enfonçant ses ongles +dans les chairs de sa poitrine. Et me l'avoir recommandé à moi- +même! + +-- Ah! mais j'y pense! dit le roi en s'arrêtant tout à coup, c'est +lui alors qui s'est défendu cette nuit contre nous et qui m'a jeté +une aiguière d'argent sur la tête, le misérable! + +-- Oh! oui, répéta François, le misérable! + +-- Vous avez raison, mes enfants, dit Catherine sans avoir l'air +de comprendre le sentiment qui faisait parler chacun de ses deux +fils. Vous avez raison, car une seule indiscrétion de ce +gentilhomme peut causer un scandale horrible; perdre une fille de +France! il ne faut qu'un moment d'ivresse pour cela. + +-- Ou de vanité, dit François. + +-- Sans doute, sans doute, dit Charles; mais nous ne pouvons +cependant déférer la cause à des juges, à moins que Henriot ne +consente à se porter plaignant. + +-- Mon fils, dit Catherine en posant la main sur l'épaule de +Charles et en l'appuyant d'une façon assez significative pour +appeler toute l'attention du roi sur ce qu'elle allait proposer, +écoutez bien ce que je vous dis: Il y a crime et il peut y avoir +scandale. Mais ce n'est pas avec des juges et des bourreaux qu'on +punit ces sortes de délits à la majesté royale. Si vous étiez de +simples gentilshommes, je n'aurais rien à vous apprendre, car vous +êtes braves tous deux; mais vous êtes princes, vous ne pouvez +croiser votre épée contre celle d'un hobereau: avisez à vous +venger en princes. + +-- Mort de tous les diables! dit Charles, vous avez raison, ma +mère, et j'y vais rêver. + +-- Je vous y aiderai, mon frère, s'écria François. + +-- Et moi, dit Catherine en détachant la cordelière de soie noire +qui faisait trois fois le tour de sa taille, et dont chaque bout, +terminé par un gland, retombait jusqu'aux genoux, je me retire, +mais je vous laisse ceci pour me représenter. + +Et elle jeta la cordelière aux pieds des deux princes. + +-- Ah! ah! dit Charles, je comprends. + +-- Cette cordelière... fit d'Alençon en la ramassant. + +-- C'est la punition et le silence, dit Catherine victorieuse; +seulement, ajouta-t-elle, il n'y aurait pas de mal à mettre Henri +dans tout cela. + +Et elle sortit. + +-- Pardieu! dit d'Alençon, rien de plus facile, et quand Henri +saura que sa femme le trahit... Ainsi, ajouta-t-il en se tournant +vers le roi, vous avez adopté l'avis de notre mère? + +-- De point en point, dit Charles, ne se doutant point qu'il +enfonçait mille poignards dans le coeur de d'Alençon. Cela +contrariera Marguerite, mais cela réjouira Henriot. + +Puis, appelant un officier de ses gardes, il ordonna que l'on fît +descendre Henri; mais se ravisant: + +-- Non, non, dit-il, je vais le trouver moi-même. Toi, d'Alençon, +préviens d'Anjou et Guise. + +Et sortant de son appartement, il prit le petit escalier tournant +par lequel on montait au second, et qui aboutissait à la porte de +Henri. + + + +VIII +Projets de vengeance + + +Henri avait profité du moment de répit que lui donnait +l'interrogatoire si bien soutenu par lui pour courir chez madame +de Sauve. Il y avait trouvé Orthon complètement revenu de son +évanouissement; mais Orthon n'avait pu rien lui dire, si ce +n'était que des hommes avaient fait irruption chez lui, et que le +chef de ces hommes l'avait frappé d'un coup de pommeau d'épée qui +l'avait étourdi. Quant à Orthon, on ne s'en était pas inquiété. +Catherine l'avait vu évanoui et l'avait cru mort. + +Et comme il était revenu à lui dans l'intervalle du départ de la +reine mère, à l'arrivée du capitaine des gardes chargé de déblayer +la place, il s'était réfugié chez madame de Sauve. + +Henri pria Charlotte de garder le jeune homme jusqu'à ce qu'il eût +des nouvelles de De Mouy, qui, du lieu où il s'était retiré, ne +pouvait manquer de lui écrire. Alors il enverrait Orthon porter sa +réponse à de Mouy, et, au lieu d'un homme dévoué, il pouvait alors +compter sur deux. + +Ce plan arrêté, il était revenu chez lui et philosophait en se +promenant de long en large, lorsque tout à coup la porte s'ouvrit +et le roi parut. + +-- Votre Majesté! s'écria Henri en s'élançant au-devant du roi. + +-- Moi-même... En vérité, Henriot, tu es un excellent garçon, et +je sens que je t'aime de plus en plus. + +-- Sire, dit Henri, Votre Majesté me comble. + +-- Tu n'as qu'un tort, Henriot. + +-- Lequel? celui que Votre Majesté m'a déjà reproché plusieurs +fois, dit Henri, de préférer la chasse à courre à la chasse au +vol? + +-- Non, non, je ne parle pas de celui-là, Henriot, je parle d'un +autre. + +-- Que Votre Majesté s'explique, dit Henri, qui vit au sourire de +Charles que le roi était de bonne humeur, et je tâcherai de me +corriger. + +-- C'est, ayant de bons yeux comme tu les as, de ne pas voir plus +clair que tu ne vois. + +-- Bah! dit Henri, est-ce que, sans m'en douter, je serais myope, +Sire? + +-- Pis que cela, Henriot, pis que cela, tu es aveugle. + +-- Ah! vraiment, dit le Béarnais; mais ne serait-ce pas quand je +ferme les yeux que ce malheur-là m'arrive? + +-- Oui-da! dit Charles, tu en es bien capable. En tout cas, je +vais te les ouvrir, moi. + +-- Dieu dit: Que la lumière soit, et la lumière fut. Votre Majesté +est le représentant de Dieu en ce monde; elle peut donc faire sur +la terre ce que Dieu fait au ciel: j'écoute. + +-- Quand Guise a dit hier soir que ta femme venait de passer, +escortée d'un dameret, tu n'as pas voulu le croire! + +-- Sire, dit Henri, comment croire que la soeur de Votre Majesté +commette une pareille imprudence? + +-- Quand il t'a dit que ta femme était allée rue Cloche-Percée, tu +n'as pas voulu le croire non plus! + +-- Comment supposer, Sire, qu'une fille de France risque +publiquement sa réputation? + +-- Quand nous avons assiégé la maison de la rue Cloche-Percée, et +que j'ai reçu, moi, une aiguière d'argent sur l'épaule, d'Anjou +une compote d'oranges sur la tête, et de Guise un jambon de +sanglier par la figure, tu as vu deux femmes et deux hommes? + +-- Je n'ai rien vu, Sire. Votre Majesté doit se rappeler que +j'interrogeais le concierge. + +-- Oui; mais, corboeuf! j'ai vu, moi! + +-- Ah! si Votre Majesté a vu, c'est autre chose. + +-- C'est-à-dire j'ai vu deux hommes et deux femmes. Eh bien, je +sais maintenant, à n'en pas douter, qu'une de ces deux femmes +était Margot, et qu'un de ces deux hommes était M. de La Mole. + +-- Eh mais! dit Henri, si M. de La Mole était rue Cloche-Percée, +il n'était pas ici. + +-- Non, dit Charles, non, il n'était pas ici. Mais il n'est plus +question de la personne qui était ici, on la connaîtra quand cet +imbécile de Maurevel pourra parler ou écrire. Il est question que +Margot te trompe. + +-- Bah! dit Henri, ne croyez donc pas des médisances. + +-- Quand je te disais que tu es plus que myope, que tu es aveugle, +mort-diable! veux-tu me croire une fois, entêté? Je te dis que +Margot te trompe, que nous étranglerons ce soir l'objet de ses +affections. + +Henri fit un bond de surprise et regarda son beau-frère d'un air +stupéfait. + +-- Tu n'en es pas fâché, Henri, au fond, avoue cela. Margot va +bien crier comme cent mille corneilles; mais, ma foi, tant pis. Je +ne veux pas qu'on te rende malheureux, moi. Que Condé soit trompé +par le duc d'Anjou, je m'en bats l'oeil, Condé est mon ennemi; +mais toi, tu es mon frère, tu es plus que mon frère, tu es mon +ami. + +-- Mais, Sire... + +-- Et je ne veux pas qu'on te moleste, je ne veux pas qu'on te +berne; il y a assez longtemps que tu sers de quintaine à tous ces +godelureaux qui arrivent de province pour ramasser nos miettes et +courtiser nos femmes; qu'ils y viennent, ou plutôt qu'ils y +reviennent, corboeuf! On t'a trompé, Henriot, cela peut arriver à +tout le monde; mais tu auras, je te jure, une éclatante +satisfaction, et l'on dira demain: Mille noms d'un diable! il +paraît que le roi Charles aime son frère Henriot, car cette nuit +il a drôlement fait tirer la langue à M. de La Mole. + +-- Voyons, Sire, dit Henri, est-ce véritablement une chose bien +arrêtée? + +-- Arrêtée, résolue, décidée; le muguet n'aura pas à se plaindre. +Nous faisons l'expédition entre moi, d'Anjou, d'Alençon et Guise: +un roi, deux fils de France et un prince souverain sans te +compter. + +-- Comment, sans me compter? + +-- Oui, tu en seras, toi. + +-- Moi? + +-- Oui, toi; dague-moi ce gaillard-là d'une façon royale tandis +que nous l'étranglerons. + +-- Sire, dit Henri, votre bonté me confond; mais comment savez- +vous? + +-- Eh! corne du diable! il paraît que le drôle s'en est vanté. Il +va tantôt chez elle au Louvre, tantôt rue Cloche-Percée. Ils font +des vers ensemble; je voudrais bien voir des vers de ce muguet-là; +des pastorales; ils causent de Bion et de Moschus, ils font +alterner Daphnis et Corydon. Ah ça, prends moi une bonne +miséricorde, au moins! + +-- Sire, dit Henri, en y réfléchissant... + +-- Quoi? + +-- Votre Majesté comprendra que je ne puis me trouver à une +pareille expédition. Être là en personne serait inconvenant, ce me +semble. Je suis trop intéressé à la chose pour que mon +intervention ne soit pas traitée de férocité. Votre Majesté venge +l'honneur de sa soeur sur un fat qui s'est vanté en calomniant ma +femme, rien n'est plus simple, et Marguerite, que je maintiens +innocente, Sire, n'est pas déshonorée pour cela: mais si je suis +de la partie, c'est autre chose; ma coopération fait d'un acte de +justice un acte de vengeance. Ce n'est plus une exécution, c'est +un assassinat; ma femme n'est plus calomniée, elle est coupable. + +-- Mordieu! Henri, tu parles d'or, et je le disais tout à l'heure +encore à ma mère, tu as de l'esprit comme un démon. + +Et Charles regarda complaisamment son beau-frère, qui s'inclina +pour répondre au compliment. + +-- Néanmoins, ajouta Charles, tu es content qu'on te débarrasse de +ce muguet? + +-- Tout ce que fait Votre Majesté est bien fait, répondit le roi +de Navarre. + +-- C'est bien, c'est bien alors, laisse-moi donc faire ta besogne; +sois tranquille, elle n'en sera pas plus mal faite. + +-- Je m'en rapporte à vous, Sire, dit Henri. + +-- Seulement à quelle heure va-t-il ordinairement chez ta femme? + +-- Mais vers les neuf heures du soir. + +-- Et il en sort? + +-- Avant que je n'y arrive, car je ne l'y trouve jamais. + +-- Vers... + +-- Vers les onze heures. + +-- Bon; descends ce soir à minuit, la chose sera faite. Et Charles +ayant cordialement serré la main à Henri, et lui ayant renouvelé +ses promesses d'amitié, sortit en sifflant son air de chasse +favori. + +-- Ventre-saint-gris! dit le Béarnais en suivant Charles des yeux, +je suis bien trompé si toute cette diablerie ne sort pas encore de +chez la reine mère. En vérité elle ne sait qu'inventer pour nous +brouiller, ma femme et moi; un si joli ménage! + +Et Henri se mit à rire comme il riait quand personne ne pouvait le +voir ni l'entendre. + +Vers les sept heures du soir de la même journée où tous ces +événements s'étaient passés, un beau jeune homme, qui venait de +prendre un bain, s'épilait et se promenait avec complaisance, +fredonnant une petite chanson devant une glace dans une chambre du +Louvre. + +À côté de lui dormait ou plutôt se détirait sur un lit un autre +jeune homme. + +L'un était notre ami La Mole, dont on s'était si fort occupé dans +la journée, et dont on s'occupait encore peut-être davantage sans +qu'il le soupçonnât, et l'autre son compagnon Coconnas. + +En effet, tout ce grand orage avait passé autour de lui sans qu'il +eût entendu gronder la foudre, sans qu'il eût vu briller les +éclairs. Rentré à trois heures du matin, il était resté couché +jusqu'à trois heures du soir, moitié dormant, moitié rêvant, +bâtissant des châteaux sur ce sable mouvant qu'on appelle +l'avenir; puis il s'était levé, avait été passer une heure chez +les baigneurs à la mode, était allé dîner chez maître La Hurière, +et, de retour au Louvre, il achevait sa toilette pour aller faire +sa visite ordinaire à la reine. + +-- Et tu dis donc que tu as dîné, toi? lui demanda Coconnas en +bâillant. + +-- Ma foi, oui, et de grand appétit. + +-- Pourquoi ne m'as-tu pas emmené avec toi, égoïste? + +-- Ma foi, tu dormais si fort que je n'ai pas voulu te réveiller. +Mais, sais-tu? tu souperas au lieu de dîner. Surtout n'oublie pas +de demander à maître La Hurière de ce petit vin d'Anjou qui lui +est arrivé ces jours-ci. + +-- Il est bon? + +-- Demandes-en, je ne te dis que cela. + +-- Et toi, ou vas-tu? + +-- Moi, dit La Mole, étonné que son ami lui fit même cette +question, où je vais? faire ma cour à la reine. + +-- Tiens, au fait, dit Coconnas, si j'allais dîner à notre petite +maison de la rue Cloche-Percée, je dînerais des reliefs d'hier, et +il y a un certain vin d'Alicante qui est restaurant. + +-- Cela serait imprudent, Annibal, mon ami, après ce qui s'est +passé cette nuit. D'ailleurs ne nous a-t-on pas fait donner notre +parole que nous n'y retournerions pas seuls? Passe-moi donc mon +manteau. + +-- C'est ma foi vrai, dit Coconnas; je l'avais oublié. Mais où +diable est-il donc ton manteau?... Ah! le voilà. + +-- Non, tu me passes le noir, et c'est le rouge que je te demande. +La reine m'aime mieux avec celui-là. + +-- Ah! ma foi, dit Coconnas après avoir regardé de tous côtés, +cherche-le toi-même, je ne le trouve pas. + +-- Comment, dit La Mole, tu ne le trouves pas? mais où donc est- +il? + +-- Tu l'auras vendu... + +-- Pour quoi faire? il me reste encore six écus. + +-- Alors, mets le mien. + +-- Ah! oui... un manteau jaune avec un pourpoint vert, j'aurais +l'air d'un papegeai. + +-- Par ma foi tu es trop difficile. Arrange-toi comme tu voudras, +alors. + +En ce moment, et comme après avoir tout mis sens dessus dessous La +Mole commençait à se répandre en invectives contre les voleurs qui +se glissaient jusque dans le Louvre, un page du duc d'Alençon +parut avec le précieux manteau tant demandé. + +-- Ah! s'écria La Mole, le voilà, enfin! + +-- Votre manteau, monsieur?... dit le page. Oui, Monseigneur +l'avait fait prendre chez vous pour s'éclaircir à propos d'un pari +qu'il avait fait sur la nuance. + +-- Oh! dit La Mole, je ne le demandais que parce que je veux +sortir, mais si Son Altesse désire le garder encore... + +-- Non, monsieur le comte, c'est fini. Le page sortit; La Mole +agrafa son manteau. + +-- Eh bien, continua La Mole, à quoi te décides-tu? + +-- Je n'en sais rien. + +-- Te retrouverai-je ici ce soir? + +-- Comment veux-tu que je te dise cela? + +-- Tu ne sais pas ce que tu feras dans deux heures? + +-- Je sais bien ce que je ferai, mais je ne sais pas ce qu'on me +fera faire. + +-- La duchesse de Nevers? + +-- Non, le duc d'Alençon. + +-- En effet, dit La Mole, je remarque que depuis quelque temps il +te fait force amitiés. + +-- Mais oui, dit Coconnas. + +-- Alors ta fortune est faite, dit en riant La Mole. + +-- Peuh! fit Coconnas, un cadet! + +-- Oh! dit La Mole, il a si bonne envie de devenir l'aîné, que le +ciel fera peut-être un miracle en sa faveur. Ainsi tu ne sais pas +où tu seras ce soir? + +-- Non. + +-- Au diable, alors... ou plutôt adieu! + +-- Ce La Mole est terrible, dit Coconnas, pour vouloir toujours +qu'on lui dise où l'on sera! est-ce qu'on le sait? D'ailleurs, je +crois que j'ai envie de dormir. + +Et il se recoucha. Quant à La Mole, il prit son vol vers les +appartements de la reine. Arrivé au corridor que nous connaissons, +il rencontra le duc d'Alençon. + +-- Ah! c'est vous, monsieur de la Mole? lui dit le prince. + +-- Oui, Monseigneur, répondit La Mole en saluant avec respect. + +-- Sortez-vous donc du Louvre? + +-- Non, Votre Altesse; je vais présenter mes hommages à Sa Majesté +la reine de Navarre. + +-- Vers quelle heure sortirez-vous de chez elle, monsieur de la +Mole? + +-- Monseigneur a-t-il quelques ordres à me donner? + +-- Non, pas pour le moment, mais j'aurai à vous parler ce soir. + +-- Vers quelle heure? + +-- Mais de neuf à dix. + +-- J'aurai l'honneur de me présenter à cette heure-là chez Votre +Altesse. + +-- Bien, je compte sur vous. La Mole salua et continua son chemin. + +-- Ce duc, dit-il, a des moments où il est pâle comme un cadavre; +c'est singulier. Et il frappa à la porte de la reine. Gillonne, +qui semblait guetter son arrivée, le conduisit près de Marguerite. + +Celle-ci était occupée d'un travail qui paraissait la fatiguer +beaucoup; un papier chargé de ratures et un volume d'Isocrate +étaient placés devant elle. Elle fit signe à La Mole de la laisser +achever un paragraphe; puis, ayant terminé, ce qui ne fut pas +long, elle jeta sa plume, et invita le jeune homme à s'asseoir +près d'elle. + +La Mole rayonnait. Il n'avait jamais été si beau, jamais si gai. + +-- Du grec! s'écria-t-il en jetant les yeux sur le livre; une +harangue d'Isocrate! Que voulez-vous faire de cela? Oh! oh! sur ce +papier du latin: _Ad Sarmatiae legatos reginae Margaritae concio! +_Vous allez donc haranguer ces barbares en latin? + +-- Il le faut bien, dit Marguerite, puisqu'ils ne parlent pas +français. + +-- Mais comment pouvez-vous faire la réponse avant d'avoir le +discours? + +-- Une plus coquette que moi vous ferait croire à une +improvisation; mais pour vous, mon Hyacinthe, je n'ai point de ces +sortes de tromperies: on m'a communiqué d'avance le discours, et +j'y réponds. + +-- Sont-ils donc près d'arriver, ces ambassadeurs? + +-- Mieux que cela, ils sont arrivés ce matin. + +-- Mais personne ne le sait? + +-- Ils sont arrivés incognito. Leur entrée solennelle est remise à +après-demain, je crois. Au reste, vous verrez, dit Marguerite avec +un petit air satisfait qui n'était point exempt de pédantisme, ce +que j'ai fait ce soir est assez cicéronien; mais laissons là ces +futilités. Parlons de ce qui vous est arrivé. + +-- À moi? + +-- Oui. + +-- Que m'est-il donc arrivé? + +-- Ah! vous avez beau faire le brave, je vous trouve un peu pâle. + +-- Alors, c'est d'avoir trop dormi; je m'en accuse bien +humblement. + +-- Allons, allons, ne faisons point le fanfaron, je sais tout. + +-- Ayez donc la bonté de me mettre au courant, ma perle, car moi +je ne sais rien. + +-- Voyons, répondez-moi franchement. Que vous a demandé la reine +mère? + +-- La reine mère à moi! avait-elle donc à me parler? + +-- Comment! vous ne l'avez pas vue? + +-- Non. + +-- Et le roi Charles? + +-- Non. + +-- Et le roi de Navarre? + +-- Non. + +-- Mais le duc d'Alençon, vous l'avez vu? + +-- Oui, tout à l'heure, je l'ai rencontré dans le corridor. + +-- Que vous a-t-il dit? + +-- Qu'il avait à me donner quelques ordres entre neuf et dix +heures du soir. + +-- Et pas autre chose? + +-- Pas autre chose. + +-- C'est étrange. + +-- Mais enfin, que trouvez-vous d'étrange, dites-moi? + +-- Que vous n'ayez entendu parler de rien. + +-- Que s'est-il donc passé? + +-- Il s'est passé que pendant toute cette journée, malheureux, +vous avez été suspendu sur un abîme. + +-- Moi? + +-- Oui, vous. + +-- À quel propos? + +-- Écoutez. De Mouy, surpris cette nuit dans la chambre du roi de +Navarre, que l'on voulait arrêter, a tué trois hommes, et s'est +sauvé, sans que l'on reconnût de lui autre chose que le fameux +manteau rouge. + +-- Eh bien? + +-- Eh bien, ce manteau rouge qui m'avait trompée une fois en a +trompé d'autres aussi: vous avez été soupçonné, accusé même de ce +triple meurtre. Ce matin on voulait vous arrêter, vous juger, qui +sait? vous condamner peut-être, car pour vous sauver vous +n'eussiez pas voulu dire où vous étiez, n'est-ce pas? + +-- Dire où j'étais! s'écria La Mole, vous compromettre, vous, ma +belle Majesté! Oh! vous avez bien raison; je fusse mort en +chantant pour épargner une larme à vos beaux yeux. + +-- Hélas! mon pauvre gentilhomme! dit Marguerite, mes beaux yeux +eussent bien pleuré. + +-- Mais comment s'est apaisé ce grand orage? + +-- Devinez. + +-- Que sais-je, moi? + +-- Il n'y avait qu'un moyen de prouver que vous n'étiez pas dans +la chambre du roi de Navarre. + +-- Lequel? + +-- C'était de dire où vous étiez. + +-- Eh bien? + +-- Eh bien, je l'ai dit! + +-- Et à qui? + +-- À ma mère. + +-- Et la reine Catherine... + +-- La reine Catherine sait que vous êtes mon amant. + +-- Oh! madame, après avoir tant fait pour moi, vous pouvez tout +exiger de votre serviteur. Oh! vraiment, c'est beau et grand, +Marguerite, ce que vous avez fait là! Oh! Marguerite, ma vie est +bien à vous! + +-- Je l'espère, car je l'ai arrachée à ceux qui me la voulaient +prendre; mais à présent vous êtes sauvé. + +-- Et par vous! s'écria le jeune homme, par ma reine adorée! + +Au même moment un bruit éclatant les fit tressaillir. La Mole se +rejeta en arrière plein d'un vague effroi; Marguerite poussa un +cri, demeura les yeux fixés sur la vitre brisée d'une fenêtre. + +Par cette vitre un caillou de la grosseur d'un oeuf venait +d'entrer; il roulait encore sur le parquet. La Mole vit à son tour +le carreau cassé et reconnut la cause du bruit. + +-- Quel est l'insolent?... s'écria-t-il. Et il s'élança vers la +fenêtre. + +-- Un moment, dit Marguerite; à cette pierre est attaché quelque +chose, ce me semble. + +-- En effet, dit La Mole, on dirait un papier. + +Marguerite se précipita sur l'étrange projectile, et arracha la +mince feuille qui, pliée comme un étroit ruban, enveloppait le +caillou par le milieu. + +Ce papier était maintenu par une ficelle, laquelle sortait par +l'ouverture de la vitre cassée. + +Marguerite déplia la lettre et lut. + +-- Malheureux! s'écria-t-elle. Elle tendit le papier à La Mole +pâle, debout et immobile comme la statue de l'Effroi. La Mole, le +coeur serré d'une douleur pressentimentale, lut ces mots: «On +attend M. de La Mole avec de longues épées dans le corridor qui +conduit chez M. d'Alençon. Peut-être aimerait-il mieux sortir par +cette fenêtre et aller rejoindre M. de Mouy à Mantes...» + +-- Eh! demanda La Mole après avoir lu, ces épées sont-elles donc +plus longues que la mienne? + +-- Non, mais il y en a peut-être dix contre une. + +-- Et quel est l'ami qui nous envoie ce billet? demanda La Mole. + +Marguerite le reprit des mains du jeune homme et fixa sur lui un +regard ardent. + +-- L'écriture du roi de Navarre! s'écria-t-elle. S'il prévient, +c'est que le danger est réel. Fuyez, La Mole, fuyez, c'est moi qui +vous en prie. + +-- Et comment voulez-vous que je fuie? dit La Mole. + +-- Mais cette fenêtre, ne parle-t-on pas de cette fenêtre? + +-- Ordonnez, ma reine, et je sauterai de cette fenêtre pour vous +obéir, dussé-je vingt fois me briser en tombant. + +-- Attendez donc, attendez donc, dit Marguerite. Il me semble que +cette ficelle supporte un poids. + +-- Voyons, dit La Mole. Et tous deux, attirant à eux l'objet +suspendu après cette corde, virent avec une joie indicible +apparaître l'extrémité d'une échelle de crin et de soie. + +-- Ah! vous êtes sauvé, s'écria Marguerite. + +-- C'est un miracle du ciel! + +-- Non, c'est un bienfait du roi de Navarre. + +-- Et si c'était un piège, au contraire? dit La Mole; si cette +échelle devait se briser sous mes pieds! madame, n'avez-vous point +avoué aujourd'hui votre affection pour moi? + +Marguerite, à qui la joie avait rendu ses couleurs, redevint d'une +pâleur mortelle. + +-- Vous avez raison, dit-elle, c'est possible. Et elle s'élança +vers la porte. + +-- Qu'allez-vous faire? s'écria La Mole. + +-- M'assurer par moi-même s'il est vrai qu'on vous attende dans le +corridor. + +-- Jamais, jamais! Pour que leur colère tombe sur vous! + +-- Que voulez-vous qu'on fasse à une fille de France? femme et +princesse du sang, je suis deux fois inviolable. + +La reine dit ces paroles avec une telle dignité qu'en effet La +Mole comprit qu'elle ne risquait rien, et qu'il devait la laisser +agir comme elle l'entendrait. + +Marguerite mit La Mole sous la garde de Gillonne en laissant à sa +sagacité, selon ce qui se passerait, de fuir, ou d'attendre son +retour, et elle s'avança dans le corridor qui, par un +embranchement, conduisait à la bibliothèque ainsi qu'à plusieurs +salons de réception, et qui en le suivant dans toute sa longueur +aboutissait aux appartements du roi, de la reine mère, et à ce +petit escalier dérobé par lequel on montait chez le duc d'Alençon +et chez Henri. Quoiqu'il fût à peine neuf heures du soir, toutes +les lumières étaient éteintes, et le corridor, à part une légère +lueur qui venait de l'embranchement, était dans la plus parfaite +obscurité. La reine de Navarre s'avança d'un pas ferme; mais +lorsqu'elle fut au tiers du corridor à peine, elle entendit comme +un chuchotement de voix basses auxquelles le soin qu'on prenait de +les éteindre donnait un accent mystérieux et effrayant. Mais +presque aussitôt le bruit cessa comme si un ordre supérieur l'eût +éteint, et tout rentra dans l'obscurité; car cette lueur, si +faible qu'elle fût, parut diminuer encore. + +Marguerite continua son chemin, marchant droit au danger qui, s'il +existait, l'attendait là. Elle était calme en apparence, quoique +ses mains crispées indiquassent une violente tension nerveuse. À +mesure qu'elle s'approchait, ce silence sinistre redoublait, et +une ombre pareille à celle d'une main obscurcissait la tremblante +et incertaine lueur. + +Tout à coup, arrivée à l'embranchement du corridor, un homme fit +deux pas en avant, démasqua un bougeoir de vermeil dont il +s'éclairait en s'écriant: + +-- Le voilà! Marguerite se trouva face à face avec son frère +Charles. Derrière lui se tenait debout, un cordon de soie à la +main, le duc d'Alençon. Au fond, dans l'obscurité, deux ombres +apparaissaient debout, l'une à côté de l'autre, ne reflétant +d'autre lumière que celle que renvoyait l'épée nue qu'ils tenaient +à la main. + +Marguerite embrassa tout le tableau d'un coup d'oeil. Elle fit un +effort suprême, et répondit en souriant à Charles: + +-- Vous voulez dire: _La voilà, _Sire! + +Charles recula d'un pas. Tous les autres demeurèrent immobiles. + +-- Toi, Margot! dit-il; et où vas-tu à cette heure? + +-- À cette heure! dit Marguerite; est-il donc si tard? + +-- Je te demande où tu vas. + +-- Chercher un livre des discours de Cicéron, que je pense avoir +laissé chez notre mère. + +-- Ainsi, sans lumière? + +-- Je croyais le corridor éclairé. + +-- Et tu viens de chez toi? + +-- Oui. + +-- Que fais-tu donc ce soir? + +-- Je prépare ma harangue aux envoyés polonais. N'y a-t-il pas +conseil demain, et n'est-il pas convenu que chacun soumettra sa +harangue à Votre Majesté? + +-- Et n'as-tu pas quelqu'un qui t'aide dans ce travail? Marguerite +rassembla toutes ses forces. + +-- Oui, mon frère, dit-elle, M. de La Mole; il est très savant. + +-- Si savant, dit le duc d'Alençon, que je l'avais prié, quand il +aurait fini avec vous, ma soeur, de me venir trouver pour me +donner des conseils, à moi qui ne suis pas de votre force. + +-- Et vous l'attendiez? dit Marguerite du ton le plus naturel. + +-- Oui, dit d'Alençon avec impatience. + +-- En ce cas, fit Marguerite, je vais vous l'envoyer, mon frère, +car nous avons fini. + +-- Et votre livre? dit Charles. + +-- Je le ferai prendre par Gillonne. Les deux frères échangèrent +un signe. + +-- Allez, dit Charles; et nous, continuons notre ronde. + +-- Votre ronde! dit Marguerite; que cherchez-vous donc? + +-- Le petit homme rouge, dit Charles. Ne savez-vous pas qu'il y a +un petit homme rouge qui revient au vieux Louvre? Mon frère +d'Alençon prétend l'avoir vu, et nous sommes en quête de lui. + +-- Bonne chasse, dit Marguerite. Et elle se retira en jetant un +regard derrière elle. Elle vit alors sur la muraille du corridor +les quatre ombres réunies et qui semblaient conférer. En une +seconde elle fut à la porte de son appartement. + +-- Ouvre, Gillonne, dit-elle, ouvre. Gillonne obéit. Marguerite +s'élança dans l'appartement, et trouva La Mole qui l'attendait, +calme et résolu, mais l'épée à la main. + +-- Fuyez, dit-elle, fuyez sans perdre une seconde. Ils vous +attendent dans le corridor pour vous assassiner. + +-- Vous l'ordonnez? dit La Mole. + +-- Je le veux. Il faut nous séparer pour nous revoir. + +Pendant l'excursion de Marguerite, La Mole avait assuré l'échelle +à la barre de la fenêtre, il l'enjamba; mais avant de poser le +pied sur le premier échelon, il baisa tendrement la main de la +reine. + +-- Si cette échelle est un piège et que je meure pour vous, +Marguerite, souvenez-vous de votre promesse. + +-- Ce n'est pas une promesse, La Mole, c'est un serment. Ne +craignez rien. Adieu. Et La Mole enhardi se laissa glisser plutôt +qu'il ne descendit par l'échelle. Au même moment on frappa à la +porte. + +Marguerite suivit des yeux La Mole dans sa périlleuse opération, +et ne se retourna qu'au moment où elle se fut bien assurée que ses +pieds avaient touché la terre. + +-- Madame, disait Gillonne, madame! + +-- Eh bien? demanda Marguerite. + +-- Le roi frappe à la porte. + +-- Ouvrez. Gillonne obéit. Les quatre princes, sans doute +impatientés d'attendre, étaient debout sur le seuil. + +Charles entra. + +Marguerite vint au-devant de son frère, le sourire sur les lèvres. +Le roi jeta un regard rapide autour de lui. + +-- Que cherchez-vous, mon frère? demanda Marguerite. + +-- Mais, dit Charles, je cherche... je cherche... eh! corne de +boeuf! je cherche M. de La Mole. + +-- M. de La Mole! + +-- Oui; où est-il?Marguerite prit son frère par la main et le +conduisit à la fenêtre. En ce moment même deux hommes +s'éloignaient au grand galop de leurs chevaux, gagnant la tour de +bois; l'un d'eux détacha son écharpe, et fit en signe d'adieu +voltiger le blanc satin dans la nuit: ces deux hommes étaient La +Mole et Orthon. Marguerite montra du doigt les deux hommes à +Charles. + +-- Eh bien, demanda le roi, que veut dire cela? + +-- Cela veut dire, répondit Marguerite, que M. le duc d'Alençon +peut remettre son cordon dans sa poche et MM. d'Anjou et de Guise +leur épée dans le fourreau, attendu que M. de La Mole ne repassera +pas cette nuit par le corridor. + + + +IX +Les Atrides + + +Depuis son retour à Paris, Henri d'Anjou n'avait pas encore revu +librement sa mère Catherine, dont, comme chacun sait, il était le +fils bien-aimé. + +C'était pour lui non pas la vaine satisfaction de l'étiquette, non +plus un cérémonial pénible à remplir, mais l'accomplissement d'un +devoir bien doux pour ce fils qui, s'il n'aimait pas sa mère, +était sûr du moins d'être tendrement aimé par elle. + +En effet, Catherine préférait réellement ce fils, soit pour sa +bravoure, soit plutôt pour sa beauté, car il y avait, outre la +mère, de la femme dans Catherine, soit enfin parce que, suivant +quelques chroniques scandaleuses, Henri d'Anjou rappelait à la +Florentine certaine heureuse époque de mystérieuses amours. + +Catherine savait seule le retour du duc d'Anjou à Paris, retour +que Charles IX eût ignoré si le hasard ne l'eût point conduit en +face de l'hôtel de Condé au moment même où son frère en sortait. +Charles ne l'attendait que le lendemain, et Henri d'Anjou espérait +lui dérober les deux démarches qui avaient avancé son arrivée d'un +jour, et qui étaient sa visite à la belle Marie de Clèves, +princesse de Condé, et sa conférence avec les ambassadeurs +polonais. + +C'est cette dernière démarche, sur l'intention de laquelle Charles +était incertain, que le duc d'Anjou avait à expliquer à sa mère; +et le lecteur, qui, comme Henri de Navarre, était certainement +dans l'erreur à l'endroit de cette démarche, profitera de +l'explication. + +Aussi lorsque le duc d'Anjou, longtemps attendu, entra chez sa +mère, Catherine, si froide, si compassée d'habitude, Catherine, +qui n'avait depuis le départ de son fils bien-aimé embrassé avec +effusion que Coligny qui devait être assassiné le lendemain, +ouvrit ses bras à l'enfant de son amour et le serra sur sa +poitrine avec un élan d'affection maternelle qu'on était étonné de +trouver encore dans ce coeur desséché. + +Puis elle s'éloignait de lui, le regardait et se reprenait encore +à l'embrasser. + +-- Ah! madame, lui dit-il, puisque le ciel me donne cette +satisfaction d'embrasser sans témoin ma mère, consolez l'homme le +plus malheureux du monde. + +-- Eh! mon Dieu! mon cher enfant, s'écria Catherine, que vous est- +il donc arrivé? + +-- Rien que vous ne sachiez, ma mère. Je suis amoureux, je suis +aimé; mais c'est cet amour même qui fait mon malheur à moi. + +-- Expliquez-moi cela, mon fils, dit Catherine. + +-- Eh! ma mère... ces ambassadeurs, ce départ... + +-- Oui, dit Catherine, ces ambassadeurs sont arrivés, ce départ +presse. + +-- Il ne presse pas, ma mère, mais mon frère le pressera. Il me +déteste, je lui fais ombrage, il veut se débarrasser de moi. +Catherine sourit. + +-- En vous donnant un trône, pauvre malheureux couronné! + +-- Oh! n'importe, ma mère, reprit Henri avec angoisse, je ne veux +pas partir. Moi, un fils de France, élevé dans le raffinement des +moeurs polies, près de la meilleure mère, aimé d'une des plus +charmantes femmes de la terre, j'irais là-bas dans ces neiges, au +bout du monde, mourir lentement parmi ces gens grossiers qui +s'enivrent du matin au soir et jugent les capacités de leur roi +sur celles d'un tonneau, selon ce qu'il contient! Non, ma mère, je +ne veux point partir, j'en mourrais! + +-- Voyons, Henri, dit Catherine en pressant les deux mains de son +fils, voyons, est-ce là la véritable raison? + +Henri baissa les yeux comme s'il n'osait, à sa mère elle-même, +avouer ce qui se passait dans son coeur. + +-- N'en est-il pas une autre, demanda Catherine, moins romanesque, +plus raisonnable, plus politique! + +-- Ma mère, ce n'est pas ma faute si cette idée m'est restée dans +l'esprit, et peut-être y tient-elle plus de place qu'elle n'en +devrait prendre; mais ne m'avez-vous pas dit vous-même que +l'horoscope tiré à la naissance de mon frère Charles le condamnait +à mourir jeune? + +-- Oui, dit Catherine, mais un horoscope peut mentir, mon fils. +Moi-même, j'en suis à espérer en ce moment que tous ces horoscopes +ne soient pas vrais. + +-- Mais enfin, son horoscope ne disait-il pas cela? + +-- Son horoscope parlait d'un quart de siècle; mais il ne disait +pas si c'était pour sa vie ou pour son règne. + +-- Eh bien, ma mère, faites que je reste. Mon frère a près de +vingt-quatre ans: dans un an la question sera résolue. Catherine +réfléchit profondément. + +-- Oui, certes, dit-elle, cela serait mieux si cela se pouvait +ainsi. + +-- Oh! jugez donc, ma mère, s'écria Henri, quel désespoir pour moi +si j'allais avoir troqué la couronne de France contre celle de +Pologne! Être tourmenté là-bas de cette idée que je pouvais régner +au Louvre, au milieu de cette cour élégante et lettrée, près de la +meilleure mère du monde, dont les conseils m'eussent épargné la +moitié du travail et des fatigues, qui, habituée à porter avec mon +père une partie du fardeau de l'État, eût bien voulu le porter +encore avec moi! Ah! ma mère! j'eusse été un grand roi! + +-- Là, là, cher enfant, dit Catherine, dont cet avenir avait +toujours été aussi la plus douce espérance; là, ne vous désolez +point. N'avez-vous pas songé de votre côté à quelque moyen +d'arranger la chose? + +-- Oh! certes, oui, et c'est surtout pour cela que je suis revenu +deux ou trois jours plus tôt qu'on ne m'attendait, tout en +laissant croire à mon frère Charles que c'était pour madame de +Condé; puis j'ai été au-devant de Lasco, le plus important des +envoyés, je me suis fait connaître de lui, faisant dans cette +première entrevue tout ce qu'il était possible pour me rendre +haïssable, et j'espère y être parvenu. + +-- Ah! mon cher enfant, dit Catherine, c'est mal. Il faut mettre +l'intérêt de la France avant vos petites répugnances. + +-- Ma mère, l'intérêt de la France veut-il, en cas de malheur +arrivé à mon frère, que ce soit le duc d'Alençon ou le roi de +Navarre qui règne? + +-- Oh! le roi de Navarre, jamais, jamais, murmura Catherine en +laissant l'inquiétude couvrir son front de ce voile soucieux qui +s'y étendait chaque fois que cette question se représentait. + +-- Ma foi, continua Henri, mon frère d'Alençon ne vaut guère mieux +et ne vous aime pas davantage. + +-- Enfin, reprit Catherine, qu'a dit Lasco? + +-- Lasco a hésité lui-même quand je l'ai pressé de demander +audience. Oh! s'il pouvait écrire en Pologne, casser cette +élection? + +-- Folie, mon fils, folie... ce qu'une diète a consacré est sacré. + +-- Mais enfin, ma mère, ne pourrait-on, à ces Polonais, leur faire +accepter mon frère à ma place? + +-- C'est, sinon impossible, du moins difficile, répondit +Catherine. + +-- N'importe! essayez, tentez, parlez au roi, ma mère; rejetez +tout sur mon amour pour madame de Condé; dites que j'en suis fou, +que j'en perds l'esprit. Justement il m'a vu sortir de l'hôtel du +prince avec Guise, qui me rend là tous les services d'un bon ami. + +-- Oui, pour faire la Ligue. Vous ne voyez pas cela, vous, mais je +le vois. + +-- Si fait, ma mère, si fait, mais en attendant j'use de lui. Eh! +ne sommes-nous pas heureux quand un homme nous sert en se servant? + +-- Et qu'a dit le roi en vous rencontrant! + +-- Il a pu croire ce que je lui ai affirmé, c'est-à-dire que +l'amour seul m'avait ramené à Paris. + +-- Mais du reste de la nuit, ne vous en a-t-il pas demandé compte? + +-- Si fait, ma mère; mais j'ai été au souper chez Nantouillet, où +j'ai fait un scandale affreux pour que le bruit de ce scandale se +répandît et que le roi ne doutât point que j'y étais. + +-- Alors il ignore votre visite à Lasco? + +-- Absolument. + +-- Bon, tant mieux. J'essaierai donc de lui parler pour vous, cher +enfant; mais, vous le savez, sur cette rude nature aucune +influence n'est réelle. + +-- Oh! ma mère, ma mère, quel bonheur si je restais, comme je vous +aimerais plus encore que je ne vous aime, si c'était possible! + +-- Si vous restez, on vous enverra encore à la guerre. + +-- Oh! peu m'importe, pourvu que je ne quitte pas la France. + +-- Vous vous ferez tuer. + +-- Ma mère, on ne meurt pas des coups... on meurt de douleur, +d'ennui. Mais Charles ne me permettra point de rester; il me +déteste. + +-- Il est jaloux de vous, mon beau vainqueur, c'est une chose +dite; pourquoi aussi êtes-vous si brave et si heureux? Pourquoi, à +vingt ans à peine, avez-vous gagné des batailles comme Alexandre +et comme César? Mais en attendant, ne vous découvrez à personne, +feignez d'être résigné, faites votre cour au roi. Aujourd'hui +même, on se réunit en conseil privé pour lire et pour discuter les +discours qui seront prononcés à la cérémonie; faites le roi de +Pologne et laissez-moi le soin du reste. À propos, et votre +expédition d'hier soir? + +-- Elle a échoué, ma mère; le galant était prévenu, et il a pris +son vol par la fenêtre. + +-- Enfin, dit Catherine, je saurai un jour quel est le mauvais +génie qui contrarie ainsi tous mes projets... En attendant, je +m'en doute, et... malheur à lui! + +-- Ainsi, ma mère?... dit le duc d'Anjou. + +-- Laissez-moi mener cette affaire. Et elle baisa tendrement Henri +sur les yeux en le poussant hors de son cabinet. Bientôt +arrivèrent chez la reine les princesses de sa maison. Charles +était en belle humeur, car l'aplomb de sa soeur Margot l'avait +plus réjoui qu'affecté; il n'en voulait pas autrement à La Mole, +et il l'avait attendu avec quelque ardeur dans le corridor parce +que c'était une espèce de chasse à l'affût. D'Alençon, tout au +contraire, était très préoccupé. La répulsion qu'il avait toujours +eue pour La Mole s'était changée en haine du moment où il avait su +que La Mole était aimé de sa soeur. Marguerite avait tout ensemble +l'esprit rêveur et l'oeil au guet. Elle avait à la fois à se +souvenir et à veiller. Les députés polonais avaient envoyé le +texte des harangues qu'ils devaient prononcer. Marguerite, à qui +l'on n'avait pas plus parlé de la scène de la veille que si la +scène n'avait point existé, lut les discours, et, hormis Charles, +chacun discuta ce qu'il répondrait. Charles laissa Marguerite +répondre comme elle l'entendrait. + +Il se montra très difficile sur le choix des termes pour +d'Alençon; mais quant au discours de Henri d'Anjou, il y apporta +plus que du mauvais vouloir: il fut acharné à corriger et à +reprendre. + +Cette séance, sans rien faire éclater encore, avait lourdement +envenimé les esprits. + +Henri d'Anjou, qui avait son discours à refaire presque +entièrement, sortit pour se mettre à cette tâche. Marguerite, qui +n'avait pas eu de nouvelles du roi de Navarre depuis celles qui +lui avaient été données au détriment des vitres de sa fenêtre, +retourna chez elle dans l'espérance de l'y voir venir. + +D'Alençon, qui avait lu l'hésitation dans les yeux de son frère +d'Anjou, et surpris entre lui et sa mère un regard d'intelligence, +se retira pour rêver à ce qu'il regardait comme une cabale +naissante. Enfin, Charles allait passer dans sa forge pour achever +un épieu qu'il se fabriquait lui-même, lorsque Catherine l'arrêta. + +Charles, qui se doutait qu'il allait rencontrer chez sa mère +quelque opposition à sa volonté, s'arrêta et la regarda fixement: + +-- Eh bien, dit-il, qu'avons-nous encore? + +-- Un dernier mot à échanger, Sire. Nous avons oublié ce mot, et +cependant il est de quelque importance. Quel jour fixons-nous pour +la séance publique? + +-- Ah! c'est vrai, dit le roi en se rasseyant; causons-en, mère. +Eh bien! à quand vous plaît-il que nous fixions le jour? + +-- Je croyais, répondit Catherine, que dans le silence même de +Votre Majesté, dans son oubli apparent, il y avait quelque chose +de profondément calculé. + +-- Non, dit Charles; pourquoi cela, ma mère? + +-- Parce que, ajouta Catherine très doucement, il ne faudrait pas, +ce me semble, mon fils, que les Polonais nous vissent courir avec +tant d'âpreté après cette couronne. + +-- Au contraire, ma mère, dit Charles, ils se sont hâtés, eux, en +venant à marches forcées de Varsovie ici... Honneur pour honneur, +politesse pour politesse. + +-- Votre Majesté peut avoir raison dans un sens, comme dans un +autre je pourrais ne pas avoir tort. Ainsi, son avis est que la +séance publique doit être hâtée? + +-- Ma foi, oui, ma mère; ne serait-ce point le vôtre par hasard? + +-- Vous savez que je n'ai d'avis que ceux qui peuvent le plus +concourir à votre gloire; je vous dirai donc qu'en vous pressant +ainsi je craindrais qu'on ne vous accusât de profiter bien vite de +cette occasion qui se présente de soulager la maison de France des +charges que votre frère lui impose, mais que, bien certainement, +il lui rend en gloire et en dévouement. + +-- Ma mère, dit Charles, à son départ de France, je doterai mon +frère si richement que personne n'osera même penser ce que vous +craignez que l'on dise. + +-- Allons, dit Catherine, je me rends, puisque vous avez une si +bonne réponse à chacune de mes objections... Mais, pour recevoir +ce peuple guerrier, qui juge de la puissance des États par les +signes extérieurs, il vous faut un déploiement considérable de +troupes, et je ne pense pas qu'il y en ait assez de convoquées +dans l'Île-de-France. + +-- Pardonnez-moi, ma mère, car j'ai prévu l'événement, et je me +suis préparé. J'ai rappelé deux bataillons de la Normandie, un de +la Guyenne; ma compagnie d'archers est arrivée hier de la +Bretagne; les chevau-légers, répandus dans la Touraine, seront à +Paris dans le courant de la journée; et tandis qu'on croit que je +dispose à peine de quatre régiments, j'ai vingt mille hommes prêts +à paraître. + +-- Ah! ah! dit Catherine surprise; alors il ne vous manque plus +qu'une chose, mais on se la procurera. + +-- Laquelle? + +-- De l'argent. Je crois que vous n'en êtes pas fourni outre +mesure. + +-- Au contraire, madame, au contraire, dit Charles IX. J'ai +quatorze cent mille écus à la Bastille; mon épargne particulière +m'a remis ces jours passés huit cent mille écus que j'ai enfouis +dans mes caves du Louvre, et, en cas de pénurie, Nantouillet tient +trois cent mille autres écus à ma disposition. + +Catherine frémit; car elle avait vu jusqu'alors Charles violent et +emporté, mais jamais prévoyant. + +-- Allons, fit-elle, Votre Majesté pense à tout, c'est admirable, +et pour peu que les tailleurs, les brodeuses et les joailliers se +hâtent, Votre Majesté sera en état de donner séance avant six +semaines. + +-- Six semaines! s'écria Charles. Ma mère, les tailleurs, les +brodeuses et les joailliers travaillent depuis le jour où l'on a +appris la nomination de mon frère. À la rigueur, tout pourrait +être prêt pour aujourd'hui; mais, à coup sûr, tout sera prêt dans +trois ou quatre jours. + +-- Oh! murmura Catherine, vous êtes plus pressé encore que je ne +le croyais, mon fils. + +-- Honneur pour honneur, je vous l'ai dit. + +-- Bien. C'est donc cet honneur fait à la maison de France qui +vous flatte, n'est-ce pas? + +-- Assurément. + +-- Et voir un fils de France sur le trône de Pologne est votre +plus cher désir? + +-- Vous dites vrai. + +-- Alors c'est le fait, c'est la chose et non l'homme qui vous +préoccupe, et quel que soit celui qui règne là-bas... + +-- Non pas, non pas, ma mère, corboeuf! demeurons-en où nous +sommes! Les Polonais ont bien choisi. Ils sont adroits et forts, +ces gens-là! Nation militaire, peuple de soldats, ils prennent un +capitaine pour prince, c'est logique, peste! d'Anjou fait leur +affaire: le héros de Jarnac et de Moncontour leur va comme un +gant... Qui voulez-vous que je leur envoie? d'Alençon? un lâche! +cela leur donnerait une belle idée des Valois! ... D'Alençon! il +fuirait à la première balle qui lui sifflerait aux oreilles, +tandis que Henri d'Anjou, un batailleur, bon! toujours l'épée au +poing, toujours marchant en avant, à pied ou à cheval! ... Hardi! +pique, pousse, assomme, tue! Ah! c'est un homme que mon frère +d'Anjou, un vaillant qui va les faire battre du matin au soir, +depuis le premier jusqu'au dernier jour de l'année. Il boit mal, +c'est vrai; mais il les fera tuer de sang-froid, voilà tout. Il +sera là dans sa sphère, ce cher Henri! Sus! sus! au champ de +bataille! Bravo les trompettes et les tambours! Vive le roi! vive +le vainqueur! vive le général! On le proclame _imperator _trois +fois l'an! Ce sera admirable pour la maison de France et l'honneur +des Valois... Il sera peut-être tué; mais, ventremahon! ce sera +une mort superbe! + +Catherine frissonna et un éclair jaillit de ses yeux. + +-- Dites, s'écria-t-elle, que vous voulez éloigner Henri d'Anjou, +dites que vous n'aimez pas votre frère! + +-- Ah! ah! ah! fit Charles en éclatant d'un rire nerveux, vous +avez deviné cela, vous, que je voulais l'éloigner? Vous avez +deviné cela, vous, que je ne l'aimais pas? Et quand cela serait, +voyons? Aimer mon frère! Pourquoi donc l'aimerais-je? Ah! ah! ah! +est-ce que vous voulez rire?... (Et à mesure qu'il parlait, ses +joues pâles s'animaient d'une fébrile rougeur.) Est-ce qu'il +m'aime, lui? Est-ce que vous m'aimez, vous? Est-ce que, excepté +mes chiens, Marie Touchet et ma nourrice, est-ce qu'il y a +quelqu'un qui m'ait jamais aimé? Non, non, je n'aime pas mon +frère, je n'aime que moi, entendez-vous! et je n'empêche pas mon +frère d'en faire autant que je fais. + +-- Sire, dit Catherine s'animant à son tour, puisque vous me +découvrez votre coeur, il faut que je vous ouvre le mien. Vous +agissez en roi faible, en monarque mal conseillé; vous renvoyez +votre second frère, le soutien naturel du trône, et qui est en +tous points digne de vous succéder s'il vous advenait malheur, +laissant dans ce cas votre couronne à l'abandon; car, comme vous +le disiez, d'Alençon est jeune, incapable, faible, plus que +faible, lâche! ... Et le Béarnais se dresse derrière, entendez- +vous? + +-- Eh! mort de tous les diables! s'écria Charles, qu'est-ce que me +fait ce qui arrivera quand je n'y serai plus? Le Béarnais se +dresse derrière mon frère, dites-vous? Corboeuf! tant mieux! ... +Je disais que je n'aimais personne... je me trompais, j'aime +Henriot; oui, je l'aime, ce bon Henriot: il a l'air franc, la main +tiède, tandis que je ne vois autour de moi que des yeux faux et ne +touche que des mains glacées. Il est incapable de trahison envers +moi, j'en jurerais. D'ailleurs je lui dois un dédommagement: on +lui a empoisonné sa mère, pauvre garçon! des gens de ma famille, à +ce que j'ai entendu dire. D'ailleurs je me porte bien. Mais, si je +tombais malade, je l'appellerais, je ne voudrais pas qu'il me +quittât, je ne prendrais rien que de sa main, et quand je mourrai +je le ferai roi de France et de Navarre... Et, ventre du pape! au +lieu de rire à ma mort, comme feraient mes frères, il pleurerait +ou du moins il ferait semblant de pleurer. + +La foudre tombant aux pieds de Catherine l'eût moins épouvantée +que ces paroles. Elle demeura atterrée, regardant Charles d'un +oeil hagard; puis enfin, au bout de quelques secondes: + +-- Henri de Navarre! s'écria-t-elle, Henri de Navarre! roi de +France au préjudice de mes enfants! Ah! sainte madone! nous +verrons! C'est donc pour cela que vous voulez éloigner mon fils? + +-- Votre fils... et que suis-je donc moi? un fils de louve comme +Romulus! s'écria Charles tremblant de colère et l'oeil scintillant +comme s'il se fût allumé par places. Votre fils! vous avez raison, +le roi de France n'est pas votre fils lui, le roi de France n'a +pas de frères, le roi de France n'a pas de mère, le roi de France +n'a que des sujets. Le roi de France n'a pas besoin d'avoir des +sentiments, il a des volontés. Il se passera qu'on l'aime, mais il +veut qu'on lui obéisse. + +-- Sire, vous avez mal interprété mes paroles: j'ai appelé mon +fils celui qui allait me quitter. Je l'aime mieux en ce moment +parce que c'est lui qu'en ce moment je crains le plus de perdre. +Est-ce un crime à une mère de désirer que son enfant ne la quitte +pas? + +-- Et moi, je vous dis qu'il vous quittera, je vous dis qu'il +quittera la France, qu'il s'en ira en Pologne, et cela dans deux +jours; et si vous ajoutez une parole ce sera demain; et si vous ne +baissez pas le front, si vous n'éteignez pas la menace de vos +yeux, je l'étrangle ce soir comme vous vouliez qu'on étranglât +hier l'amant de votre fille. Seulement je ne le manquerai pas, +moi, comme nous avons manqué La Mole. + +Sous cette première menace, Catherine baissa le front; mais +presque aussitôt elle le releva. + +-- Ah! pauvre enfant! dit-elle, ton frère veut te tuer. Eh bien, +soit tranquille, ta mère te défendra. + +-- Ah! l'on me brave! s'écria Charles. Eh bien, par le sang du +Christ! il mourra, non pas ce soir, non pas tout à l'heure, mais à +l'instant même. Ah! une arme! une dague! un couteau! ... Ah! + +Et Charles, après avoir porté inutilement les yeux autour de lui +pour chercher ce qu'il demandait, aperçut le petit poignard que sa +mère portait à sa ceinture, se jeta dessus, l'arracha de sa gaine +de chagrin incrustée d'argent, et bondit hors de la chambre pour +aller frapper Henri d'Anjou partout où il le trouverait. Mais en +arrivant dans le vestibule ses forces surexcitées au-delà de la +puissance humaine, l'abandonnèrent tout à coup: il étendit le +bras, laissa tomber l'arme aiguë, qui resta fichée dans le +parquet, jeta un cri lamentable, s'affaissa sur lui-même et roula +sur le plancher. + +En même temps le sang jaillit en abondance de ses lèvres et de son +nez. + +-- Jésus! dit-il, on me tue; à moi! à moi! + +Catherine, qui l'avait suivi, le vit tomber; elle regarda un +instant impassible et sans bouger; puis rappelée à elle, non par +l'amour maternel, mais par la difficulté de la situation, elle +ouvrit en criant: + +-- Le roi se trouve mal! au secours! au secours! À ce cri un monde +de serviteurs, d'officiers et de courtisans s'empressèrent autour +du jeune roi. Mais avant tout le monde une femme s'était élancée, +écartant les spectateurs et relevant Charles pâle comme un +cadavre. + +-- On me tue, nourrice, on me tue, murmura le roi baigné de sueur +et de sang. + +-- On te tue! mon Charles! s'écria la bonne femme en parcourant +tous les visages avec un regard qui fit reculer jusqu'à Catherine +elle-même; et qui donc cela qui te tue? + +Charles poussa un faible soupir et s'évanouit tout à fait. + +-- Ah! dit le médecin Ambroise Paré, qu'on avait envoyé chercher à +l'instant même, ah! voilà le roi bien malade! + +-- Maintenant, de gré ou de force, se dit l'implacable Catherine, +il faudra bien qu'il accorde un délai. + +Et elle quitta le roi pour aller joindre son second fils, qui +attendait avec anxiété dans l'oratoire le résultat de cet +entretien si important pour lui. + + + +X +L'Horoscope + + +En sortant de l'oratoire, où elle venait d'apprendre à Henri +d'Anjou tout ce qui s'était passé, Catherine avait trouvé René +dans sa chambre. + +C'était la première fois que la reine et l'astrologue se +revoyaient depuis la visite que la reine lui avait faite à sa +boutique du pont Saint-Michel; seulement, la veille, la reine lui +avait écrit, et c'était la réponse à ce billet que René lui +apportait en personne. + +-- Eh bien, lui demanda la reine, l'avez-vous vu? + +-- Oui. + +-- Comment va-t-il? + +-- Plutôt mieux que plus mal. + +-- Et peut-il parler? + +-- Non, l'épée a traversé le larynx. + +-- Je vous avais dit en ce cas de le faire écrire? + +-- J'ai essayé, lui-même a réuni toutes ses forces; mais sa main +n'a pu tracer que deux lettres presque illisibles, puis il s'est +évanoui: la veine jugulaire a été ouverte, et le sang qu'il a +perdu lui a ôté toutes ses forces. + +-- Avez-vous vu ces lettres? + +-- Les voici. + +René tira un papier de sa poche et le présenta à Catherine, qui le +déplia vivement. + +-- Un M et un O, dit-elle... Serait-ce décidément ce La Mole, et +toute cette comédie de Marguerite ne serait-elle qu'un moyen de +détourner les soupçons? + +-- Madame, dit René, si j'osais émettre mon opinion dans une +affaire où Votre Majesté hésite à former la sienne, je lui dirais +que je crois M. de La Mole trop amoureux pour s'occuper +sérieusement de politique. + +-- Vous croyez? + +-- Oui, surtout trop amoureux de la reine de Navarre pour servir +avec dévouement le roi, car il n'y a pas de véritable amour sans +jalousie. + +-- Et vous le croyez donc tout à fait amoureux? + +-- J'en suis sûr. + +-- Aurait-il eu recours à vous? + +-- Oui. + +-- Et il vous a demandé quelque breuvage, quelque philtre? + +-- Non, nous nous en sommes tenus à la figure de cire. + +-- Piquée au coeur? + +-- Piquée au coeur. + +-- Et cette figure existe toujours? + +-- Oui. + +-- Elle est chez vous? + +-- Elle est chez moi. + +-- Il serait curieux, dit Catherine, que ces préparations +cabalistiques eussent réellement l'effet qu'on leur attribue. + +-- Votre Majesté est plus que moi à même d'en juger. + +-- La reine de Navarre aime-t-elle M. de La Mole? + +-- Elle l'aime au point de se perdre pour lui. Hier elle l'a sauvé +de la mort au risque de son honneur et de sa vie. Vous voyez, +madame, et cependant vous doutez toujours. + +-- De quoi? + +-- De la science. + +-- C'est qu'aussi la science m'a trahie, dit Catherine en +regardant fixement René, qui supporta admirablement bien ce +regard. + +-- En quelle occasion? + +-- Oh! vous savez ce que je veux dire; à moins toutefois que ce +soit le savant et non la science. + +-- Je ne sais ce que vous voulez dire, madame, répondit le +Florentin. + +-- René, vos parfums ont-ils perdu leur odeur? + +-- Non, madame, quand ils sont employés par moi; mais il est +possible qu'en passant par la main des autres... Catherine sourit +et hocha la tête. + +-- Votre opiat a fait merveille, René, dit-elle, et madame de +Sauve a les lèvres plus fraîches et plus vermeilles que jamais. + +-- Ce n'est pas mon opiat qu'il faut en féliciter, madame, car la +baronne de Sauve, usant du droit qu'a toute jolie femme d'être +capricieuse, ne m'a plus reparlé de cet opiat, et moi, de mon +côté, après la recommandation que m'avait faite Votre Majesté, +j'ai jugé à propos de ne lui en point envoyer. Les boîtes sont +donc toutes encore à la maison telles que vous les y avez +laissées, moins une qui a disparu sans que je sache quelle +personne me l'a prise ni ce que cette personne a voulu en faire. + +-- C'est bien, René, dit Catherine; peut-être plus tard +reviendrons-nous là-dessus; en attendant, parlons d'autre chose. + +-- J'écoute, madame. + +-- Que faut-il pour apprécier la durée probable de la vie d'une +personne? + +-- Savoir d'abord le jour de sa naissance, l'âge qu'elle a, et +sous quel signe elle a vu le jour. + +-- Puis ensuite? + +-- Avoir de son sang et de ses cheveux. + +-- Et si je vous porte de son sang et de ses cheveux, si je vous +dis sous quel signe il a vu le jour, si je vous dis l'âge qu'il a, +le jour de sa naissance, vous me direz, vous, l'époque probable de +sa mort? + +-- Oui, à quelques jours près. + +-- C'est bien. J'ai de ses cheveux, je me procurerai de son sang. + +-- La personne est-elle née pendant le jour ou pendant la nuit? + +-- À cinq heures vingt-trois minutes du soir. + +-- Soyez demain à cinq heures chez moi, l'expérience doit être +faite à l'heure précise de la naissance. + +-- C'est bien, dit Catherine, _nous y serons. _René salua et +sortit sans paraître avoir remarqué le _nous y serons_, qui +indiquait cependant, que contre son habitude, Catherine ne +viendrait pas seule. + +Le lendemain, au point du jour, Catherine passa chez son fils. À +minuit elle avait fait demander de ses nouvelles, et on lui avait +répondu que maître Ambroise Paré était près de lui, et s'apprêtait +à le saigner si la même agitation nerveuse continuait. + +Encore tressaillant dans son sommeil, encore pâle du sang qu'il +avait perdu, Charles dormait sur l'épaule de sa fidèle nourrice, +qui, appuyée contre son lit, n'avait point depuis trois heures +changé de position, de peur de troubler le repos de son cher +enfant. + +Une légère écume venait poindre de temps en temps sur les lèvres +du malade, et la nourrice l'essuyait avec une fine batiste brodée. +Sur le chevet était un mouchoir tout maculé de larges taches de +sang. + +Catherine eut un instant l'idée de s'emparer de ce mouchoir, mais +elle pensa que ce sang, mêlé comme il l'était à la salive qui +l'avait détrempé, n'aurait peut-être pas la même efficacité; elle +demanda à la nourrice si le médecin n'avait pas saigné son fils +comme il lui avait fait dire qu'il le devait faire. La nourrice +répondit que si, et que la saignée avait été si abondante que +Charles s'était évanoui deux fois. + +La reine mère, qui avait quelque connaissance en médecine comme +toutes les princesses de cette époque, demanda à voir le sang; +rien n'était plus facile, le médecin avait recommandé qu'on le +conservât pour en étudier les phénomènes. + +Il était dans une cuvette dans le cabinet à côté de la chambre. +Catherine y passa pour l'examiner, remplit de la rouge liqueur un +petit flacon qu'elle avait apporté dans cette intention; puis +rentra, cachant dans ses poches ses doigts, dont l'extrémité eût +dénoncé la profanation qu'elle venait de commettre. + +Au moment où elle reparaissait sur le seuil du cabinet, Charles +rouvrit les yeux et fut frappé de la vue de sa mère. Alors +rappelant, comme à la suite d'un rêve, toutes ses pensées +empreintes de rancune: + +-- Ah! c'est vous, madame? dit-il. Eh bien, annoncez à votre fils +bien-aimé, à votre Henri d'Anjou, que ce sera pour demain. + +-- Mon cher Charles, dit Catherine, ce sera pour le jour que vous +voudrez. Tranquillisez-vous et dormez. + +Charles, comme s'il eût cédé à ce conseil, ferma effectivement les +yeux; et Catherine qui l'avait donné comme on fait pour consoler +un malade ou un enfant, sortit de sa chambre. Mais derrière elle, +et lorsqu'il eut entendu se refermer la porte, Charles se +redressa, et tout à coup, d'une voix étouffée par l'accès dont il +souffrait encore: + +-- Mon chancelier! cria-t-il, les sceaux, la cour! ... qu'on me +fasse venir tout cela. + +La nourrice, avec une tendre violence, ramena la tête du roi sur +son épaule, et pour le rendormir essaya de le bercer comme +lorsqu'il était enfant. + +-- Non, non, nourrice, je ne dormirai plus. Appelle mes gens, je +veux travailler ce matin. + +Quand Charles parlait ainsi, il fallait obéir; et la nourrice +elle-même, malgré les privilèges que son royal nourrisson lui +avait conservés, n'osait aller contre ses commandements. On fit +venir ceux que le roi demandait, et la séance fut fixée, non pas +au lendemain, c'était chose impossible, mais à cinq jours de là. + +Cependant à l'heure convenue, c'est-à-dire à cinq heures, la reine +mère et le duc d'Anjou se rendaient chez René, lequel, prévenu, +comme on le sait, de cette visite, avait tout préparé pour la +séance mystérieuse. + +Dans la chambre à droite, c'est-à-dire dans la chambre aux +sacrifices, rougissait, sur un réchaud ardent, une lame d'acier +destinée à représenter, par ses capricieuses arabesques, les +événements de la destinée sur laquelle on consultait l'oracle; sur +l'autel était préparé le livre des sorts, et pendant la nuit, qui +avait été fort claire, René avait pu étudier la marche et +l'attitude des constellations. + +Henri d'Anjou entra le premier; il avait de faux cheveux; un +masque couvrait sa figure et un grand manteau de nuit déguisait sa +taille. Sa mère vint ensuite; et si elle n'eût pas su d'avance que +c'était son fils qui l'attendait là, elle-même n'eût pu le +reconnaître. Catherine ôta son masque; le duc d'Anjou, au +contraire, garda le sien. + +-- As-tu fait cette nuit tes observations? demanda Catherine. + +-- Oui, madame, dit-il; et la réponse des astres m'a déjà appris +le passé. Celui pour qui vous m'interrogez a, comme toutes les +personnes nées sous le signe de l'écrevisse, le coeur ardent et +d'une fierté sans exemple. Il est puissant; il a vécu près d'un +quart de siècle; il a jusqu'à présent obtenu du ciel gloire et +richesse. Est-ce cela, madame? + +-- Peut-être, dit Catherine. + +-- Avez-vous les cheveux et le sang? + +-- Les voici. + +Et Catherine remit au nécromancien une boucle de cheveux d'un +blond fauve et une petite fiole de sang. + +René prit la fiole, la secoua pour bien réunir la fibrine et la +sérosité, et laissa tomber sur la lame rougie une large goutte de +cette chair coulante, qui bouillonna à l'instant même et +s'extravasa bientôt en dessins fantastiques. + +-- Oh! madame, s'écria René, je le vois se tordre en d'atroces +douleurs. Entendez-vous comme il gémit, comme il crie à l'aide! +Voyez-vous comme tout devient sang autour de lui? Voyez-vous +comme, enfin, autour de son lit de mort s'apprêtent de grands +combats? Tenez, voici les lances; tenez, voici les épées. + +-- Sera-ce long? demanda Catherine palpitante d'une émotion +indicible et arrêtant la main de Henri d'Anjou, qui, dans son +avide curiosité, se penchait au-dessus du brasier. + +René s'approcha de l'autel et répéta une prière cabalistique, +mettant à cette action un feu et une conviction qui gonflaient les +veines de ses tempes et lui donnaient ces convulsions prophétiques +et ces tressaillements nerveux qui prenaient les pythies antiques +sur le trépied et les poursuivaient jusque sur leur lit de mort. + +Enfin il se releva et annonça que tout était prêt, prit d'une main +le flacon encore aux trois quarts plein, et de l'autre la boucle +de cheveux; puis commandant à Catherine d'ouvrir le livre au +hasard et de laisser tomber sa vue sur le premier endroit venu, il +versa sur la lame d'acier tout le sang, et jeta dans le brasier +tous les cheveux, en prononçant une phrase cabalistique composée +de mots hébreux auxquels il n'entendait rien lui-même. + +Aussitôt le duc d'Anjou et Catherine virent s'étendre sur cette +lame une figure blanche comme celle d'un cadavre enveloppé de son +suaire. + +Une autre figure, qui semblait celle d'une femme, était inclinée +sur la première. + +En même temps les cheveux s'enflammèrent en donnant un seul jet de +feu, clair, rapide, dardé comme une langue rouge. + +-- Un an! s'écria René, un an à peine, et cet homme sera mort, et +une femme pleurera seule sur lui. Mais non, là-bas, au bout de la +lame, une autre femme encore, qui tient comme un enfant dans ses +bras. + +Catherine regarda son fils, et, toute mère qu'elle était, sembla +lui demander quelles étaient ces deux femmes. + +Mais René achevait à peine, que la plaque d'acier redevint +blanche; tout s'y était graduellement effacé. + +Alors Catherine ouvrit le livre au hasard, et lut, d'une voix +dont, malgré toute sa force, elle ne pouvait cacher l'altération, +le distique suivant: + +_Ains a peri cil que l'on redoutoit, Plus tôt, trop tôt, si +prudence n'étoit._ + +Un profond silence régna quelque temps autour du brasier. + +-- Et pour celui que tu sais, demanda Catherine, quels sont les +signes de ce mois? + +-- Florissant comme toujours, madame. À moins de vaincre le destin +par une lutte de dieu à dieu, l'avenir est bien certainement à cet +homme. Cependant... + +-- Cependant, quoi? + +-- Une des étoiles qui composent sa pléiade est restée pendant le +temps de mes observations couverte d'un nuage noir. + +-- Ah! s'écria Catherine, un nuage noir... Il y aurait donc +quelque espérance? + +-- De qui parlez-vous, madame? demanda le duc d'Anjou. Catherine +emmena son fils loin de la lueur du brasier et lui parla à voix +basse. Pendant ce temps René s'agenouillait, et à la clarté de la +flamme, versant dans sa main une dernière goutte de sang demeurée +au fond de la fiole: + +-- Bizarre contradiction, disait-il, et qui prouve combien peu +sont solides les témoignages de la science simple que pratiquent +les hommes vulgaires! Pour tout autre que moi, pour un médecin, +pour un savant, pour maître Ambroise Paré lui-même, voilà un sang +si pur, si fécond, si plein de mordant et de sucs animaux, qu'il +promet de longues années au corps dont il est sorti; et cependant +toute cette vigueur doit disparaître bientôt, toute cette vie doit +s'éteindre avant un an! + +Catherine et Henri d'Anjou s'étaient retournés et écoutaient. Les +yeux du prince brillaient à travers son masque. + +-- Ah! continua René, c'est qu'aux savants ordinaires le présent +seul appartient; tandis qu'à nous appartiennent le passé et +l'avenir. + +-- Ainsi donc, continua Catherine, vous persistez à croire qu'il +mourra avant une année? + +-- Aussi certainement que nous sommes ici trois personnes vivantes +qui un jour reposeront à leur tour dans le cercueil. + +-- Cependant vous disiez que le sang était pur et fécond, vous +disiez que ce sang promettait une longue vie? + +-- Oui, si les choses suivaient leur cours naturel. Mais n'est-il +pas possible qu'un accident... + +-- Ah! oui, vous entendez, dit Catherine à Henri, un accident... + +-- Hélas! dit celui-ci, raison de plus pour demeurer. + +-- Oh! quant à cela, n'y songez plus, c'est chose impossible. +Alors se retournant vers René: + +-- Merci, dit le jeune homme en déguisant le timbre de sa voix, +merci; prends cette bourse. + +-- Venez, _comte_, dit Catherine, donnant à dessein à son fils un +titre qui devait dérouter les conjectures de René. Et ils +partirent. + +-- Oh! ma mère, vous voyez, dit Henri, un accident! ... et si cet +accident-là arrive, je ne serai point là; je serai à quatre cents +lieues de vous... + +-- Quatre cents lieues se font en huit jours, mon fils. + +-- Oui; mais sait-on si ces gens-là me laisseront revenir? Que ne +puis-je attendre, ma mère! ... + +-- Qui sait? dit Catherine; cet accident dont parle René n'est-il +pas celui qui, depuis hier, couche le roi sur un lit de douleur? +Écoutez, rentrez de votre côté, mon enfant; moi, je vais passer +par la petite porte du cloître des Augustines, ma suite m'attend +dans ce couvent. Allez, Henri, allez, et gardez-vous d'irriter +votre frère, si vous le voyez. + + + +XI +Les confidences + + +La première chose qu'apprit le duc d'Anjou en arrivant au Louvre, +c'est que l'entrée solennelle des ambassadeurs était fixée au +cinquième jour. Les tailleurs et les joailliers attendaient le +prince avec de magnifiques habits et de superbes parures que le +roi avait commandés pour lui. + +Pendant qu'il les essayait avec une colère qui mouillait ses yeux +de larmes, Henri de Navarre s'égayait fort d'un magnifique collier +d'émeraudes, d'une épée à poignée d'or et d'une bague précieuse +que Charles lui avait envoyés le matin même. + +D'Alençon venait de recevoir une lettre et s'était renfermé dans +sa chambre pour la lire en toute liberté. + +Quant à Coconnas, il demandait son ami à tous les échos du Louvre. + +En effet, comme on le pense bien, Coconnas, assez peu surpris de +ne pas voir rentrer La Mole de toute la nuit, avait commencé dans +la matinée à concevoir quelque inquiétude: il s'était en +conséquence mis à la recherche de son ami, commençant son +investigation par l'hôtel de la Belle-Étoile, passant de l'hôtel +de la Belle-Étoile à la rue Cloche-Percée, de la rue Cloche-Percée +à la rue Tizon, de la rue Tizon au pont Saint-Michel, enfin du +pont Saint-Michel au Louvre. + +Cette investigation avait été faite, vis-à-vis de ceux auxquels +elle s'adressait, d'une façon tantôt si originale, tantôt si +exigeante, ce qui est facile à concevoir quand on connaît le +caractère excentrique de Coconnas, qu'elle avait suscité entre lui +et trois seigneurs de la cour des explications qui avaient fini à +la mode de l'époque, c'est-à-dire sur le terrain. Coconnas avait +mis à ces rencontres la conscience qu'il mettait d'ordinaire à ces +sortes de choses; il avait tué le premier et blessé les deux +autres, en disant: + +-- Ce pauvre La Mole, il savait si bien le latin! + +C'était au point que le dernier, qui était le baron de Boissey, +lui avait dit en tombant: + +-- Ah! pour l'amour du ciel, Coconnas, varie un peu, et dis au +moins qu'il savait le grec. + +Enfin, le bruit de l'aventure du corridor avait transpiré: +Coconnas s'en était gonflé de douleur, car un instant il avait cru +que tous ces rois et tous ces princes lui avaient tué son ami, et +l'avaient jeté dans quelque oubliette. + +Il apprit que d'Alençon avait été de la partie, et passant par- +dessus la majesté qui entourait le prince du sang, il l'alla +trouver et lui demanda une explication comme il l'eût fait envers +un simple gentilhomme. + +D'Alençon eut d'abord bonne envie de mettre à la porte +l'impertinent qui venait lui demander compte de ses actions; mais +Coconnas parlait d'un ton de voix si bref, ses yeux flamboyaient +d'un tel éclat, l'aventure des trois duels en moins de vingt- +quatre heures avait placé le Piémontais si haut, qu'il réfléchit, +et qu'au lieu de se livrer à son premier mouvement, il répondit à +son gentilhomme avec un charmant sourire: + +-- Mon cher Coconnas, il est vrai que le roi furieux d'avoir reçu +sur l'épaule une aiguière d'argent, le duc d'Anjou mécontent +d'avoir été coiffé avec une compote d'oranges, et le duc de Guise +humilié d'avoir été souffleté avec un quartier de sanglier, ont +fait la partie de tuer M. de La Mole; mais un ami de votre ami a +détourné le coup. La partie a donc manqué, je vous en donne ma +parole de prince. + +-- Ah! fit Coconnas respirant sur cette assurance comme un +soufflet de forge, ah! mordi, Monseigneur, voilà qui est bien, et +je voudrais connaître cet ami, pour lui prouver ma reconnaissance. + +M. d'Alençon ne répondit rien, mais sourit plus agréablement +encore qu'il ne l'avait fait; ce qui laissa croire à Coconnas que +cet ami n'était autre que le prince lui-même. + +-- Eh bien, Monseigneur! reprit-il, puisque vous avez tant fait +que de me dire le commencement de l'histoire, mettez le comble à +vos bontés en me racontant la fin. On voulait le tuer, mais on ne +l'a pas tué, me dites-vous; voyons! qu'en a-t-on fait? Je suis +courageux, allez! dites, et je sais supporter une mauvaise +nouvelle. On l'a jeté dans quelque cul de basse-fosse, n'est-ce +pas? Tant mieux, cela le rendra circonspect. Il ne veut jamais +écouter mes conseils. D'ailleurs on l'en tirera, mordi! Les +pierres ne sont pas dures pour tout le monde. + +D'Alençon hocha la tête. + +-- Le pis de tout cela, dit-il, mon brave Coconnas, c'est que +depuis cette aventure ton ami a disparu, sans qu'on sache où il +est passé. + +-- Mordi! s'écria le Piémontais en pâlissant de nouveau, fût-il +passé en enfer, je saurai où il est. + +-- Écoute, dit d'Alençon qui avait, mais par des motifs bien +différents, aussi bonne envie que Coconnas de savoir où était La +Mole, je te donnerai un conseil d'ami. + +-- Donnez, Monseigneur, dit Coconnas, donnez. + +-- Va trouver la reine Marguerite, elle doit savoir ce qu'est +devenu celui que tu pleures. + +-- S'il faut que je l'avoue à Votre Altesse, dit Coconnas, j'y +avais déjà pensé, mais je n'avais point osé; car, outre que madame +Marguerite m'impose plus que je ne saurais dire, j'avais peur de +la trouver dans les larmes. Mais, puisque Votre Altesse m'assure +que La Mole n'est pas mort et que Sa Majesté doit savoir où il +est, je vais faire provision de courage et aller la trouver. + +-- Va, mon ami, va, dit le duc François. Et quand tu auras des +nouvelles, donne-m'en à moi-même; car je suis en vérité aussi +inquiet que toi. Seulement souviens-toi d'une chose, Coconnas... + +-- Laquelle? + +-- Ne dis pas que tu viens de ma part, car en commettant cette +imprudence tu pourrais bien ne rien apprendre. + +-- Monseigneur, dit Coconnas, du moment où Votre Altesse me +recommande le secret sur ce point, je serai muet comme une tanche +ou comme la reine mère. + +«Bon prince, excellent prince, prince magnanime», murmura Coconnas +en se rendant chez la reine de Navarre. + +Marguerite attendait Coconnas, car le bruit de son désespoir était +arrivé jusqu'à elle, et en apprenant par quels exploits ce +désespoir s'était signalé, elle avait presque pardonné à Coconnas +la façon quelque peu brutale dont il traitait son amie madame la +duchesse de Nevers, à laquelle le Piémontais ne s'était point +adressé à cause d'une grosse brouille existant déjà depuis deux ou +trois jours entre eux. Il fut donc introduit chez la reine +aussitôt qu'annoncé. + +Coconnas entra, sans pouvoir surmonter ce certain embarras dont il +avait parlé à d'Alençon qu'il éprouvait toujours en face de la +reine, et qui lui était bien plus inspiré par la supériorité de +l'esprit que par celle du rang; mais Marguerite l'accueillit avec +un sourire qui le rassura tout d'abord. + +-- Eh! madame, dit-il, rendez-moi mon ami, je vous en supplie, ou +dites-moi tout au moins ce qu'il est devenu; car sans lui je ne +puis pas vivre. Supposez Euryale sans Nisus, Damon sans Pythias, +ou Oreste sans Pylade, et ayez pitié de mon infortune en faveur +d'un des héros que je viens de vous citer, et dont le coeur, je +vous le jure, ne l'emportait pas en tendresse sur le mien. + +Marguerite sourit, et après avoir fait promettre le secret à +Coconnas, elle lui raconta la fuite par la fenêtre. Quant au lieu +de son séjour, si instantes que fussent les prières du Piémontais, +elle garda sur ce point le plus profond silence. Cela ne +satisfaisait qu'à demi Coconnas; aussi se laissa-t-il aller à des +aperçus diplomatiques de la plus haute sphère. Il en résulta que +Marguerite vit clairement que le duc d'Alençon était de moitié +dans le désir qu'avait son gentilhomme de connaître ce qu'était +devenu La Mole. + +-- Eh bien, dit la reine, si vous voulez absolument savoir quelque +chose de positif sur le compte de votre ami, demandez au roi Henri +de Navarre, c'est le seul qui ait le droit de parler; quant à moi, +tout ce que je puis vous dire, c'est que celui que vous cherchez +est vivant: croyez-en ma parole. + +-- J'en crois une chose plus certaine encore, madame, répondit +Coconnas, ce sont vos beaux yeux qui n'ont point pleuré. + +Puis, croyant qu'il n'y avait rien à ajouter à une phrase qui +avait le double avantage de rendre sa pensée et d'exprimer la +haute opinion qu'il avait du mérite de La Mole, Coconnas se retira +en ruminant un raccommodement avec madame de Nevers, non pas pour +elle personnellement, mais pour savoir d'elle ce qu'il n'avait pu +savoir de Marguerite. + +Les grandes douleurs sont des situations anormales dont l'esprit +secoue le joug aussi vite qu'il lui est possible. L'idée de +quitter Marguerite avait d'abord brisé le coeur de La Mole; et +c'était bien plutôt pour sauver la réputation de la reine que pour +préserver sa propre vie qu'il avait consenti à fuir. + +Aussi dès le lendemain au soir était-il revenu à Paris pour revoir +Marguerite à son balcon. Marguerite, de son côté, comme si une +voix secrète lui eût appris le retour du jeune homme, avait passé +toute la soirée à sa fenêtre; il en résulta que tous deux +s'étaient revus avec ce bonheur indicible qui accompagne les +jouissances défendues. Il y a même plus: l'esprit mélancolique et +romanesque de La Mole trouvait un certain charme à ce contretemps. +Cependant, comme l'amant véritablement épris n'est heureux qu'un +moment, celui pendant lequel il voit ou possède, et souffre +pendant tout le temps de l'absence, La Mole, ardent de revoir +Marguerite, s'occupa d'organiser au plus vite, l'événement qui +devait la lui rendre, c'est-à-dire la fuite du roi de Navarre. + +Quant à Marguerite, elle se laissait, de son côté, aller au +bonheur d'être aimée avec un dévouement si pur. Souvent elle s'en +voulait de ce qu'elle regardait comme une faiblesse; elle, cet +esprit viril, méprisant les pauvretés de l'amour vulgaire, +insensible aux minuties qui en font pour les âmes tendres le plus +doux, le plus délicat, le plus désirable de tous les bonheurs, +elle trouvait sa journée sinon heureusement remplie, du moins +heureusement terminée, quand vers neuf heures, paraissant à son +balcon vêtue d'un peignoir blanc, elle apercevait sur le quai, +dans l'ombre, un cavalier dont la main se posait sur ses lèvres, +sur son coeur; c'était alors une toux significative, qui rendait à +l'amant le souvenir de la voix aimée. C'était quelquefois aussi un +billet vigoureusement lancé par une petite main et qui enveloppait +quelque bijou précieux, mais bien plus précieux encore pour avoir +appartenu à celle qui l'envoyait que pour la matière qui lui +donnait sa valeur, et qui allait résonner sur le pavé à quelques +pas du jeune homme. Alors La Mole, pareil à un milan, fondait sur +cette proie, la serrait dans son sein, répondait par la même voie, +et Marguerite ne quittait son balcon qu'après avoir entendu se +perdre dans la nuit les pas du cheval poussé à toute bride pour +venir, et qui, pour s'éloigner, semblait d'une matière aussi +inerte que le fameux colosse qui perdit Troie. + +Voilà pourquoi la reine n'était pas inquiète du sort de La Mole, +auquel, du reste, de peur que ses pas ne fussent épiés, elle +refusait opiniâtrement tout autre rendez-vous que ces entrevues à +l'espagnole, qui duraient depuis sa fuite et se renouvelaient dans +la soirée de chacun des jours qui s'écoulaient dans l'attente de +la réception des ambassadeurs, réception remise à quelques jours, +comme on l'a vu, par les ordres exprès d'Ambroise Paré. + +La veille de cette réception, vers neuf heures du soir, comme tout +le monde au Louvre était préoccupé des préparatifs du lendemain, +Marguerite ouvrit sa fenêtre et s'avança sur le balcon; mais à +peine y fut-elle que, sans attendre la lettre de Marguerite, La +Mole, plus pressé que de coutume, envoya la sienne, qui vint, avec +son adresse accoutumée, tomber aux pieds de sa royale maîtresse. +Marguerite comprit que la missive devait renfermer quelque chose +de particulier, elle rentra pour la lire. + +Le billet, sur le recto de la première page, renfermait ces mots: + +«Madame, il faut que je parle au roi de Navarre. L'affaire est +urgente. J'attends.» + +Et sur le second recto ces mots, que l'on pouvait isoler des +premiers en séparant les deux feuilles: + +«Madame et ma reine, faites que je puisse vous donner un de ces +baisers que je vous envoie. J'attends.» + +Marguerite achevait à peine cette seconde partie de la lettre, +qu'elle entendit la voix de Henri de Navarre qui, avec sa réserve +habituelle, frappait à la porte commune, et demandait à Gillonne +s'il pouvait entrer. + +La reine divisa aussitôt la lettre, mit une des pages dans son +corset, l'autre dans sa poche, courut à la fenêtre qu'elle ferma, +et s'élançant vers la porte: + +-- Entrez, Sire, dit-elle. + +Si doucement, si promptement, si habilement que Marguerite eût +fermé cette fenêtre, la commotion en était arrivée jusqu'à Henri, +dont les sens toujours tendus avaient, au milieu de cette société +dont il se défiait si fort, presque acquis l'exquise délicatesse +où ils sont portés chez l'homme vivant dans l'état sauvage. Mais +le roi de Navarre n'était pas un de ces tyrans qui veulent +empêcher leurs femmes de prendre l'air et de contempler les +étoiles. + +Henri était souriant et gracieux comme d'habitude. + +-- Madame, dit-il, tandis que nos gens de cour essaient leurs +habits de cérémonie, je pense à venir échanger avec vous quelques +mots de mes affaires, que vous continuez de regarder comme les +vôtres, n'est-ce pas? + +-- Certainement, monsieur, répondit Marguerite, nos intérêts ne +sont-ils pas toujours les mêmes? + +-- Oui, madame, et c'est pour cela que je voulais vous demander ce +que vous pensez de l'affectation que M. le duc d'Alençon met +depuis quelques jours à me fuir, à ce point que depuis avant-hier +il s'est retiré à Saint-Germain. Ne serait-ce pas pour lui soit un +moyen de partir seul, car il est peu surveillé, soit un moyen de +ne point partir du tout? Votre avis, s'il vous plaît, madame? il +sera, je vous l'avoue, d'un grand poids pour affermir le mien. + +-- Votre Majesté a raison de s'inquiéter du silence de mon frère. +J'y ai songé aujourd'hui toute la journée, et mon avis est que, +les circonstances ayant changé, il a changé avec elles. + +-- C'est-à-dire, n'est-ce pas, que, voyant le roi Charles malade, +le duc d'Anjou roi de Pologne, il ne serait pas fâché de demeurer +à Paris pour garder à vue la couronne de France? + +-- Justement. + +-- Soit. Je ne demande pas mieux, dit Henri, qu'il reste; +seulement cela change tout notre plan; car il me faut, pour partir +seul, trois fois les garanties que j'aurais demandées pour partir +avec votre frère, dont le nom et la présence dans l'entreprise me +sauvegardaient. Ce qui m'étonne seulement, c'est de ne pas +entendre parler de M. de Mouy. Ce n'est point son habitude de +demeurer ainsi sans bouger. N'en auriez-vous point eu des +nouvelles, madame? + +-- Moi, Sire! dit Marguerite étonnée; et comment voulez-vous?... + +-- Eh! pardieu, ma mie, rien ne serait plus naturel; vous avez +bien voulu, pour me faire plaisir, sauver la vie au petit La +Mole... Ce garçon a dû aller à Mantes... et quand on y va, on en +peut bien revenir... + +-- Ah! voilà qui me donne la clef d'une énigme dont je cherchais +vainement le mot, répondit Marguerite. J'avais laissé la fenêtre +ouverte, et j'ai trouvé, en rentrant, sur mon tapis, une espèce de +billet. + +-- Voyez-vous cela! dit Henri. + +-- Un billet auquel d'abord je n'ai rien compris, et auquel je +n'ai attaché aucune importance, continua Marguerite; peut-être +avais-je tort et vient-il de ce côté-là. + +-- C'est possible, dit Henri; j'oserais même dire que c'est +probable. Peut-on voir ce billet? + +-- Certainement, Sire, répondit Marguerite en remettant au roi +celle des deux feuilles de papier qu'elle avait introduite dans sa +poche. + +Le roi jeta les yeux dessus. + +-- N'est-ce point l'écriture de M. de La Mole? dit-il. + +-- Je ne sais, répondit Marguerite; le caractère m'en a paru +contrefait. + +-- N'importe, lisons, dit Henri. Et il lut: «Madame, il faut que +je parle au roi de Navarre. L'affaire est urgente. J'attends.» + +-- Ah! oui-da! ... continua Henri. Voyez-vous, il dit qu'il +attend! + +-- Certainement je le vois..., dit Marguerite. Mais que voulez- +vous? + +-- Eh! ventre-saint-gris, je veux qu'il vienne. + +-- Qu'il vienne! s'écria Marguerite en fixant sur son mari ses +beaux yeux étonnés; comment pouvez-vous dire une chose pareille, +Sire? Un homme que le roi a voulu tuer... qui est signalé, +menacé... qu'il vienne! dites-vous; est-ce que c'est possible?... +Les portes sont-elles bien faites pour ceux qui ont été... + +-- Obligés de fuir par la fenêtre... vous voulez dire? + +-- Justement, et vous achevez ma pensée. + +-- Eh bien! mais, s'ils connaissent le chemin de la fenêtre, +qu'ils reprennent ce chemin, puisqu'ils ne peuvent absolument pas +entrer par la porte. C'est tout simple, cela. + +-- Vous croyez? dit Marguerite rougissant de plaisir à l'idée de +se rapprocher de La Mole. + +-- J'en suis sûr. + +-- Mais comment monter? demanda la reine. + +-- N'avez-vous donc pas conservé l'échelle de corde que je vous +avais envoyée? Ah! je ne reconnaîtrais point là votre prévoyance +habituelle. + +-- Si fait, Sire, dit Marguerite. + +-- Alors, c'est parfait, dit Henri. + +-- Qu'ordonne donc Votre Majesté? + +-- Mais c'est tout simple, dit Henri, attachez-la à votre balcon +et la laissez pendre. Si c'est de Mouy qui attend... et je serais +tenté de le croire... si c'est de Mouy qui attend et qu'il veuille +monter, il montera, ce digne ami. + +Et sans perdre de son flegme, Henri prit la bougie pour éclairer +Marguerite dans la recherche qu'elle s'apprêtait à faire de +l'échelle; la recherche ne fut pas longue, elle était enfermée +dans une armoire du fameux cabinet. + +-- Là, c'est cela, dit Henri; maintenant, madame, si ce n'est pas +trop exiger de votre complaisance, attachez, je vous prie, cette +échelle au balcon. + +-- Pourquoi moi et non pas vous, Sire? dit Marguerite. + +-- Parce que les meilleurs conspirateurs sont les plus prudents. +La vue d'un homme effaroucherait peut-être notre ami, vous +comprenez. + +Marguerite sourit et attacha l'échelle. + +-- Là, dit Henri en restant caché dans l'angle de l'appartement, +montrez-vous bien; maintenant faites voir l'échelle. À merveille; +je suis sûr que de Mouy va monter. + +En effet, dix minutes après, un homme ivre de joie enjamba le +balcon, et, voyant que la reine ne venait pas au-devant de lui, +demeura quelques secondes hésitant. Mais, à défaut de Marguerite, +Henri s'avança: + +-- Tiens, dit-il gracieusement, ce n'est point de Mouy, c'est +M. de La Mole. Bonsoir, monsieur de la Mole; entrez donc, je vous +prie. + +La Mole demeura un instant stupéfait. + +Peut-être, s'il eût été encore suspendu à son échelle au lieu +d'être posé le pied ferme sur le balcon, fût-il tombé en arrière. + +-- Vous avez désiré parler au roi de Navarre pour affaires +urgentes, dit Marguerite; je l'ai fait prévenir, et le voilà. +Henri alla fermer la fenêtre. + +-- Je t'aime, dit Marguerite en serrant vivement la main du jeune +homme. + +-- Eh bien, monsieur, fit Henri en présentant une chaise à La +Mole, que disons-nous? + +-- Nous disons, Sire, répondit celui-ci, que j'ai quitté +M. de Mouy à la barrière. Il désire savoir si Maurevel a parlé et +si sa présence dans la chambre de Votre Majesté est connue. + +-- Pas encore, mais cela ne peut tarder; il faut donc nous hâter. + +-- Votre opinion est la sienne, Sire, et si demain, pendant la +soirée, M. d'Alençon est prêt à partir, il se trouvera à la porte +Saint-Marcel avec cent cinquante hommes; cinq cents vous +attendront à Fontainebleau: alors vous gagnerez Blois, Angoulême +et Bordeaux. + +-- Madame, dit Henri en se tournant vers sa femme, demain, pour +mon compte, je serai prêt, le serez-vous? + +Les yeux de La Mole se fixèrent sur ceux de Marguerite avec une +profonde anxiété. + +-- Vous avez ma parole, dit la reine, partout où vous irez, je +vous suis; mais vous le savez, il faut que M. d'Alençon parte en +même temps que nous. Pas de milieu avec lui, il nous sert ou il +nous trahit; s'il hésite, ne bougeons pas. + +-- Sait-il quelque chose de ce projet, monsieur de la Mole? +demanda Henri. + +-- Il a dû, il y a quelques jours, recevoir une lettre de +M. de Mouy. + +-- Ah! ah! dit Henri, et il ne m'a parlé de rien! + +-- Défiez-vous, monsieur, dit Marguerite, défiez-vous. + +-- Soyez tranquille, je suis sur mes gardes. Comment faire tenir +une réponse à M. de Mouy? + +-- Ne vous inquiétez de rien, Sire. À droite ou à gauche de Votre +Majesté, visible ou invisible, demain, pendant la réception des +ambassadeurs, il sera là: un mot dans le discours de la reine qui +lui fasse comprendre si vous consentez ou non, s'il doit fuir ou +vous attendre. Si le duc d'Alençon refuse, il ne demande que +quinze jours pour tout réorganiser en votre nom. + +-- En vérité, dit Henri, de Mouy est un homme précieux. Pouvez- +vous intercaler dans votre discours la phrase attendue, madame? + +-- Rien de plus facile, répondit Marguerite. + +-- Alors, dit Henri, je verrai demain M. d'Alençon; que de Mouy +soit à son poste et comprenne à demi-mot. + +-- Il y sera, Sire. + +-- Eh bien, monsieur de la Mole, dit Henri, allez lui porter ma +réponse. Vous avez sans doute dans les environs un cheval, un +serviteur? + +-- Orthon est là qui m'attend sur le quai. + +-- Allez le rejoindre, monsieur le comte. Oh! non point par la +fenêtre; c'est bon dans les occasions extrêmes. Vous pourriez être +vu, et comme on ne saurait pas que c'est pour moi que vous vous +exposez ainsi, vous compromettriez la reine. + +-- Mais par où, Sire? + +-- Si vous ne pouvez pas entrer seul au Louvre, vous en pouvez +sortir avec moi, qui ai le mot d'ordre. Vous avez votre manteau, +j'ai le mien; nous nous envelopperons tous deux, et nous +traverserons le guichet sans difficulté. D'ailleurs, je serai aise +de donner quelques ordres particuliers à Orthon. Attendez ici, je +vais voir s'il n'y a personne dans les corridors. + +Henri, de l'air du monde le plus naturel, sortit pour aller +explorer le chemin. La Mole resta seul avec la reine. + +-- Oh! quand vous reverrai-je? dit La Mole. + +-- Demain soir si nous fuyons: un de ces soirs, dans la maison de +la rue Cloche-Percée, si nous ne fuyons pas. + +-- Monsieur de la Mole, dit Henri en rentrant, vous pouvez venir, +il n'y a personne. La Mole s'inclina respectueusement devant la +reine. + +-- Donnez-lui votre main à baiser, madame, dit Henri; monsieur de +La Mole n'est pas un serviteur ordinaire. Marguerite obéit. + +-- À propos, dit Henri, serrez l'échelle de corde avec soin; c'est +un meuble précieux pour des conspirateurs; et, au moment où l'on +s'y attend le moins, on peut avoir besoin de s'en servir. Venez, +monsieur de la Mole, venez. + + + +XII +Les ambassadeurs + + +Le lendemain toute la population de Paris s'était portée vers le +faubourg Saint-Antoine, par lequel il avait été décidé que les +ambassadeurs polonais feraient leur entrée. Une haie de Suisses +contenait la foule, et des détachements de cavaliers protégeaient +la circulation des seigneurs et des dames de la cour qui se +portaient au-devant du cortège. + +Bientôt parut, à la hauteur de l'abbaye Saint-Antoine, une troupe +de cavaliers vêtus de rouge et de jaune, avec des bonnets et des +manteaux fourrés, et tenant à la main des sabres larges et +recourbés comme les cimeterres des Turcs. + +Les officiers marchaient sur le flanc des lignes. + +Derrière cette première troupe en venait une seconde équipée avec +un luxe tout à fait oriental. Elle précédait les ambassadeurs, +qui, au nombre de quatre, représentaient magnifiquement le plus +mythologique des royaumes chevaleresques du XVIe siècle. + +L'un de ces ambassadeurs était l'évêque de Cracovie. Il portait un +costume demi-pontifical, demi-guerrier, mais éblouissant d'or et +de pierreries. Son cheval blanc à longs crins flottants et au pas +relevé semblait souffler le feu par ses naseaux; personne n'aurait +pensé que depuis un mois le noble animal faisait quinze lieues +chaque jour par des chemins que le mauvais temps avait rendus +presque impraticables. + +Près de l'évêque marchait le palatin Lasco, puissant seigneur si +rapproché de la couronne qu'il avait la richesse d'un roi comme il +en avait l'orgueil. + +Après les deux ambassadeurs principaux, qu'accompagnaient deux +autres palatins de haute naissance, venait une quantité de +seigneurs polonais dont les chevaux, harnachés de soie, d'or et de +pierreries, excitèrent la bruyante approbation du peuple. En +effet, les cavaliers français, malgré la richesse de leurs +équipages, étaient complètement éclipsés par ces nouveaux venus, +qu'ils appelaient dédaigneusement des barbares. + +Jusqu'au dernier moment, Catherine avait espéré que la réception +serait remise encore et que la décision du roi céderait à sa +faiblesse, qui continuait. Mais lorsque le jour fut venu, +lorsqu'elle vit Charles, pâle comme un spectre, revêtir le +splendide manteau royal, elle comprit qu'il fallait plier en +apparence sous cette volonté de fer, et elle commença de croire +que le plus sûr parti pour Henri d'Anjou était l'exil magnifique +auquel il était condamné. + +Charles, à part les quelques mots qu'il avait prononcés lorsqu'il +avait rouvert les yeux, au moment où sa mère sortait du cabinet, +n'avait point parlé à Catherine depuis la scène qui avait amené la +crise à laquelle il avait failli succomber. Chacun, dans le +Louvre, savait qu'il y avait eu une altercation terrible entre eux +sans connaître la cause de cette altercation, et les plus hardis +tremblaient devant cette froideur et ce silence, comme tremblent +les oiseaux devant le calme menaçant qui précède l'orage. + +Cependant tout s'était préparé au Louvre, non pas comme pour une +fête, il est vrai, mais comme pour quelque lugubre cérémonie. +L'obéissance de chacun avait été morne ou passive. On savait que +Catherine avait presque tremblé, et tout le monde tremblait. + +La grande salle de réception du palais avait été préparée, et +comme ces sortes de séances étaient ordinairement publiques, les +gardes et les sentinelles avaient reçu l'ordre de laisser entrer, +avec les ambassadeurs, tout ce que les appartements et les cours +pourraient contenir de populaire. + +Quant à Paris, son aspect était toujours celui que présente la +grande ville en pareille circonstance: c'est-à-dire empressement +et curiosité. Seulement quiconque eût bien considéré ce jour-là la +population de la capitale, eût reconnu parmi les groupes composés +de ces honnêtes figures de bourgeois naïvement béantes, bon nombre +d'hommes enveloppés dans de grands manteaux, se répondant les uns +aux autres par des coups d'oeil, des signes de la main quand ils +étaient à distance, et échangeant à voix basse quelques mots +rapides et significatifs toutes les fois qu'ils se rapprochaient. +Ces hommes, au reste, paraissaient fort préoccupés du cortège, le +suivaient des premiers, et paraissaient recevoir leurs ordres d'un +vénérable vieillard dont les yeux noirs et vifs faisaient, malgré +sa barbe blanche et ses sourcils grisonnants, ressortir la verte +activité. En effet, ce vieillard, soit par ses propres moyens, +soit qu'il fût aidé par les efforts de ses compagnons, parvint à +se glisser des premiers dans le Louvre, et, grâce à la +complaisance du chef des Suisses, digne huguenot fort peu +catholique malgré sa conversion, trouva moyen de se placer +derrière les ambassadeurs, juste en face de Marguerite et de Henri +de Navarre. + +Henri prévenu par La Mole que de Mouy devait, sous un déguisement +quelconque, assister à la séance, jetait les yeux de tous côtés. +Enfin ses regards rencontrèrent ceux du vieillard et ne le +quittèrent plus: un signe de De Mouy avait fixé tous les doutes du +roi de Navarre. Car de Mouy était si bien déguisé que Henri lui- +même avait douté que ce vieillard à barbe blanche pût être le même +que cet intrépide chef des huguenots qui avait fait, cinq ou six +jours auparavant, une si rude défense. + +Un mot de Henri, prononcé à l'oreille de Marguerite, fixa les +regards de la reine sur de Mouy. Puis alors ses beaux yeux +s'égarèrent dans les profondeurs de la salle: elle cherchait La +Mole, mais inutilement. + +La Mole n'y était pas. + +Les discours commencèrent. Le premier fut au roi. Lasco lui +demandait, au nom de la diète, son assentiment à ce que la +couronne de Pologne fût offerte à un prince de la maison de +France. + +Charles répondit par une adhésion courte et précise, présentant le +duc d'Anjou, son frère, du courage duquel il fit un grand éloge +aux envoyés polonais. Il parlait en français; un interprète +traduisait sa réponse après chaque période. Et pendant que +l'interprète parlait à son tour, on pouvait voir le roi approcher +de sa bouche un mouchoir qui, à chaque fois, s'en éloignait teint +de sang. + +Quand la réponse de Charles fut terminée, Lasco se tourna vers le +duc d'Anjou, s'inclina et commença un discours latin dans lequel +il lui offrait le trône au nom de la nation polonaise. + +Le duc répondit dans la même langue, et d'une voix dont il +cherchait en vain à contenir l'émotion, qu'il acceptait avec +reconnaissance l'honneur qui lui était décerné. Pendant tout le +temps qu'il parla, Charles resta debout, les lèvres serrées, +l'oeil fixé sur lui, immobile et menaçant comme l'oeil d'un aigle. + +Quand le duc d'Anjou eut fini, Lasco prit la couronne des +Jagellons posée sur un coussin de velours rouge, et tandis que +deux seigneurs polonais revêtaient le duc d'Anjou du manteau +royal, il déposa la couronne entre les mains de Charles. + +Charles fit un signe à son frère. Le duc d'Anjou vint +s'agenouiller devant lui, et de ses propres mains, Charles lui +posa la couronne sur la tête: alors les deux rois échangèrent un +des plus haineux baisers que se soient jamais donnés deux frères. + +Aussitôt un héraut cria: + +«Alexandre-Édouard-Henri de France, duc d'Anjou, vient d'être +couronné roi de Pologne. Vive le roi de Pologne!» + +Toute l'assemblée répéta d'un seul cri: + +-- Vive le roi de Pologne! Alors Lasco se tourna vers Marguerite. +Le discours de la belle reine avait été gardé pour le dernier. Or, +comme c'était une galanterie qui lui avait été accordée pour faire +briller son beau génie, comme on disait alors, chacun porta une +grande attention à la réponse, qui devait être en latin. Nous +avons vu que Marguerite l'avait composée elle-même. + +Le discours de Lasco fut plutôt un éloge qu'un discours. Il avait +cédé, tout Sarmate qu'il était, à l'admiration qu'inspirait à tous +la belle reine de Navarre; et empruntant la langue à Ovide, mais +le style à Ronsard, il dit que, partis de Varsovie au milieu de la +plus profonde nuit, ils n'auraient su, lui et ses compagnons, +comment retrouver leur chemin, si, comme les rois mages, ils +n'avaient eu deux étoiles pour les guider; étoiles qui devenaient +de plus en plus brillantes à mesure qu'ils approchaient de la +France, et qu'ils reconnaissaient maintenant n'être autre chose +que les deux beaux yeux de la reine de Navarre. Enfin, passant de +l'Évangile au Coran, de la Syrie à l'Arabie Pétrée, de Nazareth à +La Mecque, il termina en disant qu'il était tout prêt à faire ce +que faisaient les sectateurs ardents du Prophète, qui, une fois +qu'ils avaient eu le bonheur de contempler son tombeau, se +crevaient les yeux, jugeant qu'après avoir joui d'une si belle vue +rien dans ce monde ne valait plus la peine d'être admiré. + +Ce discours fut couvert d'applaudissements de la part de ceux qui +parlaient latin, parce qu'ils partageaient l'opinion de l'orateur; +de la part de ceux qui ne l'entendaient point, parce qu'ils +voulaient avoir l'air de l'entendre. + +Marguerite fit d'abord une gracieuse révérence au galant Sarmate; +puis, tout en répondant à l'ambassadeur, fixant les yeux sur de +Mouy, elle commença en ces termes: + +«_Quod nunc hac in aula insperati adestis exultaremus ego et +conjux, nisi ideo immineret calimitas, scilicet non solum fratris +sed etiam amici orbitas.__[4]_« + +Ces paroles avaient deux sens, et, tout en s'adressant à de Mouy, +pouvaient s'adresser à Henri d'Anjou. Aussi ce dernier salua-t-il +en signe de reconnaissance. + +Charles ne se rappela point avoir lu cette phrase dans le discours +qui lui avait été communiqué quelques jours auparavant; mais il +n'attachait point grande importance aux paroles de Marguerite, +qu'il savait être un discours de simple courtoisie. D'ailleurs, il +comprenait fort mal le latin. + +Marguerite continua: + +«_Adeo dolemur a te dividi ut tecum proficisci maluissemus. __Sed +idem fatum que nunc sine ullâ morâ Lutetiâ cedere juberis, hac in +urbe detinet. Proficiscere ergo, frater; proficiscere, amice; +proficiscere sine nobis; proficiscentem sequentur spes et +desideria nostra_.[5]« + +On devine aisément que de Mouy écoutait avec une attention +profonde ces paroles, qui, adressées aux ambassadeurs, étaient +prononcées pour lui seul. Henri avait bien déjà deux ou trois fois +tourné la tête négativement sur les épaules, pour faire comprendre +au jeune huguenot que d'Alençon avait refusé; mais ce geste, qui +pouvait être un effet du hasard, eût paru insuffisant à de Mouy, +si les paroles de Marguerite ne fussent venues le confirmer. Or, +tandis qu'il regardait Marguerite et l'écoutait de toute son âme, +ses deux yeux noirs, si brillants sous leurs sourcils gris, +frappèrent Catherine, qui tressaillit comme à une commotion +électrique, et qui ne détourna plus son regard de ce côté de la +salle. + +-- Voilà une figure étrange, murmura-t-elle tout en continuant de +composer son visage selon les lois du cérémonial. Qui donc est cet +homme qui regarde si attentivement Marguerite, et que, de leur +côté Marguerite et Henri regardent si attentivement? + +Cependant la reine de Navarre continuait son discours, qui, à +partir de ce moment, répondait aux politesses de l'envoyé +polonais, tandis que Catherine se creusait la tête, cherchant quel +pouvait être le nom de ce beau vieillard, lorsque le maître des +cérémonies, s'approchant d'elle par derrière, lui remit un sachet +de satin parfumé contenant un papier plié en quatre. Elle ouvrit +le sachet, tira le papier, et lut ces mots: + +«Maurevel, à l'aide d'un cordial que je viens de lui donner, a +enfin repris quelque force, et est parvenu à écrire le nom de +l'homme qui se trouvait dans la chambre du roi de Navarre. Cet +homme, c'est M. de Mouy.» + +-- De Mouy! pensa la reine; eh bien, j'en avais le pressentiment. +Mais ce vieillard... Eh! _cospetto! ..._ ce vieillard, c'est... + +Catherine demeura l'oeil fixe, la bouche béante. Puis, se penchant +à l'oreille du capitaine des gardes qui se tenait à son côté: + +-- Regardez, monsieur de Nancey, lui dit-elle, mais sans +affectation; regardez le seigneur Lasco, celui qui parle en ce +moment. Derrière lui... c'est cela... voyez-vous un vieillard à +barbe blanche, en habit de velours noir? + +-- Oui, madame, répondit le capitaine. + +-- Bon, ne le perdez pas de vue. + +-- Celui auquel le roi de Navarre fait un signe? + +-- Justement. Placez-vous à la porte du Louvre avec dix hommes, +et, quand il sortira, invitez-le de la part du roi à dîner. S'il +vous suit, conduisez-le dans une chambre où vous le retiendrez +prisonnier. S'il vous résiste, emparez vous-en mort ou vif. Allez! +allez! + +Heureusement Henri, fort peu occupé du discours de Marguerite, +avait l'oeil arrêté sur Catherine, et n'avait point perdu une +seule expression de son visage. En voyant les yeux de la reine +mère fixés avec un si grand acharnement sur de Mouy, il +s'inquiéta; en lui voyant donner un ordre au capitaine des gardes, +il comprit tout. + +Ce fut en ce moment qu'il fit le geste qu'avait surpris +M. de Nancey, et qui, dans la langue des signes, voulait dire: +Vous êtes découvert, sauvez-vous à l'instant même. + +De Mouy comprit ce geste, qui couronnait si bien la portion du +discours de Marguerite qui lui était adressé. Il ne se le fit pas +dire deux fois, il se perdit dans la foule, et disparut. + +Mais Henri ne fut tranquille que lorsqu'il eut vu M. de Nancey +revenir à Catherine, et qu'il eut compris à la contraction du +visage de la reine mère que celui-ci lui annonçait qu'il était +arrivé trop tard. L'audience était finie. Marguerite échangeait +encore quelques paroles non officielles avec Lasco. + +Le roi se leva chancelant, salua et sortit appuyé sur l'épaule +d'Ambroise Paré, qui ne le quittait pas depuis l'accident qui lui +était arrivé. + +Catherine, pâle de colère, et Henri, muet de douleur, le +suivirent. + +Quant au duc d'Alençon, il s'était complètement effacé pendant la +cérémonie; et pas une fois le regard de Charles qui ne s'était pas +écarté un instant du duc d'Anjou, ne s'était fixé sur lui. + +Le nouveau roi de Pologne se sentait perdu. Loin de sa mère, +enlevé par ces barbares du Nord, il était semblable à Antée, ce +fils de la Terre, qui perdait ses forces, soulevé dans les bras +d'Hercule. Une fois hors de la frontière, le duc d'Anjou se +regardait comme à tout jamais exclu du trône de France. + +Aussi, au lieu de suivre le roi, ce fut chez sa mère qu'il se +retira. + +Il la trouva non moins sombre et non moins préoccupée que lui- +même, car elle songeait à cette tête fine et moqueuse qu'elle +n'avait point perdue de vue pendant la cérémonie, à ce Béarnais +auquel la destinée semblait faire place en balayant autour de lui +les rois, princes assassins, ses ennemis et ses obstacles. + +En voyant son fils bien-aimé pâle sous sa couronne, brisé sous son +manteau royal, joignant sans rien dire, en signe de supplication, +ses belles mains, qu'il tenait d'elle, Catherine se leva et alla à +lui. + +-- Oh! ma mère, s'écria le roi de Pologne, me voilà condamné à +mourir dans l'exil! + +-- Mon fils, lui dit Catherine, oubliez-vous si vite la prédiction +de René? Soyez tranquille, vous n'y demeurerez pas longtemps. + +-- Ma mère, je vous en conjure, dit le duc d'Anjou, au premier +bruit, au premier soupçon que la couronne de France peut être +vacante, prévenez-moi... + +-- Soyez tranquille, mon fils, dit Catherine; jusqu'au jour que +nous attendons tous deux il y aura incessamment dans mon écurie un +cheval sellé, et dans mon antichambre un courrier prêt à partir +pour la Pologne. + + + +XIII +Oreste et Pylade + + +Henri d'Anjou parti, on eût dit que la paix et le bonheur étaient +revenus s'asseoir dans le Louvre au foyer de cette famille +d'Atrides. + +Charles, oubliant sa mélancolie, reprenait sa vigoureuse santé, +chassant avec Henri et parlant de chasse avec lui les jours où il +ne pouvait chasser; ne lui reprochant qu'une chose, son apathie +pour la chasse au vol, et disant qu'il serait un prince parfait +s'il savait dresser les faucons, les gerfauts et les tiercelets +comme il savait dresser braques et courants. + +Catherine était redevenue bonne mère: douce à Charles et à +d'Alençon, caressante à Henri et à Marguerite, gracieuse à madame +de Nevers et à madame de Sauve; et, sous prétexte que c'était en +accomplissant un ordre d'elle qu'il avait été blessé, elle avait +poussé la bonté d'âme jusqu'à aller voir deux fois Maurevel +convalescent dans sa maison de la rue de la Cerisaie. + +Marguerite continuait ses amours à l'espagnole. + +Tous les soirs elle ouvrait sa fenêtre et correspondait avec La +Mole par gestes et par écrit; et dans chacune de ses lettres le +jeune homme rappelait à sa belle reine qu'elle lui avait promis +quelques instants, en récompense de son exil, rue Cloche-Percée. + +Une seule personne au monde était seule et dépareillée dans le +Louvre redevenu si calme et si paisible. + +Cette personne, c'était notre ami le comte Annibal de Coconnas. + +Certes, c'était quelque chose que de savoir La Mole vivant; +c'était beaucoup que d'être toujours le préféré de madame de +Nevers, la plus rieuse et la plus fantasque de toutes les femmes. +Mais tout le bonheur de ce tête-à-tête que la belle duchesse lui +accordait, tout le repos d'esprit donné par Marguerite à Coconnas +sur le sort de leur ami commun, ne valaient point aux yeux du +Piémontais une heure passée avec La Mole chez l'ami La Hurière +devant un pot de vin doux, ou bien une de ces courses dévergondées +faites dans tous ces endroits de Paris où un honnête gentilhomme +pouvait attraper des accrocs à sa peau, à sa bourse ou à son +habit. + +Madame de Nevers, il faut l'avouer à la honte de l'humanité, +supportait impatiemment cette rivalité de La Mole. Ce n'est point +qu'elle détestât le Provençal, au contraire: entraînée par cet +instinct irrésistible qui porte toute femme à être coquette malgré +elle avec l'amant d'une autre femme, surtout quand cette femme est +son amie, elle n'avait point épargné à La Mole les éclairs de ses +yeux d'émeraude, et Coconnas eût pu envier les franches poignées +de main et les frais d'amabilité faits par la duchesse en faveur +de son ami pendant ces jours de caprice, où l'astre du Piémontais +semblait pâlir dans le ciel de sa belle maîtresse; mais Coconnas, +qui eût égorgé quinze personnes pour un seul clin d'oeil de sa +dame, était si peu jaloux de La Mole qu'il lui avait souvent fait +à l'oreille, à la suite de ces inconséquences de la duchesse, +certaines offres qui avaient fait rougir le Provençal. + +Il résulte de cet état de choses que Henriette, que l'absence de +La Mole privait de tous les avantages que lui procurait la +compagnie de Coconnas, c'est-à-dire de son intarissable gaieté et +de ses insatiables caprices de plaisir, vint un jour trouver +Marguerite pour la supplier de lui rendre ce tiers obligé, sans +lequel l'esprit et le coeur de Coconnas allaient s'évaporant de +jour en jour. + +Marguerite, toujours compatissante et d'ailleurs pressée par les +prières de La Mole et les désirs de son propre coeur, donna +rendez-vous pour le lendemain à Henriette dans la maison aux deux +portes, afin d'y traiter à fond ces matières dans une conversation +que personne ne pourrait interrompre. + +Coconnas reçut d'assez mauvaise grâce le billet de Henriette qui +le convoquait rue Tizon pour neuf heures et demie. Il ne s'en +achemina pas moins vers le lieu du rendez-vous, où il trouva +Henriette déjà courroucée d'être arrivée la première. + +-- Fi! monsieur, dit-elle, que c'est mal appris de faire attendre +ainsi... je ne dirai pas une princesse, mais une femme! + +-- Oh! attendre, dit Coconnas, voilà bien un mot à vous, par +exemple! je parie au contraire que nous sommes en avance. + +-- Moi, oui. + +-- Bah! moi aussi; il est tout au plus dix heures, je parie. + +-- Eh bien, mon billet portait neuf heures et demie. + +-- Aussi étais-je parti du Louvre à neuf heures, car je suis de +service près de M. le duc d'Alençon, soit dit en passant; ce qui +fait que je serai obligé de vous quitter dans une heure. + +-- Ce qui vous enchante? + +-- Non, ma foi! attendu que M. d'Alençon est un maître fort +maussade et fort quinteux; et, que pour être querellé, j'aime +mieux l'être par de jolies lèvres comme les vôtres que par une +bouche de travers comme la sienne. + +-- Allons! dit la duchesse, voilà qui est un peu mieux +cependant... Vous disiez donc que vous étiez sorti à neuf heures +du Louvre? + +-- Oh! mon Dieu, oui, dans l'intention de venir droit ici, quand, +au coin de la rue de Grenelle, j'aperçois un homme qui ressemble à +La Mole. + +-- Bon! encore La Mole. + +-- Toujours, avec ou sans permission. + +-- Brutal! + +-- Bon! dit Coconnas, nous allons recommencer nos galanteries. + +-- Non, mais finissez-en avec vos récits. + +-- Ce n'est pas moi qui demande à les faire, c'est vous qui me +demandez pourquoi je suis en retard. + +-- Sans doute; est-ce à moi d'arriver la première? + +-- Eh! vous n'avez personne à chercher, vous. + +-- Vous êtes assommant, mon cher; mais continuez. Enfin, au coin +de la rue de Grenelle, vous apercevez un homme qui ressemble à La +Mole... Mais qu'avez-vous donc à votre pourpoint? du sang! + +-- Bon! en voilà encore un qui m'aura éclaboussé en tombant. + +-- Vous vous êtes battu? + +-- Je le crois bien. + +-- Pour votre La Mole? + +-- Pour qui voulez-vous que je me batte? pour une femme? + +-- Merci! + +-- Je le suis donc, cet homme qui avait l'impudence d'emprunter +des airs de mon ami. Je le rejoins à la rue Coquillière, je le +devance, je le regarde sous le nez à la lueur d'une boutique. Ce +n'était pas lui. + +-- Bon! c'était bien fait. + +-- Oui, mais mal lui en a pris. Monsieur, lui ai-je dit, vous êtes +un fat de vous permettre de ressembler de loin à mon ami M. de La +Mole, lequel est un cavalier accompli, tandis que de près on voit +bien que vous n'êtes qu'un truand. Sur ce, il a mis l'épée à la +main et moi aussi. À la troisième passe, voyez le mal appris! il +est tombé en m'éclaboussant. + +-- Et lui avez-vous porté secours, au moins? + +-- J'allais le faire quand est passé un cavalier. Ah! cette fois, +duchesse, je suis sûr que c'était La Mole. Malheureusement le +cheval courait au galop. Je me suis mis à courir après le cheval, +et les gens qui s'étaient rassemblés pour me voir battre, à courir +derrière moi. Or, comme on eût pu me prendre pour un voleur, suivi +que j'étais de toute cette canaille qui hurlait après mes +chausses, j'ai été obligé de me retourner pour la mettre en fuite, +ce qui m'a fait perdre un certain temps. Pendant ce temps le +cavalier avait disparu. Je me suis mis à sa poursuite, je me suis +informé, j'ai demandé, donné la couleur du cheval; mais, baste! +inutile: personne ne l'avait remarqué. Enfin, de guerre lasse, je +suis venu ici. + +-- De guerre lasse! dit la duchesse; comme c'est obligeant! + +-- Écoutez, chère amie, dit Coconnas en se renversant +nonchalamment dans un fauteuil, vous m'allez encore persécuter à +l'endroit de ce pauvre La Mole; eh bien! vous aurez tort: car +enfin, l'amitié, voyez-vous... Je voudrais avoir son esprit ou sa +science, à ce pauvre ami; je trouverais quelque comparaison qui +vous ferait palper ma pensée... L'amitié, voyez-vous, c'est une +étoile, tandis que l'amour... l'amour... eh bien, je la tiens, la +comparaison... l'amour n'est qu'une bougie. Vous me direz qu'il y +en a de plusieurs espèces... + +-- D'amours? + +-- Non! de bougies, et que dans ces espèces il y en a de +préférables: la rose, par exemple... va pour la rose... c'est la +meilleure; mais, toute rose qu'elle est, la bougie s'use, tandis +que l'étoile brille toujours. À cela vous me répondrez que quand +la bougie est usée on en met une autre dans le flambeau. + +-- Monsieur de Coconnas, vous êtes un fat. + +-- Là! + +-- Monsieur de Coconnas, vous êtes un impertinent. + +-- Là! là! + +-- Monsieur de Coconnas, vous êtes un drôle. + +-- Madame, je vous préviens que vous allez me faire regretter +trois fois plus La Mole. + +-- Vous ne m'aimez plus. + +-- Au contraire, duchesse, vous ne vous y connaissez pas, je vous +idolâtre. Mais je puis vous aimer, vous chérir, vous idolâtrer, +et, dans mes moments perdus, faire l'éloge de mon ami. + +-- Vous appelez vos moments perdus ceux où vous êtes près de moi, +alors? + +-- Que voulez-vous! ce pauvre La Mole, il est sans cesse présent à +ma pensée. + +-- Vous me le préférez, c'est indigne! Tenez, Annibal! je vous +déteste. Osez être franc, dites-moi que vous me le préférez. +Annibal, je vous préviens que si vous me préférez quelque chose au +monde... + +-- Henriette, la plus belle des duchesses! pour votre +tranquillité, croyez-moi, ne me faites point de questions +indiscrètes. Je vous aime plus que toutes les femmes, mais j'aime +La Mole plus que tous les hommes. + +-- Bien répondu, dit soudain une voix étrangère. Et une tapisserie +de damas soulevée devant un grand panneau, qui, en glissant dans +l'épaisseur de la muraille, ouvrait une communication entre les +deux appartements, laissa voir La Mole pris dans le cadre de cette +porte, comme un beau portrait du Titien dans sa bordure dorée. + +-- La Mole! cria Coconnas sans faire attention à Marguerite et +sans se donner le temps de la remercier de la surprise qu'elle lui +avait ménagée; La Mole, mon ami, mon cher La Mole! + +Et il s'élança dans les bras de son ami, renversant le fauteuil +sur lequel il était assis et la table qui se trouvait sur son +chemin. + +La Mole lui rendit avec effusion ses accolades; mais tout en les +lui rendant: + +-- Pardonnez-moi, madame, dit-il en s'adressant à la duchesse de +Nevers, si mon nom prononcé entre vous a pu quelquefois troubler +votre charmant ménage: certes, ajouta-t-il en jetant un regard +d'indicible tendresse à Marguerite, il n'a pas tenu à moi que je +vous revisse plus tôt. + +-- Tu vois, dit à son tour Marguerite, tu vois Henriette, que j'ai +tenu parole: le voici. + +-- Est-ce donc aux seules prières de madame la duchesse que je +dois ce bonheur? demanda La Mole. + +-- À ses seules prières, répondit Marguerite. Puis se tournant +vers La Mole: + +-- La Mole, continua-t-elle, je vous permets de ne pas croire un +mot de ce que je dis. + +Pendant ce temps, Coconnas, qui avait dix fois serré son ami +contre son coeur, qui avait tourné vingt fois autour de lui, qui +avait approché un candélabre de son visage pour le regarder tout à +son aise, alla s'agenouiller devant Marguerite et baisa le bas de +sa robe. + +-- Ah! c'est heureux, dit la duchesse de Nevers: vous allez me +trouver supportable à présent. + +-- Mordi! s'écria Coconnas, je vais vous trouver, comme toujours, +adorable; seulement je vous le dirai de meilleur coeur, et puissé- +je avoir là une trentaine de Polonais, de Sarmates et autres +barbares hyperboréens, pour leur faire confesser que vous êtes la +reine des belles. + +-- Eh! doucement, doucement, Coconnas, dit La Mole, et madame +Marguerite donc?... + +-- Oh! je ne m'en dédis pas, s'écria Coconnas avec cet accent +demi-bouffon qui n'appartenait qu'à lui, madame Henriette est la +reine des belles, et madame Marguerite est la belle des reines. + +Mais, quoi qu'il pût dire ou faire, le Piémontais, tout entier au +bonheur d'avoir retrouvé son cher La Mole, n'avait d'yeux que pour +lui. + +-- Allons, allons, ma belle reine, dit madame de Nevers, venez, et +laissons ces parfaits amis causer une heure ensemble; ils ont +mille choses à se dire qui viendraient se mettre en travers de +notre conversation. C'est dur pour nous, mais c'est le seul remède +qui puisse, je vous en préviens, rendre l'entière santé à +M. Annibal. Faites donc cela pour moi, ma reine! puisque j'ai la +sottise d'aimer cette vilaine tête-là, comme dit son ami La Mole. + +Marguerite glissa quelques mots à l'oreille de La Mole, qui, si +désireux qu'il fût de revoir son ami, aurait bien voulu que la +tendresse de Coconnas fût moins exigeante... Pendant ce temps +Coconnas essayait, à force de protestations, de ramener un franc +sourire et une douce parole sur les lèvres de Henriette, résultat +auquel il arriva facilement. + +Alors les deux femmes passèrent dans la chambre à côté, où les +attendait le souper. + +Les deux amis demeurèrent seuls. + +Les premiers détails, on le comprend bien, que demanda Coconnas à +son ami, furent ceux de la fatale soirée qui avait failli lui +coûter la vie. À mesure que La Mole avançait dans sa narration, le +Piémontais, qui sur ce point cependant, on le sait, n'était pas +facile à émouvoir, frissonnait de tous ses membres. + +-- Et pourquoi, lui demanda-t-il, au lieu de courir les champs +comme tu l'as fait, et de me donner les inquiétudes que tu m'as +données, ne t'es-tu point réfugié près de notre maître? Le duc, +qui t'avait défendu, t'aurait caché. J'eusse vécu près de toi, et +ma tristesse, quoique feinte, n'en eût pas moins abusé les niais +de la cour. + +-- Notre maître! dit La Mole à voix basse, le duc d'Alençon? + +-- Oui. D'après ce qu'il m'a dit, j'ai dû croire que c'est à lui +que tu dois la vie. + +-- Je dois la vie au roi de Navarre, répondit La Mole. + +-- Oh! oh! fit Coconnas, en es-tu sûr? + +-- À n'en point douter. + +-- Ah! le bon, l'excellent roi! Mais le duc d'Alençon, que +faisait-il, lui, dans tout cela? + +-- Il tenait la corde pour m'étrangler. + +-- Mordi! s'écria Coconnas, es-tu sûr de ce que tu dis, La Mole? +Comment! ce prince pâle, ce roquet, ce piteux, étrangler mon ami! +Ah! mordi! dès demain je veux lui dire ce que je pense de cette +action. + +-- Es-tu fou? + +-- C'est vrai, il recommencerait... Mais qu'importe? cela ne se +passera point ainsi. + +-- Allons, allons, Coconnas, calme-toi, et tâche de ne pas oublier +que onze heures et demie viennent de sonner et que tu es de +service ce soir. + +-- Je m'en soucie bien de son service! Ah! bon, qu'il compte là- +dessus! Mon service! Moi, servir un homme qui a tenu la corde! ... +Tu plaisantes! ... Non! ... C'est providentiel: il est dit que je +devais te retrouver pour ne plus te quitter. Je reste ici. + +-- Mais malheureux, réfléchis donc, tu n'es pas ivre. + +-- Heureusement; car si je l'étais, je mettrais le feu au Louvre. + +-- Voyons, Annibal, reprit La Mole, sois raisonnable. Retourne là- +bas. Le service est chose sacrée. + +-- Retournes-tu avec moi? + +-- Impossible. + +-- Penserait-on encore à te tuer? + +-- Je ne crois pas. Je suis trop peu important pour qu'il y ait +contre moi un complot arrêté, une résolution suivie. Dans un +moment de caprice, on a voulu me tuer, et c'est tout: les princes +étaient en gaieté ce soir-là. + +-- Que fais-tu, alors? + +-- Moi, rien: j'erre, je me promène. + +-- Eh bien, je me promènerai comme toi, j'errerai avec toi. C'est +un charmant état. Puis, si l'on t'attaque, nous serons deux, et +nous leur donnerons du fil à retordre. Ah! qu'il vienne, ton +insecte de duc! je le cloue comme un papillon à la muraille! + +-- Mais demande-lui un congé, au moins! + +-- Oui, définitif. + +-- Préviens-le que tu le quittes, en ce cas. + +-- Rien de plus juste. J'y consens. Je vais lui écrire. + +-- Lui écrire, c'est bien leste, Coconnas, à un prince du sang! + +-- Oui, du sang! du sang de mon ami. Prends garde, s'écria +Coconnas en roulant ses gros yeux tragiques, prends garde que je +m'amuse aux choses de l'étiquette! + +-- Au fait, se dit La Mole, dans quelques jours il n'aura plus +besoin du prince, ni de personne; car s'il veut venir avec nous, +nous l'emmènerons. + +Coconnas prit donc la plume sans plus longue opposition de son +ami, et tout couramment composa le morceau d'éloquence que l'on va +lire. + +«Monseigneur, «Il n'est pas que Votre Altesse, versée dans les +auteurs de l'Antiquité comme elle l'est, ne connaisse l'histoire +touchante d'Oreste et de Pylade, qui étaient deux héros fameux par +leurs malheurs et par leur amitié. Mon ami La Mole n'est pas moins +malheureux qu'Oreste, et moi je ne suis pas moins tendre que +Pylade. Il a, dans ce moment-ci, de grandes occupations qui +réclament mon aide. Il est donc impossible que je me sépare de +lui. Ce qui fait que, sauf l'approbation de Votre Altesse, je +prends un petit congé, déterminé que je suis de m'attacher à sa +fortune, quelque part qu'elle me conduise: c'est dire à Votre +Altesse combien est grande la violence qui m'arrache de son +service, en raison de quoi je ne désespère pas d'obtenir son +pardon, et j'ose continuer de me dire avec respect, «De Votre +Altesse royale, «Monseigneur, «Le très humble et très obéissant +«ANNIBAL, COMTE DE COCONNAS, «ami inséparable de M. de La Mole.» + +Ce chef-d'oeuvre terminé, Coconnas le lut à haute voix à La Mole +qui haussa les épaules. + +-- Eh bien, qu'en dis-tu? demanda Coconnas, qui n'avait pas vu le +mouvement, ou qui avait fait semblant de ne pas le voir. + +-- Je dis, répondit La Mole, que M. d'Alençon va se moquer de +nous. + +-- De nous? + +-- Conjointement. + +-- Cela vaut encore mieux, ce me semble, que de nous étrangler +séparément. + +-- Bah! dit La Mole en riant, l'un n'empêchera peut-être point +l'autre. + +-- Eh bien, tant pis! arrive qu'arrive, j'envoie la lettre demain +matin. Où allons-nous coucher en sortant d'ici? + +-- Chez maître La Hurière. Tu sais, dans cette petite chambre où +tu voulais me daguer quand nous n'étions pas encore Oreste et +Pylade? + +-- Bien, je ferai porter ma lettre au Louvre par notre hôte. En ce +moment le panneau s'ouvrit. + +-- Eh bien, demandèrent ensemble les deux princesses, où sont +Oreste et Pylade? + +-- Mordi! madame, répondit Coconnas, Pylade et Oreste meurent de +faim et d'amour. + +Ce fut effectivement maître La Hurière qui, le lendemain à neuf +heures du matin, porta au Louvre la respectueuse missive de maître +Annibal de Coconnas. + + + +XIV +Orthon + + +Henri, même après le refus du duc d'Alençon qui remettait tout en +question, jusqu'à son existence, était devenu, s'il était +possible, encore plus grand ami du prince qu'il ne l'était +auparavant. + +Catherine conclut de cette intimité que les deux princes non +seulement s'entendaient, mais encore conspiraient ensemble. Elle +interrogea là-dessus Marguerite; mais Marguerite était sa digne +fille, et la reine de Navarre, dont le principal talent était +d'éviter une explication scabreuse, se garda si bien des questions +de sa mère, qu'après avoir répondu à toutes, elle la laissa plus +embarrassée qu'auparavant. + +La Florentine n'eut donc plus pour la conduire que cet instinct +intrigant qu'elle avait apporté de la Toscane, le plus intrigant +des petits États de cette époque, et ce sentiment de haine qu'elle +avait puisé à la cour de France, qui était la cour la plus divisée +d'intérêts et d'opinions de ce temps. + +Elle comprit d'abord qu'une partie de la force du Béarnais lui +venait de son alliance avec le duc d'Alençon, et elle résolut de +l'isoler. + +Du jour où elle eut pris cette résolution, elle entoura son fils +avec la patience et le talent du pêcheur, qui, lorsqu'il a laissé +tomber les plombs loin du poisson, les traîne insensiblement +jusqu'à ce que de tous côtés ils aient enveloppé sa proie. + +Le duc François s'aperçut de ce redoublement de caresses, et de +son côté fit un pas vers sa mère. Quant à Henri, il feignit de ne +rien voir, et surveilla son allié de plus près qu'il ne l'avait +fait encore. + +Chacun attendait un événement. + +Or, tandis que chacun était dans l'attente de cet événement, +certain pour les uns, probable pour les autres, un matin que le +soleil s'était levé rose et distillant cette tiède chaleur et ce +doux parfum qui annonce un beau jour, un homme pâle, appuyé sur un +bâton et marchant péniblement, sortit d'une petite maison sise +derrière l'Arsenal et s'achemina par la rue du Petit-Musc. + +Vers la porte Saint-Antoine, et après avoir longé cette promenade +qui tournait comme une prairie marécageuse autour des fossés de la +Bastille, il laissa le grand boulevard à sa gauche et entra dans +le jardin de l'Arbalète, dont le concierge le reçut avec de +grandes salutations. + +Il n'y avait personne dans ce jardin, qui, comme l'indique son +nom, appartenait à une société particulière: celle des +arbalétriers. Mais, y eût-il eu des promeneurs, l'homme pâle eût +été digne de tout leur intérêt, car sa longue moustache, son pas +qui conservait une allure militaire, bien qu'il fût ralenti par la +souffrance, indiquaient assez que c'était quelque officier blessé +dans une occasion récente qui essayait ses forces par un exercice +modéré et reprenait la vie au soleil. + +Cependant, chose étrange! lorsque le manteau dont, malgré la +chaleur naissante, cet homme en apparence inoffensif était +enveloppé s'ouvrait, il laissait voir deux longs pistolets pendant +aux agrafes d'argent de sa ceinture, laquelle serrait en outre un +large poignard et soutenait une longue épée qu'il semblait ne +pouvoir tirer, tant elle était colossale, et qui, complétant cet +arsenal vivant, battait de son fourreau deux jambes amaigries et +tremblantes. En outre, et pour surcroît de précautions, le +promeneur, tout solitaire qu'il était, lançait à chaque pas un +regard scrutateur, comme pour interroger chaque détour d'allée, +chaque buisson, chaque fossé. + +Ce fut ainsi que cet homme pénétra dans le jardin, gagna +paisiblement une espèce de petite tonnelle donnant sur les +boulevards, dont il n'était séparé que par une haie épaisse et un +petit fossé qui formaient sa double clôture. Là, il s'étendit sur +un banc de gazon à portée d'une table où le gardien de +l'établissement, qui joignait à son titre de concierge l'industrie +de gargotier, vint au bout d'un instant lui apporter une espèce de +cordial. + +Le malade était là depuis dix minutes et avait à plusieurs +reprises porté à sa bouche la tasse de faïence dont il dégustait +le contenu à petites gorgées, lorsque tout à coup son visage prit, +malgré l'intéressante pâleur qui le couvrait, une expression +effrayante. Il venait d'apercevoir, venant de la Croix-Faubin par +un sentier qui est aujourd'hui la rue de Naples, un cavalier +enveloppé d'un grand manteau, lequel s'arrêta proche du bastion et +attendit. + +Il y était depuis cinq minutes, et l'homme au visage pâle, que le +lecteur a peut-être déjà reconnu pour Maurevel, avait à peine eu +le temps de se remettre de l'émotion que lui avait causée sa +présence, lorsqu'un jeune homme au justaucorps serré comme celui +d'un page arriva par ce chemin qui fut depuis la rue des Fossés- +Saint-Nicolas, et rejoignit le cavalier. + +Perdu dans sa tonnelle de feuillage, Maurevel pouvait tout voir et +même tout entendre sans peine, et quand on saura que le cavalier +était de Mouy et le jeune homme au justaucorps serré Orthon, on +jugera si les oreilles et les yeux étaient occupés. + +L'un et l'autre regardèrent autour d'eux avec la plus minutieuse +attention; Maurevel retenait son souffle. + +-- Vous pouvez parler, monsieur, dit le premier Orthon, qui, étant +le plus jeune, était le plus confiant, personne ne nous voit ni ne +nous écoute. + +-- C'est bien, dit de Mouy. Tu vas allez chez madame de Sauve; tu +remettras ce billet à elle-même, si tu la trouves chez elle; si +elle n'y est pas, tu le déposeras derrière le miroir où le roi +avait l'habitude de mettre les siens; puis tu attendras dans le +Louvre. Si l'on te donne une réponse, tu l'apporteras où tu sais; +si tu n'en as pas, tu viendras me chercher ce soir avec un +poitrinal à l'endroit que je t'ai désigné et d'où je sors. + +-- Bien, dit Orthon; je sais. + +-- Moi, je te quitte; j'ai fort affaire pendant toute la journée. +Ne te hâte pas, toi, ce serait inutile; tu n'as pas besoin +d'arriver au Louvre avant qu'_il _y soit, et je crois qu'_il +_prend une leçon de chasse au vol ce matin. Va, et montre-toi +hardiment. Tu es rétabli, tu viens remercier madame de Sauve des +bontés qu'elle a eues pour toi pendant ta convalescence. Va, +enfant, va. + +Maurevel écoutait, les yeux fixes, les cheveux hérissés, la sueur +sur le front. Son premier mouvement avait été de détacher un +pistolet de son agrafe et d'ajuster de Mouy; mais un mouvement qui +avait entrouvert son manteau lui avait montré sous ce manteau une +cuirasse bien ferme et bien solide. Il était donc probable que la +balle s'aplatirait sur cette cuirasse, ou qu'elle frapperait dans +quelque endroit du corps où la blessure qu'elle ferait ne serait +pas mortelle. D'ailleurs il pensa que de Mouy, vigoureux et bien +armé, aurait bon marché de lui, blessé comme il l'était, et, avec +un soupir, il retira à lui son pistolet déjà étendu vers le +huguenot. + +-- Quel malheur, murmura-t-il, de ne pouvoir l'abattre ici sans +autre témoin que ce brigandeau à qui mon second coup irait si +bien! + +Mais en ce moment Maurevel réfléchit que ce billet donné à Orthon, +et qu'Orthon devait remettre à madame de Sauve, était peut-être +plus important que la vie même du chef huguenot. + +-- Ah! dit-il, tu m'échappes encore ce matin; soit. Éloigne-toi +sain et sauf; mais j'aurai mon tour demain, dussé-je te suivre +jusque dans l'enfer, dont tu es sorti pour me perdre si je ne te +perds. + +En ce moment de Mouy croisa son manteau sur son visage et +s'éloigna rapidement dans la direction des marais du Temple. +Orthon reprit les fossés qui le conduisaient au bord de la +rivière. + +Alors Maurevel, se soulevant avec plus de vigueur et d'agilité +qu'il n'osait l'espérer, regagna la rue de la Cerisaie, rentra +chez lui, fit seller un cheval, et tout faible qu'il était, au +risque de rouvrir ses blessures, prit au galop la rue Saint- +Antoine, gagna les quais et s'enfonça dans le Louvre. + +Cinq minutes après qu'il eut disparu sous le guichet, Catherine +savait tout ce qui venait de se passer, et Maurevel recevait les +mille écus d'or qui lui avaient été promis pour l'arrestation du +roi de Navarre. + +-- Oh! dit alors Catherine, ou je me trompe bien, ou ce de Mouy +sera la tache noire que René a trouvée dans l'horoscope de ce +Béarnais maudit. + +Un quart d'heure après Maurevel, Orthon entrait au Louvre, se +faisait voir comme le lui avait recommandé de Mouy, et gagnait +l'appartement de madame de Sauve après avoir parlé à plusieurs +commensaux du palais. + +Dariole seule était chez sa maîtresse; Catherine venait de faire +demander cette dernière pour transcrire certaines lettres +importantes, et depuis cinq minutes elle était chez la reine. + +-- C'est bien, dit Orthon, j'attendrai. Et, profitant de sa +familiarité dans la maison, le jeune homme passa dans la chambre à +coucher de la baronne, et après s'être bien assuré qu'il était +seul, il déposa le billet derrière le miroir. Au moment même où il +éloignait sa main de la glace, Catherine entra. Orthon pâlit, car +il semblait que le regard rapide et perçant de la reine mère +s'était tout d'abord porté sur le miroir. + +-- Que fais-tu là, petit? demanda Catherine; ne cherches-tu point +madame de Sauve? + +-- Oui, madame; il y avait longtemps que je ne l'avais vue, et en +tardant encore à la venir remercier je craignais de passer pour un +ingrat. + +-- Tu l'aimes donc bien, cette chère Charlotte? + +-- De toute mon âme, madame. + +-- Et tu es fidèle, à ce qu'on dit? + +-- Votre Majesté comprendra que c'est une chose bien naturelle +quand elle saura que madame de Sauve a eu de moi des soins que je +ne méritais pas, n'étant qu'un simple serviteur. + +-- Et dans quelle occasion a-t-elle eu de toi ces soins? demanda +Catherine, feignant d'ignorer l'événement arrivé au jeune garçon. + +-- Madame, lorsque je fus blessé. + +-- Ah! pauvre enfant! dit Catherine, tu as été blessé? + +-- Oui, madame. + +-- Et quand cela? + +-- Le soir où l'on vint pour arrêter le roi de Navarre. J'eus si +grand-peur en voyant des soldats, que je criai, j'appelai; l'un +d'eux me donna un coup sur la tête et je tombai évanoui. + +-- Pauvre garçon! Et te voilà bien rétabli, maintenant? + +-- Oui, madame. + +-- De sorte que tu cherches le roi de Navarre pour rentrer chez +lui? + +-- Non, madame. Le roi de Navarre, ayant appris que j'avais osé +résisté aux ordres de Votre Majesté, m'a chassé sans miséricorde. + +-- Vraiment! dit Catherine avec une intonation pleine d'intérêt. +Eh bien, je me charge de cette affaire. Mais si tu attends madame +de Sauve, tu l'attendras inutilement; elle est occupée au-dessus +d'ici, chez moi, dans mon cabinet. + +Et Catherine, pensant qu'Orthon n'avait peut-être pas eu le temps +de cacher le billet derrière la glace, entra dans le cabinet de +madame de Sauve pour laisser toute liberté au jeune homme. + +Au même moment, et comme Orthon, inquiet de cette arrivée +inattendue de la reine mère, se demandait si cette arrivée ne +cachait pas quelque complot contre son maître, il entendit frapper +trois petits coups au plafond; c'était le signal qu'il devait lui- +même donner à son maître dans le cas de danger, quand son maître +était chez madame de Sauve et qu'il veillait sur lui. + +Ces trois coups le firent tressaillir; une révélation mystérieuse +l'éclaira, et il pensa que cette fois l'avis était donné à lui- +même; il courut donc au miroir, et en retira le billet qu'il y +avait déjà posé. + +Catherine suivait, à travers une ouverture de la tapisserie, tous +les mouvements de l'enfant; elle le vit s'élancer vers le miroir, +mais elle ne sut si c'était pour y cacher le billet ou pour l'en +retirer. + +-- Eh bien, murmura l'impatiente Florentine, pourquoi tarde-t-il +donc maintenant à partir? Et elle rentra aussitôt dans la chambre +le visage souriant. + +-- Encore ici, petit garçon? dit-elle. Eh bien! mais qu'attends-tu +donc? Ne t'ai-je pas dit que je prenais en main le soin de ta +petite fortune? Quand je te dis une chose, en doutes-tu? + +-- Oh! madame, Dieu m'en garde! répondit Orthon. Et l'enfant, +s'approchant de la reine, mit un genou en terre, baisa le bas de +sa robe et sortit rapidement. En sortant il vit dans l'antichambre +le capitaine des gardes qui attendait Catherine. Cette vue n'était +pas faite pour éloigner ses soupçons; aussi ne fit-elle que les +redoubler. De son côté Catherine n'eut pas plus tôt vu la +tapisserie de la portière retomber derrière Orthon, qu'elle +s'élança vers le miroir. Mais ce fut inutilement qu'elle plongea +derrière lui sa main tremblante d'impatience, elle ne trouva aucun +billet. Et cependant elle était sûre d'avoir vu l'enfant +s'approcher du miroir. C'était donc pour reprendre et non pour +déposer. La fatalité donnait une force égale à ses adversaires. Un +enfant devenait un homme du moment où il luttait contre elle. Elle +remua, regarda, sonda: rien! ... + +-- Oh! le malheureux! s'écria-t-elle. Je ne lui voulais cependant +pas de mal, et voilà qu'en retirant le billet il va au-devant de +sa destinée. Holà! monsieur de Nancey, holà! + +La voix vibrante de la reine mère traversa le salon et pénétra +jusque dans l'antichambre ou se tenait, comme nous l'avons dit, le +capitaine des gardes. + +M. de Nancey accourut. + +-- Me voilà, dit-il, madame. Que désire Votre Majesté? + +-- Vous êtes dans l'antichambre? + +-- Oui, madame. + +-- Vous avez vu sortir un jeune homme, un enfant? + +-- À l'instant même. + +-- Il ne peut être loin encore? + +-- À moitié de l'escalier à peine. + +-- Rappelez-le. + +-- Comment se nomme-t-il? + +-- Orthon. S'il refuse de revenir, ramenez-le de force. Cependant +ne l'effrayez point s'il ne fait aucune résistance. Il faut que je +lui parle à l'instant même. + +Le capitaine des gardes s'élança. + +Comme il l'avait prévu, Orthon était à peine à moitié de +l'escalier, car il descendait lentement dans l'espérance de +rencontrer dans l'escalier ou d'apercevoir dans quelque corridor +le roi de Navarre ou madame de Sauve. + +Il s'entendit rappeler et tressaillit. + +Son premier mouvement fut de fuir; mais avec une puissance de +réflexion au-dessus de son âge, il comprit que s'il fuyait il +perdait tout. Il s'arrêta donc. + +-- Qui m'appelle? + +-- Moi, M. de Nancey, répondit le capitaine des gardes en se +précipitant par les montées. + +-- Mais je suis bien pressé, dit Orthon. + +-- De la part de Sa Majesté la reine mère, reprit M. de Nancey en +arrivant près de lui. L'enfant essuya la sueur qui coulait sur son +front et remonta. Le capitaine le suivit par-derrière. + +Le premier plan qu'avait formé Catherine était d'arrêter le jeune +homme, de le faire fouiller et de s'emparer du billet dont elle le +savait porteur; en conséquence, elle avait songé à l'accuser de +vol, et déjà avait détaché de la toilette une agrafe de diamants +dont elle voulait faire peser la soustraction sur l'enfant; mais +elle réfléchit que le moyen était dangereux, en ceci qu'il +éveillait les soupçons du jeune homme, lequel prévenait son +maître, qui alors se défiait, et dans sa défiance ne donnait point +prise sur lui. + +Sans doute elle pouvait faire conduire le jeune homme dans quelque +cachot; mais le bruit de l'arrestation, si secrètement qu'elle se +fit, se répandrait dans le Louvre, et un seul mot de cette +arrestation mettrait Henri sur ses gardes. + +Il fallait cependant à Catherine ce billet, car un billet de +M. de Mouy au roi de Navarre, un billet recommandé avec tant de +soin devait renfermer toute une conspiration. Elle replaça donc +l'agrafe où elle l'avait prise. + +-- Non, non, dit-elle, idée de sbire; mauvaise idée. Mais pour un +billet... qui peut-être n'en vaut pas la peine, continua-t-elle en +fronçant les sourcils, et en parlant si bas qu'elle-même pouvait à +peine entendre le bruit de ses paroles. Eh! ma foi, ce n'est point +ma faute; c'est la sienne. Pourquoi le petit brigand n'a-t-il +point mis le billet où il devait le mettre? Ce billet, il me le +faut. + +En ce moment Orthon rentra. Sans doute le visage de Catherine +avait une expression terrible, car le jeune homme s'arrêta +pâlissant sur le seuil. Il était encore trop jeune pour être +parfaitement maître de lui-même. + +-- Madame, dit-il, vous m'avez fait l'honneur de me rappeler; en +quelle chose puis-je être bon à Votre Majesté? + +Le visage de Catherine s'éclaira, comme si un rayon de soleil fût +venu le mettre en lumière. + +-- Je t'ai fait appeler, enfant, dit-elle, parce que ton visage me +plaît, et que t'ayant fait une promesse, celle de m'occuper de ta +fortune, je veux tenir cette promesse sans retard. On nous accuse, +nous autres reines, d'être oublieuses. Ce n'est point notre coeur +qui l'est, c'est notre esprit, emporté par les événements. Or, je +me suis rappelé que les rois tiennent dans leurs mains la fortune +des hommes, et je t'ai rappelé. Viens, mon enfant, suis-moi. + +M. de Nancey, qui prenait la scène au sérieux, regardait cet +attendrissement de Catherine avec un grand étonnement. + +-- Sais-tu monter à cheval, petit? demanda Catherine. + +-- Oui, madame. + +-- En ce cas, viens dans mon cabinet. Je vais te remettre un +message que tu porteras à Saint-Germain. + +-- Je suis aux ordres de Votre Majesté. + +-- Faites-lui préparer un cheval, Nancey. + +M. de Nancey disparut. + +-- Allons, enfant, dit Catherine. Et elle marcha la première. +Orthon la suivit. La reine mère descendit un étage, puis elle +s'engagea dans le corridor où étaient les appartements du roi et +du duc d'Alençon, gagna l'escalier tournant, descendit encore un +étage, ouvrit une porte qui aboutissait à une galerie circulaire +dont nul, excepté le roi et elle, n'avait la clef, fit entrer +Orthon, entra ensuite, et tira derrière elle la porte. Cette +galerie entourait comme un rempart certaines portions des +appartements du roi et de la reine mère. C'était, comme la galerie +du château Saint-Ange à Rome et celle du palais Pitti à Florence, +une retraite ménagée en cas de danger. + +La porte tirée, Catherine se trouva enfermée avec le jeune homme +dans ce corridor obscur. Tous deux firent une vingtaine de pas, +Catherine marchant devant, Orthon suivant Catherine. + +Tout à coup Catherine se retourna, et Orthon retrouva sur son +visage la même expression sombre qu'il y avait vue dix minutes +auparavant. Ses yeux, ronds comme ceux d'une chatte ou d'une +panthère, semblaient jeter du feu dans l'obscurité. + +-- Arrête! dit-elle. Orthon sentit un frisson courir dans ses +épaules: un froid mortel, pareil à un manteau de glace, tombait de +cette voûte; le parquet semblait morne, comme le couvercle d'une +tombe; le regard de Catherine était aigu, si cela peut se dire, et +pénétrait dans la poitrine du jeune homme. + +Il se recula en se rangeant tout tremblant contre la muraille. + +-- Où est le billet que tu étais chargé de remettre au roi de +Navarre? + +-- Le billet? balbutia Orthon. + +-- Oui, ou de déposer en son absence derrière le miroir? + +-- Moi, madame? dit Orthon. Je ne sais ce que vous voulez dire. + +-- Le billet que de Mouy t'a remis, il y a une heure, derrière le +jardin de l'Arbalète. + +-- Je n'ai point de billet, dit Orthon; Votre Majesté se trompe +bien certainement. + +-- Tu mens, dit Catherine. Donne le billet, et je tiens la +promesse que je t'ai faite. + +-- Laquelle, madame? + +-- Je t'enrichis. + +-- Je n'ai point de billet, madame, reprit l'enfant. + +Catherine commença un grincement de dents qui s'acheva par un +sourire. + +-- Veux-tu me le donner, dit-elle, et tu auras mille écus d'or? + +-- Je n'ai pas de billet, madame. + +-- Deux mille écus. + +-- Impossible. Puisque je n'en ai pas, je ne puis vous le donner. + +-- Dix mille écus, Orthon. Orthon, qui voyait la colère monter +comme une marée du coeur au front de la reine, pensa qu'il n'avait +qu'un moyen de sauver son maître, c'était d'avaler le billet. Il +porta la main à sa poche. Catherine devina son intention et arrêta +sa main. + +-- Allons! enfant! dit-elle en riant. Bien, tu es fidèle. Quand +les rois veulent s'attacher un serviteur, il n'y a point de mal +qu'ils s'assurent si c'est un coeur dévoué. Je sais à quoi m'en +tenir sur toi maintenant. Tiens, voici ma bourse comme première +récompense. Va porter ce billet à ton maître, et annonce-lui qu'à +partir d'aujourd'hui tu es à mon service. Va, tu peux sortir sans +moi par la porte qui nous a donné passage: elle s'ouvre en dedans. + +Et Catherine, déposant la bourse dans la main du jeune homme +stupéfait, fit quelques pas en avant et posa sa main sur le mur. + +Cependant le jeune homme demeurait debout et hésitant. Il ne +pouvait croire que le danger qu'il avait senti s'abattre sur sa +tête se fût éloigné. + +-- Allons, ne tremble donc pas ainsi, dit Catherine; ne t'ai-je +pas dit que tu étais libre de t'en aller, et que si tu voulais +revenir ta fortune serait faite? + +-- Merci, madame, dit Orthon. Ainsi, vous me faites grâce? + +-- Il y a plus, je te récompense; tu es un bon porteur de billet +doux, un gentil messager d'amour; seulement tu oublies que ton +maître t'attend. + +-- Ah! c'est vrai, dit le jeune homme en s'élançant vers la porte. + +Mais à peine eut-il fait trois pas que le parquet manqua sous ses +pieds. Il trébucha, étendit les deux mains, poussa un horrible +cri, disparut abîmé dans l'oubliette du Louvre, dont Catherine +venait de pousser le ressort. + +-- Allons, murmura Catherine, maintenant grâce à la ténacité de ce +drôle, il me va falloir descendre cent cinquante marches. + +Catherine rentra chez elle, alluma une lanterne sourde, revint +dans le corridor, replaça le ressort, ouvrit la porte d'un +escalier à vis qui semblait s'enfoncer dans les entrailles de la +terre, et, pressée par la soif insatiable d'une curiosité qui +n'était que le ministre de sa haine, elle parvint à une porte de +fer qui s'ouvrait en retour et donnait sur le fond de l'oubliette. + +C'est là que, sanglant, broyé, écrasé par une chute de cent pieds, +mais cependant palpitant encore, gisait le pauvre Orthon. + +Derrière l'épaisseur du mur on entendait rouler l'eau de la Seine, +qu'une infiltration souterraine amenait jusqu'au fond de +l'escalier. + +Catherine entra dans la fosse humide et nauséabonde qui, depuis +qu'elle existait, avait dû être témoin de bien des chutes +pareilles à celle qu'elle venait de voir, fouilla le corps, saisit +la lettre, s'assura que c'était bien celle qu'elle désirait avoir, +repoussa du pied le cadavre, appuya le pouce sur un ressort: le +fond bascula, et le cadavre glissant, emporté par son propre +poids, disparut dans la direction de la rivière. + +Puis refermant la porte, elle remonta, s'enferma dans son cabinet, +et lut le billet qui était conçu en ces termes: + +«Ce soir, à dix heures, rue de l'Arbre-Sec, hôtel de la Belle- +Étoile. Si vous venez, ne répondez rien; si vous ne venez pas, +dites non au porteur. + +DE MOUY DE SAINT-PHALE.» + +En lisant ce billet, il n'y avait qu'un sourire sur les lèvres de +Catherine; elle songeait seulement à la victoire qu'elle allait +remporter, oubliant complètement à quel prix elle achetait cette +victoire. + +Mais aussi, qu'était-ce qu'Orthon? Un coeur fidèle, une âme +dévouée, un enfant jeune et beau; voilà tout. + +Cela, on le pense bien, ne pouvait pas faire pencher un instant le +plateau de cette froide balance où se pèsent les destinés des +empires. + +Le billet lu, Catherine remonta immédiatement chez madame de +Sauve, et le plaça derrière le miroir. + +En descendant, elle retrouva à l'entrée du corridor le capitaine +des gardes. + +-- Madame, dit M. de Mancey, selon les ordres qu'a donnés Votre +Majesté, le cheval est prêt. + +-- Mon cher baron, dit Catherine, le cheval est inutile, j'ai fait +causer ce garçon, et il est véritablement trop sot pour le charger +de l'emploi que je lui voulais confier. Je le prenais pour un +laquais, et c'était tout au plus un palefrenier; je lui ai donné +quelque argent, et l'ai renvoyé par le petit guichet. + +-- Mais, dit M. de Nancey, cette commission? + +-- Cette commission? répéta Catherine. + +-- Oui, qu'il devait faire à Saint-Germain, Votre Majesté veut- +elle que je la fasse, ou que je la fasse faire par quelqu'un de +mes hommes? + +-- Non, non, dit Catherine, vous et vos hommes aurez ce soir autre +chose à faire. + +Et Catherine rentra chez elle, espérant bien ce soir-là tenir +entre ses mains le sort de ce damné roi de Navarre. + + + +XV +L'hôtellerie de la Belle-Étoile + + +Deux heures après l'événement que nous avons raconté, et dont +nulle trace n'était restée même sur la figure de Catherine, madame +de Sauve, ayant fini son travail chez la reine, remonta dans son +appartement. Derrière elle Henri rentra; et, ayant su de Dariole +qu'Orthon était venu, il alla droit à la glace et prit le billet. + +Il était, comme nous l'avons dit, conçu en ces termes: + +«Ce soir, à dix heures, rue de l'Arbre-Sec, hôtel de la Belle- +Étoile. Si vous venez, ne répondez rien; si vous ne venez pas, +dites non au porteur.» + +De suscription, il n'y en avait point. + +-- Henri ne manquera pas d'aller au rendez-vous, dit Catherine, +car eût-il envie de n'y point aller, il ne trouvera plus +maintenant le porteur pour lui dire non. + +Sur ce point, Catherine ne s'était point trompée. Henri s'informa +d'Orthon, Dariole lui dit qu'il était sorti avec la reine mère; +mais, comme il trouva le billet à sa place et qu'il savait le +pauvre enfant incapable de trahison, il ne conçut aucune +inquiétude. + +Il dîna comme de coutume à la table du roi, qui railla fort Henri +sur les maladresses qu'il avait faites dans la matinée à la chasse +au vol. + +Henri s'excusa sur ce qu'il était homme de montagne et non homme +de la plaine, mais il promit à Charles d'étudier la volerie. + +Catherine fut charmante, et, en se levant de table, pria +Marguerite de lui tenir compagnie toute la soirée. + +À huit heures, Henri prit deux gentilshommes, sortit avec eux par +la porte Saint-Honoré, fit un long détour, rentra par la tour de +Bois, passa la Seine au bac de Nesle, remonta jusqu'à la rue +Saint-Jacques, et là il les congédia, comme s'il eût été en +aventure amoureuse. Au coin de la rue des Mathurins, il trouva un +homme à cheval enveloppé d'un manteau; il s'approcha de lui. + +-- Mantes, dit l'homme. + +-- Pau, répondit le roi. L'homme mit aussitôt pied à terre. Henri +s'enveloppa du manteau qui était tout crotté, monta sur le cheval +qui était tout fumant, revint par la rue de La Harpe, traversa le +pont Saint-Michel, enfila la rue Barthélemy, passa de nouveau la +rivière sur le Pont-Aux-Meuniers, descendit les quais, prit la rue +de l'Arbre-Sec, et s'en vint heurter à la porte de maître La +Hurière. La Mole était dans la salle que nous connaissons, et +écrivait une longue lettre d'amour à qui vous savez. Coconnas +était dans la cuisine avec La Hurière, regardant tourner six +perdreaux, et discutant avec son ami l'hôtelier sur le degré de +cuisson auquel il était convenable de tirer les perdreaux de la +broche. + +Ce fut en ce moment que Henri frappa. Grégoire alla ouvrir, et +conduisit le cheval à l'écurie, tandis que le voyageur entrait en +faisant résonner ses bottes sur le plancher, comme pour réchauffer +ses pieds engourdis. + +-- Eh! maître La Hurière, dit La Mole tout en écrivant, voici un +gentilhomme qui vous demande. + +La Hurière s'avança, toisa Henri des pieds à la tête, et comme son +manteau de gros drap ne lui inspirait pas une grande vénération: + +-- Qui êtes-vous? demanda-t-il au roi. + +-- Eh! sang-dieu! dit Henri montrant La Mole, monsieur vient de +vous le dire, je suis un gentilhomme de Gascogne qui vient à Paris +pour se produire à la cour. + +-- Que voulez-vous? + +-- Une chambre et un souper. + +-- Hum! fit La Hurière, avez-vous un laquais? C'était, on le sait, +la question habituelle. + +-- Non, répondit Henri; mais je compte bien en prendre un dès que +j'aurai fait fortune. + +-- Je ne loue pas de chambre de maître sans chambre de laquais, +dit La Hurière. + +-- Même si je vous offre de vous payer votre souper un noble à la +rose, quitte à faire notre prix demain? + +-- Oh! oh! vous êtes bien généreux, mon gentilhomme! dit La +Hurière en regardant Henri avec défiance. + +-- Non; mais dans la croyance que je passerais la soirée et la +nuit dans votre hôtel, que m'avait fort recommandé un seigneur de +mon pays, qui l'habite, j'ai invité un ami à venir souper avec +moi. Avez-vous du bon vin d'Arbois? + +-- J'en ai que le Béarnais n'en boit pas de meilleur. + +-- Bon! je le paie à part. Ah! justement, voici mon convive. + +Effectivement la porte venait de s'ouvrir, et avait donné passage +à un second gentilhomme de quelques années plus âgé que le +premier, traînant à son côté une immense rapière. + +-- Ah! ah! dit-il, vous êtes exact, mon jeune ami. Pour un homme +qui vient de faire deux cents lieues, c'est beau d'arriver à la +minute. + +-- Est-ce votre convive? demanda La Hurière. + +-- Oui, dit le premier venu en allant au jeune homme à la rapière +et en lui serrant la main; servez-nous à souper. + +-- Ici, ou dans votre chambre? + +-- Où vous voudrez. + +-- Maître, fit La Mole en appelant La Hurière, débarrassez-nous de +ces figures de huguenots; nous ne pourrions pas, devant eux, +Coconnas et moi, dire un mot de nos affaires. + +-- Dressez le souper dans la chambre numéro 2, au troisième, dit +La Hurière. Montez, messieurs, montez. Les deux voyageurs +suivirent Grégoire, qui marcha devant eux en les éclairant. + +La Mole les suivit des yeux jusqu'à ce qu'ils eussent disparu; et, +se retournant alors, il vit Coconnas, dont la tête sortait de la +cuisine. Deux gros yeux fixes et une bouche ouverte donnaient à +cette tête un air d'étonnement remarquable. + +La Mole s'approcha de lui. + +-- Mordi! lui dit Coconnas, as-tu vu? + +-- Quoi? + +-- Ces deux gentilshommes? + +-- Eh bien? + +-- Je jurerais que c'est... + +-- Qui? + +-- Mais... le roi de Navarre et l'homme au manteau rouge. + +-- Jure si tu veux, mais pas trop haut. + +-- Tu as donc reconnu aussi? + +-- Certainement. + +-- Que viennent-ils faire ici? + +-- Quelque affaire d'amourettes. + +-- Tu crois? + +-- J'en suis sûr. + +-- La Mole, j'aime mieux des coups d'épée que ces amourettes-là. +Je voulais jurer tout à l'heure, je parie maintenant. + +-- Que paries-tu? + +-- Qu'il s'agit de quelque conspiration. + +-- Ah! tu es fou. + +-- Et moi, je te dis... + +-- Je te dis que s'ils conspirent cela les regarde. + +-- Ah! c'est vrai. Au fait, dit Coconnas, je ne suis plus à +M. d'Alençon; qu'ils s'arrangent comme bon leur semblera. Et comme +les perdreaux paraissaient arrivés au degré de cuisson où les +aimait Coconnas, le Piémontais, qui en comptait faire la meilleure +portion de son dîner, appela maître La Hurière pour qu'il les +tirât de la broche. + +Pendant ce temps, Henri et de Mouy s'installaient dans leur +chambre. + +-- Eh bien, Sire, dit de Mouy quand Grégoire eut dressé la table, +vous avez vu Orthon? + +-- Non; mais j'ai eu le billet qu'il a déposé au miroir. L'enfant +aura pris peur, à ce que je présume; car la reine Catherine est +venue, tandis qu'il était là, si bien qu'il s'en est allé sans +m'attendre. J'ai eu un instant quelque inquiétude, car Dariole m'a +dit que la reine mère l'a fait longuement causer. + +-- Oh! il n'y a pas de danger, le drôle est adroit; et quoique la +reine mère sache son métier, il lui donnera du fil à retordre, +j'en suis sûr. + +-- Et vous, de Mouy, l'avez-vous revu? demanda Henri. + +-- Non, mais je le reverrai ce soir; à minuit il doit me revenir +prendre ici avec un bon poitrinal; il me contera cela en nous en +allant. + +-- Et l'homme qui était au coin de la rue des Mathurins? + +-- Quel homme? + +-- L'homme dont j'ai le cheval et le manteau, en êtes-vous sûr? + +-- C'est un de nos plus dévoués. D'ailleurs, il ne connaît pas +Votre Majesté, et il ignore à qui il a eu affaire. + +-- Nous pouvons alors causer de nos affaires en toute +tranquillité? + +-- Sans aucun doute. D'ailleurs La Mole fait le guet. + +-- À merveille. + +-- Eh bien, Sire, que dit M. d'Alençon? + +-- M. d'Alençon ne veut plus partir, de Mouy; il s'est expliqué +nettement à ce sujet. L'élection du duc d'Anjou au trône de +Pologne et l'indisposition du roi ont changé tous ses desseins. + +-- Ainsi, c'est lui qui a fait manquer tout notre plan? + +-- Oui. + +-- Il nous trahit, alors? + +-- Pas encore; mais il nous trahira à la première occasion qu'il +trouvera. + +-- Coeur lâche! esprit perfide! pourquoi n'a-t-il pas répondu aux +lettres que je lui ai écrites? + +-- Pour avoir des preuves et n'en pas donner. En attendant tout +est perdu, n'est-ce pas, de Mouy? + +-- Au contraire, Sire, tout est gagné. Vous savez bien que le +parti tout entier, moins la fraction du prince de Condé, était +pour vous, et ne se servait du duc, avec lequel il avait eu l'air +de se mettre en relation, que comme d'une sauvegarde. Eh bien! +depuis le jour de la cérémonie, j'ai tout relié, tout rattaché à +vous. Cent hommes vous suffisaient pour fuir avec le duc +d'Alençon, j'en ai levé quinze cents; dans huit jours ils seront +prêts, échelonnés sur la route de Pau. Ce ne sera plus une fuite, +ce sera une retraite. Quinze cents hommes vous suffiront-ils, +Sire, et vous croirez-vous en sûreté avec une armée? + +Henri sourit, et lui frappant sur l'épaule: + +-- Tu sais, de Mouy, lui dit-il, et tu es seul à le savoir, que le +roi de Navarre n'est pas de son naturel aussi effrayé qu'on le +croit. + +-- Eh! mon Dieu! je le sais, Sire, et j'espère qu'avant qu'il soit +longtemps la France tout entière le saura comme moi. + +-- Mais quand on conspire, il faut réussir. La première condition +de la réussite est la décision; et pour que la décision soit +rapide, franche, incisive, il faut être convaincu qu'on réussira. + +-- Eh bien! Sire, quels sont les jours où il y a chasse? + +-- Tous les huit ou dix jours, soit à courre, soit au vol. + +-- Quand a-t-on chassé? + +-- Aujourd'hui même. + +-- D'aujourd'hui en huit ou dix jours, on chassera donc encore? + +-- Sans aucun doute, peut-être même avant. + +-- Écoutez; tout me semble parfaitement calme: le duc d'Anjou est +parti; on ne pense plus à lui. Le roi se remet de jour en jour de +son indisposition. Les persécutions contre nous ont à peu près +cessé. Faites les doux yeux à la reine mère, faites les doux yeux +à M. d'Alençon: dites-lui toujours que vous ne pouvez partir sans +lui: tâchez qu'il le croie, ce qui est plus difficile. + +-- Sois tranquille, il le croira. + +-- Croyez-vous qu'il ait si grande confiance en vous? + +-- Non pas, Dieu m'en garde! mais il croit tout ce que lui dit la +reine. + +-- Et la reine nous sert franchement, elle? + +-- Oh! j'en ai la preuve. D'ailleurs elle est ambitieuse, et cette +couronne de Navarre absente lui brûle le front. + +-- Eh bien! trois jours avant cette chasse, faites-moi dire où +elle aura lieu: si c'est à Bondy, à Saint-Germain ou à +Rambouillet; ajoutez que vous êtes prêt, et quand vous verrez +M. de La Mole piquer devant vous, suivez-le, et piquez ferme. Une +fois hors de la forêt, si la reine mère veut vous avoir, il faudra +qu'elle coure après vous; or, ses chevaux normands ne verront pas +même, je l'espère, les fers de nos chevaux barbes et de nos genêts +d'Espagne. + +-- C'est dit, de Mouy. + +-- Avez-vous de l'argent, Sire? Henri fit la grimace que toute sa +vie il fit à cette question. + +-- Pas trop, dit-il; mais je crois que Margot en a. + +-- Eh bien, soit à vous, soit à elle, emportez-en le plus que vous +pourrez. + +-- Et toi, en attendant, que vas-tu faire? + +-- Après m'être occupé des affaires de Votre Majesté assez +activement, comme elle voit, Votre Majesté me permettra-t-elle de +m'occuper un peu des miennes? + +-- Fais, de Mouy, fais; mais quelles sont tes affaires? + +-- Écoutez, Sire, Orthon m'a dit (c'est un garçon fort intelligent +que je recommande à Votre Majesté), Orthon m'a dit hier avoir +rencontré près de l'Arsenal ce brigand de Maurevel, qui est +rétabli grâce aux soins de René, et qui se réchauffe au soleil +comme un serpent qu'il est. + +-- Ah! oui, je comprends, dit Henri. + +-- Ah! vous comprenez, bon... Vous serez roi un jour, vous, Sire, +et si vous avez quelque vengeance du genre de la mienne à +accomplir, vous l'accomplirez en roi. Je suis un soldat, et je +dois me venger en soldat. Donc quand toutes nos petites affaires +seront arrangées, ce qui donnera à ce brigand là cinq ou six +journées encore pour se remettre, j'irai, moi aussi, faire un tour +du côté de l'Arsenal, et je le clouerai au gazon de quatre bons +coups de rapière, après quoi je quitterai Paris le coeur moins +gros. + +-- Fais tes affaires, mon ami, fais tes affaires, dit le Béarnais. +À propos, tu es content de La Mole, n'est-ce pas? + +-- Ah! charmant garçon qui vous est dévoué corps et âme, Sire, et +sur lequel vous pouvez compter comme sur moi... brave... + +-- Et surtout discret; aussi nous suivra-t-il en Navarre, de Mouy; +une fois arrivés là, nous chercherons ce que nous devrons faire +pour le récompenser. + +Comme Henri achevait ces mots avec son sourire narquois, la porte +s'ouvrit ou plutôt s'enfonça, et celui dont on faisait l'éloge au +moment même parut, pâle et agité. + +-- Alerte, Sire, s'écria-t-il; alerte! la maison est cernée. + +-- Cernée! s'écria Henri en se levant; par qui? + +-- Par les gardes du roi. + +-- Oh! oh! dit de Mouy en tirant ses pistolets de sa ceinture, +bataille, à ce qu'il paraît. + +-- Ah! oui, dit La Mole, il s'agit bien de pistolets et de +bataille! que voulez-vous faire contre cinquante hommes? + +-- Il a raison, dit le roi, et s'il y avait quelque moyen de +retraite... + +-- Il y en a un qui m'a déjà servi à moi, et si Votre Majesté veut +me suivre... + +-- Et de Mouy? + +-- M. de Mouy peut nous suivre aussi, s'il veut: mais il faut que +vous vous pressiez tous deux. On entendit des pas dans l'escalier. + +-- Il est trop tard, dit Henri. + +-- Ah! si l'on pouvait seulement les occuper pendant cinq minutes, +s'écria La Mole, je répondrais du roi. + +-- Alors, répondez-en, monsieur, dit de Mouy; je me charge de les +occuper, moi. Allez, Sire, allez. + +-- Mais que feras-tu? + +-- Ne vous inquiétez pas, Sire; allez toujours. Et de Mouy +commença par faire disparaître l'assiette, la serviette et le +verre du roi, de façon qu'on pût croire qu'il était seul à table. + +-- Venez, Sire, venez, s'écria La Mole en prenant le roi par le +bras et l'entraînant dans l'escalier. + +-- De Mouy! mon brave de Mouy! s'écria Henri en tendant la main au +jeune homme. + +De Mouy baisa cette main, poussa Henri hors de la chambre, et en +referma derrière lui la porte au verrou. + +-- Oui, oui, je comprends, dit Henri; il va se faire prendre, lui, +tandis que nous nous sauverons, nous; mais qui diable peut nous +avoir trahis? + +-- Venez, Sire, venez; ils montent, ils montent. En effet, la +lueur des flambeaux commençait à ramper le long de l'étroit +escalier, tandis qu'on entendait au bas comme une espèce de +cliquetis d'épée. + +-- Alerte! Sire! alerte! dit La Mole. Et, guidant le roi dans +l'obscurité, il lui fit monter deux étages, poussa la porte d'une +chambre qu'il referma au verrou, et allant ouvrir la fenêtre d'un +cabinet: + +-- Sire, dit-il, Votre Majesté craint-elle beaucoup les excursions +sur les toits? + +-- Moi? dit Henri; allons donc, un chasseur d'isards! + +-- Eh bien, que Votre Majesté me suive; je connais le chemin et +vais lui servir de guide. + +-- Allez, allez, dit Henri, je vous suis. Et La Mole enjamba le +premier, suivit un large rebord faisant gouttière, au bout duquel +il trouva une vallée formée par deux toits; sur cette vallée +s'ouvrait une mansarde sans fenêtre et donnant dans un grenier +inhabité. + +-- Sire, dit La Mole, vous voici au port. + +-- Ah! ah! dit Henri, tant mieux. Et il essuya son front pâle où +perlait la sueur. + +-- Maintenant, dit La Mole, les choses vont aller toutes seules; +le grenier donne sur l'escalier, l'escalier aboutit à une allée et +cette allée conduit à la rue. J'ai fait le même chemin, Sire, par +une nuit bien autrement terrible que celle-ci. + +-- Allons, allons, dit Henri, en avant! La Mole se glissa le +premier par la fenêtre béante, gagna la porte mal fermée, +l'ouvrit, se trouva en haut d'un escalier tournant, et mettant +dans la main du roi la corde qui servait de rampe: + +-- Venez, Sire, dit-il. + +Au milieu de l'escalier Henri s'arrêta; il était arrivé devant une +fenêtre; cette fenêtre donnait sur la cour de l'hôtellerie de la +Belle-Étoile. On voyait dans l'escalier en face courir des +soldats, les uns portant à la main des épées et les autres des +flambeaux. + +Tout à coup, au milieu d'un groupe, le roi de Navarre aperçut de +Mouy. Il avait rendu son épée et descendait tranquillement. + +-- Pauvre garçon, dit Henri; coeur brave et dévoué! + +-- Ma foi, Sire, dit La Mole, Votre Majesté remarquera qu'il a +l'air fort calme; et, tenez, même il rit! Il faut qu'il médite +quelque bon tour, car, vous le savez, il rit rarement. + +-- Et ce jeune homme qui était avec vous? + +-- M. de Coconnas? demanda La Mole. + +-- Oui, M. de Coconnas, qu'est-il devenu? + +-- Oh! Sire, je ne suis point inquiet de lui. En apercevant les +soldats, il ne m'a dit qu'un mot:» -- Risquons-nous quelque +chose?» -- La tête, lui ai-je répondu.» -- Et te sauveras-tu, +toi?» -- Je l'espère. + +» -- Eh bien, moi aussi,» a-t-il répondu. Et je vous jure qu'il se +sauvera, Sire. Quand on prendra Coconnas, je vous en réponds, +c'est qu'il lui conviendra de se laisser prendre. + +-- Alors, dit Henri, tout va bien, tout va bien; tâchons de +regagner le Louvre. + +-- Ah! mon Dieu, fit La Mole, rien de plus facile, Sire; +enveloppons-nous de nos manteaux et sortons. La rue est pleine de +gens accourus au bruit, on nous prendra pour des curieux. + +En effet, Henri et La Mole trouvèrent la porte ouverte, et +n'éprouvèrent d'autre difficulté pour sortir que le flot de +populaire qui encombrait la rue. + +Cependant tous deux parvinrent à se glisser par la rue d'Averon; +mais en arrivant rue des Poulies, ils virent, traversant la place +Saint-Germain-l'Auxerrois, de Mouy et son escorte conduits par le +capitaine des gardes, M. de Nancey. + +-- Ah! ah! dit Henri, on le conduit au Louvre, à ce qu'il paraît. +Diable! les guichets vont être fermés... On prendra les noms de +tous ceux qui rentreront; et si l'on me voit rentrer après lui, ce +sera une probabilité que j'étais avec lui. + +-- Eh bien! mais, Sire, dit La Mole, rentrez au Louvre autrement +que par le guichet. + +-- Comment diable veux-tu que j'y rentre? + +-- Votre Majesté n'a-t-elle point la fenêtre de la reine de +Navarre? + +-- Ventre-saint-gris! monsieur de la Mole, dit Henri, vous avez +raison. Et moi qui n'y pensais pas! ... Mais comment prévenir la +reine? + +-- Oh! dit La Mole en s'inclinant avec une respectueuse +reconnaissance, Votre Majesté lance si bien les pierres! + + + +XVI +De Mouy de Saint-Phale + + +Cette fois, Catherine avait si bien pris ses précautions qu'elle +croyait être sûre de son fait. + +En conséquence, vers dix heures, elle avait renvoyé Marguerite, +bien convaincue, c'était d'ailleurs la vérité, que la reine de +Navarre ignorait ce qui se tramait contre son mari, et elle était +passée chez le roi, le priant de retarder son coucher. + +Intrigué par l'air de triomphe qui, malgré sa dissimulation +habituelle, épanouissait le visage de sa mère, Charles questionna +Catherine, qui lui répondit seulement ces mots: + +-- Je ne puis dire qu'une chose à Votre Majesté, c'est que ce soir +elle sera délivrée de ses deux plus cruels ennemis. + +Charles fit ce mouvement de sourcil d'un homme qui dit en lui- +même: C'est bien, nous allons voir. Et sifflant son grand lévrier, +qui vient à lui se traînant sur le ventre comme un serpent et posa +sa tête fine et intelligente sur le genou de son maître, il +attendit. + +Au bout de quelques minutes, que Catherine passa les yeux fixes et +l'oreille tendue, on entendit un coup de pistolet dans la cour du +Louvre. + +-- Qu'est-ce que ce bruit? demanda Charles en fronçant le sourcil, +tandis que le lévrier se relevait par un mouvement brusque en +redressant les oreilles. + +-- Rien, dit Catherine; un signal, voilà tout. + +-- Et que signifie ce signal? + +-- Il signifie qu'à partir de ce moment, Sire, votre unique, votre +véritable ennemi, est hors de vous nuire. + +-- Vient-on de tuer un homme? demanda Charles en regardant sa mère +avec cet oeil de maître qui signifie que l'assassinat et la grâce +sont deux attributs inhérents à la puissance royale. + +-- Non, Sire; on vient seulement d'en arrêter deux. + +-- Oh! murmura Charles, toujours des trames cachées, toujours des +complots dont le roi n'est pas. Mort-diable! ma mère, je suis +grand garçon cependant, assez grand garçon pour veiller sur moi- +même, et n'ai besoin ni de lisière ni de bourrelet. Allez-vous-en +en Pologne avec votre fils Henri, si vous voulez régner; mais ici +vous avez tort, je vous le dis, de jouer ce jeu-là. + +-- Mon fils, dit Catherine, c'est la dernière fois que je me mêle +de vos affaires. Mais c'était une entreprise commencée depuis +longtemps, dans laquelle vous m'avez toujours donné tort, et je +tenais à coeur de prouver à Votre Majesté que j'avais raison. + +En ce moment plusieurs hommes s'arrêtèrent dans le vestibule, et +l'on entendit se poser sur la dalle la crosse des mousquets d'une +petite troupe. + +Presque aussitôt M. de Nancey fit demander la permission d'entrer +chez le roi. + +-- Qu'il entre, dit vivement Charles. + +M. de Nancey entra, salua le roi, et se tournant vers Catherine: + +-- Madame, dit-il, les ordres de Votre Majesté sont exécutés: il +est pris. + +-- Comment, _il?_ s'écria Catherine fort troublée; n'en avez-vous +pris qu'un? + +-- Il était seul, madame. + +-- Et s'est-il défendu? + +-- Non, il soupait tranquillement dans une chambre, et a remis son +épée à la première sommation. + +-- Qui cela? demanda le roi. + +-- Vous allez voir, dit Catherine. Faites entrer le prisonnier, +monsieur de Nancey. Cinq minutes après de Mouy fut introduit. + +-- De Mouy! s'écria le roi; et qu'y a-t-il donc, monsieur? + +-- Eh! Sire, dit de Mouy avec une tranquillité parfaite, si Votre +Majesté m'en accorde la permission, je lui ferai la même demande. + +-- Au lieu de faire cette demande au roi, dit Catherine, ayez la +bonté, monsieur de Mouy, d'apprendre à mon fils quel est l'homme +qui se trouvait dans la chambre du roi de Navarre certaine nuit, +et qui, cette nuit-là, en résistant aux ordres de Sa Majesté comme +un rebelle qu'il est, a tué deux gardes et blessé M. de Maurevel? + +-- En effet, dit Charles en fronçant le sourcil; sauriez-vous le +nom de cet homme, monsieur de Mouy? + +-- Oui, Sire; Votre Majesté désire-t-elle le connaître? + +-- Cela me ferait plaisir, je l'avoue. + +-- Eh bien, Sire, il s'appelait de Mouy de Saint-Phale. + +-- C'était vous? + +-- Moi-même! + +Catherine, étonnée de cette audace, recula d'un pas vers le jeune +homme. + +-- Et comment, dit Charles IX, osâtes-vous résister aux ordres du +roi? + +-- D'abord, Sire, j'ignorais qu'il y eût un ordre de Votre +Majesté; puis je n'ai vu qu'une chose, ou plutôt qu'un homme, +M. de Maurevel, l'assassin de mon père et de M. l'amiral. Je me +suis rappelé alors qu'il y avait un an et demi, dans cette même +chambre où nous sommes, pendant la soirée du 24 août, Votre +Majesté m'avait promis, parlant à moi-même, de nous faire justice +du meurtrier; or, comme il s'était depuis ce temps passé de graves +événements, j'ai pensé que le roi avait été malgré lui détourné de +ses désirs. Et voyant Maurevel à ma portée, j'ai cru que c'était +le ciel qui me l'envoyait. Votre Majesté sait le reste, Sire; j'ai +frappé sur lui comme sur un assassin et tiré sur ses hommes comme +sur des bandits. + +Charles ne répondit rien; son amitié pour Henri lui avait fait +voir depuis quelque temps bien des choses sous un autre point de +vue que celui où il les avait envisagées d'abord, et plus d'une +fois avec terreur. + +La reine mère, à propos de la Saint-Barthélemy, avait enregistré +dans sa mémoire des propos sortis de la bouche de son fils, et qui +ressemblaient à des remords. + +-- Mais, dit Catherine, que veniez-vous faire à une pareille heure +chez le roi de Navarre? + +-- Oh! répondit de Mouy, c'est toute une histoire bien longue à +raconter; mais si cependant Sa Majesté a la patience de +l'entendre... + +-- Oui, dit Charles, parlez donc, je le veux. + +-- J'obéirai, Sire, dit de Mouy en s'inclinant. + +Catherine s'assit en fixant sur le jeune chef un regard inquiet. + +-- Nous écoutons, dit Charles. Ici, Actéon. + +Le chien reprit la place qu'il avait avant que le prisonnier n'eût +été introduit. + +-- Sire, dit de Mouy, j'étais venu chez Sa Majesté le roi de +Navarre comme député de nos frères, vos fidèles sujets de la +religion. + +Catherine fit signe à Charles IX. + +-- Soyez tranquille, ma mère, dit celui-ci, je ne perds pas un +mot. Continuez, monsieur de Mouy, continuez; pourquoi étiez-vous +venu? + +-- Pour prévenir le roi de Navarre, continua M. de Mouy, que son +abjuration lui avait fait perdre la confiance du parti huguenot; +mais que cependant, en souvenir de son père, Antoine de Bourbon, +et surtout en mémoire de sa mère, la courageuse Jeanne d'Albret, +dont le nom est cher parmi nous, ceux de la religion lui devaient +cette marque de déférence de le prier de se désister de ses droits +à la couronne de Navarre. + +-- Que dit-il? s'écria Catherine, ne pouvant, malgré sa puissance +sur elle-même, recevoir sans crier un peu le coup inattendu qui la +frappait. + +-- Ah! ah! fit Charles; mais cette couronne de Navarre, qu'on fait +ainsi sans ma permission voltiger sur toutes les têtes, il me +semble cependant qu'elle m'appartient un peu. + +-- Les huguenots, Sire, reconnaissent mieux que personne ce +principe de suzeraineté que le roi vient d'émettre. Aussi +espéraient-ils engager Votre Majesté à la fixer sur une tête qui +lui est chère. + +-- À moi! dit Charles, sur une tête qui m'est chère! Mort-diable! +de quelle tête voulez-vous donc parler, monsieur? Je ne vous +comprends pas. + +-- De la tête de M. le duc d'Alençon. + +Catherine devint pâle comme la mort, et dévora de Mouy d'un regard +flamboyant. + +-- Et mon frère d'Alençon le savait? + +-- Oui, Sire. + +-- Et il acceptait cette couronne? + +-- Sauf l'agrément de Votre Majesté, à laquelle il nous renvoyait. + +-- Oh! oh! dit Charles, en effet, c'est une couronne qui ira à +merveille à notre frère d'Alençon. Et moi qui n'y avais pas songé! +Merci, de Mouy. Merci! Quand vous aurez des idées semblables, vous +serez le bienvenu au Louvre. + +-- Sire, vous seriez instruit depuis longtemps de tout ce projet +sans cette malheureuse affaire de Maurevel qui m'a fait craindre +d'être tombé dans la disgrâce de Votre Majesté. + +-- Oui, mais, fit Catherine, que disait Henri de ce projet? + +-- Le roi de Navarre, madame, se soumettait au désir de ses +frères, et sa renonciation était prête. + +-- En ce cas, s'écria Catherine, cette renonciation, vous devez +l'avoir? + +-- En effet, madame, dit de Mouy, par hasard je l'ai sur moi, +signée de lui et datée. + +-- D'une date antérieure à la scène du Louvre? dit Catherine. + +-- Oui, de la veille, je crois. Et M. de Mouy tira de sa poche une +renonciation en faveur du duc d'Alençon, écrite, signée de la main +de Henri, et portant la date indiquée. + +-- Ma foi, oui, dit Charles, et tout est bien en règle. + +-- Et que demandait Henri en échange de cette renonciation? + +-- Rien, madame; l'amitié du roi Charles, nous a-t-il dit, le +dédommagerait amplement de la perte d'une couronne. + +Catherine mordit ses lèvres de colère et tordit ses belles mains. + +-- Tout cela est parfaitement exact, de Mouy, ajouta le roi. + +-- Alors, reprit la reine mère, si tout était arrêté entre vous et +le roi de Navarre, à quelle fin l'entrevue que vous avez eue ce +soir avec lui? + +-- Moi, madame, avec le roi de Navarre? dit de Mouy. M. de Nancey, +qui m'a arrêté, fera foi que j'étais seul. Votre Majesté peut +l'appeler. + +-- Monsieur de Nancey! dit le roi. Le capitaine des gardes +reparut. + +-- Monsieur de Nancey, dit vivement Catherine, M. de Mouy était-il +tout à fait seul à l'auberge de la Belle-Étoile? + +-- Dans la chambre, oui, madame; mais dans l'auberge, non. + +-- Ah! dit Catherine, quel était son compagnon? + +-- Je ne sais si c'était le compagnon de M. de Mouy, madame; mais +je sais qu'il s'est échappé par une porte de derrière, après avoir +couché sur le carreau deux de mes gardes. + +-- Et vous avez reconnu ce gentilhomme, sans doute? + +-- Non, pas moi, mais mes gardes. + +-- Et quel était-il? demanda Charles IX. + +-- M. le comte Annibal de Coconnas. + +-- Annibal de Coconnas, répéta le roi assombri et rêveur, celui +qui a fait un si terrible massacre de huguenots pendant la Saint- +Barthélemy. + +-- M. de Coconnas, gentilhomme de M. d'Alençon, dit M. de Nancey. + +-- C'est bien, c'est bien, dit Charles IX; retirez-vous, monsieur +de Nancey, et une autre fois, souvenez-vous d'une chose... + +-- De laquelle, Sire? + +-- C'est que vous êtes à mon service, et que vous ne devez obéir +qu'à moi. + +M. de Nancey se retira à reculons en saluant respectueusement. De +Mouy envoya un sourire ironique à Catherine. Il se fit un silence +d'un instant. + +La reine tordait la ganse de sa cordelière, Charles caressait son +chien. + +-- Mais quel était votre but, monsieur? continua Charles; +agissiez-vous violemment? + +-- Contre qui, Sire? + +-- Mais contre Henri, contre François ou contre moi. + +-- Sire, nous avions la renonciation de votre beau-frère, +l'agrément de votre frère; et, comme j'ai eu l'honneur de vous le +dire, nous étions sur le point de solliciter l'autorisation de +Votre Majesté, lorsque est arrivée cette fatale affaire du Louvre. + +-- Eh bien, ma mère, dit Charles, je ne vois aucun mal à tout +cela. Vous étiez dans votre droit, monsieur de Mouy, en demandant +un roi. Oui, la Navarre peut être et doit être un royaume séparé. +Il y a plus, ce royaume semble fait exprès pour doter mon frère +d'Alençon, qui a toujours eu si grande envie d'une couronne, que +lorsque nous portons la nôtre il ne peut détourner les yeux de +dessus elle. La seule chose qui s'opposait à cette intronisation, +c'était le droit de Henriot; mais puisque Henriot y renonce +volontairement... + +-- Volontairement, Sire. + +-- Il paraît que c'est la volonté de Dieu! Monsieur de Mouy, vous +êtes libre de retourner vers vos frères, que j'ai châtiés... un +peu durement, peut-être; mais ceci est une affaire entre moi et +Dieu: et dites-leur que, puisqu'ils désirent pour roi de Navarre +mon frère d'Alençon, le roi de France se rend à leurs désirs. À +partir de ce moment, la Navarre est un royaume, et son souverain +s'appelle François. Je ne demande que huit jours pour que mon +frère quitte Paris avec l'éclat et la pompe qui conviennent à un +roi. Allez, monsieur de Mouy, allez! ... Monsieur de Nancey, +laissez passer M. de Mouy, il est libre. + +-- Sire, dit de Mouy en faisant un pas en avant, Votre Majesté +permet-elle? + +-- Oui, dit le roi. Et il tendit la main au jeune huguenot. De +Mouy mit un genou à terre et baisa la main du roi. + +-- À propos, dit Charles en le retenant au moment où il allait se +relever, ne m'aviez-vous pas demandé justice de ce brigand de +Maurevel? + +-- Oui, Sire. + +-- Je ne sais où il est pour vous la faire, car il se cache; mais +si vous le rencontrez, faites-vous justice vous-même, je vous y +autorise, et de grand coeur. + +-- Ah! Sire, s'écria de Mouy, voilà qui me comble véritablement; +que Votre Majesté s'en rapporte à moi; je ne sais non plus où il +est, mais je le trouverai, soyez tranquille. + +Et de Mouy, après avoir respectueusement salué le roi Charles et +la reine Catherine, se retira sans que les gardes qui l'avaient +amené missent aucun empêchement à sa sortie. Il traversa les +corridors, gagna rapidement le guichet, et une fois dehors ne fit +qu'un bond de la place Saint-Germain-l'Auxerrois à l'auberge de la +Belle-Étoile, où il retrouva son cheval, grâce auquel, trois +heures après la scène que nous venons de raconter, le jeune homme +respirait en sûreté derrière les murailles de Mantes. + +Catherine, dévorant sa colère, regagna son appartement d'où elle +passa dans celui de Marguerite. Elle y trouva Henri en robe de +chambre et qui paraissait prêt à se mettre au lit. + +-- Satan, murmura-t-elle, aide une pauvre reine pour qui Dieu ne +veut plus rien faire! + + + +XVII +Deux têtes pour une couronne + + +-- Qu'on prie M. d'Alençon de me venir voir, avait dit Charles en +congédiant sa mère. + +M. de Nancey, disposé d'après l'invitation du roi de n'obéir +désormais qu'à lui-même, ne fit qu'un bond de chez Charles chez +son frère, lui transmettant sans adoucissement aucun l'ordre qu'il +venait de recevoir. + +Le duc d'Alençon tressaillit: en tout temps il avait tremblé +devant Charles; et à bien plus forte raison encore depuis qu'il +s'était fait, en conspirant, des motifs de le craindre. + +Il ne s'en rendit pas moins près de son frère avec un empressement +calculé. + +Charles était debout et sifflait entre ses dents un hallali sur +pied. + +En entrant, le duc d'Alençon surprit dans l'oeil vitreux de +Charles un de ces regards envenimés de haine qu'il connaissait si +bien. + +-- Votre Majesté m'a fait demander, me voici, Sire, dit-il. Que +désire de moi Votre Majesté? + +-- Je désire vous dire, mon bon frère, que, pour récompenser cette +grande amitié que vous me portez, je suis décidé à faire +aujourd'hui pour vous la chose que vous désirez le plus. + +-- Pour moi? + +-- Oui, pour vous. Cherchez dans votre esprit quelle chose vous +rêvez depuis quelque temps sans oser me la demander, et cette +chose, je vous la donne. + +-- Sire, dit François, j'en jure à mon frère, je ne désire que la +continuation de la bonne santé du roi. + +-- Alors vous devez être satisfait, d'Alençon; l'indisposition que +j'ai éprouvée à l'époque de l'arrivée des Polonais est passée. +J'ai échappé, grâce à Henriot, à un sanglier furieux qui voulait +me découdre, et je me porte de façon à n'avoir rien à envier au +mieux portant de mon royaume; vous pouviez donc sans être mauvais +frère désirer autre chose que la continuation de ma santé, qui est +excellente. + +-- Je ne désirais rien, Sire. + +-- Si fait, si fait, François, reprit Charles s'impatientant; vous +désirez la couronne de Navarre, puisque vous vous êtes entendu +avec Henriot et de Mouy: avec le premier pour qu'il y renonçât, +avec le second pour qu'il vous la fît avoir. Eh bien, Henriot y +renonce! de Mouy m'a transmis votre demande, et cette couronne que +vous ambitionnez... + +-- Eh bien? demanda d'Alençon d'une voix tremblante. + +-- Eh bien, mort-diable! elle est à vous. D'Alençon pâlit +affreusement; puis tout à coup le sang appelé à son coeur, qu'il +faillit briser, reflua vers les extrémités, et une rougeur ardente +lui brûla les joues; la faveur que lui faisait le roi le +désespérait en un pareil moment. + +-- Mais, Sire, reprit-il tout en palpitant d'émotion et cherchant +vainement à se remettre, je n'ai rien désiré et surtout rien +demandé de pareil. + +-- C'est possible, dit le roi, car vous êtes fort discret, mon +frère; mais on a désiré, on a demandé pour vous, mon frère. + +-- Sire, je vous jure que jamais... + +-- Ne jurez pas Dieu. + +-- Mais, Sire, vous m'exilez donc? + +-- Vous appelez ça un exil, François? Peste! vous êtes +difficile... Qu'espériez-vous donc de mieux? D'Alençon se mordit +les lèvres de désespoir. + +-- Ma foi! continua Charles en affectant la bonhomie, je vous +croyais moins populaire, François, et surtout moins près des +huguenots; mais ils vous demandent, il faut bien que je m'avoue à +moi-même que je me trompais. D'ailleurs, je ne pouvais rien +désirer de mieux que d'avoir un homme à moi, mon frère qui m'aime +et qui est incapable de me trahir, à la tête d'un parti qui depuis +trente ans nous fait la guerre. Cela va tout calmer comme par +enchantement, sans compter que nous serons tous rois dans la +famille. Il n'y aura que le pauvre Henriot qui ne sera rien que +mon ami. Mais il n'est point ambitieux, et ce titre, que personne +ne réclame, il le prendra, lui. + +-- Oh! Sire, vous vous trompez, ce titre, je le réclame... ce +titre, qui donc y a plus droit que moi? Henri n'est que votre +beau-frère par alliance; moi, je suis votre frère par le sang et +surtout par le coeur... Sire, je vous en supplie, gardez-moi près +de vous. + +-- Non pas, non pas, François, répondit Charles; ce serait faire +votre malheur. + +-- Comment cela? + +-- Pour mille raisons. + +-- Mais voyez donc un peu, Sire, si vous trouverez jamais un +compagnon si fidèle que je le suis. Depuis mon enfance je n'ai +jamais quitté Votre Majesté. + +-- Je le sais bien, je le sais bien, et quelquefois même je vous +aurais voulu voir plus loin. + +-- Que veut dire le roi? + +-- Rien, rien... je m'entends... Oh! que vous aurez de belles +chasses là-bas! François, que je vous porte envie! Savez-vous +qu'on chasse l'ours dans ces diables de montagnes comme on chasse +ici le sanglier? Vous allez nous entretenir tous de peaux +magnifiques. Cela se chasse au poignard, vous savez; on attend +l'animal, on l'excite, on l'irrite; il marche au chasseur, et, à +quatre pas de lui, il se dresse sur ses pattes de derrière. C'est +à ce moment-là qu'on lui enfonce l'acier dans le coeur, comme +Henri a fait pour le sanglier à la dernière chasse. C'est +dangereux; mais vous êtes brave, François, et ce danger sera pour +vous un vrai plaisir. + +-- Ah! Votre Majesté redouble mes chagrins, car je ne chasserai +plus avec elle. + +-- Corboeuf! tant mieux! dit le roi, cela ne nous réussit ni à +l'un ni à l'autre de chasser ensemble. + +-- Que veut dire Votre Majesté? + +-- Que chasser avec moi vous cause un tel plaisir et vous donne +une telle émotion, que vous, qui êtes l'adresse en personne, que +vous qui, avec la première arquebuse venue, abattez une pie à cent +pas, vous avez, la dernière fois que nous avons chassé de +compagnie, avec votre arme, une arme qui vous est familière, +manqué à vingt pas un gros sanglier, et cassé par contre la jambe +à mon meilleur cheval. Mort-diable! François, cela donne à songer, +savez-vous! + +-- Oh! Sire, pardonnez à l'émotion, dit d'Alençon devenu livide. + +-- Eh! oui, reprit Charles, l'émotion, je le sais bien; et c'est à +cause de cette émotion, que j'apprécie à sa juste valeur, que je +vous dis: Croyez-moi, François, mieux vaut chasser loin l'un de +l'autre, surtout quand on a des émotions pareilles. Réfléchissez à +cela, mon frère, non pas en ma présence, ma présence vous trouble, +je le vois, mais quand vous serez seul, et vous conviendrez que +j'ai tout lieu de craindre qu'à une nouvelle chasse une autre +émotion ne vienne à vous prendre; car alors il n'y a rien qui +fasse relever la main comme l'émotion, car alors vous tueriez le +cavalier au lieu du cheval, le roi au lieu de la bête. Peste! une +balle placée trop haut ou trop bas, cela change fort la face d'un +gouvernement, et nous en avons un exemple dans notre famille. +Quand Montgomery a tué notre père Henri II par accident, par +émotion peut-être, le coup a porté notre frère François II sur le +trône et notre père Henri à Saint-Denis. Il faut si peu de chose à +Dieu pour faire beaucoup! + +Le duc sentit la sueur ruisseler sur son front pendant ce choc +aussi redoutable qu'imprévu. + +Il était impossible que le roi dît plus clairement à son frère +qu'il avait tout deviné. Charles, voilant sa colère sous une ombre +de plaisanterie, était peut-être plus terrible encore que s'il eût +laissé la lave haineuse qui lui dévorait le coeur se répandre +bouillante au-dehors; sa vengeance paraissait proportionnée à sa +rancune. À mesure que l'une s'aigrissait, l'autre grandissait, et +pour la première fois d'Alençon connut le remords, ou plutôt le +regret d'avoir conçu un crime qui n'avait pas réussi. + +Il avait soutenu la lutte tant qu'il avait pu, mais sous ce +dernier coup il plia la tête, et Charles vit poindre dans ses yeux +cette flamme dévorante qui, chez les êtres d'une nature tendre, +creuse le sillon par où jaillissent les larmes. + +Mais d'Alençon était de ceux-là qui ne pleurent que de rage. + +Charles tenait fixé sur lui son oeil de vautour, aspirant pour +ainsi dire chacune des sensations qui se succédaient dans le coeur +du jeune homme. Et toutes ces sensations lui apparaissaient aussi +précises, grâce à cette étude approfondie qu'il avait faite de sa +famille, que si le coeur du duc eût été un livre ouvert. + +Il le laissa ainsi un instant écrasé, immobile et muet. Puis d'une +voix empreinte de haineuse fermeté: + +-- Mon frère, dit-il, nous vous avons dit notre résolution, et +notre résolution est immuable: vous partirez. + +D'Alençon fit un mouvement. Charles ne parut pas le remarquer et +continua: + +-- Je veux que la Navarre soit fière d'avoir pour prince un frère +du roi de France. Or, pouvoir, honneurs, vous aurez tout ce qui +convient à votre naissance, comme votre frère Henri l'a eu, et +comme lui, ajouta-t-il en souriant, vous me bénirez de loin. Mais +n'importe, les bénédictions ne connaissent pas la distance. + +-- Sire... + +-- Acceptez, ou plutôt résignez-vous. Une fois roi, on trouvera +une femme digne d'un fils de France. Qui sait! qui vous apportera +un autre trône peut être. + +-- Mais, dit le duc d'Alençon, Votre Majesté oublie son bon ami +Henri. + +-- Henri! mais puisque je vous ai dit qu'il n'en voulait pas, du +trône de Navarre! Puisque je vous ai déjà dit qu'il vous +l'abandonnait! Henri est un joyeux garçon et non pas une face pâle +comme vous. Il veut rire et s'amuser à son aise, et non sécher, +comme nous sommes condamnés à le faire, nous, sous des couronnes. + +D'Alençon poussa un soupir. + +-- Mais, dit-il, Votre Majesté m'ordonne donc de m'occuper... + +-- Non pas, non pas. Ne vous inquiétez de rien, François, je +réglerai tout moi-même; reposez-vous sur moi comme sur un bon +frère. Et maintenant que tout est convenu, allez; dites ou ne +dites pas notre entretien à vos amis: je veux prendre des mesures +pour que la chose devienne bientôt publique. Allez, François. + +Il n'y avait rien à répondre, le duc salua et partit la rage dans +le coeur. + +Il brûlait de trouver Henri pour causer avec lui de tout ce qui +venait de se passer; mais il ne trouva que Catherine: en effet, +Henri fuyait l'entretien et la reine mère le recherchait. + +Le duc, en voyant Catherine, étouffa aussitôt ses douleurs et +essaya de sourire. Moins heureux que Henri d'Anjou, ce n'était pas +une mère qu'il cherchait dans Catherine, mais simplement une +alliée. Il commençait donc par dissimuler avec elle, car, pour +faire de bonnes alliances, il faut bien se tromper un peu +mutuellement. + +Il aborda donc Catherine avec un visage où ne restait plus qu'une +légère trace d'inquiétude. + +-- Eh bien, madame, dit-il, voilà de grandes nouvelles; les savez- +vous? + +-- Je sais qu'il s'agit de faire un roi de vous, monsieur. + +-- C'est une grande bonté de la part de mon frère, madame. + +-- N'est-ce pas? + +-- Et je suis presque tenté de croire que je dois reporter sur +vous une partie de ma reconnaissance; car enfin, si c'était vous +qui lui eussiez donné le conseil de me faire don d'un trône, c'est +à vous que je le devrais; quoique j'avoue au fond qu'il m'a fait +peine de dépouiller ainsi le roi de Navarre. + +-- Vous aimez fort Henriot, mon fils, à ce qu'il paraît? + +-- Mais oui; depuis quelque temps nous nous sommes intimement +liés. + +-- Croyez-vous qu'il vous aime autant que vous l'aimez vous-même? + +-- Je l'espère, madame. + +-- C'est édifiant une pareille amitié, savez-vous? surtout entre +princes. Les amitiés de cour passent pour peu solides, mon cher +François. + +-- Ma mère, songez que nous sommes non seulement amis, mais encore +presque frères. Catherine sourit d'un étrange sourire. + +-- Bon! dit-elle, est-ce qu'il y a des frères entre rois? + +-- Oh! quant à cela, nous n'étions roi ni l'un ni l'autre, ma +mère, quand nous nous sommes liés ainsi; nous ne devions même +jamais l'être; voilà pourquoi nous nous aimions. + +-- Oui, mais les choses sont bien changées à cette heure. + +-- Comment, bien changées? + +-- Oui, sans doute; qui vous dit maintenant que vous ne serez pas +tous deux rois? + +Au tressaillement nerveux du duc, à la rougeur qui envahit son +front, Catherine vit que le coup lancé par elle avait porté en +plein coeur. + +-- Lui? dit-il. Henriot roi? et de quel royaume, ma mère? + +-- D'un des plus magnifiques de la chrétienté, mon fils. + +-- Ah! ma mère, dit d'Alençon en pâlissant, que dites-vous donc +là? + +-- Ce qu'une bonne mère doit dire à son fils, ce à quoi vous avez +plus d'une fois songé, François. + +-- Moi? dit le duc, je n'ai songé à rien, madame, je vous jure. + +-- Je veux bien vous croire; car votre ami, car votre frère Henri, +comme vous l'appelez, est, sous sa franchise apparente, un +seigneur fort habile et fort rusé qui garde ses secrets mieux que +vous ne gardez les vôtres, François. Par exemple, vous a-t-il +jamais dit que de Mouy fût son homme d'affaires? + +Et, en disant ces mots, Catherine plongea son regard comme un +stylet dans l'âme de François. + +Mais celui-ci n'avait qu'une vertu, ou plutôt qu'un vice, la +dissimulation; il supporta donc parfaitement le regard. + +-- De Mouy! dit-il avec surprise, et comme si ce nom était +prononcé pour la première fois devant lui en pareille +circonstance. + +-- Oui, le huguenot de Mouy de Saint-Phale, celui-là même qui a +failli tuer M. de Maurevel, et qui, clandestinement et en courant +la France et la capitale sous des habits différents, intrigue et +lève une armée pour soutenir votre frère Henri contre votre +famille. + +Catherine, qui ignorait que sous ce rapport son fils François en +sût autant et même plus qu'elle se leva sur ces mots, s'apprêtant +à faire une majestueuse sortie. + +François la retint. + +-- Ma mère, dit-il, encore un mot, s'il vous plaît. Puisque vous +daignez m'initier à votre politique, dites-moi comment, avec de si +faibles ressources et si peu connu qu'il est, Henri parviendrait- +il à faire une guerre assez sérieuse pour inquiéter ma famille? + +-- Enfant, dit la reine en souriant, sachez donc qu'il est soutenu +par plus de trente mille hommes peut-être; que le jour où il dira +un mot, ces trente mille hommes apparaîtront tout à coup comme +s'ils sortaient de terre; et ces trente mille hommes, ce sont des +huguenots, songez-y, c'est-à-dire les plus braves soldats du +monde. Et puis, et puis, il a une protection que vous n'avez pas +su ou pas voulu vous concilier, vous. + +-- Laquelle? + +-- Il a le roi, le roi qui l'aime, qui le pousse, le roi qui, par +jalousie contre votre frère de Pologne et par dépit contre vous, +cherche autour de lui des successeurs. Seulement, aveugle que vous +êtes si vous ne le voyez pas, il les cherche autre part que dans +sa famille. + +-- Le roi! ... vous croyez, ma mère? + +-- Ne vous êtes-vous donc pas aperçu qu'il chérit Henriot, son +Henriot? + +-- Si fait, ma mère, si fait. + +-- Et qu'il en est payé de retour? car ce même Henriot, oubliant +que son beau-frère le voulait arquebuser le jour de la Saint- +Barthélemy, se couche à plat ventre comme un chien qui lèche la +main dont il a été battu. + +-- Oui, oui, murmura François, je l'ai déjà remarqué, Henri est +bien humble avec mon frère Charles. + +-- Ingénieux à lui complaire en toute chose. + +-- Au point que, dépité d'être toujours raillé par le roi sur son +ignorance de la chasse au faucon, il veut se mettre à... Si bien +qu'hier il m'a demandé, oui, pas plus tard qu'hier, si je n'avais +point quelques bons livres qui traitent de cet art. + +-- Attendez donc, dit Catherine, dont les yeux étincelèrent comme +si une idée subite lui traversait l'esprit; attendez donc... et +que lui avez-vous répondu? + +-- Que je chercherais dans ma bibliothèque. + +-- Bien, dit Catherine, bien, il faut qu'il l'ait, ce livre. + +-- Mais j'ai cherché, madame, et n'ai rien trouvé. + +-- Je trouverai, moi, je trouverai... et vous lui donnerez le +livre comme s'il venait de vous. + +-- Et qu'en résultera-t-il? + +-- Avez-vous confiance en moi, d'Alençon? + +-- Oui, ma mère. + +-- Voulez-vous m'obéir aveuglément à l'égard de Henri, que vous +n'aimez pas, quoi que vous en disiez? D'Alençon sourit. + +-- Et que je déteste, moi, continua Catherine. + +-- Oui, j'obéirai. + +-- Après-demain, venez chercher le livre ici, je vous le donnerai, +vous le porterez à Henri... et... + +-- Et...? + +-- Laissez Dieu, la Providence ou le hasard faire le reste. +François connaissait assez sa mère pour savoir qu'elle ne s'en +rapportait point d'habitude à Dieu, à la Providence ou au hasard +du soin de servir ses amitiés ou ses haines; mais il se garda +d'ajouter un seul mot, et saluant en homme qui accepte la +commission dont on le charge, il se retira chez lui. + +-- Que veut-elle dire? pensa le jeune homme en montant l'escalier, +je n'en sais rien. Mais ce qu'il y a de clair pour moi dans tout +ceci, c'est qu'elle agit contre un ennemi commun. Laissons-la +faire. + +Pendant ce temps, Marguerite, par l'intermédiaire de La Mole, +recevait une lettre de De Mouy. Comme en politique les deux +illustres conjoints n'avaient point de secret, elle décacheta +cette lettre et la lut. + +Sans doute cette lettre lui parut intéressante, car à l'instant +même Marguerite, profitant de l'obscurité qui commençait à +descendre le long des murailles du Louvre, se glissa dans le +passage secret, monta l'escalier tournant, et, après avoir regardé +de tous côtés avec attention, s'élança rapide comme une ombre, et +disparut dans l'antichambre du roi de Navarre. + +Cette antichambre n'était plus gardée par personne depuis la +disparition d'Orthon. + +Cette disparition, dont nous n'avons pas parlé depuis le moment où +le lecteur l'a vu s'opérer d'une façon si tragique pour le pauvre +Orthon, avait fort inquiété Henri. Il s'en était ouvert à madame +de Sauve et à sa femme, mais ni l'une ni l'autre n'était plus +instruite que lui; seulement, madame de Sauve lui avait donné +quelques renseignements, à la suite desquels il était demeuré +parfaitement clair à l'esprit de Henri que le pauvre enfant avait +été victime de quelque machination de la reine mère, et que +c'était à la suite de cette machination qu'il avait failli, lui, +être arrêté avec de Mouy, dans l'auberge de la Belle-Étoile. + +Un autre que Henri eût gardé le silence, car il n'eût rien osé +dire; mais Henri calculait tout: il comprit que son silence le +trahirait; d'ordinaire, on ne perd pas ainsi un de ses serviteurs, +un de ses confidents, sans s'informer de lui, sans faire des +recherches. Henri s'informa donc, rechercha donc, en présence du +roi et de la reine mère elle-même; il demanda Orthon à tout le +monde, depuis la sentinelle qui se promenait devant le guichet du +Louvre, jusqu'au capitaine des gardes qui veillait dans +l'antichambre du roi; mais toute demande et toute démarche furent +inutiles; et Henri parut si ostensiblement affecté de cet +événement et si attaché au pauvre serviteur absent, qu'il déclara +qu'il ne le remplacerait que lorsqu'il aurait acquis la certitude +qu'il aurait disparu pour toujours. + +L'antichambre, comme nous l'avons dit, était donc vide lorsque +Marguerite se présenta chez Henri. + +Si légers que fussent les pas de la reine, Henri les entendit et +se retourna. + +-- Vous, madame! s'écria-t-il. + +-- Oui, répondit Marguerite. Lisez vite. Et elle lui présenta le +papier tout ouvert. Il contenait ces quelques lignes: «Sire, le +moment est venu de mettre notre projet de fuite à exécution. +Après-demain il y a chasse au vol le long de la Seine, depuis +Saint-Germain jusqu'à Maisons, c'est-à-dire dans toute la longueur +de la forêt.» Allez à cette chasse, quoique ce soit une chasse au +vol; prenez sous votre habit une bonne chemise de mailles; ceignez +votre meilleure épée; montez le plus fin cheval de votre écurie.» +Vers midi, c'est-à-dire au plus fort de la chasse et quand le roi +sera lancé à la suite du faucon, dérobez-vous seul si vous venez +seul, avec la reine de Navarre si la reine vous suit.» Cinquante +des nôtres seront cachés au pavillon de François Ier, dont nous +avons la clef; tout le monde ignorera qu'ils y sont, car ils y +seront venus de nuit et les jalousies en seront fermées.» Vous +passerez par l'allée des Violettes, au bout de laquelle je +veillerai; à droite de cette allée, dans une petite clairière, +seront MM. de La Mole et Coconnas avec deux chevaux de main. Ces +chevaux frais seront destinés à remplacer le vôtre et celui de Sa +Majesté la reine de Navarre, si par hasard ils étaient fatigués. + +» Adieu, Sire; soyez prêt, nous le serons.» + +-- Vous le serez, dit Marguerite, prononçant après seize cents ans +les mêmes paroles que César avait prononcées sur les bords du +Rubicon. + +-- Soit, madame, répondit Henri, ce n'est pas moi qui vous +démentirai. + +-- Allons, Sire, devenez un héros; ce n'est pas difficile; vous +n'avez qu'à suivre votre route; et faites-moi un beau trône, dit +la fille de Henri II. + +Un imperceptible sourire effleura la lèvre fine du Béarnais. Il +baisa la main de Marguerite et sortit le premier, pour explorer le +passage, tout en fredonnant le refrain d'une vieille chanson: + +_Cil qui mieux battit la muraille_ +_N'entra point dedans le chasteau._ + +La précaution n'était pas mauvaise: au moment où il ouvrait la +porte de sa chambre à coucher, le duc d'Alençon ouvrait celle de +son antichambre; il fit de la main un signe à Marguerite, puis +tout haut: + +-- Ah! c'est vous, mon frère, dit-il, soyez le bienvenu. Au signe +de son mari, la reine avait tout compris et s'était jetée dans un +cabinet de toilette, devant la porte duquel pendait une énorme +tapisserie. + +Le duc d'Alençon entra d'un pas craintif en regardant tout autour +de lui. + +-- Sommes-nous seuls, mon frère? demanda-t-il à demi-voix. + +-- Parfaitement seuls. Qu'y a-t-il donc? vous paraissez tout +bouleversé. + +-- Il y a que nous sommes découverts, Henri. + +-- Comment découverts? + +-- Oui, de Mouy a été arrêté. + +-- Je le sais. + +-- Eh bien! de Mouy a tout dit au roi. + +-- Qu'a-t-il dit? + +-- Il a dit que je désirais le trône de Navarre, et que je +conspirais pour l'obtenir. + +-- Ah! pécaïre! dit Henri, de sorte que vous voilà compromis, mon +pauvre frère! Comment alors n'êtes-vous pas encore arrêté? + +-- Je n'en sais rien moi-même; le roi m'a raillé en faisant +semblant de m'offrir le trône de Navarre. Il espérait sans doute +me tirer un aveu du coeur; mais je n'ai rien dit. + +-- Et vous avez bien fait, ventre-saint-gris, dit le Béarnais; +tenons ferme, notre vie à tous deux en dépend. + +-- Oui, reprit François, le cas est épineux; voici pourquoi je +suis venu demander votre avis, mon frère; que croyez-vous que je +doive faire: fuir ou rester? + +-- Vous avez vu le roi, puisque c'est à vous qu'il a parlé? + +-- Oui, sans doute. + +-- Eh bien, vous avez dû lire dans sa pensée! Suivez votre +inspiration. + +-- J'aimerais mieux rester, répondit François. + +Si maître qu'il fût de lui-même, Henri laissa échapper un +mouvement de joie; si imperceptible que fût ce mouvement, François +le surprit au passage. + +-- Restez alors, dit Henri. + +-- Mais vous? + +-- Dame! répondit Henri, si vous restez, je n'ai aucun motif pour +m'en aller, moi. Je ne partais que pour vous suivre, par +dévouement, pour ne pas quitter un frère que j'aime. + +-- Ainsi, dit d'Alençon, c'en est fait de tous nos plans; vous +vous abandonnez sans lutte au premier entraînement de la mauvaise +fortune? + +-- Moi, dit Henri, je ne regarde pas comme une mauvaise fortune de +demeurer ici; grâce à mon caractère insoucieux, je me trouve bien +partout. + +-- Eh bien, soit! dit d'Alençon, n'en parlons plus; seulement, si +vous prenez quelque résolution nouvelle, faites-la-moi savoir. + +-- Corbleu! je n'y manquerai pas, croyez-le bien, répondit Henri. +N'est-il pas convenu que nous n'avons pas de secrets l'un pour +l'autre? + +D'Alençon n'insista pas davantage et se retira tout pensif, car, à +un certain moment, il avait cru voir trembler la tapisserie du +cabinet de toilette. + +En effet, à peine d'Alençon était-il sorti, que cette tapisserie +se souleva et que Marguerite reparut. + +-- Que pensez-vous de cette visite? demanda Henri. + +-- Qu'il y a quelque chose de nouveau et d'important. + +-- Et que croyez-vous qu'il y ait? + +-- Je n'en sais rien encore, mais je le saurai. + +-- En attendant? + +-- En attendant ne manquez pas de venir chez moi demain soir. + +-- Je n'aurai garde d'y manquer, madame! dit Henri en baisant +galamment la main de sa femme. + +Et avec les mêmes précautions qu'elle en était sortie, Marguerite +rentra chez elle. + + + +XVIII +Le livre de vénerie + + +Trente-six heures s'étaient écoulées depuis les événements que +nous venons de raconter. Le jour commençait à paraître, mais tout +était déjà éveillé au Louvre, comme c'était l'habitude les jours +de chasse, lorsque le duc d'Alençon se rendit chez la reine mère, +selon l'invitation qu'il en avait reçue. + +La reine mère n'était point dans sa chambre à coucher, mais elle +avait ordonné qu'on le fît attendre s'il venait. + +Au bout de quelques instants elle sortit d'un cabinet secret où +personne n'entrait qu'elle, et où elle se retirait pour faire ses +opérations chimiques. + +Soit par la porte entrouverte, soit attachée à ses vêtements, +entra en même temps que la reine mère l'odeur pénétrante d'un âcre +parfum, et, par l'ouverture de la porte, d'Alençon remarqua une +vapeur épaisse, comme celle d'un aromate brûlé, qui flottait en +blanc nuage dans ce laboratoire que quittait la reine. + +Le duc ne put réprimer un regard de curiosité. + +-- Oui, dit Catherine de Médicis, oui, j'ai brûlé quelques vieux +parchemins, et ces parchemins exhalaient une si puante odeur, que +j'ai jeté du genièvre sur le brasier: de là cette odeur. + +D'Alençon s'inclina. + +-- Eh bien, dit Catherine en cachant dans les larges manches de sa +robe de chambre ses mains, que de légères taches d'un jaune +rougeâtre diapraient ça et là, qu'avez-vous de nouveau depuis +hier? + +-- Rien, ma mère. + +-- Avez-vous vu Henri? + +-- Oui. + +-- Il refuse toujours de partir? + +-- Absolument. + +-- Le fourbe! + +-- Que dites-vous, madame? + +-- Je dis qu'il part. + +-- Vous croyez? + +-- J'en suis sûre. + +-- Alors, il nous échappe? + +-- Oui, dit Catherine. + +-- Et vous le laissez partir? + +-- Non seulement je le laisse partir, mais je vous dis plus, il +faut qu'il parte. + +-- Je ne vous comprends pas, ma mère. + +-- Écoutez bien ce que je vais vous dire, François. Un médecin +très habile, le même qui m'a remis le livre de chasse que vous +allez lui porter, m'a affirmé que le roi de Navarre était sur le +point d'être atteint d'une maladie de consomption, d'une de ces +maladies qui ne pardonnent pas et auxquelles la science ne peut +apporter aucun remède. Or, vous comprenez que s'il doit mourir +d'un mal si cruel, il vaut mieux qu'il meure loin de nous que sous +nos yeux, à la cour. + +-- En effet, dit le duc, cela nous ferait trop de peine. + +-- Et surtout à votre frère Charles, dit Catherine; tandis que +lorsque Henri mourra après lui avoir désobéi, le roi regardera +cette mort comme une punition du ciel. + +-- Vous avez raison, ma mère, dit François avec admiration, il +faut qu'il parte. Mais êtes-vous bien sûre qu'il partira? + +-- Toutes ses mesures sont prises. Le rendez-vous est dans la +forêt de Saint-Germain. Cinquante huguenots doivent lui servir +d'escorte jusqu'à Fontainebleau, où cinq cents autres l'attendent. + +-- Et, dit d'Alençon avec une légère hésitation et une pâleur +visible, ma soeur Margot part avec lui? + +-- Oui, répondit Catherine, c'est convenu. Mais, Henri mort, +Margot revient à la cour, veuve et libre. + +-- Et Henri mourra, madame! vous en êtes certaine? + +-- Le médecin qui m'a remis le livre en question me l'a assuré du +moins. + +-- Et ce livre, où est-il, madame? Catherine retourna à pas lents +vers le cabinet mystérieux, ouvrit la porte, s'y enfonça, et +reparut un instant après, le livre à la main. + +-- Le voici, dit-elle. + +D'Alençon regarda le livre que lui présentait sa mère avec une +certaine terreur. + +-- Qu'est-ce que ce livre, madame? demanda en frissonnant le duc. + +-- Je vous l'ai déjà dit, mon fils, c'est un travail sur l'art +d'élever et de dresser faucons, tiercelets et gerfauts, fait par +un fort savant homme, par le seigneur Castruccio Castracani, tyran +de Lucques. + +-- Et que dois-je en faire? + +-- Mais le porter chez votre bon ami Henriot, qui vous l'a +demandé, à ce que vous m'avez dit, lui ou quelque autre pareil, +pour s'instruire dans la science de la volerie. Comme il chasse au +vol aujourd'hui avec le roi, il ne manquera pas d'en lire quelques +pages, afin de prouver au roi qu'il suit ses conseils en prenant +des leçons. Le tout est de le remettre à lui-même. + +-- Oh! je n'oserai pas, dit d'Alençon en frissonnant. + +-- Pourquoi? dit Catherine, c'est un livre comme un autre, excepté +qu'il a été si longtemps renfermé que les pages sont collées les +unes aux autres. N'essayez donc pas de les lire, vous, François, +car on ne peut les lire qu'en mouillant son doigt et en poussant +les pages feuille à feuille, ce qui prend beaucoup de temps et +donne beaucoup de peine. + +-- Si bien qu'il n'y a qu'un homme qui a le grand désir de +s'instruire qui puisse perdre ce temps et prendre cette peine? dit +d'Alençon. + +-- Justement, mon fils, vous comprenez. + +-- Oh! dit d'Alençon, voici déjà Henriot dans la cour, donnez, +madame, donnez. Je vais profiter de son absence pour porter ce +livre chez lui: à son retour il le trouvera. + +-- J'aimerais mieux que vous le lui donnassiez à lui-même, +François, ce serait plus sûr. + +-- Je vous ai déjà dit que je n'oserais point, madame, reprit le +duc. + +-- Allez donc; mais au moins posez-le dans un endroit bien +apparent. + +-- Ouvert?... Y a-t-il inconvénient à ce qu'il soit ouvert? + +-- Non. + +-- Donnez alors. + +D'Alençon prit d'une main tremblante le livre que, d'une main +ferme, Catherine étendait vers lui. + +-- Prenez, prenez, dit Catherine, il n'y a pas de danger, puisque +j'y touche; d'ailleurs vous avez des gants. + +Cette précaution ne suffit pas pour d'Alençon, qui enveloppa le +livre dans son manteau. + +-- Hâtez-vous, dit Catherine, hâtez-vous, d'un moment à l'autre +Henri peut remonter. + +-- Vous avez raison, madame, j'y vais. Et le duc sortit tout +chancelant d'émotion. Nous avons introduit plusieurs fois déjà le +lecteur dans l'appartement du roi de Navarre, et nous l'avons fait +assister aux séances qui s'y sont passées, joyeuses ou terribles, +selon que souriait ou menaçait le génie protecteur du futur roi de +France. + +Mais jamais peut-être les murs souillés de sang par le meurtre, +arrosés de vin par l'orgie, embaumés de parfums par l'amour; +jamais ce coin du Louvre enfin n'avait vu apparaître un visage +plus pâle que celui du duc d'Alençon ouvrant, son livre à la main, +la porte de la chambre à coucher du roi de Navarre. + +Et cependant, comme s'y attendait le duc, personne n'était dans +cette chambre pour interroger d'un oeil curieux ou inquiet +l'action qu'il allait commettre. Les premiers rayons du jour +éclairaient l'appartement parfaitement vide. + +À la muraille pendait toute prête cette épée que M. de Mouy avait +conseillé à Henri d'emporter. Quelques chaînons d'une ceinture de +mailles étaient épars sur le parquet. Une bourse honnêtement +arrondie et un petit poignard étaient posés sur un meuble, et des +cendres, légères et flottantes encore, dans la cheminée, jointes à +ces autres indices, disaient clairement à d'Alençon que le roi de +Navarre avait endossé une chemise de mailles, demandé de l'argent +à son trésorier et brûlé des papiers compromettants. + +-- Ma mère ne s'était pas trompée, dit d'Alençon, le fourbe me +trahissait. + +Sans doute cette conviction donna une nouvelle force au jeune +homme, car après avoir sondé du regard tous les coins de la +chambre, après avoir soulevé les tapisseries des portières, après +qu'un grand bruit retentissait dans les cours et qu'un grand +silence qui régnait dans l'appartement lui eut prouvé que personne +ne songeait à l'espionner, il tira le livre de dessous son +manteau, le posa rapidement sur la table où était la bourse, +l'adossant à un pupitre de chêne sculpté, puis, s'écartant +aussitôt, il allongea le bras, et, avec une hésitation qui +trahissait ses craintes, de sa main gantée il ouvrit le livre à +l'endroit d'une gravure de chasse. + +Le livre ouvert, d'Alençon fit aussitôt trois pas en arrière; et +retirant son gant, il le jeta dans le brasier encore ardent qui +venait de dévorer les lettres. La peau souple cria sur les +charbons, se tordit, et s'étala comme le cadavre d'un large +reptile, puis ne laissa bientôt plus qu'un résidu noir et crispé. + +D'Alençon demeura jusqu'à ce que la flamme eût entièrement dévoré +le gant, puis il roula le manteau qui avait enveloppé le livre, le +jeta sous son bras, et regagna vivement sa chambre. Comme il y +entrait, le coeur tout palpitant, il entendit des pas dans +l'escalier tournant, et, ne doutant plus que ce fût Henri qui +rentrait, il referma vivement sa porte. + +Puis il s'élança vers la fenêtre; mais de la fenêtre on +n'apercevait qu'une portion de la cour du Louvre. Henri n'était +point dans cette portion de la cour, et sa conviction s'en +affermit que c'était lui qui venait de rentrer. + +Le duc s'assit, ouvrit un livre, et essaya de lire. C'était une +histoire de France depuis Pharamond jusqu'à Henri II, et pour +laquelle, quelques jours après son avènement au trône, il avait +donné privilège. + +Mais l'esprit du duc n'était point là: la fièvre de l'attente +brûlait ses artères. Les battements de ses tempes retentissaient +jusqu'au fond de son cerveau; comme on voit dans un rêve ou dans +une extase magnétique, il semblait à François qu'il voyait à +travers les murailles; son regard plongeait dans la chambre de +Henri, malgré le triple obstacle qui le séparait de lui. + +Pour écarter l'objet terrible qu'il croyait voir avec les yeux de +la pensée, le duc essaya de fixer la sienne sur autre chose que +sur le livre terrible ouvert sur le pupitre de bois de chêne à +l'endroit de l'image; mais ce fut inutilement qu'il prit l'une +après l'autre ses armes, l'un après l'autre ses joyaux, qu'il +arpenta cent fois le même sillon du parquet, chaque détail de +cette image, que le duc n'avait qu'entrevue cependant, lui était +resté dans l'esprit. C'était un seigneur à cheval qui, remplissant +lui-même l'office d'un valet de fauconnerie, lançait le leurre en +rappelant le faucon et en courant au grand galop de son cheval +dans les herbes d'un marécage. Si violente que fût la volonté du +duc, le souvenir triomphait de sa volonté. + +Puis, ce n'était pas seulement le livre qu'il voyait, c'était le +roi de Navarre s'approchant de ce livre, regardant cette image, +essayant de tourner les pages, et, empêché par l'obstacle qu'elles +opposaient, triomphant de l'obstacle en mouillant son pouce et en +forçant les feuilles à glisser. + +Et à cette vue, toute fictive et toute fantastique qu'elle était, +d'Alençon chancelant était forcé de s'appuyer d'une main à un +meuble, tandis que de l'autre il couvrait ses yeux comme si, les +yeux couverts, il ne voyait pas encore mieux le spectacle qu'il +voulait fuir. + +Ce spectacle était sa propre pensée. + +Tout à coup d'Alençon vit Henri qui traversait la cour; celui-ci +s'arrêta quelques instants devant des hommes qui entassaient sur +deux mules des provisions de chasse qui n'étaient autres que de +l'argent et des effets de voyage, puis, ses ordres donnés, il +coupa diagonalement la cour, et s'achemina visiblement vers la +porte d'entrée. + +D'Alençon était immobile à sa place. Ce n'était donc pas Henri qui +était monté par l'escalier secret. Toutes ces angoisses qu'il +éprouvait depuis un quart d'heure, il les avait donc éprouvées +inutilement. Ce qu'il croyait fini ou près de finir était donc à +recommencer. + +D'Alençon ouvrit la porte de sa chambre, puis, tout en la tenant +fermée, il alla écouter à celle du corridor. Cette fois, il n'y +avait pas à se tromper, c'était bien Henri. D'Alençon reconnut son +pas et jusqu'au bruit particulier de la molette de ses éperons. + +La porte de l'appartement de Henri s'ouvrit et se referma. + +D'Alençon rentra chez lui et tomba dans un fauteuil. + +-- Bon! se dit-il, voici ce qui se passe à cette heure: il a +traversé l'antichambre, la première pièce, puis il est parvenu +jusqu'à la chambre à coucher; arrivé là, il aura cherché des yeux +son épée, puis sa bourse, puis son poignard, puis enfin il aura +trouvé le livre tout ouvert sur son dressoir. + +» -- Quel est ce livre? se sera-t-il demandé; qui m'a apporté ce +livre? + +» Puis il se sera rapproché, aura vu cette gravure représentant un +cavalier rappelant son faucon, puis il aura voulu lire, puis il +aura essayé de tourner les feuilles. + +Une sueur froide passa sur le front de François. + +-- Va-t-il appeler? dit-il. Est-ce un poison d'un effet soudain? +Non, non, sans doute, puisque ma mère a dit qu'il devait mourir +lentement de consomption. + +Cette pensée le rassura un peu. Dix minutes se passèrent ainsi, +siècle d'agonie usé seconde par seconde, et chacune de ces +secondes fournissant tout ce que l'imagination invente de terreurs +insensées, un monde de visions. D'Alençon n'y put tenir davantage, +il se leva, traversa son antichambre, qui commençait à se remplir +de gentilshommes. + +-- Salut, messieurs, dit-il, je descends chez le roi. + +Et pour tromper sa dévorante inquiétude, pour préparer un alibi +peut-être, d'Alençon descendit effectivement chez son frère. +Pourquoi descendait-il? Il l'ignorait... Qu'avait-il à lui +dire?... Rien! Ce n'était point Charles qu'il cherchait, c'était +Henri qu'il fuyait. + +Il prit le petit escalier tournant et trouva la porte du roi +entrouverte. + +Les gardes laissèrent entrer le duc sans mettre aucun empêchement +à son passage: les jours de chasse il n'y avait ni étiquette ni +consigne. + +François traversa successivement l'antichambre, le salon et la +chambre à coucher sans rencontrer personne; enfin il songeait que +Charles était sans doute dans son cabinet des Armes, et poussa la +porte qui donnait de la chambre à coucher dans le cabinet. + +Charles était assis devant une table, dans un grand fauteuil +sculpté à dossier aigu; il tournait le dos à la porte par laquelle +était entré François. + +Il paraissait plongé dans une occupation qui le dominait. + +Le duc s'approcha sur la pointe du pied; Charles lisait. + +-- Pardieu! s'écria-t-il tout à coup, voilà un livre admirable. +J'en avais bien entendu parler, mais je n'avais pas cru qu'il +existât en France. + +D'Alençon tendit l'oreille, et fit un pas encore. + +-- Maudites feuilles, dit le roi en portant son pouce à ses lèvres +et en pesant sur le livre pour séparer la page qu'il avait lue de +celle qu'il voulait lire; on dirait qu'on en a collé les feuillets +pour dérober aux regards des hommes les merveilles qu'il renferme. + +D'Alençon fit un bond en avant. + +Ce livre, sur lequel Charles était courbé, était celui qu'il avait +déposé chez Henri! + +Un cri sourd lui échappa. + +-- Ah! c'est vous, d'Alençon? dit Charles, soyez le bienvenu, et +venez voir le plus beau livre de vénerie qui soit jamais sorti de +la plume d'un homme. + +Le premier mouvement de d'Alençon fut d'arracher le livre des +mains de son frère; mais une pensée infernale le cloua à sa place, +un sourire effrayant passa sur ses lèvres blêmies, il passa la +main sur ses yeux comme un homme ébloui. + +Puis revenant un peu à lui, mais sans faire un pas en avant ni en +arrière: + +-- Sire, demanda d'Alençon, comment donc ce livre se trouve-t-il +dans les mains de Votre Majesté? + +-- Rien de plus simple. Ce matin, je suis monté chez Henriot pour +voir s'il était prêt; il n'était déjà plus chez lui: sans doute il +courait les chenils et les écuries; mais, à sa place, j'ai trouvé +ce trésor que j'ai descendu ici pour le lire tout à mon aise. + +Et le roi porta encore une fois son pouce à ses lèvres, et une +fois encore fit tourner la page rebelle. + +-- Sire, balbutia d'Alençon dont les cheveux se hérissèrent et qui +se sentit saisir par tout le corps d'une angoisse terrible; Sire, +je venais pour vous dire... + +-- Laissez-moi achever ce chapitre, François, dit Charles, et +ensuite vous me direz tout ce que vous voudrez. Voilà cinquante +pages que je lis, c'est à dire que je dévore. + +-- Il a goûté vingt-cinq fois le poison, pensa François. Mon frère +est mort! Alors il pensa qu'il y avait un Dieu au ciel qui n'était +peut-être point le hasard. + +François essuya de sa main tremblante la froide rosée qui +dégouttait sur son front, et attendit silencieux, comme le lui +avait ordonné son frère, que le chapitre fût achevé. + + + +XIX +La chasse au vol + + +Charles lisait toujours. Dans sa curiosité, il dévorait les pages; +et chaque page, nous l'avons dit, soit à cause de l'humidité à +laquelle elles avaient été longtemps exposées, soit pour tout +autre motif, adhérait à la page suivante. + +D'Alençon considérait d'un oeil hagard ce terrible spectacle dont +il entrevoyait seul le dénouement. + +-- Oh! murmura-t-il, que va-t-il donc se passer ici? Comment! je +partirais, je m'exilerais, j'irais chercher un trône imaginaire, +tandis que Henri, à la première nouvelle de la maladie de Charles, +reviendrait dans quelque ville forte à vingt lieues de la +capitale, guettant cette proie que le hasard nous livre, et +pourrait d'une seule enjambée être dans la capitale; de sorte +qu'avant que le roi de Pologne eût seulement appris la nouvelle de +la mort de mon frère, la dynastie serait déjà changée: c'est +impossible! + +C'étaient ces pensées qui avaient dominé le premier sentiment +d'horreur involontaire qui poussait François à arrêter Charles. +C'était cette fatalité persévérante qui semblait garder Henri et +poursuivre les Valois, contre laquelle le duc allait encore +essayer une fois de réagir. + +En un instant tout son plan venait de changer à l'égard de Henri. +C'était Charles et non Henri qui avait lu le livre empoisonné; +Henri devait partir, mais partir condamné. Du moment où la +fatalité venait de le sauver encore une fois, il fallait que Henri +restât; car Henri était moins à craindre prisonnier à Vincennes ou +à la Bastille, que le roi de Navarre à la tête de trente mille +hommes. + +Le duc d'Alençon laissa donc Charles achever son chapitre; et +lorsque le roi releva la tête: + +-- Mon frère, lui dit-il, j'ai attendu parce que Votre Majesté l'a +ordonné, mais c'était à mon grand regret, parce que j'avais des +choses de la plus haute importance à vous dire. + +-- Ah! au diable! dit Charles, dont les joues pâles +s'empourpraient peu à peu, soit qu'il eût mis une trop grande +ardeur à sa lecture, soit que le poison commençât à agir; au +diable! si tu viens encore me parler de la même chose, tu partiras +comme est parti le roi de Pologne. Je me suis débarrassé de lui, +je me débarrasserai de toi, et plus un mot là-dessus. + +-- Aussi, mon frère, dit François, ce n'est point de mon départ +que je veux vous entretenir, mais de celui d'un autre. Votre +Majesté m'a atteint dans mon sentiment le plus profond et le plus +délicat, qui est mon dévouement pour elle comme frère, ma fidélité +comme sujet, et je tiens à lui prouver que je ne suis pas un +traître, moi. + +-- Allons, dit Charles en s'accoudant sur le livre, en croisant +ses jambes l'une sur l'autre, et en regardant d'Alençon en homme +qui fait contre ses habitudes provision de patience; allons, +quelque bruit nouveau, quelque accusation matinale? + +-- Non, Sire. Une certitude, un complot que ma ridicule +délicatesse m'avait seule empêché de vous révéler. + +-- Un complot! dit Charles, voyons le complot. + +-- Sire, dit François, tandis que Votre Majesté chassera au vol +près de la rivière, et dans la plaine du Vésinet, le roi de +Navarre gagnera la forêt de Saint-Germain, une troupe d'amis +l'attend dans cette forêt et il doit fuir avec eux. + +-- Ah! je le savais bien, dit Charles. Encore une bonne calomnie +contre mon pauvre Henriot! Ah ça! en finirez-vous avec lui? + +-- Votre Majesté n'aura pas besoin d'attendre longtemps au moins +pour s'assurer si ce que j'ai l'honneur de lui dire est ou non une +calomnie. + +-- Et comment cela? + +-- Parce que ce soir notre beau-frère sera parti. Charles se leva. + +-- Écoutez, dit-il, je veux bien une dernière fois encore avoir +l'air de croire à vos intentions; mais je vous en avertis, toi et +ta mère, cette fois c'est la dernière. + +Puis haussant la voix: + +-- Qu'on appelle le roi de Navarre! ajouta-t-il. + +Un garde fit un mouvement pour obéir; mais François l'arrêta d'un +signe. + +-- Mauvais moyen, mon frère, dit-il; de cette façon vous +n'apprendrez rien. Henri niera, donnera un signal, ses complices +seront avertis et disparaîtront; puis ma mère et moi nous serons +accusés non seulement d'être des visionnaires, mais encore des +calomniateurs. + +-- Que demandez-vous donc alors? + +-- Qu'au nom de notre fraternité, Votre Majesté m'écoute, qu'au +nom de mon dévouement qu'elle va reconnaître, elle ne brusque +rien. Faites en sorte, Sire, que le véritable coupable, que celui +qui depuis deux ans trahit d'intention Votre Majesté, en attendant +qu'il la trahisse de fait, soit enfin reconnu coupable par une +preuve infaillible et puni comme il le mérite. + +Charles ne répondit rien; il alla à une fenêtre et l'ouvrit: le +sang envahissait son cerveau. Enfin se retournant vivement: + +-- Eh bien, dit-il, que feriez-vous? Parlez, François. + +-- Sire, dit d'Alençon, je ferais cerner la forêt de Saint-Germain +par trois détachements de chevau-légers, qui, à une heure +convenue, à onze heures par exemple, se mettraient en marche et +rabattraient tout ce qui se trouve dans la forêt sur le pavillon +de François Ier, que j'aurais, comme par hasard, désigné pour +l'endroit du rendez-vous, du dîner. Puis quand, tout en ayant +l'air de suivre mon faucon, je verrais Henri s'éloigner, je +piquerais au rendez-vous, où il se trouvera pris avec ses +complices. + +-- L'idée est bonne, dit le roi; qu'on fasse venir mon capitaine +des gardes. D'Alençon tira de son pourpoint un sifflet d'argent +pendu à une chaîne d'or et siffla. De Nancey parut. Charles alla à +lui et lui donna ses ordres à voix basse. + +Pendant ce temps, son grand lévrier Actéon avait saisi une proie +qu'il roulait par la chambre et qu'il déchirait à belles dents +avec mille bonds folâtres. + +Charles se retourna et poussa un juron terrible. Cette proie, que +s'était faite Actéon, c'était ce précieux livre de vénerie, dont +il n'existait, comme nous l'avons dit, que trois exemplaires au +monde. + +Le châtiment fut égal au crime. + +Charles saisit un fouet, la lanière sifflante enveloppa l'animal +d'un triple noeud. Actéon jeta un cri et disparut sous une table +couverte d'un immense tapis qui lui servait de retraite. + +Charles ramassa le livre et vit avec joie qu'il n'y manquait qu'un +feuillet; et encore n'était-il pas une page de texte, mais une +gravure. + +Il le plaça avec soin sur un rayon où Actéon ne pouvait atteindre. +D'Alençon le regardait faire avec inquiétude. Il eût voulu fort +que ce livre, maintenant qu'il avait fait sa terrible mission, +sortît des mains de Charles. + +Six heures sonnèrent. + +C'était l'heure à laquelle le roi devait descendre dans la cour +encombrée de chevaux richement caparaçonnés, d'hommes et de femmes +richement vêtus. Les veneurs tenaient sur leurs poings leurs +faucons chaperonnés; quelques piqueurs avaient les cors en écharpe +au cas où le roi, fatigué de la chasse au vol, comme cela lui +arrivait quelquefois, voudrait courre un daim ou un chevreuil. + +Le roi descendit, et, en descendant, ferma la porte de son cabinet +des Armes. D'Alençon suivait chacun de ses mouvements d'un ardent +regard et lui vit mettre la clef dans sa poche. + +En descendant l'escalier, il s'arrêta, porta la main à son front. + +Les jambes du duc d'Alençon tremblaient non moins que celles du +roi. + +-- En effet, balbutia-t-il, il me semble que le temps est à +l'orage. + +-- À l'orage au mois de janvier? dit Charles, vous êtes fou! Non, +j'ai des vertiges, ma peau est sèche; je suis faible, voilà tout. + +Puis à demi-voix: + +-- Ils me tueront, continua-t-il, avec leur haine et leurs +complots. + +Mais en mettant le pied dans la cour, l'air frais du matin, les +cris des chasseurs, les saluts bruyants de cent personnes +rassemblées, produisirent sur Charles leur effet ordinaire. + +Il respira libre et joyeux. Son premier regard avait été pour +chercher Henri. Henri était près de Marguerite. Ces deux +excellents époux semblaient ne se pouvoir quitter tant ils +s'aimaient. En apercevant Charles, Henri fit bondir son cheval, et +en trois courbettes de l'animal fut près de son beau-frère. + +-- Ah! ah! dit Charles, vous êtes monté en coureur de daim, +Henriot. Vous savez cependant que c'est une chasse au vol que nous +faisons aujourd'hui. + +Puis sans attendre la réponse: + +-- Partons, messieurs, partons. Il faut que nous soyons en chasse +à neuf heures! dit le roi le sourcil froncé et avec une intonation +de voix presque menaçante. + +Catherine regardait tout cela par une fenêtre du Louvre. Un rideau +soulevé donnait passage à sa tête pâle et voilée, tout le corps +vêtu de noir disparaissait dans la pénombre. + +Sur l'ordre de Charles, toute cette foule dorée, brodée, parfumée, +le roi en tête, s'allongea pour passer à travers les guichets du +Louvre et roula comme une avalanche sur la route de Saint-Germain, +au milieu des cris du peuple qui saluait le jeune roi, soucieux et +pensif, sur son cheval plus blanc que la neige. + +-- Que vous a-t-il dit? demanda Marguerite à Henri. + +-- Il m'a félicité sur la finesse de mon cheval. + +-- Voilà tout? + +-- Voilà tout. + +-- Il sait quelque chose alors. + +-- J'en ai peur. + +-- Soyons prudents. Henri éclaira son visage d'un de ces fins +sourires qui lui étaient habituels, et qui voulaient dire, pour +Marguerite surtout: Soyez tranquille, ma mie. Quant à Catherine, à +peine tout ce cortège avait-il quitté la cour du Louvre qu'elle +avait laissé retomber son rideau. Mais elle n'avait point laissé +échapper une chose: c'était la pâleur de Henri, c'étaient ses +tressaillements nerveux, c'étaient ses conférences à voix basse +avec Marguerite. Henri était pâle parce que, n'ayant pas le +courage sanguin, son sang, dans toutes les circonstances où sa vie +était mise en jeu, au lieu de lui monter au cerveau, comme il +arrive ordinairement, lui refluait au coeur. + +Il éprouvait des tressaillements nerveux parce que la façon dont +l'avait reçu Charles, si différente de l'accueil habituel qu'il +lui faisait, l'avait vivement impressionné. + +Enfin, il avait conféré avec Marguerite, parce que, ainsi que nous +le savons, le mari et la femme avaient fait, sous le rapport de la +politique, une alliance offensive et défensive. + +Mais Catherine avait interprété les choses tout autrement. + +-- Cette fois, murmura-t-elle avec son sourire florentin, je crois +qu'il en tient, ce cher Henriot. + +Puis, pour s'assurer du fait, après avoir attendu un quart d'heure +pour donner le temps à toute la chasse de quitter Paris, elle +sortit de son appartement, suivit le corridor, monta le petit +escalier tournant, et à l'aide de sa double clef ouvrit +l'appartement du roi de Navarre. + +Mais ce fut inutilement que par tout cet appartement elle chercha +le livre. Ce fut inutilement que partout son regard ardent passa +des tables aux dressoirs, des dressoirs aux rayons, des rayons aux +armoires; nulle part elle n'aperçut le livre qu'elle cherchait. + +-- D'Alençon l'aura déjà enlevé, dit-elle, c'est prudent. Et elle +descendit chez elle, presque certaine, cette fois, que son projet +avait réussi. Cependant le roi poursuivait sa route vers Saint- +Germain, où il arriva après une heure et demie de course rapide; +on ne monta même pas au vieux château, qui s'élevait sombre et +majestueux au milieu des maisons éparses sur la montagne. On +traversa le pont de bois situé à cette époque en face de l'arbre +qu'aujourd'hui encore on appelle le chêne de Sully. Puis on fit +signe aux barques pavoisées qui suivaient la chasse, pour donner +la facilité au roi et aux gens de sa suite de traverser la rivière +et de se mettre en mouvement. + +À l'instant même toute cette joyeuse jeunesse, animée d'intérêts +si divers, se mit en marche, le roi en tête, sur cette magnifique +prairie qui pend du sommet boisé de Saint-Germain, et qui prit +soudain l'aspect d'une grande tapisserie à personnages diaprés de +mille couleurs et dont la rivière écumante sur sa rive simulait la +frange argentée. + +En avant du roi, toujours sur son cheval blanc et tenant son +faucon favori au poing, marchaient les valets de vénerie vêtus de +justaucorps verts et chaussés de grosses bottes, qui, maintenant +de la voix une demi-douzaine de chiens griffons, battaient les +roseaux qui garnissaient la rivière. + +En ce moment le soleil, caché jusque-là derrière les nuages, +sortit tout à coup du sombre océan où il s'était plongé. Un rayon +de soleil éclaira de sa lumière tout cet or, tous ces joyaux, tous +ces yeux ardents, et de toute cette lumière il faisait un torrent +de feu. + +Alors, et comme s'il n'eût attendu que ce moment pour qu'un beau +soleil éclairât sa défaite, un héron s'éleva du sein des roseaux +en poussant un cri prolongé et plaintif. + +-- Haw! haw! cria Charles en déchaperonnant son faucon et en le +lançant après le fugitif. + +-- Haw! haw! crièrent toutes les voix pour encourager l'oiseau. + +Le faucon, un instant ébloui par la lumière, tourna sur lui-même, +décrivant un cercle sans avancer ni reculer; puis tout à coup il +aperçut le héron, et prit son vol sur lui à tire-d'aile. + +Cependant le héron qui s'était, en oiseau prudent, levé à plus de +cent pas des valets de vénerie, avait, pendant que le roi +déchaperonnait son faucon et que celui-ci s'était habitué à la +lumière, gagné de l'espace, ou plutôt de la hauteur. Il en résulta +que lorsque son ennemi l'aperçut, il était déjà à plus de cinq +cents pieds de hauteur, et qu'ayant trouvé dans les zones élevées +l'air nécessaire à ses puissantes ailes, il montait rapidement. + +-- Haw! haw! Bec-de-Fer, cria Charles, encourageant son faucon, +prouve nous que tu es de race. Haw! haw! + +Comme s'il eût entendu cet encouragement, le noble animal partit, +semblable à une flèche, parcourant une ligne diagonale qui devait +aboutir à la ligne verticale qu'adoptait le héron, lequel montait +toujours comme s'il eût voulu disparaître dans l'éther. + +-- Ah! double couard, cria Charles, comme si le fugitif eût pu +l'entendre, en mettant son cheval au galop et en suivant la chasse +autant qu'il était en lui, la tête renversée en arrière pour ne +pas perdre un instant de vue les deux oiseaux. Ah! double couard, +tu fuis. Mon Bec-de-Fer est de race; attends! attends! Haw! Bec- +de-Fer; haw! + +En effet, la lutte fut curieuse; les deux oiseaux se rapprochaient +l'un de l'autre, ou plutôt le faucon se rapprochait du héron. + +La seule question était de savoir lequel dans cette première +attaque conserverait le dessus. + +La peur eut de meilleures ailes que le courage. + +Le faucon, emporté par son vol, passa sous le ventre du héron +qu'il eût dû dominer. Le héron profita de sa supériorité et lui +allongea un coup de son long bec. + +Le faucon, frappé comme d'un coup de poignard, fit trois tours sur +lui-même, comme étourdi, et un instant on dut croire qu'il allait +redescendre. Mais, comme un guerrier blessé qui se relève plus +terrible, il jeta une espèce de cri aigu et menaçant et reprit son +vol sur le héron. + +Le héron avait profité de son avantage, et, changeant la direction +de son vol, il avait fait un coude vers la forêt, essayant cette +fois de gagner de l'espace et d'échapper par la distance au lieu +d'échapper par la hauteur. + +Mais le faucon était un animal de noble race, qui avait un coup +d'oeil de gerfaut. + +Il répéta la même manoeuvre, piqua diagonalement sur le héron, qui +jeta deux ou trois cris de détresse et essaya de monter +perpendiculairement comme il l'avait fait une première fois. + +Au bout de quelques secondes de cette noble lutte, les deux +oiseaux semblèrent sur le point de disparaître dans les nuages. Le +héron n'était pas plus gros qu'une alouette, et le faucon semblait +un point noir qui, à chaque instant, devenait plus imperceptible. + +Charles ni la cour ne suivaient plus les deux oiseaux. Chacun +était demeuré à sa place, les yeux fixés sur le fugitif et sur le +poursuivant. + +-- Bravo! bravo! Bec-de-Fer! cria tout à coup Charles. Voyez, +voyez, messieurs, il a le dessus! Haw! haw! + +-- Ma foi, j'avoue que je ne vois plus ni l'un ni l'autre, dit +Henri. + +-- Ni moi non plus, dit Marguerite. + +-- Oui, mais si tu ne les vois plus, Henriot, tu peux les entendre +encore, dit Charles; le héron du moins. Entends-tu, entends-tu? il +demande grâce! + +En effet, deux ou trois cris plaintifs, et qu'une oreille exercée +pouvait seule saisir, descendirent du ciel sur la terre. + +-- Écoute, écoute, cria Charles, et tu vas les voir descendre plus +vite qu'ils ne sont montés. En effet, comme le roi prononçait ces +mots, les deux oiseaux commencèrent à reparaître. + +C'étaient deux points noirs seulement, mais à la différence de +grosseur de ces deux points, il était facile de voir cependant que +le faucon avait le dessus. + +-- Voyez! voyez! ... cria Charles. Bec-de-Fer le tient. En effet, +le héron, dominé par l'oiseau de proie, n'essayait même plus de se +défendre. Il descendait rapidement, incessamment frappé par le +faucon et ne répondant que par ses cris; tout à coup il replia ses +ailes et se laissa tomber comme une pierre; mais son adversaire en +fit autant, et lorsque le fugitif voulut reprendre son vol, un +dernier coup de bec l'étendit; il continua sa chute en tournoyant +sur lui-même, et, au moment où il touchait la terre, le faucon +s'abattit sur lui, poussant un cri de victoire qui couvrit le cri +de défaite du vaincu. + +-- Au faucon! au faucon! cria Charles. Et il lança son cheval au +galop dans la direction de l'endroit où les deux oiseaux s'étaient +abattus. Mais tout à coup il arrêta court sa monture, jeta un cri +lui-même, lâcha la bride et s'accrocha d'une main à la crinière de +son cheval, tandis que de son autre main il saisit son estomac +comme s'il eût voulu déchirer ses entrailles. À ce cri tous les +courtisans accoururent. + +-- Ce n'est rien, ce n'est rien, dit Charles, le visage enflammé +et l'oeil hagard; mais il vient de me sembler qu'on me passait un +fer rouge à travers l'estomac. Allons, allons, ce n'est rien. + +Et Charles remit son cheval au galop. D'Alençon pâlit. + +-- Qu'y a-t-il donc encore de nouveau? demanda Henri à Marguerite. + +-- Je n'en sais rien, répondit celle-ci; mais avez-vous vu? mon +frère était pourpre. + +-- Ce n'est pas cependant son habitude, dit Henri. Les courtisans +s'entre-regardèrent étonnés et suivirent le roi. On arriva à +l'endroit où les deux oiseaux s'étaient abattus. Le faucon +rongeait déjà la cervelle du héron. En arrivant, Charles sauta à +bas de son cheval pour voir le combat de plus près. Mais en +touchant la terre il fut obligé de se tenir à la selle, la terre +tournait sous lui. Il éprouva une violente envie de dormir. + +-- Mon frère! mon frère! s'écria Marguerite, qu'avez-vous? + +-- J'ai, dit Charles, j'ai ce que dut avoir Porcie quand elle eut +avalé ses charbons ardents; j'ai que je brûle, et qu'il me semble +que mon haleine est de flamme. + +En même temps Charles poussa son souffle au-dehors, et parut +étonné de ne pas voir sortir du feu de ses lèvres. Cependant, on +avait repris et rechaperonné le faucon, et tout le monde s'était +rassemblé autour de Charles. + +-- Eh bien, eh bien, que veut dire cela? Corps du Christ! ce n'est +rien, ou si c'est quelque chose, c'est le soleil qui me casse la +tête et me crève les yeux. Allons, allons, en chasse, messieurs! +Voici toute une compagnie de halbrans. Lâchez tout, lâchez tout. +Corboeuf! nous allons nous amuser! + +On déchaperonna en effet et on lâcha à l'instant même cinq ou six +faucons, qui s'élancèrent dans la direction du gibier, tandis que +toute la chasse, le roi en tête, regagnait les bords de la +rivière. + +-- Eh bien, que dites-vous, madame? demanda Henri à Marguerite. + +-- Que le moment est bon, dit Marguerite, et que si le roi ne se +retourne pas, nous pouvons d'ici gagner la forêt facilement. + +Henri appela le valet de vénerie qui portait le héron; et tandis +que l'avalanche bruyante et dorée roulait le long du talus qui +fait aujourd'hui la terrasse, il resta seul en arrière comme s'il +examinait le cadavre du vaincu. + + + +XX +Le pavillon de François Ier + + +C'était une belle chose que la chasse à l'oiseau faite par des +rois, quand les rois étaient presque des demi-dieux et que la +chasse était non seulement un loisir, mais un art. + +Néanmoins nous devons quitter ce spectacle royal pour pénétrer +dans un endroit de la forêt où tous les acteurs de la scène que +nous venons de raconter vont nous rejoindre bientôt. + +À droite de l'allée de Violettes, longue arcade de feuillage, +retraite moussue où, parmi les lavandes et les bruyères, un lièvre +inquiet dresse de temps en temps les oreilles, tandis que le daim +errant lève sa tête chargée de bois, ouvre les naseaux et écoute, +est une clairière assez éloignée pour que de la route on ne la +voie pas; mais pas assez pour que de cette clairière on ne voie +pas la route. + +Au milieu de cette clairière, deux hommes couchés sur l'herbe, +ayant sous eux un manteau de voyage, à leur côté une longue épée, +et auprès d'eux chacun un mousqueton à gueule évasée, qu'on +appelait alors un poitrinal, ressemblaient de loin, par l'élégance +de leur costume, à ces joyeux deviseurs du Décaméron; de près, par +la menace de leurs armes, à ces bandits de bois que cent ans plus +tard Salvator Rosa peignit d'après nature dans ses paysages. + +L'un d'eux était appuyé sur un genou et sur une main, et écoutait +comme un de ces lièvres ou de ces daims dont nous avons parlé tout +à l'heure. + +-- Il me semble, dit celui-ci, que la chasse s'était +singulièrement rapprochée de nous tout à l'heure. J'ai entendu +jusqu'aux cris des veneurs encourageant le faucon. + +-- Et maintenant, dit l'autre, qui paraissait attendre les +événements avec beaucoup plus de philosophie que son camarade, +maintenant, je n'entends plus rien: il faut qu'ils se soient +éloignés... Je t'avais bien dit que c'était un mauvais endroit +pour l'observation. On n'est pas vu, c'est vrai, mais on ne voit +pas. + +-- Que diable! mon cher Annibal, dit le premier des +interlocuteurs, il fallait bien mettre quelque part nos deux +chevaux à nous, puis nos deux chevaux de main, puis ces deux mules +si chargées que je ne sais pas comment elles feront pour nous +suivre. Or, je ne connais que ces vieux hêtres et ces chênes +séculaires qui puissent se charger convenablement de cette +difficile besogne. J'oserais donc dire que, loin de blâmer comme +toi M. de Mouy, je reconnais, dans tous les préparatifs de cette +entreprise qu'il a dirigée, le sens profond d'un véritable +conspirateur. + +-- Bon! dit le second gentilhomme dans lequel notre lecteur a déjà +bien certainement reconnu Coconnas, bon! voilà le mot lâché, je +l'attendais. Je t'y prends. Nous conspirons donc. + +-- Nous ne conspirons pas, nous servons le roi et la reine. + +-- Qui conspirent, ce qui revient exactement au même pour nous. + +-- Coconnas, je te l'ai dit, reprit La Mole, je ne te force pas le +moins du monde à me suivre dans cette aventure qu'un sentiment +particulier que tu ne partages pas, que tu ne peux partager, me +fait seul entreprendre. + +-- Eh! mordi! qui est-ce donc qui dit que tu me forces? D'abord, +je ne sache pas un homme qui pourrait forcer Coconnas à faire ce +qu'il ne veut pas faire; mais crois-tu que je te laisserai aller +sans te suivre, surtout quand je vois que tu vas au diable? + +-- Annibal! Annibal! dit La Mole, je crois que j'aperçois là-bas +sa blanche haquenée. Oh! c'est étrange comme, rien que de penser +qu'elle vient, mon coeur bat. + +-- Eh bien, c'est drôle, dit Coconnas en bâillant, le coeur ne me +bat pas du tout, à moi. + +-- Ce n'était pas elle, dit La Mole. Qu'est-il donc arrivé? +c'était pour midi, ce me semble. + +-- Il est arrivé qu'il n'est point midi, dit Coconnas, voilà tout, +et que nous avons encore le temps de faire un somme, à ce qu'il +paraît. + +Et sur cette conviction, Coconnas s'étendit sur son manteau en +homme qui va joindre le précepte aux paroles; mais comme son +oreille touchait la terre, il demeura le doigt levé et faisant +signe à La Mole de se taire. + +-- Qu'y a-t-il donc? demanda celui-ci. + +-- Silence! cette fois j'entends quelque chose et je ne me trompe +pas. + +-- C'est singulier, j'ai beau écouter, je n'entends rien, moi. + +-- Tu n'entends rien? + +-- Non. + +-- Eh bien, dit Coconnas en se soulevant et en posant la main sur +le bras de La Mole, regarde ce daim. + +-- Où? + +-- Là-bas. Et Coconnas montra du doigt l'animal à La Mole. + +-- Eh bien? + +-- Eh bien, tu vas voir. La Mole regarda l'animal. La tête +inclinée comme s'il s'apprêtait à brouter, il écoutait immobile. +Bientôt il releva son front chargé de bois superbes, et tendit +l'oreille du côté d'où sans doute venait le bruit; puis tout à +coup, sans cause apparente, il partit rapide comme l'éclair. + +-- Oh! oh! dit La Mole, je crois que tu as raison, car voilà le +daim qui s'enfuit. + +-- Donc, puisqu'il s'enfuit, dit Coconnas, c'est qu'il entend ce +que tu n'entends pas. + +En effet, un bruit sourd et à peine perceptible frémissait +vaguement dans l'herbe; pour des oreilles moins exercées, c'eût +été le vent; pour des cavaliers, c'était un galop lointain de +chevaux. + +La Mole fut sur pied en un moment. + +-- Les voici, dit-il, alerte! Coconnas se leva, mais plus +tranquillement; la vivacité du Piémontais semblait être passée +dans le coeur de La Mole, tandis qu'au contraire l'insouciance de +celui-ci semblait à son tour s'être emparée de son ami. C'est que +l'un, dans cette circonstance, agissait d'enthousiasme, et l'autre +à contrecoeur. + +Bientôt un bruit égal et cadencé frappa l'oreille des deux amis: +le hennissement d'un cheval fit dresser l'oreille aux chevaux +qu'ils tenaient prêts à dix pas d'eux, et dans l'allée passa, +comme une ombre blanche, une femme qui, se tournant de leur côté, +fit un signe étrange et disparut. + +-- La reine! s'écrièrent-ils ensemble. + +-- Qu'est-ce que cela signifie? dit Coconnas. + +-- Elle a fait ainsi, dit La Mole, ce qui signifie: Tout à +l'heure... + +-- Elle a fait ainsi, dit Coconnas, ce qui signifie: Partez... + +-- Ce signe répond à: _Attendez-moi._ +_ _ +-- Ce signe répond à: _Sauvez-vous._ +_ _ +-- Eh bien, dit La Mole, agissons chacun selon notre conviction. +Pars, je resterai. Coconnas haussa les épaules et se recoucha. + +Au même instant, en sens inverse du chemin qu'avait suivi la +reine, mais par la même allée, passa, bride abattue, une troupe de +cavaliers que les deux amis reconnurent pour des protestants +ardents, presque furieux. Leurs chevaux bondissaient comme ces +sauterelles dont parle Job: ils parurent et disparurent. + +-- Peste! cela devient grave, dit Coconnas en se relevant. Allons +au pavillon de François Ier. + +-- Au contraire, n'y allons pas! dit La Mole. Si nous sommes +découverts, c'est sur ce pavillon que se portera d'abord +l'attention du roi! puisque c'était là le rendez-vous général. + +-- Cette fois, tu peux bien avoir raison, grommela Coconnas. + +Coconnas n'avait pas prononcé ces paroles, qu'un cavalier passa +comme l'éclair au milieu des arbres, et, franchissant fossés, +buissons, barrières, arriva près des deux gentilshommes. + +Il tenait un pistolet de chaque main et guidait des genoux +seulement son cheval dans cette course furieuse. + +-- M. de Mouy! s'écria Coconnas inquiet et devenu plus alerte +maintenant que La Mole; M. de Mouy fuyant! On se sauve donc? + +-- Eh! vite! cria le huguenot, détalez, tout est perdu! J'ai fait +un détour pour vous le dire. En route! + +Et comme il n'avait pas cessé de courir en prononçant ces paroles, +il était déjà loin quand elles furent achevées, et par conséquent +lorsque La Mole et Coconnas en saisirent complètement le sens. + +-- Et la reine? cria La Mole. Mais la voix du jeune homme se +perdit dans l'espace; de Mouy était déjà à une trop grande +distance pour l'entendre, et surtout pour lui répondre. Coconnas +eut bientôt pris son parti. Tandis que La Mole restait immobile et +suivait des yeux de Mouy qui disparaissait entre les branches qui +s'ouvraient devant lui et se refermaient sur lui, il courut aux +chevaux, les amena, sauta sur le sien, jeta la bride de l'autre +aux mains de La Mole, et s'apprêta à piquer. + +-- Allons, allons! dit-il, je répéterai ce qu'a dit de Mouy: En +route! Et de Mouy est un monsieur qui parle bien. En route, en +route, La Mole! + +-- Un instant, dit La Mole; nous sommes venus ici pour quelque +chose. + +-- À moins que ce ne soit pour nous faire pendre, répondit +Coconnas, je te conseille de ne pas perdre de temps. Je devine, tu +vas faire de la rhétorique, paraphraser le mot fuir, parler +d'Horace qui jeta son bouclier et d'Épaminondas qu'on rapporta sur +le sien; mais, je dirai un seul mot: Où fuit M. de Mouy de Saint- +Phale, tout le monde peut fuir. + +-- M. de Mouy de Saint-Phale, dit La Mole, n'est pas chargé +d'enlever la reine Marguerite, M. de Mouy de Saint-Phale n'aime +pas la reine Marguerite. + +-- Mordi! et il fait bien, si cet amour devait lui faire faire des +sottises pareilles à celle que je te vois méditer. Que cinq cent +mille diables d'enfer enlèvent l'amour qui peut coûter la tête à +deux braves gentilshommes! Corne de boeuf! comme dit le roi +Charles, nous conspirons, mon cher; et quand on conspire mal, il +faut se bien sauver. En selle, en selle, La Mole! + +-- Sauve-toi, mon cher, je ne t'en empêche pas, et même je t'y +invite. Ta vie est plus précieuse que la mienne. Défends donc ta +vie. + +-- Il faut me dire: Coconnas, faisons-nous pendre ensemble, et non +me dire: Coconnas, sauve-toi tout seul. + +-- Bah! mon ami, répondit La Mole, la corde est faite pour les +manants, et non pour des gentilshommes comme nous. + +-- Je commence à croire, dit Coconnas avec un soupir, que la +précaution que j'ai prise n'est pas mauvaise. + +-- Laquelle? + +-- De me faire un ami du bourreau. + +-- Tu es sinistre, mon cher Coconnas. + +-- Mais enfin que faisons-nous? s'écria celui-ci impatienté. + +-- Nous allons retrouver la reine. + +-- Où cela? + +-- Je n'en sais rien... Retrouver le roi! + +-- Où cela? + +-- Je n'en sais rien... mais nous le retrouverons, et nous ferons +à nous deux ce que cinquante personnes n'ont pu ou n'ont osé +faire. + +-- Tu me prends par l'amour-propre, Hyacinthe; c'est mauvais +signe. + +-- Eh bien, voyons, à cheval et partons. + +-- C'est bien heureux! La Mole se retourna pour prendre le pommeau +de la selle; mais au moment où il mettait le pied à l'étrier, une +voix impérieuse se fit entendre. + +-- Halte-là! rendez-vous, dit la voix. En même temps une figure +d'homme parut derrière un chêne, puis une autre, puis trente: +c'étaient les chevau-légers, qui, devenus fantassins, s'étaient +glissés à plat ventre dans les bruyères et fouillaient dans le +bois. + +-- Qu'est-ce que je t'ai dit? murmura Coconnas. Une espèce de +rugissement sourd fut la réponse de La Mole. + +Les chevau-légers étaient encore à trente pas des deux amis. + +-- Voyons! continua le Piémontais parlant tout haut au lieutenant +des chevau-légers et tout bas à La Mole; messieurs, qu'y a-t-il? + +Le lieutenant ordonna de coucher en joue les deux amis. Coconnas +continua tout bas: + +-- En selle! La Mole, il en est temps encore: saute à cheval, +comme je t'ai vu cent fois, et partons. Puis se retournant vers +les chevau-légers: + +-- Eh! que diable, messieurs, ne tirez pas, vous pourriez tuer des +amis. Puis à La Mole: + +-- À travers les arbres, on tire mal; ils tireront et nous +manqueront. + +-- Impossible, dit La Mole; nous ne pouvons emmener avec nous le +cheval de Marguerite et les deux mules, ce cheval et ces deux +mules la compromettraient, tandis que par mes réponses +j'éloignerai tout soupçon. Pars! mon ami, pars! + +-- Messieurs, dit Coconnas en tirant son épée et en l'élevant en +l'air, messieurs, nous sommes tout rendus. Les chevau-légers +relevèrent leurs mousquetons. + +-- Mais d'abord, pourquoi faut-il que nous nous rendions? + +-- Vous le demanderez au roi de Navarre. + +-- Quel crime avons-nous commis? + +-- M. d'Alençon vous le dira. Coconnas et La Mole se regardèrent: +le nom de leur ennemi en un pareil moment était peu fait pour les +rassurer. + +Cependant ni l'un ni l'autre ne fit résistance. Coconnas fut +invité à descendre de cheval, manoeuvre qu'il exécuta sans +observation. Puis tous deux furent placés au centre des chevau- +légers, et l'on prit la route du pavillon de François Ier. + +-- Tu voulais voir le pavillon de François Ier? dit Coconnas à La +Mole, en apercevant, à travers les arbres, les murs d'une +charmante fabrique gothique; eh bien, il paraît que tu le verras. + +La Mole ne répondit rien, et tendit seulement la main à Coconnas. + +À côté de ce charmant pavillon, bâti du temps de Louis XII, et +qu'on appelait le pavillon de François Ier, parce que celui-ci le +choisissait toujours pour ses rendez-vous de chasse, était une +espèce de hutte élevée pour les piqueurs, et qui disparaissait en +quelque sorte sous les mousquets et sous les hallebardes et les +épées reluisantes, comme une taupinière sous une moisson +blanchissante. + +C'était dans cette hutte qu'avaient été conduits les prisonniers. + +Maintenant éclairons la situation fort nuageuse, pour les deux +amis surtout, en racontant ce qui s'était passé. + +Les gentilshommes protestants s'étaient réunis, comme la chose +avait été convenue, dans le pavillon de François Ier, dont, on le +sait, de Mouy s'était procuré la clef. + +Maîtres de la forêt, à ce qu'ils croyaient du moins, ils avaient +posé par-ci, par-là quelques sentinelles, que les chevau-légers, +moyennant un changement d'écharpes blanches en écharpes rouges, +précaution due au zèle ingénieux de M. de Nancey, avaient enlevées +sans coup férir par une surprise vigoureuse. + +Les chevau-légers avaient continué leur battue, cernant le +pavillon; mais de Mouy, qui, ainsi que nous l'avons dit, attendait +le roi au bout de l'allée des Violettes, avait vu ces écharpes +rouges marchant à pas de loup, et dès ce moment les écharpes +rouges lui avaient paru suspectes. Il s'était donc jeté de côté +pour n'être point vu, et avait remarqué que le vaste cercle se +rétrécissait de manière à battre la forêt et à envelopper le lieu +du rendez-vous. + +Puis en même temps, au fond de l'allée principale, il avait vu +poindre les aigrettes blanches et briller les arquebuses de la +garde du roi. + +Enfin il avait reconnu le roi lui-même, tandis que du côté opposé +il avait aperçu le roi de Navarre. + +Alors il avait coupé l'air en croix avec son chapeau, ce qui était +le signal convenu pour dire que tout était perdu. + +À ce signal le roi avait rebroussé chemin et avait disparu. + +Aussitôt de Mouy, enfonçant les deux larges molettes de ses +éperons dans le ventre de son cheval, avait pris la fuite, et tout +en fuyant avait jeté les paroles d'avertissement que nous avons +dites, à La Mole et à Coconnas. + +Or, le roi, qui s'était aperçu de la disparition de Henri et de +Marguerite, arrivait escorté de M. d'Alençon, pour les voir sortir +tous deux de la hutte où il avait dit de renfermer tout ce qui se +trouverait non seulement dans le pavillon, mais encore dans la +forêt. + +D'Alençon, plein de confiance, galopait près du roi, dont les +douleurs aiguës augmentaient la mauvaise humeur. Deux ou trois +fois il avait failli s'évanouir, et une fois il avait vomi +jusqu'au sang. + +-- Allons! allons! dit le roi en arrivant, dépêchons-nous, j'ai +hâte de rentrer au Louvre: tirez-moi tous ces parpaillots du +terrier, c'est aujourd'hui saint Blaise, cousin de saint +Barthélemy. + +À ces paroles du roi, toute cette fourmilière de piques et +d'arquebuses se mit en mouvement, et l'on força les huguenots, +arrêtés soit dans la forêt, soit dans le pavillon, à sortir l'un +après l'autre de la cabane. + +Mais de roi de Navarre, de Marguerite et de De Mouy, point. + +-- Eh bien, dit le roi, où est Henri, où est Margot? Vous me les +avez promis, d'Alençon, et corboeuf! il faut qu'on me les trouve. + +-- Le roi et la reine de Navarre, dit M. de Nancey, nous ne les +avons pas même aperçus, Sire. + +-- Mais les voilà, dit madame de Nevers. En effet, à ce moment +même, à l'extrémité d'une allée qui donnait sur la rivière, +parurent Henri et Margot, tous deux calmes comme s'il ne se fût +agi de rien; tous deux le faucon au poing et amoureusement serrés +avec tant d'art que leurs chevaux tout en galopant, non moins unis +qu'eux, semblaient se caresser l'un l'autre des naseaux. Ce fut +alors que d'Alençon furieux fit fouiller les environs, et que l'on +trouva La Mole et Coconnas sous leur berceau de lierre. Eux aussi +firent leur entrée dans le cercle que formaient les gardes avec un +fraternel enlacement. Seulement, comme ils n'étaient point rois, +ils n'avaient pu se donner si bonne contenance que Henri et +Marguerite: La Mole était trop pâle, Coconnas était trop rouge. + + + +XXI +Les investigations + + +Le spectacle qui frappa les deux jeunes gens en entrant dans le +cercle fut de ceux qu'on n'oublie jamais, ne les eût-on vus qu'une +seule fois en un seul instant. + +Charles IX avait, comme nous l'avons dit, regardé défiler tous les +gentilshommes enfermés dans la hutte des piqueurs et extraits l'un +après l'autre par ses gardes. + +Lui et d'Alençon suivaient chaque mouvement d'un oeil avide, +s'attendant à voir sortir le roi de Navarre à son tour. + +Leur attente avait été trompée. + +Mais ce n'était point assez, il fallait savoir ce qu'ils étaient +devenus. + +Aussi, quand au bout de l'allée on vit apparaître les deux jeunes +époux, d'Alençon pâlit, Charles sentit son coeur se dilater; car +instinctivement il désirait que tout ce que son frère l'avait +forcé de faire retombât sur lui. + +-- Il échappera encore, murmura François en pâlissant. En ce +moment le roi fut saisi de douleurs d'entrailles si violentes +qu'il lâcha la bride, saisit ses flancs des deux mains, et poussa +des cris comme un homme en délire. Henri s'approcha avec +empressement; mais pendant le temps qu'il avait mis à parcourir +les deux cents pas qui le séparaient de son frère, Charles était +déjà remis. + +-- D'où venez-vous, monsieur? dit le roi avec une dureté de voix +qui émut Marguerite. + +-- Mais... de la chasse, mon frère, reprit-elle. + +-- La chasse était au bord de la rivière et non dans la forêt. + +-- Mon faucon s'est emporté sur un faisan, Sire, au moment où nous +étions restés en arrière pour voir le héron. + +-- Et où est le faisan? + +-- Le voici; un beau coq, n'est-ce pas? + +Et Henri, de son air le plus innocent, présenta à Charles son +oiseau de pourpre, d'azur et d'or. + +-- Ah! ah! dit Charles; et ce faisan pris, pourquoi ne m'avez-vous +pas rejoint? + +-- Parce qu'il avait dirigé son vol vers le parc, Sire; de sorte +que, lorsque nous sommes descendus sur le bord de la rivière, nous +vous avons vu une demi-lieue en avant de nous, remontant déjà vers +la forêt: alors nous nous sommes mis à galoper sur vos traces, car +étant de la chasse de Votre Majesté nous n'avons pas voulu la +perdre. + +-- Et tous ces gentilshommes, reprit Charles, étaient-ils invités +aussi? + +-- Quels gentilshommes, répondit Henri en jetant un regard +circulaire et interrogatif autour de lui. + +-- Eh! vos huguenots, pardieu! dit Charles; dans tous les cas, si +quelqu'un les a invités ce n'est pas moi. + +-- Non, Sire, répondit Henri, mais c'est peut-être M. d'Alençon. + +-- M. d'Alençon! comment cela? + +-- Moi? fit le duc. + +-- Eh! oui, mon frère, reprit Henri, n'avez-vous pas annoncé hier +que vous étiez roi de Navarre? Eh bien, les huguenots qui vous ont +demandé pour roi viennent vous remercier, vous, d'avoir accepté la +couronne, et le roi de l'avoir donnée. N'est-ce pas, messieurs? + +-- Oui! oui! crièrent vingt voix; vive le duc d'Alençon! vive le +roi Charles! + +-- Je ne suis pas le roi des huguenots, dit François pâlissant de +colère. Puis, jetant à la dérobée un regard sur Charles: Et +j'espère bien, ajouta-t-il, ne l'être jamais. + +-- N'importe! dit Charles, vous saurez, Henri, que je trouve tout +cela étrange. + +-- Sire, dit le roi de Navarre avec fermeté, on dirait, Dieu me +pardonne, que je subis un interrogatoire? + +-- Et si je vous disais que je vous interroge, que répondriez- +vous? + +-- Que je suis roi comme vous, Sire, dit fièrement Henri, car ce +n'est pas la couronne, mais la naissance qui fait la royauté, et +que je répondrais à mon frère et à mon ami, mais jamais à mon +juge. + +-- Je voudrais bien savoir, cependant, murmura Charles, à quoi +m'en tenir une fois dans ma vie. + +-- Qu'on amène M. de Mouy, dit d'Alençon, vous le saurez. +M. de Mouy doit être pris. + +-- M. de Mouy est-il parmi les prisonniers? demanda le roi. Henri +eut un mouvement d'inquiétude, et échangea un regard avec +Marguerite; mais ce moment fut de courte durée. Aucune voix ne +répondit. + +-- M. de Mouy n'est point parmi les prisonniers, dit M. de Nancey; +quelques-uns de nos hommes croient l'avoir vu, mais aucun n'en est +sûr. + +D'Alençon murmura un blasphème. + +-- Eh! dit Marguerite en montrant La Mole et Coconnas, qui avaient +entendu tout le dialogue, et sur l'intelligence desquels elle +croyait pouvoir compter, Sire, voici deux gentilshommes de +M. d'Alençon, interrogez-les, ils répondront. + +Le duc sentit le coup. + +-- Je les ai fait arrêter justement pour prouver qu'ils ne sont +point à moi, dit le duc. + +Le roi regarda les deux amis et tressaillit en revoyant La Mole. + +-- Oh! oh! encore ce Provençal, dit-il. Coconnas salua +gracieusement. + +-- Que faisiez-vous quand on vous a arrêtés? dit le roi. + +-- Sire, nous devisions de faits de guerre et d'amour. + +-- À cheval! armés jusqu'aux dents! prêts à fuir! + +-- Non pas, Sire, dit Coconnas, et Votre Majesté est mal +renseignée. Nous étions couchés sous l'ombre d'un hêtre: + +_Sub tegmine fagi._ +_ _ +-- Ah! vous étiez couchés sous l'ombre d'un hêtre? + +-- Et nous eussions même pu fuir, si nous avions cru avoir en +quelque façon encouru la colère de Votre Majesté. Voyons, +messieurs, sur votre parole de soldats, dit Coconnas en se +retournant vers les chevau-légers, croyez-vous que si nous +l'eussions voulu nous pouvions nous échapper? + +-- Le fait est, dit le lieutenant, que ces messieurs n'ont pas +fait un mouvement pour fuir. + +-- Parce que leurs chevaux étaient loin, dit le duc d'Alençon. + +-- J'en demande humblement pardon à Monseigneur, dit Coconnas, +mais j'avais le mien entre les jambes, et mon ami le comte Lérac +de la Mole tenait le sien par la bride. + +-- Est-ce vrai, messieurs? dit le roi. + +-- C'est vrai, Sire, répondit le lieutenant; M. de Coconnas en +nous apercevant est même descendu du sien. + +Coconnas grimaça un sourire qui signifiait: Vous voyez bien, Sire! + +-- Mais ces chevaux de main, mais ces mules, mais ces coffres dont +elles son chargées? demanda François. + +-- Eh bien, dit Coconnas, est-ce que nous sommes des valets +d'écurie? faites chercher le palefrenier qui les gardait. + +-- Il n'y est pas, dit le duc furieux. + +-- Alors, c'est qu'il aura pris peur et se sera sauvé, reprit +Coconnas; on ne peut pas demander à un manant d'avoir le calme +d'un gentilhomme. + +-- Toujours le même système, dit d'Alençon en grinçant des dents. +Heureusement, Sire, je vous ai prévenu que ces messieurs depuis +quelques jours n'étaient plus à mon service. + +-- Moi! dit Coconnas, j'aurais le malheur de ne plus appartenir à +Votre Altesse?... + +-- Eh! morbleu! monsieur, vous le savez mieux que personne, +puisque vous m'avez donné votre démission dans une lettre assez +impertinente que j'ai conservée, Dieu merci, et que par bonheur +j'ai sur moi. + +-- Oh! dit Coconnas, j'espérais que Votre Altesse m'avait pardonné +une lettre écrite dans un premier mouvement de mauvaise humeur. +J'avais appris que Votre Altesse avait voulu, dans un corridor du +Louvre, étrangler mon ami La Mole. + +-- Eh bien, interrompit le roi, que dit-il donc? + +-- J'avais cru que Votre Altesse était seule, continua ingénument +La Mole. Mais depuis que j'ai su que trois autres personnes... + +-- Silence! dit Charles, nous sommes suffisamment renseignés. +Henri, dit il au roi de Navarre, votre parole de ne pas fuir? + +-- Je la donne à Votre Majesté, Sire. + +-- Retournez à Paris avec M. de Nancey et prenez les arrêts dans +votre chambre. Vous, messieurs, continua-t-il en s'adressant aux +deux gentilshommes, rendez vos épées. + +La Mole regarda Marguerite. Elle sourit. Aussitôt La Mole remit +son épée au capitaine qui était le plus proche de lui. Coconnas en +fit autant. + +-- Et M. de Mouy, l'a-t-on retrouvé? demanda le roi. + +-- Non, Sire, dit M. de Nancey; ou il n'était pas dans la forêt, +ou il s'est sauvé. + +-- Tant pis, dit le roi. Retournons. J'ai froid, je suis ébloui. + +-- Sire, c'est la colère sans doute, dit François. + +-- Oui, peut-être. Mes yeux vacillent. Où sont donc les +prisonniers? Je n'y vois plus. Est-ce donc déjà la nuit! oh! +miséricorde! je brûle! ... À moi! à moi! + +Et le malheureux roi lâchant la bride de son cheval, étendant les +bras, tomba en arrière, soutenu par les courtisans épouvantés de +cette seconde attaque. + +François, à l'écart, essuyait la sueur de son front, car lui seul +connaissait la cause du mal qui torturait son frère. + +De l'autre côté, le roi de Navarre, déjà sous la garde de +M. de Nancey, considérait toute cette scène avec un étonnement +croissant. + +-- Eh! eh! murmura-t-il avec cette prodigieuse intuition qui par +moments faisait de lui un homme illuminé pour ainsi dire, si +j'allais me trouver heureux d'avoir été arrêté dans ma fuite? + +Il regarda Margot, dont les grands yeux, dilatés par la surprise, +se reportaient de lui au roi et du roi à lui. + +Cette fois le roi était sans connaissance. On fit approcher une +civière sur laquelle on l'étendit. On le recouvrit d'un manteau, +qu'un des cavaliers détacha de ses épaules, et le cortège reprit +tranquillement la route de Paris, d'où l'on avait vu partir le +matin des conspirateurs allègres et un roi joyeux, et où l'on +voyait rentrer un roi moribond entouré de rebelles prisonniers. + +Marguerite, qui dans tout cela n'avait perdu ni sa liberté de +corps ni sa liberté d'esprit, fit un dernier signe d'intelligence +à son mari, puis elle passa si près de La Mole que celui-ci put +recueillir ces deux mots grecs qu'elle laissa tomber: + +-- _Mê déidé. _C'est-à-dire: + +-- Ne crains rien. + +-- Que t'a-t-elle dit? demanda Coconnas. + +-- Elle m'a dit de ne rien craindre, répondit La Mole. + +-- Tant pis, murmura le Piémontais, tant pis, cela veut dire qu'il +ne fait pas bon ici pour tous. Toutes les fois que ce mot là m'a +été adressé en manière d'encouragement, j'ai reçu à l'instant même +soit une balle quelque part, soit un coup d'épée dans le corps, +soit un pot de fleurs sur la tête. Ne crains rien, soit en hébreu, +soit en grec, soit en latin, soit en français, a toujours signifié +pour moi: _Gare là-dessous! _ +_ _ +_-- _En route, messieurs! dit le lieutenant des chevau-légers. + +-- Eh! sans indiscrétion, monsieur, demanda Coconnas, où nous +mène-t on? + +-- À Vincennes, je crois, dit le lieutenant. + +-- J'aimerais mieux aller ailleurs, dit Coconnas; mais enfin on ne +va pas toujours où l'on veut. + +Pendant la route le roi était revenu de son évanouissement et +avait repris quelque force. À Nanterre il avait même voulu monter +à cheval, mais on l'en avait empêché. + +-- Faites prévenir maître Ambroise Paré, dit Charles en arrivant +au Louvre. + +Il descendit de sa litière, monta l'escalier appuyé au bras de +Tavannes, et il gagna son appartement, où il défendit que personne +le suivît. + +Tout le monde remarqua qu'il semblait fort grave; pendant toute la +route il avait profondément réfléchi, n'adressant la parole à +personne, et ne s'occupant plus ni de la conspiration ni des +conspirateurs. Il était évident que ce qui le préoccupait c'était +sa maladie. + +Maladie si subite, si étrange, si aiguë, et dont quelques +symptômes étaient les mêmes que les symptômes qu'on avait +remarqués chez son frère François II quelque temps avant sa mort. + +Aussi la défense faite à qui que ce fût, excepté maître Paré, +d'entrer chez le roi, n'étonna-t-elle personne. La misanthropie, +on le savait, était le fond du caractère du prince. + +Charles entra dans sa chambre à coucher, s'assit sur une espèce de +chaise longue, appuya sa tête sur des coussins, et, réfléchissant +que maître Ambroise Paré pourrait n'être pas chez lui et tarder à +venir, il voulut utiliser le temps de l'attente. + +En conséquence, il frappa dans ses mains; un garde parut. + +-- Prévenez le roi de Navarre que je veux lui parler, dit Charles. +Le garde s'inclina et obéit. + +Charles renversa sa tête en arrière, une lourdeur effroyable de +cerveau lui laissait à peine la faculté de lier ses idées les unes +aux autres, une espèce de nuage sanglant flottait devant ses yeux; +sa bouche était aride, et il avait déjà, sans étancher sa soif, +vidé toute une carafe d'eau. + +Au milieu de cette somnolence, la porte se rouvrit et Henri parut; +M. de Nancey le suivait par-derrière, mais il s'arrêta dans +l'antichambre. + +Le roi de Navarre attendit que la porte fût refermée derrière lui. +Alors il s'avança. + +-- Sire, dit-il, vous m'avez fait demander, me voici. + +Le roi tressaillit à cette voix, et fit le mouvement machinal +d'étendre la main. + +-- Sire, dit Henri en laissant ses deux mains pendre à ses côtés, +Votre Majesté oublie que je ne suis plus son frère, mais son +prisonnier. + +-- Ah! ah! c'est vrai, dit Charles; merci de me l'avoir rappelé. +Il y a plus, il me souvient que vous m'avez promis, lorsque nous +serions en tête-à-tête, de me répondre franchement. + +-- Je suis prêt à tenir cette promesse. Interrogez, Sire. + +Le roi versa de l'eau froide dans sa main, et posa sa main sur son +front. + +-- Qu'y a-t-il de vrai dans l'accusation du duc d'Alençon? Voyons, +répondez, Henri. + +-- La moitié seulement: c'était M. d'Alençon qui devait fuir, et +moi qui devais l'accompagner. + +-- Et pourquoi deviez-vous l'accompagner? demanda Charles; êtes- +vous donc mécontent de moi, Henri? + +-- Non, Sire, au contraire; je n'ai qu'à me louer de Votre +Majesté; et Dieu qui lit dans les coeurs, voit dans le mien quelle +profonde affection je porte à mon frère et à mon roi. + +-- Il me semble, dit Charles, qu'il n'est point dans la nature de +fuir les gens que l'on aime et qui nous aiment! + +-- Aussi, dit Henri, je ne fuyais pas ceux qui m'aiment, je fuyais +ceux qui me détestent. Votre Majesté me permet-elle de lui parler +à coeur ouvert? + +-- Parlez, monsieur. + +-- Ceux qui me détestent ici, Sire, c'est M. d'Alençon et la reine +mère. + +-- M. d'Alençon, je ne dis pas, reprit Charles, mais la reine mère +vous comble d'attentions. + +-- C'est justement pour cela que je me défie d'elle, Sire. Et bien +m'en a pris de m'en défier! + +-- D'elle? + +-- D'elle ou de ceux qui l'entourent. Vous savez que le malheur +des rois, Sire, n'est pas toujours d'être trop mal, mais trop bien +servis. + +-- Expliquez-vous: c'est un engagement pris de votre part de tout +me dire. + +-- Et Votre Majesté voit que je l'accomplis. + +-- Continuez. + +-- Votre Majesté m'aime, m'a-t-elle dit? + +-- C'est-à-dire que je vous aimais avant votre trahison, Henriot. + +-- Supposez que vous m'aimez toujours, Sire. + +-- Soit! + +-- Si vous m'aimez, vous devez désirer que je vive, n'est-ce pas? + +-- J'aurais été désespéré qu'il t'arrivât malheur. + +-- Eh bien, Sire, deux fois Votre Majesté a bien manqué de tomber +dans le désespoir. + +-- Comment cela? + +-- Oui, car deux fois la Providence seule m'a sauvé la vie. Il est +vrai que la seconde fois la Providence avait pris les traits de +Votre Majesté. + +-- Et la première fois, quelle marque avait-elle prise? + +-- Celle d'un homme qui serait bien étonné de se voir confondu +avec elle, de René. Oui, vous, Sire, vous m'avez sauvé du fer. + +Charles fronça le sourcil, car il se rappelait la nuit où il avait +emmené Henriot rue des Barres. + +-- Et René? dit-il. + +-- René m'a sauvé du poison. + +-- Peste! tu as de la chance. Henriot, dit le roi en essayant un +sourire dont une vive douleur fit une contraction nerveuse. Ce +n'est pas là son état. + +-- Deux miracles m'ont donc sauvé, Sire. Un miracle de repentir de +la part du Florentin, un miracle de bonté de votre part. Eh bien, +je l'avoue à Votre Majesté, j'ai peur que le ciel ne se lasse de +faire des miracles, et j'ai voulu fuir en raison de cet axiome: +Aide-toi, le ciel t'aidera. + +-- Pourquoi ne m'as-tu pas dit cela plus tôt, Henri? + +-- En vous disant ces mêmes paroles hier, j'étais un dénonciateur. + +-- Et en me les disant aujourd'hui? + +-- Aujourd'hui, c'est autre chose; je suis accusé et je me +défends. + +-- Es-tu sûr de cette première tentative, Henriot? + +-- Aussi sûr que de la seconde. + +-- Et l'on a tenté de t'empoisonner? + +-- On l'a tenté. + +-- Avec quoi? + +-- Avec de l'opiat. + +-- Et comment empoisonne-t-on avec de l'opiat? + +-- Dame! Sire, demandez à René; on empoisonne bien avec des +gants... + +Charles fronça le sourcil; puis peu à peu sa figure se dérida. + +-- Oui, oui, dit-il, comme s'il se parlait à lui-même; c'est dans +la nature des êtres créés de fuir la mort. Pourquoi donc +l'intelligence ne ferait-elle pas ce que fait l'instinct? + +-- Eh bien, Sire, demanda Henri, Votre Majesté est-elle contente +de ma franchise, et croit-elle que je lui aie tout dit? + +-- Oui, Henriot, oui, et tu es un brave garçon. Et tu crois alors +que ceux qui t'en voulaient ne se sont point lassés, que de +nouvelles tentatives auraient été faites. + +-- Sire, tous les soirs, je m'étonne de me trouver encore vivant. + +-- C'est parce qu'on sait que je t'aime, vois-tu, Henriot, qu'ils +veulent te tuer. Mais, sois tranquille; ils seront punis de leur +mauvais vouloir. En attendant, tu es libre. + +-- Libre de quitter Paris, Sire? demanda Henri. + +-- Non pas; tu sais bien qu'il m'est impossible de me passer de +toi. Eh! mille noms d'un diable, il faut bien que j'aie quelqu'un +qui m'aime. + +-- Alors, Sire, si Votre Majesté me garde près d'elle, qu'elle +veuille bien m'accorder une grâce... + +-- Laquelle? + +-- C'est de ne point me garder à titre d'ami, mais à titre de +prisonnier. + +-- Comment, de prisonnier? + +-- Eh! oui. Votre Majesté ne voit-elle pas que c'est son amitié +qui me perd? + +-- Et tu aimes mieux ma haine? + +-- Une haine apparente, Sire. Cette haine me sauvera: tant qu'on +me croira en disgrâce, on aura moins hâte de me voir mort. + +-- Henriot, dit Charles, je ne sais pas ce que tu désires, je ne +sais pas quel est ton but; mais si tes désirs ne s'accomplissent +point, si tu manques le but que tu te proposes, je serai bien +étonné. + +-- Je puis donc compter sur la sévérité du roi? + +-- Oui. + +-- Alors, je suis plus tranquille... Maintenant qu'ordonne Votre +Majesté? + +-- Rentre chez toi, Henriot. Moi, je suis souffrant, je vais voir +mes chiens et me mettre au lit. + +-- Sire, dit Henri, Votre Majesté aurait dû faire venir un +médecin; son indisposition d'aujourd'hui est peut-être plus grave +qu'elle ne pense. + +-- J'ai fait prévenir maître Ambroise Paré, Henriot. + +-- Alors, je m'éloigne plus tranquille. + +-- Sur mon âme, dit le roi, je crois que de toute ma famille tu es +le seul qui m'aime véritablement. + +-- Est-ce bien votre opinion, Sire? + +-- Foi de gentilhomme! + +-- Eh bien, recommandez-moi à M. de Nancey comme un homme à qui +votre colère ne donne pas un mois à vivre: c'est le moyen que je +vous aime longtemps. + +-- Monsieur de Nancey! cria Charles. Le capitaine des gardes +entra. + +-- Je remets le plus grand coupable du royaume entre vos mains, +continua le roi, vous m'en répondez sur votre tête. + +Et Henri, la mine consternée, sortit derrière M. de Nancey. + + + +XXII +Actéon + + +Charles, resté seul, s'étonna de n'avoir pas vu paraître l'un ou +l'autre de ses deux fidèles; ses deux fidèles étaient sa nourrice +Madeleine et son lévrier Actéon. + +-- La nourrice sera allée chanter ses psaumes chez quelque +huguenot de sa connaissance, se dit-il, et Actéon me boude encore +du coup de fouet que je lui ai donné ce matin. + +En effet, Charles prit une bougie et passa chez la bonne femme. La +bonne femme n'était pas chez elle. Une porte de l'appartement de +Madeleine donnait, on se le rappelle, dans le cabinet des Armes. +Il s'approcha de cette porte. + +Mais, dans le trajet, une de ces crises qu'il avait déjà +éprouvées, et qui semblaient s'abattre sur lui tout à coup, le +reprit. Le roi souffrait comme si l'on eût fouillé ses entrailles +avec un fer rouge. Une soif inextinguible le dévorait; il vit une +tasse de lait sur une table, l'avala d'un trait, et se sentit un +peu calmé. + +Alors il reprit la bougie qu'il avait posée sur un meuble, et +entra dans le cabinet. + +À son grand étonnement, Actéon ne vint pas au-devant de lui. +L'avait-on enfermé? En ce cas, il sentirait que son maître est +revenu de la chasse, et hurlerait. + +Charles appela, siffla; rien ne parut. + +Il fit quatre pas en avant; et, comme la lumière de la bougie +parvenait jusqu'à l'angle du cabinet, il aperçut dans cet angle +une masse inerte étendue sur le carreau. + +-- Holà! Actéon; holà! dit Charles. Et il siffla de nouveau. Le +chien ne bougea point. Charles courut à lui et le toucha; le +pauvre animal était raide et froid. De sa gueule, contractée par +la douleur, quelques gouttes de fiel étaient tombées, mêlées à une +bave écumeuse et sanglante. Le chien avait trouvé dans le cabinet +une barrette de son maître, et il avait voulu mourir en appuyant +sa tête sur cet objet qui lui représentait un ami. + +À ce spectacle qui lui fit oublier ses propres douleurs et lui +rendit toute son énergie, la colère bouillonna dans les veines de +Charles, il voulut crier; mais enchaînés qu'ils sont dans leurs +grandeurs, les rois ne sont pas libres de ce premier mouvement que +tout homme fait tourner au profit de sa passion ou de sa défense. +Charles réfléchit qu'il y avait là quelque trahison, et se tut. + +Alors il s'agenouilla devant son chien et examina le cadavre d'un +oeil expert. L'oeil était vitreux, la langue rouge et criblée de +pustules. C'était une étrange maladie, et qui fit frissonner +Charles. + +Le roi remit ses gants, qu'il avait ôtés et passés à sa ceinture, +souleva la lèvre livide du chien pour examiner les dents, et +aperçut dans les interstices quelques fragments blanchâtres +accrochés aux pointes des crocs aigus. + +Il détacha ces fragments, et reconnut que c'était du papier. + +Près de ce papier l'enflure était plus violente, les gencives +étaient tuméfiées, et la peau était rongée comme par du vitriol. + +Charles regarda attentivement autour de lui. Sur le tapis gisaient +deux ou trois parcelles de papier semblable à celui qu'il avait +déjà reconnu dans la bouche du chien. L'une de ces parcelles, plus +large que les autres, offrait des traces d'un dessin sur bois. + +Les cheveux de Charles se hérissèrent sur sa tête, il reconnut un +fragment de cette image représentant un seigneur chassant au vol, +et qu'Actéon avait arrachée de son livre de chasse. + +-- Ah! dit-il en pâlissant, le livre était empoisonné. Puis tout à +coup rappelant ses souvenirs: + +-- Mille démons! s'écria-t-il, j'ai touché chaque page de mon +doigt, et à chaque page j'ai porté mon doigt à ma bouche pour le +mouiller. Ces évanouissements, ces douleurs, ces vomissements! ... +Je suis mort! + +Charles demeura un instant immobile sous le poids de cette +effroyable idée. Puis, se relevant avec un rugissement sourd, il +s'élança vers la porte de son cabinet. + +-- Maître René! cria-t-il, maître René le Florentin! qu'on coure +au pont Saint-Michel, et qu'on me l'amène; dans dix minutes il +faut qu'il soit ici. Que l'un de vous monte à cheval et prenne un +cheval de main pour être plus tôt de retour. Quant à maître +Ambroise Paré, s'il vient, vous le ferez attendre. + +Un garde partit tout courant pour obéir à l'ordre donné. + +-- Oh! murmura Charles, quand je devrais faire donner la torture à +tout le monde, je saurai qui a donné ce livre à Henriot. + +Et, la sueur au front, les mains crispées, la poitrine haletante, +Charles demeura les yeux fixés sur le cadavre de son chien. + +Dix minutes après, le Florentin heurta timidement, et non sans +inquiétude, à la porte du roi. Il est de certaines consciences +pour lesquelles le ciel n'est jamais pur. + +-- Entrez! dit Charles. + +Le parfumeur parut. Charles marcha à lui l'air impérieux et la +lèvre crispée. + +-- Votre Majesté m'a fait demander, dit René tout tremblant. + +-- Vous êtes habile chimiste, n'est-ce pas? + +-- Sire... + +-- Et vous savez tout ce que savent les plus habiles médecins? + +-- Votre Majesté exagère. + +-- Non, ma mère me l'a dit. D'ailleurs, j'ai confiance en vous, et +j'ai mieux aimé vous consulter, vous, que tout autre. Tenez, +continua-t-il en démasquant le cadavre du chien, regardez, je vous +prie, ce que cet animal a entre les dents, et dites-moi de quoi il +est mort. + +Pendant que René, la bougie à la main, se baissait jusqu'à terre, +autant pour dissimuler son émotion que pour obéir au roi, Charles, +debout, les yeux fixés sur cet homme, attendait avec une +impatience facile à comprendre la parole qui devait être sa +sentence de mort ou son gage de salut. + +René tira une espèce de scalpel de sa poche, l'ouvrit, et, du bout +de la pointe, détacha de la gueule du lévrier les parcelles de +papier adhérentes à ses gencives, et regarda longtemps et avec +attention le fiel et le sang que distillait chaque plaie. + +-- Sire, dit-il en tremblant, voilà de bien tristes symptômes. + +Charles sentit un frisson glacé courir dans ses veines et pénétrer +jusqu'à son coeur. + +-- Oui, dit-il, ce chien a été empoisonné, n'est-ce pas? + +-- J'en ai peur, Sire. + +-- Et avec quel genre de poison? + +-- Avec un poison minéral, à ce que je suppose. + +-- Pourriez-vous acquérir la certitude qu'il a été empoisonné? + +-- Oui, sans doute, en l'ouvrant et en examinant l'estomac. + +-- Ouvrez-le; je veux ne conserver aucun doute. + +-- Il faudrait appeler quelqu'un pour m'aider. + +-- Je vous aiderai, moi, dit Charles. + +-- Vous, Sire! + +-- Oui, moi. Et, s'il est empoisonné, quels symptômes trouverons- +nous? + +-- Des rougeurs et des herborisations dans l'estomac. + +-- Allons, dit Charles, à l'oeuvre. René, d'un coup de scalpel, +ouvrit la poitrine du lévrier et l'écarta avec force de ses deux +mains, tandis que Charles, un genou en terre, éclairait d'une main +crispée et tremblante. + +-- Voyez, Sire, dit René, voyez, voici des traces évidentes. Ces +rougeurs sont celles que je vous ai prédites; quant à ces veines +sanguinolentes, qui semblent les racines d'une plante, c'est ce +que je désignais sous le nom d'herborisations. Je trouve ici tout +ce que je cherchais. + +-- Ainsi le chien est empoisonné? + +-- Oui, Sire. + +-- Avec un poison minéral? + +-- Selon toute probabilité. + +-- Et qu'éprouverait un homme qui, par mégarde, aurait avalé de ce +même poison? + +-- Une grande douleur de tête, des brûlures intérieures, comme +s'il eût avalé des charbons ardents; des douleurs d'entrailles, +des vomissements. + +-- Et aurait-il soif? demanda Charles. + +-- Une soif inextinguible. + +-- C'est bien cela, c'est bien cela, murmura le roi. + +-- Sire, je cherche en vain le but de toutes ces demandes. + +-- À quoi bon le chercher? Vous n'avez pas besoin de le savoir. +Répondez à nos questions, voilà tout. + +-- Que Votre Majesté m'interroge. + +-- Quel est le contre-poison à administrer à un homme qui aurait +avalé la même substance que mon chien? René réfléchit un instant. + +-- Il y a plusieurs poisons minéraux, dit-il; je voudrais bien, +avant de répondre, savoir duquel il s'agit. Votre Majesté a-t-elle +quelque idée de la façon dont son chien a été empoisonné? + +-- Oui, dit Charles; il a mangé une feuille d'un livre. + +-- Une feuille d'un livre? + +-- Oui. + +-- Et Votre Majesté a-t-elle ce livre? + +-- Le voilà, dit Charles en prenant le manuscrit de chasse sur le +rayon où il l'avait placé et en le montrant à René. + +René fit un mouvement de surprise qui n'échappa point au roi. + +-- Il a mangé une feuille de ce livre? balbutia René. + +-- Celle-ci. Et Charles montra la feuille déchirée. + +-- Permettez-vous que j'en déchire une autre, Sire? + +-- Faites. + +René déchira une feuille, l'approcha de la bougie. Le papier prit +feu, et une forte odeur alliacée se répandit dans le cabinet. + +-- Il a été empoisonné avec une mixture d'arsenic, dit-il. + +-- Vous en êtes sûr? + +-- Comme si je l'avais préparée moi-même. + +-- Et le contre-poison?... René secoua la tête. + +-- Comment, dit Charles d'une voix rauque, vous ne connaissez pas +de remède? + +-- Le meilleur et le plus efficace est des blancs d'oeufs battus +dans du lait; mais... + +-- Mais... quoi? + +-- Mais il faudrait qu'il fût administré aussitôt, sans cela... + +-- Sans cela? + +-- Sire, c'est un poison terrible, reprit encore une fois René. + +-- Il ne tue pas tout de suite cependant, dit Charles. + +-- Non, mais il tue sûrement, peu importe le temps qu'on mette à +mourir, et quelquefois même c'est un calcul. Charles s'appuya sur +la table de marbre. + +-- Maintenant, dit-il, en posant la main sur l'épaule de René, +vous connaissez ce livre? + +-- Moi, Sire! dit René en pâlissant. + +-- Oui, vous; en l'apercevant vous vous êtes trahi. + +-- Sire, je vous jure... + +-- René, dit Charles, écoutez bien ceci: Vous avez empoisonné la +reine de Navarre avec des gants; vous avez empoisonné le prince de +Porcian avec la fumée d'une lampe; vous avez essayé d'empoisonner +M. de Condé avec une pomme de senteur. René, je vous ferai enlever +la chair lambeau par lambeau avec une tenaille rougie, si vous ne +me dites pas à qui appartient ce livre. + +Le Florentin vit qu'il n'y avait pas à plaisanter avec la colère +de Charles IX, et résolut de payer d'audace. + +-- Et si je dis la vérité, Sire, qui me garantira que je ne serai +pas puni plus cruellement encore que si je me tais? + +-- Moi. + +-- Me donnerez-vous votre parole royale? + +-- Foi de gentilhomme, vous aurez la vie sauve, dit le roi. + +-- En ce cas, ce livre m'appartient, dit-il. + +-- À vous! fit Charles en se reculant et en regardant +l'empoisonneur d'un oeil égaré. + +-- Oui, à moi. + +-- Et comment est-il sorti de vos mains? + +-- C'est Sa Majesté la reine mère qui l'a pris chez moi. + +-- La reine mère! s'écria Charles. + +-- Oui. + +-- Mais dans quel but? + +-- Dans le but, je crois, de le faire porter au roi de Navarre, +qui avait demandé au duc d'Alençon un livre de ce genre pour +étudier la chasse au vol. + +-- Oh! s'écria Charles, c'est cela: je tiens tout. Ce livre, en +effet, était chez Henriot. Il y a une destinée, et je la subis. + +En ce moment Charles fut pris d'une toux sèche et violente, à +laquelle succéda une nouvelle douleur d'entrailles. Il poussa deux +ou trois cris étouffés, et se renversa sur sa chaise. + +-- Qu'avez-vous, Sire? demanda René d'une voix épouvantée. + +-- Rien, dit Charles; seulement j'ai soif, donnez-moi à boire. + +René emplit un verre d'eau et le présenta d'une main tremblante à +Charles, qui l'avala d'un seul trait. + +-- Maintenant, dit Charles, prenant une plume et la trempant dans +l'encre, écrivez sur ce livre. + +-- Que faut-il que j'écrive? + +-- Ce que je vais vous dicter: + +«Ce manuel de chasse au vol a été donné par moi à la reine mère +Catherine de Médicis.» + +René prit la plume et écrivit. + +-- Et maintenant signez. Le Florentin signa. + +-- Vous m'avez promis la vie sauve, dit le parfumeur. + +-- Et, de mon côté, je vous tiendrai parole. + +-- Mais, dit René, du côté de la reine mère? + +-- Oh! de ce côté, dit Charles, cela ne me regarde plus: si l'on +vous attaque, défendez-vous. + +-- Sire, puis-je quitter la France quand je croirai ma vie +menacée? + +-- Je vous répondrai à cela dans quinze jours. + +-- Mais en attendant... + +Charles posa, en fronçant le sourcil, son doigt sur ses lèvres +livides. + +-- Oh! soyez tranquille, Sire. Et, trop heureux d'en être quitte à +si bon marché, le Florentin s'inclina et sortit. Derrière lui, la +nourrice apparut à la porte de sa chambre. + +-- Qu'y a-t-il donc, mon Charlot? dit-elle. + +-- Nourrice, il y a que j'ai marché dans la rosée, et que cela m'a +fait mal. + +-- En effet, tu es bien pâle, mon Charlot. + +-- C'est que je suis bien faible. Donne-moi le bras, nourrice, +pour aller jusqu'à mon lit. + +La nourrice s'avança vivement. Charles s'appuya sur elle et gagna +sa chambre. + +-- Maintenant, dit Charles, je me mettrai au lit tout seul. + +-- Et si maître Ambroise Paré vient? + +-- Tu lui diras que je vais mieux et que je n'ai plus besoin de +lui. + +-- Mais, en attendant, que prendras-tu? + +-- Oh! une médecine bien simple, dit Charles, des blancs d'oeufs +battus dans du lait. À propos, nourrice, continua-t-il, ce pauvre +Actéon est mort. Il faudra, demain matin, le faire enterrer dans +un coin du jardin du Louvre. C'était un de mes meilleurs amis... +Je lui ferai faire un tombeau... Si j'en ai le temps. + + + +XXIII +Le bois de Vincennes + + +Ainsi que l'ordre en avait été donné par Charles IX, Henri fut +conduit le même soir au bois de Vincennes. C'est ainsi qu'on +appelait à cette époque le fameux château dont il ne reste plus +aujourd'hui qu'un débris, fragment colossal qui suffit à donner +une idée de sa grandeur passée. + +Le voyage se fit en litière. Quatre gardes marchaient de chaque +côté. M. de Nancey, porteur de l'ordre qui devait ouvrir à Henri +les portes de la prison protectrice, marchait le premier. + +À la poterne du donjon, on s'arrêta. M. de Nancey descendit de +cheval, ouvrit la portière fermée à cadenas, et invita +respectueusement le roi à descendre. + +Henri obéit sans faire la moindre observation. Toute demeure lui +semblait plus sûre que le Louvre, et dix portes se fermant sur lui +se fermaient en même temps entre lui et Catherine de Médicis. + +Le prisonnier royal traversa le pont-levis entre deux soldats, +franchit les trois portes du bas du donjon et les trois portes du +bas de l'escalier; puis, toujours précédé de M. de Nancey, il +monta un étage. Arrivé là, le capitaine des gardes, voyant qu'il +s'apprêtait encore à monter, lui dit: + +-- Monseigneur, arrêtez-vous là. + +-- Ah! ah! ah! dit Henri en s'arrêtant, il paraît qu'on me fait +les honneurs du premier étage. + +-- Sire, répondit M. de Nancey, on vous traite en tête couronnée. + +-- Diable! diable! se dit Henri, deux ou trois étages de plus ne +m'auraient aucunement humilié. Je serai trop bien ici: on se +doutera de quelque chose. + +-- Votre Majesté veut-elle me suivre? dit M. de Nancey. + +-- Ventre-saint-gris! dit le roi de Navarre, vous savez bien, +monsieur, qu'il ne s'agit point ici de ce que je veux ou de ce que +je ne veux pas, mais de ce qu'ordonne mon frère Charles. Ordonne- +t-il de vous suivre? + +-- Oui, Sire. + +-- En ce cas, je vous suis, monsieur. On s'engagea dans une espèce +de corridor à l'extrémité duquel on se trouva dans une salle assez +vaste, aux murs sombres et d'un aspect parfaitement lugubre. + +Henri regarda autour de lui avec un regard qui n'était pas exempt +d'inquiétude. + +-- Où sommes-nous? dit-il. + +-- Nous traversons la salle de la question, Monseigneur. + +-- Ah! ah! fit le roi. Et il regarda plus attentivement. Il y +avait un peu de tout dans cette chambre: des brocs et des +chevalets pour la question de l'eau, des coins et des maillets +pour la question des brodequins; en outre, des sièges de pierre +destinés aux malheureux qui attendaient la torture faisaient à peu +près le tour de la salle, et au-dessus de ces sièges, à ces sièges +eux-mêmes, au pied de ces sièges, étaient des anneaux de fer +scellés dans le mur sans autre symétrie que celle de l'art +tortionnaire. Mais leur proximité des sièges indiquait assez +qu'ils étaient là pour attendre les membres de ceux qui seraient +assis. + +Henri continua son chemin sans dire une parole, mais ne perdant +pas un détail de tout cet appareil hideux qui écrivait, pour ainsi +dire, l'histoire de la douleur sur les murailles. + +Cette attention à regarder autour de lui fit que Henri ne regarda +point à ses pieds et trébucha. + +-- Eh! dit-il, qu'est-ce donc que cela? + +Et il montrait une espèce de sillon creusé sur la dalle humide qui +faisait le plancher. + +-- C'est la gouttière, Sire. + +-- Il pleut donc, ici? + +-- Oui, Sire, du sang. + +-- Ah! ah! dit Henri, fort bien. Est-ce que nous n'arriverons pas +bientôt à ma chambre? + +-- Si fait, Monseigneur, nous y sommes, dit une ombre qui se +dessinait dans l'obscurité et qui devenait, à mesure qu'on +s'approchait d'elle, plus visible et plus palpable. + +Henri, qui croyait avoir reconnu la voix, fit quelques pas et +reconnut la figure. + +-- Tiens! c'est vous, Beaulieu, dit-il, et que diable faites-vous +ici? + +-- Sire, je viens de recevoir ma nomination au gouvernement de la +forteresse de Vincennes. + +-- Eh bien, mon cher ami, votre début vous fait honneur; un roi +pour prisonnier, ce n'est point mal. + +-- Pardon, Sire, reprit Beaulieu, mais avant vous j'ai déjà reçu +deux gentilshommes. + +-- Lesquels? Ah! pardon, je commets, peut-être une indiscrétion. +Dans ce cas, prenons que je n'ai rien dit. + +-- Monseigneur, on ne m'a pas recommandé le secret. Ce sont +MM. de La Mole et de Coconnas. + +-- Ah! c'est vrai, je les ai vu arrêter, ces pauvres +gentilshommes; et comment supportent-ils ce malheur? + +-- D'une façon tout opposée, l'un est gai, l'autre est triste; +l'un chante, l'autre gémit. + +-- Et lequel gémit? + +-- M. de La Mole, Sire. + +-- Ma foi, dit Henri, je comprends plutôt celui qui gémit que +celui qui chante. D'après ce que j'en vois, la prison n'est pas +une chose bien gaie. Et à quel étage sont-ils logés? + +-- Tout en haut, au quatrième. Henri poussa un soupir. C'est là +qu'il eût voulu être. + +-- Allons, monsieur de Beaulieu, dit Henri, ayez la bonté de +m'indiquer ma chambre, j'ai hâte de m'y voir, étant très fatigué +de la journée que je viens de passer. + +-- Voici Monseigneur, dit Beaulieu, montrant à Henri une porte +tout ouverte. + +-- Numéro 2, dit Henri; et pourquoi pas le numéro 1? + +-- Parce qu'il est retenu, Monseigneur. + +-- Ah! ah! il paraît alors que vous attendez un prisonnier de +meilleure noblesse que moi? + +-- Je n'ai pas dit, Monseigneur, que ce fût un prisonnier. + +-- Et qui est-ce donc? + +-- Que Monseigneur n'insiste point, car je serais forcé de +manquer, en gardant le silence, à l'obéissance que je lui dois. + +-- Ah! c'est autre chose, dit Henri. Et il devint plus pensif +encore qu'il n'était; ce numéro 1 l'intriguait visiblement. Au +reste, le gouverneur ne démentit pas sa politesse première. Avec +mille précautions oratoires il installa Henri dans sa chambre, lui +fit toutes ses excuses des commodités qui pouvaient lui manquer, +plaça deux soldats à sa porte et sortit. + +-- Maintenant, dit le gouverneur s'adressant au guichetier, +passons aux autres. + +Le guichetier marcha devant. On reprit le même chemin qu'on venait +de faire, on traversa la salle de la question, on franchit le +corridor, on arriva à l'escalier; et toujours suivant son guide, +M. de Beaulieu monta trois étages. + +En arrivant au haut de ces trois étages, qui, y compris le +premier, en faisaient quatre, le guichetier ouvrit successivement +trois portes ornées chacune de deux serrures et de trois énormes +verrous. + +Il touchait à peine à la troisième porte que l'on entendit une +voix joyeuse qui s'écriait: + +-- Eh! mordi! ouvrez donc quand ce ne serait que pour donner de +l'air. Votre poêle est tellement chaud qu'on étouffe ici. + +Et Coconnas, qu'à son juron favori le lecteur a déjà reconnu sans +doute, ne fit qu'un bond de l'endroit où il était jusqu'à la +porte. + +-- Un instant, mon gentilhomme, dit le guichetier, je ne viens pas +pour vous faire sortir, je viens pour entrer et monsieur le +gouverneur me suit. + +-- Monsieur le gouverneur! dit Coconnas, et que vient-il faire? + +-- Vous visiter. + +-- C'est beaucoup d'honneur qu'il me fait, répondit Coconnas; que +monsieur le gouverneur soit le bienvenu. + +M. de Beaulieu entra effectivement et comprima aussitôt le sourire +cordial de Coconnas par une de ces politesses glaciales qui sont +propres aux gouverneurs de forteresses, aux geôliers et aux +bourreaux. + +-- Avez-vous de l'argent, monsieur? demanda-t-il au prisonnier. + +-- Moi, dit Coconnas, pas un écu! + +-- Des bijoux? + +-- J'ai une bague. + +-- Voulez-vous permettre que je vous fouille? + +-- Mordi! s'écria Coconnas rougissant de colère, bien vous prend +d'être en prison et moi aussi. + +-- Il faut tout souffrir pour le service du roi. + +-- Mais, dit le Piémontais, les honnêtes gens qui dévalisent sur +le Pont-Neuf sont donc, comme vous, au service du roi? Mordi! +j'étais bien injuste, monsieur, car jusqu'à présent je les avais +pris pour des voleurs. + +-- Monsieur, je vous salue, dit Beaulieu. Geôlier, enfermez +monsieur. + +Le gouverneur s'en alla emportant la bague de Coconnas, laquelle +était une fort belle émeraude que madame de Nevers lui avait +donnée pour lui rappeler la couleur de ses yeux. + +-- À l'autre, dit-il en sortant. On traversa une chambre vide, et +le jeu des trois portes, des six serrures et des neuf verrous +recommença. La dernière porte s'ouvrit, et un soupir fut le +premier bruit qui frappa les visiteurs. La chambre était plus +lugubre encore d'aspect que celle d'où M. de Beaulieu venait de +sortir. Quatre meurtrières longues et étroites qui allaient en +diminuant de l'intérieur à l'extérieur éclairaient faiblement ce +triste séjour. De plus des barreaux de fer croisés avec assez +d'art pour que la vue fût sans cesse arrêtée par une ligne opaque, +empêchaient que par les meurtrières le prisonnier pût même voir le +ciel. Des filets ogiviques partaient de chaque angle de la salle +et allaient se réunir au milieu du plafond, où ils +s'épanouissaient en rosace. La Mole était assis dans un coin, et +malgré la visite et les visiteurs, il resta comme s'il n'eût rien +entendu. + +Le gouverneur s'arrêta sur le seuil et regarda un instant le +prisonnier, qui demeurait immobile, la tête dans ses mains. + +-- Bonsoir, monsieur de la Mole, dit Beaulieu. Le jeune homme leva +lentement la tête. + +-- Bonsoir, monsieur, dit-il. + +-- Monsieur, continua le gouverneur, je viens vous fouiller. + +-- C'est inutile, dit La Mole, je vais vous remettre tout ce que +j'ai. + +-- Qu'avez-vous? + +-- Trois cents écus environ, ces bijoux, ces bagues. + +-- Donnez, monsieur, dit le gouverneur. + +-- Voici. + +La Mole retourna ses poches, dégarnit ses doigts, et arracha +l'agrafe de son chapeau. + +-- N'avez-vous rien de plus? + +-- Non pas que je sache. + +-- Et ce cordon de soie serré à votre cou, que porte-t-il? demanda +le gouverneur. + +-- Monsieur, ce n'est pas un joyau, c'est une relique. + +-- Donnez. + +-- Comment! vous exigez?... + +-- J'ai ordre de ne vous laisser que vos vêtements, et une relique +n'est point un vêtement. + +La Mole fit un mouvement de colère, qui, au milieu du calme +douloureux et digne qui le distinguait, parut plus effrayant +encore à ces gens habitués aux rudes émotions. + +Mais il se remit presque aussitôt. + +-- C'est bien, monsieur, dit-il, et vous allez voir ce que vous +demandez. + +Alors se détournant comme pour s'approcher de la lumière, il +détacha la prétendue relique, laquelle n'était autre qu'un +médaillon contenant un portrait qu'il tira du médaillon et qu'il +porta à ses lèvres. Mais après l'avoir baisé à plusieurs reprises, +il feignit de le laisser tomber; et appuyant violemment dessus le +talon de sa botte, il l'écrasa en mille morceaux. + +-- Monsieur! ... dit le gouverneur. Et il se baissa pour voir s'il +ne pourrait pas sauver de la destruction l'objet inconnu que La +Mole voulait lui dérober; mais la miniature était littéralement en +poussière. + +-- Le roi voulait avoir ce joyau, dit La Mole, mais il n'avait +aucun droit sur le portrait qu'il renfermait. Maintenant voici le +médaillon, vous le pouvez prendre. + +-- Monsieur, dit Beaulieu, je me plaindrai au roi. Et sans prendre +congé du prisonnier par une seule parole, il se retira si +courroucé, qu'il laissa au guichetier le soin de fermer les portes +sans présider à leur fermeture. Le geôlier fit quelques pas pour +sortir, et voyant que M. de Beaulieu descendait déjà les premières +marches de l'escalier: + +-- Ma foi! monsieur, dit-il en se retournant, bien m'en a pris de +vous inviter à me donner tout de suite les cent écus moyennant +lesquels je consens à vous laisser parler à votre compagnon; car +si vous ne les aviez pas donnés, le gouvernement vous les eût pris +avec les trois cents autres, et ma conscience ne me permettrait +plus de rien faire pour vous; mais j'ai été payé d'avance, je vous +ai promis que vous verriez votre camarade... venez... un honnête +homme n'a que sa parole... Seulement si cela est possible, autant +pour vous que pour moi, ne causez pas politique. + +La Mole sortit de sa chambre et se trouva en face de Coconnas qui +arpentait les dalles de la chambre du milieu. Les deux amis se +jetèrent dans les bras l'un de l'autre. + +Le guichetier fit semblant de s'essuyer le coin de l'oeil et +sortit pour veiller à ce qu'on ne surprit pas les prisonniers, ou +plutôt à ce qu'on ne le surprît pas lui-même. + +-- Ah! te voilà, dit Coconnas; eh bien, cet affreux gouverneur t'a +fait sa visite? + +-- Comme à toi, je présume. + +-- Et il t'a tout pris? + +-- Comme à toi aussi. + +-- Oh! moi, je n'avais pas grand-chose, une bague de Henriette, +voilà tout. + +-- Et de l'argent comptant? + +-- J'avais donné tout ce que je possédais à ce brave homme de +guichetier pour qu'il nous procurât cette entrevue. + +-- Ah! ah! dit La Mole, il paraît qu'il reçoit des deux mains. + +-- Tu l'as donc payé aussi, toi? + +-- Je lui ai donné cent écus. + +-- Tant mieux que notre guichetier soit un misérable! + +-- Sans doute, on en fera tout ce qu'on voudra avec de l'argent, +et, il faut l'espérer, l'argent ne nous manquera point. + +-- Maintenant, comprends-tu ce qui nous arrive? + +-- Parfaitement... Nous avons été trahis. + +-- Par cet exécrable duc d'Alençon. J'avais bien raison de vouloir +lui tordre le cou, moi. + +-- Et crois-tu que notre affaire est grave? + +-- J'en ai peur. + +-- Ainsi, il y a à craindre... la question. + +-- Je ne te cache pas que j'y ai déjà songé. + +-- Que diras-tu si on en vient là? + +-- Et toi? + +-- Moi, je garderai le silence, répondit La Mole avec une rougeur +fébrile. + +-- Tu te tairas? s'écria Coconnas. + +-- Oui, si j'en ai la force. + +-- Eh bien, moi, dit Coconnas, si on me fait cette infamie, je te +garantis que je dirai bien des choses. + +-- Mais quelles choses? demanda vivement La Mole. + +-- Oh! sois tranquille, de ces choses qui empêcheront pendant +quelque temps M. d'Alençon de dormir. + +La Mole allait répliquer, lorsque le geôlier, qui sans doute avait +entendu quelque bruit, accourut, poussa chacun des deux amis dans +sa chambre et referma la porte sur lui. + + + +XXIV +La figure de cire + + +Depuis huit jours, Charles était cloué dans son lit par une fièvre +de langueur entrecoupée par des accès violents qui ressemblaient à +des attaques d'épilepsie. Pendant ces accès, il poussait parfois +des hurlements qu'écoutaient avec effroi les gardes qui veillaient +dans son antichambre, et que répétaient dans leurs profondeurs les +échos du vieux Louvre, éveillés depuis quelque temps par tant de +bruits sinistres. Puis, ces accès passés, écrasé de fatigue, +l'oeil éteint, il se laissait aller aux bras de sa nourrice avec +des silences qui tenaient à la fois du mépris et de la terreur. + +Dire ce que, chacun de son côté, sans se communiquer leurs +sensations, car la mère et son fils se fuyaient plutôt qu'ils ne +se cherchaient; dire ce que Catherine de Médicis et le duc +d'Alençon remuaient de pensées sinistres au fond de leur coeur, ce +serait vouloir peindre ce fourmillement hideux qu'on voit +grouiller au fond d'un nid de vipères. + +Henri avait été enfermé dans sa chambre; et, sur sa propre +recommandation à Charles, personne n'avait obtenu la permission de +le voir, pas même Marguerite. C'était aux yeux de tous une +disgrâce complète. Catherine et d'Alençon respiraient, le croyant +perdu, et Henri buvait et mangeait plus tranquillement, s'espérant +oublié. + +À la cour nul ne soupçonnait la cause de la maladie du roi. Maître +Ambroise Paré et Mazille, son collègue, avaient reconnu une +inflammation d'estomac, se trompant de la cause au résultat, voilà +tout. Ils avaient, en conséquence, prescrit un régime adoucissant +qui ne pouvait qu'aider au breuvage particulier indiqué par René, +que Charles recevait trois fois par jour de la main de sa +nourrice, et qui faisait sa principale nourriture. + +La Mole et Coconnas étaient à Vincennes, au secret le plus +rigoureux. Marguerite et madame de Nevers avaient fait dix +tentatives pour arriver jusqu'à eux, ou tout au moins pour leur +faire passer un billet, et n'y étaient point parvenues. + +Un matin, au milieu des éternelles alternatives de bien et de mal +qu'il éprouvait, Charles se sentit un peu mieux, et voulut qu'on +laissât entrer toute la cour qui, comme d'habitude, quoique le +lever n'eût plus lieu, se présentait tous les matins. Les portes +furent donc ouvertes, et l'on put reconnaître, à la pâleur de ses +joues, au jaunissement de son front d'ivoire, à la flamme fébrile +qui jaillissait de ses yeux caves et entourés d'un cercle de +bistre, quels effroyables ravages avait faits sur le jeune +monarque la maladie inconnue dont il était atteint. + +La chambre royale fut bientôt pleine de courtisans curieux et +intéressés. + +Catherine, d'Alençon et Marguerite furent avertis que le roi +recevait. Tous trois entrèrent à peu d'intervalle l'un de l'autre, +Catherine calme, d'Alençon souriant, Marguerite abattue. + +Catherine s'assit au chevet du lit de son fils, sans remarquer le +regard avec lequel celui-ci l'avait vue s'approcher. + +M. d'Alençon se plaça au pied, et se tint debout. Marguerite +s'appuya à un meuble, et, voyant le front pâle, le visage amaigri +et l'oeil enfoncé de son frère, elle ne put retenir un soupir et +une larme. Charles, auquel rien n'échappait, vit cette larme, +entendit ce soupir, et de la tête fit un signe imperceptible à +Marguerite. Ce signe, si imperceptible qu'il fût, éclaira le +visage de la pauvre reine de Navarre, à qui Henri n'avait eu le +temps de rien dire, ou peut-être même n'avait voulu rien dire. +Elle craignait pour son mari, elle tremblait pour son amant. + +Pour elle-même elle ne redoutait rien, elle connaissait trop bien +La Mole, et savait qu'elle pouvait compter sur lui. + +-- Eh bien, mon cher fils, dit Catherine, comment vous trouvez- +vous? + +-- Mieux, ma mère, mieux. + +-- Et que disent vos médecins? + +-- Mes médecins? ah! ce sont de grands docteurs, ma mère, dit +Charles en éclatant de rire, et j'ai un suprême plaisir, je +l'avoue, à les entendre discuter sur ma maladie. Nourrice, donne- +moi à boire. + +La nourrice apporta à Charles une tasse de sa potion ordinaire. + +-- Et que vous font-ils prendre, mon fils? + +-- Oh! madame, qui connaît quelque chose à leurs préparations? +répondit le roi en avalant vivement le breuvage. + +-- Ce qu'il faudrait à mon frère, dit François, ce serait de +pouvoir se lever et prendre le beau soleil; la chasse, qu'il aime +tant, lui ferait grand bien. + +-- Oui, dit Charles, avec un sourire dont il fut impossible au duc +de deviner l'expression, cependant la dernière m'a fait grand mal. + +Charles avait dit ces mots d'une façon si étrange que la +conversation, à laquelle les assistants ne s'étaient pas un +instant mêlés, en resta là. Puis il fit un signe de tête. Les +courtisans comprirent que la réception était achevée, et se +retirèrent les uns après les autres. + +D'Alençon fit un mouvement pour s'approcher de son frère, mais un +sentiment intérieur l'arrêta. Il salua, et sortit. Marguerite se +jeta sur la main décharnée que son frère lui tendait, la serra et +la baisa, et sortit à son tour. + +-- Bonne Margot, murmura Charles. Catherine seule resta, +conservant sa place au chevet du lit. Charles, en se trouvant en +tête-à-tête avec elle, se recula vers la ruelle avec le même +sentiment de terreur qui fait qu'on recule devant un serpent. +C'est que Charles, instruit par les aveux de René, puis peut-être +mieux encore par le silence et la méditation, n'avait plus même le +bonheur de douter. + +Il savait parfaitement à qui et à quoi attribuer sa mort. + +Aussi, lorsque Catherine se rapprocha du lit et allongea vers son +fils une main froide comme son regard, celui-ci frissonna et eut +peur. + +-- Vous demeurez, madame? lui dit-il. + +-- Oui, mon fils, répondit Catherine, j'ai à vous entretenir de +choses importantes. + +-- Parlez, madame, dit Charles en se reculant encore. + +-- Sire, dit la reine, je vous ai entendu affirmer tout à l'heure +que vos médecins étaient de grands docteurs... + +-- Et je l'affirme encore, madame. + +-- Cependant qu'ont-ils fait depuis que vous êtes malade? + +-- Rien, c'est vrai... mais si vous aviez entendu ce qu'ils ont +dit... en vérité, madame, on voudrait être malade rien que pour +entendre de si savantes dissertations. + +-- Eh bien, moi, mon fils, voulez-vous que je vous dise une chose? + +-- Comment donc? dites, ma mère. + +-- Eh bien, je soupçonne que tous ces grands docteurs ne +connaissent rien à votre maladie! + +-- Vraiment, madame! + +-- Qu'ils voient peut-être un résultat, mais que la cause leur +échappe. + +-- C'est possible, dit Charles ne comprenant pas où sa mère en +voulait venir. + +-- De sorte qu'ils traitent le symptôme au lieu de traiter le mal. + +-- Sur mon âme! reprit Charles étonné, je crois que vous avez +raison, ma mère. + +-- Eh bien, moi, mon fils, dit Catherine, comme il ne convient ni +à mon coeur ni au bien de l'État que vous soyez malade si +longtemps, attendu que le moral pourrait finir par s'affecter chez +vous, j'ai rassemblé les plus savants docteurs. + +-- En art médical, madame? + +-- Non, dans un art plus profond, dans l'art qui permet non +seulement de lire dans les corps, mais encore dans les coeurs. + +-- Ah! le bel art, madame, fit Charles, et qu'on a raison de ne +pas l'enseigner aux rois! Et vos recherches ont eu un résultat? +continua-t-il. + +-- Oui. + +-- Lequel? + +-- Celui que j'espérais; et j'apporte à Votre Majesté le remède +qui doit guérir son corps et son esprit. + +Charles frissonna. Il crut que sa mère, trouvant qu'il vivait trop +longtemps encore, avait résolu d'achever sciemment ce qu'elle +avait commencé sans le savoir. + +-- Et où est-il, ce remède? dit Charles en se soulevant sur un +coude et en regardant sa mère. + +-- Il est dans le mal même, répondit Catherine. + +-- Alors où est le mal? + +-- Écoutez-moi, mon fils, dit Catherine. Avez-vous entendu dire +parfois qu'il est des ennemis secrets dont la vengeance à distance +assassine la victime? + +-- Par le fer ou par le poison? demanda Charles sans perdre un +instant de vue la physionomie impassible de sa mère. + +-- Non, par des moyens bien autrement sûrs, bien autrement +terribles, dit Catherine. + +-- Expliquez-vous. + +-- Mon fils, demanda la Florentine, avez-vous foi aux pratiques de +la cabale et de la magie? Charles comprima un sourire de mépris et +d'incrédulité. + +-- Beaucoup, dit-il. + +-- Eh bien, dit vivement Catherine, de là viennent vos +souffrances. Un ennemi de Votre Majesté, qui n'eût point osé vous +attaquer en face, a conspiré dans l'ombre. Il a dirigé contre la +personne de Votre Majesté une conspiration d'autant plus terrible +qu'il n'avait pas de complices, et que les fils mystérieux de +cette conspiration étaient insaisissables. + +-- Ma foi, non! dit Charles révolté par tant d'astuce. + +-- Cherchez bien, mon fils, dit Catherine, rappelez-vous certains +projets d'évasion qui devaient assurer l'impunité au meurtrier. + +-- Au meurtrier! s'écria Charles, au meurtrier, dites-vous? on a +donc essayé de me tuer, ma mère? + +L'oeil chatoyant de Catherine roula hypocritement sous sa paupière +plissée. + +-- Oui, mon fils: vous en doutez peut-être, vous; mais moi, j'en +ai acquis la certitude. + +-- Je ne doute jamais de ce que vous me dites, répondit amèrement +le roi. Et comment a-t-on essayé de me tuer? Je suis curieux de le +savoir. + +-- Par la magie, mon fils. + +-- Expliquez-vous, madame, dit Charles ramené par le dégoût à son +rôle d'observateur. + +-- Si ce conspirateur que je veux désigner... et que Votre Majesté +a déjà désigné du fond du coeur... ayant tout disposé pour ses +batteries, étant sûr du succès, eût réussi à s'esquiver, nul peut- +être n'eût pénétré la cause des souffrances de Votre Majesté; mais +heureusement, Sire, votre frère veillait sur vous. + +-- Quel frère? + +-- Votre frère d'Alençon. + +-- Ah! oui, c'est vrai; j'oublie toujours que j'ai un frère, +murmura Charles en riant avec amertume. Et vous dites donc, +madame... + +-- Qu'il a heureusement révélé le côté matériel de la conspiration +à Votre Majesté. Mais tandis qu'il ne cherchait, lui, enfant +inexpérimenté, que les traces d'un complot ordinaire, que les +preuves d'une escapade de jeune homme, je cherchais, moi, des +preuves d'une action bien plus importante; car je connais la +portée de l'esprit du coupable. + +-- Ah ça! mais, ma mère, on dirait que vous parlez du roi de +Navarre? dit Charles voulant voir jusqu'où irait cette +dissimulation florentine. + +Catherine baissa hypocritement les yeux. + +-- Je l'ai fait arrêter, ce me semble, et conduire à Vincennes +pour l'escapade en question, continua le roi; serait-il donc +encore plus coupable que je ne le soupçonne? + +-- Sentez-vous la fièvre qui vous dévore? demanda Catherine. + +-- Oui, certes, madame, dit Charles en fronçant le sourcil. + +-- Sentez-vous la chaleur brûlante qui ronge votre coeur et vos +entrailles? + +-- Oui, madame, répondit Charles en s'assombrissant de plus en +plus. + +-- Et les douleurs aiguës de tête qui passent par vos yeux pour +arriver à votre cerveau, comme autant de coups de flèches? + +-- Oui, oui, madame; oh! je sens bien tout cela! oh! vous savez +bien décrire mon mal! + +-- Eh bien, cela est tout simple, dit la Florentine; regardez... +Et elle tira de dessous son manteau un objet qu'elle présenta au +roi. + +C'était une figurine de cire jaunâtre, haute de six pouces à peu +près. Cette figure était vêtue d'abord d'une robe étoilée d'or, en +cire, comme la figurine; puis d'un manteau royal de même matière. + +-- Eh bien, demanda Charles, qu'est-ce que cette petite statue? + +-- Voyez ce qu'elle a sur la tête, dit Catherine. + +-- Une couronne, répondit Charles. + +-- Et au coeur? + +-- Une aiguille. + +-- Eh bien, Sire, vous reconnaissez-vous? + +-- Moi? + +-- Oui, vous, avec votre couronne, avec votre manteau? + +-- Et qui donc a fait cette figure? dit Charles que cette comédie +fatiguait; le roi de Navarre, sans doute? + +-- Non pas, Sire. + +-- Non pas! ... alors je ne vous comprends plus. + +-- Je dis _non, _reprit Catherine, parce que Votre Majesté +pourrait tenir au fait exact. J'aurais dit _oui _si Votre Majesté +m'eût posé la question d'une autre façon. + +Charles ne répondit pas. Il essayait de pénétrer toutes les +pensées de cette âme ténébreuse, qui se refermait sans cesse +devant lui au moment où il se croyait tout prêt à y lire. + +-- Sire, continua Catherine, cette statue a été trouvée, par les +soins de votre procureur général Laguesle, au logis de l'homme +qui, le jour de la chasse au vol, tenait un cheval de main tout +prêt pour le roi de Navarre. + +-- Chez M. de La Mole? dit Charles. + +-- Chez lui-même; et, s'il vous plaît, regardez encore cette +aiguille d'acier qui perce le coeur, et voyez quelle lettre est +écrite sur l'étiquette qu'elle porte. + +-- Je vois un M, dit Charles. + +-- C'est-à-dire mort; c'est la formule magique, Sire. L'inventeur +écrit ainsi son voeu sur la plaie même qu'il creuse. S'il eût +voulu frapper de folie, comme le duc de Bretagne fit pour le roi +Charles VI, il eût enfoncé l'épingle dans la tête et il eût mis un +F au lieu d'un M. + +-- Ainsi, dit Charles IX, à votre avis, madame, celui qui en veut +à mes jours, c'est M. de La Mole? + +-- Oui, comme le poignard en veut au coeur; oui, mais derrière le +poignard, il y a le bras qui le pousse. + +-- Et voilà toute la cause du mal dont je suis atteint? le jour où +le charme sera détruit, le mal cessera? Mais comment s'y prendre? +demanda Charles; vous le savez, vous, ma bonne mère; mais moi, +tout au contraire de vous, qui vous en êtes occupée toute votre +vie, je suis fort ignorant en cabale et en magie. + +-- La mort de l'inventeur rompt le charme, voilà tout. Le jour où +le charme sera détruit, le mal cessera, dit Catherine. + +-- Vraiment! dit Charles d'un air étonné. + +-- Comment! vous ne savez pas cela? + +-- Dame! je ne suis pas sorcier, dit le roi. + +-- Eh bien, maintenant, dit Catherine, Votre Majesté est +convaincue, n'est ce pas? + +-- Certainement. + +-- La conviction va chasser l'inquiétude? + +-- Complètement. + +-- Ce n'est point par complaisance que vous le dites? + +-- Non, ma mère; c'est du fond de mon coeur. Le visage de +Catherine se dérida. + +-- Dieu soit loué! s'écria-t-elle, comme si elle eût cru en Dieu. + +-- Oui, Dieu soit loué! reprit ironiquement Charles. Je sais +maintenant comme vous à qui attribuer l'état où je me trouve, et +par conséquent qui punir. + +-- Et nous punirons... + +-- M. de La Mole: n'avez-vous pas dit qu'il était le coupable? + +-- J'ai dit qu'il était l'instrument. + +-- Eh bien, dit Charles, M. de La Mole d'abord; c'est le plus +important. Toutes ces crises dont je suis atteint peuvent faire +naître autour de nous de dangereux soupçons. Il est urgent que la +lumière se fasse, et qu'à l'éclat que jettera cette lumière la +vérité se découvre. + +-- Ainsi, M. de La Mole...? + +-- Me va admirablement comme coupable: je l'accepte donc. +Commençons par lui d'abord; et s'il a un complice, il parlera. + +-- Oui, murmura Catherine; s'il ne parle pas, on le fera parler. +Nous avons des moyens infaillibles pour cela. Puis tout haut en se +levant: + +-- Vous permettez donc, Sire, que l'instruction commence? + +-- Je le désire, madame, répondit Charles, et... le plus tôt sera +le mieux. + +Catherine serra la main de son fils sans comprendre le +tressaillement nerveux qui agita cette main en serrant la sienne, +et sortit sans entendre le rire sardonique du roi et la sourde et +terrible imprécation qui suivit ce rire. + +Le roi se demandait s'il n'y avait pas danger à laisser aller +ainsi cette femme qui, en quelques heures, ferait peut-être tant +de besogne qu'il n'y aurait plus moyen d'y remédier. + +En ce moment, comme il regardait la portière retombant derrière +Catherine, il entendit un léger froissement derrière lui, et se +retournant il aperçut Marguerite qui soulevait la tapisserie +retombant devant le corridor qui conduisait chez sa nourrice. + +Marguerite dont la pâleur, les yeux hagards et la poitrine +oppressée décelaient la plus violente émotion: + +-- Oh! Sire, Sire! s'écria Marguerite en se précipitant vers le +lit de son frère, vous savez bien qu'elle ment! + +-- Qui, _elle?_ demanda Charles. + +-- Écoutez, Charles: certes, c'est terrible d'accuser sa mère; +mais je me suis doutée qu'elle resterait près de vous pour les +poursuivre encore. Mais, sur ma vie, sur la vôtre, sur notre âme à +tous les deux, je vous dis qu'elle ment! + +-- Les poursuivre! ... qui poursuit-elle?... + +Tous les deux parlaient bas par instinct: on eût dit qu'ils +avaient peur de s'entendre eux-mêmes. + +-- Henri d'abord, votre Henriot, qui vous aime, qui vous est +dévoué plus que personne au monde. + +-- Tu le crois, Margot? dit Charles. + +-- Oh! Sire, j'en suis sûre. + +-- Eh bien, moi aussi, dit Charles. + +-- Alors, si vous en êtes sûr, mon frère, dit Marguerite étonnée, +pourquoi l'avez-vous fait arrêter et conduire à Vincennes? + +-- Parce qu'il me l'a demandé lui-même. + +-- Il vous l'a demandé, Sire?... + +-- Oui, il a de singulières idées, Henriot. Peut-être se trompe-t- +il, peut-être a-t-il raison; mais enfin, une de ses idées, c'est +qu'il est plus en sûreté dans ma disgrâce que dans ma faveur, loin +de moi que près de moi, à Vincennes qu'au Louvre. + +-- Ah! je comprends, dit Marguerite, et il est en sûreté alors? + +-- Dame! aussi en sûreté que peut l'être un homme dont Beaulieu me +répond sur sa tête. + +-- Oh! merci, mon frère, voilà pour Henri. Mais... + +-- Mais quoi? demanda Charles. + +-- Mais il y a une autre personne, Sire, à laquelle j'ai tort de +m'intéresser peut-être, mais à laquelle je m'intéresse enfin. + +-- Et quelle est cette personne? + +-- Sire, épargnez-moi... j'oserais à peine le nommer à mon frère, +et n'ose le nommer à mon roi. + +-- M. de La Mole, n'est-ce pas? dit Charles. + +-- Hélas! dit Marguerite, vous avez voulu le tuer une fois, Sire, +et il n'a échappé que par miracle à votre vengeance royale. + +-- Et cela, Marguerite, quand il était coupable d'un seul crime; +mais maintenant qu'il en a commis deux... + +-- Sire, il n'est pas coupable du second. + +-- Mais, dit Charles, n'as-tu pas entendu ce qu'a dit notre bonne +mère, pauvre Margot? + +-- Oh! je vous ai déjà dit, Charles, reprit Marguerite en baissant +la voix, je vous ai déjà dit qu'elle mentait. + +-- Vous ne savez peut-être pas qu'il existe une figure de cire qui +a été saisie chez M. de La Mole? + +-- Si fait, mon frère, je le sais. + +-- Que cette figure est percée au coeur par une aiguille, et que +l'aiguille qui la blesse ainsi porte une petite bannière avec un +M? + +-- Je le sais encore. + +-- Que cette figure a un manteau royal sur les épaules et une +couronne royale sur la tête? + +-- Je sais tout cela. + +-- Eh bien, qu'avez-vous à dire? + +-- J'ai à dire que cette petite figure qui porte un manteau royal +sur les épaules et une couronne royale sur la tête est la +représentation d'une femme et non d'un homme. + +-- Bah! dit Charles; et cette aiguille qui lui perce le coeur? + +-- C'était un charme pour se faire aimer de cette femme et non un +maléfice pour faire mourir un homme. + +-- Mais cette lettre M? + +-- Elle ne veut pas dire: MORT, comme l'a dit la reine mère. + +-- Que veut-elle donc dire, alors? demanda Charles. + +-- Elle veut dire... elle veut dire le nom de la femme que +M. de La Mole aimait. + +-- Et cette femme se nomme? + +-- Cette femme se nomme Marguerite, mon frère, dit la reine de +Navarre en tombant à genoux devant le lit du roi, en prenant sa +main dans les deux siennes, et en appuyant son visage baigné de +larmes sur cette main. + +-- Ma soeur, silence! dit Charles en promenant autour de lui un +regard étincelant sous un sourcil froncé; car, de même que vous +avez entendu, vous, on pourrait vous entendre à votre tour. + +-- Oh! que m'importe! dit Marguerite en relevant la tête et que le +monde entier n'est-il là pour m'écouter! devant le monde entier, +je déclarerais qu'il est infâme d'abuser de l'amour d'un +gentilhomme pour souiller sa réputation d'un soupçon d'assassinat. + +-- Margot, si je te disais que je sais aussi bien que toi ce qui +est et ce qui n'est pas? + +-- Mon frère! + +-- Si je te disais que M. de La Mole est innocent? + +-- Vous le savez? + +-- Si je te disais que je connais le vrai coupable? + +-- Le vrai coupable! s'écria Marguerite; mais il y a donc eu un +crime commis? + +-- Oui. Volontaire ou involontaire, il y a eu un crime commis. + +-- Sur vous? + +-- Sur moi. + +-- Impossible! + +-- Impossible?... Regarde-moi, Margot. + +La jeune femme regarda son frère et frissonna en le voyant si +pâle. + +-- Margot, je n'ai pas trois mois à vivre, dit Charles. + +-- Vous, mon frère! Toi, mon Charles! s'écria-t-elle. + +-- Margot, je suis empoisonné. Marguerite jeta un cri. + +-- Tais-toi donc, dit Charles; il faut qu'on croie que je meurs +par magie. + +-- Et vous connaissez le coupable? + +-- Je le connais. + +-- Vous avez dit que ce n'est pas La Mole? + +-- Non, ce n'est pas lui. + +-- Ce n'est pas Henri non plus, certainement... Grand Dieu! +serait-ce...? + +-- Qui? + +-- Mon frère... d'Alençon?... murmura Marguerite. + +-- Peut-être. + +-- Ou bien, ou bien... (Marguerite baissa la voix comme épouvantée +elle même de ce qu'elle allait dire.) ou bien... notre mère? + +Charles se tut. Marguerite le regarda, lut dans son regard tout ce +qu'elle y cherchait, et tomba toujours à genoux et demi-renversée +sur un fauteuil. + +-- Oh! mon Dieu! mon Dieu! murmura-t-elle, c'est impossible! + +-- Impossible! dit Charles avec un rire strident; il est fâcheux +que René ne soit pas ici, il te raconterait mon histoire. + +-- Lui, René? + +-- Oui. Il te raconterait, par exemple, qu'une femme à laquelle il +n'ose rien refuser a été lui demander un livre de chasse enfoui +dans sa bibliothèque; qu'un poison subtil a été versé sur chaque +page de ce livre; que le poison, destiné à quelqu'un, je ne sais à +qui, est tombé par un caprice du hasard, ou par un châtiment du +ciel, sur une autre personne que celle à qui il était destiné. +Mais en l'absence de René, si tu veux voir le livre, il est là, +dans mon cabinet, et, écrit de la main du Florentin, tu verras que +ce livre, qui contient dans ses feuilles la mort de vingt +personnes encore, a été donné de sa main à sa compatriote. + +-- Silence, Charles, à ton tour, silence! dit Marguerite. + +-- Tu vois bien maintenant qu'il faut qu'on croie que je meurs par +magie. + +-- Mais c'est inique, mais c'est affreux! grâce! grâce! vous savez +bien qu'il est innocent. + +-- Oui, je le sais, mais il faut qu'on le croie coupable. Souffre +donc la mort de ton amant; c'est peu pour sauver l'honneur de la +maison de France. Je souffre bien la mort pour que le secret meure +avec moi. + +Marguerite courba la tête, comprenant qu'il n'y avait rien à faire +pour sauver La Mole du côté du roi, et se retira toute pleurante +et n'ayant plus d'espoir qu'en ses propres ressources. + +Pendant ce temps, comme l'avait prévu Charles, Catherine ne +perdait pas une minute, et elle écrivait au procureur général +Laguesle une lettre dont l'histoire a conservé jusqu'au dernier +mot, et qui jette sur toute cette affaire de sanglantes lueurs: + +«Monsieur le procureur, ce soir on me dit pour certain que La Mole +a fait le sacrilège. En son logis à Paris, on a trouvé beaucoup de +méchantes choses, comme des livres et des papiers. Je vous prie +d'appeler le premier président et d'instruire au plus vite +l'affaire de la figure de cire à laquelle ils ont donné un coup au +coeur, et ce, contre le roi[6]. + +» CATHERINE.» + + + +XXV +Les boucliers invisibles + + +Le lendemain du jour où Catherine avait écrit la lettre qu'on +vient de lire, le gouverneur entra chez Coconnas avec un appareil +des plus imposants: il se composait de deux hallebardiers et de +quatre robes noires. + +Coconnas était invité à descendre dans une salle où le procureur +Laguesle et deux juges l'attendaient pour l'interroger selon les +instructions de Catherine. + +Pendant les huit jours qu'il avait passés en prison, Coconnas +avait beaucoup réfléchi; sans compter que chaque jour La Mole et +lui, réunis un instant pour les soins de leur geôlier qui, sans +leur rien dire, leur avait fait cette surprise que selon toute +probabilité ils ne devaient pas à sa seule philanthropie; sans +compter, disons-nous, que La Mole et lui s'étaient recordés sur la +conduite qu'ils avaient à tenir et qui était une négation absolue, +il était donc persuadé qu'avec un peu d'adresse son affaire +prendrait la meilleure tournure, les charges n'étaient pas plus +fortes pour eux que pour les autres. Henri et Marguerite n'avaient +fait aucune tentative de fuite, ils ne pouvaient donc être +compromis dans une affaire où les principaux coupables étaient +libres. Coconnas ignorait que Henri habitât le même château que +lui, et la complaisance de son geôlier lui apprenait qu'au-dessus +de sa tête planaient des protections qu'il appelait ses_ boucliers +invisibles_. + +Jusque-là, les interrogatoires avaient porté sur les desseins du +roi de Navarre, sur les projets de fuite et sur la part que les +deux amis devaient prendre à cette fuite. À tous ces +interrogatoires, Coconnas avait constamment répondu d'une façon +plus que vague et beaucoup plus qu'adroite; il s'apprêtait encore +à répondre de la même façon, et d'avance il avait préparé toutes +ses petites reparties, lorsqu'il s'aperçut tout à coup que +l'interrogatoire avait changé d'objet. + +Il s'agissait d'une ou de plusieurs visites faites à René, d'une +ou de plusieurs figures de cire faites à l'instigation de La Mole. + +Coconnas, tout préparé qu'il était, crut remarquer que +l'accusation perdait beaucoup de son intensité, puisqu'il ne +s'agissait plus, au lieu d'avoir trahi un roi, que d'avoir fait +une statue de reine; encore cette statue était-elle haute de huit +à dix pouces tout au plus. + +Il répondit donc fort gaiement que ni lui ni son ami ne jouaient +plus depuis longtemps à la poupée, et remarqua avec plaisir que +plusieurs fois ses réponses avaient eu le privilège de faire +sourire ses juges. + +On n'avait pas encore dit en vers: _j'ai ri, me voilà désarmé; +_mais cela s'était déjà beaucoup dit en prose. Et Coconnas crut +avoir à moitié désarmé ses juges parce qu'ils avaient souri. + +Son interrogatoire terminé, il remonta donc dans sa chambre si +chantant, si bruyant, que La Mole, pour qui il faisait tout ce +tapage, dut en tirer les plus heureuses conséquences. + +On le fit descendre à son tour. La Mole, comme Coconnas, vit avec +étonnement l'accusation abandonner sa première voie et entrer dans +une voie nouvelle. On l'interrogea sur ses visites à René. Il +répondit qu'il avait été chez le Florentin une fois seulement. On +lui demanda si cette fois il ne lui avait pas commandé une figure +de cire. Il répondit que René lui avait montré cette figure toute +faite. On lui demanda si cette figure ne représentait pas un +homme. Il répondit qu'elle représentait une femme. On lui demanda +si le charme n'avait point pour but de faire mourir cet homme. Il +répondit que le but de ce charme était de se faire aimer de cette +femme. + +Ces questions furent faites, tournées et retournées de cent façons +différentes; mais à toutes ces questions, sous quelque face +qu'elles lui fussent présentées, La Mole fit constamment les mêmes +réponses. + +Les juges se regardèrent avec une sorte d'indécision, ne sachant +que trop dire ni que faire devant une pareille simplicité, +lorsqu'un billet apporté au procureur général trancha la +difficulté. + +Il était conçu en ces termes: + +«Si l'accusé nie, recourez à la question.» C.» + +Le procureur mit le billet dans sa poche, sourit à La Mole, et le +congédia poliment. La Mole rentra dans son cachot presque aussi +rassuré sinon presque aussi joyeux que Coconnas. + +-- Je crois que tout va bien, dit-il. + +Une heure après il entendit des pas et vit un billet qui se +glissait sous la porte, sans voir quelle main lui donnait le +mouvement. Il le prit, tout en pensant que la dépêche venait, +selon toute probabilité, du guichetier. + +En voyant ce billet, un espoir presque aussi douloureux qu'une +déception lui était venu au coeur; il espérait que ce billet était +de Marguerite, dont il n'avait eu aucune nouvelle depuis qu'il +était prisonnier. Il s'en saisit tout tremblant. L'écriture +faillit le faire mourir de joie. + +«Courage, disait le billet, je veille.» + +-- Ah! si elle veille, s'écria La Mole en couvrant de baisers ce +papier qu'avait touché une main si chère, si elle veille, je suis +sauvé! ... + +Il faut, pour que La Mole comprenne ce billet et pour qu'il ait +foi avec Coconnas dans ce que le Piémontais appelait ses +_boucliers invisibles_, que nous ramenions le lecteur à cette +petite maison, à cette chambre où tant de scènes d'un bonheur +enivrant, où tant de parfums, à peine évaporés, où tant de doux +souvenirs, devenus depuis des angoisses, brisaient le coeur d'une +femme à demi renversée sur des coussins de velours. + +-- Être reine, être forte, être jeune, être riche, être belle, et +souffrir ce que je souffre! s'écriait cette femme; oh! c'est +impossible! + +Puis, dans son agitation, elle se levait, marchait, s'arrêtait +tout à coup, appuyait son front brûlant contre quelque marbre +glacé, se relevait pâle et le visage couvert de larmes, se tordait +les bras avec des cris, et retombait brisée sur quelque fauteuil. + +Tout à coup la tapisserie qui séparait l'appartement de la rue +Cloche-Percée de l'appartement de la rue Tizon se souleva; un +frémissement soyeux effleura la boiserie, et la duchesse de Nevers +apparut. + +-- Oh! s'écria Marguerite, c'est toi! Avec quelle impatience je +t'attendais! Eh bien, quelles nouvelles? + +-- Mauvaises, mauvaises, ma pauvre amie. Catherine pousse elle- +même l'instruction, et en ce moment encore elle est à Vincennes. + +-- Et René? + +-- Il est arrêté. + +-- Avant que tu aies pu lui parler? + +-- Oui. + +-- Et nos prisonniers? + +-- J'ai de leurs nouvelles. + +-- Par le guichetier? + +-- Toujours. + +-- Eh bien? + +-- Eh bien, ils communiquent chaque jour ensemble. Avant-hier on +les a fouillés. La Mole a brisé ton portrait plutôt que de le +livrer. + +-- Ce cher La Mole! + +-- Annibal a ri au nez des inquisiteurs. + +-- Bon Annibal! Mais après? + +-- On les a interrogés ce matin sur la fuite du roi, sur ses +projets de rébellion en Navarre, et ils n'ont rien dit. + +-- Oh! je savais bien qu'ils garderaient le silence; mais ce +silence les tue aussi bien que s'ils parlaient. + +-- Oui, mais nous les sauvons, nous. + +-- Tu as donc pensé à notre entreprise? + +-- Je ne me suis occupée que de cela depuis hier. + +-- Eh bien? + +-- Je viens de conclure avec Beaulieu. Ah! ma chère reine, quel +homme difficile et cupide! Cela coûtera la vie d'un homme et trois +cent mille écus. + +-- Tu dis qu'il est difficile et cupide... et cependant il ne +demande que la vie d'un homme et trois cent mille écus... Mais +c'est pour rien! + +-- Pour rien... trois cent mille écus! ... Mais tous tes joyaux et +tous les miens n'y suffiraient pas. + +-- Oh! qu'à cela ne tienne. Le roi de Navarre paiera, le duc +d'Alençon paiera, mon frère Charles paiera, ou sinon... + +-- Allons! tu raisonnes comme une folle. Je les ai, les trois cent +mille écus. + +-- Toi? + +-- Oui, moi. + +-- Et comment te les es-tu procurés? + +-- Ah! voilà! + +-- C'est un secret? + +-- Pour tout le monde, excepté pour toi. + +-- Oh! mon Dieu! dit Marguerite souriant au milieu de ses larmes, +les aurais-tu volés? + +-- Tu en jugeras. + +-- Voyons. + +-- Tu te rappelles cet horrible Nantouillet? + +-- Le richard, l'usurier? + +-- Si tu veux. + +-- Eh bien? + +-- Eh bien! tant il y a qu'un jour en voyant passer certaine femme +blonde, aux yeux verts, coiffée de trois rubis posés l'un au +front, les deux autres aux tempes, coiffure qui lui va si bien, et +ignorant que cette femme était une duchesse, ce richard, cet +usurier s'écria: «Pour trois baisers à la place de ces trois +rubis, je ferais naître trois diamants de cent mille écus chacun!» + +-- Eh bien, Henriette? + +-- Eh bien, ma chère, les diamants sont éclos et vendus. + +-- Oh! Henriette! Henriette! murmura Marguerite. + +-- Tiens! s'écria la duchesse avec un accent d'impudeur naïf et +sublime à la fois, qui résume et le siècle et la femme, tiens! +j'aime Annibal, moi! + +-- C'est vrai, dit Marguerite en souriant et en rougissant tout à +la fois, tu l'aimes beaucoup, tu l'aimes trop même. Et cependant +elle lui serra la main. + +-- Donc, continua Henriette, grâce à nos trois diamants les trois +cent mille écus et l'homme sont prêts. + +-- L'homme? quel homme? + +-- L'homme à tuer: tu oublies qu'il faut tuer un homme. + +-- Et tu as trouvé l'homme qu'il te fallait? + +-- Parfaitement. + +-- Au même prix? demanda en souriant Marguerite. + +-- Au même prix! j'en eusse trouvé mille, répondit Henriette. Non, +non; moyennant cinq cents écus, tout bonnement. + +-- Pour cinq cents écus tu as trouvé un homme qui a consenti à se +faire tuer? + +-- Que veux-tu! il faut bien vivre. + +-- Ma chère amie, je ne te comprends plus. Voyons, parle +clairement; les énigmes prennent trop de temps à deviner dans la +situation où nous nous trouvons. + +-- Eh bien, écoute: le geôlier auquel est confiée la garde de La +Mole et de Coconnas est un ancien soldat qui sait ce que c'est +qu'une blessure; il veut bien aider à sauver nos amis, mais il ne +veut pas perdre sa place. Un coup de poignard adroitement placé +fera l'affaire; nous lui donnerons une récompense, et l'État un +dédommagement. De cette façon, le brave homme recevra des deux +mains, et aura renouvelé la fable du pélican. + +-- Mais, dit Marguerite, un coup de poignard... + +-- Sois tranquille, c'est Annibal qui le donnera. + +-- Au fait, dit en riant Marguerite, il a donné trois coups tant +d'épée que de poignard à La Mole, et La Mole n'en est pas mort; il +y a donc tout lieu d'espérer. + +-- Méchante! tu mériterais que j'en restasse là. + +-- Oh! non, non, au contraire; dis-moi le reste, je t'en supplie. +Comment les sauverons-nous, voyons? + +-- Eh bien, voici l'affaire: la chapelle est le seul lieu du +château où puissent pénétrer les femmes qui ne sont point +prisonnières. On nous fait cacher derrière l'autel: sous la nappe +de l'autel, ils trouvent deux poignards. La porte de la sacristie +est ouverte d'avance; Coconnas frappe son geôlier qui tombe et +fait semblant d'être mort; nous apparaissons, nous jetons chacune +un manteau sur les épaules de nos amis; nous fuyons avec eux par +la petite porte de la sacristie, et comme nous avons le mot +d'ordre, nous sortons sans empêchement. + +-- Et une fois sortis? + +-- Deux chevaux les attendent à la porte; ils sautent dessus, +quittent l'Île-de-France et gagnent la Lorraine, d'où de temps en +temps ils reviennent incognito. + +-- Oh! tu me rends la vie, dit Marguerite. Ainsi nous les +sauverons? + +-- J'en répondrais presque. + +-- Et cela bientôt? + +-- Dame! dans trois ou quatre jours; Beaulieu nous préviendra. + +-- Mais si l'on te reconnaît dans les environs de Vincennes, cela +peut faire du tort à notre projet. + +-- Comment veux-tu que l'on me reconnaisse? Je sors en religieuse +avec une coiffe, grâce à laquelle on ne me voit pas même le bout +du nez. + +-- C'est que nous ne pouvons prendre trop de précautions. + +-- Je le sais bien, mordi! comme dirait le pauvre Annibal. + +-- Et le roi de Navarre, t'en es-tu informée? + +-- Je n'ai eu garde d'y manquer. + +-- Eh bien? + +-- Eh bien, il n'a jamais été si joyeux, à ce qu'il paraît; il +rit, il chante, il fait bonne chère, et ne demande qu'une chose, +c'est d'être bien gardé. + +-- Il a raison. Et ma mère? + +-- Je te l'ai dit, elle pousse tant qu'elle peut le procès. + +-- Oui, mais elle ne se doute de rien relativement à nous? + +-- Comment voudrais-tu qu'elle se doutât de quelque chose? Tous +ceux qui sont du secret ont intérêt à le garder. Ah! j'ai su +qu'elle avait fait dire aux juges de Paris de se tenir prêts. + +-- Agissons vite, Henriette. Si nos pauvres captifs changeaient de +prison, tout serait à recommencer. + +-- Sois tranquille, je désire autant que toi de les voir dehors. + +-- Oh! oui, je le sais bien, et merci, merci cent fois de ce que +tu fais pour en arriver là. + +-- Adieu, Marguerite, adieu. Je me remets en campagne. + +-- Et tu es sûre de Beaulieu? + +-- Je l'espère. + +-- Du guichetier? + +-- Il a promis. + +-- Des chevaux? + +-- Ils seront les meilleurs de l'écurie du duc de Nevers. + +-- Je t'adore, Henriette. Et Marguerite se jeta au cou de son +amie, après quoi les deux femmes se séparèrent, se promettant de +se revoir le lendemain et tous les jours au même lieu et à la même +heure. C'étaient ces deux créatures charmantes et dévouées que +Coconnas appelait avec une si saine raison ses boucliers +invisibles. + + + +XXVI +Les juges + + +-- Eh bien, mon brave ami, dit Coconnas à La Mole, lorsque les +deux compagnons se retrouvèrent ensemble à la suite de +l'interrogatoire où, pour la première fois, il avait été question +de la figure de cire, il me semble que tout marche à ravir et que +nous ne tarderons pas à être abandonnés des juges, ce qui est un +diagnostic tout opposé à celui de l'abandon des médecins; car +lorsque le médecin abandonne le malade, c'est qu'il ne peut plus +le sauver; mais, tout au contraire, quand le juge abandonne +l'accusé, c'est qu'il perd l'espoir de lui faire couper la tête. + +-- Oui, dit La Mole; il me semble même qu'à cette politesse, à +cette facilité des geôliers, à l'élasticité des portes, je +reconnais nos nobles amies; mais je ne reconnais pas +M. de Beaulieu, à ce qu'on m'avait dit, du moins. + +-- Je le reconnais bien, moi, dit Coconnas; seulement cela coûtera +cher; mais, baste! l'une est princesse, l'autre est reine; elles +sont riches toutes deux, et jamais elles n'auront occasion de +faire un si bon emploi de leur argent. Maintenant, récapitulons +bien notre leçon: on nous mène à la chapelle, on nous laisse là +sous la garde de notre guichetier, nous trouvons à l'endroit +indiqué chacun un poignard; je pratique un trou dans le ventre de +notre guide... + +-- Oh! non, pas dans le ventre, tu lui volerais ses cinq cents +écus; dans le bras. + +-- Ah! oui, dans le bras ce serait le perdre, pauvre cher homme! +on verrait bien qu'il y a mis de la complaisance, et moi aussi. +Non, non, dans le côté droit, en glissant adroitement le long des +côtes: c'est un coup vraisemblable et innocent. + +-- Allons, va pour celui-là; ensuite... + +-- Ensuite tu barricades la grande porte avec des bancs tandis que +nos deux princesses s'élancent de l'autel où elles sont cachées et +que Henriette ouvre la petite porte. Ah! ma foi! je l'aime +aujourd'hui Henriette, il faut qu'elle m'ait fait quelque +infidélité pour que cela me reprenne ainsi. + +-- Et puis, dit La Mole avec cette voix frémissante qui passe +comme une musique à travers les lèvres, et puis nous gagnons les +bois. Un bon baiser donné à chacun de nous nous fait joyeux et +forts. Nous vois-tu, Annibal, penchés sur nos chevaux rapides et +le coeur doucement oppressé? Oh! la bonne chose que la peur! La +peur en plein air, lorsqu'on a sa bonne épée nue au flanc, +lorsqu'on crie hourra au coursier qu'on aiguillonne de l'éperon, +et qui à chaque hourra bondit et vole. + +-- Oui, dit Coconnas, mais la peur entre quatre murs, qu'en dis- +tu, La Mole? Moi, je puis en parler, car j'ai éprouvé quelque +chose comme cela. Quand ce visage blême de Beaulieu est entré pour +la première fois dans ma chambre, derrière lui dans l'ombre +brillaient des pertuisanes et retentissait un sinistre bruit de +fer heurté contre du fer. Je te jure que j'ai pensé tout aussitôt +au duc d'Alençon, et que je m'attendais à voir apparaître sa +vilaine face entre deux vilaines têtes de hallebardiers. J'ai été +trompé et ce fut ma seule consolation; mais je n'ai pas tout +perdu: la nuit venue, j'en ai rêvé. + +-- Ainsi, dit La Mole, qui suivait sa pensée souriante sans +accompagner son ami dans les excursions que faisait la sienne aux +champs du fantastique, ainsi elles ont tout prévu, même le lieu de +notre retraite. Nous allons en Lorraine, cher ami. En vérité, +j'eusse mieux aimé aller en Navarre; en Navarre, j'étais chez +elle, mais la Navarre est trop loin, Nancy vaut mieux; d'ailleurs, +là, nous ne serons qu'à quatre-vingts lieues de Paris. Sais-tu un +regret que j'emporte, Annibal, en sortant d'ici? + +-- Ah! ma foi, non... par exemple. Quant à moi, j'avoue que j'y +laisse tous les miens. + +-- Eh bien, c'est de ne pouvoir emmener avec nous le digne geôlier +au lieu de... + +-- Mais il ne voudrait pas, dit Coconnas, il y perdrait trop: +songe donc, cinq cents écus de nous, une récompense du +gouvernement, de l'avancement peut-être; comme il vivra heureux ce +gaillard-là, quand je l'aurai tué! ... Mais qu'as-tu donc? + +-- Rien! Une idée qui me passe par l'esprit. + +-- Elle n'est pas drôle, à ce qu'il paraît, car tu pâlis +affreusement. + +-- C'est que je me demande pourquoi on nous mènerait à la +chapelle. + +-- Tiens! dit Coconnas, pour faire nos pâques. Voilà le moment, ce +me semble. + +-- Mais, dit La Mole, on ne conduit à la chapelle que les +condamnés à mort ou les torturés. + +-- Oh! oh! fit Coconnas en pâlissant légèrement à son tour, ceci +mérite attention. Interrogeons sur ce point le brave homme que je +dois éventrer incessamment. Eh! porte-clefs, mon ami! + +-- Monsieur m'appelle! dit le geôlier qui faisait le guet sur les +premières marches de l'escalier. + +-- Oui, viens ça. + +-- Me voici. + +-- Il est convenu que c'est de la chapelle que nous nous +sauverons, n'est-ce pas? + +-- Chut! dit le porte-clefs en regardant avec effroi autour de +lui. + +-- Sois tranquille, personne ne nous écoute. + +-- Oui, monsieur, c'est de la chapelle. + +-- On nous y conduira donc à la chapelle? + +-- Sans doute, c'est l'usage. + +-- C'est l'usage? + +-- Oui, après toute condamnation à mort, c'est l'usage de +permettre que le condamné passe la nuit dans la chapelle. + +Coconnas et La Mole tressaillirent et se regardèrent en même +temps. + +-- Vous croyez donc que nous serons condamnés à mort? + +-- Sans doute... mais vous aussi, vous le croyiez. + +-- Comment! nous aussi, dit La Mole. + +-- Certainement... si vous ne le croyiez pas, vous n'auriez pas +tout préparé pour votre fuite. + +-- Sais-tu que c'est plein de sens ce qu'il dit là! fit Coconnas à +La Mole. + +-- Oui... ce que je sais aussi, maintenant du moins, c'est que +nous jouons gros jeu, à ce qu'il paraît. + +-- Et moi donc! dit le guichetier, croyez-vous que je ne risque +rien?... Si dans un moment d'émotion monsieur allait se tromper de +côté! ... + +-- Eh! mordi! je voudrais être à ta place, dit lentement Coconnas, +et ne pas avoir affaire à d'autres mains qu'à cette main, à +d'autre fer que celui qui te touchera. + +-- Condamnés à mort! murmura La Mole, mais c'est impossible! + +-- Impossible! dit naïvement le guichetier, et pourquoi? + +-- Chut! dit Coconnas, je crois que l'on ouvre la porte d'en bas. + +-- En effet, reprit vivement le geôlier; rentrez, messieurs! +rentrez! + +-- Et quand croyez-vous que le jugement ait lieu? demanda La Mole. + +-- Demain au plus tard. Mais soyez tranquilles, les personnes qui +doivent être prévenues le seront. + +-- Alors embrassons-nous et faisons nos adieux à ces murs. + +Les deux amis se jetèrent dans les bras l'un de l'autre, et +rentrèrent chacun dans sa chambre, La Mole soupirant, Coconnas +chantonnant. + +Il ne se passa rien de nouveau jusqu'à sept heures du soir. La +nuit descendit sombre et pluvieuse sur le donjon de Vincennes, une +vraie nuit d'évasion. On apporta le repas du soir de Coconnas, +lequel soupa avec son appétit ordinaire, tout en songeant au +plaisir qu'il aurait à être mouillé par cette pluie qui fouettait +les murailles, et déjà il se préparait à s'endormir au murmure +sourd et monotone du vent, quand il lui sembla que ce vent, qu'il +écoutait parfois avec un sentiment de mélancolie qu'il n'avait +jamais éprouvé avant qu'il fût en prison, sifflait plus +étrangement que d'habitude sous toutes les portes, et que le poêle +ronflait avec plus de rage qu'à l'ordinaire. Ce phénomène avait +lieu chaque fois qu'on ouvrait un des cachots de l'étage supérieur +et surtout celui d'en face. C'est à ce bruit qu'Annibal +reconnaissait toujours que le geôlier allait venir, attendu que ce +bruit indiquait qu'il sortait de chez La Mole. + +Cependant cette fois, Coconnas demeura inutilement le cou tendu et +l'oreille au guet. + +Le temps s'écoula, personne ne vint. + +-- C'est étrange, dit Coconnas, on a ouvert chez La Mole et l'on +n'ouvre pas chez moi. La Mole aurait-il appelé? serait-il malade? +que veut dire cela? + +Tout est soupçon et inquiétude comme tout est joie et espoir pour +un prisonnier. Une demi-heure s'écoula, puis une heure, puis une +heure et demie. Coconnas commençait à s'endormir de dépit, quand +le bruit de la serrure le fit bondir. + +-- Oh! oh! dit-il, est-ce déjà l'heure du départ et va-t-on nous +conduire à la chapelle sans être condamnés? Mordi! ce serait un +plaisir de fuir par une nuit pareille, il fait noir comme dans un +four; pourvu que les chevaux ne soient point aveuglés! + +Il se préparait à questionner gaiement le porte-clefs, quand il +vit celui-ci appliquer son doigt sur les lèvres en roulant des +yeux très éloquents. + +En effet, derrière le geôlier on entendait du bruit et l'on +apercevait des ombres. + +Tout à coup, au milieu de l'obscurité, il distingua deux casques +sur chacun desquels la chandelle fumeuse envoya une paillette +d'or. + +-- Oh! oh! demanda-t-il à demi-voix, qu'est-ce que c'est que cet +appareil sinistre? où allons-nous donc? + +Le geôlier ne répondit que par un soupir qui ressemblait fort à un +gémissement. + +-- Mordi! murmura Coconnas, quelle peste d'existence! toujours des +extrêmes, jamais de terre ferme: on barbote dans cent pieds d'eau, +ou l'on plane au-dessus des nuages, pas de milieu. Voyons, où +allons-nous? + +-- Suivez les hallebardiers, monsieur, dit une voix grasseyante +qui fit connaître à Coconnas que les soldats qu'il avait entrevus +étaient accompagnés d'un huissier quelconque. + +-- Et M. de La Mole, demanda le Piémontais, où est-il? que +devient-il? + +-- Suivez les hallebardiers, répéta la même voix grasseyante sur +le même ton. + +Il fallait obéir. Coconnas sortit de sa chambre, et aperçut +l'homme noir dont la voix lui avait été si désagréable. C'était un +petit greffier bossu, et qui sans doute s'était fait homme de robe +pour qu'on ne s'aperçût point qu'il était bancal en même temps. + +Il descendit lentement l'escalier en spirale. Au premier étage, +les gardes s'arrêtèrent. + +-- C'est beaucoup descendre, murmura Coconnas, mais pas encore +assez. + +La porte s'ouvrit. Coconnas avait un regard de lynx et un flair de +limier; il flaira les juges, et vit dans l'ombre une silhouette +d'homme aux bras nus qui lui fit monter la sueur au front. Il n'en +prit pas moins la mine la plus souriante, pencha la tête à gauche, +selon le code des grands airs à la mode à cette époque, et, le +poing sur la hanche, entra dans la salle. + +On leva une tapisserie, et Coconnas aperçut effectivement des +juges et des greffiers. + +À quelques pas de ces juges et de ces greffiers, La Mole était +assis sur un banc. + +Coconnas fut conduit devant un tribunal. Arrivé en face des juges, +Coconnas s'arrêta, salua La Mole d'un signe de tête et d'un +sourire, puis il attendit. + +-- Comment vous nommez-vous, monsieur? lui demanda le président. + +-- Marc-Annibal de Coconnas, répondit le gentilhomme avec une +grâce parfaite, comte de Montpantier, Chenaux et autres lieux; +mais on connaît nos qualités, je présume. + +-- Où êtes-vous né? + +-- À Saint-Colomban, près de Suze. + +-- Quel âge avez-vous? + +-- Vingt-sept ans et trois mois. + +-- Bien, dit le président. + +-- Il paraît que cela lui fit plaisir, murmura Coconnas. + +-- Maintenant, dit le président après un moment de silence qui +donna au greffier le temps d'écrire les réponses de l'accusé, quel +était votre but en quittant la maison de M. d'Alençon? + +-- De me réunir à M. de La Mole, mon ami, que voilà, et qui, +lorsque je la quittai, moi, l'avait déjà quittée depuis quelques +jours. + +-- Que faisiez-vous à la chasse où vous fûtes arrêté? + +-- Mais, répondit Coconnas, je chassais. + +-- Le roi était aussi à cette chasse, et il y ressentit les +premières atteintes du mal dont il souffre en ce moment. + +-- Quant à ceci, je n'étais pas près du roi, et je ne puis rien +dire. J'ignorais même qu'il fût atteint d'un mal quelconque. Les +juges se regardèrent avec un sourire d'incrédulité. + +-- Ah! vous l'ignoriez? dit le président. + +-- Oui, monsieur, et j'en suis fâché. Quoique le roi de France ne +soit pas mon roi, j'ai beaucoup de sympathie pour lui. + +-- Vraiment? + +-- Parole d'honneur! Ce n'est pas comme pour son frère le duc +d'Alençon. Celui-là, je l'avoue... + +-- Il ne s'agit point ici du duc d'Alençon, monsieur, mais de Sa +Majesté. + +-- Eh bien, je vous ai déjà dit que j'étais son très humble +serviteur, répondit Coconnas en se dandinant avec une adorable +insolence. + +-- Si vous êtes en effet son serviteur, comme vous le prétendez, +monsieur, voulez-vous nous dire ce que vous savez d'une certaine +statue magique? + +-- Ah! bon! nous revenons à l'histoire de la statue, à ce qu'il +paraît? + +-- Oui, monsieur, cela vous déplaît-il? + +-- Non point, au contraire; j'aime mieux cela. Allez. + +-- Pourquoi cette statue se trouvait-elle chez M. de La Mole? + +-- Chez M. de La Mole, cette statue? Chez René, vous voulez dire. + +-- Vous reconnaissez donc qu'elle existe? + +-- Dame! si on me la montre. + +-- La voici. Est-ce celle que vous connaissez? + +-- Très bien. + +-- Greffier, dit le président, écrivez que l'accusé reconnaît la +statue pour l'avoir vue chez M. de La Mole. + +-- Non pas, non pas, dit Coconnas, ne confondons point: pour +l'avoir vue chez René. + +-- Chez René, soit! Quel jour? + +-- Le seul jour où nous y avons été, M. de La Mole et moi. + +-- Vous avouez donc que vous avez été chez René avec M. de La +Mole? + +-- Ah! ça! est-ce que je m'en suis jamais caché? + +-- Greffier, écrivez que l'accusé avoue avoir été chez René pour +faire des conjurations. + +-- Holà, hé! tout beau, tout beau, monsieur le président. Modérez +votre enthousiasme, je vous prie: je n'ai pas dit un mot de tout +cela. + +-- Vous niez que vous avez été chez René pour faire des +conjurations? + +-- Je le nie. La conjuration s'est faite par accident, mais sans +préméditation. + +-- Mais elle a eu lieu? + +-- Je ne puis nier qu'il se soit fait quelque chose qui +ressemblait à un charme. + +-- Greffier, écrivez que l'accusé avoue qu'il s'est fait chez René +un charme contre la vie du roi. + +-- Comment! contre la vie du roi! C'est un infâme mensonge. Il ne +s'est jamais fait de charme contre la vie du roi. + +-- Vous le voyez, messieurs, dit La Mole. + +-- Silence! fit le président. Puis se retournant vers le greffier: +-- Contre la vie du roi, continua-t-il. Y êtes-vous? + +-- Mais non, mais non, dit Coconnas. D'ailleurs la statue n'est +pas une statue d'homme, mais de femme. + +-- Eh bien, messieurs, que vous avais-je dit? reprit La Mole. + +-- Monsieur de la Mole, dit le président, vous répondrez quand +nous vous interrogerons; mais n'interrompez pas l'interrogatoire +des autres. + +-- Ainsi, vous dites que c'est une femme? + +-- Sans doute, je le dis. + +-- Pourquoi alors a-t-elle une couronne et un manteau royal? + +-- Pardieu! dit Coconnas, c'est bien simple; parce que c'était... +La Mole se leva et mit un doigt sur sa bouche. + +-- C'est juste, dit Coconnas; qu'allais-je donc raconter, moi, +comme si cela regardait ces messieurs! + +-- Vous persistez à dire que cette statue est une statue de femme? + +-- Oui, certainement, je persiste. + +-- Et vous refusez de dire quelle est cette femme? + +-- Une femme de mon pays, dit La Mole, que j'aimais et dont je +voulais être aimé. + +-- Ce n'est pas vous qu'on interroge, monsieur de la Mole, s'écria +le président; taisez-vous donc, ou l'on vous bâillonnera. + +-- ... Bâillonnera! dit Coconnas; comment dites-vous cela, +monsieur de la robe noire? On bâillonnera mon ami! ... un +gentilhomme! Allons donc! + +-- Faites entrer René, dit le procureur général Laguesle. + +-- Oui, faites entrer René, dit Coconnas, faites; nous allons voir +un peu qui a raison, ici, de vous trois ou de nous deux. + +René entra pâle, vieilli, presque méconnaissable pour les deux +amis, courbé sous le poids du crime qu'il allait commettre, bien +plus que de ceux qu'il avait commis. + +-- Maître René, dit le juge, reconnaissez-vous les deux accusés +ici présents? + +-- Oui, monsieur, répondit René d'une voix qui trahissait son +émotion. + +-- Pour les avoir vus où? + +-- En plusieurs lieux, et notamment chez moi. + +-- Combien de fois ont-ils été chez vous? + +-- Une seule. + +À mesure que René parlait, la figure de Coconnas s'épanouissait. +Le visage de La Mole, au contraire, demeurait grave comme s'il +avait eu un pressentiment. + +-- Et à quelle occasion ont-ils été chez vous? René sembla hésiter +un moment. + +-- Pour me commander une figure de cire, dit-il. + +-- Pardon, pardon, maître René, dit Coconnas, vous faites une +petite erreur. + +-- Silence! dit le président. Puis se retournant vers René: Cette +figurine, continua-t-il, est-elle une figure d'homme ou de femme? + +-- D'homme, répondit René. + +Coconnas bondit comme s'il eût reçu une commotion électrique. + +-- D'homme! dit-il. + +-- D'homme, répéta René, mais d'une voix si faible qu'à peine le +président l'entendit. + +-- Et pourquoi cette statue d'homme a-t-elle un manteau sur les +épaules et une couronne sur la tête? + +-- Parce que cette statue représente un roi. + +-- Infâme menteur! cria Coconnas exaspéré. + +-- Tais-toi, Coconnas, tais-toi, interrompit La Mole, laisse dire +cet homme, chacun est maître de perdre son âme. + +-- Mais non pas le corps des autres, mordi! + +-- Et que voulait dire cette aiguille d'acier que la statue avait +dans le coeur, avec la lettre M écrite sur une petite bannière? + +-- L'aiguille simulait l'épée ou le poignard, la lettre M veut +dire MORT. + +Coconnas fit un mouvement pour étrangler René, quatre gardes le +retinrent. + +-- C'est bien, dit le procureur Laguesle, le tribunal est +suffisamment renseigné. Reconduisez les prisonniers dans les +chambres d'attente. + +-- Mais, s'écriait Coconnas, il est impossible de s'entendre +accuser de pareilles choses sans protester. + +-- Protestez, monsieur, on ne vous en empêche pas. Gardes, vous +avez entendu? Les gardes s'emparèrent des deux accusés et les +firent sortir, La Mole par une porte, Coconnas par l'autre. + +Puis le procureur fit signe à cet homme que Coconnas avait aperçu +dans l'ombre et lui dit: + +-- Ne vous éloignez pas, maître, vous aurez de la besogne cette +nuit. + +-- Par lequel commencerai-je, monsieur? demanda l'homme en mettant +respectueusement le bonnet à la main. + +-- Par celui-ci, dit le président en montrant La Mole qu'on +apercevait encore comme une ombre entre les deux gardes. + +Puis s'approchant de René, qui était resté debout et tremblant en +attendant à son tour qu'on le reconduisît au Châtelet où il était +enfermé: + +-- Bien, monsieur, lui dit-il, soyez tranquille, la reine et le +roi sauront que c'est à vous qu'ils auront dû de connaître la +vérité. + +Mais au lieu de lui rendre de la force, cette promesse parut +atterrer René, et il ne répondit qu'en poussant un profond soupir. + + + +XXVII +La torture du brodequin + + +Ce fut seulement lorsqu'on l'eut reconduit dans son nouveau cachot +et qu'on eut refermé la porte derrière lui, que Coconnas, +abandonné à lui-même et cessant d'être soutenu par la lutte avec +les juges et par sa colère contre René, commença la série de ses +tristes réflexions. + +-- Il me semble, se dit-il à lui-même, que cela tourne au plus +mal, et qu'il serait temps d'aller un peu à la chapelle. Je me +défie des condamnations à mort; car incontestablement on s'occupe +de nous condamner à mort à cette heure. Je me défie surtout des +condamnations à mort qui se prononcent dans le huis clos d'un +château fort devant des figures aussi laides que toutes ces +figures qui m'entouraient. On veut sérieusement nous couper la +tête, hum! hum! ... Je reviens donc à ce que je disais, il serait +temps d'aller à la chapelle. + +Ces mots prononcés à demi-voix furent suivis d'un silence, et ce +silence fut interrompu par un bruit sourd, étouffé, lugubre, et +qui n'avait rien d'humain; ce cri sembla percer la muraille +épaisse et vint vibrer sur le fer de ses barreaux. + +Coconnas frissonna malgré lui: et cependant c'était un homme si +brave que chez lui la valeur ressemblait à l'instinct des bêtes +féroces; Coconnas demeura immobile à l'endroit où il avait entendu +la plainte, doutant qu'une pareille plainte pût être prononcée par +un être humain, et la prenant pour le gémissement du vent dans les +arbres, ou pour un de ces mille bruits de la nuit qui semblent +descendre ou monter des deux mondes inconnus entre lesquels tourne +notre monde; alors une seconde plainte, plus douloureuse, plus +profonde, plus poignante encore que la première, parvint à +Coconnas, et cette fois, non seulement il distingua bien +positivement l'expression de la douleur dans la voix humaine, mais +encore il crut reconnaître dans cette voix celle de La Mole. + +À cette voix, le Piémontais oublia qu'il était retenu par deux +portes, par trois grilles et par une muraille épaisse de douze +pieds; il s'élança de tout son poids contre cette muraille comme +pour la renverser et voler au secours de la victime en s'écriant: + +-- On égorge donc quelqu'un ici? Mais il rencontra sur son chemin +le mur auquel il n'avait pas pensé, et il tomba froissé du choc +contre un banc de pierre sur lequel il s'affaissa. Ce fut tout. + +-- Oh! ils l'ont tué! murmura-t-il; c'est abominable! Mais c'est +qu'on ne peut se défendre ici... rien, pas d'armes. Il étendit les +mains autour de lui. + +-- Ah! cet anneau de fer, s'écria-t-il, je l'arracherai, et +malheur à qui m'approchera! + +Coconnas se releva, saisit l'anneau de fer, et d'une première +secousse l'ébranla si violemment, qu'il était évident qu'avec deux +secousses pareilles il le descellerait. + +Mais soudain la porte s'ouvrit et une lumière produite par deux +torches envahit le cachot. + +-- Venez, monsieur, lui dit la même voix grasseyante qui lui avait +été déjà si particulièrement désagréable, et qui, pour se faire +entendre cette fois trois étages au-dessous, ne lui parut pas +avoir acquis le charme qui lui manquait; venez, monsieur, la cour +vous attend. + +-- Bon, dit Coconnas lâchant son anneau, c'est mon arrêt que je +vais entendre, n'est-ce pas? + +-- Oui, monsieur. + +-- Oh! je respire; marchons, dit-il. Et il suivit l'huissier, qui +marchait devant lui de son pas compassé et tenant sa baguette +noire. Malgré la satisfaction qu'il avait témoignée dans un +premier mouvement, Coconnas jetait, tout en marchant, un regard +inquiet à droite et à gauche, devant et derrière. + +-- Oh! oh! murmura-t-il, je n'aperçois pas mon digne geôlier; +j'avoue que sa présence me manque. + +On entra dans la salle que venaient de quitter les juges, et où +demeurait seul debout un homme que Coconnas reconnut pour le +procureur général, qui avait plusieurs fois, dans le cours de +l'interrogatoire, porté la parole, et toujours avec une animosité +facile à reconnaître. + +En effet, c'était celui à qui Catherine, tantôt par lettre, tantôt +de vive voix, avait particulièrement recommandé le procès. + +Un rideau levé laissait voir le fond de cette chambre, et cette +chambre, dont les profondeurs se perdaient dans l'obscurité, avait +dans ses parties éclairées un aspect si terrible que Coconnas +sentit que les jambes lui manquaient et s'écria: + +-- Oh! mon Dieu! Ce n'était pas sans cause que Coconnas avait +poussé ce cri de terreur. Le spectacle était en effet des plus +lugubres. La salle, cachée pendant l'interrogatoire par ce rideau, +qui était levé maintenant, apparaissait comme le vestibule de +l'enfer. Au premier plan on voyait un chevalet de bois garni de +cordes, de poulies et d'autres accessoires tortionnaires. Plus +loin flambait un brasier qui reflétait ses lueurs rougeâtres sur +tous les objets environnants, et qui assombrissait encore la +silhouette de ceux qui se trouvaient entre Coconnas et lui. Contre +une des colonnes qui soutenaient la voûte, un homme immobile comme +une statue se tenait debout une corde à la main. On eût dit qu'il +était de la même pierre que la colonne à laquelle il adhérait. Sur +les murs au-dessus des bancs de grès, entre des anneaux de fer, +pendaient des chaînes et reluisaient des lames. + +-- Oh! murmura Coconnas, la salle de la torture toute préparée et +qui semble ne plus attendre que le patient! Qu'est-ce que cela +signifie? + +-- À genoux, Marc-Annibal Coconnas, dit une voix qui fit relever +la tête du gentilhomme, à genoux pour entendre l'arrêt qui vient +d'être rendu contre vous! + +C'était une de ces invitations contre lesquelles toute la personne +d'Annibal réagissait instinctivement. + +Mais comme elle était en train de réagir, deux hommes appuyèrent +leurs mains sur son épaule d'une façon si inattendue et surtout si +pesante, qu'il tomba les deux genoux sur la dalle. + +La voix continua: + +«Arrêt rendu par la cour séant au donjon de Vincennes contre Marc- +Annibal de Coconnas, atteint et convaincu du crime de lèse- +majesté, de tentative d'empoisonnement, de sortilège et de magie +contre la personne du roi, du crime de conspiration contre la +sûreté de l'État, comme aussi pour avoir entraîné, par ses +pernicieux conseils, un prince du sang à la rébellion...» + +À chacune de ces imputations, Coconnas avait hoché la tête en +battant la mesure comme font les écoliers indociles. + +Le juge continua: + +«En conséquence de quoi, sera ledit Marc-Annibal de Coconnas +conduit de la prison à la place Saint-Jean-en-Grève pour y être +décapité; ses biens seront confisqués, ses hautes futaies coupées +à la hauteur de six pieds, ses châteaux ruinés, et en l'air un +poteau planté avec une plaque de cuivre qui constatera le crime et +le châtiment...» + +-- Pour ma tête, dit Coconnas, je crois bien qu'on la tranchera, +car elle est en France et fort aventurée même. Quant à mes bois de +haute futaie, et quant à mes châteaux je défie toutes les scies et +toutes les pioches du royaume très chrétien de mordre dedans. + +-- Silence! fit le juge. Et il continua: «De plus sera ledit +Coconnas...» + +-- Comment! interrompit Coconnas, il me sera fait quelque chose +encore après la décapitation? Oh! oh! cela me paraît bien sévère. + +-- Non, monsieur, dit le juge: avant... + +Et il reprit: + +«Et sera de plus ledit Coconnas, avant l'exécution du jugement, +appliqué à la question extraordinaire qui est des dix coins.» + +Coconnas bondit, foudroyant le juge d'un regard étincelant. + +-- Et pour quoi faire? s'écria-t-il, ne trouvant pas d'autres mots +que cette naïveté pour exprimer la foule de pensées qui venaient +de surgir dans son esprit. + +En effet, cette torture était pour Coconnas le renversement +complet de ses espérances; il ne serait conduit à la chapelle +qu'après la torture, et de cette torture on mourait souvent; on en +mourait d'autant mieux qu'on était plus brave et plus fort, car +alors on regardait comme une lâcheté d'avouer; et tant qu'on +n'avouait pas, la torture continuait, et non seulement continuait, +mais redoublait de force. + +Le juge se dispensa de répondre à Coconnas, la suite de l'arrêt +répondant pour lui; seulement il continua: «Afin de le forcer +d'avouer ses complices, complots et machinations dans le détail.» + +-- Mordi! s'écria Coconnas, voilà ce que j'appelle une infamie; +voilà ce que j'appelle bien plus qu'une infamie, voilà ce que +j'appelle une lâcheté. + +Accoutumé aux colères des victimes, colères que la souffrance +calme en les changeant en larmes, le juge impassible ne fit qu'un +seul geste. + +Coconnas, saisi par les pieds et par les épaules, fut renversé, +emporté, couché et attaché sur le lit de la question avant d'avoir +pu regarder même ceux qui lui faisaient cette violence. + +-- Misérables! hurlait Coconnas, secouant dans un paroxysme de +fureur le lit et les tréteaux de manière à faire reculer les +tourmenteurs eux-mêmes; misérables! torturez-moi, brisez-moi, +mettez-moi en morceaux, vous ne saurez rien, je vous le jure! Ah! +vous croyez que c'est avec des morceaux de bois ou avec des +morceaux de fer qu'on fait parler un gentilhomme de mon nom! +Allez, allez, je vous en défie. + +-- Préparez-vous à écrire, greffier, dit le juge. + +-- Oui, prépare-toi! hurla Coconnas, et si tu écris tout ce que je +vais vous dire à tous, infâmes bourreaux, tu auras de l'ouvrage. +Écris, écris. + +-- Voulez-vous faire des révélations? dit le juge de sa même voix +calme. + +-- Rien, pas un mot; allez au diable! + +-- Vous réfléchirez, monsieur, pendant les préparatifs. Allons, +maître, ajustez les bottines à monsieur. + +À ces mots, l'homme qui était resté debout et immobile jusque-là, +les cordes à la main, se détacha de la colonne, et d'un pas lent +s'approcha de Coconnas, qui se retourna de son côté pour lui faire +la grimace. + +C'était maître Caboche, le bourreau de la prévôté de Paris. + +Un douloureux étonnement se peignit sur les traits de Coconnas, +qui, au lieu de crier et de s'agiter, demeura immobile et ne +pouvant détacher ses yeux du visage de cet ami oublié qui +reparaissait en un pareil moment. + +Caboche, sans qu'un seul muscle de son visage fût agité, sans +qu'il parût avoir jamais vu Coconnas autre part que sur le +chevalet, lui introduisit deux planches entre les jambes, lui +plaça deux autres planches pareilles en dehors des jambes, et +ficela le tout avec la corde qu'il tenait à la main. + +C'était cet appareil qu'on appelait les brodequins. + +Pour la question ordinaire, on enfonçait six coins entre les deux +planches, qui en s'écartant broyaient les chairs. + +Pour la question extraordinaire, on enfonçait dix coins, et alors +les planches, non seulement broyaient les chairs, mais faisaient +éclater les os. + +L'opération préliminaire terminée, maître Caboche introduisit +l'extrémité du coin entre les deux planches; puis, son maillet à +la main, agenouillé sur un seul genou, il regarda le juge. + +-- Voulez-vous parler? demanda celui-ci. + +-- Non, répondit résolument Coconnas, quoiqu'il sentît la sueur +perler sur son front et ses cheveux se dresser sur sa tête. + +-- En ce cas, allez, dit le juge, premier coin de l'ordinaire. +Caboche leva son bras armé d'un lourd maillet et assena un coup +terrible sur le coin, qui rendit un son mat. + +Le chevalet trembla. + +Coconnas ne laissa point échapper une plainte à ce premier coin, +qui, d'ordinaire, faisait gémir les plus résolus. Il y eut même +plus: la seule expression qui se peignit sur son visage fut celle +d'un indicible étonnement. Il regarda avec des yeux stupéfaits +Caboche, qui, le bras levé, à demi retourné vers le juge, +s'apprêtait à redoubler. + +-- Quelle était votre intention en vous cachant dans la forêt? +demanda le juge. + +-- De nous asseoir à l'ombre, répondit Coconnas. + +-- Allez, dit le juge. Caboche appliqua un second coup, qui +résonna comme le premier. Mais pas plus qu'au premier coup +Coconnas ne sourcilla, et son oeil continua de regarder le +bourreau avec la même expression. Le juge fronça le sourcil. + +-- Voilà un chrétien bien dur, murmura-t-il; le coin est-il entré +jusqu'au bout, maître? + +Caboche se baissa comme pour examiner; mais en se baissant il dit +tout bas à Coconnas: + +-- Mais criez donc, malheureux! Puis se relevant: + +-- Jusqu'au bout, monsieur, dit-il. + +-- Second coin de l'ordinaire, reprit froidement le juge. Les +quatre mots de Caboche expliquaient tout à Coconnas. Le digne +bourreau venait de rendre _à son ami_ le plus grand service qui se +puisse rendre de bourreau à gentilhomme. Il lui épargnait plus que +la douleur, il lui épargnait la honte des aveux, en lui enfonçant +entre les jambes des coins de cuir élastiques, dont la partie +supérieure était seulement garnie de bois, au lieu de lui enfoncer +des coins de chêne. De plus, il lui laissait toute sa force pour +faire face à l'échafaud. + +-- Ah brave, brave Caboche, murmura Coconnas, sois tranquille, va, +je vais crier, puisque tu me le demandes, et si tu n'es pas +content, tu seras difficile. + +Pendant ce temps, Caboche avait introduit entre les planches +l'extrémité d'un coin plus gros encore que le premier. + +-- Allez, dit le juge. + +À ce mot, Caboche frappa comme s'il se fût agi de démolir d'un +seul coup le donjon de Vincennes. + +-- Ah! ah! hou! hou! cria Coconnas sur les intonations les plus +variées. Mille tonnerres, vous me brisez les os, prenez donc +garde! + +-- Ah! dit le juge en souriant, le second fait son effet; cela +m'étonnait aussi. Coconnas respira comme un soufflet de forge. + +-- Que faisiez-vous donc dans la forêt? répéta le juge. + +-- Eh! mordieu! je vous l'ai déjà dit, je prenais le frais. + +-- Allez, dit le juge. + +-- Avouez, lui glissa Caboche à l'oreille. + +-- Quoi? + +-- Tout ce que vous voudrez, mais avouez quelque chose. Et il +donna le second coup non moins bien appliqué que le premier. +Coconnas pensa s'étrangler à force de crier. + +-- Oh! là, là, dit-il. Que désirez-vous savoir, monsieur? par +ordre de qui j'étais dans le bois? + +-- Oui, monsieur. + +-- J'y étais par ordre de M. d'Alençon. + +-- Écrivez, dit le juge. + +-- Si j'ai commis un crime en tendant un piège au roi de Navarre, +continua Coconnas, je n'étais qu'un instrument, monsieur, et +j'obéissais à mon maître. + +Le greffier se mit à écrire. + +-- Oh! tu m'as dénoncé, face blême, murmura le patient, attends, +attends. + +Et il raconta la visite de François au roi de Navarre, les +entrevues entre de Mouy et M. d'Alençon, l'histoire du manteau +rouge, le tout en hurlant par réminiscence et en se faisant +ajouter de temps en temps un coup de marteau. + +Enfin il donna tant de renseignements précis, véridiques, +incontestables, terribles contre M. le duc d'Alençon; il fit si +bien paraître ne les accorder qu'à la violence des douleurs; il +grimaça, rugit, se plaignit si naturellement et sur tant +d'intonations différentes, que le juge lui-même finit par +s'effaroucher d'avoir à enregistrer des détails si compromettants +pour un fils de France. + +-- Eh bien, à la bonne heure! disait Caboche, voici un gentilhomme +à qui il n'est pas besoin de dire les choses à deux fois et qui +fait bonne mesure au greffier. Jésus-Dieu! que serait-ce donc, si, +au lieu d'être de cuir, les coins étaient de bois! + +Aussi fit-on grâce à Coconnas du dernier coin de l'extraordinaire; +mais, sans compter celui-là, il avait eu affaire à neuf autres, ce +qui suffisait parfaitement à lui mettre les jambes en bouillie. + +Le juge fit valoir à Coconnas la douceur qu'il lui accordait en +faveur de ses aveux et se retira. + +Le patient resta seul avec Caboche. + +-- Eh bien, lui demanda celui-ci, comment allons-nous, mon +gentilhomme? + +-- Ah! mon ami! mon brave ami, mon cher Caboche! dit Coconnas, +sois certain que je serai reconnaissant toute ma vie de ce que tu +viens de faire pour moi. + +-- Peste! vous avez raison, monsieur, car si on savait ce que j'ai +fait pour vous, c'est moi qui prendrais votre place sur ce +chevalet, et on ne me ménagerait point, moi, comme je vous ai +ménagé. + +-- Mais comment as-tu eu l'ingénieuse idée... + +-- Voilà, dit Caboche tout en entortillant les jambes de Coconnas +dans des linges ensanglantés: j'ai su que vous étiez arrêté, j'ai +su qu'on faisait votre procès, j'ai su que la reine Catherine +voulait votre mort; j'ai deviné qu'on vous donnerait la question, +et j'ai pris mes précautions en conséquence. + +-- Au risque de ce qui pouvait arriver? + +-- Monsieur, dit Caboche, vous êtes le seul gentilhomme qui m'ait +donné la main, et l'on a de la mémoire et un coeur, tout bourreau +qu'on est, et peut-être même parce qu'on est bourreau. Vous verrez +demain comme je ferai proprement ma besogne. + +-- Demain? dit Coconnas. + +-- Sans doute, demain. + +-- Quelle besogne? Caboche regarda Coconnas avec stupéfaction. + +-- Comment, quelle besogne? avez-vous donc oublié l'arrêt? + +-- Ah! oui, en effet, l'arrêt, dit Coconnas, je l'avais oublié. Le +fait est que Coconnas ne l'avait point oublié, mais qu'il n'y +pensait pas. Ce à quoi il pensait, c'était à la chapelle, au +couteau caché sous la nappe sacrée, à Henriette et à la reine, à +la porte de la sacristie et aux deux chevaux attendant à la +lisière de la forêt; ce à quoi il pensait, c'était à la liberté, +c'était à la course en plein air, c'était à la sécurité au-delà +des frontières de France. + +-- Maintenant, dit Caboche, il s'agit de vous faire passer +adroitement du chevalet sur la litière. N'oubliez pas que pour +tout le monde, et même pour mes valets, vous avez les jambes +brisées, et qu'à chaque mouvement vous devez pousser un cri. + +-- Aïe! fit Coconnas rien qu'en voyant les deux valets approcher +de lui la litière. + +-- Allons! allons! un peu de courage, dit Caboche; si vous criez +déjà, que direz-vous donc tout à l'heure? + +-- Mon cher Caboche, dit Coconnas, ne me laissez pas toucher, je +vous en supplie, par vos estimables acolytes; peut-être +n'auraient-ils pas la main aussi légère que vous. + +-- Posez la litière près du chevalet, dit maître Caboche. + +Les deux valets obéirent. Maître Caboche prit Coconnas dans ses +bras comme il aurait fait d'un enfant, et le déposa couché sur le +brancard; mais malgré toutes ces précautions, Coconnas poussa des +cris féroces. Le brave guichetier parut alors avec une lanterne. + +-- À la chapelle, dit-il. + +Et les porteurs de Coconnas se mirent en route après que Coconnas +eut donné à Caboche une seconde poignée de main. + +La première avait trop bien réussi au Piémontais pour qu'il fît +désormais le difficile. + + + +XXVIII +La chapelle + + +Le lugubre cortège traversa dans le plus profond silence les deux +ponts-levis du donjon et la grande cour du château qui mène à la +chapelle, et aux vitraux de laquelle une pâle lumière colorait les +figures livides des apôtres en robes rouges. + +Coconnas aspirait avidement l'air de la nuit, quoique cet air fût +tout chargé de pluie. Il regardait l'obscurité profonde et +s'applaudissait de ce que toutes ces circonstances étaient +propices à sa fuite et à celle de son compagnon. + +Il lui fallut toute sa volonté, toute sa prudence, toute sa +puissance sur lui-même pour ne pas sauter en bas de la litière dès +que, porté dans la chapelle, il aperçut dans le choeur, et à trois +pas de l'autel, une masse gisante dans un grand manteau blanc. + +C'était La Mole. + +Les deux soldats qui accompagnaient la litière s'étaient arrêtés +en dehors de la porte. + +-- Puisqu'on nous fait cette suprême grâce de nous réunir encore +une fois, dit Coconnas, alanguissant sa voix, portez-moi près de +mon ami. + +Les porteurs n'avaient aucun ordre contraire, ils ne firent donc +aucune difficulté d'accorder la demande de Coconnas. + +La Mole était sombre et pâle, sa tête était appuyée au marbre de +la muraille; ses cheveux noirs, baignés d'une sueur abondante, qui +donnait à son visage la mate pâleur de l'ivoire, semblaient avoir +conservé leur raideur après s'être hérissés sur sa tête. + +Sur un signe du porte-clefs les deux valets s'éloignèrent pour +aller chercher le prêtre que demanda Coconnas. + +C'était le signal convenu. + +Coconnas les suivait des yeux avec anxiété; mais il n'était pas le +seul dont le regard ardent était fixé sur eux. À peine eurent-ils +disparu, que deux femmes s'élancèrent de derrière l'autel et +firent irruption dans le choeur avec des frémissements de joie qui +les précédaient, agitant l'air comme le souffle chaud et bruyant +qui précède l'orage. + +Marguerite se précipita vers La Mole et le saisit dans ses bras. + +La Mole poussa un cri terrible, un de ces cris comme en avait +entendu Coconnas dans son cachot et qui avaient failli le rendre +fou. + +-- Mon Dieu! qu'y a-t-il donc, La Mole? dit Marguerite se reculant +d'effroi. La Mole poussa un gémissement profond et porta ses mains +à ses yeux comme pour ne pas voir Marguerite. + +Marguerite fut épouvantée plus encore de ce silence et de ce geste +que du cri de douleur qu'avait poussé La Mole. + +-- Oh! s'écria-t-elle, qu'as-tu donc? tu es tout en sang. + +Coconnas, qui s'était élancé vers l'autel, qui avait pris le +poignard, qui tenait déjà Henriette enlacée, se retourna. + +-- Lève-toi donc, disait Marguerite, lève-toi donc, je t'en +supplie! tu vois bien que le moment est venu. + +Un sourire effrayant de tristesse passa sur les lèvres blêmes de +La Mole, qui semblait ne plus devoir sourire. + +-- Chère reine! dit le jeune homme, vous aviez compté sans +Catherine, et par conséquent sans un crime. J'ai subi la question, +mes os sont rompus, tout mon corps n'est qu'une plaie, et le +mouvement que je fais en ce moment pour appuyer mes lèvres sur +votre front me cause des douleurs pires que la mort. + +Et en effet, avec effort et tout pâlissant, La Mole appuya ses +lèvres sur le front de la reine. + +-- La question! s'écria Coconnas; mais moi aussi je l'ai subie; +mais le bourreau n'a-t-il donc pas fait pour toi ce qu'il a fait +pour moi? + +Et Coconnas raconta tout. + +-- Ah! dit La Mole, cela se comprend: tu lui as donné la main le +jour de notre visite; moi j'ai oublié que tous les hommes sont +frères, j'ai fait le dédaigneux. Dieu me punit de mon orgueil, +merci à Dieu! + +La Mole joignit les mains. Coconnas et les deux femmes échangèrent +un regard d'indicible terreur. + +-- Allons, allons, dit le geôlier, qui avait été jusqu'à la porte +pour écouter et qui était revenu, allons, ne perdez pas de temps, +cher monsieur de Coconnas; mon coup de dague, et arrangez-moi cela +en digne gentilhomme, car ils vont venir. + +Marguerite s'était agenouillée près de La Mole, pareille à ces +figures de marbre courbées sur un tombeau, près du simulacre de +celui qu'il renferme. + +-- Allons, ami, dit Coconnas, du courage! je suis fort, je +t'emporterai, je te placerai sur ton cheval, je te tiendrai même +devant moi si tu ne peux te soutenir sur la selle, mais partons, +partons; tu entends bien ce que nous dit ce brave homme, il s'agit +de ta vie. + +La Mole fit un effort surhumain, un effort sublime. + +-- C'est vrai, il s'agit de ta vie, dit-il. Et il essaya de se +soulever. Annibal le prit sous le bras et le dressa debout. La +Mole, pendant ce temps, n'avait fait entendre qu'une espèce de +rugissement sourd; mais au moment où Coconnas le lâchait pour +aller au guichetier, et lorsque le patient ne fut plus soutenu que +par les bras des deux femmes, ses jambes plièrent, et, malgré les +efforts de Marguerite en larmes, il tomba comme une masse, et le +cri déchirant qu'il ne put retenir fit retentir la chapelle d'un +écho lugubre qui vibra longtemps sous ses voûtes. + +-- Vous voyez, dit La Mole avec un accent de détresse, vous voyez, +ma reine, laissez-moi donc, abandonnez-moi donc avec un dernier +adieu de vous. Je n'ai point parlé, Marguerite, votre secret est +donc demeuré enveloppé dans mon amour, et mourra tout entier avec +moi. Adieu, ma reine, adieu... + +Marguerite, presque inanimée elle-même, entoura de ses bras cette +tête charmante, et y imprima un baiser presque religieux. + +-- Toi, Annibal, dit La Mole, toi que les douleurs ont épargné, +toi qui es jeune encore et qui peux vivre, fuis, mon ami, donne- +moi cette consolation suprême de te savoir en liberté. + +-- L'heure passe, cria le geôlier, allons, hâtez-vous. Henriette +essayait d'entraîner doucement Annibal, tandis que Marguerite à +genoux devant La Mole, les cheveux épars et les yeux ruisselants, +semblait une Madeleine. + +-- Fuis, Annibal, reprit La Mole, fuis, ne donne pas à nos ennemis +le joyeux spectacle de la mort de deux innocents. + +Coconnas repoussa doucement Henriette qui l'attirait vers la +porte, et d'un geste si solennel qu'il en était devenu majestueux: + +-- Madame, dit-il, donnez d'abord les cinq cents écus que nous +avons promis à cet homme. + +-- Les voici, dit Henriette. + +Alors se retournant vers La Mole et secouant tristement la tête: + +-- Quant à toi, bon La Mole, dit-il, tu me fais injure en pensant +un instant que je puisse te quitter. N'ai-je pas juré de vivre et +de mourir avec toi? Mais tu souffres tant, pauvre ami, que je te +pardonne. + +Et il se recoucha résolument près de son ami, vers lequel il +pencha sa tête et dont il effleura le front avec ses lèvres. + +Puis il attira doucement, doucement, comme une mère ferait pour +son enfant, la tête de son ami, qui glissa contre la muraille et +vint se reposer sur sa poitrine. + +Marguerite était sombre. Elle avait ramassé le poignard que venait +de laisser tomber Coconnas. + +-- Ô ma reine, dit, en étendant les bras vers elle, La Mole, qui +comprenait sa pensée; ô ma reine, n'oubliez pas que je meurs pour +éteindre jusqu'au moindre soupçon de notre amour! + +-- Mais que puis-je donc faire pour toi, s'écria Marguerite +désespérée, si je ne puis pas même mourir avec toi? + +-- Tu peux faire, dit La Mole, tu peux faire que la mort me sera +douce, et viendra en quelque sorte à moi avec un visage souriant. + +Marguerite se rapprocha de lui en joignant les mains comme pour +lui dire de parler. + +-- Te rappelles-tu ce soir, Marguerite, où, en échange de ma vie +que je t'offrais alors et que je te donne aujourd'hui, tu me fis +une promesse sacrée?... + +Marguerite tressaillit. + +-- Ah! tu te rappelles, dit La Mole, car tu frissonnes. + +-- Oui, oui, je me la rappelle, dit Marguerite, et sur mon âme, +Hyacinthe, cette promesse, je la tiendrai. + +Marguerite étendit de sa place la main vers l'autel, comme pour +prendre une seconde fois Dieu à témoin de son serment. + +Le visage de La Mole s'éclaira comme si la voûte de la chapelle se +fût ouverte, et qu'un rayon céleste eût descendu jusqu'à lui. + +-- On vient, on vient, dit le geôlier. Marguerite poussa un cri, +et se précipita vers La Mole, mais la crainte de redoubler ses +douleurs l'arrêta tremblante devant lui. + +Henriette posa ses lèvres sur le front de Coconnas et lui dit: + +-- Je te comprends, mon Annibal, et je suis fière de toi. Je sais +bien que ton héroïsme te fait mourir, mais je t'aime pour ton +héroïsme. Devant Dieu je t'aimerai toujours avant et plus que +toute chose, et ce que Marguerite a juré de faire pour La Mole, +sans savoir quelle chose cela est, je te jure que pour toi aussi +je le ferai. + +Et elle tendit sa main à Marguerite. + +-- C'est bien parler cela; merci, dit Coconnas. + +-- Avant de me quitter, ma reine, dit La Mole, une dernière grâce: +donnez-moi un souvenir quelconque de vous, que je puisse baiser en +montant à l'échafaud. + +-- Oh oui! s'écria Marguerite, tiens! ... + +Et elle détacha de son cou un petit reliquaire d'or soutenu par +une chaîne du même métal. + +-- Tiens, dit-elle, voici une relique sainte que je porte depuis +mon enfance; ma mère me la passa au cou quand j'étais toute petite +et qu'elle m'aimait encore; elle vient de notre oncle le pape +Clément; je ne l'ai jamais quittée. Tiens, prends-la. + +La Mole la prit et la baisa avidement. + +-- On ouvre la porte, dit le geôlier; fuyez, mesdames! fuyez! Les +deux femmes s'élancèrent derrière l'autel, où elles disparurent. +Au même moment le prêtre entrait. + + + +XXIX +La place Saint-Jean-en-Grève + + +Il est sept heures du matin; la foule attendait bruyante sur les +places, dans les rues et sur les quais. + +À dix heures du matin, un tombereau, le même dans lequel les deux +amis, après leur duel, avaient été ramenés évanouis au Louvre, +était parti de Vincennes, traversait lentement la rue Saint- +Antoine, et sur son passage les spectateurs, si pressés qu'ils +s'écrasaient les uns les autres, semblaient des statues aux yeux +fixes et à la bouche glacée. + +C'est qu'en effet il y avait ce jour-là un spectacle déchirant, +offert par la reine mère à tout le peuple de Paris. + +Dans ce tombereau, dont nous avons parlé, et qui s'acheminait à +travers les rues, couchés sur quelques brins de paille, deux +jeunes gens, la tête nue et complètement vêtus de noir, +s'appuyaient l'un contre l'autre. Coconnas portait sur ses genoux +La Mole, dont la tête dépassait les traverses du tombereau et dont +les yeux vagues erraient ça et là. + +Et cependant la foule, pour plonger son regard avide jusqu'au fond +de la voiture, se pressait, se levait, se haussait, montant sur +les bornes, s'accrochant aux anfractuosités des murailles, et +paraissait satisfaite lorsqu'elle était parvenue à ne pas laisser +vierge de son regard un seul point des deux corps qui sortaient de +la souffrance pour aller à la destruction. + +Il avait été dit que La Mole mourait sans avoir avoué un seul des +faits qui lui étaient imputés, tandis qu'au contraire, assurait- +on, Coconnas n'avait pu supporter la douleur et avait tout révélé. + +Aussi, criait-on de tous côtés: + +-- Voyez, voyez le rouge! c'est lui qui a parlé, c'est lui qui a +tout dit; c'est un lâche qui est cause de la mort de l'autre. +L'autre, au contraire, est un brave et n'a rien avoué. + +Les deux jeunes gens entendaient bien, l'un les louanges, l'autre +les injures qui accompagnaient leur marche funèbre, et tandis que +La Mole serrait les mains de son ami, un sublime dédain éclatait +sur la figure du Piémontais, qui, du haut du tombereau immonde, +regardait la foule stupide comme il l'eût regardée d'un char +triomphal. + +L'infortune avait fait son oeuvre céleste, elle avait ennobli la +figure de Coconnas, comme la mort allait diviniser son âme. + +-- Sommes-nous bientôt arrivés? demanda La Mole; je n'en puis +plus, ami, et je crois que je vais m'évanouir. + +-- Attends, attends, La Mole, nous allons passez devant la rue +Tizon et devant la rue Cloche-Percée, regarde, regarde un peu. + +-- Oh! soulève-moi, soulève-moi, que je voie encore une fois cette +bienheureuse maison. + +Coconnas étendit la main et toucha l'épaule du bourreau, il était +assis sur le devant du tombereau, et conduisait le cheval. + +-- Maître, lui dit-il, rends-nous ce service de t'arrêter un +instant en face de la rue Tizon. + +Caboche fit de la tête un mouvement d'adhésion, et, arrivé en face +de la rue Tizon, il s'arrêta. + +La Mole se souleva avec effort, aidé par Coconnas; regarda, l'oeil +voilé par une larme, cette petite maison silencieuse, muette et +close comme un tombeau; un soupir gonfla sa poitrine, et à voix +basse: + +-- Adieu, murmura-t-il; adieu, la jeunesse, l'amour, la vie. Et il +laissa retomber sa tête sur sa poitrine. + +-- Courage! dit Coconnas, nous retrouverons peut-être tout cela +là-haut. + +-- Crois-tu? murmura La Mole. + +-- Je le crois parce que le prêtre me l'a dit, et surtout parce +que je l'espère. Mais ne t'évanouis pas, mon ami! ces misérables +qui nous regardent riraient de nous. + +Caboche entendit ces derniers mots; et fouettant son cheval d'une +main, il tendit de l'autre à Coconnas, et sans que personne le pût +voir, une petite éponge imprégnée d'un révulsif si violent que La +Mole, après l'avoir respiré et s'en être frotté les tempes, s'en +trouva rafraîchi et ranimé. + +-- Ah! dit La Mole, je renais. Et il baisa le reliquaire suspendu +à son cou par la chaîne d'or. En arrivant à l'angle du quai et en +tournant le charmant petit édifice bâti par Henri II, on aperçut +l'échafaud se dressant comme une plate-forme nue et sanglante: +cette plate-forme dominait toutes les têtes. + +-- Ami, dit La Mole, je voudrais bien mourir le premier. + +Coconnas toucha une seconde fois de sa main l'épaule du bourreau. + +-- Qu'y a-t-il, mon gentilhomme? demanda celui-ci en se +retournant. + +-- Brave homme, dit Coconnas, tu tiens à me faire plaisir, n'est- +ce pas? tu me l'as dit, du moins. + +-- Oui, et je vous le répète. + +-- Voilà mon ami qui a plus souffert que moi, et qui, par +conséquent, a moins de force... + +-- Eh bien? + +-- Eh bien, il me dit qu'il souffrirait trop de me voir mourir le +premier. D'ailleurs, si je mourais le premier, il n'aurait +personne pour le porter sur l'échafaud. + +-- C'est bien, c'est bien, dit Caboche en essuyant une larme avec +le dos de sa main; soyez tranquille, on fera ce que vous désirez. + +-- Et d'un seul coup, n'est-ce pas? dit à voix basse le +Piémontais. + +-- D'un seul. + +-- C'est bien... si vous avez à vous reprendre, reprenez-vous sur +moi. Le tombereau s'arrêta, on était arrivé. Coconnas mit son +chapeau sur sa tête. + +Une rumeur semblable à celle des flots de la mer bruit aux +oreilles de La Mole. Il voulut se lever, mais les forces lui +manquèrent; et il fallut que Caboche et Coconnas le soutinssent +sous les bras. + +La place était pavée de têtes, les marches de l'Hôtel de Ville +semblaient un amphithéâtre peuplé de spectateurs. Chaque fenêtre +donnait passage à des visages animés dont les regards semblaient +flamboyer. + +Quand on vit le beau jeune homme qui ne pouvait plus se soutenir +sur ses jambes brisées faire un effort suprême pour aller de lui- +même à l'échafaud, une clameur immense s'éleva comme un cri de +désolation universelle. Les hommes rugissaient, les femmes +poussaient des gémissements plaintifs. + +-- C'était un des premiers raffinés de la cour, disaient les +hommes, et ce n'était pas à Saint-Jean-en-Grève qu'il devait +mourir, c'était au Pré-aux-Clercs. + +-- Qu'il est beau! qu'il est pâle! disaient les femmes; c'est +celui qui n'a point parlé. + +-- Ami, dit La Mole, je ne puis me soutenir! Porte-moi! + +-- Attends, dit Coconnas. Il fit un signe au bourreau, qui +s'écarta; puis, se baissant, il prit La Mole dans ses bras comme +il eût fait d'un enfant, et monta sans chanceler, chargé de son +fardeau, l'escalier de la plate-forme où il déposa La Mole, au +milieu des cris frénétiques et des applaudissements de la foule. +Coconnas leva son chapeau de dessus sa tête, et salua. Puis il +jeta son chapeau près de lui sur l'échafaud. + +-- Regarde autour de nous, dit La Mole, ne les aperçois-tu pas +quelque part? + +Coconnas jeta lentement un regard circulaire tout autour de la +place, et, arrivé sur un point, il s'arrêta, étendant, sans +détourner les yeux, sa main, qui toucha l'épaule de son ami. + +-- Regarde, dit-il, regarde la fenêtre de cette petite tourelle. + +Et de son autre main il montrait à La Mole le petit monument qui +existe encore aujourd'hui entre la rue de la Vannerie et la rue du +Mouton, un des débris des siècles passés. + +Deux femmes vêtues de noir se tenaient appuyées l'une à l'autre, +non pas à la fenêtre, mais un peu en arrière. + +-- Ah! fit La Mole, je ne craignais qu'une chose, c'était de +mourir sans la revoir. Je l'ai revue, je puis mourir. Et, les yeux +avidement fixés sur la petite fenêtre, il porta le reliquaire à sa +bouche et le couvrit de baisers. Coconnas saluait les deux femmes +avec toutes les grâces qu'il se fût données dans un salon. En +réponse à ce signe elles agitèrent leurs mouchoirs tout trempés de +larmes. + +Caboche, à son tour, toucha du doigt l'épaule de Coconnas, et lui +fit des yeux un signe significatif. + +-- Oui, oui, dit le Piémontais. Alors se retournant vers La Mole: + +-- Embrasse-moi, lui dit-il, et meurs bien. Cela ne sera point +difficile, ami, tu es si brave! + +-- Ah! dit La Mole, il n'y a pas de mérite à moi de mourir bien, +je souffre tant! + +Le prêtre s'approcha, et tendit un crucifix à La Mole, qui lui +montra en souriant le reliquaire qu'il tenait à la main. + +-- N'importe, dit le prêtre, demandez toujours la force à celui +qui a souffert ce que vous allez souffrir. La Mole baisa les pieds +du Christ. + +-- Recommandez-moi, dit-il, aux prières des Dames de la benoîte +Sainte Vierge. + +-- Hâte-toi, hâte-toi, La Mole, dit Coconnas, tu me fais tant de +mal que je sens que je faiblis. + +-- Je suis prêt, dit La Mole. + +-- Pourrez-vous tenir votre tête bien droite? dit Caboche +apprêtant son épée derrière La Mole agenouillé. + +-- Je l'espère, dit celui-ci. + +-- Alors tout ira bien. + +-- Mais vous, dit La Mole, vous n'oublierez pas ce que je vous ai +demandé; ce reliquaire vous ouvrira les portes. + +-- Soyez tranquille. Mais essayez un peu de tenir la tête droite. + +La Mole redressa le cou, et tournant les yeux vers la petite +tourelle: + +-- Adieu, Marguerite, dit-il, sois bé... Il n'acheva pas. D'un +revers de son glaive rapide et flamboyant comme un éclair, Caboche +fit tomber d'un seul coup la tête, qui alla rouler aux pieds de +Coconnas. + +Le corps s'étendit doucement comme s'il se couchait. + +Un cri immense retentit formé de mille cris, et dans toutes ces +voix de femmes il sembla à Coconnas qu'il avait entendu un accent +plus douloureux que tous les autres. + +-- Merci, mon digne ami, merci, dit Coconnas, qui tendit une +troisième fois la main au bourreau. + +-- Mon fils, dit le prêtre à Coconnas, n'avez-vous rien à confier +à Dieu? + +-- Ma foi, non, mon père, dit le Piémontais; tout ce que j'aurais +à lui dire, je vous l'ai dit à vous-même hier. Puis se retournant +vers Caboche: + +-- Allons, bourreau, mon dernier ami, dit-il, encore un service. + +Et avant de s'agenouiller il promena sur la foule un regard si +calme et si serein qu'un murmure d'admiration vint caresser son +oreille et faire sourire son orgueil. Alors pressant la tête de +son ami et déposant un baiser sur ses lèvres violettes, il jeta un +dernier regard sur la tourelle; et s'agenouillant, tout en +conservant cette tête bien-aimée entre ses mains: + +-- À moi, dit-il. Il n'avait pas achevé ces mots que Caboche avait +fait voler sa tête. + +Ce coup fait, un tremblement convulsif s'empara du digne homme. + +-- Il était temps que cela finît, murmura-t-il. Pauvre enfant! + +Et il tira avec peine des mains crispées de La Mole le reliquaire +d'or; il jeta son manteau sur les tristes dépouilles que le +tombereau devait ramener chez lui. + +Le spectacle étant fini, la foule s'écoula. + + + +XXX +La tour du Pilori + + +La nuit venait de descendre sur la ville frémissante encore du +bruit de ce supplice, dont les détails couraient de bouche en +bouche assombrir dans chaque maison l'heure joyeuse du souper de +famille. + +Cependant, tout au contraire de la ville, qui était silencieuse et +lugubre, le Louvre était bruyant, joyeux et illuminé. C'est qu'il +y avait grande fête au palais. Une fête commandée par Charles IX, +une fête qu'il avait indiquée pour le soir, en même temps qu'il +indiquait le supplice pour le matin. + +La reine de Navarre avait reçu, dès la veille au soir, l'ordre de +s'y trouver, et, dans l'espérance que La Mole et Coconnas seraient +sauvés dans la nuit, dans la conviction que toutes les mesures +étaient bien prises pour leur salut, elle avait répondu à son +frère qu'elle ferait selon ses désirs. + +Mais depuis qu'elle avait perdu tout espoir, par la scène de la +chapelle; depuis qu'elle avait, dans un dernier mouvement de pitié +pour cet amour, le plus grand et le plus profond qu'elle avait +éprouvé de sa vie, assisté à l'exécution, elle s'était bien promis +que ni prières ni menaces ne la feraient assister à une fête +joyeuse au Louvre le même jour où elle avait vu une fête si +lugubre en Grève. + +Le roi Charles IX avait donné ce jour-là une nouvelle preuve de +cette puissance de volonté que personne peut-être ne poussa au +même degré que lui: alité depuis quinze jours, frêle comme un +moribond, livide comme un cadavre, il se leva vers cinq heures, et +revêtit ses plus beaux habits. Il est vrai que pendant la toilette +il s'évanouit trois fois. + +Vers huit heures, il s'informa de ce qu'était devenue sa soeur, et +demanda si on l'avait vue et si l'on savait ce qu'elle faisait. +Personne ne lui répondit; car la reine était rentrée chez elle +vers les onze heures, et s'y était renfermée en défendant +absolument sa porte. + +Mais il n'y avait pas de porte fermée pour Charles. Appuyé sur le +bras de M. de Nancey, il s'achemina vers l'appartement de la reine +de Navarre, et entra tout à coup par la porte du corridor secret. + +Quoiqu'il s'attendît à un triste spectacle, et qu'il y eût +d'avance préparé son coeur, celui qu'il vit était plus déplorable +encore que celui qu'il avait rêvé. + +Marguerite, à demi morte, couchée sur une chaise longue, la tête +ensevelie dans des coussins, ne pleurait pas, ne priait pas; mais, +depuis son retour, elle râlait comme une agonisante. + +À l'autre coin de la chambre, Henriette de Nevers, cette femme +intrépide, gisait, sans connaissance, étendue sur le tapis. En +revenant de la Grève, comme à Marguerite, les forces lui avaient +manqué, et la pauvre Gillonne allait de l'une à l'autre, n'osant +pas essayer de leur adresser une parole de consolation. + +Dans les crises qui suivent ces grandes catastrophes, on est avare +de sa douleur comme d'un trésor, et l'on tient pour ennemi +quiconque tente de nous en distraire la moindre partie. + +Charles IX poussa donc la porte, et laissant Nancey dans le +corridor, il entra pâle et tremblant. + +Ni l'une ni l'autre des femmes ne l'avait vu. Gillonne seule, qui +dans ce moment portait secours à Henriette, se releva sur un genou +et tout effrayée regarda le roi. + +Le roi fit un geste de la main, elle se releva, fit la révérence, +et sortit. + +Alors Charles se dirigea vers Marguerite, la regarda un instant en +silence; puis avec une intonation dont on eût cru cette voix +incapable: + +-- Margot! dit-il, ma soeur! La jeune femme tressaillit et se +redressa: + +-- Votre Majesté! dit-elle. + +-- Allons, ma soeur, du courage! Marguerite leva les yeux au ciel. + +-- Oui, dit Charles, je sais bien, mais écoute-moi. La reine de +Navarre fit signe qu'elle écoutait. + +-- Tu m'as promis de venir au bal, dit Charles. + +-- Moi! s'écria Marguerite. + +-- Oui, et d'après ta promesse on t'attend; de sorte que si tu ne +venais pas on serait étonné de ne pas t'y voir. + +-- Excusez-moi, mon frère, dit Marguerite; vous le voyez, je suis +bien souffrante. + +-- Faites un effort sur vous-même. + +Marguerite parut un instant tentée de rappeler son courage, puis +tout à coup s'abandonnant et laissant retomber sa tête sur ses +coussins: + +-- Non, non, je n'irai pas, dit-elle. + +Charles lui prit la main, s'assit sur sa chaise longue, et lui +dit: + +-- Tu viens de perdre un ami, je le sais, Margot; mais regarde- +moi, n'ai-je pas perdu tous mes amis, moi! et de plus, ma mère! +Toi, tu as toujours pu pleurer à l'aise comme tu pleures en ce +moment; moi, à l'heure de mes plus fortes douleurs, j'ai toujours +été forcé de sourire. Tu souffres, regarde-moi! moi, je meurs. Eh +bien, Margot, voyons, du courage! Je te le demande, ma soeur, au +nom de notre gloire! Nous portons comme une croix d'angoisses la +renommée de notre maison, portons-la comme le Seigneur jusqu'au +Calvaire! et si sur la route, comme lui, nous trébuchons, +relevons-nous, courageux et résignés comme lui. + +-- Oh! mon Dieu, mon Dieu! s'écria Marguerite. + +-- Oui, dit Charles, répondant à sa pensée; oui, le sacrifice est +rude, ma soeur; mais chacun fait le sien, les uns de leur honneur, +les autres de leur vie. Crois-tu qu'avec mes vingt-cinq ans et le +plus beau trône du monde, je ne regrette pas de mourir? Eh bien, +regarde-moi... mes yeux, mon teint, mes lèvres sont d'un mourant, +c'est vrai; mais mon sourire... est-ce que mon sourire ne ferait +pas croire que j'espère? Et, cependant, dans huit jours, un mois +tout au plus, tu me pleureras, ma soeur, comme celui qui est mort +aujourd'hui. + +-- Mon frère! ... s'écria Margot en jetant ses deux bras autour du +cou de Charles. + +-- Allons, habillez-vous, chère Marguerite, dit le roi; cachez +votre pâleur et paraissez au bal. Je viens de donner ordre qu'on +vous apporte des pierreries nouvelles et des ajustements dignes de +votre beauté. + +-- Oh! des diamants, des robes, dit Marguerite, que m'importe tout +cela maintenant! + +-- La vie est longue, Marguerite, dit en souriant Charles, pour +toi du moins. + +-- Jamais! jamais! + +-- Ma soeur, souviens-toi d'une chose: quelquefois c'est en +étouffant ou plutôt en dissimulant la souffrance que l'on honore +le mieux les morts. + +-- Eh bien, Sire, dit Marguerite frissonnante, j'irai. Une larme, +qui fut bue aussitôt par sa paupière aride, mouilla l'oeil de +Charles. Il s'inclina vers sa soeur, la baisa au front, s'arrêta +un instant devant Henriette, qui ne l'avait ni vu ni entendu, et +dit: + +-- Pauvre femme! Puis il sortit silencieusement. Derrière le roi, +plusieurs pages entrèrent, apportant des coffres et des écrins. +Marguerite fit signe de la main que l'on déposât tout cela à +terre. Les pages sortirent, Gillonne resta seule. + +-- Prépare-moi tout ce qu'il me faut pour m'habiller, Gillonne, +dit Marguerite. La jeune fille regarda sa maîtresse d'un air +étonné. + +-- Oui, dit Marguerite avec un accent dont il serait impossible de +rendre l'amertume, oui, je m'habille, je vais au bal, on m'attend +là-bas. Dépêche-toi donc! la journée aura été complète: fête à la +Grève ce matin, fête au Louvre ce soir. + +-- Et madame la duchesse? dit Gillonne. + +-- Oh! elle, elle est bien heureuse; elle peut rester ici; elle +peut pleurer, elle peut souffrir tout à son aise. Elle n'est pas +fille de roi, femme de roi, soeur de roi. Elle n'est pas reine. +Aide-moi à m'habiller, Gillonne. + +La jeune fille obéit. Les parures étaient magnifiques, la robe +splendide. Jamais Marguerite n'avait été si belle. Elle se regarda +dans une glace. + +-- Mon frère a bien raison, dit-elle, et c'est une bien misérable +chose que la créature humaine. En ce moment Gillonne revint. + +-- Madame, dit-elle, un homme est là qui vous demande. + +-- Moi? + +-- Oui, vous. + +-- Quel est cet homme? + +-- Je ne sais, mais son aspect est terrible, et sa seule vue m'a +fait frissonner. + +-- Va lui demander son nom, dit Marguerite en pâlissant. Gillonne +sortit, et quelques instants après elle rentra. + +-- Il n'a pas voulu me dire son nom, madame, mais il m'a priée de +vous remettre ceci. + +Gillonne tendit à Marguerite le reliquaire qu'elle avait donné la +veille au soir à La Mole. + +-- Oh! fais entrer, fais entrer, dit vivement la reine. + +Et elle devint plus pâle et plus glacée encore qu'elle n'était. + +Un pas lourd ébranla le parquet. L'écho, indigné sans doute de +répéter un pareil bruit, gronda sous le lambris, et un homme parut +sur le seuil. + +-- Vous êtes...? dit la reine. + +-- Celui que vous rencontrâtes un jour près de Montfaucon, madame, +et qui ramena au Louvre, dans son tombereau, deux gentilshommes +blessés. + +-- Oui, oui, je vous reconnais, vous êtes maître Caboche. + +-- Bourreau de la prévôté de Paris, madame. C'étaient les seuls +mots que Henriette avait entendus de tous ceux que depuis une +heure on prononçait autour d'elle. Elle dégagea sa tête pâle de +ses deux mains et regarda le bourreau avec ses yeux d'émeraude, +d'où semblait sortir un double jet de flammes. + +-- Et vous venez...? dit Marguerite tremblante. + +-- Vous rappeler la promesse faite au plus jeune des deux +gentilshommes, à celui qui m'a chargé de vous rendre ce +reliquaire. Vous la rappelez-vous, madame? + +-- Ah! oui, oui, s'écria la reine, et jamais ombre plus généreuse +n'aura plus noble satisfaction; mais où est-elle? + +-- Elle est chez moi avec le corps. + +-- Chez vous? pourquoi ne l'avez-vous pas apportée? + +-- Je pouvais être arrêté au guichet du Louvre, on pouvait me +forcer de lever mon manteau; qu'aurait-on dit si, sous ce manteau, +on avait vu une tête? + +-- C'est bien, gardez-la chez vous; j'irai la chercher demain. + +-- Demain, madame, demain, dit maître Caboche, il sera peut-être +trop tard. + +-- Pourquoi cela? + +-- Parce que la reine mère m'a fait retenir pour ses expériences +cabalistiques les têtes des deux premiers condamnés que je +décapiterais. + +-- Oh! profanation! les têtes de nos bien-aimés! Henriette, +s'écria Marguerite en courant à son amie, qu'elle retrouva debout +comme si un ressort venait de la remettre sur ses pieds; +Henriette, mon ange, entends-tu ce qu'il dit, cet homme? + +-- Oui. Eh bien, que faut-il faire? + +-- Il faut aller avec lui. + +Puis poussant un cri de douleur avec lequel les grandes infortunes +se reprennent à la vie: + +-- Ah! j'étais cependant si bien, dit-elle; j'étais presque morte. + +Pendant ce temps, Marguerite jetait sur ses épaules nues un +manteau de velours. + +-- Viens, viens, dit-elle, nous allons les revoir encore une fois. + +Marguerite fit fermer toutes les portes, ordonna que l'on amenât +la litière à la petite porte dérobée; puis, prenant Henriette sous +le bras, descendit par le passage secret, faisant signe à Caboche +de les suivre. + +À la porte d'en bas était la litière, au guichet était le valet de +Caboche avec une lanterne. + +Les porteurs de Marguerite étaient des hommes de confiance muets +et sourds, plus sûrs que ne l'eussent été des bêtes de somme. + +La litière marcha pendant dix minutes à peu près, précédée de +maître Caboche et de son valet portant la lanterne; puis elle +s'arrêta. + +Le bourreau ouvrit la portière tandis que le valet courait devant. + +Marguerite descendit, aida la duchesse de Nevers à descendre. Dans +cette grande douleur qui les étreignait toutes deux, c'était cette +organisation nerveuse qui se trouvait être la plus forte. + +La tour du Pilori se dressait devant les deux femmes comme un +géant sombre et informe, envoyant une lumière rougeâtre par deux +sarbacanes qui flamboyaient à son sommet. + +Le valet reparut sur la porte. + +-- Vous pouvez entrer, mesdames, dit Caboche, tout le monde est +couché dans la tour. Au même moment la lumière des deux +meurtrières s'éteignit. + +Les deux femmes, serrées l'une contre l'autre, passèrent sous la +petite porte en ogive et foulèrent dans l'ombre une dalle humide +et raboteuse. Elles aperçurent une lumière au fond d'un corridor +tournant, et, guidées par le maître hideux du logis, elles se +dirigèrent de ce côté. La porte se referma derrière elles. + +Caboche, un flambeau de cire à la main, les introduisit dans une +salle basse et enfumée. Au milieu de cette salle était une table +dressée avec les restes d'un souper et trois couverts. Ces trois +couverts étaient sans doute pour le bourreau, sa femme et son aide +principal. + +Dans l'endroit le plus apparent était cloué à la muraille un +parchemin scellé du sceau du roi. C'était le brevet patibulaire. + +Dans un coin était une grande épée, à poignée longue. C'était +l'épée flamboyante de la justice. + +Çà et là on voyait encore quelques images grossières représentant +des saints martyrisés par tous les supplices. + +Arrivé là, Caboche s'inclina profondément. + +-- Votre Majesté m'excusera, dit-il, si j'ai osé pénétrer dans le +Louvre et vous amener ici. Mais c'était la volonté expresse et +suprême du gentilhomme, de sorte que j'ai dû... + +-- Vous avez bien fait, maître, vous avez bien fait, dit +Marguerite, et voici pour récompenser votre zèle. + +Caboche regarda tristement la bourse gonflée d'or que Marguerite +venait de déposer sur la table. + +-- De l'or! toujours de l'or! murmura-t-il. Hélas! madame, que ne +puis-je moi-même racheter à prix d'or le sang que j'ai été obligé +de répandre aujourd'hui! + +-- Maître, dit Marguerite avec une hésitation douloureuse et en +regardant autour d'elle, maître, maître, nous faudrait-il encore +aller ailleurs? je ne vois pas... + +-- Non, madame, non, ils sont ici; mais c'est un triste spectacle +et que je pourrais vous épargner en vous apportant caché dans un +manteau ce que vous venez chercher. + +Marguerite et Henriette se regardèrent simultanément. + +-- Non, dit Marguerite, qui avait lu dans le regard de son amie la +même résolution qu'elle venait de prendre, non; montrez-nous le +chemin et nous vous suivrons. + +Caboche prit le flambeau, ouvrit une porte de chêne qui donnait +sur un escalier de quelques marches et qui s'enfonçait en +plongeant sous la terre. Au même instant un courant d'air passa, +faisant voler quelques étincelles de la torche et jetant au visage +des princesses l'odeur nauséabonde de la moisissure et du sang. + +Henriette s'appuya, blanche comme une statue d'albâtre, sur le +bras de son amie à la marche plus assurée; mais au premier degré +elle chancela. + +-- Oh! je ne pourrai jamais, dit-elle. + +-- Quand on aime bien, Henriette, répliqua la reine, on doit aimer +jusque dans la mort. + +C'était un spectacle horrible et touchant à la fois que celui que +présentaient ces deux femmes resplendissantes de jeunesse, de +beauté, de parure, se courbant sous la voûte ignoble et crayeuse, +la plus faible s'appuyant à la plus forte, et la plus forte +s'appuyant au bras du bourreau. + +On arriva à la dernière marche. Au fond du caveau gisaient deux +formes humaines recouvertes par un large drap de serge noire. +Caboche leva un coin du voile, approcha son flambeau et dit: + +-- Regardez, madame la reine. Dans leurs habits noirs, les deux +jeunes gens étaient couchés côte à côte avec l'effrayante symétrie +de la mort. Leurs têtes, inclinées et rapprochées du tronc, +semblaient séparées seulement au milieu du cou par un cercle de +rouge vif. La mort n'avait pas désuni leurs mains, car, soit +hasard, soit pieuse attention du bourreau, la main droite de La +Mole reposait dans la main gauche de Coconnas. + +Il y avait un regard d'amour sous les paupières de La Mole, il y +avait un sourire de dédain sous celles de Coconnas. + +Marguerite s'agenouilla près de son amant, et de ses mains +éblouissantes de pierreries leva doucement cette tête qu'elle +avait tant aimée. + +Quant à la duchesse de Nevers, appuyée à la muraille, elle ne +pouvait détacher son regard de ce pâle visage sur lequel tant de +fois elle avait cherché la joie et l'amour. + +-- La Mole! cher La Mole! murmura Marguerite. + +-- Annibal! Annibal! s'écria la duchesse de Nevers, si fier, si +brave, tu ne me réponds plus! ... Et un torrent de larmes +s'échappa de ses yeux. + +Cette femme si dédaigneuse, si intrépide, si insolente dans le +bonheur; cette femme qui poussait le scepticisme jusqu'au doute +suprême, la passion jusqu'à la cruauté, cette femme n'avait jamais +pensé à la mort. + +Marguerite lui en donna l'exemple. Elle enferma dans un sac brodé +de perles et parfumé des plus fines essences la tête de La Mole, +plus belle encore puisqu'elle se rapprochait du velours et de +l'or, et à laquelle une préparation particulière, employée à cette +époque dans les embaumements royaux, devait conserver sa beauté. +Henriette s'approcha à son tour, enveloppant la tête de Coconnas +dans un pan de son manteau. + +Et toutes deux, courbées sous leur douleur plus que sous leur +fardeau, montèrent l'escalier avec un dernier regard pour les +restes qu'elles laissaient à la merci du bourreau, dans ce sombre +réduit des criminels vulgaires. + +-- Ne craignez rien, madame, dit Caboche, qui comprit ce regard, +les gentilshommes seront ensevelis, enterrés saintement, je vous +le jure. + +-- Et tu leur feras dire des messes avec ceci, dit Henriette +arrachant de son cou un magnifique collier de rubis et le +présentant au bourreau. + +On revint au Louvre comme on en était sorti. Au guichet, la reine +se fit reconnaître; au bas de son escalier particulier, elle +descendit, rentra chez elle, déposa sa triste relique dans le +cabinet de sa chambre à coucher, destiné dès ce moment à devenir +un oratoire, laissa Henriette en garde de sa chambre, et plus pâle +et plus belle que jamais, entra vers dix heures dans la grande +salle du bal, la même où nous avons vu, il y a tantôt deux ans et +demi, s'ouvrir le premier chapitre de notre histoire. + +Tous les yeux se tournèrent vers elle, et elle supporta ce regard +universel d'un air fier et presque joyeux. C'est qu'elle avait +religieusement accompli le dernier voeu de son ami. Charles, en +l'apercevant, traversa chancelant le flot doré qui l'entourait. + +-- Ma soeur, dit-il tout haut, je vous remercie. Puis tout bas: + +-- Prenez garde! dit-il, vous avez au bras une tache de sang... + +-- Ah! qu'importe, Sire, dit Marguerite, pourvu que j'aie le +sourire sur les lèvres! + + + +XXXI +La sueur de sang + + +Quelques jours après la scène terrible que nous venons de +raconter, c'est-à-dire le 30 mai 1574, la cour étant à Vincennes, +on entendit tout à coup un grand bruit dans la chambre du roi, +lequel, étant retombé plus malade que jamais au milieu du bal +qu'il avait voulu donner le jour même de la mort des deux jeunes +gens, était, par ordre des médecins, venu chercher à la campagne +un air plus pur. + +Il était huit heures du matin. Un petit groupe de courtisans +causait avec feu dans l'antichambre, quand tout à coup retentit le +cri, et parut au seuil de l'appartement la nourrice de Charles, +les yeux baignés de larmes et criant d'une voix désespérée: + +-- Secours au roi! secours au roi! + +-- Sa Majesté est-elle donc plus mal? demanda le capitaine de +Nancey, que le roi avait, comme nous l'avons vu, dégagé de toute +obéissance à la reine Catherine pour l'attacher à sa personne. + +-- Oh! que de sang! que de sang! dit la nourrice. Les médecins! +appelez les médecins! + +Mazille et Ambroise Paré se relevaient tour à tour auprès de +l'auguste malade, et Ambroise Paré, qui était de garde, ayant vu +s'endormir le roi, avait profité de cet assoupissement pour +s'éloigner quelques instants. + +Pendant ce temps, une sueur abondante avait pris le roi; et comme +Charles était atteint d'un relâchement des vaisseaux capillaires, +et que ce relâchement amenait une hémorragie de la peau, cette +sueur sanglante avait épouvanté la nourrice, qui ne pouvait +s'habituer à cet étrange phénomène, et qui, protestante, on se le +rappelle, lui disait sans cesse que c'était le sang huguenot versé +le jour de la Saint-Barthélemy qui appelait son sang. + +On s'élança dans toutes les directions; le docteur ne devait pas +être loin, et l'on ne pouvait manquer de le rencontrer. + +L'antichambre resta donc vide, chacun étant désireux de montrer +son zèle en ramenant le médecin demandé. + +Alors une porte s'ouvrit, et l'on vit apparaître Catherine. Elle +traversa rapidement l'antichambre et entra vivement dans +l'appartement de son fils. + +Charles était renversé sur son lit, l'oeil éteint, la poitrine +haletante; de tout son corps découlait une sueur rougeâtre; sa +main, écartée, pendait hors de son lit, et au bout de chacun de +ses doigts pendait un rubis liquide. + +C'était un horrible spectacle. + +Cependant, au bruit des pas de sa mère, et comme s'il les eût +reconnus, Charles se redressa. + +-- Pardon, madame, dit-il en regardant sa mère, je voudrais bien +mourir en paix. + +-- Mourir, mon fils, dit Catherine, pour une crise passagère de ce +vilain mal! Voudriez-vous donc nous désespérer ainsi? + +-- Je vous dis, madame, que je sens mon âme qui s'en va. Je vous +dis, madame, que c'est la mort qui arrive, mort de tous les +diables! Je sens ce que je sens, et je sais ce que je dis. + +-- Sire, dit la reine, votre imagination est votre plus grave +maladie; depuis le supplice si mérité de ces deux sorciers, de ces +deux assassins qu'on appelait La Mole et Coconnas, vos souffrances +physiques doivent avoir diminué. Le mal moral persévère seul, et, +si je pouvais causer avec vous dix minutes seulement, je vous +prouverais... + +-- Nourrice, dit Charles, veille à la porte, et que personne +n'entre: la reine Catherine de Médicis veut causer avec son fils +bien-aimé Charles IX. + +La nourrice obéit. + +-- Au fait, continua Charles, cet entretien devait avoir lieu un +jour ou l'autre, mieux vaut donc aujourd'hui que demain. Demain, +d'ailleurs, il serait peut-être trop tard. Seulement, une +troisième personne doit assister à notre entretien. + +-- Et pourquoi? + +-- Parce que, je vous le répète, la mort est en route, reprit +Charles avec une effrayante solennité; parce que d'un moment à +l'autre elle entrera dans cette chambre comme vous, pâle et +muette, et sans se faire annoncer. Il est donc temps, puisque j'ai +mis cette nuit ordre à mes affaires, de mettre ordre ce matin à +celles du royaume. + +-- Et quelle est cette personne que vous désirez voir? demanda +Catherine. + +-- Mon frère, madame. Faites-le appeler. + +-- Sire, dit la reine, je vois avec plaisir que ces dénonciations, +dictées par la haine bien plus qu'arrachées à la douleur, +s'effacent de votre esprit et vont bientôt s'effacer de votre +coeur. Nourrice! cria Catherine, nourrice! + +La bonne femme, qui veillait au-dehors, ouvrit la porte. + +-- Nourrice, dit Catherine, par ordre de mon fils, quand +M. de Nancey viendra, vous lui direz d'aller quérir le duc +d'Alençon. + +Charles fit un signe qui retint la bonne femme prête à obéir. + +-- J'ai dit mon frère, madame, reprit Charles. Les yeux de +Catherine se dilatèrent comme ceux de la tigresse qui va se mettre +en colère. Mais Charles leva impérativement la main. + +-- Je veux parler à mon frère Henri, dit-il. Henri seul est mon +frère; non pas celui qui est roi là-bas, mais celui qui est +prisonnier ici. Henri saura mes dernières volontés. + +-- Et moi, s'écria la Florentine avec une audace inaccoutumée en +face de la terrible volonté de son fils, tant la haine qu'elle +portait au Béarnais la jetait hors de sa dissimulation habituelle, +si vous êtes, comme vous le dites, si près de la tombe, croyez- +vous que je céderai à personne, surtout à un étranger, mon droit +de vous assister à votre heure suprême, mon droit de reine, mon +droit de mère? + +-- Madame, dit Charles, je suis roi encore; je commande encore, +madame; je vous dis que je veux parler à mon frère Henri, et vous +n'appelez pas mon capitaine des gardes?... Mille diables, je vous +en préviens, j'ai encore assez de force pour l'aller chercher moi- +même. + +Et il fit un mouvement pour sauter à bas du lit, qui mit au jour +son corps pareil à celui du Christ après la flagellation. + +-- Sire, s'écria Catherine en le retenant, vous nous faites injure +à tous: vous oubliez les affronts faits à notre famille, vous +répudiez notre sang; un fils de France doit seul s'agenouiller +près du lit de mort d'un roi de France. Quant à moi ma place est +marquée ici par les lois de la nature et de l'étiquette; j'y reste +donc. + +-- Et à quel titre, madame, y restez-vous? demanda Charles IX. + +-- À titre de mère. + +-- Vous n'êtes pas plus ma mère, madame, que le duc d'Alençon +n'est mon frère. + +-- Vous délirez, monsieur, dit Catherine; depuis quand celle qui +donne le jour n'est-elle pas la mère de celui qui l'a reçu? + +-- Du moment, madame, où cette mère dénaturée ôte ce qu'elle +donna, répondit Charles en essuyant une écume sanglante qui +montait à ses lèvres. + +-- Que voulez-vous dire, Charles? Je ne vous comprends pas, +murmura Catherine regardant son fils d'un oeil dilaté par +l'étonnement. + +-- Vous allez me comprendre, madame. + +Charles fouilla sous son traversin et en tira une petite clef +d'argent. + +-- Prenez cette clef, madame, et ouvrez mon coffre de voyage; il +contient certains papiers qui parleront pour moi. + +Et Charles étendit la main vers un coffre magnifiquement sculpté, +fermé d'une serrure d'argent comme la clef qui l'ouvrait, et qui +tenait la place la plus apparente de la chambre. + +Catherine, dominée par la position suprême que Charles prenait sur +elle, obéit, s'avança à pas lents vers le coffre, l'ouvrit, +plongea ses regards vers l'intérieur, et tout à coup recula comme +si elle avait vu dans les flancs du meuble quelque reptile +endormi. + +-- Eh bien, dit Charles, qui ne perdait pas sa mère de vue, qu'y +a-t-il donc dans ce coffre qui vous effraie, madame? + +-- Rien, dit Catherine. + +-- En ce cas, plongez-y la main, madame, et prenez-y un livre; il +doit y avoir un livre, n'est-ce pas? ajouta Charles avec ce +sourire blêmissant, plus terrible chez lui que n'avait jamais été +la menace chez un autre. + +-- Oui, balbutia Catherine. + +-- Un livre de chasse? + +-- Oui. + +-- Prenez-le, et apportez-le-moi. + +Catherine, malgré son assurance, pâlit, trembla de tous ses +membres, et allongeant la main dans l'intérieur du coffre: + +-- Fatalité! murmura-t-elle en prenant le livre. + +-- Bien, dit Charles. Écoutez maintenant: ce livre de chasse... +j'étais insensé... j'aimais la chasse, au-dessus de toutes +choses... ce livre de chasse, je l'ai trop lu; comprenez-vous, +madame?... + +Catherine poussa un gémissement sourd. + +-- C'était une faiblesse, continua Charles; brûlez-le, madame! il +ne faut pas qu'on sache les faiblesses des rois! + +Catherine s'approcha de la cheminée ardente, laissa tomber le +livre au milieu du foyer, et demeura debout, immobile et muette, +regardant d'un oeil atone les flammes bleuissantes qui rongeaient +les feuilles empoisonnées. + +À mesure que le livre brûlait, une forte odeur d'ail se répandait +dans toute la chambre. + +Bientôt il fut entièrement dévoré. + +-- Et maintenant, madame, appelez mon frère, dit Charles avec une +irrésistible majesté. + +Catherine, frappée de stupeur, écrasée sous une émotion multiple +que sa profonde sagacité ne pouvait analyser, et que sa force +presque surhumaine ne pouvait combattre, fit un pas en avant et +voulut parler. + +La mère avait un remords; la reine avait une terreur; +l'empoisonneuse avait un retour de haine. Ce dernier sentiment +domina tous les autres. + +-- Maudit soit-il, s'écria-t-elle en s'élançant hors de la +chambre, il triomphe, il touche au but; oui, maudit, qu'il soit +maudit! + +-- Vous entendez, mon frère, mon frère Henri, cria Charles +poursuivant sa mère de la voix; mon frère Henri à qui je veux +parler à l'instant même au sujet de la régence du royaume. + +Presque au même instant, maître Ambroise Paré entra par la porte +opposée à celle qui venait de donner passage à Catherine, et +s'arrêtant sur le seuil pour humer l'atmosphère alliacée de la +chambre: + +-- Qui donc a brûlé de l'arsenic ici? dit-il. + +-- Moi, répondit Charles. + + + +XXXII +La plate-forme du donjon de Vincennes + + +Cependant Henri de Navarre se promenait seul et rêveur sur la +terrasse du donjon; il savait la cour au château qu'il voyait à +cent pas de lui, et à travers les murailles, son oeil perçant +devinait Charles moribond. + +Il faisait un temps d'azur et d'or: un large rayon de soleil +miroitait dans les plaines éloignées, tandis qu'il baignait d'un +or fluide la cime des arbres de la forêt, fiers de la richesse de +leur premier feuillage. Les pierres grises du donjon elles-mêmes +semblaient s'imprégner de la douce chaleur du ciel, et des +ravenelles, apportées par le souffle du vent d'est dans les fentes +de la muraille, ouvraient leurs disques de velours rouge et jaune +aux baisers d'une brise attiédie. + +Mais le regard de Henri ne se fixait ni sur ces plaines +verdoyantes, ni sur ces cimes chenues et dorées: son regard +franchissait les espaces intermédiaires, et allait au-delà se +fixer ardent d'ambition sur cette capitale de France, destinée à +devenir un jour la capitale du monde. + +-- Paris, murmurait le roi de Navarre, voilà Paris; c'est-à-dire +la joie, le triomphe, la gloire, le bonheur; Paris où est le +Louvre, et le Louvre où est le trône; et dire qu'une seule chose +me sépare de ce Paris tant désiré! ... ce sont les pierres qui +rampent à mes pieds et qui renferment avec moi mon ennemie. + +Et en ramenant son regard de Paris à Vincennes, il aperçut à sa +gauche, dans un vallon voilé par des amandiers en fleur, un homme +sur la cuirasse duquel se jouait obstinément un rayon de soleil, +point enflammé qui voltigeait dans l'espace à chaque mouvement de +cet homme. + +Cet homme était sur un cheval plein d'ardeur, et tenait en main un +cheval qui paraissait non moins impatient. + +Le roi de Navarre arrêta ses yeux sur le cavalier et le vit tirer +son épée hors du fourreau, passer la pointe dans son mouchoir, et +agiter ce mouchoir en façon de signal. + +Au même instant, sur la colline en face, un signal pareil se +répéta, puis tout autour du château voltigea comme une ceinture de +mouchoirs. + +C'étaient de Mouy et ses huguenots, qui, sachant le roi mourant, +et qui, craignant qu'on ne tentât quelque chose contre Henri, +s'étaient réunis et se tenaient prêts à défendre ou à attaquer. + +Henri reporta ses yeux sur le cavalier qu'il avait vu le premier, +se courba hors de la balustrade, couvrit ses yeux de sa main, et +brisant ainsi les rayons du soleil qui l'éblouissait reconnut le +jeune huguenot. + +-- De Mouy! s'écria-t-il comme si celui-ci eût pu l'entendre. Et +dans sa joie de se voir ainsi environné d'amis, il leva lui-même +son chapeau et fit voltiger son écharpe. + +Toutes les banderoles blanches s'agitèrent de nouveau avec une +vivacité qui témoignait de leur joie. + +-- Hélas! ils m'attendent, dit-il, et je ne puis les rejoindre... +Que ne l'ai-je fait quand je le pouvais peut-être! ... Maintenant +j'ai trop tardé. + +Et il leur fit un geste de désespoir auquel de Mouy répondit par +un signe qui voulait dire: _j'attendrai_. + +En ce moment Henri entendit des pas qui retentissaient dans +l'escalier de pierre. Il se retira vivement. Les huguenots +comprirent la cause de cette retraite. Les épées rentrèrent au +fourreau et les mouchoirs disparurent. + +Henri vit déboucher de l'escalier une femme dont la respiration +haletante dénonçait une marche rapide, et reconnut, non sans une +secrète fureur qu'il éprouvait toujours en l'apercevant, Catherine +de Médicis. + +Derrière elle, étaient deux gardes qui s'arrêtèrent au haut de +l'escalier. + +-- Oh! oh! murmura Henri, il faut qu'il y ait quelque chose de +nouveau et de grave pour que la reine mère vienne ainsi me +chercher sur la plate-forme du donjon de Vincennes. + +Catherine s'assit sur un banc de pierre adossé aux créneaux pour +reprendre haleine. Henri s'approcha d'elle, et avec son plus +gracieux sourire: + +-- Serait-ce moi que vous cherchez, ma bonne mère? dit-il. + +-- Oui, monsieur, répondit Catherine, j'ai voulu vous donner une +dernière preuve de mon attachement. Nous touchons à un moment +suprême: le roi se meurt et veut vous entretenir. + +-- Moi? dit Henri en tressaillant de joie. + +-- Oui, vous. On lui a dit, j'en suis certaine, que non seulement +vous regrettez le trône de Navarre, mais encore que vous +ambitionnez le trône de France. + +-- Oh! fit Henri. + +-- Ce n'est pas, je le sais bien, mais il le croit, lui, et nul +doute que cet entretien qu'il veut avoir avec vous n'ait pour but +de vous tendre un piège. + +-- À moi? + +-- Oui. Charles, avant de mourir, veut savoir ce qu'il y a à +craindre ou à espérer de vous; et de votre réponse à ses offres, +faites-y attention, dépendront les derniers ordres qu'il donnera, +c'est-à-dire votre mort ou votre vie. + +-- Mais que doit-il donc m'offrir? + +-- Que sais-je, moi! des choses impossibles, probablement. + +-- Enfin, ne devinez-vous pas, ma mère? + +-- Non; mais je suppose, par exemple... Catherine s'arrêta. + +-- Quoi? + +-- Je suppose que, vous croyant ces vues ambitieuses qu'on lui a +dites, il veuille acquérir de votre bouche même la preuve de cette +ambition. Supposez qu'il vous tente comme autrefois on tentait les +coupables, pour provoquer un aveu sans torture; supposez, continua +Catherine en regardant fixement Henri, qu'il vous propose un +gouvernement, la régence même. + +Une joie indicible s'épandit dans le coeur oppressé de Henri; mais +il devina le coup, et cette âme vigoureuse et souple rebondit sous +l'attaque. + +-- À moi? dit-il, le piège serait trop grossier; à moi la régence, +quand il y a vous, quand il y a mon frère d'Alençon? Catherine se +pinça les lèvres pour cacher sa satisfaction. + +-- Alors, dit-elle vivement, vous renoncez à la régence? «Le roi +est mort, pensa Henri, et c'est elle qui me tend un piège.» Puis +tout haut: + +-- Il faut d'abord que j'entende le roi de France, répondit-il, +car, de votre aveu même, madame, tout ce que nous avons dit là +n'est que supposition. + +-- Sans doute, dit Catherine; mais vous pouvez toujours répondre +de vos intentions. + +-- Eh! mon Dieu! dit innocemment Henri, n'ayant pas de +prétentions, je n'ai pas d'intentions. + +-- Ce n'est point répondre, cela, dit Catherine, sentant que le +temps pressait, et se laissant emporter à sa colère; d'une façon +ou de l'autre, prononcez-vous. + +-- Je ne puis pas me prononcer sur des suppositions, madame; une +résolution positive est chose si difficile et surtout si grave à +prendre, qu'il faut attendre les réalités. + +-- Écoutez, monsieur, dit Catherine, il n'y a pas de temps à +perdre, et nous le perdons en discussions vaines, en finesses +réciproques. Jouons notre jeu en roi et en reine. Si vous acceptez +la régence, vous êtes mort. + +«Le roi vit», pensa Henri. Puis tout haut: + +-- Madame, dit-il avec fermeté, Dieu tient la vie des hommes et +des rois entre ses mains: il m'inspirera. Qu'on dise à Sa Majesté +que je suis prêt à me présenter devant elle. + +-- Réfléchissez, monsieur. + +-- Depuis deux ans que je suis proscrit, depuis un mois que je +suis prisonnier, répondit Henri gravement, j'ai eu le temps de +réfléchir, madame, et j'ai réfléchi. Ayez donc la bonté de +descendre la première près du roi, et de lui dire que je vous +suis. Ces deux braves, ajouta Henri en montrant les deux soldats, +veilleront à ce que je ne m'échappe point. D'ailleurs, ce n'est +point mon intention. + +Il y avait un tel accent de fermeté dans les paroles de Henri, que +Catherine vit bien que toutes ses tentatives, sous quelque forme +qu'elles fussent déguisées, ne gagneraient rien sur lui; elle +descendit précipitamment. + +Aussitôt qu'elle eut disparu, Henri courut au parapet et fit à de +Mouy un signe qui voulait dire: Approchez-vous et tenez-vous prêt +à tout événement. + +De Mouy, qui était descendu de cheval, sauta en selle, et, avec le +second cheval de main, vint au galop prendre position à deux +portées de mousquet du donjon. + +Henri le remercia du geste et descendit. + +Sur le premier palier il trouva les deux soldats qui +l'attendaient. + +Un double poste de Suisses et de chevau-légers gardait l'entrée +des cours; il fallait traverser une double haie de pertuisanes +pour entrer au château et pour en sortir. + +Catherine s'était arrêtée là et attendait. + +Elle fit signe aux deux soldats qui suivaient Henri de s'écarter, +et posant une de ses mains sur son bras: + +-- Cette cour a deux portes, dit-elle; à celle-ci, que vous voyez +derrière les appartements du roi, si vous refusez la régence, un +bon cheval et la liberté vous attendent; à celle-là, sous laquelle +vous venez de passer, si vous écoutez l'ambition... Que dites- +vous? + +-- Je dis que si le roi me fait régent, madame, c'est moi qui +donnerai des ordres aux soldats, et non pas vous. Je dis que si je +sors du château à la nuit, toutes ces piques, toutes ces +hallebardes, tous ces mousquets s'abaisseront devant moi. + +-- Insensé! murmura Catherine exaspérée, crois-moi, ne joue pas +avec Catherine ce terrible jeu de la vie et de la mort. + +-- Pourquoi pas? dit Henri en regardant fixement Catherine; +pourquoi pas avec vous aussi bien qu'avec un autre, puisque j'y ai +gagné jusqu'à présent? + +-- Montez donc chez le roi, monsieur, puisque vous ne voulez rien +croire et rien entendre, dit Catherine en lui montrant l'escalier +d'une main et en jouant avec un des deux couteaux empoisonnés +qu'elle portait dans cette gaine de chagrin noir devenue +historique. + +-- Passez la première, madame, dit Henri; tant que je ne serai pas +régent, l'honneur du pas vous appartient. + +Catherine, devinée dans toutes ses intentions, n'essaya point de +lutter, et passa la première. + + + +XXXIII +La Régence + + +Le roi commençait à s'impatienter; il avait fait appeler +M. de Nancey dans sa chambre, et venait de lui donner l'ordre +d'aller chercher Henri, lorsque celui-ci parut. + +En voyant son beau-frère apparaître sur le seuil de la porte, +Charles poussa un cri de joie, et Henri demeura épouvanté comme +s'il se fût trouvé en face d'un cadavre. + +Les deux médecins qui étaient à ses côtés s'éloignèrent; le prêtre +qui venait d'exhorter le malheureux prince à une fin chrétienne se +retira également. + +Charles IX n'était pas aimé, et cependant on pleurait beaucoup +dans les antichambres. À la mort des rois, quels qu'ils aient été, +il y a toujours des gens qui perdent quelque chose et qui +craignent de ne pas retrouver ce quelque chose sous leur +successeur. + +Ce deuil, ces sanglots, les paroles de Catherine, l'appareil +sinistre et majestueux des derniers moments d'un roi, enfin, la +vue de ce roi lui-même, atteint d'une maladie qui s'est reproduite +depuis, mais dont la science n'avait pas encore eu d'exemple, +produisirent sur l'esprit encore jeune et par conséquent encore +impressionnable de Henri un effet si terrible que, malgré sa +résolution de ne point donner de nouvelles inquiétudes à Charles +sur son état, il ne put, comme nous l'avons dit, réprimer le +sentiment de terreur qui se peignit sur son visage en apercevant +ce moribond tout ruisselant de sang. + +Charles sourit avec tristesse. Rien n'échappe aux mourants des +impressions de ceux qui les entourent. + +-- Venez, Henriot, dit-il en tendant la main à son beau-frère avec +une douceur de voix que Henri n'avait jamais remarquée en lui +jusque-là. Venez, car je souffrais de ne pas vous voir; je vous ai +bien tourmenté dans ma vie, mon pauvre ami, et parfois, je me le +reproche maintenant, croyez-moi! parfois j'ai prêté les mains à +ceux qui vous tourmentaient; mais un roi n'est pas maître des +événements, et outre ma mère Catherine, outre mon frère d'Anjou, +outre mon frère d'Alençon, j'avais au-dessus de moi, pendant ma +vie, quelque chose de gênant, qui cesse du jour où je touche à la +mort: la raison d'État. + +-- Sire, balbutia Henri, je ne me souviens plus de rien que de +l'amour que j'ai toujours eu pour mon frère, que du respect que +j'ai toujours porté à mon roi. + +-- Oui, oui, tu as raison, dit Charles, et je te suis +reconnaissant de parler ainsi, Henriot; car en vérité tu as +beaucoup souffert sous mon règne, sans compter que c'est pendant +mon règne que ta pauvre mère est morte. Mais tu as dû voir que +l'on me poussait souvent. Parfois j'ai résisté; mais parfois aussi +j'ai cédé de fatigue. Mais, tu l'as dit, ne parlons plus du passé; +maintenant c'est le présent qui me pousse, c'est l'avenir qui +m'effraie. + +Et en disant ces mots, le pauvre roi cacha son visage livide dans +ses mains décharnées. + +Puis, après un instant de silence, secouant son front pour en +chasser ces sombres idées et faisant pleuvoir autour de lui une +rosée de sang: + +-- Il faut sauver l'État, continua-t-il à voix basse et en +s'inclinant vers Henri; il faut l'empêcher de tomber entre les +mains des fanatiques ou des femmes. + +Charles, comme nous venons de le dire, prononça ces paroles à voix +basse, et cependant Henri crut entendre derrière la coulisse du +lit comme une sourde exclamation de colère. Peut-être quelque +ouverture pratiquée dans la muraille, à l'insu de Charles lui- +même, permettait-elle à Catherine d'entendre cette suprême +conversation. + +-- Des femmes? reprit le roi de Navarre pour provoquer une +explication. + +-- Oui, Henri, dit Charles, ma mère veut la régence en attendant +que mon frère de Pologne revienne. Mais écoute ce que je te dis, +il ne reviendra pas. + +-- Comment! il ne reviendra pas? s'écria Henri, dont le coeur +bondissait sourdement de joie. + +-- Non, il ne reviendra pas, continua Charles, ses sujets ne le +laisseront pas partir. + +-- Mais, dit Henri, croyez-vous, mon frère, que la reine mère ne +lui aura pas écrit à l'avance? + +-- Si fait, mais Nancey a surpris le courrier à Château-Thierry et +m'a rapporté la lettre; dans cette lettre j'allais mourir, disait- +elle. Mais moi aussi j'ai écrit à Varsovie, ma lettre y arrivera, +j'en suis sûr, et mon frère sera surveillé. Donc, selon toute +probabilité, Henri, le trône va être vacant. + +Un second frémissement plus sensible encore que le premier se fit +entendre dans l'alcôve. + +-- Décidément, se dit Henri, elle est là; elle écoute, elle +attend! Charles n'entendit rien. + +-- Or, poursuivit-il, je meurs sans héritier mâle. + +Puis il s'arrêta: une douce pensée parut éclairer son visage, et +posant sa main sur l'épaule du roi de Navarre: + +-- Hélas! te souviens-tu, Henriot, continua-t-il, te souviens-tu +de ce pauvre petit enfant que je t'ai montré un soir dormant dans +son berceau de soie, et veillé par un ange? Hélas! Henriot, ils me +le tueront! ... + +-- Ô Sire, s'écria Henri, dont les yeux se mouillèrent de larmes, +je vous jure devant Dieu que mes jours et mes nuits se passeront à +veiller sur sa vie. Ordonnez, mon roi. + +-- Merci! Henriot, merci, dit le roi avec une effusion qui était +bien loin de son caractère, mais que cependant lui donnait la +situation. J'accepte ta parole. N'en fais pas un roi... +heureusement il n'est pas né pour le trône, mais un homme heureux. +Je lui laisse une fortune indépendante; qu'il ait la noblesse de +sa mère, celle du coeur. Peut-être vaudrait-il mieux pour lui +qu'on le destinât à l'Église; il inspirerait moins de crainte. Oh! +il me semble que je mourrais, sinon heureux, du moins tranquille, +si j'avais là pour me consoler les caresses de l'enfant et le doux +visage de la mère. + +-- Sire, ne pouvez-vous les faire venir? + +-- Eh! malheureux! ils ne sortiraient pas d'ici. Voilà la +condition des rois, Henriot: ils ne peuvent ni vivre ni mourir à +leur guise. Mais depuis ta promesse je suis plus tranquille. + +Henri réfléchit. + +-- Oui, sans doute, mon roi, j'ai promis, mais pourrai-je tenir? + +-- Que veux-tu dire? + +-- Moi-même, ne serai-je pas proscrit, menacé comme lui, plus que +lui, même? Car, moi, je suis un homme, et lui n'est qu'un enfant. + +-- Tu te trompes, répondit Charles; moi mort, tu seras fort et +puissant, et voilà qui te donnera la force et la puissance. À ces +mots, le moribond tira un parchemin de son chevet. + +-- Tiens, lui dit-il. Henri parcourut la feuille revêtue du sceau +royal. + +-- La régence à moi, Sire! dit-il en pâlissant de joie. + +-- Oui, la régence à toi, en attendant le retour du duc d'Anjou, +et comme, selon toute probabilité, le duc d'Anjou ne reviendra +point, ce n'est pas la régence qui te donne ce papier, c'est le +trône. + +-- Le trône, à moi! murmura Henri. + +-- Oui, dit Charles, à toi, seul digne et surtout seul capable de +gouverner ces galants débauchés, ces filles perdues qui vivent de +sang et de larmes. Mon frère d'Alençon est un traître, il sera +traître envers tous, laisse-le dans le donjon où je l'ai mis. Ma +mère voudra te tuer, exile-la. Mon frère d'Anjou, dans trois mois, +dans quatre mois, dans un an peut-être, quittera Varsovie et +viendra te disputer la puissance; réponds à Henri par un bref du +pape. J'ai négocié cette affaire par mon ambassadeur, le duc de +Nevers, et tu recevras incessamment le bref. + +-- Ô mon roi! + +-- Ne crains qu'une chose, Henri, la guerre civile. Mais en +restant converti, tu l'évites, car le parti huguenot n'a +consistance qu'à la condition que tu te mettras à sa tête, et +M. de Condé n'est pas de force à lutter contre toi. La France est +un pays de plaine, Henri, par conséquent un pays catholique. Le +roi de France doit être le roi des catholiques et non le roi des +huguenots; car le roi de France doit être le roi de la majorité. +On dit que j'ai des remords d'avoir fait la Saint-Barthélemy; des +doutes, oui; des remords, non. On dit que je rends le sang des +huguenots par tous les pores. Je sais ce que je rends: de +l'arsenic, et non du sang. + +-- Oh! Sire, que dites-vous? + +-- Rien. Si ma mort doit être vengée, Henriot, elle doit être +vengée par Dieu seul. N'en parlons plus que pour prévoir les +événements qui en seront la suite. Je te lègue un bon parlement, +une armée éprouvée. Appuie-toi sur le parlement et sur l'armée +pour résister à tes seuls ennemis: ma mère et le duc d'Alençon. + +En ce moment, on entendit dans le vestibule un bruit sourd d'armes +et de commandements militaires. + +-- Je suis mort, murmura Henri. + +-- Tu crains, tu hésites, dit Charles avec inquiétude. + +-- Moi! Sire, répliqua Henri; non, je ne crains pas; non, je +n'hésite pas; j'accepte. + +Charles lui serra la main. Et comme en ce moment sa nourrice +s'approchait de lui, tenant une potion qu'elle venait de préparer +dans une chambre voisine, sans faire attention que le sort de la +France se décidait à trois pas d'elle: + +-- Appelle ma mère, bonne nourrice, et dis aussi qu'on fasse venir +M. d'Alençon. + + + +XXXIV +Le roi est mort: vive le roi! + + +Catherine et le duc d'Alençon, livides d'effroi et tremblants de +fureur tout ensemble, entrèrent quelques minutes après. Comme +Henri l'avait deviné, Catherine savait tout et avait tout dit, en +peu de mots, à François. Ils firent quelques pas et s'arrêtèrent, +attendant. + +Henri était debout au chevet du lit de Charles. + +Le roi leur déclara sa volonté. + +-- Madame, dit-il à sa mère, si j'avais un fils, vous seriez +régente, ou, à défaut de vous, ce serait le roi de Pologne, ou, à +défaut du roi de Pologne enfin, ce serait mon frère François; mais +je n'ai pas de fils, et après moi le trône appartient à mon frère +le duc d'Anjou, qui est absent. Comme un jour ou l'autre il +viendra réclamer ce trône, je ne veux pas qu'il trouve à sa place +un homme qui puisse, par des droits presque égaux, lui disputer +ses droits, et qui expose par conséquent le royaume à des guerres +de prétendants. Voilà pourquoi je ne vous prends pas pour régente, +madame, car vous auriez à choisir entre vos deux fils, ce qui +serait pénible pour le coeur d'une mère. Voilà pourquoi je ne +choisis pas mon frère François, car mon frère François pourrait +dire à son aîné: «Vous aviez un trône, pourquoi l'avez-vous +quitté?» Non, je choisis donc un régent qui puisse prendre en +dépôt la couronne, et qui la garde sous sa main et non sur sa +tête. Ce régent, saluez-le, madame; saluez-le, mon frère; ce +régent, c'est le roi de Navarre! + +Et avec un geste de suprême commandement, il salua Henri de la +main. + +Catherine et d'Alençon firent un mouvement qui tenait le milieu +entre un tressaillement nerveux et un salut. + +-- Tenez, monseigneur le régent, dit Charles au roi de Navarre, +voici le parchemin qui, jusqu'au retour du roi de Pologne, vous +donne le commandement des armées, les clefs du trésor, le droit et +le pouvoir royal. + +Catherine dévorait Henri du regard, François était si chancelant +qu'il pouvait à peine se soutenir; mais cette faiblesse de l'un et +cette fermeté de l'autre, au lieu de rassurer Henri, lui +montraient le danger présent, debout, menaçant. + +Henri n'en fit pas moins un effort violent, et, surmontant toutes +ses craintes, il prit le rouleau des mains du roi, puis, se +redressant de toute sa hauteur, il fixa sur Catherine et François +un regard qui voulait dire: + +-- Prenez garde, je suis votre maître. Catherine comprit ce +regard. + +-- Non, non, jamais, dit-elle; jamais ma race ne pliera la tête +sous une race étrangère; jamais un Bourbon ne régnera en France +tant qu'il restera un Valois. + +-- Ma mère, ma mère, s'écria Charles IX en se redressant dans son +lit aux draps rougis, plus effrayant que jamais, prenez garde, je +suis roi encore: pas pour longtemps, je le sais bien, mais il ne +faut pas longtemps pour donner un ordre, il ne faut pas longtemps +pour punir les meurtriers et les empoisonneurs. + +-- Eh bien, donnez-le donc, cet ordre, si vous l'osez. Moi je vais +donner les miens. Venez, François, venez. + +Et elle sortit rapidement, entraînant avec elle le duc d'Alençon. + +-- Nancey! cria Charles; Nancey, à moi, à moi! je l'ordonne, je le +veux, Nancey, arrêtez ma mère, arrêtez mon frère, arrêtez... + +Une gorgée de sang coupa la parole à Charles au moment où le +capitaine des gardes ouvrit la porte, et le roi suffoqué râla sur +son lit. + +Nancey n'avait entendu que son nom; les ordres qui l'avaient +suivi, prononcés d'une voix moins distincte, s'étaient perdus dans +l'espace. + +-- Gardez la porte, dit Henri, et ne laissez entrer personne. +Nancey salua et sortit. Henri reporta ses yeux sur ce corps +inanimé et qu'on eût pu prendre pour un cadavre, si un léger +souffle n'eût agité la frange d'écume qui bordait ses lèvres. Il +regarda longtemps; puis se parlant à lui-même: + +-- Voici l'instant suprême, dit-il, faut-il régner, faut-il vivre? + +Au même instant la tapisserie de l'alcôve se souleva, une tête +pâlie parut derrière, et une voix vibra au milieu du silence de +mort qui régnait dans la chambre royale: + +-- Vivez, dit cette voix. + +-- René! s'écria Henri. + +-- Oui, Sire. + +-- Ta prédiction était donc fausse: je ne serai donc pas roi? +s'écria Henri. + +-- Vous le serez, Sire, mais l'heure n'est pas encore venue. + +-- Comment le sais-tu? parle, que je sache si je dois te croire. + +-- Écoutez. + +-- J'écoute. + +-- Baissez-vous. Henri s'inclina au-dessus du corps de Charles. +René se pencha de son côté. La largeur du lit les séparait seule, +et encore la distance était-elle diminuée par leur double +mouvement. Entre eux deux était couché et toujours sans voix et +sans mouvement le corps du roi moribond. + +-- Écoutez, dit René; placé ici par la reine mère pour vous +perdre, j'aime mieux vous servir, moi, car j'ai confiance en votre +horoscope; en vous servant je trouve à la fois, dans ce que je +fais, l'intérêt de mon corps et de mon âme. + +-- Est-ce la reine mère aussi qui t'a ordonné de me dire cela? +demanda Henri plein de doute et d'angoisses. + +-- Non, dit René, mais écoutez un secret. Et il se pencha encore +davantage. Henri l'imita, de sorte que les deux têtes se +touchaient presque. Cet entretien de deux hommes courbés sur le +corps d'un roi mourant avait quelque chose de si sombre, que les +cheveux du superstitieux Florentin se dressaient sur sa tête et +qu'une sueur abondante perlait sur le visage de Henri. + +-- Écoutez, continua René, écoutez un secret que je sais seul, et +que je vous révèle si vous me jurez sur ce mourant de me pardonner +la mort de votre mère. + +-- Je vous l'ai déjà promis une fois, dit Henri dont le visage +s'assombrit. + +-- Promis, mais non juré, dit René en faisant un mouvement en +arrière. + +-- Je le jure, dit Henri étendant la main droite sur la tête du +roi. + +-- Eh bien, Sire, dit précipitamment le Florentin, le roi de +Pologne arrive! + +-- Non, dit Henri, le courrier a été arrêté par le roi Charles. + +-- Le roi Charles n'en a arrêté qu'un sur la route de Château- +Thierry; mais la reine mère, dans sa prévoyance, en avait envoyé +trois par trois routes. + +-- Oh! malheur à moi! dit Henri. + +-- Un messager est arrivé ce matin de Varsovie. Le roi partait +derrière lui sans que personne songeât à s'y opposer, car à +Varsovie on ignorait encore la maladie du roi. Il ne précède Henri +d'Anjou que de quelques heures. + +-- Oh! si j'avais seulement huit jours! dit Henri. + +-- Oui, mais vous n'avez que huit heures. Avez-vous entendu le +bruit des armes que l'on préparait? + +-- Oui. + +-- Ces armes, on les préparait à votre intention. Ils viendront +vous tuer jusqu'ici, jusque dans la chambre du roi. + +-- Le roi n'est pas mort encore. René regarda fixement Charles: + +-- Dans dix minutes il le sera. Vous avez donc dix minutes à +vivre, peut-être moins. + +-- Que faire alors? + +-- Fuir sans perdre une minute, sans perdre une seconde. + +-- Mais par où? s'ils attendent dans l'antichambre, ils me tueront +quand je sortirai. + +-- Écoutez: je risque tout pour vous, ne l'oubliez jamais. + +-- Sois tranquille. + +-- Suivez-moi par ce passage secret, je vous conduirai jusqu'à la +poterne. Puis, pour vous donner du temps, j'irai dire à la belle- +mère que vous descendez; vous serez censé avoir découvert ce +passage secret et en avoir profité pour fuir: venez, venez. + +Henri se baissa vers Charles et l'embrassa au front. + +-- Adieu, mon frère, dit-il; je n'oublierai point que ton dernier +désir fut de me voir te succéder. Je n'oublierai pas que ta +dernière volonté fut de me faire roi. Meurs en paix. Au nom de nos +frères, je te pardonne le sang versé. + +-- Alerte! alerte! dit René, il revient à lui; fuyez avant qu'il +rouvre les yeux, fuyez. + +-- Nourrice! murmura Charles, nourrice! Henri saisit au chevet de +Charles l'épée désormais inutile du roi mourant, mit le parchemin +qui le faisait régent dans sa poitrine, baisa une dernière fois le +front de Charles, tourna autour du lit, et s'élança par +l'ouverture qui se referma derrière lui. + +-- Nourrice! cria le roi d'une voix plus forte, nourrice! La bonne +femme accourut. + +-- Eh bien, qu'y a-t-il, mon Charlot? demanda-t-elle. + +-- Nourrice, dit le roi, la paupière ouverte et l'oeil dilaté par +la fixité terrible de la mort, il faut qu'il se soit passé quelque +chose pendant que je dormais: je vois une grande lumière, je vois +Dieu notre maître; je vois mon Seigneur Jésus, je vois la benoîte +Vierge Marie. Ils le prient, ils le supplient pour moi: le +Seigneur tout-puissant me pardonne... il m'appelle... Mon Dieu! +mon Dieu! recevez-moi dans votre miséricorde... Mon Dieu! oubliez +que j'étais roi, car je viens à vous sans sceptre et sans +couronne... Mon Dieu! oubliez les crimes du roi pour ne vous +rappeler que les souffrances de l'homme... Mon dieu! me voilà. + +Et Charles, qui, à mesure qu'il prononçait ces paroles, s'était +soulevé de plus en plus comme pour aller au-devant de la voix qui +l'appelait, Charles, après ces derniers mots, poussa un soupir et +retomba immobile et glacé entre les bras de sa nourrice. + +Pendant ce temps, et tandis que les soldats, commandés par +Catherine, se portaient sur le passage connu de tous par lequel +Henri devait sortir, Henri, guidé par René, suivait le couloir +secret et gagnait la poterne, sautait sur le cheval qui +l'attendait, et piquait vers l'endroit où il savait retrouver de +Mouy. + +Tout à coup au bruit de son cheval, dont le galop faisait retentir +le pavé sonore, quelques sentinelles se retournèrent en criant: + +-- Il fuit! il fuit! + +-- Qui cela? s'écria la reine mère en s'approchant d'une fenêtre. + +-- Le roi Henri, le roi de Navarre, crièrent les sentinelles. + +-- Feu! dit Catherine, feu sur lui! Les sentinelles ajustèrent, +mais Henri était déjà trop loin. + +-- Il fuit, s'écria la reine mère, donc il est vaincu. + +-- Il fuit, murmura le duc d'Alençon, donc je suis roi. Mais au +même instant, et tandis que François et sa mère étaient encore à +la fenêtre, le pont-levis craqua sous les pas des chevaux, et +précédé par un cliquetis d'armes et par une grande rumeur, un +jeune homme lancé au galop, son chapeau à la main, entra dans la +cour en criant: _France! _suivi de quatre gentilshommes, couverts +comme lui de sueur, de poussière et d'écume. + +-- Mon fils! s'écria Catherine en étendant les deux bras par la +fenêtre. + +-- Ma mère! répondit le jeune homme en sautant à bas du cheval. + +-- Mon frère d'Anjou! s'écria avec épouvante François en se +rejetant en arrière. + +-- Est-il trop tard? demanda Henri d'Anjou à sa mère. + +-- Non, au contraire, il est temps, et Dieu t'eût conduit par la +main qu'il ne t'eût pas amené plus à propos; regarde et écoute. + +En effet, M. de Nancey, capitaine des gardes, s'avançait sur le +balcon de la chambre du roi. Tous les regards se tournèrent vers +lui. Il brisa une baguette en deux morceaux, et, les bras étendus, +tenant les deux morceaux de chaque main: + +-- Le roi Charles IX est mort! le roi Charles IX est mort! le roi +Charles IX est mort! cria-t-il trois fois. Et il laissa tomber les +deux morceaux de la baguette. + +-- Vive le roi Henri III! cria alors Catherine en se signant avec +une pieuse reconnaissance. Vive le roi Henri III! + +Toutes les voix répétèrent ce cri, excepté celle du duc François. + +-- Ah! elle m'a joué, dit-il en déchirant sa poitrine avec ses +ongles. + +-- Je l'emporte, s'écria Catherine, et cet odieux Béarnais ne +régnera pas! + + + +XXXV +Épilogue + + +Un an s'était écoulé depuis la mort du roi Charles IX et +l'avènement au trône de son successeur. + +Le roi Henri III, heureusement régnant par la grâce de Dieu et de +sa mère Catherine, était allé à une belle procession faite en +l'honneur de Notre-Dame de Cléry. + +Il était parti à pied avec la reine sa femme et toute la cour. + +Le roi Henri III pouvait bien se donner ce petit passe-temps; nul +souci sérieux ne l'occupait à cette heure. Le roi de Navarre était +en Navarre, où il avait si longtemps désiré être, et s'occupait +fort, disait-on, d'une belle fille du sang des Montmorency et +qu'il appelait la Fosseuse. Marguerite était près de lui, triste +et sombre, et ne trouvant que dans ses belles montagnes, non pas +une distraction, mais un adoucissement aux deux grandes douleurs +de la vie: l'absence et la mort. + +Paris était fort tranquille, et la reine mère, véritablement +régente depuis que son cher fils Henri était roi, y faisait séjour +tantôt au Louvre, tantôt à l'hôtel de Soissons, qui était situé +sur l'emplacement que couvre aujourd'hui la halle au blé, et dont +il ne reste que l'élégante colonne qu'on peut voir encore +aujourd'hui. + +Elle était un soir fort occupée à étudier les astres avec René, +dont elle avait toujours ignoré les petites trahisons, et qui +était rentré en grâce auprès d'elle pour le faux témoignage qu'il +avait si à point porté dans l'affaire de Coconnas et de La Mole, +lorsqu'on vint lui dire qu'un homme qui disait avoir une chose de +la plus haute importance à lui communiquer, l'attendait dans son +oratoire. + +Elle descendit précipitamment et trouva le sire de Maurevel. + +-- _Il _est ici, s'écria l'ancien capitaine des pétardiers, ne +laissant point, contre l'étiquette royale, le temps à Catherine de +lui adresser la parole. + +-- Qui, _il?_ demanda Catherine. + +-- Qui voulez-vous que ce soit, madame, sinon le roi de Navarre? + +-- Ici! dit Catherine, ici... lui... Henri... Et qu'y vient-il +faire, l'imprudent? + +-- Si l'on en croit les apparences, il vient voir madame de Sauve; +voilà tout. Si l'on en croit les probabilités, il vient conspirer +contre le roi. + +-- Et comment savez-vous qu'il est ici? + +-- Hier, je l'ai vu entrer dans une maison, et un instant après +madame de Sauve est venue l'y joindre. + +-- Êtes-vous sûr que ce soit lui? + +-- Je l'ai attendu jusqu'à sa sortie, c'est-à-dire une partie de +la nuit. À trois heures, les deux amants se sont remis en chemin. +Le roi a conduit madame de Sauve jusqu'au guichet du Louvre; là, +grâce au concierge, qui est dans ses intérêts sans doute, elle est +rentrée sans être inquiétée, et le roi s'en est revenu tout en +chantonnant un petit air et d'un pas aussi dégagé que s'il était +au milieu de ses montagnes. + +-- Et où est-il allé ainsi? + +-- Rue de l'Arbre-Sec, hôtel de la Belle-Étoile, chez ce même +aubergiste où logeaient les deux sorciers que Votre Majesté a fait +exécuter l'an passé. + +-- Pourquoi n'êtes-vous pas venu me dire la chose aussitôt? + +-- Parce que je n'étais pas encore assez sûr de mon fait. + +-- Tandis que maintenant? + +-- Maintenant, je le suis. + +-- Tu l'as vu? + +-- Parfaitement. J'étais embusqué chez un marchand de vin en face; +je l'ai vu entrer d'abord dans la même maison que la veille; puis +comme madame de Sauve tardait, il a mis imprudemment son visage au +carreau d'une fenêtre du premier, et cette fois je n'ai plus +conservé aucun doute. D'ailleurs, un instant après, madame de +Sauve l'est venue rejoindre de nouveau. + +-- Et tu crois qu'ils resteront, comme la nuit passée, jusqu'à +trois heures du matin? + +-- C'est probable. + +-- Où est donc cette maison? + +-- Près de la Croix-des-Petits-Champs, vers Saint-Honoré. + +-- Bien, dit Catherine. M. de Sauve ne connaît point votre +écriture? + +-- Non. + +-- Asseyez-vous là et écrivez. Maurevel obéit et prenant la plume: + +-- Je suis prêt, madame, dit-il. + +Catherine dicta: + +«Pendant que le baron de Sauve fait son service au Louvre, la +baronne est avec un muguet de ses amis, dans une maison proche de +la Croix-des-Petits-Champs, vers Saint-Honoré; le baron de Sauve +reconnaîtra la maison à une croix rouge qui sera faite sur la +muraille.» + +-- Eh bien? demanda Maurevel. + +-- Faites une seconde copie de cette lettre, dit Catherine. +Maurevel obéit passivement. + +-- Maintenant, dit la reine, faites remettre une de ces lettres +par un homme adroit au baron de Sauve, et que cet homme laisse +tomber l'autre dans les corridors du Louvre. + +-- Je ne comprends pas, dit Maurevel. Catherine haussa les +épaules. + +-- Vous ne comprenez pas qu'un mari qui reçoit une pareille lettre +se fâche? + +-- Mais il me semble, madame, que du temps du roi de Navarre il ne +se fâchait pas. + +-- Tel qui passe des choses à un roi ne les passe peut-être pas à +un simple galant. D'ailleurs, s'il ne se fâche pas, vous vous +fâcherez pour lui, vous. + +-- Moi? + +-- Sans doute. Vous prenez quatre hommes, six hommes s'il le faut, +vous vous masquez, vous enfoncez la porte, comme si vous étiez les +envoyés du baron, vous surprenez les amants au milieu de leur +tête-à-tête, vous frappez au nom du roi; et le lendemain le billet +perdu dans le corridor du Louvre, et trouvé par quelque âme +charitable qui l'a déjà fait circuler, atteste que c'est le mari +qui s'est vengé. Seulement, le hasard a fait que le galant était +le roi de Navarre; mais qui pouvait deviner cela, quand chacun le +croyait à Pau? + +Maurevel regarda avec admiration Catherine, s'inclina et sortit. + +En même temps que Maurevel sortait de l'hôtel de Soissons, madame +de Sauve entrait dans la petite maison de la Croix-des-Petits- +Champs. + +Henri l'attendait la porte entrouverte. + +Dès qu'il l'aperçut dans l'escalier: + +-- Vous n'avez pas été suivie? dit-il. + +-- Mais non, dit Charlotte, que je sache, du moins. + +-- C'est que je crois l'avoir été, dit Henri, non seulement cette +nuit, mais encore ce soir. + +-- Oh! mon Dieu! dit Charlotte, vous m'effrayez, Sire; si un bon +souvenir donné par vous à une ancienne amie allait tourner à mal +pour vous, je ne m'en consolerais pas. + +-- Soyez tranquille, ma mie, dit le Béarnais, nous avons trois +épées qui veillent dans l'ombre. + +-- Trois, c'est bien peu, Sire. + +-- C'est assez quand ces épées s'appellent de Mouy, Saucourt et +Barthélemy. + +-- De Mouy est donc avec vous à Paris? + +-- Sans doute. + +-- Il a osé revenir dans la capitale? Il a donc, comme vous, +quelque pauvre femme folle de lui? + +-- Non, mais il a un ennemi dont il a juré la mort. Il n'y a que +la haine, ma chère, qui fasse faire autant de sottises que +l'amour. + +-- Merci, Sire. + +-- Oh! dit Henri, je ne dis pas cela pour les sottises présentes, +je dit cela pour les sottises passées et à venir. Mais ne +discutons pas là-dessus, nous n'avons pas de temps à perdre. + +-- Vous partez donc toujours? + +-- Cette nuit. + +-- Les affaires pour lesquelles vous étiez revenu à Paris sont +donc terminées? + +-- Je n'y suis revenu que pour vous. + +-- Gascon! + +-- Ventre-saint-Gris! ma mie, je dis la vérité; mais écartons ces +souvenirs: j'ai encore deux ou trois heures à être heureux, et +puis une séparation éternelle. + +-- Ah! Sire, dit madame de Sauve, il n'y a d'éternel que mon +amour. + +Henri venait de dire qu'il n'avait pas le temps de discuter, il ne +discuta donc point; il crut, ou, le sceptique qu'il était, il fit +semblant de croire. + +Cependant, comme l'avait dit le roi de Navarre, de Mouy et ses +deux compagnons étaient cachés aux environs de la maison. + +Il était convenu que Henri sortirait à minuit de la petite maison +au lieu d'en sortir à trois heures; qu'on irait comme la veille +reconduire madame de Sauve au Louvre, et que de là on irait rue de +la Cerisaie, où demeurait Maurevel. + +C'était seulement pendant la journée qui venait de s'écouler que +de Mouy avait enfin eu notion certaine de la maison qu'habitait +son ennemi. + +Ils étaient là depuis une heure à peu près, lorsqu'ils virent un +homme, suivi à quelques pas de cinq autres, qui s'approchait de la +porte de la petite maison, et qui, l'une après l'autre, essayait +plusieurs clefs. + +À cette vue, de Mouy, caché dans l'enfoncement d'une porte +voisine, ne fit qu'un bond de sa cachette à cet homme, et le +saisit par le bras. + +-- Un instant, dit-il, on n'entre pas là. + +L'homme fit un bond en arrière, et en bondissant son chapeau +tomba. + +-- De Mouy de Saint-Phale! s'écria-t-il. + +-- Maurevel! hurla le huguenot en levant son épée. Je te +cherchais; tu viens au-devant de moi, merci! + +Mais la colère ne lui fit pas oublier Henri; et se retournant vers +la fenêtre, il siffla à la manière des pâtres béarnais. + +-- Cela suffira, dit-il à Saucourt. Maintenant, à moi, assassin! à +moi! Et il s'élança vers Maurevel. + +Celui-ci avait eu le temps de tirer de sa ceinture un pistolet. + +-- Ah! cette fois, dit le Tueur de Roi en ajustant le jeune homme, +je crois que tu es mort. + +Et il lâcha le coup. Mais de Mouy se jeta à droite, et la balle +passa sans l'atteindre. + +-- À mon tour maintenant, s'écria le jeune homme. Et il fournit à +Maurevel un si rude coup d'épée que, quoique ce coup atteignît sa +ceinture de cuir, la pointe acérée traversa l'obstacle et +s'enfonça dans les chairs. + +L'assassin poussa un cri sauvage qui accusait une si profonde +douleur que les sbires qui l'accompagnaient le crurent frappé à +mort et s'enfuirent épouvantés du côté de la rue Saint-Honoré. + +Maurevel n'était point brave. Se voyant abandonné par ses gens et +ayant devant lui un adversaire comme de Mouy, il essaya à son tour +de prendre la fuite, et se sauva par le même chemin qu'ils avaient +pris, en criant: «À l'aide!» + +De Mouy, Saucourt et Barthélemy, emportés par leur ardeur, les +poursuivirent. + +Comme ils entraient dans la rue de Grenelle, qu'ils avaient prise +pour leur couper le chemin, une fenêtre s'ouvrait et un homme +sautait du premier étage sur la terre fraîchement arrosée par la +pluie. + +C'était Henri. + +Le sifflement de De Mouy l'avait averti d'un danger quelconque, et +ce coup de pistolet, en lui indiquant que le danger était grave, +l'avait attiré au secours de ses amis. + +Ardent, vigoureux, il s'élança sur leurs traces l'épée à la main. + +Un cri le guida: il venait de la barrière des Sergents. C'était +Maurevel, qui, se sentant pressé par de Mouy, appelait une seconde +fois à son secours ses hommes emportés par la terreur. + +Il fallait se retourner ou être poignardé par derrière. + +Maurevel se retourna, rencontra le fer de son ennemi, et presque +aussitôt lui porta un coup si habile que son écharpe en fut +traversée. Mais de Mouy riposta aussitôt. + +L'épée s'enfonça de nouveau dans la chair qu'elle avait déjà +entamée, et un double jet de sang s'élança par une double plaie. + +-- Il en tient! cria Henri, qui arrivait. Sus! sus, de Mouy! De +Mouy n'avait pas besoin d'être encouragé. Il chargea de nouveau +Maurevel; mais celui-ci ne l'attendit point. Appuyant sa main +gauche sur sa blessure, il reprit une course désespérée. + +-- Tue-le vite! tue-le! cria le roi; voici ses soldats qui +s'arrêtent, et le désespoir des lâches ne vaut rien pour les +braves. + +Maurevel, dont les poumons éclataient, dont la respiration +sifflait, dont chaque haleine chassait une sueur sanglante, tomba +tout à coup d'épuisement; mais aussitôt il se releva, et, se +retournant sur un genou, il présenta la pointe de son épée à de +Mouy. + +-- Amis! amis! cria Maurevel, ils ne sont que deux. Feu, feu sur +eux! + +En effet, Saucourt et Barthélemy s'étaient égarés à la poursuite +de deux sbires qui avaient pris par la rue des Poulies, et le roi +et de Mouy se trouvaient seuls en présence de quatre hommes. + +-- Feu! continuait de hurler Maurevel, tandis qu'un de ses soldats +apprêtait effectivement son poitrinal. + +-- Oui, mais auparavant, dit de Mouy, meurs, traître, meurs, +misérable, meurs damné comme un assassin! + +Et saisissant d'une main l'épée tranchante de Maurevel, de l'autre +il plongea la sienne du haut en bas dans la poitrine de son +ennemi, et cela avec tant de force qu'il le cloua contre terre. + +-- Prends garde! prends garde! cria Henri. De Mouy fit un bond en +arrière, laissant son épée dans le corps de Maurevel, car un +soldat l'ajustait et allait le tuer à bout portant. En même temps +Henri passait son épée au travers du corps du soldat, qui tomba +près de Maurevel en jetant un cri. Les deux autres soldats prirent +la fuite. + +-- Viens! de Mouy, viens! cria Henri. Ne perdons pas un instant; +si nous étions reconnus, ce serait fait de nous. + +-- Attendez, Sire; et mon épée, croyez-vous que je veuille la +laisser dans le corps de ce misérable? + +Et il s'approcha de Maurevel gisant et en apparence sans +mouvement; mais au moment où de Mouy mettait la main à la garde de +cette épée, qui effectivement était restée dans le corps de +Maurevel, celui-ci se releva armé du poitrinal que le soldat avait +lâché en tombant, et à bout portant il lâcha le coup au milieu de +la poitrine de De Mouy. + +Le jeune homme tomba sans même pousser un cri; il était tué raide. + +Henri s'élança sur Maurevel; mais il était tombé à son tour, et +son épée ne perça plus qu'un cadavre. + +Il fallait fuir, le bruit avait attiré un grand nombre de +personnes, la garde de nuit pouvait venir. Henri chercha parmi les +curieux attirés par le bruit une figure, une connaissance, et tout +à coup poussa un cri de joie. + +Il venait de reconnaître maître La Hurière. + +Comme la scène se passait au pied de la croix du Trahoir, c'est-à- +dire en face de la rue de l'Arbre-Sec, notre ancienne +connaissance, dont l'humeur naturellement sombre s'était encore +singulièrement attristée depuis la mort de La Mole et de Coconnas, +ses deux hôtes bien-aimés, avait quitté ses fourneaux et ses +casseroles au moment où justement il apprêtait le souper du roi de +Navarre et était accouru. + +-- Mon cher La Hurière, je vous recommande De Mouy, quoique j'ai +bien peur qu'il n'y ait plus rien à faire. Emportez-le chez vous, +et s'il vit encore n'épargnez rien, voilà ma bourse. Quant à +l'autre laissez-le dans le ruisseau et qu'il y pourrisse comme un +chien. + +-- Mais vous? dit La Hurière. + +-- Moi, j'ai un adieu à dire. Je cours, et dans dix minutes, je +suis chez vous. Tenez mes chevaux prêts. + +Et Henri se mit effectivement à courir dans la direction de la +petite maison de la Croix-des-Petits-Champs; mais en débouchant de +la rue de Grenelle, il s'arrêta plein de terreur. + +Un groupe nombreux était amassé devant la porte. + +-- Qu'y a-t-il dans cette maison, demanda Henri, et qu'est-il +arrivé? + +-- Oh! répondit celui auquel il s'adressait, un grand malheur, +monsieur. C'est une belle jeune femme qui vient d'être poignardée +par son mari, à qui l'on avait remis un billet pour le prévenir +que sa femme était avec un amant. + +-- Et le mari? s'écria Henri. + +-- Il s'est sauvé. + +-- La femme? + +-- Elle est là. + +-- Morte? + +-- Pas encore; mais, Dieu merci, elle n'en vaut guère mieux. + +-- Oh! s'écria Henri, je suis donc maudit! Et il s'élança dans la +maison. La chambre était pleine de monde; tout ce monde entourait +un lit sur lequel était couchée la pauvre Charlotte percée de deux +coups de poignard. Son mari, qui pendant deux ans avait dissimulé +sa jalousie contre Henri, avait saisi cette occasion de se venger +d'elle. + +-- Charlotte! Charlotte! cria Henri fendant la foule et tombant à +genoux devant le lit. + +Charlotte rouvrit ses beaux yeux déjà voilés par la mort; elle +jeta un cri qui fit jaillir le sang de ses deux blessures, et +faisant un effort pour se soulever. + +-- Oh! je savais bien, dit-elle, que je ne pouvais pas mourir sans +le revoir. + +Et en effet, comme si elle n'eût attendu que ce moment pour rendre +à Henri cette âme qui l'avait tant aimé, elle appuya ses lèvres +sur le front du roi de Navarre, murmura encore une dernière fois: +«Je t'aime», et tomba morte. + +Henri ne pouvait rester plus longtemps sans se perdre. Il tira son +poignard, coupa une boucle de ses beaux cheveux blonds qu'il avait +si souvent dénoués pour en admirer la longueur, et sortit en +sanglotant au milieu des sanglots des assistants, qui ne se +doutaient pas qu'ils pleuraient sur de si hautes infortunes. + +-- Ami, amour, s'écria Henri éperdu, tout m'abandonne, tout me +quitte, tout me manque à la fois! + +-- Oui, Sire, lui dit tout bas un homme qui s'était détaché du +groupe de curieux amassé devant la petite maison et qui l'avait +suivi, mais vous avez toujours le trône. + +-- René! s'écria Henri. + +-- Oui, Sire, René qui veille sur vous: ce misérable en expirant +vous a nommé; on sait que vous êtes à Paris, les archers vous +cherchent, fuyez, fuyez! + +-- Et tu dis que je serai roi, René! un fugitif! + +-- Regardez, Sire, dit le Florentin en montrant au roi une étoile +qui se dégageait, brillante, des plis d'un nuage noir, ce n'est +pas moi qui le dis, c'est elle. + +Henri poussa un soupir et disparut dans l'obscurité. + +FIN + + + + [1] Charles IX avait épousé Élisabeth d'Autriche, fille de +Maximilien. + [2] Espèce de brasero. + [3] En effet, cet enfant naturel, qui n'était autre que le +fameux duc d'Angoulême, qui mourut en 1650, supprimait, s'il eût +été légitime, Henri III, Henri IV, Louis XIII, Louis XIV. Que nous +donnait-il à la place? L'esprit se confond et se perd dans les +ténèbres d'une pareille question. + [4] Votre présence inespérée dans cette cour nous comblerait +de joie, moi et mon mari, si elle n'amenait un grand malheur, +c'est-à-dire non seulement la perte d'un frère, mais encore celle +d'un ami. + [5] Nous sommes désespérés d'être séparés de vous, quand nous +eussions préféré partir avec vous. Mais le même destin qui veut +que vous quittiez sans retard Paris, nous enchaîne, nous, dans +cette ville. Partez donc, cher frère; partez donc, cher ami; +partez sans nous. Notre espérance et nos désirs vous suivent. + [6] Textuelle. + + + + + +End of Project Gutenberg's La reine Margot - Tome II, by Alexandre Dumas, Père + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA REINE MARGOT - TOME II *** + +***** This file should be named 13857-8.txt or 13857-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/8/5/13857/ + +This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and +is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, +Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +\par re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +\par with this eBook or online at www.gutenberg.org +\par +\par +\par Title: La reine Margot - Tome II +\par +\par Author: Alexandre Dumas, P\'e8re +\par +\par Release Date: }{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 February}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 2}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 7}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 , 200}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 5}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 [EBook #13857] +\par +\par Language: French +\par +\par Character set encoding: ISO-8859-1 +\par +\par *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA REINE MARGOT - TOME II *** +\par +\par +\par +\par +\par This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and +\par is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, +\par Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. +\par }\pard \qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par \page +\par +\par +\par +\par }{\fs44 Alexandre Dumas +\par }{ +\par +\par +\par }{\b\fs60 LA REINE MARGOT +\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par +\par }\pard \qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\b\fs48 Tome II +\par }{ +\par +\par +\par }{\fs40 (1845) +\par }{ +\par +\par +\par }\pard \qc\li2552\ri2552\sa120\nowidctlpar\widctlpar\brdrt\brdrs\brdrw20\brsp20 \brdrb\brdrs\brdrw20\brsp20 \adjustright {Table des mati\'e8res +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\b\fs38 DEUXI\'c8ME PARTIE +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par }\pard\plain \s17\li284\ri284\sb240\sa240\nowidctlpar\widctlpar\tqr\tldot\tx9062\adjustright \f40\fs32\cf9\lang1024\cgrid {\field\fldedit{\*\fldinst { TOC \\o "1-3" \\h \\z }}{\fldrslt {\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97175825"}{ +\cs15\ul }{\fs20\ul {\*\datafield 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Fraternit\'e9{\*\bkmkend _Toc97175825} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par En sauvant la vie de Charles, Henri avait fait plus que sauver la vie d\rquote un homme\~: il avait emp\'each\'e9 trois royaumes de changer de souverains. +\par +\par En effet, Charles IX tu\'e9, le duc d\rquote Anjou devenait roi de France, et le duc d\rquote Alen\'e7on, selon toute probabilit\'e9, devenait roi de Pologne. Quant \'e0 la Navarre, comme M.\~le duc d\rquote Anjou \'e9tait l\rquote amant de madame de Cond +\'e9, sa couronne e\'fbt probablement pay\'e9 au mari la complaisance de sa femme. +\par +\par Or, dans tout ce grand bouleversement il n\rquote arrivait rien de bon pour Henri. Il changeait de ma\'eetre, voil\'e0 tout\~; et au lieu de Charles IX, qui le tol\'e9rait, il voyait monter au tr\'f4ne de France le duc d\rquote Anjou, qui, n\rquote +ayant avec sa m\'e8re Catherine qu\rquote un c\'9cur et qu\rquote une t\'eate, avait jur\'e9 sa mort et ne manquerait pas de tenir son serment. +\par +\par Toutes ces id\'e9es s\rquote \'e9taient pr\'e9sent\'e9es \'e0 la fois \'e0 son esprit quand le sanglier s\rquote \'e9tait \'e9lanc\'e9 sur Charles IX, et nous avons vu ce qui \'e9tait r\'e9sult\'e9 de cette r\'e9flexion rapide comme l\rquote \'e9clair, qu +\rquote \'e0 la vie de Charles IX \'e9tait attach\'e9e sa propre vie. +\par +\par Charles IX avait \'e9t\'e9 sauv\'e9 par un d\'e9vouement dont il \'e9tait impossible au roi de comprendre le motif. +\par +\par Mais Marguerite avait tout compris, et elle avait admir\'e9 ce courage \'e9trange de Henri qui, pareil \'e0 l\rquote \'e9clair, ne brillait que dans l\rquote orage. +\par +\par Malheureusement ce n\rquote \'e9tait pas le tout que d\rquote avoir \'e9chapp\'e9 au r\'e8gne du duc d\rquote Anjou, il fallait se faire roi soi-m\'eame. Il fallait disputer la Navarre au duc d\rquote Alen\'e7on et au prince de Cond\'e9\~ +; il fallait surtout quitter cette cour o\'f9 l\rquote on ne marchait qu\rquote entre deux pr\'e9cipices, et la quitter prot\'e9g\'e9 par un fils de France. +\par +\par Henri, tout en revenant de Bondy, r\'e9fl\'e9chit profond\'e9ment \'e0 la situation. En arrivant au Louvre, son plan \'e9tait fait. +\par +\par Sans se d\'e9botter, tel qu\rquote il \'e9tait, tout poudreux et tout sanglant encore, il se rendit chez le duc d\rquote Alen\'e7on, qu\rquote il trouva fort agit\'e9 en se promenant \'e0 grands pas dans sa chambre. +\par +\par En l\rquote apercevant, le prince fit un mouvement. +\par +\par \endash Oui, lui dit Henri en lui prenant les deux mains, oui, je comprends, mon bon fr\'e8re, vous m\rquote en voulez de ce que le premier j\rquote ai fait remarquer au roi que votre balle avait frapp\'e9 la jambe de son cheval, au lieu d\rquote all +er frapper le sanglier, comme c\rquote \'e9tait votre intention. Mais que voulez-vous\~? je n\rquote ai pu retenir une exclamation de surprise. D\rquote ailleurs le roi s\rquote en f\'fbt toujours aper\'e7u, n\rquote est-ce pas\~? +\par +\par \endash Sans doute, sans doute, murmura d\rquote Alen\'e7on. Mais je ne puis cependant attribuer qu\rquote \'e0 mauvaise intention cette esp\'e8ce de d\'e9nonciation que vous avez faite, et qui, vous l\rquote avez vu, n\rquote a pas eu un r\'e9 +sultat moindre que de faire suspecter \'e0 mon fr\'e8re Charles mes intentions, et de jeter un nuage entre nous. +\par +\par \endash Nous reviendrons l\'e0-dessus tout \'e0 l\rquote heure\~; et quant \'e0 la bonne ou \'e0 la mauvaise intention que j\rquote ai \'e0 votre \'e9gard, je viens expr\'e8s aupr\'e8s de vous pour vous en faire juge. +\par +\par \endash Bien ! dit d\rquote Alen\'e7on avec sa r\'e9serve ordinaire\~; parlez, Henri, je vous \'e9coute. +\par +\par \endash Quand j\rquote aurai parl\'e9, Fran\'e7ois, vous verrez bien quelles sont mes intentions, car la confidence que je viens vous faire exclut toute r\'e9serve et toute prudence\~; et quand je vous l\rquote aurai faite, d\rquote +un seul mot vous pourrez me perdre ! +\par +\par \endash Qu\rquote est-ce donc\~? dit Fran\'e7ois, qui commen\'e7ait \'e0 se troubler. +\par +\par \endash Et cependant, continua Henri, j\rquote ai h\'e9sit\'e9 longtemps \'e0 vous parler de la chose qui m\rquote am\'e8ne, surtout apr\'e8s la fa\'e7on dont vous avez fait la sourde oreille aujourd\rquote hui. +\par +\par \endash En v\'e9rit\'e9, dit Fran\'e7ois en p\'e2lissant, je ne sais pas ce que vous voulez dire, Henri. +\par +\par \endash Mon fr\'e8re, vos int\'e9r\'eats me sont trop chers pour que je ne vous avertisse pas que les huguenots ont fait faire aupr\'e8s de moi des d\'e9marches. +\par +\par \endash Des d\'e9marches ! demanda d\rquote Alen\'e7on, et quelles d\'e9marches\~? +\par +\par \endash L\rquote un d\rquote eux, M.\~de\~Mouy de Saint-Phale, le fils du brave de Mouy assassin\'e9 par Maurevel, vous savez\'85 +\par +\par \endash Oui. +\par +\par \endash Eh bien, il est venu me trouver au risque de sa vie pour me d\'e9montrer que j\rquote \'e9tais en captivit\'e9. +\par +\par \endash Ah ! vraiment ! et que lui avez-vous r\'e9pondu\~? +\par +\par \endash Mon fr\'e8re, vous savez que j\rquote aime tendrement Charles, qui m\rquote a sauv\'e9 la vie, et que la reine m\'e8re a pour moi remplac\'e9 ma m\'e8re. J\rquote ai donc refus\'e9 toutes les offres qu\rquote il venait me faire. +\par +\par \endash Et quelles \'e9taient ces offres\~? +\par +\par \endash Les huguenots veulent reconstituer le tr\'f4ne de Navarre, et comme en r\'e9alit\'e9 ce tr\'f4ne m\rquote appartient par h\'e9ritage, ils me l\rquote offraient. +\par +\par \endash Oui\~; et M.\~de\~Mouy, au lieu de l\rquote adh\'e9sion qu\rquote il venait solliciter, a re\'e7u votre d\'e9sistement\~? +\par +\par \endash Formel\'85 par \'e9crit m\'eame. Mais depuis\'85, continua Henri. +\par +\par \endash Vous vous \'eates repenti, mon fr\'e8re\~? interrompit d\rquote Alen\'e7on. +\par +\par \endash Non, j\rquote ai cru m\rquote apercevoir seulement que M.\~de\~Mouy, m\'e9content de moi, reportait ailleurs ses vis\'e9es. +\par +\par \endash Et o\'f9 cela\~? demanda vivement Fran\'e7ois. +\par +\par \endash Je n\rquote en sais rien. Pr\'e8s du prince de Cond\'e9, peut-\'eatre. +\par +\par \endash Oui, c\rquote est probable, dit le duc. +\par +\par \endash D\rquote ailleurs, reprit Henri, j\rquote ai moyen de conna\'eetre d\rquote une mani\'e8re infaillible le chef qu\rquote il s\rquote est choisi. Fran\'e7ois devint livide. +\par +\par \endash Mais, continua Henri, les huguenots sont divis\'e9s entre eux, et de Mouy, tout brave et tout loyal qu\rquote il est, ne repr\'e9sente qu\rquote une moiti\'e9 du parti. Or, cette autre moiti\'e9, qui n\rquote est point \'e0 d\'e9daigner, n +\rquote a pas perdu l\rquote espoir de porter au tr\'f4ne ce Henri de Navarre, qui, apr\'e8s avoir h\'e9sit\'e9 dans le premier moment, peut avoir r\'e9fl\'e9chi depuis. +\par +\par \endash Vous croyez\~? +\par +\par \endash Oh ! tous les jours j\rquote en re\'e7ois des t\'e9moignages. Cette troupe qui nous a rejoints \'e0 la chasse, avez-vous remarqu\'e9 de quels hommes elle se composait\~? +\par +\par \endash Oui, de gentilshommes convertis. +\par +\par \endash Le chef de cette troupe, qui m\rquote a fait un signe, l\rquote avez-vous reconnu\~? +\par +\par \endash Oui, c\rquote est le vicomte de Turenne. +\par +\par \endash Ce qu\rquote ils me voulaient, l\rquote avez-vous compris\~? +\par +\par \endash Oui, ils vous proposaient de fuir. +\par +\par \endash Alors, dit Henri \'e0 Fran\'e7ois inquiet, il est donc \'e9vident qu\rquote il y a un second parti qui veut autre chose que ce que veut M.\~de\~Mouy. +\par +\par \endash Un second parti\~? +\par +\par \endash Oui, et fort puissant, vous dis-je\~; de sorte que pour r\'e9ussir il faudrait r\'e9unir les deux partis\~: Turenne et de Mouy. La conspiration marche, les troupes sont d\'e9sign\'e9es, on n\rquote attend qu\rquote un signal. Or, dans c +ette situation supr\'eame, qui demande de ma part une prompte solution, j\rquote ai d\'e9battu deux r\'e9solutions entre lesquelles je flotte. Ces deux r\'e9solutions, je viens vous les soumettre comme \'e0 un ami. +\par +\par \endash Dites mieux, comme \'e0 un fr\'e8re. +\par +\par \endash Oui, comme \'e0 un fr\'e8re, reprit Henri. +\par +\par \endash Parlez donc, je vous \'e9coute. +\par +\par \endash Et d\rquote abord je dois vous exposer l\rquote \'e9tat de mon \'e2me, mon cher Fran\'e7ois. Nul d\'e9sir, nulle ambition, nulle capacit\'e9\~; je suis un bon gentilhomme de campagne, pauvre, sensuel et timide\~; le m\'e9tier de conspirateur me + pr\'e9sente des disgr\'e2ces mal compens\'e9es par la perspective m\'eame certaine d\rquote une couronne. +\par +\par \endash Ah ! mon fr\'e8re, dit Fran\'e7ois, vous vous faites tort, et c\rquote est une situation triste que celle d\rquote un prince dont la fortune est limit\'e9e par une borne dans le champ paternel ou par un homme dans la carri\'e8 +re des honneurs ! Je ne crois donc pas \'e0 ce que vous me dites. +\par +\par \endash Ce que je vous dis est si vrai cependant, mon fr\'e8re, reprit Henri, que si je croyais avoir un ami r\'e9el, je me d\'e9mettrais en sa faveur de la puissance que veut me conf\'e9rer le parti qui s\rquote occupe de moi\~ +; mais, ajouta-t-il avec un soupir, je n\rquote en ai point. +\par +\par \endash Peut-\'eatre. Vous vous trompez sans doute. +\par +\par \endash Non, ventre-saint-gris ! dit Henri. Except\'e9 vous, mon fr\'e8re, je ne vois personne qui me soit attach\'e9\~; aussi, plut\'f4t que de laisser avorter en des d\'e9chirements affreux une tentative qui produirait \'e0 la lumi\'e8re quelque homme +\'85 indigne\'85 je pr\'e9f\'e8re en v\'e9rit\'e9 avertir le roi mon fr\'e8re de ce qui se passe. Je ne nommerai personne, je ne citerai ni pays ni date\~; mais je pr\'e9viendrai la catastrophe. +\par +\par \endash Grand Dieu ! s\rquote \'e9cria d\rquote Alen\'e7on ne pouvant r\'e9primer sa terreur, que dites-vous l\'e0\~?\'85 Quoi ! Vous, vous la seule esp\'e9rance du parti depuis la mort de l\rquote amiral\~; vous, un huguenot converti, mal c +onverti, on le croyait du moins, vous l\'e8veriez le couteau sur vos fr\'e8res ! Henri, Henri, en faisant cela, savez-vous que vous livrez \'e0 une seconde Saint-Barth\'e9lemy tous les calvinistes du royaume\~? Savez-vous que Catherine n\rquote attend qu +\rquote une occasion pareille pour exterminer tout ce qui a surv\'e9cu\~? +\par +\par Et le duc tremblant, le visage marbr\'e9 de plaques rouges et livides, pressait la main de Henri pour le supplier de renoncer \'e0 cette solution, qui le perdait. +\par +\par \endash Comment ! dit Henri avec une expression de parfaite bonhomie, vous croyez, Fran\'e7ois, qu\rquote il arriverait tant de malheurs\~? Avec la parole du roi, cependant, il me semble que je garantirais les imprudents. +\par +\par \endash La parole du roi Charles IX, Henri ! \'85 Eh ! l\rquote amiral ne l\rquote avait-il pas\~? T\'e9ligny ne l\rquote avait-il pas\~? Ne l\rquote aviez-vous pas vous-m\'eame\~? Oh ! Henri, c\rquote est moi qui vous le dis\~ +: si vous faites cela, vous les perdez tous\~; non seulement eux, mais encore tout ce qui a eu des relations directes ou indirectes avec eux. +\par +\par Henri parut r\'e9fl\'e9chir un moment. +\par +\par \endash Si j\rquote eusse \'e9t\'e9 un prince important \'e0 la cour, dit-il, j\rquote eusse agi autrement. \'c0 votre place, par exemple, \'e0 votre place, \'e0 vous, Fran\'e7ois, fils de France, h\'e9ritier probable de la couronne\'85 +\par +\par Fran\'e7ois secoua ironiquement la t\'eate. +\par +\par \endash \'c0 ma place, dit-il que feriez-vous\~? +\par +\par \endash \'c0 votre place, mon fr\'e8re, r\'e9pondit Henri, je me mettrais \'e0 la t\'eate du mouvement pour le diriger. Mon nom et mon cr\'e9dit r\'e9pondraient \'e0 ma conscience de la vie des s\'e9ditieux, et je tirerais utilit\'e9 pour moi d\rquote +abord et pour le roi ensuite, peut-\'eatre, d\rquote une entreprise qui, sans cela, peut faire le plus grand mal \'e0 la France. +\par +\par D\rquote Alen\'e7on \'e9couta ces paroles avec une joie qui dilata tous les muscles de son visage. +\par +\par \endash Croyez-vous, dit-il, que ce moyen soit praticable, et qu\rquote il nous \'e9pargne tous ces d\'e9sastres que vous pr\'e9voyez\~? +\par +\par \endash Je le crois, dit Henri. Les huguenots vous aiment\~: votre ext\'e9rieur modeste, votre situation \'e9lev\'e9e et int\'e9ressante \'e0 la fois, la bienveillance enfin que vous avez toujours t\'e9moign\'e9e \'e0 ceux de la religion, les portent +\'e0 vous servir. +\par +\par \endash Mais, dit d\rquote Alen\'e7on, il y a schisme dans le parti. Ceux qui sont pour vous seront-ils pour moi\~? +\par +\par \endash Je me charge de vous les concilier par deux raisons. +\par +\par \endash Lesquelles\~? +\par +\par \endash D\rquote abord, par la confiance que les chefs ont en moi\~; ensuite, par la crainte o\'f9 ils seraient que Votre Altesse, connaissant leurs noms\'85 +\par +\par \endash Mais ces noms, qui me les r\'e9v\'e8lera\~? +\par +\par \endash Moi, ventre-saint-gris ! +\par +\par \endash Vous feriez cela\~? +\par +\par \endash \'c9coutez, Fran\'e7ois, je vous l\rquote ai dit, continua Henri, je n\rquote aime que vous \'e0 la cour\~: cela vient sans doute de ce que vous \'eates pers\'e9cut\'e9 comme moi\~; et puis, ma femme aussi vous aime d\rquote une affection qui n +\rquote a pas d\rquote \'e9gale\'85 +\par +\par Fran\'e7ois rougit de plaisir. +\par +\par \endash Croyez-moi, mon fr\'e8re, continua Henri, prenez cette affaire en main, r\'e9gnez en Navarre\~; et pourvu que vous me conserviez une place \'e0 votre table et une belle for\'eat pour chasser, je m\rquote estimerai heureux. +\par +\par \endash R\'e9gner en Navarre ! dit le duc\~; mais si\'85 +\par +\par \endash Si le duc d\rquote Anjou est nomm\'e9 roi de Pologne, n\rquote est-ce pas\~? J\rquote ach\'e8ve votre pens\'e9e. Fran\'e7ois regarda Henri avec une certaine terreur. +\par +\par \endash Eh bien, \'e9coutez, Fran\'e7ois ! continua Henri\~; puisque rien ne vous \'e9chappe, c\rquote est justement dans cette hypoth\'e8se que je raisonne\~: si le duc d\rquote Anjou est nomm\'e9 roi de Pologne, et que notre fr\'e8 +re Charles, que Dieu conserve ! vienne \'e0 mourir, il n\rquote y a que deux cents lieues de Pau \'e0 Paris, tandis qu\rquote il y en a quatre cents de Paris \'e0 Cracovie\~; vous serez donc ici pour recueillir l\rquote h\'e9ritage juste au moment o\'f9 + le roi de Pologne apprendra qu\rquote il est vacant. Alors, si vous \'eates content de moi, Fran\'e7ois, vous me donnerez ce royaume de Navarre, qui ne sera plus qu\rquote un des fleurons de votre couronne\~; de cette fa\'e7on, j\rquote +accepte. Le pis qui puisse vous arriver, c\rquote est de rester roi l\'e0-bas et de faire souche de rois en vivant en famille avec moi et ma famille, tandis qu\rquote ici, qu\rquote \'eates-vous\~? un pauvre prince pers\'e9cut\'e9, un pauvre troisi\'e8 +me fils de roi, esclave de deux a\'een\'e9s et qu\rquote un caprice peut envoyer \'e0 la Bastille. +\par +\par \endash Oui, oui, dit Fran\'e7ois, je sens bien cela, si bien que je ne comprends pas que vous renonciez \'e0 ce plan que vous me proposez. Rien ne bat donc l\'e0\~? +\par +\par Et le duc d\rquote Alen\'e7on posa la main sur le c\'9cur de son fr\'e8re. +\par +\par \endash Il y a, dit Henri en souriant, des fardeaux trop lourds pour certaines mains\~; je n\rquote essaierai pas de soulever celui-l\'e0\~; la crainte de la fatigue me fait passer l\rquote envie de la possession. +\par +\par \endash Ainsi, Henri, v\'e9ritablement vous renoncez\~? +\par +\par \endash Je l\rquote ai dit \'e0 de Mouy et je vous le r\'e9p\'e8te. +\par +\par \endash Mais en pareille circonstance, cher fr\'e8re, dit d\rquote Alen\'e7on, on ne dit pas, on prouve. +\par +\par Henri respira comme un lutteur qui sent plier les reins de son adversaire. +\par +\par \endash Je le prouverai, dit-il, ce soir\~: \'e0 neuf heures la liste des chefs et le plan de l\rquote entreprise seront chez vous. J\rquote ai m\'eame d\'e9j\'e0 remis mon acte de renonciation \'e0 de Mouy. +\par +\par Fran\'e7ois prit la main de Henri et la serra avec effusion entre les siennes. +\par +\par Au m\'eame instant Catherine entra chez le duc d\rquote Alen\'e7on, et cela, selon son habitude, sans se faire annoncer. +\par +\par \endash Ensemble ! dit-elle en souriant\~; deux bons fr\'e8res, en v\'e9rit\'e9 ! +\par +\par \endash Je l\rquote esp\'e8re, madame, dit Henri avec le plus grand sang-froid, tandis que le duc d\rquote Alen\'e7on p\'e2lissait d\rquote angoisse. Puis il fit quelques pas en arri\'e8re pour laisser Catherine libre de parler \'e0 son fils. +\par +\par La reine m\'e8re alors tira de son aum\'f4ni\'e8re un joyau magnifique. +\par +\par \endash Cette agrafe vient de Florence, dit-elle, je vous la donne pour mettre au ceinturon de votre \'e9p\'e9e. Puis tout bas\~: +\par +\par \endash Si, continua-t-elle, vous entendez ce soir du bruit chez votre bon fr\'e8re Henri, ne bougez pas. Fran\'e7ois serra la main de sa m\'e8re, et dit\~: +\par +\par \endash Me permettez-vous de lui montrer le beau pr\'e9sent que vous venez de me faire\~? +\par +\par \endash Faites mieux, donnez-le-lui en votre nom et au mien, car j\rquote en avais ordonn\'e9 une seconde \'e0 mon intention. +\par +\par \endash Vous entendez, Henri, dit Fran\'e7ois, ma bonne m\'e8re m\rquote apporte ce bijou, et en double la valeur en permettant que je vous le donne. +\par +\par Henri s\rquote extasia sur la beaut\'e9 de l\rquote agrafe, et se confondit en remerciements. Quand ses transports se furent calm\'e9s\~: +\par +\par \endash Mon fils, dit Catherine, je me sens un peu indispos\'e9e, et je vais me mettre au lit\~; votre fr\'e8re Charles est bien fatigu\'e9 + de sa chute et va en faire autant. On ne soupera donc pas en famille ce soir, et nous serons servis chacun chez nous. Ah ! Henri, j\rquote oubliais de vous faire mon compliment sur votre courage et votre adresse\~: vous avez sauv\'e9 + votre roi et votre fr\'e8re, vous en serez r\'e9compens\'e9. +\par +\par \endash Je le suis d\'e9j\'e0, madame ! r\'e9pondit Henri en s\rquote inclinant. +\par +\par \endash Par le sentiment que vous avez fait votre devoir, reprit Catherine, ce n\rquote est pas assez, et croyez que nous songeons, Charles et moi, \'e0 faire quelque chose qui nous acquitte envers vous. +\par +\par \endash Tout ce qui me viendra de vous et de mon bon fr\'e8re sera bienvenu, madame. Puis il s\rquote inclina et sortit. +\par +\par \endash Ah ! mon fr\'e8re Fran\'e7ois, pensa Henri en sortant, je suis s\'fbr maintenant de ne pas partir seul, et la conspiration, qui avait un corps, vient de trouver une t\'eate et un c\'9cur. Seulement prenons garde \'e0 + nous. Catherine me fait un cadeau, Catherine me promet une r\'e9compense\~: il y a quelque diablerie l\'e0-dessous\~; je veux conf\'e9rer ce soir avec Marguerite. +\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97175826}II\line La reconnaissance du roi Charles IX{\*\bkmkend _Toc97175826} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Maurevel \'e9tait rest\'e9 une partie de la journ\'e9e dans le cabinet des Armes du roi\~; mais, quand Catherine avait vu approcher le moment du retour de la chasse, elle l\rquote avait fait passer dans son oratoire avec les sbires qui l\rquote \'e9 +taient venus rejoindre. +\par +\par Charles IX, averti \'e0 son arriv\'e9e par sa nourrice qu\rquote un homme avait pass\'e9 une partie de la journ\'e9e dans son cabinet, s\rquote \'e9tait d\rquote abord mis dans une grande col\'e8re qu\rquote on se f\'fbt permis d\rquote introduire un \'e9 +tranger chez lui. Mais se l\rquote \'e9tant fait d\'e9peindre, et sa nourrice lui ayant dit que c\rquote \'e9tait le m\'eame homme qu\rquote elle avait \'e9t\'e9 elle-m\'eame charg\'e9e de lui amener un soir, le roi avait reconnu Maurevel\~ +; et se rappelant l\rquote ordre arrach\'e9 le matin par sa m\'e8re, il avait tout compris. +\par +\par \endash Oh ! oh ! murmura Charles, dans la m\'eame journ\'e9e o\'f9 il m\rquote a sauv\'e9 la vie\~; le moment est mal choisi. +\par +\par En cons\'e9quence il fit quelques pas pour descendre chez sa m\'e8re\~; mais une pens\'e9e le retint. +\par +\par \endash Mordieu ! dit-il, si je lui parle de cela, ce sera une discussion \'e0 n\rquote en pas finir\~; mieux vaut que nous agissions chacun de notre c\'f4t\'e9. +\par +\par \endash Nourrice, dit-il, ferme bien toutes les portes, et pr\'e9viens la reine \'c9lisabeth}{\cs30\b\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ +Charles IX avait \'e9pous\'e9 \'c9lisabeth d\rquote Autriche, fille de Maximilien.}}}{, qu\rquote un peu souffrant de la chute que j\rquote ai faite, je dormirai seul cette nuit. +\par +\par La nourrice ob\'e9it, et, comme l\rquote heure d\rquote ex\'e9cuter son projet n\rquote \'e9tait pas arriv\'e9e, Charles se mit \'e0 faire des vers. +\par +\par C\rquote \'e9tait l\rquote occupation pendant laquelle le temps passait le plus vite pour le roi. Aussi neuf heures sonn\'e8rent-elles que Charles croyait encore qu\rquote il en \'e9tait \'e0 peine sept. Il compta l\rquote un apr\'e8s l\rquote +autre les battements de la cloche, et au dernier il se leva. +\par +\par \endash Nom d\rquote un diable ! dit-il, il est temps tout juste. Et, prenant son manteau et son chapeau, il sortit par une porte secr\'e8te qu\rquote il avait fait percer dans la boiserie, et dont Catherine elle-m\'eame ignorait l\rquote +existence. Charles alla droit \'e0 l\rquote appartement de Henri. Henri n\rquote avait fait que rentrer chez lui pour changer de costume en quittant le duc d\rquote Alen\'e7on, et il \'e9tait sorti aussit\'f4t. +\par +\par \endash Il sera all\'e9 souper chez Margot, se dit le roi\~; il \'e9tait au mieux aujourd\rquote hui avec elle, \'e0 ce qu\rquote il m\rquote a sembl\'e9 du moins. Et il s\rquote achemina vers l\rquote appartement de Marguerite. +\par +\par Marguerite avait ramen\'e9 chez elle la duchesse de Nevers, Coconnas et La Mole, et faisait avec eux une collation de confitures et de p\'e2tisseries. +\par +\par Charles heurta \'e0 la porte d\rquote entr\'e9e\~: Gillonne alla ouvrir\~; mais \'e0 l\rquote aspect du roi elle fut si \'e9pouvant\'e9e, qu\rquote elle trouva \'e0 peine la force de faire la r\'e9v\'e9rence, et qu\rquote au lieu de courir pour pr\'e9 +venir sa ma\'eetresse de l\rquote auguste visite qui lui arrivait, elle laissa passer Charles sans donner d\rquote autre signal que le cri qu\rquote elle avait pouss\'e9. +\par +\par Le roi traversa l\rquote antichambre, et, guid\'e9 par les \'e9clats de rire, il s\rquote avan\'e7a vers la salle \'e0 manger. +\par +\par \'ab\~Pauvre Henriot ! dit-il, il se r\'e9jouit sans penser \'e0 mal.\~\'bb +\par +\par \endash C\rquote est moi, dit-il en soulevant la tapisserie et en montrant un visage riant. +\par +\par Marguerite poussa un cri terrible\~; tout riant qu\rquote il \'e9tait, ce visage avait produit sur elle l\rquote effet de la t\'eate de M\'e9duse. Plac\'e9e en face de la porti\'e8re, elle venait de reconna\'eetre Charles. +\par +\par Les deux hommes tournaient le dos au roi. +\par +\par \endash Majest\'e9 ! s\rquote \'e9cria-t-elle avec effroi. Et elle se leva. Coconnas, quand les trois autres convives sentaient en quelque sorte leur t\'eate vaciller sur leurs \'e9 +paules, fut le seul qui ne perdit pas la sienne. Il se leva aussi, mais avec une si habile maladresse, qu\rquote en se levant il renversa la table, et qu\rquote avec elle il culbuta cristaux, vaisselle et bougies. +\par +\par En un instant il y eut obscurit\'e9 compl\'e8te et silence de mort. +\par +\par \endash Gagne au pied, dit Coconnas \'e0 La Mole. Hardi ! hardi ! La Mole ne se le fit pas dire deux fois\~; il se jeta contre le mur, s\rquote orienta des mains, cherchant la chambre \'e0 coucher pour se coucher dans le cabinet qu\rquote +il connaissait si bien. Mais en mettant le pied dans la chambre \'e0 coucher il se heurta contre un homme qui venait d\rquote entrer par le passage secret. +\par +\par \endash Que signifie donc tout cela\~? dit Charles dans les t\'e9n\'e8bres, avec une voix qui commen\'e7ait \'e0 prendre un formidable accent d\rquote impatience\~; suis-je donc un trouble-f\'eate, que l\rquote on fasse \'e0 ma vue un pareil remue-m\'e9 +nage\~? Voyons, Henriot ! Henriot ! o\'f9 es-tu\~? r\'e9ponds-moi. +\par +\par \endash Nous sommes sauv\'e9s ! murmura Marguerite en saisissant une main qu\rquote elle prit pour celle de La Mole. Le roi croit que mon mari est un de nos convives. +\par +\par \endash Et je lui laisserai croire, madame, soyez tranquille, dit Henri r\'e9pondant \'e0 la reine sur le m\'eame ton. +\par +\par \endash Grand Dieu ! s\rquote \'e9cria Marguerite en l\'e2chant vivement la main qu\rquote elle tenait, et qui \'e9tait celle du roi de Navarre. +\par +\par \endash Silence ! dit Henri. +\par +\par \endash Mille noms du diable ! qu\rquote avez-vous donc \'e0 chuchoter ainsi\~? s\rquote \'e9cria Charles. Henri, r\'e9pondez-moi, o\'f9 \'eates-vous\~? +\par +\par \endash Me voici, Sire, dit la voix du roi de Navarre. +\par +\par \endash Diable ! dit Coconnas qui tenait la duchesse de Nevers dans un coin, voil\'e0 qui se complique. +\par +\par \endash Alors, nous sommes deux fois perdus, dit Henriette. Coconnas, brave jusqu\rquote \'e0 l\rquote imprudence, avait r\'e9fl\'e9chi qu\rquote il fallait toujours finir par rallumer les bougies\~; et pensant que le plus t\'f4 +t serait le mieux, il quitta la main de madame de Nevers, ramassa au milieu des d\'e9bris un chandelier, s\rquote approcha du chauffe-doux}{\cs30\b\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright +\f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Esp\'e8ce de brasero.}}}{, et souffla sur un charbon qui enflamma aussit\'f4t la m\'e8che d\rquote une bougie. La chambre s\rquote \'e9claira. Charles IX jeta autour de lui un regard interrogateur. + +\par +\par Henri \'e9tait pr\'e8s de sa femme\~; la duchesse de Nevers \'e9tait seule dans un coin\~; et Coconnas, debout au milieu de la chambre, un chandelier \'e0 la main, \'e9clairait toute la sc\'e8ne. +\par +\par \endash Excusez-nous, mon fr\'e8re, dit Marguerite, nous ne vous attendions pas. +\par +\par \endash Aussi Votre Majest\'e9, comme elle peut le voir, nous a fait une peur \'e9trange ! dit Henriette. +\par +\par \endash Pour ma part, dit Henri qui devina tout, je crois que la peur a \'e9t\'e9 si r\'e9elle qu\rquote en me levant j\rquote ai renvers\'e9 la table. Coconnas jeta au roi de Navarre un regard qui voulait dire\~: +\par +\par \'ab\~\'c0 la bonne heure ! voil\'e0 un mari qui entend \'e0 demi-mot.\~\'bb +\par +\par \endash Quel affreux remue-m\'e9nage ! r\'e9p\'e9ta Charles IX. Voil\'e0 ton souper renvers\'e9, Henriot. Viens avec moi, tu l\rquote ach\'e8veras ailleurs\~; je te d\'e9bauche pour ce soir. +\par +\par \endash Comment, Sire ! dit Henri, Votre Majest\'e9 me ferait l\rquote honneur\~?\'85 +\par +\par \endash Oui, Ma Majest\'e9 te fait l\rquote honneur de t\rquote emmener hors du Louvre. Pr\'eate-le moi, Margot, je te le ram\'e8nerai demain matin. +\par +\par \endash Ah ! mon fr\'e8re ! dit Marguerite, vous n\rquote avez pas besoin de ma permission pour cela, et vous \'eates bien le ma\'eetre. +\par +\par \endash Sire, dit Henri, je vais prendre chez moi un autre manteau, et je reviens \'e0 l\rquote instant m\'eame. +\par +\par \endash Tu n\rquote en as pas besoin, Henriot\~; celui que tu as l\'e0 est bon. +\par +\par \endash Mais, Sire\'85, essaya le B\'e9arnais. +\par +\par \endash Je te dis de ne pas retourner chez toi, mille noms d\rquote un diable ! n\rquote entends tu pas ce que je te dis\~? Allons, viens donc ! +\par +\par \endash Oui, oui, allez ! dit tout \'e0 coup Marguerite en serrant le bras de son mari, car un singulier regard de Charles venait de lui apprendre qu\rquote il se passait quelque chose d\rquote \'e9trange. +\par +\par \endash Me voil\'e0, Sire, dit Henri. Mais Charles ramena son regard sur Coconnas, qui continuait son office d\rquote \'e9claireur en rallumant les autres bougies. +\par +\par \endash Quel est ce gentilhomme, demanda-t-il \'e0 Henri en toisant le Pi\'e9montais\~; ne serait-ce point, par hasard, M.\~de\~La Mole\~? +\par +\par \endash Qui lui a donc parl\'e9 de La Mole\~? se demanda tout bas Marguerite. +\par +\par \endash Non, Sire, r\'e9pondit Henri, M.\~de\~La Mole n\rquote est point ici, et je le regrette, car j\rquote aurais eu l\rquote honneur de le pr\'e9senter \'e0 Votre Majest\'e9 en m\'eame temps que M.\~de\~Coconnas, son ami\~; ce sont deux ins\'e9 +parables, et tous deux appartiennent \'e0 M.\~d\rquote Alen\'e7on. +\par +\par \endash Ah ! ah ! notre grand tireur ! dit Charles. Bon ! Puis en fron\'e7ant le sourcil\~: +\par +\par \endash Ce M.\~de\~La Mole, ajouta-t-il, n\rquote est-il pas huguenot\~? +\par +\par \endash Converti, Sire, dit Henri, et je r\'e9ponds de lui comme de moi. +\par +\par \endash Quand vous r\'e9pondrez de quelqu\rquote un, Henriot, apr\'e8s ce que vous avez fait aujourd\rquote hui, je n\rquote ai plus le droit de douter de lui. Mais n\rquote importe, j\rquote aurais voulu le voir, ce M.\~de\~ +La Mole. Ce sera pour plus tard. +\par +\par En faisant de ses gros yeux une derni\'e8re perquisition dans la chambre, Charles embrassa Marguerite et emmena le roi de Navarre en le tenant par dessous le bras. +\par +\par \'c0 la porte du Louvre, Henri voulut s\rquote arr\'eater pour parler \'e0 quelqu\rquote un. +\par +\par \endash Allons, allons ! sors vite, Henriot, lui dit Charles. Quand je te dis que l\rquote air du Louvre n\rquote est pas bon pour toi ce soir, que diable ! crois-moi donc. +\par +\par \endash Ventre-saint-gris ! murmura Henri\~; et de Mouy, que va-t-il devenir tout seul dans ma chambre\~?\'85 Pourvu que cet air qui n\rquote est pas bon pour moi ne soit pas plus mauvais encore pour lui ! +\par +\par \endash Ah \'e7a ! dit le roi lorsque Henri et lui eurent travers\'e9 le pont-levis, cela t\rquote arrange donc, Henriot, que les gens de M.\~d\rquote Alen\'e7on fassent la cour \'e0 ta femme\~? +\par +\par \endash Comment cela, Sire\~? +\par +\par \endash Oui, ce M.\~de\~Coconnas ne fait-il pas les doux yeux \'e0 Margot\~? +\par +\par \endash Qui vous a dit cela\~? +\par +\par \endash Dame ! reprit le roi, on me l\rquote a dit. +\par +\par \endash Raillerie pure, Sire\~; M.\~de\~Coconnas fait les doux yeux \'e0 quelqu\rquote un, c\rquote est vrai, mais c\rquote est \'e0 madame de Nevers. +\par +\par \endash Ah bah ! +\par +\par \endash Je puis r\'e9pondre \'e0 Votre Majest\'e9 de ce que je lui dis l\'e0. Charles se prit \'e0 rire aux \'e9clats. +\par +\par \endash Eh bien, dit-il, que le duc de Guise vienne encore me faire des propos, et j\rquote allongerai agr\'e9ablement sa moustache en lui contant les exploits de sa belle-s\'9cur. Apr\'e8s cela, dit le roi en se ravisant, je ne sais plus si c\rquote +est de M.\~de\~Coconnas ou de M.\~de\~La Mole qu\rquote il m\rquote a parl\'e9. +\par +\par \endash Pas plus l\rquote un que l\rquote autre, Sire, dit Henri, et je vous r\'e9ponds des sentiments de ma femme. +\par +\par \endash Bon ! Henriot, bon ! dit le roi\~; j\rquote aime mieux te voir ainsi qu\rquote autrement\~; et, sur mon honneur, tu es si brave gar\'e7on que je crois que je finirai par ne plus pouvoir me passer de toi. +\par +\par En disant ces mots, le roi se mit \'e0 siffler d\rquote une fa\'e7on particuli\'e8re, et quatre gentilshommes qui attendaient au bout de la rue de Beauvais le vinrent rejoindre, et tous ensemble s\rquote enfonc\'e8rent dans l\rquote int\'e9 +rieur de la ville. +\par +\par Dix heures sonnaient. +\par +\par \endash Eh bien, dit Marguerite quand le roi et Henri furent partis, nous remettons nous \'e0 table\~? +\par +\par \endash Non, ma foi ! dit la duchesse, j\rquote ai eu trop peur. Vive la petite maison de la rue Cloche-Perc\'e9e ! on n\rquote y peut pas entrer sans en faire le si\'e8ge, et nos braves ont le droit d\rquote y jouer des \'e9p\'e9 +es. Mais que cherchez-vous sous les meubles et dans les armoires, monsieur de Coconnas\~? +\par +\par \endash Je cherche mon ami La Mole, dit le Pi\'e9montais. +\par +\par \endash Cherchez du c\'f4t\'e9 de ma chambre, monsieur, dit Marguerite, il y a l\'e0 un certain cabinet\'85 +\par +\par \endash Bon, dit Coconnas, j\rquote y suis. Et il entra dans la chambre. +\par +\par \endash Eh bien, dit une voix dans les t\'e9n\'e8bres, o\'f9 en sommes-nous\~? +\par +\par \endash Eh ! mordi ! nous en sommes au dessert. +\par +\par \endash Et le roi de Navarre\~? +\par +\par \endash Il n\rquote a rien vu\~; c\rquote est un mari parfait, et j\rquote en souhaite un pareil \'e0 ma femme. Cependant je crains bien qu\rquote elle ne l\rquote ait jamais qu\rquote en secondes noces. +\par +\par \endash Et le roi Charles\~? +\par +\par \endash Ah ! le roi, c\rquote est diff\'e9rent\~; il a emmen\'e9 le mari. +\par +\par \endash En v\'e9rit\'e9\~? +\par +\par \endash C\rquote est comme je te le dis. De plus, il m\rquote a fait l\rquote honneur de me regarder de c\'f4t\'e9 quand il a su que j\rquote \'e9tais \'e0 M.\~d\rquote Alen\'e7on, et de travers quand il a su que j\rquote \'e9tais ton ami. +\par +\par \endash Tu crois donc qu\rquote on lui aura parl\'e9 de moi\~? +\par +\par \endash J\rquote ai peur, au contraire, qu\rquote on ne lui en ait dit trop de bien. Mais ce n\rquote est point de tout cela qu\rquote il s\rquote agit, je crois que ces dames ont un p\'e8lerinage \'e0 faire du c\'f4t\'e9 + de la rue du Roi-de-Sicile, et que nous conduisons les p\'e8lerines. +\par +\par \endash Mais, impossible ! \'85 Tu le sais bien. +\par +\par \endash Comment, impossible\~? +\par +\par \endash Eh ! oui, nous sommes de service chez son Altesse Royale. +\par +\par \endash Mordi, c\rquote est ma foi vrai\~; j\rquote oublie toujours que nous sommes en grade, et que de gentilshommes que nous \'e9tions nous avons eu l\rquote honneur de passer valets. +\par +\par Et les deux amis all\'e8rent exposer \'e0 la reine et \'e0 la duchesse la n\'e9cessit\'e9 o\'f9 ils \'e9taient d\rquote assister au moins au coucher de monsieur le duc. +\par +\par \endash C\rquote est bien, dit madame de Nevers, nous partons de notre c\'f4t\'e9. +\par +\par \endash Et peut-on savoir o\'f9 vous allez\~? demanda Coconnas. +\par +\par \endash Oh ! vous \'eates trop curieux, dit la duchesse. }{\i Quaere et invenies. +\par +\par }{Les deux jeunes gens salu\'e8rent et mont\'e8rent en toute h\'e2te chez M.\~d\rquote Alen\'e7on. +\par +\par Le duc semblait les attendre dans son cabinet. +\par +\par \endash Ah ! ah ! dit-il, vous voil\'e0 bien tard, messieurs. +\par +\par \endash Dix heures \'e0 peine, Monseigneur, dit Coconnas. Le duc tira sa montre. +\par +\par \endash C\rquote est vrai, dit-il. Tout le monde est couch\'e9 au Louvre, cependant. +\par +\par \endash Oui, Monseigneur, mais nous voici \'e0 vos ordres. Faut-il introduire dans la chambre de Votre Altesse les gentilshommes du petit coucher\~? +\par +\par \endash Au contraire, passez dans la petite salle et cong\'e9diez tout le monde. +\par +\par Les deux jeunes gens ob\'e9irent, ex\'e9cut\'e8rent l\rquote ordre donn\'e9, qui n\rquote \'e9tonna personne \'e0 cause du caract\'e8re bien connu du duc, et revinrent pr\'e8s de lui. +\par +\par \endash Monseigneur, dit Coconnas, Votre Altesse va sans doute se mettre au lit ou travailler\~? +\par +\par \endash Non, messieurs\~; vous avez cong\'e9 jusqu\rquote \'e0 demain. +\par +\par \endash Allons, allons, dit tout bas Coconnas \'e0 l\rquote oreille de La Mole, la cour d\'e9couche ce soir, \'e0 ce qu\rquote il para\'eet\~; la nuit sera friande en diable, prenons notre part de la nuit. +\par +\par Et les deux jeunes gens mont\'e8rent les escaliers quatre \'e0 quatre, prirent leurs manteaux et leurs \'e9p\'e9es de nuit, et s\rquote \'e9lanc\'e8rent hors du Louvre \'e0 la poursuite des deux dames, qu\rquote +ils rejoignirent au coin de la rue du Coq-Saint-Honor\'e9. +\par +\par Pendant ce temps, le duc d\rquote Alen\'e7on, l\rquote \'9cil ouvert, l\rquote oreille au guet, attendait, enferm\'e9 dans sa chambre, les \'e9v\'e9nements impr\'e9vus qu\rquote on lui avait promis. +\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97175827}III\line Dieu dispose{\*\bkmkend _Toc97175827} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Comme l\rquote avait dit le duc aux jeunes gens, le plus profond silence r\'e9gnait au Louvre. +\par +\par En effet, Marguerite et madame de Nevers \'e9taient parties pour la rue Tizon. Coconnas et La Mole s\rquote \'e9taient mis \'e0 leur poursuite. Le roi et Henri battaient la ville. Le duc d\rquote Alen\'e7on se tenait chez lui dans l\rquote +attente vague et anxieuse des \'e9v\'e9nements que lui avait pr\'e9dits la reine m\'e8re. Enfin Catherine s\rquote \'e9tait mise au lit, et madame de Sauve, assise \'e0 son chevet, lui faisait lecture de certains contes italiens dont riait fort la bonn +e reine. +\par +\par Depuis longtemps Catherine n\rquote avait \'e9t\'e9 de si belle humeur. Apr\'e8s avoir fait de bon app\'e9tit une collation avec ses femmes, apr\'e8s avoir r\'e9gl\'e9 les comptes quotidiens de sa maison, elle avait ordonn\'e9 une pri\'e8re pour le succ +\'e8s de certaine entreprise importante, disait-elle, pour le bonheur de ses enfants\~; c\rquote \'e9tait l\rquote habitude de Catherine, habitude, au reste toute florentine, de faire dire dans certaines circonstances des pri\'e8 +res et des messes dont Dieu et elle savaient seuls le but. +\par +\par Enfin elle avait revu Ren\'e9, et avait choisi, dans ses odorants sachets et dans son riche assortiment, plusieurs nouveaut\'e9s. +\par +\par \endash Qu\rquote on sache, dit Catherine, si ma fille la reine de Navarre est chez elle\~; et si elle y est, qu\rquote on la prie de venir me faire compagnie. +\par +\par Le page auquel cet ordre \'e9tait adress\'e9 sortit, et un instant apr\'e8s il revint accompagn\'e9 de Gillonne. +\par +\par \endash Eh bien, dit la reine m\'e8re, j\rquote ai demand\'e9 la ma\'eetresse et non la suivante. +\par +\par \endash Madame, dit Gillonne, j\rquote ai cru devoir venir moi-m\'eame dire \'e0 Votre Majest\'e9 que la reine de Navarre est sortie avec son amie la duchesse de Nevers\'85 +\par +\par \endash Sortie \'e0 cette heure ! reprit Catherine en fron\'e7ant le sourcil\~; et o\'f9 peut-elle \'eatre all\'e9e\~? +\par +\par \endash \'c0 une s\'e9ance d\rquote alchimie, r\'e9pondit Gillonne, laquelle doit avoir lieu \'e0 l\rquote h\'f4tel de Guise, dans le pavillon habit\'e9 par madame de Nevers. +\par +\par \endash Et quand rentrera-t-elle\~? demanda la reine m\'e8re. +\par +\par \endash La s\'e9ance se prolongera fort avant dans la nuit, r\'e9pondit Gillonne, de sorte qu\rquote il est probable que Sa Majest\'e9 demeurera demain matin chez son amie. +\par +\par \endash Elle est heureuse, la reine de Navarre, murmura Catherine, elle a des amies et elle est reine\~; elle porte une couronne, on l\rquote appelle Votre Majest\'e9, et elle n\rquote a pas de sujets\~; elle est bien heureuse. +\par +\par Apr\'e8s cette boutade, qui fit sourire int\'e9rieurement les auditeurs\~: +\par +\par \endash Au reste, murmura Catherine, puisqu\rquote elle est sortie ! car elle est sortie, dites-vous\~? +\par +\par \endash Depuis une demi-heure, madame. +\par +\par \endash Tout est pour le mieux\~; allez. +\par +\par Gillonne salua et sortit. +\par +\par \endash Continuez votre lecture, Charlotte, dit la reine. Madame de Sauve continua. Au bout de dix minutes Catherine interrompit la lecture. +\par +\par \endash Ah ! \'e0 propos, dit-elle, qu\rquote on renvoie les gardes de la galerie. C\rquote \'e9tait le signal qu\rquote attendait Maurevel. On ex\'e9cuta l\rquote ordre de la reine m\'e8re, et madame de Sauve continua son histoire. +\par +\par Elle avait lu un quart d\rquote heure \'e0 peu pr\'e8s sans interruption aucune, lorsqu\rquote un cri long, prolong\'e9, terrible, parvint jusque dans la chambre royale et fit dresser les cheveux sur la t\'eate des assistants. +\par +\par Un coup de pistolet le suivit imm\'e9diatement. +\par +\par \endash Qu\rquote est-ce cela, dit Catherine, et pourquoi ne lisez-vous plus, Carlotta\~? +\par +\par \endash Madame, dit la jeune femme p\'e2lissante, n\rquote avez-vous point entendu\~? +\par +\par \endash Quoi\~? demanda Catherine. +\par +\par \endash Ce cri\~? +\par +\par \endash Et ce coup de pistolet\~? ajouta le capitaine des gardes. +\par +\par \endash Un cri, un coup de pistolet, ajouta Catherine, je n\rquote ai rien entendu, moi\'85 D\rquote ailleurs, est-ce donc une chose bien extraordinaire au Louvre qu\rquote un cri et qu\rquote un coup de pistolet\~? Lisez, lisez, Carlotta. +\par +\par \endash Mais \'e9coutez, madame, dit celle-ci, tandis que M.\~de\~Nancey se tenait debout la main \'e0 la poign\'e9e de son \'e9p\'e9e et n\rquote osant sortir sans le cong\'e9 de la reine\~; \'e9coutez, on entend des pas, des impr\'e9cations. +\par +\par \endash Faut-il que je m\rquote informe, madame\~? dit ce dernier. +\par +\par \endash Point du tout, monsieur, restez l\'e0, dit Catherine en se soulevant sur une main comme pour donner plus de force \'e0 son ordre. Qui donc me garderait en cas d\rquote alarme\~? Ce sont quelques Suisses ivres qui se battent. +\par +\par Le calme de la reine, oppos\'e9 \'e0 la terreur qui planait sur toute cette assembl\'e9e, formait un contraste tellement remarquable que, si timide qu\rquote elle f\'fbt, madame de Sauve fixa un regard interrogateur sur la reine. +\par +\par \endash Mais, madame, s\rquote \'e9cria-t-elle, on dirait que l\rquote on tue quelqu\rquote un. +\par +\par \endash Et qui voulez-vous qu\rquote on tue\~? +\par +\par \endash Mais le roi de Navarre, madame\~; le bruit vient du c\'f4t\'e9 de son appartement. +\par +\par \endash La sotte ! murmura la reine, dont les l\'e8vres, malgr\'e9 sa puissance sur elle-m\'eame, commen\'e7aient \'e0 s\rquote agiter \'e9trangement, car elle marmottait une pri\'e8re\~; la sotte voit son roi de Navarre partout. +\par +\par \endash Mon Dieu ! mon Dieu ! dit madame de Sauve en retombant sur son fauteuil. +\par +\par \endash C\rquote est fini, c\rquote est fini, dit Catherine. Capitaine, continua-t-elle en s\rquote adressant \'e0 M.\~de\~Nancey, j\rquote esp\'e8re que, s\rquote il y a du scandale dans le palais, vous ferez demain punir s\'e9v\'e8reme +nt les coupables. Reprenez votre lecture, Carlotta. +\par +\par Et Catherine retomba elle-m\'eame sur son oreiller dans une impassibilit\'e9 qui ressemblait beaucoup \'e0 de l\rquote affaissement, car les assistants remarqu\'e8rent que de grosses gouttes de sueur roulaient sur son visage. +\par +\par Madame de Sauve ob\'e9it \'e0 cet ordre formel\~; mais ses yeux et sa voix fonctionnaient seuls. Sa pens\'e9e errante sur d\rquote autres objets lui repr\'e9sentait un danger terrible suspendu sur une t\'eate ch\'e9rie. Enfin, apr\'e8 +s quelques minutes de ce combat, elle se trouva tellement oppress\'e9e entre l\rquote \'e9motion et l\rquote \'e9tiquette que sa voix cessa d\rquote \'eatre intelligible\~; le livre lui tomba des mains, elle s\rquote \'e9vanouit. +\par +\par Soudain un fracas plus violent se fit entendre\~; un pas lourd et press\'e9 \'e9branla le corridor\~; deux coups de feu partirent faisant vibrer les vitres\~; et Catherine, \'e9tonn\'e9e de cette lutte prolong\'e9e outre mesure, se dressa \'e0 + son tour, droite, p\'e2le, les yeux dilat\'e9s\~; et au moment o\'f9 le capitaine des gardes allait s\rquote \'e9lancer dehors, elle l\rquote arr\'eata en disant\~: +\par +\par \endash Que tout le monde reste ici, j\rquote irai moi-m\'eame voir l\'e0-bas ce qui se passe. Voil\'e0 ce qui se passait, ou plut\'f4t ce qui s\rquote \'e9tait pass\'e9\~: +\par +\par De Mouy avait re\'e7u le matin des mains d\rquote Orthon la clef de Henri. Dans cette clef, qui \'e9tait for\'e9e, il avait remarqu\'e9 un papier roul\'e9. Il avait tir\'e9 le papier avec une \'e9pingle. +\par +\par C\rquote \'e9tait le mot d\rquote ordre du Louvre pour la prochaine nuit. En outre, Orthon lui avait verbalement transmis les paroles de Henri qui invitaient de Mouy \'e0 venir trouver \'e0 dix heures le roi au Louvre. \'c0 neuf heures et +demie, de Mouy avait rev\'eatu une armure dont il avait plus d\rquote une fois d\'e9j\'e0 eu l\rquote occasion de reconna\'eetre la solidit\'e9\~; il avait boutonn\'e9 dessus un pourpoint de soie, avait agraf\'e9 son \'e9p\'e9e, pass\'e9 + dans le ceinturon ses pistolets, recouvert le tout du fameux manteau cerise de La Mole. +\par +\par Nous avons vu comment, avant de rentrer chez lui, Henri avait jug\'e9 \'e0 propos de faire une visite \'e0 Marguerite, et comment il \'e9tait arriv\'e9 par l\rquote escalier secret juste \'e0 temps pour heurter La Mole dans la chambre \'e0 + coucher de Marguerite, et pour prendre sa place aux yeux du roi dans la salle \'e0 manger. C\rquote \'e9tait pr\'e9cis\'e9ment au moment m\'eame que, gr\'e2ce au mot d\rquote ordre envoy\'e9 + par Henri et surtout au fameux manteau cerise, de Mouy traversait le guichet du Louvre. +\par +\par Le jeune homme monta droit chez le roi de Navarre, imitant de son mieux, comme d\rquote habitude, la d\'e9marche de La Mole. Il trouva dans l\rquote antichambre Orthon qui l\rquote attendait. +\par +\par \endash Sire de Mouy, lui dit le montagnard, le roi est sorti, mais il m\rquote a ordonn\'e9 de vous introduire chez lui et de vous dire de l\rquote attendre. S\rquote il tarde par trop, il vous invite, vous le savez, \'e0 vous jeter sur son lit. +\par +\par De Mouy entra sans demander d\rquote autre explication, car ce que venait de lui dire Orthon n\rquote \'e9tait que la r\'e9p\'e9tition de ce qu\rquote il lui avait d\'e9j\'e0 dit le matin. +\par +\par Pour utiliser son temps, de Mouy prit une plume et de l\rquote encre\~; et s\rquote approchant d\rquote une excellente carte de France pendue \'e0 la muraille, il se mit \'e0 compter et \'e0 r\'e9gler les \'e9tapes qu\rquote il y avait de Paris \'e0 Pau. + +\par +\par Mais ce travail fut l\rquote affaire d\rquote un quart d\rquote heure, et ce travail fini, de Mouy ne sut plus \'e0 quoi s\rquote occuper. +\par +\par Il fit deux ou trois tours de chambre, se frotta les yeux, b\'e2illa, s\rquote assit et se leva, se rassit encore. Enfin, profitant de l\rquote invitation de Henri, excus\'e9 d\rquote ailleurs par les lois de familiarit\'e9 + qui existaient entre les princes et leurs gentilshommes, il d\'e9posa sur la table de nuit ses pistolets et la lampe, s\rquote \'e9tendit sur le vaste lit \'e0 tentures sombres qui garnissait le fond de la chambre, pla\'e7a son \'e9p\'e9 +e nue le long de sa cuisse, et, s\'fbr de n\rquote \'eatre pas surpris puisqu\rquote un domestique se tenait dans la pi\'e8ce pr\'e9c\'e9dente, il se laissa aller \'e0 un sommeil pesant, dont bient\'f4t le bruit fit retentir les vastes \'e9 +chos du baldaquin. De Mouy ronflait en vrai soudard, et sous ce rapport aurait pu lutter avec le roi de Navarre lui-m\'eame. +\par +\par C\rquote est alors que six hommes, l\rquote \'e9p\'e9e \'e0 la main et le poignard \'e0 la ceinture, se gliss\'e8rent silencieusement dans le corridor qui, par une petite porte, communiquait aux appartements de Catherine et par une grande donna +it chez Henri. +\par +\par Un de ces six hommes marchait le premier. Outre son \'e9p\'e9e nue et son poignard fort comme un couteau de chasse, il portait encore ses fid\'e8les pistolets accroch\'e9s \'e0 sa ceinture par des agrafes d\rquote argent. Cet homme, c\rquote \'e9 +tait Maurevel. +\par +\par Arriv\'e9 \'e0 la porte de Henri, il s\rquote arr\'eata. +\par +\par \endash Vous vous \'eates bien assur\'e9 que les sentinelles du corridor ont disparu\~? demanda-t-il \'e0 celui qui paraissait commander la petite troupe. +\par +\par \endash Plus une seule n\rquote est \'e0 son poste, r\'e9pondit le lieutenant. +\par +\par \endash Bien, dit Maurevel. Maintenant il n\rquote y a plus qu\rquote \'e0 s\rquote informer d\rquote une chose, c\rquote est si celui que nous cherchons est chez lui. +\par +\par \endash Mais, dit le lieutenant en arr\'eatant la main que Maurevel posait sur le marteau de la porte, mais, capitaine, cet appartement est celui du roi de Navarre. +\par +\par \endash Qui vous dit le contraire\~? r\'e9pondit Maurevel. +\par +\par Les sbires se regard\'e8rent tout surpris, et le lieutenant fit un pas en arri\'e8re. +\par +\par \endash Heu ! fit le lieutenant, arr\'eater quelqu\rquote un \'e0 cette heure, au Louvre, et dans l\rquote appartement du roi de Navarre\~? +\par +\par \endash Que r\'e9pondriez-vous donc, dit Maurevel, si je vous disais que celui que vous allez arr\'eater est le roi de Navarre lui-m\'eame\~? +\par +\par \endash Je vous dirais, capitaine, que la chose est grave, et que, sans un ordre sign\'e9 de la main de Charles IX\'85 +\par +\par \endash Lisez, dit Maurevel. +\par +\par Et, tirant de son pourpoint l\rquote ordre que lui avait remis Catherine, il le donna au lieutenant. +\par +\par \endash C\rquote est bien, r\'e9pondit celui-ci apr\'e8s avoir lu\~; je n\rquote ai plus rien \'e0 vous dire. +\par +\par \endash Et vous \'eates pr\'eat\~? +\par +\par \endash Je le suis. +\par +\par \endash Et vous\~? continua Maurevel en s\rquote adressant aux cinq autres sbires. Ceux-ci salu\'e8rent avec respect. +\par +\par \endash \'c9coutez-moi donc, messieurs, dit Maurevel, voil\'e0 le plan\~: deux de vous resteront \'e0 cette porte, deux \'e0 la porte de la chambre \'e0 coucher, et deux entreront avec moi. +\par +\par \endash Ensuite\~? dit le lieutenant. +\par +\par \endash \'c9coutez bien ceci\~: il nous est ordonn\'e9 d\rquote emp\'eacher le prisonnier d\rquote appeler, de crier, de r\'e9sister\~; toute infraction \'e0 cet ordre doit \'eatre punie de mort. +\par +\par \endash Allons, allons, il a carte blanche, dit le lieutenant \'e0 l\rquote homme d\'e9sign\'e9 avec lui pour suivre Maurevel chez le roi. +\par +\par \endash Tout \'e0 fait, dit Maurevel. +\par +\par \endash Pauvre diable de roi de Navarre ! dit un des hommes, il \'e9tait \'e9crit l\'e0-haut qu\rquote il ne devait point en r\'e9chapper. +\par +\par \endash Et ici-bas, dit Maurevel en reprenant des mains du lieutenant l\rquote ordre de Catherine, qu\rquote il rentra dans sa poitrine. +\par +\par Maurevel introduisit dans la serrure la clef que lui avait remise Catherine, et, laissant deux hommes \'e0 la porte ext\'e9rieure, comme il en \'e9tait convenu, entra avec les quatre autres dans l\rquote antichambre. +\par +\par \endash Ah ! ah ! dit Maurevel en entendant la bruyante respiration du dormeur, dont le bruit arrivait jusqu\rquote \'e0 lui, il para\'eet que nous trouverons ici ce que nous cherchons. +\par +\par Aussit\'f4t Orthon, pensant que c\rquote \'e9tait son ma\'eetre qui rentrait, alla au-devant de lui, et se trouva en face de cinq hommes arm\'e9s qui occupaient la premi\'e8re chambre. +\par +\par \'c0 la vue de ce visage sinistre, de ce Maurevel qu\rquote on appelait le Tueur de roi, le fid\'e8le serviteur recula, et se pla\'e7ant devant la seconde porte\~: +\par +\par \endash Qui \'eates-vous\~? dit Orthon\~; que voulez-vous\~? +\par +\par \endash Au nom du roi, r\'e9pondit Maurevel, o\'f9 est ton ma\'eetre\~? +\par +\par \endash Mon ma\'eetre\~? +\par +\par \endash Oui, le roi de Navarre\~? +\par +\par \endash Le roi de Navarre n\rquote est pas au logis, dit Orthon en d\'e9fendant plus que jamais la porte\~; ainsi vous ne pouvez pas entrer. +\par +\par \endash Pr\'e9texte, mensonge, dit Maurevel. Allons, arri\'e8re ! +\par +\par Les B\'e9arnais sont ent\'eat\'e9s\~; celui-ci gronda comme un chien de ses montagnes, et sans se laisser intimider\~: +\par +\par \endash Vous n\rquote entrerez pas, dit-il\~; le roi est absent. +\par +\par Et il se cramponna \'e0 la porte. +\par +\par Maurevel fit un geste\~; les quatre hommes s\rquote empar\'e8rent du r\'e9calcitrant, l\rquote arrachant au chambranle auquel il se tenait cramponn\'e9, et, comme il ouvrait la bouche pour crier, Maurevel lui appliqua la main sur les l\'e8vres. +\par +\par Orthon mordit furieusement l\rquote assassin, qui retira sa main avec un cri sourd, et frappa du pommeau de son \'e9p\'e9e le serviteur sur la t\'eate. Orthon chancela et tomba en criant\~: +\par +\par \endash Alarme ! alarme ! alarme ! Sa voix expira, il \'e9tait \'e9vanoui. Les assassins pass\'e8rent sur son corps, puis deux rest\'e8rent \'e0 cette seconde porte, et les deux autres entr\'e8rent dans la chambre \'e0 coucher, conduits par Maurevel. +\'c0 la lueur de la lampe br\'fblant sur la table de nuit, ils virent le lit. Les rideaux \'e9taient ferm\'e9s. +\par +\par \endash Oh ! oh ! dit le lieutenant, il ne ronfle plus, ce me semble. +\par +\par \endash Allons, sus ! dit Maurevel. \'c0 cette voix, un cri rauque qui ressemblait plut\'f4t au rugissement du lion qu\rquote \'e0 des accents humains partit de dessous les rideaux, qui s\rquote ouvrirent violemment, et un homme, arm\'e9 d\rquote +une cuirasse et le front couvert d\rquote une de ces salades qui ensevelissaient la t\'eate jusqu\rquote aux yeux, apparut assis, deux pistolets \'e0 la main et son \'e9p\'e9e sur les genoux. Maurevel n\rquote eut pas plus t\'f4t aper\'e7 +u cette figure et reconnu de Mouy, qu\rquote il sentit ses cheveux se dresser sur sa t\'eate\~; il devint d\rquote une p\'e2leur affreuse\~; sa bouche se remplit d\rquote \'e9cume\~; et, comme s\rquote il se f\'fbt trouv\'e9 en face d\rquote +un spectre, il fit un pas en arri\'e8re. +\par +\par Soudain la figure arm\'e9e se leva et fit en avant un pas \'e9gal \'e0 celui que Maurevel avait fait en arri\'e8re, de sorte que c\rquote \'e9tait celui qui \'e9tait menac\'e9 qui semblait poursuivre, et celui qui mena\'e7ait qui semblait fuir. +\par +\par \endash Ah ! sc\'e9l\'e9rat, dit de Mouy d\rquote une voix sourde, tu viens pour me tuer comme tu as tu\'e9 mon p\'e8re ! +\par +\par Deux des sbires, c\rquote est-\'e0-dire ceux qui \'e9taient entr\'e9s avec Maurevel dans la chambre du roi, entendirent seuls ces paroles terribles\~; mais en m\'eame temps qu\rquote elles avaient \'e9t\'e9 dites, le pistolet s\rquote \'e9tait abaiss\'e9 +\'e0 la hauteur du front de Maurevel. Maurevel se jeta \'e0 genoux au moment o\'f9 de Mouy appuyait le doigt sur la d\'e9tente\~; le coup partit, et un des gardes qui se trouvaient derri\'e8re lui, et qu\rquote il avait d\'e9masqu\'e9 + par ce mouvement, tomba frapp\'e9 au c\'9cur. Au m\'eame instant Maurevel riposta, mais la balle alla s\rquote aplatir sur la cuirasse de De Mouy. +\par +\par Alors prenant son \'e9lan, mesurant la distance, de Mouy, d\rquote un revers de sa large \'e9p\'e9e, fendit le cr\'e2ne du deuxi\'e8me garde, et, se retournant vers Maurevel, engagea l\rquote \'e9p\'e9e avec lui. +\par +\par Le combat fut terrible, mais court. \'c0 la quatri\'e8me passe, Maurevel sentit dans sa gorge le froid de l\rquote acier\~; il poussa un cri \'e9trangl\'e9, tomba en arri\'e8re, et en tombant renversa la lampe, qui s\rquote \'e9teignit. +\par +\par Aussit\'f4t de Mouy, profitant de l\rquote obscurit\'e9, vigoureux et agile comme un h\'e9ros d\rquote Hom\'e8re, s\rquote \'e9lan\'e7a t\'eate baiss\'e9e vers l\rquote antichambre, renversa un des gardes, repoussa l\rquote autre, passa comme un \'e9 +clair entre les sbires qui gardaient la porte ext\'e9rieure, essuya deux coups de pistolet, dont les balles \'e9raill\'e8rent la muraille du corridor, et d\'e8s lors il fut sauv\'e9, car un pistolet tout charg\'e9 lui restait encore, outre cette \'e9p\'e9 +e qui frappait de si terribles coups. +\par +\par Un instant de Mouy h\'e9sita pour savoir s\rquote il devait fuir chez M.\~d\rquote Alen\'e7on, dont il lui semblait que la porte venait de s\rquote ouvrir, ou s\rquote il devait essayer de sortir du Louvre. Il se d\'e9 +cida pour ce dernier parti, reprit sa course d\rquote abord ralentie, sauta dix degr\'e9s d\rquote un seul coup, parvint au guichet, pronon\'e7a les deux mots de passe et s\rquote \'e9lan\'e7a en criant\~: +\par +\par \endash Allez l\'e0-haut, on y tue pour le compte du roi. Et profitant de la stup\'e9faction que ses paroles jointes au bruit des coups de pistolet avaient jet\'e9e dans le poste, il gagna au pied et disparut dans la rue du Coq sans avoir re\'e7u une +\'e9gratignure. +\par +\par C\rquote \'e9tait en ce moment que Catherine avait arr\'eat\'e9 son capitaine des gardes en disant\~: +\par +\par \endash Demeurez, j\rquote irai voir moi-m\'eame ce qui se passe l\'e0-bas. +\par +\par \endash Mais, madame, r\'e9pondit le capitaine, le danger que pourrait courir Votre Majest\'e9 m\rquote ordonne de la suivre. +\par +\par \endash Restez, monsieur, dit Catherine d\rquote un ton plus imp\'e9rieux encore que la premi\'e8re fois, restez. Il y a autour des rois une protection plus puissante que l\rquote \'e9p\'e9e humaine. +\par +\par Le capitaine demeura. +\par +\par Alors Catherine prit une lampe, passa ses pieds nus dans des mules de velours, sortit de sa chambre, gagna le corridor encore plein de fum\'e9e, s\rquote avan\'e7a impassible et froide comme une ombre, vers l\rquote appartement du roi de Navarre. +\par +\par Tout \'e9tait redevenu silencieux. +\par +\par Catherine arriva \'e0 la porte d\rquote entr\'e9e, en franchit le seuil, et vit d\rquote abord dans l\rquote antichambre Orthon \'e9vanoui. +\par +\par \endash Ah ! ah ! dit-elle, voici toujours le laquais\~; plus loin sans doute nous allons trouver le ma\'eetre. Et elle franchit la seconde porte. +\par +\par L\'e0, son pied heurta un cadavre\~; elle abaissa sa lampe\~; c\rquote \'e9tait celui du garde qui avait eu la t\'eate fendue\~; il \'e9tait compl\'e8tement mort. +\par +\par Trois pas plus loin \'e9tait le lieutenant frapp\'e9 d\rquote une balle et r\'e2lant le dernier soupir. +\par +\par Enfin, devant le lit un homme qui, la t\'eate p\'e2le comme celle d\rquote un mort, perdant son sang par une double blessure qui lui traversait le cou, raidissant ses mains crisp\'e9es, essayait de se relever. +\par +\par C\rquote \'e9tait Maurevel. Un frisson passa dans les veines de Catherine\~; elle vit le lit d\'e9sert, elle regarda tout autour de la chambre, et chercha en vain parmi ces trois hommes couch\'e9s dans leur sang le cadavre qu\rquote elle esp\'e9 +rait. Maurevel reconnut Catherine\~; ses yeux se dilat\'e8rent horriblement, et il tendit vers elle un geste d\'e9sesp\'e9r\'e9. +\par +\par \endash Eh bien, dit-elle \'e0 demi-voix, o\'f9 est-il\~? qu\rquote est-il devenu\~? Malheureux ! l\rquote auriez-vous laiss\'e9 \'e9chapper\~? +\par +\par Maurevel essaya d\rquote articuler quelques paroles\~; mais un sifflement inintelligible sortit seul de sa blessure, une \'e9cume rouge\'e2tre frangea ses l\'e8vres, et il secoua la t\'eate en signe d\rquote impuissance et de douleur. +\par +\par \endash Mais parle donc ! s\rquote \'e9cria Catherine, parle donc ! ne f\'fbt-ce que pour me dire un seul mot ! +\par +\par Maurevel montra sa blessure, et fit entendre de nouveau quelques sons inarticul\'e9s, tenta un effort qui n\rquote aboutit qu\rquote \'e0 un rauque r\'e2lement et s\rquote \'e9vanouit. +\par +\par Catherine alors regarda autour d\rquote elle\~: elle n\rquote \'e9tait entour\'e9e que de cadavres et de mourants\~; le sang coulait \'e0 flots par la chambre, et un silence de mort planait sur toute cette sc\'e8ne. +\par +\par Encore une fois elle adressa la parole \'e0 Maurevel, mais sans le r\'e9veiller\~: cette fois, il demeura non seulement muet, mais immobile\~; un papier sortait de son pourpoint, c\rquote \'e9tait l\rquote ordre d\rquote arrestation sign\'e9 + du roi. Catherine s\rquote en saisit et le cacha dans sa poitrine. +\par +\par En ce moment Catherine entendit derri\'e8re elle un l\'e9ger froissement de parquet\~; elle se retourna et vit debout, \'e0 la porte de la chambre, le duc d\rquote Alen\'e7on, que le bruit avait attir\'e9 malgr\'e9 lui, et que le spectacle qu\rquote +il avait sous les yeux fascinait. +\par +\par \endash Vous ici\~? dit-elle. +\par +\par \endash Oui, madame. Que se passe-t-il donc, mon Dieu\~? demanda le duc. +\par +\par \endash Retournez chez vous, Fran\'e7ois, et vous apprendrez assez t\'f4t la nouvelle. +\par +\par D\rquote Alen\'e7on n\rquote \'e9tait pas aussi ignorant de l\rquote aventure que Catherine le supposait. Aux premiers pas retentissant dans le corridor, il avait \'e9cout\'e9 +. Voyant entrer des hommes chez le roi de Navarre, il avait, en rapprochant ce fait des paroles de Catherine, devin\'e9 ce qui allait se passer, et s\rquote \'e9tait applaudi de voir un ami si dangereux d\'e9truit par une main plus forte que la sienne. + +\par +\par Bient\'f4t des coups de feu, les pas rapides d\rquote un fugitif, avaient attir\'e9 son attention, et il avait vu dans l\rquote espace lumineux projet\'e9 par l\rquote ouverture de la porte de l\rquote escalier dispara\'eetre un manteau rouge qui lui \'e9 +tait par trop familier pour qu\rquote il ne le reconn\'fbt pas. +\par +\par \endash De Mouy ! s\rquote \'e9cria-t-il, de Mouy chez mon beau-fr\'e8re de Navarre ! Mais non, c\rquote est impossible ! Serait-ce M.\~de\~La Mole\~?\'85 +\par +\par Alors l\rquote inqui\'e9tude le gagna. Il se rappela que le jeune homme lui avait \'e9t\'e9 recommand\'e9 par Marguerite elle-m\'eame, et voulant s\rquote assurer si c\rquote \'e9tait lui qu\rquote il venait de voir passer, il monta rapidement \'e0 + la chambre des deux jeunes gens\~: elle \'e9tait vide. Mais, dans un coin de cette chambre, il trouva suspendu le fameux manteau cerise. Ses doutes avaient \'e9t\'e9 fix\'e9s\~: ce n\rquote est donc pas La Mole, mais de Mouy. +\par +\par La p\'e2leur sur le front, tremblant que le huguenot ne f\'fbt d\'e9couvert et ne trah\'eet les secrets de la conspiration, il s\rquote \'e9tait alors pr\'e9cipit\'e9 vers le guichet du Louvre. L\'e0 il avait appris que le manteau cerise s\rquote \'e9 +tait \'e9chapp\'e9 sain et sauf, en annon\'e7ant qu\rquote on tuait dans le Louvre pour le compte du roi. +\par +\par \endash Il s\rquote est tromp\'e9, murmura d\rquote Alen\'e7on\~; c\rquote est pour le compte de la reine m\'e8re. Et, revenant vers le th\'e9\'e2tre du combat, il trouva Catherine errant comme une hy\'e8ne parmi les morts. +\par +\par \'c0 l\rquote ordre que lui donna sa m\'e8re, le jeune homme rentra chez lui affectant le calme et l\rquote ob\'e9issance, malgr\'e9 les id\'e9es tumultueuses qui agitaient son esprit. +\par +\par Catherine, d\'e9sesp\'e9r\'e9e de voir cette nouvelle tentative \'e9chou\'e9e, appela son capitaine des gardes, fit enlever les corps, commanda que Maurevel, qui n\rquote \'e9tait que bless\'e9, f\'fbt report\'e9 chez lui, et ordonna qu\rquote on ne r\'e9 +veill\'e2t point le roi. +\par +\par \endash Oh ! murmura-t-elle en rentrant dans son appartement la t\'eate inclin\'e9e sur sa poitrine, il a \'e9chapp\'e9 cette fois encore. La main de Dieu est \'e9tendue sur cet homme. Il r\'e9gnera ! il r\'e9gnera ! +\par +\par Puis, comme elle ouvrait la porte de sa chambre, elle passa la main sur son front et se composa un sourire banal. +\par +\par \endash Qu\rquote y avait-il donc, madame\~? demand\'e8rent tous les assistants, \'e0 l\rquote exception de madame de Sauve, trop effray\'e9e pour faire des questions. +\par +\par \endash Rien, r\'e9pondit Catherine\~; du bruit, voil\'e0 tout. +\par +\par \endash Oh ! s\rquote \'e9cria tout \'e0 coup madame de Sauve en indiquant du doigt le passage de Catherine, Votre Majest\'e9 dit qu\rquote il n\rquote y a rien, et chacun de ses pas laisse une trace sur le tapis ! +\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97175828}IV\line La nuit des rois{\*\bkmkend _Toc97175828} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Cependant Charles IX marchait c\'f4te \'e0 c\'f4te avec Henri appuy\'e9 \'e0 son bras, suivi de ses quatre gentilshommes et pr\'e9c\'e9d\'e9 de deux porte-torches. +\par +\par \endash Quand je sors du Louvre, disait le pauvre roi, j\rquote \'e9prouve un plaisir analogue \'e0 celui qui me vient quand j\rquote entre dans une belle for\'eat\~; je respire, je vis, je suis libre. +\par +\par Henri sourit. +\par +\par \endash Votre Majest\'e9 serait bien dans les montagnes du B\'e9arn, alors ! dit Henri. +\par +\par \endash Oui, et je comprends que tu aies envie d\rquote y retourner\~; mais si le d\'e9sir t\rquote en prend par trop fort, Henriot, ajouta Charles en riant, prends bien tes pr\'e9cautions, c\rquote est un conseil que je te donne\~: car ma m\'e8 +re Catherine t\rquote aime si fort qu\rquote elle ne peut pas absolument se passer de toi. +\par +\par \endash Que fera Votre Majest\'e9 ce soir\~? dit Henri en d\'e9tournant cette conversation dangereuse. +\par +\par \endash Je veux te faire faire une connaissance, Henriot\~; tu me diras ton avis. +\par +\par \endash Je suis aux ordres de Votre Majest\'e9. +\par +\par \endash \'c0 droite, \'e0 droite ! nous allons rue des Barres. +\par +\par Les deux rois, suivis de leur escorte, avaient d\'e9pass\'e9 la rue de la Savonnerie, quand, \'e0 la hauteur de l\rquote h\'f4tel de Cond\'e9, ils virent deux hommes envelopp\'e9s de grands manteaux sortir par une fausse porte que l\rquote un d\rquote +eux referma sans bruit. +\par +\par \endash Oh ! oh ! dit le roi \'e0 Henri, qui selon son habitude regardait aussi, mais sans rien dire, cela m\'e9rite attention. +\par +\par \endash Pourquoi dites-vous cela, Sire\~? demanda le roi de Navarre. +\par +\par \endash Ce n\rquote est pas pour toi, Henriot. Tu es s\'fbr de ta femme, ajouta Charles avec un sourire\~; mais ton cousin de Cond\'e9 n\rquote est pas s\'fbr de la sienne, ou, s\rquote il en est s\'fbr, il a tort, le diable m\rquote emporte ! +\par +\par \endash Mais qui vous dit, Sire, que ce soit madame de Cond\'e9 que visitaient ces messieurs\~? +\par +\par \endash Un pressentiment. L\rquote immobilit\'e9 de ces deux hommes, qui se sont rang\'e9s dans la porte depuis qu\rquote ils nous ont vus et qui n\rquote en bougent pas\~; puis, certaine coupe de manteau du plus petit des deux\'85 Pardieu ! ce serait +\'e9trange. +\par +\par \endash Quoi\~? +\par +\par \endash Rien\~; une id\'e9e qui m\rquote arrive, voil\'e0 tout. Avan\'e7ons. Et il marcha droit aux deux hommes, qui, voyant alors que c\rquote \'e9tait bien \'e0 eux qu\rquote on en avait, firent quelques pas pour s\rquote \'e9loigner. +\par +\par \endash Hol\'e0, messieurs ! dit le roi, arr\'eatez. +\par +\par \endash Est-ce \'e0 nous qu\rquote on parle\~? demanda une voix qui fit tressaillir Charles et son compagnon. +\par +\par \endash Eh bien, Henriot, dit Charles, reconnais-tu cette voix-l\'e0, maintenant\~? +\par +\par \endash Sire, dit Henri, si votre fr\'e8re le duc d\rquote Anjou n\rquote \'e9tait point \'e0 La Rochelle, je jurerais que c\rquote est lui qui vient de parler. +\par +\par \endash Eh bien, dit Charles, c\rquote est qu\rquote il n\rquote est point \'e0 La Rochelle, voil\'e0 tout. +\par +\par \endash Mais qui est avec lui\~? +\par +\par \endash Tu ne reconnais pas le compagnon\~? +\par +\par \endash Non, Sire. +\par +\par \endash Il est pourtant de taille \'e0 ne pas s\rquote y tromper. Attends, tu vas le reconna\'eetre\'85 Hol\'e0 ! h\'e9 ! vous dis-je, r\'e9p\'e9ta le roi\~; n\rquote avez-vous pas entendu, mordieu ! +\par +\par \endash \'cates-vous le guet pour nous arr\'eater\~? dit le plus grand des deux hommes, d\'e9veloppant son bras hors des plis de son manteau. +\par +\par \endash Prenez que nous sommes le guet, dit le roi, et arr\'eatez quand on vous l\rquote ordonne. Puis se penchant \'e0 l\rquote oreille de Henri\~: +\par +\par \endash Tu vas voir le volcan jeter des flammes, lui dit-il. +\par +\par \endash Vous \'eates huit, dit le plus grand des deux hommes, montrant cette fois non seulement son bras mais encore son visage, mais fussiez-vous cent, passez au large ! +\par +\par \endash Ah ! ah ! le duc de Guise ! dit Henri. +\par +\par \endash Ah ! notre cousin de Lorraine ! dit le roi\~; vous vous faites enfin conna\'eetre ! c\rquote est heureux ! +\par +\par \endash Le roi ! s\rquote \'e9cria le duc. Quant \'e0 l\rquote autre personnage, on le vit \'e0 ces paroles s\rquote ensevelir dans son manteau et demeurer immobile apr\'e8s s\rquote \'eatre d\rquote abord d\'e9couvert la t\'eate par respect. +\par +\par \endash Sire, dit le duc de Guise, je venais de rendre visite \'e0 ma belle-s\'9cur, madame de Cond\'e9. +\par +\par \endash Oui\'85 et vous avez emmen\'e9 avec vous un de vos gentilshommes, lequel\~? +\par +\par \endash Sire, r\'e9pondit le duc, Votre Majest\'e9 ne le conna\'eet pas. +\par +\par \endash Nous ferons connaissance, alors, dit le roi. +\par +\par Et marchant droit \'e0 l\rquote autre figure, il fit signe \'e0 un des deux laquais d\rquote approcher avec son flambeau. +\par +\par \endash Pardon, mon fr\'e8re ! dit le duc d\rquote Anjou en d\'e9croisant son manteau et s\rquote inclinant avec un d\'e9pit mal d\'e9guis\'e9. +\par +\par \endash Ah ! ah ! Henri, c\rquote est vous ! \'85 Mais non, ce n\rquote est point possible, je me trompe\'85 Mon fr\'e8re d\rquote Anjou ne serait all\'e9 voir personne avant de venir me voir moi-m\'eame. Il n\rquote +ignore pas que pour les princes du sang qui rentrent dans la capitale, il n\rquote y a qu\rquote une porte \'e0 Paris\~: c\rquote est le guichet du Louvre. +\par +\par \endash Pardonnez, Sire, dit le duc d\rquote Anjou\~; je prie Votre Majest\'e9 d\rquote excuser mon incons\'e9quence. +\par +\par \endash Oui-da ! r\'e9pondit le roi d\rquote un ton moqueur\~; et que faisiez-vous donc, mon fr\'e8re, \'e0 l\rquote h\'f4tel de Cond\'e9\~? +\par +\par \endash Eh ! mais, dit le roi de Navarre de son air narquois, ce que Votre Majest\'e9 disait tout \'e0 l\rquote heure. +\par +\par Et se penchant \'e0 l\rquote oreille du roi, il termina sa phrase par un grand \'e9clat de rire. +\par +\par \endash Qu\rquote est-ce donc\~?\'85 demanda le duc de Guise avec hauteur, car, comme tout le monde \'e0 la cour, il avait pris l\rquote habitude de traiter assez rudement ce pauvre roi de Navarre. Pourquoi n\rquote irais-je pas voir ma belle-s\'9cur\~ +? M.\~le duc d\rquote Alen\'e7on ne va-t-il pas voir la sienne\~? +\par +\par Henri rougit l\'e9g\'e8rement. +\par +\par \endash Quelle belle-s\'9cur\~? demanda Charles\~; je ne lui en connais pas d\rquote autre que la reine \'c9lisabeth. +\par +\par \endash Pardon, Sire ! C\rquote \'e9tait sa s\'9cur que j\rquote aurais d\'fb dire, madame Marguerite, que nous avons vue passer en venant ici il y a une demi-heure dans sa liti\'e8re, accompagn\'e9e de deux muguets qui trottaient chacun \'e0 une porti +\'e8re. +\par +\par \endash Vraiment ! \'85 dit Charles. Que r\'e9pondez-vous \'e0 cela, Henri\~? +\par +\par \endash Que la reine de Navarre est bien libre d\rquote aller o\'f9 elle veut, mais je doute qu\rquote elle soit sortie du Louvre. +\par +\par \endash Et moi, j\rquote en suis s\'fbr, dit le duc de Guise. +\par +\par \endash Et moi aussi, fit le duc d\rquote Anjou, \'e0 telle enseigne que la liti\'e8re s\rquote est arr\'eat\'e9e rue Cloche-Perc\'e9e. +\par +\par \endash Il faut que votre belle-s\'9cur, pas celle-ci, dit Henri en montrant l\rquote h\'f4tel de Cond\'e9, mais celle de l\'e0-bas, et il tourna son doigt dans la direction de l\rquote h\'f4tel de Guise, soit aussi de la partie, car nous les avons laiss +\'e9es ensemble, et, comme vous le savez, elles sont ins\'e9parables. +\par +\par \endash Je ne comprends pas ce que veut dire Votre Majest\'e9, r\'e9pondit le duc de Guise. +\par +\par \endash Au contraire, dit le roi, rien de plus clair, et voil\'e0 pourquoi il y avait un muguet courant \'e0 chaque porti\'e8re. +\par +\par \endash Eh bien, dit le duc, s\rquote il y a scandale de la part de la reine et de la part de mes belles-s\'9curs, invoquons pour le faire cesser la justice du roi. +\par +\par \endash Eh ! pardieu, dit Henri, laissez l\'e0 madames de Cond\'e9 et de Nevers. Le roi ne s\rquote inqui\'e8te pas de sa s\'9cur\'85 et moi j\rquote ai confiance dans ma femme. +\par +\par \endash Non pas, non pas, dit Charles\~; je veux en avoir le c\'9cur net\~; mais faisons nos affaires nous-m\'eames. La liti\'e8re s\rquote est arr\'eat\'e9e rue Cloche-Perc\'e9e, dites-vous, mon cousin\~? +\par +\par \endash Oui, Sire. +\par +\par \endash Vous reconna\'eetriez l\rquote endroit\~? +\par +\par \endash Oui, Sire. +\par +\par \endash Eh bien, allons-y\~; et s\rquote il faut br\'fbler la maison pour savoir qui est dedans, on la br\'fblera. +\par +\par C\rquote est avec ces dispositions, assez peu rassurantes pour la tranquillit\'e9 de ceux dont il est question, que les quatre principaux seigneurs du monde chr\'e9tien prirent le chemin de la rue Saint-Antoine. +\par +\par Les quatre princes arriv\'e8rent rue Cloche-Perc\'e9e\~; Charles, qui voulait faire ses affaires en famille, renvoya les gentilshommes de sa suite en leur disant de disposer du reste de leur nuit, mais de se tenir pr\'e8s de la Bastille \'e0 + six heures du matin avec deux chevaux. +\par +\par Il n\rquote y avait que trois maisons dans la rue Cloche-Perc\'e9e\~; la recherche \'e9tait d\rquote autant moins difficile que deux ne firent aucun refus d\rquote ouvrir\~; c\rquote \'e9taient celles qui touchaient l\rquote une \'e0 + la rue Saint-Antoine, l\rquote autre \'e0 la rue du Roi-de-Sicile. +\par +\par Quant \'e0 la troisi\'e8me, ce fut autre chose\~: c\rquote \'e9tait celle qui \'e9tait gard\'e9e par le concierge allemand, et le concierge allemand \'e9tait peu traitable. Paris semblait destin\'e9 \'e0 offrir cette nuit les plus m\'e9 +morables exemples de fid\'e9lit\'e9 domestique. +\par +\par M.\~de\~Guise eut beau menacer dans le plus pur saxon, Henri d\rquote Anjou eut beau offrir une bourse pleine d\rquote or, Charles eut beau aller jusqu\rquote \'e0 dire qu\rquote il \'e9tait lieutenant du guet, le brave Allemand ne tint compte ni de la d +\'e9claration, ni de l\rquote offre, ni des menaces. Voyant que l\rquote on insistait, et d\rquote une mani\'e8re qui devenait importune, il glissa entre les barres de fer l\rquote extr\'e9mit\'e9 de certaine arquebuse, d\'e9 +monstration dont ne firent que rire trois des quatre visiteurs\'85 Henri de Navarre se tenant \'e0 l\rquote \'e9cart, comme si la chose e\'fbt \'e9t\'e9 sans int\'e9r\'eat pour lui\'85 attendu que l\rquote +arme, ne pouvant obliquer dans les barreaux, ne devait gu\'e8re \'eatre dangereuse que pour un aveugle qui e\'fbt \'e9t\'e9 se placer en face. +\par +\par Voyant qu\rquote on ne pouvait intimider, corrompre ni fl\'e9chir le portier, le duc de Guise feignit de partir avec ses compagnons\~; mais la retraite ne fut pas longue. Au coin de la rue Saint-Antoine, le duc trouva ce qu\rquote il cherchait\~: c +\rquote \'e9tait une de ces pierres comme en remuaient, trois mille ans auparavant, Ajax, T\'e9lamon et Diom\'e8de\~; il la chargea sur son \'e9paule, et revint en faisant signe \'e0 + ses compagnons de le suivre. Juste en ce moment le concierge, qui avait vu ceux qu\rquote il prenait pour des malfaiteurs s\rquote \'e9loigner, refermait la porte sans avoir encore eu le temps de repousser les verrous. Le duc de Guise profita du moment\~ +: v\'e9ritable catapulte vivante, il lan\'e7a la pierre contre la porte. La serrure vola, emportant la portion de la muraille dans laquelle elle \'e9tait scell\'e9e. La porte s\rquote ouvrit, renversant l\rquote Allemand, qui tomba en donnant, par un cri +terrible, l\rquote \'e9veil \'e0 la garnison, qui, sans ce cri, courait grand risque d\rquote \'eatre surprise. +\par +\par Justement en ce moment-l\'e0 m\'eame, La Mole traduisait, avec Marguerite, une idylle de Th\'e9ocrite, et Coconnas buvait, sous pr\'e9texte qu\rquote il \'e9tait Grec aussi, force vin de Syracuse avec Henriette. +\par +\par La conversation scientifique et la conversation bachique furent violemment interrompues. +\par +\par Commencer par \'e9teindre les bougies, ouvrir les fen\'eatres, s\rquote \'e9lancer sur le balcon, distinguer quatre hommes dans les t\'e9n\'e8bres, leur lancer sur la t\'eate tous les projectiles qui leur tomb\'e8 +rent sous la main, faire un affreux bruit de coups de plat d\rquote \'e9p\'e9e qui n\rquote atteignaient que le mur, tel fut l\rquote exercice auquel se livr\'e8rent imm\'e9diatement La Mole et Coconnas. Charles, le plus acharn\'e9 des assaillants, re\'e7 +ut une aigui\'e8re d\rquote argent sur l\rquote \'e9paule, le duc d\rquote Anjou un bassin contenant une compote d\rquote orange et de c\'e9drats, et le duc de Guise un quartier de venaison. +\par +\par Henri ne re\'e7ut rien. Il questionnait tout bas le portier, que M.\~de\~Guise avait attach\'e9 \'e0 la porte, et qui r\'e9pondait par son \'e9ternel\~: +\par +\par \endash }{\i Ich verstehe nicht. +\par +\par }{Les femmes encourageaient les assi\'e9g\'e9s et leur passaient des projectiles qui se succ\'e9daient comme une gr\'eale. +\par +\par \endash Par la mort-diable ! s\rquote \'e9cria Charles IX en recevant sur la t\'eate un tabouret qui lui fit rentrer son chapeau jusque sur le nez, qu\rquote on m\rquote ouvre bien vite, ou je ferai tout pendre l\'e0-haut. +\par +\par \endash Mon fr\'e8re ! dit Marguerite bas \'e0 La Mole. +\par +\par \endash Le roi ! dit celui-ci tout bas \'e0 Henriette. +\par +\par \endash Le roi ! le roi ! dit celle-ci \'e0 Coconnas, qui tra\'eenait un bahut vers la fen\'eatre, et qui tenait \'e0 exterminer le duc de Guise, auquel, sans le conna\'eetre, il avait particuli\'e8rement affaire. Le roi ! je vous dis. +\par +\par Coconnas l\'e2cha le bahut, regarda d\rquote un air \'e9tonn\'e9. +\par +\par \endash Le roi\~? dit-il. +\par +\par \endash Oui, le roi. +\par +\par \endash Alors, en retraite. +\par +\par \endash Eh ! justement La Mole et Marguerite sont d\'e9j\'e0 partis ! venez. +\par +\par \endash Par o\'f9\~? +\par +\par \endash Venez, vous dis-je. Et le prenant par la main, Henriette entra\'eena Coconnas par la porte secr\'e8te qui donnait dans la maison attenante\~; et tous quatre, apr\'e8s avoir referm\'e9 la porte derri\'e8re eux, s\rquote enfuirent par l\rquote +issue qui donnait rue Tizon. +\par +\par \endash Oh ! oh ! dit Charles, je crois que la garnison se rend. +\par +\par On attendit quelques minutes\~; mais aucun bruit ne parvint jusqu\rquote aux assi\'e9geants. +\par +\par \endash On pr\'e9pare quelque ruse, dit le duc de Guise. +\par +\par \endash Ou plut\'f4t on a reconnu la voix de mon fr\'e8re et l\rquote on d\'e9tale, dit le duc d\rquote Anjou. +\par +\par \endash Il faudra toujours bien qu\rquote on passe par ici, dit Charles. +\par +\par \endash Oui, reprit le duc d\rquote Anjou, si la maison n\rquote a pas deux issues. +\par +\par \endash Cousin, dit le roi, reprenez votre pierre, et faites de l\rquote autre porte comme de celle-ci. +\par +\par Le duc pensa qu\rquote il \'e9tait inutile de recourir \'e0 de pareils moyens, et comme il avait remarqu\'e9 que la seconde porte \'e9tait moins forte que la premi\'e8re, il l\rquote enfon\'e7a d\rquote un simple coup de pied. +\par +\par \endash Les torches, les torches ! dit le roi. +\par +\par Les laquais s\rquote approch\'e8rent. Elles \'e9taient \'e9teintes, mais ils avaient sur eux tout ce qu\rquote il fallait pour les rallumer. On fit de la flamme. Charles IX en prit une et passa l\rquote autre au duc d\rquote Anjou. +\par +\par Le duc de Guise marcha le premier, l\rquote \'e9p\'e9e \'e0 la main. +\par +\par Henri ferma la marche. +\par +\par On arriva au premier \'e9tage. +\par +\par Dans la salle \'e0 manger \'e9tait servi ou plut\'f4t desservi le souper, car c\rquote \'e9tait particuli\'e8rement le souper qui avait fourni les projectiles. Les cand\'e9labres \'e9taient renvers\'e9s, les meubles sens dessus dessous, et tout ce qui n +\rquote \'e9tait pas vaisselle d\rquote argent en pi\'e8ces. +\par +\par On passa dans le salon. L\'e0 pas plus de renseignements que dans la premi\'e8re chambre sur l\rquote identit\'e9 des personnages. Des livres grecs et latins, quelques instruments de musique, voil\'e0 tout ce que l\rquote on trouva. +\par +\par La chambre \'e0 coucher \'e9tait plus muette encore. Une veilleuse br\'fblait dans un globe d\rquote alb\'e2tre suspendu au plafond\~; mais on ne paraissait pas m\'eame \'eatre entr\'e9 dans cette chambre. +\par +\par \endash Il y a une seconde sortie, dit le roi. +\par +\par \endash C\rquote est probable, dit le duc d\rquote Anjou. +\par +\par \endash Mais o\'f9 est-elle\~? demanda le duc de Guise. On chercha de tous c\'f4t\'e9s\~; on ne la trouva pas. +\par +\par \endash O\'f9 est le concierge\~? demanda le roi. +\par +\par \endash Je l\rquote ai attach\'e9 \'e0 la grille, dit le duc de Guise. +\par +\par \endash Interrogez-le, cousin. +\par +\par \endash Il ne voudra pas r\'e9pondre. +\par +\par \endash Bah ! on lui fera un petit feu bien sec autour des jambes, dit le roi en riant, et il faudra bien qu\rquote il parle. +\par +\par Henri regarda vivement par la fen\'eatre. +\par +\par \endash Il n\rquote y est plus, dit-il. +\par +\par \endash Qui l\rquote a d\'e9tach\'e9\~? demanda vivement le duc de Guise. +\par +\par \endash Mort-diable ! s\rquote \'e9cria le roi, nous ne saurons rien encore. +\par +\par \endash En effet, dit Henri, vous voyez bien, Sire, que rien ne prouve que ma femme et la belle-s\'9cur de M.\~de\~Guise aient \'e9t\'e9 dans cette maison. +\par +\par \endash C\rquote est vrai, dit Charles. L\rquote \'c9criture nous apprend\~: il y a trois choses qui ne laissent pas de traces\~: l\rquote oiseau dans l\rquote air, le poisson dans l\rquote eau, et la femme\'85 non, je me trompe, l\rquote homme chez\'85 + +\par +\par \endash Ainsi, interrompit Henri, ce que nous avons de mieux \'e0 faire\'85 +\par +\par \endash Oui, dit Charles, c\rquote est de soigner, moi ma contusion\~; vous, d\rquote Anjou, d\rquote essuyer votre sirop d\rquote oranges, et vous, Guise, de faire dispara\'eetre votre graisse de sanglier. +\par +\par Et l\'e0-dessus ils sortirent sans se donner la peine de refermer la porte. Arriv\'e9s \'e0 la rue Saint-Antoine\~: +\par +\par \endash O\'f9 allez-vous, messieurs\~? dit le roi au duc d\rquote Anjou et au duc de Guise. +\par +\par \endash Sire, nous allons chez Nantouillet, qui nous attend \'e0 souper, mon cousin de Lorraine et moi. Votre Majest\'e9 veut-elle venir avec nous\~? +\par +\par \endash Non, merci\~; nous allons du c\'f4t\'e9 oppos\'e9. Voulez-vous un de mes porte-torches\~? +\par +\par \endash Nous vous rendons gr\'e2ce, Sire, dit vivement le duc d\rquote Anjou. +\par +\par \endash Bon\~; il a peur que je ne le fasse espionner, souffla Charles \'e0 l\rquote oreille du roi de Navarre. Puis prenant ce dernier par-dessous le bras\~: +\par +\par \endash Viens ! Henriot, dit-il\~; je te donne \'e0 souper ce soir. +\par +\par \endash Nous ne rentrons donc pas au Louvre\~? demanda Henri. +\par +\par \endash Non, te dis-je, triple ent\'eat\'e9 ! viens avec moi, puisque je te dis de venir\~; viens. Et il entra\'eena Henri par la rue Geoffroy-Lasnier. +\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97175829}V\line Anagramme{\*\bkmkend _Toc97175829} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Au milieu de la rue Geoffroy-Lasnier venait aboutir la rue Garnier-sur-l\rquote Eau, et au bout de la rue Garnier-sur-l\rquote Eau s\rquote \'e9tendait \'e0 droite et \'e0 gauche la rue des Barres. +\par +\par L\'e0, en faisant quelques pas vers la rue de la Mortellerie, on trouvait \'e0 droite une petite maison isol\'e9e au milieu d\rquote un jardin clos de hautes murailles et auquel une porte pleine donnait seule entr\'e9e. +\par +\par Charles tira une clef de sa poche, ouvrit la porte, qui c\'e9da aussit\'f4t, \'e9tant ferm\'e9e seulement au p\'eane\~; puis ayant fait passer Henri et le laquais qui portait la torche, il referma la porte derri\'e8re lui. +\par +\par Une seule petite fen\'eatre \'e9tait \'e9clair\'e9e. Charles la montra du doigt en souriant \'e0 Henri. +\par +\par \endash Sire, je ne comprends pas, dit celui-ci. +\par +\par \endash Tu vas comprendre, Henriot. Le roi de Navarre regarda Charles avec \'e9tonnement. Sa voix, son visage avaient pris une expression de douceur qui \'e9tait si loin du caract\'e8re habituel de sa physionomie, que Henri ne le reconnaissait pas. + +\par +\par \endash Henriot, lui dit le roi, je t\rquote ai dit que lorsque je sortais du Louvre, je sortais de l\rquote enfer. Quand j\rquote entre ici, j\rquote entre dans le paradis. +\par +\par \endash Sire, dit Henri, je suis heureux que Votre Majest\'e9 m\rquote ait trouv\'e9 digne de me faire faire le voyage du ciel avec elle. +\par +\par \endash Le chemin en est \'e9troit, dit le roi en s\rquote engageant dans un petit escalier, mais c\rquote est pour que rien ne manque \'e0 la comparaison. +\par +\par \endash Et quel est l\rquote ange qui garde l\rquote entr\'e9e de votre \'c9den, Sire\~? +\par +\par \endash Tu vas voir, r\'e9pondit Charles IX. +\par +\par Et faisant signe \'e0 Henri de le suivre sans bruit, il poussa une premi\'e8re porte, puis une seconde, et s\rquote arr\'eata sur le seuil. +\par +\par \endash Regarde, dit-il. Henri s\rquote approcha et son regard demeura fix\'e9 sur un des plus charmants tableaux qu\rquote il e\'fbt vus. C\rquote \'e9tait une femme de dix-huit \'e0 dix-neuf ans \'e0 peu pr\'e8s, dormant la t\'eate pos\'e9 +e sur le pied du lit d\rquote un enfant endormi dont elle tenait entre ses deux mains les petits pieds rapproch\'e9s de ses l\'e8vres, tandis que ses longs cheveux ondoyaient, \'e9pandus comme un flot d\rquote or. +\par +\par On e\'fbt dit un tableau de l\rquote Albane repr\'e9sentant la Vierge et l\rquote enfant J\'e9sus. +\par +\par \endash Oh ! Sire, dit le roi de Navarre, quelle est cette charmante cr\'e9ature\~? +\par +\par \endash L\rquote ange de mon paradis, Henriot, le seul qui m\rquote aime pour moi. Henri sourit. +\par +\par \endash Oui, pour moi, dit Charles, car elle m\rquote a aim\'e9 avant de savoir que j\rquote \'e9tais roi. +\par +\par \endash Et depuis qu\rquote elle le sait\~? +\par +\par \endash Eh bien, depuis qu\rquote elle le sait, dit Charles avec un soupir qui prouvait que cette sanglante royaut\'e9 lui \'e9tait lourde parfois, depuis qu\rquote elle le sait, elle m\rquote aime encore\~; ainsi juge. +\par +\par Le roi s\rquote approcha tout doucement, et sur la joue en fleur de la jeune femme, il posa un baiser aussi l\'e9ger que celui d\rquote une abeille sur un lis. +\par +\par Et cependant la jeune femme se r\'e9veilla. +\par +\par \endash Charles ! murmura-t-elle en ouvrant les yeux. +\par +\par \endash Tu vois, dit le roi, elle m\rquote appelle Charles. La reine dit Sire. +\par +\par \endash Oh ! s\rquote \'e9cria la jeune femme, vous n\rquote \'eates pas seul, mon roi. +\par +\par \endash Non, ma bonne Marie. J\rquote ai voulu t\rquote amener un autre roi plus heureux que moi, car il n\rquote a pas de couronne\~; plus malheureux que moi, car il n\rquote a pas une Marie Touchet. Dieu fait une compensation \'e0 tout. +\par +\par \endash Sire, c\rquote est le roi de Navarre\~? demanda Marie. +\par +\par \endash Lui-m\'eame, mon enfant. Approche, Henriot. +\par +\par Le roi de Navarre s\rquote approcha. Charles lui prit la main droite. +\par +\par \endash Regarde cette main, Marie, dit-il\~; c\rquote est la main d\rquote un bon fr\'e8re et d\rquote un loyal ami. Sans cette main, vois-tu\'85 +\par +\par \endash Eh bien, Sire\~? +\par +\par \endash Eh bien, sans cette main, aujourd\rquote hui, Marie, notre enfant n\rquote aurait plus de p\'e8re. +\par +\par Marie jeta un cri, tomba \'e0 genoux, saisit la main de Henri et la baisa. +\par +\par \endash Bien, Marie, bien, dit Charles. +\par +\par \endash Et qu\rquote avez-vous fait pour le remercier, Sire\~? +\par +\par \endash Je lui ai rendu la pareille. Henri regarda Charles avec \'e9tonnement. +\par +\par \endash Tu sauras un jour ce que je veux dire, Henriot. En attendant, viens voir. Et il s\rquote approcha du lit o\'f9 l\rquote enfant dormait toujours. +\par +\par \endash Eh ! dit-il, si ce gros gar\'e7on-l\'e0 dormait au Louvre au lieu de dormir ici, dans cette petite maison de la rue des Barres, cela changerait bien des choses dans le pr\'e9sent et peut-\'eatre dans l\rquote avenir}{\cs30\b\super \chftn +{\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ En effet, cet enfant naturel, qui n\rquote \'e9tait autre que le fameux duc d\rquote Angoul\'ea +me, qui mourut en 1650, supprimait, s\rquote il e\'fbt \'e9t\'e9 l\'e9gitime, Henri III, Henri IV, Louis XIII, Louis XIV. Que nous donnait-il \'e0 la place? L\rquote esprit se confond et se perd dans les t\'e9n\'e8bres d\rquote une pareille question.}}}{. + +\par +\par \endash Sire, dit Marie, n\rquote en d\'e9plaise \'e0 Votre Majest\'e9, j\rquote aime mieux qu\rquote il dorme ici, il dort mieux. +\par +\par \endash Ne troublons donc pas son sommeil, dit le roi\~; c\rquote est si bon de dormir quand on ne fait pas de r\'eaves ! +\par +\par \endash Eh bien, Sire, fit Marie en \'e9tendant la main vers une des portes qui donnaient dans cette chambre. +\par +\par \endash Oui, tu as raison, Marie, dit Charles IX\~; soupons. +\par +\par \endash Mon bien-aim\'e9 Charles, dit Marie, vous direz au roi votre fr\'e8re de m\rquote excuser, n\rquote est-ce pas\~? +\par +\par \endash Et de quoi\~? +\par +\par \endash De ce que j\rquote ai renvoy\'e9 nos serviteurs. Sire, continua Marie en s\rquote adressant au roi de Navarre, vous saurez que Charles ne veut \'eatre servi que par moi. +\par +\par \endash Ventre-saint-gris ! dit Henri, je le crois bien. +\par +\par Les deux hommes pass\'e8rent dans la salle \'e0 manger, tandis que la m\'e8re, inqui\'e8te et soigneuse, couvrait d\rquote une chaude \'e9toffe le petit Charles, qui, gr\'e2ce \'e0 son bon sommeil d\rquote enfant que lui enviait son p\'e8re, ne s\rquote +\'e9tait pas r\'e9veill\'e9. +\par +\par Marie vint les rejoindre. +\par +\par \endash Il n\rquote y a que deux couverts, dit le roi. +\par +\par \endash Permettez, dit Marie, que je serve Vos Majest\'e9s. +\par +\par \endash Allons, dit Charles, voil\'e0 que tu me portes malheur, Henriot. +\par +\par \endash Comment, Sire\~? +\par +\par \endash N\rquote entends-tu pas\~? +\par +\par \endash Pardon, Charles, pardon. +\par +\par \endash Je te pardonne. Mais place-toi l\'e0, pr\'e8s de moi, entre nous deux. +\par +\par \endash J\rquote ob\'e9is, dit Marie. +\par +\par Elle apporta un couvert, s\rquote assit entre les deux rois et les servit. +\par +\par \endash N\rquote est-ce pas, Henriot, que c\rquote est bon, dit Charles, d\rquote avoir un endroit au monde dans lequel on ose boire et manger sans avoir besoin que personne fasse avant vous l\rquote essai de vos vins et de vos viandes\~? +\par +\par \endash Sire, dit Henri en souriant et en r\'e9pondant par le sourire \'e0 l\rquote appr\'e9hension \'e9ternelle de son esprit, croyez que j\rquote appr\'e9cie votre bonheur plus que personne. +\par +\par \endash Aussi dis-lui bien, Henriot, que pour que nous demeurions ainsi heureux, il ne faut pas qu\rquote elle se m\'eale de politique\~; il ne faut pas surtout qu\rquote elle fasse connaissance avec ma m\'e8re. +\par +\par \endash La reine Catherine aime en effet Votre Majest\'e9 avec tant de passion, qu\rquote elle pourrait \'eatre jalouse de tout autre amour, r\'e9pondit Henri, trouvant, par un subterfuge, le moyen d\rquote \'e9chapper \'e0 + la dangereuse confiance du roi. +\par +\par \endash Marie, dit le roi, je te pr\'e9sente un des hommes les plus fins et les plus spirituels que je connaisse. \'c0 la cour, vois-tu, et ce n\rquote est pas peu dire, il a mis tout le monde dedans\~; moi seul ai vu clair peut-\'ea +tre, je ne dis pas dans son c\'9cur, mais dans son esprit. +\par +\par \endash Sire, dit Henri, je suis f\'e2ch\'e9 qu\rquote en exag\'e9rant l\rquote un comme vous le faites, vous doutiez de l\rquote autre. +\par +\par \endash Je n\rquote exag\'e8re rien, Henriot, dit le roi\~; d\rquote ailleurs, on te conna\'eetra un jour. Puis se retournant vers la jeune femme\~: +\par +\par \endash Il fait surtout les anagrammes \'e0 ravir. Dis-lui de faire celle de ton nom et je r\'e9ponds qu\rquote il la fera. +\par +\par \endash Oh ! que voulez-vous qu\rquote on trouve dans le nom d\rquote une pauvre fille comme moi\~? quelle gracieuse pens\'e9e peut sortir de cet assemblage de lettres avec lesquelles le hasard a \'e9crit Marie Touchet\~? +\par +\par \endash Oh ! l\rquote anagramme de ce nom, Sire, dit Henri, est trop facile, et je n\rquote ai pas eu grand m\'e9rite \'e0 la trouver. +\par +\par \endash Ah ! ah ! c\rquote est d\'e9j\'e0 fait, dit Charles. Tu vois\'85 Marie. +\par +\par Henri tira de la poche de son pourpoint ses tablettes, en d\'e9chira une page, et en dessous du nom\~: +\par +\par }{\i Marie Touchet, +\par +\par }{\'e9crivit\~: +\par +\par }{\i Je charme tout. +\par +\par }{Puis il passa la feuille \'e0 la jeune femme. +\par +\par \endash En v\'e9rit\'e9, s\rquote \'e9cria-t-elle, c\rquote est impossible ! +\par +\par \endash Qu\rquote a-t-il trouv\'e9\~? demanda Charles. +\par +\par \endash Sire, je n\rquote ose r\'e9p\'e9ter, moi. +\par +\par \endash Sire, dit Henri, dans le nom de Marie Touchet, il y a, lettre pour lettre, en faisant de l\rquote I un J comme c\rquote est l\rquote habitude\~: }{\i Je charme tout. +\par +\par }{\endash En effet, s\rquote \'e9cria Charles, lettre pour lettre. Je veux que ce soit ta devise, entends-tu, Marie ! Jamais devise n\rquote a \'e9t\'e9 mieux m\'e9rit\'e9e. Merci, Henriot. Marie, je te la donnerai \'e9crite en diamants. +\par +\par Le souper s\rquote acheva\~; deux heures sonn\'e8rent \'e0 Notre-Dame. +\par +\par \endash Maintenant, dit Charles, en r\'e9compense de son compliment, Marie, tu vas lui donner un fauteuil o\'f9 il puisse dormir jusqu\rquote au jour\~; bien loin de nous seulement, parce qu\rquote il ronfle \'e0 faire peur. Puis, si tu t\rquote \'e9 +veilles avant moi, tu me r\'e9veilleras, car nous devons \'eatre \'e0 six heures du matin \'e0 la Bastille. Bonsoir, Henriot. Arrange-toi comme tu voudras. Mais, ajouta-t-il en s\rquote approchant du roi de Navarre et en lui posant la main sur l\rquote +\'e9paule, sur ta vie, entends-tu bien, Henri\~? sur ta vie, ne sors pas d\rquote ici sans moi, surtout pour retourner au Louvre. +\par +\par Henri avait soup\'e7onn\'e9 trop de choses dans ce qu\rquote il n\rquote avait pas compris pour manquer \'e0 une telle recommandation. +\par +\par Charles IX entra dans sa chambre, et Henri, le dur montagnard, s\rquote accommoda sur un fauteuil, o\'f9 bient\'f4t il justifia la pr\'e9caution qu\rquote avait prise son beau-fr\'e8re de l\rquote \'e9loigner de lui. +\par +\par Le lendemain, au point du jour, il fut \'e9veill\'e9 par Charles. Comme il \'e9tait rest\'e9 tout habill\'e9, sa toilette ne fut pas longue. Le roi \'e9tait heureux et souriant comme on ne le voyait jamais au Louvre. Les heures qu\rquote il pas +sait dans cette petite maison de la rue des Barres \'e9taient ses heures de soleil. +\par +\par Tous deux repass\'e8rent par la chambre \'e0 coucher. La jeune femme dormait dans son lit\~; l\rquote enfant dormait dans son berceau. Tous deux souriaient en dormant. +\par +\par Charles les regarda un instant avec une tendresse infinie. Puis se tournant vers le roi de Navarre\~: +\par +\par \endash Henriot, lui dit-il, s\rquote il t\rquote arrivait jamais d\rquote apprendre quel service je t\rquote ai rendu cette nuit, et qu\rquote \'e0 moi il m\rquote arriv\'e2t malheur, souviens-toi de cet enfant qui repose dans son berceau. +\par +\par Puis les embrassant tous deux au front, sans donner \'e0 Henri le temps de l\rquote interroger\~: +\par +\par \endash Au revoir, mes anges, dit-il. Et il sortit. Henri le suivit tout pensif. Des chevaux tenus en main par des gentilshommes auxquels Charles IX avait donn\'e9 rendez-vous, les attendaient \'e0 la Bastille. Charles fit signe \'e0 Henri de monter \'e0 + cheval, se mit en selle, sortit par le jardin de l\rquote Arbal\'e8te, et suivit les boulevards ext\'e9rieurs. +\par +\par \endash O\'f9 allons-nous\~? demanda Henri. +\par +\par \endash Nous allons, r\'e9pondit Charles, voir si le duc d\rquote Anjou est revenu pour madame de Cond\'e9 seule, et s\rquote il y a dans ce c\'9cur-l\'e0 autant d\rquote ambition que d\rquote amour, ce dont je doute fort. +\par +\par Henri ne comprenait rien \'e0 l\rquote explication\~: il suivit Charles sans rien dire. +\par +\par En arrivant au Marais, et comme \'e0 l\rquote abri des palissades on d\'e9couvrait tout ce qu\rquote on appelait alors les faubourgs Saint-Laurent, Charles montra \'e0 Henri, \'e0 travers la brume gris\'e2tre du matin, des hommes envelopp\'e9 +s de grands manteaux et coiff\'e9s de bonnets de fourrures qui s\rquote avan\'e7aient \'e0 cheval, pr\'e9c\'e9dant un fourgon pesamment charg\'e9. \'c0 mesure qu\rquote ils avan\'e7aient, ces hommes prenaient une forme pr\'e9cise, et l\rquote +on pouvait voir, \'e0 cheval comme eux et causant avec eux, un autre homme v\'eatu d\rquote un long manteau brun et le front ombrag\'e9 d\rquote un chapeau \'e0 la fran\'e7aise. +\par +\par \endash Ah ! ah ! dit Charles en souriant, je m\rquote en doutais. +\par +\par \endash Eh ! Sire, dit Henri, je ne me trompe pas, ce cavalier au manteau brun, c\rquote est le duc d\rquote Anjou. +\par +\par \endash Lui-m\'eame, dit Charles IX. Range-toi un peu, Henriot, je d\'e9sire qu\rquote il ne nous voie pas. +\par +\par \endash Mais, demanda Henri, les hommes aux manteaux gris\'e2tres et aux bonnets fourr\'e9s quels sont-ils\~? et dans ce chariot qu\rquote y a-t-il\~? +\par +\par \endash Ces hommes, dit Charles, ce sont les ambassadeurs polonais, et dans ce chariot il y a une couronne. Et maintenant, continua-t-il en mettant son cheval au galop et en reprenant le chemin de la porte du Temple, viens, Henriot, j\rquote +ai vu tout ce que je voulais voir. +\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97175830}VI\line La rentr\'e9e au Louvre{\*\bkmkend _Toc97175830} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Lorsque Catherine pensa que tout \'e9tait fini dans la chambre du roi de Navarre, que les gardes morts \'e9taient enlev\'e9s, que Maurevel \'e9tait transport\'e9 chez lui, que les tapis \'e9taient lav\'e9s, elle cong\'e9dia ses femmes, car il \'e9 +tait minuit \'e0 peu pr\'e8s, et elle essaya de dormir. Mais la secousse avait \'e9t\'e9 trop violente et la d\'e9ception trop forte. Ce Henri d\'e9test\'e9, \'e9chappant \'e9ternellement \'e0 ses emb\'fbches d\rquote ordinaire mortelles, semblait prot +\'e9g\'e9 par quelque puissance invincible que Catherine s\rquote obstinait \'e0 appeler hasard, quoique au fond de son c\'9cur une voix lui d\'eet que le v\'e9ritable nom de cette puissance f\'fbt la destin\'e9e. Cette id\'e9 +e que le bruit de cette nouvelle tentative, en se r\'e9pandant dans le Louvre et hors du Louvre, allait donner \'e0 Henri et aux huguenots une plus grande confiance encore dans l\rquote avenir, l\rquote exasp\'e9rait, et en c +e moment, si ce hasard contre lequel elle luttait si malheureusement lui e\'fbt livr\'e9 son ennemi, certes avec le petit poignard florentin qu\rquote elle portait \'e0 sa ceinture elle e\'fbt d\'e9jou\'e9 cette fatalit\'e9 si favorable au roi de Navarre. + +\par +\par Les heures de la nuit, ces heures si lentes \'e0 celui qui attend et qui veille, sonn\'e8rent donc les unes apr\'e8s les autres sans que Catherine p\'fbt fermer l\rquote \'9cil. Tout un monde de projets nouveaux se d\'e9 +roula pendant ces heures nocturnes dans son esprit plein de visions. Enfin au point du jour elle se leva, s\rquote habilla toute seule et s\rquote achemina vers l\rquote appartement de Charles IX. +\par +\par Les gardes, qui avaient l\rquote habitude de la voir venir chez le roi \'e0 toute heure du jour et de la nuit, la laiss\'e8rent passer. Elle traversa donc l\rquote antichambre et atteignit le cabinet des Armes. Mais l\'e0 +, elle trouva la nourrice de Charles qui veillait. +\par +\par \endash Mon fils\~? dit la reine. +\par +\par \endash Madame, il a d\'e9fendu qu\rquote on entr\'e2t dans sa chambre avant huit heures. +\par +\par \endash Cette d\'e9fense n\rquote est pas pour moi, nourrice. +\par +\par \endash Elle est pour tout le monde, madame. Catherine sourit. +\par +\par \endash Oui, je sais bien, reprit la nourrice, je sais bien que nul ici n\rquote a le droit de faire obstacle \'e0 Votre Majest\'e9\~; je la supplierai donc d\rquote \'e9couter la pri\'e8re d\rquote une pauvre femme et de ne pas aller plus avant. +\par +\par \endash Nourrice, il faut que je parle \'e0 mon fils. +\par +\par \endash Madame, je n\rquote ouvrirai la porte que sur un ordre formel de Votre Majest\'e9. +\par +\par \endash Ouvrez, nourrice, dit Catherine, je le veux ! La nourrice, \'e0 cette voix plus respect\'e9e et surtout plus redout\'e9e au Louvre que celle de Charles lui-m\'eame, pr\'e9senta la clef \'e0 Catherine, mais Catherine n\rquote +en avait pas besoin. Elle tira de sa poche la clef qui ouvrait la porte de son fils, et sous sa rapide pression la porte c\'e9da. La chambre \'e9tait vide, la couche de Charles \'e9tait intacte, et son l\'e9vrier Act\'e9on, couch\'e9 sur la peau d\rquote +ours \'e9tendue \'e0 la descente de son lit, se leva et vint l\'e9cher les mains d\rquote ivoire de Catherine. +\par +\par \endash Ah ! dit la reine en fron\'e7ant le sourcil, il est sorti ! J\rquote attendrai. +\par +\par Et elle alla s\rquote asseoir, pensive et sombrement recueillie, \'e0 la fen\'eatre qui donnait sur la cour du Louvre et de laquelle on d\'e9couvrait le principal guichet. +\par +\par Depuis deux heures elle \'e9tait l\'e0 immobile et p\'e2le comme une statue de marbre, lorsqu\rquote elle aper\'e7ut enfin rentrant au Louvre une troupe de cavaliers \'e0 la t\'eate desquels elle reconnut Charles et Henri de Navarre. +\par +\par Alors elle comprit tout, Charles, au lieu de discuter avec elle sur l\rquote arrestation de son beau-fr\'e8re, l\rquote avait emmen\'e9 et sauv\'e9 ainsi. +\par +\par \endash Aveugle, aveugle, aveugle ! murmura-t-elle. Et elle attendit. Un instant apr\'e8s des pas retentirent dans la chambre \'e0 c\'f4t\'e9, qui \'e9tait le cabinet des Armes. +\par +\par \endash Mais, Sire, disait Henri, maintenant que nous voil\'e0 rentr\'e9s au Louvre, dites-moi pourquoi vous m\rquote en avez fait sortir et quel est le service que vous m\rquote avez rendu\~? +\par +\par \endash Non pas, non pas, Henriot, r\'e9pondit Charles en riant. Un jour tu le sauras peut-\'eatre\~; mais pour le moment c\rquote est un myst\'e8re. Sache seulement que pour l\rquote heure tu vas, selon toute probabilit\'e9, me valoir une rude quere +lle avec ma m\'e8re. +\par +\par En achevant ces mots, Charles souleva la tapisserie et se trouva face \'e0 face avec Catherine. Derri\'e8re lui et par-dessus son \'e9paule apparaissait la t\'eate p\'e2le et inqui\'e8te du B\'e9arnais. +\par +\par \endash Ah ! vous \'eates ici, madame ! dit Charles IX en fron\'e7ant le sourcil. +\par +\par \endash Oui, mon fils, dit Catherine. J\rquote ai \'e0 vous parler. +\par +\par \endash \'c0 moi\~? +\par +\par \endash \'c0 vous seul. +\par +\par \endash Allons, allons, dit Charles en se retournant vers son beau-fr\'e8re, puisqu\rquote il n\rquote y avait pas moyen d\rquote y \'e9chapper, le plus t\'f4t est le mieux. +\par +\par \endash Je vous laisse, Sire, dit Henri. +\par +\par \endash Oui, oui, laisse-nous, r\'e9pondit Charles\~; et puisque tu es catholique, Henriot, va entendre la messe \'e0 mon intention, moi je reste au pr\'eache. +\par +\par Henri salua et sortit. Charles IX alla au-devant des questions que venait lui adresser sa m\'e8re. +\par +\par \endash Eh bien, madame, dit-il en essayant de tourner la chose au rire\~; pardieu ! vous m\rquote attendez pour me gronder, n\rquote est-ce pas\~? j\rquote ai fait manquer irr\'e9ligieusement votre petit projet. Eh ! mort d\rquote +un diable ! je ne pouvais pas cependant laisser arr\'eater et conduire \'e0 la Bastille l\rquote homme qui venait de me sauver la vie. Je ne voulais pas non plus me quereller avec vous\~ +; je suis bon fils. Et puis, ajouta-t-il tout bas, le Bon Dieu punit les enfants qui se querellent avec leur m\'e8re, t\'e9moin mon fr\'e8re Fran\'e7ois II. Pardonnez-moi donc franchement, et avouez ensuite que la plaisanterie \'e9tait bonne. +\par +\par \endash Sire, dit Catherine, Votre majest\'e9 se trompe\~; il ne s\rquote agit pas d\rquote une plaisanterie. +\par +\par \endash Si fait, si fait ! et vous finirez par l\rquote envisager ainsi, ou le diable m\rquote emporte ! +\par +\par \endash Sire, vous avez par votre faute fait manquer tout un plan qui devait nous amener \'e0 une grande d\'e9couverte. +\par +\par \endash Bah ! un plan\'85 Est-ce que vous \'eates embarrass\'e9e pour un plan avort\'e9, vous, ma m\'e8re\~? Vous en ferez vingt autres, et dans ceux-l\'e0, eh bien, je vous promets de vous seconder. +\par +\par \endash Maintenant, me secondassiez-vous, il est trop tard, car il est averti et il se tiendra sur ses gardes. +\par +\par \endash Voyons, fit le roi, venons au but. Qu\rquote avez-vous contre Henriot\~? +\par +\par \endash J\rquote ai contre lui qu\rquote il conspire. +\par +\par \endash Oui, je comprends bien, c\rquote est votre accusation \'e9ternelle\~; mais tout le monde ne conspire-t-il pas peu ou prou dans cette charmante r\'e9sidence royale qu\rquote on appelle le Louvre\~? +\par +\par \endash Mais lui conspire plus que personne, et il est d\rquote autant plus dangereux que personne ne s\rquote en doute. +\par +\par \endash Voyez-vous, le Lorenzino ! dit Charles. +\par +\par \endash \'c9coutez, dit Catherine s\rquote assombrissant \'e0 ce nom qui lui rappelait une des plus sanglantes catastrophes de l\rquote histoire florentine\~; \'e9coutez, il y a un moyen de me prouver que j\rquote ai tort. +\par +\par \endash Et lequel, ma m\'e8re\~? +\par +\par \endash Demandez \'e0 Henri qui \'e9tait cette nuit dans sa chambre. +\par +\par \endash Dans sa chambre\'85 cette nuit\~? +\par +\par \endash Oui. Et s\rquote il vous le dit\'85 +\par +\par \endash Eh bien\~? +\par +\par \endash Eh bien, je suis pr\'eate \'e0 avouer que je me trompais. +\par +\par \endash Mais si c\rquote \'e9tait une femme cependant, nous ne pouvons pas exiger\'85 +\par +\par \endash Une femme\~? +\par +\par \endash Oui. +\par +\par \endash Une femme qui a tu\'e9 deux de vos gardes et qui a bless\'e9 mortellement peut-\'eatre M.\~de\~Maurevel ! +\par +\par \endash Oh ! oh ! dit le roi, cela devient s\'e9rieux. Il y a eu du sang r\'e9pandu\~? +\par +\par \endash Trois hommes sont rest\'e9s couch\'e9s sur le plancher. +\par +\par \endash Et celui qui les a mis dans cet \'e9tat\~? +\par +\par \endash S\rquote est sauv\'e9 sain et sauf. +\par +\par \endash Par Gog et Magog ! dit Charles, c\rquote \'e9tait un brave, et vous avez raison, ma m\'e8re, je veux le conna\'eetre. +\par +\par \endash Eh bien, je vous le dis d\rquote avance, vous ne le conna\'eetrez pas, du moins par Henri. +\par +\par \endash Mais par vous, ma m\'e8re\~? Cet homme n\rquote a pas fui ainsi sans laisser quelque indice, sans qu\rquote on ait remarqu\'e9 quelque partie de son habillement\~? +\par +\par \endash On n\rquote a remarqu\'e9 que le manteau cerise fort \'e9l\'e9gant dans lequel il \'e9tait envelopp\'e9. +\par +\par \endash Ah ! ah ! un manteau cerise, dit Charles\~; je n\rquote en connais qu\rquote un \'e0 la cour assez remarquable pour qu\rquote il frappe ainsi les yeux. +\par +\par \endash Justement, dit Catherine. +\par +\par \endash Eh bien\~? demanda Charles. +\par +\par \endash Eh bien, dit Catherine, attendez-moi chez vous, mon fils, et je vais voir si mes ordres ont \'e9t\'e9 ex\'e9cut\'e9s. +\par +\par Catherine sortit et Charles demeura seul, se promenant de long en large avec distraction, sifflant un air de chasse, une main dans son pourpoint et laissant pendre l\rquote autre main, que l\'e9chait son l\'e9vrier chaque fois qu\rquote il s\rquote arr +\'eatait. +\par +\par Quant \'e0 Henri, il \'e9tait sorti de chez son beau-fr\'e8re fort inquiet, et, au lieu de suivre le corridor ordinaire, il avait pris le petit escalier d\'e9rob\'e9 dont plus d\rquote une fois d\'e9j\'e0 il a \'e9t\'e9 + question et qui conduisait au second \'e9tage. Mais \'e0 peine avait-il mont\'e9 quatre marches, qu\rquote au premier tournant il aper\'e7ut une ombre. Il s\rquote arr\'eata en portant la main \'e0 son poignard. Aussit\'f4 +t il reconnut une femme, et une charmante voix dont le timbre lui \'e9tait familier lui dit en lui saisissant la main\~: +\par +\par \endash Dieu soit lou\'e9, Sire, vous voil\'e0 sain et sauf. J\rquote ai eu bien peur pour vous\~; mais sans doute Dieu a exauc\'e9 ma pri\'e8re. +\par +\par \endash Qu\rquote est-il donc arriv\'e9\~? dit Henri. +\par +\par \endash Vous le saurez en rentrant chez vous. Ne vous inqui\'e9tez point d\rquote Orthon, je l\rquote ai recueilli. +\par +\par Et la jeune femme descendit rapidement, croisant Henri comme si c\rquote \'e9tait par hasard qu\rquote elle l\rquote e\'fbt rencontr\'e9 sur l\rquote escalier. +\par +\par \endash Voil\'e0 qui est bizarre, se dit Henri\~; que s\rquote est-il donc pass\'e9\~? qu\rquote est-il arriv\'e9 \'e0 Orthon\~? La question malheureusement ne pouvait \'eatre entendue de madame de Sauve, car madame de Sauve \'e9tait d\'e9j\'e0 loin. + +\par +\par Au haut de l\rquote escalier Henri vit tout \'e0 coup appara\'eetre une autre ombre\~; mais celle-l\'e0 c\rquote \'e9tait celle d\rquote un homme. +\par +\par \endash Chut ! dit cet homme. +\par +\par \endash Ah ! ah ! c\rquote est vous, Fran\'e7ois ! +\par +\par \endash Ne m\rquote appelez point par mon nom. +\par +\par \endash Que s\rquote est-il donc pass\'e9\~? +\par +\par \endash Rentrez chez vous, et vous le saurez\~; puis ensuite glissez-vous dans le corridor, regardez bien de tous c\'f4t\'e9s si personne ne vous \'e9pie, entrez chez moi, la porte sera seulement pouss\'e9e. +\par +\par Et il disparut \'e0 son tour par l\rquote escalier comme ces fant\'f4mes qui au th\'e9\'e2tre s\rquote ab\'eement dans une trappe. +\par +\par \endash Ventre-saint-gris ! murmura le B\'e9arnais, l\rquote \'e9nigme se continue\~; mais puisque le mot est chez moi, allons-y, et nous verrons bien. +\par +\par Cependant ce ne fut pas sans \'e9motion que Henri continua son chemin\~; il avait la sensibilit\'e9, cette superstition de la jeunesse. Tout se refl\'e9tait nettement sur cette \'e2me \'e0 la surface unie comme un miroir, et tout ce qu\rquote il venait d +\rquote entendre lui pr\'e9sageait un malheur. +\par +\par Il arriva \'e0 la porte de son appartement et \'e9couta. Aucun bruit ne s\rquote y faisait entendre. D\rquote ailleurs, puisque Charlotte lui avait dit de rentrer chez lui, il \'e9tait \'e9vident qu\rquote il n\rquote avait rien \'e0 craindre en y re +ntrant. Il jeta un coup d\rquote \'9cil rapide autour de l\rquote antichambre\~; elle \'e9tait solitaire, mais rien ne lui indiquait encore quelle chose s\rquote \'e9tait pass\'e9e. +\par +\par \endash En effet, dit-il, Orthon n\rquote est point l\'e0. Et il passa dans la seconde chambre. L\'e0 tout fut expliqu\'e9. Malgr\'e9 l\rquote eau qu\rquote on avait jet\'e9e \'e0 flots, de larges taches rouge\'e2tres marbraient le plancher\~; un meuble +\'e9tait bris\'e9, les tentures du lit d\'e9chiquet\'e9es \'e0 coups d\rquote \'e9p\'e9e, un miroir de Venise \'e9tait bris\'e9 par le choc d\rquote une balle\~; et une main sanglante appuy\'e9e contre la muraille, et qui avait laiss\'e9 + sa terrible empreinte, annon\'e7ait que cette chambre muette alors avait \'e9t\'e9 t\'e9moin d\rquote une lutte mortelle. +\par +\par Henri recueillit d\rquote un \'9cil hagard tous ces diff\'e9rents d\'e9tails, passa sa main sur son front moite de sueur, et murmura\~: +\par +\par \endash Ah ! je comprends ce service que m\rquote a rendu le roi\~; on est venu pour m\rquote assassiner\'85 Et\'85 \endash Ah ! de Mouy ! qu\rquote ont-ils fait de De Mouy ! Les mis\'e9rables ! ils l\rquote auront tu\'e9 ! +\par +\par Et, aussi press\'e9 d\rquote apprendre des nouvelles que le duc d\rquote Alen\'e7on l\rquote \'e9tait de lui en donner, Henri, apr\'e8s avoir jet\'e9 une derni\'e8re fois un morne regard sur les objets qui l\rquote entouraient, s\rquote \'e9lan\'e7 +a hors de la chambre, gagna le corridor, s\rquote assura qu\rquote il \'e9tait bien solitaire, et poussant la porte entreb\'e2ill\'e9e, qu\rquote il referma avec soin derri\'e8re lui, il se pr\'e9cipita chez le duc d\rquote Alen\'e7on. +\par +\par Le duc l\rquote attendait dans la premi\'e8re pi\'e8ce. Il prit vivement la main de Henri, l\rquote entra\'eena en mettant un doigt sur sa bouche, dans un petit cabinet en tourelle, compl\'e8tement isol\'e9, et par cons\'e9quent \'e9chappant par sa d +isposition \'e0 tout espionnage. +\par +\par \endash Ah ! mon fr\'e8re, lui dit-il, quelle horrible nuit ! +\par +\par \endash Que s\rquote est-il donc pass\'e9\~? demanda Henri. +\par +\par \endash On a voulu vous arr\'eater. +\par +\par \endash Moi\~? +\par +\par \endash Oui, vous. +\par +\par \endash Et \'e0 quel propos\~? +\par +\par \endash Je ne sais. O\'f9 \'e9tiez-vous\~? +\par +\par \endash Le roi m\rquote avait emmen\'e9 hier soir avec lui par la ville. +\par +\par \endash Alors il le savait, dit d\rquote Alen\'e7on. Mais puisque vous n\rquote \'e9tiez pas chez vous, qui donc y \'e9tait\~? +\par +\par \endash Y avait-il donc quelqu\rquote un chez moi\~? demanda Henri comme s\rquote il l\rquote e\'fbt ignor\'e9. +\par +\par \endash Oui, un homme. Quand j\rquote ai entendu le bruit, j\rquote ai couru pour vous porter secours\~; mais il \'e9tait trop tard. +\par +\par \endash L\rquote homme \'e9tait arr\'eat\'e9\~? demanda Henri avec anxi\'e9t\'e9. +\par +\par \endash Non, il s\rquote \'e9tait sauv\'e9 apr\'e8s avoir bless\'e9 dangereusement Maurevel et tu\'e9 deux gardes. +\par +\par \endash Ah ! brave de Mouy ! s\rquote \'e9cria Henri. +\par +\par \endash C\rquote \'e9tait donc de Mouy\~? dit vivement d\rquote Alen\'e7on. Henri vit qu\rquote il avait fait une faute. +\par +\par \endash Du moins, je le pr\'e9sume, dit-il, car je lui avais donn\'e9 rendez-vous pour m\rquote entendre avec lui de votre fuite, et lui dire que je vous avais conc\'e9d\'e9 tous mes droits au tr\'f4ne de Navarre. +\par +\par \endash Alors, si la chose est sue, dit d\rquote Alen\'e7on en p\'e2lissant, nous sommes perdus. +\par +\par \endash Oui, car Maurevel parlera. +\par +\par \endash Maurevel a re\'e7u un coup d\rquote \'e9p\'e9e dans la gorge\~; et je m\rquote en suis inform\'e9 au chirurgien qui l\rquote a pans\'e9, de plus de huit jours il ne pourra prononcer une seule parole. +\par +\par \endash Huit jours ! c\rquote est plus qu\rquote il n\rquote en faudra \'e0 de Mouy pour se mettre en s\'fbret\'e9. +\par +\par \endash Apr\'e8s cela, dit d\rquote Alen\'e7on, \'e7a peut \'eatre un autre que M.\~de\~Mouy. +\par +\par \endash Vous croyez\~? dit Henri. +\par +\par \endash Oui, cet homme a disparu tr\'e8s vite, et l\rquote on n\rquote a vu que son manteau cerise. +\par +\par \endash En effet, dit Henri, un manteau cerise est bon pour un dameret et non pour un soldat. Jamais on ne soup\'e7onnera de Mouy sous un manteau cerise. +\par +\par \endash Non. Si l\rquote on soup\'e7onnait quelqu\rquote un, dit d\rquote Alen\'e7on, ce serait plut\'f4t\'85 +\par +\par Il s\rquote arr\'eata. +\par +\par \endash Ce serait plut\'f4t M.\~de\~La Mole, dit Henri. +\par +\par \endash Certainement, puisque moi-m\'eame, qui ai vu fuir cet homme, j\rquote ai dout\'e9 un instant. +\par +\par \endash Vous avez dout\'e9 ! En effet, ce pourrait bien \'eatre M.\~de\~La Mole. +\par +\par \endash Ne sait-il rien\~? demanda d\rquote Alen\'e7on. +\par +\par \endash Rien absolument, du moins rien d\rquote important. +\par +\par \endash Mon fr\'e8re, dit le duc, maintenant je crois v\'e9ritablement que c\rquote \'e9tait lui. +\par +\par \endash Diable ! dit Henri, si c\rquote est lui, cela va faire grand-peine \'e0 la reine, qui lui porte int\'e9r\'eat. +\par +\par \endash Int\'e9r\'eat, dites-vous\~? demanda d\rquote Alen\'e7on interdit. +\par +\par \endash Sans doute. Ne vous rappelez-vous pas, Fran\'e7ois, que c\rquote est votre s\'9cur qui vous l\rquote a recommand\'e9\~? +\par +\par \endash Si fait, dit le duc d\rquote une voix sourde\~; aussi je voudrais lui \'eatre agr\'e9able, et la preuve c\rquote est que, de peur que son manteau rouge ne le comprom\'eet, je suis mont\'e9 chez lui et je l\rquote ai rapport\'e9 chez moi. +\par +\par \endash Oh ! oh ! dit Henri, voil\'e0 qui est doublement prudent\~; et maintenant je ne parierais pas, mais je jurerais que c\rquote \'e9tait lui. +\par +\par \endash M\'eame en justice\~? demanda Fran\'e7ois. +\par +\par \endash Ma foi, oui, r\'e9pondit Henri. Il sera venu m\rquote apporter quelque message de la part de Marguerite. +\par +\par \endash Si j\rquote \'e9tais s\'fbr d\rquote \'eatre appuy\'e9 par votre t\'e9moignage, dit d\rquote Alen\'e7on, moi je l\rquote accuserais presque. +\par +\par \endash Si vous accusiez, r\'e9pondit Henri, vous comprenez, mon fr\'e8re, que je ne vous d\'e9mentirais pas. +\par +\par \endash Mais la reine\~? dit d\rquote Alen\'e7on. +\par +\par \endash Ah ! oui, la reine. +\par +\par \endash Il faut savoir ce qu\rquote elle fera. +\par +\par \endash Je me charge de la commission. +\par +\par \endash Peste, mon fr\'e8re ! elle aurait tort de nous d\'e9mentir, car voil\'e0 une flambante r\'e9putation de vaillant faite \'e0 ce jeune homme, et qui ne lui aura pas co\'fbt\'e9 cher, car il l\rquote aura achet\'e9e \'e0 cr\'e9dit. Il est vrai qu +\rquote il pourra bien rembourser ensemble int\'e9r\'eat et capital. +\par +\par \endash Dame ! que voulez-vous ! dit Henri, dans ce bas monde on n\rquote a rien pour rien ! +\par +\par Et saluant d\rquote Alen\'e7on de la main et du sourire, il passa avec pr\'e9caution sa t\'eate dans le corridor\~; et s\rquote \'e9tant assur\'e9 qu\rquote il n\rquote y avait personne aux \'e9coutes, il se glissa rapidement et disparut dans l\rquote +escalier d\'e9rob\'e9 qui conduisait chez Marguerite. +\par +\par De son c\'f4t\'e9, la reine de Navarre n\rquote \'e9tait gu\'e8re plus tranquille que son mari. L\rquote exp\'e9dition de la nuit dirig\'e9e contre elle et la duchesse de Nevers par le roi, par le duc d\rquote Anjou, par le duc de Guise et par Henri, qu +\rquote elle avait reconnu, l\rquote inqui\'e9tait fort. Sans doute, il n\rquote y avait aucune preuve qui put la compromettre, le concierge d\'e9tach\'e9 de sa grille par La Mole et Coconnas avait affirm\'e9 \'eatre rest\'e9 + muet. Mais quatre seigneurs de la taille de ceux \'e0 qui deux simples gentilshommes comme La Mole et Coconnas avaient tenu t\'eate, ne s\rquote \'e9taient pas d\'e9rang\'e9s de leur chemin au hasard et sans savoir pour qui ils se d\'e9 +rangeaient. Marguerite \'e9tait donc rentr\'e9e au point du jour, apr\'e8s avoir pass\'e9 le reste de la nuit chez la duchesse de Nevers. Elle s\rquote \'e9tait couch\'e9e aussit\'f4t, mais elle ne pouvait dormir, elle tressaillait au moindre bruit. + +\par +\par Ce fut au milieu de ces anxi\'e9t\'e9s qu\rquote elle entendit frapper \'e0 la porte secr\'e8te, et qu\rquote apr\'e8s avoir fait reconna\'eetre le visiteur par Gillonne, elle ordonna de laisser entrer. +\par +\par Henri s\rquote arr\'eata \'e0 la porte\~: rien en lui n\rquote annon\'e7ait le mari bless\'e9. Son sourire habituel errait sur ses l\'e8vres fines, et aucun muscle de son visage ne trahissait les terribles \'e9motions \'e0 + travers lesquelles il venait de passer. +\par +\par Il parut interroger de l\rquote \'9cil Marguerite pour savoir si elle lui permettrait de rester en t\'eate-\'e0-t\'eate avec elle. Marguerite comprit le regard de son mari et fit signe \'e0 Gillonne de s\rquote \'e9loigner. +\par +\par \endash Madame, dit alors Henri, je sais combien vous \'eates attach\'e9e \'e0 vos amis, et j\rquote ai bien peur de vous apporter une f\'e2cheuse nouvelle. +\par +\par \endash Laquelle, monsieur\~? demanda Marguerite. +\par +\par \endash Un de nos plus chers serviteurs se trouve en ce moment fort compromis. +\par +\par \endash Lequel\~? +\par +\par \endash Ce cher comte de la Mole. +\par +\par \endash M.\~le comte de la Mole compromis ! et \'e0 propos de quoi\~? +\par +\par \endash \'c0 propos de l\rquote aventure de cette nuit. Marguerite, malgr\'e9 sa puissance sur elle-m\'eame, ne put s\rquote emp\'eacher de rougir. Enfin elle fit un effort\~: +\par +\par \endash Quelle aventure\~? demanda-t-elle. +\par +\par \endash Comment ! dit Henri, n\rquote avez-vous point entendu tout ce bruit qui s\rquote est fait cette nuit au Louvre\~? +\par +\par \endash Non, monsieur. +\par +\par \endash Oh ! je vous en f\'e9licite, madame, dit Henri avec une na\'efvet\'e9 charmante, cela prouve que vous avez un bien excellent sommeil. +\par +\par \endash Eh bien, que s\rquote est-il donc pass\'e9\~? +\par +\par \endash Il s\rquote est pass\'e9 que notre bonne m\'e8re avait donn\'e9 l\rquote ordre \'e0 M.\~de\~Maurevel et \'e0 six de ses gardes de m\rquote arr\'eater. +\par +\par \endash Vous, monsieur ! vous\~? +\par +\par \endash Oui, moi. +\par +\par \endash Et pour quelle raison\~? +\par +\par \endash Ah ! qui peut dire les raisons d\rquote un esprit profond comme l\rquote est celui de notre m\'e8re\~? Je les respecte, mais je ne les sais pas. +\par +\par \endash Et vous n\rquote \'e9tiez pas chez vous\~? +\par +\par \endash Non, par hasard, c\rquote est vrai. Vous avez devin\'e9 cela, madame, non, je n\rquote \'e9tais pas chez moi. Hier au soir le roi m\rquote a invit\'e9 \'e0 l\rquote accompagner, mais si je n\rquote \'e9tais pas chez moi, un autre y \'e9tait. + +\par +\par \endash Et quel \'e9tait cet autre\~? +\par +\par \endash Il para\'eet que c\rquote \'e9tait le comte de la Mole. +\par +\par \endash Le comte de la Mole ! dit Marguerite \'e9tonn\'e9e. +\par +\par \endash Tudieu ! quel gaillard que ce petit Proven\'e7al, continua Henri. Comprenez-vous qu\rquote il a bless\'e9 Maurevel et tu\'e9 deux gardes\~? +\par +\par \endash Bless\'e9 M.\~de\~Maurevel et tu\'e9 deux gardes\'85 impossible ! +\par +\par \endash Comment ! vous doutez de son courage, madame\~? +\par +\par \endash Non\~; mais je dis que M.\~de\~La Mole ne pouvait pas \'eatre chez vous. +\par +\par \endash Comment ne pouvait-il pas \'eatre chez moi\~? +\par +\par \endash Mais parce que\'85 parce que\'85, reprit Marguerite embarrass\'e9e, parce qu\rquote il \'e9tait ailleurs. +\par +\par \endash Ah ! s\rquote il peut prouver un alibi, reprit Henri, c\rquote est autre chose\~; il dira o\'f9 il \'e9tait, et tout sera fini. +\par +\par \endash O\'f9 il \'e9tait\~? dit vivement Marguerite. +\par +\par \endash Sans doute\'85 La journ\'e9e ne se passera pas sans qu\rquote il soit arr\'eat\'e9 et interrog\'e9. Mais malheureusement, comme on a des preuves\'85 +\par +\par \endash Des preuves\'85 lesquelles\~?\'85 +\par +\par \endash L\rquote homme qui a fait cette d\'e9fense d\'e9sesp\'e9r\'e9e avait un manteau rouge. +\par +\par \endash Mais il n\rquote y a pas que M.\~de\~La Mole qui ait un manteau rouge\'85 je connais un autre homme encore. +\par +\par \endash Sans doute, et moi aussi\'85 Mais voil\'e0 ce qui arrivera\~: si ce n\rquote est pas M.\~de\~La Mole qui \'e9tait chez moi, ce sera cet autre homme \'e0 manteau rouge comme lui. Or, cet autre homme vous savez qui\~? +\par +\par \endash ciel ! +\par +\par \endash Voil\'e0 l\rquote \'e9cueil\~; vous l\rquote avez vu comme moi, madame, et votre \'e9motion me le prouve. Causons donc maintenant comme deux personnes qui parlent de la chose la plus recherch\'e9e du monde\'85 d\rquote un tr\'f4ne\'85 + du bien le plus pr\'e9cieux\'85 de la vie\'85 De Mouy arr\'eat\'e9 nous perd. +\par +\par \endash Oui, je comprends cela. +\par +\par \endash Tandis que M.\~de\~La Mole ne compromet personne\~; \'e0 moins que vous ne le croyiez capable d\rquote inventer quelque histoire, comme de dire, par hasard, qu\rquote il \'e9tait en partie avec des dames\'85 que sais-je\'85 moi\~? +\par +\par \endash Monsieur, dit Marguerite, si vous ne craignez que cela, soyez tranquille\'85 il ne le dira point. +\par +\par \endash Comment ! dit Henri, il se taira, sa mort d\'fbt-elle \'eatre le prix de son silence\~? +\par +\par \endash Il se taira, monsieur. +\par +\par \endash Vous en \'eates s\'fbre\~? +\par +\par \endash J\rquote en r\'e9ponds. +\par +\par \endash Alors tout est pour le mieux, dit Henri en se levant. +\par +\par \endash Vous vous retirez, monsieur\~? demanda vivement Marguerite. +\par +\par \endash Oh ! mon Dieu, oui. Voil\'e0 tout ce que j\rquote avais \'e0 vous dire. +\par +\par \endash Et vous allez\~?\'85 +\par +\par \endash T\'e2cher de nous tirer tous du mauvais pas o\'f9 ce diable d\rquote homme au manteau rouge nous a mis. +\par +\par \endash Oh ! mon Dieu, mon Dieu ! pauvre jeune homme ! s\rquote \'e9cria douloureusement Marguerite en se tordant les mains. +\par +\par \endash En v\'e9rit\'e9, dit Henri en se retirant, c\rquote est un bien gentil serviteur que ce cher M.\~de\~La Mole ! +\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97175831}VII\line La cordeli\'e8re de la reine m\'e8re{\*\bkmkend _Toc97175831} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Charles \'e9tait entr\'e9 riant et railleur chez lui\~; mais apr\'e8s une conversation de dix minutes avec sa m\'e8re, on e\'fbt dit que celle-ci lui avait c\'e9d\'e9 sa p\'e2leur et sa col\'e8re, tandis qu\rquote +elle avait repris la joyeuse humeur de son fils. +\par +\par \endash M.\~de\~La Mole, disait Charles, M.\~de\~La Mole ! \'85 il faut appeler Henri et le duc d\rquote Alen\'e7on. Henri, parce que ce jeune homme \'e9tait huguenot\~; le duc d\rquote Alen\'e7on, parce qu\rquote il est \'e0 son service. +\par +\par \endash Appelez-les si vous voulez, mon fils, vous ne saurez rien. Henri et Fran\'e7ois, j\rquote en ai peur, son plus li\'e9s ensemble que ne pourrait le faire croire l\rquote apparence. Les interroger, c\rquote est leur donner des soup\'e7ons\~ +: mieux vaudrait, je crois, l\rquote \'e9preuve lente et s\'fbre de quelques jours. Si vous laissez respirer les coupables, mon fils, si vous laissez croire qu\rquote ils ont \'e9chapp\'e9 \'e0 votre vigilance, enhardis, +triomphants, ils vont vous fournir une occasion meilleure de s\'e9vir\~; alors nous saurons tout. +\par +\par Charles se promenait ind\'e9cis, rongeant sa col\'e8re, comme un cheval qui ronge son frein, et comprimant de sa main crisp\'e9e son c\'9cur mordu par le soup\'e7on. +\par +\par \endash Non, non, dit-il enfin, je n\rquote attendrai pas. Vous ne savez pas ce que c\rquote est que d\rquote attendre, escort\'e9 comme je le suis de fant\'f4mes. D\rquote ailleurs tous les jours ces muguets deviennent plus insolents\~: cette nuit m\'ea +me deux damoiseaux n\rquote ont-ils pas os\'e9 nous tenir t\'eate et se rebeller contre nous\~?\'85 Si M.\~de\~La Mole est innocent, c\rquote est bien\~; mais je ne suis pas f\'e2ch\'e9 de savoir o\'f9 \'e9tait M.\~de\~La Mole cette nuit, tandis qu +\rquote on battait mes gardes au Louvre et qu\rquote on me battait, moi, rue Cloche-Perc\'e9e. Qu\rquote on m\rquote aille donc chercher le duc d\rquote Alen\'e7on, puis Henri\~; je veux les interroger s\'e9par\'e9ment. Quant \'e0 + vous, vous pouvez rester, ma m\'e8re. +\par +\par Catherine s\rquote assit. Pour un esprit ferme comme le sien, tout incident pouvait, courb\'e9 par sa main puissante, la conduire \'e0 son but, bien qu\rquote il par\'fbt s\rquote en \'e9carter. De tout choc jaillit un bruit ou une \'e9 +tincelle. Le bruit guide, l\rquote \'e9tincelle \'e9claire. +\par +\par Le duc d\rquote Alen\'e7on entra\~: sa conversation avec Henri l\rquote avait pr\'e9par\'e9 \'e0 l\rquote entrevue, il \'e9tait donc assez calme. +\par +\par Ses r\'e9ponses furent des plus pr\'e9cises. Pr\'e9venu par sa m\'e8re de demeurer chez lui, il ignorait compl\'e8tement les \'e9v\'e9nements de la nuit. Seulement comme son appartement se trouvait donner sur le m\'ea +me corridor que celui du roi de Navarre, il avait d\rquote abord cru entendre un bruit comme celui d\rquote une porte qu\rquote on enfonce, puis des impr\'e9cations, puis des coups de feu. Alors seulement il s\rquote \'e9tait hasard\'e9 \'e0 entreb\'e2 +iller sa porte, et avait vu fuir un homme en manteau rouge. +\par +\par Charles et sa m\'e8re \'e9chang\'e8rent un regard. +\par +\par \endash En manteau rouge\~? dit le roi. +\par +\par \endash En manteau rouge, reprit d\rquote Alen\'e7on. +\par +\par \endash Et ce manteau rouge ne vous a donn\'e9 soup\'e7on sur personne\~? +\par +\par D\rquote Alen\'e7on rappela toute sa force pour mentir le plus naturellement possible. +\par +\par \endash Au premier aspect, dit-il, je dois avouer \'e0 Votre Majest\'e9 que j\rquote avais cru reconna\'eetre le manteau incarnat d\rquote un de mes gentilshommes. +\par +\par \endash Et comment nommez-vous ce gentilhomme\~? +\par +\par \endash M.\~de\~La Mole. +\par +\par \endash Pourquoi M.\~de\~La Mole n\rquote \'e9tait-il pas pr\'e8s de vous comme son devoir l\rquote exigeait\~? +\par +\par \endash Je lui avais donn\'e9 cong\'e9, dit le duc. +\par +\par \endash C\rquote est bien\~; allez, dit Charles. +\par +\par Le duc d\rquote Alen\'e7on s\rquote avan\'e7a vers la porte qui lui avait donn\'e9 passage pour entrer. +\par +\par \endash Non point par celle-l\'e0, dit Charles\~; par celle-ci. Et il lui indiqua celle qui donnait chez sa nourrice. Charles ne voulait pas que Fran\'e7ois et Henri se rencontrassent. Il ignorait qu\rquote +ils se fussent vus un instant, que cet instant e\'fbt suffi pour que les deux beaux-fr\'e8res convinssent de leurs faits\'85 Derri\'e8re d\rquote Alen\'e7on, et sur un signe de Charles, Henri entra \'e0 son tour. Henri n\rquote attendit pas que Charles l +\rquote interroge\'e2t. +\par +\par \endash Sire, dit-il. Votre Majest\'e9 a bien fait de m\rquote envoyer chercher, car j\rquote allais descendre pour lui demander justice. Charles fron\'e7a le sourcil. +\par +\par \endash Oui, justice, dit Henri. Je commence par remercier Votre Majest\'e9 de ce qu\rquote elle m\rquote a pris hier au soir avec elle\~; car en me prenant avec elle, je sais maintenant qu\rquote elle m\rquote a sauv\'e9 la vie\~; mais qu\rquote +avais-je fait pour qu\rquote on tent\'e2t sur moi un assassinat\~? +\par +\par \endash Ce n\rquote \'e9tait point un assassinat, dit vivement Catherine, c\rquote \'e9tait une arrestation. +\par +\par \endash Eh bien, soit, dit Henri. Quel crime avais-je commis pour \'eatre arr\'eat\'e9\~? Si je suis coupable, je le suis autant ce matin qu\rquote hier soir. Dites-moi mon crime, Sire. +\par +\par Charles regarda sa m\'e8re assez embarrass\'e9 de la r\'e9ponse qu\rquote il avait \'e0 faire. +\par +\par \endash Mon fils, dit Catherine, vous recevez des gens suspects. +\par +\par \endash Bien, dit Henri\~; et ces gens suspects me compromettent, n\rquote est-ce pas, madame\~? +\par +\par \endash Oui, Henri. +\par +\par \endash Nommez-les-moi, nommez-les-moi ! Quels sont-ils\~? Confrontez-moi avec eux ! +\par +\par \endash En effet, dit Charles, Henriot a le droit de demander une explication. +\par +\par \endash Et je la demande ! reprit Henri, qui, sentant la sup\'e9riorit\'e9 de sa position, en voulait tirer parti\~; je la demande \'e0 mon fr\'e8re Charles, \'e0 ma bonne m\'e8re Catherine. Depuis mon mariage avec Marguerite, ne me suis-je pas conduit +en bon \'e9poux\~? qu\rquote on le demande \'e0 Marguerite\~; en bon catholique\~? qu\rquote on le demande \'e0 mon confesseur\~; en bon parent\~? qu\rquote on le demande \'e0 tous ceux qui assistaient \'e0 la chasse d\rquote hier. +\par +\par \endash Oui, c\rquote est vrai, Henriot, dit le roi\~; mais, que veux-tu\~? on pr\'e9tend que tu conspires. +\par +\par \endash Contre qui\~? +\par +\par \endash Contre moi. +\par +\par \endash Sire, si j\rquote eusse conspir\'e9 contre vous, je n\rquote avais qu\rquote \'e0 laisser faire les \'e9v\'e9nements, quand votre cheval ayant la cuisse cass\'e9e ne pouvait se relever, quand le sanglier furieux revenait sur Votre Majest\'e9. + +\par +\par \endash Eh ! mort-diable ! ma m\'e8re, savez-vous qu\rquote il a raison ! +\par +\par \endash Mais enfin qui \'e9tait chez vous cette nuit\~? +\par +\par \endash Madame, dit Henri, dans un temps o\'f9 si peu osent r\'e9pondre d\rquote eux-m\'eames, je ne r\'e9pondrai jamais des autres. J\rquote ai quitt\'e9 mon appartement \'e0 sept heures du soir\~; \'e0 dix heures mon fr\'e8re Charles m\rquote a emmen +\'e9 avec lui\~; je suis rest\'e9 avec lui pendant toute la nuit. Je ne pouvais pas \'e0 la fois \'eatre avec Sa Majest\'e9 et savoir ce qui se passait chez moi. +\par +\par \endash Mais, dit Catherine, il n\rquote en est pas moins vrai qu\rquote un homme \'e0 vous a tu\'e9 deux gardes de Sa Majest\'e9 et bless\'e9 M.\~de\~Maurevel. +\par +\par \endash Un homme \'e0 moi\~? dit Henri. Quel \'e9tait cet homme, madame\~? nommez le\'85 +\par +\par \endash Tout le monde accuse M.\~de\~La Mole. +\par +\par \endash M.\~de\~La Mole n\rquote est point \'e0 moi, madame\~; M.\~de\~La Mole est \'e0 M.\~d\rquote Alen\'e7on, \'e0 qui il a \'e9t\'e9 recommand\'e9 par votre fille. +\par +\par \endash Mais enfin, dit Charles, est-ce M.\~de\~La Mole qui \'e9tait chez toi, Henriot\~? +\par +\par \endash Comment voulez-vous que je sache cela, Sire\~? Je ne dis pas oui, je ne dis pas non\'85 M.\~de\~La Mole est un fort gentil serviteur, tout d\'e9vou\'e9 \'e0 la reine de Navarre, et qui m\rquote apporte souvent des messages, soit de Marguerite +\'e0 qui il est reconnaissant de l\rquote avoir recommand\'e9 \'e0 M.\~le duc d\rquote Alen\'e7on, soit de M.\~le duc lui-m\'eame. Je ne puis pas dire que ce ne soit pas M.\~de\~La Mole. +\par +\par \endash C\rquote \'e9tait lui, dit Catherine\~; on a reconnu son manteau rouge. +\par +\par \endash M.\~de\~La Mole a donc un manteau rouge\~? +\par +\par \endash Oui. +\par +\par \endash Et l\rquote homme qui a si bien arrang\'e9 mes deux gardes et M.\~de\~Maurevel\'85 +\par +\par \endash Avait un manteau rouge\~? demanda Henri. +\par +\par \endash Justement, dit Charles. +\par +\par \endash Je n\rquote ai rien \'e0 dire, reprit le B\'e9arnais. Mais il me semble, en ce cas, qu\rquote au lieu de me faire venir, moi, qui n\rquote \'e9tais point chez moi, c\rquote \'e9tait M.\~de\~La Mole, qui y \'e9tait, dites-vous, qu\rquote +il fallait interroger. Seulement, dit Henri, je dois faire observer une chose \'e0 Votre Majest\'e9. +\par +\par \endash Laquelle\~? +\par +\par \endash Si c\rquote \'e9tait moi qui, voyant un ordre sign\'e9 de mon roi, me fusse d\'e9fendu au lieu d\rquote ob\'e9ir \'e0 cet ordre, je serais coupable et m\'e9riterais toutes sortes de ch\'e2timents\~; mais ce n\rquote est point moi, c\rquote +est un inconnu que cet ordre ne concernait en rien\~: on a voulu l\rquote arr\'eater injustement, il s\rquote est d\'e9fendu, trop bien d\'e9fendu m\'eame, mais il \'e9tait dans son droit. +\par +\par \endash Cependant\'85 murmura Catherine. +\par +\par \endash Madame, dit Henri, l\rquote ordre portait-il de m\rquote arr\'eater\~? +\par +\par \endash Oui, dit Catherine, et c\rquote est Sa Majest\'e9 elle-m\'eame qui l\rquote avait sign\'e9. +\par +\par \endash Mais portait-il en outre d\rquote arr\'eater, si l\rquote on ne me trouvait pas, celui que l\rquote on trouverait \'e0 ma place\~? +\par +\par \endash Non, dit Catherine. +\par +\par \endash Eh bien, reprit Henri, \'e0 moins qu\rquote on ne prouve que je conspire et que l\rquote homme qui \'e9tait dans ma chambre conspire avec moi, cet homme est innocent. +\par +\par Puis, se retournant vers Charles IX\~: +\par +\par \endash Sire, continua Henri, je ne quitte pas le Louvre. Je suis m\'eame pr\'eat \'e0 me rendre, sur un simple mot de Votre Majest\'e9, dans telle prison d\rquote \'c9tat qu\rquote il lui plaira de m\rquote +indiquer. Mais en attendant la preuve du contraire, j\rquote ai le droit de me dire et je me dirai le tr\'e8s fid\'e8le serviteur, sujet et fr\'e8re de Votre Majest\'e9. +\par +\par Et avec une dignit\'e9 qu\rquote on ne lui avait point vue encore, Henri salua Charles et se retira. +\par +\par \endash Bravo, Henriot ! dit Charles quand le roi de Navarre fut sorti. +\par +\par \endash Bravo ! parce qu\rquote il nous a battus\~? dit Catherine. +\par +\par \endash Et pourquoi n\rquote applaudirais-je pas\~? Quand nous faisons des armes ensemble et qu\rquote il me touche, est-ce que je ne dis pas bravo aussi\~? Ma m\'e8re, vous avez tort de m\'e9priser ce gar\'e7on-l\'e0 comme vous le faites. +\par +\par \endash Mon fils, dit Catherine en serrant la main de Charles IX, je ne le m\'e9prise pas, je le crains. +\par +\par \endash Eh bien, vous avez tort, ma m\'e8re. Henriot est mon ami, et, comme il l\rquote a dit, s\rquote il e\'fbt conspir\'e9 contre moi, il n\rquote e\'fbt eu qu\rquote \'e0 laisser faire le sanglier. +\par +\par \endash Oui, dit Catherine, pour que M.\~le duc d\rquote Anjou, son ennemi personnel, f\'fbt le roi de France\~? +\par +\par \endash Ma m\'e8re, n\rquote importe le motif pour lequel Henriot m\rquote a sauv\'e9 la vie\~; mais il y a un fait, c\rquote est qu\rquote il me l\rquote a sauv\'e9e, et, mort de tous les diables ! je ne veux pas qu\rquote +on lui fasse de la peine. Quant \'e0 M.\~de\~La Mole, eh bien, je vais m\rquote entendre avec mon fr\'e8re d\rquote Alen\'e7on, auquel il appartient. +\par +\par C\rquote \'e9tait un cong\'e9 que Charles IX donnait \'e0 sa m\'e8re. Elle se retira en essayant d\rquote imprimer une certaine fixit\'e9 \'e0 ses soup\'e7ons errants. +\par +\par M.\~de\~La Mole, par son peu d\rquote importance, ne r\'e9pondait pas \'e0 ses besoins. +\par +\par En rentrant dans sa chambre, \'e0 son tour Catherine trouva Marguerite qui l\rquote attendait. +\par +\par \endash Ah ! ah ! dit-elle, c\rquote est vous, ma fille\~; je vous ai envoy\'e9 chercher hier soir. +\par +\par \endash Je le sais, madame\~; mais j\rquote \'e9tais sortie. +\par +\par \endash Et ce matin\~? +\par +\par \endash Ce matin, madame, je viens vous trouver pour dire \'e0 Votre Majest\'e9 qu\rquote elle va commettre une grande injustice. +\par +\par \endash Laquelle\~? +\par +\par \endash Vous allez faire arr\'eater M.\~le comte de la Mole. +\par +\par \endash Vous vous trompez, ma fille, je ne fais arr\'eater personne, c\rquote est le roi qui fait arr\'eater, et non pas moi. +\par +\par \endash Ne jouons pas sur les mots, madame, quand les circonstances sont graves. On va arr\'eater M.\~de\~La Mole, n\rquote est-ce pas\~? +\par +\par \endash C\rquote est probable. +\par +\par \endash Comme accus\'e9 de s\rquote \'eatre trouv\'e9 cette nuit dans la chambre du roi de Navarre et d\rquote avoir tu\'e9 deux gardes et bless\'e9 M.\~de\~Maurevel\~? +\par +\par \endash C\rquote est en effet le crime qu\rquote on lui impute. +\par +\par \endash On le lui impute \'e0 tort, madame, dit Marguerite\~; M.\~de\~La Mole n\rquote est pas coupable. +\par +\par \endash M.\~de\~La Mole n\rquote est pas coupable ! dit Catherine en faisant un soubresaut de joie et en devinant qu\rquote il allait jaillir quelque lueur de ce que Marguerite venait lui dire. +\par +\par \endash Non, reprit Marguerite, il n\rquote est pas coupable, il ne peut pas l\rquote \'eatre, car il n\rquote \'e9tait pas chez le roi. +\par +\par \endash Et o\'f9 \'e9tait-il\~? +\par +\par \endash Chez moi, madame. +\par +\par \endash Chez vous ! +\par +\par \endash Oui, chez moi. Catherine devait un regard foudroyant \'e0 cet aveu d\rquote une fille de France, mais elle se contenta de croiser ses mains sur sa ceinture. +\par +\par \endash Et\'85 dit-elle apr\'e8s un moment de silence, si l\rquote on arr\'eate M.\~de\~La Mole et qu\rquote on l\rquote interroge\'85 +\par +\par \endash Il dira o\'f9 il \'e9tait et avec qui il \'e9tait, ma m\'e8re, r\'e9pondit Marguerite, quoiqu\rquote elle f\'fbt s\'fbre du contraire. +\par +\par \endash Puisqu\rquote il en est ainsi, vous avez raison, ma fille, il ne faut pas qu\rquote on arr\'eate M.\~de\~La Mole. +\par +\par Marguerite frissonna\~: il lui sembla qu\rquote il y avait dans la mani\'e8re dont sa m\'e8re pronon\'e7ait ces paroles un sens myst\'e9rieux et terrible\~: mais elle n\rquote avait rien \'e0 dire, car ce qu\rquote elle venait demander lui \'e9tait accord +\'e9. +\par +\par \endash Mais alors, dit Catherine, si ce n\rquote \'e9tait point M.\~de\~La Mole qui \'e9tait chez le roi, c\rquote \'e9tait un autre\~? Marguerite se tut. +\par +\par \endash Cet autre, le connaissez-vous, ma fille\~? dit Catherine. +\par +\par \endash Non, ma m\'e8re, dit Marguerite d\rquote une voix mal assur\'e9e. +\par +\par \endash Voyons, ne soyez pas confiante \'e0 moiti\'e9. +\par +\par \endash Je vous r\'e9p\'e8te, madame, que je ne le connais pas, r\'e9pondit une seconde fois Marguerite en p\'e2lissant malgr\'e9 elle. +\par +\par \endash Bien, bien, dit Catherine d\rquote un air indiff\'e9rent, on s\rquote informera. Allez, ma fille\~: tranquillisez-vous, votre m\'e8re veille sur votre honneur. +\par +\par Marguerite sourit. +\par +\par \endash Ah ! murmura Catherine, on se ligue\~; Henri et Marguerite s\rquote entendent\~: pourvu que la femme soit muette, le mari est aveugle. Ah ! vous \'eates bien adroits, mes enfants, et vous vous croyez bien forts\~ +; mais votre force est dans votre union, et je vous briserai les uns apr\'e8s les autres. D\rquote ailleurs un jour viendra o\'f9 Maurevel pourra parler ou \'e9crire, prononcer un nom ou former six lettres, et ce jour-l\'e0 on saura tout\'85 +\par +\par \endash Oui, mais d\rquote ici \'e0 ce jour-l\'e0 le coupable sera en s\'fbret\'e9. Ce qu\rquote il y a de mieux, c\rquote est de les d\'e9sunir tout de suite. +\par +\par Et en vertu de ce raisonnement, Catherine reprit le chemin des appartements de son fils, qu\rquote elle trouva en conf\'e9rence avec d\rquote Alen\'e7on. +\par +\par \endash Ah ! ah ! dit Charles IX en fron\'e7ant le sourcil, c\rquote est vous, ma m\'e8re\~? +\par +\par \endash Pourquoi n\rquote avez-vous pas dit }{\i encore\~? }{Le mot \'e9tait dans votre pens\'e9e, Charles. +\par +\par \endash Ce qui est dans ma pens\'e9e n\rquote appartient qu\rquote \'e0 moi, madame, dit le roi de ce ton brutal qu\rquote il prenait quelquefois, m\'eame pour parler \'e0 Catherine. Que me voulez-vous\~? dites vite. +\par +\par \endash Eh bien, vous aviez raison, mon fils, dit Catherine \'e0 Charles\~; et vous, d\rquote Alen\'e7on, vous aviez tort. +\par +\par \endash En quoi, madame\~? demand\'e8rent les deux princes. +\par +\par \endash Ce n\rquote est point M.\~de\~La Mole qui \'e9tait chez le roi de Navarre. +\par +\par \endash Ah ! ah ! dit Fran\'e7ois en p\'e2lissant. +\par +\par \endash Et qui \'e9tait-ce donc\~? demanda Charles. +\par +\par \endash Nous ne le savons pas encore, mais nous le saurons quand Maurevel pourra parler. Ainsi, laissons l\'e0 cette affaire qui ne peut tarder \'e0 s\rquote \'e9claircir, et revenons \'e0 M.\~de\~La Mole. +\par +\par \endash Eh bien, M.\~de\~La Mole, que lui voulez-vous, ma m\'e8re, puisqu\rquote il n\rquote \'e9tait pas chez le roi de Navarre\~? +\par +\par \endash Non, dit Catherine, il n\rquote \'e9tait pas chez le roi, mais il \'e9tait chez\'85 la reine. +\par +\par \endash Chez la reine ! dit Charles en partant d\rquote un \'e9clat de rire nerveux. +\par +\par \endash Chez la reine ! murmura d\rquote Alen\'e7on en devenant p\'e2le comme un cadavre. +\par +\par \endash Mais non, mais non, dit Charles, Guise m\rquote a dit avoir rencontr\'e9 la liti\'e8re de Marguerite. +\par +\par \endash C\rquote est cela, dit Catherine\~; elle a une maison en ville. +\par +\par \endash Rue Cloche-Perc\'e9e ! s\rquote \'e9cria le roi. +\par +\par \endash Oh ! oh ! c\rquote est trop fort, dit d\rquote Alen\'e7on en enfon\'e7ant ses ongles dans les chairs de sa poitrine. Et me l\rquote avoir recommand\'e9 \'e0 moi-m\'eame ! +\par +\par \endash Ah ! mais j\rquote y pense ! dit le roi en s\rquote arr\'eatant tout \'e0 coup, c\rquote est lui alors qui s\rquote est d\'e9fendu cette nuit contre nous et qui m\rquote a jet\'e9 une aigui\'e8re d\rquote argent sur la t\'eate, le mis\'e9rable ! + +\par +\par \endash Oh ! oui, r\'e9p\'e9ta Fran\'e7ois, le mis\'e9rable ! +\par +\par \endash Vous avez raison, mes enfants, dit Catherine sans avoir l\rquote air de comprendre le sentiment qui faisait parler chacun de ses deux fils. Vous avez raison, car une seule indiscr\'e9tion de ce gentilhomme peut causer un scandale horrible\~ +; perdre une fille de France ! il ne faut qu\rquote un moment d\rquote ivresse pour cela. +\par +\par \endash Ou de vanit\'e9, dit Fran\'e7ois. +\par +\par \endash Sans doute, sans doute, dit Charles\~; mais nous ne pouvons cependant d\'e9f\'e9rer la cause \'e0 des juges, \'e0 moins que Henriot ne consente \'e0 se porter plaignant. +\par +\par \endash Mon fils, dit Catherine en posant la main sur l\rquote \'e9paule de Charles et en l\rquote appuyant d\rquote une fa\'e7on assez significative pour appeler toute l\rquote attention du roi sur ce qu\rquote elle allait proposer, \'e9 +coutez bien ce que je vous dis\~: Il y a crime et il peut y avoir scandale. Mais ce n\rquote est pas avec des juges et des bourreaux qu\rquote on punit ces sortes de d\'e9lits \'e0 la majest\'e9 royale. Si vous \'e9tiez de simples gentilshommes, je n +\rquote aurais rien \'e0 vous apprendre, car vous \'eates braves tous deux\~; mais vous \'eates princes, vous ne pouvez croiser votre \'e9p\'e9e contre celle d\rquote un hobereau\~: avisez \'e0 vous venger en princes. +\par +\par \endash Mort de tous les diables ! dit Charles, vous avez raison, ma m\'e8re, et j\rquote y vais r\'eaver. +\par +\par \endash Je vous y aiderai, mon fr\'e8re, s\rquote \'e9cria Fran\'e7ois. +\par +\par \endash Et moi, dit Catherine en d\'e9tachant la cordeli\'e8re de soie noire qui faisait trois fois le tour de sa taille, et dont chaque bout, termin\'e9 par un gland, retombait jusqu\rquote aux genoux, je me retire, mais je vous laisse ceci pour me repr +\'e9senter. +\par +\par Et elle jeta la cordeli\'e8re aux pieds des deux princes. +\par +\par \endash Ah ! ah ! dit Charles, je comprends. +\par +\par \endash Cette cordeli\'e8re\'85 fit d\rquote Alen\'e7on en la ramassant. +\par +\par \endash C\rquote est la punition et le silence, dit Catherine victorieuse\~; seulement, ajouta-t-elle, il n\rquote y aurait pas de mal \'e0 mettre Henri dans tout cela. +\par +\par Et elle sortit. +\par +\par \endash Pardieu ! dit d\rquote Alen\'e7on, rien de plus facile, et quand Henri saura que sa femme le trahit\'85 Ainsi, ajouta-t-il en se tournant vers le roi, vous avez adopt\'e9 l\rquote avis de notre m\'e8re\~? +\par +\par \endash De point en point, dit Charles, ne se doutant point qu\rquote il enfon\'e7ait mille poignards dans le c\'9cur de d\rquote Alen\'e7on. Cela contrariera Marguerite, mais cela r\'e9jouira Henriot. +\par +\par Puis, appelant un officier de ses gardes, il ordonna que l\rquote on f\'eet descendre Henri\~; mais se ravisant\~: +\par +\par \endash Non, non, dit-il, je vais le trouver moi-m\'eame. Toi, d\rquote Alen\'e7on, pr\'e9viens d\rquote Anjou et Guise. +\par +\par Et sortant de son appartement, il prit le petit escalier tournant par lequel on montait au second, et qui aboutissait \'e0 la porte de Henri. +\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97175832}VIII\line Projets de vengeance{\*\bkmkend _Toc97175832} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Henri avait profit\'e9 du moment de r\'e9pit que lui donnait l\rquote interrogatoire si bien soutenu par lui pour courir chez madame de Sauve. Il y avait trouv\'e9 Orthon compl\'e8tement revenu de son \'e9vanouissement\~; mais Orthon n\rquote ava +it pu rien lui dire, si ce n\rquote \'e9tait que des hommes avaient fait irruption chez lui, et que le chef de ces hommes l\rquote avait frapp\'e9 d\rquote un coup de pommeau d\rquote \'e9p\'e9e qui l\rquote avait \'e9tourdi. Quant \'e0 Orthon, on ne s +\rquote en \'e9tait pas inqui\'e9t\'e9. Catherine l\rquote avait vu \'e9vanoui et l\rquote avait cru mort. +\par +\par Et comme il \'e9tait revenu \'e0 lui dans l\rquote intervalle du d\'e9part de la reine m\'e8re, \'e0 l\rquote arriv\'e9e du capitaine des gardes charg\'e9 de d\'e9blayer la place, il s\rquote \'e9tait r\'e9fugi\'e9 chez madame de Sauve. +\par +\par Henri pria Charlotte de garder le jeune homme jusqu\rquote \'e0 ce qu\rquote il e\'fbt des nouvelles de De Mouy, qui, du lieu o\'f9 il s\rquote \'e9tait retir\'e9, ne pouvait manquer de lui \'e9crire. Alors il enverrait Orthon porter sa r\'e9ponse \'e0 + de Mouy, et, au lieu d\rquote un homme d\'e9vou\'e9, il pouvait alors compter sur deux. +\par +\par Ce plan arr\'eat\'e9, il \'e9tait revenu chez lui et philosophait en se promenant de long en large, lorsque tout \'e0 coup la porte s\rquote ouvrit et le roi parut. +\par +\par \endash Votre Majest\'e9 ! s\rquote \'e9cria Henri en s\rquote \'e9lan\'e7ant au-devant du roi. +\par +\par \endash Moi-m\'eame\'85 En v\'e9rit\'e9, Henriot, tu es un excellent gar\'e7on, et je sens que je t\rquote aime de plus en plus. +\par +\par \endash Sire, dit Henri, Votre Majest\'e9 me comble. +\par +\par \endash Tu n\rquote as qu\rquote un tort, Henriot. +\par +\par \endash Lequel\~? celui que Votre Majest\'e9 m\rquote a d\'e9j\'e0 reproch\'e9 plusieurs fois, dit Henri, de pr\'e9f\'e9rer la chasse \'e0 courre \'e0 la chasse au vol\~? +\par +\par \endash Non, non, je ne parle pas de celui-l\'e0, Henriot, je parle d\rquote un autre. +\par +\par \endash Que Votre Majest\'e9 s\rquote explique, dit Henri, qui vit au sourire de Charles que le roi \'e9tait de bonne humeur, et je t\'e2cherai de me corriger. +\par +\par \endash C\rquote est, ayant de bons yeux comme tu les as, de ne pas voir plus clair que tu ne vois. +\par +\par \endash Bah ! dit Henri, est-ce que, sans m\rquote en douter, je serais myope, Sire\~? +\par +\par \endash Pis que cela, Henriot, pis que cela, tu es aveugle. +\par +\par \endash Ah ! vraiment, dit le B\'e9arnais\~; mais ne serait-ce pas quand je ferme les yeux que ce malheur-l\'e0 m\rquote arrive\~? +\par +\par \endash Oui-da ! dit Charles, tu en es bien capable. En tout cas, je vais te les ouvrir, moi. +\par +\par \endash Dieu dit\~: Que la lumi\'e8re soit, et la lumi\'e8re fut. Votre Majest\'e9 est le repr\'e9sentant de Dieu en ce monde\~; elle peut donc faire sur la terre ce que Dieu fait au ciel\~: j\rquote \'e9coute. +\par +\par \endash Quand Guise a dit hier soir que ta femme venait de passer, escort\'e9e d\rquote un dameret, tu n\rquote as pas voulu le croire ! +\par +\par \endash Sire, dit Henri, comment croire que la s\'9cur de Votre Majest\'e9 commette une pareille imprudence\~? +\par +\par \endash Quand il t\rquote a dit que ta femme \'e9tait all\'e9e rue Cloche-Perc\'e9e, tu n\rquote as pas voulu le croire non plus ! +\par +\par \endash Comment supposer, Sire, qu\rquote une fille de France risque publiquement sa r\'e9putation\~? +\par +\par \endash Quand nous avons assi\'e9g\'e9 la maison de la rue Cloche-Perc\'e9e, et que j\rquote ai re\'e7u, moi, une aigui\'e8re d\rquote argent sur l\rquote \'e9paule, d\rquote Anjou une compote d\rquote oranges sur la t\'ea +te, et de Guise un jambon de sanglier par la figure, tu as vu deux femmes et deux hommes\~? +\par +\par \endash Je n\rquote ai rien vu, Sire. Votre Majest\'e9 doit se rappeler que j\rquote interrogeais le concierge. +\par +\par \endash Oui\~; mais, corb\'9cuf ! j\rquote ai vu, moi ! +\par +\par \endash Ah ! si Votre Majest\'e9 a vu, c\rquote est autre chose. +\par +\par \endash C\rquote est-\'e0-dire j\rquote ai vu deux hommes et deux femmes. Eh bien, je sais maintenant, \'e0 n\rquote en pas douter, qu\rquote une de ces deux femmes \'e9tait Margot, et qu\rquote un de ces deux hommes \'e9tait M.\~de\~La Mole. +\par +\par \endash Eh mais ! dit Henri, si M.\~de\~La Mole \'e9tait rue Cloche-Perc\'e9e, il n\rquote \'e9tait pas ici. +\par +\par \endash Non, dit Charles, non, il n\rquote \'e9tait pas ici. Mais il n\rquote est plus question de la personne qui \'e9tait ici, on la conna\'eetra quand cet imb\'e9cile de Maurevel pourra parler ou \'e9crire. Il est question que Margot te trompe. +\par +\par \endash Bah ! dit Henri, ne croyez donc pas des m\'e9disances. +\par +\par \endash Quand je te disais que tu es plus que myope, que tu es aveugle, mort-diable ! veux-tu me croire une fois, ent\'eat\'e9\~? Je te dis que Margot te trompe, que nous \'e9tranglerons ce soir l\rquote objet de ses affections. +\par +\par Henri fit un bond de surprise et regarda son beau-fr\'e8re d\rquote un air stup\'e9fait. +\par +\par \endash Tu n\rquote en es pas f\'e2ch\'e9, Henri, au fond, avoue cela. Margot va bien crier comme cent mille corneilles\~; mais, ma foi, tant pis. Je ne veux pas qu\rquote on te rende malheureux, moi. Que Cond\'e9 soit tromp\'e9 par le duc d\rquote +Anjou, je m\rquote en bats l\rquote \'9cil, Cond\'e9 est mon ennemi\~; mais toi, tu es mon fr\'e8re, tu es plus que mon fr\'e8re, tu es mon ami. +\par +\par \endash Mais, Sire\'85 +\par +\par \endash Et je ne veux pas qu\rquote on te moleste, je ne veux pas qu\rquote on te berne\~; il y a assez longtemps que tu sers de quintaine \'e0 tous ces godelureaux qui arrivent de province pour ramasser nos miettes et courtiser nos femmes\~; qu\rquote +ils y viennent, ou plut\'f4t qu\rquote ils y reviennent, corb\'9cuf ! On t\rquote a tromp\'e9, Henriot, cela peut arriver \'e0 tout le monde\~; mais tu auras, je te jure, une \'e9clatante satisfaction, et l\rquote on dira demain\~: Mille noms d\rquote +un diable ! il para\'eet que le roi Charles aime son fr\'e8re Henriot, car cette nuit il a dr\'f4lement fait tirer la langue \'e0 M.\~de\~La Mole. +\par +\par \endash Voyons, Sire, dit Henri, est-ce v\'e9ritablement une chose bien arr\'eat\'e9e\~? +\par +\par \endash Arr\'eat\'e9e, r\'e9solue, d\'e9cid\'e9e\~; le muguet n\rquote aura pas \'e0 se plaindre. Nous faisons l\rquote exp\'e9dition entre moi, d\rquote Anjou, d\rquote Alen\'e7on et Guise\~ +: un roi, deux fils de France et un prince souverain sans te compter. +\par +\par \endash Comment, sans me compter\~? +\par +\par \endash Oui, tu en seras, toi. +\par +\par \endash Moi\~? +\par +\par \endash Oui, toi\~; dague-moi ce gaillard-l\'e0 d\rquote une fa\'e7on royale tandis que nous l\rquote \'e9tranglerons. +\par +\par \endash Sire, dit Henri, votre bont\'e9 me confond\~; mais comment savez-vous\~? +\par +\par \endash Eh ! corne du diable ! il para\'eet que le dr\'f4le s\rquote en est vant\'e9. Il va tant\'f4t chez elle au Louvre, tant\'f4t rue Cloche-Perc\'e9e. Ils font des vers ensemble\~; je voudrais bien voir des vers de ce muguet-l\'e0\~; des pastorales\~ +; ils causent de Bion et de Moschus, ils font alterner Daphnis et Corydon. Ah \'e7a, prends moi une bonne mis\'e9ricorde, au moins ! +\par +\par \endash Sire, dit Henri, en y r\'e9fl\'e9chissant\'85 +\par +\par \endash Quoi\~? +\par +\par \endash Votre Majest\'e9 comprendra que je ne puis me trouver \'e0 une pareille exp\'e9dition. \'catre l\'e0 en personne serait inconvenant, ce me semble. Je suis trop int\'e9ress\'e9 \'e0 la chose pour que mon intervention ne soit pas trait\'e9e de f +\'e9rocit\'e9. Votre Majest\'e9 venge l\rquote honneur de sa s\'9cur sur un fat qui s\rquote est vant\'e9 en calomniant ma femme, rien n\rquote est plus simple, et Marguerite, que je maintiens innocente, Sire, n\rquote est pas d\'e9shonor\'e9e pour cela\~ +: mais si je suis de la partie, c\rquote est autre chose\~; ma coop\'e9ration fait d\rquote un acte de justice un acte de vengeance. Ce n\rquote est plus une ex\'e9cution, c\rquote est un assassinat\~; ma femme n\rquote est plus calomni\'e9 +e, elle est coupable. +\par +\par \endash Mordieu ! Henri, tu parles d\rquote or, et je le disais tout \'e0 l\rquote heure encore \'e0 ma m\'e8re, tu as de l\rquote esprit comme un d\'e9mon. +\par +\par Et Charles regarda complaisamment son beau-fr\'e8re, qui s\rquote inclina pour r\'e9pondre au compliment. +\par +\par \endash N\'e9anmoins, ajouta Charles, tu es content qu\rquote on te d\'e9barrasse de ce muguet\~? +\par +\par \endash Tout ce que fait Votre Majest\'e9 est bien fait, r\'e9pondit le roi de Navarre. +\par +\par \endash C\rquote est bien, c\rquote est bien alors, laisse-moi donc faire ta besogne\~; sois tranquille, elle n\rquote en sera pas plus mal faite. +\par +\par \endash Je m\rquote en rapporte \'e0 vous, Sire, dit Henri. +\par +\par \endash Seulement \'e0 quelle heure va-t-il ordinairement chez ta femme\~? +\par +\par \endash Mais vers les neuf heures du soir. +\par +\par \endash Et il en sort\~? +\par +\par \endash Avant que je n\rquote y arrive, car je ne l\rquote y trouve jamais. +\par +\par \endash Vers\'85 +\par +\par \endash Vers les onze heures. +\par +\par \endash Bon\~; descends ce soir \'e0 minuit, la chose sera faite. Et Charles ayant cordialement serr\'e9 la main \'e0 Henri, et lui ayant renouvel\'e9 ses promesses d\rquote amiti\'e9, sortit en sifflant son air de chasse favori. +\par +\par \endash Ventre-saint-gris ! dit le B\'e9arnais en suivant Charles des yeux, je suis bien tromp\'e9 si toute cette diablerie ne sort pas encore de chez la reine m\'e8re. En v\'e9rit\'e9 elle ne sait qu\rquote inventer pour nous brouiller, ma femme et moi +\~; un si joli m\'e9nage ! +\par +\par Et Henri se mit \'e0 rire comme il riait quand personne ne pouvait le voir ni l\rquote entendre. +\par +\par Vers les sept heures du soir de la m\'eame journ\'e9e o\'f9 tous ces \'e9v\'e9nements s\rquote \'e9taient pass\'e9s, un beau jeune homme, qui venait de prendre un bain, s\rquote \'e9pilait et se promenait avec comp +laisance, fredonnant une petite chanson devant une glace dans une chambre du Louvre. +\par +\par \'c0 c\'f4t\'e9 de lui dormait ou plut\'f4t se d\'e9tirait sur un lit un autre jeune homme. +\par +\par L\rquote un \'e9tait notre ami La Mole, dont on s\rquote \'e9tait si fort occup\'e9 dans la journ\'e9e, et dont on s\rquote occupait encore peut-\'eatre davantage sans qu\rquote il le soup\'e7onn\'e2t, et l\rquote autre son compagnon Coconnas. +\par +\par En effet, tout ce grand orage avait pass\'e9 autour de lui sans qu\rquote il e\'fbt entendu gronder la foudre, sans qu\rquote il e\'fbt vu briller les \'e9clairs. Rentr\'e9 \'e0 trois heures du matin, il \'e9tait rest\'e9 couch\'e9 jusqu\rquote \'e0 + trois heures du soir, moiti\'e9 dormant, moiti\'e9 r\'eavant, b\'e2tissant des ch\'e2teaux sur ce sable mouvant qu\rquote on appelle l\rquote avenir\~; puis il s\rquote \'e9tait lev\'e9, avait \'e9t\'e9 passer une heure chez les baigneurs \'e0 la mode, +\'e9tait all\'e9 d\'eener chez ma\'eetre La Huri\'e8re, et, de retour au Louvre, il achevait sa toilette pour aller faire sa visite ordinaire \'e0 la reine. +\par +\par \endash Et tu dis donc que tu as d\'een\'e9, toi\~? lui demanda Coconnas en b\'e2illant. +\par +\par \endash Ma foi, oui, et de grand app\'e9tit. +\par +\par \endash Pourquoi ne m\rquote as-tu pas emmen\'e9 avec toi, \'e9go\'efste\~? +\par +\par \endash Ma foi, tu dormais si fort que je n\rquote ai pas voulu te r\'e9veiller. Mais, sais-tu\~? tu souperas au lieu de d\'eener. Surtout n\rquote oublie pas de demander \'e0 ma\'eetre La Huri\'e8re de ce petit vin d\rquote Anjou qui lui est arriv\'e9 + ces jours-ci. +\par +\par \endash Il est bon\~? +\par +\par \endash Demandes-en, je ne te dis que cela. +\par +\par \endash Et toi, ou vas-tu\~? +\par +\par \endash Moi, dit La Mole, \'e9tonn\'e9 que son ami lui fit m\'eame cette question, o\'f9 je vais\~? faire ma cour \'e0 la reine. +\par +\par \endash Tiens, au fait, dit Coconnas, si j\rquote allais d\'eener \'e0 notre petite maison de la rue Cloche-Perc\'e9e, je d\'eenerais des reliefs d\rquote hier, et il y a un certain vin d\rquote Alicante qui est restaurant. +\par +\par \endash Cela serait imprudent, Annibal, mon ami, apr\'e8s ce qui s\rquote est pass\'e9 cette nuit. D\rquote ailleurs ne nous a-t-on pas fait donner notre parole que nous n\rquote y retournerions pas seuls\~? Passe-moi donc mon manteau. +\par +\par \endash C\rquote est ma foi vrai, dit Coconnas\~; je l\rquote avais oubli\'e9. Mais o\'f9 diable est-il donc ton manteau\~?\'85 Ah ! le voil\'e0. +\par +\par \endash Non, tu me passes le noir, et c\rquote est le rouge que je te demande. La reine m\rquote aime mieux avec celui-l\'e0. +\par +\par \endash Ah ! ma foi, dit Coconnas apr\'e8s avoir regard\'e9 de tous c\'f4t\'e9s, cherche-le toi-m\'eame, je ne le trouve pas. +\par +\par \endash Comment, dit La Mole, tu ne le trouves pas\~? mais o\'f9 donc est-il\~? +\par +\par \endash Tu l\rquote auras vendu\'85 +\par +\par \endash Pour quoi faire\~? il me reste encore six \'e9cus. +\par +\par \endash Alors, mets le mien. +\par +\par \endash Ah ! oui\'85 un manteau jaune avec un pourpoint vert, j\rquote aurais l\rquote air d\rquote un papegeai. +\par +\par \endash Par ma foi tu es trop difficile. Arrange-toi comme tu voudras, alors. +\par +\par En ce moment, et comme apr\'e8s avoir tout mis sens dessus dessous La Mole commen\'e7ait \'e0 se r\'e9pandre en invectives contre les voleurs qui se glissaient jusque dans le Louvre, un page du duc d\rquote Alen\'e7on parut avec le pr\'e9 +cieux manteau tant demand\'e9. +\par +\par \endash Ah ! s\rquote \'e9cria La Mole, le voil\'e0, enfin ! +\par +\par \endash Votre manteau, monsieur\~?\'85 dit le page. Oui, Monseigneur l\rquote avait fait prendre chez vous pour s\rquote \'e9claircir \'e0 propos d\rquote un pari qu\rquote il avait fait sur la nuance. +\par +\par \endash Oh ! dit La Mole, je ne le demandais que parce que je veux sortir, mais si Son Altesse d\'e9sire le garder encore\'85 +\par +\par \endash Non, monsieur le comte, c\rquote est fini. Le page sortit\~; La Mole agrafa son manteau. +\par +\par \endash Eh bien, continua La Mole, \'e0 quoi te d\'e9cides-tu\~? +\par +\par \endash Je n\rquote en sais rien. +\par +\par \endash Te retrouverai-je ici ce soir\~? +\par +\par \endash Comment veux-tu que je te dise cela\~? +\par +\par \endash Tu ne sais pas ce que tu feras dans deux heures\~? +\par +\par \endash Je sais bien ce que je ferai, mais je ne sais pas ce qu\rquote on me fera faire. +\par +\par \endash La duchesse de Nevers\~? +\par +\par \endash Non, le duc d\rquote Alen\'e7on. +\par +\par \endash En effet, dit La Mole, je remarque que depuis quelque temps il te fait force amiti\'e9s. +\par +\par \endash Mais oui, dit Coconnas. +\par +\par \endash Alors ta fortune est faite, dit en riant La Mole. +\par +\par \endash Peuh ! fit Coconnas, un cadet ! +\par +\par \endash Oh ! dit La Mole, il a si bonne envie de devenir l\rquote a\'een\'e9, que le ciel fera peut-\'eatre un miracle en sa faveur. Ainsi tu ne sais pas o\'f9 tu seras ce soir\~? +\par +\par \endash Non. +\par +\par \endash Au diable, alors\'85 ou plut\'f4t adieu ! +\par +\par \endash Ce La Mole est terrible, dit Coconnas, pour vouloir toujours qu\rquote on lui dise o\'f9 l\rquote on sera ! est-ce qu\rquote on le sait\~? D\rquote ailleurs, je crois que j\rquote ai envie de dormir. +\par +\par Et il se recoucha. Quant \'e0 La Mole, il prit son vol vers les appartements de la reine. Arriv\'e9 au corridor que nous connaissons, il rencontra le duc d\rquote Alen\'e7on. +\par +\par \endash Ah ! c\rquote est vous, monsieur de la Mole\~? lui dit le prince. +\par +\par \endash Oui, Monseigneur, r\'e9pondit La Mole en saluant avec respect. +\par +\par \endash Sortez-vous donc du Louvre\~? +\par +\par \endash Non, Votre Altesse\~; je vais pr\'e9senter mes hommages \'e0 Sa Majest\'e9 la reine de Navarre. +\par +\par \endash Vers quelle heure sortirez-vous de chez elle, monsieur de la Mole\~? +\par +\par \endash Monseigneur a-t-il quelques ordres \'e0 me donner\~? +\par +\par \endash Non, pas pour le moment, mais j\rquote aurai \'e0 vous parler ce soir. +\par +\par \endash Vers quelle heure\~? +\par +\par \endash Mais de neuf \'e0 dix. +\par +\par \endash J\rquote aurai l\rquote honneur de me pr\'e9senter \'e0 cette heure-l\'e0 chez Votre Altesse. +\par +\par \endash Bien, je compte sur vous. La Mole salua et continua son chemin. +\par +\par \endash Ce duc, dit-il, a des moments o\'f9 il est p\'e2le comme un cadavre\~; c\rquote est singulier. Et il frappa \'e0 la porte de la reine. Gillonne, qui semblait guetter son arriv\'e9e, le conduisit pr\'e8s de Marguerite. +\par +\par Celle-ci \'e9tait occup\'e9e d\rquote un travail qui paraissait la fatiguer beaucoup\~; un papier charg\'e9 de ratures et un volume d\rquote Isocrate \'e9taient plac\'e9s devant elle. Elle fit signe \'e0 La Mole de la laisser achever un paragraphe\~ +; puis, ayant termin\'e9, ce qui ne fut pas long, elle jeta sa plume, et invita le jeune homme \'e0 s\rquote asseoir pr\'e8s d\rquote elle. +\par +\par La Mole rayonnait. Il n\rquote avait jamais \'e9t\'e9 si beau, jamais si gai. +\par +\par \endash Du grec ! s\rquote \'e9cria-t-il en jetant les yeux sur le livre\~; une harangue d\rquote Isocrate ! Que voulez-vous faire de cela\~? Oh ! oh ! sur ce papier du latin\~: }{\i Ad Sarmatiae legatos reginae Margaritae concio ! }{ +Vous allez donc haranguer ces barbares en latin\~? +\par +\par \endash Il le faut bien, dit Marguerite, puisqu\rquote ils ne parlent pas fran\'e7ais. +\par +\par \endash Mais comment pouvez-vous faire la r\'e9ponse avant d\rquote avoir le discours\~? +\par +\par \endash Une plus coquette que moi vous ferait croire \'e0 une improvisation\~; mais pour vous, mon Hyacinthe, je n\rquote ai point de ces sortes de tromperies\~: on m\rquote a communiqu\'e9 d\rquote avance le discours, et j\rquote y r\'e9ponds. +\par +\par \endash Sont-ils donc pr\'e8s d\rquote arriver, ces ambassadeurs\~? +\par +\par \endash Mieux que cela, ils sont arriv\'e9s ce matin. +\par +\par \endash Mais personne ne le sait\~? +\par +\par \endash Ils sont arriv\'e9s incognito. Leur entr\'e9e solennelle est remise \'e0 apr\'e8s-demain, je crois. Au reste, vous verrez, dit Marguerite avec un petit air satisfait qui n\rquote \'e9tait point exempt de p\'e9dantisme, ce que j\rquote +ai fait ce soir est assez cic\'e9ronien\~; mais laissons l\'e0 ces futilit\'e9s. Parlons de ce qui vous est arriv\'e9. +\par +\par \endash \'c0 moi\~? +\par +\par \endash Oui. +\par +\par \endash Que m\rquote est-il donc arriv\'e9\~? +\par +\par \endash Ah ! vous avez beau faire le brave, je vous trouve un peu p\'e2le. +\par +\par \endash Alors, c\rquote est d\rquote avoir trop dormi\~; je m\rquote en accuse bien humblement. +\par +\par \endash Allons, allons, ne faisons point le fanfaron, je sais tout. +\par +\par \endash Ayez donc la bont\'e9 de me mettre au courant, ma perle, car moi je ne sais rien. +\par +\par \endash Voyons, r\'e9pondez-moi franchement. Que vous a demand\'e9 la reine m\'e8re\~? +\par +\par \endash La reine m\'e8re \'e0 moi ! avait-elle donc \'e0 me parler\~? +\par +\par \endash Comment ! vous ne l\rquote avez pas vue\~? +\par +\par \endash Non. +\par +\par \endash Et le roi Charles\~? +\par +\par \endash Non. +\par +\par \endash Et le roi de Navarre\~? +\par +\par \endash Non. +\par +\par \endash Mais le duc d\rquote Alen\'e7on, vous l\rquote avez vu\~? +\par +\par \endash Oui, tout \'e0 l\rquote heure, je l\rquote ai rencontr\'e9 dans le corridor. +\par +\par \endash Que vous a-t-il dit\~? +\par +\par \endash Qu\rquote il avait \'e0 me donner quelques ordres entre neuf et dix heures du soir. +\par +\par \endash Et pas autre chose\~? +\par +\par \endash Pas autre chose. +\par +\par \endash C\rquote est \'e9trange. +\par +\par \endash Mais enfin, que trouvez-vous d\rquote \'e9trange, dites-moi\~? +\par +\par \endash Que vous n\rquote ayez entendu parler de rien. +\par +\par \endash Que s\rquote est-il donc pass\'e9\~? +\par +\par \endash Il s\rquote est pass\'e9 que pendant toute cette journ\'e9e, malheureux, vous avez \'e9t\'e9 suspendu sur un ab\'eeme. +\par +\par \endash Moi\~? +\par +\par \endash Oui, vous. +\par +\par \endash \'c0 quel propos\~? +\par +\par \endash \'c9coutez. De Mouy, surpris cette nuit dans la chambre du roi de Navarre, que l\rquote on voulait arr\'eater, a tu\'e9 trois hommes, et s\rquote est sauv\'e9, sans que l\rquote on reconn\'fbt de lui autre chose que le fameux manteau rouge. + +\par +\par \endash Eh bien\~? +\par +\par \endash Eh bien, ce manteau rouge qui m\rquote avait tromp\'e9e une fois en a tromp\'e9 d\rquote autres aussi\~: vous avez \'e9t\'e9 soup\'e7onn\'e9, accus\'e9 m\'eame de ce triple meurtre. Ce matin on voulait vous arr\'eater, vous juger, qui sait\~ +? vous condamner peut-\'eatre, car pour vous sauver vous n\rquote eussiez pas voulu dire o\'f9 vous \'e9tiez, n\rquote est-ce pas\~? +\par +\par \endash Dire o\'f9 j\rquote \'e9tais ! s\rquote \'e9cria La Mole, vous compromettre, vous, ma belle Majest\'e9 ! Oh ! vous avez bien raison\~; je fusse mort en chantant pour \'e9pargner une larme \'e0 vos beaux yeux. +\par +\par \endash H\'e9las ! mon pauvre gentilhomme ! dit Marguerite, mes beaux yeux eussent bien pleur\'e9. +\par +\par \endash Mais comment s\rquote est apais\'e9 ce grand orage\~? +\par +\par \endash Devinez. +\par +\par \endash Que sais-je, moi\~? +\par +\par \endash Il n\rquote y avait qu\rquote un moyen de prouver que vous n\rquote \'e9tiez pas dans la chambre du roi de Navarre. +\par +\par \endash Lequel\~? +\par +\par \endash C\rquote \'e9tait de dire o\'f9 vous \'e9tiez. +\par +\par \endash Eh bien\~? +\par +\par \endash Eh bien, je l\rquote ai dit ! +\par +\par \endash Et \'e0 qui\~? +\par +\par \endash \'c0 ma m\'e8re. +\par +\par \endash Et la reine Catherine\'85 +\par +\par \endash La reine Catherine sait que vous \'eates mon amant. +\par +\par \endash Oh ! madame, apr\'e8s avoir tant fait pour moi, vous pouvez tout exiger de votre serviteur. Oh ! vraiment, c\rquote est beau et grand, Marguerite, ce que vous avez fait l\'e0 ! Oh ! Marguerite, ma vie est bien \'e0 vous ! +\par +\par \endash Je l\rquote esp\'e8re, car je l\rquote ai arrach\'e9e \'e0 ceux qui me la voulaient prendre\~; mais \'e0 pr\'e9sent vous \'eates sauv\'e9. +\par +\par \endash Et par vous ! s\rquote \'e9cria le jeune homme, par ma reine ador\'e9e ! +\par +\par Au m\'eame moment un bruit \'e9clatant les fit tressaillir. La Mole se rejeta en arri\'e8re plein d\rquote un vague effroi\~; Marguerite poussa un cri, demeura les yeux fix\'e9s sur la vitre bris\'e9e d\rquote une fen\'eatre. +\par +\par Par cette vitre un caillou de la grosseur d\rquote un \'9cuf venait d\rquote entrer\~; il roulait encore sur le parquet. La Mole vit \'e0 son tour le carreau cass\'e9 et reconnut la cause du bruit. +\par +\par \endash Quel est l\rquote insolent\~?\'85 s\rquote \'e9cria-t-il. Et il s\rquote \'e9lan\'e7a vers la fen\'eatre. +\par +\par \endash Un moment, dit Marguerite\~; \'e0 cette pierre est attach\'e9 quelque chose, ce me semble. +\par +\par \endash En effet, dit La Mole, on dirait un papier. +\par +\par Marguerite se pr\'e9cipita sur l\rquote \'e9trange projectile, et arracha la mince feuille qui, pli\'e9e comme un \'e9troit ruban, enveloppait le caillou par le milieu. +\par +\par Ce papier \'e9tait maintenu par une ficelle, laquelle sortait par l\rquote ouverture de la vitre cass\'e9e. +\par +\par Marguerite d\'e9plia la lettre et lut. +\par +\par \endash Malheureux ! s\rquote \'e9cria-t-elle. Elle tendit le papier \'e0 La Mole p\'e2le, debout et immobile comme la statue de l\rquote Effroi. La Mole, le c\'9cur serr\'e9 d\rquote une douleur pressentimentale, lut ces mots\~: \'ab\~On attend M.\~de\~ +La Mole avec de longues \'e9p\'e9es dans le corridor qui conduit chez M.\~d\rquote Alen\'e7on. Peut-\'eatre aimerait-il mieux sortir par cette fen\'eatre et aller rejoindre M.\~de\~Mouy \'e0 Mantes\'85\~\'bb +\par +\par \endash Eh ! demanda La Mole apr\'e8s avoir lu, ces \'e9p\'e9es sont-elles donc plus longues que la mienne\~? +\par +\par \endash Non, mais il y en a peut-\'eatre dix contre une. +\par +\par \endash Et quel est l\rquote ami qui nous envoie ce billet\~? demanda La Mole. +\par +\par Marguerite le reprit des mains du jeune homme et fixa sur lui un regard ardent. +\par +\par \endash L\rquote \'e9criture du roi de Navarre ! s\rquote \'e9cria-t-elle. S\rquote il pr\'e9vient, c\rquote est que le danger est r\'e9el. Fuyez, La Mole, fuyez, c\rquote est moi qui vous en prie. +\par +\par \endash Et comment voulez-vous que je fuie\~? dit La Mole. +\par +\par \endash Mais cette fen\'eatre, ne parle-t-on pas de cette fen\'eatre\~? +\par +\par \endash Ordonnez, ma reine, et je sauterai de cette fen\'eatre pour vous ob\'e9ir, duss\'e9-je vingt fois me briser en tombant. +\par +\par \endash Attendez donc, attendez donc, dit Marguerite. Il me semble que cette ficelle supporte un poids. +\par +\par \endash Voyons, dit La Mole. Et tous deux, attirant \'e0 eux l\rquote objet suspendu apr\'e8s cette corde, virent avec une joie indicible appara\'eetre l\rquote extr\'e9mit\'e9 d\rquote une \'e9chelle de crin et de soie. +\par +\par \endash Ah ! vous \'eates sauv\'e9, s\rquote \'e9cria Marguerite. +\par +\par \endash C\rquote est un miracle du ciel ! +\par +\par \endash Non, c\rquote est un bienfait du roi de Navarre. +\par +\par \endash Et si c\rquote \'e9tait un pi\'e8ge, au contraire\~? dit La Mole\~; si cette \'e9chelle devait se briser sous mes pieds ! madame, n\rquote avez-vous point avou\'e9 aujourd\rquote hui votre affection pour moi\~? +\par +\par Marguerite, \'e0 qui la joie avait rendu ses couleurs, redevint d\rquote une p\'e2leur mortelle. +\par +\par \endash Vous avez raison, dit-elle, c\rquote est possible. Et elle s\rquote \'e9lan\'e7a vers la porte. +\par +\par \endash Qu\rquote allez-vous faire\~? s\rquote \'e9cria La Mole. +\par +\par \endash M\rquote assurer par moi-m\'eame s\rquote il est vrai qu\rquote on vous attende dans le corridor. +\par +\par \endash Jamais, jamais ! Pour que leur col\'e8re tombe sur vous ! +\par +\par \endash Que voulez-vous qu\rquote on fasse \'e0 une fille de France\~? femme et princesse du sang, je suis deux fois inviolable. +\par +\par La reine dit ces paroles avec une telle dignit\'e9 qu\rquote en effet La Mole comprit qu\rquote elle ne risquait rien, et qu\rquote il devait la laisser agir comme elle l\rquote entendrait. +\par +\par Marguerite mit La Mole sous la garde de Gillonne en laissant \'e0 sa sagacit\'e9, selon ce qui se passerait, de fuir, ou d\rquote attendre son retour, et elle s\rquote avan\'e7a dans le corridor qui, par un embranchement, conduisait \'e0 la biblioth\'e8 +que ainsi qu\rquote \'e0 plusieurs salons de r\'e9ception, et qui en le suivant dans toute sa longueur aboutissait aux appartements du roi, de la reine m\'e8re, et \'e0 ce petit escalier d\'e9rob\'e9 par lequel on montait chez le duc d\rquote Alen\'e7 +on et chez Henri. Quoiqu\rquote il f\'fbt \'e0 peine neuf heures du soir, toutes les lumi\'e8res \'e9taient \'e9teintes, et le corridor, \'e0 part une l\'e9g\'e8re lueur qui venait de l\rquote embranchement, \'e9tait dans la plus parfaite obscurit\'e9 +. La reine de Navarre s\rquote avan\'e7a d\rquote un pas ferme\~; mais lorsqu\rquote elle fut au tiers du corridor \'e0 peine, elle entendit comme un chuchotement de voix basses auxquelles le soin qu\rquote on prenait de les \'e9 +teindre donnait un accent myst\'e9rieux et effrayant. Mais presque aussit\'f4t le bruit cessa comme si un ordre sup\'e9rieur l\rquote e\'fbt \'e9teint, et tout rentra dans l\rquote obscurit\'e9\~; car cette lueur, si faible qu\rquote elle f\'fb +t, parut diminuer encore. +\par +\par Marguerite continua son chemin, marchant droit au danger qui, s\rquote il existait, l\rquote attendait l\'e0. Elle \'e9tait calme en apparence, quoique ses mains crisp\'e9es indiquassent une violente tension nerveuse. \'c0 mesure qu\rquote elle s\rquote +approchait, ce silence sinistre redoublait, et une ombre pareille \'e0 celle d\rquote une main obscurcissait la tremblante et incertaine lueur. +\par +\par Tout \'e0 coup, arriv\'e9e \'e0 l\rquote embranchement du corridor, un homme fit deux pas en avant, d\'e9masqua un bougeoir de vermeil dont il s\rquote \'e9clairait en s\rquote \'e9criant\~: +\par +\par \endash Le voil\'e0 ! Marguerite se trouva face \'e0 face avec son fr\'e8re Charles. Derri\'e8re lui se tenait debout, un cordon de soie \'e0 la main, le duc d\rquote Alen\'e7on. Au fond, dans l\rquote obscurit\'e9, deux ombres apparaissaient debout, l +\rquote une \'e0 c\'f4t\'e9 de l\rquote autre, ne refl\'e9tant d\rquote autre lumi\'e8re que celle que renvoyait l\rquote \'e9p\'e9e nue qu\rquote ils tenaient \'e0 la main. +\par +\par Marguerite embrassa tout le tableau d\rquote un coup d\rquote \'9cil. Elle fit un effort supr\'eame, et r\'e9pondit en souriant \'e0 Charles\~: +\par +\par \endash Vous voulez dire\~: }{\i La voil\'e0, }{Sire ! +\par +\par Charles recula d\rquote un pas. Tous les autres demeur\'e8rent immobiles. +\par +\par \endash Toi, Margot ! dit-il\~; et o\'f9 vas-tu \'e0 cette heure\~? +\par +\par \endash \'c0 cette heure ! dit Marguerite\~; est-il donc si tard\~? +\par +\par \endash Je te demande o\'f9 tu vas. +\par +\par \endash Chercher un livre des discours de Cic\'e9ron, que je pense avoir laiss\'e9 chez notre m\'e8re. +\par +\par \endash Ainsi, sans lumi\'e8re\~? +\par +\par \endash Je croyais le corridor \'e9clair\'e9. +\par +\par \endash Et tu viens de chez toi\~? +\par +\par \endash Oui. +\par +\par \endash Que fais-tu donc ce soir\~? +\par +\par \endash Je pr\'e9pare ma harangue aux envoy\'e9s polonais. N\rquote y a-t-il pas conseil demain, et n\rquote est-il pas convenu que chacun soumettra sa harangue \'e0 Votre Majest\'e9\~? +\par +\par \endash Et n\rquote as-tu pas quelqu\rquote un qui t\rquote aide dans ce travail\~? Marguerite rassembla toutes ses forces. +\par +\par \endash Oui, mon fr\'e8re, dit-elle, M.\~de\~La Mole\~; il est tr\'e8s savant. +\par +\par \endash Si savant, dit le duc d\rquote Alen\'e7on, que je l\rquote avais pri\'e9, quand il aurait fini avec vous, ma s\'9cur, de me venir trouver pour me donner des conseils, \'e0 moi qui ne suis pas de votre force. +\par +\par \endash Et vous l\rquote attendiez\~? dit Marguerite du ton le plus naturel. +\par +\par \endash Oui, dit d\rquote Alen\'e7on avec impatience. +\par +\par \endash En ce cas, fit Marguerite, je vais vous l\rquote envoyer, mon fr\'e8re, car nous avons fini. +\par +\par \endash Et votre livre\~? dit Charles. +\par +\par \endash Je le ferai prendre par Gillonne. Les deux fr\'e8res \'e9chang\'e8rent un signe. +\par +\par \endash Allez, dit Charles\~; et nous, continuons notre ronde. +\par +\par \endash Votre ronde ! dit Marguerite\~; que cherchez-vous donc\~? +\par +\par \endash Le petit homme rouge, dit Charles. Ne savez-vous pas qu\rquote il y a un petit homme rouge qui revient au vieux Louvre\~? Mon fr\'e8re d\rquote Alen\'e7on pr\'e9tend l\rquote avoir vu, et nous sommes en qu\'eate de lui. +\par +\par \endash Bonne chasse, dit Marguerite. Et elle se retira en jetant un regard derri\'e8re elle. Elle vit alors sur la muraille du corridor les quatre ombres r\'e9unies et qui semblaient conf\'e9rer. En une seconde elle fut \'e0 la porte de son appartement. + +\par +\par \endash Ouvre, Gillonne, dit-elle, ouvre. Gillonne ob\'e9it. Marguerite s\rquote \'e9lan\'e7a dans l\rquote appartement, et trouva La Mole qui l\rquote attendait, calme et r\'e9solu, mais l\rquote \'e9p\'e9e \'e0 la main. +\par +\par \endash Fuyez, dit-elle, fuyez sans perdre une seconde. Ils vous attendent dans le corridor pour vous assassiner. +\par +\par \endash Vous l\rquote ordonnez\~? dit La Mole. +\par +\par \endash Je le veux. Il faut nous s\'e9parer pour nous revoir. +\par +\par Pendant l\rquote excursion de Marguerite, La Mole avait assur\'e9 l\rquote \'e9chelle \'e0 la barre de la fen\'eatre, il l\rquote enjamba\~; mais avant de poser le pied sur le premier \'e9chelon, il baisa tendrement la main de la reine. +\par +\par \endash Si cette \'e9chelle est un pi\'e8ge et que je meure pour vous, Marguerite, souvenez-vous de votre promesse. +\par +\par \endash Ce n\rquote est pas une promesse, La Mole, c\rquote est un serment. Ne craignez rien. Adieu. Et La Mole enhardi se laissa glisser plut\'f4t qu\rquote il ne descendit par l\rquote \'e9chelle. Au m\'eame moment on frappa \'e0 la porte. +\par +\par Marguerite suivit des yeux La Mole dans sa p\'e9rilleuse op\'e9ration, et ne se retourna qu\rquote au moment o\'f9 elle se fut bien assur\'e9e que ses pieds avaient touch\'e9 la terre. +\par +\par \endash Madame, disait Gillonne, madame ! +\par +\par \endash Eh bien\~? demanda Marguerite. +\par +\par \endash Le roi frappe \'e0 la porte. +\par +\par \endash Ouvrez. Gillonne ob\'e9it. Les quatre princes, sans doute impatient\'e9s d\rquote attendre, \'e9taient debout sur le seuil. +\par +\par Charles entra. +\par +\par Marguerite vint au-devant de son fr\'e8re, le sourire sur les l\'e8vres. Le roi jeta un regard rapide autour de lui. +\par +\par \endash Que cherchez-vous, mon fr\'e8re\~? demanda Marguerite. +\par +\par \endash Mais, dit Charles, je cherche\'85 je cherche\'85 eh ! corne de b\'9cuf ! je cherche M.\~de\~La Mole. +\par +\par \endash M.\~de\~La Mole ! +\par +\par \endash Oui\~; o\'f9 est-il\~?Marguerite prit son fr\'e8re par la main et le conduisit \'e0 la fen\'eatre. En ce moment m\'eame deux hommes s\rquote \'e9loignaient au grand galop de leurs chevaux, gagnant la tour de bois\~; l\rquote un d\rquote eux d\'e9 +tacha son \'e9charpe, et fit en signe d\rquote adieu voltiger le blanc satin dans la nuit\~: ces deux hommes \'e9taient La Mole et Orthon. Marguerite montra du doigt les deux hommes \'e0 Charles. +\par +\par \endash Eh bien, demanda le roi, que veut dire cela\~? +\par +\par \endash Cela veut dire, r\'e9pondit Marguerite, que M.\~le duc d\rquote Alen\'e7on peut remettre son cordon dans sa poche et MM.\~d\rquote Anjou et de Guise leur \'e9p\'e9e dans le fourreau, attendu que M.\~de\~La\~ +Mole ne repassera pas cette nuit par le corridor. +\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97175833}IX\line Les Atrides{\*\bkmkend _Toc97175833} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Depuis son retour \'e0 Paris, Henri d\rquote Anjou n\rquote avait pas encore revu librement sa m\'e8re Catherine, dont, comme chacun sait, il \'e9tait le fils bien-aim\'e9. +\par +\par C\rquote \'e9tait pour lui non pas la vaine satisfaction de l\rquote \'e9tiquette, non plus un c\'e9r\'e9monial p\'e9nible \'e0 remplir, mais l\rquote accomplissement d\rquote un devoir bien doux pour ce fils qui, s\rquote il n\rquote aimait pas sa m\'e8 +re, \'e9tait s\'fbr du moins d\rquote \'eatre tendrement aim\'e9 par elle. +\par +\par En effet, Catherine pr\'e9f\'e9rait r\'e9ellement ce fils, soit pour sa bravoure, soit plut\'f4t pour sa beaut\'e9, car il y avait, outre la m\'e8re, de la femme dans Catherine, soit enfin parce que, suivant quelques chroniques scandaleuses, Henri d +\rquote Anjou rappelait \'e0 la Florentine certaine heureuse \'e9poque de myst\'e9rieuses amours. +\par +\par Catherine savait seule le retour du duc d\rquote Anjou \'e0 Paris, retour que Charles IX e\'fbt ignor\'e9 si le hasard ne l\rquote e\'fbt point conduit en face de l\rquote h\'f4tel de Cond\'e9 au moment m\'eame o\'f9 son fr\'e8re en sortait. Charles ne l +\rquote attendait que le lendemain, et Henri d\rquote Anjou esp\'e9rait lui d\'e9rober les deux d\'e9marches qui avaient avanc\'e9 son arriv\'e9e d\rquote un jour, et qui \'e9taient sa visite \'e0 la belle Marie de Cl\'e8ves, princesse de Cond\'e9 +, et sa conf\'e9rence avec les ambassadeurs polonais. +\par +\par C\rquote est cette derni\'e8re d\'e9marche, sur l\rquote intention de laquelle Charles \'e9tait incertain, que le duc d\rquote Anjou avait \'e0 expliquer \'e0 sa m\'e8re\~; et le lecteur, qui, comme Henri de Navarre, \'e9tait certainement dans l\rquote +erreur \'e0 l\rquote endroit de cette d\'e9marche, profitera de l\rquote explication. +\par +\par Aussi lorsque le duc d\rquote Anjou, longtemps attendu, entra chez sa m\'e8re, Catherine, si froide, si compass\'e9e d\rquote habitude, Catherine, qui n\rquote avait depuis le d\'e9part de son fils bien-aim\'e9 embrass\'e9 + avec effusion que Coligny qui devait \'eatre assassin\'e9 le lendemain, ouvrit ses bras \'e0 l\rquote enfant de son amour et le serra sur sa poitrine avec un \'e9lan d\rquote affection maternelle qu\rquote on \'e9tait \'e9tonn\'e9 + de trouver encore dans ce c\'9cur dess\'e9ch\'e9. +\par +\par Puis elle s\rquote \'e9loignait de lui, le regardait et se reprenait encore \'e0 l\rquote embrasser. +\par +\par \endash Ah ! madame, lui dit-il, puisque le ciel me donne cette satisfaction d\rquote embrasser sans t\'e9moin ma m\'e8re, consolez l\rquote homme le plus malheureux du monde. +\par +\par \endash Eh ! mon Dieu ! mon cher enfant, s\rquote \'e9cria Catherine, que vous est-il donc arriv\'e9\~? +\par +\par \endash Rien que vous ne sachiez, ma m\'e8re. Je suis amoureux, je suis aim\'e9\~; mais c\rquote est cet amour m\'eame qui fait mon malheur \'e0 moi. +\par +\par \endash Expliquez-moi cela, mon fils, dit Catherine. +\par +\par \endash Eh ! ma m\'e8re\'85 ces ambassadeurs, ce d\'e9part\'85 +\par +\par \endash Oui, dit Catherine, ces ambassadeurs sont arriv\'e9s, ce d\'e9part presse. +\par +\par \endash Il ne presse pas, ma m\'e8re, mais mon fr\'e8re le pressera. Il me d\'e9teste, je lui fais ombrage, il veut se d\'e9barrasser de moi. Catherine sourit. +\par +\par \endash En vous donnant un tr\'f4ne, pauvre malheureux couronn\'e9 ! +\par +\par \endash Oh ! n\rquote importe, ma m\'e8re, reprit Henri avec angoisse, je ne veux pas partir. Moi, un fils de France, \'e9lev\'e9 dans le raffinement des m\'9curs polies, pr\'e8s de la meilleure m\'e8re, aim\'e9 d\rquote +une des plus charmantes femmes de la terre, j\rquote irais l\'e0-bas dans ces neiges, au bout du monde, mourir lentement parmi ces gens grossiers qui s\rquote enivrent du matin au soir et jugent les capacit\'e9s de leur roi sur celles d\rquote +un tonneau, selon ce qu\rquote il contient ! Non, ma m\'e8re, je ne veux point partir, j\rquote en mourrais ! +\par +\par \endash Voyons, Henri, dit Catherine en pressant les deux mains de son fils, voyons, est-ce l\'e0 la v\'e9ritable raison\~? +\par +\par Henri baissa les yeux comme s\rquote il n\rquote osait, \'e0 sa m\'e8re elle-m\'eame, avouer ce qui se passait dans son c\'9cur. +\par +\par \endash N\rquote en est-il pas une autre, demanda Catherine, moins romanesque, plus raisonnable, plus politique ! +\par +\par \endash Ma m\'e8re, ce n\rquote est pas ma faute si cette id\'e9e m\rquote est rest\'e9e dans l\rquote esprit, et peut-\'eatre y tient-elle plus de place qu\rquote elle n\rquote en devrait prendre\~; mais ne m\rquote avez-vous pas dit vous-m\'eame que l +\rquote horoscope tir\'e9 \'e0 la naissance de mon fr\'e8re Charles le condamnait \'e0 mourir jeune\~? +\par +\par \endash Oui, dit Catherine, mais un horoscope peut mentir, mon fils. Moi-m\'eame, j\rquote en suis \'e0 esp\'e9rer en ce moment que tous ces horoscopes ne soient pas vrais. +\par +\par \endash Mais enfin, son horoscope ne disait-il pas cela\~? +\par +\par \endash Son horoscope parlait d\rquote un quart de si\'e8cle\~; mais il ne disait pas si c\rquote \'e9tait pour sa vie ou pour son r\'e8gne. +\par +\par \endash Eh bien, ma m\'e8re, faites que je reste. Mon fr\'e8re a pr\'e8s de vingt-quatre ans\~: dans un an la question sera r\'e9solue. Catherine r\'e9fl\'e9chit profond\'e9ment. +\par +\par \endash Oui, certes, dit-elle, cela serait mieux si cela se pouvait ainsi. +\par +\par \endash Oh ! jugez donc, ma m\'e8re, s\rquote \'e9cria Henri, quel d\'e9sespoir pour moi si j\rquote allais avoir troqu\'e9 la couronne de France contre celle de Pologne ! \'catre tourment\'e9 l\'e0-bas de cette id\'e9e que je pouvais r\'e9 +gner au Louvre, au milieu de cette cour \'e9l\'e9gante et lettr\'e9e, pr\'e8s de la meilleure m\'e8re du monde, dont les conseils m\rquote eussent \'e9pargn\'e9 la moiti\'e9 du travail et des fatigues, qui, habitu\'e9e \'e0 porter avec mon p\'e8 +re une partie du fardeau de l\rquote \'c9tat, e\'fbt bien voulu le porter encore avec moi ! Ah ! ma m\'e8re ! j\rquote eusse \'e9t\'e9 un grand roi ! +\par +\par \endash L\'e0, l\'e0, cher enfant, dit Catherine, dont cet avenir avait toujours \'e9t\'e9 aussi la plus douce esp\'e9rance\~; l\'e0, ne vous d\'e9solez point. N\rquote avez-vous pas song\'e9 de votre c\'f4t\'e9 \'e0 quelque moyen d\rquote +arranger la chose\~? +\par +\par \endash Oh ! certes, oui, et c\rquote est surtout pour cela que je suis revenu deux ou trois jours plus t\'f4t qu\rquote on ne m\rquote attendait, tout en laissant croire \'e0 mon fr\'e8re Charles que c\rquote \'e9tait pour madame de Cond\'e9\~; puis j +\rquote ai \'e9t\'e9 au-devant de Lasco, le plus important des envoy\'e9s, je me suis fait conna\'eetre de lui, faisant dans cette premi\'e8re entrevue tout ce qu\rquote il \'e9tait possible pour me rendre ha\'efssable, et j\rquote esp\'e8re y \'ea +tre parvenu. +\par +\par \endash Ah ! mon cher enfant, dit Catherine, c\rquote est mal. Il faut mettre l\rquote int\'e9r\'eat de la France avant vos petites r\'e9pugnances. +\par +\par \endash Ma m\'e8re, l\rquote int\'e9r\'eat de la France veut-il, en cas de malheur arriv\'e9 \'e0 mon fr\'e8re, que ce soit le duc d\rquote Alen\'e7on ou le roi de Navarre qui r\'e8gne\~? +\par +\par \endash Oh ! le roi de Navarre, jamais, jamais, murmura Catherine en laissant l\rquote inqui\'e9tude couvrir son front de ce voile soucieux qui s\rquote y \'e9tendait chaque fois que cette question se repr\'e9sentait. +\par +\par \endash Ma foi, continua Henri, mon fr\'e8re d\rquote Alen\'e7on ne vaut gu\'e8re mieux et ne vous aime pas davantage. +\par +\par \endash Enfin, reprit Catherine, qu\rquote a dit Lasco\~? +\par +\par \endash Lasco a h\'e9sit\'e9 lui-m\'eame quand je l\rquote ai press\'e9 de demander audience. Oh ! s\rquote il pouvait \'e9crire en Pologne, casser cette \'e9lection\~? +\par +\par \endash Folie, mon fils, folie\'85 ce qu\rquote une di\'e8te a consacr\'e9 est sacr\'e9. +\par +\par \endash Mais enfin, ma m\'e8re, ne pourrait-on, \'e0 ces Polonais, leur faire accepter mon fr\'e8re \'e0 ma place\~? +\par +\par \endash C\rquote est, sinon impossible, du moins difficile, r\'e9pondit Catherine. +\par +\par \endash N\rquote importe ! essayez, tentez, parlez au roi, ma m\'e8re\~; rejetez tout sur mon amour pour madame de Cond\'e9\~; dites que j\rquote en suis fou, que j\rquote en perds l\rquote esprit. Justement il m\rquote a vu sortir de l\rquote h\'f4 +tel du prince avec Guise, qui me rend l\'e0 tous les services d\rquote un bon ami. +\par +\par \endash Oui, pour faire la Ligue. Vous ne voyez pas cela, vous, mais je le vois. +\par +\par \endash Si fait, ma m\'e8re, si fait, mais en attendant j\rquote use de lui. Eh ! ne sommes-nous pas heureux quand un homme nous sert en se servant\~? +\par +\par \endash Et qu\rquote a dit le roi en vous rencontrant ! +\par +\par \endash Il a pu croire ce que je lui ai affirm\'e9, c\rquote est-\'e0-dire que l\rquote amour seul m\rquote avait ramen\'e9 \'e0 Paris. +\par +\par \endash Mais du reste de la nuit, ne vous en a-t-il pas demand\'e9 compte\~? +\par +\par \endash Si fait, ma m\'e8re\~; mais j\rquote ai \'e9t\'e9 au souper chez Nantouillet, o\'f9 j\rquote ai fait un scandale affreux pour que le bruit de ce scandale se r\'e9pand\'eet et que le roi ne dout\'e2t point que j\rquote y \'e9tais. +\par +\par \endash Alors il ignore votre visite \'e0 Lasco\~? +\par +\par \endash Absolument. +\par +\par \endash Bon, tant mieux. J\rquote essaierai donc de lui parler pour vous, cher enfant\~; mais, vous le savez, sur cette rude nature aucune influence n\rquote est r\'e9elle. +\par +\par \endash Oh ! ma m\'e8re, ma m\'e8re, quel bonheur si je restais, comme je vous aimerais plus encore que je ne vous aime, si c\rquote \'e9tait possible ! +\par +\par \endash Si vous restez, on vous enverra encore \'e0 la guerre. +\par +\par \endash Oh ! peu m\rquote importe, pourvu que je ne quitte pas la France. +\par +\par \endash Vous vous ferez tuer. +\par +\par \endash Ma m\'e8re, on ne meurt pas des coups\'85 on meurt de douleur, d\rquote ennui. Mais Charles ne me permettra point de rester\~; il me d\'e9teste. +\par +\par \endash Il est jaloux de vous, mon beau vainqueur, c\rquote est une chose dite\~; pourquoi aussi \'eates-vous si brave et si heureux\~? Pourquoi, \'e0 vingt ans \'e0 peine, avez-vous gagn\'e9 des batailles comme Alexandre et comme C\'e9sar\~ +? Mais en attendant, ne vous d\'e9couvrez \'e0 personne, feignez d\rquote \'eatre r\'e9sign\'e9, faites votre cour au roi. Aujourd\rquote hui m\'eame, on se r\'e9unit en conseil priv\'e9 pour lire et pour discuter les discours qui seront prononc\'e9s \'e0 + la c\'e9r\'e9monie\~; faites le roi de Pologne et laissez-moi le soin du reste. \'c0 propos, et votre exp\'e9dition d\rquote hier soir\~? +\par +\par \endash Elle a \'e9chou\'e9, ma m\'e8re\~; le galant \'e9tait pr\'e9venu, et il a pris son vol par la fen\'eatre. +\par +\par \endash Enfin, dit Catherine, je saurai un jour quel est le mauvais g\'e9nie qui contrarie ainsi tous mes projets\'85 En attendant, je m\rquote en doute, et\'85 malheur \'e0 lui ! +\par +\par \endash Ainsi, ma m\'e8re\~?\'85 dit le duc d\rquote Anjou. +\par +\par \endash Laissez-moi mener cette affaire. Et elle baisa tendrement Henri sur les yeux en le poussant hors de son cabinet. Bient\'f4t arriv\'e8rent chez la reine les princesses de sa maison. Charles \'e9tait en belle humeur, car l\rquote aplomb de sa s\'9c +ur Margot l\rquote avait plus r\'e9joui qu\rquote affect\'e9\~; il n\rquote en voulait pas autrement \'e0 La Mole, et il l\rquote avait attendu avec quelque ardeur dans le corridor parce que c\rquote \'e9tait une esp\'e8ce de chasse \'e0 l\rquote aff\'fb +t. D\rquote Alen\'e7on, tout au contraire, \'e9tait tr\'e8s pr\'e9occup\'e9. La r\'e9pulsion qu\rquote il avait toujours eue pour La Mole s\rquote \'e9tait chang\'e9e en haine du moment o\'f9 il avait su que La Mole \'e9tait aim\'e9 de sa s\'9c +ur. Marguerite avait tout ensemble l\rquote esprit r\'eaveur et l\rquote \'9cil au guet. Elle avait \'e0 la fois \'e0 se souvenir et \'e0 veiller. Les d\'e9put\'e9s polonais avaient envoy\'e9 le texte des harangues qu\rquote +ils devaient prononcer. Marguerite, \'e0 qui l\rquote on n\rquote avait pas plus parl\'e9 de la sc\'e8ne de la veille que si la sc\'e8ne n\rquote avait point exist\'e9, lut les discours, et, hormis Charles, chacun discuta ce qu\rquote il r\'e9 +pondrait. Charles laissa Marguerite r\'e9pondre comme elle l\rquote entendrait. +\par +\par Il se montra tr\'e8s difficile sur le choix des termes pour d\rquote Alen\'e7on\~; mais quant au discours de Henri d\rquote Anjou, il y apporta plus que du mauvais vouloir\~: il fut acharn\'e9 \'e0 corriger et \'e0 reprendre. +\par +\par Cette s\'e9ance, sans rien faire \'e9clater encore, avait lourdement envenim\'e9 les esprits. +\par +\par Henri d\rquote Anjou, qui avait son discours \'e0 refaire presque enti\'e8rement, sortit pour se mettre \'e0 cette t\'e2che. Marguerite, qui n\rquote avait pas eu de nouvelles du roi de Navarre depuis celles qui lui avaient \'e9t\'e9 donn\'e9es au d\'e9 +triment des vitres de sa fen\'eatre, retourna chez elle dans l\rquote esp\'e9rance de l\rquote y voir venir. +\par +\par D\rquote Alen\'e7on, qui avait lu l\rquote h\'e9sitation dans les yeux de son fr\'e8re d\rquote Anjou, et surpris entre lui et sa m\'e8re un regard d\rquote intelligence, se retira pour r\'eaver \'e0 ce qu\rquote +il regardait comme une cabale naissante. Enfin, Charles allait passer dans sa forge pour achever un \'e9pieu qu\rquote il se fabriquait lui-m\'eame, lorsque Catherine l\rquote arr\'eata. +\par +\par Charles, qui se doutait qu\rquote il allait rencontrer chez sa m\'e8re quelque opposition \'e0 sa volont\'e9, s\rquote arr\'eata et la regarda fixement\~: +\par +\par \endash Eh bien, dit-il, qu\rquote avons-nous encore\~? +\par +\par \endash Un dernier mot \'e0 \'e9changer, Sire. Nous avons oubli\'e9 ce mot, et cependant il est de quelque importance. Quel jour fixons-nous pour la s\'e9ance publique\~? +\par +\par \endash Ah ! c\rquote est vrai, dit le roi en se rasseyant\~; causons-en, m\'e8re. Eh bien ! \'e0 quand vous pla\'eet-il que nous fixions le jour\~? +\par +\par \endash Je croyais, r\'e9pondit Catherine, que dans le silence m\'eame de Votre Majest\'e9, dans son oubli apparent, il y avait quelque chose de profond\'e9ment calcul\'e9. +\par +\par \endash Non, dit Charles\~; pourquoi cela, ma m\'e8re\~? +\par +\par \endash Parce que, ajouta Catherine tr\'e8s doucement, il ne faudrait pas, ce me semble, mon fils, que les Polonais nous vissent courir avec tant d\rquote \'e2pret\'e9 apr\'e8s cette couronne. +\par +\par \endash Au contraire, ma m\'e8re, dit Charles, ils se sont h\'e2t\'e9s, eux, en venant \'e0 marches forc\'e9es de Varsovie ici\'85 Honneur pour honneur, politesse pour politesse. +\par +\par \endash Votre Majest\'e9 peut avoir raison dans un sens, comme dans un autre je pourrais ne pas avoir tort. Ainsi, son avis est que la s\'e9ance publique doit \'eatre h\'e2t\'e9e\~? +\par +\par \endash Ma foi, oui, ma m\'e8re\~; ne serait-ce point le v\'f4tre par hasard\~? +\par +\par \endash Vous savez que je n\rquote ai d\rquote avis que ceux qui peuvent le plus concourir \'e0 votre gloire\~; je vous dirai donc qu\rquote en vous pressant ainsi je craindrais qu\rquote on ne vous accus\'e2 +t de profiter bien vite de cette occasion qui se pr\'e9sente de soulager la maison de France des charges que votre fr\'e8re lui impose, mais que, bien certainement, il lui rend en gloire et en d\'e9vouement. +\par +\par \endash Ma m\'e8re, dit Charles, \'e0 son d\'e9part de France, je doterai mon fr\'e8re si richement que personne n\rquote osera m\'eame penser ce que vous craignez que l\rquote on dise. +\par +\par \endash Allons, dit Catherine, je me rends, puisque vous avez une si bonne r\'e9ponse \'e0 chacune de mes objections\'85 Mais, pour recevoir ce peuple guerrier, qui juge de la puissance des \'c9tats par les signes ext\'e9rieurs, il vous faut un d\'e9 +ploiement consid\'e9rable de troupes, et je ne pense pas qu\rquote il y en ait assez de convoqu\'e9es dans l\rquote \'cele-de-France. +\par +\par \endash Pardonnez-moi, ma m\'e8re, car j\rquote ai pr\'e9vu l\rquote \'e9v\'e9nement, et je me suis pr\'e9par\'e9. J\rquote ai rappel\'e9 deux bataillons de la Normandie, un de la Guyenne\~; ma compagnie d\rquote archers est arriv\'e9 +e hier de la Bretagne\~; les chevau-l\'e9gers, r\'e9pandus dans la Touraine, seront \'e0 Paris dans le courant de la journ\'e9e\~; et tandis qu\rquote on croit que je dispose \'e0 peine de quatre r\'e9giments, j\rquote ai vingt mille hommes pr\'eats \'e0 + para\'eetre. +\par +\par \endash Ah ! ah ! dit Catherine surprise\~; alors il ne vous manque plus qu\rquote une chose, mais on se la procurera. +\par +\par \endash Laquelle\~? +\par +\par \endash De l\rquote argent. Je crois que vous n\rquote en \'eates pas fourni outre mesure. +\par +\par \endash Au contraire, madame, au contraire, dit Charles IX. J\rquote ai quatorze cent mille \'e9cus \'e0 la Bastille\~; mon \'e9pargne particuli\'e8re m\rquote a remis ces jours pass\'e9s huit cent mille \'e9cus que j\rquote +ai enfouis dans mes caves du Louvre, et, en cas de p\'e9nurie, Nantouillet tient trois cent mille autres \'e9cus \'e0 ma disposition. +\par +\par Catherine fr\'e9mit\~; car elle avait vu jusqu\rquote alors Charles violent et emport\'e9, mais jamais pr\'e9voyant. +\par +\par \endash Allons, fit-elle, Votre Majest\'e9 pense \'e0 tout, c\rquote est admirable, et pour peu que les tailleurs, les brodeuses et les joailliers se h\'e2tent, Votre Majest\'e9 sera en \'e9tat de donner s\'e9ance avant six semaines. +\par +\par \endash Six semaines ! s\rquote \'e9cria Charles. Ma m\'e8re, les tailleurs, les brodeuses et les joailliers travaillent depuis le jour o\'f9 l\rquote on a appris la nomination de mon fr\'e8re. \'c0 la rigueur, tout pourrait \'eatre pr\'eat pour aujourd +\rquote hui\~; mais, \'e0 coup s\'fbr, tout sera pr\'eat dans trois ou quatre jours. +\par +\par \endash Oh ! murmura Catherine, vous \'eates plus press\'e9 encore que je ne le croyais, mon fils. +\par +\par \endash Honneur pour honneur, je vous l\rquote ai dit. +\par +\par \endash Bien. C\rquote est donc cet honneur fait \'e0 la maison de France qui vous flatte, n\rquote est-ce pas\~? +\par +\par \endash Assur\'e9ment. +\par +\par \endash Et voir un fils de France sur le tr\'f4ne de Pologne est votre plus cher d\'e9sir\~? +\par +\par \endash Vous dites vrai. +\par +\par \endash Alors c\rquote est le fait, c\rquote est la chose et non l\rquote homme qui vous pr\'e9occupe, et quel que soit celui qui r\'e8gne l\'e0-bas\'85 +\par +\par \endash Non pas, non pas, ma m\'e8re, corb\'9cuf ! demeurons-en o\'f9 nous sommes ! Les Polonais ont bien choisi. Ils sont adroits et forts, ces gens-l\'e0 ! Nation militaire, peuple de soldats, ils prennent un capitaine pour prince, c\rquote +est logique, peste ! d\rquote Anjou fait leur affaire\~: le h\'e9ros de Jarnac et de Moncontour leur va comme un gant\'85 Qui voulez-vous que je leur envoie\~? d\rquote Alen\'e7on\~? un l\'e2che ! cela leur donnerait une belle id\'e9e des Valois ! \'85 D +\rquote Alen\'e7on ! il fuirait \'e0 la premi\'e8re balle qui lui sifflerait aux oreilles, tandis que Henri d\rquote Anjou, un batailleur, bon ! toujours l\rquote \'e9p\'e9e au poing, toujours marchant en avant, \'e0 pied ou \'e0 cheval ! \'85 + Hardi ! pique, pousse, assomme, tue ! Ah ! c\rquote est un homme que mon fr\'e8re d\rquote Anjou, un vaillant qui va les faire battre du matin au soir, depuis le premier jusqu\rquote au dernier jour de l\rquote ann\'e9e. Il boit mal, c\rquote est vrai\~ +; mais il les fera tuer de sang-froid, voil\'e0 tout. Il sera l\'e0 dans sa sph\'e8re, ce cher Henri ! Sus ! sus ! au champ de bataille ! Bravo les trompettes et les tambours ! Vive le roi ! vive le vainqueur ! vive le g\'e9n\'e9ral ! On le proclame }{\i +imperator }{trois fois l\rquote an ! Ce sera admirable pour la maison de France et l\rquote honneur des Valois\'85 Il sera peut-\'eatre tu\'e9\~; mais, ventremahon ! ce sera une mort superbe ! +\par +\par Catherine frissonna et un \'e9clair jaillit de ses yeux. +\par +\par \endash Dites, s\rquote \'e9cria-t-elle, que vous voulez \'e9loigner Henri d\rquote Anjou, dites que vous n\rquote aimez pas votre fr\'e8re ! +\par +\par \endash Ah ! ah ! ah ! fit Charles en \'e9clatant d\rquote un rire nerveux, vous avez devin\'e9 cela, vous, que je voulais l\rquote \'e9loigner\~? Vous avez devin\'e9 cela, vous, que je ne l\rquote aimais pas\~? Et quand cela serait, voyons\~ +? Aimer mon fr\'e8re ! Pourquoi donc l\rquote aimerais-je\~? Ah ! ah ! ah ! est-ce que vous voulez rire\~?\'85 (Et \'e0 mesure qu\rquote il parlait, ses joues p\'e2les s\rquote animaient d\rquote une f\'e9brile rougeur.) Est-ce qu\rquote il m\rquote +aime, lui\~? Est-ce que vous m\rquote aimez, vous\~? Est-ce que, except\'e9 mes chiens, Marie Touchet et ma nourrice, est-ce qu\rquote il y a quelqu\rquote un qui m\rquote ait jamais aim\'e9\~? Non, non, je n\rquote aime pas mon fr\'e8re, je n\rquote +aime que moi, entendez-vous ! et je n\rquote emp\'eache pas mon fr\'e8re d\rquote en faire autant que je fais. +\par +\par \endash Sire, dit Catherine s\rquote animant \'e0 son tour, puisque vous me d\'e9couvrez votre c\'9cur, il faut que je vous ouvre le mien. Vous agissez en roi faible, en monarque mal conseill\'e9\~; vous renvoyez votre second fr\'e8 +re, le soutien naturel du tr\'f4ne, et qui est en tous points digne de vous succ\'e9der s\rquote il vous advenait malheur, laissant dans ce cas votre couronne \'e0 l\rquote abandon\~; car, comme vous le disiez, d\rquote Alen\'e7 +on est jeune, incapable, faible, plus que faible, l\'e2che ! \'85 Et le B\'e9arnais se dresse derri\'e8re, entendez-vous\~? +\par +\par \endash Eh ! mort de tous les diables ! s\rquote \'e9cria Charles, qu\rquote est-ce que me fait ce qui arrivera quand je n\rquote y serai plus\~? Le B\'e9arnais se dresse derri\'e8re mon fr\'e8re, dites-vous\~? Corb\'9cuf ! tant mieux ! \'85 + Je disais que je n\rquote aimais personne\'85 je me trompais, j\rquote aime Henriot\~; oui, je l\rquote aime, ce bon Henriot\~: il a l\rquote air franc, la main ti\'e8 +de, tandis que je ne vois autour de moi que des yeux faux et ne touche que des mains glac\'e9es. Il est incapable de trahison envers moi, j\rquote en jurerais. D\rquote ailleurs je lui dois un d\'e9dommagement\~: on lui a empoisonn\'e9 sa m\'e8re, +pauvre gar\'e7on ! des gens de ma famille, \'e0 ce que j\rquote ai entendu dire. D\rquote ailleurs je me porte bien. Mais, si je tombais malade, je l\rquote appellerais, je ne voudrais pas qu\rquote il me quitt\'e2 +t, je ne prendrais rien que de sa main, et quand je mourrai je le ferai roi de France et de Navarre\'85 Et, ventre du pape ! au lieu de rire \'e0 ma mort, comme feraient mes fr\'e8res, il pleurerait ou du moins il ferait semblant de pleurer. +\par +\par La foudre tombant aux pieds de Catherine l\rquote e\'fbt moins \'e9pouvant\'e9e que ces paroles. Elle demeura atterr\'e9e, regardant Charles d\rquote un \'9cil hagard\~; puis enfin, au bout de quelques secondes\~: +\par +\par \endash Henri de Navarre ! s\rquote \'e9cria-t-elle, Henri de Navarre ! roi de France au pr\'e9judice de mes enfants ! Ah ! sainte madone ! nous verrons ! C\rquote est donc pour cela que vous voulez \'e9loigner mon fils\~? +\par +\par \endash Votre fils\'85 et que suis-je donc moi\~? un fils de louve comme Romulus ! s\rquote \'e9cria Charles tremblant de col\'e8re et l\rquote \'9cil scintillant comme s\rquote il se f\'fbt allum\'e9 + par places. Votre fils ! vous avez raison, le roi de France n\rquote est pas votre fils lui, le roi de France n\rquote a pas de fr\'e8res, le roi de France n\rquote a pas de m\'e8re, le roi de France n\rquote a que des sujets. Le roi de France n\rquote +a pas besoin d\rquote avoir des sentiments, il a des volont\'e9s. Il se passera qu\rquote on l\rquote aime, mais il veut qu\rquote on lui ob\'e9isse. +\par +\par \endash Sire, vous avez mal interpr\'e9t\'e9 mes paroles\~: j\rquote ai appel\'e9 mon fils celui qui allait me quitter. Je l\rquote aime mieux en ce moment parce que c\rquote est lui qu\rquote en ce moment je crains le plus de perdre. Est-ce un crime +\'e0 une m\'e8re de d\'e9sirer que son enfant ne la quitte pas\~? +\par +\par \endash Et moi, je vous dis qu\rquote il vous quittera, je vous dis qu\rquote il quittera la France, qu\rquote il s\rquote en ira en Pologne, et cela dans deux jours\~; et si vous ajoutez une parole ce sera demain\~ +; et si vous ne baissez pas le front, si vous n\rquote \'e9teignez pas la menace de vos yeux, je l\rquote \'e9trangle ce soir comme vous vouliez qu\rquote on \'e9trangl\'e2t hier l\rquote +amant de votre fille. Seulement je ne le manquerai pas, moi, comme nous avons manqu\'e9 La Mole. +\par +\par Sous cette premi\'e8re menace, Catherine baissa le front\~; mais presque aussit\'f4t elle le releva. +\par +\par \endash Ah ! pauvre enfant ! dit-elle, ton fr\'e8re veut te tuer. Eh bien, soit tranquille, ta m\'e8re te d\'e9fendra. +\par +\par \endash Ah ! l\rquote on me brave ! s\rquote \'e9cria Charles. Eh bien, par le sang du Christ ! il mourra, non pas ce soir, non pas tout \'e0 l\rquote heure, mais \'e0 l\rquote instant m\'eame. Ah ! une arme ! une dague ! un couteau ! \'85 Ah ! +\par +\par Et Charles, apr\'e8s avoir port\'e9 inutilement les yeux autour de lui pour chercher ce qu\rquote il demandait, aper\'e7ut le petit poignard que sa m\'e8re portait \'e0 sa ceinture, se jeta dessus, l\rquote arracha de sa gaine de chagrin incrust\'e9e d +\rquote argent, et bondit hors de la chambre pour aller frapper Henri d\rquote Anjou partout o\'f9 il le trouverait. Mais en arrivant dans le vestibule ses forces surexcit\'e9es au-del\'e0 de la puissance humaine, l\rquote abandonn\'e8rent tout \'e0 coup +\~: il \'e9tendit le bras, laissa tomber l\rquote arme aigu\'eb, qui resta fich\'e9e dans le parquet, jeta un cri lamentable, s\rquote affaissa sur lui-m\'eame et roula sur le plancher. +\par +\par En m\'eame temps le sang jaillit en abondance de ses l\'e8vres et de son nez. +\par +\par \endash J\'e9sus ! dit-il, on me tue\~; \'e0 moi ! \'e0 moi ! +\par +\par Catherine, qui l\rquote avait suivi, le vit tomber\~; elle regarda un instant impassible et sans bouger\~; puis rappel\'e9e \'e0 elle, non par l\rquote amour maternel, mais par la difficult\'e9 de la situation, elle ouvrit en criant\~: +\par +\par \endash Le roi se trouve mal ! au secours ! au secours ! \'c0 ce cri un monde de serviteurs, d\rquote officiers et de courtisans s\rquote empress\'e8rent autour du jeune roi. Mais avant tout le monde une femme s\rquote \'e9tait \'e9lanc\'e9e, \'e9 +cartant les spectateurs et relevant Charles p\'e2le comme un cadavre. +\par +\par \endash On me tue, nourrice, on me tue, murmura le roi baign\'e9 de sueur et de sang. +\par +\par \endash On te tue ! mon Charles ! s\rquote \'e9cria la bonne femme en parcourant tous les visages avec un regard qui fit reculer jusqu\rquote \'e0 Catherine elle-m\'eame\~; et qui donc cela qui te tue\~? +\par +\par Charles poussa un faible soupir et s\rquote \'e9vanouit tout \'e0 fait. +\par +\par \endash Ah ! dit le m\'e9decin Ambroise Par\'e9, qu\rquote on avait envoy\'e9 chercher \'e0 l\rquote instant m\'eame, ah ! voil\'e0 le roi bien malade ! +\par +\par \endash Maintenant, de gr\'e9 ou de force, se dit l\rquote implacable Catherine, il faudra bien qu\rquote il accorde un d\'e9lai. +\par +\par Et elle quitta le roi pour aller joindre son second fils, qui attendait avec anxi\'e9t\'e9 dans l\rquote oratoire le r\'e9sultat de cet entretien si important pour lui. +\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97175834}X\line L\rquote Horoscope{\*\bkmkend _Toc97175834} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par En sortant de l\rquote oratoire, o\'f9 elle venait d\rquote apprendre \'e0 Henri d\rquote Anjou tout ce qui s\rquote \'e9tait pass\'e9, Catherine avait trouv\'e9 Ren\'e9 dans sa chambre. +\par +\par C\rquote \'e9tait la premi\'e8re fois que la reine et l\rquote astrologue se revoyaient depuis la visite que la reine lui avait faite \'e0 sa boutique du pont Saint-Michel\~; seulement, la veille, la reine lui avait \'e9crit, et c\rquote \'e9tait la r\'e9 +ponse \'e0 ce billet que Ren\'e9 lui apportait en personne. +\par +\par \endash Eh bien, lui demanda la reine, l\rquote avez-vous vu\~? +\par +\par \endash Oui. +\par +\par \endash Comment va-t-il\~? +\par +\par \endash Plut\'f4t mieux que plus mal. +\par +\par \endash Et peut-il parler\~? +\par +\par \endash Non, l\rquote \'e9p\'e9e a travers\'e9 le larynx. +\par +\par \endash Je vous avais dit en ce cas de le faire \'e9crire\~? +\par +\par \endash J\rquote ai essay\'e9, lui-m\'eame a r\'e9uni toutes ses forces\~; mais sa main n\rquote a pu tracer que deux lettres presque illisibles, puis il s\rquote est \'e9vanoui\~: la veine jugulaire a \'e9t\'e9 ouverte, et le sang qu\rquote il a perdu + lui a \'f4t\'e9 toutes ses forces. +\par +\par \endash Avez-vous vu ces lettres\~? +\par +\par \endash Les voici. +\par +\par Ren\'e9 tira un papier de sa poche et le pr\'e9senta \'e0 Catherine, qui le d\'e9plia vivement. +\par +\par \endash Un M et un O, dit-elle\'85 Serait-ce d\'e9cid\'e9ment ce La Mole, et toute cette com\'e9die de Marguerite ne serait-elle qu\rquote un moyen de d\'e9tourner les soup\'e7ons\~? +\par +\par \endash Madame, dit Ren\'e9, si j\rquote osais \'e9mettre mon opinion dans une affaire o\'f9 Votre Majest\'e9 h\'e9site \'e0 former la sienne, je lui dirais que je crois M.\~de\~La Mole trop amoureux pour s\rquote occuper s\'e9rieusement de politique. + +\par +\par \endash Vous croyez\~? +\par +\par \endash Oui, surtout trop amoureux de la reine de Navarre pour servir avec d\'e9vouement le roi, car il n\rquote y a pas de v\'e9ritable amour sans jalousie. +\par +\par \endash Et vous le croyez donc tout \'e0 fait amoureux\~? +\par +\par \endash J\rquote en suis s\'fbr. +\par +\par \endash Aurait-il eu recours \'e0 vous\~? +\par +\par \endash Oui. +\par +\par \endash Et il vous a demand\'e9 quelque breuvage, quelque philtre\~? +\par +\par \endash Non, nous nous en sommes tenus \'e0 la figure de cire. +\par +\par \endash Piqu\'e9e au c\'9cur\~? +\par +\par \endash Piqu\'e9e au c\'9cur. +\par +\par \endash Et cette figure existe toujours\~? +\par +\par \endash Oui. +\par +\par \endash Elle est chez vous\~? +\par +\par \endash Elle est chez moi. +\par +\par \endash Il serait curieux, dit Catherine, que ces pr\'e9parations cabalistiques eussent r\'e9ellement l\rquote effet qu\rquote on leur attribue. +\par +\par \endash Votre Majest\'e9 est plus que moi \'e0 m\'eame d\rquote en juger. +\par +\par \endash La reine de Navarre aime-t-elle M.\~de\~La Mole\~? +\par +\par \endash Elle l\rquote aime au point de se perdre pour lui. Hier elle l\rquote a sauv\'e9 de la mort au risque de son honneur et de sa vie. Vous voyez, madame, et cependant vous doutez toujours. +\par +\par \endash De quoi\~? +\par +\par \endash De la science. +\par +\par \endash C\rquote est qu\rquote aussi la science m\rquote a trahie, dit Catherine en regardant fixement Ren\'e9, qui supporta admirablement bien ce regard. +\par +\par \endash En quelle occasion\~? +\par +\par \endash Oh ! vous savez ce que je veux dire\~; \'e0 moins toutefois que ce soit le savant et non la science. +\par +\par \endash Je ne sais ce que vous voulez dire, madame, r\'e9pondit le Florentin. +\par +\par \endash Ren\'e9, vos parfums ont-ils perdu leur odeur\~? +\par +\par \endash Non, madame, quand ils sont employ\'e9s par moi\~; mais il est possible qu\rquote en passant par la main des autres\'85 Catherine sourit et hocha la t\'eate. +\par +\par \endash Votre opiat a fait merveille, Ren\'e9, dit-elle, et madame de Sauve a les l\'e8vres plus fra\'eeches et plus vermeilles que jamais. +\par +\par \endash Ce n\rquote est pas mon opiat qu\rquote il faut en f\'e9liciter, madame, car la baronne de Sauve, usant du droit qu\rquote a toute jolie femme d\rquote \'eatre capricieuse, ne m\rquote a plus reparl\'e9 de cet opiat, et moi, de mon c\'f4t\'e9 +, apr\'e8s la recommandation que m\rquote avait faite Votre Majest\'e9, j\rquote ai jug\'e9 \'e0 propos de ne lui en point envoyer. Les bo\'eetes sont donc toutes encore \'e0 la maison telles que vous les y avez laiss\'e9 +es, moins une qui a disparu sans que je sache quelle personne me l\rquote a prise ni ce que cette personne a voulu en faire. +\par +\par \endash C\rquote est bien, Ren\'e9, dit Catherine\~; peut-\'eatre plus tard reviendrons-nous l\'e0-dessus\~; en attendant, parlons d\rquote autre chose. +\par +\par \endash J\rquote \'e9coute, madame. +\par +\par \endash Que faut-il pour appr\'e9cier la dur\'e9e probable de la vie d\rquote une personne\~? +\par +\par \endash Savoir d\rquote abord le jour de sa naissance, l\rquote \'e2ge qu\rquote elle a, et sous quel signe elle a vu le jour. +\par +\par \endash Puis ensuite\~? +\par +\par \endash Avoir de son sang et de ses cheveux. +\par +\par \endash Et si je vous porte de son sang et de ses cheveux, si je vous dis sous quel signe il a vu le jour, si je vous dis l\rquote \'e2ge qu\rquote il a, le jour de sa naissance, vous me direz, vous, l\rquote \'e9poque probable de sa mort\~? +\par +\par \endash Oui, \'e0 quelques jours pr\'e8s. +\par +\par \endash C\rquote est bien. J\rquote ai de ses cheveux, je me procurerai de son sang. +\par +\par \endash La personne est-elle n\'e9e pendant le jour ou pendant la nuit\~? +\par +\par \endash \'c0 cinq heures vingt-trois minutes du soir. +\par +\par \endash Soyez demain \'e0 cinq heures chez moi, l\rquote exp\'e9rience doit \'eatre faite \'e0 l\rquote heure pr\'e9cise de la naissance. +\par +\par \endash C\rquote est bien, dit Catherine, }{\i nous y serons. }{Ren\'e9 salua et sortit sans para\'eetre avoir remarqu\'e9 le }{\i nous y serons}{, qui indiquait cependant, que contre son habitude, Catherine ne viendrait pas seule. +\par +\par Le lendemain, au point du jour, Catherine passa chez son fils. \'c0 minuit elle avait fait demander de ses nouvelles, et on lui avait r\'e9pondu que ma\'eetre Ambroise Par\'e9 \'e9tait pr\'e8s de lui, et s\rquote appr\'eatait \'e0 le saigner si la m\'ea +me agitation nerveuse continuait. +\par +\par Encore tressaillant dans son sommeil, encore p\'e2le du sang qu\rquote il avait perdu, Charles dormait sur l\rquote \'e9paule de sa fid\'e8le nourrice, qui, appuy\'e9e contre son lit, n\rquote avait point depuis trois heures chang\'e9 + de position, de peur de troubler le repos de son cher enfant. +\par +\par Une l\'e9g\'e8re \'e9cume venait poindre de temps en temps sur les l\'e8vres du malade, et la nourrice l\rquote essuyait avec une fine batiste brod\'e9e. Sur le chevet \'e9tait un mouchoir tout macul\'e9 de larges taches de sang. +\par +\par Catherine eut un instant l\rquote id\'e9e de s\rquote emparer de ce mouchoir, mais elle pensa que ce sang, m\'eal\'e9 comme il l\rquote \'e9tait \'e0 la salive qui l\rquote avait d\'e9tremp\'e9, n\rquote aurait peut-\'eatre pas la m\'eame efficacit\'e9\~ +; elle demanda \'e0 la nourrice si le m\'e9decin n\rquote avait pas saign\'e9 son fils comme il lui avait fait dire qu\rquote il le devait faire. La nourrice r\'e9pondit que si, et que la saign\'e9e avait \'e9t\'e9 si abondante que Charles s\rquote \'e9 +tait \'e9vanoui deux fois. +\par +\par La reine m\'e8re, qui avait quelque connaissance en m\'e9decine comme toutes les princesses de cette \'e9poque, demanda \'e0 voir le sang\~; rien n\rquote \'e9tait plus facile, le m\'e9decin avait recommand\'e9 qu\rquote on le conserv\'e2t pour en \'e9 +tudier les ph\'e9nom\'e8nes. +\par +\par Il \'e9tait dans une cuvette dans le cabinet \'e0 c\'f4t\'e9 de la chambre. Catherine y passa pour l\rquote examiner, remplit de la rouge liqueur un petit flacon qu\rquote elle avait apport\'e9 dans cette intention\~ +; puis rentra, cachant dans ses poches ses doigts, dont l\rquote extr\'e9mit\'e9 e\'fbt d\'e9nonc\'e9 la profanation qu\rquote elle venait de commettre. +\par +\par Au moment o\'f9 elle reparaissait sur le seuil du cabinet, Charles rouvrit les yeux et fut frapp\'e9 de la vue de sa m\'e8re. Alors rappelant, comme \'e0 la suite d\rquote un r\'eave, toutes ses pens\'e9es empreintes de rancune\~: +\par +\par \endash Ah ! c\rquote est vous, madame\~? dit-il. Eh bien, annoncez \'e0 votre fils bien-aim\'e9, \'e0 votre Henri d\rquote Anjou, que ce sera pour demain. +\par +\par \endash Mon cher Charles, dit Catherine, ce sera pour le jour que vous voudrez. Tranquillisez-vous et dormez. +\par +\par Charles, comme s\rquote il e\'fbt c\'e9d\'e9 \'e0 ce conseil, ferma effectivement les yeux\~; et Catherine qui l\rquote avait donn\'e9 comme on fait pour consoler un malade ou un enfant, sortit de sa chambre. Mais derri\'e8re elle, et lorsqu\rquote +il eut entendu se refermer la porte, Charles se redressa, et tout \'e0 coup, d\rquote une voix \'e9touff\'e9e par l\rquote acc\'e8s dont il souffrait encore\~: +\par +\par \endash Mon chancelier ! cria-t-il, les sceaux, la cour ! \'85 qu\rquote on me fasse venir tout cela. +\par +\par La nourrice, avec une tendre violence, ramena la t\'eate du roi sur son \'e9paule, et pour le rendormir essaya de le bercer comme lorsqu\rquote il \'e9tait enfant. +\par +\par \endash Non, non, nourrice, je ne dormirai plus. Appelle mes gens, je veux travailler ce matin. +\par +\par Quand Charles parlait ainsi, il fallait ob\'e9ir\~; et la nourrice elle-m\'eame, malgr\'e9 les privil\'e8ges que son royal nourrisson lui avait conserv\'e9s, n\rquote osait aller contre ses commandements. On fit venir ceux que le roi demandait, et la s +\'e9ance fut fix\'e9e, non pas au lendemain, c\rquote \'e9tait chose impossible, mais \'e0 cinq jours de l\'e0. +\par +\par Cependant \'e0 l\rquote heure convenue, c\rquote est-\'e0-dire \'e0 cinq heures, la reine m\'e8re et le duc d\rquote Anjou se rendaient chez Ren\'e9, lequel, pr\'e9venu, comme on le sait, de cette visite, avait tout pr\'e9par\'e9 pour la s\'e9ance myst +\'e9rieuse. +\par +\par Dans la chambre \'e0 droite, c\rquote est-\'e0-dire dans la chambre aux sacrifices, rougissait, sur un r\'e9chaud ardent, une lame d\rquote acier destin\'e9e \'e0 repr\'e9senter, par ses capricieuses arabesques, les \'e9v\'e9nements de la destin\'e9 +e sur laquelle on consultait l\rquote oracle\~; sur l\rquote autel \'e9tait pr\'e9par\'e9 le livre des sorts, et pendant la nuit, qui avait \'e9t\'e9 fort claire, Ren\'e9 avait pu \'e9tudier la marche et l\rquote attitude des constellations. +\par +\par Henri d\rquote Anjou entra le premier\~; il avait de faux cheveux\~; un masque couvrait sa figure et un grand manteau de nuit d\'e9guisait sa taille. Sa m\'e8re vint ensuite\~; et si elle n\rquote e\'fbt pas su d\rquote avance que c\rquote \'e9 +tait son fils qui l\rquote attendait l\'e0, elle-m\'eame n\rquote e\'fbt pu le reconna\'eetre. Catherine \'f4ta son masque\~; le duc d\rquote Anjou, au contraire, garda le sien. +\par +\par \endash As-tu fait cette nuit tes observations\~? demanda Catherine. +\par +\par \endash Oui, madame, dit-il\~; et la r\'e9ponse des astres m\rquote a d\'e9j\'e0 appris le pass\'e9. Celui pour qui vous m\rquote interrogez a, comme toutes les personnes n\'e9es sous le signe de l\rquote \'e9crevisse, le c\'9cur ardent et d\rquote +une fiert\'e9 sans exemple. Il est puissant\~; il a v\'e9cu pr\'e8s d\rquote un quart de si\'e8cle\~; il a jusqu\rquote \'e0 pr\'e9sent obtenu du ciel gloire et richesse. Est-ce cela, madame\~? +\par +\par \endash Peut-\'eatre, dit Catherine. +\par +\par \endash Avez-vous les cheveux et le sang\~? +\par +\par \endash Les voici. +\par +\par Et Catherine remit au n\'e9cromancien une boucle de cheveux d\rquote un blond fauve et une petite fiole de sang. +\par +\par Ren\'e9 prit la fiole, la secoua pour bien r\'e9unir la fibrine et la s\'e9rosit\'e9, et laissa tomber sur la lame rougie une large goutte de cette chair coulante, qui bouillonna \'e0 l\rquote instant m\'eame et s\rquote extravasa bient\'f4 +t en dessins fantastiques. +\par +\par \endash Oh ! madame, s\rquote \'e9cria Ren\'e9, je le vois se tordre en d\rquote atroces douleurs. Entendez-vous comme il g\'e9mit, comme il crie \'e0 l\rquote aide ! Voyez-vous comme tout devient sang autour de lui\~ +? Voyez-vous comme, enfin, autour de son lit de mort s\rquote appr\'eatent de grands combats\~? Tenez, voici les lances\~; tenez, voici les \'e9p\'e9es. +\par +\par \endash Sera-ce long\~? demanda Catherine palpitante d\rquote une \'e9motion indicible et arr\'eatant la main de Henri d\rquote Anjou, qui, dans son avide curiosit\'e9, se penchait au-dessus du brasier. +\par +\par Ren\'e9 s\rquote approcha de l\rquote autel et r\'e9p\'e9ta une pri\'e8re cabalistique, mettant \'e0 cette action un feu et une conviction qui gonflaient les veines de ses tempes et lui donnaient ces convulsions proph\'e9 +tiques et ces tressaillements nerveux qui prenaient les pythies antiques sur le tr\'e9pied et les poursuivaient jusque sur leur lit de mort. +\par +\par Enfin il se releva et annon\'e7a que tout \'e9tait pr\'eat, prit d\rquote une main le flacon encore aux trois quarts plein, et de l\rquote autre la boucle de cheveux\~; puis commandant \'e0 Catherine d\rquote +ouvrir le livre au hasard et de laisser tomber sa vue sur le premier endroit venu, il versa sur la lame d\rquote acier tout le sang, et jeta dans le brasier tous les cheveux, en pronon\'e7ant une phrase cabalistique compos\'e9e de mots h\'e9 +breux auxquels il n\rquote entendait rien lui-m\'eame. +\par +\par Aussit\'f4t le duc d\rquote Anjou et Catherine virent s\rquote \'e9tendre sur cette lame une figure blanche comme celle d\rquote un cadavre envelopp\'e9 de son suaire. +\par +\par Une autre figure, qui semblait celle d\rquote une femme, \'e9tait inclin\'e9e sur la premi\'e8re. +\par +\par En m\'eame temps les cheveux s\rquote enflamm\'e8rent en donnant un seul jet de feu, clair, rapide, dard\'e9 comme une langue rouge. +\par +\par \endash Un an ! s\rquote \'e9cria Ren\'e9, un an \'e0 peine, et cet homme sera mort, et une femme pleurera seule sur lui. Mais non, l\'e0-bas, au bout de la lame, une autre femme encore, qui tient comme un enfant dans ses bras. +\par +\par Catherine regarda son fils, et, toute m\'e8re qu\rquote elle \'e9tait, sembla lui demander quelles \'e9taient ces deux femmes. +\par +\par Mais Ren\'e9 achevait \'e0 peine, que la plaque d\rquote acier redevint blanche\~; tout s\rquote y \'e9tait graduellement effac\'e9. +\par +\par Alors Catherine ouvrit le livre au hasard, et lut, d\rquote une voix dont, malgr\'e9 toute sa force, elle ne pouvait cacher l\rquote alt\'e9ration, le distique suivant\~: +\par +\par }{\i Ains a peri cil que l\rquote on redoutoit, Plus t\'f4t, trop t\'f4t, si prudence n\rquote \'e9toit. +\par }{ +\par Un profond silence r\'e9gna quelque temps autour du brasier. +\par +\par \endash Et pour celui que tu sais, demanda Catherine, quels sont les signes de ce mois\~? +\par +\par \endash Florissant comme toujours, madame. \'c0 moins de vaincre le destin par une lutte de dieu \'e0 dieu, l\rquote avenir est bien certainement \'e0 cet homme. Cependant\'85 +\par +\par \endash Cependant, quoi\~? +\par +\par \endash Une des \'e9toiles qui composent sa pl\'e9iade est rest\'e9e pendant le temps de mes observations couverte d\rquote un nuage noir. +\par +\par \endash Ah ! s\rquote \'e9cria Catherine, un nuage noir\'85 Il y aurait donc quelque esp\'e9rance\~? +\par +\par \endash De qui parlez-vous, madame\~? demanda le duc d\rquote Anjou. Catherine emmena son fils loin de la lueur du brasier et lui parla \'e0 voix basse. Pendant ce temps Ren\'e9 s\rquote agenouillait, et \'e0 la clart\'e9 + de la flamme, versant dans sa main une derni\'e8re goutte de sang demeur\'e9e au fond de la fiole\~: +\par +\par \endash Bizarre contradiction, disait-il, et qui prouve combien peu sont solides les t\'e9moignages de la science simple que pratiquent les hommes vulgaires ! Pour tout autre que moi, pour un m\'e9decin, pour un savant, pour ma\'eetre Ambroise Par\'e9 + lui-m\'eame, voil\'e0 un sang si pur, si f\'e9cond, si plein de mordant et de sucs animaux, qu\rquote il promet de longues ann\'e9es au corps dont il est sorti\~; et cependant toute cette vigueur doit dispara\'eetre bient\'f4t, toute cette vie doit s +\rquote \'e9teindre avant un an ! +\par +\par Catherine et Henri d\rquote Anjou s\rquote \'e9taient retourn\'e9s et \'e9coutaient. Les yeux du prince brillaient \'e0 travers son masque. +\par +\par \endash Ah ! continua Ren\'e9, c\rquote est qu\rquote aux savants ordinaires le pr\'e9sent seul appartient\~; tandis qu\rquote \'e0 nous appartiennent le pass\'e9 et l\rquote avenir. +\par +\par \endash Ainsi donc, continua Catherine, vous persistez \'e0 croire qu\rquote il mourra avant une ann\'e9e\~? +\par +\par \endash Aussi certainement que nous sommes ici trois personnes vivantes qui un jour reposeront \'e0 leur tour dans le cercueil. +\par +\par \endash Cependant vous disiez que le sang \'e9tait pur et f\'e9cond, vous disiez que ce sang promettait une longue vie\~? +\par +\par \endash Oui, si les choses suivaient leur cours naturel. Mais n\rquote est-il pas possible qu\rquote un accident\'85 +\par +\par \endash Ah ! oui, vous entendez, dit Catherine \'e0 Henri, un accident\'85 +\par +\par \endash H\'e9las ! dit celui-ci, raison de plus pour demeurer. +\par +\par \endash Oh ! quant \'e0 cela, n\rquote y songez plus, c\rquote est chose impossible. Alors se retournant vers Ren\'e9\~: +\par +\par \endash Merci, dit le jeune homme en d\'e9guisant le timbre de sa voix, merci\~; prends cette bourse. +\par +\par \endash Venez, }{\i comte}{, dit Catherine, donnant \'e0 dessein \'e0 son fils un titre qui devait d\'e9router les conjectures de Ren\'e9. Et ils partirent. +\par +\par \endash Oh ! ma m\'e8re, vous voyez, dit Henri, un accident ! \'85 et si cet accident-l\'e0 arrive, je ne serai point l\'e0\~; je serai \'e0 quatre cents lieues de vous\'85 +\par +\par \endash Quatre cents lieues se font en huit jours, mon fils. +\par +\par \endash Oui\~; mais sait-on si ces gens-l\'e0 me laisseront revenir\~? Que ne puis-je attendre, ma m\'e8re ! \'85 +\par +\par \endash Qui sait\~? dit Catherine\~; cet accident dont parle Ren\'e9 n\rquote est-il pas celui qui, depuis hier, couche le roi sur un lit de douleur\~? \'c9coutez, rentrez de votre c\'f4t\'e9, mon enfant\~; moi, je vais passer par la petite porte du clo +\'eetre des Augustines, ma suite m\rquote attend dans ce couvent. Allez, Henri, allez, et gardez-vous d\rquote irriter votre fr\'e8re, si vous le voyez. +\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97175835}XI\line Les confidences{\*\bkmkend _Toc97175835} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par La premi\'e8re chose qu\rquote apprit le duc d\rquote Anjou en arrivant au Louvre, c\rquote est que l\rquote entr\'e9e solennelle des ambassadeurs \'e9tait fix\'e9e au cinqui\'e8 +me jour. Les tailleurs et les joailliers attendaient le prince avec de magnifiques habits et de superbes parures que le roi avait command\'e9s pour lui. +\par +\par Pendant qu\rquote il les essayait avec une col\'e8re qui mouillait ses yeux de larmes, Henri de Navarre s\rquote \'e9gayait fort d\rquote un magnifique collier d\rquote \'e9meraudes, d\rquote une \'e9p\'e9e \'e0 poign\'e9e d\rquote or et d\rquote +une bague pr\'e9cieuse que Charles lui avait envoy\'e9s le matin m\'eame. +\par +\par D\rquote Alen\'e7on venait de recevoir une lettre et s\rquote \'e9tait renferm\'e9 dans sa chambre pour la lire en toute libert\'e9. +\par +\par Quant \'e0 Coconnas, il demandait son ami \'e0 tous les \'e9chos du Louvre. +\par +\par En effet, comme on le pense bien, Coconnas, assez peu surpris de ne pas voir rentrer La Mole de toute la nuit, avait commenc\'e9 dans la matin\'e9e \'e0 concevoir quelque inqui\'e9tude\~: il s\rquote \'e9tait en cons\'e9quence mis \'e0 + la recherche de son ami, commen\'e7ant son investigation par l\rquote h\'f4tel de la Belle-\'c9toile, passant de l\rquote h\'f4tel de la Belle-\'c9toile \'e0 la rue Cloche-Perc\'e9e, de la rue Cloche-Perc\'e9e \'e0 + la rue Tizon, de la rue Tizon au pont Saint-Michel, enfin du pont Saint-Michel au Louvre. +\par +\par Cette investigation avait \'e9t\'e9 faite, vis-\'e0-vis de ceux auxquels elle s\rquote adressait, d\rquote une fa\'e7on tant\'f4t si originale, tant\'f4t si exigeante, ce qui est facile \'e0 concevoir quand on conna\'eet le caract\'e8 +re excentrique de Coconnas, qu\rquote elle avait suscit\'e9 entre lui et trois seigneurs de la cour des explications qui avaient fini \'e0 la mode de l\rquote \'e9poque, c\rquote est-\'e0-dire sur le terrain. Coconnas avait mis \'e0 + ces rencontres la conscience qu\rquote il mettait d\rquote ordinaire \'e0 ces sortes de choses\~; il avait tu\'e9 le premier et bless\'e9 les deux autres, en disant\~: +\par +\par \endash Ce pauvre La Mole, il savait si bien le latin ! +\par +\par C\rquote \'e9tait au point que le dernier, qui \'e9tait le baron de Boissey, lui avait dit en tombant\~: +\par +\par \endash Ah ! pour l\rquote amour du ciel, Coconnas, varie un peu, et dis au moins qu\rquote il savait le grec. +\par +\par Enfin, le bruit de l\rquote aventure du corridor avait transpir\'e9\~: Coconnas s\rquote en \'e9tait gonfl\'e9 de douleur, car un instant il avait cru que tous ces rois et tous ces princes lui avaient tu\'e9 son ami, et l\rquote avaient jet\'e9 + dans quelque oubliette. +\par +\par Il apprit que d\rquote Alen\'e7on avait \'e9t\'e9 de la partie, et passant par-dessus la majest\'e9 qui entourait le prince du sang, il l\rquote alla trouver et lui demanda une explication comme il l\rquote e\'fbt fait envers un simple gentilhomme. +\par +\par D\rquote Alen\'e7on eut d\rquote abord bonne envie de mettre \'e0 la porte l\rquote impertinent qui venait lui demander compte de ses actions\~; mais Coconnas parlait d\rquote un ton de voix si bref, ses yeux flamboyaient d\rquote un tel \'e9clat, l +\rquote aventure des trois duels en moins de vingt-quatre heures avait plac\'e9 le Pi\'e9montais si haut, qu\rquote il r\'e9fl\'e9chit, et qu\rquote au lieu de se livrer \'e0 son premier mouvement, il r\'e9pondit \'e0 + son gentilhomme avec un charmant sourire\~: +\par +\par \endash Mon cher Coconnas, il est vrai que le roi furieux d\rquote avoir re\'e7u sur l\rquote \'e9paule une aigui\'e8re d\rquote argent, le duc d\rquote Anjou m\'e9content d\rquote avoir \'e9t\'e9 coiff\'e9 avec une compote d\rquote +oranges, et le duc de Guise humili\'e9 d\rquote avoir \'e9t\'e9 soufflet\'e9 avec un quartier de sanglier, ont fait la partie de tuer M.\~de\~La Mole\~; mais un ami de votre ami a d\'e9tourn\'e9 le coup. La partie a donc manqu\'e9 +, je vous en donne ma parole de prince. +\par +\par \endash Ah ! fit Coconnas respirant sur cette assurance comme un soufflet de forge, ah ! mordi, Monseigneur, voil\'e0 qui est bien, et je voudrais conna\'eetre cet ami, pour lui prouver ma reconnaissance. +\par +\par M.\~d\rquote Alen\'e7on ne r\'e9pondit rien, mais sourit plus agr\'e9ablement encore qu\rquote il ne l\rquote avait fait\~; ce qui laissa croire \'e0 Coconnas que cet ami n\rquote \'e9tait autre que le prince lui-m\'eame. +\par +\par \endash Eh bien, Monseigneur ! reprit-il, puisque vous avez tant fait que de me dire le commencement de l\rquote histoire, mettez le comble \'e0 vos bont\'e9s en me racontant la fin. On voulait le tuer, mais on ne l\rquote a pas tu\'e9, me dites-vous\~ +; voyons ! qu\rquote en a-t-on fait\~? Je suis courageux, allez ! dites, et je sais supporter une mauvaise nouvelle. On l\rquote a jet\'e9 dans quelque cul de basse-fosse, n\rquote est-ce pas\~? Tant mieux, cela le rendra circonspect. Il ne veut jamais +\'e9couter mes conseils. D\rquote ailleurs on l\rquote en tirera, mordi ! Les pierres ne sont pas dures pour tout le monde. +\par +\par D\rquote Alen\'e7on hocha la t\'eate. +\par +\par \endash Le pis de tout cela, dit-il, mon brave Coconnas, c\rquote est que depuis cette aventure ton ami a disparu, sans qu\rquote on sache o\'f9 il est pass\'e9. +\par +\par \endash Mordi ! s\rquote \'e9cria le Pi\'e9montais en p\'e2lissant de nouveau, f\'fbt-il pass\'e9 en enfer, je saurai o\'f9 il est. +\par +\par \endash \'c9coute, dit d\rquote Alen\'e7on qui avait, mais par des motifs bien diff\'e9rents, aussi bonne envie que Coconnas de savoir o\'f9 \'e9tait La Mole, je te donnerai un conseil d\rquote ami. +\par +\par \endash Donnez, Monseigneur, dit Coconnas, donnez. +\par +\par \endash Va trouver la reine Marguerite, elle doit savoir ce qu\rquote est devenu celui que tu pleures. +\par +\par \endash S\rquote il faut que je l\rquote avoue \'e0 Votre Altesse, dit Coconnas, j\rquote y avais d\'e9j\'e0 pens\'e9, mais je n\rquote avais point os\'e9\~; car, outre que madame Marguerite m\rquote impose plus que je ne saurais dire, j\rquote +avais peur de la trouver dans les larmes. Mais, puisque Votre Altesse m\rquote assure que La Mole n\rquote est pas mort et que Sa Majest\'e9 doit savoir o\'f9 il est, je vais faire provision de courage et aller la trouver. +\par +\par \endash Va, mon ami, va, dit le duc Fran\'e7ois. Et quand tu auras des nouvelles, donne-m\rquote en \'e0 moi-m\'eame\~; car je suis en v\'e9rit\'e9 aussi inquiet que toi. Seulement souviens-toi d\rquote une chose, Coconnas\'85 +\par +\par \endash Laquelle\~? +\par +\par \endash Ne dis pas que tu viens de ma part, car en commettant cette imprudence tu pourrais bien ne rien apprendre. +\par +\par \endash Monseigneur, dit Coconnas, du moment o\'f9 Votre Altesse me recommande le secret sur ce point, je serai muet comme une tanche ou comme la reine m\'e8re. +\par +\par \'ab\~Bon prince, excellent prince, prince magnanime\~\'bb, murmura Coconnas en se rendant chez la reine de Navarre. +\par +\par Marguerite attendait Coconnas, car le bruit de son d\'e9sespoir \'e9tait arriv\'e9 jusqu\rquote \'e0 elle, et en apprenant par quels exploits ce d\'e9sespoir s\rquote \'e9tait signal\'e9, elle avait presque pardonn\'e9 \'e0 Coconnas la fa\'e7 +on quelque peu brutale dont il traitait son amie madame la duchesse de Nevers, \'e0 laquelle le Pi\'e9montais ne s\rquote \'e9tait point adress\'e9 \'e0 cause d\rquote une grosse brouille existant d\'e9j\'e0 + depuis deux ou trois jours entre eux. Il fut donc introduit chez la reine aussit\'f4t qu\rquote annonc\'e9. +\par +\par Coconnas entra, sans pouvoir surmonter ce certain embarras dont il avait parl\'e9 \'e0 d\rquote Alen\'e7on qu\rquote il \'e9prouvait toujours en face de la reine, et qui lui \'e9tait bien plus inspir\'e9 par la sup\'e9riorit\'e9 de l\rquote +esprit que par celle du rang\~; mais Marguerite l\rquote accueillit avec un sourire qui le rassura tout d\rquote abord. +\par +\par \endash Eh ! madame, dit-il, rendez-moi mon ami, je vous en supplie, ou dites-moi tout au moins ce qu\rquote il est devenu\~; car sans lui je ne puis pas vivre. Supposez Euryale sans Nisus, Damon sans Pythias, ou Oreste sans Pylade, et ayez piti\'e9 + de mon infortune en faveur d\rquote un des h\'e9ros que je viens de vous citer, et dont le c\'9cur, je vous le jure, ne l\rquote emportait pas en tendresse sur le mien. +\par +\par Marguerite sourit, et apr\'e8s avoir fait promettre le secret \'e0 Coconnas, elle lui raconta la fuite par la fen\'eatre. Quant au lieu de son s\'e9jour, si instantes que fussent les pri\'e8res du Pi\'e9 +montais, elle garda sur ce point le plus profond silence. Cela ne satisfaisait qu\rquote \'e0 demi Coconnas\~; aussi se laissa-t-il aller \'e0 des aper\'e7us diplomatiques de la plus haute sph\'e8re. Il en r\'e9 +sulta que Marguerite vit clairement que le duc d\rquote Alen\'e7on \'e9tait de moiti\'e9 dans le d\'e9sir qu\rquote avait son gentilhomme de conna\'eetre ce qu\rquote \'e9tait devenu La Mole. +\par +\par \endash Eh bien, dit la reine, si vous voulez absolument savoir quelque chose de positif sur le compte de votre ami, demandez au roi Henri de Navarre, c\rquote est le seul qui ait le droit de parler\~; quant \'e0 moi, tout ce que je puis vous dire, c +\rquote est que celui que vous cherchez est vivant\~: croyez-en ma parole. +\par +\par \endash J\rquote en crois une chose plus certaine encore, madame, r\'e9pondit Coconnas, ce sont vos beaux yeux qui n\rquote ont point pleur\'e9. +\par +\par Puis, croyant qu\rquote il n\rquote y avait rien \'e0 ajouter \'e0 une phrase qui avait le double avantage de rendre sa pens\'e9e et d\rquote exprimer la haute opinion qu\rquote il avait du m\'e9 +rite de La Mole, Coconnas se retira en ruminant un raccommodement avec madame de Nevers, non pas pour elle personnellement, mais pour savoir d\rquote elle ce qu\rquote il n\rquote avait pu savoir de Marguerite. +\par +\par Les grandes douleurs sont des situations anormales dont l\rquote esprit secoue le joug aussi vite qu\rquote il lui est possible. L\rquote id\'e9e de quitter Marguerite avait d\rquote abord bris\'e9 le c\'9cur de La Mole\~; et c\rquote \'e9tait bien plut +\'f4t pour sauver la r\'e9putation de la reine que pour pr\'e9server sa propre vie qu\rquote il avait consenti \'e0 fuir. +\par +\par Aussi d\'e8s le lendemain au soir \'e9tait-il revenu \'e0 Paris pour revoir Marguerite \'e0 son balcon. Marguerite, de son c\'f4t\'e9, comme si une voix secr\'e8te lui e\'fbt appris le retour du jeune homme, avait pass\'e9 toute la soir\'e9e \'e0 sa fen +\'eatre\~; il en r\'e9sulta que tous deux s\rquote \'e9taient revus avec ce bonheur indicible qui accompagne les jouissances d\'e9fendues. Il y a m\'eame plus\~: l\rquote esprit m\'e9lancolique et romanesque de La Mole trouvait un certain charme \'e0 + ce contretemps. Cependant, comme l\rquote amant v\'e9ritablement \'e9pris n\rquote est heureux qu\rquote un moment, celui pendant lequel il voit ou poss\'e8de, et souffre pendant tout le temps de l\rquote absence, La Mole, ardent de revoir Marguerite, s +\rquote occupa d\rquote organiser au plus vite, l\rquote \'e9v\'e9nement qui devait la lui rendre, c\rquote est-\'e0-dire la fuite du roi de Navarre. +\par +\par Quant \'e0 Marguerite, elle se laissait, de son c\'f4t\'e9, aller au bonheur d\rquote \'eatre aim\'e9e avec un d\'e9vouement si pur. Souvent elle s\rquote en voulait de ce qu\rquote elle regardait comme une faiblesse\~; elle, cet esprit viril, m\'e9 +prisant les pauvret\'e9s de l\rquote amour vulgaire, insensible aux minuties qui en font pour les \'e2mes tendres le plus doux, le plus d\'e9licat, le plus d\'e9sirable de tous les bonheurs, elle trouvait sa journ\'e9 +e sinon heureusement remplie, du moins heureusement termin\'e9e, quand vers neuf heures, paraissant \'e0 son balcon v\'eatue d\rquote un peignoir blanc, elle apercevait sur le quai, dans l\rquote ombre, un cavalier dont la main se posait sur ses l\'e8 +vres, sur son c\'9cur\~; c\rquote \'e9tait alors une toux significative, qui rendait \'e0 l\rquote amant le souvenir de la voix aim\'e9e. C\rquote \'e9tait quelquefois aussi un billet vigoureusement lanc\'e9 + par une petite main et qui enveloppait quelque bijou pr\'e9cieux, mais bien plus pr\'e9cieux encore pour avoir appartenu \'e0 celle qui l\rquote envoyait que pour la mati\'e8re qui lui donnait sa valeur, et qui allait r\'e9sonner sur le pav\'e9 \'e0 + quelques pas du jeune homme. Alors La Mole, pareil \'e0 un milan, fondait sur cette proie, la serrait dans son sein, r\'e9pondait par la m\'eame voie, et Marguerite ne quittait son balcon qu\rquote apr\'e8 +s avoir entendu se perdre dans la nuit les pas du cheval pouss\'e9 \'e0 toute bride pour venir, et qui, pour s\rquote \'e9loigner, semblait d\rquote une mati\'e8re aussi inerte que le fameux colosse qui perdit Troie. +\par +\par Voil\'e0 pourquoi la reine n\rquote \'e9tait pas inqui\'e8te du sort de La Mole, auquel, du reste, de peur que ses pas ne fussent \'e9pi\'e9s, elle refusait opini\'e2trement tout autre rendez-vous que ces entrevues \'e0 l\rquote +espagnole, qui duraient depuis sa fuite et se renouvelaient dans la soir\'e9e de chacun des jours qui s\rquote \'e9coulaient dans l\rquote attente de la r\'e9ception des ambassadeurs, r\'e9ception remise \'e0 quelques jours, comme on l\rquote a vu +, par les ordres expr\'e8s d\rquote Ambroise Par\'e9. +\par +\par La veille de cette r\'e9ception, vers neuf heures du soir, comme tout le monde au Louvre \'e9tait pr\'e9occup\'e9 des pr\'e9paratifs du lendemain, Marguerite ouvrit sa fen\'eatre et s\rquote avan\'e7a sur le balcon\~; mais \'e0 peine y fut-elle q +ue, sans attendre la lettre de Marguerite, La Mole, plus press\'e9 que de coutume, envoya la sienne, qui vint, avec son adresse accoutum\'e9e, tomber aux pieds de sa royale ma\'ee +tresse. Marguerite comprit que la missive devait renfermer quelque chose de particulier, elle rentra pour la lire. +\par +\par Le billet, sur le recto de la premi\'e8re page, renfermait ces mots\~: +\par +\par \'ab\~Madame, il faut que je parle au roi de Navarre. L\rquote affaire est urgente. J\rquote attends.\~\'bb +\par +\par Et sur le second recto ces mots, que l\rquote on pouvait isoler des premiers en s\'e9parant les deux feuilles\~: +\par +\par \'ab\~Madame et ma reine, faites que je puisse vous donner un de ces baisers que je vous envoie. J\rquote attends.\~\'bb +\par +\par Marguerite achevait \'e0 peine cette seconde partie de la lettre, qu\rquote elle entendit la voix de Henri de Navarre qui, avec sa r\'e9serve habituelle, frappait \'e0 la porte commune, et demandait \'e0 Gillonne s\rquote il pouvait entrer. +\par +\par La reine divisa aussit\'f4t la lettre, mit une des pages dans son corset, l\rquote autre dans sa poche, courut \'e0 la fen\'eatre qu\rquote elle ferma, et s\rquote \'e9lan\'e7ant vers la porte\~: +\par +\par \endash Entrez, Sire, dit-elle. +\par +\par Si doucement, si promptement, si habilement que Marguerite e\'fbt ferm\'e9 cette fen\'eatre, la commotion en \'e9tait arriv\'e9e jusqu\rquote \'e0 Henri, dont les sens toujours tendus avaient, au milieu de cette soci\'e9t\'e9 dont il se d\'e9 +fiait si fort, presque acquis l\rquote exquise d\'e9licatesse o\'f9 ils sont port\'e9s chez l\rquote homme vivant dans l\rquote \'e9tat sauvage. Mais le roi de Navarre n\rquote \'e9tait pas un de ces tyrans qui veulent emp\'ea +cher leurs femmes de prendre l\rquote air et de contempler les \'e9toiles. +\par +\par Henri \'e9tait souriant et gracieux comme d\rquote habitude. +\par +\par \endash Madame, dit-il, tandis que nos gens de cour essaient leurs habits de c\'e9r\'e9monie, je pense \'e0 venir \'e9changer avec vous quelques mots de mes affaires, que vous continuez de regarder comme les v\'f4tres, n\rquote est-ce pas\~? +\par +\par \endash Certainement, monsieur, r\'e9pondit Marguerite, nos int\'e9r\'eats ne sont-ils pas toujours les m\'eames\~? +\par +\par \endash Oui, madame, et c\rquote est pour cela que je voulais vous demander ce que vous pensez de l\rquote affectation que M.\~le duc d\rquote Alen\'e7on met depuis quelques jours \'e0 me fuir, \'e0 ce point que depuis avant-hier il s\rquote est retir +\'e9 \'e0 Saint-Germain. Ne serait-ce pas pour lui soit un moyen de partir seul, car il est peu surveill\'e9, soit un moyen de ne point partir du tout\~? Votre avis, s\rquote il vous pla\'eet, madame\~? il sera, je vous l\rquote avoue, d\rquote +un grand poids pour affermir le mien. +\par +\par \endash Votre Majest\'e9 a raison de s\rquote inqui\'e9ter du silence de mon fr\'e8re. J\rquote y ai song\'e9 aujourd\rquote hui toute la journ\'e9e, et mon avis est que, les circonstances ayant chang\'e9, il a chang\'e9 avec elles. +\par +\par \endash C\rquote est-\'e0-dire, n\rquote est-ce pas, que, voyant le roi Charles malade, le duc d\rquote Anjou roi de Pologne, il ne serait pas f\'e2ch\'e9 de demeurer \'e0 Paris pour garder \'e0 vue la couronne de France\~? +\par +\par \endash Justement. +\par +\par \endash Soit. Je ne demande pas mieux, dit Henri, qu\rquote il reste\~; seulement cela change tout notre plan\~; car il me faut, pour partir seul, trois fois les garanties que j\rquote aurais demand\'e9es pour partir avec votre fr\'e8 +re, dont le nom et la pr\'e9sence dans l\rquote entreprise me sauvegardaient. Ce qui m\rquote \'e9tonne seulement, c\rquote est de ne pas entendre parler de M.\~de\~Mouy. Ce n\rquote est point son habitude de demeurer ainsi sans bouger. N\rquote +en auriez-vous point eu des nouvelles, madame\~? +\par +\par \endash Moi, Sire ! dit Marguerite \'e9tonn\'e9e\~; et comment voulez-vous\~?\'85 +\par +\par \endash Eh ! pardieu, ma mie, rien ne serait plus naturel\~; vous avez bien voulu, pour me faire plaisir, sauver la vie au petit La Mole\'85 Ce gar\'e7on a d\'fb aller \'e0 Mantes\'85 et quand on y va, on en peut bien revenir\'85 +\par +\par \endash Ah ! voil\'e0 qui me donne la clef d\rquote une \'e9nigme dont je cherchais vainement le mot, r\'e9pondit Marguerite. J\rquote avais laiss\'e9 la fen\'eatre ouverte, et j\rquote ai trouv\'e9, en rentrant, sur mon tapis, une esp\'e8ce de billet. + +\par +\par \endash Voyez-vous cela ! dit Henri. +\par +\par \endash Un billet auquel d\rquote abord je n\rquote ai rien compris, et auquel je n\rquote ai attach\'e9 aucune importance, continua Marguerite\~; peut-\'eatre avais-je tort et vient-il de ce c\'f4t\'e9-l\'e0. +\par +\par \endash C\rquote est possible, dit Henri\~; j\rquote oserais m\'eame dire que c\rquote est probable. Peut-on voir ce billet\~? +\par +\par \endash Certainement, Sire, r\'e9pondit Marguerite en remettant au roi celle des deux feuilles de papier qu\rquote elle avait introduite dans sa poche. +\par +\par Le roi jeta les yeux dessus. +\par +\par \endash N\rquote est-ce point l\rquote \'e9criture de M.\~de\~La Mole\~? dit-il. +\par +\par \endash Je ne sais, r\'e9pondit Marguerite\~; le caract\'e8re m\rquote en a paru contrefait. +\par +\par \endash N\rquote importe, lisons, dit Henri. Et il lut\~: \'ab\~Madame, il faut que je parle au roi de Navarre. L\rquote affaire est urgente. J\rquote attends.\~\'bb +\par +\par \endash Ah ! oui-da ! \'85 continua Henri. Voyez-vous, il dit qu\rquote il attend ! +\par +\par \endash Certainement je le vois\'85, dit Marguerite. Mais que voulez-vous\~? +\par +\par \endash Eh ! ventre-saint-gris, je veux qu\rquote il vienne. +\par +\par \endash Qu\rquote il vienne ! s\rquote \'e9cria Marguerite en fixant sur son mari ses beaux yeux \'e9tonn\'e9s\~; comment pouvez-vous dire une chose pareille, Sire\~? Un homme que le roi a voulu tuer\'85 qui est signal\'e9, menac\'e9\'85 qu\rquote +il vienne ! dites-vous\~; est-ce que c\rquote est possible\~?\'85 Les portes sont-elles bien faites pour ceux qui ont \'e9t\'e9\'85 +\par +\par \endash Oblig\'e9s de fuir par la fen\'eatre\'85 vous voulez dire\~? +\par +\par \endash Justement, et vous achevez ma pens\'e9e. +\par +\par \endash Eh bien ! mais, s\rquote ils connaissent le chemin de la fen\'eatre, qu\rquote ils reprennent ce chemin, puisqu\rquote ils ne peuvent absolument pas entrer par la porte. C\rquote est tout simple, cela. +\par +\par \endash Vous croyez\~? dit Marguerite rougissant de plaisir \'e0 l\rquote id\'e9e de se rapprocher de La Mole. +\par +\par \endash J\rquote en suis s\'fbr. +\par +\par \endash Mais comment monter\~? demanda la reine. +\par +\par \endash N\rquote avez-vous donc pas conserv\'e9 l\rquote \'e9chelle de corde que je vous avais envoy\'e9e\~? Ah ! je ne reconna\'eetrais point l\'e0 votre pr\'e9voyance habituelle. +\par +\par \endash Si fait, Sire, dit Marguerite. +\par +\par \endash Alors, c\rquote est parfait, dit Henri. +\par +\par \endash Qu\rquote ordonne donc Votre Majest\'e9\~? +\par +\par \endash Mais c\rquote est tout simple, dit Henri, attachez-la \'e0 votre balcon et la laissez pendre. Si c\rquote est de Mouy qui attend\'85 et je serais tent\'e9 de le croire\'85 si c\rquote est de Mouy qui attend et qu\rquote +il veuille monter, il montera, ce digne ami. +\par +\par Et sans perdre de son flegme, Henri prit la bougie pour \'e9clairer Marguerite dans la recherche qu\rquote elle s\rquote appr\'eatait \'e0 faire de l\rquote \'e9chelle\~; la recherche ne fut pas longue, elle \'e9tait enferm\'e9 +e dans une armoire du fameux cabinet. +\par +\par \endash L\'e0, c\rquote est cela, dit Henri\~; maintenant, madame, si ce n\rquote est pas trop exiger de votre complaisance, attachez, je vous prie, cette \'e9chelle au balcon. +\par +\par \endash Pourquoi moi et non pas vous, Sire\~? dit Marguerite. +\par +\par \endash Parce que les meilleurs conspirateurs sont les plus prudents. La vue d\rquote un homme effaroucherait peut-\'eatre notre ami, vous comprenez. +\par +\par Marguerite sourit et attacha l\rquote \'e9chelle. +\par +\par \endash L\'e0, dit Henri en restant cach\'e9 dans l\rquote angle de l\rquote appartement, montrez-vous bien\~; maintenant faites voir l\rquote \'e9chelle. \'c0 merveille\~; je suis s\'fbr que de Mouy va monter. +\par +\par En effet, dix minutes apr\'e8s, un homme ivre de joie enjamba le balcon, et, voyant que la reine ne venait pas au-devant de lui, demeura quelques secondes h\'e9sitant. Mais, \'e0 d\'e9faut de Marguerite, Henri s\rquote avan\'e7a\~: +\par +\par \endash Tiens, dit-il gracieusement, ce n\rquote est point de Mouy, c\rquote est M.\~de\~La Mole. Bonsoir, monsieur de la Mole\~; entrez donc, je vous prie. +\par +\par La Mole demeura un instant stup\'e9fait. +\par +\par Peut-\'eatre, s\rquote il e\'fbt \'e9t\'e9 encore suspendu \'e0 son \'e9chelle au lieu d\rquote \'eatre pos\'e9 le pied ferme sur le balcon, f\'fbt-il tomb\'e9 en arri\'e8re. +\par +\par \endash Vous avez d\'e9sir\'e9 parler au roi de Navarre pour affaires urgentes, dit Marguerite\~; je l\rquote ai fait pr\'e9venir, et le voil\'e0. Henri alla fermer la fen\'eatre. +\par +\par \endash Je t\rquote aime, dit Marguerite en serrant vivement la main du jeune homme. +\par +\par \endash Eh bien, monsieur, fit Henri en pr\'e9sentant une chaise \'e0 La Mole, que disons-nous\~? +\par +\par \endash Nous disons, Sire, r\'e9pondit celui-ci, que j\rquote ai quitt\'e9 M.\~de\~Mouy \'e0 la barri\'e8re. Il d\'e9sire savoir si Maurevel a parl\'e9 et si sa pr\'e9sence dans la chambre de Votre Majest\'e9 est connue. +\par +\par \endash Pas encore, mais cela ne peut tarder\~; il faut donc nous h\'e2ter. +\par +\par \endash Votre opinion est la sienne, Sire, et si demain, pendant la soir\'e9e, M.\~d\rquote Alen\'e7on est pr\'eat \'e0 partir, il se trouvera \'e0 la porte Saint-Marcel avec cent cinquante hommes\~; cinq cents vous attendront \'e0 Fontainebleau\~ +: alors vous gagnerez Blois, Angoul\'eame et Bordeaux. +\par +\par \endash Madame, dit Henri en se tournant vers sa femme, demain, pour mon compte, je serai pr\'eat, le serez-vous\~? +\par +\par Les yeux de La Mole se fix\'e8rent sur ceux de Marguerite avec une profonde anxi\'e9t\'e9. +\par +\par \endash Vous avez ma parole, dit la reine, partout o\'f9 vous irez, je vous suis\~; mais vous le savez, il faut que M.\~d\rquote Alen\'e7on parte en m\'eame temps que nous. Pas de milieu avec lui, il nous sert ou il nous trahit\~; s\rquote il h\'e9 +site, ne bougeons pas. +\par +\par \endash Sait-il quelque chose de ce projet, monsieur de la Mole\~? demanda Henri. +\par +\par \endash Il a d\'fb, il y a quelques jours, recevoir une lettre de M.\~de\~Mouy. +\par +\par \endash Ah ! ah ! dit Henri, et il ne m\rquote a parl\'e9 de rien ! +\par +\par \endash D\'e9fiez-vous, monsieur, dit Marguerite, d\'e9fiez-vous. +\par +\par \endash Soyez tranquille, je suis sur mes gardes. Comment faire tenir une r\'e9ponse \'e0 M.\~de\~Mouy\~? +\par +\par \endash Ne vous inqui\'e9tez de rien, Sire. \'c0 droite ou \'e0 gauche de Votre Majest\'e9, visible ou invisible, demain, pendant la r\'e9ception des ambassadeurs, il sera l\'e0\~: un mot dan +s le discours de la reine qui lui fasse comprendre si vous consentez ou non, s\rquote il doit fuir ou vous attendre. Si le duc d\rquote Alen\'e7on refuse, il ne demande que quinze jours pour tout r\'e9organiser en votre nom. +\par +\par \endash En v\'e9rit\'e9, dit Henri, de Mouy est un homme pr\'e9cieux. Pouvez-vous intercaler dans votre discours la phrase attendue, madame\~? +\par +\par \endash Rien de plus facile, r\'e9pondit Marguerite. +\par +\par \endash Alors, dit Henri, je verrai demain M.\~d\rquote Alen\'e7on\~; que de Mouy soit \'e0 son poste et comprenne \'e0 demi-mot. +\par +\par \endash Il y sera, Sire. +\par +\par \endash Eh bien, monsieur de la Mole, dit Henri, allez lui porter ma r\'e9ponse. Vous avez sans doute dans les environs un cheval, un serviteur\~? +\par +\par \endash Orthon est l\'e0 qui m\rquote attend sur le quai. +\par +\par \endash Allez le rejoindre, monsieur le comte. Oh ! non point par la fen\'eatre\~; c\rquote est bon dans les occasions extr\'eames. Vous pourriez \'eatre vu, et comme on ne saurait pas que c\rquote +est pour moi que vous vous exposez ainsi, vous compromettriez la reine. +\par +\par \endash Mais par o\'f9, Sire\~? +\par +\par \endash Si vous ne pouvez pas entrer seul au Louvre, vous en pouvez sortir avec moi, qui ai le mot d\rquote ordre. Vous avez votre manteau, j\rquote ai le mien\~; nous nous envelopperons tous deux, et nous traverserons le guichet sans difficult\'e9. D +\rquote ailleurs, je serai aise de donner quelques ordres particuliers \'e0 Orthon. Attendez ici, je vais voir s\rquote il n\rquote y a personne dans les corridors. +\par +\par Henri, de l\rquote air du monde le plus naturel, sortit pour aller explorer le chemin. La Mole resta seul avec la reine. +\par +\par \endash Oh ! quand vous reverrai-je\~? dit La Mole. +\par +\par \endash Demain soir si nous fuyons\~: un de ces soirs, dans la maison de la rue Cloche-Perc\'e9e, si nous ne fuyons pas. +\par +\par \endash Monsieur de la Mole, dit Henri en rentrant, vous pouvez venir, il n\rquote y a personne. La Mole s\rquote inclina respectueusement devant la reine. +\par +\par \endash Donnez-lui votre main \'e0 baiser, madame, dit Henri\~; monsieur de La Mole n\rquote est pas un serviteur ordinaire. Marguerite ob\'e9it. +\par +\par \endash \'c0 propos, dit Henri, serrez l\rquote \'e9chelle de corde avec soin\~; c\rquote est un meuble pr\'e9cieux pour des conspirateurs\~; et, au moment o\'f9 l\rquote on s\rquote y attend le moins, on peut avoir besoin de s\rquote +en servir. Venez, monsieur de la Mole, venez. +\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97175836}XII\line Les ambassadeurs{\*\bkmkend _Toc97175836} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Le lendemain toute la population de Paris s\rquote \'e9tait port\'e9e vers le faubourg Saint-Antoine, par lequel il avait \'e9t\'e9 d\'e9cid\'e9 que les ambassadeurs polonais feraient leur entr\'e9e. Une haie de Suisses contenait la foule, et des d\'e9 +tachements de cavaliers prot\'e9geaient la circulation des seigneurs et des dames de la cour qui se portaient au-devant du cort\'e8ge. +\par +\par Bient\'f4t parut, \'e0 la hauteur de l\rquote abbaye Saint-Antoine, une troupe de cavaliers v\'eatus de rouge et de jaune, avec des bonnets et des manteaux fourr\'e9s, et tenant \'e0 la main des sabres larges et recourb\'e9 +s comme les cimeterres des Turcs. +\par +\par Les officiers marchaient sur le flanc des lignes. +\par +\par Derri\'e8re cette premi\'e8re troupe en venait une seconde \'e9quip\'e9e avec un luxe tout \'e0 fait oriental. Elle pr\'e9c\'e9dait les ambassadeurs, qui, au nombre de quatre, repr\'e9 +sentaient magnifiquement le plus mythologique des royaumes chevaleresques du XVI}{\super e}{ si\'e8cle. +\par +\par L\rquote un de ces ambassadeurs \'e9tait l\rquote \'e9v\'eaque de Cracovie. Il portait un costume demi-pontifical, demi-guerrier, mais \'e9blouissant d\rquote or et de pierreries. Son cheval blanc \'e0 longs crins flottants et au pas relev\'e9 + semblait souffler le feu par ses naseaux\~; personne n\rquote aurait pens\'e9 que depuis un mois le noble animal faisait quinze lieues chaque jour par des chemins que le mauvais temps avait rendus presque impraticables. +\par +\par Pr\'e8s de l\rquote \'e9v\'eaque marchait le palatin Lasco, puissant seigneur si rapproch\'e9 de la couronne qu\rquote il avait la richesse d\rquote un roi comme il en avait l\rquote orgueil. +\par +\par Apr\'e8s les deux ambassadeurs principaux, qu\rquote accompagnaient deux autres palatins de haute naissance, venait une quantit\'e9 de seigneurs polonais dont les chevaux, harnach\'e9s de soie, d\rquote or et de pierreries, excit\'e8 +rent la bruyante approbation du peuple. En effet, les cavaliers fran\'e7ais, malgr\'e9 la richesse de leurs \'e9quipages, \'e9taient compl\'e8tement \'e9clips\'e9s par ces nouveaux venus, qu\rquote ils appelaient d\'e9daigneusement des barbares. +\par +\par Jusqu\rquote au dernier moment, Catherine avait esp\'e9r\'e9 que la r\'e9ception serait remise encore et que la d\'e9cision du roi c\'e9derait \'e0 sa faiblesse, qui continuait. Mais lorsque le jour fut venu, lorsqu\rquote elle vit Charles, p\'e2 +le comme un spectre, rev\'eatir le splendide manteau royal, elle comprit qu\rquote il fallait plier en apparence sous cette volont\'e9 de fer, et elle commen\'e7a de croire que le plus s\'fbr parti pour Henri d\rquote Anjou \'e9tait l\rquote +exil magnifique auquel il \'e9tait condamn\'e9. +\par +\par Charles, \'e0 part les quelques mots qu\rquote il avait prononc\'e9s lorsqu\rquote il avait rouvert les yeux, au moment o\'f9 sa m\'e8re sortait du cabinet, n\rquote avait point parl\'e9 \'e0 Catherine depuis la sc\'e8ne qui avait amen\'e9 la crise \'e0 + laquelle il avait failli succomber. Chacun, dans le Louvre, savait qu\rquote il y avait eu une altercation terrible entre eux sans conna\'eetre la cause de cette alterca +tion, et les plus hardis tremblaient devant cette froideur et ce silence, comme tremblent les oiseaux devant le calme mena\'e7ant qui pr\'e9c\'e8de l\rquote orage. +\par +\par Cependant tout s\rquote \'e9tait pr\'e9par\'e9 au Louvre, non pas comme pour une f\'eate, il est vrai, mais comme pour quelque lugubre c\'e9r\'e9monie. L\rquote ob\'e9issance de chacun avait \'e9t\'e9 + morne ou passive. On savait que Catherine avait presque trembl\'e9, et tout le monde tremblait. +\par +\par La grande salle de r\'e9ception du palais avait \'e9t\'e9 pr\'e9par\'e9e, et comme ces sortes de s\'e9ances \'e9taient ordinairement publiques, les gardes et les sentinelles avaient re\'e7u l\rquote +ordre de laisser entrer, avec les ambassadeurs, tout ce que les appartements et les cours pourraient contenir de populaire. +\par +\par Quant \'e0 Paris, son aspect \'e9tait toujours celui que pr\'e9sente la grande ville en pareille circonstance\~: c\rquote est-\'e0-dire empressement et curiosit\'e9. Seulement quiconque e\'fbt bien consid\'e9r\'e9 ce jour-l\'e0 + la population de la capitale, e\'fbt reconnu parmi les groupes compos\'e9s de ces honn\'eates figures de bourgeois na\'efvement b\'e9antes, bon nombre d\rquote hommes envelopp\'e9s dans de grands manteaux, se r\'e9 +pondant les uns aux autres par des coups d\rquote \'9cil, des signes de la main quand ils \'e9taient \'e0 distance, et \'e9changeant \'e0 voix basse quelques mots rapides et significatifs toutes les fois qu\rquote ils se rapprochaient +. Ces hommes, au reste, paraissaient fort pr\'e9occup\'e9s du cort\'e8ge, le suivaient des premiers, et paraissaient recevoir leurs ordres d\rquote un v\'e9n\'e9rable vieillard dont les yeux noirs et vifs faisaient, malgr\'e9 + sa barbe blanche et ses sourcils grisonnants, ressortir la verte activit\'e9. En effet, ce vieillard, soit par ses propres moyens, soit qu\rquote il f\'fbt aid\'e9 par les efforts de ses compagnons, parvint \'e0 + se glisser des premiers dans le Louvre, et, gr\'e2ce \'e0 la complaisance du chef des Suisses, digne huguenot fort peu catholique malgr\'e9 sa conversion, trouva moyen de se placer derri\'e8 +re les ambassadeurs, juste en face de Marguerite et de Henri de Navarre. +\par +\par Henri pr\'e9venu par La Mole que de Mouy devait, sous un d\'e9guisement quelconque, assister \'e0 la s\'e9ance, jetait les yeux de tous c\'f4t\'e9s. Enfin ses regards rencontr\'e8rent ceux du vieillard et ne le quitt\'e8rent plus\~ +: un signe de De Mouy avait fix\'e9 tous les doutes du roi de Navarre. Car de Mouy \'e9tait si bien d\'e9guis\'e9 que Henri lui-m\'eame avait dout\'e9 que ce vieillard \'e0 barbe blanche p\'fbt \'eatre le m\'eame que cet intr\'e9 +pide chef des huguenots qui avait fait, cinq ou six jours auparavant, une si rude d\'e9fense. +\par +\par Un mot de Henri, prononc\'e9 \'e0 l\rquote oreille de Marguerite, fixa les regards de la reine sur de Mouy. Puis alors ses beaux yeux s\rquote \'e9gar\'e8rent dans les profondeurs de la salle\~: elle cherchait La Mole, mais inutilement. +\par +\par La Mole n\rquote y \'e9tait pas. +\par +\par Les discours commenc\'e8rent. Le premier fut au roi. Lasco lui demandait, au nom de la di\'e8te, son assentiment \'e0 ce que la couronne de Pologne f\'fbt offerte \'e0 un prince de la maison de France. +\par +\par Charles r\'e9pondit par une adh\'e9sion courte et pr\'e9cise, pr\'e9sentant le duc d\rquote Anjou, son fr\'e8re, du courage duquel il fit un grand \'e9loge aux envoy\'e9s polonais. Il parlait en fran\'e7ais\~; un interpr\'e8te traduisait sa r\'e9ponse apr +\'e8s chaque p\'e9riode. Et pendant que l\rquote interpr\'e8te parlait \'e0 son tour, on pouvait voir le roi approcher de sa bouche un mouchoir qui, \'e0 chaque fois, s\rquote en \'e9loignait teint de sang. +\par +\par Quand la r\'e9ponse de Charles fut termin\'e9e, Lasco se tourna vers le duc d\rquote Anjou, s\rquote inclina et commen\'e7a un discours latin dans lequel il lui offrait le tr\'f4ne au nom de la nation polonaise. +\par +\par Le duc r\'e9pondit dans la m\'eame langue, et d\rquote une voix dont il cherchait en vain \'e0 contenir l\rquote \'e9motion, qu\rquote il acceptait avec reconnaissance l\rquote honneur qui lui \'e9tait d\'e9cern\'e9. Pendant tout le temps qu\rquote +il parla, Charles resta debout, les l\'e8vres serr\'e9es, l\rquote \'9cil fix\'e9 sur lui, immobile et mena\'e7ant comme l\rquote \'9cil d\rquote un aigle. +\par +\par Quand le duc d\rquote Anjou eut fini, Lasco prit la couronne des Jagellons pos\'e9e sur un coussin de velours rouge, et tandis que deux seigneurs polonais rev\'eataient le duc d\rquote Anjou du manteau royal, il d\'e9 +posa la couronne entre les mains de Charles. +\par +\par Charles fit un signe \'e0 son fr\'e8re. Le duc d\rquote Anjou vint s\rquote agenouiller devant lui, et de ses propres mains, Charles lui posa la couronne sur la t\'eate\~: alors les deux rois \'e9chang\'e8 +rent un des plus haineux baisers que se soient jamais donn\'e9s deux fr\'e8res. +\par +\par Aussit\'f4t un h\'e9raut cria\~: +\par +\par \'ab\~Alexandre-\'c9douard-Henri de France, duc d\rquote Anjou, vient d\rquote \'eatre couronn\'e9 roi de Pologne. Vive le roi de Pologne ! \'bb +\par +\par Toute l\rquote assembl\'e9e r\'e9p\'e9ta d\rquote un seul cri\~: +\par +\par \endash Vive le roi de Pologne ! Alors Lasco se tourna vers Marguerite. Le discours de la belle reine avait \'e9t\'e9 gard\'e9 pour le dernier. Or, comme c\rquote \'e9tait une galanterie qui lui avait \'e9t\'e9 accord\'e9e pour faire briller son beau g +\'e9nie, comme on disait alors, chacun porta une grande attention \'e0 la r\'e9ponse, qui devait \'eatre en latin. Nous avons vu que Marguerite l\rquote avait compos\'e9e elle-m\'eame. +\par +\par Le discours de Lasco fut plut\'f4t un \'e9loge qu\rquote un discours. Il avait c\'e9d\'e9, tout Sarmate qu\rquote il \'e9tait, \'e0 l\rquote admiration qu\rquote inspirait \'e0 tous la belle reine de Navarre\~; et empruntant la langue \'e0 + Ovide, mais le style \'e0 Ronsard, il dit que, partis de Varsovie au milieu de la plus profonde nuit, ils n\rquote auraient su, lui et ses compagnons, comment retrouver leur chemin, si, comme les rois mages, ils n\rquote avaient eu deux \'e9 +toiles pour les guider\~; \'e9toiles qui devenaient de plus en plus brillantes \'e0 mesure qu\rquote ils approchaient de la France, et qu\rquote ils reconnaissaient maintenant n\rquote \'ea +tre autre chose que les deux beaux yeux de la reine de Navarre. Enfin, passant de l\rquote \'c9vangile au Coran, de la Syrie \'e0 l\rquote Arabie P\'e9tr\'e9e, de Nazareth \'e0 La Mecque, il termina en disant qu\rquote il \'e9tait tout pr\'eat \'e0 + faire ce que faisaient les sectateurs ardents du Proph\'e8te, qui, une fois qu\rquote ils avaient eu le bonheur de contempler son tombeau, se crevaient les yeux, jugeant qu\rquote apr\'e8s avoir joui d\rquote +une si belle vue rien dans ce monde ne valait plus la peine d\rquote \'eatre admir\'e9. +\par +\par Ce discours fut couvert d\rquote applaudissements de la part de ceux qui parlaient latin, parce qu\rquote ils partageaient l\rquote opinion de l\rquote orateur\~; de la part de ceux qui ne l\rquote entendaient point, parce qu\rquote ils voulaient avoir l +\rquote air de l\rquote entendre. +\par +\par Marguerite fit d\rquote abord une gracieuse r\'e9v\'e9rence au galant Sarmate\~; puis, tout en r\'e9pondant \'e0 l\rquote ambassadeur, fixant les yeux sur de Mouy, elle commen\'e7a en ces termes\~: +\par +\par \'ab\~}{\i Quod nunc hac in aula insperati adestis exultaremus ego et conjux, nisi ideo immineret calimitas, scilicet non solum fratris sed etiam amici orbitas.}{\cs30\b\i\super \chftn {\footnote \pard\plain +\s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Votre pr\'e9sence inesp\'e9r\'e9e dans cette cour nous comblerait de joie, moi et mon mari, si elle n\rquote amenait un grand malheur, c +\rquote est-\'e0-dire non seulement la perte d\rquote un fr\'e8re, mais encore celle d\rquote un ami.}}}{\super \~\'bb}{ +\par +\par Ces paroles avaient deux sens, et, tout en s\rquote adressant \'e0 de Mouy, pouvaient s\rquote adresser \'e0 Henri d\rquote Anjou. Aussi ce dernier salua-t-il en signe de reconnaissance. +\par +\par Charles ne se rappela point avoir lu cette phrase dans le discours qui lui avait \'e9t\'e9 communiqu\'e9 quelques jours auparavant\~; mais il n\rquote attachait point grande importance aux paroles de Marguerite, qu\rquote il savait \'ea +tre un discours de simple courtoisie. D\rquote ailleurs, il comprenait fort mal le latin. +\par +\par Marguerite continua\~: +\par +\par \'ab\~}{\i Adeo dolemur a te dividi ut tecum proficisci maluissemus. }{\i\lang2057 Sed idem fatum que nunc sine ull\'e2 mor\'e2 Luteti\'e2 cedere juberis, hac in urbe detinet. Proficiscere ergo, frater\~; proficiscere, amice\~; profici}{\i\lang2057 s}{ +\i\lang2057 cere sine nobis\~; proficiscentem sequentur spes et desideria nostra}{\lang2057 .}{\cs30\b\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ + Nous sommes d\'e9sesp\'e9r\'e9s d\rquote \'eatre s\'e9par\'e9s de vous, quand nous eussions pr\'e9f\'e9r\'e9 partir avec vous. Mais le m\'eame destin qui veut que vous quittiez sans retard Paris, nous encha\'ee +ne, nous, dans cette ville. Partez donc, cher fr\'e8re; partez donc, cher ami; partez sans nous. Notre esp\'e9rance et nos d\'e9sirs vous suivent.}}}{\lang2057 \~\'bb +\par +\par }{On devine ais\'e9ment que de Mouy \'e9coutait avec une attention profonde ces paroles, qui, adress\'e9es aux ambassadeurs, \'e9taient prononc\'e9es pour lui seul. Henri avait bien d\'e9j\'e0 deux ou trois fois tourn\'e9 la t\'eate n\'e9 +gativement sur les \'e9paules, pour faire comprendre au jeune huguenot que d\rquote Alen\'e7on avait refus\'e9\~; mais ce geste, qui pouvait \'eatre un effet du hasard, e\'fbt paru insuffisant \'e0 + de Mouy, si les paroles de Marguerite ne fussent venues le confirmer. Or, tandis qu\rquote il regardait Marguerite et l\rquote \'e9coutait de toute son \'e2me, ses deux yeux noirs, si brillants sous leurs sourcils gris, frapp\'e8 +rent Catherine, qui tressaillit comme \'e0 une commotion \'e9lectrique, et qui ne d\'e9tourna plus son regard de ce c\'f4t\'e9 de la salle. +\par +\par \endash Voil\'e0 une figure \'e9trange, murmura-t-elle tout en continuant de composer son visage selon les lois du c\'e9r\'e9monial. Qui donc est cet homme qui regarde si attentivement Marguerite, et que, de leur c\'f4t\'e9 + Marguerite et Henri regardent si attentivement\~? +\par +\par Cependant la reine de Navarre continuait son discours, qui, \'e0 partir de ce moment, r\'e9pondait aux politesses de l\rquote envoy\'e9 polonais, tandis que Catherine se creusait la t\'eate, cherchant quel pouvait \'ea +tre le nom de ce beau vieillard, lorsque le ma\'eetre des c\'e9r\'e9monies, s\rquote approchant d\rquote elle par derri\'e8re, lui remit un sachet de satin parfum\'e9 contenant un papier pli\'e9 + en quatre. Elle ouvrit le sachet, tira le papier, et lut ces mots\~: +\par +\par \'ab\~Maurevel, \'e0 l\rquote aide d\rquote un cordial que je viens de lui donner, a enfin repris quelque force, et est parvenu \'e0 \'e9crire le nom de l\rquote homme qui se trouvait dans la chambre du roi de Navarre. Cet homme, c\rquote est M.\~de\~ +Mouy.\~\'bb +\par +\par \endash De Mouy ! pensa la reine\~; eh bien, j\rquote en avais le pressentiment. Mais ce vieillard\'85 Eh ! }{\i cospetto ! \'85}{ ce vieillard, c\rquote est\'85 +\par +\par Catherine demeura l\rquote \'9cil fixe, la bouche b\'e9ante. Puis, se penchant \'e0 l\rquote oreille du capitaine des gardes qui se tenait \'e0 son c\'f4t\'e9\~: +\par +\par \endash Regardez, monsieur de Nancey, lui dit-elle, mais sans affectation\~; regardez le seigneur Lasco, celui qui parle en ce moment. Derri\'e8re lui\'85 c\rquote est cela\'85 voyez-vous un vieillard \'e0 barbe blanche, en habit de velours noir\~? + +\par +\par \endash Oui, madame, r\'e9pondit le capitaine. +\par +\par \endash Bon, ne le perdez pas de vue. +\par +\par \endash Celui auquel le roi de Navarre fait un signe\~? +\par +\par \endash Justement. Placez-vous \'e0 la porte du Louvre avec dix hommes, et, quand il sortira, invitez-le de la part du roi \'e0 d\'eener. S\rquote il vous suit, conduisez-le dans une chambre o\'f9 vous le retiendrez prisonnier. S\rquote il vous r\'e9 +siste, emparez vous-en mort ou vif. Allez ! allez ! +\par +\par Heureusement Henri, fort peu occup\'e9 du discours de Marguerite, avait l\rquote \'9cil arr\'eat\'e9 sur Catherine, et n\rquote avait point perdu une seule expression de son visage. En voyant les yeux de la reine m\'e8re fix\'e9 +s avec un si grand acharnement sur de Mouy, il s\rquote inqui\'e9ta\~; en lui voyant donner un ordre au capitaine des gardes, il comprit tout. +\par +\par Ce fut en ce moment qu\rquote il fit le geste qu\rquote avait surpris M.\~de\~Nancey, et qui, dans la langue des signes, voulait dire\~: Vous \'eates d\'e9couvert, sauvez-vous \'e0 l\rquote instant m\'eame. +\par +\par De Mouy comprit ce geste, qui couronnait si bien la portion du discours de Marguerite qui lui \'e9tait adress\'e9. Il ne se le fit pas dire deux fois, il se perdit dans la foule, et disparut. +\par +\par Mais Henri ne fut tranquille que lorsqu\rquote il eut vu M.\~de\~Nancey revenir \'e0 Catherine, et qu\rquote il eut compris \'e0 la contraction du visage de la reine m\'e8re que celui-ci lui annon\'e7ait qu\rquote il \'e9tait arriv\'e9 trop tard. L +\rquote audience \'e9tait finie. Marguerite \'e9changeait encore quelques paroles non officielles avec Lasco. +\par +\par Le roi se leva chancelant, salua et sortit appuy\'e9 sur l\rquote \'e9paule d\rquote Ambroise Par\'e9, qui ne le quittait pas depuis l\rquote accident qui lui \'e9tait arriv\'e9. +\par +\par Catherine, p\'e2le de col\'e8re, et Henri, muet de douleur, le suivirent. +\par +\par Quant au duc d\rquote Alen\'e7on, il s\rquote \'e9tait compl\'e8tement effac\'e9 pendant la c\'e9r\'e9monie\~; et pas une fois le regard de Charles qui ne s\rquote \'e9tait pas \'e9cart\'e9 un instant du duc d\rquote Anjou, ne s\rquote \'e9tait fix\'e9 + sur lui. +\par +\par Le nouveau roi de Pologne se sentait perdu. Loin de sa m\'e8re, enlev\'e9 par ces barbares du Nord, il \'e9tait semblable \'e0 Ant\'e9e, ce fils de la Terre, qui perdait ses forces, soulev\'e9 dans les bras d\rquote Hercule. Une fois hors de la fronti\'e8 +re, le duc d\rquote Anjou se regardait comme \'e0 tout jamais exclu du tr\'f4ne de France. +\par +\par Aussi, au lieu de suivre le roi, ce fut chez sa m\'e8re qu\rquote il se retira. +\par +\par Il la trouva non moins sombre et non moins pr\'e9occup\'e9e que lui-m\'eame, car elle songeait \'e0 cette t\'eate fine et moqueuse qu\rquote elle n\rquote avait point perdue de vue pendant la c\'e9r\'e9monie, \'e0 ce B\'e9arnais auquel la destin\'e9 +e semblait faire place en balayant autour de lui les rois, princes assassins, ses ennemis et ses obstacles. +\par +\par En voyant son fils bien-aim\'e9 p\'e2le sous sa couronne, bris\'e9 sous son manteau royal, joignant sans rien dire, en signe de supplication, ses belles mains, qu\rquote il tenait d\rquote elle, Catherine se leva et alla \'e0 lui. +\par +\par \endash Oh ! ma m\'e8re, s\rquote \'e9cria le roi de Pologne, me voil\'e0 condamn\'e9 \'e0 mourir dans l\rquote exil ! +\par +\par \endash Mon fils, lui dit Catherine, oubliez-vous si vite la pr\'e9diction de Ren\'e9\~? Soyez tranquille, vous n\rquote y demeurerez pas longtemps. +\par +\par \endash Ma m\'e8re, je vous en conjure, dit le duc d\rquote Anjou, au premier bruit, au premier soup\'e7on que la couronne de France peut \'eatre vacante, pr\'e9venez-moi\'85 +\par +\par \endash Soyez tranquille, mon fils, dit Catherine\~; jusqu\rquote au jour que nous attendons tous deux il y aura incessamment dans mon \'e9curie un cheval sell\'e9, et dans mon antichambre un courrier pr\'eat \'e0 partir pour la Pologne. +\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97175837}XIII\line Oreste et Pylade{\*\bkmkend _Toc97175837} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Henri d\rquote Anjou parti, on e\'fbt dit que la paix et le bonheur \'e9taient revenus s\rquote asseoir dans le Louvre au foyer de cette famille d\rquote Atrides. +\par +\par Charles, oubliant sa m\'e9lancolie, reprenait sa vigoureuse sant\'e9, chassant avec Henri et parlant de chasse avec lui les jours o\'f9 il ne pouvait chasser\~; ne lui reprochant qu\rquote une chose, son apathie pour la chasse au vol, et disant qu\rquote +il serait un prince parfait s\rquote il savait dresser les faucons, les gerfauts et les tiercelets comme il savait dresser braques et courants. +\par +\par Catherine \'e9tait redevenue bonne m\'e8re\~: douce \'e0 Charles et \'e0 d\rquote Alen\'e7on, caressante \'e0 Henri et \'e0 Marguerite, gracieuse \'e0 madame de Nevers et \'e0 madame de Sauve\~; et, sous pr\'e9texte que c\rquote \'e9 +tait en accomplissant un ordre d\rquote elle qu\rquote il avait \'e9t\'e9 bless\'e9, elle avait pouss\'e9 la bont\'e9 d\rquote \'e2me jusqu\rquote \'e0 aller voir deux fois Maurevel convalescent dans sa maison de la rue de la Cerisaie. +\par +\par Marguerite continuait ses amours \'e0 l\rquote espagnole. +\par +\par Tous les soirs elle ouvrait sa fen\'eatre et correspondait avec La Mole par gestes et par \'e9crit\~; et dans chacune de ses lettres le jeune homme rappelait \'e0 sa belle reine qu\rquote elle lui avait promis quelques instants, en r\'e9 +compense de son exil, rue Cloche-Perc\'e9e. +\par +\par Une seule personne au monde \'e9tait seule et d\'e9pareill\'e9e dans le Louvre redevenu si calme et si paisible. +\par +\par Cette personne, c\rquote \'e9tait notre ami le comte Annibal de Coconnas. +\par +\par Certes, c\rquote \'e9tait quelque chose que de savoir La Mole vivant\~; c\rquote \'e9tait beaucoup que d\rquote \'eatre toujours le pr\'e9f\'e9r\'e9 de madame de Nevers, la plus r +ieuse et la plus fantasque de toutes les femmes. Mais tout le bonheur de ce t\'eate-\'e0-t\'eate que la belle duchesse lui accordait, tout le repos d\rquote esprit donn\'e9 par Marguerite \'e0 + Coconnas sur le sort de leur ami commun, ne valaient point aux yeux du Pi\'e9montais une heure pass\'e9e avec La Mole chez l\rquote ami La Huri\'e8re devant un pot de vin doux, ou bien une de ces courses d\'e9vergond\'e9 +es faites dans tous ces endroits de Paris o\'f9 un honn\'eate gentilhomme pouvait attraper des accrocs \'e0 sa peau, \'e0 sa bourse ou \'e0 son habit. +\par +\par Madame de Nevers, il faut l\rquote avouer \'e0 la honte de l\rquote humanit\'e9, supportait impatiemment cette rivalit\'e9 de La Mole. Ce n\rquote est point qu\rquote elle d\'e9test\'e2t le Proven\'e7al, au contraire\~: entra\'een\'e9 +e par cet instinct irr\'e9sistible qui porte toute femme \'e0 \'eatre coquette malgr\'e9 elle avec l\rquote amant d\rquote une autre femme, surtout quand cette femme est son amie, elle n\rquote avait point \'e9pargn\'e9 \'e0 La Mole les \'e9 +clairs de ses yeux d\rquote \'e9meraude, et Coconnas e\'fbt pu envier les franches poign\'e9es de main et les frais d\rquote amabilit\'e9 faits par la duchesse en faveur de son ami pendant ces jours de caprice, o\'f9 l\rquote astre du Pi\'e9 +montais semblait p\'e2lir dans le ciel de sa belle ma\'eetresse\~; mais Coconnas, qui e\'fbt \'e9gorg\'e9 quinze personnes pour un seul clin d\rquote \'9cil de sa dame, \'e9tait si peu jaloux de La Mole qu\rquote il lui avait souvent fait \'e0 l\rquote +oreille, \'e0 la suite de ces incons\'e9quences de la duchesse, certaines offres qui avaient fait rougir le Proven\'e7al. +\par +\par Il r\'e9sulte de cet \'e9tat de choses que Henriette, que l\rquote absence de La Mole privait de tous les avantages que lui procurait la compagnie de Coconnas, c\rquote est-\'e0-dire de son intarissable gaiet\'e9 + et de ses insatiables caprices de plaisir, vint un jour trouver Marguerite pour la supplier de lui rendre ce tiers oblig\'e9, sans lequel l\rquote esprit et le c\'9cur de Coconnas allaient s\rquote \'e9vaporant de jour en jour. +\par +\par Marguerite, toujours compatissante et d\rquote ailleurs press\'e9e par les pri\'e8res de La Mole et les d\'e9sirs de son propre c\'9cur, donna rendez-vous pour le lendemain \'e0 Henriette dans la maison aux deux portes, afin d\rquote y traiter \'e0 + fond ces mati\'e8res dans une conversation que personne ne pourrait interrompre. +\par +\par Coconnas re\'e7ut d\rquote assez mauvaise gr\'e2ce le billet de Henriette qui le convoquait rue Tizon pour neuf heures et demie. Il ne s\rquote en achemina pas moins vers le lieu du rendez-vous, o\'f9 il trouva Henriette d\'e9j\'e0 courrouc\'e9e d\rquote +\'eatre arriv\'e9e la premi\'e8re. +\par +\par \endash Fi ! monsieur, dit-elle, que c\rquote est mal appris de faire attendre ainsi\'85 je ne dirai pas une princesse, mais une femme ! +\par +\par \endash Oh ! attendre, dit Coconnas, voil\'e0 bien un mot \'e0 vous, par exemple ! je parie au contraire que nous sommes en avance. +\par +\par \endash Moi, oui. +\par +\par \endash Bah ! moi aussi\~; il est tout au plus dix heures, je parie. +\par +\par \endash Eh bien, mon billet portait neuf heures et demie. +\par +\par \endash Aussi \'e9tais-je parti du Louvre \'e0 neuf heures, car je suis de service pr\'e8s de M.\~le duc d\rquote Alen\'e7on, soit dit en passant\~; ce qui fait que je serai oblig\'e9 de vous quitter dans une heure. +\par +\par \endash Ce qui vous enchante\~? +\par +\par \endash Non, ma foi ! attendu que M.\~d\rquote Alen\'e7on est un ma\'eetre fort maussade et fort quinteux\~; et, que pour \'eatre querell\'e9, j\rquote aime mieux l\rquote \'eatre par de jolies l\'e8vres comme les v\'f4 +tres que par une bouche de travers comme la sienne. +\par +\par \endash Allons ! dit la duchesse, voil\'e0 qui est un peu mieux cependant\'85 Vous disiez donc que vous \'e9tiez sorti \'e0 neuf heures du Louvre\~? +\par +\par \endash Oh ! mon Dieu, oui, dans l\rquote intention de venir droit ici, quand, au coin de la rue de Grenelle, j\rquote aper\'e7ois un homme qui ressemble \'e0 La Mole. +\par +\par \endash Bon ! encore La Mole. +\par +\par \endash Toujours, avec ou sans permission. +\par +\par \endash Brutal ! +\par +\par \endash Bon ! dit Coconnas, nous allons recommencer nos galanteries. +\par +\par \endash Non, mais finissez-en avec vos r\'e9cits. +\par +\par \endash Ce n\rquote est pas moi qui demande \'e0 les faire, c\rquote est vous qui me demandez pourquoi je suis en retard. +\par +\par \endash Sans doute\~; est-ce \'e0 moi d\rquote arriver la premi\'e8re\~? +\par +\par \endash Eh ! vous n\rquote avez personne \'e0 chercher, vous. +\par +\par \endash Vous \'eates assommant, mon cher\~; mais continuez. Enfin, au coin de la rue de Grenelle, vous apercevez un homme qui ressemble \'e0 La Mole\'85 Mais qu\rquote avez-vous donc \'e0 votre pourpoint\~? du sang ! +\par +\par \endash Bon ! en voil\'e0 encore un qui m\rquote aura \'e9clabouss\'e9 en tombant. +\par +\par \endash Vous vous \'eates battu\~? +\par +\par \endash Je le crois bien. +\par +\par \endash Pour votre La Mole\~? +\par +\par \endash Pour qui voulez-vous que je me batte\~? pour une femme\~? +\par +\par \endash Merci ! +\par +\par \endash Je le suis donc, cet homme qui avait l\rquote impudence d\rquote emprunter des airs de mon ami. Je le rejoins \'e0 la rue Coquilli\'e8re, je le devance, je le regarde sous le nez \'e0 la lueur d\rquote une boutique. Ce n\rquote \'e9tait pas lui. + +\par +\par \endash Bon ! c\rquote \'e9tait bien fait. +\par +\par \endash Oui, mais mal lui en a pris. Monsieur, lui ai-je dit, vous \'eates un fat de vous permettre de ressembler de loin \'e0 mon ami M.\~de\~La Mole, lequel est un cavalier accompli, tandis que de pr\'e8s on voit bien que vous n\rquote \'eates qu +\rquote un truand. Sur ce, il a mis l\rquote \'e9p\'e9e \'e0 la main et moi aussi. \'c0 la troisi\'e8me passe, voyez le mal appris ! il est tomb\'e9 en m\rquote \'e9claboussant. +\par +\par \endash Et lui avez-vous port\'e9 secours, au moins\~? +\par +\par \endash J\rquote allais le faire quand est pass\'e9 un cavalier. Ah ! cette fois, duchesse, je suis s\'fbr que c\rquote \'e9tait La Mole. Malheureusement le cheval courait au galop. Je me suis mis \'e0 courir apr\'e8s le cheval, et les gens qui s\rquote +\'e9taient rassembl\'e9s pour me voir battre, \'e0 courir derri\'e8re moi. Or, comme on e\'fbt pu me prendre pour un voleur, suivi que j\rquote \'e9tais de toute cette canaille qui hurlait apr\'e8s mes chausses, j\rquote ai \'e9t\'e9 oblig\'e9 + de me retourner pour la mettre en fuite, ce qui m\rquote a fait perdre un certain temps. Pendant ce temps le cavalier avait disparu. Je me suis mis \'e0 sa poursuite, je me suis inform\'e9, j\rquote ai demand\'e9, donn\'e9 la couleur du cheval\~ +; mais, baste ! inutile\~: personne ne l\rquote avait remarqu\'e9. Enfin, de guerre lasse, je suis venu ici. +\par +\par \endash De guerre lasse ! dit la duchesse\~; comme c\rquote est obligeant ! +\par +\par \endash \'c9coutez, ch\'e8re amie, dit Coconnas en se renversant nonchalamment dans un fauteuil, vous m\rquote allez encore pers\'e9cuter \'e0 l\rquote endroit de ce pauvre La Mole\~; eh bien ! vous aurez tort\~: car enfin, l\rquote amiti\'e9, voyez-vous +\'85 Je voudrais avoir son esprit ou sa science, \'e0 ce pauvre ami\~; je trouverais quelque comparaison qui vous ferait palper ma pens\'e9e\'85 L\rquote amiti\'e9, voyez-vous, c\rquote est une \'e9toile, tandis que l\rquote amour\'85 l\rquote amour\'85 + eh bien, je la tiens, la comparaison\'85 l\rquote amour n\rquote est qu\rquote une bougie. Vous me direz qu\rquote il y en a de plusieurs esp\'e8ces\'85 +\par +\par \endash D\rquote amours\~? +\par +\par \endash Non ! de bougies, et que dans ces esp\'e8ces il y en a de pr\'e9f\'e9rables\~: la rose, par exemple\'85 va pour la rose\'85 c\rquote est la meilleure\~; mais, toute rose qu\rquote elle est, la bougie s\rquote use, tandis que l\rquote \'e9 +toile brille toujours. \'c0 cela vous me r\'e9pondrez que quand la bougie est us\'e9e on en met une autre dans le flambeau. +\par +\par \endash Monsieur de Coconnas, vous \'eates un fat. +\par +\par \endash L\'e0 ! +\par +\par \endash Monsieur de Coconnas, vous \'eates un impertinent. +\par +\par \endash L\'e0 ! l\'e0 ! +\par +\par \endash Monsieur de Coconnas, vous \'eates un dr\'f4le. +\par +\par \endash Madame, je vous pr\'e9viens que vous allez me faire regretter trois fois plus La Mole. +\par +\par \endash Vous ne m\rquote aimez plus. +\par +\par \endash Au contraire, duchesse, vous ne vous y connaissez pas, je vous idol\'e2tre. Mais je puis vous aimer, vous ch\'e9rir, vous idol\'e2trer, et, dans mes moments perdus, faire l\rquote \'e9loge de mon ami. +\par +\par \endash Vous appelez vos moments perdus ceux o\'f9 vous \'eates pr\'e8s de moi, alors\~? +\par +\par \endash Que voulez-vous ! ce pauvre La Mole, il est sans cesse pr\'e9sent \'e0 ma pens\'e9e. +\par +\par \endash Vous me le pr\'e9f\'e9rez, c\rquote est indigne ! Tenez, Annibal ! je vous d\'e9teste. Osez \'eatre franc, dites-moi que vous me le pr\'e9f\'e9rez. Annibal, je vous pr\'e9viens que si vous me pr\'e9f\'e9rez quelque chose au monde\'85 +\par +\par \endash Henriette, la plus belle des duchesses ! pour votre tranquillit\'e9, croyez-moi, ne me faites point de questions indiscr\'e8tes. Je vous aime plus que toutes les femmes, mais j\rquote aime La Mole plus que tous les hommes. +\par +\par \endash Bien r\'e9pondu, dit soudain une voix \'e9trang\'e8re. Et une tapisserie de damas soulev\'e9e devant un grand panneau, qui, en glissant dans l\rquote \'e9 +paisseur de la muraille, ouvrait une communication entre les deux appartements, laissa voir La Mole pris dans le cadre de cette porte, comme un beau portrait du Titien dans sa bordure dor\'e9e. +\par +\par \endash La Mole ! cria Coconnas sans faire attention \'e0 Marguerite et sans se donner le temps de la remercier de la surprise qu\rquote elle lui avait m\'e9nag\'e9e\~; La Mole, mon ami, mon cher La Mole ! +\par +\par Et il s\rquote \'e9lan\'e7a dans les bras de son ami, renversant le fauteuil sur lequel il \'e9tait assis et la table qui se trouvait sur son chemin. +\par +\par La Mole lui rendit avec effusion ses accolades\~; mais tout en les lui rendant\~: +\par +\par \endash Pardonnez-moi, madame, dit-il en s\rquote adressant \'e0 la duchesse de Nevers, si mon nom prononc\'e9 entre vous a pu quelquefois troubler votre charmant m\'e9nage\~: certes, ajouta-t-il en jetant un regard d\rquote indicible tendresse \'e0 + Marguerite, il n\rquote a pas tenu \'e0 moi que je vous revisse plus t\'f4t. +\par +\par \endash Tu vois, dit \'e0 son tour Marguerite, tu vois Henriette, que j\rquote ai tenu parole\~: le voici. +\par +\par \endash Est-ce donc aux seules pri\'e8res de madame la duchesse que je dois ce bonheur\~? demanda La Mole. +\par +\par \endash \'c0 ses seules pri\'e8res, r\'e9pondit Marguerite. Puis se tournant vers La Mole\~: +\par +\par \endash La Mole, continua-t-elle, je vous permets de ne pas croire un mot de ce que je dis. +\par +\par Pendant ce temps, Coconnas, qui avait dix fois serr\'e9 son ami contre son c\'9cur, qui avait tourn\'e9 vingt fois autour de lui, qui avait approch\'e9 un cand\'e9labre de son visage pour le regarder tout \'e0 son aise, alla s\rquote +agenouiller devant Marguerite et baisa le bas de sa robe. +\par +\par \endash Ah ! c\rquote est heureux, dit la duchesse de Nevers\~: vous allez me trouver supportable \'e0 pr\'e9sent. +\par +\par \endash Mordi ! s\rquote \'e9cria Coconnas, je vais vous trouver, comme toujours, adorable\~; seulement je vous le dirai de meilleur c\'9cur, et puiss\'e9-je avoir l\'e0 une trentaine de Polonais, de Sarmates et autres barbares hyperbor\'e9 +ens, pour leur faire confesser que vous \'eates la reine des belles. +\par +\par \endash Eh ! doucement, doucement, Coconnas, dit La Mole, et madame Marguerite donc\~?\'85 +\par +\par \endash Oh ! je ne m\rquote en d\'e9dis pas, s\rquote \'e9cria Coconnas avec cet accent demi-bouffon qui n\rquote appartenait qu\rquote \'e0 lui, madame Henriette est la reine des belles, et madame Marguerite est la belle des reines. +\par +\par Mais, quoi qu\rquote il p\'fbt dire ou faire, le Pi\'e9montais, tout entier au bonheur d\rquote avoir retrouv\'e9 son cher La Mole, n\rquote avait d\rquote yeux que pour lui. +\par +\par \endash Allons, allons, ma belle reine, dit madame de Nevers, venez, et laissons ces parfaits amis causer une heure ensemble\~; ils ont mille choses \'e0 se dire qui viendraient se mettre en travers de notre conversation. C\rquote +est dur pour nous, mais c\rquote est le seul rem\'e8de qui puisse, je vous en pr\'e9viens, rendre l\rquote enti\'e8re sant\'e9 \'e0 M.\~Annibal. Faites donc cela pour moi, ma reine ! puisque j\rquote ai la sottise d\rquote aimer cette vilaine t\'eate-l +\'e0, comme dit son ami La Mole. +\par +\par Marguerite glissa quelques mots \'e0 l\rquote oreille de La Mole, qui, si d\'e9sireux qu\rquote il f\'fbt de revoir son ami, aurait bien voulu que la tendresse de Coconnas f\'fbt moins exigeante\'85 Pendant ce temps Coconnas essayait, \'e0 + force de protestations, de ramener un franc sourire et une douce parole sur les l\'e8vres de Henriette, r\'e9sultat auquel il arriva facilement. +\par +\par Alors les deux femmes pass\'e8rent dans la chambre \'e0 c\'f4t\'e9, o\'f9 les attendait le souper. +\par +\par Les deux amis demeur\'e8rent seuls. +\par +\par Les premiers d\'e9tails, on le comprend bien, que demanda Coconnas \'e0 son ami, furent ceux de la fatale soir\'e9e qui avait failli lui co\'fbter la vie. \'c0 mesure que La Mole avan\'e7ait dans sa narration, le Pi\'e9 +montais, qui sur ce point cependant, on le sait, n\rquote \'e9tait pas facile \'e0 \'e9mouvoir, frissonnait de tous ses membres. +\par +\par \endash Et pourquoi, lui demanda-t-il, au lieu de courir les champs comme tu l\rquote as fait, et de me donner les inqui\'e9tudes que tu m\rquote as donn\'e9es, ne t\rquote es-tu point r\'e9fugi\'e9 pr\'e8s de notre ma\'eetre\~? Le duc, qui t\rquote +avait d\'e9fendu, t\rquote aurait cach\'e9. J\rquote eusse v\'e9cu pr\'e8s de toi, et ma tristesse, quoique feinte, n\rquote en e\'fbt pas moins abus\'e9 les niais de la cour. +\par +\par \endash Notre ma\'eetre ! dit La Mole \'e0 voix basse, le duc d\rquote Alen\'e7on\~? +\par +\par \endash Oui. D\rquote apr\'e8s ce qu\rquote il m\rquote a dit, j\rquote ai d\'fb croire que c\rquote est \'e0 lui que tu dois la vie. +\par +\par \endash Je dois la vie au roi de Navarre, r\'e9pondit La Mole. +\par +\par \endash Oh ! oh ! fit Coconnas, en es-tu s\'fbr\~? +\par +\par \endash \'c0 n\rquote en point douter. +\par +\par \endash Ah ! le bon, l\rquote excellent roi ! Mais le duc d\rquote Alen\'e7on, que faisait-il, lui, dans tout cela\~? +\par +\par \endash Il tenait la corde pour m\rquote \'e9trangler. +\par +\par \endash Mordi ! s\rquote \'e9cria Coconnas, es-tu s\'fbr de ce que tu dis, La Mole\~? Comment ! ce prince p\'e2le, ce roquet, ce piteux, \'e9trangler mon ami ! Ah ! mordi ! d\'e8s demain je veux lui dire ce que je pense de cette action. +\par +\par \endash Es-tu fou\~? +\par +\par \endash C\rquote est vrai, il recommencerait\'85 Mais qu\rquote importe\~? cela ne se passera point ainsi. +\par +\par \endash Allons, allons, Coconnas, calme-toi, et t\'e2che de ne pas oublier que onze heures et demie viennent de sonner et que tu es de service ce soir. +\par +\par \endash Je m\rquote en soucie bien de son service ! Ah ! bon, qu\rquote il compte l\'e0-dessus ! Mon service ! Moi, servir un homme qui a tenu la corde ! \'85 Tu plaisantes ! \'85 Non ! \'85 C\rquote est providentiel\~ +: il est dit que je devais te retrouver pour ne plus te quitter. Je reste ici. +\par +\par \endash Mais malheureux, r\'e9fl\'e9chis donc, tu n\rquote es pas ivre. +\par +\par \endash Heureusement\~; car si je l\rquote \'e9tais, je mettrais le feu au Louvre. +\par +\par \endash Voyons, Annibal, reprit La Mole, sois raisonnable. Retourne l\'e0-bas. Le service est chose sacr\'e9e. +\par +\par \endash Retournes-tu avec moi\~? +\par +\par \endash Impossible. +\par +\par \endash Penserait-on encore \'e0 te tuer\~? +\par +\par \endash Je ne crois pas. Je suis trop peu important pour qu\rquote il y ait contre moi un complot arr\'eat\'e9, une r\'e9solution suivie. Dans un moment de caprice, on a voulu me tuer, et c\rquote est tout\~: les princes \'e9taient en gaiet\'e9 ce soir-l +\'e0. +\par +\par \endash Que fais-tu, alors\~? +\par +\par \endash Moi, rien\~: j\rquote erre, je me prom\'e8ne. +\par +\par \endash Eh bien, je me prom\'e8nerai comme toi, j\rquote errerai avec toi. C\rquote est un charmant \'e9tat. Puis, si l\rquote on t\rquote attaque, nous serons deux, et nous leur donnerons du fil \'e0 retordre. Ah ! qu\rquote +il vienne, ton insecte de duc ! je le cloue comme un papillon \'e0 la muraille ! +\par +\par \endash Mais demande-lui un cong\'e9, au moins ! +\par +\par \endash Oui, d\'e9finitif. +\par +\par \endash Pr\'e9viens-le que tu le quittes, en ce cas. +\par +\par \endash Rien de plus juste. J\rquote y consens. Je vais lui \'e9crire. +\par +\par \endash Lui \'e9crire, c\rquote est bien leste, Coconnas, \'e0 un prince du sang ! +\par +\par \endash Oui, du sang ! du sang de mon ami. Prends garde, s\rquote \'e9cria Coconnas en roulant ses gros yeux tragiques, prends garde que je m\rquote amuse aux choses de l\rquote \'e9tiquette ! +\par +\par \endash Au fait, se dit La Mole, dans quelques jours il n\rquote aura plus besoin du prince, ni de personne\~; car s\rquote il veut venir avec nous, nous l\rquote emm\'e8nerons. +\par +\par Coconnas prit donc la plume sans plus longue opposition de son ami, et tout couramment composa le morceau d\rquote \'e9loquence que l\rquote on va lire. +\par +\par \'ab\~Monseigneur, \'ab\~Il n\rquote est pas que Votre Altesse, vers\'e9e dans les auteurs de l\rquote Antiquit\'e9 comme elle l\rquote est, ne connaisse l\rquote histoire touchante d\rquote Oreste et de Pylade, qui \'e9taient deux h\'e9 +ros fameux par leurs malheurs et par leur amiti\'e9. Mon ami La Mole n\rquote est pas moins malheureux qu\rquote Oreste, et moi je ne suis pas moins tendre que Pylade. Il a, dans ce moment-ci, de grandes occupations qui r\'e9 +clament mon aide. Il est donc impossible que je me s\'e9pare de lui. Ce qui fait que, sauf l\rquote approbation de Votre Altesse, je prends un petit cong\'e9, d\'e9termin\'e9 que je suis de m\rquote attacher \'e0 sa fortune, quelque part qu\rquote +elle me conduise\~: c\rquote est dire \'e0 Votre Altesse combien est grande la violence qui m\rquote arrache de son service, en raison de quoi je ne d\'e9sesp\'e8re pas d\rquote obtenir son pardon, et j\rquote ose continuer de me dire avec respect, \'ab\~ +De Votre Altesse royale, \'ab\~Monseigneur, \'ab\~Le tr\'e8s humble et tr\'e8s ob\'e9issant \'ab\~ANNIBAL, COMTE DE COCONNAS, \'ab\~ami ins\'e9parable de M.\~de\~La Mole.\~\'bb +\par +\par Ce chef-d\rquote \'9cuvre termin\'e9, Coconnas le lut \'e0 haute voix \'e0 La Mole qui haussa les \'e9paules. +\par +\par \endash Eh bien, qu\rquote en dis-tu\~? demanda Coconnas, qui n\rquote avait pas vu le mouvement, ou qui avait fait semblant de ne pas le voir. +\par +\par \endash Je dis, r\'e9pondit La Mole, que M.\~d\rquote Alen\'e7on va se moquer de nous. +\par +\par \endash De nous\~? +\par +\par \endash Conjointement. +\par +\par \endash Cela vaut encore mieux, ce me semble, que de nous \'e9trangler s\'e9par\'e9ment. +\par +\par \endash Bah ! dit La Mole en riant, l\rquote un n\rquote emp\'eachera peut-\'eatre point l\rquote autre. +\par +\par \endash Eh bien, tant pis ! arrive qu\rquote arrive, j\rquote envoie la lettre demain matin. O\'f9 allons-nous coucher en sortant d\rquote ici\~? +\par +\par \endash Chez ma\'eetre La Huri\'e8re. Tu sais, dans cette petite chambre o\'f9 tu voulais me daguer quand nous n\rquote \'e9tions pas encore Oreste et Pylade\~? +\par +\par \endash Bien, je ferai porter ma lettre au Louvre par notre h\'f4te. En ce moment le panneau s\rquote ouvrit. +\par +\par \endash Eh bien, demand\'e8rent ensemble les deux princesses, o\'f9 sont Oreste et Pylade\~? +\par +\par \endash Mordi ! madame, r\'e9pondit Coconnas, Pylade et Oreste meurent de faim et d\rquote amour. +\par +\par Ce fut effectivement ma\'eetre La Huri\'e8re qui, le lendemain \'e0 neuf heures du matin, porta au Louvre la respectueuse missive de ma\'eetre Annibal de Coconnas. +\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97175838}XIV\line Orthon{\*\bkmkend _Toc97175838} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Henri, m\'eame apr\'e8s le refus du duc d\rquote Alen\'e7on qui remettait tout en question, jusqu\rquote \'e0 son existence, \'e9tait devenu, s\rquote il \'e9tait possible, encore plus grand ami du prince qu\rquote il ne l\rquote \'e9tait auparavant. + +\par +\par Catherine conclut de cette intimit\'e9 que les deux princes non seulement s\rquote entendaient, mais encore conspiraient ensemble. Elle interrogea l\'e0-dessus Marguerite\~; mais Marguerite \'e9 +tait sa digne fille, et la reine de Navarre, dont le principal talent \'e9tait d\rquote \'e9viter une explication scabreuse, se garda si bien des questions de sa m\'e8re, qu\rquote apr\'e8s avoir r\'e9pondu \'e0 toutes, elle la laissa plus embarrass\'e9 +e qu\rquote auparavant. +\par +\par La Florentine n\rquote eut donc plus pour la conduire que cet instinct intrigant qu\rquote elle avait apport\'e9 de la Toscane, le plus intrigant des petits \'c9tats de cette \'e9poque, et ce sentiment de haine qu\rquote elle avait puis\'e9 \'e0 + la cour de France, qui \'e9tait la cour la plus divis\'e9e d\rquote int\'e9r\'eats et d\rquote opinions de ce temps. +\par +\par Elle comprit d\rquote abord qu\rquote une partie de la force du B\'e9arnais lui venait de son alliance avec le duc d\rquote Alen\'e7on, et elle r\'e9solut de l\rquote isoler. +\par +\par Du jour o\'f9 elle eut pris cette r\'e9solution, elle entoura son fils avec la patience et le talent du p\'eacheur, qui, lorsqu\rquote il a laiss\'e9 tomber les plombs loin du poisson, les tra\'eene insensiblement jusqu\rquote \'e0 ce que de tous c\'f4t +\'e9s ils aient envelopp\'e9 sa proie. +\par +\par Le duc Fran\'e7ois s\rquote aper\'e7ut de ce redoublement de caresses, et de son c\'f4t\'e9 fit un pas vers sa m\'e8re. Quant \'e0 Henri, il feignit de ne rien voir, et surveilla son alli\'e9 de plus pr\'e8s qu\rquote il ne l\rquote avait fait encore. + +\par +\par Chacun attendait un \'e9v\'e9nement. +\par +\par Or, tandis que chacun \'e9tait dans l\rquote attente de cet \'e9v\'e9nement, certain pour les uns, probable pour les autres, un matin que le soleil s\rquote \'e9tait lev\'e9 rose et distillant cette ti\'e8 +de chaleur et ce doux parfum qui annonce un beau jour, un homme p\'e2le, appuy\'e9 sur un b\'e2ton et marchant p\'e9niblement, sortit d\rquote une petite maison sise derri\'e8re l\rquote Arsenal et s\rquote achemina par la rue du Petit-Musc. +\par +\par Vers la porte Saint-Antoine, et apr\'e8s avoir long\'e9 cette promenade qui tournait comme une prairie mar\'e9cageuse autour des foss\'e9s de la Bastille, il laissa le grand boulevard \'e0 sa gauche et entra dans le jardin de l\rquote Arbal\'e8 +te, dont le concierge le re\'e7ut avec de grandes salutations. +\par +\par Il n\rquote y avait personne dans ce jardin, qui, comme l\rquote indique son nom, appartenait \'e0 une soci\'e9t\'e9 particuli\'e8re\~: celle des arbal\'e9triers. Mais, y e\'fbt-il eu des promeneurs, l\rquote homme p\'e2le e\'fbt \'e9t\'e9 + digne de tout leur int\'e9r\'eat, car sa longue moustache, son pas qui conservait une allure militaire, bien qu\rquote il f\'fbt ralenti par la souffrance, indiquaient assez que c\rquote \'e9tait quelque officier bless\'e9 dans une occasion r\'e9 +cente qui essayait ses forces par un exercice mod\'e9r\'e9 et reprenait la vie au soleil. +\par +\par Cependant, chose \'e9trange ! lorsque le manteau dont, malgr\'e9 la chaleur naissante, cet homme en apparence inoffensif \'e9tait envelopp\'e9 s\rquote ouvrait, il laissait voir deux longs pistolets pendant aux agrafes d\rquote +argent de sa ceinture, laquelle serrait en outre un large poignard et soutenait une longue \'e9p\'e9e qu\rquote il semblait ne pouvoir tirer, tant elle \'e9tait colossale, et qui, compl\'e9tant cet arsenal + vivant, battait de son fourreau deux jambes amaigries et tremblantes. En outre, et pour surcro\'eet de pr\'e9cautions, le promeneur, tout solitaire qu\rquote il \'e9tait, lan\'e7ait \'e0 chaque pas un regard scrutateur, comme pour interroger chaque d\'e9 +tour d\rquote all\'e9e, chaque buisson, chaque foss\'e9. +\par +\par Ce fut ainsi que cet homme p\'e9n\'e9tra dans le jardin, gagna paisiblement une esp\'e8ce de petite tonnelle donnant sur les boulevards, dont il n\rquote \'e9tait s\'e9par\'e9 que par une haie \'e9paisse et un petit foss\'e9 qui formaient sa double cl\'f4 +ture. L\'e0, il s\rquote \'e9tendit sur un banc de gazon \'e0 port\'e9e d\rquote une table o\'f9 le gardien de l\rquote \'e9tablissement, qui joignait \'e0 son titre de concierge l\rquote industrie de gargotier, vint au bout d\rquote +un instant lui apporter une esp\'e8ce de cordial. +\par +\par Le malade \'e9tait l\'e0 depuis dix minutes et avait \'e0 plusieurs reprises port\'e9 \'e0 sa bouche la tasse de fa\'efence dont il d\'e9gustait le contenu \'e0 petites gorg\'e9es, lorsque tout \'e0 coup son visage prit, malgr\'e9 l\rquote int\'e9 +ressante p\'e2leur qui le couvrait, une expression effrayante. Il venait d\rquote apercevoir, venant de la Croix-Faubin par un sentier qui est aujourd\rquote hui la rue de Naples, un cavalier envelopp\'e9 d\rquote un grand manteau, lequel s\rquote arr\'ea +ta proche du bastion et attendit. +\par +\par Il y \'e9tait depuis cinq minutes, et l\rquote homme au visage p\'e2le, que le lecteur a peut-\'eatre d\'e9j\'e0 reconnu pour Maurevel, avait \'e0 peine eu le temps de se remettre de l\rquote \'e9motion que lui avait caus\'e9e sa pr\'e9sence, lorsqu +\rquote un jeune homme au justaucorps serr\'e9 comme celui d\rquote un page arriva par ce chemin qui fut depuis la rue des Foss\'e9s-Saint-Nicolas, et rejoignit le cavalier. +\par +\par Perdu dans sa tonnelle de feuillage, Maurevel pouvait tout voir et m\'eame tout entendre sans peine, et quand on saura que le cavalier \'e9tait de Mouy et le jeune homme au justaucorps serr\'e9 Orthon, on jugera si les oreilles et les yeux \'e9 +taient occup\'e9s. +\par +\par L\rquote un et l\rquote autre regard\'e8rent autour d\rquote eux avec la plus minutieuse attention\~; Maurevel retenait son souffle. +\par +\par \endash Vous pouvez parler, monsieur, dit le premier Orthon, qui, \'e9tant le plus jeune, \'e9tait le plus confiant, personne ne nous voit ni ne nous \'e9coute. +\par +\par \endash C\rquote est bien, dit de Mouy. Tu vas allez chez madame de Sauve\~; tu remettras ce billet \'e0 elle-m\'eame, si tu la trouves chez elle\~; si elle n\rquote y est pas, tu le d\'e9poseras derri\'e8re le miroir o\'f9 le roi avait l\rquote +habitude de mettre les siens\~; puis tu attendras dans le Louvre. Si l\rquote on te donne une r\'e9ponse, tu l\rquote apporteras o\'f9 tu sais\~; si tu n\rquote en as pas, tu viendras me chercher ce soir avec un poitrinal \'e0 l\rquote endroit que je t +\rquote ai d\'e9sign\'e9 et d\rquote o\'f9 je sors. +\par +\par \endash Bien, dit Orthon\~; je sais. +\par +\par \endash Moi, je te quitte\~; j\rquote ai fort affaire pendant toute la journ\'e9e. Ne te h\'e2te pas, toi, ce serait inutile\~; tu n\rquote as pas besoin d\rquote arriver au Louvre avant qu\rquote }{\i il }{y soit, et je crois qu\rquote }{\i il }{ +prend une le\'e7on de chasse au vol ce matin. Va, et montre-toi hardiment. Tu es r\'e9tabli, tu viens remercier madame de Sauve des bont\'e9s qu\rquote elle a eues pour toi pendant ta convalescence. Va, enfant, va. +\par +\par Maurevel \'e9coutait, les yeux fixes, les cheveux h\'e9riss\'e9s, la sueur sur le front. Son premier mouvement avait \'e9t\'e9 de d\'e9tacher un pistolet de son agrafe et d\rquote ajuster de Mouy\~ +; mais un mouvement qui avait entrouvert son manteau lui avait montr\'e9 sous ce manteau une cuirasse bien ferme et bien solide. Il \'e9tait donc probable que la balle s\rquote aplatirait sur cette cuirasse, ou qu\rquote elle frapperait dans +quelque endroit du corps o\'f9 la blessure qu\rquote elle ferait ne serait pas mortelle. D\rquote ailleurs il pensa que de Mouy, vigoureux et bien arm\'e9, aurait bon march\'e9 de lui, bless\'e9 comme il l\rquote \'e9tait, et, avec un soupir, il retira +\'e0 lui son pistolet d\'e9j\'e0 \'e9tendu vers le huguenot. +\par +\par \endash Quel malheur, murmura-t-il, de ne pouvoir l\rquote abattre ici sans autre t\'e9moin que ce brigandeau \'e0 qui mon second coup irait si bien ! +\par +\par Mais en ce moment Maurevel r\'e9fl\'e9chit que ce billet donn\'e9 \'e0 Orthon, et qu\rquote Orthon devait remettre \'e0 madame de Sauve, \'e9tait peut-\'eatre plus important que la vie m\'eame du chef huguenot. +\par +\par \endash Ah ! dit-il, tu m\rquote \'e9chappes encore ce matin\~; soit. \'c9loigne-toi sain et sauf\~; mais j\rquote aurai mon tour demain, duss\'e9-je te suivre jusque dans l\rquote enfer, dont tu es sorti pour me perdre si je ne te perds. +\par +\par En ce moment de Mouy croisa son manteau sur son visage et s\rquote \'e9loigna rapidement dans la direction des marais du Temple. Orthon reprit les foss\'e9s qui le conduisaient au bord de la rivi\'e8re. +\par +\par Alors Maurevel, se soulevant avec plus de vigueur et d\rquote agilit\'e9 qu\rquote il n\rquote osait l\rquote esp\'e9rer, regagna la rue de la Cerisaie, rentra chez lui, fit seller un cheval, et tout faible qu\rquote il \'e9 +tait, au risque de rouvrir ses blessures, prit au galop la rue Saint-Antoine, gagna les quais et s\rquote enfon\'e7a dans le Louvre. +\par +\par Cinq minutes apr\'e8s qu\rquote il eut disparu sous le guichet, Catherine savait tout ce qui venait de se passer, et Maurevel recevait les mille \'e9cus d\rquote or qui lui avaient \'e9t\'e9 promis pour l\rquote arrestation du roi de Navarre. +\par +\par \endash Oh ! dit alors Catherine, ou je me trompe bien, ou ce de Mouy sera la tache noire que Ren\'e9 a trouv\'e9e dans l\rquote horoscope de ce B\'e9arnais maudit. +\par +\par Un quart d\rquote heure apr\'e8s Maurevel, Orthon entrait au Louvre, se faisait voir comme le lui avait recommand\'e9 de Mouy, et gagnait l\rquote appartement de madame de Sauve apr\'e8s avoir parl\'e9 \'e0 plusieurs commensaux du palais. +\par +\par Dariole seule \'e9tait chez sa ma\'eetresse\~; Catherine venait de faire demander cette derni\'e8re pour transcrire certaines lettres importantes, et depuis cinq minutes elle \'e9tait chez la reine. +\par +\par \endash C\rquote est bien, dit Orthon, j\rquote attendrai. Et, profitant de sa familiarit\'e9 dans la maison, le jeune homme passa dans la chambre \'e0 coucher de la baronne, et apr\'e8s s\rquote \'eatre bien assur\'e9 qu\rquote il \'e9tait seul, il d +\'e9posa le billet derri\'e8re le miroir. Au moment m\'eame o\'f9 il \'e9loignait sa main de la glace, Catherine entra. Orthon p\'e2lit, car il semblait que le regard rapide et per\'e7ant de la reine m\'e8re s\rquote \'e9tait tout d\rquote abord port\'e9 + sur le miroir. +\par +\par \endash Que fais-tu l\'e0, petit\~? demanda Catherine\~; ne cherches-tu point madame de Sauve\~? +\par +\par \endash Oui, madame\~; il y avait longtemps que je ne l\rquote avais vue, et en tardant encore \'e0 la venir remercier je craignais de passer pour un ingrat. +\par +\par \endash Tu l\rquote aimes donc bien, cette ch\'e8re Charlotte\~? +\par +\par \endash De toute mon \'e2me, madame. +\par +\par \endash Et tu es fid\'e8le, \'e0 ce qu\rquote on dit\~? +\par +\par \endash Votre Majest\'e9 comprendra que c\rquote est une chose bien naturelle quand elle saura que madame de Sauve a eu de moi des soins que je ne m\'e9ritais pas, n\rquote \'e9tant qu\rquote un simple serviteur. +\par +\par \endash Et dans quelle occasion a-t-elle eu de toi ces soins\~? demanda Catherine, feignant d\rquote ignorer l\rquote \'e9v\'e9nement arriv\'e9 au jeune gar\'e7on. +\par +\par \endash Madame, lorsque je fus bless\'e9. +\par +\par \endash Ah ! pauvre enfant ! dit Catherine, tu as \'e9t\'e9 bless\'e9\~? +\par +\par \endash Oui, madame. +\par +\par \endash Et quand cela\~? +\par +\par \endash Le soir o\'f9 l\rquote on vint pour arr\'eater le roi de Navarre. J\rquote eus si grand-peur en voyant des soldats, que je criai, j\rquote appelai\~; l\rquote un d\rquote eux me donna un coup sur la t\'eate et je tombai \'e9vanoui. +\par +\par \endash Pauvre gar\'e7on ! Et te voil\'e0 bien r\'e9tabli, maintenant\~? +\par +\par \endash Oui, madame. +\par +\par \endash De sorte que tu cherches le roi de Navarre pour rentrer chez lui\~? +\par +\par \endash Non, madame. Le roi de Navarre, ayant appris que j\rquote avais os\'e9 r\'e9sist\'e9 aux ordres de Votre Majest\'e9, m\rquote a chass\'e9 sans mis\'e9ricorde. +\par +\par \endash Vraiment ! dit Catherine avec une intonation pleine d\rquote int\'e9r\'eat. Eh bien, je me charge de cette affaire. Mais si tu attends madame de Sauve, tu l\rquote attendras inutilement\~; elle est occup\'e9e au-dessus d\rquote +ici, chez moi, dans mon cabinet. +\par +\par Et Catherine, pensant qu\rquote Orthon n\rquote avait peut-\'eatre pas eu le temps de cacher le billet derri\'e8re la glace, entra dans le cabinet de madame de Sauve pour laisser toute libert\'e9 au jeune homme. +\par +\par Au m\'eame moment, et comme Orthon, inquiet de cette arriv\'e9e inattendue de la reine m\'e8re, se demandait si cette arriv\'e9e ne cachait pas quelque complot contre son ma\'eetre, il entendit frapper trois petits coups au plafond\~; c\rquote \'e9 +tait le signal qu\rquote il devait lui-m\'eame donner \'e0 son ma\'eetre dans le cas de danger, quand son ma\'eetre \'e9tait chez madame de Sauve et qu\rquote il veillait sur lui. +\par +\par Ces trois coups le firent tressaillir\~; une r\'e9v\'e9lation myst\'e9rieuse l\rquote \'e9claira, et il pensa que cette fois l\rquote avis \'e9tait donn\'e9 \'e0 lui-m\'eame\~; il courut donc au miroir, et en retira le billet qu\rquote il y avait d\'e9j +\'e0 pos\'e9. +\par +\par Catherine suivait, \'e0 travers une ouverture de la tapisserie, tous les mouvements de l\rquote enfant\~; elle le vit s\rquote \'e9lancer vers le miroir, mais elle ne sut si c\rquote \'e9tait pour y cacher le billet ou pour l\rquote en retirer. +\par +\par \endash Eh bien, murmura l\rquote impatiente Florentine, pourquoi tarde-t-il donc maintenant \'e0 partir\~? Et elle rentra aussit\'f4t dans la chambre le visage souriant. +\par +\par \endash Encore ici, petit gar\'e7on\~? dit-elle. Eh bien ! mais qu\rquote attends-tu donc\~? Ne t\rquote ai-je pas dit que je prenais en main le soin de ta petite fortune\~? Quand je te dis une chose, en doutes-tu\~? +\par +\par \endash Oh ! madame, Dieu m\rquote en garde ! r\'e9pondit Orthon. Et l\rquote enfant, s\rquote approchant de la reine, mit un genou en terre, baisa le bas de sa robe et sortit rapidement. En sortant il vit dans l\rquote +antichambre le capitaine des gardes qui attendait Catherine. Cette vue n\rquote \'e9tait pas faite pour \'e9loigner ses soup\'e7ons\~; aussi ne fit-elle que les redoubler. De son c\'f4t\'e9 Catherine n\rquote eut pas plus t\'f4 +t vu la tapisserie de la porti\'e8re retomber derri\'e8re Orthon, qu\rquote elle s\rquote \'e9lan\'e7a vers le miroir. Mais ce fut inutilement qu\rquote elle plongea derri\'e8re lui sa main tremblante d\rquote +impatience, elle ne trouva aucun billet. Et cependant elle \'e9tait s\'fbre d\rquote avoir vu l\rquote enfant s\rquote approcher du miroir. C\rquote \'e9tait donc pour reprendre et non pour d\'e9poser. La fatalit\'e9 donnait une force \'e9gale \'e0 + ses adversaires. Un enfant devenait un homme du moment o\'f9 il luttait contre elle. Elle remua, regarda, sonda\~: rien ! \'85 +\par +\par \endash Oh ! le malheureux ! s\rquote \'e9cria-t-elle. Je ne lui voulais cependant pas de mal, et voil\'e0 qu\rquote en retirant le billet il va au-devant de sa destin\'e9e. Hol\'e0 ! monsieur de Nancey, hol\'e0 ! +\par +\par La voix vibrante de la reine m\'e8re traversa le salon et p\'e9n\'e9tra jusque dans l\rquote antichambre ou se tenait, comme nous l\rquote avons dit, le capitaine des gardes. +\par +\par M.\~de\~Nancey accourut. +\par +\par \endash Me voil\'e0, dit-il, madame. Que d\'e9sire Votre Majest\'e9\~? +\par +\par \endash Vous \'eates dans l\rquote antichambre\~? +\par +\par \endash Oui, madame. +\par +\par \endash Vous avez vu sortir un jeune homme, un enfant\~? +\par +\par \endash \'c0 l\rquote instant m\'eame. +\par +\par \endash Il ne peut \'eatre loin encore\~? +\par +\par \endash \'c0 moiti\'e9 de l\rquote escalier \'e0 peine. +\par +\par \endash Rappelez-le. +\par +\par \endash Comment se nomme-t-il\~? +\par +\par \endash Orthon. S\rquote il refuse de revenir, ramenez-le de force. Cependant ne l\rquote effrayez point s\rquote il ne fait aucune r\'e9sistance. Il faut que je lui parle \'e0 l\rquote instant m\'eame. +\par +\par Le capitaine des gardes s\rquote \'e9lan\'e7a. +\par +\par Comme il l\rquote avait pr\'e9vu, Orthon \'e9tait \'e0 peine \'e0 moiti\'e9 de l\rquote escalier, car il descendait lentement dans l\rquote esp\'e9rance de rencontrer dans l\rquote escalier ou d\rquote apercevoir dans +quelque corridor le roi de Navarre ou madame de Sauve. +\par +\par Il s\rquote entendit rappeler et tressaillit. +\par +\par Son premier mouvement fut de fuir\~; mais avec une puissance de r\'e9flexion au-dessus de son \'e2ge, il comprit que s\rquote il fuyait il perdait tout. Il s\rquote arr\'eata donc. +\par +\par \endash Qui m\rquote appelle\~? +\par +\par \endash Moi, M.\~de\~Nancey, r\'e9pondit le capitaine des gardes en se pr\'e9cipitant par les mont\'e9es. +\par +\par \endash Mais je suis bien press\'e9, dit Orthon. +\par +\par \endash De la part de Sa Majest\'e9 la reine m\'e8re, reprit M.\~de\~Nancey en arrivant pr\'e8s de lui. L\rquote enfant essuya la sueur qui coulait sur son front et remonta. Le capitaine le suivit par-derri\'e8re. +\par +\par Le premier plan qu\rquote avait form\'e9 Catherine \'e9tait d\rquote arr\'eater le jeune homme, de le faire fouiller et de s\rquote emparer du billet dont elle le savait porteur\~; en cons\'e9quence, elle avait song\'e9 \'e0 l\rquote accuser de vol, et d +\'e9j\'e0 avait d\'e9tach\'e9 de la toilette une agrafe de diamants dont elle voulait faire peser la soustraction sur l\rquote enfant\~; mais elle r\'e9fl\'e9chit que le moyen \'e9tait dangereux, en ceci qu\rquote il \'e9veillait les soup\'e7 +ons du jeune homme, lequel pr\'e9venait son ma\'eetre, qui alors se d\'e9fiait, et dans sa d\'e9fiance ne donnait point prise sur lui. +\par +\par Sans doute elle pouvait faire conduire le jeune homme dans quelque cachot\~; mais le bruit de l\rquote arrestation, si secr\'e8tement qu\rquote elle se fit, se r\'e9pandrait dan +s le Louvre, et un seul mot de cette arrestation mettrait Henri sur ses gardes. +\par +\par Il fallait cependant \'e0 Catherine ce billet, car un billet de M.\~de\~Mouy au roi de Navarre, un billet recommand\'e9 avec tant de soin devait renfermer toute une conspiration. Elle repla\'e7a donc l\rquote agrafe o\'f9 elle l\rquote avait prise. +\par +\par \endash Non, non, dit-elle, id\'e9e de sbire\~; mauvaise id\'e9e. Mais pour un billet\'85 qui peut-\'eatre n\rquote en vaut pas la peine, continua-t-elle en fron\'e7ant les sourcils, et en parlant si bas qu\rquote elle-m\'eame pouvait \'e0 peine enten +dre le bruit de ses paroles. Eh ! ma foi, ce n\rquote est point ma faute\~; c\rquote est la sienne. Pourquoi le petit brigand n\rquote a-t-il point mis le billet o\'f9 il devait le mettre\~? Ce billet, il me le faut. +\par +\par En ce moment Orthon rentra. Sans doute le visage de Catherine avait une expression terrible, car le jeune homme s\rquote arr\'eata p\'e2lissant sur le seuil. Il \'e9tait encore trop jeune pour \'eatre parfaitement ma\'eetre de lui-m\'eame. +\par +\par \endash Madame, dit-il, vous m\rquote avez fait l\rquote honneur de me rappeler\~; en quelle chose puis-je \'eatre bon \'e0 Votre Majest\'e9\~? +\par +\par Le visage de Catherine s\rquote \'e9claira, comme si un rayon de soleil f\'fbt venu le mettre en lumi\'e8re. +\par +\par \endash Je t\rquote ai fait appeler, enfant, dit-elle, parce que ton visage me pla\'eet, et que t\rquote ayant fait une promesse, celle de m\rquote occuper de ta fortune, je veux tenir cette promesse sans retard. On nous accuse, nous autres reines, d +\rquote \'eatre oublieuses. Ce n\rquote est point notre c\'9cur qui l\rquote est, c\rquote est notre esprit, emport\'e9 par les \'e9v\'e9nements. Or, je me suis rappel\'e9 que les rois tiennent dans leurs mains la fortune des hommes, et je t\rquote +ai rappel\'e9. Viens, mon enfant, suis-moi. +\par +\par M.\~de Nancey, qui prenait la sc\'e8ne au s\'e9rieux, regardait cet attendrissement de Catherine avec un grand \'e9tonnement. +\par +\par \endash Sais-tu monter \'e0 cheval, petit\~? demanda Catherine. +\par +\par \endash Oui, madame. +\par +\par \endash En ce cas, viens dans mon cabinet. Je vais te remettre un message que tu porteras \'e0 Saint-Germain. +\par +\par \endash Je suis aux ordres de Votre Majest\'e9. +\par +\par \endash Faites-lui pr\'e9parer un cheval, Nancey. +\par +\par M.\~de Nancey disparut. +\par +\par \endash Allons, enfant, dit Catherine. Et elle marcha la premi\'e8re. Orthon la suivit. La reine m\'e8re descendit un \'e9tage, puis elle s\rquote engagea dans le corridor o\'f9 \'e9taient les appartements du roi et du duc d\rquote Alen\'e7on, gagna l +\rquote escalier tournant, descendit encore un \'e9tage, ouvrit une porte qui aboutissait \'e0 une galerie circulaire dont nul, except\'e9 le roi et elle, n\rquote avait la clef, fit entrer Orthon, entra ensuite, et tira derri\'e8 +re elle la porte. Cette galerie entourait comme un rempart certaines portions des appartements du roi et de la reine m\'e8re. C\rquote \'e9tait, comme la galerie du ch\'e2teau Saint-Ange \'e0 Rome et celle du palais Pitti \'e0 Florence, une retraite m\'e9 +nag\'e9e en cas de danger. +\par +\par La porte tir\'e9e, Catherine se trouva enferm\'e9e avec le jeune homme dans ce corridor obscur. Tous deux firent une vingtaine de pas, Catherine marchant devant, Orthon suivant Catherine. +\par +\par Tout \'e0 coup Catherine se retourna, et Orthon retrouva sur son visage la m\'eame expression sombre qu\rquote il y avait vue dix minutes auparavant. Ses yeux, ronds comme ceux d\rquote une chatte ou d\rquote une panth\'e8re, semblaient jeter du fe +u dans l\rquote obscurit\'e9. +\par +\par \endash Arr\'eate ! dit-elle. Orthon sentit un frisson courir dans ses \'e9paules\~: un froid mortel, pareil \'e0 un manteau de glace, tombait de cette vo\'fbte\~; le parquet semblait morne, comme le couvercle d\rquote une tombe\~ +; le regard de Catherine \'e9tait aigu, si cela peut se dire, et p\'e9n\'e9trait dans la poitrine du jeune homme. +\par +\par Il se recula en se rangeant tout tremblant contre la muraille. +\par +\par \endash O\'f9 est le billet que tu \'e9tais charg\'e9 de remettre au roi de Navarre\~? +\par +\par \endash Le billet\~? balbutia Orthon. +\par +\par \endash Oui, ou de d\'e9poser en son absence derri\'e8re le miroir\~? +\par +\par \endash Moi, madame\~? dit Orthon. Je ne sais ce que vous voulez dire. +\par +\par \endash Le billet que de Mouy t\rquote a remis, il y a une heure, derri\'e8re le jardin de l\rquote Arbal\'e8te. +\par +\par \endash Je n\rquote ai point de billet, dit Orthon\~; Votre Majest\'e9 se trompe bien certainement. +\par +\par \endash Tu mens, dit Catherine. Donne le billet, et je tiens la promesse que je t\rquote ai faite. +\par +\par \endash Laquelle, madame\~? +\par +\par \endash Je t\rquote enrichis. +\par +\par \endash Je n\rquote ai point de billet, madame, reprit l\rquote enfant. +\par +\par Catherine commen\'e7a un grincement de dents qui s\rquote acheva par un sourire. +\par +\par \endash Veux-tu me le donner, dit-elle, et tu auras mille \'e9cus d\rquote or\~? +\par +\par \endash Je n\rquote ai pas de billet, madame. +\par +\par \endash Deux mille \'e9cus. +\par +\par \endash Impossible. Puisque je n\rquote en ai pas, je ne puis vous le donner. +\par +\par \endash Dix mille \'e9cus, Orthon. Orthon, qui voyait la col\'e8re monter comme une mar\'e9e du c\'9cur au front de la reine, pensa qu\rquote il n\rquote avait qu\rquote un moyen de sauver son ma\'eetre, c\rquote \'e9tait d\rquote +avaler le billet. Il porta la main \'e0 sa poche. Catherine devina son intention et arr\'eata sa main. +\par +\par \endash Allons ! enfant ! dit-elle en riant. Bien, tu es fid\'e8le. Quand les rois veulent s\rquote attacher un serviteur, il n\rquote y a point de mal qu\rquote ils s\rquote assurent si c\rquote est un c\'9cur d\'e9vou\'e9. Je sais \'e0 quoi m\rquote +en tenir sur toi maintenant. Tiens, voici ma bourse comme premi\'e8re r\'e9compense. Va porter ce billet \'e0 ton ma\'eetre, et annonce-lui qu\rquote \'e0 partir d\rquote aujourd\rquote hui tu es \'e0 + mon service. Va, tu peux sortir sans moi par la porte qui nous a donn\'e9 passage\~: elle s\rquote ouvre en dedans. +\par +\par Et Catherine, d\'e9posant la bourse dans la main du jeune homme stup\'e9fait, fit quelques pas en avant et posa sa main sur le mur. +\par +\par Cependant le jeune homme demeurait debout et h\'e9sitant. Il ne pouvait croire que le danger qu\rquote il avait senti s\rquote abattre sur sa t\'eate se f\'fbt \'e9loign\'e9. +\par +\par \endash Allons, ne tremble donc pas ainsi, dit Catherine\~; ne t\rquote ai-je pas dit que tu \'e9tais libre de t\rquote en aller, et que si tu voulais revenir ta fortune serait faite\~? +\par +\par \endash Merci, madame, dit Orthon. Ainsi, vous me faites gr\'e2ce\~? +\par +\par \endash Il y a plus, je te r\'e9compense\~; tu es un bon porteur de billet doux, un gentil messager d\rquote amour\~; seulement tu oublies que ton ma\'eetre t\rquote attend. +\par +\par \endash Ah ! c\rquote est vrai, dit le jeune homme en s\rquote \'e9lan\'e7ant vers la porte. +\par +\par Mais \'e0 peine eut-il fait trois pas que le parquet manqua sous ses pieds. Il tr\'e9bucha, \'e9tendit les deux mains, poussa un horrible cri, disparut ab\'eem\'e9 dans l\rquote oubliette du Louvre, dont Catherine venait de pousser le ressort. +\par +\par \endash Allons, murmura Catherine, maintenant gr\'e2ce \'e0 la t\'e9nacit\'e9 de ce dr\'f4le, il me va falloir descendre cent cinquante marches. +\par +\par Catherine rentra chez elle, alluma une lanterne sourde, revint dans le corridor, repla\'e7a le ressort, ouvrit la porte d\rquote un escalier \'e0 vis qui semblait s\rquote enfoncer dans les entrailles de la terre, et, press\'e9e par la soif insatiable d +\rquote une curiosit\'e9 qui n\rquote \'e9tait que le ministre de sa haine, elle parvint \'e0 une porte de fer qui s\rquote ouvrait en retour et donnait sur le fond de l\rquote oubliette. +\par +\par C\rquote est l\'e0 que, sanglant, broy\'e9, \'e9cras\'e9 par une chute de cent pieds, mais cependant palpitant encore, gisait le pauvre Orthon. +\par +\par Derri\'e8re l\rquote \'e9paisseur du mur on entendait rouler l\rquote eau de la Seine, qu\rquote une infiltration souterraine amenait jusqu\rquote au fond de l\rquote escalier. +\par +\par Catherine entra dans la fosse humide et naus\'e9abonde qui, depuis qu\rquote elle existait, avait d\'fb \'eatre t\'e9moin de bien des chutes pareilles \'e0 celle qu\rquote elle venait de voir, fouilla le corps, saisit la lettre, s\rquote assura que c +\rquote \'e9tait bien celle qu\rquote elle d\'e9sirait avoir, repoussa du pied le cadavre, appuya le pouce sur un ressort\~: le fond bascula, et le cadavre glissant, emport\'e9 par son propre poids, disparut dans la direction de la rivi\'e8re. +\par +\par Puis refermant la porte, elle remonta, s\rquote enferma dans son cabinet, et lut le billet qui \'e9tait con\'e7u en ces termes\~: +\par +\par \'ab\~Ce soir, \'e0 dix heures, rue de l\rquote Arbre-Sec, h\'f4tel de la Belle-\'c9toile. Si vous venez, ne r\'e9pondez rien\~; si vous ne venez pas, dites non au porteur. +\par +\par DE MOUY DE SAINT-PHALE.\~\'bb +\par +\par En lisant ce billet, il n\rquote y avait qu\rquote un sourire sur les l\'e8vres de Catherine\~; elle songeait seulement \'e0 la victoire qu\rquote elle allait remporter, oubliant compl\'e8tement \'e0 quel prix elle achetait cette victoire. +\par +\par Mais aussi, qu\rquote \'e9tait-ce qu\rquote Orthon\~? Un c\'9cur fid\'e8le, une \'e2me d\'e9vou\'e9e, un enfant jeune et beau\~; voil\'e0 tout. +\par +\par Cela, on le pense bien, ne pouvait pas faire pencher un instant le plateau de cette froide balance o\'f9 se p\'e8sent les destin\'e9s des empires. +\par +\par Le billet lu, Catherine remonta imm\'e9diatement chez madame de Sauve, et le pla\'e7a derri\'e8re le miroir. +\par +\par En descendant, elle retrouva \'e0 l\rquote entr\'e9e du corridor le capitaine des gardes. +\par +\par \endash Madame, dit M.\~de\~Mancey, selon les ordres qu\rquote a donn\'e9s Votre Majest\'e9, le cheval est pr\'eat. +\par +\par \endash Mon cher baron, dit Catherine, le cheval est inutile, j\rquote ai fait causer ce gar\'e7on, et il est v\'e9ritablement trop sot pour le charger de l\rquote emploi que je lui voulais confier. Je le prenais pour un laquais, et c\rquote \'e9 +tait tout au plus un palefrenier\~; je lui ai donn\'e9 quelque argent, et l\rquote ai renvoy\'e9 par le petit guichet. +\par +\par \endash Mais, dit M.\~de\~Nancey, cette commission\~? +\par +\par \endash Cette commission\~? r\'e9p\'e9ta Catherine. +\par +\par \endash Oui, qu\rquote il devait faire \'e0 Saint-Germain, Votre Majest\'e9 veut-elle que je la fasse, ou que je la fasse faire par quelqu\rquote un de mes hommes\~? +\par +\par \endash Non, non, dit Catherine, vous et vos hommes aurez ce soir autre chose \'e0 faire. +\par +\par Et Catherine rentra chez elle, esp\'e9rant bien ce soir-l\'e0 tenir entre ses mains le sort de ce damn\'e9 roi de Navarre. +\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97175839}XV\line L\rquote h\'f4tellerie de la Belle-\'c9toile{\*\bkmkend _Toc97175839} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Deux heures apr\'e8s l\rquote \'e9v\'e9nement que nous avons racont\'e9, et dont nulle trace n\rquote \'e9tait rest\'e9e m\'eame sur la figure de Catherine, madame de Sauve, ayant fini son travail chez la reine, remonta dans son appartement. Derri\'e8 +re elle Henri rentra\~; et, ayant su de Dariole qu\rquote Orthon \'e9tait venu, il alla droit \'e0 la glace et prit le billet. +\par +\par Il \'e9tait, comme nous l\rquote avons dit, con\'e7u en ces termes\~: +\par +\par \'ab\~Ce soir, \'e0 dix heures, rue de l\rquote Arbre-Sec, h\'f4tel de la Belle-\'c9toile. Si vous venez, ne r\'e9pondez rien\~; si vous ne venez pas, dites non au porteur.\~\'bb +\par +\par De suscription, il n\rquote y en avait point. +\par +\par \endash Henri ne manquera pas d\rquote aller au rendez-vous, dit Catherine, car e\'fbt-il envie de n\rquote y point aller, il ne trouvera plus maintenant le porteur pour lui dire non. +\par +\par Sur ce point, Catherine ne s\rquote \'e9tait point tromp\'e9e. Henri s\rquote informa d\rquote Orthon, Dariole lui dit qu\rquote il \'e9tait sorti avec la reine m\'e8re\~; mais, comme il trouva le billet \'e0 sa place et qu\rquote +il savait le pauvre enfant incapable de trahison, il ne con\'e7ut aucune inqui\'e9tude. +\par +\par Il d\'eena comme de coutume \'e0 la table du roi, qui railla fort Henri sur les maladresses qu\rquote il avait faites dans la matin\'e9e \'e0 la chasse au vol. +\par +\par Henri s\rquote excusa sur ce qu\rquote il \'e9tait homme de montagne et non homme de la plaine, mais il promit \'e0 Charles d\rquote \'e9tudier la volerie. +\par +\par Catherine fut charmante, et, en se levant de table, pria Marguerite de lui tenir compagnie toute la soir\'e9e. +\par +\par \'c0 huit heures, Henri prit deux gentilshommes, sortit avec eux par la porte Saint-Honor\'e9, fit un long d\'e9tour, rentra par la tour de Bois, passa la Seine au bac de Nesle, remonta jusqu\rquote \'e0 la rue Saint-Jacques, et l\'e0 il les cong\'e9 +dia, comme s\rquote il e\'fbt \'e9t\'e9 en aventure amoureuse. Au coin de la rue des Mathurins, il trouva un homme \'e0 cheval envelopp\'e9 d\rquote un manteau\~; il s\rquote approcha de lui. +\par +\par \endash Mantes, dit l\rquote homme. +\par +\par \endash Pau, r\'e9pondit le roi. L\rquote homme mit aussit\'f4t pied \'e0 terre. Henri s\rquote enveloppa du manteau qui \'e9tait tout crott\'e9, monta sur le cheval qui \'e9tait tout fumant, revint par la rue de La Harpe +, traversa le pont Saint-Michel, enfila la rue Barth\'e9lemy, passa de nouveau la rivi\'e8re sur le Pont-Aux-Meuniers, descendit les quais, prit la rue de l\rquote Arbre-Sec, et s\rquote en vint heurter \'e0 la porte de ma\'eetre La Huri\'e8re. La Mole +\'e9tait dans la salle que nous connaissons, et \'e9crivait une longue lettre d\rquote amour \'e0 qui vous savez. Coconnas \'e9tait dans la cuisine avec La Huri\'e8re, regardant tourner six perdreaux, et discutant avec son ami l\rquote h\'f4 +telier sur le degr\'e9 de cuisson auquel il \'e9tait convenable de tirer les perdreaux de la broche. +\par +\par Ce fut en ce moment que Henri frappa. Gr\'e9goire alla ouvrir, et conduisit le cheval \'e0 l\rquote \'e9curie, tandis que le voyageur entrait en faisant r\'e9sonner ses bottes sur le plancher, comme pour r\'e9chauffer ses pieds engourdis. +\par +\par \endash Eh ! ma\'eetre La Huri\'e8re, dit La Mole tout en \'e9crivant, voici un gentilhomme qui vous demande. +\par +\par La Huri\'e8re s\rquote avan\'e7a, toisa Henri des pieds \'e0 la t\'eate, et comme son manteau de gros drap ne lui inspirait pas une grande v\'e9n\'e9ration\~: +\par +\par \endash Qui \'eates-vous\~? demanda-t-il au roi. +\par +\par \endash Eh ! sang-dieu ! dit Henri montrant La Mole, monsieur vient de vous le dire, je suis un gentilhomme de Gascogne qui vient \'e0 Paris pour se produire \'e0 la cour. +\par +\par \endash Que voulez-vous\~? +\par +\par \endash Une chambre et un souper. +\par +\par \endash Hum ! fit La Huri\'e8re, avez-vous un laquais\~? C\rquote \'e9tait, on le sait, la question habituelle. +\par +\par \endash Non, r\'e9pondit Henri\~; mais je compte bien en prendre un d\'e8s que j\rquote aurai fait fortune. +\par +\par \endash Je ne loue pas de chambre de ma\'eetre sans chambre de laquais, dit La Huri\'e8re. +\par +\par \endash M\'eame si je vous offre de vous payer votre souper un noble \'e0 la rose, quitte \'e0 faire notre prix demain\~? +\par +\par \endash Oh ! oh ! vous \'eates bien g\'e9n\'e9reux, mon gentilhomme ! dit La Huri\'e8re en regardant Henri avec d\'e9fiance. +\par +\par \endash Non\~; mais dans la croyance que je passerais la soir\'e9e et la nuit dans votre h\'f4tel, que m\rquote avait fort recommand\'e9 un seigneur de mon pays, qui l\rquote habite, j\rquote ai invit\'e9 un ami \'e0 + venir souper avec moi. Avez-vous du bon vin d\rquote Arbois\~? +\par +\par \endash J\rquote en ai que le B\'e9arnais n\rquote en boit pas de meilleur. +\par +\par \endash Bon ! je le paie \'e0 part. Ah ! justement, voici mon convive. +\par +\par Effectivement la porte venait de s\rquote ouvrir, et avait donn\'e9 passage \'e0 un second gentilhomme de quelques ann\'e9es plus \'e2g\'e9 que le premier, tra\'eenant \'e0 son c\'f4t\'e9 une immense rapi\'e8re. +\par +\par \endash Ah ! ah ! dit-il, vous \'eates exact, mon jeune ami. Pour un homme qui vient de faire deux cents lieues, c\rquote est beau d\rquote arriver \'e0 la minute. +\par +\par \endash Est-ce votre convive\~? demanda La Huri\'e8re. +\par +\par \endash Oui, dit le premier venu en allant au jeune homme \'e0 la rapi\'e8re et en lui serrant la main\~; servez-nous \'e0 souper. +\par +\par \endash Ici, ou dans votre chambre\~? +\par +\par \endash O\'f9 vous voudrez. +\par +\par \endash Ma\'eetre, fit La Mole en appelant La Huri\'e8re, d\'e9barrassez-nous de ces figures de huguenots\~; nous ne pourrions pas, devant eux, Coconnas et moi, dire un mot de nos affaires. +\par +\par \endash Dressez le souper dans la chambre num\'e9ro 2, au troisi\'e8me, dit La Huri\'e8re. Montez, messieurs, montez. Les deux voyageurs suivirent Gr\'e9goire, qui marcha devant eux en les \'e9clairant. +\par +\par La Mole les suivit des yeux jusqu\rquote \'e0 ce qu\rquote ils eussent disparu\~; et, se retournant alors, il vit Coconnas, dont la t\'eate sortait de la cuisine. Deux gros yeux fixes et une bouche ouverte donnaient \'e0 cette t\'eate un air d\rquote \'e9 +tonnement remarquable. +\par +\par La Mole s\rquote approcha de lui. +\par +\par \endash Mordi ! lui dit Coconnas, as-tu vu\~? +\par +\par \endash Quoi\~? +\par +\par \endash Ces deux gentilshommes\~? +\par +\par \endash Eh bien\~? +\par +\par \endash Je jurerais que c\rquote est\'85 +\par +\par \endash Qui\~? +\par +\par \endash Mais\'85 le roi de Navarre et l\rquote homme au manteau rouge. +\par +\par \endash Jure si tu veux, mais pas trop haut. +\par +\par \endash Tu as donc reconnu aussi\~? +\par +\par \endash Certainement. +\par +\par \endash Que viennent-ils faire ici\~? +\par +\par \endash Quelque affaire d\rquote amourettes. +\par +\par \endash Tu crois\~? +\par +\par \endash J\rquote en suis s\'fbr. +\par +\par \endash La Mole, j\rquote aime mieux des coups d\rquote \'e9p\'e9e que ces amourettes-l\'e0. Je voulais jurer tout \'e0 l\rquote heure, je parie maintenant. +\par +\par \endash Que paries-tu\~? +\par +\par \endash Qu\rquote il s\rquote agit de quelque conspiration. +\par +\par \endash Ah ! tu es fou. +\par +\par \endash Et moi, je te dis\'85 +\par +\par \endash Je te dis que s\rquote ils conspirent cela les regarde. +\par +\par \endash Ah ! c\rquote est vrai. Au fait, dit Coconnas, je ne suis plus \'e0 M.\~d\rquote Alen\'e7on\~; qu\rquote ils s\rquote arrangent comme bon leur semblera. Et comme les perdreaux paraissaient arriv\'e9s au degr\'e9 de cuisson o\'f9 + les aimait Coconnas, le Pi\'e9montais, qui en comptait faire la meilleure portion de son d\'eener, appela ma\'eetre La Huri\'e8re pour qu\rquote il les tir\'e2t de la broche. +\par +\par Pendant ce temps, Henri et de Mouy s\rquote installaient dans leur chambre. +\par +\par \endash Eh bien, Sire, dit de Mouy quand Gr\'e9goire eut dress\'e9 la table, vous avez vu Orthon\~? +\par +\par \endash Non\~; mais j\rquote ai eu le billet qu\rquote il a d\'e9pos\'e9 au miroir. L\rquote enfant aura pris peur, \'e0 ce que je pr\'e9sume\~; car la reine Catherine est venue, tandis qu\rquote il \'e9tait l\'e0, si bien qu\rquote il s\rquote +en est all\'e9 sans m\rquote attendre. J\rquote ai eu un instant quelque inqui\'e9tude, car Dariole m\rquote a dit que la reine m\'e8re l\rquote a fait longuement causer. +\par +\par \endash Oh ! il n\rquote y a pas de danger, le dr\'f4le est adroit\~; et quoique la reine m\'e8re sache son m\'e9tier, il lui donnera du fil \'e0 retordre, j\rquote en suis s\'fbr. +\par +\par \endash Et vous, de Mouy, l\rquote avez-vous revu\~? demanda Henri. +\par +\par \endash Non, mais je le reverrai ce soir\~; \'e0 minuit il doit me revenir prendre ici avec un bon poitrinal\~; il me contera cela en nous en allant. +\par +\par \endash Et l\rquote homme qui \'e9tait au coin de la rue des Mathurins\~? +\par +\par \endash Quel homme\~? +\par +\par \endash L\rquote homme dont j\rquote ai le cheval et le manteau, en \'eates-vous s\'fbr\~? +\par +\par \endash C\rquote est un de nos plus d\'e9vou\'e9s. D\rquote ailleurs, il ne conna\'eet pas Votre Majest\'e9, et il ignore \'e0 qui il a eu affaire. +\par +\par \endash Nous pouvons alors causer de nos affaires en toute tranquillit\'e9\~? +\par +\par \endash Sans aucun doute. D\rquote ailleurs La Mole fait le guet. +\par +\par \endash \'c0 merveille. +\par +\par \endash Eh bien, Sire, que dit M.\~d\rquote Alen\'e7on\~? +\par +\par \endash M.\~d\rquote Alen\'e7on ne veut plus partir, de Mouy\~; il s\rquote est expliqu\'e9 nettement \'e0 ce sujet. L\rquote \'e9lection du duc d\rquote Anjou au tr\'f4ne de Pologne et l\rquote indisposition du roi ont chang\'e9 tous ses desseins. + +\par +\par \endash Ainsi, c\rquote est lui qui a fait manquer tout notre plan\~? +\par +\par \endash Oui. +\par +\par \endash Il nous trahit, alors\~? +\par +\par \endash Pas encore\~; mais il nous trahira \'e0 la premi\'e8re occasion qu\rquote il trouvera. +\par +\par \endash C\'9cur l\'e2che ! esprit perfide ! pourquoi n\rquote a-t-il pas r\'e9pondu aux lettres que je lui ai \'e9crites\~? +\par +\par \endash Pour avoir des preuves et n\rquote en pas donner. En attendant tout est perdu, n\rquote est-ce pas, de Mouy\~? +\par +\par \endash Au contraire, Sire, tout est gagn\'e9. Vous savez bien que le parti tout entier, moins la fraction du prince de Cond\'e9, \'e9tait pour vous, et ne se servait du duc, avec lequel il avait eu l\rquote air de se mettre en relation, que comme d +\rquote une sauvegarde. Eh bien ! depuis le jour de la c\'e9r\'e9monie, j\rquote ai tout reli\'e9, tout rattach\'e9 \'e0 vous. Cent hommes vous suffisaient pour fuir avec le duc d\rquote Alen\'e7on, j\rquote en ai lev\'e9 quinze cents\~ +; dans huit jours ils seront pr\'eats, \'e9chelonn\'e9s sur la route de Pau. Ce ne sera plus une fuite, ce sera une retraite. Quinze cents hommes vous suffiront-ils, Sire, et vous croirez-vous en s\'fbret\'e9 avec une arm\'e9e\~? +\par +\par Henri sourit, et lui frappant sur l\rquote \'e9paule\~: +\par +\par \endash Tu sais, de Mouy, lui dit-il, et tu es seul \'e0 le savoir, que le roi de Navarre n\rquote est pas de son naturel aussi effray\'e9 qu\rquote on le croit. +\par +\par \endash Eh ! mon Dieu ! je le sais, Sire, et j\rquote esp\'e8re qu\rquote avant qu\rquote il soit longtemps la France tout enti\'e8re le saura comme moi. +\par +\par \endash Mais quand on conspire, il faut r\'e9ussir. La premi\'e8re condition de la r\'e9ussite est la d\'e9cision\~; et pour que la d\'e9cision soit rapide, franche, incisive, il faut \'eatre convaincu qu\rquote on r\'e9ussira. +\par +\par \endash Eh bien ! Sire, quels sont les jours o\'f9 il y a chasse\~? +\par +\par \endash Tous les huit ou dix jours, soit \'e0 courre, soit au vol. +\par +\par \endash Quand a-t-on chass\'e9\~? +\par +\par \endash Aujourd\rquote hui m\'eame. +\par +\par \endash D\rquote aujourd\rquote hui en huit ou dix jours, on chassera donc encore\~? +\par +\par \endash Sans aucun doute, peut-\'eatre m\'eame avant. +\par +\par \endash \'c9coutez\~; tout me semble parfaitement calme\~: le duc d\rquote Anjou est parti\~; on ne pense plus \'e0 lui. Le roi se remet de jour en jour de son indisposition. Les pers\'e9cutions contre nous ont \'e0 peu pr\'e8s cess\'e9 +. Faites les doux yeux \'e0 la reine m\'e8re, faites les doux yeux \'e0 M.\~d\rquote Alen\'e7on\~: dites-lui toujours que vous ne pouvez partir sans lui\~: t\'e2chez qu\rquote il le croie, ce qui est plus difficile. +\par +\par \endash Sois tranquille, il le croira. +\par +\par \endash Croyez-vous qu\rquote il ait si grande confiance en vous\~? +\par +\par \endash Non pas, Dieu m\rquote en garde ! mais il croit tout ce que lui dit la reine. +\par +\par \endash Et la reine nous sert franchement, elle\~? +\par +\par \endash Oh ! j\rquote en ai la preuve. D\rquote ailleurs elle est ambitieuse, et cette couronne de Navarre absente lui br\'fble le front. +\par +\par \endash Eh bien ! trois jours avant cette chasse, faites-moi dire o\'f9 elle aura lieu\~: si c\rquote est \'e0 Bondy, \'e0 Saint-Germain ou \'e0 Rambouillet\~; ajoutez que vous \'eates pr\'eat, et quand vous verrez M.\~de\~ +La Mole piquer devant vous, suivez-le, et piquez ferme. Une fois hors de la for\'eat, si la reine m\'e8re veut vous avoir, il faudra qu\rquote elle coure apr\'e8s vous\~; or, ses chevaux normands ne verront pas m\'eame, je l\rquote esp\'e8 +re, les fers de nos chevaux barbes et de nos gen\'eats d\rquote Espagne. +\par +\par \endash C\rquote est dit, de Mouy. +\par +\par \endash Avez-vous de l\rquote argent, Sire\~? Henri fit la grimace que toute sa vie il fit \'e0 cette question. +\par +\par \endash Pas trop, dit-il\~; mais je crois que Margot en a. +\par +\par \endash Eh bien, soit \'e0 vous, soit \'e0 elle, emportez-en le plus que vous pourrez. +\par +\par \endash Et toi, en attendant, que vas-tu faire\~? +\par +\par \endash Apr\'e8s m\rquote \'eatre occup\'e9 des affaires de Votre Majest\'e9 assez activement, comme elle voit, Votre Majest\'e9 me permettra-t-elle de m\rquote occuper un peu des miennes\~? +\par +\par \endash Fais, de Mouy, fais\~; mais quelles sont tes affaires\~? +\par +\par \endash \'c9coutez, Sire, Orthon m\rquote a dit (c\rquote est un gar\'e7on fort intelligent que je recommande \'e0 Votre Majest\'e9), Orthon m\rquote a dit hier avoir rencontr\'e9 pr\'e8s de l\rquote Arsenal ce brigand de Maurevel, qui est r\'e9tabli gr +\'e2ce aux soins de Ren\'e9, et qui se r\'e9chauffe au soleil comme un serpent qu\rquote il est. +\par +\par \endash Ah ! oui, je comprends, dit Henri. +\par +\par \endash Ah ! vous comprenez, bon\'85 Vous serez roi un jour, vous, Sire, et si vous avez quelque vengeance du genre de la mienne \'e0 accomplir, vous l\rquote +accomplirez en roi. Je suis un soldat, et je dois me venger en soldat. Donc quand toutes nos petites affaires seront arrang\'e9es, ce qui donnera \'e0 ce brigand l\'e0 cinq ou six journ\'e9es encore pour se remettre, j\rquote +irai, moi aussi, faire un tour du c\'f4t\'e9 de l\rquote Arsenal, et je le clouerai au gazon de quatre bons coups de rapi\'e8re, apr\'e8s quoi je quitterai Paris le c\'9cur moins gros. +\par +\par \endash Fais tes affaires, mon ami, fais tes affaires, dit le B\'e9arnais. \'c0 propos, tu es content de La Mole, n\rquote est-ce pas\~? +\par +\par \endash Ah ! charmant gar\'e7on qui vous est d\'e9vou\'e9 corps et \'e2me, Sire, et sur lequel vous pouvez compter comme sur moi\'85 brave\'85 +\par +\par \endash Et surtout discret\~; aussi nous suivra-t-il en Navarre, de Mouy\~; une fois arriv\'e9s l\'e0, nous chercherons ce que nous devrons faire pour le r\'e9compenser. +\par +\par Comme Henri achevait ces mots avec son sourire narquois, la porte s\rquote ouvrit ou plut\'f4t s\rquote enfon\'e7a, et celui dont on faisait l\rquote \'e9loge au moment m\'eame parut, p\'e2le et agit\'e9. +\par +\par \endash Alerte, Sire, s\rquote \'e9cria-t-il\~; alerte ! la maison est cern\'e9e. +\par +\par \endash Cern\'e9e ! s\rquote \'e9cria Henri en se levant\~; par qui\~? +\par +\par \endash Par les gardes du roi. +\par +\par \endash Oh ! oh ! dit de Mouy en tirant ses pistolets de sa ceinture, bataille, \'e0 ce qu\rquote il para\'eet. +\par +\par \endash Ah ! oui, dit La Mole, il s\rquote agit bien de pistolets et de bataille ! que voulez-vous faire contre cinquante hommes\~? +\par +\par \endash Il a raison, dit le roi, et s\rquote il y avait quelque moyen de retraite\'85 +\par +\par \endash Il y en a un qui m\rquote a d\'e9j\'e0 servi \'e0 moi, et si Votre Majest\'e9 veut me suivre\'85 +\par +\par \endash Et de Mouy\~? +\par +\par \endash M.\~de\~Mouy peut nous suivre aussi, s\rquote il veut\~: mais il faut que vous vous pressiez tous deux. On entendit des pas dans l\rquote escalier. +\par +\par \endash Il est trop tard, dit Henri. +\par +\par \endash Ah ! si l\rquote on pouvait seulement les occuper pendant cinq minutes, s\rquote \'e9cria La Mole, je r\'e9pondrais du roi. +\par +\par \endash Alors, r\'e9pondez-en, monsieur, dit de Mouy\~; je me charge de les occuper, moi. Allez, Sire, allez. +\par +\par \endash Mais que feras-tu\~? +\par +\par \endash Ne vous inqui\'e9tez pas, Sire\~; allez toujours. Et de Mouy commen\'e7a par faire dispara\'eetre l\rquote assiette, la serviette et le verre du roi, de fa\'e7on qu\rquote on p\'fbt croire qu\rquote il \'e9tait seul \'e0 table. +\par +\par \endash Venez, Sire, venez, s\rquote \'e9cria La Mole en prenant le roi par le bras et l\rquote entra\'eenant dans l\rquote escalier. +\par +\par \endash De Mouy ! mon brave de Mouy ! s\rquote \'e9cria Henri en tendant la main au jeune homme. +\par +\par De Mouy baisa cette main, poussa Henri hors de la chambre, et en referma derri\'e8re lui la porte au verrou. +\par +\par \endash Oui, oui, je comprends, dit Henri\~; il va se faire prendre, lui, tandis que nous nous sauverons, nous\~; mais qui diable peut nous avoir trahis\~? +\par +\par \endash Venez, Sire, venez\~; ils montent, ils montent. En effet, la lueur des flambeaux commen\'e7ait \'e0 ramper le long de l\rquote \'e9troit escalier, tandis qu\rquote on entendait au bas comme une esp\'e8ce de cliquetis d\rquote \'e9p\'e9e. +\par +\par \endash Alerte ! Sire ! alerte ! dit La Mole. Et, guidant le roi dans l\rquote obscurit\'e9, il lui fit monter deux \'e9tages, poussa la porte d\rquote une chambre qu\rquote il referma au verrou, et allant ouvrir la fen\'eatre d\rquote un cabinet\~: + +\par +\par \endash Sire, dit-il, Votre Majest\'e9 craint-elle beaucoup les excursions sur les toits\~? +\par +\par \endash Moi\~? dit Henri\~; allons donc, un chasseur d\rquote isards ! +\par +\par \endash Eh bien, que Votre Majest\'e9 me suive\~; je connais le chemin et vais lui servir de guide. +\par +\par \endash Allez, allez, dit Henri, je vous suis. Et La Mole enjamba le premier, suivit un large rebord faisant goutti\'e8re, au bout duquel il trouva une vall\'e9e form\'e9e par deux toits\~; sur cette vall\'e9e s\rquote ouvrait une mansarde sans fen\'ea +tre et donnant dans un grenier inhabit\'e9. +\par +\par \endash Sire, dit La Mole, vous voici au port. +\par +\par \endash Ah ! ah ! dit Henri, tant mieux. Et il essuya son front p\'e2le o\'f9 perlait la sueur. +\par +\par \endash Maintenant, dit La Mole, les choses vont aller toutes seules\~; le grenier donne sur l\rquote escalier, l\rquote escalier aboutit \'e0 une all\'e9e et cette all\'e9e conduit \'e0 la rue. J\rquote ai fait le m\'ea +me chemin, Sire, par une nuit bien autrement terrible que celle-ci. +\par +\par \endash Allons, allons, dit Henri, en avant ! La Mole se glissa le premier par la fen\'eatre b\'e9ante, gagna la porte mal ferm\'e9e, l\rquote ouvrit, se trouva en haut d\rquote +un escalier tournant, et mettant dans la main du roi la corde qui servait de rampe\~: +\par +\par \endash Venez, Sire, dit-il. +\par +\par Au milieu de l\rquote escalier Henri s\rquote arr\'eata\~; il \'e9tait arriv\'e9 devant une fen\'eatre\~; cette fen\'eatre donnait sur la cour de l\rquote h\'f4tellerie de la Belle-\'c9toile. On voyait dans l\rquote +escalier en face courir des soldats, les uns portant \'e0 la main des \'e9p\'e9es et les autres des flambeaux. +\par +\par Tout \'e0 coup, au milieu d\rquote un groupe, le roi de Navarre aper\'e7ut de Mouy. Il avait rendu son \'e9p\'e9e et descendait tranquillement. +\par +\par \endash Pauvre gar\'e7on, dit Henri\~; c\'9cur brave et d\'e9vou\'e9 ! +\par +\par \endash Ma foi, Sire, dit La Mole, Votre Majest\'e9 remarquera qu\rquote il a l\rquote air fort calme\~; et, tenez, m\'eame il rit ! Il faut qu\rquote il m\'e9dite quelque bon tour, car, vous le savez, il rit rarement. +\par +\par \endash Et ce jeune homme qui \'e9tait avec vous\~? +\par +\par \endash M.\~de\~Coconnas\~? demanda La Mole. +\par +\par \endash Oui, M.\~de\~Coconnas, qu\rquote est-il devenu\~? +\par +\par \endash Oh ! Sire, je ne suis point inquiet de lui. En apercevant les soldats, il ne m\rquote a dit qu\rquote un mot\~:\~\'bb \endash Risquons-nous quelque chose\~?\~\'bb \endash La t\'eate, lui ai-je r\'e9pondu.\~\'bb \endash Et te sauveras-tu, toi\~ +?\~\'bb \endash Je l\rquote esp\'e8re. +\par +\par \'bb \endash Eh bien, moi aussi, \'bb a-t-il r\'e9pondu. Et je vous jure qu\rquote il se sauvera, Sire. Quand on prendra Coconnas, je vous en r\'e9ponds, c\rquote est qu\rquote il lui conviendra de se laisser prendre. +\par +\par \endash Alors, dit Henri, tout va bien, tout va bien\~; t\'e2chons de regagner le Louvre. +\par +\par \endash Ah ! mon Dieu, fit La Mole, rien de plus facile, Sire\~; enveloppons-nous de nos manteaux et sortons. La rue est pleine de gens accourus au bruit, on nous prendra pour des curieux. +\par +\par En effet, Henri et La Mole trouv\'e8rent la porte ouverte, et n\rquote \'e9prouv\'e8rent d\rquote autre difficult\'e9 pour sortir que le flot de populaire qui encombrait la rue. +\par +\par Cependant tous deux parvinrent \'e0 se glisser par la rue d\rquote Averon\~; mais en arrivant rue des Poulies, ils virent, traversant la place Saint-Germain-l\rquote Auxerrois, de Mouy et son escorte conduits par le capitaine des gardes, M.\~de\~Nancey. + +\par +\par \endash Ah ! ah ! dit Henri, on le conduit au Louvre, \'e0 ce qu\rquote il para\'eet. Diable ! les guichets vont \'eatre ferm\'e9s\'85 On prendra les noms de tous ceux qui rentreront\~; et si l\rquote on me voit rentrer apr\'e8 +s lui, ce sera une probabilit\'e9 que j\rquote \'e9tais avec lui. +\par +\par \endash Eh bien ! mais, Sire, dit La Mole, rentrez au Louvre autrement que par le guichet. +\par +\par \endash Comment diable veux-tu que j\rquote y rentre\~? +\par +\par \endash Votre Majest\'e9 n\rquote a-t-elle point la fen\'eatre de la reine de Navarre\~? +\par +\par \endash Ventre-saint-gris ! monsieur de la Mole, dit Henri, vous avez raison. Et moi qui n\rquote y pensais pas ! \'85 Mais comment pr\'e9venir la reine\~? +\par +\par \endash Oh ! dit La Mole en s\rquote inclinant avec une respectueuse reconnaissance, Votre Majest\'e9 lance si bien les pierres ! +\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97175840}XVI\line De Mouy de Saint-Phale{\*\bkmkend _Toc97175840} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Cette fois, Catherine avait si bien pris ses pr\'e9cautions qu\rquote elle croyait \'eatre s\'fbre de son fait. +\par +\par En cons\'e9quence, vers dix heures, elle avait renvoy\'e9 Marguerite, bien convaincue, c\rquote \'e9tait d\rquote ailleurs la v\'e9rit\'e9, que la reine de Navarre ignorait ce qui se tramait contre son mari, et elle \'e9tait pass\'e9 +e chez le roi, le priant de retarder son coucher. +\par +\par Intrigu\'e9 par l\rquote air de triomphe qui, malgr\'e9 sa dissimulation habituelle, \'e9panouissait le visage de sa m\'e8re, Charles questionna Catherine, qui lui r\'e9pondit seulement ces mots\~: +\par +\par \endash Je ne puis dire qu\rquote une chose \'e0 Votre Majest\'e9, c\rquote est que ce soir elle sera d\'e9livr\'e9e de ses deux plus cruels ennemis. +\par +\par Charles fit ce mouvement de sourcil d\rquote un homme qui dit en lui-m\'eame\~: C\rquote est bien, nous allons voir. Et sifflant son grand l\'e9vrier, qui vient \'e0 lui se tra\'eenant sur le ventre comme un serpent et posa sa t\'ea +te fine et intelligente sur le genou de son ma\'eetre, il attendit. +\par +\par Au bout de quelques minutes, que Catherine passa les yeux fixes et l\rquote oreille tendue, on entendit un coup de pistolet dans la cour du Louvre. +\par +\par \endash Qu\rquote est-ce que ce bruit\~? demanda Charles en fron\'e7ant le sourcil, tandis que le l\'e9vrier se relevait par un mouvement brusque en redressant les oreilles. +\par +\par \endash Rien, dit Catherine\~; un signal, voil\'e0 tout. +\par +\par \endash Et que signifie ce signal\~? +\par +\par \endash Il signifie qu\rquote \'e0 partir de ce moment, Sire, votre unique, votre v\'e9ritable ennemi, est hors de vous nuire. +\par +\par \endash Vient-on de tuer un homme\~? demanda Charles en regardant sa m\'e8re avec cet \'9cil de ma\'eetre qui signifie que l\rquote assassinat et la gr\'e2ce sont deux attributs inh\'e9rents \'e0 la puissance royale. +\par +\par \endash Non, Sire\~; on vient seulement d\rquote en arr\'eater deux. +\par +\par \endash Oh ! murmura Charles, toujours des trames cach\'e9es, toujours des complots dont le roi n\rquote est pas. Mort-diable ! ma m\'e8re, je suis grand gar\'e7on cependant, assez grand gar\'e7on pour veiller sur moi-m\'eame, et n\rquote +ai besoin ni de lisi\'e8re ni de bourrelet. Allez-vous-en en Pologne avec votre fils Henri, si vous voulez r\'e9gner\~; mais ici vous avez tort, je vous le dis, de jouer ce jeu-l\'e0. +\par +\par \endash Mon fils, dit Catherine, c\rquote est la derni\'e8re fois que je me m\'eale de vos affaires. Mais c\rquote \'e9tait une entreprise commenc\'e9e depuis longtemps, dans laquelle vous m\rquote avez toujours donn\'e9 tort, et je tenais \'e0 c\'9c +ur de prouver \'e0 Votre Majest\'e9 que j\rquote avais raison. +\par +\par En ce moment plusieurs hommes s\rquote arr\'eat\'e8rent dans le vestibule, et l\rquote on entendit se poser sur la dalle la crosse des mousquets d\rquote une petite troupe. +\par +\par Presque aussit\'f4t M.\~de\~Nancey fit demander la permission d\rquote entrer chez le roi. +\par +\par \endash Qu\rquote il entre, dit vivement Charles. +\par +\par M.\~de\~Nancey entra, salua le roi, et se tournant vers Catherine\~: +\par +\par \endash Madame, dit-il, les ordres de Votre Majest\'e9 sont ex\'e9cut\'e9s\~: il est pris. +\par +\par \endash Comment, }{\i il\~?}{ s\rquote \'e9cria Catherine fort troubl\'e9e\~; n\rquote en avez-vous pris qu\rquote un\~? +\par +\par \endash Il \'e9tait seul, madame. +\par +\par \endash Et s\rquote est-il d\'e9fendu\~? +\par +\par \endash Non, il soupait tranquillement dans une chambre, et a remis son \'e9p\'e9e \'e0 la premi\'e8re sommation. +\par +\par \endash Qui cela\~? demanda le roi. +\par +\par \endash Vous allez voir, dit Catherine. Faites entrer le prisonnier, monsieur de Nancey. Cinq minutes apr\'e8s de Mouy fut introduit. +\par +\par \endash De Mouy ! s\rquote \'e9cria le roi\~; et qu\rquote y a-t-il donc, monsieur\~? +\par +\par \endash Eh ! Sire, dit de Mouy avec une tranquillit\'e9 parfaite, si Votre Majest\'e9 m\rquote en accorde la permission, je lui ferai la m\'eame demande. +\par +\par \endash Au lieu de faire cette demande au roi, dit Catherine, ayez la bont\'e9, monsieur de Mouy, d\rquote apprendre \'e0 mon fils quel est l\rquote homme qui se trouvait dans la chambre du roi de Navarre certaine nuit, et qui, cette nuit-l\'e0, en r\'e9 +sistant aux ordres de Sa Majest\'e9 comme un rebelle qu\rquote il est, a tu\'e9 deux gardes et bless\'e9 M.\~de\~Maurevel\~? +\par +\par \endash En effet, dit Charles en fron\'e7ant le sourcil\~; sauriez-vous le nom de cet homme, monsieur de Mouy\~? +\par +\par \endash Oui, Sire\~; Votre Majest\'e9 d\'e9sire-t-elle le conna\'eetre\~? +\par +\par \endash Cela me ferait plaisir, je l\rquote avoue. +\par +\par \endash Eh bien, Sire, il s\rquote appelait de Mouy de Saint-Phale. +\par +\par \endash C\rquote \'e9tait vous\~? +\par +\par \endash Moi-m\'eame ! +\par +\par Catherine, \'e9tonn\'e9e de cette audace, recula d\rquote un pas vers le jeune homme. +\par +\par \endash Et comment, dit Charles IX, os\'e2tes-vous r\'e9sister aux ordres du roi\~? +\par +\par \endash D\rquote abord, Sire, j\rquote ignorais qu\rquote il y e\'fbt un ordre de Votre Majest\'e9\~; puis je n\rquote ai vu qu\rquote une chose, ou plut\'f4t qu\rquote un homme, M.\~de\~Maurevel, l\rquote assassin de mon p\'e8re et de M.\~l\rquote +amiral. Je me suis rappel\'e9 alors qu\rquote il y avait un an et demi, dans cette m\'eame chambre o\'f9 nous sommes, pendant la soir\'e9e du 24 ao\'fbt, Votre Majest\'e9 m\rquote avait promis, parlant \'e0 moi-m\'eame, de nous faire justice du meurtrier +\~; or, comme il s\rquote \'e9tait depuis ce temps pass\'e9 de graves \'e9v\'e9nements, j\rquote ai pens\'e9 que le roi avait \'e9t\'e9 malgr\'e9 lui d\'e9tourn\'e9 de ses d\'e9sirs. Et voyant Maurevel \'e0 ma port\'e9e, j\rquote ai cru que c\rquote \'e9 +tait le ciel qui me l\rquote envoyait. Votre Majest\'e9 sait le reste, Sire\~; j\rquote ai frapp\'e9 sur lui comme sur un assassin et tir\'e9 sur ses hommes comme sur des bandits. +\par +\par Charles ne r\'e9pondit rien\~; son amiti\'e9 pour Henri lui avait fait voir depuis quelque temps bien des choses sous un autre point de vue que celui o\'f9 il les avait envisag\'e9es d\rquote abord, et plus d\rquote une fois avec terreur. +\par +\par La reine m\'e8re, \'e0 propos de la Saint-Barth\'e9lemy, avait enregistr\'e9 dans sa m\'e9moire des propos sortis de la bouche de son fils, et qui ressemblaient \'e0 des remords. +\par +\par \endash Mais, dit Catherine, que veniez-vous faire \'e0 une pareille heure chez le roi de Navarre\~? +\par +\par \endash Oh ! r\'e9pondit de Mouy, c\rquote est toute une histoire bien longue \'e0 raconter\~; mais si cependant Sa Majest\'e9 a la patience de l\rquote entendre\'85 +\par +\par \endash Oui, dit Charles, parlez donc, je le veux. +\par +\par \endash J\rquote ob\'e9irai, Sire, dit de Mouy en s\rquote inclinant. +\par +\par Catherine s\rquote assit en fixant sur le jeune chef un regard inquiet. +\par +\par \endash Nous \'e9coutons, dit Charles. Ici, Act\'e9on. +\par +\par Le chien reprit la place qu\rquote il avait avant que le prisonnier n\rquote e\'fbt \'e9t\'e9 introduit. +\par +\par \endash Sire, dit de Mouy, j\rquote \'e9tais venu chez Sa Majest\'e9 le roi de Navarre comme d\'e9put\'e9 de nos fr\'e8res, vos fid\'e8les sujets de la religion. +\par +\par Catherine fit signe \'e0 Charles IX. +\par +\par \endash Soyez tranquille, ma m\'e8re, dit celui-ci, je ne perds pas un mot. Continuez, monsieur de Mouy, continuez\~; pourquoi \'e9tiez-vous venu\~? +\par +\par \endash Pour pr\'e9venir le roi de Navarre, continua M.\~de\~Mouy, que son abjuration lui avait fait perdre la confiance du parti huguenot\~; mais que cependant, en souvenir de son p\'e8re, Antoine de Bourbon, et surtout en m\'e9moire de sa m\'e8 +re, la courageuse Jeanne d\rquote Albret, dont le nom est cher parmi nous, ceux de la religion lui devaient cette marque de d\'e9f\'e9rence de le prier de se d\'e9sister de ses droits \'e0 la couronne de Navarre. +\par +\par \endash Que dit-il\~? s\rquote \'e9cria Catherine, ne pouvant, malgr\'e9 sa puissance sur elle-m\'eame, recevoir sans crier un peu le coup inattendu qui la frappait. +\par +\par \endash Ah ! ah ! fit Charles\~; mais cette couronne de Navarre, qu\rquote on fait ainsi sans ma permission voltiger sur toutes les t\'eates, il me semble cependant qu\rquote elle m\rquote appartient un peu. +\par +\par \endash Les huguenots, Sire, reconnaissent mieux que personne ce principe de suzerainet\'e9 que le roi vient d\rquote \'e9mettre. Aussi esp\'e9raient-ils engager Votre Majest\'e9 \'e0 la fixer sur une t\'eate qui lui est ch\'e8re. +\par +\par \endash \'c0 moi ! dit Charles, sur une t\'eate qui m\rquote est ch\'e8re ! Mort-diable ! de quelle t\'eate voulez-vous donc parler, monsieur\~? Je ne vous comprends pas. +\par +\par \endash De la t\'eate de M.\~le duc d\rquote Alen\'e7on. +\par +\par Catherine devint p\'e2le comme la mort, et d\'e9vora de Mouy d\rquote un regard flamboyant. +\par +\par \endash Et mon fr\'e8re d\rquote Alen\'e7on le savait\~? +\par +\par \endash Oui, Sire. +\par +\par \endash Et il acceptait cette couronne\~? +\par +\par \endash Sauf l\rquote agr\'e9ment de Votre Majest\'e9, \'e0 laquelle il nous renvoyait. +\par +\par \endash Oh ! oh ! dit Charles, en effet, c\rquote est une couronne qui ira \'e0 merveille \'e0 notre fr\'e8re d\rquote Alen\'e7on. Et moi qui n\rquote y avais pas song\'e9 ! Merci, de Mouy. Merci ! Quand vous aurez des id\'e9 +es semblables, vous serez le bienvenu au Louvre. +\par +\par \endash Sire, vous seriez instruit depuis longtemps de tout ce projet sans cette malheureuse affaire de Maurevel qui m\rquote a fait craindre d\rquote \'eatre tomb\'e9 dans la disgr\'e2ce de Votre Majest\'e9. +\par +\par \endash Oui, mais, fit Catherine, que disait Henri de ce projet\~? +\par +\par \endash Le roi de Navarre, madame, se soumettait au d\'e9sir de ses fr\'e8res, et sa renonciation \'e9tait pr\'eate. +\par +\par \endash En ce cas, s\rquote \'e9cria Catherine, cette renonciation, vous devez l\rquote avoir\~? +\par +\par \endash En effet, madame, dit de Mouy, par hasard je l\rquote ai sur moi, sign\'e9e de lui et dat\'e9e. +\par +\par \endash D\rquote une date ant\'e9rieure \'e0 la sc\'e8ne du Louvre\~? dit Catherine. +\par +\par \endash Oui, de la veille, je crois. Et M.\~de\~Mouy tira de sa poche une renonciation en faveur du duc d\rquote Alen\'e7on, \'e9crite, sign\'e9e de la main de Henri, et portant la date indiqu\'e9e. +\par +\par \endash Ma foi, oui, dit Charles, et tout est bien en r\'e8gle. +\par +\par \endash Et que demandait Henri en \'e9change de cette renonciation\~? +\par +\par \endash Rien, madame\~; l\rquote amiti\'e9 du roi Charles, nous a-t-il dit, le d\'e9dommagerait amplement de la perte d\rquote une couronne. +\par +\par Catherine mordit ses l\'e8vres de col\'e8re et tordit ses belles mains. +\par +\par \endash Tout cela est parfaitement exact, de Mouy, ajouta le roi. +\par +\par \endash Alors, reprit la reine m\'e8re, si tout \'e9tait arr\'eat\'e9 entre vous et le roi de Navarre, \'e0 quelle fin l\rquote entrevue que vous avez eue ce soir avec lui\~? +\par +\par \endash Moi, madame, avec le roi de Navarre\~? dit de Mouy. M.\~de\~Nancey, qui m\rquote a arr\'eat\'e9, fera foi que j\rquote \'e9tais seul. Votre Majest\'e9 peut l\rquote appeler. +\par +\par \endash Monsieur de Nancey ! dit le roi. Le capitaine des gardes reparut. +\par +\par \endash Monsieur de Nancey, dit vivement Catherine, M.\~de\~Mouy \'e9tait-il tout \'e0 fait seul \'e0 l\rquote auberge de la Belle-\'c9toile\~? +\par +\par \endash Dans la chambre, oui, madame\~; mais dans l\rquote auberge, non. +\par +\par \endash Ah ! dit Catherine, quel \'e9tait son compagnon\~? +\par +\par \endash Je ne sais si c\rquote \'e9tait le compagnon de M.\~de\~Mouy, madame\~; mais je sais qu\rquote il s\rquote est \'e9chapp\'e9 par une porte de derri\'e8re, apr\'e8s avoir couch\'e9 sur le carreau deux de mes gardes. +\par +\par \endash Et vous avez reconnu ce gentilhomme, sans doute\~? +\par +\par \endash Non, pas moi, mais mes gardes. +\par +\par \endash Et quel \'e9tait-il\~? demanda Charles IX. +\par +\par \endash M.\~le comte Annibal de Coconnas. +\par +\par \endash Annibal de Coconnas, r\'e9p\'e9ta le roi assombri et r\'eaveur, celui qui a fait un si terrible massacre de huguenots pendant la Saint-Barth\'e9lemy. +\par +\par \endash M.\~de\~Coconnas, gentilhomme de M.\~d\rquote Alen\'e7on, dit M.\~de\~Nancey. +\par +\par \endash C\rquote est bien, c\rquote est bien, dit Charles IX\~; retirez-vous, monsieur de Nancey, et une autre fois, souvenez-vous d\rquote une chose\'85 +\par +\par \endash De laquelle, Sire\~? +\par +\par \endash C\rquote est que vous \'eates \'e0 mon service, et que vous ne devez ob\'e9ir qu\rquote \'e0 moi. +\par +\par M.\~de Nancey se retira \'e0 reculons en saluant respectueusement. De Mouy envoya un sourire ironique \'e0 Catherine. Il se fit un silence d\rquote un instant. +\par +\par La reine tordait la ganse de sa cordeli\'e8re, Charles caressait son chien. +\par +\par \endash Mais quel \'e9tait votre but, monsieur\~? continua Charles\~; agissiez-vous violemment\~? +\par +\par \endash Contre qui, Sire\~? +\par +\par \endash Mais contre Henri, contre Fran\'e7ois ou contre moi. +\par +\par \endash Sire, nous avions la renonciation de votre beau-fr\'e8re, l\rquote agr\'e9ment de votre fr\'e8re\~; et, comme j\rquote ai eu l\rquote honneur de vous le dire, nous \'e9tions sur le point de solliciter l\rquote autorisation de Votre Majest\'e9 +, lorsque est arriv\'e9e cette fatale affaire du Louvre. +\par +\par \endash Eh bien, ma m\'e8re, dit Charles, je ne vois aucun mal \'e0 tout cela. Vous \'e9tiez dans votre droit, monsieur de Mouy, en demandant un roi. Oui, la Navarre peut \'eatre et doit \'eatre un royaume s\'e9par\'e9 +. Il y a plus, ce royaume semble fait expr\'e8s pour doter mon fr\'e8re d\rquote Alen\'e7on, qui a toujours eu si grande envie d\rquote une couronne, que lorsque nous portons la n\'f4tre il ne peut d\'e9 +tourner les yeux de dessus elle. La seule chose qui s\rquote opposait \'e0 cette intronisation, c\rquote \'e9tait le droit de Henriot\~; mais puisque Henriot y renonce volontairement\'85 +\par +\par \endash Volontairement, Sire. +\par +\par \endash Il para\'eet que c\rquote est la volont\'e9 de Dieu ! Monsieur de Mouy, vous \'eates libre de retourner vers vos fr\'e8res, que j\rquote ai ch\'e2ti\'e9s\'85 un peu durement, peut-\'eatre\~; mais ceci est une affaire entre moi et Dieu\~ +: et dites-leur que, puisqu\rquote ils d\'e9sirent pour roi de Navarre mon fr\'e8re d\rquote Alen\'e7on, le roi de France se rend \'e0 leurs d\'e9sirs. \'c0 partir de ce moment, la Navarre est un royaume, et son souverain s\rquote appelle Fran\'e7 +ois. Je ne demande que huit jours pour que mon fr\'e8re quitte Paris avec l\rquote \'e9clat et la pompe qui conviennent \'e0 un roi. Allez, monsieur de Mouy, allez ! \'85 Monsieur de Nancey, laissez passer M.\~de\~Mouy, il est libre. +\par +\par \endash Sire, dit de Mouy en faisant un pas en avant, Votre Majest\'e9 permet-elle\~? +\par +\par \endash Oui, dit le roi. Et il tendit la main au jeune huguenot. De Mouy mit un genou \'e0 terre et baisa la main du roi. +\par +\par \endash \'c0 propos, dit Charles en le retenant au moment o\'f9 il allait se relever, ne m\rquote aviez-vous pas demand\'e9 justice de ce brigand de Maurevel\~? +\par +\par \endash Oui, Sire. +\par +\par \endash Je ne sais o\'f9 il est pour vous la faire, car il se cache\~; mais si vous le rencontrez, faites-vous justice vous-m\'eame, je vous y autorise, et de grand c\'9cur. +\par +\par \endash Ah ! Sire, s\rquote \'e9cria de Mouy, voil\'e0 qui me comble v\'e9ritablement\~; que Votre Majest\'e9 s\rquote en rapporte \'e0 moi\~; je ne sais non plus o\'f9 il est, mais je le trouverai, soyez tranquille. +\par +\par Et de Mouy, apr\'e8s avoir respectueusement salu\'e9 le roi Charles et la reine Catherine, se retira sans que les gardes qui l\rquote avaient amen\'e9 missent aucun emp\'eachement \'e0 + sa sortie. Il traversa les corridors, gagna rapidement le guichet, et une fois dehors ne fit qu\rquote un bond de la place Saint-Germain-l\rquote Auxerrois \'e0 l\rquote auberge de la Belle-\'c9toile, o\'f9 il retrouva son cheval, gr\'e2 +ce auquel, trois heures apr\'e8s la sc\'e8ne que nous venons de raconter, le jeune homme respirait en s\'fbret\'e9 derri\'e8re les murailles de Mantes. +\par +\par Catherine, d\'e9vorant sa col\'e8re, regagna son appartement d\rquote o\'f9 elle passa dans celui de Marguerite. Elle y trouva Henri en robe de chambre et qui paraissait pr\'eat \'e0 se mettre au lit. +\par +\par \endash Satan, murmura-t-elle, aide une pauvre reine pour qui Dieu ne veut plus rien faire ! +\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97175841}XVII\line Deux t\'eates pour une couronne{\*\bkmkend _Toc97175841} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par \endash Qu\rquote on prie M.\~d\rquote Alen\'e7on de me venir voir, avait dit Charles en cong\'e9diant sa m\'e8re. +\par +\par M.\~de Nancey, dispos\'e9 d\rquote apr\'e8s l\rquote invitation du roi de n\rquote ob\'e9ir d\'e9sormais qu\rquote \'e0 lui-m\'eame, ne fit qu\rquote un bond de chez Charles chez son fr\'e8re, lui transmettant sans adoucissement aucun l\rquote ordre qu +\rquote il venait de recevoir. +\par +\par Le duc d\rquote Alen\'e7on tressaillit\~: en tout temps il avait trembl\'e9 devant Charles\~; et \'e0 bien plus forte raison encore depuis qu\rquote il s\rquote \'e9tait fait, en conspirant, des motifs de le craindre. +\par +\par Il ne s\rquote en rendit pas moins pr\'e8s de son fr\'e8re avec un empressement calcul\'e9. +\par +\par Charles \'e9tait debout et sifflait entre ses dents un hallali sur pied. +\par +\par En entrant, le duc d\rquote Alen\'e7on surprit dans l\rquote \'9cil vitreux de Charles un de ces regards envenim\'e9s de haine qu\rquote il connaissait si bien. +\par +\par \endash Votre Majest\'e9 m\rquote a fait demander, me voici, Sire, dit-il. Que d\'e9sire de moi Votre Majest\'e9\~? +\par +\par \endash Je d\'e9sire vous dire, mon bon fr\'e8re, que, pour r\'e9compenser cette grande amiti\'e9 que vous me portez, je suis d\'e9cid\'e9 \'e0 faire aujourd\rquote hui pour vous la chose que vous d\'e9sirez le plus. +\par +\par \endash Pour moi\~? +\par +\par \endash Oui, pour vous. Cherchez dans votre esprit quelle chose vous r\'eavez depuis quelque temps sans oser me la demander, et cette chose, je vous la donne. +\par +\par \endash Sire, dit Fran\'e7ois, j\rquote en jure \'e0 mon fr\'e8re, je ne d\'e9sire que la continuation de la bonne sant\'e9 du roi. +\par +\par \endash Alors vous devez \'eatre satisfait, d\rquote Alen\'e7on\~; l\rquote indisposition que j\rquote ai \'e9prouv\'e9e \'e0 l\rquote \'e9poque de l\rquote arriv\'e9e des Polonais est pass\'e9e. J\rquote ai \'e9chapp\'e9, gr\'e2ce \'e0 Henriot, \'e0 + un sanglier furieux qui voulait me d\'e9coudre, et je me porte de fa\'e7on \'e0 n\rquote avoir rien \'e0 envier au mieux portant de mon royaume\~; vous pouviez donc sans \'eatre mauvais fr\'e8re d\'e9sirer autre chose que la continuation de ma sant\'e9 +, qui est excellente. +\par +\par \endash Je ne d\'e9sirais rien, Sire. +\par +\par \endash Si fait, si fait, Fran\'e7ois, reprit Charles s\rquote impatientant\~; vous d\'e9sirez la couronne de Navarre, puisque vous vous \'eates entendu avec Henriot et de Mouy\~: avec le premier pour qu\rquote il y renon\'e7\'e2t, avec le second pour qu +\rquote il vous la f\'eet avoir. Eh bien, Henriot y renonce ! de Mouy m\rquote a transmis votre demande, et cette couronne que vous ambitionnez\'85 +\par +\par \endash Eh bien\~? demanda d\rquote Alen\'e7on d\rquote une voix tremblante. +\par +\par \endash Eh bien, mort-diable ! elle est \'e0 vous. D\rquote Alen\'e7on p\'e2lit affreusement\~; puis tout \'e0 coup le sang appel\'e9 \'e0 son c\'9cur, qu\rquote il faillit briser, reflua vers les extr\'e9mit\'e9s, et une rougeur ardente lui br\'fb +la les joues\~; la faveur que lui faisait le roi le d\'e9sesp\'e9rait en un pareil moment. +\par +\par \endash Mais, Sire, reprit-il tout en palpitant d\rquote \'e9motion et cherchant vainement \'e0 se remettre, je n\rquote ai rien d\'e9sir\'e9 et surtout rien demand\'e9 de pareil. +\par +\par \endash C\rquote est possible, dit le roi, car vous \'eates fort discret, mon fr\'e8re\~; mais on a d\'e9sir\'e9, on a demand\'e9 pour vous, mon fr\'e8re. +\par +\par \endash Sire, je vous jure que jamais\'85 +\par +\par \endash Ne jurez pas Dieu. +\par +\par \endash Mais, Sire, vous m\rquote exilez donc\~? +\par +\par \endash Vous appelez \'e7a un exil, Fran\'e7ois\~? Peste ! vous \'eates difficile\'85 Qu\rquote esp\'e9riez-vous donc de mieux\~? D\rquote Alen\'e7on se mordit les l\'e8vres de d\'e9sespoir. +\par +\par \endash Ma foi ! continua Charles en affectant la bonhomie, je vous croyais moins populaire, Fran\'e7ois, et surtout moins pr\'e8s des huguenots\~; mais ils vous demandent, il faut bien que je m\rquote avoue \'e0 moi-m\'eame que je me trompais. D\rquote +ailleurs, je ne pouvais rien d\'e9sirer de mieux que d\rquote avoir un homme \'e0 moi, mon fr\'e8re qui m\rquote aime et qui est incapable de me trahir, \'e0 la t\'eate d\rquote +un parti qui depuis trente ans nous fait la guerre. Cela va tout calmer comme par enchantement, sans compter que nous serons tous rois dans la famille. Il n\rquote y aura que le pauvre Henriot qui ne sera rien que mon ami. Mais il n\rquote +est point ambitieux, et ce titre, que personne ne r\'e9clame, il le prendra, lui. +\par +\par \endash Oh ! Sire, vous vous trompez, ce titre, je le r\'e9clame\'85 ce titre, qui donc y a plus droit que moi\~? Henri n\rquote est que votre beau-fr\'e8re par alliance\~; moi, je suis votre fr\'e8re par le sang et surtout par le c\'9cur\'85 + Sire, je vous en supplie, gardez-moi pr\'e8s de vous. +\par +\par \endash Non pas, non pas, Fran\'e7ois, r\'e9pondit Charles\~; ce serait faire votre malheur. +\par +\par \endash Comment cela\~? +\par +\par \endash Pour mille raisons. +\par +\par \endash Mais voyez donc un peu, Sire, si vous trouverez jamais un compagnon si fid\'e8le que je le suis. Depuis mon enfance je n\rquote ai jamais quitt\'e9 Votre Majest\'e9. +\par +\par \endash Je le sais bien, je le sais bien, et quelquefois m\'eame je vous aurais voulu voir plus loin. +\par +\par \endash Que veut dire le roi\~? +\par +\par \endash Rien, rien\'85 je m\rquote entends\'85 Oh ! que vous aurez de belles chasses l\'e0-bas ! Fran\'e7ois, que je vous porte envie ! Savez-vous qu\rquote on chasse l\rquote ours dans ces diables de montagnes comme on chasse ici le sanglier\~ +? Vous allez nous entretenir tous de peaux magnifiques. Cela se chasse au poignard, vous savez\~; on attend l\rquote animal, on l\rquote excite, on l\rquote irrite\~; il marche au chasseur, et, \'e0 quatre pas de lui, il se dresse sur ses pattes de derri +\'e8re. C\rquote est \'e0 ce moment-l\'e0 qu\rquote on lui enfonce l\rquote acier dans le c\'9cur, comme Henri a fait pour le sanglier \'e0 la derni\'e8re chasse. C\rquote est dangereux\~; mais vous \'eates brave, Fran\'e7 +ois, et ce danger sera pour vous un vrai plaisir. +\par +\par \endash Ah ! Votre Majest\'e9 redouble mes chagrins, car je ne chasserai plus avec elle. +\par +\par \endash Corb\'9cuf ! tant mieux ! dit le roi, cela ne nous r\'e9ussit ni \'e0 l\rquote un ni \'e0 l\rquote autre de chasser ensemble. +\par +\par \endash Que veut dire Votre Majest\'e9\~? +\par +\par \endash Que chasser avec moi vous cause un tel plaisir et vous donne une telle \'e9motion, que vous, qui \'eates l\rquote adresse en personne, que vous qui, avec la premi\'e8re arquebuse venue, abattez une pie \'e0 cent pas, vous avez, la derni\'e8 +re fois que nous avons chass\'e9 de compagnie, avec votre arme, une arme qui vous est famili\'e8re, manqu\'e9 \'e0 vingt pas un gros sanglier, et cass\'e9 par contre la jambe \'e0 mon meilleur cheval. Mort-diable ! Fran\'e7ois, cela donne \'e0 + songer, savez-vous ! +\par +\par \endash Oh ! Sire, pardonnez \'e0 l\rquote \'e9motion, dit d\rquote Alen\'e7on devenu livide. +\par +\par \endash Eh ! oui, reprit Charles, l\rquote \'e9motion, je le sais bien\~; et c\rquote est \'e0 cause de cette \'e9motion, que j\rquote appr\'e9cie \'e0 sa juste valeur, que je vous dis\~: Croyez-moi, Fran\'e7ois, mieux vaut chasser loin l\rquote un de l +\rquote autre, surtout quand on a des \'e9motions pareilles. R\'e9fl\'e9chissez \'e0 cela, mon fr\'e8re, non pas en ma pr\'e9sence, ma pr\'e9sence vous trouble, je le vois, mais quand vous serez seul, et vous conviendrez que j\rquote +ai tout lieu de craindre qu\rquote \'e0 une nouvelle chasse une autre \'e9motion ne vienne \'e0 vous prendre\~; car alors il n\rquote y a rien qui fasse relever la main comme l\rquote \'e9 +motion, car alors vous tueriez le cavalier au lieu du cheval, le roi au lieu de la b\'eate. Peste ! une balle plac\'e9e trop haut ou trop bas, cela change fort la face d\rquote +un gouvernement, et nous en avons un exemple dans notre famille. Quand Montgomery a tu\'e9 notre p\'e8re Henri II par accident, par \'e9motion peut-\'eatre, le coup a port\'e9 notre fr\'e8re Fran\'e7ois II sur le tr\'f4ne et notre p\'e8re Henri \'e0 + Saint-Denis. Il faut si peu de chose \'e0 Dieu pour faire beaucoup ! +\par +\par Le duc sentit la sueur ruisseler sur son front pendant ce choc aussi redoutable qu\rquote impr\'e9vu. +\par +\par Il \'e9tait impossible que le roi d\'eet plus clairement \'e0 son fr\'e8re qu\rquote il avait tout devin\'e9. Charles, voilant sa col\'e8re sous une ombre de plaisanterie, \'e9tait peut-\'eatre plus terrible encore que s\rquote il e\'fbt laiss\'e9 + la lave haineuse qui lui d\'e9vorait le c\'9cur se r\'e9pandre bouillante au-dehors\~; sa vengeance paraissait proportionn\'e9e \'e0 sa rancune. \'c0 mesure que l\rquote une s\rquote aigrissait, l\rquote autre grandissait, et pour la premi\'e8re fois d +\rquote Alen\'e7on connut le remords, ou plut\'f4t le regret d\rquote avoir con\'e7u un crime qui n\rquote avait pas r\'e9ussi. +\par +\par Il avait soutenu la lutte tant qu\rquote il avait pu, mais sous ce dernier coup il plia la t\'eate, et Charles vit poindre dans ses yeux cette flamme d\'e9vorante qui, chez les \'eatres d\rquote une nature tendre, creuse le sillon par o\'f9 + jaillissent les larmes. +\par +\par Mais d\rquote Alen\'e7on \'e9tait de ceux-l\'e0 qui ne pleurent que de rage. +\par +\par Charles tenait fix\'e9 sur lui son \'9cil de vautour, aspirant pour ainsi dire chacune des sensations qui se succ\'e9daient dans le c\'9cur du jeune homme. Et toutes ces sensations lui apparaissaient aussi pr\'e9cises, gr\'e2ce \'e0 cette \'e9 +tude approfondie qu\rquote il avait faite de sa famille, que si le c\'9cur du duc e\'fbt \'e9t\'e9 un livre ouvert. +\par +\par Il le laissa ainsi un instant \'e9cras\'e9, immobile et muet. Puis d\rquote une voix empreinte de haineuse fermet\'e9\~: +\par +\par \endash Mon fr\'e8re, dit-il, nous vous avons dit notre r\'e9solution, et notre r\'e9solution est immuable\~: vous partirez. +\par +\par D\rquote Alen\'e7on fit un mouvement. Charles ne parut pas le remarquer et continua\~: +\par +\par \endash Je veux que la Navarre soit fi\'e8re d\rquote avoir pour prince un fr\'e8re du roi de France. Or, pouvoir, honneurs, vous aurez tout ce qui convient \'e0 votre naissance, comme votre fr\'e8re Henri l\rquote +a eu, et comme lui, ajouta-t-il en souriant, vous me b\'e9nirez de loin. Mais n\rquote importe, les b\'e9n\'e9dictions ne connaissent pas la distance. +\par +\par \endash Sire\'85 +\par +\par \endash Acceptez, ou plut\'f4t r\'e9signez-vous. Une fois roi, on trouvera une femme digne d\rquote un fils de France. Qui sait ! qui vous apportera un autre tr\'f4ne peut \'eatre. +\par +\par \endash Mais, dit le duc d\rquote Alen\'e7on, Votre Majest\'e9 oublie son bon ami Henri. +\par +\par \endash Henri ! mais puisque je vous ai dit qu\rquote il n\rquote en voulait pas, du tr\'f4ne de Navarre ! Puisque je vous ai d\'e9j\'e0 dit qu\rquote il vous l\rquote abandonnait ! Henri est un joyeux gar\'e7on et non pas une face p\'e2 +le comme vous. Il veut rire et s\rquote amuser \'e0 son aise, et non s\'e9cher, comme nous sommes condamn\'e9s \'e0 le faire, nous, sous des couronnes. +\par +\par D\rquote Alen\'e7on poussa un soupir. +\par +\par \endash Mais, dit-il, Votre Majest\'e9 m\rquote ordonne donc de m\rquote occuper\'85 +\par +\par \endash Non pas, non pas. Ne vous inqui\'e9tez de rien, Fran\'e7ois, je r\'e9glerai tout moi-m\'eame\~; reposez-vous sur moi comme sur un bon fr\'e8re. Et maintenant que tout est convenu, allez\~; dites ou ne dites pas notre entretien \'e0 vos amis\~ +: je veux prendre des mesures pour que la chose devienne bient\'f4t publique. Allez, Fran\'e7ois. +\par +\par Il n\rquote y avait rien \'e0 r\'e9pondre, le duc salua et partit la rage dans le c\'9cur. +\par +\par Il br\'fblait de trouver Henri pour causer avec lui de tout ce qui venait de se passer\~; mais il ne trouva que Catherine\~: en effet, Henri fuyait l\rquote entretien et la reine m\'e8re le recherchait. +\par +\par Le duc, en voyant Catherine, \'e9touffa aussit\'f4t ses douleurs et essaya de sourire. Moins heureux que Henri d\rquote Anjou, ce n\rquote \'e9tait pas une m\'e8re qu\rquote il cherchait dans Catherine, mais simplement une alli\'e9e. Il commen\'e7 +ait donc par dissimuler avec elle, car, pour faire de bonnes alliances, il faut bien se tromper un peu mutuellement. +\par +\par Il aborda donc Catherine avec un visage o\'f9 ne restait plus qu\rquote une l\'e9g\'e8re trace d\rquote inqui\'e9tude. +\par +\par \endash Eh bien, madame, dit-il, voil\'e0 de grandes nouvelles\~; les savez-vous\~? +\par +\par \endash Je sais qu\rquote il s\rquote agit de faire un roi de vous, monsieur. +\par +\par \endash C\rquote est une grande bont\'e9 de la part de mon fr\'e8re, madame. +\par +\par \endash N\rquote est-ce pas\~? +\par +\par \endash Et je suis presque tent\'e9 de croire que je dois reporter sur vous une partie de ma reconnaissance\~; car enfin, si c\rquote \'e9tait vous qui lui eussiez donn\'e9 le conseil de me faire don d\rquote un tr\'f4ne, c\rquote est \'e0 vous que je le + devrais\~; quoique j\rquote avoue au fond qu\rquote il m\rquote a fait peine de d\'e9pouiller ainsi le roi de Navarre. +\par +\par \endash Vous aimez fort Henriot, mon fils, \'e0 ce qu\rquote il para\'eet\~? +\par +\par \endash Mais oui\~; depuis quelque temps nous nous sommes intimement li\'e9s. +\par +\par \endash Croyez-vous qu\rquote il vous aime autant que vous l\rquote aimez vous-m\'eame\~? +\par +\par \endash Je l\rquote esp\'e8re, madame. +\par +\par \endash C\rquote est \'e9difiant une pareille amiti\'e9, savez-vous\~? surtout entre princes. Les amiti\'e9s de cour passent pour peu solides, mon cher Fran\'e7ois. +\par +\par \endash Ma m\'e8re, songez que nous sommes non seulement amis, mais encore presque fr\'e8res. Catherine sourit d\rquote un \'e9trange sourire. +\par +\par \endash Bon ! dit-elle, est-ce qu\rquote il y a des fr\'e8res entre rois\~? +\par +\par \endash Oh ! quant \'e0 cela, nous n\rquote \'e9tions roi ni l\rquote un ni l\rquote autre, ma m\'e8re, quand nous nous sommes li\'e9s ainsi\~; nous ne devions m\'eame jamais l\rquote \'eatre\~; voil\'e0 pourquoi nous nous aimions. +\par +\par \endash Oui, mais les choses sont bien chang\'e9es \'e0 cette heure. +\par +\par \endash Comment, bien chang\'e9es\~? +\par +\par \endash Oui, sans doute\~; qui vous dit maintenant que vous ne serez pas tous deux rois\~? +\par +\par Au tressaillement nerveux du duc, \'e0 la rougeur qui envahit son front, Catherine vit que le coup lanc\'e9 par elle avait port\'e9 en plein c\'9cur. +\par +\par \endash Lui\~? dit-il. Henriot roi\~? et de quel royaume, ma m\'e8re\~? +\par +\par \endash D\rquote un des plus magnifiques de la chr\'e9tient\'e9, mon fils. +\par +\par \endash Ah ! ma m\'e8re, dit d\rquote Alen\'e7on en p\'e2lissant, que dites-vous donc l\'e0\~? +\par +\par \endash Ce qu\rquote une bonne m\'e8re doit dire \'e0 son fils, ce \'e0 quoi vous avez plus d\rquote une fois song\'e9, Fran\'e7ois. +\par +\par \endash Moi\~? dit le duc, je n\rquote ai song\'e9 \'e0 rien, madame, je vous jure. +\par +\par \endash Je veux bien vous croire\~; car votre ami, car votre fr\'e8re Henri, comme vous l\rquote appelez, est, sous sa franchise apparente, un seigneur fort habile et fort rus\'e9 qui garde ses secrets mieux que vous ne gardez les v\'f4tres, Fran\'e7 +ois. Par exemple, vous a-t-il jamais dit que de Mouy f\'fbt son homme d\rquote affaires\~? +\par +\par Et, en disant ces mots, Catherine plongea son regard comme un stylet dans l\rquote \'e2me de Fran\'e7ois. +\par +\par Mais celui-ci n\rquote avait qu\rquote une vertu, ou plut\'f4t qu\rquote un vice, la dissimulation\~; il supporta donc parfaitement le regard. +\par +\par \endash De Mouy ! dit-il avec surprise, et comme si ce nom \'e9tait prononc\'e9 pour la premi\'e8re fois devant lui en pareille circonstance. +\par +\par \endash Oui, le huguenot de Mouy de Saint-Phale, celui-l\'e0 m\'eame qui a failli tuer M.\~de\~Maurevel, et qui, clandestinement et en courant la France et la capitale sous des habits diff\'e9rents, intrigue et l\'e8ve une arm\'e9e pour soutenir votre fr +\'e8re Henri contre votre famille. +\par +\par Catherine, qui ignorait que sous ce rapport son fils Fran\'e7ois en s\'fbt autant et m\'eame plus qu\rquote elle se leva sur ces mots, s\rquote appr\'eatant \'e0 faire une majestueuse sortie. +\par +\par Fran\'e7ois la retint. +\par +\par \endash Ma m\'e8re, dit-il, encore un mot, s\rquote il vous pla\'eet. Puisque vous daignez m\rquote initier \'e0 votre politique, dites-moi comment, avec de si faibles ressources et si peu connu qu\rquote il est, Henri parviendrait-il \'e0 + faire une guerre assez s\'e9rieuse pour inqui\'e9ter ma famille\~? +\par +\par \endash Enfant, dit la reine en souriant, sachez donc qu\rquote il est soutenu par plus de trente mille hommes peut-\'eatre\~; que le jour o\'f9 il dira un mot, ces trente mille hommes appara\'eetront tout \'e0 coup comme s\rquote ils sortaient de terre +\~; et ces trente mille hommes, ce sont des huguenots, songez-y, c\rquote est-\'e0-dire les plus braves soldats du monde. Et puis, et puis, il a une protection que vous n\rquote avez pas su ou pas voulu vous concilier, vous. +\par +\par \endash Laquelle\~? +\par +\par \endash Il a le roi, le roi qui l\rquote aime, qui le pousse, le roi qui, par jalousie contre votre fr\'e8re de Pologne et par d\'e9pit contre vous, cherche autour de lui des successeurs. Seulement, aveugle que vous \'ea +tes si vous ne le voyez pas, il les cherche autre part que dans sa famille. +\par +\par \endash Le roi ! \'85 vous croyez, ma m\'e8re\~? +\par +\par \endash Ne vous \'eates-vous donc pas aper\'e7u qu\rquote il ch\'e9rit Henriot, son Henriot\~? +\par +\par \endash Si fait, ma m\'e8re, si fait. +\par +\par \endash Et qu\rquote il en est pay\'e9 de retour\~? car ce m\'eame Henriot, oubliant que son beau-fr\'e8re le voulait arquebuser le jour de la Saint-Barth\'e9lemy, se couche \'e0 plat ventre comme un chien qui l\'e8che la main dont il a \'e9t\'e9 battu. + +\par +\par \endash Oui, oui, murmura Fran\'e7ois, je l\rquote ai d\'e9j\'e0 remarqu\'e9, Henri est bien humble avec mon fr\'e8re Charles. +\par +\par \endash Ing\'e9nieux \'e0 lui complaire en toute chose. +\par +\par \endash Au point que, d\'e9pit\'e9 d\rquote \'eatre toujours raill\'e9 par le roi sur son ignorance de la chasse au faucon, il veut se mettre \'e0\'85 Si bien qu\rquote hier il m\rquote a demand\'e9, oui, pas plus tard qu\rquote hier, si je n\rquote +avais point quelques bons livres qui traitent de cet art. +\par +\par \endash Attendez donc, dit Catherine, dont les yeux \'e9tincel\'e8rent comme si une id\'e9e subite lui traversait l\rquote esprit\~; attendez donc\'85 et que lui avez-vous r\'e9pondu\~? +\par +\par \endash Que je chercherais dans ma biblioth\'e8que. +\par +\par \endash Bien, dit Catherine, bien, il faut qu\rquote il l\rquote ait, ce livre. +\par +\par \endash Mais j\rquote ai cherch\'e9, madame, et n\rquote ai rien trouv\'e9. +\par +\par \endash Je trouverai, moi, je trouverai\'85 et vous lui donnerez le livre comme s\rquote il venait de vous. +\par +\par \endash Et qu\rquote en r\'e9sultera-t-il\~? +\par +\par \endash Avez-vous confiance en moi, d\rquote Alen\'e7on\~? +\par +\par \endash Oui, ma m\'e8re. +\par +\par \endash Voulez-vous m\rquote ob\'e9ir aveugl\'e9ment \'e0 l\rquote \'e9gard de Henri, que vous n\rquote aimez pas, quoi que vous en disiez\~? D\rquote Alen\'e7on sourit. +\par +\par \endash Et que je d\'e9teste, moi, continua Catherine. +\par +\par \endash Oui, j\rquote ob\'e9irai. +\par +\par \endash Apr\'e8s-demain, venez chercher le livre ici, je vous le donnerai, vous le porterez \'e0 Henri\'85 et\'85 +\par +\par \endash Et\'85\~? +\par +\par \endash Laissez Dieu, la Providence ou le hasard faire le reste. Fran\'e7ois connaissait assez sa m\'e8re pour savoir qu\rquote elle ne s\rquote en rapportait point d\rquote habitude \'e0 Dieu, \'e0 la Providence ou au hasard du soin de servir ses amiti +\'e9s ou ses haines\~; mais il se garda d\rquote ajouter un seul mot, et saluant en homme qui accepte la commission dont on le charge, il se retira chez lui. +\par +\par \endash Que veut-elle dire\~? pensa le jeune homme en montant l\rquote escalier, je n\rquote en sais rien. Mais ce qu\rquote il y a de clair pour moi dans tout ceci, c\rquote est qu\rquote elle agit contre un ennemi commun. Laissons-la faire. +\par +\par Pendant ce temps, Marguerite, par l\rquote interm\'e9diaire de La Mole, recevait une lettre de De Mouy. Comme en politique les deux illustres conjoints n\rquote avaient point de secret, elle d\'e9cacheta cette lettre et la lut. +\par +\par Sans doute cette lettre lui parut int\'e9ressante, car \'e0 l\rquote instant m\'eame Marguerite, profitant de l\rquote obscurit\'e9 qui commen\'e7ait \'e0 descendre le long des murailles du Louvre, se glissa dans le passage secret, monta l\rquote +escalier tournant, et, apr\'e8s avoir regard\'e9 de tous c\'f4t\'e9s avec attention, s\rquote \'e9lan\'e7a rapide comme une ombre, et disparut dans l\rquote antichambre du roi de Navarre. +\par +\par Cette antichambre n\rquote \'e9tait plus gard\'e9e par personne depuis la disparition d\rquote Orthon. +\par +\par Cette disparition, dont nous n\rquote avons pas parl\'e9 depuis le moment o\'f9 le lecteur l\rquote a vu s\rquote op\'e9rer d\rquote une fa\'e7on si tragique pour le pauvre Orthon, avait fort inqui\'e9t\'e9 Henri. Il s\rquote en \'e9tait ouvert \'e0 + madame de Sauve et \'e0 sa femme, mais ni l\rquote une ni l\rquote autre n\rquote \'e9tait plus instruite que lui\~; seulement, madame de Sauve lui avait donn\'e9 quelques renseignements, \'e0 la suite desquels il \'e9tait demeur\'e9 parfaitement clair +\'e0 l\rquote esprit de Henri que le pauvre enfant avait \'e9t\'e9 victime de quelque machination de la reine m\'e8re, et que c\rquote \'e9tait \'e0 la suite de cette machination qu\rquote il avait failli, lui, \'eatre arr\'eat\'e9 avec de Mouy, dans l +\rquote auberge de la Belle-\'c9toile. +\par +\par Un autre que Henri e\'fbt gard\'e9 le silence, car il n\rquote e\'fbt rien os\'e9 dire\~; mais Henri calculait tout\~: il comprit que son silence le trahirait\~; d\rquote ordinaire, on ne perd pas ainsi un de ses serviteurs, un de ses confidents, sans s +\rquote informer de lui, sans faire des recherches. Henri s\rquote informa donc, rechercha donc, en pr\'e9sence du roi et de la reine m\'e8re elle-m\'eame\~; il demanda Orthon \'e0 + tout le monde, depuis la sentinelle qui se promenait devant le guichet du Louvre, jusqu\rquote au capitaine des gardes qui veillait dans l\rquote antichambre du roi\~; mais toute demande et toute d\'e9marche furent inutiles\~ +; et Henri parut si ostensiblement affect\'e9 de cet \'e9v\'e9nement et si attach\'e9 au pauvre serviteur absent, qu\rquote il d\'e9clara qu\rquote il ne le remplacerait que lorsqu\rquote il aurait acquis la certitude qu\rquote +il aurait disparu pour toujours. +\par +\par L\rquote antichambre, comme nous l\rquote avons dit, \'e9tait donc vide lorsque Marguerite se pr\'e9senta chez Henri. +\par +\par Si l\'e9gers que fussent les pas de la reine, Henri les entendit et se retourna. +\par +\par \endash Vous, madame ! s\rquote \'e9cria-t-il. +\par +\par \endash Oui, r\'e9pondit Marguerite. Lisez vite. Et elle lui pr\'e9senta le papier tout ouvert. Il contenait ces quelques lignes\~: \'ab\~Sire, le moment est venu de mettre notre projet de fuite \'e0 ex\'e9cution. Apr\'e8s-demain il y a chasse au vo +l le long de la Seine, depuis Saint-Germain jusqu\rquote \'e0 Maisons, c\rquote est-\'e0-dire dans toute la longueur de la for\'eat.\~\'bb Allez \'e0 cette chasse, quoique ce soit une chasse au vol\~; prenez sous votre habit une bonne chemise de mailles\~ +; ceignez votre meilleure \'e9p\'e9e\~; montez le plus fin cheval de votre \'e9curie.\~\'bb Vers midi, c\rquote est-\'e0-dire au plus fort de la chasse et quand le roi sera lanc\'e9 \'e0 la suite du faucon, d\'e9 +robez-vous seul si vous venez seul, avec la reine de Navarre si la reine vous suit.\~\'bb Cinquante des n\'f4tres seront cach\'e9s au pavillon de Fran\'e7ois I}{\super er}{, dont nous avons la clef\~; tout le monde ignorera qu\rquote +ils y sont, car ils y seront venus de nuit et les jalousies en seront ferm\'e9es.\~\'bb Vous passerez par l\rquote all\'e9e des Violettes, au bout de laquelle je veillerai\~; \'e0 droite de cette all\'e9e, dans une petite clairi\'e8re, seront MM.\~de\~ +La Mole et Coconnas avec deux chevaux de main. Ces chevaux frais seront destin\'e9s \'e0 remplacer le v\'f4tre et celui de Sa Majest\'e9 la reine de Navarre, si par hasard ils \'e9taient fatigu\'e9s. +\par +\par \'bb Adieu, Sire\~; soyez pr\'eat, nous le serons.\~\'bb +\par +\par \endash Vous le serez, dit Marguerite, pronon\'e7ant apr\'e8s seize cents ans les m\'eames paroles que C\'e9sar avait prononc\'e9es sur les bords du Rubicon. +\par +\par \endash Soit, madame, r\'e9pondit Henri, ce n\rquote est pas moi qui vous d\'e9mentirai. +\par +\par \endash Allons, Sire, devenez un h\'e9ros\~; ce n\rquote est pas difficile\~; vous n\rquote avez qu\rquote \'e0 suivre votre route\~; et faites-moi un beau tr\'f4ne, dit la fille de Henri II. +\par +\par Un imperceptible sourire effleura la l\'e8vre fine du B\'e9arnais. Il baisa la main de Marguerite et sortit le premier, pour explorer le passage, tout en fredonnant le refrain d\rquote une vieille chanson\~: +\par +\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i Cil qui mieux battit la muraille +\par N\rquote entra point dedans le chasteau. +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par La pr\'e9caution n\rquote \'e9tait pas mauvaise\~: au moment o\'f9 il ouvrait la porte de sa chambre \'e0 coucher, le duc d\rquote Alen\'e7on ouvrait celle de son antichambre\~; il fit de la main un signe \'e0 Marguerite, puis tout haut\~: +\par +\par \endash Ah ! c\rquote est vous, mon fr\'e8re, dit-il, soyez le bienvenu. Au signe de son mari, la reine avait tout compris et s\rquote \'e9tait jet\'e9e dans un cabinet de toilette, devant la porte duquel pendait une \'e9norme tapisserie. +\par +\par Le duc d\rquote Alen\'e7on entra d\rquote un pas craintif en regardant tout autour de lui. +\par +\par \endash Sommes-nous seuls, mon fr\'e8re\~? demanda-t-il \'e0 demi-voix. +\par +\par \endash Parfaitement seuls. Qu\rquote y a-t-il donc\~? vous paraissez tout boulevers\'e9. +\par +\par \endash Il y a que nous sommes d\'e9couverts, Henri. +\par +\par \endash Comment d\'e9couverts\~? +\par +\par \endash Oui, de Mouy a \'e9t\'e9 arr\'eat\'e9. +\par +\par \endash Je le sais. +\par +\par \endash Eh bien ! de Mouy a tout dit au roi. +\par +\par \endash Qu\rquote a-t-il dit\~? +\par +\par \endash Il a dit que je d\'e9sirais le tr\'f4ne de Navarre, et que je conspirais pour l\rquote obtenir. +\par +\par \endash Ah ! p\'e9ca\'efre ! dit Henri, de sorte que vous voil\'e0 compromis, mon pauvre fr\'e8re ! Comment alors n\rquote \'eates-vous pas encore arr\'eat\'e9\~? +\par +\par \endash Je n\rquote en sais rien moi-m\'eame\~; le roi m\rquote a raill\'e9 en faisant semblant de m\rquote offrir le tr\'f4ne de Navarre. Il esp\'e9rait sans doute me tirer un aveu du c\'9cur\~; mais je n\rquote ai rien dit. +\par +\par \endash Et vous avez bien fait, ventre-saint-gris, dit le B\'e9arnais\~; tenons ferme, notre vie \'e0 tous deux en d\'e9pend. +\par +\par \endash Oui, reprit Fran\'e7ois, le cas est \'e9pineux\~; voici pourquoi je suis venu demander votre avis, mon fr\'e8re\~; que croyez-vous que je doive faire\~: fuir ou rester\~? +\par +\par \endash Vous avez vu le roi, puisque c\rquote est \'e0 vous qu\rquote il a parl\'e9\~? +\par +\par \endash Oui, sans doute. +\par +\par \endash Eh bien, vous avez d\'fb lire dans sa pens\'e9e ! Suivez votre inspiration. +\par +\par \endash J\rquote aimerais mieux rester, r\'e9pondit Fran\'e7ois. +\par +\par Si ma\'eetre qu\rquote il f\'fbt de lui-m\'eame, Henri laissa \'e9chapper un mouvement de joie\~; si imperceptible que f\'fbt ce mouvement, Fran\'e7ois le surprit au passage. +\par +\par \endash Restez alors, dit Henri. +\par +\par \endash Mais vous\~? +\par +\par \endash Dame ! r\'e9pondit Henri, si vous restez, je n\rquote ai aucun motif pour m\rquote en aller, moi. Je ne partais que pour vous suivre, par d\'e9vouement, pour ne pas quitter un fr\'e8re que j\rquote aime. +\par +\par \endash Ainsi, dit d\rquote Alen\'e7on, c\rquote en est fait de tous nos plans\~; vous vous abandonnez sans lutte au premier entra\'eenement de la mauvaise fortune\~? +\par +\par \endash Moi, dit Henri, je ne regarde pas comme une mauvaise fortune de demeurer ici\~; gr\'e2ce \'e0 mon caract\'e8re insoucieux, je me trouve bien partout. +\par +\par \endash Eh bien, soit ! dit d\rquote Alen\'e7on, n\rquote en parlons plus\~; seulement, si vous prenez quelque r\'e9solution nouvelle, faites-la-moi savoir. +\par +\par \endash Corbleu ! je n\rquote y manquerai pas, croyez-le bien, r\'e9pondit Henri. N\rquote est-il pas convenu que nous n\rquote avons pas de secrets l\rquote un pour l\rquote autre\~? +\par +\par D\rquote Alen\'e7on n\rquote insista pas davantage et se retira tout pensif, car, \'e0 un certain moment, il avait cru voir trembler la tapisserie du cabinet de toilette. +\par +\par En effet, \'e0 peine d\rquote Alen\'e7on \'e9tait-il sorti, que cette tapisserie se souleva et que Marguerite reparut. +\par +\par \endash Que pensez-vous de cette visite\~? demanda Henri. +\par +\par \endash Qu\rquote il y a quelque chose de nouveau et d\rquote important. +\par +\par \endash Et que croyez-vous qu\rquote il y ait\~? +\par +\par \endash Je n\rquote en sais rien encore, mais je le saurai. +\par +\par \endash En attendant\~? +\par +\par \endash En attendant ne manquez pas de venir chez moi demain soir. +\par +\par \endash Je n\rquote aurai garde d\rquote y manquer, madame ! dit Henri en baisant galamment la main de sa femme. +\par +\par Et avec les m\'eames pr\'e9cautions qu\rquote elle en \'e9tait sortie, Marguerite rentra chez elle. +\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97175842}XVIII\line Le livre de v\'e9nerie{\*\bkmkend _Toc97175842} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Trente-six heures s\rquote \'e9taient \'e9coul\'e9es depuis les \'e9v\'e9nements que nous venons de raconter. Le jour commen\'e7ait \'e0 para\'eetre, mais tout \'e9tait d\'e9j\'e0 \'e9veill\'e9 au Louvre, comme c\rquote \'e9tait l\rquote +habitude les jours de chasse, lorsque le duc d\rquote Alen\'e7on se rendit chez la reine m\'e8re, selon l\rquote invitation qu\rquote il en avait re\'e7ue. +\par +\par La reine m\'e8re n\rquote \'e9tait point dans sa chambre \'e0 coucher, mais elle avait ordonn\'e9 qu\rquote on le f\'eet attendre s\rquote il venait. +\par +\par Au bout de quelques instants elle sortit d\rquote un cabinet secret o\'f9 personne n\rquote entrait qu\rquote elle, et o\'f9 elle se retirait pour faire ses op\'e9rations chimiques. +\par +\par Soit par la porte entrouverte, soit attach\'e9e \'e0 ses v\'eatements, entra en m\'eame temps que la reine m\'e8re l\rquote odeur p\'e9n\'e9trante d\rquote un \'e2cre parfum, et, par l\rquote ouverture de la porte, d\rquote Alen\'e7on remarqua une vapeur +\'e9paisse, comme celle d\rquote un aromate br\'fbl\'e9, qui flottait en blanc nuage dans ce laboratoire que quittait la reine. +\par +\par Le duc ne put r\'e9primer un regard de curiosit\'e9. +\par +\par \endash Oui, dit Catherine de M\'e9dicis, oui, j\rquote ai br\'fbl\'e9 quelques vieux parchemins, et ces parchemins exhalaient une si puante odeur, que j\rquote ai jet\'e9 du geni\'e8vre sur le brasier\~: de l\'e0 cette odeur. +\par +\par D\rquote Alen\'e7on s\rquote inclina. +\par +\par \endash Eh bien, dit Catherine en cachant dans les larges manches de sa robe de chambre ses mains, que de l\'e9g\'e8res taches d\rquote un jaune rouge\'e2tre diapraient \'e7a et l\'e0, qu\rquote avez-vous de nouveau depuis hier\~? +\par +\par \endash Rien, ma m\'e8re. +\par +\par \endash Avez-vous vu Henri\~? +\par +\par \endash Oui. +\par +\par \endash Il refuse toujours de partir\~? +\par +\par \endash Absolument. +\par +\par \endash Le fourbe ! +\par +\par \endash Que dites-vous, madame\~? +\par +\par \endash Je dis qu\rquote il part. +\par +\par \endash Vous croyez\~? +\par +\par \endash J\rquote en suis s\'fbre. +\par +\par \endash Alors, il nous \'e9chappe\~? +\par +\par \endash Oui, dit Catherine. +\par +\par \endash Et vous le laissez partir\~? +\par +\par \endash Non seulement je le laisse partir, mais je vous dis plus, il faut qu\rquote il parte. +\par +\par \endash Je ne vous comprends pas, ma m\'e8re. +\par +\par \endash \'c9coutez bien ce que je vais vous dire, Fran\'e7ois. Un m\'e9decin tr\'e8s habile, le m\'eame qui m\rquote a remis le livre de chasse que vous allez lui porter, m\rquote a affirm\'e9 que le roi de Navarre \'e9tait sur le point d\rquote \'ea +tre atteint d\rquote une maladie de consomption, d\rquote une de ces maladies qui ne pardonnent pas et auxquelles la science ne peut apporter aucun rem\'e8de. Or, vous comprenez que s\rquote il doit mourir d\rquote un mal si cruel, il vaut mieux qu +\rquote il meure loin de nous que sous nos yeux, \'e0 la cour. +\par +\par \endash En effet, dit le duc, cela nous ferait trop de peine. +\par +\par \endash Et surtout \'e0 votre fr\'e8re Charles, dit Catherine\~; tandis que lorsque Henri mourra apr\'e8s lui avoir d\'e9sob\'e9i, le roi regardera cette mort comme une punition du ciel. +\par +\par \endash Vous avez raison, ma m\'e8re, dit Fran\'e7ois avec admiration, il faut qu\rquote il parte. Mais \'eates-vous bien s\'fbre qu\rquote il partira\~? +\par +\par \endash Toutes ses mesures sont prises. Le rendez-vous est dans la for\'eat de Saint-Germain. Cinquante huguenots doivent lui servir d\rquote escorte jusqu\rquote \'e0 Fontainebleau, o\'f9 cinq cents autres l\rquote attendent. +\par +\par \endash Et, dit d\rquote Alen\'e7on avec une l\'e9g\'e8re h\'e9sitation et une p\'e2leur visible, ma s\'9cur Margot part avec lui\~? +\par +\par \endash Oui, r\'e9pondit Catherine, c\rquote est convenu. Mais, Henri mort, Margot revient \'e0 la cour, veuve et libre. +\par +\par \endash Et Henri mourra, madame ! vous en \'eates certaine\~? +\par +\par \endash Le m\'e9decin qui m\rquote a remis le livre en question me l\rquote a assur\'e9 du moins. +\par +\par \endash Et ce livre, o\'f9 est-il, madame\~? Catherine retourna \'e0 pas lents vers le cabinet myst\'e9rieux, ouvrit la porte, s\rquote y enfon\'e7a, et reparut un instant apr\'e8s, le livre \'e0 la main. +\par +\par \endash Le voici, dit-elle. +\par +\par D\rquote Alen\'e7on regarda le livre que lui pr\'e9sentait sa m\'e8re avec une certaine terreur. +\par +\par \endash Qu\rquote est-ce que ce livre, madame\~? demanda en frissonnant le duc. +\par +\par \endash Je vous l\rquote ai d\'e9j\'e0 dit, mon fils, c\rquote est un travail sur l\rquote art d\rquote \'e9lever et de dresser faucons, tiercelets et gerfauts, fait par un fort savant homme, par le seigneur Castruccio Castracani, tyran de Lucques. + +\par +\par \endash Et que dois-je en faire\~? +\par +\par \endash Mais le porter chez votre bon ami Henriot, qui vous l\rquote a demand\'e9, \'e0 ce que vous m\rquote avez dit, lui ou quelque autre pareil, pour s\rquote instruire dans la science de la volerie. Comme il chasse au vol aujourd\rquote +hui avec le roi, il ne manquera pas d\rquote en lire quelques pages, afin de prouver au roi qu\rquote il suit ses conseils en prenant des le\'e7ons. Le tout est de le remettre \'e0 lui-m\'eame. +\par +\par \endash Oh ! je n\rquote oserai pas, dit d\rquote Alen\'e7on en frissonnant. +\par +\par \endash Pourquoi\~? dit Catherine, c\rquote est un livre comme un autre, except\'e9 qu\rquote il a \'e9t\'e9 si longtemps renferm\'e9 que les pages sont coll\'e9es les unes aux autres. N\rquote essayez donc pas de les lire, vous, Fran\'e7 +ois, car on ne peut les lire qu\rquote en mouillant son doigt et en poussant les pages feuille \'e0 feuille, ce qui prend beaucoup de temps et donne beaucoup de peine. +\par +\par \endash Si bien qu\rquote il n\rquote y a qu\rquote un homme qui a le grand d\'e9sir de s\rquote instruire qui puisse perdre ce temps et prendre cette peine\~? dit d\rquote Alen\'e7on. +\par +\par \endash Justement, mon fils, vous comprenez. +\par +\par \endash Oh ! dit d\rquote Alen\'e7on, voici d\'e9j\'e0 Henriot dans la cour, donnez, madame, donnez. Je vais profiter de son absence pour porter ce livre chez lui\~: \'e0 son retour il le trouvera. +\par +\par \endash J\rquote aimerais mieux que vous le lui donnassiez \'e0 lui-m\'eame, Fran\'e7ois, ce serait plus s\'fbr. +\par +\par \endash Je vous ai d\'e9j\'e0 dit que je n\rquote oserais point, madame, reprit le duc. +\par +\par \endash Allez donc\~; mais au moins posez-le dans un endroit bien apparent. +\par +\par \endash Ouvert\~?\'85 Y a-t-il inconv\'e9nient \'e0 ce qu\rquote il soit ouvert\~? +\par +\par \endash Non. +\par +\par \endash Donnez alors. +\par +\par D\rquote Alen\'e7on prit d\rquote une main tremblante le livre que, d\rquote une main ferme, Catherine \'e9tendait vers lui. +\par +\par \endash Prenez, prenez, dit Catherine, il n\rquote y a pas de danger, puisque j\rquote y touche\~; d\rquote ailleurs vous avez des gants. +\par +\par Cette pr\'e9caution ne suffit pas pour d\rquote Alen\'e7on, qui enveloppa le livre dans son manteau. +\par +\par \endash H\'e2tez-vous, dit Catherine, h\'e2tez-vous, d\rquote un moment \'e0 l\rquote autre Henri peut remonter. +\par +\par \endash Vous avez raison, madame, j\rquote y vais. Et le duc sortit tout chancelant d\rquote \'e9motion. Nous avons introduit plusieurs fois d\'e9j\'e0 le lecteur dans l\rquote appartement du roi de Navarre, et nous l\rquote avons fait assister aux s\'e9 +ances qui s\rquote y sont pass\'e9es, joyeuses ou terribles, selon que souriait ou mena\'e7ait le g\'e9nie protecteur du futur roi de France. +\par +\par Mais jamais peut-\'eatre les murs souill\'e9s de sang par le meurtre, arros\'e9s de vin par l\rquote orgie, embaum\'e9s de parfums par l\rquote amour\~; jamais ce coin du Louvre enfin n\rquote avait vu appara\'eetre un visage plus p\'e2 +le que celui du duc d\rquote Alen\'e7on ouvrant, son livre \'e0 la main, la porte de la chambre \'e0 coucher du roi de Navarre. +\par +\par Et cependant, comme s\rquote y attendait le duc, personne n\rquote \'e9tait dans cette chambre pour interroger d\rquote un \'9cil curieux ou inquiet l\rquote action qu\rquote il allait commettre. Les premiers rayons du jour \'e9clairaient l\rquote +appartement parfaitement vide. +\par +\par \'c0 la muraille pendait toute pr\'eate cette \'e9p\'e9e que M.\~de\~Mouy avait conseill\'e9 \'e0 Henri d\rquote emporter. Quelques cha\'eenons d\rquote une ceinture de mailles \'e9taient \'e9pars sur le parquet. Une bourse honn\'ea +tement arrondie et un petit poignard \'e9taient pos\'e9s sur un meuble, et des cendres, l\'e9g\'e8res et flottantes encore, dans la chemin\'e9e, jointes \'e0 ces autres indices, disaient clairement \'e0 d\rquote Alen\'e7 +on que le roi de Navarre avait endoss\'e9 une chemise de mailles, demand\'e9 de l\rquote argent \'e0 son tr\'e9sorier et br\'fbl\'e9 des papiers compromettants. +\par +\par \endash Ma m\'e8re ne s\rquote \'e9tait pas tromp\'e9e, dit d\rquote Alen\'e7on, le fourbe me trahissait. +\par +\par Sans doute cette conviction donna une nouvelle force au jeune homme, car apr\'e8s avoir sond\'e9 du regard tous les coins de la chambre, apr\'e8s avoir soulev\'e9 les tapisseries des porti\'e8res, apr\'e8s qu\rquote +un grand bruit retentissait dans les cours et qu\rquote un grand silence qui r\'e9gnait dans l\rquote appartement lui eut prouv\'e9 que personne ne songeait \'e0 l\rquote +espionner, il tira le livre de dessous son manteau, le posa rapidement sur la table o\'f9 \'e9tait la bourse, l\rquote adossant \'e0 un pupitre de ch\'eane sculpt\'e9, puis, s\rquote \'e9cartant aussit\'f4t, il allongea le bras, et, avec une h\'e9 +sitation qui trahissait ses craintes, de sa main gant\'e9e il ouvrit le livre \'e0 l\rquote endroit d\rquote une gravure de chasse. +\par +\par Le livre ouvert, d\rquote Alen\'e7on fit aussit\'f4t trois pas en arri\'e8re\~; et retirant son gant, il le jeta dans le brasier encore ardent qui venait de d\'e9vorer les lettres. La peau souple cria sur les charbons, se tordit, et s\rquote \'e9 +tala comme le cadavre d\rquote un large reptile, puis ne laissa bient\'f4t plus qu\rquote un r\'e9sidu noir et crisp\'e9. +\par +\par D\rquote Alen\'e7on demeura jusqu\rquote \'e0 ce que la flamme e\'fbt enti\'e8rement d\'e9vor\'e9 le gant, puis il roula le manteau qui avait envelopp\'e9 le livre, le jeta sous son bras, et regagna vivement sa chambre. Comme il y entrait, le c\'9c +ur tout palpitant, il entendit des pas dans l\rquote escalier tournant, et, ne doutant plus que ce f\'fbt Henri qui rentrait, il referma vivement sa porte. +\par +\par Puis il s\rquote \'e9lan\'e7a vers la fen\'eatre\~; mais de la fen\'eatre on n\rquote apercevait qu\rquote une portion de la cour du Louvre. Henri n\rquote \'e9tait point dans cette portion de la cour, et sa conviction s\rquote en affermit que c\rquote +\'e9tait lui qui venait de rentrer. +\par +\par Le duc s\rquote assit, ouvrit un livre, et essaya de lire. C\rquote \'e9tait une histoire de France depuis Pharamond jusqu\rquote \'e0 Henri II, et pour laquelle, quelques jours apr\'e8s son av\'e8nement au tr\'f4ne, il avait donn\'e9 privil\'e8ge. +\par +\par Mais l\rquote esprit du duc n\rquote \'e9tait point l\'e0\~: la fi\'e8vre de l\rquote attente br\'fblait ses art\'e8res. Les battements de ses tempes retentissaient jusqu\rquote au fond de son cerveau\~; comme on voit dans un r\'ea +ve ou dans une extase magn\'e9tique, il semblait \'e0 Fran\'e7ois qu\rquote il voyait \'e0 travers les murailles\~; son regard plongeait dans la chambre de Henri, malgr\'e9 le triple obstacle qui le s\'e9parait de lui. +\par +\par Pour \'e9carter l\rquote objet terrible qu\rquote il croyait voir avec les yeux de la pens\'e9e, le duc essaya de fixer la sienne sur autre chose que sur le livre terrible ouvert sur le pupitre de bois de ch\'eane \'e0 l\rquote endroit de l\rquote image\~ +; mais ce fut inutilement qu\rquote il prit l\rquote une apr\'e8s l\rquote autre ses armes, l\rquote un apr\'e8s l\rquote autre ses joyaux, qu\rquote il arpenta cent fois le m\'eame sillon du parquet, chaque d\'e9tail de cette image, que le duc n\rquote +avait qu\rquote entrevue cependant, lui \'e9tait rest\'e9 dans l\rquote esprit. C\rquote \'e9tait un seigneur \'e0 cheval qui, remplissant lui-m\'eame l\rquote office d\rquote un valet de fauconnerie, lan\'e7 +ait le leurre en rappelant le faucon et en courant au grand galop de son cheval dans les herbes d\rquote un mar\'e9cage. Si violente que f\'fbt la volont\'e9 du duc, le souvenir triomphait de sa volont\'e9. +\par +\par Puis, ce n\rquote \'e9tait pas seulement le livre qu\rquote il voyait, c\rquote \'e9tait le roi de Navarre s\rquote approchant de ce livre, regardant cette image, essayant de tourner les pages, et, emp\'each\'e9 par l\rquote obstacle qu\rquote +elles opposaient, triomphant de l\rquote obstacle en mouillant son pouce et en for\'e7ant les feuilles \'e0 glisser. +\par +\par Et \'e0 cette vue, toute fictive et toute fantastique qu\rquote elle \'e9tait, d\rquote Alen\'e7on chancelant \'e9tait forc\'e9 de s\rquote appuyer d\rquote une main \'e0 un meuble, tandis que de l\rquote +autre il couvrait ses yeux comme si, les yeux couverts, il ne voyait pas encore mieux le spectacle qu\rquote il voulait fuir. +\par +\par Ce spectacle \'e9tait sa propre pens\'e9e. +\par +\par Tout \'e0 coup d\rquote Alen\'e7on vit Henri qui traversait la cour\~; celui-ci s\rquote arr\'eata quelques instants devant des hommes qui entassaient sur deux mules des provisions de chasse qui n\rquote \'e9taient autres que de l\rquote +argent et des effets de voyage, puis, ses ordres donn\'e9s, il coupa diagonalement la cour, et s\rquote achemina visiblement vers la porte d\rquote entr\'e9e. +\par +\par D\rquote Alen\'e7on \'e9tait immobile \'e0 sa place. Ce n\rquote \'e9tait donc pas Henri qui \'e9tait mont\'e9 par l\rquote escalier secret. Toutes ces angoisses qu\rquote il \'e9prouvait depuis un quart d\rquote heure, il les avait donc \'e9prouv\'e9 +es inutilement. Ce qu\rquote il croyait fini ou pr\'e8s de finir \'e9tait donc \'e0 recommencer. +\par +\par D\rquote Alen\'e7on ouvrit la porte de sa chambre, puis, tout en la tenant ferm\'e9e, il alla \'e9couter \'e0 celle du corridor. Cette fois, il n\rquote y avait pas \'e0 se tromper, c\rquote \'e9tait bien Henri. D\rquote Alen\'e7 +on reconnut son pas et jusqu\rquote au bruit particulier de la molette de ses \'e9perons. +\par +\par La porte de l\rquote appartement de Henri s\rquote ouvrit et se referma. +\par +\par D\rquote Alen\'e7on rentra chez lui et tomba dans un fauteuil. +\par +\par \endash Bon ! se dit-il, voici ce qui se passe \'e0 cette heure\~: il a travers\'e9 l\rquote antichambre, la premi\'e8re pi\'e8ce, puis il est parvenu jusqu\rquote \'e0 la chambre \'e0 coucher\~; arriv\'e9 l\'e0, il aura cherch\'e9 des yeux son \'e9p\'e9 +e, puis sa bourse, puis son poignard, puis enfin il aura trouv\'e9 le livre tout ouvert sur son dressoir. +\par +\par \'bb \endash Quel est ce livre\~? se sera-t-il demand\'e9\~; qui m\rquote a apport\'e9 ce livre\~? +\par +\par \'bb Puis il se sera rapproch\'e9, aura vu cette gravure repr\'e9sentant un cavalier rappelant son faucon, puis il aura voulu lire, puis il aura essay\'e9 de tourner les feuilles. +\par +\par Une sueur froide passa sur le front de Fran\'e7ois. +\par +\par \endash Va-t-il appeler\~? dit-il. Est-ce un poison d\rquote un effet soudain\~? Non, non, sans doute, puisque ma m\'e8re a dit qu\rquote il devait mourir lentement de consomption. +\par +\par Cette pens\'e9e le rassura un peu. Dix minutes se pass\'e8rent ainsi, si\'e8cle d\rquote agonie us\'e9 seconde par seconde, et chacune de ces secondes fournissant tout ce que l\rquote imagination invente de terreurs insens\'e9es, un monde de visions. D +\rquote Alen\'e7on n\rquote y put tenir davantage, il se leva, traversa son antichambre, qui commen\'e7ait \'e0 se remplir de gentilshommes. +\par +\par \endash Salut, messieurs, dit-il, je descends chez le roi. +\par +\par Et pour tromper sa d\'e9vorante inqui\'e9tude, pour pr\'e9parer un alibi peut-\'eatre, d\rquote Alen\'e7on descendit effectivement chez son fr\'e8re. Pourquoi descendait-il\~? Il l\rquote ignorait\'85 Qu\rquote avait-il \'e0 lui dire\~?\'85 Rien ! Ce n +\rquote \'e9tait point Charles qu\rquote il cherchait, c\rquote \'e9tait Henri qu\rquote il fuyait. +\par +\par Il prit le petit escalier tournant et trouva la porte du roi entrouverte. +\par +\par Les gardes laiss\'e8rent entrer le duc sans mettre aucun emp\'eachement \'e0 son passage\~: les jours de chasse il n\rquote y avait ni \'e9tiquette ni consigne. +\par +\par Fran\'e7ois traversa successivement l\rquote antichambre, le salon et la chambre \'e0 coucher sans rencontrer personne\~; enfin il songeait que Charles \'e9tait sans doute dans son cabinet des Armes, et poussa la porte qui donnait de la chambre \'e0 + coucher dans le cabinet. +\par +\par Charles \'e9tait assis devant une table, dans un grand fauteuil sculpt\'e9 \'e0 dossier aigu\~; il tournait le dos \'e0 la porte par laquelle \'e9tait entr\'e9 Fran\'e7ois. +\par +\par Il paraissait plong\'e9 dans une occupation qui le dominait. +\par +\par Le duc s\rquote approcha sur la pointe du pied\~; Charles lisait. +\par +\par \endash Pardieu ! s\rquote \'e9cria-t-il tout \'e0 coup, voil\'e0 un livre admirable. J\rquote en avais bien entendu parler, mais je n\rquote avais pas cru qu\rquote il exist\'e2t en France. +\par +\par D\rquote Alen\'e7on tendit l\rquote oreille, et fit un pas encore. +\par +\par \endash Maudites feuilles, dit le roi en portant son pouce \'e0 ses l\'e8vres et en pesant sur le livre pour s\'e9parer la page qu\rquote il avait lue de celle qu\rquote il voulait lire\~; on dirait qu\rquote on en a coll\'e9 les feuillets pour d\'e9 +rober aux regards des hommes les merveilles qu\rquote il renferme. +\par +\par D\rquote Alen\'e7on fit un bond en avant. +\par +\par Ce livre, sur lequel Charles \'e9tait courb\'e9, \'e9tait celui qu\rquote il avait d\'e9pos\'e9 chez Henri ! +\par +\par Un cri sourd lui \'e9chappa. +\par +\par \endash Ah ! c\rquote est vous, d\rquote Alen\'e7on\~? dit Charles, soyez le bienvenu, et venez voir le plus beau livre de v\'e9nerie qui soit jamais sorti de la plume d\rquote un homme. +\par +\par Le premier mouvement de d\rquote Alen\'e7on fut d\rquote arracher le livre des mains de son fr\'e8re\~; mais une pens\'e9e infernale le cloua \'e0 sa place, un sourire effrayant passa sur ses l\'e8vres bl\'ea +mies, il passa la main sur ses yeux comme un homme \'e9bloui. +\par +\par Puis revenant un peu \'e0 lui, mais sans faire un pas en avant ni en arri\'e8re\~: +\par +\par \endash Sire, demanda d\rquote Alen\'e7on, comment donc ce livre se trouve-t-il dans les mains de Votre Majest\'e9\~? +\par +\par \endash Rien de plus simple. Ce matin, je suis mont\'e9 chez Henriot pour voir s\rquote il \'e9tait pr\'eat\~; il n\rquote \'e9tait d\'e9j\'e0 plus chez lui\~: sans doute il courait les chenils et les \'e9curies\~; mais, \'e0 sa place, j\rquote ai trouv +\'e9 ce tr\'e9sor que j\rquote ai descendu ici pour le lire tout \'e0 mon aise. +\par +\par Et le roi porta encore une fois son pouce \'e0 ses l\'e8vres, et une fois encore fit tourner la page rebelle. +\par +\par \endash Sire, balbutia d\rquote Alen\'e7on dont les cheveux se h\'e9riss\'e8rent et qui se sentit saisir par tout le corps d\rquote une angoisse terrible\~; Sire, je venais pour vous dire\'85 +\par +\par \endash Laissez-moi achever ce chapitre, Fran\'e7ois, dit Charles, et ensuite vous me direz tout ce que vous voudrez. Voil\'e0 cinquante pages que je lis, c\rquote est \'e0 dire que je d\'e9vore. +\par +\par \endash Il a go\'fbt\'e9 vingt-cinq fois le poison, pensa Fran\'e7ois. Mon fr\'e8re est mort ! Alors il pensa qu\rquote il y avait un Dieu au ciel qui n\rquote \'e9tait peut-\'eatre point le hasard. +\par +\par Fran\'e7ois essuya de sa main tremblante la froide ros\'e9e qui d\'e9gouttait sur son front, et attendit silencieux, comme le lui avait ordonn\'e9 son fr\'e8re, que le chapitre f\'fbt achev\'e9. +\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97175843}XIX\line La chasse au vol{\*\bkmkend _Toc97175843} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Charles lisait toujours. Dans sa curiosit\'e9, il d\'e9vorait les pages\~; et chaque page, nous l\rquote avons dit, soit \'e0 cause de l\rquote humidit\'e9 \'e0 laquelle elles avaient \'e9t\'e9 longtemps expos\'e9es, soit pour tout autre motif, adh\'e9 +rait \'e0 la page suivante. +\par +\par D\rquote Alen\'e7on consid\'e9rait d\rquote un \'9cil hagard ce terrible spectacle dont il entrevoyait seul le d\'e9nouement. +\par +\par \endash Oh ! murmura-t-il, que va-t-il donc se passer ici\~? Comment ! je partirais, je m\rquote exilerais, j\rquote irais chercher un tr\'f4ne imaginaire, tandis que Henri, \'e0 la premi\'e8re nouvelle de la maladie de Charles, reviendrait dans q +uelque ville forte \'e0 vingt lieues de la capitale, guettant cette proie que le hasard nous livre, et pourrait d\rquote une seule enjamb\'e9e \'eatre dans la capitale\~; de sorte qu\rquote avant que le roi de Pologne e\'fb +t seulement appris la nouvelle de la mort de mon fr\'e8re, la dynastie serait d\'e9j\'e0 chang\'e9e\~: c\rquote est impossible ! +\par +\par C\rquote \'e9taient ces pens\'e9es qui avaient domin\'e9 le premier sentiment d\rquote horreur involontaire qui poussait Fran\'e7ois \'e0 arr\'eater Charles. C\rquote \'e9tait cette fatalit\'e9 pers\'e9v\'e9 +rante qui semblait garder Henri et poursuivre les Valois, contre laquelle le duc allait encore essayer une fois de r\'e9agir. +\par +\par En un instant tout son plan venait de changer \'e0 l\rquote \'e9gard de Henri. C\rquote \'e9tait Charles et non Henri qui avait lu le livre empoisonn\'e9\~; Henri devait partir, mais partir condamn\'e9. Du moment o\'f9 la fatalit\'e9 + venait de le sauver encore une fois, il fallait que Henri rest\'e2t\~; car Henri \'e9tait moins \'e0 craindre prisonnier \'e0 Vincennes ou \'e0 la Bastille, que le roi de Navarre \'e0 la t\'eate de trente mille hommes. +\par +\par Le duc d\rquote Alen\'e7on laissa donc Charles achever son chapitre\~; et lorsque le roi releva la t\'eate\~: +\par +\par \endash Mon fr\'e8re, lui dit-il, j\rquote ai attendu parce que Votre Majest\'e9 l\rquote a ordonn\'e9, mais c\rquote \'e9tait \'e0 mon grand regret, parce que j\rquote avais des choses de la plus haute importance \'e0 vous dire. +\par +\par \endash Ah ! au diable ! dit Charles, dont les joues p\'e2les s\rquote empourpraient peu \'e0 peu, soit qu\rquote il e\'fbt mis une trop grande ardeur \'e0 sa lecture, soit que le poison commen\'e7\'e2t \'e0 agir\~ +; au diable ! si tu viens encore me parler de la m\'eame chose, tu partiras comme est parti le roi de Pologne. Je me suis d\'e9barrass\'e9 de lui, je me d\'e9barrasserai de toi, et plus un mot l\'e0-dessus. +\par +\par \endash Aussi, mon fr\'e8re, dit Fran\'e7ois, ce n\rquote est point de mon d\'e9part que je veux vous entretenir, mais de celui d\rquote un autre. Votre Majest\'e9 m\rquote a atteint dans mon sentiment le plus profond et le plus d\'e9licat, qui est mon d +\'e9vouement pour elle comme fr\'e8re, ma fid\'e9lit\'e9 comme sujet, et je tiens \'e0 lui prouver que je ne suis pas un tra\'eetre, moi. +\par +\par \endash Allons, dit Charles en s\rquote accoudant sur le livre, en croisant ses jambes l\rquote une sur l\rquote autre, et en regardant d\rquote Alen\'e7on en homme qui fait contre ses habitudes provision de patience\~ +; allons, quelque bruit nouveau, quelque accusation matinale\~? +\par +\par \endash Non, Sire. Une certitude, un complot que ma ridicule d\'e9licatesse m\rquote avait seule emp\'each\'e9 de vous r\'e9v\'e9ler. +\par +\par \endash Un complot ! dit Charles, voyons le complot. +\par +\par \endash Sire, dit Fran\'e7ois, tandis que Votre Majest\'e9 chassera au vol pr\'e8s de la rivi\'e8re, et dans la plaine du V\'e9sinet, le roi de Navarre gagnera la for\'eat de Saint-Germain, une troupe d\rquote amis l\rquote attend dans cette for\'ea +t et il doit fuir avec eux. +\par +\par \endash Ah ! je le savais bien, dit Charles. Encore une bonne calomnie contre mon pauvre Henriot ! Ah \'e7a ! en finirez-vous avec lui\~? +\par +\par \endash Votre Majest\'e9 n\rquote aura pas besoin d\rquote attendre longtemps au moins pour s\rquote assurer si ce que j\rquote ai l\rquote honneur de lui dire est ou non une calomnie. +\par +\par \endash Et comment cela\~? +\par +\par \endash Parce que ce soir notre beau-fr\'e8re sera parti. Charles se leva. +\par +\par \endash \'c9coutez, dit-il, je veux bien une derni\'e8re fois encore avoir l\rquote air de croire \'e0 vos intentions\~; mais je vous en avertis, toi et ta m\'e8re, cette fois c\rquote est la derni\'e8re. +\par +\par Puis haussant la voix\~: +\par +\par \endash Qu\rquote on appelle le roi de Navarre ! ajouta-t-il. +\par +\par Un garde fit un mouvement pour ob\'e9ir\~; mais Fran\'e7ois l\rquote arr\'eata d\rquote un signe. +\par +\par \endash Mauvais moyen, mon fr\'e8re, dit-il\~; de cette fa\'e7on vous n\rquote apprendrez rien. Henri niera, donnera un signal, ses complices seront avertis et dispara\'eetront\~; puis ma m\'e8re et moi nous serons accus\'e9s non seulement d\rquote \'ea +tre des visionnaires, mais encore des calomniateurs. +\par +\par \endash Que demandez-vous donc alors\~? +\par +\par \endash Qu\rquote au nom de notre fraternit\'e9, Votre Majest\'e9 m\rquote \'e9coute, qu\rquote au nom de mon d\'e9vouement qu\rquote elle va reconna\'eetre, elle ne brusque rien. Faites en sorte, Sire, que le v\'e9 +ritable coupable, que celui qui depuis deux ans trahit d\rquote intention Votre Majest\'e9, en attendant qu\rquote il la trahisse de fait, soit enfin reconnu coupable par une preuve infaillible et puni comme il le m\'e9rite. +\par +\par Charles ne r\'e9pondit rien\~; il alla \'e0 une fen\'eatre et l\rquote ouvrit\~: le sang envahissait son cerveau. Enfin se retournant vivement\~: +\par +\par \endash Eh bien, dit-il, que feriez-vous\~? Parlez, Fran\'e7ois. +\par +\par \endash Sire, dit d\rquote Alen\'e7on, je ferais cerner la for\'eat de Saint-Germain par trois d\'e9tachements de chevau-l\'e9gers, qui, \'e0 une heure convenue, \'e0 onze heures par exemple, se mettraient en marche et rabattraient t +out ce qui se trouve dans la for\'eat sur le pavillon de Fran\'e7ois I}{\super er}{, que j\rquote aurais, comme par hasard, d\'e9sign\'e9 pour l\rquote endroit du rendez-vous, du d\'eener. Puis quand, tout en ayant l\rquote +air de suivre mon faucon, je verrais Henri s\rquote \'e9loigner, je piquerais au rendez-vous, o\'f9 il se trouvera pris avec ses complices. +\par +\par \endash L\rquote id\'e9e est bonne, dit le roi\~; qu\rquote on fasse venir mon capitaine des gardes. D\rquote Alen\'e7on tira de son pourpoint un sifflet d\rquote argent pendu \'e0 une cha\'eene d\rquote or et siffla. De Nancey parut. Charles alla \'e0 + lui et lui donna ses ordres \'e0 voix basse. +\par +\par Pendant ce temps, son grand l\'e9vrier Act\'e9on avait saisi une proie qu\rquote il roulait par la chambre et qu\rquote il d\'e9chirait \'e0 belles dents avec mille bonds fol\'e2tres. +\par +\par Charles se retourna et poussa un juron terrible. Cette proie, que s\rquote \'e9tait faite Act\'e9on, c\rquote \'e9tait ce pr\'e9cieux livre de v\'e9nerie, dont il n\rquote existait, comme nous l\rquote avons dit, que trois exemplaires au monde. +\par +\par Le ch\'e2timent fut \'e9gal au crime. +\par +\par Charles saisit un fouet, la lani\'e8re sifflante enveloppa l\rquote animal d\rquote un triple n\'9cud. Act\'e9on jeta un cri et disparut sous une table couverte d\rquote un immense tapis qui lui servait de retraite. +\par +\par Charles ramassa le livre et vit avec joie qu\rquote il n\rquote y manquait qu\rquote un feuillet\~; et encore n\rquote \'e9tait-il pas une page de texte, mais une gravure. +\par +\par Il le pla\'e7a avec soin sur un rayon o\'f9 Act\'e9on ne pouvait atteindre. D\rquote Alen\'e7on le regardait faire avec inqui\'e9tude. Il e\'fbt voulu fort que ce livre, maintenant qu\rquote il avait fait sa terrible mission, sort\'eet des + mains de Charles. +\par +\par Six heures sonn\'e8rent. +\par +\par C\rquote \'e9tait l\rquote heure \'e0 laquelle le roi devait descendre dans la cour encombr\'e9e de chevaux richement capara\'e7onn\'e9s, d\rquote hommes et de femmes richement v\'eatus. Les veneurs tenaient sur leurs poings leurs faucons chaperonn\'e9s\~ +; quelques piqueurs avaient les cors en \'e9charpe au cas o\'f9 le roi, fatigu\'e9 de la chasse au vol, comme cela lui arrivait quelquefois, voudrait courre un daim ou un chevreuil. +\par +\par Le roi descendit, et, en descendant, ferma la porte de son cabinet des Armes. D\rquote Alen\'e7on suivait chacun de ses mouvements d\rquote un ardent regard et lui vit mettre la clef dans sa poche. +\par +\par En descendant l\rquote escalier, il s\rquote arr\'eata, porta la main \'e0 son front. +\par +\par Les jambes du duc d\rquote Alen\'e7on tremblaient non moins que celles du roi. +\par +\par \endash En effet, balbutia-t-il, il me semble que le temps est \'e0 l\rquote orage. +\par +\par \endash \'c0 l\rquote orage au mois de janvier\~? dit Charles, vous \'eates fou ! Non, j\rquote ai des vertiges, ma peau est s\'e8che\~; je suis faible, voil\'e0 tout. +\par +\par Puis \'e0 demi-voix\~: +\par +\par \endash Ils me tueront, continua-t-il, avec leur haine et leurs complots. +\par +\par Mais en mettant le pied dans la cour, l\rquote air frais du matin, les cris des chasseurs, les saluts bruyants de cent personnes rassembl\'e9es, produisirent sur Charles leur effet ordinaire. +\par +\par Il respira libre et joyeux. Son premier regard avait \'e9t\'e9 pour chercher Henri. Henri \'e9tait pr\'e8s de Marguerite. Ces deux excellents \'e9poux semblaient ne se pouvoir quitter tant ils s\rquote +aimaient. En apercevant Charles, Henri fit bondir son cheval, et en trois courbettes de l\rquote animal fut pr\'e8s de son beau-fr\'e8re. +\par +\par \endash Ah ! ah ! dit Charles, vous \'eates mont\'e9 en coureur de daim, Henriot. Vous savez cependant que c\rquote est une chasse au vol que nous faisons aujourd\rquote hui. +\par +\par Puis sans attendre la r\'e9ponse\~: +\par +\par \endash Partons, messieurs, partons. Il faut que nous soyons en chasse \'e0 neuf heures ! dit le roi le sourcil fronc\'e9 et avec une intonation de voix presque mena\'e7ante. +\par +\par Catherine regardait tout cela par une fen\'eatre du Louvre. Un rideau soulev\'e9 donnait passage \'e0 sa t\'eate p\'e2le et voil\'e9e, tout le corps v\'eatu de noir disparaissait dans la p\'e9nombre. +\par +\par Sur l\rquote ordre de Charles, toute cette foule dor\'e9e, brod\'e9e, parfum\'e9e, le roi en t\'eate, s\rquote allongea pour passer \'e0 + travers les guichets du Louvre et roula comme une avalanche sur la route de Saint-Germain, au milieu des cris du peuple qui saluait le jeune roi, soucieux et pensif, sur son cheval plus blanc que la neige. +\par +\par \endash Que vous a-t-il dit\~? demanda Marguerite \'e0 Henri. +\par +\par \endash Il m\rquote a f\'e9licit\'e9 sur la finesse de mon cheval. +\par +\par \endash Voil\'e0 tout\~? +\par +\par \endash Voil\'e0 tout. +\par +\par \endash Il sait quelque chose alors. +\par +\par \endash J\rquote en ai peur. +\par +\par \endash Soyons prudents. Henri \'e9claira son visage d\rquote un de ces fins sourires qui lui \'e9taient habituels, et qui voulaient dire, pour Marguerite surtout\~: Soyez tranquille, ma mie. Quant \'e0 Catherine, \'e0 peine tout ce cort\'e8 +ge avait-il quitt\'e9 la cour du Louvre qu\rquote elle avait laiss\'e9 retomber son rideau. Mais elle n\rquote avait point laiss\'e9 \'e9chapper une chose\~: c\rquote \'e9tait la p\'e2leur de Henri, c\rquote \'e9taient ses tressaillements nerveux, c +\rquote \'e9taient ses conf\'e9rences \'e0 voix basse avec Marguerite. Henri \'e9tait p\'e2le parce que, n\rquote ayant pas le courage sanguin, son sang, dans toutes les circonstances o\'f9 sa vie \'e9 +tait mise en jeu, au lieu de lui monter au cerveau, comme il arrive ordinairement, lui refluait au c\'9cur. +\par +\par Il \'e9prouvait des tressaillements nerveux parce que la fa\'e7on dont l\rquote avait re\'e7u Charles, si diff\'e9rente de l\rquote accueil habituel qu\rquote il lui faisait, l\rquote avait vivement impressionn\'e9. +\par +\par Enfin, il avait conf\'e9r\'e9 avec Marguerite, parce que, ainsi que nous le savons, le mari et la femme avaient fait, sous le rapport de la politique, une alliance offensive et d\'e9fensive. +\par +\par Mais Catherine avait interpr\'e9t\'e9 les choses tout autrement. +\par +\par \endash Cette fois, murmura-t-elle avec son sourire florentin, je crois qu\rquote il en tient, ce cher Henriot. +\par +\par Puis, pour s\rquote assurer du fait, apr\'e8s avoir attendu un quart d\rquote heure pour donner le temps \'e0 toute la chasse de quitter Paris, elle sortit de son appartement, suivit le corridor, monta le petit escalier tournant, et \'e0 l\rquote +aide de sa double clef ouvrit l\rquote appartement du roi de Navarre. +\par +\par Mais ce fut inutilement que par tout cet appartement elle chercha le livre. Ce fut inutilement que partout son regard ardent passa des tables aux dressoirs, des dressoirs aux rayons, des rayons aux armoires\~; nulle part elle n\rquote aper\'e7 +ut le livre qu\rquote elle cherchait. +\par +\par \endash D\rquote Alen\'e7on l\rquote aura d\'e9j\'e0 enlev\'e9, dit-elle, c\rquote est prudent. Et elle descendit chez elle, presque certaine, cette fois, que son projet avait r\'e9ussi. Cependant le roi poursuivait sa route vers Saint-Germain, o\'f9 + il arriva apr\'e8s une heure et demie de course rapide\~; on ne monta m\'eame pas au vieux ch\'e2teau, qui s\rquote \'e9levait sombre et majestueux au milieu des maisons \'e9parses sur la montagne. On traversa le pont de bois situ\'e9 \'e0 cette \'e9 +poque en face de l\rquote arbre qu\rquote aujourd\rquote hui encore on appelle le ch\'eane de Sully. Puis on fit signe aux barques pavois\'e9es qui suivaient la chasse, pour donner la facilit\'e9 au roi et aux gens de sa suite de traverser la rivi\'e8 +re et de se mettre en mouvement. +\par +\par \'c0 l\rquote instant m\'eame toute cette joyeuse jeunesse, anim\'e9e d\rquote int\'e9r\'eats si divers, se mit en marche, le roi en t\'eate, sur cette magnifique prairie qui pend du sommet bois\'e9 de Saint-Germain, et qui prit soudain l\rquote aspect d +\rquote une grande tapisserie \'e0 personnages diapr\'e9s de mille couleurs et dont la rivi\'e8re \'e9cumante sur sa rive simulait la frange argent\'e9e. +\par +\par En avant du roi, toujours sur son cheval blanc et tenant son faucon favori au poing, marchaient les valets de v\'e9nerie v\'eatus de justaucorps verts et chauss\'e9 +s de grosses bottes, qui, maintenant de la voix une demi-douzaine de chiens griffons, battaient les roseaux qui garnissaient la rivi\'e8re. +\par +\par En ce moment le soleil, cach\'e9 jusque-l\'e0 derri\'e8re les nuages, sortit tout \'e0 coup du sombre oc\'e9an o\'f9 il s\rquote \'e9tait plong\'e9. Un rayon de soleil \'e9claira de sa lumi\'e8 +re tout cet or, tous ces joyaux, tous ces yeux ardents, et de toute cette lumi\'e8re il faisait un torrent de feu. +\par +\par Alors, et comme s\rquote il n\rquote e\'fbt attendu que ce moment pour qu\rquote un beau soleil \'e9clair\'e2t sa d\'e9faite, un h\'e9ron s\rquote \'e9leva du sein des roseaux en poussant un cri prolong\'e9 et plaintif. +\par +\par \endash Haw ! haw ! cria Charles en d\'e9chaperonnant son faucon et en le lan\'e7ant apr\'e8s le fugitif. +\par +\par \endash Haw ! haw ! cri\'e8rent toutes les voix pour encourager l\rquote oiseau. +\par +\par Le faucon, un instant \'e9bloui par la lumi\'e8re, tourna sur lui-m\'eame, d\'e9crivant un cercle sans avancer ni reculer\~; puis tout \'e0 coup il aper\'e7ut le h\'e9ron, et prit son vol sur lui \'e0 tire-d\rquote aile. +\par +\par Cependant le h\'e9ron qui s\rquote \'e9tait, en oiseau prudent, lev\'e9 \'e0 plus de cent pas des valets de v\'e9nerie, avait, pendant que le roi d\'e9chaperonnait son faucon et que celui-ci s\rquote \'e9tait habitu\'e9 \'e0 la lumi\'e8re, gagn\'e9 de l +\rquote espace, ou plut\'f4t de la hauteur. Il en r\'e9sulta que lorsque son ennemi l\rquote aper\'e7ut, il \'e9tait d\'e9j\'e0 \'e0 plus de cinq cents pieds de hauteur, et qu\rquote ayant trouv\'e9 dans les zones \'e9lev\'e9es l\rquote air n\'e9cessaire +\'e0 ses puissantes ailes, il montait rapidement. +\par +\par \endash Haw ! haw ! Bec-de-Fer, cria Charles, encourageant son faucon, prouve nous que tu es de race. Haw ! haw ! +\par +\par Comme s\rquote il e\'fbt entendu cet encouragement, le noble animal partit, semblable \'e0 une fl\'e8che, parcourant une ligne diagonale qui devait aboutir \'e0 la ligne verticale qu\rquote adoptait le h\'e9ron, lequel montait toujours comme s\rquote il e +\'fbt voulu dispara\'eetre dans l\rquote \'e9ther. +\par +\par \endash Ah ! double couard, cria Charles, comme si le fugitif e\'fbt pu l\rquote entendre, en mettant son cheval au galop et en suivant la chasse autant qu\rquote il \'e9tait en lui, la t\'eate renvers\'e9e en arri\'e8 +re pour ne pas perdre un instant de vue les deux oiseaux. Ah ! double couard, tu fuis. Mon Bec-de-Fer est de race\~; attends ! attends ! Haw ! Bec-de-Fer\~; haw ! +\par +\par En effet, la lutte fut curieuse\~; les deux oiseaux se rapprochaient l\rquote un de l\rquote autre, ou plut\'f4t le faucon se rapprochait du h\'e9ron. +\par +\par La seule question \'e9tait de savoir lequel dans cette premi\'e8re attaque conserverait le dessus. +\par +\par La peur eut de meilleures ailes que le courage. +\par +\par Le faucon, emport\'e9 par son vol, passa sous le ventre du h\'e9ron qu\rquote il e\'fbt d\'fb dominer. Le h\'e9ron profita de sa sup\'e9riorit\'e9 et lui allongea un coup de son long bec. +\par +\par Le faucon, frapp\'e9 comme d\rquote un coup de poignard, fit trois tours sur lui-m\'eame, comme \'e9tourdi, et un instant on dut croire qu\rquote il allait redescendre. Mais, comme un guerrier bless\'e9 qui se rel\'e8ve plus terrible, il jeta une esp\'e8 +ce de cri aigu et mena\'e7ant et reprit son vol sur le h\'e9ron. +\par +\par Le h\'e9ron avait profit\'e9 de son avantage, et, changeant la direction de son vol, il avait fait un coude vers la for\'eat, essayant cette fois de gagner de l\rquote espace et d\rquote \'e9chapper par la distance au lieu d\rquote \'e9 +chapper par la hauteur. +\par +\par Mais le faucon \'e9tait un animal de noble race, qui avait un coup d\rquote \'9cil de gerfaut. +\par +\par Il r\'e9p\'e9ta la m\'eame man\'9cuvre, piqua diagonalement sur le h\'e9ron, qui jeta deux ou trois cris de d\'e9tresse et essaya de monter perpendiculairement comme il l\rquote avait fait une premi\'e8re fois. +\par +\par Au bout de quelques secondes de cette noble lutte, les deux oiseaux sembl\'e8rent sur le point de dispara\'eetre dans les nuages. Le h\'e9ron n\rquote \'e9tait pas plus gros qu\rquote une alouette, et le faucon semblait un point noir qui, \'e0 + chaque instant, devenait plus imperceptible. +\par +\par Charles ni la cour ne suivaient plus les deux oiseaux. Chacun \'e9tait demeur\'e9 \'e0 sa place, les yeux fix\'e9s sur le fugitif et sur le poursuivant. +\par +\par \endash Bravo ! bravo ! Bec-de-Fer ! cria tout \'e0 coup Charles. Voyez, voyez, messieurs, il a le dessus ! Haw ! haw ! +\par +\par \endash Ma foi, j\rquote avoue que je ne vois plus ni l\rquote un ni l\rquote autre, dit Henri. +\par +\par \endash Ni moi non plus, dit Marguerite. +\par +\par \endash Oui, mais si tu ne les vois plus, Henriot, tu peux les entendre encore, dit Charles\~; le h\'e9ron du moins. Entends-tu, entends-tu\~? il demande gr\'e2ce ! +\par +\par En effet, deux ou trois cris plaintifs, et qu\rquote une oreille exerc\'e9e pouvait seule saisir, descendirent du ciel sur la terre. +\par +\par \endash \'c9coute, \'e9coute, cria Charles, et tu vas les voir descendre plus vite qu\rquote ils ne sont mont\'e9s. En effet, comme le roi pronon\'e7ait ces mots, les deux oiseaux commenc\'e8rent \'e0 repara\'eetre. +\par +\par C\rquote \'e9taient deux points noirs seulement, mais \'e0 la diff\'e9rence de grosseur de ces deux points, il \'e9tait facile de voir cependant que le faucon avait le dessus. +\par +\par \endash Voyez ! voyez ! \'85 cria Charles. Bec-de-Fer le tient. En effet, le h\'e9ron, domin\'e9 par l\rquote oiseau de proie, n\rquote essayait m\'eame plus de se d\'e9fendre. Il descendait rapidement, incessamment frapp\'e9 par le faucon et ne r\'e9 +pondant que par ses cris\~; tout \'e0 coup il replia ses ailes et se laissa tomber comme une pierre\~; mais son adversaire en fit autant, et lorsque le fugitif voulut reprendre son vol, un dernier coup de bec l\rquote \'e9tendit\~ +; il continua sa chute en tournoyant sur lui-m\'eame, et, au moment o\'f9 il touchait la terre, le faucon s\rquote abattit sur lui, poussant un cri de victoire qui couvrit le cri de d\'e9faite du vaincu. +\par +\par \endash Au faucon ! au faucon ! cria Charles. Et il lan\'e7a son cheval au galop dans la direction de l\rquote endroit o\'f9 les deux oiseaux s\rquote \'e9taient abattus. Mais tout \'e0 coup il arr\'eata court sa monture, jeta un cri lui-m\'eame, l\'e2 +cha la bride et s\rquote accrocha d\rquote une main \'e0 la crini\'e8re de son cheval, tandis que de son autre main il saisit son estomac comme s\rquote il e\'fbt voulu d\'e9chirer ses entrailles. \'c0 ce cri tous les courtisans accoururent. +\par +\par \endash Ce n\rquote est rien, ce n\rquote est rien, dit Charles, le visage enflamm\'e9 et l\rquote \'9cil hagard\~; mais il vient de me sembler qu\rquote on me passait un fer rouge \'e0 travers l\rquote estomac. Allons, allons, ce n\rquote est rien. + +\par +\par Et Charles remit son cheval au galop. D\rquote Alen\'e7on p\'e2lit. +\par +\par \endash Qu\rquote y a-t-il donc encore de nouveau\~? demanda Henri \'e0 Marguerite. +\par +\par \endash Je n\rquote en sais rien, r\'e9pondit celle-ci\~; mais avez-vous vu\~? mon fr\'e8re \'e9tait pourpre. +\par +\par \endash Ce n\rquote est pas cependant son habitude, dit Henri. Les courtisans s\rquote entre-regard\'e8rent \'e9tonn\'e9s et suivirent le roi. On arriva \'e0 l\rquote endroit o\'f9 les deux oiseaux s\rquote \'e9taient abattus. Le faucon rongeait d\'e9j +\'e0 la cervelle du h\'e9ron. En arrivant, Charles sauta \'e0 bas de son cheval pour voir le combat de plus pr\'e8s. Mais en touchant la terre il fut oblig\'e9 de se tenir \'e0 la selle, la terre tournait sous lui. Il \'e9 +prouva une violente envie de dormir. +\par +\par \endash Mon fr\'e8re ! mon fr\'e8re ! s\rquote \'e9cria Marguerite, qu\rquote avez-vous\~? +\par +\par \endash J\rquote ai, dit Charles, j\rquote ai ce que dut avoir Porcie quand elle eut aval\'e9 ses charbons ardents\~; j\rquote ai que je br\'fble, et qu\rquote il me semble que mon haleine est de flamme. +\par +\par En m\'eame temps Charles poussa son souffle au-dehors, et parut \'e9tonn\'e9 de ne pas voir sortir du feu de ses l\'e8vres. Cependant, on avait repris et rechaperonn\'e9 le faucon, et tout le monde s\rquote \'e9tait rassembl\'e9 autour de Charles. +\par +\par \endash Eh bien, eh bien, que veut dire cela\~? Corps du Christ ! ce n\rquote est rien, ou si c\rquote est quelque chose, c\rquote est le soleil qui me casse la t\'eate et me cr\'e8 +ve les yeux. Allons, allons, en chasse, messieurs ! Voici toute une compagnie de halbrans. L\'e2chez tout, l\'e2chez tout. Corb\'9cuf ! nous allons nous amuser ! +\par +\par On d\'e9chaperonna en effet et on l\'e2cha \'e0 l\rquote instant m\'eame cinq ou six faucons, qui s\rquote \'e9lanc\'e8rent dans la direction du gibier, tandis que toute la chasse, le roi en t\'eate, regagnait les bords de la rivi\'e8re. +\par +\par \endash Eh bien, que dites-vous, madame\~? demanda Henri \'e0 Marguerite. +\par +\par \endash Que le moment est bon, dit Marguerite, et que si le roi ne se retourne pas, nous pouvons d\rquote ici gagner la for\'eat facilement. +\par +\par Henri appela le valet de v\'e9nerie qui portait le h\'e9ron\~; et tandis que l\rquote avalanche bruyante et dor\'e9e roulait le long du talus qui fait aujourd\rquote hui la terrasse, il resta seul en arri\'e8re comme s\rquote il examinait le c +adavre du vaincu. +\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97175844}XX\line Le pavillon de Fran\'e7ois I}{\super er{\*\bkmkend _Toc97175844} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par C\rquote \'e9tait une belle chose que la chasse \'e0 l\rquote oiseau faite par des rois, quand les rois \'e9taient presque des demi-dieux et que la chasse \'e9tait non seulement un loisir, mais un art. +\par +\par N\'e9anmoins nous devons quitter ce spectacle royal pour p\'e9n\'e9trer dans un endroit de la for\'eat o\'f9 tous les acteurs de la sc\'e8ne que nous venons de raconter vont nous rejoindre bient\'f4t. +\par +\par \'c0 droite de l\rquote all\'e9e de Violettes, longue arcade de feuillage, retraite moussue o\'f9, parmi les lavandes et les bruy\'e8res, un li\'e8vre inquiet dresse de temps en temps les oreilles, tandis que le daim errant l\'e8ve sa t\'eate charg\'e9 +e de bois, ouvre les naseaux et \'e9coute, est une clairi\'e8re assez \'e9loign\'e9e pour que de la route on ne la voie pas\~; mais pas assez pour que de cette clairi\'e8re on ne voie pas la route. +\par +\par Au milieu de cette clairi\'e8re, deux hommes couch\'e9s sur l\rquote herbe, ayant sous eux un manteau de voyage, \'e0 leur c\'f4t\'e9 une longue \'e9p\'e9e, et aupr\'e8s d\rquote eux chacun un mousqueton \'e0 gueule \'e9vas\'e9e, qu\rquote on + appelait alors un poitrinal, ressemblaient de loin, par l\rquote \'e9l\'e9gance de leur costume, \'e0 ces joyeux deviseurs du D\'e9cam\'e9ron\~; de pr\'e8s, par la menace de leurs armes, \'e0 + ces bandits de bois que cent ans plus tard Salvator Rosa peignit d\rquote apr\'e8s nature dans ses paysages. +\par +\par L\rquote un d\rquote eux \'e9tait appuy\'e9 sur un genou et sur une main, et \'e9coutait comme un de ces li\'e8vres ou de ces daims dont nous avons parl\'e9 tout \'e0 l\rquote heure. +\par +\par \endash Il me semble, dit celui-ci, que la chasse s\rquote \'e9tait singuli\'e8rement rapproch\'e9e de nous tout \'e0 l\rquote heure. J\rquote ai entendu jusqu\rquote aux cris des veneurs encourageant le faucon. +\par +\par \endash Et maintenant, dit l\rquote autre, qui paraissait attendre les \'e9v\'e9nements avec beaucoup plus de philosophie que son camarade, maintenant, je n\rquote entends plus rien\~: il faut qu\rquote ils se soient \'e9loign\'e9s\'85 Je t\rquote +avais bien dit que c\rquote \'e9tait un mauvais endroit pour l\rquote observation. On n\rquote est pas vu, c\rquote est vrai, mais on ne voit pas. +\par +\par \endash Que diable ! mon cher Annibal, dit le premier des interlocuteurs, il fallait bien mettre quelque part nos deux chevaux \'e0 nous, puis nos deux chevaux de main, puis ces deux mules si charg\'e9 +es que je ne sais pas comment elles feront pour nous suivre. Or, je ne connais que ces vieux h\'eatres et ces ch\'eanes s\'e9culaires qui puissent se charger convenablement de cette difficile besogne. J\rquote oserais donc dire que, loin de bl\'e2 +mer comme toi M.\~de\~Mouy, je reconnais, dans tous les pr\'e9paratifs de cette entreprise qu\rquote il a dirig\'e9e, le sens profond d\rquote un v\'e9ritable conspirateur. +\par +\par \endash Bon ! dit le second gentilhomme dans lequel notre lecteur a d\'e9j\'e0 bien certainement reconnu Coconnas, bon ! voil\'e0 le mot l\'e2ch\'e9, je l\rquote attendais. Je t\rquote y prends. Nous conspirons donc. +\par +\par \endash Nous ne conspirons pas, nous servons le roi et la reine. +\par +\par \endash Qui conspirent, ce qui revient exactement au m\'eame pour nous. +\par +\par \endash Coconnas, je te l\rquote ai dit, reprit La Mole, je ne te force pas le moins du monde \'e0 me suivre dans cette aventure qu\rquote un sentiment particulier que tu ne partages pas, que tu ne peux partager, me fait seul entreprendre. +\par +\par \endash Eh ! mordi ! qui est-ce donc qui dit que tu me forces\~? D\rquote abord, je ne sache pas un homme qui pourrait forcer Coconnas \'e0 faire ce qu\rquote il ne veut pas faire\~ +; mais crois-tu que je te laisserai aller sans te suivre, surtout quand je vois que tu vas au diable\~? +\par +\par \endash Annibal ! Annibal ! dit La Mole, je crois que j\rquote aper\'e7ois l\'e0-bas sa blanche haquen\'e9e. Oh ! c\rquote est \'e9trange comme, rien que de penser qu\rquote elle vient, mon c\'9cur bat. +\par +\par \endash Eh bien, c\rquote est dr\'f4le, dit Coconnas en b\'e2illant, le c\'9cur ne me bat pas du tout, \'e0 moi. +\par +\par \endash Ce n\rquote \'e9tait pas elle, dit La Mole. Qu\rquote est-il donc arriv\'e9\~? c\rquote \'e9tait pour midi, ce me semble. +\par +\par \endash Il est arriv\'e9 qu\rquote il n\rquote est point midi, dit Coconnas, voil\'e0 tout, et que nous avons encore le temps de faire un somme, \'e0 ce qu\rquote il para\'eet. +\par +\par Et sur cette conviction, Coconnas s\rquote \'e9tendit sur son manteau en homme qui va joindre le pr\'e9cepte aux paroles\~; mais comme son oreille touchait la terre, il demeura le doigt lev\'e9 et faisant signe \'e0 La Mole de se taire. +\par +\par \endash Qu\rquote y a-t-il donc\~? demanda celui-ci. +\par +\par \endash Silence ! cette fois j\rquote entends quelque chose et je ne me trompe pas. +\par +\par \endash C\rquote est singulier, j\rquote ai beau \'e9couter, je n\rquote entends rien, moi. +\par +\par \endash Tu n\rquote entends rien\~? +\par +\par \endash Non. +\par +\par \endash Eh bien, dit Coconnas en se soulevant et en posant la main sur le bras de La Mole, regarde ce daim. +\par +\par \endash O\'f9\~? +\par +\par \endash L\'e0-bas. Et Coconnas montra du doigt l\rquote animal \'e0 La Mole. +\par +\par \endash Eh bien\~? +\par +\par \endash Eh bien, tu vas voir. La Mole regarda l\rquote animal. La t\'eate inclin\'e9e comme s\rquote il s\rquote appr\'eatait \'e0 brouter, il \'e9coutait immobile. Bient\'f4t il releva son front charg\'e9 de bois superbes, et tendit l\rquote +oreille du c\'f4t\'e9 d\rquote o\'f9 sans doute venait le bruit\~; puis tout \'e0 coup, sans cause apparente, il partit rapide comme l\rquote \'e9clair. +\par +\par \endash Oh ! oh ! dit La Mole, je crois que tu as raison, car voil\'e0 le daim qui s\rquote enfuit. +\par +\par \endash Donc, puisqu\rquote il s\rquote enfuit, dit Coconnas, c\rquote est qu\rquote il entend ce que tu n\rquote entends pas. +\par +\par En effet, un bruit sourd et \'e0 peine perceptible fr\'e9missait vaguement dans l\rquote herbe\~; pour des oreilles moins exerc\'e9es, c\rquote e\'fbt \'e9t\'e9 le vent\~; pour des cavaliers, c\rquote \'e9tait un galop lointain de chevaux. +\par +\par La Mole fut sur pied en un moment. +\par +\par \endash Les voici, dit-il, alerte ! Coconnas se leva, mais plus tranquillement\~; la vivacit\'e9 du Pi\'e9montais semblait \'eatre pass\'e9e dans le c\'9cur de La Mole, tandis qu\rquote au contraire l\rquote insouciance de celui-ci semblait \'e0 + son tour s\rquote \'eatre empar\'e9e de son ami. C\rquote est que l\rquote un, dans cette circonstance, agissait d\rquote enthousiasme, et l\rquote autre \'e0 contrec\'9cur. +\par +\par Bient\'f4t un bruit \'e9gal et cadenc\'e9 frappa l\rquote oreille des deux amis\~: le hennissement d\rquote un cheval fit dresser l\rquote oreille aux chevaux qu\rquote ils tenaient pr\'eats \'e0 dix pas d\rquote eux, et dans l\rquote all\'e9 +e passa, comme une ombre blanche, une femme qui, se tournant de leur c\'f4t\'e9, fit un signe \'e9trange et disparut. +\par +\par \endash La reine ! s\rquote \'e9cri\'e8rent-ils ensemble. +\par +\par \endash Qu\rquote est-ce que cela signifie\~? dit Coconnas. +\par +\par \endash Elle a fait ainsi, dit La Mole, ce qui signifie\~: Tout \'e0 l\rquote heure\'85 +\par +\par \endash Elle a fait ainsi, dit Coconnas, ce qui signifie\~: Partez\'85 +\par +\par \endash Ce signe r\'e9pond \'e0\~: }{\i Attendez-moi. +\par +\par }{\endash Ce signe r\'e9pond \'e0\~: }{\i Sauvez-vous. +\par +\par }{\endash Eh bien, dit La Mole, agissons chacun selon notre conviction. Pars, je resterai. Coconnas haussa les \'e9paules et se recoucha. +\par +\par Au m\'eame instant, en sens inverse du chemin qu\rquote avait suivi la reine, mais par la m\'eame all\'e9 +e, passa, bride abattue, une troupe de cavaliers que les deux amis reconnurent pour des protestants ardents, presque furieux. Leurs chevaux bondissaient comme ces sauterelles dont parle Job\~: ils parurent et disparurent. +\par +\par \endash Peste ! cela devient grave, dit Coconnas en se relevant. Allons au pavillon de Fran\'e7ois I}{\super er}{. +\par +\par \endash Au contraire, n\rquote y allons pas ! dit La Mole. Si nous sommes d\'e9couverts, c\rquote est sur ce pavillon que se portera d\rquote abord l\rquote attention du roi ! puisque c\rquote \'e9tait l\'e0 le rendez-vous g\'e9n\'e9ral. +\par +\par \endash Cette fois, tu peux bien avoir raison, grommela Coconnas. +\par +\par Coconnas n\rquote avait pas prononc\'e9 ces paroles, qu\rquote un cavalier passa comme l\rquote \'e9clair au milieu des arbres, et, franchissant foss\'e9s, buissons, barri\'e8res, arriva pr\'e8s des deux gentilshommes. +\par +\par Il tenait un pistolet de chaque main et guidait des genoux seulement son cheval dans cette course furieuse. +\par +\par \endash M.\~de\~Mouy ! s\rquote \'e9cria Coconnas inquiet et devenu plus alerte maintenant que La Mole\~; M.\~de\~Mouy fuyant ! On se sauve donc\~? +\par +\par \endash Eh ! vite ! cria le huguenot, d\'e9talez, tout est perdu ! J\rquote ai fait un d\'e9tour pour vous le dire. En route ! +\par +\par Et comme il n\rquote avait pas cess\'e9 de courir en pronon\'e7ant ces paroles, il \'e9tait d\'e9j\'e0 loin quand elles furent achev\'e9es, et par cons\'e9quent lorsque La Mole et Coconnas en saisirent compl\'e8tement le sens. +\par +\par \endash Et la reine\~? cria La Mole. Mais la voix du jeune homme se perdit dans l\rquote espace\~; de Mouy \'e9tait d\'e9j\'e0 \'e0 une trop grande distance pour l\rquote entendre, et surtout pour lui r\'e9pondre. Coconnas eut bient\'f4 +t pris son parti. Tandis que La Mole restait immobile et suivait des yeux de Mouy qui disparaissait entre les branches qui s\rquote ouvraient devant lui et se refermaient sur lui, il courut aux chevaux, les amena, sauta sur le sien, jeta la bride de l +\rquote autre aux mains de La Mole, et s\rquote appr\'eata \'e0 piquer. +\par +\par \endash Allons, allons ! dit-il, je r\'e9p\'e9terai ce qu\rquote a dit de Mouy\~: En route ! Et de Mouy est un monsieur qui parle bien. En route, en route, La Mole ! +\par +\par \endash Un instant, dit La Mole\~; nous sommes venus ici pour quelque chose. +\par +\par \endash \'c0 moins que ce ne soit pour nous faire pendre, r\'e9pondit Coconnas, je te conseille de ne pas perdre de temps. Je devine, tu vas faire de la rh\'e9torique, paraphraser le mot fuir, parler d\rquote Horace qui jeta son bouclier et d\rquote \'c9 +paminondas qu\rquote on rapporta sur le sien\~; mais, je dirai un seul mot\~: O\'f9 fuit M.\~de\~Mouy de Saint-Phale, tout le monde peut fuir. +\par +\par \endash M.\~de\~Mouy de Saint-Phale, dit La Mole, n\rquote est pas charg\'e9 d\rquote enlever la reine Marguerite, M.\~de\~Mouy de Saint-Phale n\rquote aime pas la reine Marguerite. +\par +\par \endash Mordi ! et il fait bien, si cet amour devait lui faire faire des sottises pareilles \'e0 celle que je te vois m\'e9diter. Que cinq cent mille diables d\rquote enfer enl\'e8vent l\rquote amour qui peut co\'fbter la t\'eate \'e0 + deux braves gentilshommes ! Corne de b\'9cuf ! comme dit le roi Charles, nous conspirons, mon cher\~; et quand on conspire mal, il faut se bien sauver. En selle, en selle, La Mole ! +\par +\par \endash Sauve-toi, mon cher, je ne t\rquote en emp\'eache pas, et m\'eame je t\rquote y invite. Ta vie est plus pr\'e9cieuse que la mienne. D\'e9fends donc ta vie. +\par +\par \endash Il faut me dire\~: Coconnas, faisons-nous pendre ensemble, et non me dire\~: Coconnas, sauve-toi tout seul. +\par +\par \endash Bah ! mon ami, r\'e9pondit La Mole, la corde est faite pour les manants, et non pour des gentilshommes comme nous. +\par +\par \endash Je commence \'e0 croire, dit Coconnas avec un soupir, que la pr\'e9caution que j\rquote ai prise n\rquote est pas mauvaise. +\par +\par \endash Laquelle\~? +\par +\par \endash De me faire un ami du bourreau. +\par +\par \endash Tu es sinistre, mon cher Coconnas. +\par +\par \endash Mais enfin que faisons-nous\~? s\rquote \'e9cria celui-ci impatient\'e9. +\par +\par \endash Nous allons retrouver la reine. +\par +\par \endash O\'f9 cela\~? +\par +\par \endash Je n\rquote en sais rien\'85 Retrouver le roi ! +\par +\par \endash O\'f9 cela\~? +\par +\par \endash Je n\rquote en sais rien\'85 mais nous le retrouverons, et nous ferons \'e0 nous deux ce que cinquante personnes n\rquote ont pu ou n\rquote ont os\'e9 faire. +\par +\par \endash Tu me prends par l\rquote amour-propre, Hyacinthe\~; c\rquote est mauvais signe. +\par +\par \endash Eh bien, voyons, \'e0 cheval et partons. +\par +\par \endash C\rquote est bien heureux ! La Mole se retourna pour prendre le pommeau de la selle\~; mais au moment o\'f9 il mettait le pied \'e0 l\rquote \'e9trier, une voix imp\'e9rieuse se fit entendre. +\par +\par \endash Halte-l\'e0 ! rendez-vous, dit la voix. En m\'eame temps une figure d\rquote homme parut derri\'e8re un ch\'eane, puis une autre, puis trente\~: c\rquote \'e9taient les chevau-l\'e9gers, qui, devenus fantassins, s\rquote \'e9taient gliss\'e9s +\'e0 plat ventre dans les bruy\'e8res et fouillaient dans le bois. +\par +\par \endash Qu\rquote est-ce que je t\rquote ai dit\~? murmura Coconnas. Une esp\'e8ce de rugissement sourd fut la r\'e9ponse de La Mole. +\par +\par Les chevau-l\'e9gers \'e9taient encore \'e0 trente pas des deux amis. +\par +\par \endash Voyons ! continua le Pi\'e9montais parlant tout haut au lieutenant des chevau-l\'e9gers et tout bas \'e0 La Mole\~; messieurs, qu\rquote y a-t-il\~? +\par +\par Le lieutenant ordonna de coucher en joue les deux amis. Coconnas continua tout bas\~: +\par +\par \endash En selle ! La Mole, il en est temps encore\~: saute \'e0 cheval, comme je t\rquote ai vu cent fois, et partons. Puis se retournant vers les chevau-l\'e9gers\~: +\par +\par \endash Eh ! que diable, messieurs, ne tirez pas, vous pourriez tuer des amis. Puis \'e0 La Mole\~: +\par +\par \endash \'c0 travers les arbres, on tire mal\~; ils tireront et nous manqueront. +\par +\par \endash Impossible, dit La Mole\~; nous ne pouvons emmener avec nous le cheval de Marguerite et les deux mules, ce cheval et ces deux mules la compromettraient, tandis que par mes r\'e9ponses j\rquote \'e9loignerai tout soup\'e7 +on. Pars ! mon ami, pars ! +\par +\par \endash Messieurs, dit Coconnas en tirant son \'e9p\'e9e et en l\rquote \'e9levant en l\rquote air, messieurs, nous sommes tout rendus. Les chevau-l\'e9gers relev\'e8rent leurs mousquetons. +\par +\par \endash Mais d\rquote abord, pourquoi faut-il que nous nous rendions\~? +\par +\par \endash Vous le demanderez au roi de Navarre. +\par +\par \endash Quel crime avons-nous commis\~? +\par +\par \endash M.\~d\rquote Alen\'e7on vous le dira. Coconnas et La Mole se regard\'e8rent\~: le nom de leur ennemi en un pareil moment \'e9tait peu fait pour les rassurer. +\par +\par Cependant ni l\rquote un ni l\rquote autre ne fit r\'e9sistance. Coconnas fut invit\'e9 \'e0 descendre de cheval, man\'9cuvre qu\rquote il ex\'e9cuta sans observation. Puis tous deux furent plac\'e9s au centre des chevau-l\'e9gers, et l\rquote +on prit la route du pavillon de Fran\'e7ois I}{\super er}{. +\par +\par \endash Tu voulais voir le pavillon de Fran\'e7ois I}{\super er}{\~? dit Coconnas \'e0 La Mole, en apercevant, \'e0 travers les arbres, les murs d\rquote une charmante fabrique gothique\~; eh bien, il para\'eet que tu le verras. +\par +\par La Mole ne r\'e9pondit rien, et tendit seulement la main \'e0 Coconnas. +\par +\par \'c0 c\'f4t\'e9 de ce charmant pavillon, b\'e2ti du temps de Louis XII, et qu\rquote on appelait le pavillon de Fran\'e7ois I}{\super er}{, parce que celui-ci le choisissait toujours pour ses rendez-vous de chasse, \'e9tait une esp\'e8ce de hutte \'e9lev +\'e9e pour les piqueurs, et qui disparaissait en quelque sorte sous les mousquets et sous les hallebardes et les \'e9p\'e9es reluisantes, comme une taupini\'e8re sous une moisson blanchissante. +\par +\par C\rquote \'e9tait dans cette hutte qu\rquote avaient \'e9t\'e9 conduits les prisonniers. +\par +\par Maintenant \'e9clairons la situation fort nuageuse, pour les deux amis surtout, en racontant ce qui s\rquote \'e9tait pass\'e9. +\par +\par Les gentilshommes protestants s\rquote \'e9taient r\'e9unis, comme la chose avait \'e9t\'e9 convenue, dans le pavillon de Fran\'e7ois I}{\super er}{, dont, on le sait, de Mouy s\rquote \'e9tait procur\'e9 la clef. +\par +\par Ma\'eetres de la for\'eat, \'e0 ce qu\rquote ils croyaient du moins, ils avaient pos\'e9 par-ci, par-l\'e0 quelques sentinelles, que les chevau-l\'e9gers, moyennant un changement d\rquote \'e9charpes blanches en \'e9charpes rouges, pr\'e9caution due au z +\'e8le ing\'e9nieux de M.\~de\~Nancey, avaient enlev\'e9es sans coup f\'e9rir par une surprise vigoureuse. +\par +\par Les chevau-l\'e9gers avaient continu\'e9 leur battue, cernant le pavillon\~; mais de Mouy, qui, ainsi que nous l\rquote avons dit, attendait le roi au bout de l\rquote all\'e9e des Violettes, avait vu ces \'e9charpes rouges marchant \'e0 pas de loup, et d +\'e8s ce moment les \'e9charpes rouges lui avaient paru suspectes. Il s\rquote \'e9tait donc jet\'e9 de c\'f4t\'e9 pour n\rquote \'eatre point vu, et avait remarqu\'e9 que le vaste cercle se r\'e9tr\'e9cissait de mani\'e8re \'e0 battre la for\'eat et \'e0 + envelopper le lieu du rendez-vous. +\par +\par Puis en m\'eame temps, au fond de l\rquote all\'e9e principale, il avait vu poindre les aigrettes blanches et briller les arquebuses de la garde du roi. +\par +\par Enfin il avait reconnu le roi lui-m\'eame, tandis que du c\'f4t\'e9 oppos\'e9 il avait aper\'e7u le roi de Navarre. +\par +\par Alors il avait coup\'e9 l\rquote air en croix avec son chapeau, ce qui \'e9tait le signal convenu pour dire que tout \'e9tait perdu. +\par +\par \'c0 ce signal le roi avait rebrouss\'e9 chemin et avait disparu. +\par +\par Aussit\'f4t de Mouy, enfon\'e7ant les deux larges molettes de ses \'e9perons dans le ventre de son cheval, avait pris la fuite, et tout en fuyant avait jet\'e9 les paroles d\rquote avertissement que nous avons dites, \'e0 La Mole et \'e0 Coconnas. +\par +\par Or, le roi, qui s\rquote \'e9tait aper\'e7u de la disparition de Henri et de Marguerite, arrivait escort\'e9 de M.\~d\rquote Alen\'e7on, pour les voir sortir tous deux de la hutte o\'f9 + il avait dit de renfermer tout ce qui se trouverait non seulement dans le pavillon, mais encore dans la for\'eat. +\par +\par D\rquote Alen\'e7on, plein de confiance, galopait pr\'e8s du roi, dont les douleurs aigu\'ebs augmentaient la mauvaise humeur. Deux ou trois fois il avait failli s\rquote \'e9vanouir, et une fois il avait vomi jusqu\rquote au sang. +\par +\par \endash Allons ! allons ! dit le roi en arrivant, d\'e9p\'eachons-nous, j\rquote ai h\'e2te de rentrer au Louvre\~: tirez-moi tous ces parpaillots du terrier, c\rquote est aujourd\rquote hui saint Blaise, cousin de saint Barth\'e9lemy. +\par +\par \'c0 ces paroles du roi, toute cette fourmili\'e8re de piques et d\rquote arquebuses se mit en mouvement, et l\rquote on for\'e7a les huguenots, arr\'eat\'e9s soit dans la for\'eat, soit dans le pavillon, \'e0 sortir l\rquote un apr\'e8s l\rquote +autre de la cabane. +\par +\par Mais de roi de Navarre, de Marguerite et de De Mouy, point. +\par +\par \endash Eh bien, dit le roi, o\'f9 est Henri, o\'f9 est Margot\~? Vous me les avez promis, d\rquote Alen\'e7on, et corb\'9cuf ! il faut qu\rquote on me les trouve. +\par +\par \endash Le roi et la reine de Navarre, dit M.\~de\~Nancey, nous ne les avons pas m\'eame aper\'e7us, Sire. +\par +\par \endash Mais les voil\'e0, dit madame de Nevers. En effet, \'e0 ce moment m\'eame, \'e0 l\rquote extr\'e9mit\'e9 d\rquote une all\'e9e qui donnait sur la rivi\'e8re, parurent Henri et Margot, tous deux calmes comme s\rquote il ne se f\'fbt agi de rien\~ +; tous deux le faucon au poing et amoureusement serr\'e9s avec tant d\rquote art que leurs chevaux tout en galopant, non moins unis qu\rquote eux, semblaient se caresser l\rquote un l\rquote autre des naseaux. Ce fut alors que d\rquote Alen\'e7on furieux + fit fouiller les environs, et que l\rquote on trouva La Mole et Coconnas sous leur berceau de lierre. Eux aussi firent leur entr\'e9e dans le cercle que formaient les gardes avec un fraternel enlacement. Seulement, comme ils n\rquote \'e9 +taient point rois, ils n\rquote avaient pu se donner si bonne contenance que Henri et Marguerite\~: La Mole \'e9tait trop p\'e2le, Coconnas \'e9tait trop rouge. +\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97175845}XXI\line Les investigations{\*\bkmkend _Toc97175845} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Le spectacle qui frappa les deux jeunes gens en entrant dans le cercle fut de ceux qu\rquote on n\rquote oublie jamais, ne les e\'fbt-on vus qu\rquote une seule fois en un seul instant. +\par +\par Charles IX avait, comme nous l\rquote avons dit, regard\'e9 d\'e9filer tous les gentilshommes enferm\'e9s dans la hutte des piqueurs et extraits l\rquote un apr\'e8s l\rquote autre par ses gardes. +\par +\par Lui et d\rquote Alen\'e7on suivaient chaque mouvement d\rquote un \'9cil avide, s\rquote attendant \'e0 voir sortir le roi de Navarre \'e0 son tour. +\par +\par Leur attente avait \'e9t\'e9 tromp\'e9e. +\par +\par Mais ce n\rquote \'e9tait point assez, il fallait savoir ce qu\rquote ils \'e9taient devenus. +\par +\par Aussi, quand au bout de l\rquote all\'e9e on vit appara\'eetre les deux jeunes \'e9poux, d\rquote Alen\'e7on p\'e2lit, Charles sentit son c\'9cur se dilater\~; car instinctivement il d\'e9sirait que tout ce que son fr\'e8re l\rquote avait forc\'e9 + de faire retomb\'e2t sur lui. +\par +\par \endash Il \'e9chappera encore, murmura Fran\'e7ois en p\'e2lissant. En ce moment le roi fut saisi de douleurs d\rquote entrailles si violentes qu\rquote il l\'e2cha la bride, saisit ses flancs des deux mains, et poussa des cris comme un homme en d\'e9 +lire. Henri s\rquote approcha avec empressement\~; mais pendant le temps qu\rquote il avait mis \'e0 parcourir les deux cents pas qui le s\'e9paraient de son fr\'e8re, Charles \'e9tait d\'e9j\'e0 remis. +\par +\par \endash D\rquote o\'f9 venez-vous, monsieur\~? dit le roi avec une duret\'e9 de voix qui \'e9mut Marguerite. +\par +\par \endash Mais\'85 de la chasse, mon fr\'e8re, reprit-elle. +\par +\par \endash La chasse \'e9tait au bord de la rivi\'e8re et non dans la for\'eat. +\par +\par \endash Mon faucon s\rquote est emport\'e9 sur un faisan, Sire, au moment o\'f9 nous \'e9tions rest\'e9s en arri\'e8re pour voir le h\'e9ron. +\par +\par \endash Et o\'f9 est le faisan\~? +\par +\par \endash Le voici\~; un beau coq, n\rquote est-ce pas\~? +\par +\par Et Henri, de son air le plus innocent, pr\'e9senta \'e0 Charles son oiseau de pourpre, d\rquote azur et d\rquote or. +\par +\par \endash Ah ! ah ! dit Charles\~; et ce faisan pris, pourquoi ne m\rquote avez-vous pas rejoint\~? +\par +\par \endash Parce qu\rquote il avait dirig\'e9 son vol vers le parc, Sire\~; de sorte que, lorsque nous sommes descendus sur le bord de la rivi\'e8re, nous vous avons vu une demi-lieue en avant de nous, remontant d\'e9j\'e0 vers la for\'eat\~ +: alors nous nous sommes mis \'e0 galoper sur vos traces, car \'e9tant de la chasse de Votre Majest\'e9 nous n\rquote avons pas voulu la perdre. +\par +\par \endash Et tous ces gentilshommes, reprit Charles, \'e9taient-ils invit\'e9s aussi\~? +\par +\par \endash Quels gentilshommes, r\'e9pondit Henri en jetant un regard circulaire et interrogatif autour de lui. +\par +\par \endash Eh ! vos huguenots, pardieu ! dit Charles\~; dans tous les cas, si quelqu\rquote un les a invit\'e9s ce n\rquote est pas moi. +\par +\par \endash Non, Sire, r\'e9pondit Henri, mais c\rquote est peut-\'eatre M.\~d\rquote Alen\'e7on. +\par +\par \endash M.\~d\rquote Alen\'e7on ! comment cela\~? +\par +\par \endash Moi\~? fit le duc. +\par +\par \endash Eh ! oui, mon fr\'e8re, reprit Henri, n\rquote avez-vous pas annonc\'e9 hier que vous \'e9tiez roi de Navarre\~? Eh bien, les huguenots qui vous ont demand\'e9 pour roi viennent vous remercier, vous, d\rquote avoir accept\'e9 + la couronne, et le roi de l\rquote avoir donn\'e9e. N\rquote est-ce pas, messieurs\~? +\par +\par \endash Oui ! oui ! cri\'e8rent vingt voix\~; vive le duc d\rquote Alen\'e7on ! vive le roi Charles ! +\par +\par \endash Je ne suis pas le roi des huguenots, dit Fran\'e7ois p\'e2lissant de col\'e8re. Puis, jetant \'e0 la d\'e9rob\'e9e un regard sur Charles\~: Et j\rquote esp\'e8re bien, ajouta-t-il, ne l\rquote \'eatre jamais. +\par +\par \endash N\rquote importe ! dit Charles, vous saurez, Henri, que je trouve tout cela \'e9trange. +\par +\par \endash Sire, dit le roi de Navarre avec fermet\'e9, on dirait, Dieu me pardonne, que je subis un interrogatoire\~? +\par +\par \endash Et si je vous disais que je vous interroge, que r\'e9pondriez-vous\~? +\par +\par \endash Que je suis roi comme vous, Sire, dit fi\'e8rement Henri, car ce n\rquote est pas la couronne, mais la naissance qui fait la royaut\'e9, et que je r\'e9pondrais \'e0 mon fr\'e8re et \'e0 mon ami, mais jamais \'e0 mon juge. +\par +\par \endash Je voudrais bien savoir, cependant, murmura Charles, \'e0 quoi m\rquote en tenir une fois dans ma vie. +\par +\par \endash Qu\rquote on am\'e8ne M.\~de\~Mouy, dit d\rquote Alen\'e7on, vous le saurez. M.\~de\~Mouy doit \'eatre pris. +\par +\par \endash M.\~de\~Mouy est-il parmi les prisonniers\~? demanda le roi. Henri eut un mouvement d\rquote inqui\'e9tude, et \'e9changea un regard avec Marguerite\~; mais ce moment fut de courte dur\'e9e. Aucune voix ne r\'e9pondit. +\par +\par \endash M.\~de\~Mouy n\rquote est point parmi les prisonniers, dit M.\~de\~Nancey\~; quelques-uns de nos hommes croient l\rquote avoir vu, mais aucun n\rquote en est s\'fbr. +\par +\par D\rquote Alen\'e7on murmura un blasph\'e8me. +\par +\par \endash Eh ! dit Marguerite en montrant La Mole et Coconnas, qui avaient entendu tout le dialogue, et sur l\rquote intelligence desquels elle croyait pouvoir compter, Sire, voici deux gentilshommes de M.\~d\rquote Alen\'e7on, interrogez-les, ils r\'e9 +pondront. +\par +\par Le duc sentit le coup. +\par +\par \endash Je les ai fait arr\'eater justement pour prouver qu\rquote ils ne sont point \'e0 moi, dit le duc. +\par +\par Le roi regarda les deux amis et tressaillit en revoyant La Mole. +\par +\par \endash Oh ! oh ! encore ce Proven\'e7al, dit-il. Coconnas salua gracieusement. +\par +\par \endash Que faisiez-vous quand on vous a arr\'eat\'e9s\~? dit le roi. +\par +\par \endash Sire, nous devisions de faits de guerre et d\rquote amour. +\par +\par \endash \'c0 cheval ! arm\'e9s jusqu\rquote aux dents ! pr\'eats \'e0 fuir ! +\par +\par \endash Non pas, Sire, dit Coconnas, et Votre Majest\'e9 est mal renseign\'e9e. Nous \'e9tions couch\'e9s sous l\rquote ombre d\rquote un h\'eatre\~: +\par +\par }{\i Sub tegmine fagi. +\par +\par }{\endash Ah ! vous \'e9tiez couch\'e9s sous l\rquote ombre d\rquote un h\'eatre\~? +\par +\par \endash Et nous eussions m\'eame pu fuir, si nous avions cru avoir en quelque fa\'e7on encouru la col\'e8re de Votre Majest\'e9. Voyons, messieurs, sur votre parole de soldats, dit Coconnas en se retournant vers les chevau-l\'e9 +gers, croyez-vous que si nous l\rquote eussions voulu nous pouvions nous \'e9chapper\~? +\par +\par \endash Le fait est, dit le lieutenant, que ces messieurs n\rquote ont pas fait un mouvement pour fuir. +\par +\par \endash Parce que leurs chevaux \'e9taient loin, dit le duc d\rquote Alen\'e7on. +\par +\par \endash J\rquote en demande humblement pardon \'e0 Monseigneur, dit Coconnas, mais j\rquote avais le mien entre les jambes, et mon ami le comte L\'e9rac de la Mole tenait le sien par la bride. +\par +\par \endash Est-ce vrai, messieurs\~? dit le roi. +\par +\par \endash C\rquote est vrai, Sire, r\'e9pondit le lieutenant\~; M.\~de\~Coconnas en nous apercevant est m\'eame descendu du sien. +\par +\par Coconnas grima\'e7a un sourire qui signifiait\~: Vous voyez bien, Sire ! +\par +\par \endash Mais ces chevaux de main, mais ces mules, mais ces coffres dont elles son charg\'e9es\~? demanda Fran\'e7ois. +\par +\par \endash Eh bien, dit Coconnas, est-ce que nous sommes des valets d\rquote \'e9curie\~? faites chercher le palefrenier qui les gardait. +\par +\par \endash Il n\rquote y est pas, dit le duc furieux. +\par +\par \endash Alors, c\rquote est qu\rquote il aura pris peur et se sera sauv\'e9, reprit Coconnas\~; on ne peut pas demander \'e0 un manant d\rquote avoir le calme d\rquote un gentilhomme. +\par +\par \endash Toujours le m\'eame syst\'e8me, dit d\rquote Alen\'e7on en grin\'e7ant des dents. Heureusement, Sire, je vous ai pr\'e9venu que ces messieurs depuis quelques jours n\rquote \'e9taient plus \'e0 mon service. +\par +\par \endash Moi ! dit Coconnas, j\rquote aurais le malheur de ne plus appartenir \'e0 Votre Altesse\~?\'85 +\par +\par \endash Eh ! morbleu ! monsieur, vous le savez mieux que personne, puisque vous m\rquote avez donn\'e9 votre d\'e9mission dans une lettre assez impertinente que j\rquote ai conserv\'e9e, Dieu merci, et que par bonheur j\rquote ai sur moi. +\par +\par \endash Oh ! dit Coconnas, j\rquote esp\'e9rais que Votre Altesse m\rquote avait pardonn\'e9 une lettre \'e9crite dans un premier mouvement de mauvaise humeur. J\rquote avais appris que Votre Altesse avait voulu, dans un corridor du Louvre, \'e9 +trangler mon ami La Mole. +\par +\par \endash Eh bien, interrompit le roi, que dit-il donc\~? +\par +\par \endash J\rquote avais cru que Votre Altesse \'e9tait seule, continua ing\'e9nument La Mole. Mais depuis que j\rquote ai su que trois autres personnes\'85 +\par +\par \endash Silence ! dit Charles, nous sommes suffisamment renseign\'e9s. Henri, dit il au roi de Navarre, votre parole de ne pas fuir\~? +\par +\par \endash Je la donne \'e0 Votre Majest\'e9, Sire. +\par +\par \endash Retournez \'e0 Paris avec M.\~de\~Nancey et prenez les arr\'eats dans votre chambre. Vous, messieurs, continua-t-il en s\rquote adressant aux deux gentilshommes, rendez vos \'e9p\'e9es. +\par +\par La Mole regarda Marguerite. Elle sourit. Aussit\'f4t La Mole remit son \'e9p\'e9e au capitaine qui \'e9tait le plus proche de lui. Coconnas en fit autant. +\par +\par \endash Et M.\~de\~Mouy, l\rquote a-t-on retrouv\'e9\~? demanda le roi. +\par +\par \endash Non, Sire, dit M.\~de\~Nancey\~; ou il n\rquote \'e9tait pas dans la for\'eat, ou il s\rquote est sauv\'e9. +\par +\par \endash Tant pis, dit le roi. Retournons. J\rquote ai froid, je suis \'e9bloui. +\par +\par \endash Sire, c\rquote est la col\'e8re sans doute, dit Fran\'e7ois. +\par +\par \endash Oui, peut-\'eatre. Mes yeux vacillent. O\'f9 sont donc les prisonniers\~? Je n\rquote y vois plus. Est-ce donc d\'e9j\'e0 la nuit ! oh ! mis\'e9ricorde ! je br\'fble ! \'85 \'c0 moi ! \'e0 moi ! +\par +\par Et le malheureux roi l\'e2chant la bride de son cheval, \'e9tendant les bras, tomba en arri\'e8re, soutenu par les courtisans \'e9pouvant\'e9s de cette seconde attaque. +\par +\par Fran\'e7ois, \'e0 l\rquote \'e9cart, essuyait la sueur de son front, car lui seul connaissait la cause du mal qui torturait son fr\'e8re. +\par +\par De l\rquote autre c\'f4t\'e9, le roi de Navarre, d\'e9j\'e0 sous la garde de M.\~de\~Nancey, consid\'e9rait toute cette sc\'e8ne avec un \'e9tonnement croissant. +\par +\par \endash Eh ! eh ! murmura-t-il avec cette prodigieuse intuition qui par moments faisait de lui un homme illumin\'e9 pour ainsi dire, si j\rquote allais me trouver heureux d\rquote avoir \'e9t\'e9 arr\'eat\'e9 dans ma fuite\~? +\par +\par Il regarda Margot, dont les grands yeux, dilat\'e9s par la surprise, se reportaient de lui au roi et du roi \'e0 lui. +\par +\par Cette fois le roi \'e9tait sans connaissance. On fit approcher une civi\'e8re sur laquelle on l\rquote \'e9tendit. On le recouvrit d\rquote un manteau, qu\rquote un des cavaliers d\'e9tacha de ses \'e9paules, et le cort\'e8ge rep +rit tranquillement la route de Paris, d\rquote o\'f9 l\rquote on avait vu partir le matin des conspirateurs all\'e8gres et un roi joyeux, et o\'f9 l\rquote on voyait rentrer un roi moribond entour\'e9 de rebelles prisonniers. +\par +\par Marguerite, qui dans tout cela n\rquote avait perdu ni sa libert\'e9 de corps ni sa libert\'e9 d\rquote esprit, fit un dernier signe d\rquote intelligence \'e0 son mari, puis elle passa si pr\'e8 +s de La Mole que celui-ci put recueillir ces deux mots grecs qu\rquote elle laissa tomber\~: +\par +\par \endash }{\i M\'ea d\'e9id\'e9. }{C\rquote est-\'e0-dire\~: +\par +\par \endash Ne crains rien. +\par +\par \endash Que t\rquote a-t-elle dit\~? demanda Coconnas. +\par +\par \endash Elle m\rquote a dit de ne rien craindre, r\'e9pondit La Mole. +\par +\par \endash Tant pis, murmura le Pi\'e9montais, tant pis, cela veut dire qu\rquote il ne fait pas bon ici pour tous. Toutes les fois que ce mot l\'e0 m\rquote a \'e9t\'e9 adress\'e9 en mani\'e8re d\rquote encouragement, j\rquote ai re\'e7u \'e0 l\rquote +instant m\'eame soit une balle quelque part, soit un coup d\rquote \'e9p\'e9e dans le corps, soit un pot de fleurs sur la t\'eate. Ne crains rien, soit en h\'e9breu, soit en grec, soit en latin, soit en fran\'e7ais, a toujours signifi\'e9 pour moi\~: }{ +\i Gare l\'e0-dessous ! +\par +\par \endash }{En route, messieurs ! dit le lieutenant des chevau-l\'e9gers. +\par +\par \endash Eh ! sans indiscr\'e9tion, monsieur, demanda Coconnas, o\'f9 nous m\'e8ne-t on\~? +\par +\par \endash \'c0 Vincennes, je crois, dit le lieutenant. +\par +\par \endash J\rquote aimerais mieux aller ailleurs, dit Coconnas\~; mais enfin on ne va pas toujours o\'f9 l\rquote on veut. +\par +\par Pendant la route le roi \'e9tait revenu de son \'e9vanouissement et avait repris quelque force. \'c0 Nanterre il avait m\'eame voulu monter \'e0 cheval, mais on l\rquote en avait emp\'each\'e9. +\par +\par \endash Faites pr\'e9venir ma\'eetre Ambroise Par\'e9, dit Charles en arrivant au Louvre. +\par +\par Il descendit de sa liti\'e8re, monta l\rquote escalier appuy\'e9 au bras de Tavannes, et il gagna son appartement, o\'f9 il d\'e9fendit que personne le suiv\'eet. +\par +\par Tout le monde remarqua qu\rquote il semblait fort grave\~; pendant toute la route il avait profond\'e9ment r\'e9fl\'e9chi, n\rquote adressant la parole \'e0 personne, et ne s\rquote occupant plus ni de la conspiration ni des conspirateurs. Il \'e9tait +\'e9vident que ce qui le pr\'e9occupait c\rquote \'e9tait sa maladie. +\par +\par Maladie si subite, si \'e9trange, si aigu\'eb, et dont quelques sympt\'f4mes \'e9taient les m\'eames que les sympt\'f4mes qu\rquote on avait remarqu\'e9s chez son fr\'e8re Fran\'e7ois II quelque temps avant sa mort. +\par +\par Aussi la d\'e9fense faite \'e0 qui que ce f\'fbt, except\'e9 ma\'eetre Par\'e9, d\rquote entrer chez le roi, n\rquote \'e9tonna-t-elle personne. La misanthropie, on le savait, \'e9tait le fond du caract\'e8re du prince. +\par +\par Charles entra dans sa chambre \'e0 coucher, s\rquote assit sur une esp\'e8ce de chaise longue, appuya sa t\'eate sur des coussins, et, r\'e9fl\'e9chissant que ma\'eetre Ambroise Par\'e9 pourrait n\rquote \'eatre pas chez lui et tarder \'e0 + venir, il voulut utiliser le temps de l\rquote attente. +\par +\par En cons\'e9quence, il frappa dans ses mains\~; un garde parut. +\par +\par \endash Pr\'e9venez le roi de Navarre que je veux lui parler, dit Charles. Le garde s\rquote inclina et ob\'e9it. +\par +\par Charles renversa sa t\'eate en arri\'e8re, une lourdeur effroyable de cerveau lui laissait \'e0 peine la facult\'e9 de lier ses id\'e9es les unes aux autres, une esp\'e8ce de nuage sanglant flottait devant ses yeux\~; sa bouche \'e9 +tait aride, et il avait d\'e9j\'e0, sans \'e9tancher sa soif, vid\'e9 toute une carafe d\rquote eau. +\par +\par Au milieu de cette somnolence, la porte se rouvrit et Henri parut\~; M.\~de\~Nancey le suivait par-derri\'e8re, mais il s\rquote arr\'eata dans l\rquote antichambre. +\par +\par Le roi de Navarre attendit que la porte f\'fbt referm\'e9e derri\'e8re lui. Alors il s\rquote avan\'e7a. +\par +\par \endash Sire, dit-il, vous m\rquote avez fait demander, me voici. +\par +\par Le roi tressaillit \'e0 cette voix, et fit le mouvement machinal d\rquote \'e9tendre la main. +\par +\par \endash Sire, dit Henri en laissant ses deux mains pendre \'e0 ses c\'f4t\'e9s, Votre Majest\'e9 oublie que je ne suis plus son fr\'e8re, mais son prisonnier. +\par +\par \endash Ah ! ah ! c\rquote est vrai, dit Charles\~; merci de me l\rquote avoir rappel\'e9. Il y a plus, il me souvient que vous m\rquote avez promis, lorsque nous serions en t\'eate-\'e0-t\'eate, de me r\'e9pondre franchement. +\par +\par \endash Je suis pr\'eat \'e0 tenir cette promesse. Interrogez, Sire. +\par +\par Le roi versa de l\rquote eau froide dans sa main, et posa sa main sur son front. +\par +\par \endash Qu\rquote y a-t-il de vrai dans l\rquote accusation du duc d\rquote Alen\'e7on\~? Voyons, r\'e9pondez, Henri. +\par +\par \endash La moiti\'e9 seulement\~: c\rquote \'e9tait M.\~d\rquote Alen\'e7on qui devait fuir, et moi qui devais l\rquote accompagner. +\par +\par \endash Et pourquoi deviez-vous l\rquote accompagner\~? demanda Charles\~; \'eates-vous donc m\'e9content de moi, Henri\~? +\par +\par \endash Non, Sire, au contraire\~; je n\rquote ai qu\rquote \'e0 me louer de Votre Majest\'e9\~; et Dieu qui lit dans les c\'9curs, voit dans le mien quelle profonde affection je porte \'e0 mon fr\'e8re et \'e0 mon roi. +\par +\par \endash Il me semble, dit Charles, qu\rquote il n\rquote est point dans la nature de fuir les gens que l\rquote on aime et qui nous aiment ! +\par +\par \endash Aussi, dit Henri, je ne fuyais pas ceux qui m\rquote aiment, je fuyais ceux qui me d\'e9testent. Votre Majest\'e9 me permet-elle de lui parler \'e0 c\'9cur ouvert\~? +\par +\par \endash Parlez, monsieur. +\par +\par \endash Ceux qui me d\'e9testent ici, Sire, c\rquote est M.\~d\rquote Alen\'e7on et la reine m\'e8re. +\par +\par \endash M.\~d\rquote Alen\'e7on, je ne dis pas, reprit Charles, mais la reine m\'e8re vous comble d\rquote attentions. +\par +\par \endash C\rquote est justement pour cela que je me d\'e9fie d\rquote elle, Sire. Et bien m\rquote en a pris de m\rquote en d\'e9fier ! +\par +\par \endash D\rquote elle\~? +\par +\par \endash D\rquote elle ou de ceux qui l\rquote entourent. Vous savez que le malheur des rois, Sire, n\rquote est pas toujours d\rquote \'eatre trop mal, mais trop bien servis. +\par +\par \endash Expliquez-vous\~: c\rquote est un engagement pris de votre part de tout me dire. +\par +\par \endash Et Votre Majest\'e9 voit que je l\rquote accomplis. +\par +\par \endash Continuez. +\par +\par \endash Votre Majest\'e9 m\rquote aime, m\rquote a-t-elle dit\~? +\par +\par \endash C\rquote est-\'e0-dire que je vous aimais avant votre trahison, Henriot. +\par +\par \endash Supposez que vous m\rquote aimez toujours, Sire. +\par +\par \endash Soit ! +\par +\par \endash Si vous m\rquote aimez, vous devez d\'e9sirer que je vive, n\rquote est-ce pas\~? +\par +\par \endash J\rquote aurais \'e9t\'e9 d\'e9sesp\'e9r\'e9 qu\rquote il t\rquote arriv\'e2t malheur. +\par +\par \endash Eh bien, Sire, deux fois Votre Majest\'e9 a bien manqu\'e9 de tomber dans le d\'e9sespoir. +\par +\par \endash Comment cela\~? +\par +\par \endash Oui, car deux fois la Providence seule m\rquote a sauv\'e9 la vie. Il est vrai que la seconde fois la Providence avait pris les traits de Votre Majest\'e9. +\par +\par \endash Et la premi\'e8re fois, quelle marque avait-elle prise\~? +\par +\par \endash Celle d\rquote un homme qui serait bien \'e9tonn\'e9 de se voir confondu avec elle, de Ren\'e9. Oui, vous, Sire, vous m\rquote avez sauv\'e9 du fer. +\par +\par Charles fron\'e7a le sourcil, car il se rappelait la nuit o\'f9 il avait emmen\'e9 Henriot rue des Barres. +\par +\par \endash Et Ren\'e9\~? dit-il. +\par +\par \endash Ren\'e9 m\rquote a sauv\'e9 du poison. +\par +\par \endash Peste ! tu as de la chance. Henriot, dit le roi en essayant un sourire dont une vive douleur fit une contraction nerveuse. Ce n\rquote est pas l\'e0 son \'e9tat. +\par +\par \endash Deux miracles m\rquote ont donc sauv\'e9, Sire. Un miracle de repentir de la part du Florentin, un miracle de bont\'e9 de votre part. Eh bien, je l\rquote avoue \'e0 Votre Majest\'e9, j\rquote +ai peur que le ciel ne se lasse de faire des miracles, et j\rquote ai voulu fuir en raison de cet axiome\~: Aide-toi, le ciel t\rquote aidera. +\par +\par \endash Pourquoi ne m\rquote as-tu pas dit cela plus t\'f4t, Henri\~? +\par +\par \endash En vous disant ces m\'eames paroles hier, j\rquote \'e9tais un d\'e9nonciateur. +\par +\par \endash Et en me les disant aujourd\rquote hui\~? +\par +\par \endash Aujourd\rquote hui, c\rquote est autre chose\~; je suis accus\'e9 et je me d\'e9fends. +\par +\par \endash Es-tu s\'fbr de cette premi\'e8re tentative, Henriot\~? +\par +\par \endash Aussi s\'fbr que de la seconde. +\par +\par \endash Et l\rquote on a tent\'e9 de t\rquote empoisonner\~? +\par +\par \endash On l\rquote a tent\'e9. +\par +\par \endash Avec quoi\~? +\par +\par \endash Avec de l\rquote opiat. +\par +\par \endash Et comment empoisonne-t-on avec de l\rquote opiat\~? +\par +\par \endash Dame ! Sire, demandez \'e0 Ren\'e9\~; on empoisonne bien avec des gants\'85 +\par +\par Charles fron\'e7a le sourcil\~; puis peu \'e0 peu sa figure se d\'e9rida. +\par +\par \endash Oui, oui, dit-il, comme s\rquote il se parlait \'e0 lui-m\'eame\~; c\rquote est dans la nature des \'eatres cr\'e9\'e9s de fuir la mort. Pourquoi donc l\rquote intelligence ne ferait-elle pas ce que fait l\rquote instinct\~? +\par +\par \endash Eh bien, Sire, demanda Henri, Votre Majest\'e9 est-elle contente de ma franchise, et croit-elle que je lui aie tout dit\~? +\par +\par \endash Oui, Henriot, oui, et tu es un brave gar\'e7on. Et tu crois alors que ceux qui t\rquote en voulaient ne se sont point lass\'e9s, que de nouvelles tentatives auraient \'e9t\'e9 faites. +\par +\par \endash Sire, tous les soirs, je m\rquote \'e9tonne de me trouver encore vivant. +\par +\par \endash C\rquote est parce qu\rquote on sait que je t\rquote aime, vois-tu, Henriot, qu\rquote ils veulent te tuer. Mais, sois tranquille\~; ils seront punis de leur mauvais vouloir. En attendant, tu es libre. +\par +\par \endash Libre de quitter Paris, Sire\~? demanda Henri. +\par +\par \endash Non pas\~; tu sais bien qu\rquote il m\rquote est impossible de me passer de toi. Eh ! mille noms d\rquote un diable, il faut bien que j\rquote aie quelqu\rquote un qui m\rquote aime. +\par +\par \endash Alors, Sire, si Votre Majest\'e9 me garde pr\'e8s d\rquote elle, qu\rquote elle veuille bien m\rquote accorder une gr\'e2ce\'85 +\par +\par \endash Laquelle\~? +\par +\par \endash C\rquote est de ne point me garder \'e0 titre d\rquote ami, mais \'e0 titre de prisonnier. +\par +\par \endash Comment, de prisonnier\~? +\par +\par \endash Eh ! oui. Votre Majest\'e9 ne voit-elle pas que c\rquote est son amiti\'e9 qui me perd\~? +\par +\par \endash Et tu aimes mieux ma haine\~? +\par +\par \endash Une haine apparente, Sire. Cette haine me sauvera\~: tant qu\rquote on me croira en disgr\'e2ce, on aura moins h\'e2te de me voir mort. +\par +\par \endash Henriot, dit Charles, je ne sais pas ce que tu d\'e9sires, je ne sais pas quel est ton but\~; mais si tes d\'e9sirs ne s\rquote accomplissent point, si tu manques le but que tu te proposes, je serai bien \'e9tonn\'e9. +\par +\par \endash Je puis donc compter sur la s\'e9v\'e9rit\'e9 du roi\~? +\par +\par \endash Oui. +\par +\par \endash Alors, je suis plus tranquille\'85 Maintenant qu\rquote ordonne Votre Majest\'e9\~? +\par +\par \endash Rentre chez toi, Henriot. Moi, je suis souffrant, je vais voir mes chiens et me mettre au lit. +\par +\par \endash Sire, dit Henri, Votre Majest\'e9 aurait d\'fb faire venir un m\'e9decin\~; son indisposition d\rquote aujourd\rquote hui est peut-\'eatre plus grave qu\rquote elle ne pense. +\par +\par \endash J\rquote ai fait pr\'e9venir ma\'eetre Ambroise Par\'e9, Henriot. +\par +\par \endash Alors, je m\rquote \'e9loigne plus tranquille. +\par +\par \endash Sur mon \'e2me, dit le roi, je crois que de toute ma famille tu es le seul qui m\rquote aime v\'e9ritablement. +\par +\par \endash Est-ce bien votre opinion, Sire\~? +\par +\par \endash Foi de gentilhomme ! +\par +\par \endash Eh bien, recommandez-moi \'e0 M.\~de\~Nancey comme un homme \'e0 qui votre col\'e8re ne donne pas un mois \'e0 vivre\~: c\rquote est le moyen que je vous aime longtemps. +\par +\par \endash Monsieur de Nancey ! cria Charles. Le capitaine des gardes entra. +\par +\par \endash Je remets le plus grand coupable du royaume entre vos mains, continua le roi, vous m\rquote en r\'e9pondez sur votre t\'eate. +\par +\par Et Henri, la mine constern\'e9e, sortit derri\'e8re M.\~de\~Nancey. +\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97175846}XXII\line Act\'e9on{\*\bkmkend _Toc97175846} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Charles, rest\'e9 seul, s\rquote \'e9tonna de n\rquote avoir pas vu para\'eetre l\rquote un ou l\rquote autre de ses deux fid\'e8les\~; ses deux fid\'e8les \'e9taient sa nourrice Madeleine et son l\'e9vrier Act\'e9on. +\par +\par \endash La nourrice sera all\'e9e chanter ses psaumes chez quelque huguenot de sa connaissance, se dit-il, et Act\'e9on me boude encore du coup de fouet que je lui ai donn\'e9 ce matin. +\par +\par En effet, Charles prit une bougie et passa chez la bonne femme. La bonne femme n\rquote \'e9tait pas chez elle. Une porte de l\rquote appartement de Madeleine donnait, on se le rappelle, dans le cabinet des Armes. Il s\rquote approcha de cette porte. + +\par +\par Mais, dans le trajet, une de ces crises qu\rquote il avait d\'e9j\'e0 \'e9prouv\'e9es, et qui semblaient s\rquote abattre sur lui tout \'e0 coup, le reprit. Le roi souffrait comme si l\rquote on e\'fbt fouill\'e9 + ses entrailles avec un fer rouge. Une soif inextinguible le d\'e9vorait\~; il vit une tasse de lait sur une table, l\rquote avala d\rquote un trait, et se sentit un peu calm\'e9. +\par +\par Alors il reprit la bougie qu\rquote il avait pos\'e9e sur un meuble, et entra dans le cabinet. +\par +\par \'c0 son grand \'e9tonnement, Act\'e9on ne vint pas au-devant de lui. L\rquote avait-on enferm\'e9\~? En ce cas, il sentirait que son ma\'eetre est revenu de la chasse, et hurlerait. +\par +\par Charles appela, siffla\~; rien ne parut. +\par +\par Il fit quatre pas en avant\~; et, comme la lumi\'e8re de la bougie parvenait jusqu\rquote \'e0 l\rquote angle du cabinet, il aper\'e7ut dans cet angle une masse inerte \'e9tendue sur le carreau. +\par +\par \endash Hol\'e0 ! Act\'e9on\~; hol\'e0 ! dit Charles. Et il siffla de nouveau. Le chien ne bougea point. Charles courut \'e0 lui et le toucha\~; le pauvre animal \'e9tait raide et froid. De sa gueule, contract\'e9e par la douleur, quelques gouttes de fi +el \'e9taient tomb\'e9es, m\'eal\'e9es \'e0 une bave \'e9cumeuse et sanglante. Le chien avait trouv\'e9 dans le cabinet une barrette de son ma\'eetre, et il avait voulu mourir en appuyant sa t\'eate sur cet objet qui lui repr\'e9sentait un ami. +\par +\par \'c0 ce spectacle qui lui fit oublier ses propres douleurs et lui rendit toute son \'e9nergie, la col\'e8re bouillonna dans les veines de Charles, il voulut crier\~; mais encha\'een\'e9s qu\rquote +ils sont dans leurs grandeurs, les rois ne sont pas libres de ce premier mouvement que tout homme fait tourner au profit de sa passion ou de sa d\'e9fense. Charles r\'e9fl\'e9chit qu\rquote il y avait l\'e0 quelque trahison, et se tut. +\par +\par Alors il s\rquote agenouilla devant son chien et examina le cadavre d\rquote un \'9cil expert. L\rquote \'9cil \'e9tait vitreux, la langue rouge et cribl\'e9e de pustules. C\rquote \'e9tait une \'e9trange maladie, et qui fit frissonner Charles. +\par +\par Le roi remit ses gants, qu\rquote il avait \'f4t\'e9s et pass\'e9s \'e0 sa ceinture, souleva la l\'e8vre livide du chien pour examiner les dents, et aper\'e7ut dans les interstices quelques fragments blanch\'e2tres accroch\'e9s aux pointes des cro +cs aigus. +\par +\par Il d\'e9tacha ces fragments, et reconnut que c\rquote \'e9tait du papier. +\par +\par Pr\'e8s de ce papier l\rquote enflure \'e9tait plus violente, les gencives \'e9taient tum\'e9fi\'e9es, et la peau \'e9tait rong\'e9e comme par du vitriol. +\par +\par Charles regarda attentivement autour de lui. Sur le tapis gisaient deux ou trois parcelles de papier semblable \'e0 celui qu\rquote il avait d\'e9j\'e0 reconnu dans la bouche du chien. L\rquote +une de ces parcelles, plus large que les autres, offrait des traces d\rquote un dessin sur bois. +\par +\par Les cheveux de Charles se h\'e9riss\'e8rent sur sa t\'eate, il reconnut un fragment de cette image repr\'e9sentant un seigneur chassant au vol, et qu\rquote Act\'e9on avait arrach\'e9e de son livre de chasse. +\par +\par \endash Ah ! dit-il en p\'e2lissant, le livre \'e9tait empoisonn\'e9. Puis tout \'e0 coup rappelant ses souvenirs\~: +\par +\par \endash Mille d\'e9mons ! s\rquote \'e9cria-t-il, j\rquote ai touch\'e9 chaque page de mon doigt, et \'e0 chaque page j\rquote ai port\'e9 mon doigt \'e0 ma bouche pour le mouiller. Ces \'e9vanouissements, ces douleurs, ces vomissements ! \'85 + Je suis mort ! +\par +\par Charles demeura un instant immobile sous le poids de cette effroyable id\'e9e. Puis, se relevant avec un rugissement sourd, il s\rquote \'e9lan\'e7a vers la porte de son cabinet. +\par +\par \endash Ma\'eetre Ren\'e9 ! cria-t-il, ma\'eetre Ren\'e9 le Florentin ! qu\rquote on coure au pont Saint-Michel, et qu\rquote on me l\rquote am\'e8ne\~; dans dix minutes il faut qu\rquote il soit ici. Que l\rquote un de vous monte \'e0 + cheval et prenne un cheval de main pour \'eatre plus t\'f4t de retour. Quant \'e0 ma\'eetre Ambroise Par\'e9, s\rquote il vient, vous le ferez attendre. +\par +\par Un garde partit tout courant pour ob\'e9ir \'e0 l\rquote ordre donn\'e9. +\par +\par \endash Oh ! murmura Charles, quand je devrais faire donner la torture \'e0 tout le monde, je saurai qui a donn\'e9 ce livre \'e0 Henriot. +\par +\par Et, la sueur au front, les mains crisp\'e9es, la poitrine haletante, Charles demeura les yeux fix\'e9s sur le cadavre de son chien. +\par +\par Dix minutes apr\'e8s, le Florentin heurta timidement, et non sans inqui\'e9tude, \'e0 la porte du roi. Il est de certaines consciences pour lesquelles le ciel n\rquote est jamais pur. +\par +\par \endash Entrez ! dit Charles. +\par +\par Le parfumeur parut. Charles marcha \'e0 lui l\rquote air imp\'e9rieux et la l\'e8vre crisp\'e9e. +\par +\par \endash Votre Majest\'e9 m\rquote a fait demander, dit Ren\'e9 tout tremblant. +\par +\par \endash Vous \'eates habile chimiste, n\rquote est-ce pas\~? +\par +\par \endash Sire\'85 +\par +\par \endash Et vous savez tout ce que savent les plus habiles m\'e9decins\~? +\par +\par \endash Votre Majest\'e9 exag\'e8re. +\par +\par \endash Non, ma m\'e8re me l\rquote a dit. D\rquote ailleurs, j\rquote ai confiance en vous, et j\rquote ai mieux aim\'e9 vous consulter, vous, que tout autre. Tenez, continua-t-il en d\'e9 +masquant le cadavre du chien, regardez, je vous prie, ce que cet animal a entre les dents, et dites-moi de quoi il est mort. +\par +\par Pendant que Ren\'e9, la bougie \'e0 la main, se baissait jusqu\rquote \'e0 terre, autant pour dissimuler son \'e9motion que pour ob\'e9ir au roi, Charles, debout, les yeux fix\'e9s sur cet homme, attendait avec une impatience facile \'e0 + comprendre la parole qui devait \'eatre sa sentence de mort ou son gage de salut. +\par +\par Ren\'e9 tira une esp\'e8ce de scalpel de sa poche, l\rquote ouvrit, et, du bout de la pointe, d\'e9tacha de la gueule du l\'e9vrier les parcelles de papier adh\'e9rentes \'e0 + ses gencives, et regarda longtemps et avec attention le fiel et le sang que distillait chaque plaie. +\par +\par \endash Sire, dit-il en tremblant, voil\'e0 de bien tristes sympt\'f4mes. +\par +\par Charles sentit un frisson glac\'e9 courir dans ses veines et p\'e9n\'e9trer jusqu\rquote \'e0 son c\'9cur. +\par +\par \endash Oui, dit-il, ce chien a \'e9t\'e9 empoisonn\'e9, n\rquote est-ce pas\~? +\par +\par \endash J\rquote en ai peur, Sire. +\par +\par \endash Et avec quel genre de poison\~? +\par +\par \endash Avec un poison min\'e9ral, \'e0 ce que je suppose. +\par +\par \endash Pourriez-vous acqu\'e9rir la certitude qu\rquote il a \'e9t\'e9 empoisonn\'e9\~? +\par +\par \endash Oui, sans doute, en l\rquote ouvrant et en examinant l\rquote estomac. +\par +\par \endash Ouvrez-le\~; je veux ne conserver aucun doute. +\par +\par \endash Il faudrait appeler quelqu\rquote un pour m\rquote aider. +\par +\par \endash Je vous aiderai, moi, dit Charles. +\par +\par \endash Vous, Sire ! +\par +\par \endash Oui, moi. Et, s\rquote il est empoisonn\'e9, quels sympt\'f4mes trouverons-nous\~? +\par +\par \endash Des rougeurs et des herborisations dans l\rquote estomac. +\par +\par \endash Allons, dit Charles, \'e0 l\rquote \'9cuvre. Ren\'e9, d\rquote un coup de scalpel, ouvrit la poitrine du l\'e9vrier et l\rquote \'e9carta avec force de ses deux mains, tandis que Charles, un genou en terre, \'e9clairait d\rquote une main crisp +\'e9e et tremblante. +\par +\par \endash Voyez, Sire, dit Ren\'e9, voyez, voici des traces \'e9videntes. Ces rougeurs sont celles que je vous ai pr\'e9dites\~; quant \'e0 ces veines sanguinolentes, qui semblent les racines d\rquote une plante, c\rquote est ce que je d\'e9 +signais sous le nom d\rquote herborisations. Je trouve ici tout ce que je cherchais. +\par +\par \endash Ainsi le chien est empoisonn\'e9\~? +\par +\par \endash Oui, Sire. +\par +\par \endash Avec un poison min\'e9ral\~? +\par +\par \endash Selon toute probabilit\'e9. +\par +\par \endash Et qu\rquote \'e9prouverait un homme qui, par m\'e9garde, aurait aval\'e9 de ce m\'eame poison\~? +\par +\par \endash Une grande douleur de t\'eate, des br\'fblures int\'e9rieures, comme s\rquote il e\'fbt aval\'e9 des charbons ardents\~; des douleurs d\rquote entrailles, des vomissements. +\par +\par \endash Et aurait-il soif\~? demanda Charles. +\par +\par \endash Une soif inextinguible. +\par +\par \endash C\rquote est bien cela, c\rquote est bien cela, murmura le roi. +\par +\par \endash Sire, je cherche en vain le but de toutes ces demandes. +\par +\par \endash \'c0 quoi bon le chercher\~? Vous n\rquote avez pas besoin de le savoir. R\'e9pondez \'e0 nos questions, voil\'e0 tout. +\par +\par \endash Que Votre Majest\'e9 m\rquote interroge. +\par +\par \endash Quel est le contre-poison \'e0 administrer \'e0 un homme qui aurait aval\'e9 la m\'eame substance que mon chien\~? Ren\'e9 r\'e9fl\'e9chit un instant. +\par +\par \endash Il y a plusieurs poisons min\'e9raux, dit-il\~; je voudrais bien, avant de r\'e9pondre, savoir duquel il s\rquote agit. Votre Majest\'e9 a-t-elle quelque id\'e9e de la fa\'e7on dont son chien a \'e9t\'e9 empoisonn\'e9\~? +\par +\par \endash Oui, dit Charles\~; il a mang\'e9 une feuille d\rquote un livre. +\par +\par \endash Une feuille d\rquote un livre\~? +\par +\par \endash Oui. +\par +\par \endash Et Votre Majest\'e9 a-t-elle ce livre\~? +\par +\par \endash Le voil\'e0, dit Charles en prenant le manuscrit de chasse sur le rayon o\'f9 il l\rquote avait plac\'e9 et en le montrant \'e0 Ren\'e9. +\par +\par Ren\'e9 fit un mouvement de surprise qui n\rquote \'e9chappa point au roi. +\par +\par \endash Il a mang\'e9 une feuille de ce livre\~? balbutia Ren\'e9. +\par +\par \endash Celle-ci. Et Charles montra la feuille d\'e9chir\'e9e. +\par +\par \endash Permettez-vous que j\rquote en d\'e9chire une autre, Sire\~? +\par +\par \endash Faites. +\par +\par Ren\'e9 d\'e9chira une feuille, l\rquote approcha de la bougie. Le papier prit feu, et une forte odeur alliac\'e9e se r\'e9pandit dans le cabinet. +\par +\par \endash Il a \'e9t\'e9 empoisonn\'e9 avec une mixture d\rquote arsenic, dit-il. +\par +\par \endash Vous en \'eates s\'fbr\~? +\par +\par \endash Comme si je l\rquote avais pr\'e9par\'e9e moi-m\'eame. +\par +\par \endash Et le contre-poison\~?\'85 Ren\'e9 secoua la t\'eate. +\par +\par \endash Comment, dit Charles d\rquote une voix rauque, vous ne connaissez pas de rem\'e8de\~? +\par +\par \endash Le meilleur et le plus efficace est des blancs d\rquote \'9cufs battus dans du lait\~; mais\'85 +\par +\par \endash Mais\'85 quoi\~? +\par +\par \endash Mais il faudrait qu\rquote il f\'fbt administr\'e9 aussit\'f4t, sans cela\'85 +\par +\par \endash Sans cela\~? +\par +\par \endash Sire, c\rquote est un poison terrible, reprit encore une fois Ren\'e9. +\par +\par \endash Il ne tue pas tout de suite cependant, dit Charles. +\par +\par \endash Non, mais il tue s\'fbrement, peu importe le temps qu\rquote on mette \'e0 mourir, et quelquefois m\'eame c\rquote est un calcul. Charles s\rquote appuya sur la table de marbre. +\par +\par \endash Maintenant, dit-il, en posant la main sur l\rquote \'e9paule de Ren\'e9, vous connaissez ce livre\~? +\par +\par \endash Moi, Sire ! dit Ren\'e9 en p\'e2lissant. +\par +\par \endash Oui, vous\~; en l\rquote apercevant vous vous \'eates trahi. +\par +\par \endash Sire, je vous jure\'85 +\par +\par \endash Ren\'e9, dit Charles, \'e9coutez bien ceci\~: Vous avez empoisonn\'e9 la reine de Navarre avec des gants\~; vous avez empoisonn\'e9 le prince de Porcian avec la fum\'e9e d\rquote une lampe\~; vous avez essay\'e9 d\rquote empoisonner M.\~de\~Cond +\'e9 avec une pomme de senteur. Ren\'e9, je vous ferai enlever la chair lambeau par lambeau avec une tenaille rougie, si vous ne me dites pas \'e0 qui appartient ce livre. +\par +\par Le Florentin vit qu\rquote il n\rquote y avait pas \'e0 plaisanter avec la col\'e8re de Charles IX, et r\'e9solut de payer d\rquote audace. +\par +\par \endash Et si je dis la v\'e9rit\'e9, Sire, qui me garantira que je ne serai pas puni plus cruellement encore que si je me tais\~? +\par +\par \endash Moi. +\par +\par \endash Me donnerez-vous votre parole royale\~? +\par +\par \endash Foi de gentilhomme, vous aurez la vie sauve, dit le roi. +\par +\par \endash En ce cas, ce livre m\rquote appartient, dit-il. +\par +\par \endash \'c0 vous ! fit Charles en se reculant et en regardant l\rquote empoisonneur d\rquote un \'9cil \'e9gar\'e9. +\par +\par \endash Oui, \'e0 moi. +\par +\par \endash Et comment est-il sorti de vos mains\~? +\par +\par \endash C\rquote est Sa Majest\'e9 la reine m\'e8re qui l\rquote a pris chez moi. +\par +\par \endash La reine m\'e8re ! s\rquote \'e9cria Charles. +\par +\par \endash Oui. +\par +\par \endash Mais dans quel but\~? +\par +\par \endash Dans le but, je crois, de le faire porter au roi de Navarre, qui avait demand\'e9 au duc d\rquote Alen\'e7on un livre de ce genre pour \'e9tudier la chasse au vol. +\par +\par \endash Oh ! s\rquote \'e9cria Charles, c\rquote est cela\~: je tiens tout. Ce livre, en effet, \'e9tait chez Henriot. Il y a une destin\'e9e, et je la subis. +\par +\par En ce moment Charles fut pris d\rquote une toux s\'e8che et violente, \'e0 laquelle succ\'e9da une nouvelle douleur d\rquote entrailles. Il poussa deux ou trois cris \'e9touff\'e9s, et se renversa sur sa chaise. +\par +\par \endash Qu\rquote avez-vous, Sire\~? demanda Ren\'e9 d\rquote une voix \'e9pouvant\'e9e. +\par +\par \endash Rien, dit Charles\~; seulement j\rquote ai soif, donnez-moi \'e0 boire. +\par +\par Ren\'e9 emplit un verre d\rquote eau et le pr\'e9senta d\rquote une main tremblante \'e0 Charles, qui l\rquote avala d\rquote un seul trait. +\par +\par \endash Maintenant, dit Charles, prenant une plume et la trempant dans l\rquote encre, \'e9crivez sur ce livre. +\par +\par \endash Que faut-il que j\rquote \'e9crive\~? +\par +\par \endash Ce que je vais vous dicter\~: +\par +\par \'ab\~Ce manuel de chasse au vol a \'e9t\'e9 donn\'e9 par moi \'e0 la reine m\'e8re Catherine de M\'e9dicis.\~\'bb +\par +\par Ren\'e9 prit la plume et \'e9crivit. +\par +\par \endash Et maintenant signez. Le Florentin signa. +\par +\par \endash Vous m\rquote avez promis la vie sauve, dit le parfumeur. +\par +\par \endash Et, de mon c\'f4t\'e9, je vous tiendrai parole. +\par +\par \endash Mais, dit Ren\'e9, du c\'f4t\'e9 de la reine m\'e8re\~? +\par +\par \endash Oh ! de ce c\'f4t\'e9, dit Charles, cela ne me regarde plus\~: si l\rquote on vous attaque, d\'e9fendez-vous. +\par +\par \endash Sire, puis-je quitter la France quand je croirai ma vie menac\'e9e\~? +\par +\par \endash Je vous r\'e9pondrai \'e0 cela dans quinze jours. +\par +\par \endash Mais en attendant\'85 +\par +\par Charles posa, en fron\'e7ant le sourcil, son doigt sur ses l\'e8vres livides. +\par +\par \endash Oh ! soyez tranquille, Sire. Et, trop heureux d\rquote en \'eatre quitte \'e0 si bon march\'e9, le Florentin s\rquote inclina et sortit. Derri\'e8re lui, la nourrice apparut \'e0 la porte de sa chambre. +\par +\par \endash Qu\rquote y a-t-il donc, mon Charlot\~? dit-elle. +\par +\par \endash Nourrice, il y a que j\rquote ai march\'e9 dans la ros\'e9e, et que cela m\rquote a fait mal. +\par +\par \endash En effet, tu es bien p\'e2le, mon Charlot. +\par +\par \endash C\rquote est que je suis bien faible. Donne-moi le bras, nourrice, pour aller jusqu\rquote \'e0 mon lit. +\par +\par La nourrice s\rquote avan\'e7a vivement. Charles s\rquote appuya sur elle et gagna sa chambre. +\par +\par \endash Maintenant, dit Charles, je me mettrai au lit tout seul. +\par +\par \endash Et si ma\'eetre Ambroise Par\'e9 vient\~? +\par +\par \endash Tu lui diras que je vais mieux et que je n\rquote ai plus besoin de lui. +\par +\par \endash Mais, en attendant, que prendras-tu\~? +\par +\par \endash Oh ! une m\'e9decine bien simple, dit Charles, des blancs d\rquote \'9cufs battus dans du lait. \'c0 propos, nourrice, continua-t-il, ce pauvre Act\'e9on est mort. Il faudra, demain matin, le faire enterrer dans un coin du jardin du Louvre. C +\rquote \'e9tait un de mes meilleurs amis\'85 Je lui ferai faire un tombeau\'85 Si j\rquote en ai le temps. +\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97175847}XXIII\line Le bois de Vincennes{\*\bkmkend _Toc97175847} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Ainsi que l\rquote ordre en avait \'e9t\'e9 donn\'e9 par Charles IX, Henri fut conduit le m\'eame soir au bois de Vincennes. C\rquote est ainsi qu\rquote on appelait \'e0 cette \'e9poque le fameux ch\'e2teau dont il ne reste plus aujourd\rquote hui qu +\rquote un d\'e9bris, fragment colossal qui suffit \'e0 donner une id\'e9e de sa grandeur pass\'e9e. +\par +\par Le voyage se fit en liti\'e8re. Quatre gardes marchaient de chaque c\'f4t\'e9. M.\~de\~Nancey, porteur de l\rquote ordre qui devait ouvrir \'e0 Henri les portes de la prison protectrice, marchait le premier. +\par +\par \'c0 la poterne du donjon, on s\rquote arr\'eata. M.\~de\~Nancey descendit de cheval, ouvrit la porti\'e8re ferm\'e9e \'e0 cadenas, et invita respectueusement le roi \'e0 descendre. +\par +\par Henri ob\'e9it sans faire la moindre observation. Toute demeure lui semblait plus s\'fbre que le Louvre, et dix portes se fermant sur lui se fermaient en m\'eame temps entre lui et Catherine de M\'e9dicis. +\par +\par Le prisonnier royal traversa le pont-levis entre deux soldats, franchit les trois portes du bas du donjon et les trois portes du bas de l\rquote escalier\~; puis, toujours pr\'e9c\'e9d\'e9 de M.\~de\~Nancey, il monta un \'e9tage. Arriv\'e9 l\'e0 +, le capitaine des gardes, voyant qu\rquote il s\rquote appr\'eatait encore \'e0 monter, lui dit\~: +\par +\par \endash Monseigneur, arr\'eatez-vous l\'e0. +\par +\par \endash Ah ! ah ! ah ! dit Henri en s\rquote arr\'eatant, il para\'eet qu\rquote on me fait les honneurs du premier \'e9tage. +\par +\par \endash Sire, r\'e9pondit M.\~de\~Nancey, on vous traite en t\'eate couronn\'e9e. +\par +\par \endash Diable ! diable ! se dit Henri, deux ou trois \'e9tages de plus ne m\rquote auraient aucunement humili\'e9. Je serai trop bien ici\~: on se doutera de quelque chose. +\par +\par \endash Votre Majest\'e9 veut-elle me suivre\~? dit M.\~de\~Nancey. +\par +\par \endash Ventre-saint-gris ! dit le roi de Navarre, vous savez bien, monsieur, qu\rquote il ne s\rquote agit point ici de ce que je veux ou de ce que je ne veux pas, mais de ce qu\rquote ordonne mon fr\'e8re Charles. Ordonne-t-il de vous suivre\~? +\par +\par \endash Oui, Sire. +\par +\par \endash En ce cas, je vous suis, monsieur. On s\rquote engagea dans une esp\'e8ce de corridor \'e0 l\rquote extr\'e9mit\'e9 duquel on se trouva dans une salle assez vaste, aux murs sombres et d\rquote un aspect parfaitement lugubre. +\par +\par Henri regarda autour de lui avec un regard qui n\rquote \'e9tait pas exempt d\rquote inqui\'e9tude. +\par +\par \endash O\'f9 sommes-nous\~? dit-il. +\par +\par \endash Nous traversons la salle de la question, Monseigneur. +\par +\par \endash Ah ! ah ! fit le roi. Et il regarda plus attentivement. Il y avait un peu de tout dans cette chambre\~: des brocs et des chevalets pour la question de l\rquote eau, des coins et des maillets pour la question des brodequins\~; en outre, des si\'e8 +ges de pierre destin\'e9s aux malheureux qui attendaient la torture faisaient \'e0 peu pr\'e8s le tour de la salle, et au-dessus de ces si\'e8ges, \'e0 ces si\'e8ges eux-m\'eames, au pied de ces si\'e8ges, \'e9taient des anneaux de fer scell\'e9 +s dans le mur sans autre sym\'e9trie que celle de l\rquote art tortionnaire. Mais leur proximit\'e9 des si\'e8ges indiquait assez qu\rquote ils \'e9taient l\'e0 pour attendre les membres de ceux qui seraient assis. +\par +\par Henri continua son chemin sans dire une parole, mais ne perdant pas un d\'e9tail de tout cet appareil hideux qui \'e9crivait, pour ainsi dire, l\rquote histoire de la douleur sur les murailles. +\par +\par Cette attention \'e0 regarder autour de lui fit que Henri ne regarda point \'e0 ses pieds et tr\'e9bucha. +\par +\par \endash Eh ! dit-il, qu\rquote est-ce donc que cela\~? +\par +\par Et il montrait une esp\'e8ce de sillon creus\'e9 sur la dalle humide qui faisait le plancher. +\par +\par \endash C\rquote est la goutti\'e8re, Sire. +\par +\par \endash Il pleut donc, ici\~? +\par +\par \endash Oui, Sire, du sang. +\par +\par \endash Ah ! ah ! dit Henri, fort bien. Est-ce que nous n\rquote arriverons pas bient\'f4t \'e0 ma chambre\~? +\par +\par \endash Si fait, Monseigneur, nous y sommes, dit une ombre qui se dessinait dans l\rquote obscurit\'e9 et qui devenait, \'e0 mesure qu\rquote on s\rquote approchait d\rquote elle, plus visible et plus palpable. +\par +\par Henri, qui croyait avoir reconnu la voix, fit quelques pas et reconnut la figure. +\par +\par \endash Tiens ! c\rquote est vous, Beaulieu, dit-il, et que diable faites-vous ici\~? +\par +\par \endash Sire, je viens de recevoir ma nomination au gouvernement de la forteresse de Vincennes. +\par +\par \endash Eh bien, mon cher ami, votre d\'e9but vous fait honneur\~; un roi pour prisonnier, ce n\rquote est point mal. +\par +\par \endash Pardon, Sire, reprit Beaulieu, mais avant vous j\rquote ai d\'e9j\'e0 re\'e7u deux gentilshommes. +\par +\par \endash Lesquels\~? Ah ! pardon, je commets, peut-\'eatre une indiscr\'e9tion. Dans ce cas, prenons que je n\rquote ai rien dit. +\par +\par \endash Monseigneur, on ne m\rquote a pas recommand\'e9 le secret. Ce sont MM.\~de\~La Mole et de Coconnas. +\par +\par \endash Ah ! c\rquote est vrai, je les ai vu arr\'eater, ces pauvres gentilshommes\~; et comment supportent-ils ce malheur\~? +\par +\par \endash D\rquote une fa\'e7on tout oppos\'e9e, l\rquote un est gai, l\rquote autre est triste\~; l\rquote un chante, l\rquote autre g\'e9mit. +\par +\par \endash Et lequel g\'e9mit\~? +\par +\par \endash M.\~de\~La Mole, Sire. +\par +\par \endash Ma foi, dit Henri, je comprends plut\'f4t celui qui g\'e9mit que celui qui chante. D\rquote apr\'e8s ce que j\rquote en vois, la prison n\rquote est pas une chose bien gaie. Et \'e0 quel \'e9tage sont-ils log\'e9s\~? +\par +\par \endash Tout en haut, au quatri\'e8me. Henri poussa un soupir. C\rquote est l\'e0 qu\rquote il e\'fbt voulu \'eatre. +\par +\par \endash Allons, monsieur de Beaulieu, dit Henri, ayez la bont\'e9 de m\rquote indiquer ma chambre, j\rquote ai h\'e2te de m\rquote y voir, \'e9tant tr\'e8s fatigu\'e9 de la journ\'e9e que je viens de passer. +\par +\par \endash Voici Monseigneur, dit Beaulieu, montrant \'e0 Henri une porte tout ouverte. +\par +\par \endash Num\'e9ro 2, dit Henri\~; et pourquoi pas le num\'e9ro 1\~? +\par +\par \endash Parce qu\rquote il est retenu, Monseigneur. +\par +\par \endash Ah ! ah ! il para\'eet alors que vous attendez un prisonnier de meilleure noblesse que moi\~? +\par +\par \endash Je n\rquote ai pas dit, Monseigneur, que ce f\'fbt un prisonnier. +\par +\par \endash Et qui est-ce donc\~? +\par +\par \endash Que Monseigneur n\rquote insiste point, car je serais forc\'e9 de manquer, en gardant le silence, \'e0 l\rquote ob\'e9issance que je lui dois. +\par +\par \endash Ah ! c\rquote est autre chose, dit Henri. Et il devint plus pensif encore qu\rquote il n\rquote \'e9tait\~; ce num\'e9ro 1 l\rquote intriguait visiblement. Au reste, le gouverneur ne d\'e9mentit pas sa politesse premi\'e8re. Avec mille pr\'e9 +cautions oratoires il installa Henri dans sa chambre, lui fit toutes ses excuses des commodit\'e9s qui pouvaient lui manquer, pla\'e7a deux soldats \'e0 sa porte et sortit. +\par +\par \endash Maintenant, dit le gouverneur s\rquote adressant au guichetier, passons aux autres. +\par +\par Le guichetier marcha devant. On reprit le m\'eame chemin qu\rquote on venait de faire, on traversa la salle de la question, on franchit le corridor, on arriva \'e0 l\rquote escalier\~; et toujours suivant son guide, M.\~de\~Beaulieu monta trois \'e9tages. + +\par +\par En arrivant au haut de ces trois \'e9tages, qui, y compris le premier, en faisaient quatre, le guichetier ouvrit successivement trois portes orn\'e9es chacune de deux serrures et de trois \'e9normes verrous. +\par +\par Il touchait \'e0 peine \'e0 la troisi\'e8me porte que l\rquote on entendit une voix joyeuse qui s\rquote \'e9criait\~: +\par +\par \endash Eh ! mordi ! ouvrez donc quand ce ne serait que pour donner de l\rquote air. Votre po\'eale est tellement chaud qu\rquote on \'e9touffe ici. +\par +\par Et Coconnas, qu\rquote \'e0 son juron favori le lecteur a d\'e9j\'e0 reconnu sans doute, ne fit qu\rquote un bond de l\rquote endroit o\'f9 il \'e9tait jusqu\rquote \'e0 la porte. +\par +\par \endash Un instant, mon gentilhomme, dit le guichetier, je ne viens pas pour vous faire sortir, je viens pour entrer et monsieur le gouverneur me suit. +\par +\par \endash Monsieur le gouverneur ! dit Coconnas, et que vient-il faire\~? +\par +\par \endash Vous visiter. +\par +\par \endash C\rquote est beaucoup d\rquote honneur qu\rquote il me fait, r\'e9pondit Coconnas\~; que monsieur le gouverneur soit le bienvenu. +\par +\par M.\~de Beaulieu entra effectivement et comprima aussit\'f4t le sourire cordial de Coconnas par une de ces politesses glaciales qui sont propres aux gouverneurs de forteresses, aux ge\'f4liers et aux bourreaux. +\par +\par \endash Avez-vous de l\rquote argent, monsieur\~? demanda-t-il au prisonnier. +\par +\par \endash Moi, dit Coconnas, pas un \'e9cu ! +\par +\par \endash Des bijoux\~? +\par +\par \endash J\rquote ai une bague. +\par +\par \endash Voulez-vous permettre que je vous fouille\~? +\par +\par \endash Mordi ! s\rquote \'e9cria Coconnas rougissant de col\'e8re, bien vous prend d\rquote \'eatre en prison et moi aussi. +\par +\par \endash Il faut tout souffrir pour le service du roi. +\par +\par \endash Mais, dit le Pi\'e9montais, les honn\'eates gens qui d\'e9valisent sur le Pont-Neuf sont donc, comme vous, au service du roi\~? Mordi ! j\rquote \'e9tais bien injuste, monsieur, car jusqu\rquote \'e0 pr\'e9sent je les avais pris pour des voleurs. + +\par +\par \endash Monsieur, je vous salue, dit Beaulieu. Ge\'f4lier, enfermez monsieur. +\par +\par Le gouverneur s\rquote en alla emportant la bague de Coconnas, laquelle \'e9tait une fort belle \'e9meraude que madame de Nevers lui avait donn\'e9e pour lui rappeler la couleur de ses yeux. +\par +\par \endash \'c0 l\rquote autre, dit-il en sortant. On traversa une chambre vide, et le jeu des trois portes, des six serrures et des neuf verrous recommen\'e7a. La derni\'e8re porte s\rquote +ouvrit, et un soupir fut le premier bruit qui frappa les visiteurs. La chambre \'e9tait plus lugubre encore d\rquote aspect que celle d\rquote o\'f9 M.\~de\~Beaulieu venait de sortir. Quatre meurtri\'e8res longues et \'e9 +troites qui allaient en diminuant de l\rquote int\'e9rieur \'e0 l\rquote ext\'e9rieur \'e9clairaient faiblement ce triste s\'e9jour. De plus des barreaux de fer crois\'e9s avec assez d\rquote art pour que la vue f\'fbt sans cesse arr\'eat\'e9 +e par une ligne opaque, emp\'eachaient que par les meurtri\'e8res le prisonnier p\'fbt m\'eame voir le ciel. Des filets ogiviques partaient de chaque angle de la salle et allaient se r\'e9unir au milieu du plafond, o\'f9 ils s\rquote \'e9 +panouissaient en rosace. La Mole \'e9tait assis dans un coin, et malgr\'e9 la visite et les visiteurs, il resta comme s\rquote il n\rquote e\'fbt rien entendu. +\par +\par Le gouverneur s\rquote arr\'eata sur le seuil et regarda un instant le prisonnier, qui demeurait immobile, la t\'eate dans ses mains. +\par +\par \endash Bonsoir, monsieur de la Mole, dit Beaulieu. Le jeune homme leva lentement la t\'eate. +\par +\par \endash Bonsoir, monsieur, dit-il. +\par +\par \endash Monsieur, continua le gouverneur, je viens vous fouiller. +\par +\par \endash C\rquote est inutile, dit La Mole, je vais vous remettre tout ce que j\rquote ai. +\par +\par \endash Qu\rquote avez-vous\~? +\par +\par \endash Trois cents \'e9cus environ, ces bijoux, ces bagues. +\par +\par \endash Donnez, monsieur, dit le gouverneur. +\par +\par \endash Voici. +\par +\par La Mole retourna ses poches, d\'e9garnit ses doigts, et arracha l\rquote agrafe de son chapeau. +\par +\par \endash N\rquote avez-vous rien de plus\~? +\par +\par \endash Non pas que je sache. +\par +\par \endash Et ce cordon de soie serr\'e9 \'e0 votre cou, que porte-t-il\~? demanda le gouverneur. +\par +\par \endash Monsieur, ce n\rquote est pas un joyau, c\rquote est une relique. +\par +\par \endash Donnez. +\par +\par \endash Comment ! vous exigez\~?\'85 +\par +\par \endash J\rquote ai ordre de ne vous laisser que vos v\'eatements, et une relique n\rquote est point un v\'eatement. +\par +\par La Mole fit un mouvement de col\'e8re, qui, au milieu du calme douloureux et digne qui le distinguait, parut plus effrayant encore \'e0 ces gens habitu\'e9s aux rudes \'e9motions. +\par +\par Mais il se remit presque aussit\'f4t. +\par +\par \endash C\rquote est bien, monsieur, dit-il, et vous allez voir ce que vous demandez. +\par +\par Alors se d\'e9tournant comme pour s\rquote approcher de la lumi\'e8re, il d\'e9tacha la pr\'e9tendue relique, laquelle n\rquote \'e9tait autre qu\rquote un m\'e9daillon contenant un portrait qu\rquote il tira du m\'e9daillon et qu\rquote il porta \'e0 ses + l\'e8vres. Mais apr\'e8s l\rquote avoir bais\'e9 \'e0 plusieurs reprises, il feignit de le laisser tomber\~; et appuyant violemment dessus le talon de sa botte, il l\rquote \'e9crasa en mille morceaux. +\par +\par \endash Monsieur ! \'85 dit le gouverneur. Et il se baissa pour voir s\rquote il ne pourrait pas sauver de la destruction l\rquote objet inconnu que La Mole voulait lui d\'e9rober\~; mais la miniature \'e9tait litt\'e9ralement en poussi\'e8re. +\par +\par \endash Le roi voulait avoir ce joyau, dit La Mole, mais il n\rquote avait aucun droit sur le portrait qu\rquote il renfermait. Maintenant voici le m\'e9daillon, vous le pouvez prendre. +\par +\par \endash Monsieur, dit Beaulieu, je me plaindrai au roi. Et sans prendre cong\'e9 du prisonnier par une seule parole, il se retira si courrouc\'e9, qu\rquote il laissa au guichetier le soin de fermer les portes sans pr\'e9sider \'e0 leur fermeture. Le ge +\'f4lier fit quelques pas pour sortir, et voyant que M.\~de\~Beaulieu descendait d\'e9j\'e0 les premi\'e8res marches de l\rquote escalier\~: +\par +\par \endash Ma foi ! monsieur, dit-il en se retournant, bien m\rquote en a pris de vous inviter \'e0 me donner tout de suite les cent \'e9cus moyennant lesquels je consens \'e0 vous laisser parler \'e0 votre compagnon\~; car si vous ne les aviez pas donn\'e9 +s, le gouvernement vous les e\'fbt pris avec les trois cents autres, et ma conscience ne me permettrait plus de rien faire pour vous\~; mais j\rquote ai \'e9t\'e9 pay\'e9 d\rquote avance, je vous ai promis que vous verriez votre camarade\'85 venez\'85 + un honn\'eate homme n\rquote a que sa parole\'85 Seulement si cela est possible, autant pour vous que pour moi, ne causez pas politique. +\par +\par La Mole sortit de sa chambre et se trouva en face de Coconnas qui arpentait les dalles de la chambre du milieu. Les deux amis se jet\'e8rent dans les bras l\rquote un de l\rquote autre. +\par +\par Le guichetier fit semblant de s\rquote essuyer le coin de l\rquote \'9cil et sortit pour veiller \'e0 ce qu\rquote on ne surprit pas les prisonniers, ou plut\'f4t \'e0 ce qu\rquote on ne le surpr\'eet pas lui-m\'eame. +\par +\par \endash Ah ! te voil\'e0, dit Coconnas\~; eh bien, cet affreux gouverneur t\rquote a fait sa visite\~? +\par +\par \endash Comme \'e0 toi, je pr\'e9sume. +\par +\par \endash Et il t\rquote a tout pris\~? +\par +\par \endash Comme \'e0 toi aussi. +\par +\par \endash Oh ! moi, je n\rquote avais pas grand-chose, une bague de Henriette, voil\'e0 tout. +\par +\par \endash Et de l\rquote argent comptant\~? +\par +\par \endash J\rquote avais donn\'e9 tout ce que je poss\'e9dais \'e0 ce brave homme de guichetier pour qu\rquote il nous procur\'e2t cette entrevue. +\par +\par \endash Ah ! ah ! dit La Mole, il para\'eet qu\rquote il re\'e7oit des deux mains. +\par +\par \endash Tu l\rquote as donc pay\'e9 aussi, toi\~? +\par +\par \endash Je lui ai donn\'e9 cent \'e9cus. +\par +\par \endash Tant mieux que notre guichetier soit un mis\'e9rable ! +\par +\par \endash Sans doute, on en fera tout ce qu\rquote on voudra avec de l\rquote argent, et, il faut l\rquote esp\'e9rer, l\rquote argent ne nous manquera point. +\par +\par \endash Maintenant, comprends-tu ce qui nous arrive\~? +\par +\par \endash Parfaitement\'85 Nous avons \'e9t\'e9 trahis. +\par +\par \endash Par cet ex\'e9crable duc d\rquote Alen\'e7on. J\rquote avais bien raison de vouloir lui tordre le cou, moi. +\par +\par \endash Et crois-tu que notre affaire est grave\~? +\par +\par \endash J\rquote en ai peur. +\par +\par \endash Ainsi, il y a \'e0 craindre\'85 la question. +\par +\par \endash Je ne te cache pas que j\rquote y ai d\'e9j\'e0 song\'e9. +\par +\par \endash Que diras-tu si on en vient l\'e0\~? +\par +\par \endash Et toi\~? +\par +\par \endash Moi, je garderai le silence, r\'e9pondit La Mole avec une rougeur f\'e9brile. +\par +\par \endash Tu te tairas\~? s\rquote \'e9cria Coconnas. +\par +\par \endash Oui, si j\rquote en ai la force. +\par +\par \endash Eh bien, moi, dit Coconnas, si on me fait cette infamie, je te garantis que je dirai bien des choses. +\par +\par \endash Mais quelles choses\~? demanda vivement La Mole. +\par +\par \endash Oh ! sois tranquille, de ces choses qui emp\'eacheront pendant quelque temps M.\~d\rquote Alen\'e7on de dormir. +\par +\par La Mole allait r\'e9pliquer, lorsque le ge\'f4lier, qui sans doute avait entendu quelque bruit, accourut, poussa chacun des deux amis dans sa chambre et referma la porte sur lui. +\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97175848}XXIV\line La figure de cire{\*\bkmkend _Toc97175848} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Depuis huit jours, Charles \'e9tait clou\'e9 dans son lit par une fi\'e8vre de langueur entrecoup\'e9e par des acc\'e8s violents qui ressemblaient \'e0 des attaques d\rquote \'e9pilepsie. Pendant ces acc\'e8s, il poussait parfois des hurlements qu\rquote +\'e9coutaient avec effroi les gardes qui veillaient dans son antichambre, et que r\'e9p\'e9taient dans leurs profondeurs les \'e9chos du vieux Louvre, \'e9veill\'e9s depuis quelque temps par tant de bruits sinistres. Puis, ces acc\'e8s pass\'e9s, \'e9cras +\'e9 de fatigue, l\rquote \'9cil \'e9teint, il se laissait aller aux bras de sa nourrice avec des silences qui tenaient \'e0 la fois du m\'e9pris et de la terreur. +\par +\par Dire ce que, chacun de son c\'f4t\'e9, sans se communiquer leurs sensations, car la m\'e8re et son fils se fuyaient plut\'f4t qu\rquote ils ne se cherchaient\~; dire ce que Catherine de M\'e9dicis et le duc d\rquote Alen\'e7on remuaient de pens\'e9 +es sinistres au fond de leur c\'9cur, ce serait vouloir peindre ce fourmillement hideux qu\rquote on voit grouiller au fond d\rquote un nid de vip\'e8res. +\par +\par Henri avait \'e9t\'e9 enferm\'e9 dans sa chambre\~; et, sur sa propre recommandation \'e0 Charles, personne n\rquote avait obtenu la permission de le voir, pas m\'eame Marguerite. C\rquote \'e9tait aux yeux de tous une disgr\'e2ce compl\'e8 +te. Catherine et d\rquote Alen\'e7on respiraient, le croyant perdu, et Henri buvait et mangeait plus tranquillement, s\rquote esp\'e9rant oubli\'e9. +\par +\par \'c0 la cour nul ne soup\'e7onnait la cause de la maladie du roi. Ma\'eetre Ambroise Par\'e9 et Mazille, son coll\'e8gue, avaient reconnu une inflammation d\rquote estomac, se trompant de la cause au r\'e9sultat, voil\'e0 tout. Ils avaient, en cons\'e9 +quence, prescrit un r\'e9gime adoucissant qui ne pouvait qu\rquote aider au breuvage particulier indiqu\'e9 par Ren\'e9, que Charles recevait trois fois par jour de la main de sa nourrice, et qui faisait sa principale nourriture. +\par +\par La Mole et Coconnas \'e9taient \'e0 Vincennes, au secret le plus rigoureux. Marguerite et madame de Nevers avaient fait dix tentatives pour arriver jusqu\rquote \'e0 eux, ou tout au moins pour leur faire passer un billet, et n\rquote y \'e9 +taient point parvenues. +\par +\par Un matin, au milieu des \'e9ternelles alternatives de bien et de mal qu\rquote il \'e9prouvait, Charles se sentit un peu mieux, et voulut qu\rquote on laiss\'e2t entrer toute la cour qui, comme d\rquote habitude, quoique le lever n\rquote e\'fb +t plus lieu, se pr\'e9sentait tous les matins. Les portes furent donc ouvertes, et l\rquote on put reconna\'eetre, \'e0 la p\'e2leur de ses joues, au jaunissement de son front d\rquote ivoire, \'e0 la flamme f\'e9 +brile qui jaillissait de ses yeux caves et entour\'e9s d\rquote un cercle de bistre, quels effroyables ravages avait faits sur le jeune monarque la maladie inconnue dont il \'e9tait atteint. +\par +\par La chambre royale fut bient\'f4t pleine de courtisans curieux et int\'e9ress\'e9s. +\par +\par Catherine, d\rquote Alen\'e7on et Marguerite furent avertis que le roi recevait. Tous trois entr\'e8rent \'e0 peu d\rquote intervalle l\rquote un de l\rquote autre, Catherine calme, d\rquote Alen\'e7on souriant, Marguerite abattue. +\par +\par Catherine s\rquote assit au chevet du lit de son fils, sans remarquer le regard avec lequel celui-ci l\rquote avait vue s\rquote approcher. +\par +\par M.\~d\rquote Alen\'e7on se pla\'e7a au pied, et se tint debout. Marguerite s\rquote appuya \'e0 un meuble, et, voyant le front p\'e2le, le visage amaigri et l\rquote \'9cil enfonc\'e9 de son fr\'e8 +re, elle ne put retenir un soupir et une larme. Charles, auquel rien n\rquote \'e9chappait, vit cette larme, entendit ce soupir, et de la t\'eate fit un signe imperceptible \'e0 Marguerite. Ce signe, si imperceptible qu\rquote il f\'fbt, \'e9 +claira le visage de la pauvre reine de Navarre, \'e0 qui Henri n\rquote avait eu le temps de rien dire, ou peut-\'eatre m\'eame n\rquote avait voulu rien dire. Elle craignait pour son mari, elle tremblait pour son amant. +\par +\par Pour elle-m\'eame elle ne redoutait rien, elle connaissait trop bien La Mole, et savait qu\rquote elle pouvait compter sur lui. +\par +\par \endash Eh bien, mon cher fils, dit Catherine, comment vous trouvez-vous\~? +\par +\par \endash Mieux, ma m\'e8re, mieux. +\par +\par \endash Et que disent vos m\'e9decins\~? +\par +\par \endash Mes m\'e9decins\~? ah ! ce sont de grands docteurs, ma m\'e8re, dit Charles en \'e9clatant de rire, et j\rquote ai un supr\'eame plaisir, je l\rquote avoue, \'e0 les entendre discuter sur ma maladie. Nourrice, donne-moi \'e0 boire. +\par +\par La nourrice apporta \'e0 Charles une tasse de sa potion ordinaire. +\par +\par \endash Et que vous font-ils prendre, mon fils\~? +\par +\par \endash Oh ! madame, qui conna\'eet quelque chose \'e0 leurs pr\'e9parations\~? r\'e9pondit le roi en avalant vivement le breuvage. +\par +\par \endash Ce qu\rquote il faudrait \'e0 mon fr\'e8re, dit Fran\'e7ois, ce serait de pouvoir se lever et prendre le beau soleil\~; la chasse, qu\rquote il aime tant, lui ferait grand bien. +\par +\par \endash Oui, dit Charles, avec un sourire dont il fut impossible au duc de deviner l\rquote expression, cependant la derni\'e8re m\rquote a fait grand mal. +\par +\par Charles avait dit ces mots d\rquote une fa\'e7on si \'e9trange que la conversation, \'e0 laquelle les assistants ne s\rquote \'e9taient pas un instant m\'eal\'e9s, en resta l\'e0. Puis il fit un signe de t\'eate. Les courtisans comprirent que la r\'e9 +ception \'e9tait achev\'e9e, et se retir\'e8rent les uns apr\'e8s les autres. +\par +\par D\rquote Alen\'e7on fit un mouvement pour s\rquote approcher de son fr\'e8re, mais un sentiment int\'e9rieur l\rquote arr\'eata. Il salua, et sortit. Marguerite se jeta sur la main d\'e9charn\'e9e que son fr\'e8 +re lui tendait, la serra et la baisa, et sortit \'e0 son tour. +\par +\par \endash Bonne Margot, murmura Charles. Catherine seule resta, conservant sa place au chevet du lit. Charles, en se trouvant en t\'eate-\'e0-t\'eate avec elle, se recula vers la ruelle avec le m\'eame sentiment de terreur qui fait qu\rquote +on recule devant un serpent. C\rquote est que Charles, instruit par les aveux de Ren\'e9, puis peut-\'eatre mieux encore par le silence et la m\'e9ditation, n\rquote avait plus m\'eame le bonheur de douter. +\par +\par Il savait parfaitement \'e0 qui et \'e0 quoi attribuer sa mort. +\par +\par Aussi, lorsque Catherine se rapprocha du lit et allongea vers son fils une main froide comme son regard, celui-ci frissonna et eut peur. +\par +\par \endash Vous demeurez, madame\~? lui dit-il. +\par +\par \endash Oui, mon fils, r\'e9pondit Catherine, j\rquote ai \'e0 vous entretenir de choses importantes. +\par +\par \endash Parlez, madame, dit Charles en se reculant encore. +\par +\par \endash Sire, dit la reine, je vous ai entendu affirmer tout \'e0 l\rquote heure que vos m\'e9decins \'e9taient de grands docteurs\'85 +\par +\par \endash Et je l\rquote affirme encore, madame. +\par +\par \endash Cependant qu\rquote ont-ils fait depuis que vous \'eates malade\~? +\par +\par \endash Rien, c\rquote est vrai\'85 mais si vous aviez entendu ce qu\rquote ils ont dit\'85 en v\'e9rit\'e9, madame, on voudrait \'eatre malade rien que pour entendre de si savantes dissertations. +\par +\par \endash Eh bien, moi, mon fils, voulez-vous que je vous dise une chose\~? +\par +\par \endash Comment donc\~? dites, ma m\'e8re. +\par +\par \endash Eh bien, je soup\'e7onne que tous ces grands docteurs ne connaissent rien \'e0 votre maladie ! +\par +\par \endash Vraiment, madame ! +\par +\par \endash Qu\rquote ils voient peut-\'eatre un r\'e9sultat, mais que la cause leur \'e9chappe. +\par +\par \endash C\rquote est possible, dit Charles ne comprenant pas o\'f9 sa m\'e8re en voulait venir. +\par +\par \endash De sorte qu\rquote ils traitent le sympt\'f4me au lieu de traiter le mal. +\par +\par \endash Sur mon \'e2me ! reprit Charles \'e9tonn\'e9, je crois que vous avez raison, ma m\'e8re. +\par +\par \endash Eh bien, moi, mon fils, dit Catherine, comme il ne convient ni \'e0 mon c\'9cur ni au bien de l\rquote \'c9tat que vous soyez malade si longtemps, attendu que le moral pourrait finir par s\rquote affecter chez vous, j\rquote ai rassembl\'e9 + les plus savants docteurs. +\par +\par \endash En art m\'e9dical, madame\~? +\par +\par \endash Non, dans un art plus profond, dans l\rquote art qui permet non seulement de lire dans les corps, mais encore dans les c\'9curs. +\par +\par \endash Ah ! le bel art, madame, fit Charles, et qu\rquote on a raison de ne pas l\rquote enseigner aux rois ! Et vos recherches ont eu un r\'e9sultat\~? continua-t-il. +\par +\par \endash Oui. +\par +\par \endash Lequel\~? +\par +\par \endash Celui que j\rquote esp\'e9rais\~; et j\rquote apporte \'e0 Votre Majest\'e9 le rem\'e8de qui doit gu\'e9rir son corps et son esprit. +\par +\par Charles frissonna. Il crut que sa m\'e8re, trouvant qu\rquote il vivait trop longtemps encore, avait r\'e9solu d\rquote achever sciemment ce qu\rquote elle avait commenc\'e9 sans le savoir. +\par +\par \endash Et o\'f9 est-il, ce rem\'e8de\~? dit Charles en se soulevant sur un coude et en regardant sa m\'e8re. +\par +\par \endash Il est dans le mal m\'eame, r\'e9pondit Catherine. +\par +\par \endash Alors o\'f9 est le mal\~? +\par +\par \endash \'c9coutez-moi, mon fils, dit Catherine. Avez-vous entendu dire parfois qu\rquote il est des ennemis secrets dont la vengeance \'e0 distance assassine la victime\~? +\par +\par \endash Par le fer ou par le poison\~? demanda Charles sans perdre un instant de vue la physionomie impassible de sa m\'e8re. +\par +\par \endash Non, par des moyens bien autrement s\'fbrs, bien autrement terribles, dit Catherine. +\par +\par \endash Expliquez-vous. +\par +\par \endash Mon fils, demanda la Florentine, avez-vous foi aux pratiques de la cabale et de la magie\~? Charles comprima un sourire de m\'e9pris et d\rquote incr\'e9dulit\'e9. +\par +\par \endash Beaucoup, dit-il. +\par +\par \endash Eh bien, dit vivement Catherine, de l\'e0 viennent vos souffrances. Un ennemi de Votre Majest\'e9, qui n\rquote e\'fbt point os\'e9 vous attaquer en face, a conspir\'e9 dans l\rquote ombre. Il a dirig\'e9 contre la personne de Votre Majest\'e9 + une conspiration d\rquote autant plus terrible qu\rquote il n\rquote avait pas de complices, et que les fils myst\'e9rieux de cette conspiration \'e9taient insaisissables. +\par +\par \endash Ma foi, non ! dit Charles r\'e9volt\'e9 par tant d\rquote astuce. +\par +\par \endash Cherchez bien, mon fils, dit Catherine, rappelez-vous certains projets d\rquote \'e9vasion qui devaient assurer l\rquote impunit\'e9 au meurtrier. +\par +\par \endash Au meurtrier ! s\rquote \'e9cria Charles, au meurtrier, dites-vous\~? on a donc essay\'e9 de me tuer, ma m\'e8re\~? +\par +\par L\rquote \'9cil chatoyant de Catherine roula hypocritement sous sa paupi\'e8re pliss\'e9e. +\par +\par \endash Oui, mon fils\~: vous en doutez peut-\'eatre, vous\~; mais moi, j\rquote en ai acquis la certitude. +\par +\par \endash Je ne doute jamais de ce que vous me dites, r\'e9pondit am\'e8rement le roi. Et comment a-t-on essay\'e9 de me tuer\~? Je suis curieux de le savoir. +\par +\par \endash Par la magie, mon fils. +\par +\par \endash Expliquez-vous, madame, dit Charles ramen\'e9 par le d\'e9go\'fbt \'e0 son r\'f4le d\rquote observateur. +\par +\par \endash Si ce conspirateur que je veux d\'e9signer\'85 et que Votre Majest\'e9 a d\'e9j\'e0 d\'e9sign\'e9 du fond du c\'9cur\'85 ayant tout dispos\'e9 pour ses batteries, \'e9tant s\'fbr du succ\'e8s, e\'fbt r\'e9ussi \'e0 s\rquote esquiver, nul peut- +\'eatre n\rquote e\'fbt p\'e9n\'e9tr\'e9 la cause des souffrances de Votre Majest\'e9\~; mais heureusement, Sire, votre fr\'e8re veillait sur vous. +\par +\par \endash Quel fr\'e8re\~? +\par +\par \endash Votre fr\'e8re d\rquote Alen\'e7on. +\par +\par \endash Ah ! oui, c\rquote est vrai\~; j\rquote oublie toujours que j\rquote ai un fr\'e8re, murmura Charles en riant avec amertume. Et vous dites donc, madame\'85 +\par +\par \endash Qu\rquote il a heureusement r\'e9v\'e9l\'e9 le c\'f4t\'e9 mat\'e9riel de la conspiration \'e0 Votre Majest\'e9. Mais tandis qu\rquote il ne cherchait, lui, enfant inexp\'e9riment\'e9, que les traces d\rquote +un complot ordinaire, que les preuves d\rquote une escapade de jeune homme, je cherchais, moi, des preuves d\rquote une action bien plus importante\~; car je connais la port\'e9e de l\rquote esprit du coupable. +\par +\par \endash Ah \'e7a ! mais, ma m\'e8re, on dirait que vous parlez du roi de Navarre\~? dit Charles voulant voir jusqu\rquote o\'f9 irait cette dissimulation florentine. +\par +\par Catherine baissa hypocritement les yeux. +\par +\par \endash Je l\rquote ai fait arr\'eater, ce me semble, et conduire \'e0 Vincennes pour l\rquote escapade en question, continua le roi\~; serait-il donc encore plus coupable que je ne le soup\'e7onne\~? +\par +\par \endash Sentez-vous la fi\'e8vre qui vous d\'e9vore\~? demanda Catherine. +\par +\par \endash Oui, certes, madame, dit Charles en fron\'e7ant le sourcil. +\par +\par \endash Sentez-vous la chaleur br\'fblante qui ronge votre c\'9cur et vos entrailles\~? +\par +\par \endash Oui, madame, r\'e9pondit Charles en s\rquote assombrissant de plus en plus. +\par +\par \endash Et les douleurs aigu\'ebs de t\'eate qui passent par vos yeux pour arriver \'e0 votre cerveau, comme autant de coups de fl\'e8ches\~? +\par +\par \endash Oui, oui, madame\~; oh ! je sens bien tout cela ! oh ! vous savez bien d\'e9crire mon mal ! +\par +\par \endash Eh bien, cela est tout simple, dit la Florentine\~; regardez\'85 Et elle tira de dessous son manteau un objet qu\rquote elle pr\'e9senta au roi. +\par +\par C\rquote \'e9tait une figurine de cire jaun\'e2tre, haute de six pouces \'e0 peu pr\'e8s. Cette figure \'e9tait v\'eatue d\rquote abord d\rquote une robe \'e9toil\'e9e d\rquote or, en cire, comme la figurine\~; puis d\rquote un manteau royal de m\'ea +me mati\'e8re. +\par +\par \endash Eh bien, demanda Charles, qu\rquote est-ce que cette petite statue\~? +\par +\par \endash Voyez ce qu\rquote elle a sur la t\'eate, dit Catherine. +\par +\par \endash Une couronne, r\'e9pondit Charles. +\par +\par \endash Et au c\'9cur\~? +\par +\par \endash Une aiguille. +\par +\par \endash Eh bien, Sire, vous reconnaissez-vous\~? +\par +\par \endash Moi\~? +\par +\par \endash Oui, vous, avec votre couronne, avec votre manteau\~? +\par +\par \endash Et qui donc a fait cette figure\~? dit Charles que cette com\'e9die fatiguait\~; le roi de Navarre, sans doute\~? +\par +\par \endash Non pas, Sire. +\par +\par \endash Non pas ! \'85 alors je ne vous comprends plus. +\par +\par \endash Je dis }{\i non, }{reprit Catherine, parce que Votre Majest\'e9 pourrait tenir au fait exact. J\rquote aurais dit }{\i oui }{si Votre Majest\'e9 m\rquote e\'fbt pos\'e9 la question d\rquote une autre fa\'e7on. +\par +\par Charles ne r\'e9pondit pas. Il essayait de p\'e9n\'e9trer toutes les pens\'e9es de cette \'e2me t\'e9n\'e9breuse, qui se refermait sans cesse devant lui au moment o\'f9 il se croyait tout pr\'eat \'e0 y lire. +\par +\par \endash Sire, continua Catherine, cette statue a \'e9t\'e9 trouv\'e9e, par les soins de votre procureur g\'e9n\'e9ral Laguesle, au logis de l\rquote homme qui, le jour de la chasse au vol, tenait un cheval de main tout pr\'eat pour le roi de Navarre. + +\par +\par \endash Chez M.\~de\~La Mole\~? dit Charles. +\par +\par \endash Chez lui-m\'eame\~; et, s\rquote il vous pla\'eet, regardez encore cette aiguille d\rquote acier qui perce le c\'9cur, et voyez quelle lettre est \'e9crite sur l\rquote \'e9tiquette qu\rquote elle porte. +\par +\par \endash Je vois un M, dit Charles. +\par +\par \endash C\rquote est-\'e0-dire mort\~; c\rquote est la formule magique, Sire. L\rquote inventeur \'e9crit ainsi son v\'9cu sur la plaie m\'eame qu\rquote il creuse. S\rquote il e\'fb +t voulu frapper de folie, comme le duc de Bretagne fit pour le roi Charles VI, il e\'fbt enfonc\'e9 l\rquote \'e9pingle dans la t\'eate et il e\'fbt mis un F au lieu d\rquote un M. +\par +\par \endash Ainsi, dit Charles IX, \'e0 votre avis, madame, celui qui en veut \'e0 mes jours, c\rquote est M.\~de\~La Mole\~? +\par +\par \endash Oui, comme le poignard en veut au c\'9cur\~; oui, mais derri\'e8re le poignard, il y a le bras qui le pousse. +\par +\par \endash Et voil\'e0 toute la cause du mal dont je suis atteint\~? le jour o\'f9 le charme sera d\'e9truit, le mal cessera\~? Mais comment s\rquote y prendre\~? demanda Charles\~; vous le savez, vous, ma bonne m\'e8re\~ +; mais moi, tout au contraire de vous, qui vous en \'eates occup\'e9e toute votre vie, je suis fort ignorant en cabale et en magie. +\par +\par \endash La mort de l\rquote inventeur rompt le charme, voil\'e0 tout. Le jour o\'f9 le charme sera d\'e9truit, le mal cessera, dit Catherine. +\par +\par \endash Vraiment ! dit Charles d\rquote un air \'e9tonn\'e9. +\par +\par \endash Comment ! vous ne savez pas cela\~? +\par +\par \endash Dame ! je ne suis pas sorcier, dit le roi. +\par +\par \endash Eh bien, maintenant, dit Catherine, Votre Majest\'e9 est convaincue, n\rquote est ce pas\~? +\par +\par \endash Certainement. +\par +\par \endash La conviction va chasser l\rquote inqui\'e9tude\~? +\par +\par \endash Compl\'e8tement. +\par +\par \endash Ce n\rquote est point par complaisance que vous le dites\~? +\par +\par \endash Non, ma m\'e8re\~; c\rquote est du fond de mon c\'9cur. Le visage de Catherine se d\'e9rida. +\par +\par \endash Dieu soit lou\'e9 ! s\rquote \'e9cria-t-elle, comme si elle e\'fbt cru en Dieu. +\par +\par \endash Oui, Dieu soit lou\'e9 ! reprit ironiquement Charles. Je sais maintenant comme vous \'e0 qui attribuer l\rquote \'e9tat o\'f9 je me trouve, et par cons\'e9quent qui punir. +\par +\par \endash Et nous punirons\'85 +\par +\par \endash M.\~de\~La Mole\~: n\rquote avez-vous pas dit qu\rquote il \'e9tait le coupable\~? +\par +\par \endash J\rquote ai dit qu\rquote il \'e9tait l\rquote instrument. +\par +\par \endash Eh bien, dit Charles, M.\~de\~La Mole d\rquote abord\~; c\rquote est le plus important. Toutes ces crises dont je suis atteint peuvent faire na\'eetre autour de nous de dangereux soup\'e7ons. Il est urgent que la lumi\'e8re se fasse, et qu +\rquote \'e0 l\rquote \'e9clat que jettera cette lumi\'e8re la v\'e9rit\'e9 se d\'e9couvre. +\par +\par \endash Ainsi, M.\~de\~La Mole\'85\~? +\par +\par \endash Me va admirablement comme coupable\~: je l\rquote accepte donc. Commen\'e7ons par lui d\rquote abord\~; et s\rquote il a un complice, il parlera. +\par +\par \endash Oui, murmura Catherine\~; s\rquote il ne parle pas, on le fera parler. Nous avons des moyens infaillibles pour cela. Puis tout haut en se levant\~: +\par +\par \endash Vous permettez donc, Sire, que l\rquote instruction commence\~? +\par +\par \endash Je le d\'e9sire, madame, r\'e9pondit Charles, et\'85 le plus t\'f4t sera le mieux. +\par +\par Catherine serra la main de son fils sans comprendre le tressaillement nerveux qui agita cette main en serrant la sienne, et sortit sans entendre le rire sardonique du roi et la sourde et terrible impr\'e9cation qui suivit ce rire. +\par +\par Le roi se demandait s\rquote il n\rquote y avait pas danger \'e0 laisser aller ainsi cette femme qui, en quelques heures, ferait peut-\'eatre tant de besogne qu\rquote il n\rquote y aurait plus moyen d\rquote y rem\'e9dier. +\par +\par En ce moment, comme il regardait la porti\'e8re retombant derri\'e8re Catherine, il entendit un l\'e9ger froissement derri\'e8re lui, et se retournant il aper\'e7 +ut Marguerite qui soulevait la tapisserie retombant devant le corridor qui conduisait chez sa nourrice. +\par +\par Marguerite dont la p\'e2leur, les yeux hagards et la poitrine oppress\'e9e d\'e9celaient la plus violente \'e9motion\~: +\par +\par \endash Oh ! Sire, Sire ! s\rquote \'e9cria Marguerite en se pr\'e9cipitant vers le lit de son fr\'e8re, vous savez bien qu\rquote elle ment ! +\par +\par \endash Qui, }{\i elle\~?}{ demanda Charles. +\par +\par \endash \'c9coutez, Charles\~: certes, c\rquote est terrible d\rquote accuser sa m\'e8re\~; mais je me suis dout\'e9e qu\rquote elle resterait pr\'e8s de vous pour les poursuivre encore. Mais, sur ma vie, sur la v\'f4tre, sur notre \'e2me \'e0 + tous les deux, je vous dis qu\rquote elle ment ! +\par +\par \endash Les poursuivre ! \'85 qui poursuit-elle\~?\'85 +\par +\par Tous les deux parlaient bas par instinct\~: on e\'fbt dit qu\rquote ils avaient peur de s\rquote entendre eux-m\'eames. +\par +\par \endash Henri d\rquote abord, votre Henriot, qui vous aime, qui vous est d\'e9vou\'e9 plus que personne au monde. +\par +\par \endash Tu le crois, Margot\~? dit Charles. +\par +\par \endash Oh ! Sire, j\rquote en suis s\'fbre. +\par +\par \endash Eh bien, moi aussi, dit Charles. +\par +\par \endash Alors, si vous en \'eates s\'fbr, mon fr\'e8re, dit Marguerite \'e9tonn\'e9e, pourquoi l\rquote avez-vous fait arr\'eater et conduire \'e0 Vincennes\~? +\par +\par \endash Parce qu\rquote il me l\rquote a demand\'e9 lui-m\'eame. +\par +\par \endash Il vous l\rquote a demand\'e9, Sire\~?\'85 +\par +\par \endash Oui, il a de singuli\'e8res id\'e9es, Henriot. Peut-\'eatre se trompe-t-il, peut-\'eatre a-t-il raison\~; mais enfin, une de ses id\'e9es, c\rquote est qu\rquote il est plus en s\'fbret\'e9 dans ma disgr\'e2 +ce que dans ma faveur, loin de moi que pr\'e8s de moi, \'e0 Vincennes qu\rquote au Louvre. +\par +\par \endash Ah ! je comprends, dit Marguerite, et il est en s\'fbret\'e9 alors\~? +\par +\par \endash Dame ! aussi en s\'fbret\'e9 que peut l\rquote \'eatre un homme dont Beaulieu me r\'e9pond sur sa t\'eate. +\par +\par \endash Oh ! merci, mon fr\'e8re, voil\'e0 pour Henri. Mais\'85 +\par +\par \endash Mais quoi\~? demanda Charles. +\par +\par \endash Mais il y a une autre personne, Sire, \'e0 laquelle j\rquote ai tort de m\rquote int\'e9resser peut-\'eatre, mais \'e0 laquelle je m\rquote int\'e9resse enfin. +\par +\par \endash Et quelle est cette personne\~? +\par +\par \endash Sire, \'e9pargnez-moi\'85 j\rquote oserais \'e0 peine le nommer \'e0 mon fr\'e8re, et n\rquote ose le nommer \'e0 mon roi. +\par +\par \endash M.\~de\~La Mole, n\rquote est-ce pas\~? dit Charles. +\par +\par \endash H\'e9las ! dit Marguerite, vous avez voulu le tuer une fois, Sire, et il n\rquote a \'e9chapp\'e9 que par miracle \'e0 votre vengeance royale. +\par +\par \endash Et cela, Marguerite, quand il \'e9tait coupable d\rquote un seul crime\~; mais maintenant qu\rquote il en a commis deux\'85 +\par +\par \endash Sire, il n\rquote est pas coupable du second. +\par +\par \endash Mais, dit Charles, n\rquote as-tu pas entendu ce qu\rquote a dit notre bonne m\'e8re, pauvre Margot\~? +\par +\par \endash Oh ! je vous ai d\'e9j\'e0 dit, Charles, reprit Marguerite en baissant la voix, je vous ai d\'e9j\'e0 dit qu\rquote elle mentait. +\par +\par \endash Vous ne savez peut-\'eatre pas qu\rquote il existe une figure de cire qui a \'e9t\'e9 saisie chez M.\~de\~La Mole\~? +\par +\par \endash Si fait, mon fr\'e8re, je le sais. +\par +\par \endash Que cette figure est perc\'e9e au c\'9cur par une aiguille, et que l\rquote aiguille qui la blesse ainsi porte une petite banni\'e8re avec un M\~? +\par +\par \endash Je le sais encore. +\par +\par \endash Que cette figure a un manteau royal sur les \'e9paules et une couronne royale sur la t\'eate\~? +\par +\par \endash Je sais tout cela. +\par +\par \endash Eh bien, qu\rquote avez-vous \'e0 dire\~? +\par +\par \endash J\rquote ai \'e0 dire que cette petite figure qui porte un manteau royal sur les \'e9paules et une couronne royale sur la t\'eate est la repr\'e9sentation d\rquote une femme et non d\rquote un homme. +\par +\par \endash Bah ! dit Charles\~; et cette aiguille qui lui perce le c\'9cur\~? +\par +\par \endash C\rquote \'e9tait un charme pour se faire aimer de cette femme et non un mal\'e9fice pour faire mourir un homme. +\par +\par \endash Mais cette lettre M\~? +\par +\par \endash Elle ne veut pas dire\~: MORT, comme l\rquote a dit la reine m\'e8re. +\par +\par \endash Que veut-elle donc dire, alors\~? demanda Charles. +\par +\par \endash Elle veut dire\'85 elle veut dire le nom de la femme que M.\~de\~La Mole aimait. +\par +\par \endash Et cette femme se nomme\~? +\par +\par \endash Cette femme se nomme Marguerite, mon fr\'e8re, dit la reine de Navarre en tombant \'e0 genoux devant le lit du roi, en prenant sa main dans les deux siennes, et en appuyant son visage baign\'e9 de larmes sur cette main. +\par +\par \endash Ma s\'9cur, silence ! dit Charles en promenant autour de lui un regard \'e9tincelant sous un sourcil fronc\'e9\~; car, de m\'eame que vous avez entendu, vous, on pourrait vous entendre \'e0 votre tour. +\par +\par \endash Oh ! que m\rquote importe ! dit Marguerite en relevant la t\'eate et que le monde entier n\rquote est-il l\'e0 pour m\rquote \'e9couter ! devant le monde entier, je d\'e9clarerais qu\rquote il est inf\'e2me d\rquote abuser de l\rquote amour d +\rquote un gentilhomme pour souiller sa r\'e9putation d\rquote un soup\'e7on d\rquote assassinat. +\par +\par \endash Margot, si je te disais que je sais aussi bien que toi ce qui est et ce qui n\rquote est pas\~? +\par +\par \endash Mon fr\'e8re ! +\par +\par \endash Si je te disais que M.\~de\~La Mole est innocent\~? +\par +\par \endash Vous le savez\~? +\par +\par \endash Si je te disais que je connais le vrai coupable\~? +\par +\par \endash Le vrai coupable ! s\rquote \'e9cria Marguerite\~; mais il y a donc eu un crime commis\~? +\par +\par \endash Oui. Volontaire ou involontaire, il y a eu un crime commis. +\par +\par \endash Sur vous\~? +\par +\par \endash Sur moi. +\par +\par \endash Impossible ! +\par +\par \endash Impossible\~?\'85 Regarde-moi, Margot. +\par +\par La jeune femme regarda son fr\'e8re et frissonna en le voyant si p\'e2le. +\par +\par \endash Margot, je n\rquote ai pas trois mois \'e0 vivre, dit Charles. +\par +\par \endash Vous, mon fr\'e8re ! Toi, mon Charles ! s\rquote \'e9cria-t-elle. +\par +\par \endash Margot, je suis empoisonn\'e9. Marguerite jeta un cri. +\par +\par \endash Tais-toi donc, dit Charles\~; il faut qu\rquote on croie que je meurs par magie. +\par +\par \endash Et vous connaissez le coupable\~? +\par +\par \endash Je le connais. +\par +\par \endash Vous avez dit que ce n\rquote est pas La Mole\~? +\par +\par \endash Non, ce n\rquote est pas lui. +\par +\par \endash Ce n\rquote est pas Henri non plus, certainement\'85 Grand Dieu ! serait-ce\'85\~? +\par +\par \endash Qui\~? +\par +\par \endash Mon fr\'e8re\'85 d\rquote Alen\'e7on\~?\'85 murmura Marguerite. +\par +\par \endash Peut-\'eatre. +\par +\par \endash Ou bien, ou bien\'85 (Marguerite baissa la voix comme \'e9pouvant\'e9e elle m\'eame de ce qu\rquote elle allait dire.) ou bien\'85 notre m\'e8re\~? +\par +\par Charles se tut. Marguerite le regarda, lut dans son regard tout ce qu\rquote elle y cherchait, et tomba toujours \'e0 genoux et demi-renvers\'e9e sur un fauteuil. +\par +\par \endash Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! murmura-t-elle, c\rquote est impossible ! +\par +\par \endash Impossible ! dit Charles avec un rire strident\~; il est f\'e2cheux que Ren\'e9 ne soit pas ici, il te raconterait mon histoire. +\par +\par \endash Lui, Ren\'e9\~? +\par +\par \endash Oui. Il te raconterait, par exemple, qu\rquote une femme \'e0 laquelle il n\rquote ose rien refuser a \'e9t\'e9 lui demander un livre de chasse enfoui dans sa biblioth\'e8que\~; qu\rquote un poison subtil a \'e9t\'e9 vers\'e9 sur chaque +page de ce livre\~; que le poison, destin\'e9 \'e0 quelqu\rquote un, je ne sais \'e0 qui, est tomb\'e9 par un caprice du hasard, ou par un ch\'e2timent du ciel, sur une autre personne que celle \'e0 qui il \'e9tait destin\'e9. Mais en l\rquote +absence de Ren\'e9, si tu veux voir le livre, il est l\'e0, dans mon cabinet, et, \'e9crit de la main du Florentin, tu verras que ce livre, qui contient dans ses feuilles la mort de vingt personnes encore, a \'e9t\'e9 donn\'e9 de sa main \'e0 + sa compatriote. +\par +\par \endash Silence, Charles, \'e0 ton tour, silence ! dit Marguerite. +\par +\par \endash Tu vois bien maintenant qu\rquote il faut qu\rquote on croie que je meurs par magie. +\par +\par \endash Mais c\rquote est inique, mais c\rquote est affreux ! gr\'e2ce ! gr\'e2ce ! vous savez bien qu\rquote il est innocent. +\par +\par \endash Oui, je le sais, mais il faut qu\rquote on le croie coupable. Souffre donc la mort de ton amant\~; c\rquote est peu pour sauver l\rquote honneur de la maison de France. Je souffre bien la mort pour que le secret meure avec moi. +\par +\par Marguerite courba la t\'eate, comprenant qu\rquote il n\rquote y avait rien \'e0 faire pour sauver La Mole du c\'f4t\'e9 du roi, et se retira toute pleurante et n\rquote ayant plus d\rquote espoir qu\rquote en ses propres ressources. +\par +\par Pendant ce temps, comme l\rquote avait pr\'e9vu Charles, Catherine ne perdait pas une minute, et elle \'e9crivait au procureur g\'e9n\'e9ral Laguesle une lettre dont l\rquote histoire a conserv\'e9 jusqu\rquote au dernier mot, et qui jette sur tou +te cette affaire de sanglantes lueurs\~: +\par +\par \'ab\~Monsieur le procureur, ce soir on me dit pour certain que La Mole a fait le sacril\'e8ge. En son logis \'e0 Paris, on a trouv\'e9 beaucoup de m\'e9chantes choses, comme des livres et des papiers. Je vous prie d\rquote appeler le premier pr\'e9 +sident et d\rquote instruire au plus vite l\rquote affaire de la figure de cire \'e0 laquelle ils ont donn\'e9 un coup au c\'9cur, et ce, contre le roi}{\cs30\b\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright +\f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Textuelle.}}}{. +\par +\par }\pard \qr\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\'bb CATHERINE.\~\'bb +\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97175849}XXV\line Les boucliers invisibles{\*\bkmkend _Toc97175849} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Le lendemain du jour o\'f9 Catherine avait \'e9crit la lettre qu\rquote on vient de lire, le gouverneur entra chez Coconnas avec un appareil des plus imposants\~: il se composait de deux hallebardiers et de quatre robes noires. +\par +\par Coconnas \'e9tait invit\'e9 \'e0 descendre dans une salle o\'f9 le procureur Laguesle et deux juges l\rquote attendaient pour l\rquote interroger selon les instructions de Catherine. +\par +\par Pendant les huit jours qu\rquote il avait pass\'e9s en prison, Coconnas avait beaucoup r\'e9fl\'e9chi\~; sans compter que chaque jour La Mole et lui, r\'e9unis un instant pour les soins de leur ge\'f4 +lier qui, sans leur rien dire, leur avait fait cette surprise que selon toute probabilit\'e9 ils ne devaient pas \'e0 sa seule philanthropie\~; sans compter, disons-nous, que La Mole et lui s\rquote \'e9taient record\'e9s sur la conduite qu\rquote +ils avaient \'e0 tenir et qui \'e9tait une n\'e9gation absolue, il \'e9tait donc persuad\'e9 qu\rquote avec un peu d\rquote adresse son affaire prendrait la meilleure tournure, les charges n\rquote \'e9 +taient pas plus fortes pour eux que pour les autres. Henri et Marguerite n\rquote avaient fait aucune tentative de fuite, ils ne pouvaient donc \'eatre compromis dans une affaire o\'f9 les principaux coupables \'e9 +taient libres. Coconnas ignorait que Henri habit\'e2t le m\'eame ch\'e2teau que lui, et la complaisance de son ge\'f4lier lui apprenait qu\rquote au-dessus de sa t\'eate planaient des protections qu\rquote il appelait ses}{\i boucliers invisibles}{. + +\par +\par Jusque-l\'e0, les interrogatoires avaient port\'e9 sur les desseins du roi de Navarre, sur les projets de fuite et sur la part que les deux amis devaient prendre \'e0 cette fuite. \'c0 tous ces interrogatoires, Coconnas avait constamment r\'e9pondu d +\rquote une fa\'e7on plus que vague et beaucoup plus qu\rquote adroite\~; il s\rquote appr\'eatait encore \'e0 r\'e9pondre de la m\'eame fa\'e7on, et d\rquote avance il avait pr\'e9par\'e9 toutes ses petites reparties, lorsqu\rquote il s\rquote aper\'e7 +ut tout \'e0 coup que l\rquote interrogatoire avait chang\'e9 d\rquote objet. +\par +\par Il s\rquote agissait d\rquote une ou de plusieurs visites faites \'e0 Ren\'e9, d\rquote une ou de plusieurs figures de cire faites \'e0 l\rquote instigation de La Mole. +\par +\par Coconnas, tout pr\'e9par\'e9 qu\rquote il \'e9tait, crut remarquer que l\rquote accusation perdait beaucoup de son intensit\'e9, puisqu\rquote il ne s\rquote agissait plus, au lieu d\rquote avoir trahi un roi, que d\rquote avoir fait une statue de reine\~ +; encore cette statue \'e9tait-elle haute de huit \'e0 dix pouces tout au plus. +\par +\par Il r\'e9pondit donc fort gaiement que ni lui ni son ami ne jouaient plus depuis longtemps \'e0 la poup\'e9e, et remarqua avec plaisir que plusieurs fois ses r\'e9ponses avaient eu le privil\'e8ge de faire sourire ses juges. +\par +\par On n\rquote avait pas encore dit en vers\~: }{\i j\rquote ai ri, me voil\'e0 d\'e9sarm\'e9\~; }{mais cela s\rquote \'e9tait d\'e9j\'e0 beaucoup dit en prose. Et Coconnas crut avoir \'e0 moiti\'e9 d\'e9sarm\'e9 ses juges parce qu\rquote ils avaient souri. + +\par +\par Son interrogatoire termin\'e9, il remonta donc dans sa chambre si chantant, si bruyant, que La Mole, pour qui il faisait tout ce tapage, dut en tirer les plus heureuses cons\'e9quences. +\par +\par On le fit descendre \'e0 son tour. La Mole, comme Coconnas, vit avec \'e9tonnement l\rquote accusation abandonner sa premi\'e8re voie et entrer dans une voie nouvelle. On l\rquote interrogea sur ses visites \'e0 Ren\'e9. Il r\'e9pondit qu\rquote il avait +\'e9t\'e9 chez le Florentin une fois seulement. On lui demanda si cette fois il ne lui avait pas command\'e9 une figure de cire. Il r\'e9pondit que Ren\'e9 lui avait montr\'e9 cette figure toute faite. On lui demanda si cette figure ne repr\'e9 +sentait pas un homme. Il r\'e9pondit qu\rquote elle repr\'e9sentait une femme. On lui demanda si le charme n\rquote avait point pour but de faire mourir cet homme. Il r\'e9pondit que le but de ce charme \'e9tait de se faire aimer de cette femme. +\par +\par Ces questions furent faites, tourn\'e9es et retourn\'e9es de cent fa\'e7ons diff\'e9rentes\~; mais \'e0 toutes ces questions, sous quelque face qu\rquote elles lui fussent pr\'e9sent\'e9es, La Mole fit constamment les m\'eames r\'e9ponses. +\par +\par Les juges se regard\'e8rent avec une sorte d\rquote ind\'e9cision, ne sachant que trop dire ni que faire devant une pareille simplicit\'e9, lorsqu\rquote un billet apport\'e9 au procureur g\'e9n\'e9ral trancha la difficult\'e9. +\par +\par Il \'e9tait con\'e7u en ces termes\~: +\par +\par \'ab\~Si l\rquote accus\'e9 nie, recourez \'e0 la question.\~\'bb C.\~\'bb +\par +\par Le procureur mit le billet dans sa poche, sourit \'e0 La Mole, et le cong\'e9dia poliment. La Mole rentra dans son cachot presque aussi rassur\'e9 sinon presque aussi joyeux que Coconnas. +\par +\par \endash Je crois que tout va bien, dit-il. +\par +\par Une heure apr\'e8s il entendit des pas et vit un billet qui se glissait sous la porte, sans voir quelle main lui donnait le mouvement. Il le prit, tout en pensant que la d\'e9p\'eache venait, selon toute probabilit\'e9, du guichetier. +\par +\par En voyant ce billet, un espoir presque aussi douloureux qu\rquote une d\'e9ception lui \'e9tait venu au c\'9cur\~; il esp\'e9rait que ce billet \'e9tait de Marguerite, dont il n\rquote avait eu aucune nouvelle depuis qu\rquote il \'e9tait prisonnier. Il s +\rquote en saisit tout tremblant. L\rquote \'e9criture faillit le faire mourir de joie. +\par +\par \'ab\~Courage, disait le billet, je veille.\~\'bb +\par +\par \endash Ah ! si elle veille, s\rquote \'e9cria La Mole en couvrant de baisers ce papier qu\rquote avait touch\'e9 une main si ch\'e8re, si elle veille, je suis sauv\'e9 ! \'85 +\par +\par Il faut, pour que La Mole comprenne ce billet et pour qu\rquote il ait foi avec Coconnas dans ce que le Pi\'e9montais appelait ses }{\i boucliers invisibles}{, que nous ramenions le lecteur \'e0 cette petite maison, \'e0 cette chambre o\'f9 tant de sc\'e8 +nes d\rquote un bonheur enivrant, o\'f9 tant de parfums, \'e0 peine \'e9vapor\'e9s, o\'f9 tant de doux souvenirs, devenus depuis des angoisses, brisaient le c\'9cur d\rquote une femme \'e0 demi renvers\'e9e sur des coussins de velours. +\par +\par \endash \'catre reine, \'eatre forte, \'eatre jeune, \'eatre riche, \'eatre belle, et souffrir ce que je souffre ! s\rquote \'e9criait cette femme\~; oh ! c\rquote est impossible ! +\par +\par Puis, dans son agitation, elle se levait, marchait, s\rquote arr\'eatait tout \'e0 coup, appuyait son front br\'fblant contre quelque marbre glac\'e9, se relevait p\'e2le et le visage couvert de larmes, se tordait les bras avec des cris, et retombait bris +\'e9e sur quelque fauteuil. +\par +\par Tout \'e0 coup la tapisserie qui s\'e9parait l\rquote appartement de la rue Cloche-Perc\'e9e de l\rquote appartement de la rue Tizon se souleva\~; un fr\'e9missement soyeux effleura la boiserie, et la duchesse de Nevers apparut. +\par +\par \endash Oh ! s\rquote \'e9cria Marguerite, c\rquote est toi ! Avec quelle impatience je t\rquote attendais ! Eh bien, quelles nouvelles\~? +\par +\par \endash Mauvaises, mauvaises, ma pauvre amie. Catherine pousse elle-m\'eame l\rquote instruction, et en ce moment encore elle est \'e0 Vincennes. +\par +\par \endash Et Ren\'e9\~? +\par +\par \endash Il est arr\'eat\'e9. +\par +\par \endash Avant que tu aies pu lui parler\~? +\par +\par \endash Oui. +\par +\par \endash Et nos prisonniers\~? +\par +\par \endash J\rquote ai de leurs nouvelles. +\par +\par \endash Par le guichetier\~? +\par +\par \endash Toujours. +\par +\par \endash Eh bien\~? +\par +\par \endash Eh bien, ils communiquent chaque jour ensemble. Avant-hier on les a fouill\'e9s. La Mole a bris\'e9 ton portrait plut\'f4t que de le livrer. +\par +\par \endash Ce cher La Mole ! +\par +\par \endash Annibal a ri au nez des inquisiteurs. +\par +\par \endash Bon Annibal ! Mais apr\'e8s\~? +\par +\par \endash On les a interrog\'e9s ce matin sur la fuite du roi, sur ses projets de r\'e9bellion en Navarre, et ils n\rquote ont rien dit. +\par +\par \endash Oh ! je savais bien qu\rquote ils garderaient le silence\~; mais ce silence les tue aussi bien que s\rquote ils parlaient. +\par +\par \endash Oui, mais nous les sauvons, nous. +\par +\par \endash Tu as donc pens\'e9 \'e0 notre entreprise\~? +\par +\par \endash Je ne me suis occup\'e9e que de cela depuis hier. +\par +\par \endash Eh bien\~? +\par +\par \endash Je viens de conclure avec Beaulieu. Ah ! ma ch\'e8re reine, quel homme difficile et cupide ! Cela co\'fbtera la vie d\rquote un homme et trois cent mille \'e9cus. +\par +\par \endash Tu dis qu\rquote il est difficile et cupide\'85 et cependant il ne demande que la vie d\rquote un homme et trois cent mille \'e9cus\'85 Mais c\rquote est pour rien ! +\par +\par \endash Pour rien\'85 trois cent mille \'e9cus ! \'85 Mais tous tes joyaux et tous les miens n\rquote y suffiraient pas. +\par +\par \endash Oh ! qu\rquote \'e0 cela ne tienne. Le roi de Navarre paiera, le duc d\rquote Alen\'e7on paiera, mon fr\'e8re Charles paiera, ou sinon\'85 +\par +\par \endash Allons ! tu raisonnes comme une folle. Je les ai, les trois cent mille \'e9cus. +\par +\par \endash Toi\~? +\par +\par \endash Oui, moi. +\par +\par \endash Et comment te les es-tu procur\'e9s\~? +\par +\par \endash Ah ! voil\'e0 ! +\par +\par \endash C\rquote est un secret\~? +\par +\par \endash Pour tout le monde, except\'e9 pour toi. +\par +\par \endash Oh ! mon Dieu ! dit Marguerite souriant au milieu de ses larmes, les aurais-tu vol\'e9s\~? +\par +\par \endash Tu en jugeras. +\par +\par \endash Voyons. +\par +\par \endash Tu te rappelles cet horrible Nantouillet\~? +\par +\par \endash Le richard, l\rquote usurier\~? +\par +\par \endash Si tu veux. +\par +\par \endash Eh bien\~? +\par +\par \endash Eh bien ! tant il y a qu\rquote un jour en voyant passer certaine femme blonde, aux yeux verts, coiff\'e9e de trois rubis pos\'e9s l\rquote un au front, les deux autres aux tempes, coiffure qui lui va si bien, et ignorant que cette femme \'e9 +tait une duchesse, ce richard, cet usurier s\rquote \'e9cria\~: \'ab\~Pour trois baisers \'e0 la place de ces trois rubis, je ferais na\'eetre trois diamants de cent mille \'e9cus chacun ! \'bb +\par +\par \endash Eh bien, Henriette\~? +\par +\par \endash Eh bien, ma ch\'e8re, les diamants sont \'e9clos et vendus. +\par +\par \endash Oh ! Henriette ! Henriette ! murmura Marguerite. +\par +\par \endash Tiens ! s\rquote \'e9cria la duchesse avec un accent d\rquote impudeur na\'eff et sublime \'e0 la fois, qui r\'e9sume et le si\'e8cle et la femme, tiens ! j\rquote aime Annibal, moi ! +\par +\par \endash C\rquote est vrai, dit Marguerite en souriant et en rougissant tout \'e0 la fois, tu l\rquote aimes beaucoup, tu l\rquote aimes trop m\'eame. Et cependant elle lui serra la main. +\par +\par \endash Donc, continua Henriette, gr\'e2ce \'e0 nos trois diamants les trois cent mille \'e9cus et l\rquote homme sont pr\'eats. +\par +\par \endash L\rquote homme\~? quel homme\~? +\par +\par \endash L\rquote homme \'e0 tuer\~: tu oublies qu\rquote il faut tuer un homme. +\par +\par \endash Et tu as trouv\'e9 l\rquote homme qu\rquote il te fallait\~? +\par +\par \endash Parfaitement. +\par +\par \endash Au m\'eame prix\~? demanda en souriant Marguerite. +\par +\par \endash Au m\'eame prix ! j\rquote en eusse trouv\'e9 mille, r\'e9pondit Henriette. Non, non\~; moyennant cinq cents \'e9cus, tout bonnement. +\par +\par \endash Pour cinq cents \'e9cus tu as trouv\'e9 un homme qui a consenti \'e0 se faire tuer\~? +\par +\par \endash Que veux-tu ! il faut bien vivre. +\par +\par \endash Ma ch\'e8re amie, je ne te comprends plus. Voyons, parle clairement\~; les \'e9nigmes prennent trop de temps \'e0 deviner dans la situation o\'f9 nous nous trouvons. +\par +\par \endash Eh bien, \'e9coute\~: le ge\'f4lier auquel est confi\'e9e la garde de La Mole et de Coconnas est un ancien soldat qui sait ce que c\rquote est qu\rquote une blessure\~; il veut bien aider \'e0 + sauver nos amis, mais il ne veut pas perdre sa place. Un coup de poignard adroitement plac\'e9 fera l\rquote affaire\~; nous lui donnerons une r\'e9compense, et l\rquote \'c9tat un d\'e9dommagement. De cette fa\'e7 +on, le brave homme recevra des deux mains, et aura renouvel\'e9 la fable du p\'e9lican. +\par +\par \endash Mais, dit Marguerite, un coup de poignard\'85 +\par +\par \endash Sois tranquille, c\rquote est Annibal qui le donnera. +\par +\par \endash Au fait, dit en riant Marguerite, il a donn\'e9 trois coups tant d\rquote \'e9p\'e9e que de poignard \'e0 La Mole, et La Mole n\rquote en est pas mort\~; il y a donc tout lieu d\rquote esp\'e9rer. +\par +\par \endash M\'e9chante ! tu m\'e9riterais que j\rquote en restasse l\'e0. +\par +\par \endash Oh ! non, non, au contraire\~; dis-moi le reste, je t\rquote en supplie. Comment les sauverons-nous, voyons\~? +\par +\par \endash Eh bien, voici l\rquote affaire\~: la chapelle est le seul lieu du ch\'e2teau o\'f9 puissent p\'e9n\'e9trer les femmes qui ne sont point prisonni\'e8res. On nous fait cacher derri\'e8re l\rquote autel\~: sous la nappe de l\rquote +autel, ils trouvent deux poignards. La porte de la sacristie est ouverte d\rquote avance\~; Coconnas frappe son ge\'f4lier qui tombe et fait semblant d\rquote \'eatre mort\~; nous apparaissons, nous jetons chacune un manteau sur les \'e9paules de nos amis +\~; nous fuyons avec eux par la petite porte de la sacristie, et comme nous avons le mot d\rquote ordre, nous sortons sans emp\'eachement. +\par +\par \endash Et une fois sortis\~? +\par +\par \endash Deux chevaux les attendent \'e0 la porte\~; ils sautent dessus, quittent l\rquote \'cele-de-France et gagnent la Lorraine, d\rquote o\'f9 de temps en temps ils reviennent incognito. +\par +\par \endash Oh ! tu me rends la vie, dit Marguerite. Ainsi nous les sauverons\~? +\par +\par \endash J\rquote en r\'e9pondrais presque. +\par +\par \endash Et cela bient\'f4t\~? +\par +\par \endash Dame ! dans trois ou quatre jours\~; Beaulieu nous pr\'e9viendra. +\par +\par \endash Mais si l\rquote on te reconna\'eet dans les environs de Vincennes, cela peut faire du tort \'e0 notre projet. +\par +\par \endash Comment veux-tu que l\rquote on me reconnaisse\~? Je sors en religieuse avec une coiffe, gr\'e2ce \'e0 laquelle on ne me voit pas m\'eame le bout du nez. +\par +\par \endash C\rquote est que nous ne pouvons prendre trop de pr\'e9cautions. +\par +\par \endash Je le sais bien, mordi ! comme dirait le pauvre Annibal. +\par +\par \endash Et le roi de Navarre, t\rquote en es-tu inform\'e9e\~? +\par +\par \endash Je n\rquote ai eu garde d\rquote y manquer. +\par +\par \endash Eh bien\~? +\par +\par \endash Eh bien, il n\rquote a jamais \'e9t\'e9 si joyeux, \'e0 ce qu\rquote il para\'eet\~; il rit, il chante, il fait bonne ch\'e8re, et ne demande qu\rquote une chose, c\rquote est d\rquote \'eatre bien gard\'e9. +\par +\par \endash Il a raison. Et ma m\'e8re\~? +\par +\par \endash Je te l\rquote ai dit, elle pousse tant qu\rquote elle peut le proc\'e8s. +\par +\par \endash Oui, mais elle ne se doute de rien relativement \'e0 nous\~? +\par +\par \endash Comment voudrais-tu qu\rquote elle se dout\'e2t de quelque chose\~? Tous ceux qui sont du secret ont int\'e9r\'eat \'e0 le garder. Ah ! j\rquote ai su qu\rquote elle avait fait dire aux juges de Paris de se tenir pr\'eats. +\par +\par \endash Agissons vite, Henriette. Si nos pauvres captifs changeaient de prison, tout serait \'e0 recommencer. +\par +\par \endash Sois tranquille, je d\'e9sire autant que toi de les voir dehors. +\par +\par \endash Oh ! oui, je le sais bien, et merci, merci cent fois de ce que tu fais pour en arriver l\'e0. +\par +\par \endash Adieu, Marguerite, adieu. Je me remets en campagne. +\par +\par \endash Et tu es s\'fbre de Beaulieu\~? +\par +\par \endash Je l\rquote esp\'e8re. +\par +\par \endash Du guichetier\~? +\par +\par \endash Il a promis. +\par +\par \endash Des chevaux\~? +\par +\par \endash Ils seront les meilleurs de l\rquote \'e9curie du duc de Nevers. +\par +\par \endash Je t\rquote adore, Henriette. Et Marguerite se jeta au cou de son amie, apr\'e8s quoi les deux femmes se s\'e9par\'e8rent, se promettant de se revoir le lendemain et tous les jours au m\'eame lieu et \'e0 la m\'eame heure. C\rquote \'e9 +taient ces deux cr\'e9atures charmantes et d\'e9vou\'e9es que Coconnas appelait avec une si saine raison ses boucliers invisibles. +\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97175850}XXVI\line Les juges{\*\bkmkend _Toc97175850} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par \endash Eh bien, mon brave ami, dit Coconnas \'e0 La Mole, lorsque les deux compagnons se retrouv\'e8rent ensemble \'e0 la suite de l\rquote interrogatoire o\'f9, pour la premi\'e8re fois, il avait \'e9t\'e9 + question de la figure de cire, il me semble que tout marche \'e0 ravir et que nous ne tarderons pas \'e0 \'eatre abandonn\'e9s des juges, ce qui est un diagnostic tout oppos\'e9 \'e0 celui de l\rquote abandon des m\'e9decins\~; car lorsque le m\'e9 +decin abandonne le malade, c\rquote est qu\rquote il ne peut plus le sauver\~; mais, tout au contraire, quand le juge abandonne l\rquote accus\'e9, c\rquote est qu\rquote il perd l\rquote espoir de lui faire couper la t\'eate. +\par +\par \endash Oui, dit La Mole\~; il me semble m\'eame qu\rquote \'e0 cette politesse, \'e0 cette facilit\'e9 des ge\'f4liers, \'e0 l\rquote \'e9lasticit\'e9 des portes, je reconnais nos nobles amies\~; mais je ne reconnais pas M.\~de\~Beaulieu, \'e0 ce qu +\rquote on m\rquote avait dit, du moins. +\par +\par \endash Je le reconnais bien, moi, dit Coconnas\~; seulement cela co\'fbtera cher\~; mais, baste ! l\rquote une est princesse, l\rquote autre est reine\~; elles sont riches toutes deux, et jamais elles n\rquote +auront occasion de faire un si bon emploi de leur argent. Maintenant, r\'e9capitulons bien notre le\'e7on\~: on nous m\'e8ne \'e0 la chapelle, on nous laisse l\'e0 sous la garde de notre guichetier, nous trouvons \'e0 l\rquote endroit indiqu\'e9 + chacun un poignard\~; je pratique un trou dans le ventre de notre guide\'85 +\par +\par \endash Oh ! non, pas dans le ventre, tu lui volerais ses cinq cents \'e9cus\~; dans le bras. +\par +\par \endash Ah ! oui, dans le bras ce serait le perdre, pauvre cher homme ! on verrait bien qu\rquote il y a mis de la complaisance, et moi aussi. Non, non, dans le c\'f4t\'e9 droit, en glissant adroitement le long des c\'f4tes\~: c\rquote +est un coup vraisemblable et innocent. +\par +\par \endash Allons, va pour celui-l\'e0\~; ensuite\'85 +\par +\par \endash Ensuite tu barricades la grande porte avec des bancs tandis que nos deux princesses s\rquote \'e9lancent de l\rquote autel o\'f9 elles sont cach\'e9es et que Henriette ouvre la petite porte. Ah ! ma foi ! je l\rquote aime aujourd\rquote +hui Henriette, il faut qu\rquote elle m\rquote ait fait quelque infid\'e9lit\'e9 pour que cela me reprenne ainsi. +\par +\par \endash Et puis, dit La Mole avec cette voix fr\'e9missante qui passe comme une musique \'e0 travers les l\'e8vres, et puis nous gagnons les bois. Un bon baiser donn\'e9 \'e0 chacun de nous nous fait joyeux et forts. Nous vois-tu, Annibal, pench\'e9 +s sur nos chevaux rapides et le c\'9cur doucement oppress\'e9\~? Oh ! la bonne chose que la peur ! La peur en plein air, lorsqu\rquote on a sa bonne \'e9p\'e9e nue au flanc, lorsqu\rquote on crie hourra au coursier qu\rquote on aiguillonne de l\rquote +\'e9peron, et qui \'e0 chaque hourra bondit et vole. +\par +\par \endash Oui, dit Coconnas, mais la peur entre quatre murs, qu\rquote en dis-tu, La Mole\~? Moi, je puis en parler, car j\rquote ai \'e9prouv\'e9 quelque chose comme cela. Quand ce visage bl\'eame de Beaulieu est entr\'e9 pour la premi\'e8 +re fois dans ma chambre, derri\'e8re lui dans l\rquote ombre brillaient des pertuisanes et retentissait un sinistre bruit de fer heurt\'e9 contre du fer. Je te jure que j\rquote ai pens\'e9 tout aussit\'f4t au duc d\rquote Alen\'e7on, et que je m\rquote +attendais \'e0 voir appara\'eetre sa vilaine face entre deux vilaines t\'eates de hallebardiers. J\rquote ai \'e9t\'e9 tromp\'e9 et ce fut ma seule consolation\~; mais je n\rquote ai pas tout perdu\~: la nuit venue, j\rquote en ai r\'eav\'e9. +\par +\par \endash Ainsi, dit La Mole, qui suivait sa pens\'e9e souriante sans accompagner son ami dans les excursions que faisait la sienne aux champs du fantastique, ainsi elles ont tout pr\'e9vu, m\'ea +me le lieu de notre retraite. Nous allons en Lorraine, cher ami. En v\'e9rit\'e9, j\rquote eusse mieux aim\'e9 aller en Navarre\~; en Navarre, j\rquote \'e9tais chez elle, mais la Navarre est trop loin, Nancy vaut mieux\~; d\rquote ailleurs, l\'e0 +, nous ne serons qu\rquote \'e0 quatre-vingts lieues de Paris. Sais-tu un regret que j\rquote emporte, Annibal, en sortant d\rquote ici\~? +\par +\par \endash Ah ! ma foi, non\'85 par exemple. Quant \'e0 moi, j\rquote avoue que j\rquote y laisse tous les miens. +\par +\par \endash Eh bien, c\rquote est de ne pouvoir emmener avec nous le digne ge\'f4lier au lieu de\'85 +\par +\par \endash Mais il ne voudrait pas, dit Coconnas, il y perdrait trop\~: songe donc, cinq cents \'e9cus de nous, une r\'e9compense du gouvernement, de l\rquote avancement peut-\'eatre\~; comme il vivra heureux ce gaillard-l\'e0, quand je l\rquote aurai tu +\'e9 ! \'85 Mais qu\rquote as-tu donc\~? +\par +\par \endash Rien ! Une id\'e9e qui me passe par l\rquote esprit. +\par +\par \endash Elle n\rquote est pas dr\'f4le, \'e0 ce qu\rquote il para\'eet, car tu p\'e2lis affreusement. +\par +\par \endash C\rquote est que je me demande pourquoi on nous m\'e8nerait \'e0 la chapelle. +\par +\par \endash Tiens ! dit Coconnas, pour faire nos p\'e2ques. Voil\'e0 le moment, ce me semble. +\par +\par \endash Mais, dit La Mole, on ne conduit \'e0 la chapelle que les condamn\'e9s \'e0 mort ou les tortur\'e9s. +\par +\par \endash Oh ! oh ! fit Coconnas en p\'e2lissant l\'e9g\'e8rement \'e0 son tour, ceci m\'e9rite attention. Interrogeons sur ce point le brave homme que je dois \'e9ventrer incessamment. Eh ! porte-clefs, mon ami ! +\par +\par \endash Monsieur m\rquote appelle ! dit le ge\'f4lier qui faisait le guet sur les premi\'e8res marches de l\rquote escalier. +\par +\par \endash Oui, viens \'e7a. +\par +\par \endash Me voici. +\par +\par \endash Il est convenu que c\rquote est de la chapelle que nous nous sauverons, n\rquote est-ce pas\~? +\par +\par \endash Chut ! dit le porte-clefs en regardant avec effroi autour de lui. +\par +\par \endash Sois tranquille, personne ne nous \'e9coute. +\par +\par \endash Oui, monsieur, c\rquote est de la chapelle. +\par +\par \endash On nous y conduira donc \'e0 la chapelle\~? +\par +\par \endash Sans doute, c\rquote est l\rquote usage. +\par +\par \endash C\rquote est l\rquote usage\~? +\par +\par \endash Oui, apr\'e8s toute condamnation \'e0 mort, c\rquote est l\rquote usage de permettre que le condamn\'e9 passe la nuit dans la chapelle. +\par +\par Coconnas et La Mole tressaillirent et se regard\'e8rent en m\'eame temps. +\par +\par \endash Vous croyez donc que nous serons condamn\'e9s \'e0 mort\~? +\par +\par \endash Sans doute\'85 mais vous aussi, vous le croyiez. +\par +\par \endash Comment ! nous aussi, dit La Mole. +\par +\par \endash Certainement\'85 si vous ne le croyiez pas, vous n\rquote auriez pas tout pr\'e9par\'e9 pour votre fuite. +\par +\par \endash Sais-tu que c\rquote est plein de sens ce qu\rquote il dit l\'e0 ! fit Coconnas \'e0 La Mole. +\par +\par \endash Oui\'85 ce que je sais aussi, maintenant du moins, c\rquote est que nous jouons gros jeu, \'e0 ce qu\rquote il para\'eet. +\par +\par \endash Et moi donc ! dit le guichetier, croyez-vous que je ne risque rien\~?\'85 Si dans un moment d\rquote \'e9motion monsieur allait se tromper de c\'f4t\'e9 ! \'85 +\par +\par \endash Eh ! mordi ! je voudrais \'eatre \'e0 ta place, dit lentement Coconnas, et ne pas avoir affaire \'e0 d\rquote autres mains qu\rquote \'e0 cette main, \'e0 d\rquote autre fer que celui qui te touchera. +\par +\par \endash Condamn\'e9s \'e0 mort ! murmura La Mole, mais c\rquote est impossible ! +\par +\par \endash Impossible ! dit na\'efvement le guichetier, et pourquoi\~? +\par +\par \endash Chut ! dit Coconnas, je crois que l\rquote on ouvre la porte d\rquote en bas. +\par +\par \endash En effet, reprit vivement le ge\'f4lier\~; rentrez, messieurs ! rentrez ! +\par +\par \endash Et quand croyez-vous que le jugement ait lieu\~? demanda La Mole. +\par +\par \endash Demain au plus tard. Mais soyez tranquilles, les personnes qui doivent \'eatre pr\'e9venues le seront. +\par +\par \endash Alors embrassons-nous et faisons nos adieux \'e0 ces murs. +\par +\par Les deux amis se jet\'e8rent dans les bras l\rquote un de l\rquote autre, et rentr\'e8rent chacun dans sa chambre, La Mole soupirant, Coconnas chantonnant. +\par +\par Il ne se passa rien de nouveau jusqu\rquote \'e0 sept heures du soir. La nuit descendit sombre et pluvieuse sur le donjon de Vincennes, une vraie nuit d\rquote \'e9vasion. On apporta le repas du soir de Coconnas, lequel soupa avec son app\'e9 +tit ordinaire, tout en songeant au plaisir qu\rquote il aurait \'e0 \'eatre mouill\'e9 par cette pluie qui fouettait les murailles, et d\'e9j\'e0 il se pr\'e9parait \'e0 s\rquote endormir au murmure sourd et monotone du vent, quand i +l lui sembla que ce vent, qu\rquote il \'e9coutait parfois avec un sentiment de m\'e9lancolie qu\rquote il n\rquote avait jamais \'e9prouv\'e9 avant qu\rquote il f\'fbt en prison, sifflait plus \'e9trangement que d\rquote +habitude sous toutes les portes, et que le po\'eale ronflait avec plus de rage qu\rquote \'e0 l\rquote ordinaire. Ce ph\'e9nom\'e8ne avait lieu chaque fois qu\rquote on ouvrait un des cachots de l\rquote \'e9tage sup\'e9rieur et surtout celui d\rquote +en face. C\rquote est \'e0 ce bruit qu\rquote Annibal reconnaissait toujours que le ge\'f4lier allait venir, attendu que ce bruit indiquait qu\rquote il sortait de chez La Mole. +\par +\par Cependant cette fois, Coconnas demeura inutilement le cou tendu et l\rquote oreille au guet. +\par +\par Le temps s\rquote \'e9coula, personne ne vint. +\par +\par \endash C\rquote est \'e9trange, dit Coconnas, on a ouvert chez La Mole et l\rquote on n\rquote ouvre pas chez moi. La Mole aurait-il appel\'e9\~? serait-il malade\~? que veut dire cela\~? +\par +\par Tout est soup\'e7on et inqui\'e9tude comme tout est joie et espoir pour un prisonnier. Une demi-heure s\rquote \'e9coula, puis une heure, puis une heure et demie. Coconnas commen\'e7ait \'e0 s\rquote endormir de d\'e9 +pit, quand le bruit de la serrure le fit bondir. +\par +\par \endash Oh ! oh ! dit-il, est-ce d\'e9j\'e0 l\rquote heure du d\'e9part et va-t-on nous conduire \'e0 la chapelle sans \'eatre condamn\'e9s\~? Mordi ! ce serait un plaisir de fuir par une nuit pareille, il fait noir comme dans un four\~ +; pourvu que les chevaux ne soient point aveugl\'e9s ! +\par +\par Il se pr\'e9parait \'e0 questionner gaiement le porte-clefs, quand il vit celui-ci appliquer son doigt sur les l\'e8vres en roulant des yeux tr\'e8s \'e9loquents. +\par +\par En effet, derri\'e8re le ge\'f4lier on entendait du bruit et l\rquote on apercevait des ombres. +\par +\par Tout \'e0 coup, au milieu de l\rquote obscurit\'e9, il distingua deux casques sur chacun desquels la chandelle fumeuse envoya une paillette d\rquote or. +\par +\par \endash Oh ! oh ! demanda-t-il \'e0 demi-voix, qu\rquote est-ce que c\rquote est que cet appareil sinistre\~? o\'f9 allons-nous donc\~? +\par +\par Le ge\'f4lier ne r\'e9pondit que par un soupir qui ressemblait fort \'e0 un g\'e9missement. +\par +\par \endash Mordi ! murmura Coconnas, quelle peste d\rquote existence ! toujours des extr\'eames, jamais de terre ferme\~: on barbote dans cent pieds d\rquote eau, ou l\rquote on plane au-dessus des nuages, pas de milieu. Voyons, o\'f9 allons-nous\~? +\par +\par \endash Suivez les hallebardiers, monsieur, dit une voix grasseyante qui fit conna\'eetre \'e0 Coconnas que les soldats qu\rquote il avait entrevus \'e9taient accompagn\'e9s d\rquote un huissier quelconque. +\par +\par \endash Et M.\~de\~La Mole, demanda le Pi\'e9montais, o\'f9 est-il\~? que devient-il\~? +\par +\par \endash Suivez les hallebardiers, r\'e9p\'e9ta la m\'eame voix grasseyante sur le m\'eame ton. +\par +\par Il fallait ob\'e9ir. Coconnas sortit de sa chambre, et aper\'e7ut l\rquote homme noir dont la voix lui avait \'e9t\'e9 si d\'e9sagr\'e9able. C\rquote \'e9tait un petit greffier bossu, et qui sans doute s\rquote \'e9tait fait homme de robe pour qu\rquote +on ne s\rquote aper\'e7\'fbt point qu\rquote il \'e9tait bancal en m\'eame temps. +\par +\par Il descendit lentement l\rquote escalier en spirale. Au premier \'e9tage, les gardes s\rquote arr\'eat\'e8rent. +\par +\par \endash C\rquote est beaucoup descendre, murmura Coconnas, mais pas encore assez. +\par +\par La porte s\rquote ouvrit. Coconnas avait un regard de lynx et un flair de limier\~; il flaira les juges, et vit dans l\rquote ombre une silhouette d\rquote homme aux bras nus qui lui fit monter la sueur au front. Il n\rquote +en prit pas moins la mine la plus souriante, pencha la t\'eate \'e0 gauche, selon le code des grands airs \'e0 la mode \'e0 cette \'e9poque, et, le poing sur la hanche, entra dans la salle. +\par +\par On leva une tapisserie, et Coconnas aper\'e7ut effectivement des juges et des greffiers. +\par +\par \'c0 quelques pas de ces juges et de ces greffiers, La Mole \'e9tait assis sur un banc. +\par +\par Coconnas fut conduit devant un tribunal. Arriv\'e9 en face des juges, Coconnas s\rquote arr\'eata, salua La Mole d\rquote un signe de t\'eate et d\rquote un sourire, puis il attendit. +\par +\par \endash Comment vous nommez-vous, monsieur\~? lui demanda le pr\'e9sident. +\par +\par \endash Marc-Annibal de Coconnas, r\'e9pondit le gentilhomme avec une gr\'e2ce parfaite, comte de Montpantier, Chenaux et autres lieux\~; mais on conna\'eet nos qualit\'e9s, je pr\'e9sume. +\par +\par \endash O\'f9 \'eates-vous n\'e9\~? +\par +\par \endash \'c0 Saint-Colomban, pr\'e8s de Suze. +\par +\par \endash Quel \'e2ge avez-vous\~? +\par +\par \endash Vingt-sept ans et trois mois. +\par +\par \endash Bien, dit le pr\'e9sident. +\par +\par \endash Il para\'eet que cela lui fit plaisir, murmura Coconnas. +\par +\par \endash Maintenant, dit le pr\'e9sident apr\'e8s un moment de silence qui donna au greffier le temps d\rquote \'e9crire les r\'e9ponses de l\rquote accus\'e9, quel \'e9tait votre but en quittant la maison de M.\~d\rquote Alen\'e7on\~? +\par +\par \endash De me r\'e9unir \'e0 M.\~de\~La Mole, mon ami, que voil\'e0, et qui, lorsque je la quittai, moi, l\rquote avait d\'e9j\'e0 quitt\'e9e depuis quelques jours. +\par +\par \endash Que faisiez-vous \'e0 la chasse o\'f9 vous f\'fbtes arr\'eat\'e9\~? +\par +\par \endash Mais, r\'e9pondit Coconnas, je chassais. +\par +\par \endash Le roi \'e9tait aussi \'e0 cette chasse, et il y ressentit les premi\'e8res atteintes du mal dont il souffre en ce moment. +\par +\par \endash Quant \'e0 ceci, je n\rquote \'e9tais pas pr\'e8s du roi, et je ne puis rien dire. J\rquote ignorais m\'eame qu\rquote il f\'fbt atteint d\rquote un mal quelconque. Les juges se regard\'e8rent avec un sourire d\rquote incr\'e9dulit\'e9. +\par +\par \endash Ah ! vous l\rquote ignoriez\~? dit le pr\'e9sident. +\par +\par \endash Oui, monsieur, et j\rquote en suis f\'e2ch\'e9. Quoique le roi de France ne soit pas mon roi, j\rquote ai beaucoup de sympathie pour lui. +\par +\par \endash Vraiment\~? +\par +\par \endash Parole d\rquote honneur ! Ce n\rquote est pas comme pour son fr\'e8re le duc d\rquote Alen\'e7on. Celui-l\'e0, je l\rquote avoue\'85 +\par +\par \endash Il ne s\rquote agit point ici du duc d\rquote Alen\'e7on, monsieur, mais de Sa Majest\'e9. +\par +\par \endash Eh bien, je vous ai d\'e9j\'e0 dit que j\rquote \'e9tais son tr\'e8s humble serviteur, r\'e9pondit Coconnas en se dandinant avec une adorable insolence. +\par +\par \endash Si vous \'eates en effet son serviteur, comme vous le pr\'e9tendez, monsieur, voulez-vous nous dire ce que vous savez d\rquote une certaine statue magique\~? +\par +\par \endash Ah ! bon ! nous revenons \'e0 l\rquote histoire de la statue, \'e0 ce qu\rquote il para\'eet\~? +\par +\par \endash Oui, monsieur, cela vous d\'e9pla\'eet-il\~? +\par +\par \endash Non point, au contraire\~; j\rquote aime mieux cela. Allez. +\par +\par \endash Pourquoi cette statue se trouvait-elle chez M.\~de\~La Mole\~? +\par +\par \endash Chez M.\~de\~La Mole, cette statue\~? Chez Ren\'e9, vous voulez dire. +\par +\par \endash Vous reconnaissez donc qu\rquote elle existe\~? +\par +\par \endash Dame ! si on me la montre. +\par +\par \endash La voici. Est-ce celle que vous connaissez\~? +\par +\par \endash Tr\'e8s bien. +\par +\par \endash Greffier, dit le pr\'e9sident, \'e9crivez que l\rquote accus\'e9 reconna\'eet la statue pour l\rquote avoir vue chez M.\~de\~La Mole. +\par +\par \endash Non pas, non pas, dit Coconnas, ne confondons point\~: pour l\rquote avoir vue chez Ren\'e9. +\par +\par \endash Chez Ren\'e9, soit ! Quel jour\~? +\par +\par \endash Le seul jour o\'f9 nous y avons \'e9t\'e9, M.\~de\~La Mole et moi. +\par +\par \endash Vous avouez donc que vous avez \'e9t\'e9 chez Ren\'e9 avec M.\~de\~La Mole\~? +\par +\par \endash Ah ! \'e7a ! est-ce que je m\rquote en suis jamais cach\'e9\~? +\par +\par \endash Greffier, \'e9crivez que l\rquote accus\'e9 avoue avoir \'e9t\'e9 chez Ren\'e9 pour faire des conjurations. +\par +\par \endash Hol\'e0, h\'e9 ! tout beau, tout beau, monsieur le pr\'e9sident. Mod\'e9rez votre enthousiasme, je vous prie\~: je n\rquote ai pas dit un mot de tout cela. +\par +\par \endash Vous niez que vous avez \'e9t\'e9 chez Ren\'e9 pour faire des conjurations\~? +\par +\par \endash Je le nie. La conjuration s\rquote est faite par accident, mais sans pr\'e9m\'e9ditation. +\par +\par \endash Mais elle a eu lieu\~? +\par +\par \endash Je ne puis nier qu\rquote il se soit fait quelque chose qui ressemblait \'e0 un charme. +\par +\par \endash Greffier, \'e9crivez que l\rquote accus\'e9 avoue qu\rquote il s\rquote est fait chez Ren\'e9 un charme contre la vie du roi. +\par +\par \endash Comment ! contre la vie du roi ! C\rquote est un inf\'e2me mensonge. Il ne s\rquote est jamais fait de charme contre la vie du roi. +\par +\par \endash Vous le voyez, messieurs, dit La Mole. +\par +\par \endash Silence ! fit le pr\'e9sident. Puis se retournant vers le greffier\~: \endash Contre la vie du roi, continua-t-il. Y \'eates-vous\~? +\par +\par \endash Mais non, mais non, dit Coconnas. D\rquote ailleurs la statue n\rquote est pas une statue d\rquote homme, mais de femme. +\par +\par \endash Eh bien, messieurs, que vous avais-je dit\~? reprit La Mole. +\par +\par \endash Monsieur de la Mole, dit le pr\'e9sident, vous r\'e9pondrez quand nous vous interrogerons\~; mais n\rquote interrompez pas l\rquote interrogatoire des autres. +\par +\par \endash Ainsi, vous dites que c\rquote est une femme\~? +\par +\par \endash Sans doute, je le dis. +\par +\par \endash Pourquoi alors a-t-elle une couronne et un manteau royal\~? +\par +\par \endash Pardieu ! dit Coconnas, c\rquote est bien simple\~; parce que c\rquote \'e9tait\'85 La Mole se leva et mit un doigt sur sa bouche. +\par +\par \endash C\rquote est juste, dit Coconnas\~; qu\rquote allais-je donc raconter, moi, comme si cela regardait ces messieurs ! +\par +\par \endash Vous persistez \'e0 dire que cette statue est une statue de femme\~? +\par +\par \endash Oui, certainement, je persiste. +\par +\par \endash Et vous refusez de dire quelle est cette femme\~? +\par +\par \endash Une femme de mon pays, dit La Mole, que j\rquote aimais et dont je voulais \'eatre aim\'e9. +\par +\par \endash Ce n\rquote est pas vous qu\rquote on interroge, monsieur de la Mole, s\rquote \'e9cria le pr\'e9sident\~; taisez-vous donc, ou l\rquote on vous b\'e2illonnera. +\par +\par \endash \'85 B\'e2illonnera ! dit Coconnas\~; comment dites-vous cela, monsieur de la robe noire\~? On b\'e2illonnera mon ami ! \'85 un gentilhomme ! Allons donc ! +\par +\par \endash Faites entrer Ren\'e9, dit le procureur g\'e9n\'e9ral Laguesle. +\par +\par \endash Oui, faites entrer Ren\'e9, dit Coconnas, faites\~; nous allons voir un peu qui a raison, ici, de vous trois ou de nous deux. +\par +\par Ren\'e9 entra p\'e2le, vieilli, presque m\'e9connaissable pour les deux amis, courb\'e9 sous le poids du crime qu\rquote il allait commettre, bien plus que de ceux qu\rquote il avait commis. +\par +\par \endash Ma\'eetre Ren\'e9, dit le juge, reconnaissez-vous les deux accus\'e9s ici pr\'e9sents\~? +\par +\par \endash Oui, monsieur, r\'e9pondit Ren\'e9 d\rquote une voix qui trahissait son \'e9motion. +\par +\par \endash Pour les avoir vus o\'f9\~? +\par +\par \endash En plusieurs lieux, et notamment chez moi. +\par +\par \endash Combien de fois ont-ils \'e9t\'e9 chez vous\~? +\par +\par \endash Une seule. +\par +\par \'c0 mesure que Ren\'e9 parlait, la figure de Coconnas s\rquote \'e9panouissait. Le visage de La Mole, au contraire, demeurait grave comme s\rquote il avait eu un pressentiment. +\par +\par \endash Et \'e0 quelle occasion ont-ils \'e9t\'e9 chez vous\~? Ren\'e9 sembla h\'e9siter un moment. +\par +\par \endash Pour me commander une figure de cire, dit-il. +\par +\par \endash Pardon, pardon, ma\'eetre Ren\'e9, dit Coconnas, vous faites une petite erreur. +\par +\par \endash Silence ! dit le pr\'e9sident. Puis se retournant vers Ren\'e9\~: Cette figurine, continua-t-il, est-elle une figure d\rquote homme ou de femme\~? +\par +\par \endash D\rquote homme, r\'e9pondit Ren\'e9. +\par +\par Coconnas bondit comme s\rquote il e\'fbt re\'e7u une commotion \'e9lectrique. +\par +\par \endash D\rquote homme ! dit-il. +\par +\par \endash D\rquote homme, r\'e9p\'e9ta Ren\'e9, mais d\rquote une voix si faible qu\rquote \'e0 peine le pr\'e9sident l\rquote entendit. +\par +\par \endash Et pourquoi cette statue d\rquote homme a-t-elle un manteau sur les \'e9paules et une couronne sur la t\'eate\~? +\par +\par \endash Parce que cette statue repr\'e9sente un roi. +\par +\par \endash Inf\'e2me menteur ! cria Coconnas exasp\'e9r\'e9. +\par +\par \endash Tais-toi, Coconnas, tais-toi, interrompit La Mole, laisse dire cet homme, chacun est ma\'eetre de perdre son \'e2me. +\par +\par \endash Mais non pas le corps des autres, mordi ! +\par +\par \endash Et que voulait dire cette aiguille d\rquote acier que la statue avait dans le c\'9cur, avec la lettre M \'e9crite sur une petite banni\'e8re\~? +\par +\par \endash L\rquote aiguille simulait l\rquote \'e9p\'e9e ou le poignard, la lettre M veut dire MORT. +\par +\par Coconnas fit un mouvement pour \'e9trangler Ren\'e9, quatre gardes le retinrent. +\par +\par \endash C\rquote est bien, dit le procureur Laguesle, le tribunal est suffisamment renseign\'e9. Reconduisez les prisonniers dans les chambres d\rquote attente. +\par +\par \endash Mais, s\rquote \'e9criait Coconnas, il est impossible de s\rquote entendre accuser de pareilles choses sans protester. +\par +\par \endash Protestez, monsieur, on ne vous en emp\'eache pas. Gardes, vous avez entendu\~? Les gardes s\rquote empar\'e8rent des deux accus\'e9s et les firent sortir, La Mole par une porte, Coconnas par l\rquote autre. +\par +\par Puis le procureur fit signe \'e0 cet homme que Coconnas avait aper\'e7u dans l\rquote ombre et lui dit\~: +\par +\par \endash Ne vous \'e9loignez pas, ma\'eetre, vous aurez de la besogne cette nuit. +\par +\par \endash Par lequel commencerai-je, monsieur\~? demanda l\rquote homme en mettant respectueusement le bonnet \'e0 la main. +\par +\par \endash Par celui-ci, dit le pr\'e9sident en montrant La Mole qu\rquote on apercevait encore comme une ombre entre les deux gardes. +\par +\par Puis s\rquote approchant de Ren\'e9, qui \'e9tait rest\'e9 debout et tremblant en attendant \'e0 son tour qu\rquote on le reconduis\'eet au Ch\'e2telet o\'f9 il \'e9tait enferm\'e9\~: +\par +\par \endash Bien, monsieur, lui dit-il, soyez tranquille, la reine et le roi sauront que c\rquote est \'e0 vous qu\rquote ils auront d\'fb de conna\'eetre la v\'e9rit\'e9. +\par +\par Mais au lieu de lui rendre de la force, cette promesse parut atterrer Ren\'e9, et il ne r\'e9pondit qu\rquote en poussant un profond soupir. +\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97175851}XXVII\line La torture du brodequin{\*\bkmkend _Toc97175851} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Ce fut seulement lorsqu\rquote on l\rquote eut reconduit dans son nouveau cachot et qu\rquote on eut referm\'e9 la porte derri\'e8re lui, que Coconnas, abandonn\'e9 \'e0 lui-m\'eame et cessant d\rquote \'ea +tre soutenu par la lutte avec les juges et par sa col\'e8re contre Ren\'e9, commen\'e7a la s\'e9rie de ses tristes r\'e9flexions. +\par +\par \endash Il me semble, se dit-il \'e0 lui-m\'eame, que cela tourne au plus mal, et qu\rquote il serait temps d\rquote aller un peu \'e0 la chapelle. Je me d\'e9fie des condamnations \'e0 mort\~; car incontestablement on s\rquote occupe de nous condamner +\'e0 mort \'e0 cette heure. Je me d\'e9fie surtout des condamnations \'e0 mort qui se prononcent dans le huis clos d\rquote un ch\'e2teau fort devant des figures aussi laides que toutes ces figures qui m\rquote entouraient. On veut s\'e9 +rieusement nous couper la t\'eate, hum ! hum ! \'85 Je reviens donc \'e0 ce que je disais, il serait temps d\rquote aller \'e0 la chapelle. +\par +\par Ces mots prononc\'e9s \'e0 demi-voix furent suivis d\rquote un silence, et ce silence fut interrompu par un bruit sourd, \'e9touff\'e9, lugubre, et qui n\rquote avait rien d\rquote humain\~; ce cri sembla percer la muraille \'e9 +paisse et vint vibrer sur le fer de ses barreaux. +\par +\par Coconnas frissonna malgr\'e9 lui\~: et cependant c\rquote \'e9tait un homme si brave que chez lui la valeur ressemblait \'e0 l\rquote instinct des b\'eates f\'e9roces\~; Coconnas demeura immobile \'e0 l\rquote endroit o\'f9 + il avait entendu la plainte, doutant qu\rquote une pareille plainte p\'fbt \'eatre prononc\'e9e par un \'eatre humain, et la prenant pour le g\'e9 +missement du vent dans les arbres, ou pour un de ces mille bruits de la nuit qui semblent descendre ou monter des deux mondes inconnus entre lesquels tourne notre monde\~; alors une seconde plainte, plus douloureuse, plus profonde, plus +poignante encore que la premi\'e8re, parvint \'e0 Coconnas, et cette fois, non seulement il distingua bien positivement l\rquote expression de la douleur dans la voix humaine, mais encore il crut reconna\'eetre dans cette voix celle de La Mole. +\par +\par \'c0 cette voix, le Pi\'e9montais oublia qu\rquote il \'e9tait retenu par deux portes, par trois grilles et par une muraille \'e9paisse de douze pieds\~; il s\rquote \'e9lan\'e7 +a de tout son poids contre cette muraille comme pour la renverser et voler au secours de la victime en s\rquote \'e9criant\~: +\par +\par \endash On \'e9gorge donc quelqu\rquote un ici\~? Mais il rencontra sur son chemin le mur auquel il n\rquote avait pas pens\'e9, et il tomba froiss\'e9 du choc contre un banc de pierre sur lequel il s\rquote affaissa. Ce fut tout. +\par +\par \endash Oh ! ils l\rquote ont tu\'e9 ! murmura-t-il\~; c\rquote est abominable ! Mais c\rquote est qu\rquote on ne peut se d\'e9fendre ici\'85 rien, pas d\rquote armes. Il \'e9tendit les mains autour de lui. +\par +\par \endash Ah ! cet anneau de fer, s\rquote \'e9cria-t-il, je l\rquote arracherai, et malheur \'e0 qui m\rquote approchera ! +\par +\par Coconnas se releva, saisit l\rquote anneau de fer, et d\rquote une premi\'e8re secousse l\rquote \'e9branla si violemment, qu\rquote il \'e9tait \'e9vident qu\rquote avec deux secousses pareilles il le descellerait. +\par +\par Mais soudain la porte s\rquote ouvrit et une lumi\'e8re produite par deux torches envahit le cachot. +\par +\par \endash Venez, monsieur, lui dit la m\'eame voix grasseyante qui lui avait \'e9t\'e9 d\'e9j\'e0 si particuli\'e8rement d\'e9sagr\'e9able, et qui, pour se faire entendre cette fois trois \'e9 +tages au-dessous, ne lui parut pas avoir acquis le charme qui lui manquait\~; venez, monsieur, la cour vous attend. +\par +\par \endash Bon, dit Coconnas l\'e2chant son anneau, c\rquote est mon arr\'eat que je vais entendre, n\rquote est-ce pas\~? +\par +\par \endash Oui, monsieur. +\par +\par \endash Oh ! je respire\~; marchons, dit-il. Et il suivit l\rquote huissier, qui marchait devant lui de son pas compass\'e9 et tenant sa baguette noire. Malgr\'e9 la satisfaction qu\rquote il avait t\'e9moign\'e9e dans un premier m +ouvement, Coconnas jetait, tout en marchant, un regard inquiet \'e0 droite et \'e0 gauche, devant et derri\'e8re. +\par +\par \endash Oh ! oh ! murmura-t-il, je n\rquote aper\'e7ois pas mon digne ge\'f4lier\~; j\rquote avoue que sa pr\'e9sence me manque. +\par +\par On entra dans la salle que venaient de quitter les juges, et o\'f9 demeurait seul debout un homme que Coconnas reconnut pour le procureur g\'e9n\'e9ral, qui avait plusieurs fois, dans le cours de l\rquote interrogatoire, port\'e9 + la parole, et toujours avec une animosit\'e9 facile \'e0 reconna\'eetre. +\par +\par En effet, c\rquote \'e9tait celui \'e0 qui Catherine, tant\'f4t par lettre, tant\'f4t de vive voix, avait particuli\'e8rement recommand\'e9 le proc\'e8s. +\par +\par Un rideau lev\'e9 laissait voir le fond de cette chambre, et cette chambre, dont les profondeurs se perdaient dans l\rquote obscurit\'e9, avait dans ses parties \'e9clair\'e9es un aspect si terrible que Coconnas sentit que les jambes lui manquaient et s +\rquote \'e9cria\~: +\par +\par \endash Oh ! mon Dieu ! Ce n\rquote \'e9tait pas sans cause que Coconnas avait pouss\'e9 ce cri de terreur. Le spectacle \'e9tait en effet des plus lugubres. La salle, cach\'e9e pendant l\rquote interrogatoire par ce rideau, qui \'e9tait lev\'e9 + maintenant, apparaissait comme le vestibule de l\rquote enfer. Au premier plan on voyait un chevalet de bois garni de cordes, de poulies et d\rquote autres accessoires tortionnaires. Plus loin flambait un brasier qui refl\'e9tait ses lueurs rouge\'e2 +tres sur tous les objets environnants, et qui assombrissait encore la silhouette de ceux qui se trouvaient entre Coconnas et lui. Contre une des colonnes qui soutenaient la vo\'fbte, un homme immobile comme une statue se tenait debout une corde \'e0 l +a main. On e\'fbt dit qu\rquote il \'e9tait de la m\'eame pierre que la colonne \'e0 laquelle il adh\'e9rait. Sur les murs au-dessus des bancs de gr\'e8s, entre des anneaux de fer, pendaient des cha\'eenes et reluisaient des lames. +\par +\par \endash Oh ! murmura Coconnas, la salle de la torture toute pr\'e9par\'e9e et qui semble ne plus attendre que le patient ! Qu\rquote est-ce que cela signifie\~? +\par +\par \endash \'c0 genoux, Marc-Annibal Coconnas, dit une voix qui fit relever la t\'eate du gentilhomme, \'e0 genoux pour entendre l\rquote arr\'eat qui vient d\rquote \'eatre rendu contre vous ! +\par +\par C\rquote \'e9tait une de ces invitations contre lesquelles toute la personne d\rquote Annibal r\'e9agissait instinctivement. +\par +\par Mais comme elle \'e9tait en train de r\'e9agir, deux hommes appuy\'e8rent leurs mains sur son \'e9paule d\rquote une fa\'e7on si inattendue et surtout si pesante, qu\rquote il tomba les deux genoux sur la dalle. +\par +\par La voix continua\~: +\par +\par \'ab\~Arr\'eat rendu par la cour s\'e9ant au donjon de Vincennes contre Marc-Annibal de Coconnas, atteint et convaincu du crime de l\'e8se-majest\'e9, de tentative d\rquote empoisonnement, de sortil\'e8ge et de magie contre la personne + du roi, du crime de conspiration contre la s\'fbret\'e9 de l\rquote \'c9tat, comme aussi pour avoir entra\'een\'e9, par ses pernicieux conseils, un prince du sang \'e0 la r\'e9bellion\'85\~\'bb +\par +\par \'c0 chacune de ces imputations, Coconnas avait hoch\'e9 la t\'eate en battant la mesure comme font les \'e9coliers indociles. +\par +\par Le juge continua\~: +\par +\par \'ab\~En cons\'e9quence de quoi, sera ledit Marc-Annibal de Coconnas conduit de la prison \'e0 la place Saint-Jean-en-Gr\'e8ve pour y \'eatre d\'e9capit\'e9\~; ses biens seront confisqu\'e9s, ses hautes futaies coup\'e9es \'e0 + la hauteur de six pieds, ses ch\'e2teaux ruin\'e9s, et en l\rquote air un poteau plant\'e9 avec une plaque de cuivre qui constatera le crime et le ch\'e2timent\'85\~\'bb +\par +\par \endash Pour ma t\'eate, dit Coconnas, je crois bien qu\rquote on la tranchera, car elle est en France et fort aventur\'e9e m\'eame. Quant \'e0 mes bois de haute futaie, et quant \'e0 mes ch\'e2teaux je d\'e9 +fie toutes les scies et toutes les pioches du royaume tr\'e8s chr\'e9tien de mordre dedans. +\par +\par \endash Silence ! fit le juge. Et il continua\~: \'ab\~De plus sera ledit Coconnas\'85\~\'bb +\par +\par \endash Comment ! interrompit Coconnas, il me sera fait quelque chose encore apr\'e8s la d\'e9capitation\~? Oh ! oh ! cela me para\'eet bien s\'e9v\'e8re. +\par +\par \endash Non, monsieur, dit le juge\~: avant\'85 +\par +\par Et il reprit\~: +\par +\par \'ab\~Et sera de plus ledit Coconnas, avant l\rquote ex\'e9cution du jugement, appliqu\'e9 \'e0 la question extraordinaire qui est des dix coins.\~\'bb +\par +\par Coconnas bondit, foudroyant le juge d\rquote un regard \'e9tincelant. +\par +\par \endash Et pour quoi faire\~? s\rquote \'e9cria-t-il, ne trouvant pas d\rquote autres mots que cette na\'efvet\'e9 pour exprimer la foule de pens\'e9es qui venaient de surgir dans son esprit. +\par +\par En effet, cette torture \'e9tait pour Coconnas le renversement complet de ses esp\'e9rances\~; il ne serait conduit \'e0 la chapelle qu\rquote apr\'e8s la torture, et de cette torture on mourait souvent\~; on en mourait d\rquote autant mieux qu\rquote on +\'e9tait plus brave et plus fort, car alors on regardait comme une l\'e2chet\'e9 d\rquote avouer\~; et tant qu\rquote on n\rquote avouait pas, la torture continuait, et non seulement continuait, mais redoublait de force. +\par +\par Le juge se dispensa de r\'e9pondre \'e0 Coconnas, la suite de l\rquote arr\'eat r\'e9pondant pour lui\~; seulement il continua\~: \'ab\~Afin de le forcer d\rquote avouer ses complices, complots et machinations dans le d\'e9tail.\~\'bb +\par +\par \endash Mordi ! s\rquote \'e9cria Coconnas, voil\'e0 ce que j\rquote appelle une infamie\~; voil\'e0 ce que j\rquote appelle bien plus qu\rquote une infamie, voil\'e0 ce que j\rquote appelle une l\'e2chet\'e9. +\par +\par Accoutum\'e9 aux col\'e8res des victimes, col\'e8res que la souffrance calme en les changeant en larmes, le juge impassible ne fit qu\rquote un seul geste. +\par +\par Coconnas, saisi par les pieds et par les \'e9paules, fut renvers\'e9, emport\'e9, couch\'e9 et attach\'e9 sur le lit de la question avant d\rquote avoir pu regarder m\'eame ceux qui lui faisaient cette violence. +\par +\par \endash Mis\'e9rables ! hurlait Coconnas, secouant dans un paroxysme de fureur le lit et les tr\'e9teaux de mani\'e8re \'e0 faire reculer les tourmenteurs eux-m\'eames\~; mis\'e9rables ! torturez-moi, brisez-moi, mette +z-moi en morceaux, vous ne saurez rien, je vous le jure ! Ah ! vous croyez que c\rquote est avec des morceaux de bois ou avec des morceaux de fer qu\rquote on fait parler un gentilhomme de mon nom ! Allez, allez, je vous en d\'e9fie. +\par +\par \endash Pr\'e9parez-vous \'e0 \'e9crire, greffier, dit le juge. +\par +\par \endash Oui, pr\'e9pare-toi ! hurla Coconnas, et si tu \'e9cris tout ce que je vais vous dire \'e0 tous, inf\'e2mes bourreaux, tu auras de l\rquote ouvrage. \'c9cris, \'e9cris. +\par +\par \endash Voulez-vous faire des r\'e9v\'e9lations\~? dit le juge de sa m\'eame voix calme. +\par +\par \endash Rien, pas un mot\~; allez au diable ! +\par +\par \endash Vous r\'e9fl\'e9chirez, monsieur, pendant les pr\'e9paratifs. Allons, ma\'eetre, ajustez les bottines \'e0 monsieur. +\par +\par \'c0 ces mots, l\rquote homme qui \'e9tait rest\'e9 debout et immobile jusque-l\'e0, les cordes \'e0 la main, se d\'e9tacha de la colonne, et d\rquote un pas lent s\rquote approcha de Coconnas, qui se retourna de son c\'f4t\'e9 pour lui faire la grimace. + +\par +\par C\rquote \'e9tait ma\'eetre Caboche, le bourreau de la pr\'e9v\'f4t\'e9 de Paris. +\par +\par Un douloureux \'e9tonnement se peignit sur les traits de Coconnas, qui, au lieu de crier et de s\rquote agiter, demeura immobile et ne pouvant d\'e9tacher ses yeux du visage de cet ami oubli\'e9 qui reparaissait en un pareil moment. +\par +\par Caboche, sans qu\rquote un seul muscle de son visage f\'fbt agit\'e9, sans qu\rquote il par\'fbt avoir jamais vu Coconnas autre part que sur le chevalet, lui introduisit deux planches entre les jambes, lui pla\'e7 +a deux autres planches pareilles en dehors des jambes, et ficela le tout avec la corde qu\rquote il tenait \'e0 la main. +\par +\par C\rquote \'e9tait cet appareil qu\rquote on appelait les brodequins. +\par +\par Pour la question ordinaire, on enfon\'e7ait six coins entre les deux planches, qui en s\rquote \'e9cartant broyaient les chairs. +\par +\par Pour la question extraordinaire, on enfon\'e7ait dix coins, et alors les planches, non seulement broyaient les chairs, mais faisaient \'e9clater les os. +\par +\par L\rquote op\'e9ration pr\'e9liminaire termin\'e9e, ma\'eetre Caboche introduisit l\rquote extr\'e9mit\'e9 du coin entre les deux planches\~; puis, son maillet \'e0 la main, agenouill\'e9 sur un seul genou, il regarda le juge. +\par +\par \endash Voulez-vous parler\~? demanda celui-ci. +\par +\par \endash Non, r\'e9pondit r\'e9solument Coconnas, quoiqu\rquote il sent\'eet la sueur perler sur son front et ses cheveux se dresser sur sa t\'eate. +\par +\par \endash En ce cas, allez, dit le juge, premier coin de l\rquote ordinaire. Caboche leva son bras arm\'e9 d\rquote un lourd maillet et assena un coup terrible sur le coin, qui rendit un son mat. +\par +\par Le chevalet trembla. +\par +\par Coconnas ne laissa point \'e9chapper une plainte \'e0 ce premier coin, qui, d\rquote ordinaire, faisait g\'e9mir les plus r\'e9solus. Il y eut m\'eame plus\~: la seule expression qui se peignit sur son visage fut celle d\rquote un indicible \'e9 +tonnement. Il regarda avec des yeux stup\'e9faits Caboche, qui, le bras lev\'e9, \'e0 demi retourn\'e9 vers le juge, s\rquote appr\'eatait \'e0 redoubler. +\par +\par \endash Quelle \'e9tait votre intention en vous cachant dans la for\'eat\~? demanda le juge. +\par +\par \endash De nous asseoir \'e0 l\rquote ombre, r\'e9pondit Coconnas. +\par +\par \endash Allez, dit le juge. Caboche appliqua un second coup, qui r\'e9sonna comme le premier. Mais pas plus qu\rquote au premier coup Coconnas ne sourcilla, et son \'9cil continua de regarder le bourreau avec la m\'eame expression. Le juge fron\'e7 +a le sourcil. +\par +\par \endash Voil\'e0 un chr\'e9tien bien dur, murmura-t-il\~; le coin est-il entr\'e9 jusqu\rquote au bout, ma\'eetre\~? +\par +\par Caboche se baissa comme pour examiner\~; mais en se baissant il dit tout bas \'e0 Coconnas\~: +\par +\par \endash Mais criez donc, malheureux ! Puis se relevant\~: +\par +\par \endash Jusqu\rquote au bout, monsieur, dit-il. +\par +\par \endash Second coin de l\rquote ordinaire, reprit froidement le juge. Les quatre mots de Caboche expliquaient tout \'e0 Coconnas. Le digne bourreau venait de rendre }{\i \'e0 son ami}{ le plus grand service qui se puisse rendre de bourreau \'e0 + gentilhomme. Il lui \'e9pargnait plus que la douleur, il lui \'e9pargnait la honte des aveux, en lui enfon\'e7ant entre les jambes des coins de cuir \'e9lastiques, dont la partie sup\'e9rieure \'e9 +tait seulement garnie de bois, au lieu de lui enfoncer des coins de ch\'eane. De plus, il lui laissait toute sa force pour faire face \'e0 l\rquote \'e9chafaud. +\par +\par \endash Ah brave, brave Caboche, murmura Coconnas, sois tranquille, va, je vais crier, puisque tu me le demandes, et si tu n\rquote es pas content, tu seras difficile. +\par +\par Pendant ce temps, Caboche avait introduit entre les planches l\rquote extr\'e9mit\'e9 d\rquote un coin plus gros encore que le premier. +\par +\par \endash Allez, dit le juge. +\par +\par \'c0 ce mot, Caboche frappa comme s\rquote il se f\'fbt agi de d\'e9molir d\rquote un seul coup le donjon de Vincennes. +\par +\par \endash Ah ! ah ! hou ! hou ! cria Coconnas sur les intonations les plus vari\'e9es. Mille tonnerres, vous me brisez les os, prenez donc garde ! +\par +\par \endash Ah ! dit le juge en souriant, le second fait son effet\~; cela m\rquote \'e9tonnait aussi. Coconnas respira comme un soufflet de forge. +\par +\par \endash Que faisiez-vous donc dans la for\'eat\~? r\'e9p\'e9ta le juge. +\par +\par \endash Eh ! mordieu ! je vous l\rquote ai d\'e9j\'e0 dit, je prenais le frais. +\par +\par \endash Allez, dit le juge. +\par +\par \endash Avouez, lui glissa Caboche \'e0 l\rquote oreille. +\par +\par \endash Quoi\~? +\par +\par \endash Tout ce que vous voudrez, mais avouez quelque chose. Et il donna le second coup non moins bien appliqu\'e9 que le premier. Coconnas pensa s\rquote \'e9trangler \'e0 force de crier. +\par +\par \endash Oh ! l\'e0, l\'e0, dit-il. Que d\'e9sirez-vous savoir, monsieur\~? par ordre de qui j\rquote \'e9tais dans le bois\~? +\par +\par \endash Oui, monsieur. +\par +\par \endash J\rquote y \'e9tais par ordre de M.\~d\rquote Alen\'e7on. +\par +\par \endash \'c9crivez, dit le juge. +\par +\par \endash Si j\rquote ai commis un crime en tendant un pi\'e8ge au roi de Navarre, continua Coconnas, je n\rquote \'e9tais qu\rquote un instrument, monsieur, et j\rquote ob\'e9issais \'e0 mon ma\'eetre. +\par +\par Le greffier se mit \'e0 \'e9crire. +\par +\par \endash Oh ! tu m\rquote as d\'e9nonc\'e9, face bl\'eame, murmura le patient, attends, attends. +\par +\par Et il raconta la visite de Fran\'e7ois au roi de Navarre, les entrevues entre de Mouy et M.\~d\rquote Alen\'e7on, l\rquote histoire du manteau rouge, le tout en hurlant par r\'e9miniscence et en se faisant ajouter de temps en temps un coup de marteau. + +\par +\par Enfin il donna tant de renseignements pr\'e9cis, v\'e9ridiques, incontestables, terribles contre M.\~le duc d\rquote Alen\'e7on\~; il fit si bien para\'eetre ne les accorder qu\rquote \'e0 la violence des douleurs\~; il grima\'e7 +a, rugit, se plaignit si naturellement et sur tant d\rquote intonations diff\'e9rentes, que le juge lui-m\'eame finit par s\rquote effaroucher d\rquote avoir \'e0 enregistrer des d\'e9tails si compromettants pour un fils de France. +\par +\par \endash Eh bien, \'e0 la bonne heure ! disait Caboche, voici un gentilhomme \'e0 qui il n\rquote est pas besoin de dire les choses \'e0 deux fois et qui fait bonne mesure au greffier. J\'e9sus-Dieu ! que serait-ce donc, si, au lieu d\rquote \'ea +tre de cuir, les coins \'e9taient de bois ! +\par +\par Aussi fit-on gr\'e2ce \'e0 Coconnas du dernier coin de l\rquote extraordinaire\~; mais, sans compter celui-l\'e0, il avait eu affaire \'e0 neuf autres, ce qui suffisait parfaitement \'e0 lui mettre les jambes en bouillie. +\par +\par Le juge fit valoir \'e0 Coconnas la douceur qu\rquote il lui accordait en faveur de ses aveux et se retira. +\par +\par Le patient resta seul avec Caboche. +\par +\par \endash Eh bien, lui demanda celui-ci, comment allons-nous, mon gentilhomme\~? +\par +\par \endash Ah ! mon ami ! mon brave ami, mon cher Caboche ! dit Coconnas, sois certain que je serai reconnaissant toute ma vie de ce que tu viens de faire pour moi. +\par +\par \endash Peste ! vous avez raison, monsieur, car si on savait ce que j\rquote ai fait pour vous, c\rquote est moi qui prendrais votre place sur ce chevalet, et on ne me m\'e9nagerait point, moi, comme je vous ai m\'e9nag\'e9. +\par +\par \endash Mais comment as-tu eu l\rquote ing\'e9nieuse id\'e9e\'85 +\par +\par \endash Voil\'e0, dit Caboche tout en entortillant les jambes de Coconnas dans des linges ensanglant\'e9s\~: j\rquote ai su que vous \'e9tiez arr\'eat\'e9, j\rquote ai su qu\rquote on faisait votre proc\'e8s, j\rquote +ai su que la reine Catherine voulait votre mort\~; j\rquote ai devin\'e9 qu\rquote on vous donnerait la question, et j\rquote ai pris mes pr\'e9cautions en cons\'e9quence. +\par +\par \endash Au risque de ce qui pouvait arriver\~? +\par +\par \endash Monsieur, dit Caboche, vous \'eates le seul gentilhomme qui m\rquote ait donn\'e9 la main, et l\rquote on a de la m\'e9moire et un c\'9cur, tout bourreau qu\rquote on est, et peut-\'eatre m\'eame parce qu\rquote +on est bourreau. Vous verrez demain comme je ferai proprement ma besogne. +\par +\par \endash Demain\~? dit Coconnas. +\par +\par \endash Sans doute, demain. +\par +\par \endash Quelle besogne\~? Caboche regarda Coconnas avec stup\'e9faction. +\par +\par \endash Comment, quelle besogne\~? avez-vous donc oubli\'e9 l\rquote arr\'eat\~? +\par +\par \endash Ah ! oui, en effet, l\rquote arr\'eat, dit Coconnas, je l\rquote avais oubli\'e9. Le fait est que Coconnas ne l\rquote avait point oubli\'e9, mais qu\rquote il n\rquote y pensait pas. Ce \'e0 quoi il pensait, c\rquote \'e9tait \'e0 + la chapelle, au couteau cach\'e9 sous la nappe sacr\'e9e, \'e0 Henriette et \'e0 la reine, \'e0 la porte de la sacristie et aux deux chevaux attendant \'e0 la lisi\'e8re de la for\'eat\~; ce \'e0 quoi il pensait, c\rquote \'e9tait \'e0 la libert\'e9, c +\rquote \'e9tait \'e0 la course en plein air, c\rquote \'e9tait \'e0 la s\'e9curit\'e9 au-del\'e0 des fronti\'e8res de France. +\par +\par \endash Maintenant, dit Caboche, il s\rquote agit de vous faire passer adroitement du chevalet sur la liti\'e8re. N\rquote oubliez pas que pour tout le monde, et m\'eame pour mes valets, vous avez les jambes bris\'e9es, et qu\rquote \'e0 + chaque mouvement vous devez pousser un cri. +\par +\par \endash A\'efe ! fit Coconnas rien qu\rquote en voyant les deux valets approcher de lui la liti\'e8re. +\par +\par \endash Allons ! allons ! un peu de courage, dit Caboche\~; si vous criez d\'e9j\'e0, que direz-vous donc tout \'e0 l\rquote heure\~? +\par +\par \endash Mon cher Caboche, dit Coconnas, ne me laissez pas toucher, je vous en supplie, par vos estimables acolytes\~; peut-\'eatre n\rquote auraient-ils pas la main aussi l\'e9g\'e8re que vous. +\par +\par \endash Posez la liti\'e8re pr\'e8s du chevalet, dit ma\'eetre Caboche. +\par +\par Les deux valets ob\'e9irent. Ma\'eetre Caboche prit Coconnas dans ses bras comme il aurait fait d\rquote un enfant, et le d\'e9posa couch\'e9 sur le brancard\~; mais malgr\'e9 toutes ces pr\'e9cautions, Coconnas poussa des cris f\'e9 +roces. Le brave guichetier parut alors avec une lanterne. +\par +\par \endash \'c0 la chapelle, dit-il. +\par +\par Et les porteurs de Coconnas se mirent en route apr\'e8s que Coconnas eut donn\'e9 \'e0 Caboche une seconde poign\'e9e de main. +\par +\par La premi\'e8re avait trop bien r\'e9ussi au Pi\'e9montais pour qu\rquote il f\'eet d\'e9sormais le difficile. +\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97175852}XXVIII\line La chapelle{\*\bkmkend _Toc97175852} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Le lugubre cort\'e8ge traversa dans le plus profond silence les deux ponts-levis du donjon et la grande cour du ch\'e2teau qui m\'e8ne \'e0 la chapelle, et aux vitraux de laquelle une p\'e2le lumi\'e8re colorait les figures livides des ap\'f4tres en ro +bes rouges. +\par +\par Coconnas aspirait avidement l\rquote air de la nuit, quoique cet air f\'fbt tout charg\'e9 de pluie. Il regardait l\rquote obscurit\'e9 profonde et s\rquote applaudissait de ce que toutes ces circonstances \'e9taient propices \'e0 sa fuite et \'e0 + celle de son compagnon. +\par +\par Il lui fallut toute sa volont\'e9, toute sa prudence, toute sa puissance sur lui-m\'eame pour ne pas sauter en bas de la liti\'e8re d\'e8s que, port\'e9 dans la chapelle, il aper\'e7ut dans le ch\'9cur, et \'e0 trois pas de l\rquote +autel, une masse gisante dans un grand manteau blanc. +\par +\par C\rquote \'e9tait La Mole. +\par +\par Les deux soldats qui accompagnaient la liti\'e8re s\rquote \'e9taient arr\'eat\'e9s en dehors de la porte. +\par +\par \endash Puisqu\rquote on nous fait cette supr\'eame gr\'e2ce de nous r\'e9unir encore une fois, dit Coconnas, alanguissant sa voix, portez-moi pr\'e8s de mon ami. +\par +\par Les porteurs n\rquote avaient aucun ordre contraire, ils ne firent donc aucune difficult\'e9 d\rquote accorder la demande de Coconnas. +\par +\par La Mole \'e9tait sombre et p\'e2le, sa t\'eate \'e9tait appuy\'e9e au marbre de la muraille\~; ses cheveux noirs, baign\'e9s d\rquote une sueur abondante, qui donnait \'e0 son visage la mate p\'e2leur de l\rquote ivoire, semblaient avoir conserv\'e9 + leur raideur apr\'e8s s\rquote \'eatre h\'e9riss\'e9s sur sa t\'eate. +\par +\par Sur un signe du porte-clefs les deux valets s\rquote \'e9loign\'e8rent pour aller chercher le pr\'eatre que demanda Coconnas. +\par +\par C\rquote \'e9tait le signal convenu. +\par +\par Coconnas les suivait des yeux avec anxi\'e9t\'e9\~; mais il n\rquote \'e9tait pas le seul dont le regard ardent \'e9tait fix\'e9 sur eux. \'c0 peine eurent-ils disparu, que deux femmes s\rquote \'e9lanc\'e8rent de derri\'e8re l\rquote +autel et firent irruption dans le ch\'9cur avec des fr\'e9missements de joie qui les pr\'e9c\'e9daient, agitant l\rquote air comme le souffle chaud et bruyant qui pr\'e9c\'e8de l\rquote orage. +\par +\par Marguerite se pr\'e9cipita vers La Mole et le saisit dans ses bras. +\par +\par La Mole poussa un cri terrible, un de ces cris comme en avait entendu Coconnas dans son cachot et qui avaient failli le rendre fou. +\par +\par \endash Mon Dieu ! qu\rquote y a-t-il donc, La Mole\~? dit Marguerite se reculant d\rquote effroi. La Mole poussa un g\'e9missement profond et porta ses mains \'e0 ses yeux comme pour ne pas voir Marguerite. +\par +\par Marguerite fut \'e9pouvant\'e9e plus encore de ce silence et de ce geste que du cri de douleur qu\rquote avait pouss\'e9 La Mole. +\par +\par \endash Oh ! s\rquote \'e9cria-t-elle, qu\rquote as-tu donc\~? tu es tout en sang. +\par +\par Coconnas, qui s\rquote \'e9tait \'e9lanc\'e9 vers l\rquote autel, qui avait pris le poignard, qui tenait d\'e9j\'e0 Henriette enlac\'e9e, se retourna. +\par +\par \endash L\'e8ve-toi donc, disait Marguerite, l\'e8ve-toi donc, je t\rquote en supplie ! tu vois bien que le moment est venu. +\par +\par Un sourire effrayant de tristesse passa sur les l\'e8vres bl\'eames de La Mole, qui semblait ne plus devoir sourire. +\par +\par \endash Ch\'e8re reine ! dit le jeune homme, vous aviez compt\'e9 sans Catherine, et par cons\'e9quent sans un crime. J\rquote ai subi la question, mes os sont rompus, tout mon corps n\rquote est qu\rquote +une plaie, et le mouvement que je fais en ce moment pour appuyer mes l\'e8vres sur votre front me cause des douleurs pires que la mort. +\par +\par Et en effet, avec effort et tout p\'e2lissant, La Mole appuya ses l\'e8vres sur le front de la reine. +\par +\par \endash La question ! s\rquote \'e9cria Coconnas\~; mais moi aussi je l\rquote ai subie\~; mais le bourreau n\rquote a-t-il donc pas fait pour toi ce qu\rquote il a fait pour moi\~? +\par +\par Et Coconnas raconta tout. +\par +\par \endash Ah ! dit La Mole, cela se comprend\~: tu lui as donn\'e9 la main le jour de notre visite\~; moi j\rquote ai oubli\'e9 que tous les hommes sont fr\'e8res, j\rquote ai fait le d\'e9daigneux. Dieu me punit de mon orgueil, merci \'e0 Dieu ! +\par +\par La Mole joignit les mains. Coconnas et les deux femmes \'e9chang\'e8rent un regard d\rquote indicible terreur. +\par +\par \endash Allons, allons, dit le ge\'f4lier, qui avait \'e9t\'e9 jusqu\rquote \'e0 la porte pour \'e9couter et qui \'e9tait revenu, allons, ne perdez pas de temps, cher monsieur de Coconnas\~; mon cou +p de dague, et arrangez-moi cela en digne gentilhomme, car ils vont venir. +\par +\par Marguerite s\rquote \'e9tait agenouill\'e9e pr\'e8s de La Mole, pareille \'e0 ces figures de marbre courb\'e9es sur un tombeau, pr\'e8s du simulacre de celui qu\rquote il renferme. +\par +\par \endash Allons, ami, dit Coconnas, du courage ! je suis fort, je t\rquote emporterai, je te placerai sur ton cheval, je te tiendrai m\'eame devant moi si tu ne peux te soutenir sur la selle, mais partons, partons\~ +; tu entends bien ce que nous dit ce brave homme, il s\rquote agit de ta vie. +\par +\par La Mole fit un effort surhumain, un effort sublime. +\par +\par \endash C\rquote est vrai, il s\rquote agit de ta vie, dit-il. Et il essaya de se soulever. Annibal le prit sous le bras et le dressa debout. La Mole, pendant ce temps, n\rquote avait fait entendre qu\rquote une esp\'e8ce de rugissement sourd\~ +; mais au moment o\'f9 Coconnas le l\'e2chait pour aller au guichetier, et lorsque le patient ne fut plus soutenu que par les bras des deux femmes, ses jambes pli\'e8rent, et, malgr\'e9 les efforts de Marguerite en larmes, il tomba comme une masse, et l +e cri d\'e9chirant qu\rquote il ne put retenir fit retentir la chapelle d\rquote un \'e9cho lugubre qui vibra longtemps sous ses vo\'fbtes. +\par +\par \endash Vous voyez, dit La Mole avec un accent de d\'e9tresse, vous voyez, ma reine, laissez-moi donc, abandonnez-moi donc avec un dernier adieu de vous. Je n\rquote ai point parl\'e9, Marguerite, votre secret est donc demeur\'e9 envelopp\'e9 + dans mon amour, et mourra tout entier avec moi. Adieu, ma reine, adieu\'85 +\par +\par Marguerite, presque inanim\'e9e elle-m\'eame, entoura de ses bras cette t\'eate charmante, et y imprima un baiser presque religieux. +\par +\par \endash Toi, Annibal, dit La Mole, toi que les douleurs ont \'e9pargn\'e9, toi qui es jeune encore et qui peux vivre, fuis, mon ami, donne-moi cette consolation supr\'eame de te savoir en libert\'e9. +\par +\par \endash L\rquote heure passe, cria le ge\'f4lier, allons, h\'e2tez-vous. Henriette essayait d\rquote entra\'eener doucement Annibal, tandis que Marguerite \'e0 genoux devant La Mole, les cheveux \'e9pars et les yeux ruisselants, semblait une Madeleine. + +\par +\par \endash Fuis, Annibal, reprit La Mole, fuis, ne donne pas \'e0 nos ennemis le joyeux spectacle de la mort de deux innocents. +\par +\par Coconnas repoussa doucement Henriette qui l\rquote attirait vers la porte, et d\rquote un geste si solennel qu\rquote il en \'e9tait devenu majestueux\~: +\par +\par \endash Madame, dit-il, donnez d\rquote abord les cinq cents \'e9cus que nous avons promis \'e0 cet homme. +\par +\par \endash Les voici, dit Henriette. +\par +\par Alors se retournant vers La Mole et secouant tristement la t\'eate\~: +\par +\par \endash Quant \'e0 toi, bon La Mole, dit-il, tu me fais injure en pensant un instant que je puisse te quitter. N\rquote ai-je pas jur\'e9 de vivre et de mourir avec toi\~? Mais tu souffres tant, pauvre ami, que je te pardonne. +\par +\par Et il se recoucha r\'e9solument pr\'e8s de son ami, vers lequel il pencha sa t\'eate et dont il effleura le front avec ses l\'e8vres. +\par +\par Puis il attira doucement, doucement, comme une m\'e8re ferait pour son enfant, la t\'eate de son ami, qui glissa contre la muraille et vint se reposer sur sa poitrine. +\par +\par Marguerite \'e9tait sombre. Elle avait ramass\'e9 le poignard que venait de laisser tomber Coconnas. +\par +\par \endash \'d4 ma reine, dit, en \'e9tendant les bras vers elle, La Mole, qui comprenait sa pens\'e9e\~; \'f4 ma reine, n\rquote oubliez pas que je meurs pour \'e9teindre jusqu\rquote au moindre soup\'e7on de notre amour ! +\par +\par \endash Mais que puis-je donc faire pour toi, s\rquote \'e9cria Marguerite d\'e9sesp\'e9r\'e9e, si je ne puis pas m\'eame mourir avec toi\~? +\par +\par \endash Tu peux faire, dit La Mole, tu peux faire que la mort me sera douce, et viendra en quelque sorte \'e0 moi avec un visage souriant. +\par +\par Marguerite se rapprocha de lui en joignant les mains comme pour lui dire de parler. +\par +\par \endash Te rappelles-tu ce soir, Marguerite, o\'f9, en \'e9change de ma vie que je t\rquote offrais alors et que je te donne aujourd\rquote hui, tu me fis une promesse sacr\'e9e\~?\'85 +\par +\par Marguerite tressaillit. +\par +\par \endash Ah ! tu te rappelles, dit La Mole, car tu frissonnes. +\par +\par \endash Oui, oui, je me la rappelle, dit Marguerite, et sur mon \'e2me, Hyacinthe, cette promesse, je la tiendrai. +\par +\par Marguerite \'e9tendit de sa place la main vers l\rquote autel, comme pour prendre une seconde fois Dieu \'e0 t\'e9moin de son serment. +\par +\par Le visage de La Mole s\rquote \'e9claira comme si la vo\'fbte de la chapelle se f\'fbt ouverte, et qu\rquote un rayon c\'e9leste e\'fbt descendu jusqu\rquote \'e0 lui. +\par +\par \endash On vient, on vient, dit le ge\'f4lier. Marguerite poussa un cri, et se pr\'e9cipita vers La Mole, mais la crainte de redoubler ses douleurs l\rquote arr\'eata tremblante devant lui. +\par +\par Henriette posa ses l\'e8vres sur le front de Coconnas et lui dit\~: +\par +\par \endash Je te comprends, mon Annibal, et je suis fi\'e8re de toi. Je sais bien que ton h\'e9ro\'efsme te fait mourir, mais je t\rquote aime pour ton h\'e9ro\'efsme. Devant Dieu je t\rquote +aimerai toujours avant et plus que toute chose, et ce que Marguerite a jur\'e9 de faire pour La Mole, sans savoir quelle chose cela est, je te jure que pour toi aussi je le ferai. +\par +\par Et elle tendit sa main \'e0 Marguerite. +\par +\par \endash C\rquote est bien parler cela\~; merci, dit Coconnas. +\par +\par \endash Avant de me quitter, ma reine, dit La Mole, une derni\'e8re gr\'e2ce\~: donnez-moi un souvenir quelconque de vous, que je puisse baiser en montant \'e0 l\rquote \'e9chafaud. +\par +\par \endash Oh oui ! s\rquote \'e9cria Marguerite, tiens ! \'85 +\par +\par Et elle d\'e9tacha de son cou un petit reliquaire d\rquote or soutenu par une cha\'eene du m\'eame m\'e9tal. +\par +\par \endash Tiens, dit-elle, voici une relique sainte que je porte depuis mon enfance\~; ma m\'e8re me la passa au cou quand j\rquote \'e9tais toute petite et qu\rquote elle m\rquote aimait encore\~; elle vient de notre oncle le pape Cl\'e9ment\~; je ne l +\rquote ai jamais quitt\'e9e. Tiens, prends-la. +\par +\par La Mole la prit et la baisa avidement. +\par +\par \endash On ouvre la porte, dit le ge\'f4lier\~; fuyez, mesdames ! fuyez ! Les deux femmes s\rquote \'e9lanc\'e8rent derri\'e8re l\rquote autel, o\'f9 elles disparurent. Au m\'eame moment le pr\'eatre entrait. +\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97175853}XXIX\line La place Saint-Jean-en-Gr\'e8ve{\*\bkmkend _Toc97175853} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Il est sept heures du matin\~; la foule attendait bruyante sur les places, dans les rues et sur les quais. +\par +\par \'c0 dix heures du matin, un tombereau, le m\'eame dans lequel les deux amis, apr\'e8s leur duel, avaient \'e9t\'e9 ramen\'e9s \'e9vanouis au Louvre, \'e9tait parti de Vincennes, traversait lentement + la rue Saint-Antoine, et sur son passage les spectateurs, si press\'e9s qu\rquote ils s\rquote \'e9crasaient les uns les autres, semblaient des statues aux yeux fixes et \'e0 la bouche glac\'e9e. +\par +\par C\rquote est qu\rquote en effet il y avait ce jour-l\'e0 un spectacle d\'e9chirant, offert par la reine m\'e8re \'e0 tout le peuple de Paris. +\par +\par Dans ce tombereau, dont nous avons parl\'e9, et qui s\rquote acheminait \'e0 travers les rues, couch\'e9s sur quelques brins de paille, deux jeunes gens, la t\'eate nue et compl\'e8tement v\'eatus de noir, s\rquote appuyaient l\rquote un contre l\rquote +autre. Coconnas portait sur ses genoux La Mole, dont la t\'eate d\'e9passait les traverses du tombereau et dont les yeux vagues erraient \'e7a et l\'e0. +\par +\par Et cependant la foule, pour plonger son regard avide jusqu\rquote au fond de la voiture, se pressait, se levait, se haussait, montant sur les bornes, s\rquote accrochant aux anfractuosit\'e9s des murailles, et paraissait satisfaite lorsqu\rquote elle \'e9 +tait parvenue \'e0 ne pas laisser vierge de son regard un seul point des deux corps qui sortaient de la souffrance pour aller \'e0 la destruction. +\par +\par Il avait \'e9t\'e9 dit que La Mole mourait sans avoir avou\'e9 un seul des faits qui lui \'e9taient imput\'e9s, tandis qu\rquote au contraire, assurait-on, Coconnas n\rquote avait pu supporter la douleur et avait tout r\'e9v\'e9l\'e9. +\par +\par Aussi, criait-on de tous c\'f4t\'e9s\~: +\par +\par \endash Voyez, voyez le rouge ! c\rquote est lui qui a parl\'e9, c\rquote est lui qui a tout dit\~; c\rquote est un l\'e2che qui est cause de la mort de l\rquote autre. L\rquote autre, au contraire, est un brave et n\rquote a rien avou\'e9. +\par +\par Les deux jeunes gens entendaient bien, l\rquote un les louanges, l\rquote autre les injures qui accompagnaient leur marche fun\'e8bre, et tandis que La Mole serrait les mains de son ami, un sublime d\'e9dain \'e9clatait sur la figure du Pi\'e9 +montais, qui, du haut du tombereau immonde, regardait la foule stupide comme il l\rquote e\'fbt regard\'e9e d\rquote un char triomphal. +\par +\par L\rquote infortune avait fait son \'9cuvre c\'e9leste, elle avait ennobli la figure de Coconnas, comme la mort allait diviniser son \'e2me. +\par +\par \endash Sommes-nous bient\'f4t arriv\'e9s\~? demanda La Mole\~; je n\rquote en puis plus, ami, et je crois que je vais m\rquote \'e9vanouir. +\par +\par \endash Attends, attends, La Mole, nous allons passez devant la rue Tizon et devant la rue Cloche-Perc\'e9e, regarde, regarde un peu. +\par +\par \endash Oh ! soul\'e8ve-moi, soul\'e8ve-moi, que je voie encore une fois cette bienheureuse maison. +\par +\par Coconnas \'e9tendit la main et toucha l\rquote \'e9paule du bourreau, il \'e9tait assis sur le devant du tombereau, et conduisait le cheval. +\par +\par \endash Ma\'eetre, lui dit-il, rends-nous ce service de t\rquote arr\'eater un instant en face de la rue Tizon. +\par +\par Caboche fit de la t\'eate un mouvement d\rquote adh\'e9sion, et, arriv\'e9 en face de la rue Tizon, il s\rquote arr\'eata. +\par +\par La Mole se souleva avec effort, aid\'e9 par Coconnas\~; regarda, l\rquote \'9cil voil\'e9 par une larme, cette petite maison silencieuse, muette et close comme un tombeau\~; un soupir gonfla sa poitrine, et \'e0 voix basse\~: +\par +\par \endash Adieu, murmura-t-il\~; adieu, la jeunesse, l\rquote amour, la vie. Et il laissa retomber sa t\'eate sur sa poitrine. +\par +\par \endash Courage ! dit Coconnas, nous retrouverons peut-\'eatre tout cela l\'e0-haut. +\par +\par \endash Crois-tu\~? murmura La Mole. +\par +\par \endash Je le crois parce que le pr\'eatre me l\rquote a dit, et surtout parce que je l\rquote esp\'e8re. Mais ne t\rquote \'e9vanouis pas, mon ami ! ces mis\'e9rables qui nous regardent riraient de nous. +\par +\par Caboche entendit ces derniers mots\~; et fouettant son cheval d\rquote une main, il tendit de l\rquote autre \'e0 Coconnas, et sans que personne le p\'fbt voir, une petite \'e9ponge impr\'e9gn\'e9e d\rquote un r\'e9vulsif si violent que La Mole, apr\'e8 +s l\rquote avoir respir\'e9 et s\rquote en \'eatre frott\'e9 les tempes, s\rquote en trouva rafra\'eechi et ranim\'e9. +\par +\par \endash Ah ! dit La Mole, je renais. Et il baisa le reliquaire suspendu \'e0 son cou par la cha\'eene d\rquote or. En arrivant \'e0 l\rquote angle du quai et en tournant le charmant petit \'e9difice b\'e2ti par Henri II, on aper\'e7ut l\rquote \'e9 +chafaud se dressant comme une plate-forme nue et sanglante\~: cette plate-forme dominait toutes les t\'eates. +\par +\par \endash Ami, dit La Mole, je voudrais bien mourir le premier. +\par +\par Coconnas toucha une seconde fois de sa main l\rquote \'e9paule du bourreau. +\par +\par \endash Qu\rquote y a-t-il, mon gentilhomme\~? demanda celui-ci en se retournant. +\par +\par \endash Brave homme, dit Coconnas, tu tiens \'e0 me faire plaisir, n\rquote est-ce pas\~? tu me l\rquote as dit, du moins. +\par +\par \endash Oui, et je vous le r\'e9p\'e8te. +\par +\par \endash Voil\'e0 mon ami qui a plus souffert que moi, et qui, par cons\'e9quent, a moins de force\'85 +\par +\par \endash Eh bien\~? +\par +\par \endash Eh bien, il me dit qu\rquote il souffrirait trop de me voir mourir le premier. D\rquote ailleurs, si je mourais le premier, il n\rquote aurait personne pour le porter sur l\rquote \'e9chafaud. +\par +\par \endash C\rquote est bien, c\rquote est bien, dit Caboche en essuyant une larme avec le dos de sa main\~; soyez tranquille, on fera ce que vous d\'e9sirez. +\par +\par \endash Et d\rquote un seul coup, n\rquote est-ce pas\~? dit \'e0 voix basse le Pi\'e9montais. +\par +\par \endash D\rquote un seul. +\par +\par \endash C\rquote est bien\'85 si vous avez \'e0 vous reprendre, reprenez-vous sur moi. Le tombereau s\rquote arr\'eata, on \'e9tait arriv\'e9. Coconnas mit son chapeau sur sa t\'eate. +\par +\par Une rumeur semblable \'e0 celle des flots de la mer bruit aux oreilles de La Mole. Il voulut se lever, mais les forces lui manqu\'e8rent\~; et il fallut que Caboche et Coconnas le soutinssent sous les bras. +\par +\par La place \'e9tait pav\'e9e de t\'eates, les marches de l\rquote H\'f4tel de Ville semblaient un amphith\'e9\'e2tre peupl\'e9 de spectateurs. Chaque fen\'eatre donnait passage \'e0 des visages anim\'e9s dont les regards semblaient flamboyer. +\par +\par Quand on vit le beau jeune homme qui ne pouvait plus se soutenir sur ses jambes bris\'e9es faire un effort supr\'eame pour aller de lui-m\'eame \'e0 l\rquote \'e9chafaud, une clameur immense s\rquote \'e9leva comme un cri de d\'e9 +solation universelle. Les hommes rugissaient, les femmes poussaient des g\'e9missements plaintifs. +\par +\par \endash C\rquote \'e9tait un des premiers raffin\'e9s de la cour, disaient les hommes, et ce n\rquote \'e9tait pas \'e0 Saint-Jean-en-Gr\'e8ve qu\rquote il devait mourir, c\rquote \'e9tait au Pr\'e9-aux-Clercs. +\par +\par \endash Qu\rquote il est beau ! qu\rquote il est p\'e2le ! disaient les femmes\~; c\rquote est celui qui n\rquote a point parl\'e9. +\par +\par \endash Ami, dit La Mole, je ne puis me soutenir ! Porte-moi ! +\par +\par \endash Attends, dit Coconnas. Il fit un signe au bourreau, qui s\rquote \'e9carta\~; puis, se baissant, il prit La Mole dans ses bras comme il e\'fbt fait d\rquote un enfant, et monta sans chanceler, charg\'e9 de son fardeau, l\rquote +escalier de la plate-forme o\'f9 il d\'e9posa La Mole, au milieu des cris fr\'e9n\'e9tiques et des applaudissements de la foule. Coconnas leva son chapeau de dessus sa t\'eate, et salua. Puis il jeta son chapeau pr\'e8s de lui sur l\rquote \'e9chafaud. + +\par +\par \endash Regarde autour de nous, dit La Mole, ne les aper\'e7ois-tu pas quelque part\~? +\par +\par Coconnas jeta lentement un regard circulaire tout autour de la place, et, arriv\'e9 sur un point, il s\rquote arr\'eata, \'e9tendant, sans d\'e9tourner les yeux, sa main, qui toucha l\rquote \'e9paule de son ami. +\par +\par \endash Regarde, dit-il, regarde la fen\'eatre de cette petite tourelle. +\par +\par Et de son autre main il montrait \'e0 La Mole le petit monument qui existe encore aujourd\rquote hui entre la rue de la Vannerie et la rue du Mouton, un des d\'e9bris des si\'e8cles pass\'e9s. +\par +\par Deux femmes v\'eatues de noir se tenaient appuy\'e9es l\rquote une \'e0 l\rquote autre, non pas \'e0 la fen\'eatre, mais un peu en arri\'e8re. +\par +\par \endash Ah ! fit La Mole, je ne craignais qu\rquote une chose, c\rquote \'e9tait de mourir sans la revoir. Je l\rquote ai revue, je puis mourir. Et, les yeux avidement fix\'e9s sur la petite fen\'eatre, il porta le reliquaire \'e0 + sa bouche et le couvrit de baisers. Coconnas saluait les deux femmes avec toutes les gr\'e2ces qu\rquote il se f\'fbt donn\'e9es dans un salon. En r\'e9ponse \'e0 ce signe elles agit\'e8rent leurs mouchoirs tout tremp\'e9s de larmes. +\par +\par Caboche, \'e0 son tour, toucha du doigt l\rquote \'e9paule de Coconnas, et lui fit des yeux un signe significatif. +\par +\par \endash Oui, oui, dit le Pi\'e9montais. Alors se retournant vers La Mole\~: +\par +\par \endash Embrasse-moi, lui dit-il, et meurs bien. Cela ne sera point difficile, ami, tu es si brave ! +\par +\par \endash Ah ! dit La Mole, il n\rquote y a pas de m\'e9rite \'e0 moi de mourir bien, je souffre tant ! +\par +\par Le pr\'eatre s\rquote approcha, et tendit un crucifix \'e0 La Mole, qui lui montra en souriant le reliquaire qu\rquote il tenait \'e0 la main. +\par +\par \endash N\rquote importe, dit le pr\'eatre, demandez toujours la force \'e0 celui qui a souffert ce que vous allez souffrir. La Mole baisa les pieds du Christ. +\par +\par \endash Recommandez-moi, dit-il, aux pri\'e8res des Dames de la beno\'eete Sainte Vierge. +\par +\par \endash H\'e2te-toi, h\'e2te-toi, La Mole, dit Coconnas, tu me fais tant de mal que je sens que je faiblis. +\par +\par \endash Je suis pr\'eat, dit La Mole. +\par +\par \endash Pourrez-vous tenir votre t\'eate bien droite\~? dit Caboche appr\'eatant son \'e9p\'e9e derri\'e8re La Mole agenouill\'e9. +\par +\par \endash Je l\rquote esp\'e8re, dit celui-ci. +\par +\par \endash Alors tout ira bien. +\par +\par \endash Mais vous, dit La Mole, vous n\rquote oublierez pas ce que je vous ai demand\'e9\~; ce reliquaire vous ouvrira les portes. +\par +\par \endash Soyez tranquille. Mais essayez un peu de tenir la t\'eate droite. +\par +\par La Mole redressa le cou, et tournant les yeux vers la petite tourelle\~: +\par +\par \endash Adieu, Marguerite, dit-il, sois b\'e9\'85 Il n\rquote acheva pas. D\rquote un revers de son glaive rapide et flamboyant comme un \'e9clair, Caboche fit tomber d\rquote un seul coup la t\'eate, qui alla rouler aux pieds de Coconnas. +\par +\par Le corps s\rquote \'e9tendit doucement comme s\rquote il se couchait. +\par +\par Un cri immense retentit form\'e9 de mille cris, et dans toutes ces voix de femmes il sembla \'e0 Coconnas qu\rquote il avait entendu un accent plus douloureux que tous les autres. +\par +\par \endash Merci, mon digne ami, merci, dit Coconnas, qui tendit une troisi\'e8me fois la main au bourreau. +\par +\par \endash Mon fils, dit le pr\'eatre \'e0 Coconnas, n\rquote avez-vous rien \'e0 confier \'e0 Dieu\~? +\par +\par \endash Ma foi, non, mon p\'e8re, dit le Pi\'e9montais\~; tout ce que j\rquote aurais \'e0 lui dire, je vous l\rquote ai dit \'e0 vous-m\'eame hier. Puis se retournant vers Caboche\~: +\par +\par \endash Allons, bourreau, mon dernier ami, dit-il, encore un service. +\par +\par Et avant de s\rquote agenouiller il promena sur la foule un regard si calme et si serein qu\rquote un murmure d\rquote admiration vint caresser son oreille et faire sourire son orgueil. Alors pressant la t\'eate de son ami et d\'e9 +posant un baiser sur ses l\'e8vres violettes, il jeta un dernier regard sur la tourelle\~; et s\rquote agenouillant, tout en conservant cette t\'eate bien-aim\'e9e entre ses mains\~: +\par +\par \endash \'c0 moi, dit-il. Il n\rquote avait pas achev\'e9 ces mots que Caboche avait fait voler sa t\'eate. +\par +\par Ce coup fait, un tremblement convulsif s\rquote empara du digne homme. +\par +\par \endash Il \'e9tait temps que cela fin\'eet, murmura-t-il. Pauvre enfant ! +\par +\par Et il tira avec peine des mains crisp\'e9es de La Mole le reliquaire d\rquote or\~; il jeta son manteau sur les tristes d\'e9pouilles que le tombereau devait ramener chez lui. +\par +\par Le spectacle \'e9tant fini, la foule s\rquote \'e9coula. +\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97175854}XXX\line La tour du Pilori{\*\bkmkend _Toc97175854} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par La nuit venait de descendre sur la ville fr\'e9missante encore du bruit de ce supplice, dont les d\'e9tails couraient de bouche en bouche assombrir dans chaque maison l\rquote heure joyeuse du souper de famille. +\par +\par Cependant, tout au contraire de la ville, qui \'e9tait silencieuse et lugubre, le Louvre \'e9tait bruyant, joyeux et illumin\'e9. C\rquote est qu\rquote il y avait grande f\'eate au palais. Une f\'eate command\'e9e par Charles IX, une f\'eate qu\rquote +il avait indiqu\'e9e pour le soir, en m\'eame temps qu\rquote il indiquait le supplice pour le matin. +\par +\par La reine de Navarre avait re\'e7u, d\'e8s la veille au soir, l\rquote ordre de s\rquote y trouver, et, dans l\rquote esp\'e9rance que La Mole et Coconnas seraient sauv\'e9s dans la nuit, dans la conviction que toutes les mesures \'e9 +taient bien prises pour leur salut, elle avait r\'e9pondu \'e0 son fr\'e8re qu\rquote elle ferait selon ses d\'e9sirs. +\par +\par Mais depuis qu\rquote elle avait perdu tout espoir, par la sc\'e8ne de la chapelle\~; depuis qu\rquote elle avait, dans un dernier mouvement de piti\'e9 pour cet amour, le plus grand et le plus profond qu\rquote elle avait \'e9prouv\'e9 de sa vie, assist +\'e9 \'e0 l\rquote ex\'e9cution, elle s\rquote \'e9tait bien promis que ni pri\'e8res ni menaces ne la feraient assister \'e0 une f\'eate joyeuse au Louvre le m\'eame jour o\'f9 elle avait vu une f\'eate si lugubre en Gr\'e8ve. +\par +\par Le roi Charles IX avait donn\'e9 ce jour-l\'e0 une nouvelle preuve de cette puissance de volont\'e9 que personne peut-\'eatre ne poussa au m\'eame degr\'e9 que lui\~: alit\'e9 depuis quinze jours, fr\'ea +le comme un moribond, livide comme un cadavre, il se leva vers cinq heures, et rev\'eatit ses plus beaux habits. Il est vrai que pendant la toilette il s\rquote \'e9vanouit trois fois. +\par +\par Vers huit heures, il s\rquote informa de ce qu\rquote \'e9tait devenue sa s\'9cur, et demanda si on l\rquote avait vue et si l\rquote on savait ce qu\rquote elle faisait. Personne ne lui r\'e9pondit\~; car la reine \'e9tait rentr\'e9 +e chez elle vers les onze heures, et s\rquote y \'e9tait renferm\'e9e en d\'e9fendant absolument sa porte. +\par +\par Mais il n\rquote y avait pas de porte ferm\'e9e pour Charles. Appuy\'e9 sur le bras de M.\~de\~Nancey, il s\rquote achemina vers l\rquote appartement de la reine de Navarre, et entra tout \'e0 coup par la porte du corridor secret. +\par +\par Quoiqu\rquote il s\rquote attend\'eet \'e0 un triste spectacle, et qu\rquote il y e\'fbt d\rquote avance pr\'e9par\'e9 son c\'9cur, celui qu\rquote il vit \'e9tait plus d\'e9plorable encore que celui qu\rquote il avait r\'eav\'e9. +\par +\par Marguerite, \'e0 demi morte, couch\'e9e sur une chaise longue, la t\'eate ensevelie dans des coussins, ne pleurait pas, ne priait pas\~; mais, depuis son retour, elle r\'e2lait comme une agonisante. +\par +\par \'c0 l\rquote autre coin de la chambre, Henriette de Nevers, cette femme intr\'e9pide, gisait, sans connaissance, \'e9tendue sur le tapis. En revenant de la Gr\'e8ve, comme \'e0 Marguerite, les forces lui avaient manqu\'e9 +, et la pauvre Gillonne allait de l\rquote une \'e0 l\rquote autre, n\rquote osant pas essayer de leur adresser une parole de consolation. +\par +\par Dans les crises qui suivent ces grandes catastrophes, on est avare de sa douleur comme d\rquote un tr\'e9sor, et l\rquote on tient pour ennemi quiconque tente de nous en distraire la moindre partie. +\par +\par Charles IX poussa donc la porte, et laissant Nancey dans le corridor, il entra p\'e2le et tremblant. +\par +\par Ni l\rquote une ni l\rquote autre des femmes ne l\rquote avait vu. Gillonne seule, qui dans ce moment portait secours \'e0 Henriette, se releva sur un genou et tout effray\'e9e regarda le roi. +\par +\par Le roi fit un geste de la main, elle se releva, fit la r\'e9v\'e9rence, et sortit. +\par +\par Alors Charles se dirigea vers Marguerite, la regarda un instant en silence\~; puis avec une intonation dont on e\'fbt cru cette voix incapable\~: +\par +\par \endash Margot ! dit-il, ma s\'9cur ! La jeune femme tressaillit et se redressa\~: +\par +\par \endash Votre Majest\'e9 ! dit-elle. +\par +\par \endash Allons, ma s\'9cur, du courage ! Marguerite leva les yeux au ciel. +\par +\par \endash Oui, dit Charles, je sais bien, mais \'e9coute-moi. La reine de Navarre fit signe qu\rquote elle \'e9coutait. +\par +\par \endash Tu m\rquote as promis de venir au bal, dit Charles. +\par +\par \endash Moi ! s\rquote \'e9cria Marguerite. +\par +\par \endash Oui, et d\rquote apr\'e8s ta promesse on t\rquote attend\~; de sorte que si tu ne venais pas on serait \'e9tonn\'e9 de ne pas t\rquote y voir. +\par +\par \endash Excusez-moi, mon fr\'e8re, dit Marguerite\~; vous le voyez, je suis bien souffrante. +\par +\par \endash Faites un effort sur vous-m\'eame. +\par +\par Marguerite parut un instant tent\'e9e de rappeler son courage, puis tout \'e0 coup s\rquote abandonnant et laissant retomber sa t\'eate sur ses coussins\~: +\par +\par \endash Non, non, je n\rquote irai pas, dit-elle. +\par +\par Charles lui prit la main, s\rquote assit sur sa chaise longue, et lui dit\~: +\par +\par \endash Tu viens de perdre un ami, je le sais, Margot\~; mais regarde-moi, n\rquote ai-je pas perdu tous mes amis, moi ! et de plus, ma m\'e8re ! Toi, tu as toujours pu pleurer \'e0 l\rquote aise comme tu pleures en ce moment\~; moi, \'e0 l\rquote heure +de mes plus fortes douleurs, j\rquote ai toujours \'e9t\'e9 forc\'e9 de sourire. Tu souffres, regarde-moi ! moi, je meurs. Eh bien, Margot, voyons, du courage ! Je te le demande, ma s\'9cur, au nom de notre gloire ! Nous portons comme une croix d\rquote +angoisses la renomm\'e9e de notre maison, portons-la comme le Seigneur jusqu\rquote au Calvaire ! et si sur la route, comme lui, nous tr\'e9buchons, relevons-nous, courageux et r\'e9sign\'e9s comme lui. +\par +\par \endash Oh ! mon Dieu, mon Dieu ! s\rquote \'e9cria Marguerite. +\par +\par \endash Oui, dit Charles, r\'e9pondant \'e0 sa pens\'e9e\~; oui, le sacrifice est rude, ma s\'9cur\~; mais chacun fait le sien, les uns de leur honneur, les autres de leur vie. Crois-tu qu\rquote avec mes vingt-cinq ans et le plus beau tr\'f4 +ne du monde, je ne regrette pas de mourir\~? Eh bien, regarde-moi\'85 mes yeux, mon teint, mes l\'e8vres sont d\rquote un mourant, c\rquote est vrai\~; mais mon sourire\'85 est-ce que mon sourire ne ferait pas croire que j\rquote esp\'e8re\~ +? Et, cependant, dans huit jours, un mois tout au plus, tu me pleureras, ma s\'9cur, comme celui qui est mort aujourd\rquote hui. +\par +\par \endash Mon fr\'e8re ! \'85 s\rquote \'e9cria Margot en jetant ses deux bras autour du cou de Charles. +\par +\par \endash Allons, habillez-vous, ch\'e8re Marguerite, dit le roi\~; cachez votre p\'e2leur et paraissez au bal. Je viens de donner ordre qu\rquote on vous apporte des pierreries nouvelles et des ajustements dignes de votre beaut\'e9. +\par +\par \endash Oh ! des diamants, des robes, dit Marguerite, que m\rquote importe tout cela maintenant ! +\par +\par \endash La vie est longue, Marguerite, dit en souriant Charles, pour toi du moins. +\par +\par \endash Jamais ! jamais ! +\par +\par \endash Ma s\'9cur, souviens-toi d\rquote une chose\~: quelquefois c\rquote est en \'e9touffant ou plut\'f4t en dissimulant la souffrance que l\rquote on honore le mieux les morts. +\par +\par \endash Eh bien, Sire, dit Marguerite frissonnante, j\rquote irai. Une larme, qui fut bue aussit\'f4t par sa paupi\'e8re aride, mouilla l\rquote \'9cil de Charles. Il s\rquote inclina vers sa s\'9cur, la baisa au front, s\rquote arr\'ea +ta un instant devant Henriette, qui ne l\rquote avait ni vu ni entendu, et dit\~: +\par +\par \endash Pauvre femme ! Puis il sortit silencieusement. Derri\'e8re le roi, plusieurs pages entr\'e8rent, apportant des coffres et des \'e9crins. Marguerite fit signe de la main que l\rquote on d\'e9pos\'e2t tout cela \'e0 + terre. Les pages sortirent, Gillonne resta seule. +\par +\par \endash Pr\'e9pare-moi tout ce qu\rquote il me faut pour m\rquote habiller, Gillonne, dit Marguerite. La jeune fille regarda sa ma\'eetresse d\rquote un air \'e9tonn\'e9. +\par +\par \endash Oui, dit Marguerite avec un accent dont il serait impossible de rendre l\rquote amertume, oui, je m\rquote habille, je vais au bal, on m\rquote attend l\'e0-bas. D\'e9p\'eache-toi donc ! la journ\'e9e aura \'e9t\'e9 compl\'e8te\~: f\'eate \'e0 + la Gr\'e8ve ce matin, f\'eate au Louvre ce soir. +\par +\par \endash Et madame la duchesse\~? dit Gillonne. +\par +\par \endash Oh ! elle, elle est bien heureuse\~; elle peut rester ici\~; elle peut pleurer, elle peut souffrir tout \'e0 son aise. Elle n\rquote est pas fille de roi, femme de roi, s\'9cur de roi. Elle n\rquote est pas reine. Aide-moi \'e0 m\rquote +habiller, Gillonne. +\par +\par La jeune fille ob\'e9it. Les parures \'e9taient magnifiques, la robe splendide. Jamais Marguerite n\rquote avait \'e9t\'e9 si belle. Elle se regarda dans une glace. +\par +\par \endash Mon fr\'e8re a bien raison, dit-elle, et c\rquote est une bien mis\'e9rable chose que la cr\'e9ature humaine. En ce moment Gillonne revint. +\par +\par \endash Madame, dit-elle, un homme est l\'e0 qui vous demande. +\par +\par \endash Moi\~? +\par +\par \endash Oui, vous. +\par +\par \endash Quel est cet homme\~? +\par +\par \endash Je ne sais, mais son aspect est terrible, et sa seule vue m\rquote a fait frissonner. +\par +\par \endash Va lui demander son nom, dit Marguerite en p\'e2lissant. Gillonne sortit, et quelques instants apr\'e8s elle rentra. +\par +\par \endash Il n\rquote a pas voulu me dire son nom, madame, mais il m\rquote a pri\'e9e de vous remettre ceci. +\par +\par Gillonne tendit \'e0 Marguerite le reliquaire qu\rquote elle avait donn\'e9 la veille au soir \'e0 La Mole. +\par +\par \endash Oh ! fais entrer, fais entrer, dit vivement la reine. +\par +\par Et elle devint plus p\'e2le et plus glac\'e9e encore qu\rquote elle n\rquote \'e9tait. +\par +\par Un pas lourd \'e9branla le parquet. L\rquote \'e9cho, indign\'e9 sans doute de r\'e9p\'e9ter un pareil bruit, gronda sous le lambris, et un homme parut sur le seuil. +\par +\par \endash Vous \'eates\'85\~? dit la reine. +\par +\par \endash Celui que vous rencontr\'e2tes un jour pr\'e8s de Montfaucon, madame, et qui ramena au Louvre, dans son tombereau, deux gentilshommes bless\'e9s. +\par +\par \endash Oui, oui, je vous reconnais, vous \'eates ma\'eetre Caboche. +\par +\par \endash Bourreau de la pr\'e9v\'f4t\'e9 de Paris, madame. C\rquote \'e9taient les seuls mots que Henriette avait entendus de tous ceux que depuis une heure on pronon\'e7ait autour d\rquote elle. Elle d\'e9gagea sa t\'eate p\'e2 +le de ses deux mains et regarda le bourreau avec ses yeux d\rquote \'e9meraude, d\rquote o\'f9 semblait sortir un double jet de flammes. +\par +\par \endash Et vous venez\'85\~? dit Marguerite tremblante. +\par +\par \endash Vous rappeler la promesse faite au plus jeune des deux gentilshommes, \'e0 celui qui m\rquote a charg\'e9 de vous rendre ce reliquaire. Vous la rappelez-vous, madame\~? +\par +\par \endash Ah ! oui, oui, s\rquote \'e9cria la reine, et jamais ombre plus g\'e9n\'e9reuse n\rquote aura plus noble satisfaction\~; mais o\'f9 est-elle\~? +\par +\par \endash Elle est chez moi avec le corps. +\par +\par \endash Chez vous\~? pourquoi ne l\rquote avez-vous pas apport\'e9e\~? +\par +\par \endash Je pouvais \'eatre arr\'eat\'e9 au guichet du Louvre, on pouvait me forcer de lever mon manteau\~; qu\rquote aurait-on dit si, sous ce manteau, on avait vu une t\'eate\~? +\par +\par \endash C\rquote est bien, gardez-la chez vous\~; j\rquote irai la chercher demain. +\par +\par \endash Demain, madame, demain, dit ma\'eetre Caboche, il sera peut-\'eatre trop tard. +\par +\par \endash Pourquoi cela\~? +\par +\par \endash Parce que la reine m\'e8re m\rquote a fait retenir pour ses exp\'e9riences cabalistiques les t\'eates des deux premiers condamn\'e9s que je d\'e9capiterais. +\par +\par \endash Oh ! profanation ! les t\'eates de nos bien-aim\'e9s ! Henriette, s\rquote \'e9cria Marguerite en courant \'e0 son amie, qu\rquote elle retrouva debout comme si un ressort venait de la remettre sur ses pieds\~ +; Henriette, mon ange, entends-tu ce qu\rquote il dit, cet homme\~? +\par +\par \endash Oui. Eh bien, que faut-il faire\~? +\par +\par \endash Il faut aller avec lui. +\par +\par Puis poussant un cri de douleur avec lequel les grandes infortunes se reprennent \'e0 la vie\~: +\par +\par \endash Ah ! j\rquote \'e9tais cependant si bien, dit-elle\~; j\rquote \'e9tais presque morte. +\par +\par Pendant ce temps, Marguerite jetait sur ses \'e9paules nues un manteau de velours. +\par +\par \endash Viens, viens, dit-elle, nous allons les revoir encore une fois. +\par +\par Marguerite fit fermer toutes les portes, ordonna que l\rquote on amen\'e2t la liti\'e8re \'e0 la petite porte d\'e9rob\'e9e\~; puis, prenant Henriette sous le bras, descendit par le passage secret, faisant signe \'e0 Caboche de les suivre. +\par +\par \'c0 la porte d\rquote en bas \'e9tait la liti\'e8re, au guichet \'e9tait le valet de Caboche avec une lanterne. +\par +\par Les porteurs de Marguerite \'e9taient des hommes de confiance muets et sourds, plus s\'fbrs que ne l\rquote eussent \'e9t\'e9 des b\'eates de somme. +\par +\par La liti\'e8re marcha pendant dix minutes \'e0 peu pr\'e8s, pr\'e9c\'e9d\'e9e de ma\'eetre Caboche et de son valet portant la lanterne\~; puis elle s\rquote arr\'eata. +\par +\par Le bourreau ouvrit la porti\'e8re tandis que le valet courait devant. +\par +\par Marguerite descendit, aida la duchesse de Nevers \'e0 descendre. Dans cette grande douleur qui les \'e9treignait toutes deux, c\rquote \'e9tait cette organisation nerveuse qui se trouvait \'eatre la plus forte. +\par +\par La tour du Pilori se dressait devant les deux femmes comme un g\'e9ant sombre et informe, envoyant une lumi\'e8re rouge\'e2tre par deux sarbacanes qui flamboyaient \'e0 son sommet. +\par +\par Le valet reparut sur la porte. +\par +\par \endash Vous pouvez entrer, mesdames, dit Caboche, tout le monde est couch\'e9 dans la tour. Au m\'eame moment la lumi\'e8re des deux meurtri\'e8res s\rquote \'e9teignit. +\par +\par Les deux femmes, serr\'e9es l\rquote une contre l\rquote autre, pass\'e8rent sous la petite porte en ogive et foul\'e8rent dans l\rquote ombre une dalle humide et raboteuse. Elles aper\'e7urent une lumi\'e8re au fond d\rquote +un corridor tournant, et, guid\'e9es par le ma\'eetre hideux du logis, elles se dirig\'e8rent de ce c\'f4t\'e9. La porte se referma derri\'e8re elles. +\par +\par Caboche, un flambeau de cire \'e0 la main, les introduisit dans une salle basse et enfum\'e9e. Au milieu de cette salle \'e9tait une table dress\'e9e avec les restes d\rquote un souper et trois couverts. Ces trois couverts \'e9taient sans doute pour +le bourreau, sa femme et son aide principal. +\par +\par Dans l\rquote endroit le plus apparent \'e9tait clou\'e9 \'e0 la muraille un parchemin scell\'e9 du sceau du roi. C\rquote \'e9tait le brevet patibulaire. +\par +\par Dans un coin \'e9tait une grande \'e9p\'e9e, \'e0 poign\'e9e longue. C\rquote \'e9tait l\rquote \'e9p\'e9e flamboyante de la justice. +\par +\par \'c7\'e0 et l\'e0 on voyait encore quelques images grossi\'e8res repr\'e9sentant des saints martyris\'e9s par tous les supplices. +\par +\par Arriv\'e9 l\'e0, Caboche s\rquote inclina profond\'e9ment. +\par +\par \endash Votre Majest\'e9 m\rquote excusera, dit-il, si j\rquote ai os\'e9 p\'e9n\'e9trer dans le Louvre et vous amener ici. Mais c\rquote \'e9tait la volont\'e9 expresse et supr\'eame du gentilhomme, de sorte que j\rquote ai d\'fb\'85 +\par +\par \endash Vous avez bien fait, ma\'eetre, vous avez bien fait, dit Marguerite, et voici pour r\'e9compenser votre z\'e8le. +\par +\par Caboche regarda tristement la bourse gonfl\'e9e d\rquote or que Marguerite venait de d\'e9poser sur la table. +\par +\par \endash De l\rquote or ! toujours de l\rquote or ! murmura-t-il. H\'e9las ! madame, que ne puis-je moi-m\'eame racheter \'e0 prix d\rquote or le sang que j\rquote ai \'e9t\'e9 oblig\'e9 de r\'e9pandre aujourd\rquote hui ! +\par +\par \endash Ma\'eetre, dit Marguerite avec une h\'e9sitation douloureuse et en regardant autour d\rquote elle, ma\'eetre, ma\'eetre, nous faudrait-il encore aller ailleurs\~? je ne vois pas\'85 +\par +\par \endash Non, madame, non, ils sont ici\~; mais c\rquote est un triste spectacle et que je pourrais vous \'e9pargner en vous apportant cach\'e9 dans un manteau ce que vous venez chercher. +\par +\par Marguerite et Henriette se regard\'e8rent simultan\'e9ment. +\par +\par \endash Non, dit Marguerite, qui avait lu dans le regard de son amie la m\'eame r\'e9solution qu\rquote elle venait de prendre, non\~; montrez-nous le chemin et nous vous suivrons. +\par +\par Caboche prit le flambeau, ouvrit une porte de ch\'eane qui donnait sur un escalier de quelques marches et qui s\rquote enfon\'e7ait en plongeant sous la terre. Au m\'eame instant un courant d\rquote air passa, faisant voler quelques \'e9 +tincelles de la torche et jetant au visage des princesses l\rquote odeur naus\'e9abonde de la moisissure et du sang. +\par +\par Henriette s\rquote appuya, blanche comme une statue d\rquote alb\'e2tre, sur le bras de son amie \'e0 la marche plus assur\'e9e\~; mais au premier degr\'e9 elle chancela. +\par +\par \endash Oh ! je ne pourrai jamais, dit-elle. +\par +\par \endash Quand on aime bien, Henriette, r\'e9pliqua la reine, on doit aimer jusque dans la mort. +\par +\par C\rquote \'e9tait un spectacle horrible et touchant \'e0 la fois que celui que pr\'e9sentaient ces deux femmes resplendissantes de jeunesse, de beaut\'e9, de parure, se courbant sous la vo\'fbte ignoble et crayeuse, la plus faible s\rquote appuyant \'e0 + la plus forte, et la plus forte s\rquote appuyant au bras du bourreau. +\par +\par On arriva \'e0 la derni\'e8re marche. Au fond du caveau gisaient deux formes humaines recouvertes par un large drap de serge noire. Caboche leva un coin du voile, approcha son flambeau et dit\~: +\par +\par \endash Regardez, madame la reine. Dans leurs habits noirs, les deux jeunes gens \'e9taient couch\'e9s c\'f4te \'e0 c\'f4te avec l\rquote effrayante sym\'e9trie de la mort. Leurs t\'eates, inclin\'e9es et rapproch\'e9es du tronc, semblaient s\'e9par\'e9 +es seulement au milieu du cou par un cercle de rouge vif. La mort n\rquote avait pas d\'e9suni leurs mains, car, soit hasard, soit pieuse attention du bourreau, la main droite de La Mole reposait dans la main gauche de Coconnas. +\par +\par Il y avait un regard d\rquote amour sous les paupi\'e8res de La Mole, il y avait un sourire de d\'e9dain sous celles de Coconnas. +\par +\par Marguerite s\rquote agenouilla pr\'e8s de son amant, et de ses mains \'e9blouissantes de pierreries leva doucement cette t\'eate qu\rquote elle avait tant aim\'e9e. +\par +\par Quant \'e0 la duchesse de Nevers, appuy\'e9e \'e0 la muraille, elle ne pouvait d\'e9tacher son regard de ce p\'e2le visage sur lequel tant de fois elle avait cherch\'e9 la joie et l\rquote amour. +\par +\par \endash La Mole ! cher La Mole ! murmura Marguerite. +\par +\par \endash Annibal ! Annibal ! s\rquote \'e9cria la duchesse de Nevers, si fier, si brave, tu ne me r\'e9ponds plus ! \'85 Et un torrent de larmes s\rquote \'e9chappa de ses yeux. +\par +\par Cette femme si d\'e9daigneuse, si intr\'e9pide, si insolente dans le bonheur\~; cette femme qui poussait le scepticisme jusqu\rquote au doute supr\'eame, la passion jusqu\rquote \'e0 la cruaut\'e9, cette femme n\rquote avait jamais pens\'e9 \'e0 la mort. + +\par +\par Marguerite lui en donna l\rquote exemple. Elle enferma dans un sac brod\'e9 de perles et parfum\'e9 des plus fines essences la t\'eate de La Mole, plus belle encore puisqu\rquote elle se rapprochait du velours et de l\rquote or, et \'e0 laquelle une pr +\'e9paration particuli\'e8re, employ\'e9e \'e0 cette \'e9poque dans les embaumements royaux, devait conserver sa beaut\'e9. Henriette s\rquote approcha \'e0 son tour, enveloppant la t\'eate de Coconnas dans un pan de son manteau. +\par +\par Et toutes deux, courb\'e9es sous leur douleur plus que sous leur fardeau, mont\'e8rent l\rquote escalier avec un dernier regard pour les restes qu\rquote elles laissaient \'e0 la merci du bourreau, dans ce sombre r\'e9duit des criminels vulgaires. +\par +\par \endash Ne craignez rien, madame, dit Caboche, qui comprit ce regard, les gentilshommes seront ensevelis, enterr\'e9s saintement, je vous le jure. +\par +\par \endash Et tu leur feras dire des messes avec ceci, dit Henriette arrachant de son cou un magnifique collier de rubis et le pr\'e9sentant au bourreau. +\par +\par On revint au Louvre comme on en \'e9tait sorti. Au guichet, la reine se fit reconna\'eetre\~; au bas de son escalier particulier, elle descendit, rentra chez elle, d\'e9posa sa triste relique dans le cabinet de sa chambre \'e0 coucher, destin\'e9 d\'e8 +s ce moment \'e0 devenir un oratoire, laissa Henriette en garde de sa chambre, et plus p\'e2le et plus belle que jamais, entra vers dix heures dans la grande salle du bal, la m\'eame o\'f9 nous avons vu, il y a tant\'f4t deux ans et demi, s\rquote o +uvrir le premier chapitre de notre histoire. +\par +\par Tous les yeux se tourn\'e8rent vers elle, et elle supporta ce regard universel d\rquote un air fier et presque joyeux. C\rquote est qu\rquote elle avait religieusement accompli le dernier v\'9cu de son ami. Charles, en l\rquote apercevant, trav +ersa chancelant le flot dor\'e9 qui l\rquote entourait. +\par +\par \endash Ma s\'9cur, dit-il tout haut, je vous remercie. Puis tout bas\~: +\par +\par \endash Prenez garde ! dit-il, vous avez au bras une tache de sang\'85 +\par +\par \endash Ah ! qu\rquote importe, Sire, dit Marguerite, pourvu que j\rquote aie le sourire sur les l\'e8vres ! +\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97175855}XXXI\line La sueur de sang{\*\bkmkend _Toc97175855} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Quelques jours apr\'e8s la sc\'e8ne terrible que nous venons de raconter, c\rquote est-\'e0-dire le 30 mai 1574, la cour \'e9tant \'e0 Vincennes, on entendit tout \'e0 coup un grand bruit dans la chambre du roi, lequel, \'e9tant retomb\'e9 + plus malade que jamais au milieu du bal qu\rquote il avait voulu donner le jour m\'eame de la mort des deux jeunes gens, \'e9tait, par ordre des m\'e9decins, venu chercher \'e0 la campagne un air plus pur. +\par +\par Il \'e9tait huit heures du matin. Un petit groupe de courtisans causait avec feu dans l\rquote antichambre, quand tout \'e0 coup retentit le cri, et parut au seuil de l\rquote appartement la nourrice de Charles, les yeux baign\'e9s de larmes et criant d +\rquote une voix d\'e9sesp\'e9r\'e9e\~: +\par +\par \endash Secours au roi ! secours au roi ! +\par +\par \endash Sa Majest\'e9 est-elle donc plus mal\~? demanda le capitaine de Nancey, que le roi avait, comme nous l\rquote avons vu, d\'e9gag\'e9 de toute ob\'e9issance \'e0 la reine Catherine pour l\rquote attacher \'e0 sa personne. +\par +\par \endash Oh ! que de sang ! que de sang ! dit la nourrice. Les m\'e9decins ! appelez les m\'e9decins ! +\par +\par Mazille et Ambroise Par\'e9 se relevaient tour \'e0 tour aupr\'e8s de l\rquote auguste malade, et Ambroise Par\'e9, qui \'e9tait de garde, ayant vu s\rquote endormir le roi, avait profit\'e9 de cet assoupissement pour s\rquote \'e9 +loigner quelques instants. +\par +\par Pendant ce temps, une sueur abondante avait pris le roi\~; et comme Charles \'e9tait atteint d\rquote un rel\'e2chement des vaisseaux capillaires, et que ce rel\'e2chement amenait une h\'e9morragie de la peau, cette sueur sanglante avait \'e9pouvant\'e9 + la nourrice, qui ne pouvait s\rquote habituer \'e0 cet \'e9trange ph\'e9nom\'e8ne, et qui, protestante, on se le rappelle, lui disait sans cesse que c\rquote \'e9tait le sang huguenot vers\'e9 le jour de la Saint-Barth\'e9lemy qui appelait son sang. + +\par +\par On s\rquote \'e9lan\'e7a dans toutes les directions\~; le docteur ne devait pas \'eatre loin, et l\rquote on ne pouvait manquer de le rencontrer. +\par +\par L\rquote antichambre resta donc vide, chacun \'e9tant d\'e9sireux de montrer son z\'e8le en ramenant le m\'e9decin demand\'e9. +\par +\par Alors une porte s\rquote ouvrit, et l\rquote on vit appara\'eetre Catherine. Elle traversa rapidement l\rquote antichambre et entra vivement dans l\rquote appartement de son fils. +\par +\par Charles \'e9tait renvers\'e9 sur son lit, l\rquote \'9cil \'e9teint, la poitrine haletante\~; de tout son corps d\'e9coulait une sueur rouge\'e2tre\~; sa main, \'e9cart\'e9 +e, pendait hors de son lit, et au bout de chacun de ses doigts pendait un rubis liquide. +\par +\par C\rquote \'e9tait un horrible spectacle. +\par +\par Cependant, au bruit des pas de sa m\'e8re, et comme s\rquote il les e\'fbt reconnus, Charles se redressa. +\par +\par \endash Pardon, madame, dit-il en regardant sa m\'e8re, je voudrais bien mourir en paix. +\par +\par \endash Mourir, mon fils, dit Catherine, pour une crise passag\'e8re de ce vilain mal ! Voudriez-vous donc nous d\'e9sesp\'e9rer ainsi\~? +\par +\par \endash Je vous dis, madame, que je sens mon \'e2me qui s\rquote en va. Je vous dis, madame, que c\rquote est la mort qui arrive, mort de tous les diables ! Je sens ce que je sens, et je sais ce que je dis. +\par +\par \endash Sire, dit la reine, votre imagination est votre plus grave maladie\~; depuis le supplice si m\'e9rit\'e9 de ces deux sorciers, de ces deux assassins qu\rquote on appelait La Mole et Coconnas, vos souffrances physiques doivent avoir diminu\'e9 +. Le mal moral pers\'e9v\'e8re seul, et, si je pouvais causer avec vous dix minutes seulement, je vous prouverais\'85 +\par +\par \endash Nourrice, dit Charles, veille \'e0 la porte, et que personne n\rquote entre\~: la reine Catherine de M\'e9dicis veut causer avec son fils bien-aim\'e9 Charles IX. +\par +\par La nourrice ob\'e9it. +\par +\par \endash Au fait, continua Charles, cet entretien devait avoir lieu un jour ou l\rquote autre, mieux vaut donc aujourd\rquote hui que demain. Demain, d\rquote ailleurs, il serait peut-\'eatre trop tard. Seulement, une troisi\'e8me personne doit assister +\'e0 notre entretien. +\par +\par \endash Et pourquoi\~? +\par +\par \endash Parce que, je vous le r\'e9p\'e8te, la mort est en route, reprit Charles avec une effrayante solennit\'e9\~; parce que d\rquote un moment \'e0 l\rquote autre elle entrera dans cette chambre comme vous, p\'e2 +le et muette, et sans se faire annoncer. Il est donc temps, puisque j\rquote ai mis cette nuit ordre \'e0 mes affaires, de mettre ordre ce matin \'e0 celles du royaume. +\par +\par \endash Et quelle est cette personne que vous d\'e9sirez voir\~? demanda Catherine. +\par +\par \endash Mon fr\'e8re, madame. Faites-le appeler. +\par +\par \endash Sire, dit la reine, je vois avec plaisir que ces d\'e9nonciations, dict\'e9es par la haine bien plus qu\rquote arrach\'e9es \'e0 la douleur, s\rquote effacent de votre esprit et vont bient\'f4t s\rquote effacer de votre c\'9c +ur. Nourrice ! cria Catherine, nourrice ! +\par +\par La bonne femme, qui veillait au-dehors, ouvrit la porte. +\par +\par \endash Nourrice, dit Catherine, par ordre de mon fils, quand M.\~de\~Nancey viendra, vous lui direz d\rquote aller qu\'e9rir le duc d\rquote Alen\'e7on. +\par +\par Charles fit un signe qui retint la bonne femme pr\'eate \'e0 ob\'e9ir. +\par +\par \endash J\rquote ai dit mon fr\'e8re, madame, reprit Charles. Les yeux de Catherine se dilat\'e8rent comme ceux de la tigresse qui va se mettre en col\'e8re. Mais Charles leva imp\'e9rativement la main. +\par +\par \endash Je veux parler \'e0 mon fr\'e8re Henri, dit-il. Henri seul est mon fr\'e8re\~; non pas celui qui est roi l\'e0-bas, mais celui qui est prisonnier ici. Henri saura mes derni\'e8res volont\'e9s. +\par +\par \endash Et moi, s\rquote \'e9cria la Florentine avec une audace inaccoutum\'e9e en face de la terrible volont\'e9 de son fils, tant la haine qu\rquote elle portait au B\'e9arnais la jetait hors de sa dissimulation habituelle, si vous \'ea +tes, comme vous le dites, si pr\'e8s de la tombe, croyez-vous que je c\'e9derai \'e0 personne, surtout \'e0 un \'e9tranger, mon droit de vous assister \'e0 votre heure supr\'eame, mon droit de reine, mon droit de m\'e8re\~? +\par +\par \endash Madame, dit Charles, je suis roi encore\~; je commande encore, madame\~; je vous dis que je veux parler \'e0 mon fr\'e8re Henri, et vous n\rquote appelez pas mon capitaine des gardes\~?\'85 Mille diables, je vous en pr\'e9viens, j\rquote +ai encore assez de force pour l\rquote aller chercher moi-m\'eame. +\par +\par Et il fit un mouvement pour sauter \'e0 bas du lit, qui mit au jour son corps pareil \'e0 celui du Christ apr\'e8s la flagellation. +\par +\par \endash Sire, s\rquote \'e9cria Catherine en le retenant, vous nous faites injure \'e0 tous\~: vous oubliez les affronts faits \'e0 notre famille, vous r\'e9pudiez notre sang\~; un fils de France doit seul s\rquote agenouiller pr\'e8s du lit de mort d +\rquote un roi de France. Quant \'e0 moi ma place est marqu\'e9e ici par les lois de la nature et de l\rquote \'e9tiquette\~; j\rquote y reste donc. +\par +\par \endash Et \'e0 quel titre, madame, y restez-vous\~? demanda Charles IX. +\par +\par \endash \'c0 titre de m\'e8re. +\par +\par \endash Vous n\rquote \'eates pas plus ma m\'e8re, madame, que le duc d\rquote Alen\'e7on n\rquote est mon fr\'e8re. +\par +\par \endash Vous d\'e9lirez, monsieur, dit Catherine\~; depuis quand celle qui donne le jour n\rquote est-elle pas la m\'e8re de celui qui l\rquote a re\'e7u\~? +\par +\par \endash Du moment, madame, o\'f9 cette m\'e8re d\'e9natur\'e9e \'f4te ce qu\rquote elle donna, r\'e9pondit Charles en essuyant une \'e9cume sanglante qui montait \'e0 ses l\'e8vres. +\par +\par \endash Que voulez-vous dire, Charles\~? Je ne vous comprends pas, murmura Catherine regardant son fils d\rquote un \'9cil dilat\'e9 par l\rquote \'e9tonnement. +\par +\par \endash Vous allez me comprendre, madame. +\par +\par Charles fouilla sous son traversin et en tira une petite clef d\rquote argent. +\par +\par \endash Prenez cette clef, madame, et ouvrez mon coffre de voyage\~; il contient certains papiers qui parleront pour moi. +\par +\par Et Charles \'e9tendit la main vers un coffre magnifiquement sculpt\'e9, ferm\'e9 d\rquote une serrure d\rquote argent comme la clef qui l\rquote ouvrait, et qui tenait la place la plus apparente de la chambre. +\par +\par Catherine, domin\'e9e par la position supr\'eame que Charles prenait sur elle, ob\'e9it, s\rquote avan\'e7a \'e0 pas lents vers le coffre, l\rquote ouvrit, plongea ses regards vers l\rquote int\'e9rieur, et tout \'e0 + coup recula comme si elle avait vu dans les flancs du meuble quelque reptile endormi. +\par +\par \endash Eh bien, dit Charles, qui ne perdait pas sa m\'e8re de vue, qu\rquote y a-t-il donc dans ce coffre qui vous effraie, madame\~? +\par +\par \endash Rien, dit Catherine. +\par +\par \endash En ce cas, plongez-y la main, madame, et prenez-y un livre\~; il doit y avoir un livre, n\rquote est-ce pas\~? ajouta Charles avec ce sourire bl\'eamissant, plus terrible chez lui que n\rquote avait jamais \'e9t\'e9 la menace chez un autre. + +\par +\par \endash Oui, balbutia Catherine. +\par +\par \endash Un livre de chasse\~? +\par +\par \endash Oui. +\par +\par \endash Prenez-le, et apportez-le-moi. +\par +\par Catherine, malgr\'e9 son assurance, p\'e2lit, trembla de tous ses membres, et allongeant la main dans l\rquote int\'e9rieur du coffre\~: +\par +\par \endash Fatalit\'e9 ! murmura-t-elle en prenant le livre. +\par +\par \endash Bien, dit Charles. \'c9coutez maintenant\~: ce livre de chasse\'85 j\rquote \'e9tais insens\'e9\'85 j\rquote aimais la chasse, au-dessus de toutes choses\'85 ce livre de chasse, je l\rquote ai trop lu\~; comprenez-vous, madame\~?\'85 +\par +\par Catherine poussa un g\'e9missement sourd. +\par +\par \endash C\rquote \'e9tait une faiblesse, continua Charles\~; br\'fblez-le, madame ! il ne faut pas qu\rquote on sache les faiblesses des rois ! +\par +\par Catherine s\rquote approcha de la chemin\'e9e ardente, laissa tomber le livre au milieu du foyer, et demeura debout, immobile et muette, regardant d\rquote un \'9cil atone les flammes bleuissantes qui rongeaient les feuilles empoisonn\'e9es. +\par +\par \'c0 mesure que le livre br\'fblait, une forte odeur d\rquote ail se r\'e9pandait dans toute la chambre. +\par +\par Bient\'f4t il fut enti\'e8rement d\'e9vor\'e9. +\par +\par \endash Et maintenant, madame, appelez mon fr\'e8re, dit Charles avec une irr\'e9sistible majest\'e9. +\par +\par Catherine, frapp\'e9e de stupeur, \'e9cras\'e9e sous une \'e9motion multiple que sa profonde sagacit\'e9 ne pouvait analyser, et que sa force presque surhumaine ne pouvait combattre, fit un pas en avant et voulut parler. +\par +\par La m\'e8re avait un remords\~; la reine avait une terreur\~; l\rquote empoisonneuse avait un retour de haine. Ce dernier sentiment domina tous les autres. +\par +\par \endash Maudit soit-il, s\rquote \'e9cria-t-elle en s\rquote \'e9lan\'e7ant hors de la chambre, il triomphe, il touche au but\~; oui, maudit, qu\rquote il soit maudit ! +\par +\par \endash Vous entendez, mon fr\'e8re, mon fr\'e8re Henri, cria Charles poursuivant sa m\'e8re de la voix\~; mon fr\'e8re Henri \'e0 qui je veux parler \'e0 l\rquote instant m\'eame au sujet de la r\'e9gence du royaume. +\par +\par Presque au m\'eame instant, ma\'eetre Ambroise Par\'e9 entra par la porte oppos\'e9e \'e0 celle qui venait de donner passage \'e0 Catherine, et s\rquote arr\'eatant sur le seuil pour humer l\rquote atmosph\'e8re alliac\'e9e de la chambre\~: +\par +\par \endash Qui donc a br\'fbl\'e9 de l\rquote arsenic ici\~? dit-il. +\par +\par \endash Moi, r\'e9pondit Charles. +\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97175856}XXXII\line La plate-forme du donjon de Vincennes{\*\bkmkend _Toc97175856} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Cependant Henri de Navarre se promenait seul et r\'eaveur sur la terrasse du donjon\~; il savait la cour au ch\'e2teau qu\rquote il voyait \'e0 cent pas de lui, et \'e0 travers les murailles, son \'9cil per\'e7ant devinait Charles moribond. +\par +\par Il faisait un temps d\rquote azur et d\rquote or\~: un large rayon de soleil miroitait dans les plaines \'e9loign\'e9es, tandis qu\rquote il baignait d\rquote un or fluide la cime des arbres de la for\'ea +t, fiers de la richesse de leur premier feuillage. Les pierres grises du donjon elles-m\'eames semblaient s\rquote impr\'e9gner de la douce chaleur du ciel, et des ravenelles, apport\'e9es par le souffle du vent d\rquote +est dans les fentes de la muraille, ouvraient leurs disques de velours rouge et jaune aux baisers d\rquote une brise atti\'e9die. +\par +\par Mais le regard de Henri ne se fixait ni sur ces plaines verdoyantes, ni sur ces cimes chenues et dor\'e9es\~: son regard franchissait les espaces interm\'e9diaires, et allait au-del\'e0 se fixer ardent d\rquote +ambition sur cette capitale de France, destin\'e9e \'e0 devenir un jour la capitale du monde. +\par +\par \endash Paris, murmurait le roi de Navarre, voil\'e0 Paris\~; c\rquote est-\'e0-dire la joie, le triomphe, la gloire, le bonheur\~; Paris o\'f9 est le Louvre, et le Louvre o\'f9 est le tr\'f4ne\~; et dire qu\rquote une seule chose me s\'e9 +pare de ce Paris tant d\'e9sir\'e9 ! \'85 ce sont les pierres qui rampent \'e0 mes pieds et qui renferment avec moi mon ennemie. +\par +\par Et en ramenant son regard de Paris \'e0 Vincennes, il aper\'e7ut \'e0 sa gauche, dans un vallon voil\'e9 par des amandiers en fleur, un homme sur la cuirasse duquel se jouait obstin\'e9ment un rayon de soleil, point enflamm\'e9 qui voltigeait dans l +\rquote espace \'e0 chaque mouvement de cet homme. +\par +\par Cet homme \'e9tait sur un cheval plein d\rquote ardeur, et tenait en main un cheval qui paraissait non moins impatient. +\par +\par Le roi de Navarre arr\'eata ses yeux sur le cavalier et le vit tirer son \'e9p\'e9e hors du fourreau, passer la pointe dans son mouchoir, et agiter ce mouchoir en fa\'e7on de signal. +\par +\par Au m\'eame instant, sur la colline en face, un signal pareil se r\'e9p\'e9ta, puis tout autour du ch\'e2teau voltigea comme une ceinture de mouchoirs. +\par +\par C\rquote \'e9taient de Mouy et ses huguenots, qui, sachant le roi mourant, et qui, craignant qu\rquote on ne tent\'e2t quelque chose contre Henri, s\rquote \'e9taient r\'e9unis et se tenaient pr\'eats \'e0 d\'e9fendre ou \'e0 attaquer. +\par +\par Henri reporta ses yeux sur le cavalier qu\rquote il avait vu le premier, se courba hors de la balustrade, couvrit ses yeux de sa main, et brisant ainsi les rayons du soleil qui l\rquote \'e9blouissait reconnut le jeune huguenot. +\par +\par \endash De Mouy ! s\rquote \'e9cria-t-il comme si celui-ci e\'fbt pu l\rquote entendre. Et dans sa joie de se voir ainsi environn\'e9 d\rquote amis, il leva lui-m\'eame son chapeau et fit voltiger son \'e9charpe. +\par +\par Toutes les banderoles blanches s\rquote agit\'e8rent de nouveau avec une vivacit\'e9 qui t\'e9moignait de leur joie. +\par +\par \endash H\'e9las ! ils m\rquote attendent, dit-il, et je ne puis les rejoindre\'85 Que ne l\rquote ai-je fait quand je le pouvais peut-\'eatre ! \'85 Maintenant j\rquote ai trop tard\'e9. +\par +\par Et il leur fit un geste de d\'e9sespoir auquel de Mouy r\'e9pondit par un signe qui voulait dire\~: }{\i j\rquote attendrai}{. +\par +\par En ce moment Henri entendit des pas qui retentissaient dans l\rquote escalier de pierre. Il se retira vivement. Les huguenots comprirent la cause de cette retraite. Les \'e9p\'e9es rentr\'e8rent au fourreau et les mouchoirs disparurent. +\par +\par Henri vit d\'e9boucher de l\rquote escalier une femme dont la respiration haletante d\'e9non\'e7ait une marche rapide, et reconnut, non sans une secr\'e8te fureur qu\rquote il \'e9prouvait toujours en l\rquote apercevant, Catherine de M\'e9dicis. +\par +\par Derri\'e8re elle, \'e9taient deux gardes qui s\rquote arr\'eat\'e8rent au haut de l\rquote escalier. +\par +\par \endash Oh ! oh ! murmura Henri, il faut qu\rquote il y ait quelque chose de nouveau et de grave pour que la reine m\'e8re vienne ainsi me chercher sur la plate-forme du donjon de Vincennes. +\par +\par Catherine s\rquote assit sur un banc de pierre adoss\'e9 aux cr\'e9neaux pour reprendre haleine. Henri s\rquote approcha d\rquote elle, et avec son plus gracieux sourire\~: +\par +\par \endash Serait-ce moi que vous cherchez, ma bonne m\'e8re\~? dit-il. +\par +\par \endash Oui, monsieur, r\'e9pondit Catherine, j\rquote ai voulu vous donner une derni\'e8re preuve de mon attachement. Nous touchons \'e0 un moment supr\'eame\~: le roi se meurt et veut vous entretenir. +\par +\par \endash Moi\~? dit Henri en tressaillant de joie. +\par +\par \endash Oui, vous. On lui a dit, j\rquote en suis certaine, que non seulement vous regrettez le tr\'f4ne de Navarre, mais encore que vous ambitionnez le tr\'f4ne de France. +\par +\par \endash Oh ! fit Henri. +\par +\par \endash Ce n\rquote est pas, je le sais bien, mais il le croit, lui, et nul doute que cet entretien qu\rquote il veut avoir avec vous n\rquote ait pour but de vous tendre un pi\'e8ge. +\par +\par \endash \'c0 moi\~? +\par +\par \endash Oui. Charles, avant de mourir, veut savoir ce qu\rquote il y a \'e0 craindre ou \'e0 esp\'e9rer de vous\~; et de votre r\'e9ponse \'e0 ses offres, faites-y attention, d\'e9pendront les derniers ordres qu\rquote il donnera, c\rquote est-\'e0-di +re votre mort ou votre vie. +\par +\par \endash Mais que doit-il donc m\rquote offrir\~? +\par +\par \endash Que sais-je, moi ! des choses impossibles, probablement. +\par +\par \endash Enfin, ne devinez-vous pas, ma m\'e8re\~? +\par +\par \endash Non\~; mais je suppose, par exemple\'85 Catherine s\rquote arr\'eata. +\par +\par \endash Quoi\~? +\par +\par \endash Je suppose que, vous croyant ces vues ambitieuses qu\rquote on lui a dites, il veuille acqu\'e9rir de votre bouche m\'eame la preuve de cette ambition. Supposez qu\rquote +il vous tente comme autrefois on tentait les coupables, pour provoquer un aveu sans torture\~; supposez, continua Catherine en regardant fixement Henri, qu\rquote il vous propose un gouvernement, la r\'e9gence m\'eame. +\par +\par Une joie indicible s\rquote \'e9pandit dans le c\'9cur oppress\'e9 de Henri\~; mais il devina le coup, et cette \'e2me vigoureuse et souple rebondit sous l\rquote attaque. +\par +\par \endash \'c0 moi\~? dit-il, le pi\'e8ge serait trop grossier\~; \'e0 moi la r\'e9gence, quand il y a vous, quand il y a mon fr\'e8re d\rquote Alen\'e7on\~? Catherine se pin\'e7a les l\'e8vres pour cacher sa satisfaction. +\par +\par \endash Alors, dit-elle vivement, vous renoncez \'e0 la r\'e9gence\~? \'ab\~Le roi est mort, pensa Henri, et c\rquote est elle qui me tend un pi\'e8ge.\~\'bb Puis tout haut\~: +\par +\par \endash Il faut d\rquote abord que j\rquote entende le roi de France, r\'e9pondit-il, car, de votre aveu m\'eame, madame, tout ce que nous avons dit l\'e0 n\rquote est que supposition. +\par +\par \endash Sans doute, dit Catherine\~; mais vous pouvez toujours r\'e9pondre de vos intentions. +\par +\par \endash Eh ! mon Dieu ! dit innocemment Henri, n\rquote ayant pas de pr\'e9tentions, je n\rquote ai pas d\rquote intentions. +\par +\par \endash Ce n\rquote est point r\'e9pondre, cela, dit Catherine, sentant que le temps pressait, et se laissant emporter \'e0 sa col\'e8re\~; d\rquote une fa\'e7on ou de l\rquote autre, prononcez-vous. +\par +\par \endash Je ne puis pas me prononcer sur des suppositions, madame\~; une r\'e9solution positive est chose si difficile et surtout si grave \'e0 prendre, qu\rquote il faut attendre les r\'e9alit\'e9s. +\par +\par \endash \'c9coutez, monsieur, dit Catherine, il n\rquote y a pas de temps \'e0 perdre, et nous le perdons en discussions vaines, en finesses r\'e9ciproques. Jouons notre jeu en roi et en reine. Si vous acceptez la r\'e9gence, vous \'eates mort. +\par +\par \'ab\~Le roi vit\~\'bb, pensa Henri. Puis tout haut\~: +\par +\par \endash Madame, dit-il avec fermet\'e9, Dieu tient la vie des hommes et des rois entre ses mains\~: il m\rquote inspirera. Qu\rquote on dise \'e0 Sa Majest\'e9 que je suis pr\'eat \'e0 me pr\'e9senter devant elle. +\par +\par \endash R\'e9fl\'e9chissez, monsieur. +\par +\par \endash Depuis deux ans que je suis proscrit, depuis un mois que je suis prisonnier, r\'e9pondit Henri gravement, j\rquote ai eu le temps de r\'e9fl\'e9chir, madame, et j\rquote ai r\'e9fl\'e9chi. Ayez donc la bont\'e9 de descendre la premi\'e8re pr\'e8 +s du roi, et de lui dire que je vous suis. Ces deux braves, ajouta Henri en montrant les deux soldats, veilleront \'e0 ce que je ne m\rquote \'e9chappe point. D\rquote ailleurs, ce n\rquote est point mon intention. +\par +\par Il y avait un tel accent de fermet\'e9 dans les paroles de Henri, que Catherine vit bien que toutes ses tentatives, sous quelque forme qu\rquote elles fussent d\'e9guis\'e9es, ne gagneraient rien sur lui\~; elle descendit pr\'e9cipitamment. +\par +\par Aussit\'f4t qu\rquote elle eut disparu, Henri courut au parapet et fit \'e0 de Mouy un signe qui voulait dire\~: Approchez-vous et tenez-vous pr\'eat \'e0 tout \'e9v\'e9nement. +\par +\par De Mouy, qui \'e9tait descendu de cheval, sauta en selle, et, avec le second cheval de main, vint au galop prendre position \'e0 deux port\'e9es de mousquet du donjon. +\par +\par Henri le remercia du geste et descendit. +\par +\par Sur le premier palier il trouva les deux soldats qui l\rquote attendaient. +\par +\par Un double poste de Suisses et de chevau-l\'e9gers gardait l\rquote entr\'e9e des cours\~; il fallait traverser une double haie de pertuisanes pour entrer au ch\'e2teau et pour en sortir. +\par +\par Catherine s\rquote \'e9tait arr\'eat\'e9e l\'e0 et attendait. +\par +\par Elle fit signe aux deux soldats qui suivaient Henri de s\rquote \'e9carter, et posant une de ses mains sur son bras\~: +\par +\par \endash Cette cour a deux portes, dit-elle\~; \'e0 celle-ci, que vous voyez derri\'e8re les appartements du roi, si vous refusez la r\'e9gence, un bon cheval et la libert\'e9 vous attendent\~; \'e0 celle-l\'e0 +, sous laquelle vous venez de passer, si vous \'e9coutez l\rquote ambition\'85 Que dites-vous\~? +\par +\par \endash Je dis que si le roi me fait r\'e9gent, madame, c\rquote est moi qui donnerai des ordres aux soldats, et non pas vous. Je dis que si je sors du ch\'e2teau \'e0 la nuit, toutes ces piques, toutes ces hallebardes, tous ces mousquets s\rquote +abaisseront devant moi. +\par +\par \endash Insens\'e9 ! murmura Catherine exasp\'e9r\'e9e, crois-moi, ne joue pas avec Catherine ce terrible jeu de la vie et de la mort. +\par +\par \endash Pourquoi pas\~? dit Henri en regardant fixement Catherine\~; pourquoi pas avec vous aussi bien qu\rquote avec un autre, puisque j\rquote y ai gagn\'e9 jusqu\rquote \'e0 pr\'e9sent\~? +\par +\par \endash Montez donc chez le roi, monsieur, puisque vous ne voulez rien croire et rien entendre, dit Catherine en lui montrant l\rquote escalier d\rquote une main et en jouant avec un des deux couteaux empoisonn\'e9s qu\rquote +elle portait dans cette gaine de chagrin noir devenue historique. +\par +\par \endash Passez la premi\'e8re, madame, dit Henri\~; tant que je ne serai pas r\'e9gent, l\rquote honneur du pas vous appartient. +\par +\par Catherine, devin\'e9e dans toutes ses intentions, n\rquote essaya point de lutter, et passa la premi\'e8re. +\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97175857}XXXIII\line La R\'e9gence{\*\bkmkend _Toc97175857} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Le roi commen\'e7ait \'e0 s\rquote impatienter\~; il avait fait appeler M.\~de\~Nancey dans sa chambre, et venait de lui donner l\rquote ordre d\rquote aller chercher Henri, lorsque celui-ci parut. +\par +\par En voyant son beau-fr\'e8re appara\'eetre sur le seuil de la porte, Charles poussa un cri de joie, et Henri demeura \'e9pouvant\'e9 comme s\rquote il se f\'fbt trouv\'e9 en face d\rquote un cadavre. +\par +\par Les deux m\'e9decins qui \'e9taient \'e0 ses c\'f4t\'e9s s\rquote \'e9loign\'e8rent\~; le pr\'eatre qui venait d\rquote exhorter le malheureux prince \'e0 une fin chr\'e9tienne se retira \'e9galement. +\par +\par Charles IX n\rquote \'e9tait pas aim\'e9, et cependant on pleurait beaucoup dans les antichambres. \'c0 la mort des rois, quels qu\rquote ils aient \'e9t\'e9 +, il y a toujours des gens qui perdent quelque chose et qui craignent de ne pas retrouver ce quelque chose sous leur successeur. +\par +\par Ce deuil, ces sanglots, les paroles de Catherine, l\rquote appareil sinistre et majestueux des derniers moments d\rquote un roi, enfin, la vue de ce roi lui-m\'eame, atteint d\rquote une maladie qui s\rquote est reproduite depuis, mais dont la science n +\rquote avait pas encore eu d\rquote exemple, produisirent sur l\rquote esprit encore jeune et par cons\'e9quent encore impressionnable de Henri un effet si terrible que, malgr\'e9 sa r\'e9solution de ne point donner de nouvelles inqui\'e9tudes \'e0 + Charles sur son \'e9tat, il ne put, comme nous l\rquote avons dit, r\'e9primer le sentiment de terreur qui se peignit sur son visage en apercevant ce moribond tout ruisselant de sang. +\par +\par Charles sourit avec tristesse. Rien n\rquote \'e9chappe aux mourants des impressions de ceux qui les entourent. +\par +\par \endash Venez, Henriot, dit-il en tendant la main \'e0 son beau-fr\'e8re avec une douceur de voix que Henri n\rquote avait jamais remarqu\'e9e en lui jusque-l\'e0. Venez, car je souffrais de ne pas vous voir\~; je vous ai bien tourment\'e9 + dans ma vie, mon pauvre ami, et parfois, je me le reproche maintenant, croyez-moi ! parfois j\rquote ai pr\'eat\'e9 les mains \'e0 ceux qui vous tourmentaient\~; mais un roi n\rquote est pas ma\'eetre des \'e9v\'e9nements, et outre ma m\'e8 +re Catherine, outre mon fr\'e8re d\rquote Anjou, outre mon fr\'e8re d\rquote Alen\'e7on, j\rquote avais au-dessus de moi, pendant ma vie, quelque chose de g\'eanant, qui cesse du jour o\'f9 je touche \'e0 la mort\~: la raison d\rquote \'c9tat. +\par +\par \endash Sire, balbutia Henri, je ne me souviens plus de rien que de l\rquote amour que j\rquote ai toujours eu pour mon fr\'e8re, que du respect que j\rquote ai toujours port\'e9 \'e0 mon roi. +\par +\par \endash Oui, oui, tu as raison, dit Charles, et je te suis reconnaissant de parler ainsi, Henriot\~; car en v\'e9rit\'e9 tu as beaucoup souffert sous mon r\'e8gne, sans compter que c\rquote est pendant mon r\'e8gne que ta pauvre m\'e8 +re est morte. Mais tu as d\'fb voir que l\rquote on me poussait souvent. Parfois j\rquote ai r\'e9sist\'e9\~; mais parfois aussi j\rquote ai c\'e9d\'e9 de fatigue. Mais, tu l\rquote as dit, ne parlons plus du pass\'e9\~; maintenant c\rquote est le pr\'e9 +sent qui me pousse, c\rquote est l\rquote avenir qui m\rquote effraie. +\par +\par Et en disant ces mots, le pauvre roi cacha son visage livide dans ses mains d\'e9charn\'e9es. +\par +\par Puis, apr\'e8s un instant de silence, secouant son front pour en chasser ces sombres id\'e9es et faisant pleuvoir autour de lui une ros\'e9e de sang\~: +\par +\par \endash Il faut sauver l\rquote \'c9tat, continua-t-il \'e0 voix basse et en s\rquote inclinant vers Henri\~; il faut l\rquote emp\'eacher de tomber entre les mains des fanatiques ou des femmes. +\par +\par Charles, comme nous venons de le dire, pronon\'e7a ces paroles \'e0 voix basse, et cependant Henri crut entendre derri\'e8re la coulisse du lit comme une sourde exclamation de col\'e8re. Peut-\'eatre quelque ouverture pratiqu\'e9e dans la muraille, \'e0 l +\rquote insu de Charles lui-m\'eame, permettait-elle \'e0 Catherine d\rquote entendre cette supr\'eame conversation. +\par +\par \endash Des femmes\~? reprit le roi de Navarre pour provoquer une explication. +\par +\par \endash Oui, Henri, dit Charles, ma m\'e8re veut la r\'e9gence en attendant que mon fr\'e8re de Pologne revienne. Mais \'e9coute ce que je te dis, il ne reviendra pas. +\par +\par \endash Comment ! il ne reviendra pas\~? s\rquote \'e9cria Henri, dont le c\'9cur bondissait sourdement de joie. +\par +\par \endash Non, il ne reviendra pas, continua Charles, ses sujets ne le laisseront pas partir. +\par +\par \endash Mais, dit Henri, croyez-vous, mon fr\'e8re, que la reine m\'e8re ne lui aura pas \'e9crit \'e0 l\rquote avance\~? +\par +\par \endash Si fait, mais Nancey a surpris le courrier \'e0 Ch\'e2teau-Thierry et m\rquote a rapport\'e9 la lettre\~; dans cette lettre j\rquote allais mourir, disait-elle. Mais moi aussi j\rquote ai \'e9crit \'e0 Varsovie, ma lettre y arrivera, j\rquote +en suis s\'fbr, et mon fr\'e8re sera surveill\'e9. Donc, selon toute probabilit\'e9, Henri, le tr\'f4ne va \'eatre vacant. +\par +\par Un second fr\'e9missement plus sensible encore que le premier se fit entendre dans l\rquote alc\'f4ve. +\par +\par \endash D\'e9cid\'e9ment, se dit Henri, elle est l\'e0\~; elle \'e9coute, elle attend ! Charles n\rquote entendit rien. +\par +\par \endash Or, poursuivit-il, je meurs sans h\'e9ritier m\'e2le. +\par +\par Puis il s\rquote arr\'eata\~: une douce pens\'e9e parut \'e9clairer son visage, et posant sa main sur l\rquote \'e9paule du roi de Navarre\~: +\par +\par \endash H\'e9las ! te souviens-tu, Henriot, continua-t-il, te souviens-tu de ce pauvre petit enfant que je t\rquote ai montr\'e9 un soir dormant dans son berceau de soie, et veill\'e9 par un ange\~? H\'e9las ! Henriot, ils me le tueront ! \'85 +\par +\par \endash \'d4 Sire, s\rquote \'e9cria Henri, dont les yeux se mouill\'e8rent de larmes, je vous jure devant Dieu que mes jours et mes nuits se passeront \'e0 veiller sur sa vie. Ordonnez, mon roi. +\par +\par \endash Merci ! Henriot, merci, dit le roi avec une effusion qui \'e9tait bien loin de son caract\'e8re, mais que cependant lui donnait la situation. J\rquote accepte ta parole. N\rquote en fais pas un roi\'85 heureusement il n\rquote est pas n\'e9 + pour le tr\'f4ne, mais un homme heureux. Je lui laisse une fortune ind\'e9pendante\~; qu\rquote il ait la noblesse de sa m\'e8re, celle du c\'9cur. Peut-\'eatre vaudrait-il mieux pour lui qu\rquote on le destin\'e2t \'e0 l\rquote \'c9glise\~ +; il inspirerait moins de crainte. Oh ! il me semble que je mourrais, sinon heureux, du moins tranquille, si j\rquote avais l\'e0 pour me consoler les caresses de l\rquote enfant et le doux visage de la m\'e8re. +\par +\par \endash Sire, ne pouvez-vous les faire venir\~? +\par +\par \endash Eh ! malheureux ! ils ne sortiraient pas d\rquote ici. Voil\'e0 la condition des rois, Henriot\~: ils ne peuvent ni vivre ni mourir \'e0 leur guise. Mais depuis ta promesse je suis plus tranquille. +\par +\par Henri r\'e9fl\'e9chit. +\par +\par \endash Oui, sans doute, mon roi, j\rquote ai promis, mais pourrai-je tenir\~? +\par +\par \endash Que veux-tu dire\~? +\par +\par \endash Moi-m\'eame, ne serai-je pas proscrit, menac\'e9 comme lui, plus que lui, m\'eame\~? Car, moi, je suis un homme, et lui n\rquote est qu\rquote un enfant. +\par +\par \endash Tu te trompes, r\'e9pondit Charles\~; moi mort, tu seras fort et puissant, et voil\'e0 qui te donnera la force et la puissance. \'c0 ces mots, le moribond tira un parchemin de son chevet. +\par +\par \endash Tiens, lui dit-il. Henri parcourut la feuille rev\'eatue du sceau royal. +\par +\par \endash La r\'e9gence \'e0 moi, Sire ! dit-il en p\'e2lissant de joie. +\par +\par \endash Oui, la r\'e9gence \'e0 toi, en attendant le retour du duc d\rquote Anjou, et comme, selon toute probabilit\'e9, le duc d\rquote Anjou ne reviendra point, ce n\rquote est pas la r\'e9gence qui te donne ce papier, c\rquote est le tr\'f4ne. +\par +\par \endash Le tr\'f4ne, \'e0 moi ! murmura Henri. +\par +\par \endash Oui, dit Charles, \'e0 toi, seul digne et surtout seul capable de gouverner ces galants d\'e9bauch\'e9s, ces filles perdues qui vivent de sang et de larmes. Mon fr\'e8re d\rquote Alen\'e7on est un tra\'eetre, il sera tra\'ee +tre envers tous, laisse-le dans le donjon o\'f9 je l\rquote ai mis. Ma m\'e8re voudra te tuer, exile-la. Mon fr\'e8re d\rquote Anjou, dans trois mois, dans quatre mois, dans un an peut-\'eatre, quittera Varsovie et viendra te disputer la puissance\~; r +\'e9ponds \'e0 Henri par un bref du pape. J\rquote ai n\'e9goci\'e9 cette affaire par mon ambassadeur, le duc de Nevers, et tu recevras incessamment le bref. +\par +\par \endash \'d4 mon roi ! +\par +\par \endash Ne crains qu\rquote une chose, Henri, la guerre civile. Mais en restant converti, tu l\rquote \'e9vites, car le parti huguenot n\rquote a consistance qu\rquote \'e0 la condition que tu te mettras \'e0 sa t\'eate, et M.\~de\~Cond\'e9 n\rquote +est pas de force \'e0 lutter contre toi. La France est un pays de plaine, Henri, par cons\'e9quent un pays catholique. Le roi de France doit \'eatre le roi des catholiques et non le roi des huguenots\~; car le roi de France doit \'ea +tre le roi de la majorit\'e9. On dit que j\rquote ai des remords d\rquote avoir fait la Saint-Barth\'e9lemy\~; des doutes, oui\~; des remords, non. On dit que je rends le sang des huguenots par tous les pores. Je sais ce que je rends\~: de l\rquote +arsenic, et non du sang. +\par +\par \endash Oh ! Sire, que dites-vous\~? +\par +\par \endash Rien. Si ma mort doit \'eatre veng\'e9e, Henriot, elle doit \'eatre veng\'e9e par Dieu seul. N\rquote en parlons plus que pour pr\'e9voir les \'e9v\'e9nements qui en seront la suite. Je te l\'e8gue un bon parlement, une arm\'e9e \'e9prouv\'e9 +e. Appuie-toi sur le parlement et sur l\rquote arm\'e9e pour r\'e9sister \'e0 tes seuls ennemis\~: ma m\'e8re et le duc d\rquote Alen\'e7on. +\par +\par En ce moment, on entendit dans le vestibule un bruit sourd d\rquote armes et de commandements militaires. +\par +\par \endash Je suis mort, murmura Henri. +\par +\par \endash Tu crains, tu h\'e9sites, dit Charles avec inqui\'e9tude. +\par +\par \endash Moi ! Sire, r\'e9pliqua Henri\~; non, je ne crains pas\~; non, je n\rquote h\'e9site pas\~; j\rquote accepte. +\par +\par Charles lui serra la main. Et comme en ce moment sa nourrice s\rquote approchait de lui, tenant une potion qu\rquote elle venait de pr\'e9parer dans une chambre voisine, sans faire attention que le sort de la France se d\'e9cidait \'e0 trois pas d\rquote +elle\~: +\par +\par \endash Appelle ma m\'e8re, bonne nourrice, et dis aussi qu\rquote on fasse venir M.\~d\rquote Alen\'e7on. +\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97175858}XXXIV\line Le roi est mort\~: vive le roi !{\*\bkmkend _Toc97175858} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Catherine et le duc d\rquote Alen\'e7on, livides d\rquote effroi et tremblants de fureur tout ensemble, entr\'e8rent quelques minutes apr\'e8s. Comme Henri l\rquote avait devin\'e9, Catherine savait tout et avait tout dit, en peu de mots, \'e0 Fran\'e7 +ois. Ils firent quelques pas et s\rquote arr\'eat\'e8rent, attendant. +\par +\par Henri \'e9tait debout au chevet du lit de Charles. +\par +\par Le roi leur d\'e9clara sa volont\'e9. +\par +\par \endash Madame, dit-il \'e0 sa m\'e8re, si j\rquote avais un fils, vous seriez r\'e9gente, ou, \'e0 d\'e9faut de vous, ce serait le roi de Pologne, ou, \'e0 d\'e9faut du roi de Pologne enfin, ce serait mon fr\'e8re Fran\'e7ois\~; mais je n\rquote +ai pas de fils, et apr\'e8s moi le tr\'f4ne appartient \'e0 mon fr\'e8re le duc d\rquote Anjou, qui est absent. Comme un jour ou l\rquote autre il viendra r\'e9clamer ce tr\'f4ne, je ne veux pas qu\rquote il trouve \'e0 + sa place un homme qui puisse, par des droits presque \'e9gaux, lui disputer ses droits, et qui expose par cons\'e9quent le royaume \'e0 des guerres de pr\'e9tendants. Voil\'e0 pourquoi je ne vous prends pas pour r\'e9gente, madame, car vous auriez \'e0 + choisir entre vos deux fils, ce qui serait p\'e9nible pour le c\'9cur d\rquote une m\'e8re. Voil\'e0 pourquoi je ne choisis pas mon fr\'e8re Fran\'e7ois, car mon fr\'e8re Fran\'e7ois pourrait dire \'e0 son a\'een\'e9\~: \'ab\~Vous aviez un tr\'f4 +ne, pourquoi l\rquote avez-vous quitt\'e9\~?\~\'bb Non, je choisis donc un r\'e9gent qui puisse prendre en d\'e9p\'f4t la couronne, et qui la garde sous sa main et non sur sa t\'eate. Ce r\'e9gent, saluez-le, madame\~; saluez-le, mon fr\'e8re\~; ce r\'e9 +gent, c\rquote est le roi de Navarre ! +\par +\par Et avec un geste de supr\'eame commandement, il salua Henri de la main. +\par +\par Catherine et d\rquote Alen\'e7on firent un mouvement qui tenait le milieu entre un tressaillement nerveux et un salut. +\par +\par \endash Tenez, monseigneur le r\'e9gent, dit Charles au roi de Navarre, voici le parchemin qui, jusqu\rquote au retour du roi de Pologne, vous donne le commandement des arm\'e9es, les clefs du tr\'e9sor, le droit et le pouvoir royal. +\par +\par Catherine d\'e9vorait Henri du regard, Fran\'e7ois \'e9tait si chancelant qu\rquote il pouvait \'e0 peine se soutenir\~; mais cette faiblesse de l\rquote un et cette fermet\'e9 de l\rquote autre, au lieu de rassurer Henri, lui montraient le danger pr\'e9 +sent, debout, mena\'e7ant. +\par +\par Henri n\rquote en fit pas moins un effort violent, et, surmontant toutes ses craintes, il prit le rouleau des mains du roi, puis, se redressant de toute sa hauteur, il fixa sur Catherine et Fran\'e7ois un regard qui voulait dire\~: +\par +\par \endash Prenez garde, je suis votre ma\'eetre. Catherine comprit ce regard. +\par +\par \endash Non, non, jamais, dit-elle\~; jamais ma race ne pliera la t\'eate sous une race \'e9trang\'e8re\~; jamais un Bourbon ne r\'e9gnera en France tant qu\rquote il restera un Valois. +\par +\par \endash Ma m\'e8re, ma m\'e8re, s\rquote \'e9cria Charles IX en se redressant dans son lit aux draps rougis, plus effrayant que jamais, prenez garde, je suis roi encore\~: pas pour longtemps, je le sai +s bien, mais il ne faut pas longtemps pour donner un ordre, il ne faut pas longtemps pour punir les meurtriers et les empoisonneurs. +\par +\par \endash Eh bien, donnez-le donc, cet ordre, si vous l\rquote osez. Moi je vais donner les miens. Venez, Fran\'e7ois, venez. +\par +\par Et elle sortit rapidement, entra\'eenant avec elle le duc d\rquote Alen\'e7on. +\par +\par \endash Nancey ! cria Charles\~; Nancey, \'e0 moi, \'e0 moi ! je l\rquote ordonne, je le veux, Nancey, arr\'eatez ma m\'e8re, arr\'eatez mon fr\'e8re, arr\'eatez\'85 +\par +\par Une gorg\'e9e de sang coupa la parole \'e0 Charles au moment o\'f9 le capitaine des gardes ouvrit la porte, et le roi suffoqu\'e9 r\'e2la sur son lit. +\par +\par Nancey n\rquote avait entendu que son nom\~; les ordres qui l\rquote avaient suivi, prononc\'e9s d\rquote une voix moins distincte, s\rquote \'e9taient perdus dans l\rquote espace. +\par +\par \endash Gardez la porte, dit Henri, et ne laissez entrer personne. Nancey salua et sortit. Henri reporta ses yeux sur ce corps inanim\'e9 et qu\rquote on e\'fbt pu prendre pour un cadavre, si un l\'e9ger souffle n\rquote e\'fbt agit\'e9 la frange d +\rquote \'e9cume qui bordait ses l\'e8vres. Il regarda longtemps\~; puis se parlant \'e0 lui-m\'eame\~: +\par +\par \endash Voici l\rquote instant supr\'eame, dit-il, faut-il r\'e9gner, faut-il vivre\~? +\par +\par Au m\'eame instant la tapisserie de l\rquote alc\'f4ve se souleva, une t\'eate p\'e2lie parut derri\'e8re, et une voix vibra au milieu du silence de mort qui r\'e9gnait dans la chambre royale\~: +\par +\par \endash Vivez, dit cette voix. +\par +\par \endash Ren\'e9 ! s\rquote \'e9cria Henri. +\par +\par \endash Oui, Sire. +\par +\par \endash Ta pr\'e9diction \'e9tait donc fausse\~: je ne serai donc pas roi\~? s\rquote \'e9cria Henri. +\par +\par \endash Vous le serez, Sire, mais l\rquote heure n\rquote est pas encore venue. +\par +\par \endash Comment le sais-tu\~? parle, que je sache si je dois te croire. +\par +\par \endash \'c9coutez. +\par +\par \endash J\rquote \'e9coute. +\par +\par \endash Baissez-vous. Henri s\rquote inclina au-dessus du corps de Charles. Ren\'e9 se pencha de son c\'f4t\'e9. La largeur du lit les s\'e9parait seule, et encore la distance \'e9tait-elle diminu\'e9e par leur double mouvement. Entre eux deux \'e9 +tait couch\'e9 et toujours sans voix et sans mouvement le corps du roi moribond. +\par +\par \endash \'c9coutez, dit Ren\'e9\~; plac\'e9 ici par la reine m\'e8re pour vous perdre, j\rquote aime mieux vous servir, moi, car j\rquote ai confiance en votre horoscope\~; en vous servant je trouve \'e0 la fois, dans ce que je fais, l\rquote int\'e9r +\'eat de mon corps et de mon \'e2me. +\par +\par \endash Est-ce la reine m\'e8re aussi qui t\rquote a ordonn\'e9 de me dire cela\~? demanda Henri plein de doute et d\rquote angoisses. +\par +\par \endash Non, dit Ren\'e9, mais \'e9coutez un secret. Et il se pencha encore davantage. Henri l\rquote imita, de sorte que les deux t\'eates se touchaient presque. Cet entretien de deux hommes courb\'e9s sur le corps d\rquote +un roi mourant avait quelque chose de si sombre, que les cheveux du superstitieux Florentin se dressaient sur sa t\'eate et qu\rquote une sueur abondante perlait sur le visage de Henri. +\par +\par \endash \'c9coutez, continua Ren\'e9, \'e9coutez un secret que je sais seul, et que je vous r\'e9v\'e8le si vous me jurez sur ce mourant de me pardonner la mort de votre m\'e8re. +\par +\par \endash Je vous l\rquote ai d\'e9j\'e0 promis une fois, dit Henri dont le visage s\rquote assombrit. +\par +\par \endash Promis, mais non jur\'e9, dit Ren\'e9 en faisant un mouvement en arri\'e8re. +\par +\par \endash Je le jure, dit Henri \'e9tendant la main droite sur la t\'eate du roi. +\par +\par \endash Eh bien, Sire, dit pr\'e9cipitamment le Florentin, le roi de Pologne arrive ! +\par +\par \endash Non, dit Henri, le courrier a \'e9t\'e9 arr\'eat\'e9 par le roi Charles. +\par +\par \endash Le roi Charles n\rquote en a arr\'eat\'e9 qu\rquote un sur la route de Ch\'e2teau-Thierry\~; mais la reine m\'e8re, dans sa pr\'e9voyance, en avait envoy\'e9 trois par trois routes. +\par +\par \endash Oh ! malheur \'e0 moi ! dit Henri. +\par +\par \endash Un messager est arriv\'e9 ce matin de Varsovie. Le roi partait derri\'e8re lui sans que personne songe\'e2t \'e0 s\rquote y opposer, car \'e0 Varsovie on ignorait encore la maladie du roi. Il ne pr\'e9c\'e8de Henri d\rquote +Anjou que de quelques heures. +\par +\par \endash Oh ! si j\rquote avais seulement huit jours ! dit Henri. +\par +\par \endash Oui, mais vous n\rquote avez que huit heures. Avez-vous entendu le bruit des armes que l\rquote on pr\'e9parait\~? +\par +\par \endash Oui. +\par +\par \endash Ces armes, on les pr\'e9parait \'e0 votre intention. Ils viendront vous tuer jusqu\rquote ici, jusque dans la chambre du roi. +\par +\par \endash Le roi n\rquote est pas mort encore. Ren\'e9 regarda fixement Charles\~: +\par +\par \endash Dans dix minutes il le sera. Vous avez donc dix minutes \'e0 vivre, peut-\'eatre moins. +\par +\par \endash Que faire alors\~? +\par +\par \endash Fuir sans perdre une minute, sans perdre une seconde. +\par +\par \endash Mais par o\'f9\~? s\rquote ils attendent dans l\rquote antichambre, ils me tueront quand je sortirai. +\par +\par \endash \'c9coutez\~: je risque tout pour vous, ne l\rquote oubliez jamais. +\par +\par \endash Sois tranquille. +\par +\par \endash Suivez-moi par ce passage secret, je vous conduirai jusqu\rquote \'e0 la poterne. Puis, pour vous donner du temps, j\rquote irai dire \'e0 la belle-m\'e8re que vous descendez\~; vous serez cens\'e9 avoir d\'e9couve +rt ce passage secret et en avoir profit\'e9 pour fuir\~: venez, venez. +\par +\par Henri se baissa vers Charles et l\rquote embrassa au front. +\par +\par \endash Adieu, mon fr\'e8re, dit-il\~; je n\rquote oublierai point que ton dernier d\'e9sir fut de me voir te succ\'e9der. Je n\rquote oublierai pas que ta derni\'e8re volont\'e9 fut de me faire roi. Meurs en paix. Au nom de nos fr\'e8 +res, je te pardonne le sang vers\'e9. +\par +\par \endash Alerte ! alerte ! dit Ren\'e9, il revient \'e0 lui\~; fuyez avant qu\rquote il rouvre les yeux, fuyez. +\par +\par \endash Nourrice ! murmura Charles, nourrice ! Henri saisit au chevet de Charles l\rquote \'e9p\'e9e d\'e9sormais inutile du roi mourant, mit le parchemin qui le faisait r\'e9gent dans sa poitrine, baisa une derni\'e8 +re fois le front de Charles, tourna autour du lit, et s\rquote \'e9lan\'e7a par l\rquote ouverture qui se referma derri\'e8re lui. +\par +\par \endash Nourrice ! cria le roi d\rquote une voix plus forte, nourrice ! La bonne femme accourut. +\par +\par \endash Eh bien, qu\rquote y a-t-il, mon Charlot\~? demanda-t-elle. +\par +\par \endash Nourrice, dit le roi, la paupi\'e8re ouverte et l\rquote \'9cil dilat\'e9 par la fixit\'e9 terrible de la mort, il faut qu\rquote il se soit pass\'e9 quelque chose pendant que je dormais\~: je vois une grande lumi\'e8re, je vois Dieu notre ma\'ee +tre\~; je vois mon Seigneur J\'e9sus, je vois la beno\'eete Vierge Marie. Ils le prient, ils le supplient pour moi\~: le Seigneur tout-puissant me pardonne\'85 il m\rquote appelle\'85 Mon Dieu ! mon Dieu ! recevez-moi dans votre mis\'e9ricorde\'85 + Mon Dieu ! oubliez que j\rquote \'e9tais roi, car je viens \'e0 vous sans sceptre et sans couronne\'85 Mon Dieu ! oubliez les crimes du roi pour ne vous rappeler que les souffrances de l\rquote homme\'85 Mon dieu ! me voil\'e0. +\par +\par Et Charles, qui, \'e0 mesure qu\rquote il pronon\'e7ait ces paroles, s\rquote \'e9tait soulev\'e9 de plus en plus comme pour aller au-devant de la voix qui l\rquote appelait, Charles, apr\'e8 +s ces derniers mots, poussa un soupir et retomba immobile et glac\'e9 entre les bras de sa nourrice. +\par +\par Pendant ce temps, et tandis que les soldats, command\'e9s par Catherine, se portaient sur le passage connu de tous par lequel Henri devait sortir, Henri, guid\'e9 par Ren\'e9, suivait le couloir secret et gagnait la poterne, sautait sur le cheval qui l +\rquote attendait, et piquait vers l\rquote endroit o\'f9 il savait retrouver de Mouy. +\par +\par Tout \'e0 coup au bruit de son cheval, dont le galop faisait retentir le pav\'e9 sonore, quelques sentinelles se retourn\'e8rent en criant\~: +\par +\par \endash Il fuit ! il fuit ! +\par +\par \endash Qui cela\~? s\rquote \'e9cria la reine m\'e8re en s\rquote approchant d\rquote une fen\'eatre. +\par +\par \endash Le roi Henri, le roi de Navarre, cri\'e8rent les sentinelles. +\par +\par \endash Feu ! dit Catherine, feu sur lui ! Les sentinelles ajust\'e8rent, mais Henri \'e9tait d\'e9j\'e0 trop loin. +\par +\par \endash Il fuit, s\rquote \'e9cria la reine m\'e8re, donc il est vaincu. +\par +\par \endash Il fuit, murmura le duc d\rquote Alen\'e7on, donc je suis roi. Mais au m\'eame instant, et tandis que Fran\'e7ois et sa m\'e8re \'e9taient encore \'e0 la fen\'eatre, le pont-levis craqua sous les pas des chevaux, et pr\'e9c\'e9d\'e9 + par un cliquetis d\rquote armes et par une grande rumeur, un jeune homme lanc\'e9 au galop, son chapeau \'e0 la main, entra dans la cour en criant\~: }{\i France ! }{suivi de quatre gentilshommes, couverts comme lui de sueur, de poussi\'e8re et d\rquote +\'e9cume. +\par +\par \endash Mon fils ! s\rquote \'e9cria Catherine en \'e9tendant les deux bras par la fen\'eatre. +\par +\par \endash Ma m\'e8re ! r\'e9pondit le jeune homme en sautant \'e0 bas du cheval. +\par +\par \endash Mon fr\'e8re d\rquote Anjou ! s\rquote \'e9cria avec \'e9pouvante Fran\'e7ois en se rejetant en arri\'e8re. +\par +\par \endash Est-il trop tard\~? demanda Henri d\rquote Anjou \'e0 sa m\'e8re. +\par +\par \endash Non, au contraire, il est temps, et Dieu t\rquote e\'fbt conduit par la main qu\rquote il ne t\rquote e\'fbt pas amen\'e9 plus \'e0 propos\~; regarde et \'e9coute. +\par +\par En effet, M.\~de\~Nancey, capitaine des gardes, s\rquote avan\'e7ait sur le balcon de la chambre du roi. Tous les regards se tourn\'e8rent vers lui. Il brisa une baguette en deux morceaux, et, les bras \'e9tendus, tenant les deux morceaux de chaque main\~ +: +\par +\par \endash Le roi Charles IX est mort ! le roi Charles IX est mort ! le roi Charles IX est mort ! cria-t-il trois fois. Et il laissa tomber les deux morceaux de la baguette. +\par +\par \endash Vive le roi Henri III ! cria alors Catherine en se signant avec une pieuse reconnaissance. Vive le roi Henri III ! +\par +\par Toutes les voix r\'e9p\'e9t\'e8rent ce cri, except\'e9 celle du duc Fran\'e7ois. +\par +\par \endash Ah ! elle m\rquote a jou\'e9, dit-il en d\'e9chirant sa poitrine avec ses ongles. +\par +\par \endash Je l\rquote emporte, s\rquote \'e9cria Catherine, et cet odieux B\'e9arnais ne r\'e9gnera pas ! +\par }\pard\plain \s1\qc\sb600\sa480\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc97175859}XXXV\line \'c9pilogue{\*\bkmkend _Toc97175859} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par Un an s\rquote \'e9tait \'e9coul\'e9 depuis la mort du roi Charles IX et l\rquote av\'e8nement au tr\'f4ne de son successeur. +\par +\par Le roi Henri III, heureusement r\'e9gnant par la gr\'e2ce de Dieu et de sa m\'e8re Catherine, \'e9tait all\'e9 \'e0 une belle procession faite en l\rquote honneur de Notre-Dame de Cl\'e9ry. +\par +\par Il \'e9tait parti \'e0 pied avec la reine sa femme et toute la cour. +\par +\par Le roi Henri III pouvait bien se donner ce petit passe-temps\~; nul souci s\'e9rieux ne l\rquote occupait \'e0 cette heure. Le roi de Navarre \'e9tait en Navarre, o\'f9 il avait si longtemps d\'e9sir\'e9 \'eatre, et s\rquote occupait fort, disait-on, d +\rquote une belle fille du sang des Montmorency et qu\rquote il appelait la Fosseuse. Marguerite \'e9tait pr\'e8s de lui, triste et sombre, et ne trouvant que dans ses belles montagnes, non pas u +ne distraction, mais un adoucissement aux deux grandes douleurs de la vie\~: l\rquote absence et la mort. +\par +\par Paris \'e9tait fort tranquille, et la reine m\'e8re, v\'e9ritablement r\'e9gente depuis que son cher fils Henri \'e9tait roi, y faisait s\'e9jour tant\'f4t au Louvre, tant\'f4t \'e0 l\rquote h\'f4tel de Soissons, qui \'e9tait situ\'e9 sur l\rquote +emplacement que couvre aujourd\rquote hui la halle au bl\'e9, et dont il ne reste que l\rquote \'e9l\'e9gante colonne qu\rquote on peut voir encore aujourd\rquote hui. +\par +\par Elle \'e9tait un soir fort occup\'e9e \'e0 \'e9tudier les astres avec Ren\'e9, dont elle avait toujours ignor\'e9 les petites trahisons, et qui \'e9tait rentr\'e9 en gr\'e2ce aupr\'e8s d\rquote elle pour le faux t\'e9moignage qu\rquote il avait si \'e0 + point port\'e9 dans l\rquote affaire de Coconnas et de La Mole, lorsqu\rquote on vint lui dire qu\rquote un homme qui disait avoir une chose de la plus haute importance \'e0 lui communiquer, l\rquote attendait dans son oratoire. +\par +\par Elle descendit pr\'e9cipitamment et trouva le sire de Maurevel. +\par +\par \endash }{\i Il }{est ici, s\rquote \'e9cria l\rquote ancien capitaine des p\'e9tardiers, ne laissant point, contre l\rquote \'e9tiquette royale, le temps \'e0 Catherine de lui adresser la parole. +\par +\par \endash Qui, }{\i il\~?}{ demanda Catherine. +\par +\par \endash Qui voulez-vous que ce soit, madame, sinon le roi de Navarre\~? +\par +\par \endash Ici ! dit Catherine, ici\'85 lui\'85 Henri\'85 Et qu\rquote y vient-il faire, l\rquote imprudent\~? +\par +\par \endash Si l\rquote on en croit les apparences, il vient voir madame de Sauve\~; voil\'e0 tout. Si l\rquote on en croit les probabilit\'e9s, il vient conspirer contre le roi. +\par +\par \endash Et comment savez-vous qu\rquote il est ici\~? +\par +\par \endash Hier, je l\rquote ai vu entrer dans une maison, et un instant apr\'e8s madame de Sauve est venue l\rquote y joindre. +\par +\par \endash \'cates-vous s\'fbr que ce soit lui\~? +\par +\par \endash Je l\rquote ai attendu jusqu\rquote \'e0 sa sortie, c\rquote est-\'e0-dire une partie de la nuit. \'c0 trois heures, les deux amants se sont remis en chemin. Le roi a conduit madame de Sauve jusqu\rquote au guichet du Louvre\~; l\'e0, gr\'e2 +ce au concierge, qui est dans ses int\'e9r\'eats sans doute, elle est rentr\'e9e sans \'eatre inqui\'e9t\'e9e, et le roi s\rquote en est revenu tout en chantonnant un petit air et d\rquote un pas aussi d\'e9gag\'e9 que s\rquote il \'e9 +tait au milieu de ses montagnes. +\par +\par \endash Et o\'f9 est-il all\'e9 ainsi\~? +\par +\par \endash Rue de l\rquote Arbre-Sec, h\'f4tel de la Belle-\'c9toile, chez ce m\'eame aubergiste o\'f9 logeaient les deux sorciers que Votre Majest\'e9 a fait ex\'e9cuter l\rquote an pass\'e9. +\par +\par \endash Pourquoi n\rquote \'eates-vous pas venu me dire la chose aussit\'f4t\~? +\par +\par \endash Parce que je n\rquote \'e9tais pas encore assez s\'fbr de mon fait. +\par +\par \endash Tandis que maintenant\~? +\par +\par \endash Maintenant, je le suis. +\par +\par \endash Tu l\rquote as vu\~? +\par +\par \endash Parfaitement. J\rquote \'e9tais embusqu\'e9 chez un marchand de vin en face\~; je l\rquote ai vu entrer d\rquote abord dans la m\'eame maison que la veille\~; puis comme madame de Sauve tardait, il a mis imprudemment son visage au carreau d +\rquote une fen\'eatre du premier, et cette fois je n\rquote ai plus conserv\'e9 aucun doute. D\rquote ailleurs, un instant apr\'e8s, madame de Sauve l\rquote est venue rejoindre de nouveau. +\par +\par \endash Et tu crois qu\rquote ils resteront, comme la nuit pass\'e9e, jusqu\rquote \'e0 trois heures du matin\~? +\par +\par \endash C\rquote est probable. +\par +\par \endash O\'f9 est donc cette maison\~? +\par +\par \endash Pr\'e8s de la Croix-des-Petits-Champs, vers Saint-Honor\'e9. +\par +\par \endash Bien, dit Catherine. M.\~de\~Sauve ne conna\'eet point votre \'e9criture\~? +\par +\par \endash Non. +\par +\par \endash Asseyez-vous l\'e0 et \'e9crivez. Maurevel ob\'e9it et prenant la plume\~: +\par +\par \endash Je suis pr\'eat, madame, dit-il. +\par +\par Catherine dicta\~: +\par +\par \'ab\~Pendant que le baron de Sauve fait son service au Louvre, la baronne est avec un muguet de ses amis, dans une maison proche de la Croix-des-Petits-Champs, vers Saint-Honor\'e9\~; le baron de Sauve reconna\'eetra la maison \'e0 + une croix rouge qui sera faite sur la muraille.\~\'bb +\par +\par \endash Eh bien\~? demanda Maurevel. +\par +\par \endash Faites une seconde copie de cette lettre, dit Catherine. Maurevel ob\'e9it passivement. +\par +\par \endash Maintenant, dit la reine, faites remettre une de ces lettres par un homme adroit au baron de Sauve, et que cet homme laisse tomber l\rquote autre dans les corridors du Louvre. +\par +\par \endash Je ne comprends pas, dit Maurevel. Catherine haussa les \'e9paules. +\par +\par \endash Vous ne comprenez pas qu\rquote un mari qui re\'e7oit une pareille lettre se f\'e2che\~? +\par +\par \endash Mais il me semble, madame, que du temps du roi de Navarre il ne se f\'e2chait pas. +\par +\par \endash Tel qui passe des choses \'e0 un roi ne les passe peut-\'eatre pas \'e0 un simple galant. D\rquote ailleurs, s\rquote il ne se f\'e2che pas, vous vous f\'e2cherez pour lui, vous. +\par +\par \endash Moi\~? +\par +\par \endash Sans doute. Vous prenez quatre hommes, six hommes s\rquote il le faut, vous vous masquez, vous enfoncez la porte, comme si vous \'e9tiez les envoy\'e9s du baron, vous surprenez les amants au milieu de leur t\'eate-\'e0-t\'ea +te, vous frappez au nom du roi\~; et le lendemain le billet perdu dans le corridor du Louvre, et trouv\'e9 par quelque \'e2me charitable qui l\rquote a d\'e9j\'e0 fait circuler, atteste que c\rquote est le mari qui s\rquote est veng\'e9 +. Seulement, le hasard a fait que le galant \'e9tait le roi de Navarre\~; mais qui pouvait deviner cela, quand chacun le croyait \'e0 Pau\~? +\par +\par Maurevel regarda avec admiration Catherine, s\rquote inclina et sortit. +\par +\par En m\'eame temps que Maurevel sortait de l\rquote h\'f4tel de Soissons, madame de Sauve entrait dans la petite maison de la Croix-des-Petits-Champs. +\par +\par Henri l\rquote attendait la porte entrouverte. +\par +\par D\'e8s qu\rquote il l\rquote aper\'e7ut dans l\rquote escalier\~: +\par +\par \endash Vous n\rquote avez pas \'e9t\'e9 suivie\~? dit-il. +\par +\par \endash Mais non, dit Charlotte, que je sache, du moins. +\par +\par \endash C\rquote est que je crois l\rquote avoir \'e9t\'e9, dit Henri, non seulement cette nuit, mais encore ce soir. +\par +\par \endash Oh ! mon Dieu ! dit Charlotte, vous m\rquote effrayez, Sire\~; si un bon souvenir donn\'e9 par vous \'e0 une ancienne amie allait tourner \'e0 mal pour vous, je ne m\rquote en consolerais pas. +\par +\par \endash Soyez tranquille, ma mie, dit le B\'e9arnais, nous avons trois \'e9p\'e9es qui veillent dans l\rquote ombre. +\par +\par \endash Trois, c\rquote est bien peu, Sire. +\par +\par \endash C\rquote est assez quand ces \'e9p\'e9es s\rquote appellent de Mouy, Saucourt et Barth\'e9lemy. +\par +\par \endash De Mouy est donc avec vous \'e0 Paris\~? +\par +\par \endash Sans doute. +\par +\par \endash Il a os\'e9 revenir dans la capitale\~? Il a donc, comme vous, quelque pauvre femme folle de lui\~? +\par +\par \endash Non, mais il a un ennemi dont il a jur\'e9 la mort. Il n\rquote y a que la haine, ma ch\'e8re, qui fasse faire autant de sottises que l\rquote amour. +\par +\par \endash Merci, Sire. +\par +\par \endash Oh ! dit Henri, je ne dis pas cela pour les sottises pr\'e9sentes, je dit cela pour les sottises pass\'e9es et \'e0 venir. Mais ne discutons pas l\'e0-dessus, nous n\rquote avons pas de temps \'e0 perdre. +\par +\par \endash Vous partez donc toujours\~? +\par +\par \endash Cette nuit. +\par +\par \endash Les affaires pour lesquelles vous \'e9tiez revenu \'e0 Paris sont donc termin\'e9es\~? +\par +\par \endash Je n\rquote y suis revenu que pour vous. +\par +\par \endash Gascon ! +\par +\par \endash Ventre-saint-Gris ! ma mie, je dis la v\'e9rit\'e9\~; mais \'e9cartons ces souvenirs\~: j\rquote ai encore deux ou trois heures \'e0 \'eatre heureux, et puis une s\'e9paration \'e9ternelle. +\par +\par \endash Ah ! Sire, dit madame de Sauve, il n\rquote y a d\rquote \'e9ternel que mon amour. +\par +\par Henri venait de dire qu\rquote il n\rquote avait pas le temps de discuter, il ne discuta donc point\~; il crut, ou, le sceptique qu\rquote il \'e9tait, il fit semblant de croire. +\par +\par Cependant, comme l\rquote avait dit le roi de Navarre, de Mouy et ses deux compagnons \'e9taient cach\'e9s aux environs de la maison. +\par +\par Il \'e9tait convenu que Henri sortirait \'e0 minuit de la petite maison au lieu d\rquote en sortir \'e0 trois heures\~; qu\rquote on irait comme la veille reconduire madame de Sauve au Louvre, et que de l\'e0 on irait rue de la Cerisaie, o\'f9 + demeurait Maurevel. +\par +\par C\rquote \'e9tait seulement pendant la journ\'e9e qui venait de s\rquote \'e9couler que de Mouy avait enfin eu notion certaine de la maison qu\rquote habitait son ennemi. +\par +\par Ils \'e9taient l\'e0 depuis une heure \'e0 peu pr\'e8s, lorsqu\rquote ils virent un homme, suivi \'e0 quelques pas de cinq autres, qui s\rquote approchait de la porte de la petite maison, et qui, l\rquote une apr\'e8s l\rquote +autre, essayait plusieurs clefs. +\par +\par \'c0 cette vue, de Mouy, cach\'e9 dans l\rquote enfoncement d\rquote une porte voisine, ne fit qu\rquote un bond de sa cachette \'e0 cet homme, et le saisit par le bras. +\par +\par \endash Un instant, dit-il, on n\rquote entre pas l\'e0. +\par +\par L\rquote homme fit un bond en arri\'e8re, et en bondissant son chapeau tomba. +\par +\par \endash De Mouy de Saint-Phale ! s\rquote \'e9cria-t-il. +\par +\par \endash Maurevel ! hurla le huguenot en levant son \'e9p\'e9e. Je te cherchais\~; tu viens au-devant de moi, merci ! +\par +\par Mais la col\'e8re ne lui fit pas oublier Henri\~; et se retournant vers la fen\'eatre, il siffla \'e0 la mani\'e8re des p\'e2tres b\'e9arnais. +\par +\par \endash Cela suffira, dit-il \'e0 Saucourt. Maintenant, \'e0 moi, assassin ! \'e0 moi ! Et il s\rquote \'e9lan\'e7a vers Maurevel. +\par +\par Celui-ci avait eu le temps de tirer de sa ceinture un pistolet. +\par +\par \endash Ah ! cette fois, dit le Tueur de Roi en ajustant le jeune homme, je crois que tu es mort. +\par +\par Et il l\'e2cha le coup. Mais de Mouy se jeta \'e0 droite, et la balle passa sans l\rquote atteindre. +\par +\par \endash \'c0 mon tour maintenant, s\rquote \'e9cria le jeune homme. Et il fournit \'e0 Maurevel un si rude coup d\rquote \'e9p\'e9e que, quoique ce coup atteign\'eet sa ceinture de cuir, la pointe ac\'e9r\'e9e traversa l\rquote obstacle et s\rquote enfon +\'e7a dans les chairs. +\par +\par L\rquote assassin poussa un cri sauvage qui accusait une si profonde douleur que les sbires qui l\rquote accompagnaient le crurent frapp\'e9 \'e0 mort et s\rquote enfuirent \'e9pouvant\'e9s du c\'f4t\'e9 de la rue Saint-Honor\'e9. +\par +\par Maurevel n\rquote \'e9tait point brave. Se voyant abandonn\'e9 par ses gens et ayant devant lui un adversaire comme de Mouy, il essaya \'e0 son tour de prendre la fuite, et se sauva par le m\'eame chemin qu\rquote ils avaient pris, en criant\~: \'ab\~\'c0 + l\rquote aide ! \'bb +\par +\par De Mouy, Saucourt et Barth\'e9lemy, emport\'e9s par leur ardeur, les poursuivirent. +\par +\par Comme ils entraient dans la rue de Grenelle, qu\rquote ils avaient prise pour leur couper le chemin, une fen\'eatre s\rquote ouvrait et un homme sautait du premier \'e9tage sur la terre fra\'eechement arros\'e9e par la pluie. +\par +\par C\rquote \'e9tait Henri. +\par +\par Le sifflement de De Mouy l\rquote avait averti d\rquote un danger quelconque, et ce coup de pistolet, en lui indiquant que le danger \'e9tait grave, l\rquote avait attir\'e9 au secours de ses amis. +\par +\par Ardent, vigoureux, il s\rquote \'e9lan\'e7a sur leurs traces l\rquote \'e9p\'e9e \'e0 la main. +\par +\par Un cri le guida\~: il venait de la barri\'e8re des Sergents. C\rquote \'e9tait Maurevel, qui, se sentant press\'e9 par de Mouy, appelait une seconde fois \'e0 son secours ses hommes emport\'e9s par la terreur. +\par +\par Il fallait se retourner ou \'eatre poignard\'e9 par derri\'e8re. +\par +\par Maurevel se retourna, rencontra le fer de son ennemi, et presque aussit\'f4t lui porta un coup si habile que son \'e9charpe en fut travers\'e9e. Mais de Mouy riposta aussit\'f4t. +\par +\par L\rquote \'e9p\'e9e s\rquote enfon\'e7a de nouveau dans la chair qu\rquote elle avait d\'e9j\'e0 entam\'e9e, et un double jet de sang s\rquote \'e9lan\'e7a par une double plaie. +\par +\par \endash Il en tient ! cria Henri, qui arrivait. Sus ! sus, de Mouy ! De Mouy n\rquote avait pas besoin d\rquote \'eatre encourag\'e9. Il chargea de nouveau Maurevel\~; mais celui-ci ne l\rquote +attendit point. Appuyant sa main gauche sur sa blessure, il reprit une course d\'e9sesp\'e9r\'e9e. +\par +\par \endash Tue-le vite ! tue-le ! cria le roi\~; voici ses soldats qui s\rquote arr\'eatent, et le d\'e9sespoir des l\'e2ches ne vaut rien pour les braves. +\par +\par Maurevel, dont les poumons \'e9clataient, dont la respiration sifflait, dont chaque haleine chassait une sueur sanglante, tomba tout \'e0 coup d\rquote \'e9puisement\~; mais aussit\'f4t il se releva, et, se retournant sur un genou, il pr\'e9 +senta la pointe de son \'e9p\'e9e \'e0 de Mouy. +\par +\par \endash Amis ! amis ! cria Maurevel, ils ne sont que deux. Feu, feu sur eux ! +\par +\par En effet, Saucourt et Barth\'e9lemy s\rquote \'e9taient \'e9gar\'e9s \'e0 la poursuite de deux sbires qui avaient pris par la rue des Poulies, et le roi et de Mouy se trouvaient seuls en pr\'e9sence de quatre hommes. +\par +\par \endash Feu ! continuait de hurler Maurevel, tandis qu\rquote un de ses soldats appr\'eatait effectivement son poitrinal. +\par +\par \endash Oui, mais auparavant, dit de Mouy, meurs, tra\'eetre, meurs, mis\'e9rable, meurs damn\'e9 comme un assassin ! +\par +\par Et saisissant d\rquote une main l\rquote \'e9p\'e9e tranchante de Maurevel, de l\rquote autre il plongea la sienne du haut en bas dans la poitrine de son ennemi, et cela avec tant de force qu\rquote il le cloua contre terre. +\par +\par \endash Prends garde ! prends garde ! cria Henri. De Mouy fit un bond en arri\'e8re, laissant son \'e9p\'e9e dans le corps de Maurevel, car un soldat l\rquote ajustait et allait le tuer \'e0 bout portant. En m\'eame temps Henri passait son \'e9p\'e9 +e au travers du corps du soldat, qui tomba pr\'e8s de Maurevel en jetant un cri. Les deux autres soldats prirent la fuite. +\par +\par \endash Viens ! de Mouy, viens ! cria Henri. Ne perdons pas un instant\~; si nous \'e9tions reconnus, ce serait fait de nous. +\par +\par \endash Attendez, Sire\~; et mon \'e9p\'e9e, croyez-vous que je veuille la laisser dans le corps de ce mis\'e9rable\~? +\par +\par Et il s\rquote approcha de Maurevel gisant et en apparence sans mouvement\~; mais au moment o\'f9 de Mouy mettait la main \'e0 la garde de cette \'e9p\'e9e, qui effectivement \'e9tait rest\'e9e dans le corps de Maurevel, celui-ci se releva arm\'e9 + du poitrinal que le soldat avait l\'e2ch\'e9 en tombant, et \'e0 bout portant il l\'e2cha le coup au milieu de la poitrine de De Mouy. +\par +\par Le jeune homme tomba sans m\'eame pousser un cri\~; il \'e9tait tu\'e9 raide. +\par +\par Henri s\rquote \'e9lan\'e7a sur Maurevel\~; mais il \'e9tait tomb\'e9 \'e0 son tour, et son \'e9p\'e9e ne per\'e7a plus qu\rquote un cadavre. +\par +\par Il fallait fuir, le bruit avait attir\'e9 un grand nombre de personnes, la garde de nuit pouvait venir. Henri chercha parmi les curieux attir\'e9s par le bruit une figure, une connaissance, et tout \'e0 coup poussa un cri de joie. +\par +\par Il venait de reconna\'eetre ma\'eetre La Huri\'e8re. +\par +\par Comme la sc\'e8ne se passait au pied de la croix du Trahoir, c\rquote est-\'e0-dire en face de la rue de l\rquote Arbre-Sec, notre ancienne connaissance, dont l\rquote humeur naturellement sombre s\rquote \'e9tait encore singuli\'e8rement attrist\'e9 +e depuis la mort de La Mole et de Coconnas, ses deux h\'f4tes bien-aim\'e9s, avait quitt\'e9 ses fourneaux et ses casseroles au moment o\'f9 justement il appr\'eatait le souper du roi de Navarre et \'e9tait accouru. +\par +\par \endash Mon cher La Huri\'e8re, je vous recommande De Mouy, quoique j\rquote ai bien peur qu\rquote il n\rquote y ait plus rien \'e0 faire. Emportez-le chez vous, et s\rquote il vit encore n\rquote \'e9pargnez rien, voil\'e0 ma bourse. Quant \'e0 l +\rquote autre laissez-le dans le ruisseau et qu\rquote il y pourrisse comme un chien. +\par +\par \endash Mais vous\~? dit La Huri\'e8re. +\par +\par \endash Moi, j\rquote ai un adieu \'e0 dire. Je cours, et dans dix minutes, je suis chez vous. Tenez mes chevaux pr\'eats. +\par +\par Et Henri se mit effectivement \'e0 courir dans la direction de la petite maison de la Croix-des-Petits-Champs\~; mais en d\'e9bouchant de la rue de Grenelle, il s\rquote arr\'eata plein de terreur. +\par +\par Un groupe nombreux \'e9tait amass\'e9 devant la porte. +\par +\par \endash Qu\rquote y a-t-il dans cette maison, demanda Henri, et qu\rquote est-il arriv\'e9\~? +\par +\par \endash Oh ! r\'e9pondit celui auquel il s\rquote adressait, un grand malheur, monsieur. C\rquote est une belle jeune femme qui vient d\rquote \'eatre poignard\'e9e par son mari, \'e0 qui l\rquote on avait remis un billet pour le pr\'e9 +venir que sa femme \'e9tait avec un amant. +\par +\par \endash Et le mari\~? s\rquote \'e9cria Henri. +\par +\par \endash Il s\rquote est sauv\'e9. +\par +\par \endash La femme\~? +\par +\par \endash Elle est l\'e0. +\par +\par \endash Morte\~? +\par +\par \endash Pas encore\~; mais, Dieu merci, elle n\rquote en vaut gu\'e8re mieux. +\par +\par \endash Oh ! s\rquote \'e9cria Henri, je suis donc maudit ! Et il s\rquote \'e9lan\'e7a dans la maison. La chambre \'e9tait pleine de monde\~; tout ce monde entourait un lit sur lequel \'e9tait couch\'e9e la pauvre Charlotte perc\'e9 +e de deux coups de poignard. Son mari, qui pendant deux ans avait dissimul\'e9 sa jalousie contre Henri, avait saisi cette occasion de se venger d\rquote elle. +\par +\par \endash Charlotte ! Charlotte ! cria Henri fendant la foule et tombant \'e0 genoux devant le lit. +\par +\par Charlotte rouvrit ses beaux yeux d\'e9j\'e0 voil\'e9s par la mort\~; elle jeta un cri qui fit jaillir le sang de ses deux blessures, et faisant un effort pour se soulever. +\par +\par \endash Oh ! je savais bien, dit-elle, que je ne pouvais pas mourir sans le revoir. +\par +\par Et en effet, comme si elle n\rquote e\'fbt attendu que ce moment pour rendre \'e0 Henri cette \'e2me qui l\rquote avait tant aim\'e9, elle appuya ses l\'e8vres sur le front du roi de Navarre, murmura encore une derni\'e8re fois\~: \'ab\~Je t\rquote aime\~ +\'bb, et tomba morte. +\par +\par Henri ne pouvait rester plus longtemps sans se perdre. Il tira son poignard, coupa une boucle de ses beaux cheveux blonds qu\rquote il avait si souvent d\'e9nou\'e9 +s pour en admirer la longueur, et sortit en sanglotant au milieu des sanglots des assistants, qui ne se doutaient pas qu\rquote ils pleuraient sur de si hautes infortunes. +\par +\par \endash Ami, amour, s\rquote \'e9cria Henri \'e9perdu, tout m\rquote abandonne, tout me quitte, tout me manque \'e0 la fois ! +\par +\par \endash Oui, Sire, lui dit tout bas un homme qui s\rquote \'e9tait d\'e9tach\'e9 du groupe de curieux amass\'e9 devant la petite maison et qui l\rquote avait suivi, mais vous avez toujours le tr\'f4ne. +\par +\par \endash Ren\'e9 ! s\rquote \'e9cria Henri. +\par +\par \endash Oui, Sire, Ren\'e9 qui veille sur vous\~: ce mis\'e9rable en expirant vous a nomm\'e9\~; on sait que vous \'eates \'e0 Paris, les archers vous cherchent, fuyez, fuyez ! +\par +\par \endash Et tu dis que je serai roi, Ren\'e9 ! un fugitif ! +\par +\par \endash Regardez, Sire, dit le Florentin en montrant au roi une \'e9toile qui se d\'e9gageait, brillante, des plis d\rquote un nuage noir, ce n\rquote est pas moi qui le dis, c\rquote est elle. +\par +\par Henri poussa un soupir et disparut dans l\rquote obscurit\'e9. +\par +\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {FIN +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\page }{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 End of Project Gutenberg's La reine Margot - Tome II, by Alexandre D}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 u}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 mas, P\'e8re +\par +\par *** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA REINE MARGOT - TOME II *** +\par +\par ***** This file should be named 13857-}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 r}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 .}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 r}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 t}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 f}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 or 13857-}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 r}{ +\f2\fs20\lang1033\cgrid0 .zip ***** +\par This and all associated files of various formats will be found in: +\par https://www.gutenberg.org/1/3/8/5/13857/ +\par +\par This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and +\par is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, +\par Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. +\par +\par Updated editions will replace the previous one--the old editions +\par will be renamed. +\par +\par Creating the works from public domain print editions means that no +\par one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +\par (and you!) can copy and distribute it in the United States without +\par permission and without paying copyright ro}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 y}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 alties. 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Some states do not allow disclaimers of certain implied +\par warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +\par If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +\par law of the state applicable to this agre}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 e}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ment, the agreement shall be +\par interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +\par the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +\par provision of this agreement shall not void the remaining provisions. +\par +\par 1.F.6. 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Information about the Mission of Project Gutenberg-tm +\par +\par Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +\par electronic works in formats readable by the widest variety of compu}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 t}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ers +\par including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +\par because of the efforts of hundreds of volu}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 n}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 teers and donations from +\par people in all walks of life. +\par +\par Volunteers and financial support to provide volunteers with the +\par assistance they need, is critical to reac}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 h}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ing Project Gutenberg-tm's +\par goals and ensuring that the Project Gute}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 n}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 berg-tm collection will +\par remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +\par Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +\par and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +\par To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +\par and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +\par and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. +\par +\par +\par Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +\par Foundation +\par +\par The Project Gutenberg Literary Archive Fou}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 n}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 dation is a non profit +\par 501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +\par state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +\par Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +\par number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +\par https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +\par Literary Archive Foundation are tax deduct}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 i}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ble to the full extent +\par permitted by U.S. federal laws and your state's laws. +\par +\par The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +\par Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +\par throughout numerous locations. Its business office is located at +\par 809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +\par business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +\par information can be found at the Foundation's web site and official +\par page at https://pglaf.org +\par +\par For additional contact information: +\par Dr. Gregory B. Newby +\par Chief Executive and Director +\par gbnewby@pglaf.org +\par +\par +\par Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +\par Literary Archive Foundation +\par +\par Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +\par spread public support and donations to carry out its mission of +\par increasing the number of public domain and licensed works that can be +\par freely distributed in machine readable form accessible by the widest +\par array of equipment including outdated equi}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 p}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ment. Many small donations +\par ($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +\par status with the IRS. +\par +\par The Foundation is committed to complying with the laws regulating +\par charities and charitable donations in all 50 states of the United +\par States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +\par considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +\par with these requirements. We do not solicit donations in locations +\par where we have not received written confirm}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 a}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 tion of compliance. To +\par SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +\par particular state visit https://pglaf.org +\par +\par While we cannot and do not solicit contrib}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 u}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 tions from states where we +\par have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +\par against accepting unsolicited donations from donors in such states who +\par approach us with offers to donate. +\par +\par International donations are gratefully a}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 c}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 cepted, but we cannot make +\par any statements concerning tax treatment of donations received from +\par outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. +\par +\par Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +\par methods and addresses. Donations are a}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 c}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 cepted in a number of other +\par ways including including checks, online pa}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 y}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ments and credit card +\par donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate +\par +\par +\par Section 5. General Information About Pro}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 j}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ect Gutenberg-tm electronic +\par works. +\par +\par Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +\par concept of a library of electronic works that could be freely shared +\par with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +\par Gutenberg-tm eBooks with only a loose ne}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 t}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 work of volunteer support. +\par +\par +\par Project Gutenberg-tm eBooks are often cr}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 e}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ated from several printed +\par editions, all of which are confirmed as Pu}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 b}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 lic Domain in the U.S. +\par unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +\par keep eBooks in compliance with any partic}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 u}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 lar paper edition. +\par +\par +\par Most people start at our Web site which has the main PG search faci}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 l}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ity: +\par +\par https://www.gutenberg.org +\par +\par This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +\par including how to make donations to the Pro}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 j}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ect Gutenberg Literary +\par Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +\par subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. +\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright { +\par }{\*\bkmkend _Toc71117653}}
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La reine Margot - Tome II + +Author: Alexandre Dumas, Pere + +Release Date: October 25, 2004 [EBook #13857] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA REINE MARGOT - TOME II *** + + + + +This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and +is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, +Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. + + + + + +Alexandre Dumas + +LA REINE MARGOT +Tome II +(1845) + + +Table des matieres + +I Fraternite +II La reconnaissance du roi Charles IX +III Dieu dispose +IV La nuit des rois +V Anagramme +VI La rentree au Louvre +VII La cordeliere de la reine mere +VIII Projets de vengeance +IX Les Atrides +X L'Horoscope +XI Les confidences +XII Les ambassadeurs +XIII Oreste et Pylade +XIV Orthon +XV L'hotellerie de la Belle-Etoile +XVI De Mouy de Saint-Phale +XVII Deux tetes pour une couronne +XVIII Le livre de venerie +XIX La chasse au vol +XX Le pavillon de Francois Ier +XXI Les investigations +XXII Acteon +XXIII Le bois de Vincennes +XXIV La figure de cire +XXV Les boucliers invisibles +XXVI Les juges +XXVII La torture du brodequin +XXVIII La chapelle +XXIX La place Saint-Jean-en-Greve +XXX La tour du Pilori +XXXI La sueur de sang +XXXII La plate-forme du donjon de Vincennes +XXXIII La Regence +XXXIV Le roi est mort: vive le roi! +XXXV Epilogue + + +DEUXIEME PARTIE + + + +I +Fraternite + + +En sauvant la vie de Charles, Henri avait fait plus que sauver la +vie d'un homme: il avait empeche trois royaumes de changer de +souverains. + +En effet, Charles IX tue, le duc d'Anjou devenait roi de France, +et le duc d'Alencon, selon toute probabilite, devenait roi de +Pologne. Quant a la Navarre, comme M. le duc d'Anjou etait l'amant +de madame de Conde, sa couronne eut probablement paye au mari la +complaisance de sa femme. + +Or, dans tout ce grand bouleversement il n'arrivait rien de bon +pour Henri. Il changeait de maitre, voila tout; et au lieu de +Charles IX, qui le tolerait, il voyait monter au trone de France +le duc d'Anjou, qui, n'ayant avec sa mere Catherine qu'un coeur et +qu'une tete, avait jure sa mort et ne manquerait pas de tenir son +serment. + +Toutes ces idees s'etaient presentees a la fois a son esprit quand +le sanglier s'etait elance sur Charles IX, et nous avons vu ce qui +etait resulte de cette reflexion rapide comme l'eclair, qu'a la +vie de Charles IX etait attachee sa propre vie. + +Charles IX avait ete sauve par un devouement dont il etait +impossible au roi de comprendre le motif. + +Mais Marguerite avait tout compris, et elle avait admire ce +courage etrange de Henri qui, pareil a l'eclair, ne brillait que +dans l'orage. + +Malheureusement ce n'etait pas le tout que d'avoir echappe au +regne du duc d'Anjou, il fallait se faire roi soi-meme. Il fallait +disputer la Navarre au duc d'Alencon et au prince de Conde; il +fallait surtout quitter cette cour ou l'on ne marchait qu'entre +deux precipices, et la quitter protege par un fils de France. + +Henri, tout en revenant de Bondy, reflechit profondement a la +situation. En arrivant au Louvre, son plan etait fait. + +Sans se debotter, tel qu'il etait, tout poudreux et tout sanglant +encore, il se rendit chez le duc d'Alencon, qu'il trouva fort +agite en se promenant a grands pas dans sa chambre. + +En l'apercevant, le prince fit un mouvement. + +-- Oui, lui dit Henri en lui prenant les deux mains, oui, je +comprends, mon bon frere, vous m'en voulez de ce que le premier +j'ai fait remarquer au roi que votre balle avait frappe la jambe +de son cheval, au lieu d'aller frapper le sanglier, comme c'etait +votre intention. Mais que voulez-vous? je n'ai pu retenir une +exclamation de surprise. D'ailleurs le roi s'en fut toujours +apercu, n'est-ce pas? + +-- Sans doute, sans doute, murmura d'Alencon. Mais je ne puis +cependant attribuer qu'a mauvaise intention cette espece de +denonciation que vous avez faite, et qui, vous l'avez vu, n'a pas +eu un resultat moindre que de faire suspecter a mon frere Charles +mes intentions, et de jeter un nuage entre nous. + +-- Nous reviendrons la-dessus tout a l'heure; et quant a la bonne +ou a la mauvaise intention que j'ai a votre egard, je viens expres +aupres de vous pour vous en faire juge. + +-- Bien! dit d'Alencon avec sa reserve ordinaire; parlez, Henri, +je vous ecoute. + +-- Quand j'aurai parle, Francois, vous verrez bien quelles sont +mes intentions, car la confidence que je viens vous faire exclut +toute reserve et toute prudence; et quand je vous l'aurai faite, +d'un seul mot vous pourrez me perdre! + +-- Qu'est-ce donc? dit Francois, qui commencait a se troubler. + +-- Et cependant, continua Henri, j'ai hesite longtemps a vous +parler de la chose qui m'amene, surtout apres la facon dont vous +avez fait la sourde oreille aujourd'hui. + +-- En verite, dit Francois en palissant, je ne sais pas ce que +vous voulez dire, Henri. + +-- Mon frere, vos interets me sont trop chers pour que je ne vous +avertisse pas que les huguenots ont fait faire aupres de moi des +demarches. + +-- Des demarches! demanda d'Alencon, et quelles demarches? + +-- L'un d'eux, M. de Mouy de Saint-Phale, le fils du brave de Mouy +assassine par Maurevel, vous savez... + +-- Oui. + +-- Eh bien, il est venu me trouver au risque de sa vie pour me +demontrer que j'etais en captivite. + +-- Ah! vraiment! et que lui avez-vous repondu? + +-- Mon frere, vous savez que j'aime tendrement Charles, qui m'a +sauve la vie, et que la reine mere a pour moi remplace ma mere. +J'ai donc refuse toutes les offres qu'il venait me faire. + +-- Et quelles etaient ces offres? + +-- Les huguenots veulent reconstituer le trone de Navarre, et +comme en realite ce trone m'appartient par heritage, ils me +l'offraient. + +-- Oui; et M. de Mouy, au lieu de l'adhesion qu'il venait +solliciter, a recu votre desistement? + +-- Formel... par ecrit meme. Mais depuis..., continua Henri. + +-- Vous vous etes repenti, mon frere? interrompit d'Alencon. + +-- Non, j'ai cru m'apercevoir seulement que M. de Mouy, mecontent +de moi, reportait ailleurs ses visees. + +-- Et ou cela? demanda vivement Francois. + +-- Je n'en sais rien. Pres du prince de Conde, peut-etre. + +-- Oui, c'est probable, dit le duc. + +-- D'ailleurs, reprit Henri, j'ai moyen de connaitre d'une maniere +infaillible le chef qu'il s'est choisi. Francois devint livide. + +-- Mais, continua Henri, les huguenots sont divises entre eux, et +de Mouy, tout brave et tout loyal qu'il est, ne represente qu'une +moitie du parti. Or, cette autre moitie, qui n'est point a +dedaigner, n'a pas perdu l'espoir de porter au trone ce Henri de +Navarre, qui, apres avoir hesite dans le premier moment, peut +avoir reflechi depuis. + +-- Vous croyez? + +-- Oh! tous les jours j'en recois des temoignages. Cette troupe +qui nous a rejoints a la chasse, avez-vous remarque de quels +hommes elle se composait? + +-- Oui, de gentilshommes convertis. + +-- Le chef de cette troupe, qui m'a fait un signe, l'avez-vous +reconnu? + +-- Oui, c'est le vicomte de Turenne. + +-- Ce qu'ils me voulaient, l'avez-vous compris? + +-- Oui, ils vous proposaient de fuir. + +-- Alors, dit Henri a Francois inquiet, il est donc evident qu'il +y a un second parti qui veut autre chose que ce que veut +M. de Mouy. + +-- Un second parti? + +-- Oui, et fort puissant, vous dis-je; de sorte que pour reussir +il faudrait reunir les deux partis: Turenne et de Mouy. La +conspiration marche, les troupes sont designees, on n'attend qu'un +signal. Or, dans cette situation supreme, qui demande de ma part +une prompte solution, j'ai debattu deux resolutions entre +lesquelles je flotte. Ces deux resolutions, je viens vous les +soumettre comme a un ami. + +-- Dites mieux, comme a un frere. + +-- Oui, comme a un frere, reprit Henri. + +-- Parlez donc, je vous ecoute. + +-- Et d'abord je dois vous exposer l'etat de mon ame, mon cher +Francois. Nul desir, nulle ambition, nulle capacite; je suis un +bon gentilhomme de campagne, pauvre, sensuel et timide; le metier +de conspirateur me presente des disgraces mal compensees par la +perspective meme certaine d'une couronne. + +-- Ah! mon frere, dit Francois, vous vous faites tort, et c'est +une situation triste que celle d'un prince dont la fortune est +limitee par une borne dans le champ paternel ou par un homme dans +la carriere des honneurs! Je ne crois donc pas a ce que vous me +dites. + +-- Ce que je vous dis est si vrai cependant, mon frere, reprit +Henri, que si je croyais avoir un ami reel, je me demettrais en sa +faveur de la puissance que veut me conferer le parti qui s'occupe +de moi; mais, ajouta-t-il avec un soupir, je n'en ai point. + +-- Peut-etre. Vous vous trompez sans doute. + +-- Non, ventre-saint-gris! dit Henri. Excepte vous, mon frere, je +ne vois personne qui me soit attache; aussi, plutot que de laisser +avorter en des dechirements affreux une tentative qui produirait a +la lumiere quelque homme... indigne... je prefere en verite +avertir le roi mon frere de ce qui se passe. Je ne nommerai +personne, je ne citerai ni pays ni date; mais je previendrai la +catastrophe. + +-- Grand Dieu! s'ecria d'Alencon ne pouvant reprimer sa terreur, +que dites-vous la?... Quoi! Vous, vous la seule esperance du parti +depuis la mort de l'amiral; vous, un huguenot converti, mal +converti, on le croyait du moins, vous leveriez le couteau sur vos +freres! Henri, Henri, en faisant cela, savez-vous que vous livrez +a une seconde Saint-Barthelemy tous les calvinistes du royaume? +Savez-vous que Catherine n'attend qu'une occasion pareille pour +exterminer tout ce qui a survecu? + +Et le duc tremblant, le visage marbre de plaques rouges et +livides, pressait la main de Henri pour le supplier de renoncer a +cette solution, qui le perdait. + +-- Comment! dit Henri avec une expression de parfaite bonhomie, +vous croyez, Francois, qu'il arriverait tant de malheurs? Avec la +parole du roi, cependant, il me semble que je garantirais les +imprudents. + +-- La parole du roi Charles IX, Henri! ... Eh! l'amiral ne +l'avait-il pas? Teligny ne l'avait-il pas? Ne l'aviez-vous pas +vous-meme? Oh! Henri, c'est moi qui vous le dis: si vous faites +cela, vous les perdez tous; non seulement eux, mais encore tout ce +qui a eu des relations directes ou indirectes avec eux. + +Henri parut reflechir un moment. + +-- Si j'eusse ete un prince important a la cour, dit-il, j'eusse +agi autrement. A votre place, par exemple, a votre place, a vous, +Francois, fils de France, heritier probable de la couronne... + +Francois secoua ironiquement la tete. + +-- A ma place, dit-il que feriez-vous? + +-- A votre place, mon frere, repondit Henri, je me mettrais a la +tete du mouvement pour le diriger. Mon nom et mon credit +repondraient a ma conscience de la vie des seditieux, et je +tirerais utilite pour moi d'abord et pour le roi ensuite, peut- +etre, d'une entreprise qui, sans cela, peut faire le plus grand +mal a la France. + +D'Alencon ecouta ces paroles avec une joie qui dilata tous les +muscles de son visage. + +-- Croyez-vous, dit-il, que ce moyen soit praticable, et qu'il +nous epargne tous ces desastres que vous prevoyez? + +-- Je le crois, dit Henri. Les huguenots vous aiment: votre +exterieur modeste, votre situation elevee et interessante a la +fois, la bienveillance enfin que vous avez toujours temoignee a +ceux de la religion, les portent a vous servir. + +-- Mais, dit d'Alencon, il y a schisme dans le parti. Ceux qui +sont pour vous seront-ils pour moi? + +-- Je me charge de vous les concilier par deux raisons. + +-- Lesquelles? + +-- D'abord, par la confiance que les chefs ont en moi; ensuite, +par la crainte ou ils seraient que Votre Altesse, connaissant +leurs noms... + +-- Mais ces noms, qui me les revelera? + +-- Moi, ventre-saint-gris! + +-- Vous feriez cela? + +-- Ecoutez, Francois, je vous l'ai dit, continua Henri, je n'aime +que vous a la cour: cela vient sans doute de ce que vous etes +persecute comme moi; et puis, ma femme aussi vous aime d'une +affection qui n'a pas d'egale... + +Francois rougit de plaisir. + +-- Croyez-moi, mon frere, continua Henri, prenez cette affaire en +main, regnez en Navarre; et pourvu que vous me conserviez une +place a votre table et une belle foret pour chasser, je +m'estimerai heureux. + +-- Regner en Navarre! dit le duc; mais si... + +-- Si le duc d'Anjou est nomme roi de Pologne, n'est-ce pas? +J'acheve votre pensee. Francois regarda Henri avec une certaine +terreur. + +-- Eh bien, ecoutez, Francois! continua Henri; puisque rien ne +vous echappe, c'est justement dans cette hypothese que je +raisonne: si le duc d'Anjou est nomme roi de Pologne, et que notre +frere Charles, que Dieu conserve! vienne a mourir, il n'y a que +deux cents lieues de Pau a Paris, tandis qu'il y en a quatre cents +de Paris a Cracovie; vous serez donc ici pour recueillir +l'heritage juste au moment ou le roi de Pologne apprendra qu'il +est vacant. Alors, si vous etes content de moi, Francois, vous me +donnerez ce royaume de Navarre, qui ne sera plus qu'un des +fleurons de votre couronne; de cette facon, j'accepte. Le pis qui +puisse vous arriver, c'est de rester roi la-bas et de faire souche +de rois en vivant en famille avec moi et ma famille, tandis +qu'ici, qu'etes-vous? un pauvre prince persecute, un pauvre +troisieme fils de roi, esclave de deux aines et qu'un caprice peut +envoyer a la Bastille. + +-- Oui, oui, dit Francois, je sens bien cela, si bien que je ne +comprends pas que vous renonciez a ce plan que vous me proposez. +Rien ne bat donc la? + +Et le duc d'Alencon posa la main sur le coeur de son frere. + +-- Il y a, dit Henri en souriant, des fardeaux trop lourds pour +certaines mains; je n'essaierai pas de soulever celui-la; la +crainte de la fatigue me fait passer l'envie de la possession. + +-- Ainsi, Henri, veritablement vous renoncez? + +-- Je l'ai dit a de Mouy et je vous le repete. + +-- Mais en pareille circonstance, cher frere, dit d'Alencon, on ne +dit pas, on prouve. + +Henri respira comme un lutteur qui sent plier les reins de son +adversaire. + +-- Je le prouverai, dit-il, ce soir: a neuf heures la liste des +chefs et le plan de l'entreprise seront chez vous. J'ai meme deja +remis mon acte de renonciation a de Mouy. + +Francois prit la main de Henri et la serra avec effusion entre les +siennes. + +Au meme instant Catherine entra chez le duc d'Alencon, et cela, +selon son habitude, sans se faire annoncer. + +-- Ensemble! dit-elle en souriant; deux bons freres, en verite! + +-- Je l'espere, madame, dit Henri avec le plus grand sang-froid, +tandis que le duc d'Alencon palissait d'angoisse. Puis il fit +quelques pas en arriere pour laisser Catherine libre de parler a +son fils. + +La reine mere alors tira de son aumoniere un joyau magnifique. + +-- Cette agrafe vient de Florence, dit-elle, je vous la donne pour +mettre au ceinturon de votre epee. Puis tout bas: + +-- Si, continua-t-elle, vous entendez ce soir du bruit chez votre +bon frere Henri, ne bougez pas. Francois serra la main de sa mere, +et dit: + +-- Me permettez-vous de lui montrer le beau present que vous venez +de me faire? + +-- Faites mieux, donnez-le-lui en votre nom et au mien, car j'en +avais ordonne une seconde a mon intention. + +-- Vous entendez, Henri, dit Francois, ma bonne mere m'apporte ce +bijou, et en double la valeur en permettant que je vous le donne. + +Henri s'extasia sur la beaute de l'agrafe, et se confondit en +remerciements. Quand ses transports se furent calmes: + +-- Mon fils, dit Catherine, je me sens un peu indisposee, et je +vais me mettre au lit; votre frere Charles est bien fatigue de sa +chute et va en faire autant. On ne soupera donc pas en famille ce +soir, et nous serons servis chacun chez nous. Ah! Henri, +j'oubliais de vous faire mon compliment sur votre courage et votre +adresse: vous avez sauve votre roi et votre frere, vous en serez +recompense. + +-- Je le suis deja, madame! repondit Henri en s'inclinant. + +-- Par le sentiment que vous avez fait votre devoir, reprit +Catherine, ce n'est pas assez, et croyez que nous songeons, +Charles et moi, a faire quelque chose qui nous acquitte envers +vous. + +-- Tout ce qui me viendra de vous et de mon bon frere sera +bienvenu, madame. Puis il s'inclina et sortit. + +-- Ah! mon frere Francois, pensa Henri en sortant, je suis sur +maintenant de ne pas partir seul, et la conspiration, qui avait un +corps, vient de trouver une tete et un coeur. Seulement prenons +garde a nous. Catherine me fait un cadeau, Catherine me promet une +recompense: il y a quelque diablerie la-dessous; je veux conferer +ce soir avec Marguerite. + + + +II +La reconnaissance du roi Charles IX + + +Maurevel etait reste une partie de la journee dans le cabinet des +Armes du roi; mais, quand Catherine avait vu approcher le moment +du retour de la chasse, elle l'avait fait passer dans son oratoire +avec les sbires qui l'etaient venus rejoindre. + +Charles IX, averti a son arrivee par sa nourrice qu'un homme avait +passe une partie de la journee dans son cabinet, s'etait d'abord +mis dans une grande colere qu'on se fut permis d'introduire un +etranger chez lui. Mais se l'etant fait depeindre, et sa nourrice +lui ayant dit que c'etait le meme homme qu'elle avait ete elle- +meme chargee de lui amener un soir, le roi avait reconnu Maurevel; +et se rappelant l'ordre arrache le matin par sa mere, il avait +tout compris. + +-- Oh! oh! murmura Charles, dans la meme journee ou il m'a sauve +la vie; le moment est mal choisi. + +En consequence il fit quelques pas pour descendre chez sa mere; +mais une pensee le retint. + +-- Mordieu! dit-il, si je lui parle de cela, ce sera une +discussion a n'en pas finir; mieux vaut que nous agissions chacun +de notre cote. + +-- Nourrice, dit-il, ferme bien toutes les portes, et previens la +reine Elisabeth[1], qu'un peu souffrant de la chute que j'ai faite, +je dormirai seul cette nuit. + +La nourrice obeit, et, comme l'heure d'executer son projet n'etait +pas arrivee, Charles se mit a faire des vers. + +C'etait l'occupation pendant laquelle le temps passait le plus +vite pour le roi. Aussi neuf heures sonnerent-elles que Charles +croyait encore qu'il en etait a peine sept. Il compta l'un apres +l'autre les battements de la cloche, et au dernier il se leva. + +-- Nom d'un diable! dit-il, il est temps tout juste. Et, prenant +son manteau et son chapeau, il sortit par une porte secrete qu'il +avait fait percer dans la boiserie, et dont Catherine elle-meme +ignorait l'existence. Charles alla droit a l'appartement de Henri. +Henri n'avait fait que rentrer chez lui pour changer de costume en +quittant le duc d'Alencon, et il etait sorti aussitot. + +-- Il sera alle souper chez Margot, se dit le roi; il etait au +mieux aujourd'hui avec elle, a ce qu'il m'a semble du moins. Et il +s'achemina vers l'appartement de Marguerite. + +Marguerite avait ramene chez elle la duchesse de Nevers, Coconnas +et La Mole, et faisait avec eux une collation de confitures et de +patisseries. + +Charles heurta a la porte d'entree: Gillonne alla ouvrir; mais a +l'aspect du roi elle fut si epouvantee, qu'elle trouva a peine la +force de faire la reverence, et qu'au lieu de courir pour prevenir +sa maitresse de l'auguste visite qui lui arrivait, elle laissa +passer Charles sans donner d'autre signal que le cri qu'elle avait +pousse. + +Le roi traversa l'antichambre, et, guide par les eclats de rire, +il s'avanca vers la salle a manger. + +"Pauvre Henriot! dit-il, il se rejouit sans penser a mal." + +-- C'est moi, dit-il en soulevant la tapisserie et en montrant un +visage riant. + +Marguerite poussa un cri terrible; tout riant qu'il etait, ce +visage avait produit sur elle l'effet de la tete de Meduse. Placee +en face de la portiere, elle venait de reconnaitre Charles. + +Les deux hommes tournaient le dos au roi. + +-- Majeste! s'ecria-t-elle avec effroi. Et elle se leva. Coconnas, +quand les trois autres convives sentaient en quelque sorte leur +tete vaciller sur leurs epaules, fut le seul qui ne perdit pas la +sienne. Il se leva aussi, mais avec une si habile maladresse, +qu'en se levant il renversa la table, et qu'avec elle il culbuta +cristaux, vaisselle et bougies. + +En un instant il y eut obscurite complete et silence de mort. + +-- Gagne au pied, dit Coconnas a La Mole. Hardi! hardi! La Mole ne +se le fit pas dire deux fois; il se jeta contre le mur, s'orienta +des mains, cherchant la chambre a coucher pour se coucher dans le +cabinet qu'il connaissait si bien. Mais en mettant le pied dans la +chambre a coucher il se heurta contre un homme qui venait d'entrer +par le passage secret. + +-- Que signifie donc tout cela? dit Charles dans les tenebres, +avec une voix qui commencait a prendre un formidable accent +d'impatience; suis-je donc un trouble-fete, que l'on fasse a ma +vue un pareil remue-menage? Voyons, Henriot! Henriot! ou es-tu? +reponds-moi. + +-- Nous sommes sauves! murmura Marguerite en saisissant une main +qu'elle prit pour celle de La Mole. Le roi croit que mon mari est +un de nos convives. + +-- Et je lui laisserai croire, madame, soyez tranquille, dit Henri +repondant a la reine sur le meme ton. + +-- Grand Dieu! s'ecria Marguerite en lachant vivement la main +qu'elle tenait, et qui etait celle du roi de Navarre. + +-- Silence! dit Henri. + +-- Mille noms du diable! qu'avez-vous donc a chuchoter ainsi? +s'ecria Charles. Henri, repondez-moi, ou etes-vous? + +-- Me voici, Sire, dit la voix du roi de Navarre. + +-- Diable! dit Coconnas qui tenait la duchesse de Nevers dans un +coin, voila qui se complique. + +-- Alors, nous sommes deux fois perdus, dit Henriette. Coconnas, +brave jusqu'a l'imprudence, avait reflechi qu'il fallait toujours +finir par rallumer les bougies; et pensant que le plus tot serait +le mieux, il quitta la main de madame de Nevers, ramassa au milieu +des debris un chandelier, s'approcha du chauffe-doux[2], et souffla +sur un charbon qui enflamma aussitot la meche d'une bougie. La +chambre s'eclaira. Charles IX jeta autour de lui un regard +interrogateur. + +Henri etait pres de sa femme; la duchesse de Nevers etait seule +dans un coin; et Coconnas, debout au milieu de la chambre, un +chandelier a la main, eclairait toute la scene. + +-- Excusez-nous, mon frere, dit Marguerite, nous ne vous +attendions pas. + +-- Aussi Votre Majeste, comme elle peut le voir, nous a fait une +peur etrange! dit Henriette. + +-- Pour ma part, dit Henri qui devina tout, je crois que la peur a +ete si reelle qu'en me levant j'ai renverse la table. Coconnas +jeta au roi de Navarre un regard qui voulait dire: + +"A la bonne heure! voila un mari qui entend a demi-mot." + +-- Quel affreux remue-menage! repeta Charles IX. Voila ton souper +renverse, Henriot. Viens avec moi, tu l'acheveras ailleurs; je te +debauche pour ce soir. + +-- Comment, Sire! dit Henri, Votre Majeste me ferait l'honneur?... + +-- Oui, Ma Majeste te fait l'honneur de t'emmener hors du Louvre. +Prete-le moi, Margot, je te le ramenerai demain matin. + +-- Ah! mon frere! dit Marguerite, vous n'avez pas besoin de ma +permission pour cela, et vous etes bien le maitre. + +-- Sire, dit Henri, je vais prendre chez moi un autre manteau, et +je reviens a l'instant meme. + +-- Tu n'en as pas besoin, Henriot; celui que tu as la est bon. + +-- Mais, Sire..., essaya le Bearnais. + +-- Je te dis de ne pas retourner chez toi, mille noms d'un diable! +n'entends tu pas ce que je te dis? Allons, viens donc! + +-- Oui, oui, allez! dit tout a coup Marguerite en serrant le bras +de son mari, car un singulier regard de Charles venait de lui +apprendre qu'il se passait quelque chose d'etrange. + +-- Me voila, Sire, dit Henri. Mais Charles ramena son regard sur +Coconnas, qui continuait son office d'eclaireur en rallumant les +autres bougies. + +-- Quel est ce gentilhomme, demanda-t-il a Henri en toisant le +Piemontais; ne serait-ce point, par hasard, M. de La Mole? + +-- Qui lui a donc parle de La Mole? se demanda tout bas +Marguerite. + +-- Non, Sire, repondit Henri, M. de La Mole n'est point ici, et je +le regrette, car j'aurais eu l'honneur de le presenter a Votre +Majeste en meme temps que M. de Coconnas, son ami; ce sont deux +inseparables, et tous deux appartiennent a M. d'Alencon. + +-- Ah! ah! notre grand tireur! dit Charles. Bon! Puis en froncant +le sourcil: + +-- Ce M. de La Mole, ajouta-t-il, n'est-il pas huguenot? + +-- Converti, Sire, dit Henri, et je reponds de lui comme de moi. + +-- Quand vous repondrez de quelqu'un, Henriot, apres ce que vous +avez fait aujourd'hui, je n'ai plus le droit de douter de lui. +Mais n'importe, j'aurais voulu le voir, ce M. de La Mole. Ce sera +pour plus tard. + +En faisant de ses gros yeux une derniere perquisition dans la +chambre, Charles embrassa Marguerite et emmena le roi de Navarre +en le tenant par dessous le bras. + +A la porte du Louvre, Henri voulut s'arreter pour parler a +quelqu'un. + +-- Allons, allons! sors vite, Henriot, lui dit Charles. Quand je +te dis que l'air du Louvre n'est pas bon pour toi ce soir, que +diable! crois-moi donc. + +-- Ventre-saint-gris! murmura Henri; et de Mouy, que va-t-il +devenir tout seul dans ma chambre?... Pourvu que cet air qui n'est +pas bon pour moi ne soit pas plus mauvais encore pour lui! + +-- Ah ca! dit le roi lorsque Henri et lui eurent traverse le pont- +levis, cela t'arrange donc, Henriot, que les gens de M. d'Alencon +fassent la cour a ta femme? + +-- Comment cela, Sire? + +-- Oui, ce M. de Coconnas ne fait-il pas les doux yeux a Margot? + +-- Qui vous a dit cela? + +-- Dame! reprit le roi, on me l'a dit. + +-- Raillerie pure, Sire; M. de Coconnas fait les doux yeux a +quelqu'un, c'est vrai, mais c'est a madame de Nevers. + +-- Ah bah! + +-- Je puis repondre a Votre Majeste de ce que je lui dis la. +Charles se prit a rire aux eclats. + +-- Eh bien, dit-il, que le duc de Guise vienne encore me faire des +propos, et j'allongerai agreablement sa moustache en lui contant +les exploits de sa belle-soeur. Apres cela, dit le roi en se +ravisant, je ne sais plus si c'est de M. de Coconnas ou de +M. de La Mole qu'il m'a parle. + +-- Pas plus l'un que l'autre, Sire, dit Henri, et je vous reponds +des sentiments de ma femme. + +-- Bon! Henriot, bon! dit le roi; j'aime mieux te voir ainsi +qu'autrement; et, sur mon honneur, tu es si brave garcon que je +crois que je finirai par ne plus pouvoir me passer de toi. + +En disant ces mots, le roi se mit a siffler d'une facon +particuliere, et quatre gentilshommes qui attendaient au bout de +la rue de Beauvais le vinrent rejoindre, et tous ensemble +s'enfoncerent dans l'interieur de la ville. + +Dix heures sonnaient. + +-- Eh bien, dit Marguerite quand le roi et Henri furent partis, +nous remettons nous a table? + +-- Non, ma foi! dit la duchesse, j'ai eu trop peur. Vive la petite +maison de la rue Cloche-Percee! on n'y peut pas entrer sans en +faire le siege, et nos braves ont le droit d'y jouer des epees. +Mais que cherchez-vous sous les meubles et dans les armoires, +monsieur de Coconnas? + +-- Je cherche mon ami La Mole, dit le Piemontais. + +-- Cherchez du cote de ma chambre, monsieur, dit Marguerite, il y +a la un certain cabinet... + +-- Bon, dit Coconnas, j'y suis. Et il entra dans la chambre. + +-- Eh bien, dit une voix dans les tenebres, ou en sommes-nous? + +-- Eh! mordi! nous en sommes au dessert. + +-- Et le roi de Navarre? + +-- Il n'a rien vu; c'est un mari parfait, et j'en souhaite un +pareil a ma femme. Cependant je crains bien qu'elle ne l'ait +jamais qu'en secondes noces. + +-- Et le roi Charles? + +-- Ah! le roi, c'est different; il a emmene le mari. + +-- En verite? + +-- C'est comme je te le dis. De plus, il m'a fait l'honneur de me +regarder de cote quand il a su que j'etais a M. d'Alencon, et de +travers quand il a su que j'etais ton ami. + +-- Tu crois donc qu'on lui aura parle de moi? + +-- J'ai peur, au contraire, qu'on ne lui en ait dit trop de bien. +Mais ce n'est point de tout cela qu'il s'agit, je crois que ces +dames ont un pelerinage a faire du cote de la rue du Roi-de- +Sicile, et que nous conduisons les pelerines. + +-- Mais, impossible! ... Tu le sais bien. + +-- Comment, impossible? + +-- Eh! oui, nous sommes de service chez son Altesse Royale. + +-- Mordi, c'est ma foi vrai; j'oublie toujours que nous sommes en +grade, et que de gentilshommes que nous etions nous avons eu +l'honneur de passer valets. + +Et les deux amis allerent exposer a la reine et a la duchesse la +necessite ou ils etaient d'assister au moins au coucher de +monsieur le duc. + +-- C'est bien, dit madame de Nevers, nous partons de notre cote. + +-- Et peut-on savoir ou vous allez? demanda Coconnas. + +-- Oh! vous etes trop curieux, dit la duchesse. _Quaere et +invenies._ +_ _ +Les deux jeunes gens saluerent et monterent en toute hate chez +M. d'Alencon. + +Le duc semblait les attendre dans son cabinet. + +-- Ah! ah! dit-il, vous voila bien tard, messieurs. + +-- Dix heures a peine, Monseigneur, dit Coconnas. Le duc tira sa +montre. + +-- C'est vrai, dit-il. Tout le monde est couche au Louvre, +cependant. + +-- Oui, Monseigneur, mais nous voici a vos ordres. Faut-il +introduire dans la chambre de Votre Altesse les gentilshommes du +petit coucher? + +-- Au contraire, passez dans la petite salle et congediez tout le +monde. + +Les deux jeunes gens obeirent, executerent l'ordre donne, qui +n'etonna personne a cause du caractere bien connu du duc, et +revinrent pres de lui. + +-- Monseigneur, dit Coconnas, Votre Altesse va sans doute se +mettre au lit ou travailler? + +-- Non, messieurs; vous avez conge jusqu'a demain. + +-- Allons, allons, dit tout bas Coconnas a l'oreille de La Mole, +la cour decouche ce soir, a ce qu'il parait; la nuit sera friande +en diable, prenons notre part de la nuit. + +Et les deux jeunes gens monterent les escaliers quatre a quatre, +prirent leurs manteaux et leurs epees de nuit, et s'elancerent +hors du Louvre a la poursuite des deux dames, qu'ils rejoignirent +au coin de la rue du Coq-Saint-Honore. + +Pendant ce temps, le duc d'Alencon, l'oeil ouvert, l'oreille au +guet, attendait, enferme dans sa chambre, les evenements imprevus +qu'on lui avait promis. + + + +III +Dieu dispose + + +Comme l'avait dit le duc aux jeunes gens, le plus profond silence +regnait au Louvre. + +En effet, Marguerite et madame de Nevers etaient parties pour la +rue Tizon. Coconnas et La Mole s'etaient mis a leur poursuite. Le +roi et Henri battaient la ville. Le duc d'Alencon se tenait chez +lui dans l'attente vague et anxieuse des evenements que lui avait +predits la reine mere. Enfin Catherine s'etait mise au lit, et +madame de Sauve, assise a son chevet, lui faisait lecture de +certains contes italiens dont riait fort la bonne reine. + +Depuis longtemps Catherine n'avait ete de si belle humeur. Apres +avoir fait de bon appetit une collation avec ses femmes, apres +avoir regle les comptes quotidiens de sa maison, elle avait +ordonne une priere pour le succes de certaine entreprise +importante, disait-elle, pour le bonheur de ses enfants; c'etait +l'habitude de Catherine, habitude, au reste toute florentine, de +faire dire dans certaines circonstances des prieres et des messes +dont Dieu et elle savaient seuls le but. + +Enfin elle avait revu Rene, et avait choisi, dans ses odorants +sachets et dans son riche assortiment, plusieurs nouveautes. + +-- Qu'on sache, dit Catherine, si ma fille la reine de Navarre est +chez elle; et si elle y est, qu'on la prie de venir me faire +compagnie. + +Le page auquel cet ordre etait adresse sortit, et un instant apres +il revint accompagne de Gillonne. + +-- Eh bien, dit la reine mere, j'ai demande la maitresse et non la +suivante. + +-- Madame, dit Gillonne, j'ai cru devoir venir moi-meme dire a +Votre Majeste que la reine de Navarre est sortie avec son amie la +duchesse de Nevers... + +-- Sortie a cette heure! reprit Catherine en froncant le sourcil; +et ou peut-elle etre allee? + +-- A une seance d'alchimie, repondit Gillonne, laquelle doit avoir +lieu a l'hotel de Guise, dans le pavillon habite par madame de +Nevers. + +-- Et quand rentrera-t-elle? demanda la reine mere. + +-- La seance se prolongera fort avant dans la nuit, repondit +Gillonne, de sorte qu'il est probable que Sa Majeste demeurera +demain matin chez son amie. + +-- Elle est heureuse, la reine de Navarre, murmura Catherine, elle +a des amies et elle est reine; elle porte une couronne, on +l'appelle Votre Majeste, et elle n'a pas de sujets; elle est bien +heureuse. + +Apres cette boutade, qui fit sourire interieurement les auditeurs: + +-- Au reste, murmura Catherine, puisqu'elle est sortie! car elle +est sortie, dites-vous? + +-- Depuis une demi-heure, madame. + +-- Tout est pour le mieux; allez. + +Gillonne salua et sortit. + +-- Continuez votre lecture, Charlotte, dit la reine. Madame de +Sauve continua. Au bout de dix minutes Catherine interrompit la +lecture. + +-- Ah! a propos, dit-elle, qu'on renvoie les gardes de la galerie. +C'etait le signal qu'attendait Maurevel. On executa l'ordre de la +reine mere, et madame de Sauve continua son histoire. + +Elle avait lu un quart d'heure a peu pres sans interruption +aucune, lorsqu'un cri long, prolonge, terrible, parvint jusque +dans la chambre royale et fit dresser les cheveux sur la tete des +assistants. + +Un coup de pistolet le suivit immediatement. + +-- Qu'est-ce cela, dit Catherine, et pourquoi ne lisez-vous plus, +Carlotta? + +-- Madame, dit la jeune femme palissante, n'avez-vous point +entendu? + +-- Quoi? demanda Catherine. + +-- Ce cri? + +-- Et ce coup de pistolet? ajouta le capitaine des gardes. + +-- Un cri, un coup de pistolet, ajouta Catherine, je n'ai rien +entendu, moi... D'ailleurs, est-ce donc une chose bien +extraordinaire au Louvre qu'un cri et qu'un coup de pistolet? +Lisez, lisez, Carlotta. + +-- Mais ecoutez, madame, dit celle-ci, tandis que M. de Nancey se +tenait debout la main a la poignee de son epee et n'osant sortir +sans le conge de la reine; ecoutez, on entend des pas, des +imprecations. + +-- Faut-il que je m'informe, madame? dit ce dernier. + +-- Point du tout, monsieur, restez la, dit Catherine en se +soulevant sur une main comme pour donner plus de force a son +ordre. Qui donc me garderait en cas d'alarme? Ce sont quelques +Suisses ivres qui se battent. + +Le calme de la reine, oppose a la terreur qui planait sur toute +cette assemblee, formait un contraste tellement remarquable que, +si timide qu'elle fut, madame de Sauve fixa un regard +interrogateur sur la reine. + +-- Mais, madame, s'ecria-t-elle, on dirait que l'on tue quelqu'un. + +-- Et qui voulez-vous qu'on tue? + +-- Mais le roi de Navarre, madame; le bruit vient du cote de son +appartement. + +-- La sotte! murmura la reine, dont les levres, malgre sa +puissance sur elle-meme, commencaient a s'agiter etrangement, car +elle marmottait une priere; la sotte voit son roi de Navarre +partout. + +-- Mon Dieu! mon Dieu! dit madame de Sauve en retombant sur son +fauteuil. + +-- C'est fini, c'est fini, dit Catherine. Capitaine, continua-t- +elle en s'adressant a M. de Nancey, j'espere que, s'il y a du +scandale dans le palais, vous ferez demain punir severement les +coupables. Reprenez votre lecture, Carlotta. + +Et Catherine retomba elle-meme sur son oreiller dans une +impassibilite qui ressemblait beaucoup a de l'affaissement, car +les assistants remarquerent que de grosses gouttes de sueur +roulaient sur son visage. + +Madame de Sauve obeit a cet ordre formel; mais ses yeux et sa voix +fonctionnaient seuls. Sa pensee errante sur d'autres objets lui +representait un danger terrible suspendu sur une tete cherie. +Enfin, apres quelques minutes de ce combat, elle se trouva +tellement oppressee entre l'emotion et l'etiquette que sa voix +cessa d'etre intelligible; le livre lui tomba des mains, elle +s'evanouit. + +Soudain un fracas plus violent se fit entendre; un pas lourd et +presse ebranla le corridor; deux coups de feu partirent faisant +vibrer les vitres; et Catherine, etonnee de cette lutte prolongee +outre mesure, se dressa a son tour, droite, pale, les yeux +dilates; et au moment ou le capitaine des gardes allait s'elancer +dehors, elle l'arreta en disant: + +-- Que tout le monde reste ici, j'irai moi-meme voir la-bas ce qui +se passe. Voila ce qui se passait, ou plutot ce qui s'etait passe: + +De Mouy avait recu le matin des mains d'Orthon la clef de Henri. +Dans cette clef, qui etait foree, il avait remarque un papier +roule. Il avait tire le papier avec une epingle. + +C'etait le mot d'ordre du Louvre pour la prochaine nuit. En outre, +Orthon lui avait verbalement transmis les paroles de Henri qui +invitaient de Mouy a venir trouver a dix heures le roi au Louvre. +A neuf heures et demie, de Mouy avait revetu une armure dont il +avait plus d'une fois deja eu l'occasion de reconnaitre la +solidite; il avait boutonne dessus un pourpoint de soie, avait +agrafe son epee, passe dans le ceinturon ses pistolets, recouvert +le tout du fameux manteau cerise de La Mole. + +Nous avons vu comment, avant de rentrer chez lui, Henri avait juge +a propos de faire une visite a Marguerite, et comment il etait +arrive par l'escalier secret juste a temps pour heurter La Mole +dans la chambre a coucher de Marguerite, et pour prendre sa place +aux yeux du roi dans la salle a manger. C'etait precisement au +moment meme que, grace au mot d'ordre envoye par Henri et surtout +au fameux manteau cerise, de Mouy traversait le guichet du Louvre. + +Le jeune homme monta droit chez le roi de Navarre, imitant de son +mieux, comme d'habitude, la demarche de La Mole. Il trouva dans +l'antichambre Orthon qui l'attendait. + +-- Sire de Mouy, lui dit le montagnard, le roi est sorti, mais il +m'a ordonne de vous introduire chez lui et de vous dire de +l'attendre. S'il tarde par trop, il vous invite, vous le savez, a +vous jeter sur son lit. + +De Mouy entra sans demander d'autre explication, car ce que venait +de lui dire Orthon n'etait que la repetition de ce qu'il lui avait +deja dit le matin. + +Pour utiliser son temps, de Mouy prit une plume et de l'encre; et +s'approchant d'une excellente carte de France pendue a la +muraille, il se mit a compter et a regler les etapes qu'il y avait +de Paris a Pau. + +Mais ce travail fut l'affaire d'un quart d'heure, et ce travail +fini, de Mouy ne sut plus a quoi s'occuper. + +Il fit deux ou trois tours de chambre, se frotta les yeux, bailla, +s'assit et se leva, se rassit encore. Enfin, profitant de +l'invitation de Henri, excuse d'ailleurs par les lois de +familiarite qui existaient entre les princes et leurs +gentilshommes, il deposa sur la table de nuit ses pistolets et la +lampe, s'etendit sur le vaste lit a tentures sombres qui +garnissait le fond de la chambre, placa son epee nue le long de sa +cuisse, et, sur de n'etre pas surpris puisqu'un domestique se +tenait dans la piece precedente, il se laissa aller a un sommeil +pesant, dont bientot le bruit fit retentir les vastes echos du +baldaquin. De Mouy ronflait en vrai soudard, et sous ce rapport +aurait pu lutter avec le roi de Navarre lui-meme. + +C'est alors que six hommes, l'epee a la main et le poignard a la +ceinture, se glisserent silencieusement dans le corridor qui, par +une petite porte, communiquait aux appartements de Catherine et +par une grande donnait chez Henri. + +Un de ces six hommes marchait le premier. Outre son epee nue et +son poignard fort comme un couteau de chasse, il portait encore +ses fideles pistolets accroches a sa ceinture par des agrafes +d'argent. Cet homme, c'etait Maurevel. + +Arrive a la porte de Henri, il s'arreta. + +-- Vous vous etes bien assure que les sentinelles du corridor ont +disparu? demanda-t-il a celui qui paraissait commander la petite +troupe. + +-- Plus une seule n'est a son poste, repondit le lieutenant. + +-- Bien, dit Maurevel. Maintenant il n'y a plus qu'a s'informer +d'une chose, c'est si celui que nous cherchons est chez lui. + +-- Mais, dit le lieutenant en arretant la main que Maurevel posait +sur le marteau de la porte, mais, capitaine, cet appartement est +celui du roi de Navarre. + +-- Qui vous dit le contraire? repondit Maurevel. + +Les sbires se regarderent tout surpris, et le lieutenant fit un +pas en arriere. + +-- Heu! fit le lieutenant, arreter quelqu'un a cette heure, au +Louvre, et dans l'appartement du roi de Navarre? + +-- Que repondriez-vous donc, dit Maurevel, si je vous disais que +celui que vous allez arreter est le roi de Navarre lui-meme? + +-- Je vous dirais, capitaine, que la chose est grave, et que, sans +un ordre signe de la main de Charles IX... + +-- Lisez, dit Maurevel. + +Et, tirant de son pourpoint l'ordre que lui avait remis Catherine, +il le donna au lieutenant. + +-- C'est bien, repondit celui-ci apres avoir lu; je n'ai plus rien +a vous dire. + +-- Et vous etes pret? + +-- Je le suis. + +-- Et vous? continua Maurevel en s'adressant aux cinq autres +sbires. Ceux-ci saluerent avec respect. + +-- Ecoutez-moi donc, messieurs, dit Maurevel, voila le plan: deux +de vous resteront a cette porte, deux a la porte de la chambre a +coucher, et deux entreront avec moi. + +-- Ensuite? dit le lieutenant. + +-- Ecoutez bien ceci: il nous est ordonne d'empecher le prisonnier +d'appeler, de crier, de resister; toute infraction a cet ordre +doit etre punie de mort. + +-- Allons, allons, il a carte blanche, dit le lieutenant a l'homme +designe avec lui pour suivre Maurevel chez le roi. + +-- Tout a fait, dit Maurevel. + +-- Pauvre diable de roi de Navarre! dit un des hommes, il etait +ecrit la-haut qu'il ne devait point en rechapper. + +-- Et ici-bas, dit Maurevel en reprenant des mains du lieutenant +l'ordre de Catherine, qu'il rentra dans sa poitrine. + +Maurevel introduisit dans la serrure la clef que lui avait remise +Catherine, et, laissant deux hommes a la porte exterieure, comme +il en etait convenu, entra avec les quatre autres dans +l'antichambre. + +-- Ah! ah! dit Maurevel en entendant la bruyante respiration du +dormeur, dont le bruit arrivait jusqu'a lui, il parait que nous +trouverons ici ce que nous cherchons. + +Aussitot Orthon, pensant que c'etait son maitre qui rentrait, alla +au-devant de lui, et se trouva en face de cinq hommes armes qui +occupaient la premiere chambre. + +A la vue de ce visage sinistre, de ce Maurevel qu'on appelait le +Tueur de roi, le fidele serviteur recula, et se placant devant la +seconde porte: + +-- Qui etes-vous? dit Orthon; que voulez-vous? + +-- Au nom du roi, repondit Maurevel, ou est ton maitre? + +-- Mon maitre? + +-- Oui, le roi de Navarre? + +-- Le roi de Navarre n'est pas au logis, dit Orthon en defendant +plus que jamais la porte; ainsi vous ne pouvez pas entrer. + +-- Pretexte, mensonge, dit Maurevel. Allons, arriere! + +Les Bearnais sont entetes; celui-ci gronda comme un chien de ses +montagnes, et sans se laisser intimider: + +-- Vous n'entrerez pas, dit-il; le roi est absent. + +Et il se cramponna a la porte. + +Maurevel fit un geste; les quatre hommes s'emparerent du +recalcitrant, l'arrachant au chambranle auquel il se tenait +cramponne, et, comme il ouvrait la bouche pour crier, Maurevel lui +appliqua la main sur les levres. + +Orthon mordit furieusement l'assassin, qui retira sa main avec un +cri sourd, et frappa du pommeau de son epee le serviteur sur la +tete. Orthon chancela et tomba en criant: + +-- Alarme! alarme! alarme! Sa voix expira, il etait evanoui. Les +assassins passerent sur son corps, puis deux resterent a cette +seconde porte, et les deux autres entrerent dans la chambre a +coucher, conduits par Maurevel. A la lueur de la lampe brulant sur +la table de nuit, ils virent le lit. Les rideaux etaient fermes. + +-- Oh! oh! dit le lieutenant, il ne ronfle plus, ce me semble. + +-- Allons, sus! dit Maurevel. A cette voix, un cri rauque qui +ressemblait plutot au rugissement du lion qu'a des accents humains +partit de dessous les rideaux, qui s'ouvrirent violemment, et un +homme, arme d'une cuirasse et le front couvert d'une de ces +salades qui ensevelissaient la tete jusqu'aux yeux, apparut assis, +deux pistolets a la main et son epee sur les genoux. Maurevel +n'eut pas plus tot apercu cette figure et reconnu de Mouy, qu'il +sentit ses cheveux se dresser sur sa tete; il devint d'une paleur +affreuse; sa bouche se remplit d'ecume; et, comme s'il se fut +trouve en face d'un spectre, il fit un pas en arriere. + +Soudain la figure armee se leva et fit en avant un pas egal a +celui que Maurevel avait fait en arriere, de sorte que c'etait +celui qui etait menace qui semblait poursuivre, et celui qui +menacait qui semblait fuir. + +-- Ah! scelerat, dit de Mouy d'une voix sourde, tu viens pour me +tuer comme tu as tue mon pere! + +Deux des sbires, c'est-a-dire ceux qui etaient entres avec +Maurevel dans la chambre du roi, entendirent seuls ces paroles +terribles; mais en meme temps qu'elles avaient ete dites, le +pistolet s'etait abaisse a la hauteur du front de Maurevel. +Maurevel se jeta a genoux au moment ou de Mouy appuyait le doigt +sur la detente; le coup partit, et un des gardes qui se trouvaient +derriere lui, et qu'il avait demasque par ce mouvement, tomba +frappe au coeur. Au meme instant Maurevel riposta, mais la balle +alla s'aplatir sur la cuirasse de De Mouy. + +Alors prenant son elan, mesurant la distance, de Mouy, d'un revers +de sa large epee, fendit le crane du deuxieme garde, et, se +retournant vers Maurevel, engagea l'epee avec lui. + +Le combat fut terrible, mais court. A la quatrieme passe, Maurevel +sentit dans sa gorge le froid de l'acier; il poussa un cri +etrangle, tomba en arriere, et en tombant renversa la lampe, qui +s'eteignit. + +Aussitot de Mouy, profitant de l'obscurite, vigoureux et agile +comme un heros d'Homere, s'elanca tete baissee vers l'antichambre, +renversa un des gardes, repoussa l'autre, passa comme un eclair +entre les sbires qui gardaient la porte exterieure, essuya deux +coups de pistolet, dont les balles eraillerent la muraille du +corridor, et des lors il fut sauve, car un pistolet tout charge +lui restait encore, outre cette epee qui frappait de si terribles +coups. + +Un instant de Mouy hesita pour savoir s'il devait fuir chez +M. d'Alencon, dont il lui semblait que la porte venait de +s'ouvrir, ou s'il devait essayer de sortir du Louvre. Il se decida +pour ce dernier parti, reprit sa course d'abord ralentie, sauta +dix degres d'un seul coup, parvint au guichet, prononca les deux +mots de passe et s'elanca en criant: + +-- Allez la-haut, on y tue pour le compte du roi. Et profitant de +la stupefaction que ses paroles jointes au bruit des coups de +pistolet avaient jetee dans le poste, il gagna au pied et disparut +dans la rue du Coq sans avoir recu une egratignure. + +C'etait en ce moment que Catherine avait arrete son capitaine des +gardes en disant: + +-- Demeurez, j'irai voir moi-meme ce qui se passe la-bas. + +-- Mais, madame, repondit le capitaine, le danger que pourrait +courir Votre Majeste m'ordonne de la suivre. + +-- Restez, monsieur, dit Catherine d'un ton plus imperieux encore +que la premiere fois, restez. Il y a autour des rois une +protection plus puissante que l'epee humaine. + +Le capitaine demeura. + +Alors Catherine prit une lampe, passa ses pieds nus dans des mules +de velours, sortit de sa chambre, gagna le corridor encore plein +de fumee, s'avanca impassible et froide comme une ombre, vers +l'appartement du roi de Navarre. + +Tout etait redevenu silencieux. + +Catherine arriva a la porte d'entree, en franchit le seuil, et vit +d'abord dans l'antichambre Orthon evanoui. + +-- Ah! ah! dit-elle, voici toujours le laquais; plus loin sans +doute nous allons trouver le maitre. Et elle franchit la seconde +porte. + +La, son pied heurta un cadavre; elle abaissa sa lampe; c'etait +celui du garde qui avait eu la tete fendue; il etait completement +mort. + +Trois pas plus loin etait le lieutenant frappe d'une balle et +ralant le dernier soupir. + +Enfin, devant le lit un homme qui, la tete pale comme celle d'un +mort, perdant son sang par une double blessure qui lui traversait +le cou, raidissant ses mains crispees, essayait de se relever. + +C'etait Maurevel. Un frisson passa dans les veines de Catherine; +elle vit le lit desert, elle regarda tout autour de la chambre, et +chercha en vain parmi ces trois hommes couches dans leur sang le +cadavre qu'elle esperait. Maurevel reconnut Catherine; ses yeux se +dilaterent horriblement, et il tendit vers elle un geste +desespere. + +-- Eh bien, dit-elle a demi-voix, ou est-il? qu'est-il devenu? +Malheureux! l'auriez-vous laisse echapper? + +Maurevel essaya d'articuler quelques paroles; mais un sifflement +inintelligible sortit seul de sa blessure, une ecume rougeatre +frangea ses levres, et il secoua la tete en signe d'impuissance et +de douleur. + +-- Mais parle donc! s'ecria Catherine, parle donc! ne fut-ce que +pour me dire un seul mot! + +Maurevel montra sa blessure, et fit entendre de nouveau quelques +sons inarticules, tenta un effort qui n'aboutit qu'a un rauque +ralement et s'evanouit. + +Catherine alors regarda autour d'elle: elle n'etait entouree que +de cadavres et de mourants; le sang coulait a flots par la +chambre, et un silence de mort planait sur toute cette scene. + +Encore une fois elle adressa la parole a Maurevel, mais sans le +reveiller: cette fois, il demeura non seulement muet, mais +immobile; un papier sortait de son pourpoint, c'etait l'ordre +d'arrestation signe du roi. Catherine s'en saisit et le cacha dans +sa poitrine. + +En ce moment Catherine entendit derriere elle un leger froissement +de parquet; elle se retourna et vit debout, a la porte de la +chambre, le duc d'Alencon, que le bruit avait attire malgre lui, +et que le spectacle qu'il avait sous les yeux fascinait. + +-- Vous ici? dit-elle. + +-- Oui, madame. Que se passe-t-il donc, mon Dieu? demanda le duc. + +-- Retournez chez vous, Francois, et vous apprendrez assez tot la +nouvelle. + +D'Alencon n'etait pas aussi ignorant de l'aventure que Catherine +le supposait. Aux premiers pas retentissant dans le corridor, il +avait ecoute. Voyant entrer des hommes chez le roi de Navarre, il +avait, en rapprochant ce fait des paroles de Catherine, devine ce +qui allait se passer, et s'etait applaudi de voir un ami si +dangereux detruit par une main plus forte que la sienne. + +Bientot des coups de feu, les pas rapides d'un fugitif, avaient +attire son attention, et il avait vu dans l'espace lumineux +projete par l'ouverture de la porte de l'escalier disparaitre un +manteau rouge qui lui etait par trop familier pour qu'il ne le +reconnut pas. + +-- De Mouy! s'ecria-t-il, de Mouy chez mon beau-frere de Navarre! +Mais non, c'est impossible! Serait-ce M. de La Mole?... + +Alors l'inquietude le gagna. Il se rappela que le jeune homme lui +avait ete recommande par Marguerite elle-meme, et voulant +s'assurer si c'etait lui qu'il venait de voir passer, il monta +rapidement a la chambre des deux jeunes gens: elle etait vide. +Mais, dans un coin de cette chambre, il trouva suspendu le fameux +manteau cerise. Ses doutes avaient ete fixes: ce n'est donc pas La +Mole, mais de Mouy. + +La paleur sur le front, tremblant que le huguenot ne fut decouvert +et ne trahit les secrets de la conspiration, il s'etait alors +precipite vers le guichet du Louvre. La il avait appris que le +manteau cerise s'etait echappe sain et sauf, en annoncant qu'on +tuait dans le Louvre pour le compte du roi. + +-- Il s'est trompe, murmura d'Alencon; c'est pour le compte de la +reine mere. Et, revenant vers le theatre du combat, il trouva +Catherine errant comme une hyene parmi les morts. + +A l'ordre que lui donna sa mere, le jeune homme rentra chez lui +affectant le calme et l'obeissance, malgre les idees tumultueuses +qui agitaient son esprit. + +Catherine, desesperee de voir cette nouvelle tentative echouee, +appela son capitaine des gardes, fit enlever les corps, commanda +que Maurevel, qui n'etait que blesse, fut reporte chez lui, et +ordonna qu'on ne reveillat point le roi. + +-- Oh! murmura-t-elle en rentrant dans son appartement la tete +inclinee sur sa poitrine, il a echappe cette fois encore. La main +de Dieu est etendue sur cet homme. Il regnera! il regnera! + +Puis, comme elle ouvrait la porte de sa chambre, elle passa la +main sur son front et se composa un sourire banal. + +-- Qu'y avait-il donc, madame? demanderent tous les assistants, a +l'exception de madame de Sauve, trop effrayee pour faire des +questions. + +-- Rien, repondit Catherine; du bruit, voila tout. + +-- Oh! s'ecria tout a coup madame de Sauve en indiquant du doigt +le passage de Catherine, Votre Majeste dit qu'il n'y a rien, et +chacun de ses pas laisse une trace sur le tapis! + + + +IV +La nuit des rois + + +Cependant Charles IX marchait cote a cote avec Henri appuye a son +bras, suivi de ses quatre gentilshommes et precede de deux porte- +torches. + +-- Quand je sors du Louvre, disait le pauvre roi, j'eprouve un +plaisir analogue a celui qui me vient quand j'entre dans une belle +foret; je respire, je vis, je suis libre. + +Henri sourit. + +-- Votre Majeste serait bien dans les montagnes du Bearn, alors! +dit Henri. + +-- Oui, et je comprends que tu aies envie d'y retourner; mais si +le desir t'en prend par trop fort, Henriot, ajouta Charles en +riant, prends bien tes precautions, c'est un conseil que je te +donne: car ma mere Catherine t'aime si fort qu'elle ne peut pas +absolument se passer de toi. + +-- Que fera Votre Majeste ce soir? dit Henri en detournant cette +conversation dangereuse. + +-- Je veux te faire faire une connaissance, Henriot; tu me diras +ton avis. + +-- Je suis aux ordres de Votre Majeste. + +-- A droite, a droite! nous allons rue des Barres. + +Les deux rois, suivis de leur escorte, avaient depasse la rue de +la Savonnerie, quand, a la hauteur de l'hotel de Conde, ils virent +deux hommes enveloppes de grands manteaux sortir par une fausse +porte que l'un d'eux referma sans bruit. + +-- Oh! oh! dit le roi a Henri, qui selon son habitude regardait +aussi, mais sans rien dire, cela merite attention. + +-- Pourquoi dites-vous cela, Sire? demanda le roi de Navarre. + +-- Ce n'est pas pour toi, Henriot. Tu es sur de ta femme, ajouta +Charles avec un sourire; mais ton cousin de Conde n'est pas sur de +la sienne, ou, s'il en est sur, il a tort, le diable m'emporte! + +-- Mais qui vous dit, Sire, que ce soit madame de Conde que +visitaient ces messieurs? + +-- Un pressentiment. L'immobilite de ces deux hommes, qui se sont +ranges dans la porte depuis qu'ils nous ont vus et qui n'en +bougent pas; puis, certaine coupe de manteau du plus petit des +deux... Pardieu! ce serait etrange. + +-- Quoi? + +-- Rien; une idee qui m'arrive, voila tout. Avancons. Et il marcha +droit aux deux hommes, qui, voyant alors que c'etait bien a eux +qu'on en avait, firent quelques pas pour s'eloigner. + +-- Hola, messieurs! dit le roi, arretez. + +-- Est-ce a nous qu'on parle? demanda une voix qui fit tressaillir +Charles et son compagnon. + +-- Eh bien, Henriot, dit Charles, reconnais-tu cette voix-la, +maintenant? + +-- Sire, dit Henri, si votre frere le duc d'Anjou n'etait point a +La Rochelle, je jurerais que c'est lui qui vient de parler. + +-- Eh bien, dit Charles, c'est qu'il n'est point a La Rochelle, +voila tout. + +-- Mais qui est avec lui? + +-- Tu ne reconnais pas le compagnon? + +-- Non, Sire. + +-- Il est pourtant de taille a ne pas s'y tromper. Attends, tu vas +le reconnaitre... Hola! he! vous dis-je, repeta le roi; n'avez- +vous pas entendu, mordieu! + +-- Etes-vous le guet pour nous arreter? dit le plus grand des deux +hommes, developpant son bras hors des plis de son manteau. + +-- Prenez que nous sommes le guet, dit le roi, et arretez quand on +vous l'ordonne. Puis se penchant a l'oreille de Henri: + +-- Tu vas voir le volcan jeter des flammes, lui dit-il. + +-- Vous etes huit, dit le plus grand des deux hommes, montrant +cette fois non seulement son bras mais encore son visage, mais +fussiez-vous cent, passez au large! + +-- Ah! ah! le duc de Guise! dit Henri. + +-- Ah! notre cousin de Lorraine! dit le roi; vous vous faites +enfin connaitre! c'est heureux! + +-- Le roi! s'ecria le duc. Quant a l'autre personnage, on le vit a +ces paroles s'ensevelir dans son manteau et demeurer immobile +apres s'etre d'abord decouvert la tete par respect. + +-- Sire, dit le duc de Guise, je venais de rendre visite a ma +belle-soeur, madame de Conde. + +-- Oui... et vous avez emmene avec vous un de vos gentilshommes, +lequel? + +-- Sire, repondit le duc, Votre Majeste ne le connait pas. + +-- Nous ferons connaissance, alors, dit le roi. + +Et marchant droit a l'autre figure, il fit signe a un des deux +laquais d'approcher avec son flambeau. + +-- Pardon, mon frere! dit le duc d'Anjou en decroisant son manteau +et s'inclinant avec un depit mal deguise. + +-- Ah! ah! Henri, c'est vous! ... Mais non, ce n'est point +possible, je me trompe... Mon frere d'Anjou ne serait alle voir +personne avant de venir me voir moi-meme. Il n'ignore pas que pour +les princes du sang qui rentrent dans la capitale, il n'y a qu'une +porte a Paris: c'est le guichet du Louvre. + +-- Pardonnez, Sire, dit le duc d'Anjou; je prie Votre Majeste +d'excuser mon inconsequence. + +-- Oui-da! repondit le roi d'un ton moqueur; et que faisiez-vous +donc, mon frere, a l'hotel de Conde? + +-- Eh! mais, dit le roi de Navarre de son air narquois, ce que +Votre Majeste disait tout a l'heure. + +Et se penchant a l'oreille du roi, il termina sa phrase par un +grand eclat de rire. + +-- Qu'est-ce donc?... demanda le duc de Guise avec hauteur, car, +comme tout le monde a la cour, il avait pris l'habitude de traiter +assez rudement ce pauvre roi de Navarre. Pourquoi n'irais-je pas +voir ma belle-soeur? M. le duc d'Alencon ne va-t-il pas voir la +sienne? + +Henri rougit legerement. + +-- Quelle belle-soeur? demanda Charles; je ne lui en connais pas +d'autre que la reine Elisabeth. + +-- Pardon, Sire! C'etait sa soeur que j'aurais du dire, madame +Marguerite, que nous avons vue passer en venant ici il y a une +demi-heure dans sa litiere, accompagnee de deux muguets qui +trottaient chacun a une portiere. + +-- Vraiment! ... dit Charles. Que repondez-vous a cela, Henri? + +-- Que la reine de Navarre est bien libre d'aller ou elle veut, +mais je doute qu'elle soit sortie du Louvre. + +-- Et moi, j'en suis sur, dit le duc de Guise. + +-- Et moi aussi, fit le duc d'Anjou, a telle enseigne que la +litiere s'est arretee rue Cloche-Percee. + +-- Il faut que votre belle-soeur, pas celle-ci, dit Henri en +montrant l'hotel de Conde, mais celle de la-bas, et il tourna son +doigt dans la direction de l'hotel de Guise, soit aussi de la +partie, car nous les avons laissees ensemble, et, comme vous le +savez, elles sont inseparables. + +-- Je ne comprends pas ce que veut dire Votre Majeste, repondit le +duc de Guise. + +-- Au contraire, dit le roi, rien de plus clair, et voila pourquoi +il y avait un muguet courant a chaque portiere. + +-- Eh bien, dit le duc, s'il y a scandale de la part de la reine +et de la part de mes belles-soeurs, invoquons pour le faire cesser +la justice du roi. + +-- Eh! pardieu, dit Henri, laissez la madames de Conde et de +Nevers. Le roi ne s'inquiete pas de sa soeur... et moi j'ai +confiance dans ma femme. + +-- Non pas, non pas, dit Charles; je veux en avoir le coeur net; +mais faisons nos affaires nous-memes. La litiere s'est arretee rue +Cloche-Percee, dites-vous, mon cousin? + +-- Oui, Sire. + +-- Vous reconnaitriez l'endroit? + +-- Oui, Sire. + +-- Eh bien, allons-y; et s'il faut bruler la maison pour savoir +qui est dedans, on la brulera. + +C'est avec ces dispositions, assez peu rassurantes pour la +tranquillite de ceux dont il est question, que les quatre +principaux seigneurs du monde chretien prirent le chemin de la rue +Saint-Antoine. + +Les quatre princes arriverent rue Cloche-Percee; Charles, qui +voulait faire ses affaires en famille, renvoya les gentilshommes +de sa suite en leur disant de disposer du reste de leur nuit, mais +de se tenir pres de la Bastille a six heures du matin avec deux +chevaux. + +Il n'y avait que trois maisons dans la rue Cloche-Percee; la +recherche etait d'autant moins difficile que deux ne firent aucun +refus d'ouvrir; c'etaient celles qui touchaient l'une a la rue +Saint-Antoine, l'autre a la rue du Roi-de-Sicile. + +Quant a la troisieme, ce fut autre chose: c'etait celle qui etait +gardee par le concierge allemand, et le concierge allemand etait +peu traitable. Paris semblait destine a offrir cette nuit les plus +memorables exemples de fidelite domestique. + +M. de Guise eut beau menacer dans le plus pur saxon, Henri d'Anjou +eut beau offrir une bourse pleine d'or, Charles eut beau aller +jusqu'a dire qu'il etait lieutenant du guet, le brave Allemand ne +tint compte ni de la declaration, ni de l'offre, ni des menaces. +Voyant que l'on insistait, et d'une maniere qui devenait +importune, il glissa entre les barres de fer l'extremite de +certaine arquebuse, demonstration dont ne firent que rire trois +des quatre visiteurs... Henri de Navarre se tenant a l'ecart, +comme si la chose eut ete sans interet pour lui... attendu que +l'arme, ne pouvant obliquer dans les barreaux, ne devait guere +etre dangereuse que pour un aveugle qui eut ete se placer en face. + +Voyant qu'on ne pouvait intimider, corrompre ni flechir le +portier, le duc de Guise feignit de partir avec ses compagnons; +mais la retraite ne fut pas longue. Au coin de la rue Saint- +Antoine, le duc trouva ce qu'il cherchait: c'etait une de ces +pierres comme en remuaient, trois mille ans auparavant, Ajax, +Telamon et Diomede; il la chargea sur son epaule, et revint en +faisant signe a ses compagnons de le suivre. Juste en ce moment le +concierge, qui avait vu ceux qu'il prenait pour des malfaiteurs +s'eloigner, refermait la porte sans avoir encore eu le temps de +repousser les verrous. Le duc de Guise profita du moment: +veritable catapulte vivante, il lanca la pierre contre la porte. +La serrure vola, emportant la portion de la muraille dans laquelle +elle etait scellee. La porte s'ouvrit, renversant l'Allemand, qui +tomba en donnant, par un cri terrible, l'eveil a la garnison, qui, +sans ce cri, courait grand risque d'etre surprise. + +Justement en ce moment-la meme, La Mole traduisait, avec +Marguerite, une idylle de Theocrite, et Coconnas buvait, sous +pretexte qu'il etait Grec aussi, force vin de Syracuse avec +Henriette. + +La conversation scientifique et la conversation bachique furent +violemment interrompues. + +Commencer par eteindre les bougies, ouvrir les fenetres, s'elancer +sur le balcon, distinguer quatre hommes dans les tenebres, leur +lancer sur la tete tous les projectiles qui leur tomberent sous la +main, faire un affreux bruit de coups de plat d'epee qui +n'atteignaient que le mur, tel fut l'exercice auquel se livrerent +immediatement La Mole et Coconnas. Charles, le plus acharne des +assaillants, recut une aiguiere d'argent sur l'epaule, le duc +d'Anjou un bassin contenant une compote d'orange et de cedrats, et +le duc de Guise un quartier de venaison. + +Henri ne recut rien. Il questionnait tout bas le portier, que +M. de Guise avait attache a la porte, et qui repondait par son +eternel: + +-- _Ich verstehe nicht._ +_ _ +Les femmes encourageaient les assieges et leur passaient des +projectiles qui se succedaient comme une grele. + +-- Par la mort-diable! s'ecria Charles IX en recevant sur la tete +un tabouret qui lui fit rentrer son chapeau jusque sur le nez, +qu'on m'ouvre bien vite, ou je ferai tout pendre la-haut. + +-- Mon frere! dit Marguerite bas a La Mole. + +-- Le roi! dit celui-ci tout bas a Henriette. + +-- Le roi! le roi! dit celle-ci a Coconnas, qui trainait un bahut +vers la fenetre, et qui tenait a exterminer le duc de Guise, +auquel, sans le connaitre, il avait particulierement affaire. Le +roi! je vous dis. + +Coconnas lacha le bahut, regarda d'un air etonne. + +-- Le roi? dit-il. + +-- Oui, le roi. + +-- Alors, en retraite. + +-- Eh! justement La Mole et Marguerite sont deja partis! venez. + +-- Par ou? + +-- Venez, vous dis-je. Et le prenant par la main, Henriette +entraina Coconnas par la porte secrete qui donnait dans la maison +attenante; et tous quatre, apres avoir referme la porte derriere +eux, s'enfuirent par l'issue qui donnait rue Tizon. + +-- Oh! oh! dit Charles, je crois que la garnison se rend. + +On attendit quelques minutes; mais aucun bruit ne parvint +jusqu'aux assiegeants. + +-- On prepare quelque ruse, dit le duc de Guise. + +-- Ou plutot on a reconnu la voix de mon frere et l'on detale, dit +le duc d'Anjou. + +-- Il faudra toujours bien qu'on passe par ici, dit Charles. + +-- Oui, reprit le duc d'Anjou, si la maison n'a pas deux issues. + +-- Cousin, dit le roi, reprenez votre pierre, et faites de l'autre +porte comme de celle-ci. + +Le duc pensa qu'il etait inutile de recourir a de pareils moyens, +et comme il avait remarque que la seconde porte etait moins forte +que la premiere, il l'enfonca d'un simple coup de pied. + +-- Les torches, les torches! dit le roi. + +Les laquais s'approcherent. Elles etaient eteintes, mais ils +avaient sur eux tout ce qu'il fallait pour les rallumer. On fit de +la flamme. Charles IX en prit une et passa l'autre au duc d'Anjou. + +Le duc de Guise marcha le premier, l'epee a la main. + +Henri ferma la marche. + +On arriva au premier etage. + +Dans la salle a manger etait servi ou plutot desservi le souper, +car c'etait particulierement le souper qui avait fourni les +projectiles. Les candelabres etaient renverses, les meubles sens +dessus dessous, et tout ce qui n'etait pas vaisselle d'argent en +pieces. + +On passa dans le salon. La pas plus de renseignements que dans la +premiere chambre sur l'identite des personnages. Des livres grecs +et latins, quelques instruments de musique, voila tout ce que l'on +trouva. + +La chambre a coucher etait plus muette encore. Une veilleuse +brulait dans un globe d'albatre suspendu au plafond; mais on ne +paraissait pas meme etre entre dans cette chambre. + +-- Il y a une seconde sortie, dit le roi. + +-- C'est probable, dit le duc d'Anjou. + +-- Mais ou est-elle? demanda le duc de Guise. On chercha de tous +cotes; on ne la trouva pas. + +-- Ou est le concierge? demanda le roi. + +-- Je l'ai attache a la grille, dit le duc de Guise. + +-- Interrogez-le, cousin. + +-- Il ne voudra pas repondre. + +-- Bah! on lui fera un petit feu bien sec autour des jambes, dit +le roi en riant, et il faudra bien qu'il parle. + +Henri regarda vivement par la fenetre. + +-- Il n'y est plus, dit-il. + +-- Qui l'a detache? demanda vivement le duc de Guise. + +-- Mort-diable! s'ecria le roi, nous ne saurons rien encore. + +-- En effet, dit Henri, vous voyez bien, Sire, que rien ne prouve +que ma femme et la belle-soeur de M. de Guise aient ete dans cette +maison. + +-- C'est vrai, dit Charles. L'Ecriture nous apprend: il y a trois +choses qui ne laissent pas de traces: l'oiseau dans l'air, le +poisson dans l'eau, et la femme... non, je me trompe, l'homme +chez... + +-- Ainsi, interrompit Henri, ce que nous avons de mieux a faire... + +-- Oui, dit Charles, c'est de soigner, moi ma contusion; vous, +d'Anjou, d'essuyer votre sirop d'oranges, et vous, Guise, de faire +disparaitre votre graisse de sanglier. + +Et la-dessus ils sortirent sans se donner la peine de refermer la +porte. Arrives a la rue Saint-Antoine: + +-- Ou allez-vous, messieurs? dit le roi au duc d'Anjou et au duc +de Guise. + +-- Sire, nous allons chez Nantouillet, qui nous attend a souper, +mon cousin de Lorraine et moi. Votre Majeste veut-elle venir avec +nous? + +-- Non, merci; nous allons du cote oppose. Voulez-vous un de mes +porte-torches? + +-- Nous vous rendons grace, Sire, dit vivement le duc d'Anjou. + +-- Bon; il a peur que je ne le fasse espionner, souffla Charles a +l'oreille du roi de Navarre. Puis prenant ce dernier par-dessous +le bras: + +-- Viens! Henriot, dit-il; je te donne a souper ce soir. + +-- Nous ne rentrons donc pas au Louvre? demanda Henri. + +-- Non, te dis-je, triple entete! viens avec moi, puisque je te +dis de venir; viens. Et il entraina Henri par la rue Geoffroy- +Lasnier. + + + +V +Anagramme + + +Au milieu de la rue Geoffroy-Lasnier venait aboutir la rue +Garnier-sur-l'Eau, et au bout de la rue Garnier-sur-l'Eau +s'etendait a droite et a gauche la rue des Barres. + +La, en faisant quelques pas vers la rue de la Mortellerie, on +trouvait a droite une petite maison isolee au milieu d'un jardin +clos de hautes murailles et auquel une porte pleine donnait seule +entree. + +Charles tira une clef de sa poche, ouvrit la porte, qui ceda +aussitot, etant fermee seulement au pene; puis ayant fait passer +Henri et le laquais qui portait la torche, il referma la porte +derriere lui. + +Une seule petite fenetre etait eclairee. Charles la montra du +doigt en souriant a Henri. + +-- Sire, je ne comprends pas, dit celui-ci. + +-- Tu vas comprendre, Henriot. Le roi de Navarre regarda Charles +avec etonnement. Sa voix, son visage avaient pris une expression +de douceur qui etait si loin du caractere habituel de sa +physionomie, que Henri ne le reconnaissait pas. + +-- Henriot, lui dit le roi, je t'ai dit que lorsque je sortais du +Louvre, je sortais de l'enfer. Quand j'entre ici, j'entre dans le +paradis. + +-- Sire, dit Henri, je suis heureux que Votre Majeste m'ait trouve +digne de me faire faire le voyage du ciel avec elle. + +-- Le chemin en est etroit, dit le roi en s'engageant dans un +petit escalier, mais c'est pour que rien ne manque a la +comparaison. + +-- Et quel est l'ange qui garde l'entree de votre Eden, Sire? + +-- Tu vas voir, repondit Charles IX. + +Et faisant signe a Henri de le suivre sans bruit, il poussa une +premiere porte, puis une seconde, et s'arreta sur le seuil. + +-- Regarde, dit-il. Henri s'approcha et son regard demeura fixe +sur un des plus charmants tableaux qu'il eut vus. C'etait une +femme de dix-huit a dix-neuf ans a peu pres, dormant la tete posee +sur le pied du lit d'un enfant endormi dont elle tenait entre ses +deux mains les petits pieds rapproches de ses levres, tandis que +ses longs cheveux ondoyaient, epandus comme un flot d'or. + +On eut dit un tableau de l'Albane representant la Vierge et +l'enfant Jesus. + +-- Oh! Sire, dit le roi de Navarre, quelle est cette charmante +creature? + +-- L'ange de mon paradis, Henriot, le seul qui m'aime pour moi. +Henri sourit. + +-- Oui, pour moi, dit Charles, car elle m'a aime avant de savoir +que j'etais roi. + +-- Et depuis qu'elle le sait? + +-- Eh bien, depuis qu'elle le sait, dit Charles avec un soupir qui +prouvait que cette sanglante royaute lui etait lourde parfois, +depuis qu'elle le sait, elle m'aime encore; ainsi juge. + +Le roi s'approcha tout doucement, et sur la joue en fleur de la +jeune femme, il posa un baiser aussi leger que celui d'une abeille +sur un lis. + +Et cependant la jeune femme se reveilla. + +-- Charles! murmura-t-elle en ouvrant les yeux. + +-- Tu vois, dit le roi, elle m'appelle Charles. La reine dit Sire. + +-- Oh! s'ecria la jeune femme, vous n'etes pas seul, mon roi. + +-- Non, ma bonne Marie. J'ai voulu t'amener un autre roi plus +heureux que moi, car il n'a pas de couronne; plus malheureux que +moi, car il n'a pas une Marie Touchet. Dieu fait une compensation +a tout. + +-- Sire, c'est le roi de Navarre? demanda Marie. + +-- Lui-meme, mon enfant. Approche, Henriot. + +Le roi de Navarre s'approcha. Charles lui prit la main droite. + +-- Regarde cette main, Marie, dit-il; c'est la main d'un bon frere +et d'un loyal ami. Sans cette main, vois-tu... + +-- Eh bien, Sire? + +-- Eh bien, sans cette main, aujourd'hui, Marie, notre enfant +n'aurait plus de pere. + +Marie jeta un cri, tomba a genoux, saisit la main de Henri et la +baisa. + +-- Bien, Marie, bien, dit Charles. + +-- Et qu'avez-vous fait pour le remercier, Sire? + +-- Je lui ai rendu la pareille. Henri regarda Charles avec +etonnement. + +-- Tu sauras un jour ce que je veux dire, Henriot. En attendant, +viens voir. Et il s'approcha du lit ou l'enfant dormait toujours. + +-- Eh! dit-il, si ce gros garcon-la dormait au Louvre au lieu de +dormir ici, dans cette petite maison de la rue des Barres, cela +changerait bien des choses dans le present et peut-etre dans +l'avenir[3]. + +-- Sire, dit Marie, n'en deplaise a Votre Majeste, j'aime mieux +qu'il dorme ici, il dort mieux. + +-- Ne troublons donc pas son sommeil, dit le roi; c'est si bon de +dormir quand on ne fait pas de reves! + +-- Eh bien, Sire, fit Marie en etendant la main vers une des +portes qui donnaient dans cette chambre. + +-- Oui, tu as raison, Marie, dit Charles IX; soupons. + +-- Mon bien-aime Charles, dit Marie, vous direz au roi votre frere +de m'excuser, n'est-ce pas? + +-- Et de quoi? + +-- De ce que j'ai renvoye nos serviteurs. Sire, continua Marie en +s'adressant au roi de Navarre, vous saurez que Charles ne veut +etre servi que par moi. + +-- Ventre-saint-gris! dit Henri, je le crois bien. + +Les deux hommes passerent dans la salle a manger, tandis que la +mere, inquiete et soigneuse, couvrait d'une chaude etoffe le petit +Charles, qui, grace a son bon sommeil d'enfant que lui enviait son +pere, ne s'etait pas reveille. + +Marie vint les rejoindre. + +-- Il n'y a que deux couverts, dit le roi. + +-- Permettez, dit Marie, que je serve Vos Majestes. + +-- Allons, dit Charles, voila que tu me portes malheur, Henriot. + +-- Comment, Sire? + +-- N'entends-tu pas? + +-- Pardon, Charles, pardon. + +-- Je te pardonne. Mais place-toi la, pres de moi, entre nous +deux. + +-- J'obeis, dit Marie. + +Elle apporta un couvert, s'assit entre les deux rois et les +servit. + +-- N'est-ce pas, Henriot, que c'est bon, dit Charles, d'avoir un +endroit au monde dans lequel on ose boire et manger sans avoir +besoin que personne fasse avant vous l'essai de vos vins et de vos +viandes? + +-- Sire, dit Henri en souriant et en repondant par le sourire a +l'apprehension eternelle de son esprit, croyez que j'apprecie +votre bonheur plus que personne. + +-- Aussi dis-lui bien, Henriot, que pour que nous demeurions ainsi +heureux, il ne faut pas qu'elle se mele de politique; il ne faut +pas surtout qu'elle fasse connaissance avec ma mere. + +-- La reine Catherine aime en effet Votre Majeste avec tant de +passion, qu'elle pourrait etre jalouse de tout autre amour, +repondit Henri, trouvant, par un subterfuge, le moyen d'echapper a +la dangereuse confiance du roi. + +-- Marie, dit le roi, je te presente un des hommes les plus fins +et les plus spirituels que je connaisse. A la cour, vois-tu, et ce +n'est pas peu dire, il a mis tout le monde dedans; moi seul ai vu +clair peut-etre, je ne dis pas dans son coeur, mais dans son +esprit. + +-- Sire, dit Henri, je suis fache qu'en exagerant l'un comme vous +le faites, vous doutiez de l'autre. + +-- Je n'exagere rien, Henriot, dit le roi; d'ailleurs, on te +connaitra un jour. Puis se retournant vers la jeune femme: + +-- Il fait surtout les anagrammes a ravir. Dis-lui de faire celle +de ton nom et je reponds qu'il la fera. + +-- Oh! que voulez-vous qu'on trouve dans le nom d'une pauvre fille +comme moi? quelle gracieuse pensee peut sortir de cet assemblage +de lettres avec lesquelles le hasard a ecrit Marie Touchet? + +-- Oh! l'anagramme de ce nom, Sire, dit Henri, est trop facile, et +je n'ai pas eu grand merite a la trouver. + +-- Ah! ah! c'est deja fait, dit Charles. Tu vois... Marie. + +Henri tira de la poche de son pourpoint ses tablettes, en dechira +une page, et en dessous du nom: + +_Marie Touchet,_ +_ _ +ecrivit: + +_Je charme tout._ +_ _ +Puis il passa la feuille a la jeune femme. + +-- En verite, s'ecria-t-elle, c'est impossible! + +-- Qu'a-t-il trouve? demanda Charles. + +-- Sire, je n'ose repeter, moi. + +-- Sire, dit Henri, dans le nom de Marie Touchet, il y a, lettre +pour lettre, en faisant de l'I un J comme c'est l'habitude: _Je +charme tout._ +_ _ +-- En effet, s'ecria Charles, lettre pour lettre. Je veux que ce +soit ta devise, entends-tu, Marie! Jamais devise n'a ete mieux +meritee. Merci, Henriot. Marie, je te la donnerai ecrite en +diamants. + +Le souper s'acheva; deux heures sonnerent a Notre-Dame. + +-- Maintenant, dit Charles, en recompense de son compliment, +Marie, tu vas lui donner un fauteuil ou il puisse dormir jusqu'au +jour; bien loin de nous seulement, parce qu'il ronfle a faire +peur. Puis, si tu t'eveilles avant moi, tu me reveilleras, car +nous devons etre a six heures du matin a la Bastille. Bonsoir, +Henriot. Arrange-toi comme tu voudras. Mais, ajouta-t-il en +s'approchant du roi de Navarre et en lui posant la main sur +l'epaule, sur ta vie, entends-tu bien, Henri? sur ta vie, ne sors +pas d'ici sans moi, surtout pour retourner au Louvre. + +Henri avait soupconne trop de choses dans ce qu'il n'avait pas +compris pour manquer a une telle recommandation. + +Charles IX entra dans sa chambre, et Henri, le dur montagnard, +s'accommoda sur un fauteuil, ou bientot il justifia la precaution +qu'avait prise son beau-frere de l'eloigner de lui. + +Le lendemain, au point du jour, il fut eveille par Charles. Comme +il etait reste tout habille, sa toilette ne fut pas longue. Le roi +etait heureux et souriant comme on ne le voyait jamais au Louvre. +Les heures qu'il passait dans cette petite maison de la rue des +Barres etaient ses heures de soleil. + +Tous deux repasserent par la chambre a coucher. La jeune femme +dormait dans son lit; l'enfant dormait dans son berceau. Tous deux +souriaient en dormant. + +Charles les regarda un instant avec une tendresse infinie. Puis se +tournant vers le roi de Navarre: + +-- Henriot, lui dit-il, s'il t'arrivait jamais d'apprendre quel +service je t'ai rendu cette nuit, et qu'a moi il m'arrivat +malheur, souviens-toi de cet enfant qui repose dans son berceau. + +Puis les embrassant tous deux au front, sans donner a Henri le +temps de l'interroger: + +-- Au revoir, mes anges, dit-il. Et il sortit. Henri le suivit +tout pensif. Des chevaux tenus en main par des gentilshommes +auxquels Charles IX avait donne rendez-vous, les attendaient a la +Bastille. Charles fit signe a Henri de monter a cheval, se mit en +selle, sortit par le jardin de l'Arbalete, et suivit les +boulevards exterieurs. + +-- Ou allons-nous? demanda Henri. + +-- Nous allons, repondit Charles, voir si le duc d'Anjou est +revenu pour madame de Conde seule, et s'il y a dans ce coeur-la +autant d'ambition que d'amour, ce dont je doute fort. + +Henri ne comprenait rien a l'explication: il suivit Charles sans +rien dire. + +En arrivant au Marais, et comme a l'abri des palissades on +decouvrait tout ce qu'on appelait alors les faubourgs Saint- +Laurent, Charles montra a Henri, a travers la brume grisatre du +matin, des hommes enveloppes de grands manteaux et coiffes de +bonnets de fourrures qui s'avancaient a cheval, precedant un +fourgon pesamment charge. A mesure qu'ils avancaient, ces hommes +prenaient une forme precise, et l'on pouvait voir, a cheval comme +eux et causant avec eux, un autre homme vetu d'un long manteau +brun et le front ombrage d'un chapeau a la francaise. + +-- Ah! ah! dit Charles en souriant, je m'en doutais. + +-- Eh! Sire, dit Henri, je ne me trompe pas, ce cavalier au +manteau brun, c'est le duc d'Anjou. + +-- Lui-meme, dit Charles IX. Range-toi un peu, Henriot, je desire +qu'il ne nous voie pas. + +-- Mais, demanda Henri, les hommes aux manteaux grisatres et aux +bonnets fourres quels sont-ils? et dans ce chariot qu'y a-t-il? + +-- Ces hommes, dit Charles, ce sont les ambassadeurs polonais, et +dans ce chariot il y a une couronne. Et maintenant, continua-t-il +en mettant son cheval au galop et en reprenant le chemin de la +porte du Temple, viens, Henriot, j'ai vu tout ce que je voulais +voir. + + + +VI +La rentree au Louvre + + +Lorsque Catherine pensa que tout etait fini dans la chambre du roi +de Navarre, que les gardes morts etaient enleves, que Maurevel +etait transporte chez lui, que les tapis etaient laves, elle +congedia ses femmes, car il etait minuit a peu pres, et elle +essaya de dormir. Mais la secousse avait ete trop violente et la +deception trop forte. Ce Henri deteste, echappant eternellement a +ses embuches d'ordinaire mortelles, semblait protege par quelque +puissance invincible que Catherine s'obstinait a appeler hasard, +quoique au fond de son coeur une voix lui dit que le veritable nom +de cette puissance fut la destinee. Cette idee que le bruit de +cette nouvelle tentative, en se repandant dans le Louvre et hors +du Louvre, allait donner a Henri et aux huguenots une plus grande +confiance encore dans l'avenir, l'exasperait, et en ce moment, si +ce hasard contre lequel elle luttait si malheureusement lui eut +livre son ennemi, certes avec le petit poignard florentin qu'elle +portait a sa ceinture elle eut dejoue cette fatalite si favorable +au roi de Navarre. + +Les heures de la nuit, ces heures si lentes a celui qui attend et +qui veille, sonnerent donc les unes apres les autres sans que +Catherine put fermer l'oeil. Tout un monde de projets nouveaux se +deroula pendant ces heures nocturnes dans son esprit plein de +visions. Enfin au point du jour elle se leva, s'habilla toute +seule et s'achemina vers l'appartement de Charles IX. + +Les gardes, qui avaient l'habitude de la voir venir chez le roi a +toute heure du jour et de la nuit, la laisserent passer. Elle +traversa donc l'antichambre et atteignit le cabinet des Armes. +Mais la, elle trouva la nourrice de Charles qui veillait. + +-- Mon fils? dit la reine. + +-- Madame, il a defendu qu'on entrat dans sa chambre avant huit +heures. + +-- Cette defense n'est pas pour moi, nourrice. + +-- Elle est pour tout le monde, madame. Catherine sourit. + +-- Oui, je sais bien, reprit la nourrice, je sais bien que nul ici +n'a le droit de faire obstacle a Votre Majeste; je la supplierai +donc d'ecouter la priere d'une pauvre femme et de ne pas aller +plus avant. + +-- Nourrice, il faut que je parle a mon fils. + +-- Madame, je n'ouvrirai la porte que sur un ordre formel de Votre +Majeste. + +-- Ouvrez, nourrice, dit Catherine, je le veux! La nourrice, a +cette voix plus respectee et surtout plus redoutee au Louvre que +celle de Charles lui-meme, presenta la clef a Catherine, mais +Catherine n'en avait pas besoin. Elle tira de sa poche la clef qui +ouvrait la porte de son fils, et sous sa rapide pression la porte +ceda. La chambre etait vide, la couche de Charles etait intacte, +et son levrier Acteon, couche sur la peau d'ours etendue a la +descente de son lit, se leva et vint lecher les mains d'ivoire de +Catherine. + +-- Ah! dit la reine en froncant le sourcil, il est sorti! +J'attendrai. + +Et elle alla s'asseoir, pensive et sombrement recueillie, a la +fenetre qui donnait sur la cour du Louvre et de laquelle on +decouvrait le principal guichet. + +Depuis deux heures elle etait la immobile et pale comme une statue +de marbre, lorsqu'elle apercut enfin rentrant au Louvre une troupe +de cavaliers a la tete desquels elle reconnut Charles et Henri de +Navarre. + +Alors elle comprit tout, Charles, au lieu de discuter avec elle +sur l'arrestation de son beau-frere, l'avait emmene et sauve +ainsi. + +-- Aveugle, aveugle, aveugle! murmura-t-elle. Et elle attendit. Un +instant apres des pas retentirent dans la chambre a cote, qui +etait le cabinet des Armes. + +-- Mais, Sire, disait Henri, maintenant que nous voila rentres au +Louvre, dites-moi pourquoi vous m'en avez fait sortir et quel est +le service que vous m'avez rendu? + +-- Non pas, non pas, Henriot, repondit Charles en riant. Un jour +tu le sauras peut-etre; mais pour le moment c'est un mystere. +Sache seulement que pour l'heure tu vas, selon toute probabilite, +me valoir une rude querelle avec ma mere. + +En achevant ces mots, Charles souleva la tapisserie et se trouva +face a face avec Catherine. Derriere lui et par-dessus son epaule +apparaissait la tete pale et inquiete du Bearnais. + +-- Ah! vous etes ici, madame! dit Charles IX en froncant le +sourcil. + +-- Oui, mon fils, dit Catherine. J'ai a vous parler. + +-- A moi? + +-- A vous seul. + +-- Allons, allons, dit Charles en se retournant vers son beau- +frere, puisqu'il n'y avait pas moyen d'y echapper, le plus tot est +le mieux. + +-- Je vous laisse, Sire, dit Henri. + +-- Oui, oui, laisse-nous, repondit Charles; et puisque tu es +catholique, Henriot, va entendre la messe a mon intention, moi je +reste au preche. + +Henri salua et sortit. Charles IX alla au-devant des questions que +venait lui adresser sa mere. + +-- Eh bien, madame, dit-il en essayant de tourner la chose au +rire; pardieu! vous m'attendez pour me gronder, n'est-ce pas? j'ai +fait manquer irreligieusement votre petit projet. Eh! mort d'un +diable! je ne pouvais pas cependant laisser arreter et conduire a +la Bastille l'homme qui venait de me sauver la vie. Je ne voulais +pas non plus me quereller avec vous; je suis bon fils. Et puis, +ajouta-t-il tout bas, le Bon Dieu punit les enfants qui se +querellent avec leur mere, temoin mon frere Francois II. +Pardonnez-moi donc franchement, et avouez ensuite que la +plaisanterie etait bonne. + +-- Sire, dit Catherine, Votre majeste se trompe; il ne s'agit pas +d'une plaisanterie. + +-- Si fait, si fait! et vous finirez par l'envisager ainsi, ou le +diable m'emporte! + +-- Sire, vous avez par votre faute fait manquer tout un plan qui +devait nous amener a une grande decouverte. + +-- Bah! un plan... Est-ce que vous etes embarrassee pour un plan +avorte, vous, ma mere? Vous en ferez vingt autres, et dans ceux- +la, eh bien, je vous promets de vous seconder. + +-- Maintenant, me secondassiez-vous, il est trop tard, car il est +averti et il se tiendra sur ses gardes. + +-- Voyons, fit le roi, venons au but. Qu'avez-vous contre Henriot? + +-- J'ai contre lui qu'il conspire. + +-- Oui, je comprends bien, c'est votre accusation eternelle; mais +tout le monde ne conspire-t-il pas peu ou prou dans cette +charmante residence royale qu'on appelle le Louvre? + +-- Mais lui conspire plus que personne, et il est d'autant plus +dangereux que personne ne s'en doute. + +-- Voyez-vous, le Lorenzino! dit Charles. + +-- Ecoutez, dit Catherine s'assombrissant a ce nom qui lui +rappelait une des plus sanglantes catastrophes de l'histoire +florentine; ecoutez, il y a un moyen de me prouver que j'ai tort. + +-- Et lequel, ma mere? + +-- Demandez a Henri qui etait cette nuit dans sa chambre. + +-- Dans sa chambre... cette nuit? + +-- Oui. Et s'il vous le dit... + +-- Eh bien? + +-- Eh bien, je suis prete a avouer que je me trompais. + +-- Mais si c'etait une femme cependant, nous ne pouvons pas +exiger... + +-- Une femme? + +-- Oui. + +-- Une femme qui a tue deux de vos gardes et qui a blesse +mortellement peut-etre M. de Maurevel! + +-- Oh! oh! dit le roi, cela devient serieux. Il y a eu du sang +repandu? + +-- Trois hommes sont restes couches sur le plancher. + +-- Et celui qui les a mis dans cet etat? + +-- S'est sauve sain et sauf. + +-- Par Gog et Magog! dit Charles, c'etait un brave, et vous avez +raison, ma mere, je veux le connaitre. + +-- Eh bien, je vous le dis d'avance, vous ne le connaitrez pas, du +moins par Henri. + +-- Mais par vous, ma mere? Cet homme n'a pas fui ainsi sans +laisser quelque indice, sans qu'on ait remarque quelque partie de +son habillement? + +-- On n'a remarque que le manteau cerise fort elegant dans lequel +il etait enveloppe. + +-- Ah! ah! un manteau cerise, dit Charles; je n'en connais qu'un a +la cour assez remarquable pour qu'il frappe ainsi les yeux. + +-- Justement, dit Catherine. + +-- Eh bien? demanda Charles. + +-- Eh bien, dit Catherine, attendez-moi chez vous, mon fils, et je +vais voir si mes ordres ont ete executes. + +Catherine sortit et Charles demeura seul, se promenant de long en +large avec distraction, sifflant un air de chasse, une main dans +son pourpoint et laissant pendre l'autre main, que lechait son +levrier chaque fois qu'il s'arretait. + +Quant a Henri, il etait sorti de chez son beau-frere fort inquiet, +et, au lieu de suivre le corridor ordinaire, il avait pris le +petit escalier derobe dont plus d'une fois deja il a ete question +et qui conduisait au second etage. Mais a peine avait-il monte +quatre marches, qu'au premier tournant il apercut une ombre. Il +s'arreta en portant la main a son poignard. Aussitot il reconnut +une femme, et une charmante voix dont le timbre lui etait familier +lui dit en lui saisissant la main: + +-- Dieu soit loue, Sire, vous voila sain et sauf. J'ai eu bien +peur pour vous; mais sans doute Dieu a exauce ma priere. + +-- Qu'est-il donc arrive? dit Henri. + +-- Vous le saurez en rentrant chez vous. Ne vous inquietez point +d'Orthon, je l'ai recueilli. + +Et la jeune femme descendit rapidement, croisant Henri comme si +c'etait par hasard qu'elle l'eut rencontre sur l'escalier. + +-- Voila qui est bizarre, se dit Henri; que s'est-il donc passe? +qu'est-il arrive a Orthon? La question malheureusement ne pouvait +etre entendue de madame de Sauve, car madame de Sauve etait deja +loin. + +Au haut de l'escalier Henri vit tout a coup apparaitre une autre +ombre; mais celle-la c'etait celle d'un homme. + +-- Chut! dit cet homme. + +-- Ah! ah! c'est vous, Francois! + +-- Ne m'appelez point par mon nom. + +-- Que s'est-il donc passe? + +-- Rentrez chez vous, et vous le saurez; puis ensuite glissez-vous +dans le corridor, regardez bien de tous cotes si personne ne vous +epie, entrez chez moi, la porte sera seulement poussee. + +Et il disparut a son tour par l'escalier comme ces fantomes qui au +theatre s'abiment dans une trappe. + +-- Ventre-saint-gris! murmura le Bearnais, l'enigme se continue; +mais puisque le mot est chez moi, allons-y, et nous verrons bien. + +Cependant ce ne fut pas sans emotion que Henri continua son +chemin; il avait la sensibilite, cette superstition de la +jeunesse. Tout se refletait nettement sur cette ame a la surface +unie comme un miroir, et tout ce qu'il venait d'entendre lui +presageait un malheur. + +Il arriva a la porte de son appartement et ecouta. Aucun bruit ne +s'y faisait entendre. D'ailleurs, puisque Charlotte lui avait dit +de rentrer chez lui, il etait evident qu'il n'avait rien a +craindre en y rentrant. Il jeta un coup d'oeil rapide autour de +l'antichambre; elle etait solitaire, mais rien ne lui indiquait +encore quelle chose s'etait passee. + +-- En effet, dit-il, Orthon n'est point la. Et il passa dans la +seconde chambre. La tout fut explique. Malgre l'eau qu'on avait +jetee a flots, de larges taches rougeatres marbraient le plancher; +un meuble etait brise, les tentures du lit dechiquetees a coups +d'epee, un miroir de Venise etait brise par le choc d'une balle; +et une main sanglante appuyee contre la muraille, et qui avait +laisse sa terrible empreinte, annoncait que cette chambre muette +alors avait ete temoin d'une lutte mortelle. + +Henri recueillit d'un oeil hagard tous ces differents details, +passa sa main sur son front moite de sueur, et murmura: + +-- Ah! je comprends ce service que m'a rendu le roi; on est venu +pour m'assassiner... Et... -- Ah! de Mouy! qu'ont-ils fait de De +Mouy! Les miserables! ils l'auront tue! + +Et, aussi presse d'apprendre des nouvelles que le duc d'Alencon +l'etait de lui en donner, Henri, apres avoir jete une derniere +fois un morne regard sur les objets qui l'entouraient, s'elanca +hors de la chambre, gagna le corridor, s'assura qu'il etait bien +solitaire, et poussant la porte entrebaillee, qu'il referma avec +soin derriere lui, il se precipita chez le duc d'Alencon. + +Le duc l'attendait dans la premiere piece. Il prit vivement la +main de Henri, l'entraina en mettant un doigt sur sa bouche, dans +un petit cabinet en tourelle, completement isole, et par +consequent echappant par sa disposition a tout espionnage. + +-- Ah! mon frere, lui dit-il, quelle horrible nuit! + +-- Que s'est-il donc passe? demanda Henri. + +-- On a voulu vous arreter. + +-- Moi? + +-- Oui, vous. + +-- Et a quel propos? + +-- Je ne sais. Ou etiez-vous? + +-- Le roi m'avait emmene hier soir avec lui par la ville. + +-- Alors il le savait, dit d'Alencon. Mais puisque vous n'etiez +pas chez vous, qui donc y etait? + +-- Y avait-il donc quelqu'un chez moi? demanda Henri comme s'il +l'eut ignore. + +-- Oui, un homme. Quand j'ai entendu le bruit, j'ai couru pour +vous porter secours; mais il etait trop tard. + +-- L'homme etait arrete? demanda Henri avec anxiete. + +-- Non, il s'etait sauve apres avoir blesse dangereusement +Maurevel et tue deux gardes. + +-- Ah! brave de Mouy! s'ecria Henri. + +-- C'etait donc de Mouy? dit vivement d'Alencon. Henri vit qu'il +avait fait une faute. + +-- Du moins, je le presume, dit-il, car je lui avais donne rendez- +vous pour m'entendre avec lui de votre fuite, et lui dire que je +vous avais concede tous mes droits au trone de Navarre. + +-- Alors, si la chose est sue, dit d'Alencon en palissant, nous +sommes perdus. + +-- Oui, car Maurevel parlera. + +-- Maurevel a recu un coup d'epee dans la gorge; et je m'en suis +informe au chirurgien qui l'a panse, de plus de huit jours il ne +pourra prononcer une seule parole. + +-- Huit jours! c'est plus qu'il n'en faudra a de Mouy pour se +mettre en surete. + +-- Apres cela, dit d'Alencon, ca peut etre un autre que +M. de Mouy. + +-- Vous croyez? dit Henri. + +-- Oui, cet homme a disparu tres vite, et l'on n'a vu que son +manteau cerise. + +-- En effet, dit Henri, un manteau cerise est bon pour un dameret +et non pour un soldat. Jamais on ne soupconnera de Mouy sous un +manteau cerise. + +-- Non. Si l'on soupconnait quelqu'un, dit d'Alencon, ce serait +plutot... + +Il s'arreta. + +-- Ce serait plutot M. de La Mole, dit Henri. + +-- Certainement, puisque moi-meme, qui ai vu fuir cet homme, j'ai +doute un instant. + +-- Vous avez doute! En effet, ce pourrait bien etre M. de La Mole. + +-- Ne sait-il rien? demanda d'Alencon. + +-- Rien absolument, du moins rien d'important. + +-- Mon frere, dit le duc, maintenant je crois veritablement que +c'etait lui. + +-- Diable! dit Henri, si c'est lui, cela va faire grand-peine a la +reine, qui lui porte interet. + +-- Interet, dites-vous? demanda d'Alencon interdit. + +-- Sans doute. Ne vous rappelez-vous pas, Francois, que c'est +votre soeur qui vous l'a recommande? + +-- Si fait, dit le duc d'une voix sourde; aussi je voudrais lui +etre agreable, et la preuve c'est que, de peur que son manteau +rouge ne le compromit, je suis monte chez lui et je l'ai rapporte +chez moi. + +-- Oh! oh! dit Henri, voila qui est doublement prudent; et +maintenant je ne parierais pas, mais je jurerais que c'etait lui. + +-- Meme en justice? demanda Francois. + +-- Ma foi, oui, repondit Henri. Il sera venu m'apporter quelque +message de la part de Marguerite. + +-- Si j'etais sur d'etre appuye par votre temoignage, dit +d'Alencon, moi je l'accuserais presque. + +-- Si vous accusiez, repondit Henri, vous comprenez, mon frere, +que je ne vous dementirais pas. + +-- Mais la reine? dit d'Alencon. + +-- Ah! oui, la reine. + +-- Il faut savoir ce qu'elle fera. + +-- Je me charge de la commission. + +-- Peste, mon frere! elle aurait tort de nous dementir, car voila +une flambante reputation de vaillant faite a ce jeune homme, et +qui ne lui aura pas coute cher, car il l'aura achetee a credit. Il +est vrai qu'il pourra bien rembourser ensemble interet et capital. + +-- Dame! que voulez-vous! dit Henri, dans ce bas monde on n'a rien +pour rien! + +Et saluant d'Alencon de la main et du sourire, il passa avec +precaution sa tete dans le corridor; et s'etant assure qu'il n'y +avait personne aux ecoutes, il se glissa rapidement et disparut +dans l'escalier derobe qui conduisait chez Marguerite. + +De son cote, la reine de Navarre n'etait guere plus tranquille que +son mari. L'expedition de la nuit dirigee contre elle et la +duchesse de Nevers par le roi, par le duc d'Anjou, par le duc de +Guise et par Henri, qu'elle avait reconnu, l'inquietait fort. Sans +doute, il n'y avait aucune preuve qui put la compromettre, le +concierge detache de sa grille par La Mole et Coconnas avait +affirme etre reste muet. Mais quatre seigneurs de la taille de +ceux a qui deux simples gentilshommes comme La Mole et Coconnas +avaient tenu tete, ne s'etaient pas deranges de leur chemin au +hasard et sans savoir pour qui ils se derangeaient. Marguerite +etait donc rentree au point du jour, apres avoir passe le reste de +la nuit chez la duchesse de Nevers. Elle s'etait couchee aussitot, +mais elle ne pouvait dormir, elle tressaillait au moindre bruit. + +Ce fut au milieu de ces anxietes qu'elle entendit frapper a la +porte secrete, et qu'apres avoir fait reconnaitre le visiteur par +Gillonne, elle ordonna de laisser entrer. + +Henri s'arreta a la porte: rien en lui n'annoncait le mari blesse. +Son sourire habituel errait sur ses levres fines, et aucun muscle +de son visage ne trahissait les terribles emotions a travers +lesquelles il venait de passer. + +Il parut interroger de l'oeil Marguerite pour savoir si elle lui +permettrait de rester en tete-a-tete avec elle. Marguerite comprit +le regard de son mari et fit signe a Gillonne de s'eloigner. + +-- Madame, dit alors Henri, je sais combien vous etes attachee a +vos amis, et j'ai bien peur de vous apporter une facheuse +nouvelle. + +-- Laquelle, monsieur? demanda Marguerite. + +-- Un de nos plus chers serviteurs se trouve en ce moment fort +compromis. + +-- Lequel? + +-- Ce cher comte de la Mole. + +-- M. le comte de la Mole compromis! et a propos de quoi? + +-- A propos de l'aventure de cette nuit. Marguerite, malgre sa +puissance sur elle-meme, ne put s'empecher de rougir. Enfin elle +fit un effort: + +-- Quelle aventure? demanda-t-elle. + +-- Comment! dit Henri, n'avez-vous point entendu tout ce bruit qui +s'est fait cette nuit au Louvre? + +-- Non, monsieur. + +-- Oh! je vous en felicite, madame, dit Henri avec une naivete +charmante, cela prouve que vous avez un bien excellent sommeil. + +-- Eh bien, que s'est-il donc passe? + +-- Il s'est passe que notre bonne mere avait donne l'ordre a +M. de Maurevel et a six de ses gardes de m'arreter. + +-- Vous, monsieur! vous? + +-- Oui, moi. + +-- Et pour quelle raison? + +-- Ah! qui peut dire les raisons d'un esprit profond comme l'est +celui de notre mere? Je les respecte, mais je ne les sais pas. + +-- Et vous n'etiez pas chez vous? + +-- Non, par hasard, c'est vrai. Vous avez devine cela, madame, +non, je n'etais pas chez moi. Hier au soir le roi m'a invite a +l'accompagner, mais si je n'etais pas chez moi, un autre y etait. + +-- Et quel etait cet autre? + +-- Il parait que c'etait le comte de la Mole. + +-- Le comte de la Mole! dit Marguerite etonnee. + +-- Tudieu! quel gaillard que ce petit Provencal, continua Henri. +Comprenez-vous qu'il a blesse Maurevel et tue deux gardes? + +-- Blesse M. de Maurevel et tue deux gardes... impossible! + +-- Comment! vous doutez de son courage, madame? + +-- Non; mais je dis que M. de La Mole ne pouvait pas etre chez +vous. + +-- Comment ne pouvait-il pas etre chez moi? + +-- Mais parce que... parce que..., reprit Marguerite embarrassee, +parce qu'il etait ailleurs. + +-- Ah! s'il peut prouver un alibi, reprit Henri, c'est autre +chose; il dira ou il etait, et tout sera fini. + +-- Ou il etait? dit vivement Marguerite. + +-- Sans doute... La journee ne se passera pas sans qu'il soit +arrete et interroge. Mais malheureusement, comme on a des +preuves... + +-- Des preuves... lesquelles?... + +-- L'homme qui a fait cette defense desesperee avait un manteau +rouge. + +-- Mais il n'y a pas que M. de La Mole qui ait un manteau rouge... +je connais un autre homme encore. + +-- Sans doute, et moi aussi... Mais voila ce qui arrivera: si ce +n'est pas M. de La Mole qui etait chez moi, ce sera cet autre +homme a manteau rouge comme lui. Or, cet autre homme vous savez +qui? + +-- ciel! + +-- Voila l'ecueil; vous l'avez vu comme moi, madame, et votre +emotion me le prouve. Causons donc maintenant comme deux personnes +qui parlent de la chose la plus recherchee du monde... d'un +trone... du bien le plus precieux... de la vie... De Mouy arrete +nous perd. + +-- Oui, je comprends cela. + +-- Tandis que M. de La Mole ne compromet personne; a moins que +vous ne le croyiez capable d'inventer quelque histoire, comme de +dire, par hasard, qu'il etait en partie avec des dames... que +sais-je... moi? + +-- Monsieur, dit Marguerite, si vous ne craignez que cela, soyez +tranquille... il ne le dira point. + +-- Comment! dit Henri, il se taira, sa mort dut-elle etre le prix +de son silence? + +-- Il se taira, monsieur. + +-- Vous en etes sure? + +-- J'en reponds. + +-- Alors tout est pour le mieux, dit Henri en se levant. + +-- Vous vous retirez, monsieur? demanda vivement Marguerite. + +-- Oh! mon Dieu, oui. Voila tout ce que j'avais a vous dire. + +-- Et vous allez?... + +-- Tacher de nous tirer tous du mauvais pas ou ce diable d'homme +au manteau rouge nous a mis. + +-- Oh! mon Dieu, mon Dieu! pauvre jeune homme! s'ecria +douloureusement Marguerite en se tordant les mains. + +-- En verite, dit Henri en se retirant, c'est un bien gentil +serviteur que ce cher M. de La Mole! + + + +VII +La cordeliere de la reine mere + + +Charles etait entre riant et railleur chez lui; mais apres une +conversation de dix minutes avec sa mere, on eut dit que celle-ci +lui avait cede sa paleur et sa colere, tandis qu'elle avait repris +la joyeuse humeur de son fils. + +-- M. de La Mole, disait Charles, M. de La Mole! ... il faut +appeler Henri et le duc d'Alencon. Henri, parce que ce jeune homme +etait huguenot; le duc d'Alencon, parce qu'il est a son service. + +-- Appelez-les si vous voulez, mon fils, vous ne saurez rien. +Henri et Francois, j'en ai peur, son plus lies ensemble que ne +pourrait le faire croire l'apparence. Les interroger, c'est leur +donner des soupcons: mieux vaudrait, je crois, l'epreuve lente et +sure de quelques jours. Si vous laissez respirer les coupables, +mon fils, si vous laissez croire qu'ils ont echappe a votre +vigilance, enhardis, triomphants, ils vont vous fournir une +occasion meilleure de sevir; alors nous saurons tout. + +Charles se promenait indecis, rongeant sa colere, comme un cheval +qui ronge son frein, et comprimant de sa main crispee son coeur +mordu par le soupcon. + +-- Non, non, dit-il enfin, je n'attendrai pas. Vous ne savez pas +ce que c'est que d'attendre, escorte comme je le suis de fantomes. +D'ailleurs tous les jours ces muguets deviennent plus insolents: +cette nuit meme deux damoiseaux n'ont-ils pas ose nous tenir tete +et se rebeller contre nous?... Si M. de La Mole est innocent, +c'est bien; mais je ne suis pas fache de savoir ou etait M. de La +Mole cette nuit, tandis qu'on battait mes gardes au Louvre et +qu'on me battait, moi, rue Cloche-Percee. Qu'on m'aille donc +chercher le duc d'Alencon, puis Henri; je veux les interroger +separement. Quant a vous, vous pouvez rester, ma mere. + +Catherine s'assit. Pour un esprit ferme comme le sien, tout +incident pouvait, courbe par sa main puissante, la conduire a son +but, bien qu'il parut s'en ecarter. De tout choc jaillit un bruit +ou une etincelle. Le bruit guide, l'etincelle eclaire. + +Le duc d'Alencon entra: sa conversation avec Henri l'avait prepare +a l'entrevue, il etait donc assez calme. + +Ses reponses furent des plus precises. Prevenu par sa mere de +demeurer chez lui, il ignorait completement les evenements de la +nuit. Seulement comme son appartement se trouvait donner sur le +meme corridor que celui du roi de Navarre, il avait d'abord cru +entendre un bruit comme celui d'une porte qu'on enfonce, puis des +imprecations, puis des coups de feu. Alors seulement il s'etait +hasarde a entrebailler sa porte, et avait vu fuir un homme en +manteau rouge. + +Charles et sa mere echangerent un regard. + +-- En manteau rouge? dit le roi. + +-- En manteau rouge, reprit d'Alencon. + +-- Et ce manteau rouge ne vous a donne soupcon sur personne? + +D'Alencon rappela toute sa force pour mentir le plus naturellement +possible. + +-- Au premier aspect, dit-il, je dois avouer a Votre Majeste que +j'avais cru reconnaitre le manteau incarnat d'un de mes +gentilshommes. + +-- Et comment nommez-vous ce gentilhomme? + +-- M. de La Mole. + +-- Pourquoi M. de La Mole n'etait-il pas pres de vous comme son +devoir l'exigeait? + +-- Je lui avais donne conge, dit le duc. + +-- C'est bien; allez, dit Charles. + +Le duc d'Alencon s'avanca vers la porte qui lui avait donne +passage pour entrer. + +-- Non point par celle-la, dit Charles; par celle-ci. Et il lui +indiqua celle qui donnait chez sa nourrice. Charles ne voulait pas +que Francois et Henri se rencontrassent. Il ignorait qu'ils se +fussent vus un instant, que cet instant eut suffi pour que les +deux beaux-freres convinssent de leurs faits... Derriere +d'Alencon, et sur un signe de Charles, Henri entra a son tour. +Henri n'attendit pas que Charles l'interrogeat. + +-- Sire, dit-il. Votre Majeste a bien fait de m'envoyer chercher, +car j'allais descendre pour lui demander justice. Charles fronca +le sourcil. + +-- Oui, justice, dit Henri. Je commence par remercier Votre +Majeste de ce qu'elle m'a pris hier au soir avec elle; car en me +prenant avec elle, je sais maintenant qu'elle m'a sauve la vie; +mais qu'avais-je fait pour qu'on tentat sur moi un assassinat? + +-- Ce n'etait point un assassinat, dit vivement Catherine, c'etait +une arrestation. + +-- Eh bien, soit, dit Henri. Quel crime avais-je commis pour etre +arrete? Si je suis coupable, je le suis autant ce matin qu'hier +soir. Dites-moi mon crime, Sire. + +Charles regarda sa mere assez embarrasse de la reponse qu'il avait +a faire. + +-- Mon fils, dit Catherine, vous recevez des gens suspects. + +-- Bien, dit Henri; et ces gens suspects me compromettent, n'est- +ce pas, madame? + +-- Oui, Henri. + +-- Nommez-les-moi, nommez-les-moi! Quels sont-ils? Confrontez-moi +avec eux! + +-- En effet, dit Charles, Henriot a le droit de demander une +explication. + +-- Et je la demande! reprit Henri, qui, sentant la superiorite de +sa position, en voulait tirer parti; je la demande a mon frere +Charles, a ma bonne mere Catherine. Depuis mon mariage avec +Marguerite, ne me suis-je pas conduit en bon epoux? qu'on le +demande a Marguerite; en bon catholique? qu'on le demande a mon +confesseur; en bon parent? qu'on le demande a tous ceux qui +assistaient a la chasse d'hier. + +-- Oui, c'est vrai, Henriot, dit le roi; mais, que veux-tu? on +pretend que tu conspires. + +-- Contre qui? + +-- Contre moi. + +-- Sire, si j'eusse conspire contre vous, je n'avais qu'a laisser +faire les evenements, quand votre cheval ayant la cuisse cassee ne +pouvait se relever, quand le sanglier furieux revenait sur Votre +Majeste. + +-- Eh! mort-diable! ma mere, savez-vous qu'il a raison! + +-- Mais enfin qui etait chez vous cette nuit? + +-- Madame, dit Henri, dans un temps ou si peu osent repondre +d'eux-memes, je ne repondrai jamais des autres. J'ai quitte mon +appartement a sept heures du soir; a dix heures mon frere Charles +m'a emmene avec lui; je suis reste avec lui pendant toute la nuit. +Je ne pouvais pas a la fois etre avec Sa Majeste et savoir ce qui +se passait chez moi. + +-- Mais, dit Catherine, il n'en est pas moins vrai qu'un homme a +vous a tue deux gardes de Sa Majeste et blesse M. de Maurevel. + +-- Un homme a moi? dit Henri. Quel etait cet homme, madame? nommez +le... + +-- Tout le monde accuse M. de La Mole. + +-- M. de La Mole n'est point a moi, madame; M. de La Mole est a +M. d'Alencon, a qui il a ete recommande par votre fille. + +-- Mais enfin, dit Charles, est-ce M. de La Mole qui etait chez +toi, Henriot? + +-- Comment voulez-vous que je sache cela, Sire? Je ne dis pas oui, +je ne dis pas non... M. de La Mole est un fort gentil serviteur, +tout devoue a la reine de Navarre, et qui m'apporte souvent des +messages, soit de Marguerite a qui il est reconnaissant de l'avoir +recommande a M. le duc d'Alencon, soit de M. le duc lui-meme. Je +ne puis pas dire que ce ne soit pas M. de La Mole. + +-- C'etait lui, dit Catherine; on a reconnu son manteau rouge. + +-- M. de La Mole a donc un manteau rouge? + +-- Oui. + +-- Et l'homme qui a si bien arrange mes deux gardes et +M. de Maurevel... + +-- Avait un manteau rouge? demanda Henri. + +-- Justement, dit Charles. + +-- Je n'ai rien a dire, reprit le Bearnais. Mais il me semble, en +ce cas, qu'au lieu de me faire venir, moi, qui n'etais point chez +moi, c'etait M. de La Mole, qui y etait, dites-vous, qu'il fallait +interroger. Seulement, dit Henri, je dois faire observer une chose +a Votre Majeste. + +-- Laquelle? + +-- Si c'etait moi qui, voyant un ordre signe de mon roi, me fusse +defendu au lieu d'obeir a cet ordre, je serais coupable et +meriterais toutes sortes de chatiments; mais ce n'est point moi, +c'est un inconnu que cet ordre ne concernait en rien: on a voulu +l'arreter injustement, il s'est defendu, trop bien defendu meme, +mais il etait dans son droit. + +-- Cependant... murmura Catherine. + +-- Madame, dit Henri, l'ordre portait-il de m'arreter? + +-- Oui, dit Catherine, et c'est Sa Majeste elle-meme qui l'avait +signe. + +-- Mais portait-il en outre d'arreter, si l'on ne me trouvait pas, +celui que l'on trouverait a ma place? + +-- Non, dit Catherine. + +-- Eh bien, reprit Henri, a moins qu'on ne prouve que je conspire +et que l'homme qui etait dans ma chambre conspire avec moi, cet +homme est innocent. + +Puis, se retournant vers Charles IX: + +-- Sire, continua Henri, je ne quitte pas le Louvre. Je suis meme +pret a me rendre, sur un simple mot de Votre Majeste, dans telle +prison d'Etat qu'il lui plaira de m'indiquer. Mais en attendant la +preuve du contraire, j'ai le droit de me dire et je me dirai le +tres fidele serviteur, sujet et frere de Votre Majeste. + +Et avec une dignite qu'on ne lui avait point vue encore, Henri +salua Charles et se retira. + +-- Bravo, Henriot! dit Charles quand le roi de Navarre fut sorti. + +-- Bravo! parce qu'il nous a battus? dit Catherine. + +-- Et pourquoi n'applaudirais-je pas? Quand nous faisons des armes +ensemble et qu'il me touche, est-ce que je ne dis pas bravo aussi? +Ma mere, vous avez tort de mepriser ce garcon-la comme vous le +faites. + +-- Mon fils, dit Catherine en serrant la main de Charles IX, je ne +le meprise pas, je le crains. + +-- Eh bien, vous avez tort, ma mere. Henriot est mon ami, et, +comme il l'a dit, s'il eut conspire contre moi, il n'eut eu qu'a +laisser faire le sanglier. + +-- Oui, dit Catherine, pour que M. le duc d'Anjou, son ennemi +personnel, fut le roi de France? + +-- Ma mere, n'importe le motif pour lequel Henriot m'a sauve la +vie; mais il y a un fait, c'est qu'il me l'a sauvee, et, mort de +tous les diables! je ne veux pas qu'on lui fasse de la peine. +Quant a M. de La Mole, eh bien, je vais m'entendre avec mon frere +d'Alencon, auquel il appartient. + +C'etait un conge que Charles IX donnait a sa mere. Elle se retira +en essayant d'imprimer une certaine fixite a ses soupcons errants. + +M. de La Mole, par son peu d'importance, ne repondait pas a ses +besoins. + +En rentrant dans sa chambre, a son tour Catherine trouva +Marguerite qui l'attendait. + +-- Ah! ah! dit-elle, c'est vous, ma fille; je vous ai envoye +chercher hier soir. + +-- Je le sais, madame; mais j'etais sortie. + +-- Et ce matin? + +-- Ce matin, madame, je viens vous trouver pour dire a Votre +Majeste qu'elle va commettre une grande injustice. + +-- Laquelle? + +-- Vous allez faire arreter M. le comte de la Mole. + +-- Vous vous trompez, ma fille, je ne fais arreter personne, c'est +le roi qui fait arreter, et non pas moi. + +-- Ne jouons pas sur les mots, madame, quand les circonstances +sont graves. On va arreter M. de La Mole, n'est-ce pas? + +-- C'est probable. + +-- Comme accuse de s'etre trouve cette nuit dans la chambre du roi +de Navarre et d'avoir tue deux gardes et blesse M. de Maurevel? + +-- C'est en effet le crime qu'on lui impute. + +-- On le lui impute a tort, madame, dit Marguerite; M. de La Mole +n'est pas coupable. + +-- M. de La Mole n'est pas coupable! dit Catherine en faisant un +soubresaut de joie et en devinant qu'il allait jaillir quelque +lueur de ce que Marguerite venait lui dire. + +-- Non, reprit Marguerite, il n'est pas coupable, il ne peut pas +l'etre, car il n'etait pas chez le roi. + +-- Et ou etait-il? + +-- Chez moi, madame. + +-- Chez vous! + +-- Oui, chez moi. Catherine devait un regard foudroyant a cet aveu +d'une fille de France, mais elle se contenta de croiser ses mains +sur sa ceinture. + +-- Et... dit-elle apres un moment de silence, si l'on arrete +M. de La Mole et qu'on l'interroge... + +-- Il dira ou il etait et avec qui il etait, ma mere, repondit +Marguerite, quoiqu'elle fut sure du contraire. + +-- Puisqu'il en est ainsi, vous avez raison, ma fille, il ne faut +pas qu'on arrete M. de La Mole. + +Marguerite frissonna: il lui sembla qu'il y avait dans la maniere +dont sa mere prononcait ces paroles un sens mysterieux et +terrible: mais elle n'avait rien a dire, car ce qu'elle venait +demander lui etait accorde. + +-- Mais alors, dit Catherine, si ce n'etait point M. de La Mole +qui etait chez le roi, c'etait un autre? Marguerite se tut. + +-- Cet autre, le connaissez-vous, ma fille? dit Catherine. + +-- Non, ma mere, dit Marguerite d'une voix mal assuree. + +-- Voyons, ne soyez pas confiante a moitie. + +-- Je vous repete, madame, que je ne le connais pas, repondit une +seconde fois Marguerite en palissant malgre elle. + +-- Bien, bien, dit Catherine d'un air indifferent, on s'informera. +Allez, ma fille: tranquillisez-vous, votre mere veille sur votre +honneur. + +Marguerite sourit. + +-- Ah! murmura Catherine, on se ligue; Henri et Marguerite +s'entendent: pourvu que la femme soit muette, le mari est aveugle. +Ah! vous etes bien adroits, mes enfants, et vous vous croyez bien +forts; mais votre force est dans votre union, et je vous briserai +les uns apres les autres. D'ailleurs un jour viendra ou Maurevel +pourra parler ou ecrire, prononcer un nom ou former six lettres, +et ce jour-la on saura tout... + +-- Oui, mais d'ici a ce jour-la le coupable sera en surete. Ce +qu'il y a de mieux, c'est de les desunir tout de suite. + +Et en vertu de ce raisonnement, Catherine reprit le chemin des +appartements de son fils, qu'elle trouva en conference avec +d'Alencon. + +-- Ah! ah! dit Charles IX en froncant le sourcil, c'est vous, ma +mere? + +-- Pourquoi n'avez-vous pas dit _encore? _Le mot etait dans votre +pensee, Charles. + +-- Ce qui est dans ma pensee n'appartient qu'a moi, madame, dit le +roi de ce ton brutal qu'il prenait quelquefois, meme pour parler a +Catherine. Que me voulez-vous? dites vite. + +-- Eh bien, vous aviez raison, mon fils, dit Catherine a Charles; +et vous, d'Alencon, vous aviez tort. + +-- En quoi, madame? demanderent les deux princes. + +-- Ce n'est point M. de La Mole qui etait chez le roi de Navarre. + +-- Ah! ah! dit Francois en palissant. + +-- Et qui etait-ce donc? demanda Charles. + +-- Nous ne le savons pas encore, mais nous le saurons quand +Maurevel pourra parler. Ainsi, laissons la cette affaire qui ne +peut tarder a s'eclaircir, et revenons a M. de La Mole. + +-- Eh bien, M. de La Mole, que lui voulez-vous, ma mere, puisqu'il +n'etait pas chez le roi de Navarre? + +-- Non, dit Catherine, il n'etait pas chez le roi, mais il etait +chez... la reine. + +-- Chez la reine! dit Charles en partant d'un eclat de rire +nerveux. + +-- Chez la reine! murmura d'Alencon en devenant pale comme un +cadavre. + +-- Mais non, mais non, dit Charles, Guise m'a dit avoir rencontre +la litiere de Marguerite. + +-- C'est cela, dit Catherine; elle a une maison en ville. + +-- Rue Cloche-Percee! s'ecria le roi. + +-- Oh! oh! c'est trop fort, dit d'Alencon en enfoncant ses ongles +dans les chairs de sa poitrine. Et me l'avoir recommande a moi- +meme! + +-- Ah! mais j'y pense! dit le roi en s'arretant tout a coup, c'est +lui alors qui s'est defendu cette nuit contre nous et qui m'a jete +une aiguiere d'argent sur la tete, le miserable! + +-- Oh! oui, repeta Francois, le miserable! + +-- Vous avez raison, mes enfants, dit Catherine sans avoir l'air +de comprendre le sentiment qui faisait parler chacun de ses deux +fils. Vous avez raison, car une seule indiscretion de ce +gentilhomme peut causer un scandale horrible; perdre une fille de +France! il ne faut qu'un moment d'ivresse pour cela. + +-- Ou de vanite, dit Francois. + +-- Sans doute, sans doute, dit Charles; mais nous ne pouvons +cependant deferer la cause a des juges, a moins que Henriot ne +consente a se porter plaignant. + +-- Mon fils, dit Catherine en posant la main sur l'epaule de +Charles et en l'appuyant d'une facon assez significative pour +appeler toute l'attention du roi sur ce qu'elle allait proposer, +ecoutez bien ce que je vous dis: Il y a crime et il peut y avoir +scandale. Mais ce n'est pas avec des juges et des bourreaux qu'on +punit ces sortes de delits a la majeste royale. Si vous etiez de +simples gentilshommes, je n'aurais rien a vous apprendre, car vous +etes braves tous deux; mais vous etes princes, vous ne pouvez +croiser votre epee contre celle d'un hobereau: avisez a vous +venger en princes. + +-- Mort de tous les diables! dit Charles, vous avez raison, ma +mere, et j'y vais rever. + +-- Je vous y aiderai, mon frere, s'ecria Francois. + +-- Et moi, dit Catherine en detachant la cordeliere de soie noire +qui faisait trois fois le tour de sa taille, et dont chaque bout, +termine par un gland, retombait jusqu'aux genoux, je me retire, +mais je vous laisse ceci pour me representer. + +Et elle jeta la cordeliere aux pieds des deux princes. + +-- Ah! ah! dit Charles, je comprends. + +-- Cette cordeliere... fit d'Alencon en la ramassant. + +-- C'est la punition et le silence, dit Catherine victorieuse; +seulement, ajouta-t-elle, il n'y aurait pas de mal a mettre Henri +dans tout cela. + +Et elle sortit. + +-- Pardieu! dit d'Alencon, rien de plus facile, et quand Henri +saura que sa femme le trahit... Ainsi, ajouta-t-il en se tournant +vers le roi, vous avez adopte l'avis de notre mere? + +-- De point en point, dit Charles, ne se doutant point qu'il +enfoncait mille poignards dans le coeur de d'Alencon. Cela +contrariera Marguerite, mais cela rejouira Henriot. + +Puis, appelant un officier de ses gardes, il ordonna que l'on fit +descendre Henri; mais se ravisant: + +-- Non, non, dit-il, je vais le trouver moi-meme. Toi, d'Alencon, +previens d'Anjou et Guise. + +Et sortant de son appartement, il prit le petit escalier tournant +par lequel on montait au second, et qui aboutissait a la porte de +Henri. + + + +VIII +Projets de vengeance + + +Henri avait profite du moment de repit que lui donnait +l'interrogatoire si bien soutenu par lui pour courir chez madame +de Sauve. Il y avait trouve Orthon completement revenu de son +evanouissement; mais Orthon n'avait pu rien lui dire, si ce +n'etait que des hommes avaient fait irruption chez lui, et que le +chef de ces hommes l'avait frappe d'un coup de pommeau d'epee qui +l'avait etourdi. Quant a Orthon, on ne s'en etait pas inquiete. +Catherine l'avait vu evanoui et l'avait cru mort. + +Et comme il etait revenu a lui dans l'intervalle du depart de la +reine mere, a l'arrivee du capitaine des gardes charge de deblayer +la place, il s'etait refugie chez madame de Sauve. + +Henri pria Charlotte de garder le jeune homme jusqu'a ce qu'il eut +des nouvelles de De Mouy, qui, du lieu ou il s'etait retire, ne +pouvait manquer de lui ecrire. Alors il enverrait Orthon porter sa +reponse a de Mouy, et, au lieu d'un homme devoue, il pouvait alors +compter sur deux. + +Ce plan arrete, il etait revenu chez lui et philosophait en se +promenant de long en large, lorsque tout a coup la porte s'ouvrit +et le roi parut. + +-- Votre Majeste! s'ecria Henri en s'elancant au-devant du roi. + +-- Moi-meme... En verite, Henriot, tu es un excellent garcon, et +je sens que je t'aime de plus en plus. + +-- Sire, dit Henri, Votre Majeste me comble. + +-- Tu n'as qu'un tort, Henriot. + +-- Lequel? celui que Votre Majeste m'a deja reproche plusieurs +fois, dit Henri, de preferer la chasse a courre a la chasse au +vol? + +-- Non, non, je ne parle pas de celui-la, Henriot, je parle d'un +autre. + +-- Que Votre Majeste s'explique, dit Henri, qui vit au sourire de +Charles que le roi etait de bonne humeur, et je tacherai de me +corriger. + +-- C'est, ayant de bons yeux comme tu les as, de ne pas voir plus +clair que tu ne vois. + +-- Bah! dit Henri, est-ce que, sans m'en douter, je serais myope, +Sire? + +-- Pis que cela, Henriot, pis que cela, tu es aveugle. + +-- Ah! vraiment, dit le Bearnais; mais ne serait-ce pas quand je +ferme les yeux que ce malheur-la m'arrive? + +-- Oui-da! dit Charles, tu en es bien capable. En tout cas, je +vais te les ouvrir, moi. + +-- Dieu dit: Que la lumiere soit, et la lumiere fut. Votre Majeste +est le representant de Dieu en ce monde; elle peut donc faire sur +la terre ce que Dieu fait au ciel: j'ecoute. + +-- Quand Guise a dit hier soir que ta femme venait de passer, +escortee d'un dameret, tu n'as pas voulu le croire! + +-- Sire, dit Henri, comment croire que la soeur de Votre Majeste +commette une pareille imprudence? + +-- Quand il t'a dit que ta femme etait allee rue Cloche-Percee, tu +n'as pas voulu le croire non plus! + +-- Comment supposer, Sire, qu'une fille de France risque +publiquement sa reputation? + +-- Quand nous avons assiege la maison de la rue Cloche-Percee, et +que j'ai recu, moi, une aiguiere d'argent sur l'epaule, d'Anjou +une compote d'oranges sur la tete, et de Guise un jambon de +sanglier par la figure, tu as vu deux femmes et deux hommes? + +-- Je n'ai rien vu, Sire. Votre Majeste doit se rappeler que +j'interrogeais le concierge. + +-- Oui; mais, corboeuf! j'ai vu, moi! + +-- Ah! si Votre Majeste a vu, c'est autre chose. + +-- C'est-a-dire j'ai vu deux hommes et deux femmes. Eh bien, je +sais maintenant, a n'en pas douter, qu'une de ces deux femmes +etait Margot, et qu'un de ces deux hommes etait M. de La Mole. + +-- Eh mais! dit Henri, si M. de La Mole etait rue Cloche-Percee, +il n'etait pas ici. + +-- Non, dit Charles, non, il n'etait pas ici. Mais il n'est plus +question de la personne qui etait ici, on la connaitra quand cet +imbecile de Maurevel pourra parler ou ecrire. Il est question que +Margot te trompe. + +-- Bah! dit Henri, ne croyez donc pas des medisances. + +-- Quand je te disais que tu es plus que myope, que tu es aveugle, +mort-diable! veux-tu me croire une fois, entete? Je te dis que +Margot te trompe, que nous etranglerons ce soir l'objet de ses +affections. + +Henri fit un bond de surprise et regarda son beau-frere d'un air +stupefait. + +-- Tu n'en es pas fache, Henri, au fond, avoue cela. Margot va +bien crier comme cent mille corneilles; mais, ma foi, tant pis. Je +ne veux pas qu'on te rende malheureux, moi. Que Conde soit trompe +par le duc d'Anjou, je m'en bats l'oeil, Conde est mon ennemi; +mais toi, tu es mon frere, tu es plus que mon frere, tu es mon +ami. + +-- Mais, Sire... + +-- Et je ne veux pas qu'on te moleste, je ne veux pas qu'on te +berne; il y a assez longtemps que tu sers de quintaine a tous ces +godelureaux qui arrivent de province pour ramasser nos miettes et +courtiser nos femmes; qu'ils y viennent, ou plutot qu'ils y +reviennent, corboeuf! On t'a trompe, Henriot, cela peut arriver a +tout le monde; mais tu auras, je te jure, une eclatante +satisfaction, et l'on dira demain: Mille noms d'un diable! il +parait que le roi Charles aime son frere Henriot, car cette nuit +il a drolement fait tirer la langue a M. de La Mole. + +-- Voyons, Sire, dit Henri, est-ce veritablement une chose bien +arretee? + +-- Arretee, resolue, decidee; le muguet n'aura pas a se plaindre. +Nous faisons l'expedition entre moi, d'Anjou, d'Alencon et Guise: +un roi, deux fils de France et un prince souverain sans te +compter. + +-- Comment, sans me compter? + +-- Oui, tu en seras, toi. + +-- Moi? + +-- Oui, toi; dague-moi ce gaillard-la d'une facon royale tandis +que nous l'etranglerons. + +-- Sire, dit Henri, votre bonte me confond; mais comment savez- +vous? + +-- Eh! corne du diable! il parait que le drole s'en est vante. Il +va tantot chez elle au Louvre, tantot rue Cloche-Percee. Ils font +des vers ensemble; je voudrais bien voir des vers de ce muguet-la; +des pastorales; ils causent de Bion et de Moschus, ils font +alterner Daphnis et Corydon. Ah ca, prends moi une bonne +misericorde, au moins! + +-- Sire, dit Henri, en y reflechissant... + +-- Quoi? + +-- Votre Majeste comprendra que je ne puis me trouver a une +pareille expedition. Etre la en personne serait inconvenant, ce me +semble. Je suis trop interesse a la chose pour que mon +intervention ne soit pas traitee de ferocite. Votre Majeste venge +l'honneur de sa soeur sur un fat qui s'est vante en calomniant ma +femme, rien n'est plus simple, et Marguerite, que je maintiens +innocente, Sire, n'est pas deshonoree pour cela: mais si je suis +de la partie, c'est autre chose; ma cooperation fait d'un acte de +justice un acte de vengeance. Ce n'est plus une execution, c'est +un assassinat; ma femme n'est plus calomniee, elle est coupable. + +-- Mordieu! Henri, tu parles d'or, et je le disais tout a l'heure +encore a ma mere, tu as de l'esprit comme un demon. + +Et Charles regarda complaisamment son beau-frere, qui s'inclina +pour repondre au compliment. + +-- Neanmoins, ajouta Charles, tu es content qu'on te debarrasse de +ce muguet? + +-- Tout ce que fait Votre Majeste est bien fait, repondit le roi +de Navarre. + +-- C'est bien, c'est bien alors, laisse-moi donc faire ta besogne; +sois tranquille, elle n'en sera pas plus mal faite. + +-- Je m'en rapporte a vous, Sire, dit Henri. + +-- Seulement a quelle heure va-t-il ordinairement chez ta femme? + +-- Mais vers les neuf heures du soir. + +-- Et il en sort? + +-- Avant que je n'y arrive, car je ne l'y trouve jamais. + +-- Vers... + +-- Vers les onze heures. + +-- Bon; descends ce soir a minuit, la chose sera faite. Et Charles +ayant cordialement serre la main a Henri, et lui ayant renouvele +ses promesses d'amitie, sortit en sifflant son air de chasse +favori. + +-- Ventre-saint-gris! dit le Bearnais en suivant Charles des yeux, +je suis bien trompe si toute cette diablerie ne sort pas encore de +chez la reine mere. En verite elle ne sait qu'inventer pour nous +brouiller, ma femme et moi; un si joli menage! + +Et Henri se mit a rire comme il riait quand personne ne pouvait le +voir ni l'entendre. + +Vers les sept heures du soir de la meme journee ou tous ces +evenements s'etaient passes, un beau jeune homme, qui venait de +prendre un bain, s'epilait et se promenait avec complaisance, +fredonnant une petite chanson devant une glace dans une chambre du +Louvre. + +A cote de lui dormait ou plutot se detirait sur un lit un autre +jeune homme. + +L'un etait notre ami La Mole, dont on s'etait si fort occupe dans +la journee, et dont on s'occupait encore peut-etre davantage sans +qu'il le soupconnat, et l'autre son compagnon Coconnas. + +En effet, tout ce grand orage avait passe autour de lui sans qu'il +eut entendu gronder la foudre, sans qu'il eut vu briller les +eclairs. Rentre a trois heures du matin, il etait reste couche +jusqu'a trois heures du soir, moitie dormant, moitie revant, +batissant des chateaux sur ce sable mouvant qu'on appelle +l'avenir; puis il s'etait leve, avait ete passer une heure chez +les baigneurs a la mode, etait alle diner chez maitre La Huriere, +et, de retour au Louvre, il achevait sa toilette pour aller faire +sa visite ordinaire a la reine. + +-- Et tu dis donc que tu as dine, toi? lui demanda Coconnas en +baillant. + +-- Ma foi, oui, et de grand appetit. + +-- Pourquoi ne m'as-tu pas emmene avec toi, egoiste? + +-- Ma foi, tu dormais si fort que je n'ai pas voulu te reveiller. +Mais, sais-tu? tu souperas au lieu de diner. Surtout n'oublie pas +de demander a maitre La Huriere de ce petit vin d'Anjou qui lui +est arrive ces jours-ci. + +-- Il est bon? + +-- Demandes-en, je ne te dis que cela. + +-- Et toi, ou vas-tu? + +-- Moi, dit La Mole, etonne que son ami lui fit meme cette +question, ou je vais? faire ma cour a la reine. + +-- Tiens, au fait, dit Coconnas, si j'allais diner a notre petite +maison de la rue Cloche-Percee, je dinerais des reliefs d'hier, et +il y a un certain vin d'Alicante qui est restaurant. + +-- Cela serait imprudent, Annibal, mon ami, apres ce qui s'est +passe cette nuit. D'ailleurs ne nous a-t-on pas fait donner notre +parole que nous n'y retournerions pas seuls? Passe-moi donc mon +manteau. + +-- C'est ma foi vrai, dit Coconnas; je l'avais oublie. Mais ou +diable est-il donc ton manteau?... Ah! le voila. + +-- Non, tu me passes le noir, et c'est le rouge que je te demande. +La reine m'aime mieux avec celui-la. + +-- Ah! ma foi, dit Coconnas apres avoir regarde de tous cotes, +cherche-le toi-meme, je ne le trouve pas. + +-- Comment, dit La Mole, tu ne le trouves pas? mais ou donc est- +il? + +-- Tu l'auras vendu... + +-- Pour quoi faire? il me reste encore six ecus. + +-- Alors, mets le mien. + +-- Ah! oui... un manteau jaune avec un pourpoint vert, j'aurais +l'air d'un papegeai. + +-- Par ma foi tu es trop difficile. Arrange-toi comme tu voudras, +alors. + +En ce moment, et comme apres avoir tout mis sens dessus dessous La +Mole commencait a se repandre en invectives contre les voleurs qui +se glissaient jusque dans le Louvre, un page du duc d'Alencon +parut avec le precieux manteau tant demande. + +-- Ah! s'ecria La Mole, le voila, enfin! + +-- Votre manteau, monsieur?... dit le page. Oui, Monseigneur +l'avait fait prendre chez vous pour s'eclaircir a propos d'un pari +qu'il avait fait sur la nuance. + +-- Oh! dit La Mole, je ne le demandais que parce que je veux +sortir, mais si Son Altesse desire le garder encore... + +-- Non, monsieur le comte, c'est fini. Le page sortit; La Mole +agrafa son manteau. + +-- Eh bien, continua La Mole, a quoi te decides-tu? + +-- Je n'en sais rien. + +-- Te retrouverai-je ici ce soir? + +-- Comment veux-tu que je te dise cela? + +-- Tu ne sais pas ce que tu feras dans deux heures? + +-- Je sais bien ce que je ferai, mais je ne sais pas ce qu'on me +fera faire. + +-- La duchesse de Nevers? + +-- Non, le duc d'Alencon. + +-- En effet, dit La Mole, je remarque que depuis quelque temps il +te fait force amities. + +-- Mais oui, dit Coconnas. + +-- Alors ta fortune est faite, dit en riant La Mole. + +-- Peuh! fit Coconnas, un cadet! + +-- Oh! dit La Mole, il a si bonne envie de devenir l'aine, que le +ciel fera peut-etre un miracle en sa faveur. Ainsi tu ne sais pas +ou tu seras ce soir? + +-- Non. + +-- Au diable, alors... ou plutot adieu! + +-- Ce La Mole est terrible, dit Coconnas, pour vouloir toujours +qu'on lui dise ou l'on sera! est-ce qu'on le sait? D'ailleurs, je +crois que j'ai envie de dormir. + +Et il se recoucha. Quant a La Mole, il prit son vol vers les +appartements de la reine. Arrive au corridor que nous connaissons, +il rencontra le duc d'Alencon. + +-- Ah! c'est vous, monsieur de la Mole? lui dit le prince. + +-- Oui, Monseigneur, repondit La Mole en saluant avec respect. + +-- Sortez-vous donc du Louvre? + +-- Non, Votre Altesse; je vais presenter mes hommages a Sa Majeste +la reine de Navarre. + +-- Vers quelle heure sortirez-vous de chez elle, monsieur de la +Mole? + +-- Monseigneur a-t-il quelques ordres a me donner? + +-- Non, pas pour le moment, mais j'aurai a vous parler ce soir. + +-- Vers quelle heure? + +-- Mais de neuf a dix. + +-- J'aurai l'honneur de me presenter a cette heure-la chez Votre +Altesse. + +-- Bien, je compte sur vous. La Mole salua et continua son chemin. + +-- Ce duc, dit-il, a des moments ou il est pale comme un cadavre; +c'est singulier. Et il frappa a la porte de la reine. Gillonne, +qui semblait guetter son arrivee, le conduisit pres de Marguerite. + +Celle-ci etait occupee d'un travail qui paraissait la fatiguer +beaucoup; un papier charge de ratures et un volume d'Isocrate +etaient places devant elle. Elle fit signe a La Mole de la laisser +achever un paragraphe; puis, ayant termine, ce qui ne fut pas +long, elle jeta sa plume, et invita le jeune homme a s'asseoir +pres d'elle. + +La Mole rayonnait. Il n'avait jamais ete si beau, jamais si gai. + +-- Du grec! s'ecria-t-il en jetant les yeux sur le livre; une +harangue d'Isocrate! Que voulez-vous faire de cela? Oh! oh! sur ce +papier du latin: _Ad Sarmatiae legatos reginae Margaritae concio! +_Vous allez donc haranguer ces barbares en latin? + +-- Il le faut bien, dit Marguerite, puisqu'ils ne parlent pas +francais. + +-- Mais comment pouvez-vous faire la reponse avant d'avoir le +discours? + +-- Une plus coquette que moi vous ferait croire a une +improvisation; mais pour vous, mon Hyacinthe, je n'ai point de ces +sortes de tromperies: on m'a communique d'avance le discours, et +j'y reponds. + +-- Sont-ils donc pres d'arriver, ces ambassadeurs? + +-- Mieux que cela, ils sont arrives ce matin. + +-- Mais personne ne le sait? + +-- Ils sont arrives incognito. Leur entree solennelle est remise a +apres-demain, je crois. Au reste, vous verrez, dit Marguerite avec +un petit air satisfait qui n'etait point exempt de pedantisme, ce +que j'ai fait ce soir est assez ciceronien; mais laissons la ces +futilites. Parlons de ce qui vous est arrive. + +-- A moi? + +-- Oui. + +-- Que m'est-il donc arrive? + +-- Ah! vous avez beau faire le brave, je vous trouve un peu pale. + +-- Alors, c'est d'avoir trop dormi; je m'en accuse bien +humblement. + +-- Allons, allons, ne faisons point le fanfaron, je sais tout. + +-- Ayez donc la bonte de me mettre au courant, ma perle, car moi +je ne sais rien. + +-- Voyons, repondez-moi franchement. Que vous a demande la reine +mere? + +-- La reine mere a moi! avait-elle donc a me parler? + +-- Comment! vous ne l'avez pas vue? + +-- Non. + +-- Et le roi Charles? + +-- Non. + +-- Et le roi de Navarre? + +-- Non. + +-- Mais le duc d'Alencon, vous l'avez vu? + +-- Oui, tout a l'heure, je l'ai rencontre dans le corridor. + +-- Que vous a-t-il dit? + +-- Qu'il avait a me donner quelques ordres entre neuf et dix +heures du soir. + +-- Et pas autre chose? + +-- Pas autre chose. + +-- C'est etrange. + +-- Mais enfin, que trouvez-vous d'etrange, dites-moi? + +-- Que vous n'ayez entendu parler de rien. + +-- Que s'est-il donc passe? + +-- Il s'est passe que pendant toute cette journee, malheureux, +vous avez ete suspendu sur un abime. + +-- Moi? + +-- Oui, vous. + +-- A quel propos? + +-- Ecoutez. De Mouy, surpris cette nuit dans la chambre du roi de +Navarre, que l'on voulait arreter, a tue trois hommes, et s'est +sauve, sans que l'on reconnut de lui autre chose que le fameux +manteau rouge. + +-- Eh bien? + +-- Eh bien, ce manteau rouge qui m'avait trompee une fois en a +trompe d'autres aussi: vous avez ete soupconne, accuse meme de ce +triple meurtre. Ce matin on voulait vous arreter, vous juger, qui +sait? vous condamner peut-etre, car pour vous sauver vous +n'eussiez pas voulu dire ou vous etiez, n'est-ce pas? + +-- Dire ou j'etais! s'ecria La Mole, vous compromettre, vous, ma +belle Majeste! Oh! vous avez bien raison; je fusse mort en +chantant pour epargner une larme a vos beaux yeux. + +-- Helas! mon pauvre gentilhomme! dit Marguerite, mes beaux yeux +eussent bien pleure. + +-- Mais comment s'est apaise ce grand orage? + +-- Devinez. + +-- Que sais-je, moi? + +-- Il n'y avait qu'un moyen de prouver que vous n'etiez pas dans +la chambre du roi de Navarre. + +-- Lequel? + +-- C'etait de dire ou vous etiez. + +-- Eh bien? + +-- Eh bien, je l'ai dit! + +-- Et a qui? + +-- A ma mere. + +-- Et la reine Catherine... + +-- La reine Catherine sait que vous etes mon amant. + +-- Oh! madame, apres avoir tant fait pour moi, vous pouvez tout +exiger de votre serviteur. Oh! vraiment, c'est beau et grand, +Marguerite, ce que vous avez fait la! Oh! Marguerite, ma vie est +bien a vous! + +-- Je l'espere, car je l'ai arrachee a ceux qui me la voulaient +prendre; mais a present vous etes sauve. + +-- Et par vous! s'ecria le jeune homme, par ma reine adoree! + +Au meme moment un bruit eclatant les fit tressaillir. La Mole se +rejeta en arriere plein d'un vague effroi; Marguerite poussa un +cri, demeura les yeux fixes sur la vitre brisee d'une fenetre. + +Par cette vitre un caillou de la grosseur d'un oeuf venait +d'entrer; il roulait encore sur le parquet. La Mole vit a son tour +le carreau casse et reconnut la cause du bruit. + +-- Quel est l'insolent?... s'ecria-t-il. Et il s'elanca vers la +fenetre. + +-- Un moment, dit Marguerite; a cette pierre est attache quelque +chose, ce me semble. + +-- En effet, dit La Mole, on dirait un papier. + +Marguerite se precipita sur l'etrange projectile, et arracha la +mince feuille qui, pliee comme un etroit ruban, enveloppait le +caillou par le milieu. + +Ce papier etait maintenu par une ficelle, laquelle sortait par +l'ouverture de la vitre cassee. + +Marguerite deplia la lettre et lut. + +-- Malheureux! s'ecria-t-elle. Elle tendit le papier a La Mole +pale, debout et immobile comme la statue de l'Effroi. La Mole, le +coeur serre d'une douleur pressentimentale, lut ces mots: "On +attend M. de La Mole avec de longues epees dans le corridor qui +conduit chez M. d'Alencon. Peut-etre aimerait-il mieux sortir par +cette fenetre et aller rejoindre M. de Mouy a Mantes..." + +-- Eh! demanda La Mole apres avoir lu, ces epees sont-elles donc +plus longues que la mienne? + +-- Non, mais il y en a peut-etre dix contre une. + +-- Et quel est l'ami qui nous envoie ce billet? demanda La Mole. + +Marguerite le reprit des mains du jeune homme et fixa sur lui un +regard ardent. + +-- L'ecriture du roi de Navarre! s'ecria-t-elle. S'il previent, +c'est que le danger est reel. Fuyez, La Mole, fuyez, c'est moi qui +vous en prie. + +-- Et comment voulez-vous que je fuie? dit La Mole. + +-- Mais cette fenetre, ne parle-t-on pas de cette fenetre? + +-- Ordonnez, ma reine, et je sauterai de cette fenetre pour vous +obeir, dusse-je vingt fois me briser en tombant. + +-- Attendez donc, attendez donc, dit Marguerite. Il me semble que +cette ficelle supporte un poids. + +-- Voyons, dit La Mole. Et tous deux, attirant a eux l'objet +suspendu apres cette corde, virent avec une joie indicible +apparaitre l'extremite d'une echelle de crin et de soie. + +-- Ah! vous etes sauve, s'ecria Marguerite. + +-- C'est un miracle du ciel! + +-- Non, c'est un bienfait du roi de Navarre. + +-- Et si c'etait un piege, au contraire? dit La Mole; si cette +echelle devait se briser sous mes pieds! madame, n'avez-vous point +avoue aujourd'hui votre affection pour moi? + +Marguerite, a qui la joie avait rendu ses couleurs, redevint d'une +paleur mortelle. + +-- Vous avez raison, dit-elle, c'est possible. Et elle s'elanca +vers la porte. + +-- Qu'allez-vous faire? s'ecria La Mole. + +-- M'assurer par moi-meme s'il est vrai qu'on vous attende dans le +corridor. + +-- Jamais, jamais! Pour que leur colere tombe sur vous! + +-- Que voulez-vous qu'on fasse a une fille de France? femme et +princesse du sang, je suis deux fois inviolable. + +La reine dit ces paroles avec une telle dignite qu'en effet La +Mole comprit qu'elle ne risquait rien, et qu'il devait la laisser +agir comme elle l'entendrait. + +Marguerite mit La Mole sous la garde de Gillonne en laissant a sa +sagacite, selon ce qui se passerait, de fuir, ou d'attendre son +retour, et elle s'avanca dans le corridor qui, par un +embranchement, conduisait a la bibliotheque ainsi qu'a plusieurs +salons de reception, et qui en le suivant dans toute sa longueur +aboutissait aux appartements du roi, de la reine mere, et a ce +petit escalier derobe par lequel on montait chez le duc d'Alencon +et chez Henri. Quoiqu'il fut a peine neuf heures du soir, toutes +les lumieres etaient eteintes, et le corridor, a part une legere +lueur qui venait de l'embranchement, etait dans la plus parfaite +obscurite. La reine de Navarre s'avanca d'un pas ferme; mais +lorsqu'elle fut au tiers du corridor a peine, elle entendit comme +un chuchotement de voix basses auxquelles le soin qu'on prenait de +les eteindre donnait un accent mysterieux et effrayant. Mais +presque aussitot le bruit cessa comme si un ordre superieur l'eut +eteint, et tout rentra dans l'obscurite; car cette lueur, si +faible qu'elle fut, parut diminuer encore. + +Marguerite continua son chemin, marchant droit au danger qui, s'il +existait, l'attendait la. Elle etait calme en apparence, quoique +ses mains crispees indiquassent une violente tension nerveuse. A +mesure qu'elle s'approchait, ce silence sinistre redoublait, et +une ombre pareille a celle d'une main obscurcissait la tremblante +et incertaine lueur. + +Tout a coup, arrivee a l'embranchement du corridor, un homme fit +deux pas en avant, demasqua un bougeoir de vermeil dont il +s'eclairait en s'ecriant: + +-- Le voila! Marguerite se trouva face a face avec son frere +Charles. Derriere lui se tenait debout, un cordon de soie a la +main, le duc d'Alencon. Au fond, dans l'obscurite, deux ombres +apparaissaient debout, l'une a cote de l'autre, ne refletant +d'autre lumiere que celle que renvoyait l'epee nue qu'ils tenaient +a la main. + +Marguerite embrassa tout le tableau d'un coup d'oeil. Elle fit un +effort supreme, et repondit en souriant a Charles: + +-- Vous voulez dire: _La voila, _Sire! + +Charles recula d'un pas. Tous les autres demeurerent immobiles. + +-- Toi, Margot! dit-il; et ou vas-tu a cette heure? + +-- A cette heure! dit Marguerite; est-il donc si tard? + +-- Je te demande ou tu vas. + +-- Chercher un livre des discours de Ciceron, que je pense avoir +laisse chez notre mere. + +-- Ainsi, sans lumiere? + +-- Je croyais le corridor eclaire. + +-- Et tu viens de chez toi? + +-- Oui. + +-- Que fais-tu donc ce soir? + +-- Je prepare ma harangue aux envoyes polonais. N'y a-t-il pas +conseil demain, et n'est-il pas convenu que chacun soumettra sa +harangue a Votre Majeste? + +-- Et n'as-tu pas quelqu'un qui t'aide dans ce travail? Marguerite +rassembla toutes ses forces. + +-- Oui, mon frere, dit-elle, M. de La Mole; il est tres savant. + +-- Si savant, dit le duc d'Alencon, que je l'avais prie, quand il +aurait fini avec vous, ma soeur, de me venir trouver pour me +donner des conseils, a moi qui ne suis pas de votre force. + +-- Et vous l'attendiez? dit Marguerite du ton le plus naturel. + +-- Oui, dit d'Alencon avec impatience. + +-- En ce cas, fit Marguerite, je vais vous l'envoyer, mon frere, +car nous avons fini. + +-- Et votre livre? dit Charles. + +-- Je le ferai prendre par Gillonne. Les deux freres echangerent +un signe. + +-- Allez, dit Charles; et nous, continuons notre ronde. + +-- Votre ronde! dit Marguerite; que cherchez-vous donc? + +-- Le petit homme rouge, dit Charles. Ne savez-vous pas qu'il y a +un petit homme rouge qui revient au vieux Louvre? Mon frere +d'Alencon pretend l'avoir vu, et nous sommes en quete de lui. + +-- Bonne chasse, dit Marguerite. Et elle se retira en jetant un +regard derriere elle. Elle vit alors sur la muraille du corridor +les quatre ombres reunies et qui semblaient conferer. En une +seconde elle fut a la porte de son appartement. + +-- Ouvre, Gillonne, dit-elle, ouvre. Gillonne obeit. Marguerite +s'elanca dans l'appartement, et trouva La Mole qui l'attendait, +calme et resolu, mais l'epee a la main. + +-- Fuyez, dit-elle, fuyez sans perdre une seconde. Ils vous +attendent dans le corridor pour vous assassiner. + +-- Vous l'ordonnez? dit La Mole. + +-- Je le veux. Il faut nous separer pour nous revoir. + +Pendant l'excursion de Marguerite, La Mole avait assure l'echelle +a la barre de la fenetre, il l'enjamba; mais avant de poser le +pied sur le premier echelon, il baisa tendrement la main de la +reine. + +-- Si cette echelle est un piege et que je meure pour vous, +Marguerite, souvenez-vous de votre promesse. + +-- Ce n'est pas une promesse, La Mole, c'est un serment. Ne +craignez rien. Adieu. Et La Mole enhardi se laissa glisser plutot +qu'il ne descendit par l'echelle. Au meme moment on frappa a la +porte. + +Marguerite suivit des yeux La Mole dans sa perilleuse operation, +et ne se retourna qu'au moment ou elle se fut bien assuree que ses +pieds avaient touche la terre. + +-- Madame, disait Gillonne, madame! + +-- Eh bien? demanda Marguerite. + +-- Le roi frappe a la porte. + +-- Ouvrez. Gillonne obeit. Les quatre princes, sans doute +impatientes d'attendre, etaient debout sur le seuil. + +Charles entra. + +Marguerite vint au-devant de son frere, le sourire sur les levres. +Le roi jeta un regard rapide autour de lui. + +-- Que cherchez-vous, mon frere? demanda Marguerite. + +-- Mais, dit Charles, je cherche... je cherche... eh! corne de +boeuf! je cherche M. de La Mole. + +-- M. de La Mole! + +-- Oui; ou est-il?Marguerite prit son frere par la main et le +conduisit a la fenetre. En ce moment meme deux hommes +s'eloignaient au grand galop de leurs chevaux, gagnant la tour de +bois; l'un d'eux detacha son echarpe, et fit en signe d'adieu +voltiger le blanc satin dans la nuit: ces deux hommes etaient La +Mole et Orthon. Marguerite montra du doigt les deux hommes a +Charles. + +-- Eh bien, demanda le roi, que veut dire cela? + +-- Cela veut dire, repondit Marguerite, que M. le duc d'Alencon +peut remettre son cordon dans sa poche et MM. d'Anjou et de Guise +leur epee dans le fourreau, attendu que M. de La Mole ne repassera +pas cette nuit par le corridor. + + + +IX +Les Atrides + + +Depuis son retour a Paris, Henri d'Anjou n'avait pas encore revu +librement sa mere Catherine, dont, comme chacun sait, il etait le +fils bien-aime. + +C'etait pour lui non pas la vaine satisfaction de l'etiquette, non +plus un ceremonial penible a remplir, mais l'accomplissement d'un +devoir bien doux pour ce fils qui, s'il n'aimait pas sa mere, +etait sur du moins d'etre tendrement aime par elle. + +En effet, Catherine preferait reellement ce fils, soit pour sa +bravoure, soit plutot pour sa beaute, car il y avait, outre la +mere, de la femme dans Catherine, soit enfin parce que, suivant +quelques chroniques scandaleuses, Henri d'Anjou rappelait a la +Florentine certaine heureuse epoque de mysterieuses amours. + +Catherine savait seule le retour du duc d'Anjou a Paris, retour +que Charles IX eut ignore si le hasard ne l'eut point conduit en +face de l'hotel de Conde au moment meme ou son frere en sortait. +Charles ne l'attendait que le lendemain, et Henri d'Anjou esperait +lui derober les deux demarches qui avaient avance son arrivee d'un +jour, et qui etaient sa visite a la belle Marie de Cleves, +princesse de Conde, et sa conference avec les ambassadeurs +polonais. + +C'est cette derniere demarche, sur l'intention de laquelle Charles +etait incertain, que le duc d'Anjou avait a expliquer a sa mere; +et le lecteur, qui, comme Henri de Navarre, etait certainement +dans l'erreur a l'endroit de cette demarche, profitera de +l'explication. + +Aussi lorsque le duc d'Anjou, longtemps attendu, entra chez sa +mere, Catherine, si froide, si compassee d'habitude, Catherine, +qui n'avait depuis le depart de son fils bien-aime embrasse avec +effusion que Coligny qui devait etre assassine le lendemain, +ouvrit ses bras a l'enfant de son amour et le serra sur sa +poitrine avec un elan d'affection maternelle qu'on etait etonne de +trouver encore dans ce coeur desseche. + +Puis elle s'eloignait de lui, le regardait et se reprenait encore +a l'embrasser. + +-- Ah! madame, lui dit-il, puisque le ciel me donne cette +satisfaction d'embrasser sans temoin ma mere, consolez l'homme le +plus malheureux du monde. + +-- Eh! mon Dieu! mon cher enfant, s'ecria Catherine, que vous est- +il donc arrive? + +-- Rien que vous ne sachiez, ma mere. Je suis amoureux, je suis +aime; mais c'est cet amour meme qui fait mon malheur a moi. + +-- Expliquez-moi cela, mon fils, dit Catherine. + +-- Eh! ma mere... ces ambassadeurs, ce depart... + +-- Oui, dit Catherine, ces ambassadeurs sont arrives, ce depart +presse. + +-- Il ne presse pas, ma mere, mais mon frere le pressera. Il me +deteste, je lui fais ombrage, il veut se debarrasser de moi. +Catherine sourit. + +-- En vous donnant un trone, pauvre malheureux couronne! + +-- Oh! n'importe, ma mere, reprit Henri avec angoisse, je ne veux +pas partir. Moi, un fils de France, eleve dans le raffinement des +moeurs polies, pres de la meilleure mere, aime d'une des plus +charmantes femmes de la terre, j'irais la-bas dans ces neiges, au +bout du monde, mourir lentement parmi ces gens grossiers qui +s'enivrent du matin au soir et jugent les capacites de leur roi +sur celles d'un tonneau, selon ce qu'il contient! Non, ma mere, je +ne veux point partir, j'en mourrais! + +-- Voyons, Henri, dit Catherine en pressant les deux mains de son +fils, voyons, est-ce la la veritable raison? + +Henri baissa les yeux comme s'il n'osait, a sa mere elle-meme, +avouer ce qui se passait dans son coeur. + +-- N'en est-il pas une autre, demanda Catherine, moins romanesque, +plus raisonnable, plus politique! + +-- Ma mere, ce n'est pas ma faute si cette idee m'est restee dans +l'esprit, et peut-etre y tient-elle plus de place qu'elle n'en +devrait prendre; mais ne m'avez-vous pas dit vous-meme que +l'horoscope tire a la naissance de mon frere Charles le condamnait +a mourir jeune? + +-- Oui, dit Catherine, mais un horoscope peut mentir, mon fils. +Moi-meme, j'en suis a esperer en ce moment que tous ces horoscopes +ne soient pas vrais. + +-- Mais enfin, son horoscope ne disait-il pas cela? + +-- Son horoscope parlait d'un quart de siecle; mais il ne disait +pas si c'etait pour sa vie ou pour son regne. + +-- Eh bien, ma mere, faites que je reste. Mon frere a pres de +vingt-quatre ans: dans un an la question sera resolue. Catherine +reflechit profondement. + +-- Oui, certes, dit-elle, cela serait mieux si cela se pouvait +ainsi. + +-- Oh! jugez donc, ma mere, s'ecria Henri, quel desespoir pour moi +si j'allais avoir troque la couronne de France contre celle de +Pologne! Etre tourmente la-bas de cette idee que je pouvais regner +au Louvre, au milieu de cette cour elegante et lettree, pres de la +meilleure mere du monde, dont les conseils m'eussent epargne la +moitie du travail et des fatigues, qui, habituee a porter avec mon +pere une partie du fardeau de l'Etat, eut bien voulu le porter +encore avec moi! Ah! ma mere! j'eusse ete un grand roi! + +-- La, la, cher enfant, dit Catherine, dont cet avenir avait +toujours ete aussi la plus douce esperance; la, ne vous desolez +point. N'avez-vous pas songe de votre cote a quelque moyen +d'arranger la chose? + +-- Oh! certes, oui, et c'est surtout pour cela que je suis revenu +deux ou trois jours plus tot qu'on ne m'attendait, tout en +laissant croire a mon frere Charles que c'etait pour madame de +Conde; puis j'ai ete au-devant de Lasco, le plus important des +envoyes, je me suis fait connaitre de lui, faisant dans cette +premiere entrevue tout ce qu'il etait possible pour me rendre +haissable, et j'espere y etre parvenu. + +-- Ah! mon cher enfant, dit Catherine, c'est mal. Il faut mettre +l'interet de la France avant vos petites repugnances. + +-- Ma mere, l'interet de la France veut-il, en cas de malheur +arrive a mon frere, que ce soit le duc d'Alencon ou le roi de +Navarre qui regne? + +-- Oh! le roi de Navarre, jamais, jamais, murmura Catherine en +laissant l'inquietude couvrir son front de ce voile soucieux qui +s'y etendait chaque fois que cette question se representait. + +-- Ma foi, continua Henri, mon frere d'Alencon ne vaut guere mieux +et ne vous aime pas davantage. + +-- Enfin, reprit Catherine, qu'a dit Lasco? + +-- Lasco a hesite lui-meme quand je l'ai presse de demander +audience. Oh! s'il pouvait ecrire en Pologne, casser cette +election? + +-- Folie, mon fils, folie... ce qu'une diete a consacre est sacre. + +-- Mais enfin, ma mere, ne pourrait-on, a ces Polonais, leur faire +accepter mon frere a ma place? + +-- C'est, sinon impossible, du moins difficile, repondit +Catherine. + +-- N'importe! essayez, tentez, parlez au roi, ma mere; rejetez +tout sur mon amour pour madame de Conde; dites que j'en suis fou, +que j'en perds l'esprit. Justement il m'a vu sortir de l'hotel du +prince avec Guise, qui me rend la tous les services d'un bon ami. + +-- Oui, pour faire la Ligue. Vous ne voyez pas cela, vous, mais je +le vois. + +-- Si fait, ma mere, si fait, mais en attendant j'use de lui. Eh! +ne sommes-nous pas heureux quand un homme nous sert en se servant? + +-- Et qu'a dit le roi en vous rencontrant! + +-- Il a pu croire ce que je lui ai affirme, c'est-a-dire que +l'amour seul m'avait ramene a Paris. + +-- Mais du reste de la nuit, ne vous en a-t-il pas demande compte? + +-- Si fait, ma mere; mais j'ai ete au souper chez Nantouillet, ou +j'ai fait un scandale affreux pour que le bruit de ce scandale se +repandit et que le roi ne doutat point que j'y etais. + +-- Alors il ignore votre visite a Lasco? + +-- Absolument. + +-- Bon, tant mieux. J'essaierai donc de lui parler pour vous, cher +enfant; mais, vous le savez, sur cette rude nature aucune +influence n'est reelle. + +-- Oh! ma mere, ma mere, quel bonheur si je restais, comme je vous +aimerais plus encore que je ne vous aime, si c'etait possible! + +-- Si vous restez, on vous enverra encore a la guerre. + +-- Oh! peu m'importe, pourvu que je ne quitte pas la France. + +-- Vous vous ferez tuer. + +-- Ma mere, on ne meurt pas des coups... on meurt de douleur, +d'ennui. Mais Charles ne me permettra point de rester; il me +deteste. + +-- Il est jaloux de vous, mon beau vainqueur, c'est une chose +dite; pourquoi aussi etes-vous si brave et si heureux? Pourquoi, a +vingt ans a peine, avez-vous gagne des batailles comme Alexandre +et comme Cesar? Mais en attendant, ne vous decouvrez a personne, +feignez d'etre resigne, faites votre cour au roi. Aujourd'hui +meme, on se reunit en conseil prive pour lire et pour discuter les +discours qui seront prononces a la ceremonie; faites le roi de +Pologne et laissez-moi le soin du reste. A propos, et votre +expedition d'hier soir? + +-- Elle a echoue, ma mere; le galant etait prevenu, et il a pris +son vol par la fenetre. + +-- Enfin, dit Catherine, je saurai un jour quel est le mauvais +genie qui contrarie ainsi tous mes projets... En attendant, je +m'en doute, et... malheur a lui! + +-- Ainsi, ma mere?... dit le duc d'Anjou. + +-- Laissez-moi mener cette affaire. Et elle baisa tendrement Henri +sur les yeux en le poussant hors de son cabinet. Bientot +arriverent chez la reine les princesses de sa maison. Charles +etait en belle humeur, car l'aplomb de sa soeur Margot l'avait +plus rejoui qu'affecte; il n'en voulait pas autrement a La Mole, +et il l'avait attendu avec quelque ardeur dans le corridor parce +que c'etait une espece de chasse a l'affut. D'Alencon, tout au +contraire, etait tres preoccupe. La repulsion qu'il avait toujours +eue pour La Mole s'etait changee en haine du moment ou il avait su +que La Mole etait aime de sa soeur. Marguerite avait tout ensemble +l'esprit reveur et l'oeil au guet. Elle avait a la fois a se +souvenir et a veiller. Les deputes polonais avaient envoye le +texte des harangues qu'ils devaient prononcer. Marguerite, a qui +l'on n'avait pas plus parle de la scene de la veille que si la +scene n'avait point existe, lut les discours, et, hormis Charles, +chacun discuta ce qu'il repondrait. Charles laissa Marguerite +repondre comme elle l'entendrait. + +Il se montra tres difficile sur le choix des termes pour +d'Alencon; mais quant au discours de Henri d'Anjou, il y apporta +plus que du mauvais vouloir: il fut acharne a corriger et a +reprendre. + +Cette seance, sans rien faire eclater encore, avait lourdement +envenime les esprits. + +Henri d'Anjou, qui avait son discours a refaire presque +entierement, sortit pour se mettre a cette tache. Marguerite, qui +n'avait pas eu de nouvelles du roi de Navarre depuis celles qui +lui avaient ete donnees au detriment des vitres de sa fenetre, +retourna chez elle dans l'esperance de l'y voir venir. + +D'Alencon, qui avait lu l'hesitation dans les yeux de son frere +d'Anjou, et surpris entre lui et sa mere un regard d'intelligence, +se retira pour rever a ce qu'il regardait comme une cabale +naissante. Enfin, Charles allait passer dans sa forge pour achever +un epieu qu'il se fabriquait lui-meme, lorsque Catherine l'arreta. + +Charles, qui se doutait qu'il allait rencontrer chez sa mere +quelque opposition a sa volonte, s'arreta et la regarda fixement: + +-- Eh bien, dit-il, qu'avons-nous encore? + +-- Un dernier mot a echanger, Sire. Nous avons oublie ce mot, et +cependant il est de quelque importance. Quel jour fixons-nous pour +la seance publique? + +-- Ah! c'est vrai, dit le roi en se rasseyant; causons-en, mere. +Eh bien! a quand vous plait-il que nous fixions le jour? + +-- Je croyais, repondit Catherine, que dans le silence meme de +Votre Majeste, dans son oubli apparent, il y avait quelque chose +de profondement calcule. + +-- Non, dit Charles; pourquoi cela, ma mere? + +-- Parce que, ajouta Catherine tres doucement, il ne faudrait pas, +ce me semble, mon fils, que les Polonais nous vissent courir avec +tant d'aprete apres cette couronne. + +-- Au contraire, ma mere, dit Charles, ils se sont hates, eux, en +venant a marches forcees de Varsovie ici... Honneur pour honneur, +politesse pour politesse. + +-- Votre Majeste peut avoir raison dans un sens, comme dans un +autre je pourrais ne pas avoir tort. Ainsi, son avis est que la +seance publique doit etre hatee? + +-- Ma foi, oui, ma mere; ne serait-ce point le votre par hasard? + +-- Vous savez que je n'ai d'avis que ceux qui peuvent le plus +concourir a votre gloire; je vous dirai donc qu'en vous pressant +ainsi je craindrais qu'on ne vous accusat de profiter bien vite de +cette occasion qui se presente de soulager la maison de France des +charges que votre frere lui impose, mais que, bien certainement, +il lui rend en gloire et en devouement. + +-- Ma mere, dit Charles, a son depart de France, je doterai mon +frere si richement que personne n'osera meme penser ce que vous +craignez que l'on dise. + +-- Allons, dit Catherine, je me rends, puisque vous avez une si +bonne reponse a chacune de mes objections... Mais, pour recevoir +ce peuple guerrier, qui juge de la puissance des Etats par les +signes exterieurs, il vous faut un deploiement considerable de +troupes, et je ne pense pas qu'il y en ait assez de convoquees +dans l'Ile-de-France. + +-- Pardonnez-moi, ma mere, car j'ai prevu l'evenement, et je me +suis prepare. J'ai rappele deux bataillons de la Normandie, un de +la Guyenne; ma compagnie d'archers est arrivee hier de la +Bretagne; les chevau-legers, repandus dans la Touraine, seront a +Paris dans le courant de la journee; et tandis qu'on croit que je +dispose a peine de quatre regiments, j'ai vingt mille hommes prets +a paraitre. + +-- Ah! ah! dit Catherine surprise; alors il ne vous manque plus +qu'une chose, mais on se la procurera. + +-- Laquelle? + +-- De l'argent. Je crois que vous n'en etes pas fourni outre +mesure. + +-- Au contraire, madame, au contraire, dit Charles IX. J'ai +quatorze cent mille ecus a la Bastille; mon epargne particuliere +m'a remis ces jours passes huit cent mille ecus que j'ai enfouis +dans mes caves du Louvre, et, en cas de penurie, Nantouillet tient +trois cent mille autres ecus a ma disposition. + +Catherine fremit; car elle avait vu jusqu'alors Charles violent et +emporte, mais jamais prevoyant. + +-- Allons, fit-elle, Votre Majeste pense a tout, c'est admirable, +et pour peu que les tailleurs, les brodeuses et les joailliers se +hatent, Votre Majeste sera en etat de donner seance avant six +semaines. + +-- Six semaines! s'ecria Charles. Ma mere, les tailleurs, les +brodeuses et les joailliers travaillent depuis le jour ou l'on a +appris la nomination de mon frere. A la rigueur, tout pourrait +etre pret pour aujourd'hui; mais, a coup sur, tout sera pret dans +trois ou quatre jours. + +-- Oh! murmura Catherine, vous etes plus presse encore que je ne +le croyais, mon fils. + +-- Honneur pour honneur, je vous l'ai dit. + +-- Bien. C'est donc cet honneur fait a la maison de France qui +vous flatte, n'est-ce pas? + +-- Assurement. + +-- Et voir un fils de France sur le trone de Pologne est votre +plus cher desir? + +-- Vous dites vrai. + +-- Alors c'est le fait, c'est la chose et non l'homme qui vous +preoccupe, et quel que soit celui qui regne la-bas... + +-- Non pas, non pas, ma mere, corboeuf! demeurons-en ou nous +sommes! Les Polonais ont bien choisi. Ils sont adroits et forts, +ces gens-la! Nation militaire, peuple de soldats, ils prennent un +capitaine pour prince, c'est logique, peste! d'Anjou fait leur +affaire: le heros de Jarnac et de Moncontour leur va comme un +gant... Qui voulez-vous que je leur envoie? d'Alencon? un lache! +cela leur donnerait une belle idee des Valois! ... D'Alencon! il +fuirait a la premiere balle qui lui sifflerait aux oreilles, +tandis que Henri d'Anjou, un batailleur, bon! toujours l'epee au +poing, toujours marchant en avant, a pied ou a cheval! ... Hardi! +pique, pousse, assomme, tue! Ah! c'est un homme que mon frere +d'Anjou, un vaillant qui va les faire battre du matin au soir, +depuis le premier jusqu'au dernier jour de l'annee. Il boit mal, +c'est vrai; mais il les fera tuer de sang-froid, voila tout. Il +sera la dans sa sphere, ce cher Henri! Sus! sus! au champ de +bataille! Bravo les trompettes et les tambours! Vive le roi! vive +le vainqueur! vive le general! On le proclame _imperator _trois +fois l'an! Ce sera admirable pour la maison de France et l'honneur +des Valois... Il sera peut-etre tue; mais, ventremahon! ce sera +une mort superbe! + +Catherine frissonna et un eclair jaillit de ses yeux. + +-- Dites, s'ecria-t-elle, que vous voulez eloigner Henri d'Anjou, +dites que vous n'aimez pas votre frere! + +-- Ah! ah! ah! fit Charles en eclatant d'un rire nerveux, vous +avez devine cela, vous, que je voulais l'eloigner? Vous avez +devine cela, vous, que je ne l'aimais pas? Et quand cela serait, +voyons? Aimer mon frere! Pourquoi donc l'aimerais-je? Ah! ah! ah! +est-ce que vous voulez rire?... (Et a mesure qu'il parlait, ses +joues pales s'animaient d'une febrile rougeur.) Est-ce qu'il +m'aime, lui? Est-ce que vous m'aimez, vous? Est-ce que, excepte +mes chiens, Marie Touchet et ma nourrice, est-ce qu'il y a +quelqu'un qui m'ait jamais aime? Non, non, je n'aime pas mon +frere, je n'aime que moi, entendez-vous! et je n'empeche pas mon +frere d'en faire autant que je fais. + +-- Sire, dit Catherine s'animant a son tour, puisque vous me +decouvrez votre coeur, il faut que je vous ouvre le mien. Vous +agissez en roi faible, en monarque mal conseille; vous renvoyez +votre second frere, le soutien naturel du trone, et qui est en +tous points digne de vous succeder s'il vous advenait malheur, +laissant dans ce cas votre couronne a l'abandon; car, comme vous +le disiez, d'Alencon est jeune, incapable, faible, plus que +faible, lache! ... Et le Bearnais se dresse derriere, entendez- +vous? + +-- Eh! mort de tous les diables! s'ecria Charles, qu'est-ce que me +fait ce qui arrivera quand je n'y serai plus? Le Bearnais se +dresse derriere mon frere, dites-vous? Corboeuf! tant mieux! ... +Je disais que je n'aimais personne... je me trompais, j'aime +Henriot; oui, je l'aime, ce bon Henriot: il a l'air franc, la main +tiede, tandis que je ne vois autour de moi que des yeux faux et ne +touche que des mains glacees. Il est incapable de trahison envers +moi, j'en jurerais. D'ailleurs je lui dois un dedommagement: on +lui a empoisonne sa mere, pauvre garcon! des gens de ma famille, a +ce que j'ai entendu dire. D'ailleurs je me porte bien. Mais, si je +tombais malade, je l'appellerais, je ne voudrais pas qu'il me +quittat, je ne prendrais rien que de sa main, et quand je mourrai +je le ferai roi de France et de Navarre... Et, ventre du pape! au +lieu de rire a ma mort, comme feraient mes freres, il pleurerait +ou du moins il ferait semblant de pleurer. + +La foudre tombant aux pieds de Catherine l'eut moins epouvantee +que ces paroles. Elle demeura atterree, regardant Charles d'un +oeil hagard; puis enfin, au bout de quelques secondes: + +-- Henri de Navarre! s'ecria-t-elle, Henri de Navarre! roi de +France au prejudice de mes enfants! Ah! sainte madone! nous +verrons! C'est donc pour cela que vous voulez eloigner mon fils? + +-- Votre fils... et que suis-je donc moi? un fils de louve comme +Romulus! s'ecria Charles tremblant de colere et l'oeil scintillant +comme s'il se fut allume par places. Votre fils! vous avez raison, +le roi de France n'est pas votre fils lui, le roi de France n'a +pas de freres, le roi de France n'a pas de mere, le roi de France +n'a que des sujets. Le roi de France n'a pas besoin d'avoir des +sentiments, il a des volontes. Il se passera qu'on l'aime, mais il +veut qu'on lui obeisse. + +-- Sire, vous avez mal interprete mes paroles: j'ai appele mon +fils celui qui allait me quitter. Je l'aime mieux en ce moment +parce que c'est lui qu'en ce moment je crains le plus de perdre. +Est-ce un crime a une mere de desirer que son enfant ne la quitte +pas? + +-- Et moi, je vous dis qu'il vous quittera, je vous dis qu'il +quittera la France, qu'il s'en ira en Pologne, et cela dans deux +jours; et si vous ajoutez une parole ce sera demain; et si vous ne +baissez pas le front, si vous n'eteignez pas la menace de vos +yeux, je l'etrangle ce soir comme vous vouliez qu'on etranglat +hier l'amant de votre fille. Seulement je ne le manquerai pas, +moi, comme nous avons manque La Mole. + +Sous cette premiere menace, Catherine baissa le front; mais +presque aussitot elle le releva. + +-- Ah! pauvre enfant! dit-elle, ton frere veut te tuer. Eh bien, +soit tranquille, ta mere te defendra. + +-- Ah! l'on me brave! s'ecria Charles. Eh bien, par le sang du +Christ! il mourra, non pas ce soir, non pas tout a l'heure, mais a +l'instant meme. Ah! une arme! une dague! un couteau! ... Ah! + +Et Charles, apres avoir porte inutilement les yeux autour de lui +pour chercher ce qu'il demandait, apercut le petit poignard que sa +mere portait a sa ceinture, se jeta dessus, l'arracha de sa gaine +de chagrin incrustee d'argent, et bondit hors de la chambre pour +aller frapper Henri d'Anjou partout ou il le trouverait. Mais en +arrivant dans le vestibule ses forces surexcitees au-dela de la +puissance humaine, l'abandonnerent tout a coup: il etendit le +bras, laissa tomber l'arme aigue, qui resta fichee dans le +parquet, jeta un cri lamentable, s'affaissa sur lui-meme et roula +sur le plancher. + +En meme temps le sang jaillit en abondance de ses levres et de son +nez. + +-- Jesus! dit-il, on me tue; a moi! a moi! + +Catherine, qui l'avait suivi, le vit tomber; elle regarda un +instant impassible et sans bouger; puis rappelee a elle, non par +l'amour maternel, mais par la difficulte de la situation, elle +ouvrit en criant: + +-- Le roi se trouve mal! au secours! au secours! A ce cri un monde +de serviteurs, d'officiers et de courtisans s'empresserent autour +du jeune roi. Mais avant tout le monde une femme s'etait elancee, +ecartant les spectateurs et relevant Charles pale comme un +cadavre. + +-- On me tue, nourrice, on me tue, murmura le roi baigne de sueur +et de sang. + +-- On te tue! mon Charles! s'ecria la bonne femme en parcourant +tous les visages avec un regard qui fit reculer jusqu'a Catherine +elle-meme; et qui donc cela qui te tue? + +Charles poussa un faible soupir et s'evanouit tout a fait. + +-- Ah! dit le medecin Ambroise Pare, qu'on avait envoye chercher a +l'instant meme, ah! voila le roi bien malade! + +-- Maintenant, de gre ou de force, se dit l'implacable Catherine, +il faudra bien qu'il accorde un delai. + +Et elle quitta le roi pour aller joindre son second fils, qui +attendait avec anxiete dans l'oratoire le resultat de cet +entretien si important pour lui. + + + +X +L'Horoscope + + +En sortant de l'oratoire, ou elle venait d'apprendre a Henri +d'Anjou tout ce qui s'etait passe, Catherine avait trouve Rene +dans sa chambre. + +C'etait la premiere fois que la reine et l'astrologue se +revoyaient depuis la visite que la reine lui avait faite a sa +boutique du pont Saint-Michel; seulement, la veille, la reine lui +avait ecrit, et c'etait la reponse a ce billet que Rene lui +apportait en personne. + +-- Eh bien, lui demanda la reine, l'avez-vous vu? + +-- Oui. + +-- Comment va-t-il? + +-- Plutot mieux que plus mal. + +-- Et peut-il parler? + +-- Non, l'epee a traverse le larynx. + +-- Je vous avais dit en ce cas de le faire ecrire? + +-- J'ai essaye, lui-meme a reuni toutes ses forces; mais sa main +n'a pu tracer que deux lettres presque illisibles, puis il s'est +evanoui: la veine jugulaire a ete ouverte, et le sang qu'il a +perdu lui a ote toutes ses forces. + +-- Avez-vous vu ces lettres? + +-- Les voici. + +Rene tira un papier de sa poche et le presenta a Catherine, qui le +deplia vivement. + +-- Un M et un O, dit-elle... Serait-ce decidement ce La Mole, et +toute cette comedie de Marguerite ne serait-elle qu'un moyen de +detourner les soupcons? + +-- Madame, dit Rene, si j'osais emettre mon opinion dans une +affaire ou Votre Majeste hesite a former la sienne, je lui dirais +que je crois M. de La Mole trop amoureux pour s'occuper +serieusement de politique. + +-- Vous croyez? + +-- Oui, surtout trop amoureux de la reine de Navarre pour servir +avec devouement le roi, car il n'y a pas de veritable amour sans +jalousie. + +-- Et vous le croyez donc tout a fait amoureux? + +-- J'en suis sur. + +-- Aurait-il eu recours a vous? + +-- Oui. + +-- Et il vous a demande quelque breuvage, quelque philtre? + +-- Non, nous nous en sommes tenus a la figure de cire. + +-- Piquee au coeur? + +-- Piquee au coeur. + +-- Et cette figure existe toujours? + +-- Oui. + +-- Elle est chez vous? + +-- Elle est chez moi. + +-- Il serait curieux, dit Catherine, que ces preparations +cabalistiques eussent reellement l'effet qu'on leur attribue. + +-- Votre Majeste est plus que moi a meme d'en juger. + +-- La reine de Navarre aime-t-elle M. de La Mole? + +-- Elle l'aime au point de se perdre pour lui. Hier elle l'a sauve +de la mort au risque de son honneur et de sa vie. Vous voyez, +madame, et cependant vous doutez toujours. + +-- De quoi? + +-- De la science. + +-- C'est qu'aussi la science m'a trahie, dit Catherine en +regardant fixement Rene, qui supporta admirablement bien ce +regard. + +-- En quelle occasion? + +-- Oh! vous savez ce que je veux dire; a moins toutefois que ce +soit le savant et non la science. + +-- Je ne sais ce que vous voulez dire, madame, repondit le +Florentin. + +-- Rene, vos parfums ont-ils perdu leur odeur? + +-- Non, madame, quand ils sont employes par moi; mais il est +possible qu'en passant par la main des autres... Catherine sourit +et hocha la tete. + +-- Votre opiat a fait merveille, Rene, dit-elle, et madame de +Sauve a les levres plus fraiches et plus vermeilles que jamais. + +-- Ce n'est pas mon opiat qu'il faut en feliciter, madame, car la +baronne de Sauve, usant du droit qu'a toute jolie femme d'etre +capricieuse, ne m'a plus reparle de cet opiat, et moi, de mon +cote, apres la recommandation que m'avait faite Votre Majeste, +j'ai juge a propos de ne lui en point envoyer. Les boites sont +donc toutes encore a la maison telles que vous les y avez +laissees, moins une qui a disparu sans que je sache quelle +personne me l'a prise ni ce que cette personne a voulu en faire. + +-- C'est bien, Rene, dit Catherine; peut-etre plus tard +reviendrons-nous la-dessus; en attendant, parlons d'autre chose. + +-- J'ecoute, madame. + +-- Que faut-il pour apprecier la duree probable de la vie d'une +personne? + +-- Savoir d'abord le jour de sa naissance, l'age qu'elle a, et +sous quel signe elle a vu le jour. + +-- Puis ensuite? + +-- Avoir de son sang et de ses cheveux. + +-- Et si je vous porte de son sang et de ses cheveux, si je vous +dis sous quel signe il a vu le jour, si je vous dis l'age qu'il a, +le jour de sa naissance, vous me direz, vous, l'epoque probable de +sa mort? + +-- Oui, a quelques jours pres. + +-- C'est bien. J'ai de ses cheveux, je me procurerai de son sang. + +-- La personne est-elle nee pendant le jour ou pendant la nuit? + +-- A cinq heures vingt-trois minutes du soir. + +-- Soyez demain a cinq heures chez moi, l'experience doit etre +faite a l'heure precise de la naissance. + +-- C'est bien, dit Catherine, _nous y serons. _Rene salua et +sortit sans paraitre avoir remarque le _nous y serons_, qui +indiquait cependant, que contre son habitude, Catherine ne +viendrait pas seule. + +Le lendemain, au point du jour, Catherine passa chez son fils. A +minuit elle avait fait demander de ses nouvelles, et on lui avait +repondu que maitre Ambroise Pare etait pres de lui, et s'appretait +a le saigner si la meme agitation nerveuse continuait. + +Encore tressaillant dans son sommeil, encore pale du sang qu'il +avait perdu, Charles dormait sur l'epaule de sa fidele nourrice, +qui, appuyee contre son lit, n'avait point depuis trois heures +change de position, de peur de troubler le repos de son cher +enfant. + +Une legere ecume venait poindre de temps en temps sur les levres +du malade, et la nourrice l'essuyait avec une fine batiste brodee. +Sur le chevet etait un mouchoir tout macule de larges taches de +sang. + +Catherine eut un instant l'idee de s'emparer de ce mouchoir, mais +elle pensa que ce sang, mele comme il l'etait a la salive qui +l'avait detrempe, n'aurait peut-etre pas la meme efficacite; elle +demanda a la nourrice si le medecin n'avait pas saigne son fils +comme il lui avait fait dire qu'il le devait faire. La nourrice +repondit que si, et que la saignee avait ete si abondante que +Charles s'etait evanoui deux fois. + +La reine mere, qui avait quelque connaissance en medecine comme +toutes les princesses de cette epoque, demanda a voir le sang; +rien n'etait plus facile, le medecin avait recommande qu'on le +conservat pour en etudier les phenomenes. + +Il etait dans une cuvette dans le cabinet a cote de la chambre. +Catherine y passa pour l'examiner, remplit de la rouge liqueur un +petit flacon qu'elle avait apporte dans cette intention; puis +rentra, cachant dans ses poches ses doigts, dont l'extremite eut +denonce la profanation qu'elle venait de commettre. + +Au moment ou elle reparaissait sur le seuil du cabinet, Charles +rouvrit les yeux et fut frappe de la vue de sa mere. Alors +rappelant, comme a la suite d'un reve, toutes ses pensees +empreintes de rancune: + +-- Ah! c'est vous, madame? dit-il. Eh bien, annoncez a votre fils +bien-aime, a votre Henri d'Anjou, que ce sera pour demain. + +-- Mon cher Charles, dit Catherine, ce sera pour le jour que vous +voudrez. Tranquillisez-vous et dormez. + +Charles, comme s'il eut cede a ce conseil, ferma effectivement les +yeux; et Catherine qui l'avait donne comme on fait pour consoler +un malade ou un enfant, sortit de sa chambre. Mais derriere elle, +et lorsqu'il eut entendu se refermer la porte, Charles se +redressa, et tout a coup, d'une voix etouffee par l'acces dont il +souffrait encore: + +-- Mon chancelier! cria-t-il, les sceaux, la cour! ... qu'on me +fasse venir tout cela. + +La nourrice, avec une tendre violence, ramena la tete du roi sur +son epaule, et pour le rendormir essaya de le bercer comme +lorsqu'il etait enfant. + +-- Non, non, nourrice, je ne dormirai plus. Appelle mes gens, je +veux travailler ce matin. + +Quand Charles parlait ainsi, il fallait obeir; et la nourrice +elle-meme, malgre les privileges que son royal nourrisson lui +avait conserves, n'osait aller contre ses commandements. On fit +venir ceux que le roi demandait, et la seance fut fixee, non pas +au lendemain, c'etait chose impossible, mais a cinq jours de la. + +Cependant a l'heure convenue, c'est-a-dire a cinq heures, la reine +mere et le duc d'Anjou se rendaient chez Rene, lequel, prevenu, +comme on le sait, de cette visite, avait tout prepare pour la +seance mysterieuse. + +Dans la chambre a droite, c'est-a-dire dans la chambre aux +sacrifices, rougissait, sur un rechaud ardent, une lame d'acier +destinee a representer, par ses capricieuses arabesques, les +evenements de la destinee sur laquelle on consultait l'oracle; sur +l'autel etait prepare le livre des sorts, et pendant la nuit, qui +avait ete fort claire, Rene avait pu etudier la marche et +l'attitude des constellations. + +Henri d'Anjou entra le premier; il avait de faux cheveux; un +masque couvrait sa figure et un grand manteau de nuit deguisait sa +taille. Sa mere vint ensuite; et si elle n'eut pas su d'avance que +c'etait son fils qui l'attendait la, elle-meme n'eut pu le +reconnaitre. Catherine ota son masque; le duc d'Anjou, au +contraire, garda le sien. + +-- As-tu fait cette nuit tes observations? demanda Catherine. + +-- Oui, madame, dit-il; et la reponse des astres m'a deja appris +le passe. Celui pour qui vous m'interrogez a, comme toutes les +personnes nees sous le signe de l'ecrevisse, le coeur ardent et +d'une fierte sans exemple. Il est puissant; il a vecu pres d'un +quart de siecle; il a jusqu'a present obtenu du ciel gloire et +richesse. Est-ce cela, madame? + +-- Peut-etre, dit Catherine. + +-- Avez-vous les cheveux et le sang? + +-- Les voici. + +Et Catherine remit au necromancien une boucle de cheveux d'un +blond fauve et une petite fiole de sang. + +Rene prit la fiole, la secoua pour bien reunir la fibrine et la +serosite, et laissa tomber sur la lame rougie une large goutte de +cette chair coulante, qui bouillonna a l'instant meme et +s'extravasa bientot en dessins fantastiques. + +-- Oh! madame, s'ecria Rene, je le vois se tordre en d'atroces +douleurs. Entendez-vous comme il gemit, comme il crie a l'aide! +Voyez-vous comme tout devient sang autour de lui? Voyez-vous +comme, enfin, autour de son lit de mort s'appretent de grands +combats? Tenez, voici les lances; tenez, voici les epees. + +-- Sera-ce long? demanda Catherine palpitante d'une emotion +indicible et arretant la main de Henri d'Anjou, qui, dans son +avide curiosite, se penchait au-dessus du brasier. + +Rene s'approcha de l'autel et repeta une priere cabalistique, +mettant a cette action un feu et une conviction qui gonflaient les +veines de ses tempes et lui donnaient ces convulsions prophetiques +et ces tressaillements nerveux qui prenaient les pythies antiques +sur le trepied et les poursuivaient jusque sur leur lit de mort. + +Enfin il se releva et annonca que tout etait pret, prit d'une main +le flacon encore aux trois quarts plein, et de l'autre la boucle +de cheveux; puis commandant a Catherine d'ouvrir le livre au +hasard et de laisser tomber sa vue sur le premier endroit venu, il +versa sur la lame d'acier tout le sang, et jeta dans le brasier +tous les cheveux, en prononcant une phrase cabalistique composee +de mots hebreux auxquels il n'entendait rien lui-meme. + +Aussitot le duc d'Anjou et Catherine virent s'etendre sur cette +lame une figure blanche comme celle d'un cadavre enveloppe de son +suaire. + +Une autre figure, qui semblait celle d'une femme, etait inclinee +sur la premiere. + +En meme temps les cheveux s'enflammerent en donnant un seul jet de +feu, clair, rapide, darde comme une langue rouge. + +-- Un an! s'ecria Rene, un an a peine, et cet homme sera mort, et +une femme pleurera seule sur lui. Mais non, la-bas, au bout de la +lame, une autre femme encore, qui tient comme un enfant dans ses +bras. + +Catherine regarda son fils, et, toute mere qu'elle etait, sembla +lui demander quelles etaient ces deux femmes. + +Mais Rene achevait a peine, que la plaque d'acier redevint +blanche; tout s'y etait graduellement efface. + +Alors Catherine ouvrit le livre au hasard, et lut, d'une voix +dont, malgre toute sa force, elle ne pouvait cacher l'alteration, +le distique suivant: + +_Ains a peri cil que l'on redoutoit, Plus tot, trop tot, si +prudence n'etoit._ + +Un profond silence regna quelque temps autour du brasier. + +-- Et pour celui que tu sais, demanda Catherine, quels sont les +signes de ce mois? + +-- Florissant comme toujours, madame. A moins de vaincre le destin +par une lutte de dieu a dieu, l'avenir est bien certainement a cet +homme. Cependant... + +-- Cependant, quoi? + +-- Une des etoiles qui composent sa pleiade est restee pendant le +temps de mes observations couverte d'un nuage noir. + +-- Ah! s'ecria Catherine, un nuage noir... Il y aurait donc +quelque esperance? + +-- De qui parlez-vous, madame? demanda le duc d'Anjou. Catherine +emmena son fils loin de la lueur du brasier et lui parla a voix +basse. Pendant ce temps Rene s'agenouillait, et a la clarte de la +flamme, versant dans sa main une derniere goutte de sang demeuree +au fond de la fiole: + +-- Bizarre contradiction, disait-il, et qui prouve combien peu +sont solides les temoignages de la science simple que pratiquent +les hommes vulgaires! Pour tout autre que moi, pour un medecin, +pour un savant, pour maitre Ambroise Pare lui-meme, voila un sang +si pur, si fecond, si plein de mordant et de sucs animaux, qu'il +promet de longues annees au corps dont il est sorti; et cependant +toute cette vigueur doit disparaitre bientot, toute cette vie doit +s'eteindre avant un an! + +Catherine et Henri d'Anjou s'etaient retournes et ecoutaient. Les +yeux du prince brillaient a travers son masque. + +-- Ah! continua Rene, c'est qu'aux savants ordinaires le present +seul appartient; tandis qu'a nous appartiennent le passe et +l'avenir. + +-- Ainsi donc, continua Catherine, vous persistez a croire qu'il +mourra avant une annee? + +-- Aussi certainement que nous sommes ici trois personnes vivantes +qui un jour reposeront a leur tour dans le cercueil. + +-- Cependant vous disiez que le sang etait pur et fecond, vous +disiez que ce sang promettait une longue vie? + +-- Oui, si les choses suivaient leur cours naturel. Mais n'est-il +pas possible qu'un accident... + +-- Ah! oui, vous entendez, dit Catherine a Henri, un accident... + +-- Helas! dit celui-ci, raison de plus pour demeurer. + +-- Oh! quant a cela, n'y songez plus, c'est chose impossible. +Alors se retournant vers Rene: + +-- Merci, dit le jeune homme en deguisant le timbre de sa voix, +merci; prends cette bourse. + +-- Venez, _comte_, dit Catherine, donnant a dessein a son fils un +titre qui devait derouter les conjectures de Rene. Et ils +partirent. + +-- Oh! ma mere, vous voyez, dit Henri, un accident! ... et si cet +accident-la arrive, je ne serai point la; je serai a quatre cents +lieues de vous... + +-- Quatre cents lieues se font en huit jours, mon fils. + +-- Oui; mais sait-on si ces gens-la me laisseront revenir? Que ne +puis-je attendre, ma mere! ... + +-- Qui sait? dit Catherine; cet accident dont parle Rene n'est-il +pas celui qui, depuis hier, couche le roi sur un lit de douleur? +Ecoutez, rentrez de votre cote, mon enfant; moi, je vais passer +par la petite porte du cloitre des Augustines, ma suite m'attend +dans ce couvent. Allez, Henri, allez, et gardez-vous d'irriter +votre frere, si vous le voyez. + + + +XI +Les confidences + + +La premiere chose qu'apprit le duc d'Anjou en arrivant au Louvre, +c'est que l'entree solennelle des ambassadeurs etait fixee au +cinquieme jour. Les tailleurs et les joailliers attendaient le +prince avec de magnifiques habits et de superbes parures que le +roi avait commandes pour lui. + +Pendant qu'il les essayait avec une colere qui mouillait ses yeux +de larmes, Henri de Navarre s'egayait fort d'un magnifique collier +d'emeraudes, d'une epee a poignee d'or et d'une bague precieuse +que Charles lui avait envoyes le matin meme. + +D'Alencon venait de recevoir une lettre et s'etait renferme dans +sa chambre pour la lire en toute liberte. + +Quant a Coconnas, il demandait son ami a tous les echos du Louvre. + +En effet, comme on le pense bien, Coconnas, assez peu surpris de +ne pas voir rentrer La Mole de toute la nuit, avait commence dans +la matinee a concevoir quelque inquietude: il s'etait en +consequence mis a la recherche de son ami, commencant son +investigation par l'hotel de la Belle-Etoile, passant de l'hotel +de la Belle-Etoile a la rue Cloche-Percee, de la rue Cloche-Percee +a la rue Tizon, de la rue Tizon au pont Saint-Michel, enfin du +pont Saint-Michel au Louvre. + +Cette investigation avait ete faite, vis-a-vis de ceux auxquels +elle s'adressait, d'une facon tantot si originale, tantot si +exigeante, ce qui est facile a concevoir quand on connait le +caractere excentrique de Coconnas, qu'elle avait suscite entre lui +et trois seigneurs de la cour des explications qui avaient fini a +la mode de l'epoque, c'est-a-dire sur le terrain. Coconnas avait +mis a ces rencontres la conscience qu'il mettait d'ordinaire a ces +sortes de choses; il avait tue le premier et blesse les deux +autres, en disant: + +-- Ce pauvre La Mole, il savait si bien le latin! + +C'etait au point que le dernier, qui etait le baron de Boissey, +lui avait dit en tombant: + +-- Ah! pour l'amour du ciel, Coconnas, varie un peu, et dis au +moins qu'il savait le grec. + +Enfin, le bruit de l'aventure du corridor avait transpire: +Coconnas s'en etait gonfle de douleur, car un instant il avait cru +que tous ces rois et tous ces princes lui avaient tue son ami, et +l'avaient jete dans quelque oubliette. + +Il apprit que d'Alencon avait ete de la partie, et passant par- +dessus la majeste qui entourait le prince du sang, il l'alla +trouver et lui demanda une explication comme il l'eut fait envers +un simple gentilhomme. + +D'Alencon eut d'abord bonne envie de mettre a la porte +l'impertinent qui venait lui demander compte de ses actions; mais +Coconnas parlait d'un ton de voix si bref, ses yeux flamboyaient +d'un tel eclat, l'aventure des trois duels en moins de vingt- +quatre heures avait place le Piemontais si haut, qu'il reflechit, +et qu'au lieu de se livrer a son premier mouvement, il repondit a +son gentilhomme avec un charmant sourire: + +-- Mon cher Coconnas, il est vrai que le roi furieux d'avoir recu +sur l'epaule une aiguiere d'argent, le duc d'Anjou mecontent +d'avoir ete coiffe avec une compote d'oranges, et le duc de Guise +humilie d'avoir ete soufflete avec un quartier de sanglier, ont +fait la partie de tuer M. de La Mole; mais un ami de votre ami a +detourne le coup. La partie a donc manque, je vous en donne ma +parole de prince. + +-- Ah! fit Coconnas respirant sur cette assurance comme un +soufflet de forge, ah! mordi, Monseigneur, voila qui est bien, et +je voudrais connaitre cet ami, pour lui prouver ma reconnaissance. + +M. d'Alencon ne repondit rien, mais sourit plus agreablement +encore qu'il ne l'avait fait; ce qui laissa croire a Coconnas que +cet ami n'etait autre que le prince lui-meme. + +-- Eh bien, Monseigneur! reprit-il, puisque vous avez tant fait +que de me dire le commencement de l'histoire, mettez le comble a +vos bontes en me racontant la fin. On voulait le tuer, mais on ne +l'a pas tue, me dites-vous; voyons! qu'en a-t-on fait? Je suis +courageux, allez! dites, et je sais supporter une mauvaise +nouvelle. On l'a jete dans quelque cul de basse-fosse, n'est-ce +pas? Tant mieux, cela le rendra circonspect. Il ne veut jamais +ecouter mes conseils. D'ailleurs on l'en tirera, mordi! Les +pierres ne sont pas dures pour tout le monde. + +D'Alencon hocha la tete. + +-- Le pis de tout cela, dit-il, mon brave Coconnas, c'est que +depuis cette aventure ton ami a disparu, sans qu'on sache ou il +est passe. + +-- Mordi! s'ecria le Piemontais en palissant de nouveau, fut-il +passe en enfer, je saurai ou il est. + +-- Ecoute, dit d'Alencon qui avait, mais par des motifs bien +differents, aussi bonne envie que Coconnas de savoir ou etait La +Mole, je te donnerai un conseil d'ami. + +-- Donnez, Monseigneur, dit Coconnas, donnez. + +-- Va trouver la reine Marguerite, elle doit savoir ce qu'est +devenu celui que tu pleures. + +-- S'il faut que je l'avoue a Votre Altesse, dit Coconnas, j'y +avais deja pense, mais je n'avais point ose; car, outre que madame +Marguerite m'impose plus que je ne saurais dire, j'avais peur de +la trouver dans les larmes. Mais, puisque Votre Altesse m'assure +que La Mole n'est pas mort et que Sa Majeste doit savoir ou il +est, je vais faire provision de courage et aller la trouver. + +-- Va, mon ami, va, dit le duc Francois. Et quand tu auras des +nouvelles, donne-m'en a moi-meme; car je suis en verite aussi +inquiet que toi. Seulement souviens-toi d'une chose, Coconnas... + +-- Laquelle? + +-- Ne dis pas que tu viens de ma part, car en commettant cette +imprudence tu pourrais bien ne rien apprendre. + +-- Monseigneur, dit Coconnas, du moment ou Votre Altesse me +recommande le secret sur ce point, je serai muet comme une tanche +ou comme la reine mere. + +"Bon prince, excellent prince, prince magnanime", murmura Coconnas +en se rendant chez la reine de Navarre. + +Marguerite attendait Coconnas, car le bruit de son desespoir etait +arrive jusqu'a elle, et en apprenant par quels exploits ce +desespoir s'etait signale, elle avait presque pardonne a Coconnas +la facon quelque peu brutale dont il traitait son amie madame la +duchesse de Nevers, a laquelle le Piemontais ne s'etait point +adresse a cause d'une grosse brouille existant deja depuis deux ou +trois jours entre eux. Il fut donc introduit chez la reine +aussitot qu'annonce. + +Coconnas entra, sans pouvoir surmonter ce certain embarras dont il +avait parle a d'Alencon qu'il eprouvait toujours en face de la +reine, et qui lui etait bien plus inspire par la superiorite de +l'esprit que par celle du rang; mais Marguerite l'accueillit avec +un sourire qui le rassura tout d'abord. + +-- Eh! madame, dit-il, rendez-moi mon ami, je vous en supplie, ou +dites-moi tout au moins ce qu'il est devenu; car sans lui je ne +puis pas vivre. Supposez Euryale sans Nisus, Damon sans Pythias, +ou Oreste sans Pylade, et ayez pitie de mon infortune en faveur +d'un des heros que je viens de vous citer, et dont le coeur, je +vous le jure, ne l'emportait pas en tendresse sur le mien. + +Marguerite sourit, et apres avoir fait promettre le secret a +Coconnas, elle lui raconta la fuite par la fenetre. Quant au lieu +de son sejour, si instantes que fussent les prieres du Piemontais, +elle garda sur ce point le plus profond silence. Cela ne +satisfaisait qu'a demi Coconnas; aussi se laissa-t-il aller a des +apercus diplomatiques de la plus haute sphere. Il en resulta que +Marguerite vit clairement que le duc d'Alencon etait de moitie +dans le desir qu'avait son gentilhomme de connaitre ce qu'etait +devenu La Mole. + +-- Eh bien, dit la reine, si vous voulez absolument savoir quelque +chose de positif sur le compte de votre ami, demandez au roi Henri +de Navarre, c'est le seul qui ait le droit de parler; quant a moi, +tout ce que je puis vous dire, c'est que celui que vous cherchez +est vivant: croyez-en ma parole. + +-- J'en crois une chose plus certaine encore, madame, repondit +Coconnas, ce sont vos beaux yeux qui n'ont point pleure. + +Puis, croyant qu'il n'y avait rien a ajouter a une phrase qui +avait le double avantage de rendre sa pensee et d'exprimer la +haute opinion qu'il avait du merite de La Mole, Coconnas se retira +en ruminant un raccommodement avec madame de Nevers, non pas pour +elle personnellement, mais pour savoir d'elle ce qu'il n'avait pu +savoir de Marguerite. + +Les grandes douleurs sont des situations anormales dont l'esprit +secoue le joug aussi vite qu'il lui est possible. L'idee de +quitter Marguerite avait d'abord brise le coeur de La Mole; et +c'etait bien plutot pour sauver la reputation de la reine que pour +preserver sa propre vie qu'il avait consenti a fuir. + +Aussi des le lendemain au soir etait-il revenu a Paris pour revoir +Marguerite a son balcon. Marguerite, de son cote, comme si une +voix secrete lui eut appris le retour du jeune homme, avait passe +toute la soiree a sa fenetre; il en resulta que tous deux +s'etaient revus avec ce bonheur indicible qui accompagne les +jouissances defendues. Il y a meme plus: l'esprit melancolique et +romanesque de La Mole trouvait un certain charme a ce contretemps. +Cependant, comme l'amant veritablement epris n'est heureux qu'un +moment, celui pendant lequel il voit ou possede, et souffre +pendant tout le temps de l'absence, La Mole, ardent de revoir +Marguerite, s'occupa d'organiser au plus vite, l'evenement qui +devait la lui rendre, c'est-a-dire la fuite du roi de Navarre. + +Quant a Marguerite, elle se laissait, de son cote, aller au +bonheur d'etre aimee avec un devouement si pur. Souvent elle s'en +voulait de ce qu'elle regardait comme une faiblesse; elle, cet +esprit viril, meprisant les pauvretes de l'amour vulgaire, +insensible aux minuties qui en font pour les ames tendres le plus +doux, le plus delicat, le plus desirable de tous les bonheurs, +elle trouvait sa journee sinon heureusement remplie, du moins +heureusement terminee, quand vers neuf heures, paraissant a son +balcon vetue d'un peignoir blanc, elle apercevait sur le quai, +dans l'ombre, un cavalier dont la main se posait sur ses levres, +sur son coeur; c'etait alors une toux significative, qui rendait a +l'amant le souvenir de la voix aimee. C'etait quelquefois aussi un +billet vigoureusement lance par une petite main et qui enveloppait +quelque bijou precieux, mais bien plus precieux encore pour avoir +appartenu a celle qui l'envoyait que pour la matiere qui lui +donnait sa valeur, et qui allait resonner sur le pave a quelques +pas du jeune homme. Alors La Mole, pareil a un milan, fondait sur +cette proie, la serrait dans son sein, repondait par la meme voie, +et Marguerite ne quittait son balcon qu'apres avoir entendu se +perdre dans la nuit les pas du cheval pousse a toute bride pour +venir, et qui, pour s'eloigner, semblait d'une matiere aussi +inerte que le fameux colosse qui perdit Troie. + +Voila pourquoi la reine n'etait pas inquiete du sort de La Mole, +auquel, du reste, de peur que ses pas ne fussent epies, elle +refusait opiniatrement tout autre rendez-vous que ces entrevues a +l'espagnole, qui duraient depuis sa fuite et se renouvelaient dans +la soiree de chacun des jours qui s'ecoulaient dans l'attente de +la reception des ambassadeurs, reception remise a quelques jours, +comme on l'a vu, par les ordres expres d'Ambroise Pare. + +La veille de cette reception, vers neuf heures du soir, comme tout +le monde au Louvre etait preoccupe des preparatifs du lendemain, +Marguerite ouvrit sa fenetre et s'avanca sur le balcon; mais a +peine y fut-elle que, sans attendre la lettre de Marguerite, La +Mole, plus presse que de coutume, envoya la sienne, qui vint, avec +son adresse accoutumee, tomber aux pieds de sa royale maitresse. +Marguerite comprit que la missive devait renfermer quelque chose +de particulier, elle rentra pour la lire. + +Le billet, sur le recto de la premiere page, renfermait ces mots: + +"Madame, il faut que je parle au roi de Navarre. L'affaire est +urgente. J'attends." + +Et sur le second recto ces mots, que l'on pouvait isoler des +premiers en separant les deux feuilles: + +"Madame et ma reine, faites que je puisse vous donner un de ces +baisers que je vous envoie. J'attends." + +Marguerite achevait a peine cette seconde partie de la lettre, +qu'elle entendit la voix de Henri de Navarre qui, avec sa reserve +habituelle, frappait a la porte commune, et demandait a Gillonne +s'il pouvait entrer. + +La reine divisa aussitot la lettre, mit une des pages dans son +corset, l'autre dans sa poche, courut a la fenetre qu'elle ferma, +et s'elancant vers la porte: + +-- Entrez, Sire, dit-elle. + +Si doucement, si promptement, si habilement que Marguerite eut +ferme cette fenetre, la commotion en etait arrivee jusqu'a Henri, +dont les sens toujours tendus avaient, au milieu de cette societe +dont il se defiait si fort, presque acquis l'exquise delicatesse +ou ils sont portes chez l'homme vivant dans l'etat sauvage. Mais +le roi de Navarre n'etait pas un de ces tyrans qui veulent +empecher leurs femmes de prendre l'air et de contempler les +etoiles. + +Henri etait souriant et gracieux comme d'habitude. + +-- Madame, dit-il, tandis que nos gens de cour essaient leurs +habits de ceremonie, je pense a venir echanger avec vous quelques +mots de mes affaires, que vous continuez de regarder comme les +votres, n'est-ce pas? + +-- Certainement, monsieur, repondit Marguerite, nos interets ne +sont-ils pas toujours les memes? + +-- Oui, madame, et c'est pour cela que je voulais vous demander ce +que vous pensez de l'affectation que M. le duc d'Alencon met +depuis quelques jours a me fuir, a ce point que depuis avant-hier +il s'est retire a Saint-Germain. Ne serait-ce pas pour lui soit un +moyen de partir seul, car il est peu surveille, soit un moyen de +ne point partir du tout? Votre avis, s'il vous plait, madame? il +sera, je vous l'avoue, d'un grand poids pour affermir le mien. + +-- Votre Majeste a raison de s'inquieter du silence de mon frere. +J'y ai songe aujourd'hui toute la journee, et mon avis est que, +les circonstances ayant change, il a change avec elles. + +-- C'est-a-dire, n'est-ce pas, que, voyant le roi Charles malade, +le duc d'Anjou roi de Pologne, il ne serait pas fache de demeurer +a Paris pour garder a vue la couronne de France? + +-- Justement. + +-- Soit. Je ne demande pas mieux, dit Henri, qu'il reste; +seulement cela change tout notre plan; car il me faut, pour partir +seul, trois fois les garanties que j'aurais demandees pour partir +avec votre frere, dont le nom et la presence dans l'entreprise me +sauvegardaient. Ce qui m'etonne seulement, c'est de ne pas +entendre parler de M. de Mouy. Ce n'est point son habitude de +demeurer ainsi sans bouger. N'en auriez-vous point eu des +nouvelles, madame? + +-- Moi, Sire! dit Marguerite etonnee; et comment voulez-vous?... + +-- Eh! pardieu, ma mie, rien ne serait plus naturel; vous avez +bien voulu, pour me faire plaisir, sauver la vie au petit La +Mole... Ce garcon a du aller a Mantes... et quand on y va, on en +peut bien revenir... + +-- Ah! voila qui me donne la clef d'une enigme dont je cherchais +vainement le mot, repondit Marguerite. J'avais laisse la fenetre +ouverte, et j'ai trouve, en rentrant, sur mon tapis, une espece de +billet. + +-- Voyez-vous cela! dit Henri. + +-- Un billet auquel d'abord je n'ai rien compris, et auquel je +n'ai attache aucune importance, continua Marguerite; peut-etre +avais-je tort et vient-il de ce cote-la. + +-- C'est possible, dit Henri; j'oserais meme dire que c'est +probable. Peut-on voir ce billet? + +-- Certainement, Sire, repondit Marguerite en remettant au roi +celle des deux feuilles de papier qu'elle avait introduite dans sa +poche. + +Le roi jeta les yeux dessus. + +-- N'est-ce point l'ecriture de M. de La Mole? dit-il. + +-- Je ne sais, repondit Marguerite; le caractere m'en a paru +contrefait. + +-- N'importe, lisons, dit Henri. Et il lut: "Madame, il faut que +je parle au roi de Navarre. L'affaire est urgente. J'attends." + +-- Ah! oui-da! ... continua Henri. Voyez-vous, il dit qu'il +attend! + +-- Certainement je le vois..., dit Marguerite. Mais que voulez- +vous? + +-- Eh! ventre-saint-gris, je veux qu'il vienne. + +-- Qu'il vienne! s'ecria Marguerite en fixant sur son mari ses +beaux yeux etonnes; comment pouvez-vous dire une chose pareille, +Sire? Un homme que le roi a voulu tuer... qui est signale, +menace... qu'il vienne! dites-vous; est-ce que c'est possible?... +Les portes sont-elles bien faites pour ceux qui ont ete... + +-- Obliges de fuir par la fenetre... vous voulez dire? + +-- Justement, et vous achevez ma pensee. + +-- Eh bien! mais, s'ils connaissent le chemin de la fenetre, +qu'ils reprennent ce chemin, puisqu'ils ne peuvent absolument pas +entrer par la porte. C'est tout simple, cela. + +-- Vous croyez? dit Marguerite rougissant de plaisir a l'idee de +se rapprocher de La Mole. + +-- J'en suis sur. + +-- Mais comment monter? demanda la reine. + +-- N'avez-vous donc pas conserve l'echelle de corde que je vous +avais envoyee? Ah! je ne reconnaitrais point la votre prevoyance +habituelle. + +-- Si fait, Sire, dit Marguerite. + +-- Alors, c'est parfait, dit Henri. + +-- Qu'ordonne donc Votre Majeste? + +-- Mais c'est tout simple, dit Henri, attachez-la a votre balcon +et la laissez pendre. Si c'est de Mouy qui attend... et je serais +tente de le croire... si c'est de Mouy qui attend et qu'il veuille +monter, il montera, ce digne ami. + +Et sans perdre de son flegme, Henri prit la bougie pour eclairer +Marguerite dans la recherche qu'elle s'appretait a faire de +l'echelle; la recherche ne fut pas longue, elle etait enfermee +dans une armoire du fameux cabinet. + +-- La, c'est cela, dit Henri; maintenant, madame, si ce n'est pas +trop exiger de votre complaisance, attachez, je vous prie, cette +echelle au balcon. + +-- Pourquoi moi et non pas vous, Sire? dit Marguerite. + +-- Parce que les meilleurs conspirateurs sont les plus prudents. +La vue d'un homme effaroucherait peut-etre notre ami, vous +comprenez. + +Marguerite sourit et attacha l'echelle. + +-- La, dit Henri en restant cache dans l'angle de l'appartement, +montrez-vous bien; maintenant faites voir l'echelle. A merveille; +je suis sur que de Mouy va monter. + +En effet, dix minutes apres, un homme ivre de joie enjamba le +balcon, et, voyant que la reine ne venait pas au-devant de lui, +demeura quelques secondes hesitant. Mais, a defaut de Marguerite, +Henri s'avanca: + +-- Tiens, dit-il gracieusement, ce n'est point de Mouy, c'est +M. de La Mole. Bonsoir, monsieur de la Mole; entrez donc, je vous +prie. + +La Mole demeura un instant stupefait. + +Peut-etre, s'il eut ete encore suspendu a son echelle au lieu +d'etre pose le pied ferme sur le balcon, fut-il tombe en arriere. + +-- Vous avez desire parler au roi de Navarre pour affaires +urgentes, dit Marguerite; je l'ai fait prevenir, et le voila. +Henri alla fermer la fenetre. + +-- Je t'aime, dit Marguerite en serrant vivement la main du jeune +homme. + +-- Eh bien, monsieur, fit Henri en presentant une chaise a La +Mole, que disons-nous? + +-- Nous disons, Sire, repondit celui-ci, que j'ai quitte +M. de Mouy a la barriere. Il desire savoir si Maurevel a parle et +si sa presence dans la chambre de Votre Majeste est connue. + +-- Pas encore, mais cela ne peut tarder; il faut donc nous hater. + +-- Votre opinion est la sienne, Sire, et si demain, pendant la +soiree, M. d'Alencon est pret a partir, il se trouvera a la porte +Saint-Marcel avec cent cinquante hommes; cinq cents vous +attendront a Fontainebleau: alors vous gagnerez Blois, Angouleme +et Bordeaux. + +-- Madame, dit Henri en se tournant vers sa femme, demain, pour +mon compte, je serai pret, le serez-vous? + +Les yeux de La Mole se fixerent sur ceux de Marguerite avec une +profonde anxiete. + +-- Vous avez ma parole, dit la reine, partout ou vous irez, je +vous suis; mais vous le savez, il faut que M. d'Alencon parte en +meme temps que nous. Pas de milieu avec lui, il nous sert ou il +nous trahit; s'il hesite, ne bougeons pas. + +-- Sait-il quelque chose de ce projet, monsieur de la Mole? +demanda Henri. + +-- Il a du, il y a quelques jours, recevoir une lettre de +M. de Mouy. + +-- Ah! ah! dit Henri, et il ne m'a parle de rien! + +-- Defiez-vous, monsieur, dit Marguerite, defiez-vous. + +-- Soyez tranquille, je suis sur mes gardes. Comment faire tenir +une reponse a M. de Mouy? + +-- Ne vous inquietez de rien, Sire. A droite ou a gauche de Votre +Majeste, visible ou invisible, demain, pendant la reception des +ambassadeurs, il sera la: un mot dans le discours de la reine qui +lui fasse comprendre si vous consentez ou non, s'il doit fuir ou +vous attendre. Si le duc d'Alencon refuse, il ne demande que +quinze jours pour tout reorganiser en votre nom. + +-- En verite, dit Henri, de Mouy est un homme precieux. Pouvez- +vous intercaler dans votre discours la phrase attendue, madame? + +-- Rien de plus facile, repondit Marguerite. + +-- Alors, dit Henri, je verrai demain M. d'Alencon; que de Mouy +soit a son poste et comprenne a demi-mot. + +-- Il y sera, Sire. + +-- Eh bien, monsieur de la Mole, dit Henri, allez lui porter ma +reponse. Vous avez sans doute dans les environs un cheval, un +serviteur? + +-- Orthon est la qui m'attend sur le quai. + +-- Allez le rejoindre, monsieur le comte. Oh! non point par la +fenetre; c'est bon dans les occasions extremes. Vous pourriez etre +vu, et comme on ne saurait pas que c'est pour moi que vous vous +exposez ainsi, vous compromettriez la reine. + +-- Mais par ou, Sire? + +-- Si vous ne pouvez pas entrer seul au Louvre, vous en pouvez +sortir avec moi, qui ai le mot d'ordre. Vous avez votre manteau, +j'ai le mien; nous nous envelopperons tous deux, et nous +traverserons le guichet sans difficulte. D'ailleurs, je serai aise +de donner quelques ordres particuliers a Orthon. Attendez ici, je +vais voir s'il n'y a personne dans les corridors. + +Henri, de l'air du monde le plus naturel, sortit pour aller +explorer le chemin. La Mole resta seul avec la reine. + +-- Oh! quand vous reverrai-je? dit La Mole. + +-- Demain soir si nous fuyons: un de ces soirs, dans la maison de +la rue Cloche-Percee, si nous ne fuyons pas. + +-- Monsieur de la Mole, dit Henri en rentrant, vous pouvez venir, +il n'y a personne. La Mole s'inclina respectueusement devant la +reine. + +-- Donnez-lui votre main a baiser, madame, dit Henri; monsieur de +La Mole n'est pas un serviteur ordinaire. Marguerite obeit. + +-- A propos, dit Henri, serrez l'echelle de corde avec soin; c'est +un meuble precieux pour des conspirateurs; et, au moment ou l'on +s'y attend le moins, on peut avoir besoin de s'en servir. Venez, +monsieur de la Mole, venez. + + + +XII +Les ambassadeurs + + +Le lendemain toute la population de Paris s'etait portee vers le +faubourg Saint-Antoine, par lequel il avait ete decide que les +ambassadeurs polonais feraient leur entree. Une haie de Suisses +contenait la foule, et des detachements de cavaliers protegeaient +la circulation des seigneurs et des dames de la cour qui se +portaient au-devant du cortege. + +Bientot parut, a la hauteur de l'abbaye Saint-Antoine, une troupe +de cavaliers vetus de rouge et de jaune, avec des bonnets et des +manteaux fourres, et tenant a la main des sabres larges et +recourbes comme les cimeterres des Turcs. + +Les officiers marchaient sur le flanc des lignes. + +Derriere cette premiere troupe en venait une seconde equipee avec +un luxe tout a fait oriental. Elle precedait les ambassadeurs, +qui, au nombre de quatre, representaient magnifiquement le plus +mythologique des royaumes chevaleresques du XVIe siecle. + +L'un de ces ambassadeurs etait l'eveque de Cracovie. Il portait un +costume demi-pontifical, demi-guerrier, mais eblouissant d'or et +de pierreries. Son cheval blanc a longs crins flottants et au pas +releve semblait souffler le feu par ses naseaux; personne n'aurait +pense que depuis un mois le noble animal faisait quinze lieues +chaque jour par des chemins que le mauvais temps avait rendus +presque impraticables. + +Pres de l'eveque marchait le palatin Lasco, puissant seigneur si +rapproche de la couronne qu'il avait la richesse d'un roi comme il +en avait l'orgueil. + +Apres les deux ambassadeurs principaux, qu'accompagnaient deux +autres palatins de haute naissance, venait une quantite de +seigneurs polonais dont les chevaux, harnaches de soie, d'or et de +pierreries, exciterent la bruyante approbation du peuple. En +effet, les cavaliers francais, malgre la richesse de leurs +equipages, etaient completement eclipses par ces nouveaux venus, +qu'ils appelaient dedaigneusement des barbares. + +Jusqu'au dernier moment, Catherine avait espere que la reception +serait remise encore et que la decision du roi cederait a sa +faiblesse, qui continuait. Mais lorsque le jour fut venu, +lorsqu'elle vit Charles, pale comme un spectre, revetir le +splendide manteau royal, elle comprit qu'il fallait plier en +apparence sous cette volonte de fer, et elle commenca de croire +que le plus sur parti pour Henri d'Anjou etait l'exil magnifique +auquel il etait condamne. + +Charles, a part les quelques mots qu'il avait prononces lorsqu'il +avait rouvert les yeux, au moment ou sa mere sortait du cabinet, +n'avait point parle a Catherine depuis la scene qui avait amene la +crise a laquelle il avait failli succomber. Chacun, dans le +Louvre, savait qu'il y avait eu une altercation terrible entre eux +sans connaitre la cause de cette altercation, et les plus hardis +tremblaient devant cette froideur et ce silence, comme tremblent +les oiseaux devant le calme menacant qui precede l'orage. + +Cependant tout s'etait prepare au Louvre, non pas comme pour une +fete, il est vrai, mais comme pour quelque lugubre ceremonie. +L'obeissance de chacun avait ete morne ou passive. On savait que +Catherine avait presque tremble, et tout le monde tremblait. + +La grande salle de reception du palais avait ete preparee, et +comme ces sortes de seances etaient ordinairement publiques, les +gardes et les sentinelles avaient recu l'ordre de laisser entrer, +avec les ambassadeurs, tout ce que les appartements et les cours +pourraient contenir de populaire. + +Quant a Paris, son aspect etait toujours celui que presente la +grande ville en pareille circonstance: c'est-a-dire empressement +et curiosite. Seulement quiconque eut bien considere ce jour-la la +population de la capitale, eut reconnu parmi les groupes composes +de ces honnetes figures de bourgeois naivement beantes, bon nombre +d'hommes enveloppes dans de grands manteaux, se repondant les uns +aux autres par des coups d'oeil, des signes de la main quand ils +etaient a distance, et echangeant a voix basse quelques mots +rapides et significatifs toutes les fois qu'ils se rapprochaient. +Ces hommes, au reste, paraissaient fort preoccupes du cortege, le +suivaient des premiers, et paraissaient recevoir leurs ordres d'un +venerable vieillard dont les yeux noirs et vifs faisaient, malgre +sa barbe blanche et ses sourcils grisonnants, ressortir la verte +activite. En effet, ce vieillard, soit par ses propres moyens, +soit qu'il fut aide par les efforts de ses compagnons, parvint a +se glisser des premiers dans le Louvre, et, grace a la +complaisance du chef des Suisses, digne huguenot fort peu +catholique malgre sa conversion, trouva moyen de se placer +derriere les ambassadeurs, juste en face de Marguerite et de Henri +de Navarre. + +Henri prevenu par La Mole que de Mouy devait, sous un deguisement +quelconque, assister a la seance, jetait les yeux de tous cotes. +Enfin ses regards rencontrerent ceux du vieillard et ne le +quitterent plus: un signe de De Mouy avait fixe tous les doutes du +roi de Navarre. Car de Mouy etait si bien deguise que Henri lui- +meme avait doute que ce vieillard a barbe blanche put etre le meme +que cet intrepide chef des huguenots qui avait fait, cinq ou six +jours auparavant, une si rude defense. + +Un mot de Henri, prononce a l'oreille de Marguerite, fixa les +regards de la reine sur de Mouy. Puis alors ses beaux yeux +s'egarerent dans les profondeurs de la salle: elle cherchait La +Mole, mais inutilement. + +La Mole n'y etait pas. + +Les discours commencerent. Le premier fut au roi. Lasco lui +demandait, au nom de la diete, son assentiment a ce que la +couronne de Pologne fut offerte a un prince de la maison de +France. + +Charles repondit par une adhesion courte et precise, presentant le +duc d'Anjou, son frere, du courage duquel il fit un grand eloge +aux envoyes polonais. Il parlait en francais; un interprete +traduisait sa reponse apres chaque periode. Et pendant que +l'interprete parlait a son tour, on pouvait voir le roi approcher +de sa bouche un mouchoir qui, a chaque fois, s'en eloignait teint +de sang. + +Quand la reponse de Charles fut terminee, Lasco se tourna vers le +duc d'Anjou, s'inclina et commenca un discours latin dans lequel +il lui offrait le trone au nom de la nation polonaise. + +Le duc repondit dans la meme langue, et d'une voix dont il +cherchait en vain a contenir l'emotion, qu'il acceptait avec +reconnaissance l'honneur qui lui etait decerne. Pendant tout le +temps qu'il parla, Charles resta debout, les levres serrees, +l'oeil fixe sur lui, immobile et menacant comme l'oeil d'un aigle. + +Quand le duc d'Anjou eut fini, Lasco prit la couronne des +Jagellons posee sur un coussin de velours rouge, et tandis que +deux seigneurs polonais revetaient le duc d'Anjou du manteau +royal, il deposa la couronne entre les mains de Charles. + +Charles fit un signe a son frere. Le duc d'Anjou vint +s'agenouiller devant lui, et de ses propres mains, Charles lui +posa la couronne sur la tete: alors les deux rois echangerent un +des plus haineux baisers que se soient jamais donnes deux freres. + +Aussitot un heraut cria: + +"Alexandre-Edouard-Henri de France, duc d'Anjou, vient d'etre +couronne roi de Pologne. Vive le roi de Pologne!" + +Toute l'assemblee repeta d'un seul cri: + +-- Vive le roi de Pologne! Alors Lasco se tourna vers Marguerite. +Le discours de la belle reine avait ete garde pour le dernier. Or, +comme c'etait une galanterie qui lui avait ete accordee pour faire +briller son beau genie, comme on disait alors, chacun porta une +grande attention a la reponse, qui devait etre en latin. Nous +avons vu que Marguerite l'avait composee elle-meme. + +Le discours de Lasco fut plutot un eloge qu'un discours. Il avait +cede, tout Sarmate qu'il etait, a l'admiration qu'inspirait a tous +la belle reine de Navarre; et empruntant la langue a Ovide, mais +le style a Ronsard, il dit que, partis de Varsovie au milieu de la +plus profonde nuit, ils n'auraient su, lui et ses compagnons, +comment retrouver leur chemin, si, comme les rois mages, ils +n'avaient eu deux etoiles pour les guider; etoiles qui devenaient +de plus en plus brillantes a mesure qu'ils approchaient de la +France, et qu'ils reconnaissaient maintenant n'etre autre chose +que les deux beaux yeux de la reine de Navarre. Enfin, passant de +l'Evangile au Coran, de la Syrie a l'Arabie Petree, de Nazareth a +La Mecque, il termina en disant qu'il etait tout pret a faire ce +que faisaient les sectateurs ardents du Prophete, qui, une fois +qu'ils avaient eu le bonheur de contempler son tombeau, se +crevaient les yeux, jugeant qu'apres avoir joui d'une si belle vue +rien dans ce monde ne valait plus la peine d'etre admire. + +Ce discours fut couvert d'applaudissements de la part de ceux qui +parlaient latin, parce qu'ils partageaient l'opinion de l'orateur; +de la part de ceux qui ne l'entendaient point, parce qu'ils +voulaient avoir l'air de l'entendre. + +Marguerite fit d'abord une gracieuse reverence au galant Sarmate; +puis, tout en repondant a l'ambassadeur, fixant les yeux sur de +Mouy, elle commenca en ces termes: + +"_Quod nunc hac in aula insperati adestis exultaremus ego et +conjux, nisi ideo immineret calimitas, scilicet non solum fratris +sed etiam amici orbitas.__[4]_" + +Ces paroles avaient deux sens, et, tout en s'adressant a de Mouy, +pouvaient s'adresser a Henri d'Anjou. Aussi ce dernier salua-t-il +en signe de reconnaissance. + +Charles ne se rappela point avoir lu cette phrase dans le discours +qui lui avait ete communique quelques jours auparavant; mais il +n'attachait point grande importance aux paroles de Marguerite, +qu'il savait etre un discours de simple courtoisie. D'ailleurs, il +comprenait fort mal le latin. + +Marguerite continua: + +"_Adeo dolemur a te dividi ut tecum proficisci maluissemus. __Sed +idem fatum que nunc sine ulla mora Lutetia cedere juberis, hac in +urbe detinet. Proficiscere ergo, frater; proficiscere, amice; +proficiscere sine nobis; proficiscentem sequentur spes et +desideria nostra_.[5]" + +On devine aisement que de Mouy ecoutait avec une attention +profonde ces paroles, qui, adressees aux ambassadeurs, etaient +prononcees pour lui seul. Henri avait bien deja deux ou trois fois +tourne la tete negativement sur les epaules, pour faire comprendre +au jeune huguenot que d'Alencon avait refuse; mais ce geste, qui +pouvait etre un effet du hasard, eut paru insuffisant a de Mouy, +si les paroles de Marguerite ne fussent venues le confirmer. Or, +tandis qu'il regardait Marguerite et l'ecoutait de toute son ame, +ses deux yeux noirs, si brillants sous leurs sourcils gris, +frapperent Catherine, qui tressaillit comme a une commotion +electrique, et qui ne detourna plus son regard de ce cote de la +salle. + +-- Voila une figure etrange, murmura-t-elle tout en continuant de +composer son visage selon les lois du ceremonial. Qui donc est cet +homme qui regarde si attentivement Marguerite, et que, de leur +cote Marguerite et Henri regardent si attentivement? + +Cependant la reine de Navarre continuait son discours, qui, a +partir de ce moment, repondait aux politesses de l'envoye +polonais, tandis que Catherine se creusait la tete, cherchant quel +pouvait etre le nom de ce beau vieillard, lorsque le maitre des +ceremonies, s'approchant d'elle par derriere, lui remit un sachet +de satin parfume contenant un papier plie en quatre. Elle ouvrit +le sachet, tira le papier, et lut ces mots: + +"Maurevel, a l'aide d'un cordial que je viens de lui donner, a +enfin repris quelque force, et est parvenu a ecrire le nom de +l'homme qui se trouvait dans la chambre du roi de Navarre. Cet +homme, c'est M. de Mouy." + +-- De Mouy! pensa la reine; eh bien, j'en avais le pressentiment. +Mais ce vieillard... Eh! _cospetto! ..._ ce vieillard, c'est... + +Catherine demeura l'oeil fixe, la bouche beante. Puis, se penchant +a l'oreille du capitaine des gardes qui se tenait a son cote: + +-- Regardez, monsieur de Nancey, lui dit-elle, mais sans +affectation; regardez le seigneur Lasco, celui qui parle en ce +moment. Derriere lui... c'est cela... voyez-vous un vieillard a +barbe blanche, en habit de velours noir? + +-- Oui, madame, repondit le capitaine. + +-- Bon, ne le perdez pas de vue. + +-- Celui auquel le roi de Navarre fait un signe? + +-- Justement. Placez-vous a la porte du Louvre avec dix hommes, +et, quand il sortira, invitez-le de la part du roi a diner. S'il +vous suit, conduisez-le dans une chambre ou vous le retiendrez +prisonnier. S'il vous resiste, emparez vous-en mort ou vif. Allez! +allez! + +Heureusement Henri, fort peu occupe du discours de Marguerite, +avait l'oeil arrete sur Catherine, et n'avait point perdu une +seule expression de son visage. En voyant les yeux de la reine +mere fixes avec un si grand acharnement sur de Mouy, il +s'inquieta; en lui voyant donner un ordre au capitaine des gardes, +il comprit tout. + +Ce fut en ce moment qu'il fit le geste qu'avait surpris +M. de Nancey, et qui, dans la langue des signes, voulait dire: +Vous etes decouvert, sauvez-vous a l'instant meme. + +De Mouy comprit ce geste, qui couronnait si bien la portion du +discours de Marguerite qui lui etait adresse. Il ne se le fit pas +dire deux fois, il se perdit dans la foule, et disparut. + +Mais Henri ne fut tranquille que lorsqu'il eut vu M. de Nancey +revenir a Catherine, et qu'il eut compris a la contraction du +visage de la reine mere que celui-ci lui annoncait qu'il etait +arrive trop tard. L'audience etait finie. Marguerite echangeait +encore quelques paroles non officielles avec Lasco. + +Le roi se leva chancelant, salua et sortit appuye sur l'epaule +d'Ambroise Pare, qui ne le quittait pas depuis l'accident qui lui +etait arrive. + +Catherine, pale de colere, et Henri, muet de douleur, le +suivirent. + +Quant au duc d'Alencon, il s'etait completement efface pendant la +ceremonie; et pas une fois le regard de Charles qui ne s'etait pas +ecarte un instant du duc d'Anjou, ne s'etait fixe sur lui. + +Le nouveau roi de Pologne se sentait perdu. Loin de sa mere, +enleve par ces barbares du Nord, il etait semblable a Antee, ce +fils de la Terre, qui perdait ses forces, souleve dans les bras +d'Hercule. Une fois hors de la frontiere, le duc d'Anjou se +regardait comme a tout jamais exclu du trone de France. + +Aussi, au lieu de suivre le roi, ce fut chez sa mere qu'il se +retira. + +Il la trouva non moins sombre et non moins preoccupee que lui- +meme, car elle songeait a cette tete fine et moqueuse qu'elle +n'avait point perdue de vue pendant la ceremonie, a ce Bearnais +auquel la destinee semblait faire place en balayant autour de lui +les rois, princes assassins, ses ennemis et ses obstacles. + +En voyant son fils bien-aime pale sous sa couronne, brise sous son +manteau royal, joignant sans rien dire, en signe de supplication, +ses belles mains, qu'il tenait d'elle, Catherine se leva et alla a +lui. + +-- Oh! ma mere, s'ecria le roi de Pologne, me voila condamne a +mourir dans l'exil! + +-- Mon fils, lui dit Catherine, oubliez-vous si vite la prediction +de Rene? Soyez tranquille, vous n'y demeurerez pas longtemps. + +-- Ma mere, je vous en conjure, dit le duc d'Anjou, au premier +bruit, au premier soupcon que la couronne de France peut etre +vacante, prevenez-moi... + +-- Soyez tranquille, mon fils, dit Catherine; jusqu'au jour que +nous attendons tous deux il y aura incessamment dans mon ecurie un +cheval selle, et dans mon antichambre un courrier pret a partir +pour la Pologne. + + + +XIII +Oreste et Pylade + + +Henri d'Anjou parti, on eut dit que la paix et le bonheur etaient +revenus s'asseoir dans le Louvre au foyer de cette famille +d'Atrides. + +Charles, oubliant sa melancolie, reprenait sa vigoureuse sante, +chassant avec Henri et parlant de chasse avec lui les jours ou il +ne pouvait chasser; ne lui reprochant qu'une chose, son apathie +pour la chasse au vol, et disant qu'il serait un prince parfait +s'il savait dresser les faucons, les gerfauts et les tiercelets +comme il savait dresser braques et courants. + +Catherine etait redevenue bonne mere: douce a Charles et a +d'Alencon, caressante a Henri et a Marguerite, gracieuse a madame +de Nevers et a madame de Sauve; et, sous pretexte que c'etait en +accomplissant un ordre d'elle qu'il avait ete blesse, elle avait +pousse la bonte d'ame jusqu'a aller voir deux fois Maurevel +convalescent dans sa maison de la rue de la Cerisaie. + +Marguerite continuait ses amours a l'espagnole. + +Tous les soirs elle ouvrait sa fenetre et correspondait avec La +Mole par gestes et par ecrit; et dans chacune de ses lettres le +jeune homme rappelait a sa belle reine qu'elle lui avait promis +quelques instants, en recompense de son exil, rue Cloche-Percee. + +Une seule personne au monde etait seule et depareillee dans le +Louvre redevenu si calme et si paisible. + +Cette personne, c'etait notre ami le comte Annibal de Coconnas. + +Certes, c'etait quelque chose que de savoir La Mole vivant; +c'etait beaucoup que d'etre toujours le prefere de madame de +Nevers, la plus rieuse et la plus fantasque de toutes les femmes. +Mais tout le bonheur de ce tete-a-tete que la belle duchesse lui +accordait, tout le repos d'esprit donne par Marguerite a Coconnas +sur le sort de leur ami commun, ne valaient point aux yeux du +Piemontais une heure passee avec La Mole chez l'ami La Huriere +devant un pot de vin doux, ou bien une de ces courses devergondees +faites dans tous ces endroits de Paris ou un honnete gentilhomme +pouvait attraper des accrocs a sa peau, a sa bourse ou a son +habit. + +Madame de Nevers, il faut l'avouer a la honte de l'humanite, +supportait impatiemment cette rivalite de La Mole. Ce n'est point +qu'elle detestat le Provencal, au contraire: entrainee par cet +instinct irresistible qui porte toute femme a etre coquette malgre +elle avec l'amant d'une autre femme, surtout quand cette femme est +son amie, elle n'avait point epargne a La Mole les eclairs de ses +yeux d'emeraude, et Coconnas eut pu envier les franches poignees +de main et les frais d'amabilite faits par la duchesse en faveur +de son ami pendant ces jours de caprice, ou l'astre du Piemontais +semblait palir dans le ciel de sa belle maitresse; mais Coconnas, +qui eut egorge quinze personnes pour un seul clin d'oeil de sa +dame, etait si peu jaloux de La Mole qu'il lui avait souvent fait +a l'oreille, a la suite de ces inconsequences de la duchesse, +certaines offres qui avaient fait rougir le Provencal. + +Il resulte de cet etat de choses que Henriette, que l'absence de +La Mole privait de tous les avantages que lui procurait la +compagnie de Coconnas, c'est-a-dire de son intarissable gaiete et +de ses insatiables caprices de plaisir, vint un jour trouver +Marguerite pour la supplier de lui rendre ce tiers oblige, sans +lequel l'esprit et le coeur de Coconnas allaient s'evaporant de +jour en jour. + +Marguerite, toujours compatissante et d'ailleurs pressee par les +prieres de La Mole et les desirs de son propre coeur, donna +rendez-vous pour le lendemain a Henriette dans la maison aux deux +portes, afin d'y traiter a fond ces matieres dans une conversation +que personne ne pourrait interrompre. + +Coconnas recut d'assez mauvaise grace le billet de Henriette qui +le convoquait rue Tizon pour neuf heures et demie. Il ne s'en +achemina pas moins vers le lieu du rendez-vous, ou il trouva +Henriette deja courroucee d'etre arrivee la premiere. + +-- Fi! monsieur, dit-elle, que c'est mal appris de faire attendre +ainsi... je ne dirai pas une princesse, mais une femme! + +-- Oh! attendre, dit Coconnas, voila bien un mot a vous, par +exemple! je parie au contraire que nous sommes en avance. + +-- Moi, oui. + +-- Bah! moi aussi; il est tout au plus dix heures, je parie. + +-- Eh bien, mon billet portait neuf heures et demie. + +-- Aussi etais-je parti du Louvre a neuf heures, car je suis de +service pres de M. le duc d'Alencon, soit dit en passant; ce qui +fait que je serai oblige de vous quitter dans une heure. + +-- Ce qui vous enchante? + +-- Non, ma foi! attendu que M. d'Alencon est un maitre fort +maussade et fort quinteux; et, que pour etre querelle, j'aime +mieux l'etre par de jolies levres comme les votres que par une +bouche de travers comme la sienne. + +-- Allons! dit la duchesse, voila qui est un peu mieux +cependant... Vous disiez donc que vous etiez sorti a neuf heures +du Louvre? + +-- Oh! mon Dieu, oui, dans l'intention de venir droit ici, quand, +au coin de la rue de Grenelle, j'apercois un homme qui ressemble a +La Mole. + +-- Bon! encore La Mole. + +-- Toujours, avec ou sans permission. + +-- Brutal! + +-- Bon! dit Coconnas, nous allons recommencer nos galanteries. + +-- Non, mais finissez-en avec vos recits. + +-- Ce n'est pas moi qui demande a les faire, c'est vous qui me +demandez pourquoi je suis en retard. + +-- Sans doute; est-ce a moi d'arriver la premiere? + +-- Eh! vous n'avez personne a chercher, vous. + +-- Vous etes assommant, mon cher; mais continuez. Enfin, au coin +de la rue de Grenelle, vous apercevez un homme qui ressemble a La +Mole... Mais qu'avez-vous donc a votre pourpoint? du sang! + +-- Bon! en voila encore un qui m'aura eclabousse en tombant. + +-- Vous vous etes battu? + +-- Je le crois bien. + +-- Pour votre La Mole? + +-- Pour qui voulez-vous que je me batte? pour une femme? + +-- Merci! + +-- Je le suis donc, cet homme qui avait l'impudence d'emprunter +des airs de mon ami. Je le rejoins a la rue Coquilliere, je le +devance, je le regarde sous le nez a la lueur d'une boutique. Ce +n'etait pas lui. + +-- Bon! c'etait bien fait. + +-- Oui, mais mal lui en a pris. Monsieur, lui ai-je dit, vous etes +un fat de vous permettre de ressembler de loin a mon ami M. de La +Mole, lequel est un cavalier accompli, tandis que de pres on voit +bien que vous n'etes qu'un truand. Sur ce, il a mis l'epee a la +main et moi aussi. A la troisieme passe, voyez le mal appris! il +est tombe en m'eclaboussant. + +-- Et lui avez-vous porte secours, au moins? + +-- J'allais le faire quand est passe un cavalier. Ah! cette fois, +duchesse, je suis sur que c'etait La Mole. Malheureusement le +cheval courait au galop. Je me suis mis a courir apres le cheval, +et les gens qui s'etaient rassembles pour me voir battre, a courir +derriere moi. Or, comme on eut pu me prendre pour un voleur, suivi +que j'etais de toute cette canaille qui hurlait apres mes +chausses, j'ai ete oblige de me retourner pour la mettre en fuite, +ce qui m'a fait perdre un certain temps. Pendant ce temps le +cavalier avait disparu. Je me suis mis a sa poursuite, je me suis +informe, j'ai demande, donne la couleur du cheval; mais, baste! +inutile: personne ne l'avait remarque. Enfin, de guerre lasse, je +suis venu ici. + +-- De guerre lasse! dit la duchesse; comme c'est obligeant! + +-- Ecoutez, chere amie, dit Coconnas en se renversant +nonchalamment dans un fauteuil, vous m'allez encore persecuter a +l'endroit de ce pauvre La Mole; eh bien! vous aurez tort: car +enfin, l'amitie, voyez-vous... Je voudrais avoir son esprit ou sa +science, a ce pauvre ami; je trouverais quelque comparaison qui +vous ferait palper ma pensee... L'amitie, voyez-vous, c'est une +etoile, tandis que l'amour... l'amour... eh bien, je la tiens, la +comparaison... l'amour n'est qu'une bougie. Vous me direz qu'il y +en a de plusieurs especes... + +-- D'amours? + +-- Non! de bougies, et que dans ces especes il y en a de +preferables: la rose, par exemple... va pour la rose... c'est la +meilleure; mais, toute rose qu'elle est, la bougie s'use, tandis +que l'etoile brille toujours. A cela vous me repondrez que quand +la bougie est usee on en met une autre dans le flambeau. + +-- Monsieur de Coconnas, vous etes un fat. + +-- La! + +-- Monsieur de Coconnas, vous etes un impertinent. + +-- La! la! + +-- Monsieur de Coconnas, vous etes un drole. + +-- Madame, je vous previens que vous allez me faire regretter +trois fois plus La Mole. + +-- Vous ne m'aimez plus. + +-- Au contraire, duchesse, vous ne vous y connaissez pas, je vous +idolatre. Mais je puis vous aimer, vous cherir, vous idolatrer, +et, dans mes moments perdus, faire l'eloge de mon ami. + +-- Vous appelez vos moments perdus ceux ou vous etes pres de moi, +alors? + +-- Que voulez-vous! ce pauvre La Mole, il est sans cesse present a +ma pensee. + +-- Vous me le preferez, c'est indigne! Tenez, Annibal! je vous +deteste. Osez etre franc, dites-moi que vous me le preferez. +Annibal, je vous previens que si vous me preferez quelque chose au +monde... + +-- Henriette, la plus belle des duchesses! pour votre +tranquillite, croyez-moi, ne me faites point de questions +indiscretes. Je vous aime plus que toutes les femmes, mais j'aime +La Mole plus que tous les hommes. + +-- Bien repondu, dit soudain une voix etrangere. Et une tapisserie +de damas soulevee devant un grand panneau, qui, en glissant dans +l'epaisseur de la muraille, ouvrait une communication entre les +deux appartements, laissa voir La Mole pris dans le cadre de cette +porte, comme un beau portrait du Titien dans sa bordure doree. + +-- La Mole! cria Coconnas sans faire attention a Marguerite et +sans se donner le temps de la remercier de la surprise qu'elle lui +avait menagee; La Mole, mon ami, mon cher La Mole! + +Et il s'elanca dans les bras de son ami, renversant le fauteuil +sur lequel il etait assis et la table qui se trouvait sur son +chemin. + +La Mole lui rendit avec effusion ses accolades; mais tout en les +lui rendant: + +-- Pardonnez-moi, madame, dit-il en s'adressant a la duchesse de +Nevers, si mon nom prononce entre vous a pu quelquefois troubler +votre charmant menage: certes, ajouta-t-il en jetant un regard +d'indicible tendresse a Marguerite, il n'a pas tenu a moi que je +vous revisse plus tot. + +-- Tu vois, dit a son tour Marguerite, tu vois Henriette, que j'ai +tenu parole: le voici. + +-- Est-ce donc aux seules prieres de madame la duchesse que je +dois ce bonheur? demanda La Mole. + +-- A ses seules prieres, repondit Marguerite. Puis se tournant +vers La Mole: + +-- La Mole, continua-t-elle, je vous permets de ne pas croire un +mot de ce que je dis. + +Pendant ce temps, Coconnas, qui avait dix fois serre son ami +contre son coeur, qui avait tourne vingt fois autour de lui, qui +avait approche un candelabre de son visage pour le regarder tout a +son aise, alla s'agenouiller devant Marguerite et baisa le bas de +sa robe. + +-- Ah! c'est heureux, dit la duchesse de Nevers: vous allez me +trouver supportable a present. + +-- Mordi! s'ecria Coconnas, je vais vous trouver, comme toujours, +adorable; seulement je vous le dirai de meilleur coeur, et puisse- +je avoir la une trentaine de Polonais, de Sarmates et autres +barbares hyperboreens, pour leur faire confesser que vous etes la +reine des belles. + +-- Eh! doucement, doucement, Coconnas, dit La Mole, et madame +Marguerite donc?... + +-- Oh! je ne m'en dedis pas, s'ecria Coconnas avec cet accent +demi-bouffon qui n'appartenait qu'a lui, madame Henriette est la +reine des belles, et madame Marguerite est la belle des reines. + +Mais, quoi qu'il put dire ou faire, le Piemontais, tout entier au +bonheur d'avoir retrouve son cher La Mole, n'avait d'yeux que pour +lui. + +-- Allons, allons, ma belle reine, dit madame de Nevers, venez, et +laissons ces parfaits amis causer une heure ensemble; ils ont +mille choses a se dire qui viendraient se mettre en travers de +notre conversation. C'est dur pour nous, mais c'est le seul remede +qui puisse, je vous en previens, rendre l'entiere sante a +M. Annibal. Faites donc cela pour moi, ma reine! puisque j'ai la +sottise d'aimer cette vilaine tete-la, comme dit son ami La Mole. + +Marguerite glissa quelques mots a l'oreille de La Mole, qui, si +desireux qu'il fut de revoir son ami, aurait bien voulu que la +tendresse de Coconnas fut moins exigeante... Pendant ce temps +Coconnas essayait, a force de protestations, de ramener un franc +sourire et une douce parole sur les levres de Henriette, resultat +auquel il arriva facilement. + +Alors les deux femmes passerent dans la chambre a cote, ou les +attendait le souper. + +Les deux amis demeurerent seuls. + +Les premiers details, on le comprend bien, que demanda Coconnas a +son ami, furent ceux de la fatale soiree qui avait failli lui +couter la vie. A mesure que La Mole avancait dans sa narration, le +Piemontais, qui sur ce point cependant, on le sait, n'etait pas +facile a emouvoir, frissonnait de tous ses membres. + +-- Et pourquoi, lui demanda-t-il, au lieu de courir les champs +comme tu l'as fait, et de me donner les inquietudes que tu m'as +donnees, ne t'es-tu point refugie pres de notre maitre? Le duc, +qui t'avait defendu, t'aurait cache. J'eusse vecu pres de toi, et +ma tristesse, quoique feinte, n'en eut pas moins abuse les niais +de la cour. + +-- Notre maitre! dit La Mole a voix basse, le duc d'Alencon? + +-- Oui. D'apres ce qu'il m'a dit, j'ai du croire que c'est a lui +que tu dois la vie. + +-- Je dois la vie au roi de Navarre, repondit La Mole. + +-- Oh! oh! fit Coconnas, en es-tu sur? + +-- A n'en point douter. + +-- Ah! le bon, l'excellent roi! Mais le duc d'Alencon, que +faisait-il, lui, dans tout cela? + +-- Il tenait la corde pour m'etrangler. + +-- Mordi! s'ecria Coconnas, es-tu sur de ce que tu dis, La Mole? +Comment! ce prince pale, ce roquet, ce piteux, etrangler mon ami! +Ah! mordi! des demain je veux lui dire ce que je pense de cette +action. + +-- Es-tu fou? + +-- C'est vrai, il recommencerait... Mais qu'importe? cela ne se +passera point ainsi. + +-- Allons, allons, Coconnas, calme-toi, et tache de ne pas oublier +que onze heures et demie viennent de sonner et que tu es de +service ce soir. + +-- Je m'en soucie bien de son service! Ah! bon, qu'il compte la- +dessus! Mon service! Moi, servir un homme qui a tenu la corde! ... +Tu plaisantes! ... Non! ... C'est providentiel: il est dit que je +devais te retrouver pour ne plus te quitter. Je reste ici. + +-- Mais malheureux, reflechis donc, tu n'es pas ivre. + +-- Heureusement; car si je l'etais, je mettrais le feu au Louvre. + +-- Voyons, Annibal, reprit La Mole, sois raisonnable. Retourne la- +bas. Le service est chose sacree. + +-- Retournes-tu avec moi? + +-- Impossible. + +-- Penserait-on encore a te tuer? + +-- Je ne crois pas. Je suis trop peu important pour qu'il y ait +contre moi un complot arrete, une resolution suivie. Dans un +moment de caprice, on a voulu me tuer, et c'est tout: les princes +etaient en gaiete ce soir-la. + +-- Que fais-tu, alors? + +-- Moi, rien: j'erre, je me promene. + +-- Eh bien, je me promenerai comme toi, j'errerai avec toi. C'est +un charmant etat. Puis, si l'on t'attaque, nous serons deux, et +nous leur donnerons du fil a retordre. Ah! qu'il vienne, ton +insecte de duc! je le cloue comme un papillon a la muraille! + +-- Mais demande-lui un conge, au moins! + +-- Oui, definitif. + +-- Previens-le que tu le quittes, en ce cas. + +-- Rien de plus juste. J'y consens. Je vais lui ecrire. + +-- Lui ecrire, c'est bien leste, Coconnas, a un prince du sang! + +-- Oui, du sang! du sang de mon ami. Prends garde, s'ecria +Coconnas en roulant ses gros yeux tragiques, prends garde que je +m'amuse aux choses de l'etiquette! + +-- Au fait, se dit La Mole, dans quelques jours il n'aura plus +besoin du prince, ni de personne; car s'il veut venir avec nous, +nous l'emmenerons. + +Coconnas prit donc la plume sans plus longue opposition de son +ami, et tout couramment composa le morceau d'eloquence que l'on va +lire. + +"Monseigneur, "Il n'est pas que Votre Altesse, versee dans les +auteurs de l'Antiquite comme elle l'est, ne connaisse l'histoire +touchante d'Oreste et de Pylade, qui etaient deux heros fameux par +leurs malheurs et par leur amitie. Mon ami La Mole n'est pas moins +malheureux qu'Oreste, et moi je ne suis pas moins tendre que +Pylade. Il a, dans ce moment-ci, de grandes occupations qui +reclament mon aide. Il est donc impossible que je me separe de +lui. Ce qui fait que, sauf l'approbation de Votre Altesse, je +prends un petit conge, determine que je suis de m'attacher a sa +fortune, quelque part qu'elle me conduise: c'est dire a Votre +Altesse combien est grande la violence qui m'arrache de son +service, en raison de quoi je ne desespere pas d'obtenir son +pardon, et j'ose continuer de me dire avec respect, "De Votre +Altesse royale, "Monseigneur, "Le tres humble et tres obeissant +"ANNIBAL, COMTE DE COCONNAS, "ami inseparable de M. de La Mole." + +Ce chef-d'oeuvre termine, Coconnas le lut a haute voix a La Mole +qui haussa les epaules. + +-- Eh bien, qu'en dis-tu? demanda Coconnas, qui n'avait pas vu le +mouvement, ou qui avait fait semblant de ne pas le voir. + +-- Je dis, repondit La Mole, que M. d'Alencon va se moquer de +nous. + +-- De nous? + +-- Conjointement. + +-- Cela vaut encore mieux, ce me semble, que de nous etrangler +separement. + +-- Bah! dit La Mole en riant, l'un n'empechera peut-etre point +l'autre. + +-- Eh bien, tant pis! arrive qu'arrive, j'envoie la lettre demain +matin. Ou allons-nous coucher en sortant d'ici? + +-- Chez maitre La Huriere. Tu sais, dans cette petite chambre ou +tu voulais me daguer quand nous n'etions pas encore Oreste et +Pylade? + +-- Bien, je ferai porter ma lettre au Louvre par notre hote. En ce +moment le panneau s'ouvrit. + +-- Eh bien, demanderent ensemble les deux princesses, ou sont +Oreste et Pylade? + +-- Mordi! madame, repondit Coconnas, Pylade et Oreste meurent de +faim et d'amour. + +Ce fut effectivement maitre La Huriere qui, le lendemain a neuf +heures du matin, porta au Louvre la respectueuse missive de maitre +Annibal de Coconnas. + + + +XIV +Orthon + + +Henri, meme apres le refus du duc d'Alencon qui remettait tout en +question, jusqu'a son existence, etait devenu, s'il etait +possible, encore plus grand ami du prince qu'il ne l'etait +auparavant. + +Catherine conclut de cette intimite que les deux princes non +seulement s'entendaient, mais encore conspiraient ensemble. Elle +interrogea la-dessus Marguerite; mais Marguerite etait sa digne +fille, et la reine de Navarre, dont le principal talent etait +d'eviter une explication scabreuse, se garda si bien des questions +de sa mere, qu'apres avoir repondu a toutes, elle la laissa plus +embarrassee qu'auparavant. + +La Florentine n'eut donc plus pour la conduire que cet instinct +intrigant qu'elle avait apporte de la Toscane, le plus intrigant +des petits Etats de cette epoque, et ce sentiment de haine qu'elle +avait puise a la cour de France, qui etait la cour la plus divisee +d'interets et d'opinions de ce temps. + +Elle comprit d'abord qu'une partie de la force du Bearnais lui +venait de son alliance avec le duc d'Alencon, et elle resolut de +l'isoler. + +Du jour ou elle eut pris cette resolution, elle entoura son fils +avec la patience et le talent du pecheur, qui, lorsqu'il a laisse +tomber les plombs loin du poisson, les traine insensiblement +jusqu'a ce que de tous cotes ils aient enveloppe sa proie. + +Le duc Francois s'apercut de ce redoublement de caresses, et de +son cote fit un pas vers sa mere. Quant a Henri, il feignit de ne +rien voir, et surveilla son allie de plus pres qu'il ne l'avait +fait encore. + +Chacun attendait un evenement. + +Or, tandis que chacun etait dans l'attente de cet evenement, +certain pour les uns, probable pour les autres, un matin que le +soleil s'etait leve rose et distillant cette tiede chaleur et ce +doux parfum qui annonce un beau jour, un homme pale, appuye sur un +baton et marchant peniblement, sortit d'une petite maison sise +derriere l'Arsenal et s'achemina par la rue du Petit-Musc. + +Vers la porte Saint-Antoine, et apres avoir longe cette promenade +qui tournait comme une prairie marecageuse autour des fosses de la +Bastille, il laissa le grand boulevard a sa gauche et entra dans +le jardin de l'Arbalete, dont le concierge le recut avec de +grandes salutations. + +Il n'y avait personne dans ce jardin, qui, comme l'indique son +nom, appartenait a une societe particuliere: celle des +arbaletriers. Mais, y eut-il eu des promeneurs, l'homme pale eut +ete digne de tout leur interet, car sa longue moustache, son pas +qui conservait une allure militaire, bien qu'il fut ralenti par la +souffrance, indiquaient assez que c'etait quelque officier blesse +dans une occasion recente qui essayait ses forces par un exercice +modere et reprenait la vie au soleil. + +Cependant, chose etrange! lorsque le manteau dont, malgre la +chaleur naissante, cet homme en apparence inoffensif etait +enveloppe s'ouvrait, il laissait voir deux longs pistolets pendant +aux agrafes d'argent de sa ceinture, laquelle serrait en outre un +large poignard et soutenait une longue epee qu'il semblait ne +pouvoir tirer, tant elle etait colossale, et qui, completant cet +arsenal vivant, battait de son fourreau deux jambes amaigries et +tremblantes. En outre, et pour surcroit de precautions, le +promeneur, tout solitaire qu'il etait, lancait a chaque pas un +regard scrutateur, comme pour interroger chaque detour d'allee, +chaque buisson, chaque fosse. + +Ce fut ainsi que cet homme penetra dans le jardin, gagna +paisiblement une espece de petite tonnelle donnant sur les +boulevards, dont il n'etait separe que par une haie epaisse et un +petit fosse qui formaient sa double cloture. La, il s'etendit sur +un banc de gazon a portee d'une table ou le gardien de +l'etablissement, qui joignait a son titre de concierge l'industrie +de gargotier, vint au bout d'un instant lui apporter une espece de +cordial. + +Le malade etait la depuis dix minutes et avait a plusieurs +reprises porte a sa bouche la tasse de faience dont il degustait +le contenu a petites gorgees, lorsque tout a coup son visage prit, +malgre l'interessante paleur qui le couvrait, une expression +effrayante. Il venait d'apercevoir, venant de la Croix-Faubin par +un sentier qui est aujourd'hui la rue de Naples, un cavalier +enveloppe d'un grand manteau, lequel s'arreta proche du bastion et +attendit. + +Il y etait depuis cinq minutes, et l'homme au visage pale, que le +lecteur a peut-etre deja reconnu pour Maurevel, avait a peine eu +le temps de se remettre de l'emotion que lui avait causee sa +presence, lorsqu'un jeune homme au justaucorps serre comme celui +d'un page arriva par ce chemin qui fut depuis la rue des Fosses- +Saint-Nicolas, et rejoignit le cavalier. + +Perdu dans sa tonnelle de feuillage, Maurevel pouvait tout voir et +meme tout entendre sans peine, et quand on saura que le cavalier +etait de Mouy et le jeune homme au justaucorps serre Orthon, on +jugera si les oreilles et les yeux etaient occupes. + +L'un et l'autre regarderent autour d'eux avec la plus minutieuse +attention; Maurevel retenait son souffle. + +-- Vous pouvez parler, monsieur, dit le premier Orthon, qui, etant +le plus jeune, etait le plus confiant, personne ne nous voit ni ne +nous ecoute. + +-- C'est bien, dit de Mouy. Tu vas allez chez madame de Sauve; tu +remettras ce billet a elle-meme, si tu la trouves chez elle; si +elle n'y est pas, tu le deposeras derriere le miroir ou le roi +avait l'habitude de mettre les siens; puis tu attendras dans le +Louvre. Si l'on te donne une reponse, tu l'apporteras ou tu sais; +si tu n'en as pas, tu viendras me chercher ce soir avec un +poitrinal a l'endroit que je t'ai designe et d'ou je sors. + +-- Bien, dit Orthon; je sais. + +-- Moi, je te quitte; j'ai fort affaire pendant toute la journee. +Ne te hate pas, toi, ce serait inutile; tu n'as pas besoin +d'arriver au Louvre avant qu'_il _y soit, et je crois qu'_il +_prend une lecon de chasse au vol ce matin. Va, et montre-toi +hardiment. Tu es retabli, tu viens remercier madame de Sauve des +bontes qu'elle a eues pour toi pendant ta convalescence. Va, +enfant, va. + +Maurevel ecoutait, les yeux fixes, les cheveux herisses, la sueur +sur le front. Son premier mouvement avait ete de detacher un +pistolet de son agrafe et d'ajuster de Mouy; mais un mouvement qui +avait entrouvert son manteau lui avait montre sous ce manteau une +cuirasse bien ferme et bien solide. Il etait donc probable que la +balle s'aplatirait sur cette cuirasse, ou qu'elle frapperait dans +quelque endroit du corps ou la blessure qu'elle ferait ne serait +pas mortelle. D'ailleurs il pensa que de Mouy, vigoureux et bien +arme, aurait bon marche de lui, blesse comme il l'etait, et, avec +un soupir, il retira a lui son pistolet deja etendu vers le +huguenot. + +-- Quel malheur, murmura-t-il, de ne pouvoir l'abattre ici sans +autre temoin que ce brigandeau a qui mon second coup irait si +bien! + +Mais en ce moment Maurevel reflechit que ce billet donne a Orthon, +et qu'Orthon devait remettre a madame de Sauve, etait peut-etre +plus important que la vie meme du chef huguenot. + +-- Ah! dit-il, tu m'echappes encore ce matin; soit. Eloigne-toi +sain et sauf; mais j'aurai mon tour demain, dusse-je te suivre +jusque dans l'enfer, dont tu es sorti pour me perdre si je ne te +perds. + +En ce moment de Mouy croisa son manteau sur son visage et +s'eloigna rapidement dans la direction des marais du Temple. +Orthon reprit les fosses qui le conduisaient au bord de la +riviere. + +Alors Maurevel, se soulevant avec plus de vigueur et d'agilite +qu'il n'osait l'esperer, regagna la rue de la Cerisaie, rentra +chez lui, fit seller un cheval, et tout faible qu'il etait, au +risque de rouvrir ses blessures, prit au galop la rue Saint- +Antoine, gagna les quais et s'enfonca dans le Louvre. + +Cinq minutes apres qu'il eut disparu sous le guichet, Catherine +savait tout ce qui venait de se passer, et Maurevel recevait les +mille ecus d'or qui lui avaient ete promis pour l'arrestation du +roi de Navarre. + +-- Oh! dit alors Catherine, ou je me trompe bien, ou ce de Mouy +sera la tache noire que Rene a trouvee dans l'horoscope de ce +Bearnais maudit. + +Un quart d'heure apres Maurevel, Orthon entrait au Louvre, se +faisait voir comme le lui avait recommande de Mouy, et gagnait +l'appartement de madame de Sauve apres avoir parle a plusieurs +commensaux du palais. + +Dariole seule etait chez sa maitresse; Catherine venait de faire +demander cette derniere pour transcrire certaines lettres +importantes, et depuis cinq minutes elle etait chez la reine. + +-- C'est bien, dit Orthon, j'attendrai. Et, profitant de sa +familiarite dans la maison, le jeune homme passa dans la chambre a +coucher de la baronne, et apres s'etre bien assure qu'il etait +seul, il deposa le billet derriere le miroir. Au moment meme ou il +eloignait sa main de la glace, Catherine entra. Orthon palit, car +il semblait que le regard rapide et percant de la reine mere +s'etait tout d'abord porte sur le miroir. + +-- Que fais-tu la, petit? demanda Catherine; ne cherches-tu point +madame de Sauve? + +-- Oui, madame; il y avait longtemps que je ne l'avais vue, et en +tardant encore a la venir remercier je craignais de passer pour un +ingrat. + +-- Tu l'aimes donc bien, cette chere Charlotte? + +-- De toute mon ame, madame. + +-- Et tu es fidele, a ce qu'on dit? + +-- Votre Majeste comprendra que c'est une chose bien naturelle +quand elle saura que madame de Sauve a eu de moi des soins que je +ne meritais pas, n'etant qu'un simple serviteur. + +-- Et dans quelle occasion a-t-elle eu de toi ces soins? demanda +Catherine, feignant d'ignorer l'evenement arrive au jeune garcon. + +-- Madame, lorsque je fus blesse. + +-- Ah! pauvre enfant! dit Catherine, tu as ete blesse? + +-- Oui, madame. + +-- Et quand cela? + +-- Le soir ou l'on vint pour arreter le roi de Navarre. J'eus si +grand-peur en voyant des soldats, que je criai, j'appelai; l'un +d'eux me donna un coup sur la tete et je tombai evanoui. + +-- Pauvre garcon! Et te voila bien retabli, maintenant? + +-- Oui, madame. + +-- De sorte que tu cherches le roi de Navarre pour rentrer chez +lui? + +-- Non, madame. Le roi de Navarre, ayant appris que j'avais ose +resiste aux ordres de Votre Majeste, m'a chasse sans misericorde. + +-- Vraiment! dit Catherine avec une intonation pleine d'interet. +Eh bien, je me charge de cette affaire. Mais si tu attends madame +de Sauve, tu l'attendras inutilement; elle est occupee au-dessus +d'ici, chez moi, dans mon cabinet. + +Et Catherine, pensant qu'Orthon n'avait peut-etre pas eu le temps +de cacher le billet derriere la glace, entra dans le cabinet de +madame de Sauve pour laisser toute liberte au jeune homme. + +Au meme moment, et comme Orthon, inquiet de cette arrivee +inattendue de la reine mere, se demandait si cette arrivee ne +cachait pas quelque complot contre son maitre, il entendit frapper +trois petits coups au plafond; c'etait le signal qu'il devait lui- +meme donner a son maitre dans le cas de danger, quand son maitre +etait chez madame de Sauve et qu'il veillait sur lui. + +Ces trois coups le firent tressaillir; une revelation mysterieuse +l'eclaira, et il pensa que cette fois l'avis etait donne a lui- +meme; il courut donc au miroir, et en retira le billet qu'il y +avait deja pose. + +Catherine suivait, a travers une ouverture de la tapisserie, tous +les mouvements de l'enfant; elle le vit s'elancer vers le miroir, +mais elle ne sut si c'etait pour y cacher le billet ou pour l'en +retirer. + +-- Eh bien, murmura l'impatiente Florentine, pourquoi tarde-t-il +donc maintenant a partir? Et elle rentra aussitot dans la chambre +le visage souriant. + +-- Encore ici, petit garcon? dit-elle. Eh bien! mais qu'attends-tu +donc? Ne t'ai-je pas dit que je prenais en main le soin de ta +petite fortune? Quand je te dis une chose, en doutes-tu? + +-- Oh! madame, Dieu m'en garde! repondit Orthon. Et l'enfant, +s'approchant de la reine, mit un genou en terre, baisa le bas de +sa robe et sortit rapidement. En sortant il vit dans l'antichambre +le capitaine des gardes qui attendait Catherine. Cette vue n'etait +pas faite pour eloigner ses soupcons; aussi ne fit-elle que les +redoubler. De son cote Catherine n'eut pas plus tot vu la +tapisserie de la portiere retomber derriere Orthon, qu'elle +s'elanca vers le miroir. Mais ce fut inutilement qu'elle plongea +derriere lui sa main tremblante d'impatience, elle ne trouva aucun +billet. Et cependant elle etait sure d'avoir vu l'enfant +s'approcher du miroir. C'etait donc pour reprendre et non pour +deposer. La fatalite donnait une force egale a ses adversaires. Un +enfant devenait un homme du moment ou il luttait contre elle. Elle +remua, regarda, sonda: rien! ... + +-- Oh! le malheureux! s'ecria-t-elle. Je ne lui voulais cependant +pas de mal, et voila qu'en retirant le billet il va au-devant de +sa destinee. Hola! monsieur de Nancey, hola! + +La voix vibrante de la reine mere traversa le salon et penetra +jusque dans l'antichambre ou se tenait, comme nous l'avons dit, le +capitaine des gardes. + +M. de Nancey accourut. + +-- Me voila, dit-il, madame. Que desire Votre Majeste? + +-- Vous etes dans l'antichambre? + +-- Oui, madame. + +-- Vous avez vu sortir un jeune homme, un enfant? + +-- A l'instant meme. + +-- Il ne peut etre loin encore? + +-- A moitie de l'escalier a peine. + +-- Rappelez-le. + +-- Comment se nomme-t-il? + +-- Orthon. S'il refuse de revenir, ramenez-le de force. Cependant +ne l'effrayez point s'il ne fait aucune resistance. Il faut que je +lui parle a l'instant meme. + +Le capitaine des gardes s'elanca. + +Comme il l'avait prevu, Orthon etait a peine a moitie de +l'escalier, car il descendait lentement dans l'esperance de +rencontrer dans l'escalier ou d'apercevoir dans quelque corridor +le roi de Navarre ou madame de Sauve. + +Il s'entendit rappeler et tressaillit. + +Son premier mouvement fut de fuir; mais avec une puissance de +reflexion au-dessus de son age, il comprit que s'il fuyait il +perdait tout. Il s'arreta donc. + +-- Qui m'appelle? + +-- Moi, M. de Nancey, repondit le capitaine des gardes en se +precipitant par les montees. + +-- Mais je suis bien presse, dit Orthon. + +-- De la part de Sa Majeste la reine mere, reprit M. de Nancey en +arrivant pres de lui. L'enfant essuya la sueur qui coulait sur son +front et remonta. Le capitaine le suivit par-derriere. + +Le premier plan qu'avait forme Catherine etait d'arreter le jeune +homme, de le faire fouiller et de s'emparer du billet dont elle le +savait porteur; en consequence, elle avait songe a l'accuser de +vol, et deja avait detache de la toilette une agrafe de diamants +dont elle voulait faire peser la soustraction sur l'enfant; mais +elle reflechit que le moyen etait dangereux, en ceci qu'il +eveillait les soupcons du jeune homme, lequel prevenait son +maitre, qui alors se defiait, et dans sa defiance ne donnait point +prise sur lui. + +Sans doute elle pouvait faire conduire le jeune homme dans quelque +cachot; mais le bruit de l'arrestation, si secretement qu'elle se +fit, se repandrait dans le Louvre, et un seul mot de cette +arrestation mettrait Henri sur ses gardes. + +Il fallait cependant a Catherine ce billet, car un billet de +M. de Mouy au roi de Navarre, un billet recommande avec tant de +soin devait renfermer toute une conspiration. Elle replaca donc +l'agrafe ou elle l'avait prise. + +-- Non, non, dit-elle, idee de sbire; mauvaise idee. Mais pour un +billet... qui peut-etre n'en vaut pas la peine, continua-t-elle en +froncant les sourcils, et en parlant si bas qu'elle-meme pouvait a +peine entendre le bruit de ses paroles. Eh! ma foi, ce n'est point +ma faute; c'est la sienne. Pourquoi le petit brigand n'a-t-il +point mis le billet ou il devait le mettre? Ce billet, il me le +faut. + +En ce moment Orthon rentra. Sans doute le visage de Catherine +avait une expression terrible, car le jeune homme s'arreta +palissant sur le seuil. Il etait encore trop jeune pour etre +parfaitement maitre de lui-meme. + +-- Madame, dit-il, vous m'avez fait l'honneur de me rappeler; en +quelle chose puis-je etre bon a Votre Majeste? + +Le visage de Catherine s'eclaira, comme si un rayon de soleil fut +venu le mettre en lumiere. + +-- Je t'ai fait appeler, enfant, dit-elle, parce que ton visage me +plait, et que t'ayant fait une promesse, celle de m'occuper de ta +fortune, je veux tenir cette promesse sans retard. On nous accuse, +nous autres reines, d'etre oublieuses. Ce n'est point notre coeur +qui l'est, c'est notre esprit, emporte par les evenements. Or, je +me suis rappele que les rois tiennent dans leurs mains la fortune +des hommes, et je t'ai rappele. Viens, mon enfant, suis-moi. + +M. de Nancey, qui prenait la scene au serieux, regardait cet +attendrissement de Catherine avec un grand etonnement. + +-- Sais-tu monter a cheval, petit? demanda Catherine. + +-- Oui, madame. + +-- En ce cas, viens dans mon cabinet. Je vais te remettre un +message que tu porteras a Saint-Germain. + +-- Je suis aux ordres de Votre Majeste. + +-- Faites-lui preparer un cheval, Nancey. + +M. de Nancey disparut. + +-- Allons, enfant, dit Catherine. Et elle marcha la premiere. +Orthon la suivit. La reine mere descendit un etage, puis elle +s'engagea dans le corridor ou etaient les appartements du roi et +du duc d'Alencon, gagna l'escalier tournant, descendit encore un +etage, ouvrit une porte qui aboutissait a une galerie circulaire +dont nul, excepte le roi et elle, n'avait la clef, fit entrer +Orthon, entra ensuite, et tira derriere elle la porte. Cette +galerie entourait comme un rempart certaines portions des +appartements du roi et de la reine mere. C'etait, comme la galerie +du chateau Saint-Ange a Rome et celle du palais Pitti a Florence, +une retraite menagee en cas de danger. + +La porte tiree, Catherine se trouva enfermee avec le jeune homme +dans ce corridor obscur. Tous deux firent une vingtaine de pas, +Catherine marchant devant, Orthon suivant Catherine. + +Tout a coup Catherine se retourna, et Orthon retrouva sur son +visage la meme expression sombre qu'il y avait vue dix minutes +auparavant. Ses yeux, ronds comme ceux d'une chatte ou d'une +panthere, semblaient jeter du feu dans l'obscurite. + +-- Arrete! dit-elle. Orthon sentit un frisson courir dans ses +epaules: un froid mortel, pareil a un manteau de glace, tombait de +cette voute; le parquet semblait morne, comme le couvercle d'une +tombe; le regard de Catherine etait aigu, si cela peut se dire, et +penetrait dans la poitrine du jeune homme. + +Il se recula en se rangeant tout tremblant contre la muraille. + +-- Ou est le billet que tu etais charge de remettre au roi de +Navarre? + +-- Le billet? balbutia Orthon. + +-- Oui, ou de deposer en son absence derriere le miroir? + +-- Moi, madame? dit Orthon. Je ne sais ce que vous voulez dire. + +-- Le billet que de Mouy t'a remis, il y a une heure, derriere le +jardin de l'Arbalete. + +-- Je n'ai point de billet, dit Orthon; Votre Majeste se trompe +bien certainement. + +-- Tu mens, dit Catherine. Donne le billet, et je tiens la +promesse que je t'ai faite. + +-- Laquelle, madame? + +-- Je t'enrichis. + +-- Je n'ai point de billet, madame, reprit l'enfant. + +Catherine commenca un grincement de dents qui s'acheva par un +sourire. + +-- Veux-tu me le donner, dit-elle, et tu auras mille ecus d'or? + +-- Je n'ai pas de billet, madame. + +-- Deux mille ecus. + +-- Impossible. Puisque je n'en ai pas, je ne puis vous le donner. + +-- Dix mille ecus, Orthon. Orthon, qui voyait la colere monter +comme une maree du coeur au front de la reine, pensa qu'il n'avait +qu'un moyen de sauver son maitre, c'etait d'avaler le billet. Il +porta la main a sa poche. Catherine devina son intention et arreta +sa main. + +-- Allons! enfant! dit-elle en riant. Bien, tu es fidele. Quand +les rois veulent s'attacher un serviteur, il n'y a point de mal +qu'ils s'assurent si c'est un coeur devoue. Je sais a quoi m'en +tenir sur toi maintenant. Tiens, voici ma bourse comme premiere +recompense. Va porter ce billet a ton maitre, et annonce-lui qu'a +partir d'aujourd'hui tu es a mon service. Va, tu peux sortir sans +moi par la porte qui nous a donne passage: elle s'ouvre en dedans. + +Et Catherine, deposant la bourse dans la main du jeune homme +stupefait, fit quelques pas en avant et posa sa main sur le mur. + +Cependant le jeune homme demeurait debout et hesitant. Il ne +pouvait croire que le danger qu'il avait senti s'abattre sur sa +tete se fut eloigne. + +-- Allons, ne tremble donc pas ainsi, dit Catherine; ne t'ai-je +pas dit que tu etais libre de t'en aller, et que si tu voulais +revenir ta fortune serait faite? + +-- Merci, madame, dit Orthon. Ainsi, vous me faites grace? + +-- Il y a plus, je te recompense; tu es un bon porteur de billet +doux, un gentil messager d'amour; seulement tu oublies que ton +maitre t'attend. + +-- Ah! c'est vrai, dit le jeune homme en s'elancant vers la porte. + +Mais a peine eut-il fait trois pas que le parquet manqua sous ses +pieds. Il trebucha, etendit les deux mains, poussa un horrible +cri, disparut abime dans l'oubliette du Louvre, dont Catherine +venait de pousser le ressort. + +-- Allons, murmura Catherine, maintenant grace a la tenacite de ce +drole, il me va falloir descendre cent cinquante marches. + +Catherine rentra chez elle, alluma une lanterne sourde, revint +dans le corridor, replaca le ressort, ouvrit la porte d'un +escalier a vis qui semblait s'enfoncer dans les entrailles de la +terre, et, pressee par la soif insatiable d'une curiosite qui +n'etait que le ministre de sa haine, elle parvint a une porte de +fer qui s'ouvrait en retour et donnait sur le fond de l'oubliette. + +C'est la que, sanglant, broye, ecrase par une chute de cent pieds, +mais cependant palpitant encore, gisait le pauvre Orthon. + +Derriere l'epaisseur du mur on entendait rouler l'eau de la Seine, +qu'une infiltration souterraine amenait jusqu'au fond de +l'escalier. + +Catherine entra dans la fosse humide et nauseabonde qui, depuis +qu'elle existait, avait du etre temoin de bien des chutes +pareilles a celle qu'elle venait de voir, fouilla le corps, saisit +la lettre, s'assura que c'etait bien celle qu'elle desirait avoir, +repoussa du pied le cadavre, appuya le pouce sur un ressort: le +fond bascula, et le cadavre glissant, emporte par son propre +poids, disparut dans la direction de la riviere. + +Puis refermant la porte, elle remonta, s'enferma dans son cabinet, +et lut le billet qui etait concu en ces termes: + +"Ce soir, a dix heures, rue de l'Arbre-Sec, hotel de la Belle- +Etoile. Si vous venez, ne repondez rien; si vous ne venez pas, +dites non au porteur. + +DE MOUY DE SAINT-PHALE." + +En lisant ce billet, il n'y avait qu'un sourire sur les levres de +Catherine; elle songeait seulement a la victoire qu'elle allait +remporter, oubliant completement a quel prix elle achetait cette +victoire. + +Mais aussi, qu'etait-ce qu'Orthon? Un coeur fidele, une ame +devouee, un enfant jeune et beau; voila tout. + +Cela, on le pense bien, ne pouvait pas faire pencher un instant le +plateau de cette froide balance ou se pesent les destines des +empires. + +Le billet lu, Catherine remonta immediatement chez madame de +Sauve, et le placa derriere le miroir. + +En descendant, elle retrouva a l'entree du corridor le capitaine +des gardes. + +-- Madame, dit M. de Mancey, selon les ordres qu'a donnes Votre +Majeste, le cheval est pret. + +-- Mon cher baron, dit Catherine, le cheval est inutile, j'ai fait +causer ce garcon, et il est veritablement trop sot pour le charger +de l'emploi que je lui voulais confier. Je le prenais pour un +laquais, et c'etait tout au plus un palefrenier; je lui ai donne +quelque argent, et l'ai renvoye par le petit guichet. + +-- Mais, dit M. de Nancey, cette commission? + +-- Cette commission? repeta Catherine. + +-- Oui, qu'il devait faire a Saint-Germain, Votre Majeste veut- +elle que je la fasse, ou que je la fasse faire par quelqu'un de +mes hommes? + +-- Non, non, dit Catherine, vous et vos hommes aurez ce soir autre +chose a faire. + +Et Catherine rentra chez elle, esperant bien ce soir-la tenir +entre ses mains le sort de ce damne roi de Navarre. + + + +XV +L'hotellerie de la Belle-Etoile + + +Deux heures apres l'evenement que nous avons raconte, et dont +nulle trace n'etait restee meme sur la figure de Catherine, madame +de Sauve, ayant fini son travail chez la reine, remonta dans son +appartement. Derriere elle Henri rentra; et, ayant su de Dariole +qu'Orthon etait venu, il alla droit a la glace et prit le billet. + +Il etait, comme nous l'avons dit, concu en ces termes: + +"Ce soir, a dix heures, rue de l'Arbre-Sec, hotel de la Belle- +Etoile. Si vous venez, ne repondez rien; si vous ne venez pas, +dites non au porteur." + +De suscription, il n'y en avait point. + +-- Henri ne manquera pas d'aller au rendez-vous, dit Catherine, +car eut-il envie de n'y point aller, il ne trouvera plus +maintenant le porteur pour lui dire non. + +Sur ce point, Catherine ne s'etait point trompee. Henri s'informa +d'Orthon, Dariole lui dit qu'il etait sorti avec la reine mere; +mais, comme il trouva le billet a sa place et qu'il savait le +pauvre enfant incapable de trahison, il ne concut aucune +inquietude. + +Il dina comme de coutume a la table du roi, qui railla fort Henri +sur les maladresses qu'il avait faites dans la matinee a la chasse +au vol. + +Henri s'excusa sur ce qu'il etait homme de montagne et non homme +de la plaine, mais il promit a Charles d'etudier la volerie. + +Catherine fut charmante, et, en se levant de table, pria +Marguerite de lui tenir compagnie toute la soiree. + +A huit heures, Henri prit deux gentilshommes, sortit avec eux par +la porte Saint-Honore, fit un long detour, rentra par la tour de +Bois, passa la Seine au bac de Nesle, remonta jusqu'a la rue +Saint-Jacques, et la il les congedia, comme s'il eut ete en +aventure amoureuse. Au coin de la rue des Mathurins, il trouva un +homme a cheval enveloppe d'un manteau; il s'approcha de lui. + +-- Mantes, dit l'homme. + +-- Pau, repondit le roi. L'homme mit aussitot pied a terre. Henri +s'enveloppa du manteau qui etait tout crotte, monta sur le cheval +qui etait tout fumant, revint par la rue de La Harpe, traversa le +pont Saint-Michel, enfila la rue Barthelemy, passa de nouveau la +riviere sur le Pont-Aux-Meuniers, descendit les quais, prit la rue +de l'Arbre-Sec, et s'en vint heurter a la porte de maitre La +Huriere. La Mole etait dans la salle que nous connaissons, et +ecrivait une longue lettre d'amour a qui vous savez. Coconnas +etait dans la cuisine avec La Huriere, regardant tourner six +perdreaux, et discutant avec son ami l'hotelier sur le degre de +cuisson auquel il etait convenable de tirer les perdreaux de la +broche. + +Ce fut en ce moment que Henri frappa. Gregoire alla ouvrir, et +conduisit le cheval a l'ecurie, tandis que le voyageur entrait en +faisant resonner ses bottes sur le plancher, comme pour rechauffer +ses pieds engourdis. + +-- Eh! maitre La Huriere, dit La Mole tout en ecrivant, voici un +gentilhomme qui vous demande. + +La Huriere s'avanca, toisa Henri des pieds a la tete, et comme son +manteau de gros drap ne lui inspirait pas une grande veneration: + +-- Qui etes-vous? demanda-t-il au roi. + +-- Eh! sang-dieu! dit Henri montrant La Mole, monsieur vient de +vous le dire, je suis un gentilhomme de Gascogne qui vient a Paris +pour se produire a la cour. + +-- Que voulez-vous? + +-- Une chambre et un souper. + +-- Hum! fit La Huriere, avez-vous un laquais? C'etait, on le sait, +la question habituelle. + +-- Non, repondit Henri; mais je compte bien en prendre un des que +j'aurai fait fortune. + +-- Je ne loue pas de chambre de maitre sans chambre de laquais, +dit La Huriere. + +-- Meme si je vous offre de vous payer votre souper un noble a la +rose, quitte a faire notre prix demain? + +-- Oh! oh! vous etes bien genereux, mon gentilhomme! dit La +Huriere en regardant Henri avec defiance. + +-- Non; mais dans la croyance que je passerais la soiree et la +nuit dans votre hotel, que m'avait fort recommande un seigneur de +mon pays, qui l'habite, j'ai invite un ami a venir souper avec +moi. Avez-vous du bon vin d'Arbois? + +-- J'en ai que le Bearnais n'en boit pas de meilleur. + +-- Bon! je le paie a part. Ah! justement, voici mon convive. + +Effectivement la porte venait de s'ouvrir, et avait donne passage +a un second gentilhomme de quelques annees plus age que le +premier, trainant a son cote une immense rapiere. + +-- Ah! ah! dit-il, vous etes exact, mon jeune ami. Pour un homme +qui vient de faire deux cents lieues, c'est beau d'arriver a la +minute. + +-- Est-ce votre convive? demanda La Huriere. + +-- Oui, dit le premier venu en allant au jeune homme a la rapiere +et en lui serrant la main; servez-nous a souper. + +-- Ici, ou dans votre chambre? + +-- Ou vous voudrez. + +-- Maitre, fit La Mole en appelant La Huriere, debarrassez-nous de +ces figures de huguenots; nous ne pourrions pas, devant eux, +Coconnas et moi, dire un mot de nos affaires. + +-- Dressez le souper dans la chambre numero 2, au troisieme, dit +La Huriere. Montez, messieurs, montez. Les deux voyageurs +suivirent Gregoire, qui marcha devant eux en les eclairant. + +La Mole les suivit des yeux jusqu'a ce qu'ils eussent disparu; et, +se retournant alors, il vit Coconnas, dont la tete sortait de la +cuisine. Deux gros yeux fixes et une bouche ouverte donnaient a +cette tete un air d'etonnement remarquable. + +La Mole s'approcha de lui. + +-- Mordi! lui dit Coconnas, as-tu vu? + +-- Quoi? + +-- Ces deux gentilshommes? + +-- Eh bien? + +-- Je jurerais que c'est... + +-- Qui? + +-- Mais... le roi de Navarre et l'homme au manteau rouge. + +-- Jure si tu veux, mais pas trop haut. + +-- Tu as donc reconnu aussi? + +-- Certainement. + +-- Que viennent-ils faire ici? + +-- Quelque affaire d'amourettes. + +-- Tu crois? + +-- J'en suis sur. + +-- La Mole, j'aime mieux des coups d'epee que ces amourettes-la. +Je voulais jurer tout a l'heure, je parie maintenant. + +-- Que paries-tu? + +-- Qu'il s'agit de quelque conspiration. + +-- Ah! tu es fou. + +-- Et moi, je te dis... + +-- Je te dis que s'ils conspirent cela les regarde. + +-- Ah! c'est vrai. Au fait, dit Coconnas, je ne suis plus a +M. d'Alencon; qu'ils s'arrangent comme bon leur semblera. Et comme +les perdreaux paraissaient arrives au degre de cuisson ou les +aimait Coconnas, le Piemontais, qui en comptait faire la meilleure +portion de son diner, appela maitre La Huriere pour qu'il les +tirat de la broche. + +Pendant ce temps, Henri et de Mouy s'installaient dans leur +chambre. + +-- Eh bien, Sire, dit de Mouy quand Gregoire eut dresse la table, +vous avez vu Orthon? + +-- Non; mais j'ai eu le billet qu'il a depose au miroir. L'enfant +aura pris peur, a ce que je presume; car la reine Catherine est +venue, tandis qu'il etait la, si bien qu'il s'en est alle sans +m'attendre. J'ai eu un instant quelque inquietude, car Dariole m'a +dit que la reine mere l'a fait longuement causer. + +-- Oh! il n'y a pas de danger, le drole est adroit; et quoique la +reine mere sache son metier, il lui donnera du fil a retordre, +j'en suis sur. + +-- Et vous, de Mouy, l'avez-vous revu? demanda Henri. + +-- Non, mais je le reverrai ce soir; a minuit il doit me revenir +prendre ici avec un bon poitrinal; il me contera cela en nous en +allant. + +-- Et l'homme qui etait au coin de la rue des Mathurins? + +-- Quel homme? + +-- L'homme dont j'ai le cheval et le manteau, en etes-vous sur? + +-- C'est un de nos plus devoues. D'ailleurs, il ne connait pas +Votre Majeste, et il ignore a qui il a eu affaire. + +-- Nous pouvons alors causer de nos affaires en toute +tranquillite? + +-- Sans aucun doute. D'ailleurs La Mole fait le guet. + +-- A merveille. + +-- Eh bien, Sire, que dit M. d'Alencon? + +-- M. d'Alencon ne veut plus partir, de Mouy; il s'est explique +nettement a ce sujet. L'election du duc d'Anjou au trone de +Pologne et l'indisposition du roi ont change tous ses desseins. + +-- Ainsi, c'est lui qui a fait manquer tout notre plan? + +-- Oui. + +-- Il nous trahit, alors? + +-- Pas encore; mais il nous trahira a la premiere occasion qu'il +trouvera. + +-- Coeur lache! esprit perfide! pourquoi n'a-t-il pas repondu aux +lettres que je lui ai ecrites? + +-- Pour avoir des preuves et n'en pas donner. En attendant tout +est perdu, n'est-ce pas, de Mouy? + +-- Au contraire, Sire, tout est gagne. Vous savez bien que le +parti tout entier, moins la fraction du prince de Conde, etait +pour vous, et ne se servait du duc, avec lequel il avait eu l'air +de se mettre en relation, que comme d'une sauvegarde. Eh bien! +depuis le jour de la ceremonie, j'ai tout relie, tout rattache a +vous. Cent hommes vous suffisaient pour fuir avec le duc +d'Alencon, j'en ai leve quinze cents; dans huit jours ils seront +prets, echelonnes sur la route de Pau. Ce ne sera plus une fuite, +ce sera une retraite. Quinze cents hommes vous suffiront-ils, +Sire, et vous croirez-vous en surete avec une armee? + +Henri sourit, et lui frappant sur l'epaule: + +-- Tu sais, de Mouy, lui dit-il, et tu es seul a le savoir, que le +roi de Navarre n'est pas de son naturel aussi effraye qu'on le +croit. + +-- Eh! mon Dieu! je le sais, Sire, et j'espere qu'avant qu'il soit +longtemps la France tout entiere le saura comme moi. + +-- Mais quand on conspire, il faut reussir. La premiere condition +de la reussite est la decision; et pour que la decision soit +rapide, franche, incisive, il faut etre convaincu qu'on reussira. + +-- Eh bien! Sire, quels sont les jours ou il y a chasse? + +-- Tous les huit ou dix jours, soit a courre, soit au vol. + +-- Quand a-t-on chasse? + +-- Aujourd'hui meme. + +-- D'aujourd'hui en huit ou dix jours, on chassera donc encore? + +-- Sans aucun doute, peut-etre meme avant. + +-- Ecoutez; tout me semble parfaitement calme: le duc d'Anjou est +parti; on ne pense plus a lui. Le roi se remet de jour en jour de +son indisposition. Les persecutions contre nous ont a peu pres +cesse. Faites les doux yeux a la reine mere, faites les doux yeux +a M. d'Alencon: dites-lui toujours que vous ne pouvez partir sans +lui: tachez qu'il le croie, ce qui est plus difficile. + +-- Sois tranquille, il le croira. + +-- Croyez-vous qu'il ait si grande confiance en vous? + +-- Non pas, Dieu m'en garde! mais il croit tout ce que lui dit la +reine. + +-- Et la reine nous sert franchement, elle? + +-- Oh! j'en ai la preuve. D'ailleurs elle est ambitieuse, et cette +couronne de Navarre absente lui brule le front. + +-- Eh bien! trois jours avant cette chasse, faites-moi dire ou +elle aura lieu: si c'est a Bondy, a Saint-Germain ou a +Rambouillet; ajoutez que vous etes pret, et quand vous verrez +M. de La Mole piquer devant vous, suivez-le, et piquez ferme. Une +fois hors de la foret, si la reine mere veut vous avoir, il faudra +qu'elle coure apres vous; or, ses chevaux normands ne verront pas +meme, je l'espere, les fers de nos chevaux barbes et de nos genets +d'Espagne. + +-- C'est dit, de Mouy. + +-- Avez-vous de l'argent, Sire? Henri fit la grimace que toute sa +vie il fit a cette question. + +-- Pas trop, dit-il; mais je crois que Margot en a. + +-- Eh bien, soit a vous, soit a elle, emportez-en le plus que vous +pourrez. + +-- Et toi, en attendant, que vas-tu faire? + +-- Apres m'etre occupe des affaires de Votre Majeste assez +activement, comme elle voit, Votre Majeste me permettra-t-elle de +m'occuper un peu des miennes? + +-- Fais, de Mouy, fais; mais quelles sont tes affaires? + +-- Ecoutez, Sire, Orthon m'a dit (c'est un garcon fort intelligent +que je recommande a Votre Majeste), Orthon m'a dit hier avoir +rencontre pres de l'Arsenal ce brigand de Maurevel, qui est +retabli grace aux soins de Rene, et qui se rechauffe au soleil +comme un serpent qu'il est. + +-- Ah! oui, je comprends, dit Henri. + +-- Ah! vous comprenez, bon... Vous serez roi un jour, vous, Sire, +et si vous avez quelque vengeance du genre de la mienne a +accomplir, vous l'accomplirez en roi. Je suis un soldat, et je +dois me venger en soldat. Donc quand toutes nos petites affaires +seront arrangees, ce qui donnera a ce brigand la cinq ou six +journees encore pour se remettre, j'irai, moi aussi, faire un tour +du cote de l'Arsenal, et je le clouerai au gazon de quatre bons +coups de rapiere, apres quoi je quitterai Paris le coeur moins +gros. + +-- Fais tes affaires, mon ami, fais tes affaires, dit le Bearnais. +A propos, tu es content de La Mole, n'est-ce pas? + +-- Ah! charmant garcon qui vous est devoue corps et ame, Sire, et +sur lequel vous pouvez compter comme sur moi... brave... + +-- Et surtout discret; aussi nous suivra-t-il en Navarre, de Mouy; +une fois arrives la, nous chercherons ce que nous devrons faire +pour le recompenser. + +Comme Henri achevait ces mots avec son sourire narquois, la porte +s'ouvrit ou plutot s'enfonca, et celui dont on faisait l'eloge au +moment meme parut, pale et agite. + +-- Alerte, Sire, s'ecria-t-il; alerte! la maison est cernee. + +-- Cernee! s'ecria Henri en se levant; par qui? + +-- Par les gardes du roi. + +-- Oh! oh! dit de Mouy en tirant ses pistolets de sa ceinture, +bataille, a ce qu'il parait. + +-- Ah! oui, dit La Mole, il s'agit bien de pistolets et de +bataille! que voulez-vous faire contre cinquante hommes? + +-- Il a raison, dit le roi, et s'il y avait quelque moyen de +retraite... + +-- Il y en a un qui m'a deja servi a moi, et si Votre Majeste veut +me suivre... + +-- Et de Mouy? + +-- M. de Mouy peut nous suivre aussi, s'il veut: mais il faut que +vous vous pressiez tous deux. On entendit des pas dans l'escalier. + +-- Il est trop tard, dit Henri. + +-- Ah! si l'on pouvait seulement les occuper pendant cinq minutes, +s'ecria La Mole, je repondrais du roi. + +-- Alors, repondez-en, monsieur, dit de Mouy; je me charge de les +occuper, moi. Allez, Sire, allez. + +-- Mais que feras-tu? + +-- Ne vous inquietez pas, Sire; allez toujours. Et de Mouy +commenca par faire disparaitre l'assiette, la serviette et le +verre du roi, de facon qu'on put croire qu'il etait seul a table. + +-- Venez, Sire, venez, s'ecria La Mole en prenant le roi par le +bras et l'entrainant dans l'escalier. + +-- De Mouy! mon brave de Mouy! s'ecria Henri en tendant la main au +jeune homme. + +De Mouy baisa cette main, poussa Henri hors de la chambre, et en +referma derriere lui la porte au verrou. + +-- Oui, oui, je comprends, dit Henri; il va se faire prendre, lui, +tandis que nous nous sauverons, nous; mais qui diable peut nous +avoir trahis? + +-- Venez, Sire, venez; ils montent, ils montent. En effet, la +lueur des flambeaux commencait a ramper le long de l'etroit +escalier, tandis qu'on entendait au bas comme une espece de +cliquetis d'epee. + +-- Alerte! Sire! alerte! dit La Mole. Et, guidant le roi dans +l'obscurite, il lui fit monter deux etages, poussa la porte d'une +chambre qu'il referma au verrou, et allant ouvrir la fenetre d'un +cabinet: + +-- Sire, dit-il, Votre Majeste craint-elle beaucoup les excursions +sur les toits? + +-- Moi? dit Henri; allons donc, un chasseur d'isards! + +-- Eh bien, que Votre Majeste me suive; je connais le chemin et +vais lui servir de guide. + +-- Allez, allez, dit Henri, je vous suis. Et La Mole enjamba le +premier, suivit un large rebord faisant gouttiere, au bout duquel +il trouva une vallee formee par deux toits; sur cette vallee +s'ouvrait une mansarde sans fenetre et donnant dans un grenier +inhabite. + +-- Sire, dit La Mole, vous voici au port. + +-- Ah! ah! dit Henri, tant mieux. Et il essuya son front pale ou +perlait la sueur. + +-- Maintenant, dit La Mole, les choses vont aller toutes seules; +le grenier donne sur l'escalier, l'escalier aboutit a une allee et +cette allee conduit a la rue. J'ai fait le meme chemin, Sire, par +une nuit bien autrement terrible que celle-ci. + +-- Allons, allons, dit Henri, en avant! La Mole se glissa le +premier par la fenetre beante, gagna la porte mal fermee, +l'ouvrit, se trouva en haut d'un escalier tournant, et mettant +dans la main du roi la corde qui servait de rampe: + +-- Venez, Sire, dit-il. + +Au milieu de l'escalier Henri s'arreta; il etait arrive devant une +fenetre; cette fenetre donnait sur la cour de l'hotellerie de la +Belle-Etoile. On voyait dans l'escalier en face courir des +soldats, les uns portant a la main des epees et les autres des +flambeaux. + +Tout a coup, au milieu d'un groupe, le roi de Navarre apercut de +Mouy. Il avait rendu son epee et descendait tranquillement. + +-- Pauvre garcon, dit Henri; coeur brave et devoue! + +-- Ma foi, Sire, dit La Mole, Votre Majeste remarquera qu'il a +l'air fort calme; et, tenez, meme il rit! Il faut qu'il medite +quelque bon tour, car, vous le savez, il rit rarement. + +-- Et ce jeune homme qui etait avec vous? + +-- M. de Coconnas? demanda La Mole. + +-- Oui, M. de Coconnas, qu'est-il devenu? + +-- Oh! Sire, je ne suis point inquiet de lui. En apercevant les +soldats, il ne m'a dit qu'un mot:" -- Risquons-nous quelque +chose?" -- La tete, lui ai-je repondu." -- Et te sauveras-tu, +toi?" -- Je l'espere. + +" -- Eh bien, moi aussi," a-t-il repondu. Et je vous jure qu'il se +sauvera, Sire. Quand on prendra Coconnas, je vous en reponds, +c'est qu'il lui conviendra de se laisser prendre. + +-- Alors, dit Henri, tout va bien, tout va bien; tachons de +regagner le Louvre. + +-- Ah! mon Dieu, fit La Mole, rien de plus facile, Sire; +enveloppons-nous de nos manteaux et sortons. La rue est pleine de +gens accourus au bruit, on nous prendra pour des curieux. + +En effet, Henri et La Mole trouverent la porte ouverte, et +n'eprouverent d'autre difficulte pour sortir que le flot de +populaire qui encombrait la rue. + +Cependant tous deux parvinrent a se glisser par la rue d'Averon; +mais en arrivant rue des Poulies, ils virent, traversant la place +Saint-Germain-l'Auxerrois, de Mouy et son escorte conduits par le +capitaine des gardes, M. de Nancey. + +-- Ah! ah! dit Henri, on le conduit au Louvre, a ce qu'il parait. +Diable! les guichets vont etre fermes... On prendra les noms de +tous ceux qui rentreront; et si l'on me voit rentrer apres lui, ce +sera une probabilite que j'etais avec lui. + +-- Eh bien! mais, Sire, dit La Mole, rentrez au Louvre autrement +que par le guichet. + +-- Comment diable veux-tu que j'y rentre? + +-- Votre Majeste n'a-t-elle point la fenetre de la reine de +Navarre? + +-- Ventre-saint-gris! monsieur de la Mole, dit Henri, vous avez +raison. Et moi qui n'y pensais pas! ... Mais comment prevenir la +reine? + +-- Oh! dit La Mole en s'inclinant avec une respectueuse +reconnaissance, Votre Majeste lance si bien les pierres! + + + +XVI +De Mouy de Saint-Phale + + +Cette fois, Catherine avait si bien pris ses precautions qu'elle +croyait etre sure de son fait. + +En consequence, vers dix heures, elle avait renvoye Marguerite, +bien convaincue, c'etait d'ailleurs la verite, que la reine de +Navarre ignorait ce qui se tramait contre son mari, et elle etait +passee chez le roi, le priant de retarder son coucher. + +Intrigue par l'air de triomphe qui, malgre sa dissimulation +habituelle, epanouissait le visage de sa mere, Charles questionna +Catherine, qui lui repondit seulement ces mots: + +-- Je ne puis dire qu'une chose a Votre Majeste, c'est que ce soir +elle sera delivree de ses deux plus cruels ennemis. + +Charles fit ce mouvement de sourcil d'un homme qui dit en lui- +meme: C'est bien, nous allons voir. Et sifflant son grand levrier, +qui vient a lui se trainant sur le ventre comme un serpent et posa +sa tete fine et intelligente sur le genou de son maitre, il +attendit. + +Au bout de quelques minutes, que Catherine passa les yeux fixes et +l'oreille tendue, on entendit un coup de pistolet dans la cour du +Louvre. + +-- Qu'est-ce que ce bruit? demanda Charles en froncant le sourcil, +tandis que le levrier se relevait par un mouvement brusque en +redressant les oreilles. + +-- Rien, dit Catherine; un signal, voila tout. + +-- Et que signifie ce signal? + +-- Il signifie qu'a partir de ce moment, Sire, votre unique, votre +veritable ennemi, est hors de vous nuire. + +-- Vient-on de tuer un homme? demanda Charles en regardant sa mere +avec cet oeil de maitre qui signifie que l'assassinat et la grace +sont deux attributs inherents a la puissance royale. + +-- Non, Sire; on vient seulement d'en arreter deux. + +-- Oh! murmura Charles, toujours des trames cachees, toujours des +complots dont le roi n'est pas. Mort-diable! ma mere, je suis +grand garcon cependant, assez grand garcon pour veiller sur moi- +meme, et n'ai besoin ni de lisiere ni de bourrelet. Allez-vous-en +en Pologne avec votre fils Henri, si vous voulez regner; mais ici +vous avez tort, je vous le dis, de jouer ce jeu-la. + +-- Mon fils, dit Catherine, c'est la derniere fois que je me mele +de vos affaires. Mais c'etait une entreprise commencee depuis +longtemps, dans laquelle vous m'avez toujours donne tort, et je +tenais a coeur de prouver a Votre Majeste que j'avais raison. + +En ce moment plusieurs hommes s'arreterent dans le vestibule, et +l'on entendit se poser sur la dalle la crosse des mousquets d'une +petite troupe. + +Presque aussitot M. de Nancey fit demander la permission d'entrer +chez le roi. + +-- Qu'il entre, dit vivement Charles. + +M. de Nancey entra, salua le roi, et se tournant vers Catherine: + +-- Madame, dit-il, les ordres de Votre Majeste sont executes: il +est pris. + +-- Comment, _il?_ s'ecria Catherine fort troublee; n'en avez-vous +pris qu'un? + +-- Il etait seul, madame. + +-- Et s'est-il defendu? + +-- Non, il soupait tranquillement dans une chambre, et a remis son +epee a la premiere sommation. + +-- Qui cela? demanda le roi. + +-- Vous allez voir, dit Catherine. Faites entrer le prisonnier, +monsieur de Nancey. Cinq minutes apres de Mouy fut introduit. + +-- De Mouy! s'ecria le roi; et qu'y a-t-il donc, monsieur? + +-- Eh! Sire, dit de Mouy avec une tranquillite parfaite, si Votre +Majeste m'en accorde la permission, je lui ferai la meme demande. + +-- Au lieu de faire cette demande au roi, dit Catherine, ayez la +bonte, monsieur de Mouy, d'apprendre a mon fils quel est l'homme +qui se trouvait dans la chambre du roi de Navarre certaine nuit, +et qui, cette nuit-la, en resistant aux ordres de Sa Majeste comme +un rebelle qu'il est, a tue deux gardes et blesse M. de Maurevel? + +-- En effet, dit Charles en froncant le sourcil; sauriez-vous le +nom de cet homme, monsieur de Mouy? + +-- Oui, Sire; Votre Majeste desire-t-elle le connaitre? + +-- Cela me ferait plaisir, je l'avoue. + +-- Eh bien, Sire, il s'appelait de Mouy de Saint-Phale. + +-- C'etait vous? + +-- Moi-meme! + +Catherine, etonnee de cette audace, recula d'un pas vers le jeune +homme. + +-- Et comment, dit Charles IX, osates-vous resister aux ordres du +roi? + +-- D'abord, Sire, j'ignorais qu'il y eut un ordre de Votre +Majeste; puis je n'ai vu qu'une chose, ou plutot qu'un homme, +M. de Maurevel, l'assassin de mon pere et de M. l'amiral. Je me +suis rappele alors qu'il y avait un an et demi, dans cette meme +chambre ou nous sommes, pendant la soiree du 24 aout, Votre +Majeste m'avait promis, parlant a moi-meme, de nous faire justice +du meurtrier; or, comme il s'etait depuis ce temps passe de graves +evenements, j'ai pense que le roi avait ete malgre lui detourne de +ses desirs. Et voyant Maurevel a ma portee, j'ai cru que c'etait +le ciel qui me l'envoyait. Votre Majeste sait le reste, Sire; j'ai +frappe sur lui comme sur un assassin et tire sur ses hommes comme +sur des bandits. + +Charles ne repondit rien; son amitie pour Henri lui avait fait +voir depuis quelque temps bien des choses sous un autre point de +vue que celui ou il les avait envisagees d'abord, et plus d'une +fois avec terreur. + +La reine mere, a propos de la Saint-Barthelemy, avait enregistre +dans sa memoire des propos sortis de la bouche de son fils, et qui +ressemblaient a des remords. + +-- Mais, dit Catherine, que veniez-vous faire a une pareille heure +chez le roi de Navarre? + +-- Oh! repondit de Mouy, c'est toute une histoire bien longue a +raconter; mais si cependant Sa Majeste a la patience de +l'entendre... + +-- Oui, dit Charles, parlez donc, je le veux. + +-- J'obeirai, Sire, dit de Mouy en s'inclinant. + +Catherine s'assit en fixant sur le jeune chef un regard inquiet. + +-- Nous ecoutons, dit Charles. Ici, Acteon. + +Le chien reprit la place qu'il avait avant que le prisonnier n'eut +ete introduit. + +-- Sire, dit de Mouy, j'etais venu chez Sa Majeste le roi de +Navarre comme depute de nos freres, vos fideles sujets de la +religion. + +Catherine fit signe a Charles IX. + +-- Soyez tranquille, ma mere, dit celui-ci, je ne perds pas un +mot. Continuez, monsieur de Mouy, continuez; pourquoi etiez-vous +venu? + +-- Pour prevenir le roi de Navarre, continua M. de Mouy, que son +abjuration lui avait fait perdre la confiance du parti huguenot; +mais que cependant, en souvenir de son pere, Antoine de Bourbon, +et surtout en memoire de sa mere, la courageuse Jeanne d'Albret, +dont le nom est cher parmi nous, ceux de la religion lui devaient +cette marque de deference de le prier de se desister de ses droits +a la couronne de Navarre. + +-- Que dit-il? s'ecria Catherine, ne pouvant, malgre sa puissance +sur elle-meme, recevoir sans crier un peu le coup inattendu qui la +frappait. + +-- Ah! ah! fit Charles; mais cette couronne de Navarre, qu'on fait +ainsi sans ma permission voltiger sur toutes les tetes, il me +semble cependant qu'elle m'appartient un peu. + +-- Les huguenots, Sire, reconnaissent mieux que personne ce +principe de suzerainete que le roi vient d'emettre. Aussi +esperaient-ils engager Votre Majeste a la fixer sur une tete qui +lui est chere. + +-- A moi! dit Charles, sur une tete qui m'est chere! Mort-diable! +de quelle tete voulez-vous donc parler, monsieur? Je ne vous +comprends pas. + +-- De la tete de M. le duc d'Alencon. + +Catherine devint pale comme la mort, et devora de Mouy d'un regard +flamboyant. + +-- Et mon frere d'Alencon le savait? + +-- Oui, Sire. + +-- Et il acceptait cette couronne? + +-- Sauf l'agrement de Votre Majeste, a laquelle il nous renvoyait. + +-- Oh! oh! dit Charles, en effet, c'est une couronne qui ira a +merveille a notre frere d'Alencon. Et moi qui n'y avais pas songe! +Merci, de Mouy. Merci! Quand vous aurez des idees semblables, vous +serez le bienvenu au Louvre. + +-- Sire, vous seriez instruit depuis longtemps de tout ce projet +sans cette malheureuse affaire de Maurevel qui m'a fait craindre +d'etre tombe dans la disgrace de Votre Majeste. + +-- Oui, mais, fit Catherine, que disait Henri de ce projet? + +-- Le roi de Navarre, madame, se soumettait au desir de ses +freres, et sa renonciation etait prete. + +-- En ce cas, s'ecria Catherine, cette renonciation, vous devez +l'avoir? + +-- En effet, madame, dit de Mouy, par hasard je l'ai sur moi, +signee de lui et datee. + +-- D'une date anterieure a la scene du Louvre? dit Catherine. + +-- Oui, de la veille, je crois. Et M. de Mouy tira de sa poche une +renonciation en faveur du duc d'Alencon, ecrite, signee de la main +de Henri, et portant la date indiquee. + +-- Ma foi, oui, dit Charles, et tout est bien en regle. + +-- Et que demandait Henri en echange de cette renonciation? + +-- Rien, madame; l'amitie du roi Charles, nous a-t-il dit, le +dedommagerait amplement de la perte d'une couronne. + +Catherine mordit ses levres de colere et tordit ses belles mains. + +-- Tout cela est parfaitement exact, de Mouy, ajouta le roi. + +-- Alors, reprit la reine mere, si tout etait arrete entre vous et +le roi de Navarre, a quelle fin l'entrevue que vous avez eue ce +soir avec lui? + +-- Moi, madame, avec le roi de Navarre? dit de Mouy. M. de Nancey, +qui m'a arrete, fera foi que j'etais seul. Votre Majeste peut +l'appeler. + +-- Monsieur de Nancey! dit le roi. Le capitaine des gardes +reparut. + +-- Monsieur de Nancey, dit vivement Catherine, M. de Mouy etait-il +tout a fait seul a l'auberge de la Belle-Etoile? + +-- Dans la chambre, oui, madame; mais dans l'auberge, non. + +-- Ah! dit Catherine, quel etait son compagnon? + +-- Je ne sais si c'etait le compagnon de M. de Mouy, madame; mais +je sais qu'il s'est echappe par une porte de derriere, apres avoir +couche sur le carreau deux de mes gardes. + +-- Et vous avez reconnu ce gentilhomme, sans doute? + +-- Non, pas moi, mais mes gardes. + +-- Et quel etait-il? demanda Charles IX. + +-- M. le comte Annibal de Coconnas. + +-- Annibal de Coconnas, repeta le roi assombri et reveur, celui +qui a fait un si terrible massacre de huguenots pendant la Saint- +Barthelemy. + +-- M. de Coconnas, gentilhomme de M. d'Alencon, dit M. de Nancey. + +-- C'est bien, c'est bien, dit Charles IX; retirez-vous, monsieur +de Nancey, et une autre fois, souvenez-vous d'une chose... + +-- De laquelle, Sire? + +-- C'est que vous etes a mon service, et que vous ne devez obeir +qu'a moi. + +M. de Nancey se retira a reculons en saluant respectueusement. De +Mouy envoya un sourire ironique a Catherine. Il se fit un silence +d'un instant. + +La reine tordait la ganse de sa cordeliere, Charles caressait son +chien. + +-- Mais quel etait votre but, monsieur? continua Charles; +agissiez-vous violemment? + +-- Contre qui, Sire? + +-- Mais contre Henri, contre Francois ou contre moi. + +-- Sire, nous avions la renonciation de votre beau-frere, +l'agrement de votre frere; et, comme j'ai eu l'honneur de vous le +dire, nous etions sur le point de solliciter l'autorisation de +Votre Majeste, lorsque est arrivee cette fatale affaire du Louvre. + +-- Eh bien, ma mere, dit Charles, je ne vois aucun mal a tout +cela. Vous etiez dans votre droit, monsieur de Mouy, en demandant +un roi. Oui, la Navarre peut etre et doit etre un royaume separe. +Il y a plus, ce royaume semble fait expres pour doter mon frere +d'Alencon, qui a toujours eu si grande envie d'une couronne, que +lorsque nous portons la notre il ne peut detourner les yeux de +dessus elle. La seule chose qui s'opposait a cette intronisation, +c'etait le droit de Henriot; mais puisque Henriot y renonce +volontairement... + +-- Volontairement, Sire. + +-- Il parait que c'est la volonte de Dieu! Monsieur de Mouy, vous +etes libre de retourner vers vos freres, que j'ai chaties... un +peu durement, peut-etre; mais ceci est une affaire entre moi et +Dieu: et dites-leur que, puisqu'ils desirent pour roi de Navarre +mon frere d'Alencon, le roi de France se rend a leurs desirs. A +partir de ce moment, la Navarre est un royaume, et son souverain +s'appelle Francois. Je ne demande que huit jours pour que mon +frere quitte Paris avec l'eclat et la pompe qui conviennent a un +roi. Allez, monsieur de Mouy, allez! ... Monsieur de Nancey, +laissez passer M. de Mouy, il est libre. + +-- Sire, dit de Mouy en faisant un pas en avant, Votre Majeste +permet-elle? + +-- Oui, dit le roi. Et il tendit la main au jeune huguenot. De +Mouy mit un genou a terre et baisa la main du roi. + +-- A propos, dit Charles en le retenant au moment ou il allait se +relever, ne m'aviez-vous pas demande justice de ce brigand de +Maurevel? + +-- Oui, Sire. + +-- Je ne sais ou il est pour vous la faire, car il se cache; mais +si vous le rencontrez, faites-vous justice vous-meme, je vous y +autorise, et de grand coeur. + +-- Ah! Sire, s'ecria de Mouy, voila qui me comble veritablement; +que Votre Majeste s'en rapporte a moi; je ne sais non plus ou il +est, mais je le trouverai, soyez tranquille. + +Et de Mouy, apres avoir respectueusement salue le roi Charles et +la reine Catherine, se retira sans que les gardes qui l'avaient +amene missent aucun empechement a sa sortie. Il traversa les +corridors, gagna rapidement le guichet, et une fois dehors ne fit +qu'un bond de la place Saint-Germain-l'Auxerrois a l'auberge de la +Belle-Etoile, ou il retrouva son cheval, grace auquel, trois +heures apres la scene que nous venons de raconter, le jeune homme +respirait en surete derriere les murailles de Mantes. + +Catherine, devorant sa colere, regagna son appartement d'ou elle +passa dans celui de Marguerite. Elle y trouva Henri en robe de +chambre et qui paraissait pret a se mettre au lit. + +-- Satan, murmura-t-elle, aide une pauvre reine pour qui Dieu ne +veut plus rien faire! + + + +XVII +Deux tetes pour une couronne + + +-- Qu'on prie M. d'Alencon de me venir voir, avait dit Charles en +congediant sa mere. + +M. de Nancey, dispose d'apres l'invitation du roi de n'obeir +desormais qu'a lui-meme, ne fit qu'un bond de chez Charles chez +son frere, lui transmettant sans adoucissement aucun l'ordre qu'il +venait de recevoir. + +Le duc d'Alencon tressaillit: en tout temps il avait tremble +devant Charles; et a bien plus forte raison encore depuis qu'il +s'etait fait, en conspirant, des motifs de le craindre. + +Il ne s'en rendit pas moins pres de son frere avec un empressement +calcule. + +Charles etait debout et sifflait entre ses dents un hallali sur +pied. + +En entrant, le duc d'Alencon surprit dans l'oeil vitreux de +Charles un de ces regards envenimes de haine qu'il connaissait si +bien. + +-- Votre Majeste m'a fait demander, me voici, Sire, dit-il. Que +desire de moi Votre Majeste? + +-- Je desire vous dire, mon bon frere, que, pour recompenser cette +grande amitie que vous me portez, je suis decide a faire +aujourd'hui pour vous la chose que vous desirez le plus. + +-- Pour moi? + +-- Oui, pour vous. Cherchez dans votre esprit quelle chose vous +revez depuis quelque temps sans oser me la demander, et cette +chose, je vous la donne. + +-- Sire, dit Francois, j'en jure a mon frere, je ne desire que la +continuation de la bonne sante du roi. + +-- Alors vous devez etre satisfait, d'Alencon; l'indisposition que +j'ai eprouvee a l'epoque de l'arrivee des Polonais est passee. +J'ai echappe, grace a Henriot, a un sanglier furieux qui voulait +me decoudre, et je me porte de facon a n'avoir rien a envier au +mieux portant de mon royaume; vous pouviez donc sans etre mauvais +frere desirer autre chose que la continuation de ma sante, qui est +excellente. + +-- Je ne desirais rien, Sire. + +-- Si fait, si fait, Francois, reprit Charles s'impatientant; vous +desirez la couronne de Navarre, puisque vous vous etes entendu +avec Henriot et de Mouy: avec le premier pour qu'il y renoncat, +avec le second pour qu'il vous la fit avoir. Eh bien, Henriot y +renonce! de Mouy m'a transmis votre demande, et cette couronne que +vous ambitionnez... + +-- Eh bien? demanda d'Alencon d'une voix tremblante. + +-- Eh bien, mort-diable! elle est a vous. D'Alencon palit +affreusement; puis tout a coup le sang appele a son coeur, qu'il +faillit briser, reflua vers les extremites, et une rougeur ardente +lui brula les joues; la faveur que lui faisait le roi le +desesperait en un pareil moment. + +-- Mais, Sire, reprit-il tout en palpitant d'emotion et cherchant +vainement a se remettre, je n'ai rien desire et surtout rien +demande de pareil. + +-- C'est possible, dit le roi, car vous etes fort discret, mon +frere; mais on a desire, on a demande pour vous, mon frere. + +-- Sire, je vous jure que jamais... + +-- Ne jurez pas Dieu. + +-- Mais, Sire, vous m'exilez donc? + +-- Vous appelez ca un exil, Francois? Peste! vous etes +difficile... Qu'esperiez-vous donc de mieux? D'Alencon se mordit +les levres de desespoir. + +-- Ma foi! continua Charles en affectant la bonhomie, je vous +croyais moins populaire, Francois, et surtout moins pres des +huguenots; mais ils vous demandent, il faut bien que je m'avoue a +moi-meme que je me trompais. D'ailleurs, je ne pouvais rien +desirer de mieux que d'avoir un homme a moi, mon frere qui m'aime +et qui est incapable de me trahir, a la tete d'un parti qui depuis +trente ans nous fait la guerre. Cela va tout calmer comme par +enchantement, sans compter que nous serons tous rois dans la +famille. Il n'y aura que le pauvre Henriot qui ne sera rien que +mon ami. Mais il n'est point ambitieux, et ce titre, que personne +ne reclame, il le prendra, lui. + +-- Oh! Sire, vous vous trompez, ce titre, je le reclame... ce +titre, qui donc y a plus droit que moi? Henri n'est que votre +beau-frere par alliance; moi, je suis votre frere par le sang et +surtout par le coeur... Sire, je vous en supplie, gardez-moi pres +de vous. + +-- Non pas, non pas, Francois, repondit Charles; ce serait faire +votre malheur. + +-- Comment cela? + +-- Pour mille raisons. + +-- Mais voyez donc un peu, Sire, si vous trouverez jamais un +compagnon si fidele que je le suis. Depuis mon enfance je n'ai +jamais quitte Votre Majeste. + +-- Je le sais bien, je le sais bien, et quelquefois meme je vous +aurais voulu voir plus loin. + +-- Que veut dire le roi? + +-- Rien, rien... je m'entends... Oh! que vous aurez de belles +chasses la-bas! Francois, que je vous porte envie! Savez-vous +qu'on chasse l'ours dans ces diables de montagnes comme on chasse +ici le sanglier? Vous allez nous entretenir tous de peaux +magnifiques. Cela se chasse au poignard, vous savez; on attend +l'animal, on l'excite, on l'irrite; il marche au chasseur, et, a +quatre pas de lui, il se dresse sur ses pattes de derriere. C'est +a ce moment-la qu'on lui enfonce l'acier dans le coeur, comme +Henri a fait pour le sanglier a la derniere chasse. C'est +dangereux; mais vous etes brave, Francois, et ce danger sera pour +vous un vrai plaisir. + +-- Ah! Votre Majeste redouble mes chagrins, car je ne chasserai +plus avec elle. + +-- Corboeuf! tant mieux! dit le roi, cela ne nous reussit ni a +l'un ni a l'autre de chasser ensemble. + +-- Que veut dire Votre Majeste? + +-- Que chasser avec moi vous cause un tel plaisir et vous donne +une telle emotion, que vous, qui etes l'adresse en personne, que +vous qui, avec la premiere arquebuse venue, abattez une pie a cent +pas, vous avez, la derniere fois que nous avons chasse de +compagnie, avec votre arme, une arme qui vous est familiere, +manque a vingt pas un gros sanglier, et casse par contre la jambe +a mon meilleur cheval. Mort-diable! Francois, cela donne a songer, +savez-vous! + +-- Oh! Sire, pardonnez a l'emotion, dit d'Alencon devenu livide. + +-- Eh! oui, reprit Charles, l'emotion, je le sais bien; et c'est a +cause de cette emotion, que j'apprecie a sa juste valeur, que je +vous dis: Croyez-moi, Francois, mieux vaut chasser loin l'un de +l'autre, surtout quand on a des emotions pareilles. Reflechissez a +cela, mon frere, non pas en ma presence, ma presence vous trouble, +je le vois, mais quand vous serez seul, et vous conviendrez que +j'ai tout lieu de craindre qu'a une nouvelle chasse une autre +emotion ne vienne a vous prendre; car alors il n'y a rien qui +fasse relever la main comme l'emotion, car alors vous tueriez le +cavalier au lieu du cheval, le roi au lieu de la bete. Peste! une +balle placee trop haut ou trop bas, cela change fort la face d'un +gouvernement, et nous en avons un exemple dans notre famille. +Quand Montgomery a tue notre pere Henri II par accident, par +emotion peut-etre, le coup a porte notre frere Francois II sur le +trone et notre pere Henri a Saint-Denis. Il faut si peu de chose a +Dieu pour faire beaucoup! + +Le duc sentit la sueur ruisseler sur son front pendant ce choc +aussi redoutable qu'imprevu. + +Il etait impossible que le roi dit plus clairement a son frere +qu'il avait tout devine. Charles, voilant sa colere sous une ombre +de plaisanterie, etait peut-etre plus terrible encore que s'il eut +laisse la lave haineuse qui lui devorait le coeur se repandre +bouillante au-dehors; sa vengeance paraissait proportionnee a sa +rancune. A mesure que l'une s'aigrissait, l'autre grandissait, et +pour la premiere fois d'Alencon connut le remords, ou plutot le +regret d'avoir concu un crime qui n'avait pas reussi. + +Il avait soutenu la lutte tant qu'il avait pu, mais sous ce +dernier coup il plia la tete, et Charles vit poindre dans ses yeux +cette flamme devorante qui, chez les etres d'une nature tendre, +creuse le sillon par ou jaillissent les larmes. + +Mais d'Alencon etait de ceux-la qui ne pleurent que de rage. + +Charles tenait fixe sur lui son oeil de vautour, aspirant pour +ainsi dire chacune des sensations qui se succedaient dans le coeur +du jeune homme. Et toutes ces sensations lui apparaissaient aussi +precises, grace a cette etude approfondie qu'il avait faite de sa +famille, que si le coeur du duc eut ete un livre ouvert. + +Il le laissa ainsi un instant ecrase, immobile et muet. Puis d'une +voix empreinte de haineuse fermete: + +-- Mon frere, dit-il, nous vous avons dit notre resolution, et +notre resolution est immuable: vous partirez. + +D'Alencon fit un mouvement. Charles ne parut pas le remarquer et +continua: + +-- Je veux que la Navarre soit fiere d'avoir pour prince un frere +du roi de France. Or, pouvoir, honneurs, vous aurez tout ce qui +convient a votre naissance, comme votre frere Henri l'a eu, et +comme lui, ajouta-t-il en souriant, vous me benirez de loin. Mais +n'importe, les benedictions ne connaissent pas la distance. + +-- Sire... + +-- Acceptez, ou plutot resignez-vous. Une fois roi, on trouvera +une femme digne d'un fils de France. Qui sait! qui vous apportera +un autre trone peut etre. + +-- Mais, dit le duc d'Alencon, Votre Majeste oublie son bon ami +Henri. + +-- Henri! mais puisque je vous ai dit qu'il n'en voulait pas, du +trone de Navarre! Puisque je vous ai deja dit qu'il vous +l'abandonnait! Henri est un joyeux garcon et non pas une face pale +comme vous. Il veut rire et s'amuser a son aise, et non secher, +comme nous sommes condamnes a le faire, nous, sous des couronnes. + +D'Alencon poussa un soupir. + +-- Mais, dit-il, Votre Majeste m'ordonne donc de m'occuper... + +-- Non pas, non pas. Ne vous inquietez de rien, Francois, je +reglerai tout moi-meme; reposez-vous sur moi comme sur un bon +frere. Et maintenant que tout est convenu, allez; dites ou ne +dites pas notre entretien a vos amis: je veux prendre des mesures +pour que la chose devienne bientot publique. Allez, Francois. + +Il n'y avait rien a repondre, le duc salua et partit la rage dans +le coeur. + +Il brulait de trouver Henri pour causer avec lui de tout ce qui +venait de se passer; mais il ne trouva que Catherine: en effet, +Henri fuyait l'entretien et la reine mere le recherchait. + +Le duc, en voyant Catherine, etouffa aussitot ses douleurs et +essaya de sourire. Moins heureux que Henri d'Anjou, ce n'etait pas +une mere qu'il cherchait dans Catherine, mais simplement une +alliee. Il commencait donc par dissimuler avec elle, car, pour +faire de bonnes alliances, il faut bien se tromper un peu +mutuellement. + +Il aborda donc Catherine avec un visage ou ne restait plus qu'une +legere trace d'inquietude. + +-- Eh bien, madame, dit-il, voila de grandes nouvelles; les savez- +vous? + +-- Je sais qu'il s'agit de faire un roi de vous, monsieur. + +-- C'est une grande bonte de la part de mon frere, madame. + +-- N'est-ce pas? + +-- Et je suis presque tente de croire que je dois reporter sur +vous une partie de ma reconnaissance; car enfin, si c'etait vous +qui lui eussiez donne le conseil de me faire don d'un trone, c'est +a vous que je le devrais; quoique j'avoue au fond qu'il m'a fait +peine de depouiller ainsi le roi de Navarre. + +-- Vous aimez fort Henriot, mon fils, a ce qu'il parait? + +-- Mais oui; depuis quelque temps nous nous sommes intimement +lies. + +-- Croyez-vous qu'il vous aime autant que vous l'aimez vous-meme? + +-- Je l'espere, madame. + +-- C'est edifiant une pareille amitie, savez-vous? surtout entre +princes. Les amities de cour passent pour peu solides, mon cher +Francois. + +-- Ma mere, songez que nous sommes non seulement amis, mais encore +presque freres. Catherine sourit d'un etrange sourire. + +-- Bon! dit-elle, est-ce qu'il y a des freres entre rois? + +-- Oh! quant a cela, nous n'etions roi ni l'un ni l'autre, ma +mere, quand nous nous sommes lies ainsi; nous ne devions meme +jamais l'etre; voila pourquoi nous nous aimions. + +-- Oui, mais les choses sont bien changees a cette heure. + +-- Comment, bien changees? + +-- Oui, sans doute; qui vous dit maintenant que vous ne serez pas +tous deux rois? + +Au tressaillement nerveux du duc, a la rougeur qui envahit son +front, Catherine vit que le coup lance par elle avait porte en +plein coeur. + +-- Lui? dit-il. Henriot roi? et de quel royaume, ma mere? + +-- D'un des plus magnifiques de la chretiente, mon fils. + +-- Ah! ma mere, dit d'Alencon en palissant, que dites-vous donc +la? + +-- Ce qu'une bonne mere doit dire a son fils, ce a quoi vous avez +plus d'une fois songe, Francois. + +-- Moi? dit le duc, je n'ai songe a rien, madame, je vous jure. + +-- Je veux bien vous croire; car votre ami, car votre frere Henri, +comme vous l'appelez, est, sous sa franchise apparente, un +seigneur fort habile et fort ruse qui garde ses secrets mieux que +vous ne gardez les votres, Francois. Par exemple, vous a-t-il +jamais dit que de Mouy fut son homme d'affaires? + +Et, en disant ces mots, Catherine plongea son regard comme un +stylet dans l'ame de Francois. + +Mais celui-ci n'avait qu'une vertu, ou plutot qu'un vice, la +dissimulation; il supporta donc parfaitement le regard. + +-- De Mouy! dit-il avec surprise, et comme si ce nom etait +prononce pour la premiere fois devant lui en pareille +circonstance. + +-- Oui, le huguenot de Mouy de Saint-Phale, celui-la meme qui a +failli tuer M. de Maurevel, et qui, clandestinement et en courant +la France et la capitale sous des habits differents, intrigue et +leve une armee pour soutenir votre frere Henri contre votre +famille. + +Catherine, qui ignorait que sous ce rapport son fils Francois en +sut autant et meme plus qu'elle se leva sur ces mots, s'appretant +a faire une majestueuse sortie. + +Francois la retint. + +-- Ma mere, dit-il, encore un mot, s'il vous plait. Puisque vous +daignez m'initier a votre politique, dites-moi comment, avec de si +faibles ressources et si peu connu qu'il est, Henri parviendrait- +il a faire une guerre assez serieuse pour inquieter ma famille? + +-- Enfant, dit la reine en souriant, sachez donc qu'il est soutenu +par plus de trente mille hommes peut-etre; que le jour ou il dira +un mot, ces trente mille hommes apparaitront tout a coup comme +s'ils sortaient de terre; et ces trente mille hommes, ce sont des +huguenots, songez-y, c'est-a-dire les plus braves soldats du +monde. Et puis, et puis, il a une protection que vous n'avez pas +su ou pas voulu vous concilier, vous. + +-- Laquelle? + +-- Il a le roi, le roi qui l'aime, qui le pousse, le roi qui, par +jalousie contre votre frere de Pologne et par depit contre vous, +cherche autour de lui des successeurs. Seulement, aveugle que vous +etes si vous ne le voyez pas, il les cherche autre part que dans +sa famille. + +-- Le roi! ... vous croyez, ma mere? + +-- Ne vous etes-vous donc pas apercu qu'il cherit Henriot, son +Henriot? + +-- Si fait, ma mere, si fait. + +-- Et qu'il en est paye de retour? car ce meme Henriot, oubliant +que son beau-frere le voulait arquebuser le jour de la Saint- +Barthelemy, se couche a plat ventre comme un chien qui leche la +main dont il a ete battu. + +-- Oui, oui, murmura Francois, je l'ai deja remarque, Henri est +bien humble avec mon frere Charles. + +-- Ingenieux a lui complaire en toute chose. + +-- Au point que, depite d'etre toujours raille par le roi sur son +ignorance de la chasse au faucon, il veut se mettre a... Si bien +qu'hier il m'a demande, oui, pas plus tard qu'hier, si je n'avais +point quelques bons livres qui traitent de cet art. + +-- Attendez donc, dit Catherine, dont les yeux etincelerent comme +si une idee subite lui traversait l'esprit; attendez donc... et +que lui avez-vous repondu? + +-- Que je chercherais dans ma bibliotheque. + +-- Bien, dit Catherine, bien, il faut qu'il l'ait, ce livre. + +-- Mais j'ai cherche, madame, et n'ai rien trouve. + +-- Je trouverai, moi, je trouverai... et vous lui donnerez le +livre comme s'il venait de vous. + +-- Et qu'en resultera-t-il? + +-- Avez-vous confiance en moi, d'Alencon? + +-- Oui, ma mere. + +-- Voulez-vous m'obeir aveuglement a l'egard de Henri, que vous +n'aimez pas, quoi que vous en disiez? D'Alencon sourit. + +-- Et que je deteste, moi, continua Catherine. + +-- Oui, j'obeirai. + +-- Apres-demain, venez chercher le livre ici, je vous le donnerai, +vous le porterez a Henri... et... + +-- Et...? + +-- Laissez Dieu, la Providence ou le hasard faire le reste. +Francois connaissait assez sa mere pour savoir qu'elle ne s'en +rapportait point d'habitude a Dieu, a la Providence ou au hasard +du soin de servir ses amities ou ses haines; mais il se garda +d'ajouter un seul mot, et saluant en homme qui accepte la +commission dont on le charge, il se retira chez lui. + +-- Que veut-elle dire? pensa le jeune homme en montant l'escalier, +je n'en sais rien. Mais ce qu'il y a de clair pour moi dans tout +ceci, c'est qu'elle agit contre un ennemi commun. Laissons-la +faire. + +Pendant ce temps, Marguerite, par l'intermediaire de La Mole, +recevait une lettre de De Mouy. Comme en politique les deux +illustres conjoints n'avaient point de secret, elle decacheta +cette lettre et la lut. + +Sans doute cette lettre lui parut interessante, car a l'instant +meme Marguerite, profitant de l'obscurite qui commencait a +descendre le long des murailles du Louvre, se glissa dans le +passage secret, monta l'escalier tournant, et, apres avoir regarde +de tous cotes avec attention, s'elanca rapide comme une ombre, et +disparut dans l'antichambre du roi de Navarre. + +Cette antichambre n'etait plus gardee par personne depuis la +disparition d'Orthon. + +Cette disparition, dont nous n'avons pas parle depuis le moment ou +le lecteur l'a vu s'operer d'une facon si tragique pour le pauvre +Orthon, avait fort inquiete Henri. Il s'en etait ouvert a madame +de Sauve et a sa femme, mais ni l'une ni l'autre n'etait plus +instruite que lui; seulement, madame de Sauve lui avait donne +quelques renseignements, a la suite desquels il etait demeure +parfaitement clair a l'esprit de Henri que le pauvre enfant avait +ete victime de quelque machination de la reine mere, et que +c'etait a la suite de cette machination qu'il avait failli, lui, +etre arrete avec de Mouy, dans l'auberge de la Belle-Etoile. + +Un autre que Henri eut garde le silence, car il n'eut rien ose +dire; mais Henri calculait tout: il comprit que son silence le +trahirait; d'ordinaire, on ne perd pas ainsi un de ses serviteurs, +un de ses confidents, sans s'informer de lui, sans faire des +recherches. Henri s'informa donc, rechercha donc, en presence du +roi et de la reine mere elle-meme; il demanda Orthon a tout le +monde, depuis la sentinelle qui se promenait devant le guichet du +Louvre, jusqu'au capitaine des gardes qui veillait dans +l'antichambre du roi; mais toute demande et toute demarche furent +inutiles; et Henri parut si ostensiblement affecte de cet +evenement et si attache au pauvre serviteur absent, qu'il declara +qu'il ne le remplacerait que lorsqu'il aurait acquis la certitude +qu'il aurait disparu pour toujours. + +L'antichambre, comme nous l'avons dit, etait donc vide lorsque +Marguerite se presenta chez Henri. + +Si legers que fussent les pas de la reine, Henri les entendit et +se retourna. + +-- Vous, madame! s'ecria-t-il. + +-- Oui, repondit Marguerite. Lisez vite. Et elle lui presenta le +papier tout ouvert. Il contenait ces quelques lignes: "Sire, le +moment est venu de mettre notre projet de fuite a execution. +Apres-demain il y a chasse au vol le long de la Seine, depuis +Saint-Germain jusqu'a Maisons, c'est-a-dire dans toute la longueur +de la foret." Allez a cette chasse, quoique ce soit une chasse au +vol; prenez sous votre habit une bonne chemise de mailles; ceignez +votre meilleure epee; montez le plus fin cheval de votre ecurie." +Vers midi, c'est-a-dire au plus fort de la chasse et quand le roi +sera lance a la suite du faucon, derobez-vous seul si vous venez +seul, avec la reine de Navarre si la reine vous suit." Cinquante +des notres seront caches au pavillon de Francois Ier, dont nous +avons la clef; tout le monde ignorera qu'ils y sont, car ils y +seront venus de nuit et les jalousies en seront fermees." Vous +passerez par l'allee des Violettes, au bout de laquelle je +veillerai; a droite de cette allee, dans une petite clairiere, +seront MM. de La Mole et Coconnas avec deux chevaux de main. Ces +chevaux frais seront destines a remplacer le votre et celui de Sa +Majeste la reine de Navarre, si par hasard ils etaient fatigues. + +" Adieu, Sire; soyez pret, nous le serons." + +-- Vous le serez, dit Marguerite, prononcant apres seize cents ans +les memes paroles que Cesar avait prononcees sur les bords du +Rubicon. + +-- Soit, madame, repondit Henri, ce n'est pas moi qui vous +dementirai. + +-- Allons, Sire, devenez un heros; ce n'est pas difficile; vous +n'avez qu'a suivre votre route; et faites-moi un beau trone, dit +la fille de Henri II. + +Un imperceptible sourire effleura la levre fine du Bearnais. Il +baisa la main de Marguerite et sortit le premier, pour explorer le +passage, tout en fredonnant le refrain d'une vieille chanson: + +_Cil qui mieux battit la muraille_ +_N'entra point dedans le chasteau._ + +La precaution n'etait pas mauvaise: au moment ou il ouvrait la +porte de sa chambre a coucher, le duc d'Alencon ouvrait celle de +son antichambre; il fit de la main un signe a Marguerite, puis +tout haut: + +-- Ah! c'est vous, mon frere, dit-il, soyez le bienvenu. Au signe +de son mari, la reine avait tout compris et s'etait jetee dans un +cabinet de toilette, devant la porte duquel pendait une enorme +tapisserie. + +Le duc d'Alencon entra d'un pas craintif en regardant tout autour +de lui. + +-- Sommes-nous seuls, mon frere? demanda-t-il a demi-voix. + +-- Parfaitement seuls. Qu'y a-t-il donc? vous paraissez tout +bouleverse. + +-- Il y a que nous sommes decouverts, Henri. + +-- Comment decouverts? + +-- Oui, de Mouy a ete arrete. + +-- Je le sais. + +-- Eh bien! de Mouy a tout dit au roi. + +-- Qu'a-t-il dit? + +-- Il a dit que je desirais le trone de Navarre, et que je +conspirais pour l'obtenir. + +-- Ah! pecaire! dit Henri, de sorte que vous voila compromis, mon +pauvre frere! Comment alors n'etes-vous pas encore arrete? + +-- Je n'en sais rien moi-meme; le roi m'a raille en faisant +semblant de m'offrir le trone de Navarre. Il esperait sans doute +me tirer un aveu du coeur; mais je n'ai rien dit. + +-- Et vous avez bien fait, ventre-saint-gris, dit le Bearnais; +tenons ferme, notre vie a tous deux en depend. + +-- Oui, reprit Francois, le cas est epineux; voici pourquoi je +suis venu demander votre avis, mon frere; que croyez-vous que je +doive faire: fuir ou rester? + +-- Vous avez vu le roi, puisque c'est a vous qu'il a parle? + +-- Oui, sans doute. + +-- Eh bien, vous avez du lire dans sa pensee! Suivez votre +inspiration. + +-- J'aimerais mieux rester, repondit Francois. + +Si maitre qu'il fut de lui-meme, Henri laissa echapper un +mouvement de joie; si imperceptible que fut ce mouvement, Francois +le surprit au passage. + +-- Restez alors, dit Henri. + +-- Mais vous? + +-- Dame! repondit Henri, si vous restez, je n'ai aucun motif pour +m'en aller, moi. Je ne partais que pour vous suivre, par +devouement, pour ne pas quitter un frere que j'aime. + +-- Ainsi, dit d'Alencon, c'en est fait de tous nos plans; vous +vous abandonnez sans lutte au premier entrainement de la mauvaise +fortune? + +-- Moi, dit Henri, je ne regarde pas comme une mauvaise fortune de +demeurer ici; grace a mon caractere insoucieux, je me trouve bien +partout. + +-- Eh bien, soit! dit d'Alencon, n'en parlons plus; seulement, si +vous prenez quelque resolution nouvelle, faites-la-moi savoir. + +-- Corbleu! je n'y manquerai pas, croyez-le bien, repondit Henri. +N'est-il pas convenu que nous n'avons pas de secrets l'un pour +l'autre? + +D'Alencon n'insista pas davantage et se retira tout pensif, car, a +un certain moment, il avait cru voir trembler la tapisserie du +cabinet de toilette. + +En effet, a peine d'Alencon etait-il sorti, que cette tapisserie +se souleva et que Marguerite reparut. + +-- Que pensez-vous de cette visite? demanda Henri. + +-- Qu'il y a quelque chose de nouveau et d'important. + +-- Et que croyez-vous qu'il y ait? + +-- Je n'en sais rien encore, mais je le saurai. + +-- En attendant? + +-- En attendant ne manquez pas de venir chez moi demain soir. + +-- Je n'aurai garde d'y manquer, madame! dit Henri en baisant +galamment la main de sa femme. + +Et avec les memes precautions qu'elle en etait sortie, Marguerite +rentra chez elle. + + + +XVIII +Le livre de venerie + + +Trente-six heures s'etaient ecoulees depuis les evenements que +nous venons de raconter. Le jour commencait a paraitre, mais tout +etait deja eveille au Louvre, comme c'etait l'habitude les jours +de chasse, lorsque le duc d'Alencon se rendit chez la reine mere, +selon l'invitation qu'il en avait recue. + +La reine mere n'etait point dans sa chambre a coucher, mais elle +avait ordonne qu'on le fit attendre s'il venait. + +Au bout de quelques instants elle sortit d'un cabinet secret ou +personne n'entrait qu'elle, et ou elle se retirait pour faire ses +operations chimiques. + +Soit par la porte entrouverte, soit attachee a ses vetements, +entra en meme temps que la reine mere l'odeur penetrante d'un acre +parfum, et, par l'ouverture de la porte, d'Alencon remarqua une +vapeur epaisse, comme celle d'un aromate brule, qui flottait en +blanc nuage dans ce laboratoire que quittait la reine. + +Le duc ne put reprimer un regard de curiosite. + +-- Oui, dit Catherine de Medicis, oui, j'ai brule quelques vieux +parchemins, et ces parchemins exhalaient une si puante odeur, que +j'ai jete du genievre sur le brasier: de la cette odeur. + +D'Alencon s'inclina. + +-- Eh bien, dit Catherine en cachant dans les larges manches de sa +robe de chambre ses mains, que de legeres taches d'un jaune +rougeatre diapraient ca et la, qu'avez-vous de nouveau depuis +hier? + +-- Rien, ma mere. + +-- Avez-vous vu Henri? + +-- Oui. + +-- Il refuse toujours de partir? + +-- Absolument. + +-- Le fourbe! + +-- Que dites-vous, madame? + +-- Je dis qu'il part. + +-- Vous croyez? + +-- J'en suis sure. + +-- Alors, il nous echappe? + +-- Oui, dit Catherine. + +-- Et vous le laissez partir? + +-- Non seulement je le laisse partir, mais je vous dis plus, il +faut qu'il parte. + +-- Je ne vous comprends pas, ma mere. + +-- Ecoutez bien ce que je vais vous dire, Francois. Un medecin +tres habile, le meme qui m'a remis le livre de chasse que vous +allez lui porter, m'a affirme que le roi de Navarre etait sur le +point d'etre atteint d'une maladie de consomption, d'une de ces +maladies qui ne pardonnent pas et auxquelles la science ne peut +apporter aucun remede. Or, vous comprenez que s'il doit mourir +d'un mal si cruel, il vaut mieux qu'il meure loin de nous que sous +nos yeux, a la cour. + +-- En effet, dit le duc, cela nous ferait trop de peine. + +-- Et surtout a votre frere Charles, dit Catherine; tandis que +lorsque Henri mourra apres lui avoir desobei, le roi regardera +cette mort comme une punition du ciel. + +-- Vous avez raison, ma mere, dit Francois avec admiration, il +faut qu'il parte. Mais etes-vous bien sure qu'il partira? + +-- Toutes ses mesures sont prises. Le rendez-vous est dans la +foret de Saint-Germain. Cinquante huguenots doivent lui servir +d'escorte jusqu'a Fontainebleau, ou cinq cents autres l'attendent. + +-- Et, dit d'Alencon avec une legere hesitation et une paleur +visible, ma soeur Margot part avec lui? + +-- Oui, repondit Catherine, c'est convenu. Mais, Henri mort, +Margot revient a la cour, veuve et libre. + +-- Et Henri mourra, madame! vous en etes certaine? + +-- Le medecin qui m'a remis le livre en question me l'a assure du +moins. + +-- Et ce livre, ou est-il, madame? Catherine retourna a pas lents +vers le cabinet mysterieux, ouvrit la porte, s'y enfonca, et +reparut un instant apres, le livre a la main. + +-- Le voici, dit-elle. + +D'Alencon regarda le livre que lui presentait sa mere avec une +certaine terreur. + +-- Qu'est-ce que ce livre, madame? demanda en frissonnant le duc. + +-- Je vous l'ai deja dit, mon fils, c'est un travail sur l'art +d'elever et de dresser faucons, tiercelets et gerfauts, fait par +un fort savant homme, par le seigneur Castruccio Castracani, tyran +de Lucques. + +-- Et que dois-je en faire? + +-- Mais le porter chez votre bon ami Henriot, qui vous l'a +demande, a ce que vous m'avez dit, lui ou quelque autre pareil, +pour s'instruire dans la science de la volerie. Comme il chasse au +vol aujourd'hui avec le roi, il ne manquera pas d'en lire quelques +pages, afin de prouver au roi qu'il suit ses conseils en prenant +des lecons. Le tout est de le remettre a lui-meme. + +-- Oh! je n'oserai pas, dit d'Alencon en frissonnant. + +-- Pourquoi? dit Catherine, c'est un livre comme un autre, excepte +qu'il a ete si longtemps renferme que les pages sont collees les +unes aux autres. N'essayez donc pas de les lire, vous, Francois, +car on ne peut les lire qu'en mouillant son doigt et en poussant +les pages feuille a feuille, ce qui prend beaucoup de temps et +donne beaucoup de peine. + +-- Si bien qu'il n'y a qu'un homme qui a le grand desir de +s'instruire qui puisse perdre ce temps et prendre cette peine? dit +d'Alencon. + +-- Justement, mon fils, vous comprenez. + +-- Oh! dit d'Alencon, voici deja Henriot dans la cour, donnez, +madame, donnez. Je vais profiter de son absence pour porter ce +livre chez lui: a son retour il le trouvera. + +-- J'aimerais mieux que vous le lui donnassiez a lui-meme, +Francois, ce serait plus sur. + +-- Je vous ai deja dit que je n'oserais point, madame, reprit le +duc. + +-- Allez donc; mais au moins posez-le dans un endroit bien +apparent. + +-- Ouvert?... Y a-t-il inconvenient a ce qu'il soit ouvert? + +-- Non. + +-- Donnez alors. + +D'Alencon prit d'une main tremblante le livre que, d'une main +ferme, Catherine etendait vers lui. + +-- Prenez, prenez, dit Catherine, il n'y a pas de danger, puisque +j'y touche; d'ailleurs vous avez des gants. + +Cette precaution ne suffit pas pour d'Alencon, qui enveloppa le +livre dans son manteau. + +-- Hatez-vous, dit Catherine, hatez-vous, d'un moment a l'autre +Henri peut remonter. + +-- Vous avez raison, madame, j'y vais. Et le duc sortit tout +chancelant d'emotion. Nous avons introduit plusieurs fois deja le +lecteur dans l'appartement du roi de Navarre, et nous l'avons fait +assister aux seances qui s'y sont passees, joyeuses ou terribles, +selon que souriait ou menacait le genie protecteur du futur roi de +France. + +Mais jamais peut-etre les murs souilles de sang par le meurtre, +arroses de vin par l'orgie, embaumes de parfums par l'amour; +jamais ce coin du Louvre enfin n'avait vu apparaitre un visage +plus pale que celui du duc d'Alencon ouvrant, son livre a la main, +la porte de la chambre a coucher du roi de Navarre. + +Et cependant, comme s'y attendait le duc, personne n'etait dans +cette chambre pour interroger d'un oeil curieux ou inquiet +l'action qu'il allait commettre. Les premiers rayons du jour +eclairaient l'appartement parfaitement vide. + +A la muraille pendait toute prete cette epee que M. de Mouy avait +conseille a Henri d'emporter. Quelques chainons d'une ceinture de +mailles etaient epars sur le parquet. Une bourse honnetement +arrondie et un petit poignard etaient poses sur un meuble, et des +cendres, legeres et flottantes encore, dans la cheminee, jointes a +ces autres indices, disaient clairement a d'Alencon que le roi de +Navarre avait endosse une chemise de mailles, demande de l'argent +a son tresorier et brule des papiers compromettants. + +-- Ma mere ne s'etait pas trompee, dit d'Alencon, le fourbe me +trahissait. + +Sans doute cette conviction donna une nouvelle force au jeune +homme, car apres avoir sonde du regard tous les coins de la +chambre, apres avoir souleve les tapisseries des portieres, apres +qu'un grand bruit retentissait dans les cours et qu'un grand +silence qui regnait dans l'appartement lui eut prouve que personne +ne songeait a l'espionner, il tira le livre de dessous son +manteau, le posa rapidement sur la table ou etait la bourse, +l'adossant a un pupitre de chene sculpte, puis, s'ecartant +aussitot, il allongea le bras, et, avec une hesitation qui +trahissait ses craintes, de sa main gantee il ouvrit le livre a +l'endroit d'une gravure de chasse. + +Le livre ouvert, d'Alencon fit aussitot trois pas en arriere; et +retirant son gant, il le jeta dans le brasier encore ardent qui +venait de devorer les lettres. La peau souple cria sur les +charbons, se tordit, et s'etala comme le cadavre d'un large +reptile, puis ne laissa bientot plus qu'un residu noir et crispe. + +D'Alencon demeura jusqu'a ce que la flamme eut entierement devore +le gant, puis il roula le manteau qui avait enveloppe le livre, le +jeta sous son bras, et regagna vivement sa chambre. Comme il y +entrait, le coeur tout palpitant, il entendit des pas dans +l'escalier tournant, et, ne doutant plus que ce fut Henri qui +rentrait, il referma vivement sa porte. + +Puis il s'elanca vers la fenetre; mais de la fenetre on +n'apercevait qu'une portion de la cour du Louvre. Henri n'etait +point dans cette portion de la cour, et sa conviction s'en +affermit que c'etait lui qui venait de rentrer. + +Le duc s'assit, ouvrit un livre, et essaya de lire. C'etait une +histoire de France depuis Pharamond jusqu'a Henri II, et pour +laquelle, quelques jours apres son avenement au trone, il avait +donne privilege. + +Mais l'esprit du duc n'etait point la: la fievre de l'attente +brulait ses arteres. Les battements de ses tempes retentissaient +jusqu'au fond de son cerveau; comme on voit dans un reve ou dans +une extase magnetique, il semblait a Francois qu'il voyait a +travers les murailles; son regard plongeait dans la chambre de +Henri, malgre le triple obstacle qui le separait de lui. + +Pour ecarter l'objet terrible qu'il croyait voir avec les yeux de +la pensee, le duc essaya de fixer la sienne sur autre chose que +sur le livre terrible ouvert sur le pupitre de bois de chene a +l'endroit de l'image; mais ce fut inutilement qu'il prit l'une +apres l'autre ses armes, l'un apres l'autre ses joyaux, qu'il +arpenta cent fois le meme sillon du parquet, chaque detail de +cette image, que le duc n'avait qu'entrevue cependant, lui etait +reste dans l'esprit. C'etait un seigneur a cheval qui, remplissant +lui-meme l'office d'un valet de fauconnerie, lancait le leurre en +rappelant le faucon et en courant au grand galop de son cheval +dans les herbes d'un marecage. Si violente que fut la volonte du +duc, le souvenir triomphait de sa volonte. + +Puis, ce n'etait pas seulement le livre qu'il voyait, c'etait le +roi de Navarre s'approchant de ce livre, regardant cette image, +essayant de tourner les pages, et, empeche par l'obstacle qu'elles +opposaient, triomphant de l'obstacle en mouillant son pouce et en +forcant les feuilles a glisser. + +Et a cette vue, toute fictive et toute fantastique qu'elle etait, +d'Alencon chancelant etait force de s'appuyer d'une main a un +meuble, tandis que de l'autre il couvrait ses yeux comme si, les +yeux couverts, il ne voyait pas encore mieux le spectacle qu'il +voulait fuir. + +Ce spectacle etait sa propre pensee. + +Tout a coup d'Alencon vit Henri qui traversait la cour; celui-ci +s'arreta quelques instants devant des hommes qui entassaient sur +deux mules des provisions de chasse qui n'etaient autres que de +l'argent et des effets de voyage, puis, ses ordres donnes, il +coupa diagonalement la cour, et s'achemina visiblement vers la +porte d'entree. + +D'Alencon etait immobile a sa place. Ce n'etait donc pas Henri qui +etait monte par l'escalier secret. Toutes ces angoisses qu'il +eprouvait depuis un quart d'heure, il les avait donc eprouvees +inutilement. Ce qu'il croyait fini ou pres de finir etait donc a +recommencer. + +D'Alencon ouvrit la porte de sa chambre, puis, tout en la tenant +fermee, il alla ecouter a celle du corridor. Cette fois, il n'y +avait pas a se tromper, c'etait bien Henri. D'Alencon reconnut son +pas et jusqu'au bruit particulier de la molette de ses eperons. + +La porte de l'appartement de Henri s'ouvrit et se referma. + +D'Alencon rentra chez lui et tomba dans un fauteuil. + +-- Bon! se dit-il, voici ce qui se passe a cette heure: il a +traverse l'antichambre, la premiere piece, puis il est parvenu +jusqu'a la chambre a coucher; arrive la, il aura cherche des yeux +son epee, puis sa bourse, puis son poignard, puis enfin il aura +trouve le livre tout ouvert sur son dressoir. + +" -- Quel est ce livre? se sera-t-il demande; qui m'a apporte ce +livre? + +" Puis il se sera rapproche, aura vu cette gravure representant un +cavalier rappelant son faucon, puis il aura voulu lire, puis il +aura essaye de tourner les feuilles. + +Une sueur froide passa sur le front de Francois. + +-- Va-t-il appeler? dit-il. Est-ce un poison d'un effet soudain? +Non, non, sans doute, puisque ma mere a dit qu'il devait mourir +lentement de consomption. + +Cette pensee le rassura un peu. Dix minutes se passerent ainsi, +siecle d'agonie use seconde par seconde, et chacune de ces +secondes fournissant tout ce que l'imagination invente de terreurs +insensees, un monde de visions. D'Alencon n'y put tenir davantage, +il se leva, traversa son antichambre, qui commencait a se remplir +de gentilshommes. + +-- Salut, messieurs, dit-il, je descends chez le roi. + +Et pour tromper sa devorante inquietude, pour preparer un alibi +peut-etre, d'Alencon descendit effectivement chez son frere. +Pourquoi descendait-il? Il l'ignorait... Qu'avait-il a lui +dire?... Rien! Ce n'etait point Charles qu'il cherchait, c'etait +Henri qu'il fuyait. + +Il prit le petit escalier tournant et trouva la porte du roi +entrouverte. + +Les gardes laisserent entrer le duc sans mettre aucun empechement +a son passage: les jours de chasse il n'y avait ni etiquette ni +consigne. + +Francois traversa successivement l'antichambre, le salon et la +chambre a coucher sans rencontrer personne; enfin il songeait que +Charles etait sans doute dans son cabinet des Armes, et poussa la +porte qui donnait de la chambre a coucher dans le cabinet. + +Charles etait assis devant une table, dans un grand fauteuil +sculpte a dossier aigu; il tournait le dos a la porte par laquelle +etait entre Francois. + +Il paraissait plonge dans une occupation qui le dominait. + +Le duc s'approcha sur la pointe du pied; Charles lisait. + +-- Pardieu! s'ecria-t-il tout a coup, voila un livre admirable. +J'en avais bien entendu parler, mais je n'avais pas cru qu'il +existat en France. + +D'Alencon tendit l'oreille, et fit un pas encore. + +-- Maudites feuilles, dit le roi en portant son pouce a ses levres +et en pesant sur le livre pour separer la page qu'il avait lue de +celle qu'il voulait lire; on dirait qu'on en a colle les feuillets +pour derober aux regards des hommes les merveilles qu'il renferme. + +D'Alencon fit un bond en avant. + +Ce livre, sur lequel Charles etait courbe, etait celui qu'il avait +depose chez Henri! + +Un cri sourd lui echappa. + +-- Ah! c'est vous, d'Alencon? dit Charles, soyez le bienvenu, et +venez voir le plus beau livre de venerie qui soit jamais sorti de +la plume d'un homme. + +Le premier mouvement de d'Alencon fut d'arracher le livre des +mains de son frere; mais une pensee infernale le cloua a sa place, +un sourire effrayant passa sur ses levres blemies, il passa la +main sur ses yeux comme un homme ebloui. + +Puis revenant un peu a lui, mais sans faire un pas en avant ni en +arriere: + +-- Sire, demanda d'Alencon, comment donc ce livre se trouve-t-il +dans les mains de Votre Majeste? + +-- Rien de plus simple. Ce matin, je suis monte chez Henriot pour +voir s'il etait pret; il n'etait deja plus chez lui: sans doute il +courait les chenils et les ecuries; mais, a sa place, j'ai trouve +ce tresor que j'ai descendu ici pour le lire tout a mon aise. + +Et le roi porta encore une fois son pouce a ses levres, et une +fois encore fit tourner la page rebelle. + +-- Sire, balbutia d'Alencon dont les cheveux se herisserent et qui +se sentit saisir par tout le corps d'une angoisse terrible; Sire, +je venais pour vous dire... + +-- Laissez-moi achever ce chapitre, Francois, dit Charles, et +ensuite vous me direz tout ce que vous voudrez. Voila cinquante +pages que je lis, c'est a dire que je devore. + +-- Il a goute vingt-cinq fois le poison, pensa Francois. Mon frere +est mort! Alors il pensa qu'il y avait un Dieu au ciel qui n'etait +peut-etre point le hasard. + +Francois essuya de sa main tremblante la froide rosee qui +degouttait sur son front, et attendit silencieux, comme le lui +avait ordonne son frere, que le chapitre fut acheve. + + + +XIX +La chasse au vol + + +Charles lisait toujours. Dans sa curiosite, il devorait les pages; +et chaque page, nous l'avons dit, soit a cause de l'humidite a +laquelle elles avaient ete longtemps exposees, soit pour tout +autre motif, adherait a la page suivante. + +D'Alencon considerait d'un oeil hagard ce terrible spectacle dont +il entrevoyait seul le denouement. + +-- Oh! murmura-t-il, que va-t-il donc se passer ici? Comment! je +partirais, je m'exilerais, j'irais chercher un trone imaginaire, +tandis que Henri, a la premiere nouvelle de la maladie de Charles, +reviendrait dans quelque ville forte a vingt lieues de la +capitale, guettant cette proie que le hasard nous livre, et +pourrait d'une seule enjambee etre dans la capitale; de sorte +qu'avant que le roi de Pologne eut seulement appris la nouvelle de +la mort de mon frere, la dynastie serait deja changee: c'est +impossible! + +C'etaient ces pensees qui avaient domine le premier sentiment +d'horreur involontaire qui poussait Francois a arreter Charles. +C'etait cette fatalite perseverante qui semblait garder Henri et +poursuivre les Valois, contre laquelle le duc allait encore +essayer une fois de reagir. + +En un instant tout son plan venait de changer a l'egard de Henri. +C'etait Charles et non Henri qui avait lu le livre empoisonne; +Henri devait partir, mais partir condamne. Du moment ou la +fatalite venait de le sauver encore une fois, il fallait que Henri +restat; car Henri etait moins a craindre prisonnier a Vincennes ou +a la Bastille, que le roi de Navarre a la tete de trente mille +hommes. + +Le duc d'Alencon laissa donc Charles achever son chapitre; et +lorsque le roi releva la tete: + +-- Mon frere, lui dit-il, j'ai attendu parce que Votre Majeste l'a +ordonne, mais c'etait a mon grand regret, parce que j'avais des +choses de la plus haute importance a vous dire. + +-- Ah! au diable! dit Charles, dont les joues pales +s'empourpraient peu a peu, soit qu'il eut mis une trop grande +ardeur a sa lecture, soit que le poison commencat a agir; au +diable! si tu viens encore me parler de la meme chose, tu partiras +comme est parti le roi de Pologne. Je me suis debarrasse de lui, +je me debarrasserai de toi, et plus un mot la-dessus. + +-- Aussi, mon frere, dit Francois, ce n'est point de mon depart +que je veux vous entretenir, mais de celui d'un autre. Votre +Majeste m'a atteint dans mon sentiment le plus profond et le plus +delicat, qui est mon devouement pour elle comme frere, ma fidelite +comme sujet, et je tiens a lui prouver que je ne suis pas un +traitre, moi. + +-- Allons, dit Charles en s'accoudant sur le livre, en croisant +ses jambes l'une sur l'autre, et en regardant d'Alencon en homme +qui fait contre ses habitudes provision de patience; allons, +quelque bruit nouveau, quelque accusation matinale? + +-- Non, Sire. Une certitude, un complot que ma ridicule +delicatesse m'avait seule empeche de vous reveler. + +-- Un complot! dit Charles, voyons le complot. + +-- Sire, dit Francois, tandis que Votre Majeste chassera au vol +pres de la riviere, et dans la plaine du Vesinet, le roi de +Navarre gagnera la foret de Saint-Germain, une troupe d'amis +l'attend dans cette foret et il doit fuir avec eux. + +-- Ah! je le savais bien, dit Charles. Encore une bonne calomnie +contre mon pauvre Henriot! Ah ca! en finirez-vous avec lui? + +-- Votre Majeste n'aura pas besoin d'attendre longtemps au moins +pour s'assurer si ce que j'ai l'honneur de lui dire est ou non une +calomnie. + +-- Et comment cela? + +-- Parce que ce soir notre beau-frere sera parti. Charles se leva. + +-- Ecoutez, dit-il, je veux bien une derniere fois encore avoir +l'air de croire a vos intentions; mais je vous en avertis, toi et +ta mere, cette fois c'est la derniere. + +Puis haussant la voix: + +-- Qu'on appelle le roi de Navarre! ajouta-t-il. + +Un garde fit un mouvement pour obeir; mais Francois l'arreta d'un +signe. + +-- Mauvais moyen, mon frere, dit-il; de cette facon vous +n'apprendrez rien. Henri niera, donnera un signal, ses complices +seront avertis et disparaitront; puis ma mere et moi nous serons +accuses non seulement d'etre des visionnaires, mais encore des +calomniateurs. + +-- Que demandez-vous donc alors? + +-- Qu'au nom de notre fraternite, Votre Majeste m'ecoute, qu'au +nom de mon devouement qu'elle va reconnaitre, elle ne brusque +rien. Faites en sorte, Sire, que le veritable coupable, que celui +qui depuis deux ans trahit d'intention Votre Majeste, en attendant +qu'il la trahisse de fait, soit enfin reconnu coupable par une +preuve infaillible et puni comme il le merite. + +Charles ne repondit rien; il alla a une fenetre et l'ouvrit: le +sang envahissait son cerveau. Enfin se retournant vivement: + +-- Eh bien, dit-il, que feriez-vous? Parlez, Francois. + +-- Sire, dit d'Alencon, je ferais cerner la foret de Saint-Germain +par trois detachements de chevau-legers, qui, a une heure +convenue, a onze heures par exemple, se mettraient en marche et +rabattraient tout ce qui se trouve dans la foret sur le pavillon +de Francois Ier, que j'aurais, comme par hasard, designe pour +l'endroit du rendez-vous, du diner. Puis quand, tout en ayant +l'air de suivre mon faucon, je verrais Henri s'eloigner, je +piquerais au rendez-vous, ou il se trouvera pris avec ses +complices. + +-- L'idee est bonne, dit le roi; qu'on fasse venir mon capitaine +des gardes. D'Alencon tira de son pourpoint un sifflet d'argent +pendu a une chaine d'or et siffla. De Nancey parut. Charles alla a +lui et lui donna ses ordres a voix basse. + +Pendant ce temps, son grand levrier Acteon avait saisi une proie +qu'il roulait par la chambre et qu'il dechirait a belles dents +avec mille bonds folatres. + +Charles se retourna et poussa un juron terrible. Cette proie, que +s'etait faite Acteon, c'etait ce precieux livre de venerie, dont +il n'existait, comme nous l'avons dit, que trois exemplaires au +monde. + +Le chatiment fut egal au crime. + +Charles saisit un fouet, la laniere sifflante enveloppa l'animal +d'un triple noeud. Acteon jeta un cri et disparut sous une table +couverte d'un immense tapis qui lui servait de retraite. + +Charles ramassa le livre et vit avec joie qu'il n'y manquait qu'un +feuillet; et encore n'etait-il pas une page de texte, mais une +gravure. + +Il le placa avec soin sur un rayon ou Acteon ne pouvait atteindre. +D'Alencon le regardait faire avec inquietude. Il eut voulu fort +que ce livre, maintenant qu'il avait fait sa terrible mission, +sortit des mains de Charles. + +Six heures sonnerent. + +C'etait l'heure a laquelle le roi devait descendre dans la cour +encombree de chevaux richement caparaconnes, d'hommes et de femmes +richement vetus. Les veneurs tenaient sur leurs poings leurs +faucons chaperonnes; quelques piqueurs avaient les cors en echarpe +au cas ou le roi, fatigue de la chasse au vol, comme cela lui +arrivait quelquefois, voudrait courre un daim ou un chevreuil. + +Le roi descendit, et, en descendant, ferma la porte de son cabinet +des Armes. D'Alencon suivait chacun de ses mouvements d'un ardent +regard et lui vit mettre la clef dans sa poche. + +En descendant l'escalier, il s'arreta, porta la main a son front. + +Les jambes du duc d'Alencon tremblaient non moins que celles du +roi. + +-- En effet, balbutia-t-il, il me semble que le temps est a +l'orage. + +-- A l'orage au mois de janvier? dit Charles, vous etes fou! Non, +j'ai des vertiges, ma peau est seche; je suis faible, voila tout. + +Puis a demi-voix: + +-- Ils me tueront, continua-t-il, avec leur haine et leurs +complots. + +Mais en mettant le pied dans la cour, l'air frais du matin, les +cris des chasseurs, les saluts bruyants de cent personnes +rassemblees, produisirent sur Charles leur effet ordinaire. + +Il respira libre et joyeux. Son premier regard avait ete pour +chercher Henri. Henri etait pres de Marguerite. Ces deux +excellents epoux semblaient ne se pouvoir quitter tant ils +s'aimaient. En apercevant Charles, Henri fit bondir son cheval, et +en trois courbettes de l'animal fut pres de son beau-frere. + +-- Ah! ah! dit Charles, vous etes monte en coureur de daim, +Henriot. Vous savez cependant que c'est une chasse au vol que nous +faisons aujourd'hui. + +Puis sans attendre la reponse: + +-- Partons, messieurs, partons. Il faut que nous soyons en chasse +a neuf heures! dit le roi le sourcil fronce et avec une intonation +de voix presque menacante. + +Catherine regardait tout cela par une fenetre du Louvre. Un rideau +souleve donnait passage a sa tete pale et voilee, tout le corps +vetu de noir disparaissait dans la penombre. + +Sur l'ordre de Charles, toute cette foule doree, brodee, parfumee, +le roi en tete, s'allongea pour passer a travers les guichets du +Louvre et roula comme une avalanche sur la route de Saint-Germain, +au milieu des cris du peuple qui saluait le jeune roi, soucieux et +pensif, sur son cheval plus blanc que la neige. + +-- Que vous a-t-il dit? demanda Marguerite a Henri. + +-- Il m'a felicite sur la finesse de mon cheval. + +-- Voila tout? + +-- Voila tout. + +-- Il sait quelque chose alors. + +-- J'en ai peur. + +-- Soyons prudents. Henri eclaira son visage d'un de ces fins +sourires qui lui etaient habituels, et qui voulaient dire, pour +Marguerite surtout: Soyez tranquille, ma mie. Quant a Catherine, a +peine tout ce cortege avait-il quitte la cour du Louvre qu'elle +avait laisse retomber son rideau. Mais elle n'avait point laisse +echapper une chose: c'etait la paleur de Henri, c'etaient ses +tressaillements nerveux, c'etaient ses conferences a voix basse +avec Marguerite. Henri etait pale parce que, n'ayant pas le +courage sanguin, son sang, dans toutes les circonstances ou sa vie +etait mise en jeu, au lieu de lui monter au cerveau, comme il +arrive ordinairement, lui refluait au coeur. + +Il eprouvait des tressaillements nerveux parce que la facon dont +l'avait recu Charles, si differente de l'accueil habituel qu'il +lui faisait, l'avait vivement impressionne. + +Enfin, il avait confere avec Marguerite, parce que, ainsi que nous +le savons, le mari et la femme avaient fait, sous le rapport de la +politique, une alliance offensive et defensive. + +Mais Catherine avait interprete les choses tout autrement. + +-- Cette fois, murmura-t-elle avec son sourire florentin, je crois +qu'il en tient, ce cher Henriot. + +Puis, pour s'assurer du fait, apres avoir attendu un quart d'heure +pour donner le temps a toute la chasse de quitter Paris, elle +sortit de son appartement, suivit le corridor, monta le petit +escalier tournant, et a l'aide de sa double clef ouvrit +l'appartement du roi de Navarre. + +Mais ce fut inutilement que par tout cet appartement elle chercha +le livre. Ce fut inutilement que partout son regard ardent passa +des tables aux dressoirs, des dressoirs aux rayons, des rayons aux +armoires; nulle part elle n'apercut le livre qu'elle cherchait. + +-- D'Alencon l'aura deja enleve, dit-elle, c'est prudent. Et elle +descendit chez elle, presque certaine, cette fois, que son projet +avait reussi. Cependant le roi poursuivait sa route vers Saint- +Germain, ou il arriva apres une heure et demie de course rapide; +on ne monta meme pas au vieux chateau, qui s'elevait sombre et +majestueux au milieu des maisons eparses sur la montagne. On +traversa le pont de bois situe a cette epoque en face de l'arbre +qu'aujourd'hui encore on appelle le chene de Sully. Puis on fit +signe aux barques pavoisees qui suivaient la chasse, pour donner +la facilite au roi et aux gens de sa suite de traverser la riviere +et de se mettre en mouvement. + +A l'instant meme toute cette joyeuse jeunesse, animee d'interets +si divers, se mit en marche, le roi en tete, sur cette magnifique +prairie qui pend du sommet boise de Saint-Germain, et qui prit +soudain l'aspect d'une grande tapisserie a personnages diapres de +mille couleurs et dont la riviere ecumante sur sa rive simulait la +frange argentee. + +En avant du roi, toujours sur son cheval blanc et tenant son +faucon favori au poing, marchaient les valets de venerie vetus de +justaucorps verts et chausses de grosses bottes, qui, maintenant +de la voix une demi-douzaine de chiens griffons, battaient les +roseaux qui garnissaient la riviere. + +En ce moment le soleil, cache jusque-la derriere les nuages, +sortit tout a coup du sombre ocean ou il s'etait plonge. Un rayon +de soleil eclaira de sa lumiere tout cet or, tous ces joyaux, tous +ces yeux ardents, et de toute cette lumiere il faisait un torrent +de feu. + +Alors, et comme s'il n'eut attendu que ce moment pour qu'un beau +soleil eclairat sa defaite, un heron s'eleva du sein des roseaux +en poussant un cri prolonge et plaintif. + +-- Haw! haw! cria Charles en dechaperonnant son faucon et en le +lancant apres le fugitif. + +-- Haw! haw! crierent toutes les voix pour encourager l'oiseau. + +Le faucon, un instant ebloui par la lumiere, tourna sur lui-meme, +decrivant un cercle sans avancer ni reculer; puis tout a coup il +apercut le heron, et prit son vol sur lui a tire-d'aile. + +Cependant le heron qui s'etait, en oiseau prudent, leve a plus de +cent pas des valets de venerie, avait, pendant que le roi +dechaperonnait son faucon et que celui-ci s'etait habitue a la +lumiere, gagne de l'espace, ou plutot de la hauteur. Il en resulta +que lorsque son ennemi l'apercut, il etait deja a plus de cinq +cents pieds de hauteur, et qu'ayant trouve dans les zones elevees +l'air necessaire a ses puissantes ailes, il montait rapidement. + +-- Haw! haw! Bec-de-Fer, cria Charles, encourageant son faucon, +prouve nous que tu es de race. Haw! haw! + +Comme s'il eut entendu cet encouragement, le noble animal partit, +semblable a une fleche, parcourant une ligne diagonale qui devait +aboutir a la ligne verticale qu'adoptait le heron, lequel montait +toujours comme s'il eut voulu disparaitre dans l'ether. + +-- Ah! double couard, cria Charles, comme si le fugitif eut pu +l'entendre, en mettant son cheval au galop et en suivant la chasse +autant qu'il etait en lui, la tete renversee en arriere pour ne +pas perdre un instant de vue les deux oiseaux. Ah! double couard, +tu fuis. Mon Bec-de-Fer est de race; attends! attends! Haw! Bec- +de-Fer; haw! + +En effet, la lutte fut curieuse; les deux oiseaux se rapprochaient +l'un de l'autre, ou plutot le faucon se rapprochait du heron. + +La seule question etait de savoir lequel dans cette premiere +attaque conserverait le dessus. + +La peur eut de meilleures ailes que le courage. + +Le faucon, emporte par son vol, passa sous le ventre du heron +qu'il eut du dominer. Le heron profita de sa superiorite et lui +allongea un coup de son long bec. + +Le faucon, frappe comme d'un coup de poignard, fit trois tours sur +lui-meme, comme etourdi, et un instant on dut croire qu'il allait +redescendre. Mais, comme un guerrier blesse qui se releve plus +terrible, il jeta une espece de cri aigu et menacant et reprit son +vol sur le heron. + +Le heron avait profite de son avantage, et, changeant la direction +de son vol, il avait fait un coude vers la foret, essayant cette +fois de gagner de l'espace et d'echapper par la distance au lieu +d'echapper par la hauteur. + +Mais le faucon etait un animal de noble race, qui avait un coup +d'oeil de gerfaut. + +Il repeta la meme manoeuvre, piqua diagonalement sur le heron, qui +jeta deux ou trois cris de detresse et essaya de monter +perpendiculairement comme il l'avait fait une premiere fois. + +Au bout de quelques secondes de cette noble lutte, les deux +oiseaux semblerent sur le point de disparaitre dans les nuages. Le +heron n'etait pas plus gros qu'une alouette, et le faucon semblait +un point noir qui, a chaque instant, devenait plus imperceptible. + +Charles ni la cour ne suivaient plus les deux oiseaux. Chacun +etait demeure a sa place, les yeux fixes sur le fugitif et sur le +poursuivant. + +-- Bravo! bravo! Bec-de-Fer! cria tout a coup Charles. Voyez, +voyez, messieurs, il a le dessus! Haw! haw! + +-- Ma foi, j'avoue que je ne vois plus ni l'un ni l'autre, dit +Henri. + +-- Ni moi non plus, dit Marguerite. + +-- Oui, mais si tu ne les vois plus, Henriot, tu peux les entendre +encore, dit Charles; le heron du moins. Entends-tu, entends-tu? il +demande grace! + +En effet, deux ou trois cris plaintifs, et qu'une oreille exercee +pouvait seule saisir, descendirent du ciel sur la terre. + +-- Ecoute, ecoute, cria Charles, et tu vas les voir descendre plus +vite qu'ils ne sont montes. En effet, comme le roi prononcait ces +mots, les deux oiseaux commencerent a reparaitre. + +C'etaient deux points noirs seulement, mais a la difference de +grosseur de ces deux points, il etait facile de voir cependant que +le faucon avait le dessus. + +-- Voyez! voyez! ... cria Charles. Bec-de-Fer le tient. En effet, +le heron, domine par l'oiseau de proie, n'essayait meme plus de se +defendre. Il descendait rapidement, incessamment frappe par le +faucon et ne repondant que par ses cris; tout a coup il replia ses +ailes et se laissa tomber comme une pierre; mais son adversaire en +fit autant, et lorsque le fugitif voulut reprendre son vol, un +dernier coup de bec l'etendit; il continua sa chute en tournoyant +sur lui-meme, et, au moment ou il touchait la terre, le faucon +s'abattit sur lui, poussant un cri de victoire qui couvrit le cri +de defaite du vaincu. + +-- Au faucon! au faucon! cria Charles. Et il lanca son cheval au +galop dans la direction de l'endroit ou les deux oiseaux s'etaient +abattus. Mais tout a coup il arreta court sa monture, jeta un cri +lui-meme, lacha la bride et s'accrocha d'une main a la criniere de +son cheval, tandis que de son autre main il saisit son estomac +comme s'il eut voulu dechirer ses entrailles. A ce cri tous les +courtisans accoururent. + +-- Ce n'est rien, ce n'est rien, dit Charles, le visage enflamme +et l'oeil hagard; mais il vient de me sembler qu'on me passait un +fer rouge a travers l'estomac. Allons, allons, ce n'est rien. + +Et Charles remit son cheval au galop. D'Alencon palit. + +-- Qu'y a-t-il donc encore de nouveau? demanda Henri a Marguerite. + +-- Je n'en sais rien, repondit celle-ci; mais avez-vous vu? mon +frere etait pourpre. + +-- Ce n'est pas cependant son habitude, dit Henri. Les courtisans +s'entre-regarderent etonnes et suivirent le roi. On arriva a +l'endroit ou les deux oiseaux s'etaient abattus. Le faucon +rongeait deja la cervelle du heron. En arrivant, Charles sauta a +bas de son cheval pour voir le combat de plus pres. Mais en +touchant la terre il fut oblige de se tenir a la selle, la terre +tournait sous lui. Il eprouva une violente envie de dormir. + +-- Mon frere! mon frere! s'ecria Marguerite, qu'avez-vous? + +-- J'ai, dit Charles, j'ai ce que dut avoir Porcie quand elle eut +avale ses charbons ardents; j'ai que je brule, et qu'il me semble +que mon haleine est de flamme. + +En meme temps Charles poussa son souffle au-dehors, et parut +etonne de ne pas voir sortir du feu de ses levres. Cependant, on +avait repris et rechaperonne le faucon, et tout le monde s'etait +rassemble autour de Charles. + +-- Eh bien, eh bien, que veut dire cela? Corps du Christ! ce n'est +rien, ou si c'est quelque chose, c'est le soleil qui me casse la +tete et me creve les yeux. Allons, allons, en chasse, messieurs! +Voici toute une compagnie de halbrans. Lachez tout, lachez tout. +Corboeuf! nous allons nous amuser! + +On dechaperonna en effet et on lacha a l'instant meme cinq ou six +faucons, qui s'elancerent dans la direction du gibier, tandis que +toute la chasse, le roi en tete, regagnait les bords de la +riviere. + +-- Eh bien, que dites-vous, madame? demanda Henri a Marguerite. + +-- Que le moment est bon, dit Marguerite, et que si le roi ne se +retourne pas, nous pouvons d'ici gagner la foret facilement. + +Henri appela le valet de venerie qui portait le heron; et tandis +que l'avalanche bruyante et doree roulait le long du talus qui +fait aujourd'hui la terrasse, il resta seul en arriere comme s'il +examinait le cadavre du vaincu. + + + +XX +Le pavillon de Francois Ier + + +C'etait une belle chose que la chasse a l'oiseau faite par des +rois, quand les rois etaient presque des demi-dieux et que la +chasse etait non seulement un loisir, mais un art. + +Neanmoins nous devons quitter ce spectacle royal pour penetrer +dans un endroit de la foret ou tous les acteurs de la scene que +nous venons de raconter vont nous rejoindre bientot. + +A droite de l'allee de Violettes, longue arcade de feuillage, +retraite moussue ou, parmi les lavandes et les bruyeres, un lievre +inquiet dresse de temps en temps les oreilles, tandis que le daim +errant leve sa tete chargee de bois, ouvre les naseaux et ecoute, +est une clairiere assez eloignee pour que de la route on ne la +voie pas; mais pas assez pour que de cette clairiere on ne voie +pas la route. + +Au milieu de cette clairiere, deux hommes couches sur l'herbe, +ayant sous eux un manteau de voyage, a leur cote une longue epee, +et aupres d'eux chacun un mousqueton a gueule evasee, qu'on +appelait alors un poitrinal, ressemblaient de loin, par l'elegance +de leur costume, a ces joyeux deviseurs du Decameron; de pres, par +la menace de leurs armes, a ces bandits de bois que cent ans plus +tard Salvator Rosa peignit d'apres nature dans ses paysages. + +L'un d'eux etait appuye sur un genou et sur une main, et ecoutait +comme un de ces lievres ou de ces daims dont nous avons parle tout +a l'heure. + +-- Il me semble, dit celui-ci, que la chasse s'etait +singulierement rapprochee de nous tout a l'heure. J'ai entendu +jusqu'aux cris des veneurs encourageant le faucon. + +-- Et maintenant, dit l'autre, qui paraissait attendre les +evenements avec beaucoup plus de philosophie que son camarade, +maintenant, je n'entends plus rien: il faut qu'ils se soient +eloignes... Je t'avais bien dit que c'etait un mauvais endroit +pour l'observation. On n'est pas vu, c'est vrai, mais on ne voit +pas. + +-- Que diable! mon cher Annibal, dit le premier des +interlocuteurs, il fallait bien mettre quelque part nos deux +chevaux a nous, puis nos deux chevaux de main, puis ces deux mules +si chargees que je ne sais pas comment elles feront pour nous +suivre. Or, je ne connais que ces vieux hetres et ces chenes +seculaires qui puissent se charger convenablement de cette +difficile besogne. J'oserais donc dire que, loin de blamer comme +toi M. de Mouy, je reconnais, dans tous les preparatifs de cette +entreprise qu'il a dirigee, le sens profond d'un veritable +conspirateur. + +-- Bon! dit le second gentilhomme dans lequel notre lecteur a deja +bien certainement reconnu Coconnas, bon! voila le mot lache, je +l'attendais. Je t'y prends. Nous conspirons donc. + +-- Nous ne conspirons pas, nous servons le roi et la reine. + +-- Qui conspirent, ce qui revient exactement au meme pour nous. + +-- Coconnas, je te l'ai dit, reprit La Mole, je ne te force pas le +moins du monde a me suivre dans cette aventure qu'un sentiment +particulier que tu ne partages pas, que tu ne peux partager, me +fait seul entreprendre. + +-- Eh! mordi! qui est-ce donc qui dit que tu me forces? D'abord, +je ne sache pas un homme qui pourrait forcer Coconnas a faire ce +qu'il ne veut pas faire; mais crois-tu que je te laisserai aller +sans te suivre, surtout quand je vois que tu vas au diable? + +-- Annibal! Annibal! dit La Mole, je crois que j'apercois la-bas +sa blanche haquenee. Oh! c'est etrange comme, rien que de penser +qu'elle vient, mon coeur bat. + +-- Eh bien, c'est drole, dit Coconnas en baillant, le coeur ne me +bat pas du tout, a moi. + +-- Ce n'etait pas elle, dit La Mole. Qu'est-il donc arrive? +c'etait pour midi, ce me semble. + +-- Il est arrive qu'il n'est point midi, dit Coconnas, voila tout, +et que nous avons encore le temps de faire un somme, a ce qu'il +parait. + +Et sur cette conviction, Coconnas s'etendit sur son manteau en +homme qui va joindre le precepte aux paroles; mais comme son +oreille touchait la terre, il demeura le doigt leve et faisant +signe a La Mole de se taire. + +-- Qu'y a-t-il donc? demanda celui-ci. + +-- Silence! cette fois j'entends quelque chose et je ne me trompe +pas. + +-- C'est singulier, j'ai beau ecouter, je n'entends rien, moi. + +-- Tu n'entends rien? + +-- Non. + +-- Eh bien, dit Coconnas en se soulevant et en posant la main sur +le bras de La Mole, regarde ce daim. + +-- Ou? + +-- La-bas. Et Coconnas montra du doigt l'animal a La Mole. + +-- Eh bien? + +-- Eh bien, tu vas voir. La Mole regarda l'animal. La tete +inclinee comme s'il s'appretait a brouter, il ecoutait immobile. +Bientot il releva son front charge de bois superbes, et tendit +l'oreille du cote d'ou sans doute venait le bruit; puis tout a +coup, sans cause apparente, il partit rapide comme l'eclair. + +-- Oh! oh! dit La Mole, je crois que tu as raison, car voila le +daim qui s'enfuit. + +-- Donc, puisqu'il s'enfuit, dit Coconnas, c'est qu'il entend ce +que tu n'entends pas. + +En effet, un bruit sourd et a peine perceptible fremissait +vaguement dans l'herbe; pour des oreilles moins exercees, c'eut +ete le vent; pour des cavaliers, c'etait un galop lointain de +chevaux. + +La Mole fut sur pied en un moment. + +-- Les voici, dit-il, alerte! Coconnas se leva, mais plus +tranquillement; la vivacite du Piemontais semblait etre passee +dans le coeur de La Mole, tandis qu'au contraire l'insouciance de +celui-ci semblait a son tour s'etre emparee de son ami. C'est que +l'un, dans cette circonstance, agissait d'enthousiasme, et l'autre +a contrecoeur. + +Bientot un bruit egal et cadence frappa l'oreille des deux amis: +le hennissement d'un cheval fit dresser l'oreille aux chevaux +qu'ils tenaient prets a dix pas d'eux, et dans l'allee passa, +comme une ombre blanche, une femme qui, se tournant de leur cote, +fit un signe etrange et disparut. + +-- La reine! s'ecrierent-ils ensemble. + +-- Qu'est-ce que cela signifie? dit Coconnas. + +-- Elle a fait ainsi, dit La Mole, ce qui signifie: Tout a +l'heure... + +-- Elle a fait ainsi, dit Coconnas, ce qui signifie: Partez... + +-- Ce signe repond a: _Attendez-moi._ +_ _ +-- Ce signe repond a: _Sauvez-vous._ +_ _ +-- Eh bien, dit La Mole, agissons chacun selon notre conviction. +Pars, je resterai. Coconnas haussa les epaules et se recoucha. + +Au meme instant, en sens inverse du chemin qu'avait suivi la +reine, mais par la meme allee, passa, bride abattue, une troupe de +cavaliers que les deux amis reconnurent pour des protestants +ardents, presque furieux. Leurs chevaux bondissaient comme ces +sauterelles dont parle Job: ils parurent et disparurent. + +-- Peste! cela devient grave, dit Coconnas en se relevant. Allons +au pavillon de Francois Ier. + +-- Au contraire, n'y allons pas! dit La Mole. Si nous sommes +decouverts, c'est sur ce pavillon que se portera d'abord +l'attention du roi! puisque c'etait la le rendez-vous general. + +-- Cette fois, tu peux bien avoir raison, grommela Coconnas. + +Coconnas n'avait pas prononce ces paroles, qu'un cavalier passa +comme l'eclair au milieu des arbres, et, franchissant fosses, +buissons, barrieres, arriva pres des deux gentilshommes. + +Il tenait un pistolet de chaque main et guidait des genoux +seulement son cheval dans cette course furieuse. + +-- M. de Mouy! s'ecria Coconnas inquiet et devenu plus alerte +maintenant que La Mole; M. de Mouy fuyant! On se sauve donc? + +-- Eh! vite! cria le huguenot, detalez, tout est perdu! J'ai fait +un detour pour vous le dire. En route! + +Et comme il n'avait pas cesse de courir en prononcant ces paroles, +il etait deja loin quand elles furent achevees, et par consequent +lorsque La Mole et Coconnas en saisirent completement le sens. + +-- Et la reine? cria La Mole. Mais la voix du jeune homme se +perdit dans l'espace; de Mouy etait deja a une trop grande +distance pour l'entendre, et surtout pour lui repondre. Coconnas +eut bientot pris son parti. Tandis que La Mole restait immobile et +suivait des yeux de Mouy qui disparaissait entre les branches qui +s'ouvraient devant lui et se refermaient sur lui, il courut aux +chevaux, les amena, sauta sur le sien, jeta la bride de l'autre +aux mains de La Mole, et s'appreta a piquer. + +-- Allons, allons! dit-il, je repeterai ce qu'a dit de Mouy: En +route! Et de Mouy est un monsieur qui parle bien. En route, en +route, La Mole! + +-- Un instant, dit La Mole; nous sommes venus ici pour quelque +chose. + +-- A moins que ce ne soit pour nous faire pendre, repondit +Coconnas, je te conseille de ne pas perdre de temps. Je devine, tu +vas faire de la rhetorique, paraphraser le mot fuir, parler +d'Horace qui jeta son bouclier et d'Epaminondas qu'on rapporta sur +le sien; mais, je dirai un seul mot: Ou fuit M. de Mouy de Saint- +Phale, tout le monde peut fuir. + +-- M. de Mouy de Saint-Phale, dit La Mole, n'est pas charge +d'enlever la reine Marguerite, M. de Mouy de Saint-Phale n'aime +pas la reine Marguerite. + +-- Mordi! et il fait bien, si cet amour devait lui faire faire des +sottises pareilles a celle que je te vois mediter. Que cinq cent +mille diables d'enfer enlevent l'amour qui peut couter la tete a +deux braves gentilshommes! Corne de boeuf! comme dit le roi +Charles, nous conspirons, mon cher; et quand on conspire mal, il +faut se bien sauver. En selle, en selle, La Mole! + +-- Sauve-toi, mon cher, je ne t'en empeche pas, et meme je t'y +invite. Ta vie est plus precieuse que la mienne. Defends donc ta +vie. + +-- Il faut me dire: Coconnas, faisons-nous pendre ensemble, et non +me dire: Coconnas, sauve-toi tout seul. + +-- Bah! mon ami, repondit La Mole, la corde est faite pour les +manants, et non pour des gentilshommes comme nous. + +-- Je commence a croire, dit Coconnas avec un soupir, que la +precaution que j'ai prise n'est pas mauvaise. + +-- Laquelle? + +-- De me faire un ami du bourreau. + +-- Tu es sinistre, mon cher Coconnas. + +-- Mais enfin que faisons-nous? s'ecria celui-ci impatiente. + +-- Nous allons retrouver la reine. + +-- Ou cela? + +-- Je n'en sais rien... Retrouver le roi! + +-- Ou cela? + +-- Je n'en sais rien... mais nous le retrouverons, et nous ferons +a nous deux ce que cinquante personnes n'ont pu ou n'ont ose +faire. + +-- Tu me prends par l'amour-propre, Hyacinthe; c'est mauvais +signe. + +-- Eh bien, voyons, a cheval et partons. + +-- C'est bien heureux! La Mole se retourna pour prendre le pommeau +de la selle; mais au moment ou il mettait le pied a l'etrier, une +voix imperieuse se fit entendre. + +-- Halte-la! rendez-vous, dit la voix. En meme temps une figure +d'homme parut derriere un chene, puis une autre, puis trente: +c'etaient les chevau-legers, qui, devenus fantassins, s'etaient +glisses a plat ventre dans les bruyeres et fouillaient dans le +bois. + +-- Qu'est-ce que je t'ai dit? murmura Coconnas. Une espece de +rugissement sourd fut la reponse de La Mole. + +Les chevau-legers etaient encore a trente pas des deux amis. + +-- Voyons! continua le Piemontais parlant tout haut au lieutenant +des chevau-legers et tout bas a La Mole; messieurs, qu'y a-t-il? + +Le lieutenant ordonna de coucher en joue les deux amis. Coconnas +continua tout bas: + +-- En selle! La Mole, il en est temps encore: saute a cheval, +comme je t'ai vu cent fois, et partons. Puis se retournant vers +les chevau-legers: + +-- Eh! que diable, messieurs, ne tirez pas, vous pourriez tuer des +amis. Puis a La Mole: + +-- A travers les arbres, on tire mal; ils tireront et nous +manqueront. + +-- Impossible, dit La Mole; nous ne pouvons emmener avec nous le +cheval de Marguerite et les deux mules, ce cheval et ces deux +mules la compromettraient, tandis que par mes reponses +j'eloignerai tout soupcon. Pars! mon ami, pars! + +-- Messieurs, dit Coconnas en tirant son epee et en l'elevant en +l'air, messieurs, nous sommes tout rendus. Les chevau-legers +releverent leurs mousquetons. + +-- Mais d'abord, pourquoi faut-il que nous nous rendions? + +-- Vous le demanderez au roi de Navarre. + +-- Quel crime avons-nous commis? + +-- M. d'Alencon vous le dira. Coconnas et La Mole se regarderent: +le nom de leur ennemi en un pareil moment etait peu fait pour les +rassurer. + +Cependant ni l'un ni l'autre ne fit resistance. Coconnas fut +invite a descendre de cheval, manoeuvre qu'il executa sans +observation. Puis tous deux furent places au centre des chevau- +legers, et l'on prit la route du pavillon de Francois Ier. + +-- Tu voulais voir le pavillon de Francois Ier? dit Coconnas a La +Mole, en apercevant, a travers les arbres, les murs d'une +charmante fabrique gothique; eh bien, il parait que tu le verras. + +La Mole ne repondit rien, et tendit seulement la main a Coconnas. + +A cote de ce charmant pavillon, bati du temps de Louis XII, et +qu'on appelait le pavillon de Francois Ier, parce que celui-ci le +choisissait toujours pour ses rendez-vous de chasse, etait une +espece de hutte elevee pour les piqueurs, et qui disparaissait en +quelque sorte sous les mousquets et sous les hallebardes et les +epees reluisantes, comme une taupiniere sous une moisson +blanchissante. + +C'etait dans cette hutte qu'avaient ete conduits les prisonniers. + +Maintenant eclairons la situation fort nuageuse, pour les deux +amis surtout, en racontant ce qui s'etait passe. + +Les gentilshommes protestants s'etaient reunis, comme la chose +avait ete convenue, dans le pavillon de Francois Ier, dont, on le +sait, de Mouy s'etait procure la clef. + +Maitres de la foret, a ce qu'ils croyaient du moins, ils avaient +pose par-ci, par-la quelques sentinelles, que les chevau-legers, +moyennant un changement d'echarpes blanches en echarpes rouges, +precaution due au zele ingenieux de M. de Nancey, avaient enlevees +sans coup ferir par une surprise vigoureuse. + +Les chevau-legers avaient continue leur battue, cernant le +pavillon; mais de Mouy, qui, ainsi que nous l'avons dit, attendait +le roi au bout de l'allee des Violettes, avait vu ces echarpes +rouges marchant a pas de loup, et des ce moment les echarpes +rouges lui avaient paru suspectes. Il s'etait donc jete de cote +pour n'etre point vu, et avait remarque que le vaste cercle se +retrecissait de maniere a battre la foret et a envelopper le lieu +du rendez-vous. + +Puis en meme temps, au fond de l'allee principale, il avait vu +poindre les aigrettes blanches et briller les arquebuses de la +garde du roi. + +Enfin il avait reconnu le roi lui-meme, tandis que du cote oppose +il avait apercu le roi de Navarre. + +Alors il avait coupe l'air en croix avec son chapeau, ce qui etait +le signal convenu pour dire que tout etait perdu. + +A ce signal le roi avait rebrousse chemin et avait disparu. + +Aussitot de Mouy, enfoncant les deux larges molettes de ses +eperons dans le ventre de son cheval, avait pris la fuite, et tout +en fuyant avait jete les paroles d'avertissement que nous avons +dites, a La Mole et a Coconnas. + +Or, le roi, qui s'etait apercu de la disparition de Henri et de +Marguerite, arrivait escorte de M. d'Alencon, pour les voir sortir +tous deux de la hutte ou il avait dit de renfermer tout ce qui se +trouverait non seulement dans le pavillon, mais encore dans la +foret. + +D'Alencon, plein de confiance, galopait pres du roi, dont les +douleurs aigues augmentaient la mauvaise humeur. Deux ou trois +fois il avait failli s'evanouir, et une fois il avait vomi +jusqu'au sang. + +-- Allons! allons! dit le roi en arrivant, depechons-nous, j'ai +hate de rentrer au Louvre: tirez-moi tous ces parpaillots du +terrier, c'est aujourd'hui saint Blaise, cousin de saint +Barthelemy. + +A ces paroles du roi, toute cette fourmiliere de piques et +d'arquebuses se mit en mouvement, et l'on forca les huguenots, +arretes soit dans la foret, soit dans le pavillon, a sortir l'un +apres l'autre de la cabane. + +Mais de roi de Navarre, de Marguerite et de De Mouy, point. + +-- Eh bien, dit le roi, ou est Henri, ou est Margot? Vous me les +avez promis, d'Alencon, et corboeuf! il faut qu'on me les trouve. + +-- Le roi et la reine de Navarre, dit M. de Nancey, nous ne les +avons pas meme apercus, Sire. + +-- Mais les voila, dit madame de Nevers. En effet, a ce moment +meme, a l'extremite d'une allee qui donnait sur la riviere, +parurent Henri et Margot, tous deux calmes comme s'il ne se fut +agi de rien; tous deux le faucon au poing et amoureusement serres +avec tant d'art que leurs chevaux tout en galopant, non moins unis +qu'eux, semblaient se caresser l'un l'autre des naseaux. Ce fut +alors que d'Alencon furieux fit fouiller les environs, et que l'on +trouva La Mole et Coconnas sous leur berceau de lierre. Eux aussi +firent leur entree dans le cercle que formaient les gardes avec un +fraternel enlacement. Seulement, comme ils n'etaient point rois, +ils n'avaient pu se donner si bonne contenance que Henri et +Marguerite: La Mole etait trop pale, Coconnas etait trop rouge. + + + +XXI +Les investigations + + +Le spectacle qui frappa les deux jeunes gens en entrant dans le +cercle fut de ceux qu'on n'oublie jamais, ne les eut-on vus qu'une +seule fois en un seul instant. + +Charles IX avait, comme nous l'avons dit, regarde defiler tous les +gentilshommes enfermes dans la hutte des piqueurs et extraits l'un +apres l'autre par ses gardes. + +Lui et d'Alencon suivaient chaque mouvement d'un oeil avide, +s'attendant a voir sortir le roi de Navarre a son tour. + +Leur attente avait ete trompee. + +Mais ce n'etait point assez, il fallait savoir ce qu'ils etaient +devenus. + +Aussi, quand au bout de l'allee on vit apparaitre les deux jeunes +epoux, d'Alencon palit, Charles sentit son coeur se dilater; car +instinctivement il desirait que tout ce que son frere l'avait +force de faire retombat sur lui. + +-- Il echappera encore, murmura Francois en palissant. En ce +moment le roi fut saisi de douleurs d'entrailles si violentes +qu'il lacha la bride, saisit ses flancs des deux mains, et poussa +des cris comme un homme en delire. Henri s'approcha avec +empressement; mais pendant le temps qu'il avait mis a parcourir +les deux cents pas qui le separaient de son frere, Charles etait +deja remis. + +-- D'ou venez-vous, monsieur? dit le roi avec une durete de voix +qui emut Marguerite. + +-- Mais... de la chasse, mon frere, reprit-elle. + +-- La chasse etait au bord de la riviere et non dans la foret. + +-- Mon faucon s'est emporte sur un faisan, Sire, au moment ou nous +etions restes en arriere pour voir le heron. + +-- Et ou est le faisan? + +-- Le voici; un beau coq, n'est-ce pas? + +Et Henri, de son air le plus innocent, presenta a Charles son +oiseau de pourpre, d'azur et d'or. + +-- Ah! ah! dit Charles; et ce faisan pris, pourquoi ne m'avez-vous +pas rejoint? + +-- Parce qu'il avait dirige son vol vers le parc, Sire; de sorte +que, lorsque nous sommes descendus sur le bord de la riviere, nous +vous avons vu une demi-lieue en avant de nous, remontant deja vers +la foret: alors nous nous sommes mis a galoper sur vos traces, car +etant de la chasse de Votre Majeste nous n'avons pas voulu la +perdre. + +-- Et tous ces gentilshommes, reprit Charles, etaient-ils invites +aussi? + +-- Quels gentilshommes, repondit Henri en jetant un regard +circulaire et interrogatif autour de lui. + +-- Eh! vos huguenots, pardieu! dit Charles; dans tous les cas, si +quelqu'un les a invites ce n'est pas moi. + +-- Non, Sire, repondit Henri, mais c'est peut-etre M. d'Alencon. + +-- M. d'Alencon! comment cela? + +-- Moi? fit le duc. + +-- Eh! oui, mon frere, reprit Henri, n'avez-vous pas annonce hier +que vous etiez roi de Navarre? Eh bien, les huguenots qui vous ont +demande pour roi viennent vous remercier, vous, d'avoir accepte la +couronne, et le roi de l'avoir donnee. N'est-ce pas, messieurs? + +-- Oui! oui! crierent vingt voix; vive le duc d'Alencon! vive le +roi Charles! + +-- Je ne suis pas le roi des huguenots, dit Francois palissant de +colere. Puis, jetant a la derobee un regard sur Charles: Et +j'espere bien, ajouta-t-il, ne l'etre jamais. + +-- N'importe! dit Charles, vous saurez, Henri, que je trouve tout +cela etrange. + +-- Sire, dit le roi de Navarre avec fermete, on dirait, Dieu me +pardonne, que je subis un interrogatoire? + +-- Et si je vous disais que je vous interroge, que repondriez- +vous? + +-- Que je suis roi comme vous, Sire, dit fierement Henri, car ce +n'est pas la couronne, mais la naissance qui fait la royaute, et +que je repondrais a mon frere et a mon ami, mais jamais a mon +juge. + +-- Je voudrais bien savoir, cependant, murmura Charles, a quoi +m'en tenir une fois dans ma vie. + +-- Qu'on amene M. de Mouy, dit d'Alencon, vous le saurez. +M. de Mouy doit etre pris. + +-- M. de Mouy est-il parmi les prisonniers? demanda le roi. Henri +eut un mouvement d'inquietude, et echangea un regard avec +Marguerite; mais ce moment fut de courte duree. Aucune voix ne +repondit. + +-- M. de Mouy n'est point parmi les prisonniers, dit M. de Nancey; +quelques-uns de nos hommes croient l'avoir vu, mais aucun n'en est +sur. + +D'Alencon murmura un blaspheme. + +-- Eh! dit Marguerite en montrant La Mole et Coconnas, qui avaient +entendu tout le dialogue, et sur l'intelligence desquels elle +croyait pouvoir compter, Sire, voici deux gentilshommes de +M. d'Alencon, interrogez-les, ils repondront. + +Le duc sentit le coup. + +-- Je les ai fait arreter justement pour prouver qu'ils ne sont +point a moi, dit le duc. + +Le roi regarda les deux amis et tressaillit en revoyant La Mole. + +-- Oh! oh! encore ce Provencal, dit-il. Coconnas salua +gracieusement. + +-- Que faisiez-vous quand on vous a arretes? dit le roi. + +-- Sire, nous devisions de faits de guerre et d'amour. + +-- A cheval! armes jusqu'aux dents! prets a fuir! + +-- Non pas, Sire, dit Coconnas, et Votre Majeste est mal +renseignee. Nous etions couches sous l'ombre d'un hetre: + +_Sub tegmine fagi._ +_ _ +-- Ah! vous etiez couches sous l'ombre d'un hetre? + +-- Et nous eussions meme pu fuir, si nous avions cru avoir en +quelque facon encouru la colere de Votre Majeste. Voyons, +messieurs, sur votre parole de soldats, dit Coconnas en se +retournant vers les chevau-legers, croyez-vous que si nous +l'eussions voulu nous pouvions nous echapper? + +-- Le fait est, dit le lieutenant, que ces messieurs n'ont pas +fait un mouvement pour fuir. + +-- Parce que leurs chevaux etaient loin, dit le duc d'Alencon. + +-- J'en demande humblement pardon a Monseigneur, dit Coconnas, +mais j'avais le mien entre les jambes, et mon ami le comte Lerac +de la Mole tenait le sien par la bride. + +-- Est-ce vrai, messieurs? dit le roi. + +-- C'est vrai, Sire, repondit le lieutenant; M. de Coconnas en +nous apercevant est meme descendu du sien. + +Coconnas grimaca un sourire qui signifiait: Vous voyez bien, Sire! + +-- Mais ces chevaux de main, mais ces mules, mais ces coffres dont +elles son chargees? demanda Francois. + +-- Eh bien, dit Coconnas, est-ce que nous sommes des valets +d'ecurie? faites chercher le palefrenier qui les gardait. + +-- Il n'y est pas, dit le duc furieux. + +-- Alors, c'est qu'il aura pris peur et se sera sauve, reprit +Coconnas; on ne peut pas demander a un manant d'avoir le calme +d'un gentilhomme. + +-- Toujours le meme systeme, dit d'Alencon en grincant des dents. +Heureusement, Sire, je vous ai prevenu que ces messieurs depuis +quelques jours n'etaient plus a mon service. + +-- Moi! dit Coconnas, j'aurais le malheur de ne plus appartenir a +Votre Altesse?... + +-- Eh! morbleu! monsieur, vous le savez mieux que personne, +puisque vous m'avez donne votre demission dans une lettre assez +impertinente que j'ai conservee, Dieu merci, et que par bonheur +j'ai sur moi. + +-- Oh! dit Coconnas, j'esperais que Votre Altesse m'avait pardonne +une lettre ecrite dans un premier mouvement de mauvaise humeur. +J'avais appris que Votre Altesse avait voulu, dans un corridor du +Louvre, etrangler mon ami La Mole. + +-- Eh bien, interrompit le roi, que dit-il donc? + +-- J'avais cru que Votre Altesse etait seule, continua ingenument +La Mole. Mais depuis que j'ai su que trois autres personnes... + +-- Silence! dit Charles, nous sommes suffisamment renseignes. +Henri, dit il au roi de Navarre, votre parole de ne pas fuir? + +-- Je la donne a Votre Majeste, Sire. + +-- Retournez a Paris avec M. de Nancey et prenez les arrets dans +votre chambre. Vous, messieurs, continua-t-il en s'adressant aux +deux gentilshommes, rendez vos epees. + +La Mole regarda Marguerite. Elle sourit. Aussitot La Mole remit +son epee au capitaine qui etait le plus proche de lui. Coconnas en +fit autant. + +-- Et M. de Mouy, l'a-t-on retrouve? demanda le roi. + +-- Non, Sire, dit M. de Nancey; ou il n'etait pas dans la foret, +ou il s'est sauve. + +-- Tant pis, dit le roi. Retournons. J'ai froid, je suis ebloui. + +-- Sire, c'est la colere sans doute, dit Francois. + +-- Oui, peut-etre. Mes yeux vacillent. Ou sont donc les +prisonniers? Je n'y vois plus. Est-ce donc deja la nuit! oh! +misericorde! je brule! ... A moi! a moi! + +Et le malheureux roi lachant la bride de son cheval, etendant les +bras, tomba en arriere, soutenu par les courtisans epouvantes de +cette seconde attaque. + +Francois, a l'ecart, essuyait la sueur de son front, car lui seul +connaissait la cause du mal qui torturait son frere. + +De l'autre cote, le roi de Navarre, deja sous la garde de +M. de Nancey, considerait toute cette scene avec un etonnement +croissant. + +-- Eh! eh! murmura-t-il avec cette prodigieuse intuition qui par +moments faisait de lui un homme illumine pour ainsi dire, si +j'allais me trouver heureux d'avoir ete arrete dans ma fuite? + +Il regarda Margot, dont les grands yeux, dilates par la surprise, +se reportaient de lui au roi et du roi a lui. + +Cette fois le roi etait sans connaissance. On fit approcher une +civiere sur laquelle on l'etendit. On le recouvrit d'un manteau, +qu'un des cavaliers detacha de ses epaules, et le cortege reprit +tranquillement la route de Paris, d'ou l'on avait vu partir le +matin des conspirateurs allegres et un roi joyeux, et ou l'on +voyait rentrer un roi moribond entoure de rebelles prisonniers. + +Marguerite, qui dans tout cela n'avait perdu ni sa liberte de +corps ni sa liberte d'esprit, fit un dernier signe d'intelligence +a son mari, puis elle passa si pres de La Mole que celui-ci put +recueillir ces deux mots grecs qu'elle laissa tomber: + +-- _Me deide. _C'est-a-dire: + +-- Ne crains rien. + +-- Que t'a-t-elle dit? demanda Coconnas. + +-- Elle m'a dit de ne rien craindre, repondit La Mole. + +-- Tant pis, murmura le Piemontais, tant pis, cela veut dire qu'il +ne fait pas bon ici pour tous. Toutes les fois que ce mot la m'a +ete adresse en maniere d'encouragement, j'ai recu a l'instant meme +soit une balle quelque part, soit un coup d'epee dans le corps, +soit un pot de fleurs sur la tete. Ne crains rien, soit en hebreu, +soit en grec, soit en latin, soit en francais, a toujours signifie +pour moi: _Gare la-dessous! _ +_ _ +_-- _En route, messieurs! dit le lieutenant des chevau-legers. + +-- Eh! sans indiscretion, monsieur, demanda Coconnas, ou nous +mene-t on? + +-- A Vincennes, je crois, dit le lieutenant. + +-- J'aimerais mieux aller ailleurs, dit Coconnas; mais enfin on ne +va pas toujours ou l'on veut. + +Pendant la route le roi etait revenu de son evanouissement et +avait repris quelque force. A Nanterre il avait meme voulu monter +a cheval, mais on l'en avait empeche. + +-- Faites prevenir maitre Ambroise Pare, dit Charles en arrivant +au Louvre. + +Il descendit de sa litiere, monta l'escalier appuye au bras de +Tavannes, et il gagna son appartement, ou il defendit que personne +le suivit. + +Tout le monde remarqua qu'il semblait fort grave; pendant toute la +route il avait profondement reflechi, n'adressant la parole a +personne, et ne s'occupant plus ni de la conspiration ni des +conspirateurs. Il etait evident que ce qui le preoccupait c'etait +sa maladie. + +Maladie si subite, si etrange, si aigue, et dont quelques +symptomes etaient les memes que les symptomes qu'on avait +remarques chez son frere Francois II quelque temps avant sa mort. + +Aussi la defense faite a qui que ce fut, excepte maitre Pare, +d'entrer chez le roi, n'etonna-t-elle personne. La misanthropie, +on le savait, etait le fond du caractere du prince. + +Charles entra dans sa chambre a coucher, s'assit sur une espece de +chaise longue, appuya sa tete sur des coussins, et, reflechissant +que maitre Ambroise Pare pourrait n'etre pas chez lui et tarder a +venir, il voulut utiliser le temps de l'attente. + +En consequence, il frappa dans ses mains; un garde parut. + +-- Prevenez le roi de Navarre que je veux lui parler, dit Charles. +Le garde s'inclina et obeit. + +Charles renversa sa tete en arriere, une lourdeur effroyable de +cerveau lui laissait a peine la faculte de lier ses idees les unes +aux autres, une espece de nuage sanglant flottait devant ses yeux; +sa bouche etait aride, et il avait deja, sans etancher sa soif, +vide toute une carafe d'eau. + +Au milieu de cette somnolence, la porte se rouvrit et Henri parut; +M. de Nancey le suivait par-derriere, mais il s'arreta dans +l'antichambre. + +Le roi de Navarre attendit que la porte fut refermee derriere lui. +Alors il s'avanca. + +-- Sire, dit-il, vous m'avez fait demander, me voici. + +Le roi tressaillit a cette voix, et fit le mouvement machinal +d'etendre la main. + +-- Sire, dit Henri en laissant ses deux mains pendre a ses cotes, +Votre Majeste oublie que je ne suis plus son frere, mais son +prisonnier. + +-- Ah! ah! c'est vrai, dit Charles; merci de me l'avoir rappele. +Il y a plus, il me souvient que vous m'avez promis, lorsque nous +serions en tete-a-tete, de me repondre franchement. + +-- Je suis pret a tenir cette promesse. Interrogez, Sire. + +Le roi versa de l'eau froide dans sa main, et posa sa main sur son +front. + +-- Qu'y a-t-il de vrai dans l'accusation du duc d'Alencon? Voyons, +repondez, Henri. + +-- La moitie seulement: c'etait M. d'Alencon qui devait fuir, et +moi qui devais l'accompagner. + +-- Et pourquoi deviez-vous l'accompagner? demanda Charles; etes- +vous donc mecontent de moi, Henri? + +-- Non, Sire, au contraire; je n'ai qu'a me louer de Votre +Majeste; et Dieu qui lit dans les coeurs, voit dans le mien quelle +profonde affection je porte a mon frere et a mon roi. + +-- Il me semble, dit Charles, qu'il n'est point dans la nature de +fuir les gens que l'on aime et qui nous aiment! + +-- Aussi, dit Henri, je ne fuyais pas ceux qui m'aiment, je fuyais +ceux qui me detestent. Votre Majeste me permet-elle de lui parler +a coeur ouvert? + +-- Parlez, monsieur. + +-- Ceux qui me detestent ici, Sire, c'est M. d'Alencon et la reine +mere. + +-- M. d'Alencon, je ne dis pas, reprit Charles, mais la reine mere +vous comble d'attentions. + +-- C'est justement pour cela que je me defie d'elle, Sire. Et bien +m'en a pris de m'en defier! + +-- D'elle? + +-- D'elle ou de ceux qui l'entourent. Vous savez que le malheur +des rois, Sire, n'est pas toujours d'etre trop mal, mais trop bien +servis. + +-- Expliquez-vous: c'est un engagement pris de votre part de tout +me dire. + +-- Et Votre Majeste voit que je l'accomplis. + +-- Continuez. + +-- Votre Majeste m'aime, m'a-t-elle dit? + +-- C'est-a-dire que je vous aimais avant votre trahison, Henriot. + +-- Supposez que vous m'aimez toujours, Sire. + +-- Soit! + +-- Si vous m'aimez, vous devez desirer que je vive, n'est-ce pas? + +-- J'aurais ete desespere qu'il t'arrivat malheur. + +-- Eh bien, Sire, deux fois Votre Majeste a bien manque de tomber +dans le desespoir. + +-- Comment cela? + +-- Oui, car deux fois la Providence seule m'a sauve la vie. Il est +vrai que la seconde fois la Providence avait pris les traits de +Votre Majeste. + +-- Et la premiere fois, quelle marque avait-elle prise? + +-- Celle d'un homme qui serait bien etonne de se voir confondu +avec elle, de Rene. Oui, vous, Sire, vous m'avez sauve du fer. + +Charles fronca le sourcil, car il se rappelait la nuit ou il avait +emmene Henriot rue des Barres. + +-- Et Rene? dit-il. + +-- Rene m'a sauve du poison. + +-- Peste! tu as de la chance. Henriot, dit le roi en essayant un +sourire dont une vive douleur fit une contraction nerveuse. Ce +n'est pas la son etat. + +-- Deux miracles m'ont donc sauve, Sire. Un miracle de repentir de +la part du Florentin, un miracle de bonte de votre part. Eh bien, +je l'avoue a Votre Majeste, j'ai peur que le ciel ne se lasse de +faire des miracles, et j'ai voulu fuir en raison de cet axiome: +Aide-toi, le ciel t'aidera. + +-- Pourquoi ne m'as-tu pas dit cela plus tot, Henri? + +-- En vous disant ces memes paroles hier, j'etais un denonciateur. + +-- Et en me les disant aujourd'hui? + +-- Aujourd'hui, c'est autre chose; je suis accuse et je me +defends. + +-- Es-tu sur de cette premiere tentative, Henriot? + +-- Aussi sur que de la seconde. + +-- Et l'on a tente de t'empoisonner? + +-- On l'a tente. + +-- Avec quoi? + +-- Avec de l'opiat. + +-- Et comment empoisonne-t-on avec de l'opiat? + +-- Dame! Sire, demandez a Rene; on empoisonne bien avec des +gants... + +Charles fronca le sourcil; puis peu a peu sa figure se derida. + +-- Oui, oui, dit-il, comme s'il se parlait a lui-meme; c'est dans +la nature des etres crees de fuir la mort. Pourquoi donc +l'intelligence ne ferait-elle pas ce que fait l'instinct? + +-- Eh bien, Sire, demanda Henri, Votre Majeste est-elle contente +de ma franchise, et croit-elle que je lui aie tout dit? + +-- Oui, Henriot, oui, et tu es un brave garcon. Et tu crois alors +que ceux qui t'en voulaient ne se sont point lasses, que de +nouvelles tentatives auraient ete faites. + +-- Sire, tous les soirs, je m'etonne de me trouver encore vivant. + +-- C'est parce qu'on sait que je t'aime, vois-tu, Henriot, qu'ils +veulent te tuer. Mais, sois tranquille; ils seront punis de leur +mauvais vouloir. En attendant, tu es libre. + +-- Libre de quitter Paris, Sire? demanda Henri. + +-- Non pas; tu sais bien qu'il m'est impossible de me passer de +toi. Eh! mille noms d'un diable, il faut bien que j'aie quelqu'un +qui m'aime. + +-- Alors, Sire, si Votre Majeste me garde pres d'elle, qu'elle +veuille bien m'accorder une grace... + +-- Laquelle? + +-- C'est de ne point me garder a titre d'ami, mais a titre de +prisonnier. + +-- Comment, de prisonnier? + +-- Eh! oui. Votre Majeste ne voit-elle pas que c'est son amitie +qui me perd? + +-- Et tu aimes mieux ma haine? + +-- Une haine apparente, Sire. Cette haine me sauvera: tant qu'on +me croira en disgrace, on aura moins hate de me voir mort. + +-- Henriot, dit Charles, je ne sais pas ce que tu desires, je ne +sais pas quel est ton but; mais si tes desirs ne s'accomplissent +point, si tu manques le but que tu te proposes, je serai bien +etonne. + +-- Je puis donc compter sur la severite du roi? + +-- Oui. + +-- Alors, je suis plus tranquille... Maintenant qu'ordonne Votre +Majeste? + +-- Rentre chez toi, Henriot. Moi, je suis souffrant, je vais voir +mes chiens et me mettre au lit. + +-- Sire, dit Henri, Votre Majeste aurait du faire venir un +medecin; son indisposition d'aujourd'hui est peut-etre plus grave +qu'elle ne pense. + +-- J'ai fait prevenir maitre Ambroise Pare, Henriot. + +-- Alors, je m'eloigne plus tranquille. + +-- Sur mon ame, dit le roi, je crois que de toute ma famille tu es +le seul qui m'aime veritablement. + +-- Est-ce bien votre opinion, Sire? + +-- Foi de gentilhomme! + +-- Eh bien, recommandez-moi a M. de Nancey comme un homme a qui +votre colere ne donne pas un mois a vivre: c'est le moyen que je +vous aime longtemps. + +-- Monsieur de Nancey! cria Charles. Le capitaine des gardes +entra. + +-- Je remets le plus grand coupable du royaume entre vos mains, +continua le roi, vous m'en repondez sur votre tete. + +Et Henri, la mine consternee, sortit derriere M. de Nancey. + + + +XXII +Acteon + + +Charles, reste seul, s'etonna de n'avoir pas vu paraitre l'un ou +l'autre de ses deux fideles; ses deux fideles etaient sa nourrice +Madeleine et son levrier Acteon. + +-- La nourrice sera allee chanter ses psaumes chez quelque +huguenot de sa connaissance, se dit-il, et Acteon me boude encore +du coup de fouet que je lui ai donne ce matin. + +En effet, Charles prit une bougie et passa chez la bonne femme. La +bonne femme n'etait pas chez elle. Une porte de l'appartement de +Madeleine donnait, on se le rappelle, dans le cabinet des Armes. +Il s'approcha de cette porte. + +Mais, dans le trajet, une de ces crises qu'il avait deja +eprouvees, et qui semblaient s'abattre sur lui tout a coup, le +reprit. Le roi souffrait comme si l'on eut fouille ses entrailles +avec un fer rouge. Une soif inextinguible le devorait; il vit une +tasse de lait sur une table, l'avala d'un trait, et se sentit un +peu calme. + +Alors il reprit la bougie qu'il avait posee sur un meuble, et +entra dans le cabinet. + +A son grand etonnement, Acteon ne vint pas au-devant de lui. +L'avait-on enferme? En ce cas, il sentirait que son maitre est +revenu de la chasse, et hurlerait. + +Charles appela, siffla; rien ne parut. + +Il fit quatre pas en avant; et, comme la lumiere de la bougie +parvenait jusqu'a l'angle du cabinet, il apercut dans cet angle +une masse inerte etendue sur le carreau. + +-- Hola! Acteon; hola! dit Charles. Et il siffla de nouveau. Le +chien ne bougea point. Charles courut a lui et le toucha; le +pauvre animal etait raide et froid. De sa gueule, contractee par +la douleur, quelques gouttes de fiel etaient tombees, melees a une +bave ecumeuse et sanglante. Le chien avait trouve dans le cabinet +une barrette de son maitre, et il avait voulu mourir en appuyant +sa tete sur cet objet qui lui representait un ami. + +A ce spectacle qui lui fit oublier ses propres douleurs et lui +rendit toute son energie, la colere bouillonna dans les veines de +Charles, il voulut crier; mais enchaines qu'ils sont dans leurs +grandeurs, les rois ne sont pas libres de ce premier mouvement que +tout homme fait tourner au profit de sa passion ou de sa defense. +Charles reflechit qu'il y avait la quelque trahison, et se tut. + +Alors il s'agenouilla devant son chien et examina le cadavre d'un +oeil expert. L'oeil etait vitreux, la langue rouge et criblee de +pustules. C'etait une etrange maladie, et qui fit frissonner +Charles. + +Le roi remit ses gants, qu'il avait otes et passes a sa ceinture, +souleva la levre livide du chien pour examiner les dents, et +apercut dans les interstices quelques fragments blanchatres +accroches aux pointes des crocs aigus. + +Il detacha ces fragments, et reconnut que c'etait du papier. + +Pres de ce papier l'enflure etait plus violente, les gencives +etaient tumefiees, et la peau etait rongee comme par du vitriol. + +Charles regarda attentivement autour de lui. Sur le tapis gisaient +deux ou trois parcelles de papier semblable a celui qu'il avait +deja reconnu dans la bouche du chien. L'une de ces parcelles, plus +large que les autres, offrait des traces d'un dessin sur bois. + +Les cheveux de Charles se herisserent sur sa tete, il reconnut un +fragment de cette image representant un seigneur chassant au vol, +et qu'Acteon avait arrachee de son livre de chasse. + +-- Ah! dit-il en palissant, le livre etait empoisonne. Puis tout a +coup rappelant ses souvenirs: + +-- Mille demons! s'ecria-t-il, j'ai touche chaque page de mon +doigt, et a chaque page j'ai porte mon doigt a ma bouche pour le +mouiller. Ces evanouissements, ces douleurs, ces vomissements! ... +Je suis mort! + +Charles demeura un instant immobile sous le poids de cette +effroyable idee. Puis, se relevant avec un rugissement sourd, il +s'elanca vers la porte de son cabinet. + +-- Maitre Rene! cria-t-il, maitre Rene le Florentin! qu'on coure +au pont Saint-Michel, et qu'on me l'amene; dans dix minutes il +faut qu'il soit ici. Que l'un de vous monte a cheval et prenne un +cheval de main pour etre plus tot de retour. Quant a maitre +Ambroise Pare, s'il vient, vous le ferez attendre. + +Un garde partit tout courant pour obeir a l'ordre donne. + +-- Oh! murmura Charles, quand je devrais faire donner la torture a +tout le monde, je saurai qui a donne ce livre a Henriot. + +Et, la sueur au front, les mains crispees, la poitrine haletante, +Charles demeura les yeux fixes sur le cadavre de son chien. + +Dix minutes apres, le Florentin heurta timidement, et non sans +inquietude, a la porte du roi. Il est de certaines consciences +pour lesquelles le ciel n'est jamais pur. + +-- Entrez! dit Charles. + +Le parfumeur parut. Charles marcha a lui l'air imperieux et la +levre crispee. + +-- Votre Majeste m'a fait demander, dit Rene tout tremblant. + +-- Vous etes habile chimiste, n'est-ce pas? + +-- Sire... + +-- Et vous savez tout ce que savent les plus habiles medecins? + +-- Votre Majeste exagere. + +-- Non, ma mere me l'a dit. D'ailleurs, j'ai confiance en vous, et +j'ai mieux aime vous consulter, vous, que tout autre. Tenez, +continua-t-il en demasquant le cadavre du chien, regardez, je vous +prie, ce que cet animal a entre les dents, et dites-moi de quoi il +est mort. + +Pendant que Rene, la bougie a la main, se baissait jusqu'a terre, +autant pour dissimuler son emotion que pour obeir au roi, Charles, +debout, les yeux fixes sur cet homme, attendait avec une +impatience facile a comprendre la parole qui devait etre sa +sentence de mort ou son gage de salut. + +Rene tira une espece de scalpel de sa poche, l'ouvrit, et, du bout +de la pointe, detacha de la gueule du levrier les parcelles de +papier adherentes a ses gencives, et regarda longtemps et avec +attention le fiel et le sang que distillait chaque plaie. + +-- Sire, dit-il en tremblant, voila de bien tristes symptomes. + +Charles sentit un frisson glace courir dans ses veines et penetrer +jusqu'a son coeur. + +-- Oui, dit-il, ce chien a ete empoisonne, n'est-ce pas? + +-- J'en ai peur, Sire. + +-- Et avec quel genre de poison? + +-- Avec un poison mineral, a ce que je suppose. + +-- Pourriez-vous acquerir la certitude qu'il a ete empoisonne? + +-- Oui, sans doute, en l'ouvrant et en examinant l'estomac. + +-- Ouvrez-le; je veux ne conserver aucun doute. + +-- Il faudrait appeler quelqu'un pour m'aider. + +-- Je vous aiderai, moi, dit Charles. + +-- Vous, Sire! + +-- Oui, moi. Et, s'il est empoisonne, quels symptomes trouverons- +nous? + +-- Des rougeurs et des herborisations dans l'estomac. + +-- Allons, dit Charles, a l'oeuvre. Rene, d'un coup de scalpel, +ouvrit la poitrine du levrier et l'ecarta avec force de ses deux +mains, tandis que Charles, un genou en terre, eclairait d'une main +crispee et tremblante. + +-- Voyez, Sire, dit Rene, voyez, voici des traces evidentes. Ces +rougeurs sont celles que je vous ai predites; quant a ces veines +sanguinolentes, qui semblent les racines d'une plante, c'est ce +que je designais sous le nom d'herborisations. Je trouve ici tout +ce que je cherchais. + +-- Ainsi le chien est empoisonne? + +-- Oui, Sire. + +-- Avec un poison mineral? + +-- Selon toute probabilite. + +-- Et qu'eprouverait un homme qui, par megarde, aurait avale de ce +meme poison? + +-- Une grande douleur de tete, des brulures interieures, comme +s'il eut avale des charbons ardents; des douleurs d'entrailles, +des vomissements. + +-- Et aurait-il soif? demanda Charles. + +-- Une soif inextinguible. + +-- C'est bien cela, c'est bien cela, murmura le roi. + +-- Sire, je cherche en vain le but de toutes ces demandes. + +-- A quoi bon le chercher? Vous n'avez pas besoin de le savoir. +Repondez a nos questions, voila tout. + +-- Que Votre Majeste m'interroge. + +-- Quel est le contre-poison a administrer a un homme qui aurait +avale la meme substance que mon chien? Rene reflechit un instant. + +-- Il y a plusieurs poisons mineraux, dit-il; je voudrais bien, +avant de repondre, savoir duquel il s'agit. Votre Majeste a-t-elle +quelque idee de la facon dont son chien a ete empoisonne? + +-- Oui, dit Charles; il a mange une feuille d'un livre. + +-- Une feuille d'un livre? + +-- Oui. + +-- Et Votre Majeste a-t-elle ce livre? + +-- Le voila, dit Charles en prenant le manuscrit de chasse sur le +rayon ou il l'avait place et en le montrant a Rene. + +Rene fit un mouvement de surprise qui n'echappa point au roi. + +-- Il a mange une feuille de ce livre? balbutia Rene. + +-- Celle-ci. Et Charles montra la feuille dechiree. + +-- Permettez-vous que j'en dechire une autre, Sire? + +-- Faites. + +Rene dechira une feuille, l'approcha de la bougie. Le papier prit +feu, et une forte odeur alliacee se repandit dans le cabinet. + +-- Il a ete empoisonne avec une mixture d'arsenic, dit-il. + +-- Vous en etes sur? + +-- Comme si je l'avais preparee moi-meme. + +-- Et le contre-poison?... Rene secoua la tete. + +-- Comment, dit Charles d'une voix rauque, vous ne connaissez pas +de remede? + +-- Le meilleur et le plus efficace est des blancs d'oeufs battus +dans du lait; mais... + +-- Mais... quoi? + +-- Mais il faudrait qu'il fut administre aussitot, sans cela... + +-- Sans cela? + +-- Sire, c'est un poison terrible, reprit encore une fois Rene. + +-- Il ne tue pas tout de suite cependant, dit Charles. + +-- Non, mais il tue surement, peu importe le temps qu'on mette a +mourir, et quelquefois meme c'est un calcul. Charles s'appuya sur +la table de marbre. + +-- Maintenant, dit-il, en posant la main sur l'epaule de Rene, +vous connaissez ce livre? + +-- Moi, Sire! dit Rene en palissant. + +-- Oui, vous; en l'apercevant vous vous etes trahi. + +-- Sire, je vous jure... + +-- Rene, dit Charles, ecoutez bien ceci: Vous avez empoisonne la +reine de Navarre avec des gants; vous avez empoisonne le prince de +Porcian avec la fumee d'une lampe; vous avez essaye d'empoisonner +M. de Conde avec une pomme de senteur. Rene, je vous ferai enlever +la chair lambeau par lambeau avec une tenaille rougie, si vous ne +me dites pas a qui appartient ce livre. + +Le Florentin vit qu'il n'y avait pas a plaisanter avec la colere +de Charles IX, et resolut de payer d'audace. + +-- Et si je dis la verite, Sire, qui me garantira que je ne serai +pas puni plus cruellement encore que si je me tais? + +-- Moi. + +-- Me donnerez-vous votre parole royale? + +-- Foi de gentilhomme, vous aurez la vie sauve, dit le roi. + +-- En ce cas, ce livre m'appartient, dit-il. + +-- A vous! fit Charles en se reculant et en regardant +l'empoisonneur d'un oeil egare. + +-- Oui, a moi. + +-- Et comment est-il sorti de vos mains? + +-- C'est Sa Majeste la reine mere qui l'a pris chez moi. + +-- La reine mere! s'ecria Charles. + +-- Oui. + +-- Mais dans quel but? + +-- Dans le but, je crois, de le faire porter au roi de Navarre, +qui avait demande au duc d'Alencon un livre de ce genre pour +etudier la chasse au vol. + +-- Oh! s'ecria Charles, c'est cela: je tiens tout. Ce livre, en +effet, etait chez Henriot. Il y a une destinee, et je la subis. + +En ce moment Charles fut pris d'une toux seche et violente, a +laquelle succeda une nouvelle douleur d'entrailles. Il poussa deux +ou trois cris etouffes, et se renversa sur sa chaise. + +-- Qu'avez-vous, Sire? demanda Rene d'une voix epouvantee. + +-- Rien, dit Charles; seulement j'ai soif, donnez-moi a boire. + +Rene emplit un verre d'eau et le presenta d'une main tremblante a +Charles, qui l'avala d'un seul trait. + +-- Maintenant, dit Charles, prenant une plume et la trempant dans +l'encre, ecrivez sur ce livre. + +-- Que faut-il que j'ecrive? + +-- Ce que je vais vous dicter: + +"Ce manuel de chasse au vol a ete donne par moi a la reine mere +Catherine de Medicis." + +Rene prit la plume et ecrivit. + +-- Et maintenant signez. Le Florentin signa. + +-- Vous m'avez promis la vie sauve, dit le parfumeur. + +-- Et, de mon cote, je vous tiendrai parole. + +-- Mais, dit Rene, du cote de la reine mere? + +-- Oh! de ce cote, dit Charles, cela ne me regarde plus: si l'on +vous attaque, defendez-vous. + +-- Sire, puis-je quitter la France quand je croirai ma vie +menacee? + +-- Je vous repondrai a cela dans quinze jours. + +-- Mais en attendant... + +Charles posa, en froncant le sourcil, son doigt sur ses levres +livides. + +-- Oh! soyez tranquille, Sire. Et, trop heureux d'en etre quitte a +si bon marche, le Florentin s'inclina et sortit. Derriere lui, la +nourrice apparut a la porte de sa chambre. + +-- Qu'y a-t-il donc, mon Charlot? dit-elle. + +-- Nourrice, il y a que j'ai marche dans la rosee, et que cela m'a +fait mal. + +-- En effet, tu es bien pale, mon Charlot. + +-- C'est que je suis bien faible. Donne-moi le bras, nourrice, +pour aller jusqu'a mon lit. + +La nourrice s'avanca vivement. Charles s'appuya sur elle et gagna +sa chambre. + +-- Maintenant, dit Charles, je me mettrai au lit tout seul. + +-- Et si maitre Ambroise Pare vient? + +-- Tu lui diras que je vais mieux et que je n'ai plus besoin de +lui. + +-- Mais, en attendant, que prendras-tu? + +-- Oh! une medecine bien simple, dit Charles, des blancs d'oeufs +battus dans du lait. A propos, nourrice, continua-t-il, ce pauvre +Acteon est mort. Il faudra, demain matin, le faire enterrer dans +un coin du jardin du Louvre. C'etait un de mes meilleurs amis... +Je lui ferai faire un tombeau... Si j'en ai le temps. + + + +XXIII +Le bois de Vincennes + + +Ainsi que l'ordre en avait ete donne par Charles IX, Henri fut +conduit le meme soir au bois de Vincennes. C'est ainsi qu'on +appelait a cette epoque le fameux chateau dont il ne reste plus +aujourd'hui qu'un debris, fragment colossal qui suffit a donner +une idee de sa grandeur passee. + +Le voyage se fit en litiere. Quatre gardes marchaient de chaque +cote. M. de Nancey, porteur de l'ordre qui devait ouvrir a Henri +les portes de la prison protectrice, marchait le premier. + +A la poterne du donjon, on s'arreta. M. de Nancey descendit de +cheval, ouvrit la portiere fermee a cadenas, et invita +respectueusement le roi a descendre. + +Henri obeit sans faire la moindre observation. Toute demeure lui +semblait plus sure que le Louvre, et dix portes se fermant sur lui +se fermaient en meme temps entre lui et Catherine de Medicis. + +Le prisonnier royal traversa le pont-levis entre deux soldats, +franchit les trois portes du bas du donjon et les trois portes du +bas de l'escalier; puis, toujours precede de M. de Nancey, il +monta un etage. Arrive la, le capitaine des gardes, voyant qu'il +s'appretait encore a monter, lui dit: + +-- Monseigneur, arretez-vous la. + +-- Ah! ah! ah! dit Henri en s'arretant, il parait qu'on me fait +les honneurs du premier etage. + +-- Sire, repondit M. de Nancey, on vous traite en tete couronnee. + +-- Diable! diable! se dit Henri, deux ou trois etages de plus ne +m'auraient aucunement humilie. Je serai trop bien ici: on se +doutera de quelque chose. + +-- Votre Majeste veut-elle me suivre? dit M. de Nancey. + +-- Ventre-saint-gris! dit le roi de Navarre, vous savez bien, +monsieur, qu'il ne s'agit point ici de ce que je veux ou de ce que +je ne veux pas, mais de ce qu'ordonne mon frere Charles. Ordonne- +t-il de vous suivre? + +-- Oui, Sire. + +-- En ce cas, je vous suis, monsieur. On s'engagea dans une espece +de corridor a l'extremite duquel on se trouva dans une salle assez +vaste, aux murs sombres et d'un aspect parfaitement lugubre. + +Henri regarda autour de lui avec un regard qui n'etait pas exempt +d'inquietude. + +-- Ou sommes-nous? dit-il. + +-- Nous traversons la salle de la question, Monseigneur. + +-- Ah! ah! fit le roi. Et il regarda plus attentivement. Il y +avait un peu de tout dans cette chambre: des brocs et des +chevalets pour la question de l'eau, des coins et des maillets +pour la question des brodequins; en outre, des sieges de pierre +destines aux malheureux qui attendaient la torture faisaient a peu +pres le tour de la salle, et au-dessus de ces sieges, a ces sieges +eux-memes, au pied de ces sieges, etaient des anneaux de fer +scelles dans le mur sans autre symetrie que celle de l'art +tortionnaire. Mais leur proximite des sieges indiquait assez +qu'ils etaient la pour attendre les membres de ceux qui seraient +assis. + +Henri continua son chemin sans dire une parole, mais ne perdant +pas un detail de tout cet appareil hideux qui ecrivait, pour ainsi +dire, l'histoire de la douleur sur les murailles. + +Cette attention a regarder autour de lui fit que Henri ne regarda +point a ses pieds et trebucha. + +-- Eh! dit-il, qu'est-ce donc que cela? + +Et il montrait une espece de sillon creuse sur la dalle humide qui +faisait le plancher. + +-- C'est la gouttiere, Sire. + +-- Il pleut donc, ici? + +-- Oui, Sire, du sang. + +-- Ah! ah! dit Henri, fort bien. Est-ce que nous n'arriverons pas +bientot a ma chambre? + +-- Si fait, Monseigneur, nous y sommes, dit une ombre qui se +dessinait dans l'obscurite et qui devenait, a mesure qu'on +s'approchait d'elle, plus visible et plus palpable. + +Henri, qui croyait avoir reconnu la voix, fit quelques pas et +reconnut la figure. + +-- Tiens! c'est vous, Beaulieu, dit-il, et que diable faites-vous +ici? + +-- Sire, je viens de recevoir ma nomination au gouvernement de la +forteresse de Vincennes. + +-- Eh bien, mon cher ami, votre debut vous fait honneur; un roi +pour prisonnier, ce n'est point mal. + +-- Pardon, Sire, reprit Beaulieu, mais avant vous j'ai deja recu +deux gentilshommes. + +-- Lesquels? Ah! pardon, je commets, peut-etre une indiscretion. +Dans ce cas, prenons que je n'ai rien dit. + +-- Monseigneur, on ne m'a pas recommande le secret. Ce sont +MM. de La Mole et de Coconnas. + +-- Ah! c'est vrai, je les ai vu arreter, ces pauvres +gentilshommes; et comment supportent-ils ce malheur? + +-- D'une facon tout opposee, l'un est gai, l'autre est triste; +l'un chante, l'autre gemit. + +-- Et lequel gemit? + +-- M. de La Mole, Sire. + +-- Ma foi, dit Henri, je comprends plutot celui qui gemit que +celui qui chante. D'apres ce que j'en vois, la prison n'est pas +une chose bien gaie. Et a quel etage sont-ils loges? + +-- Tout en haut, au quatrieme. Henri poussa un soupir. C'est la +qu'il eut voulu etre. + +-- Allons, monsieur de Beaulieu, dit Henri, ayez la bonte de +m'indiquer ma chambre, j'ai hate de m'y voir, etant tres fatigue +de la journee que je viens de passer. + +-- Voici Monseigneur, dit Beaulieu, montrant a Henri une porte +tout ouverte. + +-- Numero 2, dit Henri; et pourquoi pas le numero 1? + +-- Parce qu'il est retenu, Monseigneur. + +-- Ah! ah! il parait alors que vous attendez un prisonnier de +meilleure noblesse que moi? + +-- Je n'ai pas dit, Monseigneur, que ce fut un prisonnier. + +-- Et qui est-ce donc? + +-- Que Monseigneur n'insiste point, car je serais force de +manquer, en gardant le silence, a l'obeissance que je lui dois. + +-- Ah! c'est autre chose, dit Henri. Et il devint plus pensif +encore qu'il n'etait; ce numero 1 l'intriguait visiblement. Au +reste, le gouverneur ne dementit pas sa politesse premiere. Avec +mille precautions oratoires il installa Henri dans sa chambre, lui +fit toutes ses excuses des commodites qui pouvaient lui manquer, +placa deux soldats a sa porte et sortit. + +-- Maintenant, dit le gouverneur s'adressant au guichetier, +passons aux autres. + +Le guichetier marcha devant. On reprit le meme chemin qu'on venait +de faire, on traversa la salle de la question, on franchit le +corridor, on arriva a l'escalier; et toujours suivant son guide, +M. de Beaulieu monta trois etages. + +En arrivant au haut de ces trois etages, qui, y compris le +premier, en faisaient quatre, le guichetier ouvrit successivement +trois portes ornees chacune de deux serrures et de trois enormes +verrous. + +Il touchait a peine a la troisieme porte que l'on entendit une +voix joyeuse qui s'ecriait: + +-- Eh! mordi! ouvrez donc quand ce ne serait que pour donner de +l'air. Votre poele est tellement chaud qu'on etouffe ici. + +Et Coconnas, qu'a son juron favori le lecteur a deja reconnu sans +doute, ne fit qu'un bond de l'endroit ou il etait jusqu'a la +porte. + +-- Un instant, mon gentilhomme, dit le guichetier, je ne viens pas +pour vous faire sortir, je viens pour entrer et monsieur le +gouverneur me suit. + +-- Monsieur le gouverneur! dit Coconnas, et que vient-il faire? + +-- Vous visiter. + +-- C'est beaucoup d'honneur qu'il me fait, repondit Coconnas; que +monsieur le gouverneur soit le bienvenu. + +M. de Beaulieu entra effectivement et comprima aussitot le sourire +cordial de Coconnas par une de ces politesses glaciales qui sont +propres aux gouverneurs de forteresses, aux geoliers et aux +bourreaux. + +-- Avez-vous de l'argent, monsieur? demanda-t-il au prisonnier. + +-- Moi, dit Coconnas, pas un ecu! + +-- Des bijoux? + +-- J'ai une bague. + +-- Voulez-vous permettre que je vous fouille? + +-- Mordi! s'ecria Coconnas rougissant de colere, bien vous prend +d'etre en prison et moi aussi. + +-- Il faut tout souffrir pour le service du roi. + +-- Mais, dit le Piemontais, les honnetes gens qui devalisent sur +le Pont-Neuf sont donc, comme vous, au service du roi? Mordi! +j'etais bien injuste, monsieur, car jusqu'a present je les avais +pris pour des voleurs. + +-- Monsieur, je vous salue, dit Beaulieu. Geolier, enfermez +monsieur. + +Le gouverneur s'en alla emportant la bague de Coconnas, laquelle +etait une fort belle emeraude que madame de Nevers lui avait +donnee pour lui rappeler la couleur de ses yeux. + +-- A l'autre, dit-il en sortant. On traversa une chambre vide, et +le jeu des trois portes, des six serrures et des neuf verrous +recommenca. La derniere porte s'ouvrit, et un soupir fut le +premier bruit qui frappa les visiteurs. La chambre etait plus +lugubre encore d'aspect que celle d'ou M. de Beaulieu venait de +sortir. Quatre meurtrieres longues et etroites qui allaient en +diminuant de l'interieur a l'exterieur eclairaient faiblement ce +triste sejour. De plus des barreaux de fer croises avec assez +d'art pour que la vue fut sans cesse arretee par une ligne opaque, +empechaient que par les meurtrieres le prisonnier put meme voir le +ciel. Des filets ogiviques partaient de chaque angle de la salle +et allaient se reunir au milieu du plafond, ou ils +s'epanouissaient en rosace. La Mole etait assis dans un coin, et +malgre la visite et les visiteurs, il resta comme s'il n'eut rien +entendu. + +Le gouverneur s'arreta sur le seuil et regarda un instant le +prisonnier, qui demeurait immobile, la tete dans ses mains. + +-- Bonsoir, monsieur de la Mole, dit Beaulieu. Le jeune homme leva +lentement la tete. + +-- Bonsoir, monsieur, dit-il. + +-- Monsieur, continua le gouverneur, je viens vous fouiller. + +-- C'est inutile, dit La Mole, je vais vous remettre tout ce que +j'ai. + +-- Qu'avez-vous? + +-- Trois cents ecus environ, ces bijoux, ces bagues. + +-- Donnez, monsieur, dit le gouverneur. + +-- Voici. + +La Mole retourna ses poches, degarnit ses doigts, et arracha +l'agrafe de son chapeau. + +-- N'avez-vous rien de plus? + +-- Non pas que je sache. + +-- Et ce cordon de soie serre a votre cou, que porte-t-il? demanda +le gouverneur. + +-- Monsieur, ce n'est pas un joyau, c'est une relique. + +-- Donnez. + +-- Comment! vous exigez?... + +-- J'ai ordre de ne vous laisser que vos vetements, et une relique +n'est point un vetement. + +La Mole fit un mouvement de colere, qui, au milieu du calme +douloureux et digne qui le distinguait, parut plus effrayant +encore a ces gens habitues aux rudes emotions. + +Mais il se remit presque aussitot. + +-- C'est bien, monsieur, dit-il, et vous allez voir ce que vous +demandez. + +Alors se detournant comme pour s'approcher de la lumiere, il +detacha la pretendue relique, laquelle n'etait autre qu'un +medaillon contenant un portrait qu'il tira du medaillon et qu'il +porta a ses levres. Mais apres l'avoir baise a plusieurs reprises, +il feignit de le laisser tomber; et appuyant violemment dessus le +talon de sa botte, il l'ecrasa en mille morceaux. + +-- Monsieur! ... dit le gouverneur. Et il se baissa pour voir s'il +ne pourrait pas sauver de la destruction l'objet inconnu que La +Mole voulait lui derober; mais la miniature etait litteralement en +poussiere. + +-- Le roi voulait avoir ce joyau, dit La Mole, mais il n'avait +aucun droit sur le portrait qu'il renfermait. Maintenant voici le +medaillon, vous le pouvez prendre. + +-- Monsieur, dit Beaulieu, je me plaindrai au roi. Et sans prendre +conge du prisonnier par une seule parole, il se retira si +courrouce, qu'il laissa au guichetier le soin de fermer les portes +sans presider a leur fermeture. Le geolier fit quelques pas pour +sortir, et voyant que M. de Beaulieu descendait deja les premieres +marches de l'escalier: + +-- Ma foi! monsieur, dit-il en se retournant, bien m'en a pris de +vous inviter a me donner tout de suite les cent ecus moyennant +lesquels je consens a vous laisser parler a votre compagnon; car +si vous ne les aviez pas donnes, le gouvernement vous les eut pris +avec les trois cents autres, et ma conscience ne me permettrait +plus de rien faire pour vous; mais j'ai ete paye d'avance, je vous +ai promis que vous verriez votre camarade... venez... un honnete +homme n'a que sa parole... Seulement si cela est possible, autant +pour vous que pour moi, ne causez pas politique. + +La Mole sortit de sa chambre et se trouva en face de Coconnas qui +arpentait les dalles de la chambre du milieu. Les deux amis se +jeterent dans les bras l'un de l'autre. + +Le guichetier fit semblant de s'essuyer le coin de l'oeil et +sortit pour veiller a ce qu'on ne surprit pas les prisonniers, ou +plutot a ce qu'on ne le surprit pas lui-meme. + +-- Ah! te voila, dit Coconnas; eh bien, cet affreux gouverneur t'a +fait sa visite? + +-- Comme a toi, je presume. + +-- Et il t'a tout pris? + +-- Comme a toi aussi. + +-- Oh! moi, je n'avais pas grand-chose, une bague de Henriette, +voila tout. + +-- Et de l'argent comptant? + +-- J'avais donne tout ce que je possedais a ce brave homme de +guichetier pour qu'il nous procurat cette entrevue. + +-- Ah! ah! dit La Mole, il parait qu'il recoit des deux mains. + +-- Tu l'as donc paye aussi, toi? + +-- Je lui ai donne cent ecus. + +-- Tant mieux que notre guichetier soit un miserable! + +-- Sans doute, on en fera tout ce qu'on voudra avec de l'argent, +et, il faut l'esperer, l'argent ne nous manquera point. + +-- Maintenant, comprends-tu ce qui nous arrive? + +-- Parfaitement... Nous avons ete trahis. + +-- Par cet execrable duc d'Alencon. J'avais bien raison de vouloir +lui tordre le cou, moi. + +-- Et crois-tu que notre affaire est grave? + +-- J'en ai peur. + +-- Ainsi, il y a a craindre... la question. + +-- Je ne te cache pas que j'y ai deja songe. + +-- Que diras-tu si on en vient la? + +-- Et toi? + +-- Moi, je garderai le silence, repondit La Mole avec une rougeur +febrile. + +-- Tu te tairas? s'ecria Coconnas. + +-- Oui, si j'en ai la force. + +-- Eh bien, moi, dit Coconnas, si on me fait cette infamie, je te +garantis que je dirai bien des choses. + +-- Mais quelles choses? demanda vivement La Mole. + +-- Oh! sois tranquille, de ces choses qui empecheront pendant +quelque temps M. d'Alencon de dormir. + +La Mole allait repliquer, lorsque le geolier, qui sans doute avait +entendu quelque bruit, accourut, poussa chacun des deux amis dans +sa chambre et referma la porte sur lui. + + + +XXIV +La figure de cire + + +Depuis huit jours, Charles etait cloue dans son lit par une fievre +de langueur entrecoupee par des acces violents qui ressemblaient a +des attaques d'epilepsie. Pendant ces acces, il poussait parfois +des hurlements qu'ecoutaient avec effroi les gardes qui veillaient +dans son antichambre, et que repetaient dans leurs profondeurs les +echos du vieux Louvre, eveilles depuis quelque temps par tant de +bruits sinistres. Puis, ces acces passes, ecrase de fatigue, +l'oeil eteint, il se laissait aller aux bras de sa nourrice avec +des silences qui tenaient a la fois du mepris et de la terreur. + +Dire ce que, chacun de son cote, sans se communiquer leurs +sensations, car la mere et son fils se fuyaient plutot qu'ils ne +se cherchaient; dire ce que Catherine de Medicis et le duc +d'Alencon remuaient de pensees sinistres au fond de leur coeur, ce +serait vouloir peindre ce fourmillement hideux qu'on voit +grouiller au fond d'un nid de viperes. + +Henri avait ete enferme dans sa chambre; et, sur sa propre +recommandation a Charles, personne n'avait obtenu la permission de +le voir, pas meme Marguerite. C'etait aux yeux de tous une +disgrace complete. Catherine et d'Alencon respiraient, le croyant +perdu, et Henri buvait et mangeait plus tranquillement, s'esperant +oublie. + +A la cour nul ne soupconnait la cause de la maladie du roi. Maitre +Ambroise Pare et Mazille, son collegue, avaient reconnu une +inflammation d'estomac, se trompant de la cause au resultat, voila +tout. Ils avaient, en consequence, prescrit un regime adoucissant +qui ne pouvait qu'aider au breuvage particulier indique par Rene, +que Charles recevait trois fois par jour de la main de sa +nourrice, et qui faisait sa principale nourriture. + +La Mole et Coconnas etaient a Vincennes, au secret le plus +rigoureux. Marguerite et madame de Nevers avaient fait dix +tentatives pour arriver jusqu'a eux, ou tout au moins pour leur +faire passer un billet, et n'y etaient point parvenues. + +Un matin, au milieu des eternelles alternatives de bien et de mal +qu'il eprouvait, Charles se sentit un peu mieux, et voulut qu'on +laissat entrer toute la cour qui, comme d'habitude, quoique le +lever n'eut plus lieu, se presentait tous les matins. Les portes +furent donc ouvertes, et l'on put reconnaitre, a la paleur de ses +joues, au jaunissement de son front d'ivoire, a la flamme febrile +qui jaillissait de ses yeux caves et entoures d'un cercle de +bistre, quels effroyables ravages avait faits sur le jeune +monarque la maladie inconnue dont il etait atteint. + +La chambre royale fut bientot pleine de courtisans curieux et +interesses. + +Catherine, d'Alencon et Marguerite furent avertis que le roi +recevait. Tous trois entrerent a peu d'intervalle l'un de l'autre, +Catherine calme, d'Alencon souriant, Marguerite abattue. + +Catherine s'assit au chevet du lit de son fils, sans remarquer le +regard avec lequel celui-ci l'avait vue s'approcher. + +M. d'Alencon se placa au pied, et se tint debout. Marguerite +s'appuya a un meuble, et, voyant le front pale, le visage amaigri +et l'oeil enfonce de son frere, elle ne put retenir un soupir et +une larme. Charles, auquel rien n'echappait, vit cette larme, +entendit ce soupir, et de la tete fit un signe imperceptible a +Marguerite. Ce signe, si imperceptible qu'il fut, eclaira le +visage de la pauvre reine de Navarre, a qui Henri n'avait eu le +temps de rien dire, ou peut-etre meme n'avait voulu rien dire. +Elle craignait pour son mari, elle tremblait pour son amant. + +Pour elle-meme elle ne redoutait rien, elle connaissait trop bien +La Mole, et savait qu'elle pouvait compter sur lui. + +-- Eh bien, mon cher fils, dit Catherine, comment vous trouvez- +vous? + +-- Mieux, ma mere, mieux. + +-- Et que disent vos medecins? + +-- Mes medecins? ah! ce sont de grands docteurs, ma mere, dit +Charles en eclatant de rire, et j'ai un supreme plaisir, je +l'avoue, a les entendre discuter sur ma maladie. Nourrice, donne- +moi a boire. + +La nourrice apporta a Charles une tasse de sa potion ordinaire. + +-- Et que vous font-ils prendre, mon fils? + +-- Oh! madame, qui connait quelque chose a leurs preparations? +repondit le roi en avalant vivement le breuvage. + +-- Ce qu'il faudrait a mon frere, dit Francois, ce serait de +pouvoir se lever et prendre le beau soleil; la chasse, qu'il aime +tant, lui ferait grand bien. + +-- Oui, dit Charles, avec un sourire dont il fut impossible au duc +de deviner l'expression, cependant la derniere m'a fait grand mal. + +Charles avait dit ces mots d'une facon si etrange que la +conversation, a laquelle les assistants ne s'etaient pas un +instant meles, en resta la. Puis il fit un signe de tete. Les +courtisans comprirent que la reception etait achevee, et se +retirerent les uns apres les autres. + +D'Alencon fit un mouvement pour s'approcher de son frere, mais un +sentiment interieur l'arreta. Il salua, et sortit. Marguerite se +jeta sur la main decharnee que son frere lui tendait, la serra et +la baisa, et sortit a son tour. + +-- Bonne Margot, murmura Charles. Catherine seule resta, +conservant sa place au chevet du lit. Charles, en se trouvant en +tete-a-tete avec elle, se recula vers la ruelle avec le meme +sentiment de terreur qui fait qu'on recule devant un serpent. +C'est que Charles, instruit par les aveux de Rene, puis peut-etre +mieux encore par le silence et la meditation, n'avait plus meme le +bonheur de douter. + +Il savait parfaitement a qui et a quoi attribuer sa mort. + +Aussi, lorsque Catherine se rapprocha du lit et allongea vers son +fils une main froide comme son regard, celui-ci frissonna et eut +peur. + +-- Vous demeurez, madame? lui dit-il. + +-- Oui, mon fils, repondit Catherine, j'ai a vous entretenir de +choses importantes. + +-- Parlez, madame, dit Charles en se reculant encore. + +-- Sire, dit la reine, je vous ai entendu affirmer tout a l'heure +que vos medecins etaient de grands docteurs... + +-- Et je l'affirme encore, madame. + +-- Cependant qu'ont-ils fait depuis que vous etes malade? + +-- Rien, c'est vrai... mais si vous aviez entendu ce qu'ils ont +dit... en verite, madame, on voudrait etre malade rien que pour +entendre de si savantes dissertations. + +-- Eh bien, moi, mon fils, voulez-vous que je vous dise une chose? + +-- Comment donc? dites, ma mere. + +-- Eh bien, je soupconne que tous ces grands docteurs ne +connaissent rien a votre maladie! + +-- Vraiment, madame! + +-- Qu'ils voient peut-etre un resultat, mais que la cause leur +echappe. + +-- C'est possible, dit Charles ne comprenant pas ou sa mere en +voulait venir. + +-- De sorte qu'ils traitent le symptome au lieu de traiter le mal. + +-- Sur mon ame! reprit Charles etonne, je crois que vous avez +raison, ma mere. + +-- Eh bien, moi, mon fils, dit Catherine, comme il ne convient ni +a mon coeur ni au bien de l'Etat que vous soyez malade si +longtemps, attendu que le moral pourrait finir par s'affecter chez +vous, j'ai rassemble les plus savants docteurs. + +-- En art medical, madame? + +-- Non, dans un art plus profond, dans l'art qui permet non +seulement de lire dans les corps, mais encore dans les coeurs. + +-- Ah! le bel art, madame, fit Charles, et qu'on a raison de ne +pas l'enseigner aux rois! Et vos recherches ont eu un resultat? +continua-t-il. + +-- Oui. + +-- Lequel? + +-- Celui que j'esperais; et j'apporte a Votre Majeste le remede +qui doit guerir son corps et son esprit. + +Charles frissonna. Il crut que sa mere, trouvant qu'il vivait trop +longtemps encore, avait resolu d'achever sciemment ce qu'elle +avait commence sans le savoir. + +-- Et ou est-il, ce remede? dit Charles en se soulevant sur un +coude et en regardant sa mere. + +-- Il est dans le mal meme, repondit Catherine. + +-- Alors ou est le mal? + +-- Ecoutez-moi, mon fils, dit Catherine. Avez-vous entendu dire +parfois qu'il est des ennemis secrets dont la vengeance a distance +assassine la victime? + +-- Par le fer ou par le poison? demanda Charles sans perdre un +instant de vue la physionomie impassible de sa mere. + +-- Non, par des moyens bien autrement surs, bien autrement +terribles, dit Catherine. + +-- Expliquez-vous. + +-- Mon fils, demanda la Florentine, avez-vous foi aux pratiques de +la cabale et de la magie? Charles comprima un sourire de mepris et +d'incredulite. + +-- Beaucoup, dit-il. + +-- Eh bien, dit vivement Catherine, de la viennent vos +souffrances. Un ennemi de Votre Majeste, qui n'eut point ose vous +attaquer en face, a conspire dans l'ombre. Il a dirige contre la +personne de Votre Majeste une conspiration d'autant plus terrible +qu'il n'avait pas de complices, et que les fils mysterieux de +cette conspiration etaient insaisissables. + +-- Ma foi, non! dit Charles revolte par tant d'astuce. + +-- Cherchez bien, mon fils, dit Catherine, rappelez-vous certains +projets d'evasion qui devaient assurer l'impunite au meurtrier. + +-- Au meurtrier! s'ecria Charles, au meurtrier, dites-vous? on a +donc essaye de me tuer, ma mere? + +L'oeil chatoyant de Catherine roula hypocritement sous sa paupiere +plissee. + +-- Oui, mon fils: vous en doutez peut-etre, vous; mais moi, j'en +ai acquis la certitude. + +-- Je ne doute jamais de ce que vous me dites, repondit amerement +le roi. Et comment a-t-on essaye de me tuer? Je suis curieux de le +savoir. + +-- Par la magie, mon fils. + +-- Expliquez-vous, madame, dit Charles ramene par le degout a son +role d'observateur. + +-- Si ce conspirateur que je veux designer... et que Votre Majeste +a deja designe du fond du coeur... ayant tout dispose pour ses +batteries, etant sur du succes, eut reussi a s'esquiver, nul peut- +etre n'eut penetre la cause des souffrances de Votre Majeste; mais +heureusement, Sire, votre frere veillait sur vous. + +-- Quel frere? + +-- Votre frere d'Alencon. + +-- Ah! oui, c'est vrai; j'oublie toujours que j'ai un frere, +murmura Charles en riant avec amertume. Et vous dites donc, +madame... + +-- Qu'il a heureusement revele le cote materiel de la conspiration +a Votre Majeste. Mais tandis qu'il ne cherchait, lui, enfant +inexperimente, que les traces d'un complot ordinaire, que les +preuves d'une escapade de jeune homme, je cherchais, moi, des +preuves d'une action bien plus importante; car je connais la +portee de l'esprit du coupable. + +-- Ah ca! mais, ma mere, on dirait que vous parlez du roi de +Navarre? dit Charles voulant voir jusqu'ou irait cette +dissimulation florentine. + +Catherine baissa hypocritement les yeux. + +-- Je l'ai fait arreter, ce me semble, et conduire a Vincennes +pour l'escapade en question, continua le roi; serait-il donc +encore plus coupable que je ne le soupconne? + +-- Sentez-vous la fievre qui vous devore? demanda Catherine. + +-- Oui, certes, madame, dit Charles en froncant le sourcil. + +-- Sentez-vous la chaleur brulante qui ronge votre coeur et vos +entrailles? + +-- Oui, madame, repondit Charles en s'assombrissant de plus en +plus. + +-- Et les douleurs aigues de tete qui passent par vos yeux pour +arriver a votre cerveau, comme autant de coups de fleches? + +-- Oui, oui, madame; oh! je sens bien tout cela! oh! vous savez +bien decrire mon mal! + +-- Eh bien, cela est tout simple, dit la Florentine; regardez... +Et elle tira de dessous son manteau un objet qu'elle presenta au +roi. + +C'etait une figurine de cire jaunatre, haute de six pouces a peu +pres. Cette figure etait vetue d'abord d'une robe etoilee d'or, en +cire, comme la figurine; puis d'un manteau royal de meme matiere. + +-- Eh bien, demanda Charles, qu'est-ce que cette petite statue? + +-- Voyez ce qu'elle a sur la tete, dit Catherine. + +-- Une couronne, repondit Charles. + +-- Et au coeur? + +-- Une aiguille. + +-- Eh bien, Sire, vous reconnaissez-vous? + +-- Moi? + +-- Oui, vous, avec votre couronne, avec votre manteau? + +-- Et qui donc a fait cette figure? dit Charles que cette comedie +fatiguait; le roi de Navarre, sans doute? + +-- Non pas, Sire. + +-- Non pas! ... alors je ne vous comprends plus. + +-- Je dis _non, _reprit Catherine, parce que Votre Majeste +pourrait tenir au fait exact. J'aurais dit _oui _si Votre Majeste +m'eut pose la question d'une autre facon. + +Charles ne repondit pas. Il essayait de penetrer toutes les +pensees de cette ame tenebreuse, qui se refermait sans cesse +devant lui au moment ou il se croyait tout pret a y lire. + +-- Sire, continua Catherine, cette statue a ete trouvee, par les +soins de votre procureur general Laguesle, au logis de l'homme +qui, le jour de la chasse au vol, tenait un cheval de main tout +pret pour le roi de Navarre. + +-- Chez M. de La Mole? dit Charles. + +-- Chez lui-meme; et, s'il vous plait, regardez encore cette +aiguille d'acier qui perce le coeur, et voyez quelle lettre est +ecrite sur l'etiquette qu'elle porte. + +-- Je vois un M, dit Charles. + +-- C'est-a-dire mort; c'est la formule magique, Sire. L'inventeur +ecrit ainsi son voeu sur la plaie meme qu'il creuse. S'il eut +voulu frapper de folie, comme le duc de Bretagne fit pour le roi +Charles VI, il eut enfonce l'epingle dans la tete et il eut mis un +F au lieu d'un M. + +-- Ainsi, dit Charles IX, a votre avis, madame, celui qui en veut +a mes jours, c'est M. de La Mole? + +-- Oui, comme le poignard en veut au coeur; oui, mais derriere le +poignard, il y a le bras qui le pousse. + +-- Et voila toute la cause du mal dont je suis atteint? le jour ou +le charme sera detruit, le mal cessera? Mais comment s'y prendre? +demanda Charles; vous le savez, vous, ma bonne mere; mais moi, +tout au contraire de vous, qui vous en etes occupee toute votre +vie, je suis fort ignorant en cabale et en magie. + +-- La mort de l'inventeur rompt le charme, voila tout. Le jour ou +le charme sera detruit, le mal cessera, dit Catherine. + +-- Vraiment! dit Charles d'un air etonne. + +-- Comment! vous ne savez pas cela? + +-- Dame! je ne suis pas sorcier, dit le roi. + +-- Eh bien, maintenant, dit Catherine, Votre Majeste est +convaincue, n'est ce pas? + +-- Certainement. + +-- La conviction va chasser l'inquietude? + +-- Completement. + +-- Ce n'est point par complaisance que vous le dites? + +-- Non, ma mere; c'est du fond de mon coeur. Le visage de +Catherine se derida. + +-- Dieu soit loue! s'ecria-t-elle, comme si elle eut cru en Dieu. + +-- Oui, Dieu soit loue! reprit ironiquement Charles. Je sais +maintenant comme vous a qui attribuer l'etat ou je me trouve, et +par consequent qui punir. + +-- Et nous punirons... + +-- M. de La Mole: n'avez-vous pas dit qu'il etait le coupable? + +-- J'ai dit qu'il etait l'instrument. + +-- Eh bien, dit Charles, M. de La Mole d'abord; c'est le plus +important. Toutes ces crises dont je suis atteint peuvent faire +naitre autour de nous de dangereux soupcons. Il est urgent que la +lumiere se fasse, et qu'a l'eclat que jettera cette lumiere la +verite se decouvre. + +-- Ainsi, M. de La Mole...? + +-- Me va admirablement comme coupable: je l'accepte donc. +Commencons par lui d'abord; et s'il a un complice, il parlera. + +-- Oui, murmura Catherine; s'il ne parle pas, on le fera parler. +Nous avons des moyens infaillibles pour cela. Puis tout haut en se +levant: + +-- Vous permettez donc, Sire, que l'instruction commence? + +-- Je le desire, madame, repondit Charles, et... le plus tot sera +le mieux. + +Catherine serra la main de son fils sans comprendre le +tressaillement nerveux qui agita cette main en serrant la sienne, +et sortit sans entendre le rire sardonique du roi et la sourde et +terrible imprecation qui suivit ce rire. + +Le roi se demandait s'il n'y avait pas danger a laisser aller +ainsi cette femme qui, en quelques heures, ferait peut-etre tant +de besogne qu'il n'y aurait plus moyen d'y remedier. + +En ce moment, comme il regardait la portiere retombant derriere +Catherine, il entendit un leger froissement derriere lui, et se +retournant il apercut Marguerite qui soulevait la tapisserie +retombant devant le corridor qui conduisait chez sa nourrice. + +Marguerite dont la paleur, les yeux hagards et la poitrine +oppressee decelaient la plus violente emotion: + +-- Oh! Sire, Sire! s'ecria Marguerite en se precipitant vers le +lit de son frere, vous savez bien qu'elle ment! + +-- Qui, _elle?_ demanda Charles. + +-- Ecoutez, Charles: certes, c'est terrible d'accuser sa mere; +mais je me suis doutee qu'elle resterait pres de vous pour les +poursuivre encore. Mais, sur ma vie, sur la votre, sur notre ame a +tous les deux, je vous dis qu'elle ment! + +-- Les poursuivre! ... qui poursuit-elle?... + +Tous les deux parlaient bas par instinct: on eut dit qu'ils +avaient peur de s'entendre eux-memes. + +-- Henri d'abord, votre Henriot, qui vous aime, qui vous est +devoue plus que personne au monde. + +-- Tu le crois, Margot? dit Charles. + +-- Oh! Sire, j'en suis sure. + +-- Eh bien, moi aussi, dit Charles. + +-- Alors, si vous en etes sur, mon frere, dit Marguerite etonnee, +pourquoi l'avez-vous fait arreter et conduire a Vincennes? + +-- Parce qu'il me l'a demande lui-meme. + +-- Il vous l'a demande, Sire?... + +-- Oui, il a de singulieres idees, Henriot. Peut-etre se trompe-t- +il, peut-etre a-t-il raison; mais enfin, une de ses idees, c'est +qu'il est plus en surete dans ma disgrace que dans ma faveur, loin +de moi que pres de moi, a Vincennes qu'au Louvre. + +-- Ah! je comprends, dit Marguerite, et il est en surete alors? + +-- Dame! aussi en surete que peut l'etre un homme dont Beaulieu me +repond sur sa tete. + +-- Oh! merci, mon frere, voila pour Henri. Mais... + +-- Mais quoi? demanda Charles. + +-- Mais il y a une autre personne, Sire, a laquelle j'ai tort de +m'interesser peut-etre, mais a laquelle je m'interesse enfin. + +-- Et quelle est cette personne? + +-- Sire, epargnez-moi... j'oserais a peine le nommer a mon frere, +et n'ose le nommer a mon roi. + +-- M. de La Mole, n'est-ce pas? dit Charles. + +-- Helas! dit Marguerite, vous avez voulu le tuer une fois, Sire, +et il n'a echappe que par miracle a votre vengeance royale. + +-- Et cela, Marguerite, quand il etait coupable d'un seul crime; +mais maintenant qu'il en a commis deux... + +-- Sire, il n'est pas coupable du second. + +-- Mais, dit Charles, n'as-tu pas entendu ce qu'a dit notre bonne +mere, pauvre Margot? + +-- Oh! je vous ai deja dit, Charles, reprit Marguerite en baissant +la voix, je vous ai deja dit qu'elle mentait. + +-- Vous ne savez peut-etre pas qu'il existe une figure de cire qui +a ete saisie chez M. de La Mole? + +-- Si fait, mon frere, je le sais. + +-- Que cette figure est percee au coeur par une aiguille, et que +l'aiguille qui la blesse ainsi porte une petite banniere avec un +M? + +-- Je le sais encore. + +-- Que cette figure a un manteau royal sur les epaules et une +couronne royale sur la tete? + +-- Je sais tout cela. + +-- Eh bien, qu'avez-vous a dire? + +-- J'ai a dire que cette petite figure qui porte un manteau royal +sur les epaules et une couronne royale sur la tete est la +representation d'une femme et non d'un homme. + +-- Bah! dit Charles; et cette aiguille qui lui perce le coeur? + +-- C'etait un charme pour se faire aimer de cette femme et non un +malefice pour faire mourir un homme. + +-- Mais cette lettre M? + +-- Elle ne veut pas dire: MORT, comme l'a dit la reine mere. + +-- Que veut-elle donc dire, alors? demanda Charles. + +-- Elle veut dire... elle veut dire le nom de la femme que +M. de La Mole aimait. + +-- Et cette femme se nomme? + +-- Cette femme se nomme Marguerite, mon frere, dit la reine de +Navarre en tombant a genoux devant le lit du roi, en prenant sa +main dans les deux siennes, et en appuyant son visage baigne de +larmes sur cette main. + +-- Ma soeur, silence! dit Charles en promenant autour de lui un +regard etincelant sous un sourcil fronce; car, de meme que vous +avez entendu, vous, on pourrait vous entendre a votre tour. + +-- Oh! que m'importe! dit Marguerite en relevant la tete et que le +monde entier n'est-il la pour m'ecouter! devant le monde entier, +je declarerais qu'il est infame d'abuser de l'amour d'un +gentilhomme pour souiller sa reputation d'un soupcon d'assassinat. + +-- Margot, si je te disais que je sais aussi bien que toi ce qui +est et ce qui n'est pas? + +-- Mon frere! + +-- Si je te disais que M. de La Mole est innocent? + +-- Vous le savez? + +-- Si je te disais que je connais le vrai coupable? + +-- Le vrai coupable! s'ecria Marguerite; mais il y a donc eu un +crime commis? + +-- Oui. Volontaire ou involontaire, il y a eu un crime commis. + +-- Sur vous? + +-- Sur moi. + +-- Impossible! + +-- Impossible?... Regarde-moi, Margot. + +La jeune femme regarda son frere et frissonna en le voyant si +pale. + +-- Margot, je n'ai pas trois mois a vivre, dit Charles. + +-- Vous, mon frere! Toi, mon Charles! s'ecria-t-elle. + +-- Margot, je suis empoisonne. Marguerite jeta un cri. + +-- Tais-toi donc, dit Charles; il faut qu'on croie que je meurs +par magie. + +-- Et vous connaissez le coupable? + +-- Je le connais. + +-- Vous avez dit que ce n'est pas La Mole? + +-- Non, ce n'est pas lui. + +-- Ce n'est pas Henri non plus, certainement... Grand Dieu! +serait-ce...? + +-- Qui? + +-- Mon frere... d'Alencon?... murmura Marguerite. + +-- Peut-etre. + +-- Ou bien, ou bien... (Marguerite baissa la voix comme epouvantee +elle meme de ce qu'elle allait dire.) ou bien... notre mere? + +Charles se tut. Marguerite le regarda, lut dans son regard tout ce +qu'elle y cherchait, et tomba toujours a genoux et demi-renversee +sur un fauteuil. + +-- Oh! mon Dieu! mon Dieu! murmura-t-elle, c'est impossible! + +-- Impossible! dit Charles avec un rire strident; il est facheux +que Rene ne soit pas ici, il te raconterait mon histoire. + +-- Lui, Rene? + +-- Oui. Il te raconterait, par exemple, qu'une femme a laquelle il +n'ose rien refuser a ete lui demander un livre de chasse enfoui +dans sa bibliotheque; qu'un poison subtil a ete verse sur chaque +page de ce livre; que le poison, destine a quelqu'un, je ne sais a +qui, est tombe par un caprice du hasard, ou par un chatiment du +ciel, sur une autre personne que celle a qui il etait destine. +Mais en l'absence de Rene, si tu veux voir le livre, il est la, +dans mon cabinet, et, ecrit de la main du Florentin, tu verras que +ce livre, qui contient dans ses feuilles la mort de vingt +personnes encore, a ete donne de sa main a sa compatriote. + +-- Silence, Charles, a ton tour, silence! dit Marguerite. + +-- Tu vois bien maintenant qu'il faut qu'on croie que je meurs par +magie. + +-- Mais c'est inique, mais c'est affreux! grace! grace! vous savez +bien qu'il est innocent. + +-- Oui, je le sais, mais il faut qu'on le croie coupable. Souffre +donc la mort de ton amant; c'est peu pour sauver l'honneur de la +maison de France. Je souffre bien la mort pour que le secret meure +avec moi. + +Marguerite courba la tete, comprenant qu'il n'y avait rien a faire +pour sauver La Mole du cote du roi, et se retira toute pleurante +et n'ayant plus d'espoir qu'en ses propres ressources. + +Pendant ce temps, comme l'avait prevu Charles, Catherine ne +perdait pas une minute, et elle ecrivait au procureur general +Laguesle une lettre dont l'histoire a conserve jusqu'au dernier +mot, et qui jette sur toute cette affaire de sanglantes lueurs: + +"Monsieur le procureur, ce soir on me dit pour certain que La Mole +a fait le sacrilege. En son logis a Paris, on a trouve beaucoup de +mechantes choses, comme des livres et des papiers. Je vous prie +d'appeler le premier president et d'instruire au plus vite +l'affaire de la figure de cire a laquelle ils ont donne un coup au +coeur, et ce, contre le roi[6]. + +" CATHERINE." + + + +XXV +Les boucliers invisibles + + +Le lendemain du jour ou Catherine avait ecrit la lettre qu'on +vient de lire, le gouverneur entra chez Coconnas avec un appareil +des plus imposants: il se composait de deux hallebardiers et de +quatre robes noires. + +Coconnas etait invite a descendre dans une salle ou le procureur +Laguesle et deux juges l'attendaient pour l'interroger selon les +instructions de Catherine. + +Pendant les huit jours qu'il avait passes en prison, Coconnas +avait beaucoup reflechi; sans compter que chaque jour La Mole et +lui, reunis un instant pour les soins de leur geolier qui, sans +leur rien dire, leur avait fait cette surprise que selon toute +probabilite ils ne devaient pas a sa seule philanthropie; sans +compter, disons-nous, que La Mole et lui s'etaient recordes sur la +conduite qu'ils avaient a tenir et qui etait une negation absolue, +il etait donc persuade qu'avec un peu d'adresse son affaire +prendrait la meilleure tournure, les charges n'etaient pas plus +fortes pour eux que pour les autres. Henri et Marguerite n'avaient +fait aucune tentative de fuite, ils ne pouvaient donc etre +compromis dans une affaire ou les principaux coupables etaient +libres. Coconnas ignorait que Henri habitat le meme chateau que +lui, et la complaisance de son geolier lui apprenait qu'au-dessus +de sa tete planaient des protections qu'il appelait ses_ boucliers +invisibles_. + +Jusque-la, les interrogatoires avaient porte sur les desseins du +roi de Navarre, sur les projets de fuite et sur la part que les +deux amis devaient prendre a cette fuite. A tous ces +interrogatoires, Coconnas avait constamment repondu d'une facon +plus que vague et beaucoup plus qu'adroite; il s'appretait encore +a repondre de la meme facon, et d'avance il avait prepare toutes +ses petites reparties, lorsqu'il s'apercut tout a coup que +l'interrogatoire avait change d'objet. + +Il s'agissait d'une ou de plusieurs visites faites a Rene, d'une +ou de plusieurs figures de cire faites a l'instigation de La Mole. + +Coconnas, tout prepare qu'il etait, crut remarquer que +l'accusation perdait beaucoup de son intensite, puisqu'il ne +s'agissait plus, au lieu d'avoir trahi un roi, que d'avoir fait +une statue de reine; encore cette statue etait-elle haute de huit +a dix pouces tout au plus. + +Il repondit donc fort gaiement que ni lui ni son ami ne jouaient +plus depuis longtemps a la poupee, et remarqua avec plaisir que +plusieurs fois ses reponses avaient eu le privilege de faire +sourire ses juges. + +On n'avait pas encore dit en vers: _j'ai ri, me voila desarme; +_mais cela s'etait deja beaucoup dit en prose. Et Coconnas crut +avoir a moitie desarme ses juges parce qu'ils avaient souri. + +Son interrogatoire termine, il remonta donc dans sa chambre si +chantant, si bruyant, que La Mole, pour qui il faisait tout ce +tapage, dut en tirer les plus heureuses consequences. + +On le fit descendre a son tour. La Mole, comme Coconnas, vit avec +etonnement l'accusation abandonner sa premiere voie et entrer dans +une voie nouvelle. On l'interrogea sur ses visites a Rene. Il +repondit qu'il avait ete chez le Florentin une fois seulement. On +lui demanda si cette fois il ne lui avait pas commande une figure +de cire. Il repondit que Rene lui avait montre cette figure toute +faite. On lui demanda si cette figure ne representait pas un +homme. Il repondit qu'elle representait une femme. On lui demanda +si le charme n'avait point pour but de faire mourir cet homme. Il +repondit que le but de ce charme etait de se faire aimer de cette +femme. + +Ces questions furent faites, tournees et retournees de cent facons +differentes; mais a toutes ces questions, sous quelque face +qu'elles lui fussent presentees, La Mole fit constamment les memes +reponses. + +Les juges se regarderent avec une sorte d'indecision, ne sachant +que trop dire ni que faire devant une pareille simplicite, +lorsqu'un billet apporte au procureur general trancha la +difficulte. + +Il etait concu en ces termes: + +"Si l'accuse nie, recourez a la question." C." + +Le procureur mit le billet dans sa poche, sourit a La Mole, et le +congedia poliment. La Mole rentra dans son cachot presque aussi +rassure sinon presque aussi joyeux que Coconnas. + +-- Je crois que tout va bien, dit-il. + +Une heure apres il entendit des pas et vit un billet qui se +glissait sous la porte, sans voir quelle main lui donnait le +mouvement. Il le prit, tout en pensant que la depeche venait, +selon toute probabilite, du guichetier. + +En voyant ce billet, un espoir presque aussi douloureux qu'une +deception lui etait venu au coeur; il esperait que ce billet etait +de Marguerite, dont il n'avait eu aucune nouvelle depuis qu'il +etait prisonnier. Il s'en saisit tout tremblant. L'ecriture +faillit le faire mourir de joie. + +"Courage, disait le billet, je veille." + +-- Ah! si elle veille, s'ecria La Mole en couvrant de baisers ce +papier qu'avait touche une main si chere, si elle veille, je suis +sauve! ... + +Il faut, pour que La Mole comprenne ce billet et pour qu'il ait +foi avec Coconnas dans ce que le Piemontais appelait ses +_boucliers invisibles_, que nous ramenions le lecteur a cette +petite maison, a cette chambre ou tant de scenes d'un bonheur +enivrant, ou tant de parfums, a peine evapores, ou tant de doux +souvenirs, devenus depuis des angoisses, brisaient le coeur d'une +femme a demi renversee sur des coussins de velours. + +-- Etre reine, etre forte, etre jeune, etre riche, etre belle, et +souffrir ce que je souffre! s'ecriait cette femme; oh! c'est +impossible! + +Puis, dans son agitation, elle se levait, marchait, s'arretait +tout a coup, appuyait son front brulant contre quelque marbre +glace, se relevait pale et le visage couvert de larmes, se tordait +les bras avec des cris, et retombait brisee sur quelque fauteuil. + +Tout a coup la tapisserie qui separait l'appartement de la rue +Cloche-Percee de l'appartement de la rue Tizon se souleva; un +fremissement soyeux effleura la boiserie, et la duchesse de Nevers +apparut. + +-- Oh! s'ecria Marguerite, c'est toi! Avec quelle impatience je +t'attendais! Eh bien, quelles nouvelles? + +-- Mauvaises, mauvaises, ma pauvre amie. Catherine pousse elle- +meme l'instruction, et en ce moment encore elle est a Vincennes. + +-- Et Rene? + +-- Il est arrete. + +-- Avant que tu aies pu lui parler? + +-- Oui. + +-- Et nos prisonniers? + +-- J'ai de leurs nouvelles. + +-- Par le guichetier? + +-- Toujours. + +-- Eh bien? + +-- Eh bien, ils communiquent chaque jour ensemble. Avant-hier on +les a fouilles. La Mole a brise ton portrait plutot que de le +livrer. + +-- Ce cher La Mole! + +-- Annibal a ri au nez des inquisiteurs. + +-- Bon Annibal! Mais apres? + +-- On les a interroges ce matin sur la fuite du roi, sur ses +projets de rebellion en Navarre, et ils n'ont rien dit. + +-- Oh! je savais bien qu'ils garderaient le silence; mais ce +silence les tue aussi bien que s'ils parlaient. + +-- Oui, mais nous les sauvons, nous. + +-- Tu as donc pense a notre entreprise? + +-- Je ne me suis occupee que de cela depuis hier. + +-- Eh bien? + +-- Je viens de conclure avec Beaulieu. Ah! ma chere reine, quel +homme difficile et cupide! Cela coutera la vie d'un homme et trois +cent mille ecus. + +-- Tu dis qu'il est difficile et cupide... et cependant il ne +demande que la vie d'un homme et trois cent mille ecus... Mais +c'est pour rien! + +-- Pour rien... trois cent mille ecus! ... Mais tous tes joyaux et +tous les miens n'y suffiraient pas. + +-- Oh! qu'a cela ne tienne. Le roi de Navarre paiera, le duc +d'Alencon paiera, mon frere Charles paiera, ou sinon... + +-- Allons! tu raisonnes comme une folle. Je les ai, les trois cent +mille ecus. + +-- Toi? + +-- Oui, moi. + +-- Et comment te les es-tu procures? + +-- Ah! voila! + +-- C'est un secret? + +-- Pour tout le monde, excepte pour toi. + +-- Oh! mon Dieu! dit Marguerite souriant au milieu de ses larmes, +les aurais-tu voles? + +-- Tu en jugeras. + +-- Voyons. + +-- Tu te rappelles cet horrible Nantouillet? + +-- Le richard, l'usurier? + +-- Si tu veux. + +-- Eh bien? + +-- Eh bien! tant il y a qu'un jour en voyant passer certaine femme +blonde, aux yeux verts, coiffee de trois rubis poses l'un au +front, les deux autres aux tempes, coiffure qui lui va si bien, et +ignorant que cette femme etait une duchesse, ce richard, cet +usurier s'ecria: "Pour trois baisers a la place de ces trois +rubis, je ferais naitre trois diamants de cent mille ecus chacun!" + +-- Eh bien, Henriette? + +-- Eh bien, ma chere, les diamants sont eclos et vendus. + +-- Oh! Henriette! Henriette! murmura Marguerite. + +-- Tiens! s'ecria la duchesse avec un accent d'impudeur naif et +sublime a la fois, qui resume et le siecle et la femme, tiens! +j'aime Annibal, moi! + +-- C'est vrai, dit Marguerite en souriant et en rougissant tout a +la fois, tu l'aimes beaucoup, tu l'aimes trop meme. Et cependant +elle lui serra la main. + +-- Donc, continua Henriette, grace a nos trois diamants les trois +cent mille ecus et l'homme sont prets. + +-- L'homme? quel homme? + +-- L'homme a tuer: tu oublies qu'il faut tuer un homme. + +-- Et tu as trouve l'homme qu'il te fallait? + +-- Parfaitement. + +-- Au meme prix? demanda en souriant Marguerite. + +-- Au meme prix! j'en eusse trouve mille, repondit Henriette. Non, +non; moyennant cinq cents ecus, tout bonnement. + +-- Pour cinq cents ecus tu as trouve un homme qui a consenti a se +faire tuer? + +-- Que veux-tu! il faut bien vivre. + +-- Ma chere amie, je ne te comprends plus. Voyons, parle +clairement; les enigmes prennent trop de temps a deviner dans la +situation ou nous nous trouvons. + +-- Eh bien, ecoute: le geolier auquel est confiee la garde de La +Mole et de Coconnas est un ancien soldat qui sait ce que c'est +qu'une blessure; il veut bien aider a sauver nos amis, mais il ne +veut pas perdre sa place. Un coup de poignard adroitement place +fera l'affaire; nous lui donnerons une recompense, et l'Etat un +dedommagement. De cette facon, le brave homme recevra des deux +mains, et aura renouvele la fable du pelican. + +-- Mais, dit Marguerite, un coup de poignard... + +-- Sois tranquille, c'est Annibal qui le donnera. + +-- Au fait, dit en riant Marguerite, il a donne trois coups tant +d'epee que de poignard a La Mole, et La Mole n'en est pas mort; il +y a donc tout lieu d'esperer. + +-- Mechante! tu meriterais que j'en restasse la. + +-- Oh! non, non, au contraire; dis-moi le reste, je t'en supplie. +Comment les sauverons-nous, voyons? + +-- Eh bien, voici l'affaire: la chapelle est le seul lieu du +chateau ou puissent penetrer les femmes qui ne sont point +prisonnieres. On nous fait cacher derriere l'autel: sous la nappe +de l'autel, ils trouvent deux poignards. La porte de la sacristie +est ouverte d'avance; Coconnas frappe son geolier qui tombe et +fait semblant d'etre mort; nous apparaissons, nous jetons chacune +un manteau sur les epaules de nos amis; nous fuyons avec eux par +la petite porte de la sacristie, et comme nous avons le mot +d'ordre, nous sortons sans empechement. + +-- Et une fois sortis? + +-- Deux chevaux les attendent a la porte; ils sautent dessus, +quittent l'Ile-de-France et gagnent la Lorraine, d'ou de temps en +temps ils reviennent incognito. + +-- Oh! tu me rends la vie, dit Marguerite. Ainsi nous les +sauverons? + +-- J'en repondrais presque. + +-- Et cela bientot? + +-- Dame! dans trois ou quatre jours; Beaulieu nous previendra. + +-- Mais si l'on te reconnait dans les environs de Vincennes, cela +peut faire du tort a notre projet. + +-- Comment veux-tu que l'on me reconnaisse? Je sors en religieuse +avec une coiffe, grace a laquelle on ne me voit pas meme le bout +du nez. + +-- C'est que nous ne pouvons prendre trop de precautions. + +-- Je le sais bien, mordi! comme dirait le pauvre Annibal. + +-- Et le roi de Navarre, t'en es-tu informee? + +-- Je n'ai eu garde d'y manquer. + +-- Eh bien? + +-- Eh bien, il n'a jamais ete si joyeux, a ce qu'il parait; il +rit, il chante, il fait bonne chere, et ne demande qu'une chose, +c'est d'etre bien garde. + +-- Il a raison. Et ma mere? + +-- Je te l'ai dit, elle pousse tant qu'elle peut le proces. + +-- Oui, mais elle ne se doute de rien relativement a nous? + +-- Comment voudrais-tu qu'elle se doutat de quelque chose? Tous +ceux qui sont du secret ont interet a le garder. Ah! j'ai su +qu'elle avait fait dire aux juges de Paris de se tenir prets. + +-- Agissons vite, Henriette. Si nos pauvres captifs changeaient de +prison, tout serait a recommencer. + +-- Sois tranquille, je desire autant que toi de les voir dehors. + +-- Oh! oui, je le sais bien, et merci, merci cent fois de ce que +tu fais pour en arriver la. + +-- Adieu, Marguerite, adieu. Je me remets en campagne. + +-- Et tu es sure de Beaulieu? + +-- Je l'espere. + +-- Du guichetier? + +-- Il a promis. + +-- Des chevaux? + +-- Ils seront les meilleurs de l'ecurie du duc de Nevers. + +-- Je t'adore, Henriette. Et Marguerite se jeta au cou de son +amie, apres quoi les deux femmes se separerent, se promettant de +se revoir le lendemain et tous les jours au meme lieu et a la meme +heure. C'etaient ces deux creatures charmantes et devouees que +Coconnas appelait avec une si saine raison ses boucliers +invisibles. + + + +XXVI +Les juges + + +-- Eh bien, mon brave ami, dit Coconnas a La Mole, lorsque les +deux compagnons se retrouverent ensemble a la suite de +l'interrogatoire ou, pour la premiere fois, il avait ete question +de la figure de cire, il me semble que tout marche a ravir et que +nous ne tarderons pas a etre abandonnes des juges, ce qui est un +diagnostic tout oppose a celui de l'abandon des medecins; car +lorsque le medecin abandonne le malade, c'est qu'il ne peut plus +le sauver; mais, tout au contraire, quand le juge abandonne +l'accuse, c'est qu'il perd l'espoir de lui faire couper la tete. + +-- Oui, dit La Mole; il me semble meme qu'a cette politesse, a +cette facilite des geoliers, a l'elasticite des portes, je +reconnais nos nobles amies; mais je ne reconnais pas +M. de Beaulieu, a ce qu'on m'avait dit, du moins. + +-- Je le reconnais bien, moi, dit Coconnas; seulement cela coutera +cher; mais, baste! l'une est princesse, l'autre est reine; elles +sont riches toutes deux, et jamais elles n'auront occasion de +faire un si bon emploi de leur argent. Maintenant, recapitulons +bien notre lecon: on nous mene a la chapelle, on nous laisse la +sous la garde de notre guichetier, nous trouvons a l'endroit +indique chacun un poignard; je pratique un trou dans le ventre de +notre guide... + +-- Oh! non, pas dans le ventre, tu lui volerais ses cinq cents +ecus; dans le bras. + +-- Ah! oui, dans le bras ce serait le perdre, pauvre cher homme! +on verrait bien qu'il y a mis de la complaisance, et moi aussi. +Non, non, dans le cote droit, en glissant adroitement le long des +cotes: c'est un coup vraisemblable et innocent. + +-- Allons, va pour celui-la; ensuite... + +-- Ensuite tu barricades la grande porte avec des bancs tandis que +nos deux princesses s'elancent de l'autel ou elles sont cachees et +que Henriette ouvre la petite porte. Ah! ma foi! je l'aime +aujourd'hui Henriette, il faut qu'elle m'ait fait quelque +infidelite pour que cela me reprenne ainsi. + +-- Et puis, dit La Mole avec cette voix fremissante qui passe +comme une musique a travers les levres, et puis nous gagnons les +bois. Un bon baiser donne a chacun de nous nous fait joyeux et +forts. Nous vois-tu, Annibal, penches sur nos chevaux rapides et +le coeur doucement oppresse? Oh! la bonne chose que la peur! La +peur en plein air, lorsqu'on a sa bonne epee nue au flanc, +lorsqu'on crie hourra au coursier qu'on aiguillonne de l'eperon, +et qui a chaque hourra bondit et vole. + +-- Oui, dit Coconnas, mais la peur entre quatre murs, qu'en dis- +tu, La Mole? Moi, je puis en parler, car j'ai eprouve quelque +chose comme cela. Quand ce visage bleme de Beaulieu est entre pour +la premiere fois dans ma chambre, derriere lui dans l'ombre +brillaient des pertuisanes et retentissait un sinistre bruit de +fer heurte contre du fer. Je te jure que j'ai pense tout aussitot +au duc d'Alencon, et que je m'attendais a voir apparaitre sa +vilaine face entre deux vilaines tetes de hallebardiers. J'ai ete +trompe et ce fut ma seule consolation; mais je n'ai pas tout +perdu: la nuit venue, j'en ai reve. + +-- Ainsi, dit La Mole, qui suivait sa pensee souriante sans +accompagner son ami dans les excursions que faisait la sienne aux +champs du fantastique, ainsi elles ont tout prevu, meme le lieu de +notre retraite. Nous allons en Lorraine, cher ami. En verite, +j'eusse mieux aime aller en Navarre; en Navarre, j'etais chez +elle, mais la Navarre est trop loin, Nancy vaut mieux; d'ailleurs, +la, nous ne serons qu'a quatre-vingts lieues de Paris. Sais-tu un +regret que j'emporte, Annibal, en sortant d'ici? + +-- Ah! ma foi, non... par exemple. Quant a moi, j'avoue que j'y +laisse tous les miens. + +-- Eh bien, c'est de ne pouvoir emmener avec nous le digne geolier +au lieu de... + +-- Mais il ne voudrait pas, dit Coconnas, il y perdrait trop: +songe donc, cinq cents ecus de nous, une recompense du +gouvernement, de l'avancement peut-etre; comme il vivra heureux ce +gaillard-la, quand je l'aurai tue! ... Mais qu'as-tu donc? + +-- Rien! Une idee qui me passe par l'esprit. + +-- Elle n'est pas drole, a ce qu'il parait, car tu palis +affreusement. + +-- C'est que je me demande pourquoi on nous menerait a la +chapelle. + +-- Tiens! dit Coconnas, pour faire nos paques. Voila le moment, ce +me semble. + +-- Mais, dit La Mole, on ne conduit a la chapelle que les +condamnes a mort ou les tortures. + +-- Oh! oh! fit Coconnas en palissant legerement a son tour, ceci +merite attention. Interrogeons sur ce point le brave homme que je +dois eventrer incessamment. Eh! porte-clefs, mon ami! + +-- Monsieur m'appelle! dit le geolier qui faisait le guet sur les +premieres marches de l'escalier. + +-- Oui, viens ca. + +-- Me voici. + +-- Il est convenu que c'est de la chapelle que nous nous +sauverons, n'est-ce pas? + +-- Chut! dit le porte-clefs en regardant avec effroi autour de +lui. + +-- Sois tranquille, personne ne nous ecoute. + +-- Oui, monsieur, c'est de la chapelle. + +-- On nous y conduira donc a la chapelle? + +-- Sans doute, c'est l'usage. + +-- C'est l'usage? + +-- Oui, apres toute condamnation a mort, c'est l'usage de +permettre que le condamne passe la nuit dans la chapelle. + +Coconnas et La Mole tressaillirent et se regarderent en meme +temps. + +-- Vous croyez donc que nous serons condamnes a mort? + +-- Sans doute... mais vous aussi, vous le croyiez. + +-- Comment! nous aussi, dit La Mole. + +-- Certainement... si vous ne le croyiez pas, vous n'auriez pas +tout prepare pour votre fuite. + +-- Sais-tu que c'est plein de sens ce qu'il dit la! fit Coconnas a +La Mole. + +-- Oui... ce que je sais aussi, maintenant du moins, c'est que +nous jouons gros jeu, a ce qu'il parait. + +-- Et moi donc! dit le guichetier, croyez-vous que je ne risque +rien?... Si dans un moment d'emotion monsieur allait se tromper de +cote! ... + +-- Eh! mordi! je voudrais etre a ta place, dit lentement Coconnas, +et ne pas avoir affaire a d'autres mains qu'a cette main, a +d'autre fer que celui qui te touchera. + +-- Condamnes a mort! murmura La Mole, mais c'est impossible! + +-- Impossible! dit naivement le guichetier, et pourquoi? + +-- Chut! dit Coconnas, je crois que l'on ouvre la porte d'en bas. + +-- En effet, reprit vivement le geolier; rentrez, messieurs! +rentrez! + +-- Et quand croyez-vous que le jugement ait lieu? demanda La Mole. + +-- Demain au plus tard. Mais soyez tranquilles, les personnes qui +doivent etre prevenues le seront. + +-- Alors embrassons-nous et faisons nos adieux a ces murs. + +Les deux amis se jeterent dans les bras l'un de l'autre, et +rentrerent chacun dans sa chambre, La Mole soupirant, Coconnas +chantonnant. + +Il ne se passa rien de nouveau jusqu'a sept heures du soir. La +nuit descendit sombre et pluvieuse sur le donjon de Vincennes, une +vraie nuit d'evasion. On apporta le repas du soir de Coconnas, +lequel soupa avec son appetit ordinaire, tout en songeant au +plaisir qu'il aurait a etre mouille par cette pluie qui fouettait +les murailles, et deja il se preparait a s'endormir au murmure +sourd et monotone du vent, quand il lui sembla que ce vent, qu'il +ecoutait parfois avec un sentiment de melancolie qu'il n'avait +jamais eprouve avant qu'il fut en prison, sifflait plus +etrangement que d'habitude sous toutes les portes, et que le poele +ronflait avec plus de rage qu'a l'ordinaire. Ce phenomene avait +lieu chaque fois qu'on ouvrait un des cachots de l'etage superieur +et surtout celui d'en face. C'est a ce bruit qu'Annibal +reconnaissait toujours que le geolier allait venir, attendu que ce +bruit indiquait qu'il sortait de chez La Mole. + +Cependant cette fois, Coconnas demeura inutilement le cou tendu et +l'oreille au guet. + +Le temps s'ecoula, personne ne vint. + +-- C'est etrange, dit Coconnas, on a ouvert chez La Mole et l'on +n'ouvre pas chez moi. La Mole aurait-il appele? serait-il malade? +que veut dire cela? + +Tout est soupcon et inquietude comme tout est joie et espoir pour +un prisonnier. Une demi-heure s'ecoula, puis une heure, puis une +heure et demie. Coconnas commencait a s'endormir de depit, quand +le bruit de la serrure le fit bondir. + +-- Oh! oh! dit-il, est-ce deja l'heure du depart et va-t-on nous +conduire a la chapelle sans etre condamnes? Mordi! ce serait un +plaisir de fuir par une nuit pareille, il fait noir comme dans un +four; pourvu que les chevaux ne soient point aveugles! + +Il se preparait a questionner gaiement le porte-clefs, quand il +vit celui-ci appliquer son doigt sur les levres en roulant des +yeux tres eloquents. + +En effet, derriere le geolier on entendait du bruit et l'on +apercevait des ombres. + +Tout a coup, au milieu de l'obscurite, il distingua deux casques +sur chacun desquels la chandelle fumeuse envoya une paillette +d'or. + +-- Oh! oh! demanda-t-il a demi-voix, qu'est-ce que c'est que cet +appareil sinistre? ou allons-nous donc? + +Le geolier ne repondit que par un soupir qui ressemblait fort a un +gemissement. + +-- Mordi! murmura Coconnas, quelle peste d'existence! toujours des +extremes, jamais de terre ferme: on barbote dans cent pieds d'eau, +ou l'on plane au-dessus des nuages, pas de milieu. Voyons, ou +allons-nous? + +-- Suivez les hallebardiers, monsieur, dit une voix grasseyante +qui fit connaitre a Coconnas que les soldats qu'il avait entrevus +etaient accompagnes d'un huissier quelconque. + +-- Et M. de La Mole, demanda le Piemontais, ou est-il? que +devient-il? + +-- Suivez les hallebardiers, repeta la meme voix grasseyante sur +le meme ton. + +Il fallait obeir. Coconnas sortit de sa chambre, et apercut +l'homme noir dont la voix lui avait ete si desagreable. C'etait un +petit greffier bossu, et qui sans doute s'etait fait homme de robe +pour qu'on ne s'apercut point qu'il etait bancal en meme temps. + +Il descendit lentement l'escalier en spirale. Au premier etage, +les gardes s'arreterent. + +-- C'est beaucoup descendre, murmura Coconnas, mais pas encore +assez. + +La porte s'ouvrit. Coconnas avait un regard de lynx et un flair de +limier; il flaira les juges, et vit dans l'ombre une silhouette +d'homme aux bras nus qui lui fit monter la sueur au front. Il n'en +prit pas moins la mine la plus souriante, pencha la tete a gauche, +selon le code des grands airs a la mode a cette epoque, et, le +poing sur la hanche, entra dans la salle. + +On leva une tapisserie, et Coconnas apercut effectivement des +juges et des greffiers. + +A quelques pas de ces juges et de ces greffiers, La Mole etait +assis sur un banc. + +Coconnas fut conduit devant un tribunal. Arrive en face des juges, +Coconnas s'arreta, salua La Mole d'un signe de tete et d'un +sourire, puis il attendit. + +-- Comment vous nommez-vous, monsieur? lui demanda le president. + +-- Marc-Annibal de Coconnas, repondit le gentilhomme avec une +grace parfaite, comte de Montpantier, Chenaux et autres lieux; +mais on connait nos qualites, je presume. + +-- Ou etes-vous ne? + +-- A Saint-Colomban, pres de Suze. + +-- Quel age avez-vous? + +-- Vingt-sept ans et trois mois. + +-- Bien, dit le president. + +-- Il parait que cela lui fit plaisir, murmura Coconnas. + +-- Maintenant, dit le president apres un moment de silence qui +donna au greffier le temps d'ecrire les reponses de l'accuse, quel +etait votre but en quittant la maison de M. d'Alencon? + +-- De me reunir a M. de La Mole, mon ami, que voila, et qui, +lorsque je la quittai, moi, l'avait deja quittee depuis quelques +jours. + +-- Que faisiez-vous a la chasse ou vous futes arrete? + +-- Mais, repondit Coconnas, je chassais. + +-- Le roi etait aussi a cette chasse, et il y ressentit les +premieres atteintes du mal dont il souffre en ce moment. + +-- Quant a ceci, je n'etais pas pres du roi, et je ne puis rien +dire. J'ignorais meme qu'il fut atteint d'un mal quelconque. Les +juges se regarderent avec un sourire d'incredulite. + +-- Ah! vous l'ignoriez? dit le president. + +-- Oui, monsieur, et j'en suis fache. Quoique le roi de France ne +soit pas mon roi, j'ai beaucoup de sympathie pour lui. + +-- Vraiment? + +-- Parole d'honneur! Ce n'est pas comme pour son frere le duc +d'Alencon. Celui-la, je l'avoue... + +-- Il ne s'agit point ici du duc d'Alencon, monsieur, mais de Sa +Majeste. + +-- Eh bien, je vous ai deja dit que j'etais son tres humble +serviteur, repondit Coconnas en se dandinant avec une adorable +insolence. + +-- Si vous etes en effet son serviteur, comme vous le pretendez, +monsieur, voulez-vous nous dire ce que vous savez d'une certaine +statue magique? + +-- Ah! bon! nous revenons a l'histoire de la statue, a ce qu'il +parait? + +-- Oui, monsieur, cela vous deplait-il? + +-- Non point, au contraire; j'aime mieux cela. Allez. + +-- Pourquoi cette statue se trouvait-elle chez M. de La Mole? + +-- Chez M. de La Mole, cette statue? Chez Rene, vous voulez dire. + +-- Vous reconnaissez donc qu'elle existe? + +-- Dame! si on me la montre. + +-- La voici. Est-ce celle que vous connaissez? + +-- Tres bien. + +-- Greffier, dit le president, ecrivez que l'accuse reconnait la +statue pour l'avoir vue chez M. de La Mole. + +-- Non pas, non pas, dit Coconnas, ne confondons point: pour +l'avoir vue chez Rene. + +-- Chez Rene, soit! Quel jour? + +-- Le seul jour ou nous y avons ete, M. de La Mole et moi. + +-- Vous avouez donc que vous avez ete chez Rene avec M. de La +Mole? + +-- Ah! ca! est-ce que je m'en suis jamais cache? + +-- Greffier, ecrivez que l'accuse avoue avoir ete chez Rene pour +faire des conjurations. + +-- Hola, he! tout beau, tout beau, monsieur le president. Moderez +votre enthousiasme, je vous prie: je n'ai pas dit un mot de tout +cela. + +-- Vous niez que vous avez ete chez Rene pour faire des +conjurations? + +-- Je le nie. La conjuration s'est faite par accident, mais sans +premeditation. + +-- Mais elle a eu lieu? + +-- Je ne puis nier qu'il se soit fait quelque chose qui +ressemblait a un charme. + +-- Greffier, ecrivez que l'accuse avoue qu'il s'est fait chez Rene +un charme contre la vie du roi. + +-- Comment! contre la vie du roi! C'est un infame mensonge. Il ne +s'est jamais fait de charme contre la vie du roi. + +-- Vous le voyez, messieurs, dit La Mole. + +-- Silence! fit le president. Puis se retournant vers le greffier: +-- Contre la vie du roi, continua-t-il. Y etes-vous? + +-- Mais non, mais non, dit Coconnas. D'ailleurs la statue n'est +pas une statue d'homme, mais de femme. + +-- Eh bien, messieurs, que vous avais-je dit? reprit La Mole. + +-- Monsieur de la Mole, dit le president, vous repondrez quand +nous vous interrogerons; mais n'interrompez pas l'interrogatoire +des autres. + +-- Ainsi, vous dites que c'est une femme? + +-- Sans doute, je le dis. + +-- Pourquoi alors a-t-elle une couronne et un manteau royal? + +-- Pardieu! dit Coconnas, c'est bien simple; parce que c'etait... +La Mole se leva et mit un doigt sur sa bouche. + +-- C'est juste, dit Coconnas; qu'allais-je donc raconter, moi, +comme si cela regardait ces messieurs! + +-- Vous persistez a dire que cette statue est une statue de femme? + +-- Oui, certainement, je persiste. + +-- Et vous refusez de dire quelle est cette femme? + +-- Une femme de mon pays, dit La Mole, que j'aimais et dont je +voulais etre aime. + +-- Ce n'est pas vous qu'on interroge, monsieur de la Mole, s'ecria +le president; taisez-vous donc, ou l'on vous baillonnera. + +-- ... Baillonnera! dit Coconnas; comment dites-vous cela, +monsieur de la robe noire? On baillonnera mon ami! ... un +gentilhomme! Allons donc! + +-- Faites entrer Rene, dit le procureur general Laguesle. + +-- Oui, faites entrer Rene, dit Coconnas, faites; nous allons voir +un peu qui a raison, ici, de vous trois ou de nous deux. + +Rene entra pale, vieilli, presque meconnaissable pour les deux +amis, courbe sous le poids du crime qu'il allait commettre, bien +plus que de ceux qu'il avait commis. + +-- Maitre Rene, dit le juge, reconnaissez-vous les deux accuses +ici presents? + +-- Oui, monsieur, repondit Rene d'une voix qui trahissait son +emotion. + +-- Pour les avoir vus ou? + +-- En plusieurs lieux, et notamment chez moi. + +-- Combien de fois ont-ils ete chez vous? + +-- Une seule. + +A mesure que Rene parlait, la figure de Coconnas s'epanouissait. +Le visage de La Mole, au contraire, demeurait grave comme s'il +avait eu un pressentiment. + +-- Et a quelle occasion ont-ils ete chez vous? Rene sembla hesiter +un moment. + +-- Pour me commander une figure de cire, dit-il. + +-- Pardon, pardon, maitre Rene, dit Coconnas, vous faites une +petite erreur. + +-- Silence! dit le president. Puis se retournant vers Rene: Cette +figurine, continua-t-il, est-elle une figure d'homme ou de femme? + +-- D'homme, repondit Rene. + +Coconnas bondit comme s'il eut recu une commotion electrique. + +-- D'homme! dit-il. + +-- D'homme, repeta Rene, mais d'une voix si faible qu'a peine le +president l'entendit. + +-- Et pourquoi cette statue d'homme a-t-elle un manteau sur les +epaules et une couronne sur la tete? + +-- Parce que cette statue represente un roi. + +-- Infame menteur! cria Coconnas exaspere. + +-- Tais-toi, Coconnas, tais-toi, interrompit La Mole, laisse dire +cet homme, chacun est maitre de perdre son ame. + +-- Mais non pas le corps des autres, mordi! + +-- Et que voulait dire cette aiguille d'acier que la statue avait +dans le coeur, avec la lettre M ecrite sur une petite banniere? + +-- L'aiguille simulait l'epee ou le poignard, la lettre M veut +dire MORT. + +Coconnas fit un mouvement pour etrangler Rene, quatre gardes le +retinrent. + +-- C'est bien, dit le procureur Laguesle, le tribunal est +suffisamment renseigne. Reconduisez les prisonniers dans les +chambres d'attente. + +-- Mais, s'ecriait Coconnas, il est impossible de s'entendre +accuser de pareilles choses sans protester. + +-- Protestez, monsieur, on ne vous en empeche pas. Gardes, vous +avez entendu? Les gardes s'emparerent des deux accuses et les +firent sortir, La Mole par une porte, Coconnas par l'autre. + +Puis le procureur fit signe a cet homme que Coconnas avait apercu +dans l'ombre et lui dit: + +-- Ne vous eloignez pas, maitre, vous aurez de la besogne cette +nuit. + +-- Par lequel commencerai-je, monsieur? demanda l'homme en mettant +respectueusement le bonnet a la main. + +-- Par celui-ci, dit le president en montrant La Mole qu'on +apercevait encore comme une ombre entre les deux gardes. + +Puis s'approchant de Rene, qui etait reste debout et tremblant en +attendant a son tour qu'on le reconduisit au Chatelet ou il etait +enferme: + +-- Bien, monsieur, lui dit-il, soyez tranquille, la reine et le +roi sauront que c'est a vous qu'ils auront du de connaitre la +verite. + +Mais au lieu de lui rendre de la force, cette promesse parut +atterrer Rene, et il ne repondit qu'en poussant un profond soupir. + + + +XXVII +La torture du brodequin + + +Ce fut seulement lorsqu'on l'eut reconduit dans son nouveau cachot +et qu'on eut referme la porte derriere lui, que Coconnas, +abandonne a lui-meme et cessant d'etre soutenu par la lutte avec +les juges et par sa colere contre Rene, commenca la serie de ses +tristes reflexions. + +-- Il me semble, se dit-il a lui-meme, que cela tourne au plus +mal, et qu'il serait temps d'aller un peu a la chapelle. Je me +defie des condamnations a mort; car incontestablement on s'occupe +de nous condamner a mort a cette heure. Je me defie surtout des +condamnations a mort qui se prononcent dans le huis clos d'un +chateau fort devant des figures aussi laides que toutes ces +figures qui m'entouraient. On veut serieusement nous couper la +tete, hum! hum! ... Je reviens donc a ce que je disais, il serait +temps d'aller a la chapelle. + +Ces mots prononces a demi-voix furent suivis d'un silence, et ce +silence fut interrompu par un bruit sourd, etouffe, lugubre, et +qui n'avait rien d'humain; ce cri sembla percer la muraille +epaisse et vint vibrer sur le fer de ses barreaux. + +Coconnas frissonna malgre lui: et cependant c'etait un homme si +brave que chez lui la valeur ressemblait a l'instinct des betes +feroces; Coconnas demeura immobile a l'endroit ou il avait entendu +la plainte, doutant qu'une pareille plainte put etre prononcee par +un etre humain, et la prenant pour le gemissement du vent dans les +arbres, ou pour un de ces mille bruits de la nuit qui semblent +descendre ou monter des deux mondes inconnus entre lesquels tourne +notre monde; alors une seconde plainte, plus douloureuse, plus +profonde, plus poignante encore que la premiere, parvint a +Coconnas, et cette fois, non seulement il distingua bien +positivement l'expression de la douleur dans la voix humaine, mais +encore il crut reconnaitre dans cette voix celle de La Mole. + +A cette voix, le Piemontais oublia qu'il etait retenu par deux +portes, par trois grilles et par une muraille epaisse de douze +pieds; il s'elanca de tout son poids contre cette muraille comme +pour la renverser et voler au secours de la victime en s'ecriant: + +-- On egorge donc quelqu'un ici? Mais il rencontra sur son chemin +le mur auquel il n'avait pas pense, et il tomba froisse du choc +contre un banc de pierre sur lequel il s'affaissa. Ce fut tout. + +-- Oh! ils l'ont tue! murmura-t-il; c'est abominable! Mais c'est +qu'on ne peut se defendre ici... rien, pas d'armes. Il etendit les +mains autour de lui. + +-- Ah! cet anneau de fer, s'ecria-t-il, je l'arracherai, et +malheur a qui m'approchera! + +Coconnas se releva, saisit l'anneau de fer, et d'une premiere +secousse l'ebranla si violemment, qu'il etait evident qu'avec deux +secousses pareilles il le descellerait. + +Mais soudain la porte s'ouvrit et une lumiere produite par deux +torches envahit le cachot. + +-- Venez, monsieur, lui dit la meme voix grasseyante qui lui avait +ete deja si particulierement desagreable, et qui, pour se faire +entendre cette fois trois etages au-dessous, ne lui parut pas +avoir acquis le charme qui lui manquait; venez, monsieur, la cour +vous attend. + +-- Bon, dit Coconnas lachant son anneau, c'est mon arret que je +vais entendre, n'est-ce pas? + +-- Oui, monsieur. + +-- Oh! je respire; marchons, dit-il. Et il suivit l'huissier, qui +marchait devant lui de son pas compasse et tenant sa baguette +noire. Malgre la satisfaction qu'il avait temoignee dans un +premier mouvement, Coconnas jetait, tout en marchant, un regard +inquiet a droite et a gauche, devant et derriere. + +-- Oh! oh! murmura-t-il, je n'apercois pas mon digne geolier; +j'avoue que sa presence me manque. + +On entra dans la salle que venaient de quitter les juges, et ou +demeurait seul debout un homme que Coconnas reconnut pour le +procureur general, qui avait plusieurs fois, dans le cours de +l'interrogatoire, porte la parole, et toujours avec une animosite +facile a reconnaitre. + +En effet, c'etait celui a qui Catherine, tantot par lettre, tantot +de vive voix, avait particulierement recommande le proces. + +Un rideau leve laissait voir le fond de cette chambre, et cette +chambre, dont les profondeurs se perdaient dans l'obscurite, avait +dans ses parties eclairees un aspect si terrible que Coconnas +sentit que les jambes lui manquaient et s'ecria: + +-- Oh! mon Dieu! Ce n'etait pas sans cause que Coconnas avait +pousse ce cri de terreur. Le spectacle etait en effet des plus +lugubres. La salle, cachee pendant l'interrogatoire par ce rideau, +qui etait leve maintenant, apparaissait comme le vestibule de +l'enfer. Au premier plan on voyait un chevalet de bois garni de +cordes, de poulies et d'autres accessoires tortionnaires. Plus +loin flambait un brasier qui refletait ses lueurs rougeatres sur +tous les objets environnants, et qui assombrissait encore la +silhouette de ceux qui se trouvaient entre Coconnas et lui. Contre +une des colonnes qui soutenaient la voute, un homme immobile comme +une statue se tenait debout une corde a la main. On eut dit qu'il +etait de la meme pierre que la colonne a laquelle il adherait. Sur +les murs au-dessus des bancs de gres, entre des anneaux de fer, +pendaient des chaines et reluisaient des lames. + +-- Oh! murmura Coconnas, la salle de la torture toute preparee et +qui semble ne plus attendre que le patient! Qu'est-ce que cela +signifie? + +-- A genoux, Marc-Annibal Coconnas, dit une voix qui fit relever +la tete du gentilhomme, a genoux pour entendre l'arret qui vient +d'etre rendu contre vous! + +C'etait une de ces invitations contre lesquelles toute la personne +d'Annibal reagissait instinctivement. + +Mais comme elle etait en train de reagir, deux hommes appuyerent +leurs mains sur son epaule d'une facon si inattendue et surtout si +pesante, qu'il tomba les deux genoux sur la dalle. + +La voix continua: + +"Arret rendu par la cour seant au donjon de Vincennes contre Marc- +Annibal de Coconnas, atteint et convaincu du crime de lese- +majeste, de tentative d'empoisonnement, de sortilege et de magie +contre la personne du roi, du crime de conspiration contre la +surete de l'Etat, comme aussi pour avoir entraine, par ses +pernicieux conseils, un prince du sang a la rebellion..." + +A chacune de ces imputations, Coconnas avait hoche la tete en +battant la mesure comme font les ecoliers indociles. + +Le juge continua: + +"En consequence de quoi, sera ledit Marc-Annibal de Coconnas +conduit de la prison a la place Saint-Jean-en-Greve pour y etre +decapite; ses biens seront confisques, ses hautes futaies coupees +a la hauteur de six pieds, ses chateaux ruines, et en l'air un +poteau plante avec une plaque de cuivre qui constatera le crime et +le chatiment..." + +-- Pour ma tete, dit Coconnas, je crois bien qu'on la tranchera, +car elle est en France et fort aventuree meme. Quant a mes bois de +haute futaie, et quant a mes chateaux je defie toutes les scies et +toutes les pioches du royaume tres chretien de mordre dedans. + +-- Silence! fit le juge. Et il continua: "De plus sera ledit +Coconnas..." + +-- Comment! interrompit Coconnas, il me sera fait quelque chose +encore apres la decapitation? Oh! oh! cela me parait bien severe. + +-- Non, monsieur, dit le juge: avant... + +Et il reprit: + +"Et sera de plus ledit Coconnas, avant l'execution du jugement, +applique a la question extraordinaire qui est des dix coins." + +Coconnas bondit, foudroyant le juge d'un regard etincelant. + +-- Et pour quoi faire? s'ecria-t-il, ne trouvant pas d'autres mots +que cette naivete pour exprimer la foule de pensees qui venaient +de surgir dans son esprit. + +En effet, cette torture etait pour Coconnas le renversement +complet de ses esperances; il ne serait conduit a la chapelle +qu'apres la torture, et de cette torture on mourait souvent; on en +mourait d'autant mieux qu'on etait plus brave et plus fort, car +alors on regardait comme une lachete d'avouer; et tant qu'on +n'avouait pas, la torture continuait, et non seulement continuait, +mais redoublait de force. + +Le juge se dispensa de repondre a Coconnas, la suite de l'arret +repondant pour lui; seulement il continua: "Afin de le forcer +d'avouer ses complices, complots et machinations dans le detail." + +-- Mordi! s'ecria Coconnas, voila ce que j'appelle une infamie; +voila ce que j'appelle bien plus qu'une infamie, voila ce que +j'appelle une lachete. + +Accoutume aux coleres des victimes, coleres que la souffrance +calme en les changeant en larmes, le juge impassible ne fit qu'un +seul geste. + +Coconnas, saisi par les pieds et par les epaules, fut renverse, +emporte, couche et attache sur le lit de la question avant d'avoir +pu regarder meme ceux qui lui faisaient cette violence. + +-- Miserables! hurlait Coconnas, secouant dans un paroxysme de +fureur le lit et les treteaux de maniere a faire reculer les +tourmenteurs eux-memes; miserables! torturez-moi, brisez-moi, +mettez-moi en morceaux, vous ne saurez rien, je vous le jure! Ah! +vous croyez que c'est avec des morceaux de bois ou avec des +morceaux de fer qu'on fait parler un gentilhomme de mon nom! +Allez, allez, je vous en defie. + +-- Preparez-vous a ecrire, greffier, dit le juge. + +-- Oui, prepare-toi! hurla Coconnas, et si tu ecris tout ce que je +vais vous dire a tous, infames bourreaux, tu auras de l'ouvrage. +Ecris, ecris. + +-- Voulez-vous faire des revelations? dit le juge de sa meme voix +calme. + +-- Rien, pas un mot; allez au diable! + +-- Vous reflechirez, monsieur, pendant les preparatifs. Allons, +maitre, ajustez les bottines a monsieur. + +A ces mots, l'homme qui etait reste debout et immobile jusque-la, +les cordes a la main, se detacha de la colonne, et d'un pas lent +s'approcha de Coconnas, qui se retourna de son cote pour lui faire +la grimace. + +C'etait maitre Caboche, le bourreau de la prevote de Paris. + +Un douloureux etonnement se peignit sur les traits de Coconnas, +qui, au lieu de crier et de s'agiter, demeura immobile et ne +pouvant detacher ses yeux du visage de cet ami oublie qui +reparaissait en un pareil moment. + +Caboche, sans qu'un seul muscle de son visage fut agite, sans +qu'il parut avoir jamais vu Coconnas autre part que sur le +chevalet, lui introduisit deux planches entre les jambes, lui +placa deux autres planches pareilles en dehors des jambes, et +ficela le tout avec la corde qu'il tenait a la main. + +C'etait cet appareil qu'on appelait les brodequins. + +Pour la question ordinaire, on enfoncait six coins entre les deux +planches, qui en s'ecartant broyaient les chairs. + +Pour la question extraordinaire, on enfoncait dix coins, et alors +les planches, non seulement broyaient les chairs, mais faisaient +eclater les os. + +L'operation preliminaire terminee, maitre Caboche introduisit +l'extremite du coin entre les deux planches; puis, son maillet a +la main, agenouille sur un seul genou, il regarda le juge. + +-- Voulez-vous parler? demanda celui-ci. + +-- Non, repondit resolument Coconnas, quoiqu'il sentit la sueur +perler sur son front et ses cheveux se dresser sur sa tete. + +-- En ce cas, allez, dit le juge, premier coin de l'ordinaire. +Caboche leva son bras arme d'un lourd maillet et assena un coup +terrible sur le coin, qui rendit un son mat. + +Le chevalet trembla. + +Coconnas ne laissa point echapper une plainte a ce premier coin, +qui, d'ordinaire, faisait gemir les plus resolus. Il y eut meme +plus: la seule expression qui se peignit sur son visage fut celle +d'un indicible etonnement. Il regarda avec des yeux stupefaits +Caboche, qui, le bras leve, a demi retourne vers le juge, +s'appretait a redoubler. + +-- Quelle etait votre intention en vous cachant dans la foret? +demanda le juge. + +-- De nous asseoir a l'ombre, repondit Coconnas. + +-- Allez, dit le juge. Caboche appliqua un second coup, qui +resonna comme le premier. Mais pas plus qu'au premier coup +Coconnas ne sourcilla, et son oeil continua de regarder le +bourreau avec la meme expression. Le juge fronca le sourcil. + +-- Voila un chretien bien dur, murmura-t-il; le coin est-il entre +jusqu'au bout, maitre? + +Caboche se baissa comme pour examiner; mais en se baissant il dit +tout bas a Coconnas: + +-- Mais criez donc, malheureux! Puis se relevant: + +-- Jusqu'au bout, monsieur, dit-il. + +-- Second coin de l'ordinaire, reprit froidement le juge. Les +quatre mots de Caboche expliquaient tout a Coconnas. Le digne +bourreau venait de rendre _a son ami_ le plus grand service qui se +puisse rendre de bourreau a gentilhomme. Il lui epargnait plus que +la douleur, il lui epargnait la honte des aveux, en lui enfoncant +entre les jambes des coins de cuir elastiques, dont la partie +superieure etait seulement garnie de bois, au lieu de lui enfoncer +des coins de chene. De plus, il lui laissait toute sa force pour +faire face a l'echafaud. + +-- Ah brave, brave Caboche, murmura Coconnas, sois tranquille, va, +je vais crier, puisque tu me le demandes, et si tu n'es pas +content, tu seras difficile. + +Pendant ce temps, Caboche avait introduit entre les planches +l'extremite d'un coin plus gros encore que le premier. + +-- Allez, dit le juge. + +A ce mot, Caboche frappa comme s'il se fut agi de demolir d'un +seul coup le donjon de Vincennes. + +-- Ah! ah! hou! hou! cria Coconnas sur les intonations les plus +variees. Mille tonnerres, vous me brisez les os, prenez donc +garde! + +-- Ah! dit le juge en souriant, le second fait son effet; cela +m'etonnait aussi. Coconnas respira comme un soufflet de forge. + +-- Que faisiez-vous donc dans la foret? repeta le juge. + +-- Eh! mordieu! je vous l'ai deja dit, je prenais le frais. + +-- Allez, dit le juge. + +-- Avouez, lui glissa Caboche a l'oreille. + +-- Quoi? + +-- Tout ce que vous voudrez, mais avouez quelque chose. Et il +donna le second coup non moins bien applique que le premier. +Coconnas pensa s'etrangler a force de crier. + +-- Oh! la, la, dit-il. Que desirez-vous savoir, monsieur? par +ordre de qui j'etais dans le bois? + +-- Oui, monsieur. + +-- J'y etais par ordre de M. d'Alencon. + +-- Ecrivez, dit le juge. + +-- Si j'ai commis un crime en tendant un piege au roi de Navarre, +continua Coconnas, je n'etais qu'un instrument, monsieur, et +j'obeissais a mon maitre. + +Le greffier se mit a ecrire. + +-- Oh! tu m'as denonce, face bleme, murmura le patient, attends, +attends. + +Et il raconta la visite de Francois au roi de Navarre, les +entrevues entre de Mouy et M. d'Alencon, l'histoire du manteau +rouge, le tout en hurlant par reminiscence et en se faisant +ajouter de temps en temps un coup de marteau. + +Enfin il donna tant de renseignements precis, veridiques, +incontestables, terribles contre M. le duc d'Alencon; il fit si +bien paraitre ne les accorder qu'a la violence des douleurs; il +grimaca, rugit, se plaignit si naturellement et sur tant +d'intonations differentes, que le juge lui-meme finit par +s'effaroucher d'avoir a enregistrer des details si compromettants +pour un fils de France. + +-- Eh bien, a la bonne heure! disait Caboche, voici un gentilhomme +a qui il n'est pas besoin de dire les choses a deux fois et qui +fait bonne mesure au greffier. Jesus-Dieu! que serait-ce donc, si, +au lieu d'etre de cuir, les coins etaient de bois! + +Aussi fit-on grace a Coconnas du dernier coin de l'extraordinaire; +mais, sans compter celui-la, il avait eu affaire a neuf autres, ce +qui suffisait parfaitement a lui mettre les jambes en bouillie. + +Le juge fit valoir a Coconnas la douceur qu'il lui accordait en +faveur de ses aveux et se retira. + +Le patient resta seul avec Caboche. + +-- Eh bien, lui demanda celui-ci, comment allons-nous, mon +gentilhomme? + +-- Ah! mon ami! mon brave ami, mon cher Caboche! dit Coconnas, +sois certain que je serai reconnaissant toute ma vie de ce que tu +viens de faire pour moi. + +-- Peste! vous avez raison, monsieur, car si on savait ce que j'ai +fait pour vous, c'est moi qui prendrais votre place sur ce +chevalet, et on ne me menagerait point, moi, comme je vous ai +menage. + +-- Mais comment as-tu eu l'ingenieuse idee... + +-- Voila, dit Caboche tout en entortillant les jambes de Coconnas +dans des linges ensanglantes: j'ai su que vous etiez arrete, j'ai +su qu'on faisait votre proces, j'ai su que la reine Catherine +voulait votre mort; j'ai devine qu'on vous donnerait la question, +et j'ai pris mes precautions en consequence. + +-- Au risque de ce qui pouvait arriver? + +-- Monsieur, dit Caboche, vous etes le seul gentilhomme qui m'ait +donne la main, et l'on a de la memoire et un coeur, tout bourreau +qu'on est, et peut-etre meme parce qu'on est bourreau. Vous verrez +demain comme je ferai proprement ma besogne. + +-- Demain? dit Coconnas. + +-- Sans doute, demain. + +-- Quelle besogne? Caboche regarda Coconnas avec stupefaction. + +-- Comment, quelle besogne? avez-vous donc oublie l'arret? + +-- Ah! oui, en effet, l'arret, dit Coconnas, je l'avais oublie. Le +fait est que Coconnas ne l'avait point oublie, mais qu'il n'y +pensait pas. Ce a quoi il pensait, c'etait a la chapelle, au +couteau cache sous la nappe sacree, a Henriette et a la reine, a +la porte de la sacristie et aux deux chevaux attendant a la +lisiere de la foret; ce a quoi il pensait, c'etait a la liberte, +c'etait a la course en plein air, c'etait a la securite au-dela +des frontieres de France. + +-- Maintenant, dit Caboche, il s'agit de vous faire passer +adroitement du chevalet sur la litiere. N'oubliez pas que pour +tout le monde, et meme pour mes valets, vous avez les jambes +brisees, et qu'a chaque mouvement vous devez pousser un cri. + +-- Aie! fit Coconnas rien qu'en voyant les deux valets approcher +de lui la litiere. + +-- Allons! allons! un peu de courage, dit Caboche; si vous criez +deja, que direz-vous donc tout a l'heure? + +-- Mon cher Caboche, dit Coconnas, ne me laissez pas toucher, je +vous en supplie, par vos estimables acolytes; peut-etre +n'auraient-ils pas la main aussi legere que vous. + +-- Posez la litiere pres du chevalet, dit maitre Caboche. + +Les deux valets obeirent. Maitre Caboche prit Coconnas dans ses +bras comme il aurait fait d'un enfant, et le deposa couche sur le +brancard; mais malgre toutes ces precautions, Coconnas poussa des +cris feroces. Le brave guichetier parut alors avec une lanterne. + +-- A la chapelle, dit-il. + +Et les porteurs de Coconnas se mirent en route apres que Coconnas +eut donne a Caboche une seconde poignee de main. + +La premiere avait trop bien reussi au Piemontais pour qu'il fit +desormais le difficile. + + + +XXVIII +La chapelle + + +Le lugubre cortege traversa dans le plus profond silence les deux +ponts-levis du donjon et la grande cour du chateau qui mene a la +chapelle, et aux vitraux de laquelle une pale lumiere colorait les +figures livides des apotres en robes rouges. + +Coconnas aspirait avidement l'air de la nuit, quoique cet air fut +tout charge de pluie. Il regardait l'obscurite profonde et +s'applaudissait de ce que toutes ces circonstances etaient +propices a sa fuite et a celle de son compagnon. + +Il lui fallut toute sa volonte, toute sa prudence, toute sa +puissance sur lui-meme pour ne pas sauter en bas de la litiere des +que, porte dans la chapelle, il apercut dans le choeur, et a trois +pas de l'autel, une masse gisante dans un grand manteau blanc. + +C'etait La Mole. + +Les deux soldats qui accompagnaient la litiere s'etaient arretes +en dehors de la porte. + +-- Puisqu'on nous fait cette supreme grace de nous reunir encore +une fois, dit Coconnas, alanguissant sa voix, portez-moi pres de +mon ami. + +Les porteurs n'avaient aucun ordre contraire, ils ne firent donc +aucune difficulte d'accorder la demande de Coconnas. + +La Mole etait sombre et pale, sa tete etait appuyee au marbre de +la muraille; ses cheveux noirs, baignes d'une sueur abondante, qui +donnait a son visage la mate paleur de l'ivoire, semblaient avoir +conserve leur raideur apres s'etre herisses sur sa tete. + +Sur un signe du porte-clefs les deux valets s'eloignerent pour +aller chercher le pretre que demanda Coconnas. + +C'etait le signal convenu. + +Coconnas les suivait des yeux avec anxiete; mais il n'etait pas le +seul dont le regard ardent etait fixe sur eux. A peine eurent-ils +disparu, que deux femmes s'elancerent de derriere l'autel et +firent irruption dans le choeur avec des fremissements de joie qui +les precedaient, agitant l'air comme le souffle chaud et bruyant +qui precede l'orage. + +Marguerite se precipita vers La Mole et le saisit dans ses bras. + +La Mole poussa un cri terrible, un de ces cris comme en avait +entendu Coconnas dans son cachot et qui avaient failli le rendre +fou. + +-- Mon Dieu! qu'y a-t-il donc, La Mole? dit Marguerite se reculant +d'effroi. La Mole poussa un gemissement profond et porta ses mains +a ses yeux comme pour ne pas voir Marguerite. + +Marguerite fut epouvantee plus encore de ce silence et de ce geste +que du cri de douleur qu'avait pousse La Mole. + +-- Oh! s'ecria-t-elle, qu'as-tu donc? tu es tout en sang. + +Coconnas, qui s'etait elance vers l'autel, qui avait pris le +poignard, qui tenait deja Henriette enlacee, se retourna. + +-- Leve-toi donc, disait Marguerite, leve-toi donc, je t'en +supplie! tu vois bien que le moment est venu. + +Un sourire effrayant de tristesse passa sur les levres blemes de +La Mole, qui semblait ne plus devoir sourire. + +-- Chere reine! dit le jeune homme, vous aviez compte sans +Catherine, et par consequent sans un crime. J'ai subi la question, +mes os sont rompus, tout mon corps n'est qu'une plaie, et le +mouvement que je fais en ce moment pour appuyer mes levres sur +votre front me cause des douleurs pires que la mort. + +Et en effet, avec effort et tout palissant, La Mole appuya ses +levres sur le front de la reine. + +-- La question! s'ecria Coconnas; mais moi aussi je l'ai subie; +mais le bourreau n'a-t-il donc pas fait pour toi ce qu'il a fait +pour moi? + +Et Coconnas raconta tout. + +-- Ah! dit La Mole, cela se comprend: tu lui as donne la main le +jour de notre visite; moi j'ai oublie que tous les hommes sont +freres, j'ai fait le dedaigneux. Dieu me punit de mon orgueil, +merci a Dieu! + +La Mole joignit les mains. Coconnas et les deux femmes echangerent +un regard d'indicible terreur. + +-- Allons, allons, dit le geolier, qui avait ete jusqu'a la porte +pour ecouter et qui etait revenu, allons, ne perdez pas de temps, +cher monsieur de Coconnas; mon coup de dague, et arrangez-moi cela +en digne gentilhomme, car ils vont venir. + +Marguerite s'etait agenouillee pres de La Mole, pareille a ces +figures de marbre courbees sur un tombeau, pres du simulacre de +celui qu'il renferme. + +-- Allons, ami, dit Coconnas, du courage! je suis fort, je +t'emporterai, je te placerai sur ton cheval, je te tiendrai meme +devant moi si tu ne peux te soutenir sur la selle, mais partons, +partons; tu entends bien ce que nous dit ce brave homme, il s'agit +de ta vie. + +La Mole fit un effort surhumain, un effort sublime. + +-- C'est vrai, il s'agit de ta vie, dit-il. Et il essaya de se +soulever. Annibal le prit sous le bras et le dressa debout. La +Mole, pendant ce temps, n'avait fait entendre qu'une espece de +rugissement sourd; mais au moment ou Coconnas le lachait pour +aller au guichetier, et lorsque le patient ne fut plus soutenu que +par les bras des deux femmes, ses jambes plierent, et, malgre les +efforts de Marguerite en larmes, il tomba comme une masse, et le +cri dechirant qu'il ne put retenir fit retentir la chapelle d'un +echo lugubre qui vibra longtemps sous ses voutes. + +-- Vous voyez, dit La Mole avec un accent de detresse, vous voyez, +ma reine, laissez-moi donc, abandonnez-moi donc avec un dernier +adieu de vous. Je n'ai point parle, Marguerite, votre secret est +donc demeure enveloppe dans mon amour, et mourra tout entier avec +moi. Adieu, ma reine, adieu... + +Marguerite, presque inanimee elle-meme, entoura de ses bras cette +tete charmante, et y imprima un baiser presque religieux. + +-- Toi, Annibal, dit La Mole, toi que les douleurs ont epargne, +toi qui es jeune encore et qui peux vivre, fuis, mon ami, donne- +moi cette consolation supreme de te savoir en liberte. + +-- L'heure passe, cria le geolier, allons, hatez-vous. Henriette +essayait d'entrainer doucement Annibal, tandis que Marguerite a +genoux devant La Mole, les cheveux epars et les yeux ruisselants, +semblait une Madeleine. + +-- Fuis, Annibal, reprit La Mole, fuis, ne donne pas a nos ennemis +le joyeux spectacle de la mort de deux innocents. + +Coconnas repoussa doucement Henriette qui l'attirait vers la +porte, et d'un geste si solennel qu'il en etait devenu majestueux: + +-- Madame, dit-il, donnez d'abord les cinq cents ecus que nous +avons promis a cet homme. + +-- Les voici, dit Henriette. + +Alors se retournant vers La Mole et secouant tristement la tete: + +-- Quant a toi, bon La Mole, dit-il, tu me fais injure en pensant +un instant que je puisse te quitter. N'ai-je pas jure de vivre et +de mourir avec toi? Mais tu souffres tant, pauvre ami, que je te +pardonne. + +Et il se recoucha resolument pres de son ami, vers lequel il +pencha sa tete et dont il effleura le front avec ses levres. + +Puis il attira doucement, doucement, comme une mere ferait pour +son enfant, la tete de son ami, qui glissa contre la muraille et +vint se reposer sur sa poitrine. + +Marguerite etait sombre. Elle avait ramasse le poignard que venait +de laisser tomber Coconnas. + +-- O ma reine, dit, en etendant les bras vers elle, La Mole, qui +comprenait sa pensee; o ma reine, n'oubliez pas que je meurs pour +eteindre jusqu'au moindre soupcon de notre amour! + +-- Mais que puis-je donc faire pour toi, s'ecria Marguerite +desesperee, si je ne puis pas meme mourir avec toi? + +-- Tu peux faire, dit La Mole, tu peux faire que la mort me sera +douce, et viendra en quelque sorte a moi avec un visage souriant. + +Marguerite se rapprocha de lui en joignant les mains comme pour +lui dire de parler. + +-- Te rappelles-tu ce soir, Marguerite, ou, en echange de ma vie +que je t'offrais alors et que je te donne aujourd'hui, tu me fis +une promesse sacree?... + +Marguerite tressaillit. + +-- Ah! tu te rappelles, dit La Mole, car tu frissonnes. + +-- Oui, oui, je me la rappelle, dit Marguerite, et sur mon ame, +Hyacinthe, cette promesse, je la tiendrai. + +Marguerite etendit de sa place la main vers l'autel, comme pour +prendre une seconde fois Dieu a temoin de son serment. + +Le visage de La Mole s'eclaira comme si la voute de la chapelle se +fut ouverte, et qu'un rayon celeste eut descendu jusqu'a lui. + +-- On vient, on vient, dit le geolier. Marguerite poussa un cri, +et se precipita vers La Mole, mais la crainte de redoubler ses +douleurs l'arreta tremblante devant lui. + +Henriette posa ses levres sur le front de Coconnas et lui dit: + +-- Je te comprends, mon Annibal, et je suis fiere de toi. Je sais +bien que ton heroisme te fait mourir, mais je t'aime pour ton +heroisme. Devant Dieu je t'aimerai toujours avant et plus que +toute chose, et ce que Marguerite a jure de faire pour La Mole, +sans savoir quelle chose cela est, je te jure que pour toi aussi +je le ferai. + +Et elle tendit sa main a Marguerite. + +-- C'est bien parler cela; merci, dit Coconnas. + +-- Avant de me quitter, ma reine, dit La Mole, une derniere grace: +donnez-moi un souvenir quelconque de vous, que je puisse baiser en +montant a l'echafaud. + +-- Oh oui! s'ecria Marguerite, tiens! ... + +Et elle detacha de son cou un petit reliquaire d'or soutenu par +une chaine du meme metal. + +-- Tiens, dit-elle, voici une relique sainte que je porte depuis +mon enfance; ma mere me la passa au cou quand j'etais toute petite +et qu'elle m'aimait encore; elle vient de notre oncle le pape +Clement; je ne l'ai jamais quittee. Tiens, prends-la. + +La Mole la prit et la baisa avidement. + +-- On ouvre la porte, dit le geolier; fuyez, mesdames! fuyez! Les +deux femmes s'elancerent derriere l'autel, ou elles disparurent. +Au meme moment le pretre entrait. + + + +XXIX +La place Saint-Jean-en-Greve + + +Il est sept heures du matin; la foule attendait bruyante sur les +places, dans les rues et sur les quais. + +A dix heures du matin, un tombereau, le meme dans lequel les deux +amis, apres leur duel, avaient ete ramenes evanouis au Louvre, +etait parti de Vincennes, traversait lentement la rue Saint- +Antoine, et sur son passage les spectateurs, si presses qu'ils +s'ecrasaient les uns les autres, semblaient des statues aux yeux +fixes et a la bouche glacee. + +C'est qu'en effet il y avait ce jour-la un spectacle dechirant, +offert par la reine mere a tout le peuple de Paris. + +Dans ce tombereau, dont nous avons parle, et qui s'acheminait a +travers les rues, couches sur quelques brins de paille, deux +jeunes gens, la tete nue et completement vetus de noir, +s'appuyaient l'un contre l'autre. Coconnas portait sur ses genoux +La Mole, dont la tete depassait les traverses du tombereau et dont +les yeux vagues erraient ca et la. + +Et cependant la foule, pour plonger son regard avide jusqu'au fond +de la voiture, se pressait, se levait, se haussait, montant sur +les bornes, s'accrochant aux anfractuosites des murailles, et +paraissait satisfaite lorsqu'elle etait parvenue a ne pas laisser +vierge de son regard un seul point des deux corps qui sortaient de +la souffrance pour aller a la destruction. + +Il avait ete dit que La Mole mourait sans avoir avoue un seul des +faits qui lui etaient imputes, tandis qu'au contraire, assurait- +on, Coconnas n'avait pu supporter la douleur et avait tout revele. + +Aussi, criait-on de tous cotes: + +-- Voyez, voyez le rouge! c'est lui qui a parle, c'est lui qui a +tout dit; c'est un lache qui est cause de la mort de l'autre. +L'autre, au contraire, est un brave et n'a rien avoue. + +Les deux jeunes gens entendaient bien, l'un les louanges, l'autre +les injures qui accompagnaient leur marche funebre, et tandis que +La Mole serrait les mains de son ami, un sublime dedain eclatait +sur la figure du Piemontais, qui, du haut du tombereau immonde, +regardait la foule stupide comme il l'eut regardee d'un char +triomphal. + +L'infortune avait fait son oeuvre celeste, elle avait ennobli la +figure de Coconnas, comme la mort allait diviniser son ame. + +-- Sommes-nous bientot arrives? demanda La Mole; je n'en puis +plus, ami, et je crois que je vais m'evanouir. + +-- Attends, attends, La Mole, nous allons passez devant la rue +Tizon et devant la rue Cloche-Percee, regarde, regarde un peu. + +-- Oh! souleve-moi, souleve-moi, que je voie encore une fois cette +bienheureuse maison. + +Coconnas etendit la main et toucha l'epaule du bourreau, il etait +assis sur le devant du tombereau, et conduisait le cheval. + +-- Maitre, lui dit-il, rends-nous ce service de t'arreter un +instant en face de la rue Tizon. + +Caboche fit de la tete un mouvement d'adhesion, et, arrive en face +de la rue Tizon, il s'arreta. + +La Mole se souleva avec effort, aide par Coconnas; regarda, l'oeil +voile par une larme, cette petite maison silencieuse, muette et +close comme un tombeau; un soupir gonfla sa poitrine, et a voix +basse: + +-- Adieu, murmura-t-il; adieu, la jeunesse, l'amour, la vie. Et il +laissa retomber sa tete sur sa poitrine. + +-- Courage! dit Coconnas, nous retrouverons peut-etre tout cela +la-haut. + +-- Crois-tu? murmura La Mole. + +-- Je le crois parce que le pretre me l'a dit, et surtout parce +que je l'espere. Mais ne t'evanouis pas, mon ami! ces miserables +qui nous regardent riraient de nous. + +Caboche entendit ces derniers mots; et fouettant son cheval d'une +main, il tendit de l'autre a Coconnas, et sans que personne le put +voir, une petite eponge impregnee d'un revulsif si violent que La +Mole, apres l'avoir respire et s'en etre frotte les tempes, s'en +trouva rafraichi et ranime. + +-- Ah! dit La Mole, je renais. Et il baisa le reliquaire suspendu +a son cou par la chaine d'or. En arrivant a l'angle du quai et en +tournant le charmant petit edifice bati par Henri II, on apercut +l'echafaud se dressant comme une plate-forme nue et sanglante: +cette plate-forme dominait toutes les tetes. + +-- Ami, dit La Mole, je voudrais bien mourir le premier. + +Coconnas toucha une seconde fois de sa main l'epaule du bourreau. + +-- Qu'y a-t-il, mon gentilhomme? demanda celui-ci en se +retournant. + +-- Brave homme, dit Coconnas, tu tiens a me faire plaisir, n'est- +ce pas? tu me l'as dit, du moins. + +-- Oui, et je vous le repete. + +-- Voila mon ami qui a plus souffert que moi, et qui, par +consequent, a moins de force... + +-- Eh bien? + +-- Eh bien, il me dit qu'il souffrirait trop de me voir mourir le +premier. D'ailleurs, si je mourais le premier, il n'aurait +personne pour le porter sur l'echafaud. + +-- C'est bien, c'est bien, dit Caboche en essuyant une larme avec +le dos de sa main; soyez tranquille, on fera ce que vous desirez. + +-- Et d'un seul coup, n'est-ce pas? dit a voix basse le +Piemontais. + +-- D'un seul. + +-- C'est bien... si vous avez a vous reprendre, reprenez-vous sur +moi. Le tombereau s'arreta, on etait arrive. Coconnas mit son +chapeau sur sa tete. + +Une rumeur semblable a celle des flots de la mer bruit aux +oreilles de La Mole. Il voulut se lever, mais les forces lui +manquerent; et il fallut que Caboche et Coconnas le soutinssent +sous les bras. + +La place etait pavee de tetes, les marches de l'Hotel de Ville +semblaient un amphitheatre peuple de spectateurs. Chaque fenetre +donnait passage a des visages animes dont les regards semblaient +flamboyer. + +Quand on vit le beau jeune homme qui ne pouvait plus se soutenir +sur ses jambes brisees faire un effort supreme pour aller de lui- +meme a l'echafaud, une clameur immense s'eleva comme un cri de +desolation universelle. Les hommes rugissaient, les femmes +poussaient des gemissements plaintifs. + +-- C'etait un des premiers raffines de la cour, disaient les +hommes, et ce n'etait pas a Saint-Jean-en-Greve qu'il devait +mourir, c'etait au Pre-aux-Clercs. + +-- Qu'il est beau! qu'il est pale! disaient les femmes; c'est +celui qui n'a point parle. + +-- Ami, dit La Mole, je ne puis me soutenir! Porte-moi! + +-- Attends, dit Coconnas. Il fit un signe au bourreau, qui +s'ecarta; puis, se baissant, il prit La Mole dans ses bras comme +il eut fait d'un enfant, et monta sans chanceler, charge de son +fardeau, l'escalier de la plate-forme ou il deposa La Mole, au +milieu des cris frenetiques et des applaudissements de la foule. +Coconnas leva son chapeau de dessus sa tete, et salua. Puis il +jeta son chapeau pres de lui sur l'echafaud. + +-- Regarde autour de nous, dit La Mole, ne les apercois-tu pas +quelque part? + +Coconnas jeta lentement un regard circulaire tout autour de la +place, et, arrive sur un point, il s'arreta, etendant, sans +detourner les yeux, sa main, qui toucha l'epaule de son ami. + +-- Regarde, dit-il, regarde la fenetre de cette petite tourelle. + +Et de son autre main il montrait a La Mole le petit monument qui +existe encore aujourd'hui entre la rue de la Vannerie et la rue du +Mouton, un des debris des siecles passes. + +Deux femmes vetues de noir se tenaient appuyees l'une a l'autre, +non pas a la fenetre, mais un peu en arriere. + +-- Ah! fit La Mole, je ne craignais qu'une chose, c'etait de +mourir sans la revoir. Je l'ai revue, je puis mourir. Et, les yeux +avidement fixes sur la petite fenetre, il porta le reliquaire a sa +bouche et le couvrit de baisers. Coconnas saluait les deux femmes +avec toutes les graces qu'il se fut donnees dans un salon. En +reponse a ce signe elles agiterent leurs mouchoirs tout trempes de +larmes. + +Caboche, a son tour, toucha du doigt l'epaule de Coconnas, et lui +fit des yeux un signe significatif. + +-- Oui, oui, dit le Piemontais. Alors se retournant vers La Mole: + +-- Embrasse-moi, lui dit-il, et meurs bien. Cela ne sera point +difficile, ami, tu es si brave! + +-- Ah! dit La Mole, il n'y a pas de merite a moi de mourir bien, +je souffre tant! + +Le pretre s'approcha, et tendit un crucifix a La Mole, qui lui +montra en souriant le reliquaire qu'il tenait a la main. + +-- N'importe, dit le pretre, demandez toujours la force a celui +qui a souffert ce que vous allez souffrir. La Mole baisa les pieds +du Christ. + +-- Recommandez-moi, dit-il, aux prieres des Dames de la benoite +Sainte Vierge. + +-- Hate-toi, hate-toi, La Mole, dit Coconnas, tu me fais tant de +mal que je sens que je faiblis. + +-- Je suis pret, dit La Mole. + +-- Pourrez-vous tenir votre tete bien droite? dit Caboche +appretant son epee derriere La Mole agenouille. + +-- Je l'espere, dit celui-ci. + +-- Alors tout ira bien. + +-- Mais vous, dit La Mole, vous n'oublierez pas ce que je vous ai +demande; ce reliquaire vous ouvrira les portes. + +-- Soyez tranquille. Mais essayez un peu de tenir la tete droite. + +La Mole redressa le cou, et tournant les yeux vers la petite +tourelle: + +-- Adieu, Marguerite, dit-il, sois be... Il n'acheva pas. D'un +revers de son glaive rapide et flamboyant comme un eclair, Caboche +fit tomber d'un seul coup la tete, qui alla rouler aux pieds de +Coconnas. + +Le corps s'etendit doucement comme s'il se couchait. + +Un cri immense retentit forme de mille cris, et dans toutes ces +voix de femmes il sembla a Coconnas qu'il avait entendu un accent +plus douloureux que tous les autres. + +-- Merci, mon digne ami, merci, dit Coconnas, qui tendit une +troisieme fois la main au bourreau. + +-- Mon fils, dit le pretre a Coconnas, n'avez-vous rien a confier +a Dieu? + +-- Ma foi, non, mon pere, dit le Piemontais; tout ce que j'aurais +a lui dire, je vous l'ai dit a vous-meme hier. Puis se retournant +vers Caboche: + +-- Allons, bourreau, mon dernier ami, dit-il, encore un service. + +Et avant de s'agenouiller il promena sur la foule un regard si +calme et si serein qu'un murmure d'admiration vint caresser son +oreille et faire sourire son orgueil. Alors pressant la tete de +son ami et deposant un baiser sur ses levres violettes, il jeta un +dernier regard sur la tourelle; et s'agenouillant, tout en +conservant cette tete bien-aimee entre ses mains: + +-- A moi, dit-il. Il n'avait pas acheve ces mots que Caboche avait +fait voler sa tete. + +Ce coup fait, un tremblement convulsif s'empara du digne homme. + +-- Il etait temps que cela finit, murmura-t-il. Pauvre enfant! + +Et il tira avec peine des mains crispees de La Mole le reliquaire +d'or; il jeta son manteau sur les tristes depouilles que le +tombereau devait ramener chez lui. + +Le spectacle etant fini, la foule s'ecoula. + + + +XXX +La tour du Pilori + + +La nuit venait de descendre sur la ville fremissante encore du +bruit de ce supplice, dont les details couraient de bouche en +bouche assombrir dans chaque maison l'heure joyeuse du souper de +famille. + +Cependant, tout au contraire de la ville, qui etait silencieuse et +lugubre, le Louvre etait bruyant, joyeux et illumine. C'est qu'il +y avait grande fete au palais. Une fete commandee par Charles IX, +une fete qu'il avait indiquee pour le soir, en meme temps qu'il +indiquait le supplice pour le matin. + +La reine de Navarre avait recu, des la veille au soir, l'ordre de +s'y trouver, et, dans l'esperance que La Mole et Coconnas seraient +sauves dans la nuit, dans la conviction que toutes les mesures +etaient bien prises pour leur salut, elle avait repondu a son +frere qu'elle ferait selon ses desirs. + +Mais depuis qu'elle avait perdu tout espoir, par la scene de la +chapelle; depuis qu'elle avait, dans un dernier mouvement de pitie +pour cet amour, le plus grand et le plus profond qu'elle avait +eprouve de sa vie, assiste a l'execution, elle s'etait bien promis +que ni prieres ni menaces ne la feraient assister a une fete +joyeuse au Louvre le meme jour ou elle avait vu une fete si +lugubre en Greve. + +Le roi Charles IX avait donne ce jour-la une nouvelle preuve de +cette puissance de volonte que personne peut-etre ne poussa au +meme degre que lui: alite depuis quinze jours, frele comme un +moribond, livide comme un cadavre, il se leva vers cinq heures, et +revetit ses plus beaux habits. Il est vrai que pendant la toilette +il s'evanouit trois fois. + +Vers huit heures, il s'informa de ce qu'etait devenue sa soeur, et +demanda si on l'avait vue et si l'on savait ce qu'elle faisait. +Personne ne lui repondit; car la reine etait rentree chez elle +vers les onze heures, et s'y etait renfermee en defendant +absolument sa porte. + +Mais il n'y avait pas de porte fermee pour Charles. Appuye sur le +bras de M. de Nancey, il s'achemina vers l'appartement de la reine +de Navarre, et entra tout a coup par la porte du corridor secret. + +Quoiqu'il s'attendit a un triste spectacle, et qu'il y eut +d'avance prepare son coeur, celui qu'il vit etait plus deplorable +encore que celui qu'il avait reve. + +Marguerite, a demi morte, couchee sur une chaise longue, la tete +ensevelie dans des coussins, ne pleurait pas, ne priait pas; mais, +depuis son retour, elle ralait comme une agonisante. + +A l'autre coin de la chambre, Henriette de Nevers, cette femme +intrepide, gisait, sans connaissance, etendue sur le tapis. En +revenant de la Greve, comme a Marguerite, les forces lui avaient +manque, et la pauvre Gillonne allait de l'une a l'autre, n'osant +pas essayer de leur adresser une parole de consolation. + +Dans les crises qui suivent ces grandes catastrophes, on est avare +de sa douleur comme d'un tresor, et l'on tient pour ennemi +quiconque tente de nous en distraire la moindre partie. + +Charles IX poussa donc la porte, et laissant Nancey dans le +corridor, il entra pale et tremblant. + +Ni l'une ni l'autre des femmes ne l'avait vu. Gillonne seule, qui +dans ce moment portait secours a Henriette, se releva sur un genou +et tout effrayee regarda le roi. + +Le roi fit un geste de la main, elle se releva, fit la reverence, +et sortit. + +Alors Charles se dirigea vers Marguerite, la regarda un instant en +silence; puis avec une intonation dont on eut cru cette voix +incapable: + +-- Margot! dit-il, ma soeur! La jeune femme tressaillit et se +redressa: + +-- Votre Majeste! dit-elle. + +-- Allons, ma soeur, du courage! Marguerite leva les yeux au ciel. + +-- Oui, dit Charles, je sais bien, mais ecoute-moi. La reine de +Navarre fit signe qu'elle ecoutait. + +-- Tu m'as promis de venir au bal, dit Charles. + +-- Moi! s'ecria Marguerite. + +-- Oui, et d'apres ta promesse on t'attend; de sorte que si tu ne +venais pas on serait etonne de ne pas t'y voir. + +-- Excusez-moi, mon frere, dit Marguerite; vous le voyez, je suis +bien souffrante. + +-- Faites un effort sur vous-meme. + +Marguerite parut un instant tentee de rappeler son courage, puis +tout a coup s'abandonnant et laissant retomber sa tete sur ses +coussins: + +-- Non, non, je n'irai pas, dit-elle. + +Charles lui prit la main, s'assit sur sa chaise longue, et lui +dit: + +-- Tu viens de perdre un ami, je le sais, Margot; mais regarde- +moi, n'ai-je pas perdu tous mes amis, moi! et de plus, ma mere! +Toi, tu as toujours pu pleurer a l'aise comme tu pleures en ce +moment; moi, a l'heure de mes plus fortes douleurs, j'ai toujours +ete force de sourire. Tu souffres, regarde-moi! moi, je meurs. Eh +bien, Margot, voyons, du courage! Je te le demande, ma soeur, au +nom de notre gloire! Nous portons comme une croix d'angoisses la +renommee de notre maison, portons-la comme le Seigneur jusqu'au +Calvaire! et si sur la route, comme lui, nous trebuchons, +relevons-nous, courageux et resignes comme lui. + +-- Oh! mon Dieu, mon Dieu! s'ecria Marguerite. + +-- Oui, dit Charles, repondant a sa pensee; oui, le sacrifice est +rude, ma soeur; mais chacun fait le sien, les uns de leur honneur, +les autres de leur vie. Crois-tu qu'avec mes vingt-cinq ans et le +plus beau trone du monde, je ne regrette pas de mourir? Eh bien, +regarde-moi... mes yeux, mon teint, mes levres sont d'un mourant, +c'est vrai; mais mon sourire... est-ce que mon sourire ne ferait +pas croire que j'espere? Et, cependant, dans huit jours, un mois +tout au plus, tu me pleureras, ma soeur, comme celui qui est mort +aujourd'hui. + +-- Mon frere! ... s'ecria Margot en jetant ses deux bras autour du +cou de Charles. + +-- Allons, habillez-vous, chere Marguerite, dit le roi; cachez +votre paleur et paraissez au bal. Je viens de donner ordre qu'on +vous apporte des pierreries nouvelles et des ajustements dignes de +votre beaute. + +-- Oh! des diamants, des robes, dit Marguerite, que m'importe tout +cela maintenant! + +-- La vie est longue, Marguerite, dit en souriant Charles, pour +toi du moins. + +-- Jamais! jamais! + +-- Ma soeur, souviens-toi d'une chose: quelquefois c'est en +etouffant ou plutot en dissimulant la souffrance que l'on honore +le mieux les morts. + +-- Eh bien, Sire, dit Marguerite frissonnante, j'irai. Une larme, +qui fut bue aussitot par sa paupiere aride, mouilla l'oeil de +Charles. Il s'inclina vers sa soeur, la baisa au front, s'arreta +un instant devant Henriette, qui ne l'avait ni vu ni entendu, et +dit: + +-- Pauvre femme! Puis il sortit silencieusement. Derriere le roi, +plusieurs pages entrerent, apportant des coffres et des ecrins. +Marguerite fit signe de la main que l'on deposat tout cela a +terre. Les pages sortirent, Gillonne resta seule. + +-- Prepare-moi tout ce qu'il me faut pour m'habiller, Gillonne, +dit Marguerite. La jeune fille regarda sa maitresse d'un air +etonne. + +-- Oui, dit Marguerite avec un accent dont il serait impossible de +rendre l'amertume, oui, je m'habille, je vais au bal, on m'attend +la-bas. Depeche-toi donc! la journee aura ete complete: fete a la +Greve ce matin, fete au Louvre ce soir. + +-- Et madame la duchesse? dit Gillonne. + +-- Oh! elle, elle est bien heureuse; elle peut rester ici; elle +peut pleurer, elle peut souffrir tout a son aise. Elle n'est pas +fille de roi, femme de roi, soeur de roi. Elle n'est pas reine. +Aide-moi a m'habiller, Gillonne. + +La jeune fille obeit. Les parures etaient magnifiques, la robe +splendide. Jamais Marguerite n'avait ete si belle. Elle se regarda +dans une glace. + +-- Mon frere a bien raison, dit-elle, et c'est une bien miserable +chose que la creature humaine. En ce moment Gillonne revint. + +-- Madame, dit-elle, un homme est la qui vous demande. + +-- Moi? + +-- Oui, vous. + +-- Quel est cet homme? + +-- Je ne sais, mais son aspect est terrible, et sa seule vue m'a +fait frissonner. + +-- Va lui demander son nom, dit Marguerite en palissant. Gillonne +sortit, et quelques instants apres elle rentra. + +-- Il n'a pas voulu me dire son nom, madame, mais il m'a priee de +vous remettre ceci. + +Gillonne tendit a Marguerite le reliquaire qu'elle avait donne la +veille au soir a La Mole. + +-- Oh! fais entrer, fais entrer, dit vivement la reine. + +Et elle devint plus pale et plus glacee encore qu'elle n'etait. + +Un pas lourd ebranla le parquet. L'echo, indigne sans doute de +repeter un pareil bruit, gronda sous le lambris, et un homme parut +sur le seuil. + +-- Vous etes...? dit la reine. + +-- Celui que vous rencontrates un jour pres de Montfaucon, madame, +et qui ramena au Louvre, dans son tombereau, deux gentilshommes +blesses. + +-- Oui, oui, je vous reconnais, vous etes maitre Caboche. + +-- Bourreau de la prevote de Paris, madame. C'etaient les seuls +mots que Henriette avait entendus de tous ceux que depuis une +heure on prononcait autour d'elle. Elle degagea sa tete pale de +ses deux mains et regarda le bourreau avec ses yeux d'emeraude, +d'ou semblait sortir un double jet de flammes. + +-- Et vous venez...? dit Marguerite tremblante. + +-- Vous rappeler la promesse faite au plus jeune des deux +gentilshommes, a celui qui m'a charge de vous rendre ce +reliquaire. Vous la rappelez-vous, madame? + +-- Ah! oui, oui, s'ecria la reine, et jamais ombre plus genereuse +n'aura plus noble satisfaction; mais ou est-elle? + +-- Elle est chez moi avec le corps. + +-- Chez vous? pourquoi ne l'avez-vous pas apportee? + +-- Je pouvais etre arrete au guichet du Louvre, on pouvait me +forcer de lever mon manteau; qu'aurait-on dit si, sous ce manteau, +on avait vu une tete? + +-- C'est bien, gardez-la chez vous; j'irai la chercher demain. + +-- Demain, madame, demain, dit maitre Caboche, il sera peut-etre +trop tard. + +-- Pourquoi cela? + +-- Parce que la reine mere m'a fait retenir pour ses experiences +cabalistiques les tetes des deux premiers condamnes que je +decapiterais. + +-- Oh! profanation! les tetes de nos bien-aimes! Henriette, +s'ecria Marguerite en courant a son amie, qu'elle retrouva debout +comme si un ressort venait de la remettre sur ses pieds; +Henriette, mon ange, entends-tu ce qu'il dit, cet homme? + +-- Oui. Eh bien, que faut-il faire? + +-- Il faut aller avec lui. + +Puis poussant un cri de douleur avec lequel les grandes infortunes +se reprennent a la vie: + +-- Ah! j'etais cependant si bien, dit-elle; j'etais presque morte. + +Pendant ce temps, Marguerite jetait sur ses epaules nues un +manteau de velours. + +-- Viens, viens, dit-elle, nous allons les revoir encore une fois. + +Marguerite fit fermer toutes les portes, ordonna que l'on amenat +la litiere a la petite porte derobee; puis, prenant Henriette sous +le bras, descendit par le passage secret, faisant signe a Caboche +de les suivre. + +A la porte d'en bas etait la litiere, au guichet etait le valet de +Caboche avec une lanterne. + +Les porteurs de Marguerite etaient des hommes de confiance muets +et sourds, plus surs que ne l'eussent ete des betes de somme. + +La litiere marcha pendant dix minutes a peu pres, precedee de +maitre Caboche et de son valet portant la lanterne; puis elle +s'arreta. + +Le bourreau ouvrit la portiere tandis que le valet courait devant. + +Marguerite descendit, aida la duchesse de Nevers a descendre. Dans +cette grande douleur qui les etreignait toutes deux, c'etait cette +organisation nerveuse qui se trouvait etre la plus forte. + +La tour du Pilori se dressait devant les deux femmes comme un +geant sombre et informe, envoyant une lumiere rougeatre par deux +sarbacanes qui flamboyaient a son sommet. + +Le valet reparut sur la porte. + +-- Vous pouvez entrer, mesdames, dit Caboche, tout le monde est +couche dans la tour. Au meme moment la lumiere des deux +meurtrieres s'eteignit. + +Les deux femmes, serrees l'une contre l'autre, passerent sous la +petite porte en ogive et foulerent dans l'ombre une dalle humide +et raboteuse. Elles apercurent une lumiere au fond d'un corridor +tournant, et, guidees par le maitre hideux du logis, elles se +dirigerent de ce cote. La porte se referma derriere elles. + +Caboche, un flambeau de cire a la main, les introduisit dans une +salle basse et enfumee. Au milieu de cette salle etait une table +dressee avec les restes d'un souper et trois couverts. Ces trois +couverts etaient sans doute pour le bourreau, sa femme et son aide +principal. + +Dans l'endroit le plus apparent etait cloue a la muraille un +parchemin scelle du sceau du roi. C'etait le brevet patibulaire. + +Dans un coin etait une grande epee, a poignee longue. C'etait +l'epee flamboyante de la justice. + +Ca et la on voyait encore quelques images grossieres representant +des saints martyrises par tous les supplices. + +Arrive la, Caboche s'inclina profondement. + +-- Votre Majeste m'excusera, dit-il, si j'ai ose penetrer dans le +Louvre et vous amener ici. Mais c'etait la volonte expresse et +supreme du gentilhomme, de sorte que j'ai du... + +-- Vous avez bien fait, maitre, vous avez bien fait, dit +Marguerite, et voici pour recompenser votre zele. + +Caboche regarda tristement la bourse gonflee d'or que Marguerite +venait de deposer sur la table. + +-- De l'or! toujours de l'or! murmura-t-il. Helas! madame, que ne +puis-je moi-meme racheter a prix d'or le sang que j'ai ete oblige +de repandre aujourd'hui! + +-- Maitre, dit Marguerite avec une hesitation douloureuse et en +regardant autour d'elle, maitre, maitre, nous faudrait-il encore +aller ailleurs? je ne vois pas... + +-- Non, madame, non, ils sont ici; mais c'est un triste spectacle +et que je pourrais vous epargner en vous apportant cache dans un +manteau ce que vous venez chercher. + +Marguerite et Henriette se regarderent simultanement. + +-- Non, dit Marguerite, qui avait lu dans le regard de son amie la +meme resolution qu'elle venait de prendre, non; montrez-nous le +chemin et nous vous suivrons. + +Caboche prit le flambeau, ouvrit une porte de chene qui donnait +sur un escalier de quelques marches et qui s'enfoncait en +plongeant sous la terre. Au meme instant un courant d'air passa, +faisant voler quelques etincelles de la torche et jetant au visage +des princesses l'odeur nauseabonde de la moisissure et du sang. + +Henriette s'appuya, blanche comme une statue d'albatre, sur le +bras de son amie a la marche plus assuree; mais au premier degre +elle chancela. + +-- Oh! je ne pourrai jamais, dit-elle. + +-- Quand on aime bien, Henriette, repliqua la reine, on doit aimer +jusque dans la mort. + +C'etait un spectacle horrible et touchant a la fois que celui que +presentaient ces deux femmes resplendissantes de jeunesse, de +beaute, de parure, se courbant sous la voute ignoble et crayeuse, +la plus faible s'appuyant a la plus forte, et la plus forte +s'appuyant au bras du bourreau. + +On arriva a la derniere marche. Au fond du caveau gisaient deux +formes humaines recouvertes par un large drap de serge noire. +Caboche leva un coin du voile, approcha son flambeau et dit: + +-- Regardez, madame la reine. Dans leurs habits noirs, les deux +jeunes gens etaient couches cote a cote avec l'effrayante symetrie +de la mort. Leurs tetes, inclinees et rapprochees du tronc, +semblaient separees seulement au milieu du cou par un cercle de +rouge vif. La mort n'avait pas desuni leurs mains, car, soit +hasard, soit pieuse attention du bourreau, la main droite de La +Mole reposait dans la main gauche de Coconnas. + +Il y avait un regard d'amour sous les paupieres de La Mole, il y +avait un sourire de dedain sous celles de Coconnas. + +Marguerite s'agenouilla pres de son amant, et de ses mains +eblouissantes de pierreries leva doucement cette tete qu'elle +avait tant aimee. + +Quant a la duchesse de Nevers, appuyee a la muraille, elle ne +pouvait detacher son regard de ce pale visage sur lequel tant de +fois elle avait cherche la joie et l'amour. + +-- La Mole! cher La Mole! murmura Marguerite. + +-- Annibal! Annibal! s'ecria la duchesse de Nevers, si fier, si +brave, tu ne me reponds plus! ... Et un torrent de larmes +s'echappa de ses yeux. + +Cette femme si dedaigneuse, si intrepide, si insolente dans le +bonheur; cette femme qui poussait le scepticisme jusqu'au doute +supreme, la passion jusqu'a la cruaute, cette femme n'avait jamais +pense a la mort. + +Marguerite lui en donna l'exemple. Elle enferma dans un sac brode +de perles et parfume des plus fines essences la tete de La Mole, +plus belle encore puisqu'elle se rapprochait du velours et de +l'or, et a laquelle une preparation particuliere, employee a cette +epoque dans les embaumements royaux, devait conserver sa beaute. +Henriette s'approcha a son tour, enveloppant la tete de Coconnas +dans un pan de son manteau. + +Et toutes deux, courbees sous leur douleur plus que sous leur +fardeau, monterent l'escalier avec un dernier regard pour les +restes qu'elles laissaient a la merci du bourreau, dans ce sombre +reduit des criminels vulgaires. + +-- Ne craignez rien, madame, dit Caboche, qui comprit ce regard, +les gentilshommes seront ensevelis, enterres saintement, je vous +le jure. + +-- Et tu leur feras dire des messes avec ceci, dit Henriette +arrachant de son cou un magnifique collier de rubis et le +presentant au bourreau. + +On revint au Louvre comme on en etait sorti. Au guichet, la reine +se fit reconnaitre; au bas de son escalier particulier, elle +descendit, rentra chez elle, deposa sa triste relique dans le +cabinet de sa chambre a coucher, destine des ce moment a devenir +un oratoire, laissa Henriette en garde de sa chambre, et plus pale +et plus belle que jamais, entra vers dix heures dans la grande +salle du bal, la meme ou nous avons vu, il y a tantot deux ans et +demi, s'ouvrir le premier chapitre de notre histoire. + +Tous les yeux se tournerent vers elle, et elle supporta ce regard +universel d'un air fier et presque joyeux. C'est qu'elle avait +religieusement accompli le dernier voeu de son ami. Charles, en +l'apercevant, traversa chancelant le flot dore qui l'entourait. + +-- Ma soeur, dit-il tout haut, je vous remercie. Puis tout bas: + +-- Prenez garde! dit-il, vous avez au bras une tache de sang... + +-- Ah! qu'importe, Sire, dit Marguerite, pourvu que j'aie le +sourire sur les levres! + + + +XXXI +La sueur de sang + + +Quelques jours apres la scene terrible que nous venons de +raconter, c'est-a-dire le 30 mai 1574, la cour etant a Vincennes, +on entendit tout a coup un grand bruit dans la chambre du roi, +lequel, etant retombe plus malade que jamais au milieu du bal +qu'il avait voulu donner le jour meme de la mort des deux jeunes +gens, etait, par ordre des medecins, venu chercher a la campagne +un air plus pur. + +Il etait huit heures du matin. Un petit groupe de courtisans +causait avec feu dans l'antichambre, quand tout a coup retentit le +cri, et parut au seuil de l'appartement la nourrice de Charles, +les yeux baignes de larmes et criant d'une voix desesperee: + +-- Secours au roi! secours au roi! + +-- Sa Majeste est-elle donc plus mal? demanda le capitaine de +Nancey, que le roi avait, comme nous l'avons vu, degage de toute +obeissance a la reine Catherine pour l'attacher a sa personne. + +-- Oh! que de sang! que de sang! dit la nourrice. Les medecins! +appelez les medecins! + +Mazille et Ambroise Pare se relevaient tour a tour aupres de +l'auguste malade, et Ambroise Pare, qui etait de garde, ayant vu +s'endormir le roi, avait profite de cet assoupissement pour +s'eloigner quelques instants. + +Pendant ce temps, une sueur abondante avait pris le roi; et comme +Charles etait atteint d'un relachement des vaisseaux capillaires, +et que ce relachement amenait une hemorragie de la peau, cette +sueur sanglante avait epouvante la nourrice, qui ne pouvait +s'habituer a cet etrange phenomene, et qui, protestante, on se le +rappelle, lui disait sans cesse que c'etait le sang huguenot verse +le jour de la Saint-Barthelemy qui appelait son sang. + +On s'elanca dans toutes les directions; le docteur ne devait pas +etre loin, et l'on ne pouvait manquer de le rencontrer. + +L'antichambre resta donc vide, chacun etant desireux de montrer +son zele en ramenant le medecin demande. + +Alors une porte s'ouvrit, et l'on vit apparaitre Catherine. Elle +traversa rapidement l'antichambre et entra vivement dans +l'appartement de son fils. + +Charles etait renverse sur son lit, l'oeil eteint, la poitrine +haletante; de tout son corps decoulait une sueur rougeatre; sa +main, ecartee, pendait hors de son lit, et au bout de chacun de +ses doigts pendait un rubis liquide. + +C'etait un horrible spectacle. + +Cependant, au bruit des pas de sa mere, et comme s'il les eut +reconnus, Charles se redressa. + +-- Pardon, madame, dit-il en regardant sa mere, je voudrais bien +mourir en paix. + +-- Mourir, mon fils, dit Catherine, pour une crise passagere de ce +vilain mal! Voudriez-vous donc nous desesperer ainsi? + +-- Je vous dis, madame, que je sens mon ame qui s'en va. Je vous +dis, madame, que c'est la mort qui arrive, mort de tous les +diables! Je sens ce que je sens, et je sais ce que je dis. + +-- Sire, dit la reine, votre imagination est votre plus grave +maladie; depuis le supplice si merite de ces deux sorciers, de ces +deux assassins qu'on appelait La Mole et Coconnas, vos souffrances +physiques doivent avoir diminue. Le mal moral persevere seul, et, +si je pouvais causer avec vous dix minutes seulement, je vous +prouverais... + +-- Nourrice, dit Charles, veille a la porte, et que personne +n'entre: la reine Catherine de Medicis veut causer avec son fils +bien-aime Charles IX. + +La nourrice obeit. + +-- Au fait, continua Charles, cet entretien devait avoir lieu un +jour ou l'autre, mieux vaut donc aujourd'hui que demain. Demain, +d'ailleurs, il serait peut-etre trop tard. Seulement, une +troisieme personne doit assister a notre entretien. + +-- Et pourquoi? + +-- Parce que, je vous le repete, la mort est en route, reprit +Charles avec une effrayante solennite; parce que d'un moment a +l'autre elle entrera dans cette chambre comme vous, pale et +muette, et sans se faire annoncer. Il est donc temps, puisque j'ai +mis cette nuit ordre a mes affaires, de mettre ordre ce matin a +celles du royaume. + +-- Et quelle est cette personne que vous desirez voir? demanda +Catherine. + +-- Mon frere, madame. Faites-le appeler. + +-- Sire, dit la reine, je vois avec plaisir que ces denonciations, +dictees par la haine bien plus qu'arrachees a la douleur, +s'effacent de votre esprit et vont bientot s'effacer de votre +coeur. Nourrice! cria Catherine, nourrice! + +La bonne femme, qui veillait au-dehors, ouvrit la porte. + +-- Nourrice, dit Catherine, par ordre de mon fils, quand +M. de Nancey viendra, vous lui direz d'aller querir le duc +d'Alencon. + +Charles fit un signe qui retint la bonne femme prete a obeir. + +-- J'ai dit mon frere, madame, reprit Charles. Les yeux de +Catherine se dilaterent comme ceux de la tigresse qui va se mettre +en colere. Mais Charles leva imperativement la main. + +-- Je veux parler a mon frere Henri, dit-il. Henri seul est mon +frere; non pas celui qui est roi la-bas, mais celui qui est +prisonnier ici. Henri saura mes dernieres volontes. + +-- Et moi, s'ecria la Florentine avec une audace inaccoutumee en +face de la terrible volonte de son fils, tant la haine qu'elle +portait au Bearnais la jetait hors de sa dissimulation habituelle, +si vous etes, comme vous le dites, si pres de la tombe, croyez- +vous que je cederai a personne, surtout a un etranger, mon droit +de vous assister a votre heure supreme, mon droit de reine, mon +droit de mere? + +-- Madame, dit Charles, je suis roi encore; je commande encore, +madame; je vous dis que je veux parler a mon frere Henri, et vous +n'appelez pas mon capitaine des gardes?... Mille diables, je vous +en previens, j'ai encore assez de force pour l'aller chercher moi- +meme. + +Et il fit un mouvement pour sauter a bas du lit, qui mit au jour +son corps pareil a celui du Christ apres la flagellation. + +-- Sire, s'ecria Catherine en le retenant, vous nous faites injure +a tous: vous oubliez les affronts faits a notre famille, vous +repudiez notre sang; un fils de France doit seul s'agenouiller +pres du lit de mort d'un roi de France. Quant a moi ma place est +marquee ici par les lois de la nature et de l'etiquette; j'y reste +donc. + +-- Et a quel titre, madame, y restez-vous? demanda Charles IX. + +-- A titre de mere. + +-- Vous n'etes pas plus ma mere, madame, que le duc d'Alencon +n'est mon frere. + +-- Vous delirez, monsieur, dit Catherine; depuis quand celle qui +donne le jour n'est-elle pas la mere de celui qui l'a recu? + +-- Du moment, madame, ou cette mere denaturee ote ce qu'elle +donna, repondit Charles en essuyant une ecume sanglante qui +montait a ses levres. + +-- Que voulez-vous dire, Charles? Je ne vous comprends pas, +murmura Catherine regardant son fils d'un oeil dilate par +l'etonnement. + +-- Vous allez me comprendre, madame. + +Charles fouilla sous son traversin et en tira une petite clef +d'argent. + +-- Prenez cette clef, madame, et ouvrez mon coffre de voyage; il +contient certains papiers qui parleront pour moi. + +Et Charles etendit la main vers un coffre magnifiquement sculpte, +ferme d'une serrure d'argent comme la clef qui l'ouvrait, et qui +tenait la place la plus apparente de la chambre. + +Catherine, dominee par la position supreme que Charles prenait sur +elle, obeit, s'avanca a pas lents vers le coffre, l'ouvrit, +plongea ses regards vers l'interieur, et tout a coup recula comme +si elle avait vu dans les flancs du meuble quelque reptile +endormi. + +-- Eh bien, dit Charles, qui ne perdait pas sa mere de vue, qu'y +a-t-il donc dans ce coffre qui vous effraie, madame? + +-- Rien, dit Catherine. + +-- En ce cas, plongez-y la main, madame, et prenez-y un livre; il +doit y avoir un livre, n'est-ce pas? ajouta Charles avec ce +sourire blemissant, plus terrible chez lui que n'avait jamais ete +la menace chez un autre. + +-- Oui, balbutia Catherine. + +-- Un livre de chasse? + +-- Oui. + +-- Prenez-le, et apportez-le-moi. + +Catherine, malgre son assurance, palit, trembla de tous ses +membres, et allongeant la main dans l'interieur du coffre: + +-- Fatalite! murmura-t-elle en prenant le livre. + +-- Bien, dit Charles. Ecoutez maintenant: ce livre de chasse... +j'etais insense... j'aimais la chasse, au-dessus de toutes +choses... ce livre de chasse, je l'ai trop lu; comprenez-vous, +madame?... + +Catherine poussa un gemissement sourd. + +-- C'etait une faiblesse, continua Charles; brulez-le, madame! il +ne faut pas qu'on sache les faiblesses des rois! + +Catherine s'approcha de la cheminee ardente, laissa tomber le +livre au milieu du foyer, et demeura debout, immobile et muette, +regardant d'un oeil atone les flammes bleuissantes qui rongeaient +les feuilles empoisonnees. + +A mesure que le livre brulait, une forte odeur d'ail se repandait +dans toute la chambre. + +Bientot il fut entierement devore. + +-- Et maintenant, madame, appelez mon frere, dit Charles avec une +irresistible majeste. + +Catherine, frappee de stupeur, ecrasee sous une emotion multiple +que sa profonde sagacite ne pouvait analyser, et que sa force +presque surhumaine ne pouvait combattre, fit un pas en avant et +voulut parler. + +La mere avait un remords; la reine avait une terreur; +l'empoisonneuse avait un retour de haine. Ce dernier sentiment +domina tous les autres. + +-- Maudit soit-il, s'ecria-t-elle en s'elancant hors de la +chambre, il triomphe, il touche au but; oui, maudit, qu'il soit +maudit! + +-- Vous entendez, mon frere, mon frere Henri, cria Charles +poursuivant sa mere de la voix; mon frere Henri a qui je veux +parler a l'instant meme au sujet de la regence du royaume. + +Presque au meme instant, maitre Ambroise Pare entra par la porte +opposee a celle qui venait de donner passage a Catherine, et +s'arretant sur le seuil pour humer l'atmosphere alliacee de la +chambre: + +-- Qui donc a brule de l'arsenic ici? dit-il. + +-- Moi, repondit Charles. + + + +XXXII +La plate-forme du donjon de Vincennes + + +Cependant Henri de Navarre se promenait seul et reveur sur la +terrasse du donjon; il savait la cour au chateau qu'il voyait a +cent pas de lui, et a travers les murailles, son oeil percant +devinait Charles moribond. + +Il faisait un temps d'azur et d'or: un large rayon de soleil +miroitait dans les plaines eloignees, tandis qu'il baignait d'un +or fluide la cime des arbres de la foret, fiers de la richesse de +leur premier feuillage. Les pierres grises du donjon elles-memes +semblaient s'impregner de la douce chaleur du ciel, et des +ravenelles, apportees par le souffle du vent d'est dans les fentes +de la muraille, ouvraient leurs disques de velours rouge et jaune +aux baisers d'une brise attiedie. + +Mais le regard de Henri ne se fixait ni sur ces plaines +verdoyantes, ni sur ces cimes chenues et dorees: son regard +franchissait les espaces intermediaires, et allait au-dela se +fixer ardent d'ambition sur cette capitale de France, destinee a +devenir un jour la capitale du monde. + +-- Paris, murmurait le roi de Navarre, voila Paris; c'est-a-dire +la joie, le triomphe, la gloire, le bonheur; Paris ou est le +Louvre, et le Louvre ou est le trone; et dire qu'une seule chose +me separe de ce Paris tant desire! ... ce sont les pierres qui +rampent a mes pieds et qui renferment avec moi mon ennemie. + +Et en ramenant son regard de Paris a Vincennes, il apercut a sa +gauche, dans un vallon voile par des amandiers en fleur, un homme +sur la cuirasse duquel se jouait obstinement un rayon de soleil, +point enflamme qui voltigeait dans l'espace a chaque mouvement de +cet homme. + +Cet homme etait sur un cheval plein d'ardeur, et tenait en main un +cheval qui paraissait non moins impatient. + +Le roi de Navarre arreta ses yeux sur le cavalier et le vit tirer +son epee hors du fourreau, passer la pointe dans son mouchoir, et +agiter ce mouchoir en facon de signal. + +Au meme instant, sur la colline en face, un signal pareil se +repeta, puis tout autour du chateau voltigea comme une ceinture de +mouchoirs. + +C'etaient de Mouy et ses huguenots, qui, sachant le roi mourant, +et qui, craignant qu'on ne tentat quelque chose contre Henri, +s'etaient reunis et se tenaient prets a defendre ou a attaquer. + +Henri reporta ses yeux sur le cavalier qu'il avait vu le premier, +se courba hors de la balustrade, couvrit ses yeux de sa main, et +brisant ainsi les rayons du soleil qui l'eblouissait reconnut le +jeune huguenot. + +-- De Mouy! s'ecria-t-il comme si celui-ci eut pu l'entendre. Et +dans sa joie de se voir ainsi environne d'amis, il leva lui-meme +son chapeau et fit voltiger son echarpe. + +Toutes les banderoles blanches s'agiterent de nouveau avec une +vivacite qui temoignait de leur joie. + +-- Helas! ils m'attendent, dit-il, et je ne puis les rejoindre... +Que ne l'ai-je fait quand je le pouvais peut-etre! ... Maintenant +j'ai trop tarde. + +Et il leur fit un geste de desespoir auquel de Mouy repondit par +un signe qui voulait dire: _j'attendrai_. + +En ce moment Henri entendit des pas qui retentissaient dans +l'escalier de pierre. Il se retira vivement. Les huguenots +comprirent la cause de cette retraite. Les epees rentrerent au +fourreau et les mouchoirs disparurent. + +Henri vit deboucher de l'escalier une femme dont la respiration +haletante denoncait une marche rapide, et reconnut, non sans une +secrete fureur qu'il eprouvait toujours en l'apercevant, Catherine +de Medicis. + +Derriere elle, etaient deux gardes qui s'arreterent au haut de +l'escalier. + +-- Oh! oh! murmura Henri, il faut qu'il y ait quelque chose de +nouveau et de grave pour que la reine mere vienne ainsi me +chercher sur la plate-forme du donjon de Vincennes. + +Catherine s'assit sur un banc de pierre adosse aux creneaux pour +reprendre haleine. Henri s'approcha d'elle, et avec son plus +gracieux sourire: + +-- Serait-ce moi que vous cherchez, ma bonne mere? dit-il. + +-- Oui, monsieur, repondit Catherine, j'ai voulu vous donner une +derniere preuve de mon attachement. Nous touchons a un moment +supreme: le roi se meurt et veut vous entretenir. + +-- Moi? dit Henri en tressaillant de joie. + +-- Oui, vous. On lui a dit, j'en suis certaine, que non seulement +vous regrettez le trone de Navarre, mais encore que vous +ambitionnez le trone de France. + +-- Oh! fit Henri. + +-- Ce n'est pas, je le sais bien, mais il le croit, lui, et nul +doute que cet entretien qu'il veut avoir avec vous n'ait pour but +de vous tendre un piege. + +-- A moi? + +-- Oui. Charles, avant de mourir, veut savoir ce qu'il y a a +craindre ou a esperer de vous; et de votre reponse a ses offres, +faites-y attention, dependront les derniers ordres qu'il donnera, +c'est-a-dire votre mort ou votre vie. + +-- Mais que doit-il donc m'offrir? + +-- Que sais-je, moi! des choses impossibles, probablement. + +-- Enfin, ne devinez-vous pas, ma mere? + +-- Non; mais je suppose, par exemple... Catherine s'arreta. + +-- Quoi? + +-- Je suppose que, vous croyant ces vues ambitieuses qu'on lui a +dites, il veuille acquerir de votre bouche meme la preuve de cette +ambition. Supposez qu'il vous tente comme autrefois on tentait les +coupables, pour provoquer un aveu sans torture; supposez, continua +Catherine en regardant fixement Henri, qu'il vous propose un +gouvernement, la regence meme. + +Une joie indicible s'epandit dans le coeur oppresse de Henri; mais +il devina le coup, et cette ame vigoureuse et souple rebondit sous +l'attaque. + +-- A moi? dit-il, le piege serait trop grossier; a moi la regence, +quand il y a vous, quand il y a mon frere d'Alencon? Catherine se +pinca les levres pour cacher sa satisfaction. + +-- Alors, dit-elle vivement, vous renoncez a la regence? "Le roi +est mort, pensa Henri, et c'est elle qui me tend un piege." Puis +tout haut: + +-- Il faut d'abord que j'entende le roi de France, repondit-il, +car, de votre aveu meme, madame, tout ce que nous avons dit la +n'est que supposition. + +-- Sans doute, dit Catherine; mais vous pouvez toujours repondre +de vos intentions. + +-- Eh! mon Dieu! dit innocemment Henri, n'ayant pas de +pretentions, je n'ai pas d'intentions. + +-- Ce n'est point repondre, cela, dit Catherine, sentant que le +temps pressait, et se laissant emporter a sa colere; d'une facon +ou de l'autre, prononcez-vous. + +-- Je ne puis pas me prononcer sur des suppositions, madame; une +resolution positive est chose si difficile et surtout si grave a +prendre, qu'il faut attendre les realites. + +-- Ecoutez, monsieur, dit Catherine, il n'y a pas de temps a +perdre, et nous le perdons en discussions vaines, en finesses +reciproques. Jouons notre jeu en roi et en reine. Si vous acceptez +la regence, vous etes mort. + +"Le roi vit", pensa Henri. Puis tout haut: + +-- Madame, dit-il avec fermete, Dieu tient la vie des hommes et +des rois entre ses mains: il m'inspirera. Qu'on dise a Sa Majeste +que je suis pret a me presenter devant elle. + +-- Reflechissez, monsieur. + +-- Depuis deux ans que je suis proscrit, depuis un mois que je +suis prisonnier, repondit Henri gravement, j'ai eu le temps de +reflechir, madame, et j'ai reflechi. Ayez donc la bonte de +descendre la premiere pres du roi, et de lui dire que je vous +suis. Ces deux braves, ajouta Henri en montrant les deux soldats, +veilleront a ce que je ne m'echappe point. D'ailleurs, ce n'est +point mon intention. + +Il y avait un tel accent de fermete dans les paroles de Henri, que +Catherine vit bien que toutes ses tentatives, sous quelque forme +qu'elles fussent deguisees, ne gagneraient rien sur lui; elle +descendit precipitamment. + +Aussitot qu'elle eut disparu, Henri courut au parapet et fit a de +Mouy un signe qui voulait dire: Approchez-vous et tenez-vous pret +a tout evenement. + +De Mouy, qui etait descendu de cheval, sauta en selle, et, avec le +second cheval de main, vint au galop prendre position a deux +portees de mousquet du donjon. + +Henri le remercia du geste et descendit. + +Sur le premier palier il trouva les deux soldats qui +l'attendaient. + +Un double poste de Suisses et de chevau-legers gardait l'entree +des cours; il fallait traverser une double haie de pertuisanes +pour entrer au chateau et pour en sortir. + +Catherine s'etait arretee la et attendait. + +Elle fit signe aux deux soldats qui suivaient Henri de s'ecarter, +et posant une de ses mains sur son bras: + +-- Cette cour a deux portes, dit-elle; a celle-ci, que vous voyez +derriere les appartements du roi, si vous refusez la regence, un +bon cheval et la liberte vous attendent; a celle-la, sous laquelle +vous venez de passer, si vous ecoutez l'ambition... Que dites- +vous? + +-- Je dis que si le roi me fait regent, madame, c'est moi qui +donnerai des ordres aux soldats, et non pas vous. Je dis que si je +sors du chateau a la nuit, toutes ces piques, toutes ces +hallebardes, tous ces mousquets s'abaisseront devant moi. + +-- Insense! murmura Catherine exasperee, crois-moi, ne joue pas +avec Catherine ce terrible jeu de la vie et de la mort. + +-- Pourquoi pas? dit Henri en regardant fixement Catherine; +pourquoi pas avec vous aussi bien qu'avec un autre, puisque j'y ai +gagne jusqu'a present? + +-- Montez donc chez le roi, monsieur, puisque vous ne voulez rien +croire et rien entendre, dit Catherine en lui montrant l'escalier +d'une main et en jouant avec un des deux couteaux empoisonnes +qu'elle portait dans cette gaine de chagrin noir devenue +historique. + +-- Passez la premiere, madame, dit Henri; tant que je ne serai pas +regent, l'honneur du pas vous appartient. + +Catherine, devinee dans toutes ses intentions, n'essaya point de +lutter, et passa la premiere. + + + +XXXIII +La Regence + + +Le roi commencait a s'impatienter; il avait fait appeler +M. de Nancey dans sa chambre, et venait de lui donner l'ordre +d'aller chercher Henri, lorsque celui-ci parut. + +En voyant son beau-frere apparaitre sur le seuil de la porte, +Charles poussa un cri de joie, et Henri demeura epouvante comme +s'il se fut trouve en face d'un cadavre. + +Les deux medecins qui etaient a ses cotes s'eloignerent; le pretre +qui venait d'exhorter le malheureux prince a une fin chretienne se +retira egalement. + +Charles IX n'etait pas aime, et cependant on pleurait beaucoup +dans les antichambres. A la mort des rois, quels qu'ils aient ete, +il y a toujours des gens qui perdent quelque chose et qui +craignent de ne pas retrouver ce quelque chose sous leur +successeur. + +Ce deuil, ces sanglots, les paroles de Catherine, l'appareil +sinistre et majestueux des derniers moments d'un roi, enfin, la +vue de ce roi lui-meme, atteint d'une maladie qui s'est reproduite +depuis, mais dont la science n'avait pas encore eu d'exemple, +produisirent sur l'esprit encore jeune et par consequent encore +impressionnable de Henri un effet si terrible que, malgre sa +resolution de ne point donner de nouvelles inquietudes a Charles +sur son etat, il ne put, comme nous l'avons dit, reprimer le +sentiment de terreur qui se peignit sur son visage en apercevant +ce moribond tout ruisselant de sang. + +Charles sourit avec tristesse. Rien n'echappe aux mourants des +impressions de ceux qui les entourent. + +-- Venez, Henriot, dit-il en tendant la main a son beau-frere avec +une douceur de voix que Henri n'avait jamais remarquee en lui +jusque-la. Venez, car je souffrais de ne pas vous voir; je vous ai +bien tourmente dans ma vie, mon pauvre ami, et parfois, je me le +reproche maintenant, croyez-moi! parfois j'ai prete les mains a +ceux qui vous tourmentaient; mais un roi n'est pas maitre des +evenements, et outre ma mere Catherine, outre mon frere d'Anjou, +outre mon frere d'Alencon, j'avais au-dessus de moi, pendant ma +vie, quelque chose de genant, qui cesse du jour ou je touche a la +mort: la raison d'Etat. + +-- Sire, balbutia Henri, je ne me souviens plus de rien que de +l'amour que j'ai toujours eu pour mon frere, que du respect que +j'ai toujours porte a mon roi. + +-- Oui, oui, tu as raison, dit Charles, et je te suis +reconnaissant de parler ainsi, Henriot; car en verite tu as +beaucoup souffert sous mon regne, sans compter que c'est pendant +mon regne que ta pauvre mere est morte. Mais tu as du voir que +l'on me poussait souvent. Parfois j'ai resiste; mais parfois aussi +j'ai cede de fatigue. Mais, tu l'as dit, ne parlons plus du passe; +maintenant c'est le present qui me pousse, c'est l'avenir qui +m'effraie. + +Et en disant ces mots, le pauvre roi cacha son visage livide dans +ses mains decharnees. + +Puis, apres un instant de silence, secouant son front pour en +chasser ces sombres idees et faisant pleuvoir autour de lui une +rosee de sang: + +-- Il faut sauver l'Etat, continua-t-il a voix basse et en +s'inclinant vers Henri; il faut l'empecher de tomber entre les +mains des fanatiques ou des femmes. + +Charles, comme nous venons de le dire, prononca ces paroles a voix +basse, et cependant Henri crut entendre derriere la coulisse du +lit comme une sourde exclamation de colere. Peut-etre quelque +ouverture pratiquee dans la muraille, a l'insu de Charles lui- +meme, permettait-elle a Catherine d'entendre cette supreme +conversation. + +-- Des femmes? reprit le roi de Navarre pour provoquer une +explication. + +-- Oui, Henri, dit Charles, ma mere veut la regence en attendant +que mon frere de Pologne revienne. Mais ecoute ce que je te dis, +il ne reviendra pas. + +-- Comment! il ne reviendra pas? s'ecria Henri, dont le coeur +bondissait sourdement de joie. + +-- Non, il ne reviendra pas, continua Charles, ses sujets ne le +laisseront pas partir. + +-- Mais, dit Henri, croyez-vous, mon frere, que la reine mere ne +lui aura pas ecrit a l'avance? + +-- Si fait, mais Nancey a surpris le courrier a Chateau-Thierry et +m'a rapporte la lettre; dans cette lettre j'allais mourir, disait- +elle. Mais moi aussi j'ai ecrit a Varsovie, ma lettre y arrivera, +j'en suis sur, et mon frere sera surveille. Donc, selon toute +probabilite, Henri, le trone va etre vacant. + +Un second fremissement plus sensible encore que le premier se fit +entendre dans l'alcove. + +-- Decidement, se dit Henri, elle est la; elle ecoute, elle +attend! Charles n'entendit rien. + +-- Or, poursuivit-il, je meurs sans heritier male. + +Puis il s'arreta: une douce pensee parut eclairer son visage, et +posant sa main sur l'epaule du roi de Navarre: + +-- Helas! te souviens-tu, Henriot, continua-t-il, te souviens-tu +de ce pauvre petit enfant que je t'ai montre un soir dormant dans +son berceau de soie, et veille par un ange? Helas! Henriot, ils me +le tueront! ... + +-- O Sire, s'ecria Henri, dont les yeux se mouillerent de larmes, +je vous jure devant Dieu que mes jours et mes nuits se passeront a +veiller sur sa vie. Ordonnez, mon roi. + +-- Merci! Henriot, merci, dit le roi avec une effusion qui etait +bien loin de son caractere, mais que cependant lui donnait la +situation. J'accepte ta parole. N'en fais pas un roi... +heureusement il n'est pas ne pour le trone, mais un homme heureux. +Je lui laisse une fortune independante; qu'il ait la noblesse de +sa mere, celle du coeur. Peut-etre vaudrait-il mieux pour lui +qu'on le destinat a l'Eglise; il inspirerait moins de crainte. Oh! +il me semble que je mourrais, sinon heureux, du moins tranquille, +si j'avais la pour me consoler les caresses de l'enfant et le doux +visage de la mere. + +-- Sire, ne pouvez-vous les faire venir? + +-- Eh! malheureux! ils ne sortiraient pas d'ici. Voila la +condition des rois, Henriot: ils ne peuvent ni vivre ni mourir a +leur guise. Mais depuis ta promesse je suis plus tranquille. + +Henri reflechit. + +-- Oui, sans doute, mon roi, j'ai promis, mais pourrai-je tenir? + +-- Que veux-tu dire? + +-- Moi-meme, ne serai-je pas proscrit, menace comme lui, plus que +lui, meme? Car, moi, je suis un homme, et lui n'est qu'un enfant. + +-- Tu te trompes, repondit Charles; moi mort, tu seras fort et +puissant, et voila qui te donnera la force et la puissance. A ces +mots, le moribond tira un parchemin de son chevet. + +-- Tiens, lui dit-il. Henri parcourut la feuille revetue du sceau +royal. + +-- La regence a moi, Sire! dit-il en palissant de joie. + +-- Oui, la regence a toi, en attendant le retour du duc d'Anjou, +et comme, selon toute probabilite, le duc d'Anjou ne reviendra +point, ce n'est pas la regence qui te donne ce papier, c'est le +trone. + +-- Le trone, a moi! murmura Henri. + +-- Oui, dit Charles, a toi, seul digne et surtout seul capable de +gouverner ces galants debauches, ces filles perdues qui vivent de +sang et de larmes. Mon frere d'Alencon est un traitre, il sera +traitre envers tous, laisse-le dans le donjon ou je l'ai mis. Ma +mere voudra te tuer, exile-la. Mon frere d'Anjou, dans trois mois, +dans quatre mois, dans un an peut-etre, quittera Varsovie et +viendra te disputer la puissance; reponds a Henri par un bref du +pape. J'ai negocie cette affaire par mon ambassadeur, le duc de +Nevers, et tu recevras incessamment le bref. + +-- O mon roi! + +-- Ne crains qu'une chose, Henri, la guerre civile. Mais en +restant converti, tu l'evites, car le parti huguenot n'a +consistance qu'a la condition que tu te mettras a sa tete, et +M. de Conde n'est pas de force a lutter contre toi. La France est +un pays de plaine, Henri, par consequent un pays catholique. Le +roi de France doit etre le roi des catholiques et non le roi des +huguenots; car le roi de France doit etre le roi de la majorite. +On dit que j'ai des remords d'avoir fait la Saint-Barthelemy; des +doutes, oui; des remords, non. On dit que je rends le sang des +huguenots par tous les pores. Je sais ce que je rends: de +l'arsenic, et non du sang. + +-- Oh! Sire, que dites-vous? + +-- Rien. Si ma mort doit etre vengee, Henriot, elle doit etre +vengee par Dieu seul. N'en parlons plus que pour prevoir les +evenements qui en seront la suite. Je te legue un bon parlement, +une armee eprouvee. Appuie-toi sur le parlement et sur l'armee +pour resister a tes seuls ennemis: ma mere et le duc d'Alencon. + +En ce moment, on entendit dans le vestibule un bruit sourd d'armes +et de commandements militaires. + +-- Je suis mort, murmura Henri. + +-- Tu crains, tu hesites, dit Charles avec inquietude. + +-- Moi! Sire, repliqua Henri; non, je ne crains pas; non, je +n'hesite pas; j'accepte. + +Charles lui serra la main. Et comme en ce moment sa nourrice +s'approchait de lui, tenant une potion qu'elle venait de preparer +dans une chambre voisine, sans faire attention que le sort de la +France se decidait a trois pas d'elle: + +-- Appelle ma mere, bonne nourrice, et dis aussi qu'on fasse venir +M. d'Alencon. + + + +XXXIV +Le roi est mort: vive le roi! + + +Catherine et le duc d'Alencon, livides d'effroi et tremblants de +fureur tout ensemble, entrerent quelques minutes apres. Comme +Henri l'avait devine, Catherine savait tout et avait tout dit, en +peu de mots, a Francois. Ils firent quelques pas et s'arreterent, +attendant. + +Henri etait debout au chevet du lit de Charles. + +Le roi leur declara sa volonte. + +-- Madame, dit-il a sa mere, si j'avais un fils, vous seriez +regente, ou, a defaut de vous, ce serait le roi de Pologne, ou, a +defaut du roi de Pologne enfin, ce serait mon frere Francois; mais +je n'ai pas de fils, et apres moi le trone appartient a mon frere +le duc d'Anjou, qui est absent. Comme un jour ou l'autre il +viendra reclamer ce trone, je ne veux pas qu'il trouve a sa place +un homme qui puisse, par des droits presque egaux, lui disputer +ses droits, et qui expose par consequent le royaume a des guerres +de pretendants. Voila pourquoi je ne vous prends pas pour regente, +madame, car vous auriez a choisir entre vos deux fils, ce qui +serait penible pour le coeur d'une mere. Voila pourquoi je ne +choisis pas mon frere Francois, car mon frere Francois pourrait +dire a son aine: "Vous aviez un trone, pourquoi l'avez-vous +quitte?" Non, je choisis donc un regent qui puisse prendre en +depot la couronne, et qui la garde sous sa main et non sur sa +tete. Ce regent, saluez-le, madame; saluez-le, mon frere; ce +regent, c'est le roi de Navarre! + +Et avec un geste de supreme commandement, il salua Henri de la +main. + +Catherine et d'Alencon firent un mouvement qui tenait le milieu +entre un tressaillement nerveux et un salut. + +-- Tenez, monseigneur le regent, dit Charles au roi de Navarre, +voici le parchemin qui, jusqu'au retour du roi de Pologne, vous +donne le commandement des armees, les clefs du tresor, le droit et +le pouvoir royal. + +Catherine devorait Henri du regard, Francois etait si chancelant +qu'il pouvait a peine se soutenir; mais cette faiblesse de l'un et +cette fermete de l'autre, au lieu de rassurer Henri, lui +montraient le danger present, debout, menacant. + +Henri n'en fit pas moins un effort violent, et, surmontant toutes +ses craintes, il prit le rouleau des mains du roi, puis, se +redressant de toute sa hauteur, il fixa sur Catherine et Francois +un regard qui voulait dire: + +-- Prenez garde, je suis votre maitre. Catherine comprit ce +regard. + +-- Non, non, jamais, dit-elle; jamais ma race ne pliera la tete +sous une race etrangere; jamais un Bourbon ne regnera en France +tant qu'il restera un Valois. + +-- Ma mere, ma mere, s'ecria Charles IX en se redressant dans son +lit aux draps rougis, plus effrayant que jamais, prenez garde, je +suis roi encore: pas pour longtemps, je le sais bien, mais il ne +faut pas longtemps pour donner un ordre, il ne faut pas longtemps +pour punir les meurtriers et les empoisonneurs. + +-- Eh bien, donnez-le donc, cet ordre, si vous l'osez. Moi je vais +donner les miens. Venez, Francois, venez. + +Et elle sortit rapidement, entrainant avec elle le duc d'Alencon. + +-- Nancey! cria Charles; Nancey, a moi, a moi! je l'ordonne, je le +veux, Nancey, arretez ma mere, arretez mon frere, arretez... + +Une gorgee de sang coupa la parole a Charles au moment ou le +capitaine des gardes ouvrit la porte, et le roi suffoque rala sur +son lit. + +Nancey n'avait entendu que son nom; les ordres qui l'avaient +suivi, prononces d'une voix moins distincte, s'etaient perdus dans +l'espace. + +-- Gardez la porte, dit Henri, et ne laissez entrer personne. +Nancey salua et sortit. Henri reporta ses yeux sur ce corps +inanime et qu'on eut pu prendre pour un cadavre, si un leger +souffle n'eut agite la frange d'ecume qui bordait ses levres. Il +regarda longtemps; puis se parlant a lui-meme: + +-- Voici l'instant supreme, dit-il, faut-il regner, faut-il vivre? + +Au meme instant la tapisserie de l'alcove se souleva, une tete +palie parut derriere, et une voix vibra au milieu du silence de +mort qui regnait dans la chambre royale: + +-- Vivez, dit cette voix. + +-- Rene! s'ecria Henri. + +-- Oui, Sire. + +-- Ta prediction etait donc fausse: je ne serai donc pas roi? +s'ecria Henri. + +-- Vous le serez, Sire, mais l'heure n'est pas encore venue. + +-- Comment le sais-tu? parle, que je sache si je dois te croire. + +-- Ecoutez. + +-- J'ecoute. + +-- Baissez-vous. Henri s'inclina au-dessus du corps de Charles. +Rene se pencha de son cote. La largeur du lit les separait seule, +et encore la distance etait-elle diminuee par leur double +mouvement. Entre eux deux etait couche et toujours sans voix et +sans mouvement le corps du roi moribond. + +-- Ecoutez, dit Rene; place ici par la reine mere pour vous +perdre, j'aime mieux vous servir, moi, car j'ai confiance en votre +horoscope; en vous servant je trouve a la fois, dans ce que je +fais, l'interet de mon corps et de mon ame. + +-- Est-ce la reine mere aussi qui t'a ordonne de me dire cela? +demanda Henri plein de doute et d'angoisses. + +-- Non, dit Rene, mais ecoutez un secret. Et il se pencha encore +davantage. Henri l'imita, de sorte que les deux tetes se +touchaient presque. Cet entretien de deux hommes courbes sur le +corps d'un roi mourant avait quelque chose de si sombre, que les +cheveux du superstitieux Florentin se dressaient sur sa tete et +qu'une sueur abondante perlait sur le visage de Henri. + +-- Ecoutez, continua Rene, ecoutez un secret que je sais seul, et +que je vous revele si vous me jurez sur ce mourant de me pardonner +la mort de votre mere. + +-- Je vous l'ai deja promis une fois, dit Henri dont le visage +s'assombrit. + +-- Promis, mais non jure, dit Rene en faisant un mouvement en +arriere. + +-- Je le jure, dit Henri etendant la main droite sur la tete du +roi. + +-- Eh bien, Sire, dit precipitamment le Florentin, le roi de +Pologne arrive! + +-- Non, dit Henri, le courrier a ete arrete par le roi Charles. + +-- Le roi Charles n'en a arrete qu'un sur la route de Chateau- +Thierry; mais la reine mere, dans sa prevoyance, en avait envoye +trois par trois routes. + +-- Oh! malheur a moi! dit Henri. + +-- Un messager est arrive ce matin de Varsovie. Le roi partait +derriere lui sans que personne songeat a s'y opposer, car a +Varsovie on ignorait encore la maladie du roi. Il ne precede Henri +d'Anjou que de quelques heures. + +-- Oh! si j'avais seulement huit jours! dit Henri. + +-- Oui, mais vous n'avez que huit heures. Avez-vous entendu le +bruit des armes que l'on preparait? + +-- Oui. + +-- Ces armes, on les preparait a votre intention. Ils viendront +vous tuer jusqu'ici, jusque dans la chambre du roi. + +-- Le roi n'est pas mort encore. Rene regarda fixement Charles: + +-- Dans dix minutes il le sera. Vous avez donc dix minutes a +vivre, peut-etre moins. + +-- Que faire alors? + +-- Fuir sans perdre une minute, sans perdre une seconde. + +-- Mais par ou? s'ils attendent dans l'antichambre, ils me tueront +quand je sortirai. + +-- Ecoutez: je risque tout pour vous, ne l'oubliez jamais. + +-- Sois tranquille. + +-- Suivez-moi par ce passage secret, je vous conduirai jusqu'a la +poterne. Puis, pour vous donner du temps, j'irai dire a la belle- +mere que vous descendez; vous serez cense avoir decouvert ce +passage secret et en avoir profite pour fuir: venez, venez. + +Henri se baissa vers Charles et l'embrassa au front. + +-- Adieu, mon frere, dit-il; je n'oublierai point que ton dernier +desir fut de me voir te succeder. Je n'oublierai pas que ta +derniere volonte fut de me faire roi. Meurs en paix. Au nom de nos +freres, je te pardonne le sang verse. + +-- Alerte! alerte! dit Rene, il revient a lui; fuyez avant qu'il +rouvre les yeux, fuyez. + +-- Nourrice! murmura Charles, nourrice! Henri saisit au chevet de +Charles l'epee desormais inutile du roi mourant, mit le parchemin +qui le faisait regent dans sa poitrine, baisa une derniere fois le +front de Charles, tourna autour du lit, et s'elanca par +l'ouverture qui se referma derriere lui. + +-- Nourrice! cria le roi d'une voix plus forte, nourrice! La bonne +femme accourut. + +-- Eh bien, qu'y a-t-il, mon Charlot? demanda-t-elle. + +-- Nourrice, dit le roi, la paupiere ouverte et l'oeil dilate par +la fixite terrible de la mort, il faut qu'il se soit passe quelque +chose pendant que je dormais: je vois une grande lumiere, je vois +Dieu notre maitre; je vois mon Seigneur Jesus, je vois la benoite +Vierge Marie. Ils le prient, ils le supplient pour moi: le +Seigneur tout-puissant me pardonne... il m'appelle... Mon Dieu! +mon Dieu! recevez-moi dans votre misericorde... Mon Dieu! oubliez +que j'etais roi, car je viens a vous sans sceptre et sans +couronne... Mon Dieu! oubliez les crimes du roi pour ne vous +rappeler que les souffrances de l'homme... Mon dieu! me voila. + +Et Charles, qui, a mesure qu'il prononcait ces paroles, s'etait +souleve de plus en plus comme pour aller au-devant de la voix qui +l'appelait, Charles, apres ces derniers mots, poussa un soupir et +retomba immobile et glace entre les bras de sa nourrice. + +Pendant ce temps, et tandis que les soldats, commandes par +Catherine, se portaient sur le passage connu de tous par lequel +Henri devait sortir, Henri, guide par Rene, suivait le couloir +secret et gagnait la poterne, sautait sur le cheval qui +l'attendait, et piquait vers l'endroit ou il savait retrouver de +Mouy. + +Tout a coup au bruit de son cheval, dont le galop faisait retentir +le pave sonore, quelques sentinelles se retournerent en criant: + +-- Il fuit! il fuit! + +-- Qui cela? s'ecria la reine mere en s'approchant d'une fenetre. + +-- Le roi Henri, le roi de Navarre, crierent les sentinelles. + +-- Feu! dit Catherine, feu sur lui! Les sentinelles ajusterent, +mais Henri etait deja trop loin. + +-- Il fuit, s'ecria la reine mere, donc il est vaincu. + +-- Il fuit, murmura le duc d'Alencon, donc je suis roi. Mais au +meme instant, et tandis que Francois et sa mere etaient encore a +la fenetre, le pont-levis craqua sous les pas des chevaux, et +precede par un cliquetis d'armes et par une grande rumeur, un +jeune homme lance au galop, son chapeau a la main, entra dans la +cour en criant: _France! _suivi de quatre gentilshommes, couverts +comme lui de sueur, de poussiere et d'ecume. + +-- Mon fils! s'ecria Catherine en etendant les deux bras par la +fenetre. + +-- Ma mere! repondit le jeune homme en sautant a bas du cheval. + +-- Mon frere d'Anjou! s'ecria avec epouvante Francois en se +rejetant en arriere. + +-- Est-il trop tard? demanda Henri d'Anjou a sa mere. + +-- Non, au contraire, il est temps, et Dieu t'eut conduit par la +main qu'il ne t'eut pas amene plus a propos; regarde et ecoute. + +En effet, M. de Nancey, capitaine des gardes, s'avancait sur le +balcon de la chambre du roi. Tous les regards se tournerent vers +lui. Il brisa une baguette en deux morceaux, et, les bras etendus, +tenant les deux morceaux de chaque main: + +-- Le roi Charles IX est mort! le roi Charles IX est mort! le roi +Charles IX est mort! cria-t-il trois fois. Et il laissa tomber les +deux morceaux de la baguette. + +-- Vive le roi Henri III! cria alors Catherine en se signant avec +une pieuse reconnaissance. Vive le roi Henri III! + +Toutes les voix repeterent ce cri, excepte celle du duc Francois. + +-- Ah! elle m'a joue, dit-il en dechirant sa poitrine avec ses +ongles. + +-- Je l'emporte, s'ecria Catherine, et cet odieux Bearnais ne +regnera pas! + + + +XXXV +Epilogue + + +Un an s'etait ecoule depuis la mort du roi Charles IX et +l'avenement au trone de son successeur. + +Le roi Henri III, heureusement regnant par la grace de Dieu et de +sa mere Catherine, etait alle a une belle procession faite en +l'honneur de Notre-Dame de Clery. + +Il etait parti a pied avec la reine sa femme et toute la cour. + +Le roi Henri III pouvait bien se donner ce petit passe-temps; nul +souci serieux ne l'occupait a cette heure. Le roi de Navarre etait +en Navarre, ou il avait si longtemps desire etre, et s'occupait +fort, disait-on, d'une belle fille du sang des Montmorency et +qu'il appelait la Fosseuse. Marguerite etait pres de lui, triste +et sombre, et ne trouvant que dans ses belles montagnes, non pas +une distraction, mais un adoucissement aux deux grandes douleurs +de la vie: l'absence et la mort. + +Paris etait fort tranquille, et la reine mere, veritablement +regente depuis que son cher fils Henri etait roi, y faisait sejour +tantot au Louvre, tantot a l'hotel de Soissons, qui etait situe +sur l'emplacement que couvre aujourd'hui la halle au ble, et dont +il ne reste que l'elegante colonne qu'on peut voir encore +aujourd'hui. + +Elle etait un soir fort occupee a etudier les astres avec Rene, +dont elle avait toujours ignore les petites trahisons, et qui +etait rentre en grace aupres d'elle pour le faux temoignage qu'il +avait si a point porte dans l'affaire de Coconnas et de La Mole, +lorsqu'on vint lui dire qu'un homme qui disait avoir une chose de +la plus haute importance a lui communiquer, l'attendait dans son +oratoire. + +Elle descendit precipitamment et trouva le sire de Maurevel. + +-- _Il _est ici, s'ecria l'ancien capitaine des petardiers, ne +laissant point, contre l'etiquette royale, le temps a Catherine de +lui adresser la parole. + +-- Qui, _il?_ demanda Catherine. + +-- Qui voulez-vous que ce soit, madame, sinon le roi de Navarre? + +-- Ici! dit Catherine, ici... lui... Henri... Et qu'y vient-il +faire, l'imprudent? + +-- Si l'on en croit les apparences, il vient voir madame de Sauve; +voila tout. Si l'on en croit les probabilites, il vient conspirer +contre le roi. + +-- Et comment savez-vous qu'il est ici? + +-- Hier, je l'ai vu entrer dans une maison, et un instant apres +madame de Sauve est venue l'y joindre. + +-- Etes-vous sur que ce soit lui? + +-- Je l'ai attendu jusqu'a sa sortie, c'est-a-dire une partie de +la nuit. A trois heures, les deux amants se sont remis en chemin. +Le roi a conduit madame de Sauve jusqu'au guichet du Louvre; la, +grace au concierge, qui est dans ses interets sans doute, elle est +rentree sans etre inquietee, et le roi s'en est revenu tout en +chantonnant un petit air et d'un pas aussi degage que s'il etait +au milieu de ses montagnes. + +-- Et ou est-il alle ainsi? + +-- Rue de l'Arbre-Sec, hotel de la Belle-Etoile, chez ce meme +aubergiste ou logeaient les deux sorciers que Votre Majeste a fait +executer l'an passe. + +-- Pourquoi n'etes-vous pas venu me dire la chose aussitot? + +-- Parce que je n'etais pas encore assez sur de mon fait. + +-- Tandis que maintenant? + +-- Maintenant, je le suis. + +-- Tu l'as vu? + +-- Parfaitement. J'etais embusque chez un marchand de vin en face; +je l'ai vu entrer d'abord dans la meme maison que la veille; puis +comme madame de Sauve tardait, il a mis imprudemment son visage au +carreau d'une fenetre du premier, et cette fois je n'ai plus +conserve aucun doute. D'ailleurs, un instant apres, madame de +Sauve l'est venue rejoindre de nouveau. + +-- Et tu crois qu'ils resteront, comme la nuit passee, jusqu'a +trois heures du matin? + +-- C'est probable. + +-- Ou est donc cette maison? + +-- Pres de la Croix-des-Petits-Champs, vers Saint-Honore. + +-- Bien, dit Catherine. M. de Sauve ne connait point votre +ecriture? + +-- Non. + +-- Asseyez-vous la et ecrivez. Maurevel obeit et prenant la plume: + +-- Je suis pret, madame, dit-il. + +Catherine dicta: + +"Pendant que le baron de Sauve fait son service au Louvre, la +baronne est avec un muguet de ses amis, dans une maison proche de +la Croix-des-Petits-Champs, vers Saint-Honore; le baron de Sauve +reconnaitra la maison a une croix rouge qui sera faite sur la +muraille." + +-- Eh bien? demanda Maurevel. + +-- Faites une seconde copie de cette lettre, dit Catherine. +Maurevel obeit passivement. + +-- Maintenant, dit la reine, faites remettre une de ces lettres +par un homme adroit au baron de Sauve, et que cet homme laisse +tomber l'autre dans les corridors du Louvre. + +-- Je ne comprends pas, dit Maurevel. Catherine haussa les +epaules. + +-- Vous ne comprenez pas qu'un mari qui recoit une pareille lettre +se fache? + +-- Mais il me semble, madame, que du temps du roi de Navarre il ne +se fachait pas. + +-- Tel qui passe des choses a un roi ne les passe peut-etre pas a +un simple galant. D'ailleurs, s'il ne se fache pas, vous vous +facherez pour lui, vous. + +-- Moi? + +-- Sans doute. Vous prenez quatre hommes, six hommes s'il le faut, +vous vous masquez, vous enfoncez la porte, comme si vous etiez les +envoyes du baron, vous surprenez les amants au milieu de leur +tete-a-tete, vous frappez au nom du roi; et le lendemain le billet +perdu dans le corridor du Louvre, et trouve par quelque ame +charitable qui l'a deja fait circuler, atteste que c'est le mari +qui s'est venge. Seulement, le hasard a fait que le galant etait +le roi de Navarre; mais qui pouvait deviner cela, quand chacun le +croyait a Pau? + +Maurevel regarda avec admiration Catherine, s'inclina et sortit. + +En meme temps que Maurevel sortait de l'hotel de Soissons, madame +de Sauve entrait dans la petite maison de la Croix-des-Petits- +Champs. + +Henri l'attendait la porte entrouverte. + +Des qu'il l'apercut dans l'escalier: + +-- Vous n'avez pas ete suivie? dit-il. + +-- Mais non, dit Charlotte, que je sache, du moins. + +-- C'est que je crois l'avoir ete, dit Henri, non seulement cette +nuit, mais encore ce soir. + +-- Oh! mon Dieu! dit Charlotte, vous m'effrayez, Sire; si un bon +souvenir donne par vous a une ancienne amie allait tourner a mal +pour vous, je ne m'en consolerais pas. + +-- Soyez tranquille, ma mie, dit le Bearnais, nous avons trois +epees qui veillent dans l'ombre. + +-- Trois, c'est bien peu, Sire. + +-- C'est assez quand ces epees s'appellent de Mouy, Saucourt et +Barthelemy. + +-- De Mouy est donc avec vous a Paris? + +-- Sans doute. + +-- Il a ose revenir dans la capitale? Il a donc, comme vous, +quelque pauvre femme folle de lui? + +-- Non, mais il a un ennemi dont il a jure la mort. Il n'y a que +la haine, ma chere, qui fasse faire autant de sottises que +l'amour. + +-- Merci, Sire. + +-- Oh! dit Henri, je ne dis pas cela pour les sottises presentes, +je dit cela pour les sottises passees et a venir. Mais ne +discutons pas la-dessus, nous n'avons pas de temps a perdre. + +-- Vous partez donc toujours? + +-- Cette nuit. + +-- Les affaires pour lesquelles vous etiez revenu a Paris sont +donc terminees? + +-- Je n'y suis revenu que pour vous. + +-- Gascon! + +-- Ventre-saint-Gris! ma mie, je dis la verite; mais ecartons ces +souvenirs: j'ai encore deux ou trois heures a etre heureux, et +puis une separation eternelle. + +-- Ah! Sire, dit madame de Sauve, il n'y a d'eternel que mon +amour. + +Henri venait de dire qu'il n'avait pas le temps de discuter, il ne +discuta donc point; il crut, ou, le sceptique qu'il etait, il fit +semblant de croire. + +Cependant, comme l'avait dit le roi de Navarre, de Mouy et ses +deux compagnons etaient caches aux environs de la maison. + +Il etait convenu que Henri sortirait a minuit de la petite maison +au lieu d'en sortir a trois heures; qu'on irait comme la veille +reconduire madame de Sauve au Louvre, et que de la on irait rue de +la Cerisaie, ou demeurait Maurevel. + +C'etait seulement pendant la journee qui venait de s'ecouler que +de Mouy avait enfin eu notion certaine de la maison qu'habitait +son ennemi. + +Ils etaient la depuis une heure a peu pres, lorsqu'ils virent un +homme, suivi a quelques pas de cinq autres, qui s'approchait de la +porte de la petite maison, et qui, l'une apres l'autre, essayait +plusieurs clefs. + +A cette vue, de Mouy, cache dans l'enfoncement d'une porte +voisine, ne fit qu'un bond de sa cachette a cet homme, et le +saisit par le bras. + +-- Un instant, dit-il, on n'entre pas la. + +L'homme fit un bond en arriere, et en bondissant son chapeau +tomba. + +-- De Mouy de Saint-Phale! s'ecria-t-il. + +-- Maurevel! hurla le huguenot en levant son epee. Je te +cherchais; tu viens au-devant de moi, merci! + +Mais la colere ne lui fit pas oublier Henri; et se retournant vers +la fenetre, il siffla a la maniere des patres bearnais. + +-- Cela suffira, dit-il a Saucourt. Maintenant, a moi, assassin! a +moi! Et il s'elanca vers Maurevel. + +Celui-ci avait eu le temps de tirer de sa ceinture un pistolet. + +-- Ah! cette fois, dit le Tueur de Roi en ajustant le jeune homme, +je crois que tu es mort. + +Et il lacha le coup. Mais de Mouy se jeta a droite, et la balle +passa sans l'atteindre. + +-- A mon tour maintenant, s'ecria le jeune homme. Et il fournit a +Maurevel un si rude coup d'epee que, quoique ce coup atteignit sa +ceinture de cuir, la pointe aceree traversa l'obstacle et +s'enfonca dans les chairs. + +L'assassin poussa un cri sauvage qui accusait une si profonde +douleur que les sbires qui l'accompagnaient le crurent frappe a +mort et s'enfuirent epouvantes du cote de la rue Saint-Honore. + +Maurevel n'etait point brave. Se voyant abandonne par ses gens et +ayant devant lui un adversaire comme de Mouy, il essaya a son tour +de prendre la fuite, et se sauva par le meme chemin qu'ils avaient +pris, en criant: "A l'aide!" + +De Mouy, Saucourt et Barthelemy, emportes par leur ardeur, les +poursuivirent. + +Comme ils entraient dans la rue de Grenelle, qu'ils avaient prise +pour leur couper le chemin, une fenetre s'ouvrait et un homme +sautait du premier etage sur la terre fraichement arrosee par la +pluie. + +C'etait Henri. + +Le sifflement de De Mouy l'avait averti d'un danger quelconque, et +ce coup de pistolet, en lui indiquant que le danger etait grave, +l'avait attire au secours de ses amis. + +Ardent, vigoureux, il s'elanca sur leurs traces l'epee a la main. + +Un cri le guida: il venait de la barriere des Sergents. C'etait +Maurevel, qui, se sentant presse par de Mouy, appelait une seconde +fois a son secours ses hommes emportes par la terreur. + +Il fallait se retourner ou etre poignarde par derriere. + +Maurevel se retourna, rencontra le fer de son ennemi, et presque +aussitot lui porta un coup si habile que son echarpe en fut +traversee. Mais de Mouy riposta aussitot. + +L'epee s'enfonca de nouveau dans la chair qu'elle avait deja +entamee, et un double jet de sang s'elanca par une double plaie. + +-- Il en tient! cria Henri, qui arrivait. Sus! sus, de Mouy! De +Mouy n'avait pas besoin d'etre encourage. Il chargea de nouveau +Maurevel; mais celui-ci ne l'attendit point. Appuyant sa main +gauche sur sa blessure, il reprit une course desesperee. + +-- Tue-le vite! tue-le! cria le roi; voici ses soldats qui +s'arretent, et le desespoir des laches ne vaut rien pour les +braves. + +Maurevel, dont les poumons eclataient, dont la respiration +sifflait, dont chaque haleine chassait une sueur sanglante, tomba +tout a coup d'epuisement; mais aussitot il se releva, et, se +retournant sur un genou, il presenta la pointe de son epee a de +Mouy. + +-- Amis! amis! cria Maurevel, ils ne sont que deux. Feu, feu sur +eux! + +En effet, Saucourt et Barthelemy s'etaient egares a la poursuite +de deux sbires qui avaient pris par la rue des Poulies, et le roi +et de Mouy se trouvaient seuls en presence de quatre hommes. + +-- Feu! continuait de hurler Maurevel, tandis qu'un de ses soldats +appretait effectivement son poitrinal. + +-- Oui, mais auparavant, dit de Mouy, meurs, traitre, meurs, +miserable, meurs damne comme un assassin! + +Et saisissant d'une main l'epee tranchante de Maurevel, de l'autre +il plongea la sienne du haut en bas dans la poitrine de son +ennemi, et cela avec tant de force qu'il le cloua contre terre. + +-- Prends garde! prends garde! cria Henri. De Mouy fit un bond en +arriere, laissant son epee dans le corps de Maurevel, car un +soldat l'ajustait et allait le tuer a bout portant. En meme temps +Henri passait son epee au travers du corps du soldat, qui tomba +pres de Maurevel en jetant un cri. Les deux autres soldats prirent +la fuite. + +-- Viens! de Mouy, viens! cria Henri. Ne perdons pas un instant; +si nous etions reconnus, ce serait fait de nous. + +-- Attendez, Sire; et mon epee, croyez-vous que je veuille la +laisser dans le corps de ce miserable? + +Et il s'approcha de Maurevel gisant et en apparence sans +mouvement; mais au moment ou de Mouy mettait la main a la garde de +cette epee, qui effectivement etait restee dans le corps de +Maurevel, celui-ci se releva arme du poitrinal que le soldat avait +lache en tombant, et a bout portant il lacha le coup au milieu de +la poitrine de De Mouy. + +Le jeune homme tomba sans meme pousser un cri; il etait tue raide. + +Henri s'elanca sur Maurevel; mais il etait tombe a son tour, et +son epee ne perca plus qu'un cadavre. + +Il fallait fuir, le bruit avait attire un grand nombre de +personnes, la garde de nuit pouvait venir. Henri chercha parmi les +curieux attires par le bruit une figure, une connaissance, et tout +a coup poussa un cri de joie. + +Il venait de reconnaitre maitre La Huriere. + +Comme la scene se passait au pied de la croix du Trahoir, c'est-a- +dire en face de la rue de l'Arbre-Sec, notre ancienne +connaissance, dont l'humeur naturellement sombre s'etait encore +singulierement attristee depuis la mort de La Mole et de Coconnas, +ses deux hotes bien-aimes, avait quitte ses fourneaux et ses +casseroles au moment ou justement il appretait le souper du roi de +Navarre et etait accouru. + +-- Mon cher La Huriere, je vous recommande De Mouy, quoique j'ai +bien peur qu'il n'y ait plus rien a faire. Emportez-le chez vous, +et s'il vit encore n'epargnez rien, voila ma bourse. Quant a +l'autre laissez-le dans le ruisseau et qu'il y pourrisse comme un +chien. + +-- Mais vous? dit La Huriere. + +-- Moi, j'ai un adieu a dire. Je cours, et dans dix minutes, je +suis chez vous. Tenez mes chevaux prets. + +Et Henri se mit effectivement a courir dans la direction de la +petite maison de la Croix-des-Petits-Champs; mais en debouchant de +la rue de Grenelle, il s'arreta plein de terreur. + +Un groupe nombreux etait amasse devant la porte. + +-- Qu'y a-t-il dans cette maison, demanda Henri, et qu'est-il +arrive? + +-- Oh! repondit celui auquel il s'adressait, un grand malheur, +monsieur. C'est une belle jeune femme qui vient d'etre poignardee +par son mari, a qui l'on avait remis un billet pour le prevenir +que sa femme etait avec un amant. + +-- Et le mari? s'ecria Henri. + +-- Il s'est sauve. + +-- La femme? + +-- Elle est la. + +-- Morte? + +-- Pas encore; mais, Dieu merci, elle n'en vaut guere mieux. + +-- Oh! s'ecria Henri, je suis donc maudit! Et il s'elanca dans la +maison. La chambre etait pleine de monde; tout ce monde entourait +un lit sur lequel etait couchee la pauvre Charlotte percee de deux +coups de poignard. Son mari, qui pendant deux ans avait dissimule +sa jalousie contre Henri, avait saisi cette occasion de se venger +d'elle. + +-- Charlotte! Charlotte! cria Henri fendant la foule et tombant a +genoux devant le lit. + +Charlotte rouvrit ses beaux yeux deja voiles par la mort; elle +jeta un cri qui fit jaillir le sang de ses deux blessures, et +faisant un effort pour se soulever. + +-- Oh! je savais bien, dit-elle, que je ne pouvais pas mourir sans +le revoir. + +Et en effet, comme si elle n'eut attendu que ce moment pour rendre +a Henri cette ame qui l'avait tant aime, elle appuya ses levres +sur le front du roi de Navarre, murmura encore une derniere fois: +"Je t'aime", et tomba morte. + +Henri ne pouvait rester plus longtemps sans se perdre. Il tira son +poignard, coupa une boucle de ses beaux cheveux blonds qu'il avait +si souvent denoues pour en admirer la longueur, et sortit en +sanglotant au milieu des sanglots des assistants, qui ne se +doutaient pas qu'ils pleuraient sur de si hautes infortunes. + +-- Ami, amour, s'ecria Henri eperdu, tout m'abandonne, tout me +quitte, tout me manque a la fois! + +-- Oui, Sire, lui dit tout bas un homme qui s'etait detache du +groupe de curieux amasse devant la petite maison et qui l'avait +suivi, mais vous avez toujours le trone. + +-- Rene! s'ecria Henri. + +-- Oui, Sire, Rene qui veille sur vous: ce miserable en expirant +vous a nomme; on sait que vous etes a Paris, les archers vous +cherchent, fuyez, fuyez! + +-- Et tu dis que je serai roi, Rene! un fugitif! + +-- Regardez, Sire, dit le Florentin en montrant au roi une etoile +qui se degageait, brillante, des plis d'un nuage noir, ce n'est +pas moi qui le dis, c'est elle. + +Henri poussa un soupir et disparut dans l'obscurite. + +FIN + + + + [1] Charles IX avait epouse Elisabeth d'Autriche, fille de +Maximilien. + [2] Espece de brasero. + [3] En effet, cet enfant naturel, qui n'etait autre que le +fameux duc d'Angouleme, qui mourut en 1650, supprimait, s'il eut +ete legitime, Henri III, Henri IV, Louis XIII, Louis XIV. Que nous +donnait-il a la place? L'esprit se confond et se perd dans les +tenebres d'une pareille question. + [4] Votre presence inesperee dans cette cour nous comblerait +de joie, moi et mon mari, si elle n'amenait un grand malheur, +c'est-a-dire non seulement la perte d'un frere, mais encore celle +d'un ami. + [5] Nous sommes desesperes d'etre separes de vous, quand nous +eussions prefere partir avec vous. Mais le meme destin qui veut +que vous quittiez sans retard Paris, nous enchaine, nous, dans +cette ville. Partez donc, cher frere; partez donc, cher ami; +partez sans nous. Notre esperance et nos desirs vous suivent. + [6] Textuelle. + + + + + +End of Project Gutenberg's La reine Margot - Tome II, by Alexandre Dumas, Pere + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA REINE MARGOT - TOME II *** + +***** This file should be named 13857.txt or 13857.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/8/5/13857/ + +This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and +is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, +Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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