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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:43:06 -0700 |
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diff --git a/13857.txt b/13857.txt new file mode 100644 index 0000000..b591b42 --- /dev/null +++ b/13857.txt @@ -0,0 +1,15793 @@ +Project Gutenberg's La reine Margot - Tome II, by Alexandre Dumas, Pere + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La reine Margot - Tome II + +Author: Alexandre Dumas, Pere + +Release Date: October 25, 2004 [EBook #13857] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA REINE MARGOT - TOME II *** + + + + +This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and +is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, +Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. + + + + + +Alexandre Dumas + +LA REINE MARGOT +Tome II +(1845) + + +Table des matieres + +I Fraternite +II La reconnaissance du roi Charles IX +III Dieu dispose +IV La nuit des rois +V Anagramme +VI La rentree au Louvre +VII La cordeliere de la reine mere +VIII Projets de vengeance +IX Les Atrides +X L'Horoscope +XI Les confidences +XII Les ambassadeurs +XIII Oreste et Pylade +XIV Orthon +XV L'hotellerie de la Belle-Etoile +XVI De Mouy de Saint-Phale +XVII Deux tetes pour une couronne +XVIII Le livre de venerie +XIX La chasse au vol +XX Le pavillon de Francois Ier +XXI Les investigations +XXII Acteon +XXIII Le bois de Vincennes +XXIV La figure de cire +XXV Les boucliers invisibles +XXVI Les juges +XXVII La torture du brodequin +XXVIII La chapelle +XXIX La place Saint-Jean-en-Greve +XXX La tour du Pilori +XXXI La sueur de sang +XXXII La plate-forme du donjon de Vincennes +XXXIII La Regence +XXXIV Le roi est mort: vive le roi! +XXXV Epilogue + + +DEUXIEME PARTIE + + + +I +Fraternite + + +En sauvant la vie de Charles, Henri avait fait plus que sauver la +vie d'un homme: il avait empeche trois royaumes de changer de +souverains. + +En effet, Charles IX tue, le duc d'Anjou devenait roi de France, +et le duc d'Alencon, selon toute probabilite, devenait roi de +Pologne. Quant a la Navarre, comme M. le duc d'Anjou etait l'amant +de madame de Conde, sa couronne eut probablement paye au mari la +complaisance de sa femme. + +Or, dans tout ce grand bouleversement il n'arrivait rien de bon +pour Henri. Il changeait de maitre, voila tout; et au lieu de +Charles IX, qui le tolerait, il voyait monter au trone de France +le duc d'Anjou, qui, n'ayant avec sa mere Catherine qu'un coeur et +qu'une tete, avait jure sa mort et ne manquerait pas de tenir son +serment. + +Toutes ces idees s'etaient presentees a la fois a son esprit quand +le sanglier s'etait elance sur Charles IX, et nous avons vu ce qui +etait resulte de cette reflexion rapide comme l'eclair, qu'a la +vie de Charles IX etait attachee sa propre vie. + +Charles IX avait ete sauve par un devouement dont il etait +impossible au roi de comprendre le motif. + +Mais Marguerite avait tout compris, et elle avait admire ce +courage etrange de Henri qui, pareil a l'eclair, ne brillait que +dans l'orage. + +Malheureusement ce n'etait pas le tout que d'avoir echappe au +regne du duc d'Anjou, il fallait se faire roi soi-meme. Il fallait +disputer la Navarre au duc d'Alencon et au prince de Conde; il +fallait surtout quitter cette cour ou l'on ne marchait qu'entre +deux precipices, et la quitter protege par un fils de France. + +Henri, tout en revenant de Bondy, reflechit profondement a la +situation. En arrivant au Louvre, son plan etait fait. + +Sans se debotter, tel qu'il etait, tout poudreux et tout sanglant +encore, il se rendit chez le duc d'Alencon, qu'il trouva fort +agite en se promenant a grands pas dans sa chambre. + +En l'apercevant, le prince fit un mouvement. + +-- Oui, lui dit Henri en lui prenant les deux mains, oui, je +comprends, mon bon frere, vous m'en voulez de ce que le premier +j'ai fait remarquer au roi que votre balle avait frappe la jambe +de son cheval, au lieu d'aller frapper le sanglier, comme c'etait +votre intention. Mais que voulez-vous? je n'ai pu retenir une +exclamation de surprise. D'ailleurs le roi s'en fut toujours +apercu, n'est-ce pas? + +-- Sans doute, sans doute, murmura d'Alencon. Mais je ne puis +cependant attribuer qu'a mauvaise intention cette espece de +denonciation que vous avez faite, et qui, vous l'avez vu, n'a pas +eu un resultat moindre que de faire suspecter a mon frere Charles +mes intentions, et de jeter un nuage entre nous. + +-- Nous reviendrons la-dessus tout a l'heure; et quant a la bonne +ou a la mauvaise intention que j'ai a votre egard, je viens expres +aupres de vous pour vous en faire juge. + +-- Bien! dit d'Alencon avec sa reserve ordinaire; parlez, Henri, +je vous ecoute. + +-- Quand j'aurai parle, Francois, vous verrez bien quelles sont +mes intentions, car la confidence que je viens vous faire exclut +toute reserve et toute prudence; et quand je vous l'aurai faite, +d'un seul mot vous pourrez me perdre! + +-- Qu'est-ce donc? dit Francois, qui commencait a se troubler. + +-- Et cependant, continua Henri, j'ai hesite longtemps a vous +parler de la chose qui m'amene, surtout apres la facon dont vous +avez fait la sourde oreille aujourd'hui. + +-- En verite, dit Francois en palissant, je ne sais pas ce que +vous voulez dire, Henri. + +-- Mon frere, vos interets me sont trop chers pour que je ne vous +avertisse pas que les huguenots ont fait faire aupres de moi des +demarches. + +-- Des demarches! demanda d'Alencon, et quelles demarches? + +-- L'un d'eux, M. de Mouy de Saint-Phale, le fils du brave de Mouy +assassine par Maurevel, vous savez... + +-- Oui. + +-- Eh bien, il est venu me trouver au risque de sa vie pour me +demontrer que j'etais en captivite. + +-- Ah! vraiment! et que lui avez-vous repondu? + +-- Mon frere, vous savez que j'aime tendrement Charles, qui m'a +sauve la vie, et que la reine mere a pour moi remplace ma mere. +J'ai donc refuse toutes les offres qu'il venait me faire. + +-- Et quelles etaient ces offres? + +-- Les huguenots veulent reconstituer le trone de Navarre, et +comme en realite ce trone m'appartient par heritage, ils me +l'offraient. + +-- Oui; et M. de Mouy, au lieu de l'adhesion qu'il venait +solliciter, a recu votre desistement? + +-- Formel... par ecrit meme. Mais depuis..., continua Henri. + +-- Vous vous etes repenti, mon frere? interrompit d'Alencon. + +-- Non, j'ai cru m'apercevoir seulement que M. de Mouy, mecontent +de moi, reportait ailleurs ses visees. + +-- Et ou cela? demanda vivement Francois. + +-- Je n'en sais rien. Pres du prince de Conde, peut-etre. + +-- Oui, c'est probable, dit le duc. + +-- D'ailleurs, reprit Henri, j'ai moyen de connaitre d'une maniere +infaillible le chef qu'il s'est choisi. Francois devint livide. + +-- Mais, continua Henri, les huguenots sont divises entre eux, et +de Mouy, tout brave et tout loyal qu'il est, ne represente qu'une +moitie du parti. Or, cette autre moitie, qui n'est point a +dedaigner, n'a pas perdu l'espoir de porter au trone ce Henri de +Navarre, qui, apres avoir hesite dans le premier moment, peut +avoir reflechi depuis. + +-- Vous croyez? + +-- Oh! tous les jours j'en recois des temoignages. Cette troupe +qui nous a rejoints a la chasse, avez-vous remarque de quels +hommes elle se composait? + +-- Oui, de gentilshommes convertis. + +-- Le chef de cette troupe, qui m'a fait un signe, l'avez-vous +reconnu? + +-- Oui, c'est le vicomte de Turenne. + +-- Ce qu'ils me voulaient, l'avez-vous compris? + +-- Oui, ils vous proposaient de fuir. + +-- Alors, dit Henri a Francois inquiet, il est donc evident qu'il +y a un second parti qui veut autre chose que ce que veut +M. de Mouy. + +-- Un second parti? + +-- Oui, et fort puissant, vous dis-je; de sorte que pour reussir +il faudrait reunir les deux partis: Turenne et de Mouy. La +conspiration marche, les troupes sont designees, on n'attend qu'un +signal. Or, dans cette situation supreme, qui demande de ma part +une prompte solution, j'ai debattu deux resolutions entre +lesquelles je flotte. Ces deux resolutions, je viens vous les +soumettre comme a un ami. + +-- Dites mieux, comme a un frere. + +-- Oui, comme a un frere, reprit Henri. + +-- Parlez donc, je vous ecoute. + +-- Et d'abord je dois vous exposer l'etat de mon ame, mon cher +Francois. Nul desir, nulle ambition, nulle capacite; je suis un +bon gentilhomme de campagne, pauvre, sensuel et timide; le metier +de conspirateur me presente des disgraces mal compensees par la +perspective meme certaine d'une couronne. + +-- Ah! mon frere, dit Francois, vous vous faites tort, et c'est +une situation triste que celle d'un prince dont la fortune est +limitee par une borne dans le champ paternel ou par un homme dans +la carriere des honneurs! Je ne crois donc pas a ce que vous me +dites. + +-- Ce que je vous dis est si vrai cependant, mon frere, reprit +Henri, que si je croyais avoir un ami reel, je me demettrais en sa +faveur de la puissance que veut me conferer le parti qui s'occupe +de moi; mais, ajouta-t-il avec un soupir, je n'en ai point. + +-- Peut-etre. Vous vous trompez sans doute. + +-- Non, ventre-saint-gris! dit Henri. Excepte vous, mon frere, je +ne vois personne qui me soit attache; aussi, plutot que de laisser +avorter en des dechirements affreux une tentative qui produirait a +la lumiere quelque homme... indigne... je prefere en verite +avertir le roi mon frere de ce qui se passe. Je ne nommerai +personne, je ne citerai ni pays ni date; mais je previendrai la +catastrophe. + +-- Grand Dieu! s'ecria d'Alencon ne pouvant reprimer sa terreur, +que dites-vous la?... Quoi! Vous, vous la seule esperance du parti +depuis la mort de l'amiral; vous, un huguenot converti, mal +converti, on le croyait du moins, vous leveriez le couteau sur vos +freres! Henri, Henri, en faisant cela, savez-vous que vous livrez +a une seconde Saint-Barthelemy tous les calvinistes du royaume? +Savez-vous que Catherine n'attend qu'une occasion pareille pour +exterminer tout ce qui a survecu? + +Et le duc tremblant, le visage marbre de plaques rouges et +livides, pressait la main de Henri pour le supplier de renoncer a +cette solution, qui le perdait. + +-- Comment! dit Henri avec une expression de parfaite bonhomie, +vous croyez, Francois, qu'il arriverait tant de malheurs? Avec la +parole du roi, cependant, il me semble que je garantirais les +imprudents. + +-- La parole du roi Charles IX, Henri! ... Eh! l'amiral ne +l'avait-il pas? Teligny ne l'avait-il pas? Ne l'aviez-vous pas +vous-meme? Oh! Henri, c'est moi qui vous le dis: si vous faites +cela, vous les perdez tous; non seulement eux, mais encore tout ce +qui a eu des relations directes ou indirectes avec eux. + +Henri parut reflechir un moment. + +-- Si j'eusse ete un prince important a la cour, dit-il, j'eusse +agi autrement. A votre place, par exemple, a votre place, a vous, +Francois, fils de France, heritier probable de la couronne... + +Francois secoua ironiquement la tete. + +-- A ma place, dit-il que feriez-vous? + +-- A votre place, mon frere, repondit Henri, je me mettrais a la +tete du mouvement pour le diriger. Mon nom et mon credit +repondraient a ma conscience de la vie des seditieux, et je +tirerais utilite pour moi d'abord et pour le roi ensuite, peut- +etre, d'une entreprise qui, sans cela, peut faire le plus grand +mal a la France. + +D'Alencon ecouta ces paroles avec une joie qui dilata tous les +muscles de son visage. + +-- Croyez-vous, dit-il, que ce moyen soit praticable, et qu'il +nous epargne tous ces desastres que vous prevoyez? + +-- Je le crois, dit Henri. Les huguenots vous aiment: votre +exterieur modeste, votre situation elevee et interessante a la +fois, la bienveillance enfin que vous avez toujours temoignee a +ceux de la religion, les portent a vous servir. + +-- Mais, dit d'Alencon, il y a schisme dans le parti. Ceux qui +sont pour vous seront-ils pour moi? + +-- Je me charge de vous les concilier par deux raisons. + +-- Lesquelles? + +-- D'abord, par la confiance que les chefs ont en moi; ensuite, +par la crainte ou ils seraient que Votre Altesse, connaissant +leurs noms... + +-- Mais ces noms, qui me les revelera? + +-- Moi, ventre-saint-gris! + +-- Vous feriez cela? + +-- Ecoutez, Francois, je vous l'ai dit, continua Henri, je n'aime +que vous a la cour: cela vient sans doute de ce que vous etes +persecute comme moi; et puis, ma femme aussi vous aime d'une +affection qui n'a pas d'egale... + +Francois rougit de plaisir. + +-- Croyez-moi, mon frere, continua Henri, prenez cette affaire en +main, regnez en Navarre; et pourvu que vous me conserviez une +place a votre table et une belle foret pour chasser, je +m'estimerai heureux. + +-- Regner en Navarre! dit le duc; mais si... + +-- Si le duc d'Anjou est nomme roi de Pologne, n'est-ce pas? +J'acheve votre pensee. Francois regarda Henri avec une certaine +terreur. + +-- Eh bien, ecoutez, Francois! continua Henri; puisque rien ne +vous echappe, c'est justement dans cette hypothese que je +raisonne: si le duc d'Anjou est nomme roi de Pologne, et que notre +frere Charles, que Dieu conserve! vienne a mourir, il n'y a que +deux cents lieues de Pau a Paris, tandis qu'il y en a quatre cents +de Paris a Cracovie; vous serez donc ici pour recueillir +l'heritage juste au moment ou le roi de Pologne apprendra qu'il +est vacant. Alors, si vous etes content de moi, Francois, vous me +donnerez ce royaume de Navarre, qui ne sera plus qu'un des +fleurons de votre couronne; de cette facon, j'accepte. Le pis qui +puisse vous arriver, c'est de rester roi la-bas et de faire souche +de rois en vivant en famille avec moi et ma famille, tandis +qu'ici, qu'etes-vous? un pauvre prince persecute, un pauvre +troisieme fils de roi, esclave de deux aines et qu'un caprice peut +envoyer a la Bastille. + +-- Oui, oui, dit Francois, je sens bien cela, si bien que je ne +comprends pas que vous renonciez a ce plan que vous me proposez. +Rien ne bat donc la? + +Et le duc d'Alencon posa la main sur le coeur de son frere. + +-- Il y a, dit Henri en souriant, des fardeaux trop lourds pour +certaines mains; je n'essaierai pas de soulever celui-la; la +crainte de la fatigue me fait passer l'envie de la possession. + +-- Ainsi, Henri, veritablement vous renoncez? + +-- Je l'ai dit a de Mouy et je vous le repete. + +-- Mais en pareille circonstance, cher frere, dit d'Alencon, on ne +dit pas, on prouve. + +Henri respira comme un lutteur qui sent plier les reins de son +adversaire. + +-- Je le prouverai, dit-il, ce soir: a neuf heures la liste des +chefs et le plan de l'entreprise seront chez vous. J'ai meme deja +remis mon acte de renonciation a de Mouy. + +Francois prit la main de Henri et la serra avec effusion entre les +siennes. + +Au meme instant Catherine entra chez le duc d'Alencon, et cela, +selon son habitude, sans se faire annoncer. + +-- Ensemble! dit-elle en souriant; deux bons freres, en verite! + +-- Je l'espere, madame, dit Henri avec le plus grand sang-froid, +tandis que le duc d'Alencon palissait d'angoisse. Puis il fit +quelques pas en arriere pour laisser Catherine libre de parler a +son fils. + +La reine mere alors tira de son aumoniere un joyau magnifique. + +-- Cette agrafe vient de Florence, dit-elle, je vous la donne pour +mettre au ceinturon de votre epee. Puis tout bas: + +-- Si, continua-t-elle, vous entendez ce soir du bruit chez votre +bon frere Henri, ne bougez pas. Francois serra la main de sa mere, +et dit: + +-- Me permettez-vous de lui montrer le beau present que vous venez +de me faire? + +-- Faites mieux, donnez-le-lui en votre nom et au mien, car j'en +avais ordonne une seconde a mon intention. + +-- Vous entendez, Henri, dit Francois, ma bonne mere m'apporte ce +bijou, et en double la valeur en permettant que je vous le donne. + +Henri s'extasia sur la beaute de l'agrafe, et se confondit en +remerciements. Quand ses transports se furent calmes: + +-- Mon fils, dit Catherine, je me sens un peu indisposee, et je +vais me mettre au lit; votre frere Charles est bien fatigue de sa +chute et va en faire autant. On ne soupera donc pas en famille ce +soir, et nous serons servis chacun chez nous. Ah! Henri, +j'oubliais de vous faire mon compliment sur votre courage et votre +adresse: vous avez sauve votre roi et votre frere, vous en serez +recompense. + +-- Je le suis deja, madame! repondit Henri en s'inclinant. + +-- Par le sentiment que vous avez fait votre devoir, reprit +Catherine, ce n'est pas assez, et croyez que nous songeons, +Charles et moi, a faire quelque chose qui nous acquitte envers +vous. + +-- Tout ce qui me viendra de vous et de mon bon frere sera +bienvenu, madame. Puis il s'inclina et sortit. + +-- Ah! mon frere Francois, pensa Henri en sortant, je suis sur +maintenant de ne pas partir seul, et la conspiration, qui avait un +corps, vient de trouver une tete et un coeur. Seulement prenons +garde a nous. Catherine me fait un cadeau, Catherine me promet une +recompense: il y a quelque diablerie la-dessous; je veux conferer +ce soir avec Marguerite. + + + +II +La reconnaissance du roi Charles IX + + +Maurevel etait reste une partie de la journee dans le cabinet des +Armes du roi; mais, quand Catherine avait vu approcher le moment +du retour de la chasse, elle l'avait fait passer dans son oratoire +avec les sbires qui l'etaient venus rejoindre. + +Charles IX, averti a son arrivee par sa nourrice qu'un homme avait +passe une partie de la journee dans son cabinet, s'etait d'abord +mis dans une grande colere qu'on se fut permis d'introduire un +etranger chez lui. Mais se l'etant fait depeindre, et sa nourrice +lui ayant dit que c'etait le meme homme qu'elle avait ete elle- +meme chargee de lui amener un soir, le roi avait reconnu Maurevel; +et se rappelant l'ordre arrache le matin par sa mere, il avait +tout compris. + +-- Oh! oh! murmura Charles, dans la meme journee ou il m'a sauve +la vie; le moment est mal choisi. + +En consequence il fit quelques pas pour descendre chez sa mere; +mais une pensee le retint. + +-- Mordieu! dit-il, si je lui parle de cela, ce sera une +discussion a n'en pas finir; mieux vaut que nous agissions chacun +de notre cote. + +-- Nourrice, dit-il, ferme bien toutes les portes, et previens la +reine Elisabeth[1], qu'un peu souffrant de la chute que j'ai faite, +je dormirai seul cette nuit. + +La nourrice obeit, et, comme l'heure d'executer son projet n'etait +pas arrivee, Charles se mit a faire des vers. + +C'etait l'occupation pendant laquelle le temps passait le plus +vite pour le roi. Aussi neuf heures sonnerent-elles que Charles +croyait encore qu'il en etait a peine sept. Il compta l'un apres +l'autre les battements de la cloche, et au dernier il se leva. + +-- Nom d'un diable! dit-il, il est temps tout juste. Et, prenant +son manteau et son chapeau, il sortit par une porte secrete qu'il +avait fait percer dans la boiserie, et dont Catherine elle-meme +ignorait l'existence. Charles alla droit a l'appartement de Henri. +Henri n'avait fait que rentrer chez lui pour changer de costume en +quittant le duc d'Alencon, et il etait sorti aussitot. + +-- Il sera alle souper chez Margot, se dit le roi; il etait au +mieux aujourd'hui avec elle, a ce qu'il m'a semble du moins. Et il +s'achemina vers l'appartement de Marguerite. + +Marguerite avait ramene chez elle la duchesse de Nevers, Coconnas +et La Mole, et faisait avec eux une collation de confitures et de +patisseries. + +Charles heurta a la porte d'entree: Gillonne alla ouvrir; mais a +l'aspect du roi elle fut si epouvantee, qu'elle trouva a peine la +force de faire la reverence, et qu'au lieu de courir pour prevenir +sa maitresse de l'auguste visite qui lui arrivait, elle laissa +passer Charles sans donner d'autre signal que le cri qu'elle avait +pousse. + +Le roi traversa l'antichambre, et, guide par les eclats de rire, +il s'avanca vers la salle a manger. + +"Pauvre Henriot! dit-il, il se rejouit sans penser a mal." + +-- C'est moi, dit-il en soulevant la tapisserie et en montrant un +visage riant. + +Marguerite poussa un cri terrible; tout riant qu'il etait, ce +visage avait produit sur elle l'effet de la tete de Meduse. Placee +en face de la portiere, elle venait de reconnaitre Charles. + +Les deux hommes tournaient le dos au roi. + +-- Majeste! s'ecria-t-elle avec effroi. Et elle se leva. Coconnas, +quand les trois autres convives sentaient en quelque sorte leur +tete vaciller sur leurs epaules, fut le seul qui ne perdit pas la +sienne. Il se leva aussi, mais avec une si habile maladresse, +qu'en se levant il renversa la table, et qu'avec elle il culbuta +cristaux, vaisselle et bougies. + +En un instant il y eut obscurite complete et silence de mort. + +-- Gagne au pied, dit Coconnas a La Mole. Hardi! hardi! La Mole ne +se le fit pas dire deux fois; il se jeta contre le mur, s'orienta +des mains, cherchant la chambre a coucher pour se coucher dans le +cabinet qu'il connaissait si bien. Mais en mettant le pied dans la +chambre a coucher il se heurta contre un homme qui venait d'entrer +par le passage secret. + +-- Que signifie donc tout cela? dit Charles dans les tenebres, +avec une voix qui commencait a prendre un formidable accent +d'impatience; suis-je donc un trouble-fete, que l'on fasse a ma +vue un pareil remue-menage? Voyons, Henriot! Henriot! ou es-tu? +reponds-moi. + +-- Nous sommes sauves! murmura Marguerite en saisissant une main +qu'elle prit pour celle de La Mole. Le roi croit que mon mari est +un de nos convives. + +-- Et je lui laisserai croire, madame, soyez tranquille, dit Henri +repondant a la reine sur le meme ton. + +-- Grand Dieu! s'ecria Marguerite en lachant vivement la main +qu'elle tenait, et qui etait celle du roi de Navarre. + +-- Silence! dit Henri. + +-- Mille noms du diable! qu'avez-vous donc a chuchoter ainsi? +s'ecria Charles. Henri, repondez-moi, ou etes-vous? + +-- Me voici, Sire, dit la voix du roi de Navarre. + +-- Diable! dit Coconnas qui tenait la duchesse de Nevers dans un +coin, voila qui se complique. + +-- Alors, nous sommes deux fois perdus, dit Henriette. Coconnas, +brave jusqu'a l'imprudence, avait reflechi qu'il fallait toujours +finir par rallumer les bougies; et pensant que le plus tot serait +le mieux, il quitta la main de madame de Nevers, ramassa au milieu +des debris un chandelier, s'approcha du chauffe-doux[2], et souffla +sur un charbon qui enflamma aussitot la meche d'une bougie. La +chambre s'eclaira. Charles IX jeta autour de lui un regard +interrogateur. + +Henri etait pres de sa femme; la duchesse de Nevers etait seule +dans un coin; et Coconnas, debout au milieu de la chambre, un +chandelier a la main, eclairait toute la scene. + +-- Excusez-nous, mon frere, dit Marguerite, nous ne vous +attendions pas. + +-- Aussi Votre Majeste, comme elle peut le voir, nous a fait une +peur etrange! dit Henriette. + +-- Pour ma part, dit Henri qui devina tout, je crois que la peur a +ete si reelle qu'en me levant j'ai renverse la table. Coconnas +jeta au roi de Navarre un regard qui voulait dire: + +"A la bonne heure! voila un mari qui entend a demi-mot." + +-- Quel affreux remue-menage! repeta Charles IX. Voila ton souper +renverse, Henriot. Viens avec moi, tu l'acheveras ailleurs; je te +debauche pour ce soir. + +-- Comment, Sire! dit Henri, Votre Majeste me ferait l'honneur?... + +-- Oui, Ma Majeste te fait l'honneur de t'emmener hors du Louvre. +Prete-le moi, Margot, je te le ramenerai demain matin. + +-- Ah! mon frere! dit Marguerite, vous n'avez pas besoin de ma +permission pour cela, et vous etes bien le maitre. + +-- Sire, dit Henri, je vais prendre chez moi un autre manteau, et +je reviens a l'instant meme. + +-- Tu n'en as pas besoin, Henriot; celui que tu as la est bon. + +-- Mais, Sire..., essaya le Bearnais. + +-- Je te dis de ne pas retourner chez toi, mille noms d'un diable! +n'entends tu pas ce que je te dis? Allons, viens donc! + +-- Oui, oui, allez! dit tout a coup Marguerite en serrant le bras +de son mari, car un singulier regard de Charles venait de lui +apprendre qu'il se passait quelque chose d'etrange. + +-- Me voila, Sire, dit Henri. Mais Charles ramena son regard sur +Coconnas, qui continuait son office d'eclaireur en rallumant les +autres bougies. + +-- Quel est ce gentilhomme, demanda-t-il a Henri en toisant le +Piemontais; ne serait-ce point, par hasard, M. de La Mole? + +-- Qui lui a donc parle de La Mole? se demanda tout bas +Marguerite. + +-- Non, Sire, repondit Henri, M. de La Mole n'est point ici, et je +le regrette, car j'aurais eu l'honneur de le presenter a Votre +Majeste en meme temps que M. de Coconnas, son ami; ce sont deux +inseparables, et tous deux appartiennent a M. d'Alencon. + +-- Ah! ah! notre grand tireur! dit Charles. Bon! Puis en froncant +le sourcil: + +-- Ce M. de La Mole, ajouta-t-il, n'est-il pas huguenot? + +-- Converti, Sire, dit Henri, et je reponds de lui comme de moi. + +-- Quand vous repondrez de quelqu'un, Henriot, apres ce que vous +avez fait aujourd'hui, je n'ai plus le droit de douter de lui. +Mais n'importe, j'aurais voulu le voir, ce M. de La Mole. Ce sera +pour plus tard. + +En faisant de ses gros yeux une derniere perquisition dans la +chambre, Charles embrassa Marguerite et emmena le roi de Navarre +en le tenant par dessous le bras. + +A la porte du Louvre, Henri voulut s'arreter pour parler a +quelqu'un. + +-- Allons, allons! sors vite, Henriot, lui dit Charles. Quand je +te dis que l'air du Louvre n'est pas bon pour toi ce soir, que +diable! crois-moi donc. + +-- Ventre-saint-gris! murmura Henri; et de Mouy, que va-t-il +devenir tout seul dans ma chambre?... Pourvu que cet air qui n'est +pas bon pour moi ne soit pas plus mauvais encore pour lui! + +-- Ah ca! dit le roi lorsque Henri et lui eurent traverse le pont- +levis, cela t'arrange donc, Henriot, que les gens de M. d'Alencon +fassent la cour a ta femme? + +-- Comment cela, Sire? + +-- Oui, ce M. de Coconnas ne fait-il pas les doux yeux a Margot? + +-- Qui vous a dit cela? + +-- Dame! reprit le roi, on me l'a dit. + +-- Raillerie pure, Sire; M. de Coconnas fait les doux yeux a +quelqu'un, c'est vrai, mais c'est a madame de Nevers. + +-- Ah bah! + +-- Je puis repondre a Votre Majeste de ce que je lui dis la. +Charles se prit a rire aux eclats. + +-- Eh bien, dit-il, que le duc de Guise vienne encore me faire des +propos, et j'allongerai agreablement sa moustache en lui contant +les exploits de sa belle-soeur. Apres cela, dit le roi en se +ravisant, je ne sais plus si c'est de M. de Coconnas ou de +M. de La Mole qu'il m'a parle. + +-- Pas plus l'un que l'autre, Sire, dit Henri, et je vous reponds +des sentiments de ma femme. + +-- Bon! Henriot, bon! dit le roi; j'aime mieux te voir ainsi +qu'autrement; et, sur mon honneur, tu es si brave garcon que je +crois que je finirai par ne plus pouvoir me passer de toi. + +En disant ces mots, le roi se mit a siffler d'une facon +particuliere, et quatre gentilshommes qui attendaient au bout de +la rue de Beauvais le vinrent rejoindre, et tous ensemble +s'enfoncerent dans l'interieur de la ville. + +Dix heures sonnaient. + +-- Eh bien, dit Marguerite quand le roi et Henri furent partis, +nous remettons nous a table? + +-- Non, ma foi! dit la duchesse, j'ai eu trop peur. Vive la petite +maison de la rue Cloche-Percee! on n'y peut pas entrer sans en +faire le siege, et nos braves ont le droit d'y jouer des epees. +Mais que cherchez-vous sous les meubles et dans les armoires, +monsieur de Coconnas? + +-- Je cherche mon ami La Mole, dit le Piemontais. + +-- Cherchez du cote de ma chambre, monsieur, dit Marguerite, il y +a la un certain cabinet... + +-- Bon, dit Coconnas, j'y suis. Et il entra dans la chambre. + +-- Eh bien, dit une voix dans les tenebres, ou en sommes-nous? + +-- Eh! mordi! nous en sommes au dessert. + +-- Et le roi de Navarre? + +-- Il n'a rien vu; c'est un mari parfait, et j'en souhaite un +pareil a ma femme. Cependant je crains bien qu'elle ne l'ait +jamais qu'en secondes noces. + +-- Et le roi Charles? + +-- Ah! le roi, c'est different; il a emmene le mari. + +-- En verite? + +-- C'est comme je te le dis. De plus, il m'a fait l'honneur de me +regarder de cote quand il a su que j'etais a M. d'Alencon, et de +travers quand il a su que j'etais ton ami. + +-- Tu crois donc qu'on lui aura parle de moi? + +-- J'ai peur, au contraire, qu'on ne lui en ait dit trop de bien. +Mais ce n'est point de tout cela qu'il s'agit, je crois que ces +dames ont un pelerinage a faire du cote de la rue du Roi-de- +Sicile, et que nous conduisons les pelerines. + +-- Mais, impossible! ... Tu le sais bien. + +-- Comment, impossible? + +-- Eh! oui, nous sommes de service chez son Altesse Royale. + +-- Mordi, c'est ma foi vrai; j'oublie toujours que nous sommes en +grade, et que de gentilshommes que nous etions nous avons eu +l'honneur de passer valets. + +Et les deux amis allerent exposer a la reine et a la duchesse la +necessite ou ils etaient d'assister au moins au coucher de +monsieur le duc. + +-- C'est bien, dit madame de Nevers, nous partons de notre cote. + +-- Et peut-on savoir ou vous allez? demanda Coconnas. + +-- Oh! vous etes trop curieux, dit la duchesse. _Quaere et +invenies._ +_ _ +Les deux jeunes gens saluerent et monterent en toute hate chez +M. d'Alencon. + +Le duc semblait les attendre dans son cabinet. + +-- Ah! ah! dit-il, vous voila bien tard, messieurs. + +-- Dix heures a peine, Monseigneur, dit Coconnas. Le duc tira sa +montre. + +-- C'est vrai, dit-il. Tout le monde est couche au Louvre, +cependant. + +-- Oui, Monseigneur, mais nous voici a vos ordres. Faut-il +introduire dans la chambre de Votre Altesse les gentilshommes du +petit coucher? + +-- Au contraire, passez dans la petite salle et congediez tout le +monde. + +Les deux jeunes gens obeirent, executerent l'ordre donne, qui +n'etonna personne a cause du caractere bien connu du duc, et +revinrent pres de lui. + +-- Monseigneur, dit Coconnas, Votre Altesse va sans doute se +mettre au lit ou travailler? + +-- Non, messieurs; vous avez conge jusqu'a demain. + +-- Allons, allons, dit tout bas Coconnas a l'oreille de La Mole, +la cour decouche ce soir, a ce qu'il parait; la nuit sera friande +en diable, prenons notre part de la nuit. + +Et les deux jeunes gens monterent les escaliers quatre a quatre, +prirent leurs manteaux et leurs epees de nuit, et s'elancerent +hors du Louvre a la poursuite des deux dames, qu'ils rejoignirent +au coin de la rue du Coq-Saint-Honore. + +Pendant ce temps, le duc d'Alencon, l'oeil ouvert, l'oreille au +guet, attendait, enferme dans sa chambre, les evenements imprevus +qu'on lui avait promis. + + + +III +Dieu dispose + + +Comme l'avait dit le duc aux jeunes gens, le plus profond silence +regnait au Louvre. + +En effet, Marguerite et madame de Nevers etaient parties pour la +rue Tizon. Coconnas et La Mole s'etaient mis a leur poursuite. Le +roi et Henri battaient la ville. Le duc d'Alencon se tenait chez +lui dans l'attente vague et anxieuse des evenements que lui avait +predits la reine mere. Enfin Catherine s'etait mise au lit, et +madame de Sauve, assise a son chevet, lui faisait lecture de +certains contes italiens dont riait fort la bonne reine. + +Depuis longtemps Catherine n'avait ete de si belle humeur. Apres +avoir fait de bon appetit une collation avec ses femmes, apres +avoir regle les comptes quotidiens de sa maison, elle avait +ordonne une priere pour le succes de certaine entreprise +importante, disait-elle, pour le bonheur de ses enfants; c'etait +l'habitude de Catherine, habitude, au reste toute florentine, de +faire dire dans certaines circonstances des prieres et des messes +dont Dieu et elle savaient seuls le but. + +Enfin elle avait revu Rene, et avait choisi, dans ses odorants +sachets et dans son riche assortiment, plusieurs nouveautes. + +-- Qu'on sache, dit Catherine, si ma fille la reine de Navarre est +chez elle; et si elle y est, qu'on la prie de venir me faire +compagnie. + +Le page auquel cet ordre etait adresse sortit, et un instant apres +il revint accompagne de Gillonne. + +-- Eh bien, dit la reine mere, j'ai demande la maitresse et non la +suivante. + +-- Madame, dit Gillonne, j'ai cru devoir venir moi-meme dire a +Votre Majeste que la reine de Navarre est sortie avec son amie la +duchesse de Nevers... + +-- Sortie a cette heure! reprit Catherine en froncant le sourcil; +et ou peut-elle etre allee? + +-- A une seance d'alchimie, repondit Gillonne, laquelle doit avoir +lieu a l'hotel de Guise, dans le pavillon habite par madame de +Nevers. + +-- Et quand rentrera-t-elle? demanda la reine mere. + +-- La seance se prolongera fort avant dans la nuit, repondit +Gillonne, de sorte qu'il est probable que Sa Majeste demeurera +demain matin chez son amie. + +-- Elle est heureuse, la reine de Navarre, murmura Catherine, elle +a des amies et elle est reine; elle porte une couronne, on +l'appelle Votre Majeste, et elle n'a pas de sujets; elle est bien +heureuse. + +Apres cette boutade, qui fit sourire interieurement les auditeurs: + +-- Au reste, murmura Catherine, puisqu'elle est sortie! car elle +est sortie, dites-vous? + +-- Depuis une demi-heure, madame. + +-- Tout est pour le mieux; allez. + +Gillonne salua et sortit. + +-- Continuez votre lecture, Charlotte, dit la reine. Madame de +Sauve continua. Au bout de dix minutes Catherine interrompit la +lecture. + +-- Ah! a propos, dit-elle, qu'on renvoie les gardes de la galerie. +C'etait le signal qu'attendait Maurevel. On executa l'ordre de la +reine mere, et madame de Sauve continua son histoire. + +Elle avait lu un quart d'heure a peu pres sans interruption +aucune, lorsqu'un cri long, prolonge, terrible, parvint jusque +dans la chambre royale et fit dresser les cheveux sur la tete des +assistants. + +Un coup de pistolet le suivit immediatement. + +-- Qu'est-ce cela, dit Catherine, et pourquoi ne lisez-vous plus, +Carlotta? + +-- Madame, dit la jeune femme palissante, n'avez-vous point +entendu? + +-- Quoi? demanda Catherine. + +-- Ce cri? + +-- Et ce coup de pistolet? ajouta le capitaine des gardes. + +-- Un cri, un coup de pistolet, ajouta Catherine, je n'ai rien +entendu, moi... D'ailleurs, est-ce donc une chose bien +extraordinaire au Louvre qu'un cri et qu'un coup de pistolet? +Lisez, lisez, Carlotta. + +-- Mais ecoutez, madame, dit celle-ci, tandis que M. de Nancey se +tenait debout la main a la poignee de son epee et n'osant sortir +sans le conge de la reine; ecoutez, on entend des pas, des +imprecations. + +-- Faut-il que je m'informe, madame? dit ce dernier. + +-- Point du tout, monsieur, restez la, dit Catherine en se +soulevant sur une main comme pour donner plus de force a son +ordre. Qui donc me garderait en cas d'alarme? Ce sont quelques +Suisses ivres qui se battent. + +Le calme de la reine, oppose a la terreur qui planait sur toute +cette assemblee, formait un contraste tellement remarquable que, +si timide qu'elle fut, madame de Sauve fixa un regard +interrogateur sur la reine. + +-- Mais, madame, s'ecria-t-elle, on dirait que l'on tue quelqu'un. + +-- Et qui voulez-vous qu'on tue? + +-- Mais le roi de Navarre, madame; le bruit vient du cote de son +appartement. + +-- La sotte! murmura la reine, dont les levres, malgre sa +puissance sur elle-meme, commencaient a s'agiter etrangement, car +elle marmottait une priere; la sotte voit son roi de Navarre +partout. + +-- Mon Dieu! mon Dieu! dit madame de Sauve en retombant sur son +fauteuil. + +-- C'est fini, c'est fini, dit Catherine. Capitaine, continua-t- +elle en s'adressant a M. de Nancey, j'espere que, s'il y a du +scandale dans le palais, vous ferez demain punir severement les +coupables. Reprenez votre lecture, Carlotta. + +Et Catherine retomba elle-meme sur son oreiller dans une +impassibilite qui ressemblait beaucoup a de l'affaissement, car +les assistants remarquerent que de grosses gouttes de sueur +roulaient sur son visage. + +Madame de Sauve obeit a cet ordre formel; mais ses yeux et sa voix +fonctionnaient seuls. Sa pensee errante sur d'autres objets lui +representait un danger terrible suspendu sur une tete cherie. +Enfin, apres quelques minutes de ce combat, elle se trouva +tellement oppressee entre l'emotion et l'etiquette que sa voix +cessa d'etre intelligible; le livre lui tomba des mains, elle +s'evanouit. + +Soudain un fracas plus violent se fit entendre; un pas lourd et +presse ebranla le corridor; deux coups de feu partirent faisant +vibrer les vitres; et Catherine, etonnee de cette lutte prolongee +outre mesure, se dressa a son tour, droite, pale, les yeux +dilates; et au moment ou le capitaine des gardes allait s'elancer +dehors, elle l'arreta en disant: + +-- Que tout le monde reste ici, j'irai moi-meme voir la-bas ce qui +se passe. Voila ce qui se passait, ou plutot ce qui s'etait passe: + +De Mouy avait recu le matin des mains d'Orthon la clef de Henri. +Dans cette clef, qui etait foree, il avait remarque un papier +roule. Il avait tire le papier avec une epingle. + +C'etait le mot d'ordre du Louvre pour la prochaine nuit. En outre, +Orthon lui avait verbalement transmis les paroles de Henri qui +invitaient de Mouy a venir trouver a dix heures le roi au Louvre. +A neuf heures et demie, de Mouy avait revetu une armure dont il +avait plus d'une fois deja eu l'occasion de reconnaitre la +solidite; il avait boutonne dessus un pourpoint de soie, avait +agrafe son epee, passe dans le ceinturon ses pistolets, recouvert +le tout du fameux manteau cerise de La Mole. + +Nous avons vu comment, avant de rentrer chez lui, Henri avait juge +a propos de faire une visite a Marguerite, et comment il etait +arrive par l'escalier secret juste a temps pour heurter La Mole +dans la chambre a coucher de Marguerite, et pour prendre sa place +aux yeux du roi dans la salle a manger. C'etait precisement au +moment meme que, grace au mot d'ordre envoye par Henri et surtout +au fameux manteau cerise, de Mouy traversait le guichet du Louvre. + +Le jeune homme monta droit chez le roi de Navarre, imitant de son +mieux, comme d'habitude, la demarche de La Mole. Il trouva dans +l'antichambre Orthon qui l'attendait. + +-- Sire de Mouy, lui dit le montagnard, le roi est sorti, mais il +m'a ordonne de vous introduire chez lui et de vous dire de +l'attendre. S'il tarde par trop, il vous invite, vous le savez, a +vous jeter sur son lit. + +De Mouy entra sans demander d'autre explication, car ce que venait +de lui dire Orthon n'etait que la repetition de ce qu'il lui avait +deja dit le matin. + +Pour utiliser son temps, de Mouy prit une plume et de l'encre; et +s'approchant d'une excellente carte de France pendue a la +muraille, il se mit a compter et a regler les etapes qu'il y avait +de Paris a Pau. + +Mais ce travail fut l'affaire d'un quart d'heure, et ce travail +fini, de Mouy ne sut plus a quoi s'occuper. + +Il fit deux ou trois tours de chambre, se frotta les yeux, bailla, +s'assit et se leva, se rassit encore. Enfin, profitant de +l'invitation de Henri, excuse d'ailleurs par les lois de +familiarite qui existaient entre les princes et leurs +gentilshommes, il deposa sur la table de nuit ses pistolets et la +lampe, s'etendit sur le vaste lit a tentures sombres qui +garnissait le fond de la chambre, placa son epee nue le long de sa +cuisse, et, sur de n'etre pas surpris puisqu'un domestique se +tenait dans la piece precedente, il se laissa aller a un sommeil +pesant, dont bientot le bruit fit retentir les vastes echos du +baldaquin. De Mouy ronflait en vrai soudard, et sous ce rapport +aurait pu lutter avec le roi de Navarre lui-meme. + +C'est alors que six hommes, l'epee a la main et le poignard a la +ceinture, se glisserent silencieusement dans le corridor qui, par +une petite porte, communiquait aux appartements de Catherine et +par une grande donnait chez Henri. + +Un de ces six hommes marchait le premier. Outre son epee nue et +son poignard fort comme un couteau de chasse, il portait encore +ses fideles pistolets accroches a sa ceinture par des agrafes +d'argent. Cet homme, c'etait Maurevel. + +Arrive a la porte de Henri, il s'arreta. + +-- Vous vous etes bien assure que les sentinelles du corridor ont +disparu? demanda-t-il a celui qui paraissait commander la petite +troupe. + +-- Plus une seule n'est a son poste, repondit le lieutenant. + +-- Bien, dit Maurevel. Maintenant il n'y a plus qu'a s'informer +d'une chose, c'est si celui que nous cherchons est chez lui. + +-- Mais, dit le lieutenant en arretant la main que Maurevel posait +sur le marteau de la porte, mais, capitaine, cet appartement est +celui du roi de Navarre. + +-- Qui vous dit le contraire? repondit Maurevel. + +Les sbires se regarderent tout surpris, et le lieutenant fit un +pas en arriere. + +-- Heu! fit le lieutenant, arreter quelqu'un a cette heure, au +Louvre, et dans l'appartement du roi de Navarre? + +-- Que repondriez-vous donc, dit Maurevel, si je vous disais que +celui que vous allez arreter est le roi de Navarre lui-meme? + +-- Je vous dirais, capitaine, que la chose est grave, et que, sans +un ordre signe de la main de Charles IX... + +-- Lisez, dit Maurevel. + +Et, tirant de son pourpoint l'ordre que lui avait remis Catherine, +il le donna au lieutenant. + +-- C'est bien, repondit celui-ci apres avoir lu; je n'ai plus rien +a vous dire. + +-- Et vous etes pret? + +-- Je le suis. + +-- Et vous? continua Maurevel en s'adressant aux cinq autres +sbires. Ceux-ci saluerent avec respect. + +-- Ecoutez-moi donc, messieurs, dit Maurevel, voila le plan: deux +de vous resteront a cette porte, deux a la porte de la chambre a +coucher, et deux entreront avec moi. + +-- Ensuite? dit le lieutenant. + +-- Ecoutez bien ceci: il nous est ordonne d'empecher le prisonnier +d'appeler, de crier, de resister; toute infraction a cet ordre +doit etre punie de mort. + +-- Allons, allons, il a carte blanche, dit le lieutenant a l'homme +designe avec lui pour suivre Maurevel chez le roi. + +-- Tout a fait, dit Maurevel. + +-- Pauvre diable de roi de Navarre! dit un des hommes, il etait +ecrit la-haut qu'il ne devait point en rechapper. + +-- Et ici-bas, dit Maurevel en reprenant des mains du lieutenant +l'ordre de Catherine, qu'il rentra dans sa poitrine. + +Maurevel introduisit dans la serrure la clef que lui avait remise +Catherine, et, laissant deux hommes a la porte exterieure, comme +il en etait convenu, entra avec les quatre autres dans +l'antichambre. + +-- Ah! ah! dit Maurevel en entendant la bruyante respiration du +dormeur, dont le bruit arrivait jusqu'a lui, il parait que nous +trouverons ici ce que nous cherchons. + +Aussitot Orthon, pensant que c'etait son maitre qui rentrait, alla +au-devant de lui, et se trouva en face de cinq hommes armes qui +occupaient la premiere chambre. + +A la vue de ce visage sinistre, de ce Maurevel qu'on appelait le +Tueur de roi, le fidele serviteur recula, et se placant devant la +seconde porte: + +-- Qui etes-vous? dit Orthon; que voulez-vous? + +-- Au nom du roi, repondit Maurevel, ou est ton maitre? + +-- Mon maitre? + +-- Oui, le roi de Navarre? + +-- Le roi de Navarre n'est pas au logis, dit Orthon en defendant +plus que jamais la porte; ainsi vous ne pouvez pas entrer. + +-- Pretexte, mensonge, dit Maurevel. Allons, arriere! + +Les Bearnais sont entetes; celui-ci gronda comme un chien de ses +montagnes, et sans se laisser intimider: + +-- Vous n'entrerez pas, dit-il; le roi est absent. + +Et il se cramponna a la porte. + +Maurevel fit un geste; les quatre hommes s'emparerent du +recalcitrant, l'arrachant au chambranle auquel il se tenait +cramponne, et, comme il ouvrait la bouche pour crier, Maurevel lui +appliqua la main sur les levres. + +Orthon mordit furieusement l'assassin, qui retira sa main avec un +cri sourd, et frappa du pommeau de son epee le serviteur sur la +tete. Orthon chancela et tomba en criant: + +-- Alarme! alarme! alarme! Sa voix expira, il etait evanoui. Les +assassins passerent sur son corps, puis deux resterent a cette +seconde porte, et les deux autres entrerent dans la chambre a +coucher, conduits par Maurevel. A la lueur de la lampe brulant sur +la table de nuit, ils virent le lit. Les rideaux etaient fermes. + +-- Oh! oh! dit le lieutenant, il ne ronfle plus, ce me semble. + +-- Allons, sus! dit Maurevel. A cette voix, un cri rauque qui +ressemblait plutot au rugissement du lion qu'a des accents humains +partit de dessous les rideaux, qui s'ouvrirent violemment, et un +homme, arme d'une cuirasse et le front couvert d'une de ces +salades qui ensevelissaient la tete jusqu'aux yeux, apparut assis, +deux pistolets a la main et son epee sur les genoux. Maurevel +n'eut pas plus tot apercu cette figure et reconnu de Mouy, qu'il +sentit ses cheveux se dresser sur sa tete; il devint d'une paleur +affreuse; sa bouche se remplit d'ecume; et, comme s'il se fut +trouve en face d'un spectre, il fit un pas en arriere. + +Soudain la figure armee se leva et fit en avant un pas egal a +celui que Maurevel avait fait en arriere, de sorte que c'etait +celui qui etait menace qui semblait poursuivre, et celui qui +menacait qui semblait fuir. + +-- Ah! scelerat, dit de Mouy d'une voix sourde, tu viens pour me +tuer comme tu as tue mon pere! + +Deux des sbires, c'est-a-dire ceux qui etaient entres avec +Maurevel dans la chambre du roi, entendirent seuls ces paroles +terribles; mais en meme temps qu'elles avaient ete dites, le +pistolet s'etait abaisse a la hauteur du front de Maurevel. +Maurevel se jeta a genoux au moment ou de Mouy appuyait le doigt +sur la detente; le coup partit, et un des gardes qui se trouvaient +derriere lui, et qu'il avait demasque par ce mouvement, tomba +frappe au coeur. Au meme instant Maurevel riposta, mais la balle +alla s'aplatir sur la cuirasse de De Mouy. + +Alors prenant son elan, mesurant la distance, de Mouy, d'un revers +de sa large epee, fendit le crane du deuxieme garde, et, se +retournant vers Maurevel, engagea l'epee avec lui. + +Le combat fut terrible, mais court. A la quatrieme passe, Maurevel +sentit dans sa gorge le froid de l'acier; il poussa un cri +etrangle, tomba en arriere, et en tombant renversa la lampe, qui +s'eteignit. + +Aussitot de Mouy, profitant de l'obscurite, vigoureux et agile +comme un heros d'Homere, s'elanca tete baissee vers l'antichambre, +renversa un des gardes, repoussa l'autre, passa comme un eclair +entre les sbires qui gardaient la porte exterieure, essuya deux +coups de pistolet, dont les balles eraillerent la muraille du +corridor, et des lors il fut sauve, car un pistolet tout charge +lui restait encore, outre cette epee qui frappait de si terribles +coups. + +Un instant de Mouy hesita pour savoir s'il devait fuir chez +M. d'Alencon, dont il lui semblait que la porte venait de +s'ouvrir, ou s'il devait essayer de sortir du Louvre. Il se decida +pour ce dernier parti, reprit sa course d'abord ralentie, sauta +dix degres d'un seul coup, parvint au guichet, prononca les deux +mots de passe et s'elanca en criant: + +-- Allez la-haut, on y tue pour le compte du roi. Et profitant de +la stupefaction que ses paroles jointes au bruit des coups de +pistolet avaient jetee dans le poste, il gagna au pied et disparut +dans la rue du Coq sans avoir recu une egratignure. + +C'etait en ce moment que Catherine avait arrete son capitaine des +gardes en disant: + +-- Demeurez, j'irai voir moi-meme ce qui se passe la-bas. + +-- Mais, madame, repondit le capitaine, le danger que pourrait +courir Votre Majeste m'ordonne de la suivre. + +-- Restez, monsieur, dit Catherine d'un ton plus imperieux encore +que la premiere fois, restez. Il y a autour des rois une +protection plus puissante que l'epee humaine. + +Le capitaine demeura. + +Alors Catherine prit une lampe, passa ses pieds nus dans des mules +de velours, sortit de sa chambre, gagna le corridor encore plein +de fumee, s'avanca impassible et froide comme une ombre, vers +l'appartement du roi de Navarre. + +Tout etait redevenu silencieux. + +Catherine arriva a la porte d'entree, en franchit le seuil, et vit +d'abord dans l'antichambre Orthon evanoui. + +-- Ah! ah! dit-elle, voici toujours le laquais; plus loin sans +doute nous allons trouver le maitre. Et elle franchit la seconde +porte. + +La, son pied heurta un cadavre; elle abaissa sa lampe; c'etait +celui du garde qui avait eu la tete fendue; il etait completement +mort. + +Trois pas plus loin etait le lieutenant frappe d'une balle et +ralant le dernier soupir. + +Enfin, devant le lit un homme qui, la tete pale comme celle d'un +mort, perdant son sang par une double blessure qui lui traversait +le cou, raidissant ses mains crispees, essayait de se relever. + +C'etait Maurevel. Un frisson passa dans les veines de Catherine; +elle vit le lit desert, elle regarda tout autour de la chambre, et +chercha en vain parmi ces trois hommes couches dans leur sang le +cadavre qu'elle esperait. Maurevel reconnut Catherine; ses yeux se +dilaterent horriblement, et il tendit vers elle un geste +desespere. + +-- Eh bien, dit-elle a demi-voix, ou est-il? qu'est-il devenu? +Malheureux! l'auriez-vous laisse echapper? + +Maurevel essaya d'articuler quelques paroles; mais un sifflement +inintelligible sortit seul de sa blessure, une ecume rougeatre +frangea ses levres, et il secoua la tete en signe d'impuissance et +de douleur. + +-- Mais parle donc! s'ecria Catherine, parle donc! ne fut-ce que +pour me dire un seul mot! + +Maurevel montra sa blessure, et fit entendre de nouveau quelques +sons inarticules, tenta un effort qui n'aboutit qu'a un rauque +ralement et s'evanouit. + +Catherine alors regarda autour d'elle: elle n'etait entouree que +de cadavres et de mourants; le sang coulait a flots par la +chambre, et un silence de mort planait sur toute cette scene. + +Encore une fois elle adressa la parole a Maurevel, mais sans le +reveiller: cette fois, il demeura non seulement muet, mais +immobile; un papier sortait de son pourpoint, c'etait l'ordre +d'arrestation signe du roi. Catherine s'en saisit et le cacha dans +sa poitrine. + +En ce moment Catherine entendit derriere elle un leger froissement +de parquet; elle se retourna et vit debout, a la porte de la +chambre, le duc d'Alencon, que le bruit avait attire malgre lui, +et que le spectacle qu'il avait sous les yeux fascinait. + +-- Vous ici? dit-elle. + +-- Oui, madame. Que se passe-t-il donc, mon Dieu? demanda le duc. + +-- Retournez chez vous, Francois, et vous apprendrez assez tot la +nouvelle. + +D'Alencon n'etait pas aussi ignorant de l'aventure que Catherine +le supposait. Aux premiers pas retentissant dans le corridor, il +avait ecoute. Voyant entrer des hommes chez le roi de Navarre, il +avait, en rapprochant ce fait des paroles de Catherine, devine ce +qui allait se passer, et s'etait applaudi de voir un ami si +dangereux detruit par une main plus forte que la sienne. + +Bientot des coups de feu, les pas rapides d'un fugitif, avaient +attire son attention, et il avait vu dans l'espace lumineux +projete par l'ouverture de la porte de l'escalier disparaitre un +manteau rouge qui lui etait par trop familier pour qu'il ne le +reconnut pas. + +-- De Mouy! s'ecria-t-il, de Mouy chez mon beau-frere de Navarre! +Mais non, c'est impossible! Serait-ce M. de La Mole?... + +Alors l'inquietude le gagna. Il se rappela que le jeune homme lui +avait ete recommande par Marguerite elle-meme, et voulant +s'assurer si c'etait lui qu'il venait de voir passer, il monta +rapidement a la chambre des deux jeunes gens: elle etait vide. +Mais, dans un coin de cette chambre, il trouva suspendu le fameux +manteau cerise. Ses doutes avaient ete fixes: ce n'est donc pas La +Mole, mais de Mouy. + +La paleur sur le front, tremblant que le huguenot ne fut decouvert +et ne trahit les secrets de la conspiration, il s'etait alors +precipite vers le guichet du Louvre. La il avait appris que le +manteau cerise s'etait echappe sain et sauf, en annoncant qu'on +tuait dans le Louvre pour le compte du roi. + +-- Il s'est trompe, murmura d'Alencon; c'est pour le compte de la +reine mere. Et, revenant vers le theatre du combat, il trouva +Catherine errant comme une hyene parmi les morts. + +A l'ordre que lui donna sa mere, le jeune homme rentra chez lui +affectant le calme et l'obeissance, malgre les idees tumultueuses +qui agitaient son esprit. + +Catherine, desesperee de voir cette nouvelle tentative echouee, +appela son capitaine des gardes, fit enlever les corps, commanda +que Maurevel, qui n'etait que blesse, fut reporte chez lui, et +ordonna qu'on ne reveillat point le roi. + +-- Oh! murmura-t-elle en rentrant dans son appartement la tete +inclinee sur sa poitrine, il a echappe cette fois encore. La main +de Dieu est etendue sur cet homme. Il regnera! il regnera! + +Puis, comme elle ouvrait la porte de sa chambre, elle passa la +main sur son front et se composa un sourire banal. + +-- Qu'y avait-il donc, madame? demanderent tous les assistants, a +l'exception de madame de Sauve, trop effrayee pour faire des +questions. + +-- Rien, repondit Catherine; du bruit, voila tout. + +-- Oh! s'ecria tout a coup madame de Sauve en indiquant du doigt +le passage de Catherine, Votre Majeste dit qu'il n'y a rien, et +chacun de ses pas laisse une trace sur le tapis! + + + +IV +La nuit des rois + + +Cependant Charles IX marchait cote a cote avec Henri appuye a son +bras, suivi de ses quatre gentilshommes et precede de deux porte- +torches. + +-- Quand je sors du Louvre, disait le pauvre roi, j'eprouve un +plaisir analogue a celui qui me vient quand j'entre dans une belle +foret; je respire, je vis, je suis libre. + +Henri sourit. + +-- Votre Majeste serait bien dans les montagnes du Bearn, alors! +dit Henri. + +-- Oui, et je comprends que tu aies envie d'y retourner; mais si +le desir t'en prend par trop fort, Henriot, ajouta Charles en +riant, prends bien tes precautions, c'est un conseil que je te +donne: car ma mere Catherine t'aime si fort qu'elle ne peut pas +absolument se passer de toi. + +-- Que fera Votre Majeste ce soir? dit Henri en detournant cette +conversation dangereuse. + +-- Je veux te faire faire une connaissance, Henriot; tu me diras +ton avis. + +-- Je suis aux ordres de Votre Majeste. + +-- A droite, a droite! nous allons rue des Barres. + +Les deux rois, suivis de leur escorte, avaient depasse la rue de +la Savonnerie, quand, a la hauteur de l'hotel de Conde, ils virent +deux hommes enveloppes de grands manteaux sortir par une fausse +porte que l'un d'eux referma sans bruit. + +-- Oh! oh! dit le roi a Henri, qui selon son habitude regardait +aussi, mais sans rien dire, cela merite attention. + +-- Pourquoi dites-vous cela, Sire? demanda le roi de Navarre. + +-- Ce n'est pas pour toi, Henriot. Tu es sur de ta femme, ajouta +Charles avec un sourire; mais ton cousin de Conde n'est pas sur de +la sienne, ou, s'il en est sur, il a tort, le diable m'emporte! + +-- Mais qui vous dit, Sire, que ce soit madame de Conde que +visitaient ces messieurs? + +-- Un pressentiment. L'immobilite de ces deux hommes, qui se sont +ranges dans la porte depuis qu'ils nous ont vus et qui n'en +bougent pas; puis, certaine coupe de manteau du plus petit des +deux... Pardieu! ce serait etrange. + +-- Quoi? + +-- Rien; une idee qui m'arrive, voila tout. Avancons. Et il marcha +droit aux deux hommes, qui, voyant alors que c'etait bien a eux +qu'on en avait, firent quelques pas pour s'eloigner. + +-- Hola, messieurs! dit le roi, arretez. + +-- Est-ce a nous qu'on parle? demanda une voix qui fit tressaillir +Charles et son compagnon. + +-- Eh bien, Henriot, dit Charles, reconnais-tu cette voix-la, +maintenant? + +-- Sire, dit Henri, si votre frere le duc d'Anjou n'etait point a +La Rochelle, je jurerais que c'est lui qui vient de parler. + +-- Eh bien, dit Charles, c'est qu'il n'est point a La Rochelle, +voila tout. + +-- Mais qui est avec lui? + +-- Tu ne reconnais pas le compagnon? + +-- Non, Sire. + +-- Il est pourtant de taille a ne pas s'y tromper. Attends, tu vas +le reconnaitre... Hola! he! vous dis-je, repeta le roi; n'avez- +vous pas entendu, mordieu! + +-- Etes-vous le guet pour nous arreter? dit le plus grand des deux +hommes, developpant son bras hors des plis de son manteau. + +-- Prenez que nous sommes le guet, dit le roi, et arretez quand on +vous l'ordonne. Puis se penchant a l'oreille de Henri: + +-- Tu vas voir le volcan jeter des flammes, lui dit-il. + +-- Vous etes huit, dit le plus grand des deux hommes, montrant +cette fois non seulement son bras mais encore son visage, mais +fussiez-vous cent, passez au large! + +-- Ah! ah! le duc de Guise! dit Henri. + +-- Ah! notre cousin de Lorraine! dit le roi; vous vous faites +enfin connaitre! c'est heureux! + +-- Le roi! s'ecria le duc. Quant a l'autre personnage, on le vit a +ces paroles s'ensevelir dans son manteau et demeurer immobile +apres s'etre d'abord decouvert la tete par respect. + +-- Sire, dit le duc de Guise, je venais de rendre visite a ma +belle-soeur, madame de Conde. + +-- Oui... et vous avez emmene avec vous un de vos gentilshommes, +lequel? + +-- Sire, repondit le duc, Votre Majeste ne le connait pas. + +-- Nous ferons connaissance, alors, dit le roi. + +Et marchant droit a l'autre figure, il fit signe a un des deux +laquais d'approcher avec son flambeau. + +-- Pardon, mon frere! dit le duc d'Anjou en decroisant son manteau +et s'inclinant avec un depit mal deguise. + +-- Ah! ah! Henri, c'est vous! ... Mais non, ce n'est point +possible, je me trompe... Mon frere d'Anjou ne serait alle voir +personne avant de venir me voir moi-meme. Il n'ignore pas que pour +les princes du sang qui rentrent dans la capitale, il n'y a qu'une +porte a Paris: c'est le guichet du Louvre. + +-- Pardonnez, Sire, dit le duc d'Anjou; je prie Votre Majeste +d'excuser mon inconsequence. + +-- Oui-da! repondit le roi d'un ton moqueur; et que faisiez-vous +donc, mon frere, a l'hotel de Conde? + +-- Eh! mais, dit le roi de Navarre de son air narquois, ce que +Votre Majeste disait tout a l'heure. + +Et se penchant a l'oreille du roi, il termina sa phrase par un +grand eclat de rire. + +-- Qu'est-ce donc?... demanda le duc de Guise avec hauteur, car, +comme tout le monde a la cour, il avait pris l'habitude de traiter +assez rudement ce pauvre roi de Navarre. Pourquoi n'irais-je pas +voir ma belle-soeur? M. le duc d'Alencon ne va-t-il pas voir la +sienne? + +Henri rougit legerement. + +-- Quelle belle-soeur? demanda Charles; je ne lui en connais pas +d'autre que la reine Elisabeth. + +-- Pardon, Sire! C'etait sa soeur que j'aurais du dire, madame +Marguerite, que nous avons vue passer en venant ici il y a une +demi-heure dans sa litiere, accompagnee de deux muguets qui +trottaient chacun a une portiere. + +-- Vraiment! ... dit Charles. Que repondez-vous a cela, Henri? + +-- Que la reine de Navarre est bien libre d'aller ou elle veut, +mais je doute qu'elle soit sortie du Louvre. + +-- Et moi, j'en suis sur, dit le duc de Guise. + +-- Et moi aussi, fit le duc d'Anjou, a telle enseigne que la +litiere s'est arretee rue Cloche-Percee. + +-- Il faut que votre belle-soeur, pas celle-ci, dit Henri en +montrant l'hotel de Conde, mais celle de la-bas, et il tourna son +doigt dans la direction de l'hotel de Guise, soit aussi de la +partie, car nous les avons laissees ensemble, et, comme vous le +savez, elles sont inseparables. + +-- Je ne comprends pas ce que veut dire Votre Majeste, repondit le +duc de Guise. + +-- Au contraire, dit le roi, rien de plus clair, et voila pourquoi +il y avait un muguet courant a chaque portiere. + +-- Eh bien, dit le duc, s'il y a scandale de la part de la reine +et de la part de mes belles-soeurs, invoquons pour le faire cesser +la justice du roi. + +-- Eh! pardieu, dit Henri, laissez la madames de Conde et de +Nevers. Le roi ne s'inquiete pas de sa soeur... et moi j'ai +confiance dans ma femme. + +-- Non pas, non pas, dit Charles; je veux en avoir le coeur net; +mais faisons nos affaires nous-memes. La litiere s'est arretee rue +Cloche-Percee, dites-vous, mon cousin? + +-- Oui, Sire. + +-- Vous reconnaitriez l'endroit? + +-- Oui, Sire. + +-- Eh bien, allons-y; et s'il faut bruler la maison pour savoir +qui est dedans, on la brulera. + +C'est avec ces dispositions, assez peu rassurantes pour la +tranquillite de ceux dont il est question, que les quatre +principaux seigneurs du monde chretien prirent le chemin de la rue +Saint-Antoine. + +Les quatre princes arriverent rue Cloche-Percee; Charles, qui +voulait faire ses affaires en famille, renvoya les gentilshommes +de sa suite en leur disant de disposer du reste de leur nuit, mais +de se tenir pres de la Bastille a six heures du matin avec deux +chevaux. + +Il n'y avait que trois maisons dans la rue Cloche-Percee; la +recherche etait d'autant moins difficile que deux ne firent aucun +refus d'ouvrir; c'etaient celles qui touchaient l'une a la rue +Saint-Antoine, l'autre a la rue du Roi-de-Sicile. + +Quant a la troisieme, ce fut autre chose: c'etait celle qui etait +gardee par le concierge allemand, et le concierge allemand etait +peu traitable. Paris semblait destine a offrir cette nuit les plus +memorables exemples de fidelite domestique. + +M. de Guise eut beau menacer dans le plus pur saxon, Henri d'Anjou +eut beau offrir une bourse pleine d'or, Charles eut beau aller +jusqu'a dire qu'il etait lieutenant du guet, le brave Allemand ne +tint compte ni de la declaration, ni de l'offre, ni des menaces. +Voyant que l'on insistait, et d'une maniere qui devenait +importune, il glissa entre les barres de fer l'extremite de +certaine arquebuse, demonstration dont ne firent que rire trois +des quatre visiteurs... Henri de Navarre se tenant a l'ecart, +comme si la chose eut ete sans interet pour lui... attendu que +l'arme, ne pouvant obliquer dans les barreaux, ne devait guere +etre dangereuse que pour un aveugle qui eut ete se placer en face. + +Voyant qu'on ne pouvait intimider, corrompre ni flechir le +portier, le duc de Guise feignit de partir avec ses compagnons; +mais la retraite ne fut pas longue. Au coin de la rue Saint- +Antoine, le duc trouva ce qu'il cherchait: c'etait une de ces +pierres comme en remuaient, trois mille ans auparavant, Ajax, +Telamon et Diomede; il la chargea sur son epaule, et revint en +faisant signe a ses compagnons de le suivre. Juste en ce moment le +concierge, qui avait vu ceux qu'il prenait pour des malfaiteurs +s'eloigner, refermait la porte sans avoir encore eu le temps de +repousser les verrous. Le duc de Guise profita du moment: +veritable catapulte vivante, il lanca la pierre contre la porte. +La serrure vola, emportant la portion de la muraille dans laquelle +elle etait scellee. La porte s'ouvrit, renversant l'Allemand, qui +tomba en donnant, par un cri terrible, l'eveil a la garnison, qui, +sans ce cri, courait grand risque d'etre surprise. + +Justement en ce moment-la meme, La Mole traduisait, avec +Marguerite, une idylle de Theocrite, et Coconnas buvait, sous +pretexte qu'il etait Grec aussi, force vin de Syracuse avec +Henriette. + +La conversation scientifique et la conversation bachique furent +violemment interrompues. + +Commencer par eteindre les bougies, ouvrir les fenetres, s'elancer +sur le balcon, distinguer quatre hommes dans les tenebres, leur +lancer sur la tete tous les projectiles qui leur tomberent sous la +main, faire un affreux bruit de coups de plat d'epee qui +n'atteignaient que le mur, tel fut l'exercice auquel se livrerent +immediatement La Mole et Coconnas. Charles, le plus acharne des +assaillants, recut une aiguiere d'argent sur l'epaule, le duc +d'Anjou un bassin contenant une compote d'orange et de cedrats, et +le duc de Guise un quartier de venaison. + +Henri ne recut rien. Il questionnait tout bas le portier, que +M. de Guise avait attache a la porte, et qui repondait par son +eternel: + +-- _Ich verstehe nicht._ +_ _ +Les femmes encourageaient les assieges et leur passaient des +projectiles qui se succedaient comme une grele. + +-- Par la mort-diable! s'ecria Charles IX en recevant sur la tete +un tabouret qui lui fit rentrer son chapeau jusque sur le nez, +qu'on m'ouvre bien vite, ou je ferai tout pendre la-haut. + +-- Mon frere! dit Marguerite bas a La Mole. + +-- Le roi! dit celui-ci tout bas a Henriette. + +-- Le roi! le roi! dit celle-ci a Coconnas, qui trainait un bahut +vers la fenetre, et qui tenait a exterminer le duc de Guise, +auquel, sans le connaitre, il avait particulierement affaire. Le +roi! je vous dis. + +Coconnas lacha le bahut, regarda d'un air etonne. + +-- Le roi? dit-il. + +-- Oui, le roi. + +-- Alors, en retraite. + +-- Eh! justement La Mole et Marguerite sont deja partis! venez. + +-- Par ou? + +-- Venez, vous dis-je. Et le prenant par la main, Henriette +entraina Coconnas par la porte secrete qui donnait dans la maison +attenante; et tous quatre, apres avoir referme la porte derriere +eux, s'enfuirent par l'issue qui donnait rue Tizon. + +-- Oh! oh! dit Charles, je crois que la garnison se rend. + +On attendit quelques minutes; mais aucun bruit ne parvint +jusqu'aux assiegeants. + +-- On prepare quelque ruse, dit le duc de Guise. + +-- Ou plutot on a reconnu la voix de mon frere et l'on detale, dit +le duc d'Anjou. + +-- Il faudra toujours bien qu'on passe par ici, dit Charles. + +-- Oui, reprit le duc d'Anjou, si la maison n'a pas deux issues. + +-- Cousin, dit le roi, reprenez votre pierre, et faites de l'autre +porte comme de celle-ci. + +Le duc pensa qu'il etait inutile de recourir a de pareils moyens, +et comme il avait remarque que la seconde porte etait moins forte +que la premiere, il l'enfonca d'un simple coup de pied. + +-- Les torches, les torches! dit le roi. + +Les laquais s'approcherent. Elles etaient eteintes, mais ils +avaient sur eux tout ce qu'il fallait pour les rallumer. On fit de +la flamme. Charles IX en prit une et passa l'autre au duc d'Anjou. + +Le duc de Guise marcha le premier, l'epee a la main. + +Henri ferma la marche. + +On arriva au premier etage. + +Dans la salle a manger etait servi ou plutot desservi le souper, +car c'etait particulierement le souper qui avait fourni les +projectiles. Les candelabres etaient renverses, les meubles sens +dessus dessous, et tout ce qui n'etait pas vaisselle d'argent en +pieces. + +On passa dans le salon. La pas plus de renseignements que dans la +premiere chambre sur l'identite des personnages. Des livres grecs +et latins, quelques instruments de musique, voila tout ce que l'on +trouva. + +La chambre a coucher etait plus muette encore. Une veilleuse +brulait dans un globe d'albatre suspendu au plafond; mais on ne +paraissait pas meme etre entre dans cette chambre. + +-- Il y a une seconde sortie, dit le roi. + +-- C'est probable, dit le duc d'Anjou. + +-- Mais ou est-elle? demanda le duc de Guise. On chercha de tous +cotes; on ne la trouva pas. + +-- Ou est le concierge? demanda le roi. + +-- Je l'ai attache a la grille, dit le duc de Guise. + +-- Interrogez-le, cousin. + +-- Il ne voudra pas repondre. + +-- Bah! on lui fera un petit feu bien sec autour des jambes, dit +le roi en riant, et il faudra bien qu'il parle. + +Henri regarda vivement par la fenetre. + +-- Il n'y est plus, dit-il. + +-- Qui l'a detache? demanda vivement le duc de Guise. + +-- Mort-diable! s'ecria le roi, nous ne saurons rien encore. + +-- En effet, dit Henri, vous voyez bien, Sire, que rien ne prouve +que ma femme et la belle-soeur de M. de Guise aient ete dans cette +maison. + +-- C'est vrai, dit Charles. L'Ecriture nous apprend: il y a trois +choses qui ne laissent pas de traces: l'oiseau dans l'air, le +poisson dans l'eau, et la femme... non, je me trompe, l'homme +chez... + +-- Ainsi, interrompit Henri, ce que nous avons de mieux a faire... + +-- Oui, dit Charles, c'est de soigner, moi ma contusion; vous, +d'Anjou, d'essuyer votre sirop d'oranges, et vous, Guise, de faire +disparaitre votre graisse de sanglier. + +Et la-dessus ils sortirent sans se donner la peine de refermer la +porte. Arrives a la rue Saint-Antoine: + +-- Ou allez-vous, messieurs? dit le roi au duc d'Anjou et au duc +de Guise. + +-- Sire, nous allons chez Nantouillet, qui nous attend a souper, +mon cousin de Lorraine et moi. Votre Majeste veut-elle venir avec +nous? + +-- Non, merci; nous allons du cote oppose. Voulez-vous un de mes +porte-torches? + +-- Nous vous rendons grace, Sire, dit vivement le duc d'Anjou. + +-- Bon; il a peur que je ne le fasse espionner, souffla Charles a +l'oreille du roi de Navarre. Puis prenant ce dernier par-dessous +le bras: + +-- Viens! Henriot, dit-il; je te donne a souper ce soir. + +-- Nous ne rentrons donc pas au Louvre? demanda Henri. + +-- Non, te dis-je, triple entete! viens avec moi, puisque je te +dis de venir; viens. Et il entraina Henri par la rue Geoffroy- +Lasnier. + + + +V +Anagramme + + +Au milieu de la rue Geoffroy-Lasnier venait aboutir la rue +Garnier-sur-l'Eau, et au bout de la rue Garnier-sur-l'Eau +s'etendait a droite et a gauche la rue des Barres. + +La, en faisant quelques pas vers la rue de la Mortellerie, on +trouvait a droite une petite maison isolee au milieu d'un jardin +clos de hautes murailles et auquel une porte pleine donnait seule +entree. + +Charles tira une clef de sa poche, ouvrit la porte, qui ceda +aussitot, etant fermee seulement au pene; puis ayant fait passer +Henri et le laquais qui portait la torche, il referma la porte +derriere lui. + +Une seule petite fenetre etait eclairee. Charles la montra du +doigt en souriant a Henri. + +-- Sire, je ne comprends pas, dit celui-ci. + +-- Tu vas comprendre, Henriot. Le roi de Navarre regarda Charles +avec etonnement. Sa voix, son visage avaient pris une expression +de douceur qui etait si loin du caractere habituel de sa +physionomie, que Henri ne le reconnaissait pas. + +-- Henriot, lui dit le roi, je t'ai dit que lorsque je sortais du +Louvre, je sortais de l'enfer. Quand j'entre ici, j'entre dans le +paradis. + +-- Sire, dit Henri, je suis heureux que Votre Majeste m'ait trouve +digne de me faire faire le voyage du ciel avec elle. + +-- Le chemin en est etroit, dit le roi en s'engageant dans un +petit escalier, mais c'est pour que rien ne manque a la +comparaison. + +-- Et quel est l'ange qui garde l'entree de votre Eden, Sire? + +-- Tu vas voir, repondit Charles IX. + +Et faisant signe a Henri de le suivre sans bruit, il poussa une +premiere porte, puis une seconde, et s'arreta sur le seuil. + +-- Regarde, dit-il. Henri s'approcha et son regard demeura fixe +sur un des plus charmants tableaux qu'il eut vus. C'etait une +femme de dix-huit a dix-neuf ans a peu pres, dormant la tete posee +sur le pied du lit d'un enfant endormi dont elle tenait entre ses +deux mains les petits pieds rapproches de ses levres, tandis que +ses longs cheveux ondoyaient, epandus comme un flot d'or. + +On eut dit un tableau de l'Albane representant la Vierge et +l'enfant Jesus. + +-- Oh! Sire, dit le roi de Navarre, quelle est cette charmante +creature? + +-- L'ange de mon paradis, Henriot, le seul qui m'aime pour moi. +Henri sourit. + +-- Oui, pour moi, dit Charles, car elle m'a aime avant de savoir +que j'etais roi. + +-- Et depuis qu'elle le sait? + +-- Eh bien, depuis qu'elle le sait, dit Charles avec un soupir qui +prouvait que cette sanglante royaute lui etait lourde parfois, +depuis qu'elle le sait, elle m'aime encore; ainsi juge. + +Le roi s'approcha tout doucement, et sur la joue en fleur de la +jeune femme, il posa un baiser aussi leger que celui d'une abeille +sur un lis. + +Et cependant la jeune femme se reveilla. + +-- Charles! murmura-t-elle en ouvrant les yeux. + +-- Tu vois, dit le roi, elle m'appelle Charles. La reine dit Sire. + +-- Oh! s'ecria la jeune femme, vous n'etes pas seul, mon roi. + +-- Non, ma bonne Marie. J'ai voulu t'amener un autre roi plus +heureux que moi, car il n'a pas de couronne; plus malheureux que +moi, car il n'a pas une Marie Touchet. Dieu fait une compensation +a tout. + +-- Sire, c'est le roi de Navarre? demanda Marie. + +-- Lui-meme, mon enfant. Approche, Henriot. + +Le roi de Navarre s'approcha. Charles lui prit la main droite. + +-- Regarde cette main, Marie, dit-il; c'est la main d'un bon frere +et d'un loyal ami. Sans cette main, vois-tu... + +-- Eh bien, Sire? + +-- Eh bien, sans cette main, aujourd'hui, Marie, notre enfant +n'aurait plus de pere. + +Marie jeta un cri, tomba a genoux, saisit la main de Henri et la +baisa. + +-- Bien, Marie, bien, dit Charles. + +-- Et qu'avez-vous fait pour le remercier, Sire? + +-- Je lui ai rendu la pareille. Henri regarda Charles avec +etonnement. + +-- Tu sauras un jour ce que je veux dire, Henriot. En attendant, +viens voir. Et il s'approcha du lit ou l'enfant dormait toujours. + +-- Eh! dit-il, si ce gros garcon-la dormait au Louvre au lieu de +dormir ici, dans cette petite maison de la rue des Barres, cela +changerait bien des choses dans le present et peut-etre dans +l'avenir[3]. + +-- Sire, dit Marie, n'en deplaise a Votre Majeste, j'aime mieux +qu'il dorme ici, il dort mieux. + +-- Ne troublons donc pas son sommeil, dit le roi; c'est si bon de +dormir quand on ne fait pas de reves! + +-- Eh bien, Sire, fit Marie en etendant la main vers une des +portes qui donnaient dans cette chambre. + +-- Oui, tu as raison, Marie, dit Charles IX; soupons. + +-- Mon bien-aime Charles, dit Marie, vous direz au roi votre frere +de m'excuser, n'est-ce pas? + +-- Et de quoi? + +-- De ce que j'ai renvoye nos serviteurs. Sire, continua Marie en +s'adressant au roi de Navarre, vous saurez que Charles ne veut +etre servi que par moi. + +-- Ventre-saint-gris! dit Henri, je le crois bien. + +Les deux hommes passerent dans la salle a manger, tandis que la +mere, inquiete et soigneuse, couvrait d'une chaude etoffe le petit +Charles, qui, grace a son bon sommeil d'enfant que lui enviait son +pere, ne s'etait pas reveille. + +Marie vint les rejoindre. + +-- Il n'y a que deux couverts, dit le roi. + +-- Permettez, dit Marie, que je serve Vos Majestes. + +-- Allons, dit Charles, voila que tu me portes malheur, Henriot. + +-- Comment, Sire? + +-- N'entends-tu pas? + +-- Pardon, Charles, pardon. + +-- Je te pardonne. Mais place-toi la, pres de moi, entre nous +deux. + +-- J'obeis, dit Marie. + +Elle apporta un couvert, s'assit entre les deux rois et les +servit. + +-- N'est-ce pas, Henriot, que c'est bon, dit Charles, d'avoir un +endroit au monde dans lequel on ose boire et manger sans avoir +besoin que personne fasse avant vous l'essai de vos vins et de vos +viandes? + +-- Sire, dit Henri en souriant et en repondant par le sourire a +l'apprehension eternelle de son esprit, croyez que j'apprecie +votre bonheur plus que personne. + +-- Aussi dis-lui bien, Henriot, que pour que nous demeurions ainsi +heureux, il ne faut pas qu'elle se mele de politique; il ne faut +pas surtout qu'elle fasse connaissance avec ma mere. + +-- La reine Catherine aime en effet Votre Majeste avec tant de +passion, qu'elle pourrait etre jalouse de tout autre amour, +repondit Henri, trouvant, par un subterfuge, le moyen d'echapper a +la dangereuse confiance du roi. + +-- Marie, dit le roi, je te presente un des hommes les plus fins +et les plus spirituels que je connaisse. A la cour, vois-tu, et ce +n'est pas peu dire, il a mis tout le monde dedans; moi seul ai vu +clair peut-etre, je ne dis pas dans son coeur, mais dans son +esprit. + +-- Sire, dit Henri, je suis fache qu'en exagerant l'un comme vous +le faites, vous doutiez de l'autre. + +-- Je n'exagere rien, Henriot, dit le roi; d'ailleurs, on te +connaitra un jour. Puis se retournant vers la jeune femme: + +-- Il fait surtout les anagrammes a ravir. Dis-lui de faire celle +de ton nom et je reponds qu'il la fera. + +-- Oh! que voulez-vous qu'on trouve dans le nom d'une pauvre fille +comme moi? quelle gracieuse pensee peut sortir de cet assemblage +de lettres avec lesquelles le hasard a ecrit Marie Touchet? + +-- Oh! l'anagramme de ce nom, Sire, dit Henri, est trop facile, et +je n'ai pas eu grand merite a la trouver. + +-- Ah! ah! c'est deja fait, dit Charles. Tu vois... Marie. + +Henri tira de la poche de son pourpoint ses tablettes, en dechira +une page, et en dessous du nom: + +_Marie Touchet,_ +_ _ +ecrivit: + +_Je charme tout._ +_ _ +Puis il passa la feuille a la jeune femme. + +-- En verite, s'ecria-t-elle, c'est impossible! + +-- Qu'a-t-il trouve? demanda Charles. + +-- Sire, je n'ose repeter, moi. + +-- Sire, dit Henri, dans le nom de Marie Touchet, il y a, lettre +pour lettre, en faisant de l'I un J comme c'est l'habitude: _Je +charme tout._ +_ _ +-- En effet, s'ecria Charles, lettre pour lettre. Je veux que ce +soit ta devise, entends-tu, Marie! Jamais devise n'a ete mieux +meritee. Merci, Henriot. Marie, je te la donnerai ecrite en +diamants. + +Le souper s'acheva; deux heures sonnerent a Notre-Dame. + +-- Maintenant, dit Charles, en recompense de son compliment, +Marie, tu vas lui donner un fauteuil ou il puisse dormir jusqu'au +jour; bien loin de nous seulement, parce qu'il ronfle a faire +peur. Puis, si tu t'eveilles avant moi, tu me reveilleras, car +nous devons etre a six heures du matin a la Bastille. Bonsoir, +Henriot. Arrange-toi comme tu voudras. Mais, ajouta-t-il en +s'approchant du roi de Navarre et en lui posant la main sur +l'epaule, sur ta vie, entends-tu bien, Henri? sur ta vie, ne sors +pas d'ici sans moi, surtout pour retourner au Louvre. + +Henri avait soupconne trop de choses dans ce qu'il n'avait pas +compris pour manquer a une telle recommandation. + +Charles IX entra dans sa chambre, et Henri, le dur montagnard, +s'accommoda sur un fauteuil, ou bientot il justifia la precaution +qu'avait prise son beau-frere de l'eloigner de lui. + +Le lendemain, au point du jour, il fut eveille par Charles. Comme +il etait reste tout habille, sa toilette ne fut pas longue. Le roi +etait heureux et souriant comme on ne le voyait jamais au Louvre. +Les heures qu'il passait dans cette petite maison de la rue des +Barres etaient ses heures de soleil. + +Tous deux repasserent par la chambre a coucher. La jeune femme +dormait dans son lit; l'enfant dormait dans son berceau. Tous deux +souriaient en dormant. + +Charles les regarda un instant avec une tendresse infinie. Puis se +tournant vers le roi de Navarre: + +-- Henriot, lui dit-il, s'il t'arrivait jamais d'apprendre quel +service je t'ai rendu cette nuit, et qu'a moi il m'arrivat +malheur, souviens-toi de cet enfant qui repose dans son berceau. + +Puis les embrassant tous deux au front, sans donner a Henri le +temps de l'interroger: + +-- Au revoir, mes anges, dit-il. Et il sortit. Henri le suivit +tout pensif. Des chevaux tenus en main par des gentilshommes +auxquels Charles IX avait donne rendez-vous, les attendaient a la +Bastille. Charles fit signe a Henri de monter a cheval, se mit en +selle, sortit par le jardin de l'Arbalete, et suivit les +boulevards exterieurs. + +-- Ou allons-nous? demanda Henri. + +-- Nous allons, repondit Charles, voir si le duc d'Anjou est +revenu pour madame de Conde seule, et s'il y a dans ce coeur-la +autant d'ambition que d'amour, ce dont je doute fort. + +Henri ne comprenait rien a l'explication: il suivit Charles sans +rien dire. + +En arrivant au Marais, et comme a l'abri des palissades on +decouvrait tout ce qu'on appelait alors les faubourgs Saint- +Laurent, Charles montra a Henri, a travers la brume grisatre du +matin, des hommes enveloppes de grands manteaux et coiffes de +bonnets de fourrures qui s'avancaient a cheval, precedant un +fourgon pesamment charge. A mesure qu'ils avancaient, ces hommes +prenaient une forme precise, et l'on pouvait voir, a cheval comme +eux et causant avec eux, un autre homme vetu d'un long manteau +brun et le front ombrage d'un chapeau a la francaise. + +-- Ah! ah! dit Charles en souriant, je m'en doutais. + +-- Eh! Sire, dit Henri, je ne me trompe pas, ce cavalier au +manteau brun, c'est le duc d'Anjou. + +-- Lui-meme, dit Charles IX. Range-toi un peu, Henriot, je desire +qu'il ne nous voie pas. + +-- Mais, demanda Henri, les hommes aux manteaux grisatres et aux +bonnets fourres quels sont-ils? et dans ce chariot qu'y a-t-il? + +-- Ces hommes, dit Charles, ce sont les ambassadeurs polonais, et +dans ce chariot il y a une couronne. Et maintenant, continua-t-il +en mettant son cheval au galop et en reprenant le chemin de la +porte du Temple, viens, Henriot, j'ai vu tout ce que je voulais +voir. + + + +VI +La rentree au Louvre + + +Lorsque Catherine pensa que tout etait fini dans la chambre du roi +de Navarre, que les gardes morts etaient enleves, que Maurevel +etait transporte chez lui, que les tapis etaient laves, elle +congedia ses femmes, car il etait minuit a peu pres, et elle +essaya de dormir. Mais la secousse avait ete trop violente et la +deception trop forte. Ce Henri deteste, echappant eternellement a +ses embuches d'ordinaire mortelles, semblait protege par quelque +puissance invincible que Catherine s'obstinait a appeler hasard, +quoique au fond de son coeur une voix lui dit que le veritable nom +de cette puissance fut la destinee. Cette idee que le bruit de +cette nouvelle tentative, en se repandant dans le Louvre et hors +du Louvre, allait donner a Henri et aux huguenots une plus grande +confiance encore dans l'avenir, l'exasperait, et en ce moment, si +ce hasard contre lequel elle luttait si malheureusement lui eut +livre son ennemi, certes avec le petit poignard florentin qu'elle +portait a sa ceinture elle eut dejoue cette fatalite si favorable +au roi de Navarre. + +Les heures de la nuit, ces heures si lentes a celui qui attend et +qui veille, sonnerent donc les unes apres les autres sans que +Catherine put fermer l'oeil. Tout un monde de projets nouveaux se +deroula pendant ces heures nocturnes dans son esprit plein de +visions. Enfin au point du jour elle se leva, s'habilla toute +seule et s'achemina vers l'appartement de Charles IX. + +Les gardes, qui avaient l'habitude de la voir venir chez le roi a +toute heure du jour et de la nuit, la laisserent passer. Elle +traversa donc l'antichambre et atteignit le cabinet des Armes. +Mais la, elle trouva la nourrice de Charles qui veillait. + +-- Mon fils? dit la reine. + +-- Madame, il a defendu qu'on entrat dans sa chambre avant huit +heures. + +-- Cette defense n'est pas pour moi, nourrice. + +-- Elle est pour tout le monde, madame. Catherine sourit. + +-- Oui, je sais bien, reprit la nourrice, je sais bien que nul ici +n'a le droit de faire obstacle a Votre Majeste; je la supplierai +donc d'ecouter la priere d'une pauvre femme et de ne pas aller +plus avant. + +-- Nourrice, il faut que je parle a mon fils. + +-- Madame, je n'ouvrirai la porte que sur un ordre formel de Votre +Majeste. + +-- Ouvrez, nourrice, dit Catherine, je le veux! La nourrice, a +cette voix plus respectee et surtout plus redoutee au Louvre que +celle de Charles lui-meme, presenta la clef a Catherine, mais +Catherine n'en avait pas besoin. Elle tira de sa poche la clef qui +ouvrait la porte de son fils, et sous sa rapide pression la porte +ceda. La chambre etait vide, la couche de Charles etait intacte, +et son levrier Acteon, couche sur la peau d'ours etendue a la +descente de son lit, se leva et vint lecher les mains d'ivoire de +Catherine. + +-- Ah! dit la reine en froncant le sourcil, il est sorti! +J'attendrai. + +Et elle alla s'asseoir, pensive et sombrement recueillie, a la +fenetre qui donnait sur la cour du Louvre et de laquelle on +decouvrait le principal guichet. + +Depuis deux heures elle etait la immobile et pale comme une statue +de marbre, lorsqu'elle apercut enfin rentrant au Louvre une troupe +de cavaliers a la tete desquels elle reconnut Charles et Henri de +Navarre. + +Alors elle comprit tout, Charles, au lieu de discuter avec elle +sur l'arrestation de son beau-frere, l'avait emmene et sauve +ainsi. + +-- Aveugle, aveugle, aveugle! murmura-t-elle. Et elle attendit. Un +instant apres des pas retentirent dans la chambre a cote, qui +etait le cabinet des Armes. + +-- Mais, Sire, disait Henri, maintenant que nous voila rentres au +Louvre, dites-moi pourquoi vous m'en avez fait sortir et quel est +le service que vous m'avez rendu? + +-- Non pas, non pas, Henriot, repondit Charles en riant. Un jour +tu le sauras peut-etre; mais pour le moment c'est un mystere. +Sache seulement que pour l'heure tu vas, selon toute probabilite, +me valoir une rude querelle avec ma mere. + +En achevant ces mots, Charles souleva la tapisserie et se trouva +face a face avec Catherine. Derriere lui et par-dessus son epaule +apparaissait la tete pale et inquiete du Bearnais. + +-- Ah! vous etes ici, madame! dit Charles IX en froncant le +sourcil. + +-- Oui, mon fils, dit Catherine. J'ai a vous parler. + +-- A moi? + +-- A vous seul. + +-- Allons, allons, dit Charles en se retournant vers son beau- +frere, puisqu'il n'y avait pas moyen d'y echapper, le plus tot est +le mieux. + +-- Je vous laisse, Sire, dit Henri. + +-- Oui, oui, laisse-nous, repondit Charles; et puisque tu es +catholique, Henriot, va entendre la messe a mon intention, moi je +reste au preche. + +Henri salua et sortit. Charles IX alla au-devant des questions que +venait lui adresser sa mere. + +-- Eh bien, madame, dit-il en essayant de tourner la chose au +rire; pardieu! vous m'attendez pour me gronder, n'est-ce pas? j'ai +fait manquer irreligieusement votre petit projet. Eh! mort d'un +diable! je ne pouvais pas cependant laisser arreter et conduire a +la Bastille l'homme qui venait de me sauver la vie. Je ne voulais +pas non plus me quereller avec vous; je suis bon fils. Et puis, +ajouta-t-il tout bas, le Bon Dieu punit les enfants qui se +querellent avec leur mere, temoin mon frere Francois II. +Pardonnez-moi donc franchement, et avouez ensuite que la +plaisanterie etait bonne. + +-- Sire, dit Catherine, Votre majeste se trompe; il ne s'agit pas +d'une plaisanterie. + +-- Si fait, si fait! et vous finirez par l'envisager ainsi, ou le +diable m'emporte! + +-- Sire, vous avez par votre faute fait manquer tout un plan qui +devait nous amener a une grande decouverte. + +-- Bah! un plan... Est-ce que vous etes embarrassee pour un plan +avorte, vous, ma mere? Vous en ferez vingt autres, et dans ceux- +la, eh bien, je vous promets de vous seconder. + +-- Maintenant, me secondassiez-vous, il est trop tard, car il est +averti et il se tiendra sur ses gardes. + +-- Voyons, fit le roi, venons au but. Qu'avez-vous contre Henriot? + +-- J'ai contre lui qu'il conspire. + +-- Oui, je comprends bien, c'est votre accusation eternelle; mais +tout le monde ne conspire-t-il pas peu ou prou dans cette +charmante residence royale qu'on appelle le Louvre? + +-- Mais lui conspire plus que personne, et il est d'autant plus +dangereux que personne ne s'en doute. + +-- Voyez-vous, le Lorenzino! dit Charles. + +-- Ecoutez, dit Catherine s'assombrissant a ce nom qui lui +rappelait une des plus sanglantes catastrophes de l'histoire +florentine; ecoutez, il y a un moyen de me prouver que j'ai tort. + +-- Et lequel, ma mere? + +-- Demandez a Henri qui etait cette nuit dans sa chambre. + +-- Dans sa chambre... cette nuit? + +-- Oui. Et s'il vous le dit... + +-- Eh bien? + +-- Eh bien, je suis prete a avouer que je me trompais. + +-- Mais si c'etait une femme cependant, nous ne pouvons pas +exiger... + +-- Une femme? + +-- Oui. + +-- Une femme qui a tue deux de vos gardes et qui a blesse +mortellement peut-etre M. de Maurevel! + +-- Oh! oh! dit le roi, cela devient serieux. Il y a eu du sang +repandu? + +-- Trois hommes sont restes couches sur le plancher. + +-- Et celui qui les a mis dans cet etat? + +-- S'est sauve sain et sauf. + +-- Par Gog et Magog! dit Charles, c'etait un brave, et vous avez +raison, ma mere, je veux le connaitre. + +-- Eh bien, je vous le dis d'avance, vous ne le connaitrez pas, du +moins par Henri. + +-- Mais par vous, ma mere? Cet homme n'a pas fui ainsi sans +laisser quelque indice, sans qu'on ait remarque quelque partie de +son habillement? + +-- On n'a remarque que le manteau cerise fort elegant dans lequel +il etait enveloppe. + +-- Ah! ah! un manteau cerise, dit Charles; je n'en connais qu'un a +la cour assez remarquable pour qu'il frappe ainsi les yeux. + +-- Justement, dit Catherine. + +-- Eh bien? demanda Charles. + +-- Eh bien, dit Catherine, attendez-moi chez vous, mon fils, et je +vais voir si mes ordres ont ete executes. + +Catherine sortit et Charles demeura seul, se promenant de long en +large avec distraction, sifflant un air de chasse, une main dans +son pourpoint et laissant pendre l'autre main, que lechait son +levrier chaque fois qu'il s'arretait. + +Quant a Henri, il etait sorti de chez son beau-frere fort inquiet, +et, au lieu de suivre le corridor ordinaire, il avait pris le +petit escalier derobe dont plus d'une fois deja il a ete question +et qui conduisait au second etage. Mais a peine avait-il monte +quatre marches, qu'au premier tournant il apercut une ombre. Il +s'arreta en portant la main a son poignard. Aussitot il reconnut +une femme, et une charmante voix dont le timbre lui etait familier +lui dit en lui saisissant la main: + +-- Dieu soit loue, Sire, vous voila sain et sauf. J'ai eu bien +peur pour vous; mais sans doute Dieu a exauce ma priere. + +-- Qu'est-il donc arrive? dit Henri. + +-- Vous le saurez en rentrant chez vous. Ne vous inquietez point +d'Orthon, je l'ai recueilli. + +Et la jeune femme descendit rapidement, croisant Henri comme si +c'etait par hasard qu'elle l'eut rencontre sur l'escalier. + +-- Voila qui est bizarre, se dit Henri; que s'est-il donc passe? +qu'est-il arrive a Orthon? La question malheureusement ne pouvait +etre entendue de madame de Sauve, car madame de Sauve etait deja +loin. + +Au haut de l'escalier Henri vit tout a coup apparaitre une autre +ombre; mais celle-la c'etait celle d'un homme. + +-- Chut! dit cet homme. + +-- Ah! ah! c'est vous, Francois! + +-- Ne m'appelez point par mon nom. + +-- Que s'est-il donc passe? + +-- Rentrez chez vous, et vous le saurez; puis ensuite glissez-vous +dans le corridor, regardez bien de tous cotes si personne ne vous +epie, entrez chez moi, la porte sera seulement poussee. + +Et il disparut a son tour par l'escalier comme ces fantomes qui au +theatre s'abiment dans une trappe. + +-- Ventre-saint-gris! murmura le Bearnais, l'enigme se continue; +mais puisque le mot est chez moi, allons-y, et nous verrons bien. + +Cependant ce ne fut pas sans emotion que Henri continua son +chemin; il avait la sensibilite, cette superstition de la +jeunesse. Tout se refletait nettement sur cette ame a la surface +unie comme un miroir, et tout ce qu'il venait d'entendre lui +presageait un malheur. + +Il arriva a la porte de son appartement et ecouta. Aucun bruit ne +s'y faisait entendre. D'ailleurs, puisque Charlotte lui avait dit +de rentrer chez lui, il etait evident qu'il n'avait rien a +craindre en y rentrant. Il jeta un coup d'oeil rapide autour de +l'antichambre; elle etait solitaire, mais rien ne lui indiquait +encore quelle chose s'etait passee. + +-- En effet, dit-il, Orthon n'est point la. Et il passa dans la +seconde chambre. La tout fut explique. Malgre l'eau qu'on avait +jetee a flots, de larges taches rougeatres marbraient le plancher; +un meuble etait brise, les tentures du lit dechiquetees a coups +d'epee, un miroir de Venise etait brise par le choc d'une balle; +et une main sanglante appuyee contre la muraille, et qui avait +laisse sa terrible empreinte, annoncait que cette chambre muette +alors avait ete temoin d'une lutte mortelle. + +Henri recueillit d'un oeil hagard tous ces differents details, +passa sa main sur son front moite de sueur, et murmura: + +-- Ah! je comprends ce service que m'a rendu le roi; on est venu +pour m'assassiner... Et... -- Ah! de Mouy! qu'ont-ils fait de De +Mouy! Les miserables! ils l'auront tue! + +Et, aussi presse d'apprendre des nouvelles que le duc d'Alencon +l'etait de lui en donner, Henri, apres avoir jete une derniere +fois un morne regard sur les objets qui l'entouraient, s'elanca +hors de la chambre, gagna le corridor, s'assura qu'il etait bien +solitaire, et poussant la porte entrebaillee, qu'il referma avec +soin derriere lui, il se precipita chez le duc d'Alencon. + +Le duc l'attendait dans la premiere piece. Il prit vivement la +main de Henri, l'entraina en mettant un doigt sur sa bouche, dans +un petit cabinet en tourelle, completement isole, et par +consequent echappant par sa disposition a tout espionnage. + +-- Ah! mon frere, lui dit-il, quelle horrible nuit! + +-- Que s'est-il donc passe? demanda Henri. + +-- On a voulu vous arreter. + +-- Moi? + +-- Oui, vous. + +-- Et a quel propos? + +-- Je ne sais. Ou etiez-vous? + +-- Le roi m'avait emmene hier soir avec lui par la ville. + +-- Alors il le savait, dit d'Alencon. Mais puisque vous n'etiez +pas chez vous, qui donc y etait? + +-- Y avait-il donc quelqu'un chez moi? demanda Henri comme s'il +l'eut ignore. + +-- Oui, un homme. Quand j'ai entendu le bruit, j'ai couru pour +vous porter secours; mais il etait trop tard. + +-- L'homme etait arrete? demanda Henri avec anxiete. + +-- Non, il s'etait sauve apres avoir blesse dangereusement +Maurevel et tue deux gardes. + +-- Ah! brave de Mouy! s'ecria Henri. + +-- C'etait donc de Mouy? dit vivement d'Alencon. Henri vit qu'il +avait fait une faute. + +-- Du moins, je le presume, dit-il, car je lui avais donne rendez- +vous pour m'entendre avec lui de votre fuite, et lui dire que je +vous avais concede tous mes droits au trone de Navarre. + +-- Alors, si la chose est sue, dit d'Alencon en palissant, nous +sommes perdus. + +-- Oui, car Maurevel parlera. + +-- Maurevel a recu un coup d'epee dans la gorge; et je m'en suis +informe au chirurgien qui l'a panse, de plus de huit jours il ne +pourra prononcer une seule parole. + +-- Huit jours! c'est plus qu'il n'en faudra a de Mouy pour se +mettre en surete. + +-- Apres cela, dit d'Alencon, ca peut etre un autre que +M. de Mouy. + +-- Vous croyez? dit Henri. + +-- Oui, cet homme a disparu tres vite, et l'on n'a vu que son +manteau cerise. + +-- En effet, dit Henri, un manteau cerise est bon pour un dameret +et non pour un soldat. Jamais on ne soupconnera de Mouy sous un +manteau cerise. + +-- Non. Si l'on soupconnait quelqu'un, dit d'Alencon, ce serait +plutot... + +Il s'arreta. + +-- Ce serait plutot M. de La Mole, dit Henri. + +-- Certainement, puisque moi-meme, qui ai vu fuir cet homme, j'ai +doute un instant. + +-- Vous avez doute! En effet, ce pourrait bien etre M. de La Mole. + +-- Ne sait-il rien? demanda d'Alencon. + +-- Rien absolument, du moins rien d'important. + +-- Mon frere, dit le duc, maintenant je crois veritablement que +c'etait lui. + +-- Diable! dit Henri, si c'est lui, cela va faire grand-peine a la +reine, qui lui porte interet. + +-- Interet, dites-vous? demanda d'Alencon interdit. + +-- Sans doute. Ne vous rappelez-vous pas, Francois, que c'est +votre soeur qui vous l'a recommande? + +-- Si fait, dit le duc d'une voix sourde; aussi je voudrais lui +etre agreable, et la preuve c'est que, de peur que son manteau +rouge ne le compromit, je suis monte chez lui et je l'ai rapporte +chez moi. + +-- Oh! oh! dit Henri, voila qui est doublement prudent; et +maintenant je ne parierais pas, mais je jurerais que c'etait lui. + +-- Meme en justice? demanda Francois. + +-- Ma foi, oui, repondit Henri. Il sera venu m'apporter quelque +message de la part de Marguerite. + +-- Si j'etais sur d'etre appuye par votre temoignage, dit +d'Alencon, moi je l'accuserais presque. + +-- Si vous accusiez, repondit Henri, vous comprenez, mon frere, +que je ne vous dementirais pas. + +-- Mais la reine? dit d'Alencon. + +-- Ah! oui, la reine. + +-- Il faut savoir ce qu'elle fera. + +-- Je me charge de la commission. + +-- Peste, mon frere! elle aurait tort de nous dementir, car voila +une flambante reputation de vaillant faite a ce jeune homme, et +qui ne lui aura pas coute cher, car il l'aura achetee a credit. Il +est vrai qu'il pourra bien rembourser ensemble interet et capital. + +-- Dame! que voulez-vous! dit Henri, dans ce bas monde on n'a rien +pour rien! + +Et saluant d'Alencon de la main et du sourire, il passa avec +precaution sa tete dans le corridor; et s'etant assure qu'il n'y +avait personne aux ecoutes, il se glissa rapidement et disparut +dans l'escalier derobe qui conduisait chez Marguerite. + +De son cote, la reine de Navarre n'etait guere plus tranquille que +son mari. L'expedition de la nuit dirigee contre elle et la +duchesse de Nevers par le roi, par le duc d'Anjou, par le duc de +Guise et par Henri, qu'elle avait reconnu, l'inquietait fort. Sans +doute, il n'y avait aucune preuve qui put la compromettre, le +concierge detache de sa grille par La Mole et Coconnas avait +affirme etre reste muet. Mais quatre seigneurs de la taille de +ceux a qui deux simples gentilshommes comme La Mole et Coconnas +avaient tenu tete, ne s'etaient pas deranges de leur chemin au +hasard et sans savoir pour qui ils se derangeaient. Marguerite +etait donc rentree au point du jour, apres avoir passe le reste de +la nuit chez la duchesse de Nevers. Elle s'etait couchee aussitot, +mais elle ne pouvait dormir, elle tressaillait au moindre bruit. + +Ce fut au milieu de ces anxietes qu'elle entendit frapper a la +porte secrete, et qu'apres avoir fait reconnaitre le visiteur par +Gillonne, elle ordonna de laisser entrer. + +Henri s'arreta a la porte: rien en lui n'annoncait le mari blesse. +Son sourire habituel errait sur ses levres fines, et aucun muscle +de son visage ne trahissait les terribles emotions a travers +lesquelles il venait de passer. + +Il parut interroger de l'oeil Marguerite pour savoir si elle lui +permettrait de rester en tete-a-tete avec elle. Marguerite comprit +le regard de son mari et fit signe a Gillonne de s'eloigner. + +-- Madame, dit alors Henri, je sais combien vous etes attachee a +vos amis, et j'ai bien peur de vous apporter une facheuse +nouvelle. + +-- Laquelle, monsieur? demanda Marguerite. + +-- Un de nos plus chers serviteurs se trouve en ce moment fort +compromis. + +-- Lequel? + +-- Ce cher comte de la Mole. + +-- M. le comte de la Mole compromis! et a propos de quoi? + +-- A propos de l'aventure de cette nuit. Marguerite, malgre sa +puissance sur elle-meme, ne put s'empecher de rougir. Enfin elle +fit un effort: + +-- Quelle aventure? demanda-t-elle. + +-- Comment! dit Henri, n'avez-vous point entendu tout ce bruit qui +s'est fait cette nuit au Louvre? + +-- Non, monsieur. + +-- Oh! je vous en felicite, madame, dit Henri avec une naivete +charmante, cela prouve que vous avez un bien excellent sommeil. + +-- Eh bien, que s'est-il donc passe? + +-- Il s'est passe que notre bonne mere avait donne l'ordre a +M. de Maurevel et a six de ses gardes de m'arreter. + +-- Vous, monsieur! vous? + +-- Oui, moi. + +-- Et pour quelle raison? + +-- Ah! qui peut dire les raisons d'un esprit profond comme l'est +celui de notre mere? Je les respecte, mais je ne les sais pas. + +-- Et vous n'etiez pas chez vous? + +-- Non, par hasard, c'est vrai. Vous avez devine cela, madame, +non, je n'etais pas chez moi. Hier au soir le roi m'a invite a +l'accompagner, mais si je n'etais pas chez moi, un autre y etait. + +-- Et quel etait cet autre? + +-- Il parait que c'etait le comte de la Mole. + +-- Le comte de la Mole! dit Marguerite etonnee. + +-- Tudieu! quel gaillard que ce petit Provencal, continua Henri. +Comprenez-vous qu'il a blesse Maurevel et tue deux gardes? + +-- Blesse M. de Maurevel et tue deux gardes... impossible! + +-- Comment! vous doutez de son courage, madame? + +-- Non; mais je dis que M. de La Mole ne pouvait pas etre chez +vous. + +-- Comment ne pouvait-il pas etre chez moi? + +-- Mais parce que... parce que..., reprit Marguerite embarrassee, +parce qu'il etait ailleurs. + +-- Ah! s'il peut prouver un alibi, reprit Henri, c'est autre +chose; il dira ou il etait, et tout sera fini. + +-- Ou il etait? dit vivement Marguerite. + +-- Sans doute... La journee ne se passera pas sans qu'il soit +arrete et interroge. Mais malheureusement, comme on a des +preuves... + +-- Des preuves... lesquelles?... + +-- L'homme qui a fait cette defense desesperee avait un manteau +rouge. + +-- Mais il n'y a pas que M. de La Mole qui ait un manteau rouge... +je connais un autre homme encore. + +-- Sans doute, et moi aussi... Mais voila ce qui arrivera: si ce +n'est pas M. de La Mole qui etait chez moi, ce sera cet autre +homme a manteau rouge comme lui. Or, cet autre homme vous savez +qui? + +-- ciel! + +-- Voila l'ecueil; vous l'avez vu comme moi, madame, et votre +emotion me le prouve. Causons donc maintenant comme deux personnes +qui parlent de la chose la plus recherchee du monde... d'un +trone... du bien le plus precieux... de la vie... De Mouy arrete +nous perd. + +-- Oui, je comprends cela. + +-- Tandis que M. de La Mole ne compromet personne; a moins que +vous ne le croyiez capable d'inventer quelque histoire, comme de +dire, par hasard, qu'il etait en partie avec des dames... que +sais-je... moi? + +-- Monsieur, dit Marguerite, si vous ne craignez que cela, soyez +tranquille... il ne le dira point. + +-- Comment! dit Henri, il se taira, sa mort dut-elle etre le prix +de son silence? + +-- Il se taira, monsieur. + +-- Vous en etes sure? + +-- J'en reponds. + +-- Alors tout est pour le mieux, dit Henri en se levant. + +-- Vous vous retirez, monsieur? demanda vivement Marguerite. + +-- Oh! mon Dieu, oui. Voila tout ce que j'avais a vous dire. + +-- Et vous allez?... + +-- Tacher de nous tirer tous du mauvais pas ou ce diable d'homme +au manteau rouge nous a mis. + +-- Oh! mon Dieu, mon Dieu! pauvre jeune homme! s'ecria +douloureusement Marguerite en se tordant les mains. + +-- En verite, dit Henri en se retirant, c'est un bien gentil +serviteur que ce cher M. de La Mole! + + + +VII +La cordeliere de la reine mere + + +Charles etait entre riant et railleur chez lui; mais apres une +conversation de dix minutes avec sa mere, on eut dit que celle-ci +lui avait cede sa paleur et sa colere, tandis qu'elle avait repris +la joyeuse humeur de son fils. + +-- M. de La Mole, disait Charles, M. de La Mole! ... il faut +appeler Henri et le duc d'Alencon. Henri, parce que ce jeune homme +etait huguenot; le duc d'Alencon, parce qu'il est a son service. + +-- Appelez-les si vous voulez, mon fils, vous ne saurez rien. +Henri et Francois, j'en ai peur, son plus lies ensemble que ne +pourrait le faire croire l'apparence. Les interroger, c'est leur +donner des soupcons: mieux vaudrait, je crois, l'epreuve lente et +sure de quelques jours. Si vous laissez respirer les coupables, +mon fils, si vous laissez croire qu'ils ont echappe a votre +vigilance, enhardis, triomphants, ils vont vous fournir une +occasion meilleure de sevir; alors nous saurons tout. + +Charles se promenait indecis, rongeant sa colere, comme un cheval +qui ronge son frein, et comprimant de sa main crispee son coeur +mordu par le soupcon. + +-- Non, non, dit-il enfin, je n'attendrai pas. Vous ne savez pas +ce que c'est que d'attendre, escorte comme je le suis de fantomes. +D'ailleurs tous les jours ces muguets deviennent plus insolents: +cette nuit meme deux damoiseaux n'ont-ils pas ose nous tenir tete +et se rebeller contre nous?... Si M. de La Mole est innocent, +c'est bien; mais je ne suis pas fache de savoir ou etait M. de La +Mole cette nuit, tandis qu'on battait mes gardes au Louvre et +qu'on me battait, moi, rue Cloche-Percee. Qu'on m'aille donc +chercher le duc d'Alencon, puis Henri; je veux les interroger +separement. Quant a vous, vous pouvez rester, ma mere. + +Catherine s'assit. Pour un esprit ferme comme le sien, tout +incident pouvait, courbe par sa main puissante, la conduire a son +but, bien qu'il parut s'en ecarter. De tout choc jaillit un bruit +ou une etincelle. Le bruit guide, l'etincelle eclaire. + +Le duc d'Alencon entra: sa conversation avec Henri l'avait prepare +a l'entrevue, il etait donc assez calme. + +Ses reponses furent des plus precises. Prevenu par sa mere de +demeurer chez lui, il ignorait completement les evenements de la +nuit. Seulement comme son appartement se trouvait donner sur le +meme corridor que celui du roi de Navarre, il avait d'abord cru +entendre un bruit comme celui d'une porte qu'on enfonce, puis des +imprecations, puis des coups de feu. Alors seulement il s'etait +hasarde a entrebailler sa porte, et avait vu fuir un homme en +manteau rouge. + +Charles et sa mere echangerent un regard. + +-- En manteau rouge? dit le roi. + +-- En manteau rouge, reprit d'Alencon. + +-- Et ce manteau rouge ne vous a donne soupcon sur personne? + +D'Alencon rappela toute sa force pour mentir le plus naturellement +possible. + +-- Au premier aspect, dit-il, je dois avouer a Votre Majeste que +j'avais cru reconnaitre le manteau incarnat d'un de mes +gentilshommes. + +-- Et comment nommez-vous ce gentilhomme? + +-- M. de La Mole. + +-- Pourquoi M. de La Mole n'etait-il pas pres de vous comme son +devoir l'exigeait? + +-- Je lui avais donne conge, dit le duc. + +-- C'est bien; allez, dit Charles. + +Le duc d'Alencon s'avanca vers la porte qui lui avait donne +passage pour entrer. + +-- Non point par celle-la, dit Charles; par celle-ci. Et il lui +indiqua celle qui donnait chez sa nourrice. Charles ne voulait pas +que Francois et Henri se rencontrassent. Il ignorait qu'ils se +fussent vus un instant, que cet instant eut suffi pour que les +deux beaux-freres convinssent de leurs faits... Derriere +d'Alencon, et sur un signe de Charles, Henri entra a son tour. +Henri n'attendit pas que Charles l'interrogeat. + +-- Sire, dit-il. Votre Majeste a bien fait de m'envoyer chercher, +car j'allais descendre pour lui demander justice. Charles fronca +le sourcil. + +-- Oui, justice, dit Henri. Je commence par remercier Votre +Majeste de ce qu'elle m'a pris hier au soir avec elle; car en me +prenant avec elle, je sais maintenant qu'elle m'a sauve la vie; +mais qu'avais-je fait pour qu'on tentat sur moi un assassinat? + +-- Ce n'etait point un assassinat, dit vivement Catherine, c'etait +une arrestation. + +-- Eh bien, soit, dit Henri. Quel crime avais-je commis pour etre +arrete? Si je suis coupable, je le suis autant ce matin qu'hier +soir. Dites-moi mon crime, Sire. + +Charles regarda sa mere assez embarrasse de la reponse qu'il avait +a faire. + +-- Mon fils, dit Catherine, vous recevez des gens suspects. + +-- Bien, dit Henri; et ces gens suspects me compromettent, n'est- +ce pas, madame? + +-- Oui, Henri. + +-- Nommez-les-moi, nommez-les-moi! Quels sont-ils? Confrontez-moi +avec eux! + +-- En effet, dit Charles, Henriot a le droit de demander une +explication. + +-- Et je la demande! reprit Henri, qui, sentant la superiorite de +sa position, en voulait tirer parti; je la demande a mon frere +Charles, a ma bonne mere Catherine. Depuis mon mariage avec +Marguerite, ne me suis-je pas conduit en bon epoux? qu'on le +demande a Marguerite; en bon catholique? qu'on le demande a mon +confesseur; en bon parent? qu'on le demande a tous ceux qui +assistaient a la chasse d'hier. + +-- Oui, c'est vrai, Henriot, dit le roi; mais, que veux-tu? on +pretend que tu conspires. + +-- Contre qui? + +-- Contre moi. + +-- Sire, si j'eusse conspire contre vous, je n'avais qu'a laisser +faire les evenements, quand votre cheval ayant la cuisse cassee ne +pouvait se relever, quand le sanglier furieux revenait sur Votre +Majeste. + +-- Eh! mort-diable! ma mere, savez-vous qu'il a raison! + +-- Mais enfin qui etait chez vous cette nuit? + +-- Madame, dit Henri, dans un temps ou si peu osent repondre +d'eux-memes, je ne repondrai jamais des autres. J'ai quitte mon +appartement a sept heures du soir; a dix heures mon frere Charles +m'a emmene avec lui; je suis reste avec lui pendant toute la nuit. +Je ne pouvais pas a la fois etre avec Sa Majeste et savoir ce qui +se passait chez moi. + +-- Mais, dit Catherine, il n'en est pas moins vrai qu'un homme a +vous a tue deux gardes de Sa Majeste et blesse M. de Maurevel. + +-- Un homme a moi? dit Henri. Quel etait cet homme, madame? nommez +le... + +-- Tout le monde accuse M. de La Mole. + +-- M. de La Mole n'est point a moi, madame; M. de La Mole est a +M. d'Alencon, a qui il a ete recommande par votre fille. + +-- Mais enfin, dit Charles, est-ce M. de La Mole qui etait chez +toi, Henriot? + +-- Comment voulez-vous que je sache cela, Sire? Je ne dis pas oui, +je ne dis pas non... M. de La Mole est un fort gentil serviteur, +tout devoue a la reine de Navarre, et qui m'apporte souvent des +messages, soit de Marguerite a qui il est reconnaissant de l'avoir +recommande a M. le duc d'Alencon, soit de M. le duc lui-meme. Je +ne puis pas dire que ce ne soit pas M. de La Mole. + +-- C'etait lui, dit Catherine; on a reconnu son manteau rouge. + +-- M. de La Mole a donc un manteau rouge? + +-- Oui. + +-- Et l'homme qui a si bien arrange mes deux gardes et +M. de Maurevel... + +-- Avait un manteau rouge? demanda Henri. + +-- Justement, dit Charles. + +-- Je n'ai rien a dire, reprit le Bearnais. Mais il me semble, en +ce cas, qu'au lieu de me faire venir, moi, qui n'etais point chez +moi, c'etait M. de La Mole, qui y etait, dites-vous, qu'il fallait +interroger. Seulement, dit Henri, je dois faire observer une chose +a Votre Majeste. + +-- Laquelle? + +-- Si c'etait moi qui, voyant un ordre signe de mon roi, me fusse +defendu au lieu d'obeir a cet ordre, je serais coupable et +meriterais toutes sortes de chatiments; mais ce n'est point moi, +c'est un inconnu que cet ordre ne concernait en rien: on a voulu +l'arreter injustement, il s'est defendu, trop bien defendu meme, +mais il etait dans son droit. + +-- Cependant... murmura Catherine. + +-- Madame, dit Henri, l'ordre portait-il de m'arreter? + +-- Oui, dit Catherine, et c'est Sa Majeste elle-meme qui l'avait +signe. + +-- Mais portait-il en outre d'arreter, si l'on ne me trouvait pas, +celui que l'on trouverait a ma place? + +-- Non, dit Catherine. + +-- Eh bien, reprit Henri, a moins qu'on ne prouve que je conspire +et que l'homme qui etait dans ma chambre conspire avec moi, cet +homme est innocent. + +Puis, se retournant vers Charles IX: + +-- Sire, continua Henri, je ne quitte pas le Louvre. Je suis meme +pret a me rendre, sur un simple mot de Votre Majeste, dans telle +prison d'Etat qu'il lui plaira de m'indiquer. Mais en attendant la +preuve du contraire, j'ai le droit de me dire et je me dirai le +tres fidele serviteur, sujet et frere de Votre Majeste. + +Et avec une dignite qu'on ne lui avait point vue encore, Henri +salua Charles et se retira. + +-- Bravo, Henriot! dit Charles quand le roi de Navarre fut sorti. + +-- Bravo! parce qu'il nous a battus? dit Catherine. + +-- Et pourquoi n'applaudirais-je pas? Quand nous faisons des armes +ensemble et qu'il me touche, est-ce que je ne dis pas bravo aussi? +Ma mere, vous avez tort de mepriser ce garcon-la comme vous le +faites. + +-- Mon fils, dit Catherine en serrant la main de Charles IX, je ne +le meprise pas, je le crains. + +-- Eh bien, vous avez tort, ma mere. Henriot est mon ami, et, +comme il l'a dit, s'il eut conspire contre moi, il n'eut eu qu'a +laisser faire le sanglier. + +-- Oui, dit Catherine, pour que M. le duc d'Anjou, son ennemi +personnel, fut le roi de France? + +-- Ma mere, n'importe le motif pour lequel Henriot m'a sauve la +vie; mais il y a un fait, c'est qu'il me l'a sauvee, et, mort de +tous les diables! je ne veux pas qu'on lui fasse de la peine. +Quant a M. de La Mole, eh bien, je vais m'entendre avec mon frere +d'Alencon, auquel il appartient. + +C'etait un conge que Charles IX donnait a sa mere. Elle se retira +en essayant d'imprimer une certaine fixite a ses soupcons errants. + +M. de La Mole, par son peu d'importance, ne repondait pas a ses +besoins. + +En rentrant dans sa chambre, a son tour Catherine trouva +Marguerite qui l'attendait. + +-- Ah! ah! dit-elle, c'est vous, ma fille; je vous ai envoye +chercher hier soir. + +-- Je le sais, madame; mais j'etais sortie. + +-- Et ce matin? + +-- Ce matin, madame, je viens vous trouver pour dire a Votre +Majeste qu'elle va commettre une grande injustice. + +-- Laquelle? + +-- Vous allez faire arreter M. le comte de la Mole. + +-- Vous vous trompez, ma fille, je ne fais arreter personne, c'est +le roi qui fait arreter, et non pas moi. + +-- Ne jouons pas sur les mots, madame, quand les circonstances +sont graves. On va arreter M. de La Mole, n'est-ce pas? + +-- C'est probable. + +-- Comme accuse de s'etre trouve cette nuit dans la chambre du roi +de Navarre et d'avoir tue deux gardes et blesse M. de Maurevel? + +-- C'est en effet le crime qu'on lui impute. + +-- On le lui impute a tort, madame, dit Marguerite; M. de La Mole +n'est pas coupable. + +-- M. de La Mole n'est pas coupable! dit Catherine en faisant un +soubresaut de joie et en devinant qu'il allait jaillir quelque +lueur de ce que Marguerite venait lui dire. + +-- Non, reprit Marguerite, il n'est pas coupable, il ne peut pas +l'etre, car il n'etait pas chez le roi. + +-- Et ou etait-il? + +-- Chez moi, madame. + +-- Chez vous! + +-- Oui, chez moi. Catherine devait un regard foudroyant a cet aveu +d'une fille de France, mais elle se contenta de croiser ses mains +sur sa ceinture. + +-- Et... dit-elle apres un moment de silence, si l'on arrete +M. de La Mole et qu'on l'interroge... + +-- Il dira ou il etait et avec qui il etait, ma mere, repondit +Marguerite, quoiqu'elle fut sure du contraire. + +-- Puisqu'il en est ainsi, vous avez raison, ma fille, il ne faut +pas qu'on arrete M. de La Mole. + +Marguerite frissonna: il lui sembla qu'il y avait dans la maniere +dont sa mere prononcait ces paroles un sens mysterieux et +terrible: mais elle n'avait rien a dire, car ce qu'elle venait +demander lui etait accorde. + +-- Mais alors, dit Catherine, si ce n'etait point M. de La Mole +qui etait chez le roi, c'etait un autre? Marguerite se tut. + +-- Cet autre, le connaissez-vous, ma fille? dit Catherine. + +-- Non, ma mere, dit Marguerite d'une voix mal assuree. + +-- Voyons, ne soyez pas confiante a moitie. + +-- Je vous repete, madame, que je ne le connais pas, repondit une +seconde fois Marguerite en palissant malgre elle. + +-- Bien, bien, dit Catherine d'un air indifferent, on s'informera. +Allez, ma fille: tranquillisez-vous, votre mere veille sur votre +honneur. + +Marguerite sourit. + +-- Ah! murmura Catherine, on se ligue; Henri et Marguerite +s'entendent: pourvu que la femme soit muette, le mari est aveugle. +Ah! vous etes bien adroits, mes enfants, et vous vous croyez bien +forts; mais votre force est dans votre union, et je vous briserai +les uns apres les autres. D'ailleurs un jour viendra ou Maurevel +pourra parler ou ecrire, prononcer un nom ou former six lettres, +et ce jour-la on saura tout... + +-- Oui, mais d'ici a ce jour-la le coupable sera en surete. Ce +qu'il y a de mieux, c'est de les desunir tout de suite. + +Et en vertu de ce raisonnement, Catherine reprit le chemin des +appartements de son fils, qu'elle trouva en conference avec +d'Alencon. + +-- Ah! ah! dit Charles IX en froncant le sourcil, c'est vous, ma +mere? + +-- Pourquoi n'avez-vous pas dit _encore? _Le mot etait dans votre +pensee, Charles. + +-- Ce qui est dans ma pensee n'appartient qu'a moi, madame, dit le +roi de ce ton brutal qu'il prenait quelquefois, meme pour parler a +Catherine. Que me voulez-vous? dites vite. + +-- Eh bien, vous aviez raison, mon fils, dit Catherine a Charles; +et vous, d'Alencon, vous aviez tort. + +-- En quoi, madame? demanderent les deux princes. + +-- Ce n'est point M. de La Mole qui etait chez le roi de Navarre. + +-- Ah! ah! dit Francois en palissant. + +-- Et qui etait-ce donc? demanda Charles. + +-- Nous ne le savons pas encore, mais nous le saurons quand +Maurevel pourra parler. Ainsi, laissons la cette affaire qui ne +peut tarder a s'eclaircir, et revenons a M. de La Mole. + +-- Eh bien, M. de La Mole, que lui voulez-vous, ma mere, puisqu'il +n'etait pas chez le roi de Navarre? + +-- Non, dit Catherine, il n'etait pas chez le roi, mais il etait +chez... la reine. + +-- Chez la reine! dit Charles en partant d'un eclat de rire +nerveux. + +-- Chez la reine! murmura d'Alencon en devenant pale comme un +cadavre. + +-- Mais non, mais non, dit Charles, Guise m'a dit avoir rencontre +la litiere de Marguerite. + +-- C'est cela, dit Catherine; elle a une maison en ville. + +-- Rue Cloche-Percee! s'ecria le roi. + +-- Oh! oh! c'est trop fort, dit d'Alencon en enfoncant ses ongles +dans les chairs de sa poitrine. Et me l'avoir recommande a moi- +meme! + +-- Ah! mais j'y pense! dit le roi en s'arretant tout a coup, c'est +lui alors qui s'est defendu cette nuit contre nous et qui m'a jete +une aiguiere d'argent sur la tete, le miserable! + +-- Oh! oui, repeta Francois, le miserable! + +-- Vous avez raison, mes enfants, dit Catherine sans avoir l'air +de comprendre le sentiment qui faisait parler chacun de ses deux +fils. Vous avez raison, car une seule indiscretion de ce +gentilhomme peut causer un scandale horrible; perdre une fille de +France! il ne faut qu'un moment d'ivresse pour cela. + +-- Ou de vanite, dit Francois. + +-- Sans doute, sans doute, dit Charles; mais nous ne pouvons +cependant deferer la cause a des juges, a moins que Henriot ne +consente a se porter plaignant. + +-- Mon fils, dit Catherine en posant la main sur l'epaule de +Charles et en l'appuyant d'une facon assez significative pour +appeler toute l'attention du roi sur ce qu'elle allait proposer, +ecoutez bien ce que je vous dis: Il y a crime et il peut y avoir +scandale. Mais ce n'est pas avec des juges et des bourreaux qu'on +punit ces sortes de delits a la majeste royale. Si vous etiez de +simples gentilshommes, je n'aurais rien a vous apprendre, car vous +etes braves tous deux; mais vous etes princes, vous ne pouvez +croiser votre epee contre celle d'un hobereau: avisez a vous +venger en princes. + +-- Mort de tous les diables! dit Charles, vous avez raison, ma +mere, et j'y vais rever. + +-- Je vous y aiderai, mon frere, s'ecria Francois. + +-- Et moi, dit Catherine en detachant la cordeliere de soie noire +qui faisait trois fois le tour de sa taille, et dont chaque bout, +termine par un gland, retombait jusqu'aux genoux, je me retire, +mais je vous laisse ceci pour me representer. + +Et elle jeta la cordeliere aux pieds des deux princes. + +-- Ah! ah! dit Charles, je comprends. + +-- Cette cordeliere... fit d'Alencon en la ramassant. + +-- C'est la punition et le silence, dit Catherine victorieuse; +seulement, ajouta-t-elle, il n'y aurait pas de mal a mettre Henri +dans tout cela. + +Et elle sortit. + +-- Pardieu! dit d'Alencon, rien de plus facile, et quand Henri +saura que sa femme le trahit... Ainsi, ajouta-t-il en se tournant +vers le roi, vous avez adopte l'avis de notre mere? + +-- De point en point, dit Charles, ne se doutant point qu'il +enfoncait mille poignards dans le coeur de d'Alencon. Cela +contrariera Marguerite, mais cela rejouira Henriot. + +Puis, appelant un officier de ses gardes, il ordonna que l'on fit +descendre Henri; mais se ravisant: + +-- Non, non, dit-il, je vais le trouver moi-meme. Toi, d'Alencon, +previens d'Anjou et Guise. + +Et sortant de son appartement, il prit le petit escalier tournant +par lequel on montait au second, et qui aboutissait a la porte de +Henri. + + + +VIII +Projets de vengeance + + +Henri avait profite du moment de repit que lui donnait +l'interrogatoire si bien soutenu par lui pour courir chez madame +de Sauve. Il y avait trouve Orthon completement revenu de son +evanouissement; mais Orthon n'avait pu rien lui dire, si ce +n'etait que des hommes avaient fait irruption chez lui, et que le +chef de ces hommes l'avait frappe d'un coup de pommeau d'epee qui +l'avait etourdi. Quant a Orthon, on ne s'en etait pas inquiete. +Catherine l'avait vu evanoui et l'avait cru mort. + +Et comme il etait revenu a lui dans l'intervalle du depart de la +reine mere, a l'arrivee du capitaine des gardes charge de deblayer +la place, il s'etait refugie chez madame de Sauve. + +Henri pria Charlotte de garder le jeune homme jusqu'a ce qu'il eut +des nouvelles de De Mouy, qui, du lieu ou il s'etait retire, ne +pouvait manquer de lui ecrire. Alors il enverrait Orthon porter sa +reponse a de Mouy, et, au lieu d'un homme devoue, il pouvait alors +compter sur deux. + +Ce plan arrete, il etait revenu chez lui et philosophait en se +promenant de long en large, lorsque tout a coup la porte s'ouvrit +et le roi parut. + +-- Votre Majeste! s'ecria Henri en s'elancant au-devant du roi. + +-- Moi-meme... En verite, Henriot, tu es un excellent garcon, et +je sens que je t'aime de plus en plus. + +-- Sire, dit Henri, Votre Majeste me comble. + +-- Tu n'as qu'un tort, Henriot. + +-- Lequel? celui que Votre Majeste m'a deja reproche plusieurs +fois, dit Henri, de preferer la chasse a courre a la chasse au +vol? + +-- Non, non, je ne parle pas de celui-la, Henriot, je parle d'un +autre. + +-- Que Votre Majeste s'explique, dit Henri, qui vit au sourire de +Charles que le roi etait de bonne humeur, et je tacherai de me +corriger. + +-- C'est, ayant de bons yeux comme tu les as, de ne pas voir plus +clair que tu ne vois. + +-- Bah! dit Henri, est-ce que, sans m'en douter, je serais myope, +Sire? + +-- Pis que cela, Henriot, pis que cela, tu es aveugle. + +-- Ah! vraiment, dit le Bearnais; mais ne serait-ce pas quand je +ferme les yeux que ce malheur-la m'arrive? + +-- Oui-da! dit Charles, tu en es bien capable. En tout cas, je +vais te les ouvrir, moi. + +-- Dieu dit: Que la lumiere soit, et la lumiere fut. Votre Majeste +est le representant de Dieu en ce monde; elle peut donc faire sur +la terre ce que Dieu fait au ciel: j'ecoute. + +-- Quand Guise a dit hier soir que ta femme venait de passer, +escortee d'un dameret, tu n'as pas voulu le croire! + +-- Sire, dit Henri, comment croire que la soeur de Votre Majeste +commette une pareille imprudence? + +-- Quand il t'a dit que ta femme etait allee rue Cloche-Percee, tu +n'as pas voulu le croire non plus! + +-- Comment supposer, Sire, qu'une fille de France risque +publiquement sa reputation? + +-- Quand nous avons assiege la maison de la rue Cloche-Percee, et +que j'ai recu, moi, une aiguiere d'argent sur l'epaule, d'Anjou +une compote d'oranges sur la tete, et de Guise un jambon de +sanglier par la figure, tu as vu deux femmes et deux hommes? + +-- Je n'ai rien vu, Sire. Votre Majeste doit se rappeler que +j'interrogeais le concierge. + +-- Oui; mais, corboeuf! j'ai vu, moi! + +-- Ah! si Votre Majeste a vu, c'est autre chose. + +-- C'est-a-dire j'ai vu deux hommes et deux femmes. Eh bien, je +sais maintenant, a n'en pas douter, qu'une de ces deux femmes +etait Margot, et qu'un de ces deux hommes etait M. de La Mole. + +-- Eh mais! dit Henri, si M. de La Mole etait rue Cloche-Percee, +il n'etait pas ici. + +-- Non, dit Charles, non, il n'etait pas ici. Mais il n'est plus +question de la personne qui etait ici, on la connaitra quand cet +imbecile de Maurevel pourra parler ou ecrire. Il est question que +Margot te trompe. + +-- Bah! dit Henri, ne croyez donc pas des medisances. + +-- Quand je te disais que tu es plus que myope, que tu es aveugle, +mort-diable! veux-tu me croire une fois, entete? Je te dis que +Margot te trompe, que nous etranglerons ce soir l'objet de ses +affections. + +Henri fit un bond de surprise et regarda son beau-frere d'un air +stupefait. + +-- Tu n'en es pas fache, Henri, au fond, avoue cela. Margot va +bien crier comme cent mille corneilles; mais, ma foi, tant pis. Je +ne veux pas qu'on te rende malheureux, moi. Que Conde soit trompe +par le duc d'Anjou, je m'en bats l'oeil, Conde est mon ennemi; +mais toi, tu es mon frere, tu es plus que mon frere, tu es mon +ami. + +-- Mais, Sire... + +-- Et je ne veux pas qu'on te moleste, je ne veux pas qu'on te +berne; il y a assez longtemps que tu sers de quintaine a tous ces +godelureaux qui arrivent de province pour ramasser nos miettes et +courtiser nos femmes; qu'ils y viennent, ou plutot qu'ils y +reviennent, corboeuf! On t'a trompe, Henriot, cela peut arriver a +tout le monde; mais tu auras, je te jure, une eclatante +satisfaction, et l'on dira demain: Mille noms d'un diable! il +parait que le roi Charles aime son frere Henriot, car cette nuit +il a drolement fait tirer la langue a M. de La Mole. + +-- Voyons, Sire, dit Henri, est-ce veritablement une chose bien +arretee? + +-- Arretee, resolue, decidee; le muguet n'aura pas a se plaindre. +Nous faisons l'expedition entre moi, d'Anjou, d'Alencon et Guise: +un roi, deux fils de France et un prince souverain sans te +compter. + +-- Comment, sans me compter? + +-- Oui, tu en seras, toi. + +-- Moi? + +-- Oui, toi; dague-moi ce gaillard-la d'une facon royale tandis +que nous l'etranglerons. + +-- Sire, dit Henri, votre bonte me confond; mais comment savez- +vous? + +-- Eh! corne du diable! il parait que le drole s'en est vante. Il +va tantot chez elle au Louvre, tantot rue Cloche-Percee. Ils font +des vers ensemble; je voudrais bien voir des vers de ce muguet-la; +des pastorales; ils causent de Bion et de Moschus, ils font +alterner Daphnis et Corydon. Ah ca, prends moi une bonne +misericorde, au moins! + +-- Sire, dit Henri, en y reflechissant... + +-- Quoi? + +-- Votre Majeste comprendra que je ne puis me trouver a une +pareille expedition. Etre la en personne serait inconvenant, ce me +semble. Je suis trop interesse a la chose pour que mon +intervention ne soit pas traitee de ferocite. Votre Majeste venge +l'honneur de sa soeur sur un fat qui s'est vante en calomniant ma +femme, rien n'est plus simple, et Marguerite, que je maintiens +innocente, Sire, n'est pas deshonoree pour cela: mais si je suis +de la partie, c'est autre chose; ma cooperation fait d'un acte de +justice un acte de vengeance. Ce n'est plus une execution, c'est +un assassinat; ma femme n'est plus calomniee, elle est coupable. + +-- Mordieu! Henri, tu parles d'or, et je le disais tout a l'heure +encore a ma mere, tu as de l'esprit comme un demon. + +Et Charles regarda complaisamment son beau-frere, qui s'inclina +pour repondre au compliment. + +-- Neanmoins, ajouta Charles, tu es content qu'on te debarrasse de +ce muguet? + +-- Tout ce que fait Votre Majeste est bien fait, repondit le roi +de Navarre. + +-- C'est bien, c'est bien alors, laisse-moi donc faire ta besogne; +sois tranquille, elle n'en sera pas plus mal faite. + +-- Je m'en rapporte a vous, Sire, dit Henri. + +-- Seulement a quelle heure va-t-il ordinairement chez ta femme? + +-- Mais vers les neuf heures du soir. + +-- Et il en sort? + +-- Avant que je n'y arrive, car je ne l'y trouve jamais. + +-- Vers... + +-- Vers les onze heures. + +-- Bon; descends ce soir a minuit, la chose sera faite. Et Charles +ayant cordialement serre la main a Henri, et lui ayant renouvele +ses promesses d'amitie, sortit en sifflant son air de chasse +favori. + +-- Ventre-saint-gris! dit le Bearnais en suivant Charles des yeux, +je suis bien trompe si toute cette diablerie ne sort pas encore de +chez la reine mere. En verite elle ne sait qu'inventer pour nous +brouiller, ma femme et moi; un si joli menage! + +Et Henri se mit a rire comme il riait quand personne ne pouvait le +voir ni l'entendre. + +Vers les sept heures du soir de la meme journee ou tous ces +evenements s'etaient passes, un beau jeune homme, qui venait de +prendre un bain, s'epilait et se promenait avec complaisance, +fredonnant une petite chanson devant une glace dans une chambre du +Louvre. + +A cote de lui dormait ou plutot se detirait sur un lit un autre +jeune homme. + +L'un etait notre ami La Mole, dont on s'etait si fort occupe dans +la journee, et dont on s'occupait encore peut-etre davantage sans +qu'il le soupconnat, et l'autre son compagnon Coconnas. + +En effet, tout ce grand orage avait passe autour de lui sans qu'il +eut entendu gronder la foudre, sans qu'il eut vu briller les +eclairs. Rentre a trois heures du matin, il etait reste couche +jusqu'a trois heures du soir, moitie dormant, moitie revant, +batissant des chateaux sur ce sable mouvant qu'on appelle +l'avenir; puis il s'etait leve, avait ete passer une heure chez +les baigneurs a la mode, etait alle diner chez maitre La Huriere, +et, de retour au Louvre, il achevait sa toilette pour aller faire +sa visite ordinaire a la reine. + +-- Et tu dis donc que tu as dine, toi? lui demanda Coconnas en +baillant. + +-- Ma foi, oui, et de grand appetit. + +-- Pourquoi ne m'as-tu pas emmene avec toi, egoiste? + +-- Ma foi, tu dormais si fort que je n'ai pas voulu te reveiller. +Mais, sais-tu? tu souperas au lieu de diner. Surtout n'oublie pas +de demander a maitre La Huriere de ce petit vin d'Anjou qui lui +est arrive ces jours-ci. + +-- Il est bon? + +-- Demandes-en, je ne te dis que cela. + +-- Et toi, ou vas-tu? + +-- Moi, dit La Mole, etonne que son ami lui fit meme cette +question, ou je vais? faire ma cour a la reine. + +-- Tiens, au fait, dit Coconnas, si j'allais diner a notre petite +maison de la rue Cloche-Percee, je dinerais des reliefs d'hier, et +il y a un certain vin d'Alicante qui est restaurant. + +-- Cela serait imprudent, Annibal, mon ami, apres ce qui s'est +passe cette nuit. D'ailleurs ne nous a-t-on pas fait donner notre +parole que nous n'y retournerions pas seuls? Passe-moi donc mon +manteau. + +-- C'est ma foi vrai, dit Coconnas; je l'avais oublie. Mais ou +diable est-il donc ton manteau?... Ah! le voila. + +-- Non, tu me passes le noir, et c'est le rouge que je te demande. +La reine m'aime mieux avec celui-la. + +-- Ah! ma foi, dit Coconnas apres avoir regarde de tous cotes, +cherche-le toi-meme, je ne le trouve pas. + +-- Comment, dit La Mole, tu ne le trouves pas? mais ou donc est- +il? + +-- Tu l'auras vendu... + +-- Pour quoi faire? il me reste encore six ecus. + +-- Alors, mets le mien. + +-- Ah! oui... un manteau jaune avec un pourpoint vert, j'aurais +l'air d'un papegeai. + +-- Par ma foi tu es trop difficile. Arrange-toi comme tu voudras, +alors. + +En ce moment, et comme apres avoir tout mis sens dessus dessous La +Mole commencait a se repandre en invectives contre les voleurs qui +se glissaient jusque dans le Louvre, un page du duc d'Alencon +parut avec le precieux manteau tant demande. + +-- Ah! s'ecria La Mole, le voila, enfin! + +-- Votre manteau, monsieur?... dit le page. Oui, Monseigneur +l'avait fait prendre chez vous pour s'eclaircir a propos d'un pari +qu'il avait fait sur la nuance. + +-- Oh! dit La Mole, je ne le demandais que parce que je veux +sortir, mais si Son Altesse desire le garder encore... + +-- Non, monsieur le comte, c'est fini. Le page sortit; La Mole +agrafa son manteau. + +-- Eh bien, continua La Mole, a quoi te decides-tu? + +-- Je n'en sais rien. + +-- Te retrouverai-je ici ce soir? + +-- Comment veux-tu que je te dise cela? + +-- Tu ne sais pas ce que tu feras dans deux heures? + +-- Je sais bien ce que je ferai, mais je ne sais pas ce qu'on me +fera faire. + +-- La duchesse de Nevers? + +-- Non, le duc d'Alencon. + +-- En effet, dit La Mole, je remarque que depuis quelque temps il +te fait force amities. + +-- Mais oui, dit Coconnas. + +-- Alors ta fortune est faite, dit en riant La Mole. + +-- Peuh! fit Coconnas, un cadet! + +-- Oh! dit La Mole, il a si bonne envie de devenir l'aine, que le +ciel fera peut-etre un miracle en sa faveur. Ainsi tu ne sais pas +ou tu seras ce soir? + +-- Non. + +-- Au diable, alors... ou plutot adieu! + +-- Ce La Mole est terrible, dit Coconnas, pour vouloir toujours +qu'on lui dise ou l'on sera! est-ce qu'on le sait? D'ailleurs, je +crois que j'ai envie de dormir. + +Et il se recoucha. Quant a La Mole, il prit son vol vers les +appartements de la reine. Arrive au corridor que nous connaissons, +il rencontra le duc d'Alencon. + +-- Ah! c'est vous, monsieur de la Mole? lui dit le prince. + +-- Oui, Monseigneur, repondit La Mole en saluant avec respect. + +-- Sortez-vous donc du Louvre? + +-- Non, Votre Altesse; je vais presenter mes hommages a Sa Majeste +la reine de Navarre. + +-- Vers quelle heure sortirez-vous de chez elle, monsieur de la +Mole? + +-- Monseigneur a-t-il quelques ordres a me donner? + +-- Non, pas pour le moment, mais j'aurai a vous parler ce soir. + +-- Vers quelle heure? + +-- Mais de neuf a dix. + +-- J'aurai l'honneur de me presenter a cette heure-la chez Votre +Altesse. + +-- Bien, je compte sur vous. La Mole salua et continua son chemin. + +-- Ce duc, dit-il, a des moments ou il est pale comme un cadavre; +c'est singulier. Et il frappa a la porte de la reine. Gillonne, +qui semblait guetter son arrivee, le conduisit pres de Marguerite. + +Celle-ci etait occupee d'un travail qui paraissait la fatiguer +beaucoup; un papier charge de ratures et un volume d'Isocrate +etaient places devant elle. Elle fit signe a La Mole de la laisser +achever un paragraphe; puis, ayant termine, ce qui ne fut pas +long, elle jeta sa plume, et invita le jeune homme a s'asseoir +pres d'elle. + +La Mole rayonnait. Il n'avait jamais ete si beau, jamais si gai. + +-- Du grec! s'ecria-t-il en jetant les yeux sur le livre; une +harangue d'Isocrate! Que voulez-vous faire de cela? Oh! oh! sur ce +papier du latin: _Ad Sarmatiae legatos reginae Margaritae concio! +_Vous allez donc haranguer ces barbares en latin? + +-- Il le faut bien, dit Marguerite, puisqu'ils ne parlent pas +francais. + +-- Mais comment pouvez-vous faire la reponse avant d'avoir le +discours? + +-- Une plus coquette que moi vous ferait croire a une +improvisation; mais pour vous, mon Hyacinthe, je n'ai point de ces +sortes de tromperies: on m'a communique d'avance le discours, et +j'y reponds. + +-- Sont-ils donc pres d'arriver, ces ambassadeurs? + +-- Mieux que cela, ils sont arrives ce matin. + +-- Mais personne ne le sait? + +-- Ils sont arrives incognito. Leur entree solennelle est remise a +apres-demain, je crois. Au reste, vous verrez, dit Marguerite avec +un petit air satisfait qui n'etait point exempt de pedantisme, ce +que j'ai fait ce soir est assez ciceronien; mais laissons la ces +futilites. Parlons de ce qui vous est arrive. + +-- A moi? + +-- Oui. + +-- Que m'est-il donc arrive? + +-- Ah! vous avez beau faire le brave, je vous trouve un peu pale. + +-- Alors, c'est d'avoir trop dormi; je m'en accuse bien +humblement. + +-- Allons, allons, ne faisons point le fanfaron, je sais tout. + +-- Ayez donc la bonte de me mettre au courant, ma perle, car moi +je ne sais rien. + +-- Voyons, repondez-moi franchement. Que vous a demande la reine +mere? + +-- La reine mere a moi! avait-elle donc a me parler? + +-- Comment! vous ne l'avez pas vue? + +-- Non. + +-- Et le roi Charles? + +-- Non. + +-- Et le roi de Navarre? + +-- Non. + +-- Mais le duc d'Alencon, vous l'avez vu? + +-- Oui, tout a l'heure, je l'ai rencontre dans le corridor. + +-- Que vous a-t-il dit? + +-- Qu'il avait a me donner quelques ordres entre neuf et dix +heures du soir. + +-- Et pas autre chose? + +-- Pas autre chose. + +-- C'est etrange. + +-- Mais enfin, que trouvez-vous d'etrange, dites-moi? + +-- Que vous n'ayez entendu parler de rien. + +-- Que s'est-il donc passe? + +-- Il s'est passe que pendant toute cette journee, malheureux, +vous avez ete suspendu sur un abime. + +-- Moi? + +-- Oui, vous. + +-- A quel propos? + +-- Ecoutez. De Mouy, surpris cette nuit dans la chambre du roi de +Navarre, que l'on voulait arreter, a tue trois hommes, et s'est +sauve, sans que l'on reconnut de lui autre chose que le fameux +manteau rouge. + +-- Eh bien? + +-- Eh bien, ce manteau rouge qui m'avait trompee une fois en a +trompe d'autres aussi: vous avez ete soupconne, accuse meme de ce +triple meurtre. Ce matin on voulait vous arreter, vous juger, qui +sait? vous condamner peut-etre, car pour vous sauver vous +n'eussiez pas voulu dire ou vous etiez, n'est-ce pas? + +-- Dire ou j'etais! s'ecria La Mole, vous compromettre, vous, ma +belle Majeste! Oh! vous avez bien raison; je fusse mort en +chantant pour epargner une larme a vos beaux yeux. + +-- Helas! mon pauvre gentilhomme! dit Marguerite, mes beaux yeux +eussent bien pleure. + +-- Mais comment s'est apaise ce grand orage? + +-- Devinez. + +-- Que sais-je, moi? + +-- Il n'y avait qu'un moyen de prouver que vous n'etiez pas dans +la chambre du roi de Navarre. + +-- Lequel? + +-- C'etait de dire ou vous etiez. + +-- Eh bien? + +-- Eh bien, je l'ai dit! + +-- Et a qui? + +-- A ma mere. + +-- Et la reine Catherine... + +-- La reine Catherine sait que vous etes mon amant. + +-- Oh! madame, apres avoir tant fait pour moi, vous pouvez tout +exiger de votre serviteur. Oh! vraiment, c'est beau et grand, +Marguerite, ce que vous avez fait la! Oh! Marguerite, ma vie est +bien a vous! + +-- Je l'espere, car je l'ai arrachee a ceux qui me la voulaient +prendre; mais a present vous etes sauve. + +-- Et par vous! s'ecria le jeune homme, par ma reine adoree! + +Au meme moment un bruit eclatant les fit tressaillir. La Mole se +rejeta en arriere plein d'un vague effroi; Marguerite poussa un +cri, demeura les yeux fixes sur la vitre brisee d'une fenetre. + +Par cette vitre un caillou de la grosseur d'un oeuf venait +d'entrer; il roulait encore sur le parquet. La Mole vit a son tour +le carreau casse et reconnut la cause du bruit. + +-- Quel est l'insolent?... s'ecria-t-il. Et il s'elanca vers la +fenetre. + +-- Un moment, dit Marguerite; a cette pierre est attache quelque +chose, ce me semble. + +-- En effet, dit La Mole, on dirait un papier. + +Marguerite se precipita sur l'etrange projectile, et arracha la +mince feuille qui, pliee comme un etroit ruban, enveloppait le +caillou par le milieu. + +Ce papier etait maintenu par une ficelle, laquelle sortait par +l'ouverture de la vitre cassee. + +Marguerite deplia la lettre et lut. + +-- Malheureux! s'ecria-t-elle. Elle tendit le papier a La Mole +pale, debout et immobile comme la statue de l'Effroi. La Mole, le +coeur serre d'une douleur pressentimentale, lut ces mots: "On +attend M. de La Mole avec de longues epees dans le corridor qui +conduit chez M. d'Alencon. Peut-etre aimerait-il mieux sortir par +cette fenetre et aller rejoindre M. de Mouy a Mantes..." + +-- Eh! demanda La Mole apres avoir lu, ces epees sont-elles donc +plus longues que la mienne? + +-- Non, mais il y en a peut-etre dix contre une. + +-- Et quel est l'ami qui nous envoie ce billet? demanda La Mole. + +Marguerite le reprit des mains du jeune homme et fixa sur lui un +regard ardent. + +-- L'ecriture du roi de Navarre! s'ecria-t-elle. S'il previent, +c'est que le danger est reel. Fuyez, La Mole, fuyez, c'est moi qui +vous en prie. + +-- Et comment voulez-vous que je fuie? dit La Mole. + +-- Mais cette fenetre, ne parle-t-on pas de cette fenetre? + +-- Ordonnez, ma reine, et je sauterai de cette fenetre pour vous +obeir, dusse-je vingt fois me briser en tombant. + +-- Attendez donc, attendez donc, dit Marguerite. Il me semble que +cette ficelle supporte un poids. + +-- Voyons, dit La Mole. Et tous deux, attirant a eux l'objet +suspendu apres cette corde, virent avec une joie indicible +apparaitre l'extremite d'une echelle de crin et de soie. + +-- Ah! vous etes sauve, s'ecria Marguerite. + +-- C'est un miracle du ciel! + +-- Non, c'est un bienfait du roi de Navarre. + +-- Et si c'etait un piege, au contraire? dit La Mole; si cette +echelle devait se briser sous mes pieds! madame, n'avez-vous point +avoue aujourd'hui votre affection pour moi? + +Marguerite, a qui la joie avait rendu ses couleurs, redevint d'une +paleur mortelle. + +-- Vous avez raison, dit-elle, c'est possible. Et elle s'elanca +vers la porte. + +-- Qu'allez-vous faire? s'ecria La Mole. + +-- M'assurer par moi-meme s'il est vrai qu'on vous attende dans le +corridor. + +-- Jamais, jamais! Pour que leur colere tombe sur vous! + +-- Que voulez-vous qu'on fasse a une fille de France? femme et +princesse du sang, je suis deux fois inviolable. + +La reine dit ces paroles avec une telle dignite qu'en effet La +Mole comprit qu'elle ne risquait rien, et qu'il devait la laisser +agir comme elle l'entendrait. + +Marguerite mit La Mole sous la garde de Gillonne en laissant a sa +sagacite, selon ce qui se passerait, de fuir, ou d'attendre son +retour, et elle s'avanca dans le corridor qui, par un +embranchement, conduisait a la bibliotheque ainsi qu'a plusieurs +salons de reception, et qui en le suivant dans toute sa longueur +aboutissait aux appartements du roi, de la reine mere, et a ce +petit escalier derobe par lequel on montait chez le duc d'Alencon +et chez Henri. Quoiqu'il fut a peine neuf heures du soir, toutes +les lumieres etaient eteintes, et le corridor, a part une legere +lueur qui venait de l'embranchement, etait dans la plus parfaite +obscurite. La reine de Navarre s'avanca d'un pas ferme; mais +lorsqu'elle fut au tiers du corridor a peine, elle entendit comme +un chuchotement de voix basses auxquelles le soin qu'on prenait de +les eteindre donnait un accent mysterieux et effrayant. Mais +presque aussitot le bruit cessa comme si un ordre superieur l'eut +eteint, et tout rentra dans l'obscurite; car cette lueur, si +faible qu'elle fut, parut diminuer encore. + +Marguerite continua son chemin, marchant droit au danger qui, s'il +existait, l'attendait la. Elle etait calme en apparence, quoique +ses mains crispees indiquassent une violente tension nerveuse. A +mesure qu'elle s'approchait, ce silence sinistre redoublait, et +une ombre pareille a celle d'une main obscurcissait la tremblante +et incertaine lueur. + +Tout a coup, arrivee a l'embranchement du corridor, un homme fit +deux pas en avant, demasqua un bougeoir de vermeil dont il +s'eclairait en s'ecriant: + +-- Le voila! Marguerite se trouva face a face avec son frere +Charles. Derriere lui se tenait debout, un cordon de soie a la +main, le duc d'Alencon. Au fond, dans l'obscurite, deux ombres +apparaissaient debout, l'une a cote de l'autre, ne refletant +d'autre lumiere que celle que renvoyait l'epee nue qu'ils tenaient +a la main. + +Marguerite embrassa tout le tableau d'un coup d'oeil. Elle fit un +effort supreme, et repondit en souriant a Charles: + +-- Vous voulez dire: _La voila, _Sire! + +Charles recula d'un pas. Tous les autres demeurerent immobiles. + +-- Toi, Margot! dit-il; et ou vas-tu a cette heure? + +-- A cette heure! dit Marguerite; est-il donc si tard? + +-- Je te demande ou tu vas. + +-- Chercher un livre des discours de Ciceron, que je pense avoir +laisse chez notre mere. + +-- Ainsi, sans lumiere? + +-- Je croyais le corridor eclaire. + +-- Et tu viens de chez toi? + +-- Oui. + +-- Que fais-tu donc ce soir? + +-- Je prepare ma harangue aux envoyes polonais. N'y a-t-il pas +conseil demain, et n'est-il pas convenu que chacun soumettra sa +harangue a Votre Majeste? + +-- Et n'as-tu pas quelqu'un qui t'aide dans ce travail? Marguerite +rassembla toutes ses forces. + +-- Oui, mon frere, dit-elle, M. de La Mole; il est tres savant. + +-- Si savant, dit le duc d'Alencon, que je l'avais prie, quand il +aurait fini avec vous, ma soeur, de me venir trouver pour me +donner des conseils, a moi qui ne suis pas de votre force. + +-- Et vous l'attendiez? dit Marguerite du ton le plus naturel. + +-- Oui, dit d'Alencon avec impatience. + +-- En ce cas, fit Marguerite, je vais vous l'envoyer, mon frere, +car nous avons fini. + +-- Et votre livre? dit Charles. + +-- Je le ferai prendre par Gillonne. Les deux freres echangerent +un signe. + +-- Allez, dit Charles; et nous, continuons notre ronde. + +-- Votre ronde! dit Marguerite; que cherchez-vous donc? + +-- Le petit homme rouge, dit Charles. Ne savez-vous pas qu'il y a +un petit homme rouge qui revient au vieux Louvre? Mon frere +d'Alencon pretend l'avoir vu, et nous sommes en quete de lui. + +-- Bonne chasse, dit Marguerite. Et elle se retira en jetant un +regard derriere elle. Elle vit alors sur la muraille du corridor +les quatre ombres reunies et qui semblaient conferer. En une +seconde elle fut a la porte de son appartement. + +-- Ouvre, Gillonne, dit-elle, ouvre. Gillonne obeit. Marguerite +s'elanca dans l'appartement, et trouva La Mole qui l'attendait, +calme et resolu, mais l'epee a la main. + +-- Fuyez, dit-elle, fuyez sans perdre une seconde. Ils vous +attendent dans le corridor pour vous assassiner. + +-- Vous l'ordonnez? dit La Mole. + +-- Je le veux. Il faut nous separer pour nous revoir. + +Pendant l'excursion de Marguerite, La Mole avait assure l'echelle +a la barre de la fenetre, il l'enjamba; mais avant de poser le +pied sur le premier echelon, il baisa tendrement la main de la +reine. + +-- Si cette echelle est un piege et que je meure pour vous, +Marguerite, souvenez-vous de votre promesse. + +-- Ce n'est pas une promesse, La Mole, c'est un serment. Ne +craignez rien. Adieu. Et La Mole enhardi se laissa glisser plutot +qu'il ne descendit par l'echelle. Au meme moment on frappa a la +porte. + +Marguerite suivit des yeux La Mole dans sa perilleuse operation, +et ne se retourna qu'au moment ou elle se fut bien assuree que ses +pieds avaient touche la terre. + +-- Madame, disait Gillonne, madame! + +-- Eh bien? demanda Marguerite. + +-- Le roi frappe a la porte. + +-- Ouvrez. Gillonne obeit. Les quatre princes, sans doute +impatientes d'attendre, etaient debout sur le seuil. + +Charles entra. + +Marguerite vint au-devant de son frere, le sourire sur les levres. +Le roi jeta un regard rapide autour de lui. + +-- Que cherchez-vous, mon frere? demanda Marguerite. + +-- Mais, dit Charles, je cherche... je cherche... eh! corne de +boeuf! je cherche M. de La Mole. + +-- M. de La Mole! + +-- Oui; ou est-il?Marguerite prit son frere par la main et le +conduisit a la fenetre. En ce moment meme deux hommes +s'eloignaient au grand galop de leurs chevaux, gagnant la tour de +bois; l'un d'eux detacha son echarpe, et fit en signe d'adieu +voltiger le blanc satin dans la nuit: ces deux hommes etaient La +Mole et Orthon. Marguerite montra du doigt les deux hommes a +Charles. + +-- Eh bien, demanda le roi, que veut dire cela? + +-- Cela veut dire, repondit Marguerite, que M. le duc d'Alencon +peut remettre son cordon dans sa poche et MM. d'Anjou et de Guise +leur epee dans le fourreau, attendu que M. de La Mole ne repassera +pas cette nuit par le corridor. + + + +IX +Les Atrides + + +Depuis son retour a Paris, Henri d'Anjou n'avait pas encore revu +librement sa mere Catherine, dont, comme chacun sait, il etait le +fils bien-aime. + +C'etait pour lui non pas la vaine satisfaction de l'etiquette, non +plus un ceremonial penible a remplir, mais l'accomplissement d'un +devoir bien doux pour ce fils qui, s'il n'aimait pas sa mere, +etait sur du moins d'etre tendrement aime par elle. + +En effet, Catherine preferait reellement ce fils, soit pour sa +bravoure, soit plutot pour sa beaute, car il y avait, outre la +mere, de la femme dans Catherine, soit enfin parce que, suivant +quelques chroniques scandaleuses, Henri d'Anjou rappelait a la +Florentine certaine heureuse epoque de mysterieuses amours. + +Catherine savait seule le retour du duc d'Anjou a Paris, retour +que Charles IX eut ignore si le hasard ne l'eut point conduit en +face de l'hotel de Conde au moment meme ou son frere en sortait. +Charles ne l'attendait que le lendemain, et Henri d'Anjou esperait +lui derober les deux demarches qui avaient avance son arrivee d'un +jour, et qui etaient sa visite a la belle Marie de Cleves, +princesse de Conde, et sa conference avec les ambassadeurs +polonais. + +C'est cette derniere demarche, sur l'intention de laquelle Charles +etait incertain, que le duc d'Anjou avait a expliquer a sa mere; +et le lecteur, qui, comme Henri de Navarre, etait certainement +dans l'erreur a l'endroit de cette demarche, profitera de +l'explication. + +Aussi lorsque le duc d'Anjou, longtemps attendu, entra chez sa +mere, Catherine, si froide, si compassee d'habitude, Catherine, +qui n'avait depuis le depart de son fils bien-aime embrasse avec +effusion que Coligny qui devait etre assassine le lendemain, +ouvrit ses bras a l'enfant de son amour et le serra sur sa +poitrine avec un elan d'affection maternelle qu'on etait etonne de +trouver encore dans ce coeur desseche. + +Puis elle s'eloignait de lui, le regardait et se reprenait encore +a l'embrasser. + +-- Ah! madame, lui dit-il, puisque le ciel me donne cette +satisfaction d'embrasser sans temoin ma mere, consolez l'homme le +plus malheureux du monde. + +-- Eh! mon Dieu! mon cher enfant, s'ecria Catherine, que vous est- +il donc arrive? + +-- Rien que vous ne sachiez, ma mere. Je suis amoureux, je suis +aime; mais c'est cet amour meme qui fait mon malheur a moi. + +-- Expliquez-moi cela, mon fils, dit Catherine. + +-- Eh! ma mere... ces ambassadeurs, ce depart... + +-- Oui, dit Catherine, ces ambassadeurs sont arrives, ce depart +presse. + +-- Il ne presse pas, ma mere, mais mon frere le pressera. Il me +deteste, je lui fais ombrage, il veut se debarrasser de moi. +Catherine sourit. + +-- En vous donnant un trone, pauvre malheureux couronne! + +-- Oh! n'importe, ma mere, reprit Henri avec angoisse, je ne veux +pas partir. Moi, un fils de France, eleve dans le raffinement des +moeurs polies, pres de la meilleure mere, aime d'une des plus +charmantes femmes de la terre, j'irais la-bas dans ces neiges, au +bout du monde, mourir lentement parmi ces gens grossiers qui +s'enivrent du matin au soir et jugent les capacites de leur roi +sur celles d'un tonneau, selon ce qu'il contient! Non, ma mere, je +ne veux point partir, j'en mourrais! + +-- Voyons, Henri, dit Catherine en pressant les deux mains de son +fils, voyons, est-ce la la veritable raison? + +Henri baissa les yeux comme s'il n'osait, a sa mere elle-meme, +avouer ce qui se passait dans son coeur. + +-- N'en est-il pas une autre, demanda Catherine, moins romanesque, +plus raisonnable, plus politique! + +-- Ma mere, ce n'est pas ma faute si cette idee m'est restee dans +l'esprit, et peut-etre y tient-elle plus de place qu'elle n'en +devrait prendre; mais ne m'avez-vous pas dit vous-meme que +l'horoscope tire a la naissance de mon frere Charles le condamnait +a mourir jeune? + +-- Oui, dit Catherine, mais un horoscope peut mentir, mon fils. +Moi-meme, j'en suis a esperer en ce moment que tous ces horoscopes +ne soient pas vrais. + +-- Mais enfin, son horoscope ne disait-il pas cela? + +-- Son horoscope parlait d'un quart de siecle; mais il ne disait +pas si c'etait pour sa vie ou pour son regne. + +-- Eh bien, ma mere, faites que je reste. Mon frere a pres de +vingt-quatre ans: dans un an la question sera resolue. Catherine +reflechit profondement. + +-- Oui, certes, dit-elle, cela serait mieux si cela se pouvait +ainsi. + +-- Oh! jugez donc, ma mere, s'ecria Henri, quel desespoir pour moi +si j'allais avoir troque la couronne de France contre celle de +Pologne! Etre tourmente la-bas de cette idee que je pouvais regner +au Louvre, au milieu de cette cour elegante et lettree, pres de la +meilleure mere du monde, dont les conseils m'eussent epargne la +moitie du travail et des fatigues, qui, habituee a porter avec mon +pere une partie du fardeau de l'Etat, eut bien voulu le porter +encore avec moi! Ah! ma mere! j'eusse ete un grand roi! + +-- La, la, cher enfant, dit Catherine, dont cet avenir avait +toujours ete aussi la plus douce esperance; la, ne vous desolez +point. N'avez-vous pas songe de votre cote a quelque moyen +d'arranger la chose? + +-- Oh! certes, oui, et c'est surtout pour cela que je suis revenu +deux ou trois jours plus tot qu'on ne m'attendait, tout en +laissant croire a mon frere Charles que c'etait pour madame de +Conde; puis j'ai ete au-devant de Lasco, le plus important des +envoyes, je me suis fait connaitre de lui, faisant dans cette +premiere entrevue tout ce qu'il etait possible pour me rendre +haissable, et j'espere y etre parvenu. + +-- Ah! mon cher enfant, dit Catherine, c'est mal. Il faut mettre +l'interet de la France avant vos petites repugnances. + +-- Ma mere, l'interet de la France veut-il, en cas de malheur +arrive a mon frere, que ce soit le duc d'Alencon ou le roi de +Navarre qui regne? + +-- Oh! le roi de Navarre, jamais, jamais, murmura Catherine en +laissant l'inquietude couvrir son front de ce voile soucieux qui +s'y etendait chaque fois que cette question se representait. + +-- Ma foi, continua Henri, mon frere d'Alencon ne vaut guere mieux +et ne vous aime pas davantage. + +-- Enfin, reprit Catherine, qu'a dit Lasco? + +-- Lasco a hesite lui-meme quand je l'ai presse de demander +audience. Oh! s'il pouvait ecrire en Pologne, casser cette +election? + +-- Folie, mon fils, folie... ce qu'une diete a consacre est sacre. + +-- Mais enfin, ma mere, ne pourrait-on, a ces Polonais, leur faire +accepter mon frere a ma place? + +-- C'est, sinon impossible, du moins difficile, repondit +Catherine. + +-- N'importe! essayez, tentez, parlez au roi, ma mere; rejetez +tout sur mon amour pour madame de Conde; dites que j'en suis fou, +que j'en perds l'esprit. Justement il m'a vu sortir de l'hotel du +prince avec Guise, qui me rend la tous les services d'un bon ami. + +-- Oui, pour faire la Ligue. Vous ne voyez pas cela, vous, mais je +le vois. + +-- Si fait, ma mere, si fait, mais en attendant j'use de lui. Eh! +ne sommes-nous pas heureux quand un homme nous sert en se servant? + +-- Et qu'a dit le roi en vous rencontrant! + +-- Il a pu croire ce que je lui ai affirme, c'est-a-dire que +l'amour seul m'avait ramene a Paris. + +-- Mais du reste de la nuit, ne vous en a-t-il pas demande compte? + +-- Si fait, ma mere; mais j'ai ete au souper chez Nantouillet, ou +j'ai fait un scandale affreux pour que le bruit de ce scandale se +repandit et que le roi ne doutat point que j'y etais. + +-- Alors il ignore votre visite a Lasco? + +-- Absolument. + +-- Bon, tant mieux. J'essaierai donc de lui parler pour vous, cher +enfant; mais, vous le savez, sur cette rude nature aucune +influence n'est reelle. + +-- Oh! ma mere, ma mere, quel bonheur si je restais, comme je vous +aimerais plus encore que je ne vous aime, si c'etait possible! + +-- Si vous restez, on vous enverra encore a la guerre. + +-- Oh! peu m'importe, pourvu que je ne quitte pas la France. + +-- Vous vous ferez tuer. + +-- Ma mere, on ne meurt pas des coups... on meurt de douleur, +d'ennui. Mais Charles ne me permettra point de rester; il me +deteste. + +-- Il est jaloux de vous, mon beau vainqueur, c'est une chose +dite; pourquoi aussi etes-vous si brave et si heureux? Pourquoi, a +vingt ans a peine, avez-vous gagne des batailles comme Alexandre +et comme Cesar? Mais en attendant, ne vous decouvrez a personne, +feignez d'etre resigne, faites votre cour au roi. Aujourd'hui +meme, on se reunit en conseil prive pour lire et pour discuter les +discours qui seront prononces a la ceremonie; faites le roi de +Pologne et laissez-moi le soin du reste. A propos, et votre +expedition d'hier soir? + +-- Elle a echoue, ma mere; le galant etait prevenu, et il a pris +son vol par la fenetre. + +-- Enfin, dit Catherine, je saurai un jour quel est le mauvais +genie qui contrarie ainsi tous mes projets... En attendant, je +m'en doute, et... malheur a lui! + +-- Ainsi, ma mere?... dit le duc d'Anjou. + +-- Laissez-moi mener cette affaire. Et elle baisa tendrement Henri +sur les yeux en le poussant hors de son cabinet. Bientot +arriverent chez la reine les princesses de sa maison. Charles +etait en belle humeur, car l'aplomb de sa soeur Margot l'avait +plus rejoui qu'affecte; il n'en voulait pas autrement a La Mole, +et il l'avait attendu avec quelque ardeur dans le corridor parce +que c'etait une espece de chasse a l'affut. D'Alencon, tout au +contraire, etait tres preoccupe. La repulsion qu'il avait toujours +eue pour La Mole s'etait changee en haine du moment ou il avait su +que La Mole etait aime de sa soeur. Marguerite avait tout ensemble +l'esprit reveur et l'oeil au guet. Elle avait a la fois a se +souvenir et a veiller. Les deputes polonais avaient envoye le +texte des harangues qu'ils devaient prononcer. Marguerite, a qui +l'on n'avait pas plus parle de la scene de la veille que si la +scene n'avait point existe, lut les discours, et, hormis Charles, +chacun discuta ce qu'il repondrait. Charles laissa Marguerite +repondre comme elle l'entendrait. + +Il se montra tres difficile sur le choix des termes pour +d'Alencon; mais quant au discours de Henri d'Anjou, il y apporta +plus que du mauvais vouloir: il fut acharne a corriger et a +reprendre. + +Cette seance, sans rien faire eclater encore, avait lourdement +envenime les esprits. + +Henri d'Anjou, qui avait son discours a refaire presque +entierement, sortit pour se mettre a cette tache. Marguerite, qui +n'avait pas eu de nouvelles du roi de Navarre depuis celles qui +lui avaient ete donnees au detriment des vitres de sa fenetre, +retourna chez elle dans l'esperance de l'y voir venir. + +D'Alencon, qui avait lu l'hesitation dans les yeux de son frere +d'Anjou, et surpris entre lui et sa mere un regard d'intelligence, +se retira pour rever a ce qu'il regardait comme une cabale +naissante. Enfin, Charles allait passer dans sa forge pour achever +un epieu qu'il se fabriquait lui-meme, lorsque Catherine l'arreta. + +Charles, qui se doutait qu'il allait rencontrer chez sa mere +quelque opposition a sa volonte, s'arreta et la regarda fixement: + +-- Eh bien, dit-il, qu'avons-nous encore? + +-- Un dernier mot a echanger, Sire. Nous avons oublie ce mot, et +cependant il est de quelque importance. Quel jour fixons-nous pour +la seance publique? + +-- Ah! c'est vrai, dit le roi en se rasseyant; causons-en, mere. +Eh bien! a quand vous plait-il que nous fixions le jour? + +-- Je croyais, repondit Catherine, que dans le silence meme de +Votre Majeste, dans son oubli apparent, il y avait quelque chose +de profondement calcule. + +-- Non, dit Charles; pourquoi cela, ma mere? + +-- Parce que, ajouta Catherine tres doucement, il ne faudrait pas, +ce me semble, mon fils, que les Polonais nous vissent courir avec +tant d'aprete apres cette couronne. + +-- Au contraire, ma mere, dit Charles, ils se sont hates, eux, en +venant a marches forcees de Varsovie ici... Honneur pour honneur, +politesse pour politesse. + +-- Votre Majeste peut avoir raison dans un sens, comme dans un +autre je pourrais ne pas avoir tort. Ainsi, son avis est que la +seance publique doit etre hatee? + +-- Ma foi, oui, ma mere; ne serait-ce point le votre par hasard? + +-- Vous savez que je n'ai d'avis que ceux qui peuvent le plus +concourir a votre gloire; je vous dirai donc qu'en vous pressant +ainsi je craindrais qu'on ne vous accusat de profiter bien vite de +cette occasion qui se presente de soulager la maison de France des +charges que votre frere lui impose, mais que, bien certainement, +il lui rend en gloire et en devouement. + +-- Ma mere, dit Charles, a son depart de France, je doterai mon +frere si richement que personne n'osera meme penser ce que vous +craignez que l'on dise. + +-- Allons, dit Catherine, je me rends, puisque vous avez une si +bonne reponse a chacune de mes objections... Mais, pour recevoir +ce peuple guerrier, qui juge de la puissance des Etats par les +signes exterieurs, il vous faut un deploiement considerable de +troupes, et je ne pense pas qu'il y en ait assez de convoquees +dans l'Ile-de-France. + +-- Pardonnez-moi, ma mere, car j'ai prevu l'evenement, et je me +suis prepare. J'ai rappele deux bataillons de la Normandie, un de +la Guyenne; ma compagnie d'archers est arrivee hier de la +Bretagne; les chevau-legers, repandus dans la Touraine, seront a +Paris dans le courant de la journee; et tandis qu'on croit que je +dispose a peine de quatre regiments, j'ai vingt mille hommes prets +a paraitre. + +-- Ah! ah! dit Catherine surprise; alors il ne vous manque plus +qu'une chose, mais on se la procurera. + +-- Laquelle? + +-- De l'argent. Je crois que vous n'en etes pas fourni outre +mesure. + +-- Au contraire, madame, au contraire, dit Charles IX. J'ai +quatorze cent mille ecus a la Bastille; mon epargne particuliere +m'a remis ces jours passes huit cent mille ecus que j'ai enfouis +dans mes caves du Louvre, et, en cas de penurie, Nantouillet tient +trois cent mille autres ecus a ma disposition. + +Catherine fremit; car elle avait vu jusqu'alors Charles violent et +emporte, mais jamais prevoyant. + +-- Allons, fit-elle, Votre Majeste pense a tout, c'est admirable, +et pour peu que les tailleurs, les brodeuses et les joailliers se +hatent, Votre Majeste sera en etat de donner seance avant six +semaines. + +-- Six semaines! s'ecria Charles. Ma mere, les tailleurs, les +brodeuses et les joailliers travaillent depuis le jour ou l'on a +appris la nomination de mon frere. A la rigueur, tout pourrait +etre pret pour aujourd'hui; mais, a coup sur, tout sera pret dans +trois ou quatre jours. + +-- Oh! murmura Catherine, vous etes plus presse encore que je ne +le croyais, mon fils. + +-- Honneur pour honneur, je vous l'ai dit. + +-- Bien. C'est donc cet honneur fait a la maison de France qui +vous flatte, n'est-ce pas? + +-- Assurement. + +-- Et voir un fils de France sur le trone de Pologne est votre +plus cher desir? + +-- Vous dites vrai. + +-- Alors c'est le fait, c'est la chose et non l'homme qui vous +preoccupe, et quel que soit celui qui regne la-bas... + +-- Non pas, non pas, ma mere, corboeuf! demeurons-en ou nous +sommes! Les Polonais ont bien choisi. Ils sont adroits et forts, +ces gens-la! Nation militaire, peuple de soldats, ils prennent un +capitaine pour prince, c'est logique, peste! d'Anjou fait leur +affaire: le heros de Jarnac et de Moncontour leur va comme un +gant... Qui voulez-vous que je leur envoie? d'Alencon? un lache! +cela leur donnerait une belle idee des Valois! ... D'Alencon! il +fuirait a la premiere balle qui lui sifflerait aux oreilles, +tandis que Henri d'Anjou, un batailleur, bon! toujours l'epee au +poing, toujours marchant en avant, a pied ou a cheval! ... Hardi! +pique, pousse, assomme, tue! Ah! c'est un homme que mon frere +d'Anjou, un vaillant qui va les faire battre du matin au soir, +depuis le premier jusqu'au dernier jour de l'annee. Il boit mal, +c'est vrai; mais il les fera tuer de sang-froid, voila tout. Il +sera la dans sa sphere, ce cher Henri! Sus! sus! au champ de +bataille! Bravo les trompettes et les tambours! Vive le roi! vive +le vainqueur! vive le general! On le proclame _imperator _trois +fois l'an! Ce sera admirable pour la maison de France et l'honneur +des Valois... Il sera peut-etre tue; mais, ventremahon! ce sera +une mort superbe! + +Catherine frissonna et un eclair jaillit de ses yeux. + +-- Dites, s'ecria-t-elle, que vous voulez eloigner Henri d'Anjou, +dites que vous n'aimez pas votre frere! + +-- Ah! ah! ah! fit Charles en eclatant d'un rire nerveux, vous +avez devine cela, vous, que je voulais l'eloigner? Vous avez +devine cela, vous, que je ne l'aimais pas? Et quand cela serait, +voyons? Aimer mon frere! Pourquoi donc l'aimerais-je? Ah! ah! ah! +est-ce que vous voulez rire?... (Et a mesure qu'il parlait, ses +joues pales s'animaient d'une febrile rougeur.) Est-ce qu'il +m'aime, lui? Est-ce que vous m'aimez, vous? Est-ce que, excepte +mes chiens, Marie Touchet et ma nourrice, est-ce qu'il y a +quelqu'un qui m'ait jamais aime? Non, non, je n'aime pas mon +frere, je n'aime que moi, entendez-vous! et je n'empeche pas mon +frere d'en faire autant que je fais. + +-- Sire, dit Catherine s'animant a son tour, puisque vous me +decouvrez votre coeur, il faut que je vous ouvre le mien. Vous +agissez en roi faible, en monarque mal conseille; vous renvoyez +votre second frere, le soutien naturel du trone, et qui est en +tous points digne de vous succeder s'il vous advenait malheur, +laissant dans ce cas votre couronne a l'abandon; car, comme vous +le disiez, d'Alencon est jeune, incapable, faible, plus que +faible, lache! ... Et le Bearnais se dresse derriere, entendez- +vous? + +-- Eh! mort de tous les diables! s'ecria Charles, qu'est-ce que me +fait ce qui arrivera quand je n'y serai plus? Le Bearnais se +dresse derriere mon frere, dites-vous? Corboeuf! tant mieux! ... +Je disais que je n'aimais personne... je me trompais, j'aime +Henriot; oui, je l'aime, ce bon Henriot: il a l'air franc, la main +tiede, tandis que je ne vois autour de moi que des yeux faux et ne +touche que des mains glacees. Il est incapable de trahison envers +moi, j'en jurerais. D'ailleurs je lui dois un dedommagement: on +lui a empoisonne sa mere, pauvre garcon! des gens de ma famille, a +ce que j'ai entendu dire. D'ailleurs je me porte bien. Mais, si je +tombais malade, je l'appellerais, je ne voudrais pas qu'il me +quittat, je ne prendrais rien que de sa main, et quand je mourrai +je le ferai roi de France et de Navarre... Et, ventre du pape! au +lieu de rire a ma mort, comme feraient mes freres, il pleurerait +ou du moins il ferait semblant de pleurer. + +La foudre tombant aux pieds de Catherine l'eut moins epouvantee +que ces paroles. Elle demeura atterree, regardant Charles d'un +oeil hagard; puis enfin, au bout de quelques secondes: + +-- Henri de Navarre! s'ecria-t-elle, Henri de Navarre! roi de +France au prejudice de mes enfants! Ah! sainte madone! nous +verrons! C'est donc pour cela que vous voulez eloigner mon fils? + +-- Votre fils... et que suis-je donc moi? un fils de louve comme +Romulus! s'ecria Charles tremblant de colere et l'oeil scintillant +comme s'il se fut allume par places. Votre fils! vous avez raison, +le roi de France n'est pas votre fils lui, le roi de France n'a +pas de freres, le roi de France n'a pas de mere, le roi de France +n'a que des sujets. Le roi de France n'a pas besoin d'avoir des +sentiments, il a des volontes. Il se passera qu'on l'aime, mais il +veut qu'on lui obeisse. + +-- Sire, vous avez mal interprete mes paroles: j'ai appele mon +fils celui qui allait me quitter. Je l'aime mieux en ce moment +parce que c'est lui qu'en ce moment je crains le plus de perdre. +Est-ce un crime a une mere de desirer que son enfant ne la quitte +pas? + +-- Et moi, je vous dis qu'il vous quittera, je vous dis qu'il +quittera la France, qu'il s'en ira en Pologne, et cela dans deux +jours; et si vous ajoutez une parole ce sera demain; et si vous ne +baissez pas le front, si vous n'eteignez pas la menace de vos +yeux, je l'etrangle ce soir comme vous vouliez qu'on etranglat +hier l'amant de votre fille. Seulement je ne le manquerai pas, +moi, comme nous avons manque La Mole. + +Sous cette premiere menace, Catherine baissa le front; mais +presque aussitot elle le releva. + +-- Ah! pauvre enfant! dit-elle, ton frere veut te tuer. Eh bien, +soit tranquille, ta mere te defendra. + +-- Ah! l'on me brave! s'ecria Charles. Eh bien, par le sang du +Christ! il mourra, non pas ce soir, non pas tout a l'heure, mais a +l'instant meme. Ah! une arme! une dague! un couteau! ... Ah! + +Et Charles, apres avoir porte inutilement les yeux autour de lui +pour chercher ce qu'il demandait, apercut le petit poignard que sa +mere portait a sa ceinture, se jeta dessus, l'arracha de sa gaine +de chagrin incrustee d'argent, et bondit hors de la chambre pour +aller frapper Henri d'Anjou partout ou il le trouverait. Mais en +arrivant dans le vestibule ses forces surexcitees au-dela de la +puissance humaine, l'abandonnerent tout a coup: il etendit le +bras, laissa tomber l'arme aigue, qui resta fichee dans le +parquet, jeta un cri lamentable, s'affaissa sur lui-meme et roula +sur le plancher. + +En meme temps le sang jaillit en abondance de ses levres et de son +nez. + +-- Jesus! dit-il, on me tue; a moi! a moi! + +Catherine, qui l'avait suivi, le vit tomber; elle regarda un +instant impassible et sans bouger; puis rappelee a elle, non par +l'amour maternel, mais par la difficulte de la situation, elle +ouvrit en criant: + +-- Le roi se trouve mal! au secours! au secours! A ce cri un monde +de serviteurs, d'officiers et de courtisans s'empresserent autour +du jeune roi. Mais avant tout le monde une femme s'etait elancee, +ecartant les spectateurs et relevant Charles pale comme un +cadavre. + +-- On me tue, nourrice, on me tue, murmura le roi baigne de sueur +et de sang. + +-- On te tue! mon Charles! s'ecria la bonne femme en parcourant +tous les visages avec un regard qui fit reculer jusqu'a Catherine +elle-meme; et qui donc cela qui te tue? + +Charles poussa un faible soupir et s'evanouit tout a fait. + +-- Ah! dit le medecin Ambroise Pare, qu'on avait envoye chercher a +l'instant meme, ah! voila le roi bien malade! + +-- Maintenant, de gre ou de force, se dit l'implacable Catherine, +il faudra bien qu'il accorde un delai. + +Et elle quitta le roi pour aller joindre son second fils, qui +attendait avec anxiete dans l'oratoire le resultat de cet +entretien si important pour lui. + + + +X +L'Horoscope + + +En sortant de l'oratoire, ou elle venait d'apprendre a Henri +d'Anjou tout ce qui s'etait passe, Catherine avait trouve Rene +dans sa chambre. + +C'etait la premiere fois que la reine et l'astrologue se +revoyaient depuis la visite que la reine lui avait faite a sa +boutique du pont Saint-Michel; seulement, la veille, la reine lui +avait ecrit, et c'etait la reponse a ce billet que Rene lui +apportait en personne. + +-- Eh bien, lui demanda la reine, l'avez-vous vu? + +-- Oui. + +-- Comment va-t-il? + +-- Plutot mieux que plus mal. + +-- Et peut-il parler? + +-- Non, l'epee a traverse le larynx. + +-- Je vous avais dit en ce cas de le faire ecrire? + +-- J'ai essaye, lui-meme a reuni toutes ses forces; mais sa main +n'a pu tracer que deux lettres presque illisibles, puis il s'est +evanoui: la veine jugulaire a ete ouverte, et le sang qu'il a +perdu lui a ote toutes ses forces. + +-- Avez-vous vu ces lettres? + +-- Les voici. + +Rene tira un papier de sa poche et le presenta a Catherine, qui le +deplia vivement. + +-- Un M et un O, dit-elle... Serait-ce decidement ce La Mole, et +toute cette comedie de Marguerite ne serait-elle qu'un moyen de +detourner les soupcons? + +-- Madame, dit Rene, si j'osais emettre mon opinion dans une +affaire ou Votre Majeste hesite a former la sienne, je lui dirais +que je crois M. de La Mole trop amoureux pour s'occuper +serieusement de politique. + +-- Vous croyez? + +-- Oui, surtout trop amoureux de la reine de Navarre pour servir +avec devouement le roi, car il n'y a pas de veritable amour sans +jalousie. + +-- Et vous le croyez donc tout a fait amoureux? + +-- J'en suis sur. + +-- Aurait-il eu recours a vous? + +-- Oui. + +-- Et il vous a demande quelque breuvage, quelque philtre? + +-- Non, nous nous en sommes tenus a la figure de cire. + +-- Piquee au coeur? + +-- Piquee au coeur. + +-- Et cette figure existe toujours? + +-- Oui. + +-- Elle est chez vous? + +-- Elle est chez moi. + +-- Il serait curieux, dit Catherine, que ces preparations +cabalistiques eussent reellement l'effet qu'on leur attribue. + +-- Votre Majeste est plus que moi a meme d'en juger. + +-- La reine de Navarre aime-t-elle M. de La Mole? + +-- Elle l'aime au point de se perdre pour lui. Hier elle l'a sauve +de la mort au risque de son honneur et de sa vie. Vous voyez, +madame, et cependant vous doutez toujours. + +-- De quoi? + +-- De la science. + +-- C'est qu'aussi la science m'a trahie, dit Catherine en +regardant fixement Rene, qui supporta admirablement bien ce +regard. + +-- En quelle occasion? + +-- Oh! vous savez ce que je veux dire; a moins toutefois que ce +soit le savant et non la science. + +-- Je ne sais ce que vous voulez dire, madame, repondit le +Florentin. + +-- Rene, vos parfums ont-ils perdu leur odeur? + +-- Non, madame, quand ils sont employes par moi; mais il est +possible qu'en passant par la main des autres... Catherine sourit +et hocha la tete. + +-- Votre opiat a fait merveille, Rene, dit-elle, et madame de +Sauve a les levres plus fraiches et plus vermeilles que jamais. + +-- Ce n'est pas mon opiat qu'il faut en feliciter, madame, car la +baronne de Sauve, usant du droit qu'a toute jolie femme d'etre +capricieuse, ne m'a plus reparle de cet opiat, et moi, de mon +cote, apres la recommandation que m'avait faite Votre Majeste, +j'ai juge a propos de ne lui en point envoyer. Les boites sont +donc toutes encore a la maison telles que vous les y avez +laissees, moins une qui a disparu sans que je sache quelle +personne me l'a prise ni ce que cette personne a voulu en faire. + +-- C'est bien, Rene, dit Catherine; peut-etre plus tard +reviendrons-nous la-dessus; en attendant, parlons d'autre chose. + +-- J'ecoute, madame. + +-- Que faut-il pour apprecier la duree probable de la vie d'une +personne? + +-- Savoir d'abord le jour de sa naissance, l'age qu'elle a, et +sous quel signe elle a vu le jour. + +-- Puis ensuite? + +-- Avoir de son sang et de ses cheveux. + +-- Et si je vous porte de son sang et de ses cheveux, si je vous +dis sous quel signe il a vu le jour, si je vous dis l'age qu'il a, +le jour de sa naissance, vous me direz, vous, l'epoque probable de +sa mort? + +-- Oui, a quelques jours pres. + +-- C'est bien. J'ai de ses cheveux, je me procurerai de son sang. + +-- La personne est-elle nee pendant le jour ou pendant la nuit? + +-- A cinq heures vingt-trois minutes du soir. + +-- Soyez demain a cinq heures chez moi, l'experience doit etre +faite a l'heure precise de la naissance. + +-- C'est bien, dit Catherine, _nous y serons. _Rene salua et +sortit sans paraitre avoir remarque le _nous y serons_, qui +indiquait cependant, que contre son habitude, Catherine ne +viendrait pas seule. + +Le lendemain, au point du jour, Catherine passa chez son fils. A +minuit elle avait fait demander de ses nouvelles, et on lui avait +repondu que maitre Ambroise Pare etait pres de lui, et s'appretait +a le saigner si la meme agitation nerveuse continuait. + +Encore tressaillant dans son sommeil, encore pale du sang qu'il +avait perdu, Charles dormait sur l'epaule de sa fidele nourrice, +qui, appuyee contre son lit, n'avait point depuis trois heures +change de position, de peur de troubler le repos de son cher +enfant. + +Une legere ecume venait poindre de temps en temps sur les levres +du malade, et la nourrice l'essuyait avec une fine batiste brodee. +Sur le chevet etait un mouchoir tout macule de larges taches de +sang. + +Catherine eut un instant l'idee de s'emparer de ce mouchoir, mais +elle pensa que ce sang, mele comme il l'etait a la salive qui +l'avait detrempe, n'aurait peut-etre pas la meme efficacite; elle +demanda a la nourrice si le medecin n'avait pas saigne son fils +comme il lui avait fait dire qu'il le devait faire. La nourrice +repondit que si, et que la saignee avait ete si abondante que +Charles s'etait evanoui deux fois. + +La reine mere, qui avait quelque connaissance en medecine comme +toutes les princesses de cette epoque, demanda a voir le sang; +rien n'etait plus facile, le medecin avait recommande qu'on le +conservat pour en etudier les phenomenes. + +Il etait dans une cuvette dans le cabinet a cote de la chambre. +Catherine y passa pour l'examiner, remplit de la rouge liqueur un +petit flacon qu'elle avait apporte dans cette intention; puis +rentra, cachant dans ses poches ses doigts, dont l'extremite eut +denonce la profanation qu'elle venait de commettre. + +Au moment ou elle reparaissait sur le seuil du cabinet, Charles +rouvrit les yeux et fut frappe de la vue de sa mere. Alors +rappelant, comme a la suite d'un reve, toutes ses pensees +empreintes de rancune: + +-- Ah! c'est vous, madame? dit-il. Eh bien, annoncez a votre fils +bien-aime, a votre Henri d'Anjou, que ce sera pour demain. + +-- Mon cher Charles, dit Catherine, ce sera pour le jour que vous +voudrez. Tranquillisez-vous et dormez. + +Charles, comme s'il eut cede a ce conseil, ferma effectivement les +yeux; et Catherine qui l'avait donne comme on fait pour consoler +un malade ou un enfant, sortit de sa chambre. Mais derriere elle, +et lorsqu'il eut entendu se refermer la porte, Charles se +redressa, et tout a coup, d'une voix etouffee par l'acces dont il +souffrait encore: + +-- Mon chancelier! cria-t-il, les sceaux, la cour! ... qu'on me +fasse venir tout cela. + +La nourrice, avec une tendre violence, ramena la tete du roi sur +son epaule, et pour le rendormir essaya de le bercer comme +lorsqu'il etait enfant. + +-- Non, non, nourrice, je ne dormirai plus. Appelle mes gens, je +veux travailler ce matin. + +Quand Charles parlait ainsi, il fallait obeir; et la nourrice +elle-meme, malgre les privileges que son royal nourrisson lui +avait conserves, n'osait aller contre ses commandements. On fit +venir ceux que le roi demandait, et la seance fut fixee, non pas +au lendemain, c'etait chose impossible, mais a cinq jours de la. + +Cependant a l'heure convenue, c'est-a-dire a cinq heures, la reine +mere et le duc d'Anjou se rendaient chez Rene, lequel, prevenu, +comme on le sait, de cette visite, avait tout prepare pour la +seance mysterieuse. + +Dans la chambre a droite, c'est-a-dire dans la chambre aux +sacrifices, rougissait, sur un rechaud ardent, une lame d'acier +destinee a representer, par ses capricieuses arabesques, les +evenements de la destinee sur laquelle on consultait l'oracle; sur +l'autel etait prepare le livre des sorts, et pendant la nuit, qui +avait ete fort claire, Rene avait pu etudier la marche et +l'attitude des constellations. + +Henri d'Anjou entra le premier; il avait de faux cheveux; un +masque couvrait sa figure et un grand manteau de nuit deguisait sa +taille. Sa mere vint ensuite; et si elle n'eut pas su d'avance que +c'etait son fils qui l'attendait la, elle-meme n'eut pu le +reconnaitre. Catherine ota son masque; le duc d'Anjou, au +contraire, garda le sien. + +-- As-tu fait cette nuit tes observations? demanda Catherine. + +-- Oui, madame, dit-il; et la reponse des astres m'a deja appris +le passe. Celui pour qui vous m'interrogez a, comme toutes les +personnes nees sous le signe de l'ecrevisse, le coeur ardent et +d'une fierte sans exemple. Il est puissant; il a vecu pres d'un +quart de siecle; il a jusqu'a present obtenu du ciel gloire et +richesse. Est-ce cela, madame? + +-- Peut-etre, dit Catherine. + +-- Avez-vous les cheveux et le sang? + +-- Les voici. + +Et Catherine remit au necromancien une boucle de cheveux d'un +blond fauve et une petite fiole de sang. + +Rene prit la fiole, la secoua pour bien reunir la fibrine et la +serosite, et laissa tomber sur la lame rougie une large goutte de +cette chair coulante, qui bouillonna a l'instant meme et +s'extravasa bientot en dessins fantastiques. + +-- Oh! madame, s'ecria Rene, je le vois se tordre en d'atroces +douleurs. Entendez-vous comme il gemit, comme il crie a l'aide! +Voyez-vous comme tout devient sang autour de lui? Voyez-vous +comme, enfin, autour de son lit de mort s'appretent de grands +combats? Tenez, voici les lances; tenez, voici les epees. + +-- Sera-ce long? demanda Catherine palpitante d'une emotion +indicible et arretant la main de Henri d'Anjou, qui, dans son +avide curiosite, se penchait au-dessus du brasier. + +Rene s'approcha de l'autel et repeta une priere cabalistique, +mettant a cette action un feu et une conviction qui gonflaient les +veines de ses tempes et lui donnaient ces convulsions prophetiques +et ces tressaillements nerveux qui prenaient les pythies antiques +sur le trepied et les poursuivaient jusque sur leur lit de mort. + +Enfin il se releva et annonca que tout etait pret, prit d'une main +le flacon encore aux trois quarts plein, et de l'autre la boucle +de cheveux; puis commandant a Catherine d'ouvrir le livre au +hasard et de laisser tomber sa vue sur le premier endroit venu, il +versa sur la lame d'acier tout le sang, et jeta dans le brasier +tous les cheveux, en prononcant une phrase cabalistique composee +de mots hebreux auxquels il n'entendait rien lui-meme. + +Aussitot le duc d'Anjou et Catherine virent s'etendre sur cette +lame une figure blanche comme celle d'un cadavre enveloppe de son +suaire. + +Une autre figure, qui semblait celle d'une femme, etait inclinee +sur la premiere. + +En meme temps les cheveux s'enflammerent en donnant un seul jet de +feu, clair, rapide, darde comme une langue rouge. + +-- Un an! s'ecria Rene, un an a peine, et cet homme sera mort, et +une femme pleurera seule sur lui. Mais non, la-bas, au bout de la +lame, une autre femme encore, qui tient comme un enfant dans ses +bras. + +Catherine regarda son fils, et, toute mere qu'elle etait, sembla +lui demander quelles etaient ces deux femmes. + +Mais Rene achevait a peine, que la plaque d'acier redevint +blanche; tout s'y etait graduellement efface. + +Alors Catherine ouvrit le livre au hasard, et lut, d'une voix +dont, malgre toute sa force, elle ne pouvait cacher l'alteration, +le distique suivant: + +_Ains a peri cil que l'on redoutoit, Plus tot, trop tot, si +prudence n'etoit._ + +Un profond silence regna quelque temps autour du brasier. + +-- Et pour celui que tu sais, demanda Catherine, quels sont les +signes de ce mois? + +-- Florissant comme toujours, madame. A moins de vaincre le destin +par une lutte de dieu a dieu, l'avenir est bien certainement a cet +homme. Cependant... + +-- Cependant, quoi? + +-- Une des etoiles qui composent sa pleiade est restee pendant le +temps de mes observations couverte d'un nuage noir. + +-- Ah! s'ecria Catherine, un nuage noir... Il y aurait donc +quelque esperance? + +-- De qui parlez-vous, madame? demanda le duc d'Anjou. Catherine +emmena son fils loin de la lueur du brasier et lui parla a voix +basse. Pendant ce temps Rene s'agenouillait, et a la clarte de la +flamme, versant dans sa main une derniere goutte de sang demeuree +au fond de la fiole: + +-- Bizarre contradiction, disait-il, et qui prouve combien peu +sont solides les temoignages de la science simple que pratiquent +les hommes vulgaires! Pour tout autre que moi, pour un medecin, +pour un savant, pour maitre Ambroise Pare lui-meme, voila un sang +si pur, si fecond, si plein de mordant et de sucs animaux, qu'il +promet de longues annees au corps dont il est sorti; et cependant +toute cette vigueur doit disparaitre bientot, toute cette vie doit +s'eteindre avant un an! + +Catherine et Henri d'Anjou s'etaient retournes et ecoutaient. Les +yeux du prince brillaient a travers son masque. + +-- Ah! continua Rene, c'est qu'aux savants ordinaires le present +seul appartient; tandis qu'a nous appartiennent le passe et +l'avenir. + +-- Ainsi donc, continua Catherine, vous persistez a croire qu'il +mourra avant une annee? + +-- Aussi certainement que nous sommes ici trois personnes vivantes +qui un jour reposeront a leur tour dans le cercueil. + +-- Cependant vous disiez que le sang etait pur et fecond, vous +disiez que ce sang promettait une longue vie? + +-- Oui, si les choses suivaient leur cours naturel. Mais n'est-il +pas possible qu'un accident... + +-- Ah! oui, vous entendez, dit Catherine a Henri, un accident... + +-- Helas! dit celui-ci, raison de plus pour demeurer. + +-- Oh! quant a cela, n'y songez plus, c'est chose impossible. +Alors se retournant vers Rene: + +-- Merci, dit le jeune homme en deguisant le timbre de sa voix, +merci; prends cette bourse. + +-- Venez, _comte_, dit Catherine, donnant a dessein a son fils un +titre qui devait derouter les conjectures de Rene. Et ils +partirent. + +-- Oh! ma mere, vous voyez, dit Henri, un accident! ... et si cet +accident-la arrive, je ne serai point la; je serai a quatre cents +lieues de vous... + +-- Quatre cents lieues se font en huit jours, mon fils. + +-- Oui; mais sait-on si ces gens-la me laisseront revenir? Que ne +puis-je attendre, ma mere! ... + +-- Qui sait? dit Catherine; cet accident dont parle Rene n'est-il +pas celui qui, depuis hier, couche le roi sur un lit de douleur? +Ecoutez, rentrez de votre cote, mon enfant; moi, je vais passer +par la petite porte du cloitre des Augustines, ma suite m'attend +dans ce couvent. Allez, Henri, allez, et gardez-vous d'irriter +votre frere, si vous le voyez. + + + +XI +Les confidences + + +La premiere chose qu'apprit le duc d'Anjou en arrivant au Louvre, +c'est que l'entree solennelle des ambassadeurs etait fixee au +cinquieme jour. Les tailleurs et les joailliers attendaient le +prince avec de magnifiques habits et de superbes parures que le +roi avait commandes pour lui. + +Pendant qu'il les essayait avec une colere qui mouillait ses yeux +de larmes, Henri de Navarre s'egayait fort d'un magnifique collier +d'emeraudes, d'une epee a poignee d'or et d'une bague precieuse +que Charles lui avait envoyes le matin meme. + +D'Alencon venait de recevoir une lettre et s'etait renferme dans +sa chambre pour la lire en toute liberte. + +Quant a Coconnas, il demandait son ami a tous les echos du Louvre. + +En effet, comme on le pense bien, Coconnas, assez peu surpris de +ne pas voir rentrer La Mole de toute la nuit, avait commence dans +la matinee a concevoir quelque inquietude: il s'etait en +consequence mis a la recherche de son ami, commencant son +investigation par l'hotel de la Belle-Etoile, passant de l'hotel +de la Belle-Etoile a la rue Cloche-Percee, de la rue Cloche-Percee +a la rue Tizon, de la rue Tizon au pont Saint-Michel, enfin du +pont Saint-Michel au Louvre. + +Cette investigation avait ete faite, vis-a-vis de ceux auxquels +elle s'adressait, d'une facon tantot si originale, tantot si +exigeante, ce qui est facile a concevoir quand on connait le +caractere excentrique de Coconnas, qu'elle avait suscite entre lui +et trois seigneurs de la cour des explications qui avaient fini a +la mode de l'epoque, c'est-a-dire sur le terrain. Coconnas avait +mis a ces rencontres la conscience qu'il mettait d'ordinaire a ces +sortes de choses; il avait tue le premier et blesse les deux +autres, en disant: + +-- Ce pauvre La Mole, il savait si bien le latin! + +C'etait au point que le dernier, qui etait le baron de Boissey, +lui avait dit en tombant: + +-- Ah! pour l'amour du ciel, Coconnas, varie un peu, et dis au +moins qu'il savait le grec. + +Enfin, le bruit de l'aventure du corridor avait transpire: +Coconnas s'en etait gonfle de douleur, car un instant il avait cru +que tous ces rois et tous ces princes lui avaient tue son ami, et +l'avaient jete dans quelque oubliette. + +Il apprit que d'Alencon avait ete de la partie, et passant par- +dessus la majeste qui entourait le prince du sang, il l'alla +trouver et lui demanda une explication comme il l'eut fait envers +un simple gentilhomme. + +D'Alencon eut d'abord bonne envie de mettre a la porte +l'impertinent qui venait lui demander compte de ses actions; mais +Coconnas parlait d'un ton de voix si bref, ses yeux flamboyaient +d'un tel eclat, l'aventure des trois duels en moins de vingt- +quatre heures avait place le Piemontais si haut, qu'il reflechit, +et qu'au lieu de se livrer a son premier mouvement, il repondit a +son gentilhomme avec un charmant sourire: + +-- Mon cher Coconnas, il est vrai que le roi furieux d'avoir recu +sur l'epaule une aiguiere d'argent, le duc d'Anjou mecontent +d'avoir ete coiffe avec une compote d'oranges, et le duc de Guise +humilie d'avoir ete soufflete avec un quartier de sanglier, ont +fait la partie de tuer M. de La Mole; mais un ami de votre ami a +detourne le coup. La partie a donc manque, je vous en donne ma +parole de prince. + +-- Ah! fit Coconnas respirant sur cette assurance comme un +soufflet de forge, ah! mordi, Monseigneur, voila qui est bien, et +je voudrais connaitre cet ami, pour lui prouver ma reconnaissance. + +M. d'Alencon ne repondit rien, mais sourit plus agreablement +encore qu'il ne l'avait fait; ce qui laissa croire a Coconnas que +cet ami n'etait autre que le prince lui-meme. + +-- Eh bien, Monseigneur! reprit-il, puisque vous avez tant fait +que de me dire le commencement de l'histoire, mettez le comble a +vos bontes en me racontant la fin. On voulait le tuer, mais on ne +l'a pas tue, me dites-vous; voyons! qu'en a-t-on fait? Je suis +courageux, allez! dites, et je sais supporter une mauvaise +nouvelle. On l'a jete dans quelque cul de basse-fosse, n'est-ce +pas? Tant mieux, cela le rendra circonspect. Il ne veut jamais +ecouter mes conseils. D'ailleurs on l'en tirera, mordi! Les +pierres ne sont pas dures pour tout le monde. + +D'Alencon hocha la tete. + +-- Le pis de tout cela, dit-il, mon brave Coconnas, c'est que +depuis cette aventure ton ami a disparu, sans qu'on sache ou il +est passe. + +-- Mordi! s'ecria le Piemontais en palissant de nouveau, fut-il +passe en enfer, je saurai ou il est. + +-- Ecoute, dit d'Alencon qui avait, mais par des motifs bien +differents, aussi bonne envie que Coconnas de savoir ou etait La +Mole, je te donnerai un conseil d'ami. + +-- Donnez, Monseigneur, dit Coconnas, donnez. + +-- Va trouver la reine Marguerite, elle doit savoir ce qu'est +devenu celui que tu pleures. + +-- S'il faut que je l'avoue a Votre Altesse, dit Coconnas, j'y +avais deja pense, mais je n'avais point ose; car, outre que madame +Marguerite m'impose plus que je ne saurais dire, j'avais peur de +la trouver dans les larmes. Mais, puisque Votre Altesse m'assure +que La Mole n'est pas mort et que Sa Majeste doit savoir ou il +est, je vais faire provision de courage et aller la trouver. + +-- Va, mon ami, va, dit le duc Francois. Et quand tu auras des +nouvelles, donne-m'en a moi-meme; car je suis en verite aussi +inquiet que toi. Seulement souviens-toi d'une chose, Coconnas... + +-- Laquelle? + +-- Ne dis pas que tu viens de ma part, car en commettant cette +imprudence tu pourrais bien ne rien apprendre. + +-- Monseigneur, dit Coconnas, du moment ou Votre Altesse me +recommande le secret sur ce point, je serai muet comme une tanche +ou comme la reine mere. + +"Bon prince, excellent prince, prince magnanime", murmura Coconnas +en se rendant chez la reine de Navarre. + +Marguerite attendait Coconnas, car le bruit de son desespoir etait +arrive jusqu'a elle, et en apprenant par quels exploits ce +desespoir s'etait signale, elle avait presque pardonne a Coconnas +la facon quelque peu brutale dont il traitait son amie madame la +duchesse de Nevers, a laquelle le Piemontais ne s'etait point +adresse a cause d'une grosse brouille existant deja depuis deux ou +trois jours entre eux. Il fut donc introduit chez la reine +aussitot qu'annonce. + +Coconnas entra, sans pouvoir surmonter ce certain embarras dont il +avait parle a d'Alencon qu'il eprouvait toujours en face de la +reine, et qui lui etait bien plus inspire par la superiorite de +l'esprit que par celle du rang; mais Marguerite l'accueillit avec +un sourire qui le rassura tout d'abord. + +-- Eh! madame, dit-il, rendez-moi mon ami, je vous en supplie, ou +dites-moi tout au moins ce qu'il est devenu; car sans lui je ne +puis pas vivre. Supposez Euryale sans Nisus, Damon sans Pythias, +ou Oreste sans Pylade, et ayez pitie de mon infortune en faveur +d'un des heros que je viens de vous citer, et dont le coeur, je +vous le jure, ne l'emportait pas en tendresse sur le mien. + +Marguerite sourit, et apres avoir fait promettre le secret a +Coconnas, elle lui raconta la fuite par la fenetre. Quant au lieu +de son sejour, si instantes que fussent les prieres du Piemontais, +elle garda sur ce point le plus profond silence. Cela ne +satisfaisait qu'a demi Coconnas; aussi se laissa-t-il aller a des +apercus diplomatiques de la plus haute sphere. Il en resulta que +Marguerite vit clairement que le duc d'Alencon etait de moitie +dans le desir qu'avait son gentilhomme de connaitre ce qu'etait +devenu La Mole. + +-- Eh bien, dit la reine, si vous voulez absolument savoir quelque +chose de positif sur le compte de votre ami, demandez au roi Henri +de Navarre, c'est le seul qui ait le droit de parler; quant a moi, +tout ce que je puis vous dire, c'est que celui que vous cherchez +est vivant: croyez-en ma parole. + +-- J'en crois une chose plus certaine encore, madame, repondit +Coconnas, ce sont vos beaux yeux qui n'ont point pleure. + +Puis, croyant qu'il n'y avait rien a ajouter a une phrase qui +avait le double avantage de rendre sa pensee et d'exprimer la +haute opinion qu'il avait du merite de La Mole, Coconnas se retira +en ruminant un raccommodement avec madame de Nevers, non pas pour +elle personnellement, mais pour savoir d'elle ce qu'il n'avait pu +savoir de Marguerite. + +Les grandes douleurs sont des situations anormales dont l'esprit +secoue le joug aussi vite qu'il lui est possible. L'idee de +quitter Marguerite avait d'abord brise le coeur de La Mole; et +c'etait bien plutot pour sauver la reputation de la reine que pour +preserver sa propre vie qu'il avait consenti a fuir. + +Aussi des le lendemain au soir etait-il revenu a Paris pour revoir +Marguerite a son balcon. Marguerite, de son cote, comme si une +voix secrete lui eut appris le retour du jeune homme, avait passe +toute la soiree a sa fenetre; il en resulta que tous deux +s'etaient revus avec ce bonheur indicible qui accompagne les +jouissances defendues. Il y a meme plus: l'esprit melancolique et +romanesque de La Mole trouvait un certain charme a ce contretemps. +Cependant, comme l'amant veritablement epris n'est heureux qu'un +moment, celui pendant lequel il voit ou possede, et souffre +pendant tout le temps de l'absence, La Mole, ardent de revoir +Marguerite, s'occupa d'organiser au plus vite, l'evenement qui +devait la lui rendre, c'est-a-dire la fuite du roi de Navarre. + +Quant a Marguerite, elle se laissait, de son cote, aller au +bonheur d'etre aimee avec un devouement si pur. Souvent elle s'en +voulait de ce qu'elle regardait comme une faiblesse; elle, cet +esprit viril, meprisant les pauvretes de l'amour vulgaire, +insensible aux minuties qui en font pour les ames tendres le plus +doux, le plus delicat, le plus desirable de tous les bonheurs, +elle trouvait sa journee sinon heureusement remplie, du moins +heureusement terminee, quand vers neuf heures, paraissant a son +balcon vetue d'un peignoir blanc, elle apercevait sur le quai, +dans l'ombre, un cavalier dont la main se posait sur ses levres, +sur son coeur; c'etait alors une toux significative, qui rendait a +l'amant le souvenir de la voix aimee. C'etait quelquefois aussi un +billet vigoureusement lance par une petite main et qui enveloppait +quelque bijou precieux, mais bien plus precieux encore pour avoir +appartenu a celle qui l'envoyait que pour la matiere qui lui +donnait sa valeur, et qui allait resonner sur le pave a quelques +pas du jeune homme. Alors La Mole, pareil a un milan, fondait sur +cette proie, la serrait dans son sein, repondait par la meme voie, +et Marguerite ne quittait son balcon qu'apres avoir entendu se +perdre dans la nuit les pas du cheval pousse a toute bride pour +venir, et qui, pour s'eloigner, semblait d'une matiere aussi +inerte que le fameux colosse qui perdit Troie. + +Voila pourquoi la reine n'etait pas inquiete du sort de La Mole, +auquel, du reste, de peur que ses pas ne fussent epies, elle +refusait opiniatrement tout autre rendez-vous que ces entrevues a +l'espagnole, qui duraient depuis sa fuite et se renouvelaient dans +la soiree de chacun des jours qui s'ecoulaient dans l'attente de +la reception des ambassadeurs, reception remise a quelques jours, +comme on l'a vu, par les ordres expres d'Ambroise Pare. + +La veille de cette reception, vers neuf heures du soir, comme tout +le monde au Louvre etait preoccupe des preparatifs du lendemain, +Marguerite ouvrit sa fenetre et s'avanca sur le balcon; mais a +peine y fut-elle que, sans attendre la lettre de Marguerite, La +Mole, plus presse que de coutume, envoya la sienne, qui vint, avec +son adresse accoutumee, tomber aux pieds de sa royale maitresse. +Marguerite comprit que la missive devait renfermer quelque chose +de particulier, elle rentra pour la lire. + +Le billet, sur le recto de la premiere page, renfermait ces mots: + +"Madame, il faut que je parle au roi de Navarre. L'affaire est +urgente. J'attends." + +Et sur le second recto ces mots, que l'on pouvait isoler des +premiers en separant les deux feuilles: + +"Madame et ma reine, faites que je puisse vous donner un de ces +baisers que je vous envoie. J'attends." + +Marguerite achevait a peine cette seconde partie de la lettre, +qu'elle entendit la voix de Henri de Navarre qui, avec sa reserve +habituelle, frappait a la porte commune, et demandait a Gillonne +s'il pouvait entrer. + +La reine divisa aussitot la lettre, mit une des pages dans son +corset, l'autre dans sa poche, courut a la fenetre qu'elle ferma, +et s'elancant vers la porte: + +-- Entrez, Sire, dit-elle. + +Si doucement, si promptement, si habilement que Marguerite eut +ferme cette fenetre, la commotion en etait arrivee jusqu'a Henri, +dont les sens toujours tendus avaient, au milieu de cette societe +dont il se defiait si fort, presque acquis l'exquise delicatesse +ou ils sont portes chez l'homme vivant dans l'etat sauvage. Mais +le roi de Navarre n'etait pas un de ces tyrans qui veulent +empecher leurs femmes de prendre l'air et de contempler les +etoiles. + +Henri etait souriant et gracieux comme d'habitude. + +-- Madame, dit-il, tandis que nos gens de cour essaient leurs +habits de ceremonie, je pense a venir echanger avec vous quelques +mots de mes affaires, que vous continuez de regarder comme les +votres, n'est-ce pas? + +-- Certainement, monsieur, repondit Marguerite, nos interets ne +sont-ils pas toujours les memes? + +-- Oui, madame, et c'est pour cela que je voulais vous demander ce +que vous pensez de l'affectation que M. le duc d'Alencon met +depuis quelques jours a me fuir, a ce point que depuis avant-hier +il s'est retire a Saint-Germain. Ne serait-ce pas pour lui soit un +moyen de partir seul, car il est peu surveille, soit un moyen de +ne point partir du tout? Votre avis, s'il vous plait, madame? il +sera, je vous l'avoue, d'un grand poids pour affermir le mien. + +-- Votre Majeste a raison de s'inquieter du silence de mon frere. +J'y ai songe aujourd'hui toute la journee, et mon avis est que, +les circonstances ayant change, il a change avec elles. + +-- C'est-a-dire, n'est-ce pas, que, voyant le roi Charles malade, +le duc d'Anjou roi de Pologne, il ne serait pas fache de demeurer +a Paris pour garder a vue la couronne de France? + +-- Justement. + +-- Soit. Je ne demande pas mieux, dit Henri, qu'il reste; +seulement cela change tout notre plan; car il me faut, pour partir +seul, trois fois les garanties que j'aurais demandees pour partir +avec votre frere, dont le nom et la presence dans l'entreprise me +sauvegardaient. Ce qui m'etonne seulement, c'est de ne pas +entendre parler de M. de Mouy. Ce n'est point son habitude de +demeurer ainsi sans bouger. N'en auriez-vous point eu des +nouvelles, madame? + +-- Moi, Sire! dit Marguerite etonnee; et comment voulez-vous?... + +-- Eh! pardieu, ma mie, rien ne serait plus naturel; vous avez +bien voulu, pour me faire plaisir, sauver la vie au petit La +Mole... Ce garcon a du aller a Mantes... et quand on y va, on en +peut bien revenir... + +-- Ah! voila qui me donne la clef d'une enigme dont je cherchais +vainement le mot, repondit Marguerite. J'avais laisse la fenetre +ouverte, et j'ai trouve, en rentrant, sur mon tapis, une espece de +billet. + +-- Voyez-vous cela! dit Henri. + +-- Un billet auquel d'abord je n'ai rien compris, et auquel je +n'ai attache aucune importance, continua Marguerite; peut-etre +avais-je tort et vient-il de ce cote-la. + +-- C'est possible, dit Henri; j'oserais meme dire que c'est +probable. Peut-on voir ce billet? + +-- Certainement, Sire, repondit Marguerite en remettant au roi +celle des deux feuilles de papier qu'elle avait introduite dans sa +poche. + +Le roi jeta les yeux dessus. + +-- N'est-ce point l'ecriture de M. de La Mole? dit-il. + +-- Je ne sais, repondit Marguerite; le caractere m'en a paru +contrefait. + +-- N'importe, lisons, dit Henri. Et il lut: "Madame, il faut que +je parle au roi de Navarre. L'affaire est urgente. J'attends." + +-- Ah! oui-da! ... continua Henri. Voyez-vous, il dit qu'il +attend! + +-- Certainement je le vois..., dit Marguerite. Mais que voulez- +vous? + +-- Eh! ventre-saint-gris, je veux qu'il vienne. + +-- Qu'il vienne! s'ecria Marguerite en fixant sur son mari ses +beaux yeux etonnes; comment pouvez-vous dire une chose pareille, +Sire? Un homme que le roi a voulu tuer... qui est signale, +menace... qu'il vienne! dites-vous; est-ce que c'est possible?... +Les portes sont-elles bien faites pour ceux qui ont ete... + +-- Obliges de fuir par la fenetre... vous voulez dire? + +-- Justement, et vous achevez ma pensee. + +-- Eh bien! mais, s'ils connaissent le chemin de la fenetre, +qu'ils reprennent ce chemin, puisqu'ils ne peuvent absolument pas +entrer par la porte. C'est tout simple, cela. + +-- Vous croyez? dit Marguerite rougissant de plaisir a l'idee de +se rapprocher de La Mole. + +-- J'en suis sur. + +-- Mais comment monter? demanda la reine. + +-- N'avez-vous donc pas conserve l'echelle de corde que je vous +avais envoyee? Ah! je ne reconnaitrais point la votre prevoyance +habituelle. + +-- Si fait, Sire, dit Marguerite. + +-- Alors, c'est parfait, dit Henri. + +-- Qu'ordonne donc Votre Majeste? + +-- Mais c'est tout simple, dit Henri, attachez-la a votre balcon +et la laissez pendre. Si c'est de Mouy qui attend... et je serais +tente de le croire... si c'est de Mouy qui attend et qu'il veuille +monter, il montera, ce digne ami. + +Et sans perdre de son flegme, Henri prit la bougie pour eclairer +Marguerite dans la recherche qu'elle s'appretait a faire de +l'echelle; la recherche ne fut pas longue, elle etait enfermee +dans une armoire du fameux cabinet. + +-- La, c'est cela, dit Henri; maintenant, madame, si ce n'est pas +trop exiger de votre complaisance, attachez, je vous prie, cette +echelle au balcon. + +-- Pourquoi moi et non pas vous, Sire? dit Marguerite. + +-- Parce que les meilleurs conspirateurs sont les plus prudents. +La vue d'un homme effaroucherait peut-etre notre ami, vous +comprenez. + +Marguerite sourit et attacha l'echelle. + +-- La, dit Henri en restant cache dans l'angle de l'appartement, +montrez-vous bien; maintenant faites voir l'echelle. A merveille; +je suis sur que de Mouy va monter. + +En effet, dix minutes apres, un homme ivre de joie enjamba le +balcon, et, voyant que la reine ne venait pas au-devant de lui, +demeura quelques secondes hesitant. Mais, a defaut de Marguerite, +Henri s'avanca: + +-- Tiens, dit-il gracieusement, ce n'est point de Mouy, c'est +M. de La Mole. Bonsoir, monsieur de la Mole; entrez donc, je vous +prie. + +La Mole demeura un instant stupefait. + +Peut-etre, s'il eut ete encore suspendu a son echelle au lieu +d'etre pose le pied ferme sur le balcon, fut-il tombe en arriere. + +-- Vous avez desire parler au roi de Navarre pour affaires +urgentes, dit Marguerite; je l'ai fait prevenir, et le voila. +Henri alla fermer la fenetre. + +-- Je t'aime, dit Marguerite en serrant vivement la main du jeune +homme. + +-- Eh bien, monsieur, fit Henri en presentant une chaise a La +Mole, que disons-nous? + +-- Nous disons, Sire, repondit celui-ci, que j'ai quitte +M. de Mouy a la barriere. Il desire savoir si Maurevel a parle et +si sa presence dans la chambre de Votre Majeste est connue. + +-- Pas encore, mais cela ne peut tarder; il faut donc nous hater. + +-- Votre opinion est la sienne, Sire, et si demain, pendant la +soiree, M. d'Alencon est pret a partir, il se trouvera a la porte +Saint-Marcel avec cent cinquante hommes; cinq cents vous +attendront a Fontainebleau: alors vous gagnerez Blois, Angouleme +et Bordeaux. + +-- Madame, dit Henri en se tournant vers sa femme, demain, pour +mon compte, je serai pret, le serez-vous? + +Les yeux de La Mole se fixerent sur ceux de Marguerite avec une +profonde anxiete. + +-- Vous avez ma parole, dit la reine, partout ou vous irez, je +vous suis; mais vous le savez, il faut que M. d'Alencon parte en +meme temps que nous. Pas de milieu avec lui, il nous sert ou il +nous trahit; s'il hesite, ne bougeons pas. + +-- Sait-il quelque chose de ce projet, monsieur de la Mole? +demanda Henri. + +-- Il a du, il y a quelques jours, recevoir une lettre de +M. de Mouy. + +-- Ah! ah! dit Henri, et il ne m'a parle de rien! + +-- Defiez-vous, monsieur, dit Marguerite, defiez-vous. + +-- Soyez tranquille, je suis sur mes gardes. Comment faire tenir +une reponse a M. de Mouy? + +-- Ne vous inquietez de rien, Sire. A droite ou a gauche de Votre +Majeste, visible ou invisible, demain, pendant la reception des +ambassadeurs, il sera la: un mot dans le discours de la reine qui +lui fasse comprendre si vous consentez ou non, s'il doit fuir ou +vous attendre. Si le duc d'Alencon refuse, il ne demande que +quinze jours pour tout reorganiser en votre nom. + +-- En verite, dit Henri, de Mouy est un homme precieux. Pouvez- +vous intercaler dans votre discours la phrase attendue, madame? + +-- Rien de plus facile, repondit Marguerite. + +-- Alors, dit Henri, je verrai demain M. d'Alencon; que de Mouy +soit a son poste et comprenne a demi-mot. + +-- Il y sera, Sire. + +-- Eh bien, monsieur de la Mole, dit Henri, allez lui porter ma +reponse. Vous avez sans doute dans les environs un cheval, un +serviteur? + +-- Orthon est la qui m'attend sur le quai. + +-- Allez le rejoindre, monsieur le comte. Oh! non point par la +fenetre; c'est bon dans les occasions extremes. Vous pourriez etre +vu, et comme on ne saurait pas que c'est pour moi que vous vous +exposez ainsi, vous compromettriez la reine. + +-- Mais par ou, Sire? + +-- Si vous ne pouvez pas entrer seul au Louvre, vous en pouvez +sortir avec moi, qui ai le mot d'ordre. Vous avez votre manteau, +j'ai le mien; nous nous envelopperons tous deux, et nous +traverserons le guichet sans difficulte. D'ailleurs, je serai aise +de donner quelques ordres particuliers a Orthon. Attendez ici, je +vais voir s'il n'y a personne dans les corridors. + +Henri, de l'air du monde le plus naturel, sortit pour aller +explorer le chemin. La Mole resta seul avec la reine. + +-- Oh! quand vous reverrai-je? dit La Mole. + +-- Demain soir si nous fuyons: un de ces soirs, dans la maison de +la rue Cloche-Percee, si nous ne fuyons pas. + +-- Monsieur de la Mole, dit Henri en rentrant, vous pouvez venir, +il n'y a personne. La Mole s'inclina respectueusement devant la +reine. + +-- Donnez-lui votre main a baiser, madame, dit Henri; monsieur de +La Mole n'est pas un serviteur ordinaire. Marguerite obeit. + +-- A propos, dit Henri, serrez l'echelle de corde avec soin; c'est +un meuble precieux pour des conspirateurs; et, au moment ou l'on +s'y attend le moins, on peut avoir besoin de s'en servir. Venez, +monsieur de la Mole, venez. + + + +XII +Les ambassadeurs + + +Le lendemain toute la population de Paris s'etait portee vers le +faubourg Saint-Antoine, par lequel il avait ete decide que les +ambassadeurs polonais feraient leur entree. Une haie de Suisses +contenait la foule, et des detachements de cavaliers protegeaient +la circulation des seigneurs et des dames de la cour qui se +portaient au-devant du cortege. + +Bientot parut, a la hauteur de l'abbaye Saint-Antoine, une troupe +de cavaliers vetus de rouge et de jaune, avec des bonnets et des +manteaux fourres, et tenant a la main des sabres larges et +recourbes comme les cimeterres des Turcs. + +Les officiers marchaient sur le flanc des lignes. + +Derriere cette premiere troupe en venait une seconde equipee avec +un luxe tout a fait oriental. Elle precedait les ambassadeurs, +qui, au nombre de quatre, representaient magnifiquement le plus +mythologique des royaumes chevaleresques du XVIe siecle. + +L'un de ces ambassadeurs etait l'eveque de Cracovie. Il portait un +costume demi-pontifical, demi-guerrier, mais eblouissant d'or et +de pierreries. Son cheval blanc a longs crins flottants et au pas +releve semblait souffler le feu par ses naseaux; personne n'aurait +pense que depuis un mois le noble animal faisait quinze lieues +chaque jour par des chemins que le mauvais temps avait rendus +presque impraticables. + +Pres de l'eveque marchait le palatin Lasco, puissant seigneur si +rapproche de la couronne qu'il avait la richesse d'un roi comme il +en avait l'orgueil. + +Apres les deux ambassadeurs principaux, qu'accompagnaient deux +autres palatins de haute naissance, venait une quantite de +seigneurs polonais dont les chevaux, harnaches de soie, d'or et de +pierreries, exciterent la bruyante approbation du peuple. En +effet, les cavaliers francais, malgre la richesse de leurs +equipages, etaient completement eclipses par ces nouveaux venus, +qu'ils appelaient dedaigneusement des barbares. + +Jusqu'au dernier moment, Catherine avait espere que la reception +serait remise encore et que la decision du roi cederait a sa +faiblesse, qui continuait. Mais lorsque le jour fut venu, +lorsqu'elle vit Charles, pale comme un spectre, revetir le +splendide manteau royal, elle comprit qu'il fallait plier en +apparence sous cette volonte de fer, et elle commenca de croire +que le plus sur parti pour Henri d'Anjou etait l'exil magnifique +auquel il etait condamne. + +Charles, a part les quelques mots qu'il avait prononces lorsqu'il +avait rouvert les yeux, au moment ou sa mere sortait du cabinet, +n'avait point parle a Catherine depuis la scene qui avait amene la +crise a laquelle il avait failli succomber. Chacun, dans le +Louvre, savait qu'il y avait eu une altercation terrible entre eux +sans connaitre la cause de cette altercation, et les plus hardis +tremblaient devant cette froideur et ce silence, comme tremblent +les oiseaux devant le calme menacant qui precede l'orage. + +Cependant tout s'etait prepare au Louvre, non pas comme pour une +fete, il est vrai, mais comme pour quelque lugubre ceremonie. +L'obeissance de chacun avait ete morne ou passive. On savait que +Catherine avait presque tremble, et tout le monde tremblait. + +La grande salle de reception du palais avait ete preparee, et +comme ces sortes de seances etaient ordinairement publiques, les +gardes et les sentinelles avaient recu l'ordre de laisser entrer, +avec les ambassadeurs, tout ce que les appartements et les cours +pourraient contenir de populaire. + +Quant a Paris, son aspect etait toujours celui que presente la +grande ville en pareille circonstance: c'est-a-dire empressement +et curiosite. Seulement quiconque eut bien considere ce jour-la la +population de la capitale, eut reconnu parmi les groupes composes +de ces honnetes figures de bourgeois naivement beantes, bon nombre +d'hommes enveloppes dans de grands manteaux, se repondant les uns +aux autres par des coups d'oeil, des signes de la main quand ils +etaient a distance, et echangeant a voix basse quelques mots +rapides et significatifs toutes les fois qu'ils se rapprochaient. +Ces hommes, au reste, paraissaient fort preoccupes du cortege, le +suivaient des premiers, et paraissaient recevoir leurs ordres d'un +venerable vieillard dont les yeux noirs et vifs faisaient, malgre +sa barbe blanche et ses sourcils grisonnants, ressortir la verte +activite. En effet, ce vieillard, soit par ses propres moyens, +soit qu'il fut aide par les efforts de ses compagnons, parvint a +se glisser des premiers dans le Louvre, et, grace a la +complaisance du chef des Suisses, digne huguenot fort peu +catholique malgre sa conversion, trouva moyen de se placer +derriere les ambassadeurs, juste en face de Marguerite et de Henri +de Navarre. + +Henri prevenu par La Mole que de Mouy devait, sous un deguisement +quelconque, assister a la seance, jetait les yeux de tous cotes. +Enfin ses regards rencontrerent ceux du vieillard et ne le +quitterent plus: un signe de De Mouy avait fixe tous les doutes du +roi de Navarre. Car de Mouy etait si bien deguise que Henri lui- +meme avait doute que ce vieillard a barbe blanche put etre le meme +que cet intrepide chef des huguenots qui avait fait, cinq ou six +jours auparavant, une si rude defense. + +Un mot de Henri, prononce a l'oreille de Marguerite, fixa les +regards de la reine sur de Mouy. Puis alors ses beaux yeux +s'egarerent dans les profondeurs de la salle: elle cherchait La +Mole, mais inutilement. + +La Mole n'y etait pas. + +Les discours commencerent. Le premier fut au roi. Lasco lui +demandait, au nom de la diete, son assentiment a ce que la +couronne de Pologne fut offerte a un prince de la maison de +France. + +Charles repondit par une adhesion courte et precise, presentant le +duc d'Anjou, son frere, du courage duquel il fit un grand eloge +aux envoyes polonais. Il parlait en francais; un interprete +traduisait sa reponse apres chaque periode. Et pendant que +l'interprete parlait a son tour, on pouvait voir le roi approcher +de sa bouche un mouchoir qui, a chaque fois, s'en eloignait teint +de sang. + +Quand la reponse de Charles fut terminee, Lasco se tourna vers le +duc d'Anjou, s'inclina et commenca un discours latin dans lequel +il lui offrait le trone au nom de la nation polonaise. + +Le duc repondit dans la meme langue, et d'une voix dont il +cherchait en vain a contenir l'emotion, qu'il acceptait avec +reconnaissance l'honneur qui lui etait decerne. Pendant tout le +temps qu'il parla, Charles resta debout, les levres serrees, +l'oeil fixe sur lui, immobile et menacant comme l'oeil d'un aigle. + +Quand le duc d'Anjou eut fini, Lasco prit la couronne des +Jagellons posee sur un coussin de velours rouge, et tandis que +deux seigneurs polonais revetaient le duc d'Anjou du manteau +royal, il deposa la couronne entre les mains de Charles. + +Charles fit un signe a son frere. Le duc d'Anjou vint +s'agenouiller devant lui, et de ses propres mains, Charles lui +posa la couronne sur la tete: alors les deux rois echangerent un +des plus haineux baisers que se soient jamais donnes deux freres. + +Aussitot un heraut cria: + +"Alexandre-Edouard-Henri de France, duc d'Anjou, vient d'etre +couronne roi de Pologne. Vive le roi de Pologne!" + +Toute l'assemblee repeta d'un seul cri: + +-- Vive le roi de Pologne! Alors Lasco se tourna vers Marguerite. +Le discours de la belle reine avait ete garde pour le dernier. Or, +comme c'etait une galanterie qui lui avait ete accordee pour faire +briller son beau genie, comme on disait alors, chacun porta une +grande attention a la reponse, qui devait etre en latin. Nous +avons vu que Marguerite l'avait composee elle-meme. + +Le discours de Lasco fut plutot un eloge qu'un discours. Il avait +cede, tout Sarmate qu'il etait, a l'admiration qu'inspirait a tous +la belle reine de Navarre; et empruntant la langue a Ovide, mais +le style a Ronsard, il dit que, partis de Varsovie au milieu de la +plus profonde nuit, ils n'auraient su, lui et ses compagnons, +comment retrouver leur chemin, si, comme les rois mages, ils +n'avaient eu deux etoiles pour les guider; etoiles qui devenaient +de plus en plus brillantes a mesure qu'ils approchaient de la +France, et qu'ils reconnaissaient maintenant n'etre autre chose +que les deux beaux yeux de la reine de Navarre. Enfin, passant de +l'Evangile au Coran, de la Syrie a l'Arabie Petree, de Nazareth a +La Mecque, il termina en disant qu'il etait tout pret a faire ce +que faisaient les sectateurs ardents du Prophete, qui, une fois +qu'ils avaient eu le bonheur de contempler son tombeau, se +crevaient les yeux, jugeant qu'apres avoir joui d'une si belle vue +rien dans ce monde ne valait plus la peine d'etre admire. + +Ce discours fut couvert d'applaudissements de la part de ceux qui +parlaient latin, parce qu'ils partageaient l'opinion de l'orateur; +de la part de ceux qui ne l'entendaient point, parce qu'ils +voulaient avoir l'air de l'entendre. + +Marguerite fit d'abord une gracieuse reverence au galant Sarmate; +puis, tout en repondant a l'ambassadeur, fixant les yeux sur de +Mouy, elle commenca en ces termes: + +"_Quod nunc hac in aula insperati adestis exultaremus ego et +conjux, nisi ideo immineret calimitas, scilicet non solum fratris +sed etiam amici orbitas.__[4]_" + +Ces paroles avaient deux sens, et, tout en s'adressant a de Mouy, +pouvaient s'adresser a Henri d'Anjou. Aussi ce dernier salua-t-il +en signe de reconnaissance. + +Charles ne se rappela point avoir lu cette phrase dans le discours +qui lui avait ete communique quelques jours auparavant; mais il +n'attachait point grande importance aux paroles de Marguerite, +qu'il savait etre un discours de simple courtoisie. D'ailleurs, il +comprenait fort mal le latin. + +Marguerite continua: + +"_Adeo dolemur a te dividi ut tecum proficisci maluissemus. __Sed +idem fatum que nunc sine ulla mora Lutetia cedere juberis, hac in +urbe detinet. Proficiscere ergo, frater; proficiscere, amice; +proficiscere sine nobis; proficiscentem sequentur spes et +desideria nostra_.[5]" + +On devine aisement que de Mouy ecoutait avec une attention +profonde ces paroles, qui, adressees aux ambassadeurs, etaient +prononcees pour lui seul. Henri avait bien deja deux ou trois fois +tourne la tete negativement sur les epaules, pour faire comprendre +au jeune huguenot que d'Alencon avait refuse; mais ce geste, qui +pouvait etre un effet du hasard, eut paru insuffisant a de Mouy, +si les paroles de Marguerite ne fussent venues le confirmer. Or, +tandis qu'il regardait Marguerite et l'ecoutait de toute son ame, +ses deux yeux noirs, si brillants sous leurs sourcils gris, +frapperent Catherine, qui tressaillit comme a une commotion +electrique, et qui ne detourna plus son regard de ce cote de la +salle. + +-- Voila une figure etrange, murmura-t-elle tout en continuant de +composer son visage selon les lois du ceremonial. Qui donc est cet +homme qui regarde si attentivement Marguerite, et que, de leur +cote Marguerite et Henri regardent si attentivement? + +Cependant la reine de Navarre continuait son discours, qui, a +partir de ce moment, repondait aux politesses de l'envoye +polonais, tandis que Catherine se creusait la tete, cherchant quel +pouvait etre le nom de ce beau vieillard, lorsque le maitre des +ceremonies, s'approchant d'elle par derriere, lui remit un sachet +de satin parfume contenant un papier plie en quatre. Elle ouvrit +le sachet, tira le papier, et lut ces mots: + +"Maurevel, a l'aide d'un cordial que je viens de lui donner, a +enfin repris quelque force, et est parvenu a ecrire le nom de +l'homme qui se trouvait dans la chambre du roi de Navarre. Cet +homme, c'est M. de Mouy." + +-- De Mouy! pensa la reine; eh bien, j'en avais le pressentiment. +Mais ce vieillard... Eh! _cospetto! ..._ ce vieillard, c'est... + +Catherine demeura l'oeil fixe, la bouche beante. Puis, se penchant +a l'oreille du capitaine des gardes qui se tenait a son cote: + +-- Regardez, monsieur de Nancey, lui dit-elle, mais sans +affectation; regardez le seigneur Lasco, celui qui parle en ce +moment. Derriere lui... c'est cela... voyez-vous un vieillard a +barbe blanche, en habit de velours noir? + +-- Oui, madame, repondit le capitaine. + +-- Bon, ne le perdez pas de vue. + +-- Celui auquel le roi de Navarre fait un signe? + +-- Justement. Placez-vous a la porte du Louvre avec dix hommes, +et, quand il sortira, invitez-le de la part du roi a diner. S'il +vous suit, conduisez-le dans une chambre ou vous le retiendrez +prisonnier. S'il vous resiste, emparez vous-en mort ou vif. Allez! +allez! + +Heureusement Henri, fort peu occupe du discours de Marguerite, +avait l'oeil arrete sur Catherine, et n'avait point perdu une +seule expression de son visage. En voyant les yeux de la reine +mere fixes avec un si grand acharnement sur de Mouy, il +s'inquieta; en lui voyant donner un ordre au capitaine des gardes, +il comprit tout. + +Ce fut en ce moment qu'il fit le geste qu'avait surpris +M. de Nancey, et qui, dans la langue des signes, voulait dire: +Vous etes decouvert, sauvez-vous a l'instant meme. + +De Mouy comprit ce geste, qui couronnait si bien la portion du +discours de Marguerite qui lui etait adresse. Il ne se le fit pas +dire deux fois, il se perdit dans la foule, et disparut. + +Mais Henri ne fut tranquille que lorsqu'il eut vu M. de Nancey +revenir a Catherine, et qu'il eut compris a la contraction du +visage de la reine mere que celui-ci lui annoncait qu'il etait +arrive trop tard. L'audience etait finie. Marguerite echangeait +encore quelques paroles non officielles avec Lasco. + +Le roi se leva chancelant, salua et sortit appuye sur l'epaule +d'Ambroise Pare, qui ne le quittait pas depuis l'accident qui lui +etait arrive. + +Catherine, pale de colere, et Henri, muet de douleur, le +suivirent. + +Quant au duc d'Alencon, il s'etait completement efface pendant la +ceremonie; et pas une fois le regard de Charles qui ne s'etait pas +ecarte un instant du duc d'Anjou, ne s'etait fixe sur lui. + +Le nouveau roi de Pologne se sentait perdu. Loin de sa mere, +enleve par ces barbares du Nord, il etait semblable a Antee, ce +fils de la Terre, qui perdait ses forces, souleve dans les bras +d'Hercule. Une fois hors de la frontiere, le duc d'Anjou se +regardait comme a tout jamais exclu du trone de France. + +Aussi, au lieu de suivre le roi, ce fut chez sa mere qu'il se +retira. + +Il la trouva non moins sombre et non moins preoccupee que lui- +meme, car elle songeait a cette tete fine et moqueuse qu'elle +n'avait point perdue de vue pendant la ceremonie, a ce Bearnais +auquel la destinee semblait faire place en balayant autour de lui +les rois, princes assassins, ses ennemis et ses obstacles. + +En voyant son fils bien-aime pale sous sa couronne, brise sous son +manteau royal, joignant sans rien dire, en signe de supplication, +ses belles mains, qu'il tenait d'elle, Catherine se leva et alla a +lui. + +-- Oh! ma mere, s'ecria le roi de Pologne, me voila condamne a +mourir dans l'exil! + +-- Mon fils, lui dit Catherine, oubliez-vous si vite la prediction +de Rene? Soyez tranquille, vous n'y demeurerez pas longtemps. + +-- Ma mere, je vous en conjure, dit le duc d'Anjou, au premier +bruit, au premier soupcon que la couronne de France peut etre +vacante, prevenez-moi... + +-- Soyez tranquille, mon fils, dit Catherine; jusqu'au jour que +nous attendons tous deux il y aura incessamment dans mon ecurie un +cheval selle, et dans mon antichambre un courrier pret a partir +pour la Pologne. + + + +XIII +Oreste et Pylade + + +Henri d'Anjou parti, on eut dit que la paix et le bonheur etaient +revenus s'asseoir dans le Louvre au foyer de cette famille +d'Atrides. + +Charles, oubliant sa melancolie, reprenait sa vigoureuse sante, +chassant avec Henri et parlant de chasse avec lui les jours ou il +ne pouvait chasser; ne lui reprochant qu'une chose, son apathie +pour la chasse au vol, et disant qu'il serait un prince parfait +s'il savait dresser les faucons, les gerfauts et les tiercelets +comme il savait dresser braques et courants. + +Catherine etait redevenue bonne mere: douce a Charles et a +d'Alencon, caressante a Henri et a Marguerite, gracieuse a madame +de Nevers et a madame de Sauve; et, sous pretexte que c'etait en +accomplissant un ordre d'elle qu'il avait ete blesse, elle avait +pousse la bonte d'ame jusqu'a aller voir deux fois Maurevel +convalescent dans sa maison de la rue de la Cerisaie. + +Marguerite continuait ses amours a l'espagnole. + +Tous les soirs elle ouvrait sa fenetre et correspondait avec La +Mole par gestes et par ecrit; et dans chacune de ses lettres le +jeune homme rappelait a sa belle reine qu'elle lui avait promis +quelques instants, en recompense de son exil, rue Cloche-Percee. + +Une seule personne au monde etait seule et depareillee dans le +Louvre redevenu si calme et si paisible. + +Cette personne, c'etait notre ami le comte Annibal de Coconnas. + +Certes, c'etait quelque chose que de savoir La Mole vivant; +c'etait beaucoup que d'etre toujours le prefere de madame de +Nevers, la plus rieuse et la plus fantasque de toutes les femmes. +Mais tout le bonheur de ce tete-a-tete que la belle duchesse lui +accordait, tout le repos d'esprit donne par Marguerite a Coconnas +sur le sort de leur ami commun, ne valaient point aux yeux du +Piemontais une heure passee avec La Mole chez l'ami La Huriere +devant un pot de vin doux, ou bien une de ces courses devergondees +faites dans tous ces endroits de Paris ou un honnete gentilhomme +pouvait attraper des accrocs a sa peau, a sa bourse ou a son +habit. + +Madame de Nevers, il faut l'avouer a la honte de l'humanite, +supportait impatiemment cette rivalite de La Mole. Ce n'est point +qu'elle detestat le Provencal, au contraire: entrainee par cet +instinct irresistible qui porte toute femme a etre coquette malgre +elle avec l'amant d'une autre femme, surtout quand cette femme est +son amie, elle n'avait point epargne a La Mole les eclairs de ses +yeux d'emeraude, et Coconnas eut pu envier les franches poignees +de main et les frais d'amabilite faits par la duchesse en faveur +de son ami pendant ces jours de caprice, ou l'astre du Piemontais +semblait palir dans le ciel de sa belle maitresse; mais Coconnas, +qui eut egorge quinze personnes pour un seul clin d'oeil de sa +dame, etait si peu jaloux de La Mole qu'il lui avait souvent fait +a l'oreille, a la suite de ces inconsequences de la duchesse, +certaines offres qui avaient fait rougir le Provencal. + +Il resulte de cet etat de choses que Henriette, que l'absence de +La Mole privait de tous les avantages que lui procurait la +compagnie de Coconnas, c'est-a-dire de son intarissable gaiete et +de ses insatiables caprices de plaisir, vint un jour trouver +Marguerite pour la supplier de lui rendre ce tiers oblige, sans +lequel l'esprit et le coeur de Coconnas allaient s'evaporant de +jour en jour. + +Marguerite, toujours compatissante et d'ailleurs pressee par les +prieres de La Mole et les desirs de son propre coeur, donna +rendez-vous pour le lendemain a Henriette dans la maison aux deux +portes, afin d'y traiter a fond ces matieres dans une conversation +que personne ne pourrait interrompre. + +Coconnas recut d'assez mauvaise grace le billet de Henriette qui +le convoquait rue Tizon pour neuf heures et demie. Il ne s'en +achemina pas moins vers le lieu du rendez-vous, ou il trouva +Henriette deja courroucee d'etre arrivee la premiere. + +-- Fi! monsieur, dit-elle, que c'est mal appris de faire attendre +ainsi... je ne dirai pas une princesse, mais une femme! + +-- Oh! attendre, dit Coconnas, voila bien un mot a vous, par +exemple! je parie au contraire que nous sommes en avance. + +-- Moi, oui. + +-- Bah! moi aussi; il est tout au plus dix heures, je parie. + +-- Eh bien, mon billet portait neuf heures et demie. + +-- Aussi etais-je parti du Louvre a neuf heures, car je suis de +service pres de M. le duc d'Alencon, soit dit en passant; ce qui +fait que je serai oblige de vous quitter dans une heure. + +-- Ce qui vous enchante? + +-- Non, ma foi! attendu que M. d'Alencon est un maitre fort +maussade et fort quinteux; et, que pour etre querelle, j'aime +mieux l'etre par de jolies levres comme les votres que par une +bouche de travers comme la sienne. + +-- Allons! dit la duchesse, voila qui est un peu mieux +cependant... Vous disiez donc que vous etiez sorti a neuf heures +du Louvre? + +-- Oh! mon Dieu, oui, dans l'intention de venir droit ici, quand, +au coin de la rue de Grenelle, j'apercois un homme qui ressemble a +La Mole. + +-- Bon! encore La Mole. + +-- Toujours, avec ou sans permission. + +-- Brutal! + +-- Bon! dit Coconnas, nous allons recommencer nos galanteries. + +-- Non, mais finissez-en avec vos recits. + +-- Ce n'est pas moi qui demande a les faire, c'est vous qui me +demandez pourquoi je suis en retard. + +-- Sans doute; est-ce a moi d'arriver la premiere? + +-- Eh! vous n'avez personne a chercher, vous. + +-- Vous etes assommant, mon cher; mais continuez. Enfin, au coin +de la rue de Grenelle, vous apercevez un homme qui ressemble a La +Mole... Mais qu'avez-vous donc a votre pourpoint? du sang! + +-- Bon! en voila encore un qui m'aura eclabousse en tombant. + +-- Vous vous etes battu? + +-- Je le crois bien. + +-- Pour votre La Mole? + +-- Pour qui voulez-vous que je me batte? pour une femme? + +-- Merci! + +-- Je le suis donc, cet homme qui avait l'impudence d'emprunter +des airs de mon ami. Je le rejoins a la rue Coquilliere, je le +devance, je le regarde sous le nez a la lueur d'une boutique. Ce +n'etait pas lui. + +-- Bon! c'etait bien fait. + +-- Oui, mais mal lui en a pris. Monsieur, lui ai-je dit, vous etes +un fat de vous permettre de ressembler de loin a mon ami M. de La +Mole, lequel est un cavalier accompli, tandis que de pres on voit +bien que vous n'etes qu'un truand. Sur ce, il a mis l'epee a la +main et moi aussi. A la troisieme passe, voyez le mal appris! il +est tombe en m'eclaboussant. + +-- Et lui avez-vous porte secours, au moins? + +-- J'allais le faire quand est passe un cavalier. Ah! cette fois, +duchesse, je suis sur que c'etait La Mole. Malheureusement le +cheval courait au galop. Je me suis mis a courir apres le cheval, +et les gens qui s'etaient rassembles pour me voir battre, a courir +derriere moi. Or, comme on eut pu me prendre pour un voleur, suivi +que j'etais de toute cette canaille qui hurlait apres mes +chausses, j'ai ete oblige de me retourner pour la mettre en fuite, +ce qui m'a fait perdre un certain temps. Pendant ce temps le +cavalier avait disparu. Je me suis mis a sa poursuite, je me suis +informe, j'ai demande, donne la couleur du cheval; mais, baste! +inutile: personne ne l'avait remarque. Enfin, de guerre lasse, je +suis venu ici. + +-- De guerre lasse! dit la duchesse; comme c'est obligeant! + +-- Ecoutez, chere amie, dit Coconnas en se renversant +nonchalamment dans un fauteuil, vous m'allez encore persecuter a +l'endroit de ce pauvre La Mole; eh bien! vous aurez tort: car +enfin, l'amitie, voyez-vous... Je voudrais avoir son esprit ou sa +science, a ce pauvre ami; je trouverais quelque comparaison qui +vous ferait palper ma pensee... L'amitie, voyez-vous, c'est une +etoile, tandis que l'amour... l'amour... eh bien, je la tiens, la +comparaison... l'amour n'est qu'une bougie. Vous me direz qu'il y +en a de plusieurs especes... + +-- D'amours? + +-- Non! de bougies, et que dans ces especes il y en a de +preferables: la rose, par exemple... va pour la rose... c'est la +meilleure; mais, toute rose qu'elle est, la bougie s'use, tandis +que l'etoile brille toujours. A cela vous me repondrez que quand +la bougie est usee on en met une autre dans le flambeau. + +-- Monsieur de Coconnas, vous etes un fat. + +-- La! + +-- Monsieur de Coconnas, vous etes un impertinent. + +-- La! la! + +-- Monsieur de Coconnas, vous etes un drole. + +-- Madame, je vous previens que vous allez me faire regretter +trois fois plus La Mole. + +-- Vous ne m'aimez plus. + +-- Au contraire, duchesse, vous ne vous y connaissez pas, je vous +idolatre. Mais je puis vous aimer, vous cherir, vous idolatrer, +et, dans mes moments perdus, faire l'eloge de mon ami. + +-- Vous appelez vos moments perdus ceux ou vous etes pres de moi, +alors? + +-- Que voulez-vous! ce pauvre La Mole, il est sans cesse present a +ma pensee. + +-- Vous me le preferez, c'est indigne! Tenez, Annibal! je vous +deteste. Osez etre franc, dites-moi que vous me le preferez. +Annibal, je vous previens que si vous me preferez quelque chose au +monde... + +-- Henriette, la plus belle des duchesses! pour votre +tranquillite, croyez-moi, ne me faites point de questions +indiscretes. Je vous aime plus que toutes les femmes, mais j'aime +La Mole plus que tous les hommes. + +-- Bien repondu, dit soudain une voix etrangere. Et une tapisserie +de damas soulevee devant un grand panneau, qui, en glissant dans +l'epaisseur de la muraille, ouvrait une communication entre les +deux appartements, laissa voir La Mole pris dans le cadre de cette +porte, comme un beau portrait du Titien dans sa bordure doree. + +-- La Mole! cria Coconnas sans faire attention a Marguerite et +sans se donner le temps de la remercier de la surprise qu'elle lui +avait menagee; La Mole, mon ami, mon cher La Mole! + +Et il s'elanca dans les bras de son ami, renversant le fauteuil +sur lequel il etait assis et la table qui se trouvait sur son +chemin. + +La Mole lui rendit avec effusion ses accolades; mais tout en les +lui rendant: + +-- Pardonnez-moi, madame, dit-il en s'adressant a la duchesse de +Nevers, si mon nom prononce entre vous a pu quelquefois troubler +votre charmant menage: certes, ajouta-t-il en jetant un regard +d'indicible tendresse a Marguerite, il n'a pas tenu a moi que je +vous revisse plus tot. + +-- Tu vois, dit a son tour Marguerite, tu vois Henriette, que j'ai +tenu parole: le voici. + +-- Est-ce donc aux seules prieres de madame la duchesse que je +dois ce bonheur? demanda La Mole. + +-- A ses seules prieres, repondit Marguerite. Puis se tournant +vers La Mole: + +-- La Mole, continua-t-elle, je vous permets de ne pas croire un +mot de ce que je dis. + +Pendant ce temps, Coconnas, qui avait dix fois serre son ami +contre son coeur, qui avait tourne vingt fois autour de lui, qui +avait approche un candelabre de son visage pour le regarder tout a +son aise, alla s'agenouiller devant Marguerite et baisa le bas de +sa robe. + +-- Ah! c'est heureux, dit la duchesse de Nevers: vous allez me +trouver supportable a present. + +-- Mordi! s'ecria Coconnas, je vais vous trouver, comme toujours, +adorable; seulement je vous le dirai de meilleur coeur, et puisse- +je avoir la une trentaine de Polonais, de Sarmates et autres +barbares hyperboreens, pour leur faire confesser que vous etes la +reine des belles. + +-- Eh! doucement, doucement, Coconnas, dit La Mole, et madame +Marguerite donc?... + +-- Oh! je ne m'en dedis pas, s'ecria Coconnas avec cet accent +demi-bouffon qui n'appartenait qu'a lui, madame Henriette est la +reine des belles, et madame Marguerite est la belle des reines. + +Mais, quoi qu'il put dire ou faire, le Piemontais, tout entier au +bonheur d'avoir retrouve son cher La Mole, n'avait d'yeux que pour +lui. + +-- Allons, allons, ma belle reine, dit madame de Nevers, venez, et +laissons ces parfaits amis causer une heure ensemble; ils ont +mille choses a se dire qui viendraient se mettre en travers de +notre conversation. C'est dur pour nous, mais c'est le seul remede +qui puisse, je vous en previens, rendre l'entiere sante a +M. Annibal. Faites donc cela pour moi, ma reine! puisque j'ai la +sottise d'aimer cette vilaine tete-la, comme dit son ami La Mole. + +Marguerite glissa quelques mots a l'oreille de La Mole, qui, si +desireux qu'il fut de revoir son ami, aurait bien voulu que la +tendresse de Coconnas fut moins exigeante... Pendant ce temps +Coconnas essayait, a force de protestations, de ramener un franc +sourire et une douce parole sur les levres de Henriette, resultat +auquel il arriva facilement. + +Alors les deux femmes passerent dans la chambre a cote, ou les +attendait le souper. + +Les deux amis demeurerent seuls. + +Les premiers details, on le comprend bien, que demanda Coconnas a +son ami, furent ceux de la fatale soiree qui avait failli lui +couter la vie. A mesure que La Mole avancait dans sa narration, le +Piemontais, qui sur ce point cependant, on le sait, n'etait pas +facile a emouvoir, frissonnait de tous ses membres. + +-- Et pourquoi, lui demanda-t-il, au lieu de courir les champs +comme tu l'as fait, et de me donner les inquietudes que tu m'as +donnees, ne t'es-tu point refugie pres de notre maitre? Le duc, +qui t'avait defendu, t'aurait cache. J'eusse vecu pres de toi, et +ma tristesse, quoique feinte, n'en eut pas moins abuse les niais +de la cour. + +-- Notre maitre! dit La Mole a voix basse, le duc d'Alencon? + +-- Oui. D'apres ce qu'il m'a dit, j'ai du croire que c'est a lui +que tu dois la vie. + +-- Je dois la vie au roi de Navarre, repondit La Mole. + +-- Oh! oh! fit Coconnas, en es-tu sur? + +-- A n'en point douter. + +-- Ah! le bon, l'excellent roi! Mais le duc d'Alencon, que +faisait-il, lui, dans tout cela? + +-- Il tenait la corde pour m'etrangler. + +-- Mordi! s'ecria Coconnas, es-tu sur de ce que tu dis, La Mole? +Comment! ce prince pale, ce roquet, ce piteux, etrangler mon ami! +Ah! mordi! des demain je veux lui dire ce que je pense de cette +action. + +-- Es-tu fou? + +-- C'est vrai, il recommencerait... Mais qu'importe? cela ne se +passera point ainsi. + +-- Allons, allons, Coconnas, calme-toi, et tache de ne pas oublier +que onze heures et demie viennent de sonner et que tu es de +service ce soir. + +-- Je m'en soucie bien de son service! Ah! bon, qu'il compte la- +dessus! Mon service! Moi, servir un homme qui a tenu la corde! ... +Tu plaisantes! ... Non! ... C'est providentiel: il est dit que je +devais te retrouver pour ne plus te quitter. Je reste ici. + +-- Mais malheureux, reflechis donc, tu n'es pas ivre. + +-- Heureusement; car si je l'etais, je mettrais le feu au Louvre. + +-- Voyons, Annibal, reprit La Mole, sois raisonnable. Retourne la- +bas. Le service est chose sacree. + +-- Retournes-tu avec moi? + +-- Impossible. + +-- Penserait-on encore a te tuer? + +-- Je ne crois pas. Je suis trop peu important pour qu'il y ait +contre moi un complot arrete, une resolution suivie. Dans un +moment de caprice, on a voulu me tuer, et c'est tout: les princes +etaient en gaiete ce soir-la. + +-- Que fais-tu, alors? + +-- Moi, rien: j'erre, je me promene. + +-- Eh bien, je me promenerai comme toi, j'errerai avec toi. C'est +un charmant etat. Puis, si l'on t'attaque, nous serons deux, et +nous leur donnerons du fil a retordre. Ah! qu'il vienne, ton +insecte de duc! je le cloue comme un papillon a la muraille! + +-- Mais demande-lui un conge, au moins! + +-- Oui, definitif. + +-- Previens-le que tu le quittes, en ce cas. + +-- Rien de plus juste. J'y consens. Je vais lui ecrire. + +-- Lui ecrire, c'est bien leste, Coconnas, a un prince du sang! + +-- Oui, du sang! du sang de mon ami. Prends garde, s'ecria +Coconnas en roulant ses gros yeux tragiques, prends garde que je +m'amuse aux choses de l'etiquette! + +-- Au fait, se dit La Mole, dans quelques jours il n'aura plus +besoin du prince, ni de personne; car s'il veut venir avec nous, +nous l'emmenerons. + +Coconnas prit donc la plume sans plus longue opposition de son +ami, et tout couramment composa le morceau d'eloquence que l'on va +lire. + +"Monseigneur, "Il n'est pas que Votre Altesse, versee dans les +auteurs de l'Antiquite comme elle l'est, ne connaisse l'histoire +touchante d'Oreste et de Pylade, qui etaient deux heros fameux par +leurs malheurs et par leur amitie. Mon ami La Mole n'est pas moins +malheureux qu'Oreste, et moi je ne suis pas moins tendre que +Pylade. Il a, dans ce moment-ci, de grandes occupations qui +reclament mon aide. Il est donc impossible que je me separe de +lui. Ce qui fait que, sauf l'approbation de Votre Altesse, je +prends un petit conge, determine que je suis de m'attacher a sa +fortune, quelque part qu'elle me conduise: c'est dire a Votre +Altesse combien est grande la violence qui m'arrache de son +service, en raison de quoi je ne desespere pas d'obtenir son +pardon, et j'ose continuer de me dire avec respect, "De Votre +Altesse royale, "Monseigneur, "Le tres humble et tres obeissant +"ANNIBAL, COMTE DE COCONNAS, "ami inseparable de M. de La Mole." + +Ce chef-d'oeuvre termine, Coconnas le lut a haute voix a La Mole +qui haussa les epaules. + +-- Eh bien, qu'en dis-tu? demanda Coconnas, qui n'avait pas vu le +mouvement, ou qui avait fait semblant de ne pas le voir. + +-- Je dis, repondit La Mole, que M. d'Alencon va se moquer de +nous. + +-- De nous? + +-- Conjointement. + +-- Cela vaut encore mieux, ce me semble, que de nous etrangler +separement. + +-- Bah! dit La Mole en riant, l'un n'empechera peut-etre point +l'autre. + +-- Eh bien, tant pis! arrive qu'arrive, j'envoie la lettre demain +matin. Ou allons-nous coucher en sortant d'ici? + +-- Chez maitre La Huriere. Tu sais, dans cette petite chambre ou +tu voulais me daguer quand nous n'etions pas encore Oreste et +Pylade? + +-- Bien, je ferai porter ma lettre au Louvre par notre hote. En ce +moment le panneau s'ouvrit. + +-- Eh bien, demanderent ensemble les deux princesses, ou sont +Oreste et Pylade? + +-- Mordi! madame, repondit Coconnas, Pylade et Oreste meurent de +faim et d'amour. + +Ce fut effectivement maitre La Huriere qui, le lendemain a neuf +heures du matin, porta au Louvre la respectueuse missive de maitre +Annibal de Coconnas. + + + +XIV +Orthon + + +Henri, meme apres le refus du duc d'Alencon qui remettait tout en +question, jusqu'a son existence, etait devenu, s'il etait +possible, encore plus grand ami du prince qu'il ne l'etait +auparavant. + +Catherine conclut de cette intimite que les deux princes non +seulement s'entendaient, mais encore conspiraient ensemble. Elle +interrogea la-dessus Marguerite; mais Marguerite etait sa digne +fille, et la reine de Navarre, dont le principal talent etait +d'eviter une explication scabreuse, se garda si bien des questions +de sa mere, qu'apres avoir repondu a toutes, elle la laissa plus +embarrassee qu'auparavant. + +La Florentine n'eut donc plus pour la conduire que cet instinct +intrigant qu'elle avait apporte de la Toscane, le plus intrigant +des petits Etats de cette epoque, et ce sentiment de haine qu'elle +avait puise a la cour de France, qui etait la cour la plus divisee +d'interets et d'opinions de ce temps. + +Elle comprit d'abord qu'une partie de la force du Bearnais lui +venait de son alliance avec le duc d'Alencon, et elle resolut de +l'isoler. + +Du jour ou elle eut pris cette resolution, elle entoura son fils +avec la patience et le talent du pecheur, qui, lorsqu'il a laisse +tomber les plombs loin du poisson, les traine insensiblement +jusqu'a ce que de tous cotes ils aient enveloppe sa proie. + +Le duc Francois s'apercut de ce redoublement de caresses, et de +son cote fit un pas vers sa mere. Quant a Henri, il feignit de ne +rien voir, et surveilla son allie de plus pres qu'il ne l'avait +fait encore. + +Chacun attendait un evenement. + +Or, tandis que chacun etait dans l'attente de cet evenement, +certain pour les uns, probable pour les autres, un matin que le +soleil s'etait leve rose et distillant cette tiede chaleur et ce +doux parfum qui annonce un beau jour, un homme pale, appuye sur un +baton et marchant peniblement, sortit d'une petite maison sise +derriere l'Arsenal et s'achemina par la rue du Petit-Musc. + +Vers la porte Saint-Antoine, et apres avoir longe cette promenade +qui tournait comme une prairie marecageuse autour des fosses de la +Bastille, il laissa le grand boulevard a sa gauche et entra dans +le jardin de l'Arbalete, dont le concierge le recut avec de +grandes salutations. + +Il n'y avait personne dans ce jardin, qui, comme l'indique son +nom, appartenait a une societe particuliere: celle des +arbaletriers. Mais, y eut-il eu des promeneurs, l'homme pale eut +ete digne de tout leur interet, car sa longue moustache, son pas +qui conservait une allure militaire, bien qu'il fut ralenti par la +souffrance, indiquaient assez que c'etait quelque officier blesse +dans une occasion recente qui essayait ses forces par un exercice +modere et reprenait la vie au soleil. + +Cependant, chose etrange! lorsque le manteau dont, malgre la +chaleur naissante, cet homme en apparence inoffensif etait +enveloppe s'ouvrait, il laissait voir deux longs pistolets pendant +aux agrafes d'argent de sa ceinture, laquelle serrait en outre un +large poignard et soutenait une longue epee qu'il semblait ne +pouvoir tirer, tant elle etait colossale, et qui, completant cet +arsenal vivant, battait de son fourreau deux jambes amaigries et +tremblantes. En outre, et pour surcroit de precautions, le +promeneur, tout solitaire qu'il etait, lancait a chaque pas un +regard scrutateur, comme pour interroger chaque detour d'allee, +chaque buisson, chaque fosse. + +Ce fut ainsi que cet homme penetra dans le jardin, gagna +paisiblement une espece de petite tonnelle donnant sur les +boulevards, dont il n'etait separe que par une haie epaisse et un +petit fosse qui formaient sa double cloture. La, il s'etendit sur +un banc de gazon a portee d'une table ou le gardien de +l'etablissement, qui joignait a son titre de concierge l'industrie +de gargotier, vint au bout d'un instant lui apporter une espece de +cordial. + +Le malade etait la depuis dix minutes et avait a plusieurs +reprises porte a sa bouche la tasse de faience dont il degustait +le contenu a petites gorgees, lorsque tout a coup son visage prit, +malgre l'interessante paleur qui le couvrait, une expression +effrayante. Il venait d'apercevoir, venant de la Croix-Faubin par +un sentier qui est aujourd'hui la rue de Naples, un cavalier +enveloppe d'un grand manteau, lequel s'arreta proche du bastion et +attendit. + +Il y etait depuis cinq minutes, et l'homme au visage pale, que le +lecteur a peut-etre deja reconnu pour Maurevel, avait a peine eu +le temps de se remettre de l'emotion que lui avait causee sa +presence, lorsqu'un jeune homme au justaucorps serre comme celui +d'un page arriva par ce chemin qui fut depuis la rue des Fosses- +Saint-Nicolas, et rejoignit le cavalier. + +Perdu dans sa tonnelle de feuillage, Maurevel pouvait tout voir et +meme tout entendre sans peine, et quand on saura que le cavalier +etait de Mouy et le jeune homme au justaucorps serre Orthon, on +jugera si les oreilles et les yeux etaient occupes. + +L'un et l'autre regarderent autour d'eux avec la plus minutieuse +attention; Maurevel retenait son souffle. + +-- Vous pouvez parler, monsieur, dit le premier Orthon, qui, etant +le plus jeune, etait le plus confiant, personne ne nous voit ni ne +nous ecoute. + +-- C'est bien, dit de Mouy. Tu vas allez chez madame de Sauve; tu +remettras ce billet a elle-meme, si tu la trouves chez elle; si +elle n'y est pas, tu le deposeras derriere le miroir ou le roi +avait l'habitude de mettre les siens; puis tu attendras dans le +Louvre. Si l'on te donne une reponse, tu l'apporteras ou tu sais; +si tu n'en as pas, tu viendras me chercher ce soir avec un +poitrinal a l'endroit que je t'ai designe et d'ou je sors. + +-- Bien, dit Orthon; je sais. + +-- Moi, je te quitte; j'ai fort affaire pendant toute la journee. +Ne te hate pas, toi, ce serait inutile; tu n'as pas besoin +d'arriver au Louvre avant qu'_il _y soit, et je crois qu'_il +_prend une lecon de chasse au vol ce matin. Va, et montre-toi +hardiment. Tu es retabli, tu viens remercier madame de Sauve des +bontes qu'elle a eues pour toi pendant ta convalescence. Va, +enfant, va. + +Maurevel ecoutait, les yeux fixes, les cheveux herisses, la sueur +sur le front. Son premier mouvement avait ete de detacher un +pistolet de son agrafe et d'ajuster de Mouy; mais un mouvement qui +avait entrouvert son manteau lui avait montre sous ce manteau une +cuirasse bien ferme et bien solide. Il etait donc probable que la +balle s'aplatirait sur cette cuirasse, ou qu'elle frapperait dans +quelque endroit du corps ou la blessure qu'elle ferait ne serait +pas mortelle. D'ailleurs il pensa que de Mouy, vigoureux et bien +arme, aurait bon marche de lui, blesse comme il l'etait, et, avec +un soupir, il retira a lui son pistolet deja etendu vers le +huguenot. + +-- Quel malheur, murmura-t-il, de ne pouvoir l'abattre ici sans +autre temoin que ce brigandeau a qui mon second coup irait si +bien! + +Mais en ce moment Maurevel reflechit que ce billet donne a Orthon, +et qu'Orthon devait remettre a madame de Sauve, etait peut-etre +plus important que la vie meme du chef huguenot. + +-- Ah! dit-il, tu m'echappes encore ce matin; soit. Eloigne-toi +sain et sauf; mais j'aurai mon tour demain, dusse-je te suivre +jusque dans l'enfer, dont tu es sorti pour me perdre si je ne te +perds. + +En ce moment de Mouy croisa son manteau sur son visage et +s'eloigna rapidement dans la direction des marais du Temple. +Orthon reprit les fosses qui le conduisaient au bord de la +riviere. + +Alors Maurevel, se soulevant avec plus de vigueur et d'agilite +qu'il n'osait l'esperer, regagna la rue de la Cerisaie, rentra +chez lui, fit seller un cheval, et tout faible qu'il etait, au +risque de rouvrir ses blessures, prit au galop la rue Saint- +Antoine, gagna les quais et s'enfonca dans le Louvre. + +Cinq minutes apres qu'il eut disparu sous le guichet, Catherine +savait tout ce qui venait de se passer, et Maurevel recevait les +mille ecus d'or qui lui avaient ete promis pour l'arrestation du +roi de Navarre. + +-- Oh! dit alors Catherine, ou je me trompe bien, ou ce de Mouy +sera la tache noire que Rene a trouvee dans l'horoscope de ce +Bearnais maudit. + +Un quart d'heure apres Maurevel, Orthon entrait au Louvre, se +faisait voir comme le lui avait recommande de Mouy, et gagnait +l'appartement de madame de Sauve apres avoir parle a plusieurs +commensaux du palais. + +Dariole seule etait chez sa maitresse; Catherine venait de faire +demander cette derniere pour transcrire certaines lettres +importantes, et depuis cinq minutes elle etait chez la reine. + +-- C'est bien, dit Orthon, j'attendrai. Et, profitant de sa +familiarite dans la maison, le jeune homme passa dans la chambre a +coucher de la baronne, et apres s'etre bien assure qu'il etait +seul, il deposa le billet derriere le miroir. Au moment meme ou il +eloignait sa main de la glace, Catherine entra. Orthon palit, car +il semblait que le regard rapide et percant de la reine mere +s'etait tout d'abord porte sur le miroir. + +-- Que fais-tu la, petit? demanda Catherine; ne cherches-tu point +madame de Sauve? + +-- Oui, madame; il y avait longtemps que je ne l'avais vue, et en +tardant encore a la venir remercier je craignais de passer pour un +ingrat. + +-- Tu l'aimes donc bien, cette chere Charlotte? + +-- De toute mon ame, madame. + +-- Et tu es fidele, a ce qu'on dit? + +-- Votre Majeste comprendra que c'est une chose bien naturelle +quand elle saura que madame de Sauve a eu de moi des soins que je +ne meritais pas, n'etant qu'un simple serviteur. + +-- Et dans quelle occasion a-t-elle eu de toi ces soins? demanda +Catherine, feignant d'ignorer l'evenement arrive au jeune garcon. + +-- Madame, lorsque je fus blesse. + +-- Ah! pauvre enfant! dit Catherine, tu as ete blesse? + +-- Oui, madame. + +-- Et quand cela? + +-- Le soir ou l'on vint pour arreter le roi de Navarre. J'eus si +grand-peur en voyant des soldats, que je criai, j'appelai; l'un +d'eux me donna un coup sur la tete et je tombai evanoui. + +-- Pauvre garcon! Et te voila bien retabli, maintenant? + +-- Oui, madame. + +-- De sorte que tu cherches le roi de Navarre pour rentrer chez +lui? + +-- Non, madame. Le roi de Navarre, ayant appris que j'avais ose +resiste aux ordres de Votre Majeste, m'a chasse sans misericorde. + +-- Vraiment! dit Catherine avec une intonation pleine d'interet. +Eh bien, je me charge de cette affaire. Mais si tu attends madame +de Sauve, tu l'attendras inutilement; elle est occupee au-dessus +d'ici, chez moi, dans mon cabinet. + +Et Catherine, pensant qu'Orthon n'avait peut-etre pas eu le temps +de cacher le billet derriere la glace, entra dans le cabinet de +madame de Sauve pour laisser toute liberte au jeune homme. + +Au meme moment, et comme Orthon, inquiet de cette arrivee +inattendue de la reine mere, se demandait si cette arrivee ne +cachait pas quelque complot contre son maitre, il entendit frapper +trois petits coups au plafond; c'etait le signal qu'il devait lui- +meme donner a son maitre dans le cas de danger, quand son maitre +etait chez madame de Sauve et qu'il veillait sur lui. + +Ces trois coups le firent tressaillir; une revelation mysterieuse +l'eclaira, et il pensa que cette fois l'avis etait donne a lui- +meme; il courut donc au miroir, et en retira le billet qu'il y +avait deja pose. + +Catherine suivait, a travers une ouverture de la tapisserie, tous +les mouvements de l'enfant; elle le vit s'elancer vers le miroir, +mais elle ne sut si c'etait pour y cacher le billet ou pour l'en +retirer. + +-- Eh bien, murmura l'impatiente Florentine, pourquoi tarde-t-il +donc maintenant a partir? Et elle rentra aussitot dans la chambre +le visage souriant. + +-- Encore ici, petit garcon? dit-elle. Eh bien! mais qu'attends-tu +donc? Ne t'ai-je pas dit que je prenais en main le soin de ta +petite fortune? Quand je te dis une chose, en doutes-tu? + +-- Oh! madame, Dieu m'en garde! repondit Orthon. Et l'enfant, +s'approchant de la reine, mit un genou en terre, baisa le bas de +sa robe et sortit rapidement. En sortant il vit dans l'antichambre +le capitaine des gardes qui attendait Catherine. Cette vue n'etait +pas faite pour eloigner ses soupcons; aussi ne fit-elle que les +redoubler. De son cote Catherine n'eut pas plus tot vu la +tapisserie de la portiere retomber derriere Orthon, qu'elle +s'elanca vers le miroir. Mais ce fut inutilement qu'elle plongea +derriere lui sa main tremblante d'impatience, elle ne trouva aucun +billet. Et cependant elle etait sure d'avoir vu l'enfant +s'approcher du miroir. C'etait donc pour reprendre et non pour +deposer. La fatalite donnait une force egale a ses adversaires. Un +enfant devenait un homme du moment ou il luttait contre elle. Elle +remua, regarda, sonda: rien! ... + +-- Oh! le malheureux! s'ecria-t-elle. Je ne lui voulais cependant +pas de mal, et voila qu'en retirant le billet il va au-devant de +sa destinee. Hola! monsieur de Nancey, hola! + +La voix vibrante de la reine mere traversa le salon et penetra +jusque dans l'antichambre ou se tenait, comme nous l'avons dit, le +capitaine des gardes. + +M. de Nancey accourut. + +-- Me voila, dit-il, madame. Que desire Votre Majeste? + +-- Vous etes dans l'antichambre? + +-- Oui, madame. + +-- Vous avez vu sortir un jeune homme, un enfant? + +-- A l'instant meme. + +-- Il ne peut etre loin encore? + +-- A moitie de l'escalier a peine. + +-- Rappelez-le. + +-- Comment se nomme-t-il? + +-- Orthon. S'il refuse de revenir, ramenez-le de force. Cependant +ne l'effrayez point s'il ne fait aucune resistance. Il faut que je +lui parle a l'instant meme. + +Le capitaine des gardes s'elanca. + +Comme il l'avait prevu, Orthon etait a peine a moitie de +l'escalier, car il descendait lentement dans l'esperance de +rencontrer dans l'escalier ou d'apercevoir dans quelque corridor +le roi de Navarre ou madame de Sauve. + +Il s'entendit rappeler et tressaillit. + +Son premier mouvement fut de fuir; mais avec une puissance de +reflexion au-dessus de son age, il comprit que s'il fuyait il +perdait tout. Il s'arreta donc. + +-- Qui m'appelle? + +-- Moi, M. de Nancey, repondit le capitaine des gardes en se +precipitant par les montees. + +-- Mais je suis bien presse, dit Orthon. + +-- De la part de Sa Majeste la reine mere, reprit M. de Nancey en +arrivant pres de lui. L'enfant essuya la sueur qui coulait sur son +front et remonta. Le capitaine le suivit par-derriere. + +Le premier plan qu'avait forme Catherine etait d'arreter le jeune +homme, de le faire fouiller et de s'emparer du billet dont elle le +savait porteur; en consequence, elle avait songe a l'accuser de +vol, et deja avait detache de la toilette une agrafe de diamants +dont elle voulait faire peser la soustraction sur l'enfant; mais +elle reflechit que le moyen etait dangereux, en ceci qu'il +eveillait les soupcons du jeune homme, lequel prevenait son +maitre, qui alors se defiait, et dans sa defiance ne donnait point +prise sur lui. + +Sans doute elle pouvait faire conduire le jeune homme dans quelque +cachot; mais le bruit de l'arrestation, si secretement qu'elle se +fit, se repandrait dans le Louvre, et un seul mot de cette +arrestation mettrait Henri sur ses gardes. + +Il fallait cependant a Catherine ce billet, car un billet de +M. de Mouy au roi de Navarre, un billet recommande avec tant de +soin devait renfermer toute une conspiration. Elle replaca donc +l'agrafe ou elle l'avait prise. + +-- Non, non, dit-elle, idee de sbire; mauvaise idee. Mais pour un +billet... qui peut-etre n'en vaut pas la peine, continua-t-elle en +froncant les sourcils, et en parlant si bas qu'elle-meme pouvait a +peine entendre le bruit de ses paroles. Eh! ma foi, ce n'est point +ma faute; c'est la sienne. Pourquoi le petit brigand n'a-t-il +point mis le billet ou il devait le mettre? Ce billet, il me le +faut. + +En ce moment Orthon rentra. Sans doute le visage de Catherine +avait une expression terrible, car le jeune homme s'arreta +palissant sur le seuil. Il etait encore trop jeune pour etre +parfaitement maitre de lui-meme. + +-- Madame, dit-il, vous m'avez fait l'honneur de me rappeler; en +quelle chose puis-je etre bon a Votre Majeste? + +Le visage de Catherine s'eclaira, comme si un rayon de soleil fut +venu le mettre en lumiere. + +-- Je t'ai fait appeler, enfant, dit-elle, parce que ton visage me +plait, et que t'ayant fait une promesse, celle de m'occuper de ta +fortune, je veux tenir cette promesse sans retard. On nous accuse, +nous autres reines, d'etre oublieuses. Ce n'est point notre coeur +qui l'est, c'est notre esprit, emporte par les evenements. Or, je +me suis rappele que les rois tiennent dans leurs mains la fortune +des hommes, et je t'ai rappele. Viens, mon enfant, suis-moi. + +M. de Nancey, qui prenait la scene au serieux, regardait cet +attendrissement de Catherine avec un grand etonnement. + +-- Sais-tu monter a cheval, petit? demanda Catherine. + +-- Oui, madame. + +-- En ce cas, viens dans mon cabinet. Je vais te remettre un +message que tu porteras a Saint-Germain. + +-- Je suis aux ordres de Votre Majeste. + +-- Faites-lui preparer un cheval, Nancey. + +M. de Nancey disparut. + +-- Allons, enfant, dit Catherine. Et elle marcha la premiere. +Orthon la suivit. La reine mere descendit un etage, puis elle +s'engagea dans le corridor ou etaient les appartements du roi et +du duc d'Alencon, gagna l'escalier tournant, descendit encore un +etage, ouvrit une porte qui aboutissait a une galerie circulaire +dont nul, excepte le roi et elle, n'avait la clef, fit entrer +Orthon, entra ensuite, et tira derriere elle la porte. Cette +galerie entourait comme un rempart certaines portions des +appartements du roi et de la reine mere. C'etait, comme la galerie +du chateau Saint-Ange a Rome et celle du palais Pitti a Florence, +une retraite menagee en cas de danger. + +La porte tiree, Catherine se trouva enfermee avec le jeune homme +dans ce corridor obscur. Tous deux firent une vingtaine de pas, +Catherine marchant devant, Orthon suivant Catherine. + +Tout a coup Catherine se retourna, et Orthon retrouva sur son +visage la meme expression sombre qu'il y avait vue dix minutes +auparavant. Ses yeux, ronds comme ceux d'une chatte ou d'une +panthere, semblaient jeter du feu dans l'obscurite. + +-- Arrete! dit-elle. Orthon sentit un frisson courir dans ses +epaules: un froid mortel, pareil a un manteau de glace, tombait de +cette voute; le parquet semblait morne, comme le couvercle d'une +tombe; le regard de Catherine etait aigu, si cela peut se dire, et +penetrait dans la poitrine du jeune homme. + +Il se recula en se rangeant tout tremblant contre la muraille. + +-- Ou est le billet que tu etais charge de remettre au roi de +Navarre? + +-- Le billet? balbutia Orthon. + +-- Oui, ou de deposer en son absence derriere le miroir? + +-- Moi, madame? dit Orthon. Je ne sais ce que vous voulez dire. + +-- Le billet que de Mouy t'a remis, il y a une heure, derriere le +jardin de l'Arbalete. + +-- Je n'ai point de billet, dit Orthon; Votre Majeste se trompe +bien certainement. + +-- Tu mens, dit Catherine. Donne le billet, et je tiens la +promesse que je t'ai faite. + +-- Laquelle, madame? + +-- Je t'enrichis. + +-- Je n'ai point de billet, madame, reprit l'enfant. + +Catherine commenca un grincement de dents qui s'acheva par un +sourire. + +-- Veux-tu me le donner, dit-elle, et tu auras mille ecus d'or? + +-- Je n'ai pas de billet, madame. + +-- Deux mille ecus. + +-- Impossible. Puisque je n'en ai pas, je ne puis vous le donner. + +-- Dix mille ecus, Orthon. Orthon, qui voyait la colere monter +comme une maree du coeur au front de la reine, pensa qu'il n'avait +qu'un moyen de sauver son maitre, c'etait d'avaler le billet. Il +porta la main a sa poche. Catherine devina son intention et arreta +sa main. + +-- Allons! enfant! dit-elle en riant. Bien, tu es fidele. Quand +les rois veulent s'attacher un serviteur, il n'y a point de mal +qu'ils s'assurent si c'est un coeur devoue. Je sais a quoi m'en +tenir sur toi maintenant. Tiens, voici ma bourse comme premiere +recompense. Va porter ce billet a ton maitre, et annonce-lui qu'a +partir d'aujourd'hui tu es a mon service. Va, tu peux sortir sans +moi par la porte qui nous a donne passage: elle s'ouvre en dedans. + +Et Catherine, deposant la bourse dans la main du jeune homme +stupefait, fit quelques pas en avant et posa sa main sur le mur. + +Cependant le jeune homme demeurait debout et hesitant. Il ne +pouvait croire que le danger qu'il avait senti s'abattre sur sa +tete se fut eloigne. + +-- Allons, ne tremble donc pas ainsi, dit Catherine; ne t'ai-je +pas dit que tu etais libre de t'en aller, et que si tu voulais +revenir ta fortune serait faite? + +-- Merci, madame, dit Orthon. Ainsi, vous me faites grace? + +-- Il y a plus, je te recompense; tu es un bon porteur de billet +doux, un gentil messager d'amour; seulement tu oublies que ton +maitre t'attend. + +-- Ah! c'est vrai, dit le jeune homme en s'elancant vers la porte. + +Mais a peine eut-il fait trois pas que le parquet manqua sous ses +pieds. Il trebucha, etendit les deux mains, poussa un horrible +cri, disparut abime dans l'oubliette du Louvre, dont Catherine +venait de pousser le ressort. + +-- Allons, murmura Catherine, maintenant grace a la tenacite de ce +drole, il me va falloir descendre cent cinquante marches. + +Catherine rentra chez elle, alluma une lanterne sourde, revint +dans le corridor, replaca le ressort, ouvrit la porte d'un +escalier a vis qui semblait s'enfoncer dans les entrailles de la +terre, et, pressee par la soif insatiable d'une curiosite qui +n'etait que le ministre de sa haine, elle parvint a une porte de +fer qui s'ouvrait en retour et donnait sur le fond de l'oubliette. + +C'est la que, sanglant, broye, ecrase par une chute de cent pieds, +mais cependant palpitant encore, gisait le pauvre Orthon. + +Derriere l'epaisseur du mur on entendait rouler l'eau de la Seine, +qu'une infiltration souterraine amenait jusqu'au fond de +l'escalier. + +Catherine entra dans la fosse humide et nauseabonde qui, depuis +qu'elle existait, avait du etre temoin de bien des chutes +pareilles a celle qu'elle venait de voir, fouilla le corps, saisit +la lettre, s'assura que c'etait bien celle qu'elle desirait avoir, +repoussa du pied le cadavre, appuya le pouce sur un ressort: le +fond bascula, et le cadavre glissant, emporte par son propre +poids, disparut dans la direction de la riviere. + +Puis refermant la porte, elle remonta, s'enferma dans son cabinet, +et lut le billet qui etait concu en ces termes: + +"Ce soir, a dix heures, rue de l'Arbre-Sec, hotel de la Belle- +Etoile. Si vous venez, ne repondez rien; si vous ne venez pas, +dites non au porteur. + +DE MOUY DE SAINT-PHALE." + +En lisant ce billet, il n'y avait qu'un sourire sur les levres de +Catherine; elle songeait seulement a la victoire qu'elle allait +remporter, oubliant completement a quel prix elle achetait cette +victoire. + +Mais aussi, qu'etait-ce qu'Orthon? Un coeur fidele, une ame +devouee, un enfant jeune et beau; voila tout. + +Cela, on le pense bien, ne pouvait pas faire pencher un instant le +plateau de cette froide balance ou se pesent les destines des +empires. + +Le billet lu, Catherine remonta immediatement chez madame de +Sauve, et le placa derriere le miroir. + +En descendant, elle retrouva a l'entree du corridor le capitaine +des gardes. + +-- Madame, dit M. de Mancey, selon les ordres qu'a donnes Votre +Majeste, le cheval est pret. + +-- Mon cher baron, dit Catherine, le cheval est inutile, j'ai fait +causer ce garcon, et il est veritablement trop sot pour le charger +de l'emploi que je lui voulais confier. Je le prenais pour un +laquais, et c'etait tout au plus un palefrenier; je lui ai donne +quelque argent, et l'ai renvoye par le petit guichet. + +-- Mais, dit M. de Nancey, cette commission? + +-- Cette commission? repeta Catherine. + +-- Oui, qu'il devait faire a Saint-Germain, Votre Majeste veut- +elle que je la fasse, ou que je la fasse faire par quelqu'un de +mes hommes? + +-- Non, non, dit Catherine, vous et vos hommes aurez ce soir autre +chose a faire. + +Et Catherine rentra chez elle, esperant bien ce soir-la tenir +entre ses mains le sort de ce damne roi de Navarre. + + + +XV +L'hotellerie de la Belle-Etoile + + +Deux heures apres l'evenement que nous avons raconte, et dont +nulle trace n'etait restee meme sur la figure de Catherine, madame +de Sauve, ayant fini son travail chez la reine, remonta dans son +appartement. Derriere elle Henri rentra; et, ayant su de Dariole +qu'Orthon etait venu, il alla droit a la glace et prit le billet. + +Il etait, comme nous l'avons dit, concu en ces termes: + +"Ce soir, a dix heures, rue de l'Arbre-Sec, hotel de la Belle- +Etoile. Si vous venez, ne repondez rien; si vous ne venez pas, +dites non au porteur." + +De suscription, il n'y en avait point. + +-- Henri ne manquera pas d'aller au rendez-vous, dit Catherine, +car eut-il envie de n'y point aller, il ne trouvera plus +maintenant le porteur pour lui dire non. + +Sur ce point, Catherine ne s'etait point trompee. Henri s'informa +d'Orthon, Dariole lui dit qu'il etait sorti avec la reine mere; +mais, comme il trouva le billet a sa place et qu'il savait le +pauvre enfant incapable de trahison, il ne concut aucune +inquietude. + +Il dina comme de coutume a la table du roi, qui railla fort Henri +sur les maladresses qu'il avait faites dans la matinee a la chasse +au vol. + +Henri s'excusa sur ce qu'il etait homme de montagne et non homme +de la plaine, mais il promit a Charles d'etudier la volerie. + +Catherine fut charmante, et, en se levant de table, pria +Marguerite de lui tenir compagnie toute la soiree. + +A huit heures, Henri prit deux gentilshommes, sortit avec eux par +la porte Saint-Honore, fit un long detour, rentra par la tour de +Bois, passa la Seine au bac de Nesle, remonta jusqu'a la rue +Saint-Jacques, et la il les congedia, comme s'il eut ete en +aventure amoureuse. Au coin de la rue des Mathurins, il trouva un +homme a cheval enveloppe d'un manteau; il s'approcha de lui. + +-- Mantes, dit l'homme. + +-- Pau, repondit le roi. L'homme mit aussitot pied a terre. Henri +s'enveloppa du manteau qui etait tout crotte, monta sur le cheval +qui etait tout fumant, revint par la rue de La Harpe, traversa le +pont Saint-Michel, enfila la rue Barthelemy, passa de nouveau la +riviere sur le Pont-Aux-Meuniers, descendit les quais, prit la rue +de l'Arbre-Sec, et s'en vint heurter a la porte de maitre La +Huriere. La Mole etait dans la salle que nous connaissons, et +ecrivait une longue lettre d'amour a qui vous savez. Coconnas +etait dans la cuisine avec La Huriere, regardant tourner six +perdreaux, et discutant avec son ami l'hotelier sur le degre de +cuisson auquel il etait convenable de tirer les perdreaux de la +broche. + +Ce fut en ce moment que Henri frappa. Gregoire alla ouvrir, et +conduisit le cheval a l'ecurie, tandis que le voyageur entrait en +faisant resonner ses bottes sur le plancher, comme pour rechauffer +ses pieds engourdis. + +-- Eh! maitre La Huriere, dit La Mole tout en ecrivant, voici un +gentilhomme qui vous demande. + +La Huriere s'avanca, toisa Henri des pieds a la tete, et comme son +manteau de gros drap ne lui inspirait pas une grande veneration: + +-- Qui etes-vous? demanda-t-il au roi. + +-- Eh! sang-dieu! dit Henri montrant La Mole, monsieur vient de +vous le dire, je suis un gentilhomme de Gascogne qui vient a Paris +pour se produire a la cour. + +-- Que voulez-vous? + +-- Une chambre et un souper. + +-- Hum! fit La Huriere, avez-vous un laquais? C'etait, on le sait, +la question habituelle. + +-- Non, repondit Henri; mais je compte bien en prendre un des que +j'aurai fait fortune. + +-- Je ne loue pas de chambre de maitre sans chambre de laquais, +dit La Huriere. + +-- Meme si je vous offre de vous payer votre souper un noble a la +rose, quitte a faire notre prix demain? + +-- Oh! oh! vous etes bien genereux, mon gentilhomme! dit La +Huriere en regardant Henri avec defiance. + +-- Non; mais dans la croyance que je passerais la soiree et la +nuit dans votre hotel, que m'avait fort recommande un seigneur de +mon pays, qui l'habite, j'ai invite un ami a venir souper avec +moi. Avez-vous du bon vin d'Arbois? + +-- J'en ai que le Bearnais n'en boit pas de meilleur. + +-- Bon! je le paie a part. Ah! justement, voici mon convive. + +Effectivement la porte venait de s'ouvrir, et avait donne passage +a un second gentilhomme de quelques annees plus age que le +premier, trainant a son cote une immense rapiere. + +-- Ah! ah! dit-il, vous etes exact, mon jeune ami. Pour un homme +qui vient de faire deux cents lieues, c'est beau d'arriver a la +minute. + +-- Est-ce votre convive? demanda La Huriere. + +-- Oui, dit le premier venu en allant au jeune homme a la rapiere +et en lui serrant la main; servez-nous a souper. + +-- Ici, ou dans votre chambre? + +-- Ou vous voudrez. + +-- Maitre, fit La Mole en appelant La Huriere, debarrassez-nous de +ces figures de huguenots; nous ne pourrions pas, devant eux, +Coconnas et moi, dire un mot de nos affaires. + +-- Dressez le souper dans la chambre numero 2, au troisieme, dit +La Huriere. Montez, messieurs, montez. Les deux voyageurs +suivirent Gregoire, qui marcha devant eux en les eclairant. + +La Mole les suivit des yeux jusqu'a ce qu'ils eussent disparu; et, +se retournant alors, il vit Coconnas, dont la tete sortait de la +cuisine. Deux gros yeux fixes et une bouche ouverte donnaient a +cette tete un air d'etonnement remarquable. + +La Mole s'approcha de lui. + +-- Mordi! lui dit Coconnas, as-tu vu? + +-- Quoi? + +-- Ces deux gentilshommes? + +-- Eh bien? + +-- Je jurerais que c'est... + +-- Qui? + +-- Mais... le roi de Navarre et l'homme au manteau rouge. + +-- Jure si tu veux, mais pas trop haut. + +-- Tu as donc reconnu aussi? + +-- Certainement. + +-- Que viennent-ils faire ici? + +-- Quelque affaire d'amourettes. + +-- Tu crois? + +-- J'en suis sur. + +-- La Mole, j'aime mieux des coups d'epee que ces amourettes-la. +Je voulais jurer tout a l'heure, je parie maintenant. + +-- Que paries-tu? + +-- Qu'il s'agit de quelque conspiration. + +-- Ah! tu es fou. + +-- Et moi, je te dis... + +-- Je te dis que s'ils conspirent cela les regarde. + +-- Ah! c'est vrai. Au fait, dit Coconnas, je ne suis plus a +M. d'Alencon; qu'ils s'arrangent comme bon leur semblera. Et comme +les perdreaux paraissaient arrives au degre de cuisson ou les +aimait Coconnas, le Piemontais, qui en comptait faire la meilleure +portion de son diner, appela maitre La Huriere pour qu'il les +tirat de la broche. + +Pendant ce temps, Henri et de Mouy s'installaient dans leur +chambre. + +-- Eh bien, Sire, dit de Mouy quand Gregoire eut dresse la table, +vous avez vu Orthon? + +-- Non; mais j'ai eu le billet qu'il a depose au miroir. L'enfant +aura pris peur, a ce que je presume; car la reine Catherine est +venue, tandis qu'il etait la, si bien qu'il s'en est alle sans +m'attendre. J'ai eu un instant quelque inquietude, car Dariole m'a +dit que la reine mere l'a fait longuement causer. + +-- Oh! il n'y a pas de danger, le drole est adroit; et quoique la +reine mere sache son metier, il lui donnera du fil a retordre, +j'en suis sur. + +-- Et vous, de Mouy, l'avez-vous revu? demanda Henri. + +-- Non, mais je le reverrai ce soir; a minuit il doit me revenir +prendre ici avec un bon poitrinal; il me contera cela en nous en +allant. + +-- Et l'homme qui etait au coin de la rue des Mathurins? + +-- Quel homme? + +-- L'homme dont j'ai le cheval et le manteau, en etes-vous sur? + +-- C'est un de nos plus devoues. D'ailleurs, il ne connait pas +Votre Majeste, et il ignore a qui il a eu affaire. + +-- Nous pouvons alors causer de nos affaires en toute +tranquillite? + +-- Sans aucun doute. D'ailleurs La Mole fait le guet. + +-- A merveille. + +-- Eh bien, Sire, que dit M. d'Alencon? + +-- M. d'Alencon ne veut plus partir, de Mouy; il s'est explique +nettement a ce sujet. L'election du duc d'Anjou au trone de +Pologne et l'indisposition du roi ont change tous ses desseins. + +-- Ainsi, c'est lui qui a fait manquer tout notre plan? + +-- Oui. + +-- Il nous trahit, alors? + +-- Pas encore; mais il nous trahira a la premiere occasion qu'il +trouvera. + +-- Coeur lache! esprit perfide! pourquoi n'a-t-il pas repondu aux +lettres que je lui ai ecrites? + +-- Pour avoir des preuves et n'en pas donner. En attendant tout +est perdu, n'est-ce pas, de Mouy? + +-- Au contraire, Sire, tout est gagne. Vous savez bien que le +parti tout entier, moins la fraction du prince de Conde, etait +pour vous, et ne se servait du duc, avec lequel il avait eu l'air +de se mettre en relation, que comme d'une sauvegarde. Eh bien! +depuis le jour de la ceremonie, j'ai tout relie, tout rattache a +vous. Cent hommes vous suffisaient pour fuir avec le duc +d'Alencon, j'en ai leve quinze cents; dans huit jours ils seront +prets, echelonnes sur la route de Pau. Ce ne sera plus une fuite, +ce sera une retraite. Quinze cents hommes vous suffiront-ils, +Sire, et vous croirez-vous en surete avec une armee? + +Henri sourit, et lui frappant sur l'epaule: + +-- Tu sais, de Mouy, lui dit-il, et tu es seul a le savoir, que le +roi de Navarre n'est pas de son naturel aussi effraye qu'on le +croit. + +-- Eh! mon Dieu! je le sais, Sire, et j'espere qu'avant qu'il soit +longtemps la France tout entiere le saura comme moi. + +-- Mais quand on conspire, il faut reussir. La premiere condition +de la reussite est la decision; et pour que la decision soit +rapide, franche, incisive, il faut etre convaincu qu'on reussira. + +-- Eh bien! Sire, quels sont les jours ou il y a chasse? + +-- Tous les huit ou dix jours, soit a courre, soit au vol. + +-- Quand a-t-on chasse? + +-- Aujourd'hui meme. + +-- D'aujourd'hui en huit ou dix jours, on chassera donc encore? + +-- Sans aucun doute, peut-etre meme avant. + +-- Ecoutez; tout me semble parfaitement calme: le duc d'Anjou est +parti; on ne pense plus a lui. Le roi se remet de jour en jour de +son indisposition. Les persecutions contre nous ont a peu pres +cesse. Faites les doux yeux a la reine mere, faites les doux yeux +a M. d'Alencon: dites-lui toujours que vous ne pouvez partir sans +lui: tachez qu'il le croie, ce qui est plus difficile. + +-- Sois tranquille, il le croira. + +-- Croyez-vous qu'il ait si grande confiance en vous? + +-- Non pas, Dieu m'en garde! mais il croit tout ce que lui dit la +reine. + +-- Et la reine nous sert franchement, elle? + +-- Oh! j'en ai la preuve. D'ailleurs elle est ambitieuse, et cette +couronne de Navarre absente lui brule le front. + +-- Eh bien! trois jours avant cette chasse, faites-moi dire ou +elle aura lieu: si c'est a Bondy, a Saint-Germain ou a +Rambouillet; ajoutez que vous etes pret, et quand vous verrez +M. de La Mole piquer devant vous, suivez-le, et piquez ferme. Une +fois hors de la foret, si la reine mere veut vous avoir, il faudra +qu'elle coure apres vous; or, ses chevaux normands ne verront pas +meme, je l'espere, les fers de nos chevaux barbes et de nos genets +d'Espagne. + +-- C'est dit, de Mouy. + +-- Avez-vous de l'argent, Sire? Henri fit la grimace que toute sa +vie il fit a cette question. + +-- Pas trop, dit-il; mais je crois que Margot en a. + +-- Eh bien, soit a vous, soit a elle, emportez-en le plus que vous +pourrez. + +-- Et toi, en attendant, que vas-tu faire? + +-- Apres m'etre occupe des affaires de Votre Majeste assez +activement, comme elle voit, Votre Majeste me permettra-t-elle de +m'occuper un peu des miennes? + +-- Fais, de Mouy, fais; mais quelles sont tes affaires? + +-- Ecoutez, Sire, Orthon m'a dit (c'est un garcon fort intelligent +que je recommande a Votre Majeste), Orthon m'a dit hier avoir +rencontre pres de l'Arsenal ce brigand de Maurevel, qui est +retabli grace aux soins de Rene, et qui se rechauffe au soleil +comme un serpent qu'il est. + +-- Ah! oui, je comprends, dit Henri. + +-- Ah! vous comprenez, bon... Vous serez roi un jour, vous, Sire, +et si vous avez quelque vengeance du genre de la mienne a +accomplir, vous l'accomplirez en roi. Je suis un soldat, et je +dois me venger en soldat. Donc quand toutes nos petites affaires +seront arrangees, ce qui donnera a ce brigand la cinq ou six +journees encore pour se remettre, j'irai, moi aussi, faire un tour +du cote de l'Arsenal, et je le clouerai au gazon de quatre bons +coups de rapiere, apres quoi je quitterai Paris le coeur moins +gros. + +-- Fais tes affaires, mon ami, fais tes affaires, dit le Bearnais. +A propos, tu es content de La Mole, n'est-ce pas? + +-- Ah! charmant garcon qui vous est devoue corps et ame, Sire, et +sur lequel vous pouvez compter comme sur moi... brave... + +-- Et surtout discret; aussi nous suivra-t-il en Navarre, de Mouy; +une fois arrives la, nous chercherons ce que nous devrons faire +pour le recompenser. + +Comme Henri achevait ces mots avec son sourire narquois, la porte +s'ouvrit ou plutot s'enfonca, et celui dont on faisait l'eloge au +moment meme parut, pale et agite. + +-- Alerte, Sire, s'ecria-t-il; alerte! la maison est cernee. + +-- Cernee! s'ecria Henri en se levant; par qui? + +-- Par les gardes du roi. + +-- Oh! oh! dit de Mouy en tirant ses pistolets de sa ceinture, +bataille, a ce qu'il parait. + +-- Ah! oui, dit La Mole, il s'agit bien de pistolets et de +bataille! que voulez-vous faire contre cinquante hommes? + +-- Il a raison, dit le roi, et s'il y avait quelque moyen de +retraite... + +-- Il y en a un qui m'a deja servi a moi, et si Votre Majeste veut +me suivre... + +-- Et de Mouy? + +-- M. de Mouy peut nous suivre aussi, s'il veut: mais il faut que +vous vous pressiez tous deux. On entendit des pas dans l'escalier. + +-- Il est trop tard, dit Henri. + +-- Ah! si l'on pouvait seulement les occuper pendant cinq minutes, +s'ecria La Mole, je repondrais du roi. + +-- Alors, repondez-en, monsieur, dit de Mouy; je me charge de les +occuper, moi. Allez, Sire, allez. + +-- Mais que feras-tu? + +-- Ne vous inquietez pas, Sire; allez toujours. Et de Mouy +commenca par faire disparaitre l'assiette, la serviette et le +verre du roi, de facon qu'on put croire qu'il etait seul a table. + +-- Venez, Sire, venez, s'ecria La Mole en prenant le roi par le +bras et l'entrainant dans l'escalier. + +-- De Mouy! mon brave de Mouy! s'ecria Henri en tendant la main au +jeune homme. + +De Mouy baisa cette main, poussa Henri hors de la chambre, et en +referma derriere lui la porte au verrou. + +-- Oui, oui, je comprends, dit Henri; il va se faire prendre, lui, +tandis que nous nous sauverons, nous; mais qui diable peut nous +avoir trahis? + +-- Venez, Sire, venez; ils montent, ils montent. En effet, la +lueur des flambeaux commencait a ramper le long de l'etroit +escalier, tandis qu'on entendait au bas comme une espece de +cliquetis d'epee. + +-- Alerte! Sire! alerte! dit La Mole. Et, guidant le roi dans +l'obscurite, il lui fit monter deux etages, poussa la porte d'une +chambre qu'il referma au verrou, et allant ouvrir la fenetre d'un +cabinet: + +-- Sire, dit-il, Votre Majeste craint-elle beaucoup les excursions +sur les toits? + +-- Moi? dit Henri; allons donc, un chasseur d'isards! + +-- Eh bien, que Votre Majeste me suive; je connais le chemin et +vais lui servir de guide. + +-- Allez, allez, dit Henri, je vous suis. Et La Mole enjamba le +premier, suivit un large rebord faisant gouttiere, au bout duquel +il trouva une vallee formee par deux toits; sur cette vallee +s'ouvrait une mansarde sans fenetre et donnant dans un grenier +inhabite. + +-- Sire, dit La Mole, vous voici au port. + +-- Ah! ah! dit Henri, tant mieux. Et il essuya son front pale ou +perlait la sueur. + +-- Maintenant, dit La Mole, les choses vont aller toutes seules; +le grenier donne sur l'escalier, l'escalier aboutit a une allee et +cette allee conduit a la rue. J'ai fait le meme chemin, Sire, par +une nuit bien autrement terrible que celle-ci. + +-- Allons, allons, dit Henri, en avant! La Mole se glissa le +premier par la fenetre beante, gagna la porte mal fermee, +l'ouvrit, se trouva en haut d'un escalier tournant, et mettant +dans la main du roi la corde qui servait de rampe: + +-- Venez, Sire, dit-il. + +Au milieu de l'escalier Henri s'arreta; il etait arrive devant une +fenetre; cette fenetre donnait sur la cour de l'hotellerie de la +Belle-Etoile. On voyait dans l'escalier en face courir des +soldats, les uns portant a la main des epees et les autres des +flambeaux. + +Tout a coup, au milieu d'un groupe, le roi de Navarre apercut de +Mouy. Il avait rendu son epee et descendait tranquillement. + +-- Pauvre garcon, dit Henri; coeur brave et devoue! + +-- Ma foi, Sire, dit La Mole, Votre Majeste remarquera qu'il a +l'air fort calme; et, tenez, meme il rit! Il faut qu'il medite +quelque bon tour, car, vous le savez, il rit rarement. + +-- Et ce jeune homme qui etait avec vous? + +-- M. de Coconnas? demanda La Mole. + +-- Oui, M. de Coconnas, qu'est-il devenu? + +-- Oh! Sire, je ne suis point inquiet de lui. En apercevant les +soldats, il ne m'a dit qu'un mot:" -- Risquons-nous quelque +chose?" -- La tete, lui ai-je repondu." -- Et te sauveras-tu, +toi?" -- Je l'espere. + +" -- Eh bien, moi aussi," a-t-il repondu. Et je vous jure qu'il se +sauvera, Sire. Quand on prendra Coconnas, je vous en reponds, +c'est qu'il lui conviendra de se laisser prendre. + +-- Alors, dit Henri, tout va bien, tout va bien; tachons de +regagner le Louvre. + +-- Ah! mon Dieu, fit La Mole, rien de plus facile, Sire; +enveloppons-nous de nos manteaux et sortons. La rue est pleine de +gens accourus au bruit, on nous prendra pour des curieux. + +En effet, Henri et La Mole trouverent la porte ouverte, et +n'eprouverent d'autre difficulte pour sortir que le flot de +populaire qui encombrait la rue. + +Cependant tous deux parvinrent a se glisser par la rue d'Averon; +mais en arrivant rue des Poulies, ils virent, traversant la place +Saint-Germain-l'Auxerrois, de Mouy et son escorte conduits par le +capitaine des gardes, M. de Nancey. + +-- Ah! ah! dit Henri, on le conduit au Louvre, a ce qu'il parait. +Diable! les guichets vont etre fermes... On prendra les noms de +tous ceux qui rentreront; et si l'on me voit rentrer apres lui, ce +sera une probabilite que j'etais avec lui. + +-- Eh bien! mais, Sire, dit La Mole, rentrez au Louvre autrement +que par le guichet. + +-- Comment diable veux-tu que j'y rentre? + +-- Votre Majeste n'a-t-elle point la fenetre de la reine de +Navarre? + +-- Ventre-saint-gris! monsieur de la Mole, dit Henri, vous avez +raison. Et moi qui n'y pensais pas! ... Mais comment prevenir la +reine? + +-- Oh! dit La Mole en s'inclinant avec une respectueuse +reconnaissance, Votre Majeste lance si bien les pierres! + + + +XVI +De Mouy de Saint-Phale + + +Cette fois, Catherine avait si bien pris ses precautions qu'elle +croyait etre sure de son fait. + +En consequence, vers dix heures, elle avait renvoye Marguerite, +bien convaincue, c'etait d'ailleurs la verite, que la reine de +Navarre ignorait ce qui se tramait contre son mari, et elle etait +passee chez le roi, le priant de retarder son coucher. + +Intrigue par l'air de triomphe qui, malgre sa dissimulation +habituelle, epanouissait le visage de sa mere, Charles questionna +Catherine, qui lui repondit seulement ces mots: + +-- Je ne puis dire qu'une chose a Votre Majeste, c'est que ce soir +elle sera delivree de ses deux plus cruels ennemis. + +Charles fit ce mouvement de sourcil d'un homme qui dit en lui- +meme: C'est bien, nous allons voir. Et sifflant son grand levrier, +qui vient a lui se trainant sur le ventre comme un serpent et posa +sa tete fine et intelligente sur le genou de son maitre, il +attendit. + +Au bout de quelques minutes, que Catherine passa les yeux fixes et +l'oreille tendue, on entendit un coup de pistolet dans la cour du +Louvre. + +-- Qu'est-ce que ce bruit? demanda Charles en froncant le sourcil, +tandis que le levrier se relevait par un mouvement brusque en +redressant les oreilles. + +-- Rien, dit Catherine; un signal, voila tout. + +-- Et que signifie ce signal? + +-- Il signifie qu'a partir de ce moment, Sire, votre unique, votre +veritable ennemi, est hors de vous nuire. + +-- Vient-on de tuer un homme? demanda Charles en regardant sa mere +avec cet oeil de maitre qui signifie que l'assassinat et la grace +sont deux attributs inherents a la puissance royale. + +-- Non, Sire; on vient seulement d'en arreter deux. + +-- Oh! murmura Charles, toujours des trames cachees, toujours des +complots dont le roi n'est pas. Mort-diable! ma mere, je suis +grand garcon cependant, assez grand garcon pour veiller sur moi- +meme, et n'ai besoin ni de lisiere ni de bourrelet. Allez-vous-en +en Pologne avec votre fils Henri, si vous voulez regner; mais ici +vous avez tort, je vous le dis, de jouer ce jeu-la. + +-- Mon fils, dit Catherine, c'est la derniere fois que je me mele +de vos affaires. Mais c'etait une entreprise commencee depuis +longtemps, dans laquelle vous m'avez toujours donne tort, et je +tenais a coeur de prouver a Votre Majeste que j'avais raison. + +En ce moment plusieurs hommes s'arreterent dans le vestibule, et +l'on entendit se poser sur la dalle la crosse des mousquets d'une +petite troupe. + +Presque aussitot M. de Nancey fit demander la permission d'entrer +chez le roi. + +-- Qu'il entre, dit vivement Charles. + +M. de Nancey entra, salua le roi, et se tournant vers Catherine: + +-- Madame, dit-il, les ordres de Votre Majeste sont executes: il +est pris. + +-- Comment, _il?_ s'ecria Catherine fort troublee; n'en avez-vous +pris qu'un? + +-- Il etait seul, madame. + +-- Et s'est-il defendu? + +-- Non, il soupait tranquillement dans une chambre, et a remis son +epee a la premiere sommation. + +-- Qui cela? demanda le roi. + +-- Vous allez voir, dit Catherine. Faites entrer le prisonnier, +monsieur de Nancey. Cinq minutes apres de Mouy fut introduit. + +-- De Mouy! s'ecria le roi; et qu'y a-t-il donc, monsieur? + +-- Eh! Sire, dit de Mouy avec une tranquillite parfaite, si Votre +Majeste m'en accorde la permission, je lui ferai la meme demande. + +-- Au lieu de faire cette demande au roi, dit Catherine, ayez la +bonte, monsieur de Mouy, d'apprendre a mon fils quel est l'homme +qui se trouvait dans la chambre du roi de Navarre certaine nuit, +et qui, cette nuit-la, en resistant aux ordres de Sa Majeste comme +un rebelle qu'il est, a tue deux gardes et blesse M. de Maurevel? + +-- En effet, dit Charles en froncant le sourcil; sauriez-vous le +nom de cet homme, monsieur de Mouy? + +-- Oui, Sire; Votre Majeste desire-t-elle le connaitre? + +-- Cela me ferait plaisir, je l'avoue. + +-- Eh bien, Sire, il s'appelait de Mouy de Saint-Phale. + +-- C'etait vous? + +-- Moi-meme! + +Catherine, etonnee de cette audace, recula d'un pas vers le jeune +homme. + +-- Et comment, dit Charles IX, osates-vous resister aux ordres du +roi? + +-- D'abord, Sire, j'ignorais qu'il y eut un ordre de Votre +Majeste; puis je n'ai vu qu'une chose, ou plutot qu'un homme, +M. de Maurevel, l'assassin de mon pere et de M. l'amiral. Je me +suis rappele alors qu'il y avait un an et demi, dans cette meme +chambre ou nous sommes, pendant la soiree du 24 aout, Votre +Majeste m'avait promis, parlant a moi-meme, de nous faire justice +du meurtrier; or, comme il s'etait depuis ce temps passe de graves +evenements, j'ai pense que le roi avait ete malgre lui detourne de +ses desirs. Et voyant Maurevel a ma portee, j'ai cru que c'etait +le ciel qui me l'envoyait. Votre Majeste sait le reste, Sire; j'ai +frappe sur lui comme sur un assassin et tire sur ses hommes comme +sur des bandits. + +Charles ne repondit rien; son amitie pour Henri lui avait fait +voir depuis quelque temps bien des choses sous un autre point de +vue que celui ou il les avait envisagees d'abord, et plus d'une +fois avec terreur. + +La reine mere, a propos de la Saint-Barthelemy, avait enregistre +dans sa memoire des propos sortis de la bouche de son fils, et qui +ressemblaient a des remords. + +-- Mais, dit Catherine, que veniez-vous faire a une pareille heure +chez le roi de Navarre? + +-- Oh! repondit de Mouy, c'est toute une histoire bien longue a +raconter; mais si cependant Sa Majeste a la patience de +l'entendre... + +-- Oui, dit Charles, parlez donc, je le veux. + +-- J'obeirai, Sire, dit de Mouy en s'inclinant. + +Catherine s'assit en fixant sur le jeune chef un regard inquiet. + +-- Nous ecoutons, dit Charles. Ici, Acteon. + +Le chien reprit la place qu'il avait avant que le prisonnier n'eut +ete introduit. + +-- Sire, dit de Mouy, j'etais venu chez Sa Majeste le roi de +Navarre comme depute de nos freres, vos fideles sujets de la +religion. + +Catherine fit signe a Charles IX. + +-- Soyez tranquille, ma mere, dit celui-ci, je ne perds pas un +mot. Continuez, monsieur de Mouy, continuez; pourquoi etiez-vous +venu? + +-- Pour prevenir le roi de Navarre, continua M. de Mouy, que son +abjuration lui avait fait perdre la confiance du parti huguenot; +mais que cependant, en souvenir de son pere, Antoine de Bourbon, +et surtout en memoire de sa mere, la courageuse Jeanne d'Albret, +dont le nom est cher parmi nous, ceux de la religion lui devaient +cette marque de deference de le prier de se desister de ses droits +a la couronne de Navarre. + +-- Que dit-il? s'ecria Catherine, ne pouvant, malgre sa puissance +sur elle-meme, recevoir sans crier un peu le coup inattendu qui la +frappait. + +-- Ah! ah! fit Charles; mais cette couronne de Navarre, qu'on fait +ainsi sans ma permission voltiger sur toutes les tetes, il me +semble cependant qu'elle m'appartient un peu. + +-- Les huguenots, Sire, reconnaissent mieux que personne ce +principe de suzerainete que le roi vient d'emettre. Aussi +esperaient-ils engager Votre Majeste a la fixer sur une tete qui +lui est chere. + +-- A moi! dit Charles, sur une tete qui m'est chere! Mort-diable! +de quelle tete voulez-vous donc parler, monsieur? Je ne vous +comprends pas. + +-- De la tete de M. le duc d'Alencon. + +Catherine devint pale comme la mort, et devora de Mouy d'un regard +flamboyant. + +-- Et mon frere d'Alencon le savait? + +-- Oui, Sire. + +-- Et il acceptait cette couronne? + +-- Sauf l'agrement de Votre Majeste, a laquelle il nous renvoyait. + +-- Oh! oh! dit Charles, en effet, c'est une couronne qui ira a +merveille a notre frere d'Alencon. Et moi qui n'y avais pas songe! +Merci, de Mouy. Merci! Quand vous aurez des idees semblables, vous +serez le bienvenu au Louvre. + +-- Sire, vous seriez instruit depuis longtemps de tout ce projet +sans cette malheureuse affaire de Maurevel qui m'a fait craindre +d'etre tombe dans la disgrace de Votre Majeste. + +-- Oui, mais, fit Catherine, que disait Henri de ce projet? + +-- Le roi de Navarre, madame, se soumettait au desir de ses +freres, et sa renonciation etait prete. + +-- En ce cas, s'ecria Catherine, cette renonciation, vous devez +l'avoir? + +-- En effet, madame, dit de Mouy, par hasard je l'ai sur moi, +signee de lui et datee. + +-- D'une date anterieure a la scene du Louvre? dit Catherine. + +-- Oui, de la veille, je crois. Et M. de Mouy tira de sa poche une +renonciation en faveur du duc d'Alencon, ecrite, signee de la main +de Henri, et portant la date indiquee. + +-- Ma foi, oui, dit Charles, et tout est bien en regle. + +-- Et que demandait Henri en echange de cette renonciation? + +-- Rien, madame; l'amitie du roi Charles, nous a-t-il dit, le +dedommagerait amplement de la perte d'une couronne. + +Catherine mordit ses levres de colere et tordit ses belles mains. + +-- Tout cela est parfaitement exact, de Mouy, ajouta le roi. + +-- Alors, reprit la reine mere, si tout etait arrete entre vous et +le roi de Navarre, a quelle fin l'entrevue que vous avez eue ce +soir avec lui? + +-- Moi, madame, avec le roi de Navarre? dit de Mouy. M. de Nancey, +qui m'a arrete, fera foi que j'etais seul. Votre Majeste peut +l'appeler. + +-- Monsieur de Nancey! dit le roi. Le capitaine des gardes +reparut. + +-- Monsieur de Nancey, dit vivement Catherine, M. de Mouy etait-il +tout a fait seul a l'auberge de la Belle-Etoile? + +-- Dans la chambre, oui, madame; mais dans l'auberge, non. + +-- Ah! dit Catherine, quel etait son compagnon? + +-- Je ne sais si c'etait le compagnon de M. de Mouy, madame; mais +je sais qu'il s'est echappe par une porte de derriere, apres avoir +couche sur le carreau deux de mes gardes. + +-- Et vous avez reconnu ce gentilhomme, sans doute? + +-- Non, pas moi, mais mes gardes. + +-- Et quel etait-il? demanda Charles IX. + +-- M. le comte Annibal de Coconnas. + +-- Annibal de Coconnas, repeta le roi assombri et reveur, celui +qui a fait un si terrible massacre de huguenots pendant la Saint- +Barthelemy. + +-- M. de Coconnas, gentilhomme de M. d'Alencon, dit M. de Nancey. + +-- C'est bien, c'est bien, dit Charles IX; retirez-vous, monsieur +de Nancey, et une autre fois, souvenez-vous d'une chose... + +-- De laquelle, Sire? + +-- C'est que vous etes a mon service, et que vous ne devez obeir +qu'a moi. + +M. de Nancey se retira a reculons en saluant respectueusement. De +Mouy envoya un sourire ironique a Catherine. Il se fit un silence +d'un instant. + +La reine tordait la ganse de sa cordeliere, Charles caressait son +chien. + +-- Mais quel etait votre but, monsieur? continua Charles; +agissiez-vous violemment? + +-- Contre qui, Sire? + +-- Mais contre Henri, contre Francois ou contre moi. + +-- Sire, nous avions la renonciation de votre beau-frere, +l'agrement de votre frere; et, comme j'ai eu l'honneur de vous le +dire, nous etions sur le point de solliciter l'autorisation de +Votre Majeste, lorsque est arrivee cette fatale affaire du Louvre. + +-- Eh bien, ma mere, dit Charles, je ne vois aucun mal a tout +cela. Vous etiez dans votre droit, monsieur de Mouy, en demandant +un roi. Oui, la Navarre peut etre et doit etre un royaume separe. +Il y a plus, ce royaume semble fait expres pour doter mon frere +d'Alencon, qui a toujours eu si grande envie d'une couronne, que +lorsque nous portons la notre il ne peut detourner les yeux de +dessus elle. La seule chose qui s'opposait a cette intronisation, +c'etait le droit de Henriot; mais puisque Henriot y renonce +volontairement... + +-- Volontairement, Sire. + +-- Il parait que c'est la volonte de Dieu! Monsieur de Mouy, vous +etes libre de retourner vers vos freres, que j'ai chaties... un +peu durement, peut-etre; mais ceci est une affaire entre moi et +Dieu: et dites-leur que, puisqu'ils desirent pour roi de Navarre +mon frere d'Alencon, le roi de France se rend a leurs desirs. A +partir de ce moment, la Navarre est un royaume, et son souverain +s'appelle Francois. Je ne demande que huit jours pour que mon +frere quitte Paris avec l'eclat et la pompe qui conviennent a un +roi. Allez, monsieur de Mouy, allez! ... Monsieur de Nancey, +laissez passer M. de Mouy, il est libre. + +-- Sire, dit de Mouy en faisant un pas en avant, Votre Majeste +permet-elle? + +-- Oui, dit le roi. Et il tendit la main au jeune huguenot. De +Mouy mit un genou a terre et baisa la main du roi. + +-- A propos, dit Charles en le retenant au moment ou il allait se +relever, ne m'aviez-vous pas demande justice de ce brigand de +Maurevel? + +-- Oui, Sire. + +-- Je ne sais ou il est pour vous la faire, car il se cache; mais +si vous le rencontrez, faites-vous justice vous-meme, je vous y +autorise, et de grand coeur. + +-- Ah! Sire, s'ecria de Mouy, voila qui me comble veritablement; +que Votre Majeste s'en rapporte a moi; je ne sais non plus ou il +est, mais je le trouverai, soyez tranquille. + +Et de Mouy, apres avoir respectueusement salue le roi Charles et +la reine Catherine, se retira sans que les gardes qui l'avaient +amene missent aucun empechement a sa sortie. Il traversa les +corridors, gagna rapidement le guichet, et une fois dehors ne fit +qu'un bond de la place Saint-Germain-l'Auxerrois a l'auberge de la +Belle-Etoile, ou il retrouva son cheval, grace auquel, trois +heures apres la scene que nous venons de raconter, le jeune homme +respirait en surete derriere les murailles de Mantes. + +Catherine, devorant sa colere, regagna son appartement d'ou elle +passa dans celui de Marguerite. Elle y trouva Henri en robe de +chambre et qui paraissait pret a se mettre au lit. + +-- Satan, murmura-t-elle, aide une pauvre reine pour qui Dieu ne +veut plus rien faire! + + + +XVII +Deux tetes pour une couronne + + +-- Qu'on prie M. d'Alencon de me venir voir, avait dit Charles en +congediant sa mere. + +M. de Nancey, dispose d'apres l'invitation du roi de n'obeir +desormais qu'a lui-meme, ne fit qu'un bond de chez Charles chez +son frere, lui transmettant sans adoucissement aucun l'ordre qu'il +venait de recevoir. + +Le duc d'Alencon tressaillit: en tout temps il avait tremble +devant Charles; et a bien plus forte raison encore depuis qu'il +s'etait fait, en conspirant, des motifs de le craindre. + +Il ne s'en rendit pas moins pres de son frere avec un empressement +calcule. + +Charles etait debout et sifflait entre ses dents un hallali sur +pied. + +En entrant, le duc d'Alencon surprit dans l'oeil vitreux de +Charles un de ces regards envenimes de haine qu'il connaissait si +bien. + +-- Votre Majeste m'a fait demander, me voici, Sire, dit-il. Que +desire de moi Votre Majeste? + +-- Je desire vous dire, mon bon frere, que, pour recompenser cette +grande amitie que vous me portez, je suis decide a faire +aujourd'hui pour vous la chose que vous desirez le plus. + +-- Pour moi? + +-- Oui, pour vous. Cherchez dans votre esprit quelle chose vous +revez depuis quelque temps sans oser me la demander, et cette +chose, je vous la donne. + +-- Sire, dit Francois, j'en jure a mon frere, je ne desire que la +continuation de la bonne sante du roi. + +-- Alors vous devez etre satisfait, d'Alencon; l'indisposition que +j'ai eprouvee a l'epoque de l'arrivee des Polonais est passee. +J'ai echappe, grace a Henriot, a un sanglier furieux qui voulait +me decoudre, et je me porte de facon a n'avoir rien a envier au +mieux portant de mon royaume; vous pouviez donc sans etre mauvais +frere desirer autre chose que la continuation de ma sante, qui est +excellente. + +-- Je ne desirais rien, Sire. + +-- Si fait, si fait, Francois, reprit Charles s'impatientant; vous +desirez la couronne de Navarre, puisque vous vous etes entendu +avec Henriot et de Mouy: avec le premier pour qu'il y renoncat, +avec le second pour qu'il vous la fit avoir. Eh bien, Henriot y +renonce! de Mouy m'a transmis votre demande, et cette couronne que +vous ambitionnez... + +-- Eh bien? demanda d'Alencon d'une voix tremblante. + +-- Eh bien, mort-diable! elle est a vous. D'Alencon palit +affreusement; puis tout a coup le sang appele a son coeur, qu'il +faillit briser, reflua vers les extremites, et une rougeur ardente +lui brula les joues; la faveur que lui faisait le roi le +desesperait en un pareil moment. + +-- Mais, Sire, reprit-il tout en palpitant d'emotion et cherchant +vainement a se remettre, je n'ai rien desire et surtout rien +demande de pareil. + +-- C'est possible, dit le roi, car vous etes fort discret, mon +frere; mais on a desire, on a demande pour vous, mon frere. + +-- Sire, je vous jure que jamais... + +-- Ne jurez pas Dieu. + +-- Mais, Sire, vous m'exilez donc? + +-- Vous appelez ca un exil, Francois? Peste! vous etes +difficile... Qu'esperiez-vous donc de mieux? D'Alencon se mordit +les levres de desespoir. + +-- Ma foi! continua Charles en affectant la bonhomie, je vous +croyais moins populaire, Francois, et surtout moins pres des +huguenots; mais ils vous demandent, il faut bien que je m'avoue a +moi-meme que je me trompais. D'ailleurs, je ne pouvais rien +desirer de mieux que d'avoir un homme a moi, mon frere qui m'aime +et qui est incapable de me trahir, a la tete d'un parti qui depuis +trente ans nous fait la guerre. Cela va tout calmer comme par +enchantement, sans compter que nous serons tous rois dans la +famille. Il n'y aura que le pauvre Henriot qui ne sera rien que +mon ami. Mais il n'est point ambitieux, et ce titre, que personne +ne reclame, il le prendra, lui. + +-- Oh! Sire, vous vous trompez, ce titre, je le reclame... ce +titre, qui donc y a plus droit que moi? Henri n'est que votre +beau-frere par alliance; moi, je suis votre frere par le sang et +surtout par le coeur... Sire, je vous en supplie, gardez-moi pres +de vous. + +-- Non pas, non pas, Francois, repondit Charles; ce serait faire +votre malheur. + +-- Comment cela? + +-- Pour mille raisons. + +-- Mais voyez donc un peu, Sire, si vous trouverez jamais un +compagnon si fidele que je le suis. Depuis mon enfance je n'ai +jamais quitte Votre Majeste. + +-- Je le sais bien, je le sais bien, et quelquefois meme je vous +aurais voulu voir plus loin. + +-- Que veut dire le roi? + +-- Rien, rien... je m'entends... Oh! que vous aurez de belles +chasses la-bas! Francois, que je vous porte envie! Savez-vous +qu'on chasse l'ours dans ces diables de montagnes comme on chasse +ici le sanglier? Vous allez nous entretenir tous de peaux +magnifiques. Cela se chasse au poignard, vous savez; on attend +l'animal, on l'excite, on l'irrite; il marche au chasseur, et, a +quatre pas de lui, il se dresse sur ses pattes de derriere. C'est +a ce moment-la qu'on lui enfonce l'acier dans le coeur, comme +Henri a fait pour le sanglier a la derniere chasse. C'est +dangereux; mais vous etes brave, Francois, et ce danger sera pour +vous un vrai plaisir. + +-- Ah! Votre Majeste redouble mes chagrins, car je ne chasserai +plus avec elle. + +-- Corboeuf! tant mieux! dit le roi, cela ne nous reussit ni a +l'un ni a l'autre de chasser ensemble. + +-- Que veut dire Votre Majeste? + +-- Que chasser avec moi vous cause un tel plaisir et vous donne +une telle emotion, que vous, qui etes l'adresse en personne, que +vous qui, avec la premiere arquebuse venue, abattez une pie a cent +pas, vous avez, la derniere fois que nous avons chasse de +compagnie, avec votre arme, une arme qui vous est familiere, +manque a vingt pas un gros sanglier, et casse par contre la jambe +a mon meilleur cheval. Mort-diable! Francois, cela donne a songer, +savez-vous! + +-- Oh! Sire, pardonnez a l'emotion, dit d'Alencon devenu livide. + +-- Eh! oui, reprit Charles, l'emotion, je le sais bien; et c'est a +cause de cette emotion, que j'apprecie a sa juste valeur, que je +vous dis: Croyez-moi, Francois, mieux vaut chasser loin l'un de +l'autre, surtout quand on a des emotions pareilles. Reflechissez a +cela, mon frere, non pas en ma presence, ma presence vous trouble, +je le vois, mais quand vous serez seul, et vous conviendrez que +j'ai tout lieu de craindre qu'a une nouvelle chasse une autre +emotion ne vienne a vous prendre; car alors il n'y a rien qui +fasse relever la main comme l'emotion, car alors vous tueriez le +cavalier au lieu du cheval, le roi au lieu de la bete. Peste! une +balle placee trop haut ou trop bas, cela change fort la face d'un +gouvernement, et nous en avons un exemple dans notre famille. +Quand Montgomery a tue notre pere Henri II par accident, par +emotion peut-etre, le coup a porte notre frere Francois II sur le +trone et notre pere Henri a Saint-Denis. Il faut si peu de chose a +Dieu pour faire beaucoup! + +Le duc sentit la sueur ruisseler sur son front pendant ce choc +aussi redoutable qu'imprevu. + +Il etait impossible que le roi dit plus clairement a son frere +qu'il avait tout devine. Charles, voilant sa colere sous une ombre +de plaisanterie, etait peut-etre plus terrible encore que s'il eut +laisse la lave haineuse qui lui devorait le coeur se repandre +bouillante au-dehors; sa vengeance paraissait proportionnee a sa +rancune. A mesure que l'une s'aigrissait, l'autre grandissait, et +pour la premiere fois d'Alencon connut le remords, ou plutot le +regret d'avoir concu un crime qui n'avait pas reussi. + +Il avait soutenu la lutte tant qu'il avait pu, mais sous ce +dernier coup il plia la tete, et Charles vit poindre dans ses yeux +cette flamme devorante qui, chez les etres d'une nature tendre, +creuse le sillon par ou jaillissent les larmes. + +Mais d'Alencon etait de ceux-la qui ne pleurent que de rage. + +Charles tenait fixe sur lui son oeil de vautour, aspirant pour +ainsi dire chacune des sensations qui se succedaient dans le coeur +du jeune homme. Et toutes ces sensations lui apparaissaient aussi +precises, grace a cette etude approfondie qu'il avait faite de sa +famille, que si le coeur du duc eut ete un livre ouvert. + +Il le laissa ainsi un instant ecrase, immobile et muet. Puis d'une +voix empreinte de haineuse fermete: + +-- Mon frere, dit-il, nous vous avons dit notre resolution, et +notre resolution est immuable: vous partirez. + +D'Alencon fit un mouvement. Charles ne parut pas le remarquer et +continua: + +-- Je veux que la Navarre soit fiere d'avoir pour prince un frere +du roi de France. Or, pouvoir, honneurs, vous aurez tout ce qui +convient a votre naissance, comme votre frere Henri l'a eu, et +comme lui, ajouta-t-il en souriant, vous me benirez de loin. Mais +n'importe, les benedictions ne connaissent pas la distance. + +-- Sire... + +-- Acceptez, ou plutot resignez-vous. Une fois roi, on trouvera +une femme digne d'un fils de France. Qui sait! qui vous apportera +un autre trone peut etre. + +-- Mais, dit le duc d'Alencon, Votre Majeste oublie son bon ami +Henri. + +-- Henri! mais puisque je vous ai dit qu'il n'en voulait pas, du +trone de Navarre! Puisque je vous ai deja dit qu'il vous +l'abandonnait! Henri est un joyeux garcon et non pas une face pale +comme vous. Il veut rire et s'amuser a son aise, et non secher, +comme nous sommes condamnes a le faire, nous, sous des couronnes. + +D'Alencon poussa un soupir. + +-- Mais, dit-il, Votre Majeste m'ordonne donc de m'occuper... + +-- Non pas, non pas. Ne vous inquietez de rien, Francois, je +reglerai tout moi-meme; reposez-vous sur moi comme sur un bon +frere. Et maintenant que tout est convenu, allez; dites ou ne +dites pas notre entretien a vos amis: je veux prendre des mesures +pour que la chose devienne bientot publique. Allez, Francois. + +Il n'y avait rien a repondre, le duc salua et partit la rage dans +le coeur. + +Il brulait de trouver Henri pour causer avec lui de tout ce qui +venait de se passer; mais il ne trouva que Catherine: en effet, +Henri fuyait l'entretien et la reine mere le recherchait. + +Le duc, en voyant Catherine, etouffa aussitot ses douleurs et +essaya de sourire. Moins heureux que Henri d'Anjou, ce n'etait pas +une mere qu'il cherchait dans Catherine, mais simplement une +alliee. Il commencait donc par dissimuler avec elle, car, pour +faire de bonnes alliances, il faut bien se tromper un peu +mutuellement. + +Il aborda donc Catherine avec un visage ou ne restait plus qu'une +legere trace d'inquietude. + +-- Eh bien, madame, dit-il, voila de grandes nouvelles; les savez- +vous? + +-- Je sais qu'il s'agit de faire un roi de vous, monsieur. + +-- C'est une grande bonte de la part de mon frere, madame. + +-- N'est-ce pas? + +-- Et je suis presque tente de croire que je dois reporter sur +vous une partie de ma reconnaissance; car enfin, si c'etait vous +qui lui eussiez donne le conseil de me faire don d'un trone, c'est +a vous que je le devrais; quoique j'avoue au fond qu'il m'a fait +peine de depouiller ainsi le roi de Navarre. + +-- Vous aimez fort Henriot, mon fils, a ce qu'il parait? + +-- Mais oui; depuis quelque temps nous nous sommes intimement +lies. + +-- Croyez-vous qu'il vous aime autant que vous l'aimez vous-meme? + +-- Je l'espere, madame. + +-- C'est edifiant une pareille amitie, savez-vous? surtout entre +princes. Les amities de cour passent pour peu solides, mon cher +Francois. + +-- Ma mere, songez que nous sommes non seulement amis, mais encore +presque freres. Catherine sourit d'un etrange sourire. + +-- Bon! dit-elle, est-ce qu'il y a des freres entre rois? + +-- Oh! quant a cela, nous n'etions roi ni l'un ni l'autre, ma +mere, quand nous nous sommes lies ainsi; nous ne devions meme +jamais l'etre; voila pourquoi nous nous aimions. + +-- Oui, mais les choses sont bien changees a cette heure. + +-- Comment, bien changees? + +-- Oui, sans doute; qui vous dit maintenant que vous ne serez pas +tous deux rois? + +Au tressaillement nerveux du duc, a la rougeur qui envahit son +front, Catherine vit que le coup lance par elle avait porte en +plein coeur. + +-- Lui? dit-il. Henriot roi? et de quel royaume, ma mere? + +-- D'un des plus magnifiques de la chretiente, mon fils. + +-- Ah! ma mere, dit d'Alencon en palissant, que dites-vous donc +la? + +-- Ce qu'une bonne mere doit dire a son fils, ce a quoi vous avez +plus d'une fois songe, Francois. + +-- Moi? dit le duc, je n'ai songe a rien, madame, je vous jure. + +-- Je veux bien vous croire; car votre ami, car votre frere Henri, +comme vous l'appelez, est, sous sa franchise apparente, un +seigneur fort habile et fort ruse qui garde ses secrets mieux que +vous ne gardez les votres, Francois. Par exemple, vous a-t-il +jamais dit que de Mouy fut son homme d'affaires? + +Et, en disant ces mots, Catherine plongea son regard comme un +stylet dans l'ame de Francois. + +Mais celui-ci n'avait qu'une vertu, ou plutot qu'un vice, la +dissimulation; il supporta donc parfaitement le regard. + +-- De Mouy! dit-il avec surprise, et comme si ce nom etait +prononce pour la premiere fois devant lui en pareille +circonstance. + +-- Oui, le huguenot de Mouy de Saint-Phale, celui-la meme qui a +failli tuer M. de Maurevel, et qui, clandestinement et en courant +la France et la capitale sous des habits differents, intrigue et +leve une armee pour soutenir votre frere Henri contre votre +famille. + +Catherine, qui ignorait que sous ce rapport son fils Francois en +sut autant et meme plus qu'elle se leva sur ces mots, s'appretant +a faire une majestueuse sortie. + +Francois la retint. + +-- Ma mere, dit-il, encore un mot, s'il vous plait. Puisque vous +daignez m'initier a votre politique, dites-moi comment, avec de si +faibles ressources et si peu connu qu'il est, Henri parviendrait- +il a faire une guerre assez serieuse pour inquieter ma famille? + +-- Enfant, dit la reine en souriant, sachez donc qu'il est soutenu +par plus de trente mille hommes peut-etre; que le jour ou il dira +un mot, ces trente mille hommes apparaitront tout a coup comme +s'ils sortaient de terre; et ces trente mille hommes, ce sont des +huguenots, songez-y, c'est-a-dire les plus braves soldats du +monde. Et puis, et puis, il a une protection que vous n'avez pas +su ou pas voulu vous concilier, vous. + +-- Laquelle? + +-- Il a le roi, le roi qui l'aime, qui le pousse, le roi qui, par +jalousie contre votre frere de Pologne et par depit contre vous, +cherche autour de lui des successeurs. Seulement, aveugle que vous +etes si vous ne le voyez pas, il les cherche autre part que dans +sa famille. + +-- Le roi! ... vous croyez, ma mere? + +-- Ne vous etes-vous donc pas apercu qu'il cherit Henriot, son +Henriot? + +-- Si fait, ma mere, si fait. + +-- Et qu'il en est paye de retour? car ce meme Henriot, oubliant +que son beau-frere le voulait arquebuser le jour de la Saint- +Barthelemy, se couche a plat ventre comme un chien qui leche la +main dont il a ete battu. + +-- Oui, oui, murmura Francois, je l'ai deja remarque, Henri est +bien humble avec mon frere Charles. + +-- Ingenieux a lui complaire en toute chose. + +-- Au point que, depite d'etre toujours raille par le roi sur son +ignorance de la chasse au faucon, il veut se mettre a... Si bien +qu'hier il m'a demande, oui, pas plus tard qu'hier, si je n'avais +point quelques bons livres qui traitent de cet art. + +-- Attendez donc, dit Catherine, dont les yeux etincelerent comme +si une idee subite lui traversait l'esprit; attendez donc... et +que lui avez-vous repondu? + +-- Que je chercherais dans ma bibliotheque. + +-- Bien, dit Catherine, bien, il faut qu'il l'ait, ce livre. + +-- Mais j'ai cherche, madame, et n'ai rien trouve. + +-- Je trouverai, moi, je trouverai... et vous lui donnerez le +livre comme s'il venait de vous. + +-- Et qu'en resultera-t-il? + +-- Avez-vous confiance en moi, d'Alencon? + +-- Oui, ma mere. + +-- Voulez-vous m'obeir aveuglement a l'egard de Henri, que vous +n'aimez pas, quoi que vous en disiez? D'Alencon sourit. + +-- Et que je deteste, moi, continua Catherine. + +-- Oui, j'obeirai. + +-- Apres-demain, venez chercher le livre ici, je vous le donnerai, +vous le porterez a Henri... et... + +-- Et...? + +-- Laissez Dieu, la Providence ou le hasard faire le reste. +Francois connaissait assez sa mere pour savoir qu'elle ne s'en +rapportait point d'habitude a Dieu, a la Providence ou au hasard +du soin de servir ses amities ou ses haines; mais il se garda +d'ajouter un seul mot, et saluant en homme qui accepte la +commission dont on le charge, il se retira chez lui. + +-- Que veut-elle dire? pensa le jeune homme en montant l'escalier, +je n'en sais rien. Mais ce qu'il y a de clair pour moi dans tout +ceci, c'est qu'elle agit contre un ennemi commun. Laissons-la +faire. + +Pendant ce temps, Marguerite, par l'intermediaire de La Mole, +recevait une lettre de De Mouy. Comme en politique les deux +illustres conjoints n'avaient point de secret, elle decacheta +cette lettre et la lut. + +Sans doute cette lettre lui parut interessante, car a l'instant +meme Marguerite, profitant de l'obscurite qui commencait a +descendre le long des murailles du Louvre, se glissa dans le +passage secret, monta l'escalier tournant, et, apres avoir regarde +de tous cotes avec attention, s'elanca rapide comme une ombre, et +disparut dans l'antichambre du roi de Navarre. + +Cette antichambre n'etait plus gardee par personne depuis la +disparition d'Orthon. + +Cette disparition, dont nous n'avons pas parle depuis le moment ou +le lecteur l'a vu s'operer d'une facon si tragique pour le pauvre +Orthon, avait fort inquiete Henri. Il s'en etait ouvert a madame +de Sauve et a sa femme, mais ni l'une ni l'autre n'etait plus +instruite que lui; seulement, madame de Sauve lui avait donne +quelques renseignements, a la suite desquels il etait demeure +parfaitement clair a l'esprit de Henri que le pauvre enfant avait +ete victime de quelque machination de la reine mere, et que +c'etait a la suite de cette machination qu'il avait failli, lui, +etre arrete avec de Mouy, dans l'auberge de la Belle-Etoile. + +Un autre que Henri eut garde le silence, car il n'eut rien ose +dire; mais Henri calculait tout: il comprit que son silence le +trahirait; d'ordinaire, on ne perd pas ainsi un de ses serviteurs, +un de ses confidents, sans s'informer de lui, sans faire des +recherches. Henri s'informa donc, rechercha donc, en presence du +roi et de la reine mere elle-meme; il demanda Orthon a tout le +monde, depuis la sentinelle qui se promenait devant le guichet du +Louvre, jusqu'au capitaine des gardes qui veillait dans +l'antichambre du roi; mais toute demande et toute demarche furent +inutiles; et Henri parut si ostensiblement affecte de cet +evenement et si attache au pauvre serviteur absent, qu'il declara +qu'il ne le remplacerait que lorsqu'il aurait acquis la certitude +qu'il aurait disparu pour toujours. + +L'antichambre, comme nous l'avons dit, etait donc vide lorsque +Marguerite se presenta chez Henri. + +Si legers que fussent les pas de la reine, Henri les entendit et +se retourna. + +-- Vous, madame! s'ecria-t-il. + +-- Oui, repondit Marguerite. Lisez vite. Et elle lui presenta le +papier tout ouvert. Il contenait ces quelques lignes: "Sire, le +moment est venu de mettre notre projet de fuite a execution. +Apres-demain il y a chasse au vol le long de la Seine, depuis +Saint-Germain jusqu'a Maisons, c'est-a-dire dans toute la longueur +de la foret." Allez a cette chasse, quoique ce soit une chasse au +vol; prenez sous votre habit une bonne chemise de mailles; ceignez +votre meilleure epee; montez le plus fin cheval de votre ecurie." +Vers midi, c'est-a-dire au plus fort de la chasse et quand le roi +sera lance a la suite du faucon, derobez-vous seul si vous venez +seul, avec la reine de Navarre si la reine vous suit." Cinquante +des notres seront caches au pavillon de Francois Ier, dont nous +avons la clef; tout le monde ignorera qu'ils y sont, car ils y +seront venus de nuit et les jalousies en seront fermees." Vous +passerez par l'allee des Violettes, au bout de laquelle je +veillerai; a droite de cette allee, dans une petite clairiere, +seront MM. de La Mole et Coconnas avec deux chevaux de main. Ces +chevaux frais seront destines a remplacer le votre et celui de Sa +Majeste la reine de Navarre, si par hasard ils etaient fatigues. + +" Adieu, Sire; soyez pret, nous le serons." + +-- Vous le serez, dit Marguerite, prononcant apres seize cents ans +les memes paroles que Cesar avait prononcees sur les bords du +Rubicon. + +-- Soit, madame, repondit Henri, ce n'est pas moi qui vous +dementirai. + +-- Allons, Sire, devenez un heros; ce n'est pas difficile; vous +n'avez qu'a suivre votre route; et faites-moi un beau trone, dit +la fille de Henri II. + +Un imperceptible sourire effleura la levre fine du Bearnais. Il +baisa la main de Marguerite et sortit le premier, pour explorer le +passage, tout en fredonnant le refrain d'une vieille chanson: + +_Cil qui mieux battit la muraille_ +_N'entra point dedans le chasteau._ + +La precaution n'etait pas mauvaise: au moment ou il ouvrait la +porte de sa chambre a coucher, le duc d'Alencon ouvrait celle de +son antichambre; il fit de la main un signe a Marguerite, puis +tout haut: + +-- Ah! c'est vous, mon frere, dit-il, soyez le bienvenu. Au signe +de son mari, la reine avait tout compris et s'etait jetee dans un +cabinet de toilette, devant la porte duquel pendait une enorme +tapisserie. + +Le duc d'Alencon entra d'un pas craintif en regardant tout autour +de lui. + +-- Sommes-nous seuls, mon frere? demanda-t-il a demi-voix. + +-- Parfaitement seuls. Qu'y a-t-il donc? vous paraissez tout +bouleverse. + +-- Il y a que nous sommes decouverts, Henri. + +-- Comment decouverts? + +-- Oui, de Mouy a ete arrete. + +-- Je le sais. + +-- Eh bien! de Mouy a tout dit au roi. + +-- Qu'a-t-il dit? + +-- Il a dit que je desirais le trone de Navarre, et que je +conspirais pour l'obtenir. + +-- Ah! pecaire! dit Henri, de sorte que vous voila compromis, mon +pauvre frere! Comment alors n'etes-vous pas encore arrete? + +-- Je n'en sais rien moi-meme; le roi m'a raille en faisant +semblant de m'offrir le trone de Navarre. Il esperait sans doute +me tirer un aveu du coeur; mais je n'ai rien dit. + +-- Et vous avez bien fait, ventre-saint-gris, dit le Bearnais; +tenons ferme, notre vie a tous deux en depend. + +-- Oui, reprit Francois, le cas est epineux; voici pourquoi je +suis venu demander votre avis, mon frere; que croyez-vous que je +doive faire: fuir ou rester? + +-- Vous avez vu le roi, puisque c'est a vous qu'il a parle? + +-- Oui, sans doute. + +-- Eh bien, vous avez du lire dans sa pensee! Suivez votre +inspiration. + +-- J'aimerais mieux rester, repondit Francois. + +Si maitre qu'il fut de lui-meme, Henri laissa echapper un +mouvement de joie; si imperceptible que fut ce mouvement, Francois +le surprit au passage. + +-- Restez alors, dit Henri. + +-- Mais vous? + +-- Dame! repondit Henri, si vous restez, je n'ai aucun motif pour +m'en aller, moi. Je ne partais que pour vous suivre, par +devouement, pour ne pas quitter un frere que j'aime. + +-- Ainsi, dit d'Alencon, c'en est fait de tous nos plans; vous +vous abandonnez sans lutte au premier entrainement de la mauvaise +fortune? + +-- Moi, dit Henri, je ne regarde pas comme une mauvaise fortune de +demeurer ici; grace a mon caractere insoucieux, je me trouve bien +partout. + +-- Eh bien, soit! dit d'Alencon, n'en parlons plus; seulement, si +vous prenez quelque resolution nouvelle, faites-la-moi savoir. + +-- Corbleu! je n'y manquerai pas, croyez-le bien, repondit Henri. +N'est-il pas convenu que nous n'avons pas de secrets l'un pour +l'autre? + +D'Alencon n'insista pas davantage et se retira tout pensif, car, a +un certain moment, il avait cru voir trembler la tapisserie du +cabinet de toilette. + +En effet, a peine d'Alencon etait-il sorti, que cette tapisserie +se souleva et que Marguerite reparut. + +-- Que pensez-vous de cette visite? demanda Henri. + +-- Qu'il y a quelque chose de nouveau et d'important. + +-- Et que croyez-vous qu'il y ait? + +-- Je n'en sais rien encore, mais je le saurai. + +-- En attendant? + +-- En attendant ne manquez pas de venir chez moi demain soir. + +-- Je n'aurai garde d'y manquer, madame! dit Henri en baisant +galamment la main de sa femme. + +Et avec les memes precautions qu'elle en etait sortie, Marguerite +rentra chez elle. + + + +XVIII +Le livre de venerie + + +Trente-six heures s'etaient ecoulees depuis les evenements que +nous venons de raconter. Le jour commencait a paraitre, mais tout +etait deja eveille au Louvre, comme c'etait l'habitude les jours +de chasse, lorsque le duc d'Alencon se rendit chez la reine mere, +selon l'invitation qu'il en avait recue. + +La reine mere n'etait point dans sa chambre a coucher, mais elle +avait ordonne qu'on le fit attendre s'il venait. + +Au bout de quelques instants elle sortit d'un cabinet secret ou +personne n'entrait qu'elle, et ou elle se retirait pour faire ses +operations chimiques. + +Soit par la porte entrouverte, soit attachee a ses vetements, +entra en meme temps que la reine mere l'odeur penetrante d'un acre +parfum, et, par l'ouverture de la porte, d'Alencon remarqua une +vapeur epaisse, comme celle d'un aromate brule, qui flottait en +blanc nuage dans ce laboratoire que quittait la reine. + +Le duc ne put reprimer un regard de curiosite. + +-- Oui, dit Catherine de Medicis, oui, j'ai brule quelques vieux +parchemins, et ces parchemins exhalaient une si puante odeur, que +j'ai jete du genievre sur le brasier: de la cette odeur. + +D'Alencon s'inclina. + +-- Eh bien, dit Catherine en cachant dans les larges manches de sa +robe de chambre ses mains, que de legeres taches d'un jaune +rougeatre diapraient ca et la, qu'avez-vous de nouveau depuis +hier? + +-- Rien, ma mere. + +-- Avez-vous vu Henri? + +-- Oui. + +-- Il refuse toujours de partir? + +-- Absolument. + +-- Le fourbe! + +-- Que dites-vous, madame? + +-- Je dis qu'il part. + +-- Vous croyez? + +-- J'en suis sure. + +-- Alors, il nous echappe? + +-- Oui, dit Catherine. + +-- Et vous le laissez partir? + +-- Non seulement je le laisse partir, mais je vous dis plus, il +faut qu'il parte. + +-- Je ne vous comprends pas, ma mere. + +-- Ecoutez bien ce que je vais vous dire, Francois. Un medecin +tres habile, le meme qui m'a remis le livre de chasse que vous +allez lui porter, m'a affirme que le roi de Navarre etait sur le +point d'etre atteint d'une maladie de consomption, d'une de ces +maladies qui ne pardonnent pas et auxquelles la science ne peut +apporter aucun remede. Or, vous comprenez que s'il doit mourir +d'un mal si cruel, il vaut mieux qu'il meure loin de nous que sous +nos yeux, a la cour. + +-- En effet, dit le duc, cela nous ferait trop de peine. + +-- Et surtout a votre frere Charles, dit Catherine; tandis que +lorsque Henri mourra apres lui avoir desobei, le roi regardera +cette mort comme une punition du ciel. + +-- Vous avez raison, ma mere, dit Francois avec admiration, il +faut qu'il parte. Mais etes-vous bien sure qu'il partira? + +-- Toutes ses mesures sont prises. Le rendez-vous est dans la +foret de Saint-Germain. Cinquante huguenots doivent lui servir +d'escorte jusqu'a Fontainebleau, ou cinq cents autres l'attendent. + +-- Et, dit d'Alencon avec une legere hesitation et une paleur +visible, ma soeur Margot part avec lui? + +-- Oui, repondit Catherine, c'est convenu. Mais, Henri mort, +Margot revient a la cour, veuve et libre. + +-- Et Henri mourra, madame! vous en etes certaine? + +-- Le medecin qui m'a remis le livre en question me l'a assure du +moins. + +-- Et ce livre, ou est-il, madame? Catherine retourna a pas lents +vers le cabinet mysterieux, ouvrit la porte, s'y enfonca, et +reparut un instant apres, le livre a la main. + +-- Le voici, dit-elle. + +D'Alencon regarda le livre que lui presentait sa mere avec une +certaine terreur. + +-- Qu'est-ce que ce livre, madame? demanda en frissonnant le duc. + +-- Je vous l'ai deja dit, mon fils, c'est un travail sur l'art +d'elever et de dresser faucons, tiercelets et gerfauts, fait par +un fort savant homme, par le seigneur Castruccio Castracani, tyran +de Lucques. + +-- Et que dois-je en faire? + +-- Mais le porter chez votre bon ami Henriot, qui vous l'a +demande, a ce que vous m'avez dit, lui ou quelque autre pareil, +pour s'instruire dans la science de la volerie. Comme il chasse au +vol aujourd'hui avec le roi, il ne manquera pas d'en lire quelques +pages, afin de prouver au roi qu'il suit ses conseils en prenant +des lecons. Le tout est de le remettre a lui-meme. + +-- Oh! je n'oserai pas, dit d'Alencon en frissonnant. + +-- Pourquoi? dit Catherine, c'est un livre comme un autre, excepte +qu'il a ete si longtemps renferme que les pages sont collees les +unes aux autres. N'essayez donc pas de les lire, vous, Francois, +car on ne peut les lire qu'en mouillant son doigt et en poussant +les pages feuille a feuille, ce qui prend beaucoup de temps et +donne beaucoup de peine. + +-- Si bien qu'il n'y a qu'un homme qui a le grand desir de +s'instruire qui puisse perdre ce temps et prendre cette peine? dit +d'Alencon. + +-- Justement, mon fils, vous comprenez. + +-- Oh! dit d'Alencon, voici deja Henriot dans la cour, donnez, +madame, donnez. Je vais profiter de son absence pour porter ce +livre chez lui: a son retour il le trouvera. + +-- J'aimerais mieux que vous le lui donnassiez a lui-meme, +Francois, ce serait plus sur. + +-- Je vous ai deja dit que je n'oserais point, madame, reprit le +duc. + +-- Allez donc; mais au moins posez-le dans un endroit bien +apparent. + +-- Ouvert?... Y a-t-il inconvenient a ce qu'il soit ouvert? + +-- Non. + +-- Donnez alors. + +D'Alencon prit d'une main tremblante le livre que, d'une main +ferme, Catherine etendait vers lui. + +-- Prenez, prenez, dit Catherine, il n'y a pas de danger, puisque +j'y touche; d'ailleurs vous avez des gants. + +Cette precaution ne suffit pas pour d'Alencon, qui enveloppa le +livre dans son manteau. + +-- Hatez-vous, dit Catherine, hatez-vous, d'un moment a l'autre +Henri peut remonter. + +-- Vous avez raison, madame, j'y vais. Et le duc sortit tout +chancelant d'emotion. Nous avons introduit plusieurs fois deja le +lecteur dans l'appartement du roi de Navarre, et nous l'avons fait +assister aux seances qui s'y sont passees, joyeuses ou terribles, +selon que souriait ou menacait le genie protecteur du futur roi de +France. + +Mais jamais peut-etre les murs souilles de sang par le meurtre, +arroses de vin par l'orgie, embaumes de parfums par l'amour; +jamais ce coin du Louvre enfin n'avait vu apparaitre un visage +plus pale que celui du duc d'Alencon ouvrant, son livre a la main, +la porte de la chambre a coucher du roi de Navarre. + +Et cependant, comme s'y attendait le duc, personne n'etait dans +cette chambre pour interroger d'un oeil curieux ou inquiet +l'action qu'il allait commettre. Les premiers rayons du jour +eclairaient l'appartement parfaitement vide. + +A la muraille pendait toute prete cette epee que M. de Mouy avait +conseille a Henri d'emporter. Quelques chainons d'une ceinture de +mailles etaient epars sur le parquet. Une bourse honnetement +arrondie et un petit poignard etaient poses sur un meuble, et des +cendres, legeres et flottantes encore, dans la cheminee, jointes a +ces autres indices, disaient clairement a d'Alencon que le roi de +Navarre avait endosse une chemise de mailles, demande de l'argent +a son tresorier et brule des papiers compromettants. + +-- Ma mere ne s'etait pas trompee, dit d'Alencon, le fourbe me +trahissait. + +Sans doute cette conviction donna une nouvelle force au jeune +homme, car apres avoir sonde du regard tous les coins de la +chambre, apres avoir souleve les tapisseries des portieres, apres +qu'un grand bruit retentissait dans les cours et qu'un grand +silence qui regnait dans l'appartement lui eut prouve que personne +ne songeait a l'espionner, il tira le livre de dessous son +manteau, le posa rapidement sur la table ou etait la bourse, +l'adossant a un pupitre de chene sculpte, puis, s'ecartant +aussitot, il allongea le bras, et, avec une hesitation qui +trahissait ses craintes, de sa main gantee il ouvrit le livre a +l'endroit d'une gravure de chasse. + +Le livre ouvert, d'Alencon fit aussitot trois pas en arriere; et +retirant son gant, il le jeta dans le brasier encore ardent qui +venait de devorer les lettres. La peau souple cria sur les +charbons, se tordit, et s'etala comme le cadavre d'un large +reptile, puis ne laissa bientot plus qu'un residu noir et crispe. + +D'Alencon demeura jusqu'a ce que la flamme eut entierement devore +le gant, puis il roula le manteau qui avait enveloppe le livre, le +jeta sous son bras, et regagna vivement sa chambre. Comme il y +entrait, le coeur tout palpitant, il entendit des pas dans +l'escalier tournant, et, ne doutant plus que ce fut Henri qui +rentrait, il referma vivement sa porte. + +Puis il s'elanca vers la fenetre; mais de la fenetre on +n'apercevait qu'une portion de la cour du Louvre. Henri n'etait +point dans cette portion de la cour, et sa conviction s'en +affermit que c'etait lui qui venait de rentrer. + +Le duc s'assit, ouvrit un livre, et essaya de lire. C'etait une +histoire de France depuis Pharamond jusqu'a Henri II, et pour +laquelle, quelques jours apres son avenement au trone, il avait +donne privilege. + +Mais l'esprit du duc n'etait point la: la fievre de l'attente +brulait ses arteres. Les battements de ses tempes retentissaient +jusqu'au fond de son cerveau; comme on voit dans un reve ou dans +une extase magnetique, il semblait a Francois qu'il voyait a +travers les murailles; son regard plongeait dans la chambre de +Henri, malgre le triple obstacle qui le separait de lui. + +Pour ecarter l'objet terrible qu'il croyait voir avec les yeux de +la pensee, le duc essaya de fixer la sienne sur autre chose que +sur le livre terrible ouvert sur le pupitre de bois de chene a +l'endroit de l'image; mais ce fut inutilement qu'il prit l'une +apres l'autre ses armes, l'un apres l'autre ses joyaux, qu'il +arpenta cent fois le meme sillon du parquet, chaque detail de +cette image, que le duc n'avait qu'entrevue cependant, lui etait +reste dans l'esprit. C'etait un seigneur a cheval qui, remplissant +lui-meme l'office d'un valet de fauconnerie, lancait le leurre en +rappelant le faucon et en courant au grand galop de son cheval +dans les herbes d'un marecage. Si violente que fut la volonte du +duc, le souvenir triomphait de sa volonte. + +Puis, ce n'etait pas seulement le livre qu'il voyait, c'etait le +roi de Navarre s'approchant de ce livre, regardant cette image, +essayant de tourner les pages, et, empeche par l'obstacle qu'elles +opposaient, triomphant de l'obstacle en mouillant son pouce et en +forcant les feuilles a glisser. + +Et a cette vue, toute fictive et toute fantastique qu'elle etait, +d'Alencon chancelant etait force de s'appuyer d'une main a un +meuble, tandis que de l'autre il couvrait ses yeux comme si, les +yeux couverts, il ne voyait pas encore mieux le spectacle qu'il +voulait fuir. + +Ce spectacle etait sa propre pensee. + +Tout a coup d'Alencon vit Henri qui traversait la cour; celui-ci +s'arreta quelques instants devant des hommes qui entassaient sur +deux mules des provisions de chasse qui n'etaient autres que de +l'argent et des effets de voyage, puis, ses ordres donnes, il +coupa diagonalement la cour, et s'achemina visiblement vers la +porte d'entree. + +D'Alencon etait immobile a sa place. Ce n'etait donc pas Henri qui +etait monte par l'escalier secret. Toutes ces angoisses qu'il +eprouvait depuis un quart d'heure, il les avait donc eprouvees +inutilement. Ce qu'il croyait fini ou pres de finir etait donc a +recommencer. + +D'Alencon ouvrit la porte de sa chambre, puis, tout en la tenant +fermee, il alla ecouter a celle du corridor. Cette fois, il n'y +avait pas a se tromper, c'etait bien Henri. D'Alencon reconnut son +pas et jusqu'au bruit particulier de la molette de ses eperons. + +La porte de l'appartement de Henri s'ouvrit et se referma. + +D'Alencon rentra chez lui et tomba dans un fauteuil. + +-- Bon! se dit-il, voici ce qui se passe a cette heure: il a +traverse l'antichambre, la premiere piece, puis il est parvenu +jusqu'a la chambre a coucher; arrive la, il aura cherche des yeux +son epee, puis sa bourse, puis son poignard, puis enfin il aura +trouve le livre tout ouvert sur son dressoir. + +" -- Quel est ce livre? se sera-t-il demande; qui m'a apporte ce +livre? + +" Puis il se sera rapproche, aura vu cette gravure representant un +cavalier rappelant son faucon, puis il aura voulu lire, puis il +aura essaye de tourner les feuilles. + +Une sueur froide passa sur le front de Francois. + +-- Va-t-il appeler? dit-il. Est-ce un poison d'un effet soudain? +Non, non, sans doute, puisque ma mere a dit qu'il devait mourir +lentement de consomption. + +Cette pensee le rassura un peu. Dix minutes se passerent ainsi, +siecle d'agonie use seconde par seconde, et chacune de ces +secondes fournissant tout ce que l'imagination invente de terreurs +insensees, un monde de visions. D'Alencon n'y put tenir davantage, +il se leva, traversa son antichambre, qui commencait a se remplir +de gentilshommes. + +-- Salut, messieurs, dit-il, je descends chez le roi. + +Et pour tromper sa devorante inquietude, pour preparer un alibi +peut-etre, d'Alencon descendit effectivement chez son frere. +Pourquoi descendait-il? Il l'ignorait... Qu'avait-il a lui +dire?... Rien! Ce n'etait point Charles qu'il cherchait, c'etait +Henri qu'il fuyait. + +Il prit le petit escalier tournant et trouva la porte du roi +entrouverte. + +Les gardes laisserent entrer le duc sans mettre aucun empechement +a son passage: les jours de chasse il n'y avait ni etiquette ni +consigne. + +Francois traversa successivement l'antichambre, le salon et la +chambre a coucher sans rencontrer personne; enfin il songeait que +Charles etait sans doute dans son cabinet des Armes, et poussa la +porte qui donnait de la chambre a coucher dans le cabinet. + +Charles etait assis devant une table, dans un grand fauteuil +sculpte a dossier aigu; il tournait le dos a la porte par laquelle +etait entre Francois. + +Il paraissait plonge dans une occupation qui le dominait. + +Le duc s'approcha sur la pointe du pied; Charles lisait. + +-- Pardieu! s'ecria-t-il tout a coup, voila un livre admirable. +J'en avais bien entendu parler, mais je n'avais pas cru qu'il +existat en France. + +D'Alencon tendit l'oreille, et fit un pas encore. + +-- Maudites feuilles, dit le roi en portant son pouce a ses levres +et en pesant sur le livre pour separer la page qu'il avait lue de +celle qu'il voulait lire; on dirait qu'on en a colle les feuillets +pour derober aux regards des hommes les merveilles qu'il renferme. + +D'Alencon fit un bond en avant. + +Ce livre, sur lequel Charles etait courbe, etait celui qu'il avait +depose chez Henri! + +Un cri sourd lui echappa. + +-- Ah! c'est vous, d'Alencon? dit Charles, soyez le bienvenu, et +venez voir le plus beau livre de venerie qui soit jamais sorti de +la plume d'un homme. + +Le premier mouvement de d'Alencon fut d'arracher le livre des +mains de son frere; mais une pensee infernale le cloua a sa place, +un sourire effrayant passa sur ses levres blemies, il passa la +main sur ses yeux comme un homme ebloui. + +Puis revenant un peu a lui, mais sans faire un pas en avant ni en +arriere: + +-- Sire, demanda d'Alencon, comment donc ce livre se trouve-t-il +dans les mains de Votre Majeste? + +-- Rien de plus simple. Ce matin, je suis monte chez Henriot pour +voir s'il etait pret; il n'etait deja plus chez lui: sans doute il +courait les chenils et les ecuries; mais, a sa place, j'ai trouve +ce tresor que j'ai descendu ici pour le lire tout a mon aise. + +Et le roi porta encore une fois son pouce a ses levres, et une +fois encore fit tourner la page rebelle. + +-- Sire, balbutia d'Alencon dont les cheveux se herisserent et qui +se sentit saisir par tout le corps d'une angoisse terrible; Sire, +je venais pour vous dire... + +-- Laissez-moi achever ce chapitre, Francois, dit Charles, et +ensuite vous me direz tout ce que vous voudrez. Voila cinquante +pages que je lis, c'est a dire que je devore. + +-- Il a goute vingt-cinq fois le poison, pensa Francois. Mon frere +est mort! Alors il pensa qu'il y avait un Dieu au ciel qui n'etait +peut-etre point le hasard. + +Francois essuya de sa main tremblante la froide rosee qui +degouttait sur son front, et attendit silencieux, comme le lui +avait ordonne son frere, que le chapitre fut acheve. + + + +XIX +La chasse au vol + + +Charles lisait toujours. Dans sa curiosite, il devorait les pages; +et chaque page, nous l'avons dit, soit a cause de l'humidite a +laquelle elles avaient ete longtemps exposees, soit pour tout +autre motif, adherait a la page suivante. + +D'Alencon considerait d'un oeil hagard ce terrible spectacle dont +il entrevoyait seul le denouement. + +-- Oh! murmura-t-il, que va-t-il donc se passer ici? Comment! je +partirais, je m'exilerais, j'irais chercher un trone imaginaire, +tandis que Henri, a la premiere nouvelle de la maladie de Charles, +reviendrait dans quelque ville forte a vingt lieues de la +capitale, guettant cette proie que le hasard nous livre, et +pourrait d'une seule enjambee etre dans la capitale; de sorte +qu'avant que le roi de Pologne eut seulement appris la nouvelle de +la mort de mon frere, la dynastie serait deja changee: c'est +impossible! + +C'etaient ces pensees qui avaient domine le premier sentiment +d'horreur involontaire qui poussait Francois a arreter Charles. +C'etait cette fatalite perseverante qui semblait garder Henri et +poursuivre les Valois, contre laquelle le duc allait encore +essayer une fois de reagir. + +En un instant tout son plan venait de changer a l'egard de Henri. +C'etait Charles et non Henri qui avait lu le livre empoisonne; +Henri devait partir, mais partir condamne. Du moment ou la +fatalite venait de le sauver encore une fois, il fallait que Henri +restat; car Henri etait moins a craindre prisonnier a Vincennes ou +a la Bastille, que le roi de Navarre a la tete de trente mille +hommes. + +Le duc d'Alencon laissa donc Charles achever son chapitre; et +lorsque le roi releva la tete: + +-- Mon frere, lui dit-il, j'ai attendu parce que Votre Majeste l'a +ordonne, mais c'etait a mon grand regret, parce que j'avais des +choses de la plus haute importance a vous dire. + +-- Ah! au diable! dit Charles, dont les joues pales +s'empourpraient peu a peu, soit qu'il eut mis une trop grande +ardeur a sa lecture, soit que le poison commencat a agir; au +diable! si tu viens encore me parler de la meme chose, tu partiras +comme est parti le roi de Pologne. Je me suis debarrasse de lui, +je me debarrasserai de toi, et plus un mot la-dessus. + +-- Aussi, mon frere, dit Francois, ce n'est point de mon depart +que je veux vous entretenir, mais de celui d'un autre. Votre +Majeste m'a atteint dans mon sentiment le plus profond et le plus +delicat, qui est mon devouement pour elle comme frere, ma fidelite +comme sujet, et je tiens a lui prouver que je ne suis pas un +traitre, moi. + +-- Allons, dit Charles en s'accoudant sur le livre, en croisant +ses jambes l'une sur l'autre, et en regardant d'Alencon en homme +qui fait contre ses habitudes provision de patience; allons, +quelque bruit nouveau, quelque accusation matinale? + +-- Non, Sire. Une certitude, un complot que ma ridicule +delicatesse m'avait seule empeche de vous reveler. + +-- Un complot! dit Charles, voyons le complot. + +-- Sire, dit Francois, tandis que Votre Majeste chassera au vol +pres de la riviere, et dans la plaine du Vesinet, le roi de +Navarre gagnera la foret de Saint-Germain, une troupe d'amis +l'attend dans cette foret et il doit fuir avec eux. + +-- Ah! je le savais bien, dit Charles. Encore une bonne calomnie +contre mon pauvre Henriot! Ah ca! en finirez-vous avec lui? + +-- Votre Majeste n'aura pas besoin d'attendre longtemps au moins +pour s'assurer si ce que j'ai l'honneur de lui dire est ou non une +calomnie. + +-- Et comment cela? + +-- Parce que ce soir notre beau-frere sera parti. Charles se leva. + +-- Ecoutez, dit-il, je veux bien une derniere fois encore avoir +l'air de croire a vos intentions; mais je vous en avertis, toi et +ta mere, cette fois c'est la derniere. + +Puis haussant la voix: + +-- Qu'on appelle le roi de Navarre! ajouta-t-il. + +Un garde fit un mouvement pour obeir; mais Francois l'arreta d'un +signe. + +-- Mauvais moyen, mon frere, dit-il; de cette facon vous +n'apprendrez rien. Henri niera, donnera un signal, ses complices +seront avertis et disparaitront; puis ma mere et moi nous serons +accuses non seulement d'etre des visionnaires, mais encore des +calomniateurs. + +-- Que demandez-vous donc alors? + +-- Qu'au nom de notre fraternite, Votre Majeste m'ecoute, qu'au +nom de mon devouement qu'elle va reconnaitre, elle ne brusque +rien. Faites en sorte, Sire, que le veritable coupable, que celui +qui depuis deux ans trahit d'intention Votre Majeste, en attendant +qu'il la trahisse de fait, soit enfin reconnu coupable par une +preuve infaillible et puni comme il le merite. + +Charles ne repondit rien; il alla a une fenetre et l'ouvrit: le +sang envahissait son cerveau. Enfin se retournant vivement: + +-- Eh bien, dit-il, que feriez-vous? Parlez, Francois. + +-- Sire, dit d'Alencon, je ferais cerner la foret de Saint-Germain +par trois detachements de chevau-legers, qui, a une heure +convenue, a onze heures par exemple, se mettraient en marche et +rabattraient tout ce qui se trouve dans la foret sur le pavillon +de Francois Ier, que j'aurais, comme par hasard, designe pour +l'endroit du rendez-vous, du diner. Puis quand, tout en ayant +l'air de suivre mon faucon, je verrais Henri s'eloigner, je +piquerais au rendez-vous, ou il se trouvera pris avec ses +complices. + +-- L'idee est bonne, dit le roi; qu'on fasse venir mon capitaine +des gardes. D'Alencon tira de son pourpoint un sifflet d'argent +pendu a une chaine d'or et siffla. De Nancey parut. Charles alla a +lui et lui donna ses ordres a voix basse. + +Pendant ce temps, son grand levrier Acteon avait saisi une proie +qu'il roulait par la chambre et qu'il dechirait a belles dents +avec mille bonds folatres. + +Charles se retourna et poussa un juron terrible. Cette proie, que +s'etait faite Acteon, c'etait ce precieux livre de venerie, dont +il n'existait, comme nous l'avons dit, que trois exemplaires au +monde. + +Le chatiment fut egal au crime. + +Charles saisit un fouet, la laniere sifflante enveloppa l'animal +d'un triple noeud. Acteon jeta un cri et disparut sous une table +couverte d'un immense tapis qui lui servait de retraite. + +Charles ramassa le livre et vit avec joie qu'il n'y manquait qu'un +feuillet; et encore n'etait-il pas une page de texte, mais une +gravure. + +Il le placa avec soin sur un rayon ou Acteon ne pouvait atteindre. +D'Alencon le regardait faire avec inquietude. Il eut voulu fort +que ce livre, maintenant qu'il avait fait sa terrible mission, +sortit des mains de Charles. + +Six heures sonnerent. + +C'etait l'heure a laquelle le roi devait descendre dans la cour +encombree de chevaux richement caparaconnes, d'hommes et de femmes +richement vetus. Les veneurs tenaient sur leurs poings leurs +faucons chaperonnes; quelques piqueurs avaient les cors en echarpe +au cas ou le roi, fatigue de la chasse au vol, comme cela lui +arrivait quelquefois, voudrait courre un daim ou un chevreuil. + +Le roi descendit, et, en descendant, ferma la porte de son cabinet +des Armes. D'Alencon suivait chacun de ses mouvements d'un ardent +regard et lui vit mettre la clef dans sa poche. + +En descendant l'escalier, il s'arreta, porta la main a son front. + +Les jambes du duc d'Alencon tremblaient non moins que celles du +roi. + +-- En effet, balbutia-t-il, il me semble que le temps est a +l'orage. + +-- A l'orage au mois de janvier? dit Charles, vous etes fou! Non, +j'ai des vertiges, ma peau est seche; je suis faible, voila tout. + +Puis a demi-voix: + +-- Ils me tueront, continua-t-il, avec leur haine et leurs +complots. + +Mais en mettant le pied dans la cour, l'air frais du matin, les +cris des chasseurs, les saluts bruyants de cent personnes +rassemblees, produisirent sur Charles leur effet ordinaire. + +Il respira libre et joyeux. Son premier regard avait ete pour +chercher Henri. Henri etait pres de Marguerite. Ces deux +excellents epoux semblaient ne se pouvoir quitter tant ils +s'aimaient. En apercevant Charles, Henri fit bondir son cheval, et +en trois courbettes de l'animal fut pres de son beau-frere. + +-- Ah! ah! dit Charles, vous etes monte en coureur de daim, +Henriot. Vous savez cependant que c'est une chasse au vol que nous +faisons aujourd'hui. + +Puis sans attendre la reponse: + +-- Partons, messieurs, partons. Il faut que nous soyons en chasse +a neuf heures! dit le roi le sourcil fronce et avec une intonation +de voix presque menacante. + +Catherine regardait tout cela par une fenetre du Louvre. Un rideau +souleve donnait passage a sa tete pale et voilee, tout le corps +vetu de noir disparaissait dans la penombre. + +Sur l'ordre de Charles, toute cette foule doree, brodee, parfumee, +le roi en tete, s'allongea pour passer a travers les guichets du +Louvre et roula comme une avalanche sur la route de Saint-Germain, +au milieu des cris du peuple qui saluait le jeune roi, soucieux et +pensif, sur son cheval plus blanc que la neige. + +-- Que vous a-t-il dit? demanda Marguerite a Henri. + +-- Il m'a felicite sur la finesse de mon cheval. + +-- Voila tout? + +-- Voila tout. + +-- Il sait quelque chose alors. + +-- J'en ai peur. + +-- Soyons prudents. Henri eclaira son visage d'un de ces fins +sourires qui lui etaient habituels, et qui voulaient dire, pour +Marguerite surtout: Soyez tranquille, ma mie. Quant a Catherine, a +peine tout ce cortege avait-il quitte la cour du Louvre qu'elle +avait laisse retomber son rideau. Mais elle n'avait point laisse +echapper une chose: c'etait la paleur de Henri, c'etaient ses +tressaillements nerveux, c'etaient ses conferences a voix basse +avec Marguerite. Henri etait pale parce que, n'ayant pas le +courage sanguin, son sang, dans toutes les circonstances ou sa vie +etait mise en jeu, au lieu de lui monter au cerveau, comme il +arrive ordinairement, lui refluait au coeur. + +Il eprouvait des tressaillements nerveux parce que la facon dont +l'avait recu Charles, si differente de l'accueil habituel qu'il +lui faisait, l'avait vivement impressionne. + +Enfin, il avait confere avec Marguerite, parce que, ainsi que nous +le savons, le mari et la femme avaient fait, sous le rapport de la +politique, une alliance offensive et defensive. + +Mais Catherine avait interprete les choses tout autrement. + +-- Cette fois, murmura-t-elle avec son sourire florentin, je crois +qu'il en tient, ce cher Henriot. + +Puis, pour s'assurer du fait, apres avoir attendu un quart d'heure +pour donner le temps a toute la chasse de quitter Paris, elle +sortit de son appartement, suivit le corridor, monta le petit +escalier tournant, et a l'aide de sa double clef ouvrit +l'appartement du roi de Navarre. + +Mais ce fut inutilement que par tout cet appartement elle chercha +le livre. Ce fut inutilement que partout son regard ardent passa +des tables aux dressoirs, des dressoirs aux rayons, des rayons aux +armoires; nulle part elle n'apercut le livre qu'elle cherchait. + +-- D'Alencon l'aura deja enleve, dit-elle, c'est prudent. Et elle +descendit chez elle, presque certaine, cette fois, que son projet +avait reussi. Cependant le roi poursuivait sa route vers Saint- +Germain, ou il arriva apres une heure et demie de course rapide; +on ne monta meme pas au vieux chateau, qui s'elevait sombre et +majestueux au milieu des maisons eparses sur la montagne. On +traversa le pont de bois situe a cette epoque en face de l'arbre +qu'aujourd'hui encore on appelle le chene de Sully. Puis on fit +signe aux barques pavoisees qui suivaient la chasse, pour donner +la facilite au roi et aux gens de sa suite de traverser la riviere +et de se mettre en mouvement. + +A l'instant meme toute cette joyeuse jeunesse, animee d'interets +si divers, se mit en marche, le roi en tete, sur cette magnifique +prairie qui pend du sommet boise de Saint-Germain, et qui prit +soudain l'aspect d'une grande tapisserie a personnages diapres de +mille couleurs et dont la riviere ecumante sur sa rive simulait la +frange argentee. + +En avant du roi, toujours sur son cheval blanc et tenant son +faucon favori au poing, marchaient les valets de venerie vetus de +justaucorps verts et chausses de grosses bottes, qui, maintenant +de la voix une demi-douzaine de chiens griffons, battaient les +roseaux qui garnissaient la riviere. + +En ce moment le soleil, cache jusque-la derriere les nuages, +sortit tout a coup du sombre ocean ou il s'etait plonge. Un rayon +de soleil eclaira de sa lumiere tout cet or, tous ces joyaux, tous +ces yeux ardents, et de toute cette lumiere il faisait un torrent +de feu. + +Alors, et comme s'il n'eut attendu que ce moment pour qu'un beau +soleil eclairat sa defaite, un heron s'eleva du sein des roseaux +en poussant un cri prolonge et plaintif. + +-- Haw! haw! cria Charles en dechaperonnant son faucon et en le +lancant apres le fugitif. + +-- Haw! haw! crierent toutes les voix pour encourager l'oiseau. + +Le faucon, un instant ebloui par la lumiere, tourna sur lui-meme, +decrivant un cercle sans avancer ni reculer; puis tout a coup il +apercut le heron, et prit son vol sur lui a tire-d'aile. + +Cependant le heron qui s'etait, en oiseau prudent, leve a plus de +cent pas des valets de venerie, avait, pendant que le roi +dechaperonnait son faucon et que celui-ci s'etait habitue a la +lumiere, gagne de l'espace, ou plutot de la hauteur. Il en resulta +que lorsque son ennemi l'apercut, il etait deja a plus de cinq +cents pieds de hauteur, et qu'ayant trouve dans les zones elevees +l'air necessaire a ses puissantes ailes, il montait rapidement. + +-- Haw! haw! Bec-de-Fer, cria Charles, encourageant son faucon, +prouve nous que tu es de race. Haw! haw! + +Comme s'il eut entendu cet encouragement, le noble animal partit, +semblable a une fleche, parcourant une ligne diagonale qui devait +aboutir a la ligne verticale qu'adoptait le heron, lequel montait +toujours comme s'il eut voulu disparaitre dans l'ether. + +-- Ah! double couard, cria Charles, comme si le fugitif eut pu +l'entendre, en mettant son cheval au galop et en suivant la chasse +autant qu'il etait en lui, la tete renversee en arriere pour ne +pas perdre un instant de vue les deux oiseaux. Ah! double couard, +tu fuis. Mon Bec-de-Fer est de race; attends! attends! Haw! Bec- +de-Fer; haw! + +En effet, la lutte fut curieuse; les deux oiseaux se rapprochaient +l'un de l'autre, ou plutot le faucon se rapprochait du heron. + +La seule question etait de savoir lequel dans cette premiere +attaque conserverait le dessus. + +La peur eut de meilleures ailes que le courage. + +Le faucon, emporte par son vol, passa sous le ventre du heron +qu'il eut du dominer. Le heron profita de sa superiorite et lui +allongea un coup de son long bec. + +Le faucon, frappe comme d'un coup de poignard, fit trois tours sur +lui-meme, comme etourdi, et un instant on dut croire qu'il allait +redescendre. Mais, comme un guerrier blesse qui se releve plus +terrible, il jeta une espece de cri aigu et menacant et reprit son +vol sur le heron. + +Le heron avait profite de son avantage, et, changeant la direction +de son vol, il avait fait un coude vers la foret, essayant cette +fois de gagner de l'espace et d'echapper par la distance au lieu +d'echapper par la hauteur. + +Mais le faucon etait un animal de noble race, qui avait un coup +d'oeil de gerfaut. + +Il repeta la meme manoeuvre, piqua diagonalement sur le heron, qui +jeta deux ou trois cris de detresse et essaya de monter +perpendiculairement comme il l'avait fait une premiere fois. + +Au bout de quelques secondes de cette noble lutte, les deux +oiseaux semblerent sur le point de disparaitre dans les nuages. Le +heron n'etait pas plus gros qu'une alouette, et le faucon semblait +un point noir qui, a chaque instant, devenait plus imperceptible. + +Charles ni la cour ne suivaient plus les deux oiseaux. Chacun +etait demeure a sa place, les yeux fixes sur le fugitif et sur le +poursuivant. + +-- Bravo! bravo! Bec-de-Fer! cria tout a coup Charles. Voyez, +voyez, messieurs, il a le dessus! Haw! haw! + +-- Ma foi, j'avoue que je ne vois plus ni l'un ni l'autre, dit +Henri. + +-- Ni moi non plus, dit Marguerite. + +-- Oui, mais si tu ne les vois plus, Henriot, tu peux les entendre +encore, dit Charles; le heron du moins. Entends-tu, entends-tu? il +demande grace! + +En effet, deux ou trois cris plaintifs, et qu'une oreille exercee +pouvait seule saisir, descendirent du ciel sur la terre. + +-- Ecoute, ecoute, cria Charles, et tu vas les voir descendre plus +vite qu'ils ne sont montes. En effet, comme le roi prononcait ces +mots, les deux oiseaux commencerent a reparaitre. + +C'etaient deux points noirs seulement, mais a la difference de +grosseur de ces deux points, il etait facile de voir cependant que +le faucon avait le dessus. + +-- Voyez! voyez! ... cria Charles. Bec-de-Fer le tient. En effet, +le heron, domine par l'oiseau de proie, n'essayait meme plus de se +defendre. Il descendait rapidement, incessamment frappe par le +faucon et ne repondant que par ses cris; tout a coup il replia ses +ailes et se laissa tomber comme une pierre; mais son adversaire en +fit autant, et lorsque le fugitif voulut reprendre son vol, un +dernier coup de bec l'etendit; il continua sa chute en tournoyant +sur lui-meme, et, au moment ou il touchait la terre, le faucon +s'abattit sur lui, poussant un cri de victoire qui couvrit le cri +de defaite du vaincu. + +-- Au faucon! au faucon! cria Charles. Et il lanca son cheval au +galop dans la direction de l'endroit ou les deux oiseaux s'etaient +abattus. Mais tout a coup il arreta court sa monture, jeta un cri +lui-meme, lacha la bride et s'accrocha d'une main a la criniere de +son cheval, tandis que de son autre main il saisit son estomac +comme s'il eut voulu dechirer ses entrailles. A ce cri tous les +courtisans accoururent. + +-- Ce n'est rien, ce n'est rien, dit Charles, le visage enflamme +et l'oeil hagard; mais il vient de me sembler qu'on me passait un +fer rouge a travers l'estomac. Allons, allons, ce n'est rien. + +Et Charles remit son cheval au galop. D'Alencon palit. + +-- Qu'y a-t-il donc encore de nouveau? demanda Henri a Marguerite. + +-- Je n'en sais rien, repondit celle-ci; mais avez-vous vu? mon +frere etait pourpre. + +-- Ce n'est pas cependant son habitude, dit Henri. Les courtisans +s'entre-regarderent etonnes et suivirent le roi. On arriva a +l'endroit ou les deux oiseaux s'etaient abattus. Le faucon +rongeait deja la cervelle du heron. En arrivant, Charles sauta a +bas de son cheval pour voir le combat de plus pres. Mais en +touchant la terre il fut oblige de se tenir a la selle, la terre +tournait sous lui. Il eprouva une violente envie de dormir. + +-- Mon frere! mon frere! s'ecria Marguerite, qu'avez-vous? + +-- J'ai, dit Charles, j'ai ce que dut avoir Porcie quand elle eut +avale ses charbons ardents; j'ai que je brule, et qu'il me semble +que mon haleine est de flamme. + +En meme temps Charles poussa son souffle au-dehors, et parut +etonne de ne pas voir sortir du feu de ses levres. Cependant, on +avait repris et rechaperonne le faucon, et tout le monde s'etait +rassemble autour de Charles. + +-- Eh bien, eh bien, que veut dire cela? Corps du Christ! ce n'est +rien, ou si c'est quelque chose, c'est le soleil qui me casse la +tete et me creve les yeux. Allons, allons, en chasse, messieurs! +Voici toute une compagnie de halbrans. Lachez tout, lachez tout. +Corboeuf! nous allons nous amuser! + +On dechaperonna en effet et on lacha a l'instant meme cinq ou six +faucons, qui s'elancerent dans la direction du gibier, tandis que +toute la chasse, le roi en tete, regagnait les bords de la +riviere. + +-- Eh bien, que dites-vous, madame? demanda Henri a Marguerite. + +-- Que le moment est bon, dit Marguerite, et que si le roi ne se +retourne pas, nous pouvons d'ici gagner la foret facilement. + +Henri appela le valet de venerie qui portait le heron; et tandis +que l'avalanche bruyante et doree roulait le long du talus qui +fait aujourd'hui la terrasse, il resta seul en arriere comme s'il +examinait le cadavre du vaincu. + + + +XX +Le pavillon de Francois Ier + + +C'etait une belle chose que la chasse a l'oiseau faite par des +rois, quand les rois etaient presque des demi-dieux et que la +chasse etait non seulement un loisir, mais un art. + +Neanmoins nous devons quitter ce spectacle royal pour penetrer +dans un endroit de la foret ou tous les acteurs de la scene que +nous venons de raconter vont nous rejoindre bientot. + +A droite de l'allee de Violettes, longue arcade de feuillage, +retraite moussue ou, parmi les lavandes et les bruyeres, un lievre +inquiet dresse de temps en temps les oreilles, tandis que le daim +errant leve sa tete chargee de bois, ouvre les naseaux et ecoute, +est une clairiere assez eloignee pour que de la route on ne la +voie pas; mais pas assez pour que de cette clairiere on ne voie +pas la route. + +Au milieu de cette clairiere, deux hommes couches sur l'herbe, +ayant sous eux un manteau de voyage, a leur cote une longue epee, +et aupres d'eux chacun un mousqueton a gueule evasee, qu'on +appelait alors un poitrinal, ressemblaient de loin, par l'elegance +de leur costume, a ces joyeux deviseurs du Decameron; de pres, par +la menace de leurs armes, a ces bandits de bois que cent ans plus +tard Salvator Rosa peignit d'apres nature dans ses paysages. + +L'un d'eux etait appuye sur un genou et sur une main, et ecoutait +comme un de ces lievres ou de ces daims dont nous avons parle tout +a l'heure. + +-- Il me semble, dit celui-ci, que la chasse s'etait +singulierement rapprochee de nous tout a l'heure. J'ai entendu +jusqu'aux cris des veneurs encourageant le faucon. + +-- Et maintenant, dit l'autre, qui paraissait attendre les +evenements avec beaucoup plus de philosophie que son camarade, +maintenant, je n'entends plus rien: il faut qu'ils se soient +eloignes... Je t'avais bien dit que c'etait un mauvais endroit +pour l'observation. On n'est pas vu, c'est vrai, mais on ne voit +pas. + +-- Que diable! mon cher Annibal, dit le premier des +interlocuteurs, il fallait bien mettre quelque part nos deux +chevaux a nous, puis nos deux chevaux de main, puis ces deux mules +si chargees que je ne sais pas comment elles feront pour nous +suivre. Or, je ne connais que ces vieux hetres et ces chenes +seculaires qui puissent se charger convenablement de cette +difficile besogne. J'oserais donc dire que, loin de blamer comme +toi M. de Mouy, je reconnais, dans tous les preparatifs de cette +entreprise qu'il a dirigee, le sens profond d'un veritable +conspirateur. + +-- Bon! dit le second gentilhomme dans lequel notre lecteur a deja +bien certainement reconnu Coconnas, bon! voila le mot lache, je +l'attendais. Je t'y prends. Nous conspirons donc. + +-- Nous ne conspirons pas, nous servons le roi et la reine. + +-- Qui conspirent, ce qui revient exactement au meme pour nous. + +-- Coconnas, je te l'ai dit, reprit La Mole, je ne te force pas le +moins du monde a me suivre dans cette aventure qu'un sentiment +particulier que tu ne partages pas, que tu ne peux partager, me +fait seul entreprendre. + +-- Eh! mordi! qui est-ce donc qui dit que tu me forces? D'abord, +je ne sache pas un homme qui pourrait forcer Coconnas a faire ce +qu'il ne veut pas faire; mais crois-tu que je te laisserai aller +sans te suivre, surtout quand je vois que tu vas au diable? + +-- Annibal! Annibal! dit La Mole, je crois que j'apercois la-bas +sa blanche haquenee. Oh! c'est etrange comme, rien que de penser +qu'elle vient, mon coeur bat. + +-- Eh bien, c'est drole, dit Coconnas en baillant, le coeur ne me +bat pas du tout, a moi. + +-- Ce n'etait pas elle, dit La Mole. Qu'est-il donc arrive? +c'etait pour midi, ce me semble. + +-- Il est arrive qu'il n'est point midi, dit Coconnas, voila tout, +et que nous avons encore le temps de faire un somme, a ce qu'il +parait. + +Et sur cette conviction, Coconnas s'etendit sur son manteau en +homme qui va joindre le precepte aux paroles; mais comme son +oreille touchait la terre, il demeura le doigt leve et faisant +signe a La Mole de se taire. + +-- Qu'y a-t-il donc? demanda celui-ci. + +-- Silence! cette fois j'entends quelque chose et je ne me trompe +pas. + +-- C'est singulier, j'ai beau ecouter, je n'entends rien, moi. + +-- Tu n'entends rien? + +-- Non. + +-- Eh bien, dit Coconnas en se soulevant et en posant la main sur +le bras de La Mole, regarde ce daim. + +-- Ou? + +-- La-bas. Et Coconnas montra du doigt l'animal a La Mole. + +-- Eh bien? + +-- Eh bien, tu vas voir. La Mole regarda l'animal. La tete +inclinee comme s'il s'appretait a brouter, il ecoutait immobile. +Bientot il releva son front charge de bois superbes, et tendit +l'oreille du cote d'ou sans doute venait le bruit; puis tout a +coup, sans cause apparente, il partit rapide comme l'eclair. + +-- Oh! oh! dit La Mole, je crois que tu as raison, car voila le +daim qui s'enfuit. + +-- Donc, puisqu'il s'enfuit, dit Coconnas, c'est qu'il entend ce +que tu n'entends pas. + +En effet, un bruit sourd et a peine perceptible fremissait +vaguement dans l'herbe; pour des oreilles moins exercees, c'eut +ete le vent; pour des cavaliers, c'etait un galop lointain de +chevaux. + +La Mole fut sur pied en un moment. + +-- Les voici, dit-il, alerte! Coconnas se leva, mais plus +tranquillement; la vivacite du Piemontais semblait etre passee +dans le coeur de La Mole, tandis qu'au contraire l'insouciance de +celui-ci semblait a son tour s'etre emparee de son ami. C'est que +l'un, dans cette circonstance, agissait d'enthousiasme, et l'autre +a contrecoeur. + +Bientot un bruit egal et cadence frappa l'oreille des deux amis: +le hennissement d'un cheval fit dresser l'oreille aux chevaux +qu'ils tenaient prets a dix pas d'eux, et dans l'allee passa, +comme une ombre blanche, une femme qui, se tournant de leur cote, +fit un signe etrange et disparut. + +-- La reine! s'ecrierent-ils ensemble. + +-- Qu'est-ce que cela signifie? dit Coconnas. + +-- Elle a fait ainsi, dit La Mole, ce qui signifie: Tout a +l'heure... + +-- Elle a fait ainsi, dit Coconnas, ce qui signifie: Partez... + +-- Ce signe repond a: _Attendez-moi._ +_ _ +-- Ce signe repond a: _Sauvez-vous._ +_ _ +-- Eh bien, dit La Mole, agissons chacun selon notre conviction. +Pars, je resterai. Coconnas haussa les epaules et se recoucha. + +Au meme instant, en sens inverse du chemin qu'avait suivi la +reine, mais par la meme allee, passa, bride abattue, une troupe de +cavaliers que les deux amis reconnurent pour des protestants +ardents, presque furieux. Leurs chevaux bondissaient comme ces +sauterelles dont parle Job: ils parurent et disparurent. + +-- Peste! cela devient grave, dit Coconnas en se relevant. Allons +au pavillon de Francois Ier. + +-- Au contraire, n'y allons pas! dit La Mole. Si nous sommes +decouverts, c'est sur ce pavillon que se portera d'abord +l'attention du roi! puisque c'etait la le rendez-vous general. + +-- Cette fois, tu peux bien avoir raison, grommela Coconnas. + +Coconnas n'avait pas prononce ces paroles, qu'un cavalier passa +comme l'eclair au milieu des arbres, et, franchissant fosses, +buissons, barrieres, arriva pres des deux gentilshommes. + +Il tenait un pistolet de chaque main et guidait des genoux +seulement son cheval dans cette course furieuse. + +-- M. de Mouy! s'ecria Coconnas inquiet et devenu plus alerte +maintenant que La Mole; M. de Mouy fuyant! On se sauve donc? + +-- Eh! vite! cria le huguenot, detalez, tout est perdu! J'ai fait +un detour pour vous le dire. En route! + +Et comme il n'avait pas cesse de courir en prononcant ces paroles, +il etait deja loin quand elles furent achevees, et par consequent +lorsque La Mole et Coconnas en saisirent completement le sens. + +-- Et la reine? cria La Mole. Mais la voix du jeune homme se +perdit dans l'espace; de Mouy etait deja a une trop grande +distance pour l'entendre, et surtout pour lui repondre. Coconnas +eut bientot pris son parti. Tandis que La Mole restait immobile et +suivait des yeux de Mouy qui disparaissait entre les branches qui +s'ouvraient devant lui et se refermaient sur lui, il courut aux +chevaux, les amena, sauta sur le sien, jeta la bride de l'autre +aux mains de La Mole, et s'appreta a piquer. + +-- Allons, allons! dit-il, je repeterai ce qu'a dit de Mouy: En +route! Et de Mouy est un monsieur qui parle bien. En route, en +route, La Mole! + +-- Un instant, dit La Mole; nous sommes venus ici pour quelque +chose. + +-- A moins que ce ne soit pour nous faire pendre, repondit +Coconnas, je te conseille de ne pas perdre de temps. Je devine, tu +vas faire de la rhetorique, paraphraser le mot fuir, parler +d'Horace qui jeta son bouclier et d'Epaminondas qu'on rapporta sur +le sien; mais, je dirai un seul mot: Ou fuit M. de Mouy de Saint- +Phale, tout le monde peut fuir. + +-- M. de Mouy de Saint-Phale, dit La Mole, n'est pas charge +d'enlever la reine Marguerite, M. de Mouy de Saint-Phale n'aime +pas la reine Marguerite. + +-- Mordi! et il fait bien, si cet amour devait lui faire faire des +sottises pareilles a celle que je te vois mediter. Que cinq cent +mille diables d'enfer enlevent l'amour qui peut couter la tete a +deux braves gentilshommes! Corne de boeuf! comme dit le roi +Charles, nous conspirons, mon cher; et quand on conspire mal, il +faut se bien sauver. En selle, en selle, La Mole! + +-- Sauve-toi, mon cher, je ne t'en empeche pas, et meme je t'y +invite. Ta vie est plus precieuse que la mienne. Defends donc ta +vie. + +-- Il faut me dire: Coconnas, faisons-nous pendre ensemble, et non +me dire: Coconnas, sauve-toi tout seul. + +-- Bah! mon ami, repondit La Mole, la corde est faite pour les +manants, et non pour des gentilshommes comme nous. + +-- Je commence a croire, dit Coconnas avec un soupir, que la +precaution que j'ai prise n'est pas mauvaise. + +-- Laquelle? + +-- De me faire un ami du bourreau. + +-- Tu es sinistre, mon cher Coconnas. + +-- Mais enfin que faisons-nous? s'ecria celui-ci impatiente. + +-- Nous allons retrouver la reine. + +-- Ou cela? + +-- Je n'en sais rien... Retrouver le roi! + +-- Ou cela? + +-- Je n'en sais rien... mais nous le retrouverons, et nous ferons +a nous deux ce que cinquante personnes n'ont pu ou n'ont ose +faire. + +-- Tu me prends par l'amour-propre, Hyacinthe; c'est mauvais +signe. + +-- Eh bien, voyons, a cheval et partons. + +-- C'est bien heureux! La Mole se retourna pour prendre le pommeau +de la selle; mais au moment ou il mettait le pied a l'etrier, une +voix imperieuse se fit entendre. + +-- Halte-la! rendez-vous, dit la voix. En meme temps une figure +d'homme parut derriere un chene, puis une autre, puis trente: +c'etaient les chevau-legers, qui, devenus fantassins, s'etaient +glisses a plat ventre dans les bruyeres et fouillaient dans le +bois. + +-- Qu'est-ce que je t'ai dit? murmura Coconnas. Une espece de +rugissement sourd fut la reponse de La Mole. + +Les chevau-legers etaient encore a trente pas des deux amis. + +-- Voyons! continua le Piemontais parlant tout haut au lieutenant +des chevau-legers et tout bas a La Mole; messieurs, qu'y a-t-il? + +Le lieutenant ordonna de coucher en joue les deux amis. Coconnas +continua tout bas: + +-- En selle! La Mole, il en est temps encore: saute a cheval, +comme je t'ai vu cent fois, et partons. Puis se retournant vers +les chevau-legers: + +-- Eh! que diable, messieurs, ne tirez pas, vous pourriez tuer des +amis. Puis a La Mole: + +-- A travers les arbres, on tire mal; ils tireront et nous +manqueront. + +-- Impossible, dit La Mole; nous ne pouvons emmener avec nous le +cheval de Marguerite et les deux mules, ce cheval et ces deux +mules la compromettraient, tandis que par mes reponses +j'eloignerai tout soupcon. Pars! mon ami, pars! + +-- Messieurs, dit Coconnas en tirant son epee et en l'elevant en +l'air, messieurs, nous sommes tout rendus. Les chevau-legers +releverent leurs mousquetons. + +-- Mais d'abord, pourquoi faut-il que nous nous rendions? + +-- Vous le demanderez au roi de Navarre. + +-- Quel crime avons-nous commis? + +-- M. d'Alencon vous le dira. Coconnas et La Mole se regarderent: +le nom de leur ennemi en un pareil moment etait peu fait pour les +rassurer. + +Cependant ni l'un ni l'autre ne fit resistance. Coconnas fut +invite a descendre de cheval, manoeuvre qu'il executa sans +observation. Puis tous deux furent places au centre des chevau- +legers, et l'on prit la route du pavillon de Francois Ier. + +-- Tu voulais voir le pavillon de Francois Ier? dit Coconnas a La +Mole, en apercevant, a travers les arbres, les murs d'une +charmante fabrique gothique; eh bien, il parait que tu le verras. + +La Mole ne repondit rien, et tendit seulement la main a Coconnas. + +A cote de ce charmant pavillon, bati du temps de Louis XII, et +qu'on appelait le pavillon de Francois Ier, parce que celui-ci le +choisissait toujours pour ses rendez-vous de chasse, etait une +espece de hutte elevee pour les piqueurs, et qui disparaissait en +quelque sorte sous les mousquets et sous les hallebardes et les +epees reluisantes, comme une taupiniere sous une moisson +blanchissante. + +C'etait dans cette hutte qu'avaient ete conduits les prisonniers. + +Maintenant eclairons la situation fort nuageuse, pour les deux +amis surtout, en racontant ce qui s'etait passe. + +Les gentilshommes protestants s'etaient reunis, comme la chose +avait ete convenue, dans le pavillon de Francois Ier, dont, on le +sait, de Mouy s'etait procure la clef. + +Maitres de la foret, a ce qu'ils croyaient du moins, ils avaient +pose par-ci, par-la quelques sentinelles, que les chevau-legers, +moyennant un changement d'echarpes blanches en echarpes rouges, +precaution due au zele ingenieux de M. de Nancey, avaient enlevees +sans coup ferir par une surprise vigoureuse. + +Les chevau-legers avaient continue leur battue, cernant le +pavillon; mais de Mouy, qui, ainsi que nous l'avons dit, attendait +le roi au bout de l'allee des Violettes, avait vu ces echarpes +rouges marchant a pas de loup, et des ce moment les echarpes +rouges lui avaient paru suspectes. Il s'etait donc jete de cote +pour n'etre point vu, et avait remarque que le vaste cercle se +retrecissait de maniere a battre la foret et a envelopper le lieu +du rendez-vous. + +Puis en meme temps, au fond de l'allee principale, il avait vu +poindre les aigrettes blanches et briller les arquebuses de la +garde du roi. + +Enfin il avait reconnu le roi lui-meme, tandis que du cote oppose +il avait apercu le roi de Navarre. + +Alors il avait coupe l'air en croix avec son chapeau, ce qui etait +le signal convenu pour dire que tout etait perdu. + +A ce signal le roi avait rebrousse chemin et avait disparu. + +Aussitot de Mouy, enfoncant les deux larges molettes de ses +eperons dans le ventre de son cheval, avait pris la fuite, et tout +en fuyant avait jete les paroles d'avertissement que nous avons +dites, a La Mole et a Coconnas. + +Or, le roi, qui s'etait apercu de la disparition de Henri et de +Marguerite, arrivait escorte de M. d'Alencon, pour les voir sortir +tous deux de la hutte ou il avait dit de renfermer tout ce qui se +trouverait non seulement dans le pavillon, mais encore dans la +foret. + +D'Alencon, plein de confiance, galopait pres du roi, dont les +douleurs aigues augmentaient la mauvaise humeur. Deux ou trois +fois il avait failli s'evanouir, et une fois il avait vomi +jusqu'au sang. + +-- Allons! allons! dit le roi en arrivant, depechons-nous, j'ai +hate de rentrer au Louvre: tirez-moi tous ces parpaillots du +terrier, c'est aujourd'hui saint Blaise, cousin de saint +Barthelemy. + +A ces paroles du roi, toute cette fourmiliere de piques et +d'arquebuses se mit en mouvement, et l'on forca les huguenots, +arretes soit dans la foret, soit dans le pavillon, a sortir l'un +apres l'autre de la cabane. + +Mais de roi de Navarre, de Marguerite et de De Mouy, point. + +-- Eh bien, dit le roi, ou est Henri, ou est Margot? Vous me les +avez promis, d'Alencon, et corboeuf! il faut qu'on me les trouve. + +-- Le roi et la reine de Navarre, dit M. de Nancey, nous ne les +avons pas meme apercus, Sire. + +-- Mais les voila, dit madame de Nevers. En effet, a ce moment +meme, a l'extremite d'une allee qui donnait sur la riviere, +parurent Henri et Margot, tous deux calmes comme s'il ne se fut +agi de rien; tous deux le faucon au poing et amoureusement serres +avec tant d'art que leurs chevaux tout en galopant, non moins unis +qu'eux, semblaient se caresser l'un l'autre des naseaux. Ce fut +alors que d'Alencon furieux fit fouiller les environs, et que l'on +trouva La Mole et Coconnas sous leur berceau de lierre. Eux aussi +firent leur entree dans le cercle que formaient les gardes avec un +fraternel enlacement. Seulement, comme ils n'etaient point rois, +ils n'avaient pu se donner si bonne contenance que Henri et +Marguerite: La Mole etait trop pale, Coconnas etait trop rouge. + + + +XXI +Les investigations + + +Le spectacle qui frappa les deux jeunes gens en entrant dans le +cercle fut de ceux qu'on n'oublie jamais, ne les eut-on vus qu'une +seule fois en un seul instant. + +Charles IX avait, comme nous l'avons dit, regarde defiler tous les +gentilshommes enfermes dans la hutte des piqueurs et extraits l'un +apres l'autre par ses gardes. + +Lui et d'Alencon suivaient chaque mouvement d'un oeil avide, +s'attendant a voir sortir le roi de Navarre a son tour. + +Leur attente avait ete trompee. + +Mais ce n'etait point assez, il fallait savoir ce qu'ils etaient +devenus. + +Aussi, quand au bout de l'allee on vit apparaitre les deux jeunes +epoux, d'Alencon palit, Charles sentit son coeur se dilater; car +instinctivement il desirait que tout ce que son frere l'avait +force de faire retombat sur lui. + +-- Il echappera encore, murmura Francois en palissant. En ce +moment le roi fut saisi de douleurs d'entrailles si violentes +qu'il lacha la bride, saisit ses flancs des deux mains, et poussa +des cris comme un homme en delire. Henri s'approcha avec +empressement; mais pendant le temps qu'il avait mis a parcourir +les deux cents pas qui le separaient de son frere, Charles etait +deja remis. + +-- D'ou venez-vous, monsieur? dit le roi avec une durete de voix +qui emut Marguerite. + +-- Mais... de la chasse, mon frere, reprit-elle. + +-- La chasse etait au bord de la riviere et non dans la foret. + +-- Mon faucon s'est emporte sur un faisan, Sire, au moment ou nous +etions restes en arriere pour voir le heron. + +-- Et ou est le faisan? + +-- Le voici; un beau coq, n'est-ce pas? + +Et Henri, de son air le plus innocent, presenta a Charles son +oiseau de pourpre, d'azur et d'or. + +-- Ah! ah! dit Charles; et ce faisan pris, pourquoi ne m'avez-vous +pas rejoint? + +-- Parce qu'il avait dirige son vol vers le parc, Sire; de sorte +que, lorsque nous sommes descendus sur le bord de la riviere, nous +vous avons vu une demi-lieue en avant de nous, remontant deja vers +la foret: alors nous nous sommes mis a galoper sur vos traces, car +etant de la chasse de Votre Majeste nous n'avons pas voulu la +perdre. + +-- Et tous ces gentilshommes, reprit Charles, etaient-ils invites +aussi? + +-- Quels gentilshommes, repondit Henri en jetant un regard +circulaire et interrogatif autour de lui. + +-- Eh! vos huguenots, pardieu! dit Charles; dans tous les cas, si +quelqu'un les a invites ce n'est pas moi. + +-- Non, Sire, repondit Henri, mais c'est peut-etre M. d'Alencon. + +-- M. d'Alencon! comment cela? + +-- Moi? fit le duc. + +-- Eh! oui, mon frere, reprit Henri, n'avez-vous pas annonce hier +que vous etiez roi de Navarre? Eh bien, les huguenots qui vous ont +demande pour roi viennent vous remercier, vous, d'avoir accepte la +couronne, et le roi de l'avoir donnee. N'est-ce pas, messieurs? + +-- Oui! oui! crierent vingt voix; vive le duc d'Alencon! vive le +roi Charles! + +-- Je ne suis pas le roi des huguenots, dit Francois palissant de +colere. Puis, jetant a la derobee un regard sur Charles: Et +j'espere bien, ajouta-t-il, ne l'etre jamais. + +-- N'importe! dit Charles, vous saurez, Henri, que je trouve tout +cela etrange. + +-- Sire, dit le roi de Navarre avec fermete, on dirait, Dieu me +pardonne, que je subis un interrogatoire? + +-- Et si je vous disais que je vous interroge, que repondriez- +vous? + +-- Que je suis roi comme vous, Sire, dit fierement Henri, car ce +n'est pas la couronne, mais la naissance qui fait la royaute, et +que je repondrais a mon frere et a mon ami, mais jamais a mon +juge. + +-- Je voudrais bien savoir, cependant, murmura Charles, a quoi +m'en tenir une fois dans ma vie. + +-- Qu'on amene M. de Mouy, dit d'Alencon, vous le saurez. +M. de Mouy doit etre pris. + +-- M. de Mouy est-il parmi les prisonniers? demanda le roi. Henri +eut un mouvement d'inquietude, et echangea un regard avec +Marguerite; mais ce moment fut de courte duree. Aucune voix ne +repondit. + +-- M. de Mouy n'est point parmi les prisonniers, dit M. de Nancey; +quelques-uns de nos hommes croient l'avoir vu, mais aucun n'en est +sur. + +D'Alencon murmura un blaspheme. + +-- Eh! dit Marguerite en montrant La Mole et Coconnas, qui avaient +entendu tout le dialogue, et sur l'intelligence desquels elle +croyait pouvoir compter, Sire, voici deux gentilshommes de +M. d'Alencon, interrogez-les, ils repondront. + +Le duc sentit le coup. + +-- Je les ai fait arreter justement pour prouver qu'ils ne sont +point a moi, dit le duc. + +Le roi regarda les deux amis et tressaillit en revoyant La Mole. + +-- Oh! oh! encore ce Provencal, dit-il. Coconnas salua +gracieusement. + +-- Que faisiez-vous quand on vous a arretes? dit le roi. + +-- Sire, nous devisions de faits de guerre et d'amour. + +-- A cheval! armes jusqu'aux dents! prets a fuir! + +-- Non pas, Sire, dit Coconnas, et Votre Majeste est mal +renseignee. Nous etions couches sous l'ombre d'un hetre: + +_Sub tegmine fagi._ +_ _ +-- Ah! vous etiez couches sous l'ombre d'un hetre? + +-- Et nous eussions meme pu fuir, si nous avions cru avoir en +quelque facon encouru la colere de Votre Majeste. Voyons, +messieurs, sur votre parole de soldats, dit Coconnas en se +retournant vers les chevau-legers, croyez-vous que si nous +l'eussions voulu nous pouvions nous echapper? + +-- Le fait est, dit le lieutenant, que ces messieurs n'ont pas +fait un mouvement pour fuir. + +-- Parce que leurs chevaux etaient loin, dit le duc d'Alencon. + +-- J'en demande humblement pardon a Monseigneur, dit Coconnas, +mais j'avais le mien entre les jambes, et mon ami le comte Lerac +de la Mole tenait le sien par la bride. + +-- Est-ce vrai, messieurs? dit le roi. + +-- C'est vrai, Sire, repondit le lieutenant; M. de Coconnas en +nous apercevant est meme descendu du sien. + +Coconnas grimaca un sourire qui signifiait: Vous voyez bien, Sire! + +-- Mais ces chevaux de main, mais ces mules, mais ces coffres dont +elles son chargees? demanda Francois. + +-- Eh bien, dit Coconnas, est-ce que nous sommes des valets +d'ecurie? faites chercher le palefrenier qui les gardait. + +-- Il n'y est pas, dit le duc furieux. + +-- Alors, c'est qu'il aura pris peur et se sera sauve, reprit +Coconnas; on ne peut pas demander a un manant d'avoir le calme +d'un gentilhomme. + +-- Toujours le meme systeme, dit d'Alencon en grincant des dents. +Heureusement, Sire, je vous ai prevenu que ces messieurs depuis +quelques jours n'etaient plus a mon service. + +-- Moi! dit Coconnas, j'aurais le malheur de ne plus appartenir a +Votre Altesse?... + +-- Eh! morbleu! monsieur, vous le savez mieux que personne, +puisque vous m'avez donne votre demission dans une lettre assez +impertinente que j'ai conservee, Dieu merci, et que par bonheur +j'ai sur moi. + +-- Oh! dit Coconnas, j'esperais que Votre Altesse m'avait pardonne +une lettre ecrite dans un premier mouvement de mauvaise humeur. +J'avais appris que Votre Altesse avait voulu, dans un corridor du +Louvre, etrangler mon ami La Mole. + +-- Eh bien, interrompit le roi, que dit-il donc? + +-- J'avais cru que Votre Altesse etait seule, continua ingenument +La Mole. Mais depuis que j'ai su que trois autres personnes... + +-- Silence! dit Charles, nous sommes suffisamment renseignes. +Henri, dit il au roi de Navarre, votre parole de ne pas fuir? + +-- Je la donne a Votre Majeste, Sire. + +-- Retournez a Paris avec M. de Nancey et prenez les arrets dans +votre chambre. Vous, messieurs, continua-t-il en s'adressant aux +deux gentilshommes, rendez vos epees. + +La Mole regarda Marguerite. Elle sourit. Aussitot La Mole remit +son epee au capitaine qui etait le plus proche de lui. Coconnas en +fit autant. + +-- Et M. de Mouy, l'a-t-on retrouve? demanda le roi. + +-- Non, Sire, dit M. de Nancey; ou il n'etait pas dans la foret, +ou il s'est sauve. + +-- Tant pis, dit le roi. Retournons. J'ai froid, je suis ebloui. + +-- Sire, c'est la colere sans doute, dit Francois. + +-- Oui, peut-etre. Mes yeux vacillent. Ou sont donc les +prisonniers? Je n'y vois plus. Est-ce donc deja la nuit! oh! +misericorde! je brule! ... A moi! a moi! + +Et le malheureux roi lachant la bride de son cheval, etendant les +bras, tomba en arriere, soutenu par les courtisans epouvantes de +cette seconde attaque. + +Francois, a l'ecart, essuyait la sueur de son front, car lui seul +connaissait la cause du mal qui torturait son frere. + +De l'autre cote, le roi de Navarre, deja sous la garde de +M. de Nancey, considerait toute cette scene avec un etonnement +croissant. + +-- Eh! eh! murmura-t-il avec cette prodigieuse intuition qui par +moments faisait de lui un homme illumine pour ainsi dire, si +j'allais me trouver heureux d'avoir ete arrete dans ma fuite? + +Il regarda Margot, dont les grands yeux, dilates par la surprise, +se reportaient de lui au roi et du roi a lui. + +Cette fois le roi etait sans connaissance. On fit approcher une +civiere sur laquelle on l'etendit. On le recouvrit d'un manteau, +qu'un des cavaliers detacha de ses epaules, et le cortege reprit +tranquillement la route de Paris, d'ou l'on avait vu partir le +matin des conspirateurs allegres et un roi joyeux, et ou l'on +voyait rentrer un roi moribond entoure de rebelles prisonniers. + +Marguerite, qui dans tout cela n'avait perdu ni sa liberte de +corps ni sa liberte d'esprit, fit un dernier signe d'intelligence +a son mari, puis elle passa si pres de La Mole que celui-ci put +recueillir ces deux mots grecs qu'elle laissa tomber: + +-- _Me deide. _C'est-a-dire: + +-- Ne crains rien. + +-- Que t'a-t-elle dit? demanda Coconnas. + +-- Elle m'a dit de ne rien craindre, repondit La Mole. + +-- Tant pis, murmura le Piemontais, tant pis, cela veut dire qu'il +ne fait pas bon ici pour tous. Toutes les fois que ce mot la m'a +ete adresse en maniere d'encouragement, j'ai recu a l'instant meme +soit une balle quelque part, soit un coup d'epee dans le corps, +soit un pot de fleurs sur la tete. Ne crains rien, soit en hebreu, +soit en grec, soit en latin, soit en francais, a toujours signifie +pour moi: _Gare la-dessous! _ +_ _ +_-- _En route, messieurs! dit le lieutenant des chevau-legers. + +-- Eh! sans indiscretion, monsieur, demanda Coconnas, ou nous +mene-t on? + +-- A Vincennes, je crois, dit le lieutenant. + +-- J'aimerais mieux aller ailleurs, dit Coconnas; mais enfin on ne +va pas toujours ou l'on veut. + +Pendant la route le roi etait revenu de son evanouissement et +avait repris quelque force. A Nanterre il avait meme voulu monter +a cheval, mais on l'en avait empeche. + +-- Faites prevenir maitre Ambroise Pare, dit Charles en arrivant +au Louvre. + +Il descendit de sa litiere, monta l'escalier appuye au bras de +Tavannes, et il gagna son appartement, ou il defendit que personne +le suivit. + +Tout le monde remarqua qu'il semblait fort grave; pendant toute la +route il avait profondement reflechi, n'adressant la parole a +personne, et ne s'occupant plus ni de la conspiration ni des +conspirateurs. Il etait evident que ce qui le preoccupait c'etait +sa maladie. + +Maladie si subite, si etrange, si aigue, et dont quelques +symptomes etaient les memes que les symptomes qu'on avait +remarques chez son frere Francois II quelque temps avant sa mort. + +Aussi la defense faite a qui que ce fut, excepte maitre Pare, +d'entrer chez le roi, n'etonna-t-elle personne. La misanthropie, +on le savait, etait le fond du caractere du prince. + +Charles entra dans sa chambre a coucher, s'assit sur une espece de +chaise longue, appuya sa tete sur des coussins, et, reflechissant +que maitre Ambroise Pare pourrait n'etre pas chez lui et tarder a +venir, il voulut utiliser le temps de l'attente. + +En consequence, il frappa dans ses mains; un garde parut. + +-- Prevenez le roi de Navarre que je veux lui parler, dit Charles. +Le garde s'inclina et obeit. + +Charles renversa sa tete en arriere, une lourdeur effroyable de +cerveau lui laissait a peine la faculte de lier ses idees les unes +aux autres, une espece de nuage sanglant flottait devant ses yeux; +sa bouche etait aride, et il avait deja, sans etancher sa soif, +vide toute une carafe d'eau. + +Au milieu de cette somnolence, la porte se rouvrit et Henri parut; +M. de Nancey le suivait par-derriere, mais il s'arreta dans +l'antichambre. + +Le roi de Navarre attendit que la porte fut refermee derriere lui. +Alors il s'avanca. + +-- Sire, dit-il, vous m'avez fait demander, me voici. + +Le roi tressaillit a cette voix, et fit le mouvement machinal +d'etendre la main. + +-- Sire, dit Henri en laissant ses deux mains pendre a ses cotes, +Votre Majeste oublie que je ne suis plus son frere, mais son +prisonnier. + +-- Ah! ah! c'est vrai, dit Charles; merci de me l'avoir rappele. +Il y a plus, il me souvient que vous m'avez promis, lorsque nous +serions en tete-a-tete, de me repondre franchement. + +-- Je suis pret a tenir cette promesse. Interrogez, Sire. + +Le roi versa de l'eau froide dans sa main, et posa sa main sur son +front. + +-- Qu'y a-t-il de vrai dans l'accusation du duc d'Alencon? Voyons, +repondez, Henri. + +-- La moitie seulement: c'etait M. d'Alencon qui devait fuir, et +moi qui devais l'accompagner. + +-- Et pourquoi deviez-vous l'accompagner? demanda Charles; etes- +vous donc mecontent de moi, Henri? + +-- Non, Sire, au contraire; je n'ai qu'a me louer de Votre +Majeste; et Dieu qui lit dans les coeurs, voit dans le mien quelle +profonde affection je porte a mon frere et a mon roi. + +-- Il me semble, dit Charles, qu'il n'est point dans la nature de +fuir les gens que l'on aime et qui nous aiment! + +-- Aussi, dit Henri, je ne fuyais pas ceux qui m'aiment, je fuyais +ceux qui me detestent. Votre Majeste me permet-elle de lui parler +a coeur ouvert? + +-- Parlez, monsieur. + +-- Ceux qui me detestent ici, Sire, c'est M. d'Alencon et la reine +mere. + +-- M. d'Alencon, je ne dis pas, reprit Charles, mais la reine mere +vous comble d'attentions. + +-- C'est justement pour cela que je me defie d'elle, Sire. Et bien +m'en a pris de m'en defier! + +-- D'elle? + +-- D'elle ou de ceux qui l'entourent. Vous savez que le malheur +des rois, Sire, n'est pas toujours d'etre trop mal, mais trop bien +servis. + +-- Expliquez-vous: c'est un engagement pris de votre part de tout +me dire. + +-- Et Votre Majeste voit que je l'accomplis. + +-- Continuez. + +-- Votre Majeste m'aime, m'a-t-elle dit? + +-- C'est-a-dire que je vous aimais avant votre trahison, Henriot. + +-- Supposez que vous m'aimez toujours, Sire. + +-- Soit! + +-- Si vous m'aimez, vous devez desirer que je vive, n'est-ce pas? + +-- J'aurais ete desespere qu'il t'arrivat malheur. + +-- Eh bien, Sire, deux fois Votre Majeste a bien manque de tomber +dans le desespoir. + +-- Comment cela? + +-- Oui, car deux fois la Providence seule m'a sauve la vie. Il est +vrai que la seconde fois la Providence avait pris les traits de +Votre Majeste. + +-- Et la premiere fois, quelle marque avait-elle prise? + +-- Celle d'un homme qui serait bien etonne de se voir confondu +avec elle, de Rene. Oui, vous, Sire, vous m'avez sauve du fer. + +Charles fronca le sourcil, car il se rappelait la nuit ou il avait +emmene Henriot rue des Barres. + +-- Et Rene? dit-il. + +-- Rene m'a sauve du poison. + +-- Peste! tu as de la chance. Henriot, dit le roi en essayant un +sourire dont une vive douleur fit une contraction nerveuse. Ce +n'est pas la son etat. + +-- Deux miracles m'ont donc sauve, Sire. Un miracle de repentir de +la part du Florentin, un miracle de bonte de votre part. Eh bien, +je l'avoue a Votre Majeste, j'ai peur que le ciel ne se lasse de +faire des miracles, et j'ai voulu fuir en raison de cet axiome: +Aide-toi, le ciel t'aidera. + +-- Pourquoi ne m'as-tu pas dit cela plus tot, Henri? + +-- En vous disant ces memes paroles hier, j'etais un denonciateur. + +-- Et en me les disant aujourd'hui? + +-- Aujourd'hui, c'est autre chose; je suis accuse et je me +defends. + +-- Es-tu sur de cette premiere tentative, Henriot? + +-- Aussi sur que de la seconde. + +-- Et l'on a tente de t'empoisonner? + +-- On l'a tente. + +-- Avec quoi? + +-- Avec de l'opiat. + +-- Et comment empoisonne-t-on avec de l'opiat? + +-- Dame! Sire, demandez a Rene; on empoisonne bien avec des +gants... + +Charles fronca le sourcil; puis peu a peu sa figure se derida. + +-- Oui, oui, dit-il, comme s'il se parlait a lui-meme; c'est dans +la nature des etres crees de fuir la mort. Pourquoi donc +l'intelligence ne ferait-elle pas ce que fait l'instinct? + +-- Eh bien, Sire, demanda Henri, Votre Majeste est-elle contente +de ma franchise, et croit-elle que je lui aie tout dit? + +-- Oui, Henriot, oui, et tu es un brave garcon. Et tu crois alors +que ceux qui t'en voulaient ne se sont point lasses, que de +nouvelles tentatives auraient ete faites. + +-- Sire, tous les soirs, je m'etonne de me trouver encore vivant. + +-- C'est parce qu'on sait que je t'aime, vois-tu, Henriot, qu'ils +veulent te tuer. Mais, sois tranquille; ils seront punis de leur +mauvais vouloir. En attendant, tu es libre. + +-- Libre de quitter Paris, Sire? demanda Henri. + +-- Non pas; tu sais bien qu'il m'est impossible de me passer de +toi. Eh! mille noms d'un diable, il faut bien que j'aie quelqu'un +qui m'aime. + +-- Alors, Sire, si Votre Majeste me garde pres d'elle, qu'elle +veuille bien m'accorder une grace... + +-- Laquelle? + +-- C'est de ne point me garder a titre d'ami, mais a titre de +prisonnier. + +-- Comment, de prisonnier? + +-- Eh! oui. Votre Majeste ne voit-elle pas que c'est son amitie +qui me perd? + +-- Et tu aimes mieux ma haine? + +-- Une haine apparente, Sire. Cette haine me sauvera: tant qu'on +me croira en disgrace, on aura moins hate de me voir mort. + +-- Henriot, dit Charles, je ne sais pas ce que tu desires, je ne +sais pas quel est ton but; mais si tes desirs ne s'accomplissent +point, si tu manques le but que tu te proposes, je serai bien +etonne. + +-- Je puis donc compter sur la severite du roi? + +-- Oui. + +-- Alors, je suis plus tranquille... Maintenant qu'ordonne Votre +Majeste? + +-- Rentre chez toi, Henriot. Moi, je suis souffrant, je vais voir +mes chiens et me mettre au lit. + +-- Sire, dit Henri, Votre Majeste aurait du faire venir un +medecin; son indisposition d'aujourd'hui est peut-etre plus grave +qu'elle ne pense. + +-- J'ai fait prevenir maitre Ambroise Pare, Henriot. + +-- Alors, je m'eloigne plus tranquille. + +-- Sur mon ame, dit le roi, je crois que de toute ma famille tu es +le seul qui m'aime veritablement. + +-- Est-ce bien votre opinion, Sire? + +-- Foi de gentilhomme! + +-- Eh bien, recommandez-moi a M. de Nancey comme un homme a qui +votre colere ne donne pas un mois a vivre: c'est le moyen que je +vous aime longtemps. + +-- Monsieur de Nancey! cria Charles. Le capitaine des gardes +entra. + +-- Je remets le plus grand coupable du royaume entre vos mains, +continua le roi, vous m'en repondez sur votre tete. + +Et Henri, la mine consternee, sortit derriere M. de Nancey. + + + +XXII +Acteon + + +Charles, reste seul, s'etonna de n'avoir pas vu paraitre l'un ou +l'autre de ses deux fideles; ses deux fideles etaient sa nourrice +Madeleine et son levrier Acteon. + +-- La nourrice sera allee chanter ses psaumes chez quelque +huguenot de sa connaissance, se dit-il, et Acteon me boude encore +du coup de fouet que je lui ai donne ce matin. + +En effet, Charles prit une bougie et passa chez la bonne femme. La +bonne femme n'etait pas chez elle. Une porte de l'appartement de +Madeleine donnait, on se le rappelle, dans le cabinet des Armes. +Il s'approcha de cette porte. + +Mais, dans le trajet, une de ces crises qu'il avait deja +eprouvees, et qui semblaient s'abattre sur lui tout a coup, le +reprit. Le roi souffrait comme si l'on eut fouille ses entrailles +avec un fer rouge. Une soif inextinguible le devorait; il vit une +tasse de lait sur une table, l'avala d'un trait, et se sentit un +peu calme. + +Alors il reprit la bougie qu'il avait posee sur un meuble, et +entra dans le cabinet. + +A son grand etonnement, Acteon ne vint pas au-devant de lui. +L'avait-on enferme? En ce cas, il sentirait que son maitre est +revenu de la chasse, et hurlerait. + +Charles appela, siffla; rien ne parut. + +Il fit quatre pas en avant; et, comme la lumiere de la bougie +parvenait jusqu'a l'angle du cabinet, il apercut dans cet angle +une masse inerte etendue sur le carreau. + +-- Hola! Acteon; hola! dit Charles. Et il siffla de nouveau. Le +chien ne bougea point. Charles courut a lui et le toucha; le +pauvre animal etait raide et froid. De sa gueule, contractee par +la douleur, quelques gouttes de fiel etaient tombees, melees a une +bave ecumeuse et sanglante. Le chien avait trouve dans le cabinet +une barrette de son maitre, et il avait voulu mourir en appuyant +sa tete sur cet objet qui lui representait un ami. + +A ce spectacle qui lui fit oublier ses propres douleurs et lui +rendit toute son energie, la colere bouillonna dans les veines de +Charles, il voulut crier; mais enchaines qu'ils sont dans leurs +grandeurs, les rois ne sont pas libres de ce premier mouvement que +tout homme fait tourner au profit de sa passion ou de sa defense. +Charles reflechit qu'il y avait la quelque trahison, et se tut. + +Alors il s'agenouilla devant son chien et examina le cadavre d'un +oeil expert. L'oeil etait vitreux, la langue rouge et criblee de +pustules. C'etait une etrange maladie, et qui fit frissonner +Charles. + +Le roi remit ses gants, qu'il avait otes et passes a sa ceinture, +souleva la levre livide du chien pour examiner les dents, et +apercut dans les interstices quelques fragments blanchatres +accroches aux pointes des crocs aigus. + +Il detacha ces fragments, et reconnut que c'etait du papier. + +Pres de ce papier l'enflure etait plus violente, les gencives +etaient tumefiees, et la peau etait rongee comme par du vitriol. + +Charles regarda attentivement autour de lui. Sur le tapis gisaient +deux ou trois parcelles de papier semblable a celui qu'il avait +deja reconnu dans la bouche du chien. L'une de ces parcelles, plus +large que les autres, offrait des traces d'un dessin sur bois. + +Les cheveux de Charles se herisserent sur sa tete, il reconnut un +fragment de cette image representant un seigneur chassant au vol, +et qu'Acteon avait arrachee de son livre de chasse. + +-- Ah! dit-il en palissant, le livre etait empoisonne. Puis tout a +coup rappelant ses souvenirs: + +-- Mille demons! s'ecria-t-il, j'ai touche chaque page de mon +doigt, et a chaque page j'ai porte mon doigt a ma bouche pour le +mouiller. Ces evanouissements, ces douleurs, ces vomissements! ... +Je suis mort! + +Charles demeura un instant immobile sous le poids de cette +effroyable idee. Puis, se relevant avec un rugissement sourd, il +s'elanca vers la porte de son cabinet. + +-- Maitre Rene! cria-t-il, maitre Rene le Florentin! qu'on coure +au pont Saint-Michel, et qu'on me l'amene; dans dix minutes il +faut qu'il soit ici. Que l'un de vous monte a cheval et prenne un +cheval de main pour etre plus tot de retour. Quant a maitre +Ambroise Pare, s'il vient, vous le ferez attendre. + +Un garde partit tout courant pour obeir a l'ordre donne. + +-- Oh! murmura Charles, quand je devrais faire donner la torture a +tout le monde, je saurai qui a donne ce livre a Henriot. + +Et, la sueur au front, les mains crispees, la poitrine haletante, +Charles demeura les yeux fixes sur le cadavre de son chien. + +Dix minutes apres, le Florentin heurta timidement, et non sans +inquietude, a la porte du roi. Il est de certaines consciences +pour lesquelles le ciel n'est jamais pur. + +-- Entrez! dit Charles. + +Le parfumeur parut. Charles marcha a lui l'air imperieux et la +levre crispee. + +-- Votre Majeste m'a fait demander, dit Rene tout tremblant. + +-- Vous etes habile chimiste, n'est-ce pas? + +-- Sire... + +-- Et vous savez tout ce que savent les plus habiles medecins? + +-- Votre Majeste exagere. + +-- Non, ma mere me l'a dit. D'ailleurs, j'ai confiance en vous, et +j'ai mieux aime vous consulter, vous, que tout autre. Tenez, +continua-t-il en demasquant le cadavre du chien, regardez, je vous +prie, ce que cet animal a entre les dents, et dites-moi de quoi il +est mort. + +Pendant que Rene, la bougie a la main, se baissait jusqu'a terre, +autant pour dissimuler son emotion que pour obeir au roi, Charles, +debout, les yeux fixes sur cet homme, attendait avec une +impatience facile a comprendre la parole qui devait etre sa +sentence de mort ou son gage de salut. + +Rene tira une espece de scalpel de sa poche, l'ouvrit, et, du bout +de la pointe, detacha de la gueule du levrier les parcelles de +papier adherentes a ses gencives, et regarda longtemps et avec +attention le fiel et le sang que distillait chaque plaie. + +-- Sire, dit-il en tremblant, voila de bien tristes symptomes. + +Charles sentit un frisson glace courir dans ses veines et penetrer +jusqu'a son coeur. + +-- Oui, dit-il, ce chien a ete empoisonne, n'est-ce pas? + +-- J'en ai peur, Sire. + +-- Et avec quel genre de poison? + +-- Avec un poison mineral, a ce que je suppose. + +-- Pourriez-vous acquerir la certitude qu'il a ete empoisonne? + +-- Oui, sans doute, en l'ouvrant et en examinant l'estomac. + +-- Ouvrez-le; je veux ne conserver aucun doute. + +-- Il faudrait appeler quelqu'un pour m'aider. + +-- Je vous aiderai, moi, dit Charles. + +-- Vous, Sire! + +-- Oui, moi. Et, s'il est empoisonne, quels symptomes trouverons- +nous? + +-- Des rougeurs et des herborisations dans l'estomac. + +-- Allons, dit Charles, a l'oeuvre. Rene, d'un coup de scalpel, +ouvrit la poitrine du levrier et l'ecarta avec force de ses deux +mains, tandis que Charles, un genou en terre, eclairait d'une main +crispee et tremblante. + +-- Voyez, Sire, dit Rene, voyez, voici des traces evidentes. Ces +rougeurs sont celles que je vous ai predites; quant a ces veines +sanguinolentes, qui semblent les racines d'une plante, c'est ce +que je designais sous le nom d'herborisations. Je trouve ici tout +ce que je cherchais. + +-- Ainsi le chien est empoisonne? + +-- Oui, Sire. + +-- Avec un poison mineral? + +-- Selon toute probabilite. + +-- Et qu'eprouverait un homme qui, par megarde, aurait avale de ce +meme poison? + +-- Une grande douleur de tete, des brulures interieures, comme +s'il eut avale des charbons ardents; des douleurs d'entrailles, +des vomissements. + +-- Et aurait-il soif? demanda Charles. + +-- Une soif inextinguible. + +-- C'est bien cela, c'est bien cela, murmura le roi. + +-- Sire, je cherche en vain le but de toutes ces demandes. + +-- A quoi bon le chercher? Vous n'avez pas besoin de le savoir. +Repondez a nos questions, voila tout. + +-- Que Votre Majeste m'interroge. + +-- Quel est le contre-poison a administrer a un homme qui aurait +avale la meme substance que mon chien? Rene reflechit un instant. + +-- Il y a plusieurs poisons mineraux, dit-il; je voudrais bien, +avant de repondre, savoir duquel il s'agit. Votre Majeste a-t-elle +quelque idee de la facon dont son chien a ete empoisonne? + +-- Oui, dit Charles; il a mange une feuille d'un livre. + +-- Une feuille d'un livre? + +-- Oui. + +-- Et Votre Majeste a-t-elle ce livre? + +-- Le voila, dit Charles en prenant le manuscrit de chasse sur le +rayon ou il l'avait place et en le montrant a Rene. + +Rene fit un mouvement de surprise qui n'echappa point au roi. + +-- Il a mange une feuille de ce livre? balbutia Rene. + +-- Celle-ci. Et Charles montra la feuille dechiree. + +-- Permettez-vous que j'en dechire une autre, Sire? + +-- Faites. + +Rene dechira une feuille, l'approcha de la bougie. Le papier prit +feu, et une forte odeur alliacee se repandit dans le cabinet. + +-- Il a ete empoisonne avec une mixture d'arsenic, dit-il. + +-- Vous en etes sur? + +-- Comme si je l'avais preparee moi-meme. + +-- Et le contre-poison?... Rene secoua la tete. + +-- Comment, dit Charles d'une voix rauque, vous ne connaissez pas +de remede? + +-- Le meilleur et le plus efficace est des blancs d'oeufs battus +dans du lait; mais... + +-- Mais... quoi? + +-- Mais il faudrait qu'il fut administre aussitot, sans cela... + +-- Sans cela? + +-- Sire, c'est un poison terrible, reprit encore une fois Rene. + +-- Il ne tue pas tout de suite cependant, dit Charles. + +-- Non, mais il tue surement, peu importe le temps qu'on mette a +mourir, et quelquefois meme c'est un calcul. Charles s'appuya sur +la table de marbre. + +-- Maintenant, dit-il, en posant la main sur l'epaule de Rene, +vous connaissez ce livre? + +-- Moi, Sire! dit Rene en palissant. + +-- Oui, vous; en l'apercevant vous vous etes trahi. + +-- Sire, je vous jure... + +-- Rene, dit Charles, ecoutez bien ceci: Vous avez empoisonne la +reine de Navarre avec des gants; vous avez empoisonne le prince de +Porcian avec la fumee d'une lampe; vous avez essaye d'empoisonner +M. de Conde avec une pomme de senteur. Rene, je vous ferai enlever +la chair lambeau par lambeau avec une tenaille rougie, si vous ne +me dites pas a qui appartient ce livre. + +Le Florentin vit qu'il n'y avait pas a plaisanter avec la colere +de Charles IX, et resolut de payer d'audace. + +-- Et si je dis la verite, Sire, qui me garantira que je ne serai +pas puni plus cruellement encore que si je me tais? + +-- Moi. + +-- Me donnerez-vous votre parole royale? + +-- Foi de gentilhomme, vous aurez la vie sauve, dit le roi. + +-- En ce cas, ce livre m'appartient, dit-il. + +-- A vous! fit Charles en se reculant et en regardant +l'empoisonneur d'un oeil egare. + +-- Oui, a moi. + +-- Et comment est-il sorti de vos mains? + +-- C'est Sa Majeste la reine mere qui l'a pris chez moi. + +-- La reine mere! s'ecria Charles. + +-- Oui. + +-- Mais dans quel but? + +-- Dans le but, je crois, de le faire porter au roi de Navarre, +qui avait demande au duc d'Alencon un livre de ce genre pour +etudier la chasse au vol. + +-- Oh! s'ecria Charles, c'est cela: je tiens tout. Ce livre, en +effet, etait chez Henriot. Il y a une destinee, et je la subis. + +En ce moment Charles fut pris d'une toux seche et violente, a +laquelle succeda une nouvelle douleur d'entrailles. Il poussa deux +ou trois cris etouffes, et se renversa sur sa chaise. + +-- Qu'avez-vous, Sire? demanda Rene d'une voix epouvantee. + +-- Rien, dit Charles; seulement j'ai soif, donnez-moi a boire. + +Rene emplit un verre d'eau et le presenta d'une main tremblante a +Charles, qui l'avala d'un seul trait. + +-- Maintenant, dit Charles, prenant une plume et la trempant dans +l'encre, ecrivez sur ce livre. + +-- Que faut-il que j'ecrive? + +-- Ce que je vais vous dicter: + +"Ce manuel de chasse au vol a ete donne par moi a la reine mere +Catherine de Medicis." + +Rene prit la plume et ecrivit. + +-- Et maintenant signez. Le Florentin signa. + +-- Vous m'avez promis la vie sauve, dit le parfumeur. + +-- Et, de mon cote, je vous tiendrai parole. + +-- Mais, dit Rene, du cote de la reine mere? + +-- Oh! de ce cote, dit Charles, cela ne me regarde plus: si l'on +vous attaque, defendez-vous. + +-- Sire, puis-je quitter la France quand je croirai ma vie +menacee? + +-- Je vous repondrai a cela dans quinze jours. + +-- Mais en attendant... + +Charles posa, en froncant le sourcil, son doigt sur ses levres +livides. + +-- Oh! soyez tranquille, Sire. Et, trop heureux d'en etre quitte a +si bon marche, le Florentin s'inclina et sortit. Derriere lui, la +nourrice apparut a la porte de sa chambre. + +-- Qu'y a-t-il donc, mon Charlot? dit-elle. + +-- Nourrice, il y a que j'ai marche dans la rosee, et que cela m'a +fait mal. + +-- En effet, tu es bien pale, mon Charlot. + +-- C'est que je suis bien faible. Donne-moi le bras, nourrice, +pour aller jusqu'a mon lit. + +La nourrice s'avanca vivement. Charles s'appuya sur elle et gagna +sa chambre. + +-- Maintenant, dit Charles, je me mettrai au lit tout seul. + +-- Et si maitre Ambroise Pare vient? + +-- Tu lui diras que je vais mieux et que je n'ai plus besoin de +lui. + +-- Mais, en attendant, que prendras-tu? + +-- Oh! une medecine bien simple, dit Charles, des blancs d'oeufs +battus dans du lait. A propos, nourrice, continua-t-il, ce pauvre +Acteon est mort. Il faudra, demain matin, le faire enterrer dans +un coin du jardin du Louvre. C'etait un de mes meilleurs amis... +Je lui ferai faire un tombeau... Si j'en ai le temps. + + + +XXIII +Le bois de Vincennes + + +Ainsi que l'ordre en avait ete donne par Charles IX, Henri fut +conduit le meme soir au bois de Vincennes. C'est ainsi qu'on +appelait a cette epoque le fameux chateau dont il ne reste plus +aujourd'hui qu'un debris, fragment colossal qui suffit a donner +une idee de sa grandeur passee. + +Le voyage se fit en litiere. Quatre gardes marchaient de chaque +cote. M. de Nancey, porteur de l'ordre qui devait ouvrir a Henri +les portes de la prison protectrice, marchait le premier. + +A la poterne du donjon, on s'arreta. M. de Nancey descendit de +cheval, ouvrit la portiere fermee a cadenas, et invita +respectueusement le roi a descendre. + +Henri obeit sans faire la moindre observation. Toute demeure lui +semblait plus sure que le Louvre, et dix portes se fermant sur lui +se fermaient en meme temps entre lui et Catherine de Medicis. + +Le prisonnier royal traversa le pont-levis entre deux soldats, +franchit les trois portes du bas du donjon et les trois portes du +bas de l'escalier; puis, toujours precede de M. de Nancey, il +monta un etage. Arrive la, le capitaine des gardes, voyant qu'il +s'appretait encore a monter, lui dit: + +-- Monseigneur, arretez-vous la. + +-- Ah! ah! ah! dit Henri en s'arretant, il parait qu'on me fait +les honneurs du premier etage. + +-- Sire, repondit M. de Nancey, on vous traite en tete couronnee. + +-- Diable! diable! se dit Henri, deux ou trois etages de plus ne +m'auraient aucunement humilie. Je serai trop bien ici: on se +doutera de quelque chose. + +-- Votre Majeste veut-elle me suivre? dit M. de Nancey. + +-- Ventre-saint-gris! dit le roi de Navarre, vous savez bien, +monsieur, qu'il ne s'agit point ici de ce que je veux ou de ce que +je ne veux pas, mais de ce qu'ordonne mon frere Charles. Ordonne- +t-il de vous suivre? + +-- Oui, Sire. + +-- En ce cas, je vous suis, monsieur. On s'engagea dans une espece +de corridor a l'extremite duquel on se trouva dans une salle assez +vaste, aux murs sombres et d'un aspect parfaitement lugubre. + +Henri regarda autour de lui avec un regard qui n'etait pas exempt +d'inquietude. + +-- Ou sommes-nous? dit-il. + +-- Nous traversons la salle de la question, Monseigneur. + +-- Ah! ah! fit le roi. Et il regarda plus attentivement. Il y +avait un peu de tout dans cette chambre: des brocs et des +chevalets pour la question de l'eau, des coins et des maillets +pour la question des brodequins; en outre, des sieges de pierre +destines aux malheureux qui attendaient la torture faisaient a peu +pres le tour de la salle, et au-dessus de ces sieges, a ces sieges +eux-memes, au pied de ces sieges, etaient des anneaux de fer +scelles dans le mur sans autre symetrie que celle de l'art +tortionnaire. Mais leur proximite des sieges indiquait assez +qu'ils etaient la pour attendre les membres de ceux qui seraient +assis. + +Henri continua son chemin sans dire une parole, mais ne perdant +pas un detail de tout cet appareil hideux qui ecrivait, pour ainsi +dire, l'histoire de la douleur sur les murailles. + +Cette attention a regarder autour de lui fit que Henri ne regarda +point a ses pieds et trebucha. + +-- Eh! dit-il, qu'est-ce donc que cela? + +Et il montrait une espece de sillon creuse sur la dalle humide qui +faisait le plancher. + +-- C'est la gouttiere, Sire. + +-- Il pleut donc, ici? + +-- Oui, Sire, du sang. + +-- Ah! ah! dit Henri, fort bien. Est-ce que nous n'arriverons pas +bientot a ma chambre? + +-- Si fait, Monseigneur, nous y sommes, dit une ombre qui se +dessinait dans l'obscurite et qui devenait, a mesure qu'on +s'approchait d'elle, plus visible et plus palpable. + +Henri, qui croyait avoir reconnu la voix, fit quelques pas et +reconnut la figure. + +-- Tiens! c'est vous, Beaulieu, dit-il, et que diable faites-vous +ici? + +-- Sire, je viens de recevoir ma nomination au gouvernement de la +forteresse de Vincennes. + +-- Eh bien, mon cher ami, votre debut vous fait honneur; un roi +pour prisonnier, ce n'est point mal. + +-- Pardon, Sire, reprit Beaulieu, mais avant vous j'ai deja recu +deux gentilshommes. + +-- Lesquels? Ah! pardon, je commets, peut-etre une indiscretion. +Dans ce cas, prenons que je n'ai rien dit. + +-- Monseigneur, on ne m'a pas recommande le secret. Ce sont +MM. de La Mole et de Coconnas. + +-- Ah! c'est vrai, je les ai vu arreter, ces pauvres +gentilshommes; et comment supportent-ils ce malheur? + +-- D'une facon tout opposee, l'un est gai, l'autre est triste; +l'un chante, l'autre gemit. + +-- Et lequel gemit? + +-- M. de La Mole, Sire. + +-- Ma foi, dit Henri, je comprends plutot celui qui gemit que +celui qui chante. D'apres ce que j'en vois, la prison n'est pas +une chose bien gaie. Et a quel etage sont-ils loges? + +-- Tout en haut, au quatrieme. Henri poussa un soupir. C'est la +qu'il eut voulu etre. + +-- Allons, monsieur de Beaulieu, dit Henri, ayez la bonte de +m'indiquer ma chambre, j'ai hate de m'y voir, etant tres fatigue +de la journee que je viens de passer. + +-- Voici Monseigneur, dit Beaulieu, montrant a Henri une porte +tout ouverte. + +-- Numero 2, dit Henri; et pourquoi pas le numero 1? + +-- Parce qu'il est retenu, Monseigneur. + +-- Ah! ah! il parait alors que vous attendez un prisonnier de +meilleure noblesse que moi? + +-- Je n'ai pas dit, Monseigneur, que ce fut un prisonnier. + +-- Et qui est-ce donc? + +-- Que Monseigneur n'insiste point, car je serais force de +manquer, en gardant le silence, a l'obeissance que je lui dois. + +-- Ah! c'est autre chose, dit Henri. Et il devint plus pensif +encore qu'il n'etait; ce numero 1 l'intriguait visiblement. Au +reste, le gouverneur ne dementit pas sa politesse premiere. Avec +mille precautions oratoires il installa Henri dans sa chambre, lui +fit toutes ses excuses des commodites qui pouvaient lui manquer, +placa deux soldats a sa porte et sortit. + +-- Maintenant, dit le gouverneur s'adressant au guichetier, +passons aux autres. + +Le guichetier marcha devant. On reprit le meme chemin qu'on venait +de faire, on traversa la salle de la question, on franchit le +corridor, on arriva a l'escalier; et toujours suivant son guide, +M. de Beaulieu monta trois etages. + +En arrivant au haut de ces trois etages, qui, y compris le +premier, en faisaient quatre, le guichetier ouvrit successivement +trois portes ornees chacune de deux serrures et de trois enormes +verrous. + +Il touchait a peine a la troisieme porte que l'on entendit une +voix joyeuse qui s'ecriait: + +-- Eh! mordi! ouvrez donc quand ce ne serait que pour donner de +l'air. Votre poele est tellement chaud qu'on etouffe ici. + +Et Coconnas, qu'a son juron favori le lecteur a deja reconnu sans +doute, ne fit qu'un bond de l'endroit ou il etait jusqu'a la +porte. + +-- Un instant, mon gentilhomme, dit le guichetier, je ne viens pas +pour vous faire sortir, je viens pour entrer et monsieur le +gouverneur me suit. + +-- Monsieur le gouverneur! dit Coconnas, et que vient-il faire? + +-- Vous visiter. + +-- C'est beaucoup d'honneur qu'il me fait, repondit Coconnas; que +monsieur le gouverneur soit le bienvenu. + +M. de Beaulieu entra effectivement et comprima aussitot le sourire +cordial de Coconnas par une de ces politesses glaciales qui sont +propres aux gouverneurs de forteresses, aux geoliers et aux +bourreaux. + +-- Avez-vous de l'argent, monsieur? demanda-t-il au prisonnier. + +-- Moi, dit Coconnas, pas un ecu! + +-- Des bijoux? + +-- J'ai une bague. + +-- Voulez-vous permettre que je vous fouille? + +-- Mordi! s'ecria Coconnas rougissant de colere, bien vous prend +d'etre en prison et moi aussi. + +-- Il faut tout souffrir pour le service du roi. + +-- Mais, dit le Piemontais, les honnetes gens qui devalisent sur +le Pont-Neuf sont donc, comme vous, au service du roi? Mordi! +j'etais bien injuste, monsieur, car jusqu'a present je les avais +pris pour des voleurs. + +-- Monsieur, je vous salue, dit Beaulieu. Geolier, enfermez +monsieur. + +Le gouverneur s'en alla emportant la bague de Coconnas, laquelle +etait une fort belle emeraude que madame de Nevers lui avait +donnee pour lui rappeler la couleur de ses yeux. + +-- A l'autre, dit-il en sortant. On traversa une chambre vide, et +le jeu des trois portes, des six serrures et des neuf verrous +recommenca. La derniere porte s'ouvrit, et un soupir fut le +premier bruit qui frappa les visiteurs. La chambre etait plus +lugubre encore d'aspect que celle d'ou M. de Beaulieu venait de +sortir. Quatre meurtrieres longues et etroites qui allaient en +diminuant de l'interieur a l'exterieur eclairaient faiblement ce +triste sejour. De plus des barreaux de fer croises avec assez +d'art pour que la vue fut sans cesse arretee par une ligne opaque, +empechaient que par les meurtrieres le prisonnier put meme voir le +ciel. Des filets ogiviques partaient de chaque angle de la salle +et allaient se reunir au milieu du plafond, ou ils +s'epanouissaient en rosace. La Mole etait assis dans un coin, et +malgre la visite et les visiteurs, il resta comme s'il n'eut rien +entendu. + +Le gouverneur s'arreta sur le seuil et regarda un instant le +prisonnier, qui demeurait immobile, la tete dans ses mains. + +-- Bonsoir, monsieur de la Mole, dit Beaulieu. Le jeune homme leva +lentement la tete. + +-- Bonsoir, monsieur, dit-il. + +-- Monsieur, continua le gouverneur, je viens vous fouiller. + +-- C'est inutile, dit La Mole, je vais vous remettre tout ce que +j'ai. + +-- Qu'avez-vous? + +-- Trois cents ecus environ, ces bijoux, ces bagues. + +-- Donnez, monsieur, dit le gouverneur. + +-- Voici. + +La Mole retourna ses poches, degarnit ses doigts, et arracha +l'agrafe de son chapeau. + +-- N'avez-vous rien de plus? + +-- Non pas que je sache. + +-- Et ce cordon de soie serre a votre cou, que porte-t-il? demanda +le gouverneur. + +-- Monsieur, ce n'est pas un joyau, c'est une relique. + +-- Donnez. + +-- Comment! vous exigez?... + +-- J'ai ordre de ne vous laisser que vos vetements, et une relique +n'est point un vetement. + +La Mole fit un mouvement de colere, qui, au milieu du calme +douloureux et digne qui le distinguait, parut plus effrayant +encore a ces gens habitues aux rudes emotions. + +Mais il se remit presque aussitot. + +-- C'est bien, monsieur, dit-il, et vous allez voir ce que vous +demandez. + +Alors se detournant comme pour s'approcher de la lumiere, il +detacha la pretendue relique, laquelle n'etait autre qu'un +medaillon contenant un portrait qu'il tira du medaillon et qu'il +porta a ses levres. Mais apres l'avoir baise a plusieurs reprises, +il feignit de le laisser tomber; et appuyant violemment dessus le +talon de sa botte, il l'ecrasa en mille morceaux. + +-- Monsieur! ... dit le gouverneur. Et il se baissa pour voir s'il +ne pourrait pas sauver de la destruction l'objet inconnu que La +Mole voulait lui derober; mais la miniature etait litteralement en +poussiere. + +-- Le roi voulait avoir ce joyau, dit La Mole, mais il n'avait +aucun droit sur le portrait qu'il renfermait. Maintenant voici le +medaillon, vous le pouvez prendre. + +-- Monsieur, dit Beaulieu, je me plaindrai au roi. Et sans prendre +conge du prisonnier par une seule parole, il se retira si +courrouce, qu'il laissa au guichetier le soin de fermer les portes +sans presider a leur fermeture. Le geolier fit quelques pas pour +sortir, et voyant que M. de Beaulieu descendait deja les premieres +marches de l'escalier: + +-- Ma foi! monsieur, dit-il en se retournant, bien m'en a pris de +vous inviter a me donner tout de suite les cent ecus moyennant +lesquels je consens a vous laisser parler a votre compagnon; car +si vous ne les aviez pas donnes, le gouvernement vous les eut pris +avec les trois cents autres, et ma conscience ne me permettrait +plus de rien faire pour vous; mais j'ai ete paye d'avance, je vous +ai promis que vous verriez votre camarade... venez... un honnete +homme n'a que sa parole... Seulement si cela est possible, autant +pour vous que pour moi, ne causez pas politique. + +La Mole sortit de sa chambre et se trouva en face de Coconnas qui +arpentait les dalles de la chambre du milieu. Les deux amis se +jeterent dans les bras l'un de l'autre. + +Le guichetier fit semblant de s'essuyer le coin de l'oeil et +sortit pour veiller a ce qu'on ne surprit pas les prisonniers, ou +plutot a ce qu'on ne le surprit pas lui-meme. + +-- Ah! te voila, dit Coconnas; eh bien, cet affreux gouverneur t'a +fait sa visite? + +-- Comme a toi, je presume. + +-- Et il t'a tout pris? + +-- Comme a toi aussi. + +-- Oh! moi, je n'avais pas grand-chose, une bague de Henriette, +voila tout. + +-- Et de l'argent comptant? + +-- J'avais donne tout ce que je possedais a ce brave homme de +guichetier pour qu'il nous procurat cette entrevue. + +-- Ah! ah! dit La Mole, il parait qu'il recoit des deux mains. + +-- Tu l'as donc paye aussi, toi? + +-- Je lui ai donne cent ecus. + +-- Tant mieux que notre guichetier soit un miserable! + +-- Sans doute, on en fera tout ce qu'on voudra avec de l'argent, +et, il faut l'esperer, l'argent ne nous manquera point. + +-- Maintenant, comprends-tu ce qui nous arrive? + +-- Parfaitement... Nous avons ete trahis. + +-- Par cet execrable duc d'Alencon. J'avais bien raison de vouloir +lui tordre le cou, moi. + +-- Et crois-tu que notre affaire est grave? + +-- J'en ai peur. + +-- Ainsi, il y a a craindre... la question. + +-- Je ne te cache pas que j'y ai deja songe. + +-- Que diras-tu si on en vient la? + +-- Et toi? + +-- Moi, je garderai le silence, repondit La Mole avec une rougeur +febrile. + +-- Tu te tairas? s'ecria Coconnas. + +-- Oui, si j'en ai la force. + +-- Eh bien, moi, dit Coconnas, si on me fait cette infamie, je te +garantis que je dirai bien des choses. + +-- Mais quelles choses? demanda vivement La Mole. + +-- Oh! sois tranquille, de ces choses qui empecheront pendant +quelque temps M. d'Alencon de dormir. + +La Mole allait repliquer, lorsque le geolier, qui sans doute avait +entendu quelque bruit, accourut, poussa chacun des deux amis dans +sa chambre et referma la porte sur lui. + + + +XXIV +La figure de cire + + +Depuis huit jours, Charles etait cloue dans son lit par une fievre +de langueur entrecoupee par des acces violents qui ressemblaient a +des attaques d'epilepsie. Pendant ces acces, il poussait parfois +des hurlements qu'ecoutaient avec effroi les gardes qui veillaient +dans son antichambre, et que repetaient dans leurs profondeurs les +echos du vieux Louvre, eveilles depuis quelque temps par tant de +bruits sinistres. Puis, ces acces passes, ecrase de fatigue, +l'oeil eteint, il se laissait aller aux bras de sa nourrice avec +des silences qui tenaient a la fois du mepris et de la terreur. + +Dire ce que, chacun de son cote, sans se communiquer leurs +sensations, car la mere et son fils se fuyaient plutot qu'ils ne +se cherchaient; dire ce que Catherine de Medicis et le duc +d'Alencon remuaient de pensees sinistres au fond de leur coeur, ce +serait vouloir peindre ce fourmillement hideux qu'on voit +grouiller au fond d'un nid de viperes. + +Henri avait ete enferme dans sa chambre; et, sur sa propre +recommandation a Charles, personne n'avait obtenu la permission de +le voir, pas meme Marguerite. C'etait aux yeux de tous une +disgrace complete. Catherine et d'Alencon respiraient, le croyant +perdu, et Henri buvait et mangeait plus tranquillement, s'esperant +oublie. + +A la cour nul ne soupconnait la cause de la maladie du roi. Maitre +Ambroise Pare et Mazille, son collegue, avaient reconnu une +inflammation d'estomac, se trompant de la cause au resultat, voila +tout. Ils avaient, en consequence, prescrit un regime adoucissant +qui ne pouvait qu'aider au breuvage particulier indique par Rene, +que Charles recevait trois fois par jour de la main de sa +nourrice, et qui faisait sa principale nourriture. + +La Mole et Coconnas etaient a Vincennes, au secret le plus +rigoureux. Marguerite et madame de Nevers avaient fait dix +tentatives pour arriver jusqu'a eux, ou tout au moins pour leur +faire passer un billet, et n'y etaient point parvenues. + +Un matin, au milieu des eternelles alternatives de bien et de mal +qu'il eprouvait, Charles se sentit un peu mieux, et voulut qu'on +laissat entrer toute la cour qui, comme d'habitude, quoique le +lever n'eut plus lieu, se presentait tous les matins. Les portes +furent donc ouvertes, et l'on put reconnaitre, a la paleur de ses +joues, au jaunissement de son front d'ivoire, a la flamme febrile +qui jaillissait de ses yeux caves et entoures d'un cercle de +bistre, quels effroyables ravages avait faits sur le jeune +monarque la maladie inconnue dont il etait atteint. + +La chambre royale fut bientot pleine de courtisans curieux et +interesses. + +Catherine, d'Alencon et Marguerite furent avertis que le roi +recevait. Tous trois entrerent a peu d'intervalle l'un de l'autre, +Catherine calme, d'Alencon souriant, Marguerite abattue. + +Catherine s'assit au chevet du lit de son fils, sans remarquer le +regard avec lequel celui-ci l'avait vue s'approcher. + +M. d'Alencon se placa au pied, et se tint debout. Marguerite +s'appuya a un meuble, et, voyant le front pale, le visage amaigri +et l'oeil enfonce de son frere, elle ne put retenir un soupir et +une larme. Charles, auquel rien n'echappait, vit cette larme, +entendit ce soupir, et de la tete fit un signe imperceptible a +Marguerite. Ce signe, si imperceptible qu'il fut, eclaira le +visage de la pauvre reine de Navarre, a qui Henri n'avait eu le +temps de rien dire, ou peut-etre meme n'avait voulu rien dire. +Elle craignait pour son mari, elle tremblait pour son amant. + +Pour elle-meme elle ne redoutait rien, elle connaissait trop bien +La Mole, et savait qu'elle pouvait compter sur lui. + +-- Eh bien, mon cher fils, dit Catherine, comment vous trouvez- +vous? + +-- Mieux, ma mere, mieux. + +-- Et que disent vos medecins? + +-- Mes medecins? ah! ce sont de grands docteurs, ma mere, dit +Charles en eclatant de rire, et j'ai un supreme plaisir, je +l'avoue, a les entendre discuter sur ma maladie. Nourrice, donne- +moi a boire. + +La nourrice apporta a Charles une tasse de sa potion ordinaire. + +-- Et que vous font-ils prendre, mon fils? + +-- Oh! madame, qui connait quelque chose a leurs preparations? +repondit le roi en avalant vivement le breuvage. + +-- Ce qu'il faudrait a mon frere, dit Francois, ce serait de +pouvoir se lever et prendre le beau soleil; la chasse, qu'il aime +tant, lui ferait grand bien. + +-- Oui, dit Charles, avec un sourire dont il fut impossible au duc +de deviner l'expression, cependant la derniere m'a fait grand mal. + +Charles avait dit ces mots d'une facon si etrange que la +conversation, a laquelle les assistants ne s'etaient pas un +instant meles, en resta la. Puis il fit un signe de tete. Les +courtisans comprirent que la reception etait achevee, et se +retirerent les uns apres les autres. + +D'Alencon fit un mouvement pour s'approcher de son frere, mais un +sentiment interieur l'arreta. Il salua, et sortit. Marguerite se +jeta sur la main decharnee que son frere lui tendait, la serra et +la baisa, et sortit a son tour. + +-- Bonne Margot, murmura Charles. Catherine seule resta, +conservant sa place au chevet du lit. Charles, en se trouvant en +tete-a-tete avec elle, se recula vers la ruelle avec le meme +sentiment de terreur qui fait qu'on recule devant un serpent. +C'est que Charles, instruit par les aveux de Rene, puis peut-etre +mieux encore par le silence et la meditation, n'avait plus meme le +bonheur de douter. + +Il savait parfaitement a qui et a quoi attribuer sa mort. + +Aussi, lorsque Catherine se rapprocha du lit et allongea vers son +fils une main froide comme son regard, celui-ci frissonna et eut +peur. + +-- Vous demeurez, madame? lui dit-il. + +-- Oui, mon fils, repondit Catherine, j'ai a vous entretenir de +choses importantes. + +-- Parlez, madame, dit Charles en se reculant encore. + +-- Sire, dit la reine, je vous ai entendu affirmer tout a l'heure +que vos medecins etaient de grands docteurs... + +-- Et je l'affirme encore, madame. + +-- Cependant qu'ont-ils fait depuis que vous etes malade? + +-- Rien, c'est vrai... mais si vous aviez entendu ce qu'ils ont +dit... en verite, madame, on voudrait etre malade rien que pour +entendre de si savantes dissertations. + +-- Eh bien, moi, mon fils, voulez-vous que je vous dise une chose? + +-- Comment donc? dites, ma mere. + +-- Eh bien, je soupconne que tous ces grands docteurs ne +connaissent rien a votre maladie! + +-- Vraiment, madame! + +-- Qu'ils voient peut-etre un resultat, mais que la cause leur +echappe. + +-- C'est possible, dit Charles ne comprenant pas ou sa mere en +voulait venir. + +-- De sorte qu'ils traitent le symptome au lieu de traiter le mal. + +-- Sur mon ame! reprit Charles etonne, je crois que vous avez +raison, ma mere. + +-- Eh bien, moi, mon fils, dit Catherine, comme il ne convient ni +a mon coeur ni au bien de l'Etat que vous soyez malade si +longtemps, attendu que le moral pourrait finir par s'affecter chez +vous, j'ai rassemble les plus savants docteurs. + +-- En art medical, madame? + +-- Non, dans un art plus profond, dans l'art qui permet non +seulement de lire dans les corps, mais encore dans les coeurs. + +-- Ah! le bel art, madame, fit Charles, et qu'on a raison de ne +pas l'enseigner aux rois! Et vos recherches ont eu un resultat? +continua-t-il. + +-- Oui. + +-- Lequel? + +-- Celui que j'esperais; et j'apporte a Votre Majeste le remede +qui doit guerir son corps et son esprit. + +Charles frissonna. Il crut que sa mere, trouvant qu'il vivait trop +longtemps encore, avait resolu d'achever sciemment ce qu'elle +avait commence sans le savoir. + +-- Et ou est-il, ce remede? dit Charles en se soulevant sur un +coude et en regardant sa mere. + +-- Il est dans le mal meme, repondit Catherine. + +-- Alors ou est le mal? + +-- Ecoutez-moi, mon fils, dit Catherine. Avez-vous entendu dire +parfois qu'il est des ennemis secrets dont la vengeance a distance +assassine la victime? + +-- Par le fer ou par le poison? demanda Charles sans perdre un +instant de vue la physionomie impassible de sa mere. + +-- Non, par des moyens bien autrement surs, bien autrement +terribles, dit Catherine. + +-- Expliquez-vous. + +-- Mon fils, demanda la Florentine, avez-vous foi aux pratiques de +la cabale et de la magie? Charles comprima un sourire de mepris et +d'incredulite. + +-- Beaucoup, dit-il. + +-- Eh bien, dit vivement Catherine, de la viennent vos +souffrances. Un ennemi de Votre Majeste, qui n'eut point ose vous +attaquer en face, a conspire dans l'ombre. Il a dirige contre la +personne de Votre Majeste une conspiration d'autant plus terrible +qu'il n'avait pas de complices, et que les fils mysterieux de +cette conspiration etaient insaisissables. + +-- Ma foi, non! dit Charles revolte par tant d'astuce. + +-- Cherchez bien, mon fils, dit Catherine, rappelez-vous certains +projets d'evasion qui devaient assurer l'impunite au meurtrier. + +-- Au meurtrier! s'ecria Charles, au meurtrier, dites-vous? on a +donc essaye de me tuer, ma mere? + +L'oeil chatoyant de Catherine roula hypocritement sous sa paupiere +plissee. + +-- Oui, mon fils: vous en doutez peut-etre, vous; mais moi, j'en +ai acquis la certitude. + +-- Je ne doute jamais de ce que vous me dites, repondit amerement +le roi. Et comment a-t-on essaye de me tuer? Je suis curieux de le +savoir. + +-- Par la magie, mon fils. + +-- Expliquez-vous, madame, dit Charles ramene par le degout a son +role d'observateur. + +-- Si ce conspirateur que je veux designer... et que Votre Majeste +a deja designe du fond du coeur... ayant tout dispose pour ses +batteries, etant sur du succes, eut reussi a s'esquiver, nul peut- +etre n'eut penetre la cause des souffrances de Votre Majeste; mais +heureusement, Sire, votre frere veillait sur vous. + +-- Quel frere? + +-- Votre frere d'Alencon. + +-- Ah! oui, c'est vrai; j'oublie toujours que j'ai un frere, +murmura Charles en riant avec amertume. Et vous dites donc, +madame... + +-- Qu'il a heureusement revele le cote materiel de la conspiration +a Votre Majeste. Mais tandis qu'il ne cherchait, lui, enfant +inexperimente, que les traces d'un complot ordinaire, que les +preuves d'une escapade de jeune homme, je cherchais, moi, des +preuves d'une action bien plus importante; car je connais la +portee de l'esprit du coupable. + +-- Ah ca! mais, ma mere, on dirait que vous parlez du roi de +Navarre? dit Charles voulant voir jusqu'ou irait cette +dissimulation florentine. + +Catherine baissa hypocritement les yeux. + +-- Je l'ai fait arreter, ce me semble, et conduire a Vincennes +pour l'escapade en question, continua le roi; serait-il donc +encore plus coupable que je ne le soupconne? + +-- Sentez-vous la fievre qui vous devore? demanda Catherine. + +-- Oui, certes, madame, dit Charles en froncant le sourcil. + +-- Sentez-vous la chaleur brulante qui ronge votre coeur et vos +entrailles? + +-- Oui, madame, repondit Charles en s'assombrissant de plus en +plus. + +-- Et les douleurs aigues de tete qui passent par vos yeux pour +arriver a votre cerveau, comme autant de coups de fleches? + +-- Oui, oui, madame; oh! je sens bien tout cela! oh! vous savez +bien decrire mon mal! + +-- Eh bien, cela est tout simple, dit la Florentine; regardez... +Et elle tira de dessous son manteau un objet qu'elle presenta au +roi. + +C'etait une figurine de cire jaunatre, haute de six pouces a peu +pres. Cette figure etait vetue d'abord d'une robe etoilee d'or, en +cire, comme la figurine; puis d'un manteau royal de meme matiere. + +-- Eh bien, demanda Charles, qu'est-ce que cette petite statue? + +-- Voyez ce qu'elle a sur la tete, dit Catherine. + +-- Une couronne, repondit Charles. + +-- Et au coeur? + +-- Une aiguille. + +-- Eh bien, Sire, vous reconnaissez-vous? + +-- Moi? + +-- Oui, vous, avec votre couronne, avec votre manteau? + +-- Et qui donc a fait cette figure? dit Charles que cette comedie +fatiguait; le roi de Navarre, sans doute? + +-- Non pas, Sire. + +-- Non pas! ... alors je ne vous comprends plus. + +-- Je dis _non, _reprit Catherine, parce que Votre Majeste +pourrait tenir au fait exact. J'aurais dit _oui _si Votre Majeste +m'eut pose la question d'une autre facon. + +Charles ne repondit pas. Il essayait de penetrer toutes les +pensees de cette ame tenebreuse, qui se refermait sans cesse +devant lui au moment ou il se croyait tout pret a y lire. + +-- Sire, continua Catherine, cette statue a ete trouvee, par les +soins de votre procureur general Laguesle, au logis de l'homme +qui, le jour de la chasse au vol, tenait un cheval de main tout +pret pour le roi de Navarre. + +-- Chez M. de La Mole? dit Charles. + +-- Chez lui-meme; et, s'il vous plait, regardez encore cette +aiguille d'acier qui perce le coeur, et voyez quelle lettre est +ecrite sur l'etiquette qu'elle porte. + +-- Je vois un M, dit Charles. + +-- C'est-a-dire mort; c'est la formule magique, Sire. L'inventeur +ecrit ainsi son voeu sur la plaie meme qu'il creuse. S'il eut +voulu frapper de folie, comme le duc de Bretagne fit pour le roi +Charles VI, il eut enfonce l'epingle dans la tete et il eut mis un +F au lieu d'un M. + +-- Ainsi, dit Charles IX, a votre avis, madame, celui qui en veut +a mes jours, c'est M. de La Mole? + +-- Oui, comme le poignard en veut au coeur; oui, mais derriere le +poignard, il y a le bras qui le pousse. + +-- Et voila toute la cause du mal dont je suis atteint? le jour ou +le charme sera detruit, le mal cessera? Mais comment s'y prendre? +demanda Charles; vous le savez, vous, ma bonne mere; mais moi, +tout au contraire de vous, qui vous en etes occupee toute votre +vie, je suis fort ignorant en cabale et en magie. + +-- La mort de l'inventeur rompt le charme, voila tout. Le jour ou +le charme sera detruit, le mal cessera, dit Catherine. + +-- Vraiment! dit Charles d'un air etonne. + +-- Comment! vous ne savez pas cela? + +-- Dame! je ne suis pas sorcier, dit le roi. + +-- Eh bien, maintenant, dit Catherine, Votre Majeste est +convaincue, n'est ce pas? + +-- Certainement. + +-- La conviction va chasser l'inquietude? + +-- Completement. + +-- Ce n'est point par complaisance que vous le dites? + +-- Non, ma mere; c'est du fond de mon coeur. Le visage de +Catherine se derida. + +-- Dieu soit loue! s'ecria-t-elle, comme si elle eut cru en Dieu. + +-- Oui, Dieu soit loue! reprit ironiquement Charles. Je sais +maintenant comme vous a qui attribuer l'etat ou je me trouve, et +par consequent qui punir. + +-- Et nous punirons... + +-- M. de La Mole: n'avez-vous pas dit qu'il etait le coupable? + +-- J'ai dit qu'il etait l'instrument. + +-- Eh bien, dit Charles, M. de La Mole d'abord; c'est le plus +important. Toutes ces crises dont je suis atteint peuvent faire +naitre autour de nous de dangereux soupcons. Il est urgent que la +lumiere se fasse, et qu'a l'eclat que jettera cette lumiere la +verite se decouvre. + +-- Ainsi, M. de La Mole...? + +-- Me va admirablement comme coupable: je l'accepte donc. +Commencons par lui d'abord; et s'il a un complice, il parlera. + +-- Oui, murmura Catherine; s'il ne parle pas, on le fera parler. +Nous avons des moyens infaillibles pour cela. Puis tout haut en se +levant: + +-- Vous permettez donc, Sire, que l'instruction commence? + +-- Je le desire, madame, repondit Charles, et... le plus tot sera +le mieux. + +Catherine serra la main de son fils sans comprendre le +tressaillement nerveux qui agita cette main en serrant la sienne, +et sortit sans entendre le rire sardonique du roi et la sourde et +terrible imprecation qui suivit ce rire. + +Le roi se demandait s'il n'y avait pas danger a laisser aller +ainsi cette femme qui, en quelques heures, ferait peut-etre tant +de besogne qu'il n'y aurait plus moyen d'y remedier. + +En ce moment, comme il regardait la portiere retombant derriere +Catherine, il entendit un leger froissement derriere lui, et se +retournant il apercut Marguerite qui soulevait la tapisserie +retombant devant le corridor qui conduisait chez sa nourrice. + +Marguerite dont la paleur, les yeux hagards et la poitrine +oppressee decelaient la plus violente emotion: + +-- Oh! Sire, Sire! s'ecria Marguerite en se precipitant vers le +lit de son frere, vous savez bien qu'elle ment! + +-- Qui, _elle?_ demanda Charles. + +-- Ecoutez, Charles: certes, c'est terrible d'accuser sa mere; +mais je me suis doutee qu'elle resterait pres de vous pour les +poursuivre encore. Mais, sur ma vie, sur la votre, sur notre ame a +tous les deux, je vous dis qu'elle ment! + +-- Les poursuivre! ... qui poursuit-elle?... + +Tous les deux parlaient bas par instinct: on eut dit qu'ils +avaient peur de s'entendre eux-memes. + +-- Henri d'abord, votre Henriot, qui vous aime, qui vous est +devoue plus que personne au monde. + +-- Tu le crois, Margot? dit Charles. + +-- Oh! Sire, j'en suis sure. + +-- Eh bien, moi aussi, dit Charles. + +-- Alors, si vous en etes sur, mon frere, dit Marguerite etonnee, +pourquoi l'avez-vous fait arreter et conduire a Vincennes? + +-- Parce qu'il me l'a demande lui-meme. + +-- Il vous l'a demande, Sire?... + +-- Oui, il a de singulieres idees, Henriot. Peut-etre se trompe-t- +il, peut-etre a-t-il raison; mais enfin, une de ses idees, c'est +qu'il est plus en surete dans ma disgrace que dans ma faveur, loin +de moi que pres de moi, a Vincennes qu'au Louvre. + +-- Ah! je comprends, dit Marguerite, et il est en surete alors? + +-- Dame! aussi en surete que peut l'etre un homme dont Beaulieu me +repond sur sa tete. + +-- Oh! merci, mon frere, voila pour Henri. Mais... + +-- Mais quoi? demanda Charles. + +-- Mais il y a une autre personne, Sire, a laquelle j'ai tort de +m'interesser peut-etre, mais a laquelle je m'interesse enfin. + +-- Et quelle est cette personne? + +-- Sire, epargnez-moi... j'oserais a peine le nommer a mon frere, +et n'ose le nommer a mon roi. + +-- M. de La Mole, n'est-ce pas? dit Charles. + +-- Helas! dit Marguerite, vous avez voulu le tuer une fois, Sire, +et il n'a echappe que par miracle a votre vengeance royale. + +-- Et cela, Marguerite, quand il etait coupable d'un seul crime; +mais maintenant qu'il en a commis deux... + +-- Sire, il n'est pas coupable du second. + +-- Mais, dit Charles, n'as-tu pas entendu ce qu'a dit notre bonne +mere, pauvre Margot? + +-- Oh! je vous ai deja dit, Charles, reprit Marguerite en baissant +la voix, je vous ai deja dit qu'elle mentait. + +-- Vous ne savez peut-etre pas qu'il existe une figure de cire qui +a ete saisie chez M. de La Mole? + +-- Si fait, mon frere, je le sais. + +-- Que cette figure est percee au coeur par une aiguille, et que +l'aiguille qui la blesse ainsi porte une petite banniere avec un +M? + +-- Je le sais encore. + +-- Que cette figure a un manteau royal sur les epaules et une +couronne royale sur la tete? + +-- Je sais tout cela. + +-- Eh bien, qu'avez-vous a dire? + +-- J'ai a dire que cette petite figure qui porte un manteau royal +sur les epaules et une couronne royale sur la tete est la +representation d'une femme et non d'un homme. + +-- Bah! dit Charles; et cette aiguille qui lui perce le coeur? + +-- C'etait un charme pour se faire aimer de cette femme et non un +malefice pour faire mourir un homme. + +-- Mais cette lettre M? + +-- Elle ne veut pas dire: MORT, comme l'a dit la reine mere. + +-- Que veut-elle donc dire, alors? demanda Charles. + +-- Elle veut dire... elle veut dire le nom de la femme que +M. de La Mole aimait. + +-- Et cette femme se nomme? + +-- Cette femme se nomme Marguerite, mon frere, dit la reine de +Navarre en tombant a genoux devant le lit du roi, en prenant sa +main dans les deux siennes, et en appuyant son visage baigne de +larmes sur cette main. + +-- Ma soeur, silence! dit Charles en promenant autour de lui un +regard etincelant sous un sourcil fronce; car, de meme que vous +avez entendu, vous, on pourrait vous entendre a votre tour. + +-- Oh! que m'importe! dit Marguerite en relevant la tete et que le +monde entier n'est-il la pour m'ecouter! devant le monde entier, +je declarerais qu'il est infame d'abuser de l'amour d'un +gentilhomme pour souiller sa reputation d'un soupcon d'assassinat. + +-- Margot, si je te disais que je sais aussi bien que toi ce qui +est et ce qui n'est pas? + +-- Mon frere! + +-- Si je te disais que M. de La Mole est innocent? + +-- Vous le savez? + +-- Si je te disais que je connais le vrai coupable? + +-- Le vrai coupable! s'ecria Marguerite; mais il y a donc eu un +crime commis? + +-- Oui. Volontaire ou involontaire, il y a eu un crime commis. + +-- Sur vous? + +-- Sur moi. + +-- Impossible! + +-- Impossible?... Regarde-moi, Margot. + +La jeune femme regarda son frere et frissonna en le voyant si +pale. + +-- Margot, je n'ai pas trois mois a vivre, dit Charles. + +-- Vous, mon frere! Toi, mon Charles! s'ecria-t-elle. + +-- Margot, je suis empoisonne. Marguerite jeta un cri. + +-- Tais-toi donc, dit Charles; il faut qu'on croie que je meurs +par magie. + +-- Et vous connaissez le coupable? + +-- Je le connais. + +-- Vous avez dit que ce n'est pas La Mole? + +-- Non, ce n'est pas lui. + +-- Ce n'est pas Henri non plus, certainement... Grand Dieu! +serait-ce...? + +-- Qui? + +-- Mon frere... d'Alencon?... murmura Marguerite. + +-- Peut-etre. + +-- Ou bien, ou bien... (Marguerite baissa la voix comme epouvantee +elle meme de ce qu'elle allait dire.) ou bien... notre mere? + +Charles se tut. Marguerite le regarda, lut dans son regard tout ce +qu'elle y cherchait, et tomba toujours a genoux et demi-renversee +sur un fauteuil. + +-- Oh! mon Dieu! mon Dieu! murmura-t-elle, c'est impossible! + +-- Impossible! dit Charles avec un rire strident; il est facheux +que Rene ne soit pas ici, il te raconterait mon histoire. + +-- Lui, Rene? + +-- Oui. Il te raconterait, par exemple, qu'une femme a laquelle il +n'ose rien refuser a ete lui demander un livre de chasse enfoui +dans sa bibliotheque; qu'un poison subtil a ete verse sur chaque +page de ce livre; que le poison, destine a quelqu'un, je ne sais a +qui, est tombe par un caprice du hasard, ou par un chatiment du +ciel, sur une autre personne que celle a qui il etait destine. +Mais en l'absence de Rene, si tu veux voir le livre, il est la, +dans mon cabinet, et, ecrit de la main du Florentin, tu verras que +ce livre, qui contient dans ses feuilles la mort de vingt +personnes encore, a ete donne de sa main a sa compatriote. + +-- Silence, Charles, a ton tour, silence! dit Marguerite. + +-- Tu vois bien maintenant qu'il faut qu'on croie que je meurs par +magie. + +-- Mais c'est inique, mais c'est affreux! grace! grace! vous savez +bien qu'il est innocent. + +-- Oui, je le sais, mais il faut qu'on le croie coupable. Souffre +donc la mort de ton amant; c'est peu pour sauver l'honneur de la +maison de France. Je souffre bien la mort pour que le secret meure +avec moi. + +Marguerite courba la tete, comprenant qu'il n'y avait rien a faire +pour sauver La Mole du cote du roi, et se retira toute pleurante +et n'ayant plus d'espoir qu'en ses propres ressources. + +Pendant ce temps, comme l'avait prevu Charles, Catherine ne +perdait pas une minute, et elle ecrivait au procureur general +Laguesle une lettre dont l'histoire a conserve jusqu'au dernier +mot, et qui jette sur toute cette affaire de sanglantes lueurs: + +"Monsieur le procureur, ce soir on me dit pour certain que La Mole +a fait le sacrilege. En son logis a Paris, on a trouve beaucoup de +mechantes choses, comme des livres et des papiers. Je vous prie +d'appeler le premier president et d'instruire au plus vite +l'affaire de la figure de cire a laquelle ils ont donne un coup au +coeur, et ce, contre le roi[6]. + +" CATHERINE." + + + +XXV +Les boucliers invisibles + + +Le lendemain du jour ou Catherine avait ecrit la lettre qu'on +vient de lire, le gouverneur entra chez Coconnas avec un appareil +des plus imposants: il se composait de deux hallebardiers et de +quatre robes noires. + +Coconnas etait invite a descendre dans une salle ou le procureur +Laguesle et deux juges l'attendaient pour l'interroger selon les +instructions de Catherine. + +Pendant les huit jours qu'il avait passes en prison, Coconnas +avait beaucoup reflechi; sans compter que chaque jour La Mole et +lui, reunis un instant pour les soins de leur geolier qui, sans +leur rien dire, leur avait fait cette surprise que selon toute +probabilite ils ne devaient pas a sa seule philanthropie; sans +compter, disons-nous, que La Mole et lui s'etaient recordes sur la +conduite qu'ils avaient a tenir et qui etait une negation absolue, +il etait donc persuade qu'avec un peu d'adresse son affaire +prendrait la meilleure tournure, les charges n'etaient pas plus +fortes pour eux que pour les autres. Henri et Marguerite n'avaient +fait aucune tentative de fuite, ils ne pouvaient donc etre +compromis dans une affaire ou les principaux coupables etaient +libres. Coconnas ignorait que Henri habitat le meme chateau que +lui, et la complaisance de son geolier lui apprenait qu'au-dessus +de sa tete planaient des protections qu'il appelait ses_ boucliers +invisibles_. + +Jusque-la, les interrogatoires avaient porte sur les desseins du +roi de Navarre, sur les projets de fuite et sur la part que les +deux amis devaient prendre a cette fuite. A tous ces +interrogatoires, Coconnas avait constamment repondu d'une facon +plus que vague et beaucoup plus qu'adroite; il s'appretait encore +a repondre de la meme facon, et d'avance il avait prepare toutes +ses petites reparties, lorsqu'il s'apercut tout a coup que +l'interrogatoire avait change d'objet. + +Il s'agissait d'une ou de plusieurs visites faites a Rene, d'une +ou de plusieurs figures de cire faites a l'instigation de La Mole. + +Coconnas, tout prepare qu'il etait, crut remarquer que +l'accusation perdait beaucoup de son intensite, puisqu'il ne +s'agissait plus, au lieu d'avoir trahi un roi, que d'avoir fait +une statue de reine; encore cette statue etait-elle haute de huit +a dix pouces tout au plus. + +Il repondit donc fort gaiement que ni lui ni son ami ne jouaient +plus depuis longtemps a la poupee, et remarqua avec plaisir que +plusieurs fois ses reponses avaient eu le privilege de faire +sourire ses juges. + +On n'avait pas encore dit en vers: _j'ai ri, me voila desarme; +_mais cela s'etait deja beaucoup dit en prose. Et Coconnas crut +avoir a moitie desarme ses juges parce qu'ils avaient souri. + +Son interrogatoire termine, il remonta donc dans sa chambre si +chantant, si bruyant, que La Mole, pour qui il faisait tout ce +tapage, dut en tirer les plus heureuses consequences. + +On le fit descendre a son tour. La Mole, comme Coconnas, vit avec +etonnement l'accusation abandonner sa premiere voie et entrer dans +une voie nouvelle. On l'interrogea sur ses visites a Rene. Il +repondit qu'il avait ete chez le Florentin une fois seulement. On +lui demanda si cette fois il ne lui avait pas commande une figure +de cire. Il repondit que Rene lui avait montre cette figure toute +faite. On lui demanda si cette figure ne representait pas un +homme. Il repondit qu'elle representait une femme. On lui demanda +si le charme n'avait point pour but de faire mourir cet homme. Il +repondit que le but de ce charme etait de se faire aimer de cette +femme. + +Ces questions furent faites, tournees et retournees de cent facons +differentes; mais a toutes ces questions, sous quelque face +qu'elles lui fussent presentees, La Mole fit constamment les memes +reponses. + +Les juges se regarderent avec une sorte d'indecision, ne sachant +que trop dire ni que faire devant une pareille simplicite, +lorsqu'un billet apporte au procureur general trancha la +difficulte. + +Il etait concu en ces termes: + +"Si l'accuse nie, recourez a la question." C." + +Le procureur mit le billet dans sa poche, sourit a La Mole, et le +congedia poliment. La Mole rentra dans son cachot presque aussi +rassure sinon presque aussi joyeux que Coconnas. + +-- Je crois que tout va bien, dit-il. + +Une heure apres il entendit des pas et vit un billet qui se +glissait sous la porte, sans voir quelle main lui donnait le +mouvement. Il le prit, tout en pensant que la depeche venait, +selon toute probabilite, du guichetier. + +En voyant ce billet, un espoir presque aussi douloureux qu'une +deception lui etait venu au coeur; il esperait que ce billet etait +de Marguerite, dont il n'avait eu aucune nouvelle depuis qu'il +etait prisonnier. Il s'en saisit tout tremblant. L'ecriture +faillit le faire mourir de joie. + +"Courage, disait le billet, je veille." + +-- Ah! si elle veille, s'ecria La Mole en couvrant de baisers ce +papier qu'avait touche une main si chere, si elle veille, je suis +sauve! ... + +Il faut, pour que La Mole comprenne ce billet et pour qu'il ait +foi avec Coconnas dans ce que le Piemontais appelait ses +_boucliers invisibles_, que nous ramenions le lecteur a cette +petite maison, a cette chambre ou tant de scenes d'un bonheur +enivrant, ou tant de parfums, a peine evapores, ou tant de doux +souvenirs, devenus depuis des angoisses, brisaient le coeur d'une +femme a demi renversee sur des coussins de velours. + +-- Etre reine, etre forte, etre jeune, etre riche, etre belle, et +souffrir ce que je souffre! s'ecriait cette femme; oh! c'est +impossible! + +Puis, dans son agitation, elle se levait, marchait, s'arretait +tout a coup, appuyait son front brulant contre quelque marbre +glace, se relevait pale et le visage couvert de larmes, se tordait +les bras avec des cris, et retombait brisee sur quelque fauteuil. + +Tout a coup la tapisserie qui separait l'appartement de la rue +Cloche-Percee de l'appartement de la rue Tizon se souleva; un +fremissement soyeux effleura la boiserie, et la duchesse de Nevers +apparut. + +-- Oh! s'ecria Marguerite, c'est toi! Avec quelle impatience je +t'attendais! Eh bien, quelles nouvelles? + +-- Mauvaises, mauvaises, ma pauvre amie. Catherine pousse elle- +meme l'instruction, et en ce moment encore elle est a Vincennes. + +-- Et Rene? + +-- Il est arrete. + +-- Avant que tu aies pu lui parler? + +-- Oui. + +-- Et nos prisonniers? + +-- J'ai de leurs nouvelles. + +-- Par le guichetier? + +-- Toujours. + +-- Eh bien? + +-- Eh bien, ils communiquent chaque jour ensemble. Avant-hier on +les a fouilles. La Mole a brise ton portrait plutot que de le +livrer. + +-- Ce cher La Mole! + +-- Annibal a ri au nez des inquisiteurs. + +-- Bon Annibal! Mais apres? + +-- On les a interroges ce matin sur la fuite du roi, sur ses +projets de rebellion en Navarre, et ils n'ont rien dit. + +-- Oh! je savais bien qu'ils garderaient le silence; mais ce +silence les tue aussi bien que s'ils parlaient. + +-- Oui, mais nous les sauvons, nous. + +-- Tu as donc pense a notre entreprise? + +-- Je ne me suis occupee que de cela depuis hier. + +-- Eh bien? + +-- Je viens de conclure avec Beaulieu. Ah! ma chere reine, quel +homme difficile et cupide! Cela coutera la vie d'un homme et trois +cent mille ecus. + +-- Tu dis qu'il est difficile et cupide... et cependant il ne +demande que la vie d'un homme et trois cent mille ecus... Mais +c'est pour rien! + +-- Pour rien... trois cent mille ecus! ... Mais tous tes joyaux et +tous les miens n'y suffiraient pas. + +-- Oh! qu'a cela ne tienne. Le roi de Navarre paiera, le duc +d'Alencon paiera, mon frere Charles paiera, ou sinon... + +-- Allons! tu raisonnes comme une folle. Je les ai, les trois cent +mille ecus. + +-- Toi? + +-- Oui, moi. + +-- Et comment te les es-tu procures? + +-- Ah! voila! + +-- C'est un secret? + +-- Pour tout le monde, excepte pour toi. + +-- Oh! mon Dieu! dit Marguerite souriant au milieu de ses larmes, +les aurais-tu voles? + +-- Tu en jugeras. + +-- Voyons. + +-- Tu te rappelles cet horrible Nantouillet? + +-- Le richard, l'usurier? + +-- Si tu veux. + +-- Eh bien? + +-- Eh bien! tant il y a qu'un jour en voyant passer certaine femme +blonde, aux yeux verts, coiffee de trois rubis poses l'un au +front, les deux autres aux tempes, coiffure qui lui va si bien, et +ignorant que cette femme etait une duchesse, ce richard, cet +usurier s'ecria: "Pour trois baisers a la place de ces trois +rubis, je ferais naitre trois diamants de cent mille ecus chacun!" + +-- Eh bien, Henriette? + +-- Eh bien, ma chere, les diamants sont eclos et vendus. + +-- Oh! Henriette! Henriette! murmura Marguerite. + +-- Tiens! s'ecria la duchesse avec un accent d'impudeur naif et +sublime a la fois, qui resume et le siecle et la femme, tiens! +j'aime Annibal, moi! + +-- C'est vrai, dit Marguerite en souriant et en rougissant tout a +la fois, tu l'aimes beaucoup, tu l'aimes trop meme. Et cependant +elle lui serra la main. + +-- Donc, continua Henriette, grace a nos trois diamants les trois +cent mille ecus et l'homme sont prets. + +-- L'homme? quel homme? + +-- L'homme a tuer: tu oublies qu'il faut tuer un homme. + +-- Et tu as trouve l'homme qu'il te fallait? + +-- Parfaitement. + +-- Au meme prix? demanda en souriant Marguerite. + +-- Au meme prix! j'en eusse trouve mille, repondit Henriette. Non, +non; moyennant cinq cents ecus, tout bonnement. + +-- Pour cinq cents ecus tu as trouve un homme qui a consenti a se +faire tuer? + +-- Que veux-tu! il faut bien vivre. + +-- Ma chere amie, je ne te comprends plus. Voyons, parle +clairement; les enigmes prennent trop de temps a deviner dans la +situation ou nous nous trouvons. + +-- Eh bien, ecoute: le geolier auquel est confiee la garde de La +Mole et de Coconnas est un ancien soldat qui sait ce que c'est +qu'une blessure; il veut bien aider a sauver nos amis, mais il ne +veut pas perdre sa place. Un coup de poignard adroitement place +fera l'affaire; nous lui donnerons une recompense, et l'Etat un +dedommagement. De cette facon, le brave homme recevra des deux +mains, et aura renouvele la fable du pelican. + +-- Mais, dit Marguerite, un coup de poignard... + +-- Sois tranquille, c'est Annibal qui le donnera. + +-- Au fait, dit en riant Marguerite, il a donne trois coups tant +d'epee que de poignard a La Mole, et La Mole n'en est pas mort; il +y a donc tout lieu d'esperer. + +-- Mechante! tu meriterais que j'en restasse la. + +-- Oh! non, non, au contraire; dis-moi le reste, je t'en supplie. +Comment les sauverons-nous, voyons? + +-- Eh bien, voici l'affaire: la chapelle est le seul lieu du +chateau ou puissent penetrer les femmes qui ne sont point +prisonnieres. On nous fait cacher derriere l'autel: sous la nappe +de l'autel, ils trouvent deux poignards. La porte de la sacristie +est ouverte d'avance; Coconnas frappe son geolier qui tombe et +fait semblant d'etre mort; nous apparaissons, nous jetons chacune +un manteau sur les epaules de nos amis; nous fuyons avec eux par +la petite porte de la sacristie, et comme nous avons le mot +d'ordre, nous sortons sans empechement. + +-- Et une fois sortis? + +-- Deux chevaux les attendent a la porte; ils sautent dessus, +quittent l'Ile-de-France et gagnent la Lorraine, d'ou de temps en +temps ils reviennent incognito. + +-- Oh! tu me rends la vie, dit Marguerite. Ainsi nous les +sauverons? + +-- J'en repondrais presque. + +-- Et cela bientot? + +-- Dame! dans trois ou quatre jours; Beaulieu nous previendra. + +-- Mais si l'on te reconnait dans les environs de Vincennes, cela +peut faire du tort a notre projet. + +-- Comment veux-tu que l'on me reconnaisse? Je sors en religieuse +avec une coiffe, grace a laquelle on ne me voit pas meme le bout +du nez. + +-- C'est que nous ne pouvons prendre trop de precautions. + +-- Je le sais bien, mordi! comme dirait le pauvre Annibal. + +-- Et le roi de Navarre, t'en es-tu informee? + +-- Je n'ai eu garde d'y manquer. + +-- Eh bien? + +-- Eh bien, il n'a jamais ete si joyeux, a ce qu'il parait; il +rit, il chante, il fait bonne chere, et ne demande qu'une chose, +c'est d'etre bien garde. + +-- Il a raison. Et ma mere? + +-- Je te l'ai dit, elle pousse tant qu'elle peut le proces. + +-- Oui, mais elle ne se doute de rien relativement a nous? + +-- Comment voudrais-tu qu'elle se doutat de quelque chose? Tous +ceux qui sont du secret ont interet a le garder. Ah! j'ai su +qu'elle avait fait dire aux juges de Paris de se tenir prets. + +-- Agissons vite, Henriette. Si nos pauvres captifs changeaient de +prison, tout serait a recommencer. + +-- Sois tranquille, je desire autant que toi de les voir dehors. + +-- Oh! oui, je le sais bien, et merci, merci cent fois de ce que +tu fais pour en arriver la. + +-- Adieu, Marguerite, adieu. Je me remets en campagne. + +-- Et tu es sure de Beaulieu? + +-- Je l'espere. + +-- Du guichetier? + +-- Il a promis. + +-- Des chevaux? + +-- Ils seront les meilleurs de l'ecurie du duc de Nevers. + +-- Je t'adore, Henriette. Et Marguerite se jeta au cou de son +amie, apres quoi les deux femmes se separerent, se promettant de +se revoir le lendemain et tous les jours au meme lieu et a la meme +heure. C'etaient ces deux creatures charmantes et devouees que +Coconnas appelait avec une si saine raison ses boucliers +invisibles. + + + +XXVI +Les juges + + +-- Eh bien, mon brave ami, dit Coconnas a La Mole, lorsque les +deux compagnons se retrouverent ensemble a la suite de +l'interrogatoire ou, pour la premiere fois, il avait ete question +de la figure de cire, il me semble que tout marche a ravir et que +nous ne tarderons pas a etre abandonnes des juges, ce qui est un +diagnostic tout oppose a celui de l'abandon des medecins; car +lorsque le medecin abandonne le malade, c'est qu'il ne peut plus +le sauver; mais, tout au contraire, quand le juge abandonne +l'accuse, c'est qu'il perd l'espoir de lui faire couper la tete. + +-- Oui, dit La Mole; il me semble meme qu'a cette politesse, a +cette facilite des geoliers, a l'elasticite des portes, je +reconnais nos nobles amies; mais je ne reconnais pas +M. de Beaulieu, a ce qu'on m'avait dit, du moins. + +-- Je le reconnais bien, moi, dit Coconnas; seulement cela coutera +cher; mais, baste! l'une est princesse, l'autre est reine; elles +sont riches toutes deux, et jamais elles n'auront occasion de +faire un si bon emploi de leur argent. Maintenant, recapitulons +bien notre lecon: on nous mene a la chapelle, on nous laisse la +sous la garde de notre guichetier, nous trouvons a l'endroit +indique chacun un poignard; je pratique un trou dans le ventre de +notre guide... + +-- Oh! non, pas dans le ventre, tu lui volerais ses cinq cents +ecus; dans le bras. + +-- Ah! oui, dans le bras ce serait le perdre, pauvre cher homme! +on verrait bien qu'il y a mis de la complaisance, et moi aussi. +Non, non, dans le cote droit, en glissant adroitement le long des +cotes: c'est un coup vraisemblable et innocent. + +-- Allons, va pour celui-la; ensuite... + +-- Ensuite tu barricades la grande porte avec des bancs tandis que +nos deux princesses s'elancent de l'autel ou elles sont cachees et +que Henriette ouvre la petite porte. Ah! ma foi! je l'aime +aujourd'hui Henriette, il faut qu'elle m'ait fait quelque +infidelite pour que cela me reprenne ainsi. + +-- Et puis, dit La Mole avec cette voix fremissante qui passe +comme une musique a travers les levres, et puis nous gagnons les +bois. Un bon baiser donne a chacun de nous nous fait joyeux et +forts. Nous vois-tu, Annibal, penches sur nos chevaux rapides et +le coeur doucement oppresse? Oh! la bonne chose que la peur! La +peur en plein air, lorsqu'on a sa bonne epee nue au flanc, +lorsqu'on crie hourra au coursier qu'on aiguillonne de l'eperon, +et qui a chaque hourra bondit et vole. + +-- Oui, dit Coconnas, mais la peur entre quatre murs, qu'en dis- +tu, La Mole? Moi, je puis en parler, car j'ai eprouve quelque +chose comme cela. Quand ce visage bleme de Beaulieu est entre pour +la premiere fois dans ma chambre, derriere lui dans l'ombre +brillaient des pertuisanes et retentissait un sinistre bruit de +fer heurte contre du fer. Je te jure que j'ai pense tout aussitot +au duc d'Alencon, et que je m'attendais a voir apparaitre sa +vilaine face entre deux vilaines tetes de hallebardiers. J'ai ete +trompe et ce fut ma seule consolation; mais je n'ai pas tout +perdu: la nuit venue, j'en ai reve. + +-- Ainsi, dit La Mole, qui suivait sa pensee souriante sans +accompagner son ami dans les excursions que faisait la sienne aux +champs du fantastique, ainsi elles ont tout prevu, meme le lieu de +notre retraite. Nous allons en Lorraine, cher ami. En verite, +j'eusse mieux aime aller en Navarre; en Navarre, j'etais chez +elle, mais la Navarre est trop loin, Nancy vaut mieux; d'ailleurs, +la, nous ne serons qu'a quatre-vingts lieues de Paris. Sais-tu un +regret que j'emporte, Annibal, en sortant d'ici? + +-- Ah! ma foi, non... par exemple. Quant a moi, j'avoue que j'y +laisse tous les miens. + +-- Eh bien, c'est de ne pouvoir emmener avec nous le digne geolier +au lieu de... + +-- Mais il ne voudrait pas, dit Coconnas, il y perdrait trop: +songe donc, cinq cents ecus de nous, une recompense du +gouvernement, de l'avancement peut-etre; comme il vivra heureux ce +gaillard-la, quand je l'aurai tue! ... Mais qu'as-tu donc? + +-- Rien! Une idee qui me passe par l'esprit. + +-- Elle n'est pas drole, a ce qu'il parait, car tu palis +affreusement. + +-- C'est que je me demande pourquoi on nous menerait a la +chapelle. + +-- Tiens! dit Coconnas, pour faire nos paques. Voila le moment, ce +me semble. + +-- Mais, dit La Mole, on ne conduit a la chapelle que les +condamnes a mort ou les tortures. + +-- Oh! oh! fit Coconnas en palissant legerement a son tour, ceci +merite attention. Interrogeons sur ce point le brave homme que je +dois eventrer incessamment. Eh! porte-clefs, mon ami! + +-- Monsieur m'appelle! dit le geolier qui faisait le guet sur les +premieres marches de l'escalier. + +-- Oui, viens ca. + +-- Me voici. + +-- Il est convenu que c'est de la chapelle que nous nous +sauverons, n'est-ce pas? + +-- Chut! dit le porte-clefs en regardant avec effroi autour de +lui. + +-- Sois tranquille, personne ne nous ecoute. + +-- Oui, monsieur, c'est de la chapelle. + +-- On nous y conduira donc a la chapelle? + +-- Sans doute, c'est l'usage. + +-- C'est l'usage? + +-- Oui, apres toute condamnation a mort, c'est l'usage de +permettre que le condamne passe la nuit dans la chapelle. + +Coconnas et La Mole tressaillirent et se regarderent en meme +temps. + +-- Vous croyez donc que nous serons condamnes a mort? + +-- Sans doute... mais vous aussi, vous le croyiez. + +-- Comment! nous aussi, dit La Mole. + +-- Certainement... si vous ne le croyiez pas, vous n'auriez pas +tout prepare pour votre fuite. + +-- Sais-tu que c'est plein de sens ce qu'il dit la! fit Coconnas a +La Mole. + +-- Oui... ce que je sais aussi, maintenant du moins, c'est que +nous jouons gros jeu, a ce qu'il parait. + +-- Et moi donc! dit le guichetier, croyez-vous que je ne risque +rien?... Si dans un moment d'emotion monsieur allait se tromper de +cote! ... + +-- Eh! mordi! je voudrais etre a ta place, dit lentement Coconnas, +et ne pas avoir affaire a d'autres mains qu'a cette main, a +d'autre fer que celui qui te touchera. + +-- Condamnes a mort! murmura La Mole, mais c'est impossible! + +-- Impossible! dit naivement le guichetier, et pourquoi? + +-- Chut! dit Coconnas, je crois que l'on ouvre la porte d'en bas. + +-- En effet, reprit vivement le geolier; rentrez, messieurs! +rentrez! + +-- Et quand croyez-vous que le jugement ait lieu? demanda La Mole. + +-- Demain au plus tard. Mais soyez tranquilles, les personnes qui +doivent etre prevenues le seront. + +-- Alors embrassons-nous et faisons nos adieux a ces murs. + +Les deux amis se jeterent dans les bras l'un de l'autre, et +rentrerent chacun dans sa chambre, La Mole soupirant, Coconnas +chantonnant. + +Il ne se passa rien de nouveau jusqu'a sept heures du soir. La +nuit descendit sombre et pluvieuse sur le donjon de Vincennes, une +vraie nuit d'evasion. On apporta le repas du soir de Coconnas, +lequel soupa avec son appetit ordinaire, tout en songeant au +plaisir qu'il aurait a etre mouille par cette pluie qui fouettait +les murailles, et deja il se preparait a s'endormir au murmure +sourd et monotone du vent, quand il lui sembla que ce vent, qu'il +ecoutait parfois avec un sentiment de melancolie qu'il n'avait +jamais eprouve avant qu'il fut en prison, sifflait plus +etrangement que d'habitude sous toutes les portes, et que le poele +ronflait avec plus de rage qu'a l'ordinaire. Ce phenomene avait +lieu chaque fois qu'on ouvrait un des cachots de l'etage superieur +et surtout celui d'en face. C'est a ce bruit qu'Annibal +reconnaissait toujours que le geolier allait venir, attendu que ce +bruit indiquait qu'il sortait de chez La Mole. + +Cependant cette fois, Coconnas demeura inutilement le cou tendu et +l'oreille au guet. + +Le temps s'ecoula, personne ne vint. + +-- C'est etrange, dit Coconnas, on a ouvert chez La Mole et l'on +n'ouvre pas chez moi. La Mole aurait-il appele? serait-il malade? +que veut dire cela? + +Tout est soupcon et inquietude comme tout est joie et espoir pour +un prisonnier. Une demi-heure s'ecoula, puis une heure, puis une +heure et demie. Coconnas commencait a s'endormir de depit, quand +le bruit de la serrure le fit bondir. + +-- Oh! oh! dit-il, est-ce deja l'heure du depart et va-t-on nous +conduire a la chapelle sans etre condamnes? Mordi! ce serait un +plaisir de fuir par une nuit pareille, il fait noir comme dans un +four; pourvu que les chevaux ne soient point aveugles! + +Il se preparait a questionner gaiement le porte-clefs, quand il +vit celui-ci appliquer son doigt sur les levres en roulant des +yeux tres eloquents. + +En effet, derriere le geolier on entendait du bruit et l'on +apercevait des ombres. + +Tout a coup, au milieu de l'obscurite, il distingua deux casques +sur chacun desquels la chandelle fumeuse envoya une paillette +d'or. + +-- Oh! oh! demanda-t-il a demi-voix, qu'est-ce que c'est que cet +appareil sinistre? ou allons-nous donc? + +Le geolier ne repondit que par un soupir qui ressemblait fort a un +gemissement. + +-- Mordi! murmura Coconnas, quelle peste d'existence! toujours des +extremes, jamais de terre ferme: on barbote dans cent pieds d'eau, +ou l'on plane au-dessus des nuages, pas de milieu. Voyons, ou +allons-nous? + +-- Suivez les hallebardiers, monsieur, dit une voix grasseyante +qui fit connaitre a Coconnas que les soldats qu'il avait entrevus +etaient accompagnes d'un huissier quelconque. + +-- Et M. de La Mole, demanda le Piemontais, ou est-il? que +devient-il? + +-- Suivez les hallebardiers, repeta la meme voix grasseyante sur +le meme ton. + +Il fallait obeir. Coconnas sortit de sa chambre, et apercut +l'homme noir dont la voix lui avait ete si desagreable. C'etait un +petit greffier bossu, et qui sans doute s'etait fait homme de robe +pour qu'on ne s'apercut point qu'il etait bancal en meme temps. + +Il descendit lentement l'escalier en spirale. Au premier etage, +les gardes s'arreterent. + +-- C'est beaucoup descendre, murmura Coconnas, mais pas encore +assez. + +La porte s'ouvrit. Coconnas avait un regard de lynx et un flair de +limier; il flaira les juges, et vit dans l'ombre une silhouette +d'homme aux bras nus qui lui fit monter la sueur au front. Il n'en +prit pas moins la mine la plus souriante, pencha la tete a gauche, +selon le code des grands airs a la mode a cette epoque, et, le +poing sur la hanche, entra dans la salle. + +On leva une tapisserie, et Coconnas apercut effectivement des +juges et des greffiers. + +A quelques pas de ces juges et de ces greffiers, La Mole etait +assis sur un banc. + +Coconnas fut conduit devant un tribunal. Arrive en face des juges, +Coconnas s'arreta, salua La Mole d'un signe de tete et d'un +sourire, puis il attendit. + +-- Comment vous nommez-vous, monsieur? lui demanda le president. + +-- Marc-Annibal de Coconnas, repondit le gentilhomme avec une +grace parfaite, comte de Montpantier, Chenaux et autres lieux; +mais on connait nos qualites, je presume. + +-- Ou etes-vous ne? + +-- A Saint-Colomban, pres de Suze. + +-- Quel age avez-vous? + +-- Vingt-sept ans et trois mois. + +-- Bien, dit le president. + +-- Il parait que cela lui fit plaisir, murmura Coconnas. + +-- Maintenant, dit le president apres un moment de silence qui +donna au greffier le temps d'ecrire les reponses de l'accuse, quel +etait votre but en quittant la maison de M. d'Alencon? + +-- De me reunir a M. de La Mole, mon ami, que voila, et qui, +lorsque je la quittai, moi, l'avait deja quittee depuis quelques +jours. + +-- Que faisiez-vous a la chasse ou vous futes arrete? + +-- Mais, repondit Coconnas, je chassais. + +-- Le roi etait aussi a cette chasse, et il y ressentit les +premieres atteintes du mal dont il souffre en ce moment. + +-- Quant a ceci, je n'etais pas pres du roi, et je ne puis rien +dire. J'ignorais meme qu'il fut atteint d'un mal quelconque. Les +juges se regarderent avec un sourire d'incredulite. + +-- Ah! vous l'ignoriez? dit le president. + +-- Oui, monsieur, et j'en suis fache. Quoique le roi de France ne +soit pas mon roi, j'ai beaucoup de sympathie pour lui. + +-- Vraiment? + +-- Parole d'honneur! Ce n'est pas comme pour son frere le duc +d'Alencon. Celui-la, je l'avoue... + +-- Il ne s'agit point ici du duc d'Alencon, monsieur, mais de Sa +Majeste. + +-- Eh bien, je vous ai deja dit que j'etais son tres humble +serviteur, repondit Coconnas en se dandinant avec une adorable +insolence. + +-- Si vous etes en effet son serviteur, comme vous le pretendez, +monsieur, voulez-vous nous dire ce que vous savez d'une certaine +statue magique? + +-- Ah! bon! nous revenons a l'histoire de la statue, a ce qu'il +parait? + +-- Oui, monsieur, cela vous deplait-il? + +-- Non point, au contraire; j'aime mieux cela. Allez. + +-- Pourquoi cette statue se trouvait-elle chez M. de La Mole? + +-- Chez M. de La Mole, cette statue? Chez Rene, vous voulez dire. + +-- Vous reconnaissez donc qu'elle existe? + +-- Dame! si on me la montre. + +-- La voici. Est-ce celle que vous connaissez? + +-- Tres bien. + +-- Greffier, dit le president, ecrivez que l'accuse reconnait la +statue pour l'avoir vue chez M. de La Mole. + +-- Non pas, non pas, dit Coconnas, ne confondons point: pour +l'avoir vue chez Rene. + +-- Chez Rene, soit! Quel jour? + +-- Le seul jour ou nous y avons ete, M. de La Mole et moi. + +-- Vous avouez donc que vous avez ete chez Rene avec M. de La +Mole? + +-- Ah! ca! est-ce que je m'en suis jamais cache? + +-- Greffier, ecrivez que l'accuse avoue avoir ete chez Rene pour +faire des conjurations. + +-- Hola, he! tout beau, tout beau, monsieur le president. Moderez +votre enthousiasme, je vous prie: je n'ai pas dit un mot de tout +cela. + +-- Vous niez que vous avez ete chez Rene pour faire des +conjurations? + +-- Je le nie. La conjuration s'est faite par accident, mais sans +premeditation. + +-- Mais elle a eu lieu? + +-- Je ne puis nier qu'il se soit fait quelque chose qui +ressemblait a un charme. + +-- Greffier, ecrivez que l'accuse avoue qu'il s'est fait chez Rene +un charme contre la vie du roi. + +-- Comment! contre la vie du roi! C'est un infame mensonge. Il ne +s'est jamais fait de charme contre la vie du roi. + +-- Vous le voyez, messieurs, dit La Mole. + +-- Silence! fit le president. Puis se retournant vers le greffier: +-- Contre la vie du roi, continua-t-il. Y etes-vous? + +-- Mais non, mais non, dit Coconnas. D'ailleurs la statue n'est +pas une statue d'homme, mais de femme. + +-- Eh bien, messieurs, que vous avais-je dit? reprit La Mole. + +-- Monsieur de la Mole, dit le president, vous repondrez quand +nous vous interrogerons; mais n'interrompez pas l'interrogatoire +des autres. + +-- Ainsi, vous dites que c'est une femme? + +-- Sans doute, je le dis. + +-- Pourquoi alors a-t-elle une couronne et un manteau royal? + +-- Pardieu! dit Coconnas, c'est bien simple; parce que c'etait... +La Mole se leva et mit un doigt sur sa bouche. + +-- C'est juste, dit Coconnas; qu'allais-je donc raconter, moi, +comme si cela regardait ces messieurs! + +-- Vous persistez a dire que cette statue est une statue de femme? + +-- Oui, certainement, je persiste. + +-- Et vous refusez de dire quelle est cette femme? + +-- Une femme de mon pays, dit La Mole, que j'aimais et dont je +voulais etre aime. + +-- Ce n'est pas vous qu'on interroge, monsieur de la Mole, s'ecria +le president; taisez-vous donc, ou l'on vous baillonnera. + +-- ... Baillonnera! dit Coconnas; comment dites-vous cela, +monsieur de la robe noire? On baillonnera mon ami! ... un +gentilhomme! Allons donc! + +-- Faites entrer Rene, dit le procureur general Laguesle. + +-- Oui, faites entrer Rene, dit Coconnas, faites; nous allons voir +un peu qui a raison, ici, de vous trois ou de nous deux. + +Rene entra pale, vieilli, presque meconnaissable pour les deux +amis, courbe sous le poids du crime qu'il allait commettre, bien +plus que de ceux qu'il avait commis. + +-- Maitre Rene, dit le juge, reconnaissez-vous les deux accuses +ici presents? + +-- Oui, monsieur, repondit Rene d'une voix qui trahissait son +emotion. + +-- Pour les avoir vus ou? + +-- En plusieurs lieux, et notamment chez moi. + +-- Combien de fois ont-ils ete chez vous? + +-- Une seule. + +A mesure que Rene parlait, la figure de Coconnas s'epanouissait. +Le visage de La Mole, au contraire, demeurait grave comme s'il +avait eu un pressentiment. + +-- Et a quelle occasion ont-ils ete chez vous? Rene sembla hesiter +un moment. + +-- Pour me commander une figure de cire, dit-il. + +-- Pardon, pardon, maitre Rene, dit Coconnas, vous faites une +petite erreur. + +-- Silence! dit le president. Puis se retournant vers Rene: Cette +figurine, continua-t-il, est-elle une figure d'homme ou de femme? + +-- D'homme, repondit Rene. + +Coconnas bondit comme s'il eut recu une commotion electrique. + +-- D'homme! dit-il. + +-- D'homme, repeta Rene, mais d'une voix si faible qu'a peine le +president l'entendit. + +-- Et pourquoi cette statue d'homme a-t-elle un manteau sur les +epaules et une couronne sur la tete? + +-- Parce que cette statue represente un roi. + +-- Infame menteur! cria Coconnas exaspere. + +-- Tais-toi, Coconnas, tais-toi, interrompit La Mole, laisse dire +cet homme, chacun est maitre de perdre son ame. + +-- Mais non pas le corps des autres, mordi! + +-- Et que voulait dire cette aiguille d'acier que la statue avait +dans le coeur, avec la lettre M ecrite sur une petite banniere? + +-- L'aiguille simulait l'epee ou le poignard, la lettre M veut +dire MORT. + +Coconnas fit un mouvement pour etrangler Rene, quatre gardes le +retinrent. + +-- C'est bien, dit le procureur Laguesle, le tribunal est +suffisamment renseigne. Reconduisez les prisonniers dans les +chambres d'attente. + +-- Mais, s'ecriait Coconnas, il est impossible de s'entendre +accuser de pareilles choses sans protester. + +-- Protestez, monsieur, on ne vous en empeche pas. Gardes, vous +avez entendu? Les gardes s'emparerent des deux accuses et les +firent sortir, La Mole par une porte, Coconnas par l'autre. + +Puis le procureur fit signe a cet homme que Coconnas avait apercu +dans l'ombre et lui dit: + +-- Ne vous eloignez pas, maitre, vous aurez de la besogne cette +nuit. + +-- Par lequel commencerai-je, monsieur? demanda l'homme en mettant +respectueusement le bonnet a la main. + +-- Par celui-ci, dit le president en montrant La Mole qu'on +apercevait encore comme une ombre entre les deux gardes. + +Puis s'approchant de Rene, qui etait reste debout et tremblant en +attendant a son tour qu'on le reconduisit au Chatelet ou il etait +enferme: + +-- Bien, monsieur, lui dit-il, soyez tranquille, la reine et le +roi sauront que c'est a vous qu'ils auront du de connaitre la +verite. + +Mais au lieu de lui rendre de la force, cette promesse parut +atterrer Rene, et il ne repondit qu'en poussant un profond soupir. + + + +XXVII +La torture du brodequin + + +Ce fut seulement lorsqu'on l'eut reconduit dans son nouveau cachot +et qu'on eut referme la porte derriere lui, que Coconnas, +abandonne a lui-meme et cessant d'etre soutenu par la lutte avec +les juges et par sa colere contre Rene, commenca la serie de ses +tristes reflexions. + +-- Il me semble, se dit-il a lui-meme, que cela tourne au plus +mal, et qu'il serait temps d'aller un peu a la chapelle. Je me +defie des condamnations a mort; car incontestablement on s'occupe +de nous condamner a mort a cette heure. Je me defie surtout des +condamnations a mort qui se prononcent dans le huis clos d'un +chateau fort devant des figures aussi laides que toutes ces +figures qui m'entouraient. On veut serieusement nous couper la +tete, hum! hum! ... Je reviens donc a ce que je disais, il serait +temps d'aller a la chapelle. + +Ces mots prononces a demi-voix furent suivis d'un silence, et ce +silence fut interrompu par un bruit sourd, etouffe, lugubre, et +qui n'avait rien d'humain; ce cri sembla percer la muraille +epaisse et vint vibrer sur le fer de ses barreaux. + +Coconnas frissonna malgre lui: et cependant c'etait un homme si +brave que chez lui la valeur ressemblait a l'instinct des betes +feroces; Coconnas demeura immobile a l'endroit ou il avait entendu +la plainte, doutant qu'une pareille plainte put etre prononcee par +un etre humain, et la prenant pour le gemissement du vent dans les +arbres, ou pour un de ces mille bruits de la nuit qui semblent +descendre ou monter des deux mondes inconnus entre lesquels tourne +notre monde; alors une seconde plainte, plus douloureuse, plus +profonde, plus poignante encore que la premiere, parvint a +Coconnas, et cette fois, non seulement il distingua bien +positivement l'expression de la douleur dans la voix humaine, mais +encore il crut reconnaitre dans cette voix celle de La Mole. + +A cette voix, le Piemontais oublia qu'il etait retenu par deux +portes, par trois grilles et par une muraille epaisse de douze +pieds; il s'elanca de tout son poids contre cette muraille comme +pour la renverser et voler au secours de la victime en s'ecriant: + +-- On egorge donc quelqu'un ici? Mais il rencontra sur son chemin +le mur auquel il n'avait pas pense, et il tomba froisse du choc +contre un banc de pierre sur lequel il s'affaissa. Ce fut tout. + +-- Oh! ils l'ont tue! murmura-t-il; c'est abominable! Mais c'est +qu'on ne peut se defendre ici... rien, pas d'armes. Il etendit les +mains autour de lui. + +-- Ah! cet anneau de fer, s'ecria-t-il, je l'arracherai, et +malheur a qui m'approchera! + +Coconnas se releva, saisit l'anneau de fer, et d'une premiere +secousse l'ebranla si violemment, qu'il etait evident qu'avec deux +secousses pareilles il le descellerait. + +Mais soudain la porte s'ouvrit et une lumiere produite par deux +torches envahit le cachot. + +-- Venez, monsieur, lui dit la meme voix grasseyante qui lui avait +ete deja si particulierement desagreable, et qui, pour se faire +entendre cette fois trois etages au-dessous, ne lui parut pas +avoir acquis le charme qui lui manquait; venez, monsieur, la cour +vous attend. + +-- Bon, dit Coconnas lachant son anneau, c'est mon arret que je +vais entendre, n'est-ce pas? + +-- Oui, monsieur. + +-- Oh! je respire; marchons, dit-il. Et il suivit l'huissier, qui +marchait devant lui de son pas compasse et tenant sa baguette +noire. Malgre la satisfaction qu'il avait temoignee dans un +premier mouvement, Coconnas jetait, tout en marchant, un regard +inquiet a droite et a gauche, devant et derriere. + +-- Oh! oh! murmura-t-il, je n'apercois pas mon digne geolier; +j'avoue que sa presence me manque. + +On entra dans la salle que venaient de quitter les juges, et ou +demeurait seul debout un homme que Coconnas reconnut pour le +procureur general, qui avait plusieurs fois, dans le cours de +l'interrogatoire, porte la parole, et toujours avec une animosite +facile a reconnaitre. + +En effet, c'etait celui a qui Catherine, tantot par lettre, tantot +de vive voix, avait particulierement recommande le proces. + +Un rideau leve laissait voir le fond de cette chambre, et cette +chambre, dont les profondeurs se perdaient dans l'obscurite, avait +dans ses parties eclairees un aspect si terrible que Coconnas +sentit que les jambes lui manquaient et s'ecria: + +-- Oh! mon Dieu! Ce n'etait pas sans cause que Coconnas avait +pousse ce cri de terreur. Le spectacle etait en effet des plus +lugubres. La salle, cachee pendant l'interrogatoire par ce rideau, +qui etait leve maintenant, apparaissait comme le vestibule de +l'enfer. Au premier plan on voyait un chevalet de bois garni de +cordes, de poulies et d'autres accessoires tortionnaires. Plus +loin flambait un brasier qui refletait ses lueurs rougeatres sur +tous les objets environnants, et qui assombrissait encore la +silhouette de ceux qui se trouvaient entre Coconnas et lui. Contre +une des colonnes qui soutenaient la voute, un homme immobile comme +une statue se tenait debout une corde a la main. On eut dit qu'il +etait de la meme pierre que la colonne a laquelle il adherait. Sur +les murs au-dessus des bancs de gres, entre des anneaux de fer, +pendaient des chaines et reluisaient des lames. + +-- Oh! murmura Coconnas, la salle de la torture toute preparee et +qui semble ne plus attendre que le patient! Qu'est-ce que cela +signifie? + +-- A genoux, Marc-Annibal Coconnas, dit une voix qui fit relever +la tete du gentilhomme, a genoux pour entendre l'arret qui vient +d'etre rendu contre vous! + +C'etait une de ces invitations contre lesquelles toute la personne +d'Annibal reagissait instinctivement. + +Mais comme elle etait en train de reagir, deux hommes appuyerent +leurs mains sur son epaule d'une facon si inattendue et surtout si +pesante, qu'il tomba les deux genoux sur la dalle. + +La voix continua: + +"Arret rendu par la cour seant au donjon de Vincennes contre Marc- +Annibal de Coconnas, atteint et convaincu du crime de lese- +majeste, de tentative d'empoisonnement, de sortilege et de magie +contre la personne du roi, du crime de conspiration contre la +surete de l'Etat, comme aussi pour avoir entraine, par ses +pernicieux conseils, un prince du sang a la rebellion..." + +A chacune de ces imputations, Coconnas avait hoche la tete en +battant la mesure comme font les ecoliers indociles. + +Le juge continua: + +"En consequence de quoi, sera ledit Marc-Annibal de Coconnas +conduit de la prison a la place Saint-Jean-en-Greve pour y etre +decapite; ses biens seront confisques, ses hautes futaies coupees +a la hauteur de six pieds, ses chateaux ruines, et en l'air un +poteau plante avec une plaque de cuivre qui constatera le crime et +le chatiment..." + +-- Pour ma tete, dit Coconnas, je crois bien qu'on la tranchera, +car elle est en France et fort aventuree meme. Quant a mes bois de +haute futaie, et quant a mes chateaux je defie toutes les scies et +toutes les pioches du royaume tres chretien de mordre dedans. + +-- Silence! fit le juge. Et il continua: "De plus sera ledit +Coconnas..." + +-- Comment! interrompit Coconnas, il me sera fait quelque chose +encore apres la decapitation? Oh! oh! cela me parait bien severe. + +-- Non, monsieur, dit le juge: avant... + +Et il reprit: + +"Et sera de plus ledit Coconnas, avant l'execution du jugement, +applique a la question extraordinaire qui est des dix coins." + +Coconnas bondit, foudroyant le juge d'un regard etincelant. + +-- Et pour quoi faire? s'ecria-t-il, ne trouvant pas d'autres mots +que cette naivete pour exprimer la foule de pensees qui venaient +de surgir dans son esprit. + +En effet, cette torture etait pour Coconnas le renversement +complet de ses esperances; il ne serait conduit a la chapelle +qu'apres la torture, et de cette torture on mourait souvent; on en +mourait d'autant mieux qu'on etait plus brave et plus fort, car +alors on regardait comme une lachete d'avouer; et tant qu'on +n'avouait pas, la torture continuait, et non seulement continuait, +mais redoublait de force. + +Le juge se dispensa de repondre a Coconnas, la suite de l'arret +repondant pour lui; seulement il continua: "Afin de le forcer +d'avouer ses complices, complots et machinations dans le detail." + +-- Mordi! s'ecria Coconnas, voila ce que j'appelle une infamie; +voila ce que j'appelle bien plus qu'une infamie, voila ce que +j'appelle une lachete. + +Accoutume aux coleres des victimes, coleres que la souffrance +calme en les changeant en larmes, le juge impassible ne fit qu'un +seul geste. + +Coconnas, saisi par les pieds et par les epaules, fut renverse, +emporte, couche et attache sur le lit de la question avant d'avoir +pu regarder meme ceux qui lui faisaient cette violence. + +-- Miserables! hurlait Coconnas, secouant dans un paroxysme de +fureur le lit et les treteaux de maniere a faire reculer les +tourmenteurs eux-memes; miserables! torturez-moi, brisez-moi, +mettez-moi en morceaux, vous ne saurez rien, je vous le jure! Ah! +vous croyez que c'est avec des morceaux de bois ou avec des +morceaux de fer qu'on fait parler un gentilhomme de mon nom! +Allez, allez, je vous en defie. + +-- Preparez-vous a ecrire, greffier, dit le juge. + +-- Oui, prepare-toi! hurla Coconnas, et si tu ecris tout ce que je +vais vous dire a tous, infames bourreaux, tu auras de l'ouvrage. +Ecris, ecris. + +-- Voulez-vous faire des revelations? dit le juge de sa meme voix +calme. + +-- Rien, pas un mot; allez au diable! + +-- Vous reflechirez, monsieur, pendant les preparatifs. Allons, +maitre, ajustez les bottines a monsieur. + +A ces mots, l'homme qui etait reste debout et immobile jusque-la, +les cordes a la main, se detacha de la colonne, et d'un pas lent +s'approcha de Coconnas, qui se retourna de son cote pour lui faire +la grimace. + +C'etait maitre Caboche, le bourreau de la prevote de Paris. + +Un douloureux etonnement se peignit sur les traits de Coconnas, +qui, au lieu de crier et de s'agiter, demeura immobile et ne +pouvant detacher ses yeux du visage de cet ami oublie qui +reparaissait en un pareil moment. + +Caboche, sans qu'un seul muscle de son visage fut agite, sans +qu'il parut avoir jamais vu Coconnas autre part que sur le +chevalet, lui introduisit deux planches entre les jambes, lui +placa deux autres planches pareilles en dehors des jambes, et +ficela le tout avec la corde qu'il tenait a la main. + +C'etait cet appareil qu'on appelait les brodequins. + +Pour la question ordinaire, on enfoncait six coins entre les deux +planches, qui en s'ecartant broyaient les chairs. + +Pour la question extraordinaire, on enfoncait dix coins, et alors +les planches, non seulement broyaient les chairs, mais faisaient +eclater les os. + +L'operation preliminaire terminee, maitre Caboche introduisit +l'extremite du coin entre les deux planches; puis, son maillet a +la main, agenouille sur un seul genou, il regarda le juge. + +-- Voulez-vous parler? demanda celui-ci. + +-- Non, repondit resolument Coconnas, quoiqu'il sentit la sueur +perler sur son front et ses cheveux se dresser sur sa tete. + +-- En ce cas, allez, dit le juge, premier coin de l'ordinaire. +Caboche leva son bras arme d'un lourd maillet et assena un coup +terrible sur le coin, qui rendit un son mat. + +Le chevalet trembla. + +Coconnas ne laissa point echapper une plainte a ce premier coin, +qui, d'ordinaire, faisait gemir les plus resolus. Il y eut meme +plus: la seule expression qui se peignit sur son visage fut celle +d'un indicible etonnement. Il regarda avec des yeux stupefaits +Caboche, qui, le bras leve, a demi retourne vers le juge, +s'appretait a redoubler. + +-- Quelle etait votre intention en vous cachant dans la foret? +demanda le juge. + +-- De nous asseoir a l'ombre, repondit Coconnas. + +-- Allez, dit le juge. Caboche appliqua un second coup, qui +resonna comme le premier. Mais pas plus qu'au premier coup +Coconnas ne sourcilla, et son oeil continua de regarder le +bourreau avec la meme expression. Le juge fronca le sourcil. + +-- Voila un chretien bien dur, murmura-t-il; le coin est-il entre +jusqu'au bout, maitre? + +Caboche se baissa comme pour examiner; mais en se baissant il dit +tout bas a Coconnas: + +-- Mais criez donc, malheureux! Puis se relevant: + +-- Jusqu'au bout, monsieur, dit-il. + +-- Second coin de l'ordinaire, reprit froidement le juge. Les +quatre mots de Caboche expliquaient tout a Coconnas. Le digne +bourreau venait de rendre _a son ami_ le plus grand service qui se +puisse rendre de bourreau a gentilhomme. Il lui epargnait plus que +la douleur, il lui epargnait la honte des aveux, en lui enfoncant +entre les jambes des coins de cuir elastiques, dont la partie +superieure etait seulement garnie de bois, au lieu de lui enfoncer +des coins de chene. De plus, il lui laissait toute sa force pour +faire face a l'echafaud. + +-- Ah brave, brave Caboche, murmura Coconnas, sois tranquille, va, +je vais crier, puisque tu me le demandes, et si tu n'es pas +content, tu seras difficile. + +Pendant ce temps, Caboche avait introduit entre les planches +l'extremite d'un coin plus gros encore que le premier. + +-- Allez, dit le juge. + +A ce mot, Caboche frappa comme s'il se fut agi de demolir d'un +seul coup le donjon de Vincennes. + +-- Ah! ah! hou! hou! cria Coconnas sur les intonations les plus +variees. Mille tonnerres, vous me brisez les os, prenez donc +garde! + +-- Ah! dit le juge en souriant, le second fait son effet; cela +m'etonnait aussi. Coconnas respira comme un soufflet de forge. + +-- Que faisiez-vous donc dans la foret? repeta le juge. + +-- Eh! mordieu! je vous l'ai deja dit, je prenais le frais. + +-- Allez, dit le juge. + +-- Avouez, lui glissa Caboche a l'oreille. + +-- Quoi? + +-- Tout ce que vous voudrez, mais avouez quelque chose. Et il +donna le second coup non moins bien applique que le premier. +Coconnas pensa s'etrangler a force de crier. + +-- Oh! la, la, dit-il. Que desirez-vous savoir, monsieur? par +ordre de qui j'etais dans le bois? + +-- Oui, monsieur. + +-- J'y etais par ordre de M. d'Alencon. + +-- Ecrivez, dit le juge. + +-- Si j'ai commis un crime en tendant un piege au roi de Navarre, +continua Coconnas, je n'etais qu'un instrument, monsieur, et +j'obeissais a mon maitre. + +Le greffier se mit a ecrire. + +-- Oh! tu m'as denonce, face bleme, murmura le patient, attends, +attends. + +Et il raconta la visite de Francois au roi de Navarre, les +entrevues entre de Mouy et M. d'Alencon, l'histoire du manteau +rouge, le tout en hurlant par reminiscence et en se faisant +ajouter de temps en temps un coup de marteau. + +Enfin il donna tant de renseignements precis, veridiques, +incontestables, terribles contre M. le duc d'Alencon; il fit si +bien paraitre ne les accorder qu'a la violence des douleurs; il +grimaca, rugit, se plaignit si naturellement et sur tant +d'intonations differentes, que le juge lui-meme finit par +s'effaroucher d'avoir a enregistrer des details si compromettants +pour un fils de France. + +-- Eh bien, a la bonne heure! disait Caboche, voici un gentilhomme +a qui il n'est pas besoin de dire les choses a deux fois et qui +fait bonne mesure au greffier. Jesus-Dieu! que serait-ce donc, si, +au lieu d'etre de cuir, les coins etaient de bois! + +Aussi fit-on grace a Coconnas du dernier coin de l'extraordinaire; +mais, sans compter celui-la, il avait eu affaire a neuf autres, ce +qui suffisait parfaitement a lui mettre les jambes en bouillie. + +Le juge fit valoir a Coconnas la douceur qu'il lui accordait en +faveur de ses aveux et se retira. + +Le patient resta seul avec Caboche. + +-- Eh bien, lui demanda celui-ci, comment allons-nous, mon +gentilhomme? + +-- Ah! mon ami! mon brave ami, mon cher Caboche! dit Coconnas, +sois certain que je serai reconnaissant toute ma vie de ce que tu +viens de faire pour moi. + +-- Peste! vous avez raison, monsieur, car si on savait ce que j'ai +fait pour vous, c'est moi qui prendrais votre place sur ce +chevalet, et on ne me menagerait point, moi, comme je vous ai +menage. + +-- Mais comment as-tu eu l'ingenieuse idee... + +-- Voila, dit Caboche tout en entortillant les jambes de Coconnas +dans des linges ensanglantes: j'ai su que vous etiez arrete, j'ai +su qu'on faisait votre proces, j'ai su que la reine Catherine +voulait votre mort; j'ai devine qu'on vous donnerait la question, +et j'ai pris mes precautions en consequence. + +-- Au risque de ce qui pouvait arriver? + +-- Monsieur, dit Caboche, vous etes le seul gentilhomme qui m'ait +donne la main, et l'on a de la memoire et un coeur, tout bourreau +qu'on est, et peut-etre meme parce qu'on est bourreau. Vous verrez +demain comme je ferai proprement ma besogne. + +-- Demain? dit Coconnas. + +-- Sans doute, demain. + +-- Quelle besogne? Caboche regarda Coconnas avec stupefaction. + +-- Comment, quelle besogne? avez-vous donc oublie l'arret? + +-- Ah! oui, en effet, l'arret, dit Coconnas, je l'avais oublie. Le +fait est que Coconnas ne l'avait point oublie, mais qu'il n'y +pensait pas. Ce a quoi il pensait, c'etait a la chapelle, au +couteau cache sous la nappe sacree, a Henriette et a la reine, a +la porte de la sacristie et aux deux chevaux attendant a la +lisiere de la foret; ce a quoi il pensait, c'etait a la liberte, +c'etait a la course en plein air, c'etait a la securite au-dela +des frontieres de France. + +-- Maintenant, dit Caboche, il s'agit de vous faire passer +adroitement du chevalet sur la litiere. N'oubliez pas que pour +tout le monde, et meme pour mes valets, vous avez les jambes +brisees, et qu'a chaque mouvement vous devez pousser un cri. + +-- Aie! fit Coconnas rien qu'en voyant les deux valets approcher +de lui la litiere. + +-- Allons! allons! un peu de courage, dit Caboche; si vous criez +deja, que direz-vous donc tout a l'heure? + +-- Mon cher Caboche, dit Coconnas, ne me laissez pas toucher, je +vous en supplie, par vos estimables acolytes; peut-etre +n'auraient-ils pas la main aussi legere que vous. + +-- Posez la litiere pres du chevalet, dit maitre Caboche. + +Les deux valets obeirent. Maitre Caboche prit Coconnas dans ses +bras comme il aurait fait d'un enfant, et le deposa couche sur le +brancard; mais malgre toutes ces precautions, Coconnas poussa des +cris feroces. Le brave guichetier parut alors avec une lanterne. + +-- A la chapelle, dit-il. + +Et les porteurs de Coconnas se mirent en route apres que Coconnas +eut donne a Caboche une seconde poignee de main. + +La premiere avait trop bien reussi au Piemontais pour qu'il fit +desormais le difficile. + + + +XXVIII +La chapelle + + +Le lugubre cortege traversa dans le plus profond silence les deux +ponts-levis du donjon et la grande cour du chateau qui mene a la +chapelle, et aux vitraux de laquelle une pale lumiere colorait les +figures livides des apotres en robes rouges. + +Coconnas aspirait avidement l'air de la nuit, quoique cet air fut +tout charge de pluie. Il regardait l'obscurite profonde et +s'applaudissait de ce que toutes ces circonstances etaient +propices a sa fuite et a celle de son compagnon. + +Il lui fallut toute sa volonte, toute sa prudence, toute sa +puissance sur lui-meme pour ne pas sauter en bas de la litiere des +que, porte dans la chapelle, il apercut dans le choeur, et a trois +pas de l'autel, une masse gisante dans un grand manteau blanc. + +C'etait La Mole. + +Les deux soldats qui accompagnaient la litiere s'etaient arretes +en dehors de la porte. + +-- Puisqu'on nous fait cette supreme grace de nous reunir encore +une fois, dit Coconnas, alanguissant sa voix, portez-moi pres de +mon ami. + +Les porteurs n'avaient aucun ordre contraire, ils ne firent donc +aucune difficulte d'accorder la demande de Coconnas. + +La Mole etait sombre et pale, sa tete etait appuyee au marbre de +la muraille; ses cheveux noirs, baignes d'une sueur abondante, qui +donnait a son visage la mate paleur de l'ivoire, semblaient avoir +conserve leur raideur apres s'etre herisses sur sa tete. + +Sur un signe du porte-clefs les deux valets s'eloignerent pour +aller chercher le pretre que demanda Coconnas. + +C'etait le signal convenu. + +Coconnas les suivait des yeux avec anxiete; mais il n'etait pas le +seul dont le regard ardent etait fixe sur eux. A peine eurent-ils +disparu, que deux femmes s'elancerent de derriere l'autel et +firent irruption dans le choeur avec des fremissements de joie qui +les precedaient, agitant l'air comme le souffle chaud et bruyant +qui precede l'orage. + +Marguerite se precipita vers La Mole et le saisit dans ses bras. + +La Mole poussa un cri terrible, un de ces cris comme en avait +entendu Coconnas dans son cachot et qui avaient failli le rendre +fou. + +-- Mon Dieu! qu'y a-t-il donc, La Mole? dit Marguerite se reculant +d'effroi. La Mole poussa un gemissement profond et porta ses mains +a ses yeux comme pour ne pas voir Marguerite. + +Marguerite fut epouvantee plus encore de ce silence et de ce geste +que du cri de douleur qu'avait pousse La Mole. + +-- Oh! s'ecria-t-elle, qu'as-tu donc? tu es tout en sang. + +Coconnas, qui s'etait elance vers l'autel, qui avait pris le +poignard, qui tenait deja Henriette enlacee, se retourna. + +-- Leve-toi donc, disait Marguerite, leve-toi donc, je t'en +supplie! tu vois bien que le moment est venu. + +Un sourire effrayant de tristesse passa sur les levres blemes de +La Mole, qui semblait ne plus devoir sourire. + +-- Chere reine! dit le jeune homme, vous aviez compte sans +Catherine, et par consequent sans un crime. J'ai subi la question, +mes os sont rompus, tout mon corps n'est qu'une plaie, et le +mouvement que je fais en ce moment pour appuyer mes levres sur +votre front me cause des douleurs pires que la mort. + +Et en effet, avec effort et tout palissant, La Mole appuya ses +levres sur le front de la reine. + +-- La question! s'ecria Coconnas; mais moi aussi je l'ai subie; +mais le bourreau n'a-t-il donc pas fait pour toi ce qu'il a fait +pour moi? + +Et Coconnas raconta tout. + +-- Ah! dit La Mole, cela se comprend: tu lui as donne la main le +jour de notre visite; moi j'ai oublie que tous les hommes sont +freres, j'ai fait le dedaigneux. Dieu me punit de mon orgueil, +merci a Dieu! + +La Mole joignit les mains. Coconnas et les deux femmes echangerent +un regard d'indicible terreur. + +-- Allons, allons, dit le geolier, qui avait ete jusqu'a la porte +pour ecouter et qui etait revenu, allons, ne perdez pas de temps, +cher monsieur de Coconnas; mon coup de dague, et arrangez-moi cela +en digne gentilhomme, car ils vont venir. + +Marguerite s'etait agenouillee pres de La Mole, pareille a ces +figures de marbre courbees sur un tombeau, pres du simulacre de +celui qu'il renferme. + +-- Allons, ami, dit Coconnas, du courage! je suis fort, je +t'emporterai, je te placerai sur ton cheval, je te tiendrai meme +devant moi si tu ne peux te soutenir sur la selle, mais partons, +partons; tu entends bien ce que nous dit ce brave homme, il s'agit +de ta vie. + +La Mole fit un effort surhumain, un effort sublime. + +-- C'est vrai, il s'agit de ta vie, dit-il. Et il essaya de se +soulever. Annibal le prit sous le bras et le dressa debout. La +Mole, pendant ce temps, n'avait fait entendre qu'une espece de +rugissement sourd; mais au moment ou Coconnas le lachait pour +aller au guichetier, et lorsque le patient ne fut plus soutenu que +par les bras des deux femmes, ses jambes plierent, et, malgre les +efforts de Marguerite en larmes, il tomba comme une masse, et le +cri dechirant qu'il ne put retenir fit retentir la chapelle d'un +echo lugubre qui vibra longtemps sous ses voutes. + +-- Vous voyez, dit La Mole avec un accent de detresse, vous voyez, +ma reine, laissez-moi donc, abandonnez-moi donc avec un dernier +adieu de vous. Je n'ai point parle, Marguerite, votre secret est +donc demeure enveloppe dans mon amour, et mourra tout entier avec +moi. Adieu, ma reine, adieu... + +Marguerite, presque inanimee elle-meme, entoura de ses bras cette +tete charmante, et y imprima un baiser presque religieux. + +-- Toi, Annibal, dit La Mole, toi que les douleurs ont epargne, +toi qui es jeune encore et qui peux vivre, fuis, mon ami, donne- +moi cette consolation supreme de te savoir en liberte. + +-- L'heure passe, cria le geolier, allons, hatez-vous. Henriette +essayait d'entrainer doucement Annibal, tandis que Marguerite a +genoux devant La Mole, les cheveux epars et les yeux ruisselants, +semblait une Madeleine. + +-- Fuis, Annibal, reprit La Mole, fuis, ne donne pas a nos ennemis +le joyeux spectacle de la mort de deux innocents. + +Coconnas repoussa doucement Henriette qui l'attirait vers la +porte, et d'un geste si solennel qu'il en etait devenu majestueux: + +-- Madame, dit-il, donnez d'abord les cinq cents ecus que nous +avons promis a cet homme. + +-- Les voici, dit Henriette. + +Alors se retournant vers La Mole et secouant tristement la tete: + +-- Quant a toi, bon La Mole, dit-il, tu me fais injure en pensant +un instant que je puisse te quitter. N'ai-je pas jure de vivre et +de mourir avec toi? Mais tu souffres tant, pauvre ami, que je te +pardonne. + +Et il se recoucha resolument pres de son ami, vers lequel il +pencha sa tete et dont il effleura le front avec ses levres. + +Puis il attira doucement, doucement, comme une mere ferait pour +son enfant, la tete de son ami, qui glissa contre la muraille et +vint se reposer sur sa poitrine. + +Marguerite etait sombre. Elle avait ramasse le poignard que venait +de laisser tomber Coconnas. + +-- O ma reine, dit, en etendant les bras vers elle, La Mole, qui +comprenait sa pensee; o ma reine, n'oubliez pas que je meurs pour +eteindre jusqu'au moindre soupcon de notre amour! + +-- Mais que puis-je donc faire pour toi, s'ecria Marguerite +desesperee, si je ne puis pas meme mourir avec toi? + +-- Tu peux faire, dit La Mole, tu peux faire que la mort me sera +douce, et viendra en quelque sorte a moi avec un visage souriant. + +Marguerite se rapprocha de lui en joignant les mains comme pour +lui dire de parler. + +-- Te rappelles-tu ce soir, Marguerite, ou, en echange de ma vie +que je t'offrais alors et que je te donne aujourd'hui, tu me fis +une promesse sacree?... + +Marguerite tressaillit. + +-- Ah! tu te rappelles, dit La Mole, car tu frissonnes. + +-- Oui, oui, je me la rappelle, dit Marguerite, et sur mon ame, +Hyacinthe, cette promesse, je la tiendrai. + +Marguerite etendit de sa place la main vers l'autel, comme pour +prendre une seconde fois Dieu a temoin de son serment. + +Le visage de La Mole s'eclaira comme si la voute de la chapelle se +fut ouverte, et qu'un rayon celeste eut descendu jusqu'a lui. + +-- On vient, on vient, dit le geolier. Marguerite poussa un cri, +et se precipita vers La Mole, mais la crainte de redoubler ses +douleurs l'arreta tremblante devant lui. + +Henriette posa ses levres sur le front de Coconnas et lui dit: + +-- Je te comprends, mon Annibal, et je suis fiere de toi. Je sais +bien que ton heroisme te fait mourir, mais je t'aime pour ton +heroisme. Devant Dieu je t'aimerai toujours avant et plus que +toute chose, et ce que Marguerite a jure de faire pour La Mole, +sans savoir quelle chose cela est, je te jure que pour toi aussi +je le ferai. + +Et elle tendit sa main a Marguerite. + +-- C'est bien parler cela; merci, dit Coconnas. + +-- Avant de me quitter, ma reine, dit La Mole, une derniere grace: +donnez-moi un souvenir quelconque de vous, que je puisse baiser en +montant a l'echafaud. + +-- Oh oui! s'ecria Marguerite, tiens! ... + +Et elle detacha de son cou un petit reliquaire d'or soutenu par +une chaine du meme metal. + +-- Tiens, dit-elle, voici une relique sainte que je porte depuis +mon enfance; ma mere me la passa au cou quand j'etais toute petite +et qu'elle m'aimait encore; elle vient de notre oncle le pape +Clement; je ne l'ai jamais quittee. Tiens, prends-la. + +La Mole la prit et la baisa avidement. + +-- On ouvre la porte, dit le geolier; fuyez, mesdames! fuyez! Les +deux femmes s'elancerent derriere l'autel, ou elles disparurent. +Au meme moment le pretre entrait. + + + +XXIX +La place Saint-Jean-en-Greve + + +Il est sept heures du matin; la foule attendait bruyante sur les +places, dans les rues et sur les quais. + +A dix heures du matin, un tombereau, le meme dans lequel les deux +amis, apres leur duel, avaient ete ramenes evanouis au Louvre, +etait parti de Vincennes, traversait lentement la rue Saint- +Antoine, et sur son passage les spectateurs, si presses qu'ils +s'ecrasaient les uns les autres, semblaient des statues aux yeux +fixes et a la bouche glacee. + +C'est qu'en effet il y avait ce jour-la un spectacle dechirant, +offert par la reine mere a tout le peuple de Paris. + +Dans ce tombereau, dont nous avons parle, et qui s'acheminait a +travers les rues, couches sur quelques brins de paille, deux +jeunes gens, la tete nue et completement vetus de noir, +s'appuyaient l'un contre l'autre. Coconnas portait sur ses genoux +La Mole, dont la tete depassait les traverses du tombereau et dont +les yeux vagues erraient ca et la. + +Et cependant la foule, pour plonger son regard avide jusqu'au fond +de la voiture, se pressait, se levait, se haussait, montant sur +les bornes, s'accrochant aux anfractuosites des murailles, et +paraissait satisfaite lorsqu'elle etait parvenue a ne pas laisser +vierge de son regard un seul point des deux corps qui sortaient de +la souffrance pour aller a la destruction. + +Il avait ete dit que La Mole mourait sans avoir avoue un seul des +faits qui lui etaient imputes, tandis qu'au contraire, assurait- +on, Coconnas n'avait pu supporter la douleur et avait tout revele. + +Aussi, criait-on de tous cotes: + +-- Voyez, voyez le rouge! c'est lui qui a parle, c'est lui qui a +tout dit; c'est un lache qui est cause de la mort de l'autre. +L'autre, au contraire, est un brave et n'a rien avoue. + +Les deux jeunes gens entendaient bien, l'un les louanges, l'autre +les injures qui accompagnaient leur marche funebre, et tandis que +La Mole serrait les mains de son ami, un sublime dedain eclatait +sur la figure du Piemontais, qui, du haut du tombereau immonde, +regardait la foule stupide comme il l'eut regardee d'un char +triomphal. + +L'infortune avait fait son oeuvre celeste, elle avait ennobli la +figure de Coconnas, comme la mort allait diviniser son ame. + +-- Sommes-nous bientot arrives? demanda La Mole; je n'en puis +plus, ami, et je crois que je vais m'evanouir. + +-- Attends, attends, La Mole, nous allons passez devant la rue +Tizon et devant la rue Cloche-Percee, regarde, regarde un peu. + +-- Oh! souleve-moi, souleve-moi, que je voie encore une fois cette +bienheureuse maison. + +Coconnas etendit la main et toucha l'epaule du bourreau, il etait +assis sur le devant du tombereau, et conduisait le cheval. + +-- Maitre, lui dit-il, rends-nous ce service de t'arreter un +instant en face de la rue Tizon. + +Caboche fit de la tete un mouvement d'adhesion, et, arrive en face +de la rue Tizon, il s'arreta. + +La Mole se souleva avec effort, aide par Coconnas; regarda, l'oeil +voile par une larme, cette petite maison silencieuse, muette et +close comme un tombeau; un soupir gonfla sa poitrine, et a voix +basse: + +-- Adieu, murmura-t-il; adieu, la jeunesse, l'amour, la vie. Et il +laissa retomber sa tete sur sa poitrine. + +-- Courage! dit Coconnas, nous retrouverons peut-etre tout cela +la-haut. + +-- Crois-tu? murmura La Mole. + +-- Je le crois parce que le pretre me l'a dit, et surtout parce +que je l'espere. Mais ne t'evanouis pas, mon ami! ces miserables +qui nous regardent riraient de nous. + +Caboche entendit ces derniers mots; et fouettant son cheval d'une +main, il tendit de l'autre a Coconnas, et sans que personne le put +voir, une petite eponge impregnee d'un revulsif si violent que La +Mole, apres l'avoir respire et s'en etre frotte les tempes, s'en +trouva rafraichi et ranime. + +-- Ah! dit La Mole, je renais. Et il baisa le reliquaire suspendu +a son cou par la chaine d'or. En arrivant a l'angle du quai et en +tournant le charmant petit edifice bati par Henri II, on apercut +l'echafaud se dressant comme une plate-forme nue et sanglante: +cette plate-forme dominait toutes les tetes. + +-- Ami, dit La Mole, je voudrais bien mourir le premier. + +Coconnas toucha une seconde fois de sa main l'epaule du bourreau. + +-- Qu'y a-t-il, mon gentilhomme? demanda celui-ci en se +retournant. + +-- Brave homme, dit Coconnas, tu tiens a me faire plaisir, n'est- +ce pas? tu me l'as dit, du moins. + +-- Oui, et je vous le repete. + +-- Voila mon ami qui a plus souffert que moi, et qui, par +consequent, a moins de force... + +-- Eh bien? + +-- Eh bien, il me dit qu'il souffrirait trop de me voir mourir le +premier. D'ailleurs, si je mourais le premier, il n'aurait +personne pour le porter sur l'echafaud. + +-- C'est bien, c'est bien, dit Caboche en essuyant une larme avec +le dos de sa main; soyez tranquille, on fera ce que vous desirez. + +-- Et d'un seul coup, n'est-ce pas? dit a voix basse le +Piemontais. + +-- D'un seul. + +-- C'est bien... si vous avez a vous reprendre, reprenez-vous sur +moi. Le tombereau s'arreta, on etait arrive. Coconnas mit son +chapeau sur sa tete. + +Une rumeur semblable a celle des flots de la mer bruit aux +oreilles de La Mole. Il voulut se lever, mais les forces lui +manquerent; et il fallut que Caboche et Coconnas le soutinssent +sous les bras. + +La place etait pavee de tetes, les marches de l'Hotel de Ville +semblaient un amphitheatre peuple de spectateurs. Chaque fenetre +donnait passage a des visages animes dont les regards semblaient +flamboyer. + +Quand on vit le beau jeune homme qui ne pouvait plus se soutenir +sur ses jambes brisees faire un effort supreme pour aller de lui- +meme a l'echafaud, une clameur immense s'eleva comme un cri de +desolation universelle. Les hommes rugissaient, les femmes +poussaient des gemissements plaintifs. + +-- C'etait un des premiers raffines de la cour, disaient les +hommes, et ce n'etait pas a Saint-Jean-en-Greve qu'il devait +mourir, c'etait au Pre-aux-Clercs. + +-- Qu'il est beau! qu'il est pale! disaient les femmes; c'est +celui qui n'a point parle. + +-- Ami, dit La Mole, je ne puis me soutenir! Porte-moi! + +-- Attends, dit Coconnas. Il fit un signe au bourreau, qui +s'ecarta; puis, se baissant, il prit La Mole dans ses bras comme +il eut fait d'un enfant, et monta sans chanceler, charge de son +fardeau, l'escalier de la plate-forme ou il deposa La Mole, au +milieu des cris frenetiques et des applaudissements de la foule. +Coconnas leva son chapeau de dessus sa tete, et salua. Puis il +jeta son chapeau pres de lui sur l'echafaud. + +-- Regarde autour de nous, dit La Mole, ne les apercois-tu pas +quelque part? + +Coconnas jeta lentement un regard circulaire tout autour de la +place, et, arrive sur un point, il s'arreta, etendant, sans +detourner les yeux, sa main, qui toucha l'epaule de son ami. + +-- Regarde, dit-il, regarde la fenetre de cette petite tourelle. + +Et de son autre main il montrait a La Mole le petit monument qui +existe encore aujourd'hui entre la rue de la Vannerie et la rue du +Mouton, un des debris des siecles passes. + +Deux femmes vetues de noir se tenaient appuyees l'une a l'autre, +non pas a la fenetre, mais un peu en arriere. + +-- Ah! fit La Mole, je ne craignais qu'une chose, c'etait de +mourir sans la revoir. Je l'ai revue, je puis mourir. Et, les yeux +avidement fixes sur la petite fenetre, il porta le reliquaire a sa +bouche et le couvrit de baisers. Coconnas saluait les deux femmes +avec toutes les graces qu'il se fut donnees dans un salon. En +reponse a ce signe elles agiterent leurs mouchoirs tout trempes de +larmes. + +Caboche, a son tour, toucha du doigt l'epaule de Coconnas, et lui +fit des yeux un signe significatif. + +-- Oui, oui, dit le Piemontais. Alors se retournant vers La Mole: + +-- Embrasse-moi, lui dit-il, et meurs bien. Cela ne sera point +difficile, ami, tu es si brave! + +-- Ah! dit La Mole, il n'y a pas de merite a moi de mourir bien, +je souffre tant! + +Le pretre s'approcha, et tendit un crucifix a La Mole, qui lui +montra en souriant le reliquaire qu'il tenait a la main. + +-- N'importe, dit le pretre, demandez toujours la force a celui +qui a souffert ce que vous allez souffrir. La Mole baisa les pieds +du Christ. + +-- Recommandez-moi, dit-il, aux prieres des Dames de la benoite +Sainte Vierge. + +-- Hate-toi, hate-toi, La Mole, dit Coconnas, tu me fais tant de +mal que je sens que je faiblis. + +-- Je suis pret, dit La Mole. + +-- Pourrez-vous tenir votre tete bien droite? dit Caboche +appretant son epee derriere La Mole agenouille. + +-- Je l'espere, dit celui-ci. + +-- Alors tout ira bien. + +-- Mais vous, dit La Mole, vous n'oublierez pas ce que je vous ai +demande; ce reliquaire vous ouvrira les portes. + +-- Soyez tranquille. Mais essayez un peu de tenir la tete droite. + +La Mole redressa le cou, et tournant les yeux vers la petite +tourelle: + +-- Adieu, Marguerite, dit-il, sois be... Il n'acheva pas. D'un +revers de son glaive rapide et flamboyant comme un eclair, Caboche +fit tomber d'un seul coup la tete, qui alla rouler aux pieds de +Coconnas. + +Le corps s'etendit doucement comme s'il se couchait. + +Un cri immense retentit forme de mille cris, et dans toutes ces +voix de femmes il sembla a Coconnas qu'il avait entendu un accent +plus douloureux que tous les autres. + +-- Merci, mon digne ami, merci, dit Coconnas, qui tendit une +troisieme fois la main au bourreau. + +-- Mon fils, dit le pretre a Coconnas, n'avez-vous rien a confier +a Dieu? + +-- Ma foi, non, mon pere, dit le Piemontais; tout ce que j'aurais +a lui dire, je vous l'ai dit a vous-meme hier. Puis se retournant +vers Caboche: + +-- Allons, bourreau, mon dernier ami, dit-il, encore un service. + +Et avant de s'agenouiller il promena sur la foule un regard si +calme et si serein qu'un murmure d'admiration vint caresser son +oreille et faire sourire son orgueil. Alors pressant la tete de +son ami et deposant un baiser sur ses levres violettes, il jeta un +dernier regard sur la tourelle; et s'agenouillant, tout en +conservant cette tete bien-aimee entre ses mains: + +-- A moi, dit-il. Il n'avait pas acheve ces mots que Caboche avait +fait voler sa tete. + +Ce coup fait, un tremblement convulsif s'empara du digne homme. + +-- Il etait temps que cela finit, murmura-t-il. Pauvre enfant! + +Et il tira avec peine des mains crispees de La Mole le reliquaire +d'or; il jeta son manteau sur les tristes depouilles que le +tombereau devait ramener chez lui. + +Le spectacle etant fini, la foule s'ecoula. + + + +XXX +La tour du Pilori + + +La nuit venait de descendre sur la ville fremissante encore du +bruit de ce supplice, dont les details couraient de bouche en +bouche assombrir dans chaque maison l'heure joyeuse du souper de +famille. + +Cependant, tout au contraire de la ville, qui etait silencieuse et +lugubre, le Louvre etait bruyant, joyeux et illumine. C'est qu'il +y avait grande fete au palais. Une fete commandee par Charles IX, +une fete qu'il avait indiquee pour le soir, en meme temps qu'il +indiquait le supplice pour le matin. + +La reine de Navarre avait recu, des la veille au soir, l'ordre de +s'y trouver, et, dans l'esperance que La Mole et Coconnas seraient +sauves dans la nuit, dans la conviction que toutes les mesures +etaient bien prises pour leur salut, elle avait repondu a son +frere qu'elle ferait selon ses desirs. + +Mais depuis qu'elle avait perdu tout espoir, par la scene de la +chapelle; depuis qu'elle avait, dans un dernier mouvement de pitie +pour cet amour, le plus grand et le plus profond qu'elle avait +eprouve de sa vie, assiste a l'execution, elle s'etait bien promis +que ni prieres ni menaces ne la feraient assister a une fete +joyeuse au Louvre le meme jour ou elle avait vu une fete si +lugubre en Greve. + +Le roi Charles IX avait donne ce jour-la une nouvelle preuve de +cette puissance de volonte que personne peut-etre ne poussa au +meme degre que lui: alite depuis quinze jours, frele comme un +moribond, livide comme un cadavre, il se leva vers cinq heures, et +revetit ses plus beaux habits. Il est vrai que pendant la toilette +il s'evanouit trois fois. + +Vers huit heures, il s'informa de ce qu'etait devenue sa soeur, et +demanda si on l'avait vue et si l'on savait ce qu'elle faisait. +Personne ne lui repondit; car la reine etait rentree chez elle +vers les onze heures, et s'y etait renfermee en defendant +absolument sa porte. + +Mais il n'y avait pas de porte fermee pour Charles. Appuye sur le +bras de M. de Nancey, il s'achemina vers l'appartement de la reine +de Navarre, et entra tout a coup par la porte du corridor secret. + +Quoiqu'il s'attendit a un triste spectacle, et qu'il y eut +d'avance prepare son coeur, celui qu'il vit etait plus deplorable +encore que celui qu'il avait reve. + +Marguerite, a demi morte, couchee sur une chaise longue, la tete +ensevelie dans des coussins, ne pleurait pas, ne priait pas; mais, +depuis son retour, elle ralait comme une agonisante. + +A l'autre coin de la chambre, Henriette de Nevers, cette femme +intrepide, gisait, sans connaissance, etendue sur le tapis. En +revenant de la Greve, comme a Marguerite, les forces lui avaient +manque, et la pauvre Gillonne allait de l'une a l'autre, n'osant +pas essayer de leur adresser une parole de consolation. + +Dans les crises qui suivent ces grandes catastrophes, on est avare +de sa douleur comme d'un tresor, et l'on tient pour ennemi +quiconque tente de nous en distraire la moindre partie. + +Charles IX poussa donc la porte, et laissant Nancey dans le +corridor, il entra pale et tremblant. + +Ni l'une ni l'autre des femmes ne l'avait vu. Gillonne seule, qui +dans ce moment portait secours a Henriette, se releva sur un genou +et tout effrayee regarda le roi. + +Le roi fit un geste de la main, elle se releva, fit la reverence, +et sortit. + +Alors Charles se dirigea vers Marguerite, la regarda un instant en +silence; puis avec une intonation dont on eut cru cette voix +incapable: + +-- Margot! dit-il, ma soeur! La jeune femme tressaillit et se +redressa: + +-- Votre Majeste! dit-elle. + +-- Allons, ma soeur, du courage! Marguerite leva les yeux au ciel. + +-- Oui, dit Charles, je sais bien, mais ecoute-moi. La reine de +Navarre fit signe qu'elle ecoutait. + +-- Tu m'as promis de venir au bal, dit Charles. + +-- Moi! s'ecria Marguerite. + +-- Oui, et d'apres ta promesse on t'attend; de sorte que si tu ne +venais pas on serait etonne de ne pas t'y voir. + +-- Excusez-moi, mon frere, dit Marguerite; vous le voyez, je suis +bien souffrante. + +-- Faites un effort sur vous-meme. + +Marguerite parut un instant tentee de rappeler son courage, puis +tout a coup s'abandonnant et laissant retomber sa tete sur ses +coussins: + +-- Non, non, je n'irai pas, dit-elle. + +Charles lui prit la main, s'assit sur sa chaise longue, et lui +dit: + +-- Tu viens de perdre un ami, je le sais, Margot; mais regarde- +moi, n'ai-je pas perdu tous mes amis, moi! et de plus, ma mere! +Toi, tu as toujours pu pleurer a l'aise comme tu pleures en ce +moment; moi, a l'heure de mes plus fortes douleurs, j'ai toujours +ete force de sourire. Tu souffres, regarde-moi! moi, je meurs. Eh +bien, Margot, voyons, du courage! Je te le demande, ma soeur, au +nom de notre gloire! Nous portons comme une croix d'angoisses la +renommee de notre maison, portons-la comme le Seigneur jusqu'au +Calvaire! et si sur la route, comme lui, nous trebuchons, +relevons-nous, courageux et resignes comme lui. + +-- Oh! mon Dieu, mon Dieu! s'ecria Marguerite. + +-- Oui, dit Charles, repondant a sa pensee; oui, le sacrifice est +rude, ma soeur; mais chacun fait le sien, les uns de leur honneur, +les autres de leur vie. Crois-tu qu'avec mes vingt-cinq ans et le +plus beau trone du monde, je ne regrette pas de mourir? Eh bien, +regarde-moi... mes yeux, mon teint, mes levres sont d'un mourant, +c'est vrai; mais mon sourire... est-ce que mon sourire ne ferait +pas croire que j'espere? Et, cependant, dans huit jours, un mois +tout au plus, tu me pleureras, ma soeur, comme celui qui est mort +aujourd'hui. + +-- Mon frere! ... s'ecria Margot en jetant ses deux bras autour du +cou de Charles. + +-- Allons, habillez-vous, chere Marguerite, dit le roi; cachez +votre paleur et paraissez au bal. Je viens de donner ordre qu'on +vous apporte des pierreries nouvelles et des ajustements dignes de +votre beaute. + +-- Oh! des diamants, des robes, dit Marguerite, que m'importe tout +cela maintenant! + +-- La vie est longue, Marguerite, dit en souriant Charles, pour +toi du moins. + +-- Jamais! jamais! + +-- Ma soeur, souviens-toi d'une chose: quelquefois c'est en +etouffant ou plutot en dissimulant la souffrance que l'on honore +le mieux les morts. + +-- Eh bien, Sire, dit Marguerite frissonnante, j'irai. Une larme, +qui fut bue aussitot par sa paupiere aride, mouilla l'oeil de +Charles. Il s'inclina vers sa soeur, la baisa au front, s'arreta +un instant devant Henriette, qui ne l'avait ni vu ni entendu, et +dit: + +-- Pauvre femme! Puis il sortit silencieusement. Derriere le roi, +plusieurs pages entrerent, apportant des coffres et des ecrins. +Marguerite fit signe de la main que l'on deposat tout cela a +terre. Les pages sortirent, Gillonne resta seule. + +-- Prepare-moi tout ce qu'il me faut pour m'habiller, Gillonne, +dit Marguerite. La jeune fille regarda sa maitresse d'un air +etonne. + +-- Oui, dit Marguerite avec un accent dont il serait impossible de +rendre l'amertume, oui, je m'habille, je vais au bal, on m'attend +la-bas. Depeche-toi donc! la journee aura ete complete: fete a la +Greve ce matin, fete au Louvre ce soir. + +-- Et madame la duchesse? dit Gillonne. + +-- Oh! elle, elle est bien heureuse; elle peut rester ici; elle +peut pleurer, elle peut souffrir tout a son aise. Elle n'est pas +fille de roi, femme de roi, soeur de roi. Elle n'est pas reine. +Aide-moi a m'habiller, Gillonne. + +La jeune fille obeit. Les parures etaient magnifiques, la robe +splendide. Jamais Marguerite n'avait ete si belle. Elle se regarda +dans une glace. + +-- Mon frere a bien raison, dit-elle, et c'est une bien miserable +chose que la creature humaine. En ce moment Gillonne revint. + +-- Madame, dit-elle, un homme est la qui vous demande. + +-- Moi? + +-- Oui, vous. + +-- Quel est cet homme? + +-- Je ne sais, mais son aspect est terrible, et sa seule vue m'a +fait frissonner. + +-- Va lui demander son nom, dit Marguerite en palissant. Gillonne +sortit, et quelques instants apres elle rentra. + +-- Il n'a pas voulu me dire son nom, madame, mais il m'a priee de +vous remettre ceci. + +Gillonne tendit a Marguerite le reliquaire qu'elle avait donne la +veille au soir a La Mole. + +-- Oh! fais entrer, fais entrer, dit vivement la reine. + +Et elle devint plus pale et plus glacee encore qu'elle n'etait. + +Un pas lourd ebranla le parquet. L'echo, indigne sans doute de +repeter un pareil bruit, gronda sous le lambris, et un homme parut +sur le seuil. + +-- Vous etes...? dit la reine. + +-- Celui que vous rencontrates un jour pres de Montfaucon, madame, +et qui ramena au Louvre, dans son tombereau, deux gentilshommes +blesses. + +-- Oui, oui, je vous reconnais, vous etes maitre Caboche. + +-- Bourreau de la prevote de Paris, madame. C'etaient les seuls +mots que Henriette avait entendus de tous ceux que depuis une +heure on prononcait autour d'elle. Elle degagea sa tete pale de +ses deux mains et regarda le bourreau avec ses yeux d'emeraude, +d'ou semblait sortir un double jet de flammes. + +-- Et vous venez...? dit Marguerite tremblante. + +-- Vous rappeler la promesse faite au plus jeune des deux +gentilshommes, a celui qui m'a charge de vous rendre ce +reliquaire. Vous la rappelez-vous, madame? + +-- Ah! oui, oui, s'ecria la reine, et jamais ombre plus genereuse +n'aura plus noble satisfaction; mais ou est-elle? + +-- Elle est chez moi avec le corps. + +-- Chez vous? pourquoi ne l'avez-vous pas apportee? + +-- Je pouvais etre arrete au guichet du Louvre, on pouvait me +forcer de lever mon manteau; qu'aurait-on dit si, sous ce manteau, +on avait vu une tete? + +-- C'est bien, gardez-la chez vous; j'irai la chercher demain. + +-- Demain, madame, demain, dit maitre Caboche, il sera peut-etre +trop tard. + +-- Pourquoi cela? + +-- Parce que la reine mere m'a fait retenir pour ses experiences +cabalistiques les tetes des deux premiers condamnes que je +decapiterais. + +-- Oh! profanation! les tetes de nos bien-aimes! Henriette, +s'ecria Marguerite en courant a son amie, qu'elle retrouva debout +comme si un ressort venait de la remettre sur ses pieds; +Henriette, mon ange, entends-tu ce qu'il dit, cet homme? + +-- Oui. Eh bien, que faut-il faire? + +-- Il faut aller avec lui. + +Puis poussant un cri de douleur avec lequel les grandes infortunes +se reprennent a la vie: + +-- Ah! j'etais cependant si bien, dit-elle; j'etais presque morte. + +Pendant ce temps, Marguerite jetait sur ses epaules nues un +manteau de velours. + +-- Viens, viens, dit-elle, nous allons les revoir encore une fois. + +Marguerite fit fermer toutes les portes, ordonna que l'on amenat +la litiere a la petite porte derobee; puis, prenant Henriette sous +le bras, descendit par le passage secret, faisant signe a Caboche +de les suivre. + +A la porte d'en bas etait la litiere, au guichet etait le valet de +Caboche avec une lanterne. + +Les porteurs de Marguerite etaient des hommes de confiance muets +et sourds, plus surs que ne l'eussent ete des betes de somme. + +La litiere marcha pendant dix minutes a peu pres, precedee de +maitre Caboche et de son valet portant la lanterne; puis elle +s'arreta. + +Le bourreau ouvrit la portiere tandis que le valet courait devant. + +Marguerite descendit, aida la duchesse de Nevers a descendre. Dans +cette grande douleur qui les etreignait toutes deux, c'etait cette +organisation nerveuse qui se trouvait etre la plus forte. + +La tour du Pilori se dressait devant les deux femmes comme un +geant sombre et informe, envoyant une lumiere rougeatre par deux +sarbacanes qui flamboyaient a son sommet. + +Le valet reparut sur la porte. + +-- Vous pouvez entrer, mesdames, dit Caboche, tout le monde est +couche dans la tour. Au meme moment la lumiere des deux +meurtrieres s'eteignit. + +Les deux femmes, serrees l'une contre l'autre, passerent sous la +petite porte en ogive et foulerent dans l'ombre une dalle humide +et raboteuse. Elles apercurent une lumiere au fond d'un corridor +tournant, et, guidees par le maitre hideux du logis, elles se +dirigerent de ce cote. La porte se referma derriere elles. + +Caboche, un flambeau de cire a la main, les introduisit dans une +salle basse et enfumee. Au milieu de cette salle etait une table +dressee avec les restes d'un souper et trois couverts. Ces trois +couverts etaient sans doute pour le bourreau, sa femme et son aide +principal. + +Dans l'endroit le plus apparent etait cloue a la muraille un +parchemin scelle du sceau du roi. C'etait le brevet patibulaire. + +Dans un coin etait une grande epee, a poignee longue. C'etait +l'epee flamboyante de la justice. + +Ca et la on voyait encore quelques images grossieres representant +des saints martyrises par tous les supplices. + +Arrive la, Caboche s'inclina profondement. + +-- Votre Majeste m'excusera, dit-il, si j'ai ose penetrer dans le +Louvre et vous amener ici. Mais c'etait la volonte expresse et +supreme du gentilhomme, de sorte que j'ai du... + +-- Vous avez bien fait, maitre, vous avez bien fait, dit +Marguerite, et voici pour recompenser votre zele. + +Caboche regarda tristement la bourse gonflee d'or que Marguerite +venait de deposer sur la table. + +-- De l'or! toujours de l'or! murmura-t-il. Helas! madame, que ne +puis-je moi-meme racheter a prix d'or le sang que j'ai ete oblige +de repandre aujourd'hui! + +-- Maitre, dit Marguerite avec une hesitation douloureuse et en +regardant autour d'elle, maitre, maitre, nous faudrait-il encore +aller ailleurs? je ne vois pas... + +-- Non, madame, non, ils sont ici; mais c'est un triste spectacle +et que je pourrais vous epargner en vous apportant cache dans un +manteau ce que vous venez chercher. + +Marguerite et Henriette se regarderent simultanement. + +-- Non, dit Marguerite, qui avait lu dans le regard de son amie la +meme resolution qu'elle venait de prendre, non; montrez-nous le +chemin et nous vous suivrons. + +Caboche prit le flambeau, ouvrit une porte de chene qui donnait +sur un escalier de quelques marches et qui s'enfoncait en +plongeant sous la terre. Au meme instant un courant d'air passa, +faisant voler quelques etincelles de la torche et jetant au visage +des princesses l'odeur nauseabonde de la moisissure et du sang. + +Henriette s'appuya, blanche comme une statue d'albatre, sur le +bras de son amie a la marche plus assuree; mais au premier degre +elle chancela. + +-- Oh! je ne pourrai jamais, dit-elle. + +-- Quand on aime bien, Henriette, repliqua la reine, on doit aimer +jusque dans la mort. + +C'etait un spectacle horrible et touchant a la fois que celui que +presentaient ces deux femmes resplendissantes de jeunesse, de +beaute, de parure, se courbant sous la voute ignoble et crayeuse, +la plus faible s'appuyant a la plus forte, et la plus forte +s'appuyant au bras du bourreau. + +On arriva a la derniere marche. Au fond du caveau gisaient deux +formes humaines recouvertes par un large drap de serge noire. +Caboche leva un coin du voile, approcha son flambeau et dit: + +-- Regardez, madame la reine. Dans leurs habits noirs, les deux +jeunes gens etaient couches cote a cote avec l'effrayante symetrie +de la mort. Leurs tetes, inclinees et rapprochees du tronc, +semblaient separees seulement au milieu du cou par un cercle de +rouge vif. La mort n'avait pas desuni leurs mains, car, soit +hasard, soit pieuse attention du bourreau, la main droite de La +Mole reposait dans la main gauche de Coconnas. + +Il y avait un regard d'amour sous les paupieres de La Mole, il y +avait un sourire de dedain sous celles de Coconnas. + +Marguerite s'agenouilla pres de son amant, et de ses mains +eblouissantes de pierreries leva doucement cette tete qu'elle +avait tant aimee. + +Quant a la duchesse de Nevers, appuyee a la muraille, elle ne +pouvait detacher son regard de ce pale visage sur lequel tant de +fois elle avait cherche la joie et l'amour. + +-- La Mole! cher La Mole! murmura Marguerite. + +-- Annibal! Annibal! s'ecria la duchesse de Nevers, si fier, si +brave, tu ne me reponds plus! ... Et un torrent de larmes +s'echappa de ses yeux. + +Cette femme si dedaigneuse, si intrepide, si insolente dans le +bonheur; cette femme qui poussait le scepticisme jusqu'au doute +supreme, la passion jusqu'a la cruaute, cette femme n'avait jamais +pense a la mort. + +Marguerite lui en donna l'exemple. Elle enferma dans un sac brode +de perles et parfume des plus fines essences la tete de La Mole, +plus belle encore puisqu'elle se rapprochait du velours et de +l'or, et a laquelle une preparation particuliere, employee a cette +epoque dans les embaumements royaux, devait conserver sa beaute. +Henriette s'approcha a son tour, enveloppant la tete de Coconnas +dans un pan de son manteau. + +Et toutes deux, courbees sous leur douleur plus que sous leur +fardeau, monterent l'escalier avec un dernier regard pour les +restes qu'elles laissaient a la merci du bourreau, dans ce sombre +reduit des criminels vulgaires. + +-- Ne craignez rien, madame, dit Caboche, qui comprit ce regard, +les gentilshommes seront ensevelis, enterres saintement, je vous +le jure. + +-- Et tu leur feras dire des messes avec ceci, dit Henriette +arrachant de son cou un magnifique collier de rubis et le +presentant au bourreau. + +On revint au Louvre comme on en etait sorti. Au guichet, la reine +se fit reconnaitre; au bas de son escalier particulier, elle +descendit, rentra chez elle, deposa sa triste relique dans le +cabinet de sa chambre a coucher, destine des ce moment a devenir +un oratoire, laissa Henriette en garde de sa chambre, et plus pale +et plus belle que jamais, entra vers dix heures dans la grande +salle du bal, la meme ou nous avons vu, il y a tantot deux ans et +demi, s'ouvrir le premier chapitre de notre histoire. + +Tous les yeux se tournerent vers elle, et elle supporta ce regard +universel d'un air fier et presque joyeux. C'est qu'elle avait +religieusement accompli le dernier voeu de son ami. Charles, en +l'apercevant, traversa chancelant le flot dore qui l'entourait. + +-- Ma soeur, dit-il tout haut, je vous remercie. Puis tout bas: + +-- Prenez garde! dit-il, vous avez au bras une tache de sang... + +-- Ah! qu'importe, Sire, dit Marguerite, pourvu que j'aie le +sourire sur les levres! + + + +XXXI +La sueur de sang + + +Quelques jours apres la scene terrible que nous venons de +raconter, c'est-a-dire le 30 mai 1574, la cour etant a Vincennes, +on entendit tout a coup un grand bruit dans la chambre du roi, +lequel, etant retombe plus malade que jamais au milieu du bal +qu'il avait voulu donner le jour meme de la mort des deux jeunes +gens, etait, par ordre des medecins, venu chercher a la campagne +un air plus pur. + +Il etait huit heures du matin. Un petit groupe de courtisans +causait avec feu dans l'antichambre, quand tout a coup retentit le +cri, et parut au seuil de l'appartement la nourrice de Charles, +les yeux baignes de larmes et criant d'une voix desesperee: + +-- Secours au roi! secours au roi! + +-- Sa Majeste est-elle donc plus mal? demanda le capitaine de +Nancey, que le roi avait, comme nous l'avons vu, degage de toute +obeissance a la reine Catherine pour l'attacher a sa personne. + +-- Oh! que de sang! que de sang! dit la nourrice. Les medecins! +appelez les medecins! + +Mazille et Ambroise Pare se relevaient tour a tour aupres de +l'auguste malade, et Ambroise Pare, qui etait de garde, ayant vu +s'endormir le roi, avait profite de cet assoupissement pour +s'eloigner quelques instants. + +Pendant ce temps, une sueur abondante avait pris le roi; et comme +Charles etait atteint d'un relachement des vaisseaux capillaires, +et que ce relachement amenait une hemorragie de la peau, cette +sueur sanglante avait epouvante la nourrice, qui ne pouvait +s'habituer a cet etrange phenomene, et qui, protestante, on se le +rappelle, lui disait sans cesse que c'etait le sang huguenot verse +le jour de la Saint-Barthelemy qui appelait son sang. + +On s'elanca dans toutes les directions; le docteur ne devait pas +etre loin, et l'on ne pouvait manquer de le rencontrer. + +L'antichambre resta donc vide, chacun etant desireux de montrer +son zele en ramenant le medecin demande. + +Alors une porte s'ouvrit, et l'on vit apparaitre Catherine. Elle +traversa rapidement l'antichambre et entra vivement dans +l'appartement de son fils. + +Charles etait renverse sur son lit, l'oeil eteint, la poitrine +haletante; de tout son corps decoulait une sueur rougeatre; sa +main, ecartee, pendait hors de son lit, et au bout de chacun de +ses doigts pendait un rubis liquide. + +C'etait un horrible spectacle. + +Cependant, au bruit des pas de sa mere, et comme s'il les eut +reconnus, Charles se redressa. + +-- Pardon, madame, dit-il en regardant sa mere, je voudrais bien +mourir en paix. + +-- Mourir, mon fils, dit Catherine, pour une crise passagere de ce +vilain mal! Voudriez-vous donc nous desesperer ainsi? + +-- Je vous dis, madame, que je sens mon ame qui s'en va. Je vous +dis, madame, que c'est la mort qui arrive, mort de tous les +diables! Je sens ce que je sens, et je sais ce que je dis. + +-- Sire, dit la reine, votre imagination est votre plus grave +maladie; depuis le supplice si merite de ces deux sorciers, de ces +deux assassins qu'on appelait La Mole et Coconnas, vos souffrances +physiques doivent avoir diminue. Le mal moral persevere seul, et, +si je pouvais causer avec vous dix minutes seulement, je vous +prouverais... + +-- Nourrice, dit Charles, veille a la porte, et que personne +n'entre: la reine Catherine de Medicis veut causer avec son fils +bien-aime Charles IX. + +La nourrice obeit. + +-- Au fait, continua Charles, cet entretien devait avoir lieu un +jour ou l'autre, mieux vaut donc aujourd'hui que demain. Demain, +d'ailleurs, il serait peut-etre trop tard. Seulement, une +troisieme personne doit assister a notre entretien. + +-- Et pourquoi? + +-- Parce que, je vous le repete, la mort est en route, reprit +Charles avec une effrayante solennite; parce que d'un moment a +l'autre elle entrera dans cette chambre comme vous, pale et +muette, et sans se faire annoncer. Il est donc temps, puisque j'ai +mis cette nuit ordre a mes affaires, de mettre ordre ce matin a +celles du royaume. + +-- Et quelle est cette personne que vous desirez voir? demanda +Catherine. + +-- Mon frere, madame. Faites-le appeler. + +-- Sire, dit la reine, je vois avec plaisir que ces denonciations, +dictees par la haine bien plus qu'arrachees a la douleur, +s'effacent de votre esprit et vont bientot s'effacer de votre +coeur. Nourrice! cria Catherine, nourrice! + +La bonne femme, qui veillait au-dehors, ouvrit la porte. + +-- Nourrice, dit Catherine, par ordre de mon fils, quand +M. de Nancey viendra, vous lui direz d'aller querir le duc +d'Alencon. + +Charles fit un signe qui retint la bonne femme prete a obeir. + +-- J'ai dit mon frere, madame, reprit Charles. Les yeux de +Catherine se dilaterent comme ceux de la tigresse qui va se mettre +en colere. Mais Charles leva imperativement la main. + +-- Je veux parler a mon frere Henri, dit-il. Henri seul est mon +frere; non pas celui qui est roi la-bas, mais celui qui est +prisonnier ici. Henri saura mes dernieres volontes. + +-- Et moi, s'ecria la Florentine avec une audace inaccoutumee en +face de la terrible volonte de son fils, tant la haine qu'elle +portait au Bearnais la jetait hors de sa dissimulation habituelle, +si vous etes, comme vous le dites, si pres de la tombe, croyez- +vous que je cederai a personne, surtout a un etranger, mon droit +de vous assister a votre heure supreme, mon droit de reine, mon +droit de mere? + +-- Madame, dit Charles, je suis roi encore; je commande encore, +madame; je vous dis que je veux parler a mon frere Henri, et vous +n'appelez pas mon capitaine des gardes?... Mille diables, je vous +en previens, j'ai encore assez de force pour l'aller chercher moi- +meme. + +Et il fit un mouvement pour sauter a bas du lit, qui mit au jour +son corps pareil a celui du Christ apres la flagellation. + +-- Sire, s'ecria Catherine en le retenant, vous nous faites injure +a tous: vous oubliez les affronts faits a notre famille, vous +repudiez notre sang; un fils de France doit seul s'agenouiller +pres du lit de mort d'un roi de France. Quant a moi ma place est +marquee ici par les lois de la nature et de l'etiquette; j'y reste +donc. + +-- Et a quel titre, madame, y restez-vous? demanda Charles IX. + +-- A titre de mere. + +-- Vous n'etes pas plus ma mere, madame, que le duc d'Alencon +n'est mon frere. + +-- Vous delirez, monsieur, dit Catherine; depuis quand celle qui +donne le jour n'est-elle pas la mere de celui qui l'a recu? + +-- Du moment, madame, ou cette mere denaturee ote ce qu'elle +donna, repondit Charles en essuyant une ecume sanglante qui +montait a ses levres. + +-- Que voulez-vous dire, Charles? Je ne vous comprends pas, +murmura Catherine regardant son fils d'un oeil dilate par +l'etonnement. + +-- Vous allez me comprendre, madame. + +Charles fouilla sous son traversin et en tira une petite clef +d'argent. + +-- Prenez cette clef, madame, et ouvrez mon coffre de voyage; il +contient certains papiers qui parleront pour moi. + +Et Charles etendit la main vers un coffre magnifiquement sculpte, +ferme d'une serrure d'argent comme la clef qui l'ouvrait, et qui +tenait la place la plus apparente de la chambre. + +Catherine, dominee par la position supreme que Charles prenait sur +elle, obeit, s'avanca a pas lents vers le coffre, l'ouvrit, +plongea ses regards vers l'interieur, et tout a coup recula comme +si elle avait vu dans les flancs du meuble quelque reptile +endormi. + +-- Eh bien, dit Charles, qui ne perdait pas sa mere de vue, qu'y +a-t-il donc dans ce coffre qui vous effraie, madame? + +-- Rien, dit Catherine. + +-- En ce cas, plongez-y la main, madame, et prenez-y un livre; il +doit y avoir un livre, n'est-ce pas? ajouta Charles avec ce +sourire blemissant, plus terrible chez lui que n'avait jamais ete +la menace chez un autre. + +-- Oui, balbutia Catherine. + +-- Un livre de chasse? + +-- Oui. + +-- Prenez-le, et apportez-le-moi. + +Catherine, malgre son assurance, palit, trembla de tous ses +membres, et allongeant la main dans l'interieur du coffre: + +-- Fatalite! murmura-t-elle en prenant le livre. + +-- Bien, dit Charles. Ecoutez maintenant: ce livre de chasse... +j'etais insense... j'aimais la chasse, au-dessus de toutes +choses... ce livre de chasse, je l'ai trop lu; comprenez-vous, +madame?... + +Catherine poussa un gemissement sourd. + +-- C'etait une faiblesse, continua Charles; brulez-le, madame! il +ne faut pas qu'on sache les faiblesses des rois! + +Catherine s'approcha de la cheminee ardente, laissa tomber le +livre au milieu du foyer, et demeura debout, immobile et muette, +regardant d'un oeil atone les flammes bleuissantes qui rongeaient +les feuilles empoisonnees. + +A mesure que le livre brulait, une forte odeur d'ail se repandait +dans toute la chambre. + +Bientot il fut entierement devore. + +-- Et maintenant, madame, appelez mon frere, dit Charles avec une +irresistible majeste. + +Catherine, frappee de stupeur, ecrasee sous une emotion multiple +que sa profonde sagacite ne pouvait analyser, et que sa force +presque surhumaine ne pouvait combattre, fit un pas en avant et +voulut parler. + +La mere avait un remords; la reine avait une terreur; +l'empoisonneuse avait un retour de haine. Ce dernier sentiment +domina tous les autres. + +-- Maudit soit-il, s'ecria-t-elle en s'elancant hors de la +chambre, il triomphe, il touche au but; oui, maudit, qu'il soit +maudit! + +-- Vous entendez, mon frere, mon frere Henri, cria Charles +poursuivant sa mere de la voix; mon frere Henri a qui je veux +parler a l'instant meme au sujet de la regence du royaume. + +Presque au meme instant, maitre Ambroise Pare entra par la porte +opposee a celle qui venait de donner passage a Catherine, et +s'arretant sur le seuil pour humer l'atmosphere alliacee de la +chambre: + +-- Qui donc a brule de l'arsenic ici? dit-il. + +-- Moi, repondit Charles. + + + +XXXII +La plate-forme du donjon de Vincennes + + +Cependant Henri de Navarre se promenait seul et reveur sur la +terrasse du donjon; il savait la cour au chateau qu'il voyait a +cent pas de lui, et a travers les murailles, son oeil percant +devinait Charles moribond. + +Il faisait un temps d'azur et d'or: un large rayon de soleil +miroitait dans les plaines eloignees, tandis qu'il baignait d'un +or fluide la cime des arbres de la foret, fiers de la richesse de +leur premier feuillage. Les pierres grises du donjon elles-memes +semblaient s'impregner de la douce chaleur du ciel, et des +ravenelles, apportees par le souffle du vent d'est dans les fentes +de la muraille, ouvraient leurs disques de velours rouge et jaune +aux baisers d'une brise attiedie. + +Mais le regard de Henri ne se fixait ni sur ces plaines +verdoyantes, ni sur ces cimes chenues et dorees: son regard +franchissait les espaces intermediaires, et allait au-dela se +fixer ardent d'ambition sur cette capitale de France, destinee a +devenir un jour la capitale du monde. + +-- Paris, murmurait le roi de Navarre, voila Paris; c'est-a-dire +la joie, le triomphe, la gloire, le bonheur; Paris ou est le +Louvre, et le Louvre ou est le trone; et dire qu'une seule chose +me separe de ce Paris tant desire! ... ce sont les pierres qui +rampent a mes pieds et qui renferment avec moi mon ennemie. + +Et en ramenant son regard de Paris a Vincennes, il apercut a sa +gauche, dans un vallon voile par des amandiers en fleur, un homme +sur la cuirasse duquel se jouait obstinement un rayon de soleil, +point enflamme qui voltigeait dans l'espace a chaque mouvement de +cet homme. + +Cet homme etait sur un cheval plein d'ardeur, et tenait en main un +cheval qui paraissait non moins impatient. + +Le roi de Navarre arreta ses yeux sur le cavalier et le vit tirer +son epee hors du fourreau, passer la pointe dans son mouchoir, et +agiter ce mouchoir en facon de signal. + +Au meme instant, sur la colline en face, un signal pareil se +repeta, puis tout autour du chateau voltigea comme une ceinture de +mouchoirs. + +C'etaient de Mouy et ses huguenots, qui, sachant le roi mourant, +et qui, craignant qu'on ne tentat quelque chose contre Henri, +s'etaient reunis et se tenaient prets a defendre ou a attaquer. + +Henri reporta ses yeux sur le cavalier qu'il avait vu le premier, +se courba hors de la balustrade, couvrit ses yeux de sa main, et +brisant ainsi les rayons du soleil qui l'eblouissait reconnut le +jeune huguenot. + +-- De Mouy! s'ecria-t-il comme si celui-ci eut pu l'entendre. Et +dans sa joie de se voir ainsi environne d'amis, il leva lui-meme +son chapeau et fit voltiger son echarpe. + +Toutes les banderoles blanches s'agiterent de nouveau avec une +vivacite qui temoignait de leur joie. + +-- Helas! ils m'attendent, dit-il, et je ne puis les rejoindre... +Que ne l'ai-je fait quand je le pouvais peut-etre! ... Maintenant +j'ai trop tarde. + +Et il leur fit un geste de desespoir auquel de Mouy repondit par +un signe qui voulait dire: _j'attendrai_. + +En ce moment Henri entendit des pas qui retentissaient dans +l'escalier de pierre. Il se retira vivement. Les huguenots +comprirent la cause de cette retraite. Les epees rentrerent au +fourreau et les mouchoirs disparurent. + +Henri vit deboucher de l'escalier une femme dont la respiration +haletante denoncait une marche rapide, et reconnut, non sans une +secrete fureur qu'il eprouvait toujours en l'apercevant, Catherine +de Medicis. + +Derriere elle, etaient deux gardes qui s'arreterent au haut de +l'escalier. + +-- Oh! oh! murmura Henri, il faut qu'il y ait quelque chose de +nouveau et de grave pour que la reine mere vienne ainsi me +chercher sur la plate-forme du donjon de Vincennes. + +Catherine s'assit sur un banc de pierre adosse aux creneaux pour +reprendre haleine. Henri s'approcha d'elle, et avec son plus +gracieux sourire: + +-- Serait-ce moi que vous cherchez, ma bonne mere? dit-il. + +-- Oui, monsieur, repondit Catherine, j'ai voulu vous donner une +derniere preuve de mon attachement. Nous touchons a un moment +supreme: le roi se meurt et veut vous entretenir. + +-- Moi? dit Henri en tressaillant de joie. + +-- Oui, vous. On lui a dit, j'en suis certaine, que non seulement +vous regrettez le trone de Navarre, mais encore que vous +ambitionnez le trone de France. + +-- Oh! fit Henri. + +-- Ce n'est pas, je le sais bien, mais il le croit, lui, et nul +doute que cet entretien qu'il veut avoir avec vous n'ait pour but +de vous tendre un piege. + +-- A moi? + +-- Oui. Charles, avant de mourir, veut savoir ce qu'il y a a +craindre ou a esperer de vous; et de votre reponse a ses offres, +faites-y attention, dependront les derniers ordres qu'il donnera, +c'est-a-dire votre mort ou votre vie. + +-- Mais que doit-il donc m'offrir? + +-- Que sais-je, moi! des choses impossibles, probablement. + +-- Enfin, ne devinez-vous pas, ma mere? + +-- Non; mais je suppose, par exemple... Catherine s'arreta. + +-- Quoi? + +-- Je suppose que, vous croyant ces vues ambitieuses qu'on lui a +dites, il veuille acquerir de votre bouche meme la preuve de cette +ambition. Supposez qu'il vous tente comme autrefois on tentait les +coupables, pour provoquer un aveu sans torture; supposez, continua +Catherine en regardant fixement Henri, qu'il vous propose un +gouvernement, la regence meme. + +Une joie indicible s'epandit dans le coeur oppresse de Henri; mais +il devina le coup, et cette ame vigoureuse et souple rebondit sous +l'attaque. + +-- A moi? dit-il, le piege serait trop grossier; a moi la regence, +quand il y a vous, quand il y a mon frere d'Alencon? Catherine se +pinca les levres pour cacher sa satisfaction. + +-- Alors, dit-elle vivement, vous renoncez a la regence? "Le roi +est mort, pensa Henri, et c'est elle qui me tend un piege." Puis +tout haut: + +-- Il faut d'abord que j'entende le roi de France, repondit-il, +car, de votre aveu meme, madame, tout ce que nous avons dit la +n'est que supposition. + +-- Sans doute, dit Catherine; mais vous pouvez toujours repondre +de vos intentions. + +-- Eh! mon Dieu! dit innocemment Henri, n'ayant pas de +pretentions, je n'ai pas d'intentions. + +-- Ce n'est point repondre, cela, dit Catherine, sentant que le +temps pressait, et se laissant emporter a sa colere; d'une facon +ou de l'autre, prononcez-vous. + +-- Je ne puis pas me prononcer sur des suppositions, madame; une +resolution positive est chose si difficile et surtout si grave a +prendre, qu'il faut attendre les realites. + +-- Ecoutez, monsieur, dit Catherine, il n'y a pas de temps a +perdre, et nous le perdons en discussions vaines, en finesses +reciproques. Jouons notre jeu en roi et en reine. Si vous acceptez +la regence, vous etes mort. + +"Le roi vit", pensa Henri. Puis tout haut: + +-- Madame, dit-il avec fermete, Dieu tient la vie des hommes et +des rois entre ses mains: il m'inspirera. Qu'on dise a Sa Majeste +que je suis pret a me presenter devant elle. + +-- Reflechissez, monsieur. + +-- Depuis deux ans que je suis proscrit, depuis un mois que je +suis prisonnier, repondit Henri gravement, j'ai eu le temps de +reflechir, madame, et j'ai reflechi. Ayez donc la bonte de +descendre la premiere pres du roi, et de lui dire que je vous +suis. Ces deux braves, ajouta Henri en montrant les deux soldats, +veilleront a ce que je ne m'echappe point. D'ailleurs, ce n'est +point mon intention. + +Il y avait un tel accent de fermete dans les paroles de Henri, que +Catherine vit bien que toutes ses tentatives, sous quelque forme +qu'elles fussent deguisees, ne gagneraient rien sur lui; elle +descendit precipitamment. + +Aussitot qu'elle eut disparu, Henri courut au parapet et fit a de +Mouy un signe qui voulait dire: Approchez-vous et tenez-vous pret +a tout evenement. + +De Mouy, qui etait descendu de cheval, sauta en selle, et, avec le +second cheval de main, vint au galop prendre position a deux +portees de mousquet du donjon. + +Henri le remercia du geste et descendit. + +Sur le premier palier il trouva les deux soldats qui +l'attendaient. + +Un double poste de Suisses et de chevau-legers gardait l'entree +des cours; il fallait traverser une double haie de pertuisanes +pour entrer au chateau et pour en sortir. + +Catherine s'etait arretee la et attendait. + +Elle fit signe aux deux soldats qui suivaient Henri de s'ecarter, +et posant une de ses mains sur son bras: + +-- Cette cour a deux portes, dit-elle; a celle-ci, que vous voyez +derriere les appartements du roi, si vous refusez la regence, un +bon cheval et la liberte vous attendent; a celle-la, sous laquelle +vous venez de passer, si vous ecoutez l'ambition... Que dites- +vous? + +-- Je dis que si le roi me fait regent, madame, c'est moi qui +donnerai des ordres aux soldats, et non pas vous. Je dis que si je +sors du chateau a la nuit, toutes ces piques, toutes ces +hallebardes, tous ces mousquets s'abaisseront devant moi. + +-- Insense! murmura Catherine exasperee, crois-moi, ne joue pas +avec Catherine ce terrible jeu de la vie et de la mort. + +-- Pourquoi pas? dit Henri en regardant fixement Catherine; +pourquoi pas avec vous aussi bien qu'avec un autre, puisque j'y ai +gagne jusqu'a present? + +-- Montez donc chez le roi, monsieur, puisque vous ne voulez rien +croire et rien entendre, dit Catherine en lui montrant l'escalier +d'une main et en jouant avec un des deux couteaux empoisonnes +qu'elle portait dans cette gaine de chagrin noir devenue +historique. + +-- Passez la premiere, madame, dit Henri; tant que je ne serai pas +regent, l'honneur du pas vous appartient. + +Catherine, devinee dans toutes ses intentions, n'essaya point de +lutter, et passa la premiere. + + + +XXXIII +La Regence + + +Le roi commencait a s'impatienter; il avait fait appeler +M. de Nancey dans sa chambre, et venait de lui donner l'ordre +d'aller chercher Henri, lorsque celui-ci parut. + +En voyant son beau-frere apparaitre sur le seuil de la porte, +Charles poussa un cri de joie, et Henri demeura epouvante comme +s'il se fut trouve en face d'un cadavre. + +Les deux medecins qui etaient a ses cotes s'eloignerent; le pretre +qui venait d'exhorter le malheureux prince a une fin chretienne se +retira egalement. + +Charles IX n'etait pas aime, et cependant on pleurait beaucoup +dans les antichambres. A la mort des rois, quels qu'ils aient ete, +il y a toujours des gens qui perdent quelque chose et qui +craignent de ne pas retrouver ce quelque chose sous leur +successeur. + +Ce deuil, ces sanglots, les paroles de Catherine, l'appareil +sinistre et majestueux des derniers moments d'un roi, enfin, la +vue de ce roi lui-meme, atteint d'une maladie qui s'est reproduite +depuis, mais dont la science n'avait pas encore eu d'exemple, +produisirent sur l'esprit encore jeune et par consequent encore +impressionnable de Henri un effet si terrible que, malgre sa +resolution de ne point donner de nouvelles inquietudes a Charles +sur son etat, il ne put, comme nous l'avons dit, reprimer le +sentiment de terreur qui se peignit sur son visage en apercevant +ce moribond tout ruisselant de sang. + +Charles sourit avec tristesse. Rien n'echappe aux mourants des +impressions de ceux qui les entourent. + +-- Venez, Henriot, dit-il en tendant la main a son beau-frere avec +une douceur de voix que Henri n'avait jamais remarquee en lui +jusque-la. Venez, car je souffrais de ne pas vous voir; je vous ai +bien tourmente dans ma vie, mon pauvre ami, et parfois, je me le +reproche maintenant, croyez-moi! parfois j'ai prete les mains a +ceux qui vous tourmentaient; mais un roi n'est pas maitre des +evenements, et outre ma mere Catherine, outre mon frere d'Anjou, +outre mon frere d'Alencon, j'avais au-dessus de moi, pendant ma +vie, quelque chose de genant, qui cesse du jour ou je touche a la +mort: la raison d'Etat. + +-- Sire, balbutia Henri, je ne me souviens plus de rien que de +l'amour que j'ai toujours eu pour mon frere, que du respect que +j'ai toujours porte a mon roi. + +-- Oui, oui, tu as raison, dit Charles, et je te suis +reconnaissant de parler ainsi, Henriot; car en verite tu as +beaucoup souffert sous mon regne, sans compter que c'est pendant +mon regne que ta pauvre mere est morte. Mais tu as du voir que +l'on me poussait souvent. Parfois j'ai resiste; mais parfois aussi +j'ai cede de fatigue. Mais, tu l'as dit, ne parlons plus du passe; +maintenant c'est le present qui me pousse, c'est l'avenir qui +m'effraie. + +Et en disant ces mots, le pauvre roi cacha son visage livide dans +ses mains decharnees. + +Puis, apres un instant de silence, secouant son front pour en +chasser ces sombres idees et faisant pleuvoir autour de lui une +rosee de sang: + +-- Il faut sauver l'Etat, continua-t-il a voix basse et en +s'inclinant vers Henri; il faut l'empecher de tomber entre les +mains des fanatiques ou des femmes. + +Charles, comme nous venons de le dire, prononca ces paroles a voix +basse, et cependant Henri crut entendre derriere la coulisse du +lit comme une sourde exclamation de colere. Peut-etre quelque +ouverture pratiquee dans la muraille, a l'insu de Charles lui- +meme, permettait-elle a Catherine d'entendre cette supreme +conversation. + +-- Des femmes? reprit le roi de Navarre pour provoquer une +explication. + +-- Oui, Henri, dit Charles, ma mere veut la regence en attendant +que mon frere de Pologne revienne. Mais ecoute ce que je te dis, +il ne reviendra pas. + +-- Comment! il ne reviendra pas? s'ecria Henri, dont le coeur +bondissait sourdement de joie. + +-- Non, il ne reviendra pas, continua Charles, ses sujets ne le +laisseront pas partir. + +-- Mais, dit Henri, croyez-vous, mon frere, que la reine mere ne +lui aura pas ecrit a l'avance? + +-- Si fait, mais Nancey a surpris le courrier a Chateau-Thierry et +m'a rapporte la lettre; dans cette lettre j'allais mourir, disait- +elle. Mais moi aussi j'ai ecrit a Varsovie, ma lettre y arrivera, +j'en suis sur, et mon frere sera surveille. Donc, selon toute +probabilite, Henri, le trone va etre vacant. + +Un second fremissement plus sensible encore que le premier se fit +entendre dans l'alcove. + +-- Decidement, se dit Henri, elle est la; elle ecoute, elle +attend! Charles n'entendit rien. + +-- Or, poursuivit-il, je meurs sans heritier male. + +Puis il s'arreta: une douce pensee parut eclairer son visage, et +posant sa main sur l'epaule du roi de Navarre: + +-- Helas! te souviens-tu, Henriot, continua-t-il, te souviens-tu +de ce pauvre petit enfant que je t'ai montre un soir dormant dans +son berceau de soie, et veille par un ange? Helas! Henriot, ils me +le tueront! ... + +-- O Sire, s'ecria Henri, dont les yeux se mouillerent de larmes, +je vous jure devant Dieu que mes jours et mes nuits se passeront a +veiller sur sa vie. Ordonnez, mon roi. + +-- Merci! Henriot, merci, dit le roi avec une effusion qui etait +bien loin de son caractere, mais que cependant lui donnait la +situation. J'accepte ta parole. N'en fais pas un roi... +heureusement il n'est pas ne pour le trone, mais un homme heureux. +Je lui laisse une fortune independante; qu'il ait la noblesse de +sa mere, celle du coeur. Peut-etre vaudrait-il mieux pour lui +qu'on le destinat a l'Eglise; il inspirerait moins de crainte. Oh! +il me semble que je mourrais, sinon heureux, du moins tranquille, +si j'avais la pour me consoler les caresses de l'enfant et le doux +visage de la mere. + +-- Sire, ne pouvez-vous les faire venir? + +-- Eh! malheureux! ils ne sortiraient pas d'ici. Voila la +condition des rois, Henriot: ils ne peuvent ni vivre ni mourir a +leur guise. Mais depuis ta promesse je suis plus tranquille. + +Henri reflechit. + +-- Oui, sans doute, mon roi, j'ai promis, mais pourrai-je tenir? + +-- Que veux-tu dire? + +-- Moi-meme, ne serai-je pas proscrit, menace comme lui, plus que +lui, meme? Car, moi, je suis un homme, et lui n'est qu'un enfant. + +-- Tu te trompes, repondit Charles; moi mort, tu seras fort et +puissant, et voila qui te donnera la force et la puissance. A ces +mots, le moribond tira un parchemin de son chevet. + +-- Tiens, lui dit-il. Henri parcourut la feuille revetue du sceau +royal. + +-- La regence a moi, Sire! dit-il en palissant de joie. + +-- Oui, la regence a toi, en attendant le retour du duc d'Anjou, +et comme, selon toute probabilite, le duc d'Anjou ne reviendra +point, ce n'est pas la regence qui te donne ce papier, c'est le +trone. + +-- Le trone, a moi! murmura Henri. + +-- Oui, dit Charles, a toi, seul digne et surtout seul capable de +gouverner ces galants debauches, ces filles perdues qui vivent de +sang et de larmes. Mon frere d'Alencon est un traitre, il sera +traitre envers tous, laisse-le dans le donjon ou je l'ai mis. Ma +mere voudra te tuer, exile-la. Mon frere d'Anjou, dans trois mois, +dans quatre mois, dans un an peut-etre, quittera Varsovie et +viendra te disputer la puissance; reponds a Henri par un bref du +pape. J'ai negocie cette affaire par mon ambassadeur, le duc de +Nevers, et tu recevras incessamment le bref. + +-- O mon roi! + +-- Ne crains qu'une chose, Henri, la guerre civile. Mais en +restant converti, tu l'evites, car le parti huguenot n'a +consistance qu'a la condition que tu te mettras a sa tete, et +M. de Conde n'est pas de force a lutter contre toi. La France est +un pays de plaine, Henri, par consequent un pays catholique. Le +roi de France doit etre le roi des catholiques et non le roi des +huguenots; car le roi de France doit etre le roi de la majorite. +On dit que j'ai des remords d'avoir fait la Saint-Barthelemy; des +doutes, oui; des remords, non. On dit que je rends le sang des +huguenots par tous les pores. Je sais ce que je rends: de +l'arsenic, et non du sang. + +-- Oh! Sire, que dites-vous? + +-- Rien. Si ma mort doit etre vengee, Henriot, elle doit etre +vengee par Dieu seul. N'en parlons plus que pour prevoir les +evenements qui en seront la suite. Je te legue un bon parlement, +une armee eprouvee. Appuie-toi sur le parlement et sur l'armee +pour resister a tes seuls ennemis: ma mere et le duc d'Alencon. + +En ce moment, on entendit dans le vestibule un bruit sourd d'armes +et de commandements militaires. + +-- Je suis mort, murmura Henri. + +-- Tu crains, tu hesites, dit Charles avec inquietude. + +-- Moi! Sire, repliqua Henri; non, je ne crains pas; non, je +n'hesite pas; j'accepte. + +Charles lui serra la main. Et comme en ce moment sa nourrice +s'approchait de lui, tenant une potion qu'elle venait de preparer +dans une chambre voisine, sans faire attention que le sort de la +France se decidait a trois pas d'elle: + +-- Appelle ma mere, bonne nourrice, et dis aussi qu'on fasse venir +M. d'Alencon. + + + +XXXIV +Le roi est mort: vive le roi! + + +Catherine et le duc d'Alencon, livides d'effroi et tremblants de +fureur tout ensemble, entrerent quelques minutes apres. Comme +Henri l'avait devine, Catherine savait tout et avait tout dit, en +peu de mots, a Francois. Ils firent quelques pas et s'arreterent, +attendant. + +Henri etait debout au chevet du lit de Charles. + +Le roi leur declara sa volonte. + +-- Madame, dit-il a sa mere, si j'avais un fils, vous seriez +regente, ou, a defaut de vous, ce serait le roi de Pologne, ou, a +defaut du roi de Pologne enfin, ce serait mon frere Francois; mais +je n'ai pas de fils, et apres moi le trone appartient a mon frere +le duc d'Anjou, qui est absent. Comme un jour ou l'autre il +viendra reclamer ce trone, je ne veux pas qu'il trouve a sa place +un homme qui puisse, par des droits presque egaux, lui disputer +ses droits, et qui expose par consequent le royaume a des guerres +de pretendants. Voila pourquoi je ne vous prends pas pour regente, +madame, car vous auriez a choisir entre vos deux fils, ce qui +serait penible pour le coeur d'une mere. Voila pourquoi je ne +choisis pas mon frere Francois, car mon frere Francois pourrait +dire a son aine: "Vous aviez un trone, pourquoi l'avez-vous +quitte?" Non, je choisis donc un regent qui puisse prendre en +depot la couronne, et qui la garde sous sa main et non sur sa +tete. Ce regent, saluez-le, madame; saluez-le, mon frere; ce +regent, c'est le roi de Navarre! + +Et avec un geste de supreme commandement, il salua Henri de la +main. + +Catherine et d'Alencon firent un mouvement qui tenait le milieu +entre un tressaillement nerveux et un salut. + +-- Tenez, monseigneur le regent, dit Charles au roi de Navarre, +voici le parchemin qui, jusqu'au retour du roi de Pologne, vous +donne le commandement des armees, les clefs du tresor, le droit et +le pouvoir royal. + +Catherine devorait Henri du regard, Francois etait si chancelant +qu'il pouvait a peine se soutenir; mais cette faiblesse de l'un et +cette fermete de l'autre, au lieu de rassurer Henri, lui +montraient le danger present, debout, menacant. + +Henri n'en fit pas moins un effort violent, et, surmontant toutes +ses craintes, il prit le rouleau des mains du roi, puis, se +redressant de toute sa hauteur, il fixa sur Catherine et Francois +un regard qui voulait dire: + +-- Prenez garde, je suis votre maitre. Catherine comprit ce +regard. + +-- Non, non, jamais, dit-elle; jamais ma race ne pliera la tete +sous une race etrangere; jamais un Bourbon ne regnera en France +tant qu'il restera un Valois. + +-- Ma mere, ma mere, s'ecria Charles IX en se redressant dans son +lit aux draps rougis, plus effrayant que jamais, prenez garde, je +suis roi encore: pas pour longtemps, je le sais bien, mais il ne +faut pas longtemps pour donner un ordre, il ne faut pas longtemps +pour punir les meurtriers et les empoisonneurs. + +-- Eh bien, donnez-le donc, cet ordre, si vous l'osez. Moi je vais +donner les miens. Venez, Francois, venez. + +Et elle sortit rapidement, entrainant avec elle le duc d'Alencon. + +-- Nancey! cria Charles; Nancey, a moi, a moi! je l'ordonne, je le +veux, Nancey, arretez ma mere, arretez mon frere, arretez... + +Une gorgee de sang coupa la parole a Charles au moment ou le +capitaine des gardes ouvrit la porte, et le roi suffoque rala sur +son lit. + +Nancey n'avait entendu que son nom; les ordres qui l'avaient +suivi, prononces d'une voix moins distincte, s'etaient perdus dans +l'espace. + +-- Gardez la porte, dit Henri, et ne laissez entrer personne. +Nancey salua et sortit. Henri reporta ses yeux sur ce corps +inanime et qu'on eut pu prendre pour un cadavre, si un leger +souffle n'eut agite la frange d'ecume qui bordait ses levres. Il +regarda longtemps; puis se parlant a lui-meme: + +-- Voici l'instant supreme, dit-il, faut-il regner, faut-il vivre? + +Au meme instant la tapisserie de l'alcove se souleva, une tete +palie parut derriere, et une voix vibra au milieu du silence de +mort qui regnait dans la chambre royale: + +-- Vivez, dit cette voix. + +-- Rene! s'ecria Henri. + +-- Oui, Sire. + +-- Ta prediction etait donc fausse: je ne serai donc pas roi? +s'ecria Henri. + +-- Vous le serez, Sire, mais l'heure n'est pas encore venue. + +-- Comment le sais-tu? parle, que je sache si je dois te croire. + +-- Ecoutez. + +-- J'ecoute. + +-- Baissez-vous. Henri s'inclina au-dessus du corps de Charles. +Rene se pencha de son cote. La largeur du lit les separait seule, +et encore la distance etait-elle diminuee par leur double +mouvement. Entre eux deux etait couche et toujours sans voix et +sans mouvement le corps du roi moribond. + +-- Ecoutez, dit Rene; place ici par la reine mere pour vous +perdre, j'aime mieux vous servir, moi, car j'ai confiance en votre +horoscope; en vous servant je trouve a la fois, dans ce que je +fais, l'interet de mon corps et de mon ame. + +-- Est-ce la reine mere aussi qui t'a ordonne de me dire cela? +demanda Henri plein de doute et d'angoisses. + +-- Non, dit Rene, mais ecoutez un secret. Et il se pencha encore +davantage. Henri l'imita, de sorte que les deux tetes se +touchaient presque. Cet entretien de deux hommes courbes sur le +corps d'un roi mourant avait quelque chose de si sombre, que les +cheveux du superstitieux Florentin se dressaient sur sa tete et +qu'une sueur abondante perlait sur le visage de Henri. + +-- Ecoutez, continua Rene, ecoutez un secret que je sais seul, et +que je vous revele si vous me jurez sur ce mourant de me pardonner +la mort de votre mere. + +-- Je vous l'ai deja promis une fois, dit Henri dont le visage +s'assombrit. + +-- Promis, mais non jure, dit Rene en faisant un mouvement en +arriere. + +-- Je le jure, dit Henri etendant la main droite sur la tete du +roi. + +-- Eh bien, Sire, dit precipitamment le Florentin, le roi de +Pologne arrive! + +-- Non, dit Henri, le courrier a ete arrete par le roi Charles. + +-- Le roi Charles n'en a arrete qu'un sur la route de Chateau- +Thierry; mais la reine mere, dans sa prevoyance, en avait envoye +trois par trois routes. + +-- Oh! malheur a moi! dit Henri. + +-- Un messager est arrive ce matin de Varsovie. Le roi partait +derriere lui sans que personne songeat a s'y opposer, car a +Varsovie on ignorait encore la maladie du roi. Il ne precede Henri +d'Anjou que de quelques heures. + +-- Oh! si j'avais seulement huit jours! dit Henri. + +-- Oui, mais vous n'avez que huit heures. Avez-vous entendu le +bruit des armes que l'on preparait? + +-- Oui. + +-- Ces armes, on les preparait a votre intention. Ils viendront +vous tuer jusqu'ici, jusque dans la chambre du roi. + +-- Le roi n'est pas mort encore. Rene regarda fixement Charles: + +-- Dans dix minutes il le sera. Vous avez donc dix minutes a +vivre, peut-etre moins. + +-- Que faire alors? + +-- Fuir sans perdre une minute, sans perdre une seconde. + +-- Mais par ou? s'ils attendent dans l'antichambre, ils me tueront +quand je sortirai. + +-- Ecoutez: je risque tout pour vous, ne l'oubliez jamais. + +-- Sois tranquille. + +-- Suivez-moi par ce passage secret, je vous conduirai jusqu'a la +poterne. Puis, pour vous donner du temps, j'irai dire a la belle- +mere que vous descendez; vous serez cense avoir decouvert ce +passage secret et en avoir profite pour fuir: venez, venez. + +Henri se baissa vers Charles et l'embrassa au front. + +-- Adieu, mon frere, dit-il; je n'oublierai point que ton dernier +desir fut de me voir te succeder. Je n'oublierai pas que ta +derniere volonte fut de me faire roi. Meurs en paix. Au nom de nos +freres, je te pardonne le sang verse. + +-- Alerte! alerte! dit Rene, il revient a lui; fuyez avant qu'il +rouvre les yeux, fuyez. + +-- Nourrice! murmura Charles, nourrice! Henri saisit au chevet de +Charles l'epee desormais inutile du roi mourant, mit le parchemin +qui le faisait regent dans sa poitrine, baisa une derniere fois le +front de Charles, tourna autour du lit, et s'elanca par +l'ouverture qui se referma derriere lui. + +-- Nourrice! cria le roi d'une voix plus forte, nourrice! La bonne +femme accourut. + +-- Eh bien, qu'y a-t-il, mon Charlot? demanda-t-elle. + +-- Nourrice, dit le roi, la paupiere ouverte et l'oeil dilate par +la fixite terrible de la mort, il faut qu'il se soit passe quelque +chose pendant que je dormais: je vois une grande lumiere, je vois +Dieu notre maitre; je vois mon Seigneur Jesus, je vois la benoite +Vierge Marie. Ils le prient, ils le supplient pour moi: le +Seigneur tout-puissant me pardonne... il m'appelle... Mon Dieu! +mon Dieu! recevez-moi dans votre misericorde... Mon Dieu! oubliez +que j'etais roi, car je viens a vous sans sceptre et sans +couronne... Mon Dieu! oubliez les crimes du roi pour ne vous +rappeler que les souffrances de l'homme... Mon dieu! me voila. + +Et Charles, qui, a mesure qu'il prononcait ces paroles, s'etait +souleve de plus en plus comme pour aller au-devant de la voix qui +l'appelait, Charles, apres ces derniers mots, poussa un soupir et +retomba immobile et glace entre les bras de sa nourrice. + +Pendant ce temps, et tandis que les soldats, commandes par +Catherine, se portaient sur le passage connu de tous par lequel +Henri devait sortir, Henri, guide par Rene, suivait le couloir +secret et gagnait la poterne, sautait sur le cheval qui +l'attendait, et piquait vers l'endroit ou il savait retrouver de +Mouy. + +Tout a coup au bruit de son cheval, dont le galop faisait retentir +le pave sonore, quelques sentinelles se retournerent en criant: + +-- Il fuit! il fuit! + +-- Qui cela? s'ecria la reine mere en s'approchant d'une fenetre. + +-- Le roi Henri, le roi de Navarre, crierent les sentinelles. + +-- Feu! dit Catherine, feu sur lui! Les sentinelles ajusterent, +mais Henri etait deja trop loin. + +-- Il fuit, s'ecria la reine mere, donc il est vaincu. + +-- Il fuit, murmura le duc d'Alencon, donc je suis roi. Mais au +meme instant, et tandis que Francois et sa mere etaient encore a +la fenetre, le pont-levis craqua sous les pas des chevaux, et +precede par un cliquetis d'armes et par une grande rumeur, un +jeune homme lance au galop, son chapeau a la main, entra dans la +cour en criant: _France! _suivi de quatre gentilshommes, couverts +comme lui de sueur, de poussiere et d'ecume. + +-- Mon fils! s'ecria Catherine en etendant les deux bras par la +fenetre. + +-- Ma mere! repondit le jeune homme en sautant a bas du cheval. + +-- Mon frere d'Anjou! s'ecria avec epouvante Francois en se +rejetant en arriere. + +-- Est-il trop tard? demanda Henri d'Anjou a sa mere. + +-- Non, au contraire, il est temps, et Dieu t'eut conduit par la +main qu'il ne t'eut pas amene plus a propos; regarde et ecoute. + +En effet, M. de Nancey, capitaine des gardes, s'avancait sur le +balcon de la chambre du roi. Tous les regards se tournerent vers +lui. Il brisa une baguette en deux morceaux, et, les bras etendus, +tenant les deux morceaux de chaque main: + +-- Le roi Charles IX est mort! le roi Charles IX est mort! le roi +Charles IX est mort! cria-t-il trois fois. Et il laissa tomber les +deux morceaux de la baguette. + +-- Vive le roi Henri III! cria alors Catherine en se signant avec +une pieuse reconnaissance. Vive le roi Henri III! + +Toutes les voix repeterent ce cri, excepte celle du duc Francois. + +-- Ah! elle m'a joue, dit-il en dechirant sa poitrine avec ses +ongles. + +-- Je l'emporte, s'ecria Catherine, et cet odieux Bearnais ne +regnera pas! + + + +XXXV +Epilogue + + +Un an s'etait ecoule depuis la mort du roi Charles IX et +l'avenement au trone de son successeur. + +Le roi Henri III, heureusement regnant par la grace de Dieu et de +sa mere Catherine, etait alle a une belle procession faite en +l'honneur de Notre-Dame de Clery. + +Il etait parti a pied avec la reine sa femme et toute la cour. + +Le roi Henri III pouvait bien se donner ce petit passe-temps; nul +souci serieux ne l'occupait a cette heure. Le roi de Navarre etait +en Navarre, ou il avait si longtemps desire etre, et s'occupait +fort, disait-on, d'une belle fille du sang des Montmorency et +qu'il appelait la Fosseuse. Marguerite etait pres de lui, triste +et sombre, et ne trouvant que dans ses belles montagnes, non pas +une distraction, mais un adoucissement aux deux grandes douleurs +de la vie: l'absence et la mort. + +Paris etait fort tranquille, et la reine mere, veritablement +regente depuis que son cher fils Henri etait roi, y faisait sejour +tantot au Louvre, tantot a l'hotel de Soissons, qui etait situe +sur l'emplacement que couvre aujourd'hui la halle au ble, et dont +il ne reste que l'elegante colonne qu'on peut voir encore +aujourd'hui. + +Elle etait un soir fort occupee a etudier les astres avec Rene, +dont elle avait toujours ignore les petites trahisons, et qui +etait rentre en grace aupres d'elle pour le faux temoignage qu'il +avait si a point porte dans l'affaire de Coconnas et de La Mole, +lorsqu'on vint lui dire qu'un homme qui disait avoir une chose de +la plus haute importance a lui communiquer, l'attendait dans son +oratoire. + +Elle descendit precipitamment et trouva le sire de Maurevel. + +-- _Il _est ici, s'ecria l'ancien capitaine des petardiers, ne +laissant point, contre l'etiquette royale, le temps a Catherine de +lui adresser la parole. + +-- Qui, _il?_ demanda Catherine. + +-- Qui voulez-vous que ce soit, madame, sinon le roi de Navarre? + +-- Ici! dit Catherine, ici... lui... Henri... Et qu'y vient-il +faire, l'imprudent? + +-- Si l'on en croit les apparences, il vient voir madame de Sauve; +voila tout. Si l'on en croit les probabilites, il vient conspirer +contre le roi. + +-- Et comment savez-vous qu'il est ici? + +-- Hier, je l'ai vu entrer dans une maison, et un instant apres +madame de Sauve est venue l'y joindre. + +-- Etes-vous sur que ce soit lui? + +-- Je l'ai attendu jusqu'a sa sortie, c'est-a-dire une partie de +la nuit. A trois heures, les deux amants se sont remis en chemin. +Le roi a conduit madame de Sauve jusqu'au guichet du Louvre; la, +grace au concierge, qui est dans ses interets sans doute, elle est +rentree sans etre inquietee, et le roi s'en est revenu tout en +chantonnant un petit air et d'un pas aussi degage que s'il etait +au milieu de ses montagnes. + +-- Et ou est-il alle ainsi? + +-- Rue de l'Arbre-Sec, hotel de la Belle-Etoile, chez ce meme +aubergiste ou logeaient les deux sorciers que Votre Majeste a fait +executer l'an passe. + +-- Pourquoi n'etes-vous pas venu me dire la chose aussitot? + +-- Parce que je n'etais pas encore assez sur de mon fait. + +-- Tandis que maintenant? + +-- Maintenant, je le suis. + +-- Tu l'as vu? + +-- Parfaitement. J'etais embusque chez un marchand de vin en face; +je l'ai vu entrer d'abord dans la meme maison que la veille; puis +comme madame de Sauve tardait, il a mis imprudemment son visage au +carreau d'une fenetre du premier, et cette fois je n'ai plus +conserve aucun doute. D'ailleurs, un instant apres, madame de +Sauve l'est venue rejoindre de nouveau. + +-- Et tu crois qu'ils resteront, comme la nuit passee, jusqu'a +trois heures du matin? + +-- C'est probable. + +-- Ou est donc cette maison? + +-- Pres de la Croix-des-Petits-Champs, vers Saint-Honore. + +-- Bien, dit Catherine. M. de Sauve ne connait point votre +ecriture? + +-- Non. + +-- Asseyez-vous la et ecrivez. Maurevel obeit et prenant la plume: + +-- Je suis pret, madame, dit-il. + +Catherine dicta: + +"Pendant que le baron de Sauve fait son service au Louvre, la +baronne est avec un muguet de ses amis, dans une maison proche de +la Croix-des-Petits-Champs, vers Saint-Honore; le baron de Sauve +reconnaitra la maison a une croix rouge qui sera faite sur la +muraille." + +-- Eh bien? demanda Maurevel. + +-- Faites une seconde copie de cette lettre, dit Catherine. +Maurevel obeit passivement. + +-- Maintenant, dit la reine, faites remettre une de ces lettres +par un homme adroit au baron de Sauve, et que cet homme laisse +tomber l'autre dans les corridors du Louvre. + +-- Je ne comprends pas, dit Maurevel. Catherine haussa les +epaules. + +-- Vous ne comprenez pas qu'un mari qui recoit une pareille lettre +se fache? + +-- Mais il me semble, madame, que du temps du roi de Navarre il ne +se fachait pas. + +-- Tel qui passe des choses a un roi ne les passe peut-etre pas a +un simple galant. D'ailleurs, s'il ne se fache pas, vous vous +facherez pour lui, vous. + +-- Moi? + +-- Sans doute. Vous prenez quatre hommes, six hommes s'il le faut, +vous vous masquez, vous enfoncez la porte, comme si vous etiez les +envoyes du baron, vous surprenez les amants au milieu de leur +tete-a-tete, vous frappez au nom du roi; et le lendemain le billet +perdu dans le corridor du Louvre, et trouve par quelque ame +charitable qui l'a deja fait circuler, atteste que c'est le mari +qui s'est venge. Seulement, le hasard a fait que le galant etait +le roi de Navarre; mais qui pouvait deviner cela, quand chacun le +croyait a Pau? + +Maurevel regarda avec admiration Catherine, s'inclina et sortit. + +En meme temps que Maurevel sortait de l'hotel de Soissons, madame +de Sauve entrait dans la petite maison de la Croix-des-Petits- +Champs. + +Henri l'attendait la porte entrouverte. + +Des qu'il l'apercut dans l'escalier: + +-- Vous n'avez pas ete suivie? dit-il. + +-- Mais non, dit Charlotte, que je sache, du moins. + +-- C'est que je crois l'avoir ete, dit Henri, non seulement cette +nuit, mais encore ce soir. + +-- Oh! mon Dieu! dit Charlotte, vous m'effrayez, Sire; si un bon +souvenir donne par vous a une ancienne amie allait tourner a mal +pour vous, je ne m'en consolerais pas. + +-- Soyez tranquille, ma mie, dit le Bearnais, nous avons trois +epees qui veillent dans l'ombre. + +-- Trois, c'est bien peu, Sire. + +-- C'est assez quand ces epees s'appellent de Mouy, Saucourt et +Barthelemy. + +-- De Mouy est donc avec vous a Paris? + +-- Sans doute. + +-- Il a ose revenir dans la capitale? Il a donc, comme vous, +quelque pauvre femme folle de lui? + +-- Non, mais il a un ennemi dont il a jure la mort. Il n'y a que +la haine, ma chere, qui fasse faire autant de sottises que +l'amour. + +-- Merci, Sire. + +-- Oh! dit Henri, je ne dis pas cela pour les sottises presentes, +je dit cela pour les sottises passees et a venir. Mais ne +discutons pas la-dessus, nous n'avons pas de temps a perdre. + +-- Vous partez donc toujours? + +-- Cette nuit. + +-- Les affaires pour lesquelles vous etiez revenu a Paris sont +donc terminees? + +-- Je n'y suis revenu que pour vous. + +-- Gascon! + +-- Ventre-saint-Gris! ma mie, je dis la verite; mais ecartons ces +souvenirs: j'ai encore deux ou trois heures a etre heureux, et +puis une separation eternelle. + +-- Ah! Sire, dit madame de Sauve, il n'y a d'eternel que mon +amour. + +Henri venait de dire qu'il n'avait pas le temps de discuter, il ne +discuta donc point; il crut, ou, le sceptique qu'il etait, il fit +semblant de croire. + +Cependant, comme l'avait dit le roi de Navarre, de Mouy et ses +deux compagnons etaient caches aux environs de la maison. + +Il etait convenu que Henri sortirait a minuit de la petite maison +au lieu d'en sortir a trois heures; qu'on irait comme la veille +reconduire madame de Sauve au Louvre, et que de la on irait rue de +la Cerisaie, ou demeurait Maurevel. + +C'etait seulement pendant la journee qui venait de s'ecouler que +de Mouy avait enfin eu notion certaine de la maison qu'habitait +son ennemi. + +Ils etaient la depuis une heure a peu pres, lorsqu'ils virent un +homme, suivi a quelques pas de cinq autres, qui s'approchait de la +porte de la petite maison, et qui, l'une apres l'autre, essayait +plusieurs clefs. + +A cette vue, de Mouy, cache dans l'enfoncement d'une porte +voisine, ne fit qu'un bond de sa cachette a cet homme, et le +saisit par le bras. + +-- Un instant, dit-il, on n'entre pas la. + +L'homme fit un bond en arriere, et en bondissant son chapeau +tomba. + +-- De Mouy de Saint-Phale! s'ecria-t-il. + +-- Maurevel! hurla le huguenot en levant son epee. Je te +cherchais; tu viens au-devant de moi, merci! + +Mais la colere ne lui fit pas oublier Henri; et se retournant vers +la fenetre, il siffla a la maniere des patres bearnais. + +-- Cela suffira, dit-il a Saucourt. Maintenant, a moi, assassin! a +moi! Et il s'elanca vers Maurevel. + +Celui-ci avait eu le temps de tirer de sa ceinture un pistolet. + +-- Ah! cette fois, dit le Tueur de Roi en ajustant le jeune homme, +je crois que tu es mort. + +Et il lacha le coup. Mais de Mouy se jeta a droite, et la balle +passa sans l'atteindre. + +-- A mon tour maintenant, s'ecria le jeune homme. Et il fournit a +Maurevel un si rude coup d'epee que, quoique ce coup atteignit sa +ceinture de cuir, la pointe aceree traversa l'obstacle et +s'enfonca dans les chairs. + +L'assassin poussa un cri sauvage qui accusait une si profonde +douleur que les sbires qui l'accompagnaient le crurent frappe a +mort et s'enfuirent epouvantes du cote de la rue Saint-Honore. + +Maurevel n'etait point brave. Se voyant abandonne par ses gens et +ayant devant lui un adversaire comme de Mouy, il essaya a son tour +de prendre la fuite, et se sauva par le meme chemin qu'ils avaient +pris, en criant: "A l'aide!" + +De Mouy, Saucourt et Barthelemy, emportes par leur ardeur, les +poursuivirent. + +Comme ils entraient dans la rue de Grenelle, qu'ils avaient prise +pour leur couper le chemin, une fenetre s'ouvrait et un homme +sautait du premier etage sur la terre fraichement arrosee par la +pluie. + +C'etait Henri. + +Le sifflement de De Mouy l'avait averti d'un danger quelconque, et +ce coup de pistolet, en lui indiquant que le danger etait grave, +l'avait attire au secours de ses amis. + +Ardent, vigoureux, il s'elanca sur leurs traces l'epee a la main. + +Un cri le guida: il venait de la barriere des Sergents. C'etait +Maurevel, qui, se sentant presse par de Mouy, appelait une seconde +fois a son secours ses hommes emportes par la terreur. + +Il fallait se retourner ou etre poignarde par derriere. + +Maurevel se retourna, rencontra le fer de son ennemi, et presque +aussitot lui porta un coup si habile que son echarpe en fut +traversee. Mais de Mouy riposta aussitot. + +L'epee s'enfonca de nouveau dans la chair qu'elle avait deja +entamee, et un double jet de sang s'elanca par une double plaie. + +-- Il en tient! cria Henri, qui arrivait. Sus! sus, de Mouy! De +Mouy n'avait pas besoin d'etre encourage. Il chargea de nouveau +Maurevel; mais celui-ci ne l'attendit point. Appuyant sa main +gauche sur sa blessure, il reprit une course desesperee. + +-- Tue-le vite! tue-le! cria le roi; voici ses soldats qui +s'arretent, et le desespoir des laches ne vaut rien pour les +braves. + +Maurevel, dont les poumons eclataient, dont la respiration +sifflait, dont chaque haleine chassait une sueur sanglante, tomba +tout a coup d'epuisement; mais aussitot il se releva, et, se +retournant sur un genou, il presenta la pointe de son epee a de +Mouy. + +-- Amis! amis! cria Maurevel, ils ne sont que deux. Feu, feu sur +eux! + +En effet, Saucourt et Barthelemy s'etaient egares a la poursuite +de deux sbires qui avaient pris par la rue des Poulies, et le roi +et de Mouy se trouvaient seuls en presence de quatre hommes. + +-- Feu! continuait de hurler Maurevel, tandis qu'un de ses soldats +appretait effectivement son poitrinal. + +-- Oui, mais auparavant, dit de Mouy, meurs, traitre, meurs, +miserable, meurs damne comme un assassin! + +Et saisissant d'une main l'epee tranchante de Maurevel, de l'autre +il plongea la sienne du haut en bas dans la poitrine de son +ennemi, et cela avec tant de force qu'il le cloua contre terre. + +-- Prends garde! prends garde! cria Henri. De Mouy fit un bond en +arriere, laissant son epee dans le corps de Maurevel, car un +soldat l'ajustait et allait le tuer a bout portant. En meme temps +Henri passait son epee au travers du corps du soldat, qui tomba +pres de Maurevel en jetant un cri. Les deux autres soldats prirent +la fuite. + +-- Viens! de Mouy, viens! cria Henri. Ne perdons pas un instant; +si nous etions reconnus, ce serait fait de nous. + +-- Attendez, Sire; et mon epee, croyez-vous que je veuille la +laisser dans le corps de ce miserable? + +Et il s'approcha de Maurevel gisant et en apparence sans +mouvement; mais au moment ou de Mouy mettait la main a la garde de +cette epee, qui effectivement etait restee dans le corps de +Maurevel, celui-ci se releva arme du poitrinal que le soldat avait +lache en tombant, et a bout portant il lacha le coup au milieu de +la poitrine de De Mouy. + +Le jeune homme tomba sans meme pousser un cri; il etait tue raide. + +Henri s'elanca sur Maurevel; mais il etait tombe a son tour, et +son epee ne perca plus qu'un cadavre. + +Il fallait fuir, le bruit avait attire un grand nombre de +personnes, la garde de nuit pouvait venir. Henri chercha parmi les +curieux attires par le bruit une figure, une connaissance, et tout +a coup poussa un cri de joie. + +Il venait de reconnaitre maitre La Huriere. + +Comme la scene se passait au pied de la croix du Trahoir, c'est-a- +dire en face de la rue de l'Arbre-Sec, notre ancienne +connaissance, dont l'humeur naturellement sombre s'etait encore +singulierement attristee depuis la mort de La Mole et de Coconnas, +ses deux hotes bien-aimes, avait quitte ses fourneaux et ses +casseroles au moment ou justement il appretait le souper du roi de +Navarre et etait accouru. + +-- Mon cher La Huriere, je vous recommande De Mouy, quoique j'ai +bien peur qu'il n'y ait plus rien a faire. Emportez-le chez vous, +et s'il vit encore n'epargnez rien, voila ma bourse. Quant a +l'autre laissez-le dans le ruisseau et qu'il y pourrisse comme un +chien. + +-- Mais vous? dit La Huriere. + +-- Moi, j'ai un adieu a dire. Je cours, et dans dix minutes, je +suis chez vous. Tenez mes chevaux prets. + +Et Henri se mit effectivement a courir dans la direction de la +petite maison de la Croix-des-Petits-Champs; mais en debouchant de +la rue de Grenelle, il s'arreta plein de terreur. + +Un groupe nombreux etait amasse devant la porte. + +-- Qu'y a-t-il dans cette maison, demanda Henri, et qu'est-il +arrive? + +-- Oh! repondit celui auquel il s'adressait, un grand malheur, +monsieur. C'est une belle jeune femme qui vient d'etre poignardee +par son mari, a qui l'on avait remis un billet pour le prevenir +que sa femme etait avec un amant. + +-- Et le mari? s'ecria Henri. + +-- Il s'est sauve. + +-- La femme? + +-- Elle est la. + +-- Morte? + +-- Pas encore; mais, Dieu merci, elle n'en vaut guere mieux. + +-- Oh! s'ecria Henri, je suis donc maudit! Et il s'elanca dans la +maison. La chambre etait pleine de monde; tout ce monde entourait +un lit sur lequel etait couchee la pauvre Charlotte percee de deux +coups de poignard. Son mari, qui pendant deux ans avait dissimule +sa jalousie contre Henri, avait saisi cette occasion de se venger +d'elle. + +-- Charlotte! Charlotte! cria Henri fendant la foule et tombant a +genoux devant le lit. + +Charlotte rouvrit ses beaux yeux deja voiles par la mort; elle +jeta un cri qui fit jaillir le sang de ses deux blessures, et +faisant un effort pour se soulever. + +-- Oh! je savais bien, dit-elle, que je ne pouvais pas mourir sans +le revoir. + +Et en effet, comme si elle n'eut attendu que ce moment pour rendre +a Henri cette ame qui l'avait tant aime, elle appuya ses levres +sur le front du roi de Navarre, murmura encore une derniere fois: +"Je t'aime", et tomba morte. + +Henri ne pouvait rester plus longtemps sans se perdre. Il tira son +poignard, coupa une boucle de ses beaux cheveux blonds qu'il avait +si souvent denoues pour en admirer la longueur, et sortit en +sanglotant au milieu des sanglots des assistants, qui ne se +doutaient pas qu'ils pleuraient sur de si hautes infortunes. + +-- Ami, amour, s'ecria Henri eperdu, tout m'abandonne, tout me +quitte, tout me manque a la fois! + +-- Oui, Sire, lui dit tout bas un homme qui s'etait detache du +groupe de curieux amasse devant la petite maison et qui l'avait +suivi, mais vous avez toujours le trone. + +-- Rene! s'ecria Henri. + +-- Oui, Sire, Rene qui veille sur vous: ce miserable en expirant +vous a nomme; on sait que vous etes a Paris, les archers vous +cherchent, fuyez, fuyez! + +-- Et tu dis que je serai roi, Rene! un fugitif! + +-- Regardez, Sire, dit le Florentin en montrant au roi une etoile +qui se degageait, brillante, des plis d'un nuage noir, ce n'est +pas moi qui le dis, c'est elle. + +Henri poussa un soupir et disparut dans l'obscurite. + +FIN + + + + [1] Charles IX avait epouse Elisabeth d'Autriche, fille de +Maximilien. + [2] Espece de brasero. + [3] En effet, cet enfant naturel, qui n'etait autre que le +fameux duc d'Angouleme, qui mourut en 1650, supprimait, s'il eut +ete legitime, Henri III, Henri IV, Louis XIII, Louis XIV. Que nous +donnait-il a la place? L'esprit se confond et se perd dans les +tenebres d'une pareille question. + [4] Votre presence inesperee dans cette cour nous comblerait +de joie, moi et mon mari, si elle n'amenait un grand malheur, +c'est-a-dire non seulement la perte d'un frere, mais encore celle +d'un ami. + [5] Nous sommes desesperes d'etre separes de vous, quand nous +eussions prefere partir avec vous. Mais le meme destin qui veut +que vous quittiez sans retard Paris, nous enchaine, nous, dans +cette ville. Partez donc, cher frere; partez donc, cher ami; +partez sans nous. Notre esperance et nos desirs vous suivent. + [6] Textuelle. + + + + + +End of Project Gutenberg's La reine Margot - Tome II, by Alexandre Dumas, Pere + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA REINE MARGOT - TOME II *** + +***** This file should be named 13857.txt or 13857.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/8/5/13857/ + +This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and +is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, +Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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