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+Project Gutenberg's La reine Margot - Tome II, by Alexandre Dumas, Pere
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: La reine Margot - Tome II
+
+Author: Alexandre Dumas, Pere
+
+Release Date: October 25, 2004 [EBook #13857]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA REINE MARGOT - TOME II ***
+
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+This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and
+is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format,
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+
+
+
+
+
+Alexandre Dumas
+
+LA REINE MARGOT
+Tome II
+(1845)
+
+
+Table des matieres
+
+I Fraternite
+II La reconnaissance du roi Charles IX
+III Dieu dispose
+IV La nuit des rois
+V Anagramme
+VI La rentree au Louvre
+VII La cordeliere de la reine mere
+VIII Projets de vengeance
+IX Les Atrides
+X L'Horoscope
+XI Les confidences
+XII Les ambassadeurs
+XIII Oreste et Pylade
+XIV Orthon
+XV L'hotellerie de la Belle-Etoile
+XVI De Mouy de Saint-Phale
+XVII Deux tetes pour une couronne
+XVIII Le livre de venerie
+XIX La chasse au vol
+XX Le pavillon de Francois Ier
+XXI Les investigations
+XXII Acteon
+XXIII Le bois de Vincennes
+XXIV La figure de cire
+XXV Les boucliers invisibles
+XXVI Les juges
+XXVII La torture du brodequin
+XXVIII La chapelle
+XXIX La place Saint-Jean-en-Greve
+XXX La tour du Pilori
+XXXI La sueur de sang
+XXXII La plate-forme du donjon de Vincennes
+XXXIII La Regence
+XXXIV Le roi est mort: vive le roi!
+XXXV Epilogue
+
+
+DEUXIEME PARTIE
+
+
+
+I
+Fraternite
+
+
+En sauvant la vie de Charles, Henri avait fait plus que sauver la
+vie d'un homme: il avait empeche trois royaumes de changer de
+souverains.
+
+En effet, Charles IX tue, le duc d'Anjou devenait roi de France,
+et le duc d'Alencon, selon toute probabilite, devenait roi de
+Pologne. Quant a la Navarre, comme M. le duc d'Anjou etait l'amant
+de madame de Conde, sa couronne eut probablement paye au mari la
+complaisance de sa femme.
+
+Or, dans tout ce grand bouleversement il n'arrivait rien de bon
+pour Henri. Il changeait de maitre, voila tout; et au lieu de
+Charles IX, qui le tolerait, il voyait monter au trone de France
+le duc d'Anjou, qui, n'ayant avec sa mere Catherine qu'un coeur et
+qu'une tete, avait jure sa mort et ne manquerait pas de tenir son
+serment.
+
+Toutes ces idees s'etaient presentees a la fois a son esprit quand
+le sanglier s'etait elance sur Charles IX, et nous avons vu ce qui
+etait resulte de cette reflexion rapide comme l'eclair, qu'a la
+vie de Charles IX etait attachee sa propre vie.
+
+Charles IX avait ete sauve par un devouement dont il etait
+impossible au roi de comprendre le motif.
+
+Mais Marguerite avait tout compris, et elle avait admire ce
+courage etrange de Henri qui, pareil a l'eclair, ne brillait que
+dans l'orage.
+
+Malheureusement ce n'etait pas le tout que d'avoir echappe au
+regne du duc d'Anjou, il fallait se faire roi soi-meme. Il fallait
+disputer la Navarre au duc d'Alencon et au prince de Conde; il
+fallait surtout quitter cette cour ou l'on ne marchait qu'entre
+deux precipices, et la quitter protege par un fils de France.
+
+Henri, tout en revenant de Bondy, reflechit profondement a la
+situation. En arrivant au Louvre, son plan etait fait.
+
+Sans se debotter, tel qu'il etait, tout poudreux et tout sanglant
+encore, il se rendit chez le duc d'Alencon, qu'il trouva fort
+agite en se promenant a grands pas dans sa chambre.
+
+En l'apercevant, le prince fit un mouvement.
+
+-- Oui, lui dit Henri en lui prenant les deux mains, oui, je
+comprends, mon bon frere, vous m'en voulez de ce que le premier
+j'ai fait remarquer au roi que votre balle avait frappe la jambe
+de son cheval, au lieu d'aller frapper le sanglier, comme c'etait
+votre intention. Mais que voulez-vous? je n'ai pu retenir une
+exclamation de surprise. D'ailleurs le roi s'en fut toujours
+apercu, n'est-ce pas?
+
+-- Sans doute, sans doute, murmura d'Alencon. Mais je ne puis
+cependant attribuer qu'a mauvaise intention cette espece de
+denonciation que vous avez faite, et qui, vous l'avez vu, n'a pas
+eu un resultat moindre que de faire suspecter a mon frere Charles
+mes intentions, et de jeter un nuage entre nous.
+
+-- Nous reviendrons la-dessus tout a l'heure; et quant a la bonne
+ou a la mauvaise intention que j'ai a votre egard, je viens expres
+aupres de vous pour vous en faire juge.
+
+-- Bien! dit d'Alencon avec sa reserve ordinaire; parlez, Henri,
+je vous ecoute.
+
+-- Quand j'aurai parle, Francois, vous verrez bien quelles sont
+mes intentions, car la confidence que je viens vous faire exclut
+toute reserve et toute prudence; et quand je vous l'aurai faite,
+d'un seul mot vous pourrez me perdre!
+
+-- Qu'est-ce donc? dit Francois, qui commencait a se troubler.
+
+-- Et cependant, continua Henri, j'ai hesite longtemps a vous
+parler de la chose qui m'amene, surtout apres la facon dont vous
+avez fait la sourde oreille aujourd'hui.
+
+-- En verite, dit Francois en palissant, je ne sais pas ce que
+vous voulez dire, Henri.
+
+-- Mon frere, vos interets me sont trop chers pour que je ne vous
+avertisse pas que les huguenots ont fait faire aupres de moi des
+demarches.
+
+-- Des demarches! demanda d'Alencon, et quelles demarches?
+
+-- L'un d'eux, M. de Mouy de Saint-Phale, le fils du brave de Mouy
+assassine par Maurevel, vous savez...
+
+-- Oui.
+
+-- Eh bien, il est venu me trouver au risque de sa vie pour me
+demontrer que j'etais en captivite.
+
+-- Ah! vraiment! et que lui avez-vous repondu?
+
+-- Mon frere, vous savez que j'aime tendrement Charles, qui m'a
+sauve la vie, et que la reine mere a pour moi remplace ma mere.
+J'ai donc refuse toutes les offres qu'il venait me faire.
+
+-- Et quelles etaient ces offres?
+
+-- Les huguenots veulent reconstituer le trone de Navarre, et
+comme en realite ce trone m'appartient par heritage, ils me
+l'offraient.
+
+-- Oui; et M. de Mouy, au lieu de l'adhesion qu'il venait
+solliciter, a recu votre desistement?
+
+-- Formel... par ecrit meme. Mais depuis..., continua Henri.
+
+-- Vous vous etes repenti, mon frere? interrompit d'Alencon.
+
+-- Non, j'ai cru m'apercevoir seulement que M. de Mouy, mecontent
+de moi, reportait ailleurs ses visees.
+
+-- Et ou cela? demanda vivement Francois.
+
+-- Je n'en sais rien. Pres du prince de Conde, peut-etre.
+
+-- Oui, c'est probable, dit le duc.
+
+-- D'ailleurs, reprit Henri, j'ai moyen de connaitre d'une maniere
+infaillible le chef qu'il s'est choisi. Francois devint livide.
+
+-- Mais, continua Henri, les huguenots sont divises entre eux, et
+de Mouy, tout brave et tout loyal qu'il est, ne represente qu'une
+moitie du parti. Or, cette autre moitie, qui n'est point a
+dedaigner, n'a pas perdu l'espoir de porter au trone ce Henri de
+Navarre, qui, apres avoir hesite dans le premier moment, peut
+avoir reflechi depuis.
+
+-- Vous croyez?
+
+-- Oh! tous les jours j'en recois des temoignages. Cette troupe
+qui nous a rejoints a la chasse, avez-vous remarque de quels
+hommes elle se composait?
+
+-- Oui, de gentilshommes convertis.
+
+-- Le chef de cette troupe, qui m'a fait un signe, l'avez-vous
+reconnu?
+
+-- Oui, c'est le vicomte de Turenne.
+
+-- Ce qu'ils me voulaient, l'avez-vous compris?
+
+-- Oui, ils vous proposaient de fuir.
+
+-- Alors, dit Henri a Francois inquiet, il est donc evident qu'il
+y a un second parti qui veut autre chose que ce que veut
+M. de Mouy.
+
+-- Un second parti?
+
+-- Oui, et fort puissant, vous dis-je; de sorte que pour reussir
+il faudrait reunir les deux partis: Turenne et de Mouy. La
+conspiration marche, les troupes sont designees, on n'attend qu'un
+signal. Or, dans cette situation supreme, qui demande de ma part
+une prompte solution, j'ai debattu deux resolutions entre
+lesquelles je flotte. Ces deux resolutions, je viens vous les
+soumettre comme a un ami.
+
+-- Dites mieux, comme a un frere.
+
+-- Oui, comme a un frere, reprit Henri.
+
+-- Parlez donc, je vous ecoute.
+
+-- Et d'abord je dois vous exposer l'etat de mon ame, mon cher
+Francois. Nul desir, nulle ambition, nulle capacite; je suis un
+bon gentilhomme de campagne, pauvre, sensuel et timide; le metier
+de conspirateur me presente des disgraces mal compensees par la
+perspective meme certaine d'une couronne.
+
+-- Ah! mon frere, dit Francois, vous vous faites tort, et c'est
+une situation triste que celle d'un prince dont la fortune est
+limitee par une borne dans le champ paternel ou par un homme dans
+la carriere des honneurs! Je ne crois donc pas a ce que vous me
+dites.
+
+-- Ce que je vous dis est si vrai cependant, mon frere, reprit
+Henri, que si je croyais avoir un ami reel, je me demettrais en sa
+faveur de la puissance que veut me conferer le parti qui s'occupe
+de moi; mais, ajouta-t-il avec un soupir, je n'en ai point.
+
+-- Peut-etre. Vous vous trompez sans doute.
+
+-- Non, ventre-saint-gris! dit Henri. Excepte vous, mon frere, je
+ne vois personne qui me soit attache; aussi, plutot que de laisser
+avorter en des dechirements affreux une tentative qui produirait a
+la lumiere quelque homme... indigne... je prefere en verite
+avertir le roi mon frere de ce qui se passe. Je ne nommerai
+personne, je ne citerai ni pays ni date; mais je previendrai la
+catastrophe.
+
+-- Grand Dieu! s'ecria d'Alencon ne pouvant reprimer sa terreur,
+que dites-vous la?... Quoi! Vous, vous la seule esperance du parti
+depuis la mort de l'amiral; vous, un huguenot converti, mal
+converti, on le croyait du moins, vous leveriez le couteau sur vos
+freres! Henri, Henri, en faisant cela, savez-vous que vous livrez
+a une seconde Saint-Barthelemy tous les calvinistes du royaume?
+Savez-vous que Catherine n'attend qu'une occasion pareille pour
+exterminer tout ce qui a survecu?
+
+Et le duc tremblant, le visage marbre de plaques rouges et
+livides, pressait la main de Henri pour le supplier de renoncer a
+cette solution, qui le perdait.
+
+-- Comment! dit Henri avec une expression de parfaite bonhomie,
+vous croyez, Francois, qu'il arriverait tant de malheurs? Avec la
+parole du roi, cependant, il me semble que je garantirais les
+imprudents.
+
+-- La parole du roi Charles IX, Henri! ... Eh! l'amiral ne
+l'avait-il pas? Teligny ne l'avait-il pas? Ne l'aviez-vous pas
+vous-meme? Oh! Henri, c'est moi qui vous le dis: si vous faites
+cela, vous les perdez tous; non seulement eux, mais encore tout ce
+qui a eu des relations directes ou indirectes avec eux.
+
+Henri parut reflechir un moment.
+
+-- Si j'eusse ete un prince important a la cour, dit-il, j'eusse
+agi autrement. A votre place, par exemple, a votre place, a vous,
+Francois, fils de France, heritier probable de la couronne...
+
+Francois secoua ironiquement la tete.
+
+-- A ma place, dit-il que feriez-vous?
+
+-- A votre place, mon frere, repondit Henri, je me mettrais a la
+tete du mouvement pour le diriger. Mon nom et mon credit
+repondraient a ma conscience de la vie des seditieux, et je
+tirerais utilite pour moi d'abord et pour le roi ensuite, peut-
+etre, d'une entreprise qui, sans cela, peut faire le plus grand
+mal a la France.
+
+D'Alencon ecouta ces paroles avec une joie qui dilata tous les
+muscles de son visage.
+
+-- Croyez-vous, dit-il, que ce moyen soit praticable, et qu'il
+nous epargne tous ces desastres que vous prevoyez?
+
+-- Je le crois, dit Henri. Les huguenots vous aiment: votre
+exterieur modeste, votre situation elevee et interessante a la
+fois, la bienveillance enfin que vous avez toujours temoignee a
+ceux de la religion, les portent a vous servir.
+
+-- Mais, dit d'Alencon, il y a schisme dans le parti. Ceux qui
+sont pour vous seront-ils pour moi?
+
+-- Je me charge de vous les concilier par deux raisons.
+
+-- Lesquelles?
+
+-- D'abord, par la confiance que les chefs ont en moi; ensuite,
+par la crainte ou ils seraient que Votre Altesse, connaissant
+leurs noms...
+
+-- Mais ces noms, qui me les revelera?
+
+-- Moi, ventre-saint-gris!
+
+-- Vous feriez cela?
+
+-- Ecoutez, Francois, je vous l'ai dit, continua Henri, je n'aime
+que vous a la cour: cela vient sans doute de ce que vous etes
+persecute comme moi; et puis, ma femme aussi vous aime d'une
+affection qui n'a pas d'egale...
+
+Francois rougit de plaisir.
+
+-- Croyez-moi, mon frere, continua Henri, prenez cette affaire en
+main, regnez en Navarre; et pourvu que vous me conserviez une
+place a votre table et une belle foret pour chasser, je
+m'estimerai heureux.
+
+-- Regner en Navarre! dit le duc; mais si...
+
+-- Si le duc d'Anjou est nomme roi de Pologne, n'est-ce pas?
+J'acheve votre pensee. Francois regarda Henri avec une certaine
+terreur.
+
+-- Eh bien, ecoutez, Francois! continua Henri; puisque rien ne
+vous echappe, c'est justement dans cette hypothese que je
+raisonne: si le duc d'Anjou est nomme roi de Pologne, et que notre
+frere Charles, que Dieu conserve! vienne a mourir, il n'y a que
+deux cents lieues de Pau a Paris, tandis qu'il y en a quatre cents
+de Paris a Cracovie; vous serez donc ici pour recueillir
+l'heritage juste au moment ou le roi de Pologne apprendra qu'il
+est vacant. Alors, si vous etes content de moi, Francois, vous me
+donnerez ce royaume de Navarre, qui ne sera plus qu'un des
+fleurons de votre couronne; de cette facon, j'accepte. Le pis qui
+puisse vous arriver, c'est de rester roi la-bas et de faire souche
+de rois en vivant en famille avec moi et ma famille, tandis
+qu'ici, qu'etes-vous? un pauvre prince persecute, un pauvre
+troisieme fils de roi, esclave de deux aines et qu'un caprice peut
+envoyer a la Bastille.
+
+-- Oui, oui, dit Francois, je sens bien cela, si bien que je ne
+comprends pas que vous renonciez a ce plan que vous me proposez.
+Rien ne bat donc la?
+
+Et le duc d'Alencon posa la main sur le coeur de son frere.
+
+-- Il y a, dit Henri en souriant, des fardeaux trop lourds pour
+certaines mains; je n'essaierai pas de soulever celui-la; la
+crainte de la fatigue me fait passer l'envie de la possession.
+
+-- Ainsi, Henri, veritablement vous renoncez?
+
+-- Je l'ai dit a de Mouy et je vous le repete.
+
+-- Mais en pareille circonstance, cher frere, dit d'Alencon, on ne
+dit pas, on prouve.
+
+Henri respira comme un lutteur qui sent plier les reins de son
+adversaire.
+
+-- Je le prouverai, dit-il, ce soir: a neuf heures la liste des
+chefs et le plan de l'entreprise seront chez vous. J'ai meme deja
+remis mon acte de renonciation a de Mouy.
+
+Francois prit la main de Henri et la serra avec effusion entre les
+siennes.
+
+Au meme instant Catherine entra chez le duc d'Alencon, et cela,
+selon son habitude, sans se faire annoncer.
+
+-- Ensemble! dit-elle en souriant; deux bons freres, en verite!
+
+-- Je l'espere, madame, dit Henri avec le plus grand sang-froid,
+tandis que le duc d'Alencon palissait d'angoisse. Puis il fit
+quelques pas en arriere pour laisser Catherine libre de parler a
+son fils.
+
+La reine mere alors tira de son aumoniere un joyau magnifique.
+
+-- Cette agrafe vient de Florence, dit-elle, je vous la donne pour
+mettre au ceinturon de votre epee. Puis tout bas:
+
+-- Si, continua-t-elle, vous entendez ce soir du bruit chez votre
+bon frere Henri, ne bougez pas. Francois serra la main de sa mere,
+et dit:
+
+-- Me permettez-vous de lui montrer le beau present que vous venez
+de me faire?
+
+-- Faites mieux, donnez-le-lui en votre nom et au mien, car j'en
+avais ordonne une seconde a mon intention.
+
+-- Vous entendez, Henri, dit Francois, ma bonne mere m'apporte ce
+bijou, et en double la valeur en permettant que je vous le donne.
+
+Henri s'extasia sur la beaute de l'agrafe, et se confondit en
+remerciements. Quand ses transports se furent calmes:
+
+-- Mon fils, dit Catherine, je me sens un peu indisposee, et je
+vais me mettre au lit; votre frere Charles est bien fatigue de sa
+chute et va en faire autant. On ne soupera donc pas en famille ce
+soir, et nous serons servis chacun chez nous. Ah! Henri,
+j'oubliais de vous faire mon compliment sur votre courage et votre
+adresse: vous avez sauve votre roi et votre frere, vous en serez
+recompense.
+
+-- Je le suis deja, madame! repondit Henri en s'inclinant.
+
+-- Par le sentiment que vous avez fait votre devoir, reprit
+Catherine, ce n'est pas assez, et croyez que nous songeons,
+Charles et moi, a faire quelque chose qui nous acquitte envers
+vous.
+
+-- Tout ce qui me viendra de vous et de mon bon frere sera
+bienvenu, madame. Puis il s'inclina et sortit.
+
+-- Ah! mon frere Francois, pensa Henri en sortant, je suis sur
+maintenant de ne pas partir seul, et la conspiration, qui avait un
+corps, vient de trouver une tete et un coeur. Seulement prenons
+garde a nous. Catherine me fait un cadeau, Catherine me promet une
+recompense: il y a quelque diablerie la-dessous; je veux conferer
+ce soir avec Marguerite.
+
+
+
+II
+La reconnaissance du roi Charles IX
+
+
+Maurevel etait reste une partie de la journee dans le cabinet des
+Armes du roi; mais, quand Catherine avait vu approcher le moment
+du retour de la chasse, elle l'avait fait passer dans son oratoire
+avec les sbires qui l'etaient venus rejoindre.
+
+Charles IX, averti a son arrivee par sa nourrice qu'un homme avait
+passe une partie de la journee dans son cabinet, s'etait d'abord
+mis dans une grande colere qu'on se fut permis d'introduire un
+etranger chez lui. Mais se l'etant fait depeindre, et sa nourrice
+lui ayant dit que c'etait le meme homme qu'elle avait ete elle-
+meme chargee de lui amener un soir, le roi avait reconnu Maurevel;
+et se rappelant l'ordre arrache le matin par sa mere, il avait
+tout compris.
+
+-- Oh! oh! murmura Charles, dans la meme journee ou il m'a sauve
+la vie; le moment est mal choisi.
+
+En consequence il fit quelques pas pour descendre chez sa mere;
+mais une pensee le retint.
+
+-- Mordieu! dit-il, si je lui parle de cela, ce sera une
+discussion a n'en pas finir; mieux vaut que nous agissions chacun
+de notre cote.
+
+-- Nourrice, dit-il, ferme bien toutes les portes, et previens la
+reine Elisabeth[1], qu'un peu souffrant de la chute que j'ai faite,
+je dormirai seul cette nuit.
+
+La nourrice obeit, et, comme l'heure d'executer son projet n'etait
+pas arrivee, Charles se mit a faire des vers.
+
+C'etait l'occupation pendant laquelle le temps passait le plus
+vite pour le roi. Aussi neuf heures sonnerent-elles que Charles
+croyait encore qu'il en etait a peine sept. Il compta l'un apres
+l'autre les battements de la cloche, et au dernier il se leva.
+
+-- Nom d'un diable! dit-il, il est temps tout juste. Et, prenant
+son manteau et son chapeau, il sortit par une porte secrete qu'il
+avait fait percer dans la boiserie, et dont Catherine elle-meme
+ignorait l'existence. Charles alla droit a l'appartement de Henri.
+Henri n'avait fait que rentrer chez lui pour changer de costume en
+quittant le duc d'Alencon, et il etait sorti aussitot.
+
+-- Il sera alle souper chez Margot, se dit le roi; il etait au
+mieux aujourd'hui avec elle, a ce qu'il m'a semble du moins. Et il
+s'achemina vers l'appartement de Marguerite.
+
+Marguerite avait ramene chez elle la duchesse de Nevers, Coconnas
+et La Mole, et faisait avec eux une collation de confitures et de
+patisseries.
+
+Charles heurta a la porte d'entree: Gillonne alla ouvrir; mais a
+l'aspect du roi elle fut si epouvantee, qu'elle trouva a peine la
+force de faire la reverence, et qu'au lieu de courir pour prevenir
+sa maitresse de l'auguste visite qui lui arrivait, elle laissa
+passer Charles sans donner d'autre signal que le cri qu'elle avait
+pousse.
+
+Le roi traversa l'antichambre, et, guide par les eclats de rire,
+il s'avanca vers la salle a manger.
+
+"Pauvre Henriot! dit-il, il se rejouit sans penser a mal."
+
+-- C'est moi, dit-il en soulevant la tapisserie et en montrant un
+visage riant.
+
+Marguerite poussa un cri terrible; tout riant qu'il etait, ce
+visage avait produit sur elle l'effet de la tete de Meduse. Placee
+en face de la portiere, elle venait de reconnaitre Charles.
+
+Les deux hommes tournaient le dos au roi.
+
+-- Majeste! s'ecria-t-elle avec effroi. Et elle se leva. Coconnas,
+quand les trois autres convives sentaient en quelque sorte leur
+tete vaciller sur leurs epaules, fut le seul qui ne perdit pas la
+sienne. Il se leva aussi, mais avec une si habile maladresse,
+qu'en se levant il renversa la table, et qu'avec elle il culbuta
+cristaux, vaisselle et bougies.
+
+En un instant il y eut obscurite complete et silence de mort.
+
+-- Gagne au pied, dit Coconnas a La Mole. Hardi! hardi! La Mole ne
+se le fit pas dire deux fois; il se jeta contre le mur, s'orienta
+des mains, cherchant la chambre a coucher pour se coucher dans le
+cabinet qu'il connaissait si bien. Mais en mettant le pied dans la
+chambre a coucher il se heurta contre un homme qui venait d'entrer
+par le passage secret.
+
+-- Que signifie donc tout cela? dit Charles dans les tenebres,
+avec une voix qui commencait a prendre un formidable accent
+d'impatience; suis-je donc un trouble-fete, que l'on fasse a ma
+vue un pareil remue-menage? Voyons, Henriot! Henriot! ou es-tu?
+reponds-moi.
+
+-- Nous sommes sauves! murmura Marguerite en saisissant une main
+qu'elle prit pour celle de La Mole. Le roi croit que mon mari est
+un de nos convives.
+
+-- Et je lui laisserai croire, madame, soyez tranquille, dit Henri
+repondant a la reine sur le meme ton.
+
+-- Grand Dieu! s'ecria Marguerite en lachant vivement la main
+qu'elle tenait, et qui etait celle du roi de Navarre.
+
+-- Silence! dit Henri.
+
+-- Mille noms du diable! qu'avez-vous donc a chuchoter ainsi?
+s'ecria Charles. Henri, repondez-moi, ou etes-vous?
+
+-- Me voici, Sire, dit la voix du roi de Navarre.
+
+-- Diable! dit Coconnas qui tenait la duchesse de Nevers dans un
+coin, voila qui se complique.
+
+-- Alors, nous sommes deux fois perdus, dit Henriette. Coconnas,
+brave jusqu'a l'imprudence, avait reflechi qu'il fallait toujours
+finir par rallumer les bougies; et pensant que le plus tot serait
+le mieux, il quitta la main de madame de Nevers, ramassa au milieu
+des debris un chandelier, s'approcha du chauffe-doux[2], et souffla
+sur un charbon qui enflamma aussitot la meche d'une bougie. La
+chambre s'eclaira. Charles IX jeta autour de lui un regard
+interrogateur.
+
+Henri etait pres de sa femme; la duchesse de Nevers etait seule
+dans un coin; et Coconnas, debout au milieu de la chambre, un
+chandelier a la main, eclairait toute la scene.
+
+-- Excusez-nous, mon frere, dit Marguerite, nous ne vous
+attendions pas.
+
+-- Aussi Votre Majeste, comme elle peut le voir, nous a fait une
+peur etrange! dit Henriette.
+
+-- Pour ma part, dit Henri qui devina tout, je crois que la peur a
+ete si reelle qu'en me levant j'ai renverse la table. Coconnas
+jeta au roi de Navarre un regard qui voulait dire:
+
+"A la bonne heure! voila un mari qui entend a demi-mot."
+
+-- Quel affreux remue-menage! repeta Charles IX. Voila ton souper
+renverse, Henriot. Viens avec moi, tu l'acheveras ailleurs; je te
+debauche pour ce soir.
+
+-- Comment, Sire! dit Henri, Votre Majeste me ferait l'honneur?...
+
+-- Oui, Ma Majeste te fait l'honneur de t'emmener hors du Louvre.
+Prete-le moi, Margot, je te le ramenerai demain matin.
+
+-- Ah! mon frere! dit Marguerite, vous n'avez pas besoin de ma
+permission pour cela, et vous etes bien le maitre.
+
+-- Sire, dit Henri, je vais prendre chez moi un autre manteau, et
+je reviens a l'instant meme.
+
+-- Tu n'en as pas besoin, Henriot; celui que tu as la est bon.
+
+-- Mais, Sire..., essaya le Bearnais.
+
+-- Je te dis de ne pas retourner chez toi, mille noms d'un diable!
+n'entends tu pas ce que je te dis? Allons, viens donc!
+
+-- Oui, oui, allez! dit tout a coup Marguerite en serrant le bras
+de son mari, car un singulier regard de Charles venait de lui
+apprendre qu'il se passait quelque chose d'etrange.
+
+-- Me voila, Sire, dit Henri. Mais Charles ramena son regard sur
+Coconnas, qui continuait son office d'eclaireur en rallumant les
+autres bougies.
+
+-- Quel est ce gentilhomme, demanda-t-il a Henri en toisant le
+Piemontais; ne serait-ce point, par hasard, M. de La Mole?
+
+-- Qui lui a donc parle de La Mole? se demanda tout bas
+Marguerite.
+
+-- Non, Sire, repondit Henri, M. de La Mole n'est point ici, et je
+le regrette, car j'aurais eu l'honneur de le presenter a Votre
+Majeste en meme temps que M. de Coconnas, son ami; ce sont deux
+inseparables, et tous deux appartiennent a M. d'Alencon.
+
+-- Ah! ah! notre grand tireur! dit Charles. Bon! Puis en froncant
+le sourcil:
+
+-- Ce M. de La Mole, ajouta-t-il, n'est-il pas huguenot?
+
+-- Converti, Sire, dit Henri, et je reponds de lui comme de moi.
+
+-- Quand vous repondrez de quelqu'un, Henriot, apres ce que vous
+avez fait aujourd'hui, je n'ai plus le droit de douter de lui.
+Mais n'importe, j'aurais voulu le voir, ce M. de La Mole. Ce sera
+pour plus tard.
+
+En faisant de ses gros yeux une derniere perquisition dans la
+chambre, Charles embrassa Marguerite et emmena le roi de Navarre
+en le tenant par dessous le bras.
+
+A la porte du Louvre, Henri voulut s'arreter pour parler a
+quelqu'un.
+
+-- Allons, allons! sors vite, Henriot, lui dit Charles. Quand je
+te dis que l'air du Louvre n'est pas bon pour toi ce soir, que
+diable! crois-moi donc.
+
+-- Ventre-saint-gris! murmura Henri; et de Mouy, que va-t-il
+devenir tout seul dans ma chambre?... Pourvu que cet air qui n'est
+pas bon pour moi ne soit pas plus mauvais encore pour lui!
+
+-- Ah ca! dit le roi lorsque Henri et lui eurent traverse le pont-
+levis, cela t'arrange donc, Henriot, que les gens de M. d'Alencon
+fassent la cour a ta femme?
+
+-- Comment cela, Sire?
+
+-- Oui, ce M. de Coconnas ne fait-il pas les doux yeux a Margot?
+
+-- Qui vous a dit cela?
+
+-- Dame! reprit le roi, on me l'a dit.
+
+-- Raillerie pure, Sire; M. de Coconnas fait les doux yeux a
+quelqu'un, c'est vrai, mais c'est a madame de Nevers.
+
+-- Ah bah!
+
+-- Je puis repondre a Votre Majeste de ce que je lui dis la.
+Charles se prit a rire aux eclats.
+
+-- Eh bien, dit-il, que le duc de Guise vienne encore me faire des
+propos, et j'allongerai agreablement sa moustache en lui contant
+les exploits de sa belle-soeur. Apres cela, dit le roi en se
+ravisant, je ne sais plus si c'est de M. de Coconnas ou de
+M. de La Mole qu'il m'a parle.
+
+-- Pas plus l'un que l'autre, Sire, dit Henri, et je vous reponds
+des sentiments de ma femme.
+
+-- Bon! Henriot, bon! dit le roi; j'aime mieux te voir ainsi
+qu'autrement; et, sur mon honneur, tu es si brave garcon que je
+crois que je finirai par ne plus pouvoir me passer de toi.
+
+En disant ces mots, le roi se mit a siffler d'une facon
+particuliere, et quatre gentilshommes qui attendaient au bout de
+la rue de Beauvais le vinrent rejoindre, et tous ensemble
+s'enfoncerent dans l'interieur de la ville.
+
+Dix heures sonnaient.
+
+-- Eh bien, dit Marguerite quand le roi et Henri furent partis,
+nous remettons nous a table?
+
+-- Non, ma foi! dit la duchesse, j'ai eu trop peur. Vive la petite
+maison de la rue Cloche-Percee! on n'y peut pas entrer sans en
+faire le siege, et nos braves ont le droit d'y jouer des epees.
+Mais que cherchez-vous sous les meubles et dans les armoires,
+monsieur de Coconnas?
+
+-- Je cherche mon ami La Mole, dit le Piemontais.
+
+-- Cherchez du cote de ma chambre, monsieur, dit Marguerite, il y
+a la un certain cabinet...
+
+-- Bon, dit Coconnas, j'y suis. Et il entra dans la chambre.
+
+-- Eh bien, dit une voix dans les tenebres, ou en sommes-nous?
+
+-- Eh! mordi! nous en sommes au dessert.
+
+-- Et le roi de Navarre?
+
+-- Il n'a rien vu; c'est un mari parfait, et j'en souhaite un
+pareil a ma femme. Cependant je crains bien qu'elle ne l'ait
+jamais qu'en secondes noces.
+
+-- Et le roi Charles?
+
+-- Ah! le roi, c'est different; il a emmene le mari.
+
+-- En verite?
+
+-- C'est comme je te le dis. De plus, il m'a fait l'honneur de me
+regarder de cote quand il a su que j'etais a M. d'Alencon, et de
+travers quand il a su que j'etais ton ami.
+
+-- Tu crois donc qu'on lui aura parle de moi?
+
+-- J'ai peur, au contraire, qu'on ne lui en ait dit trop de bien.
+Mais ce n'est point de tout cela qu'il s'agit, je crois que ces
+dames ont un pelerinage a faire du cote de la rue du Roi-de-
+Sicile, et que nous conduisons les pelerines.
+
+-- Mais, impossible! ... Tu le sais bien.
+
+-- Comment, impossible?
+
+-- Eh! oui, nous sommes de service chez son Altesse Royale.
+
+-- Mordi, c'est ma foi vrai; j'oublie toujours que nous sommes en
+grade, et que de gentilshommes que nous etions nous avons eu
+l'honneur de passer valets.
+
+Et les deux amis allerent exposer a la reine et a la duchesse la
+necessite ou ils etaient d'assister au moins au coucher de
+monsieur le duc.
+
+-- C'est bien, dit madame de Nevers, nous partons de notre cote.
+
+-- Et peut-on savoir ou vous allez? demanda Coconnas.
+
+-- Oh! vous etes trop curieux, dit la duchesse. _Quaere et
+invenies._
+_ _
+Les deux jeunes gens saluerent et monterent en toute hate chez
+M. d'Alencon.
+
+Le duc semblait les attendre dans son cabinet.
+
+-- Ah! ah! dit-il, vous voila bien tard, messieurs.
+
+-- Dix heures a peine, Monseigneur, dit Coconnas. Le duc tira sa
+montre.
+
+-- C'est vrai, dit-il. Tout le monde est couche au Louvre,
+cependant.
+
+-- Oui, Monseigneur, mais nous voici a vos ordres. Faut-il
+introduire dans la chambre de Votre Altesse les gentilshommes du
+petit coucher?
+
+-- Au contraire, passez dans la petite salle et congediez tout le
+monde.
+
+Les deux jeunes gens obeirent, executerent l'ordre donne, qui
+n'etonna personne a cause du caractere bien connu du duc, et
+revinrent pres de lui.
+
+-- Monseigneur, dit Coconnas, Votre Altesse va sans doute se
+mettre au lit ou travailler?
+
+-- Non, messieurs; vous avez conge jusqu'a demain.
+
+-- Allons, allons, dit tout bas Coconnas a l'oreille de La Mole,
+la cour decouche ce soir, a ce qu'il parait; la nuit sera friande
+en diable, prenons notre part de la nuit.
+
+Et les deux jeunes gens monterent les escaliers quatre a quatre,
+prirent leurs manteaux et leurs epees de nuit, et s'elancerent
+hors du Louvre a la poursuite des deux dames, qu'ils rejoignirent
+au coin de la rue du Coq-Saint-Honore.
+
+Pendant ce temps, le duc d'Alencon, l'oeil ouvert, l'oreille au
+guet, attendait, enferme dans sa chambre, les evenements imprevus
+qu'on lui avait promis.
+
+
+
+III
+Dieu dispose
+
+
+Comme l'avait dit le duc aux jeunes gens, le plus profond silence
+regnait au Louvre.
+
+En effet, Marguerite et madame de Nevers etaient parties pour la
+rue Tizon. Coconnas et La Mole s'etaient mis a leur poursuite. Le
+roi et Henri battaient la ville. Le duc d'Alencon se tenait chez
+lui dans l'attente vague et anxieuse des evenements que lui avait
+predits la reine mere. Enfin Catherine s'etait mise au lit, et
+madame de Sauve, assise a son chevet, lui faisait lecture de
+certains contes italiens dont riait fort la bonne reine.
+
+Depuis longtemps Catherine n'avait ete de si belle humeur. Apres
+avoir fait de bon appetit une collation avec ses femmes, apres
+avoir regle les comptes quotidiens de sa maison, elle avait
+ordonne une priere pour le succes de certaine entreprise
+importante, disait-elle, pour le bonheur de ses enfants; c'etait
+l'habitude de Catherine, habitude, au reste toute florentine, de
+faire dire dans certaines circonstances des prieres et des messes
+dont Dieu et elle savaient seuls le but.
+
+Enfin elle avait revu Rene, et avait choisi, dans ses odorants
+sachets et dans son riche assortiment, plusieurs nouveautes.
+
+-- Qu'on sache, dit Catherine, si ma fille la reine de Navarre est
+chez elle; et si elle y est, qu'on la prie de venir me faire
+compagnie.
+
+Le page auquel cet ordre etait adresse sortit, et un instant apres
+il revint accompagne de Gillonne.
+
+-- Eh bien, dit la reine mere, j'ai demande la maitresse et non la
+suivante.
+
+-- Madame, dit Gillonne, j'ai cru devoir venir moi-meme dire a
+Votre Majeste que la reine de Navarre est sortie avec son amie la
+duchesse de Nevers...
+
+-- Sortie a cette heure! reprit Catherine en froncant le sourcil;
+et ou peut-elle etre allee?
+
+-- A une seance d'alchimie, repondit Gillonne, laquelle doit avoir
+lieu a l'hotel de Guise, dans le pavillon habite par madame de
+Nevers.
+
+-- Et quand rentrera-t-elle? demanda la reine mere.
+
+-- La seance se prolongera fort avant dans la nuit, repondit
+Gillonne, de sorte qu'il est probable que Sa Majeste demeurera
+demain matin chez son amie.
+
+-- Elle est heureuse, la reine de Navarre, murmura Catherine, elle
+a des amies et elle est reine; elle porte une couronne, on
+l'appelle Votre Majeste, et elle n'a pas de sujets; elle est bien
+heureuse.
+
+Apres cette boutade, qui fit sourire interieurement les auditeurs:
+
+-- Au reste, murmura Catherine, puisqu'elle est sortie! car elle
+est sortie, dites-vous?
+
+-- Depuis une demi-heure, madame.
+
+-- Tout est pour le mieux; allez.
+
+Gillonne salua et sortit.
+
+-- Continuez votre lecture, Charlotte, dit la reine. Madame de
+Sauve continua. Au bout de dix minutes Catherine interrompit la
+lecture.
+
+-- Ah! a propos, dit-elle, qu'on renvoie les gardes de la galerie.
+C'etait le signal qu'attendait Maurevel. On executa l'ordre de la
+reine mere, et madame de Sauve continua son histoire.
+
+Elle avait lu un quart d'heure a peu pres sans interruption
+aucune, lorsqu'un cri long, prolonge, terrible, parvint jusque
+dans la chambre royale et fit dresser les cheveux sur la tete des
+assistants.
+
+Un coup de pistolet le suivit immediatement.
+
+-- Qu'est-ce cela, dit Catherine, et pourquoi ne lisez-vous plus,
+Carlotta?
+
+-- Madame, dit la jeune femme palissante, n'avez-vous point
+entendu?
+
+-- Quoi? demanda Catherine.
+
+-- Ce cri?
+
+-- Et ce coup de pistolet? ajouta le capitaine des gardes.
+
+-- Un cri, un coup de pistolet, ajouta Catherine, je n'ai rien
+entendu, moi... D'ailleurs, est-ce donc une chose bien
+extraordinaire au Louvre qu'un cri et qu'un coup de pistolet?
+Lisez, lisez, Carlotta.
+
+-- Mais ecoutez, madame, dit celle-ci, tandis que M. de Nancey se
+tenait debout la main a la poignee de son epee et n'osant sortir
+sans le conge de la reine; ecoutez, on entend des pas, des
+imprecations.
+
+-- Faut-il que je m'informe, madame? dit ce dernier.
+
+-- Point du tout, monsieur, restez la, dit Catherine en se
+soulevant sur une main comme pour donner plus de force a son
+ordre. Qui donc me garderait en cas d'alarme? Ce sont quelques
+Suisses ivres qui se battent.
+
+Le calme de la reine, oppose a la terreur qui planait sur toute
+cette assemblee, formait un contraste tellement remarquable que,
+si timide qu'elle fut, madame de Sauve fixa un regard
+interrogateur sur la reine.
+
+-- Mais, madame, s'ecria-t-elle, on dirait que l'on tue quelqu'un.
+
+-- Et qui voulez-vous qu'on tue?
+
+-- Mais le roi de Navarre, madame; le bruit vient du cote de son
+appartement.
+
+-- La sotte! murmura la reine, dont les levres, malgre sa
+puissance sur elle-meme, commencaient a s'agiter etrangement, car
+elle marmottait une priere; la sotte voit son roi de Navarre
+partout.
+
+-- Mon Dieu! mon Dieu! dit madame de Sauve en retombant sur son
+fauteuil.
+
+-- C'est fini, c'est fini, dit Catherine. Capitaine, continua-t-
+elle en s'adressant a M. de Nancey, j'espere que, s'il y a du
+scandale dans le palais, vous ferez demain punir severement les
+coupables. Reprenez votre lecture, Carlotta.
+
+Et Catherine retomba elle-meme sur son oreiller dans une
+impassibilite qui ressemblait beaucoup a de l'affaissement, car
+les assistants remarquerent que de grosses gouttes de sueur
+roulaient sur son visage.
+
+Madame de Sauve obeit a cet ordre formel; mais ses yeux et sa voix
+fonctionnaient seuls. Sa pensee errante sur d'autres objets lui
+representait un danger terrible suspendu sur une tete cherie.
+Enfin, apres quelques minutes de ce combat, elle se trouva
+tellement oppressee entre l'emotion et l'etiquette que sa voix
+cessa d'etre intelligible; le livre lui tomba des mains, elle
+s'evanouit.
+
+Soudain un fracas plus violent se fit entendre; un pas lourd et
+presse ebranla le corridor; deux coups de feu partirent faisant
+vibrer les vitres; et Catherine, etonnee de cette lutte prolongee
+outre mesure, se dressa a son tour, droite, pale, les yeux
+dilates; et au moment ou le capitaine des gardes allait s'elancer
+dehors, elle l'arreta en disant:
+
+-- Que tout le monde reste ici, j'irai moi-meme voir la-bas ce qui
+se passe. Voila ce qui se passait, ou plutot ce qui s'etait passe:
+
+De Mouy avait recu le matin des mains d'Orthon la clef de Henri.
+Dans cette clef, qui etait foree, il avait remarque un papier
+roule. Il avait tire le papier avec une epingle.
+
+C'etait le mot d'ordre du Louvre pour la prochaine nuit. En outre,
+Orthon lui avait verbalement transmis les paroles de Henri qui
+invitaient de Mouy a venir trouver a dix heures le roi au Louvre.
+A neuf heures et demie, de Mouy avait revetu une armure dont il
+avait plus d'une fois deja eu l'occasion de reconnaitre la
+solidite; il avait boutonne dessus un pourpoint de soie, avait
+agrafe son epee, passe dans le ceinturon ses pistolets, recouvert
+le tout du fameux manteau cerise de La Mole.
+
+Nous avons vu comment, avant de rentrer chez lui, Henri avait juge
+a propos de faire une visite a Marguerite, et comment il etait
+arrive par l'escalier secret juste a temps pour heurter La Mole
+dans la chambre a coucher de Marguerite, et pour prendre sa place
+aux yeux du roi dans la salle a manger. C'etait precisement au
+moment meme que, grace au mot d'ordre envoye par Henri et surtout
+au fameux manteau cerise, de Mouy traversait le guichet du Louvre.
+
+Le jeune homme monta droit chez le roi de Navarre, imitant de son
+mieux, comme d'habitude, la demarche de La Mole. Il trouva dans
+l'antichambre Orthon qui l'attendait.
+
+-- Sire de Mouy, lui dit le montagnard, le roi est sorti, mais il
+m'a ordonne de vous introduire chez lui et de vous dire de
+l'attendre. S'il tarde par trop, il vous invite, vous le savez, a
+vous jeter sur son lit.
+
+De Mouy entra sans demander d'autre explication, car ce que venait
+de lui dire Orthon n'etait que la repetition de ce qu'il lui avait
+deja dit le matin.
+
+Pour utiliser son temps, de Mouy prit une plume et de l'encre; et
+s'approchant d'une excellente carte de France pendue a la
+muraille, il se mit a compter et a regler les etapes qu'il y avait
+de Paris a Pau.
+
+Mais ce travail fut l'affaire d'un quart d'heure, et ce travail
+fini, de Mouy ne sut plus a quoi s'occuper.
+
+Il fit deux ou trois tours de chambre, se frotta les yeux, bailla,
+s'assit et se leva, se rassit encore. Enfin, profitant de
+l'invitation de Henri, excuse d'ailleurs par les lois de
+familiarite qui existaient entre les princes et leurs
+gentilshommes, il deposa sur la table de nuit ses pistolets et la
+lampe, s'etendit sur le vaste lit a tentures sombres qui
+garnissait le fond de la chambre, placa son epee nue le long de sa
+cuisse, et, sur de n'etre pas surpris puisqu'un domestique se
+tenait dans la piece precedente, il se laissa aller a un sommeil
+pesant, dont bientot le bruit fit retentir les vastes echos du
+baldaquin. De Mouy ronflait en vrai soudard, et sous ce rapport
+aurait pu lutter avec le roi de Navarre lui-meme.
+
+C'est alors que six hommes, l'epee a la main et le poignard a la
+ceinture, se glisserent silencieusement dans le corridor qui, par
+une petite porte, communiquait aux appartements de Catherine et
+par une grande donnait chez Henri.
+
+Un de ces six hommes marchait le premier. Outre son epee nue et
+son poignard fort comme un couteau de chasse, il portait encore
+ses fideles pistolets accroches a sa ceinture par des agrafes
+d'argent. Cet homme, c'etait Maurevel.
+
+Arrive a la porte de Henri, il s'arreta.
+
+-- Vous vous etes bien assure que les sentinelles du corridor ont
+disparu? demanda-t-il a celui qui paraissait commander la petite
+troupe.
+
+-- Plus une seule n'est a son poste, repondit le lieutenant.
+
+-- Bien, dit Maurevel. Maintenant il n'y a plus qu'a s'informer
+d'une chose, c'est si celui que nous cherchons est chez lui.
+
+-- Mais, dit le lieutenant en arretant la main que Maurevel posait
+sur le marteau de la porte, mais, capitaine, cet appartement est
+celui du roi de Navarre.
+
+-- Qui vous dit le contraire? repondit Maurevel.
+
+Les sbires se regarderent tout surpris, et le lieutenant fit un
+pas en arriere.
+
+-- Heu! fit le lieutenant, arreter quelqu'un a cette heure, au
+Louvre, et dans l'appartement du roi de Navarre?
+
+-- Que repondriez-vous donc, dit Maurevel, si je vous disais que
+celui que vous allez arreter est le roi de Navarre lui-meme?
+
+-- Je vous dirais, capitaine, que la chose est grave, et que, sans
+un ordre signe de la main de Charles IX...
+
+-- Lisez, dit Maurevel.
+
+Et, tirant de son pourpoint l'ordre que lui avait remis Catherine,
+il le donna au lieutenant.
+
+-- C'est bien, repondit celui-ci apres avoir lu; je n'ai plus rien
+a vous dire.
+
+-- Et vous etes pret?
+
+-- Je le suis.
+
+-- Et vous? continua Maurevel en s'adressant aux cinq autres
+sbires. Ceux-ci saluerent avec respect.
+
+-- Ecoutez-moi donc, messieurs, dit Maurevel, voila le plan: deux
+de vous resteront a cette porte, deux a la porte de la chambre a
+coucher, et deux entreront avec moi.
+
+-- Ensuite? dit le lieutenant.
+
+-- Ecoutez bien ceci: il nous est ordonne d'empecher le prisonnier
+d'appeler, de crier, de resister; toute infraction a cet ordre
+doit etre punie de mort.
+
+-- Allons, allons, il a carte blanche, dit le lieutenant a l'homme
+designe avec lui pour suivre Maurevel chez le roi.
+
+-- Tout a fait, dit Maurevel.
+
+-- Pauvre diable de roi de Navarre! dit un des hommes, il etait
+ecrit la-haut qu'il ne devait point en rechapper.
+
+-- Et ici-bas, dit Maurevel en reprenant des mains du lieutenant
+l'ordre de Catherine, qu'il rentra dans sa poitrine.
+
+Maurevel introduisit dans la serrure la clef que lui avait remise
+Catherine, et, laissant deux hommes a la porte exterieure, comme
+il en etait convenu, entra avec les quatre autres dans
+l'antichambre.
+
+-- Ah! ah! dit Maurevel en entendant la bruyante respiration du
+dormeur, dont le bruit arrivait jusqu'a lui, il parait que nous
+trouverons ici ce que nous cherchons.
+
+Aussitot Orthon, pensant que c'etait son maitre qui rentrait, alla
+au-devant de lui, et se trouva en face de cinq hommes armes qui
+occupaient la premiere chambre.
+
+A la vue de ce visage sinistre, de ce Maurevel qu'on appelait le
+Tueur de roi, le fidele serviteur recula, et se placant devant la
+seconde porte:
+
+-- Qui etes-vous? dit Orthon; que voulez-vous?
+
+-- Au nom du roi, repondit Maurevel, ou est ton maitre?
+
+-- Mon maitre?
+
+-- Oui, le roi de Navarre?
+
+-- Le roi de Navarre n'est pas au logis, dit Orthon en defendant
+plus que jamais la porte; ainsi vous ne pouvez pas entrer.
+
+-- Pretexte, mensonge, dit Maurevel. Allons, arriere!
+
+Les Bearnais sont entetes; celui-ci gronda comme un chien de ses
+montagnes, et sans se laisser intimider:
+
+-- Vous n'entrerez pas, dit-il; le roi est absent.
+
+Et il se cramponna a la porte.
+
+Maurevel fit un geste; les quatre hommes s'emparerent du
+recalcitrant, l'arrachant au chambranle auquel il se tenait
+cramponne, et, comme il ouvrait la bouche pour crier, Maurevel lui
+appliqua la main sur les levres.
+
+Orthon mordit furieusement l'assassin, qui retira sa main avec un
+cri sourd, et frappa du pommeau de son epee le serviteur sur la
+tete. Orthon chancela et tomba en criant:
+
+-- Alarme! alarme! alarme! Sa voix expira, il etait evanoui. Les
+assassins passerent sur son corps, puis deux resterent a cette
+seconde porte, et les deux autres entrerent dans la chambre a
+coucher, conduits par Maurevel. A la lueur de la lampe brulant sur
+la table de nuit, ils virent le lit. Les rideaux etaient fermes.
+
+-- Oh! oh! dit le lieutenant, il ne ronfle plus, ce me semble.
+
+-- Allons, sus! dit Maurevel. A cette voix, un cri rauque qui
+ressemblait plutot au rugissement du lion qu'a des accents humains
+partit de dessous les rideaux, qui s'ouvrirent violemment, et un
+homme, arme d'une cuirasse et le front couvert d'une de ces
+salades qui ensevelissaient la tete jusqu'aux yeux, apparut assis,
+deux pistolets a la main et son epee sur les genoux. Maurevel
+n'eut pas plus tot apercu cette figure et reconnu de Mouy, qu'il
+sentit ses cheveux se dresser sur sa tete; il devint d'une paleur
+affreuse; sa bouche se remplit d'ecume; et, comme s'il se fut
+trouve en face d'un spectre, il fit un pas en arriere.
+
+Soudain la figure armee se leva et fit en avant un pas egal a
+celui que Maurevel avait fait en arriere, de sorte que c'etait
+celui qui etait menace qui semblait poursuivre, et celui qui
+menacait qui semblait fuir.
+
+-- Ah! scelerat, dit de Mouy d'une voix sourde, tu viens pour me
+tuer comme tu as tue mon pere!
+
+Deux des sbires, c'est-a-dire ceux qui etaient entres avec
+Maurevel dans la chambre du roi, entendirent seuls ces paroles
+terribles; mais en meme temps qu'elles avaient ete dites, le
+pistolet s'etait abaisse a la hauteur du front de Maurevel.
+Maurevel se jeta a genoux au moment ou de Mouy appuyait le doigt
+sur la detente; le coup partit, et un des gardes qui se trouvaient
+derriere lui, et qu'il avait demasque par ce mouvement, tomba
+frappe au coeur. Au meme instant Maurevel riposta, mais la balle
+alla s'aplatir sur la cuirasse de De Mouy.
+
+Alors prenant son elan, mesurant la distance, de Mouy, d'un revers
+de sa large epee, fendit le crane du deuxieme garde, et, se
+retournant vers Maurevel, engagea l'epee avec lui.
+
+Le combat fut terrible, mais court. A la quatrieme passe, Maurevel
+sentit dans sa gorge le froid de l'acier; il poussa un cri
+etrangle, tomba en arriere, et en tombant renversa la lampe, qui
+s'eteignit.
+
+Aussitot de Mouy, profitant de l'obscurite, vigoureux et agile
+comme un heros d'Homere, s'elanca tete baissee vers l'antichambre,
+renversa un des gardes, repoussa l'autre, passa comme un eclair
+entre les sbires qui gardaient la porte exterieure, essuya deux
+coups de pistolet, dont les balles eraillerent la muraille du
+corridor, et des lors il fut sauve, car un pistolet tout charge
+lui restait encore, outre cette epee qui frappait de si terribles
+coups.
+
+Un instant de Mouy hesita pour savoir s'il devait fuir chez
+M. d'Alencon, dont il lui semblait que la porte venait de
+s'ouvrir, ou s'il devait essayer de sortir du Louvre. Il se decida
+pour ce dernier parti, reprit sa course d'abord ralentie, sauta
+dix degres d'un seul coup, parvint au guichet, prononca les deux
+mots de passe et s'elanca en criant:
+
+-- Allez la-haut, on y tue pour le compte du roi. Et profitant de
+la stupefaction que ses paroles jointes au bruit des coups de
+pistolet avaient jetee dans le poste, il gagna au pied et disparut
+dans la rue du Coq sans avoir recu une egratignure.
+
+C'etait en ce moment que Catherine avait arrete son capitaine des
+gardes en disant:
+
+-- Demeurez, j'irai voir moi-meme ce qui se passe la-bas.
+
+-- Mais, madame, repondit le capitaine, le danger que pourrait
+courir Votre Majeste m'ordonne de la suivre.
+
+-- Restez, monsieur, dit Catherine d'un ton plus imperieux encore
+que la premiere fois, restez. Il y a autour des rois une
+protection plus puissante que l'epee humaine.
+
+Le capitaine demeura.
+
+Alors Catherine prit une lampe, passa ses pieds nus dans des mules
+de velours, sortit de sa chambre, gagna le corridor encore plein
+de fumee, s'avanca impassible et froide comme une ombre, vers
+l'appartement du roi de Navarre.
+
+Tout etait redevenu silencieux.
+
+Catherine arriva a la porte d'entree, en franchit le seuil, et vit
+d'abord dans l'antichambre Orthon evanoui.
+
+-- Ah! ah! dit-elle, voici toujours le laquais; plus loin sans
+doute nous allons trouver le maitre. Et elle franchit la seconde
+porte.
+
+La, son pied heurta un cadavre; elle abaissa sa lampe; c'etait
+celui du garde qui avait eu la tete fendue; il etait completement
+mort.
+
+Trois pas plus loin etait le lieutenant frappe d'une balle et
+ralant le dernier soupir.
+
+Enfin, devant le lit un homme qui, la tete pale comme celle d'un
+mort, perdant son sang par une double blessure qui lui traversait
+le cou, raidissant ses mains crispees, essayait de se relever.
+
+C'etait Maurevel. Un frisson passa dans les veines de Catherine;
+elle vit le lit desert, elle regarda tout autour de la chambre, et
+chercha en vain parmi ces trois hommes couches dans leur sang le
+cadavre qu'elle esperait. Maurevel reconnut Catherine; ses yeux se
+dilaterent horriblement, et il tendit vers elle un geste
+desespere.
+
+-- Eh bien, dit-elle a demi-voix, ou est-il? qu'est-il devenu?
+Malheureux! l'auriez-vous laisse echapper?
+
+Maurevel essaya d'articuler quelques paroles; mais un sifflement
+inintelligible sortit seul de sa blessure, une ecume rougeatre
+frangea ses levres, et il secoua la tete en signe d'impuissance et
+de douleur.
+
+-- Mais parle donc! s'ecria Catherine, parle donc! ne fut-ce que
+pour me dire un seul mot!
+
+Maurevel montra sa blessure, et fit entendre de nouveau quelques
+sons inarticules, tenta un effort qui n'aboutit qu'a un rauque
+ralement et s'evanouit.
+
+Catherine alors regarda autour d'elle: elle n'etait entouree que
+de cadavres et de mourants; le sang coulait a flots par la
+chambre, et un silence de mort planait sur toute cette scene.
+
+Encore une fois elle adressa la parole a Maurevel, mais sans le
+reveiller: cette fois, il demeura non seulement muet, mais
+immobile; un papier sortait de son pourpoint, c'etait l'ordre
+d'arrestation signe du roi. Catherine s'en saisit et le cacha dans
+sa poitrine.
+
+En ce moment Catherine entendit derriere elle un leger froissement
+de parquet; elle se retourna et vit debout, a la porte de la
+chambre, le duc d'Alencon, que le bruit avait attire malgre lui,
+et que le spectacle qu'il avait sous les yeux fascinait.
+
+-- Vous ici? dit-elle.
+
+-- Oui, madame. Que se passe-t-il donc, mon Dieu? demanda le duc.
+
+-- Retournez chez vous, Francois, et vous apprendrez assez tot la
+nouvelle.
+
+D'Alencon n'etait pas aussi ignorant de l'aventure que Catherine
+le supposait. Aux premiers pas retentissant dans le corridor, il
+avait ecoute. Voyant entrer des hommes chez le roi de Navarre, il
+avait, en rapprochant ce fait des paroles de Catherine, devine ce
+qui allait se passer, et s'etait applaudi de voir un ami si
+dangereux detruit par une main plus forte que la sienne.
+
+Bientot des coups de feu, les pas rapides d'un fugitif, avaient
+attire son attention, et il avait vu dans l'espace lumineux
+projete par l'ouverture de la porte de l'escalier disparaitre un
+manteau rouge qui lui etait par trop familier pour qu'il ne le
+reconnut pas.
+
+-- De Mouy! s'ecria-t-il, de Mouy chez mon beau-frere de Navarre!
+Mais non, c'est impossible! Serait-ce M. de La Mole?...
+
+Alors l'inquietude le gagna. Il se rappela que le jeune homme lui
+avait ete recommande par Marguerite elle-meme, et voulant
+s'assurer si c'etait lui qu'il venait de voir passer, il monta
+rapidement a la chambre des deux jeunes gens: elle etait vide.
+Mais, dans un coin de cette chambre, il trouva suspendu le fameux
+manteau cerise. Ses doutes avaient ete fixes: ce n'est donc pas La
+Mole, mais de Mouy.
+
+La paleur sur le front, tremblant que le huguenot ne fut decouvert
+et ne trahit les secrets de la conspiration, il s'etait alors
+precipite vers le guichet du Louvre. La il avait appris que le
+manteau cerise s'etait echappe sain et sauf, en annoncant qu'on
+tuait dans le Louvre pour le compte du roi.
+
+-- Il s'est trompe, murmura d'Alencon; c'est pour le compte de la
+reine mere. Et, revenant vers le theatre du combat, il trouva
+Catherine errant comme une hyene parmi les morts.
+
+A l'ordre que lui donna sa mere, le jeune homme rentra chez lui
+affectant le calme et l'obeissance, malgre les idees tumultueuses
+qui agitaient son esprit.
+
+Catherine, desesperee de voir cette nouvelle tentative echouee,
+appela son capitaine des gardes, fit enlever les corps, commanda
+que Maurevel, qui n'etait que blesse, fut reporte chez lui, et
+ordonna qu'on ne reveillat point le roi.
+
+-- Oh! murmura-t-elle en rentrant dans son appartement la tete
+inclinee sur sa poitrine, il a echappe cette fois encore. La main
+de Dieu est etendue sur cet homme. Il regnera! il regnera!
+
+Puis, comme elle ouvrait la porte de sa chambre, elle passa la
+main sur son front et se composa un sourire banal.
+
+-- Qu'y avait-il donc, madame? demanderent tous les assistants, a
+l'exception de madame de Sauve, trop effrayee pour faire des
+questions.
+
+-- Rien, repondit Catherine; du bruit, voila tout.
+
+-- Oh! s'ecria tout a coup madame de Sauve en indiquant du doigt
+le passage de Catherine, Votre Majeste dit qu'il n'y a rien, et
+chacun de ses pas laisse une trace sur le tapis!
+
+
+
+IV
+La nuit des rois
+
+
+Cependant Charles IX marchait cote a cote avec Henri appuye a son
+bras, suivi de ses quatre gentilshommes et precede de deux porte-
+torches.
+
+-- Quand je sors du Louvre, disait le pauvre roi, j'eprouve un
+plaisir analogue a celui qui me vient quand j'entre dans une belle
+foret; je respire, je vis, je suis libre.
+
+Henri sourit.
+
+-- Votre Majeste serait bien dans les montagnes du Bearn, alors!
+dit Henri.
+
+-- Oui, et je comprends que tu aies envie d'y retourner; mais si
+le desir t'en prend par trop fort, Henriot, ajouta Charles en
+riant, prends bien tes precautions, c'est un conseil que je te
+donne: car ma mere Catherine t'aime si fort qu'elle ne peut pas
+absolument se passer de toi.
+
+-- Que fera Votre Majeste ce soir? dit Henri en detournant cette
+conversation dangereuse.
+
+-- Je veux te faire faire une connaissance, Henriot; tu me diras
+ton avis.
+
+-- Je suis aux ordres de Votre Majeste.
+
+-- A droite, a droite! nous allons rue des Barres.
+
+Les deux rois, suivis de leur escorte, avaient depasse la rue de
+la Savonnerie, quand, a la hauteur de l'hotel de Conde, ils virent
+deux hommes enveloppes de grands manteaux sortir par une fausse
+porte que l'un d'eux referma sans bruit.
+
+-- Oh! oh! dit le roi a Henri, qui selon son habitude regardait
+aussi, mais sans rien dire, cela merite attention.
+
+-- Pourquoi dites-vous cela, Sire? demanda le roi de Navarre.
+
+-- Ce n'est pas pour toi, Henriot. Tu es sur de ta femme, ajouta
+Charles avec un sourire; mais ton cousin de Conde n'est pas sur de
+la sienne, ou, s'il en est sur, il a tort, le diable m'emporte!
+
+-- Mais qui vous dit, Sire, que ce soit madame de Conde que
+visitaient ces messieurs?
+
+-- Un pressentiment. L'immobilite de ces deux hommes, qui se sont
+ranges dans la porte depuis qu'ils nous ont vus et qui n'en
+bougent pas; puis, certaine coupe de manteau du plus petit des
+deux... Pardieu! ce serait etrange.
+
+-- Quoi?
+
+-- Rien; une idee qui m'arrive, voila tout. Avancons. Et il marcha
+droit aux deux hommes, qui, voyant alors que c'etait bien a eux
+qu'on en avait, firent quelques pas pour s'eloigner.
+
+-- Hola, messieurs! dit le roi, arretez.
+
+-- Est-ce a nous qu'on parle? demanda une voix qui fit tressaillir
+Charles et son compagnon.
+
+-- Eh bien, Henriot, dit Charles, reconnais-tu cette voix-la,
+maintenant?
+
+-- Sire, dit Henri, si votre frere le duc d'Anjou n'etait point a
+La Rochelle, je jurerais que c'est lui qui vient de parler.
+
+-- Eh bien, dit Charles, c'est qu'il n'est point a La Rochelle,
+voila tout.
+
+-- Mais qui est avec lui?
+
+-- Tu ne reconnais pas le compagnon?
+
+-- Non, Sire.
+
+-- Il est pourtant de taille a ne pas s'y tromper. Attends, tu vas
+le reconnaitre... Hola! he! vous dis-je, repeta le roi; n'avez-
+vous pas entendu, mordieu!
+
+-- Etes-vous le guet pour nous arreter? dit le plus grand des deux
+hommes, developpant son bras hors des plis de son manteau.
+
+-- Prenez que nous sommes le guet, dit le roi, et arretez quand on
+vous l'ordonne. Puis se penchant a l'oreille de Henri:
+
+-- Tu vas voir le volcan jeter des flammes, lui dit-il.
+
+-- Vous etes huit, dit le plus grand des deux hommes, montrant
+cette fois non seulement son bras mais encore son visage, mais
+fussiez-vous cent, passez au large!
+
+-- Ah! ah! le duc de Guise! dit Henri.
+
+-- Ah! notre cousin de Lorraine! dit le roi; vous vous faites
+enfin connaitre! c'est heureux!
+
+-- Le roi! s'ecria le duc. Quant a l'autre personnage, on le vit a
+ces paroles s'ensevelir dans son manteau et demeurer immobile
+apres s'etre d'abord decouvert la tete par respect.
+
+-- Sire, dit le duc de Guise, je venais de rendre visite a ma
+belle-soeur, madame de Conde.
+
+-- Oui... et vous avez emmene avec vous un de vos gentilshommes,
+lequel?
+
+-- Sire, repondit le duc, Votre Majeste ne le connait pas.
+
+-- Nous ferons connaissance, alors, dit le roi.
+
+Et marchant droit a l'autre figure, il fit signe a un des deux
+laquais d'approcher avec son flambeau.
+
+-- Pardon, mon frere! dit le duc d'Anjou en decroisant son manteau
+et s'inclinant avec un depit mal deguise.
+
+-- Ah! ah! Henri, c'est vous! ... Mais non, ce n'est point
+possible, je me trompe... Mon frere d'Anjou ne serait alle voir
+personne avant de venir me voir moi-meme. Il n'ignore pas que pour
+les princes du sang qui rentrent dans la capitale, il n'y a qu'une
+porte a Paris: c'est le guichet du Louvre.
+
+-- Pardonnez, Sire, dit le duc d'Anjou; je prie Votre Majeste
+d'excuser mon inconsequence.
+
+-- Oui-da! repondit le roi d'un ton moqueur; et que faisiez-vous
+donc, mon frere, a l'hotel de Conde?
+
+-- Eh! mais, dit le roi de Navarre de son air narquois, ce que
+Votre Majeste disait tout a l'heure.
+
+Et se penchant a l'oreille du roi, il termina sa phrase par un
+grand eclat de rire.
+
+-- Qu'est-ce donc?... demanda le duc de Guise avec hauteur, car,
+comme tout le monde a la cour, il avait pris l'habitude de traiter
+assez rudement ce pauvre roi de Navarre. Pourquoi n'irais-je pas
+voir ma belle-soeur? M. le duc d'Alencon ne va-t-il pas voir la
+sienne?
+
+Henri rougit legerement.
+
+-- Quelle belle-soeur? demanda Charles; je ne lui en connais pas
+d'autre que la reine Elisabeth.
+
+-- Pardon, Sire! C'etait sa soeur que j'aurais du dire, madame
+Marguerite, que nous avons vue passer en venant ici il y a une
+demi-heure dans sa litiere, accompagnee de deux muguets qui
+trottaient chacun a une portiere.
+
+-- Vraiment! ... dit Charles. Que repondez-vous a cela, Henri?
+
+-- Que la reine de Navarre est bien libre d'aller ou elle veut,
+mais je doute qu'elle soit sortie du Louvre.
+
+-- Et moi, j'en suis sur, dit le duc de Guise.
+
+-- Et moi aussi, fit le duc d'Anjou, a telle enseigne que la
+litiere s'est arretee rue Cloche-Percee.
+
+-- Il faut que votre belle-soeur, pas celle-ci, dit Henri en
+montrant l'hotel de Conde, mais celle de la-bas, et il tourna son
+doigt dans la direction de l'hotel de Guise, soit aussi de la
+partie, car nous les avons laissees ensemble, et, comme vous le
+savez, elles sont inseparables.
+
+-- Je ne comprends pas ce que veut dire Votre Majeste, repondit le
+duc de Guise.
+
+-- Au contraire, dit le roi, rien de plus clair, et voila pourquoi
+il y avait un muguet courant a chaque portiere.
+
+-- Eh bien, dit le duc, s'il y a scandale de la part de la reine
+et de la part de mes belles-soeurs, invoquons pour le faire cesser
+la justice du roi.
+
+-- Eh! pardieu, dit Henri, laissez la madames de Conde et de
+Nevers. Le roi ne s'inquiete pas de sa soeur... et moi j'ai
+confiance dans ma femme.
+
+-- Non pas, non pas, dit Charles; je veux en avoir le coeur net;
+mais faisons nos affaires nous-memes. La litiere s'est arretee rue
+Cloche-Percee, dites-vous, mon cousin?
+
+-- Oui, Sire.
+
+-- Vous reconnaitriez l'endroit?
+
+-- Oui, Sire.
+
+-- Eh bien, allons-y; et s'il faut bruler la maison pour savoir
+qui est dedans, on la brulera.
+
+C'est avec ces dispositions, assez peu rassurantes pour la
+tranquillite de ceux dont il est question, que les quatre
+principaux seigneurs du monde chretien prirent le chemin de la rue
+Saint-Antoine.
+
+Les quatre princes arriverent rue Cloche-Percee; Charles, qui
+voulait faire ses affaires en famille, renvoya les gentilshommes
+de sa suite en leur disant de disposer du reste de leur nuit, mais
+de se tenir pres de la Bastille a six heures du matin avec deux
+chevaux.
+
+Il n'y avait que trois maisons dans la rue Cloche-Percee; la
+recherche etait d'autant moins difficile que deux ne firent aucun
+refus d'ouvrir; c'etaient celles qui touchaient l'une a la rue
+Saint-Antoine, l'autre a la rue du Roi-de-Sicile.
+
+Quant a la troisieme, ce fut autre chose: c'etait celle qui etait
+gardee par le concierge allemand, et le concierge allemand etait
+peu traitable. Paris semblait destine a offrir cette nuit les plus
+memorables exemples de fidelite domestique.
+
+M. de Guise eut beau menacer dans le plus pur saxon, Henri d'Anjou
+eut beau offrir une bourse pleine d'or, Charles eut beau aller
+jusqu'a dire qu'il etait lieutenant du guet, le brave Allemand ne
+tint compte ni de la declaration, ni de l'offre, ni des menaces.
+Voyant que l'on insistait, et d'une maniere qui devenait
+importune, il glissa entre les barres de fer l'extremite de
+certaine arquebuse, demonstration dont ne firent que rire trois
+des quatre visiteurs... Henri de Navarre se tenant a l'ecart,
+comme si la chose eut ete sans interet pour lui... attendu que
+l'arme, ne pouvant obliquer dans les barreaux, ne devait guere
+etre dangereuse que pour un aveugle qui eut ete se placer en face.
+
+Voyant qu'on ne pouvait intimider, corrompre ni flechir le
+portier, le duc de Guise feignit de partir avec ses compagnons;
+mais la retraite ne fut pas longue. Au coin de la rue Saint-
+Antoine, le duc trouva ce qu'il cherchait: c'etait une de ces
+pierres comme en remuaient, trois mille ans auparavant, Ajax,
+Telamon et Diomede; il la chargea sur son epaule, et revint en
+faisant signe a ses compagnons de le suivre. Juste en ce moment le
+concierge, qui avait vu ceux qu'il prenait pour des malfaiteurs
+s'eloigner, refermait la porte sans avoir encore eu le temps de
+repousser les verrous. Le duc de Guise profita du moment:
+veritable catapulte vivante, il lanca la pierre contre la porte.
+La serrure vola, emportant la portion de la muraille dans laquelle
+elle etait scellee. La porte s'ouvrit, renversant l'Allemand, qui
+tomba en donnant, par un cri terrible, l'eveil a la garnison, qui,
+sans ce cri, courait grand risque d'etre surprise.
+
+Justement en ce moment-la meme, La Mole traduisait, avec
+Marguerite, une idylle de Theocrite, et Coconnas buvait, sous
+pretexte qu'il etait Grec aussi, force vin de Syracuse avec
+Henriette.
+
+La conversation scientifique et la conversation bachique furent
+violemment interrompues.
+
+Commencer par eteindre les bougies, ouvrir les fenetres, s'elancer
+sur le balcon, distinguer quatre hommes dans les tenebres, leur
+lancer sur la tete tous les projectiles qui leur tomberent sous la
+main, faire un affreux bruit de coups de plat d'epee qui
+n'atteignaient que le mur, tel fut l'exercice auquel se livrerent
+immediatement La Mole et Coconnas. Charles, le plus acharne des
+assaillants, recut une aiguiere d'argent sur l'epaule, le duc
+d'Anjou un bassin contenant une compote d'orange et de cedrats, et
+le duc de Guise un quartier de venaison.
+
+Henri ne recut rien. Il questionnait tout bas le portier, que
+M. de Guise avait attache a la porte, et qui repondait par son
+eternel:
+
+-- _Ich verstehe nicht._
+_ _
+Les femmes encourageaient les assieges et leur passaient des
+projectiles qui se succedaient comme une grele.
+
+-- Par la mort-diable! s'ecria Charles IX en recevant sur la tete
+un tabouret qui lui fit rentrer son chapeau jusque sur le nez,
+qu'on m'ouvre bien vite, ou je ferai tout pendre la-haut.
+
+-- Mon frere! dit Marguerite bas a La Mole.
+
+-- Le roi! dit celui-ci tout bas a Henriette.
+
+-- Le roi! le roi! dit celle-ci a Coconnas, qui trainait un bahut
+vers la fenetre, et qui tenait a exterminer le duc de Guise,
+auquel, sans le connaitre, il avait particulierement affaire. Le
+roi! je vous dis.
+
+Coconnas lacha le bahut, regarda d'un air etonne.
+
+-- Le roi? dit-il.
+
+-- Oui, le roi.
+
+-- Alors, en retraite.
+
+-- Eh! justement La Mole et Marguerite sont deja partis! venez.
+
+-- Par ou?
+
+-- Venez, vous dis-je. Et le prenant par la main, Henriette
+entraina Coconnas par la porte secrete qui donnait dans la maison
+attenante; et tous quatre, apres avoir referme la porte derriere
+eux, s'enfuirent par l'issue qui donnait rue Tizon.
+
+-- Oh! oh! dit Charles, je crois que la garnison se rend.
+
+On attendit quelques minutes; mais aucun bruit ne parvint
+jusqu'aux assiegeants.
+
+-- On prepare quelque ruse, dit le duc de Guise.
+
+-- Ou plutot on a reconnu la voix de mon frere et l'on detale, dit
+le duc d'Anjou.
+
+-- Il faudra toujours bien qu'on passe par ici, dit Charles.
+
+-- Oui, reprit le duc d'Anjou, si la maison n'a pas deux issues.
+
+-- Cousin, dit le roi, reprenez votre pierre, et faites de l'autre
+porte comme de celle-ci.
+
+Le duc pensa qu'il etait inutile de recourir a de pareils moyens,
+et comme il avait remarque que la seconde porte etait moins forte
+que la premiere, il l'enfonca d'un simple coup de pied.
+
+-- Les torches, les torches! dit le roi.
+
+Les laquais s'approcherent. Elles etaient eteintes, mais ils
+avaient sur eux tout ce qu'il fallait pour les rallumer. On fit de
+la flamme. Charles IX en prit une et passa l'autre au duc d'Anjou.
+
+Le duc de Guise marcha le premier, l'epee a la main.
+
+Henri ferma la marche.
+
+On arriva au premier etage.
+
+Dans la salle a manger etait servi ou plutot desservi le souper,
+car c'etait particulierement le souper qui avait fourni les
+projectiles. Les candelabres etaient renverses, les meubles sens
+dessus dessous, et tout ce qui n'etait pas vaisselle d'argent en
+pieces.
+
+On passa dans le salon. La pas plus de renseignements que dans la
+premiere chambre sur l'identite des personnages. Des livres grecs
+et latins, quelques instruments de musique, voila tout ce que l'on
+trouva.
+
+La chambre a coucher etait plus muette encore. Une veilleuse
+brulait dans un globe d'albatre suspendu au plafond; mais on ne
+paraissait pas meme etre entre dans cette chambre.
+
+-- Il y a une seconde sortie, dit le roi.
+
+-- C'est probable, dit le duc d'Anjou.
+
+-- Mais ou est-elle? demanda le duc de Guise. On chercha de tous
+cotes; on ne la trouva pas.
+
+-- Ou est le concierge? demanda le roi.
+
+-- Je l'ai attache a la grille, dit le duc de Guise.
+
+-- Interrogez-le, cousin.
+
+-- Il ne voudra pas repondre.
+
+-- Bah! on lui fera un petit feu bien sec autour des jambes, dit
+le roi en riant, et il faudra bien qu'il parle.
+
+Henri regarda vivement par la fenetre.
+
+-- Il n'y est plus, dit-il.
+
+-- Qui l'a detache? demanda vivement le duc de Guise.
+
+-- Mort-diable! s'ecria le roi, nous ne saurons rien encore.
+
+-- En effet, dit Henri, vous voyez bien, Sire, que rien ne prouve
+que ma femme et la belle-soeur de M. de Guise aient ete dans cette
+maison.
+
+-- C'est vrai, dit Charles. L'Ecriture nous apprend: il y a trois
+choses qui ne laissent pas de traces: l'oiseau dans l'air, le
+poisson dans l'eau, et la femme... non, je me trompe, l'homme
+chez...
+
+-- Ainsi, interrompit Henri, ce que nous avons de mieux a faire...
+
+-- Oui, dit Charles, c'est de soigner, moi ma contusion; vous,
+d'Anjou, d'essuyer votre sirop d'oranges, et vous, Guise, de faire
+disparaitre votre graisse de sanglier.
+
+Et la-dessus ils sortirent sans se donner la peine de refermer la
+porte. Arrives a la rue Saint-Antoine:
+
+-- Ou allez-vous, messieurs? dit le roi au duc d'Anjou et au duc
+de Guise.
+
+-- Sire, nous allons chez Nantouillet, qui nous attend a souper,
+mon cousin de Lorraine et moi. Votre Majeste veut-elle venir avec
+nous?
+
+-- Non, merci; nous allons du cote oppose. Voulez-vous un de mes
+porte-torches?
+
+-- Nous vous rendons grace, Sire, dit vivement le duc d'Anjou.
+
+-- Bon; il a peur que je ne le fasse espionner, souffla Charles a
+l'oreille du roi de Navarre. Puis prenant ce dernier par-dessous
+le bras:
+
+-- Viens! Henriot, dit-il; je te donne a souper ce soir.
+
+-- Nous ne rentrons donc pas au Louvre? demanda Henri.
+
+-- Non, te dis-je, triple entete! viens avec moi, puisque je te
+dis de venir; viens. Et il entraina Henri par la rue Geoffroy-
+Lasnier.
+
+
+
+V
+Anagramme
+
+
+Au milieu de la rue Geoffroy-Lasnier venait aboutir la rue
+Garnier-sur-l'Eau, et au bout de la rue Garnier-sur-l'Eau
+s'etendait a droite et a gauche la rue des Barres.
+
+La, en faisant quelques pas vers la rue de la Mortellerie, on
+trouvait a droite une petite maison isolee au milieu d'un jardin
+clos de hautes murailles et auquel une porte pleine donnait seule
+entree.
+
+Charles tira une clef de sa poche, ouvrit la porte, qui ceda
+aussitot, etant fermee seulement au pene; puis ayant fait passer
+Henri et le laquais qui portait la torche, il referma la porte
+derriere lui.
+
+Une seule petite fenetre etait eclairee. Charles la montra du
+doigt en souriant a Henri.
+
+-- Sire, je ne comprends pas, dit celui-ci.
+
+-- Tu vas comprendre, Henriot. Le roi de Navarre regarda Charles
+avec etonnement. Sa voix, son visage avaient pris une expression
+de douceur qui etait si loin du caractere habituel de sa
+physionomie, que Henri ne le reconnaissait pas.
+
+-- Henriot, lui dit le roi, je t'ai dit que lorsque je sortais du
+Louvre, je sortais de l'enfer. Quand j'entre ici, j'entre dans le
+paradis.
+
+-- Sire, dit Henri, je suis heureux que Votre Majeste m'ait trouve
+digne de me faire faire le voyage du ciel avec elle.
+
+-- Le chemin en est etroit, dit le roi en s'engageant dans un
+petit escalier, mais c'est pour que rien ne manque a la
+comparaison.
+
+-- Et quel est l'ange qui garde l'entree de votre Eden, Sire?
+
+-- Tu vas voir, repondit Charles IX.
+
+Et faisant signe a Henri de le suivre sans bruit, il poussa une
+premiere porte, puis une seconde, et s'arreta sur le seuil.
+
+-- Regarde, dit-il. Henri s'approcha et son regard demeura fixe
+sur un des plus charmants tableaux qu'il eut vus. C'etait une
+femme de dix-huit a dix-neuf ans a peu pres, dormant la tete posee
+sur le pied du lit d'un enfant endormi dont elle tenait entre ses
+deux mains les petits pieds rapproches de ses levres, tandis que
+ses longs cheveux ondoyaient, epandus comme un flot d'or.
+
+On eut dit un tableau de l'Albane representant la Vierge et
+l'enfant Jesus.
+
+-- Oh! Sire, dit le roi de Navarre, quelle est cette charmante
+creature?
+
+-- L'ange de mon paradis, Henriot, le seul qui m'aime pour moi.
+Henri sourit.
+
+-- Oui, pour moi, dit Charles, car elle m'a aime avant de savoir
+que j'etais roi.
+
+-- Et depuis qu'elle le sait?
+
+-- Eh bien, depuis qu'elle le sait, dit Charles avec un soupir qui
+prouvait que cette sanglante royaute lui etait lourde parfois,
+depuis qu'elle le sait, elle m'aime encore; ainsi juge.
+
+Le roi s'approcha tout doucement, et sur la joue en fleur de la
+jeune femme, il posa un baiser aussi leger que celui d'une abeille
+sur un lis.
+
+Et cependant la jeune femme se reveilla.
+
+-- Charles! murmura-t-elle en ouvrant les yeux.
+
+-- Tu vois, dit le roi, elle m'appelle Charles. La reine dit Sire.
+
+-- Oh! s'ecria la jeune femme, vous n'etes pas seul, mon roi.
+
+-- Non, ma bonne Marie. J'ai voulu t'amener un autre roi plus
+heureux que moi, car il n'a pas de couronne; plus malheureux que
+moi, car il n'a pas une Marie Touchet. Dieu fait une compensation
+a tout.
+
+-- Sire, c'est le roi de Navarre? demanda Marie.
+
+-- Lui-meme, mon enfant. Approche, Henriot.
+
+Le roi de Navarre s'approcha. Charles lui prit la main droite.
+
+-- Regarde cette main, Marie, dit-il; c'est la main d'un bon frere
+et d'un loyal ami. Sans cette main, vois-tu...
+
+-- Eh bien, Sire?
+
+-- Eh bien, sans cette main, aujourd'hui, Marie, notre enfant
+n'aurait plus de pere.
+
+Marie jeta un cri, tomba a genoux, saisit la main de Henri et la
+baisa.
+
+-- Bien, Marie, bien, dit Charles.
+
+-- Et qu'avez-vous fait pour le remercier, Sire?
+
+-- Je lui ai rendu la pareille. Henri regarda Charles avec
+etonnement.
+
+-- Tu sauras un jour ce que je veux dire, Henriot. En attendant,
+viens voir. Et il s'approcha du lit ou l'enfant dormait toujours.
+
+-- Eh! dit-il, si ce gros garcon-la dormait au Louvre au lieu de
+dormir ici, dans cette petite maison de la rue des Barres, cela
+changerait bien des choses dans le present et peut-etre dans
+l'avenir[3].
+
+-- Sire, dit Marie, n'en deplaise a Votre Majeste, j'aime mieux
+qu'il dorme ici, il dort mieux.
+
+-- Ne troublons donc pas son sommeil, dit le roi; c'est si bon de
+dormir quand on ne fait pas de reves!
+
+-- Eh bien, Sire, fit Marie en etendant la main vers une des
+portes qui donnaient dans cette chambre.
+
+-- Oui, tu as raison, Marie, dit Charles IX; soupons.
+
+-- Mon bien-aime Charles, dit Marie, vous direz au roi votre frere
+de m'excuser, n'est-ce pas?
+
+-- Et de quoi?
+
+-- De ce que j'ai renvoye nos serviteurs. Sire, continua Marie en
+s'adressant au roi de Navarre, vous saurez que Charles ne veut
+etre servi que par moi.
+
+-- Ventre-saint-gris! dit Henri, je le crois bien.
+
+Les deux hommes passerent dans la salle a manger, tandis que la
+mere, inquiete et soigneuse, couvrait d'une chaude etoffe le petit
+Charles, qui, grace a son bon sommeil d'enfant que lui enviait son
+pere, ne s'etait pas reveille.
+
+Marie vint les rejoindre.
+
+-- Il n'y a que deux couverts, dit le roi.
+
+-- Permettez, dit Marie, que je serve Vos Majestes.
+
+-- Allons, dit Charles, voila que tu me portes malheur, Henriot.
+
+-- Comment, Sire?
+
+-- N'entends-tu pas?
+
+-- Pardon, Charles, pardon.
+
+-- Je te pardonne. Mais place-toi la, pres de moi, entre nous
+deux.
+
+-- J'obeis, dit Marie.
+
+Elle apporta un couvert, s'assit entre les deux rois et les
+servit.
+
+-- N'est-ce pas, Henriot, que c'est bon, dit Charles, d'avoir un
+endroit au monde dans lequel on ose boire et manger sans avoir
+besoin que personne fasse avant vous l'essai de vos vins et de vos
+viandes?
+
+-- Sire, dit Henri en souriant et en repondant par le sourire a
+l'apprehension eternelle de son esprit, croyez que j'apprecie
+votre bonheur plus que personne.
+
+-- Aussi dis-lui bien, Henriot, que pour que nous demeurions ainsi
+heureux, il ne faut pas qu'elle se mele de politique; il ne faut
+pas surtout qu'elle fasse connaissance avec ma mere.
+
+-- La reine Catherine aime en effet Votre Majeste avec tant de
+passion, qu'elle pourrait etre jalouse de tout autre amour,
+repondit Henri, trouvant, par un subterfuge, le moyen d'echapper a
+la dangereuse confiance du roi.
+
+-- Marie, dit le roi, je te presente un des hommes les plus fins
+et les plus spirituels que je connaisse. A la cour, vois-tu, et ce
+n'est pas peu dire, il a mis tout le monde dedans; moi seul ai vu
+clair peut-etre, je ne dis pas dans son coeur, mais dans son
+esprit.
+
+-- Sire, dit Henri, je suis fache qu'en exagerant l'un comme vous
+le faites, vous doutiez de l'autre.
+
+-- Je n'exagere rien, Henriot, dit le roi; d'ailleurs, on te
+connaitra un jour. Puis se retournant vers la jeune femme:
+
+-- Il fait surtout les anagrammes a ravir. Dis-lui de faire celle
+de ton nom et je reponds qu'il la fera.
+
+-- Oh! que voulez-vous qu'on trouve dans le nom d'une pauvre fille
+comme moi? quelle gracieuse pensee peut sortir de cet assemblage
+de lettres avec lesquelles le hasard a ecrit Marie Touchet?
+
+-- Oh! l'anagramme de ce nom, Sire, dit Henri, est trop facile, et
+je n'ai pas eu grand merite a la trouver.
+
+-- Ah! ah! c'est deja fait, dit Charles. Tu vois... Marie.
+
+Henri tira de la poche de son pourpoint ses tablettes, en dechira
+une page, et en dessous du nom:
+
+_Marie Touchet,_
+_ _
+ecrivit:
+
+_Je charme tout._
+_ _
+Puis il passa la feuille a la jeune femme.
+
+-- En verite, s'ecria-t-elle, c'est impossible!
+
+-- Qu'a-t-il trouve? demanda Charles.
+
+-- Sire, je n'ose repeter, moi.
+
+-- Sire, dit Henri, dans le nom de Marie Touchet, il y a, lettre
+pour lettre, en faisant de l'I un J comme c'est l'habitude: _Je
+charme tout._
+_ _
+-- En effet, s'ecria Charles, lettre pour lettre. Je veux que ce
+soit ta devise, entends-tu, Marie! Jamais devise n'a ete mieux
+meritee. Merci, Henriot. Marie, je te la donnerai ecrite en
+diamants.
+
+Le souper s'acheva; deux heures sonnerent a Notre-Dame.
+
+-- Maintenant, dit Charles, en recompense de son compliment,
+Marie, tu vas lui donner un fauteuil ou il puisse dormir jusqu'au
+jour; bien loin de nous seulement, parce qu'il ronfle a faire
+peur. Puis, si tu t'eveilles avant moi, tu me reveilleras, car
+nous devons etre a six heures du matin a la Bastille. Bonsoir,
+Henriot. Arrange-toi comme tu voudras. Mais, ajouta-t-il en
+s'approchant du roi de Navarre et en lui posant la main sur
+l'epaule, sur ta vie, entends-tu bien, Henri? sur ta vie, ne sors
+pas d'ici sans moi, surtout pour retourner au Louvre.
+
+Henri avait soupconne trop de choses dans ce qu'il n'avait pas
+compris pour manquer a une telle recommandation.
+
+Charles IX entra dans sa chambre, et Henri, le dur montagnard,
+s'accommoda sur un fauteuil, ou bientot il justifia la precaution
+qu'avait prise son beau-frere de l'eloigner de lui.
+
+Le lendemain, au point du jour, il fut eveille par Charles. Comme
+il etait reste tout habille, sa toilette ne fut pas longue. Le roi
+etait heureux et souriant comme on ne le voyait jamais au Louvre.
+Les heures qu'il passait dans cette petite maison de la rue des
+Barres etaient ses heures de soleil.
+
+Tous deux repasserent par la chambre a coucher. La jeune femme
+dormait dans son lit; l'enfant dormait dans son berceau. Tous deux
+souriaient en dormant.
+
+Charles les regarda un instant avec une tendresse infinie. Puis se
+tournant vers le roi de Navarre:
+
+-- Henriot, lui dit-il, s'il t'arrivait jamais d'apprendre quel
+service je t'ai rendu cette nuit, et qu'a moi il m'arrivat
+malheur, souviens-toi de cet enfant qui repose dans son berceau.
+
+Puis les embrassant tous deux au front, sans donner a Henri le
+temps de l'interroger:
+
+-- Au revoir, mes anges, dit-il. Et il sortit. Henri le suivit
+tout pensif. Des chevaux tenus en main par des gentilshommes
+auxquels Charles IX avait donne rendez-vous, les attendaient a la
+Bastille. Charles fit signe a Henri de monter a cheval, se mit en
+selle, sortit par le jardin de l'Arbalete, et suivit les
+boulevards exterieurs.
+
+-- Ou allons-nous? demanda Henri.
+
+-- Nous allons, repondit Charles, voir si le duc d'Anjou est
+revenu pour madame de Conde seule, et s'il y a dans ce coeur-la
+autant d'ambition que d'amour, ce dont je doute fort.
+
+Henri ne comprenait rien a l'explication: il suivit Charles sans
+rien dire.
+
+En arrivant au Marais, et comme a l'abri des palissades on
+decouvrait tout ce qu'on appelait alors les faubourgs Saint-
+Laurent, Charles montra a Henri, a travers la brume grisatre du
+matin, des hommes enveloppes de grands manteaux et coiffes de
+bonnets de fourrures qui s'avancaient a cheval, precedant un
+fourgon pesamment charge. A mesure qu'ils avancaient, ces hommes
+prenaient une forme precise, et l'on pouvait voir, a cheval comme
+eux et causant avec eux, un autre homme vetu d'un long manteau
+brun et le front ombrage d'un chapeau a la francaise.
+
+-- Ah! ah! dit Charles en souriant, je m'en doutais.
+
+-- Eh! Sire, dit Henri, je ne me trompe pas, ce cavalier au
+manteau brun, c'est le duc d'Anjou.
+
+-- Lui-meme, dit Charles IX. Range-toi un peu, Henriot, je desire
+qu'il ne nous voie pas.
+
+-- Mais, demanda Henri, les hommes aux manteaux grisatres et aux
+bonnets fourres quels sont-ils? et dans ce chariot qu'y a-t-il?
+
+-- Ces hommes, dit Charles, ce sont les ambassadeurs polonais, et
+dans ce chariot il y a une couronne. Et maintenant, continua-t-il
+en mettant son cheval au galop et en reprenant le chemin de la
+porte du Temple, viens, Henriot, j'ai vu tout ce que je voulais
+voir.
+
+
+
+VI
+La rentree au Louvre
+
+
+Lorsque Catherine pensa que tout etait fini dans la chambre du roi
+de Navarre, que les gardes morts etaient enleves, que Maurevel
+etait transporte chez lui, que les tapis etaient laves, elle
+congedia ses femmes, car il etait minuit a peu pres, et elle
+essaya de dormir. Mais la secousse avait ete trop violente et la
+deception trop forte. Ce Henri deteste, echappant eternellement a
+ses embuches d'ordinaire mortelles, semblait protege par quelque
+puissance invincible que Catherine s'obstinait a appeler hasard,
+quoique au fond de son coeur une voix lui dit que le veritable nom
+de cette puissance fut la destinee. Cette idee que le bruit de
+cette nouvelle tentative, en se repandant dans le Louvre et hors
+du Louvre, allait donner a Henri et aux huguenots une plus grande
+confiance encore dans l'avenir, l'exasperait, et en ce moment, si
+ce hasard contre lequel elle luttait si malheureusement lui eut
+livre son ennemi, certes avec le petit poignard florentin qu'elle
+portait a sa ceinture elle eut dejoue cette fatalite si favorable
+au roi de Navarre.
+
+Les heures de la nuit, ces heures si lentes a celui qui attend et
+qui veille, sonnerent donc les unes apres les autres sans que
+Catherine put fermer l'oeil. Tout un monde de projets nouveaux se
+deroula pendant ces heures nocturnes dans son esprit plein de
+visions. Enfin au point du jour elle se leva, s'habilla toute
+seule et s'achemina vers l'appartement de Charles IX.
+
+Les gardes, qui avaient l'habitude de la voir venir chez le roi a
+toute heure du jour et de la nuit, la laisserent passer. Elle
+traversa donc l'antichambre et atteignit le cabinet des Armes.
+Mais la, elle trouva la nourrice de Charles qui veillait.
+
+-- Mon fils? dit la reine.
+
+-- Madame, il a defendu qu'on entrat dans sa chambre avant huit
+heures.
+
+-- Cette defense n'est pas pour moi, nourrice.
+
+-- Elle est pour tout le monde, madame. Catherine sourit.
+
+-- Oui, je sais bien, reprit la nourrice, je sais bien que nul ici
+n'a le droit de faire obstacle a Votre Majeste; je la supplierai
+donc d'ecouter la priere d'une pauvre femme et de ne pas aller
+plus avant.
+
+-- Nourrice, il faut que je parle a mon fils.
+
+-- Madame, je n'ouvrirai la porte que sur un ordre formel de Votre
+Majeste.
+
+-- Ouvrez, nourrice, dit Catherine, je le veux! La nourrice, a
+cette voix plus respectee et surtout plus redoutee au Louvre que
+celle de Charles lui-meme, presenta la clef a Catherine, mais
+Catherine n'en avait pas besoin. Elle tira de sa poche la clef qui
+ouvrait la porte de son fils, et sous sa rapide pression la porte
+ceda. La chambre etait vide, la couche de Charles etait intacte,
+et son levrier Acteon, couche sur la peau d'ours etendue a la
+descente de son lit, se leva et vint lecher les mains d'ivoire de
+Catherine.
+
+-- Ah! dit la reine en froncant le sourcil, il est sorti!
+J'attendrai.
+
+Et elle alla s'asseoir, pensive et sombrement recueillie, a la
+fenetre qui donnait sur la cour du Louvre et de laquelle on
+decouvrait le principal guichet.
+
+Depuis deux heures elle etait la immobile et pale comme une statue
+de marbre, lorsqu'elle apercut enfin rentrant au Louvre une troupe
+de cavaliers a la tete desquels elle reconnut Charles et Henri de
+Navarre.
+
+Alors elle comprit tout, Charles, au lieu de discuter avec elle
+sur l'arrestation de son beau-frere, l'avait emmene et sauve
+ainsi.
+
+-- Aveugle, aveugle, aveugle! murmura-t-elle. Et elle attendit. Un
+instant apres des pas retentirent dans la chambre a cote, qui
+etait le cabinet des Armes.
+
+-- Mais, Sire, disait Henri, maintenant que nous voila rentres au
+Louvre, dites-moi pourquoi vous m'en avez fait sortir et quel est
+le service que vous m'avez rendu?
+
+-- Non pas, non pas, Henriot, repondit Charles en riant. Un jour
+tu le sauras peut-etre; mais pour le moment c'est un mystere.
+Sache seulement que pour l'heure tu vas, selon toute probabilite,
+me valoir une rude querelle avec ma mere.
+
+En achevant ces mots, Charles souleva la tapisserie et se trouva
+face a face avec Catherine. Derriere lui et par-dessus son epaule
+apparaissait la tete pale et inquiete du Bearnais.
+
+-- Ah! vous etes ici, madame! dit Charles IX en froncant le
+sourcil.
+
+-- Oui, mon fils, dit Catherine. J'ai a vous parler.
+
+-- A moi?
+
+-- A vous seul.
+
+-- Allons, allons, dit Charles en se retournant vers son beau-
+frere, puisqu'il n'y avait pas moyen d'y echapper, le plus tot est
+le mieux.
+
+-- Je vous laisse, Sire, dit Henri.
+
+-- Oui, oui, laisse-nous, repondit Charles; et puisque tu es
+catholique, Henriot, va entendre la messe a mon intention, moi je
+reste au preche.
+
+Henri salua et sortit. Charles IX alla au-devant des questions que
+venait lui adresser sa mere.
+
+-- Eh bien, madame, dit-il en essayant de tourner la chose au
+rire; pardieu! vous m'attendez pour me gronder, n'est-ce pas? j'ai
+fait manquer irreligieusement votre petit projet. Eh! mort d'un
+diable! je ne pouvais pas cependant laisser arreter et conduire a
+la Bastille l'homme qui venait de me sauver la vie. Je ne voulais
+pas non plus me quereller avec vous; je suis bon fils. Et puis,
+ajouta-t-il tout bas, le Bon Dieu punit les enfants qui se
+querellent avec leur mere, temoin mon frere Francois II.
+Pardonnez-moi donc franchement, et avouez ensuite que la
+plaisanterie etait bonne.
+
+-- Sire, dit Catherine, Votre majeste se trompe; il ne s'agit pas
+d'une plaisanterie.
+
+-- Si fait, si fait! et vous finirez par l'envisager ainsi, ou le
+diable m'emporte!
+
+-- Sire, vous avez par votre faute fait manquer tout un plan qui
+devait nous amener a une grande decouverte.
+
+-- Bah! un plan... Est-ce que vous etes embarrassee pour un plan
+avorte, vous, ma mere? Vous en ferez vingt autres, et dans ceux-
+la, eh bien, je vous promets de vous seconder.
+
+-- Maintenant, me secondassiez-vous, il est trop tard, car il est
+averti et il se tiendra sur ses gardes.
+
+-- Voyons, fit le roi, venons au but. Qu'avez-vous contre Henriot?
+
+-- J'ai contre lui qu'il conspire.
+
+-- Oui, je comprends bien, c'est votre accusation eternelle; mais
+tout le monde ne conspire-t-il pas peu ou prou dans cette
+charmante residence royale qu'on appelle le Louvre?
+
+-- Mais lui conspire plus que personne, et il est d'autant plus
+dangereux que personne ne s'en doute.
+
+-- Voyez-vous, le Lorenzino! dit Charles.
+
+-- Ecoutez, dit Catherine s'assombrissant a ce nom qui lui
+rappelait une des plus sanglantes catastrophes de l'histoire
+florentine; ecoutez, il y a un moyen de me prouver que j'ai tort.
+
+-- Et lequel, ma mere?
+
+-- Demandez a Henri qui etait cette nuit dans sa chambre.
+
+-- Dans sa chambre... cette nuit?
+
+-- Oui. Et s'il vous le dit...
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien, je suis prete a avouer que je me trompais.
+
+-- Mais si c'etait une femme cependant, nous ne pouvons pas
+exiger...
+
+-- Une femme?
+
+-- Oui.
+
+-- Une femme qui a tue deux de vos gardes et qui a blesse
+mortellement peut-etre M. de Maurevel!
+
+-- Oh! oh! dit le roi, cela devient serieux. Il y a eu du sang
+repandu?
+
+-- Trois hommes sont restes couches sur le plancher.
+
+-- Et celui qui les a mis dans cet etat?
+
+-- S'est sauve sain et sauf.
+
+-- Par Gog et Magog! dit Charles, c'etait un brave, et vous avez
+raison, ma mere, je veux le connaitre.
+
+-- Eh bien, je vous le dis d'avance, vous ne le connaitrez pas, du
+moins par Henri.
+
+-- Mais par vous, ma mere? Cet homme n'a pas fui ainsi sans
+laisser quelque indice, sans qu'on ait remarque quelque partie de
+son habillement?
+
+-- On n'a remarque que le manteau cerise fort elegant dans lequel
+il etait enveloppe.
+
+-- Ah! ah! un manteau cerise, dit Charles; je n'en connais qu'un a
+la cour assez remarquable pour qu'il frappe ainsi les yeux.
+
+-- Justement, dit Catherine.
+
+-- Eh bien? demanda Charles.
+
+-- Eh bien, dit Catherine, attendez-moi chez vous, mon fils, et je
+vais voir si mes ordres ont ete executes.
+
+Catherine sortit et Charles demeura seul, se promenant de long en
+large avec distraction, sifflant un air de chasse, une main dans
+son pourpoint et laissant pendre l'autre main, que lechait son
+levrier chaque fois qu'il s'arretait.
+
+Quant a Henri, il etait sorti de chez son beau-frere fort inquiet,
+et, au lieu de suivre le corridor ordinaire, il avait pris le
+petit escalier derobe dont plus d'une fois deja il a ete question
+et qui conduisait au second etage. Mais a peine avait-il monte
+quatre marches, qu'au premier tournant il apercut une ombre. Il
+s'arreta en portant la main a son poignard. Aussitot il reconnut
+une femme, et une charmante voix dont le timbre lui etait familier
+lui dit en lui saisissant la main:
+
+-- Dieu soit loue, Sire, vous voila sain et sauf. J'ai eu bien
+peur pour vous; mais sans doute Dieu a exauce ma priere.
+
+-- Qu'est-il donc arrive? dit Henri.
+
+-- Vous le saurez en rentrant chez vous. Ne vous inquietez point
+d'Orthon, je l'ai recueilli.
+
+Et la jeune femme descendit rapidement, croisant Henri comme si
+c'etait par hasard qu'elle l'eut rencontre sur l'escalier.
+
+-- Voila qui est bizarre, se dit Henri; que s'est-il donc passe?
+qu'est-il arrive a Orthon? La question malheureusement ne pouvait
+etre entendue de madame de Sauve, car madame de Sauve etait deja
+loin.
+
+Au haut de l'escalier Henri vit tout a coup apparaitre une autre
+ombre; mais celle-la c'etait celle d'un homme.
+
+-- Chut! dit cet homme.
+
+-- Ah! ah! c'est vous, Francois!
+
+-- Ne m'appelez point par mon nom.
+
+-- Que s'est-il donc passe?
+
+-- Rentrez chez vous, et vous le saurez; puis ensuite glissez-vous
+dans le corridor, regardez bien de tous cotes si personne ne vous
+epie, entrez chez moi, la porte sera seulement poussee.
+
+Et il disparut a son tour par l'escalier comme ces fantomes qui au
+theatre s'abiment dans une trappe.
+
+-- Ventre-saint-gris! murmura le Bearnais, l'enigme se continue;
+mais puisque le mot est chez moi, allons-y, et nous verrons bien.
+
+Cependant ce ne fut pas sans emotion que Henri continua son
+chemin; il avait la sensibilite, cette superstition de la
+jeunesse. Tout se refletait nettement sur cette ame a la surface
+unie comme un miroir, et tout ce qu'il venait d'entendre lui
+presageait un malheur.
+
+Il arriva a la porte de son appartement et ecouta. Aucun bruit ne
+s'y faisait entendre. D'ailleurs, puisque Charlotte lui avait dit
+de rentrer chez lui, il etait evident qu'il n'avait rien a
+craindre en y rentrant. Il jeta un coup d'oeil rapide autour de
+l'antichambre; elle etait solitaire, mais rien ne lui indiquait
+encore quelle chose s'etait passee.
+
+-- En effet, dit-il, Orthon n'est point la. Et il passa dans la
+seconde chambre. La tout fut explique. Malgre l'eau qu'on avait
+jetee a flots, de larges taches rougeatres marbraient le plancher;
+un meuble etait brise, les tentures du lit dechiquetees a coups
+d'epee, un miroir de Venise etait brise par le choc d'une balle;
+et une main sanglante appuyee contre la muraille, et qui avait
+laisse sa terrible empreinte, annoncait que cette chambre muette
+alors avait ete temoin d'une lutte mortelle.
+
+Henri recueillit d'un oeil hagard tous ces differents details,
+passa sa main sur son front moite de sueur, et murmura:
+
+-- Ah! je comprends ce service que m'a rendu le roi; on est venu
+pour m'assassiner... Et... -- Ah! de Mouy! qu'ont-ils fait de De
+Mouy! Les miserables! ils l'auront tue!
+
+Et, aussi presse d'apprendre des nouvelles que le duc d'Alencon
+l'etait de lui en donner, Henri, apres avoir jete une derniere
+fois un morne regard sur les objets qui l'entouraient, s'elanca
+hors de la chambre, gagna le corridor, s'assura qu'il etait bien
+solitaire, et poussant la porte entrebaillee, qu'il referma avec
+soin derriere lui, il se precipita chez le duc d'Alencon.
+
+Le duc l'attendait dans la premiere piece. Il prit vivement la
+main de Henri, l'entraina en mettant un doigt sur sa bouche, dans
+un petit cabinet en tourelle, completement isole, et par
+consequent echappant par sa disposition a tout espionnage.
+
+-- Ah! mon frere, lui dit-il, quelle horrible nuit!
+
+-- Que s'est-il donc passe? demanda Henri.
+
+-- On a voulu vous arreter.
+
+-- Moi?
+
+-- Oui, vous.
+
+-- Et a quel propos?
+
+-- Je ne sais. Ou etiez-vous?
+
+-- Le roi m'avait emmene hier soir avec lui par la ville.
+
+-- Alors il le savait, dit d'Alencon. Mais puisque vous n'etiez
+pas chez vous, qui donc y etait?
+
+-- Y avait-il donc quelqu'un chez moi? demanda Henri comme s'il
+l'eut ignore.
+
+-- Oui, un homme. Quand j'ai entendu le bruit, j'ai couru pour
+vous porter secours; mais il etait trop tard.
+
+-- L'homme etait arrete? demanda Henri avec anxiete.
+
+-- Non, il s'etait sauve apres avoir blesse dangereusement
+Maurevel et tue deux gardes.
+
+-- Ah! brave de Mouy! s'ecria Henri.
+
+-- C'etait donc de Mouy? dit vivement d'Alencon. Henri vit qu'il
+avait fait une faute.
+
+-- Du moins, je le presume, dit-il, car je lui avais donne rendez-
+vous pour m'entendre avec lui de votre fuite, et lui dire que je
+vous avais concede tous mes droits au trone de Navarre.
+
+-- Alors, si la chose est sue, dit d'Alencon en palissant, nous
+sommes perdus.
+
+-- Oui, car Maurevel parlera.
+
+-- Maurevel a recu un coup d'epee dans la gorge; et je m'en suis
+informe au chirurgien qui l'a panse, de plus de huit jours il ne
+pourra prononcer une seule parole.
+
+-- Huit jours! c'est plus qu'il n'en faudra a de Mouy pour se
+mettre en surete.
+
+-- Apres cela, dit d'Alencon, ca peut etre un autre que
+M. de Mouy.
+
+-- Vous croyez? dit Henri.
+
+-- Oui, cet homme a disparu tres vite, et l'on n'a vu que son
+manteau cerise.
+
+-- En effet, dit Henri, un manteau cerise est bon pour un dameret
+et non pour un soldat. Jamais on ne soupconnera de Mouy sous un
+manteau cerise.
+
+-- Non. Si l'on soupconnait quelqu'un, dit d'Alencon, ce serait
+plutot...
+
+Il s'arreta.
+
+-- Ce serait plutot M. de La Mole, dit Henri.
+
+-- Certainement, puisque moi-meme, qui ai vu fuir cet homme, j'ai
+doute un instant.
+
+-- Vous avez doute! En effet, ce pourrait bien etre M. de La Mole.
+
+-- Ne sait-il rien? demanda d'Alencon.
+
+-- Rien absolument, du moins rien d'important.
+
+-- Mon frere, dit le duc, maintenant je crois veritablement que
+c'etait lui.
+
+-- Diable! dit Henri, si c'est lui, cela va faire grand-peine a la
+reine, qui lui porte interet.
+
+-- Interet, dites-vous? demanda d'Alencon interdit.
+
+-- Sans doute. Ne vous rappelez-vous pas, Francois, que c'est
+votre soeur qui vous l'a recommande?
+
+-- Si fait, dit le duc d'une voix sourde; aussi je voudrais lui
+etre agreable, et la preuve c'est que, de peur que son manteau
+rouge ne le compromit, je suis monte chez lui et je l'ai rapporte
+chez moi.
+
+-- Oh! oh! dit Henri, voila qui est doublement prudent; et
+maintenant je ne parierais pas, mais je jurerais que c'etait lui.
+
+-- Meme en justice? demanda Francois.
+
+-- Ma foi, oui, repondit Henri. Il sera venu m'apporter quelque
+message de la part de Marguerite.
+
+-- Si j'etais sur d'etre appuye par votre temoignage, dit
+d'Alencon, moi je l'accuserais presque.
+
+-- Si vous accusiez, repondit Henri, vous comprenez, mon frere,
+que je ne vous dementirais pas.
+
+-- Mais la reine? dit d'Alencon.
+
+-- Ah! oui, la reine.
+
+-- Il faut savoir ce qu'elle fera.
+
+-- Je me charge de la commission.
+
+-- Peste, mon frere! elle aurait tort de nous dementir, car voila
+une flambante reputation de vaillant faite a ce jeune homme, et
+qui ne lui aura pas coute cher, car il l'aura achetee a credit. Il
+est vrai qu'il pourra bien rembourser ensemble interet et capital.
+
+-- Dame! que voulez-vous! dit Henri, dans ce bas monde on n'a rien
+pour rien!
+
+Et saluant d'Alencon de la main et du sourire, il passa avec
+precaution sa tete dans le corridor; et s'etant assure qu'il n'y
+avait personne aux ecoutes, il se glissa rapidement et disparut
+dans l'escalier derobe qui conduisait chez Marguerite.
+
+De son cote, la reine de Navarre n'etait guere plus tranquille que
+son mari. L'expedition de la nuit dirigee contre elle et la
+duchesse de Nevers par le roi, par le duc d'Anjou, par le duc de
+Guise et par Henri, qu'elle avait reconnu, l'inquietait fort. Sans
+doute, il n'y avait aucune preuve qui put la compromettre, le
+concierge detache de sa grille par La Mole et Coconnas avait
+affirme etre reste muet. Mais quatre seigneurs de la taille de
+ceux a qui deux simples gentilshommes comme La Mole et Coconnas
+avaient tenu tete, ne s'etaient pas deranges de leur chemin au
+hasard et sans savoir pour qui ils se derangeaient. Marguerite
+etait donc rentree au point du jour, apres avoir passe le reste de
+la nuit chez la duchesse de Nevers. Elle s'etait couchee aussitot,
+mais elle ne pouvait dormir, elle tressaillait au moindre bruit.
+
+Ce fut au milieu de ces anxietes qu'elle entendit frapper a la
+porte secrete, et qu'apres avoir fait reconnaitre le visiteur par
+Gillonne, elle ordonna de laisser entrer.
+
+Henri s'arreta a la porte: rien en lui n'annoncait le mari blesse.
+Son sourire habituel errait sur ses levres fines, et aucun muscle
+de son visage ne trahissait les terribles emotions a travers
+lesquelles il venait de passer.
+
+Il parut interroger de l'oeil Marguerite pour savoir si elle lui
+permettrait de rester en tete-a-tete avec elle. Marguerite comprit
+le regard de son mari et fit signe a Gillonne de s'eloigner.
+
+-- Madame, dit alors Henri, je sais combien vous etes attachee a
+vos amis, et j'ai bien peur de vous apporter une facheuse
+nouvelle.
+
+-- Laquelle, monsieur? demanda Marguerite.
+
+-- Un de nos plus chers serviteurs se trouve en ce moment fort
+compromis.
+
+-- Lequel?
+
+-- Ce cher comte de la Mole.
+
+-- M. le comte de la Mole compromis! et a propos de quoi?
+
+-- A propos de l'aventure de cette nuit. Marguerite, malgre sa
+puissance sur elle-meme, ne put s'empecher de rougir. Enfin elle
+fit un effort:
+
+-- Quelle aventure? demanda-t-elle.
+
+-- Comment! dit Henri, n'avez-vous point entendu tout ce bruit qui
+s'est fait cette nuit au Louvre?
+
+-- Non, monsieur.
+
+-- Oh! je vous en felicite, madame, dit Henri avec une naivete
+charmante, cela prouve que vous avez un bien excellent sommeil.
+
+-- Eh bien, que s'est-il donc passe?
+
+-- Il s'est passe que notre bonne mere avait donne l'ordre a
+M. de Maurevel et a six de ses gardes de m'arreter.
+
+-- Vous, monsieur! vous?
+
+-- Oui, moi.
+
+-- Et pour quelle raison?
+
+-- Ah! qui peut dire les raisons d'un esprit profond comme l'est
+celui de notre mere? Je les respecte, mais je ne les sais pas.
+
+-- Et vous n'etiez pas chez vous?
+
+-- Non, par hasard, c'est vrai. Vous avez devine cela, madame,
+non, je n'etais pas chez moi. Hier au soir le roi m'a invite a
+l'accompagner, mais si je n'etais pas chez moi, un autre y etait.
+
+-- Et quel etait cet autre?
+
+-- Il parait que c'etait le comte de la Mole.
+
+-- Le comte de la Mole! dit Marguerite etonnee.
+
+-- Tudieu! quel gaillard que ce petit Provencal, continua Henri.
+Comprenez-vous qu'il a blesse Maurevel et tue deux gardes?
+
+-- Blesse M. de Maurevel et tue deux gardes... impossible!
+
+-- Comment! vous doutez de son courage, madame?
+
+-- Non; mais je dis que M. de La Mole ne pouvait pas etre chez
+vous.
+
+-- Comment ne pouvait-il pas etre chez moi?
+
+-- Mais parce que... parce que..., reprit Marguerite embarrassee,
+parce qu'il etait ailleurs.
+
+-- Ah! s'il peut prouver un alibi, reprit Henri, c'est autre
+chose; il dira ou il etait, et tout sera fini.
+
+-- Ou il etait? dit vivement Marguerite.
+
+-- Sans doute... La journee ne se passera pas sans qu'il soit
+arrete et interroge. Mais malheureusement, comme on a des
+preuves...
+
+-- Des preuves... lesquelles?...
+
+-- L'homme qui a fait cette defense desesperee avait un manteau
+rouge.
+
+-- Mais il n'y a pas que M. de La Mole qui ait un manteau rouge...
+je connais un autre homme encore.
+
+-- Sans doute, et moi aussi... Mais voila ce qui arrivera: si ce
+n'est pas M. de La Mole qui etait chez moi, ce sera cet autre
+homme a manteau rouge comme lui. Or, cet autre homme vous savez
+qui?
+
+-- ciel!
+
+-- Voila l'ecueil; vous l'avez vu comme moi, madame, et votre
+emotion me le prouve. Causons donc maintenant comme deux personnes
+qui parlent de la chose la plus recherchee du monde... d'un
+trone... du bien le plus precieux... de la vie... De Mouy arrete
+nous perd.
+
+-- Oui, je comprends cela.
+
+-- Tandis que M. de La Mole ne compromet personne; a moins que
+vous ne le croyiez capable d'inventer quelque histoire, comme de
+dire, par hasard, qu'il etait en partie avec des dames... que
+sais-je... moi?
+
+-- Monsieur, dit Marguerite, si vous ne craignez que cela, soyez
+tranquille... il ne le dira point.
+
+-- Comment! dit Henri, il se taira, sa mort dut-elle etre le prix
+de son silence?
+
+-- Il se taira, monsieur.
+
+-- Vous en etes sure?
+
+-- J'en reponds.
+
+-- Alors tout est pour le mieux, dit Henri en se levant.
+
+-- Vous vous retirez, monsieur? demanda vivement Marguerite.
+
+-- Oh! mon Dieu, oui. Voila tout ce que j'avais a vous dire.
+
+-- Et vous allez?...
+
+-- Tacher de nous tirer tous du mauvais pas ou ce diable d'homme
+au manteau rouge nous a mis.
+
+-- Oh! mon Dieu, mon Dieu! pauvre jeune homme! s'ecria
+douloureusement Marguerite en se tordant les mains.
+
+-- En verite, dit Henri en se retirant, c'est un bien gentil
+serviteur que ce cher M. de La Mole!
+
+
+
+VII
+La cordeliere de la reine mere
+
+
+Charles etait entre riant et railleur chez lui; mais apres une
+conversation de dix minutes avec sa mere, on eut dit que celle-ci
+lui avait cede sa paleur et sa colere, tandis qu'elle avait repris
+la joyeuse humeur de son fils.
+
+-- M. de La Mole, disait Charles, M. de La Mole! ... il faut
+appeler Henri et le duc d'Alencon. Henri, parce que ce jeune homme
+etait huguenot; le duc d'Alencon, parce qu'il est a son service.
+
+-- Appelez-les si vous voulez, mon fils, vous ne saurez rien.
+Henri et Francois, j'en ai peur, son plus lies ensemble que ne
+pourrait le faire croire l'apparence. Les interroger, c'est leur
+donner des soupcons: mieux vaudrait, je crois, l'epreuve lente et
+sure de quelques jours. Si vous laissez respirer les coupables,
+mon fils, si vous laissez croire qu'ils ont echappe a votre
+vigilance, enhardis, triomphants, ils vont vous fournir une
+occasion meilleure de sevir; alors nous saurons tout.
+
+Charles se promenait indecis, rongeant sa colere, comme un cheval
+qui ronge son frein, et comprimant de sa main crispee son coeur
+mordu par le soupcon.
+
+-- Non, non, dit-il enfin, je n'attendrai pas. Vous ne savez pas
+ce que c'est que d'attendre, escorte comme je le suis de fantomes.
+D'ailleurs tous les jours ces muguets deviennent plus insolents:
+cette nuit meme deux damoiseaux n'ont-ils pas ose nous tenir tete
+et se rebeller contre nous?... Si M. de La Mole est innocent,
+c'est bien; mais je ne suis pas fache de savoir ou etait M. de La
+Mole cette nuit, tandis qu'on battait mes gardes au Louvre et
+qu'on me battait, moi, rue Cloche-Percee. Qu'on m'aille donc
+chercher le duc d'Alencon, puis Henri; je veux les interroger
+separement. Quant a vous, vous pouvez rester, ma mere.
+
+Catherine s'assit. Pour un esprit ferme comme le sien, tout
+incident pouvait, courbe par sa main puissante, la conduire a son
+but, bien qu'il parut s'en ecarter. De tout choc jaillit un bruit
+ou une etincelle. Le bruit guide, l'etincelle eclaire.
+
+Le duc d'Alencon entra: sa conversation avec Henri l'avait prepare
+a l'entrevue, il etait donc assez calme.
+
+Ses reponses furent des plus precises. Prevenu par sa mere de
+demeurer chez lui, il ignorait completement les evenements de la
+nuit. Seulement comme son appartement se trouvait donner sur le
+meme corridor que celui du roi de Navarre, il avait d'abord cru
+entendre un bruit comme celui d'une porte qu'on enfonce, puis des
+imprecations, puis des coups de feu. Alors seulement il s'etait
+hasarde a entrebailler sa porte, et avait vu fuir un homme en
+manteau rouge.
+
+Charles et sa mere echangerent un regard.
+
+-- En manteau rouge? dit le roi.
+
+-- En manteau rouge, reprit d'Alencon.
+
+-- Et ce manteau rouge ne vous a donne soupcon sur personne?
+
+D'Alencon rappela toute sa force pour mentir le plus naturellement
+possible.
+
+-- Au premier aspect, dit-il, je dois avouer a Votre Majeste que
+j'avais cru reconnaitre le manteau incarnat d'un de mes
+gentilshommes.
+
+-- Et comment nommez-vous ce gentilhomme?
+
+-- M. de La Mole.
+
+-- Pourquoi M. de La Mole n'etait-il pas pres de vous comme son
+devoir l'exigeait?
+
+-- Je lui avais donne conge, dit le duc.
+
+-- C'est bien; allez, dit Charles.
+
+Le duc d'Alencon s'avanca vers la porte qui lui avait donne
+passage pour entrer.
+
+-- Non point par celle-la, dit Charles; par celle-ci. Et il lui
+indiqua celle qui donnait chez sa nourrice. Charles ne voulait pas
+que Francois et Henri se rencontrassent. Il ignorait qu'ils se
+fussent vus un instant, que cet instant eut suffi pour que les
+deux beaux-freres convinssent de leurs faits... Derriere
+d'Alencon, et sur un signe de Charles, Henri entra a son tour.
+Henri n'attendit pas que Charles l'interrogeat.
+
+-- Sire, dit-il. Votre Majeste a bien fait de m'envoyer chercher,
+car j'allais descendre pour lui demander justice. Charles fronca
+le sourcil.
+
+-- Oui, justice, dit Henri. Je commence par remercier Votre
+Majeste de ce qu'elle m'a pris hier au soir avec elle; car en me
+prenant avec elle, je sais maintenant qu'elle m'a sauve la vie;
+mais qu'avais-je fait pour qu'on tentat sur moi un assassinat?
+
+-- Ce n'etait point un assassinat, dit vivement Catherine, c'etait
+une arrestation.
+
+-- Eh bien, soit, dit Henri. Quel crime avais-je commis pour etre
+arrete? Si je suis coupable, je le suis autant ce matin qu'hier
+soir. Dites-moi mon crime, Sire.
+
+Charles regarda sa mere assez embarrasse de la reponse qu'il avait
+a faire.
+
+-- Mon fils, dit Catherine, vous recevez des gens suspects.
+
+-- Bien, dit Henri; et ces gens suspects me compromettent, n'est-
+ce pas, madame?
+
+-- Oui, Henri.
+
+-- Nommez-les-moi, nommez-les-moi! Quels sont-ils? Confrontez-moi
+avec eux!
+
+-- En effet, dit Charles, Henriot a le droit de demander une
+explication.
+
+-- Et je la demande! reprit Henri, qui, sentant la superiorite de
+sa position, en voulait tirer parti; je la demande a mon frere
+Charles, a ma bonne mere Catherine. Depuis mon mariage avec
+Marguerite, ne me suis-je pas conduit en bon epoux? qu'on le
+demande a Marguerite; en bon catholique? qu'on le demande a mon
+confesseur; en bon parent? qu'on le demande a tous ceux qui
+assistaient a la chasse d'hier.
+
+-- Oui, c'est vrai, Henriot, dit le roi; mais, que veux-tu? on
+pretend que tu conspires.
+
+-- Contre qui?
+
+-- Contre moi.
+
+-- Sire, si j'eusse conspire contre vous, je n'avais qu'a laisser
+faire les evenements, quand votre cheval ayant la cuisse cassee ne
+pouvait se relever, quand le sanglier furieux revenait sur Votre
+Majeste.
+
+-- Eh! mort-diable! ma mere, savez-vous qu'il a raison!
+
+-- Mais enfin qui etait chez vous cette nuit?
+
+-- Madame, dit Henri, dans un temps ou si peu osent repondre
+d'eux-memes, je ne repondrai jamais des autres. J'ai quitte mon
+appartement a sept heures du soir; a dix heures mon frere Charles
+m'a emmene avec lui; je suis reste avec lui pendant toute la nuit.
+Je ne pouvais pas a la fois etre avec Sa Majeste et savoir ce qui
+se passait chez moi.
+
+-- Mais, dit Catherine, il n'en est pas moins vrai qu'un homme a
+vous a tue deux gardes de Sa Majeste et blesse M. de Maurevel.
+
+-- Un homme a moi? dit Henri. Quel etait cet homme, madame? nommez
+le...
+
+-- Tout le monde accuse M. de La Mole.
+
+-- M. de La Mole n'est point a moi, madame; M. de La Mole est a
+M. d'Alencon, a qui il a ete recommande par votre fille.
+
+-- Mais enfin, dit Charles, est-ce M. de La Mole qui etait chez
+toi, Henriot?
+
+-- Comment voulez-vous que je sache cela, Sire? Je ne dis pas oui,
+je ne dis pas non... M. de La Mole est un fort gentil serviteur,
+tout devoue a la reine de Navarre, et qui m'apporte souvent des
+messages, soit de Marguerite a qui il est reconnaissant de l'avoir
+recommande a M. le duc d'Alencon, soit de M. le duc lui-meme. Je
+ne puis pas dire que ce ne soit pas M. de La Mole.
+
+-- C'etait lui, dit Catherine; on a reconnu son manteau rouge.
+
+-- M. de La Mole a donc un manteau rouge?
+
+-- Oui.
+
+-- Et l'homme qui a si bien arrange mes deux gardes et
+M. de Maurevel...
+
+-- Avait un manteau rouge? demanda Henri.
+
+-- Justement, dit Charles.
+
+-- Je n'ai rien a dire, reprit le Bearnais. Mais il me semble, en
+ce cas, qu'au lieu de me faire venir, moi, qui n'etais point chez
+moi, c'etait M. de La Mole, qui y etait, dites-vous, qu'il fallait
+interroger. Seulement, dit Henri, je dois faire observer une chose
+a Votre Majeste.
+
+-- Laquelle?
+
+-- Si c'etait moi qui, voyant un ordre signe de mon roi, me fusse
+defendu au lieu d'obeir a cet ordre, je serais coupable et
+meriterais toutes sortes de chatiments; mais ce n'est point moi,
+c'est un inconnu que cet ordre ne concernait en rien: on a voulu
+l'arreter injustement, il s'est defendu, trop bien defendu meme,
+mais il etait dans son droit.
+
+-- Cependant... murmura Catherine.
+
+-- Madame, dit Henri, l'ordre portait-il de m'arreter?
+
+-- Oui, dit Catherine, et c'est Sa Majeste elle-meme qui l'avait
+signe.
+
+-- Mais portait-il en outre d'arreter, si l'on ne me trouvait pas,
+celui que l'on trouverait a ma place?
+
+-- Non, dit Catherine.
+
+-- Eh bien, reprit Henri, a moins qu'on ne prouve que je conspire
+et que l'homme qui etait dans ma chambre conspire avec moi, cet
+homme est innocent.
+
+Puis, se retournant vers Charles IX:
+
+-- Sire, continua Henri, je ne quitte pas le Louvre. Je suis meme
+pret a me rendre, sur un simple mot de Votre Majeste, dans telle
+prison d'Etat qu'il lui plaira de m'indiquer. Mais en attendant la
+preuve du contraire, j'ai le droit de me dire et je me dirai le
+tres fidele serviteur, sujet et frere de Votre Majeste.
+
+Et avec une dignite qu'on ne lui avait point vue encore, Henri
+salua Charles et se retira.
+
+-- Bravo, Henriot! dit Charles quand le roi de Navarre fut sorti.
+
+-- Bravo! parce qu'il nous a battus? dit Catherine.
+
+-- Et pourquoi n'applaudirais-je pas? Quand nous faisons des armes
+ensemble et qu'il me touche, est-ce que je ne dis pas bravo aussi?
+Ma mere, vous avez tort de mepriser ce garcon-la comme vous le
+faites.
+
+-- Mon fils, dit Catherine en serrant la main de Charles IX, je ne
+le meprise pas, je le crains.
+
+-- Eh bien, vous avez tort, ma mere. Henriot est mon ami, et,
+comme il l'a dit, s'il eut conspire contre moi, il n'eut eu qu'a
+laisser faire le sanglier.
+
+-- Oui, dit Catherine, pour que M. le duc d'Anjou, son ennemi
+personnel, fut le roi de France?
+
+-- Ma mere, n'importe le motif pour lequel Henriot m'a sauve la
+vie; mais il y a un fait, c'est qu'il me l'a sauvee, et, mort de
+tous les diables! je ne veux pas qu'on lui fasse de la peine.
+Quant a M. de La Mole, eh bien, je vais m'entendre avec mon frere
+d'Alencon, auquel il appartient.
+
+C'etait un conge que Charles IX donnait a sa mere. Elle se retira
+en essayant d'imprimer une certaine fixite a ses soupcons errants.
+
+M. de La Mole, par son peu d'importance, ne repondait pas a ses
+besoins.
+
+En rentrant dans sa chambre, a son tour Catherine trouva
+Marguerite qui l'attendait.
+
+-- Ah! ah! dit-elle, c'est vous, ma fille; je vous ai envoye
+chercher hier soir.
+
+-- Je le sais, madame; mais j'etais sortie.
+
+-- Et ce matin?
+
+-- Ce matin, madame, je viens vous trouver pour dire a Votre
+Majeste qu'elle va commettre une grande injustice.
+
+-- Laquelle?
+
+-- Vous allez faire arreter M. le comte de la Mole.
+
+-- Vous vous trompez, ma fille, je ne fais arreter personne, c'est
+le roi qui fait arreter, et non pas moi.
+
+-- Ne jouons pas sur les mots, madame, quand les circonstances
+sont graves. On va arreter M. de La Mole, n'est-ce pas?
+
+-- C'est probable.
+
+-- Comme accuse de s'etre trouve cette nuit dans la chambre du roi
+de Navarre et d'avoir tue deux gardes et blesse M. de Maurevel?
+
+-- C'est en effet le crime qu'on lui impute.
+
+-- On le lui impute a tort, madame, dit Marguerite; M. de La Mole
+n'est pas coupable.
+
+-- M. de La Mole n'est pas coupable! dit Catherine en faisant un
+soubresaut de joie et en devinant qu'il allait jaillir quelque
+lueur de ce que Marguerite venait lui dire.
+
+-- Non, reprit Marguerite, il n'est pas coupable, il ne peut pas
+l'etre, car il n'etait pas chez le roi.
+
+-- Et ou etait-il?
+
+-- Chez moi, madame.
+
+-- Chez vous!
+
+-- Oui, chez moi. Catherine devait un regard foudroyant a cet aveu
+d'une fille de France, mais elle se contenta de croiser ses mains
+sur sa ceinture.
+
+-- Et... dit-elle apres un moment de silence, si l'on arrete
+M. de La Mole et qu'on l'interroge...
+
+-- Il dira ou il etait et avec qui il etait, ma mere, repondit
+Marguerite, quoiqu'elle fut sure du contraire.
+
+-- Puisqu'il en est ainsi, vous avez raison, ma fille, il ne faut
+pas qu'on arrete M. de La Mole.
+
+Marguerite frissonna: il lui sembla qu'il y avait dans la maniere
+dont sa mere prononcait ces paroles un sens mysterieux et
+terrible: mais elle n'avait rien a dire, car ce qu'elle venait
+demander lui etait accorde.
+
+-- Mais alors, dit Catherine, si ce n'etait point M. de La Mole
+qui etait chez le roi, c'etait un autre? Marguerite se tut.
+
+-- Cet autre, le connaissez-vous, ma fille? dit Catherine.
+
+-- Non, ma mere, dit Marguerite d'une voix mal assuree.
+
+-- Voyons, ne soyez pas confiante a moitie.
+
+-- Je vous repete, madame, que je ne le connais pas, repondit une
+seconde fois Marguerite en palissant malgre elle.
+
+-- Bien, bien, dit Catherine d'un air indifferent, on s'informera.
+Allez, ma fille: tranquillisez-vous, votre mere veille sur votre
+honneur.
+
+Marguerite sourit.
+
+-- Ah! murmura Catherine, on se ligue; Henri et Marguerite
+s'entendent: pourvu que la femme soit muette, le mari est aveugle.
+Ah! vous etes bien adroits, mes enfants, et vous vous croyez bien
+forts; mais votre force est dans votre union, et je vous briserai
+les uns apres les autres. D'ailleurs un jour viendra ou Maurevel
+pourra parler ou ecrire, prononcer un nom ou former six lettres,
+et ce jour-la on saura tout...
+
+-- Oui, mais d'ici a ce jour-la le coupable sera en surete. Ce
+qu'il y a de mieux, c'est de les desunir tout de suite.
+
+Et en vertu de ce raisonnement, Catherine reprit le chemin des
+appartements de son fils, qu'elle trouva en conference avec
+d'Alencon.
+
+-- Ah! ah! dit Charles IX en froncant le sourcil, c'est vous, ma
+mere?
+
+-- Pourquoi n'avez-vous pas dit _encore? _Le mot etait dans votre
+pensee, Charles.
+
+-- Ce qui est dans ma pensee n'appartient qu'a moi, madame, dit le
+roi de ce ton brutal qu'il prenait quelquefois, meme pour parler a
+Catherine. Que me voulez-vous? dites vite.
+
+-- Eh bien, vous aviez raison, mon fils, dit Catherine a Charles;
+et vous, d'Alencon, vous aviez tort.
+
+-- En quoi, madame? demanderent les deux princes.
+
+-- Ce n'est point M. de La Mole qui etait chez le roi de Navarre.
+
+-- Ah! ah! dit Francois en palissant.
+
+-- Et qui etait-ce donc? demanda Charles.
+
+-- Nous ne le savons pas encore, mais nous le saurons quand
+Maurevel pourra parler. Ainsi, laissons la cette affaire qui ne
+peut tarder a s'eclaircir, et revenons a M. de La Mole.
+
+-- Eh bien, M. de La Mole, que lui voulez-vous, ma mere, puisqu'il
+n'etait pas chez le roi de Navarre?
+
+-- Non, dit Catherine, il n'etait pas chez le roi, mais il etait
+chez... la reine.
+
+-- Chez la reine! dit Charles en partant d'un eclat de rire
+nerveux.
+
+-- Chez la reine! murmura d'Alencon en devenant pale comme un
+cadavre.
+
+-- Mais non, mais non, dit Charles, Guise m'a dit avoir rencontre
+la litiere de Marguerite.
+
+-- C'est cela, dit Catherine; elle a une maison en ville.
+
+-- Rue Cloche-Percee! s'ecria le roi.
+
+-- Oh! oh! c'est trop fort, dit d'Alencon en enfoncant ses ongles
+dans les chairs de sa poitrine. Et me l'avoir recommande a moi-
+meme!
+
+-- Ah! mais j'y pense! dit le roi en s'arretant tout a coup, c'est
+lui alors qui s'est defendu cette nuit contre nous et qui m'a jete
+une aiguiere d'argent sur la tete, le miserable!
+
+-- Oh! oui, repeta Francois, le miserable!
+
+-- Vous avez raison, mes enfants, dit Catherine sans avoir l'air
+de comprendre le sentiment qui faisait parler chacun de ses deux
+fils. Vous avez raison, car une seule indiscretion de ce
+gentilhomme peut causer un scandale horrible; perdre une fille de
+France! il ne faut qu'un moment d'ivresse pour cela.
+
+-- Ou de vanite, dit Francois.
+
+-- Sans doute, sans doute, dit Charles; mais nous ne pouvons
+cependant deferer la cause a des juges, a moins que Henriot ne
+consente a se porter plaignant.
+
+-- Mon fils, dit Catherine en posant la main sur l'epaule de
+Charles et en l'appuyant d'une facon assez significative pour
+appeler toute l'attention du roi sur ce qu'elle allait proposer,
+ecoutez bien ce que je vous dis: Il y a crime et il peut y avoir
+scandale. Mais ce n'est pas avec des juges et des bourreaux qu'on
+punit ces sortes de delits a la majeste royale. Si vous etiez de
+simples gentilshommes, je n'aurais rien a vous apprendre, car vous
+etes braves tous deux; mais vous etes princes, vous ne pouvez
+croiser votre epee contre celle d'un hobereau: avisez a vous
+venger en princes.
+
+-- Mort de tous les diables! dit Charles, vous avez raison, ma
+mere, et j'y vais rever.
+
+-- Je vous y aiderai, mon frere, s'ecria Francois.
+
+-- Et moi, dit Catherine en detachant la cordeliere de soie noire
+qui faisait trois fois le tour de sa taille, et dont chaque bout,
+termine par un gland, retombait jusqu'aux genoux, je me retire,
+mais je vous laisse ceci pour me representer.
+
+Et elle jeta la cordeliere aux pieds des deux princes.
+
+-- Ah! ah! dit Charles, je comprends.
+
+-- Cette cordeliere... fit d'Alencon en la ramassant.
+
+-- C'est la punition et le silence, dit Catherine victorieuse;
+seulement, ajouta-t-elle, il n'y aurait pas de mal a mettre Henri
+dans tout cela.
+
+Et elle sortit.
+
+-- Pardieu! dit d'Alencon, rien de plus facile, et quand Henri
+saura que sa femme le trahit... Ainsi, ajouta-t-il en se tournant
+vers le roi, vous avez adopte l'avis de notre mere?
+
+-- De point en point, dit Charles, ne se doutant point qu'il
+enfoncait mille poignards dans le coeur de d'Alencon. Cela
+contrariera Marguerite, mais cela rejouira Henriot.
+
+Puis, appelant un officier de ses gardes, il ordonna que l'on fit
+descendre Henri; mais se ravisant:
+
+-- Non, non, dit-il, je vais le trouver moi-meme. Toi, d'Alencon,
+previens d'Anjou et Guise.
+
+Et sortant de son appartement, il prit le petit escalier tournant
+par lequel on montait au second, et qui aboutissait a la porte de
+Henri.
+
+
+
+VIII
+Projets de vengeance
+
+
+Henri avait profite du moment de repit que lui donnait
+l'interrogatoire si bien soutenu par lui pour courir chez madame
+de Sauve. Il y avait trouve Orthon completement revenu de son
+evanouissement; mais Orthon n'avait pu rien lui dire, si ce
+n'etait que des hommes avaient fait irruption chez lui, et que le
+chef de ces hommes l'avait frappe d'un coup de pommeau d'epee qui
+l'avait etourdi. Quant a Orthon, on ne s'en etait pas inquiete.
+Catherine l'avait vu evanoui et l'avait cru mort.
+
+Et comme il etait revenu a lui dans l'intervalle du depart de la
+reine mere, a l'arrivee du capitaine des gardes charge de deblayer
+la place, il s'etait refugie chez madame de Sauve.
+
+Henri pria Charlotte de garder le jeune homme jusqu'a ce qu'il eut
+des nouvelles de De Mouy, qui, du lieu ou il s'etait retire, ne
+pouvait manquer de lui ecrire. Alors il enverrait Orthon porter sa
+reponse a de Mouy, et, au lieu d'un homme devoue, il pouvait alors
+compter sur deux.
+
+Ce plan arrete, il etait revenu chez lui et philosophait en se
+promenant de long en large, lorsque tout a coup la porte s'ouvrit
+et le roi parut.
+
+-- Votre Majeste! s'ecria Henri en s'elancant au-devant du roi.
+
+-- Moi-meme... En verite, Henriot, tu es un excellent garcon, et
+je sens que je t'aime de plus en plus.
+
+-- Sire, dit Henri, Votre Majeste me comble.
+
+-- Tu n'as qu'un tort, Henriot.
+
+-- Lequel? celui que Votre Majeste m'a deja reproche plusieurs
+fois, dit Henri, de preferer la chasse a courre a la chasse au
+vol?
+
+-- Non, non, je ne parle pas de celui-la, Henriot, je parle d'un
+autre.
+
+-- Que Votre Majeste s'explique, dit Henri, qui vit au sourire de
+Charles que le roi etait de bonne humeur, et je tacherai de me
+corriger.
+
+-- C'est, ayant de bons yeux comme tu les as, de ne pas voir plus
+clair que tu ne vois.
+
+-- Bah! dit Henri, est-ce que, sans m'en douter, je serais myope,
+Sire?
+
+-- Pis que cela, Henriot, pis que cela, tu es aveugle.
+
+-- Ah! vraiment, dit le Bearnais; mais ne serait-ce pas quand je
+ferme les yeux que ce malheur-la m'arrive?
+
+-- Oui-da! dit Charles, tu en es bien capable. En tout cas, je
+vais te les ouvrir, moi.
+
+-- Dieu dit: Que la lumiere soit, et la lumiere fut. Votre Majeste
+est le representant de Dieu en ce monde; elle peut donc faire sur
+la terre ce que Dieu fait au ciel: j'ecoute.
+
+-- Quand Guise a dit hier soir que ta femme venait de passer,
+escortee d'un dameret, tu n'as pas voulu le croire!
+
+-- Sire, dit Henri, comment croire que la soeur de Votre Majeste
+commette une pareille imprudence?
+
+-- Quand il t'a dit que ta femme etait allee rue Cloche-Percee, tu
+n'as pas voulu le croire non plus!
+
+-- Comment supposer, Sire, qu'une fille de France risque
+publiquement sa reputation?
+
+-- Quand nous avons assiege la maison de la rue Cloche-Percee, et
+que j'ai recu, moi, une aiguiere d'argent sur l'epaule, d'Anjou
+une compote d'oranges sur la tete, et de Guise un jambon de
+sanglier par la figure, tu as vu deux femmes et deux hommes?
+
+-- Je n'ai rien vu, Sire. Votre Majeste doit se rappeler que
+j'interrogeais le concierge.
+
+-- Oui; mais, corboeuf! j'ai vu, moi!
+
+-- Ah! si Votre Majeste a vu, c'est autre chose.
+
+-- C'est-a-dire j'ai vu deux hommes et deux femmes. Eh bien, je
+sais maintenant, a n'en pas douter, qu'une de ces deux femmes
+etait Margot, et qu'un de ces deux hommes etait M. de La Mole.
+
+-- Eh mais! dit Henri, si M. de La Mole etait rue Cloche-Percee,
+il n'etait pas ici.
+
+-- Non, dit Charles, non, il n'etait pas ici. Mais il n'est plus
+question de la personne qui etait ici, on la connaitra quand cet
+imbecile de Maurevel pourra parler ou ecrire. Il est question que
+Margot te trompe.
+
+-- Bah! dit Henri, ne croyez donc pas des medisances.
+
+-- Quand je te disais que tu es plus que myope, que tu es aveugle,
+mort-diable! veux-tu me croire une fois, entete? Je te dis que
+Margot te trompe, que nous etranglerons ce soir l'objet de ses
+affections.
+
+Henri fit un bond de surprise et regarda son beau-frere d'un air
+stupefait.
+
+-- Tu n'en es pas fache, Henri, au fond, avoue cela. Margot va
+bien crier comme cent mille corneilles; mais, ma foi, tant pis. Je
+ne veux pas qu'on te rende malheureux, moi. Que Conde soit trompe
+par le duc d'Anjou, je m'en bats l'oeil, Conde est mon ennemi;
+mais toi, tu es mon frere, tu es plus que mon frere, tu es mon
+ami.
+
+-- Mais, Sire...
+
+-- Et je ne veux pas qu'on te moleste, je ne veux pas qu'on te
+berne; il y a assez longtemps que tu sers de quintaine a tous ces
+godelureaux qui arrivent de province pour ramasser nos miettes et
+courtiser nos femmes; qu'ils y viennent, ou plutot qu'ils y
+reviennent, corboeuf! On t'a trompe, Henriot, cela peut arriver a
+tout le monde; mais tu auras, je te jure, une eclatante
+satisfaction, et l'on dira demain: Mille noms d'un diable! il
+parait que le roi Charles aime son frere Henriot, car cette nuit
+il a drolement fait tirer la langue a M. de La Mole.
+
+-- Voyons, Sire, dit Henri, est-ce veritablement une chose bien
+arretee?
+
+-- Arretee, resolue, decidee; le muguet n'aura pas a se plaindre.
+Nous faisons l'expedition entre moi, d'Anjou, d'Alencon et Guise:
+un roi, deux fils de France et un prince souverain sans te
+compter.
+
+-- Comment, sans me compter?
+
+-- Oui, tu en seras, toi.
+
+-- Moi?
+
+-- Oui, toi; dague-moi ce gaillard-la d'une facon royale tandis
+que nous l'etranglerons.
+
+-- Sire, dit Henri, votre bonte me confond; mais comment savez-
+vous?
+
+-- Eh! corne du diable! il parait que le drole s'en est vante. Il
+va tantot chez elle au Louvre, tantot rue Cloche-Percee. Ils font
+des vers ensemble; je voudrais bien voir des vers de ce muguet-la;
+des pastorales; ils causent de Bion et de Moschus, ils font
+alterner Daphnis et Corydon. Ah ca, prends moi une bonne
+misericorde, au moins!
+
+-- Sire, dit Henri, en y reflechissant...
+
+-- Quoi?
+
+-- Votre Majeste comprendra que je ne puis me trouver a une
+pareille expedition. Etre la en personne serait inconvenant, ce me
+semble. Je suis trop interesse a la chose pour que mon
+intervention ne soit pas traitee de ferocite. Votre Majeste venge
+l'honneur de sa soeur sur un fat qui s'est vante en calomniant ma
+femme, rien n'est plus simple, et Marguerite, que je maintiens
+innocente, Sire, n'est pas deshonoree pour cela: mais si je suis
+de la partie, c'est autre chose; ma cooperation fait d'un acte de
+justice un acte de vengeance. Ce n'est plus une execution, c'est
+un assassinat; ma femme n'est plus calomniee, elle est coupable.
+
+-- Mordieu! Henri, tu parles d'or, et je le disais tout a l'heure
+encore a ma mere, tu as de l'esprit comme un demon.
+
+Et Charles regarda complaisamment son beau-frere, qui s'inclina
+pour repondre au compliment.
+
+-- Neanmoins, ajouta Charles, tu es content qu'on te debarrasse de
+ce muguet?
+
+-- Tout ce que fait Votre Majeste est bien fait, repondit le roi
+de Navarre.
+
+-- C'est bien, c'est bien alors, laisse-moi donc faire ta besogne;
+sois tranquille, elle n'en sera pas plus mal faite.
+
+-- Je m'en rapporte a vous, Sire, dit Henri.
+
+-- Seulement a quelle heure va-t-il ordinairement chez ta femme?
+
+-- Mais vers les neuf heures du soir.
+
+-- Et il en sort?
+
+-- Avant que je n'y arrive, car je ne l'y trouve jamais.
+
+-- Vers...
+
+-- Vers les onze heures.
+
+-- Bon; descends ce soir a minuit, la chose sera faite. Et Charles
+ayant cordialement serre la main a Henri, et lui ayant renouvele
+ses promesses d'amitie, sortit en sifflant son air de chasse
+favori.
+
+-- Ventre-saint-gris! dit le Bearnais en suivant Charles des yeux,
+je suis bien trompe si toute cette diablerie ne sort pas encore de
+chez la reine mere. En verite elle ne sait qu'inventer pour nous
+brouiller, ma femme et moi; un si joli menage!
+
+Et Henri se mit a rire comme il riait quand personne ne pouvait le
+voir ni l'entendre.
+
+Vers les sept heures du soir de la meme journee ou tous ces
+evenements s'etaient passes, un beau jeune homme, qui venait de
+prendre un bain, s'epilait et se promenait avec complaisance,
+fredonnant une petite chanson devant une glace dans une chambre du
+Louvre.
+
+A cote de lui dormait ou plutot se detirait sur un lit un autre
+jeune homme.
+
+L'un etait notre ami La Mole, dont on s'etait si fort occupe dans
+la journee, et dont on s'occupait encore peut-etre davantage sans
+qu'il le soupconnat, et l'autre son compagnon Coconnas.
+
+En effet, tout ce grand orage avait passe autour de lui sans qu'il
+eut entendu gronder la foudre, sans qu'il eut vu briller les
+eclairs. Rentre a trois heures du matin, il etait reste couche
+jusqu'a trois heures du soir, moitie dormant, moitie revant,
+batissant des chateaux sur ce sable mouvant qu'on appelle
+l'avenir; puis il s'etait leve, avait ete passer une heure chez
+les baigneurs a la mode, etait alle diner chez maitre La Huriere,
+et, de retour au Louvre, il achevait sa toilette pour aller faire
+sa visite ordinaire a la reine.
+
+-- Et tu dis donc que tu as dine, toi? lui demanda Coconnas en
+baillant.
+
+-- Ma foi, oui, et de grand appetit.
+
+-- Pourquoi ne m'as-tu pas emmene avec toi, egoiste?
+
+-- Ma foi, tu dormais si fort que je n'ai pas voulu te reveiller.
+Mais, sais-tu? tu souperas au lieu de diner. Surtout n'oublie pas
+de demander a maitre La Huriere de ce petit vin d'Anjou qui lui
+est arrive ces jours-ci.
+
+-- Il est bon?
+
+-- Demandes-en, je ne te dis que cela.
+
+-- Et toi, ou vas-tu?
+
+-- Moi, dit La Mole, etonne que son ami lui fit meme cette
+question, ou je vais? faire ma cour a la reine.
+
+-- Tiens, au fait, dit Coconnas, si j'allais diner a notre petite
+maison de la rue Cloche-Percee, je dinerais des reliefs d'hier, et
+il y a un certain vin d'Alicante qui est restaurant.
+
+-- Cela serait imprudent, Annibal, mon ami, apres ce qui s'est
+passe cette nuit. D'ailleurs ne nous a-t-on pas fait donner notre
+parole que nous n'y retournerions pas seuls? Passe-moi donc mon
+manteau.
+
+-- C'est ma foi vrai, dit Coconnas; je l'avais oublie. Mais ou
+diable est-il donc ton manteau?... Ah! le voila.
+
+-- Non, tu me passes le noir, et c'est le rouge que je te demande.
+La reine m'aime mieux avec celui-la.
+
+-- Ah! ma foi, dit Coconnas apres avoir regarde de tous cotes,
+cherche-le toi-meme, je ne le trouve pas.
+
+-- Comment, dit La Mole, tu ne le trouves pas? mais ou donc est-
+il?
+
+-- Tu l'auras vendu...
+
+-- Pour quoi faire? il me reste encore six ecus.
+
+-- Alors, mets le mien.
+
+-- Ah! oui... un manteau jaune avec un pourpoint vert, j'aurais
+l'air d'un papegeai.
+
+-- Par ma foi tu es trop difficile. Arrange-toi comme tu voudras,
+alors.
+
+En ce moment, et comme apres avoir tout mis sens dessus dessous La
+Mole commencait a se repandre en invectives contre les voleurs qui
+se glissaient jusque dans le Louvre, un page du duc d'Alencon
+parut avec le precieux manteau tant demande.
+
+-- Ah! s'ecria La Mole, le voila, enfin!
+
+-- Votre manteau, monsieur?... dit le page. Oui, Monseigneur
+l'avait fait prendre chez vous pour s'eclaircir a propos d'un pari
+qu'il avait fait sur la nuance.
+
+-- Oh! dit La Mole, je ne le demandais que parce que je veux
+sortir, mais si Son Altesse desire le garder encore...
+
+-- Non, monsieur le comte, c'est fini. Le page sortit; La Mole
+agrafa son manteau.
+
+-- Eh bien, continua La Mole, a quoi te decides-tu?
+
+-- Je n'en sais rien.
+
+-- Te retrouverai-je ici ce soir?
+
+-- Comment veux-tu que je te dise cela?
+
+-- Tu ne sais pas ce que tu feras dans deux heures?
+
+-- Je sais bien ce que je ferai, mais je ne sais pas ce qu'on me
+fera faire.
+
+-- La duchesse de Nevers?
+
+-- Non, le duc d'Alencon.
+
+-- En effet, dit La Mole, je remarque que depuis quelque temps il
+te fait force amities.
+
+-- Mais oui, dit Coconnas.
+
+-- Alors ta fortune est faite, dit en riant La Mole.
+
+-- Peuh! fit Coconnas, un cadet!
+
+-- Oh! dit La Mole, il a si bonne envie de devenir l'aine, que le
+ciel fera peut-etre un miracle en sa faveur. Ainsi tu ne sais pas
+ou tu seras ce soir?
+
+-- Non.
+
+-- Au diable, alors... ou plutot adieu!
+
+-- Ce La Mole est terrible, dit Coconnas, pour vouloir toujours
+qu'on lui dise ou l'on sera! est-ce qu'on le sait? D'ailleurs, je
+crois que j'ai envie de dormir.
+
+Et il se recoucha. Quant a La Mole, il prit son vol vers les
+appartements de la reine. Arrive au corridor que nous connaissons,
+il rencontra le duc d'Alencon.
+
+-- Ah! c'est vous, monsieur de la Mole? lui dit le prince.
+
+-- Oui, Monseigneur, repondit La Mole en saluant avec respect.
+
+-- Sortez-vous donc du Louvre?
+
+-- Non, Votre Altesse; je vais presenter mes hommages a Sa Majeste
+la reine de Navarre.
+
+-- Vers quelle heure sortirez-vous de chez elle, monsieur de la
+Mole?
+
+-- Monseigneur a-t-il quelques ordres a me donner?
+
+-- Non, pas pour le moment, mais j'aurai a vous parler ce soir.
+
+-- Vers quelle heure?
+
+-- Mais de neuf a dix.
+
+-- J'aurai l'honneur de me presenter a cette heure-la chez Votre
+Altesse.
+
+-- Bien, je compte sur vous. La Mole salua et continua son chemin.
+
+-- Ce duc, dit-il, a des moments ou il est pale comme un cadavre;
+c'est singulier. Et il frappa a la porte de la reine. Gillonne,
+qui semblait guetter son arrivee, le conduisit pres de Marguerite.
+
+Celle-ci etait occupee d'un travail qui paraissait la fatiguer
+beaucoup; un papier charge de ratures et un volume d'Isocrate
+etaient places devant elle. Elle fit signe a La Mole de la laisser
+achever un paragraphe; puis, ayant termine, ce qui ne fut pas
+long, elle jeta sa plume, et invita le jeune homme a s'asseoir
+pres d'elle.
+
+La Mole rayonnait. Il n'avait jamais ete si beau, jamais si gai.
+
+-- Du grec! s'ecria-t-il en jetant les yeux sur le livre; une
+harangue d'Isocrate! Que voulez-vous faire de cela? Oh! oh! sur ce
+papier du latin: _Ad Sarmatiae legatos reginae Margaritae concio!
+_Vous allez donc haranguer ces barbares en latin?
+
+-- Il le faut bien, dit Marguerite, puisqu'ils ne parlent pas
+francais.
+
+-- Mais comment pouvez-vous faire la reponse avant d'avoir le
+discours?
+
+-- Une plus coquette que moi vous ferait croire a une
+improvisation; mais pour vous, mon Hyacinthe, je n'ai point de ces
+sortes de tromperies: on m'a communique d'avance le discours, et
+j'y reponds.
+
+-- Sont-ils donc pres d'arriver, ces ambassadeurs?
+
+-- Mieux que cela, ils sont arrives ce matin.
+
+-- Mais personne ne le sait?
+
+-- Ils sont arrives incognito. Leur entree solennelle est remise a
+apres-demain, je crois. Au reste, vous verrez, dit Marguerite avec
+un petit air satisfait qui n'etait point exempt de pedantisme, ce
+que j'ai fait ce soir est assez ciceronien; mais laissons la ces
+futilites. Parlons de ce qui vous est arrive.
+
+-- A moi?
+
+-- Oui.
+
+-- Que m'est-il donc arrive?
+
+-- Ah! vous avez beau faire le brave, je vous trouve un peu pale.
+
+-- Alors, c'est d'avoir trop dormi; je m'en accuse bien
+humblement.
+
+-- Allons, allons, ne faisons point le fanfaron, je sais tout.
+
+-- Ayez donc la bonte de me mettre au courant, ma perle, car moi
+je ne sais rien.
+
+-- Voyons, repondez-moi franchement. Que vous a demande la reine
+mere?
+
+-- La reine mere a moi! avait-elle donc a me parler?
+
+-- Comment! vous ne l'avez pas vue?
+
+-- Non.
+
+-- Et le roi Charles?
+
+-- Non.
+
+-- Et le roi de Navarre?
+
+-- Non.
+
+-- Mais le duc d'Alencon, vous l'avez vu?
+
+-- Oui, tout a l'heure, je l'ai rencontre dans le corridor.
+
+-- Que vous a-t-il dit?
+
+-- Qu'il avait a me donner quelques ordres entre neuf et dix
+heures du soir.
+
+-- Et pas autre chose?
+
+-- Pas autre chose.
+
+-- C'est etrange.
+
+-- Mais enfin, que trouvez-vous d'etrange, dites-moi?
+
+-- Que vous n'ayez entendu parler de rien.
+
+-- Que s'est-il donc passe?
+
+-- Il s'est passe que pendant toute cette journee, malheureux,
+vous avez ete suspendu sur un abime.
+
+-- Moi?
+
+-- Oui, vous.
+
+-- A quel propos?
+
+-- Ecoutez. De Mouy, surpris cette nuit dans la chambre du roi de
+Navarre, que l'on voulait arreter, a tue trois hommes, et s'est
+sauve, sans que l'on reconnut de lui autre chose que le fameux
+manteau rouge.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien, ce manteau rouge qui m'avait trompee une fois en a
+trompe d'autres aussi: vous avez ete soupconne, accuse meme de ce
+triple meurtre. Ce matin on voulait vous arreter, vous juger, qui
+sait? vous condamner peut-etre, car pour vous sauver vous
+n'eussiez pas voulu dire ou vous etiez, n'est-ce pas?
+
+-- Dire ou j'etais! s'ecria La Mole, vous compromettre, vous, ma
+belle Majeste! Oh! vous avez bien raison; je fusse mort en
+chantant pour epargner une larme a vos beaux yeux.
+
+-- Helas! mon pauvre gentilhomme! dit Marguerite, mes beaux yeux
+eussent bien pleure.
+
+-- Mais comment s'est apaise ce grand orage?
+
+-- Devinez.
+
+-- Que sais-je, moi?
+
+-- Il n'y avait qu'un moyen de prouver que vous n'etiez pas dans
+la chambre du roi de Navarre.
+
+-- Lequel?
+
+-- C'etait de dire ou vous etiez.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien, je l'ai dit!
+
+-- Et a qui?
+
+-- A ma mere.
+
+-- Et la reine Catherine...
+
+-- La reine Catherine sait que vous etes mon amant.
+
+-- Oh! madame, apres avoir tant fait pour moi, vous pouvez tout
+exiger de votre serviteur. Oh! vraiment, c'est beau et grand,
+Marguerite, ce que vous avez fait la! Oh! Marguerite, ma vie est
+bien a vous!
+
+-- Je l'espere, car je l'ai arrachee a ceux qui me la voulaient
+prendre; mais a present vous etes sauve.
+
+-- Et par vous! s'ecria le jeune homme, par ma reine adoree!
+
+Au meme moment un bruit eclatant les fit tressaillir. La Mole se
+rejeta en arriere plein d'un vague effroi; Marguerite poussa un
+cri, demeura les yeux fixes sur la vitre brisee d'une fenetre.
+
+Par cette vitre un caillou de la grosseur d'un oeuf venait
+d'entrer; il roulait encore sur le parquet. La Mole vit a son tour
+le carreau casse et reconnut la cause du bruit.
+
+-- Quel est l'insolent?... s'ecria-t-il. Et il s'elanca vers la
+fenetre.
+
+-- Un moment, dit Marguerite; a cette pierre est attache quelque
+chose, ce me semble.
+
+-- En effet, dit La Mole, on dirait un papier.
+
+Marguerite se precipita sur l'etrange projectile, et arracha la
+mince feuille qui, pliee comme un etroit ruban, enveloppait le
+caillou par le milieu.
+
+Ce papier etait maintenu par une ficelle, laquelle sortait par
+l'ouverture de la vitre cassee.
+
+Marguerite deplia la lettre et lut.
+
+-- Malheureux! s'ecria-t-elle. Elle tendit le papier a La Mole
+pale, debout et immobile comme la statue de l'Effroi. La Mole, le
+coeur serre d'une douleur pressentimentale, lut ces mots: "On
+attend M. de La Mole avec de longues epees dans le corridor qui
+conduit chez M. d'Alencon. Peut-etre aimerait-il mieux sortir par
+cette fenetre et aller rejoindre M. de Mouy a Mantes..."
+
+-- Eh! demanda La Mole apres avoir lu, ces epees sont-elles donc
+plus longues que la mienne?
+
+-- Non, mais il y en a peut-etre dix contre une.
+
+-- Et quel est l'ami qui nous envoie ce billet? demanda La Mole.
+
+Marguerite le reprit des mains du jeune homme et fixa sur lui un
+regard ardent.
+
+-- L'ecriture du roi de Navarre! s'ecria-t-elle. S'il previent,
+c'est que le danger est reel. Fuyez, La Mole, fuyez, c'est moi qui
+vous en prie.
+
+-- Et comment voulez-vous que je fuie? dit La Mole.
+
+-- Mais cette fenetre, ne parle-t-on pas de cette fenetre?
+
+-- Ordonnez, ma reine, et je sauterai de cette fenetre pour vous
+obeir, dusse-je vingt fois me briser en tombant.
+
+-- Attendez donc, attendez donc, dit Marguerite. Il me semble que
+cette ficelle supporte un poids.
+
+-- Voyons, dit La Mole. Et tous deux, attirant a eux l'objet
+suspendu apres cette corde, virent avec une joie indicible
+apparaitre l'extremite d'une echelle de crin et de soie.
+
+-- Ah! vous etes sauve, s'ecria Marguerite.
+
+-- C'est un miracle du ciel!
+
+-- Non, c'est un bienfait du roi de Navarre.
+
+-- Et si c'etait un piege, au contraire? dit La Mole; si cette
+echelle devait se briser sous mes pieds! madame, n'avez-vous point
+avoue aujourd'hui votre affection pour moi?
+
+Marguerite, a qui la joie avait rendu ses couleurs, redevint d'une
+paleur mortelle.
+
+-- Vous avez raison, dit-elle, c'est possible. Et elle s'elanca
+vers la porte.
+
+-- Qu'allez-vous faire? s'ecria La Mole.
+
+-- M'assurer par moi-meme s'il est vrai qu'on vous attende dans le
+corridor.
+
+-- Jamais, jamais! Pour que leur colere tombe sur vous!
+
+-- Que voulez-vous qu'on fasse a une fille de France? femme et
+princesse du sang, je suis deux fois inviolable.
+
+La reine dit ces paroles avec une telle dignite qu'en effet La
+Mole comprit qu'elle ne risquait rien, et qu'il devait la laisser
+agir comme elle l'entendrait.
+
+Marguerite mit La Mole sous la garde de Gillonne en laissant a sa
+sagacite, selon ce qui se passerait, de fuir, ou d'attendre son
+retour, et elle s'avanca dans le corridor qui, par un
+embranchement, conduisait a la bibliotheque ainsi qu'a plusieurs
+salons de reception, et qui en le suivant dans toute sa longueur
+aboutissait aux appartements du roi, de la reine mere, et a ce
+petit escalier derobe par lequel on montait chez le duc d'Alencon
+et chez Henri. Quoiqu'il fut a peine neuf heures du soir, toutes
+les lumieres etaient eteintes, et le corridor, a part une legere
+lueur qui venait de l'embranchement, etait dans la plus parfaite
+obscurite. La reine de Navarre s'avanca d'un pas ferme; mais
+lorsqu'elle fut au tiers du corridor a peine, elle entendit comme
+un chuchotement de voix basses auxquelles le soin qu'on prenait de
+les eteindre donnait un accent mysterieux et effrayant. Mais
+presque aussitot le bruit cessa comme si un ordre superieur l'eut
+eteint, et tout rentra dans l'obscurite; car cette lueur, si
+faible qu'elle fut, parut diminuer encore.
+
+Marguerite continua son chemin, marchant droit au danger qui, s'il
+existait, l'attendait la. Elle etait calme en apparence, quoique
+ses mains crispees indiquassent une violente tension nerveuse. A
+mesure qu'elle s'approchait, ce silence sinistre redoublait, et
+une ombre pareille a celle d'une main obscurcissait la tremblante
+et incertaine lueur.
+
+Tout a coup, arrivee a l'embranchement du corridor, un homme fit
+deux pas en avant, demasqua un bougeoir de vermeil dont il
+s'eclairait en s'ecriant:
+
+-- Le voila! Marguerite se trouva face a face avec son frere
+Charles. Derriere lui se tenait debout, un cordon de soie a la
+main, le duc d'Alencon. Au fond, dans l'obscurite, deux ombres
+apparaissaient debout, l'une a cote de l'autre, ne refletant
+d'autre lumiere que celle que renvoyait l'epee nue qu'ils tenaient
+a la main.
+
+Marguerite embrassa tout le tableau d'un coup d'oeil. Elle fit un
+effort supreme, et repondit en souriant a Charles:
+
+-- Vous voulez dire: _La voila, _Sire!
+
+Charles recula d'un pas. Tous les autres demeurerent immobiles.
+
+-- Toi, Margot! dit-il; et ou vas-tu a cette heure?
+
+-- A cette heure! dit Marguerite; est-il donc si tard?
+
+-- Je te demande ou tu vas.
+
+-- Chercher un livre des discours de Ciceron, que je pense avoir
+laisse chez notre mere.
+
+-- Ainsi, sans lumiere?
+
+-- Je croyais le corridor eclaire.
+
+-- Et tu viens de chez toi?
+
+-- Oui.
+
+-- Que fais-tu donc ce soir?
+
+-- Je prepare ma harangue aux envoyes polonais. N'y a-t-il pas
+conseil demain, et n'est-il pas convenu que chacun soumettra sa
+harangue a Votre Majeste?
+
+-- Et n'as-tu pas quelqu'un qui t'aide dans ce travail? Marguerite
+rassembla toutes ses forces.
+
+-- Oui, mon frere, dit-elle, M. de La Mole; il est tres savant.
+
+-- Si savant, dit le duc d'Alencon, que je l'avais prie, quand il
+aurait fini avec vous, ma soeur, de me venir trouver pour me
+donner des conseils, a moi qui ne suis pas de votre force.
+
+-- Et vous l'attendiez? dit Marguerite du ton le plus naturel.
+
+-- Oui, dit d'Alencon avec impatience.
+
+-- En ce cas, fit Marguerite, je vais vous l'envoyer, mon frere,
+car nous avons fini.
+
+-- Et votre livre? dit Charles.
+
+-- Je le ferai prendre par Gillonne. Les deux freres echangerent
+un signe.
+
+-- Allez, dit Charles; et nous, continuons notre ronde.
+
+-- Votre ronde! dit Marguerite; que cherchez-vous donc?
+
+-- Le petit homme rouge, dit Charles. Ne savez-vous pas qu'il y a
+un petit homme rouge qui revient au vieux Louvre? Mon frere
+d'Alencon pretend l'avoir vu, et nous sommes en quete de lui.
+
+-- Bonne chasse, dit Marguerite. Et elle se retira en jetant un
+regard derriere elle. Elle vit alors sur la muraille du corridor
+les quatre ombres reunies et qui semblaient conferer. En une
+seconde elle fut a la porte de son appartement.
+
+-- Ouvre, Gillonne, dit-elle, ouvre. Gillonne obeit. Marguerite
+s'elanca dans l'appartement, et trouva La Mole qui l'attendait,
+calme et resolu, mais l'epee a la main.
+
+-- Fuyez, dit-elle, fuyez sans perdre une seconde. Ils vous
+attendent dans le corridor pour vous assassiner.
+
+-- Vous l'ordonnez? dit La Mole.
+
+-- Je le veux. Il faut nous separer pour nous revoir.
+
+Pendant l'excursion de Marguerite, La Mole avait assure l'echelle
+a la barre de la fenetre, il l'enjamba; mais avant de poser le
+pied sur le premier echelon, il baisa tendrement la main de la
+reine.
+
+-- Si cette echelle est un piege et que je meure pour vous,
+Marguerite, souvenez-vous de votre promesse.
+
+-- Ce n'est pas une promesse, La Mole, c'est un serment. Ne
+craignez rien. Adieu. Et La Mole enhardi se laissa glisser plutot
+qu'il ne descendit par l'echelle. Au meme moment on frappa a la
+porte.
+
+Marguerite suivit des yeux La Mole dans sa perilleuse operation,
+et ne se retourna qu'au moment ou elle se fut bien assuree que ses
+pieds avaient touche la terre.
+
+-- Madame, disait Gillonne, madame!
+
+-- Eh bien? demanda Marguerite.
+
+-- Le roi frappe a la porte.
+
+-- Ouvrez. Gillonne obeit. Les quatre princes, sans doute
+impatientes d'attendre, etaient debout sur le seuil.
+
+Charles entra.
+
+Marguerite vint au-devant de son frere, le sourire sur les levres.
+Le roi jeta un regard rapide autour de lui.
+
+-- Que cherchez-vous, mon frere? demanda Marguerite.
+
+-- Mais, dit Charles, je cherche... je cherche... eh! corne de
+boeuf! je cherche M. de La Mole.
+
+-- M. de La Mole!
+
+-- Oui; ou est-il?Marguerite prit son frere par la main et le
+conduisit a la fenetre. En ce moment meme deux hommes
+s'eloignaient au grand galop de leurs chevaux, gagnant la tour de
+bois; l'un d'eux detacha son echarpe, et fit en signe d'adieu
+voltiger le blanc satin dans la nuit: ces deux hommes etaient La
+Mole et Orthon. Marguerite montra du doigt les deux hommes a
+Charles.
+
+-- Eh bien, demanda le roi, que veut dire cela?
+
+-- Cela veut dire, repondit Marguerite, que M. le duc d'Alencon
+peut remettre son cordon dans sa poche et MM. d'Anjou et de Guise
+leur epee dans le fourreau, attendu que M. de La Mole ne repassera
+pas cette nuit par le corridor.
+
+
+
+IX
+Les Atrides
+
+
+Depuis son retour a Paris, Henri d'Anjou n'avait pas encore revu
+librement sa mere Catherine, dont, comme chacun sait, il etait le
+fils bien-aime.
+
+C'etait pour lui non pas la vaine satisfaction de l'etiquette, non
+plus un ceremonial penible a remplir, mais l'accomplissement d'un
+devoir bien doux pour ce fils qui, s'il n'aimait pas sa mere,
+etait sur du moins d'etre tendrement aime par elle.
+
+En effet, Catherine preferait reellement ce fils, soit pour sa
+bravoure, soit plutot pour sa beaute, car il y avait, outre la
+mere, de la femme dans Catherine, soit enfin parce que, suivant
+quelques chroniques scandaleuses, Henri d'Anjou rappelait a la
+Florentine certaine heureuse epoque de mysterieuses amours.
+
+Catherine savait seule le retour du duc d'Anjou a Paris, retour
+que Charles IX eut ignore si le hasard ne l'eut point conduit en
+face de l'hotel de Conde au moment meme ou son frere en sortait.
+Charles ne l'attendait que le lendemain, et Henri d'Anjou esperait
+lui derober les deux demarches qui avaient avance son arrivee d'un
+jour, et qui etaient sa visite a la belle Marie de Cleves,
+princesse de Conde, et sa conference avec les ambassadeurs
+polonais.
+
+C'est cette derniere demarche, sur l'intention de laquelle Charles
+etait incertain, que le duc d'Anjou avait a expliquer a sa mere;
+et le lecteur, qui, comme Henri de Navarre, etait certainement
+dans l'erreur a l'endroit de cette demarche, profitera de
+l'explication.
+
+Aussi lorsque le duc d'Anjou, longtemps attendu, entra chez sa
+mere, Catherine, si froide, si compassee d'habitude, Catherine,
+qui n'avait depuis le depart de son fils bien-aime embrasse avec
+effusion que Coligny qui devait etre assassine le lendemain,
+ouvrit ses bras a l'enfant de son amour et le serra sur sa
+poitrine avec un elan d'affection maternelle qu'on etait etonne de
+trouver encore dans ce coeur desseche.
+
+Puis elle s'eloignait de lui, le regardait et se reprenait encore
+a l'embrasser.
+
+-- Ah! madame, lui dit-il, puisque le ciel me donne cette
+satisfaction d'embrasser sans temoin ma mere, consolez l'homme le
+plus malheureux du monde.
+
+-- Eh! mon Dieu! mon cher enfant, s'ecria Catherine, que vous est-
+il donc arrive?
+
+-- Rien que vous ne sachiez, ma mere. Je suis amoureux, je suis
+aime; mais c'est cet amour meme qui fait mon malheur a moi.
+
+-- Expliquez-moi cela, mon fils, dit Catherine.
+
+-- Eh! ma mere... ces ambassadeurs, ce depart...
+
+-- Oui, dit Catherine, ces ambassadeurs sont arrives, ce depart
+presse.
+
+-- Il ne presse pas, ma mere, mais mon frere le pressera. Il me
+deteste, je lui fais ombrage, il veut se debarrasser de moi.
+Catherine sourit.
+
+-- En vous donnant un trone, pauvre malheureux couronne!
+
+-- Oh! n'importe, ma mere, reprit Henri avec angoisse, je ne veux
+pas partir. Moi, un fils de France, eleve dans le raffinement des
+moeurs polies, pres de la meilleure mere, aime d'une des plus
+charmantes femmes de la terre, j'irais la-bas dans ces neiges, au
+bout du monde, mourir lentement parmi ces gens grossiers qui
+s'enivrent du matin au soir et jugent les capacites de leur roi
+sur celles d'un tonneau, selon ce qu'il contient! Non, ma mere, je
+ne veux point partir, j'en mourrais!
+
+-- Voyons, Henri, dit Catherine en pressant les deux mains de son
+fils, voyons, est-ce la la veritable raison?
+
+Henri baissa les yeux comme s'il n'osait, a sa mere elle-meme,
+avouer ce qui se passait dans son coeur.
+
+-- N'en est-il pas une autre, demanda Catherine, moins romanesque,
+plus raisonnable, plus politique!
+
+-- Ma mere, ce n'est pas ma faute si cette idee m'est restee dans
+l'esprit, et peut-etre y tient-elle plus de place qu'elle n'en
+devrait prendre; mais ne m'avez-vous pas dit vous-meme que
+l'horoscope tire a la naissance de mon frere Charles le condamnait
+a mourir jeune?
+
+-- Oui, dit Catherine, mais un horoscope peut mentir, mon fils.
+Moi-meme, j'en suis a esperer en ce moment que tous ces horoscopes
+ne soient pas vrais.
+
+-- Mais enfin, son horoscope ne disait-il pas cela?
+
+-- Son horoscope parlait d'un quart de siecle; mais il ne disait
+pas si c'etait pour sa vie ou pour son regne.
+
+-- Eh bien, ma mere, faites que je reste. Mon frere a pres de
+vingt-quatre ans: dans un an la question sera resolue. Catherine
+reflechit profondement.
+
+-- Oui, certes, dit-elle, cela serait mieux si cela se pouvait
+ainsi.
+
+-- Oh! jugez donc, ma mere, s'ecria Henri, quel desespoir pour moi
+si j'allais avoir troque la couronne de France contre celle de
+Pologne! Etre tourmente la-bas de cette idee que je pouvais regner
+au Louvre, au milieu de cette cour elegante et lettree, pres de la
+meilleure mere du monde, dont les conseils m'eussent epargne la
+moitie du travail et des fatigues, qui, habituee a porter avec mon
+pere une partie du fardeau de l'Etat, eut bien voulu le porter
+encore avec moi! Ah! ma mere! j'eusse ete un grand roi!
+
+-- La, la, cher enfant, dit Catherine, dont cet avenir avait
+toujours ete aussi la plus douce esperance; la, ne vous desolez
+point. N'avez-vous pas songe de votre cote a quelque moyen
+d'arranger la chose?
+
+-- Oh! certes, oui, et c'est surtout pour cela que je suis revenu
+deux ou trois jours plus tot qu'on ne m'attendait, tout en
+laissant croire a mon frere Charles que c'etait pour madame de
+Conde; puis j'ai ete au-devant de Lasco, le plus important des
+envoyes, je me suis fait connaitre de lui, faisant dans cette
+premiere entrevue tout ce qu'il etait possible pour me rendre
+haissable, et j'espere y etre parvenu.
+
+-- Ah! mon cher enfant, dit Catherine, c'est mal. Il faut mettre
+l'interet de la France avant vos petites repugnances.
+
+-- Ma mere, l'interet de la France veut-il, en cas de malheur
+arrive a mon frere, que ce soit le duc d'Alencon ou le roi de
+Navarre qui regne?
+
+-- Oh! le roi de Navarre, jamais, jamais, murmura Catherine en
+laissant l'inquietude couvrir son front de ce voile soucieux qui
+s'y etendait chaque fois que cette question se representait.
+
+-- Ma foi, continua Henri, mon frere d'Alencon ne vaut guere mieux
+et ne vous aime pas davantage.
+
+-- Enfin, reprit Catherine, qu'a dit Lasco?
+
+-- Lasco a hesite lui-meme quand je l'ai presse de demander
+audience. Oh! s'il pouvait ecrire en Pologne, casser cette
+election?
+
+-- Folie, mon fils, folie... ce qu'une diete a consacre est sacre.
+
+-- Mais enfin, ma mere, ne pourrait-on, a ces Polonais, leur faire
+accepter mon frere a ma place?
+
+-- C'est, sinon impossible, du moins difficile, repondit
+Catherine.
+
+-- N'importe! essayez, tentez, parlez au roi, ma mere; rejetez
+tout sur mon amour pour madame de Conde; dites que j'en suis fou,
+que j'en perds l'esprit. Justement il m'a vu sortir de l'hotel du
+prince avec Guise, qui me rend la tous les services d'un bon ami.
+
+-- Oui, pour faire la Ligue. Vous ne voyez pas cela, vous, mais je
+le vois.
+
+-- Si fait, ma mere, si fait, mais en attendant j'use de lui. Eh!
+ne sommes-nous pas heureux quand un homme nous sert en se servant?
+
+-- Et qu'a dit le roi en vous rencontrant!
+
+-- Il a pu croire ce que je lui ai affirme, c'est-a-dire que
+l'amour seul m'avait ramene a Paris.
+
+-- Mais du reste de la nuit, ne vous en a-t-il pas demande compte?
+
+-- Si fait, ma mere; mais j'ai ete au souper chez Nantouillet, ou
+j'ai fait un scandale affreux pour que le bruit de ce scandale se
+repandit et que le roi ne doutat point que j'y etais.
+
+-- Alors il ignore votre visite a Lasco?
+
+-- Absolument.
+
+-- Bon, tant mieux. J'essaierai donc de lui parler pour vous, cher
+enfant; mais, vous le savez, sur cette rude nature aucune
+influence n'est reelle.
+
+-- Oh! ma mere, ma mere, quel bonheur si je restais, comme je vous
+aimerais plus encore que je ne vous aime, si c'etait possible!
+
+-- Si vous restez, on vous enverra encore a la guerre.
+
+-- Oh! peu m'importe, pourvu que je ne quitte pas la France.
+
+-- Vous vous ferez tuer.
+
+-- Ma mere, on ne meurt pas des coups... on meurt de douleur,
+d'ennui. Mais Charles ne me permettra point de rester; il me
+deteste.
+
+-- Il est jaloux de vous, mon beau vainqueur, c'est une chose
+dite; pourquoi aussi etes-vous si brave et si heureux? Pourquoi, a
+vingt ans a peine, avez-vous gagne des batailles comme Alexandre
+et comme Cesar? Mais en attendant, ne vous decouvrez a personne,
+feignez d'etre resigne, faites votre cour au roi. Aujourd'hui
+meme, on se reunit en conseil prive pour lire et pour discuter les
+discours qui seront prononces a la ceremonie; faites le roi de
+Pologne et laissez-moi le soin du reste. A propos, et votre
+expedition d'hier soir?
+
+-- Elle a echoue, ma mere; le galant etait prevenu, et il a pris
+son vol par la fenetre.
+
+-- Enfin, dit Catherine, je saurai un jour quel est le mauvais
+genie qui contrarie ainsi tous mes projets... En attendant, je
+m'en doute, et... malheur a lui!
+
+-- Ainsi, ma mere?... dit le duc d'Anjou.
+
+-- Laissez-moi mener cette affaire. Et elle baisa tendrement Henri
+sur les yeux en le poussant hors de son cabinet. Bientot
+arriverent chez la reine les princesses de sa maison. Charles
+etait en belle humeur, car l'aplomb de sa soeur Margot l'avait
+plus rejoui qu'affecte; il n'en voulait pas autrement a La Mole,
+et il l'avait attendu avec quelque ardeur dans le corridor parce
+que c'etait une espece de chasse a l'affut. D'Alencon, tout au
+contraire, etait tres preoccupe. La repulsion qu'il avait toujours
+eue pour La Mole s'etait changee en haine du moment ou il avait su
+que La Mole etait aime de sa soeur. Marguerite avait tout ensemble
+l'esprit reveur et l'oeil au guet. Elle avait a la fois a se
+souvenir et a veiller. Les deputes polonais avaient envoye le
+texte des harangues qu'ils devaient prononcer. Marguerite, a qui
+l'on n'avait pas plus parle de la scene de la veille que si la
+scene n'avait point existe, lut les discours, et, hormis Charles,
+chacun discuta ce qu'il repondrait. Charles laissa Marguerite
+repondre comme elle l'entendrait.
+
+Il se montra tres difficile sur le choix des termes pour
+d'Alencon; mais quant au discours de Henri d'Anjou, il y apporta
+plus que du mauvais vouloir: il fut acharne a corriger et a
+reprendre.
+
+Cette seance, sans rien faire eclater encore, avait lourdement
+envenime les esprits.
+
+Henri d'Anjou, qui avait son discours a refaire presque
+entierement, sortit pour se mettre a cette tache. Marguerite, qui
+n'avait pas eu de nouvelles du roi de Navarre depuis celles qui
+lui avaient ete donnees au detriment des vitres de sa fenetre,
+retourna chez elle dans l'esperance de l'y voir venir.
+
+D'Alencon, qui avait lu l'hesitation dans les yeux de son frere
+d'Anjou, et surpris entre lui et sa mere un regard d'intelligence,
+se retira pour rever a ce qu'il regardait comme une cabale
+naissante. Enfin, Charles allait passer dans sa forge pour achever
+un epieu qu'il se fabriquait lui-meme, lorsque Catherine l'arreta.
+
+Charles, qui se doutait qu'il allait rencontrer chez sa mere
+quelque opposition a sa volonte, s'arreta et la regarda fixement:
+
+-- Eh bien, dit-il, qu'avons-nous encore?
+
+-- Un dernier mot a echanger, Sire. Nous avons oublie ce mot, et
+cependant il est de quelque importance. Quel jour fixons-nous pour
+la seance publique?
+
+-- Ah! c'est vrai, dit le roi en se rasseyant; causons-en, mere.
+Eh bien! a quand vous plait-il que nous fixions le jour?
+
+-- Je croyais, repondit Catherine, que dans le silence meme de
+Votre Majeste, dans son oubli apparent, il y avait quelque chose
+de profondement calcule.
+
+-- Non, dit Charles; pourquoi cela, ma mere?
+
+-- Parce que, ajouta Catherine tres doucement, il ne faudrait pas,
+ce me semble, mon fils, que les Polonais nous vissent courir avec
+tant d'aprete apres cette couronne.
+
+-- Au contraire, ma mere, dit Charles, ils se sont hates, eux, en
+venant a marches forcees de Varsovie ici... Honneur pour honneur,
+politesse pour politesse.
+
+-- Votre Majeste peut avoir raison dans un sens, comme dans un
+autre je pourrais ne pas avoir tort. Ainsi, son avis est que la
+seance publique doit etre hatee?
+
+-- Ma foi, oui, ma mere; ne serait-ce point le votre par hasard?
+
+-- Vous savez que je n'ai d'avis que ceux qui peuvent le plus
+concourir a votre gloire; je vous dirai donc qu'en vous pressant
+ainsi je craindrais qu'on ne vous accusat de profiter bien vite de
+cette occasion qui se presente de soulager la maison de France des
+charges que votre frere lui impose, mais que, bien certainement,
+il lui rend en gloire et en devouement.
+
+-- Ma mere, dit Charles, a son depart de France, je doterai mon
+frere si richement que personne n'osera meme penser ce que vous
+craignez que l'on dise.
+
+-- Allons, dit Catherine, je me rends, puisque vous avez une si
+bonne reponse a chacune de mes objections... Mais, pour recevoir
+ce peuple guerrier, qui juge de la puissance des Etats par les
+signes exterieurs, il vous faut un deploiement considerable de
+troupes, et je ne pense pas qu'il y en ait assez de convoquees
+dans l'Ile-de-France.
+
+-- Pardonnez-moi, ma mere, car j'ai prevu l'evenement, et je me
+suis prepare. J'ai rappele deux bataillons de la Normandie, un de
+la Guyenne; ma compagnie d'archers est arrivee hier de la
+Bretagne; les chevau-legers, repandus dans la Touraine, seront a
+Paris dans le courant de la journee; et tandis qu'on croit que je
+dispose a peine de quatre regiments, j'ai vingt mille hommes prets
+a paraitre.
+
+-- Ah! ah! dit Catherine surprise; alors il ne vous manque plus
+qu'une chose, mais on se la procurera.
+
+-- Laquelle?
+
+-- De l'argent. Je crois que vous n'en etes pas fourni outre
+mesure.
+
+-- Au contraire, madame, au contraire, dit Charles IX. J'ai
+quatorze cent mille ecus a la Bastille; mon epargne particuliere
+m'a remis ces jours passes huit cent mille ecus que j'ai enfouis
+dans mes caves du Louvre, et, en cas de penurie, Nantouillet tient
+trois cent mille autres ecus a ma disposition.
+
+Catherine fremit; car elle avait vu jusqu'alors Charles violent et
+emporte, mais jamais prevoyant.
+
+-- Allons, fit-elle, Votre Majeste pense a tout, c'est admirable,
+et pour peu que les tailleurs, les brodeuses et les joailliers se
+hatent, Votre Majeste sera en etat de donner seance avant six
+semaines.
+
+-- Six semaines! s'ecria Charles. Ma mere, les tailleurs, les
+brodeuses et les joailliers travaillent depuis le jour ou l'on a
+appris la nomination de mon frere. A la rigueur, tout pourrait
+etre pret pour aujourd'hui; mais, a coup sur, tout sera pret dans
+trois ou quatre jours.
+
+-- Oh! murmura Catherine, vous etes plus presse encore que je ne
+le croyais, mon fils.
+
+-- Honneur pour honneur, je vous l'ai dit.
+
+-- Bien. C'est donc cet honneur fait a la maison de France qui
+vous flatte, n'est-ce pas?
+
+-- Assurement.
+
+-- Et voir un fils de France sur le trone de Pologne est votre
+plus cher desir?
+
+-- Vous dites vrai.
+
+-- Alors c'est le fait, c'est la chose et non l'homme qui vous
+preoccupe, et quel que soit celui qui regne la-bas...
+
+-- Non pas, non pas, ma mere, corboeuf! demeurons-en ou nous
+sommes! Les Polonais ont bien choisi. Ils sont adroits et forts,
+ces gens-la! Nation militaire, peuple de soldats, ils prennent un
+capitaine pour prince, c'est logique, peste! d'Anjou fait leur
+affaire: le heros de Jarnac et de Moncontour leur va comme un
+gant... Qui voulez-vous que je leur envoie? d'Alencon? un lache!
+cela leur donnerait une belle idee des Valois! ... D'Alencon! il
+fuirait a la premiere balle qui lui sifflerait aux oreilles,
+tandis que Henri d'Anjou, un batailleur, bon! toujours l'epee au
+poing, toujours marchant en avant, a pied ou a cheval! ... Hardi!
+pique, pousse, assomme, tue! Ah! c'est un homme que mon frere
+d'Anjou, un vaillant qui va les faire battre du matin au soir,
+depuis le premier jusqu'au dernier jour de l'annee. Il boit mal,
+c'est vrai; mais il les fera tuer de sang-froid, voila tout. Il
+sera la dans sa sphere, ce cher Henri! Sus! sus! au champ de
+bataille! Bravo les trompettes et les tambours! Vive le roi! vive
+le vainqueur! vive le general! On le proclame _imperator _trois
+fois l'an! Ce sera admirable pour la maison de France et l'honneur
+des Valois... Il sera peut-etre tue; mais, ventremahon! ce sera
+une mort superbe!
+
+Catherine frissonna et un eclair jaillit de ses yeux.
+
+-- Dites, s'ecria-t-elle, que vous voulez eloigner Henri d'Anjou,
+dites que vous n'aimez pas votre frere!
+
+-- Ah! ah! ah! fit Charles en eclatant d'un rire nerveux, vous
+avez devine cela, vous, que je voulais l'eloigner? Vous avez
+devine cela, vous, que je ne l'aimais pas? Et quand cela serait,
+voyons? Aimer mon frere! Pourquoi donc l'aimerais-je? Ah! ah! ah!
+est-ce que vous voulez rire?... (Et a mesure qu'il parlait, ses
+joues pales s'animaient d'une febrile rougeur.) Est-ce qu'il
+m'aime, lui? Est-ce que vous m'aimez, vous? Est-ce que, excepte
+mes chiens, Marie Touchet et ma nourrice, est-ce qu'il y a
+quelqu'un qui m'ait jamais aime? Non, non, je n'aime pas mon
+frere, je n'aime que moi, entendez-vous! et je n'empeche pas mon
+frere d'en faire autant que je fais.
+
+-- Sire, dit Catherine s'animant a son tour, puisque vous me
+decouvrez votre coeur, il faut que je vous ouvre le mien. Vous
+agissez en roi faible, en monarque mal conseille; vous renvoyez
+votre second frere, le soutien naturel du trone, et qui est en
+tous points digne de vous succeder s'il vous advenait malheur,
+laissant dans ce cas votre couronne a l'abandon; car, comme vous
+le disiez, d'Alencon est jeune, incapable, faible, plus que
+faible, lache! ... Et le Bearnais se dresse derriere, entendez-
+vous?
+
+-- Eh! mort de tous les diables! s'ecria Charles, qu'est-ce que me
+fait ce qui arrivera quand je n'y serai plus? Le Bearnais se
+dresse derriere mon frere, dites-vous? Corboeuf! tant mieux! ...
+Je disais que je n'aimais personne... je me trompais, j'aime
+Henriot; oui, je l'aime, ce bon Henriot: il a l'air franc, la main
+tiede, tandis que je ne vois autour de moi que des yeux faux et ne
+touche que des mains glacees. Il est incapable de trahison envers
+moi, j'en jurerais. D'ailleurs je lui dois un dedommagement: on
+lui a empoisonne sa mere, pauvre garcon! des gens de ma famille, a
+ce que j'ai entendu dire. D'ailleurs je me porte bien. Mais, si je
+tombais malade, je l'appellerais, je ne voudrais pas qu'il me
+quittat, je ne prendrais rien que de sa main, et quand je mourrai
+je le ferai roi de France et de Navarre... Et, ventre du pape! au
+lieu de rire a ma mort, comme feraient mes freres, il pleurerait
+ou du moins il ferait semblant de pleurer.
+
+La foudre tombant aux pieds de Catherine l'eut moins epouvantee
+que ces paroles. Elle demeura atterree, regardant Charles d'un
+oeil hagard; puis enfin, au bout de quelques secondes:
+
+-- Henri de Navarre! s'ecria-t-elle, Henri de Navarre! roi de
+France au prejudice de mes enfants! Ah! sainte madone! nous
+verrons! C'est donc pour cela que vous voulez eloigner mon fils?
+
+-- Votre fils... et que suis-je donc moi? un fils de louve comme
+Romulus! s'ecria Charles tremblant de colere et l'oeil scintillant
+comme s'il se fut allume par places. Votre fils! vous avez raison,
+le roi de France n'est pas votre fils lui, le roi de France n'a
+pas de freres, le roi de France n'a pas de mere, le roi de France
+n'a que des sujets. Le roi de France n'a pas besoin d'avoir des
+sentiments, il a des volontes. Il se passera qu'on l'aime, mais il
+veut qu'on lui obeisse.
+
+-- Sire, vous avez mal interprete mes paroles: j'ai appele mon
+fils celui qui allait me quitter. Je l'aime mieux en ce moment
+parce que c'est lui qu'en ce moment je crains le plus de perdre.
+Est-ce un crime a une mere de desirer que son enfant ne la quitte
+pas?
+
+-- Et moi, je vous dis qu'il vous quittera, je vous dis qu'il
+quittera la France, qu'il s'en ira en Pologne, et cela dans deux
+jours; et si vous ajoutez une parole ce sera demain; et si vous ne
+baissez pas le front, si vous n'eteignez pas la menace de vos
+yeux, je l'etrangle ce soir comme vous vouliez qu'on etranglat
+hier l'amant de votre fille. Seulement je ne le manquerai pas,
+moi, comme nous avons manque La Mole.
+
+Sous cette premiere menace, Catherine baissa le front; mais
+presque aussitot elle le releva.
+
+-- Ah! pauvre enfant! dit-elle, ton frere veut te tuer. Eh bien,
+soit tranquille, ta mere te defendra.
+
+-- Ah! l'on me brave! s'ecria Charles. Eh bien, par le sang du
+Christ! il mourra, non pas ce soir, non pas tout a l'heure, mais a
+l'instant meme. Ah! une arme! une dague! un couteau! ... Ah!
+
+Et Charles, apres avoir porte inutilement les yeux autour de lui
+pour chercher ce qu'il demandait, apercut le petit poignard que sa
+mere portait a sa ceinture, se jeta dessus, l'arracha de sa gaine
+de chagrin incrustee d'argent, et bondit hors de la chambre pour
+aller frapper Henri d'Anjou partout ou il le trouverait. Mais en
+arrivant dans le vestibule ses forces surexcitees au-dela de la
+puissance humaine, l'abandonnerent tout a coup: il etendit le
+bras, laissa tomber l'arme aigue, qui resta fichee dans le
+parquet, jeta un cri lamentable, s'affaissa sur lui-meme et roula
+sur le plancher.
+
+En meme temps le sang jaillit en abondance de ses levres et de son
+nez.
+
+-- Jesus! dit-il, on me tue; a moi! a moi!
+
+Catherine, qui l'avait suivi, le vit tomber; elle regarda un
+instant impassible et sans bouger; puis rappelee a elle, non par
+l'amour maternel, mais par la difficulte de la situation, elle
+ouvrit en criant:
+
+-- Le roi se trouve mal! au secours! au secours! A ce cri un monde
+de serviteurs, d'officiers et de courtisans s'empresserent autour
+du jeune roi. Mais avant tout le monde une femme s'etait elancee,
+ecartant les spectateurs et relevant Charles pale comme un
+cadavre.
+
+-- On me tue, nourrice, on me tue, murmura le roi baigne de sueur
+et de sang.
+
+-- On te tue! mon Charles! s'ecria la bonne femme en parcourant
+tous les visages avec un regard qui fit reculer jusqu'a Catherine
+elle-meme; et qui donc cela qui te tue?
+
+Charles poussa un faible soupir et s'evanouit tout a fait.
+
+-- Ah! dit le medecin Ambroise Pare, qu'on avait envoye chercher a
+l'instant meme, ah! voila le roi bien malade!
+
+-- Maintenant, de gre ou de force, se dit l'implacable Catherine,
+il faudra bien qu'il accorde un delai.
+
+Et elle quitta le roi pour aller joindre son second fils, qui
+attendait avec anxiete dans l'oratoire le resultat de cet
+entretien si important pour lui.
+
+
+
+X
+L'Horoscope
+
+
+En sortant de l'oratoire, ou elle venait d'apprendre a Henri
+d'Anjou tout ce qui s'etait passe, Catherine avait trouve Rene
+dans sa chambre.
+
+C'etait la premiere fois que la reine et l'astrologue se
+revoyaient depuis la visite que la reine lui avait faite a sa
+boutique du pont Saint-Michel; seulement, la veille, la reine lui
+avait ecrit, et c'etait la reponse a ce billet que Rene lui
+apportait en personne.
+
+-- Eh bien, lui demanda la reine, l'avez-vous vu?
+
+-- Oui.
+
+-- Comment va-t-il?
+
+-- Plutot mieux que plus mal.
+
+-- Et peut-il parler?
+
+-- Non, l'epee a traverse le larynx.
+
+-- Je vous avais dit en ce cas de le faire ecrire?
+
+-- J'ai essaye, lui-meme a reuni toutes ses forces; mais sa main
+n'a pu tracer que deux lettres presque illisibles, puis il s'est
+evanoui: la veine jugulaire a ete ouverte, et le sang qu'il a
+perdu lui a ote toutes ses forces.
+
+-- Avez-vous vu ces lettres?
+
+-- Les voici.
+
+Rene tira un papier de sa poche et le presenta a Catherine, qui le
+deplia vivement.
+
+-- Un M et un O, dit-elle... Serait-ce decidement ce La Mole, et
+toute cette comedie de Marguerite ne serait-elle qu'un moyen de
+detourner les soupcons?
+
+-- Madame, dit Rene, si j'osais emettre mon opinion dans une
+affaire ou Votre Majeste hesite a former la sienne, je lui dirais
+que je crois M. de La Mole trop amoureux pour s'occuper
+serieusement de politique.
+
+-- Vous croyez?
+
+-- Oui, surtout trop amoureux de la reine de Navarre pour servir
+avec devouement le roi, car il n'y a pas de veritable amour sans
+jalousie.
+
+-- Et vous le croyez donc tout a fait amoureux?
+
+-- J'en suis sur.
+
+-- Aurait-il eu recours a vous?
+
+-- Oui.
+
+-- Et il vous a demande quelque breuvage, quelque philtre?
+
+-- Non, nous nous en sommes tenus a la figure de cire.
+
+-- Piquee au coeur?
+
+-- Piquee au coeur.
+
+-- Et cette figure existe toujours?
+
+-- Oui.
+
+-- Elle est chez vous?
+
+-- Elle est chez moi.
+
+-- Il serait curieux, dit Catherine, que ces preparations
+cabalistiques eussent reellement l'effet qu'on leur attribue.
+
+-- Votre Majeste est plus que moi a meme d'en juger.
+
+-- La reine de Navarre aime-t-elle M. de La Mole?
+
+-- Elle l'aime au point de se perdre pour lui. Hier elle l'a sauve
+de la mort au risque de son honneur et de sa vie. Vous voyez,
+madame, et cependant vous doutez toujours.
+
+-- De quoi?
+
+-- De la science.
+
+-- C'est qu'aussi la science m'a trahie, dit Catherine en
+regardant fixement Rene, qui supporta admirablement bien ce
+regard.
+
+-- En quelle occasion?
+
+-- Oh! vous savez ce que je veux dire; a moins toutefois que ce
+soit le savant et non la science.
+
+-- Je ne sais ce que vous voulez dire, madame, repondit le
+Florentin.
+
+-- Rene, vos parfums ont-ils perdu leur odeur?
+
+-- Non, madame, quand ils sont employes par moi; mais il est
+possible qu'en passant par la main des autres... Catherine sourit
+et hocha la tete.
+
+-- Votre opiat a fait merveille, Rene, dit-elle, et madame de
+Sauve a les levres plus fraiches et plus vermeilles que jamais.
+
+-- Ce n'est pas mon opiat qu'il faut en feliciter, madame, car la
+baronne de Sauve, usant du droit qu'a toute jolie femme d'etre
+capricieuse, ne m'a plus reparle de cet opiat, et moi, de mon
+cote, apres la recommandation que m'avait faite Votre Majeste,
+j'ai juge a propos de ne lui en point envoyer. Les boites sont
+donc toutes encore a la maison telles que vous les y avez
+laissees, moins une qui a disparu sans que je sache quelle
+personne me l'a prise ni ce que cette personne a voulu en faire.
+
+-- C'est bien, Rene, dit Catherine; peut-etre plus tard
+reviendrons-nous la-dessus; en attendant, parlons d'autre chose.
+
+-- J'ecoute, madame.
+
+-- Que faut-il pour apprecier la duree probable de la vie d'une
+personne?
+
+-- Savoir d'abord le jour de sa naissance, l'age qu'elle a, et
+sous quel signe elle a vu le jour.
+
+-- Puis ensuite?
+
+-- Avoir de son sang et de ses cheveux.
+
+-- Et si je vous porte de son sang et de ses cheveux, si je vous
+dis sous quel signe il a vu le jour, si je vous dis l'age qu'il a,
+le jour de sa naissance, vous me direz, vous, l'epoque probable de
+sa mort?
+
+-- Oui, a quelques jours pres.
+
+-- C'est bien. J'ai de ses cheveux, je me procurerai de son sang.
+
+-- La personne est-elle nee pendant le jour ou pendant la nuit?
+
+-- A cinq heures vingt-trois minutes du soir.
+
+-- Soyez demain a cinq heures chez moi, l'experience doit etre
+faite a l'heure precise de la naissance.
+
+-- C'est bien, dit Catherine, _nous y serons. _Rene salua et
+sortit sans paraitre avoir remarque le _nous y serons_, qui
+indiquait cependant, que contre son habitude, Catherine ne
+viendrait pas seule.
+
+Le lendemain, au point du jour, Catherine passa chez son fils. A
+minuit elle avait fait demander de ses nouvelles, et on lui avait
+repondu que maitre Ambroise Pare etait pres de lui, et s'appretait
+a le saigner si la meme agitation nerveuse continuait.
+
+Encore tressaillant dans son sommeil, encore pale du sang qu'il
+avait perdu, Charles dormait sur l'epaule de sa fidele nourrice,
+qui, appuyee contre son lit, n'avait point depuis trois heures
+change de position, de peur de troubler le repos de son cher
+enfant.
+
+Une legere ecume venait poindre de temps en temps sur les levres
+du malade, et la nourrice l'essuyait avec une fine batiste brodee.
+Sur le chevet etait un mouchoir tout macule de larges taches de
+sang.
+
+Catherine eut un instant l'idee de s'emparer de ce mouchoir, mais
+elle pensa que ce sang, mele comme il l'etait a la salive qui
+l'avait detrempe, n'aurait peut-etre pas la meme efficacite; elle
+demanda a la nourrice si le medecin n'avait pas saigne son fils
+comme il lui avait fait dire qu'il le devait faire. La nourrice
+repondit que si, et que la saignee avait ete si abondante que
+Charles s'etait evanoui deux fois.
+
+La reine mere, qui avait quelque connaissance en medecine comme
+toutes les princesses de cette epoque, demanda a voir le sang;
+rien n'etait plus facile, le medecin avait recommande qu'on le
+conservat pour en etudier les phenomenes.
+
+Il etait dans une cuvette dans le cabinet a cote de la chambre.
+Catherine y passa pour l'examiner, remplit de la rouge liqueur un
+petit flacon qu'elle avait apporte dans cette intention; puis
+rentra, cachant dans ses poches ses doigts, dont l'extremite eut
+denonce la profanation qu'elle venait de commettre.
+
+Au moment ou elle reparaissait sur le seuil du cabinet, Charles
+rouvrit les yeux et fut frappe de la vue de sa mere. Alors
+rappelant, comme a la suite d'un reve, toutes ses pensees
+empreintes de rancune:
+
+-- Ah! c'est vous, madame? dit-il. Eh bien, annoncez a votre fils
+bien-aime, a votre Henri d'Anjou, que ce sera pour demain.
+
+-- Mon cher Charles, dit Catherine, ce sera pour le jour que vous
+voudrez. Tranquillisez-vous et dormez.
+
+Charles, comme s'il eut cede a ce conseil, ferma effectivement les
+yeux; et Catherine qui l'avait donne comme on fait pour consoler
+un malade ou un enfant, sortit de sa chambre. Mais derriere elle,
+et lorsqu'il eut entendu se refermer la porte, Charles se
+redressa, et tout a coup, d'une voix etouffee par l'acces dont il
+souffrait encore:
+
+-- Mon chancelier! cria-t-il, les sceaux, la cour! ... qu'on me
+fasse venir tout cela.
+
+La nourrice, avec une tendre violence, ramena la tete du roi sur
+son epaule, et pour le rendormir essaya de le bercer comme
+lorsqu'il etait enfant.
+
+-- Non, non, nourrice, je ne dormirai plus. Appelle mes gens, je
+veux travailler ce matin.
+
+Quand Charles parlait ainsi, il fallait obeir; et la nourrice
+elle-meme, malgre les privileges que son royal nourrisson lui
+avait conserves, n'osait aller contre ses commandements. On fit
+venir ceux que le roi demandait, et la seance fut fixee, non pas
+au lendemain, c'etait chose impossible, mais a cinq jours de la.
+
+Cependant a l'heure convenue, c'est-a-dire a cinq heures, la reine
+mere et le duc d'Anjou se rendaient chez Rene, lequel, prevenu,
+comme on le sait, de cette visite, avait tout prepare pour la
+seance mysterieuse.
+
+Dans la chambre a droite, c'est-a-dire dans la chambre aux
+sacrifices, rougissait, sur un rechaud ardent, une lame d'acier
+destinee a representer, par ses capricieuses arabesques, les
+evenements de la destinee sur laquelle on consultait l'oracle; sur
+l'autel etait prepare le livre des sorts, et pendant la nuit, qui
+avait ete fort claire, Rene avait pu etudier la marche et
+l'attitude des constellations.
+
+Henri d'Anjou entra le premier; il avait de faux cheveux; un
+masque couvrait sa figure et un grand manteau de nuit deguisait sa
+taille. Sa mere vint ensuite; et si elle n'eut pas su d'avance que
+c'etait son fils qui l'attendait la, elle-meme n'eut pu le
+reconnaitre. Catherine ota son masque; le duc d'Anjou, au
+contraire, garda le sien.
+
+-- As-tu fait cette nuit tes observations? demanda Catherine.
+
+-- Oui, madame, dit-il; et la reponse des astres m'a deja appris
+le passe. Celui pour qui vous m'interrogez a, comme toutes les
+personnes nees sous le signe de l'ecrevisse, le coeur ardent et
+d'une fierte sans exemple. Il est puissant; il a vecu pres d'un
+quart de siecle; il a jusqu'a present obtenu du ciel gloire et
+richesse. Est-ce cela, madame?
+
+-- Peut-etre, dit Catherine.
+
+-- Avez-vous les cheveux et le sang?
+
+-- Les voici.
+
+Et Catherine remit au necromancien une boucle de cheveux d'un
+blond fauve et une petite fiole de sang.
+
+Rene prit la fiole, la secoua pour bien reunir la fibrine et la
+serosite, et laissa tomber sur la lame rougie une large goutte de
+cette chair coulante, qui bouillonna a l'instant meme et
+s'extravasa bientot en dessins fantastiques.
+
+-- Oh! madame, s'ecria Rene, je le vois se tordre en d'atroces
+douleurs. Entendez-vous comme il gemit, comme il crie a l'aide!
+Voyez-vous comme tout devient sang autour de lui? Voyez-vous
+comme, enfin, autour de son lit de mort s'appretent de grands
+combats? Tenez, voici les lances; tenez, voici les epees.
+
+-- Sera-ce long? demanda Catherine palpitante d'une emotion
+indicible et arretant la main de Henri d'Anjou, qui, dans son
+avide curiosite, se penchait au-dessus du brasier.
+
+Rene s'approcha de l'autel et repeta une priere cabalistique,
+mettant a cette action un feu et une conviction qui gonflaient les
+veines de ses tempes et lui donnaient ces convulsions prophetiques
+et ces tressaillements nerveux qui prenaient les pythies antiques
+sur le trepied et les poursuivaient jusque sur leur lit de mort.
+
+Enfin il se releva et annonca que tout etait pret, prit d'une main
+le flacon encore aux trois quarts plein, et de l'autre la boucle
+de cheveux; puis commandant a Catherine d'ouvrir le livre au
+hasard et de laisser tomber sa vue sur le premier endroit venu, il
+versa sur la lame d'acier tout le sang, et jeta dans le brasier
+tous les cheveux, en prononcant une phrase cabalistique composee
+de mots hebreux auxquels il n'entendait rien lui-meme.
+
+Aussitot le duc d'Anjou et Catherine virent s'etendre sur cette
+lame une figure blanche comme celle d'un cadavre enveloppe de son
+suaire.
+
+Une autre figure, qui semblait celle d'une femme, etait inclinee
+sur la premiere.
+
+En meme temps les cheveux s'enflammerent en donnant un seul jet de
+feu, clair, rapide, darde comme une langue rouge.
+
+-- Un an! s'ecria Rene, un an a peine, et cet homme sera mort, et
+une femme pleurera seule sur lui. Mais non, la-bas, au bout de la
+lame, une autre femme encore, qui tient comme un enfant dans ses
+bras.
+
+Catherine regarda son fils, et, toute mere qu'elle etait, sembla
+lui demander quelles etaient ces deux femmes.
+
+Mais Rene achevait a peine, que la plaque d'acier redevint
+blanche; tout s'y etait graduellement efface.
+
+Alors Catherine ouvrit le livre au hasard, et lut, d'une voix
+dont, malgre toute sa force, elle ne pouvait cacher l'alteration,
+le distique suivant:
+
+_Ains a peri cil que l'on redoutoit, Plus tot, trop tot, si
+prudence n'etoit._
+
+Un profond silence regna quelque temps autour du brasier.
+
+-- Et pour celui que tu sais, demanda Catherine, quels sont les
+signes de ce mois?
+
+-- Florissant comme toujours, madame. A moins de vaincre le destin
+par une lutte de dieu a dieu, l'avenir est bien certainement a cet
+homme. Cependant...
+
+-- Cependant, quoi?
+
+-- Une des etoiles qui composent sa pleiade est restee pendant le
+temps de mes observations couverte d'un nuage noir.
+
+-- Ah! s'ecria Catherine, un nuage noir... Il y aurait donc
+quelque esperance?
+
+-- De qui parlez-vous, madame? demanda le duc d'Anjou. Catherine
+emmena son fils loin de la lueur du brasier et lui parla a voix
+basse. Pendant ce temps Rene s'agenouillait, et a la clarte de la
+flamme, versant dans sa main une derniere goutte de sang demeuree
+au fond de la fiole:
+
+-- Bizarre contradiction, disait-il, et qui prouve combien peu
+sont solides les temoignages de la science simple que pratiquent
+les hommes vulgaires! Pour tout autre que moi, pour un medecin,
+pour un savant, pour maitre Ambroise Pare lui-meme, voila un sang
+si pur, si fecond, si plein de mordant et de sucs animaux, qu'il
+promet de longues annees au corps dont il est sorti; et cependant
+toute cette vigueur doit disparaitre bientot, toute cette vie doit
+s'eteindre avant un an!
+
+Catherine et Henri d'Anjou s'etaient retournes et ecoutaient. Les
+yeux du prince brillaient a travers son masque.
+
+-- Ah! continua Rene, c'est qu'aux savants ordinaires le present
+seul appartient; tandis qu'a nous appartiennent le passe et
+l'avenir.
+
+-- Ainsi donc, continua Catherine, vous persistez a croire qu'il
+mourra avant une annee?
+
+-- Aussi certainement que nous sommes ici trois personnes vivantes
+qui un jour reposeront a leur tour dans le cercueil.
+
+-- Cependant vous disiez que le sang etait pur et fecond, vous
+disiez que ce sang promettait une longue vie?
+
+-- Oui, si les choses suivaient leur cours naturel. Mais n'est-il
+pas possible qu'un accident...
+
+-- Ah! oui, vous entendez, dit Catherine a Henri, un accident...
+
+-- Helas! dit celui-ci, raison de plus pour demeurer.
+
+-- Oh! quant a cela, n'y songez plus, c'est chose impossible.
+Alors se retournant vers Rene:
+
+-- Merci, dit le jeune homme en deguisant le timbre de sa voix,
+merci; prends cette bourse.
+
+-- Venez, _comte_, dit Catherine, donnant a dessein a son fils un
+titre qui devait derouter les conjectures de Rene. Et ils
+partirent.
+
+-- Oh! ma mere, vous voyez, dit Henri, un accident! ... et si cet
+accident-la arrive, je ne serai point la; je serai a quatre cents
+lieues de vous...
+
+-- Quatre cents lieues se font en huit jours, mon fils.
+
+-- Oui; mais sait-on si ces gens-la me laisseront revenir? Que ne
+puis-je attendre, ma mere! ...
+
+-- Qui sait? dit Catherine; cet accident dont parle Rene n'est-il
+pas celui qui, depuis hier, couche le roi sur un lit de douleur?
+Ecoutez, rentrez de votre cote, mon enfant; moi, je vais passer
+par la petite porte du cloitre des Augustines, ma suite m'attend
+dans ce couvent. Allez, Henri, allez, et gardez-vous d'irriter
+votre frere, si vous le voyez.
+
+
+
+XI
+Les confidences
+
+
+La premiere chose qu'apprit le duc d'Anjou en arrivant au Louvre,
+c'est que l'entree solennelle des ambassadeurs etait fixee au
+cinquieme jour. Les tailleurs et les joailliers attendaient le
+prince avec de magnifiques habits et de superbes parures que le
+roi avait commandes pour lui.
+
+Pendant qu'il les essayait avec une colere qui mouillait ses yeux
+de larmes, Henri de Navarre s'egayait fort d'un magnifique collier
+d'emeraudes, d'une epee a poignee d'or et d'une bague precieuse
+que Charles lui avait envoyes le matin meme.
+
+D'Alencon venait de recevoir une lettre et s'etait renferme dans
+sa chambre pour la lire en toute liberte.
+
+Quant a Coconnas, il demandait son ami a tous les echos du Louvre.
+
+En effet, comme on le pense bien, Coconnas, assez peu surpris de
+ne pas voir rentrer La Mole de toute la nuit, avait commence dans
+la matinee a concevoir quelque inquietude: il s'etait en
+consequence mis a la recherche de son ami, commencant son
+investigation par l'hotel de la Belle-Etoile, passant de l'hotel
+de la Belle-Etoile a la rue Cloche-Percee, de la rue Cloche-Percee
+a la rue Tizon, de la rue Tizon au pont Saint-Michel, enfin du
+pont Saint-Michel au Louvre.
+
+Cette investigation avait ete faite, vis-a-vis de ceux auxquels
+elle s'adressait, d'une facon tantot si originale, tantot si
+exigeante, ce qui est facile a concevoir quand on connait le
+caractere excentrique de Coconnas, qu'elle avait suscite entre lui
+et trois seigneurs de la cour des explications qui avaient fini a
+la mode de l'epoque, c'est-a-dire sur le terrain. Coconnas avait
+mis a ces rencontres la conscience qu'il mettait d'ordinaire a ces
+sortes de choses; il avait tue le premier et blesse les deux
+autres, en disant:
+
+-- Ce pauvre La Mole, il savait si bien le latin!
+
+C'etait au point que le dernier, qui etait le baron de Boissey,
+lui avait dit en tombant:
+
+-- Ah! pour l'amour du ciel, Coconnas, varie un peu, et dis au
+moins qu'il savait le grec.
+
+Enfin, le bruit de l'aventure du corridor avait transpire:
+Coconnas s'en etait gonfle de douleur, car un instant il avait cru
+que tous ces rois et tous ces princes lui avaient tue son ami, et
+l'avaient jete dans quelque oubliette.
+
+Il apprit que d'Alencon avait ete de la partie, et passant par-
+dessus la majeste qui entourait le prince du sang, il l'alla
+trouver et lui demanda une explication comme il l'eut fait envers
+un simple gentilhomme.
+
+D'Alencon eut d'abord bonne envie de mettre a la porte
+l'impertinent qui venait lui demander compte de ses actions; mais
+Coconnas parlait d'un ton de voix si bref, ses yeux flamboyaient
+d'un tel eclat, l'aventure des trois duels en moins de vingt-
+quatre heures avait place le Piemontais si haut, qu'il reflechit,
+et qu'au lieu de se livrer a son premier mouvement, il repondit a
+son gentilhomme avec un charmant sourire:
+
+-- Mon cher Coconnas, il est vrai que le roi furieux d'avoir recu
+sur l'epaule une aiguiere d'argent, le duc d'Anjou mecontent
+d'avoir ete coiffe avec une compote d'oranges, et le duc de Guise
+humilie d'avoir ete soufflete avec un quartier de sanglier, ont
+fait la partie de tuer M. de La Mole; mais un ami de votre ami a
+detourne le coup. La partie a donc manque, je vous en donne ma
+parole de prince.
+
+-- Ah! fit Coconnas respirant sur cette assurance comme un
+soufflet de forge, ah! mordi, Monseigneur, voila qui est bien, et
+je voudrais connaitre cet ami, pour lui prouver ma reconnaissance.
+
+M. d'Alencon ne repondit rien, mais sourit plus agreablement
+encore qu'il ne l'avait fait; ce qui laissa croire a Coconnas que
+cet ami n'etait autre que le prince lui-meme.
+
+-- Eh bien, Monseigneur! reprit-il, puisque vous avez tant fait
+que de me dire le commencement de l'histoire, mettez le comble a
+vos bontes en me racontant la fin. On voulait le tuer, mais on ne
+l'a pas tue, me dites-vous; voyons! qu'en a-t-on fait? Je suis
+courageux, allez! dites, et je sais supporter une mauvaise
+nouvelle. On l'a jete dans quelque cul de basse-fosse, n'est-ce
+pas? Tant mieux, cela le rendra circonspect. Il ne veut jamais
+ecouter mes conseils. D'ailleurs on l'en tirera, mordi! Les
+pierres ne sont pas dures pour tout le monde.
+
+D'Alencon hocha la tete.
+
+-- Le pis de tout cela, dit-il, mon brave Coconnas, c'est que
+depuis cette aventure ton ami a disparu, sans qu'on sache ou il
+est passe.
+
+-- Mordi! s'ecria le Piemontais en palissant de nouveau, fut-il
+passe en enfer, je saurai ou il est.
+
+-- Ecoute, dit d'Alencon qui avait, mais par des motifs bien
+differents, aussi bonne envie que Coconnas de savoir ou etait La
+Mole, je te donnerai un conseil d'ami.
+
+-- Donnez, Monseigneur, dit Coconnas, donnez.
+
+-- Va trouver la reine Marguerite, elle doit savoir ce qu'est
+devenu celui que tu pleures.
+
+-- S'il faut que je l'avoue a Votre Altesse, dit Coconnas, j'y
+avais deja pense, mais je n'avais point ose; car, outre que madame
+Marguerite m'impose plus que je ne saurais dire, j'avais peur de
+la trouver dans les larmes. Mais, puisque Votre Altesse m'assure
+que La Mole n'est pas mort et que Sa Majeste doit savoir ou il
+est, je vais faire provision de courage et aller la trouver.
+
+-- Va, mon ami, va, dit le duc Francois. Et quand tu auras des
+nouvelles, donne-m'en a moi-meme; car je suis en verite aussi
+inquiet que toi. Seulement souviens-toi d'une chose, Coconnas...
+
+-- Laquelle?
+
+-- Ne dis pas que tu viens de ma part, car en commettant cette
+imprudence tu pourrais bien ne rien apprendre.
+
+-- Monseigneur, dit Coconnas, du moment ou Votre Altesse me
+recommande le secret sur ce point, je serai muet comme une tanche
+ou comme la reine mere.
+
+"Bon prince, excellent prince, prince magnanime", murmura Coconnas
+en se rendant chez la reine de Navarre.
+
+Marguerite attendait Coconnas, car le bruit de son desespoir etait
+arrive jusqu'a elle, et en apprenant par quels exploits ce
+desespoir s'etait signale, elle avait presque pardonne a Coconnas
+la facon quelque peu brutale dont il traitait son amie madame la
+duchesse de Nevers, a laquelle le Piemontais ne s'etait point
+adresse a cause d'une grosse brouille existant deja depuis deux ou
+trois jours entre eux. Il fut donc introduit chez la reine
+aussitot qu'annonce.
+
+Coconnas entra, sans pouvoir surmonter ce certain embarras dont il
+avait parle a d'Alencon qu'il eprouvait toujours en face de la
+reine, et qui lui etait bien plus inspire par la superiorite de
+l'esprit que par celle du rang; mais Marguerite l'accueillit avec
+un sourire qui le rassura tout d'abord.
+
+-- Eh! madame, dit-il, rendez-moi mon ami, je vous en supplie, ou
+dites-moi tout au moins ce qu'il est devenu; car sans lui je ne
+puis pas vivre. Supposez Euryale sans Nisus, Damon sans Pythias,
+ou Oreste sans Pylade, et ayez pitie de mon infortune en faveur
+d'un des heros que je viens de vous citer, et dont le coeur, je
+vous le jure, ne l'emportait pas en tendresse sur le mien.
+
+Marguerite sourit, et apres avoir fait promettre le secret a
+Coconnas, elle lui raconta la fuite par la fenetre. Quant au lieu
+de son sejour, si instantes que fussent les prieres du Piemontais,
+elle garda sur ce point le plus profond silence. Cela ne
+satisfaisait qu'a demi Coconnas; aussi se laissa-t-il aller a des
+apercus diplomatiques de la plus haute sphere. Il en resulta que
+Marguerite vit clairement que le duc d'Alencon etait de moitie
+dans le desir qu'avait son gentilhomme de connaitre ce qu'etait
+devenu La Mole.
+
+-- Eh bien, dit la reine, si vous voulez absolument savoir quelque
+chose de positif sur le compte de votre ami, demandez au roi Henri
+de Navarre, c'est le seul qui ait le droit de parler; quant a moi,
+tout ce que je puis vous dire, c'est que celui que vous cherchez
+est vivant: croyez-en ma parole.
+
+-- J'en crois une chose plus certaine encore, madame, repondit
+Coconnas, ce sont vos beaux yeux qui n'ont point pleure.
+
+Puis, croyant qu'il n'y avait rien a ajouter a une phrase qui
+avait le double avantage de rendre sa pensee et d'exprimer la
+haute opinion qu'il avait du merite de La Mole, Coconnas se retira
+en ruminant un raccommodement avec madame de Nevers, non pas pour
+elle personnellement, mais pour savoir d'elle ce qu'il n'avait pu
+savoir de Marguerite.
+
+Les grandes douleurs sont des situations anormales dont l'esprit
+secoue le joug aussi vite qu'il lui est possible. L'idee de
+quitter Marguerite avait d'abord brise le coeur de La Mole; et
+c'etait bien plutot pour sauver la reputation de la reine que pour
+preserver sa propre vie qu'il avait consenti a fuir.
+
+Aussi des le lendemain au soir etait-il revenu a Paris pour revoir
+Marguerite a son balcon. Marguerite, de son cote, comme si une
+voix secrete lui eut appris le retour du jeune homme, avait passe
+toute la soiree a sa fenetre; il en resulta que tous deux
+s'etaient revus avec ce bonheur indicible qui accompagne les
+jouissances defendues. Il y a meme plus: l'esprit melancolique et
+romanesque de La Mole trouvait un certain charme a ce contretemps.
+Cependant, comme l'amant veritablement epris n'est heureux qu'un
+moment, celui pendant lequel il voit ou possede, et souffre
+pendant tout le temps de l'absence, La Mole, ardent de revoir
+Marguerite, s'occupa d'organiser au plus vite, l'evenement qui
+devait la lui rendre, c'est-a-dire la fuite du roi de Navarre.
+
+Quant a Marguerite, elle se laissait, de son cote, aller au
+bonheur d'etre aimee avec un devouement si pur. Souvent elle s'en
+voulait de ce qu'elle regardait comme une faiblesse; elle, cet
+esprit viril, meprisant les pauvretes de l'amour vulgaire,
+insensible aux minuties qui en font pour les ames tendres le plus
+doux, le plus delicat, le plus desirable de tous les bonheurs,
+elle trouvait sa journee sinon heureusement remplie, du moins
+heureusement terminee, quand vers neuf heures, paraissant a son
+balcon vetue d'un peignoir blanc, elle apercevait sur le quai,
+dans l'ombre, un cavalier dont la main se posait sur ses levres,
+sur son coeur; c'etait alors une toux significative, qui rendait a
+l'amant le souvenir de la voix aimee. C'etait quelquefois aussi un
+billet vigoureusement lance par une petite main et qui enveloppait
+quelque bijou precieux, mais bien plus precieux encore pour avoir
+appartenu a celle qui l'envoyait que pour la matiere qui lui
+donnait sa valeur, et qui allait resonner sur le pave a quelques
+pas du jeune homme. Alors La Mole, pareil a un milan, fondait sur
+cette proie, la serrait dans son sein, repondait par la meme voie,
+et Marguerite ne quittait son balcon qu'apres avoir entendu se
+perdre dans la nuit les pas du cheval pousse a toute bride pour
+venir, et qui, pour s'eloigner, semblait d'une matiere aussi
+inerte que le fameux colosse qui perdit Troie.
+
+Voila pourquoi la reine n'etait pas inquiete du sort de La Mole,
+auquel, du reste, de peur que ses pas ne fussent epies, elle
+refusait opiniatrement tout autre rendez-vous que ces entrevues a
+l'espagnole, qui duraient depuis sa fuite et se renouvelaient dans
+la soiree de chacun des jours qui s'ecoulaient dans l'attente de
+la reception des ambassadeurs, reception remise a quelques jours,
+comme on l'a vu, par les ordres expres d'Ambroise Pare.
+
+La veille de cette reception, vers neuf heures du soir, comme tout
+le monde au Louvre etait preoccupe des preparatifs du lendemain,
+Marguerite ouvrit sa fenetre et s'avanca sur le balcon; mais a
+peine y fut-elle que, sans attendre la lettre de Marguerite, La
+Mole, plus presse que de coutume, envoya la sienne, qui vint, avec
+son adresse accoutumee, tomber aux pieds de sa royale maitresse.
+Marguerite comprit que la missive devait renfermer quelque chose
+de particulier, elle rentra pour la lire.
+
+Le billet, sur le recto de la premiere page, renfermait ces mots:
+
+"Madame, il faut que je parle au roi de Navarre. L'affaire est
+urgente. J'attends."
+
+Et sur le second recto ces mots, que l'on pouvait isoler des
+premiers en separant les deux feuilles:
+
+"Madame et ma reine, faites que je puisse vous donner un de ces
+baisers que je vous envoie. J'attends."
+
+Marguerite achevait a peine cette seconde partie de la lettre,
+qu'elle entendit la voix de Henri de Navarre qui, avec sa reserve
+habituelle, frappait a la porte commune, et demandait a Gillonne
+s'il pouvait entrer.
+
+La reine divisa aussitot la lettre, mit une des pages dans son
+corset, l'autre dans sa poche, courut a la fenetre qu'elle ferma,
+et s'elancant vers la porte:
+
+-- Entrez, Sire, dit-elle.
+
+Si doucement, si promptement, si habilement que Marguerite eut
+ferme cette fenetre, la commotion en etait arrivee jusqu'a Henri,
+dont les sens toujours tendus avaient, au milieu de cette societe
+dont il se defiait si fort, presque acquis l'exquise delicatesse
+ou ils sont portes chez l'homme vivant dans l'etat sauvage. Mais
+le roi de Navarre n'etait pas un de ces tyrans qui veulent
+empecher leurs femmes de prendre l'air et de contempler les
+etoiles.
+
+Henri etait souriant et gracieux comme d'habitude.
+
+-- Madame, dit-il, tandis que nos gens de cour essaient leurs
+habits de ceremonie, je pense a venir echanger avec vous quelques
+mots de mes affaires, que vous continuez de regarder comme les
+votres, n'est-ce pas?
+
+-- Certainement, monsieur, repondit Marguerite, nos interets ne
+sont-ils pas toujours les memes?
+
+-- Oui, madame, et c'est pour cela que je voulais vous demander ce
+que vous pensez de l'affectation que M. le duc d'Alencon met
+depuis quelques jours a me fuir, a ce point que depuis avant-hier
+il s'est retire a Saint-Germain. Ne serait-ce pas pour lui soit un
+moyen de partir seul, car il est peu surveille, soit un moyen de
+ne point partir du tout? Votre avis, s'il vous plait, madame? il
+sera, je vous l'avoue, d'un grand poids pour affermir le mien.
+
+-- Votre Majeste a raison de s'inquieter du silence de mon frere.
+J'y ai songe aujourd'hui toute la journee, et mon avis est que,
+les circonstances ayant change, il a change avec elles.
+
+-- C'est-a-dire, n'est-ce pas, que, voyant le roi Charles malade,
+le duc d'Anjou roi de Pologne, il ne serait pas fache de demeurer
+a Paris pour garder a vue la couronne de France?
+
+-- Justement.
+
+-- Soit. Je ne demande pas mieux, dit Henri, qu'il reste;
+seulement cela change tout notre plan; car il me faut, pour partir
+seul, trois fois les garanties que j'aurais demandees pour partir
+avec votre frere, dont le nom et la presence dans l'entreprise me
+sauvegardaient. Ce qui m'etonne seulement, c'est de ne pas
+entendre parler de M. de Mouy. Ce n'est point son habitude de
+demeurer ainsi sans bouger. N'en auriez-vous point eu des
+nouvelles, madame?
+
+-- Moi, Sire! dit Marguerite etonnee; et comment voulez-vous?...
+
+-- Eh! pardieu, ma mie, rien ne serait plus naturel; vous avez
+bien voulu, pour me faire plaisir, sauver la vie au petit La
+Mole... Ce garcon a du aller a Mantes... et quand on y va, on en
+peut bien revenir...
+
+-- Ah! voila qui me donne la clef d'une enigme dont je cherchais
+vainement le mot, repondit Marguerite. J'avais laisse la fenetre
+ouverte, et j'ai trouve, en rentrant, sur mon tapis, une espece de
+billet.
+
+-- Voyez-vous cela! dit Henri.
+
+-- Un billet auquel d'abord je n'ai rien compris, et auquel je
+n'ai attache aucune importance, continua Marguerite; peut-etre
+avais-je tort et vient-il de ce cote-la.
+
+-- C'est possible, dit Henri; j'oserais meme dire que c'est
+probable. Peut-on voir ce billet?
+
+-- Certainement, Sire, repondit Marguerite en remettant au roi
+celle des deux feuilles de papier qu'elle avait introduite dans sa
+poche.
+
+Le roi jeta les yeux dessus.
+
+-- N'est-ce point l'ecriture de M. de La Mole? dit-il.
+
+-- Je ne sais, repondit Marguerite; le caractere m'en a paru
+contrefait.
+
+-- N'importe, lisons, dit Henri. Et il lut: "Madame, il faut que
+je parle au roi de Navarre. L'affaire est urgente. J'attends."
+
+-- Ah! oui-da! ... continua Henri. Voyez-vous, il dit qu'il
+attend!
+
+-- Certainement je le vois..., dit Marguerite. Mais que voulez-
+vous?
+
+-- Eh! ventre-saint-gris, je veux qu'il vienne.
+
+-- Qu'il vienne! s'ecria Marguerite en fixant sur son mari ses
+beaux yeux etonnes; comment pouvez-vous dire une chose pareille,
+Sire? Un homme que le roi a voulu tuer... qui est signale,
+menace... qu'il vienne! dites-vous; est-ce que c'est possible?...
+Les portes sont-elles bien faites pour ceux qui ont ete...
+
+-- Obliges de fuir par la fenetre... vous voulez dire?
+
+-- Justement, et vous achevez ma pensee.
+
+-- Eh bien! mais, s'ils connaissent le chemin de la fenetre,
+qu'ils reprennent ce chemin, puisqu'ils ne peuvent absolument pas
+entrer par la porte. C'est tout simple, cela.
+
+-- Vous croyez? dit Marguerite rougissant de plaisir a l'idee de
+se rapprocher de La Mole.
+
+-- J'en suis sur.
+
+-- Mais comment monter? demanda la reine.
+
+-- N'avez-vous donc pas conserve l'echelle de corde que je vous
+avais envoyee? Ah! je ne reconnaitrais point la votre prevoyance
+habituelle.
+
+-- Si fait, Sire, dit Marguerite.
+
+-- Alors, c'est parfait, dit Henri.
+
+-- Qu'ordonne donc Votre Majeste?
+
+-- Mais c'est tout simple, dit Henri, attachez-la a votre balcon
+et la laissez pendre. Si c'est de Mouy qui attend... et je serais
+tente de le croire... si c'est de Mouy qui attend et qu'il veuille
+monter, il montera, ce digne ami.
+
+Et sans perdre de son flegme, Henri prit la bougie pour eclairer
+Marguerite dans la recherche qu'elle s'appretait a faire de
+l'echelle; la recherche ne fut pas longue, elle etait enfermee
+dans une armoire du fameux cabinet.
+
+-- La, c'est cela, dit Henri; maintenant, madame, si ce n'est pas
+trop exiger de votre complaisance, attachez, je vous prie, cette
+echelle au balcon.
+
+-- Pourquoi moi et non pas vous, Sire? dit Marguerite.
+
+-- Parce que les meilleurs conspirateurs sont les plus prudents.
+La vue d'un homme effaroucherait peut-etre notre ami, vous
+comprenez.
+
+Marguerite sourit et attacha l'echelle.
+
+-- La, dit Henri en restant cache dans l'angle de l'appartement,
+montrez-vous bien; maintenant faites voir l'echelle. A merveille;
+je suis sur que de Mouy va monter.
+
+En effet, dix minutes apres, un homme ivre de joie enjamba le
+balcon, et, voyant que la reine ne venait pas au-devant de lui,
+demeura quelques secondes hesitant. Mais, a defaut de Marguerite,
+Henri s'avanca:
+
+-- Tiens, dit-il gracieusement, ce n'est point de Mouy, c'est
+M. de La Mole. Bonsoir, monsieur de la Mole; entrez donc, je vous
+prie.
+
+La Mole demeura un instant stupefait.
+
+Peut-etre, s'il eut ete encore suspendu a son echelle au lieu
+d'etre pose le pied ferme sur le balcon, fut-il tombe en arriere.
+
+-- Vous avez desire parler au roi de Navarre pour affaires
+urgentes, dit Marguerite; je l'ai fait prevenir, et le voila.
+Henri alla fermer la fenetre.
+
+-- Je t'aime, dit Marguerite en serrant vivement la main du jeune
+homme.
+
+-- Eh bien, monsieur, fit Henri en presentant une chaise a La
+Mole, que disons-nous?
+
+-- Nous disons, Sire, repondit celui-ci, que j'ai quitte
+M. de Mouy a la barriere. Il desire savoir si Maurevel a parle et
+si sa presence dans la chambre de Votre Majeste est connue.
+
+-- Pas encore, mais cela ne peut tarder; il faut donc nous hater.
+
+-- Votre opinion est la sienne, Sire, et si demain, pendant la
+soiree, M. d'Alencon est pret a partir, il se trouvera a la porte
+Saint-Marcel avec cent cinquante hommes; cinq cents vous
+attendront a Fontainebleau: alors vous gagnerez Blois, Angouleme
+et Bordeaux.
+
+-- Madame, dit Henri en se tournant vers sa femme, demain, pour
+mon compte, je serai pret, le serez-vous?
+
+Les yeux de La Mole se fixerent sur ceux de Marguerite avec une
+profonde anxiete.
+
+-- Vous avez ma parole, dit la reine, partout ou vous irez, je
+vous suis; mais vous le savez, il faut que M. d'Alencon parte en
+meme temps que nous. Pas de milieu avec lui, il nous sert ou il
+nous trahit; s'il hesite, ne bougeons pas.
+
+-- Sait-il quelque chose de ce projet, monsieur de la Mole?
+demanda Henri.
+
+-- Il a du, il y a quelques jours, recevoir une lettre de
+M. de Mouy.
+
+-- Ah! ah! dit Henri, et il ne m'a parle de rien!
+
+-- Defiez-vous, monsieur, dit Marguerite, defiez-vous.
+
+-- Soyez tranquille, je suis sur mes gardes. Comment faire tenir
+une reponse a M. de Mouy?
+
+-- Ne vous inquietez de rien, Sire. A droite ou a gauche de Votre
+Majeste, visible ou invisible, demain, pendant la reception des
+ambassadeurs, il sera la: un mot dans le discours de la reine qui
+lui fasse comprendre si vous consentez ou non, s'il doit fuir ou
+vous attendre. Si le duc d'Alencon refuse, il ne demande que
+quinze jours pour tout reorganiser en votre nom.
+
+-- En verite, dit Henri, de Mouy est un homme precieux. Pouvez-
+vous intercaler dans votre discours la phrase attendue, madame?
+
+-- Rien de plus facile, repondit Marguerite.
+
+-- Alors, dit Henri, je verrai demain M. d'Alencon; que de Mouy
+soit a son poste et comprenne a demi-mot.
+
+-- Il y sera, Sire.
+
+-- Eh bien, monsieur de la Mole, dit Henri, allez lui porter ma
+reponse. Vous avez sans doute dans les environs un cheval, un
+serviteur?
+
+-- Orthon est la qui m'attend sur le quai.
+
+-- Allez le rejoindre, monsieur le comte. Oh! non point par la
+fenetre; c'est bon dans les occasions extremes. Vous pourriez etre
+vu, et comme on ne saurait pas que c'est pour moi que vous vous
+exposez ainsi, vous compromettriez la reine.
+
+-- Mais par ou, Sire?
+
+-- Si vous ne pouvez pas entrer seul au Louvre, vous en pouvez
+sortir avec moi, qui ai le mot d'ordre. Vous avez votre manteau,
+j'ai le mien; nous nous envelopperons tous deux, et nous
+traverserons le guichet sans difficulte. D'ailleurs, je serai aise
+de donner quelques ordres particuliers a Orthon. Attendez ici, je
+vais voir s'il n'y a personne dans les corridors.
+
+Henri, de l'air du monde le plus naturel, sortit pour aller
+explorer le chemin. La Mole resta seul avec la reine.
+
+-- Oh! quand vous reverrai-je? dit La Mole.
+
+-- Demain soir si nous fuyons: un de ces soirs, dans la maison de
+la rue Cloche-Percee, si nous ne fuyons pas.
+
+-- Monsieur de la Mole, dit Henri en rentrant, vous pouvez venir,
+il n'y a personne. La Mole s'inclina respectueusement devant la
+reine.
+
+-- Donnez-lui votre main a baiser, madame, dit Henri; monsieur de
+La Mole n'est pas un serviteur ordinaire. Marguerite obeit.
+
+-- A propos, dit Henri, serrez l'echelle de corde avec soin; c'est
+un meuble precieux pour des conspirateurs; et, au moment ou l'on
+s'y attend le moins, on peut avoir besoin de s'en servir. Venez,
+monsieur de la Mole, venez.
+
+
+
+XII
+Les ambassadeurs
+
+
+Le lendemain toute la population de Paris s'etait portee vers le
+faubourg Saint-Antoine, par lequel il avait ete decide que les
+ambassadeurs polonais feraient leur entree. Une haie de Suisses
+contenait la foule, et des detachements de cavaliers protegeaient
+la circulation des seigneurs et des dames de la cour qui se
+portaient au-devant du cortege.
+
+Bientot parut, a la hauteur de l'abbaye Saint-Antoine, une troupe
+de cavaliers vetus de rouge et de jaune, avec des bonnets et des
+manteaux fourres, et tenant a la main des sabres larges et
+recourbes comme les cimeterres des Turcs.
+
+Les officiers marchaient sur le flanc des lignes.
+
+Derriere cette premiere troupe en venait une seconde equipee avec
+un luxe tout a fait oriental. Elle precedait les ambassadeurs,
+qui, au nombre de quatre, representaient magnifiquement le plus
+mythologique des royaumes chevaleresques du XVIe siecle.
+
+L'un de ces ambassadeurs etait l'eveque de Cracovie. Il portait un
+costume demi-pontifical, demi-guerrier, mais eblouissant d'or et
+de pierreries. Son cheval blanc a longs crins flottants et au pas
+releve semblait souffler le feu par ses naseaux; personne n'aurait
+pense que depuis un mois le noble animal faisait quinze lieues
+chaque jour par des chemins que le mauvais temps avait rendus
+presque impraticables.
+
+Pres de l'eveque marchait le palatin Lasco, puissant seigneur si
+rapproche de la couronne qu'il avait la richesse d'un roi comme il
+en avait l'orgueil.
+
+Apres les deux ambassadeurs principaux, qu'accompagnaient deux
+autres palatins de haute naissance, venait une quantite de
+seigneurs polonais dont les chevaux, harnaches de soie, d'or et de
+pierreries, exciterent la bruyante approbation du peuple. En
+effet, les cavaliers francais, malgre la richesse de leurs
+equipages, etaient completement eclipses par ces nouveaux venus,
+qu'ils appelaient dedaigneusement des barbares.
+
+Jusqu'au dernier moment, Catherine avait espere que la reception
+serait remise encore et que la decision du roi cederait a sa
+faiblesse, qui continuait. Mais lorsque le jour fut venu,
+lorsqu'elle vit Charles, pale comme un spectre, revetir le
+splendide manteau royal, elle comprit qu'il fallait plier en
+apparence sous cette volonte de fer, et elle commenca de croire
+que le plus sur parti pour Henri d'Anjou etait l'exil magnifique
+auquel il etait condamne.
+
+Charles, a part les quelques mots qu'il avait prononces lorsqu'il
+avait rouvert les yeux, au moment ou sa mere sortait du cabinet,
+n'avait point parle a Catherine depuis la scene qui avait amene la
+crise a laquelle il avait failli succomber. Chacun, dans le
+Louvre, savait qu'il y avait eu une altercation terrible entre eux
+sans connaitre la cause de cette altercation, et les plus hardis
+tremblaient devant cette froideur et ce silence, comme tremblent
+les oiseaux devant le calme menacant qui precede l'orage.
+
+Cependant tout s'etait prepare au Louvre, non pas comme pour une
+fete, il est vrai, mais comme pour quelque lugubre ceremonie.
+L'obeissance de chacun avait ete morne ou passive. On savait que
+Catherine avait presque tremble, et tout le monde tremblait.
+
+La grande salle de reception du palais avait ete preparee, et
+comme ces sortes de seances etaient ordinairement publiques, les
+gardes et les sentinelles avaient recu l'ordre de laisser entrer,
+avec les ambassadeurs, tout ce que les appartements et les cours
+pourraient contenir de populaire.
+
+Quant a Paris, son aspect etait toujours celui que presente la
+grande ville en pareille circonstance: c'est-a-dire empressement
+et curiosite. Seulement quiconque eut bien considere ce jour-la la
+population de la capitale, eut reconnu parmi les groupes composes
+de ces honnetes figures de bourgeois naivement beantes, bon nombre
+d'hommes enveloppes dans de grands manteaux, se repondant les uns
+aux autres par des coups d'oeil, des signes de la main quand ils
+etaient a distance, et echangeant a voix basse quelques mots
+rapides et significatifs toutes les fois qu'ils se rapprochaient.
+Ces hommes, au reste, paraissaient fort preoccupes du cortege, le
+suivaient des premiers, et paraissaient recevoir leurs ordres d'un
+venerable vieillard dont les yeux noirs et vifs faisaient, malgre
+sa barbe blanche et ses sourcils grisonnants, ressortir la verte
+activite. En effet, ce vieillard, soit par ses propres moyens,
+soit qu'il fut aide par les efforts de ses compagnons, parvint a
+se glisser des premiers dans le Louvre, et, grace a la
+complaisance du chef des Suisses, digne huguenot fort peu
+catholique malgre sa conversion, trouva moyen de se placer
+derriere les ambassadeurs, juste en face de Marguerite et de Henri
+de Navarre.
+
+Henri prevenu par La Mole que de Mouy devait, sous un deguisement
+quelconque, assister a la seance, jetait les yeux de tous cotes.
+Enfin ses regards rencontrerent ceux du vieillard et ne le
+quitterent plus: un signe de De Mouy avait fixe tous les doutes du
+roi de Navarre. Car de Mouy etait si bien deguise que Henri lui-
+meme avait doute que ce vieillard a barbe blanche put etre le meme
+que cet intrepide chef des huguenots qui avait fait, cinq ou six
+jours auparavant, une si rude defense.
+
+Un mot de Henri, prononce a l'oreille de Marguerite, fixa les
+regards de la reine sur de Mouy. Puis alors ses beaux yeux
+s'egarerent dans les profondeurs de la salle: elle cherchait La
+Mole, mais inutilement.
+
+La Mole n'y etait pas.
+
+Les discours commencerent. Le premier fut au roi. Lasco lui
+demandait, au nom de la diete, son assentiment a ce que la
+couronne de Pologne fut offerte a un prince de la maison de
+France.
+
+Charles repondit par une adhesion courte et precise, presentant le
+duc d'Anjou, son frere, du courage duquel il fit un grand eloge
+aux envoyes polonais. Il parlait en francais; un interprete
+traduisait sa reponse apres chaque periode. Et pendant que
+l'interprete parlait a son tour, on pouvait voir le roi approcher
+de sa bouche un mouchoir qui, a chaque fois, s'en eloignait teint
+de sang.
+
+Quand la reponse de Charles fut terminee, Lasco se tourna vers le
+duc d'Anjou, s'inclina et commenca un discours latin dans lequel
+il lui offrait le trone au nom de la nation polonaise.
+
+Le duc repondit dans la meme langue, et d'une voix dont il
+cherchait en vain a contenir l'emotion, qu'il acceptait avec
+reconnaissance l'honneur qui lui etait decerne. Pendant tout le
+temps qu'il parla, Charles resta debout, les levres serrees,
+l'oeil fixe sur lui, immobile et menacant comme l'oeil d'un aigle.
+
+Quand le duc d'Anjou eut fini, Lasco prit la couronne des
+Jagellons posee sur un coussin de velours rouge, et tandis que
+deux seigneurs polonais revetaient le duc d'Anjou du manteau
+royal, il deposa la couronne entre les mains de Charles.
+
+Charles fit un signe a son frere. Le duc d'Anjou vint
+s'agenouiller devant lui, et de ses propres mains, Charles lui
+posa la couronne sur la tete: alors les deux rois echangerent un
+des plus haineux baisers que se soient jamais donnes deux freres.
+
+Aussitot un heraut cria:
+
+"Alexandre-Edouard-Henri de France, duc d'Anjou, vient d'etre
+couronne roi de Pologne. Vive le roi de Pologne!"
+
+Toute l'assemblee repeta d'un seul cri:
+
+-- Vive le roi de Pologne! Alors Lasco se tourna vers Marguerite.
+Le discours de la belle reine avait ete garde pour le dernier. Or,
+comme c'etait une galanterie qui lui avait ete accordee pour faire
+briller son beau genie, comme on disait alors, chacun porta une
+grande attention a la reponse, qui devait etre en latin. Nous
+avons vu que Marguerite l'avait composee elle-meme.
+
+Le discours de Lasco fut plutot un eloge qu'un discours. Il avait
+cede, tout Sarmate qu'il etait, a l'admiration qu'inspirait a tous
+la belle reine de Navarre; et empruntant la langue a Ovide, mais
+le style a Ronsard, il dit que, partis de Varsovie au milieu de la
+plus profonde nuit, ils n'auraient su, lui et ses compagnons,
+comment retrouver leur chemin, si, comme les rois mages, ils
+n'avaient eu deux etoiles pour les guider; etoiles qui devenaient
+de plus en plus brillantes a mesure qu'ils approchaient de la
+France, et qu'ils reconnaissaient maintenant n'etre autre chose
+que les deux beaux yeux de la reine de Navarre. Enfin, passant de
+l'Evangile au Coran, de la Syrie a l'Arabie Petree, de Nazareth a
+La Mecque, il termina en disant qu'il etait tout pret a faire ce
+que faisaient les sectateurs ardents du Prophete, qui, une fois
+qu'ils avaient eu le bonheur de contempler son tombeau, se
+crevaient les yeux, jugeant qu'apres avoir joui d'une si belle vue
+rien dans ce monde ne valait plus la peine d'etre admire.
+
+Ce discours fut couvert d'applaudissements de la part de ceux qui
+parlaient latin, parce qu'ils partageaient l'opinion de l'orateur;
+de la part de ceux qui ne l'entendaient point, parce qu'ils
+voulaient avoir l'air de l'entendre.
+
+Marguerite fit d'abord une gracieuse reverence au galant Sarmate;
+puis, tout en repondant a l'ambassadeur, fixant les yeux sur de
+Mouy, elle commenca en ces termes:
+
+"_Quod nunc hac in aula insperati adestis exultaremus ego et
+conjux, nisi ideo immineret calimitas, scilicet non solum fratris
+sed etiam amici orbitas.__[4]_"
+
+Ces paroles avaient deux sens, et, tout en s'adressant a de Mouy,
+pouvaient s'adresser a Henri d'Anjou. Aussi ce dernier salua-t-il
+en signe de reconnaissance.
+
+Charles ne se rappela point avoir lu cette phrase dans le discours
+qui lui avait ete communique quelques jours auparavant; mais il
+n'attachait point grande importance aux paroles de Marguerite,
+qu'il savait etre un discours de simple courtoisie. D'ailleurs, il
+comprenait fort mal le latin.
+
+Marguerite continua:
+
+"_Adeo dolemur a te dividi ut tecum proficisci maluissemus. __Sed
+idem fatum que nunc sine ulla mora Lutetia cedere juberis, hac in
+urbe detinet. Proficiscere ergo, frater; proficiscere, amice;
+proficiscere sine nobis; proficiscentem sequentur spes et
+desideria nostra_.[5]"
+
+On devine aisement que de Mouy ecoutait avec une attention
+profonde ces paroles, qui, adressees aux ambassadeurs, etaient
+prononcees pour lui seul. Henri avait bien deja deux ou trois fois
+tourne la tete negativement sur les epaules, pour faire comprendre
+au jeune huguenot que d'Alencon avait refuse; mais ce geste, qui
+pouvait etre un effet du hasard, eut paru insuffisant a de Mouy,
+si les paroles de Marguerite ne fussent venues le confirmer. Or,
+tandis qu'il regardait Marguerite et l'ecoutait de toute son ame,
+ses deux yeux noirs, si brillants sous leurs sourcils gris,
+frapperent Catherine, qui tressaillit comme a une commotion
+electrique, et qui ne detourna plus son regard de ce cote de la
+salle.
+
+-- Voila une figure etrange, murmura-t-elle tout en continuant de
+composer son visage selon les lois du ceremonial. Qui donc est cet
+homme qui regarde si attentivement Marguerite, et que, de leur
+cote Marguerite et Henri regardent si attentivement?
+
+Cependant la reine de Navarre continuait son discours, qui, a
+partir de ce moment, repondait aux politesses de l'envoye
+polonais, tandis que Catherine se creusait la tete, cherchant quel
+pouvait etre le nom de ce beau vieillard, lorsque le maitre des
+ceremonies, s'approchant d'elle par derriere, lui remit un sachet
+de satin parfume contenant un papier plie en quatre. Elle ouvrit
+le sachet, tira le papier, et lut ces mots:
+
+"Maurevel, a l'aide d'un cordial que je viens de lui donner, a
+enfin repris quelque force, et est parvenu a ecrire le nom de
+l'homme qui se trouvait dans la chambre du roi de Navarre. Cet
+homme, c'est M. de Mouy."
+
+-- De Mouy! pensa la reine; eh bien, j'en avais le pressentiment.
+Mais ce vieillard... Eh! _cospetto! ..._ ce vieillard, c'est...
+
+Catherine demeura l'oeil fixe, la bouche beante. Puis, se penchant
+a l'oreille du capitaine des gardes qui se tenait a son cote:
+
+-- Regardez, monsieur de Nancey, lui dit-elle, mais sans
+affectation; regardez le seigneur Lasco, celui qui parle en ce
+moment. Derriere lui... c'est cela... voyez-vous un vieillard a
+barbe blanche, en habit de velours noir?
+
+-- Oui, madame, repondit le capitaine.
+
+-- Bon, ne le perdez pas de vue.
+
+-- Celui auquel le roi de Navarre fait un signe?
+
+-- Justement. Placez-vous a la porte du Louvre avec dix hommes,
+et, quand il sortira, invitez-le de la part du roi a diner. S'il
+vous suit, conduisez-le dans une chambre ou vous le retiendrez
+prisonnier. S'il vous resiste, emparez vous-en mort ou vif. Allez!
+allez!
+
+Heureusement Henri, fort peu occupe du discours de Marguerite,
+avait l'oeil arrete sur Catherine, et n'avait point perdu une
+seule expression de son visage. En voyant les yeux de la reine
+mere fixes avec un si grand acharnement sur de Mouy, il
+s'inquieta; en lui voyant donner un ordre au capitaine des gardes,
+il comprit tout.
+
+Ce fut en ce moment qu'il fit le geste qu'avait surpris
+M. de Nancey, et qui, dans la langue des signes, voulait dire:
+Vous etes decouvert, sauvez-vous a l'instant meme.
+
+De Mouy comprit ce geste, qui couronnait si bien la portion du
+discours de Marguerite qui lui etait adresse. Il ne se le fit pas
+dire deux fois, il se perdit dans la foule, et disparut.
+
+Mais Henri ne fut tranquille que lorsqu'il eut vu M. de Nancey
+revenir a Catherine, et qu'il eut compris a la contraction du
+visage de la reine mere que celui-ci lui annoncait qu'il etait
+arrive trop tard. L'audience etait finie. Marguerite echangeait
+encore quelques paroles non officielles avec Lasco.
+
+Le roi se leva chancelant, salua et sortit appuye sur l'epaule
+d'Ambroise Pare, qui ne le quittait pas depuis l'accident qui lui
+etait arrive.
+
+Catherine, pale de colere, et Henri, muet de douleur, le
+suivirent.
+
+Quant au duc d'Alencon, il s'etait completement efface pendant la
+ceremonie; et pas une fois le regard de Charles qui ne s'etait pas
+ecarte un instant du duc d'Anjou, ne s'etait fixe sur lui.
+
+Le nouveau roi de Pologne se sentait perdu. Loin de sa mere,
+enleve par ces barbares du Nord, il etait semblable a Antee, ce
+fils de la Terre, qui perdait ses forces, souleve dans les bras
+d'Hercule. Une fois hors de la frontiere, le duc d'Anjou se
+regardait comme a tout jamais exclu du trone de France.
+
+Aussi, au lieu de suivre le roi, ce fut chez sa mere qu'il se
+retira.
+
+Il la trouva non moins sombre et non moins preoccupee que lui-
+meme, car elle songeait a cette tete fine et moqueuse qu'elle
+n'avait point perdue de vue pendant la ceremonie, a ce Bearnais
+auquel la destinee semblait faire place en balayant autour de lui
+les rois, princes assassins, ses ennemis et ses obstacles.
+
+En voyant son fils bien-aime pale sous sa couronne, brise sous son
+manteau royal, joignant sans rien dire, en signe de supplication,
+ses belles mains, qu'il tenait d'elle, Catherine se leva et alla a
+lui.
+
+-- Oh! ma mere, s'ecria le roi de Pologne, me voila condamne a
+mourir dans l'exil!
+
+-- Mon fils, lui dit Catherine, oubliez-vous si vite la prediction
+de Rene? Soyez tranquille, vous n'y demeurerez pas longtemps.
+
+-- Ma mere, je vous en conjure, dit le duc d'Anjou, au premier
+bruit, au premier soupcon que la couronne de France peut etre
+vacante, prevenez-moi...
+
+-- Soyez tranquille, mon fils, dit Catherine; jusqu'au jour que
+nous attendons tous deux il y aura incessamment dans mon ecurie un
+cheval selle, et dans mon antichambre un courrier pret a partir
+pour la Pologne.
+
+
+
+XIII
+Oreste et Pylade
+
+
+Henri d'Anjou parti, on eut dit que la paix et le bonheur etaient
+revenus s'asseoir dans le Louvre au foyer de cette famille
+d'Atrides.
+
+Charles, oubliant sa melancolie, reprenait sa vigoureuse sante,
+chassant avec Henri et parlant de chasse avec lui les jours ou il
+ne pouvait chasser; ne lui reprochant qu'une chose, son apathie
+pour la chasse au vol, et disant qu'il serait un prince parfait
+s'il savait dresser les faucons, les gerfauts et les tiercelets
+comme il savait dresser braques et courants.
+
+Catherine etait redevenue bonne mere: douce a Charles et a
+d'Alencon, caressante a Henri et a Marguerite, gracieuse a madame
+de Nevers et a madame de Sauve; et, sous pretexte que c'etait en
+accomplissant un ordre d'elle qu'il avait ete blesse, elle avait
+pousse la bonte d'ame jusqu'a aller voir deux fois Maurevel
+convalescent dans sa maison de la rue de la Cerisaie.
+
+Marguerite continuait ses amours a l'espagnole.
+
+Tous les soirs elle ouvrait sa fenetre et correspondait avec La
+Mole par gestes et par ecrit; et dans chacune de ses lettres le
+jeune homme rappelait a sa belle reine qu'elle lui avait promis
+quelques instants, en recompense de son exil, rue Cloche-Percee.
+
+Une seule personne au monde etait seule et depareillee dans le
+Louvre redevenu si calme et si paisible.
+
+Cette personne, c'etait notre ami le comte Annibal de Coconnas.
+
+Certes, c'etait quelque chose que de savoir La Mole vivant;
+c'etait beaucoup que d'etre toujours le prefere de madame de
+Nevers, la plus rieuse et la plus fantasque de toutes les femmes.
+Mais tout le bonheur de ce tete-a-tete que la belle duchesse lui
+accordait, tout le repos d'esprit donne par Marguerite a Coconnas
+sur le sort de leur ami commun, ne valaient point aux yeux du
+Piemontais une heure passee avec La Mole chez l'ami La Huriere
+devant un pot de vin doux, ou bien une de ces courses devergondees
+faites dans tous ces endroits de Paris ou un honnete gentilhomme
+pouvait attraper des accrocs a sa peau, a sa bourse ou a son
+habit.
+
+Madame de Nevers, il faut l'avouer a la honte de l'humanite,
+supportait impatiemment cette rivalite de La Mole. Ce n'est point
+qu'elle detestat le Provencal, au contraire: entrainee par cet
+instinct irresistible qui porte toute femme a etre coquette malgre
+elle avec l'amant d'une autre femme, surtout quand cette femme est
+son amie, elle n'avait point epargne a La Mole les eclairs de ses
+yeux d'emeraude, et Coconnas eut pu envier les franches poignees
+de main et les frais d'amabilite faits par la duchesse en faveur
+de son ami pendant ces jours de caprice, ou l'astre du Piemontais
+semblait palir dans le ciel de sa belle maitresse; mais Coconnas,
+qui eut egorge quinze personnes pour un seul clin d'oeil de sa
+dame, etait si peu jaloux de La Mole qu'il lui avait souvent fait
+a l'oreille, a la suite de ces inconsequences de la duchesse,
+certaines offres qui avaient fait rougir le Provencal.
+
+Il resulte de cet etat de choses que Henriette, que l'absence de
+La Mole privait de tous les avantages que lui procurait la
+compagnie de Coconnas, c'est-a-dire de son intarissable gaiete et
+de ses insatiables caprices de plaisir, vint un jour trouver
+Marguerite pour la supplier de lui rendre ce tiers oblige, sans
+lequel l'esprit et le coeur de Coconnas allaient s'evaporant de
+jour en jour.
+
+Marguerite, toujours compatissante et d'ailleurs pressee par les
+prieres de La Mole et les desirs de son propre coeur, donna
+rendez-vous pour le lendemain a Henriette dans la maison aux deux
+portes, afin d'y traiter a fond ces matieres dans une conversation
+que personne ne pourrait interrompre.
+
+Coconnas recut d'assez mauvaise grace le billet de Henriette qui
+le convoquait rue Tizon pour neuf heures et demie. Il ne s'en
+achemina pas moins vers le lieu du rendez-vous, ou il trouva
+Henriette deja courroucee d'etre arrivee la premiere.
+
+-- Fi! monsieur, dit-elle, que c'est mal appris de faire attendre
+ainsi... je ne dirai pas une princesse, mais une femme!
+
+-- Oh! attendre, dit Coconnas, voila bien un mot a vous, par
+exemple! je parie au contraire que nous sommes en avance.
+
+-- Moi, oui.
+
+-- Bah! moi aussi; il est tout au plus dix heures, je parie.
+
+-- Eh bien, mon billet portait neuf heures et demie.
+
+-- Aussi etais-je parti du Louvre a neuf heures, car je suis de
+service pres de M. le duc d'Alencon, soit dit en passant; ce qui
+fait que je serai oblige de vous quitter dans une heure.
+
+-- Ce qui vous enchante?
+
+-- Non, ma foi! attendu que M. d'Alencon est un maitre fort
+maussade et fort quinteux; et, que pour etre querelle, j'aime
+mieux l'etre par de jolies levres comme les votres que par une
+bouche de travers comme la sienne.
+
+-- Allons! dit la duchesse, voila qui est un peu mieux
+cependant... Vous disiez donc que vous etiez sorti a neuf heures
+du Louvre?
+
+-- Oh! mon Dieu, oui, dans l'intention de venir droit ici, quand,
+au coin de la rue de Grenelle, j'apercois un homme qui ressemble a
+La Mole.
+
+-- Bon! encore La Mole.
+
+-- Toujours, avec ou sans permission.
+
+-- Brutal!
+
+-- Bon! dit Coconnas, nous allons recommencer nos galanteries.
+
+-- Non, mais finissez-en avec vos recits.
+
+-- Ce n'est pas moi qui demande a les faire, c'est vous qui me
+demandez pourquoi je suis en retard.
+
+-- Sans doute; est-ce a moi d'arriver la premiere?
+
+-- Eh! vous n'avez personne a chercher, vous.
+
+-- Vous etes assommant, mon cher; mais continuez. Enfin, au coin
+de la rue de Grenelle, vous apercevez un homme qui ressemble a La
+Mole... Mais qu'avez-vous donc a votre pourpoint? du sang!
+
+-- Bon! en voila encore un qui m'aura eclabousse en tombant.
+
+-- Vous vous etes battu?
+
+-- Je le crois bien.
+
+-- Pour votre La Mole?
+
+-- Pour qui voulez-vous que je me batte? pour une femme?
+
+-- Merci!
+
+-- Je le suis donc, cet homme qui avait l'impudence d'emprunter
+des airs de mon ami. Je le rejoins a la rue Coquilliere, je le
+devance, je le regarde sous le nez a la lueur d'une boutique. Ce
+n'etait pas lui.
+
+-- Bon! c'etait bien fait.
+
+-- Oui, mais mal lui en a pris. Monsieur, lui ai-je dit, vous etes
+un fat de vous permettre de ressembler de loin a mon ami M. de La
+Mole, lequel est un cavalier accompli, tandis que de pres on voit
+bien que vous n'etes qu'un truand. Sur ce, il a mis l'epee a la
+main et moi aussi. A la troisieme passe, voyez le mal appris! il
+est tombe en m'eclaboussant.
+
+-- Et lui avez-vous porte secours, au moins?
+
+-- J'allais le faire quand est passe un cavalier. Ah! cette fois,
+duchesse, je suis sur que c'etait La Mole. Malheureusement le
+cheval courait au galop. Je me suis mis a courir apres le cheval,
+et les gens qui s'etaient rassembles pour me voir battre, a courir
+derriere moi. Or, comme on eut pu me prendre pour un voleur, suivi
+que j'etais de toute cette canaille qui hurlait apres mes
+chausses, j'ai ete oblige de me retourner pour la mettre en fuite,
+ce qui m'a fait perdre un certain temps. Pendant ce temps le
+cavalier avait disparu. Je me suis mis a sa poursuite, je me suis
+informe, j'ai demande, donne la couleur du cheval; mais, baste!
+inutile: personne ne l'avait remarque. Enfin, de guerre lasse, je
+suis venu ici.
+
+-- De guerre lasse! dit la duchesse; comme c'est obligeant!
+
+-- Ecoutez, chere amie, dit Coconnas en se renversant
+nonchalamment dans un fauteuil, vous m'allez encore persecuter a
+l'endroit de ce pauvre La Mole; eh bien! vous aurez tort: car
+enfin, l'amitie, voyez-vous... Je voudrais avoir son esprit ou sa
+science, a ce pauvre ami; je trouverais quelque comparaison qui
+vous ferait palper ma pensee... L'amitie, voyez-vous, c'est une
+etoile, tandis que l'amour... l'amour... eh bien, je la tiens, la
+comparaison... l'amour n'est qu'une bougie. Vous me direz qu'il y
+en a de plusieurs especes...
+
+-- D'amours?
+
+-- Non! de bougies, et que dans ces especes il y en a de
+preferables: la rose, par exemple... va pour la rose... c'est la
+meilleure; mais, toute rose qu'elle est, la bougie s'use, tandis
+que l'etoile brille toujours. A cela vous me repondrez que quand
+la bougie est usee on en met une autre dans le flambeau.
+
+-- Monsieur de Coconnas, vous etes un fat.
+
+-- La!
+
+-- Monsieur de Coconnas, vous etes un impertinent.
+
+-- La! la!
+
+-- Monsieur de Coconnas, vous etes un drole.
+
+-- Madame, je vous previens que vous allez me faire regretter
+trois fois plus La Mole.
+
+-- Vous ne m'aimez plus.
+
+-- Au contraire, duchesse, vous ne vous y connaissez pas, je vous
+idolatre. Mais je puis vous aimer, vous cherir, vous idolatrer,
+et, dans mes moments perdus, faire l'eloge de mon ami.
+
+-- Vous appelez vos moments perdus ceux ou vous etes pres de moi,
+alors?
+
+-- Que voulez-vous! ce pauvre La Mole, il est sans cesse present a
+ma pensee.
+
+-- Vous me le preferez, c'est indigne! Tenez, Annibal! je vous
+deteste. Osez etre franc, dites-moi que vous me le preferez.
+Annibal, je vous previens que si vous me preferez quelque chose au
+monde...
+
+-- Henriette, la plus belle des duchesses! pour votre
+tranquillite, croyez-moi, ne me faites point de questions
+indiscretes. Je vous aime plus que toutes les femmes, mais j'aime
+La Mole plus que tous les hommes.
+
+-- Bien repondu, dit soudain une voix etrangere. Et une tapisserie
+de damas soulevee devant un grand panneau, qui, en glissant dans
+l'epaisseur de la muraille, ouvrait une communication entre les
+deux appartements, laissa voir La Mole pris dans le cadre de cette
+porte, comme un beau portrait du Titien dans sa bordure doree.
+
+-- La Mole! cria Coconnas sans faire attention a Marguerite et
+sans se donner le temps de la remercier de la surprise qu'elle lui
+avait menagee; La Mole, mon ami, mon cher La Mole!
+
+Et il s'elanca dans les bras de son ami, renversant le fauteuil
+sur lequel il etait assis et la table qui se trouvait sur son
+chemin.
+
+La Mole lui rendit avec effusion ses accolades; mais tout en les
+lui rendant:
+
+-- Pardonnez-moi, madame, dit-il en s'adressant a la duchesse de
+Nevers, si mon nom prononce entre vous a pu quelquefois troubler
+votre charmant menage: certes, ajouta-t-il en jetant un regard
+d'indicible tendresse a Marguerite, il n'a pas tenu a moi que je
+vous revisse plus tot.
+
+-- Tu vois, dit a son tour Marguerite, tu vois Henriette, que j'ai
+tenu parole: le voici.
+
+-- Est-ce donc aux seules prieres de madame la duchesse que je
+dois ce bonheur? demanda La Mole.
+
+-- A ses seules prieres, repondit Marguerite. Puis se tournant
+vers La Mole:
+
+-- La Mole, continua-t-elle, je vous permets de ne pas croire un
+mot de ce que je dis.
+
+Pendant ce temps, Coconnas, qui avait dix fois serre son ami
+contre son coeur, qui avait tourne vingt fois autour de lui, qui
+avait approche un candelabre de son visage pour le regarder tout a
+son aise, alla s'agenouiller devant Marguerite et baisa le bas de
+sa robe.
+
+-- Ah! c'est heureux, dit la duchesse de Nevers: vous allez me
+trouver supportable a present.
+
+-- Mordi! s'ecria Coconnas, je vais vous trouver, comme toujours,
+adorable; seulement je vous le dirai de meilleur coeur, et puisse-
+je avoir la une trentaine de Polonais, de Sarmates et autres
+barbares hyperboreens, pour leur faire confesser que vous etes la
+reine des belles.
+
+-- Eh! doucement, doucement, Coconnas, dit La Mole, et madame
+Marguerite donc?...
+
+-- Oh! je ne m'en dedis pas, s'ecria Coconnas avec cet accent
+demi-bouffon qui n'appartenait qu'a lui, madame Henriette est la
+reine des belles, et madame Marguerite est la belle des reines.
+
+Mais, quoi qu'il put dire ou faire, le Piemontais, tout entier au
+bonheur d'avoir retrouve son cher La Mole, n'avait d'yeux que pour
+lui.
+
+-- Allons, allons, ma belle reine, dit madame de Nevers, venez, et
+laissons ces parfaits amis causer une heure ensemble; ils ont
+mille choses a se dire qui viendraient se mettre en travers de
+notre conversation. C'est dur pour nous, mais c'est le seul remede
+qui puisse, je vous en previens, rendre l'entiere sante a
+M. Annibal. Faites donc cela pour moi, ma reine! puisque j'ai la
+sottise d'aimer cette vilaine tete-la, comme dit son ami La Mole.
+
+Marguerite glissa quelques mots a l'oreille de La Mole, qui, si
+desireux qu'il fut de revoir son ami, aurait bien voulu que la
+tendresse de Coconnas fut moins exigeante... Pendant ce temps
+Coconnas essayait, a force de protestations, de ramener un franc
+sourire et une douce parole sur les levres de Henriette, resultat
+auquel il arriva facilement.
+
+Alors les deux femmes passerent dans la chambre a cote, ou les
+attendait le souper.
+
+Les deux amis demeurerent seuls.
+
+Les premiers details, on le comprend bien, que demanda Coconnas a
+son ami, furent ceux de la fatale soiree qui avait failli lui
+couter la vie. A mesure que La Mole avancait dans sa narration, le
+Piemontais, qui sur ce point cependant, on le sait, n'etait pas
+facile a emouvoir, frissonnait de tous ses membres.
+
+-- Et pourquoi, lui demanda-t-il, au lieu de courir les champs
+comme tu l'as fait, et de me donner les inquietudes que tu m'as
+donnees, ne t'es-tu point refugie pres de notre maitre? Le duc,
+qui t'avait defendu, t'aurait cache. J'eusse vecu pres de toi, et
+ma tristesse, quoique feinte, n'en eut pas moins abuse les niais
+de la cour.
+
+-- Notre maitre! dit La Mole a voix basse, le duc d'Alencon?
+
+-- Oui. D'apres ce qu'il m'a dit, j'ai du croire que c'est a lui
+que tu dois la vie.
+
+-- Je dois la vie au roi de Navarre, repondit La Mole.
+
+-- Oh! oh! fit Coconnas, en es-tu sur?
+
+-- A n'en point douter.
+
+-- Ah! le bon, l'excellent roi! Mais le duc d'Alencon, que
+faisait-il, lui, dans tout cela?
+
+-- Il tenait la corde pour m'etrangler.
+
+-- Mordi! s'ecria Coconnas, es-tu sur de ce que tu dis, La Mole?
+Comment! ce prince pale, ce roquet, ce piteux, etrangler mon ami!
+Ah! mordi! des demain je veux lui dire ce que je pense de cette
+action.
+
+-- Es-tu fou?
+
+-- C'est vrai, il recommencerait... Mais qu'importe? cela ne se
+passera point ainsi.
+
+-- Allons, allons, Coconnas, calme-toi, et tache de ne pas oublier
+que onze heures et demie viennent de sonner et que tu es de
+service ce soir.
+
+-- Je m'en soucie bien de son service! Ah! bon, qu'il compte la-
+dessus! Mon service! Moi, servir un homme qui a tenu la corde! ...
+Tu plaisantes! ... Non! ... C'est providentiel: il est dit que je
+devais te retrouver pour ne plus te quitter. Je reste ici.
+
+-- Mais malheureux, reflechis donc, tu n'es pas ivre.
+
+-- Heureusement; car si je l'etais, je mettrais le feu au Louvre.
+
+-- Voyons, Annibal, reprit La Mole, sois raisonnable. Retourne la-
+bas. Le service est chose sacree.
+
+-- Retournes-tu avec moi?
+
+-- Impossible.
+
+-- Penserait-on encore a te tuer?
+
+-- Je ne crois pas. Je suis trop peu important pour qu'il y ait
+contre moi un complot arrete, une resolution suivie. Dans un
+moment de caprice, on a voulu me tuer, et c'est tout: les princes
+etaient en gaiete ce soir-la.
+
+-- Que fais-tu, alors?
+
+-- Moi, rien: j'erre, je me promene.
+
+-- Eh bien, je me promenerai comme toi, j'errerai avec toi. C'est
+un charmant etat. Puis, si l'on t'attaque, nous serons deux, et
+nous leur donnerons du fil a retordre. Ah! qu'il vienne, ton
+insecte de duc! je le cloue comme un papillon a la muraille!
+
+-- Mais demande-lui un conge, au moins!
+
+-- Oui, definitif.
+
+-- Previens-le que tu le quittes, en ce cas.
+
+-- Rien de plus juste. J'y consens. Je vais lui ecrire.
+
+-- Lui ecrire, c'est bien leste, Coconnas, a un prince du sang!
+
+-- Oui, du sang! du sang de mon ami. Prends garde, s'ecria
+Coconnas en roulant ses gros yeux tragiques, prends garde que je
+m'amuse aux choses de l'etiquette!
+
+-- Au fait, se dit La Mole, dans quelques jours il n'aura plus
+besoin du prince, ni de personne; car s'il veut venir avec nous,
+nous l'emmenerons.
+
+Coconnas prit donc la plume sans plus longue opposition de son
+ami, et tout couramment composa le morceau d'eloquence que l'on va
+lire.
+
+"Monseigneur, "Il n'est pas que Votre Altesse, versee dans les
+auteurs de l'Antiquite comme elle l'est, ne connaisse l'histoire
+touchante d'Oreste et de Pylade, qui etaient deux heros fameux par
+leurs malheurs et par leur amitie. Mon ami La Mole n'est pas moins
+malheureux qu'Oreste, et moi je ne suis pas moins tendre que
+Pylade. Il a, dans ce moment-ci, de grandes occupations qui
+reclament mon aide. Il est donc impossible que je me separe de
+lui. Ce qui fait que, sauf l'approbation de Votre Altesse, je
+prends un petit conge, determine que je suis de m'attacher a sa
+fortune, quelque part qu'elle me conduise: c'est dire a Votre
+Altesse combien est grande la violence qui m'arrache de son
+service, en raison de quoi je ne desespere pas d'obtenir son
+pardon, et j'ose continuer de me dire avec respect, "De Votre
+Altesse royale, "Monseigneur, "Le tres humble et tres obeissant
+"ANNIBAL, COMTE DE COCONNAS, "ami inseparable de M. de La Mole."
+
+Ce chef-d'oeuvre termine, Coconnas le lut a haute voix a La Mole
+qui haussa les epaules.
+
+-- Eh bien, qu'en dis-tu? demanda Coconnas, qui n'avait pas vu le
+mouvement, ou qui avait fait semblant de ne pas le voir.
+
+-- Je dis, repondit La Mole, que M. d'Alencon va se moquer de
+nous.
+
+-- De nous?
+
+-- Conjointement.
+
+-- Cela vaut encore mieux, ce me semble, que de nous etrangler
+separement.
+
+-- Bah! dit La Mole en riant, l'un n'empechera peut-etre point
+l'autre.
+
+-- Eh bien, tant pis! arrive qu'arrive, j'envoie la lettre demain
+matin. Ou allons-nous coucher en sortant d'ici?
+
+-- Chez maitre La Huriere. Tu sais, dans cette petite chambre ou
+tu voulais me daguer quand nous n'etions pas encore Oreste et
+Pylade?
+
+-- Bien, je ferai porter ma lettre au Louvre par notre hote. En ce
+moment le panneau s'ouvrit.
+
+-- Eh bien, demanderent ensemble les deux princesses, ou sont
+Oreste et Pylade?
+
+-- Mordi! madame, repondit Coconnas, Pylade et Oreste meurent de
+faim et d'amour.
+
+Ce fut effectivement maitre La Huriere qui, le lendemain a neuf
+heures du matin, porta au Louvre la respectueuse missive de maitre
+Annibal de Coconnas.
+
+
+
+XIV
+Orthon
+
+
+Henri, meme apres le refus du duc d'Alencon qui remettait tout en
+question, jusqu'a son existence, etait devenu, s'il etait
+possible, encore plus grand ami du prince qu'il ne l'etait
+auparavant.
+
+Catherine conclut de cette intimite que les deux princes non
+seulement s'entendaient, mais encore conspiraient ensemble. Elle
+interrogea la-dessus Marguerite; mais Marguerite etait sa digne
+fille, et la reine de Navarre, dont le principal talent etait
+d'eviter une explication scabreuse, se garda si bien des questions
+de sa mere, qu'apres avoir repondu a toutes, elle la laissa plus
+embarrassee qu'auparavant.
+
+La Florentine n'eut donc plus pour la conduire que cet instinct
+intrigant qu'elle avait apporte de la Toscane, le plus intrigant
+des petits Etats de cette epoque, et ce sentiment de haine qu'elle
+avait puise a la cour de France, qui etait la cour la plus divisee
+d'interets et d'opinions de ce temps.
+
+Elle comprit d'abord qu'une partie de la force du Bearnais lui
+venait de son alliance avec le duc d'Alencon, et elle resolut de
+l'isoler.
+
+Du jour ou elle eut pris cette resolution, elle entoura son fils
+avec la patience et le talent du pecheur, qui, lorsqu'il a laisse
+tomber les plombs loin du poisson, les traine insensiblement
+jusqu'a ce que de tous cotes ils aient enveloppe sa proie.
+
+Le duc Francois s'apercut de ce redoublement de caresses, et de
+son cote fit un pas vers sa mere. Quant a Henri, il feignit de ne
+rien voir, et surveilla son allie de plus pres qu'il ne l'avait
+fait encore.
+
+Chacun attendait un evenement.
+
+Or, tandis que chacun etait dans l'attente de cet evenement,
+certain pour les uns, probable pour les autres, un matin que le
+soleil s'etait leve rose et distillant cette tiede chaleur et ce
+doux parfum qui annonce un beau jour, un homme pale, appuye sur un
+baton et marchant peniblement, sortit d'une petite maison sise
+derriere l'Arsenal et s'achemina par la rue du Petit-Musc.
+
+Vers la porte Saint-Antoine, et apres avoir longe cette promenade
+qui tournait comme une prairie marecageuse autour des fosses de la
+Bastille, il laissa le grand boulevard a sa gauche et entra dans
+le jardin de l'Arbalete, dont le concierge le recut avec de
+grandes salutations.
+
+Il n'y avait personne dans ce jardin, qui, comme l'indique son
+nom, appartenait a une societe particuliere: celle des
+arbaletriers. Mais, y eut-il eu des promeneurs, l'homme pale eut
+ete digne de tout leur interet, car sa longue moustache, son pas
+qui conservait une allure militaire, bien qu'il fut ralenti par la
+souffrance, indiquaient assez que c'etait quelque officier blesse
+dans une occasion recente qui essayait ses forces par un exercice
+modere et reprenait la vie au soleil.
+
+Cependant, chose etrange! lorsque le manteau dont, malgre la
+chaleur naissante, cet homme en apparence inoffensif etait
+enveloppe s'ouvrait, il laissait voir deux longs pistolets pendant
+aux agrafes d'argent de sa ceinture, laquelle serrait en outre un
+large poignard et soutenait une longue epee qu'il semblait ne
+pouvoir tirer, tant elle etait colossale, et qui, completant cet
+arsenal vivant, battait de son fourreau deux jambes amaigries et
+tremblantes. En outre, et pour surcroit de precautions, le
+promeneur, tout solitaire qu'il etait, lancait a chaque pas un
+regard scrutateur, comme pour interroger chaque detour d'allee,
+chaque buisson, chaque fosse.
+
+Ce fut ainsi que cet homme penetra dans le jardin, gagna
+paisiblement une espece de petite tonnelle donnant sur les
+boulevards, dont il n'etait separe que par une haie epaisse et un
+petit fosse qui formaient sa double cloture. La, il s'etendit sur
+un banc de gazon a portee d'une table ou le gardien de
+l'etablissement, qui joignait a son titre de concierge l'industrie
+de gargotier, vint au bout d'un instant lui apporter une espece de
+cordial.
+
+Le malade etait la depuis dix minutes et avait a plusieurs
+reprises porte a sa bouche la tasse de faience dont il degustait
+le contenu a petites gorgees, lorsque tout a coup son visage prit,
+malgre l'interessante paleur qui le couvrait, une expression
+effrayante. Il venait d'apercevoir, venant de la Croix-Faubin par
+un sentier qui est aujourd'hui la rue de Naples, un cavalier
+enveloppe d'un grand manteau, lequel s'arreta proche du bastion et
+attendit.
+
+Il y etait depuis cinq minutes, et l'homme au visage pale, que le
+lecteur a peut-etre deja reconnu pour Maurevel, avait a peine eu
+le temps de se remettre de l'emotion que lui avait causee sa
+presence, lorsqu'un jeune homme au justaucorps serre comme celui
+d'un page arriva par ce chemin qui fut depuis la rue des Fosses-
+Saint-Nicolas, et rejoignit le cavalier.
+
+Perdu dans sa tonnelle de feuillage, Maurevel pouvait tout voir et
+meme tout entendre sans peine, et quand on saura que le cavalier
+etait de Mouy et le jeune homme au justaucorps serre Orthon, on
+jugera si les oreilles et les yeux etaient occupes.
+
+L'un et l'autre regarderent autour d'eux avec la plus minutieuse
+attention; Maurevel retenait son souffle.
+
+-- Vous pouvez parler, monsieur, dit le premier Orthon, qui, etant
+le plus jeune, etait le plus confiant, personne ne nous voit ni ne
+nous ecoute.
+
+-- C'est bien, dit de Mouy. Tu vas allez chez madame de Sauve; tu
+remettras ce billet a elle-meme, si tu la trouves chez elle; si
+elle n'y est pas, tu le deposeras derriere le miroir ou le roi
+avait l'habitude de mettre les siens; puis tu attendras dans le
+Louvre. Si l'on te donne une reponse, tu l'apporteras ou tu sais;
+si tu n'en as pas, tu viendras me chercher ce soir avec un
+poitrinal a l'endroit que je t'ai designe et d'ou je sors.
+
+-- Bien, dit Orthon; je sais.
+
+-- Moi, je te quitte; j'ai fort affaire pendant toute la journee.
+Ne te hate pas, toi, ce serait inutile; tu n'as pas besoin
+d'arriver au Louvre avant qu'_il _y soit, et je crois qu'_il
+_prend une lecon de chasse au vol ce matin. Va, et montre-toi
+hardiment. Tu es retabli, tu viens remercier madame de Sauve des
+bontes qu'elle a eues pour toi pendant ta convalescence. Va,
+enfant, va.
+
+Maurevel ecoutait, les yeux fixes, les cheveux herisses, la sueur
+sur le front. Son premier mouvement avait ete de detacher un
+pistolet de son agrafe et d'ajuster de Mouy; mais un mouvement qui
+avait entrouvert son manteau lui avait montre sous ce manteau une
+cuirasse bien ferme et bien solide. Il etait donc probable que la
+balle s'aplatirait sur cette cuirasse, ou qu'elle frapperait dans
+quelque endroit du corps ou la blessure qu'elle ferait ne serait
+pas mortelle. D'ailleurs il pensa que de Mouy, vigoureux et bien
+arme, aurait bon marche de lui, blesse comme il l'etait, et, avec
+un soupir, il retira a lui son pistolet deja etendu vers le
+huguenot.
+
+-- Quel malheur, murmura-t-il, de ne pouvoir l'abattre ici sans
+autre temoin que ce brigandeau a qui mon second coup irait si
+bien!
+
+Mais en ce moment Maurevel reflechit que ce billet donne a Orthon,
+et qu'Orthon devait remettre a madame de Sauve, etait peut-etre
+plus important que la vie meme du chef huguenot.
+
+-- Ah! dit-il, tu m'echappes encore ce matin; soit. Eloigne-toi
+sain et sauf; mais j'aurai mon tour demain, dusse-je te suivre
+jusque dans l'enfer, dont tu es sorti pour me perdre si je ne te
+perds.
+
+En ce moment de Mouy croisa son manteau sur son visage et
+s'eloigna rapidement dans la direction des marais du Temple.
+Orthon reprit les fosses qui le conduisaient au bord de la
+riviere.
+
+Alors Maurevel, se soulevant avec plus de vigueur et d'agilite
+qu'il n'osait l'esperer, regagna la rue de la Cerisaie, rentra
+chez lui, fit seller un cheval, et tout faible qu'il etait, au
+risque de rouvrir ses blessures, prit au galop la rue Saint-
+Antoine, gagna les quais et s'enfonca dans le Louvre.
+
+Cinq minutes apres qu'il eut disparu sous le guichet, Catherine
+savait tout ce qui venait de se passer, et Maurevel recevait les
+mille ecus d'or qui lui avaient ete promis pour l'arrestation du
+roi de Navarre.
+
+-- Oh! dit alors Catherine, ou je me trompe bien, ou ce de Mouy
+sera la tache noire que Rene a trouvee dans l'horoscope de ce
+Bearnais maudit.
+
+Un quart d'heure apres Maurevel, Orthon entrait au Louvre, se
+faisait voir comme le lui avait recommande de Mouy, et gagnait
+l'appartement de madame de Sauve apres avoir parle a plusieurs
+commensaux du palais.
+
+Dariole seule etait chez sa maitresse; Catherine venait de faire
+demander cette derniere pour transcrire certaines lettres
+importantes, et depuis cinq minutes elle etait chez la reine.
+
+-- C'est bien, dit Orthon, j'attendrai. Et, profitant de sa
+familiarite dans la maison, le jeune homme passa dans la chambre a
+coucher de la baronne, et apres s'etre bien assure qu'il etait
+seul, il deposa le billet derriere le miroir. Au moment meme ou il
+eloignait sa main de la glace, Catherine entra. Orthon palit, car
+il semblait que le regard rapide et percant de la reine mere
+s'etait tout d'abord porte sur le miroir.
+
+-- Que fais-tu la, petit? demanda Catherine; ne cherches-tu point
+madame de Sauve?
+
+-- Oui, madame; il y avait longtemps que je ne l'avais vue, et en
+tardant encore a la venir remercier je craignais de passer pour un
+ingrat.
+
+-- Tu l'aimes donc bien, cette chere Charlotte?
+
+-- De toute mon ame, madame.
+
+-- Et tu es fidele, a ce qu'on dit?
+
+-- Votre Majeste comprendra que c'est une chose bien naturelle
+quand elle saura que madame de Sauve a eu de moi des soins que je
+ne meritais pas, n'etant qu'un simple serviteur.
+
+-- Et dans quelle occasion a-t-elle eu de toi ces soins? demanda
+Catherine, feignant d'ignorer l'evenement arrive au jeune garcon.
+
+-- Madame, lorsque je fus blesse.
+
+-- Ah! pauvre enfant! dit Catherine, tu as ete blesse?
+
+-- Oui, madame.
+
+-- Et quand cela?
+
+-- Le soir ou l'on vint pour arreter le roi de Navarre. J'eus si
+grand-peur en voyant des soldats, que je criai, j'appelai; l'un
+d'eux me donna un coup sur la tete et je tombai evanoui.
+
+-- Pauvre garcon! Et te voila bien retabli, maintenant?
+
+-- Oui, madame.
+
+-- De sorte que tu cherches le roi de Navarre pour rentrer chez
+lui?
+
+-- Non, madame. Le roi de Navarre, ayant appris que j'avais ose
+resiste aux ordres de Votre Majeste, m'a chasse sans misericorde.
+
+-- Vraiment! dit Catherine avec une intonation pleine d'interet.
+Eh bien, je me charge de cette affaire. Mais si tu attends madame
+de Sauve, tu l'attendras inutilement; elle est occupee au-dessus
+d'ici, chez moi, dans mon cabinet.
+
+Et Catherine, pensant qu'Orthon n'avait peut-etre pas eu le temps
+de cacher le billet derriere la glace, entra dans le cabinet de
+madame de Sauve pour laisser toute liberte au jeune homme.
+
+Au meme moment, et comme Orthon, inquiet de cette arrivee
+inattendue de la reine mere, se demandait si cette arrivee ne
+cachait pas quelque complot contre son maitre, il entendit frapper
+trois petits coups au plafond; c'etait le signal qu'il devait lui-
+meme donner a son maitre dans le cas de danger, quand son maitre
+etait chez madame de Sauve et qu'il veillait sur lui.
+
+Ces trois coups le firent tressaillir; une revelation mysterieuse
+l'eclaira, et il pensa que cette fois l'avis etait donne a lui-
+meme; il courut donc au miroir, et en retira le billet qu'il y
+avait deja pose.
+
+Catherine suivait, a travers une ouverture de la tapisserie, tous
+les mouvements de l'enfant; elle le vit s'elancer vers le miroir,
+mais elle ne sut si c'etait pour y cacher le billet ou pour l'en
+retirer.
+
+-- Eh bien, murmura l'impatiente Florentine, pourquoi tarde-t-il
+donc maintenant a partir? Et elle rentra aussitot dans la chambre
+le visage souriant.
+
+-- Encore ici, petit garcon? dit-elle. Eh bien! mais qu'attends-tu
+donc? Ne t'ai-je pas dit que je prenais en main le soin de ta
+petite fortune? Quand je te dis une chose, en doutes-tu?
+
+-- Oh! madame, Dieu m'en garde! repondit Orthon. Et l'enfant,
+s'approchant de la reine, mit un genou en terre, baisa le bas de
+sa robe et sortit rapidement. En sortant il vit dans l'antichambre
+le capitaine des gardes qui attendait Catherine. Cette vue n'etait
+pas faite pour eloigner ses soupcons; aussi ne fit-elle que les
+redoubler. De son cote Catherine n'eut pas plus tot vu la
+tapisserie de la portiere retomber derriere Orthon, qu'elle
+s'elanca vers le miroir. Mais ce fut inutilement qu'elle plongea
+derriere lui sa main tremblante d'impatience, elle ne trouva aucun
+billet. Et cependant elle etait sure d'avoir vu l'enfant
+s'approcher du miroir. C'etait donc pour reprendre et non pour
+deposer. La fatalite donnait une force egale a ses adversaires. Un
+enfant devenait un homme du moment ou il luttait contre elle. Elle
+remua, regarda, sonda: rien! ...
+
+-- Oh! le malheureux! s'ecria-t-elle. Je ne lui voulais cependant
+pas de mal, et voila qu'en retirant le billet il va au-devant de
+sa destinee. Hola! monsieur de Nancey, hola!
+
+La voix vibrante de la reine mere traversa le salon et penetra
+jusque dans l'antichambre ou se tenait, comme nous l'avons dit, le
+capitaine des gardes.
+
+M. de Nancey accourut.
+
+-- Me voila, dit-il, madame. Que desire Votre Majeste?
+
+-- Vous etes dans l'antichambre?
+
+-- Oui, madame.
+
+-- Vous avez vu sortir un jeune homme, un enfant?
+
+-- A l'instant meme.
+
+-- Il ne peut etre loin encore?
+
+-- A moitie de l'escalier a peine.
+
+-- Rappelez-le.
+
+-- Comment se nomme-t-il?
+
+-- Orthon. S'il refuse de revenir, ramenez-le de force. Cependant
+ne l'effrayez point s'il ne fait aucune resistance. Il faut que je
+lui parle a l'instant meme.
+
+Le capitaine des gardes s'elanca.
+
+Comme il l'avait prevu, Orthon etait a peine a moitie de
+l'escalier, car il descendait lentement dans l'esperance de
+rencontrer dans l'escalier ou d'apercevoir dans quelque corridor
+le roi de Navarre ou madame de Sauve.
+
+Il s'entendit rappeler et tressaillit.
+
+Son premier mouvement fut de fuir; mais avec une puissance de
+reflexion au-dessus de son age, il comprit que s'il fuyait il
+perdait tout. Il s'arreta donc.
+
+-- Qui m'appelle?
+
+-- Moi, M. de Nancey, repondit le capitaine des gardes en se
+precipitant par les montees.
+
+-- Mais je suis bien presse, dit Orthon.
+
+-- De la part de Sa Majeste la reine mere, reprit M. de Nancey en
+arrivant pres de lui. L'enfant essuya la sueur qui coulait sur son
+front et remonta. Le capitaine le suivit par-derriere.
+
+Le premier plan qu'avait forme Catherine etait d'arreter le jeune
+homme, de le faire fouiller et de s'emparer du billet dont elle le
+savait porteur; en consequence, elle avait songe a l'accuser de
+vol, et deja avait detache de la toilette une agrafe de diamants
+dont elle voulait faire peser la soustraction sur l'enfant; mais
+elle reflechit que le moyen etait dangereux, en ceci qu'il
+eveillait les soupcons du jeune homme, lequel prevenait son
+maitre, qui alors se defiait, et dans sa defiance ne donnait point
+prise sur lui.
+
+Sans doute elle pouvait faire conduire le jeune homme dans quelque
+cachot; mais le bruit de l'arrestation, si secretement qu'elle se
+fit, se repandrait dans le Louvre, et un seul mot de cette
+arrestation mettrait Henri sur ses gardes.
+
+Il fallait cependant a Catherine ce billet, car un billet de
+M. de Mouy au roi de Navarre, un billet recommande avec tant de
+soin devait renfermer toute une conspiration. Elle replaca donc
+l'agrafe ou elle l'avait prise.
+
+-- Non, non, dit-elle, idee de sbire; mauvaise idee. Mais pour un
+billet... qui peut-etre n'en vaut pas la peine, continua-t-elle en
+froncant les sourcils, et en parlant si bas qu'elle-meme pouvait a
+peine entendre le bruit de ses paroles. Eh! ma foi, ce n'est point
+ma faute; c'est la sienne. Pourquoi le petit brigand n'a-t-il
+point mis le billet ou il devait le mettre? Ce billet, il me le
+faut.
+
+En ce moment Orthon rentra. Sans doute le visage de Catherine
+avait une expression terrible, car le jeune homme s'arreta
+palissant sur le seuil. Il etait encore trop jeune pour etre
+parfaitement maitre de lui-meme.
+
+-- Madame, dit-il, vous m'avez fait l'honneur de me rappeler; en
+quelle chose puis-je etre bon a Votre Majeste?
+
+Le visage de Catherine s'eclaira, comme si un rayon de soleil fut
+venu le mettre en lumiere.
+
+-- Je t'ai fait appeler, enfant, dit-elle, parce que ton visage me
+plait, et que t'ayant fait une promesse, celle de m'occuper de ta
+fortune, je veux tenir cette promesse sans retard. On nous accuse,
+nous autres reines, d'etre oublieuses. Ce n'est point notre coeur
+qui l'est, c'est notre esprit, emporte par les evenements. Or, je
+me suis rappele que les rois tiennent dans leurs mains la fortune
+des hommes, et je t'ai rappele. Viens, mon enfant, suis-moi.
+
+M. de Nancey, qui prenait la scene au serieux, regardait cet
+attendrissement de Catherine avec un grand etonnement.
+
+-- Sais-tu monter a cheval, petit? demanda Catherine.
+
+-- Oui, madame.
+
+-- En ce cas, viens dans mon cabinet. Je vais te remettre un
+message que tu porteras a Saint-Germain.
+
+-- Je suis aux ordres de Votre Majeste.
+
+-- Faites-lui preparer un cheval, Nancey.
+
+M. de Nancey disparut.
+
+-- Allons, enfant, dit Catherine. Et elle marcha la premiere.
+Orthon la suivit. La reine mere descendit un etage, puis elle
+s'engagea dans le corridor ou etaient les appartements du roi et
+du duc d'Alencon, gagna l'escalier tournant, descendit encore un
+etage, ouvrit une porte qui aboutissait a une galerie circulaire
+dont nul, excepte le roi et elle, n'avait la clef, fit entrer
+Orthon, entra ensuite, et tira derriere elle la porte. Cette
+galerie entourait comme un rempart certaines portions des
+appartements du roi et de la reine mere. C'etait, comme la galerie
+du chateau Saint-Ange a Rome et celle du palais Pitti a Florence,
+une retraite menagee en cas de danger.
+
+La porte tiree, Catherine se trouva enfermee avec le jeune homme
+dans ce corridor obscur. Tous deux firent une vingtaine de pas,
+Catherine marchant devant, Orthon suivant Catherine.
+
+Tout a coup Catherine se retourna, et Orthon retrouva sur son
+visage la meme expression sombre qu'il y avait vue dix minutes
+auparavant. Ses yeux, ronds comme ceux d'une chatte ou d'une
+panthere, semblaient jeter du feu dans l'obscurite.
+
+-- Arrete! dit-elle. Orthon sentit un frisson courir dans ses
+epaules: un froid mortel, pareil a un manteau de glace, tombait de
+cette voute; le parquet semblait morne, comme le couvercle d'une
+tombe; le regard de Catherine etait aigu, si cela peut se dire, et
+penetrait dans la poitrine du jeune homme.
+
+Il se recula en se rangeant tout tremblant contre la muraille.
+
+-- Ou est le billet que tu etais charge de remettre au roi de
+Navarre?
+
+-- Le billet? balbutia Orthon.
+
+-- Oui, ou de deposer en son absence derriere le miroir?
+
+-- Moi, madame? dit Orthon. Je ne sais ce que vous voulez dire.
+
+-- Le billet que de Mouy t'a remis, il y a une heure, derriere le
+jardin de l'Arbalete.
+
+-- Je n'ai point de billet, dit Orthon; Votre Majeste se trompe
+bien certainement.
+
+-- Tu mens, dit Catherine. Donne le billet, et je tiens la
+promesse que je t'ai faite.
+
+-- Laquelle, madame?
+
+-- Je t'enrichis.
+
+-- Je n'ai point de billet, madame, reprit l'enfant.
+
+Catherine commenca un grincement de dents qui s'acheva par un
+sourire.
+
+-- Veux-tu me le donner, dit-elle, et tu auras mille ecus d'or?
+
+-- Je n'ai pas de billet, madame.
+
+-- Deux mille ecus.
+
+-- Impossible. Puisque je n'en ai pas, je ne puis vous le donner.
+
+-- Dix mille ecus, Orthon. Orthon, qui voyait la colere monter
+comme une maree du coeur au front de la reine, pensa qu'il n'avait
+qu'un moyen de sauver son maitre, c'etait d'avaler le billet. Il
+porta la main a sa poche. Catherine devina son intention et arreta
+sa main.
+
+-- Allons! enfant! dit-elle en riant. Bien, tu es fidele. Quand
+les rois veulent s'attacher un serviteur, il n'y a point de mal
+qu'ils s'assurent si c'est un coeur devoue. Je sais a quoi m'en
+tenir sur toi maintenant. Tiens, voici ma bourse comme premiere
+recompense. Va porter ce billet a ton maitre, et annonce-lui qu'a
+partir d'aujourd'hui tu es a mon service. Va, tu peux sortir sans
+moi par la porte qui nous a donne passage: elle s'ouvre en dedans.
+
+Et Catherine, deposant la bourse dans la main du jeune homme
+stupefait, fit quelques pas en avant et posa sa main sur le mur.
+
+Cependant le jeune homme demeurait debout et hesitant. Il ne
+pouvait croire que le danger qu'il avait senti s'abattre sur sa
+tete se fut eloigne.
+
+-- Allons, ne tremble donc pas ainsi, dit Catherine; ne t'ai-je
+pas dit que tu etais libre de t'en aller, et que si tu voulais
+revenir ta fortune serait faite?
+
+-- Merci, madame, dit Orthon. Ainsi, vous me faites grace?
+
+-- Il y a plus, je te recompense; tu es un bon porteur de billet
+doux, un gentil messager d'amour; seulement tu oublies que ton
+maitre t'attend.
+
+-- Ah! c'est vrai, dit le jeune homme en s'elancant vers la porte.
+
+Mais a peine eut-il fait trois pas que le parquet manqua sous ses
+pieds. Il trebucha, etendit les deux mains, poussa un horrible
+cri, disparut abime dans l'oubliette du Louvre, dont Catherine
+venait de pousser le ressort.
+
+-- Allons, murmura Catherine, maintenant grace a la tenacite de ce
+drole, il me va falloir descendre cent cinquante marches.
+
+Catherine rentra chez elle, alluma une lanterne sourde, revint
+dans le corridor, replaca le ressort, ouvrit la porte d'un
+escalier a vis qui semblait s'enfoncer dans les entrailles de la
+terre, et, pressee par la soif insatiable d'une curiosite qui
+n'etait que le ministre de sa haine, elle parvint a une porte de
+fer qui s'ouvrait en retour et donnait sur le fond de l'oubliette.
+
+C'est la que, sanglant, broye, ecrase par une chute de cent pieds,
+mais cependant palpitant encore, gisait le pauvre Orthon.
+
+Derriere l'epaisseur du mur on entendait rouler l'eau de la Seine,
+qu'une infiltration souterraine amenait jusqu'au fond de
+l'escalier.
+
+Catherine entra dans la fosse humide et nauseabonde qui, depuis
+qu'elle existait, avait du etre temoin de bien des chutes
+pareilles a celle qu'elle venait de voir, fouilla le corps, saisit
+la lettre, s'assura que c'etait bien celle qu'elle desirait avoir,
+repoussa du pied le cadavre, appuya le pouce sur un ressort: le
+fond bascula, et le cadavre glissant, emporte par son propre
+poids, disparut dans la direction de la riviere.
+
+Puis refermant la porte, elle remonta, s'enferma dans son cabinet,
+et lut le billet qui etait concu en ces termes:
+
+"Ce soir, a dix heures, rue de l'Arbre-Sec, hotel de la Belle-
+Etoile. Si vous venez, ne repondez rien; si vous ne venez pas,
+dites non au porteur.
+
+DE MOUY DE SAINT-PHALE."
+
+En lisant ce billet, il n'y avait qu'un sourire sur les levres de
+Catherine; elle songeait seulement a la victoire qu'elle allait
+remporter, oubliant completement a quel prix elle achetait cette
+victoire.
+
+Mais aussi, qu'etait-ce qu'Orthon? Un coeur fidele, une ame
+devouee, un enfant jeune et beau; voila tout.
+
+Cela, on le pense bien, ne pouvait pas faire pencher un instant le
+plateau de cette froide balance ou se pesent les destines des
+empires.
+
+Le billet lu, Catherine remonta immediatement chez madame de
+Sauve, et le placa derriere le miroir.
+
+En descendant, elle retrouva a l'entree du corridor le capitaine
+des gardes.
+
+-- Madame, dit M. de Mancey, selon les ordres qu'a donnes Votre
+Majeste, le cheval est pret.
+
+-- Mon cher baron, dit Catherine, le cheval est inutile, j'ai fait
+causer ce garcon, et il est veritablement trop sot pour le charger
+de l'emploi que je lui voulais confier. Je le prenais pour un
+laquais, et c'etait tout au plus un palefrenier; je lui ai donne
+quelque argent, et l'ai renvoye par le petit guichet.
+
+-- Mais, dit M. de Nancey, cette commission?
+
+-- Cette commission? repeta Catherine.
+
+-- Oui, qu'il devait faire a Saint-Germain, Votre Majeste veut-
+elle que je la fasse, ou que je la fasse faire par quelqu'un de
+mes hommes?
+
+-- Non, non, dit Catherine, vous et vos hommes aurez ce soir autre
+chose a faire.
+
+Et Catherine rentra chez elle, esperant bien ce soir-la tenir
+entre ses mains le sort de ce damne roi de Navarre.
+
+
+
+XV
+L'hotellerie de la Belle-Etoile
+
+
+Deux heures apres l'evenement que nous avons raconte, et dont
+nulle trace n'etait restee meme sur la figure de Catherine, madame
+de Sauve, ayant fini son travail chez la reine, remonta dans son
+appartement. Derriere elle Henri rentra; et, ayant su de Dariole
+qu'Orthon etait venu, il alla droit a la glace et prit le billet.
+
+Il etait, comme nous l'avons dit, concu en ces termes:
+
+"Ce soir, a dix heures, rue de l'Arbre-Sec, hotel de la Belle-
+Etoile. Si vous venez, ne repondez rien; si vous ne venez pas,
+dites non au porteur."
+
+De suscription, il n'y en avait point.
+
+-- Henri ne manquera pas d'aller au rendez-vous, dit Catherine,
+car eut-il envie de n'y point aller, il ne trouvera plus
+maintenant le porteur pour lui dire non.
+
+Sur ce point, Catherine ne s'etait point trompee. Henri s'informa
+d'Orthon, Dariole lui dit qu'il etait sorti avec la reine mere;
+mais, comme il trouva le billet a sa place et qu'il savait le
+pauvre enfant incapable de trahison, il ne concut aucune
+inquietude.
+
+Il dina comme de coutume a la table du roi, qui railla fort Henri
+sur les maladresses qu'il avait faites dans la matinee a la chasse
+au vol.
+
+Henri s'excusa sur ce qu'il etait homme de montagne et non homme
+de la plaine, mais il promit a Charles d'etudier la volerie.
+
+Catherine fut charmante, et, en se levant de table, pria
+Marguerite de lui tenir compagnie toute la soiree.
+
+A huit heures, Henri prit deux gentilshommes, sortit avec eux par
+la porte Saint-Honore, fit un long detour, rentra par la tour de
+Bois, passa la Seine au bac de Nesle, remonta jusqu'a la rue
+Saint-Jacques, et la il les congedia, comme s'il eut ete en
+aventure amoureuse. Au coin de la rue des Mathurins, il trouva un
+homme a cheval enveloppe d'un manteau; il s'approcha de lui.
+
+-- Mantes, dit l'homme.
+
+-- Pau, repondit le roi. L'homme mit aussitot pied a terre. Henri
+s'enveloppa du manteau qui etait tout crotte, monta sur le cheval
+qui etait tout fumant, revint par la rue de La Harpe, traversa le
+pont Saint-Michel, enfila la rue Barthelemy, passa de nouveau la
+riviere sur le Pont-Aux-Meuniers, descendit les quais, prit la rue
+de l'Arbre-Sec, et s'en vint heurter a la porte de maitre La
+Huriere. La Mole etait dans la salle que nous connaissons, et
+ecrivait une longue lettre d'amour a qui vous savez. Coconnas
+etait dans la cuisine avec La Huriere, regardant tourner six
+perdreaux, et discutant avec son ami l'hotelier sur le degre de
+cuisson auquel il etait convenable de tirer les perdreaux de la
+broche.
+
+Ce fut en ce moment que Henri frappa. Gregoire alla ouvrir, et
+conduisit le cheval a l'ecurie, tandis que le voyageur entrait en
+faisant resonner ses bottes sur le plancher, comme pour rechauffer
+ses pieds engourdis.
+
+-- Eh! maitre La Huriere, dit La Mole tout en ecrivant, voici un
+gentilhomme qui vous demande.
+
+La Huriere s'avanca, toisa Henri des pieds a la tete, et comme son
+manteau de gros drap ne lui inspirait pas une grande veneration:
+
+-- Qui etes-vous? demanda-t-il au roi.
+
+-- Eh! sang-dieu! dit Henri montrant La Mole, monsieur vient de
+vous le dire, je suis un gentilhomme de Gascogne qui vient a Paris
+pour se produire a la cour.
+
+-- Que voulez-vous?
+
+-- Une chambre et un souper.
+
+-- Hum! fit La Huriere, avez-vous un laquais? C'etait, on le sait,
+la question habituelle.
+
+-- Non, repondit Henri; mais je compte bien en prendre un des que
+j'aurai fait fortune.
+
+-- Je ne loue pas de chambre de maitre sans chambre de laquais,
+dit La Huriere.
+
+-- Meme si je vous offre de vous payer votre souper un noble a la
+rose, quitte a faire notre prix demain?
+
+-- Oh! oh! vous etes bien genereux, mon gentilhomme! dit La
+Huriere en regardant Henri avec defiance.
+
+-- Non; mais dans la croyance que je passerais la soiree et la
+nuit dans votre hotel, que m'avait fort recommande un seigneur de
+mon pays, qui l'habite, j'ai invite un ami a venir souper avec
+moi. Avez-vous du bon vin d'Arbois?
+
+-- J'en ai que le Bearnais n'en boit pas de meilleur.
+
+-- Bon! je le paie a part. Ah! justement, voici mon convive.
+
+Effectivement la porte venait de s'ouvrir, et avait donne passage
+a un second gentilhomme de quelques annees plus age que le
+premier, trainant a son cote une immense rapiere.
+
+-- Ah! ah! dit-il, vous etes exact, mon jeune ami. Pour un homme
+qui vient de faire deux cents lieues, c'est beau d'arriver a la
+minute.
+
+-- Est-ce votre convive? demanda La Huriere.
+
+-- Oui, dit le premier venu en allant au jeune homme a la rapiere
+et en lui serrant la main; servez-nous a souper.
+
+-- Ici, ou dans votre chambre?
+
+-- Ou vous voudrez.
+
+-- Maitre, fit La Mole en appelant La Huriere, debarrassez-nous de
+ces figures de huguenots; nous ne pourrions pas, devant eux,
+Coconnas et moi, dire un mot de nos affaires.
+
+-- Dressez le souper dans la chambre numero 2, au troisieme, dit
+La Huriere. Montez, messieurs, montez. Les deux voyageurs
+suivirent Gregoire, qui marcha devant eux en les eclairant.
+
+La Mole les suivit des yeux jusqu'a ce qu'ils eussent disparu; et,
+se retournant alors, il vit Coconnas, dont la tete sortait de la
+cuisine. Deux gros yeux fixes et une bouche ouverte donnaient a
+cette tete un air d'etonnement remarquable.
+
+La Mole s'approcha de lui.
+
+-- Mordi! lui dit Coconnas, as-tu vu?
+
+-- Quoi?
+
+-- Ces deux gentilshommes?
+
+-- Eh bien?
+
+-- Je jurerais que c'est...
+
+-- Qui?
+
+-- Mais... le roi de Navarre et l'homme au manteau rouge.
+
+-- Jure si tu veux, mais pas trop haut.
+
+-- Tu as donc reconnu aussi?
+
+-- Certainement.
+
+-- Que viennent-ils faire ici?
+
+-- Quelque affaire d'amourettes.
+
+-- Tu crois?
+
+-- J'en suis sur.
+
+-- La Mole, j'aime mieux des coups d'epee que ces amourettes-la.
+Je voulais jurer tout a l'heure, je parie maintenant.
+
+-- Que paries-tu?
+
+-- Qu'il s'agit de quelque conspiration.
+
+-- Ah! tu es fou.
+
+-- Et moi, je te dis...
+
+-- Je te dis que s'ils conspirent cela les regarde.
+
+-- Ah! c'est vrai. Au fait, dit Coconnas, je ne suis plus a
+M. d'Alencon; qu'ils s'arrangent comme bon leur semblera. Et comme
+les perdreaux paraissaient arrives au degre de cuisson ou les
+aimait Coconnas, le Piemontais, qui en comptait faire la meilleure
+portion de son diner, appela maitre La Huriere pour qu'il les
+tirat de la broche.
+
+Pendant ce temps, Henri et de Mouy s'installaient dans leur
+chambre.
+
+-- Eh bien, Sire, dit de Mouy quand Gregoire eut dresse la table,
+vous avez vu Orthon?
+
+-- Non; mais j'ai eu le billet qu'il a depose au miroir. L'enfant
+aura pris peur, a ce que je presume; car la reine Catherine est
+venue, tandis qu'il etait la, si bien qu'il s'en est alle sans
+m'attendre. J'ai eu un instant quelque inquietude, car Dariole m'a
+dit que la reine mere l'a fait longuement causer.
+
+-- Oh! il n'y a pas de danger, le drole est adroit; et quoique la
+reine mere sache son metier, il lui donnera du fil a retordre,
+j'en suis sur.
+
+-- Et vous, de Mouy, l'avez-vous revu? demanda Henri.
+
+-- Non, mais je le reverrai ce soir; a minuit il doit me revenir
+prendre ici avec un bon poitrinal; il me contera cela en nous en
+allant.
+
+-- Et l'homme qui etait au coin de la rue des Mathurins?
+
+-- Quel homme?
+
+-- L'homme dont j'ai le cheval et le manteau, en etes-vous sur?
+
+-- C'est un de nos plus devoues. D'ailleurs, il ne connait pas
+Votre Majeste, et il ignore a qui il a eu affaire.
+
+-- Nous pouvons alors causer de nos affaires en toute
+tranquillite?
+
+-- Sans aucun doute. D'ailleurs La Mole fait le guet.
+
+-- A merveille.
+
+-- Eh bien, Sire, que dit M. d'Alencon?
+
+-- M. d'Alencon ne veut plus partir, de Mouy; il s'est explique
+nettement a ce sujet. L'election du duc d'Anjou au trone de
+Pologne et l'indisposition du roi ont change tous ses desseins.
+
+-- Ainsi, c'est lui qui a fait manquer tout notre plan?
+
+-- Oui.
+
+-- Il nous trahit, alors?
+
+-- Pas encore; mais il nous trahira a la premiere occasion qu'il
+trouvera.
+
+-- Coeur lache! esprit perfide! pourquoi n'a-t-il pas repondu aux
+lettres que je lui ai ecrites?
+
+-- Pour avoir des preuves et n'en pas donner. En attendant tout
+est perdu, n'est-ce pas, de Mouy?
+
+-- Au contraire, Sire, tout est gagne. Vous savez bien que le
+parti tout entier, moins la fraction du prince de Conde, etait
+pour vous, et ne se servait du duc, avec lequel il avait eu l'air
+de se mettre en relation, que comme d'une sauvegarde. Eh bien!
+depuis le jour de la ceremonie, j'ai tout relie, tout rattache a
+vous. Cent hommes vous suffisaient pour fuir avec le duc
+d'Alencon, j'en ai leve quinze cents; dans huit jours ils seront
+prets, echelonnes sur la route de Pau. Ce ne sera plus une fuite,
+ce sera une retraite. Quinze cents hommes vous suffiront-ils,
+Sire, et vous croirez-vous en surete avec une armee?
+
+Henri sourit, et lui frappant sur l'epaule:
+
+-- Tu sais, de Mouy, lui dit-il, et tu es seul a le savoir, que le
+roi de Navarre n'est pas de son naturel aussi effraye qu'on le
+croit.
+
+-- Eh! mon Dieu! je le sais, Sire, et j'espere qu'avant qu'il soit
+longtemps la France tout entiere le saura comme moi.
+
+-- Mais quand on conspire, il faut reussir. La premiere condition
+de la reussite est la decision; et pour que la decision soit
+rapide, franche, incisive, il faut etre convaincu qu'on reussira.
+
+-- Eh bien! Sire, quels sont les jours ou il y a chasse?
+
+-- Tous les huit ou dix jours, soit a courre, soit au vol.
+
+-- Quand a-t-on chasse?
+
+-- Aujourd'hui meme.
+
+-- D'aujourd'hui en huit ou dix jours, on chassera donc encore?
+
+-- Sans aucun doute, peut-etre meme avant.
+
+-- Ecoutez; tout me semble parfaitement calme: le duc d'Anjou est
+parti; on ne pense plus a lui. Le roi se remet de jour en jour de
+son indisposition. Les persecutions contre nous ont a peu pres
+cesse. Faites les doux yeux a la reine mere, faites les doux yeux
+a M. d'Alencon: dites-lui toujours que vous ne pouvez partir sans
+lui: tachez qu'il le croie, ce qui est plus difficile.
+
+-- Sois tranquille, il le croira.
+
+-- Croyez-vous qu'il ait si grande confiance en vous?
+
+-- Non pas, Dieu m'en garde! mais il croit tout ce que lui dit la
+reine.
+
+-- Et la reine nous sert franchement, elle?
+
+-- Oh! j'en ai la preuve. D'ailleurs elle est ambitieuse, et cette
+couronne de Navarre absente lui brule le front.
+
+-- Eh bien! trois jours avant cette chasse, faites-moi dire ou
+elle aura lieu: si c'est a Bondy, a Saint-Germain ou a
+Rambouillet; ajoutez que vous etes pret, et quand vous verrez
+M. de La Mole piquer devant vous, suivez-le, et piquez ferme. Une
+fois hors de la foret, si la reine mere veut vous avoir, il faudra
+qu'elle coure apres vous; or, ses chevaux normands ne verront pas
+meme, je l'espere, les fers de nos chevaux barbes et de nos genets
+d'Espagne.
+
+-- C'est dit, de Mouy.
+
+-- Avez-vous de l'argent, Sire? Henri fit la grimace que toute sa
+vie il fit a cette question.
+
+-- Pas trop, dit-il; mais je crois que Margot en a.
+
+-- Eh bien, soit a vous, soit a elle, emportez-en le plus que vous
+pourrez.
+
+-- Et toi, en attendant, que vas-tu faire?
+
+-- Apres m'etre occupe des affaires de Votre Majeste assez
+activement, comme elle voit, Votre Majeste me permettra-t-elle de
+m'occuper un peu des miennes?
+
+-- Fais, de Mouy, fais; mais quelles sont tes affaires?
+
+-- Ecoutez, Sire, Orthon m'a dit (c'est un garcon fort intelligent
+que je recommande a Votre Majeste), Orthon m'a dit hier avoir
+rencontre pres de l'Arsenal ce brigand de Maurevel, qui est
+retabli grace aux soins de Rene, et qui se rechauffe au soleil
+comme un serpent qu'il est.
+
+-- Ah! oui, je comprends, dit Henri.
+
+-- Ah! vous comprenez, bon... Vous serez roi un jour, vous, Sire,
+et si vous avez quelque vengeance du genre de la mienne a
+accomplir, vous l'accomplirez en roi. Je suis un soldat, et je
+dois me venger en soldat. Donc quand toutes nos petites affaires
+seront arrangees, ce qui donnera a ce brigand la cinq ou six
+journees encore pour se remettre, j'irai, moi aussi, faire un tour
+du cote de l'Arsenal, et je le clouerai au gazon de quatre bons
+coups de rapiere, apres quoi je quitterai Paris le coeur moins
+gros.
+
+-- Fais tes affaires, mon ami, fais tes affaires, dit le Bearnais.
+A propos, tu es content de La Mole, n'est-ce pas?
+
+-- Ah! charmant garcon qui vous est devoue corps et ame, Sire, et
+sur lequel vous pouvez compter comme sur moi... brave...
+
+-- Et surtout discret; aussi nous suivra-t-il en Navarre, de Mouy;
+une fois arrives la, nous chercherons ce que nous devrons faire
+pour le recompenser.
+
+Comme Henri achevait ces mots avec son sourire narquois, la porte
+s'ouvrit ou plutot s'enfonca, et celui dont on faisait l'eloge au
+moment meme parut, pale et agite.
+
+-- Alerte, Sire, s'ecria-t-il; alerte! la maison est cernee.
+
+-- Cernee! s'ecria Henri en se levant; par qui?
+
+-- Par les gardes du roi.
+
+-- Oh! oh! dit de Mouy en tirant ses pistolets de sa ceinture,
+bataille, a ce qu'il parait.
+
+-- Ah! oui, dit La Mole, il s'agit bien de pistolets et de
+bataille! que voulez-vous faire contre cinquante hommes?
+
+-- Il a raison, dit le roi, et s'il y avait quelque moyen de
+retraite...
+
+-- Il y en a un qui m'a deja servi a moi, et si Votre Majeste veut
+me suivre...
+
+-- Et de Mouy?
+
+-- M. de Mouy peut nous suivre aussi, s'il veut: mais il faut que
+vous vous pressiez tous deux. On entendit des pas dans l'escalier.
+
+-- Il est trop tard, dit Henri.
+
+-- Ah! si l'on pouvait seulement les occuper pendant cinq minutes,
+s'ecria La Mole, je repondrais du roi.
+
+-- Alors, repondez-en, monsieur, dit de Mouy; je me charge de les
+occuper, moi. Allez, Sire, allez.
+
+-- Mais que feras-tu?
+
+-- Ne vous inquietez pas, Sire; allez toujours. Et de Mouy
+commenca par faire disparaitre l'assiette, la serviette et le
+verre du roi, de facon qu'on put croire qu'il etait seul a table.
+
+-- Venez, Sire, venez, s'ecria La Mole en prenant le roi par le
+bras et l'entrainant dans l'escalier.
+
+-- De Mouy! mon brave de Mouy! s'ecria Henri en tendant la main au
+jeune homme.
+
+De Mouy baisa cette main, poussa Henri hors de la chambre, et en
+referma derriere lui la porte au verrou.
+
+-- Oui, oui, je comprends, dit Henri; il va se faire prendre, lui,
+tandis que nous nous sauverons, nous; mais qui diable peut nous
+avoir trahis?
+
+-- Venez, Sire, venez; ils montent, ils montent. En effet, la
+lueur des flambeaux commencait a ramper le long de l'etroit
+escalier, tandis qu'on entendait au bas comme une espece de
+cliquetis d'epee.
+
+-- Alerte! Sire! alerte! dit La Mole. Et, guidant le roi dans
+l'obscurite, il lui fit monter deux etages, poussa la porte d'une
+chambre qu'il referma au verrou, et allant ouvrir la fenetre d'un
+cabinet:
+
+-- Sire, dit-il, Votre Majeste craint-elle beaucoup les excursions
+sur les toits?
+
+-- Moi? dit Henri; allons donc, un chasseur d'isards!
+
+-- Eh bien, que Votre Majeste me suive; je connais le chemin et
+vais lui servir de guide.
+
+-- Allez, allez, dit Henri, je vous suis. Et La Mole enjamba le
+premier, suivit un large rebord faisant gouttiere, au bout duquel
+il trouva une vallee formee par deux toits; sur cette vallee
+s'ouvrait une mansarde sans fenetre et donnant dans un grenier
+inhabite.
+
+-- Sire, dit La Mole, vous voici au port.
+
+-- Ah! ah! dit Henri, tant mieux. Et il essuya son front pale ou
+perlait la sueur.
+
+-- Maintenant, dit La Mole, les choses vont aller toutes seules;
+le grenier donne sur l'escalier, l'escalier aboutit a une allee et
+cette allee conduit a la rue. J'ai fait le meme chemin, Sire, par
+une nuit bien autrement terrible que celle-ci.
+
+-- Allons, allons, dit Henri, en avant! La Mole se glissa le
+premier par la fenetre beante, gagna la porte mal fermee,
+l'ouvrit, se trouva en haut d'un escalier tournant, et mettant
+dans la main du roi la corde qui servait de rampe:
+
+-- Venez, Sire, dit-il.
+
+Au milieu de l'escalier Henri s'arreta; il etait arrive devant une
+fenetre; cette fenetre donnait sur la cour de l'hotellerie de la
+Belle-Etoile. On voyait dans l'escalier en face courir des
+soldats, les uns portant a la main des epees et les autres des
+flambeaux.
+
+Tout a coup, au milieu d'un groupe, le roi de Navarre apercut de
+Mouy. Il avait rendu son epee et descendait tranquillement.
+
+-- Pauvre garcon, dit Henri; coeur brave et devoue!
+
+-- Ma foi, Sire, dit La Mole, Votre Majeste remarquera qu'il a
+l'air fort calme; et, tenez, meme il rit! Il faut qu'il medite
+quelque bon tour, car, vous le savez, il rit rarement.
+
+-- Et ce jeune homme qui etait avec vous?
+
+-- M. de Coconnas? demanda La Mole.
+
+-- Oui, M. de Coconnas, qu'est-il devenu?
+
+-- Oh! Sire, je ne suis point inquiet de lui. En apercevant les
+soldats, il ne m'a dit qu'un mot:" -- Risquons-nous quelque
+chose?" -- La tete, lui ai-je repondu." -- Et te sauveras-tu,
+toi?" -- Je l'espere.
+
+" -- Eh bien, moi aussi," a-t-il repondu. Et je vous jure qu'il se
+sauvera, Sire. Quand on prendra Coconnas, je vous en reponds,
+c'est qu'il lui conviendra de se laisser prendre.
+
+-- Alors, dit Henri, tout va bien, tout va bien; tachons de
+regagner le Louvre.
+
+-- Ah! mon Dieu, fit La Mole, rien de plus facile, Sire;
+enveloppons-nous de nos manteaux et sortons. La rue est pleine de
+gens accourus au bruit, on nous prendra pour des curieux.
+
+En effet, Henri et La Mole trouverent la porte ouverte, et
+n'eprouverent d'autre difficulte pour sortir que le flot de
+populaire qui encombrait la rue.
+
+Cependant tous deux parvinrent a se glisser par la rue d'Averon;
+mais en arrivant rue des Poulies, ils virent, traversant la place
+Saint-Germain-l'Auxerrois, de Mouy et son escorte conduits par le
+capitaine des gardes, M. de Nancey.
+
+-- Ah! ah! dit Henri, on le conduit au Louvre, a ce qu'il parait.
+Diable! les guichets vont etre fermes... On prendra les noms de
+tous ceux qui rentreront; et si l'on me voit rentrer apres lui, ce
+sera une probabilite que j'etais avec lui.
+
+-- Eh bien! mais, Sire, dit La Mole, rentrez au Louvre autrement
+que par le guichet.
+
+-- Comment diable veux-tu que j'y rentre?
+
+-- Votre Majeste n'a-t-elle point la fenetre de la reine de
+Navarre?
+
+-- Ventre-saint-gris! monsieur de la Mole, dit Henri, vous avez
+raison. Et moi qui n'y pensais pas! ... Mais comment prevenir la
+reine?
+
+-- Oh! dit La Mole en s'inclinant avec une respectueuse
+reconnaissance, Votre Majeste lance si bien les pierres!
+
+
+
+XVI
+De Mouy de Saint-Phale
+
+
+Cette fois, Catherine avait si bien pris ses precautions qu'elle
+croyait etre sure de son fait.
+
+En consequence, vers dix heures, elle avait renvoye Marguerite,
+bien convaincue, c'etait d'ailleurs la verite, que la reine de
+Navarre ignorait ce qui se tramait contre son mari, et elle etait
+passee chez le roi, le priant de retarder son coucher.
+
+Intrigue par l'air de triomphe qui, malgre sa dissimulation
+habituelle, epanouissait le visage de sa mere, Charles questionna
+Catherine, qui lui repondit seulement ces mots:
+
+-- Je ne puis dire qu'une chose a Votre Majeste, c'est que ce soir
+elle sera delivree de ses deux plus cruels ennemis.
+
+Charles fit ce mouvement de sourcil d'un homme qui dit en lui-
+meme: C'est bien, nous allons voir. Et sifflant son grand levrier,
+qui vient a lui se trainant sur le ventre comme un serpent et posa
+sa tete fine et intelligente sur le genou de son maitre, il
+attendit.
+
+Au bout de quelques minutes, que Catherine passa les yeux fixes et
+l'oreille tendue, on entendit un coup de pistolet dans la cour du
+Louvre.
+
+-- Qu'est-ce que ce bruit? demanda Charles en froncant le sourcil,
+tandis que le levrier se relevait par un mouvement brusque en
+redressant les oreilles.
+
+-- Rien, dit Catherine; un signal, voila tout.
+
+-- Et que signifie ce signal?
+
+-- Il signifie qu'a partir de ce moment, Sire, votre unique, votre
+veritable ennemi, est hors de vous nuire.
+
+-- Vient-on de tuer un homme? demanda Charles en regardant sa mere
+avec cet oeil de maitre qui signifie que l'assassinat et la grace
+sont deux attributs inherents a la puissance royale.
+
+-- Non, Sire; on vient seulement d'en arreter deux.
+
+-- Oh! murmura Charles, toujours des trames cachees, toujours des
+complots dont le roi n'est pas. Mort-diable! ma mere, je suis
+grand garcon cependant, assez grand garcon pour veiller sur moi-
+meme, et n'ai besoin ni de lisiere ni de bourrelet. Allez-vous-en
+en Pologne avec votre fils Henri, si vous voulez regner; mais ici
+vous avez tort, je vous le dis, de jouer ce jeu-la.
+
+-- Mon fils, dit Catherine, c'est la derniere fois que je me mele
+de vos affaires. Mais c'etait une entreprise commencee depuis
+longtemps, dans laquelle vous m'avez toujours donne tort, et je
+tenais a coeur de prouver a Votre Majeste que j'avais raison.
+
+En ce moment plusieurs hommes s'arreterent dans le vestibule, et
+l'on entendit se poser sur la dalle la crosse des mousquets d'une
+petite troupe.
+
+Presque aussitot M. de Nancey fit demander la permission d'entrer
+chez le roi.
+
+-- Qu'il entre, dit vivement Charles.
+
+M. de Nancey entra, salua le roi, et se tournant vers Catherine:
+
+-- Madame, dit-il, les ordres de Votre Majeste sont executes: il
+est pris.
+
+-- Comment, _il?_ s'ecria Catherine fort troublee; n'en avez-vous
+pris qu'un?
+
+-- Il etait seul, madame.
+
+-- Et s'est-il defendu?
+
+-- Non, il soupait tranquillement dans une chambre, et a remis son
+epee a la premiere sommation.
+
+-- Qui cela? demanda le roi.
+
+-- Vous allez voir, dit Catherine. Faites entrer le prisonnier,
+monsieur de Nancey. Cinq minutes apres de Mouy fut introduit.
+
+-- De Mouy! s'ecria le roi; et qu'y a-t-il donc, monsieur?
+
+-- Eh! Sire, dit de Mouy avec une tranquillite parfaite, si Votre
+Majeste m'en accorde la permission, je lui ferai la meme demande.
+
+-- Au lieu de faire cette demande au roi, dit Catherine, ayez la
+bonte, monsieur de Mouy, d'apprendre a mon fils quel est l'homme
+qui se trouvait dans la chambre du roi de Navarre certaine nuit,
+et qui, cette nuit-la, en resistant aux ordres de Sa Majeste comme
+un rebelle qu'il est, a tue deux gardes et blesse M. de Maurevel?
+
+-- En effet, dit Charles en froncant le sourcil; sauriez-vous le
+nom de cet homme, monsieur de Mouy?
+
+-- Oui, Sire; Votre Majeste desire-t-elle le connaitre?
+
+-- Cela me ferait plaisir, je l'avoue.
+
+-- Eh bien, Sire, il s'appelait de Mouy de Saint-Phale.
+
+-- C'etait vous?
+
+-- Moi-meme!
+
+Catherine, etonnee de cette audace, recula d'un pas vers le jeune
+homme.
+
+-- Et comment, dit Charles IX, osates-vous resister aux ordres du
+roi?
+
+-- D'abord, Sire, j'ignorais qu'il y eut un ordre de Votre
+Majeste; puis je n'ai vu qu'une chose, ou plutot qu'un homme,
+M. de Maurevel, l'assassin de mon pere et de M. l'amiral. Je me
+suis rappele alors qu'il y avait un an et demi, dans cette meme
+chambre ou nous sommes, pendant la soiree du 24 aout, Votre
+Majeste m'avait promis, parlant a moi-meme, de nous faire justice
+du meurtrier; or, comme il s'etait depuis ce temps passe de graves
+evenements, j'ai pense que le roi avait ete malgre lui detourne de
+ses desirs. Et voyant Maurevel a ma portee, j'ai cru que c'etait
+le ciel qui me l'envoyait. Votre Majeste sait le reste, Sire; j'ai
+frappe sur lui comme sur un assassin et tire sur ses hommes comme
+sur des bandits.
+
+Charles ne repondit rien; son amitie pour Henri lui avait fait
+voir depuis quelque temps bien des choses sous un autre point de
+vue que celui ou il les avait envisagees d'abord, et plus d'une
+fois avec terreur.
+
+La reine mere, a propos de la Saint-Barthelemy, avait enregistre
+dans sa memoire des propos sortis de la bouche de son fils, et qui
+ressemblaient a des remords.
+
+-- Mais, dit Catherine, que veniez-vous faire a une pareille heure
+chez le roi de Navarre?
+
+-- Oh! repondit de Mouy, c'est toute une histoire bien longue a
+raconter; mais si cependant Sa Majeste a la patience de
+l'entendre...
+
+-- Oui, dit Charles, parlez donc, je le veux.
+
+-- J'obeirai, Sire, dit de Mouy en s'inclinant.
+
+Catherine s'assit en fixant sur le jeune chef un regard inquiet.
+
+-- Nous ecoutons, dit Charles. Ici, Acteon.
+
+Le chien reprit la place qu'il avait avant que le prisonnier n'eut
+ete introduit.
+
+-- Sire, dit de Mouy, j'etais venu chez Sa Majeste le roi de
+Navarre comme depute de nos freres, vos fideles sujets de la
+religion.
+
+Catherine fit signe a Charles IX.
+
+-- Soyez tranquille, ma mere, dit celui-ci, je ne perds pas un
+mot. Continuez, monsieur de Mouy, continuez; pourquoi etiez-vous
+venu?
+
+-- Pour prevenir le roi de Navarre, continua M. de Mouy, que son
+abjuration lui avait fait perdre la confiance du parti huguenot;
+mais que cependant, en souvenir de son pere, Antoine de Bourbon,
+et surtout en memoire de sa mere, la courageuse Jeanne d'Albret,
+dont le nom est cher parmi nous, ceux de la religion lui devaient
+cette marque de deference de le prier de se desister de ses droits
+a la couronne de Navarre.
+
+-- Que dit-il? s'ecria Catherine, ne pouvant, malgre sa puissance
+sur elle-meme, recevoir sans crier un peu le coup inattendu qui la
+frappait.
+
+-- Ah! ah! fit Charles; mais cette couronne de Navarre, qu'on fait
+ainsi sans ma permission voltiger sur toutes les tetes, il me
+semble cependant qu'elle m'appartient un peu.
+
+-- Les huguenots, Sire, reconnaissent mieux que personne ce
+principe de suzerainete que le roi vient d'emettre. Aussi
+esperaient-ils engager Votre Majeste a la fixer sur une tete qui
+lui est chere.
+
+-- A moi! dit Charles, sur une tete qui m'est chere! Mort-diable!
+de quelle tete voulez-vous donc parler, monsieur? Je ne vous
+comprends pas.
+
+-- De la tete de M. le duc d'Alencon.
+
+Catherine devint pale comme la mort, et devora de Mouy d'un regard
+flamboyant.
+
+-- Et mon frere d'Alencon le savait?
+
+-- Oui, Sire.
+
+-- Et il acceptait cette couronne?
+
+-- Sauf l'agrement de Votre Majeste, a laquelle il nous renvoyait.
+
+-- Oh! oh! dit Charles, en effet, c'est une couronne qui ira a
+merveille a notre frere d'Alencon. Et moi qui n'y avais pas songe!
+Merci, de Mouy. Merci! Quand vous aurez des idees semblables, vous
+serez le bienvenu au Louvre.
+
+-- Sire, vous seriez instruit depuis longtemps de tout ce projet
+sans cette malheureuse affaire de Maurevel qui m'a fait craindre
+d'etre tombe dans la disgrace de Votre Majeste.
+
+-- Oui, mais, fit Catherine, que disait Henri de ce projet?
+
+-- Le roi de Navarre, madame, se soumettait au desir de ses
+freres, et sa renonciation etait prete.
+
+-- En ce cas, s'ecria Catherine, cette renonciation, vous devez
+l'avoir?
+
+-- En effet, madame, dit de Mouy, par hasard je l'ai sur moi,
+signee de lui et datee.
+
+-- D'une date anterieure a la scene du Louvre? dit Catherine.
+
+-- Oui, de la veille, je crois. Et M. de Mouy tira de sa poche une
+renonciation en faveur du duc d'Alencon, ecrite, signee de la main
+de Henri, et portant la date indiquee.
+
+-- Ma foi, oui, dit Charles, et tout est bien en regle.
+
+-- Et que demandait Henri en echange de cette renonciation?
+
+-- Rien, madame; l'amitie du roi Charles, nous a-t-il dit, le
+dedommagerait amplement de la perte d'une couronne.
+
+Catherine mordit ses levres de colere et tordit ses belles mains.
+
+-- Tout cela est parfaitement exact, de Mouy, ajouta le roi.
+
+-- Alors, reprit la reine mere, si tout etait arrete entre vous et
+le roi de Navarre, a quelle fin l'entrevue que vous avez eue ce
+soir avec lui?
+
+-- Moi, madame, avec le roi de Navarre? dit de Mouy. M. de Nancey,
+qui m'a arrete, fera foi que j'etais seul. Votre Majeste peut
+l'appeler.
+
+-- Monsieur de Nancey! dit le roi. Le capitaine des gardes
+reparut.
+
+-- Monsieur de Nancey, dit vivement Catherine, M. de Mouy etait-il
+tout a fait seul a l'auberge de la Belle-Etoile?
+
+-- Dans la chambre, oui, madame; mais dans l'auberge, non.
+
+-- Ah! dit Catherine, quel etait son compagnon?
+
+-- Je ne sais si c'etait le compagnon de M. de Mouy, madame; mais
+je sais qu'il s'est echappe par une porte de derriere, apres avoir
+couche sur le carreau deux de mes gardes.
+
+-- Et vous avez reconnu ce gentilhomme, sans doute?
+
+-- Non, pas moi, mais mes gardes.
+
+-- Et quel etait-il? demanda Charles IX.
+
+-- M. le comte Annibal de Coconnas.
+
+-- Annibal de Coconnas, repeta le roi assombri et reveur, celui
+qui a fait un si terrible massacre de huguenots pendant la Saint-
+Barthelemy.
+
+-- M. de Coconnas, gentilhomme de M. d'Alencon, dit M. de Nancey.
+
+-- C'est bien, c'est bien, dit Charles IX; retirez-vous, monsieur
+de Nancey, et une autre fois, souvenez-vous d'une chose...
+
+-- De laquelle, Sire?
+
+-- C'est que vous etes a mon service, et que vous ne devez obeir
+qu'a moi.
+
+M. de Nancey se retira a reculons en saluant respectueusement. De
+Mouy envoya un sourire ironique a Catherine. Il se fit un silence
+d'un instant.
+
+La reine tordait la ganse de sa cordeliere, Charles caressait son
+chien.
+
+-- Mais quel etait votre but, monsieur? continua Charles;
+agissiez-vous violemment?
+
+-- Contre qui, Sire?
+
+-- Mais contre Henri, contre Francois ou contre moi.
+
+-- Sire, nous avions la renonciation de votre beau-frere,
+l'agrement de votre frere; et, comme j'ai eu l'honneur de vous le
+dire, nous etions sur le point de solliciter l'autorisation de
+Votre Majeste, lorsque est arrivee cette fatale affaire du Louvre.
+
+-- Eh bien, ma mere, dit Charles, je ne vois aucun mal a tout
+cela. Vous etiez dans votre droit, monsieur de Mouy, en demandant
+un roi. Oui, la Navarre peut etre et doit etre un royaume separe.
+Il y a plus, ce royaume semble fait expres pour doter mon frere
+d'Alencon, qui a toujours eu si grande envie d'une couronne, que
+lorsque nous portons la notre il ne peut detourner les yeux de
+dessus elle. La seule chose qui s'opposait a cette intronisation,
+c'etait le droit de Henriot; mais puisque Henriot y renonce
+volontairement...
+
+-- Volontairement, Sire.
+
+-- Il parait que c'est la volonte de Dieu! Monsieur de Mouy, vous
+etes libre de retourner vers vos freres, que j'ai chaties... un
+peu durement, peut-etre; mais ceci est une affaire entre moi et
+Dieu: et dites-leur que, puisqu'ils desirent pour roi de Navarre
+mon frere d'Alencon, le roi de France se rend a leurs desirs. A
+partir de ce moment, la Navarre est un royaume, et son souverain
+s'appelle Francois. Je ne demande que huit jours pour que mon
+frere quitte Paris avec l'eclat et la pompe qui conviennent a un
+roi. Allez, monsieur de Mouy, allez! ... Monsieur de Nancey,
+laissez passer M. de Mouy, il est libre.
+
+-- Sire, dit de Mouy en faisant un pas en avant, Votre Majeste
+permet-elle?
+
+-- Oui, dit le roi. Et il tendit la main au jeune huguenot. De
+Mouy mit un genou a terre et baisa la main du roi.
+
+-- A propos, dit Charles en le retenant au moment ou il allait se
+relever, ne m'aviez-vous pas demande justice de ce brigand de
+Maurevel?
+
+-- Oui, Sire.
+
+-- Je ne sais ou il est pour vous la faire, car il se cache; mais
+si vous le rencontrez, faites-vous justice vous-meme, je vous y
+autorise, et de grand coeur.
+
+-- Ah! Sire, s'ecria de Mouy, voila qui me comble veritablement;
+que Votre Majeste s'en rapporte a moi; je ne sais non plus ou il
+est, mais je le trouverai, soyez tranquille.
+
+Et de Mouy, apres avoir respectueusement salue le roi Charles et
+la reine Catherine, se retira sans que les gardes qui l'avaient
+amene missent aucun empechement a sa sortie. Il traversa les
+corridors, gagna rapidement le guichet, et une fois dehors ne fit
+qu'un bond de la place Saint-Germain-l'Auxerrois a l'auberge de la
+Belle-Etoile, ou il retrouva son cheval, grace auquel, trois
+heures apres la scene que nous venons de raconter, le jeune homme
+respirait en surete derriere les murailles de Mantes.
+
+Catherine, devorant sa colere, regagna son appartement d'ou elle
+passa dans celui de Marguerite. Elle y trouva Henri en robe de
+chambre et qui paraissait pret a se mettre au lit.
+
+-- Satan, murmura-t-elle, aide une pauvre reine pour qui Dieu ne
+veut plus rien faire!
+
+
+
+XVII
+Deux tetes pour une couronne
+
+
+-- Qu'on prie M. d'Alencon de me venir voir, avait dit Charles en
+congediant sa mere.
+
+M. de Nancey, dispose d'apres l'invitation du roi de n'obeir
+desormais qu'a lui-meme, ne fit qu'un bond de chez Charles chez
+son frere, lui transmettant sans adoucissement aucun l'ordre qu'il
+venait de recevoir.
+
+Le duc d'Alencon tressaillit: en tout temps il avait tremble
+devant Charles; et a bien plus forte raison encore depuis qu'il
+s'etait fait, en conspirant, des motifs de le craindre.
+
+Il ne s'en rendit pas moins pres de son frere avec un empressement
+calcule.
+
+Charles etait debout et sifflait entre ses dents un hallali sur
+pied.
+
+En entrant, le duc d'Alencon surprit dans l'oeil vitreux de
+Charles un de ces regards envenimes de haine qu'il connaissait si
+bien.
+
+-- Votre Majeste m'a fait demander, me voici, Sire, dit-il. Que
+desire de moi Votre Majeste?
+
+-- Je desire vous dire, mon bon frere, que, pour recompenser cette
+grande amitie que vous me portez, je suis decide a faire
+aujourd'hui pour vous la chose que vous desirez le plus.
+
+-- Pour moi?
+
+-- Oui, pour vous. Cherchez dans votre esprit quelle chose vous
+revez depuis quelque temps sans oser me la demander, et cette
+chose, je vous la donne.
+
+-- Sire, dit Francois, j'en jure a mon frere, je ne desire que la
+continuation de la bonne sante du roi.
+
+-- Alors vous devez etre satisfait, d'Alencon; l'indisposition que
+j'ai eprouvee a l'epoque de l'arrivee des Polonais est passee.
+J'ai echappe, grace a Henriot, a un sanglier furieux qui voulait
+me decoudre, et je me porte de facon a n'avoir rien a envier au
+mieux portant de mon royaume; vous pouviez donc sans etre mauvais
+frere desirer autre chose que la continuation de ma sante, qui est
+excellente.
+
+-- Je ne desirais rien, Sire.
+
+-- Si fait, si fait, Francois, reprit Charles s'impatientant; vous
+desirez la couronne de Navarre, puisque vous vous etes entendu
+avec Henriot et de Mouy: avec le premier pour qu'il y renoncat,
+avec le second pour qu'il vous la fit avoir. Eh bien, Henriot y
+renonce! de Mouy m'a transmis votre demande, et cette couronne que
+vous ambitionnez...
+
+-- Eh bien? demanda d'Alencon d'une voix tremblante.
+
+-- Eh bien, mort-diable! elle est a vous. D'Alencon palit
+affreusement; puis tout a coup le sang appele a son coeur, qu'il
+faillit briser, reflua vers les extremites, et une rougeur ardente
+lui brula les joues; la faveur que lui faisait le roi le
+desesperait en un pareil moment.
+
+-- Mais, Sire, reprit-il tout en palpitant d'emotion et cherchant
+vainement a se remettre, je n'ai rien desire et surtout rien
+demande de pareil.
+
+-- C'est possible, dit le roi, car vous etes fort discret, mon
+frere; mais on a desire, on a demande pour vous, mon frere.
+
+-- Sire, je vous jure que jamais...
+
+-- Ne jurez pas Dieu.
+
+-- Mais, Sire, vous m'exilez donc?
+
+-- Vous appelez ca un exil, Francois? Peste! vous etes
+difficile... Qu'esperiez-vous donc de mieux? D'Alencon se mordit
+les levres de desespoir.
+
+-- Ma foi! continua Charles en affectant la bonhomie, je vous
+croyais moins populaire, Francois, et surtout moins pres des
+huguenots; mais ils vous demandent, il faut bien que je m'avoue a
+moi-meme que je me trompais. D'ailleurs, je ne pouvais rien
+desirer de mieux que d'avoir un homme a moi, mon frere qui m'aime
+et qui est incapable de me trahir, a la tete d'un parti qui depuis
+trente ans nous fait la guerre. Cela va tout calmer comme par
+enchantement, sans compter que nous serons tous rois dans la
+famille. Il n'y aura que le pauvre Henriot qui ne sera rien que
+mon ami. Mais il n'est point ambitieux, et ce titre, que personne
+ne reclame, il le prendra, lui.
+
+-- Oh! Sire, vous vous trompez, ce titre, je le reclame... ce
+titre, qui donc y a plus droit que moi? Henri n'est que votre
+beau-frere par alliance; moi, je suis votre frere par le sang et
+surtout par le coeur... Sire, je vous en supplie, gardez-moi pres
+de vous.
+
+-- Non pas, non pas, Francois, repondit Charles; ce serait faire
+votre malheur.
+
+-- Comment cela?
+
+-- Pour mille raisons.
+
+-- Mais voyez donc un peu, Sire, si vous trouverez jamais un
+compagnon si fidele que je le suis. Depuis mon enfance je n'ai
+jamais quitte Votre Majeste.
+
+-- Je le sais bien, je le sais bien, et quelquefois meme je vous
+aurais voulu voir plus loin.
+
+-- Que veut dire le roi?
+
+-- Rien, rien... je m'entends... Oh! que vous aurez de belles
+chasses la-bas! Francois, que je vous porte envie! Savez-vous
+qu'on chasse l'ours dans ces diables de montagnes comme on chasse
+ici le sanglier? Vous allez nous entretenir tous de peaux
+magnifiques. Cela se chasse au poignard, vous savez; on attend
+l'animal, on l'excite, on l'irrite; il marche au chasseur, et, a
+quatre pas de lui, il se dresse sur ses pattes de derriere. C'est
+a ce moment-la qu'on lui enfonce l'acier dans le coeur, comme
+Henri a fait pour le sanglier a la derniere chasse. C'est
+dangereux; mais vous etes brave, Francois, et ce danger sera pour
+vous un vrai plaisir.
+
+-- Ah! Votre Majeste redouble mes chagrins, car je ne chasserai
+plus avec elle.
+
+-- Corboeuf! tant mieux! dit le roi, cela ne nous reussit ni a
+l'un ni a l'autre de chasser ensemble.
+
+-- Que veut dire Votre Majeste?
+
+-- Que chasser avec moi vous cause un tel plaisir et vous donne
+une telle emotion, que vous, qui etes l'adresse en personne, que
+vous qui, avec la premiere arquebuse venue, abattez une pie a cent
+pas, vous avez, la derniere fois que nous avons chasse de
+compagnie, avec votre arme, une arme qui vous est familiere,
+manque a vingt pas un gros sanglier, et casse par contre la jambe
+a mon meilleur cheval. Mort-diable! Francois, cela donne a songer,
+savez-vous!
+
+-- Oh! Sire, pardonnez a l'emotion, dit d'Alencon devenu livide.
+
+-- Eh! oui, reprit Charles, l'emotion, je le sais bien; et c'est a
+cause de cette emotion, que j'apprecie a sa juste valeur, que je
+vous dis: Croyez-moi, Francois, mieux vaut chasser loin l'un de
+l'autre, surtout quand on a des emotions pareilles. Reflechissez a
+cela, mon frere, non pas en ma presence, ma presence vous trouble,
+je le vois, mais quand vous serez seul, et vous conviendrez que
+j'ai tout lieu de craindre qu'a une nouvelle chasse une autre
+emotion ne vienne a vous prendre; car alors il n'y a rien qui
+fasse relever la main comme l'emotion, car alors vous tueriez le
+cavalier au lieu du cheval, le roi au lieu de la bete. Peste! une
+balle placee trop haut ou trop bas, cela change fort la face d'un
+gouvernement, et nous en avons un exemple dans notre famille.
+Quand Montgomery a tue notre pere Henri II par accident, par
+emotion peut-etre, le coup a porte notre frere Francois II sur le
+trone et notre pere Henri a Saint-Denis. Il faut si peu de chose a
+Dieu pour faire beaucoup!
+
+Le duc sentit la sueur ruisseler sur son front pendant ce choc
+aussi redoutable qu'imprevu.
+
+Il etait impossible que le roi dit plus clairement a son frere
+qu'il avait tout devine. Charles, voilant sa colere sous une ombre
+de plaisanterie, etait peut-etre plus terrible encore que s'il eut
+laisse la lave haineuse qui lui devorait le coeur se repandre
+bouillante au-dehors; sa vengeance paraissait proportionnee a sa
+rancune. A mesure que l'une s'aigrissait, l'autre grandissait, et
+pour la premiere fois d'Alencon connut le remords, ou plutot le
+regret d'avoir concu un crime qui n'avait pas reussi.
+
+Il avait soutenu la lutte tant qu'il avait pu, mais sous ce
+dernier coup il plia la tete, et Charles vit poindre dans ses yeux
+cette flamme devorante qui, chez les etres d'une nature tendre,
+creuse le sillon par ou jaillissent les larmes.
+
+Mais d'Alencon etait de ceux-la qui ne pleurent que de rage.
+
+Charles tenait fixe sur lui son oeil de vautour, aspirant pour
+ainsi dire chacune des sensations qui se succedaient dans le coeur
+du jeune homme. Et toutes ces sensations lui apparaissaient aussi
+precises, grace a cette etude approfondie qu'il avait faite de sa
+famille, que si le coeur du duc eut ete un livre ouvert.
+
+Il le laissa ainsi un instant ecrase, immobile et muet. Puis d'une
+voix empreinte de haineuse fermete:
+
+-- Mon frere, dit-il, nous vous avons dit notre resolution, et
+notre resolution est immuable: vous partirez.
+
+D'Alencon fit un mouvement. Charles ne parut pas le remarquer et
+continua:
+
+-- Je veux que la Navarre soit fiere d'avoir pour prince un frere
+du roi de France. Or, pouvoir, honneurs, vous aurez tout ce qui
+convient a votre naissance, comme votre frere Henri l'a eu, et
+comme lui, ajouta-t-il en souriant, vous me benirez de loin. Mais
+n'importe, les benedictions ne connaissent pas la distance.
+
+-- Sire...
+
+-- Acceptez, ou plutot resignez-vous. Une fois roi, on trouvera
+une femme digne d'un fils de France. Qui sait! qui vous apportera
+un autre trone peut etre.
+
+-- Mais, dit le duc d'Alencon, Votre Majeste oublie son bon ami
+Henri.
+
+-- Henri! mais puisque je vous ai dit qu'il n'en voulait pas, du
+trone de Navarre! Puisque je vous ai deja dit qu'il vous
+l'abandonnait! Henri est un joyeux garcon et non pas une face pale
+comme vous. Il veut rire et s'amuser a son aise, et non secher,
+comme nous sommes condamnes a le faire, nous, sous des couronnes.
+
+D'Alencon poussa un soupir.
+
+-- Mais, dit-il, Votre Majeste m'ordonne donc de m'occuper...
+
+-- Non pas, non pas. Ne vous inquietez de rien, Francois, je
+reglerai tout moi-meme; reposez-vous sur moi comme sur un bon
+frere. Et maintenant que tout est convenu, allez; dites ou ne
+dites pas notre entretien a vos amis: je veux prendre des mesures
+pour que la chose devienne bientot publique. Allez, Francois.
+
+Il n'y avait rien a repondre, le duc salua et partit la rage dans
+le coeur.
+
+Il brulait de trouver Henri pour causer avec lui de tout ce qui
+venait de se passer; mais il ne trouva que Catherine: en effet,
+Henri fuyait l'entretien et la reine mere le recherchait.
+
+Le duc, en voyant Catherine, etouffa aussitot ses douleurs et
+essaya de sourire. Moins heureux que Henri d'Anjou, ce n'etait pas
+une mere qu'il cherchait dans Catherine, mais simplement une
+alliee. Il commencait donc par dissimuler avec elle, car, pour
+faire de bonnes alliances, il faut bien se tromper un peu
+mutuellement.
+
+Il aborda donc Catherine avec un visage ou ne restait plus qu'une
+legere trace d'inquietude.
+
+-- Eh bien, madame, dit-il, voila de grandes nouvelles; les savez-
+vous?
+
+-- Je sais qu'il s'agit de faire un roi de vous, monsieur.
+
+-- C'est une grande bonte de la part de mon frere, madame.
+
+-- N'est-ce pas?
+
+-- Et je suis presque tente de croire que je dois reporter sur
+vous une partie de ma reconnaissance; car enfin, si c'etait vous
+qui lui eussiez donne le conseil de me faire don d'un trone, c'est
+a vous que je le devrais; quoique j'avoue au fond qu'il m'a fait
+peine de depouiller ainsi le roi de Navarre.
+
+-- Vous aimez fort Henriot, mon fils, a ce qu'il parait?
+
+-- Mais oui; depuis quelque temps nous nous sommes intimement
+lies.
+
+-- Croyez-vous qu'il vous aime autant que vous l'aimez vous-meme?
+
+-- Je l'espere, madame.
+
+-- C'est edifiant une pareille amitie, savez-vous? surtout entre
+princes. Les amities de cour passent pour peu solides, mon cher
+Francois.
+
+-- Ma mere, songez que nous sommes non seulement amis, mais encore
+presque freres. Catherine sourit d'un etrange sourire.
+
+-- Bon! dit-elle, est-ce qu'il y a des freres entre rois?
+
+-- Oh! quant a cela, nous n'etions roi ni l'un ni l'autre, ma
+mere, quand nous nous sommes lies ainsi; nous ne devions meme
+jamais l'etre; voila pourquoi nous nous aimions.
+
+-- Oui, mais les choses sont bien changees a cette heure.
+
+-- Comment, bien changees?
+
+-- Oui, sans doute; qui vous dit maintenant que vous ne serez pas
+tous deux rois?
+
+Au tressaillement nerveux du duc, a la rougeur qui envahit son
+front, Catherine vit que le coup lance par elle avait porte en
+plein coeur.
+
+-- Lui? dit-il. Henriot roi? et de quel royaume, ma mere?
+
+-- D'un des plus magnifiques de la chretiente, mon fils.
+
+-- Ah! ma mere, dit d'Alencon en palissant, que dites-vous donc
+la?
+
+-- Ce qu'une bonne mere doit dire a son fils, ce a quoi vous avez
+plus d'une fois songe, Francois.
+
+-- Moi? dit le duc, je n'ai songe a rien, madame, je vous jure.
+
+-- Je veux bien vous croire; car votre ami, car votre frere Henri,
+comme vous l'appelez, est, sous sa franchise apparente, un
+seigneur fort habile et fort ruse qui garde ses secrets mieux que
+vous ne gardez les votres, Francois. Par exemple, vous a-t-il
+jamais dit que de Mouy fut son homme d'affaires?
+
+Et, en disant ces mots, Catherine plongea son regard comme un
+stylet dans l'ame de Francois.
+
+Mais celui-ci n'avait qu'une vertu, ou plutot qu'un vice, la
+dissimulation; il supporta donc parfaitement le regard.
+
+-- De Mouy! dit-il avec surprise, et comme si ce nom etait
+prononce pour la premiere fois devant lui en pareille
+circonstance.
+
+-- Oui, le huguenot de Mouy de Saint-Phale, celui-la meme qui a
+failli tuer M. de Maurevel, et qui, clandestinement et en courant
+la France et la capitale sous des habits differents, intrigue et
+leve une armee pour soutenir votre frere Henri contre votre
+famille.
+
+Catherine, qui ignorait que sous ce rapport son fils Francois en
+sut autant et meme plus qu'elle se leva sur ces mots, s'appretant
+a faire une majestueuse sortie.
+
+Francois la retint.
+
+-- Ma mere, dit-il, encore un mot, s'il vous plait. Puisque vous
+daignez m'initier a votre politique, dites-moi comment, avec de si
+faibles ressources et si peu connu qu'il est, Henri parviendrait-
+il a faire une guerre assez serieuse pour inquieter ma famille?
+
+-- Enfant, dit la reine en souriant, sachez donc qu'il est soutenu
+par plus de trente mille hommes peut-etre; que le jour ou il dira
+un mot, ces trente mille hommes apparaitront tout a coup comme
+s'ils sortaient de terre; et ces trente mille hommes, ce sont des
+huguenots, songez-y, c'est-a-dire les plus braves soldats du
+monde. Et puis, et puis, il a une protection que vous n'avez pas
+su ou pas voulu vous concilier, vous.
+
+-- Laquelle?
+
+-- Il a le roi, le roi qui l'aime, qui le pousse, le roi qui, par
+jalousie contre votre frere de Pologne et par depit contre vous,
+cherche autour de lui des successeurs. Seulement, aveugle que vous
+etes si vous ne le voyez pas, il les cherche autre part que dans
+sa famille.
+
+-- Le roi! ... vous croyez, ma mere?
+
+-- Ne vous etes-vous donc pas apercu qu'il cherit Henriot, son
+Henriot?
+
+-- Si fait, ma mere, si fait.
+
+-- Et qu'il en est paye de retour? car ce meme Henriot, oubliant
+que son beau-frere le voulait arquebuser le jour de la Saint-
+Barthelemy, se couche a plat ventre comme un chien qui leche la
+main dont il a ete battu.
+
+-- Oui, oui, murmura Francois, je l'ai deja remarque, Henri est
+bien humble avec mon frere Charles.
+
+-- Ingenieux a lui complaire en toute chose.
+
+-- Au point que, depite d'etre toujours raille par le roi sur son
+ignorance de la chasse au faucon, il veut se mettre a... Si bien
+qu'hier il m'a demande, oui, pas plus tard qu'hier, si je n'avais
+point quelques bons livres qui traitent de cet art.
+
+-- Attendez donc, dit Catherine, dont les yeux etincelerent comme
+si une idee subite lui traversait l'esprit; attendez donc... et
+que lui avez-vous repondu?
+
+-- Que je chercherais dans ma bibliotheque.
+
+-- Bien, dit Catherine, bien, il faut qu'il l'ait, ce livre.
+
+-- Mais j'ai cherche, madame, et n'ai rien trouve.
+
+-- Je trouverai, moi, je trouverai... et vous lui donnerez le
+livre comme s'il venait de vous.
+
+-- Et qu'en resultera-t-il?
+
+-- Avez-vous confiance en moi, d'Alencon?
+
+-- Oui, ma mere.
+
+-- Voulez-vous m'obeir aveuglement a l'egard de Henri, que vous
+n'aimez pas, quoi que vous en disiez? D'Alencon sourit.
+
+-- Et que je deteste, moi, continua Catherine.
+
+-- Oui, j'obeirai.
+
+-- Apres-demain, venez chercher le livre ici, je vous le donnerai,
+vous le porterez a Henri... et...
+
+-- Et...?
+
+-- Laissez Dieu, la Providence ou le hasard faire le reste.
+Francois connaissait assez sa mere pour savoir qu'elle ne s'en
+rapportait point d'habitude a Dieu, a la Providence ou au hasard
+du soin de servir ses amities ou ses haines; mais il se garda
+d'ajouter un seul mot, et saluant en homme qui accepte la
+commission dont on le charge, il se retira chez lui.
+
+-- Que veut-elle dire? pensa le jeune homme en montant l'escalier,
+je n'en sais rien. Mais ce qu'il y a de clair pour moi dans tout
+ceci, c'est qu'elle agit contre un ennemi commun. Laissons-la
+faire.
+
+Pendant ce temps, Marguerite, par l'intermediaire de La Mole,
+recevait une lettre de De Mouy. Comme en politique les deux
+illustres conjoints n'avaient point de secret, elle decacheta
+cette lettre et la lut.
+
+Sans doute cette lettre lui parut interessante, car a l'instant
+meme Marguerite, profitant de l'obscurite qui commencait a
+descendre le long des murailles du Louvre, se glissa dans le
+passage secret, monta l'escalier tournant, et, apres avoir regarde
+de tous cotes avec attention, s'elanca rapide comme une ombre, et
+disparut dans l'antichambre du roi de Navarre.
+
+Cette antichambre n'etait plus gardee par personne depuis la
+disparition d'Orthon.
+
+Cette disparition, dont nous n'avons pas parle depuis le moment ou
+le lecteur l'a vu s'operer d'une facon si tragique pour le pauvre
+Orthon, avait fort inquiete Henri. Il s'en etait ouvert a madame
+de Sauve et a sa femme, mais ni l'une ni l'autre n'etait plus
+instruite que lui; seulement, madame de Sauve lui avait donne
+quelques renseignements, a la suite desquels il etait demeure
+parfaitement clair a l'esprit de Henri que le pauvre enfant avait
+ete victime de quelque machination de la reine mere, et que
+c'etait a la suite de cette machination qu'il avait failli, lui,
+etre arrete avec de Mouy, dans l'auberge de la Belle-Etoile.
+
+Un autre que Henri eut garde le silence, car il n'eut rien ose
+dire; mais Henri calculait tout: il comprit que son silence le
+trahirait; d'ordinaire, on ne perd pas ainsi un de ses serviteurs,
+un de ses confidents, sans s'informer de lui, sans faire des
+recherches. Henri s'informa donc, rechercha donc, en presence du
+roi et de la reine mere elle-meme; il demanda Orthon a tout le
+monde, depuis la sentinelle qui se promenait devant le guichet du
+Louvre, jusqu'au capitaine des gardes qui veillait dans
+l'antichambre du roi; mais toute demande et toute demarche furent
+inutiles; et Henri parut si ostensiblement affecte de cet
+evenement et si attache au pauvre serviteur absent, qu'il declara
+qu'il ne le remplacerait que lorsqu'il aurait acquis la certitude
+qu'il aurait disparu pour toujours.
+
+L'antichambre, comme nous l'avons dit, etait donc vide lorsque
+Marguerite se presenta chez Henri.
+
+Si legers que fussent les pas de la reine, Henri les entendit et
+se retourna.
+
+-- Vous, madame! s'ecria-t-il.
+
+-- Oui, repondit Marguerite. Lisez vite. Et elle lui presenta le
+papier tout ouvert. Il contenait ces quelques lignes: "Sire, le
+moment est venu de mettre notre projet de fuite a execution.
+Apres-demain il y a chasse au vol le long de la Seine, depuis
+Saint-Germain jusqu'a Maisons, c'est-a-dire dans toute la longueur
+de la foret." Allez a cette chasse, quoique ce soit une chasse au
+vol; prenez sous votre habit une bonne chemise de mailles; ceignez
+votre meilleure epee; montez le plus fin cheval de votre ecurie."
+Vers midi, c'est-a-dire au plus fort de la chasse et quand le roi
+sera lance a la suite du faucon, derobez-vous seul si vous venez
+seul, avec la reine de Navarre si la reine vous suit." Cinquante
+des notres seront caches au pavillon de Francois Ier, dont nous
+avons la clef; tout le monde ignorera qu'ils y sont, car ils y
+seront venus de nuit et les jalousies en seront fermees." Vous
+passerez par l'allee des Violettes, au bout de laquelle je
+veillerai; a droite de cette allee, dans une petite clairiere,
+seront MM. de La Mole et Coconnas avec deux chevaux de main. Ces
+chevaux frais seront destines a remplacer le votre et celui de Sa
+Majeste la reine de Navarre, si par hasard ils etaient fatigues.
+
+" Adieu, Sire; soyez pret, nous le serons."
+
+-- Vous le serez, dit Marguerite, prononcant apres seize cents ans
+les memes paroles que Cesar avait prononcees sur les bords du
+Rubicon.
+
+-- Soit, madame, repondit Henri, ce n'est pas moi qui vous
+dementirai.
+
+-- Allons, Sire, devenez un heros; ce n'est pas difficile; vous
+n'avez qu'a suivre votre route; et faites-moi un beau trone, dit
+la fille de Henri II.
+
+Un imperceptible sourire effleura la levre fine du Bearnais. Il
+baisa la main de Marguerite et sortit le premier, pour explorer le
+passage, tout en fredonnant le refrain d'une vieille chanson:
+
+_Cil qui mieux battit la muraille_
+_N'entra point dedans le chasteau._
+
+La precaution n'etait pas mauvaise: au moment ou il ouvrait la
+porte de sa chambre a coucher, le duc d'Alencon ouvrait celle de
+son antichambre; il fit de la main un signe a Marguerite, puis
+tout haut:
+
+-- Ah! c'est vous, mon frere, dit-il, soyez le bienvenu. Au signe
+de son mari, la reine avait tout compris et s'etait jetee dans un
+cabinet de toilette, devant la porte duquel pendait une enorme
+tapisserie.
+
+Le duc d'Alencon entra d'un pas craintif en regardant tout autour
+de lui.
+
+-- Sommes-nous seuls, mon frere? demanda-t-il a demi-voix.
+
+-- Parfaitement seuls. Qu'y a-t-il donc? vous paraissez tout
+bouleverse.
+
+-- Il y a que nous sommes decouverts, Henri.
+
+-- Comment decouverts?
+
+-- Oui, de Mouy a ete arrete.
+
+-- Je le sais.
+
+-- Eh bien! de Mouy a tout dit au roi.
+
+-- Qu'a-t-il dit?
+
+-- Il a dit que je desirais le trone de Navarre, et que je
+conspirais pour l'obtenir.
+
+-- Ah! pecaire! dit Henri, de sorte que vous voila compromis, mon
+pauvre frere! Comment alors n'etes-vous pas encore arrete?
+
+-- Je n'en sais rien moi-meme; le roi m'a raille en faisant
+semblant de m'offrir le trone de Navarre. Il esperait sans doute
+me tirer un aveu du coeur; mais je n'ai rien dit.
+
+-- Et vous avez bien fait, ventre-saint-gris, dit le Bearnais;
+tenons ferme, notre vie a tous deux en depend.
+
+-- Oui, reprit Francois, le cas est epineux; voici pourquoi je
+suis venu demander votre avis, mon frere; que croyez-vous que je
+doive faire: fuir ou rester?
+
+-- Vous avez vu le roi, puisque c'est a vous qu'il a parle?
+
+-- Oui, sans doute.
+
+-- Eh bien, vous avez du lire dans sa pensee! Suivez votre
+inspiration.
+
+-- J'aimerais mieux rester, repondit Francois.
+
+Si maitre qu'il fut de lui-meme, Henri laissa echapper un
+mouvement de joie; si imperceptible que fut ce mouvement, Francois
+le surprit au passage.
+
+-- Restez alors, dit Henri.
+
+-- Mais vous?
+
+-- Dame! repondit Henri, si vous restez, je n'ai aucun motif pour
+m'en aller, moi. Je ne partais que pour vous suivre, par
+devouement, pour ne pas quitter un frere que j'aime.
+
+-- Ainsi, dit d'Alencon, c'en est fait de tous nos plans; vous
+vous abandonnez sans lutte au premier entrainement de la mauvaise
+fortune?
+
+-- Moi, dit Henri, je ne regarde pas comme une mauvaise fortune de
+demeurer ici; grace a mon caractere insoucieux, je me trouve bien
+partout.
+
+-- Eh bien, soit! dit d'Alencon, n'en parlons plus; seulement, si
+vous prenez quelque resolution nouvelle, faites-la-moi savoir.
+
+-- Corbleu! je n'y manquerai pas, croyez-le bien, repondit Henri.
+N'est-il pas convenu que nous n'avons pas de secrets l'un pour
+l'autre?
+
+D'Alencon n'insista pas davantage et se retira tout pensif, car, a
+un certain moment, il avait cru voir trembler la tapisserie du
+cabinet de toilette.
+
+En effet, a peine d'Alencon etait-il sorti, que cette tapisserie
+se souleva et que Marguerite reparut.
+
+-- Que pensez-vous de cette visite? demanda Henri.
+
+-- Qu'il y a quelque chose de nouveau et d'important.
+
+-- Et que croyez-vous qu'il y ait?
+
+-- Je n'en sais rien encore, mais je le saurai.
+
+-- En attendant?
+
+-- En attendant ne manquez pas de venir chez moi demain soir.
+
+-- Je n'aurai garde d'y manquer, madame! dit Henri en baisant
+galamment la main de sa femme.
+
+Et avec les memes precautions qu'elle en etait sortie, Marguerite
+rentra chez elle.
+
+
+
+XVIII
+Le livre de venerie
+
+
+Trente-six heures s'etaient ecoulees depuis les evenements que
+nous venons de raconter. Le jour commencait a paraitre, mais tout
+etait deja eveille au Louvre, comme c'etait l'habitude les jours
+de chasse, lorsque le duc d'Alencon se rendit chez la reine mere,
+selon l'invitation qu'il en avait recue.
+
+La reine mere n'etait point dans sa chambre a coucher, mais elle
+avait ordonne qu'on le fit attendre s'il venait.
+
+Au bout de quelques instants elle sortit d'un cabinet secret ou
+personne n'entrait qu'elle, et ou elle se retirait pour faire ses
+operations chimiques.
+
+Soit par la porte entrouverte, soit attachee a ses vetements,
+entra en meme temps que la reine mere l'odeur penetrante d'un acre
+parfum, et, par l'ouverture de la porte, d'Alencon remarqua une
+vapeur epaisse, comme celle d'un aromate brule, qui flottait en
+blanc nuage dans ce laboratoire que quittait la reine.
+
+Le duc ne put reprimer un regard de curiosite.
+
+-- Oui, dit Catherine de Medicis, oui, j'ai brule quelques vieux
+parchemins, et ces parchemins exhalaient une si puante odeur, que
+j'ai jete du genievre sur le brasier: de la cette odeur.
+
+D'Alencon s'inclina.
+
+-- Eh bien, dit Catherine en cachant dans les larges manches de sa
+robe de chambre ses mains, que de legeres taches d'un jaune
+rougeatre diapraient ca et la, qu'avez-vous de nouveau depuis
+hier?
+
+-- Rien, ma mere.
+
+-- Avez-vous vu Henri?
+
+-- Oui.
+
+-- Il refuse toujours de partir?
+
+-- Absolument.
+
+-- Le fourbe!
+
+-- Que dites-vous, madame?
+
+-- Je dis qu'il part.
+
+-- Vous croyez?
+
+-- J'en suis sure.
+
+-- Alors, il nous echappe?
+
+-- Oui, dit Catherine.
+
+-- Et vous le laissez partir?
+
+-- Non seulement je le laisse partir, mais je vous dis plus, il
+faut qu'il parte.
+
+-- Je ne vous comprends pas, ma mere.
+
+-- Ecoutez bien ce que je vais vous dire, Francois. Un medecin
+tres habile, le meme qui m'a remis le livre de chasse que vous
+allez lui porter, m'a affirme que le roi de Navarre etait sur le
+point d'etre atteint d'une maladie de consomption, d'une de ces
+maladies qui ne pardonnent pas et auxquelles la science ne peut
+apporter aucun remede. Or, vous comprenez que s'il doit mourir
+d'un mal si cruel, il vaut mieux qu'il meure loin de nous que sous
+nos yeux, a la cour.
+
+-- En effet, dit le duc, cela nous ferait trop de peine.
+
+-- Et surtout a votre frere Charles, dit Catherine; tandis que
+lorsque Henri mourra apres lui avoir desobei, le roi regardera
+cette mort comme une punition du ciel.
+
+-- Vous avez raison, ma mere, dit Francois avec admiration, il
+faut qu'il parte. Mais etes-vous bien sure qu'il partira?
+
+-- Toutes ses mesures sont prises. Le rendez-vous est dans la
+foret de Saint-Germain. Cinquante huguenots doivent lui servir
+d'escorte jusqu'a Fontainebleau, ou cinq cents autres l'attendent.
+
+-- Et, dit d'Alencon avec une legere hesitation et une paleur
+visible, ma soeur Margot part avec lui?
+
+-- Oui, repondit Catherine, c'est convenu. Mais, Henri mort,
+Margot revient a la cour, veuve et libre.
+
+-- Et Henri mourra, madame! vous en etes certaine?
+
+-- Le medecin qui m'a remis le livre en question me l'a assure du
+moins.
+
+-- Et ce livre, ou est-il, madame? Catherine retourna a pas lents
+vers le cabinet mysterieux, ouvrit la porte, s'y enfonca, et
+reparut un instant apres, le livre a la main.
+
+-- Le voici, dit-elle.
+
+D'Alencon regarda le livre que lui presentait sa mere avec une
+certaine terreur.
+
+-- Qu'est-ce que ce livre, madame? demanda en frissonnant le duc.
+
+-- Je vous l'ai deja dit, mon fils, c'est un travail sur l'art
+d'elever et de dresser faucons, tiercelets et gerfauts, fait par
+un fort savant homme, par le seigneur Castruccio Castracani, tyran
+de Lucques.
+
+-- Et que dois-je en faire?
+
+-- Mais le porter chez votre bon ami Henriot, qui vous l'a
+demande, a ce que vous m'avez dit, lui ou quelque autre pareil,
+pour s'instruire dans la science de la volerie. Comme il chasse au
+vol aujourd'hui avec le roi, il ne manquera pas d'en lire quelques
+pages, afin de prouver au roi qu'il suit ses conseils en prenant
+des lecons. Le tout est de le remettre a lui-meme.
+
+-- Oh! je n'oserai pas, dit d'Alencon en frissonnant.
+
+-- Pourquoi? dit Catherine, c'est un livre comme un autre, excepte
+qu'il a ete si longtemps renferme que les pages sont collees les
+unes aux autres. N'essayez donc pas de les lire, vous, Francois,
+car on ne peut les lire qu'en mouillant son doigt et en poussant
+les pages feuille a feuille, ce qui prend beaucoup de temps et
+donne beaucoup de peine.
+
+-- Si bien qu'il n'y a qu'un homme qui a le grand desir de
+s'instruire qui puisse perdre ce temps et prendre cette peine? dit
+d'Alencon.
+
+-- Justement, mon fils, vous comprenez.
+
+-- Oh! dit d'Alencon, voici deja Henriot dans la cour, donnez,
+madame, donnez. Je vais profiter de son absence pour porter ce
+livre chez lui: a son retour il le trouvera.
+
+-- J'aimerais mieux que vous le lui donnassiez a lui-meme,
+Francois, ce serait plus sur.
+
+-- Je vous ai deja dit que je n'oserais point, madame, reprit le
+duc.
+
+-- Allez donc; mais au moins posez-le dans un endroit bien
+apparent.
+
+-- Ouvert?... Y a-t-il inconvenient a ce qu'il soit ouvert?
+
+-- Non.
+
+-- Donnez alors.
+
+D'Alencon prit d'une main tremblante le livre que, d'une main
+ferme, Catherine etendait vers lui.
+
+-- Prenez, prenez, dit Catherine, il n'y a pas de danger, puisque
+j'y touche; d'ailleurs vous avez des gants.
+
+Cette precaution ne suffit pas pour d'Alencon, qui enveloppa le
+livre dans son manteau.
+
+-- Hatez-vous, dit Catherine, hatez-vous, d'un moment a l'autre
+Henri peut remonter.
+
+-- Vous avez raison, madame, j'y vais. Et le duc sortit tout
+chancelant d'emotion. Nous avons introduit plusieurs fois deja le
+lecteur dans l'appartement du roi de Navarre, et nous l'avons fait
+assister aux seances qui s'y sont passees, joyeuses ou terribles,
+selon que souriait ou menacait le genie protecteur du futur roi de
+France.
+
+Mais jamais peut-etre les murs souilles de sang par le meurtre,
+arroses de vin par l'orgie, embaumes de parfums par l'amour;
+jamais ce coin du Louvre enfin n'avait vu apparaitre un visage
+plus pale que celui du duc d'Alencon ouvrant, son livre a la main,
+la porte de la chambre a coucher du roi de Navarre.
+
+Et cependant, comme s'y attendait le duc, personne n'etait dans
+cette chambre pour interroger d'un oeil curieux ou inquiet
+l'action qu'il allait commettre. Les premiers rayons du jour
+eclairaient l'appartement parfaitement vide.
+
+A la muraille pendait toute prete cette epee que M. de Mouy avait
+conseille a Henri d'emporter. Quelques chainons d'une ceinture de
+mailles etaient epars sur le parquet. Une bourse honnetement
+arrondie et un petit poignard etaient poses sur un meuble, et des
+cendres, legeres et flottantes encore, dans la cheminee, jointes a
+ces autres indices, disaient clairement a d'Alencon que le roi de
+Navarre avait endosse une chemise de mailles, demande de l'argent
+a son tresorier et brule des papiers compromettants.
+
+-- Ma mere ne s'etait pas trompee, dit d'Alencon, le fourbe me
+trahissait.
+
+Sans doute cette conviction donna une nouvelle force au jeune
+homme, car apres avoir sonde du regard tous les coins de la
+chambre, apres avoir souleve les tapisseries des portieres, apres
+qu'un grand bruit retentissait dans les cours et qu'un grand
+silence qui regnait dans l'appartement lui eut prouve que personne
+ne songeait a l'espionner, il tira le livre de dessous son
+manteau, le posa rapidement sur la table ou etait la bourse,
+l'adossant a un pupitre de chene sculpte, puis, s'ecartant
+aussitot, il allongea le bras, et, avec une hesitation qui
+trahissait ses craintes, de sa main gantee il ouvrit le livre a
+l'endroit d'une gravure de chasse.
+
+Le livre ouvert, d'Alencon fit aussitot trois pas en arriere; et
+retirant son gant, il le jeta dans le brasier encore ardent qui
+venait de devorer les lettres. La peau souple cria sur les
+charbons, se tordit, et s'etala comme le cadavre d'un large
+reptile, puis ne laissa bientot plus qu'un residu noir et crispe.
+
+D'Alencon demeura jusqu'a ce que la flamme eut entierement devore
+le gant, puis il roula le manteau qui avait enveloppe le livre, le
+jeta sous son bras, et regagna vivement sa chambre. Comme il y
+entrait, le coeur tout palpitant, il entendit des pas dans
+l'escalier tournant, et, ne doutant plus que ce fut Henri qui
+rentrait, il referma vivement sa porte.
+
+Puis il s'elanca vers la fenetre; mais de la fenetre on
+n'apercevait qu'une portion de la cour du Louvre. Henri n'etait
+point dans cette portion de la cour, et sa conviction s'en
+affermit que c'etait lui qui venait de rentrer.
+
+Le duc s'assit, ouvrit un livre, et essaya de lire. C'etait une
+histoire de France depuis Pharamond jusqu'a Henri II, et pour
+laquelle, quelques jours apres son avenement au trone, il avait
+donne privilege.
+
+Mais l'esprit du duc n'etait point la: la fievre de l'attente
+brulait ses arteres. Les battements de ses tempes retentissaient
+jusqu'au fond de son cerveau; comme on voit dans un reve ou dans
+une extase magnetique, il semblait a Francois qu'il voyait a
+travers les murailles; son regard plongeait dans la chambre de
+Henri, malgre le triple obstacle qui le separait de lui.
+
+Pour ecarter l'objet terrible qu'il croyait voir avec les yeux de
+la pensee, le duc essaya de fixer la sienne sur autre chose que
+sur le livre terrible ouvert sur le pupitre de bois de chene a
+l'endroit de l'image; mais ce fut inutilement qu'il prit l'une
+apres l'autre ses armes, l'un apres l'autre ses joyaux, qu'il
+arpenta cent fois le meme sillon du parquet, chaque detail de
+cette image, que le duc n'avait qu'entrevue cependant, lui etait
+reste dans l'esprit. C'etait un seigneur a cheval qui, remplissant
+lui-meme l'office d'un valet de fauconnerie, lancait le leurre en
+rappelant le faucon et en courant au grand galop de son cheval
+dans les herbes d'un marecage. Si violente que fut la volonte du
+duc, le souvenir triomphait de sa volonte.
+
+Puis, ce n'etait pas seulement le livre qu'il voyait, c'etait le
+roi de Navarre s'approchant de ce livre, regardant cette image,
+essayant de tourner les pages, et, empeche par l'obstacle qu'elles
+opposaient, triomphant de l'obstacle en mouillant son pouce et en
+forcant les feuilles a glisser.
+
+Et a cette vue, toute fictive et toute fantastique qu'elle etait,
+d'Alencon chancelant etait force de s'appuyer d'une main a un
+meuble, tandis que de l'autre il couvrait ses yeux comme si, les
+yeux couverts, il ne voyait pas encore mieux le spectacle qu'il
+voulait fuir.
+
+Ce spectacle etait sa propre pensee.
+
+Tout a coup d'Alencon vit Henri qui traversait la cour; celui-ci
+s'arreta quelques instants devant des hommes qui entassaient sur
+deux mules des provisions de chasse qui n'etaient autres que de
+l'argent et des effets de voyage, puis, ses ordres donnes, il
+coupa diagonalement la cour, et s'achemina visiblement vers la
+porte d'entree.
+
+D'Alencon etait immobile a sa place. Ce n'etait donc pas Henri qui
+etait monte par l'escalier secret. Toutes ces angoisses qu'il
+eprouvait depuis un quart d'heure, il les avait donc eprouvees
+inutilement. Ce qu'il croyait fini ou pres de finir etait donc a
+recommencer.
+
+D'Alencon ouvrit la porte de sa chambre, puis, tout en la tenant
+fermee, il alla ecouter a celle du corridor. Cette fois, il n'y
+avait pas a se tromper, c'etait bien Henri. D'Alencon reconnut son
+pas et jusqu'au bruit particulier de la molette de ses eperons.
+
+La porte de l'appartement de Henri s'ouvrit et se referma.
+
+D'Alencon rentra chez lui et tomba dans un fauteuil.
+
+-- Bon! se dit-il, voici ce qui se passe a cette heure: il a
+traverse l'antichambre, la premiere piece, puis il est parvenu
+jusqu'a la chambre a coucher; arrive la, il aura cherche des yeux
+son epee, puis sa bourse, puis son poignard, puis enfin il aura
+trouve le livre tout ouvert sur son dressoir.
+
+" -- Quel est ce livre? se sera-t-il demande; qui m'a apporte ce
+livre?
+
+" Puis il se sera rapproche, aura vu cette gravure representant un
+cavalier rappelant son faucon, puis il aura voulu lire, puis il
+aura essaye de tourner les feuilles.
+
+Une sueur froide passa sur le front de Francois.
+
+-- Va-t-il appeler? dit-il. Est-ce un poison d'un effet soudain?
+Non, non, sans doute, puisque ma mere a dit qu'il devait mourir
+lentement de consomption.
+
+Cette pensee le rassura un peu. Dix minutes se passerent ainsi,
+siecle d'agonie use seconde par seconde, et chacune de ces
+secondes fournissant tout ce que l'imagination invente de terreurs
+insensees, un monde de visions. D'Alencon n'y put tenir davantage,
+il se leva, traversa son antichambre, qui commencait a se remplir
+de gentilshommes.
+
+-- Salut, messieurs, dit-il, je descends chez le roi.
+
+Et pour tromper sa devorante inquietude, pour preparer un alibi
+peut-etre, d'Alencon descendit effectivement chez son frere.
+Pourquoi descendait-il? Il l'ignorait... Qu'avait-il a lui
+dire?... Rien! Ce n'etait point Charles qu'il cherchait, c'etait
+Henri qu'il fuyait.
+
+Il prit le petit escalier tournant et trouva la porte du roi
+entrouverte.
+
+Les gardes laisserent entrer le duc sans mettre aucun empechement
+a son passage: les jours de chasse il n'y avait ni etiquette ni
+consigne.
+
+Francois traversa successivement l'antichambre, le salon et la
+chambre a coucher sans rencontrer personne; enfin il songeait que
+Charles etait sans doute dans son cabinet des Armes, et poussa la
+porte qui donnait de la chambre a coucher dans le cabinet.
+
+Charles etait assis devant une table, dans un grand fauteuil
+sculpte a dossier aigu; il tournait le dos a la porte par laquelle
+etait entre Francois.
+
+Il paraissait plonge dans une occupation qui le dominait.
+
+Le duc s'approcha sur la pointe du pied; Charles lisait.
+
+-- Pardieu! s'ecria-t-il tout a coup, voila un livre admirable.
+J'en avais bien entendu parler, mais je n'avais pas cru qu'il
+existat en France.
+
+D'Alencon tendit l'oreille, et fit un pas encore.
+
+-- Maudites feuilles, dit le roi en portant son pouce a ses levres
+et en pesant sur le livre pour separer la page qu'il avait lue de
+celle qu'il voulait lire; on dirait qu'on en a colle les feuillets
+pour derober aux regards des hommes les merveilles qu'il renferme.
+
+D'Alencon fit un bond en avant.
+
+Ce livre, sur lequel Charles etait courbe, etait celui qu'il avait
+depose chez Henri!
+
+Un cri sourd lui echappa.
+
+-- Ah! c'est vous, d'Alencon? dit Charles, soyez le bienvenu, et
+venez voir le plus beau livre de venerie qui soit jamais sorti de
+la plume d'un homme.
+
+Le premier mouvement de d'Alencon fut d'arracher le livre des
+mains de son frere; mais une pensee infernale le cloua a sa place,
+un sourire effrayant passa sur ses levres blemies, il passa la
+main sur ses yeux comme un homme ebloui.
+
+Puis revenant un peu a lui, mais sans faire un pas en avant ni en
+arriere:
+
+-- Sire, demanda d'Alencon, comment donc ce livre se trouve-t-il
+dans les mains de Votre Majeste?
+
+-- Rien de plus simple. Ce matin, je suis monte chez Henriot pour
+voir s'il etait pret; il n'etait deja plus chez lui: sans doute il
+courait les chenils et les ecuries; mais, a sa place, j'ai trouve
+ce tresor que j'ai descendu ici pour le lire tout a mon aise.
+
+Et le roi porta encore une fois son pouce a ses levres, et une
+fois encore fit tourner la page rebelle.
+
+-- Sire, balbutia d'Alencon dont les cheveux se herisserent et qui
+se sentit saisir par tout le corps d'une angoisse terrible; Sire,
+je venais pour vous dire...
+
+-- Laissez-moi achever ce chapitre, Francois, dit Charles, et
+ensuite vous me direz tout ce que vous voudrez. Voila cinquante
+pages que je lis, c'est a dire que je devore.
+
+-- Il a goute vingt-cinq fois le poison, pensa Francois. Mon frere
+est mort! Alors il pensa qu'il y avait un Dieu au ciel qui n'etait
+peut-etre point le hasard.
+
+Francois essuya de sa main tremblante la froide rosee qui
+degouttait sur son front, et attendit silencieux, comme le lui
+avait ordonne son frere, que le chapitre fut acheve.
+
+
+
+XIX
+La chasse au vol
+
+
+Charles lisait toujours. Dans sa curiosite, il devorait les pages;
+et chaque page, nous l'avons dit, soit a cause de l'humidite a
+laquelle elles avaient ete longtemps exposees, soit pour tout
+autre motif, adherait a la page suivante.
+
+D'Alencon considerait d'un oeil hagard ce terrible spectacle dont
+il entrevoyait seul le denouement.
+
+-- Oh! murmura-t-il, que va-t-il donc se passer ici? Comment! je
+partirais, je m'exilerais, j'irais chercher un trone imaginaire,
+tandis que Henri, a la premiere nouvelle de la maladie de Charles,
+reviendrait dans quelque ville forte a vingt lieues de la
+capitale, guettant cette proie que le hasard nous livre, et
+pourrait d'une seule enjambee etre dans la capitale; de sorte
+qu'avant que le roi de Pologne eut seulement appris la nouvelle de
+la mort de mon frere, la dynastie serait deja changee: c'est
+impossible!
+
+C'etaient ces pensees qui avaient domine le premier sentiment
+d'horreur involontaire qui poussait Francois a arreter Charles.
+C'etait cette fatalite perseverante qui semblait garder Henri et
+poursuivre les Valois, contre laquelle le duc allait encore
+essayer une fois de reagir.
+
+En un instant tout son plan venait de changer a l'egard de Henri.
+C'etait Charles et non Henri qui avait lu le livre empoisonne;
+Henri devait partir, mais partir condamne. Du moment ou la
+fatalite venait de le sauver encore une fois, il fallait que Henri
+restat; car Henri etait moins a craindre prisonnier a Vincennes ou
+a la Bastille, que le roi de Navarre a la tete de trente mille
+hommes.
+
+Le duc d'Alencon laissa donc Charles achever son chapitre; et
+lorsque le roi releva la tete:
+
+-- Mon frere, lui dit-il, j'ai attendu parce que Votre Majeste l'a
+ordonne, mais c'etait a mon grand regret, parce que j'avais des
+choses de la plus haute importance a vous dire.
+
+-- Ah! au diable! dit Charles, dont les joues pales
+s'empourpraient peu a peu, soit qu'il eut mis une trop grande
+ardeur a sa lecture, soit que le poison commencat a agir; au
+diable! si tu viens encore me parler de la meme chose, tu partiras
+comme est parti le roi de Pologne. Je me suis debarrasse de lui,
+je me debarrasserai de toi, et plus un mot la-dessus.
+
+-- Aussi, mon frere, dit Francois, ce n'est point de mon depart
+que je veux vous entretenir, mais de celui d'un autre. Votre
+Majeste m'a atteint dans mon sentiment le plus profond et le plus
+delicat, qui est mon devouement pour elle comme frere, ma fidelite
+comme sujet, et je tiens a lui prouver que je ne suis pas un
+traitre, moi.
+
+-- Allons, dit Charles en s'accoudant sur le livre, en croisant
+ses jambes l'une sur l'autre, et en regardant d'Alencon en homme
+qui fait contre ses habitudes provision de patience; allons,
+quelque bruit nouveau, quelque accusation matinale?
+
+-- Non, Sire. Une certitude, un complot que ma ridicule
+delicatesse m'avait seule empeche de vous reveler.
+
+-- Un complot! dit Charles, voyons le complot.
+
+-- Sire, dit Francois, tandis que Votre Majeste chassera au vol
+pres de la riviere, et dans la plaine du Vesinet, le roi de
+Navarre gagnera la foret de Saint-Germain, une troupe d'amis
+l'attend dans cette foret et il doit fuir avec eux.
+
+-- Ah! je le savais bien, dit Charles. Encore une bonne calomnie
+contre mon pauvre Henriot! Ah ca! en finirez-vous avec lui?
+
+-- Votre Majeste n'aura pas besoin d'attendre longtemps au moins
+pour s'assurer si ce que j'ai l'honneur de lui dire est ou non une
+calomnie.
+
+-- Et comment cela?
+
+-- Parce que ce soir notre beau-frere sera parti. Charles se leva.
+
+-- Ecoutez, dit-il, je veux bien une derniere fois encore avoir
+l'air de croire a vos intentions; mais je vous en avertis, toi et
+ta mere, cette fois c'est la derniere.
+
+Puis haussant la voix:
+
+-- Qu'on appelle le roi de Navarre! ajouta-t-il.
+
+Un garde fit un mouvement pour obeir; mais Francois l'arreta d'un
+signe.
+
+-- Mauvais moyen, mon frere, dit-il; de cette facon vous
+n'apprendrez rien. Henri niera, donnera un signal, ses complices
+seront avertis et disparaitront; puis ma mere et moi nous serons
+accuses non seulement d'etre des visionnaires, mais encore des
+calomniateurs.
+
+-- Que demandez-vous donc alors?
+
+-- Qu'au nom de notre fraternite, Votre Majeste m'ecoute, qu'au
+nom de mon devouement qu'elle va reconnaitre, elle ne brusque
+rien. Faites en sorte, Sire, que le veritable coupable, que celui
+qui depuis deux ans trahit d'intention Votre Majeste, en attendant
+qu'il la trahisse de fait, soit enfin reconnu coupable par une
+preuve infaillible et puni comme il le merite.
+
+Charles ne repondit rien; il alla a une fenetre et l'ouvrit: le
+sang envahissait son cerveau. Enfin se retournant vivement:
+
+-- Eh bien, dit-il, que feriez-vous? Parlez, Francois.
+
+-- Sire, dit d'Alencon, je ferais cerner la foret de Saint-Germain
+par trois detachements de chevau-legers, qui, a une heure
+convenue, a onze heures par exemple, se mettraient en marche et
+rabattraient tout ce qui se trouve dans la foret sur le pavillon
+de Francois Ier, que j'aurais, comme par hasard, designe pour
+l'endroit du rendez-vous, du diner. Puis quand, tout en ayant
+l'air de suivre mon faucon, je verrais Henri s'eloigner, je
+piquerais au rendez-vous, ou il se trouvera pris avec ses
+complices.
+
+-- L'idee est bonne, dit le roi; qu'on fasse venir mon capitaine
+des gardes. D'Alencon tira de son pourpoint un sifflet d'argent
+pendu a une chaine d'or et siffla. De Nancey parut. Charles alla a
+lui et lui donna ses ordres a voix basse.
+
+Pendant ce temps, son grand levrier Acteon avait saisi une proie
+qu'il roulait par la chambre et qu'il dechirait a belles dents
+avec mille bonds folatres.
+
+Charles se retourna et poussa un juron terrible. Cette proie, que
+s'etait faite Acteon, c'etait ce precieux livre de venerie, dont
+il n'existait, comme nous l'avons dit, que trois exemplaires au
+monde.
+
+Le chatiment fut egal au crime.
+
+Charles saisit un fouet, la laniere sifflante enveloppa l'animal
+d'un triple noeud. Acteon jeta un cri et disparut sous une table
+couverte d'un immense tapis qui lui servait de retraite.
+
+Charles ramassa le livre et vit avec joie qu'il n'y manquait qu'un
+feuillet; et encore n'etait-il pas une page de texte, mais une
+gravure.
+
+Il le placa avec soin sur un rayon ou Acteon ne pouvait atteindre.
+D'Alencon le regardait faire avec inquietude. Il eut voulu fort
+que ce livre, maintenant qu'il avait fait sa terrible mission,
+sortit des mains de Charles.
+
+Six heures sonnerent.
+
+C'etait l'heure a laquelle le roi devait descendre dans la cour
+encombree de chevaux richement caparaconnes, d'hommes et de femmes
+richement vetus. Les veneurs tenaient sur leurs poings leurs
+faucons chaperonnes; quelques piqueurs avaient les cors en echarpe
+au cas ou le roi, fatigue de la chasse au vol, comme cela lui
+arrivait quelquefois, voudrait courre un daim ou un chevreuil.
+
+Le roi descendit, et, en descendant, ferma la porte de son cabinet
+des Armes. D'Alencon suivait chacun de ses mouvements d'un ardent
+regard et lui vit mettre la clef dans sa poche.
+
+En descendant l'escalier, il s'arreta, porta la main a son front.
+
+Les jambes du duc d'Alencon tremblaient non moins que celles du
+roi.
+
+-- En effet, balbutia-t-il, il me semble que le temps est a
+l'orage.
+
+-- A l'orage au mois de janvier? dit Charles, vous etes fou! Non,
+j'ai des vertiges, ma peau est seche; je suis faible, voila tout.
+
+Puis a demi-voix:
+
+-- Ils me tueront, continua-t-il, avec leur haine et leurs
+complots.
+
+Mais en mettant le pied dans la cour, l'air frais du matin, les
+cris des chasseurs, les saluts bruyants de cent personnes
+rassemblees, produisirent sur Charles leur effet ordinaire.
+
+Il respira libre et joyeux. Son premier regard avait ete pour
+chercher Henri. Henri etait pres de Marguerite. Ces deux
+excellents epoux semblaient ne se pouvoir quitter tant ils
+s'aimaient. En apercevant Charles, Henri fit bondir son cheval, et
+en trois courbettes de l'animal fut pres de son beau-frere.
+
+-- Ah! ah! dit Charles, vous etes monte en coureur de daim,
+Henriot. Vous savez cependant que c'est une chasse au vol que nous
+faisons aujourd'hui.
+
+Puis sans attendre la reponse:
+
+-- Partons, messieurs, partons. Il faut que nous soyons en chasse
+a neuf heures! dit le roi le sourcil fronce et avec une intonation
+de voix presque menacante.
+
+Catherine regardait tout cela par une fenetre du Louvre. Un rideau
+souleve donnait passage a sa tete pale et voilee, tout le corps
+vetu de noir disparaissait dans la penombre.
+
+Sur l'ordre de Charles, toute cette foule doree, brodee, parfumee,
+le roi en tete, s'allongea pour passer a travers les guichets du
+Louvre et roula comme une avalanche sur la route de Saint-Germain,
+au milieu des cris du peuple qui saluait le jeune roi, soucieux et
+pensif, sur son cheval plus blanc que la neige.
+
+-- Que vous a-t-il dit? demanda Marguerite a Henri.
+
+-- Il m'a felicite sur la finesse de mon cheval.
+
+-- Voila tout?
+
+-- Voila tout.
+
+-- Il sait quelque chose alors.
+
+-- J'en ai peur.
+
+-- Soyons prudents. Henri eclaira son visage d'un de ces fins
+sourires qui lui etaient habituels, et qui voulaient dire, pour
+Marguerite surtout: Soyez tranquille, ma mie. Quant a Catherine, a
+peine tout ce cortege avait-il quitte la cour du Louvre qu'elle
+avait laisse retomber son rideau. Mais elle n'avait point laisse
+echapper une chose: c'etait la paleur de Henri, c'etaient ses
+tressaillements nerveux, c'etaient ses conferences a voix basse
+avec Marguerite. Henri etait pale parce que, n'ayant pas le
+courage sanguin, son sang, dans toutes les circonstances ou sa vie
+etait mise en jeu, au lieu de lui monter au cerveau, comme il
+arrive ordinairement, lui refluait au coeur.
+
+Il eprouvait des tressaillements nerveux parce que la facon dont
+l'avait recu Charles, si differente de l'accueil habituel qu'il
+lui faisait, l'avait vivement impressionne.
+
+Enfin, il avait confere avec Marguerite, parce que, ainsi que nous
+le savons, le mari et la femme avaient fait, sous le rapport de la
+politique, une alliance offensive et defensive.
+
+Mais Catherine avait interprete les choses tout autrement.
+
+-- Cette fois, murmura-t-elle avec son sourire florentin, je crois
+qu'il en tient, ce cher Henriot.
+
+Puis, pour s'assurer du fait, apres avoir attendu un quart d'heure
+pour donner le temps a toute la chasse de quitter Paris, elle
+sortit de son appartement, suivit le corridor, monta le petit
+escalier tournant, et a l'aide de sa double clef ouvrit
+l'appartement du roi de Navarre.
+
+Mais ce fut inutilement que par tout cet appartement elle chercha
+le livre. Ce fut inutilement que partout son regard ardent passa
+des tables aux dressoirs, des dressoirs aux rayons, des rayons aux
+armoires; nulle part elle n'apercut le livre qu'elle cherchait.
+
+-- D'Alencon l'aura deja enleve, dit-elle, c'est prudent. Et elle
+descendit chez elle, presque certaine, cette fois, que son projet
+avait reussi. Cependant le roi poursuivait sa route vers Saint-
+Germain, ou il arriva apres une heure et demie de course rapide;
+on ne monta meme pas au vieux chateau, qui s'elevait sombre et
+majestueux au milieu des maisons eparses sur la montagne. On
+traversa le pont de bois situe a cette epoque en face de l'arbre
+qu'aujourd'hui encore on appelle le chene de Sully. Puis on fit
+signe aux barques pavoisees qui suivaient la chasse, pour donner
+la facilite au roi et aux gens de sa suite de traverser la riviere
+et de se mettre en mouvement.
+
+A l'instant meme toute cette joyeuse jeunesse, animee d'interets
+si divers, se mit en marche, le roi en tete, sur cette magnifique
+prairie qui pend du sommet boise de Saint-Germain, et qui prit
+soudain l'aspect d'une grande tapisserie a personnages diapres de
+mille couleurs et dont la riviere ecumante sur sa rive simulait la
+frange argentee.
+
+En avant du roi, toujours sur son cheval blanc et tenant son
+faucon favori au poing, marchaient les valets de venerie vetus de
+justaucorps verts et chausses de grosses bottes, qui, maintenant
+de la voix une demi-douzaine de chiens griffons, battaient les
+roseaux qui garnissaient la riviere.
+
+En ce moment le soleil, cache jusque-la derriere les nuages,
+sortit tout a coup du sombre ocean ou il s'etait plonge. Un rayon
+de soleil eclaira de sa lumiere tout cet or, tous ces joyaux, tous
+ces yeux ardents, et de toute cette lumiere il faisait un torrent
+de feu.
+
+Alors, et comme s'il n'eut attendu que ce moment pour qu'un beau
+soleil eclairat sa defaite, un heron s'eleva du sein des roseaux
+en poussant un cri prolonge et plaintif.
+
+-- Haw! haw! cria Charles en dechaperonnant son faucon et en le
+lancant apres le fugitif.
+
+-- Haw! haw! crierent toutes les voix pour encourager l'oiseau.
+
+Le faucon, un instant ebloui par la lumiere, tourna sur lui-meme,
+decrivant un cercle sans avancer ni reculer; puis tout a coup il
+apercut le heron, et prit son vol sur lui a tire-d'aile.
+
+Cependant le heron qui s'etait, en oiseau prudent, leve a plus de
+cent pas des valets de venerie, avait, pendant que le roi
+dechaperonnait son faucon et que celui-ci s'etait habitue a la
+lumiere, gagne de l'espace, ou plutot de la hauteur. Il en resulta
+que lorsque son ennemi l'apercut, il etait deja a plus de cinq
+cents pieds de hauteur, et qu'ayant trouve dans les zones elevees
+l'air necessaire a ses puissantes ailes, il montait rapidement.
+
+-- Haw! haw! Bec-de-Fer, cria Charles, encourageant son faucon,
+prouve nous que tu es de race. Haw! haw!
+
+Comme s'il eut entendu cet encouragement, le noble animal partit,
+semblable a une fleche, parcourant une ligne diagonale qui devait
+aboutir a la ligne verticale qu'adoptait le heron, lequel montait
+toujours comme s'il eut voulu disparaitre dans l'ether.
+
+-- Ah! double couard, cria Charles, comme si le fugitif eut pu
+l'entendre, en mettant son cheval au galop et en suivant la chasse
+autant qu'il etait en lui, la tete renversee en arriere pour ne
+pas perdre un instant de vue les deux oiseaux. Ah! double couard,
+tu fuis. Mon Bec-de-Fer est de race; attends! attends! Haw! Bec-
+de-Fer; haw!
+
+En effet, la lutte fut curieuse; les deux oiseaux se rapprochaient
+l'un de l'autre, ou plutot le faucon se rapprochait du heron.
+
+La seule question etait de savoir lequel dans cette premiere
+attaque conserverait le dessus.
+
+La peur eut de meilleures ailes que le courage.
+
+Le faucon, emporte par son vol, passa sous le ventre du heron
+qu'il eut du dominer. Le heron profita de sa superiorite et lui
+allongea un coup de son long bec.
+
+Le faucon, frappe comme d'un coup de poignard, fit trois tours sur
+lui-meme, comme etourdi, et un instant on dut croire qu'il allait
+redescendre. Mais, comme un guerrier blesse qui se releve plus
+terrible, il jeta une espece de cri aigu et menacant et reprit son
+vol sur le heron.
+
+Le heron avait profite de son avantage, et, changeant la direction
+de son vol, il avait fait un coude vers la foret, essayant cette
+fois de gagner de l'espace et d'echapper par la distance au lieu
+d'echapper par la hauteur.
+
+Mais le faucon etait un animal de noble race, qui avait un coup
+d'oeil de gerfaut.
+
+Il repeta la meme manoeuvre, piqua diagonalement sur le heron, qui
+jeta deux ou trois cris de detresse et essaya de monter
+perpendiculairement comme il l'avait fait une premiere fois.
+
+Au bout de quelques secondes de cette noble lutte, les deux
+oiseaux semblerent sur le point de disparaitre dans les nuages. Le
+heron n'etait pas plus gros qu'une alouette, et le faucon semblait
+un point noir qui, a chaque instant, devenait plus imperceptible.
+
+Charles ni la cour ne suivaient plus les deux oiseaux. Chacun
+etait demeure a sa place, les yeux fixes sur le fugitif et sur le
+poursuivant.
+
+-- Bravo! bravo! Bec-de-Fer! cria tout a coup Charles. Voyez,
+voyez, messieurs, il a le dessus! Haw! haw!
+
+-- Ma foi, j'avoue que je ne vois plus ni l'un ni l'autre, dit
+Henri.
+
+-- Ni moi non plus, dit Marguerite.
+
+-- Oui, mais si tu ne les vois plus, Henriot, tu peux les entendre
+encore, dit Charles; le heron du moins. Entends-tu, entends-tu? il
+demande grace!
+
+En effet, deux ou trois cris plaintifs, et qu'une oreille exercee
+pouvait seule saisir, descendirent du ciel sur la terre.
+
+-- Ecoute, ecoute, cria Charles, et tu vas les voir descendre plus
+vite qu'ils ne sont montes. En effet, comme le roi prononcait ces
+mots, les deux oiseaux commencerent a reparaitre.
+
+C'etaient deux points noirs seulement, mais a la difference de
+grosseur de ces deux points, il etait facile de voir cependant que
+le faucon avait le dessus.
+
+-- Voyez! voyez! ... cria Charles. Bec-de-Fer le tient. En effet,
+le heron, domine par l'oiseau de proie, n'essayait meme plus de se
+defendre. Il descendait rapidement, incessamment frappe par le
+faucon et ne repondant que par ses cris; tout a coup il replia ses
+ailes et se laissa tomber comme une pierre; mais son adversaire en
+fit autant, et lorsque le fugitif voulut reprendre son vol, un
+dernier coup de bec l'etendit; il continua sa chute en tournoyant
+sur lui-meme, et, au moment ou il touchait la terre, le faucon
+s'abattit sur lui, poussant un cri de victoire qui couvrit le cri
+de defaite du vaincu.
+
+-- Au faucon! au faucon! cria Charles. Et il lanca son cheval au
+galop dans la direction de l'endroit ou les deux oiseaux s'etaient
+abattus. Mais tout a coup il arreta court sa monture, jeta un cri
+lui-meme, lacha la bride et s'accrocha d'une main a la criniere de
+son cheval, tandis que de son autre main il saisit son estomac
+comme s'il eut voulu dechirer ses entrailles. A ce cri tous les
+courtisans accoururent.
+
+-- Ce n'est rien, ce n'est rien, dit Charles, le visage enflamme
+et l'oeil hagard; mais il vient de me sembler qu'on me passait un
+fer rouge a travers l'estomac. Allons, allons, ce n'est rien.
+
+Et Charles remit son cheval au galop. D'Alencon palit.
+
+-- Qu'y a-t-il donc encore de nouveau? demanda Henri a Marguerite.
+
+-- Je n'en sais rien, repondit celle-ci; mais avez-vous vu? mon
+frere etait pourpre.
+
+-- Ce n'est pas cependant son habitude, dit Henri. Les courtisans
+s'entre-regarderent etonnes et suivirent le roi. On arriva a
+l'endroit ou les deux oiseaux s'etaient abattus. Le faucon
+rongeait deja la cervelle du heron. En arrivant, Charles sauta a
+bas de son cheval pour voir le combat de plus pres. Mais en
+touchant la terre il fut oblige de se tenir a la selle, la terre
+tournait sous lui. Il eprouva une violente envie de dormir.
+
+-- Mon frere! mon frere! s'ecria Marguerite, qu'avez-vous?
+
+-- J'ai, dit Charles, j'ai ce que dut avoir Porcie quand elle eut
+avale ses charbons ardents; j'ai que je brule, et qu'il me semble
+que mon haleine est de flamme.
+
+En meme temps Charles poussa son souffle au-dehors, et parut
+etonne de ne pas voir sortir du feu de ses levres. Cependant, on
+avait repris et rechaperonne le faucon, et tout le monde s'etait
+rassemble autour de Charles.
+
+-- Eh bien, eh bien, que veut dire cela? Corps du Christ! ce n'est
+rien, ou si c'est quelque chose, c'est le soleil qui me casse la
+tete et me creve les yeux. Allons, allons, en chasse, messieurs!
+Voici toute une compagnie de halbrans. Lachez tout, lachez tout.
+Corboeuf! nous allons nous amuser!
+
+On dechaperonna en effet et on lacha a l'instant meme cinq ou six
+faucons, qui s'elancerent dans la direction du gibier, tandis que
+toute la chasse, le roi en tete, regagnait les bords de la
+riviere.
+
+-- Eh bien, que dites-vous, madame? demanda Henri a Marguerite.
+
+-- Que le moment est bon, dit Marguerite, et que si le roi ne se
+retourne pas, nous pouvons d'ici gagner la foret facilement.
+
+Henri appela le valet de venerie qui portait le heron; et tandis
+que l'avalanche bruyante et doree roulait le long du talus qui
+fait aujourd'hui la terrasse, il resta seul en arriere comme s'il
+examinait le cadavre du vaincu.
+
+
+
+XX
+Le pavillon de Francois Ier
+
+
+C'etait une belle chose que la chasse a l'oiseau faite par des
+rois, quand les rois etaient presque des demi-dieux et que la
+chasse etait non seulement un loisir, mais un art.
+
+Neanmoins nous devons quitter ce spectacle royal pour penetrer
+dans un endroit de la foret ou tous les acteurs de la scene que
+nous venons de raconter vont nous rejoindre bientot.
+
+A droite de l'allee de Violettes, longue arcade de feuillage,
+retraite moussue ou, parmi les lavandes et les bruyeres, un lievre
+inquiet dresse de temps en temps les oreilles, tandis que le daim
+errant leve sa tete chargee de bois, ouvre les naseaux et ecoute,
+est une clairiere assez eloignee pour que de la route on ne la
+voie pas; mais pas assez pour que de cette clairiere on ne voie
+pas la route.
+
+Au milieu de cette clairiere, deux hommes couches sur l'herbe,
+ayant sous eux un manteau de voyage, a leur cote une longue epee,
+et aupres d'eux chacun un mousqueton a gueule evasee, qu'on
+appelait alors un poitrinal, ressemblaient de loin, par l'elegance
+de leur costume, a ces joyeux deviseurs du Decameron; de pres, par
+la menace de leurs armes, a ces bandits de bois que cent ans plus
+tard Salvator Rosa peignit d'apres nature dans ses paysages.
+
+L'un d'eux etait appuye sur un genou et sur une main, et ecoutait
+comme un de ces lievres ou de ces daims dont nous avons parle tout
+a l'heure.
+
+-- Il me semble, dit celui-ci, que la chasse s'etait
+singulierement rapprochee de nous tout a l'heure. J'ai entendu
+jusqu'aux cris des veneurs encourageant le faucon.
+
+-- Et maintenant, dit l'autre, qui paraissait attendre les
+evenements avec beaucoup plus de philosophie que son camarade,
+maintenant, je n'entends plus rien: il faut qu'ils se soient
+eloignes... Je t'avais bien dit que c'etait un mauvais endroit
+pour l'observation. On n'est pas vu, c'est vrai, mais on ne voit
+pas.
+
+-- Que diable! mon cher Annibal, dit le premier des
+interlocuteurs, il fallait bien mettre quelque part nos deux
+chevaux a nous, puis nos deux chevaux de main, puis ces deux mules
+si chargees que je ne sais pas comment elles feront pour nous
+suivre. Or, je ne connais que ces vieux hetres et ces chenes
+seculaires qui puissent se charger convenablement de cette
+difficile besogne. J'oserais donc dire que, loin de blamer comme
+toi M. de Mouy, je reconnais, dans tous les preparatifs de cette
+entreprise qu'il a dirigee, le sens profond d'un veritable
+conspirateur.
+
+-- Bon! dit le second gentilhomme dans lequel notre lecteur a deja
+bien certainement reconnu Coconnas, bon! voila le mot lache, je
+l'attendais. Je t'y prends. Nous conspirons donc.
+
+-- Nous ne conspirons pas, nous servons le roi et la reine.
+
+-- Qui conspirent, ce qui revient exactement au meme pour nous.
+
+-- Coconnas, je te l'ai dit, reprit La Mole, je ne te force pas le
+moins du monde a me suivre dans cette aventure qu'un sentiment
+particulier que tu ne partages pas, que tu ne peux partager, me
+fait seul entreprendre.
+
+-- Eh! mordi! qui est-ce donc qui dit que tu me forces? D'abord,
+je ne sache pas un homme qui pourrait forcer Coconnas a faire ce
+qu'il ne veut pas faire; mais crois-tu que je te laisserai aller
+sans te suivre, surtout quand je vois que tu vas au diable?
+
+-- Annibal! Annibal! dit La Mole, je crois que j'apercois la-bas
+sa blanche haquenee. Oh! c'est etrange comme, rien que de penser
+qu'elle vient, mon coeur bat.
+
+-- Eh bien, c'est drole, dit Coconnas en baillant, le coeur ne me
+bat pas du tout, a moi.
+
+-- Ce n'etait pas elle, dit La Mole. Qu'est-il donc arrive?
+c'etait pour midi, ce me semble.
+
+-- Il est arrive qu'il n'est point midi, dit Coconnas, voila tout,
+et que nous avons encore le temps de faire un somme, a ce qu'il
+parait.
+
+Et sur cette conviction, Coconnas s'etendit sur son manteau en
+homme qui va joindre le precepte aux paroles; mais comme son
+oreille touchait la terre, il demeura le doigt leve et faisant
+signe a La Mole de se taire.
+
+-- Qu'y a-t-il donc? demanda celui-ci.
+
+-- Silence! cette fois j'entends quelque chose et je ne me trompe
+pas.
+
+-- C'est singulier, j'ai beau ecouter, je n'entends rien, moi.
+
+-- Tu n'entends rien?
+
+-- Non.
+
+-- Eh bien, dit Coconnas en se soulevant et en posant la main sur
+le bras de La Mole, regarde ce daim.
+
+-- Ou?
+
+-- La-bas. Et Coconnas montra du doigt l'animal a La Mole.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien, tu vas voir. La Mole regarda l'animal. La tete
+inclinee comme s'il s'appretait a brouter, il ecoutait immobile.
+Bientot il releva son front charge de bois superbes, et tendit
+l'oreille du cote d'ou sans doute venait le bruit; puis tout a
+coup, sans cause apparente, il partit rapide comme l'eclair.
+
+-- Oh! oh! dit La Mole, je crois que tu as raison, car voila le
+daim qui s'enfuit.
+
+-- Donc, puisqu'il s'enfuit, dit Coconnas, c'est qu'il entend ce
+que tu n'entends pas.
+
+En effet, un bruit sourd et a peine perceptible fremissait
+vaguement dans l'herbe; pour des oreilles moins exercees, c'eut
+ete le vent; pour des cavaliers, c'etait un galop lointain de
+chevaux.
+
+La Mole fut sur pied en un moment.
+
+-- Les voici, dit-il, alerte! Coconnas se leva, mais plus
+tranquillement; la vivacite du Piemontais semblait etre passee
+dans le coeur de La Mole, tandis qu'au contraire l'insouciance de
+celui-ci semblait a son tour s'etre emparee de son ami. C'est que
+l'un, dans cette circonstance, agissait d'enthousiasme, et l'autre
+a contrecoeur.
+
+Bientot un bruit egal et cadence frappa l'oreille des deux amis:
+le hennissement d'un cheval fit dresser l'oreille aux chevaux
+qu'ils tenaient prets a dix pas d'eux, et dans l'allee passa,
+comme une ombre blanche, une femme qui, se tournant de leur cote,
+fit un signe etrange et disparut.
+
+-- La reine! s'ecrierent-ils ensemble.
+
+-- Qu'est-ce que cela signifie? dit Coconnas.
+
+-- Elle a fait ainsi, dit La Mole, ce qui signifie: Tout a
+l'heure...
+
+-- Elle a fait ainsi, dit Coconnas, ce qui signifie: Partez...
+
+-- Ce signe repond a: _Attendez-moi._
+_ _
+-- Ce signe repond a: _Sauvez-vous._
+_ _
+-- Eh bien, dit La Mole, agissons chacun selon notre conviction.
+Pars, je resterai. Coconnas haussa les epaules et se recoucha.
+
+Au meme instant, en sens inverse du chemin qu'avait suivi la
+reine, mais par la meme allee, passa, bride abattue, une troupe de
+cavaliers que les deux amis reconnurent pour des protestants
+ardents, presque furieux. Leurs chevaux bondissaient comme ces
+sauterelles dont parle Job: ils parurent et disparurent.
+
+-- Peste! cela devient grave, dit Coconnas en se relevant. Allons
+au pavillon de Francois Ier.
+
+-- Au contraire, n'y allons pas! dit La Mole. Si nous sommes
+decouverts, c'est sur ce pavillon que se portera d'abord
+l'attention du roi! puisque c'etait la le rendez-vous general.
+
+-- Cette fois, tu peux bien avoir raison, grommela Coconnas.
+
+Coconnas n'avait pas prononce ces paroles, qu'un cavalier passa
+comme l'eclair au milieu des arbres, et, franchissant fosses,
+buissons, barrieres, arriva pres des deux gentilshommes.
+
+Il tenait un pistolet de chaque main et guidait des genoux
+seulement son cheval dans cette course furieuse.
+
+-- M. de Mouy! s'ecria Coconnas inquiet et devenu plus alerte
+maintenant que La Mole; M. de Mouy fuyant! On se sauve donc?
+
+-- Eh! vite! cria le huguenot, detalez, tout est perdu! J'ai fait
+un detour pour vous le dire. En route!
+
+Et comme il n'avait pas cesse de courir en prononcant ces paroles,
+il etait deja loin quand elles furent achevees, et par consequent
+lorsque La Mole et Coconnas en saisirent completement le sens.
+
+-- Et la reine? cria La Mole. Mais la voix du jeune homme se
+perdit dans l'espace; de Mouy etait deja a une trop grande
+distance pour l'entendre, et surtout pour lui repondre. Coconnas
+eut bientot pris son parti. Tandis que La Mole restait immobile et
+suivait des yeux de Mouy qui disparaissait entre les branches qui
+s'ouvraient devant lui et se refermaient sur lui, il courut aux
+chevaux, les amena, sauta sur le sien, jeta la bride de l'autre
+aux mains de La Mole, et s'appreta a piquer.
+
+-- Allons, allons! dit-il, je repeterai ce qu'a dit de Mouy: En
+route! Et de Mouy est un monsieur qui parle bien. En route, en
+route, La Mole!
+
+-- Un instant, dit La Mole; nous sommes venus ici pour quelque
+chose.
+
+-- A moins que ce ne soit pour nous faire pendre, repondit
+Coconnas, je te conseille de ne pas perdre de temps. Je devine, tu
+vas faire de la rhetorique, paraphraser le mot fuir, parler
+d'Horace qui jeta son bouclier et d'Epaminondas qu'on rapporta sur
+le sien; mais, je dirai un seul mot: Ou fuit M. de Mouy de Saint-
+Phale, tout le monde peut fuir.
+
+-- M. de Mouy de Saint-Phale, dit La Mole, n'est pas charge
+d'enlever la reine Marguerite, M. de Mouy de Saint-Phale n'aime
+pas la reine Marguerite.
+
+-- Mordi! et il fait bien, si cet amour devait lui faire faire des
+sottises pareilles a celle que je te vois mediter. Que cinq cent
+mille diables d'enfer enlevent l'amour qui peut couter la tete a
+deux braves gentilshommes! Corne de boeuf! comme dit le roi
+Charles, nous conspirons, mon cher; et quand on conspire mal, il
+faut se bien sauver. En selle, en selle, La Mole!
+
+-- Sauve-toi, mon cher, je ne t'en empeche pas, et meme je t'y
+invite. Ta vie est plus precieuse que la mienne. Defends donc ta
+vie.
+
+-- Il faut me dire: Coconnas, faisons-nous pendre ensemble, et non
+me dire: Coconnas, sauve-toi tout seul.
+
+-- Bah! mon ami, repondit La Mole, la corde est faite pour les
+manants, et non pour des gentilshommes comme nous.
+
+-- Je commence a croire, dit Coconnas avec un soupir, que la
+precaution que j'ai prise n'est pas mauvaise.
+
+-- Laquelle?
+
+-- De me faire un ami du bourreau.
+
+-- Tu es sinistre, mon cher Coconnas.
+
+-- Mais enfin que faisons-nous? s'ecria celui-ci impatiente.
+
+-- Nous allons retrouver la reine.
+
+-- Ou cela?
+
+-- Je n'en sais rien... Retrouver le roi!
+
+-- Ou cela?
+
+-- Je n'en sais rien... mais nous le retrouverons, et nous ferons
+a nous deux ce que cinquante personnes n'ont pu ou n'ont ose
+faire.
+
+-- Tu me prends par l'amour-propre, Hyacinthe; c'est mauvais
+signe.
+
+-- Eh bien, voyons, a cheval et partons.
+
+-- C'est bien heureux! La Mole se retourna pour prendre le pommeau
+de la selle; mais au moment ou il mettait le pied a l'etrier, une
+voix imperieuse se fit entendre.
+
+-- Halte-la! rendez-vous, dit la voix. En meme temps une figure
+d'homme parut derriere un chene, puis une autre, puis trente:
+c'etaient les chevau-legers, qui, devenus fantassins, s'etaient
+glisses a plat ventre dans les bruyeres et fouillaient dans le
+bois.
+
+-- Qu'est-ce que je t'ai dit? murmura Coconnas. Une espece de
+rugissement sourd fut la reponse de La Mole.
+
+Les chevau-legers etaient encore a trente pas des deux amis.
+
+-- Voyons! continua le Piemontais parlant tout haut au lieutenant
+des chevau-legers et tout bas a La Mole; messieurs, qu'y a-t-il?
+
+Le lieutenant ordonna de coucher en joue les deux amis. Coconnas
+continua tout bas:
+
+-- En selle! La Mole, il en est temps encore: saute a cheval,
+comme je t'ai vu cent fois, et partons. Puis se retournant vers
+les chevau-legers:
+
+-- Eh! que diable, messieurs, ne tirez pas, vous pourriez tuer des
+amis. Puis a La Mole:
+
+-- A travers les arbres, on tire mal; ils tireront et nous
+manqueront.
+
+-- Impossible, dit La Mole; nous ne pouvons emmener avec nous le
+cheval de Marguerite et les deux mules, ce cheval et ces deux
+mules la compromettraient, tandis que par mes reponses
+j'eloignerai tout soupcon. Pars! mon ami, pars!
+
+-- Messieurs, dit Coconnas en tirant son epee et en l'elevant en
+l'air, messieurs, nous sommes tout rendus. Les chevau-legers
+releverent leurs mousquetons.
+
+-- Mais d'abord, pourquoi faut-il que nous nous rendions?
+
+-- Vous le demanderez au roi de Navarre.
+
+-- Quel crime avons-nous commis?
+
+-- M. d'Alencon vous le dira. Coconnas et La Mole se regarderent:
+le nom de leur ennemi en un pareil moment etait peu fait pour les
+rassurer.
+
+Cependant ni l'un ni l'autre ne fit resistance. Coconnas fut
+invite a descendre de cheval, manoeuvre qu'il executa sans
+observation. Puis tous deux furent places au centre des chevau-
+legers, et l'on prit la route du pavillon de Francois Ier.
+
+-- Tu voulais voir le pavillon de Francois Ier? dit Coconnas a La
+Mole, en apercevant, a travers les arbres, les murs d'une
+charmante fabrique gothique; eh bien, il parait que tu le verras.
+
+La Mole ne repondit rien, et tendit seulement la main a Coconnas.
+
+A cote de ce charmant pavillon, bati du temps de Louis XII, et
+qu'on appelait le pavillon de Francois Ier, parce que celui-ci le
+choisissait toujours pour ses rendez-vous de chasse, etait une
+espece de hutte elevee pour les piqueurs, et qui disparaissait en
+quelque sorte sous les mousquets et sous les hallebardes et les
+epees reluisantes, comme une taupiniere sous une moisson
+blanchissante.
+
+C'etait dans cette hutte qu'avaient ete conduits les prisonniers.
+
+Maintenant eclairons la situation fort nuageuse, pour les deux
+amis surtout, en racontant ce qui s'etait passe.
+
+Les gentilshommes protestants s'etaient reunis, comme la chose
+avait ete convenue, dans le pavillon de Francois Ier, dont, on le
+sait, de Mouy s'etait procure la clef.
+
+Maitres de la foret, a ce qu'ils croyaient du moins, ils avaient
+pose par-ci, par-la quelques sentinelles, que les chevau-legers,
+moyennant un changement d'echarpes blanches en echarpes rouges,
+precaution due au zele ingenieux de M. de Nancey, avaient enlevees
+sans coup ferir par une surprise vigoureuse.
+
+Les chevau-legers avaient continue leur battue, cernant le
+pavillon; mais de Mouy, qui, ainsi que nous l'avons dit, attendait
+le roi au bout de l'allee des Violettes, avait vu ces echarpes
+rouges marchant a pas de loup, et des ce moment les echarpes
+rouges lui avaient paru suspectes. Il s'etait donc jete de cote
+pour n'etre point vu, et avait remarque que le vaste cercle se
+retrecissait de maniere a battre la foret et a envelopper le lieu
+du rendez-vous.
+
+Puis en meme temps, au fond de l'allee principale, il avait vu
+poindre les aigrettes blanches et briller les arquebuses de la
+garde du roi.
+
+Enfin il avait reconnu le roi lui-meme, tandis que du cote oppose
+il avait apercu le roi de Navarre.
+
+Alors il avait coupe l'air en croix avec son chapeau, ce qui etait
+le signal convenu pour dire que tout etait perdu.
+
+A ce signal le roi avait rebrousse chemin et avait disparu.
+
+Aussitot de Mouy, enfoncant les deux larges molettes de ses
+eperons dans le ventre de son cheval, avait pris la fuite, et tout
+en fuyant avait jete les paroles d'avertissement que nous avons
+dites, a La Mole et a Coconnas.
+
+Or, le roi, qui s'etait apercu de la disparition de Henri et de
+Marguerite, arrivait escorte de M. d'Alencon, pour les voir sortir
+tous deux de la hutte ou il avait dit de renfermer tout ce qui se
+trouverait non seulement dans le pavillon, mais encore dans la
+foret.
+
+D'Alencon, plein de confiance, galopait pres du roi, dont les
+douleurs aigues augmentaient la mauvaise humeur. Deux ou trois
+fois il avait failli s'evanouir, et une fois il avait vomi
+jusqu'au sang.
+
+-- Allons! allons! dit le roi en arrivant, depechons-nous, j'ai
+hate de rentrer au Louvre: tirez-moi tous ces parpaillots du
+terrier, c'est aujourd'hui saint Blaise, cousin de saint
+Barthelemy.
+
+A ces paroles du roi, toute cette fourmiliere de piques et
+d'arquebuses se mit en mouvement, et l'on forca les huguenots,
+arretes soit dans la foret, soit dans le pavillon, a sortir l'un
+apres l'autre de la cabane.
+
+Mais de roi de Navarre, de Marguerite et de De Mouy, point.
+
+-- Eh bien, dit le roi, ou est Henri, ou est Margot? Vous me les
+avez promis, d'Alencon, et corboeuf! il faut qu'on me les trouve.
+
+-- Le roi et la reine de Navarre, dit M. de Nancey, nous ne les
+avons pas meme apercus, Sire.
+
+-- Mais les voila, dit madame de Nevers. En effet, a ce moment
+meme, a l'extremite d'une allee qui donnait sur la riviere,
+parurent Henri et Margot, tous deux calmes comme s'il ne se fut
+agi de rien; tous deux le faucon au poing et amoureusement serres
+avec tant d'art que leurs chevaux tout en galopant, non moins unis
+qu'eux, semblaient se caresser l'un l'autre des naseaux. Ce fut
+alors que d'Alencon furieux fit fouiller les environs, et que l'on
+trouva La Mole et Coconnas sous leur berceau de lierre. Eux aussi
+firent leur entree dans le cercle que formaient les gardes avec un
+fraternel enlacement. Seulement, comme ils n'etaient point rois,
+ils n'avaient pu se donner si bonne contenance que Henri et
+Marguerite: La Mole etait trop pale, Coconnas etait trop rouge.
+
+
+
+XXI
+Les investigations
+
+
+Le spectacle qui frappa les deux jeunes gens en entrant dans le
+cercle fut de ceux qu'on n'oublie jamais, ne les eut-on vus qu'une
+seule fois en un seul instant.
+
+Charles IX avait, comme nous l'avons dit, regarde defiler tous les
+gentilshommes enfermes dans la hutte des piqueurs et extraits l'un
+apres l'autre par ses gardes.
+
+Lui et d'Alencon suivaient chaque mouvement d'un oeil avide,
+s'attendant a voir sortir le roi de Navarre a son tour.
+
+Leur attente avait ete trompee.
+
+Mais ce n'etait point assez, il fallait savoir ce qu'ils etaient
+devenus.
+
+Aussi, quand au bout de l'allee on vit apparaitre les deux jeunes
+epoux, d'Alencon palit, Charles sentit son coeur se dilater; car
+instinctivement il desirait que tout ce que son frere l'avait
+force de faire retombat sur lui.
+
+-- Il echappera encore, murmura Francois en palissant. En ce
+moment le roi fut saisi de douleurs d'entrailles si violentes
+qu'il lacha la bride, saisit ses flancs des deux mains, et poussa
+des cris comme un homme en delire. Henri s'approcha avec
+empressement; mais pendant le temps qu'il avait mis a parcourir
+les deux cents pas qui le separaient de son frere, Charles etait
+deja remis.
+
+-- D'ou venez-vous, monsieur? dit le roi avec une durete de voix
+qui emut Marguerite.
+
+-- Mais... de la chasse, mon frere, reprit-elle.
+
+-- La chasse etait au bord de la riviere et non dans la foret.
+
+-- Mon faucon s'est emporte sur un faisan, Sire, au moment ou nous
+etions restes en arriere pour voir le heron.
+
+-- Et ou est le faisan?
+
+-- Le voici; un beau coq, n'est-ce pas?
+
+Et Henri, de son air le plus innocent, presenta a Charles son
+oiseau de pourpre, d'azur et d'or.
+
+-- Ah! ah! dit Charles; et ce faisan pris, pourquoi ne m'avez-vous
+pas rejoint?
+
+-- Parce qu'il avait dirige son vol vers le parc, Sire; de sorte
+que, lorsque nous sommes descendus sur le bord de la riviere, nous
+vous avons vu une demi-lieue en avant de nous, remontant deja vers
+la foret: alors nous nous sommes mis a galoper sur vos traces, car
+etant de la chasse de Votre Majeste nous n'avons pas voulu la
+perdre.
+
+-- Et tous ces gentilshommes, reprit Charles, etaient-ils invites
+aussi?
+
+-- Quels gentilshommes, repondit Henri en jetant un regard
+circulaire et interrogatif autour de lui.
+
+-- Eh! vos huguenots, pardieu! dit Charles; dans tous les cas, si
+quelqu'un les a invites ce n'est pas moi.
+
+-- Non, Sire, repondit Henri, mais c'est peut-etre M. d'Alencon.
+
+-- M. d'Alencon! comment cela?
+
+-- Moi? fit le duc.
+
+-- Eh! oui, mon frere, reprit Henri, n'avez-vous pas annonce hier
+que vous etiez roi de Navarre? Eh bien, les huguenots qui vous ont
+demande pour roi viennent vous remercier, vous, d'avoir accepte la
+couronne, et le roi de l'avoir donnee. N'est-ce pas, messieurs?
+
+-- Oui! oui! crierent vingt voix; vive le duc d'Alencon! vive le
+roi Charles!
+
+-- Je ne suis pas le roi des huguenots, dit Francois palissant de
+colere. Puis, jetant a la derobee un regard sur Charles: Et
+j'espere bien, ajouta-t-il, ne l'etre jamais.
+
+-- N'importe! dit Charles, vous saurez, Henri, que je trouve tout
+cela etrange.
+
+-- Sire, dit le roi de Navarre avec fermete, on dirait, Dieu me
+pardonne, que je subis un interrogatoire?
+
+-- Et si je vous disais que je vous interroge, que repondriez-
+vous?
+
+-- Que je suis roi comme vous, Sire, dit fierement Henri, car ce
+n'est pas la couronne, mais la naissance qui fait la royaute, et
+que je repondrais a mon frere et a mon ami, mais jamais a mon
+juge.
+
+-- Je voudrais bien savoir, cependant, murmura Charles, a quoi
+m'en tenir une fois dans ma vie.
+
+-- Qu'on amene M. de Mouy, dit d'Alencon, vous le saurez.
+M. de Mouy doit etre pris.
+
+-- M. de Mouy est-il parmi les prisonniers? demanda le roi. Henri
+eut un mouvement d'inquietude, et echangea un regard avec
+Marguerite; mais ce moment fut de courte duree. Aucune voix ne
+repondit.
+
+-- M. de Mouy n'est point parmi les prisonniers, dit M. de Nancey;
+quelques-uns de nos hommes croient l'avoir vu, mais aucun n'en est
+sur.
+
+D'Alencon murmura un blaspheme.
+
+-- Eh! dit Marguerite en montrant La Mole et Coconnas, qui avaient
+entendu tout le dialogue, et sur l'intelligence desquels elle
+croyait pouvoir compter, Sire, voici deux gentilshommes de
+M. d'Alencon, interrogez-les, ils repondront.
+
+Le duc sentit le coup.
+
+-- Je les ai fait arreter justement pour prouver qu'ils ne sont
+point a moi, dit le duc.
+
+Le roi regarda les deux amis et tressaillit en revoyant La Mole.
+
+-- Oh! oh! encore ce Provencal, dit-il. Coconnas salua
+gracieusement.
+
+-- Que faisiez-vous quand on vous a arretes? dit le roi.
+
+-- Sire, nous devisions de faits de guerre et d'amour.
+
+-- A cheval! armes jusqu'aux dents! prets a fuir!
+
+-- Non pas, Sire, dit Coconnas, et Votre Majeste est mal
+renseignee. Nous etions couches sous l'ombre d'un hetre:
+
+_Sub tegmine fagi._
+_ _
+-- Ah! vous etiez couches sous l'ombre d'un hetre?
+
+-- Et nous eussions meme pu fuir, si nous avions cru avoir en
+quelque facon encouru la colere de Votre Majeste. Voyons,
+messieurs, sur votre parole de soldats, dit Coconnas en se
+retournant vers les chevau-legers, croyez-vous que si nous
+l'eussions voulu nous pouvions nous echapper?
+
+-- Le fait est, dit le lieutenant, que ces messieurs n'ont pas
+fait un mouvement pour fuir.
+
+-- Parce que leurs chevaux etaient loin, dit le duc d'Alencon.
+
+-- J'en demande humblement pardon a Monseigneur, dit Coconnas,
+mais j'avais le mien entre les jambes, et mon ami le comte Lerac
+de la Mole tenait le sien par la bride.
+
+-- Est-ce vrai, messieurs? dit le roi.
+
+-- C'est vrai, Sire, repondit le lieutenant; M. de Coconnas en
+nous apercevant est meme descendu du sien.
+
+Coconnas grimaca un sourire qui signifiait: Vous voyez bien, Sire!
+
+-- Mais ces chevaux de main, mais ces mules, mais ces coffres dont
+elles son chargees? demanda Francois.
+
+-- Eh bien, dit Coconnas, est-ce que nous sommes des valets
+d'ecurie? faites chercher le palefrenier qui les gardait.
+
+-- Il n'y est pas, dit le duc furieux.
+
+-- Alors, c'est qu'il aura pris peur et se sera sauve, reprit
+Coconnas; on ne peut pas demander a un manant d'avoir le calme
+d'un gentilhomme.
+
+-- Toujours le meme systeme, dit d'Alencon en grincant des dents.
+Heureusement, Sire, je vous ai prevenu que ces messieurs depuis
+quelques jours n'etaient plus a mon service.
+
+-- Moi! dit Coconnas, j'aurais le malheur de ne plus appartenir a
+Votre Altesse?...
+
+-- Eh! morbleu! monsieur, vous le savez mieux que personne,
+puisque vous m'avez donne votre demission dans une lettre assez
+impertinente que j'ai conservee, Dieu merci, et que par bonheur
+j'ai sur moi.
+
+-- Oh! dit Coconnas, j'esperais que Votre Altesse m'avait pardonne
+une lettre ecrite dans un premier mouvement de mauvaise humeur.
+J'avais appris que Votre Altesse avait voulu, dans un corridor du
+Louvre, etrangler mon ami La Mole.
+
+-- Eh bien, interrompit le roi, que dit-il donc?
+
+-- J'avais cru que Votre Altesse etait seule, continua ingenument
+La Mole. Mais depuis que j'ai su que trois autres personnes...
+
+-- Silence! dit Charles, nous sommes suffisamment renseignes.
+Henri, dit il au roi de Navarre, votre parole de ne pas fuir?
+
+-- Je la donne a Votre Majeste, Sire.
+
+-- Retournez a Paris avec M. de Nancey et prenez les arrets dans
+votre chambre. Vous, messieurs, continua-t-il en s'adressant aux
+deux gentilshommes, rendez vos epees.
+
+La Mole regarda Marguerite. Elle sourit. Aussitot La Mole remit
+son epee au capitaine qui etait le plus proche de lui. Coconnas en
+fit autant.
+
+-- Et M. de Mouy, l'a-t-on retrouve? demanda le roi.
+
+-- Non, Sire, dit M. de Nancey; ou il n'etait pas dans la foret,
+ou il s'est sauve.
+
+-- Tant pis, dit le roi. Retournons. J'ai froid, je suis ebloui.
+
+-- Sire, c'est la colere sans doute, dit Francois.
+
+-- Oui, peut-etre. Mes yeux vacillent. Ou sont donc les
+prisonniers? Je n'y vois plus. Est-ce donc deja la nuit! oh!
+misericorde! je brule! ... A moi! a moi!
+
+Et le malheureux roi lachant la bride de son cheval, etendant les
+bras, tomba en arriere, soutenu par les courtisans epouvantes de
+cette seconde attaque.
+
+Francois, a l'ecart, essuyait la sueur de son front, car lui seul
+connaissait la cause du mal qui torturait son frere.
+
+De l'autre cote, le roi de Navarre, deja sous la garde de
+M. de Nancey, considerait toute cette scene avec un etonnement
+croissant.
+
+-- Eh! eh! murmura-t-il avec cette prodigieuse intuition qui par
+moments faisait de lui un homme illumine pour ainsi dire, si
+j'allais me trouver heureux d'avoir ete arrete dans ma fuite?
+
+Il regarda Margot, dont les grands yeux, dilates par la surprise,
+se reportaient de lui au roi et du roi a lui.
+
+Cette fois le roi etait sans connaissance. On fit approcher une
+civiere sur laquelle on l'etendit. On le recouvrit d'un manteau,
+qu'un des cavaliers detacha de ses epaules, et le cortege reprit
+tranquillement la route de Paris, d'ou l'on avait vu partir le
+matin des conspirateurs allegres et un roi joyeux, et ou l'on
+voyait rentrer un roi moribond entoure de rebelles prisonniers.
+
+Marguerite, qui dans tout cela n'avait perdu ni sa liberte de
+corps ni sa liberte d'esprit, fit un dernier signe d'intelligence
+a son mari, puis elle passa si pres de La Mole que celui-ci put
+recueillir ces deux mots grecs qu'elle laissa tomber:
+
+-- _Me deide. _C'est-a-dire:
+
+-- Ne crains rien.
+
+-- Que t'a-t-elle dit? demanda Coconnas.
+
+-- Elle m'a dit de ne rien craindre, repondit La Mole.
+
+-- Tant pis, murmura le Piemontais, tant pis, cela veut dire qu'il
+ne fait pas bon ici pour tous. Toutes les fois que ce mot la m'a
+ete adresse en maniere d'encouragement, j'ai recu a l'instant meme
+soit une balle quelque part, soit un coup d'epee dans le corps,
+soit un pot de fleurs sur la tete. Ne crains rien, soit en hebreu,
+soit en grec, soit en latin, soit en francais, a toujours signifie
+pour moi: _Gare la-dessous! _
+_ _
+_-- _En route, messieurs! dit le lieutenant des chevau-legers.
+
+-- Eh! sans indiscretion, monsieur, demanda Coconnas, ou nous
+mene-t on?
+
+-- A Vincennes, je crois, dit le lieutenant.
+
+-- J'aimerais mieux aller ailleurs, dit Coconnas; mais enfin on ne
+va pas toujours ou l'on veut.
+
+Pendant la route le roi etait revenu de son evanouissement et
+avait repris quelque force. A Nanterre il avait meme voulu monter
+a cheval, mais on l'en avait empeche.
+
+-- Faites prevenir maitre Ambroise Pare, dit Charles en arrivant
+au Louvre.
+
+Il descendit de sa litiere, monta l'escalier appuye au bras de
+Tavannes, et il gagna son appartement, ou il defendit que personne
+le suivit.
+
+Tout le monde remarqua qu'il semblait fort grave; pendant toute la
+route il avait profondement reflechi, n'adressant la parole a
+personne, et ne s'occupant plus ni de la conspiration ni des
+conspirateurs. Il etait evident que ce qui le preoccupait c'etait
+sa maladie.
+
+Maladie si subite, si etrange, si aigue, et dont quelques
+symptomes etaient les memes que les symptomes qu'on avait
+remarques chez son frere Francois II quelque temps avant sa mort.
+
+Aussi la defense faite a qui que ce fut, excepte maitre Pare,
+d'entrer chez le roi, n'etonna-t-elle personne. La misanthropie,
+on le savait, etait le fond du caractere du prince.
+
+Charles entra dans sa chambre a coucher, s'assit sur une espece de
+chaise longue, appuya sa tete sur des coussins, et, reflechissant
+que maitre Ambroise Pare pourrait n'etre pas chez lui et tarder a
+venir, il voulut utiliser le temps de l'attente.
+
+En consequence, il frappa dans ses mains; un garde parut.
+
+-- Prevenez le roi de Navarre que je veux lui parler, dit Charles.
+Le garde s'inclina et obeit.
+
+Charles renversa sa tete en arriere, une lourdeur effroyable de
+cerveau lui laissait a peine la faculte de lier ses idees les unes
+aux autres, une espece de nuage sanglant flottait devant ses yeux;
+sa bouche etait aride, et il avait deja, sans etancher sa soif,
+vide toute une carafe d'eau.
+
+Au milieu de cette somnolence, la porte se rouvrit et Henri parut;
+M. de Nancey le suivait par-derriere, mais il s'arreta dans
+l'antichambre.
+
+Le roi de Navarre attendit que la porte fut refermee derriere lui.
+Alors il s'avanca.
+
+-- Sire, dit-il, vous m'avez fait demander, me voici.
+
+Le roi tressaillit a cette voix, et fit le mouvement machinal
+d'etendre la main.
+
+-- Sire, dit Henri en laissant ses deux mains pendre a ses cotes,
+Votre Majeste oublie que je ne suis plus son frere, mais son
+prisonnier.
+
+-- Ah! ah! c'est vrai, dit Charles; merci de me l'avoir rappele.
+Il y a plus, il me souvient que vous m'avez promis, lorsque nous
+serions en tete-a-tete, de me repondre franchement.
+
+-- Je suis pret a tenir cette promesse. Interrogez, Sire.
+
+Le roi versa de l'eau froide dans sa main, et posa sa main sur son
+front.
+
+-- Qu'y a-t-il de vrai dans l'accusation du duc d'Alencon? Voyons,
+repondez, Henri.
+
+-- La moitie seulement: c'etait M. d'Alencon qui devait fuir, et
+moi qui devais l'accompagner.
+
+-- Et pourquoi deviez-vous l'accompagner? demanda Charles; etes-
+vous donc mecontent de moi, Henri?
+
+-- Non, Sire, au contraire; je n'ai qu'a me louer de Votre
+Majeste; et Dieu qui lit dans les coeurs, voit dans le mien quelle
+profonde affection je porte a mon frere et a mon roi.
+
+-- Il me semble, dit Charles, qu'il n'est point dans la nature de
+fuir les gens que l'on aime et qui nous aiment!
+
+-- Aussi, dit Henri, je ne fuyais pas ceux qui m'aiment, je fuyais
+ceux qui me detestent. Votre Majeste me permet-elle de lui parler
+a coeur ouvert?
+
+-- Parlez, monsieur.
+
+-- Ceux qui me detestent ici, Sire, c'est M. d'Alencon et la reine
+mere.
+
+-- M. d'Alencon, je ne dis pas, reprit Charles, mais la reine mere
+vous comble d'attentions.
+
+-- C'est justement pour cela que je me defie d'elle, Sire. Et bien
+m'en a pris de m'en defier!
+
+-- D'elle?
+
+-- D'elle ou de ceux qui l'entourent. Vous savez que le malheur
+des rois, Sire, n'est pas toujours d'etre trop mal, mais trop bien
+servis.
+
+-- Expliquez-vous: c'est un engagement pris de votre part de tout
+me dire.
+
+-- Et Votre Majeste voit que je l'accomplis.
+
+-- Continuez.
+
+-- Votre Majeste m'aime, m'a-t-elle dit?
+
+-- C'est-a-dire que je vous aimais avant votre trahison, Henriot.
+
+-- Supposez que vous m'aimez toujours, Sire.
+
+-- Soit!
+
+-- Si vous m'aimez, vous devez desirer que je vive, n'est-ce pas?
+
+-- J'aurais ete desespere qu'il t'arrivat malheur.
+
+-- Eh bien, Sire, deux fois Votre Majeste a bien manque de tomber
+dans le desespoir.
+
+-- Comment cela?
+
+-- Oui, car deux fois la Providence seule m'a sauve la vie. Il est
+vrai que la seconde fois la Providence avait pris les traits de
+Votre Majeste.
+
+-- Et la premiere fois, quelle marque avait-elle prise?
+
+-- Celle d'un homme qui serait bien etonne de se voir confondu
+avec elle, de Rene. Oui, vous, Sire, vous m'avez sauve du fer.
+
+Charles fronca le sourcil, car il se rappelait la nuit ou il avait
+emmene Henriot rue des Barres.
+
+-- Et Rene? dit-il.
+
+-- Rene m'a sauve du poison.
+
+-- Peste! tu as de la chance. Henriot, dit le roi en essayant un
+sourire dont une vive douleur fit une contraction nerveuse. Ce
+n'est pas la son etat.
+
+-- Deux miracles m'ont donc sauve, Sire. Un miracle de repentir de
+la part du Florentin, un miracle de bonte de votre part. Eh bien,
+je l'avoue a Votre Majeste, j'ai peur que le ciel ne se lasse de
+faire des miracles, et j'ai voulu fuir en raison de cet axiome:
+Aide-toi, le ciel t'aidera.
+
+-- Pourquoi ne m'as-tu pas dit cela plus tot, Henri?
+
+-- En vous disant ces memes paroles hier, j'etais un denonciateur.
+
+-- Et en me les disant aujourd'hui?
+
+-- Aujourd'hui, c'est autre chose; je suis accuse et je me
+defends.
+
+-- Es-tu sur de cette premiere tentative, Henriot?
+
+-- Aussi sur que de la seconde.
+
+-- Et l'on a tente de t'empoisonner?
+
+-- On l'a tente.
+
+-- Avec quoi?
+
+-- Avec de l'opiat.
+
+-- Et comment empoisonne-t-on avec de l'opiat?
+
+-- Dame! Sire, demandez a Rene; on empoisonne bien avec des
+gants...
+
+Charles fronca le sourcil; puis peu a peu sa figure se derida.
+
+-- Oui, oui, dit-il, comme s'il se parlait a lui-meme; c'est dans
+la nature des etres crees de fuir la mort. Pourquoi donc
+l'intelligence ne ferait-elle pas ce que fait l'instinct?
+
+-- Eh bien, Sire, demanda Henri, Votre Majeste est-elle contente
+de ma franchise, et croit-elle que je lui aie tout dit?
+
+-- Oui, Henriot, oui, et tu es un brave garcon. Et tu crois alors
+que ceux qui t'en voulaient ne se sont point lasses, que de
+nouvelles tentatives auraient ete faites.
+
+-- Sire, tous les soirs, je m'etonne de me trouver encore vivant.
+
+-- C'est parce qu'on sait que je t'aime, vois-tu, Henriot, qu'ils
+veulent te tuer. Mais, sois tranquille; ils seront punis de leur
+mauvais vouloir. En attendant, tu es libre.
+
+-- Libre de quitter Paris, Sire? demanda Henri.
+
+-- Non pas; tu sais bien qu'il m'est impossible de me passer de
+toi. Eh! mille noms d'un diable, il faut bien que j'aie quelqu'un
+qui m'aime.
+
+-- Alors, Sire, si Votre Majeste me garde pres d'elle, qu'elle
+veuille bien m'accorder une grace...
+
+-- Laquelle?
+
+-- C'est de ne point me garder a titre d'ami, mais a titre de
+prisonnier.
+
+-- Comment, de prisonnier?
+
+-- Eh! oui. Votre Majeste ne voit-elle pas que c'est son amitie
+qui me perd?
+
+-- Et tu aimes mieux ma haine?
+
+-- Une haine apparente, Sire. Cette haine me sauvera: tant qu'on
+me croira en disgrace, on aura moins hate de me voir mort.
+
+-- Henriot, dit Charles, je ne sais pas ce que tu desires, je ne
+sais pas quel est ton but; mais si tes desirs ne s'accomplissent
+point, si tu manques le but que tu te proposes, je serai bien
+etonne.
+
+-- Je puis donc compter sur la severite du roi?
+
+-- Oui.
+
+-- Alors, je suis plus tranquille... Maintenant qu'ordonne Votre
+Majeste?
+
+-- Rentre chez toi, Henriot. Moi, je suis souffrant, je vais voir
+mes chiens et me mettre au lit.
+
+-- Sire, dit Henri, Votre Majeste aurait du faire venir un
+medecin; son indisposition d'aujourd'hui est peut-etre plus grave
+qu'elle ne pense.
+
+-- J'ai fait prevenir maitre Ambroise Pare, Henriot.
+
+-- Alors, je m'eloigne plus tranquille.
+
+-- Sur mon ame, dit le roi, je crois que de toute ma famille tu es
+le seul qui m'aime veritablement.
+
+-- Est-ce bien votre opinion, Sire?
+
+-- Foi de gentilhomme!
+
+-- Eh bien, recommandez-moi a M. de Nancey comme un homme a qui
+votre colere ne donne pas un mois a vivre: c'est le moyen que je
+vous aime longtemps.
+
+-- Monsieur de Nancey! cria Charles. Le capitaine des gardes
+entra.
+
+-- Je remets le plus grand coupable du royaume entre vos mains,
+continua le roi, vous m'en repondez sur votre tete.
+
+Et Henri, la mine consternee, sortit derriere M. de Nancey.
+
+
+
+XXII
+Acteon
+
+
+Charles, reste seul, s'etonna de n'avoir pas vu paraitre l'un ou
+l'autre de ses deux fideles; ses deux fideles etaient sa nourrice
+Madeleine et son levrier Acteon.
+
+-- La nourrice sera allee chanter ses psaumes chez quelque
+huguenot de sa connaissance, se dit-il, et Acteon me boude encore
+du coup de fouet que je lui ai donne ce matin.
+
+En effet, Charles prit une bougie et passa chez la bonne femme. La
+bonne femme n'etait pas chez elle. Une porte de l'appartement de
+Madeleine donnait, on se le rappelle, dans le cabinet des Armes.
+Il s'approcha de cette porte.
+
+Mais, dans le trajet, une de ces crises qu'il avait deja
+eprouvees, et qui semblaient s'abattre sur lui tout a coup, le
+reprit. Le roi souffrait comme si l'on eut fouille ses entrailles
+avec un fer rouge. Une soif inextinguible le devorait; il vit une
+tasse de lait sur une table, l'avala d'un trait, et se sentit un
+peu calme.
+
+Alors il reprit la bougie qu'il avait posee sur un meuble, et
+entra dans le cabinet.
+
+A son grand etonnement, Acteon ne vint pas au-devant de lui.
+L'avait-on enferme? En ce cas, il sentirait que son maitre est
+revenu de la chasse, et hurlerait.
+
+Charles appela, siffla; rien ne parut.
+
+Il fit quatre pas en avant; et, comme la lumiere de la bougie
+parvenait jusqu'a l'angle du cabinet, il apercut dans cet angle
+une masse inerte etendue sur le carreau.
+
+-- Hola! Acteon; hola! dit Charles. Et il siffla de nouveau. Le
+chien ne bougea point. Charles courut a lui et le toucha; le
+pauvre animal etait raide et froid. De sa gueule, contractee par
+la douleur, quelques gouttes de fiel etaient tombees, melees a une
+bave ecumeuse et sanglante. Le chien avait trouve dans le cabinet
+une barrette de son maitre, et il avait voulu mourir en appuyant
+sa tete sur cet objet qui lui representait un ami.
+
+A ce spectacle qui lui fit oublier ses propres douleurs et lui
+rendit toute son energie, la colere bouillonna dans les veines de
+Charles, il voulut crier; mais enchaines qu'ils sont dans leurs
+grandeurs, les rois ne sont pas libres de ce premier mouvement que
+tout homme fait tourner au profit de sa passion ou de sa defense.
+Charles reflechit qu'il y avait la quelque trahison, et se tut.
+
+Alors il s'agenouilla devant son chien et examina le cadavre d'un
+oeil expert. L'oeil etait vitreux, la langue rouge et criblee de
+pustules. C'etait une etrange maladie, et qui fit frissonner
+Charles.
+
+Le roi remit ses gants, qu'il avait otes et passes a sa ceinture,
+souleva la levre livide du chien pour examiner les dents, et
+apercut dans les interstices quelques fragments blanchatres
+accroches aux pointes des crocs aigus.
+
+Il detacha ces fragments, et reconnut que c'etait du papier.
+
+Pres de ce papier l'enflure etait plus violente, les gencives
+etaient tumefiees, et la peau etait rongee comme par du vitriol.
+
+Charles regarda attentivement autour de lui. Sur le tapis gisaient
+deux ou trois parcelles de papier semblable a celui qu'il avait
+deja reconnu dans la bouche du chien. L'une de ces parcelles, plus
+large que les autres, offrait des traces d'un dessin sur bois.
+
+Les cheveux de Charles se herisserent sur sa tete, il reconnut un
+fragment de cette image representant un seigneur chassant au vol,
+et qu'Acteon avait arrachee de son livre de chasse.
+
+-- Ah! dit-il en palissant, le livre etait empoisonne. Puis tout a
+coup rappelant ses souvenirs:
+
+-- Mille demons! s'ecria-t-il, j'ai touche chaque page de mon
+doigt, et a chaque page j'ai porte mon doigt a ma bouche pour le
+mouiller. Ces evanouissements, ces douleurs, ces vomissements! ...
+Je suis mort!
+
+Charles demeura un instant immobile sous le poids de cette
+effroyable idee. Puis, se relevant avec un rugissement sourd, il
+s'elanca vers la porte de son cabinet.
+
+-- Maitre Rene! cria-t-il, maitre Rene le Florentin! qu'on coure
+au pont Saint-Michel, et qu'on me l'amene; dans dix minutes il
+faut qu'il soit ici. Que l'un de vous monte a cheval et prenne un
+cheval de main pour etre plus tot de retour. Quant a maitre
+Ambroise Pare, s'il vient, vous le ferez attendre.
+
+Un garde partit tout courant pour obeir a l'ordre donne.
+
+-- Oh! murmura Charles, quand je devrais faire donner la torture a
+tout le monde, je saurai qui a donne ce livre a Henriot.
+
+Et, la sueur au front, les mains crispees, la poitrine haletante,
+Charles demeura les yeux fixes sur le cadavre de son chien.
+
+Dix minutes apres, le Florentin heurta timidement, et non sans
+inquietude, a la porte du roi. Il est de certaines consciences
+pour lesquelles le ciel n'est jamais pur.
+
+-- Entrez! dit Charles.
+
+Le parfumeur parut. Charles marcha a lui l'air imperieux et la
+levre crispee.
+
+-- Votre Majeste m'a fait demander, dit Rene tout tremblant.
+
+-- Vous etes habile chimiste, n'est-ce pas?
+
+-- Sire...
+
+-- Et vous savez tout ce que savent les plus habiles medecins?
+
+-- Votre Majeste exagere.
+
+-- Non, ma mere me l'a dit. D'ailleurs, j'ai confiance en vous, et
+j'ai mieux aime vous consulter, vous, que tout autre. Tenez,
+continua-t-il en demasquant le cadavre du chien, regardez, je vous
+prie, ce que cet animal a entre les dents, et dites-moi de quoi il
+est mort.
+
+Pendant que Rene, la bougie a la main, se baissait jusqu'a terre,
+autant pour dissimuler son emotion que pour obeir au roi, Charles,
+debout, les yeux fixes sur cet homme, attendait avec une
+impatience facile a comprendre la parole qui devait etre sa
+sentence de mort ou son gage de salut.
+
+Rene tira une espece de scalpel de sa poche, l'ouvrit, et, du bout
+de la pointe, detacha de la gueule du levrier les parcelles de
+papier adherentes a ses gencives, et regarda longtemps et avec
+attention le fiel et le sang que distillait chaque plaie.
+
+-- Sire, dit-il en tremblant, voila de bien tristes symptomes.
+
+Charles sentit un frisson glace courir dans ses veines et penetrer
+jusqu'a son coeur.
+
+-- Oui, dit-il, ce chien a ete empoisonne, n'est-ce pas?
+
+-- J'en ai peur, Sire.
+
+-- Et avec quel genre de poison?
+
+-- Avec un poison mineral, a ce que je suppose.
+
+-- Pourriez-vous acquerir la certitude qu'il a ete empoisonne?
+
+-- Oui, sans doute, en l'ouvrant et en examinant l'estomac.
+
+-- Ouvrez-le; je veux ne conserver aucun doute.
+
+-- Il faudrait appeler quelqu'un pour m'aider.
+
+-- Je vous aiderai, moi, dit Charles.
+
+-- Vous, Sire!
+
+-- Oui, moi. Et, s'il est empoisonne, quels symptomes trouverons-
+nous?
+
+-- Des rougeurs et des herborisations dans l'estomac.
+
+-- Allons, dit Charles, a l'oeuvre. Rene, d'un coup de scalpel,
+ouvrit la poitrine du levrier et l'ecarta avec force de ses deux
+mains, tandis que Charles, un genou en terre, eclairait d'une main
+crispee et tremblante.
+
+-- Voyez, Sire, dit Rene, voyez, voici des traces evidentes. Ces
+rougeurs sont celles que je vous ai predites; quant a ces veines
+sanguinolentes, qui semblent les racines d'une plante, c'est ce
+que je designais sous le nom d'herborisations. Je trouve ici tout
+ce que je cherchais.
+
+-- Ainsi le chien est empoisonne?
+
+-- Oui, Sire.
+
+-- Avec un poison mineral?
+
+-- Selon toute probabilite.
+
+-- Et qu'eprouverait un homme qui, par megarde, aurait avale de ce
+meme poison?
+
+-- Une grande douleur de tete, des brulures interieures, comme
+s'il eut avale des charbons ardents; des douleurs d'entrailles,
+des vomissements.
+
+-- Et aurait-il soif? demanda Charles.
+
+-- Une soif inextinguible.
+
+-- C'est bien cela, c'est bien cela, murmura le roi.
+
+-- Sire, je cherche en vain le but de toutes ces demandes.
+
+-- A quoi bon le chercher? Vous n'avez pas besoin de le savoir.
+Repondez a nos questions, voila tout.
+
+-- Que Votre Majeste m'interroge.
+
+-- Quel est le contre-poison a administrer a un homme qui aurait
+avale la meme substance que mon chien? Rene reflechit un instant.
+
+-- Il y a plusieurs poisons mineraux, dit-il; je voudrais bien,
+avant de repondre, savoir duquel il s'agit. Votre Majeste a-t-elle
+quelque idee de la facon dont son chien a ete empoisonne?
+
+-- Oui, dit Charles; il a mange une feuille d'un livre.
+
+-- Une feuille d'un livre?
+
+-- Oui.
+
+-- Et Votre Majeste a-t-elle ce livre?
+
+-- Le voila, dit Charles en prenant le manuscrit de chasse sur le
+rayon ou il l'avait place et en le montrant a Rene.
+
+Rene fit un mouvement de surprise qui n'echappa point au roi.
+
+-- Il a mange une feuille de ce livre? balbutia Rene.
+
+-- Celle-ci. Et Charles montra la feuille dechiree.
+
+-- Permettez-vous que j'en dechire une autre, Sire?
+
+-- Faites.
+
+Rene dechira une feuille, l'approcha de la bougie. Le papier prit
+feu, et une forte odeur alliacee se repandit dans le cabinet.
+
+-- Il a ete empoisonne avec une mixture d'arsenic, dit-il.
+
+-- Vous en etes sur?
+
+-- Comme si je l'avais preparee moi-meme.
+
+-- Et le contre-poison?... Rene secoua la tete.
+
+-- Comment, dit Charles d'une voix rauque, vous ne connaissez pas
+de remede?
+
+-- Le meilleur et le plus efficace est des blancs d'oeufs battus
+dans du lait; mais...
+
+-- Mais... quoi?
+
+-- Mais il faudrait qu'il fut administre aussitot, sans cela...
+
+-- Sans cela?
+
+-- Sire, c'est un poison terrible, reprit encore une fois Rene.
+
+-- Il ne tue pas tout de suite cependant, dit Charles.
+
+-- Non, mais il tue surement, peu importe le temps qu'on mette a
+mourir, et quelquefois meme c'est un calcul. Charles s'appuya sur
+la table de marbre.
+
+-- Maintenant, dit-il, en posant la main sur l'epaule de Rene,
+vous connaissez ce livre?
+
+-- Moi, Sire! dit Rene en palissant.
+
+-- Oui, vous; en l'apercevant vous vous etes trahi.
+
+-- Sire, je vous jure...
+
+-- Rene, dit Charles, ecoutez bien ceci: Vous avez empoisonne la
+reine de Navarre avec des gants; vous avez empoisonne le prince de
+Porcian avec la fumee d'une lampe; vous avez essaye d'empoisonner
+M. de Conde avec une pomme de senteur. Rene, je vous ferai enlever
+la chair lambeau par lambeau avec une tenaille rougie, si vous ne
+me dites pas a qui appartient ce livre.
+
+Le Florentin vit qu'il n'y avait pas a plaisanter avec la colere
+de Charles IX, et resolut de payer d'audace.
+
+-- Et si je dis la verite, Sire, qui me garantira que je ne serai
+pas puni plus cruellement encore que si je me tais?
+
+-- Moi.
+
+-- Me donnerez-vous votre parole royale?
+
+-- Foi de gentilhomme, vous aurez la vie sauve, dit le roi.
+
+-- En ce cas, ce livre m'appartient, dit-il.
+
+-- A vous! fit Charles en se reculant et en regardant
+l'empoisonneur d'un oeil egare.
+
+-- Oui, a moi.
+
+-- Et comment est-il sorti de vos mains?
+
+-- C'est Sa Majeste la reine mere qui l'a pris chez moi.
+
+-- La reine mere! s'ecria Charles.
+
+-- Oui.
+
+-- Mais dans quel but?
+
+-- Dans le but, je crois, de le faire porter au roi de Navarre,
+qui avait demande au duc d'Alencon un livre de ce genre pour
+etudier la chasse au vol.
+
+-- Oh! s'ecria Charles, c'est cela: je tiens tout. Ce livre, en
+effet, etait chez Henriot. Il y a une destinee, et je la subis.
+
+En ce moment Charles fut pris d'une toux seche et violente, a
+laquelle succeda une nouvelle douleur d'entrailles. Il poussa deux
+ou trois cris etouffes, et se renversa sur sa chaise.
+
+-- Qu'avez-vous, Sire? demanda Rene d'une voix epouvantee.
+
+-- Rien, dit Charles; seulement j'ai soif, donnez-moi a boire.
+
+Rene emplit un verre d'eau et le presenta d'une main tremblante a
+Charles, qui l'avala d'un seul trait.
+
+-- Maintenant, dit Charles, prenant une plume et la trempant dans
+l'encre, ecrivez sur ce livre.
+
+-- Que faut-il que j'ecrive?
+
+-- Ce que je vais vous dicter:
+
+"Ce manuel de chasse au vol a ete donne par moi a la reine mere
+Catherine de Medicis."
+
+Rene prit la plume et ecrivit.
+
+-- Et maintenant signez. Le Florentin signa.
+
+-- Vous m'avez promis la vie sauve, dit le parfumeur.
+
+-- Et, de mon cote, je vous tiendrai parole.
+
+-- Mais, dit Rene, du cote de la reine mere?
+
+-- Oh! de ce cote, dit Charles, cela ne me regarde plus: si l'on
+vous attaque, defendez-vous.
+
+-- Sire, puis-je quitter la France quand je croirai ma vie
+menacee?
+
+-- Je vous repondrai a cela dans quinze jours.
+
+-- Mais en attendant...
+
+Charles posa, en froncant le sourcil, son doigt sur ses levres
+livides.
+
+-- Oh! soyez tranquille, Sire. Et, trop heureux d'en etre quitte a
+si bon marche, le Florentin s'inclina et sortit. Derriere lui, la
+nourrice apparut a la porte de sa chambre.
+
+-- Qu'y a-t-il donc, mon Charlot? dit-elle.
+
+-- Nourrice, il y a que j'ai marche dans la rosee, et que cela m'a
+fait mal.
+
+-- En effet, tu es bien pale, mon Charlot.
+
+-- C'est que je suis bien faible. Donne-moi le bras, nourrice,
+pour aller jusqu'a mon lit.
+
+La nourrice s'avanca vivement. Charles s'appuya sur elle et gagna
+sa chambre.
+
+-- Maintenant, dit Charles, je me mettrai au lit tout seul.
+
+-- Et si maitre Ambroise Pare vient?
+
+-- Tu lui diras que je vais mieux et que je n'ai plus besoin de
+lui.
+
+-- Mais, en attendant, que prendras-tu?
+
+-- Oh! une medecine bien simple, dit Charles, des blancs d'oeufs
+battus dans du lait. A propos, nourrice, continua-t-il, ce pauvre
+Acteon est mort. Il faudra, demain matin, le faire enterrer dans
+un coin du jardin du Louvre. C'etait un de mes meilleurs amis...
+Je lui ferai faire un tombeau... Si j'en ai le temps.
+
+
+
+XXIII
+Le bois de Vincennes
+
+
+Ainsi que l'ordre en avait ete donne par Charles IX, Henri fut
+conduit le meme soir au bois de Vincennes. C'est ainsi qu'on
+appelait a cette epoque le fameux chateau dont il ne reste plus
+aujourd'hui qu'un debris, fragment colossal qui suffit a donner
+une idee de sa grandeur passee.
+
+Le voyage se fit en litiere. Quatre gardes marchaient de chaque
+cote. M. de Nancey, porteur de l'ordre qui devait ouvrir a Henri
+les portes de la prison protectrice, marchait le premier.
+
+A la poterne du donjon, on s'arreta. M. de Nancey descendit de
+cheval, ouvrit la portiere fermee a cadenas, et invita
+respectueusement le roi a descendre.
+
+Henri obeit sans faire la moindre observation. Toute demeure lui
+semblait plus sure que le Louvre, et dix portes se fermant sur lui
+se fermaient en meme temps entre lui et Catherine de Medicis.
+
+Le prisonnier royal traversa le pont-levis entre deux soldats,
+franchit les trois portes du bas du donjon et les trois portes du
+bas de l'escalier; puis, toujours precede de M. de Nancey, il
+monta un etage. Arrive la, le capitaine des gardes, voyant qu'il
+s'appretait encore a monter, lui dit:
+
+-- Monseigneur, arretez-vous la.
+
+-- Ah! ah! ah! dit Henri en s'arretant, il parait qu'on me fait
+les honneurs du premier etage.
+
+-- Sire, repondit M. de Nancey, on vous traite en tete couronnee.
+
+-- Diable! diable! se dit Henri, deux ou trois etages de plus ne
+m'auraient aucunement humilie. Je serai trop bien ici: on se
+doutera de quelque chose.
+
+-- Votre Majeste veut-elle me suivre? dit M. de Nancey.
+
+-- Ventre-saint-gris! dit le roi de Navarre, vous savez bien,
+monsieur, qu'il ne s'agit point ici de ce que je veux ou de ce que
+je ne veux pas, mais de ce qu'ordonne mon frere Charles. Ordonne-
+t-il de vous suivre?
+
+-- Oui, Sire.
+
+-- En ce cas, je vous suis, monsieur. On s'engagea dans une espece
+de corridor a l'extremite duquel on se trouva dans une salle assez
+vaste, aux murs sombres et d'un aspect parfaitement lugubre.
+
+Henri regarda autour de lui avec un regard qui n'etait pas exempt
+d'inquietude.
+
+-- Ou sommes-nous? dit-il.
+
+-- Nous traversons la salle de la question, Monseigneur.
+
+-- Ah! ah! fit le roi. Et il regarda plus attentivement. Il y
+avait un peu de tout dans cette chambre: des brocs et des
+chevalets pour la question de l'eau, des coins et des maillets
+pour la question des brodequins; en outre, des sieges de pierre
+destines aux malheureux qui attendaient la torture faisaient a peu
+pres le tour de la salle, et au-dessus de ces sieges, a ces sieges
+eux-memes, au pied de ces sieges, etaient des anneaux de fer
+scelles dans le mur sans autre symetrie que celle de l'art
+tortionnaire. Mais leur proximite des sieges indiquait assez
+qu'ils etaient la pour attendre les membres de ceux qui seraient
+assis.
+
+Henri continua son chemin sans dire une parole, mais ne perdant
+pas un detail de tout cet appareil hideux qui ecrivait, pour ainsi
+dire, l'histoire de la douleur sur les murailles.
+
+Cette attention a regarder autour de lui fit que Henri ne regarda
+point a ses pieds et trebucha.
+
+-- Eh! dit-il, qu'est-ce donc que cela?
+
+Et il montrait une espece de sillon creuse sur la dalle humide qui
+faisait le plancher.
+
+-- C'est la gouttiere, Sire.
+
+-- Il pleut donc, ici?
+
+-- Oui, Sire, du sang.
+
+-- Ah! ah! dit Henri, fort bien. Est-ce que nous n'arriverons pas
+bientot a ma chambre?
+
+-- Si fait, Monseigneur, nous y sommes, dit une ombre qui se
+dessinait dans l'obscurite et qui devenait, a mesure qu'on
+s'approchait d'elle, plus visible et plus palpable.
+
+Henri, qui croyait avoir reconnu la voix, fit quelques pas et
+reconnut la figure.
+
+-- Tiens! c'est vous, Beaulieu, dit-il, et que diable faites-vous
+ici?
+
+-- Sire, je viens de recevoir ma nomination au gouvernement de la
+forteresse de Vincennes.
+
+-- Eh bien, mon cher ami, votre debut vous fait honneur; un roi
+pour prisonnier, ce n'est point mal.
+
+-- Pardon, Sire, reprit Beaulieu, mais avant vous j'ai deja recu
+deux gentilshommes.
+
+-- Lesquels? Ah! pardon, je commets, peut-etre une indiscretion.
+Dans ce cas, prenons que je n'ai rien dit.
+
+-- Monseigneur, on ne m'a pas recommande le secret. Ce sont
+MM. de La Mole et de Coconnas.
+
+-- Ah! c'est vrai, je les ai vu arreter, ces pauvres
+gentilshommes; et comment supportent-ils ce malheur?
+
+-- D'une facon tout opposee, l'un est gai, l'autre est triste;
+l'un chante, l'autre gemit.
+
+-- Et lequel gemit?
+
+-- M. de La Mole, Sire.
+
+-- Ma foi, dit Henri, je comprends plutot celui qui gemit que
+celui qui chante. D'apres ce que j'en vois, la prison n'est pas
+une chose bien gaie. Et a quel etage sont-ils loges?
+
+-- Tout en haut, au quatrieme. Henri poussa un soupir. C'est la
+qu'il eut voulu etre.
+
+-- Allons, monsieur de Beaulieu, dit Henri, ayez la bonte de
+m'indiquer ma chambre, j'ai hate de m'y voir, etant tres fatigue
+de la journee que je viens de passer.
+
+-- Voici Monseigneur, dit Beaulieu, montrant a Henri une porte
+tout ouverte.
+
+-- Numero 2, dit Henri; et pourquoi pas le numero 1?
+
+-- Parce qu'il est retenu, Monseigneur.
+
+-- Ah! ah! il parait alors que vous attendez un prisonnier de
+meilleure noblesse que moi?
+
+-- Je n'ai pas dit, Monseigneur, que ce fut un prisonnier.
+
+-- Et qui est-ce donc?
+
+-- Que Monseigneur n'insiste point, car je serais force de
+manquer, en gardant le silence, a l'obeissance que je lui dois.
+
+-- Ah! c'est autre chose, dit Henri. Et il devint plus pensif
+encore qu'il n'etait; ce numero 1 l'intriguait visiblement. Au
+reste, le gouverneur ne dementit pas sa politesse premiere. Avec
+mille precautions oratoires il installa Henri dans sa chambre, lui
+fit toutes ses excuses des commodites qui pouvaient lui manquer,
+placa deux soldats a sa porte et sortit.
+
+-- Maintenant, dit le gouverneur s'adressant au guichetier,
+passons aux autres.
+
+Le guichetier marcha devant. On reprit le meme chemin qu'on venait
+de faire, on traversa la salle de la question, on franchit le
+corridor, on arriva a l'escalier; et toujours suivant son guide,
+M. de Beaulieu monta trois etages.
+
+En arrivant au haut de ces trois etages, qui, y compris le
+premier, en faisaient quatre, le guichetier ouvrit successivement
+trois portes ornees chacune de deux serrures et de trois enormes
+verrous.
+
+Il touchait a peine a la troisieme porte que l'on entendit une
+voix joyeuse qui s'ecriait:
+
+-- Eh! mordi! ouvrez donc quand ce ne serait que pour donner de
+l'air. Votre poele est tellement chaud qu'on etouffe ici.
+
+Et Coconnas, qu'a son juron favori le lecteur a deja reconnu sans
+doute, ne fit qu'un bond de l'endroit ou il etait jusqu'a la
+porte.
+
+-- Un instant, mon gentilhomme, dit le guichetier, je ne viens pas
+pour vous faire sortir, je viens pour entrer et monsieur le
+gouverneur me suit.
+
+-- Monsieur le gouverneur! dit Coconnas, et que vient-il faire?
+
+-- Vous visiter.
+
+-- C'est beaucoup d'honneur qu'il me fait, repondit Coconnas; que
+monsieur le gouverneur soit le bienvenu.
+
+M. de Beaulieu entra effectivement et comprima aussitot le sourire
+cordial de Coconnas par une de ces politesses glaciales qui sont
+propres aux gouverneurs de forteresses, aux geoliers et aux
+bourreaux.
+
+-- Avez-vous de l'argent, monsieur? demanda-t-il au prisonnier.
+
+-- Moi, dit Coconnas, pas un ecu!
+
+-- Des bijoux?
+
+-- J'ai une bague.
+
+-- Voulez-vous permettre que je vous fouille?
+
+-- Mordi! s'ecria Coconnas rougissant de colere, bien vous prend
+d'etre en prison et moi aussi.
+
+-- Il faut tout souffrir pour le service du roi.
+
+-- Mais, dit le Piemontais, les honnetes gens qui devalisent sur
+le Pont-Neuf sont donc, comme vous, au service du roi? Mordi!
+j'etais bien injuste, monsieur, car jusqu'a present je les avais
+pris pour des voleurs.
+
+-- Monsieur, je vous salue, dit Beaulieu. Geolier, enfermez
+monsieur.
+
+Le gouverneur s'en alla emportant la bague de Coconnas, laquelle
+etait une fort belle emeraude que madame de Nevers lui avait
+donnee pour lui rappeler la couleur de ses yeux.
+
+-- A l'autre, dit-il en sortant. On traversa une chambre vide, et
+le jeu des trois portes, des six serrures et des neuf verrous
+recommenca. La derniere porte s'ouvrit, et un soupir fut le
+premier bruit qui frappa les visiteurs. La chambre etait plus
+lugubre encore d'aspect que celle d'ou M. de Beaulieu venait de
+sortir. Quatre meurtrieres longues et etroites qui allaient en
+diminuant de l'interieur a l'exterieur eclairaient faiblement ce
+triste sejour. De plus des barreaux de fer croises avec assez
+d'art pour que la vue fut sans cesse arretee par une ligne opaque,
+empechaient que par les meurtrieres le prisonnier put meme voir le
+ciel. Des filets ogiviques partaient de chaque angle de la salle
+et allaient se reunir au milieu du plafond, ou ils
+s'epanouissaient en rosace. La Mole etait assis dans un coin, et
+malgre la visite et les visiteurs, il resta comme s'il n'eut rien
+entendu.
+
+Le gouverneur s'arreta sur le seuil et regarda un instant le
+prisonnier, qui demeurait immobile, la tete dans ses mains.
+
+-- Bonsoir, monsieur de la Mole, dit Beaulieu. Le jeune homme leva
+lentement la tete.
+
+-- Bonsoir, monsieur, dit-il.
+
+-- Monsieur, continua le gouverneur, je viens vous fouiller.
+
+-- C'est inutile, dit La Mole, je vais vous remettre tout ce que
+j'ai.
+
+-- Qu'avez-vous?
+
+-- Trois cents ecus environ, ces bijoux, ces bagues.
+
+-- Donnez, monsieur, dit le gouverneur.
+
+-- Voici.
+
+La Mole retourna ses poches, degarnit ses doigts, et arracha
+l'agrafe de son chapeau.
+
+-- N'avez-vous rien de plus?
+
+-- Non pas que je sache.
+
+-- Et ce cordon de soie serre a votre cou, que porte-t-il? demanda
+le gouverneur.
+
+-- Monsieur, ce n'est pas un joyau, c'est une relique.
+
+-- Donnez.
+
+-- Comment! vous exigez?...
+
+-- J'ai ordre de ne vous laisser que vos vetements, et une relique
+n'est point un vetement.
+
+La Mole fit un mouvement de colere, qui, au milieu du calme
+douloureux et digne qui le distinguait, parut plus effrayant
+encore a ces gens habitues aux rudes emotions.
+
+Mais il se remit presque aussitot.
+
+-- C'est bien, monsieur, dit-il, et vous allez voir ce que vous
+demandez.
+
+Alors se detournant comme pour s'approcher de la lumiere, il
+detacha la pretendue relique, laquelle n'etait autre qu'un
+medaillon contenant un portrait qu'il tira du medaillon et qu'il
+porta a ses levres. Mais apres l'avoir baise a plusieurs reprises,
+il feignit de le laisser tomber; et appuyant violemment dessus le
+talon de sa botte, il l'ecrasa en mille morceaux.
+
+-- Monsieur! ... dit le gouverneur. Et il se baissa pour voir s'il
+ne pourrait pas sauver de la destruction l'objet inconnu que La
+Mole voulait lui derober; mais la miniature etait litteralement en
+poussiere.
+
+-- Le roi voulait avoir ce joyau, dit La Mole, mais il n'avait
+aucun droit sur le portrait qu'il renfermait. Maintenant voici le
+medaillon, vous le pouvez prendre.
+
+-- Monsieur, dit Beaulieu, je me plaindrai au roi. Et sans prendre
+conge du prisonnier par une seule parole, il se retira si
+courrouce, qu'il laissa au guichetier le soin de fermer les portes
+sans presider a leur fermeture. Le geolier fit quelques pas pour
+sortir, et voyant que M. de Beaulieu descendait deja les premieres
+marches de l'escalier:
+
+-- Ma foi! monsieur, dit-il en se retournant, bien m'en a pris de
+vous inviter a me donner tout de suite les cent ecus moyennant
+lesquels je consens a vous laisser parler a votre compagnon; car
+si vous ne les aviez pas donnes, le gouvernement vous les eut pris
+avec les trois cents autres, et ma conscience ne me permettrait
+plus de rien faire pour vous; mais j'ai ete paye d'avance, je vous
+ai promis que vous verriez votre camarade... venez... un honnete
+homme n'a que sa parole... Seulement si cela est possible, autant
+pour vous que pour moi, ne causez pas politique.
+
+La Mole sortit de sa chambre et se trouva en face de Coconnas qui
+arpentait les dalles de la chambre du milieu. Les deux amis se
+jeterent dans les bras l'un de l'autre.
+
+Le guichetier fit semblant de s'essuyer le coin de l'oeil et
+sortit pour veiller a ce qu'on ne surprit pas les prisonniers, ou
+plutot a ce qu'on ne le surprit pas lui-meme.
+
+-- Ah! te voila, dit Coconnas; eh bien, cet affreux gouverneur t'a
+fait sa visite?
+
+-- Comme a toi, je presume.
+
+-- Et il t'a tout pris?
+
+-- Comme a toi aussi.
+
+-- Oh! moi, je n'avais pas grand-chose, une bague de Henriette,
+voila tout.
+
+-- Et de l'argent comptant?
+
+-- J'avais donne tout ce que je possedais a ce brave homme de
+guichetier pour qu'il nous procurat cette entrevue.
+
+-- Ah! ah! dit La Mole, il parait qu'il recoit des deux mains.
+
+-- Tu l'as donc paye aussi, toi?
+
+-- Je lui ai donne cent ecus.
+
+-- Tant mieux que notre guichetier soit un miserable!
+
+-- Sans doute, on en fera tout ce qu'on voudra avec de l'argent,
+et, il faut l'esperer, l'argent ne nous manquera point.
+
+-- Maintenant, comprends-tu ce qui nous arrive?
+
+-- Parfaitement... Nous avons ete trahis.
+
+-- Par cet execrable duc d'Alencon. J'avais bien raison de vouloir
+lui tordre le cou, moi.
+
+-- Et crois-tu que notre affaire est grave?
+
+-- J'en ai peur.
+
+-- Ainsi, il y a a craindre... la question.
+
+-- Je ne te cache pas que j'y ai deja songe.
+
+-- Que diras-tu si on en vient la?
+
+-- Et toi?
+
+-- Moi, je garderai le silence, repondit La Mole avec une rougeur
+febrile.
+
+-- Tu te tairas? s'ecria Coconnas.
+
+-- Oui, si j'en ai la force.
+
+-- Eh bien, moi, dit Coconnas, si on me fait cette infamie, je te
+garantis que je dirai bien des choses.
+
+-- Mais quelles choses? demanda vivement La Mole.
+
+-- Oh! sois tranquille, de ces choses qui empecheront pendant
+quelque temps M. d'Alencon de dormir.
+
+La Mole allait repliquer, lorsque le geolier, qui sans doute avait
+entendu quelque bruit, accourut, poussa chacun des deux amis dans
+sa chambre et referma la porte sur lui.
+
+
+
+XXIV
+La figure de cire
+
+
+Depuis huit jours, Charles etait cloue dans son lit par une fievre
+de langueur entrecoupee par des acces violents qui ressemblaient a
+des attaques d'epilepsie. Pendant ces acces, il poussait parfois
+des hurlements qu'ecoutaient avec effroi les gardes qui veillaient
+dans son antichambre, et que repetaient dans leurs profondeurs les
+echos du vieux Louvre, eveilles depuis quelque temps par tant de
+bruits sinistres. Puis, ces acces passes, ecrase de fatigue,
+l'oeil eteint, il se laissait aller aux bras de sa nourrice avec
+des silences qui tenaient a la fois du mepris et de la terreur.
+
+Dire ce que, chacun de son cote, sans se communiquer leurs
+sensations, car la mere et son fils se fuyaient plutot qu'ils ne
+se cherchaient; dire ce que Catherine de Medicis et le duc
+d'Alencon remuaient de pensees sinistres au fond de leur coeur, ce
+serait vouloir peindre ce fourmillement hideux qu'on voit
+grouiller au fond d'un nid de viperes.
+
+Henri avait ete enferme dans sa chambre; et, sur sa propre
+recommandation a Charles, personne n'avait obtenu la permission de
+le voir, pas meme Marguerite. C'etait aux yeux de tous une
+disgrace complete. Catherine et d'Alencon respiraient, le croyant
+perdu, et Henri buvait et mangeait plus tranquillement, s'esperant
+oublie.
+
+A la cour nul ne soupconnait la cause de la maladie du roi. Maitre
+Ambroise Pare et Mazille, son collegue, avaient reconnu une
+inflammation d'estomac, se trompant de la cause au resultat, voila
+tout. Ils avaient, en consequence, prescrit un regime adoucissant
+qui ne pouvait qu'aider au breuvage particulier indique par Rene,
+que Charles recevait trois fois par jour de la main de sa
+nourrice, et qui faisait sa principale nourriture.
+
+La Mole et Coconnas etaient a Vincennes, au secret le plus
+rigoureux. Marguerite et madame de Nevers avaient fait dix
+tentatives pour arriver jusqu'a eux, ou tout au moins pour leur
+faire passer un billet, et n'y etaient point parvenues.
+
+Un matin, au milieu des eternelles alternatives de bien et de mal
+qu'il eprouvait, Charles se sentit un peu mieux, et voulut qu'on
+laissat entrer toute la cour qui, comme d'habitude, quoique le
+lever n'eut plus lieu, se presentait tous les matins. Les portes
+furent donc ouvertes, et l'on put reconnaitre, a la paleur de ses
+joues, au jaunissement de son front d'ivoire, a la flamme febrile
+qui jaillissait de ses yeux caves et entoures d'un cercle de
+bistre, quels effroyables ravages avait faits sur le jeune
+monarque la maladie inconnue dont il etait atteint.
+
+La chambre royale fut bientot pleine de courtisans curieux et
+interesses.
+
+Catherine, d'Alencon et Marguerite furent avertis que le roi
+recevait. Tous trois entrerent a peu d'intervalle l'un de l'autre,
+Catherine calme, d'Alencon souriant, Marguerite abattue.
+
+Catherine s'assit au chevet du lit de son fils, sans remarquer le
+regard avec lequel celui-ci l'avait vue s'approcher.
+
+M. d'Alencon se placa au pied, et se tint debout. Marguerite
+s'appuya a un meuble, et, voyant le front pale, le visage amaigri
+et l'oeil enfonce de son frere, elle ne put retenir un soupir et
+une larme. Charles, auquel rien n'echappait, vit cette larme,
+entendit ce soupir, et de la tete fit un signe imperceptible a
+Marguerite. Ce signe, si imperceptible qu'il fut, eclaira le
+visage de la pauvre reine de Navarre, a qui Henri n'avait eu le
+temps de rien dire, ou peut-etre meme n'avait voulu rien dire.
+Elle craignait pour son mari, elle tremblait pour son amant.
+
+Pour elle-meme elle ne redoutait rien, elle connaissait trop bien
+La Mole, et savait qu'elle pouvait compter sur lui.
+
+-- Eh bien, mon cher fils, dit Catherine, comment vous trouvez-
+vous?
+
+-- Mieux, ma mere, mieux.
+
+-- Et que disent vos medecins?
+
+-- Mes medecins? ah! ce sont de grands docteurs, ma mere, dit
+Charles en eclatant de rire, et j'ai un supreme plaisir, je
+l'avoue, a les entendre discuter sur ma maladie. Nourrice, donne-
+moi a boire.
+
+La nourrice apporta a Charles une tasse de sa potion ordinaire.
+
+-- Et que vous font-ils prendre, mon fils?
+
+-- Oh! madame, qui connait quelque chose a leurs preparations?
+repondit le roi en avalant vivement le breuvage.
+
+-- Ce qu'il faudrait a mon frere, dit Francois, ce serait de
+pouvoir se lever et prendre le beau soleil; la chasse, qu'il aime
+tant, lui ferait grand bien.
+
+-- Oui, dit Charles, avec un sourire dont il fut impossible au duc
+de deviner l'expression, cependant la derniere m'a fait grand mal.
+
+Charles avait dit ces mots d'une facon si etrange que la
+conversation, a laquelle les assistants ne s'etaient pas un
+instant meles, en resta la. Puis il fit un signe de tete. Les
+courtisans comprirent que la reception etait achevee, et se
+retirerent les uns apres les autres.
+
+D'Alencon fit un mouvement pour s'approcher de son frere, mais un
+sentiment interieur l'arreta. Il salua, et sortit. Marguerite se
+jeta sur la main decharnee que son frere lui tendait, la serra et
+la baisa, et sortit a son tour.
+
+-- Bonne Margot, murmura Charles. Catherine seule resta,
+conservant sa place au chevet du lit. Charles, en se trouvant en
+tete-a-tete avec elle, se recula vers la ruelle avec le meme
+sentiment de terreur qui fait qu'on recule devant un serpent.
+C'est que Charles, instruit par les aveux de Rene, puis peut-etre
+mieux encore par le silence et la meditation, n'avait plus meme le
+bonheur de douter.
+
+Il savait parfaitement a qui et a quoi attribuer sa mort.
+
+Aussi, lorsque Catherine se rapprocha du lit et allongea vers son
+fils une main froide comme son regard, celui-ci frissonna et eut
+peur.
+
+-- Vous demeurez, madame? lui dit-il.
+
+-- Oui, mon fils, repondit Catherine, j'ai a vous entretenir de
+choses importantes.
+
+-- Parlez, madame, dit Charles en se reculant encore.
+
+-- Sire, dit la reine, je vous ai entendu affirmer tout a l'heure
+que vos medecins etaient de grands docteurs...
+
+-- Et je l'affirme encore, madame.
+
+-- Cependant qu'ont-ils fait depuis que vous etes malade?
+
+-- Rien, c'est vrai... mais si vous aviez entendu ce qu'ils ont
+dit... en verite, madame, on voudrait etre malade rien que pour
+entendre de si savantes dissertations.
+
+-- Eh bien, moi, mon fils, voulez-vous que je vous dise une chose?
+
+-- Comment donc? dites, ma mere.
+
+-- Eh bien, je soupconne que tous ces grands docteurs ne
+connaissent rien a votre maladie!
+
+-- Vraiment, madame!
+
+-- Qu'ils voient peut-etre un resultat, mais que la cause leur
+echappe.
+
+-- C'est possible, dit Charles ne comprenant pas ou sa mere en
+voulait venir.
+
+-- De sorte qu'ils traitent le symptome au lieu de traiter le mal.
+
+-- Sur mon ame! reprit Charles etonne, je crois que vous avez
+raison, ma mere.
+
+-- Eh bien, moi, mon fils, dit Catherine, comme il ne convient ni
+a mon coeur ni au bien de l'Etat que vous soyez malade si
+longtemps, attendu que le moral pourrait finir par s'affecter chez
+vous, j'ai rassemble les plus savants docteurs.
+
+-- En art medical, madame?
+
+-- Non, dans un art plus profond, dans l'art qui permet non
+seulement de lire dans les corps, mais encore dans les coeurs.
+
+-- Ah! le bel art, madame, fit Charles, et qu'on a raison de ne
+pas l'enseigner aux rois! Et vos recherches ont eu un resultat?
+continua-t-il.
+
+-- Oui.
+
+-- Lequel?
+
+-- Celui que j'esperais; et j'apporte a Votre Majeste le remede
+qui doit guerir son corps et son esprit.
+
+Charles frissonna. Il crut que sa mere, trouvant qu'il vivait trop
+longtemps encore, avait resolu d'achever sciemment ce qu'elle
+avait commence sans le savoir.
+
+-- Et ou est-il, ce remede? dit Charles en se soulevant sur un
+coude et en regardant sa mere.
+
+-- Il est dans le mal meme, repondit Catherine.
+
+-- Alors ou est le mal?
+
+-- Ecoutez-moi, mon fils, dit Catherine. Avez-vous entendu dire
+parfois qu'il est des ennemis secrets dont la vengeance a distance
+assassine la victime?
+
+-- Par le fer ou par le poison? demanda Charles sans perdre un
+instant de vue la physionomie impassible de sa mere.
+
+-- Non, par des moyens bien autrement surs, bien autrement
+terribles, dit Catherine.
+
+-- Expliquez-vous.
+
+-- Mon fils, demanda la Florentine, avez-vous foi aux pratiques de
+la cabale et de la magie? Charles comprima un sourire de mepris et
+d'incredulite.
+
+-- Beaucoup, dit-il.
+
+-- Eh bien, dit vivement Catherine, de la viennent vos
+souffrances. Un ennemi de Votre Majeste, qui n'eut point ose vous
+attaquer en face, a conspire dans l'ombre. Il a dirige contre la
+personne de Votre Majeste une conspiration d'autant plus terrible
+qu'il n'avait pas de complices, et que les fils mysterieux de
+cette conspiration etaient insaisissables.
+
+-- Ma foi, non! dit Charles revolte par tant d'astuce.
+
+-- Cherchez bien, mon fils, dit Catherine, rappelez-vous certains
+projets d'evasion qui devaient assurer l'impunite au meurtrier.
+
+-- Au meurtrier! s'ecria Charles, au meurtrier, dites-vous? on a
+donc essaye de me tuer, ma mere?
+
+L'oeil chatoyant de Catherine roula hypocritement sous sa paupiere
+plissee.
+
+-- Oui, mon fils: vous en doutez peut-etre, vous; mais moi, j'en
+ai acquis la certitude.
+
+-- Je ne doute jamais de ce que vous me dites, repondit amerement
+le roi. Et comment a-t-on essaye de me tuer? Je suis curieux de le
+savoir.
+
+-- Par la magie, mon fils.
+
+-- Expliquez-vous, madame, dit Charles ramene par le degout a son
+role d'observateur.
+
+-- Si ce conspirateur que je veux designer... et que Votre Majeste
+a deja designe du fond du coeur... ayant tout dispose pour ses
+batteries, etant sur du succes, eut reussi a s'esquiver, nul peut-
+etre n'eut penetre la cause des souffrances de Votre Majeste; mais
+heureusement, Sire, votre frere veillait sur vous.
+
+-- Quel frere?
+
+-- Votre frere d'Alencon.
+
+-- Ah! oui, c'est vrai; j'oublie toujours que j'ai un frere,
+murmura Charles en riant avec amertume. Et vous dites donc,
+madame...
+
+-- Qu'il a heureusement revele le cote materiel de la conspiration
+a Votre Majeste. Mais tandis qu'il ne cherchait, lui, enfant
+inexperimente, que les traces d'un complot ordinaire, que les
+preuves d'une escapade de jeune homme, je cherchais, moi, des
+preuves d'une action bien plus importante; car je connais la
+portee de l'esprit du coupable.
+
+-- Ah ca! mais, ma mere, on dirait que vous parlez du roi de
+Navarre? dit Charles voulant voir jusqu'ou irait cette
+dissimulation florentine.
+
+Catherine baissa hypocritement les yeux.
+
+-- Je l'ai fait arreter, ce me semble, et conduire a Vincennes
+pour l'escapade en question, continua le roi; serait-il donc
+encore plus coupable que je ne le soupconne?
+
+-- Sentez-vous la fievre qui vous devore? demanda Catherine.
+
+-- Oui, certes, madame, dit Charles en froncant le sourcil.
+
+-- Sentez-vous la chaleur brulante qui ronge votre coeur et vos
+entrailles?
+
+-- Oui, madame, repondit Charles en s'assombrissant de plus en
+plus.
+
+-- Et les douleurs aigues de tete qui passent par vos yeux pour
+arriver a votre cerveau, comme autant de coups de fleches?
+
+-- Oui, oui, madame; oh! je sens bien tout cela! oh! vous savez
+bien decrire mon mal!
+
+-- Eh bien, cela est tout simple, dit la Florentine; regardez...
+Et elle tira de dessous son manteau un objet qu'elle presenta au
+roi.
+
+C'etait une figurine de cire jaunatre, haute de six pouces a peu
+pres. Cette figure etait vetue d'abord d'une robe etoilee d'or, en
+cire, comme la figurine; puis d'un manteau royal de meme matiere.
+
+-- Eh bien, demanda Charles, qu'est-ce que cette petite statue?
+
+-- Voyez ce qu'elle a sur la tete, dit Catherine.
+
+-- Une couronne, repondit Charles.
+
+-- Et au coeur?
+
+-- Une aiguille.
+
+-- Eh bien, Sire, vous reconnaissez-vous?
+
+-- Moi?
+
+-- Oui, vous, avec votre couronne, avec votre manteau?
+
+-- Et qui donc a fait cette figure? dit Charles que cette comedie
+fatiguait; le roi de Navarre, sans doute?
+
+-- Non pas, Sire.
+
+-- Non pas! ... alors je ne vous comprends plus.
+
+-- Je dis _non, _reprit Catherine, parce que Votre Majeste
+pourrait tenir au fait exact. J'aurais dit _oui _si Votre Majeste
+m'eut pose la question d'une autre facon.
+
+Charles ne repondit pas. Il essayait de penetrer toutes les
+pensees de cette ame tenebreuse, qui se refermait sans cesse
+devant lui au moment ou il se croyait tout pret a y lire.
+
+-- Sire, continua Catherine, cette statue a ete trouvee, par les
+soins de votre procureur general Laguesle, au logis de l'homme
+qui, le jour de la chasse au vol, tenait un cheval de main tout
+pret pour le roi de Navarre.
+
+-- Chez M. de La Mole? dit Charles.
+
+-- Chez lui-meme; et, s'il vous plait, regardez encore cette
+aiguille d'acier qui perce le coeur, et voyez quelle lettre est
+ecrite sur l'etiquette qu'elle porte.
+
+-- Je vois un M, dit Charles.
+
+-- C'est-a-dire mort; c'est la formule magique, Sire. L'inventeur
+ecrit ainsi son voeu sur la plaie meme qu'il creuse. S'il eut
+voulu frapper de folie, comme le duc de Bretagne fit pour le roi
+Charles VI, il eut enfonce l'epingle dans la tete et il eut mis un
+F au lieu d'un M.
+
+-- Ainsi, dit Charles IX, a votre avis, madame, celui qui en veut
+a mes jours, c'est M. de La Mole?
+
+-- Oui, comme le poignard en veut au coeur; oui, mais derriere le
+poignard, il y a le bras qui le pousse.
+
+-- Et voila toute la cause du mal dont je suis atteint? le jour ou
+le charme sera detruit, le mal cessera? Mais comment s'y prendre?
+demanda Charles; vous le savez, vous, ma bonne mere; mais moi,
+tout au contraire de vous, qui vous en etes occupee toute votre
+vie, je suis fort ignorant en cabale et en magie.
+
+-- La mort de l'inventeur rompt le charme, voila tout. Le jour ou
+le charme sera detruit, le mal cessera, dit Catherine.
+
+-- Vraiment! dit Charles d'un air etonne.
+
+-- Comment! vous ne savez pas cela?
+
+-- Dame! je ne suis pas sorcier, dit le roi.
+
+-- Eh bien, maintenant, dit Catherine, Votre Majeste est
+convaincue, n'est ce pas?
+
+-- Certainement.
+
+-- La conviction va chasser l'inquietude?
+
+-- Completement.
+
+-- Ce n'est point par complaisance que vous le dites?
+
+-- Non, ma mere; c'est du fond de mon coeur. Le visage de
+Catherine se derida.
+
+-- Dieu soit loue! s'ecria-t-elle, comme si elle eut cru en Dieu.
+
+-- Oui, Dieu soit loue! reprit ironiquement Charles. Je sais
+maintenant comme vous a qui attribuer l'etat ou je me trouve, et
+par consequent qui punir.
+
+-- Et nous punirons...
+
+-- M. de La Mole: n'avez-vous pas dit qu'il etait le coupable?
+
+-- J'ai dit qu'il etait l'instrument.
+
+-- Eh bien, dit Charles, M. de La Mole d'abord; c'est le plus
+important. Toutes ces crises dont je suis atteint peuvent faire
+naitre autour de nous de dangereux soupcons. Il est urgent que la
+lumiere se fasse, et qu'a l'eclat que jettera cette lumiere la
+verite se decouvre.
+
+-- Ainsi, M. de La Mole...?
+
+-- Me va admirablement comme coupable: je l'accepte donc.
+Commencons par lui d'abord; et s'il a un complice, il parlera.
+
+-- Oui, murmura Catherine; s'il ne parle pas, on le fera parler.
+Nous avons des moyens infaillibles pour cela. Puis tout haut en se
+levant:
+
+-- Vous permettez donc, Sire, que l'instruction commence?
+
+-- Je le desire, madame, repondit Charles, et... le plus tot sera
+le mieux.
+
+Catherine serra la main de son fils sans comprendre le
+tressaillement nerveux qui agita cette main en serrant la sienne,
+et sortit sans entendre le rire sardonique du roi et la sourde et
+terrible imprecation qui suivit ce rire.
+
+Le roi se demandait s'il n'y avait pas danger a laisser aller
+ainsi cette femme qui, en quelques heures, ferait peut-etre tant
+de besogne qu'il n'y aurait plus moyen d'y remedier.
+
+En ce moment, comme il regardait la portiere retombant derriere
+Catherine, il entendit un leger froissement derriere lui, et se
+retournant il apercut Marguerite qui soulevait la tapisserie
+retombant devant le corridor qui conduisait chez sa nourrice.
+
+Marguerite dont la paleur, les yeux hagards et la poitrine
+oppressee decelaient la plus violente emotion:
+
+-- Oh! Sire, Sire! s'ecria Marguerite en se precipitant vers le
+lit de son frere, vous savez bien qu'elle ment!
+
+-- Qui, _elle?_ demanda Charles.
+
+-- Ecoutez, Charles: certes, c'est terrible d'accuser sa mere;
+mais je me suis doutee qu'elle resterait pres de vous pour les
+poursuivre encore. Mais, sur ma vie, sur la votre, sur notre ame a
+tous les deux, je vous dis qu'elle ment!
+
+-- Les poursuivre! ... qui poursuit-elle?...
+
+Tous les deux parlaient bas par instinct: on eut dit qu'ils
+avaient peur de s'entendre eux-memes.
+
+-- Henri d'abord, votre Henriot, qui vous aime, qui vous est
+devoue plus que personne au monde.
+
+-- Tu le crois, Margot? dit Charles.
+
+-- Oh! Sire, j'en suis sure.
+
+-- Eh bien, moi aussi, dit Charles.
+
+-- Alors, si vous en etes sur, mon frere, dit Marguerite etonnee,
+pourquoi l'avez-vous fait arreter et conduire a Vincennes?
+
+-- Parce qu'il me l'a demande lui-meme.
+
+-- Il vous l'a demande, Sire?...
+
+-- Oui, il a de singulieres idees, Henriot. Peut-etre se trompe-t-
+il, peut-etre a-t-il raison; mais enfin, une de ses idees, c'est
+qu'il est plus en surete dans ma disgrace que dans ma faveur, loin
+de moi que pres de moi, a Vincennes qu'au Louvre.
+
+-- Ah! je comprends, dit Marguerite, et il est en surete alors?
+
+-- Dame! aussi en surete que peut l'etre un homme dont Beaulieu me
+repond sur sa tete.
+
+-- Oh! merci, mon frere, voila pour Henri. Mais...
+
+-- Mais quoi? demanda Charles.
+
+-- Mais il y a une autre personne, Sire, a laquelle j'ai tort de
+m'interesser peut-etre, mais a laquelle je m'interesse enfin.
+
+-- Et quelle est cette personne?
+
+-- Sire, epargnez-moi... j'oserais a peine le nommer a mon frere,
+et n'ose le nommer a mon roi.
+
+-- M. de La Mole, n'est-ce pas? dit Charles.
+
+-- Helas! dit Marguerite, vous avez voulu le tuer une fois, Sire,
+et il n'a echappe que par miracle a votre vengeance royale.
+
+-- Et cela, Marguerite, quand il etait coupable d'un seul crime;
+mais maintenant qu'il en a commis deux...
+
+-- Sire, il n'est pas coupable du second.
+
+-- Mais, dit Charles, n'as-tu pas entendu ce qu'a dit notre bonne
+mere, pauvre Margot?
+
+-- Oh! je vous ai deja dit, Charles, reprit Marguerite en baissant
+la voix, je vous ai deja dit qu'elle mentait.
+
+-- Vous ne savez peut-etre pas qu'il existe une figure de cire qui
+a ete saisie chez M. de La Mole?
+
+-- Si fait, mon frere, je le sais.
+
+-- Que cette figure est percee au coeur par une aiguille, et que
+l'aiguille qui la blesse ainsi porte une petite banniere avec un
+M?
+
+-- Je le sais encore.
+
+-- Que cette figure a un manteau royal sur les epaules et une
+couronne royale sur la tete?
+
+-- Je sais tout cela.
+
+-- Eh bien, qu'avez-vous a dire?
+
+-- J'ai a dire que cette petite figure qui porte un manteau royal
+sur les epaules et une couronne royale sur la tete est la
+representation d'une femme et non d'un homme.
+
+-- Bah! dit Charles; et cette aiguille qui lui perce le coeur?
+
+-- C'etait un charme pour se faire aimer de cette femme et non un
+malefice pour faire mourir un homme.
+
+-- Mais cette lettre M?
+
+-- Elle ne veut pas dire: MORT, comme l'a dit la reine mere.
+
+-- Que veut-elle donc dire, alors? demanda Charles.
+
+-- Elle veut dire... elle veut dire le nom de la femme que
+M. de La Mole aimait.
+
+-- Et cette femme se nomme?
+
+-- Cette femme se nomme Marguerite, mon frere, dit la reine de
+Navarre en tombant a genoux devant le lit du roi, en prenant sa
+main dans les deux siennes, et en appuyant son visage baigne de
+larmes sur cette main.
+
+-- Ma soeur, silence! dit Charles en promenant autour de lui un
+regard etincelant sous un sourcil fronce; car, de meme que vous
+avez entendu, vous, on pourrait vous entendre a votre tour.
+
+-- Oh! que m'importe! dit Marguerite en relevant la tete et que le
+monde entier n'est-il la pour m'ecouter! devant le monde entier,
+je declarerais qu'il est infame d'abuser de l'amour d'un
+gentilhomme pour souiller sa reputation d'un soupcon d'assassinat.
+
+-- Margot, si je te disais que je sais aussi bien que toi ce qui
+est et ce qui n'est pas?
+
+-- Mon frere!
+
+-- Si je te disais que M. de La Mole est innocent?
+
+-- Vous le savez?
+
+-- Si je te disais que je connais le vrai coupable?
+
+-- Le vrai coupable! s'ecria Marguerite; mais il y a donc eu un
+crime commis?
+
+-- Oui. Volontaire ou involontaire, il y a eu un crime commis.
+
+-- Sur vous?
+
+-- Sur moi.
+
+-- Impossible!
+
+-- Impossible?... Regarde-moi, Margot.
+
+La jeune femme regarda son frere et frissonna en le voyant si
+pale.
+
+-- Margot, je n'ai pas trois mois a vivre, dit Charles.
+
+-- Vous, mon frere! Toi, mon Charles! s'ecria-t-elle.
+
+-- Margot, je suis empoisonne. Marguerite jeta un cri.
+
+-- Tais-toi donc, dit Charles; il faut qu'on croie que je meurs
+par magie.
+
+-- Et vous connaissez le coupable?
+
+-- Je le connais.
+
+-- Vous avez dit que ce n'est pas La Mole?
+
+-- Non, ce n'est pas lui.
+
+-- Ce n'est pas Henri non plus, certainement... Grand Dieu!
+serait-ce...?
+
+-- Qui?
+
+-- Mon frere... d'Alencon?... murmura Marguerite.
+
+-- Peut-etre.
+
+-- Ou bien, ou bien... (Marguerite baissa la voix comme epouvantee
+elle meme de ce qu'elle allait dire.) ou bien... notre mere?
+
+Charles se tut. Marguerite le regarda, lut dans son regard tout ce
+qu'elle y cherchait, et tomba toujours a genoux et demi-renversee
+sur un fauteuil.
+
+-- Oh! mon Dieu! mon Dieu! murmura-t-elle, c'est impossible!
+
+-- Impossible! dit Charles avec un rire strident; il est facheux
+que Rene ne soit pas ici, il te raconterait mon histoire.
+
+-- Lui, Rene?
+
+-- Oui. Il te raconterait, par exemple, qu'une femme a laquelle il
+n'ose rien refuser a ete lui demander un livre de chasse enfoui
+dans sa bibliotheque; qu'un poison subtil a ete verse sur chaque
+page de ce livre; que le poison, destine a quelqu'un, je ne sais a
+qui, est tombe par un caprice du hasard, ou par un chatiment du
+ciel, sur une autre personne que celle a qui il etait destine.
+Mais en l'absence de Rene, si tu veux voir le livre, il est la,
+dans mon cabinet, et, ecrit de la main du Florentin, tu verras que
+ce livre, qui contient dans ses feuilles la mort de vingt
+personnes encore, a ete donne de sa main a sa compatriote.
+
+-- Silence, Charles, a ton tour, silence! dit Marguerite.
+
+-- Tu vois bien maintenant qu'il faut qu'on croie que je meurs par
+magie.
+
+-- Mais c'est inique, mais c'est affreux! grace! grace! vous savez
+bien qu'il est innocent.
+
+-- Oui, je le sais, mais il faut qu'on le croie coupable. Souffre
+donc la mort de ton amant; c'est peu pour sauver l'honneur de la
+maison de France. Je souffre bien la mort pour que le secret meure
+avec moi.
+
+Marguerite courba la tete, comprenant qu'il n'y avait rien a faire
+pour sauver La Mole du cote du roi, et se retira toute pleurante
+et n'ayant plus d'espoir qu'en ses propres ressources.
+
+Pendant ce temps, comme l'avait prevu Charles, Catherine ne
+perdait pas une minute, et elle ecrivait au procureur general
+Laguesle une lettre dont l'histoire a conserve jusqu'au dernier
+mot, et qui jette sur toute cette affaire de sanglantes lueurs:
+
+"Monsieur le procureur, ce soir on me dit pour certain que La Mole
+a fait le sacrilege. En son logis a Paris, on a trouve beaucoup de
+mechantes choses, comme des livres et des papiers. Je vous prie
+d'appeler le premier president et d'instruire au plus vite
+l'affaire de la figure de cire a laquelle ils ont donne un coup au
+coeur, et ce, contre le roi[6].
+
+" CATHERINE."
+
+
+
+XXV
+Les boucliers invisibles
+
+
+Le lendemain du jour ou Catherine avait ecrit la lettre qu'on
+vient de lire, le gouverneur entra chez Coconnas avec un appareil
+des plus imposants: il se composait de deux hallebardiers et de
+quatre robes noires.
+
+Coconnas etait invite a descendre dans une salle ou le procureur
+Laguesle et deux juges l'attendaient pour l'interroger selon les
+instructions de Catherine.
+
+Pendant les huit jours qu'il avait passes en prison, Coconnas
+avait beaucoup reflechi; sans compter que chaque jour La Mole et
+lui, reunis un instant pour les soins de leur geolier qui, sans
+leur rien dire, leur avait fait cette surprise que selon toute
+probabilite ils ne devaient pas a sa seule philanthropie; sans
+compter, disons-nous, que La Mole et lui s'etaient recordes sur la
+conduite qu'ils avaient a tenir et qui etait une negation absolue,
+il etait donc persuade qu'avec un peu d'adresse son affaire
+prendrait la meilleure tournure, les charges n'etaient pas plus
+fortes pour eux que pour les autres. Henri et Marguerite n'avaient
+fait aucune tentative de fuite, ils ne pouvaient donc etre
+compromis dans une affaire ou les principaux coupables etaient
+libres. Coconnas ignorait que Henri habitat le meme chateau que
+lui, et la complaisance de son geolier lui apprenait qu'au-dessus
+de sa tete planaient des protections qu'il appelait ses_ boucliers
+invisibles_.
+
+Jusque-la, les interrogatoires avaient porte sur les desseins du
+roi de Navarre, sur les projets de fuite et sur la part que les
+deux amis devaient prendre a cette fuite. A tous ces
+interrogatoires, Coconnas avait constamment repondu d'une facon
+plus que vague et beaucoup plus qu'adroite; il s'appretait encore
+a repondre de la meme facon, et d'avance il avait prepare toutes
+ses petites reparties, lorsqu'il s'apercut tout a coup que
+l'interrogatoire avait change d'objet.
+
+Il s'agissait d'une ou de plusieurs visites faites a Rene, d'une
+ou de plusieurs figures de cire faites a l'instigation de La Mole.
+
+Coconnas, tout prepare qu'il etait, crut remarquer que
+l'accusation perdait beaucoup de son intensite, puisqu'il ne
+s'agissait plus, au lieu d'avoir trahi un roi, que d'avoir fait
+une statue de reine; encore cette statue etait-elle haute de huit
+a dix pouces tout au plus.
+
+Il repondit donc fort gaiement que ni lui ni son ami ne jouaient
+plus depuis longtemps a la poupee, et remarqua avec plaisir que
+plusieurs fois ses reponses avaient eu le privilege de faire
+sourire ses juges.
+
+On n'avait pas encore dit en vers: _j'ai ri, me voila desarme;
+_mais cela s'etait deja beaucoup dit en prose. Et Coconnas crut
+avoir a moitie desarme ses juges parce qu'ils avaient souri.
+
+Son interrogatoire termine, il remonta donc dans sa chambre si
+chantant, si bruyant, que La Mole, pour qui il faisait tout ce
+tapage, dut en tirer les plus heureuses consequences.
+
+On le fit descendre a son tour. La Mole, comme Coconnas, vit avec
+etonnement l'accusation abandonner sa premiere voie et entrer dans
+une voie nouvelle. On l'interrogea sur ses visites a Rene. Il
+repondit qu'il avait ete chez le Florentin une fois seulement. On
+lui demanda si cette fois il ne lui avait pas commande une figure
+de cire. Il repondit que Rene lui avait montre cette figure toute
+faite. On lui demanda si cette figure ne representait pas un
+homme. Il repondit qu'elle representait une femme. On lui demanda
+si le charme n'avait point pour but de faire mourir cet homme. Il
+repondit que le but de ce charme etait de se faire aimer de cette
+femme.
+
+Ces questions furent faites, tournees et retournees de cent facons
+differentes; mais a toutes ces questions, sous quelque face
+qu'elles lui fussent presentees, La Mole fit constamment les memes
+reponses.
+
+Les juges se regarderent avec une sorte d'indecision, ne sachant
+que trop dire ni que faire devant une pareille simplicite,
+lorsqu'un billet apporte au procureur general trancha la
+difficulte.
+
+Il etait concu en ces termes:
+
+"Si l'accuse nie, recourez a la question." C."
+
+Le procureur mit le billet dans sa poche, sourit a La Mole, et le
+congedia poliment. La Mole rentra dans son cachot presque aussi
+rassure sinon presque aussi joyeux que Coconnas.
+
+-- Je crois que tout va bien, dit-il.
+
+Une heure apres il entendit des pas et vit un billet qui se
+glissait sous la porte, sans voir quelle main lui donnait le
+mouvement. Il le prit, tout en pensant que la depeche venait,
+selon toute probabilite, du guichetier.
+
+En voyant ce billet, un espoir presque aussi douloureux qu'une
+deception lui etait venu au coeur; il esperait que ce billet etait
+de Marguerite, dont il n'avait eu aucune nouvelle depuis qu'il
+etait prisonnier. Il s'en saisit tout tremblant. L'ecriture
+faillit le faire mourir de joie.
+
+"Courage, disait le billet, je veille."
+
+-- Ah! si elle veille, s'ecria La Mole en couvrant de baisers ce
+papier qu'avait touche une main si chere, si elle veille, je suis
+sauve! ...
+
+Il faut, pour que La Mole comprenne ce billet et pour qu'il ait
+foi avec Coconnas dans ce que le Piemontais appelait ses
+_boucliers invisibles_, que nous ramenions le lecteur a cette
+petite maison, a cette chambre ou tant de scenes d'un bonheur
+enivrant, ou tant de parfums, a peine evapores, ou tant de doux
+souvenirs, devenus depuis des angoisses, brisaient le coeur d'une
+femme a demi renversee sur des coussins de velours.
+
+-- Etre reine, etre forte, etre jeune, etre riche, etre belle, et
+souffrir ce que je souffre! s'ecriait cette femme; oh! c'est
+impossible!
+
+Puis, dans son agitation, elle se levait, marchait, s'arretait
+tout a coup, appuyait son front brulant contre quelque marbre
+glace, se relevait pale et le visage couvert de larmes, se tordait
+les bras avec des cris, et retombait brisee sur quelque fauteuil.
+
+Tout a coup la tapisserie qui separait l'appartement de la rue
+Cloche-Percee de l'appartement de la rue Tizon se souleva; un
+fremissement soyeux effleura la boiserie, et la duchesse de Nevers
+apparut.
+
+-- Oh! s'ecria Marguerite, c'est toi! Avec quelle impatience je
+t'attendais! Eh bien, quelles nouvelles?
+
+-- Mauvaises, mauvaises, ma pauvre amie. Catherine pousse elle-
+meme l'instruction, et en ce moment encore elle est a Vincennes.
+
+-- Et Rene?
+
+-- Il est arrete.
+
+-- Avant que tu aies pu lui parler?
+
+-- Oui.
+
+-- Et nos prisonniers?
+
+-- J'ai de leurs nouvelles.
+
+-- Par le guichetier?
+
+-- Toujours.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien, ils communiquent chaque jour ensemble. Avant-hier on
+les a fouilles. La Mole a brise ton portrait plutot que de le
+livrer.
+
+-- Ce cher La Mole!
+
+-- Annibal a ri au nez des inquisiteurs.
+
+-- Bon Annibal! Mais apres?
+
+-- On les a interroges ce matin sur la fuite du roi, sur ses
+projets de rebellion en Navarre, et ils n'ont rien dit.
+
+-- Oh! je savais bien qu'ils garderaient le silence; mais ce
+silence les tue aussi bien que s'ils parlaient.
+
+-- Oui, mais nous les sauvons, nous.
+
+-- Tu as donc pense a notre entreprise?
+
+-- Je ne me suis occupee que de cela depuis hier.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Je viens de conclure avec Beaulieu. Ah! ma chere reine, quel
+homme difficile et cupide! Cela coutera la vie d'un homme et trois
+cent mille ecus.
+
+-- Tu dis qu'il est difficile et cupide... et cependant il ne
+demande que la vie d'un homme et trois cent mille ecus... Mais
+c'est pour rien!
+
+-- Pour rien... trois cent mille ecus! ... Mais tous tes joyaux et
+tous les miens n'y suffiraient pas.
+
+-- Oh! qu'a cela ne tienne. Le roi de Navarre paiera, le duc
+d'Alencon paiera, mon frere Charles paiera, ou sinon...
+
+-- Allons! tu raisonnes comme une folle. Je les ai, les trois cent
+mille ecus.
+
+-- Toi?
+
+-- Oui, moi.
+
+-- Et comment te les es-tu procures?
+
+-- Ah! voila!
+
+-- C'est un secret?
+
+-- Pour tout le monde, excepte pour toi.
+
+-- Oh! mon Dieu! dit Marguerite souriant au milieu de ses larmes,
+les aurais-tu voles?
+
+-- Tu en jugeras.
+
+-- Voyons.
+
+-- Tu te rappelles cet horrible Nantouillet?
+
+-- Le richard, l'usurier?
+
+-- Si tu veux.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien! tant il y a qu'un jour en voyant passer certaine femme
+blonde, aux yeux verts, coiffee de trois rubis poses l'un au
+front, les deux autres aux tempes, coiffure qui lui va si bien, et
+ignorant que cette femme etait une duchesse, ce richard, cet
+usurier s'ecria: "Pour trois baisers a la place de ces trois
+rubis, je ferais naitre trois diamants de cent mille ecus chacun!"
+
+-- Eh bien, Henriette?
+
+-- Eh bien, ma chere, les diamants sont eclos et vendus.
+
+-- Oh! Henriette! Henriette! murmura Marguerite.
+
+-- Tiens! s'ecria la duchesse avec un accent d'impudeur naif et
+sublime a la fois, qui resume et le siecle et la femme, tiens!
+j'aime Annibal, moi!
+
+-- C'est vrai, dit Marguerite en souriant et en rougissant tout a
+la fois, tu l'aimes beaucoup, tu l'aimes trop meme. Et cependant
+elle lui serra la main.
+
+-- Donc, continua Henriette, grace a nos trois diamants les trois
+cent mille ecus et l'homme sont prets.
+
+-- L'homme? quel homme?
+
+-- L'homme a tuer: tu oublies qu'il faut tuer un homme.
+
+-- Et tu as trouve l'homme qu'il te fallait?
+
+-- Parfaitement.
+
+-- Au meme prix? demanda en souriant Marguerite.
+
+-- Au meme prix! j'en eusse trouve mille, repondit Henriette. Non,
+non; moyennant cinq cents ecus, tout bonnement.
+
+-- Pour cinq cents ecus tu as trouve un homme qui a consenti a se
+faire tuer?
+
+-- Que veux-tu! il faut bien vivre.
+
+-- Ma chere amie, je ne te comprends plus. Voyons, parle
+clairement; les enigmes prennent trop de temps a deviner dans la
+situation ou nous nous trouvons.
+
+-- Eh bien, ecoute: le geolier auquel est confiee la garde de La
+Mole et de Coconnas est un ancien soldat qui sait ce que c'est
+qu'une blessure; il veut bien aider a sauver nos amis, mais il ne
+veut pas perdre sa place. Un coup de poignard adroitement place
+fera l'affaire; nous lui donnerons une recompense, et l'Etat un
+dedommagement. De cette facon, le brave homme recevra des deux
+mains, et aura renouvele la fable du pelican.
+
+-- Mais, dit Marguerite, un coup de poignard...
+
+-- Sois tranquille, c'est Annibal qui le donnera.
+
+-- Au fait, dit en riant Marguerite, il a donne trois coups tant
+d'epee que de poignard a La Mole, et La Mole n'en est pas mort; il
+y a donc tout lieu d'esperer.
+
+-- Mechante! tu meriterais que j'en restasse la.
+
+-- Oh! non, non, au contraire; dis-moi le reste, je t'en supplie.
+Comment les sauverons-nous, voyons?
+
+-- Eh bien, voici l'affaire: la chapelle est le seul lieu du
+chateau ou puissent penetrer les femmes qui ne sont point
+prisonnieres. On nous fait cacher derriere l'autel: sous la nappe
+de l'autel, ils trouvent deux poignards. La porte de la sacristie
+est ouverte d'avance; Coconnas frappe son geolier qui tombe et
+fait semblant d'etre mort; nous apparaissons, nous jetons chacune
+un manteau sur les epaules de nos amis; nous fuyons avec eux par
+la petite porte de la sacristie, et comme nous avons le mot
+d'ordre, nous sortons sans empechement.
+
+-- Et une fois sortis?
+
+-- Deux chevaux les attendent a la porte; ils sautent dessus,
+quittent l'Ile-de-France et gagnent la Lorraine, d'ou de temps en
+temps ils reviennent incognito.
+
+-- Oh! tu me rends la vie, dit Marguerite. Ainsi nous les
+sauverons?
+
+-- J'en repondrais presque.
+
+-- Et cela bientot?
+
+-- Dame! dans trois ou quatre jours; Beaulieu nous previendra.
+
+-- Mais si l'on te reconnait dans les environs de Vincennes, cela
+peut faire du tort a notre projet.
+
+-- Comment veux-tu que l'on me reconnaisse? Je sors en religieuse
+avec une coiffe, grace a laquelle on ne me voit pas meme le bout
+du nez.
+
+-- C'est que nous ne pouvons prendre trop de precautions.
+
+-- Je le sais bien, mordi! comme dirait le pauvre Annibal.
+
+-- Et le roi de Navarre, t'en es-tu informee?
+
+-- Je n'ai eu garde d'y manquer.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien, il n'a jamais ete si joyeux, a ce qu'il parait; il
+rit, il chante, il fait bonne chere, et ne demande qu'une chose,
+c'est d'etre bien garde.
+
+-- Il a raison. Et ma mere?
+
+-- Je te l'ai dit, elle pousse tant qu'elle peut le proces.
+
+-- Oui, mais elle ne se doute de rien relativement a nous?
+
+-- Comment voudrais-tu qu'elle se doutat de quelque chose? Tous
+ceux qui sont du secret ont interet a le garder. Ah! j'ai su
+qu'elle avait fait dire aux juges de Paris de se tenir prets.
+
+-- Agissons vite, Henriette. Si nos pauvres captifs changeaient de
+prison, tout serait a recommencer.
+
+-- Sois tranquille, je desire autant que toi de les voir dehors.
+
+-- Oh! oui, je le sais bien, et merci, merci cent fois de ce que
+tu fais pour en arriver la.
+
+-- Adieu, Marguerite, adieu. Je me remets en campagne.
+
+-- Et tu es sure de Beaulieu?
+
+-- Je l'espere.
+
+-- Du guichetier?
+
+-- Il a promis.
+
+-- Des chevaux?
+
+-- Ils seront les meilleurs de l'ecurie du duc de Nevers.
+
+-- Je t'adore, Henriette. Et Marguerite se jeta au cou de son
+amie, apres quoi les deux femmes se separerent, se promettant de
+se revoir le lendemain et tous les jours au meme lieu et a la meme
+heure. C'etaient ces deux creatures charmantes et devouees que
+Coconnas appelait avec une si saine raison ses boucliers
+invisibles.
+
+
+
+XXVI
+Les juges
+
+
+-- Eh bien, mon brave ami, dit Coconnas a La Mole, lorsque les
+deux compagnons se retrouverent ensemble a la suite de
+l'interrogatoire ou, pour la premiere fois, il avait ete question
+de la figure de cire, il me semble que tout marche a ravir et que
+nous ne tarderons pas a etre abandonnes des juges, ce qui est un
+diagnostic tout oppose a celui de l'abandon des medecins; car
+lorsque le medecin abandonne le malade, c'est qu'il ne peut plus
+le sauver; mais, tout au contraire, quand le juge abandonne
+l'accuse, c'est qu'il perd l'espoir de lui faire couper la tete.
+
+-- Oui, dit La Mole; il me semble meme qu'a cette politesse, a
+cette facilite des geoliers, a l'elasticite des portes, je
+reconnais nos nobles amies; mais je ne reconnais pas
+M. de Beaulieu, a ce qu'on m'avait dit, du moins.
+
+-- Je le reconnais bien, moi, dit Coconnas; seulement cela coutera
+cher; mais, baste! l'une est princesse, l'autre est reine; elles
+sont riches toutes deux, et jamais elles n'auront occasion de
+faire un si bon emploi de leur argent. Maintenant, recapitulons
+bien notre lecon: on nous mene a la chapelle, on nous laisse la
+sous la garde de notre guichetier, nous trouvons a l'endroit
+indique chacun un poignard; je pratique un trou dans le ventre de
+notre guide...
+
+-- Oh! non, pas dans le ventre, tu lui volerais ses cinq cents
+ecus; dans le bras.
+
+-- Ah! oui, dans le bras ce serait le perdre, pauvre cher homme!
+on verrait bien qu'il y a mis de la complaisance, et moi aussi.
+Non, non, dans le cote droit, en glissant adroitement le long des
+cotes: c'est un coup vraisemblable et innocent.
+
+-- Allons, va pour celui-la; ensuite...
+
+-- Ensuite tu barricades la grande porte avec des bancs tandis que
+nos deux princesses s'elancent de l'autel ou elles sont cachees et
+que Henriette ouvre la petite porte. Ah! ma foi! je l'aime
+aujourd'hui Henriette, il faut qu'elle m'ait fait quelque
+infidelite pour que cela me reprenne ainsi.
+
+-- Et puis, dit La Mole avec cette voix fremissante qui passe
+comme une musique a travers les levres, et puis nous gagnons les
+bois. Un bon baiser donne a chacun de nous nous fait joyeux et
+forts. Nous vois-tu, Annibal, penches sur nos chevaux rapides et
+le coeur doucement oppresse? Oh! la bonne chose que la peur! La
+peur en plein air, lorsqu'on a sa bonne epee nue au flanc,
+lorsqu'on crie hourra au coursier qu'on aiguillonne de l'eperon,
+et qui a chaque hourra bondit et vole.
+
+-- Oui, dit Coconnas, mais la peur entre quatre murs, qu'en dis-
+tu, La Mole? Moi, je puis en parler, car j'ai eprouve quelque
+chose comme cela. Quand ce visage bleme de Beaulieu est entre pour
+la premiere fois dans ma chambre, derriere lui dans l'ombre
+brillaient des pertuisanes et retentissait un sinistre bruit de
+fer heurte contre du fer. Je te jure que j'ai pense tout aussitot
+au duc d'Alencon, et que je m'attendais a voir apparaitre sa
+vilaine face entre deux vilaines tetes de hallebardiers. J'ai ete
+trompe et ce fut ma seule consolation; mais je n'ai pas tout
+perdu: la nuit venue, j'en ai reve.
+
+-- Ainsi, dit La Mole, qui suivait sa pensee souriante sans
+accompagner son ami dans les excursions que faisait la sienne aux
+champs du fantastique, ainsi elles ont tout prevu, meme le lieu de
+notre retraite. Nous allons en Lorraine, cher ami. En verite,
+j'eusse mieux aime aller en Navarre; en Navarre, j'etais chez
+elle, mais la Navarre est trop loin, Nancy vaut mieux; d'ailleurs,
+la, nous ne serons qu'a quatre-vingts lieues de Paris. Sais-tu un
+regret que j'emporte, Annibal, en sortant d'ici?
+
+-- Ah! ma foi, non... par exemple. Quant a moi, j'avoue que j'y
+laisse tous les miens.
+
+-- Eh bien, c'est de ne pouvoir emmener avec nous le digne geolier
+au lieu de...
+
+-- Mais il ne voudrait pas, dit Coconnas, il y perdrait trop:
+songe donc, cinq cents ecus de nous, une recompense du
+gouvernement, de l'avancement peut-etre; comme il vivra heureux ce
+gaillard-la, quand je l'aurai tue! ... Mais qu'as-tu donc?
+
+-- Rien! Une idee qui me passe par l'esprit.
+
+-- Elle n'est pas drole, a ce qu'il parait, car tu palis
+affreusement.
+
+-- C'est que je me demande pourquoi on nous menerait a la
+chapelle.
+
+-- Tiens! dit Coconnas, pour faire nos paques. Voila le moment, ce
+me semble.
+
+-- Mais, dit La Mole, on ne conduit a la chapelle que les
+condamnes a mort ou les tortures.
+
+-- Oh! oh! fit Coconnas en palissant legerement a son tour, ceci
+merite attention. Interrogeons sur ce point le brave homme que je
+dois eventrer incessamment. Eh! porte-clefs, mon ami!
+
+-- Monsieur m'appelle! dit le geolier qui faisait le guet sur les
+premieres marches de l'escalier.
+
+-- Oui, viens ca.
+
+-- Me voici.
+
+-- Il est convenu que c'est de la chapelle que nous nous
+sauverons, n'est-ce pas?
+
+-- Chut! dit le porte-clefs en regardant avec effroi autour de
+lui.
+
+-- Sois tranquille, personne ne nous ecoute.
+
+-- Oui, monsieur, c'est de la chapelle.
+
+-- On nous y conduira donc a la chapelle?
+
+-- Sans doute, c'est l'usage.
+
+-- C'est l'usage?
+
+-- Oui, apres toute condamnation a mort, c'est l'usage de
+permettre que le condamne passe la nuit dans la chapelle.
+
+Coconnas et La Mole tressaillirent et se regarderent en meme
+temps.
+
+-- Vous croyez donc que nous serons condamnes a mort?
+
+-- Sans doute... mais vous aussi, vous le croyiez.
+
+-- Comment! nous aussi, dit La Mole.
+
+-- Certainement... si vous ne le croyiez pas, vous n'auriez pas
+tout prepare pour votre fuite.
+
+-- Sais-tu que c'est plein de sens ce qu'il dit la! fit Coconnas a
+La Mole.
+
+-- Oui... ce que je sais aussi, maintenant du moins, c'est que
+nous jouons gros jeu, a ce qu'il parait.
+
+-- Et moi donc! dit le guichetier, croyez-vous que je ne risque
+rien?... Si dans un moment d'emotion monsieur allait se tromper de
+cote! ...
+
+-- Eh! mordi! je voudrais etre a ta place, dit lentement Coconnas,
+et ne pas avoir affaire a d'autres mains qu'a cette main, a
+d'autre fer que celui qui te touchera.
+
+-- Condamnes a mort! murmura La Mole, mais c'est impossible!
+
+-- Impossible! dit naivement le guichetier, et pourquoi?
+
+-- Chut! dit Coconnas, je crois que l'on ouvre la porte d'en bas.
+
+-- En effet, reprit vivement le geolier; rentrez, messieurs!
+rentrez!
+
+-- Et quand croyez-vous que le jugement ait lieu? demanda La Mole.
+
+-- Demain au plus tard. Mais soyez tranquilles, les personnes qui
+doivent etre prevenues le seront.
+
+-- Alors embrassons-nous et faisons nos adieux a ces murs.
+
+Les deux amis se jeterent dans les bras l'un de l'autre, et
+rentrerent chacun dans sa chambre, La Mole soupirant, Coconnas
+chantonnant.
+
+Il ne se passa rien de nouveau jusqu'a sept heures du soir. La
+nuit descendit sombre et pluvieuse sur le donjon de Vincennes, une
+vraie nuit d'evasion. On apporta le repas du soir de Coconnas,
+lequel soupa avec son appetit ordinaire, tout en songeant au
+plaisir qu'il aurait a etre mouille par cette pluie qui fouettait
+les murailles, et deja il se preparait a s'endormir au murmure
+sourd et monotone du vent, quand il lui sembla que ce vent, qu'il
+ecoutait parfois avec un sentiment de melancolie qu'il n'avait
+jamais eprouve avant qu'il fut en prison, sifflait plus
+etrangement que d'habitude sous toutes les portes, et que le poele
+ronflait avec plus de rage qu'a l'ordinaire. Ce phenomene avait
+lieu chaque fois qu'on ouvrait un des cachots de l'etage superieur
+et surtout celui d'en face. C'est a ce bruit qu'Annibal
+reconnaissait toujours que le geolier allait venir, attendu que ce
+bruit indiquait qu'il sortait de chez La Mole.
+
+Cependant cette fois, Coconnas demeura inutilement le cou tendu et
+l'oreille au guet.
+
+Le temps s'ecoula, personne ne vint.
+
+-- C'est etrange, dit Coconnas, on a ouvert chez La Mole et l'on
+n'ouvre pas chez moi. La Mole aurait-il appele? serait-il malade?
+que veut dire cela?
+
+Tout est soupcon et inquietude comme tout est joie et espoir pour
+un prisonnier. Une demi-heure s'ecoula, puis une heure, puis une
+heure et demie. Coconnas commencait a s'endormir de depit, quand
+le bruit de la serrure le fit bondir.
+
+-- Oh! oh! dit-il, est-ce deja l'heure du depart et va-t-on nous
+conduire a la chapelle sans etre condamnes? Mordi! ce serait un
+plaisir de fuir par une nuit pareille, il fait noir comme dans un
+four; pourvu que les chevaux ne soient point aveugles!
+
+Il se preparait a questionner gaiement le porte-clefs, quand il
+vit celui-ci appliquer son doigt sur les levres en roulant des
+yeux tres eloquents.
+
+En effet, derriere le geolier on entendait du bruit et l'on
+apercevait des ombres.
+
+Tout a coup, au milieu de l'obscurite, il distingua deux casques
+sur chacun desquels la chandelle fumeuse envoya une paillette
+d'or.
+
+-- Oh! oh! demanda-t-il a demi-voix, qu'est-ce que c'est que cet
+appareil sinistre? ou allons-nous donc?
+
+Le geolier ne repondit que par un soupir qui ressemblait fort a un
+gemissement.
+
+-- Mordi! murmura Coconnas, quelle peste d'existence! toujours des
+extremes, jamais de terre ferme: on barbote dans cent pieds d'eau,
+ou l'on plane au-dessus des nuages, pas de milieu. Voyons, ou
+allons-nous?
+
+-- Suivez les hallebardiers, monsieur, dit une voix grasseyante
+qui fit connaitre a Coconnas que les soldats qu'il avait entrevus
+etaient accompagnes d'un huissier quelconque.
+
+-- Et M. de La Mole, demanda le Piemontais, ou est-il? que
+devient-il?
+
+-- Suivez les hallebardiers, repeta la meme voix grasseyante sur
+le meme ton.
+
+Il fallait obeir. Coconnas sortit de sa chambre, et apercut
+l'homme noir dont la voix lui avait ete si desagreable. C'etait un
+petit greffier bossu, et qui sans doute s'etait fait homme de robe
+pour qu'on ne s'apercut point qu'il etait bancal en meme temps.
+
+Il descendit lentement l'escalier en spirale. Au premier etage,
+les gardes s'arreterent.
+
+-- C'est beaucoup descendre, murmura Coconnas, mais pas encore
+assez.
+
+La porte s'ouvrit. Coconnas avait un regard de lynx et un flair de
+limier; il flaira les juges, et vit dans l'ombre une silhouette
+d'homme aux bras nus qui lui fit monter la sueur au front. Il n'en
+prit pas moins la mine la plus souriante, pencha la tete a gauche,
+selon le code des grands airs a la mode a cette epoque, et, le
+poing sur la hanche, entra dans la salle.
+
+On leva une tapisserie, et Coconnas apercut effectivement des
+juges et des greffiers.
+
+A quelques pas de ces juges et de ces greffiers, La Mole etait
+assis sur un banc.
+
+Coconnas fut conduit devant un tribunal. Arrive en face des juges,
+Coconnas s'arreta, salua La Mole d'un signe de tete et d'un
+sourire, puis il attendit.
+
+-- Comment vous nommez-vous, monsieur? lui demanda le president.
+
+-- Marc-Annibal de Coconnas, repondit le gentilhomme avec une
+grace parfaite, comte de Montpantier, Chenaux et autres lieux;
+mais on connait nos qualites, je presume.
+
+-- Ou etes-vous ne?
+
+-- A Saint-Colomban, pres de Suze.
+
+-- Quel age avez-vous?
+
+-- Vingt-sept ans et trois mois.
+
+-- Bien, dit le president.
+
+-- Il parait que cela lui fit plaisir, murmura Coconnas.
+
+-- Maintenant, dit le president apres un moment de silence qui
+donna au greffier le temps d'ecrire les reponses de l'accuse, quel
+etait votre but en quittant la maison de M. d'Alencon?
+
+-- De me reunir a M. de La Mole, mon ami, que voila, et qui,
+lorsque je la quittai, moi, l'avait deja quittee depuis quelques
+jours.
+
+-- Que faisiez-vous a la chasse ou vous futes arrete?
+
+-- Mais, repondit Coconnas, je chassais.
+
+-- Le roi etait aussi a cette chasse, et il y ressentit les
+premieres atteintes du mal dont il souffre en ce moment.
+
+-- Quant a ceci, je n'etais pas pres du roi, et je ne puis rien
+dire. J'ignorais meme qu'il fut atteint d'un mal quelconque. Les
+juges se regarderent avec un sourire d'incredulite.
+
+-- Ah! vous l'ignoriez? dit le president.
+
+-- Oui, monsieur, et j'en suis fache. Quoique le roi de France ne
+soit pas mon roi, j'ai beaucoup de sympathie pour lui.
+
+-- Vraiment?
+
+-- Parole d'honneur! Ce n'est pas comme pour son frere le duc
+d'Alencon. Celui-la, je l'avoue...
+
+-- Il ne s'agit point ici du duc d'Alencon, monsieur, mais de Sa
+Majeste.
+
+-- Eh bien, je vous ai deja dit que j'etais son tres humble
+serviteur, repondit Coconnas en se dandinant avec une adorable
+insolence.
+
+-- Si vous etes en effet son serviteur, comme vous le pretendez,
+monsieur, voulez-vous nous dire ce que vous savez d'une certaine
+statue magique?
+
+-- Ah! bon! nous revenons a l'histoire de la statue, a ce qu'il
+parait?
+
+-- Oui, monsieur, cela vous deplait-il?
+
+-- Non point, au contraire; j'aime mieux cela. Allez.
+
+-- Pourquoi cette statue se trouvait-elle chez M. de La Mole?
+
+-- Chez M. de La Mole, cette statue? Chez Rene, vous voulez dire.
+
+-- Vous reconnaissez donc qu'elle existe?
+
+-- Dame! si on me la montre.
+
+-- La voici. Est-ce celle que vous connaissez?
+
+-- Tres bien.
+
+-- Greffier, dit le president, ecrivez que l'accuse reconnait la
+statue pour l'avoir vue chez M. de La Mole.
+
+-- Non pas, non pas, dit Coconnas, ne confondons point: pour
+l'avoir vue chez Rene.
+
+-- Chez Rene, soit! Quel jour?
+
+-- Le seul jour ou nous y avons ete, M. de La Mole et moi.
+
+-- Vous avouez donc que vous avez ete chez Rene avec M. de La
+Mole?
+
+-- Ah! ca! est-ce que je m'en suis jamais cache?
+
+-- Greffier, ecrivez que l'accuse avoue avoir ete chez Rene pour
+faire des conjurations.
+
+-- Hola, he! tout beau, tout beau, monsieur le president. Moderez
+votre enthousiasme, je vous prie: je n'ai pas dit un mot de tout
+cela.
+
+-- Vous niez que vous avez ete chez Rene pour faire des
+conjurations?
+
+-- Je le nie. La conjuration s'est faite par accident, mais sans
+premeditation.
+
+-- Mais elle a eu lieu?
+
+-- Je ne puis nier qu'il se soit fait quelque chose qui
+ressemblait a un charme.
+
+-- Greffier, ecrivez que l'accuse avoue qu'il s'est fait chez Rene
+un charme contre la vie du roi.
+
+-- Comment! contre la vie du roi! C'est un infame mensonge. Il ne
+s'est jamais fait de charme contre la vie du roi.
+
+-- Vous le voyez, messieurs, dit La Mole.
+
+-- Silence! fit le president. Puis se retournant vers le greffier:
+-- Contre la vie du roi, continua-t-il. Y etes-vous?
+
+-- Mais non, mais non, dit Coconnas. D'ailleurs la statue n'est
+pas une statue d'homme, mais de femme.
+
+-- Eh bien, messieurs, que vous avais-je dit? reprit La Mole.
+
+-- Monsieur de la Mole, dit le president, vous repondrez quand
+nous vous interrogerons; mais n'interrompez pas l'interrogatoire
+des autres.
+
+-- Ainsi, vous dites que c'est une femme?
+
+-- Sans doute, je le dis.
+
+-- Pourquoi alors a-t-elle une couronne et un manteau royal?
+
+-- Pardieu! dit Coconnas, c'est bien simple; parce que c'etait...
+La Mole se leva et mit un doigt sur sa bouche.
+
+-- C'est juste, dit Coconnas; qu'allais-je donc raconter, moi,
+comme si cela regardait ces messieurs!
+
+-- Vous persistez a dire que cette statue est une statue de femme?
+
+-- Oui, certainement, je persiste.
+
+-- Et vous refusez de dire quelle est cette femme?
+
+-- Une femme de mon pays, dit La Mole, que j'aimais et dont je
+voulais etre aime.
+
+-- Ce n'est pas vous qu'on interroge, monsieur de la Mole, s'ecria
+le president; taisez-vous donc, ou l'on vous baillonnera.
+
+-- ... Baillonnera! dit Coconnas; comment dites-vous cela,
+monsieur de la robe noire? On baillonnera mon ami! ... un
+gentilhomme! Allons donc!
+
+-- Faites entrer Rene, dit le procureur general Laguesle.
+
+-- Oui, faites entrer Rene, dit Coconnas, faites; nous allons voir
+un peu qui a raison, ici, de vous trois ou de nous deux.
+
+Rene entra pale, vieilli, presque meconnaissable pour les deux
+amis, courbe sous le poids du crime qu'il allait commettre, bien
+plus que de ceux qu'il avait commis.
+
+-- Maitre Rene, dit le juge, reconnaissez-vous les deux accuses
+ici presents?
+
+-- Oui, monsieur, repondit Rene d'une voix qui trahissait son
+emotion.
+
+-- Pour les avoir vus ou?
+
+-- En plusieurs lieux, et notamment chez moi.
+
+-- Combien de fois ont-ils ete chez vous?
+
+-- Une seule.
+
+A mesure que Rene parlait, la figure de Coconnas s'epanouissait.
+Le visage de La Mole, au contraire, demeurait grave comme s'il
+avait eu un pressentiment.
+
+-- Et a quelle occasion ont-ils ete chez vous? Rene sembla hesiter
+un moment.
+
+-- Pour me commander une figure de cire, dit-il.
+
+-- Pardon, pardon, maitre Rene, dit Coconnas, vous faites une
+petite erreur.
+
+-- Silence! dit le president. Puis se retournant vers Rene: Cette
+figurine, continua-t-il, est-elle une figure d'homme ou de femme?
+
+-- D'homme, repondit Rene.
+
+Coconnas bondit comme s'il eut recu une commotion electrique.
+
+-- D'homme! dit-il.
+
+-- D'homme, repeta Rene, mais d'une voix si faible qu'a peine le
+president l'entendit.
+
+-- Et pourquoi cette statue d'homme a-t-elle un manteau sur les
+epaules et une couronne sur la tete?
+
+-- Parce que cette statue represente un roi.
+
+-- Infame menteur! cria Coconnas exaspere.
+
+-- Tais-toi, Coconnas, tais-toi, interrompit La Mole, laisse dire
+cet homme, chacun est maitre de perdre son ame.
+
+-- Mais non pas le corps des autres, mordi!
+
+-- Et que voulait dire cette aiguille d'acier que la statue avait
+dans le coeur, avec la lettre M ecrite sur une petite banniere?
+
+-- L'aiguille simulait l'epee ou le poignard, la lettre M veut
+dire MORT.
+
+Coconnas fit un mouvement pour etrangler Rene, quatre gardes le
+retinrent.
+
+-- C'est bien, dit le procureur Laguesle, le tribunal est
+suffisamment renseigne. Reconduisez les prisonniers dans les
+chambres d'attente.
+
+-- Mais, s'ecriait Coconnas, il est impossible de s'entendre
+accuser de pareilles choses sans protester.
+
+-- Protestez, monsieur, on ne vous en empeche pas. Gardes, vous
+avez entendu? Les gardes s'emparerent des deux accuses et les
+firent sortir, La Mole par une porte, Coconnas par l'autre.
+
+Puis le procureur fit signe a cet homme que Coconnas avait apercu
+dans l'ombre et lui dit:
+
+-- Ne vous eloignez pas, maitre, vous aurez de la besogne cette
+nuit.
+
+-- Par lequel commencerai-je, monsieur? demanda l'homme en mettant
+respectueusement le bonnet a la main.
+
+-- Par celui-ci, dit le president en montrant La Mole qu'on
+apercevait encore comme une ombre entre les deux gardes.
+
+Puis s'approchant de Rene, qui etait reste debout et tremblant en
+attendant a son tour qu'on le reconduisit au Chatelet ou il etait
+enferme:
+
+-- Bien, monsieur, lui dit-il, soyez tranquille, la reine et le
+roi sauront que c'est a vous qu'ils auront du de connaitre la
+verite.
+
+Mais au lieu de lui rendre de la force, cette promesse parut
+atterrer Rene, et il ne repondit qu'en poussant un profond soupir.
+
+
+
+XXVII
+La torture du brodequin
+
+
+Ce fut seulement lorsqu'on l'eut reconduit dans son nouveau cachot
+et qu'on eut referme la porte derriere lui, que Coconnas,
+abandonne a lui-meme et cessant d'etre soutenu par la lutte avec
+les juges et par sa colere contre Rene, commenca la serie de ses
+tristes reflexions.
+
+-- Il me semble, se dit-il a lui-meme, que cela tourne au plus
+mal, et qu'il serait temps d'aller un peu a la chapelle. Je me
+defie des condamnations a mort; car incontestablement on s'occupe
+de nous condamner a mort a cette heure. Je me defie surtout des
+condamnations a mort qui se prononcent dans le huis clos d'un
+chateau fort devant des figures aussi laides que toutes ces
+figures qui m'entouraient. On veut serieusement nous couper la
+tete, hum! hum! ... Je reviens donc a ce que je disais, il serait
+temps d'aller a la chapelle.
+
+Ces mots prononces a demi-voix furent suivis d'un silence, et ce
+silence fut interrompu par un bruit sourd, etouffe, lugubre, et
+qui n'avait rien d'humain; ce cri sembla percer la muraille
+epaisse et vint vibrer sur le fer de ses barreaux.
+
+Coconnas frissonna malgre lui: et cependant c'etait un homme si
+brave que chez lui la valeur ressemblait a l'instinct des betes
+feroces; Coconnas demeura immobile a l'endroit ou il avait entendu
+la plainte, doutant qu'une pareille plainte put etre prononcee par
+un etre humain, et la prenant pour le gemissement du vent dans les
+arbres, ou pour un de ces mille bruits de la nuit qui semblent
+descendre ou monter des deux mondes inconnus entre lesquels tourne
+notre monde; alors une seconde plainte, plus douloureuse, plus
+profonde, plus poignante encore que la premiere, parvint a
+Coconnas, et cette fois, non seulement il distingua bien
+positivement l'expression de la douleur dans la voix humaine, mais
+encore il crut reconnaitre dans cette voix celle de La Mole.
+
+A cette voix, le Piemontais oublia qu'il etait retenu par deux
+portes, par trois grilles et par une muraille epaisse de douze
+pieds; il s'elanca de tout son poids contre cette muraille comme
+pour la renverser et voler au secours de la victime en s'ecriant:
+
+-- On egorge donc quelqu'un ici? Mais il rencontra sur son chemin
+le mur auquel il n'avait pas pense, et il tomba froisse du choc
+contre un banc de pierre sur lequel il s'affaissa. Ce fut tout.
+
+-- Oh! ils l'ont tue! murmura-t-il; c'est abominable! Mais c'est
+qu'on ne peut se defendre ici... rien, pas d'armes. Il etendit les
+mains autour de lui.
+
+-- Ah! cet anneau de fer, s'ecria-t-il, je l'arracherai, et
+malheur a qui m'approchera!
+
+Coconnas se releva, saisit l'anneau de fer, et d'une premiere
+secousse l'ebranla si violemment, qu'il etait evident qu'avec deux
+secousses pareilles il le descellerait.
+
+Mais soudain la porte s'ouvrit et une lumiere produite par deux
+torches envahit le cachot.
+
+-- Venez, monsieur, lui dit la meme voix grasseyante qui lui avait
+ete deja si particulierement desagreable, et qui, pour se faire
+entendre cette fois trois etages au-dessous, ne lui parut pas
+avoir acquis le charme qui lui manquait; venez, monsieur, la cour
+vous attend.
+
+-- Bon, dit Coconnas lachant son anneau, c'est mon arret que je
+vais entendre, n'est-ce pas?
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- Oh! je respire; marchons, dit-il. Et il suivit l'huissier, qui
+marchait devant lui de son pas compasse et tenant sa baguette
+noire. Malgre la satisfaction qu'il avait temoignee dans un
+premier mouvement, Coconnas jetait, tout en marchant, un regard
+inquiet a droite et a gauche, devant et derriere.
+
+-- Oh! oh! murmura-t-il, je n'apercois pas mon digne geolier;
+j'avoue que sa presence me manque.
+
+On entra dans la salle que venaient de quitter les juges, et ou
+demeurait seul debout un homme que Coconnas reconnut pour le
+procureur general, qui avait plusieurs fois, dans le cours de
+l'interrogatoire, porte la parole, et toujours avec une animosite
+facile a reconnaitre.
+
+En effet, c'etait celui a qui Catherine, tantot par lettre, tantot
+de vive voix, avait particulierement recommande le proces.
+
+Un rideau leve laissait voir le fond de cette chambre, et cette
+chambre, dont les profondeurs se perdaient dans l'obscurite, avait
+dans ses parties eclairees un aspect si terrible que Coconnas
+sentit que les jambes lui manquaient et s'ecria:
+
+-- Oh! mon Dieu! Ce n'etait pas sans cause que Coconnas avait
+pousse ce cri de terreur. Le spectacle etait en effet des plus
+lugubres. La salle, cachee pendant l'interrogatoire par ce rideau,
+qui etait leve maintenant, apparaissait comme le vestibule de
+l'enfer. Au premier plan on voyait un chevalet de bois garni de
+cordes, de poulies et d'autres accessoires tortionnaires. Plus
+loin flambait un brasier qui refletait ses lueurs rougeatres sur
+tous les objets environnants, et qui assombrissait encore la
+silhouette de ceux qui se trouvaient entre Coconnas et lui. Contre
+une des colonnes qui soutenaient la voute, un homme immobile comme
+une statue se tenait debout une corde a la main. On eut dit qu'il
+etait de la meme pierre que la colonne a laquelle il adherait. Sur
+les murs au-dessus des bancs de gres, entre des anneaux de fer,
+pendaient des chaines et reluisaient des lames.
+
+-- Oh! murmura Coconnas, la salle de la torture toute preparee et
+qui semble ne plus attendre que le patient! Qu'est-ce que cela
+signifie?
+
+-- A genoux, Marc-Annibal Coconnas, dit une voix qui fit relever
+la tete du gentilhomme, a genoux pour entendre l'arret qui vient
+d'etre rendu contre vous!
+
+C'etait une de ces invitations contre lesquelles toute la personne
+d'Annibal reagissait instinctivement.
+
+Mais comme elle etait en train de reagir, deux hommes appuyerent
+leurs mains sur son epaule d'une facon si inattendue et surtout si
+pesante, qu'il tomba les deux genoux sur la dalle.
+
+La voix continua:
+
+"Arret rendu par la cour seant au donjon de Vincennes contre Marc-
+Annibal de Coconnas, atteint et convaincu du crime de lese-
+majeste, de tentative d'empoisonnement, de sortilege et de magie
+contre la personne du roi, du crime de conspiration contre la
+surete de l'Etat, comme aussi pour avoir entraine, par ses
+pernicieux conseils, un prince du sang a la rebellion..."
+
+A chacune de ces imputations, Coconnas avait hoche la tete en
+battant la mesure comme font les ecoliers indociles.
+
+Le juge continua:
+
+"En consequence de quoi, sera ledit Marc-Annibal de Coconnas
+conduit de la prison a la place Saint-Jean-en-Greve pour y etre
+decapite; ses biens seront confisques, ses hautes futaies coupees
+a la hauteur de six pieds, ses chateaux ruines, et en l'air un
+poteau plante avec une plaque de cuivre qui constatera le crime et
+le chatiment..."
+
+-- Pour ma tete, dit Coconnas, je crois bien qu'on la tranchera,
+car elle est en France et fort aventuree meme. Quant a mes bois de
+haute futaie, et quant a mes chateaux je defie toutes les scies et
+toutes les pioches du royaume tres chretien de mordre dedans.
+
+-- Silence! fit le juge. Et il continua: "De plus sera ledit
+Coconnas..."
+
+-- Comment! interrompit Coconnas, il me sera fait quelque chose
+encore apres la decapitation? Oh! oh! cela me parait bien severe.
+
+-- Non, monsieur, dit le juge: avant...
+
+Et il reprit:
+
+"Et sera de plus ledit Coconnas, avant l'execution du jugement,
+applique a la question extraordinaire qui est des dix coins."
+
+Coconnas bondit, foudroyant le juge d'un regard etincelant.
+
+-- Et pour quoi faire? s'ecria-t-il, ne trouvant pas d'autres mots
+que cette naivete pour exprimer la foule de pensees qui venaient
+de surgir dans son esprit.
+
+En effet, cette torture etait pour Coconnas le renversement
+complet de ses esperances; il ne serait conduit a la chapelle
+qu'apres la torture, et de cette torture on mourait souvent; on en
+mourait d'autant mieux qu'on etait plus brave et plus fort, car
+alors on regardait comme une lachete d'avouer; et tant qu'on
+n'avouait pas, la torture continuait, et non seulement continuait,
+mais redoublait de force.
+
+Le juge se dispensa de repondre a Coconnas, la suite de l'arret
+repondant pour lui; seulement il continua: "Afin de le forcer
+d'avouer ses complices, complots et machinations dans le detail."
+
+-- Mordi! s'ecria Coconnas, voila ce que j'appelle une infamie;
+voila ce que j'appelle bien plus qu'une infamie, voila ce que
+j'appelle une lachete.
+
+Accoutume aux coleres des victimes, coleres que la souffrance
+calme en les changeant en larmes, le juge impassible ne fit qu'un
+seul geste.
+
+Coconnas, saisi par les pieds et par les epaules, fut renverse,
+emporte, couche et attache sur le lit de la question avant d'avoir
+pu regarder meme ceux qui lui faisaient cette violence.
+
+-- Miserables! hurlait Coconnas, secouant dans un paroxysme de
+fureur le lit et les treteaux de maniere a faire reculer les
+tourmenteurs eux-memes; miserables! torturez-moi, brisez-moi,
+mettez-moi en morceaux, vous ne saurez rien, je vous le jure! Ah!
+vous croyez que c'est avec des morceaux de bois ou avec des
+morceaux de fer qu'on fait parler un gentilhomme de mon nom!
+Allez, allez, je vous en defie.
+
+-- Preparez-vous a ecrire, greffier, dit le juge.
+
+-- Oui, prepare-toi! hurla Coconnas, et si tu ecris tout ce que je
+vais vous dire a tous, infames bourreaux, tu auras de l'ouvrage.
+Ecris, ecris.
+
+-- Voulez-vous faire des revelations? dit le juge de sa meme voix
+calme.
+
+-- Rien, pas un mot; allez au diable!
+
+-- Vous reflechirez, monsieur, pendant les preparatifs. Allons,
+maitre, ajustez les bottines a monsieur.
+
+A ces mots, l'homme qui etait reste debout et immobile jusque-la,
+les cordes a la main, se detacha de la colonne, et d'un pas lent
+s'approcha de Coconnas, qui se retourna de son cote pour lui faire
+la grimace.
+
+C'etait maitre Caboche, le bourreau de la prevote de Paris.
+
+Un douloureux etonnement se peignit sur les traits de Coconnas,
+qui, au lieu de crier et de s'agiter, demeura immobile et ne
+pouvant detacher ses yeux du visage de cet ami oublie qui
+reparaissait en un pareil moment.
+
+Caboche, sans qu'un seul muscle de son visage fut agite, sans
+qu'il parut avoir jamais vu Coconnas autre part que sur le
+chevalet, lui introduisit deux planches entre les jambes, lui
+placa deux autres planches pareilles en dehors des jambes, et
+ficela le tout avec la corde qu'il tenait a la main.
+
+C'etait cet appareil qu'on appelait les brodequins.
+
+Pour la question ordinaire, on enfoncait six coins entre les deux
+planches, qui en s'ecartant broyaient les chairs.
+
+Pour la question extraordinaire, on enfoncait dix coins, et alors
+les planches, non seulement broyaient les chairs, mais faisaient
+eclater les os.
+
+L'operation preliminaire terminee, maitre Caboche introduisit
+l'extremite du coin entre les deux planches; puis, son maillet a
+la main, agenouille sur un seul genou, il regarda le juge.
+
+-- Voulez-vous parler? demanda celui-ci.
+
+-- Non, repondit resolument Coconnas, quoiqu'il sentit la sueur
+perler sur son front et ses cheveux se dresser sur sa tete.
+
+-- En ce cas, allez, dit le juge, premier coin de l'ordinaire.
+Caboche leva son bras arme d'un lourd maillet et assena un coup
+terrible sur le coin, qui rendit un son mat.
+
+Le chevalet trembla.
+
+Coconnas ne laissa point echapper une plainte a ce premier coin,
+qui, d'ordinaire, faisait gemir les plus resolus. Il y eut meme
+plus: la seule expression qui se peignit sur son visage fut celle
+d'un indicible etonnement. Il regarda avec des yeux stupefaits
+Caboche, qui, le bras leve, a demi retourne vers le juge,
+s'appretait a redoubler.
+
+-- Quelle etait votre intention en vous cachant dans la foret?
+demanda le juge.
+
+-- De nous asseoir a l'ombre, repondit Coconnas.
+
+-- Allez, dit le juge. Caboche appliqua un second coup, qui
+resonna comme le premier. Mais pas plus qu'au premier coup
+Coconnas ne sourcilla, et son oeil continua de regarder le
+bourreau avec la meme expression. Le juge fronca le sourcil.
+
+-- Voila un chretien bien dur, murmura-t-il; le coin est-il entre
+jusqu'au bout, maitre?
+
+Caboche se baissa comme pour examiner; mais en se baissant il dit
+tout bas a Coconnas:
+
+-- Mais criez donc, malheureux! Puis se relevant:
+
+-- Jusqu'au bout, monsieur, dit-il.
+
+-- Second coin de l'ordinaire, reprit froidement le juge. Les
+quatre mots de Caboche expliquaient tout a Coconnas. Le digne
+bourreau venait de rendre _a son ami_ le plus grand service qui se
+puisse rendre de bourreau a gentilhomme. Il lui epargnait plus que
+la douleur, il lui epargnait la honte des aveux, en lui enfoncant
+entre les jambes des coins de cuir elastiques, dont la partie
+superieure etait seulement garnie de bois, au lieu de lui enfoncer
+des coins de chene. De plus, il lui laissait toute sa force pour
+faire face a l'echafaud.
+
+-- Ah brave, brave Caboche, murmura Coconnas, sois tranquille, va,
+je vais crier, puisque tu me le demandes, et si tu n'es pas
+content, tu seras difficile.
+
+Pendant ce temps, Caboche avait introduit entre les planches
+l'extremite d'un coin plus gros encore que le premier.
+
+-- Allez, dit le juge.
+
+A ce mot, Caboche frappa comme s'il se fut agi de demolir d'un
+seul coup le donjon de Vincennes.
+
+-- Ah! ah! hou! hou! cria Coconnas sur les intonations les plus
+variees. Mille tonnerres, vous me brisez les os, prenez donc
+garde!
+
+-- Ah! dit le juge en souriant, le second fait son effet; cela
+m'etonnait aussi. Coconnas respira comme un soufflet de forge.
+
+-- Que faisiez-vous donc dans la foret? repeta le juge.
+
+-- Eh! mordieu! je vous l'ai deja dit, je prenais le frais.
+
+-- Allez, dit le juge.
+
+-- Avouez, lui glissa Caboche a l'oreille.
+
+-- Quoi?
+
+-- Tout ce que vous voudrez, mais avouez quelque chose. Et il
+donna le second coup non moins bien applique que le premier.
+Coconnas pensa s'etrangler a force de crier.
+
+-- Oh! la, la, dit-il. Que desirez-vous savoir, monsieur? par
+ordre de qui j'etais dans le bois?
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- J'y etais par ordre de M. d'Alencon.
+
+-- Ecrivez, dit le juge.
+
+-- Si j'ai commis un crime en tendant un piege au roi de Navarre,
+continua Coconnas, je n'etais qu'un instrument, monsieur, et
+j'obeissais a mon maitre.
+
+Le greffier se mit a ecrire.
+
+-- Oh! tu m'as denonce, face bleme, murmura le patient, attends,
+attends.
+
+Et il raconta la visite de Francois au roi de Navarre, les
+entrevues entre de Mouy et M. d'Alencon, l'histoire du manteau
+rouge, le tout en hurlant par reminiscence et en se faisant
+ajouter de temps en temps un coup de marteau.
+
+Enfin il donna tant de renseignements precis, veridiques,
+incontestables, terribles contre M. le duc d'Alencon; il fit si
+bien paraitre ne les accorder qu'a la violence des douleurs; il
+grimaca, rugit, se plaignit si naturellement et sur tant
+d'intonations differentes, que le juge lui-meme finit par
+s'effaroucher d'avoir a enregistrer des details si compromettants
+pour un fils de France.
+
+-- Eh bien, a la bonne heure! disait Caboche, voici un gentilhomme
+a qui il n'est pas besoin de dire les choses a deux fois et qui
+fait bonne mesure au greffier. Jesus-Dieu! que serait-ce donc, si,
+au lieu d'etre de cuir, les coins etaient de bois!
+
+Aussi fit-on grace a Coconnas du dernier coin de l'extraordinaire;
+mais, sans compter celui-la, il avait eu affaire a neuf autres, ce
+qui suffisait parfaitement a lui mettre les jambes en bouillie.
+
+Le juge fit valoir a Coconnas la douceur qu'il lui accordait en
+faveur de ses aveux et se retira.
+
+Le patient resta seul avec Caboche.
+
+-- Eh bien, lui demanda celui-ci, comment allons-nous, mon
+gentilhomme?
+
+-- Ah! mon ami! mon brave ami, mon cher Caboche! dit Coconnas,
+sois certain que je serai reconnaissant toute ma vie de ce que tu
+viens de faire pour moi.
+
+-- Peste! vous avez raison, monsieur, car si on savait ce que j'ai
+fait pour vous, c'est moi qui prendrais votre place sur ce
+chevalet, et on ne me menagerait point, moi, comme je vous ai
+menage.
+
+-- Mais comment as-tu eu l'ingenieuse idee...
+
+-- Voila, dit Caboche tout en entortillant les jambes de Coconnas
+dans des linges ensanglantes: j'ai su que vous etiez arrete, j'ai
+su qu'on faisait votre proces, j'ai su que la reine Catherine
+voulait votre mort; j'ai devine qu'on vous donnerait la question,
+et j'ai pris mes precautions en consequence.
+
+-- Au risque de ce qui pouvait arriver?
+
+-- Monsieur, dit Caboche, vous etes le seul gentilhomme qui m'ait
+donne la main, et l'on a de la memoire et un coeur, tout bourreau
+qu'on est, et peut-etre meme parce qu'on est bourreau. Vous verrez
+demain comme je ferai proprement ma besogne.
+
+-- Demain? dit Coconnas.
+
+-- Sans doute, demain.
+
+-- Quelle besogne? Caboche regarda Coconnas avec stupefaction.
+
+-- Comment, quelle besogne? avez-vous donc oublie l'arret?
+
+-- Ah! oui, en effet, l'arret, dit Coconnas, je l'avais oublie. Le
+fait est que Coconnas ne l'avait point oublie, mais qu'il n'y
+pensait pas. Ce a quoi il pensait, c'etait a la chapelle, au
+couteau cache sous la nappe sacree, a Henriette et a la reine, a
+la porte de la sacristie et aux deux chevaux attendant a la
+lisiere de la foret; ce a quoi il pensait, c'etait a la liberte,
+c'etait a la course en plein air, c'etait a la securite au-dela
+des frontieres de France.
+
+-- Maintenant, dit Caboche, il s'agit de vous faire passer
+adroitement du chevalet sur la litiere. N'oubliez pas que pour
+tout le monde, et meme pour mes valets, vous avez les jambes
+brisees, et qu'a chaque mouvement vous devez pousser un cri.
+
+-- Aie! fit Coconnas rien qu'en voyant les deux valets approcher
+de lui la litiere.
+
+-- Allons! allons! un peu de courage, dit Caboche; si vous criez
+deja, que direz-vous donc tout a l'heure?
+
+-- Mon cher Caboche, dit Coconnas, ne me laissez pas toucher, je
+vous en supplie, par vos estimables acolytes; peut-etre
+n'auraient-ils pas la main aussi legere que vous.
+
+-- Posez la litiere pres du chevalet, dit maitre Caboche.
+
+Les deux valets obeirent. Maitre Caboche prit Coconnas dans ses
+bras comme il aurait fait d'un enfant, et le deposa couche sur le
+brancard; mais malgre toutes ces precautions, Coconnas poussa des
+cris feroces. Le brave guichetier parut alors avec une lanterne.
+
+-- A la chapelle, dit-il.
+
+Et les porteurs de Coconnas se mirent en route apres que Coconnas
+eut donne a Caboche une seconde poignee de main.
+
+La premiere avait trop bien reussi au Piemontais pour qu'il fit
+desormais le difficile.
+
+
+
+XXVIII
+La chapelle
+
+
+Le lugubre cortege traversa dans le plus profond silence les deux
+ponts-levis du donjon et la grande cour du chateau qui mene a la
+chapelle, et aux vitraux de laquelle une pale lumiere colorait les
+figures livides des apotres en robes rouges.
+
+Coconnas aspirait avidement l'air de la nuit, quoique cet air fut
+tout charge de pluie. Il regardait l'obscurite profonde et
+s'applaudissait de ce que toutes ces circonstances etaient
+propices a sa fuite et a celle de son compagnon.
+
+Il lui fallut toute sa volonte, toute sa prudence, toute sa
+puissance sur lui-meme pour ne pas sauter en bas de la litiere des
+que, porte dans la chapelle, il apercut dans le choeur, et a trois
+pas de l'autel, une masse gisante dans un grand manteau blanc.
+
+C'etait La Mole.
+
+Les deux soldats qui accompagnaient la litiere s'etaient arretes
+en dehors de la porte.
+
+-- Puisqu'on nous fait cette supreme grace de nous reunir encore
+une fois, dit Coconnas, alanguissant sa voix, portez-moi pres de
+mon ami.
+
+Les porteurs n'avaient aucun ordre contraire, ils ne firent donc
+aucune difficulte d'accorder la demande de Coconnas.
+
+La Mole etait sombre et pale, sa tete etait appuyee au marbre de
+la muraille; ses cheveux noirs, baignes d'une sueur abondante, qui
+donnait a son visage la mate paleur de l'ivoire, semblaient avoir
+conserve leur raideur apres s'etre herisses sur sa tete.
+
+Sur un signe du porte-clefs les deux valets s'eloignerent pour
+aller chercher le pretre que demanda Coconnas.
+
+C'etait le signal convenu.
+
+Coconnas les suivait des yeux avec anxiete; mais il n'etait pas le
+seul dont le regard ardent etait fixe sur eux. A peine eurent-ils
+disparu, que deux femmes s'elancerent de derriere l'autel et
+firent irruption dans le choeur avec des fremissements de joie qui
+les precedaient, agitant l'air comme le souffle chaud et bruyant
+qui precede l'orage.
+
+Marguerite se precipita vers La Mole et le saisit dans ses bras.
+
+La Mole poussa un cri terrible, un de ces cris comme en avait
+entendu Coconnas dans son cachot et qui avaient failli le rendre
+fou.
+
+-- Mon Dieu! qu'y a-t-il donc, La Mole? dit Marguerite se reculant
+d'effroi. La Mole poussa un gemissement profond et porta ses mains
+a ses yeux comme pour ne pas voir Marguerite.
+
+Marguerite fut epouvantee plus encore de ce silence et de ce geste
+que du cri de douleur qu'avait pousse La Mole.
+
+-- Oh! s'ecria-t-elle, qu'as-tu donc? tu es tout en sang.
+
+Coconnas, qui s'etait elance vers l'autel, qui avait pris le
+poignard, qui tenait deja Henriette enlacee, se retourna.
+
+-- Leve-toi donc, disait Marguerite, leve-toi donc, je t'en
+supplie! tu vois bien que le moment est venu.
+
+Un sourire effrayant de tristesse passa sur les levres blemes de
+La Mole, qui semblait ne plus devoir sourire.
+
+-- Chere reine! dit le jeune homme, vous aviez compte sans
+Catherine, et par consequent sans un crime. J'ai subi la question,
+mes os sont rompus, tout mon corps n'est qu'une plaie, et le
+mouvement que je fais en ce moment pour appuyer mes levres sur
+votre front me cause des douleurs pires que la mort.
+
+Et en effet, avec effort et tout palissant, La Mole appuya ses
+levres sur le front de la reine.
+
+-- La question! s'ecria Coconnas; mais moi aussi je l'ai subie;
+mais le bourreau n'a-t-il donc pas fait pour toi ce qu'il a fait
+pour moi?
+
+Et Coconnas raconta tout.
+
+-- Ah! dit La Mole, cela se comprend: tu lui as donne la main le
+jour de notre visite; moi j'ai oublie que tous les hommes sont
+freres, j'ai fait le dedaigneux. Dieu me punit de mon orgueil,
+merci a Dieu!
+
+La Mole joignit les mains. Coconnas et les deux femmes echangerent
+un regard d'indicible terreur.
+
+-- Allons, allons, dit le geolier, qui avait ete jusqu'a la porte
+pour ecouter et qui etait revenu, allons, ne perdez pas de temps,
+cher monsieur de Coconnas; mon coup de dague, et arrangez-moi cela
+en digne gentilhomme, car ils vont venir.
+
+Marguerite s'etait agenouillee pres de La Mole, pareille a ces
+figures de marbre courbees sur un tombeau, pres du simulacre de
+celui qu'il renferme.
+
+-- Allons, ami, dit Coconnas, du courage! je suis fort, je
+t'emporterai, je te placerai sur ton cheval, je te tiendrai meme
+devant moi si tu ne peux te soutenir sur la selle, mais partons,
+partons; tu entends bien ce que nous dit ce brave homme, il s'agit
+de ta vie.
+
+La Mole fit un effort surhumain, un effort sublime.
+
+-- C'est vrai, il s'agit de ta vie, dit-il. Et il essaya de se
+soulever. Annibal le prit sous le bras et le dressa debout. La
+Mole, pendant ce temps, n'avait fait entendre qu'une espece de
+rugissement sourd; mais au moment ou Coconnas le lachait pour
+aller au guichetier, et lorsque le patient ne fut plus soutenu que
+par les bras des deux femmes, ses jambes plierent, et, malgre les
+efforts de Marguerite en larmes, il tomba comme une masse, et le
+cri dechirant qu'il ne put retenir fit retentir la chapelle d'un
+echo lugubre qui vibra longtemps sous ses voutes.
+
+-- Vous voyez, dit La Mole avec un accent de detresse, vous voyez,
+ma reine, laissez-moi donc, abandonnez-moi donc avec un dernier
+adieu de vous. Je n'ai point parle, Marguerite, votre secret est
+donc demeure enveloppe dans mon amour, et mourra tout entier avec
+moi. Adieu, ma reine, adieu...
+
+Marguerite, presque inanimee elle-meme, entoura de ses bras cette
+tete charmante, et y imprima un baiser presque religieux.
+
+-- Toi, Annibal, dit La Mole, toi que les douleurs ont epargne,
+toi qui es jeune encore et qui peux vivre, fuis, mon ami, donne-
+moi cette consolation supreme de te savoir en liberte.
+
+-- L'heure passe, cria le geolier, allons, hatez-vous. Henriette
+essayait d'entrainer doucement Annibal, tandis que Marguerite a
+genoux devant La Mole, les cheveux epars et les yeux ruisselants,
+semblait une Madeleine.
+
+-- Fuis, Annibal, reprit La Mole, fuis, ne donne pas a nos ennemis
+le joyeux spectacle de la mort de deux innocents.
+
+Coconnas repoussa doucement Henriette qui l'attirait vers la
+porte, et d'un geste si solennel qu'il en etait devenu majestueux:
+
+-- Madame, dit-il, donnez d'abord les cinq cents ecus que nous
+avons promis a cet homme.
+
+-- Les voici, dit Henriette.
+
+Alors se retournant vers La Mole et secouant tristement la tete:
+
+-- Quant a toi, bon La Mole, dit-il, tu me fais injure en pensant
+un instant que je puisse te quitter. N'ai-je pas jure de vivre et
+de mourir avec toi? Mais tu souffres tant, pauvre ami, que je te
+pardonne.
+
+Et il se recoucha resolument pres de son ami, vers lequel il
+pencha sa tete et dont il effleura le front avec ses levres.
+
+Puis il attira doucement, doucement, comme une mere ferait pour
+son enfant, la tete de son ami, qui glissa contre la muraille et
+vint se reposer sur sa poitrine.
+
+Marguerite etait sombre. Elle avait ramasse le poignard que venait
+de laisser tomber Coconnas.
+
+-- O ma reine, dit, en etendant les bras vers elle, La Mole, qui
+comprenait sa pensee; o ma reine, n'oubliez pas que je meurs pour
+eteindre jusqu'au moindre soupcon de notre amour!
+
+-- Mais que puis-je donc faire pour toi, s'ecria Marguerite
+desesperee, si je ne puis pas meme mourir avec toi?
+
+-- Tu peux faire, dit La Mole, tu peux faire que la mort me sera
+douce, et viendra en quelque sorte a moi avec un visage souriant.
+
+Marguerite se rapprocha de lui en joignant les mains comme pour
+lui dire de parler.
+
+-- Te rappelles-tu ce soir, Marguerite, ou, en echange de ma vie
+que je t'offrais alors et que je te donne aujourd'hui, tu me fis
+une promesse sacree?...
+
+Marguerite tressaillit.
+
+-- Ah! tu te rappelles, dit La Mole, car tu frissonnes.
+
+-- Oui, oui, je me la rappelle, dit Marguerite, et sur mon ame,
+Hyacinthe, cette promesse, je la tiendrai.
+
+Marguerite etendit de sa place la main vers l'autel, comme pour
+prendre une seconde fois Dieu a temoin de son serment.
+
+Le visage de La Mole s'eclaira comme si la voute de la chapelle se
+fut ouverte, et qu'un rayon celeste eut descendu jusqu'a lui.
+
+-- On vient, on vient, dit le geolier. Marguerite poussa un cri,
+et se precipita vers La Mole, mais la crainte de redoubler ses
+douleurs l'arreta tremblante devant lui.
+
+Henriette posa ses levres sur le front de Coconnas et lui dit:
+
+-- Je te comprends, mon Annibal, et je suis fiere de toi. Je sais
+bien que ton heroisme te fait mourir, mais je t'aime pour ton
+heroisme. Devant Dieu je t'aimerai toujours avant et plus que
+toute chose, et ce que Marguerite a jure de faire pour La Mole,
+sans savoir quelle chose cela est, je te jure que pour toi aussi
+je le ferai.
+
+Et elle tendit sa main a Marguerite.
+
+-- C'est bien parler cela; merci, dit Coconnas.
+
+-- Avant de me quitter, ma reine, dit La Mole, une derniere grace:
+donnez-moi un souvenir quelconque de vous, que je puisse baiser en
+montant a l'echafaud.
+
+-- Oh oui! s'ecria Marguerite, tiens! ...
+
+Et elle detacha de son cou un petit reliquaire d'or soutenu par
+une chaine du meme metal.
+
+-- Tiens, dit-elle, voici une relique sainte que je porte depuis
+mon enfance; ma mere me la passa au cou quand j'etais toute petite
+et qu'elle m'aimait encore; elle vient de notre oncle le pape
+Clement; je ne l'ai jamais quittee. Tiens, prends-la.
+
+La Mole la prit et la baisa avidement.
+
+-- On ouvre la porte, dit le geolier; fuyez, mesdames! fuyez! Les
+deux femmes s'elancerent derriere l'autel, ou elles disparurent.
+Au meme moment le pretre entrait.
+
+
+
+XXIX
+La place Saint-Jean-en-Greve
+
+
+Il est sept heures du matin; la foule attendait bruyante sur les
+places, dans les rues et sur les quais.
+
+A dix heures du matin, un tombereau, le meme dans lequel les deux
+amis, apres leur duel, avaient ete ramenes evanouis au Louvre,
+etait parti de Vincennes, traversait lentement la rue Saint-
+Antoine, et sur son passage les spectateurs, si presses qu'ils
+s'ecrasaient les uns les autres, semblaient des statues aux yeux
+fixes et a la bouche glacee.
+
+C'est qu'en effet il y avait ce jour-la un spectacle dechirant,
+offert par la reine mere a tout le peuple de Paris.
+
+Dans ce tombereau, dont nous avons parle, et qui s'acheminait a
+travers les rues, couches sur quelques brins de paille, deux
+jeunes gens, la tete nue et completement vetus de noir,
+s'appuyaient l'un contre l'autre. Coconnas portait sur ses genoux
+La Mole, dont la tete depassait les traverses du tombereau et dont
+les yeux vagues erraient ca et la.
+
+Et cependant la foule, pour plonger son regard avide jusqu'au fond
+de la voiture, se pressait, se levait, se haussait, montant sur
+les bornes, s'accrochant aux anfractuosites des murailles, et
+paraissait satisfaite lorsqu'elle etait parvenue a ne pas laisser
+vierge de son regard un seul point des deux corps qui sortaient de
+la souffrance pour aller a la destruction.
+
+Il avait ete dit que La Mole mourait sans avoir avoue un seul des
+faits qui lui etaient imputes, tandis qu'au contraire, assurait-
+on, Coconnas n'avait pu supporter la douleur et avait tout revele.
+
+Aussi, criait-on de tous cotes:
+
+-- Voyez, voyez le rouge! c'est lui qui a parle, c'est lui qui a
+tout dit; c'est un lache qui est cause de la mort de l'autre.
+L'autre, au contraire, est un brave et n'a rien avoue.
+
+Les deux jeunes gens entendaient bien, l'un les louanges, l'autre
+les injures qui accompagnaient leur marche funebre, et tandis que
+La Mole serrait les mains de son ami, un sublime dedain eclatait
+sur la figure du Piemontais, qui, du haut du tombereau immonde,
+regardait la foule stupide comme il l'eut regardee d'un char
+triomphal.
+
+L'infortune avait fait son oeuvre celeste, elle avait ennobli la
+figure de Coconnas, comme la mort allait diviniser son ame.
+
+-- Sommes-nous bientot arrives? demanda La Mole; je n'en puis
+plus, ami, et je crois que je vais m'evanouir.
+
+-- Attends, attends, La Mole, nous allons passez devant la rue
+Tizon et devant la rue Cloche-Percee, regarde, regarde un peu.
+
+-- Oh! souleve-moi, souleve-moi, que je voie encore une fois cette
+bienheureuse maison.
+
+Coconnas etendit la main et toucha l'epaule du bourreau, il etait
+assis sur le devant du tombereau, et conduisait le cheval.
+
+-- Maitre, lui dit-il, rends-nous ce service de t'arreter un
+instant en face de la rue Tizon.
+
+Caboche fit de la tete un mouvement d'adhesion, et, arrive en face
+de la rue Tizon, il s'arreta.
+
+La Mole se souleva avec effort, aide par Coconnas; regarda, l'oeil
+voile par une larme, cette petite maison silencieuse, muette et
+close comme un tombeau; un soupir gonfla sa poitrine, et a voix
+basse:
+
+-- Adieu, murmura-t-il; adieu, la jeunesse, l'amour, la vie. Et il
+laissa retomber sa tete sur sa poitrine.
+
+-- Courage! dit Coconnas, nous retrouverons peut-etre tout cela
+la-haut.
+
+-- Crois-tu? murmura La Mole.
+
+-- Je le crois parce que le pretre me l'a dit, et surtout parce
+que je l'espere. Mais ne t'evanouis pas, mon ami! ces miserables
+qui nous regardent riraient de nous.
+
+Caboche entendit ces derniers mots; et fouettant son cheval d'une
+main, il tendit de l'autre a Coconnas, et sans que personne le put
+voir, une petite eponge impregnee d'un revulsif si violent que La
+Mole, apres l'avoir respire et s'en etre frotte les tempes, s'en
+trouva rafraichi et ranime.
+
+-- Ah! dit La Mole, je renais. Et il baisa le reliquaire suspendu
+a son cou par la chaine d'or. En arrivant a l'angle du quai et en
+tournant le charmant petit edifice bati par Henri II, on apercut
+l'echafaud se dressant comme une plate-forme nue et sanglante:
+cette plate-forme dominait toutes les tetes.
+
+-- Ami, dit La Mole, je voudrais bien mourir le premier.
+
+Coconnas toucha une seconde fois de sa main l'epaule du bourreau.
+
+-- Qu'y a-t-il, mon gentilhomme? demanda celui-ci en se
+retournant.
+
+-- Brave homme, dit Coconnas, tu tiens a me faire plaisir, n'est-
+ce pas? tu me l'as dit, du moins.
+
+-- Oui, et je vous le repete.
+
+-- Voila mon ami qui a plus souffert que moi, et qui, par
+consequent, a moins de force...
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien, il me dit qu'il souffrirait trop de me voir mourir le
+premier. D'ailleurs, si je mourais le premier, il n'aurait
+personne pour le porter sur l'echafaud.
+
+-- C'est bien, c'est bien, dit Caboche en essuyant une larme avec
+le dos de sa main; soyez tranquille, on fera ce que vous desirez.
+
+-- Et d'un seul coup, n'est-ce pas? dit a voix basse le
+Piemontais.
+
+-- D'un seul.
+
+-- C'est bien... si vous avez a vous reprendre, reprenez-vous sur
+moi. Le tombereau s'arreta, on etait arrive. Coconnas mit son
+chapeau sur sa tete.
+
+Une rumeur semblable a celle des flots de la mer bruit aux
+oreilles de La Mole. Il voulut se lever, mais les forces lui
+manquerent; et il fallut que Caboche et Coconnas le soutinssent
+sous les bras.
+
+La place etait pavee de tetes, les marches de l'Hotel de Ville
+semblaient un amphitheatre peuple de spectateurs. Chaque fenetre
+donnait passage a des visages animes dont les regards semblaient
+flamboyer.
+
+Quand on vit le beau jeune homme qui ne pouvait plus se soutenir
+sur ses jambes brisees faire un effort supreme pour aller de lui-
+meme a l'echafaud, une clameur immense s'eleva comme un cri de
+desolation universelle. Les hommes rugissaient, les femmes
+poussaient des gemissements plaintifs.
+
+-- C'etait un des premiers raffines de la cour, disaient les
+hommes, et ce n'etait pas a Saint-Jean-en-Greve qu'il devait
+mourir, c'etait au Pre-aux-Clercs.
+
+-- Qu'il est beau! qu'il est pale! disaient les femmes; c'est
+celui qui n'a point parle.
+
+-- Ami, dit La Mole, je ne puis me soutenir! Porte-moi!
+
+-- Attends, dit Coconnas. Il fit un signe au bourreau, qui
+s'ecarta; puis, se baissant, il prit La Mole dans ses bras comme
+il eut fait d'un enfant, et monta sans chanceler, charge de son
+fardeau, l'escalier de la plate-forme ou il deposa La Mole, au
+milieu des cris frenetiques et des applaudissements de la foule.
+Coconnas leva son chapeau de dessus sa tete, et salua. Puis il
+jeta son chapeau pres de lui sur l'echafaud.
+
+-- Regarde autour de nous, dit La Mole, ne les apercois-tu pas
+quelque part?
+
+Coconnas jeta lentement un regard circulaire tout autour de la
+place, et, arrive sur un point, il s'arreta, etendant, sans
+detourner les yeux, sa main, qui toucha l'epaule de son ami.
+
+-- Regarde, dit-il, regarde la fenetre de cette petite tourelle.
+
+Et de son autre main il montrait a La Mole le petit monument qui
+existe encore aujourd'hui entre la rue de la Vannerie et la rue du
+Mouton, un des debris des siecles passes.
+
+Deux femmes vetues de noir se tenaient appuyees l'une a l'autre,
+non pas a la fenetre, mais un peu en arriere.
+
+-- Ah! fit La Mole, je ne craignais qu'une chose, c'etait de
+mourir sans la revoir. Je l'ai revue, je puis mourir. Et, les yeux
+avidement fixes sur la petite fenetre, il porta le reliquaire a sa
+bouche et le couvrit de baisers. Coconnas saluait les deux femmes
+avec toutes les graces qu'il se fut donnees dans un salon. En
+reponse a ce signe elles agiterent leurs mouchoirs tout trempes de
+larmes.
+
+Caboche, a son tour, toucha du doigt l'epaule de Coconnas, et lui
+fit des yeux un signe significatif.
+
+-- Oui, oui, dit le Piemontais. Alors se retournant vers La Mole:
+
+-- Embrasse-moi, lui dit-il, et meurs bien. Cela ne sera point
+difficile, ami, tu es si brave!
+
+-- Ah! dit La Mole, il n'y a pas de merite a moi de mourir bien,
+je souffre tant!
+
+Le pretre s'approcha, et tendit un crucifix a La Mole, qui lui
+montra en souriant le reliquaire qu'il tenait a la main.
+
+-- N'importe, dit le pretre, demandez toujours la force a celui
+qui a souffert ce que vous allez souffrir. La Mole baisa les pieds
+du Christ.
+
+-- Recommandez-moi, dit-il, aux prieres des Dames de la benoite
+Sainte Vierge.
+
+-- Hate-toi, hate-toi, La Mole, dit Coconnas, tu me fais tant de
+mal que je sens que je faiblis.
+
+-- Je suis pret, dit La Mole.
+
+-- Pourrez-vous tenir votre tete bien droite? dit Caboche
+appretant son epee derriere La Mole agenouille.
+
+-- Je l'espere, dit celui-ci.
+
+-- Alors tout ira bien.
+
+-- Mais vous, dit La Mole, vous n'oublierez pas ce que je vous ai
+demande; ce reliquaire vous ouvrira les portes.
+
+-- Soyez tranquille. Mais essayez un peu de tenir la tete droite.
+
+La Mole redressa le cou, et tournant les yeux vers la petite
+tourelle:
+
+-- Adieu, Marguerite, dit-il, sois be... Il n'acheva pas. D'un
+revers de son glaive rapide et flamboyant comme un eclair, Caboche
+fit tomber d'un seul coup la tete, qui alla rouler aux pieds de
+Coconnas.
+
+Le corps s'etendit doucement comme s'il se couchait.
+
+Un cri immense retentit forme de mille cris, et dans toutes ces
+voix de femmes il sembla a Coconnas qu'il avait entendu un accent
+plus douloureux que tous les autres.
+
+-- Merci, mon digne ami, merci, dit Coconnas, qui tendit une
+troisieme fois la main au bourreau.
+
+-- Mon fils, dit le pretre a Coconnas, n'avez-vous rien a confier
+a Dieu?
+
+-- Ma foi, non, mon pere, dit le Piemontais; tout ce que j'aurais
+a lui dire, je vous l'ai dit a vous-meme hier. Puis se retournant
+vers Caboche:
+
+-- Allons, bourreau, mon dernier ami, dit-il, encore un service.
+
+Et avant de s'agenouiller il promena sur la foule un regard si
+calme et si serein qu'un murmure d'admiration vint caresser son
+oreille et faire sourire son orgueil. Alors pressant la tete de
+son ami et deposant un baiser sur ses levres violettes, il jeta un
+dernier regard sur la tourelle; et s'agenouillant, tout en
+conservant cette tete bien-aimee entre ses mains:
+
+-- A moi, dit-il. Il n'avait pas acheve ces mots que Caboche avait
+fait voler sa tete.
+
+Ce coup fait, un tremblement convulsif s'empara du digne homme.
+
+-- Il etait temps que cela finit, murmura-t-il. Pauvre enfant!
+
+Et il tira avec peine des mains crispees de La Mole le reliquaire
+d'or; il jeta son manteau sur les tristes depouilles que le
+tombereau devait ramener chez lui.
+
+Le spectacle etant fini, la foule s'ecoula.
+
+
+
+XXX
+La tour du Pilori
+
+
+La nuit venait de descendre sur la ville fremissante encore du
+bruit de ce supplice, dont les details couraient de bouche en
+bouche assombrir dans chaque maison l'heure joyeuse du souper de
+famille.
+
+Cependant, tout au contraire de la ville, qui etait silencieuse et
+lugubre, le Louvre etait bruyant, joyeux et illumine. C'est qu'il
+y avait grande fete au palais. Une fete commandee par Charles IX,
+une fete qu'il avait indiquee pour le soir, en meme temps qu'il
+indiquait le supplice pour le matin.
+
+La reine de Navarre avait recu, des la veille au soir, l'ordre de
+s'y trouver, et, dans l'esperance que La Mole et Coconnas seraient
+sauves dans la nuit, dans la conviction que toutes les mesures
+etaient bien prises pour leur salut, elle avait repondu a son
+frere qu'elle ferait selon ses desirs.
+
+Mais depuis qu'elle avait perdu tout espoir, par la scene de la
+chapelle; depuis qu'elle avait, dans un dernier mouvement de pitie
+pour cet amour, le plus grand et le plus profond qu'elle avait
+eprouve de sa vie, assiste a l'execution, elle s'etait bien promis
+que ni prieres ni menaces ne la feraient assister a une fete
+joyeuse au Louvre le meme jour ou elle avait vu une fete si
+lugubre en Greve.
+
+Le roi Charles IX avait donne ce jour-la une nouvelle preuve de
+cette puissance de volonte que personne peut-etre ne poussa au
+meme degre que lui: alite depuis quinze jours, frele comme un
+moribond, livide comme un cadavre, il se leva vers cinq heures, et
+revetit ses plus beaux habits. Il est vrai que pendant la toilette
+il s'evanouit trois fois.
+
+Vers huit heures, il s'informa de ce qu'etait devenue sa soeur, et
+demanda si on l'avait vue et si l'on savait ce qu'elle faisait.
+Personne ne lui repondit; car la reine etait rentree chez elle
+vers les onze heures, et s'y etait renfermee en defendant
+absolument sa porte.
+
+Mais il n'y avait pas de porte fermee pour Charles. Appuye sur le
+bras de M. de Nancey, il s'achemina vers l'appartement de la reine
+de Navarre, et entra tout a coup par la porte du corridor secret.
+
+Quoiqu'il s'attendit a un triste spectacle, et qu'il y eut
+d'avance prepare son coeur, celui qu'il vit etait plus deplorable
+encore que celui qu'il avait reve.
+
+Marguerite, a demi morte, couchee sur une chaise longue, la tete
+ensevelie dans des coussins, ne pleurait pas, ne priait pas; mais,
+depuis son retour, elle ralait comme une agonisante.
+
+A l'autre coin de la chambre, Henriette de Nevers, cette femme
+intrepide, gisait, sans connaissance, etendue sur le tapis. En
+revenant de la Greve, comme a Marguerite, les forces lui avaient
+manque, et la pauvre Gillonne allait de l'une a l'autre, n'osant
+pas essayer de leur adresser une parole de consolation.
+
+Dans les crises qui suivent ces grandes catastrophes, on est avare
+de sa douleur comme d'un tresor, et l'on tient pour ennemi
+quiconque tente de nous en distraire la moindre partie.
+
+Charles IX poussa donc la porte, et laissant Nancey dans le
+corridor, il entra pale et tremblant.
+
+Ni l'une ni l'autre des femmes ne l'avait vu. Gillonne seule, qui
+dans ce moment portait secours a Henriette, se releva sur un genou
+et tout effrayee regarda le roi.
+
+Le roi fit un geste de la main, elle se releva, fit la reverence,
+et sortit.
+
+Alors Charles se dirigea vers Marguerite, la regarda un instant en
+silence; puis avec une intonation dont on eut cru cette voix
+incapable:
+
+-- Margot! dit-il, ma soeur! La jeune femme tressaillit et se
+redressa:
+
+-- Votre Majeste! dit-elle.
+
+-- Allons, ma soeur, du courage! Marguerite leva les yeux au ciel.
+
+-- Oui, dit Charles, je sais bien, mais ecoute-moi. La reine de
+Navarre fit signe qu'elle ecoutait.
+
+-- Tu m'as promis de venir au bal, dit Charles.
+
+-- Moi! s'ecria Marguerite.
+
+-- Oui, et d'apres ta promesse on t'attend; de sorte que si tu ne
+venais pas on serait etonne de ne pas t'y voir.
+
+-- Excusez-moi, mon frere, dit Marguerite; vous le voyez, je suis
+bien souffrante.
+
+-- Faites un effort sur vous-meme.
+
+Marguerite parut un instant tentee de rappeler son courage, puis
+tout a coup s'abandonnant et laissant retomber sa tete sur ses
+coussins:
+
+-- Non, non, je n'irai pas, dit-elle.
+
+Charles lui prit la main, s'assit sur sa chaise longue, et lui
+dit:
+
+-- Tu viens de perdre un ami, je le sais, Margot; mais regarde-
+moi, n'ai-je pas perdu tous mes amis, moi! et de plus, ma mere!
+Toi, tu as toujours pu pleurer a l'aise comme tu pleures en ce
+moment; moi, a l'heure de mes plus fortes douleurs, j'ai toujours
+ete force de sourire. Tu souffres, regarde-moi! moi, je meurs. Eh
+bien, Margot, voyons, du courage! Je te le demande, ma soeur, au
+nom de notre gloire! Nous portons comme une croix d'angoisses la
+renommee de notre maison, portons-la comme le Seigneur jusqu'au
+Calvaire! et si sur la route, comme lui, nous trebuchons,
+relevons-nous, courageux et resignes comme lui.
+
+-- Oh! mon Dieu, mon Dieu! s'ecria Marguerite.
+
+-- Oui, dit Charles, repondant a sa pensee; oui, le sacrifice est
+rude, ma soeur; mais chacun fait le sien, les uns de leur honneur,
+les autres de leur vie. Crois-tu qu'avec mes vingt-cinq ans et le
+plus beau trone du monde, je ne regrette pas de mourir? Eh bien,
+regarde-moi... mes yeux, mon teint, mes levres sont d'un mourant,
+c'est vrai; mais mon sourire... est-ce que mon sourire ne ferait
+pas croire que j'espere? Et, cependant, dans huit jours, un mois
+tout au plus, tu me pleureras, ma soeur, comme celui qui est mort
+aujourd'hui.
+
+-- Mon frere! ... s'ecria Margot en jetant ses deux bras autour du
+cou de Charles.
+
+-- Allons, habillez-vous, chere Marguerite, dit le roi; cachez
+votre paleur et paraissez au bal. Je viens de donner ordre qu'on
+vous apporte des pierreries nouvelles et des ajustements dignes de
+votre beaute.
+
+-- Oh! des diamants, des robes, dit Marguerite, que m'importe tout
+cela maintenant!
+
+-- La vie est longue, Marguerite, dit en souriant Charles, pour
+toi du moins.
+
+-- Jamais! jamais!
+
+-- Ma soeur, souviens-toi d'une chose: quelquefois c'est en
+etouffant ou plutot en dissimulant la souffrance que l'on honore
+le mieux les morts.
+
+-- Eh bien, Sire, dit Marguerite frissonnante, j'irai. Une larme,
+qui fut bue aussitot par sa paupiere aride, mouilla l'oeil de
+Charles. Il s'inclina vers sa soeur, la baisa au front, s'arreta
+un instant devant Henriette, qui ne l'avait ni vu ni entendu, et
+dit:
+
+-- Pauvre femme! Puis il sortit silencieusement. Derriere le roi,
+plusieurs pages entrerent, apportant des coffres et des ecrins.
+Marguerite fit signe de la main que l'on deposat tout cela a
+terre. Les pages sortirent, Gillonne resta seule.
+
+-- Prepare-moi tout ce qu'il me faut pour m'habiller, Gillonne,
+dit Marguerite. La jeune fille regarda sa maitresse d'un air
+etonne.
+
+-- Oui, dit Marguerite avec un accent dont il serait impossible de
+rendre l'amertume, oui, je m'habille, je vais au bal, on m'attend
+la-bas. Depeche-toi donc! la journee aura ete complete: fete a la
+Greve ce matin, fete au Louvre ce soir.
+
+-- Et madame la duchesse? dit Gillonne.
+
+-- Oh! elle, elle est bien heureuse; elle peut rester ici; elle
+peut pleurer, elle peut souffrir tout a son aise. Elle n'est pas
+fille de roi, femme de roi, soeur de roi. Elle n'est pas reine.
+Aide-moi a m'habiller, Gillonne.
+
+La jeune fille obeit. Les parures etaient magnifiques, la robe
+splendide. Jamais Marguerite n'avait ete si belle. Elle se regarda
+dans une glace.
+
+-- Mon frere a bien raison, dit-elle, et c'est une bien miserable
+chose que la creature humaine. En ce moment Gillonne revint.
+
+-- Madame, dit-elle, un homme est la qui vous demande.
+
+-- Moi?
+
+-- Oui, vous.
+
+-- Quel est cet homme?
+
+-- Je ne sais, mais son aspect est terrible, et sa seule vue m'a
+fait frissonner.
+
+-- Va lui demander son nom, dit Marguerite en palissant. Gillonne
+sortit, et quelques instants apres elle rentra.
+
+-- Il n'a pas voulu me dire son nom, madame, mais il m'a priee de
+vous remettre ceci.
+
+Gillonne tendit a Marguerite le reliquaire qu'elle avait donne la
+veille au soir a La Mole.
+
+-- Oh! fais entrer, fais entrer, dit vivement la reine.
+
+Et elle devint plus pale et plus glacee encore qu'elle n'etait.
+
+Un pas lourd ebranla le parquet. L'echo, indigne sans doute de
+repeter un pareil bruit, gronda sous le lambris, et un homme parut
+sur le seuil.
+
+-- Vous etes...? dit la reine.
+
+-- Celui que vous rencontrates un jour pres de Montfaucon, madame,
+et qui ramena au Louvre, dans son tombereau, deux gentilshommes
+blesses.
+
+-- Oui, oui, je vous reconnais, vous etes maitre Caboche.
+
+-- Bourreau de la prevote de Paris, madame. C'etaient les seuls
+mots que Henriette avait entendus de tous ceux que depuis une
+heure on prononcait autour d'elle. Elle degagea sa tete pale de
+ses deux mains et regarda le bourreau avec ses yeux d'emeraude,
+d'ou semblait sortir un double jet de flammes.
+
+-- Et vous venez...? dit Marguerite tremblante.
+
+-- Vous rappeler la promesse faite au plus jeune des deux
+gentilshommes, a celui qui m'a charge de vous rendre ce
+reliquaire. Vous la rappelez-vous, madame?
+
+-- Ah! oui, oui, s'ecria la reine, et jamais ombre plus genereuse
+n'aura plus noble satisfaction; mais ou est-elle?
+
+-- Elle est chez moi avec le corps.
+
+-- Chez vous? pourquoi ne l'avez-vous pas apportee?
+
+-- Je pouvais etre arrete au guichet du Louvre, on pouvait me
+forcer de lever mon manteau; qu'aurait-on dit si, sous ce manteau,
+on avait vu une tete?
+
+-- C'est bien, gardez-la chez vous; j'irai la chercher demain.
+
+-- Demain, madame, demain, dit maitre Caboche, il sera peut-etre
+trop tard.
+
+-- Pourquoi cela?
+
+-- Parce que la reine mere m'a fait retenir pour ses experiences
+cabalistiques les tetes des deux premiers condamnes que je
+decapiterais.
+
+-- Oh! profanation! les tetes de nos bien-aimes! Henriette,
+s'ecria Marguerite en courant a son amie, qu'elle retrouva debout
+comme si un ressort venait de la remettre sur ses pieds;
+Henriette, mon ange, entends-tu ce qu'il dit, cet homme?
+
+-- Oui. Eh bien, que faut-il faire?
+
+-- Il faut aller avec lui.
+
+Puis poussant un cri de douleur avec lequel les grandes infortunes
+se reprennent a la vie:
+
+-- Ah! j'etais cependant si bien, dit-elle; j'etais presque morte.
+
+Pendant ce temps, Marguerite jetait sur ses epaules nues un
+manteau de velours.
+
+-- Viens, viens, dit-elle, nous allons les revoir encore une fois.
+
+Marguerite fit fermer toutes les portes, ordonna que l'on amenat
+la litiere a la petite porte derobee; puis, prenant Henriette sous
+le bras, descendit par le passage secret, faisant signe a Caboche
+de les suivre.
+
+A la porte d'en bas etait la litiere, au guichet etait le valet de
+Caboche avec une lanterne.
+
+Les porteurs de Marguerite etaient des hommes de confiance muets
+et sourds, plus surs que ne l'eussent ete des betes de somme.
+
+La litiere marcha pendant dix minutes a peu pres, precedee de
+maitre Caboche et de son valet portant la lanterne; puis elle
+s'arreta.
+
+Le bourreau ouvrit la portiere tandis que le valet courait devant.
+
+Marguerite descendit, aida la duchesse de Nevers a descendre. Dans
+cette grande douleur qui les etreignait toutes deux, c'etait cette
+organisation nerveuse qui se trouvait etre la plus forte.
+
+La tour du Pilori se dressait devant les deux femmes comme un
+geant sombre et informe, envoyant une lumiere rougeatre par deux
+sarbacanes qui flamboyaient a son sommet.
+
+Le valet reparut sur la porte.
+
+-- Vous pouvez entrer, mesdames, dit Caboche, tout le monde est
+couche dans la tour. Au meme moment la lumiere des deux
+meurtrieres s'eteignit.
+
+Les deux femmes, serrees l'une contre l'autre, passerent sous la
+petite porte en ogive et foulerent dans l'ombre une dalle humide
+et raboteuse. Elles apercurent une lumiere au fond d'un corridor
+tournant, et, guidees par le maitre hideux du logis, elles se
+dirigerent de ce cote. La porte se referma derriere elles.
+
+Caboche, un flambeau de cire a la main, les introduisit dans une
+salle basse et enfumee. Au milieu de cette salle etait une table
+dressee avec les restes d'un souper et trois couverts. Ces trois
+couverts etaient sans doute pour le bourreau, sa femme et son aide
+principal.
+
+Dans l'endroit le plus apparent etait cloue a la muraille un
+parchemin scelle du sceau du roi. C'etait le brevet patibulaire.
+
+Dans un coin etait une grande epee, a poignee longue. C'etait
+l'epee flamboyante de la justice.
+
+Ca et la on voyait encore quelques images grossieres representant
+des saints martyrises par tous les supplices.
+
+Arrive la, Caboche s'inclina profondement.
+
+-- Votre Majeste m'excusera, dit-il, si j'ai ose penetrer dans le
+Louvre et vous amener ici. Mais c'etait la volonte expresse et
+supreme du gentilhomme, de sorte que j'ai du...
+
+-- Vous avez bien fait, maitre, vous avez bien fait, dit
+Marguerite, et voici pour recompenser votre zele.
+
+Caboche regarda tristement la bourse gonflee d'or que Marguerite
+venait de deposer sur la table.
+
+-- De l'or! toujours de l'or! murmura-t-il. Helas! madame, que ne
+puis-je moi-meme racheter a prix d'or le sang que j'ai ete oblige
+de repandre aujourd'hui!
+
+-- Maitre, dit Marguerite avec une hesitation douloureuse et en
+regardant autour d'elle, maitre, maitre, nous faudrait-il encore
+aller ailleurs? je ne vois pas...
+
+-- Non, madame, non, ils sont ici; mais c'est un triste spectacle
+et que je pourrais vous epargner en vous apportant cache dans un
+manteau ce que vous venez chercher.
+
+Marguerite et Henriette se regarderent simultanement.
+
+-- Non, dit Marguerite, qui avait lu dans le regard de son amie la
+meme resolution qu'elle venait de prendre, non; montrez-nous le
+chemin et nous vous suivrons.
+
+Caboche prit le flambeau, ouvrit une porte de chene qui donnait
+sur un escalier de quelques marches et qui s'enfoncait en
+plongeant sous la terre. Au meme instant un courant d'air passa,
+faisant voler quelques etincelles de la torche et jetant au visage
+des princesses l'odeur nauseabonde de la moisissure et du sang.
+
+Henriette s'appuya, blanche comme une statue d'albatre, sur le
+bras de son amie a la marche plus assuree; mais au premier degre
+elle chancela.
+
+-- Oh! je ne pourrai jamais, dit-elle.
+
+-- Quand on aime bien, Henriette, repliqua la reine, on doit aimer
+jusque dans la mort.
+
+C'etait un spectacle horrible et touchant a la fois que celui que
+presentaient ces deux femmes resplendissantes de jeunesse, de
+beaute, de parure, se courbant sous la voute ignoble et crayeuse,
+la plus faible s'appuyant a la plus forte, et la plus forte
+s'appuyant au bras du bourreau.
+
+On arriva a la derniere marche. Au fond du caveau gisaient deux
+formes humaines recouvertes par un large drap de serge noire.
+Caboche leva un coin du voile, approcha son flambeau et dit:
+
+-- Regardez, madame la reine. Dans leurs habits noirs, les deux
+jeunes gens etaient couches cote a cote avec l'effrayante symetrie
+de la mort. Leurs tetes, inclinees et rapprochees du tronc,
+semblaient separees seulement au milieu du cou par un cercle de
+rouge vif. La mort n'avait pas desuni leurs mains, car, soit
+hasard, soit pieuse attention du bourreau, la main droite de La
+Mole reposait dans la main gauche de Coconnas.
+
+Il y avait un regard d'amour sous les paupieres de La Mole, il y
+avait un sourire de dedain sous celles de Coconnas.
+
+Marguerite s'agenouilla pres de son amant, et de ses mains
+eblouissantes de pierreries leva doucement cette tete qu'elle
+avait tant aimee.
+
+Quant a la duchesse de Nevers, appuyee a la muraille, elle ne
+pouvait detacher son regard de ce pale visage sur lequel tant de
+fois elle avait cherche la joie et l'amour.
+
+-- La Mole! cher La Mole! murmura Marguerite.
+
+-- Annibal! Annibal! s'ecria la duchesse de Nevers, si fier, si
+brave, tu ne me reponds plus! ... Et un torrent de larmes
+s'echappa de ses yeux.
+
+Cette femme si dedaigneuse, si intrepide, si insolente dans le
+bonheur; cette femme qui poussait le scepticisme jusqu'au doute
+supreme, la passion jusqu'a la cruaute, cette femme n'avait jamais
+pense a la mort.
+
+Marguerite lui en donna l'exemple. Elle enferma dans un sac brode
+de perles et parfume des plus fines essences la tete de La Mole,
+plus belle encore puisqu'elle se rapprochait du velours et de
+l'or, et a laquelle une preparation particuliere, employee a cette
+epoque dans les embaumements royaux, devait conserver sa beaute.
+Henriette s'approcha a son tour, enveloppant la tete de Coconnas
+dans un pan de son manteau.
+
+Et toutes deux, courbees sous leur douleur plus que sous leur
+fardeau, monterent l'escalier avec un dernier regard pour les
+restes qu'elles laissaient a la merci du bourreau, dans ce sombre
+reduit des criminels vulgaires.
+
+-- Ne craignez rien, madame, dit Caboche, qui comprit ce regard,
+les gentilshommes seront ensevelis, enterres saintement, je vous
+le jure.
+
+-- Et tu leur feras dire des messes avec ceci, dit Henriette
+arrachant de son cou un magnifique collier de rubis et le
+presentant au bourreau.
+
+On revint au Louvre comme on en etait sorti. Au guichet, la reine
+se fit reconnaitre; au bas de son escalier particulier, elle
+descendit, rentra chez elle, deposa sa triste relique dans le
+cabinet de sa chambre a coucher, destine des ce moment a devenir
+un oratoire, laissa Henriette en garde de sa chambre, et plus pale
+et plus belle que jamais, entra vers dix heures dans la grande
+salle du bal, la meme ou nous avons vu, il y a tantot deux ans et
+demi, s'ouvrir le premier chapitre de notre histoire.
+
+Tous les yeux se tournerent vers elle, et elle supporta ce regard
+universel d'un air fier et presque joyeux. C'est qu'elle avait
+religieusement accompli le dernier voeu de son ami. Charles, en
+l'apercevant, traversa chancelant le flot dore qui l'entourait.
+
+-- Ma soeur, dit-il tout haut, je vous remercie. Puis tout bas:
+
+-- Prenez garde! dit-il, vous avez au bras une tache de sang...
+
+-- Ah! qu'importe, Sire, dit Marguerite, pourvu que j'aie le
+sourire sur les levres!
+
+
+
+XXXI
+La sueur de sang
+
+
+Quelques jours apres la scene terrible que nous venons de
+raconter, c'est-a-dire le 30 mai 1574, la cour etant a Vincennes,
+on entendit tout a coup un grand bruit dans la chambre du roi,
+lequel, etant retombe plus malade que jamais au milieu du bal
+qu'il avait voulu donner le jour meme de la mort des deux jeunes
+gens, etait, par ordre des medecins, venu chercher a la campagne
+un air plus pur.
+
+Il etait huit heures du matin. Un petit groupe de courtisans
+causait avec feu dans l'antichambre, quand tout a coup retentit le
+cri, et parut au seuil de l'appartement la nourrice de Charles,
+les yeux baignes de larmes et criant d'une voix desesperee:
+
+-- Secours au roi! secours au roi!
+
+-- Sa Majeste est-elle donc plus mal? demanda le capitaine de
+Nancey, que le roi avait, comme nous l'avons vu, degage de toute
+obeissance a la reine Catherine pour l'attacher a sa personne.
+
+-- Oh! que de sang! que de sang! dit la nourrice. Les medecins!
+appelez les medecins!
+
+Mazille et Ambroise Pare se relevaient tour a tour aupres de
+l'auguste malade, et Ambroise Pare, qui etait de garde, ayant vu
+s'endormir le roi, avait profite de cet assoupissement pour
+s'eloigner quelques instants.
+
+Pendant ce temps, une sueur abondante avait pris le roi; et comme
+Charles etait atteint d'un relachement des vaisseaux capillaires,
+et que ce relachement amenait une hemorragie de la peau, cette
+sueur sanglante avait epouvante la nourrice, qui ne pouvait
+s'habituer a cet etrange phenomene, et qui, protestante, on se le
+rappelle, lui disait sans cesse que c'etait le sang huguenot verse
+le jour de la Saint-Barthelemy qui appelait son sang.
+
+On s'elanca dans toutes les directions; le docteur ne devait pas
+etre loin, et l'on ne pouvait manquer de le rencontrer.
+
+L'antichambre resta donc vide, chacun etant desireux de montrer
+son zele en ramenant le medecin demande.
+
+Alors une porte s'ouvrit, et l'on vit apparaitre Catherine. Elle
+traversa rapidement l'antichambre et entra vivement dans
+l'appartement de son fils.
+
+Charles etait renverse sur son lit, l'oeil eteint, la poitrine
+haletante; de tout son corps decoulait une sueur rougeatre; sa
+main, ecartee, pendait hors de son lit, et au bout de chacun de
+ses doigts pendait un rubis liquide.
+
+C'etait un horrible spectacle.
+
+Cependant, au bruit des pas de sa mere, et comme s'il les eut
+reconnus, Charles se redressa.
+
+-- Pardon, madame, dit-il en regardant sa mere, je voudrais bien
+mourir en paix.
+
+-- Mourir, mon fils, dit Catherine, pour une crise passagere de ce
+vilain mal! Voudriez-vous donc nous desesperer ainsi?
+
+-- Je vous dis, madame, que je sens mon ame qui s'en va. Je vous
+dis, madame, que c'est la mort qui arrive, mort de tous les
+diables! Je sens ce que je sens, et je sais ce que je dis.
+
+-- Sire, dit la reine, votre imagination est votre plus grave
+maladie; depuis le supplice si merite de ces deux sorciers, de ces
+deux assassins qu'on appelait La Mole et Coconnas, vos souffrances
+physiques doivent avoir diminue. Le mal moral persevere seul, et,
+si je pouvais causer avec vous dix minutes seulement, je vous
+prouverais...
+
+-- Nourrice, dit Charles, veille a la porte, et que personne
+n'entre: la reine Catherine de Medicis veut causer avec son fils
+bien-aime Charles IX.
+
+La nourrice obeit.
+
+-- Au fait, continua Charles, cet entretien devait avoir lieu un
+jour ou l'autre, mieux vaut donc aujourd'hui que demain. Demain,
+d'ailleurs, il serait peut-etre trop tard. Seulement, une
+troisieme personne doit assister a notre entretien.
+
+-- Et pourquoi?
+
+-- Parce que, je vous le repete, la mort est en route, reprit
+Charles avec une effrayante solennite; parce que d'un moment a
+l'autre elle entrera dans cette chambre comme vous, pale et
+muette, et sans se faire annoncer. Il est donc temps, puisque j'ai
+mis cette nuit ordre a mes affaires, de mettre ordre ce matin a
+celles du royaume.
+
+-- Et quelle est cette personne que vous desirez voir? demanda
+Catherine.
+
+-- Mon frere, madame. Faites-le appeler.
+
+-- Sire, dit la reine, je vois avec plaisir que ces denonciations,
+dictees par la haine bien plus qu'arrachees a la douleur,
+s'effacent de votre esprit et vont bientot s'effacer de votre
+coeur. Nourrice! cria Catherine, nourrice!
+
+La bonne femme, qui veillait au-dehors, ouvrit la porte.
+
+-- Nourrice, dit Catherine, par ordre de mon fils, quand
+M. de Nancey viendra, vous lui direz d'aller querir le duc
+d'Alencon.
+
+Charles fit un signe qui retint la bonne femme prete a obeir.
+
+-- J'ai dit mon frere, madame, reprit Charles. Les yeux de
+Catherine se dilaterent comme ceux de la tigresse qui va se mettre
+en colere. Mais Charles leva imperativement la main.
+
+-- Je veux parler a mon frere Henri, dit-il. Henri seul est mon
+frere; non pas celui qui est roi la-bas, mais celui qui est
+prisonnier ici. Henri saura mes dernieres volontes.
+
+-- Et moi, s'ecria la Florentine avec une audace inaccoutumee en
+face de la terrible volonte de son fils, tant la haine qu'elle
+portait au Bearnais la jetait hors de sa dissimulation habituelle,
+si vous etes, comme vous le dites, si pres de la tombe, croyez-
+vous que je cederai a personne, surtout a un etranger, mon droit
+de vous assister a votre heure supreme, mon droit de reine, mon
+droit de mere?
+
+-- Madame, dit Charles, je suis roi encore; je commande encore,
+madame; je vous dis que je veux parler a mon frere Henri, et vous
+n'appelez pas mon capitaine des gardes?... Mille diables, je vous
+en previens, j'ai encore assez de force pour l'aller chercher moi-
+meme.
+
+Et il fit un mouvement pour sauter a bas du lit, qui mit au jour
+son corps pareil a celui du Christ apres la flagellation.
+
+-- Sire, s'ecria Catherine en le retenant, vous nous faites injure
+a tous: vous oubliez les affronts faits a notre famille, vous
+repudiez notre sang; un fils de France doit seul s'agenouiller
+pres du lit de mort d'un roi de France. Quant a moi ma place est
+marquee ici par les lois de la nature et de l'etiquette; j'y reste
+donc.
+
+-- Et a quel titre, madame, y restez-vous? demanda Charles IX.
+
+-- A titre de mere.
+
+-- Vous n'etes pas plus ma mere, madame, que le duc d'Alencon
+n'est mon frere.
+
+-- Vous delirez, monsieur, dit Catherine; depuis quand celle qui
+donne le jour n'est-elle pas la mere de celui qui l'a recu?
+
+-- Du moment, madame, ou cette mere denaturee ote ce qu'elle
+donna, repondit Charles en essuyant une ecume sanglante qui
+montait a ses levres.
+
+-- Que voulez-vous dire, Charles? Je ne vous comprends pas,
+murmura Catherine regardant son fils d'un oeil dilate par
+l'etonnement.
+
+-- Vous allez me comprendre, madame.
+
+Charles fouilla sous son traversin et en tira une petite clef
+d'argent.
+
+-- Prenez cette clef, madame, et ouvrez mon coffre de voyage; il
+contient certains papiers qui parleront pour moi.
+
+Et Charles etendit la main vers un coffre magnifiquement sculpte,
+ferme d'une serrure d'argent comme la clef qui l'ouvrait, et qui
+tenait la place la plus apparente de la chambre.
+
+Catherine, dominee par la position supreme que Charles prenait sur
+elle, obeit, s'avanca a pas lents vers le coffre, l'ouvrit,
+plongea ses regards vers l'interieur, et tout a coup recula comme
+si elle avait vu dans les flancs du meuble quelque reptile
+endormi.
+
+-- Eh bien, dit Charles, qui ne perdait pas sa mere de vue, qu'y
+a-t-il donc dans ce coffre qui vous effraie, madame?
+
+-- Rien, dit Catherine.
+
+-- En ce cas, plongez-y la main, madame, et prenez-y un livre; il
+doit y avoir un livre, n'est-ce pas? ajouta Charles avec ce
+sourire blemissant, plus terrible chez lui que n'avait jamais ete
+la menace chez un autre.
+
+-- Oui, balbutia Catherine.
+
+-- Un livre de chasse?
+
+-- Oui.
+
+-- Prenez-le, et apportez-le-moi.
+
+Catherine, malgre son assurance, palit, trembla de tous ses
+membres, et allongeant la main dans l'interieur du coffre:
+
+-- Fatalite! murmura-t-elle en prenant le livre.
+
+-- Bien, dit Charles. Ecoutez maintenant: ce livre de chasse...
+j'etais insense... j'aimais la chasse, au-dessus de toutes
+choses... ce livre de chasse, je l'ai trop lu; comprenez-vous,
+madame?...
+
+Catherine poussa un gemissement sourd.
+
+-- C'etait une faiblesse, continua Charles; brulez-le, madame! il
+ne faut pas qu'on sache les faiblesses des rois!
+
+Catherine s'approcha de la cheminee ardente, laissa tomber le
+livre au milieu du foyer, et demeura debout, immobile et muette,
+regardant d'un oeil atone les flammes bleuissantes qui rongeaient
+les feuilles empoisonnees.
+
+A mesure que le livre brulait, une forte odeur d'ail se repandait
+dans toute la chambre.
+
+Bientot il fut entierement devore.
+
+-- Et maintenant, madame, appelez mon frere, dit Charles avec une
+irresistible majeste.
+
+Catherine, frappee de stupeur, ecrasee sous une emotion multiple
+que sa profonde sagacite ne pouvait analyser, et que sa force
+presque surhumaine ne pouvait combattre, fit un pas en avant et
+voulut parler.
+
+La mere avait un remords; la reine avait une terreur;
+l'empoisonneuse avait un retour de haine. Ce dernier sentiment
+domina tous les autres.
+
+-- Maudit soit-il, s'ecria-t-elle en s'elancant hors de la
+chambre, il triomphe, il touche au but; oui, maudit, qu'il soit
+maudit!
+
+-- Vous entendez, mon frere, mon frere Henri, cria Charles
+poursuivant sa mere de la voix; mon frere Henri a qui je veux
+parler a l'instant meme au sujet de la regence du royaume.
+
+Presque au meme instant, maitre Ambroise Pare entra par la porte
+opposee a celle qui venait de donner passage a Catherine, et
+s'arretant sur le seuil pour humer l'atmosphere alliacee de la
+chambre:
+
+-- Qui donc a brule de l'arsenic ici? dit-il.
+
+-- Moi, repondit Charles.
+
+
+
+XXXII
+La plate-forme du donjon de Vincennes
+
+
+Cependant Henri de Navarre se promenait seul et reveur sur la
+terrasse du donjon; il savait la cour au chateau qu'il voyait a
+cent pas de lui, et a travers les murailles, son oeil percant
+devinait Charles moribond.
+
+Il faisait un temps d'azur et d'or: un large rayon de soleil
+miroitait dans les plaines eloignees, tandis qu'il baignait d'un
+or fluide la cime des arbres de la foret, fiers de la richesse de
+leur premier feuillage. Les pierres grises du donjon elles-memes
+semblaient s'impregner de la douce chaleur du ciel, et des
+ravenelles, apportees par le souffle du vent d'est dans les fentes
+de la muraille, ouvraient leurs disques de velours rouge et jaune
+aux baisers d'une brise attiedie.
+
+Mais le regard de Henri ne se fixait ni sur ces plaines
+verdoyantes, ni sur ces cimes chenues et dorees: son regard
+franchissait les espaces intermediaires, et allait au-dela se
+fixer ardent d'ambition sur cette capitale de France, destinee a
+devenir un jour la capitale du monde.
+
+-- Paris, murmurait le roi de Navarre, voila Paris; c'est-a-dire
+la joie, le triomphe, la gloire, le bonheur; Paris ou est le
+Louvre, et le Louvre ou est le trone; et dire qu'une seule chose
+me separe de ce Paris tant desire! ... ce sont les pierres qui
+rampent a mes pieds et qui renferment avec moi mon ennemie.
+
+Et en ramenant son regard de Paris a Vincennes, il apercut a sa
+gauche, dans un vallon voile par des amandiers en fleur, un homme
+sur la cuirasse duquel se jouait obstinement un rayon de soleil,
+point enflamme qui voltigeait dans l'espace a chaque mouvement de
+cet homme.
+
+Cet homme etait sur un cheval plein d'ardeur, et tenait en main un
+cheval qui paraissait non moins impatient.
+
+Le roi de Navarre arreta ses yeux sur le cavalier et le vit tirer
+son epee hors du fourreau, passer la pointe dans son mouchoir, et
+agiter ce mouchoir en facon de signal.
+
+Au meme instant, sur la colline en face, un signal pareil se
+repeta, puis tout autour du chateau voltigea comme une ceinture de
+mouchoirs.
+
+C'etaient de Mouy et ses huguenots, qui, sachant le roi mourant,
+et qui, craignant qu'on ne tentat quelque chose contre Henri,
+s'etaient reunis et se tenaient prets a defendre ou a attaquer.
+
+Henri reporta ses yeux sur le cavalier qu'il avait vu le premier,
+se courba hors de la balustrade, couvrit ses yeux de sa main, et
+brisant ainsi les rayons du soleil qui l'eblouissait reconnut le
+jeune huguenot.
+
+-- De Mouy! s'ecria-t-il comme si celui-ci eut pu l'entendre. Et
+dans sa joie de se voir ainsi environne d'amis, il leva lui-meme
+son chapeau et fit voltiger son echarpe.
+
+Toutes les banderoles blanches s'agiterent de nouveau avec une
+vivacite qui temoignait de leur joie.
+
+-- Helas! ils m'attendent, dit-il, et je ne puis les rejoindre...
+Que ne l'ai-je fait quand je le pouvais peut-etre! ... Maintenant
+j'ai trop tarde.
+
+Et il leur fit un geste de desespoir auquel de Mouy repondit par
+un signe qui voulait dire: _j'attendrai_.
+
+En ce moment Henri entendit des pas qui retentissaient dans
+l'escalier de pierre. Il se retira vivement. Les huguenots
+comprirent la cause de cette retraite. Les epees rentrerent au
+fourreau et les mouchoirs disparurent.
+
+Henri vit deboucher de l'escalier une femme dont la respiration
+haletante denoncait une marche rapide, et reconnut, non sans une
+secrete fureur qu'il eprouvait toujours en l'apercevant, Catherine
+de Medicis.
+
+Derriere elle, etaient deux gardes qui s'arreterent au haut de
+l'escalier.
+
+-- Oh! oh! murmura Henri, il faut qu'il y ait quelque chose de
+nouveau et de grave pour que la reine mere vienne ainsi me
+chercher sur la plate-forme du donjon de Vincennes.
+
+Catherine s'assit sur un banc de pierre adosse aux creneaux pour
+reprendre haleine. Henri s'approcha d'elle, et avec son plus
+gracieux sourire:
+
+-- Serait-ce moi que vous cherchez, ma bonne mere? dit-il.
+
+-- Oui, monsieur, repondit Catherine, j'ai voulu vous donner une
+derniere preuve de mon attachement. Nous touchons a un moment
+supreme: le roi se meurt et veut vous entretenir.
+
+-- Moi? dit Henri en tressaillant de joie.
+
+-- Oui, vous. On lui a dit, j'en suis certaine, que non seulement
+vous regrettez le trone de Navarre, mais encore que vous
+ambitionnez le trone de France.
+
+-- Oh! fit Henri.
+
+-- Ce n'est pas, je le sais bien, mais il le croit, lui, et nul
+doute que cet entretien qu'il veut avoir avec vous n'ait pour but
+de vous tendre un piege.
+
+-- A moi?
+
+-- Oui. Charles, avant de mourir, veut savoir ce qu'il y a a
+craindre ou a esperer de vous; et de votre reponse a ses offres,
+faites-y attention, dependront les derniers ordres qu'il donnera,
+c'est-a-dire votre mort ou votre vie.
+
+-- Mais que doit-il donc m'offrir?
+
+-- Que sais-je, moi! des choses impossibles, probablement.
+
+-- Enfin, ne devinez-vous pas, ma mere?
+
+-- Non; mais je suppose, par exemple... Catherine s'arreta.
+
+-- Quoi?
+
+-- Je suppose que, vous croyant ces vues ambitieuses qu'on lui a
+dites, il veuille acquerir de votre bouche meme la preuve de cette
+ambition. Supposez qu'il vous tente comme autrefois on tentait les
+coupables, pour provoquer un aveu sans torture; supposez, continua
+Catherine en regardant fixement Henri, qu'il vous propose un
+gouvernement, la regence meme.
+
+Une joie indicible s'epandit dans le coeur oppresse de Henri; mais
+il devina le coup, et cette ame vigoureuse et souple rebondit sous
+l'attaque.
+
+-- A moi? dit-il, le piege serait trop grossier; a moi la regence,
+quand il y a vous, quand il y a mon frere d'Alencon? Catherine se
+pinca les levres pour cacher sa satisfaction.
+
+-- Alors, dit-elle vivement, vous renoncez a la regence? "Le roi
+est mort, pensa Henri, et c'est elle qui me tend un piege." Puis
+tout haut:
+
+-- Il faut d'abord que j'entende le roi de France, repondit-il,
+car, de votre aveu meme, madame, tout ce que nous avons dit la
+n'est que supposition.
+
+-- Sans doute, dit Catherine; mais vous pouvez toujours repondre
+de vos intentions.
+
+-- Eh! mon Dieu! dit innocemment Henri, n'ayant pas de
+pretentions, je n'ai pas d'intentions.
+
+-- Ce n'est point repondre, cela, dit Catherine, sentant que le
+temps pressait, et se laissant emporter a sa colere; d'une facon
+ou de l'autre, prononcez-vous.
+
+-- Je ne puis pas me prononcer sur des suppositions, madame; une
+resolution positive est chose si difficile et surtout si grave a
+prendre, qu'il faut attendre les realites.
+
+-- Ecoutez, monsieur, dit Catherine, il n'y a pas de temps a
+perdre, et nous le perdons en discussions vaines, en finesses
+reciproques. Jouons notre jeu en roi et en reine. Si vous acceptez
+la regence, vous etes mort.
+
+"Le roi vit", pensa Henri. Puis tout haut:
+
+-- Madame, dit-il avec fermete, Dieu tient la vie des hommes et
+des rois entre ses mains: il m'inspirera. Qu'on dise a Sa Majeste
+que je suis pret a me presenter devant elle.
+
+-- Reflechissez, monsieur.
+
+-- Depuis deux ans que je suis proscrit, depuis un mois que je
+suis prisonnier, repondit Henri gravement, j'ai eu le temps de
+reflechir, madame, et j'ai reflechi. Ayez donc la bonte de
+descendre la premiere pres du roi, et de lui dire que je vous
+suis. Ces deux braves, ajouta Henri en montrant les deux soldats,
+veilleront a ce que je ne m'echappe point. D'ailleurs, ce n'est
+point mon intention.
+
+Il y avait un tel accent de fermete dans les paroles de Henri, que
+Catherine vit bien que toutes ses tentatives, sous quelque forme
+qu'elles fussent deguisees, ne gagneraient rien sur lui; elle
+descendit precipitamment.
+
+Aussitot qu'elle eut disparu, Henri courut au parapet et fit a de
+Mouy un signe qui voulait dire: Approchez-vous et tenez-vous pret
+a tout evenement.
+
+De Mouy, qui etait descendu de cheval, sauta en selle, et, avec le
+second cheval de main, vint au galop prendre position a deux
+portees de mousquet du donjon.
+
+Henri le remercia du geste et descendit.
+
+Sur le premier palier il trouva les deux soldats qui
+l'attendaient.
+
+Un double poste de Suisses et de chevau-legers gardait l'entree
+des cours; il fallait traverser une double haie de pertuisanes
+pour entrer au chateau et pour en sortir.
+
+Catherine s'etait arretee la et attendait.
+
+Elle fit signe aux deux soldats qui suivaient Henri de s'ecarter,
+et posant une de ses mains sur son bras:
+
+-- Cette cour a deux portes, dit-elle; a celle-ci, que vous voyez
+derriere les appartements du roi, si vous refusez la regence, un
+bon cheval et la liberte vous attendent; a celle-la, sous laquelle
+vous venez de passer, si vous ecoutez l'ambition... Que dites-
+vous?
+
+-- Je dis que si le roi me fait regent, madame, c'est moi qui
+donnerai des ordres aux soldats, et non pas vous. Je dis que si je
+sors du chateau a la nuit, toutes ces piques, toutes ces
+hallebardes, tous ces mousquets s'abaisseront devant moi.
+
+-- Insense! murmura Catherine exasperee, crois-moi, ne joue pas
+avec Catherine ce terrible jeu de la vie et de la mort.
+
+-- Pourquoi pas? dit Henri en regardant fixement Catherine;
+pourquoi pas avec vous aussi bien qu'avec un autre, puisque j'y ai
+gagne jusqu'a present?
+
+-- Montez donc chez le roi, monsieur, puisque vous ne voulez rien
+croire et rien entendre, dit Catherine en lui montrant l'escalier
+d'une main et en jouant avec un des deux couteaux empoisonnes
+qu'elle portait dans cette gaine de chagrin noir devenue
+historique.
+
+-- Passez la premiere, madame, dit Henri; tant que je ne serai pas
+regent, l'honneur du pas vous appartient.
+
+Catherine, devinee dans toutes ses intentions, n'essaya point de
+lutter, et passa la premiere.
+
+
+
+XXXIII
+La Regence
+
+
+Le roi commencait a s'impatienter; il avait fait appeler
+M. de Nancey dans sa chambre, et venait de lui donner l'ordre
+d'aller chercher Henri, lorsque celui-ci parut.
+
+En voyant son beau-frere apparaitre sur le seuil de la porte,
+Charles poussa un cri de joie, et Henri demeura epouvante comme
+s'il se fut trouve en face d'un cadavre.
+
+Les deux medecins qui etaient a ses cotes s'eloignerent; le pretre
+qui venait d'exhorter le malheureux prince a une fin chretienne se
+retira egalement.
+
+Charles IX n'etait pas aime, et cependant on pleurait beaucoup
+dans les antichambres. A la mort des rois, quels qu'ils aient ete,
+il y a toujours des gens qui perdent quelque chose et qui
+craignent de ne pas retrouver ce quelque chose sous leur
+successeur.
+
+Ce deuil, ces sanglots, les paroles de Catherine, l'appareil
+sinistre et majestueux des derniers moments d'un roi, enfin, la
+vue de ce roi lui-meme, atteint d'une maladie qui s'est reproduite
+depuis, mais dont la science n'avait pas encore eu d'exemple,
+produisirent sur l'esprit encore jeune et par consequent encore
+impressionnable de Henri un effet si terrible que, malgre sa
+resolution de ne point donner de nouvelles inquietudes a Charles
+sur son etat, il ne put, comme nous l'avons dit, reprimer le
+sentiment de terreur qui se peignit sur son visage en apercevant
+ce moribond tout ruisselant de sang.
+
+Charles sourit avec tristesse. Rien n'echappe aux mourants des
+impressions de ceux qui les entourent.
+
+-- Venez, Henriot, dit-il en tendant la main a son beau-frere avec
+une douceur de voix que Henri n'avait jamais remarquee en lui
+jusque-la. Venez, car je souffrais de ne pas vous voir; je vous ai
+bien tourmente dans ma vie, mon pauvre ami, et parfois, je me le
+reproche maintenant, croyez-moi! parfois j'ai prete les mains a
+ceux qui vous tourmentaient; mais un roi n'est pas maitre des
+evenements, et outre ma mere Catherine, outre mon frere d'Anjou,
+outre mon frere d'Alencon, j'avais au-dessus de moi, pendant ma
+vie, quelque chose de genant, qui cesse du jour ou je touche a la
+mort: la raison d'Etat.
+
+-- Sire, balbutia Henri, je ne me souviens plus de rien que de
+l'amour que j'ai toujours eu pour mon frere, que du respect que
+j'ai toujours porte a mon roi.
+
+-- Oui, oui, tu as raison, dit Charles, et je te suis
+reconnaissant de parler ainsi, Henriot; car en verite tu as
+beaucoup souffert sous mon regne, sans compter que c'est pendant
+mon regne que ta pauvre mere est morte. Mais tu as du voir que
+l'on me poussait souvent. Parfois j'ai resiste; mais parfois aussi
+j'ai cede de fatigue. Mais, tu l'as dit, ne parlons plus du passe;
+maintenant c'est le present qui me pousse, c'est l'avenir qui
+m'effraie.
+
+Et en disant ces mots, le pauvre roi cacha son visage livide dans
+ses mains decharnees.
+
+Puis, apres un instant de silence, secouant son front pour en
+chasser ces sombres idees et faisant pleuvoir autour de lui une
+rosee de sang:
+
+-- Il faut sauver l'Etat, continua-t-il a voix basse et en
+s'inclinant vers Henri; il faut l'empecher de tomber entre les
+mains des fanatiques ou des femmes.
+
+Charles, comme nous venons de le dire, prononca ces paroles a voix
+basse, et cependant Henri crut entendre derriere la coulisse du
+lit comme une sourde exclamation de colere. Peut-etre quelque
+ouverture pratiquee dans la muraille, a l'insu de Charles lui-
+meme, permettait-elle a Catherine d'entendre cette supreme
+conversation.
+
+-- Des femmes? reprit le roi de Navarre pour provoquer une
+explication.
+
+-- Oui, Henri, dit Charles, ma mere veut la regence en attendant
+que mon frere de Pologne revienne. Mais ecoute ce que je te dis,
+il ne reviendra pas.
+
+-- Comment! il ne reviendra pas? s'ecria Henri, dont le coeur
+bondissait sourdement de joie.
+
+-- Non, il ne reviendra pas, continua Charles, ses sujets ne le
+laisseront pas partir.
+
+-- Mais, dit Henri, croyez-vous, mon frere, que la reine mere ne
+lui aura pas ecrit a l'avance?
+
+-- Si fait, mais Nancey a surpris le courrier a Chateau-Thierry et
+m'a rapporte la lettre; dans cette lettre j'allais mourir, disait-
+elle. Mais moi aussi j'ai ecrit a Varsovie, ma lettre y arrivera,
+j'en suis sur, et mon frere sera surveille. Donc, selon toute
+probabilite, Henri, le trone va etre vacant.
+
+Un second fremissement plus sensible encore que le premier se fit
+entendre dans l'alcove.
+
+-- Decidement, se dit Henri, elle est la; elle ecoute, elle
+attend! Charles n'entendit rien.
+
+-- Or, poursuivit-il, je meurs sans heritier male.
+
+Puis il s'arreta: une douce pensee parut eclairer son visage, et
+posant sa main sur l'epaule du roi de Navarre:
+
+-- Helas! te souviens-tu, Henriot, continua-t-il, te souviens-tu
+de ce pauvre petit enfant que je t'ai montre un soir dormant dans
+son berceau de soie, et veille par un ange? Helas! Henriot, ils me
+le tueront! ...
+
+-- O Sire, s'ecria Henri, dont les yeux se mouillerent de larmes,
+je vous jure devant Dieu que mes jours et mes nuits se passeront a
+veiller sur sa vie. Ordonnez, mon roi.
+
+-- Merci! Henriot, merci, dit le roi avec une effusion qui etait
+bien loin de son caractere, mais que cependant lui donnait la
+situation. J'accepte ta parole. N'en fais pas un roi...
+heureusement il n'est pas ne pour le trone, mais un homme heureux.
+Je lui laisse une fortune independante; qu'il ait la noblesse de
+sa mere, celle du coeur. Peut-etre vaudrait-il mieux pour lui
+qu'on le destinat a l'Eglise; il inspirerait moins de crainte. Oh!
+il me semble que je mourrais, sinon heureux, du moins tranquille,
+si j'avais la pour me consoler les caresses de l'enfant et le doux
+visage de la mere.
+
+-- Sire, ne pouvez-vous les faire venir?
+
+-- Eh! malheureux! ils ne sortiraient pas d'ici. Voila la
+condition des rois, Henriot: ils ne peuvent ni vivre ni mourir a
+leur guise. Mais depuis ta promesse je suis plus tranquille.
+
+Henri reflechit.
+
+-- Oui, sans doute, mon roi, j'ai promis, mais pourrai-je tenir?
+
+-- Que veux-tu dire?
+
+-- Moi-meme, ne serai-je pas proscrit, menace comme lui, plus que
+lui, meme? Car, moi, je suis un homme, et lui n'est qu'un enfant.
+
+-- Tu te trompes, repondit Charles; moi mort, tu seras fort et
+puissant, et voila qui te donnera la force et la puissance. A ces
+mots, le moribond tira un parchemin de son chevet.
+
+-- Tiens, lui dit-il. Henri parcourut la feuille revetue du sceau
+royal.
+
+-- La regence a moi, Sire! dit-il en palissant de joie.
+
+-- Oui, la regence a toi, en attendant le retour du duc d'Anjou,
+et comme, selon toute probabilite, le duc d'Anjou ne reviendra
+point, ce n'est pas la regence qui te donne ce papier, c'est le
+trone.
+
+-- Le trone, a moi! murmura Henri.
+
+-- Oui, dit Charles, a toi, seul digne et surtout seul capable de
+gouverner ces galants debauches, ces filles perdues qui vivent de
+sang et de larmes. Mon frere d'Alencon est un traitre, il sera
+traitre envers tous, laisse-le dans le donjon ou je l'ai mis. Ma
+mere voudra te tuer, exile-la. Mon frere d'Anjou, dans trois mois,
+dans quatre mois, dans un an peut-etre, quittera Varsovie et
+viendra te disputer la puissance; reponds a Henri par un bref du
+pape. J'ai negocie cette affaire par mon ambassadeur, le duc de
+Nevers, et tu recevras incessamment le bref.
+
+-- O mon roi!
+
+-- Ne crains qu'une chose, Henri, la guerre civile. Mais en
+restant converti, tu l'evites, car le parti huguenot n'a
+consistance qu'a la condition que tu te mettras a sa tete, et
+M. de Conde n'est pas de force a lutter contre toi. La France est
+un pays de plaine, Henri, par consequent un pays catholique. Le
+roi de France doit etre le roi des catholiques et non le roi des
+huguenots; car le roi de France doit etre le roi de la majorite.
+On dit que j'ai des remords d'avoir fait la Saint-Barthelemy; des
+doutes, oui; des remords, non. On dit que je rends le sang des
+huguenots par tous les pores. Je sais ce que je rends: de
+l'arsenic, et non du sang.
+
+-- Oh! Sire, que dites-vous?
+
+-- Rien. Si ma mort doit etre vengee, Henriot, elle doit etre
+vengee par Dieu seul. N'en parlons plus que pour prevoir les
+evenements qui en seront la suite. Je te legue un bon parlement,
+une armee eprouvee. Appuie-toi sur le parlement et sur l'armee
+pour resister a tes seuls ennemis: ma mere et le duc d'Alencon.
+
+En ce moment, on entendit dans le vestibule un bruit sourd d'armes
+et de commandements militaires.
+
+-- Je suis mort, murmura Henri.
+
+-- Tu crains, tu hesites, dit Charles avec inquietude.
+
+-- Moi! Sire, repliqua Henri; non, je ne crains pas; non, je
+n'hesite pas; j'accepte.
+
+Charles lui serra la main. Et comme en ce moment sa nourrice
+s'approchait de lui, tenant une potion qu'elle venait de preparer
+dans une chambre voisine, sans faire attention que le sort de la
+France se decidait a trois pas d'elle:
+
+-- Appelle ma mere, bonne nourrice, et dis aussi qu'on fasse venir
+M. d'Alencon.
+
+
+
+XXXIV
+Le roi est mort: vive le roi!
+
+
+Catherine et le duc d'Alencon, livides d'effroi et tremblants de
+fureur tout ensemble, entrerent quelques minutes apres. Comme
+Henri l'avait devine, Catherine savait tout et avait tout dit, en
+peu de mots, a Francois. Ils firent quelques pas et s'arreterent,
+attendant.
+
+Henri etait debout au chevet du lit de Charles.
+
+Le roi leur declara sa volonte.
+
+-- Madame, dit-il a sa mere, si j'avais un fils, vous seriez
+regente, ou, a defaut de vous, ce serait le roi de Pologne, ou, a
+defaut du roi de Pologne enfin, ce serait mon frere Francois; mais
+je n'ai pas de fils, et apres moi le trone appartient a mon frere
+le duc d'Anjou, qui est absent. Comme un jour ou l'autre il
+viendra reclamer ce trone, je ne veux pas qu'il trouve a sa place
+un homme qui puisse, par des droits presque egaux, lui disputer
+ses droits, et qui expose par consequent le royaume a des guerres
+de pretendants. Voila pourquoi je ne vous prends pas pour regente,
+madame, car vous auriez a choisir entre vos deux fils, ce qui
+serait penible pour le coeur d'une mere. Voila pourquoi je ne
+choisis pas mon frere Francois, car mon frere Francois pourrait
+dire a son aine: "Vous aviez un trone, pourquoi l'avez-vous
+quitte?" Non, je choisis donc un regent qui puisse prendre en
+depot la couronne, et qui la garde sous sa main et non sur sa
+tete. Ce regent, saluez-le, madame; saluez-le, mon frere; ce
+regent, c'est le roi de Navarre!
+
+Et avec un geste de supreme commandement, il salua Henri de la
+main.
+
+Catherine et d'Alencon firent un mouvement qui tenait le milieu
+entre un tressaillement nerveux et un salut.
+
+-- Tenez, monseigneur le regent, dit Charles au roi de Navarre,
+voici le parchemin qui, jusqu'au retour du roi de Pologne, vous
+donne le commandement des armees, les clefs du tresor, le droit et
+le pouvoir royal.
+
+Catherine devorait Henri du regard, Francois etait si chancelant
+qu'il pouvait a peine se soutenir; mais cette faiblesse de l'un et
+cette fermete de l'autre, au lieu de rassurer Henri, lui
+montraient le danger present, debout, menacant.
+
+Henri n'en fit pas moins un effort violent, et, surmontant toutes
+ses craintes, il prit le rouleau des mains du roi, puis, se
+redressant de toute sa hauteur, il fixa sur Catherine et Francois
+un regard qui voulait dire:
+
+-- Prenez garde, je suis votre maitre. Catherine comprit ce
+regard.
+
+-- Non, non, jamais, dit-elle; jamais ma race ne pliera la tete
+sous une race etrangere; jamais un Bourbon ne regnera en France
+tant qu'il restera un Valois.
+
+-- Ma mere, ma mere, s'ecria Charles IX en se redressant dans son
+lit aux draps rougis, plus effrayant que jamais, prenez garde, je
+suis roi encore: pas pour longtemps, je le sais bien, mais il ne
+faut pas longtemps pour donner un ordre, il ne faut pas longtemps
+pour punir les meurtriers et les empoisonneurs.
+
+-- Eh bien, donnez-le donc, cet ordre, si vous l'osez. Moi je vais
+donner les miens. Venez, Francois, venez.
+
+Et elle sortit rapidement, entrainant avec elle le duc d'Alencon.
+
+-- Nancey! cria Charles; Nancey, a moi, a moi! je l'ordonne, je le
+veux, Nancey, arretez ma mere, arretez mon frere, arretez...
+
+Une gorgee de sang coupa la parole a Charles au moment ou le
+capitaine des gardes ouvrit la porte, et le roi suffoque rala sur
+son lit.
+
+Nancey n'avait entendu que son nom; les ordres qui l'avaient
+suivi, prononces d'une voix moins distincte, s'etaient perdus dans
+l'espace.
+
+-- Gardez la porte, dit Henri, et ne laissez entrer personne.
+Nancey salua et sortit. Henri reporta ses yeux sur ce corps
+inanime et qu'on eut pu prendre pour un cadavre, si un leger
+souffle n'eut agite la frange d'ecume qui bordait ses levres. Il
+regarda longtemps; puis se parlant a lui-meme:
+
+-- Voici l'instant supreme, dit-il, faut-il regner, faut-il vivre?
+
+Au meme instant la tapisserie de l'alcove se souleva, une tete
+palie parut derriere, et une voix vibra au milieu du silence de
+mort qui regnait dans la chambre royale:
+
+-- Vivez, dit cette voix.
+
+-- Rene! s'ecria Henri.
+
+-- Oui, Sire.
+
+-- Ta prediction etait donc fausse: je ne serai donc pas roi?
+s'ecria Henri.
+
+-- Vous le serez, Sire, mais l'heure n'est pas encore venue.
+
+-- Comment le sais-tu? parle, que je sache si je dois te croire.
+
+-- Ecoutez.
+
+-- J'ecoute.
+
+-- Baissez-vous. Henri s'inclina au-dessus du corps de Charles.
+Rene se pencha de son cote. La largeur du lit les separait seule,
+et encore la distance etait-elle diminuee par leur double
+mouvement. Entre eux deux etait couche et toujours sans voix et
+sans mouvement le corps du roi moribond.
+
+-- Ecoutez, dit Rene; place ici par la reine mere pour vous
+perdre, j'aime mieux vous servir, moi, car j'ai confiance en votre
+horoscope; en vous servant je trouve a la fois, dans ce que je
+fais, l'interet de mon corps et de mon ame.
+
+-- Est-ce la reine mere aussi qui t'a ordonne de me dire cela?
+demanda Henri plein de doute et d'angoisses.
+
+-- Non, dit Rene, mais ecoutez un secret. Et il se pencha encore
+davantage. Henri l'imita, de sorte que les deux tetes se
+touchaient presque. Cet entretien de deux hommes courbes sur le
+corps d'un roi mourant avait quelque chose de si sombre, que les
+cheveux du superstitieux Florentin se dressaient sur sa tete et
+qu'une sueur abondante perlait sur le visage de Henri.
+
+-- Ecoutez, continua Rene, ecoutez un secret que je sais seul, et
+que je vous revele si vous me jurez sur ce mourant de me pardonner
+la mort de votre mere.
+
+-- Je vous l'ai deja promis une fois, dit Henri dont le visage
+s'assombrit.
+
+-- Promis, mais non jure, dit Rene en faisant un mouvement en
+arriere.
+
+-- Je le jure, dit Henri etendant la main droite sur la tete du
+roi.
+
+-- Eh bien, Sire, dit precipitamment le Florentin, le roi de
+Pologne arrive!
+
+-- Non, dit Henri, le courrier a ete arrete par le roi Charles.
+
+-- Le roi Charles n'en a arrete qu'un sur la route de Chateau-
+Thierry; mais la reine mere, dans sa prevoyance, en avait envoye
+trois par trois routes.
+
+-- Oh! malheur a moi! dit Henri.
+
+-- Un messager est arrive ce matin de Varsovie. Le roi partait
+derriere lui sans que personne songeat a s'y opposer, car a
+Varsovie on ignorait encore la maladie du roi. Il ne precede Henri
+d'Anjou que de quelques heures.
+
+-- Oh! si j'avais seulement huit jours! dit Henri.
+
+-- Oui, mais vous n'avez que huit heures. Avez-vous entendu le
+bruit des armes que l'on preparait?
+
+-- Oui.
+
+-- Ces armes, on les preparait a votre intention. Ils viendront
+vous tuer jusqu'ici, jusque dans la chambre du roi.
+
+-- Le roi n'est pas mort encore. Rene regarda fixement Charles:
+
+-- Dans dix minutes il le sera. Vous avez donc dix minutes a
+vivre, peut-etre moins.
+
+-- Que faire alors?
+
+-- Fuir sans perdre une minute, sans perdre une seconde.
+
+-- Mais par ou? s'ils attendent dans l'antichambre, ils me tueront
+quand je sortirai.
+
+-- Ecoutez: je risque tout pour vous, ne l'oubliez jamais.
+
+-- Sois tranquille.
+
+-- Suivez-moi par ce passage secret, je vous conduirai jusqu'a la
+poterne. Puis, pour vous donner du temps, j'irai dire a la belle-
+mere que vous descendez; vous serez cense avoir decouvert ce
+passage secret et en avoir profite pour fuir: venez, venez.
+
+Henri se baissa vers Charles et l'embrassa au front.
+
+-- Adieu, mon frere, dit-il; je n'oublierai point que ton dernier
+desir fut de me voir te succeder. Je n'oublierai pas que ta
+derniere volonte fut de me faire roi. Meurs en paix. Au nom de nos
+freres, je te pardonne le sang verse.
+
+-- Alerte! alerte! dit Rene, il revient a lui; fuyez avant qu'il
+rouvre les yeux, fuyez.
+
+-- Nourrice! murmura Charles, nourrice! Henri saisit au chevet de
+Charles l'epee desormais inutile du roi mourant, mit le parchemin
+qui le faisait regent dans sa poitrine, baisa une derniere fois le
+front de Charles, tourna autour du lit, et s'elanca par
+l'ouverture qui se referma derriere lui.
+
+-- Nourrice! cria le roi d'une voix plus forte, nourrice! La bonne
+femme accourut.
+
+-- Eh bien, qu'y a-t-il, mon Charlot? demanda-t-elle.
+
+-- Nourrice, dit le roi, la paupiere ouverte et l'oeil dilate par
+la fixite terrible de la mort, il faut qu'il se soit passe quelque
+chose pendant que je dormais: je vois une grande lumiere, je vois
+Dieu notre maitre; je vois mon Seigneur Jesus, je vois la benoite
+Vierge Marie. Ils le prient, ils le supplient pour moi: le
+Seigneur tout-puissant me pardonne... il m'appelle... Mon Dieu!
+mon Dieu! recevez-moi dans votre misericorde... Mon Dieu! oubliez
+que j'etais roi, car je viens a vous sans sceptre et sans
+couronne... Mon Dieu! oubliez les crimes du roi pour ne vous
+rappeler que les souffrances de l'homme... Mon dieu! me voila.
+
+Et Charles, qui, a mesure qu'il prononcait ces paroles, s'etait
+souleve de plus en plus comme pour aller au-devant de la voix qui
+l'appelait, Charles, apres ces derniers mots, poussa un soupir et
+retomba immobile et glace entre les bras de sa nourrice.
+
+Pendant ce temps, et tandis que les soldats, commandes par
+Catherine, se portaient sur le passage connu de tous par lequel
+Henri devait sortir, Henri, guide par Rene, suivait le couloir
+secret et gagnait la poterne, sautait sur le cheval qui
+l'attendait, et piquait vers l'endroit ou il savait retrouver de
+Mouy.
+
+Tout a coup au bruit de son cheval, dont le galop faisait retentir
+le pave sonore, quelques sentinelles se retournerent en criant:
+
+-- Il fuit! il fuit!
+
+-- Qui cela? s'ecria la reine mere en s'approchant d'une fenetre.
+
+-- Le roi Henri, le roi de Navarre, crierent les sentinelles.
+
+-- Feu! dit Catherine, feu sur lui! Les sentinelles ajusterent,
+mais Henri etait deja trop loin.
+
+-- Il fuit, s'ecria la reine mere, donc il est vaincu.
+
+-- Il fuit, murmura le duc d'Alencon, donc je suis roi. Mais au
+meme instant, et tandis que Francois et sa mere etaient encore a
+la fenetre, le pont-levis craqua sous les pas des chevaux, et
+precede par un cliquetis d'armes et par une grande rumeur, un
+jeune homme lance au galop, son chapeau a la main, entra dans la
+cour en criant: _France! _suivi de quatre gentilshommes, couverts
+comme lui de sueur, de poussiere et d'ecume.
+
+-- Mon fils! s'ecria Catherine en etendant les deux bras par la
+fenetre.
+
+-- Ma mere! repondit le jeune homme en sautant a bas du cheval.
+
+-- Mon frere d'Anjou! s'ecria avec epouvante Francois en se
+rejetant en arriere.
+
+-- Est-il trop tard? demanda Henri d'Anjou a sa mere.
+
+-- Non, au contraire, il est temps, et Dieu t'eut conduit par la
+main qu'il ne t'eut pas amene plus a propos; regarde et ecoute.
+
+En effet, M. de Nancey, capitaine des gardes, s'avancait sur le
+balcon de la chambre du roi. Tous les regards se tournerent vers
+lui. Il brisa une baguette en deux morceaux, et, les bras etendus,
+tenant les deux morceaux de chaque main:
+
+-- Le roi Charles IX est mort! le roi Charles IX est mort! le roi
+Charles IX est mort! cria-t-il trois fois. Et il laissa tomber les
+deux morceaux de la baguette.
+
+-- Vive le roi Henri III! cria alors Catherine en se signant avec
+une pieuse reconnaissance. Vive le roi Henri III!
+
+Toutes les voix repeterent ce cri, excepte celle du duc Francois.
+
+-- Ah! elle m'a joue, dit-il en dechirant sa poitrine avec ses
+ongles.
+
+-- Je l'emporte, s'ecria Catherine, et cet odieux Bearnais ne
+regnera pas!
+
+
+
+XXXV
+Epilogue
+
+
+Un an s'etait ecoule depuis la mort du roi Charles IX et
+l'avenement au trone de son successeur.
+
+Le roi Henri III, heureusement regnant par la grace de Dieu et de
+sa mere Catherine, etait alle a une belle procession faite en
+l'honneur de Notre-Dame de Clery.
+
+Il etait parti a pied avec la reine sa femme et toute la cour.
+
+Le roi Henri III pouvait bien se donner ce petit passe-temps; nul
+souci serieux ne l'occupait a cette heure. Le roi de Navarre etait
+en Navarre, ou il avait si longtemps desire etre, et s'occupait
+fort, disait-on, d'une belle fille du sang des Montmorency et
+qu'il appelait la Fosseuse. Marguerite etait pres de lui, triste
+et sombre, et ne trouvant que dans ses belles montagnes, non pas
+une distraction, mais un adoucissement aux deux grandes douleurs
+de la vie: l'absence et la mort.
+
+Paris etait fort tranquille, et la reine mere, veritablement
+regente depuis que son cher fils Henri etait roi, y faisait sejour
+tantot au Louvre, tantot a l'hotel de Soissons, qui etait situe
+sur l'emplacement que couvre aujourd'hui la halle au ble, et dont
+il ne reste que l'elegante colonne qu'on peut voir encore
+aujourd'hui.
+
+Elle etait un soir fort occupee a etudier les astres avec Rene,
+dont elle avait toujours ignore les petites trahisons, et qui
+etait rentre en grace aupres d'elle pour le faux temoignage qu'il
+avait si a point porte dans l'affaire de Coconnas et de La Mole,
+lorsqu'on vint lui dire qu'un homme qui disait avoir une chose de
+la plus haute importance a lui communiquer, l'attendait dans son
+oratoire.
+
+Elle descendit precipitamment et trouva le sire de Maurevel.
+
+-- _Il _est ici, s'ecria l'ancien capitaine des petardiers, ne
+laissant point, contre l'etiquette royale, le temps a Catherine de
+lui adresser la parole.
+
+-- Qui, _il?_ demanda Catherine.
+
+-- Qui voulez-vous que ce soit, madame, sinon le roi de Navarre?
+
+-- Ici! dit Catherine, ici... lui... Henri... Et qu'y vient-il
+faire, l'imprudent?
+
+-- Si l'on en croit les apparences, il vient voir madame de Sauve;
+voila tout. Si l'on en croit les probabilites, il vient conspirer
+contre le roi.
+
+-- Et comment savez-vous qu'il est ici?
+
+-- Hier, je l'ai vu entrer dans une maison, et un instant apres
+madame de Sauve est venue l'y joindre.
+
+-- Etes-vous sur que ce soit lui?
+
+-- Je l'ai attendu jusqu'a sa sortie, c'est-a-dire une partie de
+la nuit. A trois heures, les deux amants se sont remis en chemin.
+Le roi a conduit madame de Sauve jusqu'au guichet du Louvre; la,
+grace au concierge, qui est dans ses interets sans doute, elle est
+rentree sans etre inquietee, et le roi s'en est revenu tout en
+chantonnant un petit air et d'un pas aussi degage que s'il etait
+au milieu de ses montagnes.
+
+-- Et ou est-il alle ainsi?
+
+-- Rue de l'Arbre-Sec, hotel de la Belle-Etoile, chez ce meme
+aubergiste ou logeaient les deux sorciers que Votre Majeste a fait
+executer l'an passe.
+
+-- Pourquoi n'etes-vous pas venu me dire la chose aussitot?
+
+-- Parce que je n'etais pas encore assez sur de mon fait.
+
+-- Tandis que maintenant?
+
+-- Maintenant, je le suis.
+
+-- Tu l'as vu?
+
+-- Parfaitement. J'etais embusque chez un marchand de vin en face;
+je l'ai vu entrer d'abord dans la meme maison que la veille; puis
+comme madame de Sauve tardait, il a mis imprudemment son visage au
+carreau d'une fenetre du premier, et cette fois je n'ai plus
+conserve aucun doute. D'ailleurs, un instant apres, madame de
+Sauve l'est venue rejoindre de nouveau.
+
+-- Et tu crois qu'ils resteront, comme la nuit passee, jusqu'a
+trois heures du matin?
+
+-- C'est probable.
+
+-- Ou est donc cette maison?
+
+-- Pres de la Croix-des-Petits-Champs, vers Saint-Honore.
+
+-- Bien, dit Catherine. M. de Sauve ne connait point votre
+ecriture?
+
+-- Non.
+
+-- Asseyez-vous la et ecrivez. Maurevel obeit et prenant la plume:
+
+-- Je suis pret, madame, dit-il.
+
+Catherine dicta:
+
+"Pendant que le baron de Sauve fait son service au Louvre, la
+baronne est avec un muguet de ses amis, dans une maison proche de
+la Croix-des-Petits-Champs, vers Saint-Honore; le baron de Sauve
+reconnaitra la maison a une croix rouge qui sera faite sur la
+muraille."
+
+-- Eh bien? demanda Maurevel.
+
+-- Faites une seconde copie de cette lettre, dit Catherine.
+Maurevel obeit passivement.
+
+-- Maintenant, dit la reine, faites remettre une de ces lettres
+par un homme adroit au baron de Sauve, et que cet homme laisse
+tomber l'autre dans les corridors du Louvre.
+
+-- Je ne comprends pas, dit Maurevel. Catherine haussa les
+epaules.
+
+-- Vous ne comprenez pas qu'un mari qui recoit une pareille lettre
+se fache?
+
+-- Mais il me semble, madame, que du temps du roi de Navarre il ne
+se fachait pas.
+
+-- Tel qui passe des choses a un roi ne les passe peut-etre pas a
+un simple galant. D'ailleurs, s'il ne se fache pas, vous vous
+facherez pour lui, vous.
+
+-- Moi?
+
+-- Sans doute. Vous prenez quatre hommes, six hommes s'il le faut,
+vous vous masquez, vous enfoncez la porte, comme si vous etiez les
+envoyes du baron, vous surprenez les amants au milieu de leur
+tete-a-tete, vous frappez au nom du roi; et le lendemain le billet
+perdu dans le corridor du Louvre, et trouve par quelque ame
+charitable qui l'a deja fait circuler, atteste que c'est le mari
+qui s'est venge. Seulement, le hasard a fait que le galant etait
+le roi de Navarre; mais qui pouvait deviner cela, quand chacun le
+croyait a Pau?
+
+Maurevel regarda avec admiration Catherine, s'inclina et sortit.
+
+En meme temps que Maurevel sortait de l'hotel de Soissons, madame
+de Sauve entrait dans la petite maison de la Croix-des-Petits-
+Champs.
+
+Henri l'attendait la porte entrouverte.
+
+Des qu'il l'apercut dans l'escalier:
+
+-- Vous n'avez pas ete suivie? dit-il.
+
+-- Mais non, dit Charlotte, que je sache, du moins.
+
+-- C'est que je crois l'avoir ete, dit Henri, non seulement cette
+nuit, mais encore ce soir.
+
+-- Oh! mon Dieu! dit Charlotte, vous m'effrayez, Sire; si un bon
+souvenir donne par vous a une ancienne amie allait tourner a mal
+pour vous, je ne m'en consolerais pas.
+
+-- Soyez tranquille, ma mie, dit le Bearnais, nous avons trois
+epees qui veillent dans l'ombre.
+
+-- Trois, c'est bien peu, Sire.
+
+-- C'est assez quand ces epees s'appellent de Mouy, Saucourt et
+Barthelemy.
+
+-- De Mouy est donc avec vous a Paris?
+
+-- Sans doute.
+
+-- Il a ose revenir dans la capitale? Il a donc, comme vous,
+quelque pauvre femme folle de lui?
+
+-- Non, mais il a un ennemi dont il a jure la mort. Il n'y a que
+la haine, ma chere, qui fasse faire autant de sottises que
+l'amour.
+
+-- Merci, Sire.
+
+-- Oh! dit Henri, je ne dis pas cela pour les sottises presentes,
+je dit cela pour les sottises passees et a venir. Mais ne
+discutons pas la-dessus, nous n'avons pas de temps a perdre.
+
+-- Vous partez donc toujours?
+
+-- Cette nuit.
+
+-- Les affaires pour lesquelles vous etiez revenu a Paris sont
+donc terminees?
+
+-- Je n'y suis revenu que pour vous.
+
+-- Gascon!
+
+-- Ventre-saint-Gris! ma mie, je dis la verite; mais ecartons ces
+souvenirs: j'ai encore deux ou trois heures a etre heureux, et
+puis une separation eternelle.
+
+-- Ah! Sire, dit madame de Sauve, il n'y a d'eternel que mon
+amour.
+
+Henri venait de dire qu'il n'avait pas le temps de discuter, il ne
+discuta donc point; il crut, ou, le sceptique qu'il etait, il fit
+semblant de croire.
+
+Cependant, comme l'avait dit le roi de Navarre, de Mouy et ses
+deux compagnons etaient caches aux environs de la maison.
+
+Il etait convenu que Henri sortirait a minuit de la petite maison
+au lieu d'en sortir a trois heures; qu'on irait comme la veille
+reconduire madame de Sauve au Louvre, et que de la on irait rue de
+la Cerisaie, ou demeurait Maurevel.
+
+C'etait seulement pendant la journee qui venait de s'ecouler que
+de Mouy avait enfin eu notion certaine de la maison qu'habitait
+son ennemi.
+
+Ils etaient la depuis une heure a peu pres, lorsqu'ils virent un
+homme, suivi a quelques pas de cinq autres, qui s'approchait de la
+porte de la petite maison, et qui, l'une apres l'autre, essayait
+plusieurs clefs.
+
+A cette vue, de Mouy, cache dans l'enfoncement d'une porte
+voisine, ne fit qu'un bond de sa cachette a cet homme, et le
+saisit par le bras.
+
+-- Un instant, dit-il, on n'entre pas la.
+
+L'homme fit un bond en arriere, et en bondissant son chapeau
+tomba.
+
+-- De Mouy de Saint-Phale! s'ecria-t-il.
+
+-- Maurevel! hurla le huguenot en levant son epee. Je te
+cherchais; tu viens au-devant de moi, merci!
+
+Mais la colere ne lui fit pas oublier Henri; et se retournant vers
+la fenetre, il siffla a la maniere des patres bearnais.
+
+-- Cela suffira, dit-il a Saucourt. Maintenant, a moi, assassin! a
+moi! Et il s'elanca vers Maurevel.
+
+Celui-ci avait eu le temps de tirer de sa ceinture un pistolet.
+
+-- Ah! cette fois, dit le Tueur de Roi en ajustant le jeune homme,
+je crois que tu es mort.
+
+Et il lacha le coup. Mais de Mouy se jeta a droite, et la balle
+passa sans l'atteindre.
+
+-- A mon tour maintenant, s'ecria le jeune homme. Et il fournit a
+Maurevel un si rude coup d'epee que, quoique ce coup atteignit sa
+ceinture de cuir, la pointe aceree traversa l'obstacle et
+s'enfonca dans les chairs.
+
+L'assassin poussa un cri sauvage qui accusait une si profonde
+douleur que les sbires qui l'accompagnaient le crurent frappe a
+mort et s'enfuirent epouvantes du cote de la rue Saint-Honore.
+
+Maurevel n'etait point brave. Se voyant abandonne par ses gens et
+ayant devant lui un adversaire comme de Mouy, il essaya a son tour
+de prendre la fuite, et se sauva par le meme chemin qu'ils avaient
+pris, en criant: "A l'aide!"
+
+De Mouy, Saucourt et Barthelemy, emportes par leur ardeur, les
+poursuivirent.
+
+Comme ils entraient dans la rue de Grenelle, qu'ils avaient prise
+pour leur couper le chemin, une fenetre s'ouvrait et un homme
+sautait du premier etage sur la terre fraichement arrosee par la
+pluie.
+
+C'etait Henri.
+
+Le sifflement de De Mouy l'avait averti d'un danger quelconque, et
+ce coup de pistolet, en lui indiquant que le danger etait grave,
+l'avait attire au secours de ses amis.
+
+Ardent, vigoureux, il s'elanca sur leurs traces l'epee a la main.
+
+Un cri le guida: il venait de la barriere des Sergents. C'etait
+Maurevel, qui, se sentant presse par de Mouy, appelait une seconde
+fois a son secours ses hommes emportes par la terreur.
+
+Il fallait se retourner ou etre poignarde par derriere.
+
+Maurevel se retourna, rencontra le fer de son ennemi, et presque
+aussitot lui porta un coup si habile que son echarpe en fut
+traversee. Mais de Mouy riposta aussitot.
+
+L'epee s'enfonca de nouveau dans la chair qu'elle avait deja
+entamee, et un double jet de sang s'elanca par une double plaie.
+
+-- Il en tient! cria Henri, qui arrivait. Sus! sus, de Mouy! De
+Mouy n'avait pas besoin d'etre encourage. Il chargea de nouveau
+Maurevel; mais celui-ci ne l'attendit point. Appuyant sa main
+gauche sur sa blessure, il reprit une course desesperee.
+
+-- Tue-le vite! tue-le! cria le roi; voici ses soldats qui
+s'arretent, et le desespoir des laches ne vaut rien pour les
+braves.
+
+Maurevel, dont les poumons eclataient, dont la respiration
+sifflait, dont chaque haleine chassait une sueur sanglante, tomba
+tout a coup d'epuisement; mais aussitot il se releva, et, se
+retournant sur un genou, il presenta la pointe de son epee a de
+Mouy.
+
+-- Amis! amis! cria Maurevel, ils ne sont que deux. Feu, feu sur
+eux!
+
+En effet, Saucourt et Barthelemy s'etaient egares a la poursuite
+de deux sbires qui avaient pris par la rue des Poulies, et le roi
+et de Mouy se trouvaient seuls en presence de quatre hommes.
+
+-- Feu! continuait de hurler Maurevel, tandis qu'un de ses soldats
+appretait effectivement son poitrinal.
+
+-- Oui, mais auparavant, dit de Mouy, meurs, traitre, meurs,
+miserable, meurs damne comme un assassin!
+
+Et saisissant d'une main l'epee tranchante de Maurevel, de l'autre
+il plongea la sienne du haut en bas dans la poitrine de son
+ennemi, et cela avec tant de force qu'il le cloua contre terre.
+
+-- Prends garde! prends garde! cria Henri. De Mouy fit un bond en
+arriere, laissant son epee dans le corps de Maurevel, car un
+soldat l'ajustait et allait le tuer a bout portant. En meme temps
+Henri passait son epee au travers du corps du soldat, qui tomba
+pres de Maurevel en jetant un cri. Les deux autres soldats prirent
+la fuite.
+
+-- Viens! de Mouy, viens! cria Henri. Ne perdons pas un instant;
+si nous etions reconnus, ce serait fait de nous.
+
+-- Attendez, Sire; et mon epee, croyez-vous que je veuille la
+laisser dans le corps de ce miserable?
+
+Et il s'approcha de Maurevel gisant et en apparence sans
+mouvement; mais au moment ou de Mouy mettait la main a la garde de
+cette epee, qui effectivement etait restee dans le corps de
+Maurevel, celui-ci se releva arme du poitrinal que le soldat avait
+lache en tombant, et a bout portant il lacha le coup au milieu de
+la poitrine de De Mouy.
+
+Le jeune homme tomba sans meme pousser un cri; il etait tue raide.
+
+Henri s'elanca sur Maurevel; mais il etait tombe a son tour, et
+son epee ne perca plus qu'un cadavre.
+
+Il fallait fuir, le bruit avait attire un grand nombre de
+personnes, la garde de nuit pouvait venir. Henri chercha parmi les
+curieux attires par le bruit une figure, une connaissance, et tout
+a coup poussa un cri de joie.
+
+Il venait de reconnaitre maitre La Huriere.
+
+Comme la scene se passait au pied de la croix du Trahoir, c'est-a-
+dire en face de la rue de l'Arbre-Sec, notre ancienne
+connaissance, dont l'humeur naturellement sombre s'etait encore
+singulierement attristee depuis la mort de La Mole et de Coconnas,
+ses deux hotes bien-aimes, avait quitte ses fourneaux et ses
+casseroles au moment ou justement il appretait le souper du roi de
+Navarre et etait accouru.
+
+-- Mon cher La Huriere, je vous recommande De Mouy, quoique j'ai
+bien peur qu'il n'y ait plus rien a faire. Emportez-le chez vous,
+et s'il vit encore n'epargnez rien, voila ma bourse. Quant a
+l'autre laissez-le dans le ruisseau et qu'il y pourrisse comme un
+chien.
+
+-- Mais vous? dit La Huriere.
+
+-- Moi, j'ai un adieu a dire. Je cours, et dans dix minutes, je
+suis chez vous. Tenez mes chevaux prets.
+
+Et Henri se mit effectivement a courir dans la direction de la
+petite maison de la Croix-des-Petits-Champs; mais en debouchant de
+la rue de Grenelle, il s'arreta plein de terreur.
+
+Un groupe nombreux etait amasse devant la porte.
+
+-- Qu'y a-t-il dans cette maison, demanda Henri, et qu'est-il
+arrive?
+
+-- Oh! repondit celui auquel il s'adressait, un grand malheur,
+monsieur. C'est une belle jeune femme qui vient d'etre poignardee
+par son mari, a qui l'on avait remis un billet pour le prevenir
+que sa femme etait avec un amant.
+
+-- Et le mari? s'ecria Henri.
+
+-- Il s'est sauve.
+
+-- La femme?
+
+-- Elle est la.
+
+-- Morte?
+
+-- Pas encore; mais, Dieu merci, elle n'en vaut guere mieux.
+
+-- Oh! s'ecria Henri, je suis donc maudit! Et il s'elanca dans la
+maison. La chambre etait pleine de monde; tout ce monde entourait
+un lit sur lequel etait couchee la pauvre Charlotte percee de deux
+coups de poignard. Son mari, qui pendant deux ans avait dissimule
+sa jalousie contre Henri, avait saisi cette occasion de se venger
+d'elle.
+
+-- Charlotte! Charlotte! cria Henri fendant la foule et tombant a
+genoux devant le lit.
+
+Charlotte rouvrit ses beaux yeux deja voiles par la mort; elle
+jeta un cri qui fit jaillir le sang de ses deux blessures, et
+faisant un effort pour se soulever.
+
+-- Oh! je savais bien, dit-elle, que je ne pouvais pas mourir sans
+le revoir.
+
+Et en effet, comme si elle n'eut attendu que ce moment pour rendre
+a Henri cette ame qui l'avait tant aime, elle appuya ses levres
+sur le front du roi de Navarre, murmura encore une derniere fois:
+"Je t'aime", et tomba morte.
+
+Henri ne pouvait rester plus longtemps sans se perdre. Il tira son
+poignard, coupa une boucle de ses beaux cheveux blonds qu'il avait
+si souvent denoues pour en admirer la longueur, et sortit en
+sanglotant au milieu des sanglots des assistants, qui ne se
+doutaient pas qu'ils pleuraient sur de si hautes infortunes.
+
+-- Ami, amour, s'ecria Henri eperdu, tout m'abandonne, tout me
+quitte, tout me manque a la fois!
+
+-- Oui, Sire, lui dit tout bas un homme qui s'etait detache du
+groupe de curieux amasse devant la petite maison et qui l'avait
+suivi, mais vous avez toujours le trone.
+
+-- Rene! s'ecria Henri.
+
+-- Oui, Sire, Rene qui veille sur vous: ce miserable en expirant
+vous a nomme; on sait que vous etes a Paris, les archers vous
+cherchent, fuyez, fuyez!
+
+-- Et tu dis que je serai roi, Rene! un fugitif!
+
+-- Regardez, Sire, dit le Florentin en montrant au roi une etoile
+qui se degageait, brillante, des plis d'un nuage noir, ce n'est
+pas moi qui le dis, c'est elle.
+
+Henri poussa un soupir et disparut dans l'obscurite.
+
+FIN
+
+
+
+ [1] Charles IX avait epouse Elisabeth d'Autriche, fille de
+Maximilien.
+ [2] Espece de brasero.
+ [3] En effet, cet enfant naturel, qui n'etait autre que le
+fameux duc d'Angouleme, qui mourut en 1650, supprimait, s'il eut
+ete legitime, Henri III, Henri IV, Louis XIII, Louis XIV. Que nous
+donnait-il a la place? L'esprit se confond et se perd dans les
+tenebres d'une pareille question.
+ [4] Votre presence inesperee dans cette cour nous comblerait
+de joie, moi et mon mari, si elle n'amenait un grand malheur,
+c'est-a-dire non seulement la perte d'un frere, mais encore celle
+d'un ami.
+ [5] Nous sommes desesperes d'etre separes de vous, quand nous
+eussions prefere partir avec vous. Mais le meme destin qui veut
+que vous quittiez sans retard Paris, nous enchaine, nous, dans
+cette ville. Partez donc, cher frere; partez donc, cher ami;
+partez sans nous. Notre esperance et nos desirs vous suivent.
+ [6] Textuelle.
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's La reine Margot - Tome II, by Alexandre Dumas, Pere
+
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+ https://www.gutenberg.org
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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