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+Project Gutenberg's La reine Margot - Tome I, by Alexandre Dumas, Pere
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
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+Title: La reine Margot - Tome I
+
+Author: Alexandre Dumas, Pere
+
+Release Date: October 25, 2004 [EBook #13856]
+
+Language: French
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+Character set encoding: ASCII
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA REINE MARGOT - TOME I ***
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+
+
+
+Alexandre Dumas
+
+LA REINE MARGOT
+Tome I
+
+(1845)
+
+
+Table des matieres
+
+I Le latin de M. de Guise
+II La chambre de la reine de Navarre
+III Un roi poete
+IV La soiree du 24 aout 1572
+V Du Louvre en particulier et de la vertu en general
+VI La dette payee
+VII La nuit du 24 aout 1572
+VIII Les massacres
+IX Les massacreurs
+X Mort, messe ou Bastille
+XI L'aubepine du cimetiere des Innocents
+XII Les confidences
+XIII Comme il y a des clefs qui ouvrent les portes auxquelles
+elles ne sont pas destinees
+XIV Seconde nuit de noces
+XV Ce que femme veut Dieu le veut
+XVI Le corps d'un ennemi mort sent toujours bon
+XVII Le confrere de maitre Ambroise Pare
+XVIII Les revenants
+XIX Le logis de maitre Rene, le parfumeur de la reine mere
+XX Les poules noires
+XXI L'appartement de Madame de Sauve
+XXII Sire, vous serez roi
+XXIII Un nouveau converti
+XXIV La rue Tizon et la rue Cloche-Percee
+XXV Le manteau cerise
+XXVI Margarita
+XXVII La main de Dieu
+XXVIII La lettre de Rome
+XXIX Le depart
+XXX Maurevel
+XXXI La chasse a courre
+
+
+PREMIERE PARTIE
+
+
+I
+Le latin de M. de Guise
+
+
+Le lundi, dix-huitieme jour du mois d'aout 1572, il y avait grande
+fete au Louvre.
+
+Les fenetres de la vieille demeure royale, ordinairement si
+sombres, etaient ardemment eclairees; les places et les rues
+attenantes, habituellement si solitaires, des que neuf heures
+sonnaient a Saint-Germain-l'Auxerrois, etaient, quoiqu'il fut
+minuit, encombrees de populaire.
+
+Tout ce concours menacant, presse, bruyant, ressemblait, dans
+l'obscurite, a une mer sombre et houleuse dont chaque flot faisait
+une vague grondante; cette mer, epandue sur le quai, ou elle se
+degorgeait par la rue des Fosses-Saint-Germain et par la rue de
+l'Astruce, venait battre de son flux le pied des murs du Louvre et
+de son reflux la base de l'hotel de Bourbon qui s'elevait en face.
+
+Il y avait, malgre la fete royale, et meme peut-etre a cause de la
+fete royale, quelque chose de menacant dans ce peuple, car il ne
+se doutait pas que cette solennite, a laquelle il assistait comme
+spectateur, n'etait que le prelude d'une autre remise a huitaine,
+et a laquelle il serait convie et s'ebattrait de tout son coeur.
+
+La cour celebrait les noces de madame Marguerite de Valois, fille
+du roi Henri II et soeur du roi Charles IX, avec Henri de Bourbon,
+roi de Navarre. En effet, le matin meme, le cardinal de Bourbon
+avait uni les deux epoux avec le ceremonial usite pour les noces
+des filles de France, sur un theatre dresse a la porte de Notre-
+Dame.
+
+Ce mariage avait etonne tout le monde et avait fort donne a songer
+a quelques-uns qui voyaient plus clair que les autres; on
+comprenait peu le rapprochement de deux partis aussi haineux que
+l'etaient a cette heure le parti protestant et le parti
+catholique: on se demandait comment le jeune prince de Conde
+pardonnerait au duc d'Anjou, frere du roi, la mort de son pere
+assassine a Jarnac par Montesquiou. On se demandait comment le
+jeune duc de Guise pardonnerait a l'amiral de Coligny la mort du
+sien assassine a Orleans par Poltrot du Mere. Il y a plus: Jeanne
+de Navarre, la courageuse epouse du faible Antoine de Bourbon, qui
+avait amene son fils Henri aux royales fiancailles qui
+l'attendaient, etait morte il y avait deux mois a peine, et de
+singuliers bruits s'etaient repandus sur cette mort subite.
+Partout on disait tout bas, et en quelques lieux tout haut, qu'un
+secret terrible avait ete surpris par elle, et que Catherine de
+Medicis, craignant la revelation de ce secret, l'avait empoisonnee
+avec des gants de senteur qui avaient ete confectionnes par un
+nomme Rene, Florentin fort habile dans ces sortes de matieres. Ce
+bruit s'etait d'autant plus repandu et confirme, qu'apres la mort
+de cette grande reine, sur la demande de son fils, deux medecins,
+desquels etait le fameux Ambroise Pare, avaient ete autorises a
+ouvrir et a etudier le corps, mais non le cerveau. Or, comme
+c'etait par l'odorat qu'avait ete empoisonnee Jeanne de Navarre,
+c'etait le cerveau, seule partie du corps exclue de l'autopsie,
+qui devait offrir les traces du crime. Nous disons crime, car
+personne ne doutait qu'un crime n'eut ete commis.
+
+Ce n'etait pas tout: le roi Charles, particulierement, avait mis a
+ce mariage, qui non seulement retablissait la paix dans son
+royaume, mais encore attirait a Paris les principaux huguenots de
+France, une persistance qui ressemblait a de l'entetement. Comme
+les deux fiances appartenaient, l'un a la religion catholique,
+l'autre a la religion reformee, on avait ete oblige de s'adresser
+pour la dispense a Gregoire XIII, qui tenait alors le siege de
+Rome. La dispense tardait, et ce retard inquietait fort la feue
+reine de Navarre; elle avait un jour exprime a Charles IX ses
+craintes que cette dispense n'arrivat point, ce a quoi le roi
+avait repondu:
+
+-- N'ayez souci, ma bonne tante, je vous honore plus que le pape,
+et aime plus ma soeur que je ne le crains. Je ne suis pas
+huguenot, mais je ne suis pas sot non plus, et si monsieur le pape
+fait trop la bete, je prendrai moi-meme Margot par la main, et je
+la menerai epouser votre fils en plein preche.
+
+Ces paroles s'etaient repandues du Louvre dans la ville, et, tout
+en rejouissant fort les huguenots, avaient considerablement donne
+a penser aux catholiques, qui se demandaient tout bas si le roi
+les trahissait reellement, ou bien ne jouait pas quelque comedie
+qui aurait un beau matin ou un beau soir son denouement inattendu.
+
+C'etait vis-a-vis de l'amiral de Coligny surtout, qui depuis cinq
+ou six ans faisait une guerre acharnee au roi, que la conduite de
+Charles IX paraissait inexplicable: apres avoir mis sa tete a prix
+a cent cinquante mille ecus d'or, le roi ne jurait plus que par
+lui, l'appelant son pere et declarant tout haut qu'il allait
+confier desormais a lui seul la conduite de la guerre; c'est au
+point que Catherine de Medicis, elle-meme, qui jusqu'alors avait
+regle les actions, les volontes et jusqu'aux desirs du jeune
+prince, paraissait commencer a s'inquieter tout de bon, et ce
+n'etait pas sans sujet, car, dans un moment d'epanchement Charles
+IX avait dit a l'amiral a propos de la guerre de Flandre:
+
+-- Mon pere, il y a encore une chose en ceci a laquelle il faut
+bien prendre garde: c'est que la reine mere, qui veut mettre le
+nez partout comme vous savez, ne connaisse rien de cette
+entreprise; que nous la tenions si secrete qu'elle n'y voie
+goutte, car, brouillonne comme je la connais, elle nous gaterait
+tout.
+
+Or, tout sage et experimente qu'il etait, Coligny n'avait pu tenir
+secrete une si entiere confiance; et quoiqu'il fut arrive a Paris
+avec de grands soupcons, quoique a son depart de Chatillon une
+paysanne se fut jetee a ses pieds, en criant: "Oh! monsieur, notre
+bon maitre, n'allez pas a Paris, car si vous y allez vous mourrez,
+vous et tous ceux qui iront avec vous"; ces soupcons s'etaient peu
+a peu eteints dans son coeur et dans celui de Teligny, son gendre,
+auquel le roi de son cote faisait de grandes amities, l'appelant
+son frere comme il appelait l'amiral son pere, et le tutoyant,
+ainsi qu'il faisait pour ses meilleurs amis.
+
+Les huguenots, a part quelques esprits chagrins et defiants,
+etaient donc entierement rassures: la mort de la reine de Navarre
+passait pour avoir ete causee par une pleuresie, et les vastes
+salles du Louvre s'etaient emplies de tous ces braves protestants
+auxquels le mariage de leur jeune chef Henri promettait un retour
+de fortune bien inespere. L'amiral de Coligny, La Rochefoucault,
+le prince de Conde fils, Teligny, enfin tous les principaux du
+parti, triomphaient de voir tout-puissants au Louvre et si bien
+venus a Paris ceux-la memes que trois mois auparavant le roi
+Charles et la reine Catherine voulaient faire pendre a des
+potences plus hautes que celles des assassins. Il n'y avait que le
+marechal de Montmorency que l'on cherchait vainement parmi tous
+ses freres, car aucune promesse n'avait pu le seduire, aucun
+semblant n'avait pu le tromper, et il restait retire en son
+chateau de l'Isle-Adam, donnant pour excuse de sa retraite la
+douleur que lui causait encore la mort de son pere le connetable
+Anne de Montmorency, tue d'un coup de pistolet par Robert Stuart,
+a la bataille de Saint-Denis. Mais comme cet evenement etait
+arrive depuis plus de trois ans et que la sensibilite etait une
+vertu assez peu a la mode a cette epoque, on n'avait cru de ce
+deuil prolonge outre mesure que ce qu'on avait bien voulu en
+croire.
+
+Au reste, tout donnait tort au marechal de Montmorency; le roi, la
+reine, le duc d'Anjou et le duc d'Alencon faisaient a merveille
+les honneurs de la royale fete.
+
+Le duc d'Anjou recevait des huguenots eux-memes des compliments
+bien merites sur les deux batailles de Jarnac et de Moncontour,
+qu'il avait gagnees avant d'avoir atteint l'age de dix-huit ans,
+plus precoce en cela que n'avaient ete Cesar et Alexandre,
+auxquels on le comparait en donnant, bien entendu, l'inferiorite
+aux vainqueurs d'Issus et de Pharsale; le duc d'Alencon regardait
+tout cela de son oeil caressant et faux; la reine Catherine
+rayonnait de joie et, toute confite en gracieusetes, complimentait
+le prince Henri de Conde sur son recent mariage avec Marie de
+Cleves; enfin MM. de Guise eux-memes souriaient aux formidables
+ennemis de leur maison, et le duc de Mayenne discourait avec
+M. de Tavannes et l'amiral sur la prochaine guerre qu'il etait
+plus que jamais question de declarer a Philippe II.
+
+Au milieu de ces groupes allait et venait, la tete legerement
+inclinee et l'oreille ouverte a tous les propos, un jeune homme de
+dix-neuf ans, a l'oeil fin, aux cheveux noirs coupes tres court,
+aux sourcils epais, au nez recourbe comme un bec d'aigle, au
+sourire narquois, a la moustache et a la barbe naissantes. Ce
+jeune homme, qui ne s'etait fait remarquer encore qu'au combat
+d'Arnay-le-Duc ou il avait bravement paye de sa personne, et qui
+recevait compliments sur compliments, etait l'eleve bien-aime de
+Coligny et le heros du jour; trois mois auparavant, c'est-a-dire a
+l'epoque ou sa mere vivait encore, on l'avait appele le prince de
+Bearn; on l'appelait maintenant le roi de Navarre, en attendant
+qu'on l'appelat Henri IV.
+
+De temps en temps un nuage sombre et rapide passait sur son front;
+sans doute il se rappelait qu'il y avait deux mois a peine que sa
+mere etait morte, et moins que personne il doutait qu'elle ne fut
+morte empoisonnee. Mais le nuage etait passager et disparaissait
+comme une ombre flottante; car ceux qui lui parlaient, ceux qui le
+felicitaient, ceux qui le coudoyaient, etaient ceux-la memes qui
+avaient assassine la courageuse Jeanne d'Albret.
+
+A quelques pas du roi de Navarre, presque aussi pensif, presque
+aussi soucieux que le premier affectait d'etre joyeux et ouvert,
+le jeune duc de Guise causait avec Teligny. Plus heureux que le
+Bearnais, a vingt-deux ans sa renommee avait presque atteint celle
+de son pere, le grand Francois de Guise. C'etait un elegant
+seigneur, de haute taille, au regard fier et orgueilleux, et doue
+de cette majeste naturelle qui faisait dire, quand il passait, que
+pres de lui les autres princes paraissaient peuple. Tout jeune
+qu'il etait, les catholiques voyaient en lui le chef de leur
+parti, comme les huguenots voyaient le leur dans ce jeune Henri de
+Navarre dont nous venons de tracer le portrait. Il avait d'abord
+porte le titre de prince de Joinville, et avait fait, au siege
+d'Orleans, ses premieres armes sous son pere, qui etait mort dans
+ses bras en lui designant l'amiral Coligny pour son assassin.
+Alors le jeune duc, comme Annibal, avait fait un serment solennel:
+c'etait de venger la mort de son pere sur l'amiral et sur sa
+famille, et de poursuivre ceux de sa religion sans treve ni
+relache, ayant promis a Dieu d'etre son ange exterminateur sur la
+terre jusqu'au jour ou le dernier heretique serait extermine. Ce
+n'etait donc pas sans un profond etonnement qu'on voyait ce
+prince, ordinairement si fidele a sa parole, tendre la main a ceux
+qu'il avait jure de tenir pour ses eternels ennemis et causer
+familierement avec le gendre de celui dont il avait promis la mort
+a son pere mourant.
+
+Mais, nous l'avons dit, cette soiree etait celle des etonnements.
+
+En effet, avec cette connaissance de l'avenir qui manque
+heureusement aux hommes, avec cette faculte de lire dans les
+coeurs qui n'appartient malheureusement qu'a Dieu, l'observateur
+privilegie auquel il eut ete donne d'assister a cette fete, eut
+joui certainement du plus curieux spectacle que fournissent les
+annales de la triste comedie humaine.
+
+Mais cet observateur qui manquait aux galeries interieures du
+Louvre, continuait dans la rue a regarder de ses yeux flamboyants
+et a gronder de sa voix menacante: cet observateur c'etait le
+peuple, qui, avec son instinct merveilleusement aiguise par la
+haine, suivait de loin les ombres de ses ennemis implacables et
+traduisait leurs impressions aussi nettement que peut le faire le
+curieux devant les fenetres d'une salle de bal hermetiquement
+fermee. La musique enivre et regle le danseur, tandis que le
+curieux voit le mouvement seul et rit de ce pantin qui s'agite
+sans raison, car le curieux, lui, n'entend pas la musique.
+
+La musique qui enivrait les huguenots, c'etait la voix de leur
+orgueil.
+
+Ces lueurs qui passaient aux yeux des Parisiens au milieu de la
+nuit, c'etaient les eclairs de leur haine qui illuminaient
+l'avenir.
+
+Et cependant tout continuait d'etre riant a l'interieur, et meme
+un murmure plus doux et plus flatteur que jamais courait en ce
+moment par tout le Louvre: c'est que la jeune fiancee, apres etre
+allee deposer sa toilette d'apparat, son manteau trainant et son
+long voile, venait de rentrer dans la salle de bal, accompagnee de
+la belle duchesse de Nevers, sa meilleure amie, et menee par son
+frere Charles IX, qui la presentait aux principaux de ses hotes.
+
+Cette fiancee, c'etait la fille de Henri II, c'etait la perle de
+la couronne de France, c'etait Marguerite de Valois, que, dans sa
+familiere tendresse pour elle, le roi Charles IX n'appelait jamais
+que _ma soeur Margot._
+
+Certes jamais accueil, si flatteur qu'il fut, n'avait ete mieux
+merite que celui qu'on faisait en ce moment a la nouvelle reine de
+Navarre. Marguerite a cette epoque avait vingt ans a peine, et
+deja elle etait l'objet des louanges de tous les poetes, qui la
+comparaient les uns a l'Aurore, les autres a Cytheree. C'etait en
+effet la beaute sans rivale de cette cour ou Catherine de Medicis
+avait reuni, pour en faire ses sirenes, les plus belles femmes
+qu'elle avait pu trouver. Elle avait les cheveux noirs, le teint
+brillant, l'oeil voluptueux et voile de longs cils, la bouche
+vermeille et fine, le cou elegant, la taille riche et souple, et,
+perdu dans une mule de satin, un pied d'enfant. Les Francais, qui
+la possedaient, etaient fiers de voir eclore sur leur sol une si
+magnifique fleur, et les etrangers qui passaient par la France
+s'en retournaient eblouis de sa beaute s'ils l'avaient vue
+seulement, etourdis de sa science s'ils avaient cause avec elle.
+C'est que Marguerite etait non seulement la plus belle, mais
+encore la plus lettree des femmes de son temps, et l'on citait le
+mot d'un savant italien qui lui avait ete presente, et qui, apres
+avoir cause avec elle une heure en italien, en espagnol, en latin
+et en grec, l'avait quittee en disant dans son enthousiasme: "Voir
+la cour sans voir Marguerite de Valois, c'est ne voir ni la France
+ni la cour."
+
+Aussi les harangues ne manquaient pas au roi Charles IX et a la
+reine de Navarre; on sait combien les huguenots etaient
+harangueurs. Force allusions au passe, force demandes pour
+l'avenir furent adroitement glissees au roi au milieu de ces
+harangues; mais a toutes ces allusions, il repondait avec ses
+levres pales et son sourire ruse:
+
+-- En donnant ma soeur Margot a Henri de Navarre, je donne mon
+coeur a tous les protestants du royaume.
+
+Mot qui rassurait les uns et faisait sourire les autres, car il
+avait reellement deux sens: l'un paternel, et dont en bonne
+conscience Charles IX ne voulait pas surcharger sa pensee; l'autre
+injurieux pour l'epousee, pour son mari et pour celui-la meme qui
+le disait, car il rappelait quelques sourds scandales dont la
+chronique de la cour avait deja trouve moyen de souiller la robe
+nuptiale de Marguerite de Valois.
+
+Cependant M. de Guise causait, comme nous l'avons dit, avec
+Teligny; mais il ne donnait pas a l'entretien une attention si
+soutenue qu'il ne se detournat parfois pour lancer un regard sur
+le groupe de dames au centre duquel resplendissait la reine de
+Navarre. Si le regard de la princesse rencontrait alors celui du
+jeune duc, un nuage semblait obscurcir ce front charmant autour
+duquel des etoiles de diamants formaient une tremblante aureole,
+et quelque vague dessein percait dans son attitude impatiente et
+agitee.
+
+La princesse Claude, soeur ainee de Marguerite, qui depuis
+quelques annees deja avait epouse le duc de Lorraine, avait
+remarque cette inquietude, et elle s'approchait d'elle pour lui en
+demander la cause, lorsque chacun s'ecartant devant la reine mere,
+qui s'avancait appuyee au bras du jeune prince de Conde, la
+princesse se trouva refoulee loin de sa soeur. Il y eut alors un
+mouvement general dont le duc de Guise profita pour se rapprocher
+de madame de Nevers, sa belle-soeur, et par consequent de
+Marguerite. Madame de Lorraine, qui n'avait pas perdu la jeune
+reine des yeux, vit alors, au lieu de ce nuage qu'elle avait
+remarque sur son front, une flamme ardente passer sur ses joues.
+Cependant le duc s'approchait toujours, et quand il ne fut plus
+qu'a deux pas de Marguerite, celle-ci, qui semblait plutot le
+sentir que le voir, se retourna en faisant un effort violent pour
+donner a son visage le calme et l'insouciance; alors le duc salua
+respectueusement, et, tout en s'inclinant devant elle, murmura a
+demi-voix:
+
+-- _Ipse attuli._
+
+Ce qui voulait dire:
+
+"Je l'ai_ apporte_, ou _apporte moi-meme_."
+
+Marguerite rendit sa reverence au jeune duc, et, en se relevant,
+laissa tomber cette reponse:
+
+-- _Noctu pro more. _Ce qui signifiait: "Cette nuit comme
+d'habitude." Ces douces paroles, absorbees par l'enorme collet
+goudronne de la princesse comme par l'enroulement d'un porte-voix,
+ne furent entendues que de la personne a laquelle on les
+adressait; mais si court qu'eut ete le dialogue, sans doute il
+embrassait tout ce que les deux jeunes gens avaient a se dire, car
+apres cet echange de deux mots contre trois, ils se separerent,
+Marguerite le front plus reveur, et le duc le front plus radieux
+qu'avant qu'ils se fussent rapproches. Cette petite scene avait eu
+lieu sans que l'homme le plus interesse a la remarquer eut paru y
+faire la moindre attention, car, de son cote, le roi de Navarre
+n'avait d'yeux que pour une seule personne qui rassemblait autour
+d'elle une cour presque aussi nombreuse que Marguerite de Valois,
+cette personne etait la belle madame de Sauve.
+
+Charlotte de Beaune-Semblancay, petite-fille du malheureux
+Semblancay et femme de Simon de Fizes, baron de Sauve, etait une
+des dames d'atours de Catherine de Medicis, et l'une des plus
+redoutables auxiliaires de cette reine, qui versait a ses ennemis
+le philtre de l'amour quand elle n'osait leur verser le poison
+florentin; petite, blonde, tour a tour petillante de vivacite ou
+languissante de melancolie, toujours prete a l'amour et a
+l'intrigue, les deux grandes affaires qui, depuis cinquante ans,
+occupaient la cour des trois rois qui s'etaient succede; femme
+dans toute l'acception du mot et dans tout le charme de la chose,
+depuis l'oeil bleu languissant ou brillant de flammes jusqu'aux
+petits pieds mutins et cambres dans leurs mules de velours, madame
+de Sauve s'etait, depuis quelques mois deja, emparee de toutes les
+facultes du roi de Navarre, qui debutait alors dans la carriere
+amoureuse comme dans la carriere politique; si bien que Marguerite
+de Navarre, beaute magnifique et royale, n'avait meme plus trouve
+l'admiration au fond du coeur de son epoux; et, chose etrange et
+qui etonnait tout le monde, meme de la part de cette ame pleine de
+tenebres et de mysteres, c'est que Catherine de Medicis, tout en
+poursuivant son projet d'union entre sa fille et le roi de
+Navarre, n'avait pas discontinue de favoriser presque ouvertement
+les amours de celui-ci avec madame de Sauve. Mais malgre cette
+aide puissante et en depit des moeurs faciles de l'epoque, la
+belle Charlotte avait resiste jusque-la; et de cette resistance
+inconnue, incroyable, inouie, plus encore que de la beaute et de
+l'esprit de celle qui resistait, etait nee dans le coeur du
+Bearnais une passion qui, ne pouvant se satisfaire, s'etait
+repliee sur elle-meme et avait devore dans le coeur du jeune roi
+la timidite, l'orgueil et jusqu'a cette insouciance, moitie
+philosophique, moitie paresseuse, qui faisait le fond de son
+caractere.
+
+Madame de Sauve venait d'entrer depuis quelques minutes seulement
+dans la salle de bal: soit depit, soit douleur, elle avait resolu
+d'abord de ne point assister au triomphe de sa rivale, et, sous le
+pretexte d'une indisposition, elle avait laisse son mari,
+secretaire d'Etat depuis cinq ans, venir seul au Louvre. Mais en
+apercevant le baron de Sauve sans sa femme, Catherine de Medicis
+s'etait informee des causes qui tenaient sa bien-aimee Charlotte
+eloignee; et, apprenant que ce n'etait qu'une legere
+indisposition, elle lui avait ecrit quelques mots d'appel,
+auxquels la jeune femme s'etait empressee d'obeir. Henri, tout
+attriste qu'il avait ete d'abord de son absence, avait cependant
+respire plus librement lorsqu'il avait vu M. de Sauve entrer seul;
+mais au moment ou, ne s'attendant aucunement a cette apparition,
+il allait en soupirant se rapprocher de l'aimable creature qu'il
+etait condamne, sinon a aimer, du moins a traiter en epouse, il
+avait vu au bout de la galerie surgir madame de Sauve; alors il
+etait demeure cloue a sa place, les yeux fixes sur cette Circe qui
+l'enchainait a elle comme un lien magique, et, au lieu de
+continuer sa marche vers sa femme, par un mouvement d'hesitation
+qui tenait bien plus a l'etonnement qu'a la crainte, il s'avanca
+vers madame de Sauve.
+
+De leur cote les courtisans, voyant que le roi de Navarre, dont on
+connaissait deja le coeur inflammable, se rapprochait de la belle
+Charlotte, n'eurent point le courage de s'opposer a leur reunion;
+ils s'eloignerent complaisamment, de sorte qu'au meme instant ou
+Marguerite de Valois et M. de Guise echangeaient les quelques mots
+latins que nous avons rapportes, Henri, arrive pres de madame de
+Sauve, entamait avec elle en francais fort intelligible, quoique
+saupoudre d'accent gascon, une conversation beaucoup moins
+mysterieuse.
+
+-- Ah! ma mie! lui dit-il, vous voila donc revenue au moment ou
+l'on m'avait dit que vous etiez malade et ou j'avais perdu
+l'esperance de vous voir?
+
+-- Votre Majeste, repondit madame de Sauve, aurait-elle la
+pretention de me faire croire que cette esperance lui avait
+beaucoup coute a perdre?
+
+-- Sang-diou! je crois bien, reprit le Bearnais; ne savez-vous
+point que vous etes mon soleil pendant le jour et mon etoile
+pendant la nuit? En verite je me croyais dans l'obscurite la plus
+profonde, lorsque vous avez paru tout a l'heure et avez soudain
+tout eclaire.
+
+-- C'est un mauvais tour que je vous joue alors, Monseigneur.
+
+-- Que voulez-vous dire, ma mie? demanda Henri.
+
+-- Je veux dire que lorsqu'on est maitre de la plus belle femme de
+France, la seule chose qu'on doive desirer, c'est que la lumiere
+disparaisse pour faire place a l'obscurite, car c'est dans
+l'obscurite que nous attend le bonheur.
+
+-- Ce bonheur, mauvaise, vous savez bien qu'il est aux mains d'une
+seule personne, et que cette personne se rit et se joue du pauvre
+Henri.
+
+-- Oh! reprit la baronne, j'aurais cru, au contraire, moi, que
+c'etait cette personne qui etait le jouet et la risee du roi de
+Navarre.
+
+Henri fut effraye de cette attitude hostile, et cependant il
+reflechit qu'elle trahissait le depit, et que le depit n'est que
+le masque de l'amour.
+
+-- En verite, dit-il, chere Charlotte, vous me faites la un
+injuste reproche, et je ne comprends pas qu'une si jolie bouche
+soit en meme temps si cruelle. Croyez-vous donc que ce soit moi
+qui me marie? Eh! non, ventre saint gris! ce n'est pas moi!
+
+-- C'est moi, peut-etre! reprit aigrement la baronne, si jamais
+peut paraitre aigre la voix de la femme qui nous aime et qui nous
+reproche de ne pas l'aimer.
+
+-- Avec vos beaux yeux n'avez-vous pas vu plus loin, baronne? Non,
+non, ce n'est pas Henri de Navarre qui epouse Marguerite de
+Valois.
+
+-- Et qui est-ce donc alors?
+
+-- Eh, sang-diou! c'est la religion reformee qui epouse le pape,
+voila tout.
+
+-- Nenni, nenni, Monseigneur, et je ne me laisse pas prendre a vos
+jeux d'esprit, moi: Votre Majeste aime madame Marguerite, et je ne
+vous en fais pas un reproche, Dieu m'en garde! elle est assez
+belle pour etre aimee.
+
+Henri reflechit un instant, et tandis qu'il reflechissait, un bon
+sourire retroussa le coin de ses levres.
+
+-- Baronne, dit-il, vous me cherchez querelle, ce me semble, et
+cependant vous n'en avez pas le droit; qu'avez-vous fait, voyons!
+pour m'empecher d'epouser madame Marguerite? Rien; au contraire,
+vous m'avez toujours desespere.
+
+-- Et bien m'en a pris, Monseigneur! repondit madame de Sauve.
+
+-- Comment cela?
+
+-- Sans doute, puisque aujourd'hui vous en epousez une autre.
+
+-- Ah! je l'epouse parce que vous ne m'aimez pas.
+
+-- Si je vous eusse aime, Sire, il me faudrait donc mourir dans
+une heure!
+
+-- Dans une heure! Que voulez-vous dire, et de quelle mort seriez-
+vous morte?
+
+-- De jalousie... car dans une heure la reine de Navarre renverra
+ses femmes, et Votre Majeste ses gentilshommes.
+
+-- Est-ce la veritablement la pensee qui vous preoccupe, ma mie?
+
+-- Je ne dis pas cela. Je dis que, si je vous aimais, elle me
+preoccuperait horriblement.
+
+-- Eh bien, s'ecria Henri au comble de la joie d'entendre cet
+aveu, le premier qu'il eut recu, si le roi de Navarre ne renvoyait
+pas ses gentilshommes ce soir?
+
+-- Sire, dit madame de Sauve, regardant le roi avec un etonnement
+qui cette fois n'etait pas joue, vous dites la des choses
+impossibles et surtout incroyables.
+
+-- Pour que vous le croyiez, que faut-il donc faire?
+
+-- Il faudrait m'en donner la preuve, et cette preuve, vous ne
+pouvez me la donner.
+
+-- Si fait, baronne, si fait. Par saint Henri! je vous la
+donnerai, au contraire, s'ecria le roi en devorant la jeune femme
+d'un regard embrase d'amour.
+
+-- O Votre Majeste! ... murmura la belle Charlotte en baissant la
+voix et les yeux. Je ne comprends pas... Non, non! il est
+impossible que vous echappiez au bonheur qui vous attend.
+
+-- Il y a quatre Henri dans cette salle, mon adoree! reprit le
+roi: Henri de France, Henri de Conde, Henri de Guise, mais il n'y
+a qu'un Henri de Navarre.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien, si vous avez ce Henri de Navarre pres de vous toute
+cette nuit...
+
+-- Toute cette nuit?
+
+-- Oui; serez-vous certaine qu'il ne sera pas pres d'une autre?
+
+-- Ah! si vous faites cela, Sire, s'ecria a son tour la dame de
+Sauve.
+
+-- Foi de gentilhomme, je le ferai. Madame de Sauve leva ses
+grands yeux humides de voluptueuses promesses et sourit au roi,
+dont le coeur s'emplit d'une joie enivrante.
+
+-- Voyons, reprit Henri, en ce cas, que direz-vous?
+
+-- Oh! en ce cas, repondit Charlotte, en ce cas je dirai que je
+suis veritablement aimee de Votre Majeste.
+
+-- Ventre-saint-gris! vous le direz donc, car cela est, baronne.
+
+-- Mais comment faire? murmura madame de Sauve.
+
+-- Oh! par Dieu! baronne, il n'est point que vous n'ayez autour de
+vous quelque cameriere, quelque suivante, quelque fille dont vous
+soyez sure?
+
+-- Oh! j'ai Dariole, qui m'est si devouee qu'elle se ferait couper
+en morceaux pour moi: un veritable tresor.
+
+-- Sang-diou! baronne, dites a cette fille que je ferai sa fortune
+quand je serai roi de France, comme me le predisent les
+astrologues.
+
+Charlotte sourit; car des cette epoque la reputation gasconne du
+Bearnais etait deja etablie a l'endroit de ses promesses.
+
+-- Eh bien, dit-elle, que desirez-vous de Dariole?
+
+-- Bien peu de chose pour elle, tout pour moi.
+
+-- Enfin?
+
+-- Votre appartement est au-dessus du mien?
+
+-- Oui.
+
+-- Qu'elle attende derriere la porte. Je frapperai doucement trois
+coups; elle ouvrira, et vous aurez la preuve que je vous ai
+offerte.
+
+Madame de Sauve garda le silence pendant quelques secondes; puis,
+comme si elle eut regarde autour d'elle pour n'etre pas entendue,
+elle fixa un instant la vue sur le groupe ou se tenait la reine
+mere; mais si court que fut cet instant, il suffit pour que
+Catherine et sa dame d'atours echangeassent chacune un regard.
+
+-- Oh! si je voulais, dit madame de Sauve avec un accent de sirene
+qui eut fait fondre la cire dans les oreilles d'Ulysse, si je
+voulais prendre Votre Majeste en mensonge.
+
+-- Essayez, ma mie, essayez...
+
+-- Ah! ma foi! j'avoue que j'en combats l'envie.
+
+-- Laissez-vous vaincre: les femmes ne sont jamais si fortes
+qu'apres leur defaite.
+
+-- Sire, je retiens votre promesse pour Dariole le jour ou vous
+serez roi de France. Henri jeta un cri de joie.
+
+C'etait juste au moment ou ce cri s'echappait de la bouche du
+Bearnais que la reine de Navarre repondait au duc de Guise:
+
+"_Noctu pro more_: Cette nuit comme d'habitude."
+
+Alors Henri s'eloigna de madame de Sauve aussi heureux que l'etait
+le duc de Guise en s'eloignant lui-meme de Marguerite de Valois.
+
+Une heure apres cette double scene que nous venons de raconter, le
+roi Charles et la reine mere se retirerent dans leurs
+appartements; presque aussitot les salles commencerent a se
+depeupler, les galeries laisserent voir la base de leurs colonnes
+de marbre. L'amiral et le prince de Conde furent reconduits par
+quatre cents gentilshommes huguenots au milieu de la foule qui
+grondait sur leur passage. Puis Henri de Guise, avec les seigneurs
+lorrains et les catholiques, sortirent a leur tour, escortes des
+cris de joie et des applaudissements du peuple.
+
+Quant a Marguerite de Valois, a Henri de Navarre et a madame de
+Sauve, on sait qu'ils demeuraient au Louvre meme.
+
+
+
+II
+La chambre de la reine de Navarre
+
+
+Le duc de Guise reconduisit sa belle-soeur, la duchesse de Nevers,
+en son hotel qui etait situe rue du Chaume, en face de la rue de
+Brac, et apres l'avoir remise a ses femmes, passa dans son
+appartement pour changer de costume, prendre un manteau de nuit et
+s'armer d'un de ces poignards courts et aigus qu'on appelait une
+foi de gentilhomme, lesquels se portaient sans l'epee; mais au
+moment ou il le prenait sur la table ou il etait depose, il
+apercut un petit billet serre entre la lame et le fourreau.
+
+Il l'ouvrit et lut ce qui suit:
+
+"J'espere bien que M. de Guise ne retournera pas cette nuit au
+Louvre, ou, s'il y retourne, qu'il prendra au moins la precaution
+de s'armer d'une bonne cotte de mailles et d'une bonne epee."
+
+-- Ah! ah! dit le duc en se retournant vers son valet de chambre,
+voici un singulier avertissement, maitre Robin. Maintenant faites-
+moi le plaisir de me dire quelles sont les personnes qui ont
+penetre ici pendant mon absence.
+
+-- Une seule, Monseigneur.
+
+-- Laquelle?
+
+-- M. du Gast.
+
+-- Ah! ah! En effet, il me semblait bien reconnaitre l'ecriture.
+Et tu es sur que du Gast est venu, tu l'as vu?
+
+-- J'ai fait plus, Monseigneur, je lui ai parle.
+
+-- Bon; alors je suivrai le conseil. Ma jaquette et mon epee.
+
+Le valet de chambre, habitue a ces mutations de costumes, apporta
+l'une et l'autre. Le duc alors revetit sa jaquette, qui etait en
+chainons de mailles si souples que la trame d'acier n'etait guere
+plus epaisse que du velours; puis il passa par-dessus son jaque
+des chausses et un pourpoint gris et argent, qui etaient ses
+couleurs favorites, tira de longues bottes qui montaient jusqu'au
+milieu de ses cuisses, se coiffa d'un toquet de velours noir sans
+plume ni pierreries, s'enveloppa d'un manteau de couleur sombre,
+passa un poignard a sa ceinture, et, mettant son epee aux mains
+d'un page, seule escorte dont il voulut se faire accompagner, il
+prit le chemin du Louvre.
+
+Comme il posait le pied sur le seuil de l'hotel, le veilleur de
+Saint-Germain-l'Auxerrois venait d'annoncer une heure du matin.
+
+Si avancee que fut la nuit et si peu sures que fussent les rues a
+cette epoque, aucun accident n'arriva a l'aventureux prince par le
+chemin, et il arriva sain et sauf devant la masse colossale du
+vieux Louvre, dont toute les lumieres s'etaient successivement
+eteintes, et qui se dressait, a cette heure, formidable de silence
+et d'obscurite.
+
+En avant du chateau royal s'etendait un fosse profond, sur lequel
+donnaient la plupart des chambres des princes loges au palais.
+L'appartement de Marguerite etait situe au premier etage.
+
+Mais ce premier etage, accessible s'il n'y eut point eu de fosse,
+se trouvait, grace au retranchement, eleve de pres de trente
+pieds, et, par consequent, hors de l'atteinte des amants et des
+voleurs, ce qui n'empecha point M. le duc de Guise de descendre
+resolument dans le fosse.
+
+Au meme instant, on entendit le bruit d'une fenetre du rez-de-
+chaussee qui s'ouvrait. Cette fenetre etait grillee; mais une main
+parut, souleva un des barreaux descelles d'avance, et laissa
+pendre, par cette ouverture, un lacet de soie.
+
+-- Est-ce vous, Gillonne? demanda le duc a voix basse.
+
+-- Oui, Monseigneur, repondit une voix de femme d'un accent plus
+bas encore.
+
+-- Et Marguerite?
+
+-- Elle vous attend.
+
+-- Bien. A ces mots le duc fit signe a son page, qui, ouvrant son
+manteau, deroula une petite echelle de corde. Le prince attacha
+l'une des extremites de l'echelle au lacet qui pendait. Gillonne
+tira l'echelle a elle, l'assujettit solidement; et le prince,
+apres avoir boucle son epee a son ceinturon, commenca l'escalade,
+qu'il acheva sans accident. Derriere lui, le barreau reprit sa
+place, la fenetre se referma, et le page, apres avoir vu entrer
+paisiblement son seigneur dans le Louvre, aux fenetres duquel il
+l'avait accompagne vingt fois de la meme facon, s'alla coucher,
+enveloppe dans son manteau, sur l'herbe du fosse et a l'ombre de
+la muraille. Il faisait une nuit sombre, et quelques gouttes d'eau
+tombaient tiedes et larges des nuages charges de soufre et
+d'electricite.
+
+Le duc de Guise suivit sa conductrice, qui n'etait rien moins que
+la fille de Jacques de Matignon, marechal de France; c'etait la
+confidente toute particuliere de Marguerite, qui n'avait aucun
+secret pour elle, et l'on pretendait qu'au nombre des mysteres
+qu'enfermait son incorruptible fidelite, il y en avait de si
+terribles que c'etaient ceux-la qui la forcaient de garder les
+autres.
+
+Aucune lumiere n'etait demeuree ni dans les chambres basses ni
+dans les corridors; de temps en temps seulement un eclair livide
+illuminait les appartements sombres d'un reflet bleuatre qui
+disparaissait aussitot.
+
+Le duc, toujours guide par sa conductrice qui le tenait par la
+main, atteignit enfin un escalier en spirale pratique dans
+l'epaisseur d'un mur et qui s'ouvrait par une porte secrete et
+invisible dans l'antichambre de l'appartement de Marguerite.
+
+L'antichambre, comme les autres salles du bas, etait dans la plus
+profonde obscurite.
+
+Arrives dans cette antichambre, Gillonne s'arreta.
+
+-- Avez-vous apporte ce que desire la reine? demanda-t-elle a voix
+basse.
+
+-- Oui, repondit le duc de Guise; mais je ne le remettrai qu'a Sa
+Majeste elle-meme.
+
+-- Venez donc et sans perdre un instant! dit alors au milieu de
+l'obscurite une voix qui fit tressaillir le duc, car il la
+reconnut pour celle de Marguerite.
+
+Et en meme temps une portiere de velours violet fleurdelise d'or
+se soulevant, le duc distingua dans l'ombre la reine elle-meme,
+qui, impatiente, etait venue au-devant de lui.
+
+-- Me voici, madame, dit alors le duc. Et il passa rapidement de
+l'autre cote de la portiere qui retomba derriere lui. Alors ce
+fut, a son tour, a Marguerite de Valois de servir de guide au
+prince dans cet appartement d'ailleurs bien connu de lui, tandis
+que Gillonne, restee a la porte, avait, en portant le doigt a sa
+bouche, rassure sa royale maitresse. Comme si elle eut compris les
+jalouses inquietudes du duc, Marguerite le conduisit jusque dans
+sa chambre a coucher; la elle s'arreta.
+
+-- Eh bien, lui dit-elle, etes-vous content, duc?
+
+-- Content, madame, demanda celui-ci, et de quoi, je vous prie?
+
+-- De cette preuve que je vous donne, reprit Marguerite avec un
+leger accent de depit, que j'appartiens a un homme qui, le soir de
+son mariage, la nuit meme de ses noces, fait assez peu de cas de
+moi pour n'etre pas meme venu me remercier de l'honneur que je lui
+ai fait non pas en le choisissant, mais en l'acceptant pour epoux.
+
+-- Oh! madame, dit tristement le duc, rassurez-vous, il viendra,
+surtout si vous le desirez.
+
+-- Et c'est vous qui dites cela, Henri, s'ecria Marguerite, vous
+qui, entre tous, savez le contraire de ce que vous dites! Si
+j'avais le desir que vous me supposez, vous eusse-je donc prie de
+venir au Louvre?
+
+-- Vous m'avez prie de venir au Louvre, Marguerite, parce que vous
+avez le desir d'eteindre tout vestige de notre passe, et que ce
+passe vivait non seulement dans mon coeur, mais dans ce coffre
+d'argent que je vous rapporte.
+
+-- Henri, voulez-vous que je vous dise une chose? reprit
+Marguerite en regardant fixement le duc, c'est que vous ne me
+faites plus l'effet d'un prince, mais d'un ecolier! Moi nier que
+je vous ai aime! moi vouloir eteindre une flamme qui mourra peut-
+etre, mais dont le reflet ne mourra pas! Car les amours des
+personnes de mon rang illuminent et souvent devorent toute
+l'epoque qui leur est contemporaine. Non, non, mon duc! Vous
+pouvez garder les lettres de votre Marguerite et le coffre qu'elle
+vous a donne. De ces lettres que contient le coffre elle ne vous
+en demande qu'une seule, et encore parce que cette lettre est
+aussi dangereuse pour vous que pour elle.
+
+-- Tout est a vous, dit le duc; choisissez donc la-dedans celle
+que vous voudrez aneantir.
+
+Marguerite fouilla vivement dans le coffre ouvert, et d'une main
+fremissante prit l'une apres l'autre une douzaine de lettres dont
+elle se contenta de regarder les adresses, comme si a l'inspection
+de ces seules adresses sa memoire lui rappelait ce que contenaient
+ces lettres; mais arrivee au bout de l'examen elle regarda le duc,
+et, toute palissante:
+
+-- Monsieur, dit-elle, celle que je cherche n'est pas la.
+L'auriez-vous perdue, par hasard; car, quant a l'avoir livree...
+
+-- Et quelle lettre cherchez-vous, madame?
+
+-- Celle dans laquelle je vous disais de vous marier sans retard.
+
+-- Pour excuser votre infidelite? Marguerite haussa les epaules.
+
+-- Non, mais pour vous sauver la vie. Celle ou je vous disais que
+le roi, voyant notre amour et les efforts que je faisais pour
+rompre votre future union avec l'infante de Portugal, avait fait
+venir son frere le batard d'Angouleme et lui avait dit en lui
+montrant deux epees: "De celle-ci tue Henri de Guise ce soir, ou
+de celle-la je te tuerai demain." Cette lettre, ou est-elle?
+
+-- La voici, dit le duc de Guise en la tirant de sa poitrine.
+Marguerite la lui arracha presque des mains, l'ouvrit avidement,
+s'assura que c'etait bien celle qu'elle reclamait, poussa une
+exclamation de joie et l'approcha de la bougie. La flamme se
+communiqua aussitot de la meche au papier, qui en un instant fut
+consume; puis, comme si Marguerite eut craint qu'on put aller
+chercher l'imprudent avis jusque dans les cendres, elle les ecrasa
+sous son pied.
+
+Le duc de Guise, pendant toute cette fievreuse action, avait suivi
+des yeux sa maitresse.
+
+-- Eh bien, Marguerite, dit-il quand elle eut fini, etes-vous
+contente maintenant?
+
+-- Oui; car, maintenant que vous avez epouse la princesse de
+Porcian, mon frere me pardonnera votre amour; tandis qu'il ne
+m'eut pas pardonne la revelation d'un secret comme celui que, dans
+ma faiblesse pour vous, je n'ai pas eu la puissance de vous
+cacher.
+
+-- C'est vrai, dit le duc de Guise; dans ce temps-la vous
+m'aimiez.
+
+-- Et je vous aime encore, Henri, autant et plus que jamais.
+
+-- Vous?...
+
+-- Oui, moi; car jamais plus qu'aujourd'hui je n'eus besoin d'un
+ami sincere et devoue. Reine, je n'ai pas de trone; femme, je n'ai
+pas de mari.
+
+Le jeune prince secoua tristement la tete.
+
+-- Mais quand je vous dis, quand je vous repete, Henri, que mon
+mari non seulement ne m'aime pas, mais qu'il me hait, mais qu'il
+me meprise; d'ailleurs, il me semble que votre presence dans la
+chambre ou il devrait etre fait bien preuve de cette haine et de
+ce mepris.
+
+-- Il n'est pas encore tard, madame, et il a fallu au roi de
+Navarre le temps de congedier ses gentilshommes, et, s'il n'est
+pas venu, il ne tardera pas a venir.
+
+-- Et moi je vous dis, s'ecria Marguerite avec un depit croissant,
+moi je vous dis qu'il ne viendra pas.
+
+-- Madame, s'ecria Gillonne en ouvrant la porte et en soulevant la
+portiere, madame, le roi de Navarre sort de son appartement.
+
+-- Oh! je le savais bien, moi, qu'il viendrait! s'ecria le duc de
+Guise.
+
+-- Henri, dit Marguerite d'une voix breve et en saisissant la main
+du duc, Henri, vous allez voir si je suis une femme de parole, et
+si l'on peut compter sur ce que j'ai promis une fois. Henri,
+entrez dans ce cabinet.
+
+-- Madame, laissez-moi partir s'il en est temps encore, car songez
+qu'a la premiere marque d'amour qu'il vous donne je sors de ce
+cabinet, et alors malheur a lui!
+
+-- Vous etes fou! entrez, entrez, vous dis-je, je reponds de tout.
+Et elle poussa le duc dans le cabinet.
+
+Il etait temps. La porte etait a peine fermee derriere le prince
+que le roi de Navarre, escorte de deux pages qui portaient huit
+flambeaux de cire jaune sur deux candelabres, apparut souriant sur
+le seuil de la chambre.
+
+Marguerite cacha son trouble en faisant une profonde reverence.
+
+-- Vous n'etes pas encore au lit, madame? demanda le Bearnais avec
+sa physionomie ouverte et joyeuse; m'attendiez-vous, par hasard?
+
+-- Non, monsieur, repondit Marguerite, car hier encore vous m'avez
+dit que vous saviez bien que notre mariage etait une alliance
+politique, et que vous ne me contraindriez jamais.
+
+-- A la bonne heure; mais ce n'est point une raison pour ne pas
+causer quelque peu ensemble. Gillonne, fermez la porte et laissez-
+nous.
+
+Marguerite, qui etait assise, se leva, et etendit la main comme
+pour ordonner aux pages de rester.
+
+-- Faut-il que j'appelle vos femmes? demanda le roi. Je le ferai
+si tel est votre desir, quoique je vous avoue que, pour les choses
+que j'ai a vous dire, j'aimerais mieux que nous fussions en tete-
+a-tete.
+
+Et le roi de Navarre s'avanca vers le cabinet.
+
+-- Non! s'ecria Marguerite en s'elancant au-devant de lui avec
+impetuosite; non, c'est inutile, et je suis prete a vous entendre.
+
+Le Bearnais savait ce qu'il voulait savoir; il jeta un regard
+rapide et profond vers le cabinet, comme s'il eut voulu, malgre la
+portiere qui le voilait, penetrer dans ses plus sombres
+profondeurs; puis, ramenant ses regards sur sa belle epousee pale
+de terreur:
+
+-- En ce cas, madame, dit-il d'une voix parfaitement calme,
+causons donc un instant.
+
+-- Comme il plaira a Votre Majeste, dit la jeune femme en
+retombant plutot qu'elle ne s'assit sur le siege que lui indiquait
+son mari.
+
+Le Bearnais se placa pres d'elle.
+
+-- Madame, continua-t-il, quoi qu'en aient dit bien des gens,
+notre mariage est, je le pense, un bon mariage. Je suis bien a
+vous et vous etes bien a moi.
+
+-- Mais..., dit Marguerite effrayee.
+
+-- Nous devons en consequence, continua le roi de Navarre sans
+paraitre remarquer l'hesitation de Marguerite, agir l'un avec
+l'autre comme de bons allies, puisque nous nous sommes aujourd'hui
+jure alliance devant Dieu. N'est-ce pas votre avis?
+
+-- Sans doute, monsieur.
+
+-- Je sais, madame, combien votre penetration est grande, je sais
+combien le terrain de la cour est seme de dangereux abimes; or, je
+suis jeune, et, quoique je n'aie jamais fait de mal a personne,
+j'ai bon nombre d'ennemis. Dans quel camp, madame, dois-je ranger
+celle qui porte mon nom et qui m'a jure affection au pied de
+l'autel?
+
+-- Oh! monsieur, pourriez-vous penser...
+
+-- Je ne pense rien, madame, j'espere, et je veux m'assurer que
+mon esperance est fondee. Il est certain que notre mariage n'est
+qu'un pretexte ou qu'un piege.
+
+Marguerite tressaillit, car peut-etre aussi cette pensee s'etait-
+elle presentee a son esprit.
+
+-- Maintenant, lequel des deux? continua Henri de Navarre. Le roi
+me hait, le duc d'Anjou me hait, le duc d'Alencon me hait,
+Catherine de Medicis haissait trop ma mere pour ne point me hair.
+
+-- Oh! monsieur, que dites-vous?
+
+-- La verite, madame, reprit le roi, et je voudrais, afin qu'on ne
+crut pas que je suis dupe de l'assassinat de M. de Mouy et de
+l'empoisonnement de ma mere, je voudrais qu'il y eut ici quelqu'un
+qui put m'entendre.
+
+-- Oh! monsieur, dit vivement Marguerite, et de l'air le plus
+calme et le plus souriant qu'elle put prendre, vous savez bien
+qu'il n'y a ici que vous et moi.
+
+-- Et voila justement ce qui fait que je m'abandonne, voila ce qui
+fait que j'ose vous dire que je ne suis dupe ni des caresses que
+me fait la maison de France, ni de celles que me fait la maison de
+Lorraine.
+
+-- Sire! Sire! s'ecria Marguerite.
+
+-- Eh bien, qu'y a-t-il, ma mie? demanda Henri souriant a son
+tour.
+
+-- Il y a, monsieur, que de pareils discours sont bien dangereux.
+
+-- Non, pas quand on est en tete-a-tete, reprit le roi. Je vous
+disais donc...
+
+Marguerite etait visiblement au supplice; elle eut voulu arreter
+chaque parole sur les levres du Bearnais; mais Henri continua avec
+son apparente bonhomie:
+
+-- Je vous disais donc que j'etais menace de tous cotes, menace
+par le roi, menace par le duc d'Alencon, menace par le duc
+d'Anjou, menace par la reine mere, menace par le duc de Guise, par
+le duc de Mayenne, par le cardinal de Lorraine, menace par tout le
+monde, enfin. On sent cela instinctivement; vous le savez, madame.
+Eh bien! contre toutes ces menaces qui ne peuvent tarder de
+devenir des attaques, je puis me defendre avec votre secours; car
+vous etes aimee, vous, de toutes les personnes qui me detestent.
+
+-- Moi? dit Marguerite.
+
+-- Oui, vous, reprit Henri de Navarre avec une bonhomie parfaite;
+oui, vous etes aimee du roi Charles; vous etes aimee, il appuya
+sur le mot, du duc d'Alencon; vous etes aimee de la reine
+Catherine; enfin, vous etes aimee du duc de Guise.
+
+-- Monsieur..., murmura Marguerite.
+
+-- Eh bien! qu'y a-t-il donc d'etonnant que tout le monde vous
+aime? ceux que je viens de vous nommer sont vos freres ou vos
+parents. Aimer ses parents ou ses freres, c'est vivre selon le
+coeur de Dieu.
+
+-- Mais enfin, reprit Marguerite oppressee, ou voulez-vous en
+venir, monsieur?
+
+-- J'en veux venir a ce que je vous ai dit; c'est que si vous vous
+faites, je ne dirai pas mon amie, mais mon alliee, je puis tout
+braver; tandis qu'au contraire, si vous vous faites mon ennemie,
+je suis perdu.
+
+-- Oh! votre ennemie, jamais, monsieur! s'ecria Marguerite.
+
+-- Mais mon amie, jamais non plus?...
+
+-- Peut-etre.
+
+-- Et mon alliee?
+
+-- Certainement. Et Marguerite se retourna et tendit la main au
+roi.
+
+Henri la prit, la baisa galamment, et la gardant dans les siennes
+bien plus dans un desir d'investigation que par un sentiment de
+tendresse:
+
+-- Eh bien, je vous crois, madame, dit-il, et vous accepte pour
+alliee. Ainsi donc on nous a maries sans que nous nous
+connussions, sans que nous nous aimassions; on nous a maries sans
+nous consulter, nous qu'on mariait. Nous ne nous devons donc rien
+comme mari et femme. Vous voyez, madame, que je vais au-devant de
+vos voeux, et que je vous confirme ce soir ce que je vous disais
+hier. Mais nous, nous nous allions librement, sans que personne
+nous y force, nous, nous allions comme deux coeurs loyaux qui se
+doivent protection mutuelle et s'allient; c'est bien comme cela
+que vous l'entendez?
+
+-- Oui, monsieur, dit Marguerite en essayant de retirer sa main.
+
+-- Eh bien, continua le Bearnais les yeux toujours fixes sur la
+porte du cabinet, comme la premiere preuve d'une alliance franche
+est la confiance la plus absolue, je vais, madame, vous raconter
+dans ses details les plus secrets le plan que j'ai forme a l'effet
+de combattre victorieusement toutes ces inimities.
+
+-- Monsieur..., murmura Marguerite en tournant a son tour et
+malgre elle les yeux vers le cabinet, tandis que le Bearnais,
+voyant sa ruse reussir, souriait dans sa barbe.
+
+-- Voici donc ce que je vais faire, continua-t-il sans paraitre
+remarquer le trouble de la jeune femme; je vais...
+
+-- Monsieur, s'ecria Marguerite en se levant vivement et en
+saisissant le roi par le bras, permettez que je respire;
+l'emotion... la chaleur... j'etouffe.
+
+En effet Marguerite etait pale et tremblante comme si elle allait
+se laisser choir sur le tapis.
+
+Henri marcha droit a une fenetre situee a bonne distance et
+l'ouvrit. Cette fenetre donnait sur la riviere.
+
+Marguerite le suivit.
+
+-- Silence! silence! Sire! par pitie pour vous, murmura-t-elle.
+
+-- Eh! madame, fit le Bearnais en souriant a sa maniere, ne
+m'avez-vous pas dit que nous etions seuls?
+
+-- Oui, monsieur; mais n'avez-vous pas entendu dire qu'a l'aide
+d'une sarbacane, introduite a travers un plafond ou a travers un
+mur, on peut tout entendre?
+
+-- Bien, madame, bien, dit vivement et tout bas le Bearnais. Vous
+ne m'aimez pas, c'est vrai; mais vous etes une honnete femme.
+
+-- Que voulez-vous dire, monsieur?
+
+-- Je veux dire que si vous etiez capable de me trahir, vous
+m'eussiez laisse continuer puisque je me trahissais tout seul.
+Vous m'avez arrete. Je sais maintenant que quelqu'un est cache
+ici; que vous etes une epouse infidele, mais une fidele alliee, et
+dans ce moment-ci, ajouta le Bearnais en souriant, j'ai plus
+besoin, je l'avoue, de fidelite en politique qu'en amour...
+
+-- Sire..., murmura Marguerite confuse.
+
+-- Bon, bon, nous parlerons de tout cela plus tard, dit Henri,
+quand nous nous connaitrons mieux. Puis, haussant la voix:
+
+-- Eh bien, continua-t-il, respirez-vous plus librement a cette
+heure, madame?
+
+-- Oui, Sire, oui, murmura Marguerite.
+
+-- En ce cas reprit le Bearnais, je ne veux pas vous importuner
+plus longtemps. Je vous devais mes respects et quelques avances de
+bonne amitie; veuillez les accepter comme je vous les offre, de
+tout mon coeur. Reposez-vous donc et bonne nuit.
+
+Marguerite leva sur son mari un oeil brillant de reconnaissance et
+a son tour lui tendit la main.
+
+-- C'est convenu, dit-elle.
+
+-- Alliance politique, franche et loyale? demanda Henri.
+
+-- Franche et loyale, repondit la reine. Alors le Bearnais marcha
+vers la porte, attirant du regard Marguerite comme fascinee. Puis,
+lorsque la portiere fut retombee entre eux et la chambre a
+coucher:
+
+-- Merci, Marguerite, dit vivement Henri a voix basse, merci! Vous
+etes une vraie fille de France. Je pars tranquille. A defaut de
+votre amour, votre amitie ne me fera pas defaut. Je compte sur
+vous, comme de votre cote vous pouvez compter sur moi. Adieu,
+madame.
+
+Et Henri baisa la main de sa femme en la pressant doucement; puis,
+d'un pas agile, il retourna chez lui en se disant tout bas dans le
+corridor:
+
+-- Qui diable est chez elle? Est-ce le roi, est-ce le duc d'Anjou,
+est-ce le duc d'Alencon, est-ce le duc de Guise, est-ce un frere,
+est-ce un amant, est-ce l'un et l'autre? En verite, je suis
+presque fache d'avoir demande maintenant ce rendez-vous a la
+baronne; mais puisque je lui ai engage ma parole et que Dariole
+m'attend... n'importe; elle perdra un peu, j'en ai peur, a ce que
+j'ai passe par la chambre a coucher de ma femme pour aller chez
+elle, car, ventre-saint-gris! cette Margot, comme l'appelle mon
+beau-frere Charles IX, est une adorable creature.
+
+Et d'un pas dans lequel se trahissait une legere hesitation Henri
+de Navarre monta l'escalier qui conduisait a l'appartement de
+madame de Sauve.
+
+Marguerite l'avait suivi des yeux jusqu'a ce qu'il eut disparu, et
+alors elle etait rentree dans sa chambre. Elle trouva le duc a la
+porte du cabinet: cette vue lui inspira presque un remords.
+
+De son cote le duc etait grave, et son sourcil fronce denoncait
+une amere preoccupation.
+
+-- Marguerite est neutre aujourd'hui, dit-il, Marguerite sera
+hostile dans huit jours.
+
+-- Ah! vous avez ecoute? dit Marguerite.
+
+-- Que vouliez-vous que je fisse dans ce cabinet?
+
+-- Et vous trouvez que je me suis conduite autrement que devait se
+conduire la reine de Navarre?
+
+-- Non, mais autrement que devait se conduire la maitresse du duc
+de Guise.
+
+-- Monsieur, repondit la reine, je puis ne pas aimer mon mari,
+mais personne n'a le droit d'exiger de moi que je le trahisse. De
+bonne foi, trahiriez-vous le secret de la princesse de Porcian,
+votre femme?
+
+-- Allons, allons, madame, dit le duc en secouant la tete, c'est
+bien. Je vois que vous ne m'aimez plus comme aux jours ou vous me
+racontiez ce que tramait le roi contre moi et les miens.
+
+-- Le roi etait le fort et vous etiez les faibles. Henri est le
+faible et vous etes les forts. Je joue toujours le meme role, vous
+le voyez bien.
+
+-- Seulement vous passez d'un camp a l'autre.
+
+-- C'est un droit que j'ai acquis, monsieur, en vous sauvant la
+vie.
+
+-- Bien, madame; et comme quand on se separe on se rend entre
+amants tout ce qu'on s'est donne, je vous sauverai la vie a mon
+tour, si l'occasion s'en presente, et nous serons quittes.
+
+Et sur ce le duc s'inclina et sortit sans que Marguerite fit un
+geste pour le retenir. Dans l'antichambre il trouva Gillonne, qui
+le conduisit jusqu'a la fenetre du rez-de-chaussee, et dans les
+fosses son page avec lequel il retourna a l'hotel de Guise.
+
+Pendant ce temps, Marguerite, reveuse, alla se placer a sa
+fenetre.
+
+-- Quelle nuit de noces! murmura-t-elle; l'epoux me fuit et
+l'amant me quitte!
+
+En ce moment passa de l'autre cote du fosse, venant de la Tour du
+Bois, et remontant vers le moulin de la Monnaie, un ecolier le
+poing sur la hanche et chantant:
+
+_Pourquoi doncques, quand je veux_
+_Ou mordre tes beaux cheveux,_
+_Ou baiser ta bouche aimee,_
+_Ou toucher a ton beau sein,_
+_Contrefais-tu la nonnain_
+_Dedans un cloitre enfermee?_
+
+_Pour qui gardes-tu tes yeux_
+_Et ton sein delicieux,_
+_Ton front, ta levre jumelle?_
+_En veux-tu baiser Pluton,_
+_La-bas, apres que Caron_
+_T'aura mise en sa nacelle?_
+
+_Apres ton dernier trepas,_
+_Belle, tu n'auras la-bas_
+_Qu'une bouchette blemie;_
+_Et quand, mort, je te verrai,_
+_Aux ombres je n'avouerai_
+_Que jadis tu fus ma mie._
+
+_Doncques, tandis que tu vis,_
+_Change, maitresse, d'avis,_
+_Et ne m'epargne ta bouche;_
+_Car au jour ou tu mourras,_
+_Lors tu te repentiras_
+_De m'avoir ete farouche._
+
+Marguerite ecouta cette chanson en souriant avec melancolie; puis,
+lorsque la voix de l'ecolier se fut perdue dans le lointain, elle
+referma la fenetre et appela Gillonne pour l'aider a se mettre au
+lit.
+
+
+
+III
+Un roi poete
+
+
+Le lendemain et les jours qui suivirent se passerent en fetes,
+ballets et tournois.
+
+La meme fusion continuait de s'operer entre les deux partis.
+C'etaient des caresses et des attendrissements a faire perdre la
+tete aux plus enrages huguenots. On avait vu le pere Cotton diner
+et faire debauche avec le baron de Courtaumer, le duc de Guise
+remonter la Seine en bateau de symphonie avec le prince de Conde.
+
+Le roi Charles paraissait avoir fait divorce avec sa melancolie
+habituelle, et ne pouvait plus se passer de son beau-frere Henri.
+Enfin la reine mere etait si joyeuse et si occupee de broderies,
+de joyaux et de panaches, qu'elle en perdait le sommeil.
+
+Les huguenots, quelque peu amollis par cette Capoue nouvelle,
+commencaient a revetir les pourpoints de soie, a arborer les
+devises et a parader devant certains balcons comme s'ils eussent
+ete catholiques. De tous cotes c'etait une reaction en faveur de
+la religion reformee, a croire que toute la cour allait se faire
+protestante. L'amiral lui-meme, malgre son experience, s'y etait
+laisse prendre comme les autres, et il en avait la tete tellement
+montee, qu'un soir il avait oublie, pendant deux heures, de macher
+son cure-dent, occupation a laquelle il se livrait d'ordinaire
+depuis deux heures de l'apres-midi, moment ou son diner finissait,
+jusqu'a huit heures du soir, moment auquel il se remettait a table
+pour souper.
+
+Le soir ou l'amiral s'etait laisse aller a cet incroyable oubli de
+ses habitudes, le roi Charles IX avait invite a gouter avec lui,
+en petit comite, Henri de Navarre et le duc de Guise. Puis, la
+collation terminee, il avait passe avec eux dans sa chambre, et la
+il leur expliquait l'ingenieux mecanisme d'un piege a loups qu'il
+avait invente lui-meme, lorsque, s'interrompant tout a coup:
+
+-- Monsieur l'amiral ne vient-il donc pas ce soir? demanda-t-il;
+qui l'a apercu aujourd'hui et qui peut me donner de ses nouvelles?
+
+-- Moi, dit le roi de Navarre, et au cas ou Votre Majeste serait
+inquiete de sa sante, je pourrais la rassurer, car je l'ai vu ce
+matin a six heures et ce soir a sept.
+
+-- Ah! ah! fit le roi, dont les yeux un instant distraits se
+reposerent avec une curiosite percante sur son beau-frere, vous
+etes bien matineux, Henriot, pour un jeune marie!
+
+-- Oui, Sire, repondit le roi de Bearn, je voulais savoir de
+l'amiral, qui sait tout, si quelques gentilshommes que j'attends
+encore ne sont point en route pour venir.
+
+-- Des gentilshommes encore! vous en aviez huit cents le jour de
+vos noces, et tous les jours il en arrive de nouveaux, voulez-vous
+donc nous envahir? dit Charles IX en riant.
+
+Le duc de Guise fronca le sourcil.
+
+-- Sire, repliqua le Bearnais, on parle d'une entreprise sur les
+Flandres, et je reunis autour de moi tous ceux de mon pays et des
+environs que je crois pouvoir etre utiles a Votre Majeste.
+
+Le duc, se rappelant le projet dont le Bearnais avait parle a
+Marguerite le jour de ses noces, ecouta plus attentivement.
+
+-- Bon! bon! repondit le roi avec son sourire fauve, plus il y en
+aura, plus nous serons contents; amenez, amenez, Henri. Mais qui
+sont ces gentilshommes? des vaillants, j'espere?
+
+-- J'ignore, Sire, si mes gentilshommes vaudront jamais ceux de
+Votre Majeste, ceux de monsieur le duc d'Anjou ou ceux de monsieur
+de Guise, mais je les connais et sais qu'ils feront de leur mieux.
+
+-- En attendez-vous beaucoup?
+
+-- Dix ou douze encore.
+
+-- Vous les appelez?
+
+-- Sire, leurs noms m'echappent, et, a l'exception de l'un d'eux,
+qui m'est recommande par Teligny comme un gentilhomme accompli et
+qui s'appelle de la Mole, je ne saurais dire...
+
+-- De la Mole! n'est-ce point un Lerac de La Mole, reprit le roi
+fort verse dans la science genealogique, un Provencal?
+
+-- Precisement, Sire; comme vous voyez, je recrute jusqu'en
+Provence.
+
+-- Et moi, dit le duc de Guise avec un sourire moqueur, je vais
+plus loin encore que Sa Majeste le roi de Navarre, car je vais
+chercher jusqu'en Piemont tous les catholiques surs que j'y puis
+trouver.
+
+-- Catholiques ou huguenots, interrompit le roi, peu m'importe,
+pourvu qu'ils soient vaillants.
+
+Le roi, pour dire ces paroles qui, dans son esprit, melaient
+huguenots et catholiques, avait pris une mine si indifferente que
+le duc de Guise en fut etonne lui-meme.
+
+-- Votre Majeste s'occupe de nos Flamands? dit l'amiral a qui le
+roi, depuis quelques jours, avait accorde la faveur d'entrer chez
+lui sans etre annonce, et qui venait d'entendre les dernieres
+paroles du roi.
+
+-- Ah! voici mon pere l'amiral, s'ecria Charles IX en ouvrant les
+bras; on parle de guerre, de gentilshommes, de vaillants, et il
+arrive; ce que c'est que l'aimant, le fer s'y tourne; mon beau-
+frere de Navarre et mon cousin de Guise attendent des renforts
+pour votre armee. Voila ce dont il etait question.
+
+-- Et ces renforts arrivent, dit l'amiral.
+
+-- Avez-vous eu des nouvelles, monsieur? demanda le Bearnais.
+
+-- Oui, mon fils, et particulierement de M. de La Mole; il etait
+hier a Orleans, et sera demain ou apres-demain a Paris.
+
+-- Peste! monsieur l'amiral est donc necromant, pour savoir ainsi
+ce qui se fait a trente ou quarante lieues de distance! Quant a
+moi, je voudrais bien savoir avec pareille certitude ce qui se
+passa ou ce qui s'est passe devant Orleans!
+
+Coligny resta impassible a ce trait sanglant du duc de Guise,
+lequel faisait evidemment allusion a la mort de Francois de Guise,
+son pere, tue devant Orleans par Poltrot de Mere, non sans soupcon
+que l'amiral eut conseille le crime.
+
+-- Monsieur, repliqua-t-il froidement et avec dignite, je suis
+necromant toutes les fois que je veux savoir bien positivement ce
+qui importe a mes affaires ou a celles du roi.
+
+Mon courrier est arrive d'Orleans il y a une heure, et, grace a la
+poste, a fait trente-deux lieues dans la journee. M. de La Mole,
+qui voyage sur son cheval, n'en fait que dix par jour, lui, et
+arrivera seulement le 24. Voila toute la magie.
+
+-- Bravo, mon pere! bien repondu, dit Charles IX. Montrez a ces
+jeunes gens que c'est la sagesse en meme temps que l'age qui ont
+fait blanchir votre barbe et vos cheveux: aussi allons-nous les
+envoyer parler de leurs tournois et de leurs amours, et rester
+ensemble a parler de nos guerres. Ce sont les bons cavaliers qui
+font les bons rois, mon pere. Allez, messieurs, j'ai a causer avec
+l'amiral.
+
+Les deux jeunes gens sortirent, le roi de Navarre d'abord, le duc
+de Guise ensuite; mais, hors de la porte, chacun tourna de son
+cote apres une froide reverence.
+
+Coligny les avait suivis des yeux avec une certaine inquietude,
+car il ne voyait jamais rapprocher ces deux haines sans craindre
+qu'il n'en jaillit quelque nouvel eclair. Charles IX comprit ce
+qui se passait dans son esprit, vint a lui, et appuyant son bras
+au sien:
+
+-- Soyez tranquille, mon pere, je suis la pour maintenir chacun
+dans l'obeissance et le respect. Je suis veritablement roi depuis
+que ma mere n'est plus reine, et elle n'est plus reine depuis que
+Coligny est mon pere.
+
+-- Oh! Sire, dit l'amiral, la reine Catherine...
+
+-- Est une brouillonne. Avec elle il n'y a pas de paix possible.
+Ces catholiques italiens sont enrages et n'entendent rien qu'a
+exterminer. Moi, tout au contraire, non seulement je veux
+pacifier, mais encore je veux donner de la puissance a ceux de la
+religion. Les autres sont trop dissolus, mon pere, et ils me
+scandalisent par leurs amours et par leurs dereglements. Tiens,
+veux-tu que je te parle franchement, continua Charles IX en
+redoublant d'epanchement, je me defie de tout ce qui m'entoure,
+excepte de mes nouveaux amis! L'ambition des Tavannes m'est
+suspecte. Vieilleville n'aime que le bon vin, et il serait capable
+de trahir son roi pour une tonne de malvoisie. Montmorency ne se
+soucie que de la chasse, et passe son temps entre ses chiens et
+ses faucons. Le comte de Retz est Espagnol, les Guises sont
+Lorrains: il n'y a de vrais Francais en France, je crois, Dieu me
+pardonne! que moi, mon beau-frere de Navarre et toi. Mais, moi, je
+suis enchaine au trone et ne puis commander des armees. C'est tout
+au plus si on me laisse chasser a mon aise a Saint-Germain et a
+Rambouillet. Mon beau-frere de Navarre est trop jeune et trop peu
+experimente. D'ailleurs, il me semble en tout point tenir de son
+pere Antoine que les femmes ont toujours perdu. Il n'y a que toi,
+mon pere, qui sois a la fois brave comme Julius Cesar, et sage
+comme Plato. Aussi, je ne sais ce que je dois faire, en verite: te
+garder comme conseiller ici, ou t'envoyer la-bas comme general. Si
+tu me conseilles, qui commandera? Si tu commandes, qui me
+conseillera?
+
+-- Sire, dit Coligny, il faut vaincre d'abord, puis le conseil
+viendra apres la victoire.
+
+-- C'est ton avis, mon pere? eh bien, soit. Il sera fait selon ton
+avis. Lundi tu partiras pour les Flandres, et moi, pour Amboise.
+
+-- Votre Majeste quitte Paris?
+
+-- Oui. Je suis fatigue de tout ce bruit et de toutes ces fetes.
+Je ne suis pas un homme d'action, moi, je suis un reveur. Je
+n'etais pas ne pour etre roi, j'etais ne pour etre poete. Tu feras
+une espece de conseil qui gouvernera tant que tu seras a la
+guerre; et pourvu que ma mere n'en soit pas, tout ira bien. Moi,
+j'ai deja prevenu Ronsard de venir me rejoindre; et la, tous les
+deux loin du bruit, loin du monde, loin des mechants, sous nos
+grands bois, aux bords de la riviere, au murmure des ruisseaux,
+nous parlerons des choses de Dieu, seule compensation qu'il y ait
+en ce monde aux choses des hommes. Tiens, ecoute ces vers, par
+lesquels je l'invite a me rejoindre; je les ai faits ce matin.
+
+Coligny sourit. Charles IX passa sa main sur son front jaune et
+poli comme de l'ivoire, et dit avec une espece de chant cadence
+les vers suivants:
+
+_Ronsard, je connais bien que si tu ne me vois_
+_Tu oublies soudain de ton grand roi la voix,_
+_Mais, pour ton souvenir, pense que je n'oublie_
+_Continuer toujours d'apprendre en poesie,_
+
+_Et pour ce j'ai voulu t'envoyer cet ecrit,_
+_Pour enthousiasmer ton fantastique esprit._
+_Donc ne t'amuse plus aux soins de ton menage,_
+_Maintenant n'est plus temps de faire jardinage;_
+
+_Il faut suivre ton roi, qui t'aime par sus tous,_
+_Pour les vers qui de toi coulent braves et doux,_
+_Et crois, si tu ne viens me trouver a Amboise,_
+_Qu'entre nous adviendra une bien grande noise._
+
+_-- _Bravo! Sire, bravo! dit Coligny; je me connais mieux en
+choses de guerre qu'en choses de poesie, mais il me semble que ces
+vers valent les plus beaux que fassent Ronsard, Dorat et meme
+Michel de l'Hospital, chancelier de France.
+
+-- Ah! mon pere! s'ecria Charles IX, que ne dis-tu vrai! car le
+titre de poete, vois-tu, est celui que j'ambitionne avant toutes
+choses; et, comme je le disais il y a quelques jours a mon maitre
+en poesie:
+
+_L'art de faire des vers, dut-on s'en indigner, Doit etre a plus
+haut prix que celui de regner; Tous deux egalement nous portons
+des couronnes: Mais roi, je les recus, poete, tu les donnes; Ton
+esprit, enflamme d'une celeste ardeur, Eclate par soi-meme et moi
+par ma grandeur. Si du cote des dieux je cherche l'avantage,
+Ronsard est leur mignon et je suis leur image. Ta lyre, qui ravit
+par de si doux accords, Te soumet les esprits dont je n'ai que les
+corps; Elle t'en rend le maitre et te fait introduire Ou le plus
+fier tyran n'a jamais eu d'empire._
+
+_-- _Sire, dit Coligny, je savais bien que Votre Majeste
+s'entretenait avec les Muses, mais j'ignorais qu'elle en eut fait
+son principal conseil.
+
+-- Apres toi, mon pere, apres toi; et c'est pour ne pas me
+troubler dans mes relations avec elles que je veux te mettre a la
+tete de toutes choses. Ecoute donc: il faut en ce moment que je
+reponde a un nouveau madrigal que mon grand et cher poete m'a
+envoye... je ne puis donc te donner a cette heure tous les papiers
+qui sont necessaires pour te mettre au courant de la grande
+question qui nous divise, Philippe II et moi. Il y a, en outre,
+une espece de plan de campagne qui avait ete fait par mes
+ministres. Je te chercherai tout cela et je te le remettrai demain
+matin.
+
+-- A quelle heure, Sire?
+
+-- A dix heures; et si par hasard j'etais occupe de vers, si
+j'etais enferme dans mon cabinet de travail... eh bien, tu
+entrerais tout de meme, et tu prendrais tous les papiers que tu
+trouverais sur cette table, enfermes dans ce portefeuille rouge;
+la couleur est eclatante, et tu ne t'y tromperas pas; moi, je vais
+ecrire a Ronsard.
+
+-- Adieu, Sire.
+
+-- Adieu, mon pere.
+
+-- Votre main?
+
+-- Que dis-tu, ma main? dans mes bras, sur mon coeur, c'est la ta
+place. Viens, mon vieux guerrier, viens. Et Charles IX, attirant a
+lui Coligny qui s'inclinait, posa ses levres sur ses cheveux
+blancs. L'amiral sortit en essuyant une larme.
+
+Charles IX le suivit des yeux tant qu'il put le voir, tendit
+l'oreille tant qu'il put l'entendre; puis, lorsqu'il ne vit et
+n'entendit plus rien, il laissa, comme c'etait son habitude,
+retomber sa tete pale sur son epaule, et passa lentement de la
+chambre ou il se trouvait dans son cabinet d'armes.
+
+Ce cabinet etait la demeure favorite du roi; c'etait la qu'il
+prenait ses lecons d'escrime avec Pompee, et ses lecons de poesie
+avec Ronsard. Il y avait reuni une grande collection d'armes
+offensives et defensives des plus belles qu'il avait pu trouver.
+Aussi toutes les murailles etaient tapissees de haches, de
+boucliers, de piques, de hallebardes, de pistolets et de
+mousquetons, et le jour meme un celebre armurier lui avait apporte
+une magnifique arquebuse sur le canon de laquelle etaient
+incrustes en argent ces quatre vers que le poete royal avait
+composes lui-meme:
+
+_Pour maintenir la foy,_
+_Je suis belle et fidele;_
+_Aux ennemis du roy_
+_Je suis belle et cruelle._
+
+Charles IX entra donc, comme nous l'avons dit, dans ce cabinet,
+et, apres avoir ferme la porte principale par laquelle il etait
+entre, il alla soulever une tapisserie qui masquait un passage
+donnant sur une chambre ou une femme agenouillee devant un prie-
+Dieu disait ses prieres.
+
+Comme ce mouvement s'etait fait avec lenteur et que les pas du
+roi, assourdis par le tapis, n'avaient pas eu plus de
+retentissement que ceux d'un fantome, la femme agenouillee,
+n'ayant rien entendu, ne se retourna point et continua de prier,
+Charles demeura un instant debout, pensif et la regardant.
+
+C'etait une femme de trente-quatre a trente-cinq ans, dont la
+beaute vigoureuse etait relevee par le costume des paysannes des
+environs de Caux. Elle portait le haut bonnet qui avait ete si
+fort a la mode a la Cour de France pendant le regne d'Isabeau de
+Baviere, et son corsage rouge etait tout brode d'or, comme le sont
+aujourd'hui les corsages des contadines de Nettuno et de Sora.
+L'appartement qu'elle occupait depuis tantot vingt ans etait
+contigu a la chambre a coucher du roi, et offrait un singulier
+melange d'elegance et de rusticite. C'est qu'en proportion a peu
+pres egale, le palais avait deteint sur la chaumiere, et la
+chaumiere sur le palais. De sorte que cette chambre tenait un
+milieu entre la simplicite de la villageoise et le luxe de la
+grande dame. En effet, le prie-Dieu sur lequel elle etait
+agenouillee etait de bois de chene merveilleusement sculpte,
+recouvert de velours a crepines d'or; tandis que la bible, car
+cette femme etait de la religion reformee, tandis que la bible
+dans laquelle elle lisait ses prieres etait un de ces vieux livres
+a moitie dechires, comme on en trouve dans les plus pauvres
+maisons.
+
+Or, tout etait a l'avenant de ce prie-Dieu et de cette bible.
+
+-- Eh! Madelon! dit le roi.
+
+La femme agenouillee releva la tete en souriant, a cette voix
+familiere; puis, se levant:
+
+-- Ah! c'est toi, mon fils! dit-elle.
+
+-- Oui, nourrice, viens ici.
+
+Charles IX laissa retomber la portiere et alla s'asseoir sur le
+bras du fauteuil. La nourrice parut.
+
+-- Que me veux-tu, Charlot? dit-elle.
+
+-- Viens ici et reponds tout bas. La nourrice s'approcha avec
+cette familiarite qui pouvait venir de cette tendresse maternelle
+que la femme concoit pour l'enfant qu'elle a allaite, mais a
+laquelle les pamphlets du temps donnent une source infiniment
+moins pure.
+
+-- Me voila, dit-elle, parle.
+
+-- L'homme que j'ai fait demander est-il la?
+
+-- Depuis une demi-heure.
+
+Charles se leva, s'approcha de la fenetre, regarda si personne
+n'etait aux aguets, s'approcha de la porte, tendit l'oreille pour
+s'assurer que personne n'etait aux ecoutes, secoua la poussiere de
+ses trophees d'armes, caressa un grand levrier qui le suivait pas
+a pas, s'arretant quand son maitre s'arretait, reprenant sa marche
+quand son maitre se remettait en mouvement; puis, revenant a sa
+nourrice:
+
+-- C'est bon, nourrice, fais-le entrer. La bonne femme sortit par
+le meme passage qui lui avait donne entree, tandis que le roi
+allait s'appuyer a une table sur laquelle etaient posees des armes
+de toute espece. Il y etait a peine, que la portiere se souleva de
+nouveau et donna passage a celui qu'il attendait. C'etait un homme
+de quarante ans a peu pres, a l'oeil gris et faux, au nez recourbe
+en bec de chat-huant, au facies elargi par des pommettes
+saillantes: son visage essaya d'exprimer le respect et ne put
+fournir qu'un sourire hypocrite sur ses levres blemies par la
+peur. Charles allongea doucement derriere lui une main qui se
+porta sur un pommeau de pistolet de nouvelle invention, et qui
+partait a l'aide d'une pierre mise en contact avec une roue
+d'acier, au lieu de partir a l'aide d'une meche, et regarda de son
+oeil terne le nouveau personnage que nous venons de mettre en
+scene; pendant cet examen il sifflait avec une justesse et meme
+avec une melodie remarquable un de ses airs de chasse favoris.
+
+Apres quelques secondes, pendant lesquelles le visage de
+l'etranger se decomposa de plus en plus:
+
+-- C'est bien vous, dit le roi, que l'on nomme Francois de
+Louviers-Maurevel?
+
+-- Oui, Sire.
+
+-- Commandant des petardiers?
+
+-- Oui, Sire.
+
+-- J'ai voulu vous voir. Maurevel s'inclina.
+
+-- Vous savez, continua Charles en appuyant sur chaque mot, que
+j'aime egalement tous mes sujets.
+
+-- Je sais, balbutia Maurevel, que Votre Majeste est le pere de
+son peuple.
+
+-- Et que huguenots et catholiques sont egalement mes enfants.
+
+Maurevel resta muet; seulement, le tremblement qui agitait son
+corps devint visible au regard percant du roi, quoique celui
+auquel il adressait la parole fut presque cache dans l'ombre.
+
+-- Cela vous contrarie, continua le roi, vous qui avez fait une si
+rude guerre aux huguenots? Maurevel tomba a genoux.
+
+-- Sire, balbutia-t-il, croyez bien...
+
+-- Je crois, continua Charles IX en arretant de plus en plus sur
+Maurevel un regard qui, de vitreux qu'il etait d'abord, devenait
+presque flamboyant; je crois que vous aviez bien envie de tuer a
+Moncontour M. l'amiral qui sort d'ici; je crois que vous avez
+manque votre coup, et qu'alors vous etes passe dans l'armee du duc
+d'Anjou, notre frere; enfin, je crois qu'alors vous etes passe une
+seconde fois chez les princes, et que vous y avez pris du service
+dans la compagnie de M. de Mouy de Saint-Phale...
+
+-- Oh! Sire!
+
+-- Un brave gentilhomme picard?
+
+-- Sire, Sire, s'ecria Maurevel, ne m'accablez pas!
+
+-- C'etait un digne officier, continua Charles IX, -- et au fur et
+a mesure qu'il parlait, une expression de cruaute presque feroce
+se peignait sur son visage, -- lequel vous accueillit comme un
+fils, vous logea, vous habilla, vous nourrit.
+
+Maurevel laissa echapper un soupir de desespoir.
+
+-- Vous l'appeliez votre pere, je crois, continua impitoyablement
+le roi, et une tendre amitie vous liait au jeune de Mouy, son
+fils?
+
+Maurevel, toujours a genoux, se courbait de plus en plus, ecrase
+sous la parole de Charles IX, debout, impassible et pareil a une
+statue dont les levres seules eussent ete douees de vie.
+
+-- A propos continua le roi, n'etait-ce pas dix mille ecus que
+vous deviez toucher de M. de Guise au cas ou vous tueriez
+l'amiral?
+
+L'assassin, consterne, frappait le parquet de son front.
+
+-- Quant au sieur de Mouy, votre bon pere, un jour vous
+l'escortiez dans une reconnaissance qu'il poussait vers Chevreux.
+Il laissa tomber son fouet et mit pied a terre pour le ramasser.
+Vous etiez seul avec lui, alors vous prites un pistolet dans vos
+fontes, et, tandis qu'il se penchait, vous lui brisates les reins;
+puis le voyant mort, car vous le tuates du coup, vous prites la
+fuite sur le cheval qu'il vous avait donne. Voila l'histoire, je
+crois?
+
+Et comme Maurevel demeurait muet sous cette accusation, dont
+chaque detail etait vrai, Charles IX se remit a siffler avec la
+meme justesse et la meme melodie le meme air de chasse.
+
+-- Or la, maitre assassin, dit-il au bout d'un instant, savez-vous
+que j'ai grande envie de vous faire pendre?
+
+-- Oh! Majeste! s'ecria Maurevel.
+
+-- Le jeune de Mouy m'en suppliait encore hier, et en verite je ne
+savais que lui repondre, car sa demande est fort juste.
+
+Maurevel joignit les mains.
+
+-- D'autant plus juste que, comme vous le disiez, je suis le pere
+de mon peuple, et que, comme je vous repondais, maintenant que me
+voila raccommode avec les huguenots ils sont tout aussi bien mes
+enfants que les catholiques.
+
+-- Sire, dit Maurevel completement decourage, ma vie est entre vos
+mains, faites-en ce que vous voudrez.
+
+-- Vous avez raison, et je n'en donnerais pas une obole.
+
+-- Mais, Sire, demanda l'assassin, n'y a-t-il donc pas un moyen de
+racheter mon crime?
+
+-- Je n'en connais guere. Toutefois, si j'etais a votre place, ce
+qui n'est pas, Dieu merci! ...
+
+-- Eh bien, Sire! si vous etiez a ma place?... murmura Maurevel,
+le regard suspendu aux levres de Charles.
+
+-- Je crois que je me tirerais d'affaire, continua le roi.
+
+Maurevel se releva sur un genou et sur une main en fixant ses yeux
+sur Charles pour s'assurer qu'il ne raillait pas.
+
+-- J'aime beaucoup le jeune de Mouy, sans doute, continua le roi,
+mais j'aime beaucoup aussi mon cousin de Guise; et si lui me
+demandait la vie d'un homme dont l'autre me demanderait la mort,
+j'avoue que je serais fort embarrasse. Cependant, en bonne
+politique comme en bonne religion, je devrais faire ce que me
+demanderait mon cousin de Guise, car de Mouy, tout vaillant
+capitaine qu'il est, est bien petit compagnon, compare a un prince
+de Lorraine.
+
+Pendant ces paroles, Maurevel se redressait lentement et comme un
+homme qui revient a la vie.
+
+-- Or, l'important pour vous serait donc, dans la situation
+extreme ou vous etes, de gagner la faveur de mon cousin de Guise;
+et a ce propos je me rappelle une chose qu'il me contait hier.
+
+Maurevel se rapprocha d'un pas.
+
+-- "Figurez-vous, Sire, me disait-il, que tous les matins, a dix
+heures, passe dans la rue Saint-Germain-l'Auxerrois, revenant du
+Louvre, mon ennemi mortel; je le vois passer d'une fenetre grillee
+du rez-de-chaussee; c'est la fenetre du logis de mon ancien
+precepteur, le chanoine Pierre Piles. Je vois donc passer tous les
+jours mon ennemi, et tous les jours je prie le diable de l'abimer
+dans les entrailles de la terre." Dites donc, maitre Maurevel,
+continua Charles, si vous etiez le diable, ou si du moins pour un
+instant vous preniez sa place, cela ferait peut-etre plaisir a mon
+cousin de Guise?
+
+Maurevel retrouva son infernal sourire, et ses levres, pales
+encore d'effroi, laisserent tomber ces mots:
+
+-- Mais, Sire, je n'ai pas le pouvoir d'ouvrir la terre, moi.
+
+-- Vous l'avez ouverte, cependant, s'il m'en souvient bien, au
+brave de Mouy. Apres cela, vous me direz que c'est avec un
+pistolet... Ne l'avez-vous plus, ce pistolet?...
+
+-- Pardonnez, Sire, reprit le brigand a peu pres rassure, mais je
+tire mieux encore l'arquebuse que le pistolet.
+
+-- Oh! fit Charles IX, pistolet ou arquebuse, peu importe, et mon
+cousin de Guise, j'en suis sur, ne chicanera pas sur le choix du
+moyen!
+
+-- Mais, dit Maurevel, il me faudrait une arme sur la justesse de
+laquelle je pusse compter, car peut-etre me faudra-t-il tirer de
+loin.
+
+-- J'ai dix arquebuses dans cette chambre, reprit Charles IX, avec
+lesquelles je touche un ecu d'or a cent cinquante pas. Voulez-vous
+en essayer une?
+
+-- Oh! Sire! avec la plus grande joie, s'ecria Maurevel en
+s'avancant vers celle qui etait deposee dans un coin, et qu'on
+avait apportee le jour meme a Charles IX.
+
+-- Non, pas celle-la, dit le roi, pas celle-la, je la reserve pour
+moi-meme. J'aurai un de ces jours une grande chasse, ou j'espere
+qu'elle me servira. Mais toute autre a votre choix.
+
+Maurevel detacha une arquebuse d'un trophee.
+
+-- Maintenant, cet ennemi, Sire, quel est-il? demanda l'assassin.
+
+-- Est-ce que je sais cela, moi? repondit Charles IX en ecrasant
+le miserable de son regard dedaigneux.
+
+-- Je le demanderai donc a M. de Guise, balbutia Maurevel. Le roi
+haussa les epaules.
+
+-- Ne demandez rien, dit-il; M. de Guise ne repondrait pas. Est-ce
+qu'on repond a ces choses-la? C'est a ceux qui ne veulent pas etre
+pendus a deviner.
+
+-- Mais enfin a quoi le reconnaitrai-je?
+
+-- Je vous ai dit que tous les matins a dix heures il passait
+devant la fenetre du chanoine.
+
+-- Mais beaucoup passent devant cette fenetre. Que Votre Majeste
+daigne seulement m'indiquer un signe quelconque.
+
+-- Oh! c'est bien facile. Demain, par exemple, il tiendra sous son
+bras un portefeuille de maroquin rouge.
+
+-- Sire, il suffit.
+
+-- Vous avez toujours ce cheval que vous a donne M. de Mouy, et
+qui court si bien?
+
+-- Sire, j'ai un barbe des plus vites.
+
+-- Oh! je ne suis pas en peine de vous! seulement il est bon que
+vous sachiez que le cloitre a une porte de derriere.
+
+-- Merci, Sire. Maintenant priez Dieu pour moi.
+
+-- Eh! mille demons! priez le diable bien plutot; car ce n'est que
+par sa protection que vous pouvez eviter la corde.
+
+-- Adieu, Sire.
+
+-- Adieu. Ah! a propos, monsieur de Maurevel, vous savez que si
+d'une facon quelconque on entend parler de vous demain avant dix
+heures du matin, ou si l'on n'en entend pas parler apres, il y a
+une oubliette au Louvre!
+
+Et Charles IX se remit a siffler tranquillement et plus juste que
+jamais son air favori.
+
+
+
+IV
+La soiree du 24 aout 1572
+
+
+Notre lecteur n'a pas oublie que dans le chapitre precedent il a
+ete question d'un gentilhomme nomme La Mole, attendu avec quelque
+impatience par Henri de Navarre. Ce jeune gentilhomme, comme
+l'avait annonce l'amiral, entrait a Paris par la porte Saint-
+Marcel vers la fin de la journee du 24 aout 1572, et jetant un
+regard assez dedaigneux sur les nombreuses hotelleries qui
+etalaient a sa droite et a sa gauche leurs pittoresques enseignes,
+laissa penetrer son cheval tout fumant jusqu'au coeur de la ville,
+ou, apres avoir traverse la place Maubert, le Petit-Pont, le pont
+Notre-Dame, et longe les quais, il s'arreta au bout de la rue de
+Bresec, dont nous avons fait depuis la rue de l'Arbre-Sec, et a
+laquelle, pour la plus grande facilite de nos lecteurs, nous
+conserverons son nom moderne.
+
+Le nom lui plut sans doute, car il y entra, et comme a sa gauche
+une magnifique plaque de tole grincant sur sa tringle, avec
+accompagnement de sonnettes, appelait son attention, il fit une
+seconde halte pour lire ces mots: _A la Belle-Etoile_, ecrits en
+legende sous une peinture qui representait le simulacre le plus
+flatteur pour un voyageur affame: c'etait une volaille rotissant
+au milieu d'un ciel noir, tandis qu'un homme a manteau rouge
+tendait vers cet astre d'une nouvelle espece ses bras, sa bourse
+et ses voeux.
+
+-- Voila, se dit le gentilhomme, une auberge qui s'annonce bien,
+et l'hote qui la tient doit etre, sur mon ame, un ingenieux
+compere. J'ai toujours entendu dire que la rue de l'Arbre-Sec
+etait dans le quartier du Louvre; et pour peu que l'etablissement
+reponde a l'enseigne, je serai a merveille ici.
+
+Pendant que le nouveau venu se debitait a lui-meme ce monologue,
+un autre cavalier, entre par l'autre bout de la rue, c'est-a-dire
+par la rue Saint-Honore, s'arretait et demeurait aussi en extase
+devant l'enseigne de la Belle-Etoile.
+
+Celui des deux que nous connaissons, de nom du moins, montait un
+cheval blanc de race espagnole, et etait vetu d'un pourpoint noir,
+garni de jais. Son manteau etait de velours violet fonce: il
+portait des bottes de cuir noir, une epee a poignee de fer cisele,
+et un poignard pareil. Maintenant, si nous passons de son costume
+a son visage, nous dirons que c'etait un homme de vingt-quatre a
+vingt-cinq ans, au teint basane, aux yeux bleus, a la fine
+moustache, aux dents eclatantes, qui semblaient eclairer sa figure
+lorsque s'ouvrait, pour sourire d'un sourire doux et melancolique,
+une bouche d'une forme exquise et de la plus parfaite distinction.
+
+Quant au second voyageur, il formait avec le premier venu un
+contraste complet. Sous son chapeau, a bords retrousses,
+apparaissaient, riches et crepus, des cheveux plutot roux que
+blonds; sous ses cheveux, un oeil gris brillait a la moindre
+contrariete d'un feu si resplendissant, qu'on eut dit alors un
+oeil noir.
+
+Le reste du visage se composait d'un teint rose, d'une levre
+mince, surmontee d'une moustache fauve et de dents admirables.
+C'etait en somme, avec sa peau blanche, sa haute taille et ses
+larges epaules, un fort beau cavalier dans l'acception ordinaire
+du mot, et depuis une heure qu'il levait le nez vers toutes les
+fenetres, sous le pretexte d'y chercher des enseignes, les femmes
+l'avaient fort regarde; quant aux hommes, qui avaient peut-etre
+eprouve quelque envie de rire en voyant son manteau etrique, ses
+chausses collantes et ses bottes d'une forme antique, ils avaient
+acheve ce rire commence par un _Dieu vous garde! _des plus
+gracieux, a l'examen de cette physionomie qui prenait en une
+minute dix expressions differentes, sauf toutefois l'expression
+bienveillante qui caracterise toujours la figure du provincial
+embarrasse.
+
+Ce fut lui qui s'adressa le premier a l'autre gentilhomme qui,
+ainsi que nous l'avons dit, regardait l'hotellerie de la Belle-
+Etoile.
+
+-- Mordi! monsieur, dit-il avec cet horrible accent de la montagne
+qui ferait au premier mot reconnaitre un Piemontais entre cent
+etrangers, ne sommes-nous pas ici pres du Louvre? En tout cas, je
+crois que vous avez eu meme gout que moi: c'est flatteur pour ma
+seigneurie.
+
+-- Monsieur, repondit l'autre avec un accent provencal qui ne le
+cedait en rien a l'accent piemontais de son compagnon, je crois en
+effet que cette hotellerie est pres du Louvre. Cependant, je me
+demande encore si j'aurai l'honneur d'avoir ete de votre avis. Je
+me consulte.
+
+-- Vous n'etes pas decide, monsieur? la maison est flatteuse,
+pourtant. Apres cela, peut-etre me suis-je laisse tenter par votre
+presence. Avouez neanmoins que voila une jolie peinture?
+
+-- Oh! sans doute; mais c'est justement ce qui me fait douter de
+la realite: Paris est plein de pipeurs, m'a-t-on dit, et l'on pipe
+avec une enseigne aussi bien qu'avec autre chose.
+
+-- Mordi! monsieur, reprit le Piemontais, je ne m'inquiete pas de
+la piperie, moi, et si l'hote me fournit une volaille moins bien
+rotie que celle de son enseigne, je le mets a la broche lui-meme
+et je ne le quitte pas qu'il ne soit convenablement rissole.
+Entrons, monsieur.
+
+-- Vous achevez de me decider, dit le Provencal en riant; montrez-
+moi donc le chemin, monsieur, je vous prie.
+
+-- Oh! monsieur, sur mon ame, je n'en ferai rien, car je ne suis
+que votre humble serviteur, le comte Annibal de Coconnas.
+
+-- Et moi, monsieur, je ne suis que le comte Joseph-Hyacinthe-
+Boniface de Lerac de la Mole, tout a votre service.
+
+-- En ce cas, monsieur, prenons-nous par le bras et entrons
+ensemble.
+
+Le resultat de cette proposition conciliatrice fut que les deux
+jeunes gens qui descendirent de leurs chevaux en jeterent la bride
+aux mains d'un palefrenier, se prirent par le bras, et, ajustant
+leurs epees, se dirigerent vers la porte de l'hotellerie, sur le
+seuil de laquelle se tenait l'hote. Mais, contre l'habitude de ces
+sortes de gens, le digne proprietaire n'avait paru faire aucune
+attention a eux, occupe qu'il etait de conferer tres attentivement
+avec un grand gaillard sec et jaune enfoui dans un manteau couleur
+d'amadou, comme un hibou sous ses plumes.
+
+Les deux gentilshommes etaient arrives si pres de l'hote et de
+l'homme au manteau amadou avec lequel il causait, que Coconnas,
+impatiente de ce peu d'importance qu'on accordait a lui et a son
+compagnon, tira la manche de l'hote. Celui-ci parut alors se
+reveiller en sursaut et congedia son interlocuteur par un "Au
+revoir. Venez tantot, et surtout tenez-moi au courant de l'heure."
+
+-- Eh! monsieur le drole, dit Coconnas, ne voyez-vous pas que l'on
+a affaire a vous?
+
+-- Ah! pardon, messieurs, dit l'hote; je ne vous voyais pas.
+
+-- Eh! mordi! il fallait nous voir; et maintenant que vous nous
+avez vus, au lieu de dire "monsieur" tout court, dites "monsieur
+le comte", s'il vous plait.
+
+La Mole se tenait derriere, laissant parler Coconnas, qui
+paraissait avoir pris l'affaire a son compte.
+
+Cependant il etait facile de voir a ses sourcils fronces qu'il
+etait pret a lui venir en aide quand le moment d'agir serait
+arrive.
+
+-- Eh bien, que desirez-vous, monsieur le comte? demanda l'hote du
+ton le plus calme.
+
+-- Bien... c'est deja mieux, n'est-ce pas? dit Coconnas en se
+retournant vers La Mole, qui fit de la tete un signe affirmatif.
+Nous desirons, M. le comte et moi, attires que nous sommes par
+votre enseigne, trouver a souper et a coucher dans votre
+hotellerie.
+
+-- Messieurs, dit l'hote, je suis au desespoir; mais il n'y a
+qu'une chambre, et je crains que cela ne puisse vous convenir.
+
+-- Eh bien, ma foi, tant mieux, dit La Mole; nous irons loger
+ailleurs.
+
+-- Ah! mais non, mais non, dit Coconnas. Je demeure, moi; mon
+cheval est harasse. Je prends donc la chambre, puisque vous n'en
+voulez pas.
+
+-- Ah! c'est autre chose, repondit l'hote en conservant toujours
+le meme flegme impertinent. Si vous n'etes qu'un, je ne puis pas
+vous loger du tout.
+
+-- Mordi! s'ecria Coconnas, voici, sur ma foi! un plaisant animal.
+Tout a l'heure nous etions trop de deux, maintenant nous ne sommes
+pas assez d'un! Tu ne veux donc pas nous loger, drole?
+
+-- Ma foi, messieurs, puisque vous le prenez sur ce ton, je vous
+repondrai avec franchise.
+
+-- Reponds, alors, mais reponds vite.
+
+-- Eh bien, j'aime mieux ne pas avoir l'honneur de vous loger.
+
+-- Parce que?... demanda Coconnas blemissant de colere.
+
+-- Parce que vous n'avez pas de laquais, et que, pour une chambre
+de maitre pleine, cela me ferait deux chambres de laquais vides.
+Or, si je vous donne la chambre de maitre, je risque fort de ne
+pas louer les autres.
+
+-- Monsieur de La Mole, dit Coconnas en se retournant, ne vous
+semble-t-il pas comme a moi que nous allons massacrer ce gaillard-
+la?
+
+-- Mais c'est faisable, dit La Mole en se preparant comme son
+compagnon a rouer l'hotelier de coups de fouet.
+
+Mais malgre cette double demonstration, qui n'avait rien de bien
+rassurant de la part de deux gentilshommes qui paraissaient si
+determines, l'hotelier ne s'etonna point, et se contentant de
+reculer d'un pas afin d'etre chez lui:
+
+-- On voit, dit-il en goguenardant, que ces messieurs arrivent de
+province. A Paris, la mode est passee de massacrer les aubergistes
+qui refusent de louer leurs chambres. Ce sont les grands seigneurs
+qu'on massacre et non les bourgeois, et si vous criez trop fort,
+je vais appeler mes voisins; de sorte que ce sera vous qui serez
+roues de coups, traitement tout a fait indigne de deux
+gentilshommes.
+
+-- Mais il se moque de nous, s'ecria Coconnas exaspere, mordi!
+
+-- Gregoire, mon arquebuse! dit l'hote en s'adressant a son valet,
+du meme ton qu'il eut dit: "Un siege a ces messieurs."
+
+-- _Trippe del papa_! hurla Coconnas en tirant son epee; mais
+echauffez-vous donc, monsieur de La Mole!
+
+-- Non pas, s'il vous plait, non pas; car tandis que nous nous
+echaufferons, le souper refroidira, lui.
+
+-- Comment! vous trouvez? s'ecria Coconnas.
+
+-- Je trouve que M. de la Belle-Etoile a raison; seulement il sait
+mal prendre ses voyageurs, surtout quand ces voyageurs sont des
+gentilshommes. Au lieu de nous dire brutalement: Messieurs, je ne
+veux pas de vous, il aurait mieux fait de nous dire avec
+politesse: Entrez, messieurs, quitte a mettre sur son memoire:
+_chambre de maitre, tant; chambre de laquais, tant; _attendu que
+si nous n'avons pas de laquais nous comptons en prendre.
+
+Et, ce disant, La Mole ecarta doucement l'hotelier, qui etendait
+deja la main vers son arquebuse, fit passer Coconnas et entra
+derriere lui dans la maison.
+
+-- N'importe, dit Coconnas, j'ai bien de la peine a remettre mon
+epee dans le fourreau avant de m'etre assure qu'elle pique aussi
+bien que les lardoires de ce gaillard-la.
+
+-- Patience, mon cher compagnon, dit La Mole, patience! Toutes les
+auberges sont pleines de gentilshommes attires a Paris pour les
+fetes du mariage ou pour la guerre prochaine de Flandre, nous ne
+trouverions plus d'autres logis; et puis, c'est peut-etre la
+coutume a Paris de recevoir ainsi les etrangers qui y arrivent.
+
+-- Mordi! comme vous etes patient! murmura Coconnas en tortillant
+de rage sa moustache rouge et en foudroyant l'hote de ses regards.
+Mais que le coquin prenne garde a lui: si sa cuisine est mauvaise,
+si son lit est dur, si son vin n'a pas trois ans de bouteille, si
+son valet n'est pas souple comme un jonc....
+
+-- La, la, la, mon gentilhomme, fit l'hote en aiguisant sur un
+repassoir le couteau de sa ceinture; la, tranquillisez-vous, vous
+etes en pays de Cocagne.
+
+Puis tout bas et en secouant la tete:
+
+-- C'est quelque huguenot, murmura-t-il; les traitres sont si
+insolents depuis le mariage de leur Bearnais avec mademoiselle
+Margot!
+
+Puis, avec un sourire qui eut fait frissonner ses hotes s'ils
+l'avaient vu, il ajouta:
+
+-- Eh! eh! ce serait drole qu'il me fut justement tombe des
+huguenots ici... et que...
+
+-- Ca! souperons-nous? demanda aigrement Coconnas, interrompant
+les apartes de son hote.
+
+-- Mais, comme il vous plaira, monsieur, repondit celui-ci,
+radouci sans doute par la derniere pensee qui lui etait venue.
+
+-- Eh bien, il nous plait, et promptement, repondit Coconnas. Puis
+se retournant vers La Mole:
+
+-- Ca, monsieur le comte, tandis que l'on nous prepare notre
+chambre, dites moi: est-ce par hasard vous avez trouve Paris une
+ville gaie, vous?
+
+-- Ma foi, non, dit La Mole; il me semble n'y avoir vu encore que
+des visages effarouches ou rebarbatifs. Peut-etre aussi les
+Parisiens ont-ils peur de l'orage. Voyez comme le ciel est noir et
+comme l'air est lourd.
+
+-- Dites-moi, comte, vous cherchez le Louvre, n'est-ce pas?
+
+-- Et vous aussi, je crois, monsieur de Coconnas.
+
+-- Eh bien, si vous voulez, nous le chercherons ensemble.
+
+-- Hein! fit La Mole, n'est-il pas un peu tard pour sortir.
+
+-- Tard ou non, il faut que je sorte. Mes ordres sont precis.
+Arriver au plus vite a Paris, et, aussitot arrive, communiquer
+avec le duc de Guise.
+
+A ce nom du duc de Guise, l'hote s'approcha, fort attentif.
+
+-- Il me semble que ce maraud nous ecoute, dit Coconnas, qui, en
+sa qualite de Piemontais, etait fort rancunier, et qui ne pouvait
+passer au maitre de la Belle-Etoile la facon peu civile dont il
+recevait les voyageurs.
+
+-- Oui, messieurs, je vous ecoute, dit celui-ci en mettant la main
+a son bonnet, mais pour vous servir. J'entends parler du grand duc
+de Guise et j'accours. A quoi puis-je vous etre bon, mes
+gentilshommes?
+
+-- Ah! ah! ce mot magique, a ce qu'il parait, car d'insolent te
+voila devenu obsequieux. Mordi! maitre, maitre... comment
+t'appelles-tu?
+
+-- Maitre La Huriere, repondit l'hote s'inclinant.
+
+-- Eh bien, maitre La Huriere, crois-tu que mon bras soit moins
+lourd que celui de M. le duc de Guise, qui a le privilege de te
+rendre si poli?
+
+-- Non, monsieur le comte, mais il est moins long, repliqua La
+Huriere. D'ailleurs, ajouta-t-il, il faut vous dire que ce grand
+Henri est notre idole, a nous autres Parisiens.
+
+-- Quel Henri? demanda La Mole.
+
+-- Il me semble qu'il n'y en a qu'un, dit l'aubergiste.
+
+-- Pardon, mon ami, il y en a encore un autre dont je vous invite
+a ne pas dire de mal; c'est Henri de Navarre, sans compter Henri
+de Conde, qui a bien aussi son merite.
+
+-- Ceux-la, je ne les connais pas, repondit l'hote.
+
+-- Oui, mais moi je les connais, dit La Mole, et comme je suis
+adresse au roi Henri de Navarre, je vous invite a n'en pas medire
+devant moi.
+
+L'hote, sans repondre a M. de La Mole, se contenta de toucher
+legerement a son bonnet, et continuant de faire les doux yeux a
+Coconnas:
+
+-- Ainsi, monsieur va parler au grand duc de Guise? Monsieur est
+un gentilhomme bien heureux; et sans doute qu'il vient pour...?
+
+-- Pour quoi? demanda Coconnas.
+
+-- Pour la fete, repondit l'hote avec un singulier sourire.
+
+-- Vous devriez dire pour les fetes, car Paris en regorge, de
+fetes, a ce que j'ai entendu dire; du moins on ne parle que de
+bals, de festins, de carrousels. Ne s'amuse-t-on pas beaucoup a
+Paris, hein?
+
+-- Mais moderement, monsieur, jusqu'a present du moins, repondit
+l'hote; mais on va s'amuser, je l'espere.
+
+-- Les noces de Sa Majeste le roi de Navarre attirent cependant
+beaucoup de monde en cette ville, dit La Mole.
+
+-- Beaucoup de huguenots, oui, monsieur, repondit brusquement La
+Huriere; puis se reprenant: Ah! pardon, dit-il; ces messieurs sont
+peut-etre de la religion?
+
+-- Moi, de la religion! s'ecria Coconnas; allons donc! je suis
+catholique comme notre saint-pere le pape.
+
+La Huriere se retourna vers La Mole comme pour l'interroger; mais
+ou La Mole ne comprit pas son regard, ou il ne jugea point a
+propos d'y repondre autrement que par une autre question.
+
+-- Si vous ne connaissez point Sa Majeste le roi de Navarre,
+maitre La Huriere, dit-il, peut-etre connaissez-vous M. l'amiral?
+J'ai entendu dire que M. l'amiral jouissait de quelque faveur a la
+cour; et comme je lui etais recommande, je desirerais, si son
+adresse ne vous ecorche pas la bouche, savoir ou il loge.
+
+-- _Il logeait_ rue de Bethisy, monsieur, ici a droite, repondit
+l'hote avec une satisfaction interieure qui ne put s'empecher de
+devenir exterieure.
+
+-- Comment, il logeait? demanda La Mole; est-il donc demenage?
+
+-- Oui, de ce monde peut-etre.
+
+-- Qu'est-ce a dire? s'ecrierent ensemble les deux gentilshommes,
+l'amiral demenage de ce monde!
+
+-- Quoi! monsieur de Coconnas, poursuivit l'hote avec un malin
+sourire, vous etes de ceux de Guise, et vous ignorez cela?
+
+-- Quoi cela?
+
+-- Qu'avant-hier, en passant sur la place Saint-Germain-
+l'Auxerrois, devant la maison du chanoine Pierre Piles, l'amiral a
+recu un coup d'arquebuse.
+
+-- Et il est tue? s'ecria La Mole.
+
+-- Non, le coup lui a seulement casse le bras et coupe deux
+doigts; mais on espere que les balles etaient empoisonnees.
+
+-- Comment, miserable! s'ecria La Mole, on espere! ...
+
+-- Je veux dire qu'on croit, reprit l'hote; ne nous fachons pas
+pour un mot: la langue m'a fourche.
+
+Et maitre La Huriere, tournant le dos a La Mole, tira la langue a
+Coconnas de la facon la plus goguenarde, accompagnant ce geste
+d'un coup d'oeil d'intelligence.
+
+-- En verite! dit Coconnas rayonnant.
+
+-- En verite! murmura La Mole avec une stupefaction douloureuse.
+
+-- C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, messieurs, repondit
+l'hote.
+
+-- En ce cas, dit La Mole, je vais au Louvre sans perdre un
+moment. Y trouverai-je le roi Henri?
+
+-- C'est possible, puisqu'il y loge.
+
+-- Et moi aussi je vais au Louvre, dit Coconnas. Y trouverai-je le
+duc de Guise?
+
+-- C'est probable, car je viens de le voir passer il n'y a qu'un
+instant, avec deux cents gentilshommes.
+
+-- Alors, venez, monsieur de Coconnas, dit La Mole.
+
+-- Je vous suis, monsieur, dit Coconnas.
+
+-- Mais votre souper, mes gentilshommes? demanda maitre La
+Huriere.
+
+-- Ah! dit La Mole, je souperai peut-etre chez le roi de Navarre.
+
+-- Et moi chez le duc de Guise, dit Coconnas.
+
+-- Et moi, dit l'hote, apres avoir suivi des yeux les deux
+gentilshommes qui prenaient le chemin du Louvre, moi, je vais
+fourbir ma salade, emecher mon arquebuse et affiler ma pertuisane.
+On ne sait pas ce qui peut arriver.
+
+
+
+V
+Du Louvre en particulier et de la vertu en general
+
+
+Les deux gentilshommes, renseignes par la premiere personne qu'ils
+rencontrerent, prirent la rue d'Averon, la rue Saint-Germain-
+l'Auxerrois, et se trouverent bientot devant le Louvre, dont les
+tours commencaient a se confondre dans les premieres ombres du
+soir.
+
+-- Qu'avez-vous donc? demanda Coconnas a La Mole, qui, arrete a la
+vue du vieux chateau, regardait avec un saint respect ces ponts-
+levis, ces fenetres etroites et ces clochetons aigus qui se
+presentaient tout a coup a ses yeux.
+
+-- Ma foi, je n'en sais rien, dit La Mole, le coeur me bat. Je ne
+suis cependant pas timide outre mesure; mais je ne sais pourquoi
+ce palais me parait sombre, et, dirai-je? terrible!
+
+-- Eh bien, moi, dit Coconnas, je ne sais ce qui m'arrive, mais je
+suis d'une allegresse rare. La tenue est pourtant quelque peu
+negligee, continua-t-il en parcourant des yeux son costume de
+voyage. Mais, bah! on a l'air cavalier. Puis, mes ordres me
+recommandaient la promptitude. Je serai donc le bienvenu, puisque
+j'aurai ponctuellement obei.
+
+Et les deux jeunes gens continuerent leur chemin agites chacun des
+sentiments qu'ils avaient exprimes.
+
+Il y avait bonne garde au Louvre; tous les postes semblaient
+doubles. Nos deux voyageurs furent donc d'abord assez embarrasses.
+Mais Coconnas, qui avait remarque que le nom du duc de Guise etait
+une espece de talisman pres des Parisiens, s'approcha d'une
+sentinelle, et, se reclamant de ce nom tout-puissant, demanda si,
+grace a lui, il ne pourrait point penetrer dans le Louvre.
+
+Ce nom paraissait faire sur le soldat son effet ordinaire;
+cependant, il demanda a Coconnas s'il n'avait point le mot
+d'ordre.
+
+Coconnas fut force d'avouer qu'il ne l'avait point.
+
+-- Alors, au large, mon gentilhomme, dit le soldat. A ce moment,
+un homme qui causait avec l'officier du poste, et qui, tout en
+causant, avait entendu Coconnas reclamer son admission au Louvre,
+interrompit son entretien, et, venant a lui:
+
+-- Goi fouloir, fous, a monsir di Gouise? dit-il.
+
+-- Moi, vouloir lui parler, repondit Coconnas en souriant.
+
+-- Imbossible! le dugue il etre chez le roi.
+
+-- Cependant j'ai une lettre d'avis pour me rendre a Paris.
+
+-- Ah! fous afre eine lettre d'afis?
+
+-- Oui, et j'arrive de fort loin.
+
+-- Ah! fous arrife de fort loin?
+
+-- J'arrive du Piemont.
+
+-- Pien! pien! C'est autre chose. Et fous fous abbelez...?
+
+-- Le comte Annibal de Coconnas.
+
+-- Pon! pon! Tonnez la lettre, monsir Annipal, tonnez.
+
+-- Voici, sur ma parole, un bien galant homme, dit La Mole se
+parlant a lui-meme; ne pourrai-je point trouver le pareil pour me
+conduire chez le roi de Navarre.
+
+-- Mais tonnez donc la lettre, continua le gentilhomme allemand en
+etendant la main vers Coconnas qui hesitait.
+
+-- Mordi! reprit le Piemontais, defiant comme un demi-Italien, je
+ne sais si je dois... Je n'ai pas l'honneur de vous connaitre,
+moi, monsieur.
+
+-- Je suis Pesme. J'abbartiens a M. le dugue de Gouise.
+
+-- Pesme, murmura Coconnas; je ne connais pas ce nom la.
+
+-- C'est monsieur de Besme, mon gentilhomme, dit la sentinelle. La
+prononciation vous trompe, voila tout. Donnez votre lettre a
+monsieur, allez, j'en reponds.
+
+-- Ah! monsieur de Besme, s'ecria Coconnas, je le crois bien si je
+vous connais! ... comment donc! avec le plus grand plaisir. Voici
+ma lettre. Excusez mon hesitation. Mais on doit hesiter quand on
+veut etre fidele.
+
+-- Pien, pien, dit de Besme, il n'y afre pas besoin d'exguses.
+
+-- Ma foi, monsieur, dit La Mole en s'approchant a son tour,
+puisque vous etes si obligeant, voudriez-vous vous charger de ma
+lettre comme vous venez de le faire de celle de mon compagnon?
+
+-- Comment fous abbelez-vous?
+
+-- Le comte Lerac de La Mole.
+
+-- Le gonte Lerag de La Mole.
+
+-- Oui.
+
+-- Che ne gonnais pas.
+
+-- Il est tout simple que je n'ai pas l'honneur d'etre connu de
+vous, monsieur, je suis etranger, et, comme le comte de Coconnas,
+j'arrive ce soir de bien loin.
+
+-- Et t'ou arrifez-vous?
+
+-- De Provence.
+
+-- Avec eine lettre?
+
+-- Oui, avec une lettre.
+
+-- Pourmonsir de Gouise?
+
+-- Non, pour Sa Majeste le roi de Navarre.
+
+-- Che ne souis bas au roi de Navarre, monsir, repondit Besme avec
+un froid subit, che ne buis donc bas me charger de votre lettre.
+
+Et Besme, tournant les talons a La Mole, entra dans le Louvre en
+faisant signe a Coconnas de le suivre.
+
+La Mole demeura seul.
+
+Au meme moment, par la porte du Louvre, parallele a celle qui
+avait donne passage a Besme et a Coconnas, sortit une troupe de
+cavaliers d'une centaine d'hommes.
+
+-- Ah! ah! dit la sentinelle a son camarade, c'est de Mouy et ses
+huguenots; ils sont rayonnants. Le roi leur aura promis la mort de
+l'assassin de l'amiral; et comme c'est deja lui qui a tue le pere
+de Mouy, le fils fera d'une pierre deux coups.
+
+-- Pardon, fit La Mole s'adressant au soldat, mais n'avez-vous pas
+dit, mon brave, que cet officier etait monsieur de Mouy?
+
+-- Oui-da, mon gentilhomme.
+
+-- Et que ceux qui l'accompagnaient etaient...
+
+-- Etaient des parpaillots... Je l'ai dit.
+
+-- Merci, dit La Mole, sans paraitre remarquer le terme de mepris
+employe par la sentinelle. Voila tout ce que je voulais savoir.
+
+Et se dirigeant aussitot vers le chef des cavaliers:
+
+-- Monsieur, dit-il en l'abordant, j'apprends que vous etes
+monsieur de Mouy.
+
+-- Oui, monsieur, repondit l'officier avec politesse.
+
+-- Votre nom, bien connu parmi ceux de la religion, m'enhardit a
+m'adresser a vous, monsieur, pour vous demander un service.
+
+-- Lequel, monsieur?... Mais, d'abord, a qui ai-je l'honneur de
+parler?
+
+-- Au comte Lerac de La Mole. Les deux jeunes gens se saluerent.
+
+-- Je vous ecoute, monsieur, dit de Mouy.
+
+-- Monsieur, j'arrive d'Aix, porteur d'une lettre de M. d'Auriac,
+gouverneur de la Provence. Cette lettre est adressee au roi de
+Navarre et contient des nouvelles importantes et pressees...
+Comment puis-je lui remettre cette lettre? comment puis-je entrer
+au Louvre?
+
+-- Rien de plus facile que d'entrer au Louvre, monsieur, repliqua
+de Mouy; seulement, je crains que le roi de Navarre ne soit trop
+occupe a cette heure pour vous recevoir. Mais n'importe, si vous
+voulez me suivre, je vous conduirai jusqu'a son appartement. Le
+reste vous regarde.
+
+-- Mille fois merci!
+
+-- Venez, monsieur, dit de Mouy.
+
+de Mouy descendit de cheval, jeta la bride aux mains de son
+laquais, s'achemina vers le guichet, se fit reconnaitre de la
+sentinelle, introduisit La Mole dans le chateau, et, ouvrant la
+porte de l'appartement du roi:
+
+-- Entrez, monsieur, dit-il, et informez-vous. Et saluant La Mole,
+il se retira. La Mole, demeure seul, regarda autour de lui.
+L'antichambre etait vide, une des portes interieures etait
+ouverte.
+
+Il fit quelques pas et se trouva dans un couloir.
+
+Il frappa et appela sans que personne repondit. Le plus profond
+silence regnait dans cette partie du Louvre.
+
+-- Qui donc me parlait, pensa-t-il, de cette etiquette si severe?
+On va et on vient dans ce palais comme sur une place publique.
+
+Et il appela encore, mais sans obtenir un meilleur resultat que la
+premiere fois.
+
+-- Allons, marchons devant nous, pensa-t-il; il faudra bien que je
+finisse par rencontrer quelqu'un. Et il s'engagea dans le couloir,
+qui allait toujours s'assombrissant.
+
+Tout a coup la porte opposee a celle par laquelle il etait entre
+s'ouvrit, et deux pages parurent, portant des flambeaux et
+eclairant une femme d'une taille imposante, d'un maintien
+majestueux, et surtout d'une admirable beaute.
+
+La lumiere porta en plein sur La Mole, qui demeura immobile. La
+femme s'arreta, de son cote, comme La Mole s'etait arrete du sien.
+
+-- Que voulez-vous, monsieur? demanda-t-elle au jeune homme d'une
+voix qui bruit a ses oreilles comme une musique delicieuse.
+
+-- Oh! madame, dit La Mole en baissant les yeux, excusez-moi, je
+vous prie. Je quitte M. de Mouy, qui a eu l'obligeance de me
+conduire jusqu'ici, et je cherchais le roi de Navarre.
+
+-- Sa Majeste n'est point ici, monsieur; elle est, je crois, chez
+son beau frere. Mais, en son absence, ne pourriez-vous dire a la
+reine...
+
+-- Oui, sans doute, madame, reprit La Mole, si quelqu'un daignait
+me conduire devant elle.
+
+-- Vous y etes, monsieur.
+
+-- Comment! s'ecria La Mole.
+
+-- Je suis la reine de Navarre, dit Marguerite.
+
+La Mole fit un mouvement tellement brusque de stupeur et d'effroi
+que la reine sourit.
+
+-- Parlez vite, monsieur, dit-elle, car on m'attend chez la reine
+mere.
+
+-- Oh! madame, si vous etes si instamment attendue, permettez-moi
+de m'eloigner, car il me serait impossible de vous parler en ce
+moment. Je suis incapable de rassembler deux idees; votre vue m'a
+ebloui. Je ne pense plus, j'admire.
+
+Marguerite s'avanca pleine de grace et de beaute vers ce jeune
+homme qui, sans le savoir, venait d'agir en courtisan raffine.
+
+-- Remettez-vous, monsieur, dit-elle. J'attendrai et l'on
+m'attendra.
+
+-- Oh! pardonnez-moi, madame, si je n'ai point salue d'abord Votre
+Majeste avec tout le respect qu'elle a le droit d'attendre d'un de
+ses plus humbles serviteurs, mais...
+
+-- Mais, continua Marguerite, vous m'aviez prise pour une de mes
+femmes.
+
+-- Non, madame, mais pour l'ombre de la belle Diane de Poitiers.
+On m'a dit qu'elle revenait au Louvre.
+
+-- Allons, monsieur, dit Marguerite, je ne m'inquiete plus de
+vous, et vous ferez fortune a la cour. Vous aviez une lettre pour
+le roi, dites-vous? C'etait fort inutile. Mais, n'importe, ou est-
+elle? Je la lui remettrai... Seulement, hatez-vous, je vous prie.
+
+En un clin d'oeil La Mole ecarta les aiguillettes de son
+pourpoint, et tira de sa poitrine une lettre enfermee dans une
+enveloppe de soie.
+
+Marguerite prit la lettre et regarda l'ecriture.
+
+-- N'etes-vous pas monsieur de La Mole, dit-elle.
+
+-- Oui, madame. Oh! mon Dieu! aurais-je le bonheur que mon nom fut
+connu de Votre Majeste?
+
+-- Je l'ai entendu prononcer par le roi mon mari, et par mon frere
+le duc d'Alencon. Je sais que vous etes attendu.
+
+Et elle glissa dans son corsage, tout raide de broderies et de
+diamants, cette lettre qui sortait du pourpoint du jeune homme, et
+qui etait encore tiede de la chaleur de sa poitrine. La Mole
+suivait avidement des yeux chaque mouvement de Marguerite.
+
+-- Maintenant, monsieur, dit-elle, descendez dans la galerie au-
+dessous, et attendez jusqu'a ce qu'il vienne quelqu'un de la part
+du roi de Navarre ou du duc d'Alencon. Un de mes pages va vous
+conduire.
+
+A ces mots Marguerite continua son chemin. La Mole se rangea
+contre la muraille. Mais le passage etait si etroit, et le
+vertugadin de la reine de Navarre si large, que sa robe de soie
+effleura l'habit du jeune homme, tandis qu'un parfum penetrant
+s'epandait la ou elle avait passe.
+
+La Mole frissonna par tout son corps, et, sentant qu'il allait
+tomber, chercha un appui contre le mur.
+
+Marguerite disparut comme une vision.
+
+-- Venez-vous, monsieur? dit le page charge de conduire La Mole
+dans la galerie inferieure.
+
+-- Oh! oui, oui, s'ecria La Mole enivre, car comme le jeune homme
+lui indiquait le chemin par lequel venait de s'eloigner
+Marguerite, il esperait, en se hatant, la revoir encore.
+
+En effet en arrivant au haut de l'escalier, il l'apercut a l'etage
+inferieur; et soit hasard, soit que le bruit de ses pas fut arrive
+jusqu'a elle, Marguerite ayant releve la tete, il put la voir
+encore une fois.
+
+-- Oh! dit-il, en suivant le page, ce n'est pas une mortelle,
+c'est une deesse; et, comme dit Virgilius Maro:
+
+_Et vera incessu patuit dea._
+
+_-- _Eh bien? demanda le jeune page.
+
+-- Me voici, dit La Mole; pardon, me voici.
+
+Le page preceda La Mole, descendit un etage, ouvrit une premiere
+porte, puis une seconde et s'arretant sur le seuil:
+
+-- Voici l'endroit ou vous devez attendre, lui dit-il.
+
+La Mole entra dans la galerie, dont la porte se referma derriere
+lui.
+
+La galerie etait vide, a l'exception d'un gentilhomme qui se
+promenait, et qui, de son cote, paraissait attendre.
+
+Deja le soir commencait a faire tomber de larges ombres du haut
+des voutes, et, quoique les deux hommes fussent a peine a vingt
+pas l'un de l'autre, ils ne pouvaient distinguer leurs visages. La
+Mole s'approcha.
+
+-- Dieu me pardonne! murmura-t-il quand il ne fut plus qu'a
+quelques pas du second gentilhomme, c'est M. le comte de Coconnas
+que je retrouve ici.
+
+Au bruit de ses pas, le Piemontais s'etait deja retourne, et le
+regardait avec le meme etonnement qu'il en etait regarde.
+
+-- Mordi! s'ecria-t-il, c'est M. de La Mole, ou le diable
+m'emporte! Ouf! que fais-je donc la! je jure chez le roi; mais
+bah! il parait que le roi jure bien autrement encore que moi, et
+jusque dans les eglises. Eh, mais! nous voici donc au Louvre?...
+
+-- Comme vous voyez, M. de Besme vous a introduit?
+
+-- Oui. C'est un charmant Allemand que ce M. de Besme... Et vous,
+qui vous a servi de guide?
+
+-- M. de Mouy... Je vous disais bien que les huguenots n'etaient
+pas trop mal en cour non plus... Et avez-vous rencontre
+M. de Guise?
+
+-- Non, pas encore... Et vous, avez-vous obtenu votre audience du
+roi de Navarre?
+
+-- Non; mais cela ne peut tarder. On m'a conduit ici, et l'on m'a
+dit d'attendre.
+
+-- Vous verrez qu'il s'agit de quelque grand souper, et que nous
+serons cote a cote au festin. Quel singulier hasard, en verite!
+Depuis deux heures le sort nous marie... Mais qu'avez-vous? vous
+semblez preoccupe...
+
+-- Moi! dit vivement La Mole en tressaillant, car en effet il
+demeurait toujours comme ebloui par la vision qui lui etait
+apparue; non, mais le lieu ou nous nous trouvons fait naitre dans
+mon esprit une foule de reflexions.
+
+-- Philosophiques, n'est-ce pas? c'est comme moi. Quand vous etes
+entre, justement, toutes les recommandations de mon precepteur me
+revenaient a l'esprit. Monsieur le comte, connaissez-vous
+Plutarque?
+
+-- Comment donc! dit La Mole en souriant, c'est un de mes auteurs
+favoris.
+
+-- Eh bien, continua Coconnas gravement, ce grand homme ne me
+parait pas s'etre abuse quand il compare les dons de la nature a
+des fleurs brillantes, mais ephemeres, tandis qu'il regarde la
+vertu comme une plante balsamique d'un imperissable parfum et
+d'une efficacite souveraine pour la guerison des blessures.
+
+-- Est-ce que vous savez le grec, monsieur de Coconnas? dit La
+Mole en regardant fixement son interlocuteur.
+
+-- Non pas; mais mon precepteur le savait, et il m'a fort
+recommande, lorsque je serais a la cour, de discourir sur la
+vertu. Cela, dit-il, a fort bon air. Aussi, je suis cuirasse sur
+ce sujet, je vous en avertis. A propos, avez-vous faim?
+
+-- Non.
+
+-- Il me semblait cependant que vous teniez a la volaille
+embrochee de la Belle-Etoile; moi, je meurs d'inanition.
+
+-- Eh bien, monsieur de Coconnas, voici une belle occasion
+d'utiliser vos arguments sur la vertu et de prouver votre
+admiration pour Plutarque, car ce grand ecrivain dit quelque part:
+Il est bon d'exercer l'ame a la douleur et l'estomac a la faim.
+_Prepon esti ten men psuchen odune, ton de gastera semo askein._
+
+_-- _Ah ca! vous le savez donc, le grec? s'ecria Coconnas
+stupefait.
+
+-- Ma foi, oui! repondit La Mole; mon precepteur me l'a appris, a
+moi.
+
+-- Mordi! comte, votre fortune est assuree en ce cas; vous ferez
+des vers avec le roi Charles IX, et vous parlerez grec avec la
+reine Marguerite.
+
+-- Sans compter, ajouta La Mole en riant, que je pourrai encore
+parler gascon avec le roi de Navarre.
+
+En ce moment, l'issue de la galerie qui aboutissait chez le roi
+s'ouvrit; un pas retentit, on vit dans l'obscurite une ombre
+s'approcher. Cette ombre devint un corps. Ce corps etait celui de
+M. de Besme.
+
+Il regarda les deux jeunes gens sous le nez, afin de reconnaitre
+le sien, et fit signe a Coconnas de le suivre.
+
+Coconnas salua de la main La Mole.
+
+De Besme conduisit Coconnas a l'extremite de la galerie, ouvrit
+une porte, et se trouva avec lui sur la premiere marche d'un
+escalier.
+
+Arrive la, il s'arreta, et regardant tout autour de lui, puis en
+haut, puis en bas:
+
+-- Monsir de Gogonnas, dit-il, ou temeurez-fous?
+
+-- A l'auberge de la Belle-Etoile, rue de l'Arbre-Sec.
+
+-- Pon, pon! etre a teux pas t'izi... Rentez-fous fite a fotre
+hodel, et ste nuit... Il regarda de nouveau autour de lui.
+
+-- Eh bien, cette nuit? demanda Coconnas.
+
+-- Eh pien, ste nuit, refenez ici afec un groix planche a fotre
+jabeau. Li mot di basse, il sera _Gouise_. Chut! pouche glose.
+
+-- Mais a quelle heure dois-je venir?
+
+-- Gand fous ententrez le doguesin.
+
+-- Comment, le doguesin? demanda Coconnas.
+
+-- Foui, le doguesin: pum! pum! ...
+
+-- Ah! le tocsin?
+
+-- Oui, c'etre cela que che tisais.
+
+-- C'est bien! on y sera, dit Coconnas.
+
+Et saluant de Besme, il s'eloigna en se demandant tout bas:
+
+-- Que diable veut-il donc dire, et a propos de quoi sonnera-t-on
+le tocsin? N'importe! je persiste dans mon opinion: c'est un
+charmant Tedesco que M. de Besme. Si j'attendais le comte de La
+Mole?... Ah! ma foi, non; il est probable qu'il soupera avec le
+roi de Navarre.
+
+Et Coconnas se dirigea vers la rue de l'Arbre-Sec, ou l'attirait
+comme un aimant l'enseigne de la Belle-Etoile.
+
+Pendant ce temps une porte de la galerie correspondant aux
+appartements du roi de Navarre s'ouvrit, et un page s'avanca vers
+M. de La Mole.
+
+-- C'est bien vous qui etes le comte de La Mole? dit-il.
+
+-- C'est moi-meme.
+
+-- Ou demeurez-vous?
+
+-- Rue de l'Arbre-Sec, a la Belle-Etoile.
+
+-- Bon! c'est a la porte du Louvre. Ecoutez... Sa Majeste vous
+fait dire qu'elle ne peut vous recevoir en ce moment; peut-etre
+cette nuit vous enverra-t-elle chercher. En tout cas, si demain
+matin vous n'aviez pas recu de ses nouvelles, venez au Louvre.
+
+-- Mais si la sentinelle me refuse la porte?
+
+-- Ah! c'est juste... Le mot de passe est _Navarre;_ dites ce mot,
+et toutes les portes s'ouvriront devant vous.
+
+-- Merci.
+
+-- Attendez, mon gentilhomme; j'ai ordre de vous reconduire
+jusqu'au guichet, de peur que vous ne vous perdiez dans le Louvre.
+
+-- A propos, et Coconnas? se dit La Mole a lui-meme quand il se
+trouva hors du palais. Oh! il sera reste a souper avec le duc de
+Guise.
+
+Mais en rentrant chez maitre La Huriere, la premiere figure
+qu'apercut notre gentilhomme fut celle de Coconnas attable devant
+une gigantesque omelette au lard.
+
+-- Oh! oh! s'ecria Coconnas en riant aux eclats, il parait que
+vous n'avez pas plus dine chez le roi de Navarre que je n'ai soupe
+chez M. de Guise.
+
+-- Ma foi, non.
+
+-- Et la faim vous est-elle venue?
+
+-- Je crois que oui.
+
+-- Malgre Plutarque?
+
+-- Monsieur le comte, dit en riant La Mole, Plutarque dit dans un
+autre endroit: "Qu'il faut que celui qui a partage avec celui qui
+n'a pas." Voulez-vous, pour l'amour de Plutarque, partager votre
+omelette avec moi, nous causerons de la vertu en mangeant?
+
+-- Oh! ma foi, non, dit Coconnas; c'est bon quand on est au
+Louvre, qu'on craint d'etre ecoute et qu'on a l'estomac vide.
+Mettez-vous la, et soupons.
+
+-- Allons, je vois que decidement le sort nous a faits
+inseparables. Couchez-vous ici?
+
+-- Je n'en sais rien.
+
+-- Ni moi non plus.
+
+-- En tout cas je sais bien ou je passerai la nuit, moi.
+
+-- Ou cela?
+
+-- Ou vous la passerez vous-meme, c'est immanquable.
+
+Et tous deux se mirent a rire, en faisant de leur mieux honneur a
+l'omelette de maitre La Huriere.
+
+
+
+VI
+La dette payee
+
+
+Maintenant, si le lecteur est curieux de savoir pourquoi M. de La
+Mole n'avait pas ete recu par le roi de Navarre, pourquoi
+M. de Coconnas n'avait pu voir M. de Guise, et enfin pourquoi tous
+deux, au lieu de souper au Louvre avec des faisans, des perdrix et
+du chevreuil, soupaient a l'hotel de la Belle-Etoile avec une
+omelette au lard, il faut qu'il ait la complaisance de rentrer
+avec nous au vieux palais des rois et de suivre la reine
+Marguerite de Navarre que La Mole avait perdue de vue a l'entree
+de la grande galerie.
+
+Tandis que Marguerite descendait cet escalier, le duc Henri de
+Guise, qu'elle n'avait pas revu depuis la nuit de ses noces, etait
+dans le cabinet du roi. A cet escalier que descendait Marguerite,
+il y avait une issue. A ce cabinet ou etait M. de Guise, il y
+avait une porte. Or, cette porte et cette issue conduisaient
+toutes deux a un corridor, lequel corridor conduisait lui-meme aux
+appartements de la reine mere Catherine de Medicis.
+
+Catherine de Medicis etait seule, assise pres d'une table, le
+coude appuye sur un livre d'heures entr'ouvert, et la tete posee
+sur sa main encore remarquablement belle, grace au cosmetique que
+lui fournissait le Florentin Rene, qui reunissait la double charge
+de parfumeur et d'empoisonneur de la reine mere.
+
+La veuve de Henri II etait vetue de ce deuil qu'elle n'avait point
+quitte depuis la mort de son mari. C'etait a cette epoque une
+femme de cinquante-deux a cinquante-trois ans a peu pres, qui
+conservait, grace a son embonpoint plein de fraicheur, les traits
+de sa premiere beaute. Son appartement, comme son costume, etait
+celui d'une veuve. Tout y etait d'un caractere sombre: etoffes,
+murailles, meubles. Seulement, au-dessus d'une espece de dais
+couvrant un fauteuil royal, ou pour le moment dormait couchee la
+petite levrette favorite de la reine mere, laquelle lui avait ete
+donnee par son gendre Henri de Navarre et avait recu le nom
+mythologique de Phebe, on voyait peint au naturel un arc-en-ciel
+entoure de cette devise grecque que le roi Francois Ier lui avait
+donnee: _Phos pherei e de kai aithzen_, et qui peut se traduire
+par ce vers francais:
+
+_Il porte la lumiere et la serenite._
+
+Tout a coup, et au moment ou la reine mere paraissait plongee au
+plus profond d'une pensee qui faisait eclore sur ses levres
+peintes avec du carmin un sourire lent et plein d'hesitation, un
+homme ouvrit la porte, souleva la tapisserie et montra son visage
+pale en disant:
+
+-- Tout va mal. Catherine leva la tete et reconnut le duc de
+Guise.
+
+-- Comment, tout va mal! repondit-elle. Que voulez-vous dire,
+Henri?
+
+-- Je veux dire que le roi est plus que jamais coiffe de ses
+huguenots maudits, et que, si nous attendons son conge pour
+executer la grande entreprise, nous attendrons encore longtemps et
+peut-etre toujours.
+
+-- Qu'est-il donc arrive? demanda Catherine en conservant ce
+visage calme qui lui etait habituel, et auquel elle savait
+cependant si bien, selon l'occasion, donner les expressions les
+plus opposees.
+
+-- Il y a que tout a l'heure, pour la vingtieme fois, j'ai entame
+avec Sa Majeste cette question de savoir si l'on continuerait de
+supporter les bravades que se permettent, depuis la blessure de
+leur amiral, messieurs de la religion.
+
+-- Et que vous a repondu mon fils? demanda Catherine.
+
+-- Il m'a repondu: "Monsieur le duc, vous devez etre soupconne du
+peuple comme auteur de l'assassinat commis sur mon second pere
+monsieur l'amiral; defendez-vous comme il vous plaira. Quant a
+moi, je me defendrai bien moi-meme si l'on m'insulte..." Et sur ce
+il m'a tourne le dos pour aller donner a souper a ses chiens.
+
+-- Et vous n'avez point tente de le retenir?
+
+-- Si fait. Mais il m'a repondu avec cette voix que vous lui
+connaissez et en me regardant de ce regard qui n'est qu'a lui:
+"Monsieur le duc, mes chiens ont faim, et ce ne sont pas des
+hommes pour que je les fasse attendre..." Sur quoi je suis venu
+vous prevenir.
+
+-- Et vous avez bien fait, dit la reine mere.
+
+-- Mais que resoudre?
+
+-- Tenter un dernier effort.
+
+-- Et qui l'essaiera?
+
+-- Moi. Le roi est-il seul?
+
+-- Non! Il est avec M. de Tavannes.
+
+-- Attendez-moi ici. Ou plutot suivez-moi de loin. Catherine se
+leva aussitot et prit le chemin de la chambre ou se tenaient, sur
+des tapis de Turquie et des coussins de velours, les levriers
+favoris du roi. Sur des perchoirs scelles dans la muraille etaient
+deux ou trois faucons de choix et une petite pie-grieche avec
+laquelle Charles IX s'amusait a voler les petits oiseaux dans le
+jardin du Louvre et dans ceux des Tuileries, qu'on commencait a
+batir. Pendant le chemin la reine mere s'etait arrange un visage
+pale et plein d'angoisse, sur lequel roulait une derniere ou
+plutot une premiere larme.
+
+Elle s'approcha sans bruit de Charles IX, qui donnait a ses chiens
+des fragments de gateaux coupes en portions pareilles.
+
+-- Mon fils! dit Catherine avec un tremblement de voix si bien
+joue qu'il fit tressaillir le roi.
+
+-- Qu'avez-vous, madame? dit le roi en se retournant vivement.
+
+-- J'ai, mon fils, repondit Catherine, que je vous demande la
+permission de me retirer dans un de vos chateaux, peu m'importe
+lequel, pourvu qu'il soit bien eloigne de Paris.
+
+-- Et pourquoi cela, madame? demanda Charles IX en fixant sur sa
+mere son oeil vitreux qui, dans certaines occasions, devenait si
+penetrant.
+
+-- Parce que chaque jour je recois de nouveaux outrages de ceux de
+la religion, parce qu'aujourd'hui je vous ai entendu menacer par
+les protestants jusque dans votre Louvre, et que je ne veux plus
+assister a de pareils spectacles.
+
+-- Mais enfin, ma mere, dit Charles IX avec une expression pleine
+de conviction, on leur a voulu tuer leur amiral. Un infame
+meurtrier leur avait deja assassine le brave M. de Mouy, a ces
+pauvres gens. Mort de ma vie, ma mere! il faut pourtant une
+justice dans un royaume.
+
+-- Oh! soyez tranquille, mon fils, dit Catherine, la justice ne
+leur manquera point, car si vous la leur refusez, ils se la feront
+a leur maniere: sur M. de Guise aujourd'hui, sur moi demain, sur
+vous plus tard.
+
+-- Oh! madame, dit Charles IX laissant percer dans sa voix un
+premier accent de doute, vous croyez?
+
+-- Eh! mon fils, reprit Catherine, s'abandonnant tout entiere a la
+violence de ses pensees, ne savez-vous pas qu'il ne s'agit plus de
+la mort de M. Francois de Guise ou de celle de M. l'amiral, de la
+religion protestante ou de la religion catholique, mais tout
+simplement de la substitution du fils d'Antoine de Bourbon au fils
+de Henri II?
+
+-- Allons, allons, ma mere, voici que vous retombez encore dans
+vos exagerations habituelles! dit le roi.
+
+-- Quel est donc votre avis, mon fils?
+
+-- D'attendre, ma mere! d'attendre. Toute la sagesse humaine est
+dans ce seul mot. Le plus grand, le plus fort et le plus adroit
+surtout est celui qui sait attendre.
+
+-- Attendez donc; mais moi je n'attendrai pas. Et sur ce,
+Catherine fit une reverence, et, se rapprochant de la porte,
+s'appreta a reprendre le chemin de son appartement. Charles IX
+l'arreta.
+
+-- Enfin, que faut-il donc faire, ma mere! dit-il, car je suis
+juste avant toute chose, et je voudrais que chacun fut content de
+moi.
+
+Catherine se rapprocha.
+
+-- Venez, monsieur le comte, dit-elle a Tavannes, qui caressait la
+pie-grieche du roi, et dites au roi ce qu'a votre avis il faut
+faire.
+
+-- Votre Majeste me permet-elle? demanda le comte.
+
+-- Dis, Tavannes! dis.
+
+-- Que fait Votre Majeste a la chasse quand le sanglier revient
+sur elle?
+
+-- Mordieu! monsieur, je l'attends de pied ferme, dit Charles IX,
+et je lui perce la gorge avec mon epieu.
+
+-- Uniquement pour l'empecher de vous nuire, ajouta Catherine.
+
+-- Et pour m'amuser, dit le roi avec un soupir qui indiquait le
+courage pousse jusqu'a la ferocite; mais je ne m'amuserais pas a
+tuer mes sujets, car enfin, les huguenots sont mes sujets aussi
+bien que les catholiques.
+
+-- Alors, Sire, dit Catherine, vos sujets les huguenots feront
+comme le sanglier a qui on ne met pas un epieu dans la gorge: ils
+decoudront votre trone.
+
+-- Bah! vous croyez, madame, dit le roi d'un air qui indiquait
+qu'il n'ajoutait pas grande foi aux predictions de sa mere.
+
+-- Mais n'avez-vous pas vu aujourd'hui M. de Mouy et les siens?
+
+-- Oui, je les ai vus, puisque je les quitte; mais que m'a-t-il
+demande qui ne soit pas juste? Il m'a demande la mort du meurtrier
+de son pere et de l'assassin de l'amiral! Est-ce que nous n'avons
+pas puni M. de Montgommery de la mort de mon pere et de votre
+epoux, quoique cette mort fut un simple accident?
+
+-- C'est bien, Sire, dit Catherine piquee, n'en parlons plus.
+Votre Majeste est sous la protection du Dieu qui lui donna la
+force, la sagesse et la confiance; mais moi, pauvre femme, que
+Dieu abandonne sans doute a cause de mes peches, je crains et je
+cede.
+
+Et sur ce, Catherine salua une seconde fois et sortit, faisant
+signe au duc de Guise, qui sur ces entrefaites etait entre, de
+demeurer a sa place pour tenter encore un dernier effort.
+
+Charles IX suivit des yeux sa mere, mais sans la rappeler cette
+fois; puis il se mit a caresser ses chiens en sifflant un air de
+chasse.
+
+Tout a coup il s'interrompit.
+
+-- Ma mere est bien un esprit royal, dit-il; en verite elle ne
+doute de rien. Allez donc, d'un propos delibere, tuer quelques
+douzaines de huguenots, parce qu'ils sont venus demander justice!
+N'est-ce pas leur droit apres tout?
+
+-- Quelques douzaines, murmura le duc de Guise.
+
+-- Ah! vous etes la, monsieur! dit le roi faisant semblant de
+l'apercevoir pour la premiere fois; oui, quelques douzaines; le
+beau dechet! Ah! si quelqu'un venait me dire: Sire, vous serez
+debarrasse de tous vos ennemis a la fois, et demain il n'en
+restera pas un pour vous reprocher la mort des autres, ah! alors,
+je ne dis pas!
+
+-- Et bien, Sire.
+
+-- Tavannes, interrompit le roi, vous fatiguez Margot, remettez-la
+au perchoir. Ce n'est pas une raison, parce qu'elle porte le nom
+de ma soeur la reine de Navarre, pour que tout le monde la
+caresse.
+
+Tavannes remit la pie sur son baton, et s'amusa a rouler et a
+derouler les oreilles d'un levrier.
+
+-- Mais, Sire, reprit le duc de Guise, si l'on disait a Votre
+Majeste: Sire, Votre Majeste sera delivree demain de tous ses
+ennemis.
+
+-- Et par l'intercession de quel saint ferait-on ce miracle?
+
+-- Sire, nous sommes aujourd'hui le 24 aout, ce serait donc par
+l'intercession de saint Barthelemy.
+
+-- Un beau saint, dit le roi, qui s'est laisse ecorcher tout vif!
+
+-- Tant mieux! plus il a souffert, plus il doit avoir garde
+rancune a ses bourreaux.
+
+-- Et c'est vous, mon cousin, dit le roi, c'est vous qui avec
+votre jolie petite epee a poignee d'or, tuerez d'ici a demain dix
+mille huguenots! Ah! ah! ah! mort de ma vie! que vous etes
+plaisant, monsieur de Guise!
+
+Et le roi eclata de rire, mais d'un rire si faux, que l'echo de la
+chambre le repeta d'un ton lugubre.
+
+-- Sire, un mot, un seul, poursuivit le duc tout en frissonnant
+malgre lui au bruit de ce rire qui n'avait rien d'humain. Un
+signe, et tout est pret. J'ai les Suisses, j'ai onze cents
+gentilshommes, j'ai les chevau-legers, j'ai les bourgeois: de son
+cote, Votre Majeste a ses gardes, ses amis, sa noblesse
+catholique... Nous sommes vingt contre un.
+
+-- Eh bien, puisque vous etes si fort, mon cousin, pourquoi diable
+venez-vous me rebattre les oreilles de cela?... Faites sans moi,
+faites! ...
+
+Et le roi se retourna vers ses chiens. Alors la portiere se
+souleva et Catherine reparut.
+
+-- Tout va bien, dit-elle au duc, insistez, il cedera.
+
+Et la portiere retomba sur Catherine sans que Charles IX la vit ou
+du moins fit semblant de la voir.
+
+-- Mais encore, dit le duc de Guise, faut-il que je sache si en
+agissant comme je le desire, je serai agreable a Votre Majeste.
+
+-- En verite, mon cousin Henri, vous me plantez le couteau sur la
+gorge; mais je resisterai, mordieu! ne suis-je donc pas le roi?
+
+-- Non, pas encore, Sire; mais, si vous voulez, vous le serez
+demain.
+
+-- Ah ca! continua Charles IX, on tuerait donc aussi le roi de
+Navarre, le prince de Conde... dans mon Louvre! ... Ah! Puis il
+ajouta d'une voix a peine intelligible:
+
+-- Dehors, je ne dis pas.
+
+-- Sire, s'ecria le duc, ils sortent ce soir pour faire debauche
+avec le duc d'Alencon, votre frere.
+
+-- Tavannes, dit le roi avec une impatience admirablement bien
+jouee, ne voyez-vous pas que vous taquinez mon chien! Viens,
+Acteon, viens.
+
+Et Charles IX sortit sans en vouloir ecouter davantage, et rentra
+chez lui en laissant Tavannes et le duc de Guise presque aussi
+incertains qu'auparavant.
+
+Cependant une scene d'un autre genre se passait chez Catherine,
+qui, apres avoir donne au duc de Guise le conseil de tenir bon,
+etait rentree dans son appartement, ou elle avait trouve reunies
+les personnes qui, d'ordinaire, assistaient a son coucher.
+
+A son retour Catherine avait la figure aussi riante qu'elle etait
+decomposee a son depart. Peu a peu elle congedia de son air le
+plus agreable ses femmes et ses courtisans; il ne resta bientot
+pres d'elle que madame Marguerite, qui, assise sur un coffre pres
+de la fenetre ouverte, regardait le ciel, absorbee dans ses
+pensees.
+
+Deux ou trois fois, en se retrouvant seule avec sa fille, la reine
+mere ouvrit la bouche pour parler, mais chaque fois une sombre
+pensee refoula au fond de sa poitrine les mots prets a s'echapper
+de ses levres.
+
+Sur ces entrefaites, la portiere se souleva et Henri de Navarre
+parut.
+
+La petite levrette, qui dormait sur le trone, bondit et courut a
+lui.
+
+-- Vous ici, mon fils! dit Catherine en tressaillant, est-ce que
+vous soupez au Louvre?
+
+-- Non, madame, repondit Henri, nous battons la ville ce soir avec
+MM. d'Alencon et de Conde. Je croyais presque les trouver occupes
+a vous faire la cour.
+
+Catherine sourit.
+
+-- Allez, messieurs, dit-elle, allez... Les hommes sont bien
+heureux de pouvoir courir ainsi... N'est-ce pas, ma fille?
+
+-- C'est vrai, repondit Marguerite, c'est une si belle et si douce
+chose que la liberte.
+
+-- Cela veut-il dire que j'enchaine la votre, madame? dit Henri en
+s'inclinant devant sa femme.
+
+-- Non, monsieur; aussi ce n'est pas moi que je plains, mais la
+condition des femmes en general.
+
+-- Vous allez peut-etre voir M. l'amiral, mon fils? dit Catherine.
+
+-- Oui, peut-etre.
+
+-- Allez-y; ce sera d'un bon exemple, et demain vous me donnerez
+de ses nouvelles.
+
+-- J'irai donc, madame, puisque vous approuvez cette demarche.
+
+-- Moi, dit Catherine, je n'approuve rien... Mais qui va la?...
+Renvoyez, renvoyez.
+
+Henri fit un pas vers la porte pour executer l'ordre de Catherine;
+mais au meme instant la tapisserie se souleva, et madame de Sauve
+montra sa tete blonde.
+
+-- Madame, dit-elle, c'est Rene le parfumeur, que Votre Majeste a
+fait demander. Catherine lanca un regard aussi prompt que l'eclair
+sur Henri de Navarre.
+
+Le jeune prince rougit legerement, puis presque aussitot palit
+d'une maniere effrayante. En effet, on venait de prononcer le nom
+de l'assassin de sa mere. Il sentit que son visage trahissait son
+emotion, et alla s'appuyer sur la barre de la fenetre.
+
+La petite levrette poussa un gemissement. Au meme instant deux
+personnes entraient, l'une annoncee et l'autre qui n'avait pas
+besoin de l'etre. La premiere etait Rene, le parfumeur, qui
+s'approcha de Catherine avec toutes les obsequieuses civilites des
+serviteurs florentins; il tenait une boite, qu'il ouvrit, et dont
+on vit tous les compartiments remplis de poudres et de flacons.
+
+La seconde etait madame de Lorraine, soeur ainee de Marguerite.
+Elle entra par une petite porte derobee qui donnait dans le
+cabinet du roi et, toute pale et toute tremblante, esperant n'etre
+point apercue de Catherine qui examinait avec madame de Sauve le
+contenu de la boite apportee par Rene, elle alla s'asseoir a cote
+de Marguerite, pres de laquelle le roi de Navarre se tenait
+debout, la main sur le front, comme un homme qui cherche a se
+remettre d'un eblouissement.
+
+En ce moment Catherine se retourna.
+
+-- Ma fille, dit-elle a Marguerite, vous pouvez-vous retirer chez
+vous. Mon fils, dit-elle, vous pouvez aller vous amuser par la
+ville.
+
+Marguerite se leva, et Henri se retourna a moitie. Madame de
+Lorraine saisit la main de Marguerite.
+
+-- Ma soeur, lui dit-elle tout bas et avec volubilite, au nom de
+M. de Guise, qui vous sauve comme vous l'avez sauve, ne sortez pas
+d'ici, n'allez pas chez vous!
+
+-- Hein! que dites-vous, Claude? demanda Catherine en se
+retournant.
+
+-- Rien, ma mere.
+
+-- Vous avez parle tout bas a Marguerite.
+
+-- Pour lui souhaiter le bonsoir seulement, madame, et pour lui
+dire mille choses de la part de la duchesse de Nevers.
+
+-- Et ou est-elle, cette belle duchesse?
+
+-- Pres de son beau-frere M. de Guise.
+
+Catherine regarda les deux femmes de son oeil soupconneux, et
+froncant le sourcil:
+
+-- Venez ca, Claude! dit la reine mere. Claude obeit. Catherine
+lui saisit la main.
+
+-- Que lui avez-vous dit? indiscrete que vous etes! murmura-t-elle
+en serrant le poignet de sa fille a la faire crier.
+
+-- Madame, dit a sa femme Henri, qui, sans entendre, n'avait rien
+perdu de la pantomime de la reine, de Claude et de Marguerite;
+madame, me ferez-vous l'honneur de me donner votre main a baiser?
+
+Marguerite lui tendit une main tremblante.
+
+-- Que vous a-t-elle dit? murmura Henri en se baissant pour
+rapprocher ses levres de cette main.
+
+-- De ne pas sortir. Au nom du Ciel, ne sortez pas non plus!
+
+Ce ne fut qu'un eclair; mais a la lueur de cet eclair, si rapide
+qu'elle fut, Henri devina tout un complot.
+
+-- Ce n'est pas le tout, dit Marguerite; voici une lettre qu'un
+gentilhomme provencal a apportee.
+
+-- M. de La Mole?
+
+-- Oui.
+
+-- Merci, dit-il en prenant la lettre et en la serrant dans son
+pourpoint.
+
+Et passant devant sa femme eperdue, il alla appuyer sa main sur
+l'epaule du Florentin.
+
+-- Eh bien, maitre Rene, dit-il, comment vont les affaires
+commerciales?
+
+-- Mais assez bien, Monseigneur, assez bien, repondit
+l'empoisonneur avec son perfide sourire.
+
+-- Je le crois bien, dit Henri, quand on est comme vous le
+fournisseur de toutes les tetes couronnees de France et de
+l'etranger.
+
+-- Excepte de celle du roi de Navarre, repondit effrontement le
+Florentin.
+
+-- Ventre-saint-gris! maitre Rene, dit Henri, vous avez raison; et
+cependant ma pauvre mere, qui achetait aussi chez vous, vous a
+recommande a moi en mourant, maitre Rene. Venez me voir demain ou
+apres-demain en mon appartement et apportez-moi vos meilleures
+parfumeries.
+
+-- Ce ne sera point mal vu, dit en souriant Catherine, car on
+dit...
+
+-- Que j'ai le gousset fin, reprit Henri en riant; qui vous a dit
+cela, ma mere? est-ce Margot?
+
+-- Non, mon fils, dit Catherine, c'est madame de Sauve. En ce
+moment madame la duchesse de Lorraine, qui, malgre les efforts
+qu'elle faisait, ne pouvait se contenir, eclata en sanglots. Henri
+ne se retourna meme pas.
+
+-- Ma soeur, s'ecria Marguerite en s'elancant vers Claude,
+qu'avez-vous?
+
+-- Rien, dit Catherine en passant entre les deux jeunes femmes,
+rien: elle a cette fievre nerveuse que Mazille lui recommande de
+traiter avec des aromates.
+
+Et elle serra de nouveau et avec plus de vigueur encore que la
+premiere fois le bras de sa fille ainee; puis, se retournant vers
+la cadette:
+
+-- Ca, Margot, dit-elle, n'avez-vous pas entendu que, deja, je
+vous ai invitee a vous retirer chez vous? Si cela ne suffit pas,
+je vous l'ordonne.
+
+-- Pardonnez-moi, madame, dit Marguerite tremblante et pale, je
+souhaite une bonne nuit a Votre Majeste.
+
+-- Et j'espere que votre souhait sera exauce. Bonsoir, bonsoir.
+
+Marguerite se retira toute chancelante en cherchant vainement a
+rencontrer un regard de son mari, qui ne se retourna pas meme de
+son cote.
+
+Il se fit un instant de silence pendant lequel Catherine demeura
+les yeux fixes sur la duchesse de Lorraine, qui de son cote, sans
+parler, regardait sa mere les mains jointes.
+
+Henri tournait le dos, mais voyait la scene dans une glace, tout
+en ayant l'air de friser sa moustache avec une pommade que venait
+de lui donner Rene.
+
+-- Et vous, Henri, dit Catherine, sortez-vous toujours?
+
+-- Ah! oui! c'est vrai! s'ecria le roi de Navarre. Ah! par ma foi!
+j'oubliais que le duc d'Alencon et le prince de Conde m'attendent:
+ce sont ces admirables parfums qui m'enivrent et, je crois, me
+font perdre la memoire. Au revoir, madame.
+
+-- Au revoir! Demain, vous m'apprendrez des nouvelles de l'amiral,
+n'est ce pas?
+
+-- Je n'aurai garde d'y manquer. Eh bien, Phebe! qu'y a-t-il?
+
+-- Phebe! dit la reine mere avec impatience.
+
+-- Rappelez-la, madame, dit le Bearnais, car elle ne veut pas me
+laisser sortir.
+
+La reine mere se leva, prit la petite chienne par son collier et
+la retint, tandis que Henri s'eloignait le visage aussi calme et
+aussi riant que s'il n'eut pas senti au fond de son coeur qu'il
+courait danger de mort.
+
+Derriere lui, la petite chienne lachee par Catherine de Medicis
+s'elanca pour le rejoindre; mais la porte etait refermee, et elle
+ne put que glisser son museau allonge sous la tapisserie en
+poussant un hurlement lugubre et prolonge.
+
+-- Maintenant, Charlotte, dit Catherine a madame de Sauve, va
+chercher M. de Guise et Tavannes, qui sont dans mon oratoire, et
+reviens avec eux pour tenir compagnie a la duchesse de Lorraine
+qui a ses vapeurs.
+
+
+
+VII
+La nuit du 24 aout 1572
+
+
+Lorsque La Mole et Coconnas eurent acheve leur maigre souper, car
+les volailles de l'hotellerie de la Belle-Etoile ne flambaient que
+sur l'enseigne, Coconnas fit pivoter sa chaise sur un de ses
+quatre pieds, etendit les jambes, appuya son coude sur la table,
+et degustant un dernier verre de vin:
+
+-- Est-ce que vous allez vous coucher incontinent, monsieur de la
+Mole? demanda-t-il.
+
+-- Ma foi! j'en aurais grande envie, monsieur, car il est possible
+qu'on vienne me reveiller dans la nuit.
+
+-- Et moi aussi, dit Coconnas; mais il me semble, en ce cas, qu'au
+lieu de nous coucher et de faire attendre ceux qui doivent nous
+envoyer chercher, nous ferions mieux de demander des cartes et de
+jouer. Cela fait qu'on nous trouverait tout prepares.
+
+-- J'accepterais volontiers la proposition, monsieur; mais pour
+jouer je possede bien peu d'argent; a peine si j'ai cent ecus d'or
+dans ma valise; et encore, c'est tout mon tresor. Maintenant,
+c'est a moi de faire fortune avec cela.
+
+-- Cent ecus d'or! s'ecria Coconnas, et vous vous plaignez! Mordi!
+mais moi, monsieur, je n'en ai que six.
+
+-- Allons donc, reprit La Mole, je vous ai vu tirer de votre poche
+une bourse qui m'a paru non seulement fort ronde, mais on pourrait
+meme dire quelque peu boursouflee.
+
+-- Ah! ceci, dit Coconnas, c'est pour eteindre une ancienne dette
+que je suis oblige de payer a un vieil ami de mon pere que je
+soupconne d'etre comme vous tant soit peu huguenot. Oui, il y a la
+cent nobles a la rose, continua Coconnas en frappant sur sa poche;
+mais ces cent nobles a la rose appartiennent a maitre Mercandon;
+quant a mon patrimoine personnel, il se borne, comme je vous l'ai
+dit, a six ecus.
+
+-- Comment jouer, alors?
+
+-- Et c'est precisement a cause de cela que je voulais jouer.
+D'ailleurs, il m'etait venu une idee.
+
+-- Laquelle?
+
+-- Nous venons tous deux a Paris dans un meme but?
+
+-- Oui.
+
+-- Nous avons chacun un protecteur puissant?
+
+-- Oui.
+
+-- Vous comptez sur le votre comme je compte sur le mien?
+
+-- Oui.
+
+-- Eh bien, il m'etait venu dans la pensee de jouer d'abord notre
+argent, puis la premiere faveur qui nous arrivera, soit de la
+cour, soit de notre maitresse...
+
+-- En effet, c'est fort ingenieux! dit La Mole en souriant; mais
+j'avoue que je ne suis pas assez joueur pour risquer ma vie tout
+entiere sur un coup de cartes ou de des, car de la premiere faveur
+qui nous arrivera a vous et a moi decoulera probablement notre vie
+tout entiere.
+
+-- Eh bien, laissons donc la la premiere faveur de la cour, et
+jouons la premiere faveur de notre maitresse.
+
+-- Je n'y vois qu'un inconvenient, dit La Mole.
+
+-- Lequel?
+
+-- C'est que je n'ai point de maitresse, moi.
+
+-- Ni moi non plus; mais je compte bien ne pas tarder a en avoir
+une! Dieu merci! on n'est point taille de facon a manquer de
+femmes.
+
+-- Aussi, comme vous dites, n'en manquerez-vous point, monsieur de
+Coconnas; mais, comme je n'ai point la meme confiance dans mon
+etoile amoureuse, je crois que ce serait vous voler que de mettre
+mon enjeu contre le votre. Jouons donc jusqu'a concurrence de vos
+six ecus, et, si vous les perdiez par malheur et que vous
+voulussiez continuer le jeu, eh bien, vous etes gentilhomme, et
+votre parole vaut de l'or.
+
+-- A la bonne heure! s'ecria Coconnas, et voila qui est parler;
+vous avez raison, monsieur, la parole d'un gentilhomme vaut de
+l'or, surtout quand ce gentilhomme a du credit a la cour. Aussi,
+croyez que je ne me hasarderais pas trop en jouant contre vous la
+premiere faveur que je devrais recevoir.
+
+-- Oui, sans doute, vous pouvez la perdre; mais moi, je ne
+pourrais pas la gagner; car, etant au roi de Navarre, je ne puis
+rien tenir de M. le duc de Guise.
+
+-- Ah! parpaillot! murmura l'hote tout en fourbissant son vieux
+casque, je t'avais donc bien flaire. Et il s'interrompit pour
+faire le signe de la croix.
+
+-- Ah ca, decidement, reprit Coconnas en battant les cartes que
+venait de lui apporter le garcon, vous en etes donc?...
+
+-- De quoi?
+
+-- De la religion.
+
+-- Moi?
+
+-- Oui, vous.
+
+-- Eh bien! mettez que j'en sois! dit La Mole en souriant. Avez-
+vous quelque chose contre nous?
+
+-- Oh! Dieu merci, non; cela m'est bien egal. Je hais profondement
+la huguenoterie, mais je ne deteste pas les huguenots, et puis
+c'est la mode.
+
+-- Oui, repliqua La Mole en riant, temoin l'arquebusade de
+M. l'amiral! Jouerons-nous aussi des arquebusades?
+
+-- Comme vous voudrez, dit Coconnas; pourvu que je joue, peu
+m'importe quoi.
+
+-- Jouons donc, dit La Mole en ramassant ses cartes et en les
+rangeant dans sa main.
+
+-- Oui, jouez et jouez de confiance; car, dusse-je perdre cent
+ecus d'or comme les votres, j'aurai demain matin de quoi les
+payer.
+
+-- La fortune vous viendra donc en dormant?
+
+-- Non, c'est moi qui irai la trouver.
+
+-- Ou cela, dites-moi? j'irai avec vous!
+
+-- Au Louvre.
+
+-- Vous y retournez cette nuit?
+
+-- Oui, cette nuit j'ai une audience particuliere du grand duc de
+Guise.
+
+Depuis que Coconnas avait parle d'aller chercher fortune au
+Louvre, La Huriere s'etait interrompu de fourbir sa salade et
+s'etait venu placer derriere la chaise de La Mole, de maniere que
+Coconnas seul le put voir, et de la il lui faisait des signes que
+le Piemontais, tout a son jeu et a sa conversation, ne remarquait
+pas.
+
+-- Eh bien, voila qui est miraculeux! dit La Mole, et vous aviez
+raison de dire que nous etions nes sous une meme etoile. Moi aussi
+j'ai rendez-vous au Louvre cette nuit; mais ce n'est pas avec le
+duc de Guise, moi, c'est avec le roi de Navarre.
+
+-- Avez-vous un mot d'ordre, vous?
+
+-- Oui.
+
+-- Un signe de ralliement?
+
+-- Non.
+
+-- Eh bien, j'en ai un, moi. Mon mot d'ordre est... A ces paroles
+du Piemontais, La Huriere fit un geste si expressif, juste au
+moment ou l'indiscret gentilhomme relevait la tete, que Coconnas
+s'arreta petrifie bien plus de ce geste encore que du coup par
+lequel il venait de perdre trois ecus. En voyant l'etonnement qui
+se peignait sur le visage de son _partner_, La Mole se retourna;
+mais il ne vit pas autre chose que son hote derriere lui, les bras
+croises et coiffe de la salade qu'il lui avait vu fourbir
+l'instant auparavant.
+
+-- Qu'avez-vous donc? dit La Mole a Coconnas. Coconnas regardait
+l'hote et son compagnon sans repondre, car il ne comprenait rien
+aux gestes redoubles de maitre La Huriere. La Huriere vit qu'il
+devait venir a son secours:
+
+-- C'est que, dit-il rapidement, j'aime beaucoup le jeu, moi, et
+comme je m'etais approche pour voir le coup sur lequel vous venez
+de gagner, monsieur m'aura vu coiffe en guerre, et cela l'aura
+surpris de la part d'un pauvre bourgeois.
+
+-- Bonne figure, en effet! s'ecria La Mole en eclatant de rire.
+
+-- Eh, monsieur! repliqua La Huriere avec une bonhomie
+admirablement jouee et un mouvement d'epaule plein du sentiment de
+son inferiorite, nous ne sommes pas des vaillants, nous autres, et
+nous n'avons pas la tournure raffinee. C'est bon pour les braves
+gentilshommes comme vous de faire reluire les casques dores et les
+fines rapieres, et pourvu que nous montions exactement notre
+garde...
+
+-- Ah! ah! dit La Mole en battant les cartes a son tour, vous
+montez votre garde?
+
+-- Eh! mon Dieu, oui, monsieur le comte; je suis sergent d'une
+compagnie de milice bourgeoise.
+
+Et cela dit, tandis que La Mole etait occupe a donner les cartes,
+La Huriere se retira en posant un doigt sur ses levres pour
+recommander la discretion a Coconnas, plus interdit que jamais.
+
+Cette precaution fut cause sans doute qu'il perdit le second coup
+presque aussi rapidement qu'il venait de perdre le premier.
+
+-- Eh bien, dit La Mole, voila qui fait juste vos six ecus!
+Voulez-vous votre revanche sur votre fortune future?
+
+-- Volontiers, dit Coconnas, volontiers.
+
+-- Mais avant de vous engager plus avant, ne me disiez-vous pas
+que vous aviez rendez-vous avec M. de Guise?
+
+Coconnas tourna ses regards vers la cuisine et vit les gros yeux
+de La Huriere qui repetaient le meme avertissement.
+
+-- Oui, dit-il; mais il n'est pas encore l'heure. D'ailleurs,
+parlons un peu de vous, monsieur de la Mole.
+
+-- Nous ferions mieux, je crois, de parler du jeu, mon cher
+monsieur de Coconnas, car, ou je me trompe fort, ou me voila
+encore en train de vous gagner six ecus.
+
+-- Mordi! c'est la verite... On me l'avait toujours dit, que les
+huguenots avaient du bonheur au jeu. J'ai envie de me faire
+huguenot, le diable m'emporte!
+
+Les yeux de La Huriere etincelerent comme deux charbons; mais
+Coconnas, tout a son jeu, ne les apercut pas.
+
+-- Faites, comte, faites, dit La Mole, et quoique la facon dont la
+vocation vous est venue soit singuliere, vous serez le bien recu
+parmi nous.
+
+Coconnas se gratta l'oreille.
+
+-- Si j'etais sur que votre bonheur vient de la, dit-il, je vous
+reponds bien... car, enfin, je ne tiens pas enormement a la messe,
+moi, et des que le roi n'y tient pas non plus...
+
+-- Et puis... c'est une si belle religion, dit La Mole, si simple,
+si pure!
+
+-- Et puis... elle est a la mode, dit Coconnas, et puis... elle
+porte bonheur au jeu, car, le diable m'emporte! il n'y a d'as que
+pour vous; et cependant je vous examine depuis que nous avons les
+cartes aux mains: vous jouez franc jeu, vous ne trichez pas... il
+faut que ce soit la religion...
+
+-- Vous me devez six ecus de plus, dit tranquillement La Mole.
+
+-- Ah! comme vous me tentez! dit Coconnas, et si cette nuit je ne
+suis pas content de M. de Guise...
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien, demain je vous demande de me presenter au roi de
+Navarre; et, soyez tranquille, si une fois je me fais huguenot, je
+serai plus huguenot que Luther, que Calvin, que Melanchthon et que
+tous les reformistes de la terre.
+
+-- Chut! dit La Mole, vous allez vous brouiller avec notre hote.
+
+-- Oh! c'est vrai! dit Coconnas en tournant les yeux vers la
+cuisine. Mais non, il ne nous ecoute pas; il est trop occupe en ce
+moment.
+
+-- Que fait-il donc? dit La Mole, qui, de sa place, ne pouvait
+l'apercevoir.
+
+-- Il cause avec... Le diable m'emporte! c'est lui!
+
+-- Qui, lui?
+
+-- Cette espece d'oiseau de nuit avec lequel il causait deja quand
+nous sommes arrives, l'homme au pourpoint jaune et au manteau
+amadou. Mordi! quel feu il y met! Eh! dites donc, maitre La
+Huriere! est-ce que vous faites de la politique, par hasard?
+
+Mais cette fois la reponse de maitre La Huriere fut un geste si
+energique et si imperieux, que, malgre son amour pour le carton
+peint, Coconnas se leva et alla a lui.
+
+-- Qu'avez-vous donc? demanda La Mole.
+
+-- Vous demandez du vin, mon gentilhomme? dit La Huriere
+saisissant vivement la main de Coconnas, on va vous en donner.
+Gregoire! du vin a ces messieurs!
+
+Puis a l'oreille:
+
+-- Silence, lui glissa-t-il, silence, sur votre vie! et congediez
+votre compagnon.
+
+La Huriere etait si pale, l'homme jaune si lugubre, que Coconnas
+ressentit comme un frisson, et se retournant vers La Mole:
+
+-- Mon cher monsieur de la Mole, lui dit-il, je vous prie de
+m'excuser. Voila cinquante ecus que je perds en un tour de main.
+Je suis en malheur ce soir, et je craindrais de m'embarrasser.
+
+-- Fort bien, monsieur, fort bien, dit La Mole, a votre aise.
+D'ailleurs, je ne suis point fache de me jeter un instant sur mon
+lit. Maitre La Huriere! ...
+
+-- Monsieur le comte?
+
+-- Si l'on venait me chercher de la part du roi de Navarre, vous
+me reveilleriez. Je serai tout habille, et par consequent vite
+pret.
+
+-- C'est comme moi, dit Coconnas; pour ne pas faire attendre Son
+Altesse un seul instant, je vais me preparer le signe. Maitre La
+Huriere, donnez-moi des ciseaux et du papier blanc.
+
+-- Gregoire! cria La Huriere, du papier blanc pour ecrire une
+lettre, des ciseaux pour en tailler l'enveloppe!
+
+-- Ah ca, decidement, se dit a lui-meme le Piemontais, il se passe
+ici quelque chose d'extraordinaire.
+
+-- Bonsoir, monsieur de Coconnas! dit La Mole. Et vous, mon hote,
+faites-moi l'amitie de me montrer le chemin de ma chambre. Bonne
+chance, notre ami!
+
+Et La Mole disparut dans l'escalier tournant, suivi de La Huriere.
+Alors l'homme mysterieux saisit a son tour le bras de Coconnas,
+et, l'attirant a lui, il lui dit avec volubilite:
+
+-- Monsieur, vous avez failli reveler cent fois un secret duquel
+depend le sort du royaume. Dieu a voulu que votre bouche fut
+fermee a temps. Un mot de plus, et j'allais vous abattre d'un coup
+d'arquebuse. Maintenant nous sommes seuls, heureusement, ecoutez.
+
+-- Mais qui etes-vous, pour me parler avec ce ton de commandement?
+demanda Coconnas.
+
+-- Avez-vous, par hasard, entendu parler du sire de Maurevel?
+
+-- Le meurtrier de l'amiral?
+
+-- Et du capitaine de Mouy.
+
+-- Oui, sans doute.
+
+-- Eh bien, le sire de Maurevel, c'est moi.
+
+-- Oh! oh! fit Coconnas.
+
+-- Ecoutez-moi donc.
+
+-- Mordi! Je crois bien que je vous ecoute.
+
+-- Chut! fit le sire de Maurevel en portant son doigt a sa bouche.
+Coconnas demeura l'oreille tendue.
+
+On entendit en ce moment l'hote refermer la porte d'une chambre,
+puis la porte du corridor, y mettre les verrous, et revenir
+precipitamment du cote des deux interlocuteurs.
+
+Il offrit alors un siege a Coconnas, un siege a Maurevel, et en
+prenant un troisieme pour lui:
+
+-- Tout est bien clos, dit-il, monsieur de Maurevel, vous pouvez
+parler.
+
+Onze heures sonnaient en Saint-Germain-l'Auxerrois. Maurevel
+compta l'un apres l'autre chaque battement de marteau qui
+retentissait vibrant et lugubre dans la nuit, et quand le dernier
+se fut eteint dans l'espace:
+
+-- Monsieur, dit-il en se retournant vers Coconnas tout herisse a
+l'aspect des precautions que prenaient les deux hommes, monsieur,
+etes-vous bon catholique?
+
+-- Mais je le crois, repondit Coconnas.
+
+-- Monsieur, continua Maurevel, etes-vous devoue au roi?
+
+-- De coeur et d'ame. Je crois meme que vous m'offensez, monsieur,
+en m'adressant une pareille question.
+
+-- Nous n'aurons pas de querelle la-dessus; seulement, vous allez
+nous suivre.
+
+-- Ou cela?
+
+-- Peu vous importe. Laissez-vous conduire. Il y va de votre
+fortune et peut-etre de votre vie.
+
+-- Je vous previens, monsieur, qu'a minuit j'ai affaire au Louvre.
+
+-- C'est justement la que nous allons.
+
+-- M. de Guise m'y attend.
+
+-- Nous aussi.
+
+-- Mais j'ai un mot de passe particulier, continua Coconnas un peu
+mortifie de partager l'honneur de son audience avec le sire de
+Maurevel et maitre La Huriere.
+
+-- Nous aussi.
+
+-- Mais j'ai un signe de reconnaissance. Maurevel sourit, tira de
+dessous son pourpoint une poignee de croix en etoffe blanche, en
+donna une a La Huriere, une a Coconnas, et en prit une pour lui.
+La Huriere attacha la sienne a son casque, Maurevel en fit autant
+de la sienne a son chapeau.
+
+-- Oh ca! dit Coconnas stupefait, le rendez-vous, le mot d'ordre,
+le signe de ralliement, c'est donc pour tout le monde?
+
+-- Oui, monsieur; c'est-a-dire pour tous les bons catholiques.
+
+-- Il y a fete au Louvre alors, banquet royal, n'est-ce pas?
+s'ecria Coconnas, et l'on en veut exclure ces chiens de
+huguenots?... Bon! bien! a merveille! Il y a assez longtemps
+qu'ils y paradent.
+
+-- Oui, il y a fete au Louvre, dit Maurevel, il y a banquet royal,
+et les huguenots y seront convies... Il y a plus, ils seront les
+heros de la fete, ils paieront le banquet, et, si vous voulez bien
+etre des notres, nous allons commencer par aller inviter leur
+principal champion, leur Gedeon, comme ils disent.
+
+-- M. l'amiral? s'ecria Coconnas.
+
+-- Oui, le vieux Gaspard, que j'ai manque comme un imbecile,
+quoique j'aie tire sur lui avec l'arquebuse meme du roi.
+
+-- Et voila pourquoi, mon gentilhomme, je fourbissais ma salade,
+j'affilais mon epee et je repassais mes couteaux, dit d'une voix
+stridente maitre La Huriere travesti en guerre.
+
+A ces mots, Coconnas frissonna et devint fort pale, car il
+commencait a comprendre.
+
+-- Quoi, vraiment! s'ecria-t-il, cette fete, ce banquet...
+c'est... on va...
+
+-- Vous avez ete bien long a deviner, monsieur, dit Maurevel, et
+l'on voit bien que vous n'etes pas fatigue comme nous des
+insolences de ces heretiques.
+
+-- Et vous prenez sur vous, dit-il, d'aller chez l'amiral, et
+de...? Maurevel sourit, et attirant Coconnas contre la fenetre:
+
+-- Regardez, dit-il; voyez-vous, sur la petite place, au bout de
+la rue, derriere l'eglise, cette troupe qui se range
+silencieusement dans l'ombre?
+
+-- Oui.
+
+-- Les hommes qui composent cette troupe ont, comme maitre La
+Huriere, vous et moi, une croix au chapeau.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien, ces hommes, c'est une compagnie de Suisses des petits
+cantons, commandes par Toquenot; vous savez que messieurs des
+petits cantons sont les comperes du roi.
+
+-- Oh! oh! fit Coconnas.
+
+-- Maintenant, voyez cette troupe de cavaliers qui passe sur le
+quai; reconnaissez-vous son chef?
+
+-- Comment voulez-vous que je le reconnaisse? dit Coconnas tout
+fremissant, je suis a Paris de ce soir seulement.
+
+-- Eh bien, c'est celui avec qui vous avez rendez-vous a minuit au
+Louvre. Voyez, il va vous y attendre.
+
+-- Le duc de Guise?
+
+-- Lui-meme. Ceux qui l'escortent sont Marcel, ex-prevot des
+marchands, et J. Choron, prevot actuel. Les deux derniers vont
+mettre sur pied leurs compagnies de bourgeois; et tenez, voici le
+capitaine du quartier qui entre dans la rue: regardez bien ce
+qu'il va faire.
+
+-- Il heurte a chaque porte. Mais qu'y a-t-il donc sur les portes
+auxquelles il heurte?
+
+-- Une croix blanche, jeune homme; une croix pareille a celle que
+nous avons a nos chapeaux. Autrefois on laissait a Dieu le soin de
+distinguer les siens; aujourd'hui nous sommes plus civilises, et
+nous lui epargnons cette besogne.
+
+-- Mais chaque maison a laquelle il frappe s'ouvre, et de chaque
+maison sortent des bourgeois armes.
+
+-- Il frappera a la notre comme aux autres, et nous sortirons a
+notre tour.
+
+-- Mais, dit Coconnas, tout ce monde sur pied pour aller tuer un
+vieil huguenot! Mordi! c'est honteux! c'est une affaire
+d'egorgeurs et non de soldats!
+
+-- Jeune homme, dit Maurevel, si les vieux vous repugnent, vous
+pourrez en choisir de jeunes. Il y en aura pour tous les gouts. Si
+vous meprisez les poignards, vous pourrez vous servir de l'epee;
+car les huguenots ne sont pas gens a se laisser egorger sans se
+defendre, et, vous le savez, les huguenots, jeunes ou vieux, ont
+la vie dure.
+
+-- Mais on les tuera donc tous, alors? s'ecria Coconnas.
+
+-- Tous.
+
+-- Par ordre du roi?
+
+-- Par ordre du roi et de M. de Guise.
+
+-- Et quand cela?
+
+-- Quand vous entendrez la cloche de Saint-Germain-l'Auxerrois.
+
+-- Ah! c'est donc pour cela que cet aimable Allemand, qui est a
+M. de Guise... comment l'appelez-vous donc?
+
+-- M. de Besme?
+
+-- Justement. C'est donc pour cela que M. de Besme me disait
+d'accourir au premier coup de tocsin?
+
+-- Vous avez donc vu M. de Besme?
+
+-- Je l'ai vu et je lui ai parle.
+
+-- Ou cela?
+
+-- Au Louvre. C'est lui qui m'a fait entrer, qui m'a donne le mot
+d'ordre, qui m'a...
+
+-- Regardez.
+
+-- Mordi! c'est lui-meme.
+
+-- Voulez-vous lui parler?
+
+-- Sur mon ame! je n'en serais pas fache.
+
+Maurevel ouvrit doucement la fenetre. Besme, en effet, passait
+avec une vingtaine d'hommes.
+
+-- _Guise et Lorraine! _dit Maurevel.
+
+Besme se retourna, et, comprenant que c'etait a lui qu'on avait
+affaire, il s'approcha.
+
+-- Ah! ah! c'etre fous, monsir de Maurefel.
+
+-- Oui, c'est moi; que cherchez-vous?
+
+-- J'y cherche l'auperge de la Belle-Etoile, pour brevenir un
+certain monsir Gogonnas.
+
+-- Me voici, monsieur de Besme! dit le jeune homme.
+
+-- Ah! pon, ah! pien... Vous etes bret?
+
+-- Oui. Que faut-il faire?
+
+-- Ce que vous tira monsir de Maurefel. C'etre un bon gatholique.
+
+-- Vous l'entendez? dit Maurevel.
+
+-- Oui, repondit Coconnas. Mais vous, monsieur de Besme, ou allez-
+vous?
+
+-- Moi?... dit de Besme en riant...
+
+-- Oui, vous?
+
+-- Moi, je fas tire un betit mot a l'amiral.
+
+-- Dites-lui-en deux, s'il le faut, dit Maurevel, et que cette
+fois, s'il se releve du premier, il ne se releve pas du second.
+
+-- Soyez dranguille, monsir de Maurefel, soyez dranguille, et
+tressez-moi pien ce cheune homme-la.
+
+-- Oui, oui, n'ayez pas de crainte, les Coconnas sont de fins
+limiers, et bons chiens chassent de race.
+
+-- Atieu!
+
+-- Allez.
+
+-- Et fous?
+
+-- Commencez toujours la chasse, nous arriverons pour la curee. De
+Besme s'eloigna et Maurevel ferma la fenetre.
+
+-- Vous l'entendez, jeune homme? dit Maurevel; si vous avez
+quelque ennemi particulier, quand il ne serait pas tout a fait
+huguenot, mettez-le sur la liste, et il passera avec les autres.
+
+Coconnas, plus etourdi que jamais de tout ce qu'il voyait et de
+tout ce qu'il entendait, regardait tour a tour l'hote, qui prenait
+des poses formidables, et Maurevel, qui tirait tranquillement un
+papier de sa poche.
+
+-- Quant a moi, voila ma liste, dit-il; trois cents. Que chaque
+bon catholique fasse, cette nuit, la dixieme partie de la besogne
+que je ferai, et il n'y aura plus demain un seul heretique dans le
+royaume!
+
+-- Chut! dit La Huriere.
+
+-- Quoi? repeterent ensemble Coconnas et Maurevel.
+
+On entendit vibrer le premier coup de beffroi a Saint-Germain-
+l'Auxerrois.
+
+-- Le signal! s'ecria Maurevel. L'heure est donc avancee? Ce
+n'etait que pour minuit, m'avait-on dit... Tant mieux! Quand il
+s'agit de la gloire de Dieu et du roi, mieux vaut les horloges qui
+avancent que celles qui retardent.
+
+En effet, on entendit tinter lugubrement la cloche de l'eglise.
+Bientot un premier coup de feu retentit, et presque aussitot la
+lueur de plusieurs flambeaux illumina comme un eclair la rue de
+l'Arbre-Sec.
+
+Coconnas passa sur son front sa main humide de sueur.
+
+-- C'est commence, s'ecria Maurevel, en route!
+
+-- Un moment, un moment! dit l'hote; avant de nous mettre en
+campagne, assurons-nous du logis, comme on dit a la guerre. Je ne
+veux pas qu'on egorge ma femme et mes enfants pendant que je serai
+dehors: il y a un huguenot ici.
+
+-- M. de La Mole? s'ecria Coconnas avec un soubresaut.
+
+-- Oui! le parpaillot s'est jete dans la gueule du loup.
+
+-- Comment! dit Coconnas, vous vous attaqueriez a votre hote?
+
+-- C'est a son intention surtout que j'ai repasse ma rapiere.
+
+-- Oh! oh! fit le Piemontais en froncant le sourcil.
+
+-- Je n'ai jamais tue personne que mes lapins, mes canards et mes
+poulets, repliqua le digne aubergiste; je ne sais donc trop
+comment m'y prendre pour tuer un homme. Eh bien, je vais m'exercer
+sur celui-la. Si je fais quelque gaucherie, au moins personne ne
+sera la pour se moquer de moi.
+
+-- Mordi, c'est dur! objecta Coconnas. M. de La Mole est mon
+compagnon, M. de La Mole a soupe avec moi, M. de La Mole a joue
+avec moi.
+
+-- Oui, mais M. de La Mole est un heretique, dit Maurevel.
+
+M.
+
+de La Mole est condamne; et si nous ne le tuons pas, d'autres le
+tueront.
+
+-- Sans compter, dit l'hote, qu'il vous a gagne cinquante ecus.
+
+-- C'est vrai, dit Coconnas, mais loyalement, j'en suis sur.
+
+-- Loyalement ou non, il vous faudra toujours le payer; tandis
+que, si je le tue, vous etes quitte.
+
+-- Allons, allons! depechons, messieurs, s'ecria Maurevel; une
+arquebusade, un coup de rapiere, un coup de marteau, un coup de
+chenet, un coup de ce que vous voudrez; mais finissons-en, si vous
+voulez arriver a temps, comme nous avons promis, pour aider
+M. de Guise chez l'amiral.
+
+Coconnas soupira.
+
+-- J'y cours! s'ecria La Huriere, attendez-moi.
+
+-- Mordi! s'ecria Coconnas, il va faire souffrir ce pauvre garcon,
+et le voler peut-etre. Je veux etre la pour l'achever, s'il est
+besoin, et empecher qu'on ne touche a son argent.
+
+Et mu par cette heureuse idee, Coconnas monta l'escalier derriere
+maitre La Huriere, qu'il eut bientot rejoint; car, a mesure qu'il
+montait, par un effet de la reflexion sans doute, La Huriere
+ralentissait le pas.
+
+Au moment ou il arrivait a la porte, toujours suivi de Coconnas,
+plusieurs coups de feu retentirent dans la rue.
+
+Aussitot on entendit La Mole sauter de son lit et le plancher
+crier sous ses pas.
+
+-- Diable! murmura La Huriere un peu trouble, il est reveille, je
+crois!
+
+-- Ca m'en a l'air, dit Coconnas.
+
+-- Et il va se defendre?
+
+-- Il en est capable. Dites donc, maitre La Huriere, s'il allait
+vous tuer, ca serait drole.
+
+-- Hum! hum! fit l'hote. Mais, se sentant arme d'une bonne
+arquebuse, il se rassura et enfonca la porte d'un vigoureux coup
+de pied. On vit alors La Mole, sans chapeau, mais tout vetu,
+retranche derriere son lit, son epee entre ses dents et ses
+pistolets a la main.
+
+-- Oh! oh! dit Coconnas en ouvrant les narines en veritable bete
+fauve qui flaire le sang, voila qui devient interessant, maitre La
+Huriere. Allons, allons! en avant!
+
+-- Ah! l'on veut m'assassiner, a ce qu'il parait! cria La Mole
+dont les yeux flamboyaient, et c'est toi, miserable?
+
+Maitre La Huriere ne repondit a cette apostrophe qu'en abaissant
+son arquebuse et qu'en mettant le jeune homme en joue. Mais La
+Mole avait vu la demonstration, et, au moment ou le coup partit,
+il se jeta a genoux, et la balle passa pardessus sa tete.
+
+-- A moi! cria La Mole, a moi, monsieur de Coconnas!
+
+-- A moi! monsieur de Maurevel, a moi! cria La Huriere.
+
+-- Ma foi, monsieur de la Mole! dit Coconnas, tout ce que je puis
+dans cette affaire est de ne point me mettre contre vous. Il
+parait qu'on tue cette nuit les huguenots au nom du roi. Tirez-
+vous de la comme vous pourrez.
+
+-- Ah! traitres! ah! assassins! c'est comme cela! eh bien,
+attendez.
+
+Et La Mole, visant a son tour, lacha la detente d'un de ses
+pistolets. La Huriere, qui ne le perdait pas de vue, eut le temps
+de se jeter de cote; mais Coconnas, qui ne s'attendait pas a cette
+riposte, resta a la place ou il etait et la balle lui effleura
+l'epaule.
+
+-- Mordi! cria-t-il en grincant des dents, j'en tiens; a nous deux
+donc! puisque tu le veux. Et, tirant sa rapiere, il s'elanca vers
+La Mole.
+
+Sans doute, s'il eut ete seul, La Mole l'eut attendu; mais
+Coconnas avait derriere lui maitre La Huriere qui rechargeait son
+arquebuse, sans compter Maurevel qui, pour se rendre a
+l'invitation de l'aubergiste, montait les escaliers quatre a
+quatre. La Mole se jeta donc dans un cabinet, et verrouilla la
+porte derriere lui.
+
+-- Ah! schelme! s'ecria Coconnas furieux, heurtant la porte du
+pommeau de sa rapiere, attends, attends. Je veux te trouer le
+corps d'autant de coups d'epee que tu m'as gagne d'ecus ce soir!
+Ah! je viens pour t'empecher de souffrir! ah! je viens pour qu'on
+ne te vole pas, et tu me recompenses en m'envoyant une balle dans
+l'epaule! attends! birbonne! attends!
+
+Sur ces entrefaites, maitre La Huriere s'approcha et d'un coup de
+crosse de son arquebuse fit voler la porte en eclats.
+
+Coconnas s'elanca dans le cabinet, mais il alla donner du nez
+contre la muraille: le cabinet etait vide et la fenetre ouverte.
+
+-- Il se sera precipite, dit l'hote; et comme nous sommes au
+quatrieme, il est mort.
+
+-- Ou il se sera sauve par le toit de la maison voisine, dit
+Coconnas en enjambant la barre de la fenetre et en s'appretant a
+le suivre sur ce terrain glissant et escarpe.
+
+Mais Maurevel et La Huriere se precipiterent sur lui, et le
+ramenant dans la chambre:
+
+-- Etes-vous fou? s'ecrierent-ils tous deux a la fois. Vous allez
+vous tuer.
+
+-- Bah, dit Coconnas, je suis montagnard, moi, et habitue a courir
+dans les glaciers. D'ailleurs, quand un homme m'a insulte une
+fois, je monterais avec lui jusqu'au ciel, ou je descendrais avec
+lui jusqu'en enfer, quelque chemin qu'il prit pour y arriver.
+Laissez-moi faire.
+
+-- Allons donc! dit Maurevel, ou il est mort, ou il est loin
+maintenant. Venez avec nous; et si celui-la vous echappe, vous en
+trouverez mille autres a sa place.
+
+-- Vous avez raison, hurla Coconnas. Mort aux huguenots! J'ai
+besoin de me venger, et le plus tot sera le mieux.
+
+Et tous trois descendirent l'escalier comme une avalanche.
+
+-- Chez l'amiral! cria Maurevel.
+
+-- Chez l'amiral! repeta La Huriere.
+
+-- Chez l'amiral, donc! puisque vous le voulez, dit a son tour
+Coconnas.
+
+Et tous trois s'elancerent de l'hotel de la Belle-Etoile, laisse
+en garde a Gregoire et aux autres garcons, se dirigeant vers
+l'hotel de l'amiral, situe rue de Bethisy; une flamme brillante et
+le bruit des arquebusades les guidaient de ce cote.
+
+-- Eh! qui vient la? s'ecria Coconnas. Un homme sans pourpoint et
+sans echarpe.
+
+-- C'en est un qui se sauve, dit Maurevel.
+
+-- A vous, a vous! a vous qui avez des arquebuses, s'ecria
+Coconnas.
+
+-- Ma foi, non, dit Maurevel; je garde ma poudre pour meilleur
+gibier.
+
+-- A vous, La Huriere.
+
+-- Attendez, attendez, dit l'aubergiste en ajustant.
+
+-- Ah! oui, attendez, s'ecria Coconnas; et en attendant il va se
+sauver.
+
+Et il s'elanca a la poursuite du malheureux qu'il eut bientot
+rejoint, car il etait deja blesse. Mais au moment ou, pour ne pas
+le frapper par derriere, il lui criait: "Tourne, mais tourne
+donc!" un coup d'arquebuse retentit, une balle siffla aux oreilles
+de Coconnas, et le fugitif roula comme un lievre atteint dans sa
+course la plus rapide par le plomb du chasseur.
+
+Un cri de triomphe se fit entendre derriere Coconnas; le
+Piemontais se retourna, et vit La Huriere agitant son arme.
+
+-- Ah! cette fois, s'ecria-t-il, j'ai etrenne au moins.
+
+-- Oui, mais vous avez manque me percer d'outre en outre, moi.
+
+-- Prenez garde, mon gentilhomme, prenez garde, cria La Huriere.
+
+Coconnas fit un bond en arriere. Le blesse s'etait releve sur un
+genou; et, tout entier a la vengeance, il allait percer Coconnas
+de son poignard au moment meme ou l'avertissement de son hote
+avait prevenu le Piemontais.
+
+-- Ah! vipere! s'ecria Coconnas.
+
+Et, se jetant sur le blesse, il lui enfonca trois fois son epee
+jusqu'a la garde dans la poitrine.
+
+-- Et maintenant, s'ecria Coconnas laissant le huguenot se
+debattre dans les convulsions de l'agonie, chez l'amiral! chez
+l'amiral!
+
+-- Ah! ah! mon gentilhomme, dit Maurevel, il parait que vous y
+mordez.
+
+-- Ma foi, oui, dit Coconnas. Je ne sais pas si c'est l'odeur de
+la poudre qui me grise ou la vue du sang qui m'excite, mais,
+mordi! je prends gout a la tuerie. C'est comme qui dirait une
+battue a l'homme. Je n'ai encore fait que des battues a l'ours ou
+au loup, et sur mon honneur la battue a l'homme me parait plus
+divertissante.
+
+Et tous trois reprirent leur course.
+
+
+
+VIII
+Les massacres
+
+
+L'hotel qu'habitait l'amiral etait, comme nous l'avons dit, situe
+rue de Bethisy. C'etait une grande maison s'elevant au fond d'une
+cour avec deux ailes en retour sur la rue. Un mur ouvert par une
+grande porte et par deux petites grilles donnait entree dans cette
+cour.
+
+Lorsque nos trois guisards atteignirent l'extremite de la rue de
+Bethisy, qui fait suite a la rue des Fosses-Saint-Germain-
+l'Auxerrois, ils virent l'hotel entoure de Suisses, de soldats et
+de bourgeois en armes; tous tenaient a la main droite ou des
+epees, ou des piques, ou des arquebuses, et quelques-uns, a la
+main gauche, des flambeaux qui repandaient sur cette scene un jour
+funebre et vacillant, lequel, suivant le mouvement imprime,
+s'epandait sur le pave, montait le long des murailles ou
+flamboyait sur cette mer vivante ou chaque arme jetait son eclair.
+Tout autour de l'hotel et dans les rues Tirechappe, Etienne et
+Bertin-Poiree, l'oeuvre terrible s'accomplissait. De longs cris se
+faisaient entendre, la mousqueterie petillait, et de temps en
+temps quelque malheureux, a moitie nu, pale, ensanglante, passait,
+bondissant comme un daim poursuivi, dans un cercle de lumiere
+funebre ou semblait s'agiter un monde de demons.
+
+En un instant, Coconnas, Maurevel et La Huriere, signales de loin
+par leurs croix blanches et accueillis par des cris de bienvenue,
+furent au plus epais de cette foule haletante et pressee comme une
+meute. Sans doute ils n'eussent pas pu passer; mais quelques-uns
+reconnurent Maurevel et lui firent faire place. Coconnas et La
+Huriere se glisserent a sa suite; tous trois parvinrent donc a se
+glisser dans la cour.
+
+Au centre de cette cour, dont les trois portes etaient enfoncees,
+un homme, autour duquel les assassins laissaient un vide
+respectueux, se tenait debout, appuye sur une rapiere nue, et les
+yeux fixes sur un balcon eleve de quinze pieds a peu pres et
+s'etendant devant la fenetre principale de l'hotel. Cet homme
+frappait du pied avec impatience, et de temps en temps se
+retournait pour interroger ceux qui se trouvaient les plus proches
+de lui.
+
+-- Rien encore, murmura-t-il. Personne... Il aura ete prevenu, il
+aura fui. Qu'en pensez-vous, Du Gast?
+
+-- Impossible, Monseigneur.
+
+-- Pourquoi pas? Ne m'avez-vous pas dit qu'un instant avant que
+nous arrivassions, un homme sans chapeau, l'epee nue a la main et
+courant comme s'il etait poursuivi, etait venu frapper a la porte,
+et qu'on lui avait ouvert?
+
+-- Oui, Monseigneur; mais presque aussitot M. de Besme est arrive,
+les portes ont ete enfoncees, l'hotel cerne. L'homme est bien
+entre, mais a coup sur il n'a pu sortir.
+
+-- Eh! mais, dit Coconnas a La Huriere, est-ce que je me trompe,
+ou n'est-ce pas M. de Guise que je vois la?
+
+-- Lui-meme, mon gentilhomme. Oui, c'est le grand Henri de Guise
+en personne, qui attend sans doute que l'amiral sorte pour lui en
+faire autant que l'amiral en a fait a son pere. Chacun a son tour,
+mon gentilhomme, et, Dieu merci! c'est aujourd'hui le notre.
+
+-- Hola! Besme! hola! cria le duc de sa voix puissante, n'est-ce
+donc point encore fini? Et, de la pointe de son epee impatiente
+comme lui, il faisait jaillir des etincelles du pave.
+
+En ce moment, on entendit comme des cris dans l'hotel, puis des
+coups de feu, puis un grand mouvement de pieds et un bruit d'armes
+heurtees, auquel succeda un nouveau silence.
+
+Le duc fit un mouvement pour se precipiter dans la maison.
+
+-- Monseigneur, Monseigneur, lui dit Du Gast en se rapprochant de
+lui et en l'arretant, votre dignite vous commande de demeurer et
+d'attendre.
+
+-- Tu as raison, Du Gast; merci! j'attendrai. Mais, en verite, je
+meurs d'impatience et d'inquietude. Ah! s'il m'echappait!
+
+Tout a coup le bruit des pas se rapprocha... les vitres du premier
+etage s'illuminerent de reflets pareils a ceux d'un incendie.
+
+La fenetre, sur laquelle le duc avait tant de fois leve les yeux,
+s'ouvrit ou plutot vola en eclats; et un homme, au visage pale et
+au cou blanc tout souille de sang, apparut sur le balcon.
+
+-- Besme! cria le duc; enfin c'est toi! Eh bien? eh bien?
+
+-- Foila, foila! repondit froidement l'Allemand, qui, se baissant,
+se releva presque aussitot en paraissant soulever un poids
+considerable.
+
+-- Mais les autres, demanda impatiemment le duc, les autres, ou
+sont-ils?
+
+-- Les autres, ils achefent les autres.
+
+-- Et toi, toi! qu'as-tu fait?
+
+-- Moi, fous allez foir; regulez-vous un beu. Le duc fit un pas en
+arriere. En ce moment on put distinguer l'objet que Besme attirait
+a lui d'un si puissant effort.
+
+C'etait le cadavre d'un vieillard.
+
+Il le souleva au-dessus du balcon, le balanca un instant dans le
+vide, et le jeta aux pieds de son maitre. Le bruit sourd de la
+chute, les flots de sang qui jaillirent du corps et diaprerent au
+loin le pave, frapperent d'epouvante jusqu'au duc lui-meme; mais
+ce sentiment dura peu, et la curiosite fit que chacun s'avanca de
+quelques pas, et que la lueur d'un flambeau vint trembler sur la
+victime. On distingua alors une barbe blanche, un visage
+venerable, et des mains raidies par la mort.
+
+-- L'amiral, s'ecrierent ensemble vingt voix qui ensemble se
+turent aussitot.
+
+-- Oui, l'amiral. C'est bien lui, dit le duc en se rapprochant du
+cadavre pour le contempler avec une joie silencieuse.
+
+-- L'amiral! l'amiral! repeterent a demi-voix tous les temoins de
+cette terrible scene, se serrant les uns contre les autres, et se
+rapprochant timidement de ce grand vieillard abattu.
+
+-- Ah! te voila donc, Gaspard! dit le duc de Guise triomphant; tu
+as fait assassiner mon pere, je le venge! Et il osa poser le pied
+sur la poitrine du heros protestant.
+
+Mais aussitot les yeux du mourant s'ouvrirent avec effort, sa main
+sanglante et mutilee se crispa une derniere fois, et l'amiral,
+sans sortir de son immobilite, dit au sacrilege d'une voix
+sepulcrale:
+
+-- Henri de Guise, un jour aussi tu sentiras sur ta poitrine le
+pied d'un assassin. Je n'ai pas tue ton pere. Sois maudit!
+
+Le duc, pale et tremblant malgre lui, sentit un frisson de glace
+courir par tout son corps; il passa la main sur son front comme
+pour en chasser la vision lugubre; puis, quand il la laissa
+retomber, quand il osa reporter la vue sur l'amiral, ses yeux
+s'etaient refermes, sa main etait redevenue inerte, et un sang
+noir epanche de sa bouche sur sa barbe blanche avait succede aux
+terribles paroles que cette bouche venait de prononcer.
+
+Le duc releva son epee avec un geste de resolution desesperee.
+
+-- Eh bien, monsir, lui dit Besme, etes-fous gontent?
+
+-- Oui, mon brave, oui, repliqua Henri, car tu as venge...
+
+-- Le dugue Francois, n'est-ce pas?
+
+-- La religion, reprit Henri d'une voix sourde. Et maintenant,
+continua-t-il en se retournant vers les Suisses, les soldats et
+les bourgeois qui encombraient la cour et la rue, a l'oeuvre, mes
+amis, a l'oeuvre!
+
+-- Eh! bonjour, monsieur de Besme, dit alors Coconnas s'approchant
+avec une sorte d'admiration de l'Allemand, qui, toujours sur le
+balcon, essuyait tranquillement son epee.
+
+-- C'est donc vous qui l'avez expedie? cria La Huriere en extase;
+comment avez-vous fait cela, mon digne gentilhomme?
+
+-- Oh! pien zimblement, pien zimblement: il avre entendu tu pruit,
+il avre oufert son borte, et moi ly avre passe mon rapir tans le
+corps a lui. Mais ce n'est bas le dout, che grois que le Teligny
+en dient, che l'endens grier.
+
+En ce moment, en effet, quelques cris de detresse qui semblaient
+pousses par une voix de femme se firent entendre; des reflets
+rougeatres illuminerent une des deux ailes formant galerie. On
+apercut deux hommes qui fuyaient poursuivis par une longue file de
+massacreurs. Une arquebusade tua l'un; l'autre trouva sur son
+chemin une fenetre ouverte, et, sans mesurer la hauteur, sans
+s'inquieter des ennemis qui l'attendaient en bas, il sauta
+intrepidement dans la cour.
+
+-- Tuez! tuez! crierent les assassins en voyant leur victime prete
+a leur echapper.
+
+L'homme se releva en ramassant son epee, qui, dans sa chute, lui
+etait echappee des mains, prit sa course tete baissee a travers
+les assistants, enculbuta trois ou quatre, en perca un de son
+epee, et au milieu du feu des pistolades, au milieu des
+imprecations des soldats furieux de l'avoir manque, il passa comme
+l'eclair devant Coconnas, qui l'attendait a la porte, le poignard
+a la main.
+
+-- Touche! cria le Piemontais en lui traversant le bras de sa lame
+fine et aigue.
+
+-- Lache! repondit le fugitif en fouettant le visage de son ennemi
+avec la lame de son epee, faute d'espace pour lui donner un coup
+de pointe.
+
+-- Oh! mille demons! s'ecria Coconnas, c'est monsieur de la Mole!
+
+-- Monsieur de la Mole! repeterent La Huriere et Maurevel.
+
+-- C'est celui qui a prevenu l'amiral! crierent plusieurs soldats.
+
+-- Tue! tue! ... hurla-t-on de tous cotes. Coconnas, La Huriere et
+dix soldats s'elancerent a la poursuite de La Mole, qui, couvert
+de sang et arrive a ce degre d'exaltation qui est la derniere
+reserve de la vigueur humaine, bondissait par les rues, sans autre
+guide que l'instinct. Derriere lui, les pas et les cris de ses
+ennemis l'eperonnaient et semblaient lui donner des ailes. Parfois
+une balle sifflait a son oreille et imprimait tout a coup a sa
+course, pres de se ralentir, une nouvelle rapidite. Ce n'etait
+plus une respiration, ce n'etait plus une haleine qui sortait de
+sa poitrine, mais un rale sourd, mais un rauque hurlement. La
+sueur et le sang degouttaient de ses cheveux et coulaient
+confondus sur son visage. Bientot son pourpoint devint trop serre
+pour les battements de son coeur, et il l'arracha. Bientot son
+epee devint trop lourde pour sa main, et il la jeta loin de lui.
+Parfois il lui semblait que les pas s'eloignaient et qu'il etait
+pres d'echapper a ses bourreaux; mais aux cris de ceux-ci,
+d'autres massacreurs qui se trouvaient sur son chemin et plus
+rapproches quittaient leur besogne sanglante et accouraient. Tout
+a coup il apercut la riviere coulant silencieusement a sa gauche;
+il lui sembla qu'il eprouverait, comme le cerf aux abois, un
+indicible plaisir a s'y precipiter, et la force supreme de la
+raison put seule le retenir. A sa droite c'etait le Louvre,
+sombre, immobile, mais plein de bruits sourds et sinistres. Sur le
+pont-levis entraient et sortaient des casques, des cuirasses, qui
+renvoyaient en froids eclairs les rayons de la lune. La Mole
+songea au roi de Navarre comme il avait songe a Coligny: c'etaient
+ses deux seuls protecteurs. Il reunit toutes ses forces, regarda
+le ciel en faisant tout bas le voeu d'abjurer s'il echappait au
+massacre, fit perdre par un detour une trentaine de pas a la meute
+qui le poursuivait, piqua droit vers le Louvre, s'elanca sur le
+pont pele-mele avec les soldats, recut un nouveau coup de poignard
+qui glissa le long des cotes, et, malgre les cris de: "Tue! tue!"
+qui retentissaient derriere lui et autour de lui, malgre
+l'attitude offensive que prenaient les sentinelles, il se
+precipita comme une fleche dans la cour, bondit jusqu'au
+vestibule, franchit l'escalier, monta deux etages, reconnut une
+porte et s'y appuya en frappant des pieds et des mains.
+
+-- Qui est la?murmura une voix de femme.
+
+-- Oh! mon Dieu! mon Dieu! murmura La Mole, ils viennent... je les
+entends... les voila... je les vois... C'est moi! ... moi! ...
+
+-- Qui vous? reprit la voix. La Mole se rappela le mot d'ordre.
+
+-- Navarre! Navarre! cria-t-il. Aussitot la porte s'ouvrit. La
+Mole, sans voir, sans remercier Gillonne, fit irruption dans un
+vestibule, traversa un corridor, deux ou trois appartements, et
+parvint enfin dans une chambre eclairee par une lampe suspendue au
+plafond. Sous des rideaux de velours fleurdelise d'or, dans un lit
+de chene sculpte, une femme a moitie nue, appuyee sur son bras,
+ouvrait des yeux fixes d'epouvante. La Mole se precipita vers
+elle.
+
+-- Madame! s'ecria-t-il, on tue, on egorge mes freres; on veut me
+tuer, on veut m'egorger aussi. Ah! vous etes la reine... sauvez-
+moi.
+
+Et il se precipita a ses pieds, laissant sur le tapis une large
+trace de sang.
+
+En voyant cet homme pale, defait, agenouille devant elle, la reine
+de Navarre se dressa epouvantee, cachant son visage entre ses
+mains et criant au secours.
+
+-- Madame, dit La Mole en faisant un effort pour se relever, au
+nom du Ciel, n'appelez pas, car si l'on vous entend, je suis
+perdu! Des assassins me poursuivent, ils montaient les degres
+derriere moi. Je les entends... les voila! les voila! ...
+
+-- Au secours! repeta la reine de Navarre, hors d'elle, au
+secours!
+
+-- Ah! c'est vous qui m'avez tue! dit La Mole au desespoir. Mourir
+par une si belle voix, mourir par une si belle main! Ah! j'aurais
+cru cela impossible!
+
+Au meme instant la porte s'ouvrit et une meute d'hommes haletants,
+furieux, le visage tache de sang et de poudre, arquebuses,
+hallebardes et epees en arret, se precipita dans la chambre.
+
+A leur tete etait Coconnas, ses cheveux roux herisses, son oeil
+bleu pale demesurement dilate, la joue toute meurtrie par l'epee
+de La Mole, qui avait trace sur les chairs son sillon sanglant:
+ainsi defigure, le Piemontais etait terrible a voir.
+
+-- Mordi! cria-t-il, le voila, le voila! Ah! cette fois, nous le
+tenons, enfin!
+
+La Mole chercha autour de lui une arme et n'en trouva point. Il
+jeta les yeux sur la reine et vit la plus profonde pitie peinte
+sur son visage. Alors il comprit qu'elle seule pouvait le sauver,
+se precipita vers elle et l'enveloppa dans ses bras.
+
+Coconnas fit trois pas en avant, et de la pointe de sa longue
+rapiere troua encore une fois l'epaule de son ennemi, et quelques
+gouttes de sang tiede et vermeil diaprerent comme une rosee les
+draps blancs et parfumes de Marguerite.
+
+Marguerite vit couler le sang, Marguerite sentit frissonner ce
+corps enlace au sien, elle se jeta avec lui dans la ruelle. Il
+etait temps. La Mole, au bout de ses forces, etait incapable de
+faire un mouvement ni pour fuir, ni pour se defendre. Il appuya sa
+tete livide sur l'epaule de la jeune femme, et ses doigts crispes
+se cramponnerent, en la dechirant, a la fine batiste brodee qui
+couvrait d'un flot de gaze le corps de Marguerite.
+
+-- Ah! madame! murmura-t-il d'une voix mourante, sauvez-moi!
+
+Ce fut tout ce qu'il put dire. Son oeil voile par un nuage pareil
+a la nuit de la mort s'obscurcit; sa tete alourdie retomba en
+arriere, ses bras se detendirent, ses reins plierent et il glissa
+sur le plancher dans son propre sang, entrainant la reine avec
+lui.
+
+En ce moment Coconnas, exalte par les cris, enivre par l'odeur du
+sang, exaspere par la course ardente qu'il venait de faire,
+allongea le bras vers l'alcove royale. Un instant encore et son
+epee percait le coeur de La Mole, et peut-etre en meme temps celui
+de Marguerite.
+
+A l'aspect de ce fer nu, et peut-etre plutot encore a la vue de
+cette insolence brutale, la fille des rois se releva de toute sa
+taille et poussa un cri tellement empreint d'epouvante,
+d'indignation et de rage, que le Piemontais demeura petrifie par
+un sentiment inconnu; il est vrai que, si cette scene se fut
+prolongee renfermee entre les memes acteurs, ce sentiment allait
+se fondre comme neige matinale au soleil d'avril.
+
+Mais tout a coup, par une porte cachee dans la muraille s'elanca
+un jeune homme de seize a dix-sept ans, vetu de noir, pale et les
+cheveux en desordre.
+
+-- Attends, ma soeur, attends, cria-t-il, me voila! me voila!
+
+-- Francois! Francois! a mon secours! dit Marguerite.
+
+-- Le duc d'Alencon! murmura La Huriere en baissant son arquebuse.
+
+-- Mordi, un fils de France! grommela Coconnas en reculant d'un
+pas.
+
+Le duc d'Alencon jeta un regard autour de lui. Il vit Marguerite
+echevelee, plus belle que jamais, appuyee a la muraille, entouree
+d'hommes la fureur dans les yeux, la sueur au front, et l'ecume a
+la bouche.
+
+-- Miserables! s'ecria-t-il.
+
+-- Sauvez-moi, mon frere! dit Marguerite epuisee. Ils veulent
+m'assassiner. Une flamme passa sur le visage pale du duc.
+
+Quoiqu'il fut sans armes, soutenu, sans doute par la conscience de
+son nom, il s'avanca les poings crispes contre Coconnas et ses
+compagnons, qui reculerent epouvantes devant les eclairs qui
+jaillissaient de ses yeux.
+
+-- Assassinerez-vous ainsi un fils de France? voyons! Puis, comme
+ils continuaient de reculer devant lui:
+
+-- Ca, mon capitaine des gardes, venez ici, et qu'on me pende tous
+ces brigands!
+
+Plus effraye a la vue de ce jeune homme sans armes qu'il ne l'eut
+ete a l'aspect d'une compagnie de reitres ou de lansquenets,
+Coconnas avait deja gagne la porte. La Huriere redescendait les
+degres avec des jambes de cerf, les soldats s'entrechoquaient et
+se culbutaient dans le vestibule pour fuir au plus tot, trouvant
+la porte trop etroite comparee au grand desir qu'ils avaient
+d'etre dehors.
+
+Pendant ce temps, Marguerite avait instinctivement jete sur le
+jeune homme evanoui sa couverture de damas, et s'etait eloignee de
+lui.
+
+Quand le dernier meurtrier eut disparu, le duc d'Alencon se
+retourna.
+
+-- Ma soeur, s'ecria-t-il en voyant Marguerite toute marbree de
+sang, serais tu blessee?
+
+Et il s'elanca vers sa soeur avec une inquietude qui eut fait
+honneur a sa tendresse, si cette tendresse n'eut pas ete accusee
+d'etre plus grande qu'il ne convenait a un frere.
+
+-- Non, dit-elle, je ne le crois pas, ou, si je le suis, c'est
+legerement.
+
+-- Mais ce sang, dit le duc en parcourant de ses mains tremblantes
+tout le corps de Marguerite; ce sang, d'ou vient-il?
+
+-- Je ne sais, dit la jeune femme. Un de ces miserables a porte la
+main sur moi, peut-etre etait-il blesse.
+
+-- Porte la main sur ma soeur! s'ecria le duc. Oh! si tu me
+l'avais seulement montre du doigt, si tu m'avais dit lequel, si je
+savais ou le trouver!
+
+-- Chut! dit Marguerite.
+
+-- Et pourquoi? dit Francois.
+
+-- Parce que si l'on vous voyait a cette heure dans ma chambre...
+
+-- Un frere ne peut-il pas visiter sa soeur, Marguerite?
+
+La reine arreta sur le duc d'Alencon un regard si fixe et
+cependant si menacant, que le jeune homme recula.
+
+-- Oui, oui, Marguerite, dit-il, tu as raison, oui, je rentre chez
+moi. Mais tu ne peux rester seule pendant cette nuit terrible.
+Veux-tu que j'appelle Gillonne?
+
+-- Non, non, personne; va-t'en, Francois, va-t'en par ou tu es
+venu.
+
+Le jeune prince obeit; et a peine eut-il disparu, que Marguerite,
+entendant un soupir qui venait de derriere son lit, s'elanca vers
+la porte du passage secret, la ferma au verrou, puis courut a
+l'autre porte, qu'elle ferma de meme, juste au moment ou un gros
+d'archers et de soldats qui poursuivaient d'autres huguenots loges
+dans le Louvre passait comme un ouragan a l'extremite du corridor.
+
+Alors, apres avoir regarde avec attention autour d'elle pour voir
+si elle etait bien seule, elle revint vers la ruelle de son lit,
+souleva la couverture de damas qui avait derobe le corps de La
+Mole aux regards du duc d'Alencon, tira avec effort la masse
+inerte dans la chambre, et, voyant que le malheureux respirait
+encore, elle s'assit, appuya sa tete sur ses genoux, et lui jeta
+de l'eau au visage pour le faire revenir.
+
+Ce fut alors seulement que, l'eau ecartant le voile de poussiere,
+de poudre et de sang qui couvrait la figure du blesse, Marguerite
+reconnut en lui ce beau gentilhomme qui, plein d'existence et
+d'espoir, etait trois ou quatre heures auparavant venu lui
+demander sa protection pres du roi de Navarre, et l'avait, en la
+laissant reveuse elle-meme, quittee ebloui de sa beaute.
+
+Marguerite jeta un cri d'effroi, car maintenant ce qu'elle
+ressentait pour le blesse c'etait plus que de la pitie, c'etait de
+l'interet; en effet, le blesse pour elle n'etait plus un simple
+etranger, c'etait presque une connaissance. Sous sa main le beau
+visage de La Mole reparut bientot tout entier, mais pale, alangui
+par la douleur; elle mit avec un frisson mortel et presque aussi
+pale que lui la main sur son coeur, son coeur battait encore.
+Alors elle etendit cette main vers un flacon de sels qui se
+trouvait sur une table voisine et le lui fit respirer.
+
+La Mole ouvrit les yeux.
+
+-- Oh! mon Dieu! murmura-t-il, ou suis-je?
+
+-- Sauve! Rassurez-vous, sauve! dit Marguerite.
+
+La Mole tourna avec effort son regard vers la reine, la devora un
+instant des yeux et balbutia:
+
+-- Oh! que vous etes belle! Et, comme ebloui, il referma aussitot
+la paupiere en poussant un soupir. Marguerite jeta un leger cri.
+Le jeune homme avait pali encore, si c'etait possible; et elle
+crut un instant que ce soupir etait le dernier.
+
+-- Oh! mon Dieu, mon Dieu! dit-elle, ayez pitie de lui! En ce
+moment on heurta violemment a la porte du corridor.
+
+Marguerite se leva a moitie, soutenant La Mole par-dessous
+l'epaule.
+
+-- Qui va la? cria-t-elle.
+
+-- Madame, madame, c'est moi, moi! cria une voix de femme. Moi, la
+duchesse de Nevers.
+
+-- Henriette! s'ecria Marguerite. Oh! il n'y a pas de danger,
+c'est une amie, entendez-vous, monsieur? La Mole fit un effort et
+se souleva sur un genou.
+
+-- Tachez de vous soutenir tandis que je vais ouvrir la porte, dit
+la reine. La Mole appuya sa main a terre, et parvint a garder
+l'equilibre.
+
+Marguerite fit un pas vers la porte; mais elle s'arreta tout a
+coup, fremissant d'effroi.
+
+-- Ah! tu n'es pas seule? s'ecria-t-elle en entendant un bruit
+d'armes.
+
+-- Non, je suis accompagnee de douze gardes que m'a laisses mon
+beau frere M. de Guise.
+
+-- M. de Guise! murmura La Mole. Oh! l'assassin! l'assassin!
+
+-- Silence, dit Marguerite, pas un mot.
+
+Et elle regarda tout autour d'elle pour voir ou elle pourrait
+cacher le blesse.
+
+-- Une epee, un poignard! murmura La Mole.
+
+-- Pour vous defendre? inutile; n'avez-vous pas entendu? ils sont
+douze et vous etes seul.
+
+-- Non pas pour me defendre, mais pour ne pas tomber vivant entre
+leurs mains.
+
+-- Non, non, dit Marguerite, non, je vous sauverai. Ah! ce
+cabinet! venez, venez.
+
+La Mole fit un effort, et soutenu par Marguerite il se traina
+jusqu'au cabinet. Marguerite referma la porte derriere lui, et
+serrant la clef dans son aumoniere:
+
+-- Pas un cri, pas une plainte, pas un soupir, lui glissa-t-elle a
+travers le lambris, et vous etes sauve.
+
+Puis jetant un manteau de nuit sur ses epaules, elle alla ouvrir a
+son amie qui se precipita dans ses bras.
+
+-- Ah! dit-elle, il ne vous est rien arrive, n'est-ce pas, madame?
+
+-- Non, rien, dit Marguerite, croisant son manteau pour qu'on ne
+vit point les taches de sang qui maculaient son peignoir.
+
+-- Tant mieux, mais en tout cas, comme M. le duc de Guise m'a
+donne douze gardes pour me reconduire a son hotel, et que je n'ai
+pas besoin d'un si grand cortege, j'en laisse six a Votre Majeste.
+Six gardes du duc de Guise valent mieux cette nuit qu'un regiment
+entier des gardes du roi.
+
+Marguerite n'osa pas refuser; elle installa ses six gardes dans le
+corridor, et embrassa la duchesse qui, avec les six autres,
+regagna l'hotel du duc de Guise, qu'elle habitait en l'absence de
+son mari.
+
+
+
+IX
+Les massacreurs
+
+
+Coconnas n'avait pas fui, il avait fait retraite. La Huriere
+n'avait pas fui, il s'etait precipite. L'un avait disparu a la
+maniere du tigre, l'autre a celle du loup.
+
+Il en resulta que La Huriere se trouvait deja sur la place Saint-
+Germain l'Auxerrois, que Coconnas ne faisait encore que sortir du
+Louvre.
+
+La Huriere, se voyant seul avec son arquebuse au milieu des
+passants qui couraient, des balles qui sifflaient et des cadavres
+qui tombaient des fenetres, les uns entiers, les autres par
+morceaux, commenca a avoir peur et a chercher prudemment a
+regagner son hotellerie; mais comme il debouchait de la rue de
+l'Arbre-Sec par la rue d'Averon, il tomba dans une troupe de
+Suisses et de chevau-legers: c'etait celle que commandait
+Maurevel.
+
+-- Eh bien, s'ecria celui qui s'etait baptise lui-meme du nom de
+Tueur de roi, vous avez deja fini? Vous rentrez, mon hote? et que
+diable avez-vous fait de notre gentilhomme piemontais? il ne lui
+est pas arrive malheur? Ce serait dommage, car il allait bien.
+
+-- Non pas, que je pense, reprit La Huriere, et j'espere qu'il va
+nous rejoindre.
+
+-- D'ou venez-vous?
+
+-- Du Louvre, ou je dois dire qu'on nous a recus assez rudement.
+
+-- Et qui cela?
+
+-- M. le duc d'Alencon. Est-ce qu'il n'en est pas, lui?
+
+-- Monseigneur le duc d'Alencon n'est de rien que de ce qui le
+touche personnellement; proposez-lui de traiter ses deux freres
+aines en huguenots, et il en sera: pourvu toutefois que la besogne
+se fasse sans le compromettre. Mais n'allez-vous point avec ces
+braves gens, maitre La Huriere?
+
+-- Et ou vont-ils?
+
+-- Oh! mon Dieu! rue Montorgueil; il y a la un ministre huguenot
+de ma connaissance; il a une femme et six enfants. Ces heretiques
+engendrent enormement. Ce sera curieux.
+
+-- Et vous, ou allez-vous?
+
+-- Oh! moi, je vais a une affaire particuliere.
+
+-- Dites donc, n'y allez pas sans moi, dit une voix qui fit
+tressaillir Maurevel; vous connaissez les bons endroits et je veux
+en etre.
+
+-- Ah! c'est notre Piemontais, dit Maurevel.
+
+-- C'est M. de Coconnas, dit La Huriere. Je croyais que vous me
+suiviez.
+
+-- Peste! vous detalez trop vite pour cela; et puis, je me suis un
+peu detourne de la ligne droite pour aller jeter a la riviere un
+affreux enfant qui criait: "A bas les papistes, vive l'amiral!"
+Malheureusement, je crois que le drole savait nager. Ces
+miserables parpaillots, si on veut les noyer, il faudra les jeter
+a l'eau comme les chats, avant qu'ils voient clair.
+
+-- Ah ca! vous dites que vous venez du Louvre? Votre huguenot s'y
+etait donc refugie? demanda Maurevel.
+
+-- Oh! mon Dieu, oui!
+
+-- Je lui ai envoye un coup de pistolet au moment ou il ramassait
+son epee dans la cour de l'amiral; mais je ne sais comment cela
+s'est fait, je l'ai manque.
+
+-- Oh! moi, dit Coconnas, je ne l'ai pas manque; je lui ai donne
+de mon epee dans le dos, que la lame en etait humide a cinq pouces
+de la pointe. D'ailleurs, je l'ai vu tomber dans les bras de
+Marguerite, jolie femme, mordi! Cependant, j'avoue que je ne
+serais pas fache d'etre tout a fait sur qu'il est mort. Ce
+gaillard-la m'avait l'air d'etre d'un caractere fort rancunier, et
+il serait capable de m'en vouloir toute sa vie. Mais ne disiez-
+vous pas que vous alliez quelque part?
+
+-- Vous tenez donc a venir avec moi?
+
+-- Je tiens a ne pas rester en place, mordi! Je n'en ai encore tue
+que trois ou quatre, et, quand je me refroidis, mon epaule me fait
+mal. En route! en route!
+
+-- Capitaine! dit Maurevel au chef de la troupe, donnez-moi trois
+hommes et allez expedier votre ministre avec le reste.
+
+Trois Suisses se detacherent et vinrent se joindre a Maurevel. Les
+deux troupes cependant marcherent cote a cote jusqu'a la hauteur
+de la rue Tirechappe; la, les chevau-legers et les Suisses prirent
+la rue de la Tonnellerie, tandis que Maurevel, Coconnas, La
+Huriere et ses trois hommes suivaient la rue de la Ferronnerie,
+prenaient la rue Trousse-Vache et gagnaient la rue Sainte-Avoye.
+
+-- Mais ou diable nous conduisez-vous? dit Coconnas, que cette
+longue marche sans resultat commencait a ennuyer.
+
+-- Je vous conduis a une expedition brillante et utile a la fois.
+Apres l'amiral, apres Teligny, apres les princes huguenots, je ne
+pouvais rien vous offrir de mieux. Prenez donc patience. C'est rue
+du Chaume que nous avons affaire, et dans un instant nous allons y
+etre.
+
+-- Dites-moi, demanda Coconnas, la rue du Chaume n'est-elle pas
+proche du Temple?
+
+-- Oui, pourquoi?
+
+-- Ah! c'est qu'il y a la un vieux creancier de notre famille, un
+certain Lambert Mercandon, auquel mon pere m'a recommande de
+rendre cent nobles a la rose que j'ai la a cet effet dans ma
+poche.
+
+-- Eh bien, dit Maurevel, voila une belle occasion de vous
+acquitter envers lui.
+
+-- Comment cela?
+
+-- C'est aujourd'hui le jour ou l'on regle ses vieux comptes.
+Votre Mercandon est-il huguenot?
+
+-- Oh! oh! fit Coconnas, je comprends, il doit l'etre.
+
+-- Chut! nous sommes arrives.
+
+-- Quel est ce grand hotel avec son pavillon sur la rue?
+
+-- L'hotel de Guise.
+
+-- En verite, dit Coconnas, je ne pouvais pas manquer de venir
+ici, puisque j'arrive a Paris sous le patronage du grand Henri.
+Mais, mordi! tout est bien tranquille dans ce quartier-ci, mon
+cher, c'est tout au plus si l'on entend le bruit des arquebusades:
+on se croirait en province; tout le monde dort, ou que le diable
+m'emporte!
+
+En effet, l'hotel de Guise lui-meme semblait aussi tranquille que
+dans les temps ordinaires. Toutes les fenetres en etaient fermees,
+et une seule lumiere brillait derriere la jalousie de la fenetre
+principale du pavillon qui avait, lorsqu'il etait entre dans la
+rue, attire l'attention de Coconnas. Un peu au-dela de l'hotel de
+Guise, c'est-a-dire au coin de la rue du Petit-Chantier et de
+celle des Quatre-Fils, Maurevel s'arreta.
+
+-- Voici le logis de celui que nous cherchons, dit-il.
+
+-- De celui que vous cherchez, c'est-a-dire..., fit La Huriere.
+
+-- Puisque vous m'accompagnez, nous le cherchons.
+
+-- Comment! cette maison qui semble dormir d'un si bon sommeil...
+
+-- Justement! Vous, La Huriere, vous allez utiliser l'honnete
+figure que le ciel vous a donnee par erreur, en frappant a cette
+maison. Passez votre arquebuse a M. de Coconnas, il y a une heure
+que je vois qu'il la lorgne. Si vous etes introduit, vous
+demanderez a parler au seigneur de Mouy.
+
+-- Ah! ah! fit Coconnas, je comprends: vous avez aussi un
+creancier dans le quartier du Temple, a ce qu'il parait.
+
+-- Justement, continua Maurevel. Vous monterez donc en jouant le
+huguenot, vous avertirez de Mouy de tout ce qui se passe; il est
+brave, il descendra...
+
+-- Et une fois descendu? demanda La Huriere.
+
+-- Une fois descendu, je le prierai d'aligner son epee avec la
+mienne.
+
+-- Sur mon ame, c'est d'un brave gentilhomme, dit Coconnas, et je
+compte faire exactement la meme chose avec Lambert Mercandon; et
+s'il est trop vieux pour accepter, ce sera avec quelqu'un de ses
+fils ou de ses neveux.
+
+La Huriere alla sans repliquer frapper a la porte; ses coups,
+retentissant dans le silence de la nuit, firent ouvrir les portes
+de l'hotel de Guise et sortir quelques tetes par ses ouvertures:
+on vit alors que l'hotel etait calme a la maniere des citadelles,
+c'est-a-dire parce qu'il etait plein de soldats.
+
+Ces tetes rentrerent presque aussitot, devinant sans doute de quoi
+il etait question.
+
+-- Il loge donc la, votre M. de Mouy? dit Coconnas montrant la
+maison ou La Huriere continuait de frapper.
+
+-- Non, c'est le logis de sa maitresse.
+
+-- Mordi! quelle galanterie vous lui faites! lui fournir
+l'occasion de tirer l'epee sous les yeux de sa belle! Alors nous
+serons les juges du camp. Cependant j'aimerais assez a me battre
+moi-meme. Mon epaule me brule.
+
+-- Et votre figure, demanda Maurevel, elle est aussi fort
+endommagee. Coconnas poussa une espece de rugissement.
+
+-- Mordi! dit-il, j'espere qu'il est mort, ou sans cela je
+retournerais au Louvre pour l'achever. La Huriere frappait
+toujours.
+
+Bientot une fenetre du premier etage s'ouvrit, et un homme parut
+sur le balcon en bonnet de nuit, en calecon et sans armes.
+
+-- Qui va la? cria cet homme. Maurevel fit un signe a ses Suisses,
+qui se rangerent sous une encoignure, tandis que Coconnas
+s'aplatissait de lui-meme contre la muraille.
+
+-- Ah! monsieur de Mouy, dit l'aubergiste de sa voix caline, est-
+ce vous?
+
+-- Oui, c'est moi: apres?
+
+-- C'est bien lui, murmura Maurevel en fremissant de joie.
+
+-- Eh! monsieur, continua La Huriere, ne savez-vous point ce qui
+se passe? On egorge M. l'amiral, on tue les religionnaires nos
+freres. Venez vite a leur aide, venez.
+
+-- Ah! s'ecria de Mouy, je me doutais bien qu'il se tramait
+quelque chose pour cette nuit. Ah! je n'aurais pas du quitter mes
+braves camarades. Me voici, mon ami, me voici, attendez-moi.
+
+Et sans refermer la fenetre, par laquelle sortirent quelques cris
+de femme effrayee, quelques supplications tendres, M. de Mouy
+chercha son pourpoint, son manteau et ses armes.
+
+-- Il descend, il descend! murmura Maurevel pale de joie.
+Attention, vous autres! glissa-t-il dans l'oreille des Suisses.
+
+Puis retirant l'arquebuse des mains de Coconnas et soufflant sur
+la meche pour s'assurer qu'elle etait toujours bien allumee:
+
+-- Tiens, La Huriere, ajouta-t-il a l'aubergiste, qui avait fait
+retraite vers le gros de la troupe, reprends ton arquebuse.
+
+-- Mordi! s'ecria Coconnas, voici la lune qui sort d'un nuage pour
+etre temoin de cette belle rencontre. Je donnerais beaucoup pour
+que Lambert Mercandon fut ici et servit de second a M. de Mouy.
+
+-- Attendez, attendez! dit Maurevel. M. de Mouy vaut dix hommes a
+lui tout seul, et nous en aurons peut-etre assez a nous six a nous
+debarrasser de lui. Avancez, vous autres, continua Maurevel en
+faisant signe aux Suisses de se glisser contre la porte, afin de
+le frapper quand il sortira.
+
+-- Oh! oh! dit Coconnas en regardant ces preparatifs, il parait
+que cela ne se passera point tout a fait comme je m'y attendais.
+
+Deja on entendait le bruit de la barre que tirait de Mouy. Les
+Suisses etaient sortis de leur cachette pour prendre leur place
+pres de la porte. Maurevel et La Huriere s'avancaient sur la
+pointe du pied, tandis que, par un reste de gentilhommerie,
+Coconnas restait a sa place, lorsque la jeune femme, a laquelle on
+ne pensait plus, parut a son tour au balcon et poussa un cri
+terrible en apercevant les Suisses, Maurevel et La Huriere.
+
+de Mouy, qui avait deja entrouvert la porte, s'arreta.
+
+-- Remonte, remonte, cria la jeune femme; je vois reluire des
+epees, je vois briller la meche d'une arquebuse. C'est un guet-
+apens.
+
+-- Oh! oh! reprit en grondant la voix du jeune homme, voyons un
+peu ce que veut dire tout ceci. Et il referma la porte, remit la
+barre, repoussa le verrou et remonta.
+
+L'ordre de bataille de Maurevel fut change des qu'il vit que de
+Mouy ne sortirait point. Les Suisses allerent se poster de l'autre
+cote de la rue, et La Huriere, son arquebuse au poing, attendit
+que l'ennemi reparut a la fenetre. Il n'attendit pas longtemps. de
+Mouy s'avanca precede de deux pistolets d'une longueur si
+respectable, que La Huriere, qui le couchait deja en joue,
+reflechit soudain que les balles du huguenot n'avaient pas plus de
+chemin a faire pour arriver dans la rue que sa balle a lui n'en
+avait pour arriver au balcon. Certes, se dit-il, je puis tuer ce
+gentilhomme, mais aussi ce gentilhomme peut me tuer du meme coup.
+
+Or, comme au bout du compte maitre La Huriere, aubergiste de son
+etat, n'etait soldat que par circonstance, cette reflexion le
+determina a faire retraite et a chercher un abri a l'angle de la
+rue de Braque, assez eloignee pour qu'il eut quelque difficulte a
+trouver de la, avec une certaine certitude, surtout la nuit, la
+ligne que devait suivre sa balle pour arriver jusqu'a de Mouy.
+
+de Mouy jeta un coup d'oeil autour de lui et s'avanca en
+s'effacant comme un homme qui se prepare a un duel; mais voyant
+que rien ne venait:
+
+-- Ca, dit-il, il parait, monsieur le donneur d'avis, que vous
+avez oublie votre arquebuse a ma porte. Me voila, que me voulez-
+vous?
+
+-- Ah! ah! se dit Coconnas, voici en effet un brave.
+
+-- Eh bien, continua de Mouy, amis ou ennemis, qui que vous soyez,
+ne voyez-vous pas que j'attends? La Huriere garda le silence.
+Maurevel ne repondit point, et les trois Suisses demeurerent cois.
+
+Coconnas attendit un instant; puis, voyant que personne ne
+soutenait la conversation entamee par La Huriere et continuee par
+de Mouy, il quitta son poste, s'avanca jusqu'au milieu de la rue,
+et mettant le chapeau a la main:
+
+-- Monsieur, dit-il, nous ne sommes pas ici pour un assassinat,
+comme vous pourriez le croire, mais pour un duel... J'accompagne
+un de vos ennemis qui voudrait avoir affaire a vous pour terminer
+galamment une vieille discussion. Eh! mordi! avancez donc,
+monsieur de Maurevel, au lieu de tourner le dos: monsieur accepte.
+
+-- Maurevel! s'ecria de Mouy; Maurevel, l'assassin de mon pere!
+Maurevel, le Tueur du roi! Ah! pardieu, oui, j'accepte.
+
+Et, ajustant Maurevel qui allait frapper a l'hotel de Guise pour y
+chercher du renfort, il perca son chapeau d'une balle.
+
+Au bruit de l'explosion, aux cris de Maurevel, les gardes qui
+avaient ramene la duchesse de Nevers sortirent, accompagnes de
+trois ou quatre gentilshommes suivis de leurs pages, et
+s'avancerent vers la maison de la maitresse du jeune de Mouy.
+
+Un second coup de pistolet, tire au milieu de la troupe, fit
+tomber mort le soldat qui se trouvait le plus proche de Maurevel;
+apres quoi de Mouy se trouvant sans armes, ou du moins avec des
+armes inutiles, puisque ses pistolets etaient decharges et que ses
+adversaires etaient hors de la portee de l'epee, s'abrita derriere
+la galerie du balcon.
+
+Cependant ca et la les fenetres commencaient de s'ouvrir aux
+environs, et, selon l'humeur pacifique ou belliqueuse de leurs
+habitants, se refermaient ou se herissaient de mousquets ou
+d'arquebuses.
+
+-- A moi, mon brave Mercandon! s'ecria de Mouy en faisant signe a
+un homme deja vieux qui, d'une fenetre qui venait de s'ouvrir en
+face de l'hotel de Guise, cherchait a voir quelque chose dans
+cette confusion.
+
+-- Vous appelez, sire de Mouy? cria le vieillard; est-ce a vous
+qu'on en veut?
+
+-- C'est a moi, c'est a vous, c'est a tous les protestants; et,
+tenez, en voila la preuve.
+
+En effet, en ce moment de Mouy avait vu se diriger contre lui
+l'arquebuse de La Huriere. Le coup partit; mais le jeune homme eut
+le temps de se baisser, et la balle alla briser une vitre au-
+dessus de sa tete.
+
+-- Mercandon! s'ecria Coconnas, qui a la vue de cette bagarre
+tressaillait de plaisir et avait oublie son creancier, mais a qui
+cette apostrophe de de Mouy le rappelait: Mercandon, rue du
+Chaume, c'est bien cela! Ah! il demeure la, c'est bon; nous allons
+avoir affaire chacun a notre homme.
+
+Et tandis que les gens de l'hotel de Guise enfoncaient les portes
+de la maison ou etait de Mouy; tandis que Maurevel, un flambeau a
+la main, essayait d'incendier la maison; tandis que, les portes
+une fois brisees, un combat terrible s'engageait contre un seul
+homme qui, a chaque coup de rapiere, abattait son ennemi, Coconnas
+essayait, a l'aide d'un pave, d'enfoncer la porte de Mercandon,
+qui, sans s'inquieter de cet effort solitaire, arquebusait de son
+mieux a sa fenetre.
+
+Alors tout ce quartier desert et obscur se trouva illumine comme
+en plein jour, peuple comme l'interieur d'une fourmiliere; car, de
+l'hotel de Montmorency, six ou huit gentilshommes huguenots, avec
+leurs serviteurs et leurs amis, venaient de faire une charge
+furieuse et commencaient, soutenus par le feu des fenetres, a
+faire reculer les gens de Maurevel et ceux de l'hotel de Guise,
+qu'ils finirent par acculer a l'hotel d'ou ils etaient sortis.
+
+Coconnas, qui n'avait point encore acheve d'enfoncer la porte de
+Mercandon quoiqu'il s'escrimat de tout son coeur, fut pris dans ce
+brusque refoulement. S'adossant alors a la muraille et mettant
+l'epee a la main, il commenca non seulement a se defendre, mais
+encore a attaquer avec des cris si terribles, qu'il dominait toute
+cette melee. Il ferrailla ainsi de droite et de gauche, frappant
+amis et ennemis, jusqu'a ce qu'un large vide se fut opere autour
+de lui. A mesure que sa rapiere trouait une poitrine et que le
+sang tiede eclaboussait ses mains et son visage, lui, l'oeil
+dilate, les narines ouvertes, les dents serrees, regagnait le
+terrain perdu et se rapprochait de la maison assiegee.
+
+de Mouy, apres un combat terrible livre dans l'escalier et le
+vestibule, avait fini par sortir en veritable heros de sa maison
+brulante. Au milieu de toute cette lutte, il n'avait pas cesse de
+crier: A moi, Maurevel! Maurevel, ou es-tu? l'insultant par les
+epithetes les plus injurieuses. Il apparut enfin dans la rue,
+soutenant d'un bras sa maitresse, a moitie nue et presque
+evanouie, et tenant un poignard entre ses dents. Son epee,
+flamboyante par le mouvement de rotation qu'il lui imprimait,
+tracait des cercles blancs ou rouges, selon que la lune en
+argentait la lame ou qu'un flambeau en faisait reluire l'humidite
+sanglante. Maurevel avait fui. La Huriere, repousse par de Mouy
+jusqu'a Coconnas, qui ne le reconnaissait pas et le recevait a la
+pointe de son epee, demandait grace des deux cotes. En ce moment,
+Mercandon l'apercut, le reconnut a son echarpe blanche pour un
+massacreur.
+
+Le coup partit. La Huriere jeta un cri, etendit les bras, laissa
+echapper son arquebuse, et, apres avoir essaye de gagner la
+muraille pour se retenir a quelque chose, tomba la face contre
+terre.
+
+de Mouy profita de cette circonstance, se jeta dans la rue de
+Paradis et disparut.
+
+La resistance des huguenots avait ete telle, que les gens de
+l'hotel de Guise, repousses, etaient rentres et avaient ferme les
+portes de l'hotel, dans la crainte d'etre assieges et pris chez
+eux.
+
+Coconnas, ivre de sang et de bruit, arrive a cette exaltation ou,
+pour les gens du Midi surtout, le courage se change en folie,
+n'avait rien vu, rien entendu. Il remarqua seulement que ses
+oreilles tintaient moins fort, que ses mains et son visage se
+sechaient un peu, et, abaissant la pointe de son epee, il ne vit
+plus pres de lui qu'un homme couche, la face noyee dans un
+ruisseau rouge, et autour de lui que maisons qui brulaient.
+
+Ce fut une bien courte treve, car au moment ou il allait
+s'approcher de cet homme, qu'il croyait reconnaitre pour La
+Huriere, la porte de la maison qu'il avait vainement essaye de
+briser a coups de paves s'ouvrit, et le vieux Mercandon, suivi de
+son fils et de ses deux neveux, fondit sur le Piemontais, occupe a
+reprendre haleine.
+
+-- Le voila! le voila! s'ecrierent-ils tout d'une voix. Coconnas
+se trouvait au milieu de la rue, et, craignant d'etre entoure par
+ces quatre hommes qui l'attaquaient a la fois, il fit, avec la
+vigueur d'un de ces chamois qu'il avait si souvent poursuivis dans
+les montagnes, un bond en arriere, et se trouva adosse a la
+muraille de l'hotel de Guise. Une fois tranquillise sur les
+surprises, il se remit en garde et redevint railleur.
+
+-- Ah! ah! pere Mercandon! dit-il, vous ne me reconnaissez pas?
+
+-- Oh! miserable! s'ecria le vieux huguenot, je te reconnais bien,
+au contraire; tu m'en veux! a moi, l'ami, le compagnon de ton
+pere?
+
+-- Et son creancier, n'est-ce pas?
+
+-- Oui, son creancier, puisque c'est toi qui le dis.
+
+-- Eh bien, justement, repondit Coconnas, je viens regler nos
+comptes.
+
+-- Saisissons-le, lions-le, dit le vieillard aux jeunes gens qui
+l'accompagnaient, et qui a sa voix s'elancerent contre la
+muraille.
+
+-- Un instant, un instant, dit en riant Coconnas. Pour arreter les
+gens il vous faut une prise de corps et vous avez neglige de la
+demander au prevot.
+
+Et a ces paroles il engagea l'epee avec celui des jeunes gens qui
+se trouvait le plus proche de lui, et au premier degagement lui
+abattit le poignet avec sa rapiere. Le malheureux se recula en
+hurlant.
+
+-- Et d'un! dit Coconnas. Au meme instant, la fenetre sous
+laquelle Coconnas avait cherche un abri s'ouvrit en grincant.
+Coconnas fit un soubresaut, craignant une attaque de ce cote;
+mais, au lieu d'un ennemi, ce fut une femme qu'il apercut; au lieu
+de l'arme meurtriere qu'il s'appretait a combattre, ce fut un
+bouquet qui tomba a ses pieds.
+
+-- Tiens! une femme! dit-il.
+
+Il salua la dame de son epee et se baissa pour ramasser le
+bouquet.
+
+-- Prenez garde, brave catholique, prenez garde, s'ecria la dame.
+
+Coconnas se releva, mais pas si rapidement que le poignard du
+second neveu ne fendit son manteau et n'entamat l'autre epaule.
+
+La dame jeta un cri percant.
+
+Coconnas la remercia et la rassura d'un meme geste, s'elanca sur
+le second neveu, qui rompit; mais au second appel son pied de
+derriere glissa dans le sang. Coconnas s'elanca sur lui avec la
+rapidite du chat-tigre, et lui traversa la poitrine de son epee.
+
+-- Bien, bien, brave cavalier! cria la dame de l'hotel de Guise,
+bien! je vous envoie du secours.
+
+-- Ce n'est point la peine de vous deranger pour cela, madame! dit
+Coconnas. Regardez plutot jusqu'au bout, si la chose vous
+interesse, et vous allez voir comment le comte Annibal de Coconnas
+accommode les huguenots.
+
+En ce moment le fils du vieux Mercandon tira presque a bout
+portant un coup de pistolet a Coconnas, qui tomba sur un genou.
+
+La dame de la fenetre poussa un cri, mais Coconnas se releva; il
+ne s'etait agenouille que pour eviter la balle, qui alla trouver
+le mur a deux pieds de la belle spectatrice.
+
+Presque en meme temps, de la fenetre du logis de Mercandon partit
+un cri de rage, et une vieille femme, qui a sa croix et a son
+echarpe blanche reconnut Coconnas pour un catholique, lui lanca un
+pot de fleurs qui l'atteignit au dessus du genou.
+
+-- Bon! dit Coconnas; l'une me jette des fleurs, l'autre les pots.
+Si cela continue, on va demolir les maisons.
+
+-- Merci, ma mere, merci! cria le jeune homme.
+
+-- Va, femme, va! dit le vieux Mercandon, mais prends garde a
+nous!
+
+-- Attendez, monsieur de Coconnas, attendez, dit la jeune dame de
+l'hotel de Guise; je vais faire tirer aux fenetres.
+
+-- Ah ca! c'est donc un enfer de femmes, dont les unes sont pour
+moi et les autres contre moi! dit Coconnas. Mordi! finissons-en.
+
+La scene, en effet, etait bien changee, et tirait evidemment a son
+denouement. En face de Coconnas, blesse il est vrai, mais dans
+toute la vigueur de ses vingt-quatre ans, mais habitue aux armes,
+mais irrite plutot qu'affaibli par les trois ou quatre
+egratignures qu'il avait recues, il ne restait plus que Mercandon
+et son fils: Mercandon, vieillard de soixante a soixante-dix ans;
+son fils, enfant de seize a dix-huit ans: ce dernier pale, blond
+et frele, avait jete son pistolet decharge et par consequent
+devenu inutile, et agitait en tremblant une epee de moitie moins
+longue que celle du Piemontais; le pere, arme seulement d'un
+poignard et d'une arquebuse vide, appelait au secours. Une vieille
+femme, a la fenetre en face, la mere du jeune homme, tenait a la
+main un morceau de marbre et s'appretait a le lancer. Enfin
+Coconnas, excite d'un cote par les menaces, de l'autre par les
+encouragements, fier de sa double victoire, enivre de poudre et de
+sang, eclaire par la reverberation d'une maison en flammes, exalte
+par l'idee qu'il combattait sous les yeux d'une femme dont la
+beaute lui avait semble aussi superieure que son rang lui
+paraissait incontestable; Coconnas, comme le dernier des Horaces,
+avait senti doubler ses forces, et voyant le jeune homme hesiter,
+il courut a lui et croisa sur sa petite epee sa terrible et
+sanglante rapiere. Deux coups suffirent pour la lui faire sauter
+des mains. Alors Mercandon chercha a repousser Coconnas, pour que
+les projectiles lances par la fenetre l'atteignissent plus
+surement. Mais Coconnas, au contraire, pour paralyser la double
+attaque du vieux Mercandon, qui essayait de le percer de son
+poignard, et de la mere du jeune homme, qui tentait de lui briser
+la tete avec la pierre qu'elle s'appretait a lui lancer, saisit
+son adversaire a bras-le-corps, le presentant a tous les coups
+comme un bouclier, et l'etouffant dans son etreinte herculeenne.
+
+-- A moi, a moi! s'ecria le jeune homme, il me brise la poitrine!
+a moi, a moi! Et sa voix commenca de se perdre dans un rale sourd
+et etrangle. Alors, Mercandon cessa de menacer, il supplia.
+
+-- Grace! grace! dit-il, monsieur de Coconnas! grace! c'est mon
+unique enfant!
+
+-- C'est mon fils! c'est mon fils! cria la mere, l'espoir de notre
+vieillesse! ne le tuez pas, monsieur! ne le tuez pas!
+
+-- Ah! vraiment! cria Coconnas en eclatant de rire. Que je ne le
+tue pas! et que voulait-il donc me faire avec son epee et son
+pistolet?
+
+-- Monsieur, continua Mercandon en joignant les mains, j'ai chez
+moi l'obligation souscrite par votre pere, je vous la rendrai;
+j'ai dix mille ecus d'or, je vous les donnerai; j'ai les
+pierreries de notre famille, et elles seront a vous; mais ne le
+tuez pas, ne le tuez pas!
+
+-- Et moi, j'ai mon amour, dit a demi-voix la femme de l'hotel de
+Guise, et je vous le promets. Coconnas reflechit une seconde, et
+soudain:
+
+-- Etes-vous huguenot? demanda-t-il au jeune homme.
+
+-- Je le suis, murmura l'enfant.
+
+-- En ce cas, il faut mourir! repondit Coconnas en froncant les
+sourcils et en approchant de la poitrine de son adversaire la
+misericorde aceree et tranchante.
+
+-- Mourir! s'ecria le vieillard, mon pauvre enfant! mourir!
+
+Et un cri de mere retentit si douloureux et si profond, qu'il
+ebranla pour un moment la sauvage resolution du Piemontais.
+
+-- Oh! madame la duchesse! s'ecria le pere se tournant vers la
+femme de l'hotel de Guise, intercedez pour nous, et tous les
+matins et tous les soirs votre nom sera dans nos prieres.
+
+-- Alors, qu'il se convertisse! dit la dame de l'hotel de Guise.
+
+-- Je suis protestant, dit l'enfant.
+
+-- Meurs donc, dit Coconnas en levant sa dague, meurs donc puisque
+tu ne veux pas de la vie que cette belle bouche t'offrait.
+
+Mercandon et sa femme virent la lame terrible luire comme un
+eclair au dessus de la tete de leur fils.
+
+-- Mon fils, mon Olivier, hurla la mere, abjure... abjure!
+
+-- Abjure, cher enfant! cria Mercandon, se roulant aux pieds de
+Coconnas, ne nous laisse pas seuls sur la terre.
+
+-- Abjurez tous ensemble! cria Coconnas; pour un _Credo_, trois
+ames et une vie!
+
+-- Je le veux bien, dit le jeune homme.
+
+-- Nous le voulons bien, crierent Mercandon et sa femme.
+
+-- A genoux, alors! fit Coconnas, et que ton fils recite mot a mot
+la priere que je vais te dire. Le pere obeit le premier.
+
+-- Je suis pret, dit l'enfant. Et il s'agenouilla a son tour.
+
+Coconnas commenca alors a lui dicter en latin les paroles du
+_Credo_. Mais, soit hasard, soit calcul, le jeune Olivier s'etait
+agenouille pres de l'endroit ou avait vole son epee. A peine vit-
+il cette arme a la portee de sa main, que, sans cesser de repeter
+les paroles de Coconnas, il etendit le bras pour la saisir.
+Coconnas apercut le mouvement, tout en faisant semblant de ne pas
+le voir. Mais au moment ou le jeune homme touchait du bout de ses
+doigts crispes la poignee de l'arme, il s'elanca sur lui, et le
+renversant:
+
+-- Ah! traitre! dit-il. Et il lui plongea sa dague dans la gorge.
+Le jeune homme jeta un cri, se releva convulsivement sur un genou
+et retomba mort.
+
+-- Ah! bourreau! hurla Mercandon, tu nous egorges pour nous voler
+les cent nobles a la rose que tu nous dois.
+
+-- Ma foi non, dit Coconnas, et la preuve... En disant ces mots,
+Coconnas jeta aux pieds du vieillard la bourse qu'avant son depart
+son pere lui avait remise pour acquitter sa dette avec son
+creancier.
+
+-- Et la preuve, continua-t-il, c'est que voila votre argent.
+
+-- Et toi, voici ta mort! cria la mere de la fenetre.
+
+-- Prenez garde, monsieur de Coconnas, prenez garde, dit la dame
+de l'hotel de Guise.
+
+Mais avant que Coconnas eut pu tourner la tete pour se rendre a ce
+dernier avis ou pour se soustraire a la premiere menace, une masse
+pesante fendit l'air en sifflant, s'abattit a plat sur le chapeau
+du Piemontais, lui brisa son epee dans la main et le coucha sur le
+pave, surpris, etourdi, assomme, sans qu'il eut pu entendre le
+double cri de joie et de detresse qui se repandit de droite et de
+gauche.
+
+Mercandon s'elanca aussitot, le poignard a la main, sur Coconnas
+evanoui. Mais en ce moment la porte de l'hotel de Guise s'ouvrit,
+et le vieillard, voyant luire les pertuisanes et les epees,
+s'enfuit; tandis que celle qu'il avait appelee madame la duchesse,
+belle d'une beaute terrible a la lueur de l'incendie, eblouissante
+de pierreries et de diamants, se penchait, a moitie hors de la
+fenetre, pour crier aux nouveaux venus, le bras tendu vers
+Coconnas:
+
+-- La! la! en face de moi; un gentilhomme vetu d'un pourpoint
+rouge. Celui-la, oui, oui, celui-la! ...
+
+
+
+X
+Mort, messe ou Bastille
+
+
+Marguerite, comme nous l'avons dit, avait referme sa porte et
+etait rentree dans sa chambre. Mais comme elle y entrait, toute
+palpitante, elle apercut Gillonne, qui, penchee avec terreur vers
+la porte du cabinet, contemplait des traces de sang eparses sur le
+lit, sur les meubles et sur le tapis.
+
+-- Ah! madame, s'ecria-t-elle en apercevant la reine. Oh! madame,
+est-il donc mort?
+
+-- Silence! Gillonne, dit Marguerite de ce ton de voix qui indique
+l'importance de la recommandation. Gillonne se tut.
+
+Marguerite tira alors de son aumoniere une petite clef doree,
+ouvrit la porte du cabinet et montra du doigt le jeune homme a sa
+suivante.
+
+La Mole avait reussi a se soulever et a s'approcher de la fenetre.
+Un petit poignard, de ceux que les femmes portaient a cette
+epoque, s'etait rencontre sous sa main, et le jeune gentilhomme
+l'avait saisi en entendant ouvrir la porte.
+
+-- Ne craignez rien, monsieur, dit Marguerite, car, sur mon ame,
+vous etes en surete. La Mole se laissa retomber sur ses genoux.
+
+-- Oh! madame, s'ecria-t-il, vous etes pour moi plus qu'une reine,
+vous etes une divinite.
+
+-- Ne vous agitez pas ainsi, monsieur, s'ecria Marguerite, votre
+sang coule encore... Oh! regarde, Gillonne, comme il est pale...
+Voyons, ou etes-vous blesse?
+
+-- Madame, dit La Mole en essayant de fixer sur des points
+principaux la douleur errante par tout le corps, je crois avoir
+recu un premier coup de dague a l'epaule et un second dans la
+poitrine; les autres blessures ne valent point la peine qu'on s'en
+occupe.
+
+-- Nous allons voir cela, dit Marguerite; Gillonne, apporte ma
+cassette de baumes.
+
+Gillonne obeit et rentra, tenant d'une main la cassette, et de
+l'autre une aiguiere de vermeil et du linge de fine toile de
+Hollande.
+
+-- Aide-moi a le soulever, Gillonne, dit la reine Marguerite, car,
+en se soulevant lui-meme, le malheureux a acheve de perdre ses
+forces.
+
+-- Mais, madame, dit La Mole, je suis tout confus; je ne puis
+souffrir en verite...
+
+-- Mais, monsieur, vous allez vous laisser faire, que je pense,
+dit Marguerite; quand nous pouvons vous sauver, ce serait un crime
+de vous laisser mourir.
+
+-- Oh! s'ecria La Mole, j'aime mieux mourir que de vous voir,
+vous, la reine, souiller vos mains d'un sang indigne comme le
+mien... Oh! jamais! jamais!
+
+Et il se recula respectueusement.
+
+-- Votre sang, mon gentilhomme, reprit en souriant Gillonne, eh!
+vous en avez deja souille tout a votre aise le lit et la chambre
+de Sa Majeste.
+
+Marguerite croisa son manteau sur son peignoir de batiste, tout
+eclabousse de petites taches vermeilles. Ce geste, plein de pudeur
+feminine, rappela a La Mole qu'il avait tenu dans ses bras et
+serre contre sa poitrine cette reine si belle, si aimee, et a ce
+souvenir une rougeur fugitive passa sur ses joues blemies.
+
+-- Madame, balbutia-t-il, ne pouvez-vous m'abandonner aux soins
+d'un chirurgien?
+
+-- D'un chirurgien catholique, n'est-ce pas? demanda la reine avec
+une expression que comprit La Mole, et qui le fit tressaillir.
+
+-- Ignorez-vous donc, continua la reine avec une voix et un
+sourire d'une douceur inouie, que, nous autres filles de France,
+nous sommes elevees a connaitre la valeur des plantes et a
+composer des baumes? car notre devoir, comme femmes et comme
+reines, a ete de tout temps d'adoucir les douleurs! Aussi valons-
+nous les meilleurs chirurgiens du monde, a ce que disent nos
+flatteurs du moins. Ma reputation, sous ce rapport, n'est-elle pas
+venue a votre oreille? Allons, Gillonne, a l'ouvrage!
+
+La Mole voulait essayer de resister encore; il repeta de nouveau
+qu'il aimait mieux mourir que d'occasionner a la reine ce labeur,
+qui pouvait commencer par la pitie et finir par le degout. Cette
+lutte ne servit qu'a epuiser completement ses forces. Il chancela,
+ferma les yeux, et laissa retomber sa tete en arriere, evanoui
+pour la seconde fois.
+
+Alors Marguerite, saisissant le poignard qu'il avait laisse
+echapper, coupa rapidement le lacet qui fermait son pourpoint,
+tandis que Gillonne, avec une autre lame, decousait ou plutot
+tranchait les manches de La Mole.
+
+Gillonne, avec un linge imbibe d'eau fraiche, etancha le sang qui
+s'echappait de l'epaule et de la poitrine du jeune homme, tandis
+que Marguerite, d'une aiguille d'or a la pointe arrondie, sondait
+les plaies avec toute la delicatesse et l'habilete que maitre
+Ambroise Pare eut pu deployer en pareille circonstance.
+
+Celle de l'epaule etait profonde, celle de la poitrine avait
+glisse sur les cotes et traversait seulement les chairs; aucune
+des deux ne penetrait dans les cavites de cette forteresse
+naturelle qui protege le coeur et les poumons.
+
+-- Plaie douloureuse et non mortelle, _Acerrimum humeri vulnus,
+non autem lethale_, murmura la belle et savante chirurgienne;
+passe-moi du baume et prepare de la charpie, Gillonne.
+
+Cependant Gillonne, a qui la reine venait de donner ce nouvel
+ordre, avait deja essuye et parfume la poitrine du jeune homme et
+en avait fait autant de ses bras modeles sur un dessin antique, de
+ses epaules gracieusement rejetees en arriere, de son cou ombrage
+de boucles epaisses et qui appartenait bien plutot a une statue de
+marbre de Paros qu'au corps mutile d'un homme expirant.
+
+-- Pauvre jeune homme, murmura Gillonne en regardant non pas tant
+son ouvrage que celui qui venait d'en etre l'objet.
+
+-- N'est-ce pas qu'il est beau? dit Marguerite avec une franchise
+toute royale.
+
+-- Oui, madame. Mais il me semble qu'au lieu de le laisser ainsi
+couche a terre nous devrions le soulever et l'etendre sur le lit
+de repos contre lequel il est seulement appuye.
+
+-- Oui, dit Marguerite, tu as raison.
+
+Et les deux femmes, s'inclinant et reunissant leurs forces,
+souleverent La Mole et le deposerent sur une espece de grand sofa
+a dossier sculpte qui s'etendait devant la fenetre, qu'elles
+entrouvrirent pour lui donner de l'air.
+
+Le mouvement reveilla La Mole, qui poussa un soupir et, rouvrant
+les yeux, commenca d'eprouver cet incroyable bien-etre qui
+accompagne toutes les sensations du blesse, alors qu'a son retour
+a la vie il retrouve la fraicheur au lieu des flammes devorantes,
+et les parfums du baume au lieu de la tiede et nauseabonde odeur
+du sang.
+
+Il murmura quelques mots sans suite, auxquels Marguerite repondit
+par un sourire en posant le doigt sur sa bouche.
+
+En ce moment le bruit de plusieurs coups frappes a une porte
+retentit.
+
+-- On heurte au passage secret, dit Marguerite.
+
+-- Qui donc peut venir, madame? demanda Gillonne effrayee.
+
+-- Je vais voir, dit Marguerite. Toi, reste aupres de lui et ne le
+quitte pas d'un seul instant.
+
+Marguerite rentra dans sa chambre, et, fermant la porte du
+cabinet, alla ouvrir celle du passage qui donnait chez le roi et
+chez la reine mere.
+
+-- Madame de Sauve! s'ecria-t-elle en reculant vivement et avec
+une expression qui ressemblait sinon a la terreur, du moins a la
+haine, tant il est vrai qu'une femme ne pardonne jamais a une
+autre femme de lui enlever meme un homme qu'elle n'aime pas.
+Madame de Sauve!
+
+-- Oui, Votre Majeste! dit celle-ci en joignant les mains.
+
+-- Ici, vous, madame! continua Marguerite de plus en plus etonnee,
+mais aussi d'une voix plus imperative. Charlotte tomba a genoux.
+
+-- Madame, dit-elle, pardonnez-moi, je reconnais a quel point je
+suis coupable envers vous; mais, si vous saviez! la faute n'est
+pas tout entiere a moi, et un ordre expres de la reine mere...
+
+-- Relevez-vous, dit Marguerite, et comme je ne pense pas que vous
+soyez venue dans l'esperance de vous justifier vis-a-vis de moi,
+dites-moi pourquoi vous etes venue.
+
+-- Je suis venue, madame, dit Charlotte toujours a genoux et avec
+un regard presque egare, je suis venue pour vous demander s'il
+n'etait pas ici.
+
+-- Ici, qui? de qui parlez-vous, madame?... car, en verite, je ne
+comprends pas.
+
+-- Du roi!
+
+-- Du roi? vous le poursuivez jusque chez moi! Vous savez bien
+qu'il n'y vient pas, cependant!
+
+-- Ah! madame! continua la baronne de Sauve sans repondre a toutes
+ces attaques et sans meme paraitre les sentir; ah! plut a Dieu
+qu'il y fut!
+
+-- Et pourquoi cela?
+
+-- Eh! mon Dieu! madame, parce qu'on egorge les huguenots, et que
+le roi de Navarre est le chef des huguenots.
+
+-- Oh! s'ecria Marguerite en saisissant madame de Sauve par la
+main et en la forcant de se relever, oh! je l'avais oublie!
+D'ailleurs, je n'avais pas cru qu'un roi put courir les memes
+dangers que les autres hommes.
+
+-- Plus, madame, mille fois plus, s'ecria Charlotte.
+
+-- En effet, madame de Lorraine m'avait prevenue. Je lui avais dit
+de ne pas sortir. Serait-il sorti?
+
+-- Non, non, il est dans le Louvre. Il ne se retrouve pas. Et s'il
+n'est pas ici...
+
+-- Il n'y est pas.
+
+-- Oh! s'ecria madame de Sauve avec une explosion de douleur, c'en
+est fait de lui, car la reine mere a jure sa mort.
+
+-- Sa mort! Ah! dit Marguerite, vous m'epouvantez. Impossible!
+
+-- Madame, reprit madame de Sauve avec cette energie que donne
+seule la passion, je vous dis qu'on ne sait pas ou est le roi de
+Navarre.
+
+-- Et la reine mere, ou est-elle?
+
+-- La reine mere m'a envoyee chercher M. de Guise et
+M. de Tavannes, qui etaient dans son oratoire, puis elle m'a
+congediee. Alors, pardonnez-moi, madame! je suis remontee chez
+moi, et comme d'habitude, j'ai attendu.
+
+-- Mon mari, n'est-ce pas? dit Marguerite.
+
+-- Il n'est pas venu, madame. Alors, je l'ai cherche de tous
+cotes; je l'ai demande a tout le monde. Un seul soldat m'a repondu
+qu'il croyait l'avoir apercu au milieu des gardes qui
+l'accompagnaient l'epee nue quelque temps avant que le massacre
+commencat, et le massacre est commence depuis une heure.
+
+-- Merci, madame, dit Marguerite; et quoique peut-etre le
+sentiment qui vous fait agir soit une nouvelle offense pour moi,
+merci.
+
+-- Oh! alors, pardonnez-moi, madame! dit-elle, et je rentrerai
+chez moi plus forte de votre pardon; car je n'ose vous suivre,
+meme de loin.
+
+Marguerite lui tendit la main.
+
+-- Je vais trouver la reine Catherine, dit-elle; rentrez chez
+vous. Le roi de Navarre est sous ma sauvegarde, je lui ai promis
+alliance et je serai fidele a ma promesse.
+
+-- Mais si vous ne pouvez penetrer jusqu'a la reine mere, madame?
+
+-- Alors, je me tournerai du cote de mon frere Charles, et il
+faudra bien que je lui parle.
+
+-- Allez, allez, madame, dit Charlotte en laissant le passage
+libre a Marguerite, et que Dieu conduise Votre Majeste.
+
+Marguerite s'elanca par le couloir. Mais arrivee a l'extremite,
+elle se retourna pour s'assurer que madame de Sauve ne demeurait
+pas en arriere. Madame de Sauve la suivait.
+
+La reine de Navarre lui vit prendre l'escalier qui conduisait a
+son appartement, et poursuivit son chemin vers la chambre de la
+reine.
+
+Tout etait change; au lieu de cette foule de courtisans empresses,
+qui d'ordinaire ouvrait ses rangs devant la reine en la saluant
+respectueusement, Marguerite ne rencontrait que des gardes avec
+des pertuisanes rougies et des vetements souilles de sang, ou des
+gentilshommes aux manteaux dechires, a la figure noircie par la
+poudre, porteurs d'ordres et de depeches, les uns entrant et les
+autres sortant: toutes ces allees et venues faisaient un
+fourmillement terrible et immense dans les galeries.
+
+Marguerite n'en continua pas moins d'aller en avant et parvint
+jusqu'a l'antichambre de la reine mere. Mais cette antichambre
+etait gardee par deux haies de soldats qui ne laissaient penetrer
+que ceux qui etaient porteurs d'un certain mot d'ordre.
+
+Marguerite essaya vainement de franchir cette barriere vivante.
+Elle vit plusieurs fois s'ouvrir et se fermer la porte, et a
+chaque fois, par l'entrebaillement, elle apercut Catherine
+rajeunie par l'action, active comme si elle n'avait que vingt ans,
+ecrivant, recevant des lettres, les decachetant, donnant des
+ordres, adressant a ceux-ci un mot, a ceux-la un sourire, et ceux
+auxquels elle souriait plus amicalement etaient ceux qui etaient
+plus couverts de poussiere et de sang.
+
+Au milieu de ce grand tumulte qui bruissait dans le Louvre, qu'il
+emplissait d'effrayantes rumeurs, on entendait eclater les
+arquebusades de la rue de plus en plus repetees.
+
+-- Jamais je n'arriverai jusqu'a elle, se dit Marguerite apres
+avoir fait pres des hallebardiers trois tentatives inutiles.
+Plutot que de perdre mon temps ici, allons donc trouver mon frere.
+
+En ce moment passa M. de Guise; il venait d'annoncer a la reine la
+mort de l'amiral et retournait a la boucherie.
+
+-- Oh! Henri! s'ecria Marguerite, ou est le roi de Navarre? Le duc
+la regarda avec un sourire etonne, s'inclina, et, sans repondre,
+sortit avec ses gardes. Marguerite courut a un capitaine qui
+allait sortir du Louvre et qui, avant de partir, faisait charger
+les arquebuses de ses soldats.
+
+-- Le roi de Navarre? demanda-t-elle; monsieur, ou est le roi de
+Navarre?
+
+-- Je ne sais, madame, repondit celui-ci, je ne suis point des
+gardes de Sa Majeste.
+
+-- Ah! mon cher Rene! s'ecria Marguerite en reconnaissant le
+parfumeur de Catherine... c'est vous... vous sortez de chez ma
+mere... savez-vous ce qu'est devenu mon mari?
+
+-- Sa Majeste le roi de Navarre n'est point mon ami, madame...
+vous devez vous en souvenir. On dit meme, ajouta-t-il avec une
+contraction qui ressemblait plus a un grincement qu'a un sourire,
+on dit meme qu'il ose m'accuser d'avoir, de complicite avec madame
+Catherine, empoisonne sa mere.
+
+-- Non! non! s'ecria Marguerite, ne croyez pas cela, mon bon Rene!
+
+-- Oh! peu m'importe, madame! dit le parfumeur; ni le roi de
+Navarre ni les siens ne sont plus guere a craindre en ce moment.
+
+Et il tourna le dos a Marguerite.
+
+-- Oh! monsieur de Tavannes, monsieur de Tavannes!
+
+s'ecria Marguerite, un mot, un seul, je vous prie! Tavannes qui
+passait, s'arreta.
+
+-- Ou est Henri de Navarre? dit Marguerite.
+
+-- Ma foi! dit-il tout haut, je crois qu'il court la ville avec
+MM. d'Alencon et Conde. Puis, si bas que Marguerite seule put
+l'entendre:
+
+-- Belle Majeste, dit-il, si vous voulez voir celui pour etre a la
+place duquel je donnerais ma vie, allez frapper au cabinet des
+Armes du roi.
+
+-- Oh! merci, Tavannes! dit Marguerite, qui, de tout ce que lui
+avait dit Tavannes, n'avait entendu que l'indication principale;
+merci, j'y vais.
+
+Et elle prit sa course tout en murmurant:
+
+-- Oh! apres ce que je lui ai promis, apres la facon dont il s'est
+conduit envers moi quand cet ingrat Henri s'etait cache dans le
+cabinet, je ne puis le laisser perir!
+
+Et elle vint heurter a la porte des appartements du roi; mais ils
+etaient ceints interieurement par deux compagnies des gardes.
+
+-- On n'entre point chez le roi, dit l'officier en s'avancant
+vivement.
+
+-- Mais moi? dit Marguerite.
+
+-- L'ordre est general.
+
+-- Moi, la reine de Navarre! moi, sa soeur!
+
+-- Ma consigne n'admet point d'exception, madame; recevez donc mes
+excuses. Et l'officier referma la porte.
+
+-- Oh! il est perdu, s'ecria Marguerite alarmee par la vue de
+toutes ces figures sinistres, qui, lorsqu'elles ne respiraient pas
+la vengeance, exprimaient l'inflexibilite. -- Oui, oui, je
+comprends tout... on s'est servi de moi comme d'un appat... je
+suis le piege ou l'on prend et egorge les huguenots... Oh!
+j'entrerai, dusse-je me faire tuer.
+
+Et Marguerite courait comme une folle par les corridors et par les
+galeries, lorsque tout a coup passant devant une petite porte,
+elle entendit un chant doux, presque lugubre, tant il etait
+monotone. C'etait un psaume calviniste que chantait une voix
+tremblante dans la piece voisine.
+
+-- La nourrice du roi mon frere, la bonne Madelon... elle est la!
+s'ecria Marguerite en se frappant le front, eclairee par une
+pensee subite; elle est la! ... Dieu des chretiens, aide-moi!
+
+Et Marguerite, pleine d'esperance, heurta doucement a la petite
+porte.
+
+En effet, apres l'avis qui lui avait ete donne par Marguerite,
+apres son entretien avec Rene, apres sa sortie de chez la reine
+mere, a laquelle, comme un bon genie, avait voulu s'opposer la
+pauvre petite Phebe, Henri de Navarre avait rencontre quelques
+gentilshommes catholiques qui, sous pretexte de lui faire honneur,
+l'avaient reconduit chez lui, ou l'attendaient une vingtaine de
+huguenots, lesquels s'etaient reunis chez le jeune prince, et, une
+fois reunis, ne voulaient plus le quitter, tant depuis quelques
+heures le pressentiment de cette nuit fatale avait plane sur le
+Louvre. Ils etaient donc restes ainsi sans qu'on eut tente de les
+troubler. Enfin, au premier coup de la cloche de Saint-Germain-
+l'Auxerrois, qui retentit dans tous ces coeurs comme un glas
+funebre, Tavannes entra, et, au milieu d'un silence de mort,
+annonca a Henri que le roi Charles IX voulait lui parler.
+
+Il n'y avait point de resistance a tenter, personne n'en eut meme
+la pensee. On entendait les plafonds, les galeries et les
+corridors du Louvre craquer sous les pieds des soldats reunis tant
+dans les cours que dans les appartements, au nombre de pres de
+deux mille. Henri, apres avoir pris conge de ses amis, qu'il ne
+devait plus revoir, suivit donc Tavannes, qui le conduisit dans
+une petite galerie contigue au logis du roi, ou il le laissa seul,
+sans armes et le coeur gonfle de toutes les defiances.
+
+Le roi de Navarre compta ainsi, minute par minute, deux mortelles
+heures, ecoutant avec une terreur croissante le bruit du tocsin et
+le retentissement des arquebusades; voyant, par un guichet vitre,
+passer, a la lueur de l'incendie, au flamboiement des torches, les
+fuyards et les assassins; ne comprenant rien a ces clameurs de
+meurtre et a ces cris de detresse; ne pouvant soupconner enfin,
+malgre la connaissance qu'il avait de Charles IX, de la reine mere
+et du duc de Guise, l'horrible drame qui s'accomplissait en ce
+moment.
+
+Henri n'avait pas le courage physique; il avait mieux que cela, il
+avait la puissance morale: craignant le danger, il l'affrontait en
+souriant, mais le danger du champ de bataille, le danger en plein
+air et en plein jour, le danger aux yeux de tous,
+qu'accompagnaient la stridente harmonie des trompettes et la voix
+sourde et vibrante des tambours... Mais la, il etait sans armes,
+seul, enferme, perdu dans une demi-obscurite, suffisante a peine
+pour voir l'ennemi qui pouvait se glisser jusqu'a lui et le fer
+qui le voulait percer. Ces deux heures furent donc pour lui les
+deux heures peut-etre les plus cruelles de sa vie.
+
+Au plus fort du tumulte, et comme Henri commencait a comprendre
+que, selon toute probabilite, il s'agissait d'un massacre
+organise, un capitaine vint chercher le prince et le conduisit,
+par un corridor, a l'appartement du roi. A leur approche la porte
+s'ouvrit, derriere eux la porte se referma, le tout comme par
+enchantement, puis le capitaine introduisit Henri pres de Charles
+IX, alors dans son cabinet des Armes.
+
+Lorsqu'ils entrerent, le roi etait assis dans un grand fauteuil,
+ses deux mains posees sur les deux bras de son siege et la tete
+retombant sur sa poitrine. Au bruit que firent les nouveaux venus,
+Charles IX releva son front, sur lequel Henri vit couler la sueur
+par grosses gouttes.
+
+-- Bonsoir, Henriot, dit brutalement le jeune roi. Vous, La
+Chastre, laissez-nous. Le capitaine obeit. Il se fit un moment de
+sombre silence. Pendant ce moment, Henri regarda autour de lui
+avec inquietude et vit qu'il etait seul avec le roi. Charles IX se
+leva tout a coup.
+
+-- Par la mordieu! dit-il en retroussant d'un geste rapide ses
+cheveux blonds et en essuyant son front en meme temps, vous etes
+content de vous voir pres de moi, n'est-ce pas, Henriot?
+
+-- Mais sans doute, Sire, repondit le roi de Navarre, et c'est
+toujours avec bonheur que je me trouve aupres de Votre Majeste.
+
+-- Plus content que d'etre la-bas, hein? reprit Charles IX,
+continuant a suivre sa pauvre pensee plutot qu'il ne repondait au
+compliment de Henri.
+
+-- Sire, je ne comprends pas, dit Henri.
+
+-- Regardez et vous comprendrez. D'un mouvement rapide, Charles IX
+marcha ou plutot bondit vers la fenetre. Et, attirant a lui son
+beau-frere, de plus en plus epouvante, il lui montra l'horrible
+silhouette des assassins, qui, sur le plancher d'un bateau,
+egorgeaient ou noyaient les victimes qu'on leur amenait a chaque
+instant.
+
+-- Mais, au nom du Ciel, s'ecria Henri tout pale, que se passe-t-
+il donc cette nuit?
+
+-- Cette nuit, monsieur, dit Charles IX, on me debarrasse de tous
+les huguenots. Voyez-vous la-bas, au-dessus de l'hotel de Bourbon,
+cette fumee et cette flamme? C'est la fumee et la flamme de la
+maison de l'amiral, qui brule. Voyez-vous ce corps que de bons
+catholiques trainent sur une paillasse dechiree, c'est le corps du
+gendre de l'amiral, le cadavre de votre ami Teligny.
+
+-- Oh! que veut dire cela? s'ecria le roi de Navarre, en cherchant
+inutilement a son cote la poignee de sa dague et tremblant a la
+fois de honte et de colere, car il sentait que tout a la fois on
+le raillait et on le menacait.
+
+-- Cela veut dire, s'ecria Charles IX furieux, sans transition et
+blemissant d'une maniere effrayante, cela veut dire que je ne veux
+plus de huguenot autour de moi, entendez-vous, Henri? Suis-je le
+roi? suis-je le maitre?
+
+-- Mais, Votre Majeste...
+
+-- Ma Majeste tue et massacre a cette heure tout ce qui n'est pas
+catholique; c'est son plaisir. Etes-vous catholique? s'ecria
+Charles, dont la colere montait incessamment comme une maree
+terrible.
+
+-- Sire, dit Henri, rappelez-vous vos paroles: Qu'importe la
+religion de qui me sert bien!
+
+-- Ha! ha! ha! s'ecria Charles en eclatant d'un rire sinistre; que
+je me rappelle mes paroles, dis-tu, Henri! _Verba volant, _comme
+dit ma soeur Margot. Et tous ceux-la, regarde, ajouta-t-il en
+montrant du doigt la ville, ceux-la ne m'avaient-ils pas bien
+servi aussi? n'etaient-ils pas braves au combat, sages au conseil,
+devoues toujours? Tous etaient des sujets utiles! mais ils etaient
+huguenots, et je ne veux que des catholiques.
+
+Henri resta muet.
+
+-- Ca, comprenez-moi donc, Henriot! s'ecria Charles IX.
+
+-- J'ai compris, Sire.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien, Sire, je ne vois pas pourquoi le roi de Navarre ferait
+ce que tant de gentilshommes ou de pauvres gens n'ont pas fait.
+Car enfin, s'ils meurent tous, ces malheureux, c'est aussi parce
+qu'on leur a propose ce que Votre Majeste me propose, et qu'ils
+ont refuse comme je refuse.
+
+Charles saisit le bras du jeune prince, et fixant sur lui un
+regard dont l'atonie se changeait peu a peu en un fauve
+rayonnement:
+
+-- Ah! tu crois, dit-il, que j'ai pris la peine d'offrir la messe
+a ceux qu'on egorge la-bas?
+
+-- Sire, dit Henri en degageant son bras, ne mourrez-vous point
+dans la religion de vos peres?
+
+-- Oui, par la mordieu! et toi?
+
+-- Eh bien, moi aussi, Sire, repondit Henri. Charles poussa un
+rugissement de rage, et saisit d'une main tremblante son
+arquebuse, placee sur une table. Henri, colle contre la
+tapisserie, la sueur de l'angoisse au front, mais, grace a cette
+puissance qu'il conservait sur lui-meme, calme en apparence,
+suivait tous les mouvements du terrible monarque avec l'avide
+stupeur de l'oiseau fascine par le serpent.
+
+Charles arma son arquebuse, et frappant du pied avec une fureur
+aveugle:
+
+-- Veux-tu la messe? s'ecria-t-il en eblouissant Henri du
+miroitement de l'arme fatale. Henri resta muet.
+
+Charles IX ebranla les voutes du Louvre du plus terrible juron qui
+soit jamais sorti des levres d'un homme, et de pale qu'il etait,
+il devint livide.
+
+-- Mort, messe ou Bastille! s'ecria-t-il en mettant le roi de
+Navarre en joue.
+
+-- Oh! Sire! s'ecria Henri, me tuerez-vous, moi votre frere?
+
+Henri venait d'eluder, avec cet esprit incomparable qui etait une
+des plus puissantes facultes de son organisation, la reponse que
+lui demandait Charles IX; car, sans aucun doute, si cette reponse
+eut ete negative, Henri etait mort.
+
+Aussi, comme apres les derniers paroxysmes de la rage se trouve
+immediatement le commencement de la reaction, Charles IX ne
+reitera pas la question qu'il venait d'adresser au prince de
+Navarre, et apres un moment d'hesitation, pendant lequel il fit
+entendre un rugissement sourd, il se retourna vers la fenetre
+ouverte, et coucha en joue un homme qui courait sur le quai
+oppose.
+
+-- Il faut cependant bien que je tue quelqu'un, s'ecria Charles
+IX, livide comme un cadavre, et dont les yeux s'injectaient de
+sang.
+
+Et lachant le coup, il abattit l'homme qui courait. Henri poussa
+un gemissement. Alors, anime par une effrayante ardeur, Charles
+chargea et tira sans relache son arquebuse, poussant des cris de
+joie chaque fois que le coup avait porte.
+
+-- C'est fait de moi, se dit le roi de Navarre; quand il ne
+trouvera plus personne a tuer, il me tuera.
+
+-- Eh bien, dit tout a coup une voix derriere les princes, est-ce
+fait?
+
+C'etait Catherine de Medicis, qui, pendant la derniere detonation
+de l'arme, venait d'entrer sans etre entendue.
+
+-- Non, mille tonnerres d'enfer! hurla Charles en jetant son
+arquebuse par la chambre... Non, l'entete... il ne veut pas! ...
+
+Catherine ne repondit point. Elle tourna lentement son regard vers
+la partie de la chambre ou se tenait Henri, aussi immobile qu'une
+des figures de la tapisserie contre laquelle il etait appuye.
+Alors elle ramena sur Charles un oeil qui voulait dire: Alors,
+pourquoi vit-il?
+
+-- Il vit... il vit... murmura Charles IX, qui comprenait
+parfaitement ce regard et qui y repondait, comme on le voit, sans
+hesitation; il vit, parce qu'il... est mon parent.
+
+Catherine sourit. Henri vit ce sourire et reconnut que c'etait
+Catherine surtout qu'il lui fallait combattre.
+
+-- Madame, lui dit-il, tout vient de vous, je le vois bien, et
+rien de mon beau-frere Charles; c'est vous qui avez eu l'idee de
+m'attirer dans un piege; c'est vous qui avez pense a faire de
+votre fille l'appat qui devait nous perdre tous; c'est vous qui
+m'avez separe de ma femme, pour qu'elle n'eut pas l'ennui de me
+voir tuer sous ses yeux...
+
+-- Oui, mais cela ne sera pas! s'ecria une autre voix haletante et
+passionnee que Henri reconnut a l'instant et qui fit tressaillir
+Charles IX de surprise et Catherine de fureur.
+
+-- Marguerite! s'ecria Henri.
+
+-- Margot! dit Charles IX.
+
+-- Ma fille! murmura Catherine.
+
+-- Monsieur, dit Marguerite a Henri, vos dernieres paroles
+m'accusaient, et vous aviez a la fois tort et raison: raison, car
+en effet je suis bien l'instrument dont on s'est servi pour vous
+perdre tous; tort, car j'ignorais que vous marchiez a votre perte.
+Moi-meme, monsieur, telle que vous me voyez, je dois la vie au
+hasard, a l'oubli de ma mere, peut-etre; mais sitot que j'ai
+appris votre danger, je me suis souvenue de mon devoir. Or, le
+devoir d'une femme est de partager la fortune de son mari. Vous
+exile-t-on, monsieur, je vous suis dans l'exil; vous emprisonne-t-
+on, je me fais captive; vous tue-t-on, je meurs.
+
+Et elle tendit a son mari une main que Henri saisit, sinon avec
+amour, du moins avec reconnaissance.
+
+-- Ah! ma pauvre Margot, dit Charles IX, tu ferais bien mieux de
+lui dire de se faire catholique!
+
+-- Sire, repondit Marguerite avec cette haute dignite qui lui
+etait si naturelle, Sire, croyez-moi, pour vous-meme ne demandez
+pas une lachete a un prince de votre maison.
+
+Catherine lanca un regard significatif a Charles.
+
+-- Mon frere, s'ecria Marguerite, qui, aussi bien que Charles IX,
+comprenait la terrible pantomime de Catherine, mon frere, songez-
+y, vous avez fait de lui mon epoux.
+
+Charles IX, pris entre le regard imperatif de Catherine et le
+regard suppliant de Marguerite comme entre deux principes opposes,
+resta un instant indecis; enfin, Oromase l'emporta.
+
+-- Au fait, madame, dit-il en se penchant a l'oreille de
+Catherine, Margot a raison et Henriot est mon beau-frere.
+
+-- Oui, repondit Catherine en s'approchant a son tour de l'oreille
+de son fils, oui... mais s'il ne l'etait pas?
+
+
+
+XI
+L'aubepine du cimetiere des Innocents
+
+
+Rentree chez elle, Marguerite chercha vainement a deviner le mot
+que Catherine de Medicis avait dit tout bas a Charles IX, et qui
+avait arrete court le terrible conseil de vie et de mort qui se
+tenait en ce moment.
+
+Une partie de la matinee fut employee par elle a soigner La Mole,
+l'autre a chercher l'enigme que son esprit se refusait a
+comprendre.
+
+Le roi de Navarre etait reste prisonnier au Louvre. Les huguenots
+etaient plus que jamais poursuivis. A la nuit terrible avait
+succede un jour de massacre plus hideux encore. Ce n'etait plus le
+tocsin que les cloches sonnaient, c'etaient des _Te Deum_, et les
+accents de ce bronze joyeux retentissant au milieu du meurtre et
+des incendies, etaient peut-etre plus tristes a la lumiere du
+soleil que ne l'avait ete pendant l'obscurite le glas de la nuit
+precedente. Ce n'etait pas le tout: une chose etrange etait
+arrivee; une aubepine, qui avait fleuri au printemps et qui, comme
+d'habitude, avait perdu son odorante parure au mois de juin,
+venait de refleurir pendant la nuit, et les catholiques, qui
+voyaient dans cet evenement un miracle et qui, pour la
+popularisation de ce miracle, faisaient Dieu leur complice,
+allaient en procession, croix et banniere en tete, au cimetiere
+des Innocents, ou cette aubepine fleurissait. Cette espece
+d'assentiment donne par le ciel au massacre qui s'executait avait
+redouble l'ardeur des assassins. Et tandis que la ville continuait
+a offrir dans chaque rue, dans chaque carrefour, sur chaque place
+une scene de desolation, le Louvre avait deja servi de tombeau
+commun a tous les protestants qui s'y etaient trouves enfermes au
+moment du signal. Le roi de Navarre, le prince de Conde et La Mole
+y etaient seuls demeures vivants.
+
+Rassuree sur La Mole, dont les plaies, comme elle l'avait dit la
+veille, etaient dangereuses, mais non mortelles, Marguerite
+n'etait donc plus preoccupee que d'une chose: sauver la vie de son
+mari, qui continuait d'etre menacee. Sans doute le premier
+sentiment qui s'etait empare de l'epouse etait un sentiment de
+loyale pitie pour un homme auquel elle venait, comme l'avait dit
+lui-meme le Bearnais, de jurer sinon amour, du moins alliance.
+Mais, a la suite de ce sentiment, un autre moins pur avait penetre
+dans le coeur de la reine.
+
+Marguerite etait ambitieuse, Marguerite avait vu presque une
+certitude de royaute dans son mariage avec Henri de Bourbon, La
+Navarre, tiraillee d'un cote par les rois de France, de l'autre
+par les rois d'Espagne, qui, lambeau a lambeau, avaient fini par
+emporter la moitie de son territoire, pouvait, si Henri de Bourbon
+realisait les esperances de courage qu'il avait donnees dans les
+rares occasions qu'il avait eues de tirer l'epee, devenir un
+royaume reel, avec les huguenots de France pour sujets. Grace a
+son esprit fin et si eleve, Marguerite avait entrevu et calcule
+tout cela. En perdant Henri, ce n'etait donc pas seulement un mari
+qu'elle perdait, c'etait un trone.
+
+Elle en etait au plus intime de ces reflexions, lorsqu'elle
+entendit frapper a la porte du corridor secret; elle tressaillit,
+car trois personnes seulement venaient par cette porte: le roi, la
+reine mere et le duc d'Alencon. Elle entrouvrit la porte du
+cabinet, recommanda du doigt le silence a Gillonne et a La Mole,
+et alla ouvrir au visiteur.
+
+Ce visiteur etait le duc d'Alencon.
+
+Le jeune homme avait disparu depuis la veille. Un instant
+Marguerite avait eu l'idee de reclamer son intercession en faveur
+du roi de Navarre; mais une idee terrible l'avait arretee. Le
+mariage s'etait fait contre son gre; Francois detestait Henri et
+n'avait conserve la neutralite en faveur du Bearnais que parce
+qu'il etait convaincu que Henri et sa femme etaient restes
+etrangers l'un a l'autre. Une marque d'interet donnee par
+Marguerite a son epoux pouvait en consequence, au lieu de
+l'ecarter, rapprocher de sa poitrine un des trois poignards qui le
+menacaient.
+
+Marguerite frissonna donc en apercevant le jeune prince plus
+qu'elle n'eut frissonne en apercevant le roi Charles IX ou la
+reine mere elle-meme. On n'eut point dit d'ailleurs, en le voyant,
+qu'il se passat quelque chose d'insolite par la ville, ni au
+Louvre; il etait vetu avec son elegance ordinaire. Ses habits et
+son linge exhalaient ces parfums que meprisait Charles IX, mais
+dont le duc d'Anjou et lui faisaient un si continuel usage.
+Seulement, un oeil exerce comme l'etait celui de Marguerite
+pouvait remarquer que, malgre sa paleur plus grande que
+d'habitude, et malgre le leger tremblement qui agitait l'extremite
+de ses mains, aussi belles et aussi soignees que des mains de
+femme, il renfermait au fond de son coeur un sentiment joyeux.
+
+Son entree fut ce qu'elle avait l'habitude d'etre. Il s'approcha
+de sa soeur pour l'embrasser. Mais, au lieu de lui tendre ses
+joues, comme elle eut fait au roi Charles ou au duc d'Anjou,
+Marguerite s'inclina et lui offrit le front.
+
+Le duc d'Alencon poussa un soupir, et posa ses levres blemissantes
+sur ce front que lui presentait Marguerite.
+
+Alors, s'asseyant, il se mit a raconter a sa soeur les nouvelles
+sanglantes de la nuit; la mort lente et terrible de l'amiral; la
+mort instantanee de Teligny, qui, perce d'une balle, rendit a
+l'instant meme le dernier soupir. Il s'arreta, s'appesantit, se
+complut sur les details sanglants de cette nuit avec cet amour du
+sang particulier a lui et a ses deux freres. Marguerite le laissa
+dire.
+
+Enfin, ayant tout dit, il se tut.
+
+-- Ce n'est pas pour me faire ce recit seulement que vous etes
+venu me rendre visite, n'est-ce pas, mon frere? demanda
+Marguerite.
+
+Le duc d'Alencon sourit.
+
+-- Vous avez encore autre chose a me dire?
+
+-- Non, repondit le duc, j'attends.
+
+-- Qu'attendez-vous?
+
+-- Ne m'avez-vous pas dit, chere Marguerite bien-aimee, reprit le
+duc en rapprochant son fauteuil de celui de sa soeur, que ce
+mariage avec le roi de Navarre se faisait contre votre gre.
+
+-- Oui, sans doute. Je ne connaissais point le prince de Bearn
+lorsqu'on me l'a propose pour epoux.
+
+-- Et depuis que vous le connaissez, ne m'avez-vous pas affirme
+que vous n'eprouviez aucun amour pour lui?
+
+-- Je vous l'ai dit, il est vrai.
+
+-- Votre opinion n'etait-elle pas que ce mariage devait faire
+votre malheur?
+
+-- Mon cher Francois, dit Marguerite, quand un mariage n'est pas
+la supreme felicite, c'est presque toujours la supreme douleur.
+
+-- Eh bien, ma chere Marguerite! comme je vous le disais,
+j'attends.
+
+-- Mais qu'attendez-vous, dites?
+
+-- Que vous temoigniez votre joie.
+
+-- De quoi donc ai-je a me rejouir?
+
+-- Mais de cette occasion inattendue qui se presente de reprendre
+votre liberte.
+
+-- Ma liberte! reprit Marguerite, qui voulait forcer le prince a
+aller jusqu'au bout de sa pensee.
+
+-- Sans doute, votre liberte; vous allez etre separee du roi de
+Navarre.
+
+-- Separee! dit Marguerite en fixant ses yeux sur le jeune prince.
+
+Le duc d'Alencon essaya de soutenir le regard de sa soeur; mais
+bientot ses yeux s'ecarterent d'elle avec embarras.
+
+-- Separee! repeta Marguerite; voyons cela, mon frere, car je suis
+bien aise que vous me mettiez a meme d'approfondir la question; et
+comment compte-t-on nous separer?
+
+-- Mais, murmura le duc, Henri est huguenot.
+
+-- Sans doute; mais il n'avait pas fait mystere de sa religion, et
+l'on savait cela quand on nous a maries.
+
+-- Oui, mais depuis votre mariage, ma soeur, dit le duc, laissant
+malgre lui un rayon de joie illuminer son visage, qu'a fait Henri?
+
+-- Mais vous le savez mieux que personne, Francois, puisqu'il a
+passe ses journees presque toujours en votre compagnie, tantot a
+la chasse, tantot au mail, tantot a la paume.
+
+-- Oui, ses journees, sans doute, reprit le duc, ses journees;
+mais ses nuits? Marguerite se tut, et ce fut a son tour de baisser
+les yeux.
+
+-- Ses nuits, continua le duc d'Alencon, ses nuits?
+
+-- Eh bien? demanda Marguerite, sentant qu'il fallait bien
+repondre quelque chose.
+
+-- Eh bien, il les a passees chez madame de Sauve.
+
+-- Comment le savez-vous? s'ecria Marguerite.
+
+-- Je le sais parce que j'avais interet a le savoir, repondit le
+jeune prince en palissant et en dechiquetant la broderie de ses
+manches.
+
+Marguerite commencait a comprendre ce que Catherine avait dit tout
+bas a Charles IX: mais elle fit semblant de demeurer dans son
+ignorance.
+
+-- Pourquoi me dites-vous cela, mon frere? repondit-elle avec un
+air de melancolie parfaitement joue; est-ce pour me rappeler que
+personne ici ne m'aime et ne tient a moi: pas plus ceux que la
+nature m'a donnes pour protecteurs que celui que l'Eglise m'a
+donne pour epoux?
+
+-- Vous etes injuste, dit vivement le duc d'Alencon en rapprochant
+encore son fauteuil de celui de sa soeur, je vous aime et vous
+protege, moi.
+
+-- Mon frere, dit Marguerite en le regardant fixement, vous avez
+quelque chose a me dire de la part de la reine mere.
+
+-- Moi! vous vous trompez, ma soeur, je vous jure; qui peut vous
+faire croire cela?
+
+-- Ce qui peut me le faire croire, c'est que vous rompez l'amitie
+qui vous attachait a mon mari; c'est que vous abandonnez la cause
+du roi de Navarre.
+
+-- La cause du roi de Navarre! reprit le duc d'Alencon tout
+interdit.
+
+-- Oui, sans doute. Tenez, Francois, parlons franc. Vous en etes
+convenu vingt fois, vous ne pouvez vous elever et meme vous
+soutenir que l'un par l'autre. Cette alliance...
+
+-- Est devenue impossible, ma soeur, interrompit le duc d'Alencon.
+
+-- Et pourquoi cela?
+
+-- Parce que le roi a des desseins sur votre mari. Pardon! en
+disant votre mari, je me trompe: c'est sur Henri de Navarre que je
+voulais dire. Notre mere a devine tout. Je m'alliais aux huguenots
+parce que je croyais les huguenots en faveur. Mais voila qu'on tue
+les huguenots et que dans huit jours il n'en restera pas cinquante
+dans tout le royaume. Je tendais la main au roi de Navarre parce
+qu'il etait... votre mari. Mais voila qu'il n'est plus votre mari.
+Qu'avez-vous a dire a cela, vous qui etes non seulement la plus
+belle femme de France, mais encore la plus forte tete du royaume?
+
+-- J'ai a dire, reprit Marguerite, que je connais notre frere
+Charles. Je l'ai vu hier dans un de ces acces de frenesie dont
+chacun abrege sa vie de dix ans; j'ai a dire que ces acces se
+renouvellent, par malheur, bien souvent maintenant, ce qui fait
+que, selon toute probabilite, notre frere Charles n'a pas
+longtemps a vivre; j'ai a dire enfin que le roi de Pologne vient
+de mourir et qu'il est fort question d'elire en sa place un prince
+de la maison de France; j'ai a dire enfin que, lorsque les
+circonstances se presentent ainsi, ce n'est point le moment
+d'abandonner des allies qui, au moment du combat, peuvent nous
+soutenir avec le concours d'un peuple et l'appui d'un royaume.
+
+-- Et vous, s'ecria le duc, ne me faites-vous pas une trahison
+bien plus grande de preferer un etranger a votre frere?
+
+-- Expliquez-vous, Francois; en quoi et comment vous ai-je trahi?
+
+-- Vous avez demande hier au roi la vie du roi de Navarre?
+
+-- Eh bien? demanda Marguerite avec une feinte naivete. Le duc se
+leva precipitamment, fit deux ou trois fois le tour de la chambre
+d'un air egare, puis revint prendre la main de Marguerite. Cette
+main etait raide et glacee.
+
+-- Adieu, ma soeur, dit-il; vous n'avez pas voulu me comprendre,
+ne vous en prenez donc qu'a vous des malheurs qui pourront vous
+arriver.
+
+Marguerite palit, mais demeura immobile a sa place. Elle vit
+sortir le duc d'Alencon sans faire un signe pour le rappeler; mais
+a peine l'avait-elle perdu de vue dans le corridor qu'il revint
+sur ses pas.
+
+-- Ecoutez, Marguerite, dit-il, j'ai oublie de vous dire une
+chose: c'est que demain, a pareille heure, le roi de Navarre sera
+mort.
+
+Marguerite poussa un cri; car cette idee qu'elle etait
+l'instrument d'un assassinat lui causait une epouvante qu'elle ne
+pouvait surmonter.
+
+-- Et vous n'empecherez pas cette mort? dit-elle; vous ne sauverez
+pas votre meilleur et votre plus fidele allie?
+
+-- Depuis hier, mon allie n'est plus le roi de Navarre.
+
+-- Et qui est-ce donc, alors?
+
+-- C'est M. de Guise. En detruisant les huguenots, on a fait M. de
+Guise roi des catholiques.
+
+-- Et c'est le fils de Henri II qui reconnait pour son roi un duc
+de Lorraine! ...
+
+-- Vous etes dans un mauvais jour, Marguerite, et vous ne
+comprenez rien.
+
+-- J'avoue que je cherche en vain a lire dans votre pensee.
+
+-- Ma soeur, vous etes d'aussi bonne maison que madame la
+princesse de Porcian, et Guise n'est pas plus immortel que le roi
+de Navarre; eh bien, Marguerite, supposez maintenant trois choses,
+toutes trois possibles: la premiere, c'est que Monsieur soit elu
+roi de Pologne; la seconde, c'est que vous m'aimiez comme je vous
+aime; eh bien, je suis roi de France, et vous... et vous... reine
+des catholiques.
+
+Marguerite cacha sa tete dans ses mains, eblouie de la profondeur
+des vues de cet adolescent que personne a la cour n'osait appeler
+une intelligence.
+
+-- Mais, demanda-t-elle apres un moment de silence, vous n'etes
+donc pas jaloux de M. le duc de Guise comme vous l'etes du roi de
+Navarre?
+
+-- Ce qui est fait est fait, dit le duc d'Alencon d'une voix
+sourde; et si j'ai eu a etre jaloux du duc de Guise, eh bien, je
+l'ai ete.
+
+-- Il n'y a qu'une seule chose qui puisse empecher ce beau plan de
+reussir.
+
+-- Laquelle?
+
+-- C'est que je n'aime plus le duc de Guise.
+
+-- Et qui donc aimez-vous, alors?
+
+-- Personne. Le duc d'Alencon regarda Marguerite avec l'etonnement
+d'un homme qui, a son tour, ne comprend plus, et sortit de
+l'appartement en poussant un soupir et en pressant de sa main
+glacee son front pret a se fendre. Marguerite demeura seule et
+pensive. La situation commencait a se dessiner claire et precise a
+ses yeux; le roi avait laisse faire la Saint-Barthelemy, la reine
+Catherine et le duc de Guise l'avaient faite. Le duc de Guise et
+le duc d'Alencon allaient se reunir pour en tirer le meilleur
+parti possible. La mort du roi de Navarre etait une consequence
+naturelle de cette grande catastrophe. Le roi de Navarre mort, on
+s'emparait de son royaume. Marguerite restait donc veuve, sans
+trone, sans puissance, et n'ayant d'autre perspective qu'un
+cloitre ou elle n'aurait pas meme la triste douleur de pleurer son
+epoux qui n'avait jamais ete son mari. Elle en etait la, lorsque
+la reine Catherine lui fit demander si elle ne voulait pas venir
+faire avec toute la cour un pelerinage a l'aubepine du cimetiere
+des Innocents.
+
+Le premier mouvement de Marguerite fut de refuser de faire partie
+de cette cavalcade. Mais la pensee que cette sortie lui fournirait
+peut-etre l'occasion d'apprendre quelque chose de nouveau sur le
+sort du roi de Navarre la decida. Elle fit donc repondre que si on
+voulait lui tenir un cheval pret, elle accompagnerait volontiers
+Leurs Majestes.
+
+Cinq minutes apres, un page vint lui annoncer que, si elle voulait
+descendre, le cortege allait se mettre en marche. Marguerite fit
+de la main a Gillone un signe pour lui recommander le blesse et
+descendit.
+
+Le roi, la reine mere, Tavannes et les principaux catholiques
+etaient deja a cheval. Marguerite jeta un coup d'oeil rapide sur
+ce groupe, qui se composait d'une vingtaine de personnes a peu
+pres: le roi de Navarre n'y etait point.
+
+Mais madame de Sauve y etait; elle echangea un regard avec elle,
+et Marguerite comprit que la maitresse de son mari avait quelque
+chose a lui dire.
+
+On se mit en route en gagnant la rue Saint-Honore par la rue de
+l'Astruce. A la vue du roi, de la reine Catherine et des
+principaux catholiques, le peuple s'etait amasse, suivant le
+cortege comme un flot qui monte, criant:
+
+-- Vive le roi! vive la messe! mort aux huguenots! Ces cris
+etaient accompagnes de brandissements d'epees rougies et
+d'arquebuses fumantes, qui indiquaient la part que chacun avait
+prise au sinistre evenement qui venait de s'accomplir. En arrivant
+a la hauteur de la rue des Prouvelles, on rencontra des hommes qui
+trainaient un cadavre sans tete. C'etait celui de l'amiral. Ces
+hommes allaient le pendre par les pieds a Montfaucon.
+
+On entra dans le cimetiere des Saints-Innocents par la porte qui
+s'ouvrait en face de la rue des Chaps, aujourd'hui celle des
+Dechargeurs. Le clerge, prevenu de la visite du roi et de celle de
+la reine mere, attendait Leurs Majestes pour les haranguer.
+
+Madame de Sauve profita du moment ou Catherine ecoutait le
+discours qu'on lui faisait pour s'approcher de la reine de Navarre
+et lui demander la permission de lui baiser sa main. Marguerite
+etendit le bras vers elle, madame de Sauve approcha ses levres de
+la main de la reine, et, en la baisant lui glissa un petit papier
+roule dans la manche.
+
+Si rapide et si dissimulee qu'eut ete la retraite de madame de
+Sauve, Catherine s'en etait apercue, elle se retourna au moment ou
+sa dame d'honneur baisait la main de la reine.
+
+Les deux femmes virent ce regard qui penetrait jusqu'a elles comme
+un eclair, mais toutes deux resterent impassibles. Seulement
+madame de Sauve s'eloigna de Marguerite, et alla reprendre sa
+place pres de Catherine.
+
+Lorsqu'elle eut repondu au discours qui venait de lui etre
+adresse, Catherine fit du doigt, et en souriant, signe a la reine
+de Navarre de s'approcher d'elle.
+
+Marguerite obeit.
+
+-- Eh! ma fille! dit la reine mere dans son patois italien, vous
+avez donc de grandes amities avec madame de Sauve?
+
+Marguerite sourit, en donnant a son beau visage l'expression la
+plus amere qu'elle put trouver.
+
+-- Oui, ma mere, repondit-elle, le serpent est venu me mordre la
+main.
+
+-- Ah! ah! dit Catherine en souriant, vous etes jalouse, je crois!
+
+-- Vous vous trompez, madame, repondit Marguerite. Je ne suis pas
+plus jalouse du roi de Navarre que le roi de Navarre n'est
+amoureux de moi. Seulement je sais distinguer mes amis de mes
+ennemis. J'aime qui m'aime, et deteste qui me hait. Sans cela,
+madame, serais-je votre fille?
+
+Catherine sourit de maniere a faire comprendre a Marguerite que,
+si elle avait eu quelque soupcon, ce soupcon etait evanoui.
+
+D'ailleurs, en ce moment, de nouveaux pelerins attirerent
+l'attention de l'auguste assemblee. Le duc de Guise arrivait
+escorte d'une troupe de gentilshommes tout echauffes encore d'un
+carnage recent. Ils escortaient une litiere richement tapissee,
+qui s'arreta en face du roi.
+
+-- La duchesse de Nevers! s'ecria Charles IX. Ca, voyons! qu'elle
+vienne recevoir nos compliments, cette belle et rude catholique.
+Que m'a-t-on dit, ma cousine, que, de votre propre fenetre, vous
+avez giboye aux huguenots, et que vous en avez tue un d'un coup de
+pierre?
+
+La duchesse de Nevers rougit extremement.
+
+-- Sire, dit-elle a voix basse, en venant s'agenouiller devant le
+roi, c'est au contraire un catholique blesse que j'ai eu le
+bonheur de recueillir.
+
+-- Bien, bien, ma cousine! il y a deux facons de me servir: l'une
+en exterminant mes ennemis, l'autre en secourant mes amis. On fait
+ce qu'on peut, et je suis sur que si vous eussiez pu davantage,
+vous l'eussiez fait.
+
+Pendant ce temps, le peuple, qui voyait la bonne harmonie qui
+regnait entre la maison de Lorraine et Charles IX, criait a tue-
+tete:
+
+-- Vive le roi! vive le duc de Guise! vive la messe!
+
+-- Revenez-vous au Louvre avec nous, Henriette? dit la reine mere
+a la belle duchesse.
+
+Marguerite toucha du coude son amie, qui comprit aussitot ce
+signe, et qui repondit:
+
+-- Non pas, madame, a moins que Votre Majeste ne me l'ordonne, car
+j'ai affaire en ville avec Sa Majeste la reine de Navarre.
+
+-- Et qu'allez-vous faire ensemble? demanda Catherine.
+
+-- Voir des livres grecs tres rares et tres curieux qu'on a
+trouves chez un vieux pasteur protestant, et qu'on a transportes a
+la tour Saint-Jacques-la-Boucherie, repondit Marguerite.
+
+-- Vous feriez mieux d'aller voir jeter les derniers huguenots du
+haut du pont des Meuniers dans la Seine, dit Charles IX. C'est la
+place des bons Francais.
+
+-- Nous irons, s'il plait a Votre Majeste, repondit la duchesse de
+Nevers.
+
+Catherine jeta un regard de defiance sur les deux jeunes femmes.
+Marguerite, aux aguets, l'intercepta, et se tournant et retournant
+aussitot d'un air fort preoccupe, elle regarda avec inquietude
+autour d'elle.
+
+Cette inquietude, feinte ou reelle, n'echappa point a Catherine.
+
+-- Que cherchez-vous?
+
+-- Je cherche... Je ne vois plus..., dit-elle.
+
+-- Que cherchez-vous? qui ne voyez-vous plus?
+
+-- La Sauve, dit Marguerite. Serait-elle retournee au Louvre?
+
+-- Quand je te disais que tu etais jalouse! dit Catherine a
+l'oreille de sa fille. _O bestia! ... _Allons, allons, Henriette!
+continua-t-elle en haussant les epaules, emmenez la reine de
+Navarre.
+
+Marguerite feignit encore de regarder autour d'elle, puis, se
+penchant a son tour a l'oreille de son amie:
+
+-- Emmene-moi vite, lui dit-elle. J'ai des choses de la plus haute
+importance a te dire.
+
+La duchesse fit une reverence a Charles IX et a Catherine, puis
+s'inclinant devant la reine de Navarre:
+
+-- Votre Majeste daignera-t-elle monter dans ma litiere? dit-elle.
+
+-- Volontiers. Seulement vous serez obligee de me faire reconduire
+au Louvre.
+
+-- Ma litiere, comme mes gens, comme moi-meme, repondit la
+duchesse, sont aux ordres de Votre Majeste.
+
+La reine Marguerite monta dans la litiere, et, sur un signe
+qu'elle lui fit, la duchesse de Nevers monta a son tour et prit
+respectueusement place sur le devant.
+
+Catherine et ses gentilshommes retournerent au Louvre en suivant
+le meme chemin qu'ils avaient pris pour venir. Seulement, pendant
+toute la route, on vit la reine mere parler sans relache a
+l'oreille du roi, en lui designant plusieurs fois madame de Sauve.
+
+Et a chaque fois le roi riait, comme riait Charles IX, c'est-a-
+dire d'un rire plus sinistre qu'une menace.
+
+Quant a Marguerite, une fois qu'elle eut senti la litiere se
+mettre en mouvement, et qu'elle n'eut plus a craindre la percante
+investigation de Catherine, elle tira vivement de sa manche le
+billet de madame de Sauve et lut les mots suivants:
+
+"J'ai recu l'ordre de faire remettre ce soir au roi de Navarre
+deux clefs: l'une est celle de la chambre dans laquelle il est
+enferme, l'autre est celle de la mienne. Une fois qu'il sera entre
+chez moi, il m'est enjoint de l'y garder jusqu'a six heures du
+matin.
+
+"Que Votre Majeste reflechisse, que Votre Majeste decide, que
+Votre Majeste ne compte ma vie pour rien."
+
+-- Il n'y a plus de doute, murmura Marguerite, et la pauvre femme
+est l'instrument dont on veut se servir pour nous perdre tous.
+Mais nous verrons si de la reine Margot, comme dit mon frere
+Charles, on fait si facilement une religieuse.
+
+-- De qui donc est cette lettre? demanda la duchesse de Nevers en
+montrant le papier que Marguerite venait de lire et de relire avec
+une si grande attention.
+
+-- Ah! duchesse! j'ai bien des choses a te dire, repondit
+Marguerite en dechirant le billet en mille et mille morceaux.
+
+
+
+XII
+Les confidences
+
+
+-- Et, d'abord, ou allons-nous? demanda Marguerite. Ce n'est pas
+au pont des Meuniers, j'imagine?... J'ai vu assez de tueries comme
+cela depuis hier, ma pauvre Henriette!
+
+-- J'ai pris la liberte de conduire Votre Majeste...
+
+-- D'abord, et avant toute chose, Ma Majeste te prie d'oublier sa
+majeste... Tu me conduisais donc...
+
+-- A l'hotel de Guise, a moins que vous n'en decidiez autrement.
+
+-- Non pas! non pas, Henriette! allons chez toi; le duc de Guise
+n'y est pas, ton mari n'y est pas?
+
+-- Oh! non! s'ecria la duchesse avec une joie qui fit etinceler
+ses beaux yeux couleur d'emeraude; non! ni mon beau-frere, ni mon
+mari, ni personne! Je suis libre, libre comme l'air, comme
+l'oiseau, comme le nuage... Libre, ma reine, entendez-vous?
+Comprenez-vous ce qu'il y a de bonheur dans ce mot: libre?... Je
+vais, je viens, je commande! Ah! pauvre reine! vous n'etes pas
+libre, vous! aussi vous soupirez...
+
+-- Tu vas, tu viens, tu commandes! Est-ce donc tout? Et ta liberte
+ne sert-elle qu'a cela? Voyons, tu es bien joyeuse pour n'etre que
+libre.
+
+-- Votre Majeste m'a promis d'entamer les confidences.
+
+-- Encore Ma Majeste; voyons, nous nous facherons, Henriette; as-
+tu donc oublie nos conventions?
+
+-- Non, votre respectueuse servante devant le monde, ta folle
+confidente dans le tete-a-tete. N'est-ce pas cela, madame, n'est-
+ce pas cela, Marguerite?
+
+-- Oui, oui! dit la reine en souriant.
+
+-- Ni rivalites de maisons, ni perfidies d'amour; tout bien, tout
+bon, tout franc; une alliance enfin offensive et defensive, dans
+le seul but de rencontrer et de saisir au vol, si nous le
+rencontrons, cet ephemere qu'on nomme le bonheur.
+
+-- Bien, ma duchesse! c'est cela; et pour renouveler le pacte,
+embrasse-moi.
+
+Et les deux charmantes tetes, l'une pale et voilee de melancolie,
+l'autre rosee, blonde et rieuse se rapprocherent gracieusement et
+unirent leurs levres comme elles avaient uni leurs pensees.
+
+-- Donc il y a du nouveau? demanda la duchesse en fixant sur
+Marguerite un regard avide et curieux.
+
+-- Tout n'est-il pas nouveau depuis deux jours?
+
+-- Oh! je parle d'amour et non de politique, moi. Quand nous
+aurons l'age de dame Catherine, ta mere, nous en ferons, de la
+politique. Mais nous avons vingt ans, ma belle reine, parlons
+d'autre chose. Voyons, serais-tu mariee pour tout de bon?
+
+-- A qui? dit Marguerite en riant.
+
+-- Ah! tu me rassures, en verite.
+
+-- Eh bien, Henriette, ce qui te rassure m'epouvante. Duchesse, il
+faut que je sois mariee.
+
+-- Quand cela?
+
+-- Demain.
+
+-- Ah! bah! vraiment! Pauvre amie! Et c'est necessaire?
+
+-- Absolument.
+
+-- Mordi! comme dit quelqu'un de ma connaissance, voila qui est
+fort triste.
+
+-- Tu connais quelqu'un qui dit: Mordi? demanda en riant
+Marguerite.
+
+-- Oui.
+
+-- Et quel est ce quelqu'un?
+
+-- Tu m'interroges toujours, quand c'est a toi de parler. Acheve,
+et je commencerai.
+
+-- En deux mots, voici: le roi de Navarre est amoureux et ne veut
+pas de moi. Je ne suis pas amoureuse; mais je ne veux pas de lui.
+Cependant il faudrait que nous changeassions d'idee l'un et
+l'autre, ou que nous eussions l'air d'en changer d'ici a demain.
+
+-- Eh bien, change, toi! et tu peux etre sure qu'il changera, lui!
+
+-- Justement, voila l'impossible; car je suis moins disposee a
+changer que jamais.
+
+-- A l'egard de ton mari seulement, j'espere!
+
+-- Henriette, j'ai un scrupule.
+
+-- Un scrupule de quoi?
+
+-- De religion. Fais-tu une difference entre les huguenots et les
+catholiques?
+
+-- En politique?
+
+-- Oui.
+
+-- Sans doute.
+
+-- Mais en amour?
+
+-- Ma chere amie, nous autres femmes, nous sommes tellement
+paiennes, qu'en fait de sectes nous les admettons toutes, qu'en
+fait de dieux nous en reconnaissons plusieurs.
+
+-- En un seul, n'est-ce pas?
+
+-- Oui, dit la duchesse, avec un regard etincelant de paganisme;
+oui, celui qui s'appelle Eros, Cupido, Amor; oui, celui qui a un
+carquois, un bandeau et des ailes... Mordi! vive la devotion!
+
+-- Cependant tu as une maniere de prier qui est exclusive; tu
+jettes des pierres sur la tete des huguenots.
+
+-- Faisons bien et laissons dire... Ah! Marguerite, comme les
+meilleures idees, comme les plus belles actions se travestissent
+en passant par la bouche du vulgaire!
+
+-- Le vulgaire! ... Mais c'est mon frere Charles qui te
+felicitait, ce me semble?
+
+-- Ton frere Charles, Marguerite, est un grand chasseur qui sonne
+du cor toute la journee, ce qui le rend fort maigre... Je recuse
+donc jusqu'a ses compliments. D'ailleurs, je lui ai repondu, a ton
+frere Charles... N'as-tu pas entendu ma reponse?
+
+-- Non, tu parlais si bas!
+
+-- Tant mieux, j'aurai plus de nouveau a t'apprendre. Ca! la fin
+de ta confidence, Marguerite?
+
+-- C'est que... c'est que...
+
+-- Eh bien?
+
+-- C'est que, dit la reine en riant, si la pierre dont parlait mon
+frere Charles etait historique, je m'abstiendrais.
+
+-- Bon! s'ecria Henriette, tu as choisi un huguenot. Eh bien, sois
+tranquille! pour rassurer ta conscience, je te promets d'en
+choisir un a la premiere occasion.
+
+-- Ah! il parait que cette fois tu as pris un catholique?
+
+-- Mordi! reprit la duchesse.
+
+-- Bien, bien! je comprends.
+
+-- Et comment est-il notre huguenot?
+
+-- Je ne l'ai pas choisi; ce jeune homme ne m'est rien, et ne me
+sera probablement jamais rien.
+
+-- Mais enfin, comment est-il? cela ne t'empeche pas de me le
+dire, tu sais combien je suis curieuse.
+
+-- Un pauvre jeune homme beau comme le Nisus de Benvenuto Cellini,
+et qui s'est venu refugier dans mon appartement.
+
+-- Oh! oh! ... et tu ne l'avais pas un peu convoque?
+
+-- Pauvre garcon! ne ris donc pas ainsi, Henriette, car en ce
+moment il est encore entre la vie et la mort.
+
+-- Il est donc malade?
+
+-- Il est grievement blesse.
+
+-- Mais c'est tres genant, un huguenot blesse! surtout dans des
+jours comme ceux ou nous nous trouvons; et qu'en fais-tu de ce
+huguenot blesse qui ne t'est rien et ne te sera jamais rien?
+
+-- Il est dans mon cabinet; je le cache et je veux le sauver.
+
+-- Il est beau, il est jeune, il est blesse. Tu le caches dans ton
+cabinet, tu veux le sauver; ce huguenot-la sera bien ingrat s'il
+n'est pas trop reconnaissant!
+
+-- Il l'est deja, j'en ai bien peur... plus que je ne le
+desirerais.
+
+-- Et il t'interesse... ce pauvre jeune homme?
+
+-- Par humanite... seulement.
+
+-- Ah! l'humanite, ma pauvre reine! c'est toujours cette vertu-la
+qui nous perd, nous autres femmes!
+
+-- Oui, et tu comprends: comme d'un moment a l'autre le roi, le
+duc d'Alencon, ma mere, mon mari meme... peuvent entrer dans mon
+appartement...
+
+-- Tu veux me prier de te garder ton petit huguenot, n'est-ce pas,
+tant qu'il sera malade, a la condition de te le rendre quand il
+sera gueri?
+
+-- Rieuse! dit Marguerite. Non, je te jure que je ne prepare pas
+les choses de si loin. Seulement, si tu pouvais trouver un moyen
+de cacher le pauvre garcon; si tu pouvais lui conserver la vie que
+je lui ai sauvee; eh bien, je t'avoue que je t'en serais
+veritablement reconnaissante! Tu es libre a l'hotel de Guise, tu
+n'as ni beau-frere, ni mari qui t'espionne ou qui te contraigne,
+et de plus derriere ta chambre, ou personne, chere Henriette, n'a
+heureusement pour toi le droit d'entrer, un grand cabinet pareil
+au mien. Eh bien, prete-moi ce cabinet pour mon huguenot; quand il
+sera gueri tu lui ouvriras la cage et l'oiseau s'envolera.
+
+-- Il n'y a qu'une difficulte, chere reine, c'est que la cage est
+occupee.
+
+-- Comment! tu as donc aussi sauve quelqu'un, toi?
+
+-- C'est justement ce que j'ai repondu a ton frere.
+
+-- Ah! je comprends; voila pourquoi tu parlais si bas que je ne
+t'ai pas entendue.
+
+-- Ecoute, Marguerite, c'est une histoire admirable, non moins
+belle, non moins poetique que la tienne. Apres t'avoir laisse six
+de mes gardes, j'etais montee avec les six autres a l'hotel de
+Guise, et je regardais piller et bruler une maison qui n'est
+separee de l'hotel de mon frere que par la rue des Quatre-Fils,
+quand tout a coup j'entends crier des femmes et jurer des hommes.
+Je m'avance sur le balcon et je vois d'abord une epee dont le feu
+semblait eclairer toute la scene a elle seule. J'admire cette lame
+furieuse: j'aime les belles choses, moi! ... puis je cherche
+naturellement a distinguer le bras qui la faisait mouvoir, et le
+corps auquel ce bras appartenait. Au milieu des coups, des cris,
+je distingue enfin l'homme, et je vois... un heros, un Ajax
+Telamon; j'entends une voix, une voix de stentor. Je
+m'enthousiasme, je demeure toute palpitante, tressaillant a chaque
+coup dont il etait menace, a chaque botte qu'il portait; c'a ete
+une emotion d'un quart d'heure, vois-tu, ma reine, comme je n'en
+avais jamais eprouve, comme j'avais cru qu'il n'en existait pas.
+Aussi j'etais la, haletante, suspendue, muette, quand tout a coup
+mon heros a disparu.
+
+-- Comment cela?
+
+-- Sous une pierre que lui a jetee une vieille femme; alors, comme
+Cyrus, j'ai retrouve la voix, j'ai crie: A l'aide, au secours! Nos
+gardes sont venus, l'ont pris, l'ont releve, et enfin l'ont
+transporte dans la chambre que tu me demandes pour ton protege.
+
+-- Helas! je comprends d'autant mieux cette histoire, chere
+Henriette, dit Marguerite, que cette histoire est presque la
+mienne.
+
+-- Avec cette difference, ma reine, que servant mon roi et ma
+religion, je n'ai point besoin de renvoyer M. Annibal de Coconnas.
+
+-- Il s'appelle Annibal de Coconnas? reprit Marguerite en eclatant
+de rire.
+
+-- C'est un terrible nom, n'est-ce pas, dit Henriette. Eh bien,
+celui qui le porte en est digne. Quel champion, mordi! et que de
+sang il a fait couler! Mets ton masque, ma reine, nous voici a
+l'hotel.
+
+-- Pourquoi donc mettre mon masque?
+
+-- Parce que je veux te montrer mon heros.
+
+-- Il est beau?
+
+-- Il m'a semble magnifique pendant ses batailles. Il est vrai que
+c'etait la nuit a la lueur des flammes. Ce matin, a la lumiere du
+jour, il m'a paru perdre un peu, je l'avoue. Cependant je crois
+que tu en seras contente.
+
+-- Alors, mon protege est refuse a l'hotel de Guise; j'en suis
+fachee, car c'est le dernier endroit ou l'on viendrait chercher un
+huguenot.
+
+-- Pas le moins du monde, je le ferai apporter ici ce soir; l'un
+couchera dans le coin a droite, l'autre dans le coin a gauche.
+
+-- Mais s'ils se reconnaissent l'un pour protestant, l'autre pour
+catholique, ils vont se devorer.
+
+-- Oh! il n'y a pas de danger. M. de Coconnas a recu dans la
+figure un coup qui fait qu'il n'y voit presque pas clair; ton
+huguenot a recu dans la poitrine un coup qui fait qu'il ne peut
+presque pas remuer... Et puis, d'ailleurs, tu lui recommanderas de
+garder le silence a l'endroit de la religion, et tout ira a
+merveille.
+
+-- Allons, soit!
+
+-- Entrons, c'est conclu.
+
+-- Merci, dit Marguerite en serrant la main de son amie.
+
+-- Ici, madame, vous redevenez Majeste, dit la duchesse de Nevers;
+permettez-moi donc de vous faire les honneurs de l'hotel de Guise,
+comme ils doivent etre faits a la reine de Navarre.
+
+Et la duchesse, descendant de sa litiere, mit presque un genou en
+terre pour aider Marguerite a descendre a son tour; puis lui
+montrant de la main la porte de l'hotel gardee par deux
+sentinelles, arquebuse a la main, elle suivit a quelques pas la
+reine, qui marcha majestueusement precedant la duchesse, qui garda
+son humble attitude tant qu'elle put etre vue. Arrivee a sa
+chambre, la duchesse ferma sa porte; et appelant sa cameriste,
+Sicilienne des plus alertes:
+
+-- Mica, lui dit-elle en italien, comment va M. le comte?
+
+-- Mais de mieux en mieux, repondit celle-ci.
+
+-- Et que fait-il?
+
+-- En ce moment, je crois, madame, qu'il prend quelque chose.
+
+-- Bien! dit Marguerite, si l'appetit revient, c'est bon signe.
+
+-- Ah! c'est vrai! j'oubliais que tu es une eleve d'Ambroise Pare.
+Allez, Mica.
+
+-- Tu la renvoies?
+
+-- Oui, pour qu'elle veille sur nous. Mica sortit.
+
+-- Maintenant, dit la duchesse, veux-tu entrer chez lui, veux-tu
+que je le fasse venir?
+
+-- Ni l'un, ni l'autre; je voudrais le voir sans etre vue.
+
+-- Que t'importe, puisque tu as ton masque?
+
+-- Il peut me reconnaitre a mes cheveux, a mes mains, a un bijou.
+
+-- Oh! comme elle est prudente depuis qu'elle est mariee, ma belle
+reine! Marguerite sourit.
+
+-- Eh bien, mais je ne vois qu'un moyen, continua la duchesse.
+
+-- Lequel?
+
+-- C'est de le regarder par le trou de la serrure.
+
+-- Soit! conduis-moi! La duchesse prit Marguerite par la main, la
+conduisit a une porte sur laquelle retombait une tapisserie,
+s'inclina sur un genou et approcha son oeil de l'ouverture que
+laissait la clef absente.
+
+-- Justement, dit-elle, il est a table et a le visage tourne de
+notre cote. Viens.
+
+La reine Marguerite prit la place de son amie et approcha a son
+tour son oeil du trou de la serrure. Coconnas, comme l'avait dit
+la duchesse, etait assis a une table admirablement servie, et a
+laquelle ses blessures ne l'empechaient pas de faire honneur.
+
+-- Ah! mon Dieu! s'ecria Marguerite en se reculant.
+
+-- Quoi donc? demanda la duchesse etonnee.
+
+-- Impossible! Non! Si! Oh! sur mon ame! c'est lui-meme.
+
+-- Qui, lui-meme?
+
+-- Chut! dit Marguerite en se relevant et en saisissant la main de
+la duchesse, celui qui voulait tuer mon huguenot, qui l'a
+poursuivi jusque dans ma chambre, qui l'a frappe jusque dans mes
+bras! Oh! Henriette, quel bonheur qu'il ne m'ait pas apercue!
+
+-- Eh bien, alors! puisque tu l'as vu a l'oeuvre, n'est-ce pas
+qu'il etait beau?
+
+-- Je ne sais, dit Marguerite, car je regardais celui qu'il
+poursuivait.
+
+-- Et celui qu'il poursuivait s'appelle?
+
+-- Tu ne prononceras pas son nom devant lui?
+
+-- Non, je te le promets.
+
+-- Lerac de la Mole.
+
+-- Et comment le trouves-tu maintenant?
+
+-- M. de La Mole?
+
+-- Non, M. de Coconnas.
+
+-- Ma foi, dit Marguerite, j'avoue que je lui trouve... Elle
+s'arreta.
+
+-- Allons, allons, dit la duchesse, je vois que tu lui en veux de
+la blessure qu'il a faite a ton huguenot.
+
+-- Mais il me semble, dit Marguerite en riant, que mon huguenot ne
+lui doit rien, et que la balafre avec laquelle il lui a souligne
+l'oeil...
+
+-- Ils sont quittes, alors, et nous pouvons les raccommoder.
+Envoie-moi ton blesse.
+
+-- Non, pas encore; plus tard.
+
+-- Quand cela?
+
+-- Quand tu auras prete au tien une autre chambre.
+
+-- Laquelle donc?
+
+Marguerite regarda son amie, qui, apres un moment de silence, la
+regarda aussi et se mit a rire.
+
+-- Eh bien, soit! dit la duchesse. Ainsi donc, alliance plus que
+jamais?
+
+-- Amitie sincere toujours, repondit la reine.
+
+-- Et le mot d'ordre, le signe de reconnaissance, si nous avons
+besoin l'une de l'autre?
+
+-- Le triple nom de ton triple dieu: _Eros-Cupido-Amor_. Et les
+deux femmes se quitterent apres s'etre embrassees pour la seconde
+fois et s'etre serre la main pour la vingtieme fois.
+
+
+
+XIII
+Comme il y a des clefs qui ouvrent les portes auxquelles elles ne
+sont pas destinees
+
+
+La reine de Navarre, en rentrant au Louvre, trouva Gillonne dans
+une grande emotion. Madame de Sauve etait venue en son absence.
+Elle avait apporte une clef que lui avait fait passer la reine
+mere. Cette clef etait celle de la chambre ou etait renferme
+Henri. Il etait evident que la reine mere avait besoin, pour un
+dessein quelconque, que le Bearnais passat cette nuit chez madame
+de Sauve.
+
+Marguerite prit la clef, la tourna et la retourna entre ses mains.
+Elle se fit rendre compte des moindres paroles de madame de Sauve,
+les pesa lettre par lettre dans son esprit, et crut avoir compris
+le projet de Catherine.
+
+Elle prit une plume, de l'encre et ecrivit sur son papier:
+
+"Au lieu d'aller ce soir chez madame de Sauve, venez chez la reine
+de Navarre. MARGUERITE."
+
+Puis elle roula le papier, l'introduisit dans le trou de la clef
+et ordonna a Gillonne, des que la nuit serait venue, d'aller
+glisser cette clef sous la porte du prisonnier.
+
+Ce premier soin accompli, Marguerite pensa au pauvre blesse; elle
+ferma toutes les portes, entra dans le cabinet, et, a son grand
+etonnement, elle trouva La Mole revetu de ses habits encore tout
+dechires et tout taches de sang.
+
+En la voyant, il essaya de se lever; mais, chancelant encore, il
+ne put se tenir debout et retomba sur le canape dont on avait fait
+un lit.
+
+-- Mais qu'arrive-t-il donc, monsieur? demanda Marguerite, et
+pourquoi suivez-vous si mal les ordonnances de votre medecin? Je
+vous avais recommande le repos, et voila qu'au lieu de m'obeir
+vous faites tout le contraire de ce que j'ai ordonne!
+
+-- Oh! madame, dit Gillonne, ce n'est point ma faute. J'ai prie,
+supplie monsieur le comte de ne point faire cette folie, mais il
+m'a declare que rien ne le retiendrait plus longtemps au Louvre.
+
+-- Quitter le Louvre! dit Marguerite en regardant avec etonnement
+le jeune homme, qui baissait les yeux; mais c'est impossible. Vous
+ne pouvez pas marcher; vous etes pale et sans force, on voit
+trembler vos genoux. Ce matin, votre blessure de l'epaule a saigne
+encore.
+
+-- Madame, repondit le jeune homme, autant j'ai rendu grace a
+Votre Majeste de m'avoir donne asile hier au soir, autant je la
+supplie de vouloir bien me permettre de partir aujourd'hui.
+
+-- Mais, dit Marguerite etonnee, je ne sais comment qualifier une
+si folle resolution: c'est pire que de l'ingratitude.
+
+-- Oh! madame! s'ecria La Mole en joignant les mains, croyez que,
+loin d'etre ingrat, il y a dans mon coeur un sentiment de
+reconnaissance qui durera toute ma vie.
+
+-- Il ne durera pas longtemps, alors! dit Marguerite emue a cet
+accent, qui ne laissait pas de doute sur la sincerite des paroles;
+car, ou vos blessures se rouvriront et vous mourrez de la perte du
+sang, ou l'on vous reconnaitra comme huguenot et vous ne ferez pas
+cent pas dans la rue sans qu'on vous acheve.
+
+-- Il faut pourtant que je quitte le Louvre, murmura La Mole.
+
+-- Il faut! dit Marguerite en le regardant de son regard limpide
+et profond; puis palissant legerement: Oh, oui! je comprends! dit-
+elle, pardon, monsieur! Il y a sans doute, hors du Louvre, une
+personne a qui votre absence donne de cruelles inquietudes. C'est
+juste, monsieur de la Mole, c'est naturel, et je comprends cela.
+Que ne l'avez-vous dit tout de suite, ou plutot comment n'y ai-je
+pas songe moi-meme! C'est un devoir, quand on exerce
+l'hospitalite, de proteger les affections de son hote comme on
+panse des blessures, et de soigner l'ame comme on soigne le corps.
+
+-- Helas! madame, repondit La Mole, vous vous trompez etrangement.
+Je suis presque seul au monde et tout a fait seul a Paris, ou
+personne ne me connait. Mon assassin est le premier homme a qui
+j'aie parle dans cette ville, et Votre Majeste est la premiere
+femme qui m'y ait adresse la parole.
+
+-- Alors, dit Marguerite surprise, pourquoi voulez-vous donc vous
+en aller?
+
+-- Parce que, dit La Mole, la nuit passee, Votre Majeste n'a pris
+aucun repos, et que cette nuit... Marguerite rougit.
+
+-- Gillonne, dit-elle, voici la nuit venue, je crois qu'il est
+temps que tu ailles porter la clef. Gillonne sourit et se retira.
+
+-- Mais, continua Marguerite, si vous etes seul a Paris, sans
+amis, comment ferez-vous?
+
+-- Madame, j'en aurai beaucoup; car, tandis que j'etais poursuivi,
+j'ai pense a ma mere, qui etait catholique; il m'a semble que je
+la voyais glisser devant moi sur le chemin du Louvre, une croix a
+la main, et j'ai fait voeu, si Dieu me conservait la vie,
+d'embrasser la religion de ma mere. Dieu a fait plus que de me
+conserver la vie, madame; il m'a envoye un de ses anges pour me la
+faire aimer.
+
+-- Mais vous ne pourrez marcher; avant d'avoir fait cent pas vous
+tomberez evanoui.
+
+-- Madame, je me suis essaye aujourd'hui dans le cabinet; je
+marche lentement et avec souffrance, c'est vrai; mais que j'aille
+seulement jusqu'a la place du Louvre; une fois dehors, il arrivera
+ce qu'il pourra.
+
+Marguerite appuya sa tete sur sa main et reflechit profondement.
+
+-- Et le roi de Navarre, dit-elle avec intention, vous ne m'en
+parlez plus. En changeant de religion, avez-vous donc perdu le
+desir d'entrer a son service?
+
+-- Madame, repondit La Mole en palissant, vous venez de toucher a
+la veritable cause de mon depart... Je sais que le roi de Navarre
+court les plus grands dangers et que tout le credit de Votre
+Majeste comme fille de France suffira a peine a sauver sa tete.
+
+-- Comment, monsieur? demanda Marguerite; que voulez-vous dire et
+de quels dangers me parlez-vous?
+
+-- Madame, repondit La Mole en hesitant, on entend tout du cabinet
+ou je suis place.
+
+-- C'est vrai, murmura Marguerite pour elle seule, M. de Guise me
+l'avait deja dit. Puis tout haut:
+
+-- Eh bien, ajouta-t-elle, qu'avez-vous donc entendu?
+
+-- Mais d'abord la conversation que Votre Majeste a eue ce matin
+avec son frere.
+
+-- Avec Francois? s'ecria Marguerite en rougissant.
+
+-- Avec le duc d'Alencon, oui, madame; puis ensuite, apres votre
+depart, celle de mademoiselle Gillonne avec madame de Sauve.
+
+-- Et ce sont ces deux conversations...?
+
+-- Oui, madame. Mariee depuis huit jours a peine, vous aimez votre
+epoux. Votre epoux viendra a son tour comme sont venus M. le duc
+d'Alencon et madame de Sauve. Il vous entretiendra de ses secrets.
+Eh bien, je ne dois pas les entendre; je serais indiscret... et je
+ne puis pas... je ne dois pas... surtout je ne veux pas l'etre!
+
+Au ton que La Mole mit a prononcer ces derniers mots, au trouble
+de sa voix, a l'embarras de sa contenance, Marguerite fut
+illuminee d'une revelation subite.
+
+-- Ah! dit-elle, vous avez entendu de ce cabinet tout ce qui a ete
+dit dans cette chambre jusqu'a present?
+
+-- Oui, madame. Ces mots furent soupires a peine.
+
+-- Et vous voulez partir cette nuit, ce soir, pour n'en pas
+entendre davantage?
+
+-- A l'instant meme, madame! s'il plait a Votre Majeste de me le
+permettre.
+
+-- Pauvre enfant! dit Marguerite avec un singulier accent de douce
+pitie.
+
+Etonne d'une reponse si douce lorsqu'il s'attendait a quelque
+brusque riposte, La Mole leva timidement la tete; son regard
+rencontra celui de Marguerite et demeura rive comme par une
+puissance magnetique sur le limpide et profond regard de la reine.
+
+-- Vous vous sentez donc incapable de garder un secret, monsieur
+de la Mole? dit doucement Marguerite, qui, penchee sur le dossier
+de son siege, a moitie cachee par l'ombre d'une tapisserie
+epaisse, jouissait du bonheur de lire couramment dans cette ame en
+restant impenetrable elle-meme.
+
+-- Madame, dit La Mole, je suis une miserable nature, je me defie
+de moi meme, et le bonheur d'autrui me fait mal.
+
+-- Le bonheur de qui? dit Marguerite en souriant; ah! oui, le
+bonheur du roi de Navarre! Pauvre Henri!
+
+-- Vous voyez bien qu'il est heureux, madame! s'ecria vivement La
+Mole.
+
+-- Heureux?...
+
+-- Oui, puisque Votre Majeste le plaint.
+
+Marguerite chiffonnait la soie de son aumoniere et en effilait les
+torsades d'or.
+
+-- Ainsi, vous refusez de voir le roi de Navarre, dit-elle, c'est
+arrete, c'est decide dans votre esprit?
+
+-- Je crains d'importuner Sa Majeste en ce moment.
+
+-- Mais le duc d'Alencon, mon frere?
+
+-- Oh! madame, s'ecria La Mole, M. le duc d'Alencon! non, non;
+moins encore M. le duc d'Alencon que le roi de Navarre.
+
+-- Parce que...? demanda Marguerite emue au point de trembler en
+parlant.
+
+-- Parce que, quoique deja trop mauvais huguenot pour etre
+serviteur bien devoue de Sa Majeste le roi de Navarre, je ne suis
+pas encore assez bon catholique pour etre des amis de M. d'Alencon
+et de M. de Guise. Cette fois, ce fut Marguerite qui baissa les
+yeux et qui sentit le coup vibrer au plus profond de son coeur;
+elle n'eut pas su dire si le mot de La Mole etait pour elle
+caressant ou douloureux. En ce moment Gillonne rentra. Marguerite
+l'interrogea d'un coup d'oeil. La reponse de Gillonne, renfermee
+aussi dans un regard, fut affirmative. Elle etait parvenue a faire
+passer la clef au roi de Navarre. Marguerite ramena ses yeux sur
+La Mole, qui demeurait devant elle indecis, la tete penchee sur sa
+poitrine, et pale comme l'est un homme qui souffre a la fois du
+corps et de l'ame.
+
+-- Monsieur de la Mole est fier, dit-elle, et j'hesite a lui faire
+une proposition qu'il refusera sans doute.
+
+La Mole se leva, fit un pas vers Marguerite et voulut s'incliner
+devant elle en signe qu'il etait a ses ordres; mais une douleur
+profonde, aigue, brulante, vint tirer des larmes de ses yeux, et,
+sentant qu'il allait tomber, il saisit une tapisserie, a laquelle
+il se soutint.
+
+-- Voyez-vous, s'ecria Marguerite en courant a lui et en le
+retenant dans ses bras, voyez-vous, monsieur, que vous avez encore
+besoin de moi!
+
+Un mouvement a peine sensible agita les levres de La Mole.
+
+-- Oh! oui! murmura-t-il, comme de l'air que je respire, comme du
+jour que je vois!
+
+En ce moment trois coups retentirent, frappes a la porte de
+Marguerite.
+
+-- Entendez-vous, madame? dit Gillonne effrayee.
+
+-- Deja! murmura Marguerite.
+
+-- Faut-il ouvrir?
+
+-- Attends. C'est le roi de Navarre peut-etre.
+
+-- Oh! madame! s'ecria La Mole rendu fort par ces quelques mots,
+que la reine avait cependant prononces a voix si basse qu'elle
+esperait que Gillonne seule les aurait entendus; madame! je vous
+en supplie a genoux, faites-moi sortir, oui, mort ou vif, madame!
+Ayez pitie de moi! Oh! vous ne me repondez pas. Eh bien, je vais
+parler et, quand j'aurai parle, vous me chasserez, je l'espere.
+
+-- Taisez-vous, malheureux! dit Marguerite, qui ressentait un
+charme infini a ecouter les reproches du jeune homme; taisez-vous
+donc!
+
+-- Madame, reprit La Mole, qui ne trouvait pas sans doute dans
+l'accent de Marguerite cette rigueur a laquelle il s'attendait;
+madame, je vous le repete, on entend tout de ce cabinet. Oh! ne me
+faites pas mourir d'une mort que les bourreaux les plus cruels
+n'oseraient inventer.
+
+-- Silence! silence! dit Marguerite.
+
+-- Oh! madame, vous etes sans pitie; vous ne voulez rien ecouter,
+vous ne voulez rien entendre. Mais comprenez donc que je vous
+aime...
+
+-- Silence donc, puisque je vous le dis! interrompit Marguerite en
+appuyant sa main tiede et parfumee sur la bouche du jeune homme,
+qui la saisit entre ses deux mains et l'appuya contre ses levres.
+
+-- Mais..., murmura La Mole.
+
+-- Mais taisez-vous donc, enfant! Qu'est-ce donc que ce rebelle
+qui ne veut pas obeir a sa reine?
+
+Puis, s'elancant hors du cabinet, elle referma la porte, et
+s'adossant a la muraille en comprimant avec sa main tremblante les
+battements de son coeur:
+
+-- Ouvre, Gillonne! dit-elle. Gillonne sortit de la chambre, et,
+un instant apres, la tete fine, spirituelle et un peu inquiete du
+roi de Navarre souleva la tapisserie.
+
+-- Vous m'avez mande, madame? dit le roi de Navarre a Marguerite.
+
+-- Oui, monsieur. Votre Majeste a recu ma lettre?
+
+-- Et non sans quelque etonnement, je l'avoue, dit Henri en
+regardant autour de lui avec une defiance bientot evanouie.
+
+-- Et non sans quelque inquietude, n'est-ce pas, monsieur? ajouta
+Marguerite.
+
+-- Je vous l'avouerai, madame. Cependant, tout entoure que je suis
+d'ennemis acharnes et d'amis plus dangereux encore peut-etre que
+mes ennemis, je me suis rappele qu'un soir j'avais vu rayonner
+dans vos yeux le sentiment de la generosite: c'etait le soir de
+nos noces; qu'un autre jour j'y avais vu briller l'etoile du
+courage, et, cet autre jour, c'etait hier, jour fixe pour ma mort.
+
+-- Eh bien, monsieur? dit Marguerite en souriant, tandis que Henri
+semblait vouloir lire jusqu'au fond de son coeur.
+
+-- Eh bien, madame, en songeant a tout cela je me suis dit a
+l'instant meme, en lisant votre billet qui me disait de venir:
+Sans amis, comme il est, prisonnier, desarme, le roi de Navarre
+n'a qu'un moyen de mourir avec eclat, d'une mort qu'enregistre
+l'histoire, c'est de mourir trahi par sa femme, et je suis venu.
+
+-- Sire, repondit Marguerite, vous changerez de langage quand vous
+saurez que tout ce qui se fait en ce moment est l'ouvrage d'une
+personne qui vous aime... et que vous aimez.
+
+Henri recula presque a ces paroles et son oeil gris et percant
+interrogea sous son sourcil noir la reine avec curiosite.
+
+-- Oh! rassurez-vous, Sire! dit la reine en souriant; cette
+personne, je n'ai pas la pretention de dire que ce soit moi!
+
+-- Mais cependant, madame, dit Henri, c'est vous qui m'avez fait
+tenir cette clef: cette ecriture, c'est la votre.
+
+-- Cette ecriture est la mienne, je l'avoue, ce billet vient de
+moi, je ne le nie pas. Quant a cette clef, c'est autre chose.
+
+Qu'il vous suffise de savoir qu'elle a passe entre les mains de
+quatre femmes avant d'arriver jusqu'a vous.
+
+-- De quatre femmes! s'ecria Henri avec etonnement.
+
+-- Oui, entre les mains de quatre femmes, dit Marguerite; entre
+les mains de la reine mere, entre les mains de madame de Sauve,
+entre les mains de Gillonne, et entre les miennes.
+
+Henri se mit a mediter cette enigme.
+
+-- Parlons raison maintenant, monsieur, dit Marguerite, et surtout
+parlons franc. Est-il vrai, comme c'est aujourd'hui le bruit
+public, que Votre Majeste consente a abjurer?
+
+-- Ce bruit public se trompe, madame, je n'ai pas encore consenti.
+
+-- Mais vous etes decide, cependant.
+
+-- C'est-a-dire, je me consulte. Que voulez-vous? quand on a vingt
+ans et qu'on est a peu pres roi, ventre-saint-gris! il y a des
+choses qui valent bien une messe.
+
+-- Et entre autres choses la vie, n'est-ce pas? Henri ne put
+reprimer un leger sourire.
+
+-- Vous ne me dites pas toute votre pensee, Sire! dit Marguerite.
+
+-- Je fais des reserves pour mes allies, madame; car, vous le
+savez, nous ne sommes encore qu'allies: si vous etiez a la fois
+mon alliee... et...
+
+-- Et votre femme, n'est-ce pas, Sire?
+
+-- Ma foi, oui... et ma femme.
+
+-- Alors?
+
+-- Alors, peut-etre serait-ce different; et peut-etre tiendrais-je
+a rester roi des huguenots, comme ils disent... Maintenant, il
+faut que je me contente de vivre.
+
+Marguerite regarda Henri d'un air si etrange qu'il eut eveille les
+soupcons d'un esprit moins delie que ne l'etait celui du roi de
+Navarre.
+
+-- Et etes-vous sur, au moins, d'arriver a ce resultat? dit-elle.
+
+-- Mais a peu pres, dit Henri; vous savez qu'en ce monde, madame,
+on n'est jamais sur de rien.
+
+-- Il est vrai, reprit Marguerite, que Votre Majeste annonce tant
+de moderation et professe tant de desinteressement, qu'apres avoir
+renonce a sa couronne, apres avoir renonce a sa religion, elle
+renoncera probablement, on en a l'espoir du moins, a son alliance
+avec une fille de France.
+
+Ces mots portaient avec eux une si profonde signification que
+Henri en frissonna malgre lui. Mais domptant cette emotion avec la
+rapidite de l'eclair:
+
+-- Daignez vous souvenir, madame, qu'en ce moment je n'ai point
+mon libre arbitre. Je ferai donc ce que m'ordonnera le roi de
+France. Quant a moi, si l'on me consultait le moins du monde dans
+cette question ou il ne va de rien moins que de mon trone, de mon
+bonheur et de ma vie, plutot que d'asseoir mon avenir sur les
+droits que me donne notre mariage force, j'aimerais mieux
+m'ensevelir chasseur dans quelque chateau, penitent dans quelque
+cloitre.
+
+Ce calme resigne a sa situation, cette renonciation aux choses de
+ce monde, effrayerent Marguerite. Elle pensa que peut-etre cette
+rupture de mariage etait convenue entre Charles IX, Catherine et
+le roi de Navarre. Pourquoi, elle aussi, ne la prendrait-on pas
+pour dupe ou pour victime? Parce qu'elle etait soeur de l'un et
+fille de l'autre? L'experience lui avait appris que ce n'etait
+point la une raison sur laquelle elle put fonder sa securite.
+L'ambition donc mordit au coeur la jeune femme ou plutot la jeune
+reine, trop au-dessus des faiblesses vulgaires pour se laisser
+entrainer a un depit d'amour-propre: chez toute femme, meme
+mediocre, lorsqu'elle aime, l'amour n'a point de ces miseres, car
+l'amour veritable est aussi une ambition.
+
+-- Votre Majeste, dit Marguerite avec une sorte de dedain
+railleur, n'a pas grande confiance, ce me semble, dans l'etoile
+qui rayonne au-dessus du front de chaque roi?
+
+-- Ah! dit Henri, c'est que j'ai beau chercher la mienne en ce
+moment, je ne puis la voir, cachee qu'elle est dans l'orage qui
+gronde sur moi a cette heure.
+
+-- Et si le souffle d'une femme ecartait cet orage, et faisait
+cette etoile aussi brillante que jamais?
+
+-- C'est bien difficile, dit Henri.
+
+-- Niez-vous l'existence de cette femme, monsieur?
+
+-- Non, seulement je nie son pouvoir.
+
+-- Vous voulez dire sa volonte?
+
+-- J'ai dit son pouvoir, et je repete le mot. La femme n'est
+reellement puissante que lorsque l'amour et l'interet sont reunis
+chez elle a un degre egal; et si l'un de ces deux sentiments la
+preoccupe seule, comme Achille elle est vulnerable. Or, cette
+femme, si je ne m'abuse, je ne puis pas compter sur son amour.
+
+Marguerite se tut.
+
+-- Ecoutez, continua Henri; au dernier tintement de la cloche de
+Saint-Germain-l'Auxerrois, vous avez du songer a reconquerir votre
+liberte qu'on avait mise en gage pour detruire ceux de mon parti.
+Moi, j'ai du songer a sauver ma vie. C'etait le plus presse. Nous
+y perdons la Navarre, je le sais bien; mais c'est peu de chose que
+la Navarre en comparaison de la liberte qui vous est rendue de
+pouvoir parler haut dans votre chambre, ce que vous n'osiez pas
+faire quand vous aviez quelqu'un qui vous ecoutait de ce cabinet.
+
+Quoique au plus fort de sa preoccupation, Marguerite ne put
+s'empecher de sourire. Quant au roi de Navarre, il s'etait deja
+leve pour regagner son appartement; car depuis quelque temps onze
+heures etaient sonnees, et tout dormait ou du moins semblait
+dormir au Louvre.
+
+Henri fit trois pas vers la porte; puis, s'arretant tout a coup,
+comme s'il se rappelait seulement a cette heure la circonstance
+qui l'avait amene chez la reine:
+
+-- A propos, madame, dit-il, n'avez-vous point a me communiquer
+certaines choses; ou ne vouliez-vous que m'offrir l'occasion de
+vous remercier du repit que votre brave presence dans le cabinet
+des Armes du roi m'a donne hier? En verite, madame, il etait
+temps, je ne puis le nier, et vous etes descendue sur le lieu de
+la scene comme la divinite antique, juste a point pour me sauver
+la vie.
+
+-- Malheureux! s'ecria Marguerite d'une voix sourde, et saisissant
+le bras de son mari. Comment donc ne voyez-vous pas que rien n'est
+sauve au contraire, ni votre liberte, ni votre couronne, ni votre
+vie! ... Aveugle! fou! pauvre fou! Vous n'avez pas vu dans ma
+lettre autre chose, n'est-ce pas, qu'un rendez-vous? vous avez cru
+que Marguerite, outree de vos froideurs, desirait une reparation?
+
+-- Mais, madame, dit Henri etonne, j'avoue... Marguerite haussa
+les epaules avec une expression impossible a rendre. Au meme
+instant un bruit etrange, comme un grattement aigu et presse
+retentit a la petite porte derobee. Marguerite entraina le roi du
+cote de cette petite porte.
+
+-- Ecoutez, dit-elle.
+
+-- La reine mere sort de chez elle, murmura une voix saccadee par
+la terreur et que Henri reconnut a l'instant meme pour celle de
+madame de Sauve.
+
+-- Et ou va-t-elle? demanda Marguerite.
+
+-- Elle vient chez Votre Majeste.
+
+Et aussitot le frolement d'une robe de soie prouva, en
+s'eloignant, que madame de Sauve s'enfuyait.
+
+-- Oh! oh! s'ecria Henri.
+
+-- J'en etais sure, dit Marguerite.
+
+-- Et moi je le craignais, dit Henri, et la preuve, voyez. Alors,
+d'un geste rapide, il ouvrit son pourpoint de velours noir, et sur
+sa poitrine fit voir a Marguerite une fine tunique de mailles
+d'acier et un long poignard de Milan qui brilla aussitot a sa main
+comme une vipere au soleil.
+
+-- Il s'agit bien ici de fer et de cuirasse! s'ecria Marguerite;
+allons, Sire, allons, cachez cette dague: c'est la reine mere,
+c'est vrai; mais c'est la reine mere toute seule.
+
+-- Cependant...
+
+-- C'est elle, je l'entends, silence!
+
+Et, se penchant a l'oreille de Henri, elle lui dit a voix basse
+quelques mots que le jeune roi ecouta avec une attention melee
+d'etonnement.
+
+Aussitot Henri se deroba derriere les rideaux du lit.
+
+De son cote, Marguerite bondit avec l'agilite d'une panthere vers
+le cabinet ou La Mole attendait en frissonnant, l'ouvrit, chercha
+le jeune homme, et lui prenant, lui serrant la main dans
+l'obscurite:
+
+-- Silence! lui dit-elle en s'approchant si pres de lui qu'il
+sentit son souffle tiede et embaume couvrir son visage d'une moite
+vapeur, silence!
+
+Puis, rentrant dans sa chambre et refermant la porte, elle detacha
+sa coiffure, coupa avec son poignard tous les lacets de sa robe et
+se jeta dans le lit.
+
+Il etait temps, la clef tournait dans la serrure. Catherine avait
+des passe-partout pour toutes les portes du Louvre.
+
+-- Qui est la? s'ecria Marguerite, tandis que Catherine consignait
+a la porte une garde de quatre gentilshommes qui l'avait
+accompagnee.
+
+Et, comme si elle eut ete effrayee de cette brusque irruption dans
+sa chambre, Marguerite sortant de dessous les rideaux en peignoir
+blanc, sauta a bas du lit, et, reconnaissant Catherine, vint, avec
+une surprise trop bien imitee pour que la Florentine elle-meme
+n'en fut pas dupe, baiser la main de sa mere.
+
+
+
+XIV
+Seconde nuit de noces
+
+
+La reine mere promena son regard autour d'elle avec une
+merveilleuse rapidite. Des mules de velours au pied du lit, les
+habits de Marguerite epars sur des chaises, ses yeux qu'elle
+frottait pour en chasser le sommeil, convainquirent Catherine
+qu'elle avait reveille sa fille.
+
+Alors elle sourit comme une femme qui a reussi dans ses projets,
+et tirant son fauteuil:
+
+-- Asseyons-nous, Marguerite, dit-elle, et causons.
+
+-- Madame, je vous ecoute.
+
+-- Il est temps, dit Catherine en fermant les yeux avec cette
+lenteur particuliere aux gens qui reflechissent ou qui dissimulent
+profondement, il est temps, ma fille, que vous compreniez combien
+votre frere et moi aspirons a vous rendre heureuse.
+
+L'exorde etait effrayant pour qui connaissait Catherine.
+
+-- Que va-t-elle me dire? pensa Marguerite.
+
+-- Certes, en vous mariant, continua la Florentine, nous avons
+accompli un de ces actes de politique commandes souvent par de
+graves interets a ceux qui gouvernent. Mais il le faut avouer, ma
+pauvre enfant, nous ne pensions pas que la repugnance du roi de
+Navarre pour vous, si jeune, si belle et si seduisante,
+demeurerait opiniatre a ce point.
+
+Marguerite se leva, et fit, en croisant sa robe de nuit, une
+ceremonieuse reverence a sa mere.
+
+-- J'apprends de ce soir seulement, dit Catherine, car sans cela
+je vous eusse visitee plus tot, j'apprends que votre mari est loin
+d'avoir pour vous les egards qu'on doit non seulement a une jolie
+femme, mais encore a une fille de France.
+
+Marguerite poussa un soupir, et Catherine, encouragee par cette
+muette adhesion, continua:
+
+-- En effet, que le roi de Navarre entretienne publiquement une de
+mes filles, qui l'adore jusqu'au scandale, qu'il fasse mepris pour
+cet amour de la femme qu'on a bien voulu lui accorder, c'est un
+malheur auquel nous ne pouvons remedier, nous autres pauvres tout-
+puissants, mais que punirait le moindre gentilhomme de notre
+royaume en appelant son gendre ou en le faisant appeler par son
+fils.
+
+Marguerite baissa la tete.
+
+-- Depuis assez longtemps, continua Catherine, je vois, ma fille,
+a vos yeux rougis, a vos ameres sorties contre la Sauve, que la
+plaie de votre coeur ne peut, malgre vos efforts, toujours saigner
+en dedans.
+
+Marguerite tressaillit: un leger mouvement avait agite les
+rideaux; mais heureusement Catherine ne s'en etait pas apercue.
+
+-- Cette plaie, dit-elle en redoublant d'affectueuse douceur,
+cette plaie, mon enfant, c'est a la main d'une mere qu'il
+appartient de la guerir. Ceux qui, en croyant faire votre bonheur,
+ont decide votre mariage, et qui, dans leur sollicitude pour vous,
+remarquent que chaque nuit Henri de Navarre se trompe
+d'appartement; ceux qui ne peuvent permettre qu'un roitelet comme
+lui offense a tout instant une femme de votre beaute, de votre
+rang et de votre merite, par le dedain de votre personne et la
+negligence de sa posterite; ceux qui voient enfin qu'au premier
+vent qu'il croira favorable, cette folle et insolente tete
+tournera contre notre famille et vous expulsera de sa maison;
+ceux-la n'ont-ils pas le droit d'assurer, en le separant du sien,
+votre avenir d'une facon a la fois plus digne de vous et de votre
+condition?
+
+-- Cependant, madame, repondit Marguerite, malgre ces observations
+tout empreintes d'amour maternel, et qui me comblent de joie et
+d'honneur, j'aurai la hardiesse de representer a Votre Majeste que
+le roi de Navarre est mon epoux.
+
+Catherine fit un mouvement de colere, et se rapprochant de
+Marguerite:
+
+-- Lui, dit-elle, votre epoux? Suffit-il donc pour etre mari et
+femme que l'Eglise vous ait benis? et la consecration du mariage
+est-elle seulement dans les paroles du pretre? Lui, votre epoux?
+Eh! ma fille, si vous etiez madame de Sauve vous pourriez me faire
+cette reponse. Mais, tout au contraire de ce que nous attendions
+de lui, depuis que vous avez accorde a Henri de Navarre l'honneur
+de vous nommer sa femme, c'est a une autre qu'il en a donne les
+droits, et, en ce moment meme, dit Catherine en haussant la voix,
+venez, venez avec moi, cette clef ouvre la porte de l'appartement
+de madame de Sauve, et vous verrez.
+
+-- Oh! plus bas, plus bas, madame, je vous prie, dit Marguerite,
+car non seulement vous vous trompez, mais encore...
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien, vous allez reveiller mon mari. A ces mots, Marguerite
+se leva avec une grace toute voluptueuse, et laissant flotter
+entrouverte sa robe de nuit, dont les manches courtes laissaient a
+nu son bras d'un modele si pur, et sa main veritablement royale,
+elle approcha un flambeau de cire rosee du lit, et, relevant le
+rideau, elle montra du doigt, en souriant a sa mere, le profil
+fier, les cheveux noirs et la bouche entrouverte du roi de
+Navarre, qui semblait, sur la couche en desordre, reposer du plus
+calme et du plus profond sommeil. Pale, les yeux hagards, le corps
+cambre en arriere comme si un abime se fut ouvert sur ses pas,
+Catherine poussa, non pas un cri, mais un rugissement sourd.
+
+-- Vous voyez, madame, dit Marguerite, que vous etiez mal
+informee.
+
+Catherine jeta un regard sur Marguerite, puis un autre sur Henri.
+Elle unit dans sa pensee active l'image de ce front pale et moite,
+de ces yeux entoures d'un leger cercle de bistre, au sourire de
+Marguerite, et elle mordit ses levres minces avec une fureur
+silencieuse.
+
+Marguerite permit a sa mere de contempler un instant ce tableau,
+qui faisait sur elle l'effet de la tete de Meduse. Puis elle
+laissa retomber le rideau, et, marchant sur la pointe du pied,
+elle revint pres de Catherine, et, reprenant sa place sur sa
+chaise:
+
+-- Vous disiez donc, madame? La Florentine chercha pendant
+quelques secondes a sonder cette naivete de la jeune femme; puis,
+comme si ses regards etheres se fussent emousses sur le calme de
+Marguerite:
+
+-- Rien, dit-elle. Et elle sortit a grands pas de l'appartement.
+Aussitot que le bruit de ses pas se fut assourdi dans la
+profondeur du corridor, le rideau du lit s'ouvrit de nouveau, et
+Henri, l'oeil brillant, la respiration oppressee, la main
+tremblante, vint s'agenouiller devant Marguerite. Il etait
+seulement vetu de ses trousses et de sa cotte de mailles, de sorte
+qu'en le voyant ainsi affuble, Marguerite, tout en lui serrant la
+main de bon coeur, ne put s'empecher d'eclater de rire.
+
+-- Ah! madame, ah! Marguerite, s'ecria-t-il, comment
+m'acquitterai-je jamais envers vous?
+
+Et il couvrait sa main de baisers, qui de la main montaient
+insensiblement au bras de la jeune femme.
+
+-- Sire, dit-elle en se reculant tout doucement, oubliez-vous qu'a
+cette heure une pauvre femme, a laquelle vous devez la vie,
+souffre et gemit pour vous? Madame de Sauve, ajouta-t-elle tout
+bas, vous a fait le sacrifice de sa jalousie en vous envoyant pres
+de moi, et peut-etre, apres vous avoir fait le sacrifice de sa
+jalousie, vous fait-elle celui de sa vie, car, vous le savez mieux
+que personne, la colere de ma mere est terrible.
+
+Henri frissonna, et, se relevant, fit un mouvement pour sortir.
+
+-- Oh! mais, dit Marguerite avec une admirable coquetterie, je
+reflechis et me rassure. La clef vous a ete donnee sans
+indication, et vous serez cense m'avoir accorde ce soir la
+preference.
+
+-- Et je vous l'accorde, Marguerite; consentez-vous seulement a
+oublier...
+
+-- Plus bas, Sire, plus bas, repliqua la reine parodiant les
+paroles que dix minutes auparavant elle venait d'adresser a sa
+mere; on vous entend du cabinet, et comme je ne suis pas encore
+tout a fait libre, Sire, je vous prierai de parler moins haut.
+
+-- Oh! oh! dit Henri, moitie riant, moitie assombri, c'est vrai;
+j'oubliais que ce n'est probablement pas moi qui suis destine a
+jouer la fin de cette scene interessante. Ce cabinet...
+
+-- Entrons-y, Sire, dit Marguerite, car je veux avoir l'honneur de
+presenter a Votre Majeste un brave gentilhomme blesse pendant le
+massacre, en venant avertir jusque dans le Louvre Votre Majeste du
+danger qu'elle courait.
+
+La reine s'avanca vers la porte. Henri suivit sa femme. La porte
+s'ouvrit, et Henri demeura stupefait en voyant un homme dans ce
+cabinet predestine aux surprises. Mais La Mole fut plus surpris
+encore en se trouvant inopinement en face du roi de Navarre. Il en
+resulta que Henri jeta un coup d'oeil ironique a Marguerite, qui
+le soutint a merveille.
+
+-- Sire, dit Marguerite, j'en suis reduite a craindre qu'on ne tue
+dans mon logis meme ce gentilhomme, qui est devoue au service de
+Votre Majeste, et que je mets sous sa protection.
+
+-- Sire, reprit alors le jeune homme, je suis le comte Lerac de la
+Mole, que Votre Majeste attendait, et qui vous avait ete
+recommande par ce pauvre M. de Teligny, qui a ete tue a mes cotes.
+
+-- Ah! ah! fit Henri, en effet, monsieur, et la reine m'a remis sa
+lettre; mais n'aviez-vous pas aussi une lettre de M. le gouverneur
+du Languedoc?
+
+-- Oui, Sire, et recommandation de la remettre a Votre Majeste
+aussitot mon arrivee.
+
+-- Pourquoi ne l'avez-vous pas fait?
+
+-- Sire, je me suis rendu au Louvre dans la soiree d'hier; mais
+Votre Majeste etait tellement occupee, qu'elle n'a pu me recevoir.
+
+-- C'est vrai, dit le roi; mais vous eussiez pu, ce me semble, me
+faire passer cette lettre?
+
+-- J'avais ordre, de la part de M. d'Auriac, de ne la remettre
+qu'a Votre Majeste elle-meme; car elle contenait, m'a-t-il assure,
+un avis si important, qu'il n'osait le confier a un messager
+ordinaire.
+
+-- En effet, dit le roi en prenant et en lisant la lettre, c'etait
+l'avis de quitter la cour et de me retirer en Bearn. M. d'Auriac
+etait de mes bons amis, quoique catholique, et il est probable
+que, comme gouverneur de province, il avait vent de ce qui s'est
+passe. Ventre-saint-gris! monsieur, pourquoi ne pas m'avoir remis
+cette lettre il y a trois jours au lieu de ne me la remettre
+qu'aujourd'hui?
+
+-- Parce que, ainsi que j'ai eu l'honneur de le dire a Votre
+Majeste, quelque diligence que j'aie faite, je n'ai pu arriver
+qu'hier.
+
+-- C'est facheux, c'est facheux, murmura le roi; car a cette heure
+nous serions en surete, soit a La Rochelle, soit dans quelque
+bonne plaine, avec deux a trois mille chevaux autour de nous.
+
+-- Sire, ce qui est fait est fait, dit Marguerite a demi-voix, et,
+au lieu de perdre votre temps a recriminer sur le passe, il s'agit
+de tirer le meilleur parti possible de l'avenir.
+
+-- A ma place, dit Henri avec son regard interrogateur, vous
+auriez donc encore quelque espoir, madame?
+
+-- Oui, certes, et je regarderais le jeu engage comme une partie
+en trois points, dont je n'ai perdu que la premiere manche.
+
+-- Ah! madame, dit tout bas Henri, si j'etais sur que vous fussiez
+de moitie dans mon jeu...
+
+-- Si j'avais voulu passer du cote de vos adversaires, repondit
+Marguerite, il me semble que je n'eusse point attendu si tard.
+
+-- C'est juste, dit Henri, je suis un ingrat, et, comme vous
+dites, tout peut encore se reparer aujourd'hui.
+
+-- Helas! Sire, repliqua La Mole, je souhaite a Votre Majeste
+toutes sortes de bonheurs; mais aujourd'hui nous n'avons plus
+M. l'amiral.
+
+Henri se mit a sourire de ce sourire de paysan matois que l'on ne
+comprit a la cour que le jour ou il fut roi de France.
+
+-- Mais, madame, reprit-il en regardant La Mole avec attention, ce
+gentilhomme ne peut demeurer chez vous sans vous gener infiniment
+et sans etre expose a de facheuses surprises. Qu'en ferez-vous?
+
+-- Mais, Sire, dit Marguerite, ne pourrions-nous le faire sortir
+du Louvre? car en tous points je suis de votre avis.
+
+-- C'est difficile.
+
+-- Sire, M. de La Mole ne peut-il trouver un peu de place dans la
+maison de Votre Majeste?
+
+-- Helas! madame, vous me traitez toujours comme si j'etais encore
+roi des huguenots et comme si j'avais encore un peuple. Vous savez
+bien que je suis a moitie converti et que je n'ai plus de peuple
+du tout.
+
+Une autre que Marguerite se fut empressee de repondre sur-le-
+champ: _Il _est catholique. Mais la reine voulait se faire
+demander par Henri ce qu'elle desirait obtenir de lui. Quant a La
+Mole, voyant cette reserve de sa protectrice et ne sachant encore
+ou poser le pied sur le terrain glissant d'une cour aussi
+dangereuse que l'etait celle de France, il se tut egalement.
+
+-- Mais, reprit Henri, relisant la lettre apportee par La Mole,
+que me dit donc M. le gouverneur de Provence, que votre mere etait
+catholique et que de la vient l'amitie qu'il vous porte?
+
+-- Et a moi, dit Marguerite, que me parliez-vous d'un voeu que
+vous avez fait, monsieur le comte, d'un changement de religion?
+Mes idees se brouillent a cet egard; aidez-moi donc, monsieur de
+la Mole. Ne s'agissait-il pas de quelque chose de semblable a ce
+que parait desirer le roi?
+
+-- Helas! oui; mais Votre Majeste a si froidement accueilli mes
+explications a cet egard, reprit La Mole, que je n'ai point ose...
+
+-- C'est que tout cela ne me regardait aucunement, monsieur.
+Expliquez au roi, expliquez.
+
+-- Eh bien, qu'est-ce que ce voeu? demanda le roi.
+
+-- Sire, dit La Mole, poursuivi par des assassins, sans armes,
+presque mourant de mes deux blessures, il m'a semble voir l'ombre
+de ma mere me guidant vers le Louvre une croix a la main. Alors
+j'ai fait le voeu, si j'avais la vie sauve, d'adopter la religion
+de ma mere, a qui Dieu avait permis de sortir de son tombeau pour
+me servir de guide pendant cette horrible nuit. Dieu m'a conduit
+ici, Sire. Je m'y vois sous la double protection d'une fille de
+France et du roi de Navarre. Ma vie a ete sauvee miraculeusement;
+je n'ai donc qu'a accomplir mon voeu, Sire. Je suis pret a me
+faire catholique.
+
+Henri fronca le sourcil. Le sceptique qu'il etait comprenait bien
+l'abjuration par interet; mais il doutait fort de l'abjuration par
+la foi.
+
+-- Le roi ne veut pas se charger de mon protege, pensa Marguerite.
+
+La Mole cependant demeurait timide et gene entre les deux volontes
+contraires. Il sentait bien, sans se l'expliquer, le ridicule de
+sa position. Ce fut encore Marguerite qui, avec sa delicatesse de
+femme, le tira de ce mauvais pas.
+
+-- Sire, dit-elle, nous oublions que le pauvre blesse a besoin de
+repos. Moi meme je tombe de sommeil. Eh! tenez!
+
+La Mole palissait en effet; mais c'etaient les dernieres paroles
+de Marguerite qu'il avait entendues et interpretees qui le
+faisaient palir.
+
+-- Eh bien, madame, dit Henri, rien de plus simple; ne pouvons-
+nous laisser reposer M. de La Mole?
+
+Le jeune homme adressa a Marguerite un regard suppliant et, malgre
+la presence des deux Majestes, se laissa aller sur un siege, brise
+de douleur et de fatigue.
+
+Marguerite comprit tout ce qu'il y avait d'amour dans ce regard et
+de desespoir dans cette faiblesse.
+
+-- Sire, dit-elle, il convient a Votre Majeste de faire a ce jeune
+gentilhomme, qui a risque sa vie pour son roi, puisqu'il accourait
+ici pour vous annoncer la mort de l'amiral et de Teligny,
+lorsqu'il a ete blesse; il convient, dis-je, a Votre Majeste de
+lui faire un honneur dont il sera reconnaissant toute sa vie.
+
+-- Et lequel, madame? dit Henri. Commandez, je suis pret.
+
+-- M. de La Mole couchera cette nuit aux pieds de Votre Majeste,
+qui couchera, elle, sur ce lit de repos. Quant a moi, avec la
+permission de mon auguste epoux, ajouta Marguerite en souriant, je
+vais appeler Gillonne et me remettre au lit; car, je vous le jure,
+Sire, je ne suis pas celle de nous trois qui ai le moins besoin de
+repos.
+
+Henri avait de l'esprit, peut-etre un peu trop meme: ses amis et
+ses ennemis le lui reprocherent plus tard. Mais il comprit que
+celle qui l'exilait de la couche conjugale en avait acquis le
+droit par l'indifference meme qu'il avait manifestee pour elle;
+d'ailleurs, Marguerite venait de se venger de cette indifference
+en lui sauvant la vie. Il ne mit donc pas d'amour-propre dans sa
+reponse.
+
+-- Madame, dit-il, si M. de La Mole etait en etat de passer dans
+mon appartement, je lui offrirais mon propre lit.
+
+-- Oui, reprit Marguerite, mais votre appartement, a cette heure,
+ne vous peut proteger ni l'un ni l'autre, et la prudence veut que
+Votre Majeste demeure ici jusqu'a demain.
+
+Et, sans attendre la reponse du roi, elle appela Gillonne, fit
+preparer les coussins pour le roi, et aux pieds du roi un lit pour
+La Mole, qui semblait si heureux et si satisfait de cet honneur,
+qu'on eut jure qu'il ne sentait plus ses blessures.
+
+Quant a Marguerite, elle tira au roi une ceremonieuse reverence,
+et, rentree dans sa chambre bien verrouillee de tous cotes, elle
+s'etendit dans son lit.
+
+-- Maintenant, se dit Marguerite a elle-meme, il faut que demain
+M. de La Mole ait un protecteur au Louvre, et tel fait ce soir la
+sourde oreille qui demain se repentira.
+
+Puis elle fit signe a Gillonne, qui attendait ses derniers ordres,
+de venir les recevoir. Gillonne s'approcha.
+
+-- Gillonne, lui dit-elle tout bas, il faut que demain, sous un
+pretexte quelconque, mon frere, le duc d'Alencon, ait envie de
+venir ici avant huit heures du matin.
+
+Deux heures sonnaient au Louvre. La Mole causa un instant
+politique avec le roi, qui peu a peu s'endormit, et bientot ronfla
+aux eclats, comme s'il eut ete couche dans son lit de cuir de
+Bearn. La Mole eut peut-etre dormi comme le roi; mais Marguerite
+ne dormait pas; elle se tournait et se retournait dans son lit, et
+ce bruit troublait les idees et le sommeil du jeune homme.
+
+-- Il est bien jeune, murmurait Marguerite au milieu de son
+insomnie, il est bien timide; peut-etre meme, il faudra voir cela,
+peut-etre meme sera-t-il ridicule; de beaux yeux cependant... une
+taille bien prise, beaucoup de charmes; mais s'il allait ne pas
+etre brave! ... Il fuyait... Il abjure... c'est facheux, le reve
+commencait bien; allons... Laissons aller les choses et
+rapportons-nous-en au triple dieu de cette folle Henriette.
+
+Et vers le jour Marguerite finit enfin par s'endormir en
+murmurant: _Eros-Cupido-Amor_.
+
+
+
+XV
+Ce que femme veut Dieu le veut
+
+
+Marguerite ne s'etait pas trompee: la colere amassee au fond du
+coeur de Catherine par cette comedie, dont elle voyait l'intrigue
+sans avoir la puissance de rien changer au denouement, avait
+besoin de deborder sur quelqu'un. Au lieu de rentrer chez elle, la
+reine mere monta directement chez sa dame d'atours.
+
+Madame de Sauve s'attendait a deux visites: elle esperait celle de
+Henri, elle craignait celle de la reine mere. Au lit, a moitie
+vetue, tandis que Dariole veillait dans l'antichambre, elle
+entendit tourner une clef dans la serrure, puis s'approcher des
+pas lents et qui eussent paru lourds s'ils n'eussent pas ete
+assourdis par d'epais tapis. Elle ne reconnut point la la marche
+legere et empressee de Henri; elle se douta qu'on empechait
+Dariole de la venir avertir; et, appuyee sur sa main, l'oreille et
+l'oeil tendus, elle attendit.
+
+La portiere se leva, et la jeune femme, frissonnante, vit paraitre
+Catherine de Medicis.
+
+Catherine semblait calme; mais madame de Sauve habituee a
+l'etudier depuis deux ans comprit tout ce que ce calme apparent
+cachait de sombres preoccupations et peut-etre de cruelles
+vengeances.
+
+Madame de Sauve, en apercevant Catherine, voulut sauter en bas de
+son lit; mais Catherine leva le doigt pour lui faire signe de
+rester, et la pauvre Charlotte demeura clouee a sa place, amassant
+interieurement toutes les forces de son ame pour faire face a
+l'orage qui se preparait silencieusement.
+
+-- Avez-vous fait tenir la clef au roi de Navarre? demanda
+Catherine sans que l'accent de sa voix indiquat aucune alteration;
+seulement ces paroles etaient prononcees avec des levres de plus
+en plus blemissantes.
+
+-- Oui, madame..., repondit Charlotte d'une voix qu'elle tentait
+inutilement de rendre aussi assuree que l'etait celle de
+Catherine.
+
+-- Et vous l'avez vu?
+
+-- Qui? demanda madame de Sauve.
+
+-- Le roi de Navarre?
+
+-- Non, madame; mais je l'attends, et j'avais meme cru, en
+entendant tourner une clef dans la serrure, que c'etait lui qui
+venait.
+
+A cette reponse, qui annoncait dans madame de Sauve ou une
+parfaite confiance ou une supreme dissimulation, Catherine ne put
+retenir un leger fremissement. Elle crispa sa main grasse et
+courte.
+
+-- Et cependant tu savais bien, dit-elle avec son mechant sourire,
+tu savais bien, Carlotta, que le roi de Navarre ne viendrait point
+cette nuit.
+
+-- Moi, madame, je savais cela! s'ecria Charlotte avec un accent
+de surprise parfaitement bien jouee.
+
+-- Oui, tu le savais.
+
+-- Pour ne point venir, reprit la jeune femme frissonnante a cette
+seule supposition, il faut donc qu'il soit mort!
+
+Ce qui donnait a Charlotte le courage de mentir ainsi, c'etait la
+certitude qu'elle avait d'une terrible vengeance, dans le cas ou
+sa petite trahison serait decouverte.
+
+-- Mais tu n'as donc pas ecrit au roi de Navarre, Carlotta _mia_?
+demanda Catherine avec ce meme rire silencieux et cruel.
+
+-- Non, madame, repondit Charlotte avec un admirable accent de
+naivete; Votre Majeste ne me l'avait pas dit, ce me semble.
+
+Il se fit un moment de silence pendant lequel Catherine regarda
+madame de Sauve comme le serpent regarde l'oiseau qu'il veut
+fasciner.
+
+-- Tu te crois belle, dit alors Catherine; tu te crois adroite,
+n'est-ce pas?
+
+-- Non, madame, repondit Charlotte, je sais seulement que Votre
+Majeste a ete parfois d'une bien grande indulgence pour moi, quand
+il s'agissait de mon adresse et de ma beaute.
+
+-- Eh bien, dit Catherine en s'animant, tu te trompais si tu as
+cru cela, et moi je mentais si je te l'ai dit, tu n'es qu'une
+sotte et qu'une laide pres de ma fille Margot.
+
+-- Oh! ceci, madame, c'est vrai! dit Charlotte, et je n'essaierai
+pas meme de le nier, surtout a vous.
+
+-- Aussi, continua Catherine, le roi de Navarre te prefere-t-il de
+beaucoup ma fille, et ce n'etait pas ce que tu voulais, je crois,
+ni ce dont nous etions convenues.
+
+-- Helas, madame! dit Charlotte eclatant cette fois en sanglots
+sans qu'elle eut besoin de se faire aucune violence, si cela est
+ainsi, je suis bien malheureuse.
+
+-- Cela est, dit Catherine en enfoncant comme un double poignard
+le double rayon de ses yeux dans le coeur de madame de Sauve.
+
+-- Mais qui peut vous le faire croire? demanda Charlotte.
+
+-- Descends chez la reine de Navarre, _pazza! _et tu y trouveras
+ton amant.
+
+-- Oh! fit madame de Sauve. Catherine haussa les epaules.
+
+-- Es-tu jalouse, par hasard? demanda la reine mere.
+
+-- Moi? dit madame de Sauve, rappelant a elle toute sa force prete
+a l'abandonner.
+
+-- Oui, toi! je serais curieuse de voir une jalousie de Francaise.
+
+-- Mais, dit madame de Sauve, comment Votre Majeste veut-elle que
+je sois jalouse autrement que d'amour-propre? je n'aime le roi de
+Navarre qu'autant qu'il le faut pour le service de Votre Majeste!
+
+Catherine la regarda un moment avec des yeux reveurs.
+
+-- Ce que tu me dis la peut, a tout prendre, etre vrai, murmura-t-
+elle.
+
+-- Votre Majeste lit dans mon coeur.
+
+-- Et ce coeur m'est tout devoue?
+
+-- Ordonnez, madame, et vous en jugerez.
+
+-- Eh bien, puisque tu te sacrifies a mon service, Carlotta, il
+faut, pour mon service toujours, que tu sois tres eprise du roi de
+Navarre, et tres jalouse surtout, jalouse comme une Italienne.
+
+-- Mais, madame, demanda Charlotte, de quelle facon une Italienne
+est-elle jalouse?
+
+-- Je te le dirai, reprit Catherine. Et, apres avoir fait deux ou
+trois mouvements de tete du haut en bas, elle sortit
+silencieusement et lentement, comme elle etait rentree. Charlotte,
+troublee par le clair regard de ces yeux dilates comme ceux du
+chat et de la panthere, sans que cette dilatation lui fit rien
+perdre de sa profondeur, la laissa partir sans prononcer un seul
+mot, sans meme laisser a son souffle la liberte de se faire
+entendre, et elle ne respira que lorsqu'elle eut entendu la porte
+se refermer derriere elle et que Dariole fut venue lui dire que la
+terrible apparition etait bien evanouie.
+
+-- Dariole, lui dit-elle alors, traine un fauteuil pres de mon lit
+et passe la nuit dans ce fauteuil. Je t'en prie, car je n'oserais
+pas rester seule.
+
+Dariole obeit; mais malgre la compagnie de sa femme de chambre,
+qui restait pres d'elle, malgre la lumiere de la lampe qu'elle
+ordonna de laisser allumee pour plus grande tranquillite, madame
+de Sauve aussi ne s'endormit qu'au jour, tant bruissait a son
+oreille le metallique accent de la voix de Catherine.
+
+Cependant, quoique endormie au moment ou le jour commencait a
+paraitre, Marguerite se reveilla au premier son des trompettes,
+aux premiers aboiements des chiens. Elle se leva aussitot et
+commenca de revetir un costume si neglige qu'il en etait
+pretentieux. Alors elle appela ses femmes, fit introduire dans son
+antichambre les gentilshommes du service ordinaire du roi de
+Navarre; puis, ouvrant la porte qui enfermait sous la meme clef
+Henri et de la Mole, elle donna du regard un bonjour affectueux a
+ce dernier, et appelant son mari:
+
+-- Allons, Sire, dit-elle, ce n'est pas le tout que d'avoir fait
+croire a madame ma mere ce qui n'est pas, il convient encore que
+vous persuadiez toute votre cour de la parfaite intelligence qui
+regne entre nous. Mais tranquillisez-vous, ajouta-t-elle en riant,
+et retenez bien mes paroles, que la circonstance fait presque
+solennelles: Aujourd'hui sera la derniere fois que je mettrai
+Votre Majeste a cette cruelle epreuve.
+
+Le roi de Navarre sourit et ordonna qu'on introduisit ses
+gentilshommes. Au moment ou ils le saluaient, il fit semblant de
+s'apercevoir seulement que son manteau etait reste sur le lit de
+la reine; il leur fit ses excuses de les recevoir ainsi, prit son
+manteau des mains de Marguerite rougissante, et l'agrafa sur son
+epaule. Puis, se tournant vers eux, il leur demanda des nouvelles
+de la ville et de la cour.
+
+Marguerite remarquait du coin de l'oeil l'imperceptible etonnement
+que produisit sur le visage des gentilshommes cette intimite qui
+venait de se reveler entre le roi et la reine de Navarre,
+lorsqu'un huissier entra suivi de trois ou quatre gentilshommes,
+et annoncant le duc d'Alencon.
+
+Pour le faire venir, Gillonne avait eu besoin de lui apprendre
+seulement que le roi avait passe la nuit chez sa femme.
+
+Francois entra si rapidement qu'il faillit, en les ecartant,
+renverser ceux qui le precedaient. Son premier coup d'oeil fut
+pour Henri. Marguerite n'eut que le second.
+
+Henri lui repondit par un salut courtois. Marguerite composa son
+visage, qui exprima la plus parfaite serenite.
+
+D'un autre regard vague, mais scrutateur, le duc embrassa alors
+toute la chambre; il vit le lit aux tapisseries derangees, le
+double oreiller affaisse au chevet, le chapeau du roi jete sur une
+chaise.
+
+Il palit; mais se remettant sur-le-champ:
+
+-- Mon frere Henri, dit-il, venez-vous jouer ce matin a la paume
+avec le roi?
+
+-- Le roi me fait-il cet honneur de m'avoir choisi, demanda Henri,
+ou n'est-ce qu'une attention de votre part, mon beau-frere?
+
+-- Mais non, le roi n'a point parle de cela, dit le duc un peu
+embarrasse; mais n'etes-vous point de sa partie ordinaire?
+
+Henri sourit, car il s'etait passe tant et de si graves choses
+depuis la derniere partie qu'il avait faite avec le roi, qu'il n'y
+aurait rien eu d'etonnant a ce que Charles IX eut change ses
+joueurs habituels.
+
+-- J'y vais, mon frere! dit Henri en souriant.
+
+-- Venez, reprit le duc.
+
+-- Vous vous en allez? demanda Marguerite.
+
+-- Oui, ma soeur.
+
+-- Vous etes donc presse?
+
+-- Tres presse.
+
+-- Si cependant je reclamais de vous quelques minutes?
+
+Une pareille demande etait si rare dans la bouche de Marguerite,
+que son frere la regarda en rougissant et en palissant tour a
+tour.
+
+-- Que va-t-elle lui dire? pensa Henri non moins etonne que le duc
+d'Alencon.
+
+Marguerite, comme si elle eut devine la pensee de son epoux, se
+retourna de son cote.
+
+-- Monsieur, dit-elle avec un charmant sourire, vous pouvez
+rejoindre Sa Majeste, si bon vous semble, car le secret que j'ai a
+reveler a mon frere est deja connu de vous, puisque la demande que
+je vous ai adressee hier a propos de ce secret a ete a peu pres
+refusee par Votre Majeste. Je ne voudrais donc pas, continua
+Marguerite, fatiguer une seconde fois Votre Majeste par
+l'expression emise en face d'elle d'un desir qui lui a paru etre
+desagreable.
+
+-- Qu'est-ce donc? demanda Francois en les regardant tous deux
+avec etonnement.
+
+-- Ah! ah! dit Henri en rougissant de depit, je sais ce que vous
+voulez dire, madame. En verite, je regrette de ne pas etre plus
+libre. Mais si je ne puis donner a M. de La Mole une hospitalite
+qui ne lui offrirait aucune assurance, je n'en peux pas moins
+recommander apres vous a mon frere d'Alencon la personne _a
+laquelle vous vous interessez._ Peut-etre meme, ajouta-t-il pour
+donner plus de force encore aux mots que nous venons de souligner,
+peut-etre meme mon frere trouvera-t-il une idee qui vous permettra
+de garder M. de La Mole... ici... pres de vous... ce qui serait
+mieux que tout, n'est-ce pas, madame?
+
+-- Allons, allons, se dit Marguerite en elle-meme, a eux deux ils
+vont faire ce que ni l'un ni l'autre des deux n'eut fait tout
+seul.
+
+Et elle ouvrit la porte du cabinet et en fit sortir le jeune
+blesse apres avoir dit a Henri:
+
+-- C'est a vous, monsieur, d'expliquer a mon frere a quel titre
+nous nous interessons a M. de La Mole.
+
+En deux mots Henri, pris au trebuchet, raconta a M. d'Alencon,
+moitie protestant par opposition, comme Henri moitie catholique
+par prudence, l'arrivee de La Mole a Paris, et comment le jeune
+homme avait ete blesse en venant lui apporter une lettre de
+M. d'Auriac.
+
+Quand le duc se retourna, La Mole, sorti du cabinet, se tenait
+debout devant lui.
+
+Francois, en l'apercevant si beau, si pale, et par consequent
+doublement seduisant par sa beaute et par sa paleur, sentit naitre
+une nouvelle terreur au fond de son ame. Marguerite le prenait a
+la fois par la jalousie et par l'amour-propre.
+
+-- Mon frere, lui dit-elle, ce jeune gentilhomme, j'en reponds,
+sera utile a qui saura l'employer. Si vous l'acceptez pour votre,
+il trouvera en vous un maitre puissant, et vous en lui un
+serviteur devoue. En ces temps, il faut bien s'entourer, mon
+frere! surtout, ajouta-t-elle en baissant la voix de maniere que
+le duc d'Alencon l'entendit seul, quand on est ambitieux et que
+l'on a le malheur de n'etre que troisieme fils de France.
+
+Elle mit un doigt sur sa bouche pour indiquer a Francois que,
+malgre cette ouverture, elle gardait encore a part en elle-meme
+une portion importante de sa pensee.
+
+-- Puis, ajouta-t-elle, peut-etre trouverez-vous, tout au
+contraire de Henri, qu'il n'est pas seant que ce jeune homme
+demeure si pres de mon appartement.
+
+-- Ma soeur, dit vivement Francois, monsieur de La Mole, si cela
+lui convient toutefois, sera dans une demi-heure installe dans mon
+logis, ou je crois qu'il n'a rien a craindre. Qu'il m'aime et je
+l'aimerai.
+
+Francois mentait, car au fond de son coeur il detestait deja La
+Mole.
+
+-- Bien, bien... je ne m'etais donc pas trompee! murmura
+Marguerite, qui vit les sourcils du roi de Navarre se froncer. Ah!
+pour vous conduire l'un et l'autre, je vois qu'il faut vous
+conduire l'un par l'autre.
+
+Puis completant sa pensee:
+
+-- Allons, allons, continua-t-elle, bien, Marguerite, dirait
+Henriette.
+
+En effet, une demi-heure apres, La Mole, gravement catechise par
+Marguerite, baisait le bas de sa robe et montait, assez lestement
+pour un blesse, l'escalier qui conduisait chez M. d'Alencon. Deux
+ou trois jours s'ecoulerent pendant lesquels la bonne harmonie
+parut se consolider de plus en plus entre Henri et sa femme. Henri
+avait obtenu de ne pas faire abjuration publique, mais il avait
+renonce entre les mains du confesseur du roi et entendait tous les
+matins la messe qu'on disait au Louvre. Le soir il prenait
+ostensiblement le chemin de l'appartement de sa femme, entrait par
+la grande porte, causait quelques instants avec elle, puis sortait
+par la petite porte secrete et montait chez madame de Sauve, qui
+n'avait pas manque de le prevenir de la visite de Catherine et du
+danger incontestable qui le menacait. Henri, renseigne des deux
+cotes, redoublait donc de mefiance a l'endroit de la reine mere,
+et cela avec d'autant plus de raison qu'insensiblement la figure
+de Catherine commencait a se derider. Henri en arriva meme a voir
+eclore un matin sur ses levres pales un sourire de bienveillance.
+Ce jour-la il eut toutes les peines du monde a se decider a manger
+autre chose que des oeufs qu'il avait fait cuire lui-meme, et a
+boire autre chose que de l'eau qu'il avait vu puiser a la Seine
+devant lui.
+
+Les massacres continuaient, mais neanmoins allaient s'eteignant;
+on avait fait si grande tuerie des huguenots que le nombre en
+etait fort diminue. La plus grande partie etaient morts, beaucoup
+avaient fui, quelques-uns etaient restes caches.
+
+De temps en temps une grande clameur s'elevait dans un quartier ou
+dans un autre; c'etait quand on avait decouvert un de ceux-la.
+L'execution alors etait privee ou publique, selon que le
+malheureux etait accule dans quelque endroit sans issue ou pouvait
+fuir. Dans le dernier cas, c'etait une grande joie pour le
+quartier ou l'evenement avait eu lieu: car, au lieu de se calmer
+par l'extinction de leurs ennemis, les catholiques devenaient de
+plus en plus feroces; et moins il en restait, plus ils
+paraissaient acharnes apres ces malheureux restes.
+
+Charles IX avait pris grand plaisir a la chasse aux huguenots;
+puis, quand il n'avait pas pu continuer lui-meme, il s'etait
+delecte au bruit des chasses des autres.
+
+Un jour, en revenant de jouer au mail, qui etait avec la paume et
+la chasse son plaisir favori, il entra chez sa mere le visage tout
+joyeux, suivi de ses courtisans habituels.
+
+-- Ma mere, dit-il en embrassant la Florentine, qui, remarquant
+cette joie, avait deja essaye d'en deviner la cause; ma mere,
+bonne nouvelle! Mort de tous les diables, savez-vous une chose?
+c'est que l'illustre carcasse de monsieur l'amiral, qu'on croyait
+perdue, est retrouvee!
+
+-- Ah! ah! dit Catherine.
+
+-- Oh! mon Dieu, oui! Vous avez eu comme moi l'idee, n'est-ce pas,
+ma mere, que les chiens en avaient fait leur repas de noce? mais
+il n'en etait rien. Mon peuple, mon cher peuple, mon bon peuple a
+eu une idee: il a pendu l'amiral au croc de Montfaucon.
+
+_Du haut en bas Gaspard on a jete, Et puis de bas en haut on l'a
+monte._
+
+-- Eh bien? dit Catherine.
+
+-- Eh bien, ma bonne mere! reprit Charles IX, j'ai toujours eu
+l'envie de le revoir depuis que je sais qu'il est mort, le cher
+homme. Il fait beau: tout me semble en fleurs aujourd'hui; l'air
+est plein de vie et de parfums; je me porte comme je ne me suis
+jamais porte; si vous voulez, ma mere, nous monterons a cheval et
+nous irons a Montfaucon.
+
+-- Ce serait bien volontiers, mon fils, dit Catherine, si je
+n'avais pas donne un rendez-vous que je ne veux pas manquer; puis
+a une visite faite a un homme de l'importance de monsieur
+l'amiral, ajouta-t-elle, il faut convier toute la cour. Ce sera
+une occasion pour les observateurs de faire des observations
+curieuses. Nous verrons qui viendra et qui demeurera.
+
+-- Vous avez, ma foi, raison, ma mere! a demain la chose, cela
+vaut mieux! Ainsi, faites vos invitations, je ferai les miennes,
+ou plutot nous n'inviterons personne. Nous dirons seulement que
+nous y allons; cela fait, tout le monde sera libre. Adieu, ma
+mere! je vais sonner du cor.
+
+-- Vous vous epuiserez, Charles! Ambroise Pare vous le dit sans
+cesse, et il a raison; c'est un trop rude exercice pour vous.
+
+-- Bah! bah! bah! dit Charles, je voudrais bien etre sur de ne
+mourir que de cela. J'enterrerais tout le monde ici, et meme
+Henriot, qui doit un jour nous succeder a tous, a ce que pretend
+Nostradamus.
+
+Catherine fronca le sourcil.
+
+-- Mon fils, dit-elle, defiez-vous surtout des choses qui
+paraissent impossibles, et, en attendant, menagez-vous.
+
+-- Deux ou trois fanfares seulement pour rejouir mes chiens, qui
+s'ennuient a crever, pauvres betes! j'aurais du les lacher sur le
+huguenot, cela les aurait rejouis.
+
+Et Charles IX sortit de la chambre de sa mere, entra dans son
+cabinet d'Armes, detacha un cor, en sonna avec une vigueur qui eut
+fait honneur a Roland lui-meme. On ne pouvait pas comprendre
+comment, de ce corps faible et maladif et de ces levres pales,
+pouvait sortir un souffle si puissant.
+
+Catherine attendait en effet quelqu'un, comme elle l'avait dit a
+son fils. Un instant apres qu'il fut sorti, une de ses femmes vint
+lui parler tout bas. La reine sourit, se leva, salua les personnes
+qui lui faisaient la cour et suivit la messagere.
+
+Le Florentin Rene, celui auquel le roi de Navarre, le soir meme de
+la Saint-Barthelemy, avait fait un accueil si diplomatique, venait
+d'entrer dans son oratoire.
+
+-- Ah! c'est vous, Rene! lui dit Catherine, je vous attendais avec
+impatience. Rene s'inclina.
+
+-- Vous avez recu hier le petit mot que je vous ai ecrit?
+
+-- J'ai eu cet honneur.
+
+-- Avez-vous renouvele, comme je vous le disais, l'epreuve de cet
+horoscope tire par Ruggieri et qui s'accorde si bien avec cette
+prophetie de Nostradamus, qui dit que mes fils regneront tous
+trois?... Depuis quelques jours, les choses sont bien modifiees,
+Rene, et j'ai pense qu'il etait possible que les destinees fussent
+devenues moins menacantes.
+
+-- Madame, repondit Rene en secouant la tete, Votre Majeste sait
+bien que les choses ne modifient pas la destinee; c'est la
+destinee au contraire qui gouverne les choses.
+
+-- Vous n'en avez pas moins renouvele le sacrifice, n'est-ce pas?
+
+-- Oui, madame, repondit Rene, car vous obeir est mon premier
+devoir.
+
+-- Eh bien, le resultat?
+
+-- Est demeure le meme, madame.
+
+-- Quoi! l'agneau noir a toujours pousse ses trois cris?
+
+-- Toujours, madame.
+
+-- Signe de trois morts cruelles dans ma famille! murmura
+Catherine.
+
+-- Helas! dit Rene.
+
+-- Mais ensuite?
+
+-- Ensuite, madame, il y avait dans ses entrailles cet etrange
+deplacement du foie que nous avons deja remarque dans les deux
+premiers et qui penchait en sens inverse.
+
+-- Changement de dynastie. Toujours, toujours, toujours? grommela
+Catherine. Il faudra cependant combattre cela, Rene! continua-t-
+elle.
+
+Rene secoua la tete.
+
+-- Je l'ai dit a Votre Majeste, reprit-il, le destin gouverne.
+
+-- C'est ton avis? dit Catherine.
+
+-- Oui, madame.
+
+-- Te souviens-tu de l'horoscope de Jeanne d'Albret?
+
+-- Oui, madame.
+
+-- Redis-le un peu, voyons, je l'ai oublie, moi.
+
+-- _Vives honorata_, dit Rene, _morieris reformidata, regina
+amplificabere._
+
+_-- _Ce qui veut dire, je crois: _Tu vivras honoree_, et elle
+manquait du necessaire, la pauvre femme! _Tu mourras redoutee_, et
+nous nous sommes moques d'elle. _Tu seras plus grande que tu n'as
+ete comme reine_, et voila qu'elle est morte et que sa grandeur
+repose dans un tombeau ou nous avons oublie de mettre meme son
+nom.
+
+-- Madame, Votre Majeste traduit mal le_ vives honorata_. La reine
+de Navarre a vecu honoree, en effet, car elle a joui, tant qu'elle
+a vecu, de l'amour de ses enfants et du respect de ses partisans,
+amour et respect d'autant plus sinceres qu'elle etait plus pauvre.
+
+-- Oui, dit Catherine, je vous passe le _tu vivras honoree; _mais
+_morieris reformidata, _voyons, comment l'expliquerez-vous?
+
+-- Comment je l'expliquerai! Rien de plus facile: Tu mourras
+redoutee.
+
+-- Eh bien, est-elle morte redoutee?
+
+-- Si bien redoutee, madame, qu'elle ne fut pas morte si Votre
+Majeste n'en avait pas eu peur. Enfin _comme reine, tu grandiras,
+ou tu seras plus grande que tu n'as ete comme reine; _ce qui est
+encore vrai, madame, car en echange de la couronne perissable,
+elle a peut-etre maintenant, comme reine et martyre, la couronne
+du ciel, et outre cela, qui sait encore l'avenir reserve a sa race
+sur la terre?
+
+Catherine etait superstitieuse a l'exces. Elle s'epouvanta plus
+encore peut-etre du sang-froid de Rene que de cette persistance
+des augures; et comme pour elle un mauvais pas etait une occasion
+de franchir hardiment la situation, elle dit brusquement a Rene et
+sans transition aucune que le travail muet de sa pensee:
+
+-- Est-il arrive des parfums d'Italie?
+
+-- Oui, madame.
+
+-- Vous m'en enverrez un coffret garni.
+
+-- Desquels?
+
+-- Des derniers, de ceux... Catherine s'arreta.
+
+-- De ceux qu'aimait particulierement la reine de Navarre? reprit
+Rene.
+
+-- Precisement.
+
+-- Il n'est point besoin de les preparer, n'est-ce pas, madame?
+car Votre Majeste y est a cette heure aussi savante que moi.
+
+-- Tu trouves? dit Catherine. Le fait est qu'ils reussissent.
+
+-- Votre Majeste n'a rien de plus a me dire? demanda le parfumeur.
+
+-- Non, non, reprit Catherine pensive; je ne crois pas, du moins.
+Si toutefois il y avait du nouveau dans les sacrifices, faites-le-
+moi savoir. A propos, laissons la les agneaux, et essayons des
+poules.
+
+-- Helas! madame, j'ai bien peur qu'en changeant la victime nous
+ne changions rien aux presages.
+
+-- Fais ce que je dis. Rene salua et sortit. Catherine resta un
+instant assise et pensive; puis elle se leva a son tour et rentra
+dans sa chambre a coucher, ou l'attendaient ses femmes et ou elle
+annonca pour le lendemain le pelerinage a Montfaucon.
+
+La nouvelle de cette partie de plaisir fut pendant toute la soiree
+le bruit du palais et la rumeur de la ville. Les dames firent
+preparer leurs toilettes les plus elegantes, les gentilshommes
+leurs armes et leurs chevaux d'apparat. Les marchands fermerent
+boutiques et ateliers, et les flaneurs de la populace tuerent,
+par-ci, par-la, quelques huguenots epargnes pour la bonne
+occasion, afin d'avoir un accompagnement convenable a donner au
+cadavre de l'amiral.
+
+Ce fut un grand vacarme pendant toute la soiree et pendant une
+bonne partie de la nuit.
+
+La Mole avait passe la plus triste journee du monde, et cette
+journee avait succede a trois ou quatre autres qui n'etaient pas
+moins tristes.
+
+M. d'Alencon, pour obeir aux desirs de Marguerite, l'avait
+installe chez lui, mais ne l'avait point revu depuis. Il se
+sentait tout a coup comme un pauvre enfant abandonne, prive des
+soins tendres, delicats et charmants de deux femmes dont le
+souvenir seul de l'une devorait incessamment sa pensee. Il avait
+bien eu de ses nouvelles par le chirurgien Ambroise Pare, qu'elle
+lui avait envoye; mais ces nouvelles, transmises par un homme de
+cinquante ans, qui ignorait ou feignait d'ignorer l'interet que La
+Mole portait aux moindres choses qui se rapportaient a Marguerite,
+etaient bien incompletes et bien insuffisantes. Il est vrai que
+Gillonne etait venue une fois, en son propre nom, bien entendu,
+pour savoir des nouvelles du blesse. Cette visite avait fait
+l'effet d'un rayon de soleil dans un cachot, et La Mole en etait
+reste comme ebloui, attendant toujours une seconde apparition,
+laquelle, quoiqu'il se fut ecoule deux jours depuis la premiere,
+ne venait point.
+
+Aussi, quand la nouvelle fut apportee au convalescent de cette
+reunion splendide de toute la cour pour le lendemain, fit-il
+demander a M. d'Alencon la faveur de l'accompagner.
+
+Le duc ne se demanda pas meme si La Mole etait en etat de
+supporter cette fatigue; il repondit seulement:
+
+-- A merveille! Qu'on lui donne un de mes chevaux. C'etait tout ce
+que desirait La Mole. Maitre Ambroise Pare vint comme d'habitude
+pour le panser. La Mole lui exposa la necessite ou il etait de
+monter a cheval et le pria de mettre un double soin a la pose des
+appareils. Les deux blessures, au reste, etaient refermees, celle
+de la poitrine comme celle de l'epaule, et celle de l'epaule seule
+le faisait souffrir. Toutes deux etaient vermeilles, comme il
+convient a des chairs en voie de guerison. Maitre Ambroise Pare
+les recouvrit d'un taffetas gomme fort en vogue a cette epoque
+pour ces sortes de cas, et promit a La Mole que, pourvu qu'il ne
+se donnat point trop de mouvement dans l'excursion qu'il allait
+faire, les choses iraient convenablement.
+
+La Mole etait au comble de la joie. A part une certaine faiblesse
+causee par la perte de son sang et un leger etourdissement qui se
+rattachait a cette cause, il se sentait aussi bien qu'il pouvait
+etre. D'ailleurs, Marguerite serait sans doute de cette cavalcade;
+il reverrait Marguerite, et lorsqu'il songeait au bien que lui
+avait fait la vue de Gillonne, il ne mettait point en doute
+l'efficacite bien plus grande de celle de sa maitresse.
+
+La Mole employa donc une partie de l'argent qu'il avait recu en
+partant de sa famille a acheter le plus beau justaucorps de satin
+blanc et la plus riche broderie de manteau que lui put procurer le
+tailleur a la mode. Le meme lui fournit encore les bottes de cuir
+parfume qu'on portait a cette epoque. Le tout lui fut apporte le
+matin, une demi-heure seulement apres l'heure pour laquelle La
+Mole l'avait demande, ce qui fait qu'il n'eut trop rien a dire. Il
+s'habilla rapidement, se regarda dans un miroir, se trouva assez
+convenablement vetu, coiffe, parfume pour etre satisfait de lui-
+meme; enfin il s'assura par plusieurs tours faits rapidement dans
+sa chambre qu'a part plusieurs douleurs assez vives, le bonheur
+moral ferait taire les incommodites physiques.
+
+Un manteau cerise de son invention, et taille un peu plus long
+qu'on ne les portait alors, lui allait particulierement bien.
+
+Tandis que cette scene se passait au Louvre, une autre du meme
+genre avait lieu a l'hotel de Guise. Un grand gentilhomme a poil
+roux examinait devant une glace une raie rougeatre qui lui
+traversait desagreablement le visage; il peignait et parfumait sa
+moustache, et tout en la parfumant, il etendait sur cette
+malheureuse raie, qui, malgre tous les cosmetiques en usage a
+cette epoque s'obstinait a reparaitre, il etendait, dis-je, une
+triple couche de blanc et de rouge; mais comme l'application etait
+insuffisante, une idee lui vint: un ardent soleil, un soleil
+d'aout dardait ses rayons dans la cour; il descendit dans cette
+cour, mit son chapeau a la main, et, le nez en l'air et les yeux
+fermes, il se promena pendant dix minutes, s'exposant
+volontairement a cette flamme devorante qui tombait par torrents
+du ciel.
+
+Au bout de dix minutes, grace a un coup de soleil de premier
+ordre, le gentilhomme etait arrive a avoir un visage si eclatant
+que c'etait la raie rouge qui maintenant n'etait plus en harmonie
+avec le reste et qui par comparaison paraissait jaune. Notre
+gentilhomme ne parut pas moins fort satisfait de cet arc-en-ciel,
+qu'il rassortit de son mieux avec le reste du visage, grace a une
+couche de vermillon qu'il etendit dessus; apres quoi il endossa un
+magnifique habit qu'un tailleur avait mis dans sa chambre avant
+qu'il eut demande le tailleur.
+
+Ainsi pare, musque, arme de pied en cap, il descendit une seconde
+fois dans la cour et se mit a caresser un grand cheval noir dont
+la beaute eut ete sans egale sans une petite coupure qu'a l'instar
+de celle de son maitre lui avait faite dans une des dernieres
+batailles civiles un sabre de reitre.
+
+Neanmoins, enchante de son cheval comme il l'etait de lui-meme, ce
+gentilhomme, que nos lecteurs ont sans doute reconnu sans peine,
+fut en selle un quart d'heure avant tout le monde, et fit retentir
+la cour de l'hotel de Guise des hennissements de son coursier,
+auxquels repondaient, a mesure qu'il s'en rendait maitre, des
+_mordi_ prononces sur tous les tons. Au bout d'un instant le
+cheval, completement dompte, reconnaissait par sa souplesse et son
+obeissance la legitime domination de son cavalier; mais la
+victoire n'avait pas ete remportee sans bruit, et ce bruit
+(c'etait peut-etre la-dessus que comptait notre gentilhomme), et
+ce bruit avait attire aux vitres une dame que notre dompteur de
+chevaux salua profondement et qui lui sourit de la facon la plus
+agreable.
+
+Cinq minutes apres, madame de Nevers faisait appeler son
+intendant.
+
+-- Monsieur, demanda-t-elle, a-t-on fait convenablement dejeuner
+M. le comte Annibal de Coconnas?
+
+-- Oui, madame, repondit l'intendant. Il a meme ce matin mange de
+meilleur appetit encore que d'habitude.
+
+-- Bien, monsieur! dit la duchesse. Puis se retournant vers son
+premier gentilhomme:
+
+-- Monsieur d'Arguzon, dit-elle, partons pour le Louvre et tenez
+l'oeil, je vous prie, sur M. le comte Annibal de Coconnas, car il
+est blesse, par consequent encore faible, et je ne voudrais pas
+pour tout au monde qu'il lui arrivat malheur. Cela ferait rire les
+huguenots, qui lui gardent rancune depuis cette bienheureuse
+soiree de la Saint-Barthelemy.
+
+Et madame de Nevers, montant a cheval a son tour, partit toute
+rayonnante pour le Louvre, ou etait le rendez-vous general.
+
+Il etait deux heures de l'apres-midi, lorsqu'une file de cavaliers
+ruisselants d'or, de joyaux et d'habits splendides apparut dans la
+rue Saint-Denis, debouchant a l'angle du cimetiere des Innocents,
+et se deroulant au soleil entre les deux rangees de maisons
+sombres comme un immense reptile aux chatoyants anneaux.
+
+
+
+XVI
+Le corps d'un ennemi mort sent toujours bon
+
+
+Nulle troupe, si riche qu'elle soit, ne peut donner une idee de ce
+spectacle. Les habits soyeux, riches et eclatants, legues comme
+une mode splendide par Francois Ier a ses successeurs, ne
+s'etaient pas transformes encore dans ces vetements etriques et
+sombres qui furent de mise sous Henri III; de sorte que le costume
+de Charles IX, moins riche, mais peut-etre plus elegant que ceux
+des epoques precedentes, eclatait dans toute sa parfaite harmonie.
+De nos jours, il n'y a plus de point de comparaison possible avec
+un semblable cortege; car nous en sommes reduits, pour nos
+magnificences de parade, a la symetrie et a l'uniforme.
+
+Pages, ecuyers, gentilshommes de bas etage, chiens et chevaux
+marchant sur les flancs et en arriere, faisaient du cortege royal
+une veritable armee. Derriere cette armee venait le peuple, ou,
+pour mieux dire, le peuple etait partout.
+
+Le peuple suivait, escortait et precedait; il criait a la fois
+Noel et Haro, car, dans le cortege, on distinguait plusieurs
+calvinistes rallies, et le peuple a de la rancune.
+
+C'etait le matin, en face de Catherine et du duc de Guise, que
+Charles IX avait, comme d'une chose toute naturelle, parle devant
+Henri de Navarre d'aller visiter le gibet de Montfaucon, ou plutot
+le corps mutile de l'amiral, qui etait pendu. Le premier mouvement
+de Henri avait ete de se dispenser de prendre part a cette visite.
+C'etait la ou l'attendait Catherine. Aux premiers mots qu'il dit
+exprimant sa repugnance, elle echangea un coup d'oeil et un
+sourire avec le duc de Guise. Henri surprit l'un et l'autre, les
+comprit, puis se reprenant tout a coup:
+
+-- Mais, au fait, dit-il, pourquoi n'irais-je pas? Je suis
+catholique et je me dois a ma nouvelle religion. Puis s'adressant
+a Charles IX:
+
+-- Que Votre Majeste compte sur moi, lui dit-il, je serai toujours
+heureux de l'accompagner partout ou elle ira. Et il jeta autour de
+lui un coup d'oeil rapide pour compter les sourcils qui se
+froncaient.
+
+Aussi celui de tout le cortege que l'on regardait avec le plus de
+curiosite, peut-etre, etait ce fils sans mere, ce roi sans
+royaume, ce huguenot fait catholique. Sa figure longue et
+caracterisee, sa tournure un peu vulgaire, sa familiarite avec ses
+inferieurs, familiarite qu'il portait a un degre presque
+inconvenant pour un roi, familiarite qui tenait aux habitudes
+montagnardes de sa jeunesse et qu'il conserva jusqu'a sa mort, le
+signalaient aux spectateurs, dont quelques-uns lui criaient:
+
+-- A la messe, Henriot, a la messe! Ce a quoi Henri repondait:
+
+-- J'y ai ete hier, j'en viens aujourd'hui, et j'y retournerai
+demain. Ventre saint gris! il me semble cependant que c'est assez
+comme cela.
+
+Quant a Marguerite, elle etait a cheval, si belle, si fraiche, si
+elegante, que l'admiration faisait autour d'elle un concert dont
+quelques notes, il faut l'avouer, s'adressaient a sa compagne,
+madame la duchesse de Nevers, qu'elle venait de rejoindre, et dont
+le cheval blanc, comme s'il etait fier du poids qu'il portait,
+secouait furieusement la tete.
+
+-- Eh bien, duchesse, dit la reine de Navarre, quoi de nouveau?
+
+-- Mais, madame, repondit tout haut Henriette, rien que je sache.
+Puis tout bas:
+
+-- Et le huguenot, demanda-t-elle, qu'est-il devenu?
+
+-- Je lui ai trouve une retraite a peu pres sure, repondit
+Marguerite. Et le grand massacreur de gens, qu'en as-tu fait?
+
+-- Il a voulu etre de la fete; il monte le cheval de bataille de
+M. de Nevers, un cheval grand comme un elephant. C'est un cavalier
+effrayant. Je lui ai permis d'assister a la ceremonie, parce que
+j'ai pense que prudemment ton huguenot garderait la chambre et que
+de cette facon il n'y aurait pas de rencontre a craindre.
+
+-- Oh! ma foi! repondit Marguerite en souriant, fut-il ici, et il
+n'y est pas, je crois qu'il n'y aurait pas de rencontre pour cela.
+C'est un beau garcon que mon huguenot, mais pas autre chose: une
+colombe et non un milan; il roucoule, mais ne mord pas. Apres
+tout, fit-elle avec un accent intraduisible et en haussant
+legerement les epaules; apres tout, peut-etre l'avons-nous cru
+huguenot, tandis qu'il etait brahme, et sa religion lui defend-
+elle de repandre le sang.
+
+-- Mais ou donc est le duc d'Alencon? demanda Henriette, je ne
+l'apercois point.
+
+-- Il doit rejoindre, il avait mal aux yeux ce matin et desirait
+ne pas venir; mais comme on sait que, pour ne pas etre du meme
+avis que son frere Charles et son frere Henri, il penche pour les
+huguenots, on lui a fait observer que le roi pourrait interpreter
+a mal son absence et il s'est decide. Mais, justement, tiens, on
+regarde, on crie la-bas, c'est lui qui sera venu par la porte
+Montmartre.
+
+-- En effet, c'est lui-meme, je le reconnais, dit Henriette. En
+verite, mais il a bon air aujourd'hui. Depuis quelque temps, il se
+soigne particulierement: il faut qu'il soit amoureux. Voyez donc
+comme c'est bon d'etre prince du sang: il galope sur tout le monde
+et tout le monde se range.
+
+-- En effet, dit en riant Marguerite, il va nous ecraser. Dieu me
+pardonne! Mais faites donc ranger vos gentilshommes, duchesse! car
+en voici un qui, s'il ne se range pas, va se faire tuer.
+
+-- Eh, c'est mon intrepide! s'ecria la duchesse, regarde donc,
+regarde.
+
+Coconnas avait en effet quitte son rang pour se rapprocher de
+madame de Nevers; mais au moment meme ou son cheval traversait
+l'espece de boulevard exterieur qui separait la rue du faubourg
+Saint-Denis, un cavalier de la suite du duc d'Alencon, essayant en
+vain de retenir son cheval emporte, alla en plein corps heurter
+Coconnas. Coconnas ebranle vacilla sur sa colossale monture, son
+chapeau faillit tomber, il le retint et se retourna furieux.
+
+-- Dieu! dit Marguerite en se penchant a l'oreille de son amie,
+M. de La Mole!
+
+-- Ce beau jeune homme pale! s'ecria la duchesse incapable de
+maitriser sa premiere impression.
+
+-- Oui, oui! celui-la meme qui a failli renverser ton Piemontais.
+
+-- Oh! mais, dit la duchesse, il va se passer des choses
+affreuses! ils se regardent, ils se reconnaissent!
+
+En effet, Coconnas en se retournant avait reconnu la figure de La
+Mole; et, de surprise, il avait laisse echapper la bride de son
+cheval, car il croyait bien avoir tue son ancien compagnon, ou du
+moins l'avoir mis pour un certain temps hors de combat. De son
+cote, La Mole reconnut Coconnas et sentit un feu qui lui montait
+au visage. Pendant quelques secondes, qui suffirent a l'expression
+de tous les sentiments que couvaient ces deux hommes, ils
+s'etreignirent d'un regard qui fit frissonner les deux femmes.
+Apres quoi La Mole ayant regarde tout autour de lui, et ayant
+compris sans doute que le lieu etait mal choisi pour une
+explication, piqua son cheval et rejoignit le duc d'Alencon.
+Coconnas resta un moment ferme a la meme place, tordant sa
+moustache et en faisant remonter la pointe jusqu'a se crever
+l'oeil; apres quoi, voyant que La Mole s'eloignait sans lui rien
+dire de plus, il se remit lui-meme en route.
+
+-- Ah! ah! dit avec une dedaigneuse douleur Marguerite, je ne
+m'etais donc pas trompee... Oh! pour cette fois c'est trop fort.
+
+Et elle se mordit les levres jusqu'au sang.
+
+-- Il est bien joli, repondit la duchesse avec commiseration.
+
+Juste en ce moment le duc d'Alencon venait de reprendre sa place
+derriere le roi et la reine mere, de sorte que ses gentilshommes,
+en le rejoignant, etaient forces de passer devant Marguerite et la
+duchesse de Nevers. La Mole, en passant a son tour devant les deux
+princesses, leva son chapeau, salua la reine en s'inclinant jusque
+sur le cou de son cheval et demeura tete nue en attendant que Sa
+Majeste l'honorat d'un regard.
+
+Mais Marguerite detourna fierement la tete.
+
+La Mole lut sans doute l'expression de dedain empreinte sur le
+visage de la reine et de pale qu'il etait devint livide. De plus,
+pour ne pas choir de son cheval il fut force de se retenir a la
+criniere.
+
+-- Oh! oh! dit Henriette a la reine, regarde donc, cruelle que tu
+es! Mais il va se trouver mal! ...
+
+-- Bon! dit la reine avec un sourire ecrasant, il ne nous
+manquerait plus que cela... As-tu des sels? Madame de Nevers se
+trompait.
+
+La Mole, chancelant, retrouva des forces, et, se raffermissant sur
+son cheval, alla reprendre son rang a la suite du duc d'Alencon.
+
+Cependant on continuait d'avancer, on voyait se dessiner la
+silhouette lugubre du gibet dresse et etrenne par Enguerrand de
+Marigny. Jamais il n'avait ete si bien garni qu'a cette heure.
+
+Les huissiers et les gardes marcherent en avant et formerent un
+large cercle autour de l'enceinte. A leur approche, les corbeaux
+perches sur le gibet s'envolerent avec des croassements de
+desespoir.
+
+Le gibet qui s'elevait a Montfaucon offrait d'ordinaire, derriere
+ses colonnes, un abri aux chiens attires par une proie frequente
+et aux bandits philosophes qui venaient mediter sur les tristes
+vicissitudes de la fortune.
+
+Ce jour-la il n'y avait, en apparence du moins, a Montfaucon, ni
+chiens ni bandits. Les huissiers et les gardes avaient chasse les
+premiers en meme temps que les corbeaux, et les autres s'etaient
+confondus dans la foule pour y operer quelques-uns de ces bons
+coups qui sont les riantes vicissitudes du metier.
+
+Le cortege s'avancait; le roi et Catherine arrivaient les
+premiers, puis venaient le duc d'Anjou, le duc d'Alencon, le roi
+de Navarre, M. de Guise et leurs gentilshommes; puis madame
+Marguerite, la duchesse de Nevers et toutes les femmes composant
+ce qu'on appelait l'escadron volant de la reine; puis les pages,
+les ecuyers, les valets et le peuple: en tout dix mille personnes.
+
+Au gibet principal pendait une masse informe, un cadavre noir,
+souille de sang coagule et de boue blanchie par de nouvelles
+couches de poussiere. Au cadavre il manquait une tete. Aussi
+l'avait-on pendu par les pieds. Au reste, la populace, ingenieuse
+comme elle l'est toujours, avait remplace la tete par un bouchon
+de paille sur lequel elle avait mis un masque, et dans la bouche
+de ce masque, quelque railleur qui connaissait les habitudes de
+M. l'amiral avait introduit un cure-dent.
+
+C'etait un spectacle a la fois lugubre et bizarre, que tous ces
+elegants seigneurs et toutes ces belles dames defilant, comme une
+procession peinte par Goya, au milieu de ces squelettes noircis et
+de ces gibets aux longs bras decharnes. Plus la joie des visiteurs
+etait bruyante, plus elle faisait contraste avec le morne silence
+et la froide insensibilite de ces cadavres, objets de railleries
+qui faisaient frissonner ceux-la meme qui les faisaient.
+
+Beaucoup supportaient a grand-peine ce terrible spectacle; et a sa
+paleur on pouvait distinguer, dans le groupe des huguenots
+rallies, Henri, qui, quelle que fut sa puissance sur lui-meme et
+si etendu que fut le degre de dissimulation dont le Ciel l'avait
+dote, n'y put tenir. Il pretexta l'odeur impure que repandaient
+tous ces debris humains; et s'approchant de Charles IX, qui, cote
+a cote avec Catherine, etait arrete devant les restes de l'amiral:
+
+-- Sire, dit-il, Votre Majeste ne trouve-t-elle pas que, pour
+rester plus longtemps ici, ce pauvre cadavre sent bien mauvais?
+
+-- Tu trouves, Henriot! dit Charles IX, dont les yeux etincelaient
+d'une joie feroce.
+
+-- Oui, Sire.
+
+-- Eh bien, je ne suis pas de ton avis, moi... le corps d'un
+ennemi mort sent toujours bon.
+
+-- Ma foi, Sire, dit Tavannes, puisque Votre Majeste savait que
+nous devions venir faire une petite visite a M. l'amiral, elle eut
+du inviter Pierre Ronsard, son maitre en poesie: il eut fait,
+seance tenante, l'epitaphe du vieux Gaspard.
+
+-- Il n'y a pas besoin de lui pour cela, dit Charles IX, et nous
+la ferons bien nous-meme... Par exemple, ecoutez, messieurs, dit
+Charles IX apres avoir reflechi un instant:
+
+_Ci-git, -- mais c'est mal entendu, Pour lui le mot est trop
+honnete, -- Ici l'amiral est pendu Par les pieds, a faute de
+tete._
+
+_-- _Bravo! bravo! s'ecrierent les gentilshommes catholiques tout
+d'une voix, tandis que les huguenots rallies froncaient les
+sourcils en gardant le silence.
+
+Quant a Henri, comme il causait avec Marguerite et madame de
+Nevers, il fit semblant de n'avoir pas entendu.
+
+-- Allons, allons, monsieur, dit Catherine, que, malgre les
+parfums dont elle etait couverte, cette odeur commencait a
+indisposer, allons, il n'y a si bonne compagnie qu'on ne quitte.
+Disons adieu a M. l'amiral, et revenons a Paris.
+
+Elle fit de la tete un geste ironique comme lorsqu'on prend conge
+d'un ami, et, reprenant la tete de colonne, elle revint gagner le
+chemin, tandis que le cortege defilait devant le cadavre de
+Coligny.
+
+Le soleil se couchait a l'horizon. La foule s'ecoula sur les pas
+de Leurs Majestes pour jouir jusqu'au bout des magnificences du
+cortege et des details du spectacle: les voleurs suivirent la
+foule; de sorte que, dix minutes apres le depart du roi, il n'y
+avait plus personne autour du cadavre mutile de l'amiral, que
+commencaient a effleurer les premieres brises du soir. Quand nous
+disons personne, nous nous trompons. Un gentilhomme monte sur un
+cheval noir, et qui n'avait pu sans doute, au moment ou il etait
+honore de la presence des princes, contempler a son aise ce tronc
+informe et noirci, etait demeure le dernier, et s'amusait a
+examiner dans tous leurs details chaines, crampons, piliers de
+pierre, le gibet enfin, qui lui paraissait sans doute, a lui
+arrive depuis quelques jours a Paris et ignorant des
+perfectionnements qu'apporte en toute chose la capitale, le
+parangon de tout ce que l'homme peut inventer de plus terriblement
+laid.
+
+Il n'est pas besoin de dire a nos lecteurs que cet homme etait
+notre ami Coconnas. Un oeil exerce de femme l'avait en vain
+cherche dans la cavalcade et avait sonde les rangs sans pouvoir le
+retrouver.
+
+M. de Coconnas, comme nous l'avons dit, etait donc en extase
+devant l'oeuvre d'Enguerrand de Marigny.
+
+Mais cette femme n'etait pas seule a chercher M. de Coconnas. Un
+autre gentilhomme, remarquable par son pourpoint de satin blanc et
+sa galante plume, apres avoir regarde en avant et sur les cotes,
+s'avisa de regarder en arriere et vit la haute taille de Coconnas
+et la gigantesque silhouette de son cheval se profiler en vigueur
+sur le ciel rougi des derniers reflets du soleil couchant.
+
+Alors le gentilhomme au pourpoint de satin blanc quitta le chemin
+suivi par l'ensemble de la troupe, prit un petit sentier, et,
+decrivant une courbe, retourna vers le gibet.
+
+Presque aussitot la dame que nous avons reconnue pour la duchesse
+de Nevers, comme nous avons reconnu le grand gentilhomme au cheval
+noir pour Coconnas, s'approcha de Marguerite et lui dit:
+
+-- Nous nous sommes trompees toutes deux, Marguerite, car le
+Piemontais est demeure en arriere, et M. de La Mole l'a suivi.
+
+-- Mordi! reprit Marguerite en riant, il va donc se passer quelque
+chose. Ma foi, j'avoue que je ne serais pas fachee d'avoir a
+revenir sur son compte.
+
+Marguerite alors se retourna et vit s'executer effectivement de la
+part de La Mole la manoeuvre que nous avons dite.
+
+Ce fut alors au tour des deux princesses a quitter la file:
+l'occasion etait des plus favorables; on tournait devant un
+sentier borde de larges haies qui remontait, et, en remontant,
+passait a trente pas du gibet. Madame de Nevers dit un mot a
+l'oreille de son capitaine, Marguerite fit un signe a Gillonne, et
+les quatre personnes s'en allerent par ce chemin de traverse
+s'embusquer derriere le buisson le plus proche du lieu ou allait
+se passer la scene dont ils paraissaient desirer etre spectateurs.
+Il y avait trente pas environ, comme nous l'avons dit, de cet
+endroit a celui ou Coconnas, ravi, en extase, gesticulait devant
+M. l'amiral.
+
+Marguerite mit pied a terre, madame de Nevers et Gillonne en
+firent autant; le capitaine descendit a son tour, et reunit dans
+ses mains les brides des quatre chevaux. Un gazon frais et touffu
+offrait aux trois femmes un siege comme en demandent souvent et
+inutilement les princesses.
+
+Une eclaircie leur permettait de ne pas perdre le moindre detail.
+
+La Mole avait decrit son cercle. Il vint au pas se placer derriere
+Coconnas, et, allongeant la main, il lui frappa sur l'epaule.
+
+Le Piemontais se retourna.
+
+-- Oh! dit-il, ce n'etait donc pas un reve! et vous vivez encore!
+
+-- Oui, monsieur, repondit La Mole, oui, je vis encore. Ce n'est
+pas votre faute, mais enfin je vis.
+
+-- Mordi! je vous reconnais bien, reprit Coconnas, malgre votre
+mine pale. Vous etiez plus rouge que cela la derniere fois que
+nous nous sommes vus.
+
+-- Et moi, dit La Mole, je vous reconnais aussi malgre cette ligne
+jaune qui vous coupe le visage; vous etiez plus pale que cela
+lorsque je vous la fis.
+
+Coconnas se mordit les levres; mais, decide, a ce qu'il parait, a
+continuer la conversation sur le ton de l'ironie, il continua:
+
+-- C'est curieux, n'est-ce pas, monsieur de la Mole, surtout pour
+un huguenot, de pouvoir regarder M. l'amiral pendu a ce crochet de
+fer; et dire cependant qu'il y a des gens assez exageres pour nous
+accuser d'avoir tue jusqu'aux huguenotins a la mamelle!
+
+-- Comte, dit La Mole en s'inclinant, je ne suis plus huguenot,
+j'ai le bonheur d'etre catholique.
+
+-- Bah! s'ecria Coconnas en eclatant de rire, vous etes converti,
+monsieur! oh! que c'est adroit!
+
+-- Monsieur, continua La Mole avec le meme serieux et la meme
+politesse, j'avais fait voeu de me convertir si j'echappais au
+massacre.
+
+-- Comte, reprit le Piemontais, c'est un voeu tres prudent, et je
+vous en felicite; n'en auriez-vous point fait d'autres encore?
+
+-- Oui, bien, monsieur, j'en ai fait un second, repondit La Mole
+en caressant sa monture avec une tranquillite parfaite.
+
+-- Lequel? demanda Coconnas.
+
+-- Celui de vous accrocher la-haut, voyez-vous, a ce petit clou
+qui semble vous attendre au-dessous de M. de Coligny.
+
+-- Comment! dit Coconnas, comme je suis la, tout grouillant?
+
+-- Non, monsieur, apres vous avoir passe mon epee au travers du
+corps.
+
+Coconnas devint pourpre, ses yeux verts lancerent des flammes.
+
+-- Voyez-vous, dit-il en goguenardant, a ce clou!
+
+-- Oui, reprit La Mole, a ce clou...
+
+-- Vous n'etes pas assez grand pour cela, mon petit monsieur! dit
+Coconnas.
+
+-- Alors, je monterai sur votre cheval, mon grand tueur de gens!
+repondit La Mole. Ah! vous croyez, mon cher monsieur Annibal de
+Coconnas, qu'on peut impunement assassiner les gens sous le loyal
+et honorable pretexte qu'on est cent contre un; nenni! Un jour
+vient ou l'homme retrouve son homme, et je crois que ce jour est
+venu aujourd'hui. J'aurais bien envie de casser votre vilaine tete
+d'un coup de pistolet; mais, bah! j'ajusterais mal, car j'ai la
+main encore tremblante des blessures que vous m'avez faites en
+traitre.
+
+-- Ma vilaine tete! hurla Coconnas en sautant de son cheval. A
+terre! sus! sus! monsieur le comte, degainons. Et il mit l'epee a
+la main.
+
+Je crois que ton huguenot a dit: Vilaine tete, murmura la duchesse
+de Nevers a l'oreille de Marguerite; est-ce que tu le trouves
+laid?
+
+-- Il est charmant! dit en riant Marguerite, et je suis forcee de
+dire que la fureur rend M. de La Mole injuste; mais, chut!
+regardons.
+
+En effet, La Mole etait descendu de son cheval avec autant de
+mesure que Coconnas avait mis, lui, de rapidite; il avait detache
+son manteau cerise, l'avait pose a terre, avait tire son epee et
+etait tombe en garde.
+
+-- Aie! fit-il en allongeant le bras.
+
+-- Ouf! murmura Coconnas en deployant le sien, car tous deux, on
+se le rappelle, etaient blesses a l'epaule et souffraient d'un
+mouvement trop vif.
+
+Un eclat de rire, mal retenu, sortit du buisson. Les princesses
+n'avaient pu se contraindre tout a fait en voyant les deux
+champions se frotter l'omoplate en grimacant. Cet eclat de rire
+parvint jusqu'aux deux gentilshommes, qui ignoraient qu'ils
+eussent des temoins, et qui, en se retournant, reconnurent leurs
+dames.
+
+La Mole se remit en garde, ferme, comme un automate, et Coconnas
+engagea le fer avec un _mordi! _des plus accentues.
+
+-- Ah ca; mais, ils y vont tout de bon et s'egorgeront si nous n'y
+mettons bon ordre. Assez de plaisanteries. Hola! messieurs! hola!
+cria Marguerite.
+
+-- Laisse! laisse! dit Henriette, qui, ayant vu Coconnas a
+l'oeuvre, esperait au fond du coeur que Coconnas aurait aussi bon
+marche de La Mole qu'il avait eu des deux neveux et du fils de
+Mercandon.
+
+-- Oh! ils sont vraiment tres beaux ainsi, dit Marguerite;
+regarde, on dirait qu'ils soufflent du feu.
+
+En effet, le combat, commence par des railleries et des
+provocations, etait devenu silencieux depuis que les deux
+champions avaient croise le fer. Tous deux se defiaient de leurs
+forces, et l'un et autre, a chaque mouvement trop vif, etait force
+de reprimer un frisson de douleur arrache par les anciennes
+blessures. Cependant, les yeux fixes et ardents, la bouche
+entrouverte, les dents serrees, La Mole avancait a petits pas
+fermes et secs sur son adversaire qui, reconnaissant en lui un
+maitre en fait d'armes, rompait aussi pas a pas, mais enfin
+rompait. Tous deux arriverent ainsi jusqu'au bord du fosse, de
+l'autre cote duquel se trouvaient les spectateurs. La, comme si sa
+retraite eut ete un simple calcul pour se rapprocher de sa dame,
+Coconnas s'arreta, et, sur un degagement un peu large de La Mole,
+fournit avec la rapidite de l'eclair un coup droit, et a l'instant
+meme le pourpoint de satin blanc de La Mole s'imbiba d'une tache
+rouge qui alla s'elargissant.
+
+-- Courage! cria la duchesse de Nevers.
+
+-- Ah! pauvre La Mole! fit Marguerite avec un cri de douleur.
+
+La Mole entendit ce cri, lanca a la reine un de ces regards qui
+penetrent plus profondement dans le coeur que la pointe d'une
+epee, et sur un cercle trompe se fendit a fond.
+
+Cette fois les deux femmes jeterent deux cris qui n'en firent
+qu'un. La pointe de la rapiere de La Mole avait apparu sanglante
+derriere le dos de Coconnas.
+
+Cependant ni l'un ni l'autre ne tomba: tous deux resterent debout,
+se regardant la bouche ouverte, sentant chacun de son cote qu'au
+moindre mouvement qu'il ferait l'equilibre allait lui manquer.
+Enfin le Piemontais, plus dangereusement blesse que son
+adversaire, et sentant que ses forces allaient fuir avec son sang,
+se laissa tomber sur La Mole, l'etreignant d'un bras, tandis que
+de l'autre il cherchait a degainer son poignard. De son cote, La
+Mole reunit toutes ses forces, leva la main et laissa retomber le
+pommeau de son epee au milieu du front de Coconnas, qui, etourdi
+du coup, tomba; mais en tombant il entraina son adversaire dans sa
+chute, si bien que tous deux roulerent dans le fosse.
+
+Aussitot Marguerite et la duchesse de Nevers, voyant que tout
+mourants qu'ils etaient ils cherchaient encore a s'achever, se
+precipiterent, aidees du capitaine des gardes. Mais avant qu'elles
+fussent arrivees a eux, les mains se detendirent, les yeux se
+refermerent, et chacun des combattants, laissant echapper le fer
+qu'il tenait, se raidit dans une convulsion supreme.
+
+Un large flot de sang ecumait autour d'eux.
+
+-- Oh! brave, brave La Mole! s'ecria Marguerite, incapable de
+renfermer plus longtemps en elle son admiration. Ah! pardon, mille
+fois pardon de t'avoir soupconne!
+
+Et ses yeux se remplirent de larmes.
+
+-- Helas! helas! murmura la duchesse, valeureux Annibal... Dites,
+dites, madame, avez-vous jamais vu deux plus intrepides lions?
+
+Et elle eclata en sanglots.
+
+-- Tudieu! les rudes coups! dit le capitaine en cherchant a
+etancher le sang qui coulait a flots... Hola! vous qui venez,
+venez plus vite!
+
+En effet, un homme, assis sur le devant d'une espece de tombereau
+peint en rouge, apparaissait dans la brume du soir, chantant cette
+vieille chanson que lui avait sans doute rappelee le miracle du
+cimetiere des Innocents:
+
+_Bel aubespin fleurissant,_
+_Verdissant,_
+__
+_Le long de ce beau rivage,_
+_Tu es vetu, jusqu'au bas,_
+_Des longs bras_
+_D'une lambrusche sauvage._
+__
+_Le chantre rossignolet,_
+_Nouvelet,_
+__
+_Courtisant sa bien-aimee,_
+_Pour ses amours alleger,_
+_Vient loger_
+_Tous les ans sous la ramee._
+__
+_Or, vis, gentil aubespin,_
+_Vis sans fin;_
+__
+_Vis, sans que jamais tonnerre_
+_Ou la cognee, ou les vents,_
+_Ou le temps_
+_Te puissent ruer par..._
+
+_-- _Hola he! repeta le capitaine, venez donc quand on vous
+appelle! Ne voyez-vous pas que ces gentilshommes ont besoin de
+secours?
+
+L'homme au chariot, dont l'exterieur repoussant et le visage rude
+formaient un contraste etrange avec la douce et bucolique chanson
+que nous venons de citer, arreta alors son cheval, descendit, et
+se baissant sur les deux corps:
+
+-- Voila de belles plaies, dit-il; mais j'en fais encore de
+meilleures.
+
+-- Qui donc etes-vous? demanda Marguerite ressentant malgre elle
+une certaine terreur qu'elle n'avait pas la force de vaincre.
+
+-- Madame, repondit cet homme en s'inclinant jusqu'a terre, je
+suis maitre Caboche, bourreau de la prevote de Paris, et je venais
+accrocher a ce gibet des compagnons pour M. l'amiral.
+
+-- Eh bien, moi, je suis la reine de Navarre, repondit Marguerite;
+jetez la vos cadavres, etendez dans votre chariot les housses de
+nos chevaux, et ramenez doucement derriere nous ces deux
+gentilshommes au Louvre.
+
+
+
+XVII
+Le confrere de maitre Ambroise Pare
+
+
+Le tombereau dans lequel on avait place Coconnas et La Mole reprit
+la route de Paris, suivant dans l'ombre le groupe qui lui servait
+de guide. Il s'arreta au Louvre; le conducteur recut un riche
+salaire. On fit transporter les blesses chez M. le duc d'Alencon,
+et l'on envoya chercher maitre Ambroise Pare.
+
+Lorsqu'il arriva, ni l'un ni l'autre n'avaient encore repris
+connaissance.
+
+La Mole etait le moins maltraite des deux: le coup d'epee l'avait
+frappe au-dessous de l'aisselle droite, mais n'avait offense aucun
+organe essentiel; quant a Coconnas, il avait le poumon traverse,
+et le souffle qui sortait par la blessure faisait vaciller la
+flamme d'une bougie.
+
+Maitre Ambroise Pare ne repondait pas de Coconnas.
+
+Madame de Nevers etait desesperee; c'etait elle qui, confiante
+dans la force, dans l'adresse et le courage du Piemontais, avait
+empeche Marguerite de s'opposer au combat. Elle eut bien fait
+porter Coconnas a l'hotel de Guise pour lui renouveler dans cette
+seconde occasion les soins de la premiere; mais d'un moment a
+l'autre son mari pouvait arriver de Rome, et trouver etrange
+l'installation d'un intrus dans le domicile conjugal.
+
+Pour cacher la cause des blessures, Marguerite avait fait porter
+les deux jeunes gens chez son frere, ou l'un d'eux, d'ailleurs,
+etait deja installe, en disant que c'etaient deux gentilshommes
+qui s'etaient laisses choir de cheval pendant la promenade; mais
+la verite fut divulguee par l'admiration du capitaine temoin du
+combat, et l'on sut bientot a la cour que deux nouveaux raffines
+venaient de naitre au grand jour de la renommee.
+
+Soignes par le meme chirurgien qui partageait ses soins entre eux,
+les deux blesses parcoururent les differentes phases de
+convalescence qui ressortaient du plus ou du moins de gravite de
+leurs blessures. La Mole, le moins grievement atteint des deux,
+reprit le premier connaissance. Quant a Coconnas, une fievre
+terrible s'etait emparee de lui, et son retour a la vie fut
+signale par tous les signes du plus affreux delire.
+
+Quoique enferme dans la meme chambre que Coconnas, La Mole, en
+reprenant connaissance, n'avait pas vu son compagnon, ou n'avait
+par aucun signe indique qu'il le vit. Coconnas tout au contraire,
+en rouvrant les yeux, les fixa sur La Mole, et cela avec une
+expression qui eut pu prouver que le sang que le Piemontais venait
+de perdre n'avait en rien diminue les passions de ce temperament
+de feu.
+
+Coconnas pensa qu'il revait, et que dans son reve il retrouvait
+l'ennemi que deux fois il croyait avoir tue; seulement le reve se
+prolongeait outre mesure. Apres avoir vu La Mole couche comme lui,
+panse comme lui par le chirurgien, il vit La Mole se soulever sur
+ce lit, ou lui-meme etait cloue encore par la fievre, la faiblesse
+et la douleur, puis en descendre, puis marcher au bras du
+chirurgien, puis marcher avec une canne, puis enfin marcher tout
+seul.
+
+Coconnas, toujours en delire, regardait toutes ces differentes
+periodes de la convalescence de son compagnon d'un regard tantot
+atone, tantot furieux, mais toujours menacant.
+
+Tout cela offrait, a l'esprit brulant du Piemontais un melange
+effrayant de fantastique et de reel. Pour lui, La Mole etait mort,
+bien mort, et meme plutot deux fois qu'une, et cependant il
+reconnaissait l'ombre de ce La Mole couchee dans un lit pareil au
+sien; puis il vit, comme nous l'avons dit, l'ombre se lever, puis
+l'ombre marcher, et, chose effrayante, marcher vers son lit. Cette
+ombre, que Coconnas eut voulu fuir, fut-ce au fond des enfers,
+vint droit a lui et s'arreta a son chevet, debout et le regardant;
+il y avait meme dans ses traits un sentiment de douceur et de
+compassion que Coconnas prit pour l'expression d'une derision
+infernale.
+
+Alors s'alluma, dans cet esprit, plus malade peut-etre que le
+corps, une aveugle passion de vengeance. Coconnas n'eut plus
+qu'une preoccupation, celle de se procurer une arme quelconque,
+et, avec cette arme, de frapper ce corps ou cette ombre de La Mole
+qui le tourmentait si cruellement. Ses habits avaient ete deposes
+sur une chaise, puis emportes; car, tout souilles de sang qu'ils
+etaient, on avait juge a propos de les eloigner du blesse, mais on
+avait laisse sur la meme chaise son poignard dont on ne supposait
+pas qu'avant longtemps il eut l'envie de se servir. Coconnas vit
+le poignard; pendant trois nuits, profitant du moment ou La Mole
+dormait, il essaya d'etendre la main jusqu'a lui; trois fois la
+force lui manqua, et il s'evanouit. Enfin la quatrieme nuit, il
+atteignit l'arme, la saisit du bout de ses doigts crispes, et, en
+poussant un gemissement arrache par la douleur, il la cacha sous
+son oreiller.
+
+Le lendemain, il vit quelque chose d'inoui jusque-la: l'ombre de
+La Mole, qui semblait chaque jour reprendre de nouvelles forces,
+tandis que lui, sans cesse occupe de la vision terrible, usait les
+siennes dans l'eternelle trame du complot qui devait l'en
+debarrasser; l'ombre de La Mole, devenue de plus en plus alerte,
+fit, d'un air pensif, deux ou trois tours dans la chambre; puis
+enfin, apres avoir ajuste son manteau, ceint son epee, coiffe sa
+tete d'un feutre a larges bords, ouvrit la porte et sortit.
+
+Coconnas respira; il se crut debarrasse de son fantome. Pendant
+deux ou trois heures son sang circula dans ses veines plus calme
+et plus rafraichi qu'il n'avait jamais encore ete depuis le moment
+du duel; un jour d'absence de La Mole eut rendu la connaissance a
+Coconnas, huit jours l'eussent gueri peut-etre; malheureusement La
+Mole rentra au bout de deux heures.
+
+Cette rentree fut pour le Piemontais un veritable coup de
+poignard, et, quoique La Mole ne rentrat point seul, Coconnas
+n'eut pas un regard pour son compagnon.
+
+Son compagnon meritait cependant bien qu'on le regardat.
+
+C'etait un homme d'une quarantaine d'annees, court, trapu,
+vigoureux, avec des cheveux noirs qui descendaient jusqu'aux
+sourcils, et une barbe noire qui, contre la mode du temps,
+couvrait tout le bas de son visage; mais le nouveau venu
+paraissait peu s'occuper de mode. Il avait une espece de
+justaucorps de cuir tout macule de taches brunes, de chausses
+sang-de-boeuf, un maillot rouge, de gros souliers de cuir montant
+au-dessus de la cheville, un bonnet de la meme couleur que ses
+chausses, et la taille serree par une large ceinture a laquelle
+pendait un couteau cache dans sa gaine.
+
+Cet etrange personnage, dont la presence semblait une anomalie
+dans le Louvre, jeta sur une chaise le manteau brun qui
+l'enveloppait, et s'approcha brutalement du lit de Coconnas, dont
+les yeux, comme par une fascination singuliere, demeuraient
+constamment fixes sur La Mole, qui se tenait a distance. Il
+regarda le malade, et secouant la tete:
+
+-- Vous avez attendu bien tard, mon gentilhomme! dit-il.
+
+-- Je ne pouvais pas sortir plus tot, dit La Mole.
+
+-- Eh! pardieu! il fallait m'envoyer chercher.
+
+-- Par qui?
+
+-- Ah! c'est vrai! J'oubliais ou nous sommes. Je l'avais dit a ces
+dames; mais elles n'ont point voulu m'ecouter. Si l'on avait suivi
+mes ordonnances, au lieu de s'en rapporter a celles de cet ane
+bate que l'on nomme Ambroise Pare, vous seriez depuis longtemps en
+etat ou de courir les aventures ensemble, ou de vous redonner un
+autre coup d'epee si c'etait votre bon plaisir; enfin on verra.
+Entend-il raison, votre ami?
+
+-- Pas trop.
+
+-- Tirez la langue, mon gentilhomme. Coconnas tira la langue a La
+Mole en faisant une si affreuse grimace, que l'examinateur secoua
+une seconde fois la tete.
+
+-- Oh! oh! murmura-t-il, contraction des muscles. Il n'y a pas de
+temps a perdre. Ce soir meme je vous enverrai une potion toute
+preparee qu'on lui fera prendre en trois fois, d'heure en heure:
+une fois a minuit, une fois a une heure, une fois a deux heures.
+
+-- Bien.
+
+-- Mais qui la lui fera prendre, cette potion?
+
+-- Moi.
+
+-- Vous-meme?
+
+-- Oui.
+
+-- Vous m'en donnez votre parole?
+
+-- Foi de gentilhomme!
+
+-- Et si quelque medecin voulait en soustraire la moindre partie
+pour la decomposer et voir de quels ingredients elle est formee...
+
+-- Je la renverserais jusqu'a la derniere goutte.
+
+-- Foi de gentilhomme aussi?
+
+-- Je vous le jure.
+
+-- Par qui vous enverrai-je cette potion?
+
+-- Par qui vous voudrez.
+
+-- Mais mon envoye...
+
+-- Eh bien?
+
+-- Comment penetrera-t-il jusqu'a vous?
+
+-- C'est prevu. Il dira qu'il vient de la part de M. Rene le
+parfumeur.
+
+-- Ce Florentin qui demeure sur le pont Saint-Michel?
+
+-- Justement. Il a ses entrees au Louvre a toute heure du jour et
+de la nuit. L'homme sourit.
+
+-- En effet, dit-il, c'est bien le moins que lui doive la reine
+mere. C'est dit, on viendra de la part de maitre Rene le
+parfumeur. Je puis bien prendre son nom une fois: il a assez
+souvent, sans etre patente, exerce ma profession.
+
+-- Eh bien, dit La Mole, je compte donc sur vous?
+
+-- Comptez-y.
+
+-- Quant au paiement...
+
+-- Oh! nous reglerons cela avec le gentilhomme lui-meme quand il
+sera sur pied.
+
+-- Et soyez tranquille, je crois qu'il sera en etat de vous
+recompenser genereusement.
+
+-- Moi aussi, je crois. Mais, ajouta-t-il avec un singulier
+sourire, comme ce n'est pas l'habitude des gens qui ont affaire a
+moi d'etre reconnaissants, cela ne m'etonnerait point qu'une fois
+sur ses pieds il oubliat ou plutot ne se souciat point de se
+souvenir de moi.
+
+-- Bon! bon! dit La Mole en souriant a son tour; en ce cas je
+serai la pour lui en rafraichir la memoire.
+
+-- Allons, soit! dans deux heures vous aurez la potion.
+
+-- Au revoir.
+
+-- Vous dites?
+
+-- Au revoir. L'homme sourit.
+
+-- Moi, reprit-il, j'ai l'habitude de dire toujours adieu. Adieu
+donc, monsieur de la Mole; dans deux heures vous aurez votre
+potion. Vous entendez, elle doit etre prise a minuit... en trois
+doses... d'heure en heure.
+
+Sur quoi il sourit, et La Mole resta seul avec Coconnas.
+
+Coconnas avait entendu toute cette conversation, mais n'y avait
+rien compris: un vain bruit de paroles, un vain cliquetis de mots
+etaient arrives jusqu'a lui. De tout cet entretien, il n'avait
+retenu que le mot: Minuit.
+
+Il continua donc de suivre de son regard ardent La Mole, qui
+continua, lui, de demeurer dans la chambre, revant et se
+promenant.
+
+Le docteur inconnu tint parole, et a l'heure dite envoya la
+potion, que La Mole mit sur un petit rechaud d'argent. Puis, cette
+precaution prise, il se coucha.
+
+Cette action de La Mole donna un peu de repos a Coconnas; il
+essaya de fermer les yeux a son tour, mais son assoupissement
+fievreux n'etait qu'une suite de sa veille delirante. Le meme
+fantome qui le poursuivait le jour venait le relancer la nuit; a
+travers ses paupieres arides, il continuait de voir La Mole
+toujours menacant, puis une voix repetait a son oreille: Minuit!
+minuit! minuit!
+
+Tout a coup le timbre vibrant de l'horloge s'eveilla dans la nuit
+et frappa douze fois. Coconnas rouvrit ses yeux enflammes; le
+souffle ardent de sa poitrine devorait ses levres arides; une soif
+inextinguible consumait son gosier embrase; la petite lampe de
+nuit brulait comme d'habitude, et a sa terne lueur faisait danser
+mille fantomes aux regards vacillants de Coconnas.
+
+Il vit alors, chose effrayante! La Mole descendre de son lit;
+puis, apres avoir fait un tour ou deux dans sa chambre, comme fait
+l'epervier devant l'oiseau qu'il fascine, s'avancer jusqu'a lui en
+lui montrant le poing. Coconnas etendit la main vers son poignard,
+le saisit par le manche, et s'appreta a eventrer son ennemi.
+
+La Mole approchait toujours.
+
+Coconnas murmurait:
+
+-- Ah! c'est toi, toi encore, toi toujours! Viens. Ah! tu me
+menaces, tu me montres le poing, tu souris! viens, viens! Ah! tu
+continues d'approcher tout doucement, pas a pas; viens, viens, que
+je te massacre!
+
+Et en effet, joignant le geste a cette sourde menace, au moment ou
+La Mole se penchait vers lui, Coconnas fit jaillir de dessous ses
+draps l'eclair d'une lame; mais l'effort que le Piemontais fit en
+se soulevant brisa ses forces: le bras etendu vers La Mole
+s'arreta a moitie chemin, le poignard echappa a sa main debile, et
+le moribond retomba sur son oreiller.
+
+-- Allons, allons, murmura La Mole en soulevant doucement sa tete
+et en approchant une tasse de ses levres, buvez cela, mon pauvre
+camarade, car vous brulez.
+
+C'etait en effet une tasse que La Mole presentait a Coconnas, et
+que celui-ci avait prise pour ce poing menacant dont s'etait
+effarouche le cerveau vide du blesse.
+
+Mais, au contact veloute de la liqueur bienfaisante humectant ses
+levres et rafraichissant sa poitrine, Coconnas reprit sa raison ou
+plutot son instinct: il sentit se repandre en lui un bien-etre
+comme jamais il n'en avait eprouve; il ouvrit un oeil intelligent
+sur La Mole, qui le tenait entre ses bras et lui souriait, et, de
+cet oeil contracte naguere par une fureur sombre, une petite larme
+imperceptible roula sur sa joue ardente, qui la but avidement.
+
+-- Mordi! murmura Coconnas en se laissant aller sur son traversin,
+si j'en rechappe, monsieur de la Mole, vous serez mon ami.
+
+-- Et vous en rechapperez, mon camarade, dit La Mole, si vous
+voulez boire trois tasses comme celle que je viens de vous donner,
+et ne plus faire de vilains reves.
+
+Une heure apres, La Mole, constitue en garde-malade et obeissant
+ponctuellement aux ordonnances du docteur inconnu, se leva une
+seconde fois, versa une seconde portion de la liqueur dans une
+tasse, et porta cette tasse a Coconnas. Mais cette fois le
+Piemontais, au lieu de l'attendre le poignard a la main, le recut
+les bras ouverts, et avala son breuvage avec delices, puis pour la
+premiere fois s'endormit avec tranquillite.
+
+La troisieme tasse eut un effet non moins merveilleux. La poitrine
+du malade commenca de laisser passer un souffle regulier, quoique
+haletant encore. Ses membres raidis se detendirent, une douce
+moiteur s'epandit a la surface de la peau brulante; et lorsque le
+lendemain maitre Ambroise Pare vint visiter le blesse, il sourit
+avec satisfaction en disant:
+
+-- A partir de ce moment je reponds de M. de Coconnas, et ce ne
+sera pas une des moins belles cures que j'aurai faites.
+
+Il resulta de cette scene moitie dramatique, moitie burlesque,
+mais qui ne manquait pas au fond d'une certaine poesie
+attendrissante, eu egard aux moeurs farouches de Coconnas, que
+l'amitie des deux gentilshommes, commencee a l'auberge de la
+Belle-Etoile, et violemment interrompue par les evenements de la
+nuit de la Saint-Barthelemy, reprit des lors avec une nouvelle
+vigueur, et depassa bientot celles d'Oreste et de Pylade de cinq
+coups d'epee et d'un coup de pistolet repartis sur leurs deux
+corps.
+
+Quoi qu'il en soit, blessures vieilles et nouvelles, profondes et
+legeres, se trouverent enfin en voie de guerison.
+
+La Mole, fidele a sa mission de garde-malade, ne voulut point
+quitter la chambre que Coconnas ne fut entierement gueri. Il le
+souleva dans son lit tant que sa faiblesse l'y enchaina, l'aida a
+marcher quand il commenca de se soutenir, enfin eut pour lui tous
+les soins qui ressortaient de sa nature douce et aimante, et qui,
+secondes par la vigueur du Piemontais, amenerent une convalescence
+plus rapide qu'on n'avait le droit de l'esperer.
+
+Cependant une seule et meme pensee tourmentait les deux jeunes
+gens: chacun dans le delire de sa fievre avait bien cru voir
+s'approcher de lui la femme qui remplissait tout son coeur; mais
+depuis que chacun avait repris connaissance, ni Marguerite ni
+madame de Nevers n'etaient certainement entrees dans la chambre.
+Au reste, cela se comprenait: l'une, femme du roi de Navarre,
+l'autre, belle-soeur du duc de Guise pouvaient-elles donner aux
+yeux de tous une marque si publique d'interet a deux simples
+gentilshommes? Non. C'etait bien certainement la reponse que
+devaient se faire La Mole et Coconnas. Mais cette absence, qui
+tenait peut-etre a un oubli total, n'en etait pas moins
+douloureuse.
+
+Il est vrai que le gentilhomme qui avait assiste au combat etait
+venu de temps en temps, et comme de son propre mouvement, demander
+des nouvelles des deux blesses. Il est vrai que Gillonne, pour son
+propre compte, en avait fait autant; mais La Mole n'avait point
+ose parler a l'une de Marguerite, et Coconnas n'avait point ose
+parler a l'autre de madame de Nevers.
+
+
+
+XVIII
+Les revenants
+
+
+Pendant quelque temps les deux jeunes gens garderent chacun de son
+cote le secret enferme dans sa poitrine. Enfin, dans un jour
+d'expansion, la pensee qui les preoccupait seule deborda de leurs
+levres, et tous deux corroborerent leur amitie par cette derniere
+preuve, sans laquelle il n'y a pas d'amitie, c'est-a-dire par une
+confiance entiere.
+
+Ils etaient eperdument amoureux, l'un d'une princesse, l'autre
+d'une reine.
+
+Il y avait pour les deux pauvres soupirants quelque chose
+d'effrayant dans cette distance presque infranchissable qui les
+separait de l'objet de leurs desirs. Et cependant l'esperance est
+un sentiment si profondement enracine au coeur de l'homme, que,
+malgre la folie de leur esperance, ils esperaient.
+
+Tous deux, au reste, a mesure qu'ils revenaient a eux, soignaient
+fort leur visage. Chaque homme, meme le plus indifferent aux
+avantages physiques, a, dans certaines circonstances, avec son
+miroir des conversations muettes, des signes d'intelligence, apres
+lesquels il s'eloigne presque toujours de son confident, fort
+satisfait de l'entretien. Or, nos deux jeunes gens n'etaient point
+de ceux a qui leurs miroirs devaient donner de trop rudes avis. La
+Mole, mince, pale et elegant, avait la beaute de la distinction;
+Coconnas, vigoureux, bien decouple, haut en couleur, avait la
+beaute de la force. Il y avait meme plus: pour ce dernier, la
+maladie avait ete un avantage. Il avait maigri, il avait pali;
+enfin, la fameuse balafre qui lui avait jadis donne tant de tracas
+par ses rapports prismatiques avec l'arc-en-ciel avait disparu,
+annoncant probablement, comme le phenomene postdiluvien, une
+longue suite de jours purs et de nuits sereines.
+
+Au reste les soins les plus delicats continuaient d'entourer les
+deux blesses; le jour ou chacun d'eux avait pu se lever, il avait
+trouve une robe de chambre sur le fauteuil le plus proche de son
+lit; le jour ou il avait pu se vetir, un habillement complet. Il y
+a plus, dans la poche de chaque pourpoint il y avait une bourse
+largement fournie, que chacun d'eux ne garda, bien entendu, que
+pour la rendre en temps et lieu au protecteur inconnu qui veillait
+sur lui.
+
+Ce protecteur inconnu ne pouvait etre le prince chez lequel
+logeaient les deux jeunes gens, car ce prince, non seulement
+n'etait pas monte une seule fois chez eux pour les voir, mais
+encore n'avait pas fait demander de leurs nouvelles.
+
+Un vague espoir disait tout bas a chaque coeur que ce protecteur
+inconnu etait la femme qu'il aimait.
+
+Aussi les deux blesses attendaient-ils avec une impatience sans
+egale le moment de leur sortie. La Mole, plus fort et mieux gueri
+que Coconnas, aurait pu operer la sienne depuis longtemps; mais
+une espece de convention tacite le liait au sort de son ami. Il
+etait convenu que leur premiere sortie serait consacree a trois
+visites.
+
+La premiere, au docteur inconnu dont le breuvage veloute avait
+opere sur la poitrine enflammee de Coconnas une si notable
+amelioration.
+
+La seconde, a l'hotel de defunt maitre La Huriere, ou chacun d'eux
+avait laisse valise et cheval.
+
+La troisieme, au Florentin Rene, lequel, joignant a son titre de
+parfumeur celui de magicien, vendait non seulement des cosmetiques
+et des poisons, mais encore composait des philtres et rendait des
+oracles.
+
+Enfin, apres deux mois passes de convalescence et de reclusion, ce
+jour tant attendu arriva.
+
+Nous avons dit de reclusion, c'est le mot qui convient, car
+plusieurs fois, dans leur impatience, ils avaient voulu hater ce
+jour; mais une sentinelle placee a la porte leur avait constamment
+barre le passage, et ils avaient appris qu'ils ne sortiraient que
+sur un _exeat_ de maitre Ambroise Pare.
+
+Or, un jour, l'habile chirurgien ayant reconnu que les deux
+malades etaient, sinon completement gueris, du moins en voie de
+complete guerison, avait donne cet _exeat_, et vers les deux
+heures de l'apres-midi, par une de ces belles journees d'automne,
+comme Paris en offre parfois a ses habitants etonnes qui ont deja
+fait provision de resignation pour l'hiver, les deux amis, appuyes
+au bras l'un de l'autre, mirent le pied hors du Louvre.
+
+La Mole, qui avait retrouve avec grand plaisir sur un fauteuil le
+fameux manteau cerise qu'il avait plie avec tant de soin avant le
+combat, s'etait constitue le guide de Coconnas, et Coconnas se
+laissait guider sans resistance et meme sans reflexion. Il savait
+que son ami le conduisait chez le docteur inconnu dont la potion,
+non patentee, l'avait gueri en une seule nuit, quand toutes les
+drogues de maitre Ambroise Pare le tuaient lentement. Il avait
+fait deux parts de l'argent renferme dans sa bourse, c'est-a-dire
+de deux cents nobles a la rose, et il en avait destine cent a
+recompenser l'Esculape anonyme auquel il devait sa convalescence:
+Coconnas ne craignait pas la mort, mais Coconnas n'en etait pas
+moins fort aise de vivre; aussi, comme on le voit, s'appretait-il
+a recompenser genereusement son sauveur.
+
+La Mole prit la rue de l'Astruce, la grande rue Saint Honore, la
+rue des Prouvelles, et se trouva bientot sur la place des Halles.
+Pres de l'ancienne fontaine et a l'endroit que l'on designe
+aujourd'hui par le nom de _Carreau des Halles_, s'elevait une
+construction octogone en maconnerie surmontee d'une vaste lanterne
+de bois, surmontee elle-meme par un toit pointu, au sommet duquel
+grincait une girouette. Cette lanterne de bois offrait huit
+ouvertures que traversait, comme cette piece heraldique qu'on
+appelle la _fasce_ traverse le champ du blason, une espece de roue
+en bois, laquelle se divisait par le milieu, afin de prendre dans
+des echancrures taillees a cet effet la tete et les mains du
+condamne ou des condamnes que l'on exposait a l'une ou l'autre, ou
+a plusieurs de ces huit ouvertures.
+
+Cette construction etrange, qui n'avait son analogue dans aucune
+des constructions environnantes, s'appelait le pilori.
+
+Une maison informe, bossue, eraillee, borgne et boiteuse, au toit
+tache de mousse comme la peau d'un lepreux, avait, pareille a un
+champignon, pousse au pied de cette espece de tour.
+
+Cette maison etait celle du bourreau.
+
+Un homme etait expose et tirait la langue aux passants; c'etait un
+des voleurs qui avaient exerce autour du gibet de Montfaucon, et
+qui avait par hasard ete arrete dans l'exercice de ses fonctions.
+
+Coconnas crut que son ami l'amenait voir ce curieux spectacle; il
+se mela a la foule des amateurs qui repondaient aux grimaces du
+patient par des vociferations et des huees.
+
+Coconnas etait naturellement cruel, et ce spectacle l'amusa fort;
+seulement, il eut voulu qu'au lieu des huees et des vociferations,
+ce fussent des pierres que l'on jetat au condamne assez insolent
+pour tirer la langue aux nobles seigneurs qui lui faisaient
+l'honneur de le visiter.
+
+Aussi, lorsque la lanterne mouvante tourna sur sa base pour faire
+jouir une autre partie de la place de la vue du patient, et que la
+foule suivit le mouvement de la lanterne, Coconnas voulut-il
+suivre le mouvement de la foule, mais La Mole l'arreta en lui
+disant a demi-voix:
+
+-- Ce n'est point pour cela que nous sommes venus ici.
+
+-- Et pourquoi donc sommes-nous venus, alors? demanda Coconnas.
+
+-- Tu vas le voir, repondit La Mole. Les deux amis se tutoyaient
+depuis le lendemain de cette fameuse nuit ou Coconnas avait voulu
+eventrer La Mole. Et La Mole conduisit Coconnas droit a la petite
+fenetre de cette maison adossee a la tour et sur l'appui de
+laquelle se tenait un homme accoude.
+
+-- Ah! ah! c'est vous, Messeigneurs! dit l'homme en soulevant son
+bonnet sang-de-boeuf et en decouvrant sa tete aux cheveux noirs et
+epais descendant jusqu'a ses sourcils, soyez les bienvenus.
+
+-- Quel est cet homme? demanda Coconnas cherchant a rappeler ses
+souvenirs, car il lui sembla avoir vu cette tete-la pendant un des
+moments de sa fievre.
+
+-- Ton sauveur, mon cher ami, dit La Mole, celui qui t'a apporte
+au Louvre cette boisson rafraichissante qui t'a fait tant de bien.
+
+-- Oh! oh! fit Coconnas; en ce cas, mon ami... Et il lui tendit la
+main. Mais l'homme, au lieu de correspondre a cette avance par un
+geste pareil, se redressa, et, en se redressant, s'eloigna des
+deux amis de toute la distance qu'occupait la courbe de son corps.
+
+-- Monsieur, dit-il a Coconnas, merci de l'honneur que vous voulez
+bien me faire; mais il est probable que si vous me connaissiez
+vous ne me le feriez pas.
+
+-- Ma foi, dit Coconnas, je declare que quand vous seriez le
+diable je me tiens pour votre oblige, car sans vous je serais mort
+a cette heure.
+
+-- Je ne suis pas tout a fait le diable, repondit l'homme au
+bonnet rouge; mais souvent beaucoup aimeraient mieux voir le
+diable que de me voir.
+
+-- Qui etes-vous donc? demanda Coconnas.
+
+-- Monsieur, repondit l'homme, je suis maitre Caboche, bourreau de
+la prevote de Paris! ...
+
+-- Ah! ... fit Coconnas en retirant sa main.
+
+-- Vous voyez bien! dit maitre Caboche.
+
+-- Non pas! je toucherai votre main, ou le diable m'emporte!
+Etendez-la...
+
+-- En verite?
+
+-- Toute grande.
+
+-- Voici!
+
+-- Plus grande... encore... bien! ... Et Coconnas prit dans sa
+poche la poignee d'or preparee pour son medecin anonyme et la
+deposa dans la main du bourreau.
+
+-- J'aurais mieux aime votre main seule, dit maitre Caboche en
+secouant la tete, car je ne manque pas d'or; mais de mains qui
+touchent la mienne, tout au contraire, j'en chome fort. N'importe!
+Dieu vous benisse, mon gentilhomme.
+
+-- Ainsi donc, mon ami, dit Coconnas regardant avec curiosite le
+bourreau, c'est vous qui donnez la gene, qui rouez, qui ecartelez,
+qui coupez les tetes, qui brisez les os. Ah! ah! je suis bien aise
+d'avoir fait votre connaissance.
+
+-- Monsieur, dit maitre Caboche, je ne fais pas tout moi-meme;
+car, ainsi que vous avez vos laquais, vous autres seigneurs, pour
+faire ce que vous ne voulez pas faire, moi j'ai mes aides, qui
+font la grosse besogne et qui expedient les manants. Seulement,
+quand par hasard j'ai affaire a des gentilshommes, comme vous et
+votre compagnon par exemple, oh! alors c'est autre chose, et je me
+fais un honneur de m'acquitter moi-meme de tous les details de
+l'execution, depuis le premier jusqu'au dernier, c'est-a-dire la
+question jusqu'au decollement.
+
+Coconnas sentit malgre lui courir un frisson dans ses veines,
+comme si le coin brutal pressait ses jambes et comme si le fil de
+l'acier effleurait son cou. La Mole, sans se rendre compte de la
+cause, eprouva la meme sensation.
+
+Mais Coconnas surmonta cette emotion dont il avait honte, et
+voulant prendre conge de maitre Caboche par une derniere
+plaisanterie:
+
+-- Eh bien, maitre! lui dit-il, je retiens votre parole quand ce
+sera mon tour de monter a la potence d'Enguerrand de Marigny ou
+sur l'echafaud de M. de Nemours, il n'y aura que vous qui me
+toucherez.
+
+-- Je vous le promets.
+
+-- Cette fois, dit Coconnas, voici ma main en gage que j'accepte
+votre promesse.
+
+Et il etendit vers le bourreau une main que le bourreau toucha
+timidement de la sienne, quoiqu'il fut visible qu'il eut grande
+envie de la toucher franchement.
+
+A ce simple attouchement, Coconnas palit legerement, mais le meme
+sourire demeura sur ses levres; tandis que La Mole, mal a l'aise,
+et voyant la foule tourner avec la lanterne et se rapprocher
+d'eux, le tirait par son manteau.
+
+Coconnas, qui, au fond, avait aussi grande envie que La Mole de
+mettre fin a cette scene dans laquelle, par la pente naturelle de
+son caractere, il s'etait trouve enfonce plus qu'il n'eut voulu,
+fit un signe de tete et s'eloigna.
+
+-- Ma foi! dit La Mole quand lui et son compagnon furent arrives a
+la croix du Trahoir, conviens que l'on respire mieux ici que sur
+la place des Halles?
+
+-- J'en conviens, dit Coconnas, mais je n'en suis pas moins fort
+aise d'avoir fait connaissance avec maitre Caboche. Il est bon
+d'avoir des amis partout.
+
+-- Meme a l'enseigne de la Belle-Etoile, dit La Mole en riant.
+
+-- Oh! pour le pauvre maitre La Huriere, dit Coconnas, celui-la
+est mort et bien mort. J'ai vu la flamme de l'arquebuse, j'ai
+entendu le coup de la balle qui a resonne comme s'il eut frappe
+sur le bourdon de Notre-Dame, et je l'ai laisse etendu dans le
+ruisseau avec le sang qui lui sortait par le nez et par la bouche.
+En supposant que ce soit un ami, c'est un ami que nous avons dans
+l'autre monde.
+
+Tout en causant ainsi, les deux jeunes gens entrerent dans la rue
+de l'Arbre-Sec et s'acheminerent vers l'enseigne de la Belle-
+Etoile, qui continuait de grincer a la meme place, offrant
+toujours au voyageur son atre gastronomique et son appetissante
+legende.
+
+Coconnas et La Mole s'attendaient a trouver la maison desesperee,
+la veuve en deuil, et les marmitons un crepe au bras; mais, a leur
+grand etonnement, ils trouverent la maison en pleine activite,
+madame La Huriere fort resplendissante, et les garcons plus joyeux
+que jamais.
+
+-- Oh! l'infidele! dit La Mole, elle se sera remariee! Puis
+s'adressant a la nouvelle Artemise:
+
+-- Madame, lui dit-il, nous sommes deux gentilshommes de la
+connaissance de ce pauvre M. La Huriere. Nous avons laisse ici
+deux chevaux et deux valises que nous venons reclamer.
+
+-- Messieurs, repondit la maitresse de la maison apres avoir
+essaye de rappeler ses souvenirs, comme je n'ai pas l'honneur de
+vous reconnaitre, je vais, si vous le voulez bien, appeler mon
+mari... Gregoire, faites venir votre maitre.
+
+Gregoire passa de la premiere cuisine, qui etait le pandemonium
+general, dans la seconde, qui etait le laboratoire ou se
+confectionnaient les plats que maitre La Huriere, de son vivant,
+jugeait dignes d'etre prepares par ses savantes mains.
+
+-- Le diable m'emporte, murmura Coconnas, si cela ne me fait pas
+de la peine de voir cette maison si gaie quand elle devrait etre
+si triste! Pauvre La Huriere, va!
+
+-- Il a voulu me tuer, dit La Mole, mais je lui pardonne de grand
+coeur.
+
+La Mole avait a peine prononce ces paroles, qu'un homme apparut
+tenant a la main une casserole au fond de laquelle il faisait
+roussir des oignons qu'il tournait avec une cuiller de bois.
+
+La Mole et Coconnas jeterent un cri de surprise. A ce cri l'homme
+releva la tete, et, repondant par un cri pareil, laissa echapper
+sa casserole, ne conservant a la main que sa cuiller de bois.
+
+-- _In nomine Patris_, dit l'homme en agitant sa cuiller comme il
+eut fait d'un goupillon, _et Filii, et Spiritus sancti..._
+
+_-- _Maitre La Huriere! s'ecrierent les jeunes gens.
+
+-- Messieurs de Coconnas et de la Mole! dit La Huriere.
+
+-- Vous n'etes donc pas mort? fit Coconnas.
+
+-- Mais vous etes donc vivants? demanda l'hote.
+
+-- Je vous ai vu tomber, cependant, dit Coconnas; j'ai entendu le
+bruit de la balle qui vous cassait quelque chose, je ne sais pas
+quoi. Je vous ai laisse couche dans le ruisseau, perdant le sang
+par le nez, par la bouche et meme par les yeux.
+
+-- Tout cela est vrai comme l'Evangile, monsieur de Coconnas.
+Mais, ce bruit que vous avez entendu, c'etait celui de la balle
+frappant sur ma salade, sur laquelle, heureusement, elle s'est
+aplatie; mais le coup n'en a pas ete moins rude, et la preuve,
+ajouta La Huriere en levant son bonnet et montrant sa tete pelee
+comme un genou, c'est que, comme vous le voyez, il ne m'en est pas
+reste un cheveu.
+
+Les deux jeunes gens eclaterent de rire en voyant cette figure
+grotesque.
+
+-- Ah! ah! vous riez! dit La Huriere un peu rassure, vous ne venez
+donc pas avec de mauvaises intentions?
+
+-- Et vous, maitre La Huriere, vous etes donc gueri de vos gouts
+belliqueux?
+
+-- Oui, ma foi, oui, messieurs; et maintenant...
+
+-- Eh bien? maintenant...
+
+-- Maintenant, j'ai fait voeu de ne plus voir d'autre feu que
+celui de ma cuisine.
+
+-- Bravo! dit Coconnas, voila qui est prudent. Maintenant, ajouta
+le Piemontais, nous avons laisse dans vos ecuries deux chevaux, et
+dans vos chambres deux valises.
+
+-- Ah diable! fit l'hote se grattant l'oreille.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Deux chevaux, vous dites?
+
+-- Oui, dans l'ecurie.
+
+-- Et deux valises?
+
+-- Oui, dans la chambre.
+
+-- C'est que, voyez-vous... vous m'aviez cru mort, n'est-ce pas?
+
+-- Certainement.
+
+-- Vous avouez que, puisque vous vous etes trompes, je pouvais
+bien me tromper de mon cote.
+
+-- En nous croyant morts aussi? vous etiez parfaitement libre.
+
+-- Ah! voila! ... c'est que, comme vous mouriez intestat...,
+continua maitre La Huriere.
+
+-- Apres?
+
+-- J'ai cru, j'ai eu tort, je le vois bien maintenant...
+
+-- Qu'avez-vous cru, voyons?
+
+-- J'ai cru que je pouvais heriter de vous.
+
+-- Ah! ah! firent les deux jeunes gens.
+
+-- Je n'en suis pas moins on ne peut plus satisfait que vous soyez
+vivants, messieurs.
+
+-- De sorte que vous avez vendu nos chevaux? dit Coconnas.
+
+-- Helas! dit La Huriere.
+
+-- Et nos valises? continua La Mole.
+
+-- Oh! les valises! non..., s'ecria La Huriere, mais seulement ce
+qu'il y avait dedans.
+
+-- Dis donc, La Mole, reprit Coconnas, voila, ce me semble, un
+hardi coquin... Si nous l'etripions?
+
+Cette menace parut faire un grand effet sur maitre La Huriere, qui
+hasarda ces paroles:
+
+-- Mais, messieurs, on peut s'arranger, ce me semble.
+
+-- Ecoute, dit La Mole, c'est moi qui ai le plus a me plaindre de
+toi.
+
+-- Certainement, monsieur le comte, car je me rappelle que, dans
+un moment de folie, j'ai eu l'audace de vous menacer.
+
+-- Oui, d'une balle qui m'est passee a deux pouces au-dessus de la
+tete.
+
+-- Vous croyez?
+
+-- J'en suis sur.
+
+-- Si vous en etes sur, monsieur de la Mole, dit La Huriere en
+ramassant sa casserole d'un air innocent, je suis trop votre
+serviteur pour vous dementir.
+
+-- Eh bien, dit La Mole, pour ma part, je ne te reclame rien.
+
+-- Comment, mon gentilhomme! ...
+
+-- Si ce n'est...
+
+-- Aie! aie! ... fit La Huriere.
+
+-- Si ce n'est un diner pour moi et mes amis toutes les fois que
+je me trouverai dans ton quartier.
+
+-- Comment donc! s'ecria La Huriere ravi, a vos ordres, mon
+gentilhomme, a vos ordres!
+
+-- Ainsi, c'est chose convenue?
+
+-- De grand coeur... Et vous, monsieur de Coconnas, continua
+l'hote, souscrivez-vous au marche?
+
+-- Oui; mais, comme mon ami, j'y mets une petite condition.
+
+-- Laquelle?
+
+-- C'est que vous rendrez a M. de La Mole les cinquante ecus que
+je lui dois et que je vous ai confies.
+
+-- A moi, monsieur! Et quand cela?
+
+-- Un quart d'heure avant que vous vendissiez mon cheval et ma
+valise. La Huriere fit un signe d'intelligence.
+
+-- Ah! je comprends! dit-il.
+
+Et il s'avanca vers une armoire, en tira, l'un apres l'autre,
+cinquante ecus qu'il apporta a La Mole.
+
+-- Bien, monsieur, dit le gentilhomme, bien! servez-nous une
+omelette. Les cinquante ecus seront pour M. Gregoire.
+
+-- Oh! s'ecria La Huriere, en verite, mes gentilshommes, vous etes
+des coeurs de princes, et vous pouvez compter sur moi a la vie et
+a la mort.
+
+-- En ce cas, dit Coconnas, faites-nous l'omelette demandee, et
+n'y epargnez ni le beurre ni le lard. Puis se retournant vers la
+pendule:
+
+-- Ma foi, tu as raison, La Mole, dit-il. Nous avons encore trois
+heures a attendre, autant donc les passer ici qu'ailleurs.
+D'autant plus que, si je ne me trompe, nous sommes ici presque a
+moitie chemin du pont Saint-Michel.
+
+Et les deux jeunes gens allerent reprendre a table et dans la
+petite piece du fond la meme place qu'ils occupaient pendant cette
+fameuse soiree du 24 aout 1572, pendant laquelle Coconnas avait
+propose a La Mole de jouer l'un contre l'autre la premiere
+maitresse qu'ils auraient.
+
+Avouons, a l'honneur de la moralite des deux jeunes gens, que ni
+l'un ni l'autre n'eut l'idee de faire a son compagnon ce soir-la
+pareille proposition.
+
+
+
+XIX
+Le logis de maitre Rene, le parfumeur de la reine mere
+
+
+A l'epoque ou se passe l'histoire que nous racontons a nos
+lecteurs, il n'existait, pour passer d'une partie de la ville a
+l'autre, que cinq ponts, les uns de pierre, les autres de bois;
+encore ces cinq ponts aboutissaient-ils a la Cite. C'etaient le
+pont des Meuniers, le Pont-au-Change, le pont Notre-Dame, le
+Petit-Pont et le pont Saint-Michel.
+
+Aux autres endroits ou la circulation etait necessaire, des bacs
+etaient etablis, et tant bien que mal remplacaient les ponts.
+
+Ces cinq ponts etaient garnis de maisons, comme l'est encore
+aujourd'hui le Ponte-Vecchio a Florence.
+
+Parmi ces cinq ponts, qui chacun ont leur histoire, nous nous
+occuperons particulierement, pour le moment, du pont Saint-Michel.
+
+Le pont Saint-Michel avait ete bati en pierres en 1373: malgre son
+apparente solidite, un debordement de la Seine le renversa en
+partie le 31 janvier 1408; en 1416, il avait ete reconstruit en
+bois; mais pendant la nuit du 16 decembre 1547 il avait ete
+emporte de nouveau; vers 1550, c'est-a-dire vingt-deux ans avant
+l'epoque ou nous sommes arrives, on le reconstruisit en bois, et,
+quoiqu'on eut deja eu besoin de le reparer, il passait pour assez
+solide.
+
+Au milieu des maisons qui bordaient la ligne du pont, faisant face
+au petit ilot sur lequel avaient ete brules les Templiers, et ou
+pose aujourd'hui le terre-plein du Pont-Neuf, on remarquait une
+maison a panneaux de bois sur laquelle un large toit s'abaissait
+comme la paupiere d'un oeil immense. A la seule fenetre qui
+s'ouvrit au premier etage, au-dessus d'une fenetre et d'une porte
+de rez-de-chaussee hermetiquement fermee, transparaissait une
+lueur rougeatre qui attirait les regards des passants sur la
+facade basse, large, peinte en bleu avec de riches moulures
+dorees. Une espece de frise, qui separait le rez-de-chaussee du
+premier etage, representait une foule de diables dans des
+attitudes plus grotesques les unes que les autres, et un large
+ruban, peint en bleu comme la facade, s'etendait entre la frise et
+la fenetre du premier, avec cette inscription:
+
+_Rene, Florentin, parfumeur de Sa Majeste la reine mere._
+
+La porte de cette boutique, comme nous l'avons dit, etait bien
+verrouillee; mais, mieux que par ses verrous, elle etait defendue
+des attaques nocturnes par la reputation si effrayante de son
+locataire que les passants qui traversaient le pont a cet endroit
+le traversaient presque toujours en decrivant une courbe qui les
+rejetait vers l'autre rang de maisons, comme s'ils eussent redoute
+que l'odeur des parfums ne suat jusqu'a eux par la muraille.
+
+Il y avait plus: les voisins de droite et de gauche, craignant
+sans doute d'etre compromis par le voisinage, avaient, depuis
+l'installation de maitre Rene sur le pont Saint-Michel, deguerpi
+l'un et l'autre de leur logis, de sorte que les deux maisons
+attenantes a la maison de Rene etaient demeurees desertes et
+fermees. Cependant, malgre cette solitude et cet abandon, des
+passants attardes avaient vu jaillir, a travers les contrevents
+fermes de ces maisons vides, certains rayons de lumiere, et
+assuraient avoir entendu certains bruits pareils a des plaintes,
+qui prouvaient que des etres quelconques frequentaient ces deux
+maisons; seulement on ignorait si ces etres appartenaient a ce
+monde ou a l'autre.
+
+Il en resultait que les locataires des deux maisons attenantes aux
+deux maisons desertes se demandaient de temps en temps s'il ne
+serait pas prudent a eux de faire a leur tour comme leurs voisins
+avaient fait.
+
+C'etait sans doute a ce privilege de terreur qui lui etait
+publiquement acquis que maitre Rene avait du de conserver seul du
+feu apres l'heure consacree. Ni ronde ni guet n'eut ose d'ailleurs
+inquieter un homme doublement cher a Sa Majeste, en sa qualite de
+compatriote et de parfumeur.
+
+Comme nous supposons que le lecteur cuirasse par le philosophisme
+du XVIIIe siecle ne croit plus ni a la magie ni aux magiciens,
+nous l'inviterons a entrer avec nous dans cette habitation qui, a
+cette epoque de superstitieuse croyance, repandait autour d'elle
+un si profond effroi.
+
+La boutique du rez-de-chaussee est sombre et deserte a partir de
+huit heures du soir, moment auquel elle se ferme pour ne plus se
+rouvrir qu'assez avant quelquefois dans la journee du lendemain;
+c'est la que se fait la vente quotidienne des parfums, des
+onguents et des cosmetiques de tout genre que debite l'habile
+chimiste. Deux apprentis l'aident dans cette vente de detail, mais
+ils ne couchent pas dans la maison; ils couchent rue de la
+Calandre. Le soir, ils sortent un instant avant que la boutique
+soit fermee. Le matin, ils se promenent devant la porte jusqu'a ce
+que la boutique soit ouverte.
+
+Cette boutique du rez-de-chaussee est donc, comme nous l'avons
+dit, sombre et deserte.
+
+Dans cette boutique assez large et assez profonde, il y a deux
+portes, chacune donnant sur un escalier. Un des escaliers rampe
+dans la muraille meme, et il est lateral: l'autre est exterieur et
+est visible du quai qu'on appelle aujourd'hui le quai des
+Augustins, et de la berge qu'on appelle aujourd'hui le quai des
+Orfevres.
+
+Tous deux conduisent a la chambre du premier.
+
+Cette chambre est de la meme grandeur que celle du rez-de-
+chaussee, seulement une tapisserie tendue dans le sens du pont la
+separe en deux compartiments. Au fond du premier compartiment
+s'ouvre la porte donnant sur l'escalier exterieur. Sur la face
+laterale du second s'ouvre la porte de l'escalier secret;
+seulement cette porte est invisible, car elle est cachee par une
+haute armoire sculptee, scellee a elle par des crampons de fer, et
+qu'elle poussait en s'ouvrant. Catherine seule connait avec Rene
+le secret de cette porte, c'est par la qu'elle monte et qu'elle
+descend; c'est l'oreille ou l'oeil pose contre cette armoire dans
+laquelle des trous sont menages, qu'elle ecoute et qu'elle voit ce
+qui se passe dans la chambre.
+
+Deux autres portes parfaitement ostensibles s'offrent encore sur
+les cotes lateraux de ce second compartiment. L'une s'ouvre sur
+une petite chambre eclairee par le toit et qui n'a pour tout
+meuble qu'un vaste fourneau, des cornues, des alambics, des
+creusets: c'est le laboratoire de l'alchimiste. L'autre s'ouvre
+sur une cellule plus bizarre que le reste de l'appartement, car
+elle n'est point eclairee du tout, car elle n'a ni tapis ni
+meubles, mais seulement une sorte d'autel de pierre.
+
+Le parquet est une dalle inclinee du centre aux extremites, et aux
+extremites court au pied du mur une espece de rigole aboutissant a
+un entonnoir par l'orifice duquel on voit couler l'eau sombre de
+la Seine. A des clous enfonces dans la muraille sont suspendus des
+instruments de forme bizarre, tous aigus ou tranchants; la pointe
+en est fine comme celle d'une aiguille, le fil en est tranchant
+comme celui d'un rasoir; les uns brillent comme des miroirs; les
+autres, au contraire, sont d'un gris mat ou d'un bleu sombre.
+
+Dans un coin, deux poules noires se debattent, attachees l'une a
+l'autre par la patte, c'est le sanctuaire de l'augure.
+
+Revenons a la chambre du milieu, a la chambre aux deux
+compartiments.
+
+C'est la qu'est introduit le vulgaire des consultants; c'est la
+que les ibis egyptiens, les momies aux bandelettes dorees, le
+crocodile baillant au plafond, les tetes de mort aux yeux vides et
+aux dents branlantes, enfin les bouquins poudreux venerablement
+ronges par les rats, offrent a l'oeil du visiteur le pele-mele
+d'ou resultent les emotions diverses qui empechent la pensee de
+suivre son droit chemin. Derriere le rideau sont des fioles, des
+boites particulieres, des amphores a l'aspect sinistre; tout cela
+est eclaire par deux petites lampes d'argent exactement pareilles,
+qui semblent enlevees a quelque autel de Santa-Maria-Novella ou de
+l'eglise Dei Servi de Florence, et qui, brulant une huile
+parfumee, jettent leur clarte jaunatre du haut de la voute sombre
+ou chacune est suspendue par trois chainettes noircies.
+
+Rene, seul et les bras croises, se promene a grands pas dans le
+second compartiment de la chambre du milieu, en secouant la tete.
+Apres une meditation longue et douloureuse, il s'arrete devant un
+sablier.
+
+-- Ah! ah! dit-il, j'ai oublie de le retourner, et voila que
+depuis longtemps peut-etre tout le sable est passe.
+
+Alors, regardant la lune qui se degage a grand-peine d'un grand
+nuage noir qui semble peser sur la pointe du clocher de Notre-
+Dame:
+
+-- Neuf heures, dit-il. Si elle vient, elle viendra comme
+d'habitude, dans une heure ou une heure et demie; il y aura donc
+temps pour tout.
+
+En ce moment on entendit quelque bruit sur le pont. Rene appliqua
+son oreille a l'orifice d'un long tuyau dont l'autre extremite
+allait s'ouvrir sur la rue, sous la forme d'une tete de Guivre.
+
+-- Non, dit-il, ce n'est ni _elle_, ni _elles._ Ce sont des pas
+d'hommes; ils s'arretent devant ma porte; ils viennent ici. En
+meme temps trois coups secs retentirent. Rene descendit
+rapidement; cependant il se contenta d'appuyer son oreille contre
+la porte sans ouvrir encore. Les memes trois coups secs se
+renouvelerent.
+
+-- Qui va la? demanda maitre Rene.
+
+-- Est-il bien necessaire de dire nos noms? demanda une voix.
+
+-- C'est indispensable, repondit Rene.
+
+-- En ce cas, je me nomme le comte Annibal de Coconnas, dit la
+meme voix qui avait deja parle.
+
+-- Et moi, le comte Lerac de la Mole, dit une autre voix qui, pour
+la premiere fois, se faisait entendre.
+
+-- Attendez, attendez, messieurs, je suis a vous. Et en meme temps
+Rene, tirant les verrous, enlevant les barres, ouvrit aux deux
+jeunes gens la porte qu'il se contenta de fermer a la clef; puis,
+les conduisant par l'escalier exterieur, il les introduisit dans
+le second compartiment. La Mole, en entrant, fit le signe de la
+croix sous son manteau; il etait pale, et sa main tremblait sans
+qu'il put reprimer cette faiblesse. Coconnas regarda chaque chose
+l'une apres l'autre, et trouvant au milieu de son examen la porte
+de la cellule, il voulut l'ouvrir.
+
+-- Permettez, mon gentilhomme, dit Rene de sa voix grave et en
+posant sa main sur celle de Coconnas, les visiteurs qui me font
+l'honneur d'entrer ici n'ont la jouissance que de cette partie de
+la chambre.
+
+-- Ah! c'est different, reprit Coconnas; et, d'ailleurs, je sens
+que j'ai besoin de m'asseoir. Et il se laissa aller sur une
+chaise.
+
+Il se fit un instant de profond silence: maitre Rene attendait que
+l'un ou l'autre des deux jeunes gens s'expliquat. Pendant ce
+temps, on entendait la respiration sifflante de Coconnas, encore
+mal gueri.
+
+-- Maitre Rene, dit-il enfin, vous etes un habile homme, dites-moi
+donc si je demeurerai estropie de ma blessure, c'est-a-dire si
+j'aurai toujours cette courte respiration qui m'empeche de monter
+a cheval, de faire des armes et de manger des omelettes au lard.
+
+Rene approcha son oreille de la poitrine de Coconnas, et ecouta
+attentivement le jeu des poumons.
+
+-- Non, monsieur le comte, dit-il, vous guerirez.
+
+-- En verite?
+
+-- Je vous l'affirme.
+
+-- Vous me faites plaisir. Il se fit un nouveau silence.
+
+-- Ne desirez-vous pas savoir encore autre chose, monsieur le
+comte?
+
+-- Si fait, dit Coconnas; je desire savoir si je suis
+veritablement amoureux.
+
+-- Vous l'etes, dit Rene.
+
+-- Comment le savez-vous?
+
+-- Parce que vous le demandez.
+
+-- Mordi! je crois que vous avez raison. Mais de qui?
+
+-- De celle qui dit maintenant a tout propos le juron que vous
+venez de dire.
+
+-- En verite, dit Coconnas stupefait, maitre Rene, vous etes un
+habile homme. A ton tour, La Mole. La Mole rougit et demeura
+embarrasse.
+
+-- Eh! que diable! dit Coconnas, parle donc!
+
+-- Parlez, dit le Florentin.
+
+-- Moi, monsieur Rene, balbutia La Mole dont la voix se rassura
+peu a peu, je ne veux pas vous demander si je suis amoureux, car
+je sais que je le suis et ne m'en cache point; mais dites-moi si
+je serai aime, car en verite tout ce qui m'etait d'abord un sujet
+d'espoir tourne maintenant contre moi.
+
+-- Vous n'avez peut-etre pas fait tout ce qu'il faut faire pour
+cela.
+
+-- Qu'y a-t-il a faire, monsieur, qu'a prouver par son respect et
+son devouement a la dame de ses pensees qu'elle est veritablement
+et profondement aimee?
+
+-- Vous savez, dit Rene, que ces demonstrations sont parfois bien
+insignifiantes.
+
+-- Alors, il faut desesperer?
+
+-- Non, alors il faut recourir a la science. Il y a dans la nature
+humaine des antipathies qu'on peut vaincre, des sympathies qu'on
+peut forcer. Le fer n'est pas l'aimant; mais en l'aimantant, a son
+tour il attire le fer.
+
+-- Sans doute, sans doute, murmura La Mole; mais je repugne a
+toutes ces conjurations.
+
+-- Ah! si vous repugnez, dit Rene, alors il ne fallait pas venir.
+
+-- Allons donc, allons donc, dit Coconnas, vas-tu faire l'enfant a
+present? Monsieur Rene, pouvez-vous me faire voir le diable?
+
+-- Non, monsieur le comte.
+
+-- J'en suis fache, j'avais deux mots a lui dire, et cela eut
+peut-etre encourage La Mole.
+
+-- Eh bien, soit! dit La Mole, abordons franchement la question.
+On m'a parle de figures en cire modelees a la ressemblance de
+l'objet aime. Est-ce un moyen?
+
+-- Infaillible.
+
+-- Et rien, dans cette experience, ne peut porter atteinte a la
+vie ni a la sante de la personne qu'on aime?
+
+-- Rien.
+
+-- Essayons donc.
+
+-- Veux-tu que je commence? dit Coconnas.
+
+-- Non, dit La Mole, et, puisque me voila engage, j'irai jusqu'au
+bout.
+
+-- Desirez-vous beaucoup, ardemment, imperieusement savoir a quoi
+vous en tenir, monsieur de la Mole? demanda le Florentin.
+
+-- Oh! s'ecria La Mole, j'en meurs, maitre Rene. Au meme instant
+on heurta doucement a la porte de la rue, si doucement que maitre
+Rene entendit seul ce bruit, et encore parce qu'il s'y attendait
+sans doute. Il approcha sans affectation, et tout en faisant
+quelques questions oiseuses a La Mole, son oreille du tuyau et
+percut quelques eclats de voix qui parurent le fixer.
+
+-- Resumez donc maintenant votre desir, dit-il, et appelez la
+personne que vous aimez.
+
+La Mole s'agenouilla comme s'il eut parle a une divinite, et Rene,
+passant dans le premier compartiment, glissa sans bruit par
+l'escalier exterieur: un instant apres des pas legers effleuraient
+le plancher de la boutique.
+
+La Mole, en se relevant, vit devant lui maitre Rene; le Florentin
+tenait a la main une petite figurine de cire d'un travail assez
+mediocre; elle portait une couronne et un manteau.
+
+-- Voulez-vous toujours etre aime de votre royale maitresse?
+demanda le parfumeur.
+
+-- Oui, dut-il m'en couter la vie, dusse-je y perdre mon ame,
+repondit La Mole.
+
+-- C'est bien, dit le Florentin en prenant du bout des doigts
+quelques gouttes d'eau dans une aiguiere et en les secouant sur la
+tete de la figurine en prononcant quelques mots latins.
+
+La Mole frissonna, il comprit qu'un sacrilege s'accomplissait.
+
+-- Que faites-vous? demanda-t-il.
+
+-- Je baptise cette petite figurine du nom de Marguerite.
+
+-- Mais dans quel but?
+
+-- Pour etablir la sympathie. La Mole ouvrait la bouche pour
+l'empecher d'aller plus avant, mais un regard railleur de Coconnas
+l'arreta. Rene, qui avait vu le mouvement, attendit.
+
+-- Il faut la pleine et entiere volonte, dit-il.
+
+-- Faites, repondit La Mole. Rene traca sur une petite banderole
+de papier rouge quelques caracteres cabalistiques, les passa dans
+une aiguille d'acier, et avec cette aiguille, piqua la statuette
+au coeur. Chose etrange! a l'orifice de la blessure apparut une
+gouttelette de sang, puis il mit le feu au papier.
+
+La chaleur de l'aiguille fit fondre la cire autour d'elle et secha
+la gouttelette de sang.
+
+-- Ainsi, dit Rene, par la force de la sympathie, votre amour
+percera et brulera le coeur de la femme que vous aimez.
+
+Coconnas, en sa qualite d'esprit fort, riait dans sa moustache et
+raillait tout bas; mais La Mole, aimant et superstitieux, sentait
+une sueur glacee perler a la racine de ses cheveux.
+
+-- Et maintenant, dit Rene, appuyez vos levres sur les levres de
+la statuette en disant: "Marguerite, je t'aime; viens,
+Marguerite!"
+
+La Mole obeit. En ce moment on entendit ouvrir la porte de la
+seconde chambre, et des pas legers s'approcherent. Coconnas,
+curieux et incredule, tira son poignard, et craignant s'il tentait
+de soulever la tapisserie, que Rene ne lui fit la meme observation
+que lorsqu'il voulut ouvrir la porte, fendit avec son poignard
+l'epaisse tapisserie, et, ayant applique son oeil a l'ouverture,
+poussa un cri d'etonnement auquel deux cris de femmes repondirent.
+
+-- Qu'y a-t-il? demanda La Mole pret a laisser tomber la figurine
+de cire, que Rene lui reprit des mains.
+
+-- Il y a, reprit Coconnas, que la duchesse de Nevers et madame
+Marguerite sont la.
+
+-- Eh bien, incredules! dit Rene avec un sourire austere, doutez-
+vous encore de la force de la sympathie?
+
+La Mole etait reste petrifie en apercevant sa reine. Coconnas
+avait eu un moment d'eblouissement en reconnaissant madame de
+Nevers. L'un se figura que les sorcelleries de maitre Rene avaient
+evoque le fantome de Marguerite; l'autre, en voyant entrouverte
+encore la porte par laquelle les charmants fantomes etaient
+entres, eut bientot trouve l'explication de ce prodige dans le
+monde vulgaire et materiel.
+
+Pendant que La Mole se signait et soupirait a fendre des quartiers
+de roc, Coconnas, qui avait eu tout le temps de se faire des
+questions philosophiques et de chasser l'esprit malin a l'aide de
+ce goupillon qu'on appelle l'incredulite, Coconnas, voyant par
+l'ouverture du rideau ferme l'ebahissement de madame de Nevers et
+le sourire un peu caustique de Marguerite, jugea que le moment
+etait decisif, et comprenant que l'on peut dire pour un ami ce que
+l'on n'ose dire pour soi-meme, au lieu d'aller a madame de Nevers,
+il alla droit a Marguerite, et mettant un genou en terre a la
+facon dont etait represente, dans les parades de la foire, le
+grand Artaxerce, il s'ecria d'une voix a laquelle le sifflement de
+sa blessure donnait un certain accent qui ne manquait pas de
+puissance:
+
+-- Madame, a l'instant meme, sur la demande de mon ami le comte de
+la Mole, maitre Rene evoquait votre ombre; or, a mon grand
+etonnement, votre ombre est apparue accompagnee d'un corps qui
+m'est bien cher et que je recommande a mon ami. Ombre de Sa
+Majeste la reine de Navarre, voulez-vous bien dire au corps de
+votre compagne de passer de l'autre cote du rideau?
+
+Marguerite se mit a rire et fit signe a Henriette qui passa de
+l'autre cote.
+
+-- La Mole, mon ami! dit Coconnas, sois eloquent comme Demosthene,
+comme Ciceron, comme M. le chancelier de l'Hospital; et songe
+qu'il y va de ma vie si tu ne persuades pas au corps de madame la
+duchesse de Nevers que je suis son plus devoue, son plus obeissant
+et son plus fidele serviteur.
+
+-- Mais..., balbutia La Mole.
+
+-- Fait ce que je te dis; et vous, maitre Rene, veillez a ce que
+personne ne nous derange.
+
+Rene fit ce que lui demandait Coconnas.
+
+-- Mordi! monsieur, dit Marguerite, vous etes homme d'esprit. Je
+vous ecoute; voyons, qu'avez-vous a me dire?
+
+-- J'ai a vous dire, madame, que l'ombre de mon ami, car c'est une
+ombre, et la preuve c'est qu'elle ne prononce pas le plus petit
+mot, j'ai donc a vous dire que cette ombre me supplie d'user de la
+faculte qu'ont les corps de parler intelligiblement pour vous
+dire: Belle ombre, le gentilhomme ainsi excorpore a perdu tout son
+corps et tout son souffle par la rigueur de vos yeux. Si vous
+etiez vous-meme, je demanderais a maitre Rene de m'abimer dans
+quelque trou sulfureux plutot que de tenir un pareil langage a la
+fille du roi Henri II, a la soeur du roi Charles IX, et a l'epouse
+du roi de Navarre. Mais les ombres sont degagees de tout orgueil
+terrestre, et elles ne se fachent pas quand on les aime. Or, priez
+votre corps, madame, d'aimer un peu l'ame de ce pauvre La Mole,
+ame en peine s'il en fut jamais; ame persecutee d'abord par
+l'amitie, qui lui a, a trois reprises, enfonce plusieurs pouces de
+fer dans le ventre; ame brulee par le feu de vos yeux, feu mille
+fois plus devorant que tous les feux de l'enfer. Ayez donc pitie
+de cette pauvre ame, aimez un peu ce qui fut le beau La Mole, et
+si vous n'avez plus la parole, usez du geste, usez du sourire.
+C'est une ame fort intelligente que celle de mon ami, et elle
+comprendra tout. Usez-en, mordi! ou je passe mon epee au travers
+du corps de Rene, pour qu'en vertu du pouvoir qu'il a sur les
+ombres il force la votre, qu'il a deja evoquee si a propos, de
+faire des choses peu seantes pour une ombre honnete comme vous me
+faites l'effet de l'etre.
+
+A cette peroraison de Coconnas, qui s'etait campe devant la reine
+en Enee descendant aux enfers, Marguerite ne put retenir un enorme
+eclat de rire, et, tout en gardant le silence qui convenait en
+pareille occasion a une ombre royale, elle tendit la main a
+Coconnas.
+
+Celui-ci la recut delicatement dans la sienne, en appelant La
+Mole.
+
+-- Ombre de mon ami, s'ecria-t-il, venez ici a l'instant meme. La
+Mole, tout stupefait et tout palpitant, obeit.
+
+-- C'est bien, dit Coconnas en le prenant par-derriere la tete;
+maintenant approchez la vapeur de votre beau visage brun de la
+blanche et vaporeuse main que voici.
+
+Et Coconnas, joignant le geste aux paroles, unit cette fine main a
+la bouche de La Mole, et les retint un instant respectueusement
+appuyees l'une sur l'autre, sans que la main essayat de se degager
+de la douce etreinte.
+
+Marguerite n'avait pas cesse de sourire, mais madame de Nevers ne
+souriait pas, elle, encore tremblante de l'apparition inattendue
+des deux gentilshommes. Elle sentait augmenter son malaise de
+toute la fievre d'une jalousie naissante, car il lui semblait que
+Coconnas n'eut pas du oublier ainsi ses affaires pour celles des
+autres.
+
+La Mole vit la contraction de son sourcil, surprit l'eclair
+menacant de ses yeux, et, malgre le trouble enivrant ou la volupte
+lui conseillait de s'engourdir, il comprit le danger que courait
+son ami et devina ce qu'il devait tenter pour l'y soustraire.
+
+Se levant donc et laissant la main de Marguerite dans celle de
+Coconnas, il alla saisir celle de la duchesse de Nevers, et,
+mettant un genou en terre:
+
+-- O la plus belle, o la plus adorable des femmes! dit-il, je
+parle des femmes vivantes, et non des ombres (et il adressa un
+regard et un sourire a Marguerite), permettez a une ame degagee de
+son enveloppe grossiere de reparer les absences d'un corps tout
+absorbe par une amitie materielle. M. de Coconnas, que vous voyez,
+n'est qu'un homme, un homme d'une structure ferme et hardie, c'est
+une chair belle a voir peut-etre, mais perissable comme toute
+chair: _Omnis caro fenum._ Bien que ce gentilhomme m'adresse du
+matin au soir les litanies les plus suppliantes a votre sujet,
+bien que vous l'ayez vu distribuer les plus rudes coups que l'on
+ait jamais fournis en France, ce champion si fort en eloquence
+pres d'une ombre n'ose parler a une femme. C'est pour cela qu'il
+s'est adresse a l'ombre de la reine, en me chargeant, moi, de
+parler a votre beau corps, de vous dire qu'il depose a vos pieds
+son coeur et son ame; qu'il demande a vos yeux divins de le
+regarder en pitie; a vos doigts roses et brulants de l'appeler
+d'un signe; a votre voix vibrante et harmonieuse de lui dire de
+ces mots qu'on n'oublie pas; ou sinon, il m'a encore prie d'une
+chose, c'est, dans le cas ou il ne pourrait vous attendrir, de lui
+passer, pour la seconde fois, mon epee, qui est une lame
+veritable, les epees n'ont d'ombre qu'au soleil, de lui passer,
+dis-je, pour la seconde fois, mon epee au travers du corps; car il
+ne saurait vivre si vous ne l'autorisez a vivre exclusivement pour
+vous.
+
+Autant Coconnas avait mis de verve et de pantalonnade dans son
+discours, autant La Mole venait de deployer de sensibilite, de
+puissance enivrante et de caline humilite dans sa supplique.
+
+Les yeux de Henriette se detournerent de La Mole, qu'elle avait
+ecoute tout le temps qu'il venait de parler, et se porterent sur
+Coconnas pour voir si l'expression du visage du gentilhomme etait
+en harmonie avec l'oraison amoureuse de son ami. Il parait qu'elle
+en fut satisfaite, car rouge, haletante, vaincue, elle dit a
+Coconnas avec un sourire qui decouvrait une double rangee de
+perles enchassees dans du corail:
+
+-- Est-ce vrai?
+
+-- Mordi! s'ecria Coconnas fascine par ce regard, et brulant des
+feux du meme fluide, c'est vrai! ... Oh! oui, madame, c'est vrai,
+vrai sur votre vie, vrai sur ma mort!
+
+-- Alors; venez donc! dit Henriette en lui tendant la main avec un
+abandon qui trahissait la langueur de ses yeux.
+
+Coconnas jeta en l'air son toquet de velours et d'un bond fut pres
+de la jeune femme, tandis que La Mole, rappele de son cote par un
+geste de Marguerite, faisait avec son ami un chasse-croise
+amoureux.
+
+En ce moment Rene apparut a la porte du fond.
+
+-- Silence! ... s'ecria-t-il avec un accent qui eteignit toute
+cette flamme; silence!
+
+Et l'on entendit dans l'epaisseur de la muraille le frolement du
+fer grincant dans une serrure et le cri d'une porte roulant sur
+ses gonds.
+
+-- Mais, dit Marguerite fierement, il me semble que personne n'a
+le droit d'entrer ici quand nous y sommes!
+
+-- Pas meme la reine mere? murmura Rene a son oreille.
+
+Marguerite s'elanca aussitot par l'escalier exterieur, attirant La
+Mole apres elle; Henriette et Coconnas, a demi enlaces,
+s'enfuirent sur leurs traces, tous quatre s'envolant comme
+s'envolent, au premier bruit indiscret, les oiseaux gracieux qu'on
+a vus se becqueter sur une branche en fleur.
+
+
+
+XX
+Les poules noires
+
+
+Il etait temps que les deux couples disparussent. Catherine
+mettait la clef dans la serrure de la seconde porte au moment ou
+Coconnas et madame de Nevers sortaient par l'issue du fond, et
+Catherine en entrant put entendre le craquement de l'escalier sous
+les pas des fugitifs.
+
+Elle jeta autour d'elle un regard inquisiteur, et arretant enfin
+son oeil soupconneux sur Rene, qui se trouvait debout et incline
+devant elle:
+
+-- Qui etait la? demanda-t-elle.
+
+-- Des amants qui se sont contentes de ma parole quand je leur ai
+assure qu'ils s'aimaient.
+
+-- Laissons cela, dit Catherine en haussant les epaules; n'y a-t-
+il plus personne ici?
+
+-- Personne que Votre Majeste et moi.
+
+-- Avez-vous fait ce que je vous ai dit?
+
+-- A propos des poules noires?
+
+-- Oui.
+
+-- Elles sont pretes, madame.
+
+-- Ah! si vous etiez juif! murmura Catherine.
+
+-- Moi, juif, madame, pourquoi?
+
+-- Parce que vous pourriez lire les livres precieux qu'ont ecrits
+les Hebreux sur les sacrifices. Je me suis fait traduire l'un
+d'eux, et j'ai vu que ce n'etait ni dans le coeur ni dans le foie,
+comme les Romains, que les Hebreux cherchaient les presages:
+c'etait dans la disposition du cerveau et dans la figuration des
+lettres qui y sont tracees par la main toute-puissante de la
+destinee.
+
+-- Oui, madame! je l'ai aussi entendu dire par un vieux rabbin de
+mes amis.
+
+-- Il y a, dit Catherine, des caracteres ainsi dessines qui
+ouvrent toute une voie prophetique; seulement les savants
+chaldeens recommandent...
+
+-- Recommandent... quoi? demanda Rene, voyant que la reine
+hesitait a continuer.
+
+-- Recommandent que l'experience se fasse sur des cerveaux
+humains, comme etant plus developpes et plus sympathiques a la
+volonte du consultant.
+
+-- Helas! madame, dit Rene, Votre Majeste sait bien que c'est
+impossible!
+
+-- Difficile du moins, dit Catherine; car si nous avions su cela a
+la Saint-Barthelemy... hein, Rene! Quelle riche recolte! Le
+premier condamne... j'y songerai. En attendant, demeurons dans le
+cercle du possible... La chambre des sacrifices est-elle preparee?
+
+-- Oui, madame.
+
+-- Passons-y.
+
+Rene alluma une bougie faite d'elements etranges et dont l'odeur,
+tantot subtile et penetrante, tantot nauseabonde et fumeuse,
+revelait l'introduction de plusieurs matieres: puis eclairant
+Catherine, il passa le premier dans la cellule.
+
+Catherine choisit elle-meme parmi tous les instruments de
+sacrifice un couteau d'acier bleuissant, tandis que Rene allait
+chercher une des deux poules qui roulaient dans un coin leur oeil
+d'or inquiet.
+
+-- Comment procederons-nous?
+
+-- Nous interrogerons le foie de l'une et le cerveau de l'autre.
+Si les deux experiences nous donnent les memes resultats, il
+faudra bien croire, surtout si ces resultats se combinent avec
+ceux precedemment obtenus.
+
+-- Par ou commencerons-nous?
+
+-- Par l'experience du foie.
+
+-- C'est bien, dit Rene. Et il attacha la poule sur le petit autel
+a deux anneaux places aux deux extremites, de maniere que l'animal
+renverse sur le dos ne pouvait que se debattre sans bouger de
+place. Catherine lui ouvrit la poitrine d'un seul coup de couteau.
+
+La poule jeta trois cris, et expira apres s'etre assez longtemps
+debattue.
+
+-- Toujours trois cris, murmura Catherine, trois signes de mort.
+Puis elle ouvrit le corps.
+
+-- Et le foie pendant a gauche, continua-t-elle, toujours a
+gauche, triple mort suivie d'une decheance. Sais-tu, Rene, que
+c'est effrayant?
+
+-- Il faut voir, madame, si les presages de la seconde victime
+coincideront avec ceux de la premiere.
+
+Rene detacha le cadavre de la poule et le jeta dans un coin; puis
+il alla vers l'autre, qui, jugeant de son sort par celui de sa
+compagne, essaya de s'y soustraire en courant tout autour de la
+cellule, et qui enfin, se voyant prise dans un coin, s'envola par-
+dessus la tete de Rene, et s'en alla dans son vol eteindre la
+bougie magique que tenait a la main Catherine.
+
+-- Vous le voyez, Rene, dit la reine. C'est ainsi que s'eteindra
+notre race. La mort soufflera dessus et elle disparaitra de la
+surface de la terre. Trois fils, cependant, trois fils! ...
+murmura-t-elle tristement.
+
+Rene lui prit des mains la bougie eteinte et alla la rallumer dans
+la piece a cote. Quand il revint, il vit la poule qui s'etait
+fourre la tete dans l'entonnoir.
+
+-- Cette fois, dit Catherine, j'eviterai les cris, car je lui
+trancherai la tete d'un seul coup.
+
+Et en effet, lorsque la poule fut attachee, Catherine, comme elle
+l'avait dit, d'un seul coup lui trancha la tete. Mais dans la
+convulsion supreme, le bec s'ouvrit trois fois et se rejoignit
+pour ne plus se rouvrir.
+
+-- Vois-tu! dit Catherine epouvantee. A defaut de trois cris,
+trois soupirs. Trois, toujours trois. Ils mourront tous les trois.
+Toutes ces ames, avant de partir, comptent et appellent jusqu'a
+trois. Voyons maintenant les signes de la tete.
+
+Alors Catherine abattit la crete palie de l'animal, ouvrit avec
+precaution le crane, et le separant de maniere a laisser a
+decouvert les lobes du cerveau, elle essaya de trouver la forme
+d'une lettre quelconque sur les sinuosites sanglantes que trace la
+division de la pulpe cerebrale.
+
+-- Toujours, s'ecria-t-elle en frappant dans ses deux mains,
+toujours! et cette fois le pronostic est plus clair que jamais.
+Viens et regarde.
+
+Rene s'approcha.
+
+-- Quelle est cette lettre? lui demanda Catherine en lui designant
+un signe.
+
+-- Un H, repondit Rene.
+
+-- Combien de fois repete? Rene compta.
+
+-- Quatre, dit-il.
+
+-- Eh bien, eh bien, est-ce cela? Je le vois, c'est-a-dire Henri
+IV. Oh! gronda-t-elle en jetant le couteau, je suis maudite dans
+ma posterite.
+
+C'etait une effrayante figure que celle de cette femme pale comme
+un cadavre, eclairee par la lugubre lumiere et crispant ses mains
+sanglantes.
+
+-- Il regnera, dit-elle, avec un soupir de desespoir, il regnera!
+
+-- Il regnera, repeta Rene enseveli dans une reverie profonde.
+
+Cependant, bientot cette expression sombre s'effaca des traits de
+Catherine a la lumiere d'une pensee qui semblait eclore au fond de
+son cerveau.
+
+-- Rene, dit-elle en etendant la main vers le Florentin sans
+detourner sa tete inclinee sur sa poitrine, Rene, n'y a-t-il pas
+une terrible histoire d'un medecin de Perouse qui, du meme coup, a
+l'aide d'une pommade, a empoisonne sa fille et l'amant de sa
+fille?
+
+-- Oui, madame.
+
+-- Cet amant, c'etait? continua Catherine toujours pensive.
+
+-- C'etait le roi Ladislas, madame.
+
+-- Ah! oui, c'est vrai! murmura-t-elle. Avez-vous quelques details
+sur cette histoire?
+
+-- Je possede un vieux livre qui en traite, repondit Rene.
+
+-- Eh bien, passons dans l'autre chambre, vous me le preterez.
+
+Tous deux quitterent alors la cellule, dont Rene ferma la porte
+derriere lui.
+
+-- Votre Majeste me donne-t-elle d'autres ordres pour de nouveaux
+sacrifices? demanda le Florentin.
+
+-- Non, Rene, non! je suis pour le moment suffisamment convaincue.
+Nous attendrons que nous puissions nous procurer la tete de
+quelque condamne, et le jour de l'execution tu en traiteras avec
+le bourreau.
+
+Rene s'inclina en signe d'assentiment, puis il s'approcha, sa
+bougie a la main, des rayons ou etaient ranges les livres, monta
+sur une chaise, en prit un et le donna a la reine.
+
+Catherine l'ouvrit.
+
+-- Qu'est-ce que cela? dit-elle. "De la maniere d'elever et de
+nourrir les tiercelets, les faucons et le gerfauts pour qu'ils
+soient braves, vaillants et toujours prets au vol."
+
+-- Ah! pardon, madame, je me trompe! Ceci est un traite de venerie
+fait par un savant Lucquois pour le fameux Castruccio Castracani.
+Il etait place a cote de l'autre, relie de la meme facon. Je me
+suis trompe. C'est d'ailleurs un livre tres precieux; il n'en
+existe que trois exemplaires au monde: un qui appartient a la
+bibliotheque de Venise, l'autre qui avait ete achete par votre
+aieul Laurent, et qui a ete offert par Pierre de Medicis au roi
+Charles VIII, lors de son passage a Florence, et le troisieme que
+voici.
+
+-- Je le venere, dit Catherine, a cause de sa rarete; mais n'en
+ayant pas besoin, je vous le rends.
+
+Et elle tendit la main droite vers Rene pour recevoir l'autre,
+tandis que de la main gauche elle lui rendit celui qu'elle avait
+recu.
+
+Cette fois Rene ne s'etait point trompe, c'etait bien le livre
+qu'elle desirait. Rene descendit, le feuilleta un instant et le
+lui rendit tout ouvert.
+
+Catherine alla s'asseoir a une table, Rene posa pres d'elle la
+bougie magique, et a la lueur de cette flamme bleuatre, elle lut
+quelques lignes a demi-voix.
+
+-- Bien, dit-elle en refermant le livre, voila tout ce que je
+voulais savoir.
+
+Elle se leva, laissant le livre sur la table et emportant
+seulement au fond de son esprit la pensee qui y avait germe et qui
+devait y murir.
+
+Rene attendit respectueusement, la bougie a la main, que la reine,
+qui paraissait prete a se retirer, lui donnat de nouveaux ordres
+ou lui adressat de nouvelles questions.
+
+Catherine fit plusieurs pas la tete inclinee, le doigt sur la
+bouche et en gardant le silence. Puis s'arretant tout a coup
+devant Rene en relevant sur lui son oeil rond et fixe comme celui
+d'un oiseau de proie:
+
+-- Avoue-moi que tu as fait pour elle quelque philtre, dit-elle.
+
+-- Pour qui? demanda Rene en tressaillant.
+
+-- Pour la Sauve.
+
+-- Moi, madame, dit Rene; jamais!
+
+-- Jamais?
+
+-- Sur mon ame, je vous le jure.
+
+-- Il y a cependant de la magie, car il l'aime comme un fou, lui
+qui n'est pas renomme par sa constance.
+
+-- Qui lui, madame?
+
+-- Lui, Henri le maudit, celui qui succedera a nos trois fils,
+celui qu'on appellera un jour Henri IV, et qui cependant est le
+fils de Jeanne d'Albret.
+
+Et Catherine accompagna ces derniers mots d'un soupir qui fit
+frissonner Rene, car il lui rappelait les fameux gants que, par
+ordre de Catherine, il avait prepares pour la reine de Navarre.
+
+-- Il y va donc toujours? demanda Rene.
+
+-- Toujours, dit Catherine.
+
+-- J'avais cru cependant que le roi de Navarre etait revenu tout
+entier a sa femme.
+
+-- Comedie, Rene, comedie. Je ne sais dans quel but, mais tout se
+reunit pour me tromper. Ma fille elle-meme, Marguerite, se declare
+contre moi; peut-etre, elle aussi, espere-t-elle la mort de ses
+freres, peut-etre espere-t-elle etre reine de France.
+
+-- Oui, peut-etre, dit Rene, rejete dans sa reverie et se faisant
+l'echo du doute terrible de Catherine.
+
+-- Enfin, dit Catherine, nous verrons. Et elle s'achemina vers la
+porte du fond, jugeant sans doute inutile de descendre par
+l'escalier secret, puisqu'elle etait sure d'etre seule.
+
+Rene la preceda, et, quelques instants apres, tous deux se
+trouverent dans la boutique du parfumeur.
+
+-- Tu m'avais promis de nouveaux cosmetiques pour mes mains et
+pour mes levres, Rene, dit-elle; voici l'hiver, et tu sais que
+j'ai la peau fort sensible au froid.
+
+-- Je m'en suis deja occupe, madame, et je vous les porterai
+demain.
+
+-- Demain soir tu ne me trouverais pas avant neuf ou dix heures.
+Pendant la journee je fais mes devotions.
+
+-- Bien, madame, je serai au Louvre a neuf heures.
+
+-- Madame de Sauve a de belles mains et de belles levres, dit d'un
+ton indifferent Catherine; et de quelle pate se sert-elle?
+
+-- Pour ses mains?
+
+-- Oui, pour ses mains d'abord.
+
+-- De pate a l'heliotrope.
+
+-- Et pour ses levres?
+
+-- Pour ses levres, elle va se servir du nouvel opiat que j'ai
+invente et dont je comptais porter demain une boite a Votre
+Majeste en meme temps qu'a elle.
+
+Catherine resta un instant pensive.
+
+-- Au reste, elle est belle, cette creature, dit-elle, repondant
+toujours a sa secrete pensee, et il n'y a rien d'etonnant a cette
+passion du Bearnais.
+
+-- Et surtout devouee a Votre Majeste, dit Rene, a ce que je crois
+du moins. Catherine sourit et haussa les epaules.
+
+-- Lorsqu'une femme aime, dit-elle, est-ce qu'elle est jamais
+devouee a un autre qu'a son amant! Tu lui as fait quelque philtre,
+Rene.
+
+-- Je vous jure que non, madame.
+
+-- C'est bien! n'en parlons plus. Montre-moi donc cet opiat
+nouveau dont tu me parlais, et qui doit lui faire les levres plus
+fraiches et plus roses encore.
+
+Rene s'approcha d'un rayon et montra a Catherine six petites
+boites d'argent de la meme forme, c'est-a-dire rondes, rangees les
+unes a cote des autres.
+
+-- Voila le seul philtre qu'elle m'ait demande, dit Rene; il est
+vrai, comme le dit Votre Majeste, que je l'ai compose expres pour
+elle, car elle a les levres si fines et si tendres que le soleil
+et le vent les gercent egalement.
+
+Catherine ouvrit une de ces boites, elle contenait une pate du
+carmin le plus seduisant.
+
+-- Rene, dit-elle, donne-moi de la pate pour mes mains; j'en
+emporterai avec moi.
+
+Rene s'eloigna avec la bougie et s'en alla chercher dans un
+compartiment particulier ce que lui demandait la reine. Cependant
+il ne se retourna pas si vite, qu'il ne crut voir que Catherine,
+par un brusque mouvement, venait de prendre une boite et de la
+cacher sous sa mante. Il etait trop familiarise avec ces
+soustractions de la reine mere pour avoir la maladresse de
+paraitre s'en apercevoir. Aussi, prenant la pate demandee enfermee
+dans un sac de papier fleurdelise:
+
+-- Voici, madame, dit-il.
+
+-- Merci, Rene! reprit Catherine. Puis, apres un moment de
+silence: Ne porte cet opiat a madame de Sauve que dans huit ou dix
+jours, je veux etre la premiere a en faire l'essai.
+
+Et elle s'appreta a sortir.
+
+-- Votre Majeste veut-elle que je la reconduise? dit Rene.
+
+-- Jusqu'au bout du pont seulement, repondit Catherine; mes
+gentilshommes m'attendent la avec ma litiere.
+
+Tous deux sortirent et gagnerent le coin de la rue de la
+Barillerie, ou quatre gentilshommes a cheval et une litiere sans
+armoiries attendaient Catherine.
+
+En rentrant chez lui, le premier soin de Rene fut de compter ses
+boites d'opiat. Il en manquait une.
+
+
+
+XXI
+L'appartement de Madame de Sauve
+
+
+Catherine ne s'etait pas trompee dans ses soupcons. Henri avait
+repris ses habitudes, et chaque soir il se rendait chez madame de
+Sauve. D'abord, il avait execute cette excursion avec le plus
+grand secret, puis, peu a peu, il s'etait relache de sa defiance,
+avait neglige les precautions, de sorte que Catherine n'avait pas
+eu de peine a s'assurer que la reine de Navarre continuait d'etre
+de nom Marguerite, de fait madame de Sauve.
+
+Nous avons dit deux mots, au commencement de cette histoire, de
+l'appartement de madame de Sauve; mais la porte ouverte par
+Dariole au roi de Navarre s'est hermetiquement refermee sur lui,
+de sorte que cet appartement, theatre des mysterieuses amours du
+Bearnais, nous est completement inconnu.
+
+Ce logement, du genre de ceux que les princes fournissent a leurs
+commensaux dans les palais qu'ils habitent, afin de les avoir a
+leur portee, etait plus petit et moins commode que n'eut
+certainement ete un logement situe par la ville. Il etait, comme
+on le sait deja, place au second, a peu pres au-dessus de celui de
+Henri, et la porte s'en ouvrait sur un corridor dont l'extremite
+etait eclairee par une fenetre ogivale a petits carreaux enchasses
+de plomb, laquelle, meme dans les plus beaux jours de l'annee, ne
+laissait penetrer qu'une lumiere douteuse. Pendant l'hiver, des
+trois heures de l'apres-midi, on etait oblige d'y allumer une
+lampe, qui, ne contenant, ete comme hiver, que la meme quantite
+d'huile, s'eteignait alors vers les dix heures du soir, et donnait
+ainsi, depuis que les jours d'hiver etaient arrives, une plus
+grande securite aux deux amants.
+
+Une petite antichambre tapissee de damas de soie a larges fleurs
+jaunes, une chambre de reception tendue de velours bleu, une
+chambre a coucher, dont le lit a colonnes torses et a rideau de
+satin cerise enchassait une ruelle ornee d'un miroir garni
+d'argent et de deux tableaux tires des amours de Venus et
+d'Adonis; tel etait le logement, aujourd'hui l'on dirait le nid,
+de la charmante fille d'atours de la reine Catherine de Medicis.
+
+En cherchant bien on eut encore, en face d'une toilette garnie de
+tous ses accessoires, trouve, dans un coin sombre de cette
+chambre, une petite porte ouvrant sur une espece d'oratoire, ou,
+exhausse sur deux gradins, s'elevait un prie-Dieu. Dans cet
+oratoire etaient pendues a la muraille, et comme pour servir de
+correctif aux deux tableaux mythologiques dont nous avons parle,
+trois ou quatre peintures du spiritualisme le plus exalte. Entre
+ces peintures etaient suspendues, a des clous dores, des armes de
+femme; car, a cette epoque de mysterieuses intrigues, les femmes
+portaient des armes comme les hommes, et, parfois, s'en servaient
+aussi habilement qu'eux.
+
+Ce soir-la, qui etait le lendemain du jour ou s'etaient passees
+chez maitre Rene les scenes que nous avons racontees, madame de
+Sauve, assise dans sa chambre a coucher sur un lit de repos,
+racontait a Henri ses craintes et son amour, et lui donnait comme
+preuve de ces craintes et de cet amour le devouement qu'elle avait
+montre dans la fameuse nuit qui avait suivi celle de la Saint-
+Barthelemy, nuit que Henri, on se le rappelle, avait passee chez
+sa femme.
+
+Henri, de son cote, lui exprimait sa reconnaissance. Madame de
+Sauve etait charmante ce soir-la dans son simple peignoir de
+batiste, et Henri etait tres reconnaissant.
+
+Au milieu de tout cela, comme Henri etait reellement amoureux, il
+etait reveur. De son cote madame de Sauve, qui avait fini par
+adopter de tout son coeur cet amour commande par Catherine,
+regardait beaucoup Henri pour voir si ses yeux etaient d'accord
+avec ses paroles.
+
+-- Voyons, Henri, disait madame de Sauve, soyez franc: pendant
+cette nuit passee dans le cabinet de Sa Majeste la reine de
+Navarre, avec M. de La Mole a vos pieds, n'avez-vous pas regrette
+que ce digne gentilhomme se trouvat entre vous et la chambre a
+coucher de la reine?
+
+-- Oui, en verite, ma mie, dit Henri, car il me fallait absolument
+passer par cette chambre pour aller a celle ou je me trouve si
+bien, et ou je suis si heureux en ce moment.
+
+Madame de Sauve sourit.
+
+-- Et vous n'y etes pas rentre depuis?
+
+-- Que les fois que je vous ai dites.
+
+-- Vous n'y rentrerez jamais sans me le dire?
+
+-- Jamais.
+
+-- En jureriez-vous?
+
+-- Oui, certainement, si j'etais encore huguenot, mais...
+
+-- Mais quoi?
+
+-- Mais la religion catholique, dont j'apprends les dogmes en ce
+moment, m'a appris qu'on ne doit jamais jurer.
+
+-- Gascon, dit madame de Sauve en secouant la tete.
+
+-- Mais a votre tour, Charlotte, dit Henri, si je vous
+interrogeais, repondriez-vous a mes questions?
+
+-- Sans doute, repondit la jeune femme. Moi je n'ai rien a vous
+cacher.
+
+-- Voyons, Charlotte, dit le roi, expliquez-moi une bonne fois
+comment il se fait qu'apres cette resistance desesperee qui a
+precede mon mariage, vous soyez devenue moins cruelle pour moi qui
+suis un gauche Bearnais, un provincial ridicule, un prince trop
+pauvre, enfin, pour entretenir brillants les joyaux de sa
+couronne?
+
+-- Henri, dit Charlotte, vous me demandez le mot de l'enigme que
+cherchent depuis trois mille ans les philosophes de tous les pays!
+Henri, ne demandez jamais a une femme pourquoi elle vous aime;
+contentez-vous de lui demander: M'aimez-vous?
+
+-- M'aimez-vous, Charlotte? demanda Henri.
+
+-- Je vous aime, repondit madame de Sauve avec un charmant sourire
+et en laissant tomber sa belle main dans celle de son amant.
+
+Henri retint cette main.
+
+-- Mais, reprit-il poursuivant sa pensee, si je l'avais devine ce
+mot que les philosophes cherchent en vain depuis trois mille ans,
+du moins relativement a vous, Charlotte?
+
+Madame de Sauve rougit.
+
+-- Vous m'aimez, continua Henri; par consequent je n'ai pas autre
+chose a vous demander, et me tiens pour le plus heureux homme du
+monde. Mais, vous le savez, au bonheur il manque toujours quelque
+chose. Adam, au milieu du paradis, ne s'est pas trouve
+completement heureux, et il a mordu a cette miserable pomme qui
+nous a donne a tous ce besoin de curiosite qui fait que chacun
+passe sa vie a la recherche d'un inconnu quelconque. Dites-moi, ma
+mie, pour m'aider a trouver le mien, n'est-ce point la reine
+Catherine qui vous a dit d'abord de m'aimer?
+
+-- Henri, dit madame de Sauve, parlez bas quand vous parlez de la
+reine mere.
+
+-- Oh! dit Henri avec un abandon et une confiance a laquelle
+madame de Sauve fut trompee elle-meme, c'etait bon autrefois de me
+defier d'elle, cette bonne mere, quand nous etions mal ensemble;
+mais maintenant que je suis le mari de sa fille...
+
+-- Le mari de madame Marguerite! dit Charlotte en rougissant de
+jalousie.
+
+-- Parlez bas a votre tour, dit Henri. Maintenant que je suis le
+mari de sa fille, nous sommes les meilleurs amis du monde. Que
+voulait-on? que je me fisse catholique, a ce qu'il parait. Eh
+bien, la grace m'a touche; et, par l'intercession de saint
+Barthelemy, je le suis devenu. Nous vivons maintenant en famille
+comme de bons freres, comme de bons chretiens.
+
+-- Et la reine Marguerite?
+
+-- La reine Marguerite, dit Henri, eh bien, elle est le lien qui
+nous unit tous.
+
+-- Mais vous m'avez dit, Henri, que la reine de Navarre, en
+recompense de ce que j'avais ete devouee pour elle, avait ete
+genereuse pour moi. Si vous m'avez dit vrai, si cette generosite,
+pour laquelle je lui ai voue une si grande reconnaissance, est
+reelle, elle n'est qu'un lien de convention facile a briser. Vous
+ne pouvez donc vous reposer sur cet appui, car vous n'en avez
+impose a personne avec cette pretendue intimite.
+
+-- Je m'y repose cependant, et c'est depuis trois mois l'oreiller
+sur lequel je dors.
+
+-- Alors, Henri, s'ecria madame de Sauve, c'est que vous m'avez
+trompee, c'est que veritablement madame Marguerite est votre
+femme.
+
+Henri sourit.
+
+-- Tenez, Henri! dit madame de Sauve, voila de ces sourires qui
+m'exasperent, et qui font que, tout roi que vous etes, il me prend
+parfois de cruelles envies de vous arracher les yeux.
+
+-- Alors, dit Henri, j'arrive donc a en imposer sur cette
+pretendue intimite, puisqu'il y a des moments ou, tout roi que je
+suis, vous voulez m'arracher les yeux, parce que vous croyez
+qu'elle existe!
+
+-- Henri! Henri! dit madame de Sauve, je crois que Dieu lui-meme
+ne sait pas ce que vous pensez.
+
+-- Je pense, ma mie, dit Henri, que Catherine vous a dit d'abord
+de m'aimer, que votre coeur vous l'a dit ensuite, et que, quand
+ces deux voix vous parlent, vous n'entendez que celle de votre
+coeur. Maintenant, moi aussi, je vous aime, et de toute mon ame,
+et meme c'est pour cela que lorsque j'aurais des secrets, je ne
+vous les confierais pas, de peur de vous compromettre, bien
+entendu... car l'amitie de la reine est changeante, c'est celle
+d'une belle mere.
+
+Ce n'etait point la le compte de Charlotte; il lui semblait que ce
+voile qui s'epaississait entre elle et son amant toutes les fois
+qu'elle voulait sonder les abimes de ce coeur sans fond, prenait
+la consistance d'un mur et les separait l'un de l'autre. Elle
+sentit donc les larmes envahir ses yeux a cette reponse, et comme
+en ce moment dix heures sonnerent:
+
+-- Sire, dit Charlotte, voici l'heure de me reposer; mon service
+m'appelle de tres bon matin demain chez la reine mere.
+
+-- Vous me chassez donc ce soir, ma mie? dit Henri.
+
+-- Henri, je suis triste. Etant triste, vous me trouveriez
+maussade, et, me trouvant maussade, vous ne m'aimeriez plus. Vous
+voyez bien qu'il vaut mieux que vous vous retiriez.
+
+-- Soit! dit Henri, je me retirerai si vous l'exigez, Charlotte;
+seulement, ventre-saint-gris! vous m'accorderez bien la faveur
+d'assister a votre toilette!
+
+-- Mais la reine Marguerite, Sire, ne la ferez-vous pas attendre
+en y assistant?
+
+-- Charlotte, repliqua Henri serieux, il avait ete convenu entre
+nous que nous ne parlerions jamais de la reine de Navarre, et ce
+soir, ce me semble, nous n'avons parle que d'elle.
+
+Madame de Sauve soupira, et elle alla s'asseoir devant sa
+toilette. Henri prit une chaise, la traina jusqu'a celle qui
+servait de siege a sa maitresse, et mettant un genou dessus en
+s'appuyant au dossier:
+
+-- Allons, dit-elle, ma bonne petite Charlotte, que je vous voie
+vous faire belle, et belle pour moi, quoi que vous en disiez. Mon
+Dieu! que de choses, que de pots de parfums, que de sacs de
+poudre, que de fioles, que de cassolettes!
+
+-- Cela parait beaucoup, dit Charlotte en soupirant, et cependant
+c'est trop peu, puisque je n'ai pas encore, avec tout cela, trouve
+le moyen de regner seule sur le coeur de Votre Majeste.
+
+-- Allons! dit Henri, ne retombons pas dans la politique. Qu'est-
+ce que ce petit pinceau si fin, si delicat? Ne serait-ce pas pour
+peindre les sourcils de mon Jupiter Olympien?
+
+-- Oui, Sire, repondit madame de Sauve en souriant, et vous avez
+devine du premier coup.
+
+-- Et ce joli petit rateau d'ivoire?
+
+-- C'est pour tracer la ligne des cheveux.
+
+-- Et cette charmante petite boite d'argent au couvercle cisele?
+
+-- Oh! cela, c'est un envoi de Rene, Sire, c'est le fameux opiat
+qu'il me promet depuis si longtemps pour adoucir encore ces levres
+que Votre Majeste a la bonte de trouver quelquefois assez douces.
+
+Et Henri, comme pour approuver ce que venait de dire la charmante
+femme dont le front s'eclaircissait a mesure qu'on la remettait
+sur le terrain de la coquetterie, appuya ses levres sur celles que
+la baronne regardait avec attention dans son miroir.
+
+Charlotte porta la main a la boite qui venait d'etre l'objet de
+l'explication ci-dessus, sans doute pour montrer a Henri de quelle
+facon s'employait la pate vermeille, lorsqu'un coup sec frappe a
+la porte de l'antichambre fit tressaillir les deux amants.
+
+-- On frappe, madame, dit Dariole en passant la tete par
+l'ouverture de la portiere.
+
+-- Va t'informer qui frappe et reviens, dit madame de Sauve.
+
+Henri et Charlotte se regarderent avec inquietude, et Henri
+songeait a se retirer dans l'oratoire ou deja plus d'une fois il
+avait trouve un refuge, lorsque Dariole reparut.
+
+-- Madame, dit-elle, c'est maitre Rene le parfumeur.
+
+A ce nom, Henri fronca le sourcil et se pinca involontairement les
+levres.
+
+-- Voulez-vous que je lui refuse la porte? dit Charlotte.
+
+-- Non pas! dit Henri; maitre Rene ne fait rien sans avoir
+auparavant songe a ce qu'il fait; s'il vient chez vous, c'est
+qu'il a des raisons d'y venir.
+
+-- Voulez-vous vous cacher alors?
+
+-- Je m'en garderai bien, dit Henri, car maitre Rene sait tout, et
+maitre Rene sait que je suis ici.
+
+-- Mais Votre Majeste n'a-t-elle pas quelque raison pour que sa
+presence lui soit douloureuse?
+
+-- Moi! dit Henri en faisant un effort que, malgre sa puissance
+sur lui-meme, il ne put tout a fait dissimuler, moi! aucune! Nous
+etions en froid, c'est vrai; mais, depuis le soir de la Saint-
+Barthelemy, nous nous sommes raccommodes.
+
+-- Faites entrer! dit madame de Sauve a Dariole. Un instant apres,
+Rene parut et jeta un regard qui embrassa toute la chambre. Madame
+de Sauve etait toujours devant sa toilette. Henri avait repris sa
+place sur le lit de repos. Charlotte etait dans la lumiere et
+Henri dans l'ombre.
+
+-- Madame, dit Rene avec une respectueuse familiarite, je viens
+vous faire mes excuses.
+
+-- Et de quoi donc, Rene? demanda madame de Sauve avec cette
+condescendance que les jolies femmes ont toujours pour ce monde de
+fournisseurs qui les entoure et qui tend a les rendre plus jolies.
+
+-- De ce que depuis si longtemps j'avais promis de travailler pour
+ces jolies levres, et de ce que...
+
+-- De ce que vous n'avez tenu votre promesse qu'aujourd'hui,
+n'est-ce pas? dit Charlotte.
+
+-- Qu'aujourd'hui! repeta Rene.
+
+-- Oui, c'est aujourd'hui seulement, et meme ce soir, que j'ai
+recu cette boite que vous m'avez envoyee.
+
+-- Ah! en effet, dit Rene en regardant avec une expression etrange
+la petite boite d'opiat qui se trouvait sur la table de madame de
+Sauve, et qui etait de tout point pareille a celles qu'il avait
+dans son magasin.
+
+-- J'avais devine! murmura-t-il; et vous vous en etes servie?
+
+-- Non, pas encore, et j'allais l'essayer quand vous etes entre.
+
+La figure de Rene prit une expression reveuse qui n'echappa point
+a Henri, auquel, d'ailleurs, bien peu de choses echappaient.
+
+-- Eh bien, Rene! qu'avez-vous donc? demanda le roi.
+
+-- Moi, rien, Sire, dit le parfumeur, j'attends humblement que
+Votre Majeste m'adresse la parole avant de prendre conge de madame
+la baronne.
+
+-- Allons donc! dit Henri en souriant. Avez-vous besoin de mes
+paroles pour savoir que je vous vois avec plaisir?
+
+Rene regarda autour de lui, fit le tour de la chambre comme pour
+sonder de l'oeil et de l'oreille les portes et les tapisseries,
+puis s'arretant de nouveau et se placant de maniere a embrasser du
+meme regard madame de Sauve et Henri:
+
+-- Je ne le sais pas, dit-il. Henri averti, grace a cet instinct
+admirable qui, pareil a un sixieme sens, le guida pendant toute la
+premiere partie de sa vie au milieu des dangers qui l'entouraient,
+qu'il se passait en ce moment quelque chose d'etrange et qui
+ressemblait a une lutte dans l'esprit du parfumeur, se tourna vers
+lui, et tout en restant dans l'ombre, tandis que le visage du
+Florentin se trouvait dans la lumiere:
+
+-- Vous a cette heure ici, Rene? lui dit-il.
+
+-- Aurais-je le malheur de gener Votre Majeste? repondit le
+parfumeur en faisant un pas en arriere.
+
+-- Non pas. Seulement je desire savoir une chose.
+
+-- Laquelle, Sire?
+
+-- Pensiez-vous me trouver ici?
+
+-- J'en etais sur.
+
+-- Vous me cherchiez donc?
+
+-- Je suis heureux de vous rencontrer, du moins.
+
+-- Vous avez quelque chose a me dire? insista Henri.
+
+-- Peut-etre, Sire! repondit Rene. Charlotte rougit, car elle
+tremblait que cette revelation, que semblait vouloir faire le
+parfumeur, ne fut relative a sa conduite passee envers Henri; elle
+fit donc comme si, toute aux soins de sa toilette, elle n'eut rien
+entendu, et interrompant la conversation:
+
+-- Ah! en verite, Rene, s'ecria-t-elle en ouvrant la boite
+d'opiat, vous etes un homme charmant; cette pate est d'une couleur
+merveilleuse, et, puisque vous voila, je vais, pour vous faire
+honneur, experimenter devant vous votre nouvelle production.
+
+Et elle prit la boite d'une main, tandis que de l'autre elle
+effleurait du bout du doigt la pate rosee qui devait passer du
+doigt a ses levres.
+
+Rene tressaillit.
+
+La baronne approcha en souriant l'opiat de sa bouche.
+
+Rene palit.
+
+Henri, toujours dans l'ombre, mais les yeux fixes et ardents, ne
+perdait ni un mouvement de l'un ni un frisson de l'autre.
+
+La main de Charlotte n'avait plus que quelques lignes a parcourir
+pour toucher ses levres, lorsque Rene lui saisit le bras, au
+moment ou Henri se levait pour en faire autant.
+
+Henri retomba sans bruit sur son lit de repos.
+
+-- Un moment, madame, dit Rene avec un sourire contraint; mais il
+ne faudrait pas employer cet opiat sans quelques recommandations
+particulieres.
+
+-- Et qui me les donnera, ces recommandations?
+
+-- Moi.
+
+-- Quand cela?
+
+-- Aussitot que je vais avoir termine ce que j'ai a dire a Sa
+Majeste le roi de Navarre.
+
+Charlotte ouvrit de grands yeux, ne comprenant rien a cette espece
+de langue mysterieuse qui se parlait aupres d'elle, et elle resta
+tenant le pot d'opiat d'une main, et regardant l'extremite de son
+doigt rougie par la pate carminee.
+
+Henri se leva, et mu par une pensee qui, comme toutes celles du
+jeune roi, avait deux cotes, l'un qui paraissait superficiel et
+l'autre qui etait profond, il alla prendre la main de Charlotte,
+et fit, toute rougie qu'elle etait, un mouvement pour la porter a
+ses levres.
+
+-- Un instant, dit vivement Rene, un instant! Veuillez, madame,
+laver vos belles mains avec ce savon de Naples que j'avais oublie
+de vous envoyer en meme temps que l'opiat, et que j'ai eu
+l'honneur de vous apporter moi-meme.
+
+Et tirant de son enveloppe d'argent une tablette de savon de
+couleur verdatre, il la mit dans un bassin de vermeil, y versa de
+l'eau, et, un genou en terre, presenta le tout a madame de Sauve.
+
+-- Mais, en verite, maitre Rene, je ne vous reconnais plus, dit
+Henri; vous etes d'une galanterie a laisser loin de vous tous les
+muguets de la cour.
+
+-- Oh! quel delicieux arome! s'ecria Charlotte en frottant ses
+belles mains avec de la mousse nacree qui se degageait de la
+tablette embaumee.
+
+Rene accomplit ses fonctions de cavalier servant jusqu'au bout; il
+presenta une serviette de fine toile de Frise a madame de Sauve,
+qui essuya ses mains.
+
+-- Et maintenant, dit le Florentin a Henri, faites a votre
+plaisir, Monseigneur.
+
+Charlotte presenta sa main a Henri, qui la baisa, et tandis que
+Charlotte se tournait a demi sur son siege pour ecouter ce que
+Rene allait dire, le roi de Navarre alla reprendre sa place, plus
+convaincu que jamais qu'il se passait dans l'esprit du parfumeur
+quelque chose d'extraordinaire.
+
+-- Eh bien? demanda Charlotte.
+
+Le Florentin parut rassembler toute sa resolution et se tourna
+vers Henri.
+
+
+
+XXII
+Sire, vous serez roi
+
+
+-- Sire, dit Rene a Henri, je viens vous parler d'une chose dont
+je m'occupe depuis longtemps.
+
+-- De parfums? dit Henri en souriant.
+
+-- Eh bien, oui, Sire... de parfums! repondit Rene avec un
+singulier signe d'acquiescement.
+
+-- Parlez, je vous ecoute, c'est un sujet qui de tout temps m'a
+fort interesse.
+
+Rene regarda Henri pour essayer de lire, malgre ses paroles, dans
+cette impenetrable pensee; mais voyant que c'etait chose
+parfaitement inutile, il continua:
+
+-- Un de mes amis, Sire, arrive de Florence; cet ami s'occupe
+beaucoup d'astrologie.
+
+-- Oui, interrompit Henri, je sais que c'est une passion
+florentine.
+
+-- Il a, en compagnie des premiers savants du monde, tire les
+horoscopes des principaux gentilshommes de l'Europe.
+
+-- Ah! ah! fit Henri.
+
+-- Et comme la maison de Bourbon est en tete des plus hautes,
+descendant comme elle le fait du comte de Clermont, cinquieme fils
+de saint Louis, Votre Majeste doit penser que le sien n'a pas ete
+oublie.
+
+Henri ecouta plus attentivement encore.
+
+-- Et vous vous souvenez de cet horoscope? dit le roi de Navarre
+avec un sourire qu'il essaya de rendre indifferent.
+
+-- Oh! reprit Rene en secouant la tete, votre horoscope n'est pas
+de ceux qu'on oublie.
+
+-- En verite! dit Henri avec un geste ironique.
+
+-- Oui, Sire, Votre Majeste, selon les termes de cet horoscope,
+est appelee aux plus brillantes destinees.
+
+L'oeil du jeune prince lanca un eclair involontaire qui s'eteignit
+presque aussitot dans un nuage d'indifference.
+
+-- Tous ces oracles italiens sont flatteurs, dit Henri; or, qui
+dit flatteur dit menteur. N'y en a-t-il pas qui m'ont predit que
+je commanderais des armees, moi?
+
+Et il eclata de rire. Mais un observateur moins occupe de lui-meme
+que ne l'etait Rene eut vu et reconnu l'effort de ce rire.
+
+-- Sire, dit froidement Rene, l'horoscope annonce mieux que cela.
+
+-- Annonce-t-il qu'a la tete d'une de ces armees je gagnerai des
+batailles?
+
+-- Mieux que cela, Sire.
+
+-- Allons, dit Henri, vous verrez que je serai conquerant.
+
+-- Sire, vous serez roi.
+
+-- Eh! ventre-saint-gris! dit Henri en reprimant un violent
+battement de coeur, ne le suis-je point deja?
+
+-- Sire, mon ami sait ce qu'il promet; non seulement vous serez
+roi, mais vous regnerez.
+
+-- Alors, dit Henri avec son meme ton railleur, votre ami a besoin
+de dix ecus d'or, n'est-ce pas, Rene? car une pareille prophetie
+est bien ambitieuse, par le temps qui court surtout. Allons, Rene,
+comme je ne suis pas riche, j'en donnerai a votre ami cinq tout de
+suite, et cinq autres quand la prophetie sera realisee.
+
+-- Sire, dit madame de Sauve, n'oubliez pas que vous etes deja
+engage avec Dariole, et ne vous surchargez pas de promesses.
+
+-- Madame, dit Henri, ce moment venu, j'espere que l'on me
+traitera en roi, et que chacun sera fort satisfait si je tiens la
+moitie de ce que j'ai promis.
+
+-- Sire, reprit Rene, je continue.
+
+-- Oh! ce n'est donc pas tout? dit Henri, soit: si je suis
+empereur, je donne le double.
+
+-- Sire, mon ami revient donc de Florence avec cet horoscope qu'il
+renouvela a Paris, et qui donna toujours le meme resultat, et il
+me confia un secret.
+
+-- Un secret qui interesse Sa Majeste? demanda vivement Charlotte.
+
+-- Je le crois, dit le Florentin.
+
+"Il cherche ses mots, pensa Henri, sans aider en rien Rene; il
+parait que la chose est difficile a dire."
+
+-- Alors, parlez, reprit la baronne de Sauve, de quoi s'agit-il?
+
+-- Il s'agit, dit le Florentin en pesant une a une toutes ses
+paroles, il s'agit de tous ces bruits d'empoisonnement qui ont
+couru depuis quelque temps a la cour.
+
+Un leger gonflement de narines du roi de Navarre fut le seul
+indice de son attention croissante a ce detour subit que faisait
+la conversation.
+
+-- Et votre ami le Florentin, dit Henri, sait des nouvelles de ces
+empoisonnements?
+
+-- Oui, Sire.
+
+-- Comment me confiez-vous un secret qui n'est pas le votre, Rene,
+surtout quand ce secret est si important? dit Henri du ton le plus
+naturel qu'il put prendre.
+
+-- Cet ami a un conseil a demander a Votre Majeste.
+
+-- A moi?
+
+-- Qu'y a-t-il d'etonnant a cela, Sire? Rappelez-vous le vieux
+soldat d'Actium, qui, ayant un proces, demandait un conseil a
+Auguste.
+
+-- Auguste etait avocat, Rene, et je ne le suis pas.
+
+-- Sire, quand mon ami me confia ce secret, Votre Majeste
+appartenait encore au parti calviniste, dont vous etiez le premier
+chef, et M. de Conde le second.
+
+-- Apres? dit Henri.
+
+-- Cet ami esperait que vous useriez de votre influence toute
+puissante sur M. le prince de Conde pour le prier de ne pas lui
+etre hostile.
+
+-- Expliquez-moi cela, Rene, si vous voulez que je le comprenne,
+dit Henri sans manifester la moindre alteration dans ses traits ni
+dans sa voix.
+
+-- Sire, Votre Majeste comprendra au premier mot; cet ami sait
+toutes les particularites de la tentative d'empoisonnement essaye
+sur monseigneur le prince de Conde.
+
+-- On a essaye d'empoisonner le prince de Conde? demanda Henri
+avec un etonnement parfaitement joue; ah! vraiment, et quand cela?
+
+Rene regarda fixement le roi, et repondit ces seuls mots:
+
+-- Il y a huit jours, Majeste.
+
+-- Quelque ennemi? demanda le roi.
+
+-- Oui, repondit Rene, un ennemi que Votre Majeste connait, et qui
+connait Votre Majeste.
+
+-- En effet, dit Henri, je crois avoir entendu parler de cela;
+mais j'ignore les details que votre ami veut me reveler, dites-
+vous.
+
+-- Eh bien, une pomme de senteur fut offerte au prince de Conde;
+mais, par bonheur, son medecin se trouva chez lui quand on
+l'apporta. Il la prit des mains du messager et la flaira pour en
+essayer l'odeur et la vertu. Deux jours apres, une enflure
+gangreneuse du visage, une extravasation du sang, une plaie vive
+qui lui devora la face, furent le prix de son devouement ou le
+resultat de son imprudence.
+
+-- Malheureusement, repondit Henri, etant deja a moitie
+catholique, j'ai perdu toute influence sur M. de Conde; votre ami
+aurait donc tort de s'adresser a moi.
+
+-- Ce n'etait pas seulement pres du prince de Conde que Votre
+Majeste pouvait, par son influence, etre utile a mon ami, mais
+encore pres du prince de Porcian, frere de celui qui a ete
+empoisonne.
+
+-- Ah ca! dit Charlotte, savez-vous, Rene, que vos histoires
+sentent le trembleur? Vous sollicitez mal a propos. Il est tard,
+votre conversation est mortuaire. En verite, vos parfums valent
+mieux.
+
+Et Charlotte etendit de nouveau la main sur la boite d'opiat.
+
+-- Madame, dit Rene, avant de l'essayer comme vous allez le faire,
+ecoutez ce que les mechants en peuvent tirer de cruels effets.
+
+-- Decidement, Rene, dit la baronne, vous etes funebre ce soir.
+
+Henri fronca le sourcil, mais il comprit que Rene voulait en venir
+a un but qu'il n'entrevoyait pas encore, et il resolut de pousser
+jusqu'au bout cette conversation, qui eveillait en lui de si
+douloureux souvenirs.
+
+-- Et, reprit-il, vous connaissez aussi les details de
+l'empoisonnement du prince de Porcian?
+
+-- Oui, dit-il. On savait qu'il laissait bruler chaque nuit une
+lampe pres de son lit; on empoisonna l'huile, et il fut asphyxie
+par l'odeur.
+
+Henri crispa l'un sur l'autre ses doigts humides de sueur.
+
+-- Ainsi donc, murmura-t-il, celui que vous nommez votre ami sait
+non seulement les details de cet empoisonnement, mais il en
+connait l'auteur?
+
+-- Oui, et c'est pour cela qu'il eut voulu savoir de vous si vous
+auriez sur le prince de Porcian qui reste cette influence de lui
+faire pardonner au meurtrier la mort de son frere.
+
+-- Malheureusement, repondit Henri, etant encore a moitie
+huguenot, je n'ai aucune influence sur M. le prince de Porcian:
+votre ami aurait donc tort de s'adresser a moi.
+
+-- Mais que pensez-vous des dispositions de M. le prince de Conde
+et de M. de Porcian?
+
+-- Comment connaitrais-je leurs dispositions, Rene? Dieu, que je
+sache, ne m'a point donne le privilege de lire dans les coeurs.
+
+-- Votre Majeste peut s'interroger elle-meme, dit le Florentin
+avec calme. N'y a-t-il pas dans la vie de Votre Majeste quelque
+evenement si sombre qu'il puisse servir d'epreuve a la clemence,
+si douloureux qu'il soit une pierre de touche pour la generosite?
+
+Ces mots furent prononces avec un accent qui fit frissonner
+Charlotte elle-meme: c'etait une allusion tellement directe,
+tellement sensible, que la jeune femme se detourna pour cacher sa
+rougeur et pour eviter de rencontrer le regard de Henri.
+
+Henri fit un supreme effort sur lui-meme; desarma son front, qui,
+pendant les paroles du Florentin, s'etait charge de menaces, et
+changeant la noble douleur filiale qui lui etreignait le coeur en
+vague meditation:
+
+-- Dans ma vie, dit-il, un evenement sombre... non, Rene, non, je
+ne me rappelle de ma jeunesse que la folie et l'insouciance melees
+aux necessites plus ou moins cruelles qu'imposent a tous les
+besoins de la nature et les epreuves de Dieu.
+
+Rene se contraignit a son tour en promenant son attention de Henri
+a Charlotte, comme pour exciter l'un et retenir l'autre; car
+Charlotte, en effet, se remettant a sa toilette pour cacher la
+gene que lui inspirait cette conversation, venait de nouveau
+d'etendre la main vers la boite d'opiat.
+
+-- Mais enfin, Sire, si vous etiez le frere du prince de Porcian,
+ou le fils du prince de Conde, et qu'on eut empoisonne votre frere
+ou assassine votre pere...
+
+Charlotte poussa un leger cri et approcha de nouveau l'opiat de
+ses levres. Rene vit le mouvement; mais, cette fois, il ne
+l'arreta ni de la parole ni du geste, seulement il s'ecria:
+
+-- Au nom du Ciel! repondez, Sire: Sire, si vous etiez a leur
+place, que feriez-vous?
+
+Henri se recueillit, essuya de sa main tremblante son front ou
+perlaient quelques gouttes de sueur froide, et, se levant de toute
+sa hauteur, il repondit, au milieu du silence qui suspendait
+jusqu'a la respiration de Rene et de Charlotte:
+
+-- Si j'etais a leur place et que je fusse sur d'etre roi, c'est-
+a-dire de representer Dieu sur la terre, je ferais comme Dieu, je
+pardonnerais.
+
+-- Madame, s'ecria Rene en arrachant l'opiat des mains de madame
+de Sauve, madame, rendez-moi cette boite; mon garcon, je le vois,
+s'est trompe en vous l'apportant: demain je vous en enverrai une
+autre.
+
+
+
+XXIII
+Un nouveau converti
+
+
+Le lendemain, il devait y avoir chasse a courre dans la foret de
+Saint-Germain.
+
+Henri avait ordonne qu'on lui tint pret, pour huit heures du
+matin, c'est-a-dire tout selle et tout bride, un petit cheval du
+Bearn, qu'il comptait donner a madame de Sauve, mais qu'auparavant
+il desirait essayer. A huit heures moins un quart, le cheval etait
+appareille. A huit heures sonnant, Henri descendait.
+
+Le cheval, fier et ardent, malgre sa petite taille, dressait les
+crins et piaffait dans la cour. Il avait fait froid, et un leger
+verglas couvrait la terre.
+
+Henri s'appreta a traverser la cour pour gagner le cote des
+ecuries ou l'attendaient le cheval et le palefrenier, lorsqu'en
+passant devant un soldat suisse, en sentinelle a la porte, ce
+soldat lui presenta les armes en disant:
+
+-- Dieu garde Sa Majeste le roi de Navarre! A ce souhait, et
+surtout a l'accent de la voix qui venait de l'emettre, le Bearnais
+tressaillit. Il se retourna et fit un pas en arriere.
+
+-- de Mouy! murmura-t-il.
+
+-- Oui, Sire, de Mouy.
+
+-- Que venez-vous faire ici?
+
+-- Je vous cherche.
+
+-- Que me voulez-vous?
+
+-- Il faut que je parle a Votre Majeste.
+
+-- Malheureux, dit le roi en se rapprochant de lui, ne sais-tu pas
+que tu risques ta tete?
+
+-- Je le sais.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien, me voila. Henri palit legerement, car ce danger que
+courait l'ardent jeune homme, il comprit qu'il le partageait. Il
+regarda donc avec inquietude autour de lui, et se recula une
+seconde fois, non moins vivement que la premiere. Il venait
+d'apercevoir le duc d'Alencon a une fenetre. Changeant aussitot
+d'allure, Henri prit le mousquet des mains de de Mouy, place,
+comme nous l'avons dit, en sentinelle, et tout en ayant l'air de
+l'examiner:
+
+-- de Mouy, lui dit-il, ce n'est pas certainement sans un motif
+bien puissant que vous etes venu ainsi vous jeter dans la gueule
+du loup?
+
+-- Non, Sire. Aussi voila huit jours que je vous guette. Hier
+seulement, j'ai appris que Votre Majeste devait essayer ce cheval
+ce matin et j'ai pris poste a la porte du Louvre.
+
+-- Mais comment sous ce costume?
+
+-- Le capitaine de la compagnie est protestant et de mes amis.
+
+-- Voici votre mousquet, remettez-vous a votre faction. On nous
+examine. En repassant, je tacherai de vous dire un mot; mais si je
+ne vous parle point, ne m'arretez point. Adieu.
+
+de Mouy reprit sa marche mesuree, et Henri s'avanca vers le
+cheval.
+
+-- Qu'est-ce que ce joli petit animal? demanda le duc d'Alencon de
+sa fenetre.
+
+-- Un cheval que je devais essayer ce matin, repondit Henri.
+
+-- Mais ce n'est point un cheval d'homme, cela.
+
+-- Aussi etait-il destine a une belle dame.
+
+-- Prenez garde, Henri, vous allez etre indiscret, car nous allons
+voir cette belle dame a la chasse; et si je ne sais pas de qui
+vous etes le chevalier, je saurai au moins de qui vous etes
+l'ecuyer.
+
+-- Eh! mon Dieu non, vous ne le saurez pas, dit Henri avec sa
+feinte bonhomie, car cette belle dame ne pourra sortir, etant fort
+indisposee ce matin.
+
+Et il se mit en selle.
+
+-- Ah bah! dit d'Alencon en riant, pauvre madame de Sauve!
+
+-- Francois! Francois! c'est vous qui etes indiscret.
+
+-- Et qu'a-t-elle donc cette belle Charlotte? reprit le duc
+d'Alencon.
+
+-- Mais, continua Henri en lancant son cheval au petit galop et en
+lui faisant decrire un cercle de manege, mais je ne sais trop: une
+grande lourdeur de tete, a ce que m'a dit Dariole, une espece
+d'engourdissement par tout le corps, une faiblesse generale enfin.
+
+-- Et cela vous empechera-t-il d'etre des notres? demanda le duc.
+
+-- Moi, et pourquoi? reprit Henri, vous savez que je suis fou de
+la chasse a courre, et que rien n'aurait cette influence de m'en
+faire manquer une.
+
+-- Vous manquerez pourtant celle-ci, Henri, dit le duc apres
+s'etre retourne et avoir cause un instant avec une personne qui
+etait demeuree invisible aux yeux de Henri, attendu qu'elle
+causait avec son interlocuteur du fond de la chambre, car voici Sa
+Majeste qui me fait dire que la chasse ne peut avoir lieu.
+
+-- Bah! dit Henri de l'air le plus desappointe du monde. Pourquoi
+cela?
+
+-- Des lettres fort importantes de M. de Nevers, a ce qu'il
+parait. Il y a conseil entre le roi, la reine mere et mon frere le
+duc d'Anjou.
+
+-- Ah! ah! fit en lui-meme Henri, serait-il arrive des nouvelles
+de Pologne? Puis tout haut:
+
+-- En ce cas, continua-t-il, il est inutile que je me risque plus
+longtemps sur ce verglas. Au revoir, mon frere! Puis arretant le
+cheval en face de de Mouy:
+
+-- Mon ami, dit-il, appelle un de tes camarades pour finir ta
+faction. Aide le palefrenier a dessangler ce cheval, mets la selle
+sur ta tete et porte-la chez l'orfevre de la sellerie; il y a une
+broderie a y faire qu'il n'avait pas eu le temps d'achever pour
+aujourd'hui. Tu reviendras me rendre reponse chez moi.
+
+de Mouy se hata d'obeir, car le duc d'Alencon avait disparu de sa
+fenetre, et il est evident qu'il avait concu quelque soupcon.
+
+En effet, a peine avait-il tourne le guichet que le duc d'Alencon
+parut. Un veritable Suisse etait a la place de de Mouy.
+
+D'Alencon regarda avec grande attention le nouveau factionnaire;
+puis se retournant du cote de Henri:
+
+-- Ce n'est point avec cet homme que vous causiez tout a l'heure,
+n'est-ce pas, mon frere?
+
+-- L'autre est un garcon qui est de ma maison et que j'ai fait
+entrer dans les Suisses: je lui ai donne une commission et il est
+alle l'executer.
+
+-- Ah! fit le duc, comme si cette reponse lui suffisait. Et
+Marguerite, comment va-t-elle?
+
+-- Je vais le lui demander, mon frere.
+
+-- Ne l'avez-vous donc point vue depuis hier?
+
+-- Non, je me suis presente chez elle cette nuit vers onze heures,
+mais Gillonne m'a dit qu'elle etait fatiguee et qu'elle dormait.
+
+-- Vous ne la trouverez point dans son appartement, elle est
+sortie.
+
+-- Oui, dit Henri, c'est possible; elle devait aller au couvent de
+l'Annonciade. Il n'y avait pas moyen de pousser la conversation
+plus loin, Henri paraissant decide seulement a repondre.
+
+Les deux beaux-freres se quitterent donc, le duc d'Alencon pour
+aller aux nouvelles, disait-il, le roi de Navarre pour rentrer
+chez lui.
+
+Henri y etait a peine depuis cinq minutes lorsqu'il entendit
+frapper.
+
+-- Qui est la? demanda-t-il.
+
+-- Sire, repondit une voix que Henri reconnut pour celle de de
+Mouy, c'est la reponse de l'orfevre de la sellerie.
+
+Henri, visiblement emu, fit entrer le jeune homme, et referma la
+porte derriere lui.
+
+-- C'est vous, de Mouy! dit-il. J'esperais que vous reflechiriez.
+
+-- Sire, repondit de Mouy, il y a trois mois que je reflechis,
+c'est assez; maintenant il est temps d'agir. Henri fit un
+mouvement d'inquietude.
+
+-- Ne craignez rien, Sire, nous sommes seuls et je me hate, car
+les moments sont precieux. Votre Majeste peut nous rendre, par un
+seul mot, tout ce que les evenements de l'annee ont fait perdre a
+la religion. Soyons clairs, soyons brefs, soyons francs.
+
+-- J'ecoute, mon brave de Mouy, repondit Henri voyant qu'il lui
+etait impossible d'eluder l'explication.
+
+-- Est-il vrai que Votre Majeste ait abjure la religion
+protestante?
+
+-- C'est vrai, dit Henri.
+
+-- Oui, mais est-ce des levres? est-ce du coeur?
+
+-- On est toujours reconnaissant a Dieu quand il nous sauve la
+vie, repondit Henri tournant la question, comme il avait
+l'habitude de le faire en pareil cas, et Dieu m'a visiblement
+epargne dans ce cruel danger.
+
+-- Sire, reprit de Mouy, avouons une chose.
+
+-- Laquelle?
+
+-- C'est que votre abjuration n'est point une affaire de
+conviction, mais de calcul. Vous avez abjure pour que le roi vous
+laissat vivre, et non parce que Dieu vous avait conserve la vie.
+
+-- Quelle que soit la cause de ma conversion, de Mouy, repondit
+Henri, je n'en suis pas moins catholique.
+
+-- Oui, mais le resterez-vous toujours? a la premiere occasion de
+reprendre votre liberte d'existence et de conscience, ne la
+reprendrez-vous pas? Eh bien! cette occasion, elle se presente: La
+Rochelle est insurgee, le Roussillon et le Bearn n'attendent qu'un
+mot pour agir; dans la Guyenne, tout crie a la guerre. Dites-moi
+seulement que vous etes un catholique force et je vous reponds de
+l'avenir.
+
+-- On ne force pas un gentilhomme de ma naissance, mon cher de
+Mouy. Ce que j'ai fait, je l'ai fait librement.
+
+-- Mais, Sire, dit le jeune homme le coeur oppresse de cette
+resistance a laquelle il ne s'attendait pas, vous ne songez donc
+pas qu'en agissant ainsi vous nous abandonnez... vous nous
+trahissez?
+
+Henri resta impassible.
+
+-- Oui, reprit de Mouy, oui, vous nous trahissez, Sire, car
+plusieurs d'entre nous sont venus, au peril de leur vie, pour
+sauver votre honneur et votre liberte. Nous avons tout prepare
+pour vous donner un trone, Sire, entendez-vous bien? Non seulement
+la liberte, mais la puissance: un trone a votre choix, car dans
+deux mois vous pourrez opter entre Navarre et France.
+
+-- de Mouy, dit Henri en voilant son regard, qui malgre lui, a
+cette proposition, avait jete un eclair, de Mouy, je suis sauf, je
+suis catholique, je suis l'epoux de Marguerite, je suis frere du
+roi Charles, je suis gendre de ma bonne mere Catherine. de Mouy,
+en prenant ces diverses positions, j'en ai calcule les chances,
+mais aussi les obligations.
+
+-- Mais, Sire, reprit de Mouy, a quoi faut-il croire? On me dit
+que votre mariage n'est pas consomme, on me dit que vous etes
+libre au fond du coeur, on me dit que la haine de Catherine...
+
+-- Mensonge, mensonge, interrompit vivement le Bearnais. Oui, l'on
+vous a trompe impudemment, mon ami. Cette chere Marguerite est
+bien ma femme; Catherine est bien ma mere; le roi Charles IX enfin
+est bien le seigneur et le maitre de ma vie et de mon coeur.
+
+de Mouy frissonna, un sourire presque meprisant passa sur ses
+levres.
+
+-- Ainsi donc, Sire, dit-il en laissant retomber ses bras avec
+decouragement et en essayant de sonder du regard cette ame pleine
+de tenebres, voila la reponse que je rapporterai a mes freres. Je
+leur dirai que le roi de Navarre tend sa main et donne son coeur a
+ceux qui nous ont egorges, je leur dirai qu'il est devenu le
+flatteur de la reine mere et l'ami de Maurevel...
+
+-- Mon cher de Mouy, dit Henri, le roi va sortir du conseil, et il
+faut que j'aille m'informer pres de lui des raisons qui nous ont
+fait remettre une chose aussi importante qu'une partie de chasse.
+Adieu, imitez-moi, mon ami, quittez la politique, revenez au roi
+et prenez la messe.
+
+Et Henri reconduisit ou plutot repoussa jusqu'a l'antichambre le
+jeune homme, dont la stupefaction commencait a faire place a la
+fureur.
+
+A peine eut-il referme la porte que, ne pouvant resister a l'envie
+de se venger sur quelque chose a defaut de quelqu'un, de Mouy
+broya son chapeau entre ses mains, le jeta a terre, et le foulant
+aux pieds comme fait un taureau du manteau du matador:
+
+-- Par la mort! s'ecria-t-il, voila un miserable prince, et j'ai
+bien envie de me faire tuer ici pour le souiller a jamais de mon
+sang.
+
+-- Chut! monsieur de Mouy! dit une voix qui se glissait par
+l'ouverture d'une porte entrebaillee; chut! car un autre que moi
+pourrait vous entendre.
+
+de Mouy se retourna vivement et apercut le duc d'Alencon enveloppe
+d'un manteau et avancant sa tete pale dans le corridor pour
+s'assurer si de Mouy et lui etaient bien seuls.
+
+-- M. le duc d'Alencon! s'ecria de Mouy, je suis perdu.
+
+-- Au contraire, murmura le prince, peut-etre meme avez-vous
+trouve ce que vous cherchez, et la preuve, c'est que je ne veux
+pas que vous vous fassiez tuer ici comme vous en avez le dessein.
+Croyez-moi, votre sang peut etre mieux employe qu'a rougir le
+seuil du roi de Navarre.
+
+Et a ces mots le duc ouvrit toute grande la porte qu'il tenait
+entrebaillee.
+
+-- Cette chambre est celle de deux de mes gentilshommes, dit le
+duc; nul ne viendra nous relancer ici; nous pourrons donc y causer
+en toute liberte. Venez, monsieur.
+
+-- Me voici, Monseigneur! dit le conspirateur stupefait.
+
+Et il entra dans la chambre, dont le duc d'Alencon referma la
+porte derriere lui non moins vivement que n'avait fait le roi de
+Navarre.
+
+de Mouy etait entre furieux, exaspere, maudissant; mais peu a peu
+le regard froid et fixe du jeune duc Francois fit sur le capitaine
+huguenot l'effet de cette glace enchantee qui dissipe l'ivresse.
+
+-- Monseigneur, dit-il, si j'ai bien compris, Votre Altesse veut
+me parler?
+
+-- Oui, monsieur de Mouy, repondit Francois. Malgre votre
+deguisement, j'avais cru vous reconnaitre, et quand vous avez
+presente les armes a mon frere Henri, je vous ai reconnu tout a
+fait. Eh bien, de Mouy, vous n'etes donc pas content du roi de
+Navarre?
+
+-- Monseigneur!
+
+-- Allons, voyons! parlez-moi hardiment. Sans que vous vous en
+doutiez, peut-etre suis-je de vos amis.
+
+-- Vous, Monseigneur?
+
+-- Oui, moi. Parlez donc.
+
+-- Je ne sais que dire a Votre Altesse, Monseigneur. Les choses
+dont j'avais a entretenir le roi de Navarre touchent a des
+interets que Votre Altesse ne saurait comprendre. D'ailleurs,
+ajouta de Mouy d'un air qu'il tacha de rendre indifferent, il
+s'agissait de bagatelles.
+
+-- De bagatelles? fit le duc.
+
+-- Oui, Monseigneur.
+
+-- De bagatelles pour lesquelles vous avez cru devoir exposer
+votre vie en revenant au Louvre, ou, vous le savez, votre tete
+vaut son pesant d'or. Car on n'ignore point que vous etes, avec le
+roi de Navarre et le prince de Conde, un des principaux chefs des
+huguenots.
+
+-- Si vous croyez cela, Monseigneur, agissez envers moi comme doit
+le faire le frere du roi Charles et le fils de la reine Catherine.
+
+-- Pourquoi voulez-vous que j'agisse ainsi, quand je vous ai dit
+que j'etais de vos amis? Dites-moi donc la verite.
+
+-- Monseigneur, dit de Mouy, je vous jure...
+
+-- Ne jurez pas, monsieur; la religion reformee defend de faire
+des serments, et surtout de faux serments. de Mouy fronca le
+sourcil.
+
+-- Je vous dis que je sais tout, reprit le duc. de Mouy continua
+de se taire.
+
+-- Vous en doutez? reprit le prince avec une affectueuse
+insistance. Eh bien, mon cher de Mouy, il faut vous convaincre.
+Voyons, vous allez juger si je me trompe. Avez-vous ou non propose
+a mon beau-frere Henri, la, tout a l'heure (le duc etendit la main
+dans la direction de la chambre du Bearnais), votre secours et
+celui des votres pour le reinstaller dans sa royaute de Navarre?
+
+de Mouy regarda le duc d'un air effare.
+
+-- Propositions qu'il a refusees avec terreur! de Mouy demeura
+stupefait.
+
+-- Avez-vous alors invoque votre ancienne amitie, le souvenir de
+la religion commune? Avez-vous meme alors leurre le roi de Navarre
+d'un espoir bien brillant, si brillant qu'il en a ete ebloui, de
+l'espoir d'atteindre a la couronne de France? Hein? dites, suis-je
+bien informe? Est-ce la ce que vous etes venu proposer au
+Bearnais?
+
+-- Monseigneur! s'ecria de Mouy, c'est si bien cela que je me
+demande en ce moment meme si je ne dois pas dire a Votre Altesse
+Royale qu'elle en a menti! provoquer dans cette chambre un combat
+sans merci, et assurer ainsi par la mort de nous deux l'extinction
+de ce terrible secret!
+
+-- Doucement, mon brave de Mouy, doucement, dit le duc d'Alencon
+sans changer de visage, sans faire le moindre mouvement a cette
+terrible menace; le secret s'eteindra mieux entre nous si nous
+vivons tous deux que si l'un de nous meurt. Ecoutez-moi et cessez
+de tourmenter ainsi la poignee de votre epee. Pour la troisieme
+fois, je vous dis que vous etes avec un ami; repondez donc comme a
+un ami. Voyons, le roi de Navarre n'a-t-il pas refuse tout ce que
+vous lui avez offert?
+
+-- Oui, Monseigneur, et je l'avoue, puisque cet aveu ne peut
+compromettre que moi.
+
+-- N'avez-vous pas crie en sortant de sa chambre et en foulant aux
+pieds votre chapeau, qu'il etait un prince lache et indigne de
+demeurer votre chef?
+
+-- C'est vrai, Monseigneur, j'ai dit cela.
+
+-- Ah! c'est vrai! Vous l'avouez, enfin?
+
+-- Oui.
+
+-- Et c'est toujours votre avis?
+
+-- Plus que jamais, Monseigneur!
+
+-- Eh bien, moi, moi, monsieur de Mouy, moi, troisieme fils de
+Henri II, moi, fils de France, suis-je assez bon gentilhomme pour
+commander a vos soldats, voyons? et jugez-vous que je suis assez
+loyal pour que vous puissiez compter sur ma parole?
+
+-- Vous, Monseigneur! vous, le chef des huguenots?
+
+-- Pourquoi pas? C'est l'epoque des conversions, vous le savez.
+Henri s'est bien fait catholique, je puis bien me faire
+protestant, moi.
+
+-- Oui, sans doute, Monseigneur; mais j'attends que vous
+m'expliquiez...
+
+-- Rien de plus simple, et je vais vous dire en deux mots la
+politique de tout le monde.
+
+" Mon frere Charles tue les huguenots pour regner plus largement.
+Mon frere d'Anjou les laisse tuer parce qu'il doit succeder a mon
+frere Charles, et que, comme vous le savez, mon frere Charles est
+souvent malade. Mais moi... et c'est tout different, moi qui ne
+regnerai jamais, en France du moins, attendu que j'ai deux aines
+devant moi; moi que la haine de ma mere et de mes freres, plus
+encore que la loi de la nature, eloigne du trone; moi qui ne dois
+pretendre a aucune affection de famille, a aucune gloire, a aucun
+royaume; moi qui, cependant, porte un coeur aussi noble que mes
+aines; eh bien! de Mouy! moi, je veux chercher a me tailler avec
+mon epee un royaume dans cette France qu'ils couvrent de sang.
+
+" Or, voila ce que je veux, moi, de Mouy, ecoutez." Je veux etre
+roi de Navarre, non par la naissance, mais par l'election. Et
+remarquez bien que vous n'avez aucune objection a faire a cela,
+car je ne suis pas usurpateur, puisque mon frere refuse vos
+offres, et, s'ensevelissant dans sa torpeur, reconnait hautement
+que ce royaume de Navarre n'est qu'une fiction. Avec Henri de
+Bearn, vous n'avez rien; avec moi, vous avez une epee et un nom.
+Francois d'Alencon, fils de France, sauvegarde tous ses compagnons
+ou tous ses complices, comme il vous plaira de les appeler. Eh
+bien, que dites-vous de cette offre, monsieur de Mouy?
+
+-- Je dis qu'elle m'eblouit, Monseigneur.
+
+-- de Mouy, de Mouy, nous aurons bien des obstacles a vaincre. Ne
+vous montrez donc pas des l'abord si exigeant et si difficile
+envers un fils de roi et un frere de roi qui vient a vous.
+
+-- Monseigneur, la chose serait deja faite si j'etais seul a
+soutenir mes idees; mais nous avons un conseil, et si brillante
+que soit l'offre, peut-etre meme a cause de cela, les chefs du
+parti n'y adhereront-ils pas sans condition.
+
+-- Ceci est autre chose, et la reponse est d'un coeur honnete et
+d'un esprit prudent. A la facon dont je viens d'agir, de Mouy,
+vous avez du reconnaitre ma probite. Traitez-moi donc de votre
+cote en homme qu'on estime et non en prince qu'on flatte. de Mouy,
+ai-je des chances?
+
+-- Sur ma parole, Monseigneur, et puisque Votre Altesse veut que
+je lui donne mon avis, Votre Altesse les a toutes depuis que le
+roi de Navarre a refuse l'offre que j'etais venu lui faire. Mais,
+je vous le repete, Monseigneur, me concerter avec nos chefs est
+chose indispensable.
+
+-- Faites donc, monsieur, repondit d'Alencon. Seulement, a quand
+la reponse?
+
+de Mouy regarda le prince en silence. Puis, paraissant prendre une
+resolution:
+
+-- Monseigneur, dit-il, donnez-moi votre main; j'ai besoin que
+cette main d'un fils de France touche la mienne pour etre sur que
+je ne serai point trahi.
+
+Le duc non seulement tendit la main vers de Mouy, mais il saisit
+la sienne et la serra.
+
+-- Maintenant, Monseigneur, je suis tranquille, dit le jeune
+huguenot. Si nous etions trahis, je dirais que vous n'y etes pour
+rien. Sans quoi, Monseigneur, et pour si peu que vous fussiez dans
+cette trahison, vous seriez deshonore.
+
+-- Pourquoi me dites-vous cela, de Mouy, avant de me dire quand
+vous me rapporterez la reponse de vos chefs?
+
+-- Parce que, Monseigneur, en me demandant a quand la reponse,
+vous me demandez en meme temps ou sont les chefs, et que, si je
+vous dis: A ce soir, vous saurez que les chefs sont a Paris et s'y
+cachent.
+
+Et en disant ces mots, par un geste de defiance, de Mouy attachait
+son oeil percant sur le regard faux et vacillant du jeune homme.
+
+-- Allons, allons, reprit le duc, il vous reste encore des doutes,
+monsieur de Mouy. Mais je ne puis du premier coup exiger de vous
+une entiere confiance. Vous me connaitrez mieux plus tard. Nous
+allons etre lies par une communaute d'interets qui vous delivrera
+de tout soupcon. Vous dites donc a ce soir, monsieur de Mouy?
+
+-- Oui, Monseigneur, car le temps presse. A ce soir. Mais ou cela,
+s'il vous plait?
+
+-- Au Louvre, ici, dans cette chambre, cela vous convient-il?
+
+-- Cette chambre est habitee? dit de Mouy en montrant du regard
+les deux lits qui s'y trouvaient en face l'un de l'autre.
+
+-- Par deux de mes gentilshommes, oui.
+
+-- Monseigneur, il me semble imprudent, a moi, de revenir au
+Louvre.
+
+-- Pourquoi cela?
+
+-- Parce que, si vous m'avez reconnu, d'autres peuvent avoir
+d'aussi bons yeux que Votre Altesse et me reconnaitre a leur tour.
+Je reviendrai cependant au Louvre, si vous m'accordez ce que je
+vais vous demander.
+
+-- Quoi?
+
+-- Un sauf-conduit.
+
+-- de Mouy, repondit le duc, un sauf-conduit de moi saisi sur vous
+me perd et ne vous sauve pas. Je ne puis pour vous quelque chose
+qu'a la condition qu'a tous les yeux nous sommes completement
+etrangers l'un a l'autre. La moindre relation de ma part avec
+vous, prouvee a ma mere ou a mes freres, me couterait la vie. Vous
+etes donc sauvegarde par mon propre interet, du moment ou je me
+serai compromis avec les autres, comme je me compromets avec vous
+en ce moment. Libre dans ma sphere d'action, fort si je suis
+inconnu, tant que je reste moi-meme impenetrable je vous garantis
+tous; ne l'oubliez pas. Faites donc un nouvel appel a votre
+courage, tentez sur ma parole ce que vous tentiez sans la parole
+de mon frere. Venez ce soir au Louvre.
+
+-- Mais comment voulez-vous que j'y vienne? Je ne puis risquer ce
+costume dans les appartements. Il etait pour les vestibules et les
+cours. Le mien est encore plus dangereux, puisque tout le monde me
+connait ici et qu'il ne me deguise aucunement.
+
+-- Aussi, je cherche, attendez... Je crois que... oui, le voici.
+
+En effet, le duc avait jete les yeux autour de lui, et ses yeux
+s'etaient arretes sur la garde-robe d'apparat de La Mole, pour le
+moment etendue sur le lit, c'est-a-dire sur ce magnifique manteau
+cerise brode d'or dont nous avons deja parle, sur son toquet orne
+d'une plume blanche, entoure d'un cordon de marguerites d'or et
+d'argent entremelees, enfin sur un pourpoint de satin gris perle
+et or.
+
+-- Voyez-vous ce manteau, cette plume et ce pourpoint? dit le duc;
+ils appartiennent a M. de La Mole, un de mes gentilshommes, un
+muguet du meilleur ton. Cet habit a fait rage a la cour, et on
+reconnait M. de La Mole a cent pas lorsqu'il le porte. Je vais
+vous donner l'adresse du tailleur qui le lui a fourni; en le lui
+payant le double de ce qu'il vaut, vous en aurez un pareil ce
+soir. Vous retiendrez bien le nom de M. de La Mole, n'est-ce pas?
+
+Le duc d'Alencon achevait a peine la recommandation, que l'on
+entendit un pas qui s'approchait dans le corridor et qu'une clef
+tourna dans la serrure.
+
+-- Eh! qui va la? s'ecria le duc en s'elancant vers la porte et en
+poussant le verrou.
+
+-- Pardieu, repondit une voix du dehors, je trouve la question
+singuliere. Qui va la vous-meme? Voila qui est plaisant! quand je
+veux rentrer chez moi, on me demande qui va la!
+
+-- Est-ce vous, monsieur de la Mole?
+
+-- Eh! sans doute que c'est moi. Mais vous, qui etes-vous? Pendant
+que La Mole exprimait son etonnement de trouver sa chambre habitee
+et essayait de decouvrir quel en etait le nouveau commensal, le
+duc d'Alencon se retournait vivement, une main sur le verrou,
+l'autre sur la serrure.
+
+-- Connaissez-vous M. de La Mole? demanda-t-il a de Mouy.
+
+-- Non, Monseigneur.
+
+-- Et lui, vous connait-il?
+
+-- Je ne le crois pas.
+
+-- Alors, tout va bien; d'ailleurs, faites semblant de regarder
+par la fenetre. de Mouy obeit sans repondre, car La Mole
+commencait a s'impatienter et frappait a tour de bras.
+
+Le duc d'Alencon jeta un dernier regard vers de Mouy, et, voyant
+qu'il avait le dos tourne, il ouvrit.
+
+-- Monseigneur le duc! s'ecria La Mole en reculant de surprise,
+oh! pardon, pardon, Monseigneur!
+
+-- Ce n'est rien, monsieur. J'ai eu besoin de votre chambre pour
+recevoir quelqu'un.
+
+-- Faites, Monseigneur, faites. Mais permettez, je vous en
+supplie, que je prenne mon manteau et mon chapeau, qui sont sur le
+lit; car j'ai perdu l'un et l'autre cette nuit sur le quai de la
+Greve, ou j'ai ete attaque de nuit par des voleurs.
+
+-- En effet, monsieur, dit le prince en souriant et en passant
+lui-meme a La Mole les objets demandes, vous voici assez mal
+accommode; vous avez eu affaire a des gaillards fort entetes, a ce
+qu'il parait!
+
+Et le duc passa lui-meme a La Mole le manteau et le toquet. Le
+jeune homme salua et sortit pour changer de vetement dans
+l'antichambre, ne s'inquietant aucunement de ce que le duc faisait
+dans sa chambre; car c'etait assez l'usage au Louvre que les
+logements des gentilshommes fussent, pour les princes auxquels ils
+etaient attaches, des hotelleries qu'ils employaient a toutes
+sortes de receptions.
+
+de Mouy se rapprocha alors du duc, et tous deux ecouterent pour
+savoir le moment ou La Mole aurait fini et sortirait; mais
+lorsqu'il eut change de costume, lui-meme les tira d'embarras,
+car, s'approchant de la porte:
+
+-- Pardon, Monseigneur! dit-il; mais Votre Altesse n'a pas
+rencontre sur son chemin le comte de Coconnas?
+
+-- Non, monsieur le comte! et cependant il etait de service ce
+matin.
+
+-- Alors on me l'aura assassine, dit La Mole en se parlant a lui-
+meme tout en s'eloignant.
+
+Le duc ecouta le bruit des pas qui allaient s'affaiblissant; puis
+ouvrant la porte et tirant de Mouy apres lui:
+
+-- Regardez-le s'eloigner, dit-il, et tachez d'imiter cette
+tournure inimitable.
+
+-- Je ferai de mon mieux, repondit de Mouy. Malheureusement je ne
+suis pas un damoiseau, mais un soldat.
+
+-- En tout cas, je vous attends avant minuit dans ce corridor. Si
+la chambre de mes gentilshommes est libre, je vous y recevrai; si
+elle ne l'est pas, nous en trouverons une autre.
+
+-- Oui, Monseigneur.
+
+-- Ainsi donc, a ce soir, avant minuit.
+
+-- A ce soir, avant minuit.
+
+-- Ah! a propos, de Mouy, balancez fort le bras droit en marchant,
+c'est l'allure particuliere de M. de La Mole.
+
+
+
+XXIV
+La rue Tizon et la rue Cloche-Percee
+
+
+La Mole sortit du Louvre tout courant, et se mit a fureter dans
+Paris pour decouvrir le pauvre Coconnas.
+
+Son premier soin fut de se rendre a la rue de l'Arbre-Sec et
+d'entrer chez maitre La Huriere, car La Mole se rappelait avoir
+souvent cite au Piemontais certaine devise latine qui tendait a
+prouver que l'Amour, Bacchus et Ceres sont des dieux de premiere
+necessite, et il avait l'espoir que Coconnas, pour suivre
+l'aphorisme romain, se serait installe a la Belle-Etoile, apres
+une nuit qui devait avoir ete pour son ami non moins occupee
+qu'elle ne l'avait ete pour lui.
+
+La Mole ne trouva rien chez La Huriere que le souvenir de
+l'obligation prise et un dejeuner offert d'assez bonne grace que
+notre gentilhomme accepta avec grand appetit, malgre son
+inquietude.
+
+L'estomac tranquillise a defaut de l'esprit, La Mole se remit en
+course, remontant la Seine, comme ce mari qui cherchait sa femme
+noyee. En arrivant sur le quai de Greve, il reconnut l'endroit ou,
+ainsi qu'il l'avait dit a M. d'Alencon, il avait, pendant sa
+course nocturne, ete arrete trois ou quatre heures auparavant, ce
+qui n'etait pas rare dans un Paris plus vieux de cent ans que
+celui ou Boileau se reveillait au bruit d'une balle percant son
+volet. Un petit morceau de la plume de son chapeau etait reste sur
+le champ de bataille. Le sentiment de possession est inne chez
+l'homme. La Mole avait dix plumes plus belles les unes que les
+autres; il ne s'arreta pas moins a ramasser celle-la, ou plutot le
+seul fragment qui en eut survecu, et le considerait d'un air
+piteux, lorsque des pas alourdis retentirent, s'approchant de lui,
+et que des voix brutales lui ordonnerent de se ranger. La Mole
+releva la tete et apercut une litiere precedee de deux pages et
+accompagnee d'un ecuyer.
+
+La Mole crut reconnaitre la litiere et se rangea vivement.
+
+Le jeune gentilhomme ne s'etait pas trompe.
+
+-- Monsieur de la Mole! dit une voix pleine de douceur qui sortait
+de la litiere, tandis qu'une main blanche et douce comme le satin
+ecartait les rideaux.
+
+-- Oui, madame, moi-meme, repondit La Mole en s'inclinant.
+
+-- Monsieur de la Mole une plume a la main..., continua la dame a
+la litiere; etes-vous donc amoureux, mon cher monsieur, et
+retrouvez-vous des traces perdues?
+
+-- Oui, madame, repondit La Mole, je suis amoureux, et tres fort;
+mais pour le moment, ce sont mes propres traces que je retrouve,
+quoique ce ne soient pas elles que je cherche. Mais Votre Majeste
+me permettra-t-elle de lui demander des nouvelles de sa sante.
+
+-- Excellente, monsieur; je ne me suis jamais mieux portee, ce me
+semble; cela vient probablement de ce que j'ai passe la nuit en
+retraite.
+
+-- Ah! en retraite, dit La Mole en regardant Marguerite d'une
+facon etrange.
+
+-- Eh bien, oui! qu'y a-t-il d'etonnant a cela?
+
+-- Peut-on, sans indiscretion, vous demander dans quel couvent?
+
+-- Certainement, monsieur, je n'en fais pas mystere: au couvent
+des Annonciades. Mais vous, que faites-vous ici avec cet air
+effarouche?
+
+-- Madame, moi aussi j'ai passe la nuit en retraite et dans les
+environs du meme couvent; ce matin, je cherche mon ami, qui a
+disparu, et en le cherchant j'ai retrouve cette plume.
+
+-- Qui vient de lui? Mais en verite nous m'effrayez sur son
+compte, la place est mauvaise.
+
+-- Que Votre Majeste se rassure, la plume vient de moi; je l'ai
+perdue vers cinq heures et demie sur cette place, en me sauvant
+des mains de quatre bandits qui me voulaient a toute force
+assassiner, a ce que je crois du moins.
+
+Marguerite reprima un vif mouvement d'effroi.
+
+-- Oh! contez-moi cela! dit-elle.
+
+-- Rien de plus simple, madame. Il etait donc, comme j'avais
+l'honneur de dire a Votre Majeste, cinq heures du matin a peu
+pres...
+
+-- Et a cinq heures du matin, interrompit Marguerite, vous etiez
+deja sorti?
+
+-- Votre Majeste m'excusera, dit La Mole, je n'etais pas encore
+rentre.
+
+-- Ah! monsieur de la Mole! rentrer a cinq heures du matin! dit
+Marguerite avec un sourire qui pour tous etait malicieux et que La
+Mole eut la fatuite de trouver adorable, rentrer si tard! vous
+aviez merite cette punition.
+
+-- Aussi je ne me plains pas, madame, dit La Mole en s'inclinant
+avec respect, et j'eusse ete eventre que je m'estimerais encore
+plus heureux cent fois que je ne merite de l'etre. Mais enfin je
+rentrais tard ou de bonne heure, comme Votre Majeste voudra, de
+cette bien heureuse maison ou j'avais passe la nuit en retraite,
+lorsque quatre tire-laine ont debouche de la rue de la Mortellerie
+et m'ont poursuivi avec des coupe-choux demesurement longs. C'est
+grotesque, n'est-ce pas, madame? mais enfin c'est comme cela; il
+m'a fallu fuir, car j'avais oublie mon epee.
+
+-- Oh! je comprends, dit Marguerite avec un air d'admirable
+naivete, et vous retournez chercher votre epee.
+
+La Mole regarda Marguerite comme si un doute se glissait dans son
+esprit.
+
+-- Madame, j'y retournerais effectivement et meme tres volontiers,
+attendu que mon epee est une excellente lame, mais je ne sais pas
+ou est cette maison.
+
+-- Comment, monsieur! reprit Marguerite, vous ne savez pas ou est
+la maison ou vous avez passe la nuit?
+
+-- Non, madame, et que Satan m'extermine si je m'en doute!
+
+-- Oh! voila qui est singulier! c'est donc tout un roman que votre
+histoire?
+
+-- Un veritable roman, vous l'avez dit, madame.
+
+-- Contez-la-moi.
+
+-- C'est un peu long.
+
+-- Qu'importe! j'ai le temps.
+
+-- Et fort incroyable surtout.
+
+-- Allez toujours: je suis on ne peut plus credule.
+
+-- Votre Majeste l'ordonne?
+
+-- Mais oui, s'il le faut.
+
+-- J'obeis. Hier soir, apres avoir quitte deux adorables femmes
+avec lesquelles nous avions passe la soiree sur le pont Saint-
+Michel, nous soupions chez maitre La Huriere.
+
+-- D'abord, demanda Marguerite avec un naturel parfait, qu'est-ce
+que maitre La Huriere?
+
+-- Maitre La Huriere, madame, dit La Mole en regardant une seconde
+fois Marguerite avec cet air de doute qu'on avait deja pu
+remarquer une premiere fois chez lui, maitre La Huriere est le
+maitre de l'hotellerie de la Belle Etoile, situee rue de l'Arbre-
+Sec.
+
+-- Bien, je vois cela d'ici... Vous soupiez donc chez maitre La
+Huriere, avec votre ami Coconnas sans doute?
+
+-- Oui, madame, avec mon ami Coconnas, quand un homme entra et
+nous remit a chacun un billet.
+
+-- Pareil? demanda Marguerite.
+
+-- Exactement pareil. Cette ligne seulement:
+
+"Vous etes attendu rue Saint-Antoine, en face de la rue de Jouy."
+
+-- Et pas de signature au bas de ce billet? demanda Marguerite.
+
+-- Non; mais trois mots, trois mots charmants qui promettaient
+trois fois la meme chose; c'est-a-dire un triple bonheur.
+
+-- Et quels etaient ces trois mots?
+
+-- _Eros-Cupido-Amor._
+
+_-- _En effet, ce sont trois doux noms; et ont-ils tenu ce qu'ils
+promettaient?
+
+-- Oh! plus, madame, cent fois plus! s'ecria La Mole avec
+enthousiasme.
+
+-- Continuez; je suis curieuse de savoir ce qui vous attendait rue
+Saint Antoine, en face la rue de Jouy.
+
+-- Deux duegnes avec chacune un mouchoir a la main. Il s'agissait
+de nous laisser bander les yeux. Votre Majeste devine que nous n'y
+fimes point de difficulte. Nous tendimes bravement le cou. Mon
+guide me fit tourner a gauche, le guide de mon ami le fit tourner
+a droite, et nous nous separames.
+
+-- Et alors? continua Marguerite, qui paraissait decidee a pousser
+l'investigation jusqu'au bout.
+
+-- Je ne sais, reprit La Mole, ou son guide conduisit mon ami. En
+enfer, peut-etre. Mais quant a moi, ce que je sais, c'est que le
+mien me mena en un lieu que je tiens pour le paradis.
+
+-- Et d'ou vous fit sans doute chasser votre trop grande
+curiosite?
+
+-- Justement, madame, et vous avez le don de la divination.
+J'attendais le jour avec impatience pour voir ou j'etais, quand, a
+quatre heures et demie, la meme duegne est rentree, m'a bande de
+nouveau les yeux, m'a fait promettre de ne point chercher a
+soulever mon bandeau, m'a conduit dehors, m'a accompagne cent pas,
+m'a fait encore jurer de n'oter mon bandeau que lorsque j'aurais
+compte jusqu'a cinquante. J'ai compte jusqu'a cinquante, et je me
+suis trouve rue Saint-Antoine, en face la rue de Jouy.
+
+-- Et alors...?
+
+-- Alors, madame, je suis revenu tellement joyeux que je n'ai
+point fait attention aux quatre miserables des mains desquels j'ai
+eu tant de mal a me tirer. Or, madame, continua La Mole, en
+retrouvant ici un morceau de ma plume, mon coeur a tressailli de
+joie, et je l'ai ramasse en me promettant a moi-meme de le garder
+comme un souvenir de cette heureuse nuit. Mais, au milieu de mon
+bonheur, une chose me tourmente, c'est ce que peut etre devenu mon
+compagnon.
+
+-- Il n'est pas rentre au Louvre?
+
+-- Helas! non, madame! Je l'ai cherche partout ou il pouvait etre,
+a la Belle-Etoile, au jeu de paume, et en quantite d'autres lieux
+honorables; mais d'Annibal point et de Coconnas pas davantage...
+
+En disant ces paroles et les accompagnant d'un geste lamentable,
+La Mole ouvrit les bras et ecarta son manteau, sous lequel on vit
+bailler a divers endroits son pourpoint qui montrait, comme autant
+d'elegants creves, la doublure par les accrocs.
+
+-- Mais vous avez ete crible? dit Marguerite.
+
+-- Crible, c'est le mot! dit La Mole, qui n'etait pas fache de se
+faire un merite du danger qu'il avait couru. Voyez, madame! voyez!
+
+-- Comment n'avez-vous pas change de pourpoint au Louvre, puisque
+vous y etes retourne? demanda la reine.
+
+-- Ah! dit La Mole, c'est qu'il y avait quelqu'un dans ma chambre.
+
+-- Comment, quelqu'un dans votre chambre? dit Marguerite dont les
+yeux exprimerent le plus vif etonnement; et qui donc etait dans
+votre chambre?
+
+-- Son Altesse...
+
+-- Chut! interrompit Marguerite.
+
+Le jeune homme obeit.
+
+-- _Qui ad lecticam meam stant? _dit-elle a La Mole.
+
+-- _Duo pueri et unus eques._
+
+_-- Optime, barbari! _dit-elle. _Dic, Moles, quem inveneris in
+cubiculo tuo?_
+
+_-- Franciscum ducem._
+
+_-- Agentem?_
+
+_-- Nescio quid._
+
+_-- Quocum?_
+
+_-- Cum ignoto. _
+
+-- C'est bizarre, dit Marguerite. Ainsi vous n'avez pu retrouver
+Coconnas? continua-t-elle sans songer evidemment a ce qu'elle
+disait.
+
+-- Aussi, madame, comme j'avais l'honneur de le dire a Votre
+Majeste, j'en meurs veritablement d'inquietude.
+
+-- Eh bien, dit Marguerite en soupirant, je ne veux pas vous
+distraire plus longtemps de sa recherche, mais je ne sais pourquoi
+j'ai l'idee qu'il se retrouvera tout seul! N'importe, allez
+toujours.
+
+Et la reine appuya son doigt sur sa bouche. Or, comme la belle
+Marguerite n'avait confie aucun secret, n'avait fait aucun aveu a
+La Mole, le jeune homme comprit que ce geste charmant, ne pouvant
+avoir pour but de lui recommander le silence, devait avoir une
+autre signification.
+
+Le cortege se remit en marche; et La Mole, dans le but de
+poursuivre son investigation, continua de remonter le quai jusqu'a
+la rue du Long-Pont, qui le conduisit dans la rue Saint-Antoine.
+
+En face la rue de Jouy, il s'arreta.
+
+C'etait la que, la veille, les deux duegnes leur avaient bande les
+yeux, a lui et a Coconnas. Il avait tourne a gauche, puis il avait
+compte vingt pas; il recommenca le manege et se trouva en face
+d'une maison ou plutot d'un mur derriere lequel s'elevait une
+maison; au milieu de ce mur etait une porte a auvent garnie de
+clous larges et de meurtrieres.
+
+La maison etait situee rue Cloche-Percee, petite rue etroite qui
+commence a la rue Saint-Antoine et aboutit a la rue du Roi-de-
+Sicile.
+
+-- Par la sambleu! dit La Mole, c'est bien la... j'en jurerais...
+En etendant la main, comme je sortais, j'ai senti les clous de la
+porte, puis j'ai descendu deux degres. Cet homme qui courait en
+criant: A l'aide! et qu'on a tue rue du Roi-de-Sicile, passait au
+moment ou je mettais le pied sur le premier. Voyons.
+
+La Mole alla a la porte et frappa. La porte s'ouvrit, et une
+espece de concierge a moustaches vint ouvrir.
+
+-- _Was ist das?_ demanda le concierge.
+
+-- Ah! ah! fit La Mole, il me parait que nous sommes Suisse. Mon
+ami, continua-t-il en prenant son air le plus charmant, je
+voudrais avoir mon epee, que j'ai laissee dans cette maison ou
+j'ai passe la nuit.
+
+-- _Ich verstehe nicht_, repeta le concierge.
+
+-- Mon epee..., reprit La Mole.
+
+-- _Ich verstehe nicht_, repeta le concierge.
+
+-- ... que j'ai laissee... Mon epee, que j'ai laissee...
+
+-- _Ich verstehe nicht..._
+
+_-- _... dans cette maison, ou j'ai passe la nuit.
+
+-- _Gehe zum Teufel... _Et il lui referma la porte au nez.
+
+-- Mordieu! dit La Mole, si j'avais cette epee que je reclame, je
+la passerais bien volontiers a travers le corps de ce drole-la.
+Mais je ne l'ai point, et ce sera pour un autre jour.
+
+Sur quoi La Mole continua son chemin jusqu'a la rue du Roi-de-
+Sicile, prit a droite, fit cinquante pas a peu pres, prit a droite
+encore et se trouva rue Tizon, petite rue parallele a la rue
+Cloche-Percee, et en tout point semblable. Il y eut plus: a peine
+eut-il fait trente pas, qu'il retrouva la petite porte a clous
+larges, a auvent et a meurtrieres, les deux degres et le mur. On
+eut dit que la rue Cloche-Percee s'etait retournee pour le voir
+passer.
+
+La Mole reflechit alors qu'il avait bien pu prendre sa droite pour
+sa gauche, et il alla frapper a cette porte pour y faire la meme
+reclamation qu'il avait faite a l'autre. Mais cette fois il eut
+beau frapper, on n'ouvrit meme pas.
+
+La Mole fit et refit deux ou trois fois le meme tour qu'il venait
+de faire, ce qui l'amena a cette idee, toute naturelle, que la
+maison avait deux entrees, l'une sur la rue ClochePercee et
+l'autre sur la rue Tizon.
+
+Mais ce raisonnement, si logique qu'il fut, ne lui rendait pas son
+epee, et ne lui apprenait pas ou etait son ami.
+
+Il eut un instant l'idee d'acheter une autre epee et d'eventrer le
+miserable portier qui s'obstinait a ne parler qu'allemand; mais il
+pensa que si ce portier etait a Marguerite et que si Marguerite
+l'avait choisi ainsi, c'est qu'elle avait ses raisons pour cela,
+et qu'il lui serait peut-etre desagreable d'en etre privee.
+
+Or, La Mole, pour rien au monde, n'eut voulu faire une chose
+desagreable a Marguerite.
+
+De peur de ceder a la tentation, il reprit donc vers les deux
+heures de l'apres midi le chemin du Louvre.
+
+Comme son appartement n'etait point occupe cette fois, il put
+rentrer chez lui. La chose etait assez urgente relativement au
+pourpoint, qui, comme lui avait fait observer la reine, etait
+considerablement deteriore.
+
+Il s'avanca donc incontinent vers son lit pour substituer le beau
+pourpoint gris perle a celui-la. Mais, a son grand etonnement, la
+premiere chose qu'il apercut pres du pourpoint gris perle fut
+cette fameuse epee qu'il avait laissee rue Cloche-Percee.
+
+La Mole la prit, la tourna et la retourna: c'etait bien elle.
+
+-- Ah! ah! fit-il, est-ce qu'il y aurait quelque magie la-dessous?
+Puis avec un soupir: Ah! si le pauvre Coconnas se pouvait
+retrouver comme mon epee!
+
+Deux ou trois heures apres que La Mole avait cesse sa ronde
+circulaire autour de la petite maison double, la porte de la rue
+Tizon s'ouvrit. Il etait cinq heures du soir a peu pres, et par
+consequent nuit fermee.
+
+Une femme enveloppee dans un long manteau garni de fourrures,
+accompagnee d'une suivante, sortit par cette porte que lui tenait
+ouverte une duegne d'une quarantaine d'annees, se glissa
+rapidement jusqu'a la rue du Roi-de-Sicile, frappa a une petite
+porte de la rue d'Argenson qui s'ouvrit devant elle, sortit par la
+grande porte du meme hotel qui donnait Vieille-rue-du-Temple, alla
+gagner une petite poterne de l'hotel de Guise, l'ouvrit avec une
+clef qu'elle avait dans sa poche, et disparut.
+
+Une demi-heure apres, un jeune homme, les yeux bandes, sortait par
+la meme porte de la meme petite maison, guide par une femme qui le
+conduisait au coin de la rue Geoffroy-Lasnier et de la
+Mortellerie. La, elle l'invita a compter jusqu'a cinquante et a
+oter son bandeau.
+
+Le jeune homme accomplit scrupuleusement la recommandation, et au
+chiffre convenu ota le mouchoir qui lui couvrait les yeux.
+
+-- Mordi! s'ecria-t-il en regardant tout autour de lui; si je sais
+ou je suis, je veux etre pendu! Six heures! s'ecria-t-il en
+entendant sonner l'horloge de Notre-Dame. Et ce pauvre La Mole,
+que peut-il etre devenu? Courons au Louvre, peut-etre la en saura-
+t-on des nouvelles.
+
+Et ce disant, Coconnas descendit tout courant la rue de la
+Mortellerie et arriva aux portes du Louvre en moins de temps qu'il
+n'en eut fallu a un cheval ordinaire; il bouscula et demolit sur
+son passage cette haie mobile de braves bourgeois qui se
+promenaient paisiblement autour des boutiques de la place
+Baudoyer, et entra dans le palais.
+
+La il interrogea suisse et sentinelle. Le suisse croyait bien
+avoir vu entrer M. de La Mole le matin, mais il ne l'avait pas vu
+sortir. La sentinelle n'etait la que depuis une heure et demie et
+n'avait rien vu.
+
+Il monta tout courant a la chambre et en ouvrit la porte
+precipitamment; mais il ne trouva dans la chambre que le pourpoint
+de La Mole tout lacere, ce qui redoubla encore ses inquietudes.
+
+Alors il songea a La Huriere et courut chez le digne hotelier de
+la Belle-Etoile. La Huriere avait vu La Mole; La Mole avait
+dejeune chez La Huriere. Coconnas fut donc entierement rassure,
+et, comme il avait grand faim, il demanda a souper a son tour.
+
+Coconnas etait dans les deux dispositions necessaires pour bien
+souper: il avait l'esprit rassure et l'estomac vide; il soupa donc
+si bien que son repas le conduisit jusqu'a huit heures. Alors,
+reconforte par deux bouteilles d'un petit vin d'Anjou qu'il aimait
+fort et qu'il venait de sabler avec une sensualite qui se
+trahissait par des clignements d'yeux et des clappements de langue
+reiteres, il se remit a la recherche de La Mole, accompagnant
+cette nouvelle exploration a travers la foule de coups de pied et
+de coups de poing proportionnes a l'accroissement d'amitie que lui
+avait inspire le bien-etre qui suit toujours un bon repas.
+
+Cela dura une heure; pendant une heure Coconnas parcourut toutes
+les rues avoisinant le quai de la Greve, le port au charbon, la
+rue Saint-Antoine et les rues Tizon et Cloche-Percee, ou il
+pensait que son ami pouvait etre revenu. Enfin, il comprit qu'il y
+avait un endroit par lequel il fallait qu'il passat, c'etait le
+guichet du Louvre, et il resolut de l'aller attendre sous ce
+guichet jusqu'a sa rentree.
+
+Il n'etait plus qu'a cent pas du Louvre, et remettait sur ses
+jambes une femme dont il avait deja renverse le mari, place Saint-
+Germain-l'Auxerrois, lorsqu'a l'horizon il apercut devant lui a la
+clarte douteuse d'un grand fanal dresse pres du pont-levis du
+Louvre, le manteau de velours cerise et la plume blanche de son
+ami qui, deja pareil a une ombre, disparaissait sous le guichet en
+rendant le salut a la sentinelle.
+
+Le fameux manteau cerise avait fait tant d'effet de par le monde
+qu'il n'y avait pas a s'y tromper.
+
+-- Eh mordi! s'ecria Coconnas; c'est bien lui, cette fois, et le
+voila qui rentre. Eh! eh! La Mole, eh! notre ami. Peste! j'ai
+pourtant une bonne voix. Comment se fait-il donc qu'il ne m'ait
+pas entendu? Mais par bonheur j'ai aussi bonnes jambes que bonne
+voix, et je vais le rejoindre.
+
+Dans cette esperance, Coconnas s'elanca de toute la vigueur de ses
+jarrets, arriva en un instant au Louvre; mais quelque diligence
+qu'il eut faite, au moment ou il mettait le pied dans la cour, le
+manteau rouge, qui paraissait fort presse aussi, disparaissait
+sous le vestibule.
+
+-- Ohe! La Mole! s'ecria Coconnas en reprenant sa course, attends-
+moi donc, c'est moi, Coconnas! Que diable as-tu donc a courir
+ainsi? Est-ce que tu te sauves, par hasard?
+
+En effet, le manteau rouge, comme s'il eut eu des ailes,
+escaladait le second etage plutot qu'il ne le montait.
+
+-- Ah! tu ne veux pas m'entendre! cria Coconnas. Ah! tu m'en veux!
+ah! tu es fache! Eh bien, au diable, mordi! quant a moi, je n'en
+puis plus.
+
+C'etait au bas de l'escalier que Coconnas lancait cette apostrophe
+au fugitif, qu'il renoncait a suivre des jambes, mais qu'il
+continuait a suivre de l'oeil a travers la vis de l'escalier et
+qui etait arrive a la hauteur de l'appartement de Marguerite. Tout
+a coup une femme sortit de cet appartement et prit celui que
+poursuivait Coconnas par le bras.
+
+-- Oh! oh! fit Coconnas, cela m'a tout l'air d'etre la reine
+Marguerite. Il etait attendu. Alors, c'est autre chose, je
+comprends qu'il ne m'ait pas repondu.
+
+Et il se coucha sur la rampe, plongeant son regard par l'ouverture
+de l'escalier. Alors, apres quelques paroles a voix basse, il vit
+le manteau cerise suivre la reine chez elle.
+
+-- Bon! bon! dit Coconnas, c'est cela. Je ne me trompais point. Il
+y a des moments ou la presence de notre meilleur ami nous est
+importune, et ce cher La Mole est dans un de ces moments-la.
+
+Et Coconnas, montant doucement les escaliers, s'assit sur un banc
+de velours qui garnissait le palier meme, en se disant:
+
+-- Soit, au lieu de le rejoindre, j'attendrai... oui; mais,
+ajouta-t-il, j'y pense, il est chez la reine de Navarre, de sorte
+que je pourrais bien attendre longtemps... Il fait froid, mordi!
+Allons, allons! j'attendrai aussi bien dans ma chambre. Il faudra
+toujours bien qu'il y rentre, quand le diable y serait.
+
+Il achevait a peine ces paroles et commencait a mettre a execution
+la resolution qui en etait le resultat, lorsqu'un pas allegre et
+leger retentit au-dessus de sa tete, accompagne d'une petite
+chanson si familiere a son ami que Coconnas tendit aussitot le cou
+vers le cote d'ou venait le bruit du pas et de la chanson. C'etait
+La Mole qui descendait de l'etage superieur, celui ou etait situee
+sa chambre, et qui, apercevant Coconnas, se mit a sauter quatre a
+quatre les escaliers qui le separaient encore de lui, et, cette
+operation terminee, se jeta dans ses bras.
+
+-- Oh! mordi, c'est toi! dit Coconnas. Et par ou diable es-tu donc
+sorti?
+
+-- Eh! par la rue Cloche-Percee, pardieu!
+
+-- Non. Je ne dis pas de la maison la-bas...
+
+-- Et d'ou?
+
+-- De chez la reine.
+
+-- De chez la reine?
+
+-- De chez la reine de Navarre.
+
+-- Je n'y suis pas entre.
+
+-- Allons donc!
+
+-- Mon cher Annibal, dit La Mole, tu deraisonnes. Je sors de ma
+chambre, ou je t'attends depuis deux heures.
+
+-- Tu sors de ta chambre?
+
+-- Oui.
+
+-- Ce n'est pas toi que j'ai poursuivi sur la place du Louvre?
+
+-- Quand cela?
+
+-- A l'instant meme.
+
+-- Non.
+
+-- Ce n'est pas toi qui as disparu sous le guichet il y a dix
+minutes?
+
+-- Non.
+
+-- Ce n'est pas toi qui viens de monter cet escalier comme si tu
+etais poursuivi par une legion de diables?
+
+-- Non.
+
+-- Mordi! s'ecria Coconnas, le vin de la Belle-Etoile n'est point
+assez mechant pour m'avoir tourne a ce point la tete. Je te dis
+que je viens d'apercevoir ton manteau cerise et ta plume blanche
+sous le guichet du Louvre, que j'ai poursuivi l'un et l'autre
+jusqu'au bas de cet escalier, et que ton manteau, ton plumeau,
+tout, jusqu'a ton bras qui fait le balancier, etait attendu ici
+par une dame que je soupconne fort d'etre la reine de Navarre,
+laquelle a entraine le tout par cette porte qui, si je ne me
+trompe, est bien celle de la belle Marguerite.
+
+-- Mordieu! dit La Mole en palissant, y aurait-il deja trahison?
+
+-- A la bonne heure! dit Coconnas. Jure tant que tu voudras, mais
+ne me dis plus que je me trompe.
+
+La Mole hesita un instant, serrant sa tete entre ses mains et
+retenu entre son respect et sa jalousie; mais sa jalousie
+l'emporta, et il s'elanca vers la porte, a laquelle il commenca a
+heurter de toutes ses forces, ce qui produisit un vacarme assez
+peu convenable, eu egard a la majeste du lieu ou l'on se trouvait.
+
+-- Nous allons nous faire arreter, dit Coconnas; mais n'importe,
+c'est bien drole. Dis donc, La Mole, est-ce qu'il y aurait des
+revenants au Louvre?
+
+-- Je n'en sais rien, dit le jeune homme, aussi pale que la plume
+qui ombrageait son front; mais j'ai toujours desire en voir, et
+comme l'occasion s'en presente, je ferai de mon mieux pour me
+trouver face a face avec celui-la.
+
+-- Je ne m'y oppose pas, dit Coconnas, seulement frappe un peu
+moins fort si tu ne veux pas l'effaroucher.
+
+La Mole, si exaspere qu'il fut, comprit la justesse de
+l'observation et continua de frapper, mais plus doucement.
+
+
+
+XXV
+Le manteau cerise
+
+
+Coconnas ne s'etait point trompe. La dame qui avait arrete le
+cavalier au manteau cerise etait bien la reine de Navarre; quant
+au cavalier au manteau cerise, notre lecteur a deja devine, je
+presume, qu'il n'etait autre que le brave de Mouy.
+
+En reconnaissant la reine de Navarre, le jeune huguenot comprit
+qu'il y avait quelque meprise: mais il n'osa rien dire, dans la
+crainte qu'un cri de Marguerite ne le trahit. Il prefera donc se
+laisser amener jusque dans les appartements, quitte, une fois
+arrive la, a dire a sa belle conductrice:
+
+-- Silence pour silence, madame. En effet, Marguerite avait serre
+doucement le bras de celui que, dans la demi-obscurite, elle avait
+pris pour La Mole, et, se penchant a son oreille, elle lui avait
+dit en latin:
+
+_Sola sum; introito, carissime. _
+
+de Mouy, sans repondre, se laissa guider; mais a peine la porte se
+fut-elle refermee derriere lui et se trouva-t-il dans
+l'antichambre, mieux eclairee que l'escalier, que Marguerite
+reconnut que ce n'etait point La Mole.
+
+Ce petit cri qu'avait redoute le prudent huguenot echappa en ce
+moment a Marguerite; heureusement il n'etait plus a craindre.
+
+-- Monsieur de Mouy! dit-elle en reculant d'un pas.
+
+-- Moi-meme, madame, et je supplie Votre Majeste de me laisser
+libre de continuer mon chemin sans rien dire a personne de ma
+presence au Louvre.
+
+-- Oh! monsieur de Mouy, repeta Marguerite, je m'etais trompee!
+
+-- Oui, dit de Mouy, je comprends. Votre Majeste m'aura pris pour
+le roi de Navarre: c'est la meme taille, la meme plume blanche, et
+beaucoup, qui voudraient me flatter sans doute, m'ont dit la meme
+tournure.
+
+Marguerite regarda fixement de Mouy.
+
+-- Savez-vous le latin, monsieur de Mouy? demanda-t-elle.
+
+-- Je l'ai su autrefois, repondit le jeune homme; mais je l'ai
+oublie. Marguerite sourit.
+
+-- Monsieur de Mouy, dit-elle, vous pouvez etre sur de ma
+discretion. Cependant, comme je crois savoir le nom de la personne
+que vous cherchez au Louvre, je vous offrirai mes services pour
+vous guider surement vers elle.
+
+-- Excusez-moi, madame, dit de Mouy, je crois que vous vous
+trompez, et qu'au contraire vous ignorez completement...
+
+-- Comment! s'ecria Marguerite, ne cherchez-vous pas le roi de
+Navarre?
+
+-- Helas! madame, dit de Mouy, j'ai le regret de vous prier
+d'avoir surtout a cacher ma presence au Louvre a Sa Majeste le roi
+votre epoux.
+
+-- Ecoutez, monsieur de Mouy, dit Marguerite surprise, je vous ai
+tenu jusqu'ici pour un des plus fermes chefs du parti huguenot,
+pour un des plus fideles partisans du roi mon mari; me suis-je
+donc trompee?
+
+-- Non, madame, car ce matin encore j'etais tout ce que vous
+dites.
+
+-- Et pour quelle cause avez-vous change depuis ce matin?
+
+-- Madame, dit de Mouy en s'inclinant, veuillez me dispenser de
+repondre, et faites-moi la grace d'agreer mes hommages.
+
+Et de Mouy, dans une attitude respectueuse, mais ferme, fit
+quelques pas vers la porte par laquelle il etait entre. Marguerite
+l'arreta.
+
+-- Cependant, monsieur, dit-elle, si j'osais vous demander un mot
+d'explication; ma parole est bonne, ce me semble?
+
+-- Madame, repondit de Mouy, je dois me taire, et il faut que ce
+dernier devoir soit bien reel pour que je n'aie point encore
+repondu a Votre Majeste.
+
+-- Cependant, monsieur...
+
+-- Votre Majeste peut me perdre, madame, mais elle ne peut exiger
+que je trahisse mes nouveaux amis.
+
+-- Mais les anciens, monsieur, n'ont-ils pas aussi quelques droits
+sur vous?
+
+-- Ceux qui sont restes fideles, oui; ceux qui non seulement nous
+ont abandonnes, mais encore se sont abandonnes eux-memes, non.
+
+Marguerite, pensive et inquiete, allait sans doute repondre par
+une nouvelle interrogation, quand soudain Gillonne s'elanca dans
+l'appartement.
+
+-- Le roi de Navarre! cria-t-elle.
+
+-- Par ou vient-il?
+
+-- Par le corridor secret.
+
+-- Faites sortir monsieur par l'autre porte.
+
+-- Impossible, madame. Entendez-vous?
+
+-- On frappe?
+
+-- Oui, a la porte par laquelle vous voulez que je fasse sortir
+monsieur.
+
+-- Et qui frappe?
+
+-- Je ne sais.
+
+-- Allez voir, et me le revenez dire.
+
+-- Madame, dit de Mouy, oserais-je faire observer a Votre Majeste
+que si le roi de Navarre me voit a cette heure et sous ce costume
+au Louvre je suis perdu?
+
+Marguerite saisit de Mouy, et l'entrainant vers le fameux cabinet:
+
+-- Entrez ici, monsieur, dit-elle; vous y etes aussi bien cache et
+surtout aussi garanti que dans votre maison meme, car vous y etes
+sur la foi de ma parole.
+
+de Mouy s'y elanca precipitamment, et a peine la porte etait-elle
+refermee derriere lui, que Henri parut. Cette fois, Marguerite
+n'avait aucun trouble a cacher; elle n'etait que sombre, et
+l'amour etait a cent lieues de sa pensee. Quant a Henri, il entra
+avec cette minutieuse defiance qui, dans les moments les moins
+dangereux, lui faisait remarquer jusqu'aux plus petits details; a
+plus forte raison Henri etait-il profondement observateur dans les
+circonstances ou il se trouvait.
+
+Aussi vit-il a l'instant meme le nuage qui obscurcissait le front
+de Marguerite.
+
+-- Vous etiez occupee, madame? dit-il.
+
+-- Moi, mais, oui, Sire, je revais.
+
+-- Et vous avez raison, madame; la reverie vous sied. Moi aussi,
+je revais; mais tout au contraire de vous, qui recherchez la
+solitude, je suis descendu expres pour vous faire part de mes
+reves.
+
+Marguerite fit au roi un signe de bienvenue, et, lui montrant un
+fauteuil, elle s'assit elle-meme sur une chaise d'ebene sculptee,
+fine et forte comme de l'acier.
+
+Il se fit entre les deux epoux un instant de silence; puis,
+rompant ce silence le premier:
+
+-- Je me suis rappele, madame, dit Henri, que mes reves sur
+l'avenir avaient cela de commun avec les votres, que, separes
+comme epoux, nous desirions cependant l'un et l'autre unir notre
+fortune.
+
+-- C'est vrai, Sire.
+
+-- Je crois avoir compris aussi que, dans tous les plans que je
+pourrai faire d'elevation commune, vous m'avez dit que je
+trouverais en vous, non seulement une fidele, mais encore une
+active alliee.
+
+-- Oui, Sire, et je ne demande qu'une chose, c'est qu'en vous
+mettant le plus vite possible a l'oeuvre, vous me donniez bientot
+l'occasion de m'y mettre aussi.
+
+-- Je suis heureux de vous trouver dans ces dispositions, madame,
+et je crois que vous n'avez pas doute un instant que je perdisse
+de vue le plan dont j'ai resolu l'execution, le jour meme ou,
+grace a votre courageuse intervention, j'ai ete a peu pres sur
+d'avoir la vie sauve.
+
+-- Monsieur, je crois qu'en vous l'insouciance n'est qu'un masque
+et j'ai foi non seulement dans les predictions des astrologues,
+mais encore dans votre genie.
+
+-- Que diriez-vous donc, madame, si quelqu'un venait se jeter a la
+traverse de nos plans et nous menacait de nous reduire, vous et
+moi, a un etat mediocre?
+
+-- Je dirais que je suis prete a lutter avec vous, soit dans
+l'ombre, soit ouvertement, contre ce quelqu'un, quel qu'il fut.
+
+-- Madame, continua Henri, il vous est possible d'entrer a toute
+heure, n'est-ce pas, chez M. d'Alencon, votre frere? vous avez sa
+confiance et il vous porte une vive amitie. Oserais-je vous prier
+de vous informer si dans ce moment meme il n'est pas en conference
+secrete avec quelqu'un?
+
+Marguerite tressaillit.
+
+-- Avec qui, monsieur? demanda-t-elle.
+
+-- Avec de Mouy.
+
+-- Pourquoi cela? demanda Marguerite en reprimant son emotion.
+
+-- Parce que s'il en est ainsi, madame, adieu tous nos projets,
+tous les miens du moins.
+
+-- Sire, parlez bas, dit Marguerite en faisant a la fois un signe
+des yeux et des levres, et en designant du doigt le cabinet.
+
+-- Oh! oh! dit Henri; encore quelqu'un? En verite, ce cabinet est
+si souvent habite qu'il rend votre chambre inhabitable.
+
+Marguerite sourit.
+
+-- Au moins est-ce toujours M. de La Mole? demanda Henri.
+
+-- Non, Sire, c'est M. de Mouy.
+
+-- Lui? s'ecria Henri avec une surprise melee de joie; il n'est
+donc pas chez le duc d'Alencon, alors? oh! faites-le venir, que je
+lui parle...
+
+Marguerite courut au cabinet, l'ouvrit, et prenant de Mouy par la
+main l'amena sans preambule devant le roi de Navarre.
+
+-- Ah! madame, dit le jeune huguenot avec un accent de reproche
+plus triste qu'amer, vous me trahissez malgre votre promesse,
+c'est mal. Que diriez vous si je me vengeais en disant...
+
+-- Vous ne vous vengerez pas, de Mouy, interrompit Henri en
+serrant la main du jeune homme, ou du moins vous m'ecouterez
+auparavant. Madame, continua Henri en s'adressant a la reine,
+veillez, je vous prie, a ce que personne ne nous ecoute.
+
+Henri achevait a peine ces mots, que Gillonne arriva tout effaree
+et dit a l'oreille de Marguerite quelques mots qui la firent
+bondir de son siege. Pendant qu'elle courait vers l'antichambre
+avec Gillonne, Henri, sans s'inquieter de la cause qui l'appelait
+hors de l'appartement, visitait le lit, la ruelle, les tapisseries
+et sondait du doigt les murailles. Quant a M. de Mouy, effarouche
+de tous ces preambules, il s'assurait prealablement que son epee
+ne tenait pas au fourreau.
+
+Marguerite, en sortant de sa chambre a coucher, s'etait elancee
+dans l'antichambre et s'etait trouvee en face de La Mole, lequel,
+malgre toutes les prieres de Gillonne, voulait a toute force
+entrer chez Marguerite.
+
+Coconnas se tenait derriere lui, pret a le pousser en avant ou a
+soutenir la retraite.
+
+-- Ah! c'est vous, monsieur de la Mole, s'ecria la reine; mais
+qu'avez-vous donc, et pourquoi etes-vous aussi pale et tremblant?
+
+-- Madame, dit Gillonne, M. de La Mole a frappe a la porte de
+telle sorte que, malgre les ordres de Votre Majeste, j'ai ete
+forcee de lui ouvrir.
+
+-- Oh! oh! qu'est-ce donc que cela? dit severement la reine; est-
+ce vrai ce qu'on me dit la, monsieur de la Mole?
+
+-- Madame, c'est que je voulais prevenir Votre Majeste qu'un
+etranger, un inconnu, un voleur peut-etre, s'etait introduit chez
+elle avec mon manteau et mon chapeau.
+
+-- Vous etes fou, monsieur, dit Marguerite, car je vois votre
+manteau sur vos epaules, et je crois, Dieu me pardonne, que je
+vois aussi votre chapeau sur votre tete lorsque vous parlez a une
+reine.
+
+-- Oh! pardon, madame, pardon! s'ecria La Mole en se decouvrant
+vivement, ce n'est cependant pas, Dieu m'en est temoin, le respect
+qui me manque.
+
+-- Non, c'est la foi, n'est-ce pas? dit la reine.
+
+-- Que voulez-vous! s'ecria La Mole; quand un homme est chez Votre
+Majeste, quand il s'y introduit en prenant mon costume, et peut-
+etre mon nom, qui sait?...
+
+-- Un homme! dit Marguerite en serrant doucement le bras du pauvre
+amoureux; un homme! ... Vous etes modeste, monsieur de la Mole.
+Approchez votre tete de l'ouverture de la tapisserie, et vous
+verrez deux hommes.
+
+Et Marguerite entrouvrit en effet la portiere de velours brode
+d'or, et La Mole reconnut Henri causant avec l'homme au manteau
+rouge; Coconnas, curieux comme s'il se fut agi de lui-meme,
+regarda aussi, vit et reconnut de Mouy; tous deux demeurerent
+stupefaits.
+
+-- Maintenant que vous voila rassure, a ce que j'espere du moins,
+dit Marguerite, placez-vous a la porte de mon appartement, et, sur
+votre vie, mon cher La Mole, ne laissez entrer personne. S'il
+approche quelqu'un du palier meme, avertissez.
+
+La Mole, faible et obeissant comme un enfant, sortit en regardant
+Coconnas, qui le regardait aussi, et tous deux se trouverent
+dehors sans etre bien revenus de leur ebahissement.
+
+-- de Mouy! s'ecria Coconnas.
+
+-- Henri! murmura La Mole.
+
+-- de Mouy avec ton manteau cerise, ta plume blanche et ton bras
+en balancier.
+
+-- Ah ca, mais... reprit La Mole, du moment qu'il ne s'agit pas
+d'amour il s'agit certainement de complot.
+
+-- Ah! mordi! nous voila dans la politique, dit Coconnas en
+grommelant. Heureusement que je ne vois point dans tout cela
+madame de Nevers.
+
+Marguerite revint s'asseoir pres des deux interlocuteurs; sa
+disparition n'avait dure qu'une minute, et elle avait bien utilise
+son temps. Gillonne, en vedette au passage secret, les deux
+gentilshommes en faction a l'entree principale, lui donnaient
+toute securite.
+
+-- Madame, dit Henri, croyez-vous qu'il soit possible, par un
+moyen quelconque, de nous ecouter et de nous entendre?
+
+-- Monsieur, dit Marguerite, cette chambre est matelassee, et un
+double lambris me repond de son assourdissement.
+
+-- Je m'en rapporte a vous, repondit Henri en souriant. Puis se
+retournant vers de Mouy:
+
+-- Voyons, dit le roi a voix basse et comme si, malgre l'assurance
+de Marguerite, ses craintes ne s'etaient pas entierement
+dissipees, que venez-vous faire ici?
+
+-- Ici? dit de Mouy.
+
+-- Oui, ici, dans cette chambre, repeta Henri.
+
+-- Il n'y venait rien faire, dit Marguerite; c'est moi qui l'y ai
+attire.
+
+-- Vous saviez donc?...
+
+-- J'ai devine tout.
+
+-- Vous voyez bien, de Mouy, qu'on peut deviner.
+
+-- Monsieur de Mouy, continua Marguerite, etait ce matin avec le
+duc Francois dans la chambre de deux de ses gentilshommes.
+
+-- Vous voyez bien, de Mouy, repeta Henri, qu'on sait tout.
+
+-- C'est vrai, dit de Mouy.
+
+-- J'en etais sur, dit Henri, que M. d'Alencon s'etait empare de
+vous.
+
+-- C'est votre faute, Sire. Pourquoi avez-vous refuse si
+obstinement ce que je venais vous offrir?
+
+-- Vous avez refuse! s'ecria Marguerite. Ce refus que je
+pressentais etait donc reel?
+
+-- Madame, dit Henri secouant la tete, et toi, mon brave de Mouy,
+en verite vous me faites rire avec vos exclamations. Quoi! un
+homme entre chez moi, me parle de trone, de revolte, de
+bouleversement, a moi, a moi Henri, prince tolere pourvu que je
+porte le front humble, huguenot epargne a la condition que je
+jouerai le catholique, et j'irais accepter quand ces propositions
+me sont faites dans une chambre non matelassee et sans double
+lambris! Ventre-saint-gris! vous etes des enfants ou des fous!
+
+-- Mais, Sire, Votre Majeste ne pouvait-elle me laisser quelque
+esperance, sinon par ses paroles, du moins par un geste, par un
+signe?
+
+-- Que vous a dit mon beau-frere, de Mouy? demanda Henri.
+
+-- Oh! Sire, ceci n'est point mon secret.
+
+-- Eh! mon Dieu, reprit Henri avec une certaine impatience d'avoir
+affaire a un homme qui comprenait si mal ses paroles, je ne vous
+demande pas quelles sont les propositions qu'il vous a faites, je
+vous demande seulement s'il ecoutait, s'il a entendu.
+
+-- Il ecoutait, Sire, et il a entendu.
+
+-- Il ecoutait, et il a entendu! Vous le dites vous-meme, de Mouy.
+Pauvre conspirateur que vous etes! si j'avais dit un mot, vous
+etiez perdu. Car je ne savais point, je me doutais, du moins,
+qu'il etait la, et, sinon lui, quelque autre, le duc d'Anjou,
+Charles IX, la reine mere; vous ne connaissez pas les murs du
+Louvre, de Mouy; c'est pour eux qu'a ete fait le proverbe que les
+murs ont des oreilles; et connaissant ces murs-la j'eusse parle!
+Allons, allons, de Mouy, vous faites peu d'honneur au bon sens du
+roi de Navarre, et je m'etonne que, ne le mettant pas plus haut
+dans votre esprit, vous soyez venu lui offrir une couronne.
+
+-- Mais, Sire, reprit encore de Mouy, ne pouviez-vous, tout en
+refusant cette couronne, me faire un signe? Je n'aurais pas cru
+tout desespere, tout perdu.
+
+-- Eh ventre-saint-gris! s'ecria Henri, s'il ecoutait, ne pouvait-
+il pas aussi bien voir, et n'est-on pas perdu par un signe comme
+par une parole? Tenez, de Mouy, continua le roi en regardant
+autour de lui, a cette heure, si pres de vous que mes paroles ne
+franchissent pas le cercle de nos trois chaises, je crains encore
+d'etre entendu quand je dis: de Mouy, repete-moi tes propositions.
+
+-- Mais, Sire, s'ecria de Mouy au desespoir, maintenant je suis
+engage avec M. d'Alencon.
+
+Marguerite frappa l'une contre l'autre et avec depit ses deux
+belles mains.
+
+-- Alors, il est donc trop tard? dit-elle.
+
+-- Au contraire, murmura Henri, comprenez donc qu'en cela meme la
+protection de Dieu est visible. Reste engage, de Mouy, car ce duc
+Francois c'est notre salut a tous. Crois-tu donc que le roi de
+Navarre garantirait vos tetes? Au contraire, malheureux! Je vous
+fais tuer tous jusqu'au dernier, et cela sur le moindre soupcon.
+Mais un fils de France, c'est autre chose; aie des preuves, de
+Mouy, demande des garanties; mais, niais que tu es, tu te seras
+engage de coeur, et une parole t'aura suffi.
+
+-- Oh! Sire! c'est le desespoir de votre abandon, croyez-le bien,
+qui m'a jete dans les bras du duc; c'est aussi la crainte d'etre
+trahi, car il tenait notre secret.
+
+-- Tiens donc le sien a ton tour, de Mouy, cela depend de toi. Que
+desire-t-il? Etre roi de Navarre? promets-lui la couronne. Que
+veut-il? Quitter la cour? fournis-lui les moyens de fuir,
+travaille pour lui, de Mouy, comme si tu travaillais pour moi,
+dirige le bouclier pour qu'il pare tous les coups qu'on nous
+portera. Quand il faudra fuir, nous fuirons a deux; quand il
+faudra combattre et regner, je regnerai seul.
+
+-- Defiez-vous du duc, dit Marguerite, c'est un esprit sombre et
+penetrant, sans haine comme sans amitie, toujours pret a traiter
+ses amis en ennemis et ses ennemis en amis.
+
+-- Et, dit Henri, il vous attend, de Mouy?
+
+-- Oui, Sire.
+
+-- Ou cela?
+
+-- Dans la chambre de ses deux gentilshommes.
+
+-- A quelle heure?
+
+-- Jusqu'a minuit.
+
+-- Pas encore onze heures, dit Henri; il n'y a point de temps
+perdu, allez, de Mouy.
+
+-- Nous avons votre parole, monsieur? dit Marguerite.
+
+-- Allons donc! madame, dit Henri avec cette confiance qu'il
+savait si bien montrer avec certaines personnes et dans certaines
+occasions, avec M. de Mouy ces choses-la ne se demandent meme
+point.
+
+-- Vous avez raison, Sire, repondit le jeune homme; mais moi j'ai
+besoin de la votre, car il faut que je dise aux chefs que je l'ai
+recue. Vous n'etes point catholique, n'est-ce pas?
+
+Henri haussa les epaules.
+
+-- Vous ne renoncez pas a la royaute de Navarre?
+
+-- Je ne renonce a aucune royaute, de Mouy; seulement, je me
+reserve de choisir la meilleure, c'est-a-dire celle qui sera le
+plus a ma convenance et a la votre.
+
+-- Et si, en attendant, Votre Majeste etait arretee, Votre Majeste
+promet-elle de ne rien reveler, au cas meme ou l'on violerait par
+la torture la majeste royale?
+
+-- de Mouy, je le jure sur Dieu.
+
+-- Un mot, Sire: comment vous reverrai-je?
+
+-- Vous aurez, des demain, une clef de ma chambre; vous y
+entrerez, de Mouy, autant de fois qu'il sera necessaire aux heures
+que vous voudrez. Ce sera au duc d'Alencon de repondre de votre
+presence au Louvre. En attendant, remontez par le petit escalier,
+je vous servirai de guide. Pendant ce temps-la la reine fera
+entrer ici le manteau rouge, pareil au votre, qui etait tout a
+l'heure dans l'antichambre. Il ne faut pas qu'on fasse une
+difference entre les deux et qu'on sache que vous etes double,
+n'est-ce pas, de Mouy? n'est-ce pas madame?
+
+Henri prononca ces derniers mots en riant et en regardant
+Marguerite.
+
+-- Oui, dit-elle sans s'emouvoir; car enfin, ce M. de La Mole est
+au duc mon frere.
+
+-- Eh bien, tachez de nous le gagner, madame, dit Henri avec un
+serieux parfait. N'epargnez ni l'or ni les promesses. Je mets tous
+mes tresors a sa disposition.
+
+-- Alors, dit Marguerite avec un de ces sourires qui
+n'appartiennent qu'aux femmes de Boccace, puisque tel est votre
+desir, je ferai de mon mieux pour le seconder.
+
+-- Bien, bien, madame; et vous, de Mouy? retournez vers le duc et
+enferrez-le.
+
+
+
+XXVI
+Margarita
+
+
+Pendant la conversation que nous venons de rapporter, La Mole et
+Coconnas montaient leur faction; La Mole un peu chagrin, Coconnas
+un peu inquiet.
+
+C'est que La Mole avait eu le temps de reflechir et que Coconnas
+l'y avait merveilleusement aide.
+
+-- Que penses-tu de tout cela, notre ami? avait demande La Mole a
+Coconnas.
+
+-- Je pense, avait repondu le Piemontais, qu'il y a dans tout cela
+quelque intrigue de cour.
+
+-- Et, le cas echeant, es-tu dispose a jouer un role dans cette
+intrigue?
+
+-- Mon cher, repondit Coconnas, ecoute bien ce que je te vais dire
+et tache d'en faire ton profit. Dans toutes ces menees princieres,
+dans toutes ces machinations royales, nous ne pouvons et surtout
+nous ne devons passer que comme des ombres: ou le roi de Navarre
+laissera un morceau de sa plume et le duc d'Alencon un pan de son
+manteau, nous laisserons notre vie, nous. La reine a un caprice
+pour toi, et toi une fantaisie pour elle, rien de mieux. Perds la
+tete en amour, mon cher, mais ne la perds pas en politique.
+
+C'etait un sage conseil. Aussi fut-il ecoute par La Mole avec la
+tristesse d'un homme qui sent que, place entre la raison et la
+folie, c'est la folie qu'il va suivre.
+
+-- Je n'ai point une fantaisie pour la reine, Annibal, je l'aime;
+et, malheureusement ou heureusement, je l'aime de toute mon ame.
+C'est de la folie, me diras-tu, je l'admets, je suis fou. Mais toi
+qui es un sage, Coconnas, tu ne dois pas souffrir de mes sottises
+et de mon infortune. Va-t'en retrouver notre maitre et ne te
+compromets pas.
+
+Coconnas reflechit un instant, puis relevant la tete:
+
+-- Mon cher, repondit-il, tout ce que tu dis la est parfaitement
+juste; tu es amoureux, agis en amoureux. Moi je suis ambitieux, et
+je pense, en cette qualite, que la vie vaut mieux qu'un baiser de
+femme. Quand je risquerai ma vie, je ferai mes conditions. Toi, de
+ton cote, pauvre Medor, tache de faire les tiennes.
+
+Et sur ce, Coconnas tendit la main a La Mole, et partit apres
+avoir echange avec son compagnon un dernier regard et un dernier
+sourire.
+
+Il y avait dix minutes a peu pres qu'il avait quitte son poste
+lorsque la porte s'ouvrit et que Marguerite, paraissant avec
+precaution, vint prendre La Mole par la main, et, sans dire une
+seule parole, l'attira du corridor au plus profond de son
+appartement, fermant elle-meme les portes avec un soin qui
+indiquait l'importance de la conference qui allait avoir lieu.
+
+Arrivee dans la chambre, elle s'arreta, s'assit sur sa chaise
+d'ebene, et attirant La Mole a elle en enfermant ses deux mains
+dans les siennes:
+
+-- Maintenant que nous sommes seuls, lui dit-elle, causons
+serieusement, mon grand ami.
+
+-- Serieusement, madame? dit La Mole.
+
+-- Ou amoureusement, voyons! cela vous va-t-il mieux? il peut y
+avoir des choses serieuses dans l'amour, et surtout dans l'amour
+d'une reine.
+
+-- Causons... alors de ces choses serieuses, mais a la condition
+que Votre Majeste ne se fachera pas des choses folles que je vais
+lui dire.
+
+-- Je ne me facherai que d'une chose, La Mole, c'est si vous
+m'appelez madame ou Majeste. Pour vous, tres cher, je suis
+seulement Marguerite.
+
+-- Oui, Marguerite! oui, Margarita! oui! ma perle! dit le jeune
+homme en devorant la reine de son regard.
+
+-- Bien comme cela, dit Marguerite; ainsi vous etes jaloux, mon
+beau gentilhomme?
+
+-- Oh! a en perdre la raison.
+
+-- Encore! ...
+
+-- A en devenir fou, Marguerite.
+
+-- Et jaloux de qui? voyons.
+
+-- De tout le monde.
+
+-- Mais enfin?
+
+-- Du roi d'abord.
+
+-- Je croyais qu'apres ce que vous aviez vu et entendu, vous
+pouviez etre tranquille de ce cote-la.
+
+-- De ce M. de Mouy que j'ai vu ce matin pour la premiere fois, et
+que je trouve ce soir si avant dans votre intimite.
+
+-- De M. de Mouy?
+
+-- Oui.
+
+-- Et qui vous donne ces soupcons sur M. de Mouy?
+
+-- Ecoutez... je l'ai reconnu a sa taille, a la couleur de ses
+cheveux, a un sentiment naturel de haine; c'est lui qui ce matin
+etait chez M. d'Alencon.
+
+-- Eh bien, quel rapport cela a-t-il avec moi?
+
+-- M. d'Alencon est votre frere; on dit que vous l'aimez beaucoup;
+vous lui aurez conte une vague pensee de votre coeur; et lui,
+selon l'habitude de la cour, il aura favorise votre desir en
+introduisant pres de vous M. de Mouy. Maintenant, comment ai-je
+ete assez heureux pour que le roi se trouvat la en meme temps que
+lui? c'est ce que je ne puis savoir; mais en tout cas, madame,
+soyez franche avec moi; a defaut d'un autre sentiment, un amour
+comme le mien a bien le droit d'exiger la franchise en retour.
+Voyez, je me prosterne a vos pieds. Si ce que vous avez eprouve
+pour moi n'est que le caprice d'un moment, je vous rends votre
+foi, votre promesse, votre amour, je rends a M. d'Alencon ses
+bonnes graces et ma charge de gentilhomme, et je vais me faire
+tuer au siege de La Rochelle, si toutefois l'amour ne m'a pas tue
+avant que je puisse arriver jusque-la.
+
+Marguerite ecouta en souriant ces paroles pleines de charme, et
+suivit des yeux cette action pleine de graces; puis, penchant sa
+belle tete reveuse sur sa main brulante:
+
+-- Vous m'aimez? dit-elle.
+
+-- Oh! madame! plus que ma vie, plus que mon salut, plus que tout;
+mais vous, vous... vous ne m'aimez pas.
+
+-- Pauvre fou! murmura-t-elle.
+
+-- Eh! oui, madame, s'ecria La Mole toujours a ses pieds, je vous
+ai dit que je l'etais.
+
+-- La premiere affaire de votre vie est donc votre amour, cher La
+Mole!
+
+-- C'est la seule, madame, c'est l'unique.
+
+-- Eh bien, soit; je ne ferai de tout le reste qu'un accessoire de
+cet amour. Vous m'aimez, vous voulez demeurer pres de moi?
+
+-- Ma seule priere a Dieu est qu'il ne m'eloigne jamais de vous.
+
+-- Eh bien, vous ne me quitterez pas; j'ai besoin de vous, La
+Mole.
+
+-- Vous avez besoin de moi? le soleil a besoin du ver luisant?
+
+-- Si je vous dis que je vous aime, me serez-vous entierement
+devoue?
+
+-- Eh! ne le suis-je point deja, madame, et tout entier?
+
+-- Oui; mais vous doutez encore, Dieu me pardonne!
+
+-- Oh! j'ai tort, je suis ingrat, ou plutot, comme je vous l'ai
+dit et comme vous l'avez repete, je suis un fou. Mais pourquoi
+M. de Mouy etait-il chez vous ce soir? pourquoi l'ai-je vu ce
+matin chez M. le duc d'Alencon? pourquoi ce manteau cerise, cette
+plume blanche, cette affectation d'imiter ma tournure?... Ah!
+madame, ce n'est pas vous que je soupconne, c'est votre frere.
+
+-- Malheureux! dit Marguerite, malheureux qui croit que le duc
+Francois pousse la complaisance jusqu'a introduire un soupirant
+chez sa soeur! Insense qui se dit jaloux et qui n'a pas devine!
+Savez-vous, La Mole, que le duc d'Alencon demain vous tuerait de
+sa propre epee s'il savait que vous etes la, ce soir, a mes
+genoux, et qu'au lieu de vous chasser de cette place, je vous dis:
+Restez la comme vous etes, La Mole; car je vous aime, mon beau
+gentilhomme, entendez-vous? je vous aime! Eh bien, oui, je vous le
+repete, il vous tuerait!
+
+-- Grand Dieu! s'ecria La Mole en se renversant en arriere et en
+regardant Marguerite avec effroi, serait-il possible?
+
+-- Tout est possible, ami, en notre temps et dans cette cour.
+Maintenant, un seul mot: ce n'etait pas pour moi que M. de Mouy,
+revetu de votre manteau, le visage cache sous votre feutre, venait
+au Louvre. C'etait pour M. d'Alencon. Mais moi, je l'ai amene ici,
+croyant que c'etait vous. Il tient notre secret, La Mole, il faut
+donc le menager.
+
+-- J'aime mieux le tuer, dit La Mole, c'est plus court et c'est
+plus sur.
+
+-- Et moi, mon brave gentilhomme, dit la reine, j'aime mieux qu'il
+vive et que vous sachiez tout, car sa vie nous est non seulement
+utile, mais necessaire. Ecoutez et pesez bien vos paroles avant de
+me repondre: m'aimez-vous assez, La Mole, pour vous rejouir si je
+devenais veritablement reine, c'est-a-dire maitresse d'un
+veritable royaume?
+
+-- Helas! madame, je vous aime assez pour desirer ce que vous
+desirez, ce desir dut-il faire le malheur de toute ma vie!
+
+-- Eh bien, voulez-vous m'aider a realiser ce desir, qui vous
+rendra plus heureux encore?
+
+-- Oh! je vous perdrai, madame! s'ecria La Mole en cachant sa tete
+dans ses mains.
+
+-- Non pas, au contraire; au lieu d'etre le premier de mes
+serviteurs, vous deviendrez le premier de mes sujets. Voila tout.
+
+-- Oh! pas d'interet... pas d'ambition, madame... Ne souillez pas
+vous-meme le sentiment que j'ai pour vous... du devouement, rien
+que du devouement!
+
+-- Noble nature! dit Marguerite. Eh bien, oui, je l'accepte, ton
+devouement, et je saurai le reconnaitre.
+
+Et elle lui tendit ses deux mains que La Mole couvrit de baisers.
+
+-- Eh bien? dit-elle.
+
+-- Eh bien, oui! repondit La Mole. Oui, Marguerite, je commence a
+comprendre ce vague projet dont on parlait deja chez nous autres
+huguenots avant la Saint-Barthelemy; ce projet pour l'execution
+duquel, comme tant d'autres plus dignes que moi, j'avais ete mande
+a Paris. Cette royaute reelle de Navarre qui devait remplacer une
+royaute fictive, vous la convoitez; le roi Henri vous y pousse. de
+Mouy conspire avec vous, n'est-ce pas? Mais le duc d'Alencon, que
+fait-il dans toute cette affaire? ou y a-t-il un trone pour lui
+dans tout cela? Je n'en vois point. Or, le duc d'Alencon est-il
+assez votre... ami pour vous aider dans tout cela, et sans rien
+exiger en echange du danger qu'il court?
+
+-- Le duc, ami, conspire pour son compte. Laissons-le s'egarer: sa
+vie nous repond de la notre.
+
+-- Mais moi, moi qui suis a lui, puis-je le trahir?
+
+-- Le trahir! et en quoi le trahirez-vous? Que vous a-t-il confie?
+N'est-ce pas lui qui vous a trahi en donnant a de Mouy votre
+manteau et votre chapeau comme un moyen de penetrer jusqu'a lui?
+Vous etes a lui, dites-vous! N'etiez-vous pas a moi, mon
+gentilhomme, avant d'etre a lui? Vous a-t-il donne une plus grande
+preuve d'amitie que la preuve d'amour que vous tenez de moi?
+
+La Mole se releva pale et comme foudroye.
+
+-- Oh! murmura-t-il, Coconnas me le disait bien. L'intrigue
+m'enveloppe dans ses replis. Elle m'etouffera.
+
+-- Eh bien? demanda Marguerite.
+
+-- Eh bien, dit La Mole, voici ma reponse: on pretend, et je l'ai
+entendu dire a l'autre extremite de la France, ou votre nom si
+illustre, votre reputation de beaute si universelle m'etaient
+venus, comme un vague desir de l'inconnu, effleurer le coeur; on
+pretend que vous avez aime quelquefois, et que votre amour a
+toujours ete fatal aux objets de votre amour, si bien que la mort,
+jalouse sans doute, vous a presque toujours enleve vos amants.
+
+-- La Mole! ...
+
+-- Ne m'interrompez pas, o ma Margarita cherie, car on ajoute
+aussi que vous conservez dans des boites d'or les coeurs de ces
+fideles amis, et que parfois vous donnez a ces tristes restes un
+souvenir melancolique, un regard pieux. Vous soupirez, ma reine,
+vos yeux se voilent; c'est vrai. Eh bien, faites de moi le plus
+aime et le plus heureux de vos favoris. Des autres vous avez perce
+le coeur, et vous gardez ce coeur; de moi, vous faites plus, vous
+exposez ma tete... Eh bien, Marguerite, jurez-moi devant l'image
+de ce Dieu qui m'a sauve la vie ici meme, jurez-moi que si je
+meurs pour vous, comme un sombre pressentiment me l'annonce,
+jurez-moi que vous garderez, pour y appuyer quelquefois vos
+levres, cette tete que le bourreau aura separee de mon corps;
+jurez, Marguerite, et la promesse d'une telle recompense, faite
+par ma reine, me rendra muet, traitre et lache au besoin, c'est-a-
+dire tout devoue, comme doit l'etre votre amant et votre complice.
+
+-- O lugubre folie, ma chere ame! dit Marguerite; o fatale pensee,
+mon doux amour!
+
+-- Jurez...
+
+-- Que je jure?
+
+-- Oui, sur ce coffret d'argent que surmonte une croix. Jurez.
+
+-- Eh bien, dit Marguerite, si, ce qu'a Dieu ne plaise! tes
+sombres pressentiments se realisaient, mon beau gentilhomme, sur
+cette croix, je te le jure, tu seras pres de moi, vivant ou mort,
+tant que je vivrai moi-meme; et si je ne puis te sauver dans le
+peril ou tu te jettes pour moi, pour moi seule, je le sais, je
+donnerai du moins a ta pauvre ame la consolation que tu demandes
+et que tu auras si bien meritee.
+
+-- Un mot encore, Marguerite. Je puis mourir maintenant, me voila
+rassure sur ma mort; mais aussi je puis vivre, nous pouvons
+reussir: le roi de Navarre peut etre roi, vous pouvez etre reine,
+alors le roi vous emmenera; ce voeu de separation fait entre vous
+se rompra un jour et amenera la notre. Allons, Marguerite, chere
+Marguerite bien-aimee, d'un mot vous m'avez rassure sur ma mort,
+d'un mot maintenant rassurez-moi sur ma vie.
+
+-- Oh! ne crains rien, je suis a toi corps et ame, s'ecria
+Marguerite en etendant de nouveau la main sur la croix du petit
+coffre: si je pars, tu me suivras; et si le roi refuse de
+t'emmener, c'est moi alors qui ne partirai pas.
+
+-- Mais vous n'oserez resister!
+
+-- Mon Hyacinthe bien-aime, dit Marguerite, tu ne connais pas
+Henri; Henri ne songe en ce moment qu'a une chose, c'est a etre
+roi; et a ce desir il sacrifierait en ce moment tout ce qu'il
+possede, et a plus forte raison ce qu'il ne possede pas. Adieu.
+
+-- Madame, dit en souriant La Mole, vous me renvoyez?
+
+-- Il est tard, dit Marguerite.
+
+-- Sans doute; mais ou voulez-vous que j'aille? M. de Mouy est
+dans ma chambre avec M. le duc d'Alencon.
+
+-- Ah! c'est juste, dit Marguerite avec un admirable sourire.
+D'ailleurs, j'ai encore beaucoup de choses a vous dire a propos de
+cette conspiration.
+
+A dater de cette nuit, La Mole ne fut plus un favori vulgaire, et
+il put porter haut la tete a laquelle, vivante ou morte, etait
+reserve un si doux avenir.
+
+Cependant, parfois, son front pesant s'inclinait vers la terre, sa
+joue palissait, et l'austere meditation creusait son sillon entre
+les sourcils du jeune homme, si gai autrefois, si heureux
+maintenant!
+
+
+
+XXVII
+La main de Dieu
+
+
+Henri avait dit a madame de Sauve en la quittant:
+
+-- Mettez-vous au lit, Charlotte. Feignez d'etre gravement malade,
+et sous aucun pretexte demain de toute la journee ne recevez
+personne.
+
+Charlotte obeit sans se rendre compte du motif qu'avait le roi de
+lui faire cette recommandation. Mais elle commencait a s'habituer
+a ses excentricites, comme on dirait de nos jours, et a ses
+fantaisies, comme on disait alors.
+
+D'ailleurs elle savait que Henri renfermait dans son coeur des
+secrets qu'il ne disait a personne, dans sa pensee des projets
+qu'il craignait de reveler meme dans ses reves; de sorte qu'elle
+se faisait obeissante a toutes ses volontes, certaine que ses
+idees les plus etranges avaient un but.
+
+Le soir meme elle se plaignit donc a Dariole d'une grande lourdeur
+de tete accompagnee d'eblouissements. C'etaient les symptomes que
+Henri lui avait recommande d'accuser.
+
+Le lendemain elle feignit de se vouloir lever, mais a peine eut-
+elle pose un pied sur le parquet qu'elle se plaignit d'une
+faiblesse generale et qu'elle se recoucha.
+
+Cette indisposition, que Henri avait deja annoncee au duc
+d'Alencon, fut la premiere nouvelle que l'on apprit a Catherine
+lorsqu'elle demanda d'un air tranquille pourquoi la Sauve ne
+paraissait pas comme d'habitude a son lever.
+
+-- Malade! repondit madame de Lorraine qui se trouvait la.
+
+-- Malade! repeta Catherine sans qu'un muscle de son visage
+denoncat l'interet qu'elle prenait a sa reponse. Quelque fatigue
+de paresseuse.
+
+-- Non pas, madame, reprit la princesse. Elle se plaint d'un
+violent mal de tete et d'une faiblesse qui l'empeche de marcher.
+
+Catherine ne repondit rien; mais pour cacher sa joie, sans doute,
+elle se retourna vers la fenetre, et voyant Henri qui traversait
+la cour a la suite de son entretien avec de Mouy, elle se leva
+pour mieux le regarder, et, poussee par cette conscience qui
+bouillonne toujours, quoique invisiblement, au fond des coeurs les
+plus endurcis au crime:
+
+-- Ne semblerait-il pas, demanda-t-elle a son capitaine des
+gardes, que mon fils Henri est plus pale ce matin que d'habitude?
+
+Il n'en etait rien; Henri etait fort inquiet d'esprit, mais fort
+sain de corps.
+
+Peu a peu les personnes qui assistaient d'habitude au lever de la
+reine se retirerent; trois ou quatre restaient, plus familieres
+que les autres; Catherine impatiente les congedia en disant
+qu'elle voulait rester seule.
+
+Lorsque le dernier courtisan fut sorti, Catherine ferma la porte
+derriere lui, et allant a une armoire secrete cachee dans l'un des
+panneaux de sa chambre, elle en fit glisser la porte dans une
+rainure de la boiserie et en tira un livre dont les feuillets
+froisses annoncaient les frequents services.
+
+Elle posa le livre sur une table, l'ouvrit a l'aide d'un signet,
+appuya son coude sur la table et la tete sur sa main.
+
+-- C'est bien cela, murmura-t-elle tout en lisant; mal de tete,
+faiblesse generale, douleurs d'yeux, enflure du palais. On n'a
+encore parle que des maux de tete et de la faiblesse... les autres
+symptomes ne se feront pas attendre.
+
+Elle continua:
+
+-- Puis l'inflammation gagne la gorge, s'etend a l'estomac,
+enveloppe le coeur comme d'un cercle de feu et fait eclater le
+cerveau comme un coup de foudre.
+
+Elle relut tout bas; puis elle continua encore, mais a demi-voix:
+
+-- Pour la fievre six heures, pour l'inflammation generale douze
+heures, pour la gangrene douze heures, pour l'agonie six heures;
+en tout trente-six heures.
+
+" Maintenant, supposons que l'absorption soit plus lente que
+l'inglutition, et au lieu de trente-six heures nous en aurons
+quarante, quarante-huit meme; oui, quarante-huit heures doivent
+suffire. Mais lui, lui Henri, comment est-il encore debout? Parce
+qu'il est homme, parce qu'il est d'un temperament robuste, parce
+que peut-etre il aura bu apres l'avoir embrassee, et se sera
+essuye les levres apres avoir bu.
+
+Catherine attendit l'heure du diner avec impatience. Henri dinait
+tous les jours a la table du roi. Il vint, il se plaignit a son
+tour d'elancements au cerveau, ne mangea point, et se retira
+aussitot apres le repas, en disant qu'ayant veille une partie de
+la nuit passee, il eprouvait un pressant besoin de dormir.
+
+Catherine ecouta s'eloigner le pas chancelant de Henri et le fit
+suivre. On lui rapporta que le roi de Navarre avait pris le chemin
+de la chambre de madame de Sauve.
+
+-- Henri, se dit-elle, va achever aupres d'elle ce soir l'oeuvre
+d'une mort qu'un hasard malheureux a peut-etre laissee incomplete.
+
+Le roi de Navarre etait en effet alle chez madame de Sauve, mais
+c'etait pour lui dire de continuer a jouer son role.
+
+Le lendemain, Henri ne sortit point de sa chambre pendant toute la
+matinee, et il ne parut point au diner du roi. Madame de Sauve,
+disait-on, allait de plus mal en plus mal, et le bruit de la
+maladie de Henri, repandu par Catherine elle-meme, courait comme
+un de ces pressentiments dont personne n'explique la cause, mais
+qui passent dans l'air.
+
+Catherine s'applaudissait: des la veille au matin elle avait
+eloigne Ambroise Pare pour aller porter des secours a un de ses
+valets de chambre favoris, malade a Saint-Germain.
+
+Il fallait alors que ce fut un homme a elle que l'on appelat chez
+madame de Sauve et chez Henri; et cet homme ne dirait que ce
+qu'elle voudrait qu'il dit. Si, contre toute attente, quelque
+autre docteur se trouvait mele la-dedans, et si quelque
+declaration de poison venait epouvanter cette cour ou avaient deja
+retenti tant de declarations pareilles, elle comptait fort sur le
+bruit que faisait la jalousie de Marguerite a l'endroit des amours
+de son mari. On se rappelle qu'a tout hasard elle avait fort parle
+de cette jalousie qui avait eclate en plusieurs circonstances, et
+entre autres a la promenade de l'aubepine, ou elle avait dit a sa
+fille en presence de plusieurs personnes:
+
+-- Vous etes donc bien jalouse, Marguerite?
+
+Elle attendait donc avec un visage compose le moment ou la porte
+s'ouvrirait, et ou quelque serviteur tout pale et tout effare
+entrerait en criant:
+
+-- Majeste, le roi de Navarre se meurt et madame de Sauve est
+morte!
+
+Quatre heures du soir sonnerent. Catherine achevait son gouter
+dans la voliere ou elle emiettait des biscuits a quelques oiseaux
+rares qu'elle nourrissait de sa propre main. Quoique son visage,
+comme toujours, fut calme et meme morne, son coeur battait
+violemment au moindre bruit.
+
+La porte s'ouvrit tout a coup.
+
+-- Madame, dit le capitaine des gardes, le roi de Navarre est...
+
+-- Malade? interrompit vivement Catherine.
+
+-- Non, madame, Dieu merci! et Sa Majeste semble se porter a
+merveille.
+
+-- Que dites-vous donc alors?
+
+-- Que le roi de Navarre est la.
+
+-- Que me veut-il?
+
+-- Il apporte a Votre Majeste un petit singe de l'espece la plus
+rare. En ce moment Henri entra tenant une corbeille a la main et
+caressant un ouistiti couche dans cette corbeille.
+
+Henri souriait en entrant et paraissait tout entier au charmant
+petit animal qu'il apportait; mais, si preoccupe qu'il parut, il
+n'en perdit point cependant ce premier coup d'oeil qui lui
+suffisait dans les circonstances difficiles. Quant a Catherine,
+elle etait fort pale, d'une paleur qui croissait au fur et a
+mesure qu'elle voyait sur les joues du jeune homme qui
+s'approchait d'elle circuler le vermillon de la sante.
+
+La reine mere fut etourdie a ce coup. Elle accepta machinalement
+le present de Henri, se troubla, lui fit compliment sur sa bonne
+mine, et ajouta:
+
+-- Je suis d'autant plus aise de vous voir si bien portant, mon
+fils, que j'avais entendu dire que vous etiez malade et que, si je
+me le rappelle bien, vous vous etes plaint en ma presence d'une
+indisposition; mais je comprends maintenant, ajouta-t-elle en
+essayant de sourire, c'etait quelque pretexte pour vous rendre
+libre.
+
+-- J'ai ete fort malade, en effet, madame, repondit Henri; mais un
+specifique usite dans nos montagnes, et qui me vient de ma mere, a
+gueri cette indisposition.
+
+-- Ah! vous m'apprendrez la recette, n'est-ce pas, Henri? dit
+Catherine en souriant cette fois veritablement, mais avec une
+ironie qu'elle ne put deguiser.
+
+"Quelque contrepoison, murmura-t-elle; nous aviserons a cela, ou
+plutot non. Voyant madame de Sauve malade, il se sera defie. En
+verite, c'est a croire que la main de Dieu est etendue sur cet
+homme."
+
+Catherine attendit impatiemment la nuit, madame de Sauve ne parut
+point. Au jeu, elle en demanda des nouvelles; on lui repondit
+qu'elle etait de plus en plus souffrante.
+
+Toute la soiree elle fut inquiete, et l'on se demandait avec
+anxiete quelles etaient les pensees qui pouvaient agiter ce visage
+d'ordinaire si immobile.
+
+Tout le monde se retira. Catherine se fit coucher et deshabiller
+par ses femmes; puis, quand tout le monde fut couche dans le
+Louvre, elle se releva, passa une longue robe de chambre noire,
+prit une lampe, choisit parmi toutes ses clefs celle qui ouvrait
+la porte de madame de Sauve, et monta chez sa dame d'honneur.
+
+Henri avait-il prevu cette visite, etait-il occupe chez lui,
+etait-il cache quelque part? toujours est-il que la jeune femme
+etait seule.
+
+Catherine ouvrit la porte avec precaution, traversa l'antichambre,
+entra dans le salon, deposa sa lampe sur un meuble, car une
+veilleuse brulait pres de la malade, et, comme une ombre, elle se
+glissa dans la chambre a coucher.
+
+Dariole, etendue dans un grand fauteuil, dormait pres du lit de sa
+maitresse.
+
+Ce lit etait entierement ferme par les rideaux.
+
+La respiration de la jeune femme etait si legere, qu'un instant
+Catherine crut qu'elle ne respirait plus.
+
+Enfin elle entendit un leger souffle, et, avec une joie maligne,
+elle vint lever le rideau, afin de constater par elle-meme l'effet
+du terrible poison, tressaillant d'avance a l'aspect de cette
+livide paleur ou de cette devorante pourpre d'une fievre mortelle
+qu'elle esperait; mais, au lieu de tout cela, calme, les yeux
+doucement clos par leurs blanches paupieres, la bouche rose et
+entrouverte, sa joue moite doucement appuyee sur un de ses bras
+gracieusement arrondi, tandis que l'autre, frais et nacre,
+s'allongeait sur le damas cramoisi qui lui servait de couverture,
+la belle jeune femme dormait presque rieuse encore; car sans doute
+quelque songe charmant faisait eclore sur ses levres le sourire,
+et sur sa joue ce coloris d'un bien-etre que rien ne trouble.
+
+Catherine ne put s'empecher de pousser un cri de surprise qui
+reveilla pour un instant Dariole.
+
+La reine mere se jeta derriere les rideaux du lit.
+
+Dariole ouvrit les yeux; mais, accablee de sommeil, sans meme
+chercher dans son esprit engourdi la cause de son reveil, la jeune
+fille laissa retomber sa lourde paupiere et se rendormit.
+
+Catherine alors sortit de dessous son rideau, et, tournant son
+regard vers les autres points de l'appartement, elle vit sur une
+petite table un flacon de vin d'Espagne, des fruits, des pates
+sucrees et deux verres. Henri avait du venir souper chez la
+baronne, qui visiblement se portait aussi bien que lui.
+
+Aussitot Catherine, marchant a sa toilette, y prit la petite boite
+d'argent au tiers vide. C'etait exactement la meme ou tout au
+moins la pareille de celle qu'elle avait fait remettre a
+Charlotte. Elle en enleva une parcelle de la grosseur d'une perle
+sur le bout d'une aiguille d'or, rentra chez elle, la presenta au
+petit singe que lui avait donne Henri le soir meme. L'animal,
+affriande par l'odeur aromatique, la devora avidement, et,
+s'arrondissant dans sa corbeille, se rendormit. Catherine attendit
+un quart d'heure.
+
+-- Avec la moitie de ce qu'il vient de manger la, dit Catherine,
+mon chien Brutus est mort enfle en une minute. On m'a jouee. Est-
+ce Rene? Rene! c'est impossible. Alors c'est donc Henri! o
+fatalite! C'est clair: puisqu'il doit regner, il ne peut pas
+mourir.
+
+" Mais peut-etre n'y a-t-il que le poison qui soit impuissant,
+nous verrons bien en essayant du fer.
+
+Et Catherine se coucha en tordant dans son esprit une nouvelle
+pensee qui se trouva sans doute complete le lendemain; car, le
+lendemain, elle appela son capitaine des gardes, lui remit une
+lettre, lui ordonna de la porter a son adresse, et de ne la
+soumettre qu'aux propres mains de celui a qui elle etait adressee.
+
+Elle etait adressee au sire de Louviers de Maurevel, capitaine des
+petardiers du roi, rue de la Cerisaie, pres de l'Arsenal.
+
+
+
+XXVIII
+La lettre de Rome
+
+
+Quelques jours s'etaient ecoules depuis les evenements que nous
+venons de raconter, lorsqu'un matin une litiere escortee de
+plusieurs gentilshommes aux couleurs de M. de Guise entra au
+Louvre, et que l'on vint annoncer a la reine de Navarre que madame
+la Duchesse de Nevers sollicitait l'honneur de lui faire sa cour.
+
+Marguerite recevait la visite de madame de Sauve. C'etait la
+premiere fois que la belle baronne sortait depuis sa pretendue
+maladie. Elle avait su que la reine avait manifeste a son mari une
+grande inquietude de cette indisposition, qui avait ete pendant
+pres d'une semaine le bruit de la cour, et elle venait la
+remercier.
+
+Marguerite la felicitait sur sa convalescence et sur le bonheur
+qu'elle avait eu d'echapper a l'acces subit de ce mal etrange
+dont, en sa qualite de fille de France, elle ne pouvait manquer
+d'apprecier toute la gravite.
+
+-- Vous viendrez, j'espere, a cette grande chasse deja remise une
+fois, demanda Marguerite, et qui doit avoir lieu definitivement
+demain. Le temps est doux pour un temps d'hiver. Le soleil a rendu
+la terre plus molle, et tous nos chasseurs pretendent que ce sera
+un jour des plus favorables.
+
+-- Mais, madame, dit la baronne, je ne sais si je serai assez bien
+remise.
+
+-- Bah! reprit Marguerite, vous ferez un effort; puis, comme je
+suis une guerriere, moi, j'ai autorise le roi a disposer d'un
+petit cheval de Bearn que je devais monter et qui vous portera a
+merveille. N'en avez-vous point encore entendu parler?
+
+-- Si fait, madame, mais j'ignorais que ce petit cheval eut ete
+destine a l'honneur d'etre offert a Votre Majeste: sans cela je ne
+l'eusse point accepte.
+
+-- Par orgueil, baronne?
+
+-- Non, madame, tout au contraire, par humilite.
+
+-- Donc, vous viendrez?
+
+-- Votre Majeste me comble d'honneur. Je viendrai puisqu'elle
+l'ordonne.
+
+Ce fut en ce moment qu'on annonca madame la duchesse de Nevers. A
+ce nom Marguerite laissa echapper un tel mouvement de joie, que la
+baronne comprit que les deux femmes avaient a causer ensemble, et
+elle se leva pour se retirer.
+
+-- A demain donc, dit Marguerite.
+
+-- A demain, madame.
+
+-- A propos! vous savez, baronne, continua Marguerite en la
+congediant de la main, qu'en public je vous deteste, attendu que
+je suis horriblement jalouse.
+
+-- Mais en particulier? demanda madame de Sauve.
+
+-- Oh! en particulier, non seulement je vous pardonne, mais encore
+je vous remercie.
+
+-- Alors, Votre Majeste permettra...
+
+Marguerite lui tendit la main, la baronne la baisa avec respect,
+fit une reverence profonde et sortit.
+
+Tandis que madame de Sauve remontait son escalier, bondissant
+comme un chevreau dont on a rompu l'attache, madame de Nevers
+echangeait avec la reine quelques saluts ceremonieux qui donnerent
+le temps aux gentilshommes qui l'avaient accompagnee jusque-la de
+se retirer.
+
+-- Gillonne, cria Marguerite lorsque la porte se fut refermee sur
+le dernier, Gillonne, fais que personne ne nous interrompe.
+
+-- Oui, dit la duchesse, car nous avons a parler d'affaires tout a
+fait graves.
+
+Et, prenant un siege, elle s'assit sans facon, certaine que
+personne ne viendrait deranger cette intimite convenue entre elle
+et la reine de Navarre, prenant sa meilleure place du feu et du
+soleil.
+
+-- Eh bien, dit Marguerite avec un sourire, notre fameux
+massacreur, qu'en faisons-nous?
+
+-- Ma chere reine, dit la duchesse, c'est sur mon ame un etre
+mythologique. Il est incomparable en esprit et ne tarit jamais. Il
+a des saillies qui feraient pamer de rire un saint dans sa chasse.
+Au demeurant, c'est le plus furieux paien qui ait jamais ete cousu
+dans la peau d'un catholique! j'en raffole. Et toi, que fais-tu de
+ton Apollo?
+
+-- Helas! fit Marguerite avec un soupir.
+
+-- Oh! oh! que cet helas m'effraie, chere reine! est-il donc trop
+respectueux ou trop sentimental, ce gentil La Mole? Ce serait, je
+suis forcee de l'avouer, tout le contraire de son ami Coconnas.
+
+-- Mais non, il a ses moments, dit Marguerite, et cet helas ne se
+rapporte qu'a moi.
+
+-- Que veut-il dire alors?
+
+-- Il veut dire, chere duchesse, que j'ai une peur affreuse de
+l'aimer tout de bon.
+
+-- Vraiment?
+
+-- Foi de Marguerite!
+
+-- Oh! tant mieux! la joyeuse vie que nous allons mener alors!
+s'ecria Henriette; aimer un peu, c'etait mon reve; aimer beaucoup
+c'etait le tien. C'est si doux, chere et docte reine, de se
+reposer l'esprit par le coeur, n'est-ce pas? et d'avoir apres le
+delire le sourire. Ah! Marguerite, j'ai le pressentiment que nous
+allons passer une bonne annee.
+
+-- Crois-tu? dit la reine; moi, tout au contraire, je ne sais pas
+comment cela se fait, je vois les choses a travers un crepe. Toute
+cette politique me preoccupe affreusement. A propos, sache donc si
+ton Annibal est aussi devoue a mon frere qu'il parait l'etre.
+Informe-toi de cela, c'est important.
+
+-- Lui, devoue a quelqu'un ou a quelque chose! on voit bien que tu
+ne le connais pas comme moi. S'il se devoue jamais a quelque
+chose, ce sera a son ambition et voila tout. Ton frere est-il
+homme a lui faire de grandes promesses, oh! alors, tres bien: il
+sera devoue a ton frere; mais que ton frere, tout fils de France
+qu'il est, prenne garde de manquer aux promesses qu'il lui aura
+faites, ou sans cela, ma foi, gare a ton frere!
+
+-- Vraiment?
+
+-- C'est comme je te le dis. En verite, Marguerite, il y a des
+moments ou ce tigre que j'ai apprivoise me fait peur a moi-meme.
+L'autre jour, je lui disais: Annibal, prenez-y garde, ne me
+trompez pas, car si vous me trompiez! ... Je lui disais cependant
+cela avec mes yeux d'emeraude qui ont fait dire a Ronsard:
+
+_La duchesse de Nevers_
+_Aux yeux verts_
+_Qui, sous leur paupiere blonde,_
+_Lancent sur nous plus d'eclairs_
+_Que ne font vingt Jupiters_
+_Dans les airs,_
+_Lorsque la tempete gronde._
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien! je crus qu'il allait me repondre: Moi, vous tromper!
+moi, jamais! etc., etc. Sais-tu ce qu'il m'a repondu?
+
+-- Non.
+
+-- Eh bien, juge l'homme: Et vous, a-t-il repondu, si vous me
+trompiez, prenez garde aussi; car, toute princesse que vous
+etes... Et, en disant ces mots, il me menacait, non seulement des
+yeux, mais de son doigt sec et pointu, muni d'un ongle taille en
+fer de lance, et qu'il me mit presque sous le nez. En ce moment,
+ma pauvre reine, je te l'avoue, il avait une physionomie si peu
+rassurante que j'en tressaillis, et, tu le sais, cependant je ne
+suis pas trembleuse.
+
+-- Te menacer, toi, Henriette! il a ose?
+
+-- Eh! mordi! je le menacais bien, moi! Au bout du compte, il a eu
+raison. Ainsi, tu le vois, devoue jusqu'a un certain point, ou
+plutot jusqu'a un point tres incertain.
+
+-- Alors, nous verrons, dit Marguerite reveuse, je parlerai a La
+Mole. Tu n'avais pas autre chose a me dire?
+
+-- Si fait: une chose des plus interessantes et pour laquelle je
+suis venue. Mais, que veux-tu! tu as ete me parler de choses plus
+interessantes encore. J'ai recu des nouvelles.
+
+-- De Rome?
+
+-- Oui, un courrier de mon mari.
+
+-- Eh bien, l'affaire de Pologne?
+
+-- Va a merveille, et tu vas probablement sous peu de jours etre
+debarrassee de ton frere d'Anjou.
+
+-- Le pape a donc ratifie son election?
+
+-- Oui, ma chere.
+
+-- Et tu ne me disais pas cela! s'ecria Marguerite. Eh! vite,
+vite, des details.
+
+-- Oh! ma foi, je n'en ai pas d'autres que ceux que je te
+transmets. D'ailleurs attends, je vais te donner la lettre de
+M. de Nevers. Tiens, la voila. Eh! non, non; ce sont des vers
+d'Annibal, des vers atroces, ma pauvre Marguerite. Il n'en fait
+pas d'autres. Tiens, cette fois, la voici. Non, pas encore ceci:
+c'est un billet de moi que j'ai apporte pour que tu le lui fasses
+passer par La Mole. Ah! enfin, cette fois, c'est la lettre en
+question.
+
+Et madame de Nevers remit la lettre a la reine. Marguerite
+l'ouvrit vivement et la parcourut; mais effectivement elle ne
+disait rien autre chose que ce qu'elle avait deja appris de la
+bouche de son amie.
+
+-- Et comment as-tu recu cette lettre? continua la reine.
+
+-- Par un courrier de mon mari qui avait ordre de toucher a
+l'hotel de Guise avant d'aller au Louvre et de me remettre cette
+lettre avant celle du roi. Je savais l'importance que ma reine
+attachait a cette nouvelle, et j'avais ecrit a M. de Nevers d'en
+agir ainsi. Tu vois, il a obei, lui. Ce n'est pas comme ce monstre
+de Coconnas. Maintenant il n'y a donc dans tout Paris que le roi,
+toi et moi qui sachions cette nouvelle; a moins que l'homme qui
+suivait notre courrier...
+
+-- Quel homme?
+
+-- Oh! l'horrible metier! Imagine-toi que ce malheureux messager
+est arrive las, defait, poudreux; il a couru sept jours, jour et
+nuit, sans s'arreter un instant.
+
+-- Mais cet homme dont tu parlais tout a l'heure?
+
+-- Attends donc. Constamment suivi par un homme de mine farouche
+qui avait des relais comme lui et courait aussi vite que lui
+pendant ces quatre cents lieues, ce pauvre courrier a toujours
+attendu quelque balle de pistolet dans les reins. Tous deux sont
+arrives a la barriere Saint-Marcel en meme temps, tous deux ont
+descendu la rue Mouffetard au grand galop, tous deux ont traverse
+la Cite. Mais, au bout du pont Notre-Dame, notre courrier a pris a
+droite, tandis que l'autre tournait a gauche par la place du
+Chatelet, et filait par les quais du cote du Louvre comme un trait
+d'arbalete.
+
+-- Merci, ma bonne Henriette, merci, s'ecria Marguerite. Tu avais
+raison, et voici de bien interessantes nouvelles. Pour qui cet
+autre courrier? Je le saurai. Mais laisse-moi. A ce soir, rue
+Tizon, n'est-ce pas? et a demain la chasse; et surtout prends un
+cheval bien mechant pour qu'il s'emporte et que nous soyons
+seules. Je te dirai ce soir ce qu'il faut que tu taches de savoir
+de ton Coconnas.
+
+-- Tu n'oublieras donc pas ma lettre? dit la duchesse de Nevers en
+riant.
+
+-- Non, non, sois tranquille, il l'aura et a temps. Madame de
+Nevers sortit, et aussitot Marguerite envoya chercher Henri, qui
+accourut et auquel elle remit la lettre du duc de Nevers.
+
+-- Oh! oh! fit-il. Puis Marguerite lui raconta l'histoire du
+double courrier.
+
+-- Au fait, dit Henri, je l'ai vu entrer au Louvre.
+
+-- Peut-etre etait-il pour la reine mere?
+
+-- Non pas; j'en suis sur, car j'ai ete a tout hasard me placer
+dans le corridor, et je n'ai vu passer personne.
+
+-- Alors, dit Marguerite en regardant son mari, il faut que ce
+soit...
+
+-- Pour votre frere d'Alencon, n'est-ce pas? dit Henri.
+
+-- Oui; mais comment le savoir?
+
+-- Ne pourrait-on, demanda Henri negligemment, envoyer chercher un
+de ces deux gentilshommes et savoir par lui...
+
+-- Vous avez raison, Sire! dit Marguerite mise a son aise par la
+proposition de son mari; je vais envoyer chercher M. de La Mole...
+Gillonne! Gillonne!
+
+La jeune fille parut.
+
+-- Il faut que je parle a l'instant meme a M. de La Mole, lui dit
+la reine. Tachez de le trouver et amenez-le.
+
+Gillonne partit. Henri s'assit devant une table sur laquelle etait
+un livre allemand avec des gravures d'Albert Duerer, qu'il se mit a
+regarder avec une si grande attention que lorsque La Mole vint, il
+ne parut pas l'entendre et ne leva meme pas la tete.
+
+De son cote, le jeune homme voyant le roi chez Marguerite demeura
+debout sur le seuil de la chambre, muet de surprise et palissant
+d'inquietude.
+
+Marguerite alla a lui.
+
+-- Monsieur de la Mole, demanda-t-elle, pourriez-vous me dire qui
+est aujourd'hui de garde chez M. d'Alencon?
+
+-- Coconnas, madame..., dit La Mole.
+
+-- Tachez de me savoir de lui s'il a introduit chez son maitre un
+homme couvert de boue et paraissant avoir fait une longue route a
+franc etrier.
+
+-- Ah! madame, je crains bien qu'il ne me le dise pas; depuis
+quelques jours il devient tres taciturne.
+
+-- Vraiment! Mais en lui donnant ce billet, il me semble qu'il
+vous devra quelque chose en echange.
+
+-- De la duchesse! ... Oh! avec ce billet, j'essaierai.
+
+-- Ajoutez dit Marguerite en baissant la voix, que ce billet lui
+servira de sauf-conduit pour entrer ce soir dans la maison que
+vous savez.
+
+-- Et moi, madame, dit tout bas La Mole, quel sera le mien?
+
+-- Vous vous nommerez, et cela suffira.
+
+-- Donnez, madame, donnez, dit La Mole tout palpitant d'amour; je
+vous reponds de tout. Et il partit.
+
+-- Nous saurons demain si le duc d'Alencon est instruit de
+l'affaire de Pologne, dit tranquillement Marguerite en se
+retournant vers son mari.
+
+-- Ce M. de La Mole est veritablement un gentil serviteur, dit le
+Bearnais avec ce sourire qui n'appartenait qu'a lui; et... par la
+messe! je ferai sa fortune.
+
+
+
+XXIX
+Le depart
+
+
+Lorsque le lendemain un beau soleil rouge, mais sans rayons, comme
+c'est l'habitude dans les jours privilegies de l'hiver, se leva
+derriere les collines de Paris, tout depuis deux heures etait deja
+en mouvement dans la cour du Louvre.
+
+Un magnifique barbe, nerveux quoique elance, aux jambes de cerf
+sur lesquelles les veines se croisaient comme un reseau, frappant
+du pied, dressant l'oreille et soufflant le feu par ses narines,
+attendait Charles IX dans la cour; mais il etait moins impatient
+encore que son maitre, retenu par Catherine, qui l'avait arrete au
+passage pour lui parler, disait-elle, d'une affaire importante.
+
+Tous deux etaient dans la galerie vitree, Catherine froide, pale
+et impassible comme toujours, Charles IX fremissant, rongeant ses
+ongles et fouettant ses deux chiens favoris, revetus de cuirasses
+de mailles pour que le boutoir du sanglier n'eut pas de prise sur
+eux et qu'ils pussent impunement affronter le terrible animal. Un
+petit ecusson aux armes de France etait cousu sur leur poitrine a
+peu pres comme sur la poitrine des pages, qui plus d'une fois
+avaient envie les privileges de ces bienheureux favoris.
+
+-- Faites-y bien attention, Charles, disait Catherine, nul que
+vous et moi ne sait encore l'arrivee prochaine des Polonais;
+cependant le roi de Navarre agit, Dieu me pardonne! comme s'il le
+savait. Malgre son abjuration, dont je me suis toujours defiee, il
+a des intelligences avec les huguenots. Avez-vous remarque comme
+il sort souvent depuis quelques jours? Il a de l'argent, lui qui
+n'en a jamais eu; il achete des chevaux, des armes, et, les jours
+de pluie, du matin au soir il s'exerce a l'escrime.
+
+-- Eh! mon Dieu, ma mere, fit Charles IX impatiente, croyez-vous
+point qu'il ait l'intention de me tuer, moi, ou mon frere d'Anjou?
+En ce cas il lui faudra encore quelques lecons, car hier je lui ai
+compte avec mon fleuret onze boutonnieres sur son pourpoint qui
+n'en a cependant que six. Et quant a mon frere d'Anjou, vous savez
+qu'il tire encore mieux que moi ou tout aussi bien, a ce qu'il dit
+du moins.
+
+-- Ecoutez donc, Charles, reprit Catherine, et ne traitez pas
+legerement les choses que vous dit votre mere. Les ambassadeurs
+vont arriver; eh bien, vous verrez! Une fois qu'ils seront a
+Paris, Henri fera tout ce qu'il pourra pour captiver leur
+attention. Il est insinuant, il est sournois; sans compter que sa
+femme, qui le seconde je ne sais pourquoi, va caqueter avec eux,
+leur parler latin, grec, hongrois, que sais-je! oh! je vous dis,
+Charles, et vous savez que je ne me trompe jamais! je vous dis,
+moi, qu'il y a quelque chose sous jeu.
+
+En ce moment l'heure sonna, et Charles IX cessa d'ecouter sa mere
+pour ecouter l'heure.
+
+-- Mort de ma vie! sept heures! s'ecria-t-il. Une heure pour
+aller, cela fera huit; une heure pour arriver au rendez-vous et
+lancer, nous ne pourrons nous mettre en chasse qu'a neuf heures.
+En verite, ma mere, vous me faites perdre bien du temps! A bas,
+Risquetout! ... mort de ma vie! a bas donc, brigand!
+
+Et un vigoureux coup de fouet sangle sur les reins du molosse
+arracha au pauvre animal, tout etonne de recevoir un chatiment en
+echange d'une caresse, un cri de vive douleur.
+
+-- Charles, reprit Catherine, ecoutez-moi donc, au nom de Dieu! et
+ne jetez pas ainsi au hasard votre fortune et celle de la France.
+La chasse, la chasse, la chasse, dites-vous... Eh! vous aurez tout
+le temps de chasser lorsque votre besogne de roi sera faite.
+
+-- Allons, allons, ma mere! dit Charles pale d'impatience,
+expliquons-nous vite, car vous me faites bouillir. En verite, il y
+a des jours ou je ne vous comprends pas.
+
+Et il s'arreta battant sa botte du manche de son fouet. Catherine
+jugea que le bon moment etait venu, et qu'il ne fallait pas le
+laisser passer.
+
+-- Mon fils, dit-elle, nous avons la preuve que de Mouy est revenu
+a Paris. M. de Maurevel, que vous connaissez bien, l'y a vu. Ce ne
+peut etre que pour le roi de Navarre. Cela nous suffit, je
+l'espere, pour qu'il nous soit plus suspect que jamais.
+
+-- Allons, vous voila encore apres mon pauvre Henriot! vous voulez
+me le faire tuer, n'est-ce pas?
+
+-- Oh! non.
+
+-- Exiler? Mais comment ne comprenez-vous pas qu'exile il devient
+beaucoup plus a craindre qu'il ne le sera jamais ici, sous nos
+yeux, dans le Louvre, ou il ne peut rien faire que nous ne le
+sachions a l'instant meme?
+
+-- Aussi ne veux-je pas l'exiler.
+
+-- Mais que voulez-vous donc? dites vite!
+
+-- Je veux qu'on le tienne en surete, tandis que les Polonais
+seront ici; a la Bastille, par exemple.
+
+-- Ah! ma foi non, s'ecria Charles IX. Nous chassons le sanglier
+ce matin, Henriot est un de mes meilleurs suivants. Sans lui la
+chasse est manquee. Mordieu, ma mere! vous ne songez vraiment qu'a
+me contrarier.
+
+-- Eh! mon cher fils, je ne dis pas ce matin. Les envoyes
+n'arrivent que demain ou apres-demain. Arretons-le apres la chasse
+seulement, ce soir... cette nuit...
+
+-- C'est different, alors. Eh bien, nous reparlerons de cela, nous
+verrons; apres la chasse, je ne dis pas. Adieu! Allons! ici,
+Risquetout! ne vas-tu pas bouder a ton tour?
+
+-- Charles, dit Catherine en l'arretant par le bras au risque de
+l'explosion qui pouvait resulter de ce nouveau retard, je crois
+que le mieux serait, tout en ne l'executant que ce soir ou cette
+nuit, de signer l'acte d'arrestation de suite.
+
+-- Signer, ecrire un ordre, aller chercher le scel des parchemins
+quand on m'attend pour la chasse, moi qui ne me fais jamais
+attendre! Au diable, par exemple!
+
+-- Mais, non, je vous aime trop pour vous retarder; j'ai tout
+prevu, entrez la, chez moi, tenez!
+
+Et Catherine, agile comme si elle n'eut eu que vingt ans, poussa
+une porte qui communiquait a son cabinet, montra au roi un
+encrier, une plume, un parchemin, le sceau et une bougie allumee.
+
+Le roi prit le parchemin et le parcourut rapidement. "Ordre, etc.
+de faire arreter et conduire a la Bastille notre frere Henri de
+Navarre."
+
+-- Bon, c'est fait! dit-il en signant d'un trait. Adieu ma mere.
+Et il s'elanca hors du cabinet suivi de ses chiens, tout allegre
+de s'etre si facilement debarrasse de Catherine.
+
+Charles IX etait attendu avec impatience, et, comme on connaissait
+son exactitude en matiere de chasse, chacun s'etonnait de ce
+retard. Aussi, lorsqu'il parut, les chasseurs le saluerent-ils par
+leurs vivats, les piqueurs par leurs fanfares, les chevaux par
+leurs hennissements, les chiens par leurs cris. Tout ce bruit,
+tout ce fracas fit monter une rougeur a ses joues pales, son coeur
+se gonfla, Charles fut jeune et heureux pendant une seconde.
+
+A peine le roi prit-il le temps de saluer la brillante societe
+reunie dans la cour; il fit un signe de tete au duc d'Alencon, un
+signe de main a sa soeur Marguerite, passa devant Henri sans faire
+semblant de le voir, et s'elanca sur ce cheval barbe qui,
+impatient, bondit sous lui. Mais apres trois ou quatre courbettes,
+il comprit a quel ecuyer il avait affaire et se calma.
+
+Aussitot les fanfares retentirent de nouveau, et le roi sortit du
+Louvre suivi du duc d'Alencon, du roi de Navarre, de Marguerite,
+de madame de Nevers, de madame de Sauve, de Tavannes et des
+principaux seigneurs de la cour.
+
+Il va sans dire que La Mole et Coconnas etaient de la partie.
+
+Quant au duc d'Anjou, il etait depuis trois mois au siege de La
+Rochelle.
+
+Pendant qu'on attendait le roi, Henri etait venu saluer sa femme,
+qui, tout en repondant a son compliment, lui avait glisse a
+l'oreille:
+
+-- Le courrier venu de Rome a ete introduit par M. de Coconnas
+lui-meme chez le duc d'Alencon, un quart d'heure avant que
+l'envoye du duc de Nevers fut introduit chez le roi.
+
+-- Alors il sait tout, dit Henri.
+
+-- Il doit tout savoir, repondit Marguerite; d'ailleurs jetez les
+yeux sur lui, et voyez comme, malgre sa dissimulation habituelle,
+son oeil rayonne.
+
+-- Ventre-saint-gris! murmura le Bearnais, je le crois bien! il
+chasse aujourd'hui trois proies: France, Pologne et Navarre, sans
+compter le sanglier.
+
+Il salua sa femme, revint a son rang, et appelant un de ses gens,
+Bearnais d'origine, dont les aieux etaient serviteurs des siens
+depuis plus d'un siecle et qu'il employait comme messager
+ordinaire de ses affaires de galanterie:
+
+-- Orthon, lui dit-il, prends cette clef et va la porter chez ce
+cousin de madame de Sauve que tu sais, qui demeure chez sa
+maitresse, au coin de la rue des Quatre-Fils, tu lui diras que sa
+cousine desire lui parler ce soir; qu'il entre dans ma chambre,
+et, si je n'y suis pas, qu'il m'attende; si je tarde, qu'il se
+jette sur mon lit en attendant.
+
+-- Il n'y a pas de reponse, Sire?
+
+-- Aucune, que de me dire si tu l'as trouve. La clef est pour lui
+seul, tu comprends?
+
+-- Oui, Sire.
+
+-- Attends donc, et ne me quitte pas ici, peste! Avant de sortir
+de Paris, je t'appellerai comme pour ressangler mon cheval, tu
+demeureras ainsi en arriere tout naturellement, tu feras ta
+commission et tu nous rejoindras a Bondy.
+
+Le valet fit un signe d'obeissance et s'eloigna.
+
+On se mit en marche par la rue Saint-Honore, on gagna la rue
+Saint-Denis, puis le faubourg; arrive a la rue Saint-Laurent, le
+cheval du roi de Navarre se dessangla, Orthon accourut, et tout se
+passa comme il avait ete convenu entre lui et son maitre, qui
+continua de suivre avec le cortege royal la rue des Recollets,
+tandis que son fidele serviteur gagnait la rue du Temple.
+
+Lorsque Henri rejoignit le roi, Charles etait engage avec le duc
+d'Alencon dans une conversation si interessante sur le temps, sur
+l'age du sanglier detourne qui etait un solitaire, enfin sur
+l'endroit ou il avait etabli sa bauge, qu'il ne s'apercut pas ou
+feignit ne pas s'apercevoir que Henri etait reste un instant en
+arriere.
+
+Pendant ce temps Marguerite observait de loin la contenance de
+chacun, et croyait reconnaitre dans les yeux de son frere un
+certain embarras toutes les fois que ses yeux se reposaient sur
+Henri. Madame de Nevers se laissait aller a une gaiete folle, car
+Coconnas, eminemment joyeux ce jour la, faisait autour d'elle cent
+lazzis pour faire rire les dames.
+
+Quant a La Mole, il avait deja trouve deux fois l'occasion de
+baiser l'echarpe blanche a frange d'or de Marguerite sans que
+cette action, faite avec l'adresse ordinaire aux amants, eut ete
+vue de plus de trois ou quatre personnes.
+
+On arriva vers huit heures et un quart a Bondy.
+
+Le premier soin de Charles IX fut de s'informer si le sanglier
+avait tenu.
+
+Le sanglier etait a sa bauge, et le piqueur qui l'avait detourne
+repondait de lui.
+
+Une collation etait prete. Le roi but un verre de vin de Hongrie.
+Charles IX invita les dames a se mettre a table, et, tout a son
+impatience, s'en alla, pour occuper son temps, visiter les chenils
+et les perchoirs, recommandant qu'on ne dessellat pas son cheval,
+attendu, dit-il, qu'il n'en avait jamais monte de meilleur et de
+plus fort.
+
+Pendant que le roi faisait sa tournee, le duc de Guise arriva. Il
+etait arme en guerre plutot qu'en chasse, et vingt ou trente
+gentilshommes, equipes comme lui, l'accompagnaient. Il s'informa
+aussitot du lieu ou etait le roi, l'alla rejoindre et revint en
+causant avec lui.
+
+A neuf heures precises, le roi donna lui-meme le signal en sonnant
+le _lancer_, et chacun, montant a cheval, s'achemina vers le
+rendez-vous.
+
+Pendant la route, Henri trouva moyen de se rapprocher encore une
+fois de sa femme.
+
+-- Eh bien, lui demanda-t-il, savez-vous quelque chose de nouveau?
+
+-- Non, repondit Marguerite, si ce n'est que mon frere Charles
+vous regarde d'une etrange facon.
+
+-- Je m'en suis apercu, dit Henri.
+
+-- Avez-vous pris vos precautions?
+
+-- J'ai sur ma poitrine ma cotte de mailles et a mon cote un
+excellent couteau de chasse espagnol, affile comme un rasoir,
+pointu comme une aiguille, et avec lequel je perce des doublons.
+
+-- Alors, dit Marguerite, a la garde de Dieu!
+
+Le piqueur qui dirigeait le cortege fit un signe: on etait arrive
+a la bauge.
+
+
+
+XXX
+Maurevel
+
+
+Pendant que toute cette jeunesse joyeuse et insouciante, en
+apparence du moins, se repandait comme un tourbillon dore sur la
+route de Bondy, Catherine, roulant le parchemin precieux sur
+lequel le roi Charles venait d'apposer sa signature, faisait
+introduire dans son cabinet l'homme a qui son capitaine des gardes
+avait apporte, quelques jours auparavant, une lettre rue de la
+Cerisaie, quartier de l'Arsenal.
+
+Une large bande de taffetas, pareil a un sceau mortuaire, cachait
+un des yeux de cet homme, decouvrant seulement l'autre oeil, et
+laissant voir entre deux pommettes saillantes la courbure d'un nez
+de vautour, tandis qu'une barbe grisonnante lui couvrait le bas du
+visage. Il etait vetu d'un manteau long et epais sous lequel on
+devinait tout un arsenal. En outre il portait au cote, quoique ce
+ne fut pas l'habitude des gens appeles a la cour, une epee de
+campagne longue, large et a double coquille. Une de ses mains
+etait cachee et ne quittait point sous son manteau le manche d'un
+long poignard.
+
+-- Ah! vous voici, monsieur, dit la reine en s'asseyant; vous
+savez que je vous ai promis apres la Saint-Barthelemy, ou vous
+nous avez rendu de si signales services, de ne pas vous laisser
+dans l'inaction. L'occasion se presente, ou plutot non, je l'ai
+fait naitre. Remerciez-moi donc.
+
+-- Madame, je remercie humblement Votre Majeste, repondit l'homme
+au bandeau noir avec une reserve basse et insolente a la fois.
+
+-- Une belle occasion, monsieur, comme vous n'en trouverez pas
+deux dans votre vie, profitez-en donc.
+
+-- J'attends, madame; seulement, je crains, d'apres le
+preambule...
+
+-- Que la commission ne soit violente? N'est-ce pas de ces
+commissions-la que sont friands ceux qui veulent s'avancer? Celle
+dont je vous parle serait enviee par les Tavannes et par les Guise
+meme.
+
+-- Ah! madame, reprit l'homme, croyez bien, quelle qu'elle soit,
+je suis aux ordres de Votre Majeste.
+
+-- En ce cas, lisez, dit Catherine. Et elle lui presenta le
+parchemin. L'homme le parcourut et palit.
+
+-- Quoi! s'ecria-t-il, l'ordre d'arreter le roi de Navarre!
+
+-- Eh bien, qu'y a-t-il d'extraordinaire a cela?
+
+-- Mais un roi, madame! En verite, je doute, je crains de n'etre
+pas assez bon gentilhomme.
+
+-- Ma confiance vous fait le premier gentilhomme de ma cour,
+monsieur de Maurevel, dit Catherine.
+
+-- Graces soient rendues a Votre Majeste, dit l'assassin si emu
+qu'il paraissait hesiter.
+
+-- Vous obeirez donc?
+
+-- Si Votre Majeste le commande, n'est-ce pas mon devoir?
+
+-- Oui, je le commande.
+
+-- Alors, j'obeirai.
+
+-- Comment vous y prendrez-vous?
+
+-- Mais je ne sais pas trop, madame, et je desirerais fort etre
+guide par Votre Majeste.
+
+-- Vous redoutez le bruit?
+
+-- Je l'avoue.
+
+-- Prenez douze hommes surs, plus s'il le faut.
+
+-- Sans doute, je le comprends, Votre Majeste me permet de prendre
+mes avantages, et je lui en suis reconnaissant; mais ou saisirai-
+je le roi de Navarre?
+
+-- Ou vous plairait-il mieux de le saisir?
+
+-- Dans un lieu qui, par sa majeste meme, me garantit, s'il etait
+possible.
+
+-- Oui, je comprends, dans quelque palais royal; que diriez-vous
+du Louvre, par exemple?
+
+-- Oh! Si Votre Majeste me le permettait, ce serait une grande
+faveur.
+
+-- Vous l'arreterez donc dans le Louvre.
+
+-- Et dans quelle partie du Louvre?
+
+-- Dans sa chambre meme. Maurevel s'inclina.
+
+-- Et quand cela, madame?
+
+-- Ce soir, ou plutot cette nuit.
+
+-- Bien, madame. Maintenant, que Votre Majeste daigne me
+renseigner sur une chose.
+
+-- Sur laquelle?
+
+-- Sur les egards dus a sa qualite.
+
+-- Egards! ... qualite! ..., dit Catherine. Mais vous ignorez
+donc, monsieur, que le roi de France ne doit les egards a qui que
+ce soit dans son royaume, ne reconnaissant personne dont la
+qualite soit egale a la sienne?
+
+Maurevel fit une seconde reverence.
+
+-- J'insisterai sur ce point cependant, madame, dit-il, si Votre
+Majeste le permet.
+
+-- Je le permets, monsieur.
+
+-- Si le roi contestait l'authenticite de l'ordre, ce n'est pas
+probable, mais enfin...
+
+-- Au contraire, monsieur, c'est sur.
+
+-- Il contestera?
+
+-- Sans aucun doute.
+
+-- Et par consequent il refusera d'y obeir?
+
+-- Je le crains.
+
+-- Et il resistera?
+
+-- C'est probable.
+
+-- Ah! diable, dit Maurevel; et dans ce cas...
+
+-- Dans quel cas? dit Catherine avec son regard fixe.
+
+-- Mais dans le cas ou il resisterait, que faut-il faire?
+
+-- Que faites-vous quand vous etes charge d'un ordre du roi,
+c'est-a-dire quand vous representez le roi, et qu'on vous resiste,
+monsieur de Maurevel?
+
+-- Mais, madame, dit le sbire, quand je suis honore d'un pareil
+ordre, et que cet ordre concerne un simple gentilhomme, je le tue.
+
+-- Je vous ai dit, monsieur, reprit Catherine, et je ne croyais
+pas qu'il y eut assez longtemps pour que vous l'eussiez deja
+oublie, que le roi de France ne reconnaissait aucune qualite dans
+son royaume; c'est vous dire que le roi de France seul est roi, et
+qu'aupres de lui les plus grands sont de simples gentilshommes.
+
+Maurevel palit, car il commencait a comprendre.
+
+-- Oh! oh! dit-il, tuer le roi de Navarre?...
+
+-- Mais qui vous parle donc de le tuer? ou est l'ordre de le tuer?
+Le roi veut qu'on le mene a la Bastille, et l'ordre ne porte que
+cela. Qu'il se laisse arreter, tres bien; mais comme il ne se
+laissera pas arreter, comme il resistera, comme il essaiera de
+vous tuer...
+
+Maurevel palit.
+
+-- Vous vous defendrez, continua Catherine. On ne peut pas
+demander a un vaillant comme vous de se laisser tuer sans se
+defendre; et en vous defendant, que voulez-vous, arrive qu'arrive.
+Vous me comprenez, n'est-ce pas?
+
+-- Oui, madame; mais cependant...
+
+-- Allons, vous voulez qu'apres ces mots: _Ordre d'arreter_,
+j'ecrive de ma main: _mort ou vif?_
+
+-- J'avoue, madame, que cela leverait mes scrupules.
+
+-- Voyons, il le faut bien, puisque vous ne croyez pas la
+commission executable sans cela.
+
+Et Catherine, en haussant les epaules, deroula le parchemin d'une
+main, et de l'autre ecrivit:_ mort ou vif._
+
+_-- _Tenez, dit-elle, trouvez-vous l'ordre suffisamment en regle,
+maintenant?
+
+-- Oui, madame, repondit Maurevel; mais je prie Votre Majeste de
+me laisser l'entiere disposition de l'entreprise.
+
+-- En quoi ce que j'ai dit nuit-il donc a son execution?
+
+-- Votre Majeste m'a dit de prendre douze hommes?
+
+-- Oui; pour etre plus sur...
+
+-- Eh bien! je demanderai la permission de n'en prendre que six.
+
+-- Pourquoi cela?
+
+-- Parce que, madame, s'il arrivait malheur au prince, comme la
+chose est probable, on excuserait facilement six hommes d'avoir eu
+peur de manquer un prisonnier, tandis que personne n'excuserait
+douze gardes de n'avoir pas laisse tuer la moitie de leurs
+camarades avant de porter la main sur une Majeste.
+
+-- Belle Majeste, ma foi! qui n'a pas de royaume.
+
+-- Madame, dit Maurevel, ce n'est pas le royaume qui fait le roi,
+c'est la naissance.
+
+-- Eh bien donc, dit Catherine, faites comme il vous plaira.
+Seulement, je dois vous prevenir que je desire que vous ne
+quittiez point le Louvre.
+
+-- Mais, madame, pour reunir mes hommes?
+
+-- Vous avez bien une espece de sergent que vous puissiez charger
+de ce soin?
+
+-- J'ai mon laquais, qui non seulement est un garcon fidele, mais
+qui meme m'a quelquefois aide dans ces sortes d'entreprises.
+
+-- Envoyez-le chercher, et concertez-vous avec lui. Vous
+connaissez le cabinet des Armes du roi, n'est-ce pas? eh bien, on
+va vous servir la a dejeuner; la vous donnerez vos ordres.
+
+Le lieu raffermira vos sens s'ils etaient ebranles. Puis, quand
+mon fils reviendra de la chasse, vous passerez dans mon oratoire,
+ou vous attendrez l'heure.
+
+-- Mais comment entrerons-nous dans la chambre? Le roi a sans
+doute quelque soupcon, et il s'enfermera en dedans.
+
+-- J'ai une double clef de toutes les portes, dit Catherine, et on
+a enleve les verrous de celle de Henri. Adieu, monsieur de
+Maurevel; a tantot. Je vais vous faire conduire dans le cabinet
+des Armes du roi. Ah! a propos! rappelez-vous que ce qu'un roi
+ordonne doit, avant toute chose, etre execute; qu'aucune excuse
+n'est admise; qu'une defaite, meme un insucces compromettraient
+l'honneur du roi. C'est grave.
+
+Et Catherine, sans laisser a Maurevel le temps de lui repondre,
+appela M. de Nancey, capitaine des gardes, et lui ordonna de
+conduire Maurevel dans le cabinet des Armes du roi.
+
+-- Mordieu! disait Maurevel en suivant son guide, je m'eleve dans
+la hierarchie de l'assassinat: d'un simple gentilhomme a un
+capitaine, d'un capitaine a un amiral, d'un amiral a un roi sans
+couronne. Et qui sait si je n'arriverai pas un jour a un roi
+couronne?...
+
+
+
+XXXI
+La chasse a courre
+
+
+Le piqueur qui avait detourne le sanglier et qui avait affirme au
+roi que l'animal n'avait pas quitte l'enceinte ne s'etait pas
+trompe. A peine le limier fut-il mis sur la trace, qu'il s'enfonca
+dans le taillis et que d'un massif d'epines il fit sortir le
+sanglier qui, ainsi que le piqueur l'avait reconnu a ses voies,
+etait un solitaire, c'est-a-dire une bete de la plus forte taille.
+
+L'animal piqua droit devant lui et traversa la route a cinquante
+pas du roi, suivi seulement du limier qui l'avait detourne. On
+decoupla aussitot un premier relais, et une vingtaine de chiens
+s'enfoncerent a sa poursuite.
+
+La chasse etait la passion de Charles. A peine l'animal eut-il
+traverse la route qu'il s'elanca derriere lui, sonnant la vue,
+suivi du duc d'Alencon et de Henri, a qui un signe de Marguerite
+avait indique qu'il ne devait point quitter Charles.
+
+Tous les autres chasseurs suivirent le roi.
+
+Les forets royales etaient loin, a l'epoque ou se passe l'histoire
+que nous racontons, d'etre, comme elles le sont aujourd'hui, de
+grands parcs coupes par des allees carrossables. Alors,
+l'exploitation etait a peu pres nulle. Les rois n'avaient pas
+encore eu l'idee de se faire commercants et de diviser leurs bois
+en coupes, en taillis et en futaies. Les arbres, semes non point
+par de savants forestiers, mais par la main de Dieu, qui jetait la
+graine au caprice du vent, n'etaient pas disposes en quinconces,
+mais poussaient a leur loisir et comme ils font encore aujourd'hui
+dans une foret vierge de l'Amerique. Bref, une foret, a cette
+epoque, etait un repaire ou il y avait a foison du sanglier, du
+cerf, du loup et des voleurs; et une douzaine de sentiers
+seulement, partant d'un point, etoilaient celle de Bondy, qu'une
+route circulaire enveloppait comme le cercle de la roue enveloppe
+les jantes.
+
+En poussant la comparaison plus loin, le moyeu ne representerait
+pas mal l'unique carrefour situe au centre du bois, et ou les
+chasseurs egares se ralliaient pour s'elancer de la vers le point
+ou la chasse perdue reparaissait.
+
+Au bout d'un quart d'heure, il arriva ce qui arrivait toujours en
+pareil cas: c'est que des obstacles presque insurmontables s'etant
+opposes a la course des chasseurs, les voix des chiens s'etaient
+eteintes dans le lointain, et le roi lui-meme etait revenu au
+carrefour, jurant et sacrant, comme c'etait son habitude.
+
+-- Eh bien! d'Alencon, eh bien! Henriot, dit-il, vous voila,
+mordieu, calmes et tranquilles comme des religieuses qui suivent
+leur abbesse. Voyez-vous, ca ne s'appelle point chasser, cela.
+Vous, d'Alencon, vous avez l'air de sortir d'une boite, et vous
+etes tellement parfume que si vous passez entre la bete et mes
+chiens, vous etes capable de leur faire perdre la voie. Et vous,
+Henriot, ou est votre epieu, ou est votre arquebuse? voyons.
+
+-- Sire, dit Henri, a quoi bon une arquebuse? Je sais que Votre
+Majeste aime a tirer l'animal quand il tient aux chiens. Quant a
+un epieu, je manie assez maladroitement cette arme, qui n'est
+point d'usage dans nos montagnes, ou nous chassons l'ours avec le
+simple poignard.
+
+-- Par la mordieu, Henri, quand vous serez retourne dans vos
+Pyrenees, il faudra que vous m'envoyiez une pleine charretee
+d'ours, car ce doit etre une belle chasse que celle qui se fait
+ainsi corps a corps avec un animal qui peut nous etouffer. Ecoutez
+donc, je crois que j'entends les chiens. Non, je me trompais.
+
+Le roi prit son cor et sonna une fanfare. Plusieurs fanfares lui
+repondirent. Tout a coup un piqueur parut qui fit entendre un
+autre air.
+
+-- La vue! la vue! cria le roi. Et il s'elanca au galop, suivi de
+tous les chasseurs qui s'etaient rallies a lui. Le piqueur ne
+s'etait pas trompe. A mesure que le roi s'avancait, on commencait
+d'entendre les aboiements de la meute, composee alors de plus de
+soixante chiens, car on avait successivement lache tous les relais
+places dans les endroits que le sanglier avait deja parcourus. Le
+roi le vit passer pour la seconde fois, et, profitant d'une haute
+futaie, se jeta sous bois apres lui, donnant du cor de toutes ses
+forces. Les princes le suivirent quelque temps. Mais le roi avait
+un cheval si vigoureux, emporte par son ardeur il passait par des
+chemins tellement escarpes, par des taillis si epais, que d'abord
+les femmes, puis le duc de Guise et ses gentilshommes, puis les
+deux princes, furent forces de l'abandonner. Tavannes tint encore
+quelque temps; mais enfin il y renonca a son tour.
+
+Tout le monde, excepte Charles et quelques piqueurs qui, excites
+par une recompense promise, ne voulaient pas quitter le roi, se
+retrouva donc dans les environs du carrefour.
+
+Les deux princes etaient l'un pres de l'autre dans une longue
+allee. A cent pas d'eux, le duc de Guise et ses gentilshommes
+avaient fait halte. Au carrefour se tenaient les femmes.
+
+-- Ne semblerait-il pas, en verite, dit le duc d'Alencon a Henri
+en lui montrant du coin de l'oeil le duc de Guise, que cet homme,
+avec son escorte bardee de fer, est le veritable roi? Pauvres
+princes que nous sommes, il ne nous honore pas meme d'un regard.
+
+-- Pourquoi nous traiterait-il mieux que ne nous traitent nos
+propres parents? repondit Henri. Eh! mon frere! ne sommes-nous
+pas, vous et moi, des prisonniers a la cour de France, des otages
+de notre parti?
+
+Le duc Francois tressaillit a ces mots, et regarda Henri comme
+pour provoquer une plus large explication; mais Henri s'etait plus
+avance qu'il n'avait coutume de le faire, et il garda le silence.
+
+-- Que voulez-vous dire, Henri? demanda le duc Francois,
+visiblement contrarie que son beau-frere, en ne continuant pas, le
+laissat entamer ces eclaircissements.
+
+-- Je dis, mon frere, reprit Henri, que ces hommes si bien armes,
+qui semblent avoir recu pour tache de ne point nous perdre de vue,
+ont tout l'aspect de gardes qui pretendraient empecher deux
+personnes de s'echapper.
+
+-- S'echapper, pourquoi? comment? demanda d'Alencon en jouant
+admirablement la surprise et la naivete.
+
+-- Vous avez la un magnifique genet, Francois, dit Henri
+poursuivant sa pensee tout en ayant l'air de changer de
+conversation; je suis sur qu'il ferait sept lieues en une heure,
+et vingt lieues d'ici a midi. Il fait beau; cela invite, sur ma
+parole, a baisser la main. Voyez donc le joli chemin de traverse.
+Est ce qu'il ne vous tente pas, Francois? Quant a moi, l'eperon me
+brule.
+
+Francois ne repondit rien. Seulement il rougit et palit
+successivement; puis il tendit l'oreille comme s'il ecoutait la
+chasse.
+
+-- La nouvelle de Pologne fait son effet, dit Henri, et mon cher
+beau-frere a son plan. Il voudrait bien que je me sauvasse, mais
+je ne me sauverai pas seul.
+
+Il achevait a peine cette reflexion, quand plusieurs nouveaux
+convertis, revenus a la cour depuis deux ou trois mois, arriverent
+au petit galop et saluerent les deux princes avec un sourire des
+plus engageants.
+
+Le duc d'Alencon, provoque par les ouvertures de Henri, n'avait
+qu'un mot a dire, qu'un geste a faire, et il etait evident que
+trente ou quarante cavaliers, reunis en ce moment autour d'eux
+comme pour faire opposition a la troupe de M. de Guise,
+favoriseraient la fuite; mais il detourna la tete, et portant son
+cor a sa bouche, il sonna le ralliement.
+
+Cependant les nouveaux venus, comme s'ils eussent cru que
+l'hesitation du duc d'Alencon venait du voisinage et de la
+presence des Guisards, s'etaient peu a peu glisses entre eux et
+les deux princes, et s'etaient echelonnes avec une habilete
+strategique qui annoncait l'habitude des dispositions militaires.
+En effet, pour arriver au duc d'Alencon et au roi de Navarre, il
+eut fallu leur passer sur le corps, tandis qu'a perte de vue
+s'etendait devant les deux beaux freres une route parfaitement
+libre.
+
+Tout a coup, entre les arbres, a dix pas du roi de Navarre,
+apparut un autre gentilhomme que les deux princes n'avaient pas
+encore vu. Henri cherchait a deviner qui il etait, quand ce
+gentilhomme, soulevant son chapeau, se fit reconnaitre a Henri
+pour le vicomte de Turenne, un des chefs du parti protestant que
+l'on croyait en Poitou.
+
+Le vicomte hasarda meme un signe qui voulait clairement dire:
+
+-- Venez-vous? Mais Henri, apres avoir bien consulte le visage
+impassible et l'oeil terne du duc d'Alencon, tourna deux ou trois
+fois la tete sur son epaule comme si quelque chose le genait dans
+le col de son pourpoint. C'etait une reponse negative. Le vicomte
+la comprit, piqua des deux et disparut dans le fourre. Au meme
+instant on entendit la meute se rapprocher, puis, a l'extremite de
+l'allee ou l'on se trouvait, on vit passer le sanglier, puis au
+meme instant les chiens, puis, pareil au chasseur infernal,
+Charles IX sans chapeau, le cor a la bouche, sonnant a se briser
+les poumons; trois ou quatre piqueurs le suivaient. Tavannes avait
+disparu.
+
+-- Le roi! s'ecria le duc d'Alencon. Et il s'elanca sur la trace.
+Henri, rassure par la presence de ses bons amis, leur fit signe de
+ne pas s'eloigner et s'avanca vers les dames.
+
+-- Eh bien? dit Marguerite en faisant quelques pas au-devant de
+lui.
+
+-- Eh bien, madame, dit Henri, nous chassons le sanglier.
+
+-- Voila tout?
+
+-- Oui, le vent a tourne depuis hier matin; mais je crois vous
+avoir predit que cela serait ainsi.
+
+-- Ces changements de vent sont mauvais pour la chasse, n'est-ce
+pas, monsieur? demanda Marguerite.
+
+-- Oui, dit Henri, cela bouleverse quelquefois toutes les
+dispositions arretees, et c'est un plan a refaire.
+
+En ce moment les aboiements de la meute commencerent a se faire
+entendre, se rapprochant rapidement, et une sorte de vapeur
+tumultueuse avertit les chasseurs de se tenir sur leurs gardes.
+Chacun leva la tete et tendit l'oreille.
+
+Presque aussitot le sanglier deboucha, et au lieu de se rejeter
+dans le bois, il suivit la route venant droit sur le carrefour ou
+se trouvaient les dames, les gentilshommes qui leur faisaient la
+cour, et les chasseurs qui avaient perdu la chasse.
+
+Derriere lui, et lui soufflant au poil, venaient trente ou
+quarante chiens des plus robustes; puis, derriere les chiens, a
+vingt pas a peine, le roi Charles sans toquet, sans manteau, avec
+ses habits tout dechires par les epines, le visage et les mains en
+sang.
+
+Un ou deux piqueurs restaient seuls avec lui. Le roi ne quittait
+son cor que pour exciter ses chiens, ne cessait d'exciter ses
+chiens que pour reprendre son cor. Le monde tout entier avait
+disparu a ses yeux. Si son cheval eut manque, il eut crie comme
+Richard III: Ma couronne pour un cheval!
+
+Mais le cheval paraissait aussi ardent que le maitre, ses pieds ne
+touchaient pas la terre et ses naseaux soufflaient le feu.
+
+Le sanglier, les chiens, le roi passerent comme une vision.
+
+-- Hallali, hallali! cria le roi en passant. Et il ramena son cor
+a ses levres sanglantes. A quelques pas de lui venaient le duc
+d'Alencon et deux piqueurs; seulement les chevaux des autres
+avaient renonce ou ils s'etaient perdus.
+
+Tout le monde partit sur la trace, car il etait evident que le
+sanglier ne tarderait pas a tenir.
+
+En effet, au bout de dix minutes a peine, le sanglier quitta le
+sentier qu'il suivait et se jeta dans le bois; mais, arrive a une
+clairiere, il s'accula a une roche et fit tete aux chiens.
+
+Aux cris de Charles, qui l'avait suivi, tout le monde accourut.
+
+On etait arrive au moment interessant de la chasse. L'animal
+paraissait resolu a une defense desesperee. Les chiens, animes par
+une course de plus de trois heures, se ruaient sur lui avec un
+acharnement que redoublaient les cris et les jurons du roi.
+
+Tous les chasseurs se rangerent en cercle, le roi un peu en avant,
+ayant derriere lui le duc d'Alencon arme d'une arquebuse, et Henri
+qui n'avait que son simple couteau de chasse.
+
+Le duc d'Alencon detacha son arquebuse du crochet et en alluma la
+meche. Henri fit jouer son couteau de chasse dans le fourreau.
+
+Quant au duc de Guise, assez dedaigneux de tous ces exercices de
+venerie, il se tenait un peu a l'ecart avec tous ses
+gentilshommes.
+
+Les femmes reunies en groupe formaient une petite troupe qui
+faisait le pendant a celle du duc de Guise.
+
+Tout ce qui etait chasseur demeurait les yeux fixes sur l'animal,
+dans une attente pleine d'anxiete.
+
+A l'ecart se tenait un piqueur se raidissant pour resister aux
+deux molosses du roi, qui, couverts de leurs jaques de mailles,
+attendaient, en hurlant et en s'elancant de maniere a faire croire
+a chaque instant qu'ils allaient briser leurs chaines, le moment
+de coiffer le sanglier.
+
+L'animal faisait merveille: attaque a la fois par une quarantaine
+de chiens qui l'enveloppaient comme une maree hurlante, qui le
+recouvraient de leur tapis bigarre, qui de tous cotes essayaient
+d'entamer sa peau rugueuse aux poils herisses, a chaque coup de
+boutoir, il lancait a dix pieds de haut un chien, qui retombait
+eventre, et qui, les entrailles trainantes, se rejetait aussitot
+dans la melee tandis que Charles, les cheveux raidis, les yeux
+enflammes, les narines ouvertes, courbe sur le cou de son cheval
+ruisselant, sonnait un hallali furieux.
+
+En moins de dix minutes, vingt chiens furent hors de combat.
+
+-- Les dogues! cria Charles, les dogues! ... A ce cri, le piqueur
+ouvrit les porte-mousquetons des laisses, et les deux molosses se
+ruerent au milieu du carnage, renversant tout, ecartant tout, se
+frayant avec leurs cottes de fer un chemin jusqu'a l'animal,
+qu'ils saisirent chacun par une oreille.
+
+Le sanglier, se sentant coiffe, fit claquer ses dents a la fois de
+rage et de douleur.
+
+-- Bravo! Duredent! bravo! Risquetout! cria Charles. Courage, les
+chiens! Un epieu! un epieu!
+
+-- Vous ne voulez pas mon arquebuse? dit le duc d'Alencon.
+
+-- Non, cria le roi, non, on ne sent pas entrer la balle; il n'y a
+pas de plaisir; tandis qu'on sent entrer l'epieu. Un epieu! un
+epieu!
+
+On presenta au roi un epieu de chasse durci au feu et arme d'une
+pointe de fer.
+
+-- Mon frere, prenez garde! cria Marguerite.
+
+-- Sus! sus! cria la duchesse de Nevers. Ne le manquez pas, Sire!
+Un bon coup a ce parpaillot!
+
+-- Soyez tranquille, duchesse! dit Charles. Et, mettant son epieu
+en arret, il fondit sur le sanglier, qui, tenu par les deux
+chiens, ne put eviter le coup. Cependant, a la vue de l'epieu
+luisant, il fit un mouvement de cote, et l'arme, au lieu de
+penetrer dans la poitrine, glissa sur l'epaule et alla s'emousser
+sur la roche contre laquelle l'animal etait accule.
+
+-- Mille noms d'un diable! cria le roi, je l'ai manque... Un
+epieu! un epieu!
+
+Et, se reculant comme faisaient les chevaliers lorsqu'ils
+prenaient du champ, il jeta a dix pas de lui son epieu hors de
+service.
+
+Un piqueur s'avanca pour lui en offrir un autre. Mais au meme
+moment, comme s'il eut prevu le sort qui l'attendait et qu'il eut
+voulu s'y soustraire, le sanglier, par un violent effort, arracha
+aux dents des molosses ses deux oreilles dechirees, et, les yeux
+sanglants, herisse, hideux, l'haleine bruyante comme un soufflet
+de forge, faisant claquer ses dents l'une contre l'autre, il
+s'elanca la tete basse, vers le cheval du roi.
+
+Charles etait trop bon chasseur pour ne pas avoir prevu cette
+attaque. Il enleva son cheval, qui se cabra; mais il avait mal
+mesure la pression, le cheval, trop serre par le mors ou peut-etre
+meme cedant a son epouvante, se renversa en arriere.
+
+Tous les spectateurs jeterent un cri terrible: le cheval etait
+tombe, et le roi avait la cuisse engagee sous lui.
+
+-- La main, Sire, rendez la main, dit Henri. Le roi lacha la bride
+de son cheval, saisit la selle de la main gauche, essayant de
+tirer de la droite son couteau de chasse; mais le couteau, presse
+par le poids de son corps, ne voulut pas sortir de sa gaine.
+
+-- Le sanglier! le sanglier! cria Charles. A moi, d'Alencon! a
+moi!
+
+Cependant le cheval, rendu a lui-meme, comme s'il eut compris le
+danger que courait son maitre, tendit ses muscles et etait parvenu
+deja a se relever sur trois jambes, lorsqu'a l'appel de son frere,
+Henri vit le duc Francois palir affreusement et approcher
+l'arquebuse de son epaule; mais la balle, au lieu d'aller frapper
+le sanglier, qui n'etait plus qu'a deux pas du roi, brisa le genou
+du cheval, qui retomba le nez contre terre. Au meme instant le
+sanglier dechira de son boutoir la botte de Charles.
+
+-- Oh! murmura d'Alencon de ses levres blemissantes, je crois que
+le duc d'Anjou est roi de France, et que moi je suis roi de
+Pologne.
+
+En effet le sanglier labourait la cuisse de Charles, lorsque
+celui-ci sentit quelqu'un qui lui levait le bras; puis il vit
+briller une lame aigue et tranchante qui s'enfoncait et
+disparaissait jusqu'a la garde au defaut de l'epaule de l'animal,
+tandis qu'une main gantee de fer ecartait la hure deja fumante
+sous ses habits.
+
+Charles, qui dans le mouvement qu'avait fait le cheval etait
+parvenu a degager sa jambe, se releva lourdement, et, se voyant
+tout ruisselant de sang, devint pale comme un cadavre.
+
+-- Sire, dit Henri, qui toujours a genoux maintenait le sanglier
+atteint au coeur, Sire, ce n'est rien, j'ai ecarte la dent, et
+Votre Majeste n'est pas blessee.
+
+Puis il se releva, lachant le couteau, et le sanglier tomba,
+rendant plus de sang encore par sa gueule que par sa plaie.
+
+Charles, entoure de tout un monde haletant, assailli par des cris
+de terreur qui eussent etourdi le plus calme courage, fut un
+moment sur le point de tomber pres de l'animal agonisant. Mais il
+se remit; et se retournant vers le roi de Navarre, il lui serra la
+main avec un regard ou brillait le premier elan de sensibilite qui
+eut fait battre son coeur depuis vingt-quatre ans.
+
+-- Merci, Henriot! lui dit-il.
+
+-- Mon pauvre frere! s'ecria d'Alencon en s'approchant de Charles.
+
+-- Ah! c'est toi, d'Alencon! dit le roi. Eh bien, fameux tireur,
+qu'est donc devenue ta balle?
+
+-- Elle se sera aplatie sur le sanglier, dit le duc.
+
+-- Eh! mon Dieu! s'ecria Henri avec une surprise admirablement
+jouee, voyez donc, Francois, votre balle a casse la jambe du
+cheval de Sa Majeste. C'est etrange!
+
+-- Hein! dit le roi. Est-ce vrai, cela?
+
+-- C'est possible, dit le duc consterne; la main me tremblait si
+fort!
+
+-- Le fait est que, pour un tireur habile, vous avez fait la un
+singulier coup, Francois! dit Charles en froncant le sourcil. Une
+seconde fois, merci, Henriot! Messieurs, continua le roi,
+retournons a Paris, j'en ai assez comme cela.
+
+Marguerite s'approcha pour feliciter Henri.
+
+-- Ah! ma foi, oui, Margot, dit Charles, fais-lui ton compliment,
+et bien sincere meme, car sans lui le roi de France s'appelait
+Henri III.
+
+-- Helas! madame, dit le Bearnais, M. le duc d'Anjou, qui est deja
+mon ennemi, va m'en vouloir bien davantage. Mais que voulez-vous!
+on fait ce qu'on peut; demandez a M. d'Alencon.
+
+Et, se baissant, il retira du corps du sanglier son couteau de
+chasse, qu'il plongea deux ou trois fois dans la terre, afin d'en
+essuyer le sang.
+
+FIN DE LA PREMIERE PARTIE.
+ -- Qui est a ma portiere? -- Deux pages et un
+ecuyer. -- Bon! ce sont des barbares! Dites-moi, La
+Mole, qui avez-vous trouve dans votre chambre? -- Le
+duc Francois. -- Faisant? -- Je ne sais quoi. -- Avec? --
+Avec un inconnu.
+ Je suis seule; entrez, mon cher.
+
+
+
+
+- 42 -
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's La reine Margot - Tome I, by Alexandre Dumas, Pere
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA REINE MARGOT - TOME I ***
+
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+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
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+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
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+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
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+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
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