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diff --git a/13856.txt b/13856.txt new file mode 100644 index 0000000..3e0130a --- /dev/null +++ b/13856.txt @@ -0,0 +1,16258 @@ +Project Gutenberg's La reine Margot - Tome I, by Alexandre Dumas, Pere + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La reine Margot - Tome I + +Author: Alexandre Dumas, Pere + +Release Date: October 25, 2004 [EBook #13856] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA REINE MARGOT - TOME I *** + + + + +This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and +is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, +Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. + + + + + +Alexandre Dumas + +LA REINE MARGOT +Tome I + +(1845) + + +Table des matieres + +I Le latin de M. de Guise +II La chambre de la reine de Navarre +III Un roi poete +IV La soiree du 24 aout 1572 +V Du Louvre en particulier et de la vertu en general +VI La dette payee +VII La nuit du 24 aout 1572 +VIII Les massacres +IX Les massacreurs +X Mort, messe ou Bastille +XI L'aubepine du cimetiere des Innocents +XII Les confidences +XIII Comme il y a des clefs qui ouvrent les portes auxquelles +elles ne sont pas destinees +XIV Seconde nuit de noces +XV Ce que femme veut Dieu le veut +XVI Le corps d'un ennemi mort sent toujours bon +XVII Le confrere de maitre Ambroise Pare +XVIII Les revenants +XIX Le logis de maitre Rene, le parfumeur de la reine mere +XX Les poules noires +XXI L'appartement de Madame de Sauve +XXII Sire, vous serez roi +XXIII Un nouveau converti +XXIV La rue Tizon et la rue Cloche-Percee +XXV Le manteau cerise +XXVI Margarita +XXVII La main de Dieu +XXVIII La lettre de Rome +XXIX Le depart +XXX Maurevel +XXXI La chasse a courre + + +PREMIERE PARTIE + + +I +Le latin de M. de Guise + + +Le lundi, dix-huitieme jour du mois d'aout 1572, il y avait grande +fete au Louvre. + +Les fenetres de la vieille demeure royale, ordinairement si +sombres, etaient ardemment eclairees; les places et les rues +attenantes, habituellement si solitaires, des que neuf heures +sonnaient a Saint-Germain-l'Auxerrois, etaient, quoiqu'il fut +minuit, encombrees de populaire. + +Tout ce concours menacant, presse, bruyant, ressemblait, dans +l'obscurite, a une mer sombre et houleuse dont chaque flot faisait +une vague grondante; cette mer, epandue sur le quai, ou elle se +degorgeait par la rue des Fosses-Saint-Germain et par la rue de +l'Astruce, venait battre de son flux le pied des murs du Louvre et +de son reflux la base de l'hotel de Bourbon qui s'elevait en face. + +Il y avait, malgre la fete royale, et meme peut-etre a cause de la +fete royale, quelque chose de menacant dans ce peuple, car il ne +se doutait pas que cette solennite, a laquelle il assistait comme +spectateur, n'etait que le prelude d'une autre remise a huitaine, +et a laquelle il serait convie et s'ebattrait de tout son coeur. + +La cour celebrait les noces de madame Marguerite de Valois, fille +du roi Henri II et soeur du roi Charles IX, avec Henri de Bourbon, +roi de Navarre. En effet, le matin meme, le cardinal de Bourbon +avait uni les deux epoux avec le ceremonial usite pour les noces +des filles de France, sur un theatre dresse a la porte de Notre- +Dame. + +Ce mariage avait etonne tout le monde et avait fort donne a songer +a quelques-uns qui voyaient plus clair que les autres; on +comprenait peu le rapprochement de deux partis aussi haineux que +l'etaient a cette heure le parti protestant et le parti +catholique: on se demandait comment le jeune prince de Conde +pardonnerait au duc d'Anjou, frere du roi, la mort de son pere +assassine a Jarnac par Montesquiou. On se demandait comment le +jeune duc de Guise pardonnerait a l'amiral de Coligny la mort du +sien assassine a Orleans par Poltrot du Mere. Il y a plus: Jeanne +de Navarre, la courageuse epouse du faible Antoine de Bourbon, qui +avait amene son fils Henri aux royales fiancailles qui +l'attendaient, etait morte il y avait deux mois a peine, et de +singuliers bruits s'etaient repandus sur cette mort subite. +Partout on disait tout bas, et en quelques lieux tout haut, qu'un +secret terrible avait ete surpris par elle, et que Catherine de +Medicis, craignant la revelation de ce secret, l'avait empoisonnee +avec des gants de senteur qui avaient ete confectionnes par un +nomme Rene, Florentin fort habile dans ces sortes de matieres. Ce +bruit s'etait d'autant plus repandu et confirme, qu'apres la mort +de cette grande reine, sur la demande de son fils, deux medecins, +desquels etait le fameux Ambroise Pare, avaient ete autorises a +ouvrir et a etudier le corps, mais non le cerveau. Or, comme +c'etait par l'odorat qu'avait ete empoisonnee Jeanne de Navarre, +c'etait le cerveau, seule partie du corps exclue de l'autopsie, +qui devait offrir les traces du crime. Nous disons crime, car +personne ne doutait qu'un crime n'eut ete commis. + +Ce n'etait pas tout: le roi Charles, particulierement, avait mis a +ce mariage, qui non seulement retablissait la paix dans son +royaume, mais encore attirait a Paris les principaux huguenots de +France, une persistance qui ressemblait a de l'entetement. Comme +les deux fiances appartenaient, l'un a la religion catholique, +l'autre a la religion reformee, on avait ete oblige de s'adresser +pour la dispense a Gregoire XIII, qui tenait alors le siege de +Rome. La dispense tardait, et ce retard inquietait fort la feue +reine de Navarre; elle avait un jour exprime a Charles IX ses +craintes que cette dispense n'arrivat point, ce a quoi le roi +avait repondu: + +-- N'ayez souci, ma bonne tante, je vous honore plus que le pape, +et aime plus ma soeur que je ne le crains. Je ne suis pas +huguenot, mais je ne suis pas sot non plus, et si monsieur le pape +fait trop la bete, je prendrai moi-meme Margot par la main, et je +la menerai epouser votre fils en plein preche. + +Ces paroles s'etaient repandues du Louvre dans la ville, et, tout +en rejouissant fort les huguenots, avaient considerablement donne +a penser aux catholiques, qui se demandaient tout bas si le roi +les trahissait reellement, ou bien ne jouait pas quelque comedie +qui aurait un beau matin ou un beau soir son denouement inattendu. + +C'etait vis-a-vis de l'amiral de Coligny surtout, qui depuis cinq +ou six ans faisait une guerre acharnee au roi, que la conduite de +Charles IX paraissait inexplicable: apres avoir mis sa tete a prix +a cent cinquante mille ecus d'or, le roi ne jurait plus que par +lui, l'appelant son pere et declarant tout haut qu'il allait +confier desormais a lui seul la conduite de la guerre; c'est au +point que Catherine de Medicis, elle-meme, qui jusqu'alors avait +regle les actions, les volontes et jusqu'aux desirs du jeune +prince, paraissait commencer a s'inquieter tout de bon, et ce +n'etait pas sans sujet, car, dans un moment d'epanchement Charles +IX avait dit a l'amiral a propos de la guerre de Flandre: + +-- Mon pere, il y a encore une chose en ceci a laquelle il faut +bien prendre garde: c'est que la reine mere, qui veut mettre le +nez partout comme vous savez, ne connaisse rien de cette +entreprise; que nous la tenions si secrete qu'elle n'y voie +goutte, car, brouillonne comme je la connais, elle nous gaterait +tout. + +Or, tout sage et experimente qu'il etait, Coligny n'avait pu tenir +secrete une si entiere confiance; et quoiqu'il fut arrive a Paris +avec de grands soupcons, quoique a son depart de Chatillon une +paysanne se fut jetee a ses pieds, en criant: "Oh! monsieur, notre +bon maitre, n'allez pas a Paris, car si vous y allez vous mourrez, +vous et tous ceux qui iront avec vous"; ces soupcons s'etaient peu +a peu eteints dans son coeur et dans celui de Teligny, son gendre, +auquel le roi de son cote faisait de grandes amities, l'appelant +son frere comme il appelait l'amiral son pere, et le tutoyant, +ainsi qu'il faisait pour ses meilleurs amis. + +Les huguenots, a part quelques esprits chagrins et defiants, +etaient donc entierement rassures: la mort de la reine de Navarre +passait pour avoir ete causee par une pleuresie, et les vastes +salles du Louvre s'etaient emplies de tous ces braves protestants +auxquels le mariage de leur jeune chef Henri promettait un retour +de fortune bien inespere. L'amiral de Coligny, La Rochefoucault, +le prince de Conde fils, Teligny, enfin tous les principaux du +parti, triomphaient de voir tout-puissants au Louvre et si bien +venus a Paris ceux-la memes que trois mois auparavant le roi +Charles et la reine Catherine voulaient faire pendre a des +potences plus hautes que celles des assassins. Il n'y avait que le +marechal de Montmorency que l'on cherchait vainement parmi tous +ses freres, car aucune promesse n'avait pu le seduire, aucun +semblant n'avait pu le tromper, et il restait retire en son +chateau de l'Isle-Adam, donnant pour excuse de sa retraite la +douleur que lui causait encore la mort de son pere le connetable +Anne de Montmorency, tue d'un coup de pistolet par Robert Stuart, +a la bataille de Saint-Denis. Mais comme cet evenement etait +arrive depuis plus de trois ans et que la sensibilite etait une +vertu assez peu a la mode a cette epoque, on n'avait cru de ce +deuil prolonge outre mesure que ce qu'on avait bien voulu en +croire. + +Au reste, tout donnait tort au marechal de Montmorency; le roi, la +reine, le duc d'Anjou et le duc d'Alencon faisaient a merveille +les honneurs de la royale fete. + +Le duc d'Anjou recevait des huguenots eux-memes des compliments +bien merites sur les deux batailles de Jarnac et de Moncontour, +qu'il avait gagnees avant d'avoir atteint l'age de dix-huit ans, +plus precoce en cela que n'avaient ete Cesar et Alexandre, +auxquels on le comparait en donnant, bien entendu, l'inferiorite +aux vainqueurs d'Issus et de Pharsale; le duc d'Alencon regardait +tout cela de son oeil caressant et faux; la reine Catherine +rayonnait de joie et, toute confite en gracieusetes, complimentait +le prince Henri de Conde sur son recent mariage avec Marie de +Cleves; enfin MM. de Guise eux-memes souriaient aux formidables +ennemis de leur maison, et le duc de Mayenne discourait avec +M. de Tavannes et l'amiral sur la prochaine guerre qu'il etait +plus que jamais question de declarer a Philippe II. + +Au milieu de ces groupes allait et venait, la tete legerement +inclinee et l'oreille ouverte a tous les propos, un jeune homme de +dix-neuf ans, a l'oeil fin, aux cheveux noirs coupes tres court, +aux sourcils epais, au nez recourbe comme un bec d'aigle, au +sourire narquois, a la moustache et a la barbe naissantes. Ce +jeune homme, qui ne s'etait fait remarquer encore qu'au combat +d'Arnay-le-Duc ou il avait bravement paye de sa personne, et qui +recevait compliments sur compliments, etait l'eleve bien-aime de +Coligny et le heros du jour; trois mois auparavant, c'est-a-dire a +l'epoque ou sa mere vivait encore, on l'avait appele le prince de +Bearn; on l'appelait maintenant le roi de Navarre, en attendant +qu'on l'appelat Henri IV. + +De temps en temps un nuage sombre et rapide passait sur son front; +sans doute il se rappelait qu'il y avait deux mois a peine que sa +mere etait morte, et moins que personne il doutait qu'elle ne fut +morte empoisonnee. Mais le nuage etait passager et disparaissait +comme une ombre flottante; car ceux qui lui parlaient, ceux qui le +felicitaient, ceux qui le coudoyaient, etaient ceux-la memes qui +avaient assassine la courageuse Jeanne d'Albret. + +A quelques pas du roi de Navarre, presque aussi pensif, presque +aussi soucieux que le premier affectait d'etre joyeux et ouvert, +le jeune duc de Guise causait avec Teligny. Plus heureux que le +Bearnais, a vingt-deux ans sa renommee avait presque atteint celle +de son pere, le grand Francois de Guise. C'etait un elegant +seigneur, de haute taille, au regard fier et orgueilleux, et doue +de cette majeste naturelle qui faisait dire, quand il passait, que +pres de lui les autres princes paraissaient peuple. Tout jeune +qu'il etait, les catholiques voyaient en lui le chef de leur +parti, comme les huguenots voyaient le leur dans ce jeune Henri de +Navarre dont nous venons de tracer le portrait. Il avait d'abord +porte le titre de prince de Joinville, et avait fait, au siege +d'Orleans, ses premieres armes sous son pere, qui etait mort dans +ses bras en lui designant l'amiral Coligny pour son assassin. +Alors le jeune duc, comme Annibal, avait fait un serment solennel: +c'etait de venger la mort de son pere sur l'amiral et sur sa +famille, et de poursuivre ceux de sa religion sans treve ni +relache, ayant promis a Dieu d'etre son ange exterminateur sur la +terre jusqu'au jour ou le dernier heretique serait extermine. Ce +n'etait donc pas sans un profond etonnement qu'on voyait ce +prince, ordinairement si fidele a sa parole, tendre la main a ceux +qu'il avait jure de tenir pour ses eternels ennemis et causer +familierement avec le gendre de celui dont il avait promis la mort +a son pere mourant. + +Mais, nous l'avons dit, cette soiree etait celle des etonnements. + +En effet, avec cette connaissance de l'avenir qui manque +heureusement aux hommes, avec cette faculte de lire dans les +coeurs qui n'appartient malheureusement qu'a Dieu, l'observateur +privilegie auquel il eut ete donne d'assister a cette fete, eut +joui certainement du plus curieux spectacle que fournissent les +annales de la triste comedie humaine. + +Mais cet observateur qui manquait aux galeries interieures du +Louvre, continuait dans la rue a regarder de ses yeux flamboyants +et a gronder de sa voix menacante: cet observateur c'etait le +peuple, qui, avec son instinct merveilleusement aiguise par la +haine, suivait de loin les ombres de ses ennemis implacables et +traduisait leurs impressions aussi nettement que peut le faire le +curieux devant les fenetres d'une salle de bal hermetiquement +fermee. La musique enivre et regle le danseur, tandis que le +curieux voit le mouvement seul et rit de ce pantin qui s'agite +sans raison, car le curieux, lui, n'entend pas la musique. + +La musique qui enivrait les huguenots, c'etait la voix de leur +orgueil. + +Ces lueurs qui passaient aux yeux des Parisiens au milieu de la +nuit, c'etaient les eclairs de leur haine qui illuminaient +l'avenir. + +Et cependant tout continuait d'etre riant a l'interieur, et meme +un murmure plus doux et plus flatteur que jamais courait en ce +moment par tout le Louvre: c'est que la jeune fiancee, apres etre +allee deposer sa toilette d'apparat, son manteau trainant et son +long voile, venait de rentrer dans la salle de bal, accompagnee de +la belle duchesse de Nevers, sa meilleure amie, et menee par son +frere Charles IX, qui la presentait aux principaux de ses hotes. + +Cette fiancee, c'etait la fille de Henri II, c'etait la perle de +la couronne de France, c'etait Marguerite de Valois, que, dans sa +familiere tendresse pour elle, le roi Charles IX n'appelait jamais +que _ma soeur Margot._ + +Certes jamais accueil, si flatteur qu'il fut, n'avait ete mieux +merite que celui qu'on faisait en ce moment a la nouvelle reine de +Navarre. Marguerite a cette epoque avait vingt ans a peine, et +deja elle etait l'objet des louanges de tous les poetes, qui la +comparaient les uns a l'Aurore, les autres a Cytheree. C'etait en +effet la beaute sans rivale de cette cour ou Catherine de Medicis +avait reuni, pour en faire ses sirenes, les plus belles femmes +qu'elle avait pu trouver. Elle avait les cheveux noirs, le teint +brillant, l'oeil voluptueux et voile de longs cils, la bouche +vermeille et fine, le cou elegant, la taille riche et souple, et, +perdu dans une mule de satin, un pied d'enfant. Les Francais, qui +la possedaient, etaient fiers de voir eclore sur leur sol une si +magnifique fleur, et les etrangers qui passaient par la France +s'en retournaient eblouis de sa beaute s'ils l'avaient vue +seulement, etourdis de sa science s'ils avaient cause avec elle. +C'est que Marguerite etait non seulement la plus belle, mais +encore la plus lettree des femmes de son temps, et l'on citait le +mot d'un savant italien qui lui avait ete presente, et qui, apres +avoir cause avec elle une heure en italien, en espagnol, en latin +et en grec, l'avait quittee en disant dans son enthousiasme: "Voir +la cour sans voir Marguerite de Valois, c'est ne voir ni la France +ni la cour." + +Aussi les harangues ne manquaient pas au roi Charles IX et a la +reine de Navarre; on sait combien les huguenots etaient +harangueurs. Force allusions au passe, force demandes pour +l'avenir furent adroitement glissees au roi au milieu de ces +harangues; mais a toutes ces allusions, il repondait avec ses +levres pales et son sourire ruse: + +-- En donnant ma soeur Margot a Henri de Navarre, je donne mon +coeur a tous les protestants du royaume. + +Mot qui rassurait les uns et faisait sourire les autres, car il +avait reellement deux sens: l'un paternel, et dont en bonne +conscience Charles IX ne voulait pas surcharger sa pensee; l'autre +injurieux pour l'epousee, pour son mari et pour celui-la meme qui +le disait, car il rappelait quelques sourds scandales dont la +chronique de la cour avait deja trouve moyen de souiller la robe +nuptiale de Marguerite de Valois. + +Cependant M. de Guise causait, comme nous l'avons dit, avec +Teligny; mais il ne donnait pas a l'entretien une attention si +soutenue qu'il ne se detournat parfois pour lancer un regard sur +le groupe de dames au centre duquel resplendissait la reine de +Navarre. Si le regard de la princesse rencontrait alors celui du +jeune duc, un nuage semblait obscurcir ce front charmant autour +duquel des etoiles de diamants formaient une tremblante aureole, +et quelque vague dessein percait dans son attitude impatiente et +agitee. + +La princesse Claude, soeur ainee de Marguerite, qui depuis +quelques annees deja avait epouse le duc de Lorraine, avait +remarque cette inquietude, et elle s'approchait d'elle pour lui en +demander la cause, lorsque chacun s'ecartant devant la reine mere, +qui s'avancait appuyee au bras du jeune prince de Conde, la +princesse se trouva refoulee loin de sa soeur. Il y eut alors un +mouvement general dont le duc de Guise profita pour se rapprocher +de madame de Nevers, sa belle-soeur, et par consequent de +Marguerite. Madame de Lorraine, qui n'avait pas perdu la jeune +reine des yeux, vit alors, au lieu de ce nuage qu'elle avait +remarque sur son front, une flamme ardente passer sur ses joues. +Cependant le duc s'approchait toujours, et quand il ne fut plus +qu'a deux pas de Marguerite, celle-ci, qui semblait plutot le +sentir que le voir, se retourna en faisant un effort violent pour +donner a son visage le calme et l'insouciance; alors le duc salua +respectueusement, et, tout en s'inclinant devant elle, murmura a +demi-voix: + +-- _Ipse attuli._ + +Ce qui voulait dire: + +"Je l'ai_ apporte_, ou _apporte moi-meme_." + +Marguerite rendit sa reverence au jeune duc, et, en se relevant, +laissa tomber cette reponse: + +-- _Noctu pro more. _Ce qui signifiait: "Cette nuit comme +d'habitude." Ces douces paroles, absorbees par l'enorme collet +goudronne de la princesse comme par l'enroulement d'un porte-voix, +ne furent entendues que de la personne a laquelle on les +adressait; mais si court qu'eut ete le dialogue, sans doute il +embrassait tout ce que les deux jeunes gens avaient a se dire, car +apres cet echange de deux mots contre trois, ils se separerent, +Marguerite le front plus reveur, et le duc le front plus radieux +qu'avant qu'ils se fussent rapproches. Cette petite scene avait eu +lieu sans que l'homme le plus interesse a la remarquer eut paru y +faire la moindre attention, car, de son cote, le roi de Navarre +n'avait d'yeux que pour une seule personne qui rassemblait autour +d'elle une cour presque aussi nombreuse que Marguerite de Valois, +cette personne etait la belle madame de Sauve. + +Charlotte de Beaune-Semblancay, petite-fille du malheureux +Semblancay et femme de Simon de Fizes, baron de Sauve, etait une +des dames d'atours de Catherine de Medicis, et l'une des plus +redoutables auxiliaires de cette reine, qui versait a ses ennemis +le philtre de l'amour quand elle n'osait leur verser le poison +florentin; petite, blonde, tour a tour petillante de vivacite ou +languissante de melancolie, toujours prete a l'amour et a +l'intrigue, les deux grandes affaires qui, depuis cinquante ans, +occupaient la cour des trois rois qui s'etaient succede; femme +dans toute l'acception du mot et dans tout le charme de la chose, +depuis l'oeil bleu languissant ou brillant de flammes jusqu'aux +petits pieds mutins et cambres dans leurs mules de velours, madame +de Sauve s'etait, depuis quelques mois deja, emparee de toutes les +facultes du roi de Navarre, qui debutait alors dans la carriere +amoureuse comme dans la carriere politique; si bien que Marguerite +de Navarre, beaute magnifique et royale, n'avait meme plus trouve +l'admiration au fond du coeur de son epoux; et, chose etrange et +qui etonnait tout le monde, meme de la part de cette ame pleine de +tenebres et de mysteres, c'est que Catherine de Medicis, tout en +poursuivant son projet d'union entre sa fille et le roi de +Navarre, n'avait pas discontinue de favoriser presque ouvertement +les amours de celui-ci avec madame de Sauve. Mais malgre cette +aide puissante et en depit des moeurs faciles de l'epoque, la +belle Charlotte avait resiste jusque-la; et de cette resistance +inconnue, incroyable, inouie, plus encore que de la beaute et de +l'esprit de celle qui resistait, etait nee dans le coeur du +Bearnais une passion qui, ne pouvant se satisfaire, s'etait +repliee sur elle-meme et avait devore dans le coeur du jeune roi +la timidite, l'orgueil et jusqu'a cette insouciance, moitie +philosophique, moitie paresseuse, qui faisait le fond de son +caractere. + +Madame de Sauve venait d'entrer depuis quelques minutes seulement +dans la salle de bal: soit depit, soit douleur, elle avait resolu +d'abord de ne point assister au triomphe de sa rivale, et, sous le +pretexte d'une indisposition, elle avait laisse son mari, +secretaire d'Etat depuis cinq ans, venir seul au Louvre. Mais en +apercevant le baron de Sauve sans sa femme, Catherine de Medicis +s'etait informee des causes qui tenaient sa bien-aimee Charlotte +eloignee; et, apprenant que ce n'etait qu'une legere +indisposition, elle lui avait ecrit quelques mots d'appel, +auxquels la jeune femme s'etait empressee d'obeir. Henri, tout +attriste qu'il avait ete d'abord de son absence, avait cependant +respire plus librement lorsqu'il avait vu M. de Sauve entrer seul; +mais au moment ou, ne s'attendant aucunement a cette apparition, +il allait en soupirant se rapprocher de l'aimable creature qu'il +etait condamne, sinon a aimer, du moins a traiter en epouse, il +avait vu au bout de la galerie surgir madame de Sauve; alors il +etait demeure cloue a sa place, les yeux fixes sur cette Circe qui +l'enchainait a elle comme un lien magique, et, au lieu de +continuer sa marche vers sa femme, par un mouvement d'hesitation +qui tenait bien plus a l'etonnement qu'a la crainte, il s'avanca +vers madame de Sauve. + +De leur cote les courtisans, voyant que le roi de Navarre, dont on +connaissait deja le coeur inflammable, se rapprochait de la belle +Charlotte, n'eurent point le courage de s'opposer a leur reunion; +ils s'eloignerent complaisamment, de sorte qu'au meme instant ou +Marguerite de Valois et M. de Guise echangeaient les quelques mots +latins que nous avons rapportes, Henri, arrive pres de madame de +Sauve, entamait avec elle en francais fort intelligible, quoique +saupoudre d'accent gascon, une conversation beaucoup moins +mysterieuse. + +-- Ah! ma mie! lui dit-il, vous voila donc revenue au moment ou +l'on m'avait dit que vous etiez malade et ou j'avais perdu +l'esperance de vous voir? + +-- Votre Majeste, repondit madame de Sauve, aurait-elle la +pretention de me faire croire que cette esperance lui avait +beaucoup coute a perdre? + +-- Sang-diou! je crois bien, reprit le Bearnais; ne savez-vous +point que vous etes mon soleil pendant le jour et mon etoile +pendant la nuit? En verite je me croyais dans l'obscurite la plus +profonde, lorsque vous avez paru tout a l'heure et avez soudain +tout eclaire. + +-- C'est un mauvais tour que je vous joue alors, Monseigneur. + +-- Que voulez-vous dire, ma mie? demanda Henri. + +-- Je veux dire que lorsqu'on est maitre de la plus belle femme de +France, la seule chose qu'on doive desirer, c'est que la lumiere +disparaisse pour faire place a l'obscurite, car c'est dans +l'obscurite que nous attend le bonheur. + +-- Ce bonheur, mauvaise, vous savez bien qu'il est aux mains d'une +seule personne, et que cette personne se rit et se joue du pauvre +Henri. + +-- Oh! reprit la baronne, j'aurais cru, au contraire, moi, que +c'etait cette personne qui etait le jouet et la risee du roi de +Navarre. + +Henri fut effraye de cette attitude hostile, et cependant il +reflechit qu'elle trahissait le depit, et que le depit n'est que +le masque de l'amour. + +-- En verite, dit-il, chere Charlotte, vous me faites la un +injuste reproche, et je ne comprends pas qu'une si jolie bouche +soit en meme temps si cruelle. Croyez-vous donc que ce soit moi +qui me marie? Eh! non, ventre saint gris! ce n'est pas moi! + +-- C'est moi, peut-etre! reprit aigrement la baronne, si jamais +peut paraitre aigre la voix de la femme qui nous aime et qui nous +reproche de ne pas l'aimer. + +-- Avec vos beaux yeux n'avez-vous pas vu plus loin, baronne? Non, +non, ce n'est pas Henri de Navarre qui epouse Marguerite de +Valois. + +-- Et qui est-ce donc alors? + +-- Eh, sang-diou! c'est la religion reformee qui epouse le pape, +voila tout. + +-- Nenni, nenni, Monseigneur, et je ne me laisse pas prendre a vos +jeux d'esprit, moi: Votre Majeste aime madame Marguerite, et je ne +vous en fais pas un reproche, Dieu m'en garde! elle est assez +belle pour etre aimee. + +Henri reflechit un instant, et tandis qu'il reflechissait, un bon +sourire retroussa le coin de ses levres. + +-- Baronne, dit-il, vous me cherchez querelle, ce me semble, et +cependant vous n'en avez pas le droit; qu'avez-vous fait, voyons! +pour m'empecher d'epouser madame Marguerite? Rien; au contraire, +vous m'avez toujours desespere. + +-- Et bien m'en a pris, Monseigneur! repondit madame de Sauve. + +-- Comment cela? + +-- Sans doute, puisque aujourd'hui vous en epousez une autre. + +-- Ah! je l'epouse parce que vous ne m'aimez pas. + +-- Si je vous eusse aime, Sire, il me faudrait donc mourir dans +une heure! + +-- Dans une heure! Que voulez-vous dire, et de quelle mort seriez- +vous morte? + +-- De jalousie... car dans une heure la reine de Navarre renverra +ses femmes, et Votre Majeste ses gentilshommes. + +-- Est-ce la veritablement la pensee qui vous preoccupe, ma mie? + +-- Je ne dis pas cela. Je dis que, si je vous aimais, elle me +preoccuperait horriblement. + +-- Eh bien, s'ecria Henri au comble de la joie d'entendre cet +aveu, le premier qu'il eut recu, si le roi de Navarre ne renvoyait +pas ses gentilshommes ce soir? + +-- Sire, dit madame de Sauve, regardant le roi avec un etonnement +qui cette fois n'etait pas joue, vous dites la des choses +impossibles et surtout incroyables. + +-- Pour que vous le croyiez, que faut-il donc faire? + +-- Il faudrait m'en donner la preuve, et cette preuve, vous ne +pouvez me la donner. + +-- Si fait, baronne, si fait. Par saint Henri! je vous la +donnerai, au contraire, s'ecria le roi en devorant la jeune femme +d'un regard embrase d'amour. + +-- O Votre Majeste! ... murmura la belle Charlotte en baissant la +voix et les yeux. Je ne comprends pas... Non, non! il est +impossible que vous echappiez au bonheur qui vous attend. + +-- Il y a quatre Henri dans cette salle, mon adoree! reprit le +roi: Henri de France, Henri de Conde, Henri de Guise, mais il n'y +a qu'un Henri de Navarre. + +-- Eh bien? + +-- Eh bien, si vous avez ce Henri de Navarre pres de vous toute +cette nuit... + +-- Toute cette nuit? + +-- Oui; serez-vous certaine qu'il ne sera pas pres d'une autre? + +-- Ah! si vous faites cela, Sire, s'ecria a son tour la dame de +Sauve. + +-- Foi de gentilhomme, je le ferai. Madame de Sauve leva ses +grands yeux humides de voluptueuses promesses et sourit au roi, +dont le coeur s'emplit d'une joie enivrante. + +-- Voyons, reprit Henri, en ce cas, que direz-vous? + +-- Oh! en ce cas, repondit Charlotte, en ce cas je dirai que je +suis veritablement aimee de Votre Majeste. + +-- Ventre-saint-gris! vous le direz donc, car cela est, baronne. + +-- Mais comment faire? murmura madame de Sauve. + +-- Oh! par Dieu! baronne, il n'est point que vous n'ayez autour de +vous quelque cameriere, quelque suivante, quelque fille dont vous +soyez sure? + +-- Oh! j'ai Dariole, qui m'est si devouee qu'elle se ferait couper +en morceaux pour moi: un veritable tresor. + +-- Sang-diou! baronne, dites a cette fille que je ferai sa fortune +quand je serai roi de France, comme me le predisent les +astrologues. + +Charlotte sourit; car des cette epoque la reputation gasconne du +Bearnais etait deja etablie a l'endroit de ses promesses. + +-- Eh bien, dit-elle, que desirez-vous de Dariole? + +-- Bien peu de chose pour elle, tout pour moi. + +-- Enfin? + +-- Votre appartement est au-dessus du mien? + +-- Oui. + +-- Qu'elle attende derriere la porte. Je frapperai doucement trois +coups; elle ouvrira, et vous aurez la preuve que je vous ai +offerte. + +Madame de Sauve garda le silence pendant quelques secondes; puis, +comme si elle eut regarde autour d'elle pour n'etre pas entendue, +elle fixa un instant la vue sur le groupe ou se tenait la reine +mere; mais si court que fut cet instant, il suffit pour que +Catherine et sa dame d'atours echangeassent chacune un regard. + +-- Oh! si je voulais, dit madame de Sauve avec un accent de sirene +qui eut fait fondre la cire dans les oreilles d'Ulysse, si je +voulais prendre Votre Majeste en mensonge. + +-- Essayez, ma mie, essayez... + +-- Ah! ma foi! j'avoue que j'en combats l'envie. + +-- Laissez-vous vaincre: les femmes ne sont jamais si fortes +qu'apres leur defaite. + +-- Sire, je retiens votre promesse pour Dariole le jour ou vous +serez roi de France. Henri jeta un cri de joie. + +C'etait juste au moment ou ce cri s'echappait de la bouche du +Bearnais que la reine de Navarre repondait au duc de Guise: + +"_Noctu pro more_: Cette nuit comme d'habitude." + +Alors Henri s'eloigna de madame de Sauve aussi heureux que l'etait +le duc de Guise en s'eloignant lui-meme de Marguerite de Valois. + +Une heure apres cette double scene que nous venons de raconter, le +roi Charles et la reine mere se retirerent dans leurs +appartements; presque aussitot les salles commencerent a se +depeupler, les galeries laisserent voir la base de leurs colonnes +de marbre. L'amiral et le prince de Conde furent reconduits par +quatre cents gentilshommes huguenots au milieu de la foule qui +grondait sur leur passage. Puis Henri de Guise, avec les seigneurs +lorrains et les catholiques, sortirent a leur tour, escortes des +cris de joie et des applaudissements du peuple. + +Quant a Marguerite de Valois, a Henri de Navarre et a madame de +Sauve, on sait qu'ils demeuraient au Louvre meme. + + + +II +La chambre de la reine de Navarre + + +Le duc de Guise reconduisit sa belle-soeur, la duchesse de Nevers, +en son hotel qui etait situe rue du Chaume, en face de la rue de +Brac, et apres l'avoir remise a ses femmes, passa dans son +appartement pour changer de costume, prendre un manteau de nuit et +s'armer d'un de ces poignards courts et aigus qu'on appelait une +foi de gentilhomme, lesquels se portaient sans l'epee; mais au +moment ou il le prenait sur la table ou il etait depose, il +apercut un petit billet serre entre la lame et le fourreau. + +Il l'ouvrit et lut ce qui suit: + +"J'espere bien que M. de Guise ne retournera pas cette nuit au +Louvre, ou, s'il y retourne, qu'il prendra au moins la precaution +de s'armer d'une bonne cotte de mailles et d'une bonne epee." + +-- Ah! ah! dit le duc en se retournant vers son valet de chambre, +voici un singulier avertissement, maitre Robin. Maintenant faites- +moi le plaisir de me dire quelles sont les personnes qui ont +penetre ici pendant mon absence. + +-- Une seule, Monseigneur. + +-- Laquelle? + +-- M. du Gast. + +-- Ah! ah! En effet, il me semblait bien reconnaitre l'ecriture. +Et tu es sur que du Gast est venu, tu l'as vu? + +-- J'ai fait plus, Monseigneur, je lui ai parle. + +-- Bon; alors je suivrai le conseil. Ma jaquette et mon epee. + +Le valet de chambre, habitue a ces mutations de costumes, apporta +l'une et l'autre. Le duc alors revetit sa jaquette, qui etait en +chainons de mailles si souples que la trame d'acier n'etait guere +plus epaisse que du velours; puis il passa par-dessus son jaque +des chausses et un pourpoint gris et argent, qui etaient ses +couleurs favorites, tira de longues bottes qui montaient jusqu'au +milieu de ses cuisses, se coiffa d'un toquet de velours noir sans +plume ni pierreries, s'enveloppa d'un manteau de couleur sombre, +passa un poignard a sa ceinture, et, mettant son epee aux mains +d'un page, seule escorte dont il voulut se faire accompagner, il +prit le chemin du Louvre. + +Comme il posait le pied sur le seuil de l'hotel, le veilleur de +Saint-Germain-l'Auxerrois venait d'annoncer une heure du matin. + +Si avancee que fut la nuit et si peu sures que fussent les rues a +cette epoque, aucun accident n'arriva a l'aventureux prince par le +chemin, et il arriva sain et sauf devant la masse colossale du +vieux Louvre, dont toute les lumieres s'etaient successivement +eteintes, et qui se dressait, a cette heure, formidable de silence +et d'obscurite. + +En avant du chateau royal s'etendait un fosse profond, sur lequel +donnaient la plupart des chambres des princes loges au palais. +L'appartement de Marguerite etait situe au premier etage. + +Mais ce premier etage, accessible s'il n'y eut point eu de fosse, +se trouvait, grace au retranchement, eleve de pres de trente +pieds, et, par consequent, hors de l'atteinte des amants et des +voleurs, ce qui n'empecha point M. le duc de Guise de descendre +resolument dans le fosse. + +Au meme instant, on entendit le bruit d'une fenetre du rez-de- +chaussee qui s'ouvrait. Cette fenetre etait grillee; mais une main +parut, souleva un des barreaux descelles d'avance, et laissa +pendre, par cette ouverture, un lacet de soie. + +-- Est-ce vous, Gillonne? demanda le duc a voix basse. + +-- Oui, Monseigneur, repondit une voix de femme d'un accent plus +bas encore. + +-- Et Marguerite? + +-- Elle vous attend. + +-- Bien. A ces mots le duc fit signe a son page, qui, ouvrant son +manteau, deroula une petite echelle de corde. Le prince attacha +l'une des extremites de l'echelle au lacet qui pendait. Gillonne +tira l'echelle a elle, l'assujettit solidement; et le prince, +apres avoir boucle son epee a son ceinturon, commenca l'escalade, +qu'il acheva sans accident. Derriere lui, le barreau reprit sa +place, la fenetre se referma, et le page, apres avoir vu entrer +paisiblement son seigneur dans le Louvre, aux fenetres duquel il +l'avait accompagne vingt fois de la meme facon, s'alla coucher, +enveloppe dans son manteau, sur l'herbe du fosse et a l'ombre de +la muraille. Il faisait une nuit sombre, et quelques gouttes d'eau +tombaient tiedes et larges des nuages charges de soufre et +d'electricite. + +Le duc de Guise suivit sa conductrice, qui n'etait rien moins que +la fille de Jacques de Matignon, marechal de France; c'etait la +confidente toute particuliere de Marguerite, qui n'avait aucun +secret pour elle, et l'on pretendait qu'au nombre des mysteres +qu'enfermait son incorruptible fidelite, il y en avait de si +terribles que c'etaient ceux-la qui la forcaient de garder les +autres. + +Aucune lumiere n'etait demeuree ni dans les chambres basses ni +dans les corridors; de temps en temps seulement un eclair livide +illuminait les appartements sombres d'un reflet bleuatre qui +disparaissait aussitot. + +Le duc, toujours guide par sa conductrice qui le tenait par la +main, atteignit enfin un escalier en spirale pratique dans +l'epaisseur d'un mur et qui s'ouvrait par une porte secrete et +invisible dans l'antichambre de l'appartement de Marguerite. + +L'antichambre, comme les autres salles du bas, etait dans la plus +profonde obscurite. + +Arrives dans cette antichambre, Gillonne s'arreta. + +-- Avez-vous apporte ce que desire la reine? demanda-t-elle a voix +basse. + +-- Oui, repondit le duc de Guise; mais je ne le remettrai qu'a Sa +Majeste elle-meme. + +-- Venez donc et sans perdre un instant! dit alors au milieu de +l'obscurite une voix qui fit tressaillir le duc, car il la +reconnut pour celle de Marguerite. + +Et en meme temps une portiere de velours violet fleurdelise d'or +se soulevant, le duc distingua dans l'ombre la reine elle-meme, +qui, impatiente, etait venue au-devant de lui. + +-- Me voici, madame, dit alors le duc. Et il passa rapidement de +l'autre cote de la portiere qui retomba derriere lui. Alors ce +fut, a son tour, a Marguerite de Valois de servir de guide au +prince dans cet appartement d'ailleurs bien connu de lui, tandis +que Gillonne, restee a la porte, avait, en portant le doigt a sa +bouche, rassure sa royale maitresse. Comme si elle eut compris les +jalouses inquietudes du duc, Marguerite le conduisit jusque dans +sa chambre a coucher; la elle s'arreta. + +-- Eh bien, lui dit-elle, etes-vous content, duc? + +-- Content, madame, demanda celui-ci, et de quoi, je vous prie? + +-- De cette preuve que je vous donne, reprit Marguerite avec un +leger accent de depit, que j'appartiens a un homme qui, le soir de +son mariage, la nuit meme de ses noces, fait assez peu de cas de +moi pour n'etre pas meme venu me remercier de l'honneur que je lui +ai fait non pas en le choisissant, mais en l'acceptant pour epoux. + +-- Oh! madame, dit tristement le duc, rassurez-vous, il viendra, +surtout si vous le desirez. + +-- Et c'est vous qui dites cela, Henri, s'ecria Marguerite, vous +qui, entre tous, savez le contraire de ce que vous dites! Si +j'avais le desir que vous me supposez, vous eusse-je donc prie de +venir au Louvre? + +-- Vous m'avez prie de venir au Louvre, Marguerite, parce que vous +avez le desir d'eteindre tout vestige de notre passe, et que ce +passe vivait non seulement dans mon coeur, mais dans ce coffre +d'argent que je vous rapporte. + +-- Henri, voulez-vous que je vous dise une chose? reprit +Marguerite en regardant fixement le duc, c'est que vous ne me +faites plus l'effet d'un prince, mais d'un ecolier! Moi nier que +je vous ai aime! moi vouloir eteindre une flamme qui mourra peut- +etre, mais dont le reflet ne mourra pas! Car les amours des +personnes de mon rang illuminent et souvent devorent toute +l'epoque qui leur est contemporaine. Non, non, mon duc! Vous +pouvez garder les lettres de votre Marguerite et le coffre qu'elle +vous a donne. De ces lettres que contient le coffre elle ne vous +en demande qu'une seule, et encore parce que cette lettre est +aussi dangereuse pour vous que pour elle. + +-- Tout est a vous, dit le duc; choisissez donc la-dedans celle +que vous voudrez aneantir. + +Marguerite fouilla vivement dans le coffre ouvert, et d'une main +fremissante prit l'une apres l'autre une douzaine de lettres dont +elle se contenta de regarder les adresses, comme si a l'inspection +de ces seules adresses sa memoire lui rappelait ce que contenaient +ces lettres; mais arrivee au bout de l'examen elle regarda le duc, +et, toute palissante: + +-- Monsieur, dit-elle, celle que je cherche n'est pas la. +L'auriez-vous perdue, par hasard; car, quant a l'avoir livree... + +-- Et quelle lettre cherchez-vous, madame? + +-- Celle dans laquelle je vous disais de vous marier sans retard. + +-- Pour excuser votre infidelite? Marguerite haussa les epaules. + +-- Non, mais pour vous sauver la vie. Celle ou je vous disais que +le roi, voyant notre amour et les efforts que je faisais pour +rompre votre future union avec l'infante de Portugal, avait fait +venir son frere le batard d'Angouleme et lui avait dit en lui +montrant deux epees: "De celle-ci tue Henri de Guise ce soir, ou +de celle-la je te tuerai demain." Cette lettre, ou est-elle? + +-- La voici, dit le duc de Guise en la tirant de sa poitrine. +Marguerite la lui arracha presque des mains, l'ouvrit avidement, +s'assura que c'etait bien celle qu'elle reclamait, poussa une +exclamation de joie et l'approcha de la bougie. La flamme se +communiqua aussitot de la meche au papier, qui en un instant fut +consume; puis, comme si Marguerite eut craint qu'on put aller +chercher l'imprudent avis jusque dans les cendres, elle les ecrasa +sous son pied. + +Le duc de Guise, pendant toute cette fievreuse action, avait suivi +des yeux sa maitresse. + +-- Eh bien, Marguerite, dit-il quand elle eut fini, etes-vous +contente maintenant? + +-- Oui; car, maintenant que vous avez epouse la princesse de +Porcian, mon frere me pardonnera votre amour; tandis qu'il ne +m'eut pas pardonne la revelation d'un secret comme celui que, dans +ma faiblesse pour vous, je n'ai pas eu la puissance de vous +cacher. + +-- C'est vrai, dit le duc de Guise; dans ce temps-la vous +m'aimiez. + +-- Et je vous aime encore, Henri, autant et plus que jamais. + +-- Vous?... + +-- Oui, moi; car jamais plus qu'aujourd'hui je n'eus besoin d'un +ami sincere et devoue. Reine, je n'ai pas de trone; femme, je n'ai +pas de mari. + +Le jeune prince secoua tristement la tete. + +-- Mais quand je vous dis, quand je vous repete, Henri, que mon +mari non seulement ne m'aime pas, mais qu'il me hait, mais qu'il +me meprise; d'ailleurs, il me semble que votre presence dans la +chambre ou il devrait etre fait bien preuve de cette haine et de +ce mepris. + +-- Il n'est pas encore tard, madame, et il a fallu au roi de +Navarre le temps de congedier ses gentilshommes, et, s'il n'est +pas venu, il ne tardera pas a venir. + +-- Et moi je vous dis, s'ecria Marguerite avec un depit croissant, +moi je vous dis qu'il ne viendra pas. + +-- Madame, s'ecria Gillonne en ouvrant la porte et en soulevant la +portiere, madame, le roi de Navarre sort de son appartement. + +-- Oh! je le savais bien, moi, qu'il viendrait! s'ecria le duc de +Guise. + +-- Henri, dit Marguerite d'une voix breve et en saisissant la main +du duc, Henri, vous allez voir si je suis une femme de parole, et +si l'on peut compter sur ce que j'ai promis une fois. Henri, +entrez dans ce cabinet. + +-- Madame, laissez-moi partir s'il en est temps encore, car songez +qu'a la premiere marque d'amour qu'il vous donne je sors de ce +cabinet, et alors malheur a lui! + +-- Vous etes fou! entrez, entrez, vous dis-je, je reponds de tout. +Et elle poussa le duc dans le cabinet. + +Il etait temps. La porte etait a peine fermee derriere le prince +que le roi de Navarre, escorte de deux pages qui portaient huit +flambeaux de cire jaune sur deux candelabres, apparut souriant sur +le seuil de la chambre. + +Marguerite cacha son trouble en faisant une profonde reverence. + +-- Vous n'etes pas encore au lit, madame? demanda le Bearnais avec +sa physionomie ouverte et joyeuse; m'attendiez-vous, par hasard? + +-- Non, monsieur, repondit Marguerite, car hier encore vous m'avez +dit que vous saviez bien que notre mariage etait une alliance +politique, et que vous ne me contraindriez jamais. + +-- A la bonne heure; mais ce n'est point une raison pour ne pas +causer quelque peu ensemble. Gillonne, fermez la porte et laissez- +nous. + +Marguerite, qui etait assise, se leva, et etendit la main comme +pour ordonner aux pages de rester. + +-- Faut-il que j'appelle vos femmes? demanda le roi. Je le ferai +si tel est votre desir, quoique je vous avoue que, pour les choses +que j'ai a vous dire, j'aimerais mieux que nous fussions en tete- +a-tete. + +Et le roi de Navarre s'avanca vers le cabinet. + +-- Non! s'ecria Marguerite en s'elancant au-devant de lui avec +impetuosite; non, c'est inutile, et je suis prete a vous entendre. + +Le Bearnais savait ce qu'il voulait savoir; il jeta un regard +rapide et profond vers le cabinet, comme s'il eut voulu, malgre la +portiere qui le voilait, penetrer dans ses plus sombres +profondeurs; puis, ramenant ses regards sur sa belle epousee pale +de terreur: + +-- En ce cas, madame, dit-il d'une voix parfaitement calme, +causons donc un instant. + +-- Comme il plaira a Votre Majeste, dit la jeune femme en +retombant plutot qu'elle ne s'assit sur le siege que lui indiquait +son mari. + +Le Bearnais se placa pres d'elle. + +-- Madame, continua-t-il, quoi qu'en aient dit bien des gens, +notre mariage est, je le pense, un bon mariage. Je suis bien a +vous et vous etes bien a moi. + +-- Mais..., dit Marguerite effrayee. + +-- Nous devons en consequence, continua le roi de Navarre sans +paraitre remarquer l'hesitation de Marguerite, agir l'un avec +l'autre comme de bons allies, puisque nous nous sommes aujourd'hui +jure alliance devant Dieu. N'est-ce pas votre avis? + +-- Sans doute, monsieur. + +-- Je sais, madame, combien votre penetration est grande, je sais +combien le terrain de la cour est seme de dangereux abimes; or, je +suis jeune, et, quoique je n'aie jamais fait de mal a personne, +j'ai bon nombre d'ennemis. Dans quel camp, madame, dois-je ranger +celle qui porte mon nom et qui m'a jure affection au pied de +l'autel? + +-- Oh! monsieur, pourriez-vous penser... + +-- Je ne pense rien, madame, j'espere, et je veux m'assurer que +mon esperance est fondee. Il est certain que notre mariage n'est +qu'un pretexte ou qu'un piege. + +Marguerite tressaillit, car peut-etre aussi cette pensee s'etait- +elle presentee a son esprit. + +-- Maintenant, lequel des deux? continua Henri de Navarre. Le roi +me hait, le duc d'Anjou me hait, le duc d'Alencon me hait, +Catherine de Medicis haissait trop ma mere pour ne point me hair. + +-- Oh! monsieur, que dites-vous? + +-- La verite, madame, reprit le roi, et je voudrais, afin qu'on ne +crut pas que je suis dupe de l'assassinat de M. de Mouy et de +l'empoisonnement de ma mere, je voudrais qu'il y eut ici quelqu'un +qui put m'entendre. + +-- Oh! monsieur, dit vivement Marguerite, et de l'air le plus +calme et le plus souriant qu'elle put prendre, vous savez bien +qu'il n'y a ici que vous et moi. + +-- Et voila justement ce qui fait que je m'abandonne, voila ce qui +fait que j'ose vous dire que je ne suis dupe ni des caresses que +me fait la maison de France, ni de celles que me fait la maison de +Lorraine. + +-- Sire! Sire! s'ecria Marguerite. + +-- Eh bien, qu'y a-t-il, ma mie? demanda Henri souriant a son +tour. + +-- Il y a, monsieur, que de pareils discours sont bien dangereux. + +-- Non, pas quand on est en tete-a-tete, reprit le roi. Je vous +disais donc... + +Marguerite etait visiblement au supplice; elle eut voulu arreter +chaque parole sur les levres du Bearnais; mais Henri continua avec +son apparente bonhomie: + +-- Je vous disais donc que j'etais menace de tous cotes, menace +par le roi, menace par le duc d'Alencon, menace par le duc +d'Anjou, menace par la reine mere, menace par le duc de Guise, par +le duc de Mayenne, par le cardinal de Lorraine, menace par tout le +monde, enfin. On sent cela instinctivement; vous le savez, madame. +Eh bien! contre toutes ces menaces qui ne peuvent tarder de +devenir des attaques, je puis me defendre avec votre secours; car +vous etes aimee, vous, de toutes les personnes qui me detestent. + +-- Moi? dit Marguerite. + +-- Oui, vous, reprit Henri de Navarre avec une bonhomie parfaite; +oui, vous etes aimee du roi Charles; vous etes aimee, il appuya +sur le mot, du duc d'Alencon; vous etes aimee de la reine +Catherine; enfin, vous etes aimee du duc de Guise. + +-- Monsieur..., murmura Marguerite. + +-- Eh bien! qu'y a-t-il donc d'etonnant que tout le monde vous +aime? ceux que je viens de vous nommer sont vos freres ou vos +parents. Aimer ses parents ou ses freres, c'est vivre selon le +coeur de Dieu. + +-- Mais enfin, reprit Marguerite oppressee, ou voulez-vous en +venir, monsieur? + +-- J'en veux venir a ce que je vous ai dit; c'est que si vous vous +faites, je ne dirai pas mon amie, mais mon alliee, je puis tout +braver; tandis qu'au contraire, si vous vous faites mon ennemie, +je suis perdu. + +-- Oh! votre ennemie, jamais, monsieur! s'ecria Marguerite. + +-- Mais mon amie, jamais non plus?... + +-- Peut-etre. + +-- Et mon alliee? + +-- Certainement. Et Marguerite se retourna et tendit la main au +roi. + +Henri la prit, la baisa galamment, et la gardant dans les siennes +bien plus dans un desir d'investigation que par un sentiment de +tendresse: + +-- Eh bien, je vous crois, madame, dit-il, et vous accepte pour +alliee. Ainsi donc on nous a maries sans que nous nous +connussions, sans que nous nous aimassions; on nous a maries sans +nous consulter, nous qu'on mariait. Nous ne nous devons donc rien +comme mari et femme. Vous voyez, madame, que je vais au-devant de +vos voeux, et que je vous confirme ce soir ce que je vous disais +hier. Mais nous, nous nous allions librement, sans que personne +nous y force, nous, nous allions comme deux coeurs loyaux qui se +doivent protection mutuelle et s'allient; c'est bien comme cela +que vous l'entendez? + +-- Oui, monsieur, dit Marguerite en essayant de retirer sa main. + +-- Eh bien, continua le Bearnais les yeux toujours fixes sur la +porte du cabinet, comme la premiere preuve d'une alliance franche +est la confiance la plus absolue, je vais, madame, vous raconter +dans ses details les plus secrets le plan que j'ai forme a l'effet +de combattre victorieusement toutes ces inimities. + +-- Monsieur..., murmura Marguerite en tournant a son tour et +malgre elle les yeux vers le cabinet, tandis que le Bearnais, +voyant sa ruse reussir, souriait dans sa barbe. + +-- Voici donc ce que je vais faire, continua-t-il sans paraitre +remarquer le trouble de la jeune femme; je vais... + +-- Monsieur, s'ecria Marguerite en se levant vivement et en +saisissant le roi par le bras, permettez que je respire; +l'emotion... la chaleur... j'etouffe. + +En effet Marguerite etait pale et tremblante comme si elle allait +se laisser choir sur le tapis. + +Henri marcha droit a une fenetre situee a bonne distance et +l'ouvrit. Cette fenetre donnait sur la riviere. + +Marguerite le suivit. + +-- Silence! silence! Sire! par pitie pour vous, murmura-t-elle. + +-- Eh! madame, fit le Bearnais en souriant a sa maniere, ne +m'avez-vous pas dit que nous etions seuls? + +-- Oui, monsieur; mais n'avez-vous pas entendu dire qu'a l'aide +d'une sarbacane, introduite a travers un plafond ou a travers un +mur, on peut tout entendre? + +-- Bien, madame, bien, dit vivement et tout bas le Bearnais. Vous +ne m'aimez pas, c'est vrai; mais vous etes une honnete femme. + +-- Que voulez-vous dire, monsieur? + +-- Je veux dire que si vous etiez capable de me trahir, vous +m'eussiez laisse continuer puisque je me trahissais tout seul. +Vous m'avez arrete. Je sais maintenant que quelqu'un est cache +ici; que vous etes une epouse infidele, mais une fidele alliee, et +dans ce moment-ci, ajouta le Bearnais en souriant, j'ai plus +besoin, je l'avoue, de fidelite en politique qu'en amour... + +-- Sire..., murmura Marguerite confuse. + +-- Bon, bon, nous parlerons de tout cela plus tard, dit Henri, +quand nous nous connaitrons mieux. Puis, haussant la voix: + +-- Eh bien, continua-t-il, respirez-vous plus librement a cette +heure, madame? + +-- Oui, Sire, oui, murmura Marguerite. + +-- En ce cas reprit le Bearnais, je ne veux pas vous importuner +plus longtemps. Je vous devais mes respects et quelques avances de +bonne amitie; veuillez les accepter comme je vous les offre, de +tout mon coeur. Reposez-vous donc et bonne nuit. + +Marguerite leva sur son mari un oeil brillant de reconnaissance et +a son tour lui tendit la main. + +-- C'est convenu, dit-elle. + +-- Alliance politique, franche et loyale? demanda Henri. + +-- Franche et loyale, repondit la reine. Alors le Bearnais marcha +vers la porte, attirant du regard Marguerite comme fascinee. Puis, +lorsque la portiere fut retombee entre eux et la chambre a +coucher: + +-- Merci, Marguerite, dit vivement Henri a voix basse, merci! Vous +etes une vraie fille de France. Je pars tranquille. A defaut de +votre amour, votre amitie ne me fera pas defaut. Je compte sur +vous, comme de votre cote vous pouvez compter sur moi. Adieu, +madame. + +Et Henri baisa la main de sa femme en la pressant doucement; puis, +d'un pas agile, il retourna chez lui en se disant tout bas dans le +corridor: + +-- Qui diable est chez elle? Est-ce le roi, est-ce le duc d'Anjou, +est-ce le duc d'Alencon, est-ce le duc de Guise, est-ce un frere, +est-ce un amant, est-ce l'un et l'autre? En verite, je suis +presque fache d'avoir demande maintenant ce rendez-vous a la +baronne; mais puisque je lui ai engage ma parole et que Dariole +m'attend... n'importe; elle perdra un peu, j'en ai peur, a ce que +j'ai passe par la chambre a coucher de ma femme pour aller chez +elle, car, ventre-saint-gris! cette Margot, comme l'appelle mon +beau-frere Charles IX, est une adorable creature. + +Et d'un pas dans lequel se trahissait une legere hesitation Henri +de Navarre monta l'escalier qui conduisait a l'appartement de +madame de Sauve. + +Marguerite l'avait suivi des yeux jusqu'a ce qu'il eut disparu, et +alors elle etait rentree dans sa chambre. Elle trouva le duc a la +porte du cabinet: cette vue lui inspira presque un remords. + +De son cote le duc etait grave, et son sourcil fronce denoncait +une amere preoccupation. + +-- Marguerite est neutre aujourd'hui, dit-il, Marguerite sera +hostile dans huit jours. + +-- Ah! vous avez ecoute? dit Marguerite. + +-- Que vouliez-vous que je fisse dans ce cabinet? + +-- Et vous trouvez que je me suis conduite autrement que devait se +conduire la reine de Navarre? + +-- Non, mais autrement que devait se conduire la maitresse du duc +de Guise. + +-- Monsieur, repondit la reine, je puis ne pas aimer mon mari, +mais personne n'a le droit d'exiger de moi que je le trahisse. De +bonne foi, trahiriez-vous le secret de la princesse de Porcian, +votre femme? + +-- Allons, allons, madame, dit le duc en secouant la tete, c'est +bien. Je vois que vous ne m'aimez plus comme aux jours ou vous me +racontiez ce que tramait le roi contre moi et les miens. + +-- Le roi etait le fort et vous etiez les faibles. Henri est le +faible et vous etes les forts. Je joue toujours le meme role, vous +le voyez bien. + +-- Seulement vous passez d'un camp a l'autre. + +-- C'est un droit que j'ai acquis, monsieur, en vous sauvant la +vie. + +-- Bien, madame; et comme quand on se separe on se rend entre +amants tout ce qu'on s'est donne, je vous sauverai la vie a mon +tour, si l'occasion s'en presente, et nous serons quittes. + +Et sur ce le duc s'inclina et sortit sans que Marguerite fit un +geste pour le retenir. Dans l'antichambre il trouva Gillonne, qui +le conduisit jusqu'a la fenetre du rez-de-chaussee, et dans les +fosses son page avec lequel il retourna a l'hotel de Guise. + +Pendant ce temps, Marguerite, reveuse, alla se placer a sa +fenetre. + +-- Quelle nuit de noces! murmura-t-elle; l'epoux me fuit et +l'amant me quitte! + +En ce moment passa de l'autre cote du fosse, venant de la Tour du +Bois, et remontant vers le moulin de la Monnaie, un ecolier le +poing sur la hanche et chantant: + +_Pourquoi doncques, quand je veux_ +_Ou mordre tes beaux cheveux,_ +_Ou baiser ta bouche aimee,_ +_Ou toucher a ton beau sein,_ +_Contrefais-tu la nonnain_ +_Dedans un cloitre enfermee?_ + +_Pour qui gardes-tu tes yeux_ +_Et ton sein delicieux,_ +_Ton front, ta levre jumelle?_ +_En veux-tu baiser Pluton,_ +_La-bas, apres que Caron_ +_T'aura mise en sa nacelle?_ + +_Apres ton dernier trepas,_ +_Belle, tu n'auras la-bas_ +_Qu'une bouchette blemie;_ +_Et quand, mort, je te verrai,_ +_Aux ombres je n'avouerai_ +_Que jadis tu fus ma mie._ + +_Doncques, tandis que tu vis,_ +_Change, maitresse, d'avis,_ +_Et ne m'epargne ta bouche;_ +_Car au jour ou tu mourras,_ +_Lors tu te repentiras_ +_De m'avoir ete farouche._ + +Marguerite ecouta cette chanson en souriant avec melancolie; puis, +lorsque la voix de l'ecolier se fut perdue dans le lointain, elle +referma la fenetre et appela Gillonne pour l'aider a se mettre au +lit. + + + +III +Un roi poete + + +Le lendemain et les jours qui suivirent se passerent en fetes, +ballets et tournois. + +La meme fusion continuait de s'operer entre les deux partis. +C'etaient des caresses et des attendrissements a faire perdre la +tete aux plus enrages huguenots. On avait vu le pere Cotton diner +et faire debauche avec le baron de Courtaumer, le duc de Guise +remonter la Seine en bateau de symphonie avec le prince de Conde. + +Le roi Charles paraissait avoir fait divorce avec sa melancolie +habituelle, et ne pouvait plus se passer de son beau-frere Henri. +Enfin la reine mere etait si joyeuse et si occupee de broderies, +de joyaux et de panaches, qu'elle en perdait le sommeil. + +Les huguenots, quelque peu amollis par cette Capoue nouvelle, +commencaient a revetir les pourpoints de soie, a arborer les +devises et a parader devant certains balcons comme s'ils eussent +ete catholiques. De tous cotes c'etait une reaction en faveur de +la religion reformee, a croire que toute la cour allait se faire +protestante. L'amiral lui-meme, malgre son experience, s'y etait +laisse prendre comme les autres, et il en avait la tete tellement +montee, qu'un soir il avait oublie, pendant deux heures, de macher +son cure-dent, occupation a laquelle il se livrait d'ordinaire +depuis deux heures de l'apres-midi, moment ou son diner finissait, +jusqu'a huit heures du soir, moment auquel il se remettait a table +pour souper. + +Le soir ou l'amiral s'etait laisse aller a cet incroyable oubli de +ses habitudes, le roi Charles IX avait invite a gouter avec lui, +en petit comite, Henri de Navarre et le duc de Guise. Puis, la +collation terminee, il avait passe avec eux dans sa chambre, et la +il leur expliquait l'ingenieux mecanisme d'un piege a loups qu'il +avait invente lui-meme, lorsque, s'interrompant tout a coup: + +-- Monsieur l'amiral ne vient-il donc pas ce soir? demanda-t-il; +qui l'a apercu aujourd'hui et qui peut me donner de ses nouvelles? + +-- Moi, dit le roi de Navarre, et au cas ou Votre Majeste serait +inquiete de sa sante, je pourrais la rassurer, car je l'ai vu ce +matin a six heures et ce soir a sept. + +-- Ah! ah! fit le roi, dont les yeux un instant distraits se +reposerent avec une curiosite percante sur son beau-frere, vous +etes bien matineux, Henriot, pour un jeune marie! + +-- Oui, Sire, repondit le roi de Bearn, je voulais savoir de +l'amiral, qui sait tout, si quelques gentilshommes que j'attends +encore ne sont point en route pour venir. + +-- Des gentilshommes encore! vous en aviez huit cents le jour de +vos noces, et tous les jours il en arrive de nouveaux, voulez-vous +donc nous envahir? dit Charles IX en riant. + +Le duc de Guise fronca le sourcil. + +-- Sire, repliqua le Bearnais, on parle d'une entreprise sur les +Flandres, et je reunis autour de moi tous ceux de mon pays et des +environs que je crois pouvoir etre utiles a Votre Majeste. + +Le duc, se rappelant le projet dont le Bearnais avait parle a +Marguerite le jour de ses noces, ecouta plus attentivement. + +-- Bon! bon! repondit le roi avec son sourire fauve, plus il y en +aura, plus nous serons contents; amenez, amenez, Henri. Mais qui +sont ces gentilshommes? des vaillants, j'espere? + +-- J'ignore, Sire, si mes gentilshommes vaudront jamais ceux de +Votre Majeste, ceux de monsieur le duc d'Anjou ou ceux de monsieur +de Guise, mais je les connais et sais qu'ils feront de leur mieux. + +-- En attendez-vous beaucoup? + +-- Dix ou douze encore. + +-- Vous les appelez? + +-- Sire, leurs noms m'echappent, et, a l'exception de l'un d'eux, +qui m'est recommande par Teligny comme un gentilhomme accompli et +qui s'appelle de la Mole, je ne saurais dire... + +-- De la Mole! n'est-ce point un Lerac de La Mole, reprit le roi +fort verse dans la science genealogique, un Provencal? + +-- Precisement, Sire; comme vous voyez, je recrute jusqu'en +Provence. + +-- Et moi, dit le duc de Guise avec un sourire moqueur, je vais +plus loin encore que Sa Majeste le roi de Navarre, car je vais +chercher jusqu'en Piemont tous les catholiques surs que j'y puis +trouver. + +-- Catholiques ou huguenots, interrompit le roi, peu m'importe, +pourvu qu'ils soient vaillants. + +Le roi, pour dire ces paroles qui, dans son esprit, melaient +huguenots et catholiques, avait pris une mine si indifferente que +le duc de Guise en fut etonne lui-meme. + +-- Votre Majeste s'occupe de nos Flamands? dit l'amiral a qui le +roi, depuis quelques jours, avait accorde la faveur d'entrer chez +lui sans etre annonce, et qui venait d'entendre les dernieres +paroles du roi. + +-- Ah! voici mon pere l'amiral, s'ecria Charles IX en ouvrant les +bras; on parle de guerre, de gentilshommes, de vaillants, et il +arrive; ce que c'est que l'aimant, le fer s'y tourne; mon beau- +frere de Navarre et mon cousin de Guise attendent des renforts +pour votre armee. Voila ce dont il etait question. + +-- Et ces renforts arrivent, dit l'amiral. + +-- Avez-vous eu des nouvelles, monsieur? demanda le Bearnais. + +-- Oui, mon fils, et particulierement de M. de La Mole; il etait +hier a Orleans, et sera demain ou apres-demain a Paris. + +-- Peste! monsieur l'amiral est donc necromant, pour savoir ainsi +ce qui se fait a trente ou quarante lieues de distance! Quant a +moi, je voudrais bien savoir avec pareille certitude ce qui se +passa ou ce qui s'est passe devant Orleans! + +Coligny resta impassible a ce trait sanglant du duc de Guise, +lequel faisait evidemment allusion a la mort de Francois de Guise, +son pere, tue devant Orleans par Poltrot de Mere, non sans soupcon +que l'amiral eut conseille le crime. + +-- Monsieur, repliqua-t-il froidement et avec dignite, je suis +necromant toutes les fois que je veux savoir bien positivement ce +qui importe a mes affaires ou a celles du roi. + +Mon courrier est arrive d'Orleans il y a une heure, et, grace a la +poste, a fait trente-deux lieues dans la journee. M. de La Mole, +qui voyage sur son cheval, n'en fait que dix par jour, lui, et +arrivera seulement le 24. Voila toute la magie. + +-- Bravo, mon pere! bien repondu, dit Charles IX. Montrez a ces +jeunes gens que c'est la sagesse en meme temps que l'age qui ont +fait blanchir votre barbe et vos cheveux: aussi allons-nous les +envoyer parler de leurs tournois et de leurs amours, et rester +ensemble a parler de nos guerres. Ce sont les bons cavaliers qui +font les bons rois, mon pere. Allez, messieurs, j'ai a causer avec +l'amiral. + +Les deux jeunes gens sortirent, le roi de Navarre d'abord, le duc +de Guise ensuite; mais, hors de la porte, chacun tourna de son +cote apres une froide reverence. + +Coligny les avait suivis des yeux avec une certaine inquietude, +car il ne voyait jamais rapprocher ces deux haines sans craindre +qu'il n'en jaillit quelque nouvel eclair. Charles IX comprit ce +qui se passait dans son esprit, vint a lui, et appuyant son bras +au sien: + +-- Soyez tranquille, mon pere, je suis la pour maintenir chacun +dans l'obeissance et le respect. Je suis veritablement roi depuis +que ma mere n'est plus reine, et elle n'est plus reine depuis que +Coligny est mon pere. + +-- Oh! Sire, dit l'amiral, la reine Catherine... + +-- Est une brouillonne. Avec elle il n'y a pas de paix possible. +Ces catholiques italiens sont enrages et n'entendent rien qu'a +exterminer. Moi, tout au contraire, non seulement je veux +pacifier, mais encore je veux donner de la puissance a ceux de la +religion. Les autres sont trop dissolus, mon pere, et ils me +scandalisent par leurs amours et par leurs dereglements. Tiens, +veux-tu que je te parle franchement, continua Charles IX en +redoublant d'epanchement, je me defie de tout ce qui m'entoure, +excepte de mes nouveaux amis! L'ambition des Tavannes m'est +suspecte. Vieilleville n'aime que le bon vin, et il serait capable +de trahir son roi pour une tonne de malvoisie. Montmorency ne se +soucie que de la chasse, et passe son temps entre ses chiens et +ses faucons. Le comte de Retz est Espagnol, les Guises sont +Lorrains: il n'y a de vrais Francais en France, je crois, Dieu me +pardonne! que moi, mon beau-frere de Navarre et toi. Mais, moi, je +suis enchaine au trone et ne puis commander des armees. C'est tout +au plus si on me laisse chasser a mon aise a Saint-Germain et a +Rambouillet. Mon beau-frere de Navarre est trop jeune et trop peu +experimente. D'ailleurs, il me semble en tout point tenir de son +pere Antoine que les femmes ont toujours perdu. Il n'y a que toi, +mon pere, qui sois a la fois brave comme Julius Cesar, et sage +comme Plato. Aussi, je ne sais ce que je dois faire, en verite: te +garder comme conseiller ici, ou t'envoyer la-bas comme general. Si +tu me conseilles, qui commandera? Si tu commandes, qui me +conseillera? + +-- Sire, dit Coligny, il faut vaincre d'abord, puis le conseil +viendra apres la victoire. + +-- C'est ton avis, mon pere? eh bien, soit. Il sera fait selon ton +avis. Lundi tu partiras pour les Flandres, et moi, pour Amboise. + +-- Votre Majeste quitte Paris? + +-- Oui. Je suis fatigue de tout ce bruit et de toutes ces fetes. +Je ne suis pas un homme d'action, moi, je suis un reveur. Je +n'etais pas ne pour etre roi, j'etais ne pour etre poete. Tu feras +une espece de conseil qui gouvernera tant que tu seras a la +guerre; et pourvu que ma mere n'en soit pas, tout ira bien. Moi, +j'ai deja prevenu Ronsard de venir me rejoindre; et la, tous les +deux loin du bruit, loin du monde, loin des mechants, sous nos +grands bois, aux bords de la riviere, au murmure des ruisseaux, +nous parlerons des choses de Dieu, seule compensation qu'il y ait +en ce monde aux choses des hommes. Tiens, ecoute ces vers, par +lesquels je l'invite a me rejoindre; je les ai faits ce matin. + +Coligny sourit. Charles IX passa sa main sur son front jaune et +poli comme de l'ivoire, et dit avec une espece de chant cadence +les vers suivants: + +_Ronsard, je connais bien que si tu ne me vois_ +_Tu oublies soudain de ton grand roi la voix,_ +_Mais, pour ton souvenir, pense que je n'oublie_ +_Continuer toujours d'apprendre en poesie,_ + +_Et pour ce j'ai voulu t'envoyer cet ecrit,_ +_Pour enthousiasmer ton fantastique esprit._ +_Donc ne t'amuse plus aux soins de ton menage,_ +_Maintenant n'est plus temps de faire jardinage;_ + +_Il faut suivre ton roi, qui t'aime par sus tous,_ +_Pour les vers qui de toi coulent braves et doux,_ +_Et crois, si tu ne viens me trouver a Amboise,_ +_Qu'entre nous adviendra une bien grande noise._ + +_-- _Bravo! Sire, bravo! dit Coligny; je me connais mieux en +choses de guerre qu'en choses de poesie, mais il me semble que ces +vers valent les plus beaux que fassent Ronsard, Dorat et meme +Michel de l'Hospital, chancelier de France. + +-- Ah! mon pere! s'ecria Charles IX, que ne dis-tu vrai! car le +titre de poete, vois-tu, est celui que j'ambitionne avant toutes +choses; et, comme je le disais il y a quelques jours a mon maitre +en poesie: + +_L'art de faire des vers, dut-on s'en indigner, Doit etre a plus +haut prix que celui de regner; Tous deux egalement nous portons +des couronnes: Mais roi, je les recus, poete, tu les donnes; Ton +esprit, enflamme d'une celeste ardeur, Eclate par soi-meme et moi +par ma grandeur. Si du cote des dieux je cherche l'avantage, +Ronsard est leur mignon et je suis leur image. Ta lyre, qui ravit +par de si doux accords, Te soumet les esprits dont je n'ai que les +corps; Elle t'en rend le maitre et te fait introduire Ou le plus +fier tyran n'a jamais eu d'empire._ + +_-- _Sire, dit Coligny, je savais bien que Votre Majeste +s'entretenait avec les Muses, mais j'ignorais qu'elle en eut fait +son principal conseil. + +-- Apres toi, mon pere, apres toi; et c'est pour ne pas me +troubler dans mes relations avec elles que je veux te mettre a la +tete de toutes choses. Ecoute donc: il faut en ce moment que je +reponde a un nouveau madrigal que mon grand et cher poete m'a +envoye... je ne puis donc te donner a cette heure tous les papiers +qui sont necessaires pour te mettre au courant de la grande +question qui nous divise, Philippe II et moi. Il y a, en outre, +une espece de plan de campagne qui avait ete fait par mes +ministres. Je te chercherai tout cela et je te le remettrai demain +matin. + +-- A quelle heure, Sire? + +-- A dix heures; et si par hasard j'etais occupe de vers, si +j'etais enferme dans mon cabinet de travail... eh bien, tu +entrerais tout de meme, et tu prendrais tous les papiers que tu +trouverais sur cette table, enfermes dans ce portefeuille rouge; +la couleur est eclatante, et tu ne t'y tromperas pas; moi, je vais +ecrire a Ronsard. + +-- Adieu, Sire. + +-- Adieu, mon pere. + +-- Votre main? + +-- Que dis-tu, ma main? dans mes bras, sur mon coeur, c'est la ta +place. Viens, mon vieux guerrier, viens. Et Charles IX, attirant a +lui Coligny qui s'inclinait, posa ses levres sur ses cheveux +blancs. L'amiral sortit en essuyant une larme. + +Charles IX le suivit des yeux tant qu'il put le voir, tendit +l'oreille tant qu'il put l'entendre; puis, lorsqu'il ne vit et +n'entendit plus rien, il laissa, comme c'etait son habitude, +retomber sa tete pale sur son epaule, et passa lentement de la +chambre ou il se trouvait dans son cabinet d'armes. + +Ce cabinet etait la demeure favorite du roi; c'etait la qu'il +prenait ses lecons d'escrime avec Pompee, et ses lecons de poesie +avec Ronsard. Il y avait reuni une grande collection d'armes +offensives et defensives des plus belles qu'il avait pu trouver. +Aussi toutes les murailles etaient tapissees de haches, de +boucliers, de piques, de hallebardes, de pistolets et de +mousquetons, et le jour meme un celebre armurier lui avait apporte +une magnifique arquebuse sur le canon de laquelle etaient +incrustes en argent ces quatre vers que le poete royal avait +composes lui-meme: + +_Pour maintenir la foy,_ +_Je suis belle et fidele;_ +_Aux ennemis du roy_ +_Je suis belle et cruelle._ + +Charles IX entra donc, comme nous l'avons dit, dans ce cabinet, +et, apres avoir ferme la porte principale par laquelle il etait +entre, il alla soulever une tapisserie qui masquait un passage +donnant sur une chambre ou une femme agenouillee devant un prie- +Dieu disait ses prieres. + +Comme ce mouvement s'etait fait avec lenteur et que les pas du +roi, assourdis par le tapis, n'avaient pas eu plus de +retentissement que ceux d'un fantome, la femme agenouillee, +n'ayant rien entendu, ne se retourna point et continua de prier, +Charles demeura un instant debout, pensif et la regardant. + +C'etait une femme de trente-quatre a trente-cinq ans, dont la +beaute vigoureuse etait relevee par le costume des paysannes des +environs de Caux. Elle portait le haut bonnet qui avait ete si +fort a la mode a la Cour de France pendant le regne d'Isabeau de +Baviere, et son corsage rouge etait tout brode d'or, comme le sont +aujourd'hui les corsages des contadines de Nettuno et de Sora. +L'appartement qu'elle occupait depuis tantot vingt ans etait +contigu a la chambre a coucher du roi, et offrait un singulier +melange d'elegance et de rusticite. C'est qu'en proportion a peu +pres egale, le palais avait deteint sur la chaumiere, et la +chaumiere sur le palais. De sorte que cette chambre tenait un +milieu entre la simplicite de la villageoise et le luxe de la +grande dame. En effet, le prie-Dieu sur lequel elle etait +agenouillee etait de bois de chene merveilleusement sculpte, +recouvert de velours a crepines d'or; tandis que la bible, car +cette femme etait de la religion reformee, tandis que la bible +dans laquelle elle lisait ses prieres etait un de ces vieux livres +a moitie dechires, comme on en trouve dans les plus pauvres +maisons. + +Or, tout etait a l'avenant de ce prie-Dieu et de cette bible. + +-- Eh! Madelon! dit le roi. + +La femme agenouillee releva la tete en souriant, a cette voix +familiere; puis, se levant: + +-- Ah! c'est toi, mon fils! dit-elle. + +-- Oui, nourrice, viens ici. + +Charles IX laissa retomber la portiere et alla s'asseoir sur le +bras du fauteuil. La nourrice parut. + +-- Que me veux-tu, Charlot? dit-elle. + +-- Viens ici et reponds tout bas. La nourrice s'approcha avec +cette familiarite qui pouvait venir de cette tendresse maternelle +que la femme concoit pour l'enfant qu'elle a allaite, mais a +laquelle les pamphlets du temps donnent une source infiniment +moins pure. + +-- Me voila, dit-elle, parle. + +-- L'homme que j'ai fait demander est-il la? + +-- Depuis une demi-heure. + +Charles se leva, s'approcha de la fenetre, regarda si personne +n'etait aux aguets, s'approcha de la porte, tendit l'oreille pour +s'assurer que personne n'etait aux ecoutes, secoua la poussiere de +ses trophees d'armes, caressa un grand levrier qui le suivait pas +a pas, s'arretant quand son maitre s'arretait, reprenant sa marche +quand son maitre se remettait en mouvement; puis, revenant a sa +nourrice: + +-- C'est bon, nourrice, fais-le entrer. La bonne femme sortit par +le meme passage qui lui avait donne entree, tandis que le roi +allait s'appuyer a une table sur laquelle etaient posees des armes +de toute espece. Il y etait a peine, que la portiere se souleva de +nouveau et donna passage a celui qu'il attendait. C'etait un homme +de quarante ans a peu pres, a l'oeil gris et faux, au nez recourbe +en bec de chat-huant, au facies elargi par des pommettes +saillantes: son visage essaya d'exprimer le respect et ne put +fournir qu'un sourire hypocrite sur ses levres blemies par la +peur. Charles allongea doucement derriere lui une main qui se +porta sur un pommeau de pistolet de nouvelle invention, et qui +partait a l'aide d'une pierre mise en contact avec une roue +d'acier, au lieu de partir a l'aide d'une meche, et regarda de son +oeil terne le nouveau personnage que nous venons de mettre en +scene; pendant cet examen il sifflait avec une justesse et meme +avec une melodie remarquable un de ses airs de chasse favoris. + +Apres quelques secondes, pendant lesquelles le visage de +l'etranger se decomposa de plus en plus: + +-- C'est bien vous, dit le roi, que l'on nomme Francois de +Louviers-Maurevel? + +-- Oui, Sire. + +-- Commandant des petardiers? + +-- Oui, Sire. + +-- J'ai voulu vous voir. Maurevel s'inclina. + +-- Vous savez, continua Charles en appuyant sur chaque mot, que +j'aime egalement tous mes sujets. + +-- Je sais, balbutia Maurevel, que Votre Majeste est le pere de +son peuple. + +-- Et que huguenots et catholiques sont egalement mes enfants. + +Maurevel resta muet; seulement, le tremblement qui agitait son +corps devint visible au regard percant du roi, quoique celui +auquel il adressait la parole fut presque cache dans l'ombre. + +-- Cela vous contrarie, continua le roi, vous qui avez fait une si +rude guerre aux huguenots? Maurevel tomba a genoux. + +-- Sire, balbutia-t-il, croyez bien... + +-- Je crois, continua Charles IX en arretant de plus en plus sur +Maurevel un regard qui, de vitreux qu'il etait d'abord, devenait +presque flamboyant; je crois que vous aviez bien envie de tuer a +Moncontour M. l'amiral qui sort d'ici; je crois que vous avez +manque votre coup, et qu'alors vous etes passe dans l'armee du duc +d'Anjou, notre frere; enfin, je crois qu'alors vous etes passe une +seconde fois chez les princes, et que vous y avez pris du service +dans la compagnie de M. de Mouy de Saint-Phale... + +-- Oh! Sire! + +-- Un brave gentilhomme picard? + +-- Sire, Sire, s'ecria Maurevel, ne m'accablez pas! + +-- C'etait un digne officier, continua Charles IX, -- et au fur et +a mesure qu'il parlait, une expression de cruaute presque feroce +se peignait sur son visage, -- lequel vous accueillit comme un +fils, vous logea, vous habilla, vous nourrit. + +Maurevel laissa echapper un soupir de desespoir. + +-- Vous l'appeliez votre pere, je crois, continua impitoyablement +le roi, et une tendre amitie vous liait au jeune de Mouy, son +fils? + +Maurevel, toujours a genoux, se courbait de plus en plus, ecrase +sous la parole de Charles IX, debout, impassible et pareil a une +statue dont les levres seules eussent ete douees de vie. + +-- A propos continua le roi, n'etait-ce pas dix mille ecus que +vous deviez toucher de M. de Guise au cas ou vous tueriez +l'amiral? + +L'assassin, consterne, frappait le parquet de son front. + +-- Quant au sieur de Mouy, votre bon pere, un jour vous +l'escortiez dans une reconnaissance qu'il poussait vers Chevreux. +Il laissa tomber son fouet et mit pied a terre pour le ramasser. +Vous etiez seul avec lui, alors vous prites un pistolet dans vos +fontes, et, tandis qu'il se penchait, vous lui brisates les reins; +puis le voyant mort, car vous le tuates du coup, vous prites la +fuite sur le cheval qu'il vous avait donne. Voila l'histoire, je +crois? + +Et comme Maurevel demeurait muet sous cette accusation, dont +chaque detail etait vrai, Charles IX se remit a siffler avec la +meme justesse et la meme melodie le meme air de chasse. + +-- Or la, maitre assassin, dit-il au bout d'un instant, savez-vous +que j'ai grande envie de vous faire pendre? + +-- Oh! Majeste! s'ecria Maurevel. + +-- Le jeune de Mouy m'en suppliait encore hier, et en verite je ne +savais que lui repondre, car sa demande est fort juste. + +Maurevel joignit les mains. + +-- D'autant plus juste que, comme vous le disiez, je suis le pere +de mon peuple, et que, comme je vous repondais, maintenant que me +voila raccommode avec les huguenots ils sont tout aussi bien mes +enfants que les catholiques. + +-- Sire, dit Maurevel completement decourage, ma vie est entre vos +mains, faites-en ce que vous voudrez. + +-- Vous avez raison, et je n'en donnerais pas une obole. + +-- Mais, Sire, demanda l'assassin, n'y a-t-il donc pas un moyen de +racheter mon crime? + +-- Je n'en connais guere. Toutefois, si j'etais a votre place, ce +qui n'est pas, Dieu merci! ... + +-- Eh bien, Sire! si vous etiez a ma place?... murmura Maurevel, +le regard suspendu aux levres de Charles. + +-- Je crois que je me tirerais d'affaire, continua le roi. + +Maurevel se releva sur un genou et sur une main en fixant ses yeux +sur Charles pour s'assurer qu'il ne raillait pas. + +-- J'aime beaucoup le jeune de Mouy, sans doute, continua le roi, +mais j'aime beaucoup aussi mon cousin de Guise; et si lui me +demandait la vie d'un homme dont l'autre me demanderait la mort, +j'avoue que je serais fort embarrasse. Cependant, en bonne +politique comme en bonne religion, je devrais faire ce que me +demanderait mon cousin de Guise, car de Mouy, tout vaillant +capitaine qu'il est, est bien petit compagnon, compare a un prince +de Lorraine. + +Pendant ces paroles, Maurevel se redressait lentement et comme un +homme qui revient a la vie. + +-- Or, l'important pour vous serait donc, dans la situation +extreme ou vous etes, de gagner la faveur de mon cousin de Guise; +et a ce propos je me rappelle une chose qu'il me contait hier. + +Maurevel se rapprocha d'un pas. + +-- "Figurez-vous, Sire, me disait-il, que tous les matins, a dix +heures, passe dans la rue Saint-Germain-l'Auxerrois, revenant du +Louvre, mon ennemi mortel; je le vois passer d'une fenetre grillee +du rez-de-chaussee; c'est la fenetre du logis de mon ancien +precepteur, le chanoine Pierre Piles. Je vois donc passer tous les +jours mon ennemi, et tous les jours je prie le diable de l'abimer +dans les entrailles de la terre." Dites donc, maitre Maurevel, +continua Charles, si vous etiez le diable, ou si du moins pour un +instant vous preniez sa place, cela ferait peut-etre plaisir a mon +cousin de Guise? + +Maurevel retrouva son infernal sourire, et ses levres, pales +encore d'effroi, laisserent tomber ces mots: + +-- Mais, Sire, je n'ai pas le pouvoir d'ouvrir la terre, moi. + +-- Vous l'avez ouverte, cependant, s'il m'en souvient bien, au +brave de Mouy. Apres cela, vous me direz que c'est avec un +pistolet... Ne l'avez-vous plus, ce pistolet?... + +-- Pardonnez, Sire, reprit le brigand a peu pres rassure, mais je +tire mieux encore l'arquebuse que le pistolet. + +-- Oh! fit Charles IX, pistolet ou arquebuse, peu importe, et mon +cousin de Guise, j'en suis sur, ne chicanera pas sur le choix du +moyen! + +-- Mais, dit Maurevel, il me faudrait une arme sur la justesse de +laquelle je pusse compter, car peut-etre me faudra-t-il tirer de +loin. + +-- J'ai dix arquebuses dans cette chambre, reprit Charles IX, avec +lesquelles je touche un ecu d'or a cent cinquante pas. Voulez-vous +en essayer une? + +-- Oh! Sire! avec la plus grande joie, s'ecria Maurevel en +s'avancant vers celle qui etait deposee dans un coin, et qu'on +avait apportee le jour meme a Charles IX. + +-- Non, pas celle-la, dit le roi, pas celle-la, je la reserve pour +moi-meme. J'aurai un de ces jours une grande chasse, ou j'espere +qu'elle me servira. Mais toute autre a votre choix. + +Maurevel detacha une arquebuse d'un trophee. + +-- Maintenant, cet ennemi, Sire, quel est-il? demanda l'assassin. + +-- Est-ce que je sais cela, moi? repondit Charles IX en ecrasant +le miserable de son regard dedaigneux. + +-- Je le demanderai donc a M. de Guise, balbutia Maurevel. Le roi +haussa les epaules. + +-- Ne demandez rien, dit-il; M. de Guise ne repondrait pas. Est-ce +qu'on repond a ces choses-la? C'est a ceux qui ne veulent pas etre +pendus a deviner. + +-- Mais enfin a quoi le reconnaitrai-je? + +-- Je vous ai dit que tous les matins a dix heures il passait +devant la fenetre du chanoine. + +-- Mais beaucoup passent devant cette fenetre. Que Votre Majeste +daigne seulement m'indiquer un signe quelconque. + +-- Oh! c'est bien facile. Demain, par exemple, il tiendra sous son +bras un portefeuille de maroquin rouge. + +-- Sire, il suffit. + +-- Vous avez toujours ce cheval que vous a donne M. de Mouy, et +qui court si bien? + +-- Sire, j'ai un barbe des plus vites. + +-- Oh! je ne suis pas en peine de vous! seulement il est bon que +vous sachiez que le cloitre a une porte de derriere. + +-- Merci, Sire. Maintenant priez Dieu pour moi. + +-- Eh! mille demons! priez le diable bien plutot; car ce n'est que +par sa protection que vous pouvez eviter la corde. + +-- Adieu, Sire. + +-- Adieu. Ah! a propos, monsieur de Maurevel, vous savez que si +d'une facon quelconque on entend parler de vous demain avant dix +heures du matin, ou si l'on n'en entend pas parler apres, il y a +une oubliette au Louvre! + +Et Charles IX se remit a siffler tranquillement et plus juste que +jamais son air favori. + + + +IV +La soiree du 24 aout 1572 + + +Notre lecteur n'a pas oublie que dans le chapitre precedent il a +ete question d'un gentilhomme nomme La Mole, attendu avec quelque +impatience par Henri de Navarre. Ce jeune gentilhomme, comme +l'avait annonce l'amiral, entrait a Paris par la porte Saint- +Marcel vers la fin de la journee du 24 aout 1572, et jetant un +regard assez dedaigneux sur les nombreuses hotelleries qui +etalaient a sa droite et a sa gauche leurs pittoresques enseignes, +laissa penetrer son cheval tout fumant jusqu'au coeur de la ville, +ou, apres avoir traverse la place Maubert, le Petit-Pont, le pont +Notre-Dame, et longe les quais, il s'arreta au bout de la rue de +Bresec, dont nous avons fait depuis la rue de l'Arbre-Sec, et a +laquelle, pour la plus grande facilite de nos lecteurs, nous +conserverons son nom moderne. + +Le nom lui plut sans doute, car il y entra, et comme a sa gauche +une magnifique plaque de tole grincant sur sa tringle, avec +accompagnement de sonnettes, appelait son attention, il fit une +seconde halte pour lire ces mots: _A la Belle-Etoile_, ecrits en +legende sous une peinture qui representait le simulacre le plus +flatteur pour un voyageur affame: c'etait une volaille rotissant +au milieu d'un ciel noir, tandis qu'un homme a manteau rouge +tendait vers cet astre d'une nouvelle espece ses bras, sa bourse +et ses voeux. + +-- Voila, se dit le gentilhomme, une auberge qui s'annonce bien, +et l'hote qui la tient doit etre, sur mon ame, un ingenieux +compere. J'ai toujours entendu dire que la rue de l'Arbre-Sec +etait dans le quartier du Louvre; et pour peu que l'etablissement +reponde a l'enseigne, je serai a merveille ici. + +Pendant que le nouveau venu se debitait a lui-meme ce monologue, +un autre cavalier, entre par l'autre bout de la rue, c'est-a-dire +par la rue Saint-Honore, s'arretait et demeurait aussi en extase +devant l'enseigne de la Belle-Etoile. + +Celui des deux que nous connaissons, de nom du moins, montait un +cheval blanc de race espagnole, et etait vetu d'un pourpoint noir, +garni de jais. Son manteau etait de velours violet fonce: il +portait des bottes de cuir noir, une epee a poignee de fer cisele, +et un poignard pareil. Maintenant, si nous passons de son costume +a son visage, nous dirons que c'etait un homme de vingt-quatre a +vingt-cinq ans, au teint basane, aux yeux bleus, a la fine +moustache, aux dents eclatantes, qui semblaient eclairer sa figure +lorsque s'ouvrait, pour sourire d'un sourire doux et melancolique, +une bouche d'une forme exquise et de la plus parfaite distinction. + +Quant au second voyageur, il formait avec le premier venu un +contraste complet. Sous son chapeau, a bords retrousses, +apparaissaient, riches et crepus, des cheveux plutot roux que +blonds; sous ses cheveux, un oeil gris brillait a la moindre +contrariete d'un feu si resplendissant, qu'on eut dit alors un +oeil noir. + +Le reste du visage se composait d'un teint rose, d'une levre +mince, surmontee d'une moustache fauve et de dents admirables. +C'etait en somme, avec sa peau blanche, sa haute taille et ses +larges epaules, un fort beau cavalier dans l'acception ordinaire +du mot, et depuis une heure qu'il levait le nez vers toutes les +fenetres, sous le pretexte d'y chercher des enseignes, les femmes +l'avaient fort regarde; quant aux hommes, qui avaient peut-etre +eprouve quelque envie de rire en voyant son manteau etrique, ses +chausses collantes et ses bottes d'une forme antique, ils avaient +acheve ce rire commence par un _Dieu vous garde! _des plus +gracieux, a l'examen de cette physionomie qui prenait en une +minute dix expressions differentes, sauf toutefois l'expression +bienveillante qui caracterise toujours la figure du provincial +embarrasse. + +Ce fut lui qui s'adressa le premier a l'autre gentilhomme qui, +ainsi que nous l'avons dit, regardait l'hotellerie de la Belle- +Etoile. + +-- Mordi! monsieur, dit-il avec cet horrible accent de la montagne +qui ferait au premier mot reconnaitre un Piemontais entre cent +etrangers, ne sommes-nous pas ici pres du Louvre? En tout cas, je +crois que vous avez eu meme gout que moi: c'est flatteur pour ma +seigneurie. + +-- Monsieur, repondit l'autre avec un accent provencal qui ne le +cedait en rien a l'accent piemontais de son compagnon, je crois en +effet que cette hotellerie est pres du Louvre. Cependant, je me +demande encore si j'aurai l'honneur d'avoir ete de votre avis. Je +me consulte. + +-- Vous n'etes pas decide, monsieur? la maison est flatteuse, +pourtant. Apres cela, peut-etre me suis-je laisse tenter par votre +presence. Avouez neanmoins que voila une jolie peinture? + +-- Oh! sans doute; mais c'est justement ce qui me fait douter de +la realite: Paris est plein de pipeurs, m'a-t-on dit, et l'on pipe +avec une enseigne aussi bien qu'avec autre chose. + +-- Mordi! monsieur, reprit le Piemontais, je ne m'inquiete pas de +la piperie, moi, et si l'hote me fournit une volaille moins bien +rotie que celle de son enseigne, je le mets a la broche lui-meme +et je ne le quitte pas qu'il ne soit convenablement rissole. +Entrons, monsieur. + +-- Vous achevez de me decider, dit le Provencal en riant; montrez- +moi donc le chemin, monsieur, je vous prie. + +-- Oh! monsieur, sur mon ame, je n'en ferai rien, car je ne suis +que votre humble serviteur, le comte Annibal de Coconnas. + +-- Et moi, monsieur, je ne suis que le comte Joseph-Hyacinthe- +Boniface de Lerac de la Mole, tout a votre service. + +-- En ce cas, monsieur, prenons-nous par le bras et entrons +ensemble. + +Le resultat de cette proposition conciliatrice fut que les deux +jeunes gens qui descendirent de leurs chevaux en jeterent la bride +aux mains d'un palefrenier, se prirent par le bras, et, ajustant +leurs epees, se dirigerent vers la porte de l'hotellerie, sur le +seuil de laquelle se tenait l'hote. Mais, contre l'habitude de ces +sortes de gens, le digne proprietaire n'avait paru faire aucune +attention a eux, occupe qu'il etait de conferer tres attentivement +avec un grand gaillard sec et jaune enfoui dans un manteau couleur +d'amadou, comme un hibou sous ses plumes. + +Les deux gentilshommes etaient arrives si pres de l'hote et de +l'homme au manteau amadou avec lequel il causait, que Coconnas, +impatiente de ce peu d'importance qu'on accordait a lui et a son +compagnon, tira la manche de l'hote. Celui-ci parut alors se +reveiller en sursaut et congedia son interlocuteur par un "Au +revoir. Venez tantot, et surtout tenez-moi au courant de l'heure." + +-- Eh! monsieur le drole, dit Coconnas, ne voyez-vous pas que l'on +a affaire a vous? + +-- Ah! pardon, messieurs, dit l'hote; je ne vous voyais pas. + +-- Eh! mordi! il fallait nous voir; et maintenant que vous nous +avez vus, au lieu de dire "monsieur" tout court, dites "monsieur +le comte", s'il vous plait. + +La Mole se tenait derriere, laissant parler Coconnas, qui +paraissait avoir pris l'affaire a son compte. + +Cependant il etait facile de voir a ses sourcils fronces qu'il +etait pret a lui venir en aide quand le moment d'agir serait +arrive. + +-- Eh bien, que desirez-vous, monsieur le comte? demanda l'hote du +ton le plus calme. + +-- Bien... c'est deja mieux, n'est-ce pas? dit Coconnas en se +retournant vers La Mole, qui fit de la tete un signe affirmatif. +Nous desirons, M. le comte et moi, attires que nous sommes par +votre enseigne, trouver a souper et a coucher dans votre +hotellerie. + +-- Messieurs, dit l'hote, je suis au desespoir; mais il n'y a +qu'une chambre, et je crains que cela ne puisse vous convenir. + +-- Eh bien, ma foi, tant mieux, dit La Mole; nous irons loger +ailleurs. + +-- Ah! mais non, mais non, dit Coconnas. Je demeure, moi; mon +cheval est harasse. Je prends donc la chambre, puisque vous n'en +voulez pas. + +-- Ah! c'est autre chose, repondit l'hote en conservant toujours +le meme flegme impertinent. Si vous n'etes qu'un, je ne puis pas +vous loger du tout. + +-- Mordi! s'ecria Coconnas, voici, sur ma foi! un plaisant animal. +Tout a l'heure nous etions trop de deux, maintenant nous ne sommes +pas assez d'un! Tu ne veux donc pas nous loger, drole? + +-- Ma foi, messieurs, puisque vous le prenez sur ce ton, je vous +repondrai avec franchise. + +-- Reponds, alors, mais reponds vite. + +-- Eh bien, j'aime mieux ne pas avoir l'honneur de vous loger. + +-- Parce que?... demanda Coconnas blemissant de colere. + +-- Parce que vous n'avez pas de laquais, et que, pour une chambre +de maitre pleine, cela me ferait deux chambres de laquais vides. +Or, si je vous donne la chambre de maitre, je risque fort de ne +pas louer les autres. + +-- Monsieur de La Mole, dit Coconnas en se retournant, ne vous +semble-t-il pas comme a moi que nous allons massacrer ce gaillard- +la? + +-- Mais c'est faisable, dit La Mole en se preparant comme son +compagnon a rouer l'hotelier de coups de fouet. + +Mais malgre cette double demonstration, qui n'avait rien de bien +rassurant de la part de deux gentilshommes qui paraissaient si +determines, l'hotelier ne s'etonna point, et se contentant de +reculer d'un pas afin d'etre chez lui: + +-- On voit, dit-il en goguenardant, que ces messieurs arrivent de +province. A Paris, la mode est passee de massacrer les aubergistes +qui refusent de louer leurs chambres. Ce sont les grands seigneurs +qu'on massacre et non les bourgeois, et si vous criez trop fort, +je vais appeler mes voisins; de sorte que ce sera vous qui serez +roues de coups, traitement tout a fait indigne de deux +gentilshommes. + +-- Mais il se moque de nous, s'ecria Coconnas exaspere, mordi! + +-- Gregoire, mon arquebuse! dit l'hote en s'adressant a son valet, +du meme ton qu'il eut dit: "Un siege a ces messieurs." + +-- _Trippe del papa_! hurla Coconnas en tirant son epee; mais +echauffez-vous donc, monsieur de La Mole! + +-- Non pas, s'il vous plait, non pas; car tandis que nous nous +echaufferons, le souper refroidira, lui. + +-- Comment! vous trouvez? s'ecria Coconnas. + +-- Je trouve que M. de la Belle-Etoile a raison; seulement il sait +mal prendre ses voyageurs, surtout quand ces voyageurs sont des +gentilshommes. Au lieu de nous dire brutalement: Messieurs, je ne +veux pas de vous, il aurait mieux fait de nous dire avec +politesse: Entrez, messieurs, quitte a mettre sur son memoire: +_chambre de maitre, tant; chambre de laquais, tant; _attendu que +si nous n'avons pas de laquais nous comptons en prendre. + +Et, ce disant, La Mole ecarta doucement l'hotelier, qui etendait +deja la main vers son arquebuse, fit passer Coconnas et entra +derriere lui dans la maison. + +-- N'importe, dit Coconnas, j'ai bien de la peine a remettre mon +epee dans le fourreau avant de m'etre assure qu'elle pique aussi +bien que les lardoires de ce gaillard-la. + +-- Patience, mon cher compagnon, dit La Mole, patience! Toutes les +auberges sont pleines de gentilshommes attires a Paris pour les +fetes du mariage ou pour la guerre prochaine de Flandre, nous ne +trouverions plus d'autres logis; et puis, c'est peut-etre la +coutume a Paris de recevoir ainsi les etrangers qui y arrivent. + +-- Mordi! comme vous etes patient! murmura Coconnas en tortillant +de rage sa moustache rouge et en foudroyant l'hote de ses regards. +Mais que le coquin prenne garde a lui: si sa cuisine est mauvaise, +si son lit est dur, si son vin n'a pas trois ans de bouteille, si +son valet n'est pas souple comme un jonc.... + +-- La, la, la, mon gentilhomme, fit l'hote en aiguisant sur un +repassoir le couteau de sa ceinture; la, tranquillisez-vous, vous +etes en pays de Cocagne. + +Puis tout bas et en secouant la tete: + +-- C'est quelque huguenot, murmura-t-il; les traitres sont si +insolents depuis le mariage de leur Bearnais avec mademoiselle +Margot! + +Puis, avec un sourire qui eut fait frissonner ses hotes s'ils +l'avaient vu, il ajouta: + +-- Eh! eh! ce serait drole qu'il me fut justement tombe des +huguenots ici... et que... + +-- Ca! souperons-nous? demanda aigrement Coconnas, interrompant +les apartes de son hote. + +-- Mais, comme il vous plaira, monsieur, repondit celui-ci, +radouci sans doute par la derniere pensee qui lui etait venue. + +-- Eh bien, il nous plait, et promptement, repondit Coconnas. Puis +se retournant vers La Mole: + +-- Ca, monsieur le comte, tandis que l'on nous prepare notre +chambre, dites moi: est-ce par hasard vous avez trouve Paris une +ville gaie, vous? + +-- Ma foi, non, dit La Mole; il me semble n'y avoir vu encore que +des visages effarouches ou rebarbatifs. Peut-etre aussi les +Parisiens ont-ils peur de l'orage. Voyez comme le ciel est noir et +comme l'air est lourd. + +-- Dites-moi, comte, vous cherchez le Louvre, n'est-ce pas? + +-- Et vous aussi, je crois, monsieur de Coconnas. + +-- Eh bien, si vous voulez, nous le chercherons ensemble. + +-- Hein! fit La Mole, n'est-il pas un peu tard pour sortir. + +-- Tard ou non, il faut que je sorte. Mes ordres sont precis. +Arriver au plus vite a Paris, et, aussitot arrive, communiquer +avec le duc de Guise. + +A ce nom du duc de Guise, l'hote s'approcha, fort attentif. + +-- Il me semble que ce maraud nous ecoute, dit Coconnas, qui, en +sa qualite de Piemontais, etait fort rancunier, et qui ne pouvait +passer au maitre de la Belle-Etoile la facon peu civile dont il +recevait les voyageurs. + +-- Oui, messieurs, je vous ecoute, dit celui-ci en mettant la main +a son bonnet, mais pour vous servir. J'entends parler du grand duc +de Guise et j'accours. A quoi puis-je vous etre bon, mes +gentilshommes? + +-- Ah! ah! ce mot magique, a ce qu'il parait, car d'insolent te +voila devenu obsequieux. Mordi! maitre, maitre... comment +t'appelles-tu? + +-- Maitre La Huriere, repondit l'hote s'inclinant. + +-- Eh bien, maitre La Huriere, crois-tu que mon bras soit moins +lourd que celui de M. le duc de Guise, qui a le privilege de te +rendre si poli? + +-- Non, monsieur le comte, mais il est moins long, repliqua La +Huriere. D'ailleurs, ajouta-t-il, il faut vous dire que ce grand +Henri est notre idole, a nous autres Parisiens. + +-- Quel Henri? demanda La Mole. + +-- Il me semble qu'il n'y en a qu'un, dit l'aubergiste. + +-- Pardon, mon ami, il y en a encore un autre dont je vous invite +a ne pas dire de mal; c'est Henri de Navarre, sans compter Henri +de Conde, qui a bien aussi son merite. + +-- Ceux-la, je ne les connais pas, repondit l'hote. + +-- Oui, mais moi je les connais, dit La Mole, et comme je suis +adresse au roi Henri de Navarre, je vous invite a n'en pas medire +devant moi. + +L'hote, sans repondre a M. de La Mole, se contenta de toucher +legerement a son bonnet, et continuant de faire les doux yeux a +Coconnas: + +-- Ainsi, monsieur va parler au grand duc de Guise? Monsieur est +un gentilhomme bien heureux; et sans doute qu'il vient pour...? + +-- Pour quoi? demanda Coconnas. + +-- Pour la fete, repondit l'hote avec un singulier sourire. + +-- Vous devriez dire pour les fetes, car Paris en regorge, de +fetes, a ce que j'ai entendu dire; du moins on ne parle que de +bals, de festins, de carrousels. Ne s'amuse-t-on pas beaucoup a +Paris, hein? + +-- Mais moderement, monsieur, jusqu'a present du moins, repondit +l'hote; mais on va s'amuser, je l'espere. + +-- Les noces de Sa Majeste le roi de Navarre attirent cependant +beaucoup de monde en cette ville, dit La Mole. + +-- Beaucoup de huguenots, oui, monsieur, repondit brusquement La +Huriere; puis se reprenant: Ah! pardon, dit-il; ces messieurs sont +peut-etre de la religion? + +-- Moi, de la religion! s'ecria Coconnas; allons donc! je suis +catholique comme notre saint-pere le pape. + +La Huriere se retourna vers La Mole comme pour l'interroger; mais +ou La Mole ne comprit pas son regard, ou il ne jugea point a +propos d'y repondre autrement que par une autre question. + +-- Si vous ne connaissez point Sa Majeste le roi de Navarre, +maitre La Huriere, dit-il, peut-etre connaissez-vous M. l'amiral? +J'ai entendu dire que M. l'amiral jouissait de quelque faveur a la +cour; et comme je lui etais recommande, je desirerais, si son +adresse ne vous ecorche pas la bouche, savoir ou il loge. + +-- _Il logeait_ rue de Bethisy, monsieur, ici a droite, repondit +l'hote avec une satisfaction interieure qui ne put s'empecher de +devenir exterieure. + +-- Comment, il logeait? demanda La Mole; est-il donc demenage? + +-- Oui, de ce monde peut-etre. + +-- Qu'est-ce a dire? s'ecrierent ensemble les deux gentilshommes, +l'amiral demenage de ce monde! + +-- Quoi! monsieur de Coconnas, poursuivit l'hote avec un malin +sourire, vous etes de ceux de Guise, et vous ignorez cela? + +-- Quoi cela? + +-- Qu'avant-hier, en passant sur la place Saint-Germain- +l'Auxerrois, devant la maison du chanoine Pierre Piles, l'amiral a +recu un coup d'arquebuse. + +-- Et il est tue? s'ecria La Mole. + +-- Non, le coup lui a seulement casse le bras et coupe deux +doigts; mais on espere que les balles etaient empoisonnees. + +-- Comment, miserable! s'ecria La Mole, on espere! ... + +-- Je veux dire qu'on croit, reprit l'hote; ne nous fachons pas +pour un mot: la langue m'a fourche. + +Et maitre La Huriere, tournant le dos a La Mole, tira la langue a +Coconnas de la facon la plus goguenarde, accompagnant ce geste +d'un coup d'oeil d'intelligence. + +-- En verite! dit Coconnas rayonnant. + +-- En verite! murmura La Mole avec une stupefaction douloureuse. + +-- C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, messieurs, repondit +l'hote. + +-- En ce cas, dit La Mole, je vais au Louvre sans perdre un +moment. Y trouverai-je le roi Henri? + +-- C'est possible, puisqu'il y loge. + +-- Et moi aussi je vais au Louvre, dit Coconnas. Y trouverai-je le +duc de Guise? + +-- C'est probable, car je viens de le voir passer il n'y a qu'un +instant, avec deux cents gentilshommes. + +-- Alors, venez, monsieur de Coconnas, dit La Mole. + +-- Je vous suis, monsieur, dit Coconnas. + +-- Mais votre souper, mes gentilshommes? demanda maitre La +Huriere. + +-- Ah! dit La Mole, je souperai peut-etre chez le roi de Navarre. + +-- Et moi chez le duc de Guise, dit Coconnas. + +-- Et moi, dit l'hote, apres avoir suivi des yeux les deux +gentilshommes qui prenaient le chemin du Louvre, moi, je vais +fourbir ma salade, emecher mon arquebuse et affiler ma pertuisane. +On ne sait pas ce qui peut arriver. + + + +V +Du Louvre en particulier et de la vertu en general + + +Les deux gentilshommes, renseignes par la premiere personne qu'ils +rencontrerent, prirent la rue d'Averon, la rue Saint-Germain- +l'Auxerrois, et se trouverent bientot devant le Louvre, dont les +tours commencaient a se confondre dans les premieres ombres du +soir. + +-- Qu'avez-vous donc? demanda Coconnas a La Mole, qui, arrete a la +vue du vieux chateau, regardait avec un saint respect ces ponts- +levis, ces fenetres etroites et ces clochetons aigus qui se +presentaient tout a coup a ses yeux. + +-- Ma foi, je n'en sais rien, dit La Mole, le coeur me bat. Je ne +suis cependant pas timide outre mesure; mais je ne sais pourquoi +ce palais me parait sombre, et, dirai-je? terrible! + +-- Eh bien, moi, dit Coconnas, je ne sais ce qui m'arrive, mais je +suis d'une allegresse rare. La tenue est pourtant quelque peu +negligee, continua-t-il en parcourant des yeux son costume de +voyage. Mais, bah! on a l'air cavalier. Puis, mes ordres me +recommandaient la promptitude. Je serai donc le bienvenu, puisque +j'aurai ponctuellement obei. + +Et les deux jeunes gens continuerent leur chemin agites chacun des +sentiments qu'ils avaient exprimes. + +Il y avait bonne garde au Louvre; tous les postes semblaient +doubles. Nos deux voyageurs furent donc d'abord assez embarrasses. +Mais Coconnas, qui avait remarque que le nom du duc de Guise etait +une espece de talisman pres des Parisiens, s'approcha d'une +sentinelle, et, se reclamant de ce nom tout-puissant, demanda si, +grace a lui, il ne pourrait point penetrer dans le Louvre. + +Ce nom paraissait faire sur le soldat son effet ordinaire; +cependant, il demanda a Coconnas s'il n'avait point le mot +d'ordre. + +Coconnas fut force d'avouer qu'il ne l'avait point. + +-- Alors, au large, mon gentilhomme, dit le soldat. A ce moment, +un homme qui causait avec l'officier du poste, et qui, tout en +causant, avait entendu Coconnas reclamer son admission au Louvre, +interrompit son entretien, et, venant a lui: + +-- Goi fouloir, fous, a monsir di Gouise? dit-il. + +-- Moi, vouloir lui parler, repondit Coconnas en souriant. + +-- Imbossible! le dugue il etre chez le roi. + +-- Cependant j'ai une lettre d'avis pour me rendre a Paris. + +-- Ah! fous afre eine lettre d'afis? + +-- Oui, et j'arrive de fort loin. + +-- Ah! fous arrife de fort loin? + +-- J'arrive du Piemont. + +-- Pien! pien! C'est autre chose. Et fous fous abbelez...? + +-- Le comte Annibal de Coconnas. + +-- Pon! pon! Tonnez la lettre, monsir Annipal, tonnez. + +-- Voici, sur ma parole, un bien galant homme, dit La Mole se +parlant a lui-meme; ne pourrai-je point trouver le pareil pour me +conduire chez le roi de Navarre. + +-- Mais tonnez donc la lettre, continua le gentilhomme allemand en +etendant la main vers Coconnas qui hesitait. + +-- Mordi! reprit le Piemontais, defiant comme un demi-Italien, je +ne sais si je dois... Je n'ai pas l'honneur de vous connaitre, +moi, monsieur. + +-- Je suis Pesme. J'abbartiens a M. le dugue de Gouise. + +-- Pesme, murmura Coconnas; je ne connais pas ce nom la. + +-- C'est monsieur de Besme, mon gentilhomme, dit la sentinelle. La +prononciation vous trompe, voila tout. Donnez votre lettre a +monsieur, allez, j'en reponds. + +-- Ah! monsieur de Besme, s'ecria Coconnas, je le crois bien si je +vous connais! ... comment donc! avec le plus grand plaisir. Voici +ma lettre. Excusez mon hesitation. Mais on doit hesiter quand on +veut etre fidele. + +-- Pien, pien, dit de Besme, il n'y afre pas besoin d'exguses. + +-- Ma foi, monsieur, dit La Mole en s'approchant a son tour, +puisque vous etes si obligeant, voudriez-vous vous charger de ma +lettre comme vous venez de le faire de celle de mon compagnon? + +-- Comment fous abbelez-vous? + +-- Le comte Lerac de La Mole. + +-- Le gonte Lerag de La Mole. + +-- Oui. + +-- Che ne gonnais pas. + +-- Il est tout simple que je n'ai pas l'honneur d'etre connu de +vous, monsieur, je suis etranger, et, comme le comte de Coconnas, +j'arrive ce soir de bien loin. + +-- Et t'ou arrifez-vous? + +-- De Provence. + +-- Avec eine lettre? + +-- Oui, avec une lettre. + +-- Pourmonsir de Gouise? + +-- Non, pour Sa Majeste le roi de Navarre. + +-- Che ne souis bas au roi de Navarre, monsir, repondit Besme avec +un froid subit, che ne buis donc bas me charger de votre lettre. + +Et Besme, tournant les talons a La Mole, entra dans le Louvre en +faisant signe a Coconnas de le suivre. + +La Mole demeura seul. + +Au meme moment, par la porte du Louvre, parallele a celle qui +avait donne passage a Besme et a Coconnas, sortit une troupe de +cavaliers d'une centaine d'hommes. + +-- Ah! ah! dit la sentinelle a son camarade, c'est de Mouy et ses +huguenots; ils sont rayonnants. Le roi leur aura promis la mort de +l'assassin de l'amiral; et comme c'est deja lui qui a tue le pere +de Mouy, le fils fera d'une pierre deux coups. + +-- Pardon, fit La Mole s'adressant au soldat, mais n'avez-vous pas +dit, mon brave, que cet officier etait monsieur de Mouy? + +-- Oui-da, mon gentilhomme. + +-- Et que ceux qui l'accompagnaient etaient... + +-- Etaient des parpaillots... Je l'ai dit. + +-- Merci, dit La Mole, sans paraitre remarquer le terme de mepris +employe par la sentinelle. Voila tout ce que je voulais savoir. + +Et se dirigeant aussitot vers le chef des cavaliers: + +-- Monsieur, dit-il en l'abordant, j'apprends que vous etes +monsieur de Mouy. + +-- Oui, monsieur, repondit l'officier avec politesse. + +-- Votre nom, bien connu parmi ceux de la religion, m'enhardit a +m'adresser a vous, monsieur, pour vous demander un service. + +-- Lequel, monsieur?... Mais, d'abord, a qui ai-je l'honneur de +parler? + +-- Au comte Lerac de La Mole. Les deux jeunes gens se saluerent. + +-- Je vous ecoute, monsieur, dit de Mouy. + +-- Monsieur, j'arrive d'Aix, porteur d'une lettre de M. d'Auriac, +gouverneur de la Provence. Cette lettre est adressee au roi de +Navarre et contient des nouvelles importantes et pressees... +Comment puis-je lui remettre cette lettre? comment puis-je entrer +au Louvre? + +-- Rien de plus facile que d'entrer au Louvre, monsieur, repliqua +de Mouy; seulement, je crains que le roi de Navarre ne soit trop +occupe a cette heure pour vous recevoir. Mais n'importe, si vous +voulez me suivre, je vous conduirai jusqu'a son appartement. Le +reste vous regarde. + +-- Mille fois merci! + +-- Venez, monsieur, dit de Mouy. + +de Mouy descendit de cheval, jeta la bride aux mains de son +laquais, s'achemina vers le guichet, se fit reconnaitre de la +sentinelle, introduisit La Mole dans le chateau, et, ouvrant la +porte de l'appartement du roi: + +-- Entrez, monsieur, dit-il, et informez-vous. Et saluant La Mole, +il se retira. La Mole, demeure seul, regarda autour de lui. +L'antichambre etait vide, une des portes interieures etait +ouverte. + +Il fit quelques pas et se trouva dans un couloir. + +Il frappa et appela sans que personne repondit. Le plus profond +silence regnait dans cette partie du Louvre. + +-- Qui donc me parlait, pensa-t-il, de cette etiquette si severe? +On va et on vient dans ce palais comme sur une place publique. + +Et il appela encore, mais sans obtenir un meilleur resultat que la +premiere fois. + +-- Allons, marchons devant nous, pensa-t-il; il faudra bien que je +finisse par rencontrer quelqu'un. Et il s'engagea dans le couloir, +qui allait toujours s'assombrissant. + +Tout a coup la porte opposee a celle par laquelle il etait entre +s'ouvrit, et deux pages parurent, portant des flambeaux et +eclairant une femme d'une taille imposante, d'un maintien +majestueux, et surtout d'une admirable beaute. + +La lumiere porta en plein sur La Mole, qui demeura immobile. La +femme s'arreta, de son cote, comme La Mole s'etait arrete du sien. + +-- Que voulez-vous, monsieur? demanda-t-elle au jeune homme d'une +voix qui bruit a ses oreilles comme une musique delicieuse. + +-- Oh! madame, dit La Mole en baissant les yeux, excusez-moi, je +vous prie. Je quitte M. de Mouy, qui a eu l'obligeance de me +conduire jusqu'ici, et je cherchais le roi de Navarre. + +-- Sa Majeste n'est point ici, monsieur; elle est, je crois, chez +son beau frere. Mais, en son absence, ne pourriez-vous dire a la +reine... + +-- Oui, sans doute, madame, reprit La Mole, si quelqu'un daignait +me conduire devant elle. + +-- Vous y etes, monsieur. + +-- Comment! s'ecria La Mole. + +-- Je suis la reine de Navarre, dit Marguerite. + +La Mole fit un mouvement tellement brusque de stupeur et d'effroi +que la reine sourit. + +-- Parlez vite, monsieur, dit-elle, car on m'attend chez la reine +mere. + +-- Oh! madame, si vous etes si instamment attendue, permettez-moi +de m'eloigner, car il me serait impossible de vous parler en ce +moment. Je suis incapable de rassembler deux idees; votre vue m'a +ebloui. Je ne pense plus, j'admire. + +Marguerite s'avanca pleine de grace et de beaute vers ce jeune +homme qui, sans le savoir, venait d'agir en courtisan raffine. + +-- Remettez-vous, monsieur, dit-elle. J'attendrai et l'on +m'attendra. + +-- Oh! pardonnez-moi, madame, si je n'ai point salue d'abord Votre +Majeste avec tout le respect qu'elle a le droit d'attendre d'un de +ses plus humbles serviteurs, mais... + +-- Mais, continua Marguerite, vous m'aviez prise pour une de mes +femmes. + +-- Non, madame, mais pour l'ombre de la belle Diane de Poitiers. +On m'a dit qu'elle revenait au Louvre. + +-- Allons, monsieur, dit Marguerite, je ne m'inquiete plus de +vous, et vous ferez fortune a la cour. Vous aviez une lettre pour +le roi, dites-vous? C'etait fort inutile. Mais, n'importe, ou est- +elle? Je la lui remettrai... Seulement, hatez-vous, je vous prie. + +En un clin d'oeil La Mole ecarta les aiguillettes de son +pourpoint, et tira de sa poitrine une lettre enfermee dans une +enveloppe de soie. + +Marguerite prit la lettre et regarda l'ecriture. + +-- N'etes-vous pas monsieur de La Mole, dit-elle. + +-- Oui, madame. Oh! mon Dieu! aurais-je le bonheur que mon nom fut +connu de Votre Majeste? + +-- Je l'ai entendu prononcer par le roi mon mari, et par mon frere +le duc d'Alencon. Je sais que vous etes attendu. + +Et elle glissa dans son corsage, tout raide de broderies et de +diamants, cette lettre qui sortait du pourpoint du jeune homme, et +qui etait encore tiede de la chaleur de sa poitrine. La Mole +suivait avidement des yeux chaque mouvement de Marguerite. + +-- Maintenant, monsieur, dit-elle, descendez dans la galerie au- +dessous, et attendez jusqu'a ce qu'il vienne quelqu'un de la part +du roi de Navarre ou du duc d'Alencon. Un de mes pages va vous +conduire. + +A ces mots Marguerite continua son chemin. La Mole se rangea +contre la muraille. Mais le passage etait si etroit, et le +vertugadin de la reine de Navarre si large, que sa robe de soie +effleura l'habit du jeune homme, tandis qu'un parfum penetrant +s'epandait la ou elle avait passe. + +La Mole frissonna par tout son corps, et, sentant qu'il allait +tomber, chercha un appui contre le mur. + +Marguerite disparut comme une vision. + +-- Venez-vous, monsieur? dit le page charge de conduire La Mole +dans la galerie inferieure. + +-- Oh! oui, oui, s'ecria La Mole enivre, car comme le jeune homme +lui indiquait le chemin par lequel venait de s'eloigner +Marguerite, il esperait, en se hatant, la revoir encore. + +En effet en arrivant au haut de l'escalier, il l'apercut a l'etage +inferieur; et soit hasard, soit que le bruit de ses pas fut arrive +jusqu'a elle, Marguerite ayant releve la tete, il put la voir +encore une fois. + +-- Oh! dit-il, en suivant le page, ce n'est pas une mortelle, +c'est une deesse; et, comme dit Virgilius Maro: + +_Et vera incessu patuit dea._ + +_-- _Eh bien? demanda le jeune page. + +-- Me voici, dit La Mole; pardon, me voici. + +Le page preceda La Mole, descendit un etage, ouvrit une premiere +porte, puis une seconde et s'arretant sur le seuil: + +-- Voici l'endroit ou vous devez attendre, lui dit-il. + +La Mole entra dans la galerie, dont la porte se referma derriere +lui. + +La galerie etait vide, a l'exception d'un gentilhomme qui se +promenait, et qui, de son cote, paraissait attendre. + +Deja le soir commencait a faire tomber de larges ombres du haut +des voutes, et, quoique les deux hommes fussent a peine a vingt +pas l'un de l'autre, ils ne pouvaient distinguer leurs visages. La +Mole s'approcha. + +-- Dieu me pardonne! murmura-t-il quand il ne fut plus qu'a +quelques pas du second gentilhomme, c'est M. le comte de Coconnas +que je retrouve ici. + +Au bruit de ses pas, le Piemontais s'etait deja retourne, et le +regardait avec le meme etonnement qu'il en etait regarde. + +-- Mordi! s'ecria-t-il, c'est M. de La Mole, ou le diable +m'emporte! Ouf! que fais-je donc la! je jure chez le roi; mais +bah! il parait que le roi jure bien autrement encore que moi, et +jusque dans les eglises. Eh, mais! nous voici donc au Louvre?... + +-- Comme vous voyez, M. de Besme vous a introduit? + +-- Oui. C'est un charmant Allemand que ce M. de Besme... Et vous, +qui vous a servi de guide? + +-- M. de Mouy... Je vous disais bien que les huguenots n'etaient +pas trop mal en cour non plus... Et avez-vous rencontre +M. de Guise? + +-- Non, pas encore... Et vous, avez-vous obtenu votre audience du +roi de Navarre? + +-- Non; mais cela ne peut tarder. On m'a conduit ici, et l'on m'a +dit d'attendre. + +-- Vous verrez qu'il s'agit de quelque grand souper, et que nous +serons cote a cote au festin. Quel singulier hasard, en verite! +Depuis deux heures le sort nous marie... Mais qu'avez-vous? vous +semblez preoccupe... + +-- Moi! dit vivement La Mole en tressaillant, car en effet il +demeurait toujours comme ebloui par la vision qui lui etait +apparue; non, mais le lieu ou nous nous trouvons fait naitre dans +mon esprit une foule de reflexions. + +-- Philosophiques, n'est-ce pas? c'est comme moi. Quand vous etes +entre, justement, toutes les recommandations de mon precepteur me +revenaient a l'esprit. Monsieur le comte, connaissez-vous +Plutarque? + +-- Comment donc! dit La Mole en souriant, c'est un de mes auteurs +favoris. + +-- Eh bien, continua Coconnas gravement, ce grand homme ne me +parait pas s'etre abuse quand il compare les dons de la nature a +des fleurs brillantes, mais ephemeres, tandis qu'il regarde la +vertu comme une plante balsamique d'un imperissable parfum et +d'une efficacite souveraine pour la guerison des blessures. + +-- Est-ce que vous savez le grec, monsieur de Coconnas? dit La +Mole en regardant fixement son interlocuteur. + +-- Non pas; mais mon precepteur le savait, et il m'a fort +recommande, lorsque je serais a la cour, de discourir sur la +vertu. Cela, dit-il, a fort bon air. Aussi, je suis cuirasse sur +ce sujet, je vous en avertis. A propos, avez-vous faim? + +-- Non. + +-- Il me semblait cependant que vous teniez a la volaille +embrochee de la Belle-Etoile; moi, je meurs d'inanition. + +-- Eh bien, monsieur de Coconnas, voici une belle occasion +d'utiliser vos arguments sur la vertu et de prouver votre +admiration pour Plutarque, car ce grand ecrivain dit quelque part: +Il est bon d'exercer l'ame a la douleur et l'estomac a la faim. +_Prepon esti ten men psuchen odune, ton de gastera semo askein._ + +_-- _Ah ca! vous le savez donc, le grec? s'ecria Coconnas +stupefait. + +-- Ma foi, oui! repondit La Mole; mon precepteur me l'a appris, a +moi. + +-- Mordi! comte, votre fortune est assuree en ce cas; vous ferez +des vers avec le roi Charles IX, et vous parlerez grec avec la +reine Marguerite. + +-- Sans compter, ajouta La Mole en riant, que je pourrai encore +parler gascon avec le roi de Navarre. + +En ce moment, l'issue de la galerie qui aboutissait chez le roi +s'ouvrit; un pas retentit, on vit dans l'obscurite une ombre +s'approcher. Cette ombre devint un corps. Ce corps etait celui de +M. de Besme. + +Il regarda les deux jeunes gens sous le nez, afin de reconnaitre +le sien, et fit signe a Coconnas de le suivre. + +Coconnas salua de la main La Mole. + +De Besme conduisit Coconnas a l'extremite de la galerie, ouvrit +une porte, et se trouva avec lui sur la premiere marche d'un +escalier. + +Arrive la, il s'arreta, et regardant tout autour de lui, puis en +haut, puis en bas: + +-- Monsir de Gogonnas, dit-il, ou temeurez-fous? + +-- A l'auberge de la Belle-Etoile, rue de l'Arbre-Sec. + +-- Pon, pon! etre a teux pas t'izi... Rentez-fous fite a fotre +hodel, et ste nuit... Il regarda de nouveau autour de lui. + +-- Eh bien, cette nuit? demanda Coconnas. + +-- Eh pien, ste nuit, refenez ici afec un groix planche a fotre +jabeau. Li mot di basse, il sera _Gouise_. Chut! pouche glose. + +-- Mais a quelle heure dois-je venir? + +-- Gand fous ententrez le doguesin. + +-- Comment, le doguesin? demanda Coconnas. + +-- Foui, le doguesin: pum! pum! ... + +-- Ah! le tocsin? + +-- Oui, c'etre cela que che tisais. + +-- C'est bien! on y sera, dit Coconnas. + +Et saluant de Besme, il s'eloigna en se demandant tout bas: + +-- Que diable veut-il donc dire, et a propos de quoi sonnera-t-on +le tocsin? N'importe! je persiste dans mon opinion: c'est un +charmant Tedesco que M. de Besme. Si j'attendais le comte de La +Mole?... Ah! ma foi, non; il est probable qu'il soupera avec le +roi de Navarre. + +Et Coconnas se dirigea vers la rue de l'Arbre-Sec, ou l'attirait +comme un aimant l'enseigne de la Belle-Etoile. + +Pendant ce temps une porte de la galerie correspondant aux +appartements du roi de Navarre s'ouvrit, et un page s'avanca vers +M. de La Mole. + +-- C'est bien vous qui etes le comte de La Mole? dit-il. + +-- C'est moi-meme. + +-- Ou demeurez-vous? + +-- Rue de l'Arbre-Sec, a la Belle-Etoile. + +-- Bon! c'est a la porte du Louvre. Ecoutez... Sa Majeste vous +fait dire qu'elle ne peut vous recevoir en ce moment; peut-etre +cette nuit vous enverra-t-elle chercher. En tout cas, si demain +matin vous n'aviez pas recu de ses nouvelles, venez au Louvre. + +-- Mais si la sentinelle me refuse la porte? + +-- Ah! c'est juste... Le mot de passe est _Navarre;_ dites ce mot, +et toutes les portes s'ouvriront devant vous. + +-- Merci. + +-- Attendez, mon gentilhomme; j'ai ordre de vous reconduire +jusqu'au guichet, de peur que vous ne vous perdiez dans le Louvre. + +-- A propos, et Coconnas? se dit La Mole a lui-meme quand il se +trouva hors du palais. Oh! il sera reste a souper avec le duc de +Guise. + +Mais en rentrant chez maitre La Huriere, la premiere figure +qu'apercut notre gentilhomme fut celle de Coconnas attable devant +une gigantesque omelette au lard. + +-- Oh! oh! s'ecria Coconnas en riant aux eclats, il parait que +vous n'avez pas plus dine chez le roi de Navarre que je n'ai soupe +chez M. de Guise. + +-- Ma foi, non. + +-- Et la faim vous est-elle venue? + +-- Je crois que oui. + +-- Malgre Plutarque? + +-- Monsieur le comte, dit en riant La Mole, Plutarque dit dans un +autre endroit: "Qu'il faut que celui qui a partage avec celui qui +n'a pas." Voulez-vous, pour l'amour de Plutarque, partager votre +omelette avec moi, nous causerons de la vertu en mangeant? + +-- Oh! ma foi, non, dit Coconnas; c'est bon quand on est au +Louvre, qu'on craint d'etre ecoute et qu'on a l'estomac vide. +Mettez-vous la, et soupons. + +-- Allons, je vois que decidement le sort nous a faits +inseparables. Couchez-vous ici? + +-- Je n'en sais rien. + +-- Ni moi non plus. + +-- En tout cas je sais bien ou je passerai la nuit, moi. + +-- Ou cela? + +-- Ou vous la passerez vous-meme, c'est immanquable. + +Et tous deux se mirent a rire, en faisant de leur mieux honneur a +l'omelette de maitre La Huriere. + + + +VI +La dette payee + + +Maintenant, si le lecteur est curieux de savoir pourquoi M. de La +Mole n'avait pas ete recu par le roi de Navarre, pourquoi +M. de Coconnas n'avait pu voir M. de Guise, et enfin pourquoi tous +deux, au lieu de souper au Louvre avec des faisans, des perdrix et +du chevreuil, soupaient a l'hotel de la Belle-Etoile avec une +omelette au lard, il faut qu'il ait la complaisance de rentrer +avec nous au vieux palais des rois et de suivre la reine +Marguerite de Navarre que La Mole avait perdue de vue a l'entree +de la grande galerie. + +Tandis que Marguerite descendait cet escalier, le duc Henri de +Guise, qu'elle n'avait pas revu depuis la nuit de ses noces, etait +dans le cabinet du roi. A cet escalier que descendait Marguerite, +il y avait une issue. A ce cabinet ou etait M. de Guise, il y +avait une porte. Or, cette porte et cette issue conduisaient +toutes deux a un corridor, lequel corridor conduisait lui-meme aux +appartements de la reine mere Catherine de Medicis. + +Catherine de Medicis etait seule, assise pres d'une table, le +coude appuye sur un livre d'heures entr'ouvert, et la tete posee +sur sa main encore remarquablement belle, grace au cosmetique que +lui fournissait le Florentin Rene, qui reunissait la double charge +de parfumeur et d'empoisonneur de la reine mere. + +La veuve de Henri II etait vetue de ce deuil qu'elle n'avait point +quitte depuis la mort de son mari. C'etait a cette epoque une +femme de cinquante-deux a cinquante-trois ans a peu pres, qui +conservait, grace a son embonpoint plein de fraicheur, les traits +de sa premiere beaute. Son appartement, comme son costume, etait +celui d'une veuve. Tout y etait d'un caractere sombre: etoffes, +murailles, meubles. Seulement, au-dessus d'une espece de dais +couvrant un fauteuil royal, ou pour le moment dormait couchee la +petite levrette favorite de la reine mere, laquelle lui avait ete +donnee par son gendre Henri de Navarre et avait recu le nom +mythologique de Phebe, on voyait peint au naturel un arc-en-ciel +entoure de cette devise grecque que le roi Francois Ier lui avait +donnee: _Phos pherei e de kai aithzen_, et qui peut se traduire +par ce vers francais: + +_Il porte la lumiere et la serenite._ + +Tout a coup, et au moment ou la reine mere paraissait plongee au +plus profond d'une pensee qui faisait eclore sur ses levres +peintes avec du carmin un sourire lent et plein d'hesitation, un +homme ouvrit la porte, souleva la tapisserie et montra son visage +pale en disant: + +-- Tout va mal. Catherine leva la tete et reconnut le duc de +Guise. + +-- Comment, tout va mal! repondit-elle. Que voulez-vous dire, +Henri? + +-- Je veux dire que le roi est plus que jamais coiffe de ses +huguenots maudits, et que, si nous attendons son conge pour +executer la grande entreprise, nous attendrons encore longtemps et +peut-etre toujours. + +-- Qu'est-il donc arrive? demanda Catherine en conservant ce +visage calme qui lui etait habituel, et auquel elle savait +cependant si bien, selon l'occasion, donner les expressions les +plus opposees. + +-- Il y a que tout a l'heure, pour la vingtieme fois, j'ai entame +avec Sa Majeste cette question de savoir si l'on continuerait de +supporter les bravades que se permettent, depuis la blessure de +leur amiral, messieurs de la religion. + +-- Et que vous a repondu mon fils? demanda Catherine. + +-- Il m'a repondu: "Monsieur le duc, vous devez etre soupconne du +peuple comme auteur de l'assassinat commis sur mon second pere +monsieur l'amiral; defendez-vous comme il vous plaira. Quant a +moi, je me defendrai bien moi-meme si l'on m'insulte..." Et sur ce +il m'a tourne le dos pour aller donner a souper a ses chiens. + +-- Et vous n'avez point tente de le retenir? + +-- Si fait. Mais il m'a repondu avec cette voix que vous lui +connaissez et en me regardant de ce regard qui n'est qu'a lui: +"Monsieur le duc, mes chiens ont faim, et ce ne sont pas des +hommes pour que je les fasse attendre..." Sur quoi je suis venu +vous prevenir. + +-- Et vous avez bien fait, dit la reine mere. + +-- Mais que resoudre? + +-- Tenter un dernier effort. + +-- Et qui l'essaiera? + +-- Moi. Le roi est-il seul? + +-- Non! Il est avec M. de Tavannes. + +-- Attendez-moi ici. Ou plutot suivez-moi de loin. Catherine se +leva aussitot et prit le chemin de la chambre ou se tenaient, sur +des tapis de Turquie et des coussins de velours, les levriers +favoris du roi. Sur des perchoirs scelles dans la muraille etaient +deux ou trois faucons de choix et une petite pie-grieche avec +laquelle Charles IX s'amusait a voler les petits oiseaux dans le +jardin du Louvre et dans ceux des Tuileries, qu'on commencait a +batir. Pendant le chemin la reine mere s'etait arrange un visage +pale et plein d'angoisse, sur lequel roulait une derniere ou +plutot une premiere larme. + +Elle s'approcha sans bruit de Charles IX, qui donnait a ses chiens +des fragments de gateaux coupes en portions pareilles. + +-- Mon fils! dit Catherine avec un tremblement de voix si bien +joue qu'il fit tressaillir le roi. + +-- Qu'avez-vous, madame? dit le roi en se retournant vivement. + +-- J'ai, mon fils, repondit Catherine, que je vous demande la +permission de me retirer dans un de vos chateaux, peu m'importe +lequel, pourvu qu'il soit bien eloigne de Paris. + +-- Et pourquoi cela, madame? demanda Charles IX en fixant sur sa +mere son oeil vitreux qui, dans certaines occasions, devenait si +penetrant. + +-- Parce que chaque jour je recois de nouveaux outrages de ceux de +la religion, parce qu'aujourd'hui je vous ai entendu menacer par +les protestants jusque dans votre Louvre, et que je ne veux plus +assister a de pareils spectacles. + +-- Mais enfin, ma mere, dit Charles IX avec une expression pleine +de conviction, on leur a voulu tuer leur amiral. Un infame +meurtrier leur avait deja assassine le brave M. de Mouy, a ces +pauvres gens. Mort de ma vie, ma mere! il faut pourtant une +justice dans un royaume. + +-- Oh! soyez tranquille, mon fils, dit Catherine, la justice ne +leur manquera point, car si vous la leur refusez, ils se la feront +a leur maniere: sur M. de Guise aujourd'hui, sur moi demain, sur +vous plus tard. + +-- Oh! madame, dit Charles IX laissant percer dans sa voix un +premier accent de doute, vous croyez? + +-- Eh! mon fils, reprit Catherine, s'abandonnant tout entiere a la +violence de ses pensees, ne savez-vous pas qu'il ne s'agit plus de +la mort de M. Francois de Guise ou de celle de M. l'amiral, de la +religion protestante ou de la religion catholique, mais tout +simplement de la substitution du fils d'Antoine de Bourbon au fils +de Henri II? + +-- Allons, allons, ma mere, voici que vous retombez encore dans +vos exagerations habituelles! dit le roi. + +-- Quel est donc votre avis, mon fils? + +-- D'attendre, ma mere! d'attendre. Toute la sagesse humaine est +dans ce seul mot. Le plus grand, le plus fort et le plus adroit +surtout est celui qui sait attendre. + +-- Attendez donc; mais moi je n'attendrai pas. Et sur ce, +Catherine fit une reverence, et, se rapprochant de la porte, +s'appreta a reprendre le chemin de son appartement. Charles IX +l'arreta. + +-- Enfin, que faut-il donc faire, ma mere! dit-il, car je suis +juste avant toute chose, et je voudrais que chacun fut content de +moi. + +Catherine se rapprocha. + +-- Venez, monsieur le comte, dit-elle a Tavannes, qui caressait la +pie-grieche du roi, et dites au roi ce qu'a votre avis il faut +faire. + +-- Votre Majeste me permet-elle? demanda le comte. + +-- Dis, Tavannes! dis. + +-- Que fait Votre Majeste a la chasse quand le sanglier revient +sur elle? + +-- Mordieu! monsieur, je l'attends de pied ferme, dit Charles IX, +et je lui perce la gorge avec mon epieu. + +-- Uniquement pour l'empecher de vous nuire, ajouta Catherine. + +-- Et pour m'amuser, dit le roi avec un soupir qui indiquait le +courage pousse jusqu'a la ferocite; mais je ne m'amuserais pas a +tuer mes sujets, car enfin, les huguenots sont mes sujets aussi +bien que les catholiques. + +-- Alors, Sire, dit Catherine, vos sujets les huguenots feront +comme le sanglier a qui on ne met pas un epieu dans la gorge: ils +decoudront votre trone. + +-- Bah! vous croyez, madame, dit le roi d'un air qui indiquait +qu'il n'ajoutait pas grande foi aux predictions de sa mere. + +-- Mais n'avez-vous pas vu aujourd'hui M. de Mouy et les siens? + +-- Oui, je les ai vus, puisque je les quitte; mais que m'a-t-il +demande qui ne soit pas juste? Il m'a demande la mort du meurtrier +de son pere et de l'assassin de l'amiral! Est-ce que nous n'avons +pas puni M. de Montgommery de la mort de mon pere et de votre +epoux, quoique cette mort fut un simple accident? + +-- C'est bien, Sire, dit Catherine piquee, n'en parlons plus. +Votre Majeste est sous la protection du Dieu qui lui donna la +force, la sagesse et la confiance; mais moi, pauvre femme, que +Dieu abandonne sans doute a cause de mes peches, je crains et je +cede. + +Et sur ce, Catherine salua une seconde fois et sortit, faisant +signe au duc de Guise, qui sur ces entrefaites etait entre, de +demeurer a sa place pour tenter encore un dernier effort. + +Charles IX suivit des yeux sa mere, mais sans la rappeler cette +fois; puis il se mit a caresser ses chiens en sifflant un air de +chasse. + +Tout a coup il s'interrompit. + +-- Ma mere est bien un esprit royal, dit-il; en verite elle ne +doute de rien. Allez donc, d'un propos delibere, tuer quelques +douzaines de huguenots, parce qu'ils sont venus demander justice! +N'est-ce pas leur droit apres tout? + +-- Quelques douzaines, murmura le duc de Guise. + +-- Ah! vous etes la, monsieur! dit le roi faisant semblant de +l'apercevoir pour la premiere fois; oui, quelques douzaines; le +beau dechet! Ah! si quelqu'un venait me dire: Sire, vous serez +debarrasse de tous vos ennemis a la fois, et demain il n'en +restera pas un pour vous reprocher la mort des autres, ah! alors, +je ne dis pas! + +-- Et bien, Sire. + +-- Tavannes, interrompit le roi, vous fatiguez Margot, remettez-la +au perchoir. Ce n'est pas une raison, parce qu'elle porte le nom +de ma soeur la reine de Navarre, pour que tout le monde la +caresse. + +Tavannes remit la pie sur son baton, et s'amusa a rouler et a +derouler les oreilles d'un levrier. + +-- Mais, Sire, reprit le duc de Guise, si l'on disait a Votre +Majeste: Sire, Votre Majeste sera delivree demain de tous ses +ennemis. + +-- Et par l'intercession de quel saint ferait-on ce miracle? + +-- Sire, nous sommes aujourd'hui le 24 aout, ce serait donc par +l'intercession de saint Barthelemy. + +-- Un beau saint, dit le roi, qui s'est laisse ecorcher tout vif! + +-- Tant mieux! plus il a souffert, plus il doit avoir garde +rancune a ses bourreaux. + +-- Et c'est vous, mon cousin, dit le roi, c'est vous qui avec +votre jolie petite epee a poignee d'or, tuerez d'ici a demain dix +mille huguenots! Ah! ah! ah! mort de ma vie! que vous etes +plaisant, monsieur de Guise! + +Et le roi eclata de rire, mais d'un rire si faux, que l'echo de la +chambre le repeta d'un ton lugubre. + +-- Sire, un mot, un seul, poursuivit le duc tout en frissonnant +malgre lui au bruit de ce rire qui n'avait rien d'humain. Un +signe, et tout est pret. J'ai les Suisses, j'ai onze cents +gentilshommes, j'ai les chevau-legers, j'ai les bourgeois: de son +cote, Votre Majeste a ses gardes, ses amis, sa noblesse +catholique... Nous sommes vingt contre un. + +-- Eh bien, puisque vous etes si fort, mon cousin, pourquoi diable +venez-vous me rebattre les oreilles de cela?... Faites sans moi, +faites! ... + +Et le roi se retourna vers ses chiens. Alors la portiere se +souleva et Catherine reparut. + +-- Tout va bien, dit-elle au duc, insistez, il cedera. + +Et la portiere retomba sur Catherine sans que Charles IX la vit ou +du moins fit semblant de la voir. + +-- Mais encore, dit le duc de Guise, faut-il que je sache si en +agissant comme je le desire, je serai agreable a Votre Majeste. + +-- En verite, mon cousin Henri, vous me plantez le couteau sur la +gorge; mais je resisterai, mordieu! ne suis-je donc pas le roi? + +-- Non, pas encore, Sire; mais, si vous voulez, vous le serez +demain. + +-- Ah ca! continua Charles IX, on tuerait donc aussi le roi de +Navarre, le prince de Conde... dans mon Louvre! ... Ah! Puis il +ajouta d'une voix a peine intelligible: + +-- Dehors, je ne dis pas. + +-- Sire, s'ecria le duc, ils sortent ce soir pour faire debauche +avec le duc d'Alencon, votre frere. + +-- Tavannes, dit le roi avec une impatience admirablement bien +jouee, ne voyez-vous pas que vous taquinez mon chien! Viens, +Acteon, viens. + +Et Charles IX sortit sans en vouloir ecouter davantage, et rentra +chez lui en laissant Tavannes et le duc de Guise presque aussi +incertains qu'auparavant. + +Cependant une scene d'un autre genre se passait chez Catherine, +qui, apres avoir donne au duc de Guise le conseil de tenir bon, +etait rentree dans son appartement, ou elle avait trouve reunies +les personnes qui, d'ordinaire, assistaient a son coucher. + +A son retour Catherine avait la figure aussi riante qu'elle etait +decomposee a son depart. Peu a peu elle congedia de son air le +plus agreable ses femmes et ses courtisans; il ne resta bientot +pres d'elle que madame Marguerite, qui, assise sur un coffre pres +de la fenetre ouverte, regardait le ciel, absorbee dans ses +pensees. + +Deux ou trois fois, en se retrouvant seule avec sa fille, la reine +mere ouvrit la bouche pour parler, mais chaque fois une sombre +pensee refoula au fond de sa poitrine les mots prets a s'echapper +de ses levres. + +Sur ces entrefaites, la portiere se souleva et Henri de Navarre +parut. + +La petite levrette, qui dormait sur le trone, bondit et courut a +lui. + +-- Vous ici, mon fils! dit Catherine en tressaillant, est-ce que +vous soupez au Louvre? + +-- Non, madame, repondit Henri, nous battons la ville ce soir avec +MM. d'Alencon et de Conde. Je croyais presque les trouver occupes +a vous faire la cour. + +Catherine sourit. + +-- Allez, messieurs, dit-elle, allez... Les hommes sont bien +heureux de pouvoir courir ainsi... N'est-ce pas, ma fille? + +-- C'est vrai, repondit Marguerite, c'est une si belle et si douce +chose que la liberte. + +-- Cela veut-il dire que j'enchaine la votre, madame? dit Henri en +s'inclinant devant sa femme. + +-- Non, monsieur; aussi ce n'est pas moi que je plains, mais la +condition des femmes en general. + +-- Vous allez peut-etre voir M. l'amiral, mon fils? dit Catherine. + +-- Oui, peut-etre. + +-- Allez-y; ce sera d'un bon exemple, et demain vous me donnerez +de ses nouvelles. + +-- J'irai donc, madame, puisque vous approuvez cette demarche. + +-- Moi, dit Catherine, je n'approuve rien... Mais qui va la?... +Renvoyez, renvoyez. + +Henri fit un pas vers la porte pour executer l'ordre de Catherine; +mais au meme instant la tapisserie se souleva, et madame de Sauve +montra sa tete blonde. + +-- Madame, dit-elle, c'est Rene le parfumeur, que Votre Majeste a +fait demander. Catherine lanca un regard aussi prompt que l'eclair +sur Henri de Navarre. + +Le jeune prince rougit legerement, puis presque aussitot palit +d'une maniere effrayante. En effet, on venait de prononcer le nom +de l'assassin de sa mere. Il sentit que son visage trahissait son +emotion, et alla s'appuyer sur la barre de la fenetre. + +La petite levrette poussa un gemissement. Au meme instant deux +personnes entraient, l'une annoncee et l'autre qui n'avait pas +besoin de l'etre. La premiere etait Rene, le parfumeur, qui +s'approcha de Catherine avec toutes les obsequieuses civilites des +serviteurs florentins; il tenait une boite, qu'il ouvrit, et dont +on vit tous les compartiments remplis de poudres et de flacons. + +La seconde etait madame de Lorraine, soeur ainee de Marguerite. +Elle entra par une petite porte derobee qui donnait dans le +cabinet du roi et, toute pale et toute tremblante, esperant n'etre +point apercue de Catherine qui examinait avec madame de Sauve le +contenu de la boite apportee par Rene, elle alla s'asseoir a cote +de Marguerite, pres de laquelle le roi de Navarre se tenait +debout, la main sur le front, comme un homme qui cherche a se +remettre d'un eblouissement. + +En ce moment Catherine se retourna. + +-- Ma fille, dit-elle a Marguerite, vous pouvez-vous retirer chez +vous. Mon fils, dit-elle, vous pouvez aller vous amuser par la +ville. + +Marguerite se leva, et Henri se retourna a moitie. Madame de +Lorraine saisit la main de Marguerite. + +-- Ma soeur, lui dit-elle tout bas et avec volubilite, au nom de +M. de Guise, qui vous sauve comme vous l'avez sauve, ne sortez pas +d'ici, n'allez pas chez vous! + +-- Hein! que dites-vous, Claude? demanda Catherine en se +retournant. + +-- Rien, ma mere. + +-- Vous avez parle tout bas a Marguerite. + +-- Pour lui souhaiter le bonsoir seulement, madame, et pour lui +dire mille choses de la part de la duchesse de Nevers. + +-- Et ou est-elle, cette belle duchesse? + +-- Pres de son beau-frere M. de Guise. + +Catherine regarda les deux femmes de son oeil soupconneux, et +froncant le sourcil: + +-- Venez ca, Claude! dit la reine mere. Claude obeit. Catherine +lui saisit la main. + +-- Que lui avez-vous dit? indiscrete que vous etes! murmura-t-elle +en serrant le poignet de sa fille a la faire crier. + +-- Madame, dit a sa femme Henri, qui, sans entendre, n'avait rien +perdu de la pantomime de la reine, de Claude et de Marguerite; +madame, me ferez-vous l'honneur de me donner votre main a baiser? + +Marguerite lui tendit une main tremblante. + +-- Que vous a-t-elle dit? murmura Henri en se baissant pour +rapprocher ses levres de cette main. + +-- De ne pas sortir. Au nom du Ciel, ne sortez pas non plus! + +Ce ne fut qu'un eclair; mais a la lueur de cet eclair, si rapide +qu'elle fut, Henri devina tout un complot. + +-- Ce n'est pas le tout, dit Marguerite; voici une lettre qu'un +gentilhomme provencal a apportee. + +-- M. de La Mole? + +-- Oui. + +-- Merci, dit-il en prenant la lettre et en la serrant dans son +pourpoint. + +Et passant devant sa femme eperdue, il alla appuyer sa main sur +l'epaule du Florentin. + +-- Eh bien, maitre Rene, dit-il, comment vont les affaires +commerciales? + +-- Mais assez bien, Monseigneur, assez bien, repondit +l'empoisonneur avec son perfide sourire. + +-- Je le crois bien, dit Henri, quand on est comme vous le +fournisseur de toutes les tetes couronnees de France et de +l'etranger. + +-- Excepte de celle du roi de Navarre, repondit effrontement le +Florentin. + +-- Ventre-saint-gris! maitre Rene, dit Henri, vous avez raison; et +cependant ma pauvre mere, qui achetait aussi chez vous, vous a +recommande a moi en mourant, maitre Rene. Venez me voir demain ou +apres-demain en mon appartement et apportez-moi vos meilleures +parfumeries. + +-- Ce ne sera point mal vu, dit en souriant Catherine, car on +dit... + +-- Que j'ai le gousset fin, reprit Henri en riant; qui vous a dit +cela, ma mere? est-ce Margot? + +-- Non, mon fils, dit Catherine, c'est madame de Sauve. En ce +moment madame la duchesse de Lorraine, qui, malgre les efforts +qu'elle faisait, ne pouvait se contenir, eclata en sanglots. Henri +ne se retourna meme pas. + +-- Ma soeur, s'ecria Marguerite en s'elancant vers Claude, +qu'avez-vous? + +-- Rien, dit Catherine en passant entre les deux jeunes femmes, +rien: elle a cette fievre nerveuse que Mazille lui recommande de +traiter avec des aromates. + +Et elle serra de nouveau et avec plus de vigueur encore que la +premiere fois le bras de sa fille ainee; puis, se retournant vers +la cadette: + +-- Ca, Margot, dit-elle, n'avez-vous pas entendu que, deja, je +vous ai invitee a vous retirer chez vous? Si cela ne suffit pas, +je vous l'ordonne. + +-- Pardonnez-moi, madame, dit Marguerite tremblante et pale, je +souhaite une bonne nuit a Votre Majeste. + +-- Et j'espere que votre souhait sera exauce. Bonsoir, bonsoir. + +Marguerite se retira toute chancelante en cherchant vainement a +rencontrer un regard de son mari, qui ne se retourna pas meme de +son cote. + +Il se fit un instant de silence pendant lequel Catherine demeura +les yeux fixes sur la duchesse de Lorraine, qui de son cote, sans +parler, regardait sa mere les mains jointes. + +Henri tournait le dos, mais voyait la scene dans une glace, tout +en ayant l'air de friser sa moustache avec une pommade que venait +de lui donner Rene. + +-- Et vous, Henri, dit Catherine, sortez-vous toujours? + +-- Ah! oui! c'est vrai! s'ecria le roi de Navarre. Ah! par ma foi! +j'oubliais que le duc d'Alencon et le prince de Conde m'attendent: +ce sont ces admirables parfums qui m'enivrent et, je crois, me +font perdre la memoire. Au revoir, madame. + +-- Au revoir! Demain, vous m'apprendrez des nouvelles de l'amiral, +n'est ce pas? + +-- Je n'aurai garde d'y manquer. Eh bien, Phebe! qu'y a-t-il? + +-- Phebe! dit la reine mere avec impatience. + +-- Rappelez-la, madame, dit le Bearnais, car elle ne veut pas me +laisser sortir. + +La reine mere se leva, prit la petite chienne par son collier et +la retint, tandis que Henri s'eloignait le visage aussi calme et +aussi riant que s'il n'eut pas senti au fond de son coeur qu'il +courait danger de mort. + +Derriere lui, la petite chienne lachee par Catherine de Medicis +s'elanca pour le rejoindre; mais la porte etait refermee, et elle +ne put que glisser son museau allonge sous la tapisserie en +poussant un hurlement lugubre et prolonge. + +-- Maintenant, Charlotte, dit Catherine a madame de Sauve, va +chercher M. de Guise et Tavannes, qui sont dans mon oratoire, et +reviens avec eux pour tenir compagnie a la duchesse de Lorraine +qui a ses vapeurs. + + + +VII +La nuit du 24 aout 1572 + + +Lorsque La Mole et Coconnas eurent acheve leur maigre souper, car +les volailles de l'hotellerie de la Belle-Etoile ne flambaient que +sur l'enseigne, Coconnas fit pivoter sa chaise sur un de ses +quatre pieds, etendit les jambes, appuya son coude sur la table, +et degustant un dernier verre de vin: + +-- Est-ce que vous allez vous coucher incontinent, monsieur de la +Mole? demanda-t-il. + +-- Ma foi! j'en aurais grande envie, monsieur, car il est possible +qu'on vienne me reveiller dans la nuit. + +-- Et moi aussi, dit Coconnas; mais il me semble, en ce cas, qu'au +lieu de nous coucher et de faire attendre ceux qui doivent nous +envoyer chercher, nous ferions mieux de demander des cartes et de +jouer. Cela fait qu'on nous trouverait tout prepares. + +-- J'accepterais volontiers la proposition, monsieur; mais pour +jouer je possede bien peu d'argent; a peine si j'ai cent ecus d'or +dans ma valise; et encore, c'est tout mon tresor. Maintenant, +c'est a moi de faire fortune avec cela. + +-- Cent ecus d'or! s'ecria Coconnas, et vous vous plaignez! Mordi! +mais moi, monsieur, je n'en ai que six. + +-- Allons donc, reprit La Mole, je vous ai vu tirer de votre poche +une bourse qui m'a paru non seulement fort ronde, mais on pourrait +meme dire quelque peu boursouflee. + +-- Ah! ceci, dit Coconnas, c'est pour eteindre une ancienne dette +que je suis oblige de payer a un vieil ami de mon pere que je +soupconne d'etre comme vous tant soit peu huguenot. Oui, il y a la +cent nobles a la rose, continua Coconnas en frappant sur sa poche; +mais ces cent nobles a la rose appartiennent a maitre Mercandon; +quant a mon patrimoine personnel, il se borne, comme je vous l'ai +dit, a six ecus. + +-- Comment jouer, alors? + +-- Et c'est precisement a cause de cela que je voulais jouer. +D'ailleurs, il m'etait venu une idee. + +-- Laquelle? + +-- Nous venons tous deux a Paris dans un meme but? + +-- Oui. + +-- Nous avons chacun un protecteur puissant? + +-- Oui. + +-- Vous comptez sur le votre comme je compte sur le mien? + +-- Oui. + +-- Eh bien, il m'etait venu dans la pensee de jouer d'abord notre +argent, puis la premiere faveur qui nous arrivera, soit de la +cour, soit de notre maitresse... + +-- En effet, c'est fort ingenieux! dit La Mole en souriant; mais +j'avoue que je ne suis pas assez joueur pour risquer ma vie tout +entiere sur un coup de cartes ou de des, car de la premiere faveur +qui nous arrivera a vous et a moi decoulera probablement notre vie +tout entiere. + +-- Eh bien, laissons donc la la premiere faveur de la cour, et +jouons la premiere faveur de notre maitresse. + +-- Je n'y vois qu'un inconvenient, dit La Mole. + +-- Lequel? + +-- C'est que je n'ai point de maitresse, moi. + +-- Ni moi non plus; mais je compte bien ne pas tarder a en avoir +une! Dieu merci! on n'est point taille de facon a manquer de +femmes. + +-- Aussi, comme vous dites, n'en manquerez-vous point, monsieur de +Coconnas; mais, comme je n'ai point la meme confiance dans mon +etoile amoureuse, je crois que ce serait vous voler que de mettre +mon enjeu contre le votre. Jouons donc jusqu'a concurrence de vos +six ecus, et, si vous les perdiez par malheur et que vous +voulussiez continuer le jeu, eh bien, vous etes gentilhomme, et +votre parole vaut de l'or. + +-- A la bonne heure! s'ecria Coconnas, et voila qui est parler; +vous avez raison, monsieur, la parole d'un gentilhomme vaut de +l'or, surtout quand ce gentilhomme a du credit a la cour. Aussi, +croyez que je ne me hasarderais pas trop en jouant contre vous la +premiere faveur que je devrais recevoir. + +-- Oui, sans doute, vous pouvez la perdre; mais moi, je ne +pourrais pas la gagner; car, etant au roi de Navarre, je ne puis +rien tenir de M. le duc de Guise. + +-- Ah! parpaillot! murmura l'hote tout en fourbissant son vieux +casque, je t'avais donc bien flaire. Et il s'interrompit pour +faire le signe de la croix. + +-- Ah ca, decidement, reprit Coconnas en battant les cartes que +venait de lui apporter le garcon, vous en etes donc?... + +-- De quoi? + +-- De la religion. + +-- Moi? + +-- Oui, vous. + +-- Eh bien! mettez que j'en sois! dit La Mole en souriant. Avez- +vous quelque chose contre nous? + +-- Oh! Dieu merci, non; cela m'est bien egal. Je hais profondement +la huguenoterie, mais je ne deteste pas les huguenots, et puis +c'est la mode. + +-- Oui, repliqua La Mole en riant, temoin l'arquebusade de +M. l'amiral! Jouerons-nous aussi des arquebusades? + +-- Comme vous voudrez, dit Coconnas; pourvu que je joue, peu +m'importe quoi. + +-- Jouons donc, dit La Mole en ramassant ses cartes et en les +rangeant dans sa main. + +-- Oui, jouez et jouez de confiance; car, dusse-je perdre cent +ecus d'or comme les votres, j'aurai demain matin de quoi les +payer. + +-- La fortune vous viendra donc en dormant? + +-- Non, c'est moi qui irai la trouver. + +-- Ou cela, dites-moi? j'irai avec vous! + +-- Au Louvre. + +-- Vous y retournez cette nuit? + +-- Oui, cette nuit j'ai une audience particuliere du grand duc de +Guise. + +Depuis que Coconnas avait parle d'aller chercher fortune au +Louvre, La Huriere s'etait interrompu de fourbir sa salade et +s'etait venu placer derriere la chaise de La Mole, de maniere que +Coconnas seul le put voir, et de la il lui faisait des signes que +le Piemontais, tout a son jeu et a sa conversation, ne remarquait +pas. + +-- Eh bien, voila qui est miraculeux! dit La Mole, et vous aviez +raison de dire que nous etions nes sous une meme etoile. Moi aussi +j'ai rendez-vous au Louvre cette nuit; mais ce n'est pas avec le +duc de Guise, moi, c'est avec le roi de Navarre. + +-- Avez-vous un mot d'ordre, vous? + +-- Oui. + +-- Un signe de ralliement? + +-- Non. + +-- Eh bien, j'en ai un, moi. Mon mot d'ordre est... A ces paroles +du Piemontais, La Huriere fit un geste si expressif, juste au +moment ou l'indiscret gentilhomme relevait la tete, que Coconnas +s'arreta petrifie bien plus de ce geste encore que du coup par +lequel il venait de perdre trois ecus. En voyant l'etonnement qui +se peignait sur le visage de son _partner_, La Mole se retourna; +mais il ne vit pas autre chose que son hote derriere lui, les bras +croises et coiffe de la salade qu'il lui avait vu fourbir +l'instant auparavant. + +-- Qu'avez-vous donc? dit La Mole a Coconnas. Coconnas regardait +l'hote et son compagnon sans repondre, car il ne comprenait rien +aux gestes redoubles de maitre La Huriere. La Huriere vit qu'il +devait venir a son secours: + +-- C'est que, dit-il rapidement, j'aime beaucoup le jeu, moi, et +comme je m'etais approche pour voir le coup sur lequel vous venez +de gagner, monsieur m'aura vu coiffe en guerre, et cela l'aura +surpris de la part d'un pauvre bourgeois. + +-- Bonne figure, en effet! s'ecria La Mole en eclatant de rire. + +-- Eh, monsieur! repliqua La Huriere avec une bonhomie +admirablement jouee et un mouvement d'epaule plein du sentiment de +son inferiorite, nous ne sommes pas des vaillants, nous autres, et +nous n'avons pas la tournure raffinee. C'est bon pour les braves +gentilshommes comme vous de faire reluire les casques dores et les +fines rapieres, et pourvu que nous montions exactement notre +garde... + +-- Ah! ah! dit La Mole en battant les cartes a son tour, vous +montez votre garde? + +-- Eh! mon Dieu, oui, monsieur le comte; je suis sergent d'une +compagnie de milice bourgeoise. + +Et cela dit, tandis que La Mole etait occupe a donner les cartes, +La Huriere se retira en posant un doigt sur ses levres pour +recommander la discretion a Coconnas, plus interdit que jamais. + +Cette precaution fut cause sans doute qu'il perdit le second coup +presque aussi rapidement qu'il venait de perdre le premier. + +-- Eh bien, dit La Mole, voila qui fait juste vos six ecus! +Voulez-vous votre revanche sur votre fortune future? + +-- Volontiers, dit Coconnas, volontiers. + +-- Mais avant de vous engager plus avant, ne me disiez-vous pas +que vous aviez rendez-vous avec M. de Guise? + +Coconnas tourna ses regards vers la cuisine et vit les gros yeux +de La Huriere qui repetaient le meme avertissement. + +-- Oui, dit-il; mais il n'est pas encore l'heure. D'ailleurs, +parlons un peu de vous, monsieur de la Mole. + +-- Nous ferions mieux, je crois, de parler du jeu, mon cher +monsieur de Coconnas, car, ou je me trompe fort, ou me voila +encore en train de vous gagner six ecus. + +-- Mordi! c'est la verite... On me l'avait toujours dit, que les +huguenots avaient du bonheur au jeu. J'ai envie de me faire +huguenot, le diable m'emporte! + +Les yeux de La Huriere etincelerent comme deux charbons; mais +Coconnas, tout a son jeu, ne les apercut pas. + +-- Faites, comte, faites, dit La Mole, et quoique la facon dont la +vocation vous est venue soit singuliere, vous serez le bien recu +parmi nous. + +Coconnas se gratta l'oreille. + +-- Si j'etais sur que votre bonheur vient de la, dit-il, je vous +reponds bien... car, enfin, je ne tiens pas enormement a la messe, +moi, et des que le roi n'y tient pas non plus... + +-- Et puis... c'est une si belle religion, dit La Mole, si simple, +si pure! + +-- Et puis... elle est a la mode, dit Coconnas, et puis... elle +porte bonheur au jeu, car, le diable m'emporte! il n'y a d'as que +pour vous; et cependant je vous examine depuis que nous avons les +cartes aux mains: vous jouez franc jeu, vous ne trichez pas... il +faut que ce soit la religion... + +-- Vous me devez six ecus de plus, dit tranquillement La Mole. + +-- Ah! comme vous me tentez! dit Coconnas, et si cette nuit je ne +suis pas content de M. de Guise... + +-- Eh bien? + +-- Eh bien, demain je vous demande de me presenter au roi de +Navarre; et, soyez tranquille, si une fois je me fais huguenot, je +serai plus huguenot que Luther, que Calvin, que Melanchthon et que +tous les reformistes de la terre. + +-- Chut! dit La Mole, vous allez vous brouiller avec notre hote. + +-- Oh! c'est vrai! dit Coconnas en tournant les yeux vers la +cuisine. Mais non, il ne nous ecoute pas; il est trop occupe en ce +moment. + +-- Que fait-il donc? dit La Mole, qui, de sa place, ne pouvait +l'apercevoir. + +-- Il cause avec... Le diable m'emporte! c'est lui! + +-- Qui, lui? + +-- Cette espece d'oiseau de nuit avec lequel il causait deja quand +nous sommes arrives, l'homme au pourpoint jaune et au manteau +amadou. Mordi! quel feu il y met! Eh! dites donc, maitre La +Huriere! est-ce que vous faites de la politique, par hasard? + +Mais cette fois la reponse de maitre La Huriere fut un geste si +energique et si imperieux, que, malgre son amour pour le carton +peint, Coconnas se leva et alla a lui. + +-- Qu'avez-vous donc? demanda La Mole. + +-- Vous demandez du vin, mon gentilhomme? dit La Huriere +saisissant vivement la main de Coconnas, on va vous en donner. +Gregoire! du vin a ces messieurs! + +Puis a l'oreille: + +-- Silence, lui glissa-t-il, silence, sur votre vie! et congediez +votre compagnon. + +La Huriere etait si pale, l'homme jaune si lugubre, que Coconnas +ressentit comme un frisson, et se retournant vers La Mole: + +-- Mon cher monsieur de la Mole, lui dit-il, je vous prie de +m'excuser. Voila cinquante ecus que je perds en un tour de main. +Je suis en malheur ce soir, et je craindrais de m'embarrasser. + +-- Fort bien, monsieur, fort bien, dit La Mole, a votre aise. +D'ailleurs, je ne suis point fache de me jeter un instant sur mon +lit. Maitre La Huriere! ... + +-- Monsieur le comte? + +-- Si l'on venait me chercher de la part du roi de Navarre, vous +me reveilleriez. Je serai tout habille, et par consequent vite +pret. + +-- C'est comme moi, dit Coconnas; pour ne pas faire attendre Son +Altesse un seul instant, je vais me preparer le signe. Maitre La +Huriere, donnez-moi des ciseaux et du papier blanc. + +-- Gregoire! cria La Huriere, du papier blanc pour ecrire une +lettre, des ciseaux pour en tailler l'enveloppe! + +-- Ah ca, decidement, se dit a lui-meme le Piemontais, il se passe +ici quelque chose d'extraordinaire. + +-- Bonsoir, monsieur de Coconnas! dit La Mole. Et vous, mon hote, +faites-moi l'amitie de me montrer le chemin de ma chambre. Bonne +chance, notre ami! + +Et La Mole disparut dans l'escalier tournant, suivi de La Huriere. +Alors l'homme mysterieux saisit a son tour le bras de Coconnas, +et, l'attirant a lui, il lui dit avec volubilite: + +-- Monsieur, vous avez failli reveler cent fois un secret duquel +depend le sort du royaume. Dieu a voulu que votre bouche fut +fermee a temps. Un mot de plus, et j'allais vous abattre d'un coup +d'arquebuse. Maintenant nous sommes seuls, heureusement, ecoutez. + +-- Mais qui etes-vous, pour me parler avec ce ton de commandement? +demanda Coconnas. + +-- Avez-vous, par hasard, entendu parler du sire de Maurevel? + +-- Le meurtrier de l'amiral? + +-- Et du capitaine de Mouy. + +-- Oui, sans doute. + +-- Eh bien, le sire de Maurevel, c'est moi. + +-- Oh! oh! fit Coconnas. + +-- Ecoutez-moi donc. + +-- Mordi! Je crois bien que je vous ecoute. + +-- Chut! fit le sire de Maurevel en portant son doigt a sa bouche. +Coconnas demeura l'oreille tendue. + +On entendit en ce moment l'hote refermer la porte d'une chambre, +puis la porte du corridor, y mettre les verrous, et revenir +precipitamment du cote des deux interlocuteurs. + +Il offrit alors un siege a Coconnas, un siege a Maurevel, et en +prenant un troisieme pour lui: + +-- Tout est bien clos, dit-il, monsieur de Maurevel, vous pouvez +parler. + +Onze heures sonnaient en Saint-Germain-l'Auxerrois. Maurevel +compta l'un apres l'autre chaque battement de marteau qui +retentissait vibrant et lugubre dans la nuit, et quand le dernier +se fut eteint dans l'espace: + +-- Monsieur, dit-il en se retournant vers Coconnas tout herisse a +l'aspect des precautions que prenaient les deux hommes, monsieur, +etes-vous bon catholique? + +-- Mais je le crois, repondit Coconnas. + +-- Monsieur, continua Maurevel, etes-vous devoue au roi? + +-- De coeur et d'ame. Je crois meme que vous m'offensez, monsieur, +en m'adressant une pareille question. + +-- Nous n'aurons pas de querelle la-dessus; seulement, vous allez +nous suivre. + +-- Ou cela? + +-- Peu vous importe. Laissez-vous conduire. Il y va de votre +fortune et peut-etre de votre vie. + +-- Je vous previens, monsieur, qu'a minuit j'ai affaire au Louvre. + +-- C'est justement la que nous allons. + +-- M. de Guise m'y attend. + +-- Nous aussi. + +-- Mais j'ai un mot de passe particulier, continua Coconnas un peu +mortifie de partager l'honneur de son audience avec le sire de +Maurevel et maitre La Huriere. + +-- Nous aussi. + +-- Mais j'ai un signe de reconnaissance. Maurevel sourit, tira de +dessous son pourpoint une poignee de croix en etoffe blanche, en +donna une a La Huriere, une a Coconnas, et en prit une pour lui. +La Huriere attacha la sienne a son casque, Maurevel en fit autant +de la sienne a son chapeau. + +-- Oh ca! dit Coconnas stupefait, le rendez-vous, le mot d'ordre, +le signe de ralliement, c'est donc pour tout le monde? + +-- Oui, monsieur; c'est-a-dire pour tous les bons catholiques. + +-- Il y a fete au Louvre alors, banquet royal, n'est-ce pas? +s'ecria Coconnas, et l'on en veut exclure ces chiens de +huguenots?... Bon! bien! a merveille! Il y a assez longtemps +qu'ils y paradent. + +-- Oui, il y a fete au Louvre, dit Maurevel, il y a banquet royal, +et les huguenots y seront convies... Il y a plus, ils seront les +heros de la fete, ils paieront le banquet, et, si vous voulez bien +etre des notres, nous allons commencer par aller inviter leur +principal champion, leur Gedeon, comme ils disent. + +-- M. l'amiral? s'ecria Coconnas. + +-- Oui, le vieux Gaspard, que j'ai manque comme un imbecile, +quoique j'aie tire sur lui avec l'arquebuse meme du roi. + +-- Et voila pourquoi, mon gentilhomme, je fourbissais ma salade, +j'affilais mon epee et je repassais mes couteaux, dit d'une voix +stridente maitre La Huriere travesti en guerre. + +A ces mots, Coconnas frissonna et devint fort pale, car il +commencait a comprendre. + +-- Quoi, vraiment! s'ecria-t-il, cette fete, ce banquet... +c'est... on va... + +-- Vous avez ete bien long a deviner, monsieur, dit Maurevel, et +l'on voit bien que vous n'etes pas fatigue comme nous des +insolences de ces heretiques. + +-- Et vous prenez sur vous, dit-il, d'aller chez l'amiral, et +de...? Maurevel sourit, et attirant Coconnas contre la fenetre: + +-- Regardez, dit-il; voyez-vous, sur la petite place, au bout de +la rue, derriere l'eglise, cette troupe qui se range +silencieusement dans l'ombre? + +-- Oui. + +-- Les hommes qui composent cette troupe ont, comme maitre La +Huriere, vous et moi, une croix au chapeau. + +-- Eh bien? + +-- Eh bien, ces hommes, c'est une compagnie de Suisses des petits +cantons, commandes par Toquenot; vous savez que messieurs des +petits cantons sont les comperes du roi. + +-- Oh! oh! fit Coconnas. + +-- Maintenant, voyez cette troupe de cavaliers qui passe sur le +quai; reconnaissez-vous son chef? + +-- Comment voulez-vous que je le reconnaisse? dit Coconnas tout +fremissant, je suis a Paris de ce soir seulement. + +-- Eh bien, c'est celui avec qui vous avez rendez-vous a minuit au +Louvre. Voyez, il va vous y attendre. + +-- Le duc de Guise? + +-- Lui-meme. Ceux qui l'escortent sont Marcel, ex-prevot des +marchands, et J. Choron, prevot actuel. Les deux derniers vont +mettre sur pied leurs compagnies de bourgeois; et tenez, voici le +capitaine du quartier qui entre dans la rue: regardez bien ce +qu'il va faire. + +-- Il heurte a chaque porte. Mais qu'y a-t-il donc sur les portes +auxquelles il heurte? + +-- Une croix blanche, jeune homme; une croix pareille a celle que +nous avons a nos chapeaux. Autrefois on laissait a Dieu le soin de +distinguer les siens; aujourd'hui nous sommes plus civilises, et +nous lui epargnons cette besogne. + +-- Mais chaque maison a laquelle il frappe s'ouvre, et de chaque +maison sortent des bourgeois armes. + +-- Il frappera a la notre comme aux autres, et nous sortirons a +notre tour. + +-- Mais, dit Coconnas, tout ce monde sur pied pour aller tuer un +vieil huguenot! Mordi! c'est honteux! c'est une affaire +d'egorgeurs et non de soldats! + +-- Jeune homme, dit Maurevel, si les vieux vous repugnent, vous +pourrez en choisir de jeunes. Il y en aura pour tous les gouts. Si +vous meprisez les poignards, vous pourrez vous servir de l'epee; +car les huguenots ne sont pas gens a se laisser egorger sans se +defendre, et, vous le savez, les huguenots, jeunes ou vieux, ont +la vie dure. + +-- Mais on les tuera donc tous, alors? s'ecria Coconnas. + +-- Tous. + +-- Par ordre du roi? + +-- Par ordre du roi et de M. de Guise. + +-- Et quand cela? + +-- Quand vous entendrez la cloche de Saint-Germain-l'Auxerrois. + +-- Ah! c'est donc pour cela que cet aimable Allemand, qui est a +M. de Guise... comment l'appelez-vous donc? + +-- M. de Besme? + +-- Justement. C'est donc pour cela que M. de Besme me disait +d'accourir au premier coup de tocsin? + +-- Vous avez donc vu M. de Besme? + +-- Je l'ai vu et je lui ai parle. + +-- Ou cela? + +-- Au Louvre. C'est lui qui m'a fait entrer, qui m'a donne le mot +d'ordre, qui m'a... + +-- Regardez. + +-- Mordi! c'est lui-meme. + +-- Voulez-vous lui parler? + +-- Sur mon ame! je n'en serais pas fache. + +Maurevel ouvrit doucement la fenetre. Besme, en effet, passait +avec une vingtaine d'hommes. + +-- _Guise et Lorraine! _dit Maurevel. + +Besme se retourna, et, comprenant que c'etait a lui qu'on avait +affaire, il s'approcha. + +-- Ah! ah! c'etre fous, monsir de Maurefel. + +-- Oui, c'est moi; que cherchez-vous? + +-- J'y cherche l'auperge de la Belle-Etoile, pour brevenir un +certain monsir Gogonnas. + +-- Me voici, monsieur de Besme! dit le jeune homme. + +-- Ah! pon, ah! pien... Vous etes bret? + +-- Oui. Que faut-il faire? + +-- Ce que vous tira monsir de Maurefel. C'etre un bon gatholique. + +-- Vous l'entendez? dit Maurevel. + +-- Oui, repondit Coconnas. Mais vous, monsieur de Besme, ou allez- +vous? + +-- Moi?... dit de Besme en riant... + +-- Oui, vous? + +-- Moi, je fas tire un betit mot a l'amiral. + +-- Dites-lui-en deux, s'il le faut, dit Maurevel, et que cette +fois, s'il se releve du premier, il ne se releve pas du second. + +-- Soyez dranguille, monsir de Maurefel, soyez dranguille, et +tressez-moi pien ce cheune homme-la. + +-- Oui, oui, n'ayez pas de crainte, les Coconnas sont de fins +limiers, et bons chiens chassent de race. + +-- Atieu! + +-- Allez. + +-- Et fous? + +-- Commencez toujours la chasse, nous arriverons pour la curee. De +Besme s'eloigna et Maurevel ferma la fenetre. + +-- Vous l'entendez, jeune homme? dit Maurevel; si vous avez +quelque ennemi particulier, quand il ne serait pas tout a fait +huguenot, mettez-le sur la liste, et il passera avec les autres. + +Coconnas, plus etourdi que jamais de tout ce qu'il voyait et de +tout ce qu'il entendait, regardait tour a tour l'hote, qui prenait +des poses formidables, et Maurevel, qui tirait tranquillement un +papier de sa poche. + +-- Quant a moi, voila ma liste, dit-il; trois cents. Que chaque +bon catholique fasse, cette nuit, la dixieme partie de la besogne +que je ferai, et il n'y aura plus demain un seul heretique dans le +royaume! + +-- Chut! dit La Huriere. + +-- Quoi? repeterent ensemble Coconnas et Maurevel. + +On entendit vibrer le premier coup de beffroi a Saint-Germain- +l'Auxerrois. + +-- Le signal! s'ecria Maurevel. L'heure est donc avancee? Ce +n'etait que pour minuit, m'avait-on dit... Tant mieux! Quand il +s'agit de la gloire de Dieu et du roi, mieux vaut les horloges qui +avancent que celles qui retardent. + +En effet, on entendit tinter lugubrement la cloche de l'eglise. +Bientot un premier coup de feu retentit, et presque aussitot la +lueur de plusieurs flambeaux illumina comme un eclair la rue de +l'Arbre-Sec. + +Coconnas passa sur son front sa main humide de sueur. + +-- C'est commence, s'ecria Maurevel, en route! + +-- Un moment, un moment! dit l'hote; avant de nous mettre en +campagne, assurons-nous du logis, comme on dit a la guerre. Je ne +veux pas qu'on egorge ma femme et mes enfants pendant que je serai +dehors: il y a un huguenot ici. + +-- M. de La Mole? s'ecria Coconnas avec un soubresaut. + +-- Oui! le parpaillot s'est jete dans la gueule du loup. + +-- Comment! dit Coconnas, vous vous attaqueriez a votre hote? + +-- C'est a son intention surtout que j'ai repasse ma rapiere. + +-- Oh! oh! fit le Piemontais en froncant le sourcil. + +-- Je n'ai jamais tue personne que mes lapins, mes canards et mes +poulets, repliqua le digne aubergiste; je ne sais donc trop +comment m'y prendre pour tuer un homme. Eh bien, je vais m'exercer +sur celui-la. Si je fais quelque gaucherie, au moins personne ne +sera la pour se moquer de moi. + +-- Mordi, c'est dur! objecta Coconnas. M. de La Mole est mon +compagnon, M. de La Mole a soupe avec moi, M. de La Mole a joue +avec moi. + +-- Oui, mais M. de La Mole est un heretique, dit Maurevel. + +M. + +de La Mole est condamne; et si nous ne le tuons pas, d'autres le +tueront. + +-- Sans compter, dit l'hote, qu'il vous a gagne cinquante ecus. + +-- C'est vrai, dit Coconnas, mais loyalement, j'en suis sur. + +-- Loyalement ou non, il vous faudra toujours le payer; tandis +que, si je le tue, vous etes quitte. + +-- Allons, allons! depechons, messieurs, s'ecria Maurevel; une +arquebusade, un coup de rapiere, un coup de marteau, un coup de +chenet, un coup de ce que vous voudrez; mais finissons-en, si vous +voulez arriver a temps, comme nous avons promis, pour aider +M. de Guise chez l'amiral. + +Coconnas soupira. + +-- J'y cours! s'ecria La Huriere, attendez-moi. + +-- Mordi! s'ecria Coconnas, il va faire souffrir ce pauvre garcon, +et le voler peut-etre. Je veux etre la pour l'achever, s'il est +besoin, et empecher qu'on ne touche a son argent. + +Et mu par cette heureuse idee, Coconnas monta l'escalier derriere +maitre La Huriere, qu'il eut bientot rejoint; car, a mesure qu'il +montait, par un effet de la reflexion sans doute, La Huriere +ralentissait le pas. + +Au moment ou il arrivait a la porte, toujours suivi de Coconnas, +plusieurs coups de feu retentirent dans la rue. + +Aussitot on entendit La Mole sauter de son lit et le plancher +crier sous ses pas. + +-- Diable! murmura La Huriere un peu trouble, il est reveille, je +crois! + +-- Ca m'en a l'air, dit Coconnas. + +-- Et il va se defendre? + +-- Il en est capable. Dites donc, maitre La Huriere, s'il allait +vous tuer, ca serait drole. + +-- Hum! hum! fit l'hote. Mais, se sentant arme d'une bonne +arquebuse, il se rassura et enfonca la porte d'un vigoureux coup +de pied. On vit alors La Mole, sans chapeau, mais tout vetu, +retranche derriere son lit, son epee entre ses dents et ses +pistolets a la main. + +-- Oh! oh! dit Coconnas en ouvrant les narines en veritable bete +fauve qui flaire le sang, voila qui devient interessant, maitre La +Huriere. Allons, allons! en avant! + +-- Ah! l'on veut m'assassiner, a ce qu'il parait! cria La Mole +dont les yeux flamboyaient, et c'est toi, miserable? + +Maitre La Huriere ne repondit a cette apostrophe qu'en abaissant +son arquebuse et qu'en mettant le jeune homme en joue. Mais La +Mole avait vu la demonstration, et, au moment ou le coup partit, +il se jeta a genoux, et la balle passa pardessus sa tete. + +-- A moi! cria La Mole, a moi, monsieur de Coconnas! + +-- A moi! monsieur de Maurevel, a moi! cria La Huriere. + +-- Ma foi, monsieur de la Mole! dit Coconnas, tout ce que je puis +dans cette affaire est de ne point me mettre contre vous. Il +parait qu'on tue cette nuit les huguenots au nom du roi. Tirez- +vous de la comme vous pourrez. + +-- Ah! traitres! ah! assassins! c'est comme cela! eh bien, +attendez. + +Et La Mole, visant a son tour, lacha la detente d'un de ses +pistolets. La Huriere, qui ne le perdait pas de vue, eut le temps +de se jeter de cote; mais Coconnas, qui ne s'attendait pas a cette +riposte, resta a la place ou il etait et la balle lui effleura +l'epaule. + +-- Mordi! cria-t-il en grincant des dents, j'en tiens; a nous deux +donc! puisque tu le veux. Et, tirant sa rapiere, il s'elanca vers +La Mole. + +Sans doute, s'il eut ete seul, La Mole l'eut attendu; mais +Coconnas avait derriere lui maitre La Huriere qui rechargeait son +arquebuse, sans compter Maurevel qui, pour se rendre a +l'invitation de l'aubergiste, montait les escaliers quatre a +quatre. La Mole se jeta donc dans un cabinet, et verrouilla la +porte derriere lui. + +-- Ah! schelme! s'ecria Coconnas furieux, heurtant la porte du +pommeau de sa rapiere, attends, attends. Je veux te trouer le +corps d'autant de coups d'epee que tu m'as gagne d'ecus ce soir! +Ah! je viens pour t'empecher de souffrir! ah! je viens pour qu'on +ne te vole pas, et tu me recompenses en m'envoyant une balle dans +l'epaule! attends! birbonne! attends! + +Sur ces entrefaites, maitre La Huriere s'approcha et d'un coup de +crosse de son arquebuse fit voler la porte en eclats. + +Coconnas s'elanca dans le cabinet, mais il alla donner du nez +contre la muraille: le cabinet etait vide et la fenetre ouverte. + +-- Il se sera precipite, dit l'hote; et comme nous sommes au +quatrieme, il est mort. + +-- Ou il se sera sauve par le toit de la maison voisine, dit +Coconnas en enjambant la barre de la fenetre et en s'appretant a +le suivre sur ce terrain glissant et escarpe. + +Mais Maurevel et La Huriere se precipiterent sur lui, et le +ramenant dans la chambre: + +-- Etes-vous fou? s'ecrierent-ils tous deux a la fois. Vous allez +vous tuer. + +-- Bah, dit Coconnas, je suis montagnard, moi, et habitue a courir +dans les glaciers. D'ailleurs, quand un homme m'a insulte une +fois, je monterais avec lui jusqu'au ciel, ou je descendrais avec +lui jusqu'en enfer, quelque chemin qu'il prit pour y arriver. +Laissez-moi faire. + +-- Allons donc! dit Maurevel, ou il est mort, ou il est loin +maintenant. Venez avec nous; et si celui-la vous echappe, vous en +trouverez mille autres a sa place. + +-- Vous avez raison, hurla Coconnas. Mort aux huguenots! J'ai +besoin de me venger, et le plus tot sera le mieux. + +Et tous trois descendirent l'escalier comme une avalanche. + +-- Chez l'amiral! cria Maurevel. + +-- Chez l'amiral! repeta La Huriere. + +-- Chez l'amiral, donc! puisque vous le voulez, dit a son tour +Coconnas. + +Et tous trois s'elancerent de l'hotel de la Belle-Etoile, laisse +en garde a Gregoire et aux autres garcons, se dirigeant vers +l'hotel de l'amiral, situe rue de Bethisy; une flamme brillante et +le bruit des arquebusades les guidaient de ce cote. + +-- Eh! qui vient la? s'ecria Coconnas. Un homme sans pourpoint et +sans echarpe. + +-- C'en est un qui se sauve, dit Maurevel. + +-- A vous, a vous! a vous qui avez des arquebuses, s'ecria +Coconnas. + +-- Ma foi, non, dit Maurevel; je garde ma poudre pour meilleur +gibier. + +-- A vous, La Huriere. + +-- Attendez, attendez, dit l'aubergiste en ajustant. + +-- Ah! oui, attendez, s'ecria Coconnas; et en attendant il va se +sauver. + +Et il s'elanca a la poursuite du malheureux qu'il eut bientot +rejoint, car il etait deja blesse. Mais au moment ou, pour ne pas +le frapper par derriere, il lui criait: "Tourne, mais tourne +donc!" un coup d'arquebuse retentit, une balle siffla aux oreilles +de Coconnas, et le fugitif roula comme un lievre atteint dans sa +course la plus rapide par le plomb du chasseur. + +Un cri de triomphe se fit entendre derriere Coconnas; le +Piemontais se retourna, et vit La Huriere agitant son arme. + +-- Ah! cette fois, s'ecria-t-il, j'ai etrenne au moins. + +-- Oui, mais vous avez manque me percer d'outre en outre, moi. + +-- Prenez garde, mon gentilhomme, prenez garde, cria La Huriere. + +Coconnas fit un bond en arriere. Le blesse s'etait releve sur un +genou; et, tout entier a la vengeance, il allait percer Coconnas +de son poignard au moment meme ou l'avertissement de son hote +avait prevenu le Piemontais. + +-- Ah! vipere! s'ecria Coconnas. + +Et, se jetant sur le blesse, il lui enfonca trois fois son epee +jusqu'a la garde dans la poitrine. + +-- Et maintenant, s'ecria Coconnas laissant le huguenot se +debattre dans les convulsions de l'agonie, chez l'amiral! chez +l'amiral! + +-- Ah! ah! mon gentilhomme, dit Maurevel, il parait que vous y +mordez. + +-- Ma foi, oui, dit Coconnas. Je ne sais pas si c'est l'odeur de +la poudre qui me grise ou la vue du sang qui m'excite, mais, +mordi! je prends gout a la tuerie. C'est comme qui dirait une +battue a l'homme. Je n'ai encore fait que des battues a l'ours ou +au loup, et sur mon honneur la battue a l'homme me parait plus +divertissante. + +Et tous trois reprirent leur course. + + + +VIII +Les massacres + + +L'hotel qu'habitait l'amiral etait, comme nous l'avons dit, situe +rue de Bethisy. C'etait une grande maison s'elevant au fond d'une +cour avec deux ailes en retour sur la rue. Un mur ouvert par une +grande porte et par deux petites grilles donnait entree dans cette +cour. + +Lorsque nos trois guisards atteignirent l'extremite de la rue de +Bethisy, qui fait suite a la rue des Fosses-Saint-Germain- +l'Auxerrois, ils virent l'hotel entoure de Suisses, de soldats et +de bourgeois en armes; tous tenaient a la main droite ou des +epees, ou des piques, ou des arquebuses, et quelques-uns, a la +main gauche, des flambeaux qui repandaient sur cette scene un jour +funebre et vacillant, lequel, suivant le mouvement imprime, +s'epandait sur le pave, montait le long des murailles ou +flamboyait sur cette mer vivante ou chaque arme jetait son eclair. +Tout autour de l'hotel et dans les rues Tirechappe, Etienne et +Bertin-Poiree, l'oeuvre terrible s'accomplissait. De longs cris se +faisaient entendre, la mousqueterie petillait, et de temps en +temps quelque malheureux, a moitie nu, pale, ensanglante, passait, +bondissant comme un daim poursuivi, dans un cercle de lumiere +funebre ou semblait s'agiter un monde de demons. + +En un instant, Coconnas, Maurevel et La Huriere, signales de loin +par leurs croix blanches et accueillis par des cris de bienvenue, +furent au plus epais de cette foule haletante et pressee comme une +meute. Sans doute ils n'eussent pas pu passer; mais quelques-uns +reconnurent Maurevel et lui firent faire place. Coconnas et La +Huriere se glisserent a sa suite; tous trois parvinrent donc a se +glisser dans la cour. + +Au centre de cette cour, dont les trois portes etaient enfoncees, +un homme, autour duquel les assassins laissaient un vide +respectueux, se tenait debout, appuye sur une rapiere nue, et les +yeux fixes sur un balcon eleve de quinze pieds a peu pres et +s'etendant devant la fenetre principale de l'hotel. Cet homme +frappait du pied avec impatience, et de temps en temps se +retournait pour interroger ceux qui se trouvaient les plus proches +de lui. + +-- Rien encore, murmura-t-il. Personne... Il aura ete prevenu, il +aura fui. Qu'en pensez-vous, Du Gast? + +-- Impossible, Monseigneur. + +-- Pourquoi pas? Ne m'avez-vous pas dit qu'un instant avant que +nous arrivassions, un homme sans chapeau, l'epee nue a la main et +courant comme s'il etait poursuivi, etait venu frapper a la porte, +et qu'on lui avait ouvert? + +-- Oui, Monseigneur; mais presque aussitot M. de Besme est arrive, +les portes ont ete enfoncees, l'hotel cerne. L'homme est bien +entre, mais a coup sur il n'a pu sortir. + +-- Eh! mais, dit Coconnas a La Huriere, est-ce que je me trompe, +ou n'est-ce pas M. de Guise que je vois la? + +-- Lui-meme, mon gentilhomme. Oui, c'est le grand Henri de Guise +en personne, qui attend sans doute que l'amiral sorte pour lui en +faire autant que l'amiral en a fait a son pere. Chacun a son tour, +mon gentilhomme, et, Dieu merci! c'est aujourd'hui le notre. + +-- Hola! Besme! hola! cria le duc de sa voix puissante, n'est-ce +donc point encore fini? Et, de la pointe de son epee impatiente +comme lui, il faisait jaillir des etincelles du pave. + +En ce moment, on entendit comme des cris dans l'hotel, puis des +coups de feu, puis un grand mouvement de pieds et un bruit d'armes +heurtees, auquel succeda un nouveau silence. + +Le duc fit un mouvement pour se precipiter dans la maison. + +-- Monseigneur, Monseigneur, lui dit Du Gast en se rapprochant de +lui et en l'arretant, votre dignite vous commande de demeurer et +d'attendre. + +-- Tu as raison, Du Gast; merci! j'attendrai. Mais, en verite, je +meurs d'impatience et d'inquietude. Ah! s'il m'echappait! + +Tout a coup le bruit des pas se rapprocha... les vitres du premier +etage s'illuminerent de reflets pareils a ceux d'un incendie. + +La fenetre, sur laquelle le duc avait tant de fois leve les yeux, +s'ouvrit ou plutot vola en eclats; et un homme, au visage pale et +au cou blanc tout souille de sang, apparut sur le balcon. + +-- Besme! cria le duc; enfin c'est toi! Eh bien? eh bien? + +-- Foila, foila! repondit froidement l'Allemand, qui, se baissant, +se releva presque aussitot en paraissant soulever un poids +considerable. + +-- Mais les autres, demanda impatiemment le duc, les autres, ou +sont-ils? + +-- Les autres, ils achefent les autres. + +-- Et toi, toi! qu'as-tu fait? + +-- Moi, fous allez foir; regulez-vous un beu. Le duc fit un pas en +arriere. En ce moment on put distinguer l'objet que Besme attirait +a lui d'un si puissant effort. + +C'etait le cadavre d'un vieillard. + +Il le souleva au-dessus du balcon, le balanca un instant dans le +vide, et le jeta aux pieds de son maitre. Le bruit sourd de la +chute, les flots de sang qui jaillirent du corps et diaprerent au +loin le pave, frapperent d'epouvante jusqu'au duc lui-meme; mais +ce sentiment dura peu, et la curiosite fit que chacun s'avanca de +quelques pas, et que la lueur d'un flambeau vint trembler sur la +victime. On distingua alors une barbe blanche, un visage +venerable, et des mains raidies par la mort. + +-- L'amiral, s'ecrierent ensemble vingt voix qui ensemble se +turent aussitot. + +-- Oui, l'amiral. C'est bien lui, dit le duc en se rapprochant du +cadavre pour le contempler avec une joie silencieuse. + +-- L'amiral! l'amiral! repeterent a demi-voix tous les temoins de +cette terrible scene, se serrant les uns contre les autres, et se +rapprochant timidement de ce grand vieillard abattu. + +-- Ah! te voila donc, Gaspard! dit le duc de Guise triomphant; tu +as fait assassiner mon pere, je le venge! Et il osa poser le pied +sur la poitrine du heros protestant. + +Mais aussitot les yeux du mourant s'ouvrirent avec effort, sa main +sanglante et mutilee se crispa une derniere fois, et l'amiral, +sans sortir de son immobilite, dit au sacrilege d'une voix +sepulcrale: + +-- Henri de Guise, un jour aussi tu sentiras sur ta poitrine le +pied d'un assassin. Je n'ai pas tue ton pere. Sois maudit! + +Le duc, pale et tremblant malgre lui, sentit un frisson de glace +courir par tout son corps; il passa la main sur son front comme +pour en chasser la vision lugubre; puis, quand il la laissa +retomber, quand il osa reporter la vue sur l'amiral, ses yeux +s'etaient refermes, sa main etait redevenue inerte, et un sang +noir epanche de sa bouche sur sa barbe blanche avait succede aux +terribles paroles que cette bouche venait de prononcer. + +Le duc releva son epee avec un geste de resolution desesperee. + +-- Eh bien, monsir, lui dit Besme, etes-fous gontent? + +-- Oui, mon brave, oui, repliqua Henri, car tu as venge... + +-- Le dugue Francois, n'est-ce pas? + +-- La religion, reprit Henri d'une voix sourde. Et maintenant, +continua-t-il en se retournant vers les Suisses, les soldats et +les bourgeois qui encombraient la cour et la rue, a l'oeuvre, mes +amis, a l'oeuvre! + +-- Eh! bonjour, monsieur de Besme, dit alors Coconnas s'approchant +avec une sorte d'admiration de l'Allemand, qui, toujours sur le +balcon, essuyait tranquillement son epee. + +-- C'est donc vous qui l'avez expedie? cria La Huriere en extase; +comment avez-vous fait cela, mon digne gentilhomme? + +-- Oh! pien zimblement, pien zimblement: il avre entendu tu pruit, +il avre oufert son borte, et moi ly avre passe mon rapir tans le +corps a lui. Mais ce n'est bas le dout, che grois que le Teligny +en dient, che l'endens grier. + +En ce moment, en effet, quelques cris de detresse qui semblaient +pousses par une voix de femme se firent entendre; des reflets +rougeatres illuminerent une des deux ailes formant galerie. On +apercut deux hommes qui fuyaient poursuivis par une longue file de +massacreurs. Une arquebusade tua l'un; l'autre trouva sur son +chemin une fenetre ouverte, et, sans mesurer la hauteur, sans +s'inquieter des ennemis qui l'attendaient en bas, il sauta +intrepidement dans la cour. + +-- Tuez! tuez! crierent les assassins en voyant leur victime prete +a leur echapper. + +L'homme se releva en ramassant son epee, qui, dans sa chute, lui +etait echappee des mains, prit sa course tete baissee a travers +les assistants, enculbuta trois ou quatre, en perca un de son +epee, et au milieu du feu des pistolades, au milieu des +imprecations des soldats furieux de l'avoir manque, il passa comme +l'eclair devant Coconnas, qui l'attendait a la porte, le poignard +a la main. + +-- Touche! cria le Piemontais en lui traversant le bras de sa lame +fine et aigue. + +-- Lache! repondit le fugitif en fouettant le visage de son ennemi +avec la lame de son epee, faute d'espace pour lui donner un coup +de pointe. + +-- Oh! mille demons! s'ecria Coconnas, c'est monsieur de la Mole! + +-- Monsieur de la Mole! repeterent La Huriere et Maurevel. + +-- C'est celui qui a prevenu l'amiral! crierent plusieurs soldats. + +-- Tue! tue! ... hurla-t-on de tous cotes. Coconnas, La Huriere et +dix soldats s'elancerent a la poursuite de La Mole, qui, couvert +de sang et arrive a ce degre d'exaltation qui est la derniere +reserve de la vigueur humaine, bondissait par les rues, sans autre +guide que l'instinct. Derriere lui, les pas et les cris de ses +ennemis l'eperonnaient et semblaient lui donner des ailes. Parfois +une balle sifflait a son oreille et imprimait tout a coup a sa +course, pres de se ralentir, une nouvelle rapidite. Ce n'etait +plus une respiration, ce n'etait plus une haleine qui sortait de +sa poitrine, mais un rale sourd, mais un rauque hurlement. La +sueur et le sang degouttaient de ses cheveux et coulaient +confondus sur son visage. Bientot son pourpoint devint trop serre +pour les battements de son coeur, et il l'arracha. Bientot son +epee devint trop lourde pour sa main, et il la jeta loin de lui. +Parfois il lui semblait que les pas s'eloignaient et qu'il etait +pres d'echapper a ses bourreaux; mais aux cris de ceux-ci, +d'autres massacreurs qui se trouvaient sur son chemin et plus +rapproches quittaient leur besogne sanglante et accouraient. Tout +a coup il apercut la riviere coulant silencieusement a sa gauche; +il lui sembla qu'il eprouverait, comme le cerf aux abois, un +indicible plaisir a s'y precipiter, et la force supreme de la +raison put seule le retenir. A sa droite c'etait le Louvre, +sombre, immobile, mais plein de bruits sourds et sinistres. Sur le +pont-levis entraient et sortaient des casques, des cuirasses, qui +renvoyaient en froids eclairs les rayons de la lune. La Mole +songea au roi de Navarre comme il avait songe a Coligny: c'etaient +ses deux seuls protecteurs. Il reunit toutes ses forces, regarda +le ciel en faisant tout bas le voeu d'abjurer s'il echappait au +massacre, fit perdre par un detour une trentaine de pas a la meute +qui le poursuivait, piqua droit vers le Louvre, s'elanca sur le +pont pele-mele avec les soldats, recut un nouveau coup de poignard +qui glissa le long des cotes, et, malgre les cris de: "Tue! tue!" +qui retentissaient derriere lui et autour de lui, malgre +l'attitude offensive que prenaient les sentinelles, il se +precipita comme une fleche dans la cour, bondit jusqu'au +vestibule, franchit l'escalier, monta deux etages, reconnut une +porte et s'y appuya en frappant des pieds et des mains. + +-- Qui est la?murmura une voix de femme. + +-- Oh! mon Dieu! mon Dieu! murmura La Mole, ils viennent... je les +entends... les voila... je les vois... C'est moi! ... moi! ... + +-- Qui vous? reprit la voix. La Mole se rappela le mot d'ordre. + +-- Navarre! Navarre! cria-t-il. Aussitot la porte s'ouvrit. La +Mole, sans voir, sans remercier Gillonne, fit irruption dans un +vestibule, traversa un corridor, deux ou trois appartements, et +parvint enfin dans une chambre eclairee par une lampe suspendue au +plafond. Sous des rideaux de velours fleurdelise d'or, dans un lit +de chene sculpte, une femme a moitie nue, appuyee sur son bras, +ouvrait des yeux fixes d'epouvante. La Mole se precipita vers +elle. + +-- Madame! s'ecria-t-il, on tue, on egorge mes freres; on veut me +tuer, on veut m'egorger aussi. Ah! vous etes la reine... sauvez- +moi. + +Et il se precipita a ses pieds, laissant sur le tapis une large +trace de sang. + +En voyant cet homme pale, defait, agenouille devant elle, la reine +de Navarre se dressa epouvantee, cachant son visage entre ses +mains et criant au secours. + +-- Madame, dit La Mole en faisant un effort pour se relever, au +nom du Ciel, n'appelez pas, car si l'on vous entend, je suis +perdu! Des assassins me poursuivent, ils montaient les degres +derriere moi. Je les entends... les voila! les voila! ... + +-- Au secours! repeta la reine de Navarre, hors d'elle, au +secours! + +-- Ah! c'est vous qui m'avez tue! dit La Mole au desespoir. Mourir +par une si belle voix, mourir par une si belle main! Ah! j'aurais +cru cela impossible! + +Au meme instant la porte s'ouvrit et une meute d'hommes haletants, +furieux, le visage tache de sang et de poudre, arquebuses, +hallebardes et epees en arret, se precipita dans la chambre. + +A leur tete etait Coconnas, ses cheveux roux herisses, son oeil +bleu pale demesurement dilate, la joue toute meurtrie par l'epee +de La Mole, qui avait trace sur les chairs son sillon sanglant: +ainsi defigure, le Piemontais etait terrible a voir. + +-- Mordi! cria-t-il, le voila, le voila! Ah! cette fois, nous le +tenons, enfin! + +La Mole chercha autour de lui une arme et n'en trouva point. Il +jeta les yeux sur la reine et vit la plus profonde pitie peinte +sur son visage. Alors il comprit qu'elle seule pouvait le sauver, +se precipita vers elle et l'enveloppa dans ses bras. + +Coconnas fit trois pas en avant, et de la pointe de sa longue +rapiere troua encore une fois l'epaule de son ennemi, et quelques +gouttes de sang tiede et vermeil diaprerent comme une rosee les +draps blancs et parfumes de Marguerite. + +Marguerite vit couler le sang, Marguerite sentit frissonner ce +corps enlace au sien, elle se jeta avec lui dans la ruelle. Il +etait temps. La Mole, au bout de ses forces, etait incapable de +faire un mouvement ni pour fuir, ni pour se defendre. Il appuya sa +tete livide sur l'epaule de la jeune femme, et ses doigts crispes +se cramponnerent, en la dechirant, a la fine batiste brodee qui +couvrait d'un flot de gaze le corps de Marguerite. + +-- Ah! madame! murmura-t-il d'une voix mourante, sauvez-moi! + +Ce fut tout ce qu'il put dire. Son oeil voile par un nuage pareil +a la nuit de la mort s'obscurcit; sa tete alourdie retomba en +arriere, ses bras se detendirent, ses reins plierent et il glissa +sur le plancher dans son propre sang, entrainant la reine avec +lui. + +En ce moment Coconnas, exalte par les cris, enivre par l'odeur du +sang, exaspere par la course ardente qu'il venait de faire, +allongea le bras vers l'alcove royale. Un instant encore et son +epee percait le coeur de La Mole, et peut-etre en meme temps celui +de Marguerite. + +A l'aspect de ce fer nu, et peut-etre plutot encore a la vue de +cette insolence brutale, la fille des rois se releva de toute sa +taille et poussa un cri tellement empreint d'epouvante, +d'indignation et de rage, que le Piemontais demeura petrifie par +un sentiment inconnu; il est vrai que, si cette scene se fut +prolongee renfermee entre les memes acteurs, ce sentiment allait +se fondre comme neige matinale au soleil d'avril. + +Mais tout a coup, par une porte cachee dans la muraille s'elanca +un jeune homme de seize a dix-sept ans, vetu de noir, pale et les +cheveux en desordre. + +-- Attends, ma soeur, attends, cria-t-il, me voila! me voila! + +-- Francois! Francois! a mon secours! dit Marguerite. + +-- Le duc d'Alencon! murmura La Huriere en baissant son arquebuse. + +-- Mordi, un fils de France! grommela Coconnas en reculant d'un +pas. + +Le duc d'Alencon jeta un regard autour de lui. Il vit Marguerite +echevelee, plus belle que jamais, appuyee a la muraille, entouree +d'hommes la fureur dans les yeux, la sueur au front, et l'ecume a +la bouche. + +-- Miserables! s'ecria-t-il. + +-- Sauvez-moi, mon frere! dit Marguerite epuisee. Ils veulent +m'assassiner. Une flamme passa sur le visage pale du duc. + +Quoiqu'il fut sans armes, soutenu, sans doute par la conscience de +son nom, il s'avanca les poings crispes contre Coconnas et ses +compagnons, qui reculerent epouvantes devant les eclairs qui +jaillissaient de ses yeux. + +-- Assassinerez-vous ainsi un fils de France? voyons! Puis, comme +ils continuaient de reculer devant lui: + +-- Ca, mon capitaine des gardes, venez ici, et qu'on me pende tous +ces brigands! + +Plus effraye a la vue de ce jeune homme sans armes qu'il ne l'eut +ete a l'aspect d'une compagnie de reitres ou de lansquenets, +Coconnas avait deja gagne la porte. La Huriere redescendait les +degres avec des jambes de cerf, les soldats s'entrechoquaient et +se culbutaient dans le vestibule pour fuir au plus tot, trouvant +la porte trop etroite comparee au grand desir qu'ils avaient +d'etre dehors. + +Pendant ce temps, Marguerite avait instinctivement jete sur le +jeune homme evanoui sa couverture de damas, et s'etait eloignee de +lui. + +Quand le dernier meurtrier eut disparu, le duc d'Alencon se +retourna. + +-- Ma soeur, s'ecria-t-il en voyant Marguerite toute marbree de +sang, serais tu blessee? + +Et il s'elanca vers sa soeur avec une inquietude qui eut fait +honneur a sa tendresse, si cette tendresse n'eut pas ete accusee +d'etre plus grande qu'il ne convenait a un frere. + +-- Non, dit-elle, je ne le crois pas, ou, si je le suis, c'est +legerement. + +-- Mais ce sang, dit le duc en parcourant de ses mains tremblantes +tout le corps de Marguerite; ce sang, d'ou vient-il? + +-- Je ne sais, dit la jeune femme. Un de ces miserables a porte la +main sur moi, peut-etre etait-il blesse. + +-- Porte la main sur ma soeur! s'ecria le duc. Oh! si tu me +l'avais seulement montre du doigt, si tu m'avais dit lequel, si je +savais ou le trouver! + +-- Chut! dit Marguerite. + +-- Et pourquoi? dit Francois. + +-- Parce que si l'on vous voyait a cette heure dans ma chambre... + +-- Un frere ne peut-il pas visiter sa soeur, Marguerite? + +La reine arreta sur le duc d'Alencon un regard si fixe et +cependant si menacant, que le jeune homme recula. + +-- Oui, oui, Marguerite, dit-il, tu as raison, oui, je rentre chez +moi. Mais tu ne peux rester seule pendant cette nuit terrible. +Veux-tu que j'appelle Gillonne? + +-- Non, non, personne; va-t'en, Francois, va-t'en par ou tu es +venu. + +Le jeune prince obeit; et a peine eut-il disparu, que Marguerite, +entendant un soupir qui venait de derriere son lit, s'elanca vers +la porte du passage secret, la ferma au verrou, puis courut a +l'autre porte, qu'elle ferma de meme, juste au moment ou un gros +d'archers et de soldats qui poursuivaient d'autres huguenots loges +dans le Louvre passait comme un ouragan a l'extremite du corridor. + +Alors, apres avoir regarde avec attention autour d'elle pour voir +si elle etait bien seule, elle revint vers la ruelle de son lit, +souleva la couverture de damas qui avait derobe le corps de La +Mole aux regards du duc d'Alencon, tira avec effort la masse +inerte dans la chambre, et, voyant que le malheureux respirait +encore, elle s'assit, appuya sa tete sur ses genoux, et lui jeta +de l'eau au visage pour le faire revenir. + +Ce fut alors seulement que, l'eau ecartant le voile de poussiere, +de poudre et de sang qui couvrait la figure du blesse, Marguerite +reconnut en lui ce beau gentilhomme qui, plein d'existence et +d'espoir, etait trois ou quatre heures auparavant venu lui +demander sa protection pres du roi de Navarre, et l'avait, en la +laissant reveuse elle-meme, quittee ebloui de sa beaute. + +Marguerite jeta un cri d'effroi, car maintenant ce qu'elle +ressentait pour le blesse c'etait plus que de la pitie, c'etait de +l'interet; en effet, le blesse pour elle n'etait plus un simple +etranger, c'etait presque une connaissance. Sous sa main le beau +visage de La Mole reparut bientot tout entier, mais pale, alangui +par la douleur; elle mit avec un frisson mortel et presque aussi +pale que lui la main sur son coeur, son coeur battait encore. +Alors elle etendit cette main vers un flacon de sels qui se +trouvait sur une table voisine et le lui fit respirer. + +La Mole ouvrit les yeux. + +-- Oh! mon Dieu! murmura-t-il, ou suis-je? + +-- Sauve! Rassurez-vous, sauve! dit Marguerite. + +La Mole tourna avec effort son regard vers la reine, la devora un +instant des yeux et balbutia: + +-- Oh! que vous etes belle! Et, comme ebloui, il referma aussitot +la paupiere en poussant un soupir. Marguerite jeta un leger cri. +Le jeune homme avait pali encore, si c'etait possible; et elle +crut un instant que ce soupir etait le dernier. + +-- Oh! mon Dieu, mon Dieu! dit-elle, ayez pitie de lui! En ce +moment on heurta violemment a la porte du corridor. + +Marguerite se leva a moitie, soutenant La Mole par-dessous +l'epaule. + +-- Qui va la? cria-t-elle. + +-- Madame, madame, c'est moi, moi! cria une voix de femme. Moi, la +duchesse de Nevers. + +-- Henriette! s'ecria Marguerite. Oh! il n'y a pas de danger, +c'est une amie, entendez-vous, monsieur? La Mole fit un effort et +se souleva sur un genou. + +-- Tachez de vous soutenir tandis que je vais ouvrir la porte, dit +la reine. La Mole appuya sa main a terre, et parvint a garder +l'equilibre. + +Marguerite fit un pas vers la porte; mais elle s'arreta tout a +coup, fremissant d'effroi. + +-- Ah! tu n'es pas seule? s'ecria-t-elle en entendant un bruit +d'armes. + +-- Non, je suis accompagnee de douze gardes que m'a laisses mon +beau frere M. de Guise. + +-- M. de Guise! murmura La Mole. Oh! l'assassin! l'assassin! + +-- Silence, dit Marguerite, pas un mot. + +Et elle regarda tout autour d'elle pour voir ou elle pourrait +cacher le blesse. + +-- Une epee, un poignard! murmura La Mole. + +-- Pour vous defendre? inutile; n'avez-vous pas entendu? ils sont +douze et vous etes seul. + +-- Non pas pour me defendre, mais pour ne pas tomber vivant entre +leurs mains. + +-- Non, non, dit Marguerite, non, je vous sauverai. Ah! ce +cabinet! venez, venez. + +La Mole fit un effort, et soutenu par Marguerite il se traina +jusqu'au cabinet. Marguerite referma la porte derriere lui, et +serrant la clef dans son aumoniere: + +-- Pas un cri, pas une plainte, pas un soupir, lui glissa-t-elle a +travers le lambris, et vous etes sauve. + +Puis jetant un manteau de nuit sur ses epaules, elle alla ouvrir a +son amie qui se precipita dans ses bras. + +-- Ah! dit-elle, il ne vous est rien arrive, n'est-ce pas, madame? + +-- Non, rien, dit Marguerite, croisant son manteau pour qu'on ne +vit point les taches de sang qui maculaient son peignoir. + +-- Tant mieux, mais en tout cas, comme M. le duc de Guise m'a +donne douze gardes pour me reconduire a son hotel, et que je n'ai +pas besoin d'un si grand cortege, j'en laisse six a Votre Majeste. +Six gardes du duc de Guise valent mieux cette nuit qu'un regiment +entier des gardes du roi. + +Marguerite n'osa pas refuser; elle installa ses six gardes dans le +corridor, et embrassa la duchesse qui, avec les six autres, +regagna l'hotel du duc de Guise, qu'elle habitait en l'absence de +son mari. + + + +IX +Les massacreurs + + +Coconnas n'avait pas fui, il avait fait retraite. La Huriere +n'avait pas fui, il s'etait precipite. L'un avait disparu a la +maniere du tigre, l'autre a celle du loup. + +Il en resulta que La Huriere se trouvait deja sur la place Saint- +Germain l'Auxerrois, que Coconnas ne faisait encore que sortir du +Louvre. + +La Huriere, se voyant seul avec son arquebuse au milieu des +passants qui couraient, des balles qui sifflaient et des cadavres +qui tombaient des fenetres, les uns entiers, les autres par +morceaux, commenca a avoir peur et a chercher prudemment a +regagner son hotellerie; mais comme il debouchait de la rue de +l'Arbre-Sec par la rue d'Averon, il tomba dans une troupe de +Suisses et de chevau-legers: c'etait celle que commandait +Maurevel. + +-- Eh bien, s'ecria celui qui s'etait baptise lui-meme du nom de +Tueur de roi, vous avez deja fini? Vous rentrez, mon hote? et que +diable avez-vous fait de notre gentilhomme piemontais? il ne lui +est pas arrive malheur? Ce serait dommage, car il allait bien. + +-- Non pas, que je pense, reprit La Huriere, et j'espere qu'il va +nous rejoindre. + +-- D'ou venez-vous? + +-- Du Louvre, ou je dois dire qu'on nous a recus assez rudement. + +-- Et qui cela? + +-- M. le duc d'Alencon. Est-ce qu'il n'en est pas, lui? + +-- Monseigneur le duc d'Alencon n'est de rien que de ce qui le +touche personnellement; proposez-lui de traiter ses deux freres +aines en huguenots, et il en sera: pourvu toutefois que la besogne +se fasse sans le compromettre. Mais n'allez-vous point avec ces +braves gens, maitre La Huriere? + +-- Et ou vont-ils? + +-- Oh! mon Dieu! rue Montorgueil; il y a la un ministre huguenot +de ma connaissance; il a une femme et six enfants. Ces heretiques +engendrent enormement. Ce sera curieux. + +-- Et vous, ou allez-vous? + +-- Oh! moi, je vais a une affaire particuliere. + +-- Dites donc, n'y allez pas sans moi, dit une voix qui fit +tressaillir Maurevel; vous connaissez les bons endroits et je veux +en etre. + +-- Ah! c'est notre Piemontais, dit Maurevel. + +-- C'est M. de Coconnas, dit La Huriere. Je croyais que vous me +suiviez. + +-- Peste! vous detalez trop vite pour cela; et puis, je me suis un +peu detourne de la ligne droite pour aller jeter a la riviere un +affreux enfant qui criait: "A bas les papistes, vive l'amiral!" +Malheureusement, je crois que le drole savait nager. Ces +miserables parpaillots, si on veut les noyer, il faudra les jeter +a l'eau comme les chats, avant qu'ils voient clair. + +-- Ah ca! vous dites que vous venez du Louvre? Votre huguenot s'y +etait donc refugie? demanda Maurevel. + +-- Oh! mon Dieu, oui! + +-- Je lui ai envoye un coup de pistolet au moment ou il ramassait +son epee dans la cour de l'amiral; mais je ne sais comment cela +s'est fait, je l'ai manque. + +-- Oh! moi, dit Coconnas, je ne l'ai pas manque; je lui ai donne +de mon epee dans le dos, que la lame en etait humide a cinq pouces +de la pointe. D'ailleurs, je l'ai vu tomber dans les bras de +Marguerite, jolie femme, mordi! Cependant, j'avoue que je ne +serais pas fache d'etre tout a fait sur qu'il est mort. Ce +gaillard-la m'avait l'air d'etre d'un caractere fort rancunier, et +il serait capable de m'en vouloir toute sa vie. Mais ne disiez- +vous pas que vous alliez quelque part? + +-- Vous tenez donc a venir avec moi? + +-- Je tiens a ne pas rester en place, mordi! Je n'en ai encore tue +que trois ou quatre, et, quand je me refroidis, mon epaule me fait +mal. En route! en route! + +-- Capitaine! dit Maurevel au chef de la troupe, donnez-moi trois +hommes et allez expedier votre ministre avec le reste. + +Trois Suisses se detacherent et vinrent se joindre a Maurevel. Les +deux troupes cependant marcherent cote a cote jusqu'a la hauteur +de la rue Tirechappe; la, les chevau-legers et les Suisses prirent +la rue de la Tonnellerie, tandis que Maurevel, Coconnas, La +Huriere et ses trois hommes suivaient la rue de la Ferronnerie, +prenaient la rue Trousse-Vache et gagnaient la rue Sainte-Avoye. + +-- Mais ou diable nous conduisez-vous? dit Coconnas, que cette +longue marche sans resultat commencait a ennuyer. + +-- Je vous conduis a une expedition brillante et utile a la fois. +Apres l'amiral, apres Teligny, apres les princes huguenots, je ne +pouvais rien vous offrir de mieux. Prenez donc patience. C'est rue +du Chaume que nous avons affaire, et dans un instant nous allons y +etre. + +-- Dites-moi, demanda Coconnas, la rue du Chaume n'est-elle pas +proche du Temple? + +-- Oui, pourquoi? + +-- Ah! c'est qu'il y a la un vieux creancier de notre famille, un +certain Lambert Mercandon, auquel mon pere m'a recommande de +rendre cent nobles a la rose que j'ai la a cet effet dans ma +poche. + +-- Eh bien, dit Maurevel, voila une belle occasion de vous +acquitter envers lui. + +-- Comment cela? + +-- C'est aujourd'hui le jour ou l'on regle ses vieux comptes. +Votre Mercandon est-il huguenot? + +-- Oh! oh! fit Coconnas, je comprends, il doit l'etre. + +-- Chut! nous sommes arrives. + +-- Quel est ce grand hotel avec son pavillon sur la rue? + +-- L'hotel de Guise. + +-- En verite, dit Coconnas, je ne pouvais pas manquer de venir +ici, puisque j'arrive a Paris sous le patronage du grand Henri. +Mais, mordi! tout est bien tranquille dans ce quartier-ci, mon +cher, c'est tout au plus si l'on entend le bruit des arquebusades: +on se croirait en province; tout le monde dort, ou que le diable +m'emporte! + +En effet, l'hotel de Guise lui-meme semblait aussi tranquille que +dans les temps ordinaires. Toutes les fenetres en etaient fermees, +et une seule lumiere brillait derriere la jalousie de la fenetre +principale du pavillon qui avait, lorsqu'il etait entre dans la +rue, attire l'attention de Coconnas. Un peu au-dela de l'hotel de +Guise, c'est-a-dire au coin de la rue du Petit-Chantier et de +celle des Quatre-Fils, Maurevel s'arreta. + +-- Voici le logis de celui que nous cherchons, dit-il. + +-- De celui que vous cherchez, c'est-a-dire..., fit La Huriere. + +-- Puisque vous m'accompagnez, nous le cherchons. + +-- Comment! cette maison qui semble dormir d'un si bon sommeil... + +-- Justement! Vous, La Huriere, vous allez utiliser l'honnete +figure que le ciel vous a donnee par erreur, en frappant a cette +maison. Passez votre arquebuse a M. de Coconnas, il y a une heure +que je vois qu'il la lorgne. Si vous etes introduit, vous +demanderez a parler au seigneur de Mouy. + +-- Ah! ah! fit Coconnas, je comprends: vous avez aussi un +creancier dans le quartier du Temple, a ce qu'il parait. + +-- Justement, continua Maurevel. Vous monterez donc en jouant le +huguenot, vous avertirez de Mouy de tout ce qui se passe; il est +brave, il descendra... + +-- Et une fois descendu? demanda La Huriere. + +-- Une fois descendu, je le prierai d'aligner son epee avec la +mienne. + +-- Sur mon ame, c'est d'un brave gentilhomme, dit Coconnas, et je +compte faire exactement la meme chose avec Lambert Mercandon; et +s'il est trop vieux pour accepter, ce sera avec quelqu'un de ses +fils ou de ses neveux. + +La Huriere alla sans repliquer frapper a la porte; ses coups, +retentissant dans le silence de la nuit, firent ouvrir les portes +de l'hotel de Guise et sortir quelques tetes par ses ouvertures: +on vit alors que l'hotel etait calme a la maniere des citadelles, +c'est-a-dire parce qu'il etait plein de soldats. + +Ces tetes rentrerent presque aussitot, devinant sans doute de quoi +il etait question. + +-- Il loge donc la, votre M. de Mouy? dit Coconnas montrant la +maison ou La Huriere continuait de frapper. + +-- Non, c'est le logis de sa maitresse. + +-- Mordi! quelle galanterie vous lui faites! lui fournir +l'occasion de tirer l'epee sous les yeux de sa belle! Alors nous +serons les juges du camp. Cependant j'aimerais assez a me battre +moi-meme. Mon epaule me brule. + +-- Et votre figure, demanda Maurevel, elle est aussi fort +endommagee. Coconnas poussa une espece de rugissement. + +-- Mordi! dit-il, j'espere qu'il est mort, ou sans cela je +retournerais au Louvre pour l'achever. La Huriere frappait +toujours. + +Bientot une fenetre du premier etage s'ouvrit, et un homme parut +sur le balcon en bonnet de nuit, en calecon et sans armes. + +-- Qui va la? cria cet homme. Maurevel fit un signe a ses Suisses, +qui se rangerent sous une encoignure, tandis que Coconnas +s'aplatissait de lui-meme contre la muraille. + +-- Ah! monsieur de Mouy, dit l'aubergiste de sa voix caline, est- +ce vous? + +-- Oui, c'est moi: apres? + +-- C'est bien lui, murmura Maurevel en fremissant de joie. + +-- Eh! monsieur, continua La Huriere, ne savez-vous point ce qui +se passe? On egorge M. l'amiral, on tue les religionnaires nos +freres. Venez vite a leur aide, venez. + +-- Ah! s'ecria de Mouy, je me doutais bien qu'il se tramait +quelque chose pour cette nuit. Ah! je n'aurais pas du quitter mes +braves camarades. Me voici, mon ami, me voici, attendez-moi. + +Et sans refermer la fenetre, par laquelle sortirent quelques cris +de femme effrayee, quelques supplications tendres, M. de Mouy +chercha son pourpoint, son manteau et ses armes. + +-- Il descend, il descend! murmura Maurevel pale de joie. +Attention, vous autres! glissa-t-il dans l'oreille des Suisses. + +Puis retirant l'arquebuse des mains de Coconnas et soufflant sur +la meche pour s'assurer qu'elle etait toujours bien allumee: + +-- Tiens, La Huriere, ajouta-t-il a l'aubergiste, qui avait fait +retraite vers le gros de la troupe, reprends ton arquebuse. + +-- Mordi! s'ecria Coconnas, voici la lune qui sort d'un nuage pour +etre temoin de cette belle rencontre. Je donnerais beaucoup pour +que Lambert Mercandon fut ici et servit de second a M. de Mouy. + +-- Attendez, attendez! dit Maurevel. M. de Mouy vaut dix hommes a +lui tout seul, et nous en aurons peut-etre assez a nous six a nous +debarrasser de lui. Avancez, vous autres, continua Maurevel en +faisant signe aux Suisses de se glisser contre la porte, afin de +le frapper quand il sortira. + +-- Oh! oh! dit Coconnas en regardant ces preparatifs, il parait +que cela ne se passera point tout a fait comme je m'y attendais. + +Deja on entendait le bruit de la barre que tirait de Mouy. Les +Suisses etaient sortis de leur cachette pour prendre leur place +pres de la porte. Maurevel et La Huriere s'avancaient sur la +pointe du pied, tandis que, par un reste de gentilhommerie, +Coconnas restait a sa place, lorsque la jeune femme, a laquelle on +ne pensait plus, parut a son tour au balcon et poussa un cri +terrible en apercevant les Suisses, Maurevel et La Huriere. + +de Mouy, qui avait deja entrouvert la porte, s'arreta. + +-- Remonte, remonte, cria la jeune femme; je vois reluire des +epees, je vois briller la meche d'une arquebuse. C'est un guet- +apens. + +-- Oh! oh! reprit en grondant la voix du jeune homme, voyons un +peu ce que veut dire tout ceci. Et il referma la porte, remit la +barre, repoussa le verrou et remonta. + +L'ordre de bataille de Maurevel fut change des qu'il vit que de +Mouy ne sortirait point. Les Suisses allerent se poster de l'autre +cote de la rue, et La Huriere, son arquebuse au poing, attendit +que l'ennemi reparut a la fenetre. Il n'attendit pas longtemps. de +Mouy s'avanca precede de deux pistolets d'une longueur si +respectable, que La Huriere, qui le couchait deja en joue, +reflechit soudain que les balles du huguenot n'avaient pas plus de +chemin a faire pour arriver dans la rue que sa balle a lui n'en +avait pour arriver au balcon. Certes, se dit-il, je puis tuer ce +gentilhomme, mais aussi ce gentilhomme peut me tuer du meme coup. + +Or, comme au bout du compte maitre La Huriere, aubergiste de son +etat, n'etait soldat que par circonstance, cette reflexion le +determina a faire retraite et a chercher un abri a l'angle de la +rue de Braque, assez eloignee pour qu'il eut quelque difficulte a +trouver de la, avec une certaine certitude, surtout la nuit, la +ligne que devait suivre sa balle pour arriver jusqu'a de Mouy. + +de Mouy jeta un coup d'oeil autour de lui et s'avanca en +s'effacant comme un homme qui se prepare a un duel; mais voyant +que rien ne venait: + +-- Ca, dit-il, il parait, monsieur le donneur d'avis, que vous +avez oublie votre arquebuse a ma porte. Me voila, que me voulez- +vous? + +-- Ah! ah! se dit Coconnas, voici en effet un brave. + +-- Eh bien, continua de Mouy, amis ou ennemis, qui que vous soyez, +ne voyez-vous pas que j'attends? La Huriere garda le silence. +Maurevel ne repondit point, et les trois Suisses demeurerent cois. + +Coconnas attendit un instant; puis, voyant que personne ne +soutenait la conversation entamee par La Huriere et continuee par +de Mouy, il quitta son poste, s'avanca jusqu'au milieu de la rue, +et mettant le chapeau a la main: + +-- Monsieur, dit-il, nous ne sommes pas ici pour un assassinat, +comme vous pourriez le croire, mais pour un duel... J'accompagne +un de vos ennemis qui voudrait avoir affaire a vous pour terminer +galamment une vieille discussion. Eh! mordi! avancez donc, +monsieur de Maurevel, au lieu de tourner le dos: monsieur accepte. + +-- Maurevel! s'ecria de Mouy; Maurevel, l'assassin de mon pere! +Maurevel, le Tueur du roi! Ah! pardieu, oui, j'accepte. + +Et, ajustant Maurevel qui allait frapper a l'hotel de Guise pour y +chercher du renfort, il perca son chapeau d'une balle. + +Au bruit de l'explosion, aux cris de Maurevel, les gardes qui +avaient ramene la duchesse de Nevers sortirent, accompagnes de +trois ou quatre gentilshommes suivis de leurs pages, et +s'avancerent vers la maison de la maitresse du jeune de Mouy. + +Un second coup de pistolet, tire au milieu de la troupe, fit +tomber mort le soldat qui se trouvait le plus proche de Maurevel; +apres quoi de Mouy se trouvant sans armes, ou du moins avec des +armes inutiles, puisque ses pistolets etaient decharges et que ses +adversaires etaient hors de la portee de l'epee, s'abrita derriere +la galerie du balcon. + +Cependant ca et la les fenetres commencaient de s'ouvrir aux +environs, et, selon l'humeur pacifique ou belliqueuse de leurs +habitants, se refermaient ou se herissaient de mousquets ou +d'arquebuses. + +-- A moi, mon brave Mercandon! s'ecria de Mouy en faisant signe a +un homme deja vieux qui, d'une fenetre qui venait de s'ouvrir en +face de l'hotel de Guise, cherchait a voir quelque chose dans +cette confusion. + +-- Vous appelez, sire de Mouy? cria le vieillard; est-ce a vous +qu'on en veut? + +-- C'est a moi, c'est a vous, c'est a tous les protestants; et, +tenez, en voila la preuve. + +En effet, en ce moment de Mouy avait vu se diriger contre lui +l'arquebuse de La Huriere. Le coup partit; mais le jeune homme eut +le temps de se baisser, et la balle alla briser une vitre au- +dessus de sa tete. + +-- Mercandon! s'ecria Coconnas, qui a la vue de cette bagarre +tressaillait de plaisir et avait oublie son creancier, mais a qui +cette apostrophe de de Mouy le rappelait: Mercandon, rue du +Chaume, c'est bien cela! Ah! il demeure la, c'est bon; nous allons +avoir affaire chacun a notre homme. + +Et tandis que les gens de l'hotel de Guise enfoncaient les portes +de la maison ou etait de Mouy; tandis que Maurevel, un flambeau a +la main, essayait d'incendier la maison; tandis que, les portes +une fois brisees, un combat terrible s'engageait contre un seul +homme qui, a chaque coup de rapiere, abattait son ennemi, Coconnas +essayait, a l'aide d'un pave, d'enfoncer la porte de Mercandon, +qui, sans s'inquieter de cet effort solitaire, arquebusait de son +mieux a sa fenetre. + +Alors tout ce quartier desert et obscur se trouva illumine comme +en plein jour, peuple comme l'interieur d'une fourmiliere; car, de +l'hotel de Montmorency, six ou huit gentilshommes huguenots, avec +leurs serviteurs et leurs amis, venaient de faire une charge +furieuse et commencaient, soutenus par le feu des fenetres, a +faire reculer les gens de Maurevel et ceux de l'hotel de Guise, +qu'ils finirent par acculer a l'hotel d'ou ils etaient sortis. + +Coconnas, qui n'avait point encore acheve d'enfoncer la porte de +Mercandon quoiqu'il s'escrimat de tout son coeur, fut pris dans ce +brusque refoulement. S'adossant alors a la muraille et mettant +l'epee a la main, il commenca non seulement a se defendre, mais +encore a attaquer avec des cris si terribles, qu'il dominait toute +cette melee. Il ferrailla ainsi de droite et de gauche, frappant +amis et ennemis, jusqu'a ce qu'un large vide se fut opere autour +de lui. A mesure que sa rapiere trouait une poitrine et que le +sang tiede eclaboussait ses mains et son visage, lui, l'oeil +dilate, les narines ouvertes, les dents serrees, regagnait le +terrain perdu et se rapprochait de la maison assiegee. + +de Mouy, apres un combat terrible livre dans l'escalier et le +vestibule, avait fini par sortir en veritable heros de sa maison +brulante. Au milieu de toute cette lutte, il n'avait pas cesse de +crier: A moi, Maurevel! Maurevel, ou es-tu? l'insultant par les +epithetes les plus injurieuses. Il apparut enfin dans la rue, +soutenant d'un bras sa maitresse, a moitie nue et presque +evanouie, et tenant un poignard entre ses dents. Son epee, +flamboyante par le mouvement de rotation qu'il lui imprimait, +tracait des cercles blancs ou rouges, selon que la lune en +argentait la lame ou qu'un flambeau en faisait reluire l'humidite +sanglante. Maurevel avait fui. La Huriere, repousse par de Mouy +jusqu'a Coconnas, qui ne le reconnaissait pas et le recevait a la +pointe de son epee, demandait grace des deux cotes. En ce moment, +Mercandon l'apercut, le reconnut a son echarpe blanche pour un +massacreur. + +Le coup partit. La Huriere jeta un cri, etendit les bras, laissa +echapper son arquebuse, et, apres avoir essaye de gagner la +muraille pour se retenir a quelque chose, tomba la face contre +terre. + +de Mouy profita de cette circonstance, se jeta dans la rue de +Paradis et disparut. + +La resistance des huguenots avait ete telle, que les gens de +l'hotel de Guise, repousses, etaient rentres et avaient ferme les +portes de l'hotel, dans la crainte d'etre assieges et pris chez +eux. + +Coconnas, ivre de sang et de bruit, arrive a cette exaltation ou, +pour les gens du Midi surtout, le courage se change en folie, +n'avait rien vu, rien entendu. Il remarqua seulement que ses +oreilles tintaient moins fort, que ses mains et son visage se +sechaient un peu, et, abaissant la pointe de son epee, il ne vit +plus pres de lui qu'un homme couche, la face noyee dans un +ruisseau rouge, et autour de lui que maisons qui brulaient. + +Ce fut une bien courte treve, car au moment ou il allait +s'approcher de cet homme, qu'il croyait reconnaitre pour La +Huriere, la porte de la maison qu'il avait vainement essaye de +briser a coups de paves s'ouvrit, et le vieux Mercandon, suivi de +son fils et de ses deux neveux, fondit sur le Piemontais, occupe a +reprendre haleine. + +-- Le voila! le voila! s'ecrierent-ils tout d'une voix. Coconnas +se trouvait au milieu de la rue, et, craignant d'etre entoure par +ces quatre hommes qui l'attaquaient a la fois, il fit, avec la +vigueur d'un de ces chamois qu'il avait si souvent poursuivis dans +les montagnes, un bond en arriere, et se trouva adosse a la +muraille de l'hotel de Guise. Une fois tranquillise sur les +surprises, il se remit en garde et redevint railleur. + +-- Ah! ah! pere Mercandon! dit-il, vous ne me reconnaissez pas? + +-- Oh! miserable! s'ecria le vieux huguenot, je te reconnais bien, +au contraire; tu m'en veux! a moi, l'ami, le compagnon de ton +pere? + +-- Et son creancier, n'est-ce pas? + +-- Oui, son creancier, puisque c'est toi qui le dis. + +-- Eh bien, justement, repondit Coconnas, je viens regler nos +comptes. + +-- Saisissons-le, lions-le, dit le vieillard aux jeunes gens qui +l'accompagnaient, et qui a sa voix s'elancerent contre la +muraille. + +-- Un instant, un instant, dit en riant Coconnas. Pour arreter les +gens il vous faut une prise de corps et vous avez neglige de la +demander au prevot. + +Et a ces paroles il engagea l'epee avec celui des jeunes gens qui +se trouvait le plus proche de lui, et au premier degagement lui +abattit le poignet avec sa rapiere. Le malheureux se recula en +hurlant. + +-- Et d'un! dit Coconnas. Au meme instant, la fenetre sous +laquelle Coconnas avait cherche un abri s'ouvrit en grincant. +Coconnas fit un soubresaut, craignant une attaque de ce cote; +mais, au lieu d'un ennemi, ce fut une femme qu'il apercut; au lieu +de l'arme meurtriere qu'il s'appretait a combattre, ce fut un +bouquet qui tomba a ses pieds. + +-- Tiens! une femme! dit-il. + +Il salua la dame de son epee et se baissa pour ramasser le +bouquet. + +-- Prenez garde, brave catholique, prenez garde, s'ecria la dame. + +Coconnas se releva, mais pas si rapidement que le poignard du +second neveu ne fendit son manteau et n'entamat l'autre epaule. + +La dame jeta un cri percant. + +Coconnas la remercia et la rassura d'un meme geste, s'elanca sur +le second neveu, qui rompit; mais au second appel son pied de +derriere glissa dans le sang. Coconnas s'elanca sur lui avec la +rapidite du chat-tigre, et lui traversa la poitrine de son epee. + +-- Bien, bien, brave cavalier! cria la dame de l'hotel de Guise, +bien! je vous envoie du secours. + +-- Ce n'est point la peine de vous deranger pour cela, madame! dit +Coconnas. Regardez plutot jusqu'au bout, si la chose vous +interesse, et vous allez voir comment le comte Annibal de Coconnas +accommode les huguenots. + +En ce moment le fils du vieux Mercandon tira presque a bout +portant un coup de pistolet a Coconnas, qui tomba sur un genou. + +La dame de la fenetre poussa un cri, mais Coconnas se releva; il +ne s'etait agenouille que pour eviter la balle, qui alla trouver +le mur a deux pieds de la belle spectatrice. + +Presque en meme temps, de la fenetre du logis de Mercandon partit +un cri de rage, et une vieille femme, qui a sa croix et a son +echarpe blanche reconnut Coconnas pour un catholique, lui lanca un +pot de fleurs qui l'atteignit au dessus du genou. + +-- Bon! dit Coconnas; l'une me jette des fleurs, l'autre les pots. +Si cela continue, on va demolir les maisons. + +-- Merci, ma mere, merci! cria le jeune homme. + +-- Va, femme, va! dit le vieux Mercandon, mais prends garde a +nous! + +-- Attendez, monsieur de Coconnas, attendez, dit la jeune dame de +l'hotel de Guise; je vais faire tirer aux fenetres. + +-- Ah ca! c'est donc un enfer de femmes, dont les unes sont pour +moi et les autres contre moi! dit Coconnas. Mordi! finissons-en. + +La scene, en effet, etait bien changee, et tirait evidemment a son +denouement. En face de Coconnas, blesse il est vrai, mais dans +toute la vigueur de ses vingt-quatre ans, mais habitue aux armes, +mais irrite plutot qu'affaibli par les trois ou quatre +egratignures qu'il avait recues, il ne restait plus que Mercandon +et son fils: Mercandon, vieillard de soixante a soixante-dix ans; +son fils, enfant de seize a dix-huit ans: ce dernier pale, blond +et frele, avait jete son pistolet decharge et par consequent +devenu inutile, et agitait en tremblant une epee de moitie moins +longue que celle du Piemontais; le pere, arme seulement d'un +poignard et d'une arquebuse vide, appelait au secours. Une vieille +femme, a la fenetre en face, la mere du jeune homme, tenait a la +main un morceau de marbre et s'appretait a le lancer. Enfin +Coconnas, excite d'un cote par les menaces, de l'autre par les +encouragements, fier de sa double victoire, enivre de poudre et de +sang, eclaire par la reverberation d'une maison en flammes, exalte +par l'idee qu'il combattait sous les yeux d'une femme dont la +beaute lui avait semble aussi superieure que son rang lui +paraissait incontestable; Coconnas, comme le dernier des Horaces, +avait senti doubler ses forces, et voyant le jeune homme hesiter, +il courut a lui et croisa sur sa petite epee sa terrible et +sanglante rapiere. Deux coups suffirent pour la lui faire sauter +des mains. Alors Mercandon chercha a repousser Coconnas, pour que +les projectiles lances par la fenetre l'atteignissent plus +surement. Mais Coconnas, au contraire, pour paralyser la double +attaque du vieux Mercandon, qui essayait de le percer de son +poignard, et de la mere du jeune homme, qui tentait de lui briser +la tete avec la pierre qu'elle s'appretait a lui lancer, saisit +son adversaire a bras-le-corps, le presentant a tous les coups +comme un bouclier, et l'etouffant dans son etreinte herculeenne. + +-- A moi, a moi! s'ecria le jeune homme, il me brise la poitrine! +a moi, a moi! Et sa voix commenca de se perdre dans un rale sourd +et etrangle. Alors, Mercandon cessa de menacer, il supplia. + +-- Grace! grace! dit-il, monsieur de Coconnas! grace! c'est mon +unique enfant! + +-- C'est mon fils! c'est mon fils! cria la mere, l'espoir de notre +vieillesse! ne le tuez pas, monsieur! ne le tuez pas! + +-- Ah! vraiment! cria Coconnas en eclatant de rire. Que je ne le +tue pas! et que voulait-il donc me faire avec son epee et son +pistolet? + +-- Monsieur, continua Mercandon en joignant les mains, j'ai chez +moi l'obligation souscrite par votre pere, je vous la rendrai; +j'ai dix mille ecus d'or, je vous les donnerai; j'ai les +pierreries de notre famille, et elles seront a vous; mais ne le +tuez pas, ne le tuez pas! + +-- Et moi, j'ai mon amour, dit a demi-voix la femme de l'hotel de +Guise, et je vous le promets. Coconnas reflechit une seconde, et +soudain: + +-- Etes-vous huguenot? demanda-t-il au jeune homme. + +-- Je le suis, murmura l'enfant. + +-- En ce cas, il faut mourir! repondit Coconnas en froncant les +sourcils et en approchant de la poitrine de son adversaire la +misericorde aceree et tranchante. + +-- Mourir! s'ecria le vieillard, mon pauvre enfant! mourir! + +Et un cri de mere retentit si douloureux et si profond, qu'il +ebranla pour un moment la sauvage resolution du Piemontais. + +-- Oh! madame la duchesse! s'ecria le pere se tournant vers la +femme de l'hotel de Guise, intercedez pour nous, et tous les +matins et tous les soirs votre nom sera dans nos prieres. + +-- Alors, qu'il se convertisse! dit la dame de l'hotel de Guise. + +-- Je suis protestant, dit l'enfant. + +-- Meurs donc, dit Coconnas en levant sa dague, meurs donc puisque +tu ne veux pas de la vie que cette belle bouche t'offrait. + +Mercandon et sa femme virent la lame terrible luire comme un +eclair au dessus de la tete de leur fils. + +-- Mon fils, mon Olivier, hurla la mere, abjure... abjure! + +-- Abjure, cher enfant! cria Mercandon, se roulant aux pieds de +Coconnas, ne nous laisse pas seuls sur la terre. + +-- Abjurez tous ensemble! cria Coconnas; pour un _Credo_, trois +ames et une vie! + +-- Je le veux bien, dit le jeune homme. + +-- Nous le voulons bien, crierent Mercandon et sa femme. + +-- A genoux, alors! fit Coconnas, et que ton fils recite mot a mot +la priere que je vais te dire. Le pere obeit le premier. + +-- Je suis pret, dit l'enfant. Et il s'agenouilla a son tour. + +Coconnas commenca alors a lui dicter en latin les paroles du +_Credo_. Mais, soit hasard, soit calcul, le jeune Olivier s'etait +agenouille pres de l'endroit ou avait vole son epee. A peine vit- +il cette arme a la portee de sa main, que, sans cesser de repeter +les paroles de Coconnas, il etendit le bras pour la saisir. +Coconnas apercut le mouvement, tout en faisant semblant de ne pas +le voir. Mais au moment ou le jeune homme touchait du bout de ses +doigts crispes la poignee de l'arme, il s'elanca sur lui, et le +renversant: + +-- Ah! traitre! dit-il. Et il lui plongea sa dague dans la gorge. +Le jeune homme jeta un cri, se releva convulsivement sur un genou +et retomba mort. + +-- Ah! bourreau! hurla Mercandon, tu nous egorges pour nous voler +les cent nobles a la rose que tu nous dois. + +-- Ma foi non, dit Coconnas, et la preuve... En disant ces mots, +Coconnas jeta aux pieds du vieillard la bourse qu'avant son depart +son pere lui avait remise pour acquitter sa dette avec son +creancier. + +-- Et la preuve, continua-t-il, c'est que voila votre argent. + +-- Et toi, voici ta mort! cria la mere de la fenetre. + +-- Prenez garde, monsieur de Coconnas, prenez garde, dit la dame +de l'hotel de Guise. + +Mais avant que Coconnas eut pu tourner la tete pour se rendre a ce +dernier avis ou pour se soustraire a la premiere menace, une masse +pesante fendit l'air en sifflant, s'abattit a plat sur le chapeau +du Piemontais, lui brisa son epee dans la main et le coucha sur le +pave, surpris, etourdi, assomme, sans qu'il eut pu entendre le +double cri de joie et de detresse qui se repandit de droite et de +gauche. + +Mercandon s'elanca aussitot, le poignard a la main, sur Coconnas +evanoui. Mais en ce moment la porte de l'hotel de Guise s'ouvrit, +et le vieillard, voyant luire les pertuisanes et les epees, +s'enfuit; tandis que celle qu'il avait appelee madame la duchesse, +belle d'une beaute terrible a la lueur de l'incendie, eblouissante +de pierreries et de diamants, se penchait, a moitie hors de la +fenetre, pour crier aux nouveaux venus, le bras tendu vers +Coconnas: + +-- La! la! en face de moi; un gentilhomme vetu d'un pourpoint +rouge. Celui-la, oui, oui, celui-la! ... + + + +X +Mort, messe ou Bastille + + +Marguerite, comme nous l'avons dit, avait referme sa porte et +etait rentree dans sa chambre. Mais comme elle y entrait, toute +palpitante, elle apercut Gillonne, qui, penchee avec terreur vers +la porte du cabinet, contemplait des traces de sang eparses sur le +lit, sur les meubles et sur le tapis. + +-- Ah! madame, s'ecria-t-elle en apercevant la reine. Oh! madame, +est-il donc mort? + +-- Silence! Gillonne, dit Marguerite de ce ton de voix qui indique +l'importance de la recommandation. Gillonne se tut. + +Marguerite tira alors de son aumoniere une petite clef doree, +ouvrit la porte du cabinet et montra du doigt le jeune homme a sa +suivante. + +La Mole avait reussi a se soulever et a s'approcher de la fenetre. +Un petit poignard, de ceux que les femmes portaient a cette +epoque, s'etait rencontre sous sa main, et le jeune gentilhomme +l'avait saisi en entendant ouvrir la porte. + +-- Ne craignez rien, monsieur, dit Marguerite, car, sur mon ame, +vous etes en surete. La Mole se laissa retomber sur ses genoux. + +-- Oh! madame, s'ecria-t-il, vous etes pour moi plus qu'une reine, +vous etes une divinite. + +-- Ne vous agitez pas ainsi, monsieur, s'ecria Marguerite, votre +sang coule encore... Oh! regarde, Gillonne, comme il est pale... +Voyons, ou etes-vous blesse? + +-- Madame, dit La Mole en essayant de fixer sur des points +principaux la douleur errante par tout le corps, je crois avoir +recu un premier coup de dague a l'epaule et un second dans la +poitrine; les autres blessures ne valent point la peine qu'on s'en +occupe. + +-- Nous allons voir cela, dit Marguerite; Gillonne, apporte ma +cassette de baumes. + +Gillonne obeit et rentra, tenant d'une main la cassette, et de +l'autre une aiguiere de vermeil et du linge de fine toile de +Hollande. + +-- Aide-moi a le soulever, Gillonne, dit la reine Marguerite, car, +en se soulevant lui-meme, le malheureux a acheve de perdre ses +forces. + +-- Mais, madame, dit La Mole, je suis tout confus; je ne puis +souffrir en verite... + +-- Mais, monsieur, vous allez vous laisser faire, que je pense, +dit Marguerite; quand nous pouvons vous sauver, ce serait un crime +de vous laisser mourir. + +-- Oh! s'ecria La Mole, j'aime mieux mourir que de vous voir, +vous, la reine, souiller vos mains d'un sang indigne comme le +mien... Oh! jamais! jamais! + +Et il se recula respectueusement. + +-- Votre sang, mon gentilhomme, reprit en souriant Gillonne, eh! +vous en avez deja souille tout a votre aise le lit et la chambre +de Sa Majeste. + +Marguerite croisa son manteau sur son peignoir de batiste, tout +eclabousse de petites taches vermeilles. Ce geste, plein de pudeur +feminine, rappela a La Mole qu'il avait tenu dans ses bras et +serre contre sa poitrine cette reine si belle, si aimee, et a ce +souvenir une rougeur fugitive passa sur ses joues blemies. + +-- Madame, balbutia-t-il, ne pouvez-vous m'abandonner aux soins +d'un chirurgien? + +-- D'un chirurgien catholique, n'est-ce pas? demanda la reine avec +une expression que comprit La Mole, et qui le fit tressaillir. + +-- Ignorez-vous donc, continua la reine avec une voix et un +sourire d'une douceur inouie, que, nous autres filles de France, +nous sommes elevees a connaitre la valeur des plantes et a +composer des baumes? car notre devoir, comme femmes et comme +reines, a ete de tout temps d'adoucir les douleurs! Aussi valons- +nous les meilleurs chirurgiens du monde, a ce que disent nos +flatteurs du moins. Ma reputation, sous ce rapport, n'est-elle pas +venue a votre oreille? Allons, Gillonne, a l'ouvrage! + +La Mole voulait essayer de resister encore; il repeta de nouveau +qu'il aimait mieux mourir que d'occasionner a la reine ce labeur, +qui pouvait commencer par la pitie et finir par le degout. Cette +lutte ne servit qu'a epuiser completement ses forces. Il chancela, +ferma les yeux, et laissa retomber sa tete en arriere, evanoui +pour la seconde fois. + +Alors Marguerite, saisissant le poignard qu'il avait laisse +echapper, coupa rapidement le lacet qui fermait son pourpoint, +tandis que Gillonne, avec une autre lame, decousait ou plutot +tranchait les manches de La Mole. + +Gillonne, avec un linge imbibe d'eau fraiche, etancha le sang qui +s'echappait de l'epaule et de la poitrine du jeune homme, tandis +que Marguerite, d'une aiguille d'or a la pointe arrondie, sondait +les plaies avec toute la delicatesse et l'habilete que maitre +Ambroise Pare eut pu deployer en pareille circonstance. + +Celle de l'epaule etait profonde, celle de la poitrine avait +glisse sur les cotes et traversait seulement les chairs; aucune +des deux ne penetrait dans les cavites de cette forteresse +naturelle qui protege le coeur et les poumons. + +-- Plaie douloureuse et non mortelle, _Acerrimum humeri vulnus, +non autem lethale_, murmura la belle et savante chirurgienne; +passe-moi du baume et prepare de la charpie, Gillonne. + +Cependant Gillonne, a qui la reine venait de donner ce nouvel +ordre, avait deja essuye et parfume la poitrine du jeune homme et +en avait fait autant de ses bras modeles sur un dessin antique, de +ses epaules gracieusement rejetees en arriere, de son cou ombrage +de boucles epaisses et qui appartenait bien plutot a une statue de +marbre de Paros qu'au corps mutile d'un homme expirant. + +-- Pauvre jeune homme, murmura Gillonne en regardant non pas tant +son ouvrage que celui qui venait d'en etre l'objet. + +-- N'est-ce pas qu'il est beau? dit Marguerite avec une franchise +toute royale. + +-- Oui, madame. Mais il me semble qu'au lieu de le laisser ainsi +couche a terre nous devrions le soulever et l'etendre sur le lit +de repos contre lequel il est seulement appuye. + +-- Oui, dit Marguerite, tu as raison. + +Et les deux femmes, s'inclinant et reunissant leurs forces, +souleverent La Mole et le deposerent sur une espece de grand sofa +a dossier sculpte qui s'etendait devant la fenetre, qu'elles +entrouvrirent pour lui donner de l'air. + +Le mouvement reveilla La Mole, qui poussa un soupir et, rouvrant +les yeux, commenca d'eprouver cet incroyable bien-etre qui +accompagne toutes les sensations du blesse, alors qu'a son retour +a la vie il retrouve la fraicheur au lieu des flammes devorantes, +et les parfums du baume au lieu de la tiede et nauseabonde odeur +du sang. + +Il murmura quelques mots sans suite, auxquels Marguerite repondit +par un sourire en posant le doigt sur sa bouche. + +En ce moment le bruit de plusieurs coups frappes a une porte +retentit. + +-- On heurte au passage secret, dit Marguerite. + +-- Qui donc peut venir, madame? demanda Gillonne effrayee. + +-- Je vais voir, dit Marguerite. Toi, reste aupres de lui et ne le +quitte pas d'un seul instant. + +Marguerite rentra dans sa chambre, et, fermant la porte du +cabinet, alla ouvrir celle du passage qui donnait chez le roi et +chez la reine mere. + +-- Madame de Sauve! s'ecria-t-elle en reculant vivement et avec +une expression qui ressemblait sinon a la terreur, du moins a la +haine, tant il est vrai qu'une femme ne pardonne jamais a une +autre femme de lui enlever meme un homme qu'elle n'aime pas. +Madame de Sauve! + +-- Oui, Votre Majeste! dit celle-ci en joignant les mains. + +-- Ici, vous, madame! continua Marguerite de plus en plus etonnee, +mais aussi d'une voix plus imperative. Charlotte tomba a genoux. + +-- Madame, dit-elle, pardonnez-moi, je reconnais a quel point je +suis coupable envers vous; mais, si vous saviez! la faute n'est +pas tout entiere a moi, et un ordre expres de la reine mere... + +-- Relevez-vous, dit Marguerite, et comme je ne pense pas que vous +soyez venue dans l'esperance de vous justifier vis-a-vis de moi, +dites-moi pourquoi vous etes venue. + +-- Je suis venue, madame, dit Charlotte toujours a genoux et avec +un regard presque egare, je suis venue pour vous demander s'il +n'etait pas ici. + +-- Ici, qui? de qui parlez-vous, madame?... car, en verite, je ne +comprends pas. + +-- Du roi! + +-- Du roi? vous le poursuivez jusque chez moi! Vous savez bien +qu'il n'y vient pas, cependant! + +-- Ah! madame! continua la baronne de Sauve sans repondre a toutes +ces attaques et sans meme paraitre les sentir; ah! plut a Dieu +qu'il y fut! + +-- Et pourquoi cela? + +-- Eh! mon Dieu! madame, parce qu'on egorge les huguenots, et que +le roi de Navarre est le chef des huguenots. + +-- Oh! s'ecria Marguerite en saisissant madame de Sauve par la +main et en la forcant de se relever, oh! je l'avais oublie! +D'ailleurs, je n'avais pas cru qu'un roi put courir les memes +dangers que les autres hommes. + +-- Plus, madame, mille fois plus, s'ecria Charlotte. + +-- En effet, madame de Lorraine m'avait prevenue. Je lui avais dit +de ne pas sortir. Serait-il sorti? + +-- Non, non, il est dans le Louvre. Il ne se retrouve pas. Et s'il +n'est pas ici... + +-- Il n'y est pas. + +-- Oh! s'ecria madame de Sauve avec une explosion de douleur, c'en +est fait de lui, car la reine mere a jure sa mort. + +-- Sa mort! Ah! dit Marguerite, vous m'epouvantez. Impossible! + +-- Madame, reprit madame de Sauve avec cette energie que donne +seule la passion, je vous dis qu'on ne sait pas ou est le roi de +Navarre. + +-- Et la reine mere, ou est-elle? + +-- La reine mere m'a envoyee chercher M. de Guise et +M. de Tavannes, qui etaient dans son oratoire, puis elle m'a +congediee. Alors, pardonnez-moi, madame! je suis remontee chez +moi, et comme d'habitude, j'ai attendu. + +-- Mon mari, n'est-ce pas? dit Marguerite. + +-- Il n'est pas venu, madame. Alors, je l'ai cherche de tous +cotes; je l'ai demande a tout le monde. Un seul soldat m'a repondu +qu'il croyait l'avoir apercu au milieu des gardes qui +l'accompagnaient l'epee nue quelque temps avant que le massacre +commencat, et le massacre est commence depuis une heure. + +-- Merci, madame, dit Marguerite; et quoique peut-etre le +sentiment qui vous fait agir soit une nouvelle offense pour moi, +merci. + +-- Oh! alors, pardonnez-moi, madame! dit-elle, et je rentrerai +chez moi plus forte de votre pardon; car je n'ose vous suivre, +meme de loin. + +Marguerite lui tendit la main. + +-- Je vais trouver la reine Catherine, dit-elle; rentrez chez +vous. Le roi de Navarre est sous ma sauvegarde, je lui ai promis +alliance et je serai fidele a ma promesse. + +-- Mais si vous ne pouvez penetrer jusqu'a la reine mere, madame? + +-- Alors, je me tournerai du cote de mon frere Charles, et il +faudra bien que je lui parle. + +-- Allez, allez, madame, dit Charlotte en laissant le passage +libre a Marguerite, et que Dieu conduise Votre Majeste. + +Marguerite s'elanca par le couloir. Mais arrivee a l'extremite, +elle se retourna pour s'assurer que madame de Sauve ne demeurait +pas en arriere. Madame de Sauve la suivait. + +La reine de Navarre lui vit prendre l'escalier qui conduisait a +son appartement, et poursuivit son chemin vers la chambre de la +reine. + +Tout etait change; au lieu de cette foule de courtisans empresses, +qui d'ordinaire ouvrait ses rangs devant la reine en la saluant +respectueusement, Marguerite ne rencontrait que des gardes avec +des pertuisanes rougies et des vetements souilles de sang, ou des +gentilshommes aux manteaux dechires, a la figure noircie par la +poudre, porteurs d'ordres et de depeches, les uns entrant et les +autres sortant: toutes ces allees et venues faisaient un +fourmillement terrible et immense dans les galeries. + +Marguerite n'en continua pas moins d'aller en avant et parvint +jusqu'a l'antichambre de la reine mere. Mais cette antichambre +etait gardee par deux haies de soldats qui ne laissaient penetrer +que ceux qui etaient porteurs d'un certain mot d'ordre. + +Marguerite essaya vainement de franchir cette barriere vivante. +Elle vit plusieurs fois s'ouvrir et se fermer la porte, et a +chaque fois, par l'entrebaillement, elle apercut Catherine +rajeunie par l'action, active comme si elle n'avait que vingt ans, +ecrivant, recevant des lettres, les decachetant, donnant des +ordres, adressant a ceux-ci un mot, a ceux-la un sourire, et ceux +auxquels elle souriait plus amicalement etaient ceux qui etaient +plus couverts de poussiere et de sang. + +Au milieu de ce grand tumulte qui bruissait dans le Louvre, qu'il +emplissait d'effrayantes rumeurs, on entendait eclater les +arquebusades de la rue de plus en plus repetees. + +-- Jamais je n'arriverai jusqu'a elle, se dit Marguerite apres +avoir fait pres des hallebardiers trois tentatives inutiles. +Plutot que de perdre mon temps ici, allons donc trouver mon frere. + +En ce moment passa M. de Guise; il venait d'annoncer a la reine la +mort de l'amiral et retournait a la boucherie. + +-- Oh! Henri! s'ecria Marguerite, ou est le roi de Navarre? Le duc +la regarda avec un sourire etonne, s'inclina, et, sans repondre, +sortit avec ses gardes. Marguerite courut a un capitaine qui +allait sortir du Louvre et qui, avant de partir, faisait charger +les arquebuses de ses soldats. + +-- Le roi de Navarre? demanda-t-elle; monsieur, ou est le roi de +Navarre? + +-- Je ne sais, madame, repondit celui-ci, je ne suis point des +gardes de Sa Majeste. + +-- Ah! mon cher Rene! s'ecria Marguerite en reconnaissant le +parfumeur de Catherine... c'est vous... vous sortez de chez ma +mere... savez-vous ce qu'est devenu mon mari? + +-- Sa Majeste le roi de Navarre n'est point mon ami, madame... +vous devez vous en souvenir. On dit meme, ajouta-t-il avec une +contraction qui ressemblait plus a un grincement qu'a un sourire, +on dit meme qu'il ose m'accuser d'avoir, de complicite avec madame +Catherine, empoisonne sa mere. + +-- Non! non! s'ecria Marguerite, ne croyez pas cela, mon bon Rene! + +-- Oh! peu m'importe, madame! dit le parfumeur; ni le roi de +Navarre ni les siens ne sont plus guere a craindre en ce moment. + +Et il tourna le dos a Marguerite. + +-- Oh! monsieur de Tavannes, monsieur de Tavannes! + +s'ecria Marguerite, un mot, un seul, je vous prie! Tavannes qui +passait, s'arreta. + +-- Ou est Henri de Navarre? dit Marguerite. + +-- Ma foi! dit-il tout haut, je crois qu'il court la ville avec +MM. d'Alencon et Conde. Puis, si bas que Marguerite seule put +l'entendre: + +-- Belle Majeste, dit-il, si vous voulez voir celui pour etre a la +place duquel je donnerais ma vie, allez frapper au cabinet des +Armes du roi. + +-- Oh! merci, Tavannes! dit Marguerite, qui, de tout ce que lui +avait dit Tavannes, n'avait entendu que l'indication principale; +merci, j'y vais. + +Et elle prit sa course tout en murmurant: + +-- Oh! apres ce que je lui ai promis, apres la facon dont il s'est +conduit envers moi quand cet ingrat Henri s'etait cache dans le +cabinet, je ne puis le laisser perir! + +Et elle vint heurter a la porte des appartements du roi; mais ils +etaient ceints interieurement par deux compagnies des gardes. + +-- On n'entre point chez le roi, dit l'officier en s'avancant +vivement. + +-- Mais moi? dit Marguerite. + +-- L'ordre est general. + +-- Moi, la reine de Navarre! moi, sa soeur! + +-- Ma consigne n'admet point d'exception, madame; recevez donc mes +excuses. Et l'officier referma la porte. + +-- Oh! il est perdu, s'ecria Marguerite alarmee par la vue de +toutes ces figures sinistres, qui, lorsqu'elles ne respiraient pas +la vengeance, exprimaient l'inflexibilite. -- Oui, oui, je +comprends tout... on s'est servi de moi comme d'un appat... je +suis le piege ou l'on prend et egorge les huguenots... Oh! +j'entrerai, dusse-je me faire tuer. + +Et Marguerite courait comme une folle par les corridors et par les +galeries, lorsque tout a coup passant devant une petite porte, +elle entendit un chant doux, presque lugubre, tant il etait +monotone. C'etait un psaume calviniste que chantait une voix +tremblante dans la piece voisine. + +-- La nourrice du roi mon frere, la bonne Madelon... elle est la! +s'ecria Marguerite en se frappant le front, eclairee par une +pensee subite; elle est la! ... Dieu des chretiens, aide-moi! + +Et Marguerite, pleine d'esperance, heurta doucement a la petite +porte. + +En effet, apres l'avis qui lui avait ete donne par Marguerite, +apres son entretien avec Rene, apres sa sortie de chez la reine +mere, a laquelle, comme un bon genie, avait voulu s'opposer la +pauvre petite Phebe, Henri de Navarre avait rencontre quelques +gentilshommes catholiques qui, sous pretexte de lui faire honneur, +l'avaient reconduit chez lui, ou l'attendaient une vingtaine de +huguenots, lesquels s'etaient reunis chez le jeune prince, et, une +fois reunis, ne voulaient plus le quitter, tant depuis quelques +heures le pressentiment de cette nuit fatale avait plane sur le +Louvre. Ils etaient donc restes ainsi sans qu'on eut tente de les +troubler. Enfin, au premier coup de la cloche de Saint-Germain- +l'Auxerrois, qui retentit dans tous ces coeurs comme un glas +funebre, Tavannes entra, et, au milieu d'un silence de mort, +annonca a Henri que le roi Charles IX voulait lui parler. + +Il n'y avait point de resistance a tenter, personne n'en eut meme +la pensee. On entendait les plafonds, les galeries et les +corridors du Louvre craquer sous les pieds des soldats reunis tant +dans les cours que dans les appartements, au nombre de pres de +deux mille. Henri, apres avoir pris conge de ses amis, qu'il ne +devait plus revoir, suivit donc Tavannes, qui le conduisit dans +une petite galerie contigue au logis du roi, ou il le laissa seul, +sans armes et le coeur gonfle de toutes les defiances. + +Le roi de Navarre compta ainsi, minute par minute, deux mortelles +heures, ecoutant avec une terreur croissante le bruit du tocsin et +le retentissement des arquebusades; voyant, par un guichet vitre, +passer, a la lueur de l'incendie, au flamboiement des torches, les +fuyards et les assassins; ne comprenant rien a ces clameurs de +meurtre et a ces cris de detresse; ne pouvant soupconner enfin, +malgre la connaissance qu'il avait de Charles IX, de la reine mere +et du duc de Guise, l'horrible drame qui s'accomplissait en ce +moment. + +Henri n'avait pas le courage physique; il avait mieux que cela, il +avait la puissance morale: craignant le danger, il l'affrontait en +souriant, mais le danger du champ de bataille, le danger en plein +air et en plein jour, le danger aux yeux de tous, +qu'accompagnaient la stridente harmonie des trompettes et la voix +sourde et vibrante des tambours... Mais la, il etait sans armes, +seul, enferme, perdu dans une demi-obscurite, suffisante a peine +pour voir l'ennemi qui pouvait se glisser jusqu'a lui et le fer +qui le voulait percer. Ces deux heures furent donc pour lui les +deux heures peut-etre les plus cruelles de sa vie. + +Au plus fort du tumulte, et comme Henri commencait a comprendre +que, selon toute probabilite, il s'agissait d'un massacre +organise, un capitaine vint chercher le prince et le conduisit, +par un corridor, a l'appartement du roi. A leur approche la porte +s'ouvrit, derriere eux la porte se referma, le tout comme par +enchantement, puis le capitaine introduisit Henri pres de Charles +IX, alors dans son cabinet des Armes. + +Lorsqu'ils entrerent, le roi etait assis dans un grand fauteuil, +ses deux mains posees sur les deux bras de son siege et la tete +retombant sur sa poitrine. Au bruit que firent les nouveaux venus, +Charles IX releva son front, sur lequel Henri vit couler la sueur +par grosses gouttes. + +-- Bonsoir, Henriot, dit brutalement le jeune roi. Vous, La +Chastre, laissez-nous. Le capitaine obeit. Il se fit un moment de +sombre silence. Pendant ce moment, Henri regarda autour de lui +avec inquietude et vit qu'il etait seul avec le roi. Charles IX se +leva tout a coup. + +-- Par la mordieu! dit-il en retroussant d'un geste rapide ses +cheveux blonds et en essuyant son front en meme temps, vous etes +content de vous voir pres de moi, n'est-ce pas, Henriot? + +-- Mais sans doute, Sire, repondit le roi de Navarre, et c'est +toujours avec bonheur que je me trouve aupres de Votre Majeste. + +-- Plus content que d'etre la-bas, hein? reprit Charles IX, +continuant a suivre sa pauvre pensee plutot qu'il ne repondait au +compliment de Henri. + +-- Sire, je ne comprends pas, dit Henri. + +-- Regardez et vous comprendrez. D'un mouvement rapide, Charles IX +marcha ou plutot bondit vers la fenetre. Et, attirant a lui son +beau-frere, de plus en plus epouvante, il lui montra l'horrible +silhouette des assassins, qui, sur le plancher d'un bateau, +egorgeaient ou noyaient les victimes qu'on leur amenait a chaque +instant. + +-- Mais, au nom du Ciel, s'ecria Henri tout pale, que se passe-t- +il donc cette nuit? + +-- Cette nuit, monsieur, dit Charles IX, on me debarrasse de tous +les huguenots. Voyez-vous la-bas, au-dessus de l'hotel de Bourbon, +cette fumee et cette flamme? C'est la fumee et la flamme de la +maison de l'amiral, qui brule. Voyez-vous ce corps que de bons +catholiques trainent sur une paillasse dechiree, c'est le corps du +gendre de l'amiral, le cadavre de votre ami Teligny. + +-- Oh! que veut dire cela? s'ecria le roi de Navarre, en cherchant +inutilement a son cote la poignee de sa dague et tremblant a la +fois de honte et de colere, car il sentait que tout a la fois on +le raillait et on le menacait. + +-- Cela veut dire, s'ecria Charles IX furieux, sans transition et +blemissant d'une maniere effrayante, cela veut dire que je ne veux +plus de huguenot autour de moi, entendez-vous, Henri? Suis-je le +roi? suis-je le maitre? + +-- Mais, Votre Majeste... + +-- Ma Majeste tue et massacre a cette heure tout ce qui n'est pas +catholique; c'est son plaisir. Etes-vous catholique? s'ecria +Charles, dont la colere montait incessamment comme une maree +terrible. + +-- Sire, dit Henri, rappelez-vous vos paroles: Qu'importe la +religion de qui me sert bien! + +-- Ha! ha! ha! s'ecria Charles en eclatant d'un rire sinistre; que +je me rappelle mes paroles, dis-tu, Henri! _Verba volant, _comme +dit ma soeur Margot. Et tous ceux-la, regarde, ajouta-t-il en +montrant du doigt la ville, ceux-la ne m'avaient-ils pas bien +servi aussi? n'etaient-ils pas braves au combat, sages au conseil, +devoues toujours? Tous etaient des sujets utiles! mais ils etaient +huguenots, et je ne veux que des catholiques. + +Henri resta muet. + +-- Ca, comprenez-moi donc, Henriot! s'ecria Charles IX. + +-- J'ai compris, Sire. + +-- Eh bien? + +-- Eh bien, Sire, je ne vois pas pourquoi le roi de Navarre ferait +ce que tant de gentilshommes ou de pauvres gens n'ont pas fait. +Car enfin, s'ils meurent tous, ces malheureux, c'est aussi parce +qu'on leur a propose ce que Votre Majeste me propose, et qu'ils +ont refuse comme je refuse. + +Charles saisit le bras du jeune prince, et fixant sur lui un +regard dont l'atonie se changeait peu a peu en un fauve +rayonnement: + +-- Ah! tu crois, dit-il, que j'ai pris la peine d'offrir la messe +a ceux qu'on egorge la-bas? + +-- Sire, dit Henri en degageant son bras, ne mourrez-vous point +dans la religion de vos peres? + +-- Oui, par la mordieu! et toi? + +-- Eh bien, moi aussi, Sire, repondit Henri. Charles poussa un +rugissement de rage, et saisit d'une main tremblante son +arquebuse, placee sur une table. Henri, colle contre la +tapisserie, la sueur de l'angoisse au front, mais, grace a cette +puissance qu'il conservait sur lui-meme, calme en apparence, +suivait tous les mouvements du terrible monarque avec l'avide +stupeur de l'oiseau fascine par le serpent. + +Charles arma son arquebuse, et frappant du pied avec une fureur +aveugle: + +-- Veux-tu la messe? s'ecria-t-il en eblouissant Henri du +miroitement de l'arme fatale. Henri resta muet. + +Charles IX ebranla les voutes du Louvre du plus terrible juron qui +soit jamais sorti des levres d'un homme, et de pale qu'il etait, +il devint livide. + +-- Mort, messe ou Bastille! s'ecria-t-il en mettant le roi de +Navarre en joue. + +-- Oh! Sire! s'ecria Henri, me tuerez-vous, moi votre frere? + +Henri venait d'eluder, avec cet esprit incomparable qui etait une +des plus puissantes facultes de son organisation, la reponse que +lui demandait Charles IX; car, sans aucun doute, si cette reponse +eut ete negative, Henri etait mort. + +Aussi, comme apres les derniers paroxysmes de la rage se trouve +immediatement le commencement de la reaction, Charles IX ne +reitera pas la question qu'il venait d'adresser au prince de +Navarre, et apres un moment d'hesitation, pendant lequel il fit +entendre un rugissement sourd, il se retourna vers la fenetre +ouverte, et coucha en joue un homme qui courait sur le quai +oppose. + +-- Il faut cependant bien que je tue quelqu'un, s'ecria Charles +IX, livide comme un cadavre, et dont les yeux s'injectaient de +sang. + +Et lachant le coup, il abattit l'homme qui courait. Henri poussa +un gemissement. Alors, anime par une effrayante ardeur, Charles +chargea et tira sans relache son arquebuse, poussant des cris de +joie chaque fois que le coup avait porte. + +-- C'est fait de moi, se dit le roi de Navarre; quand il ne +trouvera plus personne a tuer, il me tuera. + +-- Eh bien, dit tout a coup une voix derriere les princes, est-ce +fait? + +C'etait Catherine de Medicis, qui, pendant la derniere detonation +de l'arme, venait d'entrer sans etre entendue. + +-- Non, mille tonnerres d'enfer! hurla Charles en jetant son +arquebuse par la chambre... Non, l'entete... il ne veut pas! ... + +Catherine ne repondit point. Elle tourna lentement son regard vers +la partie de la chambre ou se tenait Henri, aussi immobile qu'une +des figures de la tapisserie contre laquelle il etait appuye. +Alors elle ramena sur Charles un oeil qui voulait dire: Alors, +pourquoi vit-il? + +-- Il vit... il vit... murmura Charles IX, qui comprenait +parfaitement ce regard et qui y repondait, comme on le voit, sans +hesitation; il vit, parce qu'il... est mon parent. + +Catherine sourit. Henri vit ce sourire et reconnut que c'etait +Catherine surtout qu'il lui fallait combattre. + +-- Madame, lui dit-il, tout vient de vous, je le vois bien, et +rien de mon beau-frere Charles; c'est vous qui avez eu l'idee de +m'attirer dans un piege; c'est vous qui avez pense a faire de +votre fille l'appat qui devait nous perdre tous; c'est vous qui +m'avez separe de ma femme, pour qu'elle n'eut pas l'ennui de me +voir tuer sous ses yeux... + +-- Oui, mais cela ne sera pas! s'ecria une autre voix haletante et +passionnee que Henri reconnut a l'instant et qui fit tressaillir +Charles IX de surprise et Catherine de fureur. + +-- Marguerite! s'ecria Henri. + +-- Margot! dit Charles IX. + +-- Ma fille! murmura Catherine. + +-- Monsieur, dit Marguerite a Henri, vos dernieres paroles +m'accusaient, et vous aviez a la fois tort et raison: raison, car +en effet je suis bien l'instrument dont on s'est servi pour vous +perdre tous; tort, car j'ignorais que vous marchiez a votre perte. +Moi-meme, monsieur, telle que vous me voyez, je dois la vie au +hasard, a l'oubli de ma mere, peut-etre; mais sitot que j'ai +appris votre danger, je me suis souvenue de mon devoir. Or, le +devoir d'une femme est de partager la fortune de son mari. Vous +exile-t-on, monsieur, je vous suis dans l'exil; vous emprisonne-t- +on, je me fais captive; vous tue-t-on, je meurs. + +Et elle tendit a son mari une main que Henri saisit, sinon avec +amour, du moins avec reconnaissance. + +-- Ah! ma pauvre Margot, dit Charles IX, tu ferais bien mieux de +lui dire de se faire catholique! + +-- Sire, repondit Marguerite avec cette haute dignite qui lui +etait si naturelle, Sire, croyez-moi, pour vous-meme ne demandez +pas une lachete a un prince de votre maison. + +Catherine lanca un regard significatif a Charles. + +-- Mon frere, s'ecria Marguerite, qui, aussi bien que Charles IX, +comprenait la terrible pantomime de Catherine, mon frere, songez- +y, vous avez fait de lui mon epoux. + +Charles IX, pris entre le regard imperatif de Catherine et le +regard suppliant de Marguerite comme entre deux principes opposes, +resta un instant indecis; enfin, Oromase l'emporta. + +-- Au fait, madame, dit-il en se penchant a l'oreille de +Catherine, Margot a raison et Henriot est mon beau-frere. + +-- Oui, repondit Catherine en s'approchant a son tour de l'oreille +de son fils, oui... mais s'il ne l'etait pas? + + + +XI +L'aubepine du cimetiere des Innocents + + +Rentree chez elle, Marguerite chercha vainement a deviner le mot +que Catherine de Medicis avait dit tout bas a Charles IX, et qui +avait arrete court le terrible conseil de vie et de mort qui se +tenait en ce moment. + +Une partie de la matinee fut employee par elle a soigner La Mole, +l'autre a chercher l'enigme que son esprit se refusait a +comprendre. + +Le roi de Navarre etait reste prisonnier au Louvre. Les huguenots +etaient plus que jamais poursuivis. A la nuit terrible avait +succede un jour de massacre plus hideux encore. Ce n'etait plus le +tocsin que les cloches sonnaient, c'etaient des _Te Deum_, et les +accents de ce bronze joyeux retentissant au milieu du meurtre et +des incendies, etaient peut-etre plus tristes a la lumiere du +soleil que ne l'avait ete pendant l'obscurite le glas de la nuit +precedente. Ce n'etait pas le tout: une chose etrange etait +arrivee; une aubepine, qui avait fleuri au printemps et qui, comme +d'habitude, avait perdu son odorante parure au mois de juin, +venait de refleurir pendant la nuit, et les catholiques, qui +voyaient dans cet evenement un miracle et qui, pour la +popularisation de ce miracle, faisaient Dieu leur complice, +allaient en procession, croix et banniere en tete, au cimetiere +des Innocents, ou cette aubepine fleurissait. Cette espece +d'assentiment donne par le ciel au massacre qui s'executait avait +redouble l'ardeur des assassins. Et tandis que la ville continuait +a offrir dans chaque rue, dans chaque carrefour, sur chaque place +une scene de desolation, le Louvre avait deja servi de tombeau +commun a tous les protestants qui s'y etaient trouves enfermes au +moment du signal. Le roi de Navarre, le prince de Conde et La Mole +y etaient seuls demeures vivants. + +Rassuree sur La Mole, dont les plaies, comme elle l'avait dit la +veille, etaient dangereuses, mais non mortelles, Marguerite +n'etait donc plus preoccupee que d'une chose: sauver la vie de son +mari, qui continuait d'etre menacee. Sans doute le premier +sentiment qui s'etait empare de l'epouse etait un sentiment de +loyale pitie pour un homme auquel elle venait, comme l'avait dit +lui-meme le Bearnais, de jurer sinon amour, du moins alliance. +Mais, a la suite de ce sentiment, un autre moins pur avait penetre +dans le coeur de la reine. + +Marguerite etait ambitieuse, Marguerite avait vu presque une +certitude de royaute dans son mariage avec Henri de Bourbon, La +Navarre, tiraillee d'un cote par les rois de France, de l'autre +par les rois d'Espagne, qui, lambeau a lambeau, avaient fini par +emporter la moitie de son territoire, pouvait, si Henri de Bourbon +realisait les esperances de courage qu'il avait donnees dans les +rares occasions qu'il avait eues de tirer l'epee, devenir un +royaume reel, avec les huguenots de France pour sujets. Grace a +son esprit fin et si eleve, Marguerite avait entrevu et calcule +tout cela. En perdant Henri, ce n'etait donc pas seulement un mari +qu'elle perdait, c'etait un trone. + +Elle en etait au plus intime de ces reflexions, lorsqu'elle +entendit frapper a la porte du corridor secret; elle tressaillit, +car trois personnes seulement venaient par cette porte: le roi, la +reine mere et le duc d'Alencon. Elle entrouvrit la porte du +cabinet, recommanda du doigt le silence a Gillonne et a La Mole, +et alla ouvrir au visiteur. + +Ce visiteur etait le duc d'Alencon. + +Le jeune homme avait disparu depuis la veille. Un instant +Marguerite avait eu l'idee de reclamer son intercession en faveur +du roi de Navarre; mais une idee terrible l'avait arretee. Le +mariage s'etait fait contre son gre; Francois detestait Henri et +n'avait conserve la neutralite en faveur du Bearnais que parce +qu'il etait convaincu que Henri et sa femme etaient restes +etrangers l'un a l'autre. Une marque d'interet donnee par +Marguerite a son epoux pouvait en consequence, au lieu de +l'ecarter, rapprocher de sa poitrine un des trois poignards qui le +menacaient. + +Marguerite frissonna donc en apercevant le jeune prince plus +qu'elle n'eut frissonne en apercevant le roi Charles IX ou la +reine mere elle-meme. On n'eut point dit d'ailleurs, en le voyant, +qu'il se passat quelque chose d'insolite par la ville, ni au +Louvre; il etait vetu avec son elegance ordinaire. Ses habits et +son linge exhalaient ces parfums que meprisait Charles IX, mais +dont le duc d'Anjou et lui faisaient un si continuel usage. +Seulement, un oeil exerce comme l'etait celui de Marguerite +pouvait remarquer que, malgre sa paleur plus grande que +d'habitude, et malgre le leger tremblement qui agitait l'extremite +de ses mains, aussi belles et aussi soignees que des mains de +femme, il renfermait au fond de son coeur un sentiment joyeux. + +Son entree fut ce qu'elle avait l'habitude d'etre. Il s'approcha +de sa soeur pour l'embrasser. Mais, au lieu de lui tendre ses +joues, comme elle eut fait au roi Charles ou au duc d'Anjou, +Marguerite s'inclina et lui offrit le front. + +Le duc d'Alencon poussa un soupir, et posa ses levres blemissantes +sur ce front que lui presentait Marguerite. + +Alors, s'asseyant, il se mit a raconter a sa soeur les nouvelles +sanglantes de la nuit; la mort lente et terrible de l'amiral; la +mort instantanee de Teligny, qui, perce d'une balle, rendit a +l'instant meme le dernier soupir. Il s'arreta, s'appesantit, se +complut sur les details sanglants de cette nuit avec cet amour du +sang particulier a lui et a ses deux freres. Marguerite le laissa +dire. + +Enfin, ayant tout dit, il se tut. + +-- Ce n'est pas pour me faire ce recit seulement que vous etes +venu me rendre visite, n'est-ce pas, mon frere? demanda +Marguerite. + +Le duc d'Alencon sourit. + +-- Vous avez encore autre chose a me dire? + +-- Non, repondit le duc, j'attends. + +-- Qu'attendez-vous? + +-- Ne m'avez-vous pas dit, chere Marguerite bien-aimee, reprit le +duc en rapprochant son fauteuil de celui de sa soeur, que ce +mariage avec le roi de Navarre se faisait contre votre gre. + +-- Oui, sans doute. Je ne connaissais point le prince de Bearn +lorsqu'on me l'a propose pour epoux. + +-- Et depuis que vous le connaissez, ne m'avez-vous pas affirme +que vous n'eprouviez aucun amour pour lui? + +-- Je vous l'ai dit, il est vrai. + +-- Votre opinion n'etait-elle pas que ce mariage devait faire +votre malheur? + +-- Mon cher Francois, dit Marguerite, quand un mariage n'est pas +la supreme felicite, c'est presque toujours la supreme douleur. + +-- Eh bien, ma chere Marguerite! comme je vous le disais, +j'attends. + +-- Mais qu'attendez-vous, dites? + +-- Que vous temoigniez votre joie. + +-- De quoi donc ai-je a me rejouir? + +-- Mais de cette occasion inattendue qui se presente de reprendre +votre liberte. + +-- Ma liberte! reprit Marguerite, qui voulait forcer le prince a +aller jusqu'au bout de sa pensee. + +-- Sans doute, votre liberte; vous allez etre separee du roi de +Navarre. + +-- Separee! dit Marguerite en fixant ses yeux sur le jeune prince. + +Le duc d'Alencon essaya de soutenir le regard de sa soeur; mais +bientot ses yeux s'ecarterent d'elle avec embarras. + +-- Separee! repeta Marguerite; voyons cela, mon frere, car je suis +bien aise que vous me mettiez a meme d'approfondir la question; et +comment compte-t-on nous separer? + +-- Mais, murmura le duc, Henri est huguenot. + +-- Sans doute; mais il n'avait pas fait mystere de sa religion, et +l'on savait cela quand on nous a maries. + +-- Oui, mais depuis votre mariage, ma soeur, dit le duc, laissant +malgre lui un rayon de joie illuminer son visage, qu'a fait Henri? + +-- Mais vous le savez mieux que personne, Francois, puisqu'il a +passe ses journees presque toujours en votre compagnie, tantot a +la chasse, tantot au mail, tantot a la paume. + +-- Oui, ses journees, sans doute, reprit le duc, ses journees; +mais ses nuits? Marguerite se tut, et ce fut a son tour de baisser +les yeux. + +-- Ses nuits, continua le duc d'Alencon, ses nuits? + +-- Eh bien? demanda Marguerite, sentant qu'il fallait bien +repondre quelque chose. + +-- Eh bien, il les a passees chez madame de Sauve. + +-- Comment le savez-vous? s'ecria Marguerite. + +-- Je le sais parce que j'avais interet a le savoir, repondit le +jeune prince en palissant et en dechiquetant la broderie de ses +manches. + +Marguerite commencait a comprendre ce que Catherine avait dit tout +bas a Charles IX: mais elle fit semblant de demeurer dans son +ignorance. + +-- Pourquoi me dites-vous cela, mon frere? repondit-elle avec un +air de melancolie parfaitement joue; est-ce pour me rappeler que +personne ici ne m'aime et ne tient a moi: pas plus ceux que la +nature m'a donnes pour protecteurs que celui que l'Eglise m'a +donne pour epoux? + +-- Vous etes injuste, dit vivement le duc d'Alencon en rapprochant +encore son fauteuil de celui de sa soeur, je vous aime et vous +protege, moi. + +-- Mon frere, dit Marguerite en le regardant fixement, vous avez +quelque chose a me dire de la part de la reine mere. + +-- Moi! vous vous trompez, ma soeur, je vous jure; qui peut vous +faire croire cela? + +-- Ce qui peut me le faire croire, c'est que vous rompez l'amitie +qui vous attachait a mon mari; c'est que vous abandonnez la cause +du roi de Navarre. + +-- La cause du roi de Navarre! reprit le duc d'Alencon tout +interdit. + +-- Oui, sans doute. Tenez, Francois, parlons franc. Vous en etes +convenu vingt fois, vous ne pouvez vous elever et meme vous +soutenir que l'un par l'autre. Cette alliance... + +-- Est devenue impossible, ma soeur, interrompit le duc d'Alencon. + +-- Et pourquoi cela? + +-- Parce que le roi a des desseins sur votre mari. Pardon! en +disant votre mari, je me trompe: c'est sur Henri de Navarre que je +voulais dire. Notre mere a devine tout. Je m'alliais aux huguenots +parce que je croyais les huguenots en faveur. Mais voila qu'on tue +les huguenots et que dans huit jours il n'en restera pas cinquante +dans tout le royaume. Je tendais la main au roi de Navarre parce +qu'il etait... votre mari. Mais voila qu'il n'est plus votre mari. +Qu'avez-vous a dire a cela, vous qui etes non seulement la plus +belle femme de France, mais encore la plus forte tete du royaume? + +-- J'ai a dire, reprit Marguerite, que je connais notre frere +Charles. Je l'ai vu hier dans un de ces acces de frenesie dont +chacun abrege sa vie de dix ans; j'ai a dire que ces acces se +renouvellent, par malheur, bien souvent maintenant, ce qui fait +que, selon toute probabilite, notre frere Charles n'a pas +longtemps a vivre; j'ai a dire enfin que le roi de Pologne vient +de mourir et qu'il est fort question d'elire en sa place un prince +de la maison de France; j'ai a dire enfin que, lorsque les +circonstances se presentent ainsi, ce n'est point le moment +d'abandonner des allies qui, au moment du combat, peuvent nous +soutenir avec le concours d'un peuple et l'appui d'un royaume. + +-- Et vous, s'ecria le duc, ne me faites-vous pas une trahison +bien plus grande de preferer un etranger a votre frere? + +-- Expliquez-vous, Francois; en quoi et comment vous ai-je trahi? + +-- Vous avez demande hier au roi la vie du roi de Navarre? + +-- Eh bien? demanda Marguerite avec une feinte naivete. Le duc se +leva precipitamment, fit deux ou trois fois le tour de la chambre +d'un air egare, puis revint prendre la main de Marguerite. Cette +main etait raide et glacee. + +-- Adieu, ma soeur, dit-il; vous n'avez pas voulu me comprendre, +ne vous en prenez donc qu'a vous des malheurs qui pourront vous +arriver. + +Marguerite palit, mais demeura immobile a sa place. Elle vit +sortir le duc d'Alencon sans faire un signe pour le rappeler; mais +a peine l'avait-elle perdu de vue dans le corridor qu'il revint +sur ses pas. + +-- Ecoutez, Marguerite, dit-il, j'ai oublie de vous dire une +chose: c'est que demain, a pareille heure, le roi de Navarre sera +mort. + +Marguerite poussa un cri; car cette idee qu'elle etait +l'instrument d'un assassinat lui causait une epouvante qu'elle ne +pouvait surmonter. + +-- Et vous n'empecherez pas cette mort? dit-elle; vous ne sauverez +pas votre meilleur et votre plus fidele allie? + +-- Depuis hier, mon allie n'est plus le roi de Navarre. + +-- Et qui est-ce donc, alors? + +-- C'est M. de Guise. En detruisant les huguenots, on a fait M. de +Guise roi des catholiques. + +-- Et c'est le fils de Henri II qui reconnait pour son roi un duc +de Lorraine! ... + +-- Vous etes dans un mauvais jour, Marguerite, et vous ne +comprenez rien. + +-- J'avoue que je cherche en vain a lire dans votre pensee. + +-- Ma soeur, vous etes d'aussi bonne maison que madame la +princesse de Porcian, et Guise n'est pas plus immortel que le roi +de Navarre; eh bien, Marguerite, supposez maintenant trois choses, +toutes trois possibles: la premiere, c'est que Monsieur soit elu +roi de Pologne; la seconde, c'est que vous m'aimiez comme je vous +aime; eh bien, je suis roi de France, et vous... et vous... reine +des catholiques. + +Marguerite cacha sa tete dans ses mains, eblouie de la profondeur +des vues de cet adolescent que personne a la cour n'osait appeler +une intelligence. + +-- Mais, demanda-t-elle apres un moment de silence, vous n'etes +donc pas jaloux de M. le duc de Guise comme vous l'etes du roi de +Navarre? + +-- Ce qui est fait est fait, dit le duc d'Alencon d'une voix +sourde; et si j'ai eu a etre jaloux du duc de Guise, eh bien, je +l'ai ete. + +-- Il n'y a qu'une seule chose qui puisse empecher ce beau plan de +reussir. + +-- Laquelle? + +-- C'est que je n'aime plus le duc de Guise. + +-- Et qui donc aimez-vous, alors? + +-- Personne. Le duc d'Alencon regarda Marguerite avec l'etonnement +d'un homme qui, a son tour, ne comprend plus, et sortit de +l'appartement en poussant un soupir et en pressant de sa main +glacee son front pret a se fendre. Marguerite demeura seule et +pensive. La situation commencait a se dessiner claire et precise a +ses yeux; le roi avait laisse faire la Saint-Barthelemy, la reine +Catherine et le duc de Guise l'avaient faite. Le duc de Guise et +le duc d'Alencon allaient se reunir pour en tirer le meilleur +parti possible. La mort du roi de Navarre etait une consequence +naturelle de cette grande catastrophe. Le roi de Navarre mort, on +s'emparait de son royaume. Marguerite restait donc veuve, sans +trone, sans puissance, et n'ayant d'autre perspective qu'un +cloitre ou elle n'aurait pas meme la triste douleur de pleurer son +epoux qui n'avait jamais ete son mari. Elle en etait la, lorsque +la reine Catherine lui fit demander si elle ne voulait pas venir +faire avec toute la cour un pelerinage a l'aubepine du cimetiere +des Innocents. + +Le premier mouvement de Marguerite fut de refuser de faire partie +de cette cavalcade. Mais la pensee que cette sortie lui fournirait +peut-etre l'occasion d'apprendre quelque chose de nouveau sur le +sort du roi de Navarre la decida. Elle fit donc repondre que si on +voulait lui tenir un cheval pret, elle accompagnerait volontiers +Leurs Majestes. + +Cinq minutes apres, un page vint lui annoncer que, si elle voulait +descendre, le cortege allait se mettre en marche. Marguerite fit +de la main a Gillone un signe pour lui recommander le blesse et +descendit. + +Le roi, la reine mere, Tavannes et les principaux catholiques +etaient deja a cheval. Marguerite jeta un coup d'oeil rapide sur +ce groupe, qui se composait d'une vingtaine de personnes a peu +pres: le roi de Navarre n'y etait point. + +Mais madame de Sauve y etait; elle echangea un regard avec elle, +et Marguerite comprit que la maitresse de son mari avait quelque +chose a lui dire. + +On se mit en route en gagnant la rue Saint-Honore par la rue de +l'Astruce. A la vue du roi, de la reine Catherine et des +principaux catholiques, le peuple s'etait amasse, suivant le +cortege comme un flot qui monte, criant: + +-- Vive le roi! vive la messe! mort aux huguenots! Ces cris +etaient accompagnes de brandissements d'epees rougies et +d'arquebuses fumantes, qui indiquaient la part que chacun avait +prise au sinistre evenement qui venait de s'accomplir. En arrivant +a la hauteur de la rue des Prouvelles, on rencontra des hommes qui +trainaient un cadavre sans tete. C'etait celui de l'amiral. Ces +hommes allaient le pendre par les pieds a Montfaucon. + +On entra dans le cimetiere des Saints-Innocents par la porte qui +s'ouvrait en face de la rue des Chaps, aujourd'hui celle des +Dechargeurs. Le clerge, prevenu de la visite du roi et de celle de +la reine mere, attendait Leurs Majestes pour les haranguer. + +Madame de Sauve profita du moment ou Catherine ecoutait le +discours qu'on lui faisait pour s'approcher de la reine de Navarre +et lui demander la permission de lui baiser sa main. Marguerite +etendit le bras vers elle, madame de Sauve approcha ses levres de +la main de la reine, et, en la baisant lui glissa un petit papier +roule dans la manche. + +Si rapide et si dissimulee qu'eut ete la retraite de madame de +Sauve, Catherine s'en etait apercue, elle se retourna au moment ou +sa dame d'honneur baisait la main de la reine. + +Les deux femmes virent ce regard qui penetrait jusqu'a elles comme +un eclair, mais toutes deux resterent impassibles. Seulement +madame de Sauve s'eloigna de Marguerite, et alla reprendre sa +place pres de Catherine. + +Lorsqu'elle eut repondu au discours qui venait de lui etre +adresse, Catherine fit du doigt, et en souriant, signe a la reine +de Navarre de s'approcher d'elle. + +Marguerite obeit. + +-- Eh! ma fille! dit la reine mere dans son patois italien, vous +avez donc de grandes amities avec madame de Sauve? + +Marguerite sourit, en donnant a son beau visage l'expression la +plus amere qu'elle put trouver. + +-- Oui, ma mere, repondit-elle, le serpent est venu me mordre la +main. + +-- Ah! ah! dit Catherine en souriant, vous etes jalouse, je crois! + +-- Vous vous trompez, madame, repondit Marguerite. Je ne suis pas +plus jalouse du roi de Navarre que le roi de Navarre n'est +amoureux de moi. Seulement je sais distinguer mes amis de mes +ennemis. J'aime qui m'aime, et deteste qui me hait. Sans cela, +madame, serais-je votre fille? + +Catherine sourit de maniere a faire comprendre a Marguerite que, +si elle avait eu quelque soupcon, ce soupcon etait evanoui. + +D'ailleurs, en ce moment, de nouveaux pelerins attirerent +l'attention de l'auguste assemblee. Le duc de Guise arrivait +escorte d'une troupe de gentilshommes tout echauffes encore d'un +carnage recent. Ils escortaient une litiere richement tapissee, +qui s'arreta en face du roi. + +-- La duchesse de Nevers! s'ecria Charles IX. Ca, voyons! qu'elle +vienne recevoir nos compliments, cette belle et rude catholique. +Que m'a-t-on dit, ma cousine, que, de votre propre fenetre, vous +avez giboye aux huguenots, et que vous en avez tue un d'un coup de +pierre? + +La duchesse de Nevers rougit extremement. + +-- Sire, dit-elle a voix basse, en venant s'agenouiller devant le +roi, c'est au contraire un catholique blesse que j'ai eu le +bonheur de recueillir. + +-- Bien, bien, ma cousine! il y a deux facons de me servir: l'une +en exterminant mes ennemis, l'autre en secourant mes amis. On fait +ce qu'on peut, et je suis sur que si vous eussiez pu davantage, +vous l'eussiez fait. + +Pendant ce temps, le peuple, qui voyait la bonne harmonie qui +regnait entre la maison de Lorraine et Charles IX, criait a tue- +tete: + +-- Vive le roi! vive le duc de Guise! vive la messe! + +-- Revenez-vous au Louvre avec nous, Henriette? dit la reine mere +a la belle duchesse. + +Marguerite toucha du coude son amie, qui comprit aussitot ce +signe, et qui repondit: + +-- Non pas, madame, a moins que Votre Majeste ne me l'ordonne, car +j'ai affaire en ville avec Sa Majeste la reine de Navarre. + +-- Et qu'allez-vous faire ensemble? demanda Catherine. + +-- Voir des livres grecs tres rares et tres curieux qu'on a +trouves chez un vieux pasteur protestant, et qu'on a transportes a +la tour Saint-Jacques-la-Boucherie, repondit Marguerite. + +-- Vous feriez mieux d'aller voir jeter les derniers huguenots du +haut du pont des Meuniers dans la Seine, dit Charles IX. C'est la +place des bons Francais. + +-- Nous irons, s'il plait a Votre Majeste, repondit la duchesse de +Nevers. + +Catherine jeta un regard de defiance sur les deux jeunes femmes. +Marguerite, aux aguets, l'intercepta, et se tournant et retournant +aussitot d'un air fort preoccupe, elle regarda avec inquietude +autour d'elle. + +Cette inquietude, feinte ou reelle, n'echappa point a Catherine. + +-- Que cherchez-vous? + +-- Je cherche... Je ne vois plus..., dit-elle. + +-- Que cherchez-vous? qui ne voyez-vous plus? + +-- La Sauve, dit Marguerite. Serait-elle retournee au Louvre? + +-- Quand je te disais que tu etais jalouse! dit Catherine a +l'oreille de sa fille. _O bestia! ... _Allons, allons, Henriette! +continua-t-elle en haussant les epaules, emmenez la reine de +Navarre. + +Marguerite feignit encore de regarder autour d'elle, puis, se +penchant a son tour a l'oreille de son amie: + +-- Emmene-moi vite, lui dit-elle. J'ai des choses de la plus haute +importance a te dire. + +La duchesse fit une reverence a Charles IX et a Catherine, puis +s'inclinant devant la reine de Navarre: + +-- Votre Majeste daignera-t-elle monter dans ma litiere? dit-elle. + +-- Volontiers. Seulement vous serez obligee de me faire reconduire +au Louvre. + +-- Ma litiere, comme mes gens, comme moi-meme, repondit la +duchesse, sont aux ordres de Votre Majeste. + +La reine Marguerite monta dans la litiere, et, sur un signe +qu'elle lui fit, la duchesse de Nevers monta a son tour et prit +respectueusement place sur le devant. + +Catherine et ses gentilshommes retournerent au Louvre en suivant +le meme chemin qu'ils avaient pris pour venir. Seulement, pendant +toute la route, on vit la reine mere parler sans relache a +l'oreille du roi, en lui designant plusieurs fois madame de Sauve. + +Et a chaque fois le roi riait, comme riait Charles IX, c'est-a- +dire d'un rire plus sinistre qu'une menace. + +Quant a Marguerite, une fois qu'elle eut senti la litiere se +mettre en mouvement, et qu'elle n'eut plus a craindre la percante +investigation de Catherine, elle tira vivement de sa manche le +billet de madame de Sauve et lut les mots suivants: + +"J'ai recu l'ordre de faire remettre ce soir au roi de Navarre +deux clefs: l'une est celle de la chambre dans laquelle il est +enferme, l'autre est celle de la mienne. Une fois qu'il sera entre +chez moi, il m'est enjoint de l'y garder jusqu'a six heures du +matin. + +"Que Votre Majeste reflechisse, que Votre Majeste decide, que +Votre Majeste ne compte ma vie pour rien." + +-- Il n'y a plus de doute, murmura Marguerite, et la pauvre femme +est l'instrument dont on veut se servir pour nous perdre tous. +Mais nous verrons si de la reine Margot, comme dit mon frere +Charles, on fait si facilement une religieuse. + +-- De qui donc est cette lettre? demanda la duchesse de Nevers en +montrant le papier que Marguerite venait de lire et de relire avec +une si grande attention. + +-- Ah! duchesse! j'ai bien des choses a te dire, repondit +Marguerite en dechirant le billet en mille et mille morceaux. + + + +XII +Les confidences + + +-- Et, d'abord, ou allons-nous? demanda Marguerite. Ce n'est pas +au pont des Meuniers, j'imagine?... J'ai vu assez de tueries comme +cela depuis hier, ma pauvre Henriette! + +-- J'ai pris la liberte de conduire Votre Majeste... + +-- D'abord, et avant toute chose, Ma Majeste te prie d'oublier sa +majeste... Tu me conduisais donc... + +-- A l'hotel de Guise, a moins que vous n'en decidiez autrement. + +-- Non pas! non pas, Henriette! allons chez toi; le duc de Guise +n'y est pas, ton mari n'y est pas? + +-- Oh! non! s'ecria la duchesse avec une joie qui fit etinceler +ses beaux yeux couleur d'emeraude; non! ni mon beau-frere, ni mon +mari, ni personne! Je suis libre, libre comme l'air, comme +l'oiseau, comme le nuage... Libre, ma reine, entendez-vous? +Comprenez-vous ce qu'il y a de bonheur dans ce mot: libre?... Je +vais, je viens, je commande! Ah! pauvre reine! vous n'etes pas +libre, vous! aussi vous soupirez... + +-- Tu vas, tu viens, tu commandes! Est-ce donc tout? Et ta liberte +ne sert-elle qu'a cela? Voyons, tu es bien joyeuse pour n'etre que +libre. + +-- Votre Majeste m'a promis d'entamer les confidences. + +-- Encore Ma Majeste; voyons, nous nous facherons, Henriette; as- +tu donc oublie nos conventions? + +-- Non, votre respectueuse servante devant le monde, ta folle +confidente dans le tete-a-tete. N'est-ce pas cela, madame, n'est- +ce pas cela, Marguerite? + +-- Oui, oui! dit la reine en souriant. + +-- Ni rivalites de maisons, ni perfidies d'amour; tout bien, tout +bon, tout franc; une alliance enfin offensive et defensive, dans +le seul but de rencontrer et de saisir au vol, si nous le +rencontrons, cet ephemere qu'on nomme le bonheur. + +-- Bien, ma duchesse! c'est cela; et pour renouveler le pacte, +embrasse-moi. + +Et les deux charmantes tetes, l'une pale et voilee de melancolie, +l'autre rosee, blonde et rieuse se rapprocherent gracieusement et +unirent leurs levres comme elles avaient uni leurs pensees. + +-- Donc il y a du nouveau? demanda la duchesse en fixant sur +Marguerite un regard avide et curieux. + +-- Tout n'est-il pas nouveau depuis deux jours? + +-- Oh! je parle d'amour et non de politique, moi. Quand nous +aurons l'age de dame Catherine, ta mere, nous en ferons, de la +politique. Mais nous avons vingt ans, ma belle reine, parlons +d'autre chose. Voyons, serais-tu mariee pour tout de bon? + +-- A qui? dit Marguerite en riant. + +-- Ah! tu me rassures, en verite. + +-- Eh bien, Henriette, ce qui te rassure m'epouvante. Duchesse, il +faut que je sois mariee. + +-- Quand cela? + +-- Demain. + +-- Ah! bah! vraiment! Pauvre amie! Et c'est necessaire? + +-- Absolument. + +-- Mordi! comme dit quelqu'un de ma connaissance, voila qui est +fort triste. + +-- Tu connais quelqu'un qui dit: Mordi? demanda en riant +Marguerite. + +-- Oui. + +-- Et quel est ce quelqu'un? + +-- Tu m'interroges toujours, quand c'est a toi de parler. Acheve, +et je commencerai. + +-- En deux mots, voici: le roi de Navarre est amoureux et ne veut +pas de moi. Je ne suis pas amoureuse; mais je ne veux pas de lui. +Cependant il faudrait que nous changeassions d'idee l'un et +l'autre, ou que nous eussions l'air d'en changer d'ici a demain. + +-- Eh bien, change, toi! et tu peux etre sure qu'il changera, lui! + +-- Justement, voila l'impossible; car je suis moins disposee a +changer que jamais. + +-- A l'egard de ton mari seulement, j'espere! + +-- Henriette, j'ai un scrupule. + +-- Un scrupule de quoi? + +-- De religion. Fais-tu une difference entre les huguenots et les +catholiques? + +-- En politique? + +-- Oui. + +-- Sans doute. + +-- Mais en amour? + +-- Ma chere amie, nous autres femmes, nous sommes tellement +paiennes, qu'en fait de sectes nous les admettons toutes, qu'en +fait de dieux nous en reconnaissons plusieurs. + +-- En un seul, n'est-ce pas? + +-- Oui, dit la duchesse, avec un regard etincelant de paganisme; +oui, celui qui s'appelle Eros, Cupido, Amor; oui, celui qui a un +carquois, un bandeau et des ailes... Mordi! vive la devotion! + +-- Cependant tu as une maniere de prier qui est exclusive; tu +jettes des pierres sur la tete des huguenots. + +-- Faisons bien et laissons dire... Ah! Marguerite, comme les +meilleures idees, comme les plus belles actions se travestissent +en passant par la bouche du vulgaire! + +-- Le vulgaire! ... Mais c'est mon frere Charles qui te +felicitait, ce me semble? + +-- Ton frere Charles, Marguerite, est un grand chasseur qui sonne +du cor toute la journee, ce qui le rend fort maigre... Je recuse +donc jusqu'a ses compliments. D'ailleurs, je lui ai repondu, a ton +frere Charles... N'as-tu pas entendu ma reponse? + +-- Non, tu parlais si bas! + +-- Tant mieux, j'aurai plus de nouveau a t'apprendre. Ca! la fin +de ta confidence, Marguerite? + +-- C'est que... c'est que... + +-- Eh bien? + +-- C'est que, dit la reine en riant, si la pierre dont parlait mon +frere Charles etait historique, je m'abstiendrais. + +-- Bon! s'ecria Henriette, tu as choisi un huguenot. Eh bien, sois +tranquille! pour rassurer ta conscience, je te promets d'en +choisir un a la premiere occasion. + +-- Ah! il parait que cette fois tu as pris un catholique? + +-- Mordi! reprit la duchesse. + +-- Bien, bien! je comprends. + +-- Et comment est-il notre huguenot? + +-- Je ne l'ai pas choisi; ce jeune homme ne m'est rien, et ne me +sera probablement jamais rien. + +-- Mais enfin, comment est-il? cela ne t'empeche pas de me le +dire, tu sais combien je suis curieuse. + +-- Un pauvre jeune homme beau comme le Nisus de Benvenuto Cellini, +et qui s'est venu refugier dans mon appartement. + +-- Oh! oh! ... et tu ne l'avais pas un peu convoque? + +-- Pauvre garcon! ne ris donc pas ainsi, Henriette, car en ce +moment il est encore entre la vie et la mort. + +-- Il est donc malade? + +-- Il est grievement blesse. + +-- Mais c'est tres genant, un huguenot blesse! surtout dans des +jours comme ceux ou nous nous trouvons; et qu'en fais-tu de ce +huguenot blesse qui ne t'est rien et ne te sera jamais rien? + +-- Il est dans mon cabinet; je le cache et je veux le sauver. + +-- Il est beau, il est jeune, il est blesse. Tu le caches dans ton +cabinet, tu veux le sauver; ce huguenot-la sera bien ingrat s'il +n'est pas trop reconnaissant! + +-- Il l'est deja, j'en ai bien peur... plus que je ne le +desirerais. + +-- Et il t'interesse... ce pauvre jeune homme? + +-- Par humanite... seulement. + +-- Ah! l'humanite, ma pauvre reine! c'est toujours cette vertu-la +qui nous perd, nous autres femmes! + +-- Oui, et tu comprends: comme d'un moment a l'autre le roi, le +duc d'Alencon, ma mere, mon mari meme... peuvent entrer dans mon +appartement... + +-- Tu veux me prier de te garder ton petit huguenot, n'est-ce pas, +tant qu'il sera malade, a la condition de te le rendre quand il +sera gueri? + +-- Rieuse! dit Marguerite. Non, je te jure que je ne prepare pas +les choses de si loin. Seulement, si tu pouvais trouver un moyen +de cacher le pauvre garcon; si tu pouvais lui conserver la vie que +je lui ai sauvee; eh bien, je t'avoue que je t'en serais +veritablement reconnaissante! Tu es libre a l'hotel de Guise, tu +n'as ni beau-frere, ni mari qui t'espionne ou qui te contraigne, +et de plus derriere ta chambre, ou personne, chere Henriette, n'a +heureusement pour toi le droit d'entrer, un grand cabinet pareil +au mien. Eh bien, prete-moi ce cabinet pour mon huguenot; quand il +sera gueri tu lui ouvriras la cage et l'oiseau s'envolera. + +-- Il n'y a qu'une difficulte, chere reine, c'est que la cage est +occupee. + +-- Comment! tu as donc aussi sauve quelqu'un, toi? + +-- C'est justement ce que j'ai repondu a ton frere. + +-- Ah! je comprends; voila pourquoi tu parlais si bas que je ne +t'ai pas entendue. + +-- Ecoute, Marguerite, c'est une histoire admirable, non moins +belle, non moins poetique que la tienne. Apres t'avoir laisse six +de mes gardes, j'etais montee avec les six autres a l'hotel de +Guise, et je regardais piller et bruler une maison qui n'est +separee de l'hotel de mon frere que par la rue des Quatre-Fils, +quand tout a coup j'entends crier des femmes et jurer des hommes. +Je m'avance sur le balcon et je vois d'abord une epee dont le feu +semblait eclairer toute la scene a elle seule. J'admire cette lame +furieuse: j'aime les belles choses, moi! ... puis je cherche +naturellement a distinguer le bras qui la faisait mouvoir, et le +corps auquel ce bras appartenait. Au milieu des coups, des cris, +je distingue enfin l'homme, et je vois... un heros, un Ajax +Telamon; j'entends une voix, une voix de stentor. Je +m'enthousiasme, je demeure toute palpitante, tressaillant a chaque +coup dont il etait menace, a chaque botte qu'il portait; c'a ete +une emotion d'un quart d'heure, vois-tu, ma reine, comme je n'en +avais jamais eprouve, comme j'avais cru qu'il n'en existait pas. +Aussi j'etais la, haletante, suspendue, muette, quand tout a coup +mon heros a disparu. + +-- Comment cela? + +-- Sous une pierre que lui a jetee une vieille femme; alors, comme +Cyrus, j'ai retrouve la voix, j'ai crie: A l'aide, au secours! Nos +gardes sont venus, l'ont pris, l'ont releve, et enfin l'ont +transporte dans la chambre que tu me demandes pour ton protege. + +-- Helas! je comprends d'autant mieux cette histoire, chere +Henriette, dit Marguerite, que cette histoire est presque la +mienne. + +-- Avec cette difference, ma reine, que servant mon roi et ma +religion, je n'ai point besoin de renvoyer M. Annibal de Coconnas. + +-- Il s'appelle Annibal de Coconnas? reprit Marguerite en eclatant +de rire. + +-- C'est un terrible nom, n'est-ce pas, dit Henriette. Eh bien, +celui qui le porte en est digne. Quel champion, mordi! et que de +sang il a fait couler! Mets ton masque, ma reine, nous voici a +l'hotel. + +-- Pourquoi donc mettre mon masque? + +-- Parce que je veux te montrer mon heros. + +-- Il est beau? + +-- Il m'a semble magnifique pendant ses batailles. Il est vrai que +c'etait la nuit a la lueur des flammes. Ce matin, a la lumiere du +jour, il m'a paru perdre un peu, je l'avoue. Cependant je crois +que tu en seras contente. + +-- Alors, mon protege est refuse a l'hotel de Guise; j'en suis +fachee, car c'est le dernier endroit ou l'on viendrait chercher un +huguenot. + +-- Pas le moins du monde, je le ferai apporter ici ce soir; l'un +couchera dans le coin a droite, l'autre dans le coin a gauche. + +-- Mais s'ils se reconnaissent l'un pour protestant, l'autre pour +catholique, ils vont se devorer. + +-- Oh! il n'y a pas de danger. M. de Coconnas a recu dans la +figure un coup qui fait qu'il n'y voit presque pas clair; ton +huguenot a recu dans la poitrine un coup qui fait qu'il ne peut +presque pas remuer... Et puis, d'ailleurs, tu lui recommanderas de +garder le silence a l'endroit de la religion, et tout ira a +merveille. + +-- Allons, soit! + +-- Entrons, c'est conclu. + +-- Merci, dit Marguerite en serrant la main de son amie. + +-- Ici, madame, vous redevenez Majeste, dit la duchesse de Nevers; +permettez-moi donc de vous faire les honneurs de l'hotel de Guise, +comme ils doivent etre faits a la reine de Navarre. + +Et la duchesse, descendant de sa litiere, mit presque un genou en +terre pour aider Marguerite a descendre a son tour; puis lui +montrant de la main la porte de l'hotel gardee par deux +sentinelles, arquebuse a la main, elle suivit a quelques pas la +reine, qui marcha majestueusement precedant la duchesse, qui garda +son humble attitude tant qu'elle put etre vue. Arrivee a sa +chambre, la duchesse ferma sa porte; et appelant sa cameriste, +Sicilienne des plus alertes: + +-- Mica, lui dit-elle en italien, comment va M. le comte? + +-- Mais de mieux en mieux, repondit celle-ci. + +-- Et que fait-il? + +-- En ce moment, je crois, madame, qu'il prend quelque chose. + +-- Bien! dit Marguerite, si l'appetit revient, c'est bon signe. + +-- Ah! c'est vrai! j'oubliais que tu es une eleve d'Ambroise Pare. +Allez, Mica. + +-- Tu la renvoies? + +-- Oui, pour qu'elle veille sur nous. Mica sortit. + +-- Maintenant, dit la duchesse, veux-tu entrer chez lui, veux-tu +que je le fasse venir? + +-- Ni l'un, ni l'autre; je voudrais le voir sans etre vue. + +-- Que t'importe, puisque tu as ton masque? + +-- Il peut me reconnaitre a mes cheveux, a mes mains, a un bijou. + +-- Oh! comme elle est prudente depuis qu'elle est mariee, ma belle +reine! Marguerite sourit. + +-- Eh bien, mais je ne vois qu'un moyen, continua la duchesse. + +-- Lequel? + +-- C'est de le regarder par le trou de la serrure. + +-- Soit! conduis-moi! La duchesse prit Marguerite par la main, la +conduisit a une porte sur laquelle retombait une tapisserie, +s'inclina sur un genou et approcha son oeil de l'ouverture que +laissait la clef absente. + +-- Justement, dit-elle, il est a table et a le visage tourne de +notre cote. Viens. + +La reine Marguerite prit la place de son amie et approcha a son +tour son oeil du trou de la serrure. Coconnas, comme l'avait dit +la duchesse, etait assis a une table admirablement servie, et a +laquelle ses blessures ne l'empechaient pas de faire honneur. + +-- Ah! mon Dieu! s'ecria Marguerite en se reculant. + +-- Quoi donc? demanda la duchesse etonnee. + +-- Impossible! Non! Si! Oh! sur mon ame! c'est lui-meme. + +-- Qui, lui-meme? + +-- Chut! dit Marguerite en se relevant et en saisissant la main de +la duchesse, celui qui voulait tuer mon huguenot, qui l'a +poursuivi jusque dans ma chambre, qui l'a frappe jusque dans mes +bras! Oh! Henriette, quel bonheur qu'il ne m'ait pas apercue! + +-- Eh bien, alors! puisque tu l'as vu a l'oeuvre, n'est-ce pas +qu'il etait beau? + +-- Je ne sais, dit Marguerite, car je regardais celui qu'il +poursuivait. + +-- Et celui qu'il poursuivait s'appelle? + +-- Tu ne prononceras pas son nom devant lui? + +-- Non, je te le promets. + +-- Lerac de la Mole. + +-- Et comment le trouves-tu maintenant? + +-- M. de La Mole? + +-- Non, M. de Coconnas. + +-- Ma foi, dit Marguerite, j'avoue que je lui trouve... Elle +s'arreta. + +-- Allons, allons, dit la duchesse, je vois que tu lui en veux de +la blessure qu'il a faite a ton huguenot. + +-- Mais il me semble, dit Marguerite en riant, que mon huguenot ne +lui doit rien, et que la balafre avec laquelle il lui a souligne +l'oeil... + +-- Ils sont quittes, alors, et nous pouvons les raccommoder. +Envoie-moi ton blesse. + +-- Non, pas encore; plus tard. + +-- Quand cela? + +-- Quand tu auras prete au tien une autre chambre. + +-- Laquelle donc? + +Marguerite regarda son amie, qui, apres un moment de silence, la +regarda aussi et se mit a rire. + +-- Eh bien, soit! dit la duchesse. Ainsi donc, alliance plus que +jamais? + +-- Amitie sincere toujours, repondit la reine. + +-- Et le mot d'ordre, le signe de reconnaissance, si nous avons +besoin l'une de l'autre? + +-- Le triple nom de ton triple dieu: _Eros-Cupido-Amor_. Et les +deux femmes se quitterent apres s'etre embrassees pour la seconde +fois et s'etre serre la main pour la vingtieme fois. + + + +XIII +Comme il y a des clefs qui ouvrent les portes auxquelles elles ne +sont pas destinees + + +La reine de Navarre, en rentrant au Louvre, trouva Gillonne dans +une grande emotion. Madame de Sauve etait venue en son absence. +Elle avait apporte une clef que lui avait fait passer la reine +mere. Cette clef etait celle de la chambre ou etait renferme +Henri. Il etait evident que la reine mere avait besoin, pour un +dessein quelconque, que le Bearnais passat cette nuit chez madame +de Sauve. + +Marguerite prit la clef, la tourna et la retourna entre ses mains. +Elle se fit rendre compte des moindres paroles de madame de Sauve, +les pesa lettre par lettre dans son esprit, et crut avoir compris +le projet de Catherine. + +Elle prit une plume, de l'encre et ecrivit sur son papier: + +"Au lieu d'aller ce soir chez madame de Sauve, venez chez la reine +de Navarre. MARGUERITE." + +Puis elle roula le papier, l'introduisit dans le trou de la clef +et ordonna a Gillonne, des que la nuit serait venue, d'aller +glisser cette clef sous la porte du prisonnier. + +Ce premier soin accompli, Marguerite pensa au pauvre blesse; elle +ferma toutes les portes, entra dans le cabinet, et, a son grand +etonnement, elle trouva La Mole revetu de ses habits encore tout +dechires et tout taches de sang. + +En la voyant, il essaya de se lever; mais, chancelant encore, il +ne put se tenir debout et retomba sur le canape dont on avait fait +un lit. + +-- Mais qu'arrive-t-il donc, monsieur? demanda Marguerite, et +pourquoi suivez-vous si mal les ordonnances de votre medecin? Je +vous avais recommande le repos, et voila qu'au lieu de m'obeir +vous faites tout le contraire de ce que j'ai ordonne! + +-- Oh! madame, dit Gillonne, ce n'est point ma faute. J'ai prie, +supplie monsieur le comte de ne point faire cette folie, mais il +m'a declare que rien ne le retiendrait plus longtemps au Louvre. + +-- Quitter le Louvre! dit Marguerite en regardant avec etonnement +le jeune homme, qui baissait les yeux; mais c'est impossible. Vous +ne pouvez pas marcher; vous etes pale et sans force, on voit +trembler vos genoux. Ce matin, votre blessure de l'epaule a saigne +encore. + +-- Madame, repondit le jeune homme, autant j'ai rendu grace a +Votre Majeste de m'avoir donne asile hier au soir, autant je la +supplie de vouloir bien me permettre de partir aujourd'hui. + +-- Mais, dit Marguerite etonnee, je ne sais comment qualifier une +si folle resolution: c'est pire que de l'ingratitude. + +-- Oh! madame! s'ecria La Mole en joignant les mains, croyez que, +loin d'etre ingrat, il y a dans mon coeur un sentiment de +reconnaissance qui durera toute ma vie. + +-- Il ne durera pas longtemps, alors! dit Marguerite emue a cet +accent, qui ne laissait pas de doute sur la sincerite des paroles; +car, ou vos blessures se rouvriront et vous mourrez de la perte du +sang, ou l'on vous reconnaitra comme huguenot et vous ne ferez pas +cent pas dans la rue sans qu'on vous acheve. + +-- Il faut pourtant que je quitte le Louvre, murmura La Mole. + +-- Il faut! dit Marguerite en le regardant de son regard limpide +et profond; puis palissant legerement: Oh, oui! je comprends! dit- +elle, pardon, monsieur! Il y a sans doute, hors du Louvre, une +personne a qui votre absence donne de cruelles inquietudes. C'est +juste, monsieur de la Mole, c'est naturel, et je comprends cela. +Que ne l'avez-vous dit tout de suite, ou plutot comment n'y ai-je +pas songe moi-meme! C'est un devoir, quand on exerce +l'hospitalite, de proteger les affections de son hote comme on +panse des blessures, et de soigner l'ame comme on soigne le corps. + +-- Helas! madame, repondit La Mole, vous vous trompez etrangement. +Je suis presque seul au monde et tout a fait seul a Paris, ou +personne ne me connait. Mon assassin est le premier homme a qui +j'aie parle dans cette ville, et Votre Majeste est la premiere +femme qui m'y ait adresse la parole. + +-- Alors, dit Marguerite surprise, pourquoi voulez-vous donc vous +en aller? + +-- Parce que, dit La Mole, la nuit passee, Votre Majeste n'a pris +aucun repos, et que cette nuit... Marguerite rougit. + +-- Gillonne, dit-elle, voici la nuit venue, je crois qu'il est +temps que tu ailles porter la clef. Gillonne sourit et se retira. + +-- Mais, continua Marguerite, si vous etes seul a Paris, sans +amis, comment ferez-vous? + +-- Madame, j'en aurai beaucoup; car, tandis que j'etais poursuivi, +j'ai pense a ma mere, qui etait catholique; il m'a semble que je +la voyais glisser devant moi sur le chemin du Louvre, une croix a +la main, et j'ai fait voeu, si Dieu me conservait la vie, +d'embrasser la religion de ma mere. Dieu a fait plus que de me +conserver la vie, madame; il m'a envoye un de ses anges pour me la +faire aimer. + +-- Mais vous ne pourrez marcher; avant d'avoir fait cent pas vous +tomberez evanoui. + +-- Madame, je me suis essaye aujourd'hui dans le cabinet; je +marche lentement et avec souffrance, c'est vrai; mais que j'aille +seulement jusqu'a la place du Louvre; une fois dehors, il arrivera +ce qu'il pourra. + +Marguerite appuya sa tete sur sa main et reflechit profondement. + +-- Et le roi de Navarre, dit-elle avec intention, vous ne m'en +parlez plus. En changeant de religion, avez-vous donc perdu le +desir d'entrer a son service? + +-- Madame, repondit La Mole en palissant, vous venez de toucher a +la veritable cause de mon depart... Je sais que le roi de Navarre +court les plus grands dangers et que tout le credit de Votre +Majeste comme fille de France suffira a peine a sauver sa tete. + +-- Comment, monsieur? demanda Marguerite; que voulez-vous dire et +de quels dangers me parlez-vous? + +-- Madame, repondit La Mole en hesitant, on entend tout du cabinet +ou je suis place. + +-- C'est vrai, murmura Marguerite pour elle seule, M. de Guise me +l'avait deja dit. Puis tout haut: + +-- Eh bien, ajouta-t-elle, qu'avez-vous donc entendu? + +-- Mais d'abord la conversation que Votre Majeste a eue ce matin +avec son frere. + +-- Avec Francois? s'ecria Marguerite en rougissant. + +-- Avec le duc d'Alencon, oui, madame; puis ensuite, apres votre +depart, celle de mademoiselle Gillonne avec madame de Sauve. + +-- Et ce sont ces deux conversations...? + +-- Oui, madame. Mariee depuis huit jours a peine, vous aimez votre +epoux. Votre epoux viendra a son tour comme sont venus M. le duc +d'Alencon et madame de Sauve. Il vous entretiendra de ses secrets. +Eh bien, je ne dois pas les entendre; je serais indiscret... et je +ne puis pas... je ne dois pas... surtout je ne veux pas l'etre! + +Au ton que La Mole mit a prononcer ces derniers mots, au trouble +de sa voix, a l'embarras de sa contenance, Marguerite fut +illuminee d'une revelation subite. + +-- Ah! dit-elle, vous avez entendu de ce cabinet tout ce qui a ete +dit dans cette chambre jusqu'a present? + +-- Oui, madame. Ces mots furent soupires a peine. + +-- Et vous voulez partir cette nuit, ce soir, pour n'en pas +entendre davantage? + +-- A l'instant meme, madame! s'il plait a Votre Majeste de me le +permettre. + +-- Pauvre enfant! dit Marguerite avec un singulier accent de douce +pitie. + +Etonne d'une reponse si douce lorsqu'il s'attendait a quelque +brusque riposte, La Mole leva timidement la tete; son regard +rencontra celui de Marguerite et demeura rive comme par une +puissance magnetique sur le limpide et profond regard de la reine. + +-- Vous vous sentez donc incapable de garder un secret, monsieur +de la Mole? dit doucement Marguerite, qui, penchee sur le dossier +de son siege, a moitie cachee par l'ombre d'une tapisserie +epaisse, jouissait du bonheur de lire couramment dans cette ame en +restant impenetrable elle-meme. + +-- Madame, dit La Mole, je suis une miserable nature, je me defie +de moi meme, et le bonheur d'autrui me fait mal. + +-- Le bonheur de qui? dit Marguerite en souriant; ah! oui, le +bonheur du roi de Navarre! Pauvre Henri! + +-- Vous voyez bien qu'il est heureux, madame! s'ecria vivement La +Mole. + +-- Heureux?... + +-- Oui, puisque Votre Majeste le plaint. + +Marguerite chiffonnait la soie de son aumoniere et en effilait les +torsades d'or. + +-- Ainsi, vous refusez de voir le roi de Navarre, dit-elle, c'est +arrete, c'est decide dans votre esprit? + +-- Je crains d'importuner Sa Majeste en ce moment. + +-- Mais le duc d'Alencon, mon frere? + +-- Oh! madame, s'ecria La Mole, M. le duc d'Alencon! non, non; +moins encore M. le duc d'Alencon que le roi de Navarre. + +-- Parce que...? demanda Marguerite emue au point de trembler en +parlant. + +-- Parce que, quoique deja trop mauvais huguenot pour etre +serviteur bien devoue de Sa Majeste le roi de Navarre, je ne suis +pas encore assez bon catholique pour etre des amis de M. d'Alencon +et de M. de Guise. Cette fois, ce fut Marguerite qui baissa les +yeux et qui sentit le coup vibrer au plus profond de son coeur; +elle n'eut pas su dire si le mot de La Mole etait pour elle +caressant ou douloureux. En ce moment Gillonne rentra. Marguerite +l'interrogea d'un coup d'oeil. La reponse de Gillonne, renfermee +aussi dans un regard, fut affirmative. Elle etait parvenue a faire +passer la clef au roi de Navarre. Marguerite ramena ses yeux sur +La Mole, qui demeurait devant elle indecis, la tete penchee sur sa +poitrine, et pale comme l'est un homme qui souffre a la fois du +corps et de l'ame. + +-- Monsieur de la Mole est fier, dit-elle, et j'hesite a lui faire +une proposition qu'il refusera sans doute. + +La Mole se leva, fit un pas vers Marguerite et voulut s'incliner +devant elle en signe qu'il etait a ses ordres; mais une douleur +profonde, aigue, brulante, vint tirer des larmes de ses yeux, et, +sentant qu'il allait tomber, il saisit une tapisserie, a laquelle +il se soutint. + +-- Voyez-vous, s'ecria Marguerite en courant a lui et en le +retenant dans ses bras, voyez-vous, monsieur, que vous avez encore +besoin de moi! + +Un mouvement a peine sensible agita les levres de La Mole. + +-- Oh! oui! murmura-t-il, comme de l'air que je respire, comme du +jour que je vois! + +En ce moment trois coups retentirent, frappes a la porte de +Marguerite. + +-- Entendez-vous, madame? dit Gillonne effrayee. + +-- Deja! murmura Marguerite. + +-- Faut-il ouvrir? + +-- Attends. C'est le roi de Navarre peut-etre. + +-- Oh! madame! s'ecria La Mole rendu fort par ces quelques mots, +que la reine avait cependant prononces a voix si basse qu'elle +esperait que Gillonne seule les aurait entendus; madame! je vous +en supplie a genoux, faites-moi sortir, oui, mort ou vif, madame! +Ayez pitie de moi! Oh! vous ne me repondez pas. Eh bien, je vais +parler et, quand j'aurai parle, vous me chasserez, je l'espere. + +-- Taisez-vous, malheureux! dit Marguerite, qui ressentait un +charme infini a ecouter les reproches du jeune homme; taisez-vous +donc! + +-- Madame, reprit La Mole, qui ne trouvait pas sans doute dans +l'accent de Marguerite cette rigueur a laquelle il s'attendait; +madame, je vous le repete, on entend tout de ce cabinet. Oh! ne me +faites pas mourir d'une mort que les bourreaux les plus cruels +n'oseraient inventer. + +-- Silence! silence! dit Marguerite. + +-- Oh! madame, vous etes sans pitie; vous ne voulez rien ecouter, +vous ne voulez rien entendre. Mais comprenez donc que je vous +aime... + +-- Silence donc, puisque je vous le dis! interrompit Marguerite en +appuyant sa main tiede et parfumee sur la bouche du jeune homme, +qui la saisit entre ses deux mains et l'appuya contre ses levres. + +-- Mais..., murmura La Mole. + +-- Mais taisez-vous donc, enfant! Qu'est-ce donc que ce rebelle +qui ne veut pas obeir a sa reine? + +Puis, s'elancant hors du cabinet, elle referma la porte, et +s'adossant a la muraille en comprimant avec sa main tremblante les +battements de son coeur: + +-- Ouvre, Gillonne! dit-elle. Gillonne sortit de la chambre, et, +un instant apres, la tete fine, spirituelle et un peu inquiete du +roi de Navarre souleva la tapisserie. + +-- Vous m'avez mande, madame? dit le roi de Navarre a Marguerite. + +-- Oui, monsieur. Votre Majeste a recu ma lettre? + +-- Et non sans quelque etonnement, je l'avoue, dit Henri en +regardant autour de lui avec une defiance bientot evanouie. + +-- Et non sans quelque inquietude, n'est-ce pas, monsieur? ajouta +Marguerite. + +-- Je vous l'avouerai, madame. Cependant, tout entoure que je suis +d'ennemis acharnes et d'amis plus dangereux encore peut-etre que +mes ennemis, je me suis rappele qu'un soir j'avais vu rayonner +dans vos yeux le sentiment de la generosite: c'etait le soir de +nos noces; qu'un autre jour j'y avais vu briller l'etoile du +courage, et, cet autre jour, c'etait hier, jour fixe pour ma mort. + +-- Eh bien, monsieur? dit Marguerite en souriant, tandis que Henri +semblait vouloir lire jusqu'au fond de son coeur. + +-- Eh bien, madame, en songeant a tout cela je me suis dit a +l'instant meme, en lisant votre billet qui me disait de venir: +Sans amis, comme il est, prisonnier, desarme, le roi de Navarre +n'a qu'un moyen de mourir avec eclat, d'une mort qu'enregistre +l'histoire, c'est de mourir trahi par sa femme, et je suis venu. + +-- Sire, repondit Marguerite, vous changerez de langage quand vous +saurez que tout ce qui se fait en ce moment est l'ouvrage d'une +personne qui vous aime... et que vous aimez. + +Henri recula presque a ces paroles et son oeil gris et percant +interrogea sous son sourcil noir la reine avec curiosite. + +-- Oh! rassurez-vous, Sire! dit la reine en souriant; cette +personne, je n'ai pas la pretention de dire que ce soit moi! + +-- Mais cependant, madame, dit Henri, c'est vous qui m'avez fait +tenir cette clef: cette ecriture, c'est la votre. + +-- Cette ecriture est la mienne, je l'avoue, ce billet vient de +moi, je ne le nie pas. Quant a cette clef, c'est autre chose. + +Qu'il vous suffise de savoir qu'elle a passe entre les mains de +quatre femmes avant d'arriver jusqu'a vous. + +-- De quatre femmes! s'ecria Henri avec etonnement. + +-- Oui, entre les mains de quatre femmes, dit Marguerite; entre +les mains de la reine mere, entre les mains de madame de Sauve, +entre les mains de Gillonne, et entre les miennes. + +Henri se mit a mediter cette enigme. + +-- Parlons raison maintenant, monsieur, dit Marguerite, et surtout +parlons franc. Est-il vrai, comme c'est aujourd'hui le bruit +public, que Votre Majeste consente a abjurer? + +-- Ce bruit public se trompe, madame, je n'ai pas encore consenti. + +-- Mais vous etes decide, cependant. + +-- C'est-a-dire, je me consulte. Que voulez-vous? quand on a vingt +ans et qu'on est a peu pres roi, ventre-saint-gris! il y a des +choses qui valent bien une messe. + +-- Et entre autres choses la vie, n'est-ce pas? Henri ne put +reprimer un leger sourire. + +-- Vous ne me dites pas toute votre pensee, Sire! dit Marguerite. + +-- Je fais des reserves pour mes allies, madame; car, vous le +savez, nous ne sommes encore qu'allies: si vous etiez a la fois +mon alliee... et... + +-- Et votre femme, n'est-ce pas, Sire? + +-- Ma foi, oui... et ma femme. + +-- Alors? + +-- Alors, peut-etre serait-ce different; et peut-etre tiendrais-je +a rester roi des huguenots, comme ils disent... Maintenant, il +faut que je me contente de vivre. + +Marguerite regarda Henri d'un air si etrange qu'il eut eveille les +soupcons d'un esprit moins delie que ne l'etait celui du roi de +Navarre. + +-- Et etes-vous sur, au moins, d'arriver a ce resultat? dit-elle. + +-- Mais a peu pres, dit Henri; vous savez qu'en ce monde, madame, +on n'est jamais sur de rien. + +-- Il est vrai, reprit Marguerite, que Votre Majeste annonce tant +de moderation et professe tant de desinteressement, qu'apres avoir +renonce a sa couronne, apres avoir renonce a sa religion, elle +renoncera probablement, on en a l'espoir du moins, a son alliance +avec une fille de France. + +Ces mots portaient avec eux une si profonde signification que +Henri en frissonna malgre lui. Mais domptant cette emotion avec la +rapidite de l'eclair: + +-- Daignez vous souvenir, madame, qu'en ce moment je n'ai point +mon libre arbitre. Je ferai donc ce que m'ordonnera le roi de +France. Quant a moi, si l'on me consultait le moins du monde dans +cette question ou il ne va de rien moins que de mon trone, de mon +bonheur et de ma vie, plutot que d'asseoir mon avenir sur les +droits que me donne notre mariage force, j'aimerais mieux +m'ensevelir chasseur dans quelque chateau, penitent dans quelque +cloitre. + +Ce calme resigne a sa situation, cette renonciation aux choses de +ce monde, effrayerent Marguerite. Elle pensa que peut-etre cette +rupture de mariage etait convenue entre Charles IX, Catherine et +le roi de Navarre. Pourquoi, elle aussi, ne la prendrait-on pas +pour dupe ou pour victime? Parce qu'elle etait soeur de l'un et +fille de l'autre? L'experience lui avait appris que ce n'etait +point la une raison sur laquelle elle put fonder sa securite. +L'ambition donc mordit au coeur la jeune femme ou plutot la jeune +reine, trop au-dessus des faiblesses vulgaires pour se laisser +entrainer a un depit d'amour-propre: chez toute femme, meme +mediocre, lorsqu'elle aime, l'amour n'a point de ces miseres, car +l'amour veritable est aussi une ambition. + +-- Votre Majeste, dit Marguerite avec une sorte de dedain +railleur, n'a pas grande confiance, ce me semble, dans l'etoile +qui rayonne au-dessus du front de chaque roi? + +-- Ah! dit Henri, c'est que j'ai beau chercher la mienne en ce +moment, je ne puis la voir, cachee qu'elle est dans l'orage qui +gronde sur moi a cette heure. + +-- Et si le souffle d'une femme ecartait cet orage, et faisait +cette etoile aussi brillante que jamais? + +-- C'est bien difficile, dit Henri. + +-- Niez-vous l'existence de cette femme, monsieur? + +-- Non, seulement je nie son pouvoir. + +-- Vous voulez dire sa volonte? + +-- J'ai dit son pouvoir, et je repete le mot. La femme n'est +reellement puissante que lorsque l'amour et l'interet sont reunis +chez elle a un degre egal; et si l'un de ces deux sentiments la +preoccupe seule, comme Achille elle est vulnerable. Or, cette +femme, si je ne m'abuse, je ne puis pas compter sur son amour. + +Marguerite se tut. + +-- Ecoutez, continua Henri; au dernier tintement de la cloche de +Saint-Germain-l'Auxerrois, vous avez du songer a reconquerir votre +liberte qu'on avait mise en gage pour detruire ceux de mon parti. +Moi, j'ai du songer a sauver ma vie. C'etait le plus presse. Nous +y perdons la Navarre, je le sais bien; mais c'est peu de chose que +la Navarre en comparaison de la liberte qui vous est rendue de +pouvoir parler haut dans votre chambre, ce que vous n'osiez pas +faire quand vous aviez quelqu'un qui vous ecoutait de ce cabinet. + +Quoique au plus fort de sa preoccupation, Marguerite ne put +s'empecher de sourire. Quant au roi de Navarre, il s'etait deja +leve pour regagner son appartement; car depuis quelque temps onze +heures etaient sonnees, et tout dormait ou du moins semblait +dormir au Louvre. + +Henri fit trois pas vers la porte; puis, s'arretant tout a coup, +comme s'il se rappelait seulement a cette heure la circonstance +qui l'avait amene chez la reine: + +-- A propos, madame, dit-il, n'avez-vous point a me communiquer +certaines choses; ou ne vouliez-vous que m'offrir l'occasion de +vous remercier du repit que votre brave presence dans le cabinet +des Armes du roi m'a donne hier? En verite, madame, il etait +temps, je ne puis le nier, et vous etes descendue sur le lieu de +la scene comme la divinite antique, juste a point pour me sauver +la vie. + +-- Malheureux! s'ecria Marguerite d'une voix sourde, et saisissant +le bras de son mari. Comment donc ne voyez-vous pas que rien n'est +sauve au contraire, ni votre liberte, ni votre couronne, ni votre +vie! ... Aveugle! fou! pauvre fou! Vous n'avez pas vu dans ma +lettre autre chose, n'est-ce pas, qu'un rendez-vous? vous avez cru +que Marguerite, outree de vos froideurs, desirait une reparation? + +-- Mais, madame, dit Henri etonne, j'avoue... Marguerite haussa +les epaules avec une expression impossible a rendre. Au meme +instant un bruit etrange, comme un grattement aigu et presse +retentit a la petite porte derobee. Marguerite entraina le roi du +cote de cette petite porte. + +-- Ecoutez, dit-elle. + +-- La reine mere sort de chez elle, murmura une voix saccadee par +la terreur et que Henri reconnut a l'instant meme pour celle de +madame de Sauve. + +-- Et ou va-t-elle? demanda Marguerite. + +-- Elle vient chez Votre Majeste. + +Et aussitot le frolement d'une robe de soie prouva, en +s'eloignant, que madame de Sauve s'enfuyait. + +-- Oh! oh! s'ecria Henri. + +-- J'en etais sure, dit Marguerite. + +-- Et moi je le craignais, dit Henri, et la preuve, voyez. Alors, +d'un geste rapide, il ouvrit son pourpoint de velours noir, et sur +sa poitrine fit voir a Marguerite une fine tunique de mailles +d'acier et un long poignard de Milan qui brilla aussitot a sa main +comme une vipere au soleil. + +-- Il s'agit bien ici de fer et de cuirasse! s'ecria Marguerite; +allons, Sire, allons, cachez cette dague: c'est la reine mere, +c'est vrai; mais c'est la reine mere toute seule. + +-- Cependant... + +-- C'est elle, je l'entends, silence! + +Et, se penchant a l'oreille de Henri, elle lui dit a voix basse +quelques mots que le jeune roi ecouta avec une attention melee +d'etonnement. + +Aussitot Henri se deroba derriere les rideaux du lit. + +De son cote, Marguerite bondit avec l'agilite d'une panthere vers +le cabinet ou La Mole attendait en frissonnant, l'ouvrit, chercha +le jeune homme, et lui prenant, lui serrant la main dans +l'obscurite: + +-- Silence! lui dit-elle en s'approchant si pres de lui qu'il +sentit son souffle tiede et embaume couvrir son visage d'une moite +vapeur, silence! + +Puis, rentrant dans sa chambre et refermant la porte, elle detacha +sa coiffure, coupa avec son poignard tous les lacets de sa robe et +se jeta dans le lit. + +Il etait temps, la clef tournait dans la serrure. Catherine avait +des passe-partout pour toutes les portes du Louvre. + +-- Qui est la? s'ecria Marguerite, tandis que Catherine consignait +a la porte une garde de quatre gentilshommes qui l'avait +accompagnee. + +Et, comme si elle eut ete effrayee de cette brusque irruption dans +sa chambre, Marguerite sortant de dessous les rideaux en peignoir +blanc, sauta a bas du lit, et, reconnaissant Catherine, vint, avec +une surprise trop bien imitee pour que la Florentine elle-meme +n'en fut pas dupe, baiser la main de sa mere. + + + +XIV +Seconde nuit de noces + + +La reine mere promena son regard autour d'elle avec une +merveilleuse rapidite. Des mules de velours au pied du lit, les +habits de Marguerite epars sur des chaises, ses yeux qu'elle +frottait pour en chasser le sommeil, convainquirent Catherine +qu'elle avait reveille sa fille. + +Alors elle sourit comme une femme qui a reussi dans ses projets, +et tirant son fauteuil: + +-- Asseyons-nous, Marguerite, dit-elle, et causons. + +-- Madame, je vous ecoute. + +-- Il est temps, dit Catherine en fermant les yeux avec cette +lenteur particuliere aux gens qui reflechissent ou qui dissimulent +profondement, il est temps, ma fille, que vous compreniez combien +votre frere et moi aspirons a vous rendre heureuse. + +L'exorde etait effrayant pour qui connaissait Catherine. + +-- Que va-t-elle me dire? pensa Marguerite. + +-- Certes, en vous mariant, continua la Florentine, nous avons +accompli un de ces actes de politique commandes souvent par de +graves interets a ceux qui gouvernent. Mais il le faut avouer, ma +pauvre enfant, nous ne pensions pas que la repugnance du roi de +Navarre pour vous, si jeune, si belle et si seduisante, +demeurerait opiniatre a ce point. + +Marguerite se leva, et fit, en croisant sa robe de nuit, une +ceremonieuse reverence a sa mere. + +-- J'apprends de ce soir seulement, dit Catherine, car sans cela +je vous eusse visitee plus tot, j'apprends que votre mari est loin +d'avoir pour vous les egards qu'on doit non seulement a une jolie +femme, mais encore a une fille de France. + +Marguerite poussa un soupir, et Catherine, encouragee par cette +muette adhesion, continua: + +-- En effet, que le roi de Navarre entretienne publiquement une de +mes filles, qui l'adore jusqu'au scandale, qu'il fasse mepris pour +cet amour de la femme qu'on a bien voulu lui accorder, c'est un +malheur auquel nous ne pouvons remedier, nous autres pauvres tout- +puissants, mais que punirait le moindre gentilhomme de notre +royaume en appelant son gendre ou en le faisant appeler par son +fils. + +Marguerite baissa la tete. + +-- Depuis assez longtemps, continua Catherine, je vois, ma fille, +a vos yeux rougis, a vos ameres sorties contre la Sauve, que la +plaie de votre coeur ne peut, malgre vos efforts, toujours saigner +en dedans. + +Marguerite tressaillit: un leger mouvement avait agite les +rideaux; mais heureusement Catherine ne s'en etait pas apercue. + +-- Cette plaie, dit-elle en redoublant d'affectueuse douceur, +cette plaie, mon enfant, c'est a la main d'une mere qu'il +appartient de la guerir. Ceux qui, en croyant faire votre bonheur, +ont decide votre mariage, et qui, dans leur sollicitude pour vous, +remarquent que chaque nuit Henri de Navarre se trompe +d'appartement; ceux qui ne peuvent permettre qu'un roitelet comme +lui offense a tout instant une femme de votre beaute, de votre +rang et de votre merite, par le dedain de votre personne et la +negligence de sa posterite; ceux qui voient enfin qu'au premier +vent qu'il croira favorable, cette folle et insolente tete +tournera contre notre famille et vous expulsera de sa maison; +ceux-la n'ont-ils pas le droit d'assurer, en le separant du sien, +votre avenir d'une facon a la fois plus digne de vous et de votre +condition? + +-- Cependant, madame, repondit Marguerite, malgre ces observations +tout empreintes d'amour maternel, et qui me comblent de joie et +d'honneur, j'aurai la hardiesse de representer a Votre Majeste que +le roi de Navarre est mon epoux. + +Catherine fit un mouvement de colere, et se rapprochant de +Marguerite: + +-- Lui, dit-elle, votre epoux? Suffit-il donc pour etre mari et +femme que l'Eglise vous ait benis? et la consecration du mariage +est-elle seulement dans les paroles du pretre? Lui, votre epoux? +Eh! ma fille, si vous etiez madame de Sauve vous pourriez me faire +cette reponse. Mais, tout au contraire de ce que nous attendions +de lui, depuis que vous avez accorde a Henri de Navarre l'honneur +de vous nommer sa femme, c'est a une autre qu'il en a donne les +droits, et, en ce moment meme, dit Catherine en haussant la voix, +venez, venez avec moi, cette clef ouvre la porte de l'appartement +de madame de Sauve, et vous verrez. + +-- Oh! plus bas, plus bas, madame, je vous prie, dit Marguerite, +car non seulement vous vous trompez, mais encore... + +-- Eh bien? + +-- Eh bien, vous allez reveiller mon mari. A ces mots, Marguerite +se leva avec une grace toute voluptueuse, et laissant flotter +entrouverte sa robe de nuit, dont les manches courtes laissaient a +nu son bras d'un modele si pur, et sa main veritablement royale, +elle approcha un flambeau de cire rosee du lit, et, relevant le +rideau, elle montra du doigt, en souriant a sa mere, le profil +fier, les cheveux noirs et la bouche entrouverte du roi de +Navarre, qui semblait, sur la couche en desordre, reposer du plus +calme et du plus profond sommeil. Pale, les yeux hagards, le corps +cambre en arriere comme si un abime se fut ouvert sur ses pas, +Catherine poussa, non pas un cri, mais un rugissement sourd. + +-- Vous voyez, madame, dit Marguerite, que vous etiez mal +informee. + +Catherine jeta un regard sur Marguerite, puis un autre sur Henri. +Elle unit dans sa pensee active l'image de ce front pale et moite, +de ces yeux entoures d'un leger cercle de bistre, au sourire de +Marguerite, et elle mordit ses levres minces avec une fureur +silencieuse. + +Marguerite permit a sa mere de contempler un instant ce tableau, +qui faisait sur elle l'effet de la tete de Meduse. Puis elle +laissa retomber le rideau, et, marchant sur la pointe du pied, +elle revint pres de Catherine, et, reprenant sa place sur sa +chaise: + +-- Vous disiez donc, madame? La Florentine chercha pendant +quelques secondes a sonder cette naivete de la jeune femme; puis, +comme si ses regards etheres se fussent emousses sur le calme de +Marguerite: + +-- Rien, dit-elle. Et elle sortit a grands pas de l'appartement. +Aussitot que le bruit de ses pas se fut assourdi dans la +profondeur du corridor, le rideau du lit s'ouvrit de nouveau, et +Henri, l'oeil brillant, la respiration oppressee, la main +tremblante, vint s'agenouiller devant Marguerite. Il etait +seulement vetu de ses trousses et de sa cotte de mailles, de sorte +qu'en le voyant ainsi affuble, Marguerite, tout en lui serrant la +main de bon coeur, ne put s'empecher d'eclater de rire. + +-- Ah! madame, ah! Marguerite, s'ecria-t-il, comment +m'acquitterai-je jamais envers vous? + +Et il couvrait sa main de baisers, qui de la main montaient +insensiblement au bras de la jeune femme. + +-- Sire, dit-elle en se reculant tout doucement, oubliez-vous qu'a +cette heure une pauvre femme, a laquelle vous devez la vie, +souffre et gemit pour vous? Madame de Sauve, ajouta-t-elle tout +bas, vous a fait le sacrifice de sa jalousie en vous envoyant pres +de moi, et peut-etre, apres vous avoir fait le sacrifice de sa +jalousie, vous fait-elle celui de sa vie, car, vous le savez mieux +que personne, la colere de ma mere est terrible. + +Henri frissonna, et, se relevant, fit un mouvement pour sortir. + +-- Oh! mais, dit Marguerite avec une admirable coquetterie, je +reflechis et me rassure. La clef vous a ete donnee sans +indication, et vous serez cense m'avoir accorde ce soir la +preference. + +-- Et je vous l'accorde, Marguerite; consentez-vous seulement a +oublier... + +-- Plus bas, Sire, plus bas, repliqua la reine parodiant les +paroles que dix minutes auparavant elle venait d'adresser a sa +mere; on vous entend du cabinet, et comme je ne suis pas encore +tout a fait libre, Sire, je vous prierai de parler moins haut. + +-- Oh! oh! dit Henri, moitie riant, moitie assombri, c'est vrai; +j'oubliais que ce n'est probablement pas moi qui suis destine a +jouer la fin de cette scene interessante. Ce cabinet... + +-- Entrons-y, Sire, dit Marguerite, car je veux avoir l'honneur de +presenter a Votre Majeste un brave gentilhomme blesse pendant le +massacre, en venant avertir jusque dans le Louvre Votre Majeste du +danger qu'elle courait. + +La reine s'avanca vers la porte. Henri suivit sa femme. La porte +s'ouvrit, et Henri demeura stupefait en voyant un homme dans ce +cabinet predestine aux surprises. Mais La Mole fut plus surpris +encore en se trouvant inopinement en face du roi de Navarre. Il en +resulta que Henri jeta un coup d'oeil ironique a Marguerite, qui +le soutint a merveille. + +-- Sire, dit Marguerite, j'en suis reduite a craindre qu'on ne tue +dans mon logis meme ce gentilhomme, qui est devoue au service de +Votre Majeste, et que je mets sous sa protection. + +-- Sire, reprit alors le jeune homme, je suis le comte Lerac de la +Mole, que Votre Majeste attendait, et qui vous avait ete +recommande par ce pauvre M. de Teligny, qui a ete tue a mes cotes. + +-- Ah! ah! fit Henri, en effet, monsieur, et la reine m'a remis sa +lettre; mais n'aviez-vous pas aussi une lettre de M. le gouverneur +du Languedoc? + +-- Oui, Sire, et recommandation de la remettre a Votre Majeste +aussitot mon arrivee. + +-- Pourquoi ne l'avez-vous pas fait? + +-- Sire, je me suis rendu au Louvre dans la soiree d'hier; mais +Votre Majeste etait tellement occupee, qu'elle n'a pu me recevoir. + +-- C'est vrai, dit le roi; mais vous eussiez pu, ce me semble, me +faire passer cette lettre? + +-- J'avais ordre, de la part de M. d'Auriac, de ne la remettre +qu'a Votre Majeste elle-meme; car elle contenait, m'a-t-il assure, +un avis si important, qu'il n'osait le confier a un messager +ordinaire. + +-- En effet, dit le roi en prenant et en lisant la lettre, c'etait +l'avis de quitter la cour et de me retirer en Bearn. M. d'Auriac +etait de mes bons amis, quoique catholique, et il est probable +que, comme gouverneur de province, il avait vent de ce qui s'est +passe. Ventre-saint-gris! monsieur, pourquoi ne pas m'avoir remis +cette lettre il y a trois jours au lieu de ne me la remettre +qu'aujourd'hui? + +-- Parce que, ainsi que j'ai eu l'honneur de le dire a Votre +Majeste, quelque diligence que j'aie faite, je n'ai pu arriver +qu'hier. + +-- C'est facheux, c'est facheux, murmura le roi; car a cette heure +nous serions en surete, soit a La Rochelle, soit dans quelque +bonne plaine, avec deux a trois mille chevaux autour de nous. + +-- Sire, ce qui est fait est fait, dit Marguerite a demi-voix, et, +au lieu de perdre votre temps a recriminer sur le passe, il s'agit +de tirer le meilleur parti possible de l'avenir. + +-- A ma place, dit Henri avec son regard interrogateur, vous +auriez donc encore quelque espoir, madame? + +-- Oui, certes, et je regarderais le jeu engage comme une partie +en trois points, dont je n'ai perdu que la premiere manche. + +-- Ah! madame, dit tout bas Henri, si j'etais sur que vous fussiez +de moitie dans mon jeu... + +-- Si j'avais voulu passer du cote de vos adversaires, repondit +Marguerite, il me semble que je n'eusse point attendu si tard. + +-- C'est juste, dit Henri, je suis un ingrat, et, comme vous +dites, tout peut encore se reparer aujourd'hui. + +-- Helas! Sire, repliqua La Mole, je souhaite a Votre Majeste +toutes sortes de bonheurs; mais aujourd'hui nous n'avons plus +M. l'amiral. + +Henri se mit a sourire de ce sourire de paysan matois que l'on ne +comprit a la cour que le jour ou il fut roi de France. + +-- Mais, madame, reprit-il en regardant La Mole avec attention, ce +gentilhomme ne peut demeurer chez vous sans vous gener infiniment +et sans etre expose a de facheuses surprises. Qu'en ferez-vous? + +-- Mais, Sire, dit Marguerite, ne pourrions-nous le faire sortir +du Louvre? car en tous points je suis de votre avis. + +-- C'est difficile. + +-- Sire, M. de La Mole ne peut-il trouver un peu de place dans la +maison de Votre Majeste? + +-- Helas! madame, vous me traitez toujours comme si j'etais encore +roi des huguenots et comme si j'avais encore un peuple. Vous savez +bien que je suis a moitie converti et que je n'ai plus de peuple +du tout. + +Une autre que Marguerite se fut empressee de repondre sur-le- +champ: _Il _est catholique. Mais la reine voulait se faire +demander par Henri ce qu'elle desirait obtenir de lui. Quant a La +Mole, voyant cette reserve de sa protectrice et ne sachant encore +ou poser le pied sur le terrain glissant d'une cour aussi +dangereuse que l'etait celle de France, il se tut egalement. + +-- Mais, reprit Henri, relisant la lettre apportee par La Mole, +que me dit donc M. le gouverneur de Provence, que votre mere etait +catholique et que de la vient l'amitie qu'il vous porte? + +-- Et a moi, dit Marguerite, que me parliez-vous d'un voeu que +vous avez fait, monsieur le comte, d'un changement de religion? +Mes idees se brouillent a cet egard; aidez-moi donc, monsieur de +la Mole. Ne s'agissait-il pas de quelque chose de semblable a ce +que parait desirer le roi? + +-- Helas! oui; mais Votre Majeste a si froidement accueilli mes +explications a cet egard, reprit La Mole, que je n'ai point ose... + +-- C'est que tout cela ne me regardait aucunement, monsieur. +Expliquez au roi, expliquez. + +-- Eh bien, qu'est-ce que ce voeu? demanda le roi. + +-- Sire, dit La Mole, poursuivi par des assassins, sans armes, +presque mourant de mes deux blessures, il m'a semble voir l'ombre +de ma mere me guidant vers le Louvre une croix a la main. Alors +j'ai fait le voeu, si j'avais la vie sauve, d'adopter la religion +de ma mere, a qui Dieu avait permis de sortir de son tombeau pour +me servir de guide pendant cette horrible nuit. Dieu m'a conduit +ici, Sire. Je m'y vois sous la double protection d'une fille de +France et du roi de Navarre. Ma vie a ete sauvee miraculeusement; +je n'ai donc qu'a accomplir mon voeu, Sire. Je suis pret a me +faire catholique. + +Henri fronca le sourcil. Le sceptique qu'il etait comprenait bien +l'abjuration par interet; mais il doutait fort de l'abjuration par +la foi. + +-- Le roi ne veut pas se charger de mon protege, pensa Marguerite. + +La Mole cependant demeurait timide et gene entre les deux volontes +contraires. Il sentait bien, sans se l'expliquer, le ridicule de +sa position. Ce fut encore Marguerite qui, avec sa delicatesse de +femme, le tira de ce mauvais pas. + +-- Sire, dit-elle, nous oublions que le pauvre blesse a besoin de +repos. Moi meme je tombe de sommeil. Eh! tenez! + +La Mole palissait en effet; mais c'etaient les dernieres paroles +de Marguerite qu'il avait entendues et interpretees qui le +faisaient palir. + +-- Eh bien, madame, dit Henri, rien de plus simple; ne pouvons- +nous laisser reposer M. de La Mole? + +Le jeune homme adressa a Marguerite un regard suppliant et, malgre +la presence des deux Majestes, se laissa aller sur un siege, brise +de douleur et de fatigue. + +Marguerite comprit tout ce qu'il y avait d'amour dans ce regard et +de desespoir dans cette faiblesse. + +-- Sire, dit-elle, il convient a Votre Majeste de faire a ce jeune +gentilhomme, qui a risque sa vie pour son roi, puisqu'il accourait +ici pour vous annoncer la mort de l'amiral et de Teligny, +lorsqu'il a ete blesse; il convient, dis-je, a Votre Majeste de +lui faire un honneur dont il sera reconnaissant toute sa vie. + +-- Et lequel, madame? dit Henri. Commandez, je suis pret. + +-- M. de La Mole couchera cette nuit aux pieds de Votre Majeste, +qui couchera, elle, sur ce lit de repos. Quant a moi, avec la +permission de mon auguste epoux, ajouta Marguerite en souriant, je +vais appeler Gillonne et me remettre au lit; car, je vous le jure, +Sire, je ne suis pas celle de nous trois qui ai le moins besoin de +repos. + +Henri avait de l'esprit, peut-etre un peu trop meme: ses amis et +ses ennemis le lui reprocherent plus tard. Mais il comprit que +celle qui l'exilait de la couche conjugale en avait acquis le +droit par l'indifference meme qu'il avait manifestee pour elle; +d'ailleurs, Marguerite venait de se venger de cette indifference +en lui sauvant la vie. Il ne mit donc pas d'amour-propre dans sa +reponse. + +-- Madame, dit-il, si M. de La Mole etait en etat de passer dans +mon appartement, je lui offrirais mon propre lit. + +-- Oui, reprit Marguerite, mais votre appartement, a cette heure, +ne vous peut proteger ni l'un ni l'autre, et la prudence veut que +Votre Majeste demeure ici jusqu'a demain. + +Et, sans attendre la reponse du roi, elle appela Gillonne, fit +preparer les coussins pour le roi, et aux pieds du roi un lit pour +La Mole, qui semblait si heureux et si satisfait de cet honneur, +qu'on eut jure qu'il ne sentait plus ses blessures. + +Quant a Marguerite, elle tira au roi une ceremonieuse reverence, +et, rentree dans sa chambre bien verrouillee de tous cotes, elle +s'etendit dans son lit. + +-- Maintenant, se dit Marguerite a elle-meme, il faut que demain +M. de La Mole ait un protecteur au Louvre, et tel fait ce soir la +sourde oreille qui demain se repentira. + +Puis elle fit signe a Gillonne, qui attendait ses derniers ordres, +de venir les recevoir. Gillonne s'approcha. + +-- Gillonne, lui dit-elle tout bas, il faut que demain, sous un +pretexte quelconque, mon frere, le duc d'Alencon, ait envie de +venir ici avant huit heures du matin. + +Deux heures sonnaient au Louvre. La Mole causa un instant +politique avec le roi, qui peu a peu s'endormit, et bientot ronfla +aux eclats, comme s'il eut ete couche dans son lit de cuir de +Bearn. La Mole eut peut-etre dormi comme le roi; mais Marguerite +ne dormait pas; elle se tournait et se retournait dans son lit, et +ce bruit troublait les idees et le sommeil du jeune homme. + +-- Il est bien jeune, murmurait Marguerite au milieu de son +insomnie, il est bien timide; peut-etre meme, il faudra voir cela, +peut-etre meme sera-t-il ridicule; de beaux yeux cependant... une +taille bien prise, beaucoup de charmes; mais s'il allait ne pas +etre brave! ... Il fuyait... Il abjure... c'est facheux, le reve +commencait bien; allons... Laissons aller les choses et +rapportons-nous-en au triple dieu de cette folle Henriette. + +Et vers le jour Marguerite finit enfin par s'endormir en +murmurant: _Eros-Cupido-Amor_. + + + +XV +Ce que femme veut Dieu le veut + + +Marguerite ne s'etait pas trompee: la colere amassee au fond du +coeur de Catherine par cette comedie, dont elle voyait l'intrigue +sans avoir la puissance de rien changer au denouement, avait +besoin de deborder sur quelqu'un. Au lieu de rentrer chez elle, la +reine mere monta directement chez sa dame d'atours. + +Madame de Sauve s'attendait a deux visites: elle esperait celle de +Henri, elle craignait celle de la reine mere. Au lit, a moitie +vetue, tandis que Dariole veillait dans l'antichambre, elle +entendit tourner une clef dans la serrure, puis s'approcher des +pas lents et qui eussent paru lourds s'ils n'eussent pas ete +assourdis par d'epais tapis. Elle ne reconnut point la la marche +legere et empressee de Henri; elle se douta qu'on empechait +Dariole de la venir avertir; et, appuyee sur sa main, l'oreille et +l'oeil tendus, elle attendit. + +La portiere se leva, et la jeune femme, frissonnante, vit paraitre +Catherine de Medicis. + +Catherine semblait calme; mais madame de Sauve habituee a +l'etudier depuis deux ans comprit tout ce que ce calme apparent +cachait de sombres preoccupations et peut-etre de cruelles +vengeances. + +Madame de Sauve, en apercevant Catherine, voulut sauter en bas de +son lit; mais Catherine leva le doigt pour lui faire signe de +rester, et la pauvre Charlotte demeura clouee a sa place, amassant +interieurement toutes les forces de son ame pour faire face a +l'orage qui se preparait silencieusement. + +-- Avez-vous fait tenir la clef au roi de Navarre? demanda +Catherine sans que l'accent de sa voix indiquat aucune alteration; +seulement ces paroles etaient prononcees avec des levres de plus +en plus blemissantes. + +-- Oui, madame..., repondit Charlotte d'une voix qu'elle tentait +inutilement de rendre aussi assuree que l'etait celle de +Catherine. + +-- Et vous l'avez vu? + +-- Qui? demanda madame de Sauve. + +-- Le roi de Navarre? + +-- Non, madame; mais je l'attends, et j'avais meme cru, en +entendant tourner une clef dans la serrure, que c'etait lui qui +venait. + +A cette reponse, qui annoncait dans madame de Sauve ou une +parfaite confiance ou une supreme dissimulation, Catherine ne put +retenir un leger fremissement. Elle crispa sa main grasse et +courte. + +-- Et cependant tu savais bien, dit-elle avec son mechant sourire, +tu savais bien, Carlotta, que le roi de Navarre ne viendrait point +cette nuit. + +-- Moi, madame, je savais cela! s'ecria Charlotte avec un accent +de surprise parfaitement bien jouee. + +-- Oui, tu le savais. + +-- Pour ne point venir, reprit la jeune femme frissonnante a cette +seule supposition, il faut donc qu'il soit mort! + +Ce qui donnait a Charlotte le courage de mentir ainsi, c'etait la +certitude qu'elle avait d'une terrible vengeance, dans le cas ou +sa petite trahison serait decouverte. + +-- Mais tu n'as donc pas ecrit au roi de Navarre, Carlotta _mia_? +demanda Catherine avec ce meme rire silencieux et cruel. + +-- Non, madame, repondit Charlotte avec un admirable accent de +naivete; Votre Majeste ne me l'avait pas dit, ce me semble. + +Il se fit un moment de silence pendant lequel Catherine regarda +madame de Sauve comme le serpent regarde l'oiseau qu'il veut +fasciner. + +-- Tu te crois belle, dit alors Catherine; tu te crois adroite, +n'est-ce pas? + +-- Non, madame, repondit Charlotte, je sais seulement que Votre +Majeste a ete parfois d'une bien grande indulgence pour moi, quand +il s'agissait de mon adresse et de ma beaute. + +-- Eh bien, dit Catherine en s'animant, tu te trompais si tu as +cru cela, et moi je mentais si je te l'ai dit, tu n'es qu'une +sotte et qu'une laide pres de ma fille Margot. + +-- Oh! ceci, madame, c'est vrai! dit Charlotte, et je n'essaierai +pas meme de le nier, surtout a vous. + +-- Aussi, continua Catherine, le roi de Navarre te prefere-t-il de +beaucoup ma fille, et ce n'etait pas ce que tu voulais, je crois, +ni ce dont nous etions convenues. + +-- Helas, madame! dit Charlotte eclatant cette fois en sanglots +sans qu'elle eut besoin de se faire aucune violence, si cela est +ainsi, je suis bien malheureuse. + +-- Cela est, dit Catherine en enfoncant comme un double poignard +le double rayon de ses yeux dans le coeur de madame de Sauve. + +-- Mais qui peut vous le faire croire? demanda Charlotte. + +-- Descends chez la reine de Navarre, _pazza! _et tu y trouveras +ton amant. + +-- Oh! fit madame de Sauve. Catherine haussa les epaules. + +-- Es-tu jalouse, par hasard? demanda la reine mere. + +-- Moi? dit madame de Sauve, rappelant a elle toute sa force prete +a l'abandonner. + +-- Oui, toi! je serais curieuse de voir une jalousie de Francaise. + +-- Mais, dit madame de Sauve, comment Votre Majeste veut-elle que +je sois jalouse autrement que d'amour-propre? je n'aime le roi de +Navarre qu'autant qu'il le faut pour le service de Votre Majeste! + +Catherine la regarda un moment avec des yeux reveurs. + +-- Ce que tu me dis la peut, a tout prendre, etre vrai, murmura-t- +elle. + +-- Votre Majeste lit dans mon coeur. + +-- Et ce coeur m'est tout devoue? + +-- Ordonnez, madame, et vous en jugerez. + +-- Eh bien, puisque tu te sacrifies a mon service, Carlotta, il +faut, pour mon service toujours, que tu sois tres eprise du roi de +Navarre, et tres jalouse surtout, jalouse comme une Italienne. + +-- Mais, madame, demanda Charlotte, de quelle facon une Italienne +est-elle jalouse? + +-- Je te le dirai, reprit Catherine. Et, apres avoir fait deux ou +trois mouvements de tete du haut en bas, elle sortit +silencieusement et lentement, comme elle etait rentree. Charlotte, +troublee par le clair regard de ces yeux dilates comme ceux du +chat et de la panthere, sans que cette dilatation lui fit rien +perdre de sa profondeur, la laissa partir sans prononcer un seul +mot, sans meme laisser a son souffle la liberte de se faire +entendre, et elle ne respira que lorsqu'elle eut entendu la porte +se refermer derriere elle et que Dariole fut venue lui dire que la +terrible apparition etait bien evanouie. + +-- Dariole, lui dit-elle alors, traine un fauteuil pres de mon lit +et passe la nuit dans ce fauteuil. Je t'en prie, car je n'oserais +pas rester seule. + +Dariole obeit; mais malgre la compagnie de sa femme de chambre, +qui restait pres d'elle, malgre la lumiere de la lampe qu'elle +ordonna de laisser allumee pour plus grande tranquillite, madame +de Sauve aussi ne s'endormit qu'au jour, tant bruissait a son +oreille le metallique accent de la voix de Catherine. + +Cependant, quoique endormie au moment ou le jour commencait a +paraitre, Marguerite se reveilla au premier son des trompettes, +aux premiers aboiements des chiens. Elle se leva aussitot et +commenca de revetir un costume si neglige qu'il en etait +pretentieux. Alors elle appela ses femmes, fit introduire dans son +antichambre les gentilshommes du service ordinaire du roi de +Navarre; puis, ouvrant la porte qui enfermait sous la meme clef +Henri et de la Mole, elle donna du regard un bonjour affectueux a +ce dernier, et appelant son mari: + +-- Allons, Sire, dit-elle, ce n'est pas le tout que d'avoir fait +croire a madame ma mere ce qui n'est pas, il convient encore que +vous persuadiez toute votre cour de la parfaite intelligence qui +regne entre nous. Mais tranquillisez-vous, ajouta-t-elle en riant, +et retenez bien mes paroles, que la circonstance fait presque +solennelles: Aujourd'hui sera la derniere fois que je mettrai +Votre Majeste a cette cruelle epreuve. + +Le roi de Navarre sourit et ordonna qu'on introduisit ses +gentilshommes. Au moment ou ils le saluaient, il fit semblant de +s'apercevoir seulement que son manteau etait reste sur le lit de +la reine; il leur fit ses excuses de les recevoir ainsi, prit son +manteau des mains de Marguerite rougissante, et l'agrafa sur son +epaule. Puis, se tournant vers eux, il leur demanda des nouvelles +de la ville et de la cour. + +Marguerite remarquait du coin de l'oeil l'imperceptible etonnement +que produisit sur le visage des gentilshommes cette intimite qui +venait de se reveler entre le roi et la reine de Navarre, +lorsqu'un huissier entra suivi de trois ou quatre gentilshommes, +et annoncant le duc d'Alencon. + +Pour le faire venir, Gillonne avait eu besoin de lui apprendre +seulement que le roi avait passe la nuit chez sa femme. + +Francois entra si rapidement qu'il faillit, en les ecartant, +renverser ceux qui le precedaient. Son premier coup d'oeil fut +pour Henri. Marguerite n'eut que le second. + +Henri lui repondit par un salut courtois. Marguerite composa son +visage, qui exprima la plus parfaite serenite. + +D'un autre regard vague, mais scrutateur, le duc embrassa alors +toute la chambre; il vit le lit aux tapisseries derangees, le +double oreiller affaisse au chevet, le chapeau du roi jete sur une +chaise. + +Il palit; mais se remettant sur-le-champ: + +-- Mon frere Henri, dit-il, venez-vous jouer ce matin a la paume +avec le roi? + +-- Le roi me fait-il cet honneur de m'avoir choisi, demanda Henri, +ou n'est-ce qu'une attention de votre part, mon beau-frere? + +-- Mais non, le roi n'a point parle de cela, dit le duc un peu +embarrasse; mais n'etes-vous point de sa partie ordinaire? + +Henri sourit, car il s'etait passe tant et de si graves choses +depuis la derniere partie qu'il avait faite avec le roi, qu'il n'y +aurait rien eu d'etonnant a ce que Charles IX eut change ses +joueurs habituels. + +-- J'y vais, mon frere! dit Henri en souriant. + +-- Venez, reprit le duc. + +-- Vous vous en allez? demanda Marguerite. + +-- Oui, ma soeur. + +-- Vous etes donc presse? + +-- Tres presse. + +-- Si cependant je reclamais de vous quelques minutes? + +Une pareille demande etait si rare dans la bouche de Marguerite, +que son frere la regarda en rougissant et en palissant tour a +tour. + +-- Que va-t-elle lui dire? pensa Henri non moins etonne que le duc +d'Alencon. + +Marguerite, comme si elle eut devine la pensee de son epoux, se +retourna de son cote. + +-- Monsieur, dit-elle avec un charmant sourire, vous pouvez +rejoindre Sa Majeste, si bon vous semble, car le secret que j'ai a +reveler a mon frere est deja connu de vous, puisque la demande que +je vous ai adressee hier a propos de ce secret a ete a peu pres +refusee par Votre Majeste. Je ne voudrais donc pas, continua +Marguerite, fatiguer une seconde fois Votre Majeste par +l'expression emise en face d'elle d'un desir qui lui a paru etre +desagreable. + +-- Qu'est-ce donc? demanda Francois en les regardant tous deux +avec etonnement. + +-- Ah! ah! dit Henri en rougissant de depit, je sais ce que vous +voulez dire, madame. En verite, je regrette de ne pas etre plus +libre. Mais si je ne puis donner a M. de La Mole une hospitalite +qui ne lui offrirait aucune assurance, je n'en peux pas moins +recommander apres vous a mon frere d'Alencon la personne _a +laquelle vous vous interessez._ Peut-etre meme, ajouta-t-il pour +donner plus de force encore aux mots que nous venons de souligner, +peut-etre meme mon frere trouvera-t-il une idee qui vous permettra +de garder M. de La Mole... ici... pres de vous... ce qui serait +mieux que tout, n'est-ce pas, madame? + +-- Allons, allons, se dit Marguerite en elle-meme, a eux deux ils +vont faire ce que ni l'un ni l'autre des deux n'eut fait tout +seul. + +Et elle ouvrit la porte du cabinet et en fit sortir le jeune +blesse apres avoir dit a Henri: + +-- C'est a vous, monsieur, d'expliquer a mon frere a quel titre +nous nous interessons a M. de La Mole. + +En deux mots Henri, pris au trebuchet, raconta a M. d'Alencon, +moitie protestant par opposition, comme Henri moitie catholique +par prudence, l'arrivee de La Mole a Paris, et comment le jeune +homme avait ete blesse en venant lui apporter une lettre de +M. d'Auriac. + +Quand le duc se retourna, La Mole, sorti du cabinet, se tenait +debout devant lui. + +Francois, en l'apercevant si beau, si pale, et par consequent +doublement seduisant par sa beaute et par sa paleur, sentit naitre +une nouvelle terreur au fond de son ame. Marguerite le prenait a +la fois par la jalousie et par l'amour-propre. + +-- Mon frere, lui dit-elle, ce jeune gentilhomme, j'en reponds, +sera utile a qui saura l'employer. Si vous l'acceptez pour votre, +il trouvera en vous un maitre puissant, et vous en lui un +serviteur devoue. En ces temps, il faut bien s'entourer, mon +frere! surtout, ajouta-t-elle en baissant la voix de maniere que +le duc d'Alencon l'entendit seul, quand on est ambitieux et que +l'on a le malheur de n'etre que troisieme fils de France. + +Elle mit un doigt sur sa bouche pour indiquer a Francois que, +malgre cette ouverture, elle gardait encore a part en elle-meme +une portion importante de sa pensee. + +-- Puis, ajouta-t-elle, peut-etre trouverez-vous, tout au +contraire de Henri, qu'il n'est pas seant que ce jeune homme +demeure si pres de mon appartement. + +-- Ma soeur, dit vivement Francois, monsieur de La Mole, si cela +lui convient toutefois, sera dans une demi-heure installe dans mon +logis, ou je crois qu'il n'a rien a craindre. Qu'il m'aime et je +l'aimerai. + +Francois mentait, car au fond de son coeur il detestait deja La +Mole. + +-- Bien, bien... je ne m'etais donc pas trompee! murmura +Marguerite, qui vit les sourcils du roi de Navarre se froncer. Ah! +pour vous conduire l'un et l'autre, je vois qu'il faut vous +conduire l'un par l'autre. + +Puis completant sa pensee: + +-- Allons, allons, continua-t-elle, bien, Marguerite, dirait +Henriette. + +En effet, une demi-heure apres, La Mole, gravement catechise par +Marguerite, baisait le bas de sa robe et montait, assez lestement +pour un blesse, l'escalier qui conduisait chez M. d'Alencon. Deux +ou trois jours s'ecoulerent pendant lesquels la bonne harmonie +parut se consolider de plus en plus entre Henri et sa femme. Henri +avait obtenu de ne pas faire abjuration publique, mais il avait +renonce entre les mains du confesseur du roi et entendait tous les +matins la messe qu'on disait au Louvre. Le soir il prenait +ostensiblement le chemin de l'appartement de sa femme, entrait par +la grande porte, causait quelques instants avec elle, puis sortait +par la petite porte secrete et montait chez madame de Sauve, qui +n'avait pas manque de le prevenir de la visite de Catherine et du +danger incontestable qui le menacait. Henri, renseigne des deux +cotes, redoublait donc de mefiance a l'endroit de la reine mere, +et cela avec d'autant plus de raison qu'insensiblement la figure +de Catherine commencait a se derider. Henri en arriva meme a voir +eclore un matin sur ses levres pales un sourire de bienveillance. +Ce jour-la il eut toutes les peines du monde a se decider a manger +autre chose que des oeufs qu'il avait fait cuire lui-meme, et a +boire autre chose que de l'eau qu'il avait vu puiser a la Seine +devant lui. + +Les massacres continuaient, mais neanmoins allaient s'eteignant; +on avait fait si grande tuerie des huguenots que le nombre en +etait fort diminue. La plus grande partie etaient morts, beaucoup +avaient fui, quelques-uns etaient restes caches. + +De temps en temps une grande clameur s'elevait dans un quartier ou +dans un autre; c'etait quand on avait decouvert un de ceux-la. +L'execution alors etait privee ou publique, selon que le +malheureux etait accule dans quelque endroit sans issue ou pouvait +fuir. Dans le dernier cas, c'etait une grande joie pour le +quartier ou l'evenement avait eu lieu: car, au lieu de se calmer +par l'extinction de leurs ennemis, les catholiques devenaient de +plus en plus feroces; et moins il en restait, plus ils +paraissaient acharnes apres ces malheureux restes. + +Charles IX avait pris grand plaisir a la chasse aux huguenots; +puis, quand il n'avait pas pu continuer lui-meme, il s'etait +delecte au bruit des chasses des autres. + +Un jour, en revenant de jouer au mail, qui etait avec la paume et +la chasse son plaisir favori, il entra chez sa mere le visage tout +joyeux, suivi de ses courtisans habituels. + +-- Ma mere, dit-il en embrassant la Florentine, qui, remarquant +cette joie, avait deja essaye d'en deviner la cause; ma mere, +bonne nouvelle! Mort de tous les diables, savez-vous une chose? +c'est que l'illustre carcasse de monsieur l'amiral, qu'on croyait +perdue, est retrouvee! + +-- Ah! ah! dit Catherine. + +-- Oh! mon Dieu, oui! Vous avez eu comme moi l'idee, n'est-ce pas, +ma mere, que les chiens en avaient fait leur repas de noce? mais +il n'en etait rien. Mon peuple, mon cher peuple, mon bon peuple a +eu une idee: il a pendu l'amiral au croc de Montfaucon. + +_Du haut en bas Gaspard on a jete, Et puis de bas en haut on l'a +monte._ + +-- Eh bien? dit Catherine. + +-- Eh bien, ma bonne mere! reprit Charles IX, j'ai toujours eu +l'envie de le revoir depuis que je sais qu'il est mort, le cher +homme. Il fait beau: tout me semble en fleurs aujourd'hui; l'air +est plein de vie et de parfums; je me porte comme je ne me suis +jamais porte; si vous voulez, ma mere, nous monterons a cheval et +nous irons a Montfaucon. + +-- Ce serait bien volontiers, mon fils, dit Catherine, si je +n'avais pas donne un rendez-vous que je ne veux pas manquer; puis +a une visite faite a un homme de l'importance de monsieur +l'amiral, ajouta-t-elle, il faut convier toute la cour. Ce sera +une occasion pour les observateurs de faire des observations +curieuses. Nous verrons qui viendra et qui demeurera. + +-- Vous avez, ma foi, raison, ma mere! a demain la chose, cela +vaut mieux! Ainsi, faites vos invitations, je ferai les miennes, +ou plutot nous n'inviterons personne. Nous dirons seulement que +nous y allons; cela fait, tout le monde sera libre. Adieu, ma +mere! je vais sonner du cor. + +-- Vous vous epuiserez, Charles! Ambroise Pare vous le dit sans +cesse, et il a raison; c'est un trop rude exercice pour vous. + +-- Bah! bah! bah! dit Charles, je voudrais bien etre sur de ne +mourir que de cela. J'enterrerais tout le monde ici, et meme +Henriot, qui doit un jour nous succeder a tous, a ce que pretend +Nostradamus. + +Catherine fronca le sourcil. + +-- Mon fils, dit-elle, defiez-vous surtout des choses qui +paraissent impossibles, et, en attendant, menagez-vous. + +-- Deux ou trois fanfares seulement pour rejouir mes chiens, qui +s'ennuient a crever, pauvres betes! j'aurais du les lacher sur le +huguenot, cela les aurait rejouis. + +Et Charles IX sortit de la chambre de sa mere, entra dans son +cabinet d'Armes, detacha un cor, en sonna avec une vigueur qui eut +fait honneur a Roland lui-meme. On ne pouvait pas comprendre +comment, de ce corps faible et maladif et de ces levres pales, +pouvait sortir un souffle si puissant. + +Catherine attendait en effet quelqu'un, comme elle l'avait dit a +son fils. Un instant apres qu'il fut sorti, une de ses femmes vint +lui parler tout bas. La reine sourit, se leva, salua les personnes +qui lui faisaient la cour et suivit la messagere. + +Le Florentin Rene, celui auquel le roi de Navarre, le soir meme de +la Saint-Barthelemy, avait fait un accueil si diplomatique, venait +d'entrer dans son oratoire. + +-- Ah! c'est vous, Rene! lui dit Catherine, je vous attendais avec +impatience. Rene s'inclina. + +-- Vous avez recu hier le petit mot que je vous ai ecrit? + +-- J'ai eu cet honneur. + +-- Avez-vous renouvele, comme je vous le disais, l'epreuve de cet +horoscope tire par Ruggieri et qui s'accorde si bien avec cette +prophetie de Nostradamus, qui dit que mes fils regneront tous +trois?... Depuis quelques jours, les choses sont bien modifiees, +Rene, et j'ai pense qu'il etait possible que les destinees fussent +devenues moins menacantes. + +-- Madame, repondit Rene en secouant la tete, Votre Majeste sait +bien que les choses ne modifient pas la destinee; c'est la +destinee au contraire qui gouverne les choses. + +-- Vous n'en avez pas moins renouvele le sacrifice, n'est-ce pas? + +-- Oui, madame, repondit Rene, car vous obeir est mon premier +devoir. + +-- Eh bien, le resultat? + +-- Est demeure le meme, madame. + +-- Quoi! l'agneau noir a toujours pousse ses trois cris? + +-- Toujours, madame. + +-- Signe de trois morts cruelles dans ma famille! murmura +Catherine. + +-- Helas! dit Rene. + +-- Mais ensuite? + +-- Ensuite, madame, il y avait dans ses entrailles cet etrange +deplacement du foie que nous avons deja remarque dans les deux +premiers et qui penchait en sens inverse. + +-- Changement de dynastie. Toujours, toujours, toujours? grommela +Catherine. Il faudra cependant combattre cela, Rene! continua-t- +elle. + +Rene secoua la tete. + +-- Je l'ai dit a Votre Majeste, reprit-il, le destin gouverne. + +-- C'est ton avis? dit Catherine. + +-- Oui, madame. + +-- Te souviens-tu de l'horoscope de Jeanne d'Albret? + +-- Oui, madame. + +-- Redis-le un peu, voyons, je l'ai oublie, moi. + +-- _Vives honorata_, dit Rene, _morieris reformidata, regina +amplificabere._ + +_-- _Ce qui veut dire, je crois: _Tu vivras honoree_, et elle +manquait du necessaire, la pauvre femme! _Tu mourras redoutee_, et +nous nous sommes moques d'elle. _Tu seras plus grande que tu n'as +ete comme reine_, et voila qu'elle est morte et que sa grandeur +repose dans un tombeau ou nous avons oublie de mettre meme son +nom. + +-- Madame, Votre Majeste traduit mal le_ vives honorata_. La reine +de Navarre a vecu honoree, en effet, car elle a joui, tant qu'elle +a vecu, de l'amour de ses enfants et du respect de ses partisans, +amour et respect d'autant plus sinceres qu'elle etait plus pauvre. + +-- Oui, dit Catherine, je vous passe le _tu vivras honoree; _mais +_morieris reformidata, _voyons, comment l'expliquerez-vous? + +-- Comment je l'expliquerai! Rien de plus facile: Tu mourras +redoutee. + +-- Eh bien, est-elle morte redoutee? + +-- Si bien redoutee, madame, qu'elle ne fut pas morte si Votre +Majeste n'en avait pas eu peur. Enfin _comme reine, tu grandiras, +ou tu seras plus grande que tu n'as ete comme reine; _ce qui est +encore vrai, madame, car en echange de la couronne perissable, +elle a peut-etre maintenant, comme reine et martyre, la couronne +du ciel, et outre cela, qui sait encore l'avenir reserve a sa race +sur la terre? + +Catherine etait superstitieuse a l'exces. Elle s'epouvanta plus +encore peut-etre du sang-froid de Rene que de cette persistance +des augures; et comme pour elle un mauvais pas etait une occasion +de franchir hardiment la situation, elle dit brusquement a Rene et +sans transition aucune que le travail muet de sa pensee: + +-- Est-il arrive des parfums d'Italie? + +-- Oui, madame. + +-- Vous m'en enverrez un coffret garni. + +-- Desquels? + +-- Des derniers, de ceux... Catherine s'arreta. + +-- De ceux qu'aimait particulierement la reine de Navarre? reprit +Rene. + +-- Precisement. + +-- Il n'est point besoin de les preparer, n'est-ce pas, madame? +car Votre Majeste y est a cette heure aussi savante que moi. + +-- Tu trouves? dit Catherine. Le fait est qu'ils reussissent. + +-- Votre Majeste n'a rien de plus a me dire? demanda le parfumeur. + +-- Non, non, reprit Catherine pensive; je ne crois pas, du moins. +Si toutefois il y avait du nouveau dans les sacrifices, faites-le- +moi savoir. A propos, laissons la les agneaux, et essayons des +poules. + +-- Helas! madame, j'ai bien peur qu'en changeant la victime nous +ne changions rien aux presages. + +-- Fais ce que je dis. Rene salua et sortit. Catherine resta un +instant assise et pensive; puis elle se leva a son tour et rentra +dans sa chambre a coucher, ou l'attendaient ses femmes et ou elle +annonca pour le lendemain le pelerinage a Montfaucon. + +La nouvelle de cette partie de plaisir fut pendant toute la soiree +le bruit du palais et la rumeur de la ville. Les dames firent +preparer leurs toilettes les plus elegantes, les gentilshommes +leurs armes et leurs chevaux d'apparat. Les marchands fermerent +boutiques et ateliers, et les flaneurs de la populace tuerent, +par-ci, par-la, quelques huguenots epargnes pour la bonne +occasion, afin d'avoir un accompagnement convenable a donner au +cadavre de l'amiral. + +Ce fut un grand vacarme pendant toute la soiree et pendant une +bonne partie de la nuit. + +La Mole avait passe la plus triste journee du monde, et cette +journee avait succede a trois ou quatre autres qui n'etaient pas +moins tristes. + +M. d'Alencon, pour obeir aux desirs de Marguerite, l'avait +installe chez lui, mais ne l'avait point revu depuis. Il se +sentait tout a coup comme un pauvre enfant abandonne, prive des +soins tendres, delicats et charmants de deux femmes dont le +souvenir seul de l'une devorait incessamment sa pensee. Il avait +bien eu de ses nouvelles par le chirurgien Ambroise Pare, qu'elle +lui avait envoye; mais ces nouvelles, transmises par un homme de +cinquante ans, qui ignorait ou feignait d'ignorer l'interet que La +Mole portait aux moindres choses qui se rapportaient a Marguerite, +etaient bien incompletes et bien insuffisantes. Il est vrai que +Gillonne etait venue une fois, en son propre nom, bien entendu, +pour savoir des nouvelles du blesse. Cette visite avait fait +l'effet d'un rayon de soleil dans un cachot, et La Mole en etait +reste comme ebloui, attendant toujours une seconde apparition, +laquelle, quoiqu'il se fut ecoule deux jours depuis la premiere, +ne venait point. + +Aussi, quand la nouvelle fut apportee au convalescent de cette +reunion splendide de toute la cour pour le lendemain, fit-il +demander a M. d'Alencon la faveur de l'accompagner. + +Le duc ne se demanda pas meme si La Mole etait en etat de +supporter cette fatigue; il repondit seulement: + +-- A merveille! Qu'on lui donne un de mes chevaux. C'etait tout ce +que desirait La Mole. Maitre Ambroise Pare vint comme d'habitude +pour le panser. La Mole lui exposa la necessite ou il etait de +monter a cheval et le pria de mettre un double soin a la pose des +appareils. Les deux blessures, au reste, etaient refermees, celle +de la poitrine comme celle de l'epaule, et celle de l'epaule seule +le faisait souffrir. Toutes deux etaient vermeilles, comme il +convient a des chairs en voie de guerison. Maitre Ambroise Pare +les recouvrit d'un taffetas gomme fort en vogue a cette epoque +pour ces sortes de cas, et promit a La Mole que, pourvu qu'il ne +se donnat point trop de mouvement dans l'excursion qu'il allait +faire, les choses iraient convenablement. + +La Mole etait au comble de la joie. A part une certaine faiblesse +causee par la perte de son sang et un leger etourdissement qui se +rattachait a cette cause, il se sentait aussi bien qu'il pouvait +etre. D'ailleurs, Marguerite serait sans doute de cette cavalcade; +il reverrait Marguerite, et lorsqu'il songeait au bien que lui +avait fait la vue de Gillonne, il ne mettait point en doute +l'efficacite bien plus grande de celle de sa maitresse. + +La Mole employa donc une partie de l'argent qu'il avait recu en +partant de sa famille a acheter le plus beau justaucorps de satin +blanc et la plus riche broderie de manteau que lui put procurer le +tailleur a la mode. Le meme lui fournit encore les bottes de cuir +parfume qu'on portait a cette epoque. Le tout lui fut apporte le +matin, une demi-heure seulement apres l'heure pour laquelle La +Mole l'avait demande, ce qui fait qu'il n'eut trop rien a dire. Il +s'habilla rapidement, se regarda dans un miroir, se trouva assez +convenablement vetu, coiffe, parfume pour etre satisfait de lui- +meme; enfin il s'assura par plusieurs tours faits rapidement dans +sa chambre qu'a part plusieurs douleurs assez vives, le bonheur +moral ferait taire les incommodites physiques. + +Un manteau cerise de son invention, et taille un peu plus long +qu'on ne les portait alors, lui allait particulierement bien. + +Tandis que cette scene se passait au Louvre, une autre du meme +genre avait lieu a l'hotel de Guise. Un grand gentilhomme a poil +roux examinait devant une glace une raie rougeatre qui lui +traversait desagreablement le visage; il peignait et parfumait sa +moustache, et tout en la parfumant, il etendait sur cette +malheureuse raie, qui, malgre tous les cosmetiques en usage a +cette epoque s'obstinait a reparaitre, il etendait, dis-je, une +triple couche de blanc et de rouge; mais comme l'application etait +insuffisante, une idee lui vint: un ardent soleil, un soleil +d'aout dardait ses rayons dans la cour; il descendit dans cette +cour, mit son chapeau a la main, et, le nez en l'air et les yeux +fermes, il se promena pendant dix minutes, s'exposant +volontairement a cette flamme devorante qui tombait par torrents +du ciel. + +Au bout de dix minutes, grace a un coup de soleil de premier +ordre, le gentilhomme etait arrive a avoir un visage si eclatant +que c'etait la raie rouge qui maintenant n'etait plus en harmonie +avec le reste et qui par comparaison paraissait jaune. Notre +gentilhomme ne parut pas moins fort satisfait de cet arc-en-ciel, +qu'il rassortit de son mieux avec le reste du visage, grace a une +couche de vermillon qu'il etendit dessus; apres quoi il endossa un +magnifique habit qu'un tailleur avait mis dans sa chambre avant +qu'il eut demande le tailleur. + +Ainsi pare, musque, arme de pied en cap, il descendit une seconde +fois dans la cour et se mit a caresser un grand cheval noir dont +la beaute eut ete sans egale sans une petite coupure qu'a l'instar +de celle de son maitre lui avait faite dans une des dernieres +batailles civiles un sabre de reitre. + +Neanmoins, enchante de son cheval comme il l'etait de lui-meme, ce +gentilhomme, que nos lecteurs ont sans doute reconnu sans peine, +fut en selle un quart d'heure avant tout le monde, et fit retentir +la cour de l'hotel de Guise des hennissements de son coursier, +auxquels repondaient, a mesure qu'il s'en rendait maitre, des +_mordi_ prononces sur tous les tons. Au bout d'un instant le +cheval, completement dompte, reconnaissait par sa souplesse et son +obeissance la legitime domination de son cavalier; mais la +victoire n'avait pas ete remportee sans bruit, et ce bruit +(c'etait peut-etre la-dessus que comptait notre gentilhomme), et +ce bruit avait attire aux vitres une dame que notre dompteur de +chevaux salua profondement et qui lui sourit de la facon la plus +agreable. + +Cinq minutes apres, madame de Nevers faisait appeler son +intendant. + +-- Monsieur, demanda-t-elle, a-t-on fait convenablement dejeuner +M. le comte Annibal de Coconnas? + +-- Oui, madame, repondit l'intendant. Il a meme ce matin mange de +meilleur appetit encore que d'habitude. + +-- Bien, monsieur! dit la duchesse. Puis se retournant vers son +premier gentilhomme: + +-- Monsieur d'Arguzon, dit-elle, partons pour le Louvre et tenez +l'oeil, je vous prie, sur M. le comte Annibal de Coconnas, car il +est blesse, par consequent encore faible, et je ne voudrais pas +pour tout au monde qu'il lui arrivat malheur. Cela ferait rire les +huguenots, qui lui gardent rancune depuis cette bienheureuse +soiree de la Saint-Barthelemy. + +Et madame de Nevers, montant a cheval a son tour, partit toute +rayonnante pour le Louvre, ou etait le rendez-vous general. + +Il etait deux heures de l'apres-midi, lorsqu'une file de cavaliers +ruisselants d'or, de joyaux et d'habits splendides apparut dans la +rue Saint-Denis, debouchant a l'angle du cimetiere des Innocents, +et se deroulant au soleil entre les deux rangees de maisons +sombres comme un immense reptile aux chatoyants anneaux. + + + +XVI +Le corps d'un ennemi mort sent toujours bon + + +Nulle troupe, si riche qu'elle soit, ne peut donner une idee de ce +spectacle. Les habits soyeux, riches et eclatants, legues comme +une mode splendide par Francois Ier a ses successeurs, ne +s'etaient pas transformes encore dans ces vetements etriques et +sombres qui furent de mise sous Henri III; de sorte que le costume +de Charles IX, moins riche, mais peut-etre plus elegant que ceux +des epoques precedentes, eclatait dans toute sa parfaite harmonie. +De nos jours, il n'y a plus de point de comparaison possible avec +un semblable cortege; car nous en sommes reduits, pour nos +magnificences de parade, a la symetrie et a l'uniforme. + +Pages, ecuyers, gentilshommes de bas etage, chiens et chevaux +marchant sur les flancs et en arriere, faisaient du cortege royal +une veritable armee. Derriere cette armee venait le peuple, ou, +pour mieux dire, le peuple etait partout. + +Le peuple suivait, escortait et precedait; il criait a la fois +Noel et Haro, car, dans le cortege, on distinguait plusieurs +calvinistes rallies, et le peuple a de la rancune. + +C'etait le matin, en face de Catherine et du duc de Guise, que +Charles IX avait, comme d'une chose toute naturelle, parle devant +Henri de Navarre d'aller visiter le gibet de Montfaucon, ou plutot +le corps mutile de l'amiral, qui etait pendu. Le premier mouvement +de Henri avait ete de se dispenser de prendre part a cette visite. +C'etait la ou l'attendait Catherine. Aux premiers mots qu'il dit +exprimant sa repugnance, elle echangea un coup d'oeil et un +sourire avec le duc de Guise. Henri surprit l'un et l'autre, les +comprit, puis se reprenant tout a coup: + +-- Mais, au fait, dit-il, pourquoi n'irais-je pas? Je suis +catholique et je me dois a ma nouvelle religion. Puis s'adressant +a Charles IX: + +-- Que Votre Majeste compte sur moi, lui dit-il, je serai toujours +heureux de l'accompagner partout ou elle ira. Et il jeta autour de +lui un coup d'oeil rapide pour compter les sourcils qui se +froncaient. + +Aussi celui de tout le cortege que l'on regardait avec le plus de +curiosite, peut-etre, etait ce fils sans mere, ce roi sans +royaume, ce huguenot fait catholique. Sa figure longue et +caracterisee, sa tournure un peu vulgaire, sa familiarite avec ses +inferieurs, familiarite qu'il portait a un degre presque +inconvenant pour un roi, familiarite qui tenait aux habitudes +montagnardes de sa jeunesse et qu'il conserva jusqu'a sa mort, le +signalaient aux spectateurs, dont quelques-uns lui criaient: + +-- A la messe, Henriot, a la messe! Ce a quoi Henri repondait: + +-- J'y ai ete hier, j'en viens aujourd'hui, et j'y retournerai +demain. Ventre saint gris! il me semble cependant que c'est assez +comme cela. + +Quant a Marguerite, elle etait a cheval, si belle, si fraiche, si +elegante, que l'admiration faisait autour d'elle un concert dont +quelques notes, il faut l'avouer, s'adressaient a sa compagne, +madame la duchesse de Nevers, qu'elle venait de rejoindre, et dont +le cheval blanc, comme s'il etait fier du poids qu'il portait, +secouait furieusement la tete. + +-- Eh bien, duchesse, dit la reine de Navarre, quoi de nouveau? + +-- Mais, madame, repondit tout haut Henriette, rien que je sache. +Puis tout bas: + +-- Et le huguenot, demanda-t-elle, qu'est-il devenu? + +-- Je lui ai trouve une retraite a peu pres sure, repondit +Marguerite. Et le grand massacreur de gens, qu'en as-tu fait? + +-- Il a voulu etre de la fete; il monte le cheval de bataille de +M. de Nevers, un cheval grand comme un elephant. C'est un cavalier +effrayant. Je lui ai permis d'assister a la ceremonie, parce que +j'ai pense que prudemment ton huguenot garderait la chambre et que +de cette facon il n'y aurait pas de rencontre a craindre. + +-- Oh! ma foi! repondit Marguerite en souriant, fut-il ici, et il +n'y est pas, je crois qu'il n'y aurait pas de rencontre pour cela. +C'est un beau garcon que mon huguenot, mais pas autre chose: une +colombe et non un milan; il roucoule, mais ne mord pas. Apres +tout, fit-elle avec un accent intraduisible et en haussant +legerement les epaules; apres tout, peut-etre l'avons-nous cru +huguenot, tandis qu'il etait brahme, et sa religion lui defend- +elle de repandre le sang. + +-- Mais ou donc est le duc d'Alencon? demanda Henriette, je ne +l'apercois point. + +-- Il doit rejoindre, il avait mal aux yeux ce matin et desirait +ne pas venir; mais comme on sait que, pour ne pas etre du meme +avis que son frere Charles et son frere Henri, il penche pour les +huguenots, on lui a fait observer que le roi pourrait interpreter +a mal son absence et il s'est decide. Mais, justement, tiens, on +regarde, on crie la-bas, c'est lui qui sera venu par la porte +Montmartre. + +-- En effet, c'est lui-meme, je le reconnais, dit Henriette. En +verite, mais il a bon air aujourd'hui. Depuis quelque temps, il se +soigne particulierement: il faut qu'il soit amoureux. Voyez donc +comme c'est bon d'etre prince du sang: il galope sur tout le monde +et tout le monde se range. + +-- En effet, dit en riant Marguerite, il va nous ecraser. Dieu me +pardonne! Mais faites donc ranger vos gentilshommes, duchesse! car +en voici un qui, s'il ne se range pas, va se faire tuer. + +-- Eh, c'est mon intrepide! s'ecria la duchesse, regarde donc, +regarde. + +Coconnas avait en effet quitte son rang pour se rapprocher de +madame de Nevers; mais au moment meme ou son cheval traversait +l'espece de boulevard exterieur qui separait la rue du faubourg +Saint-Denis, un cavalier de la suite du duc d'Alencon, essayant en +vain de retenir son cheval emporte, alla en plein corps heurter +Coconnas. Coconnas ebranle vacilla sur sa colossale monture, son +chapeau faillit tomber, il le retint et se retourna furieux. + +-- Dieu! dit Marguerite en se penchant a l'oreille de son amie, +M. de La Mole! + +-- Ce beau jeune homme pale! s'ecria la duchesse incapable de +maitriser sa premiere impression. + +-- Oui, oui! celui-la meme qui a failli renverser ton Piemontais. + +-- Oh! mais, dit la duchesse, il va se passer des choses +affreuses! ils se regardent, ils se reconnaissent! + +En effet, Coconnas en se retournant avait reconnu la figure de La +Mole; et, de surprise, il avait laisse echapper la bride de son +cheval, car il croyait bien avoir tue son ancien compagnon, ou du +moins l'avoir mis pour un certain temps hors de combat. De son +cote, La Mole reconnut Coconnas et sentit un feu qui lui montait +au visage. Pendant quelques secondes, qui suffirent a l'expression +de tous les sentiments que couvaient ces deux hommes, ils +s'etreignirent d'un regard qui fit frissonner les deux femmes. +Apres quoi La Mole ayant regarde tout autour de lui, et ayant +compris sans doute que le lieu etait mal choisi pour une +explication, piqua son cheval et rejoignit le duc d'Alencon. +Coconnas resta un moment ferme a la meme place, tordant sa +moustache et en faisant remonter la pointe jusqu'a se crever +l'oeil; apres quoi, voyant que La Mole s'eloignait sans lui rien +dire de plus, il se remit lui-meme en route. + +-- Ah! ah! dit avec une dedaigneuse douleur Marguerite, je ne +m'etais donc pas trompee... Oh! pour cette fois c'est trop fort. + +Et elle se mordit les levres jusqu'au sang. + +-- Il est bien joli, repondit la duchesse avec commiseration. + +Juste en ce moment le duc d'Alencon venait de reprendre sa place +derriere le roi et la reine mere, de sorte que ses gentilshommes, +en le rejoignant, etaient forces de passer devant Marguerite et la +duchesse de Nevers. La Mole, en passant a son tour devant les deux +princesses, leva son chapeau, salua la reine en s'inclinant jusque +sur le cou de son cheval et demeura tete nue en attendant que Sa +Majeste l'honorat d'un regard. + +Mais Marguerite detourna fierement la tete. + +La Mole lut sans doute l'expression de dedain empreinte sur le +visage de la reine et de pale qu'il etait devint livide. De plus, +pour ne pas choir de son cheval il fut force de se retenir a la +criniere. + +-- Oh! oh! dit Henriette a la reine, regarde donc, cruelle que tu +es! Mais il va se trouver mal! ... + +-- Bon! dit la reine avec un sourire ecrasant, il ne nous +manquerait plus que cela... As-tu des sels? Madame de Nevers se +trompait. + +La Mole, chancelant, retrouva des forces, et, se raffermissant sur +son cheval, alla reprendre son rang a la suite du duc d'Alencon. + +Cependant on continuait d'avancer, on voyait se dessiner la +silhouette lugubre du gibet dresse et etrenne par Enguerrand de +Marigny. Jamais il n'avait ete si bien garni qu'a cette heure. + +Les huissiers et les gardes marcherent en avant et formerent un +large cercle autour de l'enceinte. A leur approche, les corbeaux +perches sur le gibet s'envolerent avec des croassements de +desespoir. + +Le gibet qui s'elevait a Montfaucon offrait d'ordinaire, derriere +ses colonnes, un abri aux chiens attires par une proie frequente +et aux bandits philosophes qui venaient mediter sur les tristes +vicissitudes de la fortune. + +Ce jour-la il n'y avait, en apparence du moins, a Montfaucon, ni +chiens ni bandits. Les huissiers et les gardes avaient chasse les +premiers en meme temps que les corbeaux, et les autres s'etaient +confondus dans la foule pour y operer quelques-uns de ces bons +coups qui sont les riantes vicissitudes du metier. + +Le cortege s'avancait; le roi et Catherine arrivaient les +premiers, puis venaient le duc d'Anjou, le duc d'Alencon, le roi +de Navarre, M. de Guise et leurs gentilshommes; puis madame +Marguerite, la duchesse de Nevers et toutes les femmes composant +ce qu'on appelait l'escadron volant de la reine; puis les pages, +les ecuyers, les valets et le peuple: en tout dix mille personnes. + +Au gibet principal pendait une masse informe, un cadavre noir, +souille de sang coagule et de boue blanchie par de nouvelles +couches de poussiere. Au cadavre il manquait une tete. Aussi +l'avait-on pendu par les pieds. Au reste, la populace, ingenieuse +comme elle l'est toujours, avait remplace la tete par un bouchon +de paille sur lequel elle avait mis un masque, et dans la bouche +de ce masque, quelque railleur qui connaissait les habitudes de +M. l'amiral avait introduit un cure-dent. + +C'etait un spectacle a la fois lugubre et bizarre, que tous ces +elegants seigneurs et toutes ces belles dames defilant, comme une +procession peinte par Goya, au milieu de ces squelettes noircis et +de ces gibets aux longs bras decharnes. Plus la joie des visiteurs +etait bruyante, plus elle faisait contraste avec le morne silence +et la froide insensibilite de ces cadavres, objets de railleries +qui faisaient frissonner ceux-la meme qui les faisaient. + +Beaucoup supportaient a grand-peine ce terrible spectacle; et a sa +paleur on pouvait distinguer, dans le groupe des huguenots +rallies, Henri, qui, quelle que fut sa puissance sur lui-meme et +si etendu que fut le degre de dissimulation dont le Ciel l'avait +dote, n'y put tenir. Il pretexta l'odeur impure que repandaient +tous ces debris humains; et s'approchant de Charles IX, qui, cote +a cote avec Catherine, etait arrete devant les restes de l'amiral: + +-- Sire, dit-il, Votre Majeste ne trouve-t-elle pas que, pour +rester plus longtemps ici, ce pauvre cadavre sent bien mauvais? + +-- Tu trouves, Henriot! dit Charles IX, dont les yeux etincelaient +d'une joie feroce. + +-- Oui, Sire. + +-- Eh bien, je ne suis pas de ton avis, moi... le corps d'un +ennemi mort sent toujours bon. + +-- Ma foi, Sire, dit Tavannes, puisque Votre Majeste savait que +nous devions venir faire une petite visite a M. l'amiral, elle eut +du inviter Pierre Ronsard, son maitre en poesie: il eut fait, +seance tenante, l'epitaphe du vieux Gaspard. + +-- Il n'y a pas besoin de lui pour cela, dit Charles IX, et nous +la ferons bien nous-meme... Par exemple, ecoutez, messieurs, dit +Charles IX apres avoir reflechi un instant: + +_Ci-git, -- mais c'est mal entendu, Pour lui le mot est trop +honnete, -- Ici l'amiral est pendu Par les pieds, a faute de +tete._ + +_-- _Bravo! bravo! s'ecrierent les gentilshommes catholiques tout +d'une voix, tandis que les huguenots rallies froncaient les +sourcils en gardant le silence. + +Quant a Henri, comme il causait avec Marguerite et madame de +Nevers, il fit semblant de n'avoir pas entendu. + +-- Allons, allons, monsieur, dit Catherine, que, malgre les +parfums dont elle etait couverte, cette odeur commencait a +indisposer, allons, il n'y a si bonne compagnie qu'on ne quitte. +Disons adieu a M. l'amiral, et revenons a Paris. + +Elle fit de la tete un geste ironique comme lorsqu'on prend conge +d'un ami, et, reprenant la tete de colonne, elle revint gagner le +chemin, tandis que le cortege defilait devant le cadavre de +Coligny. + +Le soleil se couchait a l'horizon. La foule s'ecoula sur les pas +de Leurs Majestes pour jouir jusqu'au bout des magnificences du +cortege et des details du spectacle: les voleurs suivirent la +foule; de sorte que, dix minutes apres le depart du roi, il n'y +avait plus personne autour du cadavre mutile de l'amiral, que +commencaient a effleurer les premieres brises du soir. Quand nous +disons personne, nous nous trompons. Un gentilhomme monte sur un +cheval noir, et qui n'avait pu sans doute, au moment ou il etait +honore de la presence des princes, contempler a son aise ce tronc +informe et noirci, etait demeure le dernier, et s'amusait a +examiner dans tous leurs details chaines, crampons, piliers de +pierre, le gibet enfin, qui lui paraissait sans doute, a lui +arrive depuis quelques jours a Paris et ignorant des +perfectionnements qu'apporte en toute chose la capitale, le +parangon de tout ce que l'homme peut inventer de plus terriblement +laid. + +Il n'est pas besoin de dire a nos lecteurs que cet homme etait +notre ami Coconnas. Un oeil exerce de femme l'avait en vain +cherche dans la cavalcade et avait sonde les rangs sans pouvoir le +retrouver. + +M. de Coconnas, comme nous l'avons dit, etait donc en extase +devant l'oeuvre d'Enguerrand de Marigny. + +Mais cette femme n'etait pas seule a chercher M. de Coconnas. Un +autre gentilhomme, remarquable par son pourpoint de satin blanc et +sa galante plume, apres avoir regarde en avant et sur les cotes, +s'avisa de regarder en arriere et vit la haute taille de Coconnas +et la gigantesque silhouette de son cheval se profiler en vigueur +sur le ciel rougi des derniers reflets du soleil couchant. + +Alors le gentilhomme au pourpoint de satin blanc quitta le chemin +suivi par l'ensemble de la troupe, prit un petit sentier, et, +decrivant une courbe, retourna vers le gibet. + +Presque aussitot la dame que nous avons reconnue pour la duchesse +de Nevers, comme nous avons reconnu le grand gentilhomme au cheval +noir pour Coconnas, s'approcha de Marguerite et lui dit: + +-- Nous nous sommes trompees toutes deux, Marguerite, car le +Piemontais est demeure en arriere, et M. de La Mole l'a suivi. + +-- Mordi! reprit Marguerite en riant, il va donc se passer quelque +chose. Ma foi, j'avoue que je ne serais pas fachee d'avoir a +revenir sur son compte. + +Marguerite alors se retourna et vit s'executer effectivement de la +part de La Mole la manoeuvre que nous avons dite. + +Ce fut alors au tour des deux princesses a quitter la file: +l'occasion etait des plus favorables; on tournait devant un +sentier borde de larges haies qui remontait, et, en remontant, +passait a trente pas du gibet. Madame de Nevers dit un mot a +l'oreille de son capitaine, Marguerite fit un signe a Gillonne, et +les quatre personnes s'en allerent par ce chemin de traverse +s'embusquer derriere le buisson le plus proche du lieu ou allait +se passer la scene dont ils paraissaient desirer etre spectateurs. +Il y avait trente pas environ, comme nous l'avons dit, de cet +endroit a celui ou Coconnas, ravi, en extase, gesticulait devant +M. l'amiral. + +Marguerite mit pied a terre, madame de Nevers et Gillonne en +firent autant; le capitaine descendit a son tour, et reunit dans +ses mains les brides des quatre chevaux. Un gazon frais et touffu +offrait aux trois femmes un siege comme en demandent souvent et +inutilement les princesses. + +Une eclaircie leur permettait de ne pas perdre le moindre detail. + +La Mole avait decrit son cercle. Il vint au pas se placer derriere +Coconnas, et, allongeant la main, il lui frappa sur l'epaule. + +Le Piemontais se retourna. + +-- Oh! dit-il, ce n'etait donc pas un reve! et vous vivez encore! + +-- Oui, monsieur, repondit La Mole, oui, je vis encore. Ce n'est +pas votre faute, mais enfin je vis. + +-- Mordi! je vous reconnais bien, reprit Coconnas, malgre votre +mine pale. Vous etiez plus rouge que cela la derniere fois que +nous nous sommes vus. + +-- Et moi, dit La Mole, je vous reconnais aussi malgre cette ligne +jaune qui vous coupe le visage; vous etiez plus pale que cela +lorsque je vous la fis. + +Coconnas se mordit les levres; mais, decide, a ce qu'il parait, a +continuer la conversation sur le ton de l'ironie, il continua: + +-- C'est curieux, n'est-ce pas, monsieur de la Mole, surtout pour +un huguenot, de pouvoir regarder M. l'amiral pendu a ce crochet de +fer; et dire cependant qu'il y a des gens assez exageres pour nous +accuser d'avoir tue jusqu'aux huguenotins a la mamelle! + +-- Comte, dit La Mole en s'inclinant, je ne suis plus huguenot, +j'ai le bonheur d'etre catholique. + +-- Bah! s'ecria Coconnas en eclatant de rire, vous etes converti, +monsieur! oh! que c'est adroit! + +-- Monsieur, continua La Mole avec le meme serieux et la meme +politesse, j'avais fait voeu de me convertir si j'echappais au +massacre. + +-- Comte, reprit le Piemontais, c'est un voeu tres prudent, et je +vous en felicite; n'en auriez-vous point fait d'autres encore? + +-- Oui, bien, monsieur, j'en ai fait un second, repondit La Mole +en caressant sa monture avec une tranquillite parfaite. + +-- Lequel? demanda Coconnas. + +-- Celui de vous accrocher la-haut, voyez-vous, a ce petit clou +qui semble vous attendre au-dessous de M. de Coligny. + +-- Comment! dit Coconnas, comme je suis la, tout grouillant? + +-- Non, monsieur, apres vous avoir passe mon epee au travers du +corps. + +Coconnas devint pourpre, ses yeux verts lancerent des flammes. + +-- Voyez-vous, dit-il en goguenardant, a ce clou! + +-- Oui, reprit La Mole, a ce clou... + +-- Vous n'etes pas assez grand pour cela, mon petit monsieur! dit +Coconnas. + +-- Alors, je monterai sur votre cheval, mon grand tueur de gens! +repondit La Mole. Ah! vous croyez, mon cher monsieur Annibal de +Coconnas, qu'on peut impunement assassiner les gens sous le loyal +et honorable pretexte qu'on est cent contre un; nenni! Un jour +vient ou l'homme retrouve son homme, et je crois que ce jour est +venu aujourd'hui. J'aurais bien envie de casser votre vilaine tete +d'un coup de pistolet; mais, bah! j'ajusterais mal, car j'ai la +main encore tremblante des blessures que vous m'avez faites en +traitre. + +-- Ma vilaine tete! hurla Coconnas en sautant de son cheval. A +terre! sus! sus! monsieur le comte, degainons. Et il mit l'epee a +la main. + +Je crois que ton huguenot a dit: Vilaine tete, murmura la duchesse +de Nevers a l'oreille de Marguerite; est-ce que tu le trouves +laid? + +-- Il est charmant! dit en riant Marguerite, et je suis forcee de +dire que la fureur rend M. de La Mole injuste; mais, chut! +regardons. + +En effet, La Mole etait descendu de son cheval avec autant de +mesure que Coconnas avait mis, lui, de rapidite; il avait detache +son manteau cerise, l'avait pose a terre, avait tire son epee et +etait tombe en garde. + +-- Aie! fit-il en allongeant le bras. + +-- Ouf! murmura Coconnas en deployant le sien, car tous deux, on +se le rappelle, etaient blesses a l'epaule et souffraient d'un +mouvement trop vif. + +Un eclat de rire, mal retenu, sortit du buisson. Les princesses +n'avaient pu se contraindre tout a fait en voyant les deux +champions se frotter l'omoplate en grimacant. Cet eclat de rire +parvint jusqu'aux deux gentilshommes, qui ignoraient qu'ils +eussent des temoins, et qui, en se retournant, reconnurent leurs +dames. + +La Mole se remit en garde, ferme, comme un automate, et Coconnas +engagea le fer avec un _mordi! _des plus accentues. + +-- Ah ca; mais, ils y vont tout de bon et s'egorgeront si nous n'y +mettons bon ordre. Assez de plaisanteries. Hola! messieurs! hola! +cria Marguerite. + +-- Laisse! laisse! dit Henriette, qui, ayant vu Coconnas a +l'oeuvre, esperait au fond du coeur que Coconnas aurait aussi bon +marche de La Mole qu'il avait eu des deux neveux et du fils de +Mercandon. + +-- Oh! ils sont vraiment tres beaux ainsi, dit Marguerite; +regarde, on dirait qu'ils soufflent du feu. + +En effet, le combat, commence par des railleries et des +provocations, etait devenu silencieux depuis que les deux +champions avaient croise le fer. Tous deux se defiaient de leurs +forces, et l'un et autre, a chaque mouvement trop vif, etait force +de reprimer un frisson de douleur arrache par les anciennes +blessures. Cependant, les yeux fixes et ardents, la bouche +entrouverte, les dents serrees, La Mole avancait a petits pas +fermes et secs sur son adversaire qui, reconnaissant en lui un +maitre en fait d'armes, rompait aussi pas a pas, mais enfin +rompait. Tous deux arriverent ainsi jusqu'au bord du fosse, de +l'autre cote duquel se trouvaient les spectateurs. La, comme si sa +retraite eut ete un simple calcul pour se rapprocher de sa dame, +Coconnas s'arreta, et, sur un degagement un peu large de La Mole, +fournit avec la rapidite de l'eclair un coup droit, et a l'instant +meme le pourpoint de satin blanc de La Mole s'imbiba d'une tache +rouge qui alla s'elargissant. + +-- Courage! cria la duchesse de Nevers. + +-- Ah! pauvre La Mole! fit Marguerite avec un cri de douleur. + +La Mole entendit ce cri, lanca a la reine un de ces regards qui +penetrent plus profondement dans le coeur que la pointe d'une +epee, et sur un cercle trompe se fendit a fond. + +Cette fois les deux femmes jeterent deux cris qui n'en firent +qu'un. La pointe de la rapiere de La Mole avait apparu sanglante +derriere le dos de Coconnas. + +Cependant ni l'un ni l'autre ne tomba: tous deux resterent debout, +se regardant la bouche ouverte, sentant chacun de son cote qu'au +moindre mouvement qu'il ferait l'equilibre allait lui manquer. +Enfin le Piemontais, plus dangereusement blesse que son +adversaire, et sentant que ses forces allaient fuir avec son sang, +se laissa tomber sur La Mole, l'etreignant d'un bras, tandis que +de l'autre il cherchait a degainer son poignard. De son cote, La +Mole reunit toutes ses forces, leva la main et laissa retomber le +pommeau de son epee au milieu du front de Coconnas, qui, etourdi +du coup, tomba; mais en tombant il entraina son adversaire dans sa +chute, si bien que tous deux roulerent dans le fosse. + +Aussitot Marguerite et la duchesse de Nevers, voyant que tout +mourants qu'ils etaient ils cherchaient encore a s'achever, se +precipiterent, aidees du capitaine des gardes. Mais avant qu'elles +fussent arrivees a eux, les mains se detendirent, les yeux se +refermerent, et chacun des combattants, laissant echapper le fer +qu'il tenait, se raidit dans une convulsion supreme. + +Un large flot de sang ecumait autour d'eux. + +-- Oh! brave, brave La Mole! s'ecria Marguerite, incapable de +renfermer plus longtemps en elle son admiration. Ah! pardon, mille +fois pardon de t'avoir soupconne! + +Et ses yeux se remplirent de larmes. + +-- Helas! helas! murmura la duchesse, valeureux Annibal... Dites, +dites, madame, avez-vous jamais vu deux plus intrepides lions? + +Et elle eclata en sanglots. + +-- Tudieu! les rudes coups! dit le capitaine en cherchant a +etancher le sang qui coulait a flots... Hola! vous qui venez, +venez plus vite! + +En effet, un homme, assis sur le devant d'une espece de tombereau +peint en rouge, apparaissait dans la brume du soir, chantant cette +vieille chanson que lui avait sans doute rappelee le miracle du +cimetiere des Innocents: + +_Bel aubespin fleurissant,_ +_Verdissant,_ +__ +_Le long de ce beau rivage,_ +_Tu es vetu, jusqu'au bas,_ +_Des longs bras_ +_D'une lambrusche sauvage._ +__ +_Le chantre rossignolet,_ +_Nouvelet,_ +__ +_Courtisant sa bien-aimee,_ +_Pour ses amours alleger,_ +_Vient loger_ +_Tous les ans sous la ramee._ +__ +_Or, vis, gentil aubespin,_ +_Vis sans fin;_ +__ +_Vis, sans que jamais tonnerre_ +_Ou la cognee, ou les vents,_ +_Ou le temps_ +_Te puissent ruer par..._ + +_-- _Hola he! repeta le capitaine, venez donc quand on vous +appelle! Ne voyez-vous pas que ces gentilshommes ont besoin de +secours? + +L'homme au chariot, dont l'exterieur repoussant et le visage rude +formaient un contraste etrange avec la douce et bucolique chanson +que nous venons de citer, arreta alors son cheval, descendit, et +se baissant sur les deux corps: + +-- Voila de belles plaies, dit-il; mais j'en fais encore de +meilleures. + +-- Qui donc etes-vous? demanda Marguerite ressentant malgre elle +une certaine terreur qu'elle n'avait pas la force de vaincre. + +-- Madame, repondit cet homme en s'inclinant jusqu'a terre, je +suis maitre Caboche, bourreau de la prevote de Paris, et je venais +accrocher a ce gibet des compagnons pour M. l'amiral. + +-- Eh bien, moi, je suis la reine de Navarre, repondit Marguerite; +jetez la vos cadavres, etendez dans votre chariot les housses de +nos chevaux, et ramenez doucement derriere nous ces deux +gentilshommes au Louvre. + + + +XVII +Le confrere de maitre Ambroise Pare + + +Le tombereau dans lequel on avait place Coconnas et La Mole reprit +la route de Paris, suivant dans l'ombre le groupe qui lui servait +de guide. Il s'arreta au Louvre; le conducteur recut un riche +salaire. On fit transporter les blesses chez M. le duc d'Alencon, +et l'on envoya chercher maitre Ambroise Pare. + +Lorsqu'il arriva, ni l'un ni l'autre n'avaient encore repris +connaissance. + +La Mole etait le moins maltraite des deux: le coup d'epee l'avait +frappe au-dessous de l'aisselle droite, mais n'avait offense aucun +organe essentiel; quant a Coconnas, il avait le poumon traverse, +et le souffle qui sortait par la blessure faisait vaciller la +flamme d'une bougie. + +Maitre Ambroise Pare ne repondait pas de Coconnas. + +Madame de Nevers etait desesperee; c'etait elle qui, confiante +dans la force, dans l'adresse et le courage du Piemontais, avait +empeche Marguerite de s'opposer au combat. Elle eut bien fait +porter Coconnas a l'hotel de Guise pour lui renouveler dans cette +seconde occasion les soins de la premiere; mais d'un moment a +l'autre son mari pouvait arriver de Rome, et trouver etrange +l'installation d'un intrus dans le domicile conjugal. + +Pour cacher la cause des blessures, Marguerite avait fait porter +les deux jeunes gens chez son frere, ou l'un d'eux, d'ailleurs, +etait deja installe, en disant que c'etaient deux gentilshommes +qui s'etaient laisses choir de cheval pendant la promenade; mais +la verite fut divulguee par l'admiration du capitaine temoin du +combat, et l'on sut bientot a la cour que deux nouveaux raffines +venaient de naitre au grand jour de la renommee. + +Soignes par le meme chirurgien qui partageait ses soins entre eux, +les deux blesses parcoururent les differentes phases de +convalescence qui ressortaient du plus ou du moins de gravite de +leurs blessures. La Mole, le moins grievement atteint des deux, +reprit le premier connaissance. Quant a Coconnas, une fievre +terrible s'etait emparee de lui, et son retour a la vie fut +signale par tous les signes du plus affreux delire. + +Quoique enferme dans la meme chambre que Coconnas, La Mole, en +reprenant connaissance, n'avait pas vu son compagnon, ou n'avait +par aucun signe indique qu'il le vit. Coconnas tout au contraire, +en rouvrant les yeux, les fixa sur La Mole, et cela avec une +expression qui eut pu prouver que le sang que le Piemontais venait +de perdre n'avait en rien diminue les passions de ce temperament +de feu. + +Coconnas pensa qu'il revait, et que dans son reve il retrouvait +l'ennemi que deux fois il croyait avoir tue; seulement le reve se +prolongeait outre mesure. Apres avoir vu La Mole couche comme lui, +panse comme lui par le chirurgien, il vit La Mole se soulever sur +ce lit, ou lui-meme etait cloue encore par la fievre, la faiblesse +et la douleur, puis en descendre, puis marcher au bras du +chirurgien, puis marcher avec une canne, puis enfin marcher tout +seul. + +Coconnas, toujours en delire, regardait toutes ces differentes +periodes de la convalescence de son compagnon d'un regard tantot +atone, tantot furieux, mais toujours menacant. + +Tout cela offrait, a l'esprit brulant du Piemontais un melange +effrayant de fantastique et de reel. Pour lui, La Mole etait mort, +bien mort, et meme plutot deux fois qu'une, et cependant il +reconnaissait l'ombre de ce La Mole couchee dans un lit pareil au +sien; puis il vit, comme nous l'avons dit, l'ombre se lever, puis +l'ombre marcher, et, chose effrayante, marcher vers son lit. Cette +ombre, que Coconnas eut voulu fuir, fut-ce au fond des enfers, +vint droit a lui et s'arreta a son chevet, debout et le regardant; +il y avait meme dans ses traits un sentiment de douceur et de +compassion que Coconnas prit pour l'expression d'une derision +infernale. + +Alors s'alluma, dans cet esprit, plus malade peut-etre que le +corps, une aveugle passion de vengeance. Coconnas n'eut plus +qu'une preoccupation, celle de se procurer une arme quelconque, +et, avec cette arme, de frapper ce corps ou cette ombre de La Mole +qui le tourmentait si cruellement. Ses habits avaient ete deposes +sur une chaise, puis emportes; car, tout souilles de sang qu'ils +etaient, on avait juge a propos de les eloigner du blesse, mais on +avait laisse sur la meme chaise son poignard dont on ne supposait +pas qu'avant longtemps il eut l'envie de se servir. Coconnas vit +le poignard; pendant trois nuits, profitant du moment ou La Mole +dormait, il essaya d'etendre la main jusqu'a lui; trois fois la +force lui manqua, et il s'evanouit. Enfin la quatrieme nuit, il +atteignit l'arme, la saisit du bout de ses doigts crispes, et, en +poussant un gemissement arrache par la douleur, il la cacha sous +son oreiller. + +Le lendemain, il vit quelque chose d'inoui jusque-la: l'ombre de +La Mole, qui semblait chaque jour reprendre de nouvelles forces, +tandis que lui, sans cesse occupe de la vision terrible, usait les +siennes dans l'eternelle trame du complot qui devait l'en +debarrasser; l'ombre de La Mole, devenue de plus en plus alerte, +fit, d'un air pensif, deux ou trois tours dans la chambre; puis +enfin, apres avoir ajuste son manteau, ceint son epee, coiffe sa +tete d'un feutre a larges bords, ouvrit la porte et sortit. + +Coconnas respira; il se crut debarrasse de son fantome. Pendant +deux ou trois heures son sang circula dans ses veines plus calme +et plus rafraichi qu'il n'avait jamais encore ete depuis le moment +du duel; un jour d'absence de La Mole eut rendu la connaissance a +Coconnas, huit jours l'eussent gueri peut-etre; malheureusement La +Mole rentra au bout de deux heures. + +Cette rentree fut pour le Piemontais un veritable coup de +poignard, et, quoique La Mole ne rentrat point seul, Coconnas +n'eut pas un regard pour son compagnon. + +Son compagnon meritait cependant bien qu'on le regardat. + +C'etait un homme d'une quarantaine d'annees, court, trapu, +vigoureux, avec des cheveux noirs qui descendaient jusqu'aux +sourcils, et une barbe noire qui, contre la mode du temps, +couvrait tout le bas de son visage; mais le nouveau venu +paraissait peu s'occuper de mode. Il avait une espece de +justaucorps de cuir tout macule de taches brunes, de chausses +sang-de-boeuf, un maillot rouge, de gros souliers de cuir montant +au-dessus de la cheville, un bonnet de la meme couleur que ses +chausses, et la taille serree par une large ceinture a laquelle +pendait un couteau cache dans sa gaine. + +Cet etrange personnage, dont la presence semblait une anomalie +dans le Louvre, jeta sur une chaise le manteau brun qui +l'enveloppait, et s'approcha brutalement du lit de Coconnas, dont +les yeux, comme par une fascination singuliere, demeuraient +constamment fixes sur La Mole, qui se tenait a distance. Il +regarda le malade, et secouant la tete: + +-- Vous avez attendu bien tard, mon gentilhomme! dit-il. + +-- Je ne pouvais pas sortir plus tot, dit La Mole. + +-- Eh! pardieu! il fallait m'envoyer chercher. + +-- Par qui? + +-- Ah! c'est vrai! J'oubliais ou nous sommes. Je l'avais dit a ces +dames; mais elles n'ont point voulu m'ecouter. Si l'on avait suivi +mes ordonnances, au lieu de s'en rapporter a celles de cet ane +bate que l'on nomme Ambroise Pare, vous seriez depuis longtemps en +etat ou de courir les aventures ensemble, ou de vous redonner un +autre coup d'epee si c'etait votre bon plaisir; enfin on verra. +Entend-il raison, votre ami? + +-- Pas trop. + +-- Tirez la langue, mon gentilhomme. Coconnas tira la langue a La +Mole en faisant une si affreuse grimace, que l'examinateur secoua +une seconde fois la tete. + +-- Oh! oh! murmura-t-il, contraction des muscles. Il n'y a pas de +temps a perdre. Ce soir meme je vous enverrai une potion toute +preparee qu'on lui fera prendre en trois fois, d'heure en heure: +une fois a minuit, une fois a une heure, une fois a deux heures. + +-- Bien. + +-- Mais qui la lui fera prendre, cette potion? + +-- Moi. + +-- Vous-meme? + +-- Oui. + +-- Vous m'en donnez votre parole? + +-- Foi de gentilhomme! + +-- Et si quelque medecin voulait en soustraire la moindre partie +pour la decomposer et voir de quels ingredients elle est formee... + +-- Je la renverserais jusqu'a la derniere goutte. + +-- Foi de gentilhomme aussi? + +-- Je vous le jure. + +-- Par qui vous enverrai-je cette potion? + +-- Par qui vous voudrez. + +-- Mais mon envoye... + +-- Eh bien? + +-- Comment penetrera-t-il jusqu'a vous? + +-- C'est prevu. Il dira qu'il vient de la part de M. Rene le +parfumeur. + +-- Ce Florentin qui demeure sur le pont Saint-Michel? + +-- Justement. Il a ses entrees au Louvre a toute heure du jour et +de la nuit. L'homme sourit. + +-- En effet, dit-il, c'est bien le moins que lui doive la reine +mere. C'est dit, on viendra de la part de maitre Rene le +parfumeur. Je puis bien prendre son nom une fois: il a assez +souvent, sans etre patente, exerce ma profession. + +-- Eh bien, dit La Mole, je compte donc sur vous? + +-- Comptez-y. + +-- Quant au paiement... + +-- Oh! nous reglerons cela avec le gentilhomme lui-meme quand il +sera sur pied. + +-- Et soyez tranquille, je crois qu'il sera en etat de vous +recompenser genereusement. + +-- Moi aussi, je crois. Mais, ajouta-t-il avec un singulier +sourire, comme ce n'est pas l'habitude des gens qui ont affaire a +moi d'etre reconnaissants, cela ne m'etonnerait point qu'une fois +sur ses pieds il oubliat ou plutot ne se souciat point de se +souvenir de moi. + +-- Bon! bon! dit La Mole en souriant a son tour; en ce cas je +serai la pour lui en rafraichir la memoire. + +-- Allons, soit! dans deux heures vous aurez la potion. + +-- Au revoir. + +-- Vous dites? + +-- Au revoir. L'homme sourit. + +-- Moi, reprit-il, j'ai l'habitude de dire toujours adieu. Adieu +donc, monsieur de la Mole; dans deux heures vous aurez votre +potion. Vous entendez, elle doit etre prise a minuit... en trois +doses... d'heure en heure. + +Sur quoi il sourit, et La Mole resta seul avec Coconnas. + +Coconnas avait entendu toute cette conversation, mais n'y avait +rien compris: un vain bruit de paroles, un vain cliquetis de mots +etaient arrives jusqu'a lui. De tout cet entretien, il n'avait +retenu que le mot: Minuit. + +Il continua donc de suivre de son regard ardent La Mole, qui +continua, lui, de demeurer dans la chambre, revant et se +promenant. + +Le docteur inconnu tint parole, et a l'heure dite envoya la +potion, que La Mole mit sur un petit rechaud d'argent. Puis, cette +precaution prise, il se coucha. + +Cette action de La Mole donna un peu de repos a Coconnas; il +essaya de fermer les yeux a son tour, mais son assoupissement +fievreux n'etait qu'une suite de sa veille delirante. Le meme +fantome qui le poursuivait le jour venait le relancer la nuit; a +travers ses paupieres arides, il continuait de voir La Mole +toujours menacant, puis une voix repetait a son oreille: Minuit! +minuit! minuit! + +Tout a coup le timbre vibrant de l'horloge s'eveilla dans la nuit +et frappa douze fois. Coconnas rouvrit ses yeux enflammes; le +souffle ardent de sa poitrine devorait ses levres arides; une soif +inextinguible consumait son gosier embrase; la petite lampe de +nuit brulait comme d'habitude, et a sa terne lueur faisait danser +mille fantomes aux regards vacillants de Coconnas. + +Il vit alors, chose effrayante! La Mole descendre de son lit; +puis, apres avoir fait un tour ou deux dans sa chambre, comme fait +l'epervier devant l'oiseau qu'il fascine, s'avancer jusqu'a lui en +lui montrant le poing. Coconnas etendit la main vers son poignard, +le saisit par le manche, et s'appreta a eventrer son ennemi. + +La Mole approchait toujours. + +Coconnas murmurait: + +-- Ah! c'est toi, toi encore, toi toujours! Viens. Ah! tu me +menaces, tu me montres le poing, tu souris! viens, viens! Ah! tu +continues d'approcher tout doucement, pas a pas; viens, viens, que +je te massacre! + +Et en effet, joignant le geste a cette sourde menace, au moment ou +La Mole se penchait vers lui, Coconnas fit jaillir de dessous ses +draps l'eclair d'une lame; mais l'effort que le Piemontais fit en +se soulevant brisa ses forces: le bras etendu vers La Mole +s'arreta a moitie chemin, le poignard echappa a sa main debile, et +le moribond retomba sur son oreiller. + +-- Allons, allons, murmura La Mole en soulevant doucement sa tete +et en approchant une tasse de ses levres, buvez cela, mon pauvre +camarade, car vous brulez. + +C'etait en effet une tasse que La Mole presentait a Coconnas, et +que celui-ci avait prise pour ce poing menacant dont s'etait +effarouche le cerveau vide du blesse. + +Mais, au contact veloute de la liqueur bienfaisante humectant ses +levres et rafraichissant sa poitrine, Coconnas reprit sa raison ou +plutot son instinct: il sentit se repandre en lui un bien-etre +comme jamais il n'en avait eprouve; il ouvrit un oeil intelligent +sur La Mole, qui le tenait entre ses bras et lui souriait, et, de +cet oeil contracte naguere par une fureur sombre, une petite larme +imperceptible roula sur sa joue ardente, qui la but avidement. + +-- Mordi! murmura Coconnas en se laissant aller sur son traversin, +si j'en rechappe, monsieur de la Mole, vous serez mon ami. + +-- Et vous en rechapperez, mon camarade, dit La Mole, si vous +voulez boire trois tasses comme celle que je viens de vous donner, +et ne plus faire de vilains reves. + +Une heure apres, La Mole, constitue en garde-malade et obeissant +ponctuellement aux ordonnances du docteur inconnu, se leva une +seconde fois, versa une seconde portion de la liqueur dans une +tasse, et porta cette tasse a Coconnas. Mais cette fois le +Piemontais, au lieu de l'attendre le poignard a la main, le recut +les bras ouverts, et avala son breuvage avec delices, puis pour la +premiere fois s'endormit avec tranquillite. + +La troisieme tasse eut un effet non moins merveilleux. La poitrine +du malade commenca de laisser passer un souffle regulier, quoique +haletant encore. Ses membres raidis se detendirent, une douce +moiteur s'epandit a la surface de la peau brulante; et lorsque le +lendemain maitre Ambroise Pare vint visiter le blesse, il sourit +avec satisfaction en disant: + +-- A partir de ce moment je reponds de M. de Coconnas, et ce ne +sera pas une des moins belles cures que j'aurai faites. + +Il resulta de cette scene moitie dramatique, moitie burlesque, +mais qui ne manquait pas au fond d'une certaine poesie +attendrissante, eu egard aux moeurs farouches de Coconnas, que +l'amitie des deux gentilshommes, commencee a l'auberge de la +Belle-Etoile, et violemment interrompue par les evenements de la +nuit de la Saint-Barthelemy, reprit des lors avec une nouvelle +vigueur, et depassa bientot celles d'Oreste et de Pylade de cinq +coups d'epee et d'un coup de pistolet repartis sur leurs deux +corps. + +Quoi qu'il en soit, blessures vieilles et nouvelles, profondes et +legeres, se trouverent enfin en voie de guerison. + +La Mole, fidele a sa mission de garde-malade, ne voulut point +quitter la chambre que Coconnas ne fut entierement gueri. Il le +souleva dans son lit tant que sa faiblesse l'y enchaina, l'aida a +marcher quand il commenca de se soutenir, enfin eut pour lui tous +les soins qui ressortaient de sa nature douce et aimante, et qui, +secondes par la vigueur du Piemontais, amenerent une convalescence +plus rapide qu'on n'avait le droit de l'esperer. + +Cependant une seule et meme pensee tourmentait les deux jeunes +gens: chacun dans le delire de sa fievre avait bien cru voir +s'approcher de lui la femme qui remplissait tout son coeur; mais +depuis que chacun avait repris connaissance, ni Marguerite ni +madame de Nevers n'etaient certainement entrees dans la chambre. +Au reste, cela se comprenait: l'une, femme du roi de Navarre, +l'autre, belle-soeur du duc de Guise pouvaient-elles donner aux +yeux de tous une marque si publique d'interet a deux simples +gentilshommes? Non. C'etait bien certainement la reponse que +devaient se faire La Mole et Coconnas. Mais cette absence, qui +tenait peut-etre a un oubli total, n'en etait pas moins +douloureuse. + +Il est vrai que le gentilhomme qui avait assiste au combat etait +venu de temps en temps, et comme de son propre mouvement, demander +des nouvelles des deux blesses. Il est vrai que Gillonne, pour son +propre compte, en avait fait autant; mais La Mole n'avait point +ose parler a l'une de Marguerite, et Coconnas n'avait point ose +parler a l'autre de madame de Nevers. + + + +XVIII +Les revenants + + +Pendant quelque temps les deux jeunes gens garderent chacun de son +cote le secret enferme dans sa poitrine. Enfin, dans un jour +d'expansion, la pensee qui les preoccupait seule deborda de leurs +levres, et tous deux corroborerent leur amitie par cette derniere +preuve, sans laquelle il n'y a pas d'amitie, c'est-a-dire par une +confiance entiere. + +Ils etaient eperdument amoureux, l'un d'une princesse, l'autre +d'une reine. + +Il y avait pour les deux pauvres soupirants quelque chose +d'effrayant dans cette distance presque infranchissable qui les +separait de l'objet de leurs desirs. Et cependant l'esperance est +un sentiment si profondement enracine au coeur de l'homme, que, +malgre la folie de leur esperance, ils esperaient. + +Tous deux, au reste, a mesure qu'ils revenaient a eux, soignaient +fort leur visage. Chaque homme, meme le plus indifferent aux +avantages physiques, a, dans certaines circonstances, avec son +miroir des conversations muettes, des signes d'intelligence, apres +lesquels il s'eloigne presque toujours de son confident, fort +satisfait de l'entretien. Or, nos deux jeunes gens n'etaient point +de ceux a qui leurs miroirs devaient donner de trop rudes avis. La +Mole, mince, pale et elegant, avait la beaute de la distinction; +Coconnas, vigoureux, bien decouple, haut en couleur, avait la +beaute de la force. Il y avait meme plus: pour ce dernier, la +maladie avait ete un avantage. Il avait maigri, il avait pali; +enfin, la fameuse balafre qui lui avait jadis donne tant de tracas +par ses rapports prismatiques avec l'arc-en-ciel avait disparu, +annoncant probablement, comme le phenomene postdiluvien, une +longue suite de jours purs et de nuits sereines. + +Au reste les soins les plus delicats continuaient d'entourer les +deux blesses; le jour ou chacun d'eux avait pu se lever, il avait +trouve une robe de chambre sur le fauteuil le plus proche de son +lit; le jour ou il avait pu se vetir, un habillement complet. Il y +a plus, dans la poche de chaque pourpoint il y avait une bourse +largement fournie, que chacun d'eux ne garda, bien entendu, que +pour la rendre en temps et lieu au protecteur inconnu qui veillait +sur lui. + +Ce protecteur inconnu ne pouvait etre le prince chez lequel +logeaient les deux jeunes gens, car ce prince, non seulement +n'etait pas monte une seule fois chez eux pour les voir, mais +encore n'avait pas fait demander de leurs nouvelles. + +Un vague espoir disait tout bas a chaque coeur que ce protecteur +inconnu etait la femme qu'il aimait. + +Aussi les deux blesses attendaient-ils avec une impatience sans +egale le moment de leur sortie. La Mole, plus fort et mieux gueri +que Coconnas, aurait pu operer la sienne depuis longtemps; mais +une espece de convention tacite le liait au sort de son ami. Il +etait convenu que leur premiere sortie serait consacree a trois +visites. + +La premiere, au docteur inconnu dont le breuvage veloute avait +opere sur la poitrine enflammee de Coconnas une si notable +amelioration. + +La seconde, a l'hotel de defunt maitre La Huriere, ou chacun d'eux +avait laisse valise et cheval. + +La troisieme, au Florentin Rene, lequel, joignant a son titre de +parfumeur celui de magicien, vendait non seulement des cosmetiques +et des poisons, mais encore composait des philtres et rendait des +oracles. + +Enfin, apres deux mois passes de convalescence et de reclusion, ce +jour tant attendu arriva. + +Nous avons dit de reclusion, c'est le mot qui convient, car +plusieurs fois, dans leur impatience, ils avaient voulu hater ce +jour; mais une sentinelle placee a la porte leur avait constamment +barre le passage, et ils avaient appris qu'ils ne sortiraient que +sur un _exeat_ de maitre Ambroise Pare. + +Or, un jour, l'habile chirurgien ayant reconnu que les deux +malades etaient, sinon completement gueris, du moins en voie de +complete guerison, avait donne cet _exeat_, et vers les deux +heures de l'apres-midi, par une de ces belles journees d'automne, +comme Paris en offre parfois a ses habitants etonnes qui ont deja +fait provision de resignation pour l'hiver, les deux amis, appuyes +au bras l'un de l'autre, mirent le pied hors du Louvre. + +La Mole, qui avait retrouve avec grand plaisir sur un fauteuil le +fameux manteau cerise qu'il avait plie avec tant de soin avant le +combat, s'etait constitue le guide de Coconnas, et Coconnas se +laissait guider sans resistance et meme sans reflexion. Il savait +que son ami le conduisait chez le docteur inconnu dont la potion, +non patentee, l'avait gueri en une seule nuit, quand toutes les +drogues de maitre Ambroise Pare le tuaient lentement. Il avait +fait deux parts de l'argent renferme dans sa bourse, c'est-a-dire +de deux cents nobles a la rose, et il en avait destine cent a +recompenser l'Esculape anonyme auquel il devait sa convalescence: +Coconnas ne craignait pas la mort, mais Coconnas n'en etait pas +moins fort aise de vivre; aussi, comme on le voit, s'appretait-il +a recompenser genereusement son sauveur. + +La Mole prit la rue de l'Astruce, la grande rue Saint Honore, la +rue des Prouvelles, et se trouva bientot sur la place des Halles. +Pres de l'ancienne fontaine et a l'endroit que l'on designe +aujourd'hui par le nom de _Carreau des Halles_, s'elevait une +construction octogone en maconnerie surmontee d'une vaste lanterne +de bois, surmontee elle-meme par un toit pointu, au sommet duquel +grincait une girouette. Cette lanterne de bois offrait huit +ouvertures que traversait, comme cette piece heraldique qu'on +appelle la _fasce_ traverse le champ du blason, une espece de roue +en bois, laquelle se divisait par le milieu, afin de prendre dans +des echancrures taillees a cet effet la tete et les mains du +condamne ou des condamnes que l'on exposait a l'une ou l'autre, ou +a plusieurs de ces huit ouvertures. + +Cette construction etrange, qui n'avait son analogue dans aucune +des constructions environnantes, s'appelait le pilori. + +Une maison informe, bossue, eraillee, borgne et boiteuse, au toit +tache de mousse comme la peau d'un lepreux, avait, pareille a un +champignon, pousse au pied de cette espece de tour. + +Cette maison etait celle du bourreau. + +Un homme etait expose et tirait la langue aux passants; c'etait un +des voleurs qui avaient exerce autour du gibet de Montfaucon, et +qui avait par hasard ete arrete dans l'exercice de ses fonctions. + +Coconnas crut que son ami l'amenait voir ce curieux spectacle; il +se mela a la foule des amateurs qui repondaient aux grimaces du +patient par des vociferations et des huees. + +Coconnas etait naturellement cruel, et ce spectacle l'amusa fort; +seulement, il eut voulu qu'au lieu des huees et des vociferations, +ce fussent des pierres que l'on jetat au condamne assez insolent +pour tirer la langue aux nobles seigneurs qui lui faisaient +l'honneur de le visiter. + +Aussi, lorsque la lanterne mouvante tourna sur sa base pour faire +jouir une autre partie de la place de la vue du patient, et que la +foule suivit le mouvement de la lanterne, Coconnas voulut-il +suivre le mouvement de la foule, mais La Mole l'arreta en lui +disant a demi-voix: + +-- Ce n'est point pour cela que nous sommes venus ici. + +-- Et pourquoi donc sommes-nous venus, alors? demanda Coconnas. + +-- Tu vas le voir, repondit La Mole. Les deux amis se tutoyaient +depuis le lendemain de cette fameuse nuit ou Coconnas avait voulu +eventrer La Mole. Et La Mole conduisit Coconnas droit a la petite +fenetre de cette maison adossee a la tour et sur l'appui de +laquelle se tenait un homme accoude. + +-- Ah! ah! c'est vous, Messeigneurs! dit l'homme en soulevant son +bonnet sang-de-boeuf et en decouvrant sa tete aux cheveux noirs et +epais descendant jusqu'a ses sourcils, soyez les bienvenus. + +-- Quel est cet homme? demanda Coconnas cherchant a rappeler ses +souvenirs, car il lui sembla avoir vu cette tete-la pendant un des +moments de sa fievre. + +-- Ton sauveur, mon cher ami, dit La Mole, celui qui t'a apporte +au Louvre cette boisson rafraichissante qui t'a fait tant de bien. + +-- Oh! oh! fit Coconnas; en ce cas, mon ami... Et il lui tendit la +main. Mais l'homme, au lieu de correspondre a cette avance par un +geste pareil, se redressa, et, en se redressant, s'eloigna des +deux amis de toute la distance qu'occupait la courbe de son corps. + +-- Monsieur, dit-il a Coconnas, merci de l'honneur que vous voulez +bien me faire; mais il est probable que si vous me connaissiez +vous ne me le feriez pas. + +-- Ma foi, dit Coconnas, je declare que quand vous seriez le +diable je me tiens pour votre oblige, car sans vous je serais mort +a cette heure. + +-- Je ne suis pas tout a fait le diable, repondit l'homme au +bonnet rouge; mais souvent beaucoup aimeraient mieux voir le +diable que de me voir. + +-- Qui etes-vous donc? demanda Coconnas. + +-- Monsieur, repondit l'homme, je suis maitre Caboche, bourreau de +la prevote de Paris! ... + +-- Ah! ... fit Coconnas en retirant sa main. + +-- Vous voyez bien! dit maitre Caboche. + +-- Non pas! je toucherai votre main, ou le diable m'emporte! +Etendez-la... + +-- En verite? + +-- Toute grande. + +-- Voici! + +-- Plus grande... encore... bien! ... Et Coconnas prit dans sa +poche la poignee d'or preparee pour son medecin anonyme et la +deposa dans la main du bourreau. + +-- J'aurais mieux aime votre main seule, dit maitre Caboche en +secouant la tete, car je ne manque pas d'or; mais de mains qui +touchent la mienne, tout au contraire, j'en chome fort. N'importe! +Dieu vous benisse, mon gentilhomme. + +-- Ainsi donc, mon ami, dit Coconnas regardant avec curiosite le +bourreau, c'est vous qui donnez la gene, qui rouez, qui ecartelez, +qui coupez les tetes, qui brisez les os. Ah! ah! je suis bien aise +d'avoir fait votre connaissance. + +-- Monsieur, dit maitre Caboche, je ne fais pas tout moi-meme; +car, ainsi que vous avez vos laquais, vous autres seigneurs, pour +faire ce que vous ne voulez pas faire, moi j'ai mes aides, qui +font la grosse besogne et qui expedient les manants. Seulement, +quand par hasard j'ai affaire a des gentilshommes, comme vous et +votre compagnon par exemple, oh! alors c'est autre chose, et je me +fais un honneur de m'acquitter moi-meme de tous les details de +l'execution, depuis le premier jusqu'au dernier, c'est-a-dire la +question jusqu'au decollement. + +Coconnas sentit malgre lui courir un frisson dans ses veines, +comme si le coin brutal pressait ses jambes et comme si le fil de +l'acier effleurait son cou. La Mole, sans se rendre compte de la +cause, eprouva la meme sensation. + +Mais Coconnas surmonta cette emotion dont il avait honte, et +voulant prendre conge de maitre Caboche par une derniere +plaisanterie: + +-- Eh bien, maitre! lui dit-il, je retiens votre parole quand ce +sera mon tour de monter a la potence d'Enguerrand de Marigny ou +sur l'echafaud de M. de Nemours, il n'y aura que vous qui me +toucherez. + +-- Je vous le promets. + +-- Cette fois, dit Coconnas, voici ma main en gage que j'accepte +votre promesse. + +Et il etendit vers le bourreau une main que le bourreau toucha +timidement de la sienne, quoiqu'il fut visible qu'il eut grande +envie de la toucher franchement. + +A ce simple attouchement, Coconnas palit legerement, mais le meme +sourire demeura sur ses levres; tandis que La Mole, mal a l'aise, +et voyant la foule tourner avec la lanterne et se rapprocher +d'eux, le tirait par son manteau. + +Coconnas, qui, au fond, avait aussi grande envie que La Mole de +mettre fin a cette scene dans laquelle, par la pente naturelle de +son caractere, il s'etait trouve enfonce plus qu'il n'eut voulu, +fit un signe de tete et s'eloigna. + +-- Ma foi! dit La Mole quand lui et son compagnon furent arrives a +la croix du Trahoir, conviens que l'on respire mieux ici que sur +la place des Halles? + +-- J'en conviens, dit Coconnas, mais je n'en suis pas moins fort +aise d'avoir fait connaissance avec maitre Caboche. Il est bon +d'avoir des amis partout. + +-- Meme a l'enseigne de la Belle-Etoile, dit La Mole en riant. + +-- Oh! pour le pauvre maitre La Huriere, dit Coconnas, celui-la +est mort et bien mort. J'ai vu la flamme de l'arquebuse, j'ai +entendu le coup de la balle qui a resonne comme s'il eut frappe +sur le bourdon de Notre-Dame, et je l'ai laisse etendu dans le +ruisseau avec le sang qui lui sortait par le nez et par la bouche. +En supposant que ce soit un ami, c'est un ami que nous avons dans +l'autre monde. + +Tout en causant ainsi, les deux jeunes gens entrerent dans la rue +de l'Arbre-Sec et s'acheminerent vers l'enseigne de la Belle- +Etoile, qui continuait de grincer a la meme place, offrant +toujours au voyageur son atre gastronomique et son appetissante +legende. + +Coconnas et La Mole s'attendaient a trouver la maison desesperee, +la veuve en deuil, et les marmitons un crepe au bras; mais, a leur +grand etonnement, ils trouverent la maison en pleine activite, +madame La Huriere fort resplendissante, et les garcons plus joyeux +que jamais. + +-- Oh! l'infidele! dit La Mole, elle se sera remariee! Puis +s'adressant a la nouvelle Artemise: + +-- Madame, lui dit-il, nous sommes deux gentilshommes de la +connaissance de ce pauvre M. La Huriere. Nous avons laisse ici +deux chevaux et deux valises que nous venons reclamer. + +-- Messieurs, repondit la maitresse de la maison apres avoir +essaye de rappeler ses souvenirs, comme je n'ai pas l'honneur de +vous reconnaitre, je vais, si vous le voulez bien, appeler mon +mari... Gregoire, faites venir votre maitre. + +Gregoire passa de la premiere cuisine, qui etait le pandemonium +general, dans la seconde, qui etait le laboratoire ou se +confectionnaient les plats que maitre La Huriere, de son vivant, +jugeait dignes d'etre prepares par ses savantes mains. + +-- Le diable m'emporte, murmura Coconnas, si cela ne me fait pas +de la peine de voir cette maison si gaie quand elle devrait etre +si triste! Pauvre La Huriere, va! + +-- Il a voulu me tuer, dit La Mole, mais je lui pardonne de grand +coeur. + +La Mole avait a peine prononce ces paroles, qu'un homme apparut +tenant a la main une casserole au fond de laquelle il faisait +roussir des oignons qu'il tournait avec une cuiller de bois. + +La Mole et Coconnas jeterent un cri de surprise. A ce cri l'homme +releva la tete, et, repondant par un cri pareil, laissa echapper +sa casserole, ne conservant a la main que sa cuiller de bois. + +-- _In nomine Patris_, dit l'homme en agitant sa cuiller comme il +eut fait d'un goupillon, _et Filii, et Spiritus sancti..._ + +_-- _Maitre La Huriere! s'ecrierent les jeunes gens. + +-- Messieurs de Coconnas et de la Mole! dit La Huriere. + +-- Vous n'etes donc pas mort? fit Coconnas. + +-- Mais vous etes donc vivants? demanda l'hote. + +-- Je vous ai vu tomber, cependant, dit Coconnas; j'ai entendu le +bruit de la balle qui vous cassait quelque chose, je ne sais pas +quoi. Je vous ai laisse couche dans le ruisseau, perdant le sang +par le nez, par la bouche et meme par les yeux. + +-- Tout cela est vrai comme l'Evangile, monsieur de Coconnas. +Mais, ce bruit que vous avez entendu, c'etait celui de la balle +frappant sur ma salade, sur laquelle, heureusement, elle s'est +aplatie; mais le coup n'en a pas ete moins rude, et la preuve, +ajouta La Huriere en levant son bonnet et montrant sa tete pelee +comme un genou, c'est que, comme vous le voyez, il ne m'en est pas +reste un cheveu. + +Les deux jeunes gens eclaterent de rire en voyant cette figure +grotesque. + +-- Ah! ah! vous riez! dit La Huriere un peu rassure, vous ne venez +donc pas avec de mauvaises intentions? + +-- Et vous, maitre La Huriere, vous etes donc gueri de vos gouts +belliqueux? + +-- Oui, ma foi, oui, messieurs; et maintenant... + +-- Eh bien? maintenant... + +-- Maintenant, j'ai fait voeu de ne plus voir d'autre feu que +celui de ma cuisine. + +-- Bravo! dit Coconnas, voila qui est prudent. Maintenant, ajouta +le Piemontais, nous avons laisse dans vos ecuries deux chevaux, et +dans vos chambres deux valises. + +-- Ah diable! fit l'hote se grattant l'oreille. + +-- Eh bien? + +-- Deux chevaux, vous dites? + +-- Oui, dans l'ecurie. + +-- Et deux valises? + +-- Oui, dans la chambre. + +-- C'est que, voyez-vous... vous m'aviez cru mort, n'est-ce pas? + +-- Certainement. + +-- Vous avouez que, puisque vous vous etes trompes, je pouvais +bien me tromper de mon cote. + +-- En nous croyant morts aussi? vous etiez parfaitement libre. + +-- Ah! voila! ... c'est que, comme vous mouriez intestat..., +continua maitre La Huriere. + +-- Apres? + +-- J'ai cru, j'ai eu tort, je le vois bien maintenant... + +-- Qu'avez-vous cru, voyons? + +-- J'ai cru que je pouvais heriter de vous. + +-- Ah! ah! firent les deux jeunes gens. + +-- Je n'en suis pas moins on ne peut plus satisfait que vous soyez +vivants, messieurs. + +-- De sorte que vous avez vendu nos chevaux? dit Coconnas. + +-- Helas! dit La Huriere. + +-- Et nos valises? continua La Mole. + +-- Oh! les valises! non..., s'ecria La Huriere, mais seulement ce +qu'il y avait dedans. + +-- Dis donc, La Mole, reprit Coconnas, voila, ce me semble, un +hardi coquin... Si nous l'etripions? + +Cette menace parut faire un grand effet sur maitre La Huriere, qui +hasarda ces paroles: + +-- Mais, messieurs, on peut s'arranger, ce me semble. + +-- Ecoute, dit La Mole, c'est moi qui ai le plus a me plaindre de +toi. + +-- Certainement, monsieur le comte, car je me rappelle que, dans +un moment de folie, j'ai eu l'audace de vous menacer. + +-- Oui, d'une balle qui m'est passee a deux pouces au-dessus de la +tete. + +-- Vous croyez? + +-- J'en suis sur. + +-- Si vous en etes sur, monsieur de la Mole, dit La Huriere en +ramassant sa casserole d'un air innocent, je suis trop votre +serviteur pour vous dementir. + +-- Eh bien, dit La Mole, pour ma part, je ne te reclame rien. + +-- Comment, mon gentilhomme! ... + +-- Si ce n'est... + +-- Aie! aie! ... fit La Huriere. + +-- Si ce n'est un diner pour moi et mes amis toutes les fois que +je me trouverai dans ton quartier. + +-- Comment donc! s'ecria La Huriere ravi, a vos ordres, mon +gentilhomme, a vos ordres! + +-- Ainsi, c'est chose convenue? + +-- De grand coeur... Et vous, monsieur de Coconnas, continua +l'hote, souscrivez-vous au marche? + +-- Oui; mais, comme mon ami, j'y mets une petite condition. + +-- Laquelle? + +-- C'est que vous rendrez a M. de La Mole les cinquante ecus que +je lui dois et que je vous ai confies. + +-- A moi, monsieur! Et quand cela? + +-- Un quart d'heure avant que vous vendissiez mon cheval et ma +valise. La Huriere fit un signe d'intelligence. + +-- Ah! je comprends! dit-il. + +Et il s'avanca vers une armoire, en tira, l'un apres l'autre, +cinquante ecus qu'il apporta a La Mole. + +-- Bien, monsieur, dit le gentilhomme, bien! servez-nous une +omelette. Les cinquante ecus seront pour M. Gregoire. + +-- Oh! s'ecria La Huriere, en verite, mes gentilshommes, vous etes +des coeurs de princes, et vous pouvez compter sur moi a la vie et +a la mort. + +-- En ce cas, dit Coconnas, faites-nous l'omelette demandee, et +n'y epargnez ni le beurre ni le lard. Puis se retournant vers la +pendule: + +-- Ma foi, tu as raison, La Mole, dit-il. Nous avons encore trois +heures a attendre, autant donc les passer ici qu'ailleurs. +D'autant plus que, si je ne me trompe, nous sommes ici presque a +moitie chemin du pont Saint-Michel. + +Et les deux jeunes gens allerent reprendre a table et dans la +petite piece du fond la meme place qu'ils occupaient pendant cette +fameuse soiree du 24 aout 1572, pendant laquelle Coconnas avait +propose a La Mole de jouer l'un contre l'autre la premiere +maitresse qu'ils auraient. + +Avouons, a l'honneur de la moralite des deux jeunes gens, que ni +l'un ni l'autre n'eut l'idee de faire a son compagnon ce soir-la +pareille proposition. + + + +XIX +Le logis de maitre Rene, le parfumeur de la reine mere + + +A l'epoque ou se passe l'histoire que nous racontons a nos +lecteurs, il n'existait, pour passer d'une partie de la ville a +l'autre, que cinq ponts, les uns de pierre, les autres de bois; +encore ces cinq ponts aboutissaient-ils a la Cite. C'etaient le +pont des Meuniers, le Pont-au-Change, le pont Notre-Dame, le +Petit-Pont et le pont Saint-Michel. + +Aux autres endroits ou la circulation etait necessaire, des bacs +etaient etablis, et tant bien que mal remplacaient les ponts. + +Ces cinq ponts etaient garnis de maisons, comme l'est encore +aujourd'hui le Ponte-Vecchio a Florence. + +Parmi ces cinq ponts, qui chacun ont leur histoire, nous nous +occuperons particulierement, pour le moment, du pont Saint-Michel. + +Le pont Saint-Michel avait ete bati en pierres en 1373: malgre son +apparente solidite, un debordement de la Seine le renversa en +partie le 31 janvier 1408; en 1416, il avait ete reconstruit en +bois; mais pendant la nuit du 16 decembre 1547 il avait ete +emporte de nouveau; vers 1550, c'est-a-dire vingt-deux ans avant +l'epoque ou nous sommes arrives, on le reconstruisit en bois, et, +quoiqu'on eut deja eu besoin de le reparer, il passait pour assez +solide. + +Au milieu des maisons qui bordaient la ligne du pont, faisant face +au petit ilot sur lequel avaient ete brules les Templiers, et ou +pose aujourd'hui le terre-plein du Pont-Neuf, on remarquait une +maison a panneaux de bois sur laquelle un large toit s'abaissait +comme la paupiere d'un oeil immense. A la seule fenetre qui +s'ouvrit au premier etage, au-dessus d'une fenetre et d'une porte +de rez-de-chaussee hermetiquement fermee, transparaissait une +lueur rougeatre qui attirait les regards des passants sur la +facade basse, large, peinte en bleu avec de riches moulures +dorees. Une espece de frise, qui separait le rez-de-chaussee du +premier etage, representait une foule de diables dans des +attitudes plus grotesques les unes que les autres, et un large +ruban, peint en bleu comme la facade, s'etendait entre la frise et +la fenetre du premier, avec cette inscription: + +_Rene, Florentin, parfumeur de Sa Majeste la reine mere._ + +La porte de cette boutique, comme nous l'avons dit, etait bien +verrouillee; mais, mieux que par ses verrous, elle etait defendue +des attaques nocturnes par la reputation si effrayante de son +locataire que les passants qui traversaient le pont a cet endroit +le traversaient presque toujours en decrivant une courbe qui les +rejetait vers l'autre rang de maisons, comme s'ils eussent redoute +que l'odeur des parfums ne suat jusqu'a eux par la muraille. + +Il y avait plus: les voisins de droite et de gauche, craignant +sans doute d'etre compromis par le voisinage, avaient, depuis +l'installation de maitre Rene sur le pont Saint-Michel, deguerpi +l'un et l'autre de leur logis, de sorte que les deux maisons +attenantes a la maison de Rene etaient demeurees desertes et +fermees. Cependant, malgre cette solitude et cet abandon, des +passants attardes avaient vu jaillir, a travers les contrevents +fermes de ces maisons vides, certains rayons de lumiere, et +assuraient avoir entendu certains bruits pareils a des plaintes, +qui prouvaient que des etres quelconques frequentaient ces deux +maisons; seulement on ignorait si ces etres appartenaient a ce +monde ou a l'autre. + +Il en resultait que les locataires des deux maisons attenantes aux +deux maisons desertes se demandaient de temps en temps s'il ne +serait pas prudent a eux de faire a leur tour comme leurs voisins +avaient fait. + +C'etait sans doute a ce privilege de terreur qui lui etait +publiquement acquis que maitre Rene avait du de conserver seul du +feu apres l'heure consacree. Ni ronde ni guet n'eut ose d'ailleurs +inquieter un homme doublement cher a Sa Majeste, en sa qualite de +compatriote et de parfumeur. + +Comme nous supposons que le lecteur cuirasse par le philosophisme +du XVIIIe siecle ne croit plus ni a la magie ni aux magiciens, +nous l'inviterons a entrer avec nous dans cette habitation qui, a +cette epoque de superstitieuse croyance, repandait autour d'elle +un si profond effroi. + +La boutique du rez-de-chaussee est sombre et deserte a partir de +huit heures du soir, moment auquel elle se ferme pour ne plus se +rouvrir qu'assez avant quelquefois dans la journee du lendemain; +c'est la que se fait la vente quotidienne des parfums, des +onguents et des cosmetiques de tout genre que debite l'habile +chimiste. Deux apprentis l'aident dans cette vente de detail, mais +ils ne couchent pas dans la maison; ils couchent rue de la +Calandre. Le soir, ils sortent un instant avant que la boutique +soit fermee. Le matin, ils se promenent devant la porte jusqu'a ce +que la boutique soit ouverte. + +Cette boutique du rez-de-chaussee est donc, comme nous l'avons +dit, sombre et deserte. + +Dans cette boutique assez large et assez profonde, il y a deux +portes, chacune donnant sur un escalier. Un des escaliers rampe +dans la muraille meme, et il est lateral: l'autre est exterieur et +est visible du quai qu'on appelle aujourd'hui le quai des +Augustins, et de la berge qu'on appelle aujourd'hui le quai des +Orfevres. + +Tous deux conduisent a la chambre du premier. + +Cette chambre est de la meme grandeur que celle du rez-de- +chaussee, seulement une tapisserie tendue dans le sens du pont la +separe en deux compartiments. Au fond du premier compartiment +s'ouvre la porte donnant sur l'escalier exterieur. Sur la face +laterale du second s'ouvre la porte de l'escalier secret; +seulement cette porte est invisible, car elle est cachee par une +haute armoire sculptee, scellee a elle par des crampons de fer, et +qu'elle poussait en s'ouvrant. Catherine seule connait avec Rene +le secret de cette porte, c'est par la qu'elle monte et qu'elle +descend; c'est l'oreille ou l'oeil pose contre cette armoire dans +laquelle des trous sont menages, qu'elle ecoute et qu'elle voit ce +qui se passe dans la chambre. + +Deux autres portes parfaitement ostensibles s'offrent encore sur +les cotes lateraux de ce second compartiment. L'une s'ouvre sur +une petite chambre eclairee par le toit et qui n'a pour tout +meuble qu'un vaste fourneau, des cornues, des alambics, des +creusets: c'est le laboratoire de l'alchimiste. L'autre s'ouvre +sur une cellule plus bizarre que le reste de l'appartement, car +elle n'est point eclairee du tout, car elle n'a ni tapis ni +meubles, mais seulement une sorte d'autel de pierre. + +Le parquet est une dalle inclinee du centre aux extremites, et aux +extremites court au pied du mur une espece de rigole aboutissant a +un entonnoir par l'orifice duquel on voit couler l'eau sombre de +la Seine. A des clous enfonces dans la muraille sont suspendus des +instruments de forme bizarre, tous aigus ou tranchants; la pointe +en est fine comme celle d'une aiguille, le fil en est tranchant +comme celui d'un rasoir; les uns brillent comme des miroirs; les +autres, au contraire, sont d'un gris mat ou d'un bleu sombre. + +Dans un coin, deux poules noires se debattent, attachees l'une a +l'autre par la patte, c'est le sanctuaire de l'augure. + +Revenons a la chambre du milieu, a la chambre aux deux +compartiments. + +C'est la qu'est introduit le vulgaire des consultants; c'est la +que les ibis egyptiens, les momies aux bandelettes dorees, le +crocodile baillant au plafond, les tetes de mort aux yeux vides et +aux dents branlantes, enfin les bouquins poudreux venerablement +ronges par les rats, offrent a l'oeil du visiteur le pele-mele +d'ou resultent les emotions diverses qui empechent la pensee de +suivre son droit chemin. Derriere le rideau sont des fioles, des +boites particulieres, des amphores a l'aspect sinistre; tout cela +est eclaire par deux petites lampes d'argent exactement pareilles, +qui semblent enlevees a quelque autel de Santa-Maria-Novella ou de +l'eglise Dei Servi de Florence, et qui, brulant une huile +parfumee, jettent leur clarte jaunatre du haut de la voute sombre +ou chacune est suspendue par trois chainettes noircies. + +Rene, seul et les bras croises, se promene a grands pas dans le +second compartiment de la chambre du milieu, en secouant la tete. +Apres une meditation longue et douloureuse, il s'arrete devant un +sablier. + +-- Ah! ah! dit-il, j'ai oublie de le retourner, et voila que +depuis longtemps peut-etre tout le sable est passe. + +Alors, regardant la lune qui se degage a grand-peine d'un grand +nuage noir qui semble peser sur la pointe du clocher de Notre- +Dame: + +-- Neuf heures, dit-il. Si elle vient, elle viendra comme +d'habitude, dans une heure ou une heure et demie; il y aura donc +temps pour tout. + +En ce moment on entendit quelque bruit sur le pont. Rene appliqua +son oreille a l'orifice d'un long tuyau dont l'autre extremite +allait s'ouvrir sur la rue, sous la forme d'une tete de Guivre. + +-- Non, dit-il, ce n'est ni _elle_, ni _elles._ Ce sont des pas +d'hommes; ils s'arretent devant ma porte; ils viennent ici. En +meme temps trois coups secs retentirent. Rene descendit +rapidement; cependant il se contenta d'appuyer son oreille contre +la porte sans ouvrir encore. Les memes trois coups secs se +renouvelerent. + +-- Qui va la? demanda maitre Rene. + +-- Est-il bien necessaire de dire nos noms? demanda une voix. + +-- C'est indispensable, repondit Rene. + +-- En ce cas, je me nomme le comte Annibal de Coconnas, dit la +meme voix qui avait deja parle. + +-- Et moi, le comte Lerac de la Mole, dit une autre voix qui, pour +la premiere fois, se faisait entendre. + +-- Attendez, attendez, messieurs, je suis a vous. Et en meme temps +Rene, tirant les verrous, enlevant les barres, ouvrit aux deux +jeunes gens la porte qu'il se contenta de fermer a la clef; puis, +les conduisant par l'escalier exterieur, il les introduisit dans +le second compartiment. La Mole, en entrant, fit le signe de la +croix sous son manteau; il etait pale, et sa main tremblait sans +qu'il put reprimer cette faiblesse. Coconnas regarda chaque chose +l'une apres l'autre, et trouvant au milieu de son examen la porte +de la cellule, il voulut l'ouvrir. + +-- Permettez, mon gentilhomme, dit Rene de sa voix grave et en +posant sa main sur celle de Coconnas, les visiteurs qui me font +l'honneur d'entrer ici n'ont la jouissance que de cette partie de +la chambre. + +-- Ah! c'est different, reprit Coconnas; et, d'ailleurs, je sens +que j'ai besoin de m'asseoir. Et il se laissa aller sur une +chaise. + +Il se fit un instant de profond silence: maitre Rene attendait que +l'un ou l'autre des deux jeunes gens s'expliquat. Pendant ce +temps, on entendait la respiration sifflante de Coconnas, encore +mal gueri. + +-- Maitre Rene, dit-il enfin, vous etes un habile homme, dites-moi +donc si je demeurerai estropie de ma blessure, c'est-a-dire si +j'aurai toujours cette courte respiration qui m'empeche de monter +a cheval, de faire des armes et de manger des omelettes au lard. + +Rene approcha son oreille de la poitrine de Coconnas, et ecouta +attentivement le jeu des poumons. + +-- Non, monsieur le comte, dit-il, vous guerirez. + +-- En verite? + +-- Je vous l'affirme. + +-- Vous me faites plaisir. Il se fit un nouveau silence. + +-- Ne desirez-vous pas savoir encore autre chose, monsieur le +comte? + +-- Si fait, dit Coconnas; je desire savoir si je suis +veritablement amoureux. + +-- Vous l'etes, dit Rene. + +-- Comment le savez-vous? + +-- Parce que vous le demandez. + +-- Mordi! je crois que vous avez raison. Mais de qui? + +-- De celle qui dit maintenant a tout propos le juron que vous +venez de dire. + +-- En verite, dit Coconnas stupefait, maitre Rene, vous etes un +habile homme. A ton tour, La Mole. La Mole rougit et demeura +embarrasse. + +-- Eh! que diable! dit Coconnas, parle donc! + +-- Parlez, dit le Florentin. + +-- Moi, monsieur Rene, balbutia La Mole dont la voix se rassura +peu a peu, je ne veux pas vous demander si je suis amoureux, car +je sais que je le suis et ne m'en cache point; mais dites-moi si +je serai aime, car en verite tout ce qui m'etait d'abord un sujet +d'espoir tourne maintenant contre moi. + +-- Vous n'avez peut-etre pas fait tout ce qu'il faut faire pour +cela. + +-- Qu'y a-t-il a faire, monsieur, qu'a prouver par son respect et +son devouement a la dame de ses pensees qu'elle est veritablement +et profondement aimee? + +-- Vous savez, dit Rene, que ces demonstrations sont parfois bien +insignifiantes. + +-- Alors, il faut desesperer? + +-- Non, alors il faut recourir a la science. Il y a dans la nature +humaine des antipathies qu'on peut vaincre, des sympathies qu'on +peut forcer. Le fer n'est pas l'aimant; mais en l'aimantant, a son +tour il attire le fer. + +-- Sans doute, sans doute, murmura La Mole; mais je repugne a +toutes ces conjurations. + +-- Ah! si vous repugnez, dit Rene, alors il ne fallait pas venir. + +-- Allons donc, allons donc, dit Coconnas, vas-tu faire l'enfant a +present? Monsieur Rene, pouvez-vous me faire voir le diable? + +-- Non, monsieur le comte. + +-- J'en suis fache, j'avais deux mots a lui dire, et cela eut +peut-etre encourage La Mole. + +-- Eh bien, soit! dit La Mole, abordons franchement la question. +On m'a parle de figures en cire modelees a la ressemblance de +l'objet aime. Est-ce un moyen? + +-- Infaillible. + +-- Et rien, dans cette experience, ne peut porter atteinte a la +vie ni a la sante de la personne qu'on aime? + +-- Rien. + +-- Essayons donc. + +-- Veux-tu que je commence? dit Coconnas. + +-- Non, dit La Mole, et, puisque me voila engage, j'irai jusqu'au +bout. + +-- Desirez-vous beaucoup, ardemment, imperieusement savoir a quoi +vous en tenir, monsieur de la Mole? demanda le Florentin. + +-- Oh! s'ecria La Mole, j'en meurs, maitre Rene. Au meme instant +on heurta doucement a la porte de la rue, si doucement que maitre +Rene entendit seul ce bruit, et encore parce qu'il s'y attendait +sans doute. Il approcha sans affectation, et tout en faisant +quelques questions oiseuses a La Mole, son oreille du tuyau et +percut quelques eclats de voix qui parurent le fixer. + +-- Resumez donc maintenant votre desir, dit-il, et appelez la +personne que vous aimez. + +La Mole s'agenouilla comme s'il eut parle a une divinite, et Rene, +passant dans le premier compartiment, glissa sans bruit par +l'escalier exterieur: un instant apres des pas legers effleuraient +le plancher de la boutique. + +La Mole, en se relevant, vit devant lui maitre Rene; le Florentin +tenait a la main une petite figurine de cire d'un travail assez +mediocre; elle portait une couronne et un manteau. + +-- Voulez-vous toujours etre aime de votre royale maitresse? +demanda le parfumeur. + +-- Oui, dut-il m'en couter la vie, dusse-je y perdre mon ame, +repondit La Mole. + +-- C'est bien, dit le Florentin en prenant du bout des doigts +quelques gouttes d'eau dans une aiguiere et en les secouant sur la +tete de la figurine en prononcant quelques mots latins. + +La Mole frissonna, il comprit qu'un sacrilege s'accomplissait. + +-- Que faites-vous? demanda-t-il. + +-- Je baptise cette petite figurine du nom de Marguerite. + +-- Mais dans quel but? + +-- Pour etablir la sympathie. La Mole ouvrait la bouche pour +l'empecher d'aller plus avant, mais un regard railleur de Coconnas +l'arreta. Rene, qui avait vu le mouvement, attendit. + +-- Il faut la pleine et entiere volonte, dit-il. + +-- Faites, repondit La Mole. Rene traca sur une petite banderole +de papier rouge quelques caracteres cabalistiques, les passa dans +une aiguille d'acier, et avec cette aiguille, piqua la statuette +au coeur. Chose etrange! a l'orifice de la blessure apparut une +gouttelette de sang, puis il mit le feu au papier. + +La chaleur de l'aiguille fit fondre la cire autour d'elle et secha +la gouttelette de sang. + +-- Ainsi, dit Rene, par la force de la sympathie, votre amour +percera et brulera le coeur de la femme que vous aimez. + +Coconnas, en sa qualite d'esprit fort, riait dans sa moustache et +raillait tout bas; mais La Mole, aimant et superstitieux, sentait +une sueur glacee perler a la racine de ses cheveux. + +-- Et maintenant, dit Rene, appuyez vos levres sur les levres de +la statuette en disant: "Marguerite, je t'aime; viens, +Marguerite!" + +La Mole obeit. En ce moment on entendit ouvrir la porte de la +seconde chambre, et des pas legers s'approcherent. Coconnas, +curieux et incredule, tira son poignard, et craignant s'il tentait +de soulever la tapisserie, que Rene ne lui fit la meme observation +que lorsqu'il voulut ouvrir la porte, fendit avec son poignard +l'epaisse tapisserie, et, ayant applique son oeil a l'ouverture, +poussa un cri d'etonnement auquel deux cris de femmes repondirent. + +-- Qu'y a-t-il? demanda La Mole pret a laisser tomber la figurine +de cire, que Rene lui reprit des mains. + +-- Il y a, reprit Coconnas, que la duchesse de Nevers et madame +Marguerite sont la. + +-- Eh bien, incredules! dit Rene avec un sourire austere, doutez- +vous encore de la force de la sympathie? + +La Mole etait reste petrifie en apercevant sa reine. Coconnas +avait eu un moment d'eblouissement en reconnaissant madame de +Nevers. L'un se figura que les sorcelleries de maitre Rene avaient +evoque le fantome de Marguerite; l'autre, en voyant entrouverte +encore la porte par laquelle les charmants fantomes etaient +entres, eut bientot trouve l'explication de ce prodige dans le +monde vulgaire et materiel. + +Pendant que La Mole se signait et soupirait a fendre des quartiers +de roc, Coconnas, qui avait eu tout le temps de se faire des +questions philosophiques et de chasser l'esprit malin a l'aide de +ce goupillon qu'on appelle l'incredulite, Coconnas, voyant par +l'ouverture du rideau ferme l'ebahissement de madame de Nevers et +le sourire un peu caustique de Marguerite, jugea que le moment +etait decisif, et comprenant que l'on peut dire pour un ami ce que +l'on n'ose dire pour soi-meme, au lieu d'aller a madame de Nevers, +il alla droit a Marguerite, et mettant un genou en terre a la +facon dont etait represente, dans les parades de la foire, le +grand Artaxerce, il s'ecria d'une voix a laquelle le sifflement de +sa blessure donnait un certain accent qui ne manquait pas de +puissance: + +-- Madame, a l'instant meme, sur la demande de mon ami le comte de +la Mole, maitre Rene evoquait votre ombre; or, a mon grand +etonnement, votre ombre est apparue accompagnee d'un corps qui +m'est bien cher et que je recommande a mon ami. Ombre de Sa +Majeste la reine de Navarre, voulez-vous bien dire au corps de +votre compagne de passer de l'autre cote du rideau? + +Marguerite se mit a rire et fit signe a Henriette qui passa de +l'autre cote. + +-- La Mole, mon ami! dit Coconnas, sois eloquent comme Demosthene, +comme Ciceron, comme M. le chancelier de l'Hospital; et songe +qu'il y va de ma vie si tu ne persuades pas au corps de madame la +duchesse de Nevers que je suis son plus devoue, son plus obeissant +et son plus fidele serviteur. + +-- Mais..., balbutia La Mole. + +-- Fait ce que je te dis; et vous, maitre Rene, veillez a ce que +personne ne nous derange. + +Rene fit ce que lui demandait Coconnas. + +-- Mordi! monsieur, dit Marguerite, vous etes homme d'esprit. Je +vous ecoute; voyons, qu'avez-vous a me dire? + +-- J'ai a vous dire, madame, que l'ombre de mon ami, car c'est une +ombre, et la preuve c'est qu'elle ne prononce pas le plus petit +mot, j'ai donc a vous dire que cette ombre me supplie d'user de la +faculte qu'ont les corps de parler intelligiblement pour vous +dire: Belle ombre, le gentilhomme ainsi excorpore a perdu tout son +corps et tout son souffle par la rigueur de vos yeux. Si vous +etiez vous-meme, je demanderais a maitre Rene de m'abimer dans +quelque trou sulfureux plutot que de tenir un pareil langage a la +fille du roi Henri II, a la soeur du roi Charles IX, et a l'epouse +du roi de Navarre. Mais les ombres sont degagees de tout orgueil +terrestre, et elles ne se fachent pas quand on les aime. Or, priez +votre corps, madame, d'aimer un peu l'ame de ce pauvre La Mole, +ame en peine s'il en fut jamais; ame persecutee d'abord par +l'amitie, qui lui a, a trois reprises, enfonce plusieurs pouces de +fer dans le ventre; ame brulee par le feu de vos yeux, feu mille +fois plus devorant que tous les feux de l'enfer. Ayez donc pitie +de cette pauvre ame, aimez un peu ce qui fut le beau La Mole, et +si vous n'avez plus la parole, usez du geste, usez du sourire. +C'est une ame fort intelligente que celle de mon ami, et elle +comprendra tout. Usez-en, mordi! ou je passe mon epee au travers +du corps de Rene, pour qu'en vertu du pouvoir qu'il a sur les +ombres il force la votre, qu'il a deja evoquee si a propos, de +faire des choses peu seantes pour une ombre honnete comme vous me +faites l'effet de l'etre. + +A cette peroraison de Coconnas, qui s'etait campe devant la reine +en Enee descendant aux enfers, Marguerite ne put retenir un enorme +eclat de rire, et, tout en gardant le silence qui convenait en +pareille occasion a une ombre royale, elle tendit la main a +Coconnas. + +Celui-ci la recut delicatement dans la sienne, en appelant La +Mole. + +-- Ombre de mon ami, s'ecria-t-il, venez ici a l'instant meme. La +Mole, tout stupefait et tout palpitant, obeit. + +-- C'est bien, dit Coconnas en le prenant par-derriere la tete; +maintenant approchez la vapeur de votre beau visage brun de la +blanche et vaporeuse main que voici. + +Et Coconnas, joignant le geste aux paroles, unit cette fine main a +la bouche de La Mole, et les retint un instant respectueusement +appuyees l'une sur l'autre, sans que la main essayat de se degager +de la douce etreinte. + +Marguerite n'avait pas cesse de sourire, mais madame de Nevers ne +souriait pas, elle, encore tremblante de l'apparition inattendue +des deux gentilshommes. Elle sentait augmenter son malaise de +toute la fievre d'une jalousie naissante, car il lui semblait que +Coconnas n'eut pas du oublier ainsi ses affaires pour celles des +autres. + +La Mole vit la contraction de son sourcil, surprit l'eclair +menacant de ses yeux, et, malgre le trouble enivrant ou la volupte +lui conseillait de s'engourdir, il comprit le danger que courait +son ami et devina ce qu'il devait tenter pour l'y soustraire. + +Se levant donc et laissant la main de Marguerite dans celle de +Coconnas, il alla saisir celle de la duchesse de Nevers, et, +mettant un genou en terre: + +-- O la plus belle, o la plus adorable des femmes! dit-il, je +parle des femmes vivantes, et non des ombres (et il adressa un +regard et un sourire a Marguerite), permettez a une ame degagee de +son enveloppe grossiere de reparer les absences d'un corps tout +absorbe par une amitie materielle. M. de Coconnas, que vous voyez, +n'est qu'un homme, un homme d'une structure ferme et hardie, c'est +une chair belle a voir peut-etre, mais perissable comme toute +chair: _Omnis caro fenum._ Bien que ce gentilhomme m'adresse du +matin au soir les litanies les plus suppliantes a votre sujet, +bien que vous l'ayez vu distribuer les plus rudes coups que l'on +ait jamais fournis en France, ce champion si fort en eloquence +pres d'une ombre n'ose parler a une femme. C'est pour cela qu'il +s'est adresse a l'ombre de la reine, en me chargeant, moi, de +parler a votre beau corps, de vous dire qu'il depose a vos pieds +son coeur et son ame; qu'il demande a vos yeux divins de le +regarder en pitie; a vos doigts roses et brulants de l'appeler +d'un signe; a votre voix vibrante et harmonieuse de lui dire de +ces mots qu'on n'oublie pas; ou sinon, il m'a encore prie d'une +chose, c'est, dans le cas ou il ne pourrait vous attendrir, de lui +passer, pour la seconde fois, mon epee, qui est une lame +veritable, les epees n'ont d'ombre qu'au soleil, de lui passer, +dis-je, pour la seconde fois, mon epee au travers du corps; car il +ne saurait vivre si vous ne l'autorisez a vivre exclusivement pour +vous. + +Autant Coconnas avait mis de verve et de pantalonnade dans son +discours, autant La Mole venait de deployer de sensibilite, de +puissance enivrante et de caline humilite dans sa supplique. + +Les yeux de Henriette se detournerent de La Mole, qu'elle avait +ecoute tout le temps qu'il venait de parler, et se porterent sur +Coconnas pour voir si l'expression du visage du gentilhomme etait +en harmonie avec l'oraison amoureuse de son ami. Il parait qu'elle +en fut satisfaite, car rouge, haletante, vaincue, elle dit a +Coconnas avec un sourire qui decouvrait une double rangee de +perles enchassees dans du corail: + +-- Est-ce vrai? + +-- Mordi! s'ecria Coconnas fascine par ce regard, et brulant des +feux du meme fluide, c'est vrai! ... Oh! oui, madame, c'est vrai, +vrai sur votre vie, vrai sur ma mort! + +-- Alors; venez donc! dit Henriette en lui tendant la main avec un +abandon qui trahissait la langueur de ses yeux. + +Coconnas jeta en l'air son toquet de velours et d'un bond fut pres +de la jeune femme, tandis que La Mole, rappele de son cote par un +geste de Marguerite, faisait avec son ami un chasse-croise +amoureux. + +En ce moment Rene apparut a la porte du fond. + +-- Silence! ... s'ecria-t-il avec un accent qui eteignit toute +cette flamme; silence! + +Et l'on entendit dans l'epaisseur de la muraille le frolement du +fer grincant dans une serrure et le cri d'une porte roulant sur +ses gonds. + +-- Mais, dit Marguerite fierement, il me semble que personne n'a +le droit d'entrer ici quand nous y sommes! + +-- Pas meme la reine mere? murmura Rene a son oreille. + +Marguerite s'elanca aussitot par l'escalier exterieur, attirant La +Mole apres elle; Henriette et Coconnas, a demi enlaces, +s'enfuirent sur leurs traces, tous quatre s'envolant comme +s'envolent, au premier bruit indiscret, les oiseaux gracieux qu'on +a vus se becqueter sur une branche en fleur. + + + +XX +Les poules noires + + +Il etait temps que les deux couples disparussent. Catherine +mettait la clef dans la serrure de la seconde porte au moment ou +Coconnas et madame de Nevers sortaient par l'issue du fond, et +Catherine en entrant put entendre le craquement de l'escalier sous +les pas des fugitifs. + +Elle jeta autour d'elle un regard inquisiteur, et arretant enfin +son oeil soupconneux sur Rene, qui se trouvait debout et incline +devant elle: + +-- Qui etait la? demanda-t-elle. + +-- Des amants qui se sont contentes de ma parole quand je leur ai +assure qu'ils s'aimaient. + +-- Laissons cela, dit Catherine en haussant les epaules; n'y a-t- +il plus personne ici? + +-- Personne que Votre Majeste et moi. + +-- Avez-vous fait ce que je vous ai dit? + +-- A propos des poules noires? + +-- Oui. + +-- Elles sont pretes, madame. + +-- Ah! si vous etiez juif! murmura Catherine. + +-- Moi, juif, madame, pourquoi? + +-- Parce que vous pourriez lire les livres precieux qu'ont ecrits +les Hebreux sur les sacrifices. Je me suis fait traduire l'un +d'eux, et j'ai vu que ce n'etait ni dans le coeur ni dans le foie, +comme les Romains, que les Hebreux cherchaient les presages: +c'etait dans la disposition du cerveau et dans la figuration des +lettres qui y sont tracees par la main toute-puissante de la +destinee. + +-- Oui, madame! je l'ai aussi entendu dire par un vieux rabbin de +mes amis. + +-- Il y a, dit Catherine, des caracteres ainsi dessines qui +ouvrent toute une voie prophetique; seulement les savants +chaldeens recommandent... + +-- Recommandent... quoi? demanda Rene, voyant que la reine +hesitait a continuer. + +-- Recommandent que l'experience se fasse sur des cerveaux +humains, comme etant plus developpes et plus sympathiques a la +volonte du consultant. + +-- Helas! madame, dit Rene, Votre Majeste sait bien que c'est +impossible! + +-- Difficile du moins, dit Catherine; car si nous avions su cela a +la Saint-Barthelemy... hein, Rene! Quelle riche recolte! Le +premier condamne... j'y songerai. En attendant, demeurons dans le +cercle du possible... La chambre des sacrifices est-elle preparee? + +-- Oui, madame. + +-- Passons-y. + +Rene alluma une bougie faite d'elements etranges et dont l'odeur, +tantot subtile et penetrante, tantot nauseabonde et fumeuse, +revelait l'introduction de plusieurs matieres: puis eclairant +Catherine, il passa le premier dans la cellule. + +Catherine choisit elle-meme parmi tous les instruments de +sacrifice un couteau d'acier bleuissant, tandis que Rene allait +chercher une des deux poules qui roulaient dans un coin leur oeil +d'or inquiet. + +-- Comment procederons-nous? + +-- Nous interrogerons le foie de l'une et le cerveau de l'autre. +Si les deux experiences nous donnent les memes resultats, il +faudra bien croire, surtout si ces resultats se combinent avec +ceux precedemment obtenus. + +-- Par ou commencerons-nous? + +-- Par l'experience du foie. + +-- C'est bien, dit Rene. Et il attacha la poule sur le petit autel +a deux anneaux places aux deux extremites, de maniere que l'animal +renverse sur le dos ne pouvait que se debattre sans bouger de +place. Catherine lui ouvrit la poitrine d'un seul coup de couteau. + +La poule jeta trois cris, et expira apres s'etre assez longtemps +debattue. + +-- Toujours trois cris, murmura Catherine, trois signes de mort. +Puis elle ouvrit le corps. + +-- Et le foie pendant a gauche, continua-t-elle, toujours a +gauche, triple mort suivie d'une decheance. Sais-tu, Rene, que +c'est effrayant? + +-- Il faut voir, madame, si les presages de la seconde victime +coincideront avec ceux de la premiere. + +Rene detacha le cadavre de la poule et le jeta dans un coin; puis +il alla vers l'autre, qui, jugeant de son sort par celui de sa +compagne, essaya de s'y soustraire en courant tout autour de la +cellule, et qui enfin, se voyant prise dans un coin, s'envola par- +dessus la tete de Rene, et s'en alla dans son vol eteindre la +bougie magique que tenait a la main Catherine. + +-- Vous le voyez, Rene, dit la reine. C'est ainsi que s'eteindra +notre race. La mort soufflera dessus et elle disparaitra de la +surface de la terre. Trois fils, cependant, trois fils! ... +murmura-t-elle tristement. + +Rene lui prit des mains la bougie eteinte et alla la rallumer dans +la piece a cote. Quand il revint, il vit la poule qui s'etait +fourre la tete dans l'entonnoir. + +-- Cette fois, dit Catherine, j'eviterai les cris, car je lui +trancherai la tete d'un seul coup. + +Et en effet, lorsque la poule fut attachee, Catherine, comme elle +l'avait dit, d'un seul coup lui trancha la tete. Mais dans la +convulsion supreme, le bec s'ouvrit trois fois et se rejoignit +pour ne plus se rouvrir. + +-- Vois-tu! dit Catherine epouvantee. A defaut de trois cris, +trois soupirs. Trois, toujours trois. Ils mourront tous les trois. +Toutes ces ames, avant de partir, comptent et appellent jusqu'a +trois. Voyons maintenant les signes de la tete. + +Alors Catherine abattit la crete palie de l'animal, ouvrit avec +precaution le crane, et le separant de maniere a laisser a +decouvert les lobes du cerveau, elle essaya de trouver la forme +d'une lettre quelconque sur les sinuosites sanglantes que trace la +division de la pulpe cerebrale. + +-- Toujours, s'ecria-t-elle en frappant dans ses deux mains, +toujours! et cette fois le pronostic est plus clair que jamais. +Viens et regarde. + +Rene s'approcha. + +-- Quelle est cette lettre? lui demanda Catherine en lui designant +un signe. + +-- Un H, repondit Rene. + +-- Combien de fois repete? Rene compta. + +-- Quatre, dit-il. + +-- Eh bien, eh bien, est-ce cela? Je le vois, c'est-a-dire Henri +IV. Oh! gronda-t-elle en jetant le couteau, je suis maudite dans +ma posterite. + +C'etait une effrayante figure que celle de cette femme pale comme +un cadavre, eclairee par la lugubre lumiere et crispant ses mains +sanglantes. + +-- Il regnera, dit-elle, avec un soupir de desespoir, il regnera! + +-- Il regnera, repeta Rene enseveli dans une reverie profonde. + +Cependant, bientot cette expression sombre s'effaca des traits de +Catherine a la lumiere d'une pensee qui semblait eclore au fond de +son cerveau. + +-- Rene, dit-elle en etendant la main vers le Florentin sans +detourner sa tete inclinee sur sa poitrine, Rene, n'y a-t-il pas +une terrible histoire d'un medecin de Perouse qui, du meme coup, a +l'aide d'une pommade, a empoisonne sa fille et l'amant de sa +fille? + +-- Oui, madame. + +-- Cet amant, c'etait? continua Catherine toujours pensive. + +-- C'etait le roi Ladislas, madame. + +-- Ah! oui, c'est vrai! murmura-t-elle. Avez-vous quelques details +sur cette histoire? + +-- Je possede un vieux livre qui en traite, repondit Rene. + +-- Eh bien, passons dans l'autre chambre, vous me le preterez. + +Tous deux quitterent alors la cellule, dont Rene ferma la porte +derriere lui. + +-- Votre Majeste me donne-t-elle d'autres ordres pour de nouveaux +sacrifices? demanda le Florentin. + +-- Non, Rene, non! je suis pour le moment suffisamment convaincue. +Nous attendrons que nous puissions nous procurer la tete de +quelque condamne, et le jour de l'execution tu en traiteras avec +le bourreau. + +Rene s'inclina en signe d'assentiment, puis il s'approcha, sa +bougie a la main, des rayons ou etaient ranges les livres, monta +sur une chaise, en prit un et le donna a la reine. + +Catherine l'ouvrit. + +-- Qu'est-ce que cela? dit-elle. "De la maniere d'elever et de +nourrir les tiercelets, les faucons et le gerfauts pour qu'ils +soient braves, vaillants et toujours prets au vol." + +-- Ah! pardon, madame, je me trompe! Ceci est un traite de venerie +fait par un savant Lucquois pour le fameux Castruccio Castracani. +Il etait place a cote de l'autre, relie de la meme facon. Je me +suis trompe. C'est d'ailleurs un livre tres precieux; il n'en +existe que trois exemplaires au monde: un qui appartient a la +bibliotheque de Venise, l'autre qui avait ete achete par votre +aieul Laurent, et qui a ete offert par Pierre de Medicis au roi +Charles VIII, lors de son passage a Florence, et le troisieme que +voici. + +-- Je le venere, dit Catherine, a cause de sa rarete; mais n'en +ayant pas besoin, je vous le rends. + +Et elle tendit la main droite vers Rene pour recevoir l'autre, +tandis que de la main gauche elle lui rendit celui qu'elle avait +recu. + +Cette fois Rene ne s'etait point trompe, c'etait bien le livre +qu'elle desirait. Rene descendit, le feuilleta un instant et le +lui rendit tout ouvert. + +Catherine alla s'asseoir a une table, Rene posa pres d'elle la +bougie magique, et a la lueur de cette flamme bleuatre, elle lut +quelques lignes a demi-voix. + +-- Bien, dit-elle en refermant le livre, voila tout ce que je +voulais savoir. + +Elle se leva, laissant le livre sur la table et emportant +seulement au fond de son esprit la pensee qui y avait germe et qui +devait y murir. + +Rene attendit respectueusement, la bougie a la main, que la reine, +qui paraissait prete a se retirer, lui donnat de nouveaux ordres +ou lui adressat de nouvelles questions. + +Catherine fit plusieurs pas la tete inclinee, le doigt sur la +bouche et en gardant le silence. Puis s'arretant tout a coup +devant Rene en relevant sur lui son oeil rond et fixe comme celui +d'un oiseau de proie: + +-- Avoue-moi que tu as fait pour elle quelque philtre, dit-elle. + +-- Pour qui? demanda Rene en tressaillant. + +-- Pour la Sauve. + +-- Moi, madame, dit Rene; jamais! + +-- Jamais? + +-- Sur mon ame, je vous le jure. + +-- Il y a cependant de la magie, car il l'aime comme un fou, lui +qui n'est pas renomme par sa constance. + +-- Qui lui, madame? + +-- Lui, Henri le maudit, celui qui succedera a nos trois fils, +celui qu'on appellera un jour Henri IV, et qui cependant est le +fils de Jeanne d'Albret. + +Et Catherine accompagna ces derniers mots d'un soupir qui fit +frissonner Rene, car il lui rappelait les fameux gants que, par +ordre de Catherine, il avait prepares pour la reine de Navarre. + +-- Il y va donc toujours? demanda Rene. + +-- Toujours, dit Catherine. + +-- J'avais cru cependant que le roi de Navarre etait revenu tout +entier a sa femme. + +-- Comedie, Rene, comedie. Je ne sais dans quel but, mais tout se +reunit pour me tromper. Ma fille elle-meme, Marguerite, se declare +contre moi; peut-etre, elle aussi, espere-t-elle la mort de ses +freres, peut-etre espere-t-elle etre reine de France. + +-- Oui, peut-etre, dit Rene, rejete dans sa reverie et se faisant +l'echo du doute terrible de Catherine. + +-- Enfin, dit Catherine, nous verrons. Et elle s'achemina vers la +porte du fond, jugeant sans doute inutile de descendre par +l'escalier secret, puisqu'elle etait sure d'etre seule. + +Rene la preceda, et, quelques instants apres, tous deux se +trouverent dans la boutique du parfumeur. + +-- Tu m'avais promis de nouveaux cosmetiques pour mes mains et +pour mes levres, Rene, dit-elle; voici l'hiver, et tu sais que +j'ai la peau fort sensible au froid. + +-- Je m'en suis deja occupe, madame, et je vous les porterai +demain. + +-- Demain soir tu ne me trouverais pas avant neuf ou dix heures. +Pendant la journee je fais mes devotions. + +-- Bien, madame, je serai au Louvre a neuf heures. + +-- Madame de Sauve a de belles mains et de belles levres, dit d'un +ton indifferent Catherine; et de quelle pate se sert-elle? + +-- Pour ses mains? + +-- Oui, pour ses mains d'abord. + +-- De pate a l'heliotrope. + +-- Et pour ses levres? + +-- Pour ses levres, elle va se servir du nouvel opiat que j'ai +invente et dont je comptais porter demain une boite a Votre +Majeste en meme temps qu'a elle. + +Catherine resta un instant pensive. + +-- Au reste, elle est belle, cette creature, dit-elle, repondant +toujours a sa secrete pensee, et il n'y a rien d'etonnant a cette +passion du Bearnais. + +-- Et surtout devouee a Votre Majeste, dit Rene, a ce que je crois +du moins. Catherine sourit et haussa les epaules. + +-- Lorsqu'une femme aime, dit-elle, est-ce qu'elle est jamais +devouee a un autre qu'a son amant! Tu lui as fait quelque philtre, +Rene. + +-- Je vous jure que non, madame. + +-- C'est bien! n'en parlons plus. Montre-moi donc cet opiat +nouveau dont tu me parlais, et qui doit lui faire les levres plus +fraiches et plus roses encore. + +Rene s'approcha d'un rayon et montra a Catherine six petites +boites d'argent de la meme forme, c'est-a-dire rondes, rangees les +unes a cote des autres. + +-- Voila le seul philtre qu'elle m'ait demande, dit Rene; il est +vrai, comme le dit Votre Majeste, que je l'ai compose expres pour +elle, car elle a les levres si fines et si tendres que le soleil +et le vent les gercent egalement. + +Catherine ouvrit une de ces boites, elle contenait une pate du +carmin le plus seduisant. + +-- Rene, dit-elle, donne-moi de la pate pour mes mains; j'en +emporterai avec moi. + +Rene s'eloigna avec la bougie et s'en alla chercher dans un +compartiment particulier ce que lui demandait la reine. Cependant +il ne se retourna pas si vite, qu'il ne crut voir que Catherine, +par un brusque mouvement, venait de prendre une boite et de la +cacher sous sa mante. Il etait trop familiarise avec ces +soustractions de la reine mere pour avoir la maladresse de +paraitre s'en apercevoir. Aussi, prenant la pate demandee enfermee +dans un sac de papier fleurdelise: + +-- Voici, madame, dit-il. + +-- Merci, Rene! reprit Catherine. Puis, apres un moment de +silence: Ne porte cet opiat a madame de Sauve que dans huit ou dix +jours, je veux etre la premiere a en faire l'essai. + +Et elle s'appreta a sortir. + +-- Votre Majeste veut-elle que je la reconduise? dit Rene. + +-- Jusqu'au bout du pont seulement, repondit Catherine; mes +gentilshommes m'attendent la avec ma litiere. + +Tous deux sortirent et gagnerent le coin de la rue de la +Barillerie, ou quatre gentilshommes a cheval et une litiere sans +armoiries attendaient Catherine. + +En rentrant chez lui, le premier soin de Rene fut de compter ses +boites d'opiat. Il en manquait une. + + + +XXI +L'appartement de Madame de Sauve + + +Catherine ne s'etait pas trompee dans ses soupcons. Henri avait +repris ses habitudes, et chaque soir il se rendait chez madame de +Sauve. D'abord, il avait execute cette excursion avec le plus +grand secret, puis, peu a peu, il s'etait relache de sa defiance, +avait neglige les precautions, de sorte que Catherine n'avait pas +eu de peine a s'assurer que la reine de Navarre continuait d'etre +de nom Marguerite, de fait madame de Sauve. + +Nous avons dit deux mots, au commencement de cette histoire, de +l'appartement de madame de Sauve; mais la porte ouverte par +Dariole au roi de Navarre s'est hermetiquement refermee sur lui, +de sorte que cet appartement, theatre des mysterieuses amours du +Bearnais, nous est completement inconnu. + +Ce logement, du genre de ceux que les princes fournissent a leurs +commensaux dans les palais qu'ils habitent, afin de les avoir a +leur portee, etait plus petit et moins commode que n'eut +certainement ete un logement situe par la ville. Il etait, comme +on le sait deja, place au second, a peu pres au-dessus de celui de +Henri, et la porte s'en ouvrait sur un corridor dont l'extremite +etait eclairee par une fenetre ogivale a petits carreaux enchasses +de plomb, laquelle, meme dans les plus beaux jours de l'annee, ne +laissait penetrer qu'une lumiere douteuse. Pendant l'hiver, des +trois heures de l'apres-midi, on etait oblige d'y allumer une +lampe, qui, ne contenant, ete comme hiver, que la meme quantite +d'huile, s'eteignait alors vers les dix heures du soir, et donnait +ainsi, depuis que les jours d'hiver etaient arrives, une plus +grande securite aux deux amants. + +Une petite antichambre tapissee de damas de soie a larges fleurs +jaunes, une chambre de reception tendue de velours bleu, une +chambre a coucher, dont le lit a colonnes torses et a rideau de +satin cerise enchassait une ruelle ornee d'un miroir garni +d'argent et de deux tableaux tires des amours de Venus et +d'Adonis; tel etait le logement, aujourd'hui l'on dirait le nid, +de la charmante fille d'atours de la reine Catherine de Medicis. + +En cherchant bien on eut encore, en face d'une toilette garnie de +tous ses accessoires, trouve, dans un coin sombre de cette +chambre, une petite porte ouvrant sur une espece d'oratoire, ou, +exhausse sur deux gradins, s'elevait un prie-Dieu. Dans cet +oratoire etaient pendues a la muraille, et comme pour servir de +correctif aux deux tableaux mythologiques dont nous avons parle, +trois ou quatre peintures du spiritualisme le plus exalte. Entre +ces peintures etaient suspendues, a des clous dores, des armes de +femme; car, a cette epoque de mysterieuses intrigues, les femmes +portaient des armes comme les hommes, et, parfois, s'en servaient +aussi habilement qu'eux. + +Ce soir-la, qui etait le lendemain du jour ou s'etaient passees +chez maitre Rene les scenes que nous avons racontees, madame de +Sauve, assise dans sa chambre a coucher sur un lit de repos, +racontait a Henri ses craintes et son amour, et lui donnait comme +preuve de ces craintes et de cet amour le devouement qu'elle avait +montre dans la fameuse nuit qui avait suivi celle de la Saint- +Barthelemy, nuit que Henri, on se le rappelle, avait passee chez +sa femme. + +Henri, de son cote, lui exprimait sa reconnaissance. Madame de +Sauve etait charmante ce soir-la dans son simple peignoir de +batiste, et Henri etait tres reconnaissant. + +Au milieu de tout cela, comme Henri etait reellement amoureux, il +etait reveur. De son cote madame de Sauve, qui avait fini par +adopter de tout son coeur cet amour commande par Catherine, +regardait beaucoup Henri pour voir si ses yeux etaient d'accord +avec ses paroles. + +-- Voyons, Henri, disait madame de Sauve, soyez franc: pendant +cette nuit passee dans le cabinet de Sa Majeste la reine de +Navarre, avec M. de La Mole a vos pieds, n'avez-vous pas regrette +que ce digne gentilhomme se trouvat entre vous et la chambre a +coucher de la reine? + +-- Oui, en verite, ma mie, dit Henri, car il me fallait absolument +passer par cette chambre pour aller a celle ou je me trouve si +bien, et ou je suis si heureux en ce moment. + +Madame de Sauve sourit. + +-- Et vous n'y etes pas rentre depuis? + +-- Que les fois que je vous ai dites. + +-- Vous n'y rentrerez jamais sans me le dire? + +-- Jamais. + +-- En jureriez-vous? + +-- Oui, certainement, si j'etais encore huguenot, mais... + +-- Mais quoi? + +-- Mais la religion catholique, dont j'apprends les dogmes en ce +moment, m'a appris qu'on ne doit jamais jurer. + +-- Gascon, dit madame de Sauve en secouant la tete. + +-- Mais a votre tour, Charlotte, dit Henri, si je vous +interrogeais, repondriez-vous a mes questions? + +-- Sans doute, repondit la jeune femme. Moi je n'ai rien a vous +cacher. + +-- Voyons, Charlotte, dit le roi, expliquez-moi une bonne fois +comment il se fait qu'apres cette resistance desesperee qui a +precede mon mariage, vous soyez devenue moins cruelle pour moi qui +suis un gauche Bearnais, un provincial ridicule, un prince trop +pauvre, enfin, pour entretenir brillants les joyaux de sa +couronne? + +-- Henri, dit Charlotte, vous me demandez le mot de l'enigme que +cherchent depuis trois mille ans les philosophes de tous les pays! +Henri, ne demandez jamais a une femme pourquoi elle vous aime; +contentez-vous de lui demander: M'aimez-vous? + +-- M'aimez-vous, Charlotte? demanda Henri. + +-- Je vous aime, repondit madame de Sauve avec un charmant sourire +et en laissant tomber sa belle main dans celle de son amant. + +Henri retint cette main. + +-- Mais, reprit-il poursuivant sa pensee, si je l'avais devine ce +mot que les philosophes cherchent en vain depuis trois mille ans, +du moins relativement a vous, Charlotte? + +Madame de Sauve rougit. + +-- Vous m'aimez, continua Henri; par consequent je n'ai pas autre +chose a vous demander, et me tiens pour le plus heureux homme du +monde. Mais, vous le savez, au bonheur il manque toujours quelque +chose. Adam, au milieu du paradis, ne s'est pas trouve +completement heureux, et il a mordu a cette miserable pomme qui +nous a donne a tous ce besoin de curiosite qui fait que chacun +passe sa vie a la recherche d'un inconnu quelconque. Dites-moi, ma +mie, pour m'aider a trouver le mien, n'est-ce point la reine +Catherine qui vous a dit d'abord de m'aimer? + +-- Henri, dit madame de Sauve, parlez bas quand vous parlez de la +reine mere. + +-- Oh! dit Henri avec un abandon et une confiance a laquelle +madame de Sauve fut trompee elle-meme, c'etait bon autrefois de me +defier d'elle, cette bonne mere, quand nous etions mal ensemble; +mais maintenant que je suis le mari de sa fille... + +-- Le mari de madame Marguerite! dit Charlotte en rougissant de +jalousie. + +-- Parlez bas a votre tour, dit Henri. Maintenant que je suis le +mari de sa fille, nous sommes les meilleurs amis du monde. Que +voulait-on? que je me fisse catholique, a ce qu'il parait. Eh +bien, la grace m'a touche; et, par l'intercession de saint +Barthelemy, je le suis devenu. Nous vivons maintenant en famille +comme de bons freres, comme de bons chretiens. + +-- Et la reine Marguerite? + +-- La reine Marguerite, dit Henri, eh bien, elle est le lien qui +nous unit tous. + +-- Mais vous m'avez dit, Henri, que la reine de Navarre, en +recompense de ce que j'avais ete devouee pour elle, avait ete +genereuse pour moi. Si vous m'avez dit vrai, si cette generosite, +pour laquelle je lui ai voue une si grande reconnaissance, est +reelle, elle n'est qu'un lien de convention facile a briser. Vous +ne pouvez donc vous reposer sur cet appui, car vous n'en avez +impose a personne avec cette pretendue intimite. + +-- Je m'y repose cependant, et c'est depuis trois mois l'oreiller +sur lequel je dors. + +-- Alors, Henri, s'ecria madame de Sauve, c'est que vous m'avez +trompee, c'est que veritablement madame Marguerite est votre +femme. + +Henri sourit. + +-- Tenez, Henri! dit madame de Sauve, voila de ces sourires qui +m'exasperent, et qui font que, tout roi que vous etes, il me prend +parfois de cruelles envies de vous arracher les yeux. + +-- Alors, dit Henri, j'arrive donc a en imposer sur cette +pretendue intimite, puisqu'il y a des moments ou, tout roi que je +suis, vous voulez m'arracher les yeux, parce que vous croyez +qu'elle existe! + +-- Henri! Henri! dit madame de Sauve, je crois que Dieu lui-meme +ne sait pas ce que vous pensez. + +-- Je pense, ma mie, dit Henri, que Catherine vous a dit d'abord +de m'aimer, que votre coeur vous l'a dit ensuite, et que, quand +ces deux voix vous parlent, vous n'entendez que celle de votre +coeur. Maintenant, moi aussi, je vous aime, et de toute mon ame, +et meme c'est pour cela que lorsque j'aurais des secrets, je ne +vous les confierais pas, de peur de vous compromettre, bien +entendu... car l'amitie de la reine est changeante, c'est celle +d'une belle mere. + +Ce n'etait point la le compte de Charlotte; il lui semblait que ce +voile qui s'epaississait entre elle et son amant toutes les fois +qu'elle voulait sonder les abimes de ce coeur sans fond, prenait +la consistance d'un mur et les separait l'un de l'autre. Elle +sentit donc les larmes envahir ses yeux a cette reponse, et comme +en ce moment dix heures sonnerent: + +-- Sire, dit Charlotte, voici l'heure de me reposer; mon service +m'appelle de tres bon matin demain chez la reine mere. + +-- Vous me chassez donc ce soir, ma mie? dit Henri. + +-- Henri, je suis triste. Etant triste, vous me trouveriez +maussade, et, me trouvant maussade, vous ne m'aimeriez plus. Vous +voyez bien qu'il vaut mieux que vous vous retiriez. + +-- Soit! dit Henri, je me retirerai si vous l'exigez, Charlotte; +seulement, ventre-saint-gris! vous m'accorderez bien la faveur +d'assister a votre toilette! + +-- Mais la reine Marguerite, Sire, ne la ferez-vous pas attendre +en y assistant? + +-- Charlotte, repliqua Henri serieux, il avait ete convenu entre +nous que nous ne parlerions jamais de la reine de Navarre, et ce +soir, ce me semble, nous n'avons parle que d'elle. + +Madame de Sauve soupira, et elle alla s'asseoir devant sa +toilette. Henri prit une chaise, la traina jusqu'a celle qui +servait de siege a sa maitresse, et mettant un genou dessus en +s'appuyant au dossier: + +-- Allons, dit-elle, ma bonne petite Charlotte, que je vous voie +vous faire belle, et belle pour moi, quoi que vous en disiez. Mon +Dieu! que de choses, que de pots de parfums, que de sacs de +poudre, que de fioles, que de cassolettes! + +-- Cela parait beaucoup, dit Charlotte en soupirant, et cependant +c'est trop peu, puisque je n'ai pas encore, avec tout cela, trouve +le moyen de regner seule sur le coeur de Votre Majeste. + +-- Allons! dit Henri, ne retombons pas dans la politique. Qu'est- +ce que ce petit pinceau si fin, si delicat? Ne serait-ce pas pour +peindre les sourcils de mon Jupiter Olympien? + +-- Oui, Sire, repondit madame de Sauve en souriant, et vous avez +devine du premier coup. + +-- Et ce joli petit rateau d'ivoire? + +-- C'est pour tracer la ligne des cheveux. + +-- Et cette charmante petite boite d'argent au couvercle cisele? + +-- Oh! cela, c'est un envoi de Rene, Sire, c'est le fameux opiat +qu'il me promet depuis si longtemps pour adoucir encore ces levres +que Votre Majeste a la bonte de trouver quelquefois assez douces. + +Et Henri, comme pour approuver ce que venait de dire la charmante +femme dont le front s'eclaircissait a mesure qu'on la remettait +sur le terrain de la coquetterie, appuya ses levres sur celles que +la baronne regardait avec attention dans son miroir. + +Charlotte porta la main a la boite qui venait d'etre l'objet de +l'explication ci-dessus, sans doute pour montrer a Henri de quelle +facon s'employait la pate vermeille, lorsqu'un coup sec frappe a +la porte de l'antichambre fit tressaillir les deux amants. + +-- On frappe, madame, dit Dariole en passant la tete par +l'ouverture de la portiere. + +-- Va t'informer qui frappe et reviens, dit madame de Sauve. + +Henri et Charlotte se regarderent avec inquietude, et Henri +songeait a se retirer dans l'oratoire ou deja plus d'une fois il +avait trouve un refuge, lorsque Dariole reparut. + +-- Madame, dit-elle, c'est maitre Rene le parfumeur. + +A ce nom, Henri fronca le sourcil et se pinca involontairement les +levres. + +-- Voulez-vous que je lui refuse la porte? dit Charlotte. + +-- Non pas! dit Henri; maitre Rene ne fait rien sans avoir +auparavant songe a ce qu'il fait; s'il vient chez vous, c'est +qu'il a des raisons d'y venir. + +-- Voulez-vous vous cacher alors? + +-- Je m'en garderai bien, dit Henri, car maitre Rene sait tout, et +maitre Rene sait que je suis ici. + +-- Mais Votre Majeste n'a-t-elle pas quelque raison pour que sa +presence lui soit douloureuse? + +-- Moi! dit Henri en faisant un effort que, malgre sa puissance +sur lui-meme, il ne put tout a fait dissimuler, moi! aucune! Nous +etions en froid, c'est vrai; mais, depuis le soir de la Saint- +Barthelemy, nous nous sommes raccommodes. + +-- Faites entrer! dit madame de Sauve a Dariole. Un instant apres, +Rene parut et jeta un regard qui embrassa toute la chambre. Madame +de Sauve etait toujours devant sa toilette. Henri avait repris sa +place sur le lit de repos. Charlotte etait dans la lumiere et +Henri dans l'ombre. + +-- Madame, dit Rene avec une respectueuse familiarite, je viens +vous faire mes excuses. + +-- Et de quoi donc, Rene? demanda madame de Sauve avec cette +condescendance que les jolies femmes ont toujours pour ce monde de +fournisseurs qui les entoure et qui tend a les rendre plus jolies. + +-- De ce que depuis si longtemps j'avais promis de travailler pour +ces jolies levres, et de ce que... + +-- De ce que vous n'avez tenu votre promesse qu'aujourd'hui, +n'est-ce pas? dit Charlotte. + +-- Qu'aujourd'hui! repeta Rene. + +-- Oui, c'est aujourd'hui seulement, et meme ce soir, que j'ai +recu cette boite que vous m'avez envoyee. + +-- Ah! en effet, dit Rene en regardant avec une expression etrange +la petite boite d'opiat qui se trouvait sur la table de madame de +Sauve, et qui etait de tout point pareille a celles qu'il avait +dans son magasin. + +-- J'avais devine! murmura-t-il; et vous vous en etes servie? + +-- Non, pas encore, et j'allais l'essayer quand vous etes entre. + +La figure de Rene prit une expression reveuse qui n'echappa point +a Henri, auquel, d'ailleurs, bien peu de choses echappaient. + +-- Eh bien, Rene! qu'avez-vous donc? demanda le roi. + +-- Moi, rien, Sire, dit le parfumeur, j'attends humblement que +Votre Majeste m'adresse la parole avant de prendre conge de madame +la baronne. + +-- Allons donc! dit Henri en souriant. Avez-vous besoin de mes +paroles pour savoir que je vous vois avec plaisir? + +Rene regarda autour de lui, fit le tour de la chambre comme pour +sonder de l'oeil et de l'oreille les portes et les tapisseries, +puis s'arretant de nouveau et se placant de maniere a embrasser du +meme regard madame de Sauve et Henri: + +-- Je ne le sais pas, dit-il. Henri averti, grace a cet instinct +admirable qui, pareil a un sixieme sens, le guida pendant toute la +premiere partie de sa vie au milieu des dangers qui l'entouraient, +qu'il se passait en ce moment quelque chose d'etrange et qui +ressemblait a une lutte dans l'esprit du parfumeur, se tourna vers +lui, et tout en restant dans l'ombre, tandis que le visage du +Florentin se trouvait dans la lumiere: + +-- Vous a cette heure ici, Rene? lui dit-il. + +-- Aurais-je le malheur de gener Votre Majeste? repondit le +parfumeur en faisant un pas en arriere. + +-- Non pas. Seulement je desire savoir une chose. + +-- Laquelle, Sire? + +-- Pensiez-vous me trouver ici? + +-- J'en etais sur. + +-- Vous me cherchiez donc? + +-- Je suis heureux de vous rencontrer, du moins. + +-- Vous avez quelque chose a me dire? insista Henri. + +-- Peut-etre, Sire! repondit Rene. Charlotte rougit, car elle +tremblait que cette revelation, que semblait vouloir faire le +parfumeur, ne fut relative a sa conduite passee envers Henri; elle +fit donc comme si, toute aux soins de sa toilette, elle n'eut rien +entendu, et interrompant la conversation: + +-- Ah! en verite, Rene, s'ecria-t-elle en ouvrant la boite +d'opiat, vous etes un homme charmant; cette pate est d'une couleur +merveilleuse, et, puisque vous voila, je vais, pour vous faire +honneur, experimenter devant vous votre nouvelle production. + +Et elle prit la boite d'une main, tandis que de l'autre elle +effleurait du bout du doigt la pate rosee qui devait passer du +doigt a ses levres. + +Rene tressaillit. + +La baronne approcha en souriant l'opiat de sa bouche. + +Rene palit. + +Henri, toujours dans l'ombre, mais les yeux fixes et ardents, ne +perdait ni un mouvement de l'un ni un frisson de l'autre. + +La main de Charlotte n'avait plus que quelques lignes a parcourir +pour toucher ses levres, lorsque Rene lui saisit le bras, au +moment ou Henri se levait pour en faire autant. + +Henri retomba sans bruit sur son lit de repos. + +-- Un moment, madame, dit Rene avec un sourire contraint; mais il +ne faudrait pas employer cet opiat sans quelques recommandations +particulieres. + +-- Et qui me les donnera, ces recommandations? + +-- Moi. + +-- Quand cela? + +-- Aussitot que je vais avoir termine ce que j'ai a dire a Sa +Majeste le roi de Navarre. + +Charlotte ouvrit de grands yeux, ne comprenant rien a cette espece +de langue mysterieuse qui se parlait aupres d'elle, et elle resta +tenant le pot d'opiat d'une main, et regardant l'extremite de son +doigt rougie par la pate carminee. + +Henri se leva, et mu par une pensee qui, comme toutes celles du +jeune roi, avait deux cotes, l'un qui paraissait superficiel et +l'autre qui etait profond, il alla prendre la main de Charlotte, +et fit, toute rougie qu'elle etait, un mouvement pour la porter a +ses levres. + +-- Un instant, dit vivement Rene, un instant! Veuillez, madame, +laver vos belles mains avec ce savon de Naples que j'avais oublie +de vous envoyer en meme temps que l'opiat, et que j'ai eu +l'honneur de vous apporter moi-meme. + +Et tirant de son enveloppe d'argent une tablette de savon de +couleur verdatre, il la mit dans un bassin de vermeil, y versa de +l'eau, et, un genou en terre, presenta le tout a madame de Sauve. + +-- Mais, en verite, maitre Rene, je ne vous reconnais plus, dit +Henri; vous etes d'une galanterie a laisser loin de vous tous les +muguets de la cour. + +-- Oh! quel delicieux arome! s'ecria Charlotte en frottant ses +belles mains avec de la mousse nacree qui se degageait de la +tablette embaumee. + +Rene accomplit ses fonctions de cavalier servant jusqu'au bout; il +presenta une serviette de fine toile de Frise a madame de Sauve, +qui essuya ses mains. + +-- Et maintenant, dit le Florentin a Henri, faites a votre +plaisir, Monseigneur. + +Charlotte presenta sa main a Henri, qui la baisa, et tandis que +Charlotte se tournait a demi sur son siege pour ecouter ce que +Rene allait dire, le roi de Navarre alla reprendre sa place, plus +convaincu que jamais qu'il se passait dans l'esprit du parfumeur +quelque chose d'extraordinaire. + +-- Eh bien? demanda Charlotte. + +Le Florentin parut rassembler toute sa resolution et se tourna +vers Henri. + + + +XXII +Sire, vous serez roi + + +-- Sire, dit Rene a Henri, je viens vous parler d'une chose dont +je m'occupe depuis longtemps. + +-- De parfums? dit Henri en souriant. + +-- Eh bien, oui, Sire... de parfums! repondit Rene avec un +singulier signe d'acquiescement. + +-- Parlez, je vous ecoute, c'est un sujet qui de tout temps m'a +fort interesse. + +Rene regarda Henri pour essayer de lire, malgre ses paroles, dans +cette impenetrable pensee; mais voyant que c'etait chose +parfaitement inutile, il continua: + +-- Un de mes amis, Sire, arrive de Florence; cet ami s'occupe +beaucoup d'astrologie. + +-- Oui, interrompit Henri, je sais que c'est une passion +florentine. + +-- Il a, en compagnie des premiers savants du monde, tire les +horoscopes des principaux gentilshommes de l'Europe. + +-- Ah! ah! fit Henri. + +-- Et comme la maison de Bourbon est en tete des plus hautes, +descendant comme elle le fait du comte de Clermont, cinquieme fils +de saint Louis, Votre Majeste doit penser que le sien n'a pas ete +oublie. + +Henri ecouta plus attentivement encore. + +-- Et vous vous souvenez de cet horoscope? dit le roi de Navarre +avec un sourire qu'il essaya de rendre indifferent. + +-- Oh! reprit Rene en secouant la tete, votre horoscope n'est pas +de ceux qu'on oublie. + +-- En verite! dit Henri avec un geste ironique. + +-- Oui, Sire, Votre Majeste, selon les termes de cet horoscope, +est appelee aux plus brillantes destinees. + +L'oeil du jeune prince lanca un eclair involontaire qui s'eteignit +presque aussitot dans un nuage d'indifference. + +-- Tous ces oracles italiens sont flatteurs, dit Henri; or, qui +dit flatteur dit menteur. N'y en a-t-il pas qui m'ont predit que +je commanderais des armees, moi? + +Et il eclata de rire. Mais un observateur moins occupe de lui-meme +que ne l'etait Rene eut vu et reconnu l'effort de ce rire. + +-- Sire, dit froidement Rene, l'horoscope annonce mieux que cela. + +-- Annonce-t-il qu'a la tete d'une de ces armees je gagnerai des +batailles? + +-- Mieux que cela, Sire. + +-- Allons, dit Henri, vous verrez que je serai conquerant. + +-- Sire, vous serez roi. + +-- Eh! ventre-saint-gris! dit Henri en reprimant un violent +battement de coeur, ne le suis-je point deja? + +-- Sire, mon ami sait ce qu'il promet; non seulement vous serez +roi, mais vous regnerez. + +-- Alors, dit Henri avec son meme ton railleur, votre ami a besoin +de dix ecus d'or, n'est-ce pas, Rene? car une pareille prophetie +est bien ambitieuse, par le temps qui court surtout. Allons, Rene, +comme je ne suis pas riche, j'en donnerai a votre ami cinq tout de +suite, et cinq autres quand la prophetie sera realisee. + +-- Sire, dit madame de Sauve, n'oubliez pas que vous etes deja +engage avec Dariole, et ne vous surchargez pas de promesses. + +-- Madame, dit Henri, ce moment venu, j'espere que l'on me +traitera en roi, et que chacun sera fort satisfait si je tiens la +moitie de ce que j'ai promis. + +-- Sire, reprit Rene, je continue. + +-- Oh! ce n'est donc pas tout? dit Henri, soit: si je suis +empereur, je donne le double. + +-- Sire, mon ami revient donc de Florence avec cet horoscope qu'il +renouvela a Paris, et qui donna toujours le meme resultat, et il +me confia un secret. + +-- Un secret qui interesse Sa Majeste? demanda vivement Charlotte. + +-- Je le crois, dit le Florentin. + +"Il cherche ses mots, pensa Henri, sans aider en rien Rene; il +parait que la chose est difficile a dire." + +-- Alors, parlez, reprit la baronne de Sauve, de quoi s'agit-il? + +-- Il s'agit, dit le Florentin en pesant une a une toutes ses +paroles, il s'agit de tous ces bruits d'empoisonnement qui ont +couru depuis quelque temps a la cour. + +Un leger gonflement de narines du roi de Navarre fut le seul +indice de son attention croissante a ce detour subit que faisait +la conversation. + +-- Et votre ami le Florentin, dit Henri, sait des nouvelles de ces +empoisonnements? + +-- Oui, Sire. + +-- Comment me confiez-vous un secret qui n'est pas le votre, Rene, +surtout quand ce secret est si important? dit Henri du ton le plus +naturel qu'il put prendre. + +-- Cet ami a un conseil a demander a Votre Majeste. + +-- A moi? + +-- Qu'y a-t-il d'etonnant a cela, Sire? Rappelez-vous le vieux +soldat d'Actium, qui, ayant un proces, demandait un conseil a +Auguste. + +-- Auguste etait avocat, Rene, et je ne le suis pas. + +-- Sire, quand mon ami me confia ce secret, Votre Majeste +appartenait encore au parti calviniste, dont vous etiez le premier +chef, et M. de Conde le second. + +-- Apres? dit Henri. + +-- Cet ami esperait que vous useriez de votre influence toute +puissante sur M. le prince de Conde pour le prier de ne pas lui +etre hostile. + +-- Expliquez-moi cela, Rene, si vous voulez que je le comprenne, +dit Henri sans manifester la moindre alteration dans ses traits ni +dans sa voix. + +-- Sire, Votre Majeste comprendra au premier mot; cet ami sait +toutes les particularites de la tentative d'empoisonnement essaye +sur monseigneur le prince de Conde. + +-- On a essaye d'empoisonner le prince de Conde? demanda Henri +avec un etonnement parfaitement joue; ah! vraiment, et quand cela? + +Rene regarda fixement le roi, et repondit ces seuls mots: + +-- Il y a huit jours, Majeste. + +-- Quelque ennemi? demanda le roi. + +-- Oui, repondit Rene, un ennemi que Votre Majeste connait, et qui +connait Votre Majeste. + +-- En effet, dit Henri, je crois avoir entendu parler de cela; +mais j'ignore les details que votre ami veut me reveler, dites- +vous. + +-- Eh bien, une pomme de senteur fut offerte au prince de Conde; +mais, par bonheur, son medecin se trouva chez lui quand on +l'apporta. Il la prit des mains du messager et la flaira pour en +essayer l'odeur et la vertu. Deux jours apres, une enflure +gangreneuse du visage, une extravasation du sang, une plaie vive +qui lui devora la face, furent le prix de son devouement ou le +resultat de son imprudence. + +-- Malheureusement, repondit Henri, etant deja a moitie +catholique, j'ai perdu toute influence sur M. de Conde; votre ami +aurait donc tort de s'adresser a moi. + +-- Ce n'etait pas seulement pres du prince de Conde que Votre +Majeste pouvait, par son influence, etre utile a mon ami, mais +encore pres du prince de Porcian, frere de celui qui a ete +empoisonne. + +-- Ah ca! dit Charlotte, savez-vous, Rene, que vos histoires +sentent le trembleur? Vous sollicitez mal a propos. Il est tard, +votre conversation est mortuaire. En verite, vos parfums valent +mieux. + +Et Charlotte etendit de nouveau la main sur la boite d'opiat. + +-- Madame, dit Rene, avant de l'essayer comme vous allez le faire, +ecoutez ce que les mechants en peuvent tirer de cruels effets. + +-- Decidement, Rene, dit la baronne, vous etes funebre ce soir. + +Henri fronca le sourcil, mais il comprit que Rene voulait en venir +a un but qu'il n'entrevoyait pas encore, et il resolut de pousser +jusqu'au bout cette conversation, qui eveillait en lui de si +douloureux souvenirs. + +-- Et, reprit-il, vous connaissez aussi les details de +l'empoisonnement du prince de Porcian? + +-- Oui, dit-il. On savait qu'il laissait bruler chaque nuit une +lampe pres de son lit; on empoisonna l'huile, et il fut asphyxie +par l'odeur. + +Henri crispa l'un sur l'autre ses doigts humides de sueur. + +-- Ainsi donc, murmura-t-il, celui que vous nommez votre ami sait +non seulement les details de cet empoisonnement, mais il en +connait l'auteur? + +-- Oui, et c'est pour cela qu'il eut voulu savoir de vous si vous +auriez sur le prince de Porcian qui reste cette influence de lui +faire pardonner au meurtrier la mort de son frere. + +-- Malheureusement, repondit Henri, etant encore a moitie +huguenot, je n'ai aucune influence sur M. le prince de Porcian: +votre ami aurait donc tort de s'adresser a moi. + +-- Mais que pensez-vous des dispositions de M. le prince de Conde +et de M. de Porcian? + +-- Comment connaitrais-je leurs dispositions, Rene? Dieu, que je +sache, ne m'a point donne le privilege de lire dans les coeurs. + +-- Votre Majeste peut s'interroger elle-meme, dit le Florentin +avec calme. N'y a-t-il pas dans la vie de Votre Majeste quelque +evenement si sombre qu'il puisse servir d'epreuve a la clemence, +si douloureux qu'il soit une pierre de touche pour la generosite? + +Ces mots furent prononces avec un accent qui fit frissonner +Charlotte elle-meme: c'etait une allusion tellement directe, +tellement sensible, que la jeune femme se detourna pour cacher sa +rougeur et pour eviter de rencontrer le regard de Henri. + +Henri fit un supreme effort sur lui-meme; desarma son front, qui, +pendant les paroles du Florentin, s'etait charge de menaces, et +changeant la noble douleur filiale qui lui etreignait le coeur en +vague meditation: + +-- Dans ma vie, dit-il, un evenement sombre... non, Rene, non, je +ne me rappelle de ma jeunesse que la folie et l'insouciance melees +aux necessites plus ou moins cruelles qu'imposent a tous les +besoins de la nature et les epreuves de Dieu. + +Rene se contraignit a son tour en promenant son attention de Henri +a Charlotte, comme pour exciter l'un et retenir l'autre; car +Charlotte, en effet, se remettant a sa toilette pour cacher la +gene que lui inspirait cette conversation, venait de nouveau +d'etendre la main vers la boite d'opiat. + +-- Mais enfin, Sire, si vous etiez le frere du prince de Porcian, +ou le fils du prince de Conde, et qu'on eut empoisonne votre frere +ou assassine votre pere... + +Charlotte poussa un leger cri et approcha de nouveau l'opiat de +ses levres. Rene vit le mouvement; mais, cette fois, il ne +l'arreta ni de la parole ni du geste, seulement il s'ecria: + +-- Au nom du Ciel! repondez, Sire: Sire, si vous etiez a leur +place, que feriez-vous? + +Henri se recueillit, essuya de sa main tremblante son front ou +perlaient quelques gouttes de sueur froide, et, se levant de toute +sa hauteur, il repondit, au milieu du silence qui suspendait +jusqu'a la respiration de Rene et de Charlotte: + +-- Si j'etais a leur place et que je fusse sur d'etre roi, c'est- +a-dire de representer Dieu sur la terre, je ferais comme Dieu, je +pardonnerais. + +-- Madame, s'ecria Rene en arrachant l'opiat des mains de madame +de Sauve, madame, rendez-moi cette boite; mon garcon, je le vois, +s'est trompe en vous l'apportant: demain je vous en enverrai une +autre. + + + +XXIII +Un nouveau converti + + +Le lendemain, il devait y avoir chasse a courre dans la foret de +Saint-Germain. + +Henri avait ordonne qu'on lui tint pret, pour huit heures du +matin, c'est-a-dire tout selle et tout bride, un petit cheval du +Bearn, qu'il comptait donner a madame de Sauve, mais qu'auparavant +il desirait essayer. A huit heures moins un quart, le cheval etait +appareille. A huit heures sonnant, Henri descendait. + +Le cheval, fier et ardent, malgre sa petite taille, dressait les +crins et piaffait dans la cour. Il avait fait froid, et un leger +verglas couvrait la terre. + +Henri s'appreta a traverser la cour pour gagner le cote des +ecuries ou l'attendaient le cheval et le palefrenier, lorsqu'en +passant devant un soldat suisse, en sentinelle a la porte, ce +soldat lui presenta les armes en disant: + +-- Dieu garde Sa Majeste le roi de Navarre! A ce souhait, et +surtout a l'accent de la voix qui venait de l'emettre, le Bearnais +tressaillit. Il se retourna et fit un pas en arriere. + +-- de Mouy! murmura-t-il. + +-- Oui, Sire, de Mouy. + +-- Que venez-vous faire ici? + +-- Je vous cherche. + +-- Que me voulez-vous? + +-- Il faut que je parle a Votre Majeste. + +-- Malheureux, dit le roi en se rapprochant de lui, ne sais-tu pas +que tu risques ta tete? + +-- Je le sais. + +-- Eh bien? + +-- Eh bien, me voila. Henri palit legerement, car ce danger que +courait l'ardent jeune homme, il comprit qu'il le partageait. Il +regarda donc avec inquietude autour de lui, et se recula une +seconde fois, non moins vivement que la premiere. Il venait +d'apercevoir le duc d'Alencon a une fenetre. Changeant aussitot +d'allure, Henri prit le mousquet des mains de de Mouy, place, +comme nous l'avons dit, en sentinelle, et tout en ayant l'air de +l'examiner: + +-- de Mouy, lui dit-il, ce n'est pas certainement sans un motif +bien puissant que vous etes venu ainsi vous jeter dans la gueule +du loup? + +-- Non, Sire. Aussi voila huit jours que je vous guette. Hier +seulement, j'ai appris que Votre Majeste devait essayer ce cheval +ce matin et j'ai pris poste a la porte du Louvre. + +-- Mais comment sous ce costume? + +-- Le capitaine de la compagnie est protestant et de mes amis. + +-- Voici votre mousquet, remettez-vous a votre faction. On nous +examine. En repassant, je tacherai de vous dire un mot; mais si je +ne vous parle point, ne m'arretez point. Adieu. + +de Mouy reprit sa marche mesuree, et Henri s'avanca vers le +cheval. + +-- Qu'est-ce que ce joli petit animal? demanda le duc d'Alencon de +sa fenetre. + +-- Un cheval que je devais essayer ce matin, repondit Henri. + +-- Mais ce n'est point un cheval d'homme, cela. + +-- Aussi etait-il destine a une belle dame. + +-- Prenez garde, Henri, vous allez etre indiscret, car nous allons +voir cette belle dame a la chasse; et si je ne sais pas de qui +vous etes le chevalier, je saurai au moins de qui vous etes +l'ecuyer. + +-- Eh! mon Dieu non, vous ne le saurez pas, dit Henri avec sa +feinte bonhomie, car cette belle dame ne pourra sortir, etant fort +indisposee ce matin. + +Et il se mit en selle. + +-- Ah bah! dit d'Alencon en riant, pauvre madame de Sauve! + +-- Francois! Francois! c'est vous qui etes indiscret. + +-- Et qu'a-t-elle donc cette belle Charlotte? reprit le duc +d'Alencon. + +-- Mais, continua Henri en lancant son cheval au petit galop et en +lui faisant decrire un cercle de manege, mais je ne sais trop: une +grande lourdeur de tete, a ce que m'a dit Dariole, une espece +d'engourdissement par tout le corps, une faiblesse generale enfin. + +-- Et cela vous empechera-t-il d'etre des notres? demanda le duc. + +-- Moi, et pourquoi? reprit Henri, vous savez que je suis fou de +la chasse a courre, et que rien n'aurait cette influence de m'en +faire manquer une. + +-- Vous manquerez pourtant celle-ci, Henri, dit le duc apres +s'etre retourne et avoir cause un instant avec une personne qui +etait demeuree invisible aux yeux de Henri, attendu qu'elle +causait avec son interlocuteur du fond de la chambre, car voici Sa +Majeste qui me fait dire que la chasse ne peut avoir lieu. + +-- Bah! dit Henri de l'air le plus desappointe du monde. Pourquoi +cela? + +-- Des lettres fort importantes de M. de Nevers, a ce qu'il +parait. Il y a conseil entre le roi, la reine mere et mon frere le +duc d'Anjou. + +-- Ah! ah! fit en lui-meme Henri, serait-il arrive des nouvelles +de Pologne? Puis tout haut: + +-- En ce cas, continua-t-il, il est inutile que je me risque plus +longtemps sur ce verglas. Au revoir, mon frere! Puis arretant le +cheval en face de de Mouy: + +-- Mon ami, dit-il, appelle un de tes camarades pour finir ta +faction. Aide le palefrenier a dessangler ce cheval, mets la selle +sur ta tete et porte-la chez l'orfevre de la sellerie; il y a une +broderie a y faire qu'il n'avait pas eu le temps d'achever pour +aujourd'hui. Tu reviendras me rendre reponse chez moi. + +de Mouy se hata d'obeir, car le duc d'Alencon avait disparu de sa +fenetre, et il est evident qu'il avait concu quelque soupcon. + +En effet, a peine avait-il tourne le guichet que le duc d'Alencon +parut. Un veritable Suisse etait a la place de de Mouy. + +D'Alencon regarda avec grande attention le nouveau factionnaire; +puis se retournant du cote de Henri: + +-- Ce n'est point avec cet homme que vous causiez tout a l'heure, +n'est-ce pas, mon frere? + +-- L'autre est un garcon qui est de ma maison et que j'ai fait +entrer dans les Suisses: je lui ai donne une commission et il est +alle l'executer. + +-- Ah! fit le duc, comme si cette reponse lui suffisait. Et +Marguerite, comment va-t-elle? + +-- Je vais le lui demander, mon frere. + +-- Ne l'avez-vous donc point vue depuis hier? + +-- Non, je me suis presente chez elle cette nuit vers onze heures, +mais Gillonne m'a dit qu'elle etait fatiguee et qu'elle dormait. + +-- Vous ne la trouverez point dans son appartement, elle est +sortie. + +-- Oui, dit Henri, c'est possible; elle devait aller au couvent de +l'Annonciade. Il n'y avait pas moyen de pousser la conversation +plus loin, Henri paraissant decide seulement a repondre. + +Les deux beaux-freres se quitterent donc, le duc d'Alencon pour +aller aux nouvelles, disait-il, le roi de Navarre pour rentrer +chez lui. + +Henri y etait a peine depuis cinq minutes lorsqu'il entendit +frapper. + +-- Qui est la? demanda-t-il. + +-- Sire, repondit une voix que Henri reconnut pour celle de de +Mouy, c'est la reponse de l'orfevre de la sellerie. + +Henri, visiblement emu, fit entrer le jeune homme, et referma la +porte derriere lui. + +-- C'est vous, de Mouy! dit-il. J'esperais que vous reflechiriez. + +-- Sire, repondit de Mouy, il y a trois mois que je reflechis, +c'est assez; maintenant il est temps d'agir. Henri fit un +mouvement d'inquietude. + +-- Ne craignez rien, Sire, nous sommes seuls et je me hate, car +les moments sont precieux. Votre Majeste peut nous rendre, par un +seul mot, tout ce que les evenements de l'annee ont fait perdre a +la religion. Soyons clairs, soyons brefs, soyons francs. + +-- J'ecoute, mon brave de Mouy, repondit Henri voyant qu'il lui +etait impossible d'eluder l'explication. + +-- Est-il vrai que Votre Majeste ait abjure la religion +protestante? + +-- C'est vrai, dit Henri. + +-- Oui, mais est-ce des levres? est-ce du coeur? + +-- On est toujours reconnaissant a Dieu quand il nous sauve la +vie, repondit Henri tournant la question, comme il avait +l'habitude de le faire en pareil cas, et Dieu m'a visiblement +epargne dans ce cruel danger. + +-- Sire, reprit de Mouy, avouons une chose. + +-- Laquelle? + +-- C'est que votre abjuration n'est point une affaire de +conviction, mais de calcul. Vous avez abjure pour que le roi vous +laissat vivre, et non parce que Dieu vous avait conserve la vie. + +-- Quelle que soit la cause de ma conversion, de Mouy, repondit +Henri, je n'en suis pas moins catholique. + +-- Oui, mais le resterez-vous toujours? a la premiere occasion de +reprendre votre liberte d'existence et de conscience, ne la +reprendrez-vous pas? Eh bien! cette occasion, elle se presente: La +Rochelle est insurgee, le Roussillon et le Bearn n'attendent qu'un +mot pour agir; dans la Guyenne, tout crie a la guerre. Dites-moi +seulement que vous etes un catholique force et je vous reponds de +l'avenir. + +-- On ne force pas un gentilhomme de ma naissance, mon cher de +Mouy. Ce que j'ai fait, je l'ai fait librement. + +-- Mais, Sire, dit le jeune homme le coeur oppresse de cette +resistance a laquelle il ne s'attendait pas, vous ne songez donc +pas qu'en agissant ainsi vous nous abandonnez... vous nous +trahissez? + +Henri resta impassible. + +-- Oui, reprit de Mouy, oui, vous nous trahissez, Sire, car +plusieurs d'entre nous sont venus, au peril de leur vie, pour +sauver votre honneur et votre liberte. Nous avons tout prepare +pour vous donner un trone, Sire, entendez-vous bien? Non seulement +la liberte, mais la puissance: un trone a votre choix, car dans +deux mois vous pourrez opter entre Navarre et France. + +-- de Mouy, dit Henri en voilant son regard, qui malgre lui, a +cette proposition, avait jete un eclair, de Mouy, je suis sauf, je +suis catholique, je suis l'epoux de Marguerite, je suis frere du +roi Charles, je suis gendre de ma bonne mere Catherine. de Mouy, +en prenant ces diverses positions, j'en ai calcule les chances, +mais aussi les obligations. + +-- Mais, Sire, reprit de Mouy, a quoi faut-il croire? On me dit +que votre mariage n'est pas consomme, on me dit que vous etes +libre au fond du coeur, on me dit que la haine de Catherine... + +-- Mensonge, mensonge, interrompit vivement le Bearnais. Oui, l'on +vous a trompe impudemment, mon ami. Cette chere Marguerite est +bien ma femme; Catherine est bien ma mere; le roi Charles IX enfin +est bien le seigneur et le maitre de ma vie et de mon coeur. + +de Mouy frissonna, un sourire presque meprisant passa sur ses +levres. + +-- Ainsi donc, Sire, dit-il en laissant retomber ses bras avec +decouragement et en essayant de sonder du regard cette ame pleine +de tenebres, voila la reponse que je rapporterai a mes freres. Je +leur dirai que le roi de Navarre tend sa main et donne son coeur a +ceux qui nous ont egorges, je leur dirai qu'il est devenu le +flatteur de la reine mere et l'ami de Maurevel... + +-- Mon cher de Mouy, dit Henri, le roi va sortir du conseil, et il +faut que j'aille m'informer pres de lui des raisons qui nous ont +fait remettre une chose aussi importante qu'une partie de chasse. +Adieu, imitez-moi, mon ami, quittez la politique, revenez au roi +et prenez la messe. + +Et Henri reconduisit ou plutot repoussa jusqu'a l'antichambre le +jeune homme, dont la stupefaction commencait a faire place a la +fureur. + +A peine eut-il referme la porte que, ne pouvant resister a l'envie +de se venger sur quelque chose a defaut de quelqu'un, de Mouy +broya son chapeau entre ses mains, le jeta a terre, et le foulant +aux pieds comme fait un taureau du manteau du matador: + +-- Par la mort! s'ecria-t-il, voila un miserable prince, et j'ai +bien envie de me faire tuer ici pour le souiller a jamais de mon +sang. + +-- Chut! monsieur de Mouy! dit une voix qui se glissait par +l'ouverture d'une porte entrebaillee; chut! car un autre que moi +pourrait vous entendre. + +de Mouy se retourna vivement et apercut le duc d'Alencon enveloppe +d'un manteau et avancant sa tete pale dans le corridor pour +s'assurer si de Mouy et lui etaient bien seuls. + +-- M. le duc d'Alencon! s'ecria de Mouy, je suis perdu. + +-- Au contraire, murmura le prince, peut-etre meme avez-vous +trouve ce que vous cherchez, et la preuve, c'est que je ne veux +pas que vous vous fassiez tuer ici comme vous en avez le dessein. +Croyez-moi, votre sang peut etre mieux employe qu'a rougir le +seuil du roi de Navarre. + +Et a ces mots le duc ouvrit toute grande la porte qu'il tenait +entrebaillee. + +-- Cette chambre est celle de deux de mes gentilshommes, dit le +duc; nul ne viendra nous relancer ici; nous pourrons donc y causer +en toute liberte. Venez, monsieur. + +-- Me voici, Monseigneur! dit le conspirateur stupefait. + +Et il entra dans la chambre, dont le duc d'Alencon referma la +porte derriere lui non moins vivement que n'avait fait le roi de +Navarre. + +de Mouy etait entre furieux, exaspere, maudissant; mais peu a peu +le regard froid et fixe du jeune duc Francois fit sur le capitaine +huguenot l'effet de cette glace enchantee qui dissipe l'ivresse. + +-- Monseigneur, dit-il, si j'ai bien compris, Votre Altesse veut +me parler? + +-- Oui, monsieur de Mouy, repondit Francois. Malgre votre +deguisement, j'avais cru vous reconnaitre, et quand vous avez +presente les armes a mon frere Henri, je vous ai reconnu tout a +fait. Eh bien, de Mouy, vous n'etes donc pas content du roi de +Navarre? + +-- Monseigneur! + +-- Allons, voyons! parlez-moi hardiment. Sans que vous vous en +doutiez, peut-etre suis-je de vos amis. + +-- Vous, Monseigneur? + +-- Oui, moi. Parlez donc. + +-- Je ne sais que dire a Votre Altesse, Monseigneur. Les choses +dont j'avais a entretenir le roi de Navarre touchent a des +interets que Votre Altesse ne saurait comprendre. D'ailleurs, +ajouta de Mouy d'un air qu'il tacha de rendre indifferent, il +s'agissait de bagatelles. + +-- De bagatelles? fit le duc. + +-- Oui, Monseigneur. + +-- De bagatelles pour lesquelles vous avez cru devoir exposer +votre vie en revenant au Louvre, ou, vous le savez, votre tete +vaut son pesant d'or. Car on n'ignore point que vous etes, avec le +roi de Navarre et le prince de Conde, un des principaux chefs des +huguenots. + +-- Si vous croyez cela, Monseigneur, agissez envers moi comme doit +le faire le frere du roi Charles et le fils de la reine Catherine. + +-- Pourquoi voulez-vous que j'agisse ainsi, quand je vous ai dit +que j'etais de vos amis? Dites-moi donc la verite. + +-- Monseigneur, dit de Mouy, je vous jure... + +-- Ne jurez pas, monsieur; la religion reformee defend de faire +des serments, et surtout de faux serments. de Mouy fronca le +sourcil. + +-- Je vous dis que je sais tout, reprit le duc. de Mouy continua +de se taire. + +-- Vous en doutez? reprit le prince avec une affectueuse +insistance. Eh bien, mon cher de Mouy, il faut vous convaincre. +Voyons, vous allez juger si je me trompe. Avez-vous ou non propose +a mon beau-frere Henri, la, tout a l'heure (le duc etendit la main +dans la direction de la chambre du Bearnais), votre secours et +celui des votres pour le reinstaller dans sa royaute de Navarre? + +de Mouy regarda le duc d'un air effare. + +-- Propositions qu'il a refusees avec terreur! de Mouy demeura +stupefait. + +-- Avez-vous alors invoque votre ancienne amitie, le souvenir de +la religion commune? Avez-vous meme alors leurre le roi de Navarre +d'un espoir bien brillant, si brillant qu'il en a ete ebloui, de +l'espoir d'atteindre a la couronne de France? Hein? dites, suis-je +bien informe? Est-ce la ce que vous etes venu proposer au +Bearnais? + +-- Monseigneur! s'ecria de Mouy, c'est si bien cela que je me +demande en ce moment meme si je ne dois pas dire a Votre Altesse +Royale qu'elle en a menti! provoquer dans cette chambre un combat +sans merci, et assurer ainsi par la mort de nous deux l'extinction +de ce terrible secret! + +-- Doucement, mon brave de Mouy, doucement, dit le duc d'Alencon +sans changer de visage, sans faire le moindre mouvement a cette +terrible menace; le secret s'eteindra mieux entre nous si nous +vivons tous deux que si l'un de nous meurt. Ecoutez-moi et cessez +de tourmenter ainsi la poignee de votre epee. Pour la troisieme +fois, je vous dis que vous etes avec un ami; repondez donc comme a +un ami. Voyons, le roi de Navarre n'a-t-il pas refuse tout ce que +vous lui avez offert? + +-- Oui, Monseigneur, et je l'avoue, puisque cet aveu ne peut +compromettre que moi. + +-- N'avez-vous pas crie en sortant de sa chambre et en foulant aux +pieds votre chapeau, qu'il etait un prince lache et indigne de +demeurer votre chef? + +-- C'est vrai, Monseigneur, j'ai dit cela. + +-- Ah! c'est vrai! Vous l'avouez, enfin? + +-- Oui. + +-- Et c'est toujours votre avis? + +-- Plus que jamais, Monseigneur! + +-- Eh bien, moi, moi, monsieur de Mouy, moi, troisieme fils de +Henri II, moi, fils de France, suis-je assez bon gentilhomme pour +commander a vos soldats, voyons? et jugez-vous que je suis assez +loyal pour que vous puissiez compter sur ma parole? + +-- Vous, Monseigneur! vous, le chef des huguenots? + +-- Pourquoi pas? C'est l'epoque des conversions, vous le savez. +Henri s'est bien fait catholique, je puis bien me faire +protestant, moi. + +-- Oui, sans doute, Monseigneur; mais j'attends que vous +m'expliquiez... + +-- Rien de plus simple, et je vais vous dire en deux mots la +politique de tout le monde. + +" Mon frere Charles tue les huguenots pour regner plus largement. +Mon frere d'Anjou les laisse tuer parce qu'il doit succeder a mon +frere Charles, et que, comme vous le savez, mon frere Charles est +souvent malade. Mais moi... et c'est tout different, moi qui ne +regnerai jamais, en France du moins, attendu que j'ai deux aines +devant moi; moi que la haine de ma mere et de mes freres, plus +encore que la loi de la nature, eloigne du trone; moi qui ne dois +pretendre a aucune affection de famille, a aucune gloire, a aucun +royaume; moi qui, cependant, porte un coeur aussi noble que mes +aines; eh bien! de Mouy! moi, je veux chercher a me tailler avec +mon epee un royaume dans cette France qu'ils couvrent de sang. + +" Or, voila ce que je veux, moi, de Mouy, ecoutez." Je veux etre +roi de Navarre, non par la naissance, mais par l'election. Et +remarquez bien que vous n'avez aucune objection a faire a cela, +car je ne suis pas usurpateur, puisque mon frere refuse vos +offres, et, s'ensevelissant dans sa torpeur, reconnait hautement +que ce royaume de Navarre n'est qu'une fiction. Avec Henri de +Bearn, vous n'avez rien; avec moi, vous avez une epee et un nom. +Francois d'Alencon, fils de France, sauvegarde tous ses compagnons +ou tous ses complices, comme il vous plaira de les appeler. Eh +bien, que dites-vous de cette offre, monsieur de Mouy? + +-- Je dis qu'elle m'eblouit, Monseigneur. + +-- de Mouy, de Mouy, nous aurons bien des obstacles a vaincre. Ne +vous montrez donc pas des l'abord si exigeant et si difficile +envers un fils de roi et un frere de roi qui vient a vous. + +-- Monseigneur, la chose serait deja faite si j'etais seul a +soutenir mes idees; mais nous avons un conseil, et si brillante +que soit l'offre, peut-etre meme a cause de cela, les chefs du +parti n'y adhereront-ils pas sans condition. + +-- Ceci est autre chose, et la reponse est d'un coeur honnete et +d'un esprit prudent. A la facon dont je viens d'agir, de Mouy, +vous avez du reconnaitre ma probite. Traitez-moi donc de votre +cote en homme qu'on estime et non en prince qu'on flatte. de Mouy, +ai-je des chances? + +-- Sur ma parole, Monseigneur, et puisque Votre Altesse veut que +je lui donne mon avis, Votre Altesse les a toutes depuis que le +roi de Navarre a refuse l'offre que j'etais venu lui faire. Mais, +je vous le repete, Monseigneur, me concerter avec nos chefs est +chose indispensable. + +-- Faites donc, monsieur, repondit d'Alencon. Seulement, a quand +la reponse? + +de Mouy regarda le prince en silence. Puis, paraissant prendre une +resolution: + +-- Monseigneur, dit-il, donnez-moi votre main; j'ai besoin que +cette main d'un fils de France touche la mienne pour etre sur que +je ne serai point trahi. + +Le duc non seulement tendit la main vers de Mouy, mais il saisit +la sienne et la serra. + +-- Maintenant, Monseigneur, je suis tranquille, dit le jeune +huguenot. Si nous etions trahis, je dirais que vous n'y etes pour +rien. Sans quoi, Monseigneur, et pour si peu que vous fussiez dans +cette trahison, vous seriez deshonore. + +-- Pourquoi me dites-vous cela, de Mouy, avant de me dire quand +vous me rapporterez la reponse de vos chefs? + +-- Parce que, Monseigneur, en me demandant a quand la reponse, +vous me demandez en meme temps ou sont les chefs, et que, si je +vous dis: A ce soir, vous saurez que les chefs sont a Paris et s'y +cachent. + +Et en disant ces mots, par un geste de defiance, de Mouy attachait +son oeil percant sur le regard faux et vacillant du jeune homme. + +-- Allons, allons, reprit le duc, il vous reste encore des doutes, +monsieur de Mouy. Mais je ne puis du premier coup exiger de vous +une entiere confiance. Vous me connaitrez mieux plus tard. Nous +allons etre lies par une communaute d'interets qui vous delivrera +de tout soupcon. Vous dites donc a ce soir, monsieur de Mouy? + +-- Oui, Monseigneur, car le temps presse. A ce soir. Mais ou cela, +s'il vous plait? + +-- Au Louvre, ici, dans cette chambre, cela vous convient-il? + +-- Cette chambre est habitee? dit de Mouy en montrant du regard +les deux lits qui s'y trouvaient en face l'un de l'autre. + +-- Par deux de mes gentilshommes, oui. + +-- Monseigneur, il me semble imprudent, a moi, de revenir au +Louvre. + +-- Pourquoi cela? + +-- Parce que, si vous m'avez reconnu, d'autres peuvent avoir +d'aussi bons yeux que Votre Altesse et me reconnaitre a leur tour. +Je reviendrai cependant au Louvre, si vous m'accordez ce que je +vais vous demander. + +-- Quoi? + +-- Un sauf-conduit. + +-- de Mouy, repondit le duc, un sauf-conduit de moi saisi sur vous +me perd et ne vous sauve pas. Je ne puis pour vous quelque chose +qu'a la condition qu'a tous les yeux nous sommes completement +etrangers l'un a l'autre. La moindre relation de ma part avec +vous, prouvee a ma mere ou a mes freres, me couterait la vie. Vous +etes donc sauvegarde par mon propre interet, du moment ou je me +serai compromis avec les autres, comme je me compromets avec vous +en ce moment. Libre dans ma sphere d'action, fort si je suis +inconnu, tant que je reste moi-meme impenetrable je vous garantis +tous; ne l'oubliez pas. Faites donc un nouvel appel a votre +courage, tentez sur ma parole ce que vous tentiez sans la parole +de mon frere. Venez ce soir au Louvre. + +-- Mais comment voulez-vous que j'y vienne? Je ne puis risquer ce +costume dans les appartements. Il etait pour les vestibules et les +cours. Le mien est encore plus dangereux, puisque tout le monde me +connait ici et qu'il ne me deguise aucunement. + +-- Aussi, je cherche, attendez... Je crois que... oui, le voici. + +En effet, le duc avait jete les yeux autour de lui, et ses yeux +s'etaient arretes sur la garde-robe d'apparat de La Mole, pour le +moment etendue sur le lit, c'est-a-dire sur ce magnifique manteau +cerise brode d'or dont nous avons deja parle, sur son toquet orne +d'une plume blanche, entoure d'un cordon de marguerites d'or et +d'argent entremelees, enfin sur un pourpoint de satin gris perle +et or. + +-- Voyez-vous ce manteau, cette plume et ce pourpoint? dit le duc; +ils appartiennent a M. de La Mole, un de mes gentilshommes, un +muguet du meilleur ton. Cet habit a fait rage a la cour, et on +reconnait M. de La Mole a cent pas lorsqu'il le porte. Je vais +vous donner l'adresse du tailleur qui le lui a fourni; en le lui +payant le double de ce qu'il vaut, vous en aurez un pareil ce +soir. Vous retiendrez bien le nom de M. de La Mole, n'est-ce pas? + +Le duc d'Alencon achevait a peine la recommandation, que l'on +entendit un pas qui s'approchait dans le corridor et qu'une clef +tourna dans la serrure. + +-- Eh! qui va la? s'ecria le duc en s'elancant vers la porte et en +poussant le verrou. + +-- Pardieu, repondit une voix du dehors, je trouve la question +singuliere. Qui va la vous-meme? Voila qui est plaisant! quand je +veux rentrer chez moi, on me demande qui va la! + +-- Est-ce vous, monsieur de la Mole? + +-- Eh! sans doute que c'est moi. Mais vous, qui etes-vous? Pendant +que La Mole exprimait son etonnement de trouver sa chambre habitee +et essayait de decouvrir quel en etait le nouveau commensal, le +duc d'Alencon se retournait vivement, une main sur le verrou, +l'autre sur la serrure. + +-- Connaissez-vous M. de La Mole? demanda-t-il a de Mouy. + +-- Non, Monseigneur. + +-- Et lui, vous connait-il? + +-- Je ne le crois pas. + +-- Alors, tout va bien; d'ailleurs, faites semblant de regarder +par la fenetre. de Mouy obeit sans repondre, car La Mole +commencait a s'impatienter et frappait a tour de bras. + +Le duc d'Alencon jeta un dernier regard vers de Mouy, et, voyant +qu'il avait le dos tourne, il ouvrit. + +-- Monseigneur le duc! s'ecria La Mole en reculant de surprise, +oh! pardon, pardon, Monseigneur! + +-- Ce n'est rien, monsieur. J'ai eu besoin de votre chambre pour +recevoir quelqu'un. + +-- Faites, Monseigneur, faites. Mais permettez, je vous en +supplie, que je prenne mon manteau et mon chapeau, qui sont sur le +lit; car j'ai perdu l'un et l'autre cette nuit sur le quai de la +Greve, ou j'ai ete attaque de nuit par des voleurs. + +-- En effet, monsieur, dit le prince en souriant et en passant +lui-meme a La Mole les objets demandes, vous voici assez mal +accommode; vous avez eu affaire a des gaillards fort entetes, a ce +qu'il parait! + +Et le duc passa lui-meme a La Mole le manteau et le toquet. Le +jeune homme salua et sortit pour changer de vetement dans +l'antichambre, ne s'inquietant aucunement de ce que le duc faisait +dans sa chambre; car c'etait assez l'usage au Louvre que les +logements des gentilshommes fussent, pour les princes auxquels ils +etaient attaches, des hotelleries qu'ils employaient a toutes +sortes de receptions. + +de Mouy se rapprocha alors du duc, et tous deux ecouterent pour +savoir le moment ou La Mole aurait fini et sortirait; mais +lorsqu'il eut change de costume, lui-meme les tira d'embarras, +car, s'approchant de la porte: + +-- Pardon, Monseigneur! dit-il; mais Votre Altesse n'a pas +rencontre sur son chemin le comte de Coconnas? + +-- Non, monsieur le comte! et cependant il etait de service ce +matin. + +-- Alors on me l'aura assassine, dit La Mole en se parlant a lui- +meme tout en s'eloignant. + +Le duc ecouta le bruit des pas qui allaient s'affaiblissant; puis +ouvrant la porte et tirant de Mouy apres lui: + +-- Regardez-le s'eloigner, dit-il, et tachez d'imiter cette +tournure inimitable. + +-- Je ferai de mon mieux, repondit de Mouy. Malheureusement je ne +suis pas un damoiseau, mais un soldat. + +-- En tout cas, je vous attends avant minuit dans ce corridor. Si +la chambre de mes gentilshommes est libre, je vous y recevrai; si +elle ne l'est pas, nous en trouverons une autre. + +-- Oui, Monseigneur. + +-- Ainsi donc, a ce soir, avant minuit. + +-- A ce soir, avant minuit. + +-- Ah! a propos, de Mouy, balancez fort le bras droit en marchant, +c'est l'allure particuliere de M. de La Mole. + + + +XXIV +La rue Tizon et la rue Cloche-Percee + + +La Mole sortit du Louvre tout courant, et se mit a fureter dans +Paris pour decouvrir le pauvre Coconnas. + +Son premier soin fut de se rendre a la rue de l'Arbre-Sec et +d'entrer chez maitre La Huriere, car La Mole se rappelait avoir +souvent cite au Piemontais certaine devise latine qui tendait a +prouver que l'Amour, Bacchus et Ceres sont des dieux de premiere +necessite, et il avait l'espoir que Coconnas, pour suivre +l'aphorisme romain, se serait installe a la Belle-Etoile, apres +une nuit qui devait avoir ete pour son ami non moins occupee +qu'elle ne l'avait ete pour lui. + +La Mole ne trouva rien chez La Huriere que le souvenir de +l'obligation prise et un dejeuner offert d'assez bonne grace que +notre gentilhomme accepta avec grand appetit, malgre son +inquietude. + +L'estomac tranquillise a defaut de l'esprit, La Mole se remit en +course, remontant la Seine, comme ce mari qui cherchait sa femme +noyee. En arrivant sur le quai de Greve, il reconnut l'endroit ou, +ainsi qu'il l'avait dit a M. d'Alencon, il avait, pendant sa +course nocturne, ete arrete trois ou quatre heures auparavant, ce +qui n'etait pas rare dans un Paris plus vieux de cent ans que +celui ou Boileau se reveillait au bruit d'une balle percant son +volet. Un petit morceau de la plume de son chapeau etait reste sur +le champ de bataille. Le sentiment de possession est inne chez +l'homme. La Mole avait dix plumes plus belles les unes que les +autres; il ne s'arreta pas moins a ramasser celle-la, ou plutot le +seul fragment qui en eut survecu, et le considerait d'un air +piteux, lorsque des pas alourdis retentirent, s'approchant de lui, +et que des voix brutales lui ordonnerent de se ranger. La Mole +releva la tete et apercut une litiere precedee de deux pages et +accompagnee d'un ecuyer. + +La Mole crut reconnaitre la litiere et se rangea vivement. + +Le jeune gentilhomme ne s'etait pas trompe. + +-- Monsieur de la Mole! dit une voix pleine de douceur qui sortait +de la litiere, tandis qu'une main blanche et douce comme le satin +ecartait les rideaux. + +-- Oui, madame, moi-meme, repondit La Mole en s'inclinant. + +-- Monsieur de la Mole une plume a la main..., continua la dame a +la litiere; etes-vous donc amoureux, mon cher monsieur, et +retrouvez-vous des traces perdues? + +-- Oui, madame, repondit La Mole, je suis amoureux, et tres fort; +mais pour le moment, ce sont mes propres traces que je retrouve, +quoique ce ne soient pas elles que je cherche. Mais Votre Majeste +me permettra-t-elle de lui demander des nouvelles de sa sante. + +-- Excellente, monsieur; je ne me suis jamais mieux portee, ce me +semble; cela vient probablement de ce que j'ai passe la nuit en +retraite. + +-- Ah! en retraite, dit La Mole en regardant Marguerite d'une +facon etrange. + +-- Eh bien, oui! qu'y a-t-il d'etonnant a cela? + +-- Peut-on, sans indiscretion, vous demander dans quel couvent? + +-- Certainement, monsieur, je n'en fais pas mystere: au couvent +des Annonciades. Mais vous, que faites-vous ici avec cet air +effarouche? + +-- Madame, moi aussi j'ai passe la nuit en retraite et dans les +environs du meme couvent; ce matin, je cherche mon ami, qui a +disparu, et en le cherchant j'ai retrouve cette plume. + +-- Qui vient de lui? Mais en verite nous m'effrayez sur son +compte, la place est mauvaise. + +-- Que Votre Majeste se rassure, la plume vient de moi; je l'ai +perdue vers cinq heures et demie sur cette place, en me sauvant +des mains de quatre bandits qui me voulaient a toute force +assassiner, a ce que je crois du moins. + +Marguerite reprima un vif mouvement d'effroi. + +-- Oh! contez-moi cela! dit-elle. + +-- Rien de plus simple, madame. Il etait donc, comme j'avais +l'honneur de dire a Votre Majeste, cinq heures du matin a peu +pres... + +-- Et a cinq heures du matin, interrompit Marguerite, vous etiez +deja sorti? + +-- Votre Majeste m'excusera, dit La Mole, je n'etais pas encore +rentre. + +-- Ah! monsieur de la Mole! rentrer a cinq heures du matin! dit +Marguerite avec un sourire qui pour tous etait malicieux et que La +Mole eut la fatuite de trouver adorable, rentrer si tard! vous +aviez merite cette punition. + +-- Aussi je ne me plains pas, madame, dit La Mole en s'inclinant +avec respect, et j'eusse ete eventre que je m'estimerais encore +plus heureux cent fois que je ne merite de l'etre. Mais enfin je +rentrais tard ou de bonne heure, comme Votre Majeste voudra, de +cette bien heureuse maison ou j'avais passe la nuit en retraite, +lorsque quatre tire-laine ont debouche de la rue de la Mortellerie +et m'ont poursuivi avec des coupe-choux demesurement longs. C'est +grotesque, n'est-ce pas, madame? mais enfin c'est comme cela; il +m'a fallu fuir, car j'avais oublie mon epee. + +-- Oh! je comprends, dit Marguerite avec un air d'admirable +naivete, et vous retournez chercher votre epee. + +La Mole regarda Marguerite comme si un doute se glissait dans son +esprit. + +-- Madame, j'y retournerais effectivement et meme tres volontiers, +attendu que mon epee est une excellente lame, mais je ne sais pas +ou est cette maison. + +-- Comment, monsieur! reprit Marguerite, vous ne savez pas ou est +la maison ou vous avez passe la nuit? + +-- Non, madame, et que Satan m'extermine si je m'en doute! + +-- Oh! voila qui est singulier! c'est donc tout un roman que votre +histoire? + +-- Un veritable roman, vous l'avez dit, madame. + +-- Contez-la-moi. + +-- C'est un peu long. + +-- Qu'importe! j'ai le temps. + +-- Et fort incroyable surtout. + +-- Allez toujours: je suis on ne peut plus credule. + +-- Votre Majeste l'ordonne? + +-- Mais oui, s'il le faut. + +-- J'obeis. Hier soir, apres avoir quitte deux adorables femmes +avec lesquelles nous avions passe la soiree sur le pont Saint- +Michel, nous soupions chez maitre La Huriere. + +-- D'abord, demanda Marguerite avec un naturel parfait, qu'est-ce +que maitre La Huriere? + +-- Maitre La Huriere, madame, dit La Mole en regardant une seconde +fois Marguerite avec cet air de doute qu'on avait deja pu +remarquer une premiere fois chez lui, maitre La Huriere est le +maitre de l'hotellerie de la Belle Etoile, situee rue de l'Arbre- +Sec. + +-- Bien, je vois cela d'ici... Vous soupiez donc chez maitre La +Huriere, avec votre ami Coconnas sans doute? + +-- Oui, madame, avec mon ami Coconnas, quand un homme entra et +nous remit a chacun un billet. + +-- Pareil? demanda Marguerite. + +-- Exactement pareil. Cette ligne seulement: + +"Vous etes attendu rue Saint-Antoine, en face de la rue de Jouy." + +-- Et pas de signature au bas de ce billet? demanda Marguerite. + +-- Non; mais trois mots, trois mots charmants qui promettaient +trois fois la meme chose; c'est-a-dire un triple bonheur. + +-- Et quels etaient ces trois mots? + +-- _Eros-Cupido-Amor._ + +_-- _En effet, ce sont trois doux noms; et ont-ils tenu ce qu'ils +promettaient? + +-- Oh! plus, madame, cent fois plus! s'ecria La Mole avec +enthousiasme. + +-- Continuez; je suis curieuse de savoir ce qui vous attendait rue +Saint Antoine, en face la rue de Jouy. + +-- Deux duegnes avec chacune un mouchoir a la main. Il s'agissait +de nous laisser bander les yeux. Votre Majeste devine que nous n'y +fimes point de difficulte. Nous tendimes bravement le cou. Mon +guide me fit tourner a gauche, le guide de mon ami le fit tourner +a droite, et nous nous separames. + +-- Et alors? continua Marguerite, qui paraissait decidee a pousser +l'investigation jusqu'au bout. + +-- Je ne sais, reprit La Mole, ou son guide conduisit mon ami. En +enfer, peut-etre. Mais quant a moi, ce que je sais, c'est que le +mien me mena en un lieu que je tiens pour le paradis. + +-- Et d'ou vous fit sans doute chasser votre trop grande +curiosite? + +-- Justement, madame, et vous avez le don de la divination. +J'attendais le jour avec impatience pour voir ou j'etais, quand, a +quatre heures et demie, la meme duegne est rentree, m'a bande de +nouveau les yeux, m'a fait promettre de ne point chercher a +soulever mon bandeau, m'a conduit dehors, m'a accompagne cent pas, +m'a fait encore jurer de n'oter mon bandeau que lorsque j'aurais +compte jusqu'a cinquante. J'ai compte jusqu'a cinquante, et je me +suis trouve rue Saint-Antoine, en face la rue de Jouy. + +-- Et alors...? + +-- Alors, madame, je suis revenu tellement joyeux que je n'ai +point fait attention aux quatre miserables des mains desquels j'ai +eu tant de mal a me tirer. Or, madame, continua La Mole, en +retrouvant ici un morceau de ma plume, mon coeur a tressailli de +joie, et je l'ai ramasse en me promettant a moi-meme de le garder +comme un souvenir de cette heureuse nuit. Mais, au milieu de mon +bonheur, une chose me tourmente, c'est ce que peut etre devenu mon +compagnon. + +-- Il n'est pas rentre au Louvre? + +-- Helas! non, madame! Je l'ai cherche partout ou il pouvait etre, +a la Belle-Etoile, au jeu de paume, et en quantite d'autres lieux +honorables; mais d'Annibal point et de Coconnas pas davantage... + +En disant ces paroles et les accompagnant d'un geste lamentable, +La Mole ouvrit les bras et ecarta son manteau, sous lequel on vit +bailler a divers endroits son pourpoint qui montrait, comme autant +d'elegants creves, la doublure par les accrocs. + +-- Mais vous avez ete crible? dit Marguerite. + +-- Crible, c'est le mot! dit La Mole, qui n'etait pas fache de se +faire un merite du danger qu'il avait couru. Voyez, madame! voyez! + +-- Comment n'avez-vous pas change de pourpoint au Louvre, puisque +vous y etes retourne? demanda la reine. + +-- Ah! dit La Mole, c'est qu'il y avait quelqu'un dans ma chambre. + +-- Comment, quelqu'un dans votre chambre? dit Marguerite dont les +yeux exprimerent le plus vif etonnement; et qui donc etait dans +votre chambre? + +-- Son Altesse... + +-- Chut! interrompit Marguerite. + +Le jeune homme obeit. + +-- _Qui ad lecticam meam stant? _dit-elle a La Mole. + +-- _Duo pueri et unus eques._ + +_-- Optime, barbari! _dit-elle. _Dic, Moles, quem inveneris in +cubiculo tuo?_ + +_-- Franciscum ducem._ + +_-- Agentem?_ + +_-- Nescio quid._ + +_-- Quocum?_ + +_-- Cum ignoto. _ + +-- C'est bizarre, dit Marguerite. Ainsi vous n'avez pu retrouver +Coconnas? continua-t-elle sans songer evidemment a ce qu'elle +disait. + +-- Aussi, madame, comme j'avais l'honneur de le dire a Votre +Majeste, j'en meurs veritablement d'inquietude. + +-- Eh bien, dit Marguerite en soupirant, je ne veux pas vous +distraire plus longtemps de sa recherche, mais je ne sais pourquoi +j'ai l'idee qu'il se retrouvera tout seul! N'importe, allez +toujours. + +Et la reine appuya son doigt sur sa bouche. Or, comme la belle +Marguerite n'avait confie aucun secret, n'avait fait aucun aveu a +La Mole, le jeune homme comprit que ce geste charmant, ne pouvant +avoir pour but de lui recommander le silence, devait avoir une +autre signification. + +Le cortege se remit en marche; et La Mole, dans le but de +poursuivre son investigation, continua de remonter le quai jusqu'a +la rue du Long-Pont, qui le conduisit dans la rue Saint-Antoine. + +En face la rue de Jouy, il s'arreta. + +C'etait la que, la veille, les deux duegnes leur avaient bande les +yeux, a lui et a Coconnas. Il avait tourne a gauche, puis il avait +compte vingt pas; il recommenca le manege et se trouva en face +d'une maison ou plutot d'un mur derriere lequel s'elevait une +maison; au milieu de ce mur etait une porte a auvent garnie de +clous larges et de meurtrieres. + +La maison etait situee rue Cloche-Percee, petite rue etroite qui +commence a la rue Saint-Antoine et aboutit a la rue du Roi-de- +Sicile. + +-- Par la sambleu! dit La Mole, c'est bien la... j'en jurerais... +En etendant la main, comme je sortais, j'ai senti les clous de la +porte, puis j'ai descendu deux degres. Cet homme qui courait en +criant: A l'aide! et qu'on a tue rue du Roi-de-Sicile, passait au +moment ou je mettais le pied sur le premier. Voyons. + +La Mole alla a la porte et frappa. La porte s'ouvrit, et une +espece de concierge a moustaches vint ouvrir. + +-- _Was ist das?_ demanda le concierge. + +-- Ah! ah! fit La Mole, il me parait que nous sommes Suisse. Mon +ami, continua-t-il en prenant son air le plus charmant, je +voudrais avoir mon epee, que j'ai laissee dans cette maison ou +j'ai passe la nuit. + +-- _Ich verstehe nicht_, repeta le concierge. + +-- Mon epee..., reprit La Mole. + +-- _Ich verstehe nicht_, repeta le concierge. + +-- ... que j'ai laissee... Mon epee, que j'ai laissee... + +-- _Ich verstehe nicht..._ + +_-- _... dans cette maison, ou j'ai passe la nuit. + +-- _Gehe zum Teufel... _Et il lui referma la porte au nez. + +-- Mordieu! dit La Mole, si j'avais cette epee que je reclame, je +la passerais bien volontiers a travers le corps de ce drole-la. +Mais je ne l'ai point, et ce sera pour un autre jour. + +Sur quoi La Mole continua son chemin jusqu'a la rue du Roi-de- +Sicile, prit a droite, fit cinquante pas a peu pres, prit a droite +encore et se trouva rue Tizon, petite rue parallele a la rue +Cloche-Percee, et en tout point semblable. Il y eut plus: a peine +eut-il fait trente pas, qu'il retrouva la petite porte a clous +larges, a auvent et a meurtrieres, les deux degres et le mur. On +eut dit que la rue Cloche-Percee s'etait retournee pour le voir +passer. + +La Mole reflechit alors qu'il avait bien pu prendre sa droite pour +sa gauche, et il alla frapper a cette porte pour y faire la meme +reclamation qu'il avait faite a l'autre. Mais cette fois il eut +beau frapper, on n'ouvrit meme pas. + +La Mole fit et refit deux ou trois fois le meme tour qu'il venait +de faire, ce qui l'amena a cette idee, toute naturelle, que la +maison avait deux entrees, l'une sur la rue ClochePercee et +l'autre sur la rue Tizon. + +Mais ce raisonnement, si logique qu'il fut, ne lui rendait pas son +epee, et ne lui apprenait pas ou etait son ami. + +Il eut un instant l'idee d'acheter une autre epee et d'eventrer le +miserable portier qui s'obstinait a ne parler qu'allemand; mais il +pensa que si ce portier etait a Marguerite et que si Marguerite +l'avait choisi ainsi, c'est qu'elle avait ses raisons pour cela, +et qu'il lui serait peut-etre desagreable d'en etre privee. + +Or, La Mole, pour rien au monde, n'eut voulu faire une chose +desagreable a Marguerite. + +De peur de ceder a la tentation, il reprit donc vers les deux +heures de l'apres midi le chemin du Louvre. + +Comme son appartement n'etait point occupe cette fois, il put +rentrer chez lui. La chose etait assez urgente relativement au +pourpoint, qui, comme lui avait fait observer la reine, etait +considerablement deteriore. + +Il s'avanca donc incontinent vers son lit pour substituer le beau +pourpoint gris perle a celui-la. Mais, a son grand etonnement, la +premiere chose qu'il apercut pres du pourpoint gris perle fut +cette fameuse epee qu'il avait laissee rue Cloche-Percee. + +La Mole la prit, la tourna et la retourna: c'etait bien elle. + +-- Ah! ah! fit-il, est-ce qu'il y aurait quelque magie la-dessous? +Puis avec un soupir: Ah! si le pauvre Coconnas se pouvait +retrouver comme mon epee! + +Deux ou trois heures apres que La Mole avait cesse sa ronde +circulaire autour de la petite maison double, la porte de la rue +Tizon s'ouvrit. Il etait cinq heures du soir a peu pres, et par +consequent nuit fermee. + +Une femme enveloppee dans un long manteau garni de fourrures, +accompagnee d'une suivante, sortit par cette porte que lui tenait +ouverte une duegne d'une quarantaine d'annees, se glissa +rapidement jusqu'a la rue du Roi-de-Sicile, frappa a une petite +porte de la rue d'Argenson qui s'ouvrit devant elle, sortit par la +grande porte du meme hotel qui donnait Vieille-rue-du-Temple, alla +gagner une petite poterne de l'hotel de Guise, l'ouvrit avec une +clef qu'elle avait dans sa poche, et disparut. + +Une demi-heure apres, un jeune homme, les yeux bandes, sortait par +la meme porte de la meme petite maison, guide par une femme qui le +conduisait au coin de la rue Geoffroy-Lasnier et de la +Mortellerie. La, elle l'invita a compter jusqu'a cinquante et a +oter son bandeau. + +Le jeune homme accomplit scrupuleusement la recommandation, et au +chiffre convenu ota le mouchoir qui lui couvrait les yeux. + +-- Mordi! s'ecria-t-il en regardant tout autour de lui; si je sais +ou je suis, je veux etre pendu! Six heures! s'ecria-t-il en +entendant sonner l'horloge de Notre-Dame. Et ce pauvre La Mole, +que peut-il etre devenu? Courons au Louvre, peut-etre la en saura- +t-on des nouvelles. + +Et ce disant, Coconnas descendit tout courant la rue de la +Mortellerie et arriva aux portes du Louvre en moins de temps qu'il +n'en eut fallu a un cheval ordinaire; il bouscula et demolit sur +son passage cette haie mobile de braves bourgeois qui se +promenaient paisiblement autour des boutiques de la place +Baudoyer, et entra dans le palais. + +La il interrogea suisse et sentinelle. Le suisse croyait bien +avoir vu entrer M. de La Mole le matin, mais il ne l'avait pas vu +sortir. La sentinelle n'etait la que depuis une heure et demie et +n'avait rien vu. + +Il monta tout courant a la chambre et en ouvrit la porte +precipitamment; mais il ne trouva dans la chambre que le pourpoint +de La Mole tout lacere, ce qui redoubla encore ses inquietudes. + +Alors il songea a La Huriere et courut chez le digne hotelier de +la Belle-Etoile. La Huriere avait vu La Mole; La Mole avait +dejeune chez La Huriere. Coconnas fut donc entierement rassure, +et, comme il avait grand faim, il demanda a souper a son tour. + +Coconnas etait dans les deux dispositions necessaires pour bien +souper: il avait l'esprit rassure et l'estomac vide; il soupa donc +si bien que son repas le conduisit jusqu'a huit heures. Alors, +reconforte par deux bouteilles d'un petit vin d'Anjou qu'il aimait +fort et qu'il venait de sabler avec une sensualite qui se +trahissait par des clignements d'yeux et des clappements de langue +reiteres, il se remit a la recherche de La Mole, accompagnant +cette nouvelle exploration a travers la foule de coups de pied et +de coups de poing proportionnes a l'accroissement d'amitie que lui +avait inspire le bien-etre qui suit toujours un bon repas. + +Cela dura une heure; pendant une heure Coconnas parcourut toutes +les rues avoisinant le quai de la Greve, le port au charbon, la +rue Saint-Antoine et les rues Tizon et Cloche-Percee, ou il +pensait que son ami pouvait etre revenu. Enfin, il comprit qu'il y +avait un endroit par lequel il fallait qu'il passat, c'etait le +guichet du Louvre, et il resolut de l'aller attendre sous ce +guichet jusqu'a sa rentree. + +Il n'etait plus qu'a cent pas du Louvre, et remettait sur ses +jambes une femme dont il avait deja renverse le mari, place Saint- +Germain-l'Auxerrois, lorsqu'a l'horizon il apercut devant lui a la +clarte douteuse d'un grand fanal dresse pres du pont-levis du +Louvre, le manteau de velours cerise et la plume blanche de son +ami qui, deja pareil a une ombre, disparaissait sous le guichet en +rendant le salut a la sentinelle. + +Le fameux manteau cerise avait fait tant d'effet de par le monde +qu'il n'y avait pas a s'y tromper. + +-- Eh mordi! s'ecria Coconnas; c'est bien lui, cette fois, et le +voila qui rentre. Eh! eh! La Mole, eh! notre ami. Peste! j'ai +pourtant une bonne voix. Comment se fait-il donc qu'il ne m'ait +pas entendu? Mais par bonheur j'ai aussi bonnes jambes que bonne +voix, et je vais le rejoindre. + +Dans cette esperance, Coconnas s'elanca de toute la vigueur de ses +jarrets, arriva en un instant au Louvre; mais quelque diligence +qu'il eut faite, au moment ou il mettait le pied dans la cour, le +manteau rouge, qui paraissait fort presse aussi, disparaissait +sous le vestibule. + +-- Ohe! La Mole! s'ecria Coconnas en reprenant sa course, attends- +moi donc, c'est moi, Coconnas! Que diable as-tu donc a courir +ainsi? Est-ce que tu te sauves, par hasard? + +En effet, le manteau rouge, comme s'il eut eu des ailes, +escaladait le second etage plutot qu'il ne le montait. + +-- Ah! tu ne veux pas m'entendre! cria Coconnas. Ah! tu m'en veux! +ah! tu es fache! Eh bien, au diable, mordi! quant a moi, je n'en +puis plus. + +C'etait au bas de l'escalier que Coconnas lancait cette apostrophe +au fugitif, qu'il renoncait a suivre des jambes, mais qu'il +continuait a suivre de l'oeil a travers la vis de l'escalier et +qui etait arrive a la hauteur de l'appartement de Marguerite. Tout +a coup une femme sortit de cet appartement et prit celui que +poursuivait Coconnas par le bras. + +-- Oh! oh! fit Coconnas, cela m'a tout l'air d'etre la reine +Marguerite. Il etait attendu. Alors, c'est autre chose, je +comprends qu'il ne m'ait pas repondu. + +Et il se coucha sur la rampe, plongeant son regard par l'ouverture +de l'escalier. Alors, apres quelques paroles a voix basse, il vit +le manteau cerise suivre la reine chez elle. + +-- Bon! bon! dit Coconnas, c'est cela. Je ne me trompais point. Il +y a des moments ou la presence de notre meilleur ami nous est +importune, et ce cher La Mole est dans un de ces moments-la. + +Et Coconnas, montant doucement les escaliers, s'assit sur un banc +de velours qui garnissait le palier meme, en se disant: + +-- Soit, au lieu de le rejoindre, j'attendrai... oui; mais, +ajouta-t-il, j'y pense, il est chez la reine de Navarre, de sorte +que je pourrais bien attendre longtemps... Il fait froid, mordi! +Allons, allons! j'attendrai aussi bien dans ma chambre. Il faudra +toujours bien qu'il y rentre, quand le diable y serait. + +Il achevait a peine ces paroles et commencait a mettre a execution +la resolution qui en etait le resultat, lorsqu'un pas allegre et +leger retentit au-dessus de sa tete, accompagne d'une petite +chanson si familiere a son ami que Coconnas tendit aussitot le cou +vers le cote d'ou venait le bruit du pas et de la chanson. C'etait +La Mole qui descendait de l'etage superieur, celui ou etait situee +sa chambre, et qui, apercevant Coconnas, se mit a sauter quatre a +quatre les escaliers qui le separaient encore de lui, et, cette +operation terminee, se jeta dans ses bras. + +-- Oh! mordi, c'est toi! dit Coconnas. Et par ou diable es-tu donc +sorti? + +-- Eh! par la rue Cloche-Percee, pardieu! + +-- Non. Je ne dis pas de la maison la-bas... + +-- Et d'ou? + +-- De chez la reine. + +-- De chez la reine? + +-- De chez la reine de Navarre. + +-- Je n'y suis pas entre. + +-- Allons donc! + +-- Mon cher Annibal, dit La Mole, tu deraisonnes. Je sors de ma +chambre, ou je t'attends depuis deux heures. + +-- Tu sors de ta chambre? + +-- Oui. + +-- Ce n'est pas toi que j'ai poursuivi sur la place du Louvre? + +-- Quand cela? + +-- A l'instant meme. + +-- Non. + +-- Ce n'est pas toi qui as disparu sous le guichet il y a dix +minutes? + +-- Non. + +-- Ce n'est pas toi qui viens de monter cet escalier comme si tu +etais poursuivi par une legion de diables? + +-- Non. + +-- Mordi! s'ecria Coconnas, le vin de la Belle-Etoile n'est point +assez mechant pour m'avoir tourne a ce point la tete. Je te dis +que je viens d'apercevoir ton manteau cerise et ta plume blanche +sous le guichet du Louvre, que j'ai poursuivi l'un et l'autre +jusqu'au bas de cet escalier, et que ton manteau, ton plumeau, +tout, jusqu'a ton bras qui fait le balancier, etait attendu ici +par une dame que je soupconne fort d'etre la reine de Navarre, +laquelle a entraine le tout par cette porte qui, si je ne me +trompe, est bien celle de la belle Marguerite. + +-- Mordieu! dit La Mole en palissant, y aurait-il deja trahison? + +-- A la bonne heure! dit Coconnas. Jure tant que tu voudras, mais +ne me dis plus que je me trompe. + +La Mole hesita un instant, serrant sa tete entre ses mains et +retenu entre son respect et sa jalousie; mais sa jalousie +l'emporta, et il s'elanca vers la porte, a laquelle il commenca a +heurter de toutes ses forces, ce qui produisit un vacarme assez +peu convenable, eu egard a la majeste du lieu ou l'on se trouvait. + +-- Nous allons nous faire arreter, dit Coconnas; mais n'importe, +c'est bien drole. Dis donc, La Mole, est-ce qu'il y aurait des +revenants au Louvre? + +-- Je n'en sais rien, dit le jeune homme, aussi pale que la plume +qui ombrageait son front; mais j'ai toujours desire en voir, et +comme l'occasion s'en presente, je ferai de mon mieux pour me +trouver face a face avec celui-la. + +-- Je ne m'y oppose pas, dit Coconnas, seulement frappe un peu +moins fort si tu ne veux pas l'effaroucher. + +La Mole, si exaspere qu'il fut, comprit la justesse de +l'observation et continua de frapper, mais plus doucement. + + + +XXV +Le manteau cerise + + +Coconnas ne s'etait point trompe. La dame qui avait arrete le +cavalier au manteau cerise etait bien la reine de Navarre; quant +au cavalier au manteau cerise, notre lecteur a deja devine, je +presume, qu'il n'etait autre que le brave de Mouy. + +En reconnaissant la reine de Navarre, le jeune huguenot comprit +qu'il y avait quelque meprise: mais il n'osa rien dire, dans la +crainte qu'un cri de Marguerite ne le trahit. Il prefera donc se +laisser amener jusque dans les appartements, quitte, une fois +arrive la, a dire a sa belle conductrice: + +-- Silence pour silence, madame. En effet, Marguerite avait serre +doucement le bras de celui que, dans la demi-obscurite, elle avait +pris pour La Mole, et, se penchant a son oreille, elle lui avait +dit en latin: + +_Sola sum; introito, carissime. _ + +de Mouy, sans repondre, se laissa guider; mais a peine la porte se +fut-elle refermee derriere lui et se trouva-t-il dans +l'antichambre, mieux eclairee que l'escalier, que Marguerite +reconnut que ce n'etait point La Mole. + +Ce petit cri qu'avait redoute le prudent huguenot echappa en ce +moment a Marguerite; heureusement il n'etait plus a craindre. + +-- Monsieur de Mouy! dit-elle en reculant d'un pas. + +-- Moi-meme, madame, et je supplie Votre Majeste de me laisser +libre de continuer mon chemin sans rien dire a personne de ma +presence au Louvre. + +-- Oh! monsieur de Mouy, repeta Marguerite, je m'etais trompee! + +-- Oui, dit de Mouy, je comprends. Votre Majeste m'aura pris pour +le roi de Navarre: c'est la meme taille, la meme plume blanche, et +beaucoup, qui voudraient me flatter sans doute, m'ont dit la meme +tournure. + +Marguerite regarda fixement de Mouy. + +-- Savez-vous le latin, monsieur de Mouy? demanda-t-elle. + +-- Je l'ai su autrefois, repondit le jeune homme; mais je l'ai +oublie. Marguerite sourit. + +-- Monsieur de Mouy, dit-elle, vous pouvez etre sur de ma +discretion. Cependant, comme je crois savoir le nom de la personne +que vous cherchez au Louvre, je vous offrirai mes services pour +vous guider surement vers elle. + +-- Excusez-moi, madame, dit de Mouy, je crois que vous vous +trompez, et qu'au contraire vous ignorez completement... + +-- Comment! s'ecria Marguerite, ne cherchez-vous pas le roi de +Navarre? + +-- Helas! madame, dit de Mouy, j'ai le regret de vous prier +d'avoir surtout a cacher ma presence au Louvre a Sa Majeste le roi +votre epoux. + +-- Ecoutez, monsieur de Mouy, dit Marguerite surprise, je vous ai +tenu jusqu'ici pour un des plus fermes chefs du parti huguenot, +pour un des plus fideles partisans du roi mon mari; me suis-je +donc trompee? + +-- Non, madame, car ce matin encore j'etais tout ce que vous +dites. + +-- Et pour quelle cause avez-vous change depuis ce matin? + +-- Madame, dit de Mouy en s'inclinant, veuillez me dispenser de +repondre, et faites-moi la grace d'agreer mes hommages. + +Et de Mouy, dans une attitude respectueuse, mais ferme, fit +quelques pas vers la porte par laquelle il etait entre. Marguerite +l'arreta. + +-- Cependant, monsieur, dit-elle, si j'osais vous demander un mot +d'explication; ma parole est bonne, ce me semble? + +-- Madame, repondit de Mouy, je dois me taire, et il faut que ce +dernier devoir soit bien reel pour que je n'aie point encore +repondu a Votre Majeste. + +-- Cependant, monsieur... + +-- Votre Majeste peut me perdre, madame, mais elle ne peut exiger +que je trahisse mes nouveaux amis. + +-- Mais les anciens, monsieur, n'ont-ils pas aussi quelques droits +sur vous? + +-- Ceux qui sont restes fideles, oui; ceux qui non seulement nous +ont abandonnes, mais encore se sont abandonnes eux-memes, non. + +Marguerite, pensive et inquiete, allait sans doute repondre par +une nouvelle interrogation, quand soudain Gillonne s'elanca dans +l'appartement. + +-- Le roi de Navarre! cria-t-elle. + +-- Par ou vient-il? + +-- Par le corridor secret. + +-- Faites sortir monsieur par l'autre porte. + +-- Impossible, madame. Entendez-vous? + +-- On frappe? + +-- Oui, a la porte par laquelle vous voulez que je fasse sortir +monsieur. + +-- Et qui frappe? + +-- Je ne sais. + +-- Allez voir, et me le revenez dire. + +-- Madame, dit de Mouy, oserais-je faire observer a Votre Majeste +que si le roi de Navarre me voit a cette heure et sous ce costume +au Louvre je suis perdu? + +Marguerite saisit de Mouy, et l'entrainant vers le fameux cabinet: + +-- Entrez ici, monsieur, dit-elle; vous y etes aussi bien cache et +surtout aussi garanti que dans votre maison meme, car vous y etes +sur la foi de ma parole. + +de Mouy s'y elanca precipitamment, et a peine la porte etait-elle +refermee derriere lui, que Henri parut. Cette fois, Marguerite +n'avait aucun trouble a cacher; elle n'etait que sombre, et +l'amour etait a cent lieues de sa pensee. Quant a Henri, il entra +avec cette minutieuse defiance qui, dans les moments les moins +dangereux, lui faisait remarquer jusqu'aux plus petits details; a +plus forte raison Henri etait-il profondement observateur dans les +circonstances ou il se trouvait. + +Aussi vit-il a l'instant meme le nuage qui obscurcissait le front +de Marguerite. + +-- Vous etiez occupee, madame? dit-il. + +-- Moi, mais, oui, Sire, je revais. + +-- Et vous avez raison, madame; la reverie vous sied. Moi aussi, +je revais; mais tout au contraire de vous, qui recherchez la +solitude, je suis descendu expres pour vous faire part de mes +reves. + +Marguerite fit au roi un signe de bienvenue, et, lui montrant un +fauteuil, elle s'assit elle-meme sur une chaise d'ebene sculptee, +fine et forte comme de l'acier. + +Il se fit entre les deux epoux un instant de silence; puis, +rompant ce silence le premier: + +-- Je me suis rappele, madame, dit Henri, que mes reves sur +l'avenir avaient cela de commun avec les votres, que, separes +comme epoux, nous desirions cependant l'un et l'autre unir notre +fortune. + +-- C'est vrai, Sire. + +-- Je crois avoir compris aussi que, dans tous les plans que je +pourrai faire d'elevation commune, vous m'avez dit que je +trouverais en vous, non seulement une fidele, mais encore une +active alliee. + +-- Oui, Sire, et je ne demande qu'une chose, c'est qu'en vous +mettant le plus vite possible a l'oeuvre, vous me donniez bientot +l'occasion de m'y mettre aussi. + +-- Je suis heureux de vous trouver dans ces dispositions, madame, +et je crois que vous n'avez pas doute un instant que je perdisse +de vue le plan dont j'ai resolu l'execution, le jour meme ou, +grace a votre courageuse intervention, j'ai ete a peu pres sur +d'avoir la vie sauve. + +-- Monsieur, je crois qu'en vous l'insouciance n'est qu'un masque +et j'ai foi non seulement dans les predictions des astrologues, +mais encore dans votre genie. + +-- Que diriez-vous donc, madame, si quelqu'un venait se jeter a la +traverse de nos plans et nous menacait de nous reduire, vous et +moi, a un etat mediocre? + +-- Je dirais que je suis prete a lutter avec vous, soit dans +l'ombre, soit ouvertement, contre ce quelqu'un, quel qu'il fut. + +-- Madame, continua Henri, il vous est possible d'entrer a toute +heure, n'est-ce pas, chez M. d'Alencon, votre frere? vous avez sa +confiance et il vous porte une vive amitie. Oserais-je vous prier +de vous informer si dans ce moment meme il n'est pas en conference +secrete avec quelqu'un? + +Marguerite tressaillit. + +-- Avec qui, monsieur? demanda-t-elle. + +-- Avec de Mouy. + +-- Pourquoi cela? demanda Marguerite en reprimant son emotion. + +-- Parce que s'il en est ainsi, madame, adieu tous nos projets, +tous les miens du moins. + +-- Sire, parlez bas, dit Marguerite en faisant a la fois un signe +des yeux et des levres, et en designant du doigt le cabinet. + +-- Oh! oh! dit Henri; encore quelqu'un? En verite, ce cabinet est +si souvent habite qu'il rend votre chambre inhabitable. + +Marguerite sourit. + +-- Au moins est-ce toujours M. de La Mole? demanda Henri. + +-- Non, Sire, c'est M. de Mouy. + +-- Lui? s'ecria Henri avec une surprise melee de joie; il n'est +donc pas chez le duc d'Alencon, alors? oh! faites-le venir, que je +lui parle... + +Marguerite courut au cabinet, l'ouvrit, et prenant de Mouy par la +main l'amena sans preambule devant le roi de Navarre. + +-- Ah! madame, dit le jeune huguenot avec un accent de reproche +plus triste qu'amer, vous me trahissez malgre votre promesse, +c'est mal. Que diriez vous si je me vengeais en disant... + +-- Vous ne vous vengerez pas, de Mouy, interrompit Henri en +serrant la main du jeune homme, ou du moins vous m'ecouterez +auparavant. Madame, continua Henri en s'adressant a la reine, +veillez, je vous prie, a ce que personne ne nous ecoute. + +Henri achevait a peine ces mots, que Gillonne arriva tout effaree +et dit a l'oreille de Marguerite quelques mots qui la firent +bondir de son siege. Pendant qu'elle courait vers l'antichambre +avec Gillonne, Henri, sans s'inquieter de la cause qui l'appelait +hors de l'appartement, visitait le lit, la ruelle, les tapisseries +et sondait du doigt les murailles. Quant a M. de Mouy, effarouche +de tous ces preambules, il s'assurait prealablement que son epee +ne tenait pas au fourreau. + +Marguerite, en sortant de sa chambre a coucher, s'etait elancee +dans l'antichambre et s'etait trouvee en face de La Mole, lequel, +malgre toutes les prieres de Gillonne, voulait a toute force +entrer chez Marguerite. + +Coconnas se tenait derriere lui, pret a le pousser en avant ou a +soutenir la retraite. + +-- Ah! c'est vous, monsieur de la Mole, s'ecria la reine; mais +qu'avez-vous donc, et pourquoi etes-vous aussi pale et tremblant? + +-- Madame, dit Gillonne, M. de La Mole a frappe a la porte de +telle sorte que, malgre les ordres de Votre Majeste, j'ai ete +forcee de lui ouvrir. + +-- Oh! oh! qu'est-ce donc que cela? dit severement la reine; est- +ce vrai ce qu'on me dit la, monsieur de la Mole? + +-- Madame, c'est que je voulais prevenir Votre Majeste qu'un +etranger, un inconnu, un voleur peut-etre, s'etait introduit chez +elle avec mon manteau et mon chapeau. + +-- Vous etes fou, monsieur, dit Marguerite, car je vois votre +manteau sur vos epaules, et je crois, Dieu me pardonne, que je +vois aussi votre chapeau sur votre tete lorsque vous parlez a une +reine. + +-- Oh! pardon, madame, pardon! s'ecria La Mole en se decouvrant +vivement, ce n'est cependant pas, Dieu m'en est temoin, le respect +qui me manque. + +-- Non, c'est la foi, n'est-ce pas? dit la reine. + +-- Que voulez-vous! s'ecria La Mole; quand un homme est chez Votre +Majeste, quand il s'y introduit en prenant mon costume, et peut- +etre mon nom, qui sait?... + +-- Un homme! dit Marguerite en serrant doucement le bras du pauvre +amoureux; un homme! ... Vous etes modeste, monsieur de la Mole. +Approchez votre tete de l'ouverture de la tapisserie, et vous +verrez deux hommes. + +Et Marguerite entrouvrit en effet la portiere de velours brode +d'or, et La Mole reconnut Henri causant avec l'homme au manteau +rouge; Coconnas, curieux comme s'il se fut agi de lui-meme, +regarda aussi, vit et reconnut de Mouy; tous deux demeurerent +stupefaits. + +-- Maintenant que vous voila rassure, a ce que j'espere du moins, +dit Marguerite, placez-vous a la porte de mon appartement, et, sur +votre vie, mon cher La Mole, ne laissez entrer personne. S'il +approche quelqu'un du palier meme, avertissez. + +La Mole, faible et obeissant comme un enfant, sortit en regardant +Coconnas, qui le regardait aussi, et tous deux se trouverent +dehors sans etre bien revenus de leur ebahissement. + +-- de Mouy! s'ecria Coconnas. + +-- Henri! murmura La Mole. + +-- de Mouy avec ton manteau cerise, ta plume blanche et ton bras +en balancier. + +-- Ah ca, mais... reprit La Mole, du moment qu'il ne s'agit pas +d'amour il s'agit certainement de complot. + +-- Ah! mordi! nous voila dans la politique, dit Coconnas en +grommelant. Heureusement que je ne vois point dans tout cela +madame de Nevers. + +Marguerite revint s'asseoir pres des deux interlocuteurs; sa +disparition n'avait dure qu'une minute, et elle avait bien utilise +son temps. Gillonne, en vedette au passage secret, les deux +gentilshommes en faction a l'entree principale, lui donnaient +toute securite. + +-- Madame, dit Henri, croyez-vous qu'il soit possible, par un +moyen quelconque, de nous ecouter et de nous entendre? + +-- Monsieur, dit Marguerite, cette chambre est matelassee, et un +double lambris me repond de son assourdissement. + +-- Je m'en rapporte a vous, repondit Henri en souriant. Puis se +retournant vers de Mouy: + +-- Voyons, dit le roi a voix basse et comme si, malgre l'assurance +de Marguerite, ses craintes ne s'etaient pas entierement +dissipees, que venez-vous faire ici? + +-- Ici? dit de Mouy. + +-- Oui, ici, dans cette chambre, repeta Henri. + +-- Il n'y venait rien faire, dit Marguerite; c'est moi qui l'y ai +attire. + +-- Vous saviez donc?... + +-- J'ai devine tout. + +-- Vous voyez bien, de Mouy, qu'on peut deviner. + +-- Monsieur de Mouy, continua Marguerite, etait ce matin avec le +duc Francois dans la chambre de deux de ses gentilshommes. + +-- Vous voyez bien, de Mouy, repeta Henri, qu'on sait tout. + +-- C'est vrai, dit de Mouy. + +-- J'en etais sur, dit Henri, que M. d'Alencon s'etait empare de +vous. + +-- C'est votre faute, Sire. Pourquoi avez-vous refuse si +obstinement ce que je venais vous offrir? + +-- Vous avez refuse! s'ecria Marguerite. Ce refus que je +pressentais etait donc reel? + +-- Madame, dit Henri secouant la tete, et toi, mon brave de Mouy, +en verite vous me faites rire avec vos exclamations. Quoi! un +homme entre chez moi, me parle de trone, de revolte, de +bouleversement, a moi, a moi Henri, prince tolere pourvu que je +porte le front humble, huguenot epargne a la condition que je +jouerai le catholique, et j'irais accepter quand ces propositions +me sont faites dans une chambre non matelassee et sans double +lambris! Ventre-saint-gris! vous etes des enfants ou des fous! + +-- Mais, Sire, Votre Majeste ne pouvait-elle me laisser quelque +esperance, sinon par ses paroles, du moins par un geste, par un +signe? + +-- Que vous a dit mon beau-frere, de Mouy? demanda Henri. + +-- Oh! Sire, ceci n'est point mon secret. + +-- Eh! mon Dieu, reprit Henri avec une certaine impatience d'avoir +affaire a un homme qui comprenait si mal ses paroles, je ne vous +demande pas quelles sont les propositions qu'il vous a faites, je +vous demande seulement s'il ecoutait, s'il a entendu. + +-- Il ecoutait, Sire, et il a entendu. + +-- Il ecoutait, et il a entendu! Vous le dites vous-meme, de Mouy. +Pauvre conspirateur que vous etes! si j'avais dit un mot, vous +etiez perdu. Car je ne savais point, je me doutais, du moins, +qu'il etait la, et, sinon lui, quelque autre, le duc d'Anjou, +Charles IX, la reine mere; vous ne connaissez pas les murs du +Louvre, de Mouy; c'est pour eux qu'a ete fait le proverbe que les +murs ont des oreilles; et connaissant ces murs-la j'eusse parle! +Allons, allons, de Mouy, vous faites peu d'honneur au bon sens du +roi de Navarre, et je m'etonne que, ne le mettant pas plus haut +dans votre esprit, vous soyez venu lui offrir une couronne. + +-- Mais, Sire, reprit encore de Mouy, ne pouviez-vous, tout en +refusant cette couronne, me faire un signe? Je n'aurais pas cru +tout desespere, tout perdu. + +-- Eh ventre-saint-gris! s'ecria Henri, s'il ecoutait, ne pouvait- +il pas aussi bien voir, et n'est-on pas perdu par un signe comme +par une parole? Tenez, de Mouy, continua le roi en regardant +autour de lui, a cette heure, si pres de vous que mes paroles ne +franchissent pas le cercle de nos trois chaises, je crains encore +d'etre entendu quand je dis: de Mouy, repete-moi tes propositions. + +-- Mais, Sire, s'ecria de Mouy au desespoir, maintenant je suis +engage avec M. d'Alencon. + +Marguerite frappa l'une contre l'autre et avec depit ses deux +belles mains. + +-- Alors, il est donc trop tard? dit-elle. + +-- Au contraire, murmura Henri, comprenez donc qu'en cela meme la +protection de Dieu est visible. Reste engage, de Mouy, car ce duc +Francois c'est notre salut a tous. Crois-tu donc que le roi de +Navarre garantirait vos tetes? Au contraire, malheureux! Je vous +fais tuer tous jusqu'au dernier, et cela sur le moindre soupcon. +Mais un fils de France, c'est autre chose; aie des preuves, de +Mouy, demande des garanties; mais, niais que tu es, tu te seras +engage de coeur, et une parole t'aura suffi. + +-- Oh! Sire! c'est le desespoir de votre abandon, croyez-le bien, +qui m'a jete dans les bras du duc; c'est aussi la crainte d'etre +trahi, car il tenait notre secret. + +-- Tiens donc le sien a ton tour, de Mouy, cela depend de toi. Que +desire-t-il? Etre roi de Navarre? promets-lui la couronne. Que +veut-il? Quitter la cour? fournis-lui les moyens de fuir, +travaille pour lui, de Mouy, comme si tu travaillais pour moi, +dirige le bouclier pour qu'il pare tous les coups qu'on nous +portera. Quand il faudra fuir, nous fuirons a deux; quand il +faudra combattre et regner, je regnerai seul. + +-- Defiez-vous du duc, dit Marguerite, c'est un esprit sombre et +penetrant, sans haine comme sans amitie, toujours pret a traiter +ses amis en ennemis et ses ennemis en amis. + +-- Et, dit Henri, il vous attend, de Mouy? + +-- Oui, Sire. + +-- Ou cela? + +-- Dans la chambre de ses deux gentilshommes. + +-- A quelle heure? + +-- Jusqu'a minuit. + +-- Pas encore onze heures, dit Henri; il n'y a point de temps +perdu, allez, de Mouy. + +-- Nous avons votre parole, monsieur? dit Marguerite. + +-- Allons donc! madame, dit Henri avec cette confiance qu'il +savait si bien montrer avec certaines personnes et dans certaines +occasions, avec M. de Mouy ces choses-la ne se demandent meme +point. + +-- Vous avez raison, Sire, repondit le jeune homme; mais moi j'ai +besoin de la votre, car il faut que je dise aux chefs que je l'ai +recue. Vous n'etes point catholique, n'est-ce pas? + +Henri haussa les epaules. + +-- Vous ne renoncez pas a la royaute de Navarre? + +-- Je ne renonce a aucune royaute, de Mouy; seulement, je me +reserve de choisir la meilleure, c'est-a-dire celle qui sera le +plus a ma convenance et a la votre. + +-- Et si, en attendant, Votre Majeste etait arretee, Votre Majeste +promet-elle de ne rien reveler, au cas meme ou l'on violerait par +la torture la majeste royale? + +-- de Mouy, je le jure sur Dieu. + +-- Un mot, Sire: comment vous reverrai-je? + +-- Vous aurez, des demain, une clef de ma chambre; vous y +entrerez, de Mouy, autant de fois qu'il sera necessaire aux heures +que vous voudrez. Ce sera au duc d'Alencon de repondre de votre +presence au Louvre. En attendant, remontez par le petit escalier, +je vous servirai de guide. Pendant ce temps-la la reine fera +entrer ici le manteau rouge, pareil au votre, qui etait tout a +l'heure dans l'antichambre. Il ne faut pas qu'on fasse une +difference entre les deux et qu'on sache que vous etes double, +n'est-ce pas, de Mouy? n'est-ce pas madame? + +Henri prononca ces derniers mots en riant et en regardant +Marguerite. + +-- Oui, dit-elle sans s'emouvoir; car enfin, ce M. de La Mole est +au duc mon frere. + +-- Eh bien, tachez de nous le gagner, madame, dit Henri avec un +serieux parfait. N'epargnez ni l'or ni les promesses. Je mets tous +mes tresors a sa disposition. + +-- Alors, dit Marguerite avec un de ces sourires qui +n'appartiennent qu'aux femmes de Boccace, puisque tel est votre +desir, je ferai de mon mieux pour le seconder. + +-- Bien, bien, madame; et vous, de Mouy? retournez vers le duc et +enferrez-le. + + + +XXVI +Margarita + + +Pendant la conversation que nous venons de rapporter, La Mole et +Coconnas montaient leur faction; La Mole un peu chagrin, Coconnas +un peu inquiet. + +C'est que La Mole avait eu le temps de reflechir et que Coconnas +l'y avait merveilleusement aide. + +-- Que penses-tu de tout cela, notre ami? avait demande La Mole a +Coconnas. + +-- Je pense, avait repondu le Piemontais, qu'il y a dans tout cela +quelque intrigue de cour. + +-- Et, le cas echeant, es-tu dispose a jouer un role dans cette +intrigue? + +-- Mon cher, repondit Coconnas, ecoute bien ce que je te vais dire +et tache d'en faire ton profit. Dans toutes ces menees princieres, +dans toutes ces machinations royales, nous ne pouvons et surtout +nous ne devons passer que comme des ombres: ou le roi de Navarre +laissera un morceau de sa plume et le duc d'Alencon un pan de son +manteau, nous laisserons notre vie, nous. La reine a un caprice +pour toi, et toi une fantaisie pour elle, rien de mieux. Perds la +tete en amour, mon cher, mais ne la perds pas en politique. + +C'etait un sage conseil. Aussi fut-il ecoute par La Mole avec la +tristesse d'un homme qui sent que, place entre la raison et la +folie, c'est la folie qu'il va suivre. + +-- Je n'ai point une fantaisie pour la reine, Annibal, je l'aime; +et, malheureusement ou heureusement, je l'aime de toute mon ame. +C'est de la folie, me diras-tu, je l'admets, je suis fou. Mais toi +qui es un sage, Coconnas, tu ne dois pas souffrir de mes sottises +et de mon infortune. Va-t'en retrouver notre maitre et ne te +compromets pas. + +Coconnas reflechit un instant, puis relevant la tete: + +-- Mon cher, repondit-il, tout ce que tu dis la est parfaitement +juste; tu es amoureux, agis en amoureux. Moi je suis ambitieux, et +je pense, en cette qualite, que la vie vaut mieux qu'un baiser de +femme. Quand je risquerai ma vie, je ferai mes conditions. Toi, de +ton cote, pauvre Medor, tache de faire les tiennes. + +Et sur ce, Coconnas tendit la main a La Mole, et partit apres +avoir echange avec son compagnon un dernier regard et un dernier +sourire. + +Il y avait dix minutes a peu pres qu'il avait quitte son poste +lorsque la porte s'ouvrit et que Marguerite, paraissant avec +precaution, vint prendre La Mole par la main, et, sans dire une +seule parole, l'attira du corridor au plus profond de son +appartement, fermant elle-meme les portes avec un soin qui +indiquait l'importance de la conference qui allait avoir lieu. + +Arrivee dans la chambre, elle s'arreta, s'assit sur sa chaise +d'ebene, et attirant La Mole a elle en enfermant ses deux mains +dans les siennes: + +-- Maintenant que nous sommes seuls, lui dit-elle, causons +serieusement, mon grand ami. + +-- Serieusement, madame? dit La Mole. + +-- Ou amoureusement, voyons! cela vous va-t-il mieux? il peut y +avoir des choses serieuses dans l'amour, et surtout dans l'amour +d'une reine. + +-- Causons... alors de ces choses serieuses, mais a la condition +que Votre Majeste ne se fachera pas des choses folles que je vais +lui dire. + +-- Je ne me facherai que d'une chose, La Mole, c'est si vous +m'appelez madame ou Majeste. Pour vous, tres cher, je suis +seulement Marguerite. + +-- Oui, Marguerite! oui, Margarita! oui! ma perle! dit le jeune +homme en devorant la reine de son regard. + +-- Bien comme cela, dit Marguerite; ainsi vous etes jaloux, mon +beau gentilhomme? + +-- Oh! a en perdre la raison. + +-- Encore! ... + +-- A en devenir fou, Marguerite. + +-- Et jaloux de qui? voyons. + +-- De tout le monde. + +-- Mais enfin? + +-- Du roi d'abord. + +-- Je croyais qu'apres ce que vous aviez vu et entendu, vous +pouviez etre tranquille de ce cote-la. + +-- De ce M. de Mouy que j'ai vu ce matin pour la premiere fois, et +que je trouve ce soir si avant dans votre intimite. + +-- De M. de Mouy? + +-- Oui. + +-- Et qui vous donne ces soupcons sur M. de Mouy? + +-- Ecoutez... je l'ai reconnu a sa taille, a la couleur de ses +cheveux, a un sentiment naturel de haine; c'est lui qui ce matin +etait chez M. d'Alencon. + +-- Eh bien, quel rapport cela a-t-il avec moi? + +-- M. d'Alencon est votre frere; on dit que vous l'aimez beaucoup; +vous lui aurez conte une vague pensee de votre coeur; et lui, +selon l'habitude de la cour, il aura favorise votre desir en +introduisant pres de vous M. de Mouy. Maintenant, comment ai-je +ete assez heureux pour que le roi se trouvat la en meme temps que +lui? c'est ce que je ne puis savoir; mais en tout cas, madame, +soyez franche avec moi; a defaut d'un autre sentiment, un amour +comme le mien a bien le droit d'exiger la franchise en retour. +Voyez, je me prosterne a vos pieds. Si ce que vous avez eprouve +pour moi n'est que le caprice d'un moment, je vous rends votre +foi, votre promesse, votre amour, je rends a M. d'Alencon ses +bonnes graces et ma charge de gentilhomme, et je vais me faire +tuer au siege de La Rochelle, si toutefois l'amour ne m'a pas tue +avant que je puisse arriver jusque-la. + +Marguerite ecouta en souriant ces paroles pleines de charme, et +suivit des yeux cette action pleine de graces; puis, penchant sa +belle tete reveuse sur sa main brulante: + +-- Vous m'aimez? dit-elle. + +-- Oh! madame! plus que ma vie, plus que mon salut, plus que tout; +mais vous, vous... vous ne m'aimez pas. + +-- Pauvre fou! murmura-t-elle. + +-- Eh! oui, madame, s'ecria La Mole toujours a ses pieds, je vous +ai dit que je l'etais. + +-- La premiere affaire de votre vie est donc votre amour, cher La +Mole! + +-- C'est la seule, madame, c'est l'unique. + +-- Eh bien, soit; je ne ferai de tout le reste qu'un accessoire de +cet amour. Vous m'aimez, vous voulez demeurer pres de moi? + +-- Ma seule priere a Dieu est qu'il ne m'eloigne jamais de vous. + +-- Eh bien, vous ne me quitterez pas; j'ai besoin de vous, La +Mole. + +-- Vous avez besoin de moi? le soleil a besoin du ver luisant? + +-- Si je vous dis que je vous aime, me serez-vous entierement +devoue? + +-- Eh! ne le suis-je point deja, madame, et tout entier? + +-- Oui; mais vous doutez encore, Dieu me pardonne! + +-- Oh! j'ai tort, je suis ingrat, ou plutot, comme je vous l'ai +dit et comme vous l'avez repete, je suis un fou. Mais pourquoi +M. de Mouy etait-il chez vous ce soir? pourquoi l'ai-je vu ce +matin chez M. le duc d'Alencon? pourquoi ce manteau cerise, cette +plume blanche, cette affectation d'imiter ma tournure?... Ah! +madame, ce n'est pas vous que je soupconne, c'est votre frere. + +-- Malheureux! dit Marguerite, malheureux qui croit que le duc +Francois pousse la complaisance jusqu'a introduire un soupirant +chez sa soeur! Insense qui se dit jaloux et qui n'a pas devine! +Savez-vous, La Mole, que le duc d'Alencon demain vous tuerait de +sa propre epee s'il savait que vous etes la, ce soir, a mes +genoux, et qu'au lieu de vous chasser de cette place, je vous dis: +Restez la comme vous etes, La Mole; car je vous aime, mon beau +gentilhomme, entendez-vous? je vous aime! Eh bien, oui, je vous le +repete, il vous tuerait! + +-- Grand Dieu! s'ecria La Mole en se renversant en arriere et en +regardant Marguerite avec effroi, serait-il possible? + +-- Tout est possible, ami, en notre temps et dans cette cour. +Maintenant, un seul mot: ce n'etait pas pour moi que M. de Mouy, +revetu de votre manteau, le visage cache sous votre feutre, venait +au Louvre. C'etait pour M. d'Alencon. Mais moi, je l'ai amene ici, +croyant que c'etait vous. Il tient notre secret, La Mole, il faut +donc le menager. + +-- J'aime mieux le tuer, dit La Mole, c'est plus court et c'est +plus sur. + +-- Et moi, mon brave gentilhomme, dit la reine, j'aime mieux qu'il +vive et que vous sachiez tout, car sa vie nous est non seulement +utile, mais necessaire. Ecoutez et pesez bien vos paroles avant de +me repondre: m'aimez-vous assez, La Mole, pour vous rejouir si je +devenais veritablement reine, c'est-a-dire maitresse d'un +veritable royaume? + +-- Helas! madame, je vous aime assez pour desirer ce que vous +desirez, ce desir dut-il faire le malheur de toute ma vie! + +-- Eh bien, voulez-vous m'aider a realiser ce desir, qui vous +rendra plus heureux encore? + +-- Oh! je vous perdrai, madame! s'ecria La Mole en cachant sa tete +dans ses mains. + +-- Non pas, au contraire; au lieu d'etre le premier de mes +serviteurs, vous deviendrez le premier de mes sujets. Voila tout. + +-- Oh! pas d'interet... pas d'ambition, madame... Ne souillez pas +vous-meme le sentiment que j'ai pour vous... du devouement, rien +que du devouement! + +-- Noble nature! dit Marguerite. Eh bien, oui, je l'accepte, ton +devouement, et je saurai le reconnaitre. + +Et elle lui tendit ses deux mains que La Mole couvrit de baisers. + +-- Eh bien? dit-elle. + +-- Eh bien, oui! repondit La Mole. Oui, Marguerite, je commence a +comprendre ce vague projet dont on parlait deja chez nous autres +huguenots avant la Saint-Barthelemy; ce projet pour l'execution +duquel, comme tant d'autres plus dignes que moi, j'avais ete mande +a Paris. Cette royaute reelle de Navarre qui devait remplacer une +royaute fictive, vous la convoitez; le roi Henri vous y pousse. de +Mouy conspire avec vous, n'est-ce pas? Mais le duc d'Alencon, que +fait-il dans toute cette affaire? ou y a-t-il un trone pour lui +dans tout cela? Je n'en vois point. Or, le duc d'Alencon est-il +assez votre... ami pour vous aider dans tout cela, et sans rien +exiger en echange du danger qu'il court? + +-- Le duc, ami, conspire pour son compte. Laissons-le s'egarer: sa +vie nous repond de la notre. + +-- Mais moi, moi qui suis a lui, puis-je le trahir? + +-- Le trahir! et en quoi le trahirez-vous? Que vous a-t-il confie? +N'est-ce pas lui qui vous a trahi en donnant a de Mouy votre +manteau et votre chapeau comme un moyen de penetrer jusqu'a lui? +Vous etes a lui, dites-vous! N'etiez-vous pas a moi, mon +gentilhomme, avant d'etre a lui? Vous a-t-il donne une plus grande +preuve d'amitie que la preuve d'amour que vous tenez de moi? + +La Mole se releva pale et comme foudroye. + +-- Oh! murmura-t-il, Coconnas me le disait bien. L'intrigue +m'enveloppe dans ses replis. Elle m'etouffera. + +-- Eh bien? demanda Marguerite. + +-- Eh bien, dit La Mole, voici ma reponse: on pretend, et je l'ai +entendu dire a l'autre extremite de la France, ou votre nom si +illustre, votre reputation de beaute si universelle m'etaient +venus, comme un vague desir de l'inconnu, effleurer le coeur; on +pretend que vous avez aime quelquefois, et que votre amour a +toujours ete fatal aux objets de votre amour, si bien que la mort, +jalouse sans doute, vous a presque toujours enleve vos amants. + +-- La Mole! ... + +-- Ne m'interrompez pas, o ma Margarita cherie, car on ajoute +aussi que vous conservez dans des boites d'or les coeurs de ces +fideles amis, et que parfois vous donnez a ces tristes restes un +souvenir melancolique, un regard pieux. Vous soupirez, ma reine, +vos yeux se voilent; c'est vrai. Eh bien, faites de moi le plus +aime et le plus heureux de vos favoris. Des autres vous avez perce +le coeur, et vous gardez ce coeur; de moi, vous faites plus, vous +exposez ma tete... Eh bien, Marguerite, jurez-moi devant l'image +de ce Dieu qui m'a sauve la vie ici meme, jurez-moi que si je +meurs pour vous, comme un sombre pressentiment me l'annonce, +jurez-moi que vous garderez, pour y appuyer quelquefois vos +levres, cette tete que le bourreau aura separee de mon corps; +jurez, Marguerite, et la promesse d'une telle recompense, faite +par ma reine, me rendra muet, traitre et lache au besoin, c'est-a- +dire tout devoue, comme doit l'etre votre amant et votre complice. + +-- O lugubre folie, ma chere ame! dit Marguerite; o fatale pensee, +mon doux amour! + +-- Jurez... + +-- Que je jure? + +-- Oui, sur ce coffret d'argent que surmonte une croix. Jurez. + +-- Eh bien, dit Marguerite, si, ce qu'a Dieu ne plaise! tes +sombres pressentiments se realisaient, mon beau gentilhomme, sur +cette croix, je te le jure, tu seras pres de moi, vivant ou mort, +tant que je vivrai moi-meme; et si je ne puis te sauver dans le +peril ou tu te jettes pour moi, pour moi seule, je le sais, je +donnerai du moins a ta pauvre ame la consolation que tu demandes +et que tu auras si bien meritee. + +-- Un mot encore, Marguerite. Je puis mourir maintenant, me voila +rassure sur ma mort; mais aussi je puis vivre, nous pouvons +reussir: le roi de Navarre peut etre roi, vous pouvez etre reine, +alors le roi vous emmenera; ce voeu de separation fait entre vous +se rompra un jour et amenera la notre. Allons, Marguerite, chere +Marguerite bien-aimee, d'un mot vous m'avez rassure sur ma mort, +d'un mot maintenant rassurez-moi sur ma vie. + +-- Oh! ne crains rien, je suis a toi corps et ame, s'ecria +Marguerite en etendant de nouveau la main sur la croix du petit +coffre: si je pars, tu me suivras; et si le roi refuse de +t'emmener, c'est moi alors qui ne partirai pas. + +-- Mais vous n'oserez resister! + +-- Mon Hyacinthe bien-aime, dit Marguerite, tu ne connais pas +Henri; Henri ne songe en ce moment qu'a une chose, c'est a etre +roi; et a ce desir il sacrifierait en ce moment tout ce qu'il +possede, et a plus forte raison ce qu'il ne possede pas. Adieu. + +-- Madame, dit en souriant La Mole, vous me renvoyez? + +-- Il est tard, dit Marguerite. + +-- Sans doute; mais ou voulez-vous que j'aille? M. de Mouy est +dans ma chambre avec M. le duc d'Alencon. + +-- Ah! c'est juste, dit Marguerite avec un admirable sourire. +D'ailleurs, j'ai encore beaucoup de choses a vous dire a propos de +cette conspiration. + +A dater de cette nuit, La Mole ne fut plus un favori vulgaire, et +il put porter haut la tete a laquelle, vivante ou morte, etait +reserve un si doux avenir. + +Cependant, parfois, son front pesant s'inclinait vers la terre, sa +joue palissait, et l'austere meditation creusait son sillon entre +les sourcils du jeune homme, si gai autrefois, si heureux +maintenant! + + + +XXVII +La main de Dieu + + +Henri avait dit a madame de Sauve en la quittant: + +-- Mettez-vous au lit, Charlotte. Feignez d'etre gravement malade, +et sous aucun pretexte demain de toute la journee ne recevez +personne. + +Charlotte obeit sans se rendre compte du motif qu'avait le roi de +lui faire cette recommandation. Mais elle commencait a s'habituer +a ses excentricites, comme on dirait de nos jours, et a ses +fantaisies, comme on disait alors. + +D'ailleurs elle savait que Henri renfermait dans son coeur des +secrets qu'il ne disait a personne, dans sa pensee des projets +qu'il craignait de reveler meme dans ses reves; de sorte qu'elle +se faisait obeissante a toutes ses volontes, certaine que ses +idees les plus etranges avaient un but. + +Le soir meme elle se plaignit donc a Dariole d'une grande lourdeur +de tete accompagnee d'eblouissements. C'etaient les symptomes que +Henri lui avait recommande d'accuser. + +Le lendemain elle feignit de se vouloir lever, mais a peine eut- +elle pose un pied sur le parquet qu'elle se plaignit d'une +faiblesse generale et qu'elle se recoucha. + +Cette indisposition, que Henri avait deja annoncee au duc +d'Alencon, fut la premiere nouvelle que l'on apprit a Catherine +lorsqu'elle demanda d'un air tranquille pourquoi la Sauve ne +paraissait pas comme d'habitude a son lever. + +-- Malade! repondit madame de Lorraine qui se trouvait la. + +-- Malade! repeta Catherine sans qu'un muscle de son visage +denoncat l'interet qu'elle prenait a sa reponse. Quelque fatigue +de paresseuse. + +-- Non pas, madame, reprit la princesse. Elle se plaint d'un +violent mal de tete et d'une faiblesse qui l'empeche de marcher. + +Catherine ne repondit rien; mais pour cacher sa joie, sans doute, +elle se retourna vers la fenetre, et voyant Henri qui traversait +la cour a la suite de son entretien avec de Mouy, elle se leva +pour mieux le regarder, et, poussee par cette conscience qui +bouillonne toujours, quoique invisiblement, au fond des coeurs les +plus endurcis au crime: + +-- Ne semblerait-il pas, demanda-t-elle a son capitaine des +gardes, que mon fils Henri est plus pale ce matin que d'habitude? + +Il n'en etait rien; Henri etait fort inquiet d'esprit, mais fort +sain de corps. + +Peu a peu les personnes qui assistaient d'habitude au lever de la +reine se retirerent; trois ou quatre restaient, plus familieres +que les autres; Catherine impatiente les congedia en disant +qu'elle voulait rester seule. + +Lorsque le dernier courtisan fut sorti, Catherine ferma la porte +derriere lui, et allant a une armoire secrete cachee dans l'un des +panneaux de sa chambre, elle en fit glisser la porte dans une +rainure de la boiserie et en tira un livre dont les feuillets +froisses annoncaient les frequents services. + +Elle posa le livre sur une table, l'ouvrit a l'aide d'un signet, +appuya son coude sur la table et la tete sur sa main. + +-- C'est bien cela, murmura-t-elle tout en lisant; mal de tete, +faiblesse generale, douleurs d'yeux, enflure du palais. On n'a +encore parle que des maux de tete et de la faiblesse... les autres +symptomes ne se feront pas attendre. + +Elle continua: + +-- Puis l'inflammation gagne la gorge, s'etend a l'estomac, +enveloppe le coeur comme d'un cercle de feu et fait eclater le +cerveau comme un coup de foudre. + +Elle relut tout bas; puis elle continua encore, mais a demi-voix: + +-- Pour la fievre six heures, pour l'inflammation generale douze +heures, pour la gangrene douze heures, pour l'agonie six heures; +en tout trente-six heures. + +" Maintenant, supposons que l'absorption soit plus lente que +l'inglutition, et au lieu de trente-six heures nous en aurons +quarante, quarante-huit meme; oui, quarante-huit heures doivent +suffire. Mais lui, lui Henri, comment est-il encore debout? Parce +qu'il est homme, parce qu'il est d'un temperament robuste, parce +que peut-etre il aura bu apres l'avoir embrassee, et se sera +essuye les levres apres avoir bu. + +Catherine attendit l'heure du diner avec impatience. Henri dinait +tous les jours a la table du roi. Il vint, il se plaignit a son +tour d'elancements au cerveau, ne mangea point, et se retira +aussitot apres le repas, en disant qu'ayant veille une partie de +la nuit passee, il eprouvait un pressant besoin de dormir. + +Catherine ecouta s'eloigner le pas chancelant de Henri et le fit +suivre. On lui rapporta que le roi de Navarre avait pris le chemin +de la chambre de madame de Sauve. + +-- Henri, se dit-elle, va achever aupres d'elle ce soir l'oeuvre +d'une mort qu'un hasard malheureux a peut-etre laissee incomplete. + +Le roi de Navarre etait en effet alle chez madame de Sauve, mais +c'etait pour lui dire de continuer a jouer son role. + +Le lendemain, Henri ne sortit point de sa chambre pendant toute la +matinee, et il ne parut point au diner du roi. Madame de Sauve, +disait-on, allait de plus mal en plus mal, et le bruit de la +maladie de Henri, repandu par Catherine elle-meme, courait comme +un de ces pressentiments dont personne n'explique la cause, mais +qui passent dans l'air. + +Catherine s'applaudissait: des la veille au matin elle avait +eloigne Ambroise Pare pour aller porter des secours a un de ses +valets de chambre favoris, malade a Saint-Germain. + +Il fallait alors que ce fut un homme a elle que l'on appelat chez +madame de Sauve et chez Henri; et cet homme ne dirait que ce +qu'elle voudrait qu'il dit. Si, contre toute attente, quelque +autre docteur se trouvait mele la-dedans, et si quelque +declaration de poison venait epouvanter cette cour ou avaient deja +retenti tant de declarations pareilles, elle comptait fort sur le +bruit que faisait la jalousie de Marguerite a l'endroit des amours +de son mari. On se rappelle qu'a tout hasard elle avait fort parle +de cette jalousie qui avait eclate en plusieurs circonstances, et +entre autres a la promenade de l'aubepine, ou elle avait dit a sa +fille en presence de plusieurs personnes: + +-- Vous etes donc bien jalouse, Marguerite? + +Elle attendait donc avec un visage compose le moment ou la porte +s'ouvrirait, et ou quelque serviteur tout pale et tout effare +entrerait en criant: + +-- Majeste, le roi de Navarre se meurt et madame de Sauve est +morte! + +Quatre heures du soir sonnerent. Catherine achevait son gouter +dans la voliere ou elle emiettait des biscuits a quelques oiseaux +rares qu'elle nourrissait de sa propre main. Quoique son visage, +comme toujours, fut calme et meme morne, son coeur battait +violemment au moindre bruit. + +La porte s'ouvrit tout a coup. + +-- Madame, dit le capitaine des gardes, le roi de Navarre est... + +-- Malade? interrompit vivement Catherine. + +-- Non, madame, Dieu merci! et Sa Majeste semble se porter a +merveille. + +-- Que dites-vous donc alors? + +-- Que le roi de Navarre est la. + +-- Que me veut-il? + +-- Il apporte a Votre Majeste un petit singe de l'espece la plus +rare. En ce moment Henri entra tenant une corbeille a la main et +caressant un ouistiti couche dans cette corbeille. + +Henri souriait en entrant et paraissait tout entier au charmant +petit animal qu'il apportait; mais, si preoccupe qu'il parut, il +n'en perdit point cependant ce premier coup d'oeil qui lui +suffisait dans les circonstances difficiles. Quant a Catherine, +elle etait fort pale, d'une paleur qui croissait au fur et a +mesure qu'elle voyait sur les joues du jeune homme qui +s'approchait d'elle circuler le vermillon de la sante. + +La reine mere fut etourdie a ce coup. Elle accepta machinalement +le present de Henri, se troubla, lui fit compliment sur sa bonne +mine, et ajouta: + +-- Je suis d'autant plus aise de vous voir si bien portant, mon +fils, que j'avais entendu dire que vous etiez malade et que, si je +me le rappelle bien, vous vous etes plaint en ma presence d'une +indisposition; mais je comprends maintenant, ajouta-t-elle en +essayant de sourire, c'etait quelque pretexte pour vous rendre +libre. + +-- J'ai ete fort malade, en effet, madame, repondit Henri; mais un +specifique usite dans nos montagnes, et qui me vient de ma mere, a +gueri cette indisposition. + +-- Ah! vous m'apprendrez la recette, n'est-ce pas, Henri? dit +Catherine en souriant cette fois veritablement, mais avec une +ironie qu'elle ne put deguiser. + +"Quelque contrepoison, murmura-t-elle; nous aviserons a cela, ou +plutot non. Voyant madame de Sauve malade, il se sera defie. En +verite, c'est a croire que la main de Dieu est etendue sur cet +homme." + +Catherine attendit impatiemment la nuit, madame de Sauve ne parut +point. Au jeu, elle en demanda des nouvelles; on lui repondit +qu'elle etait de plus en plus souffrante. + +Toute la soiree elle fut inquiete, et l'on se demandait avec +anxiete quelles etaient les pensees qui pouvaient agiter ce visage +d'ordinaire si immobile. + +Tout le monde se retira. Catherine se fit coucher et deshabiller +par ses femmes; puis, quand tout le monde fut couche dans le +Louvre, elle se releva, passa une longue robe de chambre noire, +prit une lampe, choisit parmi toutes ses clefs celle qui ouvrait +la porte de madame de Sauve, et monta chez sa dame d'honneur. + +Henri avait-il prevu cette visite, etait-il occupe chez lui, +etait-il cache quelque part? toujours est-il que la jeune femme +etait seule. + +Catherine ouvrit la porte avec precaution, traversa l'antichambre, +entra dans le salon, deposa sa lampe sur un meuble, car une +veilleuse brulait pres de la malade, et, comme une ombre, elle se +glissa dans la chambre a coucher. + +Dariole, etendue dans un grand fauteuil, dormait pres du lit de sa +maitresse. + +Ce lit etait entierement ferme par les rideaux. + +La respiration de la jeune femme etait si legere, qu'un instant +Catherine crut qu'elle ne respirait plus. + +Enfin elle entendit un leger souffle, et, avec une joie maligne, +elle vint lever le rideau, afin de constater par elle-meme l'effet +du terrible poison, tressaillant d'avance a l'aspect de cette +livide paleur ou de cette devorante pourpre d'une fievre mortelle +qu'elle esperait; mais, au lieu de tout cela, calme, les yeux +doucement clos par leurs blanches paupieres, la bouche rose et +entrouverte, sa joue moite doucement appuyee sur un de ses bras +gracieusement arrondi, tandis que l'autre, frais et nacre, +s'allongeait sur le damas cramoisi qui lui servait de couverture, +la belle jeune femme dormait presque rieuse encore; car sans doute +quelque songe charmant faisait eclore sur ses levres le sourire, +et sur sa joue ce coloris d'un bien-etre que rien ne trouble. + +Catherine ne put s'empecher de pousser un cri de surprise qui +reveilla pour un instant Dariole. + +La reine mere se jeta derriere les rideaux du lit. + +Dariole ouvrit les yeux; mais, accablee de sommeil, sans meme +chercher dans son esprit engourdi la cause de son reveil, la jeune +fille laissa retomber sa lourde paupiere et se rendormit. + +Catherine alors sortit de dessous son rideau, et, tournant son +regard vers les autres points de l'appartement, elle vit sur une +petite table un flacon de vin d'Espagne, des fruits, des pates +sucrees et deux verres. Henri avait du venir souper chez la +baronne, qui visiblement se portait aussi bien que lui. + +Aussitot Catherine, marchant a sa toilette, y prit la petite boite +d'argent au tiers vide. C'etait exactement la meme ou tout au +moins la pareille de celle qu'elle avait fait remettre a +Charlotte. Elle en enleva une parcelle de la grosseur d'une perle +sur le bout d'une aiguille d'or, rentra chez elle, la presenta au +petit singe que lui avait donne Henri le soir meme. L'animal, +affriande par l'odeur aromatique, la devora avidement, et, +s'arrondissant dans sa corbeille, se rendormit. Catherine attendit +un quart d'heure. + +-- Avec la moitie de ce qu'il vient de manger la, dit Catherine, +mon chien Brutus est mort enfle en une minute. On m'a jouee. Est- +ce Rene? Rene! c'est impossible. Alors c'est donc Henri! o +fatalite! C'est clair: puisqu'il doit regner, il ne peut pas +mourir. + +" Mais peut-etre n'y a-t-il que le poison qui soit impuissant, +nous verrons bien en essayant du fer. + +Et Catherine se coucha en tordant dans son esprit une nouvelle +pensee qui se trouva sans doute complete le lendemain; car, le +lendemain, elle appela son capitaine des gardes, lui remit une +lettre, lui ordonna de la porter a son adresse, et de ne la +soumettre qu'aux propres mains de celui a qui elle etait adressee. + +Elle etait adressee au sire de Louviers de Maurevel, capitaine des +petardiers du roi, rue de la Cerisaie, pres de l'Arsenal. + + + +XXVIII +La lettre de Rome + + +Quelques jours s'etaient ecoules depuis les evenements que nous +venons de raconter, lorsqu'un matin une litiere escortee de +plusieurs gentilshommes aux couleurs de M. de Guise entra au +Louvre, et que l'on vint annoncer a la reine de Navarre que madame +la Duchesse de Nevers sollicitait l'honneur de lui faire sa cour. + +Marguerite recevait la visite de madame de Sauve. C'etait la +premiere fois que la belle baronne sortait depuis sa pretendue +maladie. Elle avait su que la reine avait manifeste a son mari une +grande inquietude de cette indisposition, qui avait ete pendant +pres d'une semaine le bruit de la cour, et elle venait la +remercier. + +Marguerite la felicitait sur sa convalescence et sur le bonheur +qu'elle avait eu d'echapper a l'acces subit de ce mal etrange +dont, en sa qualite de fille de France, elle ne pouvait manquer +d'apprecier toute la gravite. + +-- Vous viendrez, j'espere, a cette grande chasse deja remise une +fois, demanda Marguerite, et qui doit avoir lieu definitivement +demain. Le temps est doux pour un temps d'hiver. Le soleil a rendu +la terre plus molle, et tous nos chasseurs pretendent que ce sera +un jour des plus favorables. + +-- Mais, madame, dit la baronne, je ne sais si je serai assez bien +remise. + +-- Bah! reprit Marguerite, vous ferez un effort; puis, comme je +suis une guerriere, moi, j'ai autorise le roi a disposer d'un +petit cheval de Bearn que je devais monter et qui vous portera a +merveille. N'en avez-vous point encore entendu parler? + +-- Si fait, madame, mais j'ignorais que ce petit cheval eut ete +destine a l'honneur d'etre offert a Votre Majeste: sans cela je ne +l'eusse point accepte. + +-- Par orgueil, baronne? + +-- Non, madame, tout au contraire, par humilite. + +-- Donc, vous viendrez? + +-- Votre Majeste me comble d'honneur. Je viendrai puisqu'elle +l'ordonne. + +Ce fut en ce moment qu'on annonca madame la duchesse de Nevers. A +ce nom Marguerite laissa echapper un tel mouvement de joie, que la +baronne comprit que les deux femmes avaient a causer ensemble, et +elle se leva pour se retirer. + +-- A demain donc, dit Marguerite. + +-- A demain, madame. + +-- A propos! vous savez, baronne, continua Marguerite en la +congediant de la main, qu'en public je vous deteste, attendu que +je suis horriblement jalouse. + +-- Mais en particulier? demanda madame de Sauve. + +-- Oh! en particulier, non seulement je vous pardonne, mais encore +je vous remercie. + +-- Alors, Votre Majeste permettra... + +Marguerite lui tendit la main, la baronne la baisa avec respect, +fit une reverence profonde et sortit. + +Tandis que madame de Sauve remontait son escalier, bondissant +comme un chevreau dont on a rompu l'attache, madame de Nevers +echangeait avec la reine quelques saluts ceremonieux qui donnerent +le temps aux gentilshommes qui l'avaient accompagnee jusque-la de +se retirer. + +-- Gillonne, cria Marguerite lorsque la porte se fut refermee sur +le dernier, Gillonne, fais que personne ne nous interrompe. + +-- Oui, dit la duchesse, car nous avons a parler d'affaires tout a +fait graves. + +Et, prenant un siege, elle s'assit sans facon, certaine que +personne ne viendrait deranger cette intimite convenue entre elle +et la reine de Navarre, prenant sa meilleure place du feu et du +soleil. + +-- Eh bien, dit Marguerite avec un sourire, notre fameux +massacreur, qu'en faisons-nous? + +-- Ma chere reine, dit la duchesse, c'est sur mon ame un etre +mythologique. Il est incomparable en esprit et ne tarit jamais. Il +a des saillies qui feraient pamer de rire un saint dans sa chasse. +Au demeurant, c'est le plus furieux paien qui ait jamais ete cousu +dans la peau d'un catholique! j'en raffole. Et toi, que fais-tu de +ton Apollo? + +-- Helas! fit Marguerite avec un soupir. + +-- Oh! oh! que cet helas m'effraie, chere reine! est-il donc trop +respectueux ou trop sentimental, ce gentil La Mole? Ce serait, je +suis forcee de l'avouer, tout le contraire de son ami Coconnas. + +-- Mais non, il a ses moments, dit Marguerite, et cet helas ne se +rapporte qu'a moi. + +-- Que veut-il dire alors? + +-- Il veut dire, chere duchesse, que j'ai une peur affreuse de +l'aimer tout de bon. + +-- Vraiment? + +-- Foi de Marguerite! + +-- Oh! tant mieux! la joyeuse vie que nous allons mener alors! +s'ecria Henriette; aimer un peu, c'etait mon reve; aimer beaucoup +c'etait le tien. C'est si doux, chere et docte reine, de se +reposer l'esprit par le coeur, n'est-ce pas? et d'avoir apres le +delire le sourire. Ah! Marguerite, j'ai le pressentiment que nous +allons passer une bonne annee. + +-- Crois-tu? dit la reine; moi, tout au contraire, je ne sais pas +comment cela se fait, je vois les choses a travers un crepe. Toute +cette politique me preoccupe affreusement. A propos, sache donc si +ton Annibal est aussi devoue a mon frere qu'il parait l'etre. +Informe-toi de cela, c'est important. + +-- Lui, devoue a quelqu'un ou a quelque chose! on voit bien que tu +ne le connais pas comme moi. S'il se devoue jamais a quelque +chose, ce sera a son ambition et voila tout. Ton frere est-il +homme a lui faire de grandes promesses, oh! alors, tres bien: il +sera devoue a ton frere; mais que ton frere, tout fils de France +qu'il est, prenne garde de manquer aux promesses qu'il lui aura +faites, ou sans cela, ma foi, gare a ton frere! + +-- Vraiment? + +-- C'est comme je te le dis. En verite, Marguerite, il y a des +moments ou ce tigre que j'ai apprivoise me fait peur a moi-meme. +L'autre jour, je lui disais: Annibal, prenez-y garde, ne me +trompez pas, car si vous me trompiez! ... Je lui disais cependant +cela avec mes yeux d'emeraude qui ont fait dire a Ronsard: + +_La duchesse de Nevers_ +_Aux yeux verts_ +_Qui, sous leur paupiere blonde,_ +_Lancent sur nous plus d'eclairs_ +_Que ne font vingt Jupiters_ +_Dans les airs,_ +_Lorsque la tempete gronde._ + +-- Eh bien? + +-- Eh bien! je crus qu'il allait me repondre: Moi, vous tromper! +moi, jamais! etc., etc. Sais-tu ce qu'il m'a repondu? + +-- Non. + +-- Eh bien, juge l'homme: Et vous, a-t-il repondu, si vous me +trompiez, prenez garde aussi; car, toute princesse que vous +etes... Et, en disant ces mots, il me menacait, non seulement des +yeux, mais de son doigt sec et pointu, muni d'un ongle taille en +fer de lance, et qu'il me mit presque sous le nez. En ce moment, +ma pauvre reine, je te l'avoue, il avait une physionomie si peu +rassurante que j'en tressaillis, et, tu le sais, cependant je ne +suis pas trembleuse. + +-- Te menacer, toi, Henriette! il a ose? + +-- Eh! mordi! je le menacais bien, moi! Au bout du compte, il a eu +raison. Ainsi, tu le vois, devoue jusqu'a un certain point, ou +plutot jusqu'a un point tres incertain. + +-- Alors, nous verrons, dit Marguerite reveuse, je parlerai a La +Mole. Tu n'avais pas autre chose a me dire? + +-- Si fait: une chose des plus interessantes et pour laquelle je +suis venue. Mais, que veux-tu! tu as ete me parler de choses plus +interessantes encore. J'ai recu des nouvelles. + +-- De Rome? + +-- Oui, un courrier de mon mari. + +-- Eh bien, l'affaire de Pologne? + +-- Va a merveille, et tu vas probablement sous peu de jours etre +debarrassee de ton frere d'Anjou. + +-- Le pape a donc ratifie son election? + +-- Oui, ma chere. + +-- Et tu ne me disais pas cela! s'ecria Marguerite. Eh! vite, +vite, des details. + +-- Oh! ma foi, je n'en ai pas d'autres que ceux que je te +transmets. D'ailleurs attends, je vais te donner la lettre de +M. de Nevers. Tiens, la voila. Eh! non, non; ce sont des vers +d'Annibal, des vers atroces, ma pauvre Marguerite. Il n'en fait +pas d'autres. Tiens, cette fois, la voici. Non, pas encore ceci: +c'est un billet de moi que j'ai apporte pour que tu le lui fasses +passer par La Mole. Ah! enfin, cette fois, c'est la lettre en +question. + +Et madame de Nevers remit la lettre a la reine. Marguerite +l'ouvrit vivement et la parcourut; mais effectivement elle ne +disait rien autre chose que ce qu'elle avait deja appris de la +bouche de son amie. + +-- Et comment as-tu recu cette lettre? continua la reine. + +-- Par un courrier de mon mari qui avait ordre de toucher a +l'hotel de Guise avant d'aller au Louvre et de me remettre cette +lettre avant celle du roi. Je savais l'importance que ma reine +attachait a cette nouvelle, et j'avais ecrit a M. de Nevers d'en +agir ainsi. Tu vois, il a obei, lui. Ce n'est pas comme ce monstre +de Coconnas. Maintenant il n'y a donc dans tout Paris que le roi, +toi et moi qui sachions cette nouvelle; a moins que l'homme qui +suivait notre courrier... + +-- Quel homme? + +-- Oh! l'horrible metier! Imagine-toi que ce malheureux messager +est arrive las, defait, poudreux; il a couru sept jours, jour et +nuit, sans s'arreter un instant. + +-- Mais cet homme dont tu parlais tout a l'heure? + +-- Attends donc. Constamment suivi par un homme de mine farouche +qui avait des relais comme lui et courait aussi vite que lui +pendant ces quatre cents lieues, ce pauvre courrier a toujours +attendu quelque balle de pistolet dans les reins. Tous deux sont +arrives a la barriere Saint-Marcel en meme temps, tous deux ont +descendu la rue Mouffetard au grand galop, tous deux ont traverse +la Cite. Mais, au bout du pont Notre-Dame, notre courrier a pris a +droite, tandis que l'autre tournait a gauche par la place du +Chatelet, et filait par les quais du cote du Louvre comme un trait +d'arbalete. + +-- Merci, ma bonne Henriette, merci, s'ecria Marguerite. Tu avais +raison, et voici de bien interessantes nouvelles. Pour qui cet +autre courrier? Je le saurai. Mais laisse-moi. A ce soir, rue +Tizon, n'est-ce pas? et a demain la chasse; et surtout prends un +cheval bien mechant pour qu'il s'emporte et que nous soyons +seules. Je te dirai ce soir ce qu'il faut que tu taches de savoir +de ton Coconnas. + +-- Tu n'oublieras donc pas ma lettre? dit la duchesse de Nevers en +riant. + +-- Non, non, sois tranquille, il l'aura et a temps. Madame de +Nevers sortit, et aussitot Marguerite envoya chercher Henri, qui +accourut et auquel elle remit la lettre du duc de Nevers. + +-- Oh! oh! fit-il. Puis Marguerite lui raconta l'histoire du +double courrier. + +-- Au fait, dit Henri, je l'ai vu entrer au Louvre. + +-- Peut-etre etait-il pour la reine mere? + +-- Non pas; j'en suis sur, car j'ai ete a tout hasard me placer +dans le corridor, et je n'ai vu passer personne. + +-- Alors, dit Marguerite en regardant son mari, il faut que ce +soit... + +-- Pour votre frere d'Alencon, n'est-ce pas? dit Henri. + +-- Oui; mais comment le savoir? + +-- Ne pourrait-on, demanda Henri negligemment, envoyer chercher un +de ces deux gentilshommes et savoir par lui... + +-- Vous avez raison, Sire! dit Marguerite mise a son aise par la +proposition de son mari; je vais envoyer chercher M. de La Mole... +Gillonne! Gillonne! + +La jeune fille parut. + +-- Il faut que je parle a l'instant meme a M. de La Mole, lui dit +la reine. Tachez de le trouver et amenez-le. + +Gillonne partit. Henri s'assit devant une table sur laquelle etait +un livre allemand avec des gravures d'Albert Duerer, qu'il se mit a +regarder avec une si grande attention que lorsque La Mole vint, il +ne parut pas l'entendre et ne leva meme pas la tete. + +De son cote, le jeune homme voyant le roi chez Marguerite demeura +debout sur le seuil de la chambre, muet de surprise et palissant +d'inquietude. + +Marguerite alla a lui. + +-- Monsieur de la Mole, demanda-t-elle, pourriez-vous me dire qui +est aujourd'hui de garde chez M. d'Alencon? + +-- Coconnas, madame..., dit La Mole. + +-- Tachez de me savoir de lui s'il a introduit chez son maitre un +homme couvert de boue et paraissant avoir fait une longue route a +franc etrier. + +-- Ah! madame, je crains bien qu'il ne me le dise pas; depuis +quelques jours il devient tres taciturne. + +-- Vraiment! Mais en lui donnant ce billet, il me semble qu'il +vous devra quelque chose en echange. + +-- De la duchesse! ... Oh! avec ce billet, j'essaierai. + +-- Ajoutez dit Marguerite en baissant la voix, que ce billet lui +servira de sauf-conduit pour entrer ce soir dans la maison que +vous savez. + +-- Et moi, madame, dit tout bas La Mole, quel sera le mien? + +-- Vous vous nommerez, et cela suffira. + +-- Donnez, madame, donnez, dit La Mole tout palpitant d'amour; je +vous reponds de tout. Et il partit. + +-- Nous saurons demain si le duc d'Alencon est instruit de +l'affaire de Pologne, dit tranquillement Marguerite en se +retournant vers son mari. + +-- Ce M. de La Mole est veritablement un gentil serviteur, dit le +Bearnais avec ce sourire qui n'appartenait qu'a lui; et... par la +messe! je ferai sa fortune. + + + +XXIX +Le depart + + +Lorsque le lendemain un beau soleil rouge, mais sans rayons, comme +c'est l'habitude dans les jours privilegies de l'hiver, se leva +derriere les collines de Paris, tout depuis deux heures etait deja +en mouvement dans la cour du Louvre. + +Un magnifique barbe, nerveux quoique elance, aux jambes de cerf +sur lesquelles les veines se croisaient comme un reseau, frappant +du pied, dressant l'oreille et soufflant le feu par ses narines, +attendait Charles IX dans la cour; mais il etait moins impatient +encore que son maitre, retenu par Catherine, qui l'avait arrete au +passage pour lui parler, disait-elle, d'une affaire importante. + +Tous deux etaient dans la galerie vitree, Catherine froide, pale +et impassible comme toujours, Charles IX fremissant, rongeant ses +ongles et fouettant ses deux chiens favoris, revetus de cuirasses +de mailles pour que le boutoir du sanglier n'eut pas de prise sur +eux et qu'ils pussent impunement affronter le terrible animal. Un +petit ecusson aux armes de France etait cousu sur leur poitrine a +peu pres comme sur la poitrine des pages, qui plus d'une fois +avaient envie les privileges de ces bienheureux favoris. + +-- Faites-y bien attention, Charles, disait Catherine, nul que +vous et moi ne sait encore l'arrivee prochaine des Polonais; +cependant le roi de Navarre agit, Dieu me pardonne! comme s'il le +savait. Malgre son abjuration, dont je me suis toujours defiee, il +a des intelligences avec les huguenots. Avez-vous remarque comme +il sort souvent depuis quelques jours? Il a de l'argent, lui qui +n'en a jamais eu; il achete des chevaux, des armes, et, les jours +de pluie, du matin au soir il s'exerce a l'escrime. + +-- Eh! mon Dieu, ma mere, fit Charles IX impatiente, croyez-vous +point qu'il ait l'intention de me tuer, moi, ou mon frere d'Anjou? +En ce cas il lui faudra encore quelques lecons, car hier je lui ai +compte avec mon fleuret onze boutonnieres sur son pourpoint qui +n'en a cependant que six. Et quant a mon frere d'Anjou, vous savez +qu'il tire encore mieux que moi ou tout aussi bien, a ce qu'il dit +du moins. + +-- Ecoutez donc, Charles, reprit Catherine, et ne traitez pas +legerement les choses que vous dit votre mere. Les ambassadeurs +vont arriver; eh bien, vous verrez! Une fois qu'ils seront a +Paris, Henri fera tout ce qu'il pourra pour captiver leur +attention. Il est insinuant, il est sournois; sans compter que sa +femme, qui le seconde je ne sais pourquoi, va caqueter avec eux, +leur parler latin, grec, hongrois, que sais-je! oh! je vous dis, +Charles, et vous savez que je ne me trompe jamais! je vous dis, +moi, qu'il y a quelque chose sous jeu. + +En ce moment l'heure sonna, et Charles IX cessa d'ecouter sa mere +pour ecouter l'heure. + +-- Mort de ma vie! sept heures! s'ecria-t-il. Une heure pour +aller, cela fera huit; une heure pour arriver au rendez-vous et +lancer, nous ne pourrons nous mettre en chasse qu'a neuf heures. +En verite, ma mere, vous me faites perdre bien du temps! A bas, +Risquetout! ... mort de ma vie! a bas donc, brigand! + +Et un vigoureux coup de fouet sangle sur les reins du molosse +arracha au pauvre animal, tout etonne de recevoir un chatiment en +echange d'une caresse, un cri de vive douleur. + +-- Charles, reprit Catherine, ecoutez-moi donc, au nom de Dieu! et +ne jetez pas ainsi au hasard votre fortune et celle de la France. +La chasse, la chasse, la chasse, dites-vous... Eh! vous aurez tout +le temps de chasser lorsque votre besogne de roi sera faite. + +-- Allons, allons, ma mere! dit Charles pale d'impatience, +expliquons-nous vite, car vous me faites bouillir. En verite, il y +a des jours ou je ne vous comprends pas. + +Et il s'arreta battant sa botte du manche de son fouet. Catherine +jugea que le bon moment etait venu, et qu'il ne fallait pas le +laisser passer. + +-- Mon fils, dit-elle, nous avons la preuve que de Mouy est revenu +a Paris. M. de Maurevel, que vous connaissez bien, l'y a vu. Ce ne +peut etre que pour le roi de Navarre. Cela nous suffit, je +l'espere, pour qu'il nous soit plus suspect que jamais. + +-- Allons, vous voila encore apres mon pauvre Henriot! vous voulez +me le faire tuer, n'est-ce pas? + +-- Oh! non. + +-- Exiler? Mais comment ne comprenez-vous pas qu'exile il devient +beaucoup plus a craindre qu'il ne le sera jamais ici, sous nos +yeux, dans le Louvre, ou il ne peut rien faire que nous ne le +sachions a l'instant meme? + +-- Aussi ne veux-je pas l'exiler. + +-- Mais que voulez-vous donc? dites vite! + +-- Je veux qu'on le tienne en surete, tandis que les Polonais +seront ici; a la Bastille, par exemple. + +-- Ah! ma foi non, s'ecria Charles IX. Nous chassons le sanglier +ce matin, Henriot est un de mes meilleurs suivants. Sans lui la +chasse est manquee. Mordieu, ma mere! vous ne songez vraiment qu'a +me contrarier. + +-- Eh! mon cher fils, je ne dis pas ce matin. Les envoyes +n'arrivent que demain ou apres-demain. Arretons-le apres la chasse +seulement, ce soir... cette nuit... + +-- C'est different, alors. Eh bien, nous reparlerons de cela, nous +verrons; apres la chasse, je ne dis pas. Adieu! Allons! ici, +Risquetout! ne vas-tu pas bouder a ton tour? + +-- Charles, dit Catherine en l'arretant par le bras au risque de +l'explosion qui pouvait resulter de ce nouveau retard, je crois +que le mieux serait, tout en ne l'executant que ce soir ou cette +nuit, de signer l'acte d'arrestation de suite. + +-- Signer, ecrire un ordre, aller chercher le scel des parchemins +quand on m'attend pour la chasse, moi qui ne me fais jamais +attendre! Au diable, par exemple! + +-- Mais, non, je vous aime trop pour vous retarder; j'ai tout +prevu, entrez la, chez moi, tenez! + +Et Catherine, agile comme si elle n'eut eu que vingt ans, poussa +une porte qui communiquait a son cabinet, montra au roi un +encrier, une plume, un parchemin, le sceau et une bougie allumee. + +Le roi prit le parchemin et le parcourut rapidement. "Ordre, etc. +de faire arreter et conduire a la Bastille notre frere Henri de +Navarre." + +-- Bon, c'est fait! dit-il en signant d'un trait. Adieu ma mere. +Et il s'elanca hors du cabinet suivi de ses chiens, tout allegre +de s'etre si facilement debarrasse de Catherine. + +Charles IX etait attendu avec impatience, et, comme on connaissait +son exactitude en matiere de chasse, chacun s'etonnait de ce +retard. Aussi, lorsqu'il parut, les chasseurs le saluerent-ils par +leurs vivats, les piqueurs par leurs fanfares, les chevaux par +leurs hennissements, les chiens par leurs cris. Tout ce bruit, +tout ce fracas fit monter une rougeur a ses joues pales, son coeur +se gonfla, Charles fut jeune et heureux pendant une seconde. + +A peine le roi prit-il le temps de saluer la brillante societe +reunie dans la cour; il fit un signe de tete au duc d'Alencon, un +signe de main a sa soeur Marguerite, passa devant Henri sans faire +semblant de le voir, et s'elanca sur ce cheval barbe qui, +impatient, bondit sous lui. Mais apres trois ou quatre courbettes, +il comprit a quel ecuyer il avait affaire et se calma. + +Aussitot les fanfares retentirent de nouveau, et le roi sortit du +Louvre suivi du duc d'Alencon, du roi de Navarre, de Marguerite, +de madame de Nevers, de madame de Sauve, de Tavannes et des +principaux seigneurs de la cour. + +Il va sans dire que La Mole et Coconnas etaient de la partie. + +Quant au duc d'Anjou, il etait depuis trois mois au siege de La +Rochelle. + +Pendant qu'on attendait le roi, Henri etait venu saluer sa femme, +qui, tout en repondant a son compliment, lui avait glisse a +l'oreille: + +-- Le courrier venu de Rome a ete introduit par M. de Coconnas +lui-meme chez le duc d'Alencon, un quart d'heure avant que +l'envoye du duc de Nevers fut introduit chez le roi. + +-- Alors il sait tout, dit Henri. + +-- Il doit tout savoir, repondit Marguerite; d'ailleurs jetez les +yeux sur lui, et voyez comme, malgre sa dissimulation habituelle, +son oeil rayonne. + +-- Ventre-saint-gris! murmura le Bearnais, je le crois bien! il +chasse aujourd'hui trois proies: France, Pologne et Navarre, sans +compter le sanglier. + +Il salua sa femme, revint a son rang, et appelant un de ses gens, +Bearnais d'origine, dont les aieux etaient serviteurs des siens +depuis plus d'un siecle et qu'il employait comme messager +ordinaire de ses affaires de galanterie: + +-- Orthon, lui dit-il, prends cette clef et va la porter chez ce +cousin de madame de Sauve que tu sais, qui demeure chez sa +maitresse, au coin de la rue des Quatre-Fils, tu lui diras que sa +cousine desire lui parler ce soir; qu'il entre dans ma chambre, +et, si je n'y suis pas, qu'il m'attende; si je tarde, qu'il se +jette sur mon lit en attendant. + +-- Il n'y a pas de reponse, Sire? + +-- Aucune, que de me dire si tu l'as trouve. La clef est pour lui +seul, tu comprends? + +-- Oui, Sire. + +-- Attends donc, et ne me quitte pas ici, peste! Avant de sortir +de Paris, je t'appellerai comme pour ressangler mon cheval, tu +demeureras ainsi en arriere tout naturellement, tu feras ta +commission et tu nous rejoindras a Bondy. + +Le valet fit un signe d'obeissance et s'eloigna. + +On se mit en marche par la rue Saint-Honore, on gagna la rue +Saint-Denis, puis le faubourg; arrive a la rue Saint-Laurent, le +cheval du roi de Navarre se dessangla, Orthon accourut, et tout se +passa comme il avait ete convenu entre lui et son maitre, qui +continua de suivre avec le cortege royal la rue des Recollets, +tandis que son fidele serviteur gagnait la rue du Temple. + +Lorsque Henri rejoignit le roi, Charles etait engage avec le duc +d'Alencon dans une conversation si interessante sur le temps, sur +l'age du sanglier detourne qui etait un solitaire, enfin sur +l'endroit ou il avait etabli sa bauge, qu'il ne s'apercut pas ou +feignit ne pas s'apercevoir que Henri etait reste un instant en +arriere. + +Pendant ce temps Marguerite observait de loin la contenance de +chacun, et croyait reconnaitre dans les yeux de son frere un +certain embarras toutes les fois que ses yeux se reposaient sur +Henri. Madame de Nevers se laissait aller a une gaiete folle, car +Coconnas, eminemment joyeux ce jour la, faisait autour d'elle cent +lazzis pour faire rire les dames. + +Quant a La Mole, il avait deja trouve deux fois l'occasion de +baiser l'echarpe blanche a frange d'or de Marguerite sans que +cette action, faite avec l'adresse ordinaire aux amants, eut ete +vue de plus de trois ou quatre personnes. + +On arriva vers huit heures et un quart a Bondy. + +Le premier soin de Charles IX fut de s'informer si le sanglier +avait tenu. + +Le sanglier etait a sa bauge, et le piqueur qui l'avait detourne +repondait de lui. + +Une collation etait prete. Le roi but un verre de vin de Hongrie. +Charles IX invita les dames a se mettre a table, et, tout a son +impatience, s'en alla, pour occuper son temps, visiter les chenils +et les perchoirs, recommandant qu'on ne dessellat pas son cheval, +attendu, dit-il, qu'il n'en avait jamais monte de meilleur et de +plus fort. + +Pendant que le roi faisait sa tournee, le duc de Guise arriva. Il +etait arme en guerre plutot qu'en chasse, et vingt ou trente +gentilshommes, equipes comme lui, l'accompagnaient. Il s'informa +aussitot du lieu ou etait le roi, l'alla rejoindre et revint en +causant avec lui. + +A neuf heures precises, le roi donna lui-meme le signal en sonnant +le _lancer_, et chacun, montant a cheval, s'achemina vers le +rendez-vous. + +Pendant la route, Henri trouva moyen de se rapprocher encore une +fois de sa femme. + +-- Eh bien, lui demanda-t-il, savez-vous quelque chose de nouveau? + +-- Non, repondit Marguerite, si ce n'est que mon frere Charles +vous regarde d'une etrange facon. + +-- Je m'en suis apercu, dit Henri. + +-- Avez-vous pris vos precautions? + +-- J'ai sur ma poitrine ma cotte de mailles et a mon cote un +excellent couteau de chasse espagnol, affile comme un rasoir, +pointu comme une aiguille, et avec lequel je perce des doublons. + +-- Alors, dit Marguerite, a la garde de Dieu! + +Le piqueur qui dirigeait le cortege fit un signe: on etait arrive +a la bauge. + + + +XXX +Maurevel + + +Pendant que toute cette jeunesse joyeuse et insouciante, en +apparence du moins, se repandait comme un tourbillon dore sur la +route de Bondy, Catherine, roulant le parchemin precieux sur +lequel le roi Charles venait d'apposer sa signature, faisait +introduire dans son cabinet l'homme a qui son capitaine des gardes +avait apporte, quelques jours auparavant, une lettre rue de la +Cerisaie, quartier de l'Arsenal. + +Une large bande de taffetas, pareil a un sceau mortuaire, cachait +un des yeux de cet homme, decouvrant seulement l'autre oeil, et +laissant voir entre deux pommettes saillantes la courbure d'un nez +de vautour, tandis qu'une barbe grisonnante lui couvrait le bas du +visage. Il etait vetu d'un manteau long et epais sous lequel on +devinait tout un arsenal. En outre il portait au cote, quoique ce +ne fut pas l'habitude des gens appeles a la cour, une epee de +campagne longue, large et a double coquille. Une de ses mains +etait cachee et ne quittait point sous son manteau le manche d'un +long poignard. + +-- Ah! vous voici, monsieur, dit la reine en s'asseyant; vous +savez que je vous ai promis apres la Saint-Barthelemy, ou vous +nous avez rendu de si signales services, de ne pas vous laisser +dans l'inaction. L'occasion se presente, ou plutot non, je l'ai +fait naitre. Remerciez-moi donc. + +-- Madame, je remercie humblement Votre Majeste, repondit l'homme +au bandeau noir avec une reserve basse et insolente a la fois. + +-- Une belle occasion, monsieur, comme vous n'en trouverez pas +deux dans votre vie, profitez-en donc. + +-- J'attends, madame; seulement, je crains, d'apres le +preambule... + +-- Que la commission ne soit violente? N'est-ce pas de ces +commissions-la que sont friands ceux qui veulent s'avancer? Celle +dont je vous parle serait enviee par les Tavannes et par les Guise +meme. + +-- Ah! madame, reprit l'homme, croyez bien, quelle qu'elle soit, +je suis aux ordres de Votre Majeste. + +-- En ce cas, lisez, dit Catherine. Et elle lui presenta le +parchemin. L'homme le parcourut et palit. + +-- Quoi! s'ecria-t-il, l'ordre d'arreter le roi de Navarre! + +-- Eh bien, qu'y a-t-il d'extraordinaire a cela? + +-- Mais un roi, madame! En verite, je doute, je crains de n'etre +pas assez bon gentilhomme. + +-- Ma confiance vous fait le premier gentilhomme de ma cour, +monsieur de Maurevel, dit Catherine. + +-- Graces soient rendues a Votre Majeste, dit l'assassin si emu +qu'il paraissait hesiter. + +-- Vous obeirez donc? + +-- Si Votre Majeste le commande, n'est-ce pas mon devoir? + +-- Oui, je le commande. + +-- Alors, j'obeirai. + +-- Comment vous y prendrez-vous? + +-- Mais je ne sais pas trop, madame, et je desirerais fort etre +guide par Votre Majeste. + +-- Vous redoutez le bruit? + +-- Je l'avoue. + +-- Prenez douze hommes surs, plus s'il le faut. + +-- Sans doute, je le comprends, Votre Majeste me permet de prendre +mes avantages, et je lui en suis reconnaissant; mais ou saisirai- +je le roi de Navarre? + +-- Ou vous plairait-il mieux de le saisir? + +-- Dans un lieu qui, par sa majeste meme, me garantit, s'il etait +possible. + +-- Oui, je comprends, dans quelque palais royal; que diriez-vous +du Louvre, par exemple? + +-- Oh! Si Votre Majeste me le permettait, ce serait une grande +faveur. + +-- Vous l'arreterez donc dans le Louvre. + +-- Et dans quelle partie du Louvre? + +-- Dans sa chambre meme. Maurevel s'inclina. + +-- Et quand cela, madame? + +-- Ce soir, ou plutot cette nuit. + +-- Bien, madame. Maintenant, que Votre Majeste daigne me +renseigner sur une chose. + +-- Sur laquelle? + +-- Sur les egards dus a sa qualite. + +-- Egards! ... qualite! ..., dit Catherine. Mais vous ignorez +donc, monsieur, que le roi de France ne doit les egards a qui que +ce soit dans son royaume, ne reconnaissant personne dont la +qualite soit egale a la sienne? + +Maurevel fit une seconde reverence. + +-- J'insisterai sur ce point cependant, madame, dit-il, si Votre +Majeste le permet. + +-- Je le permets, monsieur. + +-- Si le roi contestait l'authenticite de l'ordre, ce n'est pas +probable, mais enfin... + +-- Au contraire, monsieur, c'est sur. + +-- Il contestera? + +-- Sans aucun doute. + +-- Et par consequent il refusera d'y obeir? + +-- Je le crains. + +-- Et il resistera? + +-- C'est probable. + +-- Ah! diable, dit Maurevel; et dans ce cas... + +-- Dans quel cas? dit Catherine avec son regard fixe. + +-- Mais dans le cas ou il resisterait, que faut-il faire? + +-- Que faites-vous quand vous etes charge d'un ordre du roi, +c'est-a-dire quand vous representez le roi, et qu'on vous resiste, +monsieur de Maurevel? + +-- Mais, madame, dit le sbire, quand je suis honore d'un pareil +ordre, et que cet ordre concerne un simple gentilhomme, je le tue. + +-- Je vous ai dit, monsieur, reprit Catherine, et je ne croyais +pas qu'il y eut assez longtemps pour que vous l'eussiez deja +oublie, que le roi de France ne reconnaissait aucune qualite dans +son royaume; c'est vous dire que le roi de France seul est roi, et +qu'aupres de lui les plus grands sont de simples gentilshommes. + +Maurevel palit, car il commencait a comprendre. + +-- Oh! oh! dit-il, tuer le roi de Navarre?... + +-- Mais qui vous parle donc de le tuer? ou est l'ordre de le tuer? +Le roi veut qu'on le mene a la Bastille, et l'ordre ne porte que +cela. Qu'il se laisse arreter, tres bien; mais comme il ne se +laissera pas arreter, comme il resistera, comme il essaiera de +vous tuer... + +Maurevel palit. + +-- Vous vous defendrez, continua Catherine. On ne peut pas +demander a un vaillant comme vous de se laisser tuer sans se +defendre; et en vous defendant, que voulez-vous, arrive qu'arrive. +Vous me comprenez, n'est-ce pas? + +-- Oui, madame; mais cependant... + +-- Allons, vous voulez qu'apres ces mots: _Ordre d'arreter_, +j'ecrive de ma main: _mort ou vif?_ + +-- J'avoue, madame, que cela leverait mes scrupules. + +-- Voyons, il le faut bien, puisque vous ne croyez pas la +commission executable sans cela. + +Et Catherine, en haussant les epaules, deroula le parchemin d'une +main, et de l'autre ecrivit:_ mort ou vif._ + +_-- _Tenez, dit-elle, trouvez-vous l'ordre suffisamment en regle, +maintenant? + +-- Oui, madame, repondit Maurevel; mais je prie Votre Majeste de +me laisser l'entiere disposition de l'entreprise. + +-- En quoi ce que j'ai dit nuit-il donc a son execution? + +-- Votre Majeste m'a dit de prendre douze hommes? + +-- Oui; pour etre plus sur... + +-- Eh bien! je demanderai la permission de n'en prendre que six. + +-- Pourquoi cela? + +-- Parce que, madame, s'il arrivait malheur au prince, comme la +chose est probable, on excuserait facilement six hommes d'avoir eu +peur de manquer un prisonnier, tandis que personne n'excuserait +douze gardes de n'avoir pas laisse tuer la moitie de leurs +camarades avant de porter la main sur une Majeste. + +-- Belle Majeste, ma foi! qui n'a pas de royaume. + +-- Madame, dit Maurevel, ce n'est pas le royaume qui fait le roi, +c'est la naissance. + +-- Eh bien donc, dit Catherine, faites comme il vous plaira. +Seulement, je dois vous prevenir que je desire que vous ne +quittiez point le Louvre. + +-- Mais, madame, pour reunir mes hommes? + +-- Vous avez bien une espece de sergent que vous puissiez charger +de ce soin? + +-- J'ai mon laquais, qui non seulement est un garcon fidele, mais +qui meme m'a quelquefois aide dans ces sortes d'entreprises. + +-- Envoyez-le chercher, et concertez-vous avec lui. Vous +connaissez le cabinet des Armes du roi, n'est-ce pas? eh bien, on +va vous servir la a dejeuner; la vous donnerez vos ordres. + +Le lieu raffermira vos sens s'ils etaient ebranles. Puis, quand +mon fils reviendra de la chasse, vous passerez dans mon oratoire, +ou vous attendrez l'heure. + +-- Mais comment entrerons-nous dans la chambre? Le roi a sans +doute quelque soupcon, et il s'enfermera en dedans. + +-- J'ai une double clef de toutes les portes, dit Catherine, et on +a enleve les verrous de celle de Henri. Adieu, monsieur de +Maurevel; a tantot. Je vais vous faire conduire dans le cabinet +des Armes du roi. Ah! a propos! rappelez-vous que ce qu'un roi +ordonne doit, avant toute chose, etre execute; qu'aucune excuse +n'est admise; qu'une defaite, meme un insucces compromettraient +l'honneur du roi. C'est grave. + +Et Catherine, sans laisser a Maurevel le temps de lui repondre, +appela M. de Nancey, capitaine des gardes, et lui ordonna de +conduire Maurevel dans le cabinet des Armes du roi. + +-- Mordieu! disait Maurevel en suivant son guide, je m'eleve dans +la hierarchie de l'assassinat: d'un simple gentilhomme a un +capitaine, d'un capitaine a un amiral, d'un amiral a un roi sans +couronne. Et qui sait si je n'arriverai pas un jour a un roi +couronne?... + + + +XXXI +La chasse a courre + + +Le piqueur qui avait detourne le sanglier et qui avait affirme au +roi que l'animal n'avait pas quitte l'enceinte ne s'etait pas +trompe. A peine le limier fut-il mis sur la trace, qu'il s'enfonca +dans le taillis et que d'un massif d'epines il fit sortir le +sanglier qui, ainsi que le piqueur l'avait reconnu a ses voies, +etait un solitaire, c'est-a-dire une bete de la plus forte taille. + +L'animal piqua droit devant lui et traversa la route a cinquante +pas du roi, suivi seulement du limier qui l'avait detourne. On +decoupla aussitot un premier relais, et une vingtaine de chiens +s'enfoncerent a sa poursuite. + +La chasse etait la passion de Charles. A peine l'animal eut-il +traverse la route qu'il s'elanca derriere lui, sonnant la vue, +suivi du duc d'Alencon et de Henri, a qui un signe de Marguerite +avait indique qu'il ne devait point quitter Charles. + +Tous les autres chasseurs suivirent le roi. + +Les forets royales etaient loin, a l'epoque ou se passe l'histoire +que nous racontons, d'etre, comme elles le sont aujourd'hui, de +grands parcs coupes par des allees carrossables. Alors, +l'exploitation etait a peu pres nulle. Les rois n'avaient pas +encore eu l'idee de se faire commercants et de diviser leurs bois +en coupes, en taillis et en futaies. Les arbres, semes non point +par de savants forestiers, mais par la main de Dieu, qui jetait la +graine au caprice du vent, n'etaient pas disposes en quinconces, +mais poussaient a leur loisir et comme ils font encore aujourd'hui +dans une foret vierge de l'Amerique. Bref, une foret, a cette +epoque, etait un repaire ou il y avait a foison du sanglier, du +cerf, du loup et des voleurs; et une douzaine de sentiers +seulement, partant d'un point, etoilaient celle de Bondy, qu'une +route circulaire enveloppait comme le cercle de la roue enveloppe +les jantes. + +En poussant la comparaison plus loin, le moyeu ne representerait +pas mal l'unique carrefour situe au centre du bois, et ou les +chasseurs egares se ralliaient pour s'elancer de la vers le point +ou la chasse perdue reparaissait. + +Au bout d'un quart d'heure, il arriva ce qui arrivait toujours en +pareil cas: c'est que des obstacles presque insurmontables s'etant +opposes a la course des chasseurs, les voix des chiens s'etaient +eteintes dans le lointain, et le roi lui-meme etait revenu au +carrefour, jurant et sacrant, comme c'etait son habitude. + +-- Eh bien! d'Alencon, eh bien! Henriot, dit-il, vous voila, +mordieu, calmes et tranquilles comme des religieuses qui suivent +leur abbesse. Voyez-vous, ca ne s'appelle point chasser, cela. +Vous, d'Alencon, vous avez l'air de sortir d'une boite, et vous +etes tellement parfume que si vous passez entre la bete et mes +chiens, vous etes capable de leur faire perdre la voie. Et vous, +Henriot, ou est votre epieu, ou est votre arquebuse? voyons. + +-- Sire, dit Henri, a quoi bon une arquebuse? Je sais que Votre +Majeste aime a tirer l'animal quand il tient aux chiens. Quant a +un epieu, je manie assez maladroitement cette arme, qui n'est +point d'usage dans nos montagnes, ou nous chassons l'ours avec le +simple poignard. + +-- Par la mordieu, Henri, quand vous serez retourne dans vos +Pyrenees, il faudra que vous m'envoyiez une pleine charretee +d'ours, car ce doit etre une belle chasse que celle qui se fait +ainsi corps a corps avec un animal qui peut nous etouffer. Ecoutez +donc, je crois que j'entends les chiens. Non, je me trompais. + +Le roi prit son cor et sonna une fanfare. Plusieurs fanfares lui +repondirent. Tout a coup un piqueur parut qui fit entendre un +autre air. + +-- La vue! la vue! cria le roi. Et il s'elanca au galop, suivi de +tous les chasseurs qui s'etaient rallies a lui. Le piqueur ne +s'etait pas trompe. A mesure que le roi s'avancait, on commencait +d'entendre les aboiements de la meute, composee alors de plus de +soixante chiens, car on avait successivement lache tous les relais +places dans les endroits que le sanglier avait deja parcourus. Le +roi le vit passer pour la seconde fois, et, profitant d'une haute +futaie, se jeta sous bois apres lui, donnant du cor de toutes ses +forces. Les princes le suivirent quelque temps. Mais le roi avait +un cheval si vigoureux, emporte par son ardeur il passait par des +chemins tellement escarpes, par des taillis si epais, que d'abord +les femmes, puis le duc de Guise et ses gentilshommes, puis les +deux princes, furent forces de l'abandonner. Tavannes tint encore +quelque temps; mais enfin il y renonca a son tour. + +Tout le monde, excepte Charles et quelques piqueurs qui, excites +par une recompense promise, ne voulaient pas quitter le roi, se +retrouva donc dans les environs du carrefour. + +Les deux princes etaient l'un pres de l'autre dans une longue +allee. A cent pas d'eux, le duc de Guise et ses gentilshommes +avaient fait halte. Au carrefour se tenaient les femmes. + +-- Ne semblerait-il pas, en verite, dit le duc d'Alencon a Henri +en lui montrant du coin de l'oeil le duc de Guise, que cet homme, +avec son escorte bardee de fer, est le veritable roi? Pauvres +princes que nous sommes, il ne nous honore pas meme d'un regard. + +-- Pourquoi nous traiterait-il mieux que ne nous traitent nos +propres parents? repondit Henri. Eh! mon frere! ne sommes-nous +pas, vous et moi, des prisonniers a la cour de France, des otages +de notre parti? + +Le duc Francois tressaillit a ces mots, et regarda Henri comme +pour provoquer une plus large explication; mais Henri s'etait plus +avance qu'il n'avait coutume de le faire, et il garda le silence. + +-- Que voulez-vous dire, Henri? demanda le duc Francois, +visiblement contrarie que son beau-frere, en ne continuant pas, le +laissat entamer ces eclaircissements. + +-- Je dis, mon frere, reprit Henri, que ces hommes si bien armes, +qui semblent avoir recu pour tache de ne point nous perdre de vue, +ont tout l'aspect de gardes qui pretendraient empecher deux +personnes de s'echapper. + +-- S'echapper, pourquoi? comment? demanda d'Alencon en jouant +admirablement la surprise et la naivete. + +-- Vous avez la un magnifique genet, Francois, dit Henri +poursuivant sa pensee tout en ayant l'air de changer de +conversation; je suis sur qu'il ferait sept lieues en une heure, +et vingt lieues d'ici a midi. Il fait beau; cela invite, sur ma +parole, a baisser la main. Voyez donc le joli chemin de traverse. +Est ce qu'il ne vous tente pas, Francois? Quant a moi, l'eperon me +brule. + +Francois ne repondit rien. Seulement il rougit et palit +successivement; puis il tendit l'oreille comme s'il ecoutait la +chasse. + +-- La nouvelle de Pologne fait son effet, dit Henri, et mon cher +beau-frere a son plan. Il voudrait bien que je me sauvasse, mais +je ne me sauverai pas seul. + +Il achevait a peine cette reflexion, quand plusieurs nouveaux +convertis, revenus a la cour depuis deux ou trois mois, arriverent +au petit galop et saluerent les deux princes avec un sourire des +plus engageants. + +Le duc d'Alencon, provoque par les ouvertures de Henri, n'avait +qu'un mot a dire, qu'un geste a faire, et il etait evident que +trente ou quarante cavaliers, reunis en ce moment autour d'eux +comme pour faire opposition a la troupe de M. de Guise, +favoriseraient la fuite; mais il detourna la tete, et portant son +cor a sa bouche, il sonna le ralliement. + +Cependant les nouveaux venus, comme s'ils eussent cru que +l'hesitation du duc d'Alencon venait du voisinage et de la +presence des Guisards, s'etaient peu a peu glisses entre eux et +les deux princes, et s'etaient echelonnes avec une habilete +strategique qui annoncait l'habitude des dispositions militaires. +En effet, pour arriver au duc d'Alencon et au roi de Navarre, il +eut fallu leur passer sur le corps, tandis qu'a perte de vue +s'etendait devant les deux beaux freres une route parfaitement +libre. + +Tout a coup, entre les arbres, a dix pas du roi de Navarre, +apparut un autre gentilhomme que les deux princes n'avaient pas +encore vu. Henri cherchait a deviner qui il etait, quand ce +gentilhomme, soulevant son chapeau, se fit reconnaitre a Henri +pour le vicomte de Turenne, un des chefs du parti protestant que +l'on croyait en Poitou. + +Le vicomte hasarda meme un signe qui voulait clairement dire: + +-- Venez-vous? Mais Henri, apres avoir bien consulte le visage +impassible et l'oeil terne du duc d'Alencon, tourna deux ou trois +fois la tete sur son epaule comme si quelque chose le genait dans +le col de son pourpoint. C'etait une reponse negative. Le vicomte +la comprit, piqua des deux et disparut dans le fourre. Au meme +instant on entendit la meute se rapprocher, puis, a l'extremite de +l'allee ou l'on se trouvait, on vit passer le sanglier, puis au +meme instant les chiens, puis, pareil au chasseur infernal, +Charles IX sans chapeau, le cor a la bouche, sonnant a se briser +les poumons; trois ou quatre piqueurs le suivaient. Tavannes avait +disparu. + +-- Le roi! s'ecria le duc d'Alencon. Et il s'elanca sur la trace. +Henri, rassure par la presence de ses bons amis, leur fit signe de +ne pas s'eloigner et s'avanca vers les dames. + +-- Eh bien? dit Marguerite en faisant quelques pas au-devant de +lui. + +-- Eh bien, madame, dit Henri, nous chassons le sanglier. + +-- Voila tout? + +-- Oui, le vent a tourne depuis hier matin; mais je crois vous +avoir predit que cela serait ainsi. + +-- Ces changements de vent sont mauvais pour la chasse, n'est-ce +pas, monsieur? demanda Marguerite. + +-- Oui, dit Henri, cela bouleverse quelquefois toutes les +dispositions arretees, et c'est un plan a refaire. + +En ce moment les aboiements de la meute commencerent a se faire +entendre, se rapprochant rapidement, et une sorte de vapeur +tumultueuse avertit les chasseurs de se tenir sur leurs gardes. +Chacun leva la tete et tendit l'oreille. + +Presque aussitot le sanglier deboucha, et au lieu de se rejeter +dans le bois, il suivit la route venant droit sur le carrefour ou +se trouvaient les dames, les gentilshommes qui leur faisaient la +cour, et les chasseurs qui avaient perdu la chasse. + +Derriere lui, et lui soufflant au poil, venaient trente ou +quarante chiens des plus robustes; puis, derriere les chiens, a +vingt pas a peine, le roi Charles sans toquet, sans manteau, avec +ses habits tout dechires par les epines, le visage et les mains en +sang. + +Un ou deux piqueurs restaient seuls avec lui. Le roi ne quittait +son cor que pour exciter ses chiens, ne cessait d'exciter ses +chiens que pour reprendre son cor. Le monde tout entier avait +disparu a ses yeux. Si son cheval eut manque, il eut crie comme +Richard III: Ma couronne pour un cheval! + +Mais le cheval paraissait aussi ardent que le maitre, ses pieds ne +touchaient pas la terre et ses naseaux soufflaient le feu. + +Le sanglier, les chiens, le roi passerent comme une vision. + +-- Hallali, hallali! cria le roi en passant. Et il ramena son cor +a ses levres sanglantes. A quelques pas de lui venaient le duc +d'Alencon et deux piqueurs; seulement les chevaux des autres +avaient renonce ou ils s'etaient perdus. + +Tout le monde partit sur la trace, car il etait evident que le +sanglier ne tarderait pas a tenir. + +En effet, au bout de dix minutes a peine, le sanglier quitta le +sentier qu'il suivait et se jeta dans le bois; mais, arrive a une +clairiere, il s'accula a une roche et fit tete aux chiens. + +Aux cris de Charles, qui l'avait suivi, tout le monde accourut. + +On etait arrive au moment interessant de la chasse. L'animal +paraissait resolu a une defense desesperee. Les chiens, animes par +une course de plus de trois heures, se ruaient sur lui avec un +acharnement que redoublaient les cris et les jurons du roi. + +Tous les chasseurs se rangerent en cercle, le roi un peu en avant, +ayant derriere lui le duc d'Alencon arme d'une arquebuse, et Henri +qui n'avait que son simple couteau de chasse. + +Le duc d'Alencon detacha son arquebuse du crochet et en alluma la +meche. Henri fit jouer son couteau de chasse dans le fourreau. + +Quant au duc de Guise, assez dedaigneux de tous ces exercices de +venerie, il se tenait un peu a l'ecart avec tous ses +gentilshommes. + +Les femmes reunies en groupe formaient une petite troupe qui +faisait le pendant a celle du duc de Guise. + +Tout ce qui etait chasseur demeurait les yeux fixes sur l'animal, +dans une attente pleine d'anxiete. + +A l'ecart se tenait un piqueur se raidissant pour resister aux +deux molosses du roi, qui, couverts de leurs jaques de mailles, +attendaient, en hurlant et en s'elancant de maniere a faire croire +a chaque instant qu'ils allaient briser leurs chaines, le moment +de coiffer le sanglier. + +L'animal faisait merveille: attaque a la fois par une quarantaine +de chiens qui l'enveloppaient comme une maree hurlante, qui le +recouvraient de leur tapis bigarre, qui de tous cotes essayaient +d'entamer sa peau rugueuse aux poils herisses, a chaque coup de +boutoir, il lancait a dix pieds de haut un chien, qui retombait +eventre, et qui, les entrailles trainantes, se rejetait aussitot +dans la melee tandis que Charles, les cheveux raidis, les yeux +enflammes, les narines ouvertes, courbe sur le cou de son cheval +ruisselant, sonnait un hallali furieux. + +En moins de dix minutes, vingt chiens furent hors de combat. + +-- Les dogues! cria Charles, les dogues! ... A ce cri, le piqueur +ouvrit les porte-mousquetons des laisses, et les deux molosses se +ruerent au milieu du carnage, renversant tout, ecartant tout, se +frayant avec leurs cottes de fer un chemin jusqu'a l'animal, +qu'ils saisirent chacun par une oreille. + +Le sanglier, se sentant coiffe, fit claquer ses dents a la fois de +rage et de douleur. + +-- Bravo! Duredent! bravo! Risquetout! cria Charles. Courage, les +chiens! Un epieu! un epieu! + +-- Vous ne voulez pas mon arquebuse? dit le duc d'Alencon. + +-- Non, cria le roi, non, on ne sent pas entrer la balle; il n'y a +pas de plaisir; tandis qu'on sent entrer l'epieu. Un epieu! un +epieu! + +On presenta au roi un epieu de chasse durci au feu et arme d'une +pointe de fer. + +-- Mon frere, prenez garde! cria Marguerite. + +-- Sus! sus! cria la duchesse de Nevers. Ne le manquez pas, Sire! +Un bon coup a ce parpaillot! + +-- Soyez tranquille, duchesse! dit Charles. Et, mettant son epieu +en arret, il fondit sur le sanglier, qui, tenu par les deux +chiens, ne put eviter le coup. Cependant, a la vue de l'epieu +luisant, il fit un mouvement de cote, et l'arme, au lieu de +penetrer dans la poitrine, glissa sur l'epaule et alla s'emousser +sur la roche contre laquelle l'animal etait accule. + +-- Mille noms d'un diable! cria le roi, je l'ai manque... Un +epieu! un epieu! + +Et, se reculant comme faisaient les chevaliers lorsqu'ils +prenaient du champ, il jeta a dix pas de lui son epieu hors de +service. + +Un piqueur s'avanca pour lui en offrir un autre. Mais au meme +moment, comme s'il eut prevu le sort qui l'attendait et qu'il eut +voulu s'y soustraire, le sanglier, par un violent effort, arracha +aux dents des molosses ses deux oreilles dechirees, et, les yeux +sanglants, herisse, hideux, l'haleine bruyante comme un soufflet +de forge, faisant claquer ses dents l'une contre l'autre, il +s'elanca la tete basse, vers le cheval du roi. + +Charles etait trop bon chasseur pour ne pas avoir prevu cette +attaque. Il enleva son cheval, qui se cabra; mais il avait mal +mesure la pression, le cheval, trop serre par le mors ou peut-etre +meme cedant a son epouvante, se renversa en arriere. + +Tous les spectateurs jeterent un cri terrible: le cheval etait +tombe, et le roi avait la cuisse engagee sous lui. + +-- La main, Sire, rendez la main, dit Henri. Le roi lacha la bride +de son cheval, saisit la selle de la main gauche, essayant de +tirer de la droite son couteau de chasse; mais le couteau, presse +par le poids de son corps, ne voulut pas sortir de sa gaine. + +-- Le sanglier! le sanglier! cria Charles. A moi, d'Alencon! a +moi! + +Cependant le cheval, rendu a lui-meme, comme s'il eut compris le +danger que courait son maitre, tendit ses muscles et etait parvenu +deja a se relever sur trois jambes, lorsqu'a l'appel de son frere, +Henri vit le duc Francois palir affreusement et approcher +l'arquebuse de son epaule; mais la balle, au lieu d'aller frapper +le sanglier, qui n'etait plus qu'a deux pas du roi, brisa le genou +du cheval, qui retomba le nez contre terre. Au meme instant le +sanglier dechira de son boutoir la botte de Charles. + +-- Oh! murmura d'Alencon de ses levres blemissantes, je crois que +le duc d'Anjou est roi de France, et que moi je suis roi de +Pologne. + +En effet le sanglier labourait la cuisse de Charles, lorsque +celui-ci sentit quelqu'un qui lui levait le bras; puis il vit +briller une lame aigue et tranchante qui s'enfoncait et +disparaissait jusqu'a la garde au defaut de l'epaule de l'animal, +tandis qu'une main gantee de fer ecartait la hure deja fumante +sous ses habits. + +Charles, qui dans le mouvement qu'avait fait le cheval etait +parvenu a degager sa jambe, se releva lourdement, et, se voyant +tout ruisselant de sang, devint pale comme un cadavre. + +-- Sire, dit Henri, qui toujours a genoux maintenait le sanglier +atteint au coeur, Sire, ce n'est rien, j'ai ecarte la dent, et +Votre Majeste n'est pas blessee. + +Puis il se releva, lachant le couteau, et le sanglier tomba, +rendant plus de sang encore par sa gueule que par sa plaie. + +Charles, entoure de tout un monde haletant, assailli par des cris +de terreur qui eussent etourdi le plus calme courage, fut un +moment sur le point de tomber pres de l'animal agonisant. Mais il +se remit; et se retournant vers le roi de Navarre, il lui serra la +main avec un regard ou brillait le premier elan de sensibilite qui +eut fait battre son coeur depuis vingt-quatre ans. + +-- Merci, Henriot! lui dit-il. + +-- Mon pauvre frere! s'ecria d'Alencon en s'approchant de Charles. + +-- Ah! c'est toi, d'Alencon! dit le roi. Eh bien, fameux tireur, +qu'est donc devenue ta balle? + +-- Elle se sera aplatie sur le sanglier, dit le duc. + +-- Eh! mon Dieu! s'ecria Henri avec une surprise admirablement +jouee, voyez donc, Francois, votre balle a casse la jambe du +cheval de Sa Majeste. C'est etrange! + +-- Hein! dit le roi. Est-ce vrai, cela? + +-- C'est possible, dit le duc consterne; la main me tremblait si +fort! + +-- Le fait est que, pour un tireur habile, vous avez fait la un +singulier coup, Francois! dit Charles en froncant le sourcil. Une +seconde fois, merci, Henriot! Messieurs, continua le roi, +retournons a Paris, j'en ai assez comme cela. + +Marguerite s'approcha pour feliciter Henri. + +-- Ah! ma foi, oui, Margot, dit Charles, fais-lui ton compliment, +et bien sincere meme, car sans lui le roi de France s'appelait +Henri III. + +-- Helas! madame, dit le Bearnais, M. le duc d'Anjou, qui est deja +mon ennemi, va m'en vouloir bien davantage. Mais que voulez-vous! +on fait ce qu'on peut; demandez a M. d'Alencon. + +Et, se baissant, il retira du corps du sanglier son couteau de +chasse, qu'il plongea deux ou trois fois dans la terre, afin d'en +essuyer le sang. + +FIN DE LA PREMIERE PARTIE. + -- Qui est a ma portiere? -- Deux pages et un +ecuyer. -- Bon! ce sont des barbares! Dites-moi, La +Mole, qui avez-vous trouve dans votre chambre? -- Le +duc Francois. -- Faisant? -- Je ne sais quoi. -- Avec? -- +Avec un inconnu. + Je suis seule; entrez, mon cher. + + + + +- 42 - + + + + + +End of Project Gutenberg's La reine Margot - Tome I, by Alexandre Dumas, Pere + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA REINE MARGOT - TOME I *** + +***** This file should be named 13856.txt or 13856.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/8/5/13856/ + +This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and +is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, +Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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